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^^^RAÏ^V^'
TllF.Or>Hll.E OAUTIEU
LES GRANDS ÉCRIVAINS îIlANaAlS
THEOPHILE GAIITIEU
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MAXIME l){] CAMP
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PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET G'^
79, BOULEVARD SAIXT-GERMAIN, 79
1890
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
THÉOPHILE GAUTIER
PAR
MAXIME DU CAMP
DE l'académie française
« En tout quelque chose comme trois cents
a volumes, ce qui fait que tout le monde
u m'appelle paresseux et me demande à quoi
«je m'occape. »
(Théophile Gautier.)
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET C"
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1890
Droit* de traduction at d« reproduction r<Mrv4*.
g^a
e
THÉOPHILE GAUTIER
CHAPITRE I
LA JEUNESSE
Théophile Gautier a été le type de ce que les
rédacteurs en catalogues de librairie nomment : un
polygraphe. C'était un écrivain, au large sens du
mot; il n'a pas imité ces gens de lettres qui, par
stérilité ou par goût, se cantonnent dans une spécia-
lité dont ils prennent tellement l'habitude, qu'il leur
est impossible d'en sortir et qui se trouvent dépaysés
dès qu'ils ne sont plus dans leur domaine ordinaire.
Pour lui, le champ, le vaste champ de la littérature,
n'eut pas de terrains inconnus. Plus et mieux que Pic
de la Mirandole, il aurait pu offrir le combat, à tout
venant, pour discuter de omni re scihili et quihusdam
aliis, car, au cours de son existence, il en a sans
cesse disserté, la plume à la main. Lorsque l'on
regarde l'ensemble de son œuvre, produit de qua-
rante années de travail, on reste surpris et respec-
6 THEOPHILE GAUTIER.
tueux d'un si considérable labeur qui s'est étendu
sans difficulté sur des sujets dont la diversité est
prodigieuse et qu'il a traités toujours avec origina-
lité, souvent avec la supériorité d'un maître.
Dans le renouveau littéraire dont Chateaubriand
fut le précurseur, Théophile Gautier marche au pre-
mier rang, brandissant sa bonne plume de Tolède,
comme l'on disait au temps des batailles roman-
tiques, ne cédant le pas à personne, se jetant au
plus fort de la mêlée, faisant face de toutes parts
et redoublant d'audace sous les invectives dont la
nouvelle école était l'objet. Il est resté fidèle aux
croyances de sa jeunesse; dans les dernières années
de sa vie, années lourdes et parfois pénibles, son
cœur battait plus vite et son teint s'animait lorsqu'il
parlait de la première représentation de Hernani et
des horions échangés pendant que Ligier-Triboulet
débitait les tirades du Roi s'amuse. Sa foi, j'entends
sa foi littéraire, était si profonde et si vivace, que
le long exercice du « métier » ne l'a point affaiblie. Il
fut fervent jusqu'à l'heure suprême, et si, avant de
fermer les yeux pour jamais, il s'est tourné vers le
monument que les écrivains de sa génération, poètes
et prosateurs, ont édifié à la renaissance de l'art, il
a dû être rassuré sur l'avenir de son nom, en consta-
tant qu'il l'a inscrit sur une des pierres du couron-
nement.
Pour la postérité, la pyramide s'élève d'elle-même.
Les oubliés forment la base, invisible, presque dis-
parue dans les fondations; puis les médiocres, les
LA JEUNESSE. 7
incomplets, ceux dont la volonté fut plus énergique
que le talent, les auteurs que la mode a quelque temps
soutenus sur ses ailes fragiles, les romanciers, les
historiens, que sais-je encore, les officiers de Tarmée
littéraire; enfin tout en haut, presque dans les cieux,
le poète prenant la place qui lui était due pendant sa
vie et qu'on ne lui accorde qu'après sa mort. A com-
bien d'écrivains de haute volée ne pourrait-on pas
appliquer Tépitaphe que Gombaud a rimée pour
Malherbe :
L'Apollon de nos jours, Malherbe, ici repose;
Il a vécu longtemps sans se louer du sort.
En quel siècle ? — Passant, je n'en dis autre chose,
11 est mort pauvre.... Et moi je vis comme il est mort.
Mille causes secondaires exercent une influence
souvent tyrannique sur l'opinion et repoussent les
écrivains vivants loin du rang que leur assignait un
mérite supérieur. L'avenir seul, dégagé des préoc-
cupations du temps où ils jetaient leurs œuvres
parmi les hommes, est assez indépendant pour leur
donner un numéro d'ordre dans le panthéon des
gloires de l'esprit humain. Réclames et dénigre-
ments, chutes et succès, sifflets et bravos, l'avenir
n'en tient compte; tôt ou tard, la réputation, avilie
ou exagérée, prend un niveau définitif, d'elle-même,
sans que rien puisse le modifier. C'est là le travail,
presque inconscient, à coup sûr désintéressé, de la
postérité, qui dure plus ou moins longtemps, selon
le degré et l'intensité du talent. Il me semble qu'à
8 THÉOPHILE GAUTIER.
l'étiage de la célébrité, le nom de Théophile Gautier
se maintiendra à une bonne hauteur, le premier peut-
être après celui de Musset, de Lamartine et de Victor
Hugo. En tous cas, les vers de Gautier partagent avec
ceux de Musset une qualité de premier ordre :
seuls, de leur époque, ils ne sont point entachés
de rhétorique.
Pour peu que Ton ait eu quelque tendresse dans
les sentiments, on garde au fond du cœur une sorte
de chapelle sépulcrale où vivent encore ceux x[m ne
sont plus et que Ton a aimés. Tout embaumés dans
les parfums du souvehir^ ils apparaissent dès qu'on
les évoque, répondent lorsqu'on les interroge et
semblent ressaisir réellement leur ancienne exis-
tence, pour la partager avec nous, tant leurs pensées
se mêlent aux nôtres, tant ils excellent à ressusciter
les choses passées que nous avions cru mortes. C'est
une apparition : si Ton ferme les paupières, on s'ima-
gine les voir avec leurs gestes familiers, leur attitude,
leur démarche; si l'on prête l'oreille, on croit les
entendre. Parmi ceux qui habitent ma nécropole
intérieure, si peuplée, hélas I et où dorment tant
d'êtres qui me furent chers, Théophile Gautier
est un de ceux que j'appelle le plus souvent pour
parler des temps écoulés et de nos amis communs
près desquels il dort aujourd'hui.
Plusieurs que j'ai connus et qui ont partagé l'af-
fection que je lui avais vouée, étaient des hommes
et non des demi-dieux. J'ai vécu près d'eux et je les
ai jugés en contemporain, car entre eux et moi le
LA JEUNESSE. 9
verre grossissant de la postérité ne s*était point
interposé. Les détails de leur existence personnelle
n'ont pas encore, — pour moi du moins, — été éli-
minés par le temps; j'aperçois l'œuvre à travers
l'homme; l'une ^complète l'autre, celui-ci fait com-
prendre celle-là, et ce serait mentir à la vérité que
de les séparer. Il est impossible de juger un com-
pagnon de la vie, comme l'on peut juger un per-
sonnage mort depuis un ou deux siècles. Il en est
des hommes ainsi que des paysages : l'éloignement
les embellit, mais les dénature, car la distance les
noie de lumière, en adoucit les contours, en dissi-
mule les rugosités. Ceux qui ont vu, qui ont été
les associés des jours, les confidents, parfois même
les confesseurs, ceux qui se souviennent n'entendent
pas sonner l'heure des apothéoses; mais ils se doi-
vent d'être sincères, par respect même pour celui
dont ils parlent, qui souvent y gagne de revivre dans
sa réalité et avec des qualités que les admirateurs
quand même n'ont point soupçonnées. Pour les
témoins de l'existence de. bien des écrivains, ce
qu'il y a d'extraordinaire dans leur œuvre, ce n'est
pas l'œuvre elle-même, c'est la difficulté à travers
laquelle ils l'ont accomplie; c'est que rien, ni la
gêne, pour ne dire la pauvreté, ni les tourments qui
en résultent, n'ont pu interrompre l'essor de leur
talent. C'est là cependant ce qu'il faut expliquer
pour faire comprendre ce qu'ils ont eu d'excep-
tionnel; c'est là aussi ce qu'il faut dire afin de les
venger de la légèreté dédaigneuse avec laquelle le
10 THÉOPHILE GAUTIER.
gros public et luême la bonne compagnie les a
traités : a un garçon de belles lettres et qui fait des
vers, nommé La Fontaine », disait ce cancanier de
Tallemant des Réaux. C'est ainsi que Ton en parle
lorsqu'ils sont encore de ce monde,
Quitte, après un long examen,
A leur dresser une statue
Pour l'honneur du genre humain.
Théophile Gautier sut promptement que l'on
considère la poésie comme une sorte d'agréable
superfétation, inutile en soi, bonne au plus à divertir
quelques désœuvrés, suffisamment récompensée par
le renom qu'elle fait naître, indigne, en somme, d'un
homme sérieux et ne méritant que des encourage-
ments stériles. A cet égard, quelles que soient la
diversité d'origine et la divergence des principes,
les gouvernements sont d'accord. Le Stello d'Alfred
de Vigny a beau sortir de la vérité historique, il
n'en reste pas moins philosophiquement vrai. Théo-
phile Gautier en fit une expérience qui dura près de
quarante ans, pendant lesquels il tourna la meule du
journalisme afin de ne pas manquer du pain quoti-
dien. Ni la dynastie de Juillet, ni la seconde Répu-
blique, ni le second Empire, où cependant il comp-
tait des amis, ne s'imaginèrent qu'une place sufiS-
semment rétribuée — une sinécure, si l'on veut —
était due à un écrivain qui n'attendait que d'être
libéré d'une besogne inférieure pour étendre toute
l'envergure de ses ailes. Il avait accepté son sort
LA JEUNESSE. / 11
avec une mansuétude dont j'ai souvent été touché,
car, sans être exigeant, il était en droit d*estimer
qu'il valait mieux que l'existence qui lui fut infligée.
Il était né à Tarbes le 31 août 1811; c'est lui qui
le dit et l'on peut le croire *; cependant une pièce
officielle que j'ai sous les yeux le vieillit d'un jour;
sur le bulletin d'appel à la conscription de la classe
militaire de 1832, il est désigné : « Pierre-Jules-
Théophile Gautier, né à Tarbes, le 30 août 1811,
peintre, demeurant à Paris, place Royale, n° 8 ».
C'est le hasard d'une position administrative occupée
par son père qui le fit naître sur les bords de
l'Adour, dans la patrie de ce Barère qui, après avoir
été « l'Anacréon de la guillotine », devint un des
correspondants secrets de Napoléon I". Il n'y vécut
que pendant trois ans et vers 1814 on l'amena à Paris,
où il fut saisi par des accès de nostalgie dont il a
consigné le souvenir dans des notes autobiogra-
phiques qui me servent de guide pour parler de son
enfance *.
« Quoique j'aie passé, dit-il, toute une vie à Paris,
j'ai gardé un fonds méridional. » Rien n'est plus
vrai. N aux pieds des Pyrénées, en frontière d'Es-
pagne, issu d'une famille originaire du comtat
Venaissin, fils et petit-fils de sujets du Pape a en
Avignon », il eut toujours quelque chose d'exotique.
1. Le 13 août 1890, on a inauguré à Tarbes le buste de
Théophile Gautier.
2. Cette autobiographie a été écrite en 1867 et forme une
livraison des Sommités contemporaines^ publication entreprise
par M. Auguste Marc.
12 THEOPHILE GAUTIER.
Il avait beau aimer la France passionnément, il y
semblait dépaysé. Il n'est pas jusqu'à son teint mat,
sans nuance rosée, qui n'eût une apparence étran-
gère et ne convînt à quelque Abencérage égaré dans
notre civilisation. Son extérieur même semblait ainsi
protester contre le milieu où il était forcé de vivre.
A le voir dans sa jeunesse aussi bien que dans
son âge mûr, on sentait qu'il était appelé vers
les clartés et les nonchalances de l'Orient. Il trou-
vait notre ciel terne et notre climat détestable ;
au moindre souffle de vent, il grelottait. Elles sont
fréquentes, dans son œuvre, les invocations à la
chaleur et au soleil. Sous notre ciel souvent bru-
meux, dans la demi-obscurité froide de nos jour-
nées d'hiver, il avait le mal du pays, le mal d'un
pays tiède et lumineux.
Il n'éprouva jamais ce que Chateaubriand appelle
(( la délectable mélancolie des souvenirs de la pre-
mière enfance », car ses années, au début de la vie,
ne furent point heureuses. Il regrettait son lieu
natal, avec une persistance et une intensité rares à
cet âge où généralement les impressions n'ont qu'une
vivacité éphémère. Il raconte qu'ayant entendu des
soldats parler le patois gascon, qui fut le premier
langage qu'il eût bégayé, il voulut les suivre, afin
de s'en aller avec eux vers la ville où il était venu au
monde et dont la pensée l'a toujours ému. « Le sou-
venir des silhouettes de montagnes bleues qu'on
découvre au bout de chaque ruelle et des ruisseaux
d'eaux courantes qui, parmi les verdures, sillonnent
LA JEUNESSE. 13
la ville en tous sens, ne m'est jamais sorti de la tête
et m'a souvent attendri aux heures songeuses. » Il
avait cinquante-six ans lorsqu'il écrivit les lignes
que je viens de citer.
Sa petite cervelle, à la fois contemplative et ardente
à savoir, commençait à se défricher, lorsqu'on lui
fit quitter la maison paternelle pour le mettre au
collège. Grave imprudence; un enfant qui avait tant
souffert d'être éloigné du premier berceau, ne sup-
porterait pas l'exil, hors du foyer où la famille pre-
nait soin de lui, le dorlotait et n'avait que de l'in-
dulgence pour ses fantaisies. Théophile Gautier croit
qu'il avait huit ans lorsque les portes de la caserne
universitaire se refermèrent sur lui; à cet égard, sa
mémoire est en défaut; il était dans le courant de sa
onzième année, ainsi que le démontre un reçu de
l'économe du collège Louis-le-Grand pour le quart
du premier trimestre de 1822. Le pauvre écolier
resta peu de temps prisonnier, assez cependant
pour avoir reçu une impression qui jamais ne s'est
effacée. Il eut en aversion la discipline destructive
des gaietés de l'enfance, la régularité fastidieuse à
force d'être monotone, la vie en commun odieuse
aux natures délicates, la camaraderie sans ten-
dresse, la grossièreté des maîtres subalternes, les
préaux sans verdure, les longs corridors, les dor-
toirs où les lits sont trop nombreux, les réfectoires
dont l'odeur seule rassasie la faim, les punitions
absurdes, les portes closes et l'aspect général qui
est bien plus d'une maison de détention que d'une
14 THÉOPHILE GAUTIER.
maison d- enseignement. Petit, chétif, de santé
malingre, rêveur, sans goût pour les jeux bruyants,
effaré, désespéré, il languissait dans cette atmos-
phère alourdie où nul aliment n'était offert à ses
instincts, à son esprit, à son cœur. On lui ensei-
gnait, il est vrai, que Cornu est indéclinable et que
Tonitru fait Tonitruum au génitif; c'était une mince
compensation aux souffrances qu'il endurait, mais
qu'il taisait avec la timidité native dont il n'a jamais
pu se dégager complètement.
Son père, grâce au ciel, était un homme intelli-
gent, qui ne l'avait pas livré, comme tant d'autres, à
l'internat des collèges afin de se ménager quelque
liberté d'allures. L'enfant fut retiré de sa geôle et
ramené au logis; il était temps : silencieux, affaibli,
indifférent à toute chose, il s'étiolait, déprimé par
le régime moral à l'aide duquel — j'en demande
pardon à l'Université — on a plus atrophié de carac-
tères que l'on n'en a développé. Quarante-cinq ans
après avoir quitté les bas bleus, le frac d'invalide,
la cravate de cotonnade blanche qui constituaient
alors l'uniforme des collégiens, Théophile Gautier a
écrit : « Je fus saisi d'un désespoir sans égal que
rien ne put vaincre. La brutalité et la turbulence de
mes petits compagnons de bagne me faisaient hor-
reur. Je mourais de froid, d'ennui et d'isolement
entre ces grands murs tristes, où, sous prétexte de
me briser à la vie de collège, un immonde chien de
cour s'était fait mon bourreau. Je conçus pour lui
une haine qui n'est pas éteinte encore Toutes les
LA JEUNESSE. 15
provisions que ma mère m*apportait restaient empi-
lées dans mes poches et y moisissaient. Quant h. la
nourriture du réfectoire, mon estomac ne pouvait la
supporter. J'étais là dedans comme une hirondelle
prise qui ne veut plus manger et meurt. On était,
du reste, très content de mon travail et je promet-
tais un brillant élève, si je vivais. » Dieu soit loué,
il a vécu, et à Topposé de tant d'écoliers offerts
en exemple à leurs condisciples, il ne s'est pas
contenté d'avoir été un élève brillant.
Il fut alors externe au collège Charlemagne, c'est-
à-dire qu'il y assistait aux classes, deux heures le
matin, deux heures dans l'après-midi; le reste du
temps il était libre, vivait dans la famille, indispen-
sable à tout enfant, et faisait son travail scolaire,
apprenant ses leçons, traduisant ses versions et ses
thèmes, sous la direction de son père, qui était un
bon humaniste. Théophile Gautier en profita, et en
profita si bien, que je l'ai vu chez moi, vers 1860,
faire, à première lecture, la traduction d'un fragment
de Tacite, qu'il accompagna d'un commentaire qu'eût
envié plus d'un maître es langue latine doublé
d'un professeur d'histoire. En la maison paternelle
il retrouva non seulement la tendresse et la liberté
dont il avait besoin, les leçons d'un maître compre-
nant et développant les aptitudes de son élève, —
ce qui est rare, — mais il trouva des livres — his-
toire, poésie, romans, récits de voyages et d'aven-
tures — que déjà il aimait avec passion. Il raconte
que, par suite d'un effort de volonté et d'amour-
16 THEOPHILE GAUTIER.
propre, il sut lire à Tâge de cinq ans. Le premier
livre qui brisa pour lui « le sceau mystérieux des
bibliothèques » fut Lydie de Gersin; puis il lut
Rohinson; il en devint comme fou; le mot est de lui;
(c plus tard, Paul et Virginie me jetèrent dans un
enivrement sans pareil, que ne me causèrent, lorsque
je fus devenu grand, ni Shakespeare, ni Goethe, ni
lord Byron, ni Walter Scott, ni Chateaubriand, ni
Lamartine, ni même Victor Hugo, que toute la jeu-
nesse adorait à cette époque. » Après avoir noté en
quel âge précoce il se rendit maître de la lecture, il
ajoute : a Et depuis ce temps, je puis dire, comme
Apelles : Nulla dies sine lined. » Gela est rigoureu-
sement exact : je ne crois pas qu'il ait jamais existé
un plus infatigable lecteur que Gautier.
Tout lui était bon pour satisfaire ce goût tyran-
nique qui semblait parfois dégénérer en manie ; rien
ne le rebutait et l'on eût dit que ses yeux myopes
pénétraient au fond des phrases pour y découvrir
des richesses que seul il savait reconnaître. Je Tai
vu s'acharner jusqu'à la courbature sur le texte
sanscrit de Sakountala, s'efibrçant de déchiffrer,
de deviner la signification des signes d'un langage
qu'il ignorait. Il se plaisait aux romans les plus mé-
diocres, comme aux livres des plus hautes concep-
tions philosophiques, comme aux ouvrages de science
pure ; il était dévoré du besoin d'apprendre et disait :
« Il n'est si pauvre conception, si détestable galima-
tias qui n'enseigne quelque chose dont on peut pro-
fiter. » Il lisait les dictionnaires, les grammaires,
LA JEUNESSE. 17
les prospectus, les recettes de cuisine, les almanachs;
il estimait que Mathieu Laensberg est un « primitif »
remarquable par sa naïveté et que Carême a prouvé
qu'un a maître-queux » pouvait avoir de la hauteur
d'âme, parce qu'il a écrit : « Ce n'est qu'en étudiant
Vitruve que j'ai compris la grandeur de mon art. »
Ceci fut pour lui, pendant quelque temps, la plai-
santerie favorite. A ceux qui lui parlaient peinture,
sculpture ou poésie, il répondait : « Etudie Vitruve,
si tu veux comprendre la grandeur de ton art. »
Presque tous ses interlocuteurs restaient la bouche
bée, car bien peu avaient lu les œuvres de celui
qui s'intitule « l'élève et l'admirateur de l'illustre
La Guipière ».
Cette soif de savoir, que jamais rien n'apaisa, eut
pour Théophile Gautier d'enviables conséquences.
Il était doué d'une mémoire extraordinaire : ce qu'il
avait vu ou entendu restait gravé dans son sou-
venir. Il ne mettait aucun ordre dans ses lectures :
un livre lui tombait sous la main, il l'ouvrait par
une sorte de mouvement machinal et ne l'abandon-
nait qu'à la dernière page. On pourrait croire que
ce pêle-mêle, sans sélection ni discernement, pro-
duisait quelque confusion dans sa cervelle : nulle-
ment. Il avait un des esprits les plus méthodiques
que j'aie rencontrés ; tout s'y classait naturellement,
par une sorte de pondération instinctive qui parfois
contrastait avec le dévergondage de la parole ; c'était
là une faculté maîtresse qui, au cours de sa littéra-
ture forcée, lui a rendu d'inappréciables services.
IS THEOPHILE GAUTIER.
Toutes les notions acquises se rangeaient, s'éti-
quetaient dans sa mémoire, comme les livres bien
catalogués d'une bibliothèque. Il savait où trouver
le renseignement dont il avait besoin, le document
précis qu'il voulait vérifier, le mot rare qu'il dési-
rait employer. Il n'avait qu'à se consulter lui-même.
Que de fois ses amis, indécis sur un point d'histoire,
de linguistique, de géographie, d'anatomie ou d'art,
se sont adressés à lui et ont reçu satisfaction immé-
diate I On disait alors : Il n'y a qu'à feuilleter Théo.
Je citerai un exemple de sa mémoire : Le jour où
furent publiés les deux premiers volumes de la
Légende des siècles^ je dînais en sa compagnie dans
une maison tierce; nous étions là plusieurs lettrés,
tous alliés, de plus ou moins prés, à la tribu roman-
tique, admirant Victor Hugo et comptant bien trou-
ver dans la nouvelle œuvre un régal des plus savou-
reux . Seul d'entre nous, Gautier la connaissait
complètement; il avait reçu les deux tomes le matin
même, et les avait lus au courant de la journée. Est-il
besoin de dire quel fut le sujet de la conversation?
On ne parla que du talent d'Hugo, qui semblait se
transfigurer et ajouter à sa poésie des formes plus
belles encore, plus imprévues et plus fortes, comme
si, saisissant des faits d'histoire moins réels que lé-
gendaires, il avait plané dans des régions féeriques
où jamais encore ses ailes ne l'avaient porté. Gautier
nous dit : « Il faut passer aux preuves; je vais vous
dire les Lions. » Et, de cette voix blanche, sans
inflexion, monocorde pour ainsi dire, les yeux fixes,
LA JEUNESSE. 19
comme s'il lisait de loin dans un livre visible pour lui
seul, il récita les cent cinquante-huit vers de la pièce,
ne se reprenant pas une fois, n*hésitant jamais et ne
se trompant pas d'une syllabe. Nous étions étonnés ;
on lui dit : « Tu as donc appris cela par cœur ? » il
riposta : a Non, je l'ai lu ce matin, en déjeunant. »
Cette mémoire , habilement entretenue par la
direction que son père imprimait aux études sco-
laires, une sorte d'assiduité passive qui le ren-
dait 'attentif aux classes du collège, quelque dose
d'amour-propre , firent de Théophile Gautier un
élève remarquable. Eut-il son nom inscrit sur les
palmarès ? fut-il embrassé et couronné par son
proviseur, aux sons de la musique, sur l'estrade
solennelle des distributions de prix? Je n'en sais
rien; il était fort discret sur cette époque de son
existence; il n'aimait point à en jaser, car elle ne
lui avait laissé que des souvenirs maussades;
toutes les fois que la conversaition se portait sur
les années de collège, il se hâtait de la rompre. Il
a écrit : « Ces années, je ne voudrais pas les re-
vivre. » S'il eut des succès, de ces succès scolaires
qui font naître tant d'espoir dans les cœurs pater-
nels et qui n'ont jamais rien présagé de l'avenir, il
les accepta avec indifférence et n'en fut pas plus
fier. Je doute même qu'il ait complètement terminé
ses humanités et je crois qu'il dédaigna d'obtenir le
diplôme de bachelier es lettres, qui dut lui paraître
un inutile parchemin : certificat d'études, rien de
plus; il n'en avait cure et se certifiait par lui-même,
20 THEOPHILE GAUTIER.
car il avait acquis déjà bien plus de notions pré-
cieuses que ne lui en eussent enseignées ses pro-
fesseurs. Il était encore un simple écolier qu'il avait
lu les vieux poètes français, fort dédaignés à cette
époque où Malherbe et Boileau régnaient en maîtres,
et qu'il avait assez étudié Rabelais pour en pouvoir
réciter des chapitres entiers sans commettre d'erreur.
Sa curiosité d'enfant intelligent et de futur grand
lettré l'avait mieux servi que les leçons de la péda-
gogie universitaire.
Théophile Gautier n'était plus un enfant chétif,
au teint olivâtre que l'internement avait failli tuer;
c'était un jeune homme solide, bien en chair, dont le
goût pour les exercices de corps avait singulièrement
développé la vigueur. Il excellait à la natation, à la
boxe, à l'équitation, ù la canne, et même à la savate;
il en tirait quelque gloriole et ne refusait l'assaut à
personne. Un jour, dans je ne sais plus quel jardin
public ) il donna sur « la tête de turc » un coup de
poing qui marqua cinq cent vingt livres au dynamo-
mètre. Bien souvent je l'ai entendu s'en vanter et
dire t « C'est l'action de ma vie dont je suis le plus
glorieux. » Jusque dans un âge où généralement on
ne s'essaye plus au rôle d*hercule, il ne lui déplai-
sait pas de démontrer que sa force musculaire, tou-»
jours considérable, n'avait point été appauvrie par
les années. Si son caractère calme et surtout bien-»
veillant ne l'avait rendu pacifique, il eût été redou-
table ; mais nul homme ne fut moins querelleur :
toute dispute violente lui semblait un outrage à la
LA JEUNBSSE. 21
dignité humaine, car, philosophiquement, il consi-
dérait la placidité comme une vertu.
C'est incidemment que Théophile Gautier se livra
aux lettres, ou, pour parler plus exactement, que
les lettres s'emparèrent de lui. Il était né artiste,
cela n'est pas douteux, artiste de la ciselure, de la
ligne et de la couleur. Quelque effort qu'il eût fait
sur lui-même ou qu'on lui eût imposé, il n'aurait
jamais pu répudier les dons que la nature lui avait
prodigués, jamais il n'aurait réussi à se contraindre,
jamais il ne serait parvenu à réduire au silence les
facultés supérieures qui parlaient en lui. L^art le
réclamait. Dans toute carrière officielle ou bour-
geoise, il serait mort à la peine, frappé d'impuis-
sance, égaré dans le labyrinthe du moindre détail
et désemparé. La peinture l'attirait; elle fut pour
lui comme un premier amour, dont le souvenir ne
s'attiédit jamais ; pendant toute sa vie, il s'en préoc-
cupa et bien souvent, dans ses heures de découra-
gement, il regretta de n*avoir pas obéi à sa première
impulsion. Le poète de la Comédie de la mort et
des Émaux et Camées y l'écrivain de Tra-los-Montes ,
d*ItaUa,deFortunio, de la Morte amoureuse, d'œuvres
dont le nom est dans toutes les mémoires, débuta
par être un rapin. Il entra dans l'atelier de Rioult,
situé près du collège Gharlemagne, ce qui lui per-
mettait d'aller peindre une anatomie, d'après le
modèle vivant, en sortant d'écouter une leçon sur
l'harmonie préétablie de Leibnitz ou sur le média-
teur, plastique de Gudworth.
22 THEOPHILE GAUTIER.
Le frémissement mystérieux qui précède les oura-
gans agitait déjà les jeunes têtes de l'époque; la tem-
pête romantique n'allait pas tarder à souffler de tous
les points de l'horizon; les arts, assoupis dans une
tradition épuisée, dormaient sur la foi d'un passé
qui n'avait plus de raison d'être; on n'allait pas
tarder à les réveiller, sans ménagement et même
sans urbanité. Un vent de révolte passait sur les
ateliers où les derniers disciples de l'école pétrifiée
de David n'exerçaient plus qu'une influence dédai-
gnée. Tout en mélangeant le brun de Van Dyck avec
la terre de Sienne brûlée, on discutait littérature;
on ne traitait pas encore Racine de « polisson »,
mais on avait oublié la Chute des feuilles de Mille-
voye, les Ossianeries de Baour-Lormian et on les
remplaçait, à la grande joie des futurs chevaliers de
la palette, par la Chasse du Burgrave :
Daigne protéger notre chasse,
Châsse
De monseigneur Saint-Godefroy,
Froid !
OU par le Pas d'armes du roi Jean :
Çà qu'on selle,
Ecuyer,
Mon fidèle
Destrier !
Ces vers, on ne les récitait pas; on les hurlait.
Quelques enthousiastes y avaient adapté un air et
les chantaient en chœur, ce qui parut un sacrilège.
Un évangile nouveau avait été donné au peuple des
LA JEUNESSE. 23
artistes et des lettrés : la préface de Cromwell avait
formulé une théorie révolutionnaire que l'on rêvait
de mettre en pratique. L'heure n'allait pas tarder à
sonner où Ton serait déclaré « cagou et marmiteux »
si l'on ne rugissait pas d'horreur au seul nom de
l'Institut.
C'est dans ce milieu bruyant, généreux et hardi
que la vocation littéraire fit signe à Théophile Gau-
tier : laisse là tes pinceaux et suis-moi; là sa des-
tinée encore obscure s'éclaircit tout à coup ; un inci-:
dent fit jaillir la lumière. Au collège Charlemagne,
Gautier s'était lié d'une amitié que rien n'a jamais
distendue, avec Gérard Labrunie, qui devait être
Gérard de Nerval. A cette époque — c'est-à-dire
au début de l'année 1830 — Gérard , à peu près
inconnu de la masse du public, était célèbre dans
un groupe de jeunes hommes que les choses de l'art
avaient séduits; parmi ses camarades de classe, il
était illustre, car à dix-sept ans, encore sur les
bancs de la rhétorique, il avait publié un volume de
poésies, intitulé : les Élégies nationales, qui n'avait
point passé inaperçu; à dix-huit ans, il donnait sa
traduction de Faust, à propos de laquelle Goethe lui
écrivit : « Je ne me suis jamais mieux compris qu'en
vous lisant. » Il y avait de quoi faire tourner une si
jeune tête , mais Gérard était déjà doué de cette
modestie qu'il poussa parfois jusqu'à l'humilité.
C'était alors une nature charmante, un peu excen-
trique malgré son extrême douceur. On lui promet-
tait toutes les couronnes que la renommée jette aux
2'i THEOPHILE GAUTIER.
grands poètes; il ne pouvait, croyait-on, marcher
que vers la gloire ; sa route devait passer sous des
arcs de triomphe et le conduire à l'immortalité : com-
ment elle le mena dans une des rues les plus sor-
dides de Paris pour y mourir d'une mort sinistré,
je l'ai dit ailleurs et je n'ai point à le répéter ici *.
Ce fut Gérard qui, fortuitement, ouvrit à Théophile
Gautier les portes du temple — bien des gens
disaient la caverne — où trônait la jeune statue du
romantisme.
Le comité de lecture de la Comédie-Française avait
reçu un drame en vers de Victor Hugo : Hernani ou
l'honneur castillan, La vieille école classique, ferrée
sur les trois unités, en avait frémi jusque dans ses
moelles. La nuit on avait entendu des voix plaintives
sortir des urnes où reposent les cendres de Mar-
montel et de Campistron. Malgré ces présages
funestes, malgré les prédictions dçs Calchas de la
tragédie, la pièce était en répétition ; on en racontait
mille extravagances; on disait : C'est une orgie de
vers incohérents, et Ton ajoutait que Mlle Mars —
arbitre du goût — était malade de chagrin, qu'elle
voulait rendre son rôle , car elle ne pouvait se
résoudre à profaner son talent au milieu des énormités
que l'auteur lui imposait. La vérité est tout autre :
ce fut Victor Hugo qui, justement blessé des pré-
tentions de l'actrice, lui déclara qu'il la remplacerait
1. Souvenirs littéraires, t. II, ch. xx; les Iliumine's. Paris,
Hachette, 2 vol. in-8", 1883.
LA JEUNESSE. 25
par une autre interprète, si elle avait encore l'incon-
venance de modifier les expressions qu'elle n'ap-
prouvait pas. Bien avant le jour de la première
représentation,, on sentait un orage d'opposition se
former; des intentions hostiles ne prenaient point
la peine de se dissimuler; on savait, à n'en point
douter, que la cabale était décidée à livrer bataille.
Des deux côtés, on se préparait a la lutte; les uns
aiguisaient le poignard d'Oreste, les autres four-
bissaient leur bonne lame de Tolède; on invoquait
les filles de Jupiter et de Mnémosyne; on jurait
par saint Jacques de Compostelle et même par les
corbignoles de madame la Vierge. Tout annonçait
que Tafiaire serait chaude; les simples curieux se
frottaient les mains et fredonnaient le finale du
Comte Ory :
J'entends d'ici le bruit des armes,
Et le clairon Tient de retentir.
Dans le clan romantique, on n'était pas rassuré :
on se méfiait de quelque stratagème et l'on redoutait
surtout la défection de la claque, en butte à des ma-
nœuvres déloyales et à des promesses qui sonnaient
d'une voix métallique. Les adversaires de la jeune
école comptaient, à cet égard, sur la force de l'ha-
bitude : comment ces braves chevaliers du lustre,
formés dès longtemps aux pures doctrines de l'art
révéré, accoutumés au ronron du vers tragique, aux
césures invariables, aux hémistiches coulés dans un
moule uniforme, au casque, au glaive, à la tunique et
26 THEOPHILE GAUTIER.
au cothurne, ne se sentiraient-ils pas révoltés en
écoutant des vers frappés à une effigie nouvelle, des
enjambements invraisemblables, des mots que les
a canons » proscrivaient et en voyant des toques à
plumes, des pourpoints de velours, des épées à co-
quille, des dagues damasquinées, des bottes en cuir
fauve, tout l'attirail, en un mot, de ce que Ton nom-
mait alors la couleur locale et qui ne devait point
tarder à dégénérer en bric-îi-brac. Donc nulle sécu-
rité dans la claque, dans ces bruyants fonctionnaires
dont le métier est de soutenir quand même les œu-
vres théâtrales dont le succès n*est point d*une gesta-
tion facile. On résolut de se passer du secours — trop
incertain — de ces accoucheurs patentés de Thalie
et de Melporaène : on craignait un avortement et
peut-être un infanticide. Par qui les remplacer? Où
trouver un groupe d'hommes jeunes, enthousiastes,
vaillants jusqu'à l'imprudence, dédaigneux de l'ob-
stacle, fatigués du passé, ayant foi dans l'avenir, com-
prenant que leur sort tout entier pouvait dépendre
de la victoire, doués de bons poumons et de poings
solides? Dans les ateliers. Les peintres, les sculp-
teurs répondirent à l'appel avec empressement; les
architectes étaient mous et arriérés; au portail de
Notre-Dame ils préféraient la colonnade de la Bourse,
récemment construite; on voulut cependant les uti-
liser, mais on les mêla aux autres artistes, qui furent
chargés de les surveiller et de les maintenir en
bon chemin, fût-ce à coups de talon dans les che-
villes.
LA JEUNESSE. 27
Des racoleurs choisis avec discernement furent
expédiés dans les ateliers. Comme les visiteurs des
grands bons cousins, c*est-à-dire des carbonari, ils
devaient désigner les chefs d*escouade auxquels ils
confieraient, non pas la baguette de coudrier qui
donnait accès dans les ventes secrètes, mais la carte
rouge timbrée du mot espagnol Hierro (fer), qui
ouvrirait les portes de la Gomédie-F'rançaise au soir
de la première représentation, de la première bataille
de Hernani, Gérard de Nerval fut un des sergents
recruteurs chargés de former le bataillon sacré qui
devait vaincre ou mourir; à Tatelier de Rioult, il
remit six cartes d'entrée à Théophile Gautier : « Tu
réponds de tes hommes ? — Par le crâne dans lequel
Byron buvait à Tabbaye de Newstead, j'en réponds ! »
Se tournant vers ses camarades de palette, Gautier
dit : a N'est-ce pas, vous autres? » On lui répondit
d'une seule exclamation : a Mort aux perruques ! * »
Fier de la mission de confiance qu'il venait de rece-
voir, ne répudiant aucune responsabilité et voulant
donner à son attitude une solennité digne des hautes
fonctions qui lui étaient dévolues, Théophile Gautier
se fit faire un gilet — un pourpoint — cramoisi « qu'il
avait pris plaisir à composer lui-même ». De ce gilet
rouge — qui, en réalité, était rose vif — inauguré au
son du cor de Hernani, il a été parlé jadis; on en a
1. Je tiens l'anecdote de Pradier, qui Ta racontée devant
moi ù Victor Hugo, au mois de juillet 1851; Théophile Gau-
tier était présent, ne Ta pas démentie et s'est contenté de
dire : « Ah! c'était le bon temps I »
28 THEOPHILE GAUTIER.
parlé beaucoup, ou en a parlé longtemps, on en
parle encore. Un jour, je disais à Théo : « Tu as été
célèbre très jeune? » Il me répondit avec cette sorte
d'indifférence qui parfois donnait tant de saveur à
ses plaisanteries : « Oui, très jeune, à cause de mon
gilet. »
De cette première représentation du premier
drame romantique en vers *, où Gautier, ses longs
cheveux répandus sur les épaules, flamboyait, la
poitrine couverte d'un satin éclatant, je ne dirai
rien, car il l'a racontée lui-même dans les moindres
détails. Ce fut, bel et bien, une bataille, où l'on ne
ménagea ni les injures ni les gourmades. Une erreur
d'audition produisit une mêlée telle, que l'on faillit
baisser le rideau et congédier les combattants.
Lorsque Hernani dit à Ruy Gomez qui vient de
livrer dona Sol au roi don Carlos :
Vieillard stupide! il l'aime.
une partie des spectateurs, au lieu de a vieillard stu-
pide ! », entendit : « vieil as de pique ! » Les classiques
1. Hernani (25 février 1830) fut le début du drame roman-
tique en vers ; une année auparavant (10 février 1829), Alexan-
dre Dumas avait fait représenter le premier drame roman-
tique en prose : Henri III et sa cour^ qui fut reçu à la Comédie-
Française sous la dénomination singulière de : tragédie en
cinq actes. Dans le courant de 1829, Henri III fut joué qua-
rante-six fois ; dans le courant de 1830, Hernani fut joué trente-
neuf fois. C'était un succès considérable pour cette époque où
les chemins de fer, n'existant pas, n'amenaient pas à Paris,
comme aujourd'hui, la masse de provinciaux et d'étrangers
qui renouvelle chaque soir le public des théâtres.
LA JEUNESSE. 29
indignés poussèrent des cris d'horreur, les roman-
tiques, saisis d'admiration, exaltés par la rareté de
rimage, trépignaient de joie et aboyaient de bonheur.
Le tumulte fut lent à s'apaiser, et je doute fort que
l'on ait pu saisir quelque chose de la fin du troisième
acte.
Cette représentation qui, malgré les Odes et Bal~
lades, malgré Cromwell et sa préface, malgré les
Orientales y malgré le Dernier jour d'un condamné ^
marque le véritable début de la. révolution roman-
tique, laissa dans le cœur de Théophile Gautier un
souvenir ineffaçable; c'était l'épisode de sa vie sur
lequel il revenait avec prédilection; dans son œuvre,
les allusions y sont fréquentes. Il aimait à raconter
la longue attente — une attente qui dura huit heures
— dans le théâtre obscur, l'émotion, la lutte dont
les deux camps ennemis s'attribuaient la victoire, les
discussions dégénérant parfois en voies de fait qui
se prolongeaient après le spectacle, la passion dont
on était animé et l'exaspération qui emportait les
partis hors de toute mesure; exaspération qui pro-
duisit des effets d'un comique inattendu ; une dépu-
tation d'auteurs classiques, renommés alors, oubliés
aujourd'hui, se rendit près du roi et lui demanda
d'user de son autorité souveraine pour interdire les
représentations d'une telle monstruosité. On aurait
cru entendre les objurgations de maître Pancrace,
du Mariage forcé : a Tout est renversé aujourd'hui
et le monde est tombé dans une corruption générale.
Une licence épouvantable règne partout; et les ma-
30 THEOPHILE GAUTIER.
gistrals qui sont établis pour maintenir Tordre dans
cet Etat devraient mourir de honte en souffrant un
scandale aussi intolérable. » Charles X écouta, avec
sa politesse accoutumée, les lamentations de ces
braves gens, et leur répondit, non sans esprit ; « En
pareille occurrence, je n'ai d'autre droit que celui de
ma place au parterre. »
J'ai, du reste, entendu dire par un ancien très haut
fonctionnaire de la Restauration que l'on n'était
point fâché aux Tuileries du tumulte suscité par la
pièce nouvelle, qui détournait l'opinion publique de
préoccupations déjà inquiétantes. De l'opinion pu*
blique, Théophile Gautier ne se souciait guère : il
était à Hernani, à Victor Hugo; il s'était donné d'un
élan irrésistible, tout entier, sans idée de retour; il
ne se reprit jamais, jusqu'à la dernière heure il resta
dévoué au dieu de sa jeunesse; lorsque la mort, si
cruellement empressée, lui arracha la plume des
mains, il écrivait et laissa inachevé un article inti-
tulé Hernani. Les dernières lignes sont consacrées
à Mme de Girardin : « Ce soir-là, ce soir à jamais
mémorable, elle applaudissait comme un simple rapin
entré avant deux heures, avec un billet rouge, les
beautés choquantes, les traits de génie révoltants... »
La phrase est interrompue par la grande faucheuse
dont l'œuvre ne s'interrompt jamais.
Cette soirée « à jamais mémorable » est une date
importante dans la vie de Gautier : c'est l'étape ini-
tiale d'où il est parti pour parcourir la longue route
de labeur qui n'eut point de halte, et sur laquelle il
LA JEUNESSE. 31
est tombé prématurément, harassé de fatigue, repu
de déceptions, pauvre à la lin comme au début. Il ne
se doutait guère de l'ingrat destin qui l'attendait;
nulle espérance alors ne lui était interdite. Que de
fois, me parlant de ce temps passé, sur lequel j'aimais
à l'interroger, que de fois il m'a cité le vers :
c( J'étais géant alors et haut de cent coudées, w
et il ajoutait, avec une mélancolie qui dénonçait bien
des rêves avortés : « Tout ce que je puis dire aujour-
d'hui, c'est que petit bonhomme vit encore. » Après
la soirée du 25 février 1830, comprenant que l'on ne
peut servir deux divinités à la fois, il quitta l'atelier
de Rioult et prit la plume du poète à la place de la
brosse du peintre. Il avait alors dix-neuf ans, s'in-
quiétait peu du qu'en dira-ton, et rimait, car il avait
à cœur de prendre rang dans l'armée romantique et
d'être un des porte-fanions du général en chef. La
malechance lui donna un premier avertissement qui
passa inaperçu. Son volume, — une plaquette bro-
chée en rose et intitulée Poésies^ — fut mis en vente
le 28 juillet 1830. Cela signifiait : toute révolution te
portera préjudice. Il eut à le constater plus tard, en
1848 et en 1.870.
Comme les Capétiens, comme les Valois, les Bour-
bons voyaient leur dynastie s'éteindre sur le trône,
par le règne successif de trois frères. La défaite de
la France les avaient apportés, la révolution de Juillet
les emporta; la branche aînée est à jamais desséchée,
32 THEOPHILE GAUTIER.
elle ne rejettera plus. Ces journées, si imprudemment
provoquées, non seulement sans moyen d*attaque,
mais même sans ressources de défense, exercèrent
une influence considérable sur les arts de Tépoque.
Elles délivrèrent les esprits en les surexcitant, aidè-
rent à briser la routine et rompirent brutalement la
porte que le romantisme, malgré les chaudes soirées
de Hernani^ n'avait fait qu'entr'ouvrir. Quelques
amants de la muse classique, guidés par des maîtres
dont la jeunesse se détournait, Brifaut, Arnault,
Parseval de Grandmaison, Baour-Lormian, de Jouy,
Viennet, restaient fermes à leur poste, mais se bou-
chaient les oreilles et les yeux pour ne pas entendre,
pour ne point lire, ne comprenant rien aux tentatives
des écrivains et des artistes, s'imaginant que tout
était perdu parce que l'on cherchait d'autres formes
que celles qu'ils aimaient. Dans ce grand mouvement
de rénovation intellectuelle, ils ne voyaient qu'une
invasion de barbares par laquelle toute civilisation
allait être broyée.
L'heure était bonne pour Théophile Gautier d'en-
trer de plain-pied dans l'école romantique. On eût
dit que la révolution de Juillet avait trempé le pays
dans un bain d'eau de Jouvence; tout le monde était
jeune alors, ou croyait l'être; néanmoins il convenait
d'être fatal et maudit, et on l'était de bonne foi, en
repos de conscience, avec une conviction qui n'em-
pêchait pas de s'amuser. C'était l'heure des Jeune-
France ; Gautier les a turlupinés de belle sorte ; car,
malgré la sincérité de son romantisme, il n'a jamais
LA JEUNESSE. 33
été de ceux à qui le ridicule échappe. J^étais bien
enfant alors, mais je me souviens, passant sur les
boulevards, dans le jardin des Tuileries qui était, à
cette époque, la promenade favorite des Parisiens,
d'avoir aperçu de jeunes hommes à longs cheveux,
portant toute leur barbe, — ce qui était contraire aux
bons usages — coiffés de chapeaux pointus, serrés
dans des redingotes à larges revers,, cachant leurs
pieds sous des pantalons à l'éléphant; je les regar-*
dais avec une surprise où se mêlait quelque crainte,
je disais : « Quels sont ces gens-là? » On levait les
épaules en me répondant : « Ce sont des fous. »
Théo m'a dit souvent ; « Notre rêve était de mettre
la planète à l'envers. » Elle tourne toujours sur le
même axe, la pauvre planète, et, depuis ces jours
lointains, elle en a vu bien d'autres!
Pendant les années qui suivirent les journées de
Juillet, la vie de la jeunesse fut d'une violence extraor-
dinaire; elle s'était dilatée tout à coup après la com->
pression qu'elle avait subie pendant la Restauration.
Cette effervescence eut quelque durée; l'invasion
subite du choléra en 1832 et l'effarement qui en
résulta la calmèrent à peine; pour la réduire et
l'apaiser presque complètement, il fallut l'attentat de
Fieschî, l'horreur qu'il inspira et les lois répressives
que Thiers fit voter au mois de septembre 1835.
Jusque-là on ne sut se ménager; ce fut le beau temps
des cavalcades du mardi gras, des bals des Variétés
et des descentes de la Courtille; on rivalisait d'en-
train, d'emportement et, disons-le, de sottise. « Il
3
34 THEOPHILE GAUTIER.
g*agissait, disait Gautier, d'avoir de la truculence,
du paroxysme, d'être moyen âge et de rosser les
soldats du guet. » J'ai gardé le souvenir d'un récit
qui prouve à quel degré de licence on était parvenu
à force de s'ingénier aux extravagances pour a épater
le bourgeois a : à un bal. masqué du théâtre des
Variétés, d'Alton-Shée — un pair de France — fort
jeune, il est vrai, et Labattue, que Ton a toujours
confondu, que l'on confond encore avec lord Sey-
mour, amenèrent une femme enveloppée d'un domino
noir. Placée dans un quadrille dont les danseurs
avaient été choisis parmi les plus illustres tenants
de la Jeune-France, elle se débarrassa tout à coup
de son vêtement et apparut dans le costume de notre
mère Eve avant l'intervention de la feuille de figuier.
La créature eut du succès et on l'acclama. L'exhi-
bition parut excessive aux sergents de ville et aux
gardes municipaux; ils voulurent arrêter la donzelle,
dont la chorégraphie seule était un outrage à a la
moralité publique »; ils n'y parvinrent pas. Entou-
rée, défendue par une bande de jeunes gens qui
criaient : « Los aux dames! » ils durent reculer
devant les coups de poings et les coups de pieds de
ces érudits de la boxe et du chausson. Pendant la
bagarre, on recouvrit la danseuse de son domino;
elle put s'esquiver, se perdre dans la foule et force
ne resta pas à la loi. J'ai su les noms de la plupart
de ces protecteurs du sexe timide, je les ai en partie
oubliés; outre ceux que je viens de citer, je ne
peux rappeler avec certitude que celui du peintre
LA JEUNESSE. 3j
Jadîn, c( qui seul valait une compagnie d*archers
écossais ». La plupart de ces énergumènes des plai-
sirs sans frein sont devenus des personnages et ont
fait bonne route dans la vie. La turbulence de la
vingtième année n'implique. rien de défavorable pour
Tavenir. L*âge se charge de tout, même trop souvent
d'efifacer le souvenir des . peccadilles d'autrefois.
Mme de Lafayette écrivait à Ménage : « Il en coûte
cher pour devenir raisonnable, il en coûte la jeu-
nesse. » Théophile Gautier fut jeune; il fut très jeune
et mérite d'en être loué.
a L'habitude de la chasteté endurcit le cœur », a
dit saint Clément d'Alexandrie; Gautier n'avait
point le cœur dur et ne manquait pas d'éclectisme.
Dans son roman « goguenard » des feune^France,
écrit alors qu'il avait vingt-deux ans, il a fait un
chapitre. Celle-ci et Celle-là, qui pourrait bien être
un fragment de confession. « Retiens ceci, dit-il, et
serre-le dans un des tiroirs de ton jugement, pour
t'en servir à l'occasion : toute femme en vaut une
autre, pourvu qu'elle soit aussi jolie. » Cela res-
semble à une profession de foi. On en peut conclure
que l'amour de la forme dominait en lui et que
l'échange des âmes, si fort à la mode dans les
romances du temps , ne lui semblait que d'une
importance secondaire. D'un grand nombre de let-
tres qui lui furent adressées et que j'ai feuilletées, il
résulte qu'il ressemblait peu à cet abbé Dangeau, de
l'Académie française, qui renvoyait aux femmes qu'il
aimait leurs épîtres dont l'orthographe était défec-
36 THÉOPHILE GAUTIER.
tueuse et qui rompait avec elles au troisième manque
de respect à la grammaire française. Ce qui rend les
correspondantes de Gautier excusables, c'est qu'il
eut toujours une certaine propension à les choisir
parmi les étrangères.
Plaisirs tapageurs, comme il convenait à l'époque,
amourettes de passage, ce n'étaient là que des
divertissements sans conséquence, des intermèdes à
la vie intellectuelle qui suivait son cours et à laquelle
Gautier apportait la curiosité encyclopédique dont
il avait été doué. Les artistes et les écrivains, mêlés
ensemble, se complétaient; la plastique et la ré-
flexion se fortifiaient l'une par l'autre. Il n'est ques-
tion d'art, de philosophie, d'histoire, de poésie qui
ne soit agitée dans a le Cénacle », c'est-à-dire dans
le groupe des jeunes gens partisans des idées nou*
velles et dont la hardiesse faisait éclater les règles
admises auxquelles ils refusaient de se soumettre.
Les discussions s'en allaient à l'aventure, au gré
d'un mot prononcé, au hasard d'une controverse
inopinée. Je disais à Théo : a De quoi s'occupait-on
dans le Cénacle ?» il me répondit : « De tout, mais
je ne sais guère ce que l'on disait, parce que tout
le monde parlait à la fois. » La violence du langage
était sans pareille et les historiettes de « haulte
graisse » ne semblaient jamais déplacées : Rabelais
n'était-il pas l'excuse et l'exemple.^ On rêvait d'in-
cendier l'Institut et de pendre quelques vieux poètes
tragiques qui ne demandaient cependant qu'à mourir
^n paix. On se. moquait de la vieillesse dans la cham-
LA JEUNESSE» 37
brée de ces futurs capitaines de lettres qui parais-
saient ignorer qu'ils vieilliraient eux-mêmes et ne
pas se douter que caducité classique et caducité
romantique, c'est tout un. La jeunesse est exc^ssive,
ce qui est naturel ; tout son être est en effervescence
et remué par mille aspirations confuses ; elle est into-
lérante parce qu'elle est sans expérience et que les
points de comparaison lui manquent; elle est sans
pondération, parce qu'elle ne s'est pas heurtée aux
obstacles de la vie; elle ne croit pas au temps et aux
modifications qu'il apporte avec lui — insensible-
ment et si rapidement néanmoins — parce qu'elle
n'en a pas encore senti l'action permanente. Vaillance
et folie du jeune âge, cela se ressemble, et il n'en faut
point médire, car c'est presque toujours un gage de
force pour les heures de la maturité.
De ceci doit-on conclure que les jeunes gens qui
composaient le Cénacle étaient destinés à devenir
tous de grands hommes? Non certes; il y avait là des
rêvasseurs illusionnés sur eux-mêmes, stériles, dupes
de la comédie qu'ils jouaient, avortés et dont l'avenir
lumineux qu'ils se promettaient tomba naturellement
dans l'obscurité, A plus d'un l'on aurait pu appliquer
le mot de Rivarol : « C'est un terrible avantage que
de n'avoir jamais rien fait, mais il ne faut pas en
abuser. » En somme, un seul d'entre eux s'est fait
un nom qui ne périra pas : c'est Théophile Gautier.
Gérard de Nerval, par lequel il avait été devancé au
début de la vie, n'a jamais dépassé une limite
moyenne assez restreinte, n'a point fait sa trouée
38 THEOPHILE GAUTIER.
dans la foule et a sombré de bonne heure. En
revanche, la plupart étaient célèbres dans le groupe,
pour ne dire dans la coterie, à laquelle ils apparte-
naient; mais leur réputation n'a guère franchi le
cercle où ils vivaient. Ce fait était commun alors, il
l'est encore aujourd'hui.
Il semble que la recherche d'un pseudonyme ba-
roque ou la découverte d'un titre d'ouvrage extra-
vagant ait été une action enviable et glorieuse.
Jules Wabre — qui s'en souvient? — fut presque
illustre pour avoir fait annoncer, — rien de plus, —
un livre intitulé: de V Incommodité des commodes \
Auguste Maquet, qui n'avait pas encore eu la bonne
fortune de rencontrer Alexandre Dumas, se faisait
appeler : Augustus Mac Kaët; Théophile Dondey
s'était transformé en Philothée O'Neddy. Gautier
s'est souvenu de ces calembredaines lorsqu'il a
écrit les Jeune-France : a Pendant six mois Daniel
Jovard fut en quête d'un pseudonyme; à force de
chercher et de se creuser la cervelle, il en trouva
un. Le prénom était en ms, le nom bourré d'autant
de K, de doubles W et autres menues consonnes
romantiques qu'il fut possible d'en faire tenir en
huit syllabes. » Cette manie dura longtemps : et si
l'on cherchait bien, on découvrirait peut-être qu'elle
n'a pas encore disparu.
Le grand homme du Cénacle, celui à qui l'on pré-
disait toute gloire à venir : — tu Marcellus erisi —
n'était ni Jehan du Seigneur, ni Bouchardy qui fut
le Shakespeare du boulevard du Crime, ni Gautier
LA JEUNESSE. 39
qui fut un grand poète, c'était Pierre — pardon —
c'était Petrus Borel. On disait, sans rire : « Le père
Hugo n*a qu'à bien se tenir, il sera réduit en poudre
dès que Petrus débuterai » Petrus a débuté, et, sauf
ses amis, personne ne s'en est aperçu. On était, dans
l'école romantique, tellement saisi par l'extérieur
des hommes et des choses, que Petrus Borel devait
ses grandeurs futures k son teint brun, à ses che<^
veux noirs, à son nez aquilin, à son corps sec et
nerveux qui le faisaient pareil au type créé par
Victor Hugo pour le personnage de Hernani. Res-
sembler à Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, duc
de Ségorbe, marquis de Monroy et n'être pas un
grand homme, que dis-je?le plus grand des hommes,
c'était une hérésie que nul membre du Cénacle ne
pouvait concevoir. Trente ans après que le Cénacle
était dispersé, mort, anéanti sauf dans le souvenir de
quelques fidèles, Gautifr me disait, en levant les
bras vers le ciel : « Et dire que j'ai cru à Petrus j »
Il ne fut pas le seul : aussi quelle déconvenue lorsque
l'on vit paraître les Rhapsodies, Champavert et enfin
Madame Putiphar. Primitivement, il était architecte ;
il n'eut point raison de délaisser l'équerre et l'encre
de chine pour la plume et l'encre de la petite vertu.
Ses débuts n'ayant point tenu ce qu'ils n'avaient
jamais promis, il obtint d'aller vivre en Algérie,
sous-préfet ou quelque chose d'approchant.
Dans le Cénacle, on méprisait l'École des beaux-
arts; élèves et professeurs étaient conspués d'une
voix unanime ; être admis au « salon » était peu re-
40 THEOPHILE GAUTIER.
eommandable, obtenir le grand prix de Rome c'était
être marqué d'une tache indélébile; les tableaux de
Paul Delaroche étaient dignes, à peine, de figurer
en guise de devant de cheminée, et Gortot n'avait
jamais su mettre « un bonhomme » sur ses pieds.
En sculpture, on préconisait Auguste Préault, qui,
disait-on a modelait des idées »; en deux mots,
c'était un fort bon garçon, très spirituel, auquel il
ii'a jamais manqué que de savoir son métier. En
peinture, Eugène Devéria avait ressuscité et éclipsé
Paul Véronèse, ainsi que le prouvait alors et ne le
prouve plus aujourd'hui sa Naissance de Henri IV;
quant à Louis Boulanger, qui était un ami parti-
culier de Victor Hugo, ce n'eût pas été assez de Tin-
toret et de Titien pour lui préparer sa palette.
Ceux-là étaient les dieux de l'art nouveau : dieux
éphémères qui n'ont point mouillé leurs lèvres au
breuvage qui rend immortel.
- Parmi les néophytes dont ils étaient l'idole, je
dois nommer Gélestin Nanteuil, que j'ai côtoyé jadis,
lorsque déjà l'âge l'avait touché et qui fut une des
âmes les plus charmantes que j'aie rencontrées. Aux
environs de 1830, lorsque l'on était en pleine mêlée
romantique, c'était un grand jeune homme blond,
d'une exquise douceur malgré l'énergie de ses con-
victions, rêvant, lui aussi, de renouveler la pein-
ture, et si parfaitement a moyenâgeux », qu'il a servi
de type à Théophile Gautier pour le personnage
d'Elias Wildmanstadius des Jeune-France, G'eût été
un peintre, il ne le fut pas. Le « item faut vivre »
LA JEUNESSE. 41
s'imposait à lui et il a été contraint d'éparpiller —
de gaspiller . — son talent, que la pauvreté, qui le
talonnait, ne lui laissa jamais le loisir de concentrer.
Volontiers il eût cherché les scènes historiques,
l'assassinat du duc d'Orléans près du logis Barbette,
le meurtre sur le pont de Montereau, le combat des
Trente; il eût représenté avec amour la ruelle où
Yalentin tombe en maudissant Marguerite et la
Cour des Miracles que Pierre Gringoire égayait
par sa maladresse. Au lieu des tableaux qu'il entre-
voyait et qui eussent acquis, sous sa brosse, un
degré de sincérité respectable, il se dépensa dans
toute sorte à' illustrations, faites au jour le jour, sur
la commande des éditeurs et pour parer aux néces-
sités de la vie matérielle.
Lorsqu'il avait pu amasser quelque argent, bien
vite il se mettait devant son chevalet et peignait
de rares tableaux qui ne furent point exposés
sans succès au Salon. Ce n'était qu'un leurre; dès
que la petite épargne était épuisée, il fallait aban-
donner la toile commencée, sur laquelle on avait
peut-être fondé bien des espérances, reprendre la
pointe du graveur à l'eau-forte, le crayon du litho-
graphe, la mine de plomb du dessinateur sur bois,
faire des frontispices, des culs-de-lampe, des lettres
ornées et des vignettes pour les romances. A ce
métier il s'épuisa.
Vers la fin de sa vie, il fut nommé directeur de
l'Ecole de dessin à Dijon; c'était le repos assure,
il se remit au travail et reprit le pinceau; mais il
42 THEOPHILE GAUTIER.
était trop tard et il s'aperçut qu'il avait changé son
louis d'or contre la monnaie de billon. Toute révé-
rence gardée, comme disent les paysans, je compa-
rerais volontiers Célestin Nanteuil à Théophile Gau-
tier. La même fatalité a pesé sur leur existence;
celui-ci était peintre, celui-l«\ était poète. L'un et
l'autre ont dû consacrer le meilleur de leur temps
à des besognes — les illustrations, le feuilleton
— qui les ont empêchés de donner à leurs œuvres
toute l'ampleur que leur talent comportait. Malgré
les lancinements de la vocation, le temps et le
loisir ont manqué à tous deux : à Célestin Nan-
teuil pour ne faire que des tableaux; à Théophile
Gautier pour ne parler qu'en vers. L'art y eût
gagné et la France aussi : mais le pain ne peut
attendre.
Dans l'intimité du Cénacle, on appelait Célestin
Nanteuil : le capitaine; non pas qu'il eût porté la
double épaulette d'or et le sabre d'ordonnance; fi
donc! entre initiés on n'admettait que les lames
authentiques de Tolède, les cottes de mailles de
Milan, les poignards ciselés par Benvenuto Cellini;
mais à toute autre arme on eût préféré :
Notre dague de famille;
Une agate au pommeau brille
Et la lame est sans étui.
Donc nul service militaire à l'actif de Célestin Nan-
teuil; son surnom néanmoins était mérité et con-
statait la vaillance déployée sur les champs de
LA JEUNESSE. 43
bataille romantiques, lorsque, aux premières repré-
sentations de Victor Hugo, on faisait donner les
intrépides, les chevelus, « les durs à cuire », dont
l'intervention à la fois opportune et violente avait
souvent déterminé la victoire. Ceux-là, dont rien
ne modérait Tenthousiasme, étaient à Tarmée roman-
tique ce que fut la vieille garde aux armées de
Napoléon I®' : ils ne reculèrent jamais. Ce batail-
lon sacré, c'était Gélestin Nanteuil qui le comman-
dait. Au mois de mars 1843, lorsque la Comédie-
Française allait représenter les Burgraves, Victor
Hugo se souvint du chef vigoureux qui ne s'était
point ménagé à Hernani, au Roi s'amuse^ à Lucrèce
Borgia, à Marie Tudor, et il dépêcha vers lui deux de
ses disciples pour lui demander trois cents jeunes
gens auxquels serait confiée la mission d'aider au
succès du prochain drame. Célestin Nanteuil écouta
les messagers et répondit : « Il n'y a plus de jeunes
gens. » On insista; secouant la tête, triste comme
s'il eût contemplé la défaite d'une armée jadis vic-
torieuse, il reprit : « Dites au maître qu'il n'y a
plus de jeunes gens. » On ne put lui arracher une
autre parole. Les Burgraves furent joués; ce ne
fut pas une bataille, ce fut une déroute.
Dans le Cénacle, dans ce milieu à la fois farouche
par la raideur des opinions et tendre par l'affection
qui unissait tous les membres, enivré d'amour de
l'art, immodéré comme il sied aux heures de la pri-
mevère, méritant d'avoir pour devise le mot excel^
sior, désintéressé surtout, sans aucune pensée de
44 THEOPHILE GAUTIER.
lucre, méprisant le bien-être^ s*imaginant que F on
peut vivre de poésie, déjeunant d'une ode et sou-
pant d'une ballade, dans ce milieu, Théophile Gau-
tier reçut une empreinte ineffaçable. Toute sa vie il
resta le compagnon mystique des premiers disciples
et l'adorateur de Victor Hugo, révélateur, apôtre et
prophète. Les excentricités dont il avait été le
témoin et bien souvent le héros, si folles qu'elles
étaient, ne lui furent pas inutiles. Il semble qu'elles
se soient cristallisées, épurées en lui, pour devenir
cette originalité qui est une des qualités primor*
diales de son talent et qui lui constitue une indivi-
dualité reconnaissable entre toutes.
Gomme il a regretté ces heures du Génacle dont
le souvenir l'a charmé jusqu'au seuil de la vieillesse,
qu'il ne devait pas franchir! Il ne peut en parler
sans être ému; à son attendrissement se mêle une
pointe d'orgueil, lorsqu'il rappelle « ces belles mi-
sères où l'on se nourrissait de gloire et d'amour »
et qu'il s'écrie : « Fit-on jamais meilleure chère? »
Il retrouve, un jour, une lettre qu'en 1857 lui
avait adressée Bouchardy, celui que le Génacle ap-
pelait le maharadjah de Lahore; tout son cœur en
est agité, car son ancien compagnon d'idéal lui
dit : « Le plus beau de tous les rêves, nous l'avons
fait les yeux ouverts et l'esprit plein de foi, d'en-
thousiasme et d'amour. » A ces paroles, Gautier
tressaille, comme un vieux capitaine qui entend
sonner le clairon des combats, et il écrit : « Vingt-
sept années déjà séparent cette date de 1830. Le
LA JEUNESSE. 45
souvenir a la fraîcheur d*ùn souvenir d'hier; l'im-
pression d'enchantement subsiste toujours. De la
terre d'exil où l'oa poursuit le voyage, gagnant la
gloire à la sueur de son front, à travers les ronces,
les pierres et les chemins hérissés de chausse-*
trapes, on retourne avec un long regret des yeux
mélancoliques vers le paradis perdu. Une telle joie
ne devait sans doute pas durer. Etre jeune, intelli-
gent, s'aimer, comprendre et communier sous toutes
les espèces de l'art, on ne pouvait concevoir une
plus belle manière de vivre, et tous ceux qui l'ont
pratiquée en ont gardé un éblouissement qui ne se
dissipe pas ^ » Une autre fois, faisant allusion à la
même époque, il écrit à Sainte-Beuve : « Oui, nous
avons cru, nous avons aimé, nous avons admiré;
nous étions ivres du beau, nous avons eu la sublime
folie de l'art. »
Non a une telle joie ne devait pas durer » ; le
Cénacle se dispersa; on quitta la grande route où
l'on marchait de conserve et chacun prit le sentier
que l'aptitude ou la nécessité ouvrait devant lui. On
resta uni par l'invisible lien de la foi commune, mais
on fut séparé; sans que la troupe fût moralement
licenciée, chaque soldat s'en alla vers son étape
particulière, sachant bien qu'au premier appel on
se retrouverait autour du drapeau.
Vers cette époque, c'est-à-dire en 1833, Théo-
phile Gautier alla s'installer, impasse du Doyenné,
1. Histoire du romantisme , p. 86, 87.
46 THEOPHILE GAUTIER.
dans une vieille maison où habitaient Camille Rogier,
Arsène Houssaye et Gérard de Nerval. C'était la
Thébalde au milieu de Paris. L'achèvement du
Louvre et la plantation du square ont fait dispa-
raître les anciennes constructions qui subsistaient
encore et que le souvenir ne reconstitue aujourd'hui
que difficilement. Gérard de Nerval a écrit l'histoire
de l'existence que les quatre amis menaient ensemble
et il l'a baptisée : la Bohême galante.
En 1836, Théophile Gautier entra au journal la
Presse, que l'on venait de fonder; il fut d'abord
chargé de la critique d'art, puis peu de temps après
de la critique dramatique. « Là, dit-il dans son
autobiographie, finit ma vie heureuse, indépendante
et primesautière. » Le feuilleton venait de le saisir
et ne devait plus le lâcher.
CHAPITRE II
LE CRITIQUE
En 1836, Théophile Gautier avait vingt-cinq ans;
ce n'était plus un inconnu pour une certaine élite de
lecteurs, et il était célèbre dans le monde des artistes,
dans celui des écrivains et dans Técole romantique,
qui voyait en lui un de ses plus illustres adeptes.
Il n'était pas resté oisif et son bagage littéraire était
déjà sérieux. L'insuccès de son volume de poésies,
si malencontreusement o£fert au public pendant que
Paris faisait des barricades en criant : a Vive la
Charte ! » ne l'avait pas découragé ; successive-
ment, il publia : 1832, Albertus; 1833, les Jeune-
France 'j 1834, la première partie des Grotesques'^
1835, Mademoiselle de Maupin; sans compter un
nombre appréciable d'articles sur tout sujet qui
parurent dans différents recueils périodiques.
Ces articles, on en trouvera la nomenclature, avec
indication d'origine^ date, citation, appréciation dans
le livre que le vicomte Spoelberch de Lovenjoul a
48 THEOPHILE GAUTIER.
consacré à l'œuvre de Théophile Gautier. Avec une
patience de bénédictin et une persévérance que sou-
tenait Tadmiration, Fauteur a rassemblé tous les vo-
lumes, tous les articles, toutes les feuilles éparses
de rénorme labeur de Gautier; il n'a rien omis, rien,
pas même les variantes, pas même les errata. C'est
l'acte — l'acte mérité — d'un dévot envers son idole.
Toute l'œuvre de ce nonchalant, qui fut un des plus
rudes ouvriers des lettres françaises, toute cette vaste
besogne où sa vie fut occupée, se déroule et se dé-
voile, jour par jour, heure par heure, pour ainsi
dire, depuis le moment où, sortant du collège,
Théophile Gautier saisit une plume pour la pre-
mière fois, jusqu'au moment où elle échappe à sa
main glacée. Nul monument plus glorieux, construit
de matériaux irrécusables, ne pouvait être élevé à
la mémoire du poète et du prosateur. A ceux qui
seraient tentés de répéter la calomnie de la banalité
oisive ; « Gautier est un paresseux », on peut ré-
pondre désormais par un démenti irréductible, en
montrant les deux énormes volumes où M. Spoel-
berch de Lovenjoul a condensé le résultat de ses
recherches, qui souvent nous serviront de guides *,
1. Histoire des œuures de Théophile Gautier, par le yicomte
Spoelberch de Lovenjoul. Paris, Charpentier 1887, 2 toI. in-8«,
495 et 602 pages, 2370 numéros. J'ai releyé, 1. 1, de la page 1
a la page 94, le titre des différents journaux et keepsakes
où Théophile Gautier a écrit avant d'entrer à la Presse \ il
m'a paru intéressant de reproduire cette nomenclature, qui
n'éveillera aujourd'hui que bien peu de souvenirs : le Gasr
tronomcy le Mercure de France du xix^ siècle, le Cabinet de
lecture, VAlmanach des Muses, la France littéraire, les Annales
LE CRITIQUE. 49
Le premier feuilleton que Gautier écrivit dans la
Presse est du 22 août 1836 \ les typographes le signes
rent Gauthier, avec cette h parasite qui devait pour-
suivre le poète pendant sa vie entière et lui arracher
parfois un sourire qui n'était pas sans amertume.
Pendant dix-neuf années consécutives, il fut le pour-
voyeur attitré des articles d'art et de critique dra-
matique dans ce que Ton appelait alors : le journal
d'Emile de Girardin ; il le quitta au mois d'avril 1855
pour entrer au Moniteur universel.
Lorsque le Journal officiel fut créé pour remplacer
le Moniteur universel, Théophile Gautier y passa et
y continua, jusqu'à son heure suprême, cette tâche
énervante qui depuis longtemps lui était devenue
insupportable. Il se vit condamné, durant un laps
de trente-six ans, à rendre compte des pièces jouées
sur les théâtres de Paris et à disserter sur les
tableaux, les statues encombrant les expositions
publiques; la mort seule le délivra : en vérité, c'est
excessif.
Dans le Stello d'Alfred de Vigny, le lord maire
dit à Chatterton : « J'ai retenu ceci de Ben Jonson
et je vous le donne comme certain : savoir que la plus
romantiques^ le Voleur, le Diamant, le Sélam, l'Amulette, le
Journal des gens du monde, la France industrielle, la Vieille
Pologne, VÉglantine^ le Monde dramatique, V Abeille, le Rameau
d'or, la Chronique de Paris, VAriel, D'après une tradition de
famille, le début en prose de Théophile Gautier aurait eu
lieu dans le Gastronome, le 24 mars 1831, par un Repas au
désert d'Egypte, article anonyme que M. Spoelberch de Loven-
joul reproduit sous bénéfice d'inventaire.
4
50 THEOPHILE GAUTIER.
belle Muse du inonde ne peut suffire à nourrir son
homme et qu'il faut avoir ces demoiselles pour maî-
tresse, mais jamais pour femme. » Le pauvre Gautier
le sut; sa femme légitime fut la critique — mariage
de raison — qui lui apporta en dot le feuilleton dra-
matique. Il en vécut, tout au moins il en subsista;
mais on peut affirmer que plus d'un poème en mourut,
faute d'avoir eu le temps de venir au monde. De ceci
il ne se consola jamais et se comparait volontiers à
un cheval de course attelé à une charrette de moel-
lons. La charrette c'était cette corvée hebdomadaire
chargée de vaudevilles, de pantalonnades, de turlu-
taines et de drames épais qu'il lui fallait accomplir,
à heure fixe, sous peine de jeûner et de faire jeûner
les siens. Un jour, il me disait avec la mélancolie
souriante qui lui était familière : « Je crois que je
suis l'héritier légitime de Gautier-sans-avoir. Il m'a
légué sa pauvreté et sa mauvaise fortune. Gomme
lui je n'ai ni fief ni aumônière pleine; comme lui j'ai
guidé la croisade vers la terre sainte de la littérature
et comme lui je mourrai en route sans même aper-
cevoir de loin la Jérusalem de mes rêves. »
Son premier article fut consacré aux peintures
décoratives qu'Eugène Delacroix venait de terminer
à la Ghambre des Députés. Il continuait ainsi la cri-
tique d'art, en laquelle il passa maître, et où il
s'était déjà essayé dans quelques journaux littéraires
de ce temps-là. Il y acquit rapidement une notoriété
considérable et dans le monde des artistes il eut une
autorité que souvent il fallut subir. Dès le Salon
LE CRITIQUE. 51
de 1837, avec une vivacité qui démontre la sincérité
de ses convictions, il attaqua Fart bourgeois, Tart
« pot-au-feu » comme Ton disait alors, où DroUing,
avec ses chaudrons bien étamés, Mallebranche avec
ses effets de neige, Louis Ducis avec ses trouba-
dours, avaient trouvé quelque renom. Voulant
frapper à la tête, il s* en prit à Paul Delaroche, déjà
célèbre et fort admiré pour les Enfants d'Edouard
(1831), Richelieu sur le Rhône, Mazarin mourant,
Cromwell (1832), Jane Grey (1834). A propos de
Charles /" insulté par des soldats dans un corps de
garde, il le traita avec une sévérité qui fut excessive.
Tout en reconnaissant que les sujets fort habilement
choisis par Paul Delaroche déterminaient son succès,
bien plus que Fart avec lequel ils étaient traités; tout
en admettant que l'aspiration ne s'élève pas au-dessus
de terre et que la simple reproduction d'un fait d'his«
toire ne constitue pas la peinture historique, on peut
convenir que les qualités, souvent froides, il est vrai,
et parfois un peu ternes de l'artiste, méritaient d'être
moins durement appréciées. La chaleur du combat
n'était pas éteinte, c'est là une excuse ; on se gour-»
mait encore au nom de l'École romantique, repoussée
sans réserve par l'Académie des beaux-arts, et
qui ne faisait que bien difficilement sa trouée aux
Salons annuels que l'on semblait vouloir lui fermer
de parti pris. Si la critique de Théophile Gautier a
dépassé la mesure en cette circonstance, il est juste
de rappeler qu'il était le champion d'une cause que
l'on combattait à outrance, que ses adversaires étaient
52 THEOPHILE GAUTIER.
non seulement nombreux, mais puissants, dans la
place, et que, malgré son agilité, sa vaillance et sa
force, il ne parvenait pas à rendre coup pour coup.
Et puis ne pouvait-il pas dire, comme le poète Feuch-
tersleben : « J'ai toujours détesté la médiocrité; c'est
pourquoi, au cours de ma jeunesse, je me suis sou-
vent pris de haine pour la modération. » A cette
époque, on assimilait volontiers Paul Delaroche à
Casimir Delavigne. Sans être irrespectueux envers
leur mémoire, on peut reconnaître qu'ils manquaient,
l'un et l'autre, de cette originalité et de cette exagé-
ration voulues que le romantisme exigeait de ses
disciples. Plus tard, en 1858, deux ans après la
mort du peintre, Gautier fit amende honorable :
a Autrefois, dit-il, nous avons assez rudement mal-
mené Paul Delaroche. C'était à une époque où la
polémique d'art se faisait à fer émoulu et à toute
outrance *. »
Les expositions de beaux*arts ne se produisant
qu'une seule fois par an, c'était le feuilleton drama-
tique, toujours alimenté par l'incessante produc-
tion des théâtres, qui allait être la plus exigeante
occupation de Théophile Gautier. Avant de la lui
confier, la Presse avait fait diverses tentatives qui
ne parurent pas heureuses. Voulant renouveler ce
genre de critique fort alourdi par les méthodes, pour
ainsi dire pédagogiques, que Geoffroy, Hoffmann,
1. Voir Th. Gautier, Portraits contemporains, 1 vol. in-16,
1886, Charpentier, p. 291 et suiv.
LE CRITIQUE. 53
Duviquet avaient imposées, elle avait successive-
ment appelé Alexandre Dumas , Frédéric Soulié,
Granier de Gassagnac; puis Gérard de Nerval en
collaboration avec Théophile Gautier; ils signaient
G. G. pour parodier le J. J. de Jules Janin, qui
restait seul chargé du feuilleton du Journal des Dé-'
bats qu*il avait d*abord partagé avec Lœve-Veimars,
après la retraite de Duviquet. Gérard de Nerval était
d'esprit nomade et d'instincts vagabonds; il ne put
s'astreindre à une besogne qui comportait quelque
régularité. Théophile Gautier, plus sédentaire, de-
meura seul au rez-de-chaussée du journal la Presse
pour édifier le public sur la valeur littéraire de pièces
qui, le plus souvent, n'en avaient aucune.
Dans ce métier — c'en fut un pour lui, rien de
plus — il déploya des qualités de premier ordre,
et plusieurs de ses articles, qui sont de véritables
chefs-d'œuvre, restent enfouis et comme perdus au
milieu de a la copie » hebdomadaire qu'il était obligé
de produire. A cet égard, il ne se faisait aucune illu-
sion et disait : « Le livre seul a de l'importance et
de la durée; le journal disparaît et s'oublie. Etienne
Bequet a fait pendant quinze ans la critique au
Journal des Débats : qui s'en doute aujourd'hui? mais
tout le monde a lu, tout le monde lira le Mouchoir
bleu, une plaquette qui n'a pas vingt pages. Le feuil-
leton est un arbuste qui perd ses feuilles tous les soirs
et qui ne porte jamais de fruits. » On peut dire, sans
exagération, que pendant toute son existence de cri-
tique dramatique il a fait ses articles avec découra-
54 THEOPHILE GAUTIER.
gement sinon avec dégoût. Gela se comprend, il était
là comme un rossignol en cage ; toutes les fois qu'il
voulait prendre son vol pour aller chanter sous le
ciel libre, le feuilleton le retenait et le forçait à psal-
modier la complainte du cinquième acte ou Tépitha-
lame du jeune premier épousant la jeune première.
Plus d'une fois — et je ne Ten puis blâmer — , il
s*est déchargé de cette besogne sur quelque ami
compatissant qui soulevait ses chaînes de bon cœur,
pour Tempêcher d'en sentir le poids.
S'il eût été moins assujetti, s'il eût choisi ses
sujets au lieu d'être contraint de les subir, il eût, à
son œuvre, pu ajouter des œuvres considérables. Il
avait déjà donné la preuve de ce que sa connais-
sance de l'histoire, son goût pour notre vieille lit-
térature, son esprit perspicace, lui permettaient de
faire. Si, au lieu de bâcler deux mille feuilletons,
Théophile Gautier, tout en écoutant la Muse qu'il
adorait, avait eu le loisir d'écrire une histoire de la
littérature française , quel régal pour les raffinés,
quel trésor pour les savants, quelle bonne fortune
pour tout le monde ! Par ce qu'il avait fait dès l'âge
de vingt-trois ans, on peut apprécier ce qu'il aurait
pu faire dans la maturité du savoir et de l'intelli-
gence.
Le 1" décembre 1833, Théophile Gautier signa
avec Charles Malo, directeur de la France littéraire^
un traité par lequel il s'engageait « à composer une
série d'articles, sous le titre à' Exhumations litté^
raires. Cette série formera une étude complète des
LE CRITIQUE. 55
vieux poètes français... et sera composée de douze
articles.... M. Charles Malo s'engage à lui payer ces
douze articles, à mesure que M. Gautier les lui
livrera, sur le pied de cinquante francs l'article ».
Ces douze articles réunis en deux volumes in-8®,
formant ensemble six cent soixante dix-sept pages,
furent publiés en 1844 sous le titre : les Grotesques»
On voit qu'en ce temps d'art et de renouveau la
littérature était peu rémunératrice, ainsi que disent
les économistes. Onze de ces articles parurent suc-
cessivement dans la France littéraire au cours des
années 1834 et 1835 ; le douzième et dernier — Paul
Scarron — fut inséré dans là Revue des Deux Mondes
du 15 juillet 1844 *. Les Grotesques représentent le
début de Théophile Gautier dans la critique sérieuse,
et à ce titre ils ont une importance qu'il convient
de ne pas dédaigner. J'ai dit: critique sérieuse, et
je ne m'en dédis pas, car sérieux ne signifie pas
ennuyeux; le savoir n'implique pas le pédantisme;
on peut être ingénieux avec humour et grave avec
originalité. Je tiens ce livre pour excellent; je viens
de le relire, pour la dixième fois peut-être, avec
autant de plaisir et d'intérêt que si je ne le con-
naissais pas.
A moins qu'il ne cherche à dissimuler une iro-
nie, le titre en est déplaisant ; on ne le comprend
guère; il ne répond pas à l'ouvrage qu'il indique.
Il se ressent trop des opinions littéraires que les
1. Spoclbcrch de Loycnjoul, toc, cii.j numéros 93 à 711.
56 THEOPHILE GAUTIER.
critiques a autorisés » soutenaient encore au temps
de la jeunesse de Gautier, alors qu'il était de mau-*
vaise compagnie de ne pas mettre au rancart les
poètes antérieurs à Malherbe, que VArt poétique de
3oileau avait vilipendés. Gautier a sans doute subi
rinfluence des idées ambiantes, qui pourtant n'étaient
pas les siennes. Si, malgré leur verve, Georges de
Scudéry et Cyrano de Bergerac sont désagréables
par leur attitude de matamores de plume et d'épée,
si Chapelain est lourd et rocailleux, si Guillaume
Golletet est fadasse, si Saint -Amant force trop la
note comique, François Villon, Théophile de Viau
sont des poètes avec lesquels l'histoire littéraire
doit compter, et Scarron pousse parfois la scurri-
lité jusqu'à une vigueur de burlesque inconnue avant
lui ; je ne vois que Scalion de Virbluneau et Pierre
de Saint-Louis qui soient absolument grotesques et
dignes de l'épithète qui aurait dû être épargnée aux
autres. Le choix de ce titre étonne de la part de
Gautier, qui plus d'une fois a dit : « Il faut déjà
bien du talent pour écrire un livre médiocre ou
peindre un mauvais tableau. »
Au début de l'étude consacrée à François Villon,
il ne dissimule cependant pas ses préférences, tout
en semblant s'excuser d'y obéir : « Ce n'est guère,
dit-il, que dans le fumier que se trouvent les perles,
témoin Ennius. Pour moi, je préférerais les perles
du vieux Romain à tout l'or de Virgile; il faut un
bien gros tas d'or pour valoir une petite poignée de
perles. Je trouve un singulier plaisir à déterrer un
LE CRITIQUE* 57
beau vers dans ui^ poète méconnu ; il me semble que
sa pauvre ombre doit être consolée et se réjouir de
voir sa pensée enfin comprise ; c'est une réhabilita-
tion que je fais, c*est une justice que je rends; et si
quelquefois mes éloges pour quelques poètes obscurs
peuvent paraître exagérés à certains de mes lecteurs,
qu'ils se souviennent que je les loue pour tous ceux
qui les ont injuriés outre mesure, et que les mépris
immérités provoquent et justifient les panégyriques
excessifs. » Les éloges que Gautier distribue au
cours de ses études sur les Grotesques, n'ont rien
qui nous choque; ce qui prouve peut-être que les
poètes étudiés par lui sont plus connus de nos
jours qu'aux environs de 1834, où bruissait encore
l'écho des applaudissements prodigués à Mme Du-
fresnoy, à Luce de Lancival et où Déranger — le
Tyrtée moderne , comme l'on disait — passait
pour le plus grand poète qui eût jamais honoré une
nation.
Ce qui frappe dans ce livre, c'est sa modération,
qui paraît presque extraordinaire lorsque l'on se
reporte à ces années de luttes où les romantiques
et les classiques s'injuriaient à plume que veuX-tu,
en se prenant à la perruque et à la barbiche. On
dirait que Gautier est déjà en possession d'une sorte
de sérénité supérieure qui lui permet de s'abstraire
des passions transitoires pour mieux comprendre
et signaler le beau, d'où qu'il vienne et là où il le
découvre. Le style est net, d'une correction déjà
irréprochable, sans rien d'alambiqué, comme celui
58 THEOPHILE GAUTIER.
OÙ Sainte-Beuve devait se complaire plus tard, sans
aucun de ces sous-entendus, de ces pensées à demi
exprimées dont les écrivains, qui font œuvre habi-
tuelle de critique, aiment à envelopper et souvent
à obscurcir leurs jugements. Pas un instant sa fran-
chise n'est en défaut, il ne trompe personne, ni lui
ni les autres; il est absolument sincère, aussi bien
quand il se raille des balourdises du sieur de Vir-
bluneau, que lorsqu'il met en lumière les hautes
qualités de Théophile de Viau et qu'à propos de la
Pucelle de Chapelain, il s'étonne qu'un tel sujet, si
complet et si prodigieux, n'ait produit que des œuvres
d'une déplorable infériorité, ou une polissonnerie
indigne d'un auteur et d'une langue respectables.
« Que de merveilles, dit-il, dans cette vie si courte
et si pleine ; on croirait plutôt lire une légende qu'une
chronique. Il y a là dedans la matière d'un roma/i"
cero, Ëh bien I avec un si magnifique sujet, une
héroïne véritable qui laisse de bien loin derrière
elle la Camille de Virgile, les Bradamante, les Mar-
phise, les Clorinde et toutes les belles guerrières
des épopées italiennes. Chapelain n'a pu faire qu'une
lourde gazette rimée, ennuyeuse comme la vie; Vol-
taire qu'une infâme priapée , abominable comme
intention et d'une médiocrité singulière, même dans
ce misérable genre. Pauvre Jeanne d'Arc ! Les
Anglais t'ont fait brûler seulement et ne t'ont pas
violée. » Un mot est à retenir dans le passage que
je viens de citer, car il renferme un conseil, un con-
seil précieux, que feront bien de méditer les futurs
VE CRITIQUE. 69
poètes de Jeanne d'Arc : « il y a là dedans la matière
d'un romancero ».
Celte étude sur des poètes dédaignés et trop long-
temps laissés en oubli offre cette particularité qu'elle
est faite d'une façon impersonnelle et avec une très
sereine intelligence historique. Certes, Théophile
Gautier est de son temps, iln'a ni coupé sa cheve-
lure, ni dépouillé le fameux gilet rouge; à certaines
allusions, à quelques ironies, on reconnaît l'adepte
convaincu des théories nouvelles; mais ce n'est pas
en vertu de ces théories qu'il juge les auteurs dont
il parle, car elles n'existaient point au jour de leur
célébrité. Dans Molière il ne voit pas un prédéces-
seur de la Révolution française, et Malherbe ne lui
apparaît point comme un défenseur du a trône et de
l'autel ». Il apprécie leurs œuvres selon les idées
— erreurs ou vérités — qui avaient cours à leur
époque; il est sobre de commentaires, il bafoue la
sottise, fait valoir le talent et ne s'ingénie pas, comme
tant de critiques l'ont fait, à découvrir sous ce que
le poète a dit ce que le poète n'a pas voulu dire. En
un mot, il ne tombe jamais dans cette absurdité de
juger des ancêtres d'après les tendances et les apti-
tudes de leurs arrière-petits-neveux. En revanche,
il tient grand compte du milieu social, de l'histoire
et même de l'historiette; il sait que l'écrivain et le
public agissent l'un; sur l'autre, il ne nie pas la puis-
sance souvent tyrannique de la mode et constate,
avec sa sagacité ordinaire, l'influence exercée par
les littératures étrangères sur la littérature fran-
60 THEOPHILE GAUTIER.
çaise, qui devient espagnole ou italienne, selon les
jours, avant d'entrer dans la fausse tradition grecque
et latine dont le romantisme l'a enfin délivrée.
Non seulement il fait une analyse, rapide quoique
complète, des œuvres principales de ses poètes, mais
il dessine ceux-ci de pied en cap, et d*un trait si
net qu'on le croirait tracé d'après nature : François
Villon, avec ses allures d'un truand de la petite
flambe, sans souci pourvu que son verre soit plein
et pensant parfois avec mélancolie à la corde qui
saura ce qu'il pèse; Cyrano, la moustache en croc,
sous son énorme nez, et la flamberge au vent; Cha-
pelain montrant « sa tête austère, sobre, avec quel-
ques grandes rides scientifiques pleines de grec et
de latin, des rides qui ressemblent à des feuillets de
livre » ; Scarron ratatiné, replié sur lui-même, riant
quand la soujffrance ne lui arrache pas des gémis-
sements, soigné par sa femme, la belle Françoise
d'Aubigné, qui sera reine de France et regrettera
« sa bourbe » au milieu des splendeurs de Versailles ;
tous ânonnant leurs poèmes, récitant leurs bouquets à
Chloris, déclamant leurs tirades, grimaçant leurs paro-
dies, défilent devant le lecteur, qui est étonné de leur
ressemblance, quoiqu'il ne les ait jamais vus, tant ils
sont vivants sous la plume dont l'art les a ressuscites.
Sa probité littéraire est égale à son exactitude;
malgré sa déférence pour les maîtres, pour ceux
mêmes dont le génie s'est imposé à l'admiration des
siècles, il n'hésite pas à les dépouiller de certains
larcins auxquels ils se sont laissés entraîner et qu'il
i
LE CRITIQUE. 61
restitue à ceux qui en ont été les victimes. A ce
sujet il fait une sorte de profession de foi qu'il est
bon de rappeler. Comme s'il eût voulu lui donner
plus de force, il s'adresse directement à ses lecteurs :
« Vous avez sans doute entendu dire que là scène de
la galère, dans les Fourberies de Scapin, était imitée
de Cyrano de Bergerac, mais il est peu probable que
vous l'ayez été déterrer où elle est, dans le Pédant
joué) lisez ceci, et, malgré tout le respect que l'on
doit au grand Molière, dites si ce n'est pas le plus
effronté plagiat qu'il se puisse voir; ce plagiat, d'ail-
leurs, n'est pas le seul que Molière ait à se reprocher;
si l'on consultait les anciens canevas et les nouvel-
listes italiens, tels que, par exemple, les Nuits facé-
tieuses du seigneur Straparole, il resterait au maître
de la langue française bien peu de chose du côté de
l'invention ; il n'en resterait pas davantage à Shake-
speare. Une chose très singulière et qui devient plus
notoire de jour en jour par les investigations de la
science, c'est que les hommes que l'on est convenu
d'appeler des génies n'ont rien inventé à propre-
ment parler, et que toutes leurs imaginations et leurs
données se trouvent le plus souvent dans des auteurs
ou médiocres, ou obscurs, ou détestables. Qui en
fait donc la différence? Le style et le caractère, qui,
au bout du compte, sont les seules choses qui con-
stituent le grand artiste, tout le monde pouvant trou-
ver un incident ou une idée poétique, mais bien peu
étant en état de la réaliser et de la rendre de façon à
se' faire comprendre des autres. »
62 THEOPHILE GAUTIER.
Ceci dit, il cite la scène du Pédant joué dont il
est incontestable que Molière s'est inspiré pour
écrire la scène des Fourberies de Scapin. En les
comparant Tune à l'autre, on peut constater ce
qu'une idée comique trouvée par un homme d'esprit
devient sous la plume d'un homme de génie. Donc
Théophile Gautier a raison : la scène est immortelle,
non point parce- qu'elle est inventée par Cyrano de
Bergerac, mais parce qu'elle a été arrangée, déve-
loppée et mise en vraie place par Molière. La
donnée est la même, la phrase essentielle, si sou*
vent répétée : « Qu'allait-il faire dans cette-galère?»
est la même; mais, en vérité, les deux scènes ne se
ressemblent pas plus que le Pédant joué ne res-
semble aux Fourberies de Scapin,
Molière ramasse une idée dans le fatras de Cyrano
de Bergerac et en tire un chef-d'œuvre; Scarron
prend une légende passée à l'état de fable, et en fait
une farce. Le vague souvenir d'une sorte de Jacquerie
préhistorique, transmis de génération en génération,
demeure une tradition orale, jusqu'au jour où Hésiode
le recueille et lui donne l'immortalité dans sa Théo»
gonie, dont Evhéiiière a dû sourire* Plus tard, lorsque
la langue latine est déjà décadente, Claudien sera
tenté par ce sujet et lui consacrera son poème de la
Gigantomachie^ dont il ne reste que quelques frag-
ments. A son tour Paul Scarron s'empare de la
guerre des géants, et avec son esprit aussi biscornu
que sa personne, en compose, sous le titre de Typhon,
une pantalonnade digne des tréteaux de la foire, d'où
LE CRITIQUE. 63
elle est tombée pour ne se relever jamais>. Théophile
Gautier a fait l'analyse de celte bouffonnerie, et cette
' analyse est un modèle de sans façon, de verve et
I d'enjouement. On peut être surpris que Scarron, dont
les souffrances étaient telles,
Qu'il pleurait comme un veau, bien souTent comme deux,
Quelquefois comme quatre,
ait pu s'oublier assez pour abonder ainsi a en vers
plaisants, en manières de dire originales, en idio-
tismes qui sentent bien leur terroir » ; mais, tout en
étant assez amoureux de son poème, il eût envié la
prose alerte, la belle humeur, la gaieté de bon aloi
avec lesquelles Gautier a traité les « fils de la terre »
i que ses vers ont ridiculisés. Les chapitres des Gro'
tesques sont, du reste, pleins d'aperçus ingénieux,
de morceaux lestement enlevés et de petits tableaux
historiques peints de main de maître. La bonho-
mie est parfois un peu narquoise, mais on y trouve
toujours le témoignage du respect dû aux tentatives
élevées de l'esprit. Plus d'un de « ces placards »,
comme eût dit Estienne Pasquier, devraient être
donnés, dans un cours de littérature, comme exemple
de critique intelligente, faite en connaissance de
cause, courtoise par façon d'être, juste sans morgue
et savante sans cuistrerie.
Quelques années après avoir publié les Grotesques
en librairie, il eut l'intention de leur donner une suite
en faisant une série d'études, détachées sur les pré-
décesseurs de Corneille, sur Desmazures, Grévin,
64 THEOPHILE GAUTIER.
Jean de La Taille, sur Robert Garnîer, dont il aimait
à citer un vers emprunté à la Bradamante :
Roulant mes libres jours en libre pauvreté,
et principalement sur Montchrétien, qu'il admirait en
le plaignant de Toubli immérité où ses œuvres sont
ensevelies. La vie de l'homme le stimulait; il eût voulu
l'écrire, car il y eût trouvé matière à la reconstitu-
tion de ces mœurs hardies du xvi® siècle qui lui plai-
saient entre toutes.
Il avait apprécié le poète tragique; les vers des
Lécènes ne l'avaient point laissé indifférent; fÉcos-^
saise l'étonnait par la hardiesse de l'auteur, qui
dix-huit ans après l'exécution du 18 février 1587 ose
mettre au théâtre la mort de Marie Stuart; Aman
l'intéressait, peut-être à cause des emprunts que
Racine y avait faits pour Esther, avec peu de dis-
crétion et jusqu'à y copier textuellement un vers :
L'insolent deyant moi ne se courba jamais.
Cependant ce qui l'attirait le plus vivement vers
Montchrétien, c'était l'aventurier, l'assassin, le fugi-
tif, le renégat, le chef de bande qui devait mourir,
au bourg des Tourailles, à l'âge de quarante-six ans,
tué à coups de hallebarde et de mousquet par le sei-
gneur Claude Turgot, un des ancêtres du ministre
trop éphémère de Louis XVL Gautier se promettait
quelque plaisir et éprouvait quelque fierté à démon-
trer, pièces en main, que le sieur Antoine Mont-
LE CRITIQUE. 65
chrétien de Vatteville était le premier auteur qui eût
écrit un Traicté de Vœconomie politique, créant ainsi
ce mot, dont on devait tant abuser plus tard. C'était
un point de départ qui eût permis de faire des
incursions parmi les nouvelles théories sociales :
Gautier n'y eût pas manqué, car, par curiosité, il
avait non pas étudié, mais feuilleté les œuvres de ceux
que Ton avait appelés : les dieux modernes. Bien
souvent nous dissertâmes ensemble de cette série
de sujets qui, traités par lui, eussent été d'un haut
intérêt et qui devaient former une suite d'articles
destinés à la nouvelle Revue de Paris (1851). Ce
projet ne fut point mis à exécution. En 1852, Théo-
phile Gautier partit pour Constantin ople, et les pré-
décesseurs de Corneille s'en allèrent rejoindre tant
de rêves qui jamais ne furent réalisés.
C'eût été une œuvre magistrale, écrite avec un soin
particulier, comme s'il eût voulu se consoler des tris-
tesses de son feuilleton hebdomadaire. Autant il se
sentait énervé, comme diminué, par cette besogne
que la médiocrité des thèmes sur lesquels il était
contraint de broder rendait insipide, autant il lui
eût été doux de saisir toute une époque littéraire,
de l'expliquer dans l'ensemble aussi bien que dans
les détails et d'en faire une de ces études vigoureuses
auxquelles il excellait. La tâche eût été digne de son
talent, comme celle qu'on lui offrit en 1867 et qu'il
accepta avec joie, quoiqu'elle fût plus restreinte qu'il
ne l'aurait désiré. C'était au début de l'Exposition uni-
verselle ; chacune des sections dont elle était compo-
5
66 THEOPHILE GAUTIER.
sée, et où resplendissaient les œuvres de Tart et de
l'industrie, devait adresser au ministre compétent un
rapport faisant connaître les progrès accomplis depuis
un nombre d'années déterminé. On estima qu'il était
équitable de ne point tenir les belles-lettres hors de
toute manifestation attestant leur vitalité, et Théophile
Gautier fut chargé par le Ministre de l'instruction
publique de rédiger un mémoire sur la poésie en
France depuis 1848 *.
En deux mots, le gouvernement voulait avoir un
rapport sur la poésie française depuis l'élection du
prince Louis-Napoléon Bonaparte à la première ma-
gistrature de la république. On n'eût pas été fâché de
pouvoir démontrer que les lettres françaises s'étaient
glorieusement développées sous la présidence de
Louis Bonaparte et pendant les quinze premières
années du règne de Napoléon IIL Si tel fut l'espoir
des maîtres du jour, cet espoir fut déçu ; car Théo-
phile Gautier, tout en usant de sa bienveillance habi-
tuelle, fut très loyal et très net. Il ne transigea ni
avec ses convictions littéraires, ni contre les renom-
mées acquises, ni au profit de ses propres intérêts.
Peut-être n'était-ce pas sans péril pour lui. Il avait
en quelque sorte une situation de critique piitenté au
Journal officiel; cette situation pouvait lui être enlevée
1. Ce mémoire est intitulé : les Progrès de la poésie fran-
çaise depuis 1830f mais il ne détermine que le rôle joué par la
poésie dans la littérature française depuis la résolution de
i8k8. Il contient cent six pages d'impression, qui ont été
jointes à VHistoire du romaniismey 1 vol. in-16. Charpentier,
Paris, 1854.
LE CRITIQUE. 67
par un acte de bon plaisir ou de mauvais vouloir; il
n'en tint compte et parla avec autant de sincérité que
si son rapport eût été destiné à ne paraître qu'après
sa mort.
Ce mémoire, qui fut joint à la collection des rap-
ports sur l'Exposition universelle de 1867, est un
résumé des tentatives poétiques faites en France
depuisique le trône du roi Louis-Philippe a été déclaré
vacant par la seconde république. Nomenclature des
auteurs et des œuvres, analyse succincte, courte
appréciation et parfois conseils excellents. La man-
suétude ne se dément pas, elle est constante; elle a
quelque chose de paternel, comme il convient à un
maître qui parle. Il ne faudrait cependant pas s'y
tromper et y voir une preuve de banalité ou d'indif-
férence; sous la forme toujours courtoise, volontai-
rement adoucie par la crainte de blesser, l'opinion
reste entière ; elle apparaît entre les lignes , se
montre assez pour se faire reconnaître et laisser
intacte l'impartialité du critique, qui n'hésite pas à
blâmer lorsqu'il croit devoir le faire, mais avec tant
de délicatesse, tant de prudence habile et de si tou-
chantes précautions, que ses restrictions n'en sont
que plus éloquentes. Il connaissait, de longue expé-
rience, le genus irritahile vatum, et il le traitait, par
intelligence autant que par bonté, comme un malade
à qui toute secousse est douloureuse.
1867 î II me semble que c'est hier, et que je vois
encore défiler ce cortège impérial qui maintenant
s'est évanoui dans le royaume des ombres I En lisant
68 THÉOPHILE GAUTIER.
le rapport de Théophile Gautier, j*ai cru assister à
une revue funèbre; à Tappel de bien des noms, l'écho
répond : morti La vieille Mob n'a pas chômé de
besogne depuis cette époque; elle a fait des choix
d'élite, elle n'a respecté personne, ni ceux qui avaient
la gloire, ni ceux qui n'avaient que l'espérance,
personne, pas même le poète qui avait accepté de
parler des poètes de son temps. Passons I sans
oublier, sans récuser les regrets, mais passons! ce
n'est pas un de profundis qu'il convient de psalmo-
dier ici.
Pour apprécier le mérite des œuvres qui ont paru
pendant quinze ans, nées de tendances diverses et
de tempéraments souvent opposés, Théophile Gautier
ne fait appel à aucune esthétique, à aucune théorie;
il laisse de côté toute idée préconçue, rejette ce qui
serait a priori et reste abstrait, c'est-à-dire dégagé
de toute influence d'école; il est toujours romantique,
mais il juge la poésie d'après le poète, s'en pénètre,
l'explique et lui assigne son caractère particulier.
En un mot, et pour me servir d'une expression de
l'argot des coulisses de théâtre, il entre dans la peau
du bonhomme. Il fait pour ses contemporains ce
qu4l a fait pour ses grotesques, il se garde de les
affubler de ses idées et les respecte jusque dans ce
qui lui semble des erreurs. Si parfois il pèche un
peu par indulgence, c'est en faveur de quelque com-
pagnon de sa jeunesse, d'un combattant des luttes
oubliées, auquel il accorde un éloge qui n'est qu'un
souvenir du « bon temps ». Sainte-Beuve, dont l'in-
LE CRITIQUE. 69
fériorité, en tant que poète, est peu contestable, a
profité de cet attendrissement naturel entre anciens
amis qui se retrouvent après une longue absence. Si
Théophile Gautier a répandu quelques fleurs de
trop sur la tombe où dorment les Poésies de Joseph
Belormey les Consolations^ les Pensées d'août^ il ne
faut pas l'en blâmer, car elles étaient dues à Fauteur
des Portraits littéraires, des Causeries du Lundi et à
rhistorien de Port-Royal.
C'est à André Ghénier que Théophile Gautier fait
remonter le point de départ de la poésie moderne
en France. Sans discuter cette opinion qui pourrait
être sujette à controverse, il est certain que les
œuvres posthumes de celui qui a dit :
Sur des pensera nouveaux faisons des vers antiques,
eurent un retentissement considérable lorsque en
1819 elles furent publiées par H. de la Touche :
« Toute la fausse poésie se décolora et tomba en
poussière. L'ombre se fit rapidement sur des noms
rayonnants naguère et les yeux se tournèrent vers
l'aurore qui se levait. De Vigny faisait paraître les
Poèmes antiques et modernes \ Lamartine, les Médita-
tions; Victor Hugo, les Odes et Ballades ^ et bientôt
venaient se joindre au groupe Sainte-Beuve avec
les Poésies de Joseph Delorme, Alfred de Musset avec
les Contes d'Espagne et d'Italie. » J'ai cité ce passage
parce qu'il est explicite et renferme tout le système
de Gautier sur la rénovation de la poésie française.
70 THEOPHILE GAUTIER.
Je me permettrai néanmoins une seule observation :
Lamartine a composé le Lac en 1817, à Aix-les-Bains,
deux années avant la mise au jour du volume con-
tenant les vers d'André Chénier, par conséquent en
dehors de toute l'influence qu'ils auraient pu exercer
sur son inspiration et sur son talent.
Après un rapide coup d'œil jeté sur les origines
de la poésie dont la floraison s'épanouît après la
convulsion de février 1848, Théophile Gautier aborde
l'époque spéciale où il doit se limiter, et cite, avec
juste appréciation, les auteurs qui l'ont honorée.
Constatant leur mérite individuel, il en fait remonter
la source aux grands fleuves dont leurs ascendants
du romantisme ont fécondé les champs épuisés où la
poésie française ne trouvait plus à récolter que des
fruits sans saveur et des fleurs sans parfum. Ce
n'est pas un reproche qu'il leur adresse, car, dit-il,
a l'originalité n'est que la note personnelle ajoutée
au fonds commun préparé par les contemporains ou
les prédécesseurs immédiats ». Ces poètes, presque
tous de la génération à laquelle j'appartiens et qui
étaient encore dans la première jeunesse, au moment
où la monarchie de Juillet .s'écroula, ces derniers
venus de l'école de 1830 déjà tenue en échec par
l'école dite du bon sens, ces adorateurs de la Muse
moderne qui ne juraient que par Hugo, par Byron,
par Goethe, par Alfred de Musset, je les ai connus
pour la plupart, aimés, admirés, lorsqu'ils débutaient
dans la vie, pleins d'illusions et brillants d'espoirs
qui n'ont pas toujours été réalisés. Plus d'un s'en
LE CRITIQUE. 71
est allé avant d'avoir donné ce qu'il avait promis;
d'autres se cachent derrière les plis d'un voile qui
ressemble à un linceul; au-dessus de quelques-uns
je vois encore l'auréole dont ils étaient environnés
aux premiers jours de leur renommée. Le trait dont
Gautier les marque fait saillir leur effigie et dégage ,
avec une rare sagacité, le caractère propre de leur
talent. Je les reconnais ; ils sont bien tels que je les
ai vus jadis : voilà Théodore de Banville, dont a les
idées, comme les princesses des féeries, se promènent
dans des prairies d'émeraude, avec des robes cou-
leur du temps, couleur du soleil et couleur de la
lune »; voilà le marquis de Belloy, de forme élé-
gante, mais quelque peu nuageuse, comme si sa pen-
sée s'amincissait sous le tissu des mots choisis; et
son frère de lettres, le comte de Gramont, qui dans
ses Chants du passé allie la tenue correcte du gen-
tilhomme à la hauteur des convictions inébranlées ;
et Pierre Dupont, dont les couplets furent célèbres
lorsqu'il chantait les Bœufs et dont les refrains
furent insupportables lorsque les voix avinées brail-
laient : Les peuples sont pour nous des frères. Il fut
applaudi, il fut illustre, il put se croire, comme on
le lui disait, « le Béranger de son temps » ; hélas !
Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.
« L'ombre, dit Théophile Gautier, descendit sur le
front où la popularité semblait avoir posé un laurier
éternel. »
72 THEOPHILE GAUTIER.
En parlunt de Leconte de Lîsle et en louant, ainsi
qu'il convient, ces vers coulés dans le plus pur métal,
en le considérant « comme une des plus fortes indi-
vidualités poétiques qui se soient produites dans cette
dernière période », il approuve ceux qui s'ingénient
à rimiter, « car, dit-il, celui qui n'a pas été disciple
ne sera jamais maître et , quoi qu'on en puisse
dire, la poésie est un art qui s'apprend, qui a ses
méthodes, ses formules, ses arcanes, son contrepoint
et son travail harmonique ». C'est, en d'autres
termes , l'opinion que Gautier a souvent expri-
mée en ma présence : « Quiconque n'a pas com-
mencé par imiter ne sera jamais original. » Cette
opinion absolument sincère, émise par un homme
dont l'originalité n'est pas discutable, m'a toujours
étonné.
Les Poèmes antiques de Leconte de Lisle appellent,
par une transition naturelle, la pensée de Théophile
Gautier sur Melsenis, poème dont le sujet est em-
prunté à la Rome des Césars et qui est digne des
éloges qu'il lui décerne. Louis Bouilhet fut un poète,
en effet, un poète dans la forte acception du mot,
à ce point que la prose lui répugnait et que le vers
était pour lui une sorte de contrainte à laquelle il ne
pouvait se soustraire. Toute sa vie, il fut tiraillé
entre deux penchants qui se contredisaient en lui
et que jamais il ne parvint à mettre d'accord. Son
goût, je dirai même sa passion, l'entraînait vers l'école
romantique et l'y maintenait, tandis que son ins-
truction était essentiellement classique. J'ai été inti-
LE CRITIQUE. 73
mement lié avec lui et bien souvent je fus témoin
du combat que les deux Muses adverses se livraient
dans son esprit. C'est l'humaniste le plus fort que
j'aie connu ; je ne fais même pas exception de ceux qui
apprennent pour enseigner. Les belles-lettres grec-
ques et latines ne lui avaient rien caché de leur
grandeur; il les comprenait avec une intelligence
que je n'ai jamais rencontrée à un degré si profond.
C'est toujours vers Homère, vers Aristophane, vers
Plaute, vers Horace, qu'il était ramené par ses apti-
tudes, et lorsqu'il se mettait au travail, — poème,
poésies détachées, pièces de théâtre, — c'est toujours
vers l'imitation d'Hugo qu'il se sentait attiré. Parfois
il en est résulté quelque dissonance que la beauté
du vers et l'ampleur des images font promptement
oublier. H a fait un chef-d'œuvre, Melœnis, qui date
de sa vingt-sixième année et qui seul suffirait à glo-
rifier sa mémoire. Malheureusement le poème est
écrit « dans cette stance de six vers à rime triplée
qu'a employée souvent l'auteur de Namouna^ et nous
le regrettons, dit Gautier, car cette ressemblance
purement métrique a fait supposer chez Bouilhet
l'imitation volontaire ou involontaire d'Alfred de
Musset, et jamais poètes ne se ressemblèrent moins.
La manière de Bouilhet est robuste et imagée, pitto-
resque, amoureuse de couleur locale; elle abonde en
vers pleins, drus, spacieux, soufHés d'un seul jet. »
Louis Bouilhet est mort à l'âge de quarante-sept
ans, à l'heure où la maturité de son talent et le
repos de son existence le conviaient à des œuvres
74 THEOPHILE GAUTIER.
nouvelles; il est parti comme une étoile qui disparaît
avant d'avoir épanoui tous ses rayons.
C'est ainsi que tous les poètes défilent devant nous,
Tun après l'autre, plutôt selon la fantaisie deTéprivain
que par ordre chronologique, tous désignés par leur
œuvre maîtresse et marqués d'un mot juste qui a
la valeur d'un signalement : les satiriques, comme
Amédée Pommier, qui fut un versificateur singuliè-
rement vi3;oureux; les macabres, comme Baudelaire,
qui anticipe sur le pessimisme à la mode aujourd'hui
et qui forge d'iadmirables vers pour célébrer les lai-
deurs morales de l'humanité; les précieux, comme
Joséphin Soulary, qui sculpte ses sonnets dans la
transparence des sardoines; les nostalgiques, comme
Lacaussade, qui regrette le pays créole où s'est
écoulée son enfance, et tant d'autres qui ont essayé
d'oublier les choses de la terre en écoutant, en répé-
tant les voix d'en haut. Il n'oublie personne, pas
même l'auteur des Chants modernes^ à qui sa bienveil-
lance et son amitié donnent, avec douceur, une
leçon méritée.
Au cours de cette rapide histoire de la poésie mo-
derne, la*justesse de son esprit se double de perspi-
cacité : il devient prophète. Que l'on n'oublie pas
que ce qui suit a été écrit en 1867, c'est-à-dire il y a
vingt-trois ans : « Quoique Sully Prudhomme, dit-il,
restreigne habituellement ses sujets en des cadres
assez étroits, son pinceau est assez large pour entre-
prendre de grandes fresques. Les Ètàhles d'Augias^
qu'on peut lire dans le Parnasse contemporain, sont
LE CRITIQUE. 75
faîtes avec la certitude de trait, la simplicité de ton
et Fampleur de style d'une peinture murale. Ce
poème pourrait s'appliquer parmi les autres travaux
d'Hercule sur la 'Cella ou le pronaos d'un temple
grec. S'il persiste encore quelques années et n'aban-
donne pas, pour la prose ou toute autre occupation
fructueuse, un art que délaisse l'attention publique,
Sully Prudhomme nous semble destiné à prendre le
premier rang parmi ces poètes de la dernière heure,
et son salaire lui sera compté comme s'il s'était mis
à l'œuvre dès l'aurore *. »
Parvenu presque à la fin de ce Rapport sur les
progrès de la poésie française^ le lecteur est saisi
d'inquiétude; il se demande si, de parti pris, cer-
taines œuvres parues depuis 1848 vont être passées
sous silence, et si l'un des plus grands noms
modernes ne sera pas prononcé. L'inquiétude est
légitime : nous sommes en 1867; l'Empire, il est
vrai, s'est déjà modifié par l'usure de ses propres
rouages; à défaut de liberté on a la tolérance; l'admi-
nistration est moins brutale, la justice est plus indul-
gente; mais Napoléon III est sur le trône; en ses
entours on n'a pas oublié les Châtiments et on se
souvient de Napoléon le Petit, Dans le monde officiel
on sourit dédaigneusement en parlant de Victor
Hugo et l'on dit : Ce n'est qu'un poète de décadence;
dans le monde de « la cour » on baisse les yeux
avec pudeur lorsque l'on entend prononcer son nom.
1. Histoire du romantisme , toc. cit., p. 366, 367.
76 THEOPHILE GAUTIER.
Le citer est dé mauvais ton, en faire Téloge peut
paraître périlleux , tout au moins malséant . Or
Théophile Gautier, chargé d'un travail par le minis-
tère de l'Instruction publique, était, en quelque
sorte, un délégué du gouvernement, tenu de ménager
certaines susceptibilités et d'épouser des querelles
souveraines. Par prudence peut-être, ou seulement
par convenance, va-t-il donc oublier son vieux maître
littéraire et sacrifier l'exil au trône ? Que l'on se ras-
sure : Théophile Gautier était incapable d'une telle
félonie ; tout se serait révolté en lui : sa foi roman-
tique, sa loyauté, son caractère, dût la perspective
d'un poste officiel être le prix — les trente deniers
— de son abjuration.
« Nous nous sommes attaché dans cette étude aux
figures nouvelles, dit-il, et nous leur avons donné
une place importante, car c'était celles-là qu'il s'agis-
sait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet
espace de temps les maîtres n'ont pas gardé le silence.
Victor Hugo a fait paraître les Contemplations^ la
Légende des siècles, les Chansons des rues et des
bois, trois recueils de haute signification. » Ceci
n'est qu'une entrée en matière, et Gautier parle du
poète, comme jamais courtisan n'a parlé d'un potentat
portant couronne en tête et manteau d'hermine à
l'épaule. Nulle flagornerie cependant, mais l'expres-
sion d'une admiration qui ne se peut contenir. La
Légende des siècles lui arrache des cris d'enthou-
siasme et jamais hommage rendu au génie ne fut
plus justifié. Ces deux volumes ont remué, jusqu'aux
LE CRITIQUE. 77
fibres les plus profondes, le cœur de ceux qui aiment
la poésie.
Dans Tœuvre de Victor Hugo, ils représentent
une œuvre excessive où les défauts même devien-
nent des qualités, où le manque de mesure donne
à Tensemble une force cyclopéenne, où les mots
semblent acquérir tout à coup des significations
plus précises, plus hautes, plus grandioses, tant ils
sont employés avec art et jetés avec puissance. Ce
livre est sans précédent; néanmoins on peut en
retrouver Tembryon dans les Burgraves, qui eussent
été un admirable poème, s'ils n'avaient été un drame
mal conçu où l'action disparaît sous les discours.
Pour ma part, je ne sais rien de plus beau, dans la
poésie française, que ces « petits poèmes épiques,
mais concentrés, rapides, réunissant en un bref
espace le dessin, la couleur et le caractère d'un
siècle ou d'un pays ».
Là, Victor Hugo a inauguré une nouvelle manière,
plus large, plus humaine que celle des Orientales et
des Feuilles d'automne, 11 n'est pas, comme Dante,
revenu de l'Enfer, mais il a parcouru les catacombes
des religions et de l'histoire, il y a découvert les
trésors cachés, les a étalés au jour et a fait à la
France littéraire le plus beau cadeau qu'elle ait
jamais reçu. Tout cela Gautier le dit en termes
excellents. Quelque admirative qu'elle soit, la note
est juste, car la louange peut à peine s'élever à la
hauteur de l'œuvre qu'il s'agit de signaler. Aussi
ne suis-je pas étonné qu'après avoir brièvement
78 THÉOPHILE GAUTIER.
expliqué le sujet de la Trompette du jugement der^
nier, Gautier ait écrit : « Il semble que le poète, dans
cette région oii il n'y a plus ni contour, ni couleur,
ni ombre, ni lumière, ni temps, ni limite, ait entendu
et noté le chuchotement mystérieux de Tinfini *. »
Théophile Gautier termine son I^apport en disant :
« Quelle conclusion tirer de ce long travail sur la
poésie? Nous sommes embarrassé de le dire. Parmi
tous ces poètes dont nous avons analysé les enmres,
lequel inscrira son noia dams ?a phrase glorieuse et
consacrée : Lamartine , Victor Hugo , Alfred de
Mirsset? Le temps seul peut répondre. » Pourquoi
choisir? Si leurs qualités sont différentes, leur génie
est semblable. Le don naturel de Lamartine est égal
à la magnificence d*Hugo qui ne le cède pas à l'hu-
maine sincérité de Musset; je le répète : pourquoi
choisir? La porte qui ouvre sur la postérité est assez
large pour que trois poètes contemporains y puis-
sent passer de front.
Les Grotesques et le Rapport sur les progrès de la
poésie sont, en matière de critique, les deux œuvres
1. Dans ce même Rapport Théophile Gautier a écrit : « On
a remarqué que Victor Hugo, le grand forgeur de mètres,
l'homme à qui toutes les formes, toutes les coupes, tous les
rythmes sont familiers, n'a jamais fait de sonnets; Goethe
s'abstint aussi de cette forme pendant longtemps, ces deux
aigles ne voulant sans doute pas s'emprisonner dans cette
cage étroite. Cependant Goethe céda, et tardivement il composa
un sonnet qui fut un événement dans l'Allemagne littéraire. »
Depuis lors, Victor Hugo a imité Goethe; lui aussi il a fait
un sonnet — un seul — et il l'a dédié à Judith Gautier, qui
est, nul ne l'ignore, la fille de Théo.
LE CRITIQUE. 79
principales de Gautier, celles qu'il a faites avec recueil-
lement, sans être harcelé par le temps qui presse, par
le prote qui réclame a la copie », par les nécessités
de « la mise en pages ». Cette besogne de sisyphe,qui
a morcelé et empoisonné sa vie, a produit un nombre
énorme de feuilletons, que M. Spoelberch de Loven-
joul a relevés, dans son ouvrage, avec un soin reli-
gieux. Ce n*est pas sans tristesse que l'on peut con-
stater sur combien de sujets indignes de lui Théophile
Gautier a été obligé de répandre son talent. Certes il
a rencontré au théâtre et aux expositions des beaux-
arts plus d'une bonne fortune dont son intelligence
a profité; mais, en échange, que de pauvretés, de
niaiseries, de balourdises se sont imposées à lui et
lui ont volé les heures que la poésie réclamait ! Aussi
avait-il fini par prendre son travail en haine et ne se
décidait-il à s'y mettre qu'à la dernière minute, sem-
blable à un malade qui recule l'instant de l'opéra-
tion.
Jamais pourtant dans ces articles, arrachés avec
un si douloureux effort à son ennui, il ne s'est mon-
tré ni maussade ni irrité. Il accomplissait sa tâche
avec bienveillance, comme un bon ouvrier, comme un
maître es lettres qu'il était. Sa critique était toujours
courtoise et son respect pour le public était irrépro-
chable, respect pour le public et respect pour lui-
même, pour la langue qu'il devait parler, pour le
savoir-vivre dont jamais, plume en main, il ne s'est
départi.
Il n'échappa à aucun des désagréments, pour ne
80 THÉOPHILE GAUTIER.
dire plus, qui assaillent le critique, Thomme infor-
tuné, toujours tiraillé, toujours assiégé, qui distribue
la réputation, a ses entrées dans la direction de tous
les théâtres, peut par ses éloges faire vendre une
œuvre. d*art et n'a, pour cela, qu'un coup de plume,
un simple coup de plume à donner. Si je pouvais
faire passer sous les yeux du public les liasses de
lettres que j'ai eues entre les mains, on verrait que
jamais favori de reine ou ministre tout-puissant ne
fut plus harcelé de sollicitations que ce malheureux
Gautier. Il n'est pas un peintre, un sculpteur, un
acteur, un vaudevilliste, un acrobate, un dresseur de
chevaux savants qui ne lui écrive pour réclamer son
appui. On l'appelle : cher et illustre maître ou sim-
plement : cher monsieur Gauthier, avec l'A irritante
ajoutée à ce nom si célèbre. On lui demande de venir
à l'atelier voir le tableau ou la statue destinée au
prochain Salon; les refusés veulent que l'on prenne
les dieux et les hommes à témoin de l'injustice dont
ils sont victimes. Les plus hautains, ceux qui font
métier d'indépendance, qui plus tard jetteront bas
les trophées de notre histoire, s'inclinent aussi bas,
plus bas que les autres. Courbet lui écrit : <( Si je fais
de l'art, c'est d'abord pour tâcher d'en vivre, ensuite
c'est pour mériter la critique de quelques hommes
tels que vous, qui jouiront d'autant mieux de mes
progrès qu'ils auront apporté plus de sollicitude à
me guérir de mes travers. » Il se plaint d'être mal
placé au Salon et voudrait que son tableau a tombât
plus à portée de VŒuil nud »; il serait heureux si
LE CRITIQUE. 81
Gautier voulait bien le recevoir et l'honorer de quel-
ques avis. Tous ceux dont on peut prononcer le nom,
à quelque titre que ce soit, l'adjurent de ne pas leur
refuser « deux ou trois lignes, pas plus » ; tous les
gens qui désirent aller au théâtre sans bourse délier,
— ce qui est la manie des personnes riches, — lui
demandent des billets de spectacle : a Ça vous est si
facile D.
Et l'acteur, celui qu'il a défini dans son étude des
Grotesques sur Scudéry : « l'homme qui n'exprime
que des pensées étrangères aux siennes, qui vit de
l'amour et de la passion qu'on lui fait, qui n'a pas un
soupir qui ne soit noté d'avance, pas un mouvement
qui ne soit artificiel », n'est pas moins âpre à la
(( réclame » : cela doit se dire ainsi^ La louange, si
outrée qu'elle soit, peut-elle le satisfaire et corres-
pondre à l'opinion qu'il a de lui-même? Jamais. A cet
égard, j'ai trouvé, dans les débris de correspondance
que Gautier a laissés après lui, un témoignage qui a
de la valeur et qui démontre jusqu'où peut aller
l'exigence de certaines illusions. A la suite d'une
reprise de Robert Macaire, Théophile Gautier avait
fait un rendu compte succinct dans lequel il parlait
de Frederick Lemaître avec éloges, mais sans cepen-
dant le comparer aux héros de Plutarque; un écri-
vain, plus jeune que lui, mais qui le traitait un peu
trop en camarade, sans tenir compte de la différence
d'âge et de talent, lui adressa une lettre dont certaines
parties doivent être citées textuellement : « Mon cher
ami, j'ai vu hier Frederick Lemaître qui est très affecté
G
82 THEOPHILE GAUTIER.
de la manière dont la critique a pris Robert Macaire,
Ton article particulièrement Ta touché. Tu n*en as
dit que quelques mots en passant. Je suis trop sincè-
rement ton ami pour ne pas t'en vouloir. Quand un
acteur de génie crée un rôle comme Frederick a créé
celui-là, quand il prodigue, en un soir, plus de bouf-
fonnerie qu'il n'y en a dans Callot, plus de fantaisie
qu'il n'y en a dans Hoffmann, plus d'ironie qu'il n'y
en a dans Byron, quand il vaut Molière, quand il
résume dans un éclat de rire colossal toute la dou-
loureuse moquerie d'un siècle, cela vaut mieux que
cinq ou six lignes froides, et il est permis aux crétins
de rester indifférents, mais non à ceux qui, comme
toi, représentent l'art et sont chargés de le défendre
et de le glorifier. C'est à nous, poètes, de soutenir les
grandes choses et de consoler le génie que tant
d'envie abreuve. Je te dis très sincèrement que tu as
manqué à ce devoir. » Quoi, Callot, Hoffmann,
Byron, Molière, à propos de Robert Macaire joué
par Frederick Lemaître I Pourquoi pas Homère ,
Eschyle, Aristophane ? Nulle bonne volonté, si indul-
gente qu'elle soit, n'est à la hauteur de telles préten-
tions. Je ne sais si Gautier a riposté; j'en doute, car
sur de semblables matières il y avait longtemps que
rien ne l'étonnait plus, mais j'imagine que son ironie
a dû sourire.
Cette ingrate besogne était-elle du moins conve-
nablement rémunérée et lui accordait-elle une exis-
tence dénuée de soucis? Â cette question nous pou-
vons, grâce à M. Spoelberch de Lovenjoul, répondre
LE CRITIQUE. 83
d'une façon pr cise : de 1836 à 1851, c'est-à-
dire en l'espace de quinze années, le relevé des
sommes reçues au journal la Presse par Théophile
Gautier accuse un total de 100 336 francs et quel-
ques centimes : soit, en moyenne, 6500 francs par
an * ; ce qui n'a rien que de modeste. On pourrait
croire qu'en revanche les procédés étaient irrépro-
chables, que Ton comprenait l'avantage d'avoir un
tel nom au bas des feuilletons du lundi et que l'on
savait gré au poète de négliger la poésie pour écrire
des articles de critique ; on se tromperait. Un inci-
dent, qui fut très pénible à Gautier, prouvera com-
ment celui que, non sans raillerie, il appelait « son
maître », c'est-à-dire Emile de Girardin, compre*
nait le respect dû à l'indépendance et au- talent des
écrivains auxquels le journal qu'il dirigeait devait
le succès. Le 1" février 1847, Gautier, après avoir
rendu compte de pièces jouées à la Comédie-Fran-
çaise, au Vaudeville, au Cirque Olympique, au théâtre
des Variétés, terminait son feuilleton hebdomadaire
en disant : oc Cette année commence mal. Ce ne
sont de tous côtés que nouvelles funèbres. Voilà
Chaudesaigues, un poète devenu critique, faute de
pain, comme nous tous, qui tombe, l'autre jour,
sur la première page de son feuilleton, et là*bas,
sous ce beau soleil d'Alger, s'éteint à l'hôpital du
Dey, Benjamin Roubaud, le peintre avec qui nous
1. Voir Spoelberch de Lovenjoul, loc^ cit., intr6duction,
xxYiii et suiv.
84 THEOPHILE GAUTIER.
avons fait la campagne de Kabylîe et qui nous a
suivi pendant tout notre voyage, frissonnant déjà
de la maladie qui Ta emporté I »
Cette phrase, fort innocente en elle-même, et qui
signifiait simplement que si Chaudesaigues n'avait
eu pour vivre que le prix dont les éditeurs auraient
payé ses vers, il eût risqué de mourir de faim, cette
phrase ne plut pas au directeur de la Presse. A la
Chambre même des Députés dont il faisait partie,
pendant la séance, « en toute hâte, entre deux dis-
cours, l'un de M. Roger, l'autre de M. Billault », il
prit sa bonne plume, qui pour être infatigable n'en
était pas meilleure, et il tança Gautier. La réponse
du publiciste au poète n'eut rien de mystérieux, elle
fut sans discrétion ni courtoisie, comme celui qui
l'avait écrite, et chacun put la lire dans la Presse
du 2 février 1847. Après s'être étonné que Théo-
phile Gautier n'eût point « été préservé de l'écueil
du lieu commun par la tendance au paradoxe qui
lui est naturelle » , Emile de Girardin proclame
cette vérité : « Qui ne voit que le but et ne regarde
pas le point de départ compte pour rien la distance
placée entre les deux extrémités; c'est l'erreur dans
laquelle tombent les envieux. » S'il y eut au monde
un homme qui jamais ne connut l'envie, c'est Gau-
tier, c'est le bon, c'est le bienveillant Théo, je le dis
en passant, et Girardin ne le pouvait ignorer.
Celui-ci continue à morigéner; il cite le soldat
Jean da Dieu Soult élevé à la dignité de maréchal
de France et de duc de Dalmatie ; il montre l'ouvrier
LE CRITIQUE. 85
Gunin-Gridaine devenu ministre, sans réfléchir que
ces deux personnages n'avaient fait que leur métier,
tandis que Théophile Gautier se plaignait de ne
pouvoir faire le sien. Le maître de la Presse argu-
mente à sa façon, et pour démontrer qu'un poète
peut vivre de la poésie, il énumère les ouvrages
en prose qui ont aidé à la fortune des écrivains.
Est-ce que le feuilleton de Gautier lui-même ne lui
apporte pas la part la plus sérieuse de ses revenus ?
Gertes, et le pauvre Gautier ne Ta jamais nié; mais
si tous les lundis il remplaçait la prose de sa cri-
tique dramatique par une pièce de vers, Emile de
Girardin se priverait, sans hésiter, d'une collabo-
ration si prompte à la rime et prouverait de la sorte
que l'opinion émise à propos de Ghaudesaigues était
moins paradoxale qu'il n'a bien voulu le croire. —
En tous cas, cette leçon — pour ne dire cette cor-
rection — administrée publiquement à un homme
de la réputation de Théophile Gautier était une
inconvenance cruelle que l'on aurait dû lui épar-
gner.
Il la ressentit vivement; il me parla de Girardin
avec une extrême amertume et le qualifia d'un mot
que je ne répéterai pas. Il me disait : « Je n'ai pour
toute réponse qu'à donner ma démission de rédac-
teur de la Presscy mais je ne le peux pas ; je subis
l'ontrage, et cela seul affirme que j'ai eu raison de
dire que, faute de pain, le poète en est réduit à des
travaux qui lui sont antipathiques; non, je ne peux
pas jeter mon feuilleton au nez de Girardin, car je
86 THEOPHILE GAUTIER.
n*ai que cela pour vivre et d'autres en vivent auprès
de moi. » En ceci rien d'exagéré; comme Scarron,
plus justement que Scarron, Gautier pouvait dire :
a J'ai toujours logé à l'hôtellerie de l'impécunio-
sité. » Il n'était pas seul dans son existence et la
famille se pressait autour de lui. Il supportait des
charges à la fois lourdes et lancinantes que hien
d'autres eussent répudiées, qu'il avait acceptées
sans faiblir et qu'il ne renia jamais : que ceci soit
dit à son perpétuel honneur. Le devoir consiste
à subir les conséquences de sa propre vie et non
point à s'y soustraire. Sous ce rapport, Gautier,
dont on a souvent raillé l'immoralité — j'entends
celle du propos trop vif et de la comparaison trop
hardie, — a fait preuve d'une moralité supérieure;
il est resté solidaire à lui-même et n'a jamais aban-
donné ceux qui avaient quelque droit de compter
sur lui.
Longtemps après que Girardin avait commis cet
acte de mauvais goût, vers 1862 ou 1863, je me ren-
contrai avec lui dans une ville d'eaux; un soir que
nous étions assis côte à côte et que nous causions
sans témoins, je lui demandai pourquoi, en cette
circonstance, il s'était montré si agressif et si dur.
Il me regarda avec cet air impertinent et gouailleur
qui lui était familier : « Gautier, me dit-il, est un*
imbécile qui ne comprend rien au journalisme; je
lui avais mis une fortune entre les mains ; son feuil-
leton aurait dû lui rapporter trente ou quarante
mille francs par an, il n'a jamais su lui faire produire
LE CRITIQUE. 87
un SOU. Il n'y a pas un directeur de théâtre qui
ne lui eût fait des rentes, à la condition de Tavoir
pour porte-voix. Actuellement et depuis qu'il a
quitté la Presse, il est au Moniteur universel^ c'est-
à-dire au journal officiel de l'Empire; il n'en tire
aucun parti; je vous le répète, c'est un imbécile qui
n'a jamais profité d'une bonne occasion. » Sachant,
par expérience, que l'on juge volontiers les autres
d'après soi-même, je ne fus pas étonné de l'opinion
de Girardin, mais je changeai de conversation. De
ce que venait de me dire le grand maître — sans
préjugé — du journalisme de son temps, il convient
de retenir ceci : Théophile Gautier avait en main
une plume qui eût valu de l'or, et il a toujours été
pauvre.
/"
/"
CHAPITRE III
LE VOYAGEUR
Attaché à la glèbe du journal, pouvant à peine
s*ëloîgner de Paris où il était retenu par l'obligation
d'assister aux représentations dramatiques dont il
«avait à rendre compte, Théophile Gautier, sem-
blable à un prisonnier qui contemple la campagne
à travers les barreaux de ses fenêtres, regardait
idéalement par-dessus les frontières et rêvait de
s'en aller vers des pays qu'il ne connaissait pas. 11
n'avait jamais voyagé, car je ne compte pas une excur-
sion en Belgique faite en compagnie de Gérard de
Nerval. Dans ses œuvres de première jeunesse, il
ne ménage pas les allusions à sa vie sédentaire; on
en peut conclure qu'elle lui pèse et qu'il saisirait
avec empressement le bâton blanc des poètes pèle-
rins. Il sentait peut-être instinctivement que les
impressions recueillies sous des cieux étrangers
seraient un complément fécond à son éducation lit-
téraire déjà si riche; il avait, pour ainsi dire, épuisé
90 THEOPHILE GAUTIER.
la civilisation au milieu de laquelle il se mouvait.
Mentalement il en cherchait d'autres, celles surtout
que le passé semblait avoir frappées d'un sceau
indélébile ; il eût voulu parcourir des pays où les
traces de l'histoire fussent restées apparentes dans
les mœurs. Comme ceux qui sont tourmentés par le
besoin des migrations, il se figurait les contrées
auxquelles il aspirait, plus belles, plus étranges
qu'elles ne le sont. Il les voyait à travers les songes
évoqués par la poésie. Ainsi qu'Alfred de Musset, il
pensait à Madrid, princesse des Ëspagnes; de jolis
vers mis en musique par Hippolyte Monpou lui
promettaient des marquises « pâles comme un beau
soir d'automne », et les Orientales, s'inspirant du
Romancero, lui parlaient
Du fils de la renégate
Qui commande une frégate
Du roi maure Aliatar.
L'Espagne et l'Italie ayant fourni le cadre de pres-
que tous les drames romantiques récemment éclos,
c'est du côté de l'Italie et de l'Espagne que se tour-
naient les yeux. La ferveur littéraire tenait lieu de
foi; l'histoire était arrangée Dieu sait comme, mais
on croyait à cette histoire, si dénaturée qu'elle fût,
du moment qu'elle portait le costume moyen âge et
qu'elle récitait quelques tirades sur les planches
d'un théâtre « dans le mouvement » . On ne doutait
ni de la galerie de portraits de Ruy Gomez, ni des
narcotiques de la Thisbé, ni des meurtres, ni des
LE VOYAGEUR. 91
încesteSy ni de l'emphase, ni des anachronismes, ni
des cacophonies; on ne doutait de rien, pas même
des petits soupers de Lucrèce Borgia. Les fantaisies
les plus singulières des dramaturges, justifiées par
la tradition des tolérances admises pour les œuvres
destinées à la scène, étaient acceptées sans protes-
tation par le public, qui trouvait tout simple que la
femme d'Alphonse d'Esté fît tuer un mari tous les
soirs et quelques amants tous les matins. Je n'ai pas
à dire que Théophile Gautier riait dans sa moustache
de ces exagérations furibondes, mais il n'en subis-
sait pas moins un attrait irrésistible vers les pays
qui servaient de décors à toutes ces « machines »,
fabriquées d'invraisemblances, d'oripeaux, de faux
sentiments et dont il ne subsistera bientôt que le
souvenir, — s'il subsiste.
Un hasard permit à Gautier de faire enfin ce voyage
d'Espagne dont le désir l'obsédait. Il était lié, depuis
plusieurs années déjà, avec Eugène Piot, qui possé-
dait pour tout ce qui concerne « les objets d'art et
de curiosité », ainsi que disent les catalogues de
l'hôtel des ventes, une instruction précise dont la
sûreté n'était jamais en défaut. Il pouvait ignorer
que Pandolfo Malatesta fit assassiner le comte Ghiaz-
zolo dans le château de Roncofreddo,mais il connais-
sait certainement le nom de son armurier, la forme
de son épée et la devise qu'il avait fait graver sur la
lame. Dans diverses circonstances il a donné preuve
d'un savoir spécial dont on est resté surpris. Grand
amateur de « curiosités », les achetant bien, les ven-
92 THEOPHILE GAUTIER.
dant mieux, Eugène Plot s*était dit que TEspagne
appauvrie, ravagée par une récente guerre civile,
devait receler bien des objets de haut goût — armes,
tapisseries, tableaux — qu'il serait facile d'acquérir
à bon compte. S'il était sûr de lui pour tout ce qui
était armure, ameublement, poteries rares, ivoires
et bijoux précieux, il était — à cette époque, du
moins — parfois hésitant en présence d*un tableau
de récole espagnole, mal représentée alors en France
par les maîtres secondaires, malgré les galeries du
maréchal Soult et du marquis de las Marismas. Il
pensa qu'il lui serait utile d'avoir pour compagnon
de route un homme rompu aux difHcultés de la pein-
ture, capable de discerner la manière de faire de
Zurbaran de celle de fra Diego de Leyva, et il pro-
posa à Théophile Gautier de venir parcourir avec
lui le pays de Murillo, de Velasquez et de Ribeira.
Gautier accepta; il se fit remplacer à la Presse^ et
partit avec l'énergie joyeuse d'un écolier qui sort de
son lycée pour entrer en vacances.
Je dirai tout de suite que le but principal, entrevu
par Eugène Piot, ne fut pas atteint; « les tableaux
que l'on pourrait acheter sont d'horribles croûtes,
dont la meilleure ne se vendrait pas quinze francs
chez un marchand de bric à brac » ; à Tolède, où Ton.
comptait « trouver quelques vieilles armes, dagues,
poignards, colichemardes, espadons, rapières,... à
Tolède il n'y a pas plus d'épées que de cuir à Cor-
doue ». Sous ce rapport, la déception fut complète.
L'Espagne heureusement leur réservait des compen-
LE VOYAGEUR. 93
Stations qui consolèrent insufHsamment Eugène Piot
de sa déconvenue, mais qui laissèrent à Gautier
d'inaltérables souvenirs. Malgré les voyages qu'il fit
plus tard, celui qui lui donne les impressions les
plus profondes, qui lui reste le plus cher, celui dont
il parla toujours avec prédilection, c'est celui qu'il
commença au mois de mai et termina au mois d'oc-
tobre 1840, alors qu'il avait vingt-neuf ans, c'est-à-
dire toute l'ardeur, toute la force de la jeunesse tem-
pérée par la maturité qui s'annonce. Vingt-sept ans
après, lorsque, selon l'expression de Montaigne, il
était déjà a vieil et asséché », il a dit : « Je ne puis
décrire l'enchantement où me jeta cette poétique et
sauvage contrée, rêvée à travers les Contes d'Es^
pagne et cC Italie d'Alfred de Musset et les Orientales
d'Hugo ; je me sentis là sur mon vrai sol et comme
dans une patrie retrouvée. Depuis, je n'eus pas d'au-
tre idée que de ramasser quelque somme et de par-
tir; la passion ou la maladie du voyage s'était déve-
loppée en moi. »
Ce voyage, dont le récit forme actuellement un
volume Charpentier de 375 pages, est peut-être le
livre le plus intéressant de Théophile Gautier, parce
qu'il s'y montre tel qu'il est, sans réserve, avec la
sincérité d'un honnête homme, avec la naïveté d'un
poète qui ne se soucie guère des opinions reçues
et qui dit ce qu'il pense, simplement parce qu'il le
pense, comme un enfant qui se dévoile tout entier en
racontant ses impressions. Nul paradoxe; la note est
toujours vraie ; si elle choque, c'est qu'elle n'est pas
Mk THÉOPHILE GAUTIER.
comprise. Il a une vision de l'Espagne, il la repro-
duit de son mieux, c'est-à-dire très bien; ceux qui
regarderont le même pays sous un autre angle seront
surpris, mais ne pourront jamais l'accuser d'inexacti-
tude; tout au plus, ils auront à reconnaître que leur
attention n'a pas été appelée par ce qui suscitait son
admiration. Pour me bien faire comprendre, je citerai
un fait qui m'est personnel. Il n'y a pas très long-
temps, je causais avec un homme qui habite un de
nos départements du Midi, homme riche, considé-
rable, dirigeant de grandes entreprises et distingué;
je lui parlais d'Arles et d'Avignon, du portail et du
cloître de Saint-Trophime, des Arènes, des Elis-
camps et du château des papes. Il répondit : « Cette
région-là est bien changée depuis que la chimie u
découvert la couleur rouge pour teindre les draps de
troupes. Entre Avignon et Arles on ne cultive plus
la garance ; vous ne reconnaîtriez pas le pays. » Les
lecteurs de cette catégorie, qui sont, du reste, les
plus honnêtes gens du monde, n'ont rien dû com-
prendre au Voyage en Espagne : Théophile Gautier
ne parle pas leur langue.
Il est, pour ainsi dire, un voyageur abstrait, et,
comme il ne se dément pas une seule fois au cours
de son récit, on peut affirmer que cette a abstraction »
lui est naturelle. Il reste indifférent à tout ce qui
n'est point le voyage proprement dit, dénué de
toute préoccupation autre que celle de bien regarder,
pour bien voir et bien rendre ce qu'il a vu. Chez lui,
« l'œil du peintre » a une puissance extrême, cet œil
LE VOYAGEUR. 95
qui sait où se fixer, qui perçoit simultanément l'en-
semble et le détail, la ligne et la couleur, qui emma-
gasine l'image contemplée et ne l'oublie jamais.
Parfois il en arrive, par l'intensité même de la sen-
sation éprouvée, à une transposition d'art; le ut
pictura poesis a été vrai pour lui, plus peut-être que
pour tout autre. Du reste, il le proclame lui-même. Il
s'excuse d'avoir donné quelques détails historiques
sur la cathédrale de Tolède, presque comme d'une
faute, tout au moins d'un entraînement involontaire,
et il ajoute : a Nous ne sommes pas coutumier du fait,
et nous allons revenir bien vite à notre humble mis-
sion de touriste descripteur et de daguerréotype
littéraire. »
Quoique son érudition soit profonde, il ne la laisse
point transparaître ; on dirait, qu'il redoute de passer
pour un pédant et que la tâche qu'il s'est imposée
consiste simplement à raconter ce qu'il voit. Si, sur
sa route, il rencontre quelque beau coléoptère, il ne
s'inquiétera pas de savoir s'il a trois, quatre ou cinq
articles au tarse, mais il constatera que ses élytres
semblent taillés dans une émeraude; s'il cueille une
fleur, il lui importe peu qu'elle soit monogyne ou
polygyne; mais il dira, comme le Perdican d'Alfred
de Musset : « Je trouve qu'elle sent bon, voilà tout. »
Il écarte avec soin tout ce qui aurait l'air de ressem-
bler à des expressions techniques, et il a raison, car
la généralité des lecteurs ne les comprend pas; c'est
pourquoi il est très sobre d'archéologie, ce qui est
digne d'éloge chez un apôtre de l'école romantique
96 THEOPHILE GAUTIER.
OÙ les gargouilles, les mâchicoulis, les échauguettes
en queue d'aronde étaient fort à la mode depuis
la publication de Notre-Dame de Paris, Il lui suffit
d'un mot pour indiquer un style et une époque ; il
passe et ne s'attarde pas à décrire les arcs-dou-
bleaux composés d'un faisceau de tores séparés par
des gorges, ainsi que n'eût pas manqué de le faire
un néophyte ayant un dictionnaire d'architecture à
sa disposition.
Tout ce qui peut distraire son attention et le dé-
tourner du panorama déroulé sous ses yeux, lui est
importun; il est venu pour voir l'Espagne chevale-
resque, l'Espagne du comte Julien, de clpn Gayféros,
du Cid Campeador, de ce pauvre Abou-Abdallah-
ibn-Mulei-Haçan que nous appelons Boabdil; c'est
là son but; en vérité, il n'en cherche pas d'autre.
L'occasion était belle cependant de parler du prince
Godoy, du roi Joseph, de Ferdinand VII ; il ne pro-
nonce même pas leur nom; c'est à peine si, en allant
de Madrid à Grenade, il fait une allusion à la capi*
tulation de Baylen. Quant à la politique dont l'Espa-
gne est toute frémissante encore, quant à cette guerre
civile qui vient de désoler la péninsule, inquiéter
l'Europe et mettre la diplomatie aux abois, pas une
parole; et cependant Théophile Gautier est un des
premiers voyageurs qui aient osé parcourir ce pays
oii les bandes récemment licenciées brigandaient vo-
lontiers au long des routes. Lorsque je dis qu'il n'en
souffle mot, je me trompe; il en parle : racontant une
course de taureaux à Malaga, il dit: « Dans les temps
LE VOYAGEUR. 97
de dissensions politiques, il arrive souvent que les
toreros christinos ne vont pas au secours des toreros
carlistes, et réciproquement. » C'est tout.
Laisser de côté la technologie archéologique que
« les moyenâgeux » s'efforçaient de parler, dédaigner
les théories historico-politiques inspirées par un
voyage en pays étranger, c'était, à cette époque, faire
acte d'indépendance. Que l'on ne s'y trompe pas,
Gautier rompait en visière à l'école et sortait une
fois de plus du sanctuaire. Il répudiait l'esprit d'imi-
tation et saisissait sa propre originalité, sans emprunt
à autrui, sans réminiscence d'une maîtrise admirée*
Il était d'usage alors de gravir la montagne roman-
tique, de s'arrêter sur le sommet et de laisser tomber
sur les nations un regard d'ensemble d'où résultait
un nouveau discours sur l'histoire universelle *
Edgar Quinet, dans son Ahasvérus — qui est peut-
être l'œuvre la plus lyrique et la plus forte du ro-
mantisme — se souvient des parabases d'Eschyle et
d'Aristophane et, intervenant par un chœur de vieil-
lards, à la tin de la Seconde Journée^ il trace à la France
le rôle qu'elle doit jouer non seulement en Europe,
en Orient, mais en Amérique ; il évoque les hommes
de Lodi, de Castiglione, de Marengo, « et demain et
toujours faites tourner autour de vous la ronde des
nations sous l'harmonie de votre ciel ». Victor Hugo
termine le Rkin par une conclusion qui est un livre
à part; rien ne lui échappe ni des choses d'hier ni
de celles de demain; il refait l'histoire, un peu à sa
guise, par larges envolées; il tire d'énormes consé-
7
98 THEOPHILE GAUTIER.
quences de causes imperceptibles; il fait la leçon
aux peuples et leur montre du doigt la route qu'ils
ont à suivre; tout poète, dit-on, se double d'un pro-
phète; il déchire les voiles qui couvrent les arcanes
de l'avenir; il vaticine; hélas! les destins n'ont point
écouté ses paroles.
J'imagine que c'est l'intensité même de l'impres-
sion qui a maintenu Gautier dans la ligne étroite,
mais féconde, dont il n'est pas sorti. Cette impres-
sion n'a été si profonde, si absorbante que parce
qu'elle était, pour lui, une révélation de la nature,
qu'il ne connaissait que très imparfaitement avant
d'avoir abordé les premiers contreforts des Pyré-
nées. Ceci, je crois, n'a rien d'exagéré, et je m'ex-
plique. Enclos dans un mode de vivre relativement
restreint, limité aux boulevards, aux théâtres, aux
réunions d'amis, aux discussions littéraires, aux
dîners en compagnie joyeuse ou refrognée, Gautier
n'était, pour ainsi dire, jamais sorti de Paris. Les
ormeaux qui abritaient alors les promenades publi-
ques, les marronniers du jardin des Tuileries, les
taillis maigrelets du bois de Boulogne et du bois, de
Vincennes, l'herbe lépreuse des Champs-Elysées,
représentaient une nature citadine et laide, déplai-
sante aux yeux, vieillotte, fanée, sans renouveau ni
printemps, bien en rapport du reste avec la ville, qui
était, sous le règne de Louis-Philippe, une des plus
sales, une des plus tortueuses, une des plus insalu-
bres de ce bas monde. Les Parisiens d'aujourd'hui,
qui jouissent des admirables travaux dus au baron
LE VOYAGEUR. 99
Haussmann et à Ferdinand Duval, ne s'en doutent
pas; mais pour se convaincre ils n'ont qu'à lire la
succincte description du Paris d'autrefois écrite par
Théophile Gautier lui-même, dans la notice nécrolo-
gique qu'il a consacrée au romancier le plus popu-
laire de ce temps-là, à Paul de Kock *.
Emprisonné dans cette existence conventionnelle
où les décors de l'Opéra éclairés aux quinquets rem-
plaçaient la placidité des paysages lumineux, n'ayant
jamais vu de véritables forêts, de vraies montagnes,
de vraies plages, de vraies mers, Gautier, bercé par
la permanence de sa rêverie, s'était créé une sorte de
nature imaginaire dans laquelle son esprit se com-
plaisait d'autant plus qu'elle était plus invraisem-
blable; au gré de sa fantaisie, il y faisait mouvoir les
personnages de Watteau et de Boucher. Je crois
qu'il est remonté plus loin que la régence et le ro-
coco. Volontiers, guidé par Honoré d'Urfé, il a dû
suivre la belle Diane de Chateaumorand qui, cachée
sous le nom d'Astrée, enchantait le pays qu'arrose
le Lignon. « C'est un pays charmant que celui-là et
que je regrette fort pour ma part. Les arbres y ont
des feuillages en chenilles de soie vert-pomme, les
herbes y sont en émail et les fleurs en porcelaine de
Chine; des nuages en ouate bien cardée flottent mol-
lement sur le tafletas bleu du ciel. » Le bizarre et le
recherché n'étaient pas pour lui déplaire; le factice
1. Portraits contemporains ^ par Th. Gautier. 1 vol., Char-
pentier, Paris, 1886, p. 127 et suit.
100 THÉOPHILE GAUTIER.
l'uttiruit, car il y voyait le résultat d'un effort ingé-
x; il eetimaît le précieux et ne s'ea cachait pas :
. préciosité, cette belle fleur Trangaise qui s'épa-
t si bien dans les parterres à compartiments des
ins àe la vieille école, et que Molière a si mécham-
t foulée aux pieds dans je ne sais plus quelle
ortelle mauvaise petite pièce '. n
:s paysages Hlas tendre et rose zinzolin qu'il
cevait à travers son rêve, qu'il aimait faute de
IX et qu'il n'avait peut-être imaginés que par
sion pour les ruelles boueuses que sans cesse
ait sous les yeux, ces paysages jolis et fardés
Li'au ridicule, disparurent, comme un fantôme, au
t du coq, dès que Gautier, ayant pénétré en
igne, se trouva face à face avec la nature, telle
Ile est, et non telle que les hommes l'ont abimce.
l'ieille Cybèle se montrait à lui dans toute sa
té sereine, dans sa primitive splendeur, dans sa
té sacrée : il en fut éblo.ui.
venait de découvrir l'inconnu, un peu comme
'ontaine avait découvert Banichj mais pour lui
■couverte n'en était pas moins précieuse, car —
mt dans la vie littéraire — chaque fois que l'on
iert une notion, que l'on détruit une ignorance,
ait une découverte nouvelle. Le changement
e d'existence n'a pas été sans donner h son
ession une acuité qu'il n'avait pas prévue. Au
de la température lourde, chargée
Lei GroUtfutt, ^^ Cf. Georges de Scudvrj.
LE VOYAGEUR. 101
douteuses, assoupissante des salles de spectacle, au
lieu du travail dans la chambre étroite, de la flânerie
sur les boulevards où Ton est coudoyé par chaque
passant, des repas dans les cafés rances où l'on est
rassasié , dès l'entrée , par l'odeur des viandes
mâchées, au lieu de ces dégoûts, de ces affadisse-
ments qui sont inhérents à toutes les grandes villes,
la vie en plein air, la montagne abrupte, la gorge pro-
fonde, le fleuve à demi desséché où verdissent les
herbes folles, le galop des mules bruyantes de grelots,
la belle fille brune qui passe portant sur sa tête un vase
de cuivre, les larges horizons, les couchers de soleil
dorant la neige des cimes dentelées, quelquefois un
palmier qui surgit tout à coup comme une évocation-
de l'Orient rêvé, et les souvenirs qui murmurent des
noms légendaires, et les mosquées que le catholicisme
a baptisées après les avoir arrachées à l'islam, et la
jeunesse, pour mieux savourer toutes ces jouissances
dont on est pénétré pour la première fois.
Certes les lits de l'auberge sont durs, le vin sent
l'outre en peau de chèvre où il a été contenu, les
mendiants sont arrogants, les pavés sont pénibles
aux pieds, les moustiques sonnent la charge et atta-
quent avec ardeur, les brigands sont peut-être em-
busqués à l'angle du chemin, les cahots sont intolé-
rables dans la voiture mal suspendue, sur la route
ravinée, qu'importe! On est heureux, on est libre,
mieux que libre, libéré, et volontiers on s'écrierait
comme Goethe : « Ohé! ohé! J'ai mis mon bien dans
les voyages et les migrations I Ohé ! ohé ! »
102 THÉOPHILE GAUTIER.
Ceux qui ne sont pas de véritables voyageurs ^
c'est-à-dire qui n*ont pas voyagé pour voyager, sans
autre intérêt que celui de leur culture intellectuelle,
sans autre passion que le besoin de voir, ne me
comprendront pas; mais, après quarante-six ans, je
ne puis me rappeler sans battement de cœur ma
première journée de marche en Asie Mineure,
lorsque j'allais de Smyrne à Ëphèse et que je m'ar-
rêtais à chaque pas, pour contempler les caravanes,
les vols de cigognes, les tortues flottant sur le
Mélès et les bois de pins parasols. Ces émotions
que le souvenir garde en les embellissant, Théo-
phile Gautier les a ressenties; à certaines heures
de sa course en Espagne, il eut des tressaillements
et des vibrations qu'il a notés. Malgré le calme qu'il
s'efibrçait de conserver en toute occurrence, il ne
peut s'en tenir. Il ne reste pas maître de son exal-
tation et il s'écrie : « J'étais réellement enivré de
cet air vif et pur; je me sentais si léger, si joyeux
et si plein d'enthousiasme, que je poussais des cris
et faisais des cabrioles comme un jeune chevreau;
j'éprouvais l'envie de me jeter la tête la première
dans tous ces charmants précipices si azurés, si
vaporeux, si veloutés; j'aurais voulu me faire rouler
par les cascades, tremper mes pieds dans toutes les /
sources, prendre une feuille à chaque pin, me vau- '
trer dans la neige étincelante, me mêler à toute cette
nature et me fondre comme un atome dans cette
immensité. »
C'est bien cela, c'est bien cette joie extraordi-
i LE VOYAGEUR. 103
naire de vivre quî saisit le voyageur, éperdu devant
certains spectacles et comme enlevé à sa propre
humanité par Tirrésistible besoin de s'anéantir dans
rame universelle. J'ai chanté à tue-tête, au delà de
Koseyr, en voyant les flots de la mer Rouge baigner
les pieds de mon dromadaire, et plus tard j'ai eu les
larmes aux yeux, lorsque, au soir, le coude de la route
de Mar-Sabah m'a caché, au delà du lac Asphaltite,
les montagnes que je contemplais depuis le matin.
Au mois de janvier 1870, je rencontrai Gautier; il
était triste et dolent; il me dit, avec une expres-
sion découragée, comme s'il sentait son dernier
rêve lui échapper : « Hélas! nous ne voyagerons
plus! »
La vivacité de l'émotion augmente encore chez
Gautier la puissance de la vision ; ses yeux de myope
fouillèrent partout, ne négligèrent aucun détail et
gravèrent à jamais dans sa mémoire les images qu'ils
avaient recueillies : ce qui lui donna une force singu*
Hère de description, lorsqu'il écrivit le récit de son
voyage. Avec lui, il n'est plus question de celte phra-
séologie descriptive qui ne décrivait rien et que le
romantisme, trop occupé à costumer de pied en cap
les légendes du moyen âge, n'avait pas encore détruite.
Les bosquets, les charmilles, les paysages a faits
pour le plaisir des yeux » verdoyaient toujours par-
ci par-là. Jean-Jacques Rousseau, qui se disait l'amant
de la nature, mais qui n'en fut pas le peintre, n'avait
point fermé son école de paysagiste; son influence
est encore très sensible dans les premiers romans de
104 THEOPHILE GAUTIER. ,
George Sand. Rousseau aime à « planer des yeux sur
l'horizon de ce beau lac, dont les rives et les mon-
tagnes qui le bordent enchantaient sa vue ». Il ne peut
se débarrasser d'une certaine philosophie grognonne
et « poseuse » qui finit par devenir insupportable,
car elle est voulue et fait partie du bagage de la
sensibilité qu'il avait mise à la mode : a J'avais pris
l'habitude d'aller les soirs m'asseoir sur la grève,
surtout quand le lac était agité. Je sentais un plaisir
singulier à voir les flots se briser à mes pieds; je
m'en faisais l'image du tumulte du monde et de la
paix de mon habitation. » Chez Théophile Gautier,
rien de semblable; il est bien trop sincère pour ne
pas rejeter ce fatras de rhétorique auquel l'auteur
ne croit pas et que le lecteur ne croit pas davantage.
Toute déclamation lui est inconnue, et l'on n'en peut
trouver trace dans ses livres ; il ne pleure pas sur les
ruines, un arbre brisé par l'orage ne lui rappelle pas
la fragilité de la vie humaine et il peut regarder
couler une rivière sans la comparer à la fuite des
jours. On comprend que le lieu commun lui est
odieux et que la platitude l'exaspère; il en paraîtra
sans doute paradoxal à quelques lecteurs, mais
cuistre, jamais.
a Je m'assure que ceux qui n'ont pas tant voyagé
que moi et qui ne savent pas toutes les raretés de
la nature, pour les avoir presque toutes vues comme
j'ai fait, ne seront point marris que je leur en
apprenne quelque particularité. La description des
moindres choses est mon apanage particulier; c'est
LE VOYAGEUR. 105
OÙ j'emploie le plus souvent ma petite industrie. »
C'est Saint- Amant, le poète de Rame ridicule et de
Moïse sauvée c'est Saint- Amant, gentilhomme verrier
et gros buveur, qui a écrit cette phrase; mais elle
revient de droit à Gautier; ne dirait-on pas qu'elle
a été faite par lui, pour lui? Sa « petite industrie »
ne fut point de mince valeur, car elle a doté la litté-
rature française d'un mode de description inconnu,
ou du moins fort mal pratiqué jusqu'alors. Gautier
apporte à l'art de décrire une précision réellement
extraordinaire. Son expression ne s'égare jamais;
elle n'est ni indécise ni confuse; elle n'est pas spé-
ciale, elle ne veut pas être savante; elle est juste,
ce qui n'a l'air de rien et ce qui est le comble du
talent; le mot employé est si bien là où il doit être,
il est approprié avec tant de sagacité, que nul autre
ne le pourrait remplacer. Ce résultat semble obtenu
sans effort, naturellement pour ainsi dire : c'est le
tour de force des grands écrivains.
Cette netteté de la description, qui transmet au
lecteur l'impression reçue par le voyageur, a été
poussée, pour la première fois, par Théophile Gau-
tier à un degré supérieur; cette note lui est per-
sonnelle, car nul ne l'avait encore donnée si ample,
et je dirai si persuasive; on l'a imité, mais non pas
égalé; à cet égard il reste sans rival. Cela seul, en
dehors de ses autres qualités, en fait un maître, car,
par l'unique essor de son talent individuel, il a
remplacé une forme stérile par une forme féconde
qu'il a créée. Quel que soit le talent de ceux qui sont
106 THEOPHILE GAUTIER.
venus après lui et qui viendront, il reste l'initia-
teur. Si je ne craignais de paraître prétentieux, je
dirais qu'en dédaignant les à peu près et les équi-
valents douteux, en saisissant l'objet même, en le
mettant en relief, en le plaçant avec exactitude,
selon la nature qui lui est propre, sous les yeux du
lecteur, je dirais qu'il a inventé la probité descrip-
tive. Quelle que soit l'admiration dont il est saisi et
qu'il laisse déborder avec une sorte de joie intime,
il ne dépasse jamais la mesure, car chez lui — -
j'insiste sur ce point — l'esprit de justice est très
développé; il en résulte que l'équité le domine tou-
jours, lui interdit les écarts auxquels les artistes
ne sont que trop enclins, et le maintient en dehors
de toute exagération. Aussi je n'hésite pas à dire
que les récits de voyage de Théophile Gautier me
semblent supérieurs h ceux de Victor Hugo : on
dirait que celui-ci ne regarde qu'à travers une loupe ;
il voit gros ; à ses yeux tout devient énorme : les
paysages, les monuments subissent des déformations
qui parfois les rendent méconnaissables ; descendre
ou remonter le cours du Rhin après avoir lu le livre
de Victor Hugo, c'est s'exposer à une déception
certaine; l'ampleur des images, les magnificences
du style ont dénaturé le paysage et diminué le
fleuve, les ruines, les cathédrales à force de les
vouloir grandir. Avec Théophile Gautier, il n'en
est pas ainsi; la concordance entre la description
et l'objet décrit est absolue, ce qui, pour un récit
de voyage, est la qualité maîtresse. Aussi je com-
LE VOYAGEUR. 107
prends que, dans les Rayons et les Ombres^ Hugo
66 soit écrié :
. . . Oh ! si Gautier me prêtait son crayon !
Ses idées préconçues, nées de rêveries roman-
tiques sur l'Espagne, n'ont point obscurci son juge-
ment et bien souvent se sont évanouies devant la
réalité; son enthousiasme est sérieux, mais sa
bonne foi est plus sérieuse encore et rien ne la
déconcerte. De même qu'il exprime sans scrupule
son admiration, c'est sans fausse honte qu'il note ses
déceptions; elles sont nombreuses : il ne retrouve
pas chez les femmes le type espagnol : la manola
de Madrid « n'a plus son costume si hardi et si pit-
toresque; l'ignoble indienne a remplacé les jupes
de couleurs éclatantes brodées de ramages exorbi-
tants a; la jalousie n'existe guère en amour, quoi
qu'en aient chanté les romances, quoi qu'en aient dit
les jeunes premiers. « Le Musée d'artillerie de
Paris est incomparablement plus riche et plus com-
plet que VArmeria de Madrid » ; il n'est pas jusqu'à
Grenade dont « l'aspect général trompe beaucoup
les prévisions que l'on avait pu s'en former ». Au
cours de son récit, il remet toute chose au point
et par la véracité de sa parole détruit plus d'une
légende que l'on acceptait, sur la foi des poètes, des
dramaturges et des voyageurs sans véracité.
Jamais peut-être, plus que dans ce Voyage en
Espagne^ il n'a laissé voir combien lui pesait la civi-
lisation dans laquelle le hasard l'avait fait naître,
108 THEOPHILE GAUTIER.
cette civilisation où tout est prévu, où tout homme
est étiqueté, où Tinitiative individuelle est souvent
contrariée par les exigences de la collectivité, où
l'on doit naître, vivre, mourir selon la règle, où
certain costume même est de rigueur, où Tamour
n'est légitime que devant le notaire, où la poussée
des foules contraint les âmes délicates à se replier
sur elles-mêmes, où les entrepreneurs de journaux
gourmandent les poètes et les menacent de les mettre
au pain sec : toutes choses dont il avait souffert.
Il se demande si, au lieu d'être civilisés, comme
nous nous en vantons, nous ne serions pas des
barbares décrépits. Aux hommes politiques, que
la frénésie de leur ambition a entraînés dans les
guerres civiles, il dit : « L'avenir ne saura que vous
avez été un grand peuple que par quelques merveil-
leux fragments retrouvés dans les fouilles. » Il
regrette le départ des Mores : « L'Espagne n'est
pas faite pour les mœurs européennes. Le génie de
l'Orient y perce sous toutes les formes et il est
fâcheux peut-être qu'elle ne soit pas restée moresque
ou mahométane. » A Cordoue, dans la mosquée, qui
reste admirable, malgré les mutilations qu'elle a su-
bies, il est plus affirmatif : « J'ai toujours beaucoup
regretté, pour ma part, que les Mores ne soient
pas restés maîtres de l'Espagne, qui certainement
n'a fait que perdre à leur expulsion. »
Lamentations d'un artiste qui aime la couleur, les
beaux harnachements, les combats chevaleresques,
et qui, parfois, regarde trop l'histoire à travers le
LE VOYAGEUR. 109
prisme déformant de la poésie. Si T Espagne était
restée sous la domination arabe, elle n'eût jamais
connu les gloires de Charles-Quint. Puisque Maho-
met a été « le sceau » des prophètes et que le Koran
est la dernière révélation que Dieu ait daigné faire
à rhumanité, les peuples qui se tournent vers la
Mecque en invoquant ÂJlah, sont condamnés à l'im-
mobilité, c'est-à-dire à la décadence, à la défaite,
à la soumission. Si Charles Martel, Jean Hunyade,
Sobieski n'avaient vaincu les musulmans dans les
champs de Poitiers, de Cassovie, de Choczîm et
devant Vienne, l'Europe vivrait probablement au-
jourd'hui sous la loi du Koran; pour mieux dire,
elle dormirait, fataliste, veule, sans souvenir de la
veille, sans souci du lendemain et se croirait quitte
de tout devoir après avoir égrené son chapelet en
énumérant les quatre-vingt-dix-neuf attributs de
Dieu. Il est bon d'admirer l'architecture arabe, mais
il faut admettre que les nations ne vivent pas que de
colonnettes, de stalactites sculptées et de pendentifs
ajourés.
Théophile Gautier, qui alors n'avait visité ni
l'Algérie, ni le Caire, se figurait la vie arabe tout
autre qu'elle n'est et surtout qu'elle n'était. A défaut
de la réalité, il essaya de s'en donner l'illusion et il
obtint d'habitef l'Alhambra, d'y dormir, d'y vaguer
comme en son propre palais. Son imagination ne se
fit faute, sans doute, de le peupler à sa guise et de
s'y donner des fêtes où les aimées dansaietit l'abeille
au son du derbouka et de la flûte à deUx b^ancheSj
110 THEOPHILE GAUTIER.
car il a écrit : « Nous y restâmes quatre jours et
quatre nuits qui sont les instants les plus délicieux
de ma vie. » Je suis persuadé que seul l'amour de
Tart a rendu ces moments aussi délicieux qu'il le
dit; cependant je me souviens de quelques vers des
Emaux et Camées :
Au son des guitares d'Espagne
Ma Toix longtemps la célébra ;
Elle Tint, un jour, sans compagne,
Et ma chambre fut l'Alhambra.
£st-il seulement entraîné par une sorte d'amour
rétrospectif vers Tépoque de la domination more,
qu'il se figure plus épique et plus grandiose qu'elle
n'a été? Il me semble que, s'il fait un retour vers le
passé, c'est par esprit d'opposition, par mauvaise
humeur contre les habitudes civilisées, les habi-
tudes parisiennes qu'il a fuies avec empressement,
et qui le poursuivent partout où il regarde, dans
les villes, sur les routes, jusque dans les villages
enfouis au fond des vallées. Chercher la couleur
locale, les costumes éclatants, les sombreros, les
pasquilles, et trouver les redingotes, les pantalons,
les chapeaux gibus, les robes longues et les man^
ches à gigot, c'est dur : il en souffre et ne peut
s'en taire. En 1840, a les modes à l'instar de
Paris » commençaient déjà à se généraliser et se
substituaient aux vêtements de terroir, dont l'ori-»
ginalité était un régal pour les yeux de l'artiste.
Qu'est-ce donc aujourd'hui que les grands ma-
LE VOYAGEUR. 111
gasins de confection « pour hommes et pour
femmes », aidés par les chemins de fer, ont fait de
l'uniformité de la teinte, de la coupe et de l'étofiFe,
le principal objet de leur exportation. Toute l'Europe
s'habille de la même manière ; est-ce pour cela
qu'elle est si laide? « C'est un spectacle doulou-
reux, dit Théophile Gautier, pour le poète, l'artiste
et le philosophe, de voir les formes et les couleurs
disparaître du monde, les lignes se troubler, les
teintes se confondre et l'uniformité la plus déses-
pérante envahir l'univers sous je ne sais quel pré-
texte de progrès. » Et plus loin : « 11 deviendra im-
possible de distinguer un Russe d'un Espagnol, un
Anglais d'un Chinois, un Français d'un Américain.
L'on ne pourra même plus se reconnaître entre soi,
car tout le monde sera pareil. Alors un immense
ennui s'emparera de l'univers et le suicide décimera
la population du globe, car le principal mobile de
la vie sera éteint : la curiosité. » On n'en est pas
encore au suicide, on en est seulement au pessi-»
misme, qui est le bâillement de l'esprit; mais, n'en
déplaise aux mânes de Gautier, je crois que le cos-
tume n'y est pour rien.
Si, pour plus de commodité dans l'existence quo-
tidienne, par économie peut-être, à coup sûr par
esprit d'imitation, l'Espagne s'est peu à peu déta*
chée des mœurs des ancêtres, elle retrouve ces mœurs
tout entières, elle les ressuscite farouches, étince-
lantes, orientales dans les courses de taureaux qui
sont comme un besoin du peuple et une gloire de la
112 THEOPBILE GAUTIER.
nation. En y assistant, Gautier ne se tient pas de
joie; il est « empoigné », comme Ton dirait aujour-
d'hui; ni la longue attente, ni le soleil torride n'at-
ténuent sa curiosité; il s'associe aux émotions de la
foule et, ainsi qu'elle, il s'enivre de carnage. Cet
homme dont la douceur était proverbiale, ce poète
dont l'intelligente mansuétude respectait toutes les
manifestations de la vie, même dans les fleurs qu'il
lui répugnait d'arracher de leur tige, ce philosophe,
à qui la violence faisait horreur, est saisi d'admira-
tion pour le sanglant spectacle ; il exulte, il bat des
mains; lui aussi, il est haletant et, selon les péripé-
ties de la lutte, il crie : Bravo torol ou Brauo torero I
Contradiction étrange, qui s'explique par l'extrême
développement du sens artiste, par l'attrait d'un
drame où rien n'est fictif, par l'enthousiasme qu'in-
spire le courage, même lorsque le courage est inu-
tile et cruel.
Toutes les fois que, pendant son voyage, Théo-
phile Gautier peut assister à une course, il n'y
manque pas et il se raille volontiers des moralistes
doucereux et sentimentaux — dont je suis — qui
blâment le goût de ce divertissement barbare; il a
pris soin de souligner ces deux derniers mots, afin
de prouver en quel mépris il tient les « bourgeois »
qui ne reculent pas devant de si pitoyables lieux
communs pour exprimer la niaisei^ie de leurs pen*-
sées. Il voyage jour et nuit, il double les étapes, afin
d'arHver en temps opportun à Malaga où l'on pré-
paie des courses qui promettent d'êtt*e pleines d'in*
LE VOYAGEUR. 113
térêt. L'intérêt ne fit pas défaut, car, en Tespace de
trois jours, vingt-quatre taureaux furent portés bas
et quatre-vingt-seize chevaux furent éventrés. La
spada — répée — la plus célèbre de ce temps-là en
Espagne, Montés de Chiclana, y fut applaudie comme
un empereur au jour de son triomphe et sifflée comme
un chien qui se sauve. Il paraît que pour ces gens-là,
non plus que pour Mirabeau, la roche Tarpéienne
n*est loin du Capitole. Montés, se trouvant aux prises
avec un animal redoutable, Tavait tué d'une façon peu
correcte. « Quand on eut compris le coup, dit Gau-
tier, un ouragan d'injures et de sifflets éclata avec un
tumulte et un fracas inouïs : Boucher I assassin ! bri-
gand I voleur ! galérien ! bourreau I étaient les termes
les plus doux. Aux galères, Montés! au feu. Montés!
les chiens à Montés I Jamais je n'ai vu une fureur
pareille, et j'avoue, en rougissant, que je la parta-
geais. Les vociférations ne suffirent bientôt plus; l'on
commença à jeter sur le pauvre diable des éventails,
des chapeaux, des bâtons, des jarres pleines d'eau et
des fragments de bancs arrachés. » Après la course.
Montés partit « en jurant ses grands dieux qu'il ne
remettrait plus les pieds à Malaga ». Juste punition,
noble orgueil ! ne dirait-on pas Goriolan s'éloîgnant
de Rome ou Scipion rédigeant son épitaphe : Nec
o$sa quidem hahebis!
Que la vanité de ces tueurs d'animaux soit exces-
sive et, partant, passablement comique, cela n'a rien
de surprenant. Leur gloire, c'est-à-dire la rumeur
qui s'élève autour d'eux, est d'autant plus retentis-
8
114 THÉOPHILE GAUTIER.
santé qu'elle est de plus courte durée. L'enthou-
siasme des foules est comme la foudre qui fait beau-
coup de bruit, s'apaise et ne laisse trop souvent que
des ruines derrière elle. Montés a été le roi du jour;
il était l'idole de l'Espagne, on s'honorait de porter
ses couleurs, et des femmes, que la destinée réser-
vait à des trônes, le faisaient asseoir près d'elles,
dans leur voiture, après la course. De Santander à
Tarifa, de Salamanque à Tortose, pas un cœur qui
ne battît pour lui; il a eu tous les enivrements; il
a pu se croire le héros national et se comparer à
Bernard de Carpio. Gautier, blasé cependant sur
les succès de théâtre ou d'arène, dont il a été si
souvent le témoin, est profondément ému des ova-
tions faites au torero et il le dit avec sa bonne foi
ordinaire : « Pour de pareils applaudissements, je
conçois que l'on risque sa vie à chaque minute; ils
ne sont pas trop payés. » Soit; je ne chicanerai
pas, quoique ce ne soit pas l'envie qui me manque;
mais j'estime que Gautier a été trop loin et qu'il a
dépassé sa propre pensée, lorsque, parlant de la
minute où le torero est face à face avec le taureau,
il écrit : « 11 est difficile de rendre avec des mots
la curiosité pleine d'angoisse, l'attention frénétique
qu'excite cette situation, qui vaut tous les drames
de Shakespeare. » Est-ce tout? Non pas; il faut que
l'impression ait été d'une singulière violence, pour
que le poète, ce délicat, cet amoureux des belles
images et des rimes précieuses, ait fait l'aveu que
voici, en sortant du théâtre de Malaga : « Je son-
LE VOYAGEUR. 115
geais à ce contraste si frappant de la foule du cirque
et de la solitude du théâtre, de cet empressement de
la multitude pour le fait brutal et de son indiffé-
rence aux spéculations de Tesprit. Poète, je me
suis mis à envier le gladiateur; je regrettai d'avoir
quitté Faction pour la rêverie. La veille. Ton avait
joué une pièce de Lope de Vega qui n'avait pas
attiré de monde : ainsi le génie antique et le talent
moderne ne valent pas un coup d'épée de Montés I »
Horace n'a jamais regretté de n'être pas andabate,
bestiaire ou mirmillon, et il a écrit : Odi profanum
vulgus etarceo. N'est-ce donc rien que de se survivre,
et Gautier, parlant ainsi, ne voit-il pas qu'il lâche
la proie pour l'ombre? Le coup d'épée du torero,
a l'âme » de la chanteuse, Vut de poitrine du ténor,
la grimace du pitre, le geste du tragédien, le flic-
flac de la danseuse, l'intonation des voix d'or, la
démarche des Phèdres, la fureur des Camilles, le
sourire des Célimènes soulèvent l'admiration du pu-
blic, qui voudrait porter en triomphe ceux auxquels
il doit quelques minutes d'émotion. Gladiateurs et
virtuoses, mimes et déclamateurs ont eu leur jour; ce
jour passé, tout est fini pour eux. La mort met l'épée
au fourreau, éteint la voix, brise le geste, interrompt
l'entrechat; rien ne reste, pas même un souvenir
certain, car la parole est impuissante à faire com-
prendre la cause des ovations et de l'éphémère célé-
brité. Un quatrain, une page de prose, un tableau,
une statuette suffisent à immortaliser un homme. La
vraie gloire est celle qui subsiste en gardant ses
116 THEOPHILE GAUTIER.
preuves en main. 11 vaut mieux avoir fait une chan-
son à boire que d*avoir tué tous les taureaux d'Es-
pagne.
O Gautier, mon vieil ami, si Montés n*est pas
encore tout à fait inconnu, c*est peut-être parce que
tu en as parlé. Alfred de Vigny a été bien inspiré
et a noblement revendiqué son droit lorsque, après
avoir compté ses aïeux, ouvert leurs parchemins,
visité leurs tombes, il s'est écrié :
C'est en Tain que d'eux tous le sang m'a fait descendre;
Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.
Accordons à Montés ce qui appartient à Montés :
le courage et un applaudissement; gardons au poète
ce qui appartient au poète : l'inspiration, la grandeur
de l'esprit et la durable renommée.
Pendant les six mois que Théophile Gautier passa
en Espagne, il y fut heureux ou tout au moins satis-
fait, quoique la civilisation moderne y fût quelque-
fois plus avancée qu'il n'aurait voulu. A cet égard il
semble un peu injuste, car il ne lui fallut pas moins
de quatre jours et demi pour franchir les trente
lieues qui séparent Malaga de Cordoue; en cette
circonstance, du moins, la civilisation espagnole, ou
ce qui en tenait lieu alors, s'était mise en frais de
coquetterie envers lui. Il a toujours aimé ce pays
depuis qu'il l'a parcouru, d'abord parce que c'était
le premier pays étranger qu'il eût visité, ensuite
parce qu'il y rencontra des émotions nouvelles qui le
charmèrent, enfin parce qu'il était jeune, vigoureux,
LE VOYAGEUR. 117
ardent à toutes les curiosités, sans lourdes charges
dans sa vie, sans regret du passé, sans inquiétude
pour Tavenir et que son talent semblait mûr pour
toute espérance. Aussi TEspagne lui resta chère ; sou-
vent, entre deux feuilletons, il s'échappait, traver-
sait les Pyrénées, humait Tair des sierras, assistait
à une course de taureau, et, vivifié par cette fugue en
contrée amie de son rêve, il reprenait moins péni-
blement sa tâche de tous les soirs au théâtre, de
toutes les semaines au feuilleton.
Lorsque, au mois d'octobre 1840, il débarque à
Port-Vendres, il comprend qu'il laisse derrière lui
quelque chose qu'il ne retrouvera plus : « Vous le
dirai-je? En mettant le pied sur le sol de la patrie,
je me sentis les larmes aux yeux, non de joie, mais
de regret. Les tours vermeilles, les sommets d'argent
de la sierra Nevada, les lauriers-roses du Généra-
life, les longs regards de velours humides, les lèvres
d'œillet en fleur, les petits pieds et les petites mains,
tout cela me revint si vivement à l'esprit, qu'il me
sembla que cette France était pour moi une terre
d'exil. Le rêve était fini. » Regret de poète qui vou-
drait revoir les horizons et les vestiges des mondes
évanouis qu'il a admirés. En notant cette impression
de tristesse, bien connue des voyageurs, Gautier
oublie que quinze jours auparavant , dans une
auberge de Carmona, il s'est attendri à la vue de
quelques lithographies coloriées représentant des
scènes de la révolution de Juillet : « C'était un
petit morceau de France encadré et suspendu au
118 THÉOPHILE GAUTIER.
mur. » Là encore, la note est juste : à Tétranger,
et si bien que Ton y soit, tout ce qui rappelle la
patrie trouble le cœur et mouille les paupières.
Gautier ne s*était pas trompé ; le goût des voyages
s'était emparé de lui, goût tyrannique qui est une
sorte de nostalgie à Tenvers et qui devient une souf-
france aiguë lorsqu'il n'est point satisfait. Aussi dès
qu'il « avait réuni quelque somme », il partait. En
1845 il parcourut l'Algérie ; de cette excursion devait
résulter un livre écrit et « illustré » par lui; il y
travaillait, lorsque la révolution de Février, mettant
son éditeur en faillite et en politique, interrompit
l'œuvre qui n'a jamais été reprise et dont il n'a paru
que quelques fragments. Si, comme l'a écrit Gautier,
son entrée au journal la Presse, en 1836, mit fin à sa
vie indépendante, on peut affirmer que la révolution
de 1848 a tué la tranquillité de son existence. C'est
à partir de cette heure, en effet, que les difficultés
s'accumulent autour de lui et l'étreignent si étroi-
tement, que plus d'une fois il y faillit succomber. A
force de patience et grâce à un labeur assidu, il avait
vaincu la mauvaise fortune ; il sortait de la fondrière
où il s'était si longtemps débattu, il en était sorti,
lorsque la révolution du 4 septembre 1870 l'y
replongea de nouveau. Douloureuse ironie du sort
qui frappe par la politique un homme auquel la poli-
tique a toujours été si indifférente, qu'il n'a peut-être
pas connu le nom des ministres de son temps. Peu
de mois avant sa fin, alors qu'il était affaissé sous le
poids de sa propre ruine, il s'écria : « Je suis une
LE VOYAGEUR. 119
victime des révolutions. » On en a souri, on a eu
tort; il n'avait dit que la vëritë.
En 1850, accompagné de Louis de Cormenin qu'il
aimait tendrement, il partit pour F Italie, et la visita
depuis Domo d'Ossola jusqu'à Naples. Pendant près
de deux mois, il prolongea son séjour à Venise, que
l'aigle autrichienne venait de ressaisir. C'était bien
alors la cité triste et touchante dont a parlé Edgar
Quinet : a Venise morte, sur son coussin de soie,
qu'un gondolier amenait à Josaphat à travers la tem-
pête. » Grâce au ciel, elle est ressuscitée avant le
jugement dernier. Gautier fut conquis par la vieille
ville des doges, du conseil des Dix, des gon-
doles et de la place Saint-Marc . Le livre qu'il
lui a consacré — Italia — est entre toutes les
mains. Le talent considérable que l'on constate à
chaque page du Voyage d'Espagne, s'est fortifié
encore et concentré. Jamais la réalité — je ne dis
pas le réalisme — n'a été poussée plus loin. Plus
tard, Gautier a pu faire aussi bien, il n'a pas fait
mieux, ni lorsqu'il décrit la Gorne-d'Or, ni lorsque
du haut du Kremlin il jette un regard d'ensemble
sur Moscou. Il lui suffit d'une phrase, parfois d'un
mot, et il fait une évocation dont la puissance est
pour surprendre. Quel est le voyageur ayant été à
Venise qui ne croira pénétrer dans l'église Saint-
Marc, en lisant : a La première impression est celle
d'une caverne d'or incrustée de pierreries, splen-
dide et sombre, à la fois étincelante et mystérieuse » ?
Venise tout entière revit ainsi, palpite et se ranime;
1^0 THEOPHILE GAUTIER.
dût-elle disparaître dans un cataclysme, enlevée par
la mer Adriatique qui aurait rompu la barrière des
M urazzi, on la retrouverait sous la plume de Gautier.
Ce qu'il avait fait pour Venise, il voulait le faire
pour Florence, pour Rome , pour Naples , pour
Pompéi qu'il eût, une seconde fois, déblayée des
cendres du Vésuve. Ceci ne fut qu'un projet qu'il
ne réalisa pas. Ce n'est point la bonne volonté qui
lui manqua, ce fut le temps.
11 est difficile de comprendre qu'un des gouverne-
ments sous lesquels Théophile Gautier a vécu, n'ait
pas eu l'intelligence de tirer parti des facultés excep-
tionnelles de ce poète voyageur dont la véracité
était si scrupuleuse. Pourquoi ne l'a-t-on pas détaché
du feuilleton pour le lâcher sur le monde antique,
sur l'Orient qui l'attirait et qu'il n'a pu qu'efûeurer,
car chacune de ses étapes se comptait par les
pages de « copie » qu'il envoyait à son journal ;
il évaluait les kilomètres par le nombre de lignes
qu'ils lui coûtaient. Quels livres il eût rapportés
d'Egypte, de Palestine, de Syrie, de Mésopotamie,
de l'Hindoustan, de la Chine et du Japon. Nuln'y a
pensé sans doute, dans « les hautes régions du pou-
voir » ; nul ne s'est soucié d'accroître nos richesses
littéraires, et comme Gautier n'était ni savantasse ni
ennuyeux, on l'a dédaigné. La première vertu des
hommes d'Etat doit être le discernement; ceux qui
auraient pu s'occuper de Gautier n'en avaient. guère,
car aucun d'eux n'a su reconnaître ses qualités émi-
nentes. C'est au détriment des lettres françaises
LE VOYAGEUR. 121
qu'on Ta laissé couché sur le lit de Procuste du
rendu compte dramatique , où il fut toujours à
Tétroit, où jamais il ne put s'étendre.
Je sais bien que Gautier avait de Fesprit, de
rimprévu, une originalité de bon aloi, une façon
de dire irréprochable; il n'en faut pas plus, mais il
en faut autant, chez « le peuple le plus spirituel de
la terre », pour n'être jamais considéré comme un
homme sérieux : ah I tu n'es pas un imbécile, eh
bien! tu n'es propre à rien! Je dois ajouter, pour
ne rien omettre, que le pourpoint rouge et les longs
cheveux portés à la première représentation de
Hernani ont pesé sur toute son existence, comme
la Ballade à la Lune et le Point sur un i ont pesé
sur celle d'Alfred de Musset.
En 1852, Gautier alla à Constantinople; en 1858 en
Russie; ces deux voyages furent, comme les autres,
faits à coups de « copie », au jour le jour, et il y eut
parfois de terribles angoisses, quand le caissier du
journal ou la poste était en retard. Lors de l'inaugu-
ration du canal de Suez, il s'embarqua pour l'Egypte,
aux frais, cette fois, du Journal officiel, La malchance
poursuivait le pauvre poète, qui se réjouissait d'aller
saluer Abou-Vhoul (le père de l'épouvante), c'est-à-
dire le sphinx de Gyzeh, de gravir les Pyramides
et de remonter le Nil jusqu'à Ibsamboul. A bord du
Mœris, le bateau à vapeur qui le transportait à
Alexandrie, il tomba et se brisa l'humérus du bras
gauche. 11 prit son parti avec une philosophie exté-
rieure qui ne se démentit pas, mais le diable n'y
122 THEOPHILE GAUTIER.
perdit rien. Au lieu de faire un nouveau volume avec
ce voyage, il dut se contenter de quelques articles
sommaires qui ont été réunis à d'autres dans P Orient^.
Un de ces derniers voyages exerça, sur lui une
influence extraordinaire qu'il n'avait point prévue.
Après avoir visité Constantinople, qui le dérouta
un peu et ne lui plut que médiocrement, sans doute
à cause des inquiétudes morales dont il y fut assailli,
il s'arrêta à Athènes, y resta quatre jours, reprit sa
route vers Venise, sa chère Venise, tant admirée,
tant aimée, tant regrettée, et s'y reposa. Dès le sur-
lendemain de son arrivée, il écrivit à Louis de Cor-
menin une lettre que j'ai sous les yeux et où je copie
le passage suivant, qui est le témoignage de la loyauté
d'un artiste incapable de tromper les autres en
essayant de se tromper lui-même : a Athènes m'a
transporté. A côté du Parthénon tout semble bar-
bare et grossier; on se sent Muscogulge, Uscoque
et Mohican en face de ces marbres si purs et si
radieusement sereins. La peinture moderne n'est
qu'un tatouage de cannibales et les statues un pétris-
sage de magots difibrmes. Revenant d'Athènes ,
Venise m'a paru triviale et grotesquement décadente.
Voilà mon impression crue. » Cette impression, il
en a plus tard adouci la formule, tout en la main-
tenant, lorsqu'il a dit dans son autobiographie :
« J'aimais beaucoup les cathédrales, sur la foi de
Notre-Dame de Parisy mais la vue du Parthénon m'a
1. V Orient j 2 vol. Charpentier, t. II, de 91 à 228.
l
LE VOYAGEUR. 123
guéri de la maladie gothique, qui n'a jamais été bien
forte chez moi. »
En matière d'admiration , il n'est pas mauvais
d'avoir beaucoup de maladies; j'avouerai, pour ma
part, que le Parthénon, dont la vue m'a frappé d'une
commotion inexprimable, ne m'empêche point d'ad-
mirer les temples de Karnac et que même, après
avoir séjourné assez longtemps à Athènes, je n'ai
jamais pu entrer à Venise sans émotion. Dans l'ex-
pansion du génie humain, toute manifestation supé-
rieure trouve sa place et a droit à la vénération. Le
Panthéon de l'art contient plus d'une divinité; il
me paraît sage de les révérer, tout en gardant sa
dévotion particulière et en faisant des oblations à
celle qui s'identifie le mieux à nos aspirations; il ne
convient de dire aux artistes : un seul Dieu tu ado-
reras. Le paradis de l'art est fait comme l'Olympe
d'Homère : les dieux s'y coudoient, s'y aiment, s'y
disputent et n'en sont pas moins des dieux.
En regard de l'opinion de Théophile Gautier je
mettrai celle d'un ancien élève de l'Ecole normale,
professeur apprécié, dignitaire de l'Université, de
M. Daveluy. 11 était directeur de l'Ecole française
lorsque j'arrivai à Athènes vers la fin de l'année
1850. J'a]lai le voir, et, tout en causant avec lui,
j'apercevais, par la fenêtre ouverte, l'Acropole bai-
gnée de lumière, qui portait le Parthénon, le temple
de la Victoire Aptère, le Pandrosium comme un
triple diadème de beauté, de grâce et d'élégance. Je
lui dis : « Que vous êtes heureux de pouvoir con-
124 THEOPHILE GAUTIER.
templer cette merveille à toute heure du jour! »
J'étais mal tombé. Daveluy leva les bras avec empor-
tement et s*écria : « Fermez les persiennes, tirez
les rideaux, ce spectacle me fait mal; le Parthénon
est fastidieux, je ne veux plus que Ton m'en parle;
cette Grèce m'est une terre d*exil et d'épreuve ; on
voit bien que vous n'êtes pas forcé d'y vivre! » Et
s'attendrissant, les larmes aux yeux, il continua :
<c Ah I le jardin du Luxembourg, la cour de la Sor-
bonne, de ma vieille Sorbonne, la rue Saint-Jac-
ques I » Plusieurs fois il répéta d'une voix émue :
« La rue Saint-Jacques ; la rue Saint-Jacques î »
Il laissa tomber sa tête entre ses mains et resta
silencieux. Le pauvre homme regrettait son pays,
et ne se souciait guère d'Ictinus, de Caliicrate et
de Phidias. 11 était encore, bien malgré lui, à
Athènes, lorsque Théophile Gautier y passa; s'ils
se sont rencontrés, leur conversation a dû être
intéressante.
L'opinion de Gautier, d'un membre du cénacle,
du chevalier des grandes batailles livrées au clas-
sique, peut paraître étrange; elle ne l'est pas cepen-
dant et elle n'a surpris aucun de ceux qui ont vécu
dans son intimité. Comme la jeunesse de son époque,
comme les rêveurs et les artistes se sentant « quelque
chose là », il avait été séduit, entraîné par le mou-
vement romantique, que l'on prit pour une révolte
et qui était — heureusement — une révolution d'où
naquit un nouvel ordre de choses littéraires. 11 eut
des exagérations, des a flamboiements »,des enthou-
LE VOYAGEUR. 125
giasmes excessifs, il aima les dagues, les morions,
les souliers à la poulaine; cela est bon. Pour avoir
quelque valeur dans Tâge mûr, il faut peut-être avoir
été un insurgé aux heures de Tadolescence. Malgré
les folies de l'école nouvelle auxquelles il s'associait,
quand il ne les provoquait pas, Théophile Gautier
avait une nature remarquablement pondérée; il avait
beau prêcher le paroxysme, il se plaisait à la recti-
tude, et ses admirations ont toujours été pour les
maîtres les plus calmes ; la finesse du trait, la sub-
tilité de ridée, la grâce de la forme le séduisaient. II
ne s'en pouvait défendre, malgré qu'il en eût. Les
Pensées de Joubert, qu'il ne cessa jamais de louer,
ont été, pendant longtemps, son livre de chevet. Ni
l'Espagne, ni l'Italie ne l'avaient satisfait complète-
ment. Lorsqu'il fut à Athènes, qu'il vit « le temple
de si radieuse perfection », il fut enivré : « Là, en
effet, posée sur l'Acropole comme sur un trépied
d'or au milieu du chœur sculptural des montagnes
de l'Attique, rayonne immortellement la beauté vraie,
absolue, parfaite. » Devant les monuments, devant
les paysages de l'Hellade, il lui sembla retrouver
quelque chose de déjà vu, comme si, après un long
exil, il rentrait dans une patrie toujours regrettée.
En présence de la plus complète floraison de cet
art grec, que Shelley appelait « l'art des dieux », il
se sentit transfiguré; à cette minute qui compta dans
sa vie, il put dire :
Je vois, je sais, je crois^ je suis désabusé.
126 THEOPHILE GAUTIER.
C'est qu'en effet Théophile Gautier, que Ton se
plaisait à comparer à un Turc, à un Hindou, parce
que Ton se méprenait à son indolence apparente qui
cachait une rare acuité de rêverie, n'était ni Hindou,
ni Turc ; il était bien plutôt Grec, Grec de la grande
période, de cette époque dont la lumière n'est pas
éteinte, car elle éclaire encore l'humanité. Depuis
son voyage en Grèce, dans ses causeries intimes,
Gautier, lorsqu'il était en humeur de croire à la
transmigration des âmes, affirmait parfois avoir vécu
à Athènes, au siècle de Périclès; il racontait ses
conversations avec Eschyle, avec Aristophane qui,
disait-il, était triste comme tous les comiques; il
démontrait qu'Aspasie méritait peu sa réputation, et
il se souvenait de s'être ennuyé au banquet qu'a
immortalisé Platon. Il disait cela avec ce sourire à
peine ébauché qui décelait parfois tant de sous-
entendus. Était-ce un paradoxe? Je n'en sais rien;
car son imagination était assez puissante pour lui
faire illusion.
La vue du Parthénon lui révéla ce qu'il avait en
vain cherché dans bien des pays et dans bien des
manifestations de l'art : le beau abstrait. Il n'eut pas
à se convertir : il reconnut son dieu, et l'adora.
CHAPITRE IV
LE CONTEUR
Ce n'est ni contre l'art, ni contre la poésie, ni
contre le théâtre de la Grèce que le romantisme
s'était dressé; c'était contre l'imitation maladroite
des chefs-d'œuvre, c'était contre une littérature ané-
mique, contre une architecture décadente, qui, sous
prétexte de respect pour la tradition, se répétaient
sans cesse, reproduisaient des formes dont elles
avaient perdu le secret et semblaient retombées en
enfance : ce n'est pas le marbre que l'on repoussait,
c'était le carton-pierre. Il était temps que la rénova-
tion se fît, car on arrivait au dernier degré de la
sénilité. En opposition aux frontons et aux coupoles
on tomba dans l'excès du gothique, on proclama la
supériorité de l'arcade sur l'architrave, on se pâma
d'aise devant les cathédrales et on tenta une résur-
rection du moyen âge qui, dans bien des cas, ne
fut qu'une mascarade. Des esprits sérieux furent
séduits : Michelet lui-même s'y laissa prendre et
128 THEOPHILE GAUTIER.
n^hésita pas à faire plus tard son mea culpa, lorsque
sa bonne foi s'aperçut qu'elle avait été dupe d'elle-
même. Ce que Ton a oublié aujourd'hui, c'est que le
clergé, sans épouser ouvertement la querelle qui
s'agitait entre les deux camps ennemis, penchait
vers le romantisme et le soutenait sans trop de mys-
tère. Gela n'a rien qui doit surprendre.
Le romantisme, logique dans son retour vers le
moyen âge, reconnaissait franchement le Dieu des
croisades et de saint Louis, au détriment des divi-
nités païennes dont la poésie avait abusé jusqu'à la
nausée. C'était là un motif qui n'était pas sans
valeur; mais il en était un autre, de conséquence
plus grave et que l'on n'avouait guère, à demi-voix,
qu'entre « sages et discrètes personnes ». Le goût
du gothique, si longtemps proscrit comme barbare,
renaissait avec une vivacité singulière. Les vieilles
églises ogivales, en lancette, fleuries, flamboyantes,
tombaient en ruines et le dédain public s'en souciait
peu. On cria au vandalisme, on s'émut, on protesta,
et le clergé appuya des manifestations qui devaient
amener la restauration des édifices religieux éprou-
vés par le temps et le remettre en possession de
ceux qui, depuis la Révolution, avaient cessé d'être
consacrés au culte. C'est ainsi, sur cette voie détour-
née, que le mouvement romantique, poussé par un
mobile étranger à l'art, sortit des ateliers où il était
éclos et pénétra dans la bonne compagnie, qui, a
cette époque, exerçait encore une certaine influence
sur l'opinion. Le moyen âge fut à la mode; je ne
LE CONTEUR. 129
citerai point les auteurs qui furent célèbres alors
et je ne raconterai pas après eux — corne et
tonnerre! — les truanderies en hoquetons et en
hennins dont les belles dames faisaient leurs
délices. A quoi bon réveiller les trépassés?
Théophile Gautier reçut le mot d'ordre, et ne
s'y conforma pas. Victor Hugo venait d'obtenir un
des plus retentissants succès qui furent jamais, en
publiant Notre-Dame de Paris, Gautier estima que
cela était bien ; mais il ne lui convint pas de disputer
les restes du maître aux néophytes qui les ramas-
saient avec plus d'ardeur que d'originalité. Il laissa
le moyen âge aux autres et n'y toucha pas; s'il y
touche, en passant, dans les Jeune- France^ c'est pour
lui manquer de respect. Il voulait bien adopter les
principes, applaudir aux efforts, se mêler aux lut-
teurs et les encourager, mais à la condition de se
battre en partisan, avec ses armes personnelles»
sous sa propre bannière. Comme Alfred de Musset»
il entendait garder son indépendance, et il la garda
jusqu'à la dernière heure, conservant son individua-
lité intacte et ne se laissant pas entamer, malgré la
dévotion qu'il professait pour Victor Hugo.
On a dit que Gautier avait une âme peu énergique
qui volontiers se laissait influencer par autrui. Ceci
est une erreur. On a pris sa bonté pour de la fai-
blesse, et si, dans ses feuilletons hebdomadaires, il
ne crut pas devoir toujours résister aux sollicitations
de la camaraderie, on a eu tort d'en conclure qu'il
avait des opinions vacillantes et une conviction indé-^
9
130 THEOPHILE GAUTIER.
cise. Il était voyageur, conteur, poète : la nécessité,
je le répète, fit de lui un critique; métier fort hono-
rable assurément, mais qui ne convenait pas à sa
nature; il Ta assez dit pour que Ton n^en puisse
douter; à cause de cela même, il a exercé ce métier
avec une bienveillance que Ton a qualifiée de bana-
lité. On eût mieux fait de dire que Tinsignifiance de
la plupart des œuvres dont il eut à parler — de com-
bien parle-t-on encore? — était telle, qu'il lui était
indifférent de les louer ou de les blâmer. Il penchait
vers réloge, entraîné par sa mansuétude et aussi par
cet esprit de justice que j*ai signalé en lui; il tenait
compte de Teffort; il redoutait le préjudice que des
observations sévères quoique justifiées eussent pu
causer; il émoussait sa plume et n'avait souvent que
de rindulgence quand il eût été en droit de mori-
géner. Ceux-là mêmes qui ont profité de sa bienveil-
lance s'en sont raillés et l'ont accusé de manquer de
caractère; ils étaient ingrats, ce, qui leur était natu-
rel, mais ils ont formulé un arrêt dont l'iniquité est
flagrante. En ce qui touche ses convictions d'artiste,
Gautier était un intransigeant; il ne fit jamais de
concessions aux modes littéraires du jour; il admet-
tait, sans réserve, les théories romantiques; il se les
appropria, il les mit au service de son originalité,
qu'elles développèrent; mais il n'en prit, dans la
pratique, que ce qu'il lui convenait d'en prendre. Il
resta ce qu'il voulut être, le chevalier errant de la
littérature nouvelle, sans autre attache que l'admi»
ration pour le général en chef et la sympathie pour
LE CONTEUR. 131
le corps d'armée; mais il marcha isolé, n'accepta
aucun joug, pas même celui de Victor Hugo.
Pour s'en convaincre, pour reconnaître combien
sa note est personnelle, il suffît de relire ses nou-
velles. A travers le tumulte, au milieu de ces criar-
des fanfares qui se sont épuisées d'elles-mêmes, elles
semblent un chant de violoncelle dont la vibration
se prolonge encore, harmonieuse et charmante, avec
la vigueur et la pureté du son initial, et cependant
voilà plus de cinquante ans que le maître a saisi son
archet pour la première fois. Hugo demeure en pos-
session d'une gloire incontestée, incontestable, éclai-
rant toute une époque de son rayonnement; mais,
sans pécher par ironie, on peut faire remarquer
que les deux poètes de son école restés depuis son
avènement les plus jeunes et les plus vivants sont
ceux-là mêmes qui se sont le plus éloignés de lui :
Théophile Gautier et Alfred de Musset.
Les premiers contes que Gautier écrivit, alors
qu'il avait vingt-deux ans à peine, à l'heure même de
la plus violente éruption du romantisme , ressem-
blent singulièrement à une satire ; il ne se gêne guère
pour se railler des excentricités qu'il était le pre*
mier à ne se point refuser, et d'un mot il fait le pro-
cès à la méthode historique de la nouvelle école.
Ecoutez ce qu'il dit de Wildmanstadius, l'homme
moyen âge : « Il vous eût raconté de point en point
la chronique de tel roitelet breton antérieur à Gralon
et à Conan, et vous l'eussiez fort surpris en lui
parlant de Napoléon. » Gela prouve que l'admiration
132 THEOPHILE GAUTIER.
et rimpertinence peuvent faire bonne route ensem-
ble; je sais bien que le poème d^Albertus, composé
sur l'autel même des dieux nouveaux, devait racheter
ces peccadilles, mais il était intéressant de constater
que, dès le début, Gautier réserve sa prose : c'est un
allié et non pas un homme lige.
Les différentes nouvelles dont la réunion forme le
volume des Jeune-France ne sont sans doute qu'un
de ces accès de gaieté et de bouffonnerie qui écla-
tent dans la jeunesse comme la floraison du prin-
temps, car c'est Tage heureux où Ton rit pour rire,
de tout, des autres et de soi-même. On peut donc
croire que si Gautier traite un sujet, à la fois doux
et triste, qui porte en soi une apparence légendaire,
il le traitera à la mode romantique, avec quelques
grincements de dents et un peu d'épilepsie. Le pre-
mier conte qu'il emprunte à sa propre fantaisie date
de 1833 ; c'est la première perle de ce chapelet litté-
raire qu'il doit égrener d'une main à la fois si sûre
et si élégante : le Nid de rossignols; qui ne s'en sou-
vient? Deux sœurs jeunes et belles ont pour la musi-
que un amour exclusif, servi par une voix merveil-
leuse ; elles luttent contre un rossignol qui expire de
jalousie, en leur confiant son nid où trois oisillons
réclament la becquée. Les rossignolets sont adoptés
par les deux chanteuses, qui, elles aussi, meurent
épuisées par leur passion, en modulant un chant
d'une beauté surhumaine, que les petits rossignols
recueillent pour aller le répéter devant le trône
éternel. « Le bon Dieu fit plus tard, avec ces trois
LE CONTEUR. 133
rossignols, les âmes de Palestrîna, de Gîmarosa et
du chevalier Gluck. » C'est fort simple, sans recher-
che de poésie superflue, sans rien d'excentrique; la
phrase est irréprochable et le style offre déjà ces
qualités qui promettent les maîtres écrivains. Je sens
bien là le romanesque, mais je n'y vois pas le roman-
tisme, tel qu'on le concevait en 1833. On dirait une
protestation; je suis persuadé qu'elle n'a pas été
préméditée, mais elle n'en existe pas moins, d'au-
tant plus nette qu'elle a été spontanée et, pour ainsi
dire, inconsciente. A son insu peut-être, Gautier
vient de choisir sa voie particulière. Si le Nid de
rossignols est un début dans les œuvres d'imagina-
tion en prose, ce début ne ressemble guère à celui
de Victor Hugo, à ce Han d'Islande qui côtoie de si
près le grotesque, qu'il s'y laisse choir plus souvent
que l'on ne voudrait.
Cette sagesse, dont Gautier ne se départira
jamais, est le résultat de la pondération d'esprit que
j'ai constatée et qui fut, quoi qu'on en ait pu dire, un
des signes caractéristiques de son talent. C'est par
là qu'il se tiendra éloigné naturellement des cari-
catures et des brutalités, de ce qu'il a nommé lui-
même les insanités épileptiques du répertoire des
Bouffes-Parisiens et les romans charognes. Comme
les sculptures du temple d'Apollon Epicurius, qui
représentent le combat des Centaures et des Lapi-
thes, il reste correct, véridique pour ainsi dire,
dans la peinture des actes les plus violents. C'est de
la sorte que, dans son Voyage en Espagne, il a pu
134 THÉOPHILE GAUTIER.
raconter minutieusement les péripéties des courses
de taureaux sans jamais tomber dans l'outrance et la
trivialité : s'il assiste à un spectacle fait pour lever
le cœur de dégoût, il se contente de dire : « Le der-
nier taureau fut abandonné aux amateurs, qui envslhi-
rent l'arène en tumulte, et le dépêchèrent à coups de
couteau; car telle est la passion des Andalous pour
les courses, qu'il ne leur suffit pas d'en être spec-
tateurs, il faut encore qu'ils y prennent part, sans
quoi ils se retireraient inassouvis. » Si un tel fait avait
été reproduit par Lottin de Laval, Alphonse Brot,
Pétrus Borel, quelle orgie d'épithètes et quelle
débauche de superlatifs I Gautier, initié à toutes les
ressources de l'art d'écrire, savait que l'exagération
dé l'expression en neutralise l'énergie et en atténue
l'effet.
Aujourd'hui que les passions littéraires et les dis-
putes d'écoles sont apaisées jusqu'à l'affaissement,
on reste surpris de la modération croissante de
Gîiutier, car elle ne concorde guère avec la renom-
mée que les ultra-classiques de son temps lui ont
faite. A l'époque peu regrettée où j'étais encore au
collège, un de nos professeurs, helléniste érudit et
de quelque notoriété, causait parfois avec nous des
ce novateurs intempérants » — c'était son mot —
qui jetaient des ballades dans le jardin de Le Franc
de Pompignan. Un jour on lui demanda ce qu'il pen-
sait de Théophile Gautier; il fit la grimace et répon-
dit : « Je n'en pense rien, car je n'ai pas encore eu
le loisir d'apprendre l'iroquois. » Parmi les secta-
LE CONTEUR. 135
teurs de Marmontel, père de Denys le tyran ^ et de
La Harpe, fabricant d*un Philoctète qui n*a pas fait
oublier celui de Sophocle, cette opinion paraît avoir
été générale. On parlait du dévergondage de son
style, on l'accusait de mettre la langue française à
la torture et de Técarteler. Il en est ainsi toutes les
fois que la passion affole les gens superficiels, qui
sont si nombreux, qu'on peut les appeler légion. Tout
esprit de justice disparaît alors; on le vit bien, à
cette époque, quand on reprocha aux vers de Victor
Hugo d'être grossiers, disloqués, rugueux et quand
on répéta avec applaudissement cette épigramme,
qui fut célèbre et dont le lecteur se souvient peut-
être :
Où donc, Hugo, juchera-t-on ton nom;
Justice enfin que faite ne t'a-t-on?
Quand donc au corps qu'académique on nomme
Grimperas -tu de roc en roc, rare homme ?
Accès de mauvaise humeur, qui sans doute se dis-
sipa promptement? Non pas! Trente ans après la
bataille de Hernani^ de Pongerville, auteur d'une tra-
duction en vers de Lucrèce, parlait encore de « la
terreur du mauvais goût » et de « cet interrègne des
arts où la démagogie littéraire outrageait, renversait
toutes les gloires passées et proscrivait le talent qui
tentait de suivre les traces de nos maîtres * » .
On conçoit, d'après cela, que Théophile Gautier
1. Voir Nouvelle Biographie générale^ publiée par Firmin
Didot frères, t. lY, p. 376.
136 THEOPHILE GAUTIER.
n'ait pas été ménagé dans cette clameur de haro
classique; sa longue chevelure, son caban soutaché,
son chapeau de forme hétérodoxe le désignaient à
des yeux prévenus ; aussi devint-il le bouc émissaire
des péchés du romantisme, on lui prêta toute sorte
d*énormités dont il ne se rendit jamais coupable, et
il fut considéré comme le démolisseur patenté de
la langue française, de cette langue qu'il devait hono-
rer par tant de savoir, d'exactitude et d'élégance. A
entendre ses détracteurs qui, de bonne foi, se don-
naient pour les gens de goût par excellence, c'était
un écrivain fougueux, emporté, poussant jusqu'à
l'absurde la recherche de l'étrange, jetant les sub-
stantifs par les fenêtres, déshonorant les adverbes et
s'ingéniant à créer des mots baroques afin de mieux
insulter aux traditions révérées. Cette " accusation
d'être un néologue incorrigible fut souvent portée
contre Théophile Gautier; a-t-elle pris fin aujour-
d'hui? je n'en répondrais pas, car elle résulte d'une
erreur, et, dans certains pays, les erreurs ont la vie
dure. En telle matière, on serait imprudent d'être trop
affirmatif, cependant je crois qu'il n'a jamais eu
besoin d'inventer un mot nouveau ; ceux qu'il savait
lui suffisaient amplement. Son « dictionnaire » était
d'une inconcevable richesse, il n'ignorait aucun voca-
ble; dans ses lectures qui, à peu de choses près, ont
embrassé l'ensemble des œuvres littéraires françaises
depuis la Renaissance, il avait recueilli , des mots
expressifs tombés en désuétude, à peine connus des
savants, ignorés du public ; il les avait ressuscites
LE CONTEUR. 137
et leur 'restitua le droit de cité dans les lettres, en
les employant avec justesse et sagacité. Par là il a
rendu un important service à la langue, que l'usage
des mots exclusivement adoptés par a le monde »,
que rhabitude de ne point désigner les choses par
leur nom mais par des métaphores, que la conven-
tion, en un mot, avait singulièrement appauvrie. Il
se soucia peu de heurter a les convenances », mais
il se soucia de parler français, et l'on peut recon-
naître qu'il y a réussi. Il y a même réussi sans effort,
car il écrivait avec une facilité extraordinaire.
Cette facilité se dénonce d'elle-même sur ses
manuscrits. L'écriture petite, arrondie, bien formée,
court sans hésiter, presque sans rature, depuis le
premier jusqu'au dernier feuillet; elle indique un
homme sûr de sa pensée et de sa forme. Il sait tou-
jours ce qu'il veut dire, comment il veut le dire; il
n'a plus à s'occuper que de la besogne matérielle,
car l'œuvre est faite. On disait un jour à Racine :
« A quoi travaillez-vous maintenant? — Je viens de
terminer une tragédie. — Quand la ferez- vous repré-
senter? — Bientôt; je n'ai plus qu'à l'écrire. » Gau-
tier en aurait pu dire autant. Il considérait la faci-
lité dans la production littéraire comme un indice
de talent; dès 1835, dans son étude sur Scudéry, il
avait formulé son opinion à cet égard : « Un des pre-
miers dons du génie, c'est Tabondance, la fécondité.
Tous les grands écrivains ont produit énormément,
et il n'y a jamais eu de mérite à rester fort long-
temps à faire peu de chose, quoi qu'en puissent dire
138 THEOPHILE GAUTIER.
et Malherbe et Balzac, et tous ces littérateurs diffi-
ciles à qui les fumées de la lampe nocturne engor-
gent le cerveau de suie et qui sont malades d*une
strangurie de pensée. »
Sa facilité était telle, que rien n'y mettait obstacle;
il travaillait partout, au milieu du tapage, chez lui,
tout en causant, dans la rue à travers les passants
et les voitures. Rien ne le déroutait. C'est dans une
imprimerie, secoué par les trépidations des presses
à vapeur, malgré le brouhaha des ouvriers en mou-
vement, qu'il a écrit son volume à'Italia, dont un
prote coupait le manuscrit, sous sa plume même, dix
lignes par dix lignes, afin d'accélérer la composi-
tion. L'on pourrait croire que cette faculté — très
rare lorsqu'elle est poussée à ce point — est le
résultat de l'habitude et qu'elle ne lui fut acquise
que progressivement; on se tromperait : il l'a pos-
sédée dès les heures de la jeunesse. On se rappelle
qu'il a habité dans la rue du Doyenné, ce domaine
de la Bohème galante auquel j'ai déjà fait allusion.
Ses compagnons de chambrée, et les amis qui fré-
quentaient chez eux, tous jeunes, tumultueux, ne
péchaient point par des habitudes de recueillement
propices au travail; c'est cependant là, dans l'atelier
turbulent qui servait de salon de réception, de salle
d'armes, de salle de boxe, de salle de bal, de salle à
manger et d'école de cor de chasse, qu'il a écrit, en
six semaines, le second volume de Mademoiselle de
Maupin. C'était en 1835; il venait d'avoir vingt-
quatre ans.
LE CONTEUR. 139
Le livre parut; quel tintamarre! quel scandale! on
se voilait la face; on disait : hélas! se peut-il? et on
en appelait au bras séculier; on criait à Timmoralité,
à Tobscénité ; on n'osait guère avouer que l'on avait
tenu en main ce volume de perdition, mais l'on s'en
régalait sous le manteau et personne n'en mourut*.
Aujourd'hui on en sourirait à peine, car le public
des lecteurs ressemble actuellement à Mithridate : il
a dégusté tant de poisons, il s'y est si bien accou-
tumé, que Vassa fœtida saupoudrée de strychnine lui
semble fade. En somme, de quoi s'agissait-il? d'une
histoire quelque peu décevante, entrecoupée d'inci-
dences où l'auteur exprime ses opinions, qu'il éclaire
parfois de quelques fusées paradoxales. Une jeune
fille fort belle s'habille en cavalier et choisit ses
aventures; elle sait reprendre son sexe à l'occasion
et en faire bon usage; sous son double costume
alterné, elle trouble les cœurs et disparaît un beau
jour, en oubliant quelques perles de son collier près
d'un oreiller où elle aurait mieux fait de ne point
aller dormir. Ce sujet, Gautier l'a développé avec cet
amour de la forme littéraire et ce respect de la lan-
gue qui, en toute son œuvre, se reconnaissent. Ce
que l'on peut y relever d'incongru est excusé par la
1. Longtemps après, la critique férue de bons principes
en est encore suffoquée : « L'immoralité du détail, l'extra-
vagance du plan, la verve et l'éclat du style appelèrent sur
cet étrange roman l'attention de la critique. Rarement, même
en ces années de délire, on avait été plus fou, plus imper-
tinent, plus bravache. » [Dictionnaire de la Conversation^ 1859,
t. X, p. 173, col. 2.)
140 THEOPHILE GAUTIER.
recherche passionnée de la beauté abstraite; car
Gautier a singulièrement idéalisé la virago qui lui a
servi de modèle. Mademoiselle de Maupin n'est
point une personne imaginaire; elle fut célèbre à la
fin du XVII® siècle et le souvenir n'en était pas encore
efiFacé au temps de mon enfance. Elle était fille d'un
secrétaire du comte d'Armagnac, s'appelait d'Au-
bigny, épousa un commis aux aides» nommé Maupin,
qu'elle quitta promptement pour courir la préten-
taine avec un maître d'armes qui en fit une bretteuse
de première qualité. Tantôt vêtue en homme, tantôt
vêtue en femme, très jolie, hardie, ayant toute sorte
de goûts baroques, elle mit le feu à un couvent et y
enleva une religieuse pour laquelle elle ressentait
quelque amitié. De grand air, douée d'une voix char-
mante, elle débuta à l'Opéra, où elle eut des succès en
chantant la musique de Lulli. Elle avait l'épée dan-
gereuse, car à la suite d'une querelle de bal masqué
elle accepta trois duels immédiats, et tua, dit-on, ses
trois adversaires. De Paris elle se rendit à Bruxelles,
où elle fut la maîtresse du comte Albert de Bavière.
Quelque scandale la fit expulser de Belgique, elle
alla en Espagne, revint en France, se vit dédaignée
par le public qui naguère l'avait acclamée, et entra
dans un couvent, où elle finit ses jours en 1707,
à l'âge de quarante-quatre ans.
Si les Jeune-France sont une protestation contre
les sottises extérieures de romantisme, on peut dire
que Mademoiselle de Maupin est un essai de réaction
contre la manie qui régnait alors de faire jouer à Tâme
LE CONTEUR. 141
un rôle dont elle devait être surprise et de mentir à
Tamour en le réduisant à n'être — sans plus — que
Tunion des cœurs. Les esprits s'efforçaient de planer
dans une sorte d'éther à la fois très pur et sata-
nique, qui ne fut pas sans laisser quelque trace de
ridicule sur bien des romans et bien des vers de ce
temps-là. Il semblerait que Gautier eût voulu ramener
vers les splendeurs de la terre une littérature qui
s'égarait dans les images d'une fausse sentimentalité
et d'un délire platonique, où elle ne trouvait que le
vide et la boursouflure. Le livre n'en fut pas moins
accusé d'être d'un sensualisme dévergondé et Ton n'en
parla qu*en baissant les yeux. Il y a beaucoup d'hypo-
crisie dans les jugements du monde; on y loue, avec
des mines extatiques, des œuvres que, par bon ton,
on a épelées en bâillant, et l'on détourne la tête, avec
un geste réprobatif, en entendant prononcer le titre
d'un roman que l'on a dévoré en cachette avec une
curiosité surexcitée, sinon avec dépravation. Les
femmes excellent à ce manège; ce sont elles, en
général, qui font le succès de ce que l'on nomme la
littérature légère; le livre qu'elles lisent n'est jamais
sur leur table ; il est dans le tiroir, a moins qu'il ne
soit sous l'oreiller.
Fortunio, publié dans le Figaro de 1837, que diri-
geait Alphonse Karr, n'apaisa point la rumeur qui
s'était élevée autour de Mademoiselle de Maupin ; au
contraire, et l'accusation d'immoralité retentit de plus
belle. Fortunio est une espèce de maharadjah hin-
dou, fabuleusement riche, qui vient à Paris expéri-
142 THÉOPHILE GAUTIER.
menter ce que Ton y peut faire avec trop d'argent
les élégances de la vie parisienne lui semblent médio-
cres; une fille entretenue se tue de désespoir en se
voyant abandonnée par lui lorsqu'il retourne vers
les bords du Grange ^ après avoir dit son fait à la civi-
lisation moderne : « Adieu, vieille Europe qui te
crois jeune ; tâche d'inventer une machine à vapeur
pour confectionner de belles femmes, et trouver un
nouveau gaz pour remplacer le soleil — je vais en
Orient, c'est plus simple. » Il me semble que si For-
tunio est si sévère, c'est qu'il a mal choisi son
monde. Les impressions qu'il reçoit sont mauvaises,
car elles ressortent naturellement de la compagnie
qu'il a fréquentée, la pire de toutes, celle des désœu-
vrés qui gaspillent une force sociale énorme, l'argent,
sans même savoir à quoi on pourrait l'utiliser ; celle
des belles filles qui trafiquent d'elles-mêmes et ven-
dent au plus offrant ce que nul ne peut acheter :
l'amour.
Fortunio s'en va, mécontent de son expérience
et déçu des illusions qu'il s'était faites. Aussi ne se
gêne-t-il pas et lâche-t-il de temps en temps quelques
aphorismes qui sonnent singulièrement à nos oreilles
européennes. Il émet des « opinions subversives »
et il a sape les bases » , comme disaient les journaux
ministériels de l'époque, lorsque l'on n'était pas de
leur avis. — « Il ne hait que ses amis et se sentirait
assez porté vers la philanthropie si les hommes étaient
des singes; il a de la peine à se retenir de couper la
tête des bourgeois qui l'ennuient; il maudit la civi*
LE CONTEUR. 143
lîsation qui n*a d'autre but que de jucher sur un
piédestal Taristocratie des savetiers et des fabricants
de chandelles; le bon Dieu sera obligé, un de ces
matins, de venir repétrir la boule du monde, aplatie
par ces populations de cuistres envieux de toute
splendeur et de toute beauté qui forment les nations
modernes; les journaux contiennent des considé-
rations sur rétat des cabinets de l'Europe, écrites
par des gens qui n'ont jamais su lire et dont on ne
voudrait pas pour valets de chambre. »
« Démagogie littéraire », s'écrierait M. de Ponger-
ville; non pas; mais boutades d'écrivain, fantaisie
d'artiste, cri de l'homme ennuyé qui s'imagine qu'il
serait mieux là où il n'est pas. « Fortunio est un
hymne à la beauté, à la richesse, au bonheur, les
trois seules divinités que nous reconnaissons; » c'est
Gautier qui le dit dans sa préface, et l'on peut le
croire; mais il ne s'aperçoit pas que l'hymne chanté
ressemble à un de profundis. Dans son roman, la
beauté ne suffit pas pour être aimée; la richesse reste
impuissante, parce qu'elle ne vise que des satisfac-
tions matérielles ; le bonheur ne se rencontre point,
parce qu'on le demande à des jouissances éphémères.
Derrière les divinités qu'il évoque et auxquelles il
sacrifie, une quatrième s'est glissée, hostile aux
autres, toujours près de venir et invincible : la
satiété. Considéré sous cet aspect, le livre est mo-
ral; mais on n'y vit que les théories exprimées, sans
se rendre compte du rôle lugubre joué par les per-
sonnages, de l'ennui qui les dévore, et du dénoue-
144 THEOPHILE GAUTIER.
ment qui les renvoie inassouvis, Tun à la mort,
l'autre, à « Tabrutissement voluptueux si cher aux
Orientaux ».
En vérité TEurope, si vieille qu'elle soit, avait
mieux à offrir à leur richesse, h leur curiosité, à
leur intelligence. Le lecteur perspicace n'en doute
point, quoique l'auteur ne l'ait pas dit. Derrière For-
tunio on aperçut Gautier, et dans les paroles de cet
Hindou désorienté à Paris on voulut voir Texpres-
sion des pensées de l'écrivain. Là où il n'y avait que
l'œuvre d'une imagination exubérante, parce qu'elle
était très jeune, on se plut à signaler une attaque en
règle contre la société, et le pauvre Gautier fut traité
de Turc à More par des gens qui volontiers eussent
proclamé le chevalier de Lamorlière grand maître des
élégances. La clameur ne fut point inutile au succès
du livre, mais il serait possible que Théophile Gautier
en eût été affecté, car, écrivant en 1863 à Sainte-
Beuve pour lui donner quelques renseignements
demandés, il lui disait : a Fortunio est le dernier
ouvrage où j'aie librement exprimé ma pensée véri-
table; à partir de là, l'invasion du cant et la nécessité
de me soumettre aux convenances des journaux m'a
jeté dans la description purement physique; je n'ai
plus énoncé de doctrine et j*ai gardé mon idée
secrète *. »
Dès 1836, la couverture des livres édités par Ren-
duel annonce : le Capitaine Fracasse, Commencé,
\k Spoelberbh de Lovenjdul, lod ciU^ t. I> p. 103.
LE CONTEUR. 145
abandonné, continué, délaissé, modifié dans le plaii
général, repris et enfin terminé, ce roman ne* fut
publié que vingt-cinq ans plus tard, après avoir été
écrit au fur et à mesure des exigences de la Revue
nationale y qui le fit paraître sans interruption, du
25 décembre 1861 au 10 juin 1863. « G*est une lettre
de change tirée dans ma jeunesse et que j'ai acquittée
dans mon âge mûr », a dit Gautier. Largement
acquittée, en effet, avec les intérêts composés. Dans
Tœuvre en prose de Gautier, ce roman tient la place
la plus considérable; la Revue nationale étant un
recueil bimensuel, Fauteur eut, pour le faire, le temps
matériel qui si souvent lui manqua, et s*y complut.
Rien ne retenait son imagination, il put lui donner
la volée, il en profita. Ce fut une sorte de repos dans
son labeur et, comme il le disait lui-même en sou-
riant, une oasis dans le désert du journalisme dra-
matique. Il aima les personnages qu'il créait, cela
est visible; il s'attarde avec eux et place leur pre-
mière rencontre dans les campagnes du pays natal,
entraîné peut-être par un de ces souvenirs d'enfance
chers à ceux que l'ombre de l'âge va bientôt attein-
dre et pour qui la vie a été sans clémence. Nul livre
cependant n'est plus impersonnel; la date même en
pourrait rester indécise ; qui régnait en France lors-
qu'il a été écrit : le fils de Marie de Médicis ou le fils
de la reine Hortense? On en pourrait douter, car si,
malgré une certaine tendance à rechercher la langue
de la première période du xvii® siècle, on sent à
chaque ligne la maturité d'un maître contemporain,
10
146 THEOPHILE GAUTIER.
le milieu où s'agitent les acteurs, leur façon d*être
est tellement de Tépoque déterminée, que Ton croi-
rait parfois lire un fragment de mémoires laissés
par quelque cadet du Béarn venu à Paris pour y
chercher fortune. Aventures de cape et d'épée,
incidents comiques, histrions en voyage, attaques
de brigands, coups de rapière, embuscades, enlè-
vements, générosité, bravoure, chevalerie, comme
tout se presse sous la plume de l'écrivain, et con-
court à former un ensemble charmant! Est-ce invrai-
semblable? on n'a pas le temps de s'en aperce-
voir; c'est presque un conte de fées; le dénouement
le ferait supposer, car les amoureux se marient et la
découverte d'un trésor enrichit le héros. C'est une
histoire merveilleuse, pleine de verdeur et de jeu-
nesse ; merveilleuse non seulement par les péripéties
qui en brodent la trame, mais par le talent qu'il a
fallu déployer pour la mettre en œuvre.
Je me figure que , bien souvent , après avoir
accompli sa tâche, après avoir pour la cinq centième
fois disserté sur le premier vaudeville venu ou loué
les sauts de carpe exécutés par une écuyère quel-
conque, Gautier, rentré dans sa petite maison de
Neuilly, a été heureux de se retrouver avec Isabelle
et le seigneur de Sigognac; il les a interrogés, il a
étîouté leurs confidences, il s'est fait raconter ces
beaux combats qu'eût enviés un chevalier de la Table
Ronde, et dont le jeune gentilhomme gascon est tou-
jours sorti vainqueur. Sous leur dictée il écrivait
avec joie, car si ce n'étaient des vers, c'était de la
LE CONTEUR. 147
poésie. Le souvenir du premier gîte, du château de
la Misère si extraordinairement dessiné, peint avec
une vigueur si poignante, domine tout le récit; on
devine que le chevalier qui en est sorti pauvre sur
son vieux cheval, escorté par son chien et son chat
attristés, accompagné pendant la première étape par
le serviteur de sa première enfance, y rentrera quel-
que jour et y sera reçu par le bonheur et la fortune;
on comprend qu'il échappera aux embûches, fera
tête au destin, triomphera des obstacles, et l'on sait
gré à l'auteur d'un récit oii l'on ne rencontre ni
les tristesses, ni les préoccupations, ni les laideurs
quotidiennes. Quel service plus grand peut-on rendre
à ceux pour qui l'existence est grise et pesante ? Ah !
que George Sand a eu raison de dire : « Nous
sommes une race infortunée et c'est pour cela que
nous avons un impérieux besoin de nous distraire
de la vie réelle par les mensonges de l'art; plus il
ment, plus il nous amuse. »
Dans l'œuvre de Gautier, le Capitaine Fracasse est
d'une contexture exceptionnelle ; le roman a été
composé, « machiné » ; ce n'est pas seulement un
meuble en marqueterie, comme on l'a dit, c'est un
meuble exécuté sur un plan médité et dont toutes
les parties ont été préalablement dégrossies avant
d'être sculptées par la main de l'artiste. Le fait est
à retenir, car Gautier est bien moins un romancier
qu'un conteur; la plupart de ses nouvelles, Fortunio
entre toutes, représentent la cristallisation de son
propre rêve. Cela ne doit pas surprendre, cela ne
148 THÉOPHILE GAUTIER.
pouvait être autrement, car Théophile Gautier a
toujours été un rêveur. Sa prétendue nonchalance
n'eut pas d'autre cause; il vivait dans une sorte de
domaine interne où s'évoquaient naturellement des
visions au milieu desquelles il se plaisait; lorsqu'un
incident le forçait à quitter les apparitions qui lui
étaient chères, il se dépitait : aussi fut-il souvent
dépité. Volontiers il eût dit comme Gustave Droz :
« Le plus solide des biens de ce monde est un rêve
auquel on s'attache et dans lequel on s'oublie. » Que
l'on se rappelle ce Tiburce qui est le héros de la
Toison d'or, a Souvent il restait des journées entières
sur son divan, flanqué de deux piles de coussins,
sans sonner mot, les yeux fermés et les mains pen-
dantes. » Le portrait est frappant de ressemblance;
c'est Gautier, tel que ses amis l'ont connu, immobile
dans sa rêverie, c'est-à-dire dans le travail intérieur.
Comme Tiburce encore, il était hardi en pensée,
timide en action. C'est là en effet un des caractères
les plus saillants de sa nature; son imagination sans
frein était neutralisée par une timidité extrême et par
l'horreur de l'action; c'était un contemplatif qui se
contentait d'assister au dévergondage de son esprit :
peut-être était-ce simplement un sage qui savait que
la fiction est supérieure à la réalité.
L'imagination n'est pas comme l'invention : l'une
est indépendante de la volonté; l'autre en procède
ou du moins y trouve de la force. L'homme peut
évoquer sa volonté, il né peut évoquer la rêverie;
elle vient, elle le saisit quand elle veut, flat uhi vulty
LE CONTBUn. 149
et elle lui raconte des histoires dont presque tou-
jours il est le héros; histoires gaies, tendres ou ter-
ribles, histoires des temps oubliés ou des temps à
venir; au hasard de la fantaisie elle mène le poète
dans des milieux, dans des époques, dans des pays
différents. Retombé sur terre, le poète se souvient
de ces aventures qu'il vient de traverser sur les
ailes de la chimère ; il les écrit, peut-être pour pro-
longer le charme qu'il a éprouvé : une nouvelle est
faite et le public applaudit. Gautier a été Fortunio,
il a été Tiburce, il a été l'abbé Romuald, il a vu
Omphale venir vers lui, il a été Octavien rêvant dans
les rues de Pompéi, cet Octavien qui s'était composé
un harem idéal avec Sémiramis, Aspasie, Cléopâtre,
Diane de Poitiers, Jeanne d'Aragon et quelques
autres belles dames du temps jadis.
C'est parce qu'elles ont été un épisode de sa vie
intellectuelle que ses nouvelles sont simples, presque
sans incidents, émues néanmoins et communiquant
l'émotion dont elles palpitent. A cela on peut recon-
naître celles qui sont nées de sa rêverie. Parfois le
même fantôme est venu le visiter à long intervalle ;
la Glarimonde de la Morte amoureuse qui l'a reçu
pour la première fois en 1836, se souvient de lui
en 1852 et lui apparaît sous le nom à' Aria Marcella.
Je crois qu'il serait exact de dire que ses maîtresses
les plus chères ont été les grandes courtisanes, les
reines, les princesses qui habitaient son cerveau et
se substituaient peut-être, jusqu'à l'illusion, à des
réalités décevantes : dans certains cas, le rêve éveillé
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150 THEOPHILE GAUTIER.
a autant de puissance que le rêve endormi. Tout ce
qui lui rappelait la civilisation moderne, qu'il trou-
vait mal vêtue, étriquée, médiocre et d'une désespé-
rante monotonie, lui paraissait odieux; il n'a cessé
de le répéter; aussi sa rêverie, la bonne fée intime
et consolante, lui vient en aide; elle reconstitue pour
lui des civilisations envolées et le fait vivre, selon
son goût, dans des milieux dont la somptuosité
légendaire, quoi qu'en puissent croire les poètes,
n'a jamais été de ce monde. Qu'importe? ces splen-
deurs, il les crée pour lui-même; donc elles sont
et il s'en délecte.
Il fait de longs voyages dans le passé, supé-
rieurs au voyage en Espagne et au voyage en
Italie, car c'est le voyage au pays des traditions
embellies par le lointain des siècles. Il vit à Athènes
au temps de Périclès et c'est peut-être à lui que Bac-
chide de Samos a donné sa chaîne d'or; à Sardes, il
a vu le dernier rejeton de la race des Héraclides
périr sous les coups de Gygès amoureux de Nyssia;
en Egypte, il a regardé les flots de la mer Rouge
engloutir l'armée de Pharaon, et plus tard, sous la
dynastie des Ptolémées, il a compté les pulsations du
cœur de Méiamoun tombant aux pieds de Cléopâtre.
C'est ainsi qu'il échappait à sa propre existence et
qu'il s'évadait de lui-même, pour aller se retremper
dans tous les temps, dans toutes les contrées, avec
des êtres de son choix qui le consolaient des bana-
lités ambiantes et lui faisaient des confidences qu'à
son tour il transmettait à ses lecteurs. Parfois même
LE CONTEUR. 151
il se sent emporté dans des régions fantastiques qui
n*ont rien de commun avec celles où Talcool con-
duisait Hoffmann et Edgar Poë : ce qu'il en raconte
donne envie d*y aller.
Elles sont en pr^ose, ces nouvelles, mais à chaque
ligne on comprend qu'elles ont été écrites par un
poète :
Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
Elles ont beau se dérouler souvent dans le royaume
de l'impossible, elles ont l'air d'être vraies, car elles
ont été intellectuellement vécues. Le sujet, je l'ai
déjà dit, est toujours d'une extrême simplicité, mais
l'écrivain a su le parer et l'envelopper, parfois jus-
qu'à le faire disparaître, d'une forme élégante et touf-
fue. L'imagination ne s'est pas ménagée et la mon-
ture de la pierre précieuse est souvent plus précieuse
que la pierre elle-même. C'est un art que savourent les
délicats, mais que n'apprécie pas toujours le public,
qui préfère les péripéties dramatiques aux raretés
de l'expression et à l'ingéniosité de la pensée .
Reste à savoir si, pour un véritable « amateur »,
un bijou ciselé par Benvenuto Gellini ne vaut pas
mieux qu'un diamant, fût-ce le Régent. En art, c'est
moins la matière que l'outil que l'on doit considérer.
Volontiers je comparerais les nouvelles de Théophile
Gautier à ce petit palais qu'il vit sur le Grand Canal
de Venise et qu'il eut envie d'acheter : « Il y a entre
deux grands bâtiments un palazzino délicieux qui se
compose d'une fenêtre et d'un balcon; mais quelle
152 THEOPHILE GAUTIER.
fenêtre et quel balcon! une guipure de pierre, des
enroulements, des guillochages et des jours qu'on
ne croirait j^ossibles qu'à l'emporte-pièce, sur une de
ces feuilles de papier qui recouvrent les dragées de
baptême. » Une fenêtre, un balcon : c'est peu, mais à
un sculpteur comme Gautier cela suffit pour charmer
les yeux de ceux qui savent regarder.
Parfois sa rêverie lui a montré des personnages
imaginaires qui causaient, se passionnaient et se
mouvaient comme des acteurs sur la scène d'un
théâtre. Il en est résulté une de ses plus douces,
une de ses plus originales fantaisies : Une Larme du
diable. Le prologue de cette idylle semble avoir été
inspiré par le début du Faust^ de Goethe, qui lui-
même procède de la première scène du drame de
Joh : on peut faire de plus mauvaise rencontre. Ce
a mystère » où tout sourit, faillit valoir une mésa-
venture à Théophile Gautier, lorsque en 1855 on le
réunit à d'autres pièces dans un volume intitulé :
Théâtre de poche. Le bon Dieu, supplié par Magda-
lena de pardonner à Satanas , répond : « L'arrêt est
irrévocable. Je ne puis pas me parjurer comme un
roi dé la terre. »
En ce temps-là, le parquet, comme Ton dit au
Palais de Justice, n'avait qu'une tendresse modérée
pour la littérature ; Gustave Flaubert et Baudelaire
en ont su quelque chose lorsqu'ils eurent à s'asseoir
sur les bancs de la police correctionnelle, ce qui,
naturellement, hâta l'éclosion de la célébrité due à
leurs œuvres. Dans cette phrase, la magistrature vit
LE CONTEUR. 153
une allusion perfide au 2 Décembre et au parjure
du président de la République devenu Tempereur
Napoléon III. Le cas était pendable. Gautier fut
mandé devant quelque procureur impérial qui lui
signifia qu'il allait être poursuivi devant le tribunal
compétent, ainsi que son éditeur, et que pour eux il
y allait de la prison. Gautier, qui n'avait qu'un goût
modéré pour le martyre, était consterné et disait :
« Sont-ils bêtes, ils veulent m'envoyer à la Bastille! »
11 put, heureusement, démontrer que cette Larme
du diable^ attentatoire à la sûreté de l'Etat, n'était
qu'une réimpression; que la première édition avait
paru en 1839 sous le régime de la monarchie parle-
mentaire. Dès que l'on eut la preuve que l'allusion
déplaisante n'avait pu s'adresser qu'au roi Louis-
Philippe , elle ne méritait plus que des éloges
et on laissa Gautier en repos; mais l'alerte lui
avait été désagréable et il en a gardé mauvais
souvenir.
Quoique -Gautier eût excellé dans le dialogue,
comme le démontre Une Larme du diable^ quoiqu'il
ait fait représenter deux pièces et qu'il ait laissé
d'importants fragments d'une comédie en vers à
laquelle il a travaillé pendant plusieurs années, on
ne peut dire de lui, sans forcer la vérité, qu'il ait été
un auteur dramatique *. Il vivait de rêveries, de
1. La pièce à laquelle je fais allusion est intitulée :
JJ Amour souffle où il veut ; d'après un traité signé au mois
de février 1850, elle était destinée à la Comédie-Française.
Gautier avait eu aussi l'intention de faire une Oreatie^ il l'a
154 THEOPHILE GAUTIER.
poésie, de fantaisies qui avaient besoin de l'espace
pour développer leur vol; le théâtre existe surtout
par Faction, par l'effet issu de combinaisons plus ou
moins vraisemblables que des expressions connues,
souvent répétées, sorte de lieux communs acceptés,
signalent à l'attention et, s'il se peut, aux applaudis-
sements du public. Pour se mouvoir à l'aise dans ce
cadre étroit, pour mettre en œuvre la progression
des sentiments par une série graduée de faits qui se
succèdent, il faut un art particulier, une sorte de
don naturel, que la réflexion et l'expérience peuvent
accroître, mais que l'on ne saurait acquérir si l'on
n'en a trouvé le germe dans son propre tempéra-
ment. Or, ce doti naturel, Théophile Gautier ne le
possédait pas, et je crois que, malgré ses tentatives,
il savait à quoi s'en tenir à cet égard. Ecoutez-le :
« Le théâtre exclut absolument la fantaisie. Les idées
bizarres y sont trop en relief, et les quinquets jettent
un jour trop vif sur les frêles créatures de l'imagi-
nation. Les pages d'un livre sont plus complaisantes ;
le fantôme impalpable de l'idée se dresse silen-
cieusement devant le lecteur, qui ne le voit que des
yeux de l'âme. Au théâtre, l'idée est matérielle, on la
touche au doigt dans la personne de l'acteur, l'idée
met du plâtre et du rouge, elle porte une perruque,
elle est là sur ses talons, près du trou du souffleur,
même commencée. Les vingt-huit vers de la première scène,
les seuls qu'il ait écrits, prouvent qu'il avait pris son in-
spiration dans Eschyle, mais qu'il ne voulait tenter ni une
traduction, ni une imitation.
LE CONTEUR. 155
tendant Toreille et faisant la grosse voix... Tout ce
qui s'écarte d'un certain nombre de sitilations et de
paroles convenues paraît étrange et monstrueux :
c'est ce qui fait que l'innovation au théâtre est la
plus difficile et la plus dangereuse de toutes ; presque
toujours la scène neuve fait tomber une pièce, il n'y
a pas d'exemple qu'une situation banale ait com-
promis un succès. » Et après quelques autres consi-
dérations, il ajoute : « L'ode est le commencement
de tout, c'est l'idée; le théâtre est la fin de tout,
c'est l'action; l'un est l'esprit, l'autre est la matière.
Ce n'est que dans leur vieillesse que les sociétés
ont un théâtre; dans leur décrépitude, quand elles
ne peuvent plus supporter le peu d'idéalité que le
théâtre contient, elles ont la ressource du cirque.
Après les comédiens, les gladiateurs; car l'effet de
toute civilisation extrême est de substituer la ma-
tière à l'esprit et la chose à l'idée. » Ceci a été
écrit en 1834. Est-ce à Théophile Gautier ou à Théo-
phile de Viau que l'auteur des Grotesques a pensé en
parlant ainsi?
Gautier a toujours aimé l'art abstrait, qu'il a pra-
tiqué autant qu'il a pu; c'est pourquoi il est, dans
son jugement, sévère pour le théâtre, auquel il
reproche d'avoir besoin de tant d'éléments acces-
soires convergeant au même but, pour produire l'illu-
sion nécessaire. Cette illusion, il eût voulu l'obtenir
de la poésie seule, qui ne la comporte pas et qui ne
peut agir sur le public, comme peut le faire l'action
dramatique entourée de tous les moyens qui la sou-
156 THEOPHILE GAUTIER.
tiennent et la font valoir. En revanche; il 8*amusa —
c*est le vrai mot — à mettre ses visions sur la scène,
à les environner de l'éclat des décors et des costumes,
à y faire agir des groupes de femmes manœuvrant
en cadence aux sons de la musique, afin de leur
donner Tapparence féerique sous laquelle il les avait
aperçues. On dirait que c*est pour matérialiser ses
propres rêves qu'il a fait des ballets, Gizelle^ la
Péri, Sakountala, qui n'ont pas été surpassés et qui,
jusqu'à présent du moins, semblent être restés des
modèles inimitables. Gizelte fut, la première fois,
représentée à l'Opéra le 28 juin 1841. Sans insister,
j'indique aux futurs biographes de Théophile Gau-
tier que c'est à cette date qu'il conviendra de cher-
cher ce que les Allemands nommeraient le point
tournant de son existence.
Critique littéraire, d'art et de théâtre, récits de
voyages, contes, romans, nouvelles, comédies et
ballets, Gautier a touché à tout avec un talent qu'on
ne lui conteste pas; toujours au labeur et toujours
réparant ses forces épuisées. Si on lui eût demandé
ce qu'il préférait dans son œuvre, je suis certain
que, se souvenant des vers d'Alfred de Musset, il
eût répondu :
J'aime surtout les vers, — cette langue immortelle . . .
Elle a cela pour elle
Que les sots d'aucun temps n'en ont su faire cas,
Que le monde l'entend et ne la parle pas.
CHAPITRE V
LE POÈTE
Dans la lettre dont j'ai déjà cité un fragment,
Théophile Gautier écrivait à Sainte-Beuve : a Si
j*avais eu la moindre fortune personnelle, je me
serais livré uniquement à Tamour du vert laurier; »
et il se plaint d'être tombé dans la prose; on a pu
voir que la chute n'avait point été mortelle, car il
excellait aux deux formes littéraires par où les pen-
seurs et les rêveurs communiquent avec les foules.
Ce regret de ne pouvoir être exclusivement poète
a hanté sa vie; déjà en 1841 il avait écrit sur un
album :
poëtes diyins ! je ne suis plus des vôtres !
On m'a fait une niche où je veille, tapi
Dans le bas d'un journal, comme un dogue accroupi.
En réalité, tout ce qui, au cours de son existence.
Ta détourné de la poésie, à laquelle il revenait sans
cesse avec passion, lui a paru un attentat dirigé non
158 THEOPHILE GAUTIER.
seulement contre sa volonté, mais contre le plus
impérieux besoin de sa nature. Il ne prisait point si
haut l'art des vers lorsqu'il a débuté en 1830, car il
fait dans la préface des Poésies une confession à
laquelle on fera bien de ne croire qu'à moitié : « L'au-
teur du présent livre est un jeune homme frileux et
maladif qui use sa vie en famille avec deux ou trois
amis et à peu près autant de chats; un espace de
quelques pieds où il fait moins froid qu'ailleurs, c'est
pour lui l'univers. Le manteau de la cheminée est
son ciel, la plaque son horizon. Il fait des vers pour
avoir un prétexte de ne rien faire, et ne fait rien sous
prétexte qu'il fait des vers. » Allure d'un conscrit de
lettres, ne sachant pas encore que la sincérité doit
être la première qualité de tout galant homme qui
tient une plume : pour se donner quelque impor-
tance, le jeune homme de dix-neuf ans feint de ne
pas se prendre au sérieux; c'est naturel, mais il
serait mal satisfait si on l'en croyait sur parole.
De ce volume, tombé au milieu de la bagarre sou-
levée par les ordonnances royales du 25 juillet 1830,
il n'y a rien à dire ; on ne peut que rappeler la décla-
ration placée par Alfred de Musset en tête des Contes
d'Espagne et d'Italie : « Mes premiers vers sont d'un
enfant. » La jeunesse chante instinctivement, comme
l'oiseau; elle s'enivre à sa propre mélodie; elle en
conçoit des espérances qui, le plus souvent, ne tar-
dent pas à être déçues, car ce qu'elle a pris pour des
promesses n'est que la voix des illusions. Combien
d'adolescents, à peine sortis des langes universi-
LE POETE. 159
taîres, les yeux levés vers le ciel, se sont cru guidés
par une étoile et n'ont ^uivi qu'un feu follet. Ce ne
fut pas le cas pour Gautier, qui était un mage de la
poésie ; l'astre qu'il avait vu briller à l'aube de son
printemps n'avait rien perdu de son éclat au crépus-
cule de son automne; l'astre était moins rouge peut-
être, moins « truculent », aurait-il dit, mais d'une
lueur plus étincelante , persistante et nimbé de
rayons d'or.
En poésie, le véritable début de Théophile Gautier
fut AlbertuSy un poème fantastique, qui fît du bruit
en son temps et qui est le gage d'adhésion qu'il
donna au romantisme. Le volume est daté de 1832;
les vers en ont été composés au cours de l'année pré-
cédente; le poète avait donc vingt ans : c'est aussi
l'âge du poème. Le choix seul du sujet indique la
date, on ne s'y peut méprendre. Gautier a raconté,
dans les Jeune-France, l'histoire de Daniel Jovard,
classique convaincu qui se convertit au romantisme
et se fait hugolâtre, après avoir été baptisé au nom
des Odes et Ballades, de la préface de Cromwell et
de Hernani. Avant d'avoir reçu le coup de foudre, il
s'écrie :
muses! chastes sœurs, et toi, grand Apollon,
Daignez guider mes pas dans le sacré vallon ;
Soutenez mon essor, faites couler ma veine.
Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hippocrène.
Mais aussitôt — mort et damnation I — qu'un
souffle vertigineux a pénétré sa poitrine d'homme,
il change de ritournelle; il déserte le chœur mené
160 THÉOPHILE GAUTIER.
par Phœbus le violoneux et, d'une haleine, s'en va'
tout droit au Sabbat, — je voulais dire au cha-
rivari :
Par l'enfer! je me sens un immense désir
De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,
Avec quelque lambeau de sa peau bleue ou verte,
Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte !
Que le lecteur se rassure. Théophile Gautier n'est
pas Daniel Jovard et sa poésie est moins cadavé-
rique. C'est bien plus par le sujet que par la facture
du vers qu'Albertus appartient résolument au roman-
tisme, et j'entends au romantisme violent de parti
pris, ultra-révolutionnaire, qui ne savait qu'imaginer
pour être abracadabrant, macabre et frénétique. Une
sorcière décrépite se change, à l'aide de ses philtres,
en une jeune femme d'une irrésistible beauté; elle
attire chez elle le peintre Albertus, pour lequel elle
est férue d'amour, le grise, s'en fait aimer sans res-
triction, redevient une horrible vieille, enfourche son
ballet et conduit au Sabbat son amant d'une heure, que
l'on retrouve, le lendemain, sur la voie Appia, « les
reins cassés, le col tordu ». Lorsqu'il a terminé son
récit, qui n'a pas moins de quatorze cent soixante-
quatorze vers, le poète, pour se reposer, s'installe
auprès du feu :
Donnez-moi la pincette et dites qu'on m'apporte
Vn tome de Pantagruel.
Le vers est beaucoup moins échevelé, beaucoup
moins «c fantastique » que ne le ferait supposer le
LE POETE. 161
thème baroque emprunté à quelqu'un de ces contes
d'une moralité naïve et grossière dont on se délectait,
tout en tremblant, dans les veillées campagnardes du
moyen âge. Si les mots ont parfois une saveur un
peu épicée, si l'expression vise à une originalité
qu'elle atteint presque toujours, le vers est bon,
solide et ne fait pas trop le grand écart sous pré-
texte d'enjambements hardis ; il est jeune — quel
joli défaut! — - mais, à le voir vigoureux et fringant,
on devine que la maturité le saisira bientôt pour lui
donner cette forme robuste et saine qu'il n'abdiquera
jamais. J'ai pris grand plaisir à relire Albertus; c'est
bien le poème de la prime jeunesse, de Tâge des
audaces, des escalades et de l'infatigable ardeur.
Gautier en parlait avec une sorte de tendresse pater-
nelle ; il l'aimait, un peu comme l'on aime ces vieux
airs, entendus aux heures de l'enfance et qui réveil-
lent des souvenirs où l'âme retrouve de chères im-
pressions.
A d'autres points de vue, ce poème est intéres-
sant, car il reproduit les idées ambiantes de l'époque.
Gautier venait de sortir de l'atelier de Rioult, mais
ce n'est pas à cela qu'il faut attribuer l'abus des
noms de peintre qui se rencontrent dans Albertus, —
six dans les trois premières strophes. — Le cénacle
avait rêvé d'unir la littérature et la peinture; ma-
riage de raison que le divorce rompit bientôt et
devait rompre, car la genèse et les procédés de ces
deux arts, le but qu'ils cherchent à atteindre, l'im-
pression qu'ils peuvent produire offrent de telles
11
162 THEOPHILE GAUTIER.
différences qu'il y a entre eux « incompatibilité
d'humeur ». Bien mieux encore que pour le théâtre,
Gautier aurait pu dire : a L'une est l'idée, l'autre
est la matière ». Les tendances de l'école roman-
tique en peinture sont nettement indiquées, sans
que l'auteur ait paru s'en douter. Albertus est peintre ;
on conduit le lecteur dans son atelier, où les toiles
ébauchées expliquent les préoccupations qui domi-
naient alors dans le monde des artistes :
Autour du mur beaucoup de toiles accrochées . . .
* » * La Lénore à cheval, Macbeth et les Sorcières^
Les Infants de Lara, Marguerite en prières.
Gela n'a l'air de rien, et c'est beaucoup. L'école de
David avait adopté le nu, qui est la créature humaine
abstraite, et la draperie antique, qui est le costume
abstrait; c'était d'exécution difficile et l'apprentis-
sage était long. Il est certain que les Thésée, les
Achille , les Hector étaient fastidieux quand ils
n'atteignaient point la beauté parfaite ; on leur sub-
stitua des personnages historiques, légendaires ou
romanesques, portant le haut-de-chausses, le pour-
point, la botte montée au-dessus du genou. 11 en
résulta que le nu disparut, qu'au lieu de peindre
l'homme on peignit des étoffes et que l'étude de
Tanatomie , à laquelle l'enseignement du dessin
donnait tant de soin avant 1830, est actuellement si
bien négligée, qu'elle n'existe plus, au grand préju-
dice de l'art. En résumé, c'est le romantisme qui
a remplacé la peinture historique par la peinture
LE POETE. 163
anecdotiqué; la dimension souvent excessive des
toiles où elle se répand ne lui apporte pas les
qualités qui lui manquent pour être de la grande
peinture.
L'exagération des sentiments, mise à la mode par
Hernani :
Oh ! qu'un coup de poignard de toi me serait doux !
l'énormité des métaphores, familière au romantisme
naissant, se montrent dans quelques strophes et
prouvent à quel point on était fatigué des comparai-
sons incessamment répétées où se complaisaient les
classiques. Gautier, qui devait être si scrupuleux
dans remploi des images, qui devait dire : a Mes
métaphores se tiennent, tout est là, » Gautier en écri-
vant Alhertus ne peut se refuser à des expressions
démesurées ; une lettre que Ton jette au feu se tord
comme un damné de Dante; Véronique (la sorcière)
écrit un billet :
Sa main rapide en son essor»
Gomme un cheval de course à New-Market, à peine
Effleure le papier.
Cette enflure, qui à force de boursoufler les mots les
fait paraître vides, Gautier ne Tapas encore répudiée;
écoutez la déclaration d'amour qu'Albertus décoche à
sa belle :
Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place,
Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu,
et je vendrais mon âme
Pour t'avoir à moi seul, tout entière et toujours*
164 THEOPHILE GAUTIER.
Que de fois on répétera cette phrase qui deviendra
aussi banale que Taurore aux doigts de rose; elle
restera dans le glossaire romantique, et si Gautier la
fait vibrer dans une de ses strophes, il me paraît
excusable, car il n*est pas encore majeur. On dirait
qu'il a fourni le thème que tant d'autres doivent
reprendre. Le maître lui-même, dans le rayonne-
ment de sa gloire, n*a pas dédaigné en 1838 de faire
parler Ruy Blas comme Albertus parlait en 1832 :
Oh I mon àme au démon, je la vendrais ....
Oui, je me damnerais ! . . .
C'est à cause de son exagération même que cette
pensée a été si souvent reproduite; elle n'est sans
doute devenue un lieu commun que parce qu'elle a été
admirée quand elle a été exprimée pour la première
fois.
Le romantisme avait révolutionné l'art théâtral,
d'abord en particularisant les faits au lieu de les
généraliser, mais surtout en remplaçant les récits de
la tragédie par l'action du drame. Au lieu de ra-
conter la mort d'Hippolyte et le trépas de Phèdre,
on les eût mis en scène. Que l'on se souvienne des
drames de Victor Hugo, prose ou vers, pas un qui
n'ait son meurtre comme ceux de Shakespeare. La
nouvelle école avait à sa disposition une pharmacie
spéciale pleine de poisons^ « qui, mêlés au vin, chan-
gent du vin de Romorantin en vin de Syracuse », et
de contrepoisons « que personne ne connaît, per-
sonne, excepté le pape, M. de Valentinois et Lucrèce
LE POÈTE. 165
Borgia »; elle possédait également une coutellerie
gentiment assortie qui permettait de tuer à coup sûr.
On se plaisait à ces brutalités, et cinq cercueils
escortés de moines en cagoule n'étaient point pour
mécontenter les spectateurs. Si le romantisme a
commis quelques excès, il faut reconnaître qu'il avait
le public pour complice. Au théâtre on ne devait
rien cacher; dans les poèmes, dans les romans on
devait tout dire, en tenant cependant un certain
compte de la pudibonderie bourgeoise et en ne heur-
tant pas de front les préjugés de la police correc-
tionnelle. Les nuages dont Homère enveloppe Jupiter
et Junon sur le mont Ida n'étaient plus de mise dans
le ciel romantique qui voulait se dévoiler tout entier;
là où le bon Marmontel eût dit, comme dans les Incas :
« Ses yeux parcourent mille charmes »,' on détaillait
les charmes scrupuleusement, par amour de l'art.
C'était la loi. Théophile Gautier n'essaya point de
l'éluder. Au moment où Albertus va entamer avec
Véronique un de ces entretiens particuliers qui ga-
gnent à rester secrets, le poète prend la parole et
dit :
C'est ici que s'arrête en son style pudique,
Tout rouge d'embarras, le narrateur classique ....
. . . Moi qui ne suis pas prude et qui n'ai pas de g'aze,
Ni de feuille de vigne à coller ù ma phrase,
Je ne passerai rien.
En effet il ne passe rien et « les rires frénétiques » se
mêlent dans de justes proportions à a des rires exta-
tiques » , entrecoupés de quelques mots italiens. La pas-
166 THEOPHILE GAUTIER.
sion littéraire le voulait ainsi; dans certains poèmes,
dans certains romans signés de noms célèbres en
ce temps-là, on trouverait sans peine des descrip-
tions qui n'ont certainement pas été faites ad usum
Delphini, Après Albertus, Théophile Gautier publia :
la Comédie de la mort, poème auquel sont réunies
les poésies composées de 1833 à 1838. L'auteur a
précisé les dates : « A une heure après midi, jeudi
25 janvier 1838, j'ai fini ce présent volume : gloire
à Dieu et paix aux hommes de bonne volonté. » Le
livre fut édité par Désessart, qui ne le paya pas *.
Je ne serais pas surpris que la Comédie de la mort
eût été, non pas inspirée, mais suscitée par YAhas--
çérus d'Edgar Quinet, qui eut un prodigieux reten-
tissement lorsqu'il parut en 1833, soulevant des pro-
blèmes dont plus d'un esprit d'élite fut troublé.
Interroger la vie, interroger la mort pour découvrir
à quelle fin l'homme a été créé, c'était tentant pour
un poète, même lorsqu'il sait que ni la mort ni la
vie ne pourront répondre à la question que l'huma-
nité s'est posée depuis sa naissance et qu'elle se
posera tant qu'elle existera. C'est l'inconnu, c'est
l'insoluble. Après tant d'autres, Théophile Gautier
a voulu tourner autour du problème et il a écrit le
poème auquel il eût pu donner pour épigraphe la
dernière parole que prononça Walter Raleigh, avant
1. Au mois d'avril 1890, j'ai marchandé chez un bouqui-
niste un exemplaire de la première édition de ce volume,
gp['and in-octavo de 376 pages, en bel état de conservation ; le
prix était de 300 francs.
LE POETE. 167
d*aller s'agenouiller sur Téchafaud que son ancienne
maîtresse, celle que l'Angleterre nomme encore la
grande Elisabeth, avait fait dresser pour lui : « Le
temps a emporté nos joies et notre jeunesse ; un peu
de poussière dans une fosse sombre et silencieuse,
voilà tout ce qui restera de nous. »
Le poète erre parmi les sépulcres; les morts lui
parlent, lui livrent leur secret qui ne lui apprend
rien, car il en sait autant qu'eux, puisque c'est sa
propre pensée qu'il exprime par leur voix d'outre-
tombe. Raphaël croit que le genre humain est mort
parce que l'on ne sait plus peindre ; le docteur Faust,
accablé du néant de la science, donne le précepte
que tout sage devrait écouter :
Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre ;
Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre :
Aimez, car tout est là !
Don Juan, le don Juan légendaire, l'homme des
rapts, des séductions, de l'impiété, ce type du
« libertin » comme le comprenait le xvii® siècle, qui
n'avait pas inventé « le libre penseur » que nous
rencontrons aujourd'hui, n'est pas plus satisfait que
Faust; lui aussi, il reconnaît son erreur :
Trompeuse volupté, c'est toi que j'ai suivie,
Et peut-être, ô vertu! l'énigme de la vie.
C'est toi qui la savais.
Gautier fait de don Juan un homme qui cherche, ù
travers la foule des femmes, l'idéal de la femme
entrevu dans son rêve; soit : mais alors ce ne doit
168 THEOPHILE GAUTIER.
être que pour pouvoir aimer. Don Juan, tel que je
le conçois, ne se soucie guère d'être aimé; il vou-
drait aimer et ne le peut, ce qui le fait fils de Satan.
Napoléon, « ce prince souverain patron des actes
hasardeux », comme eût dit Montaigne, apparaît à
son tour; la gloire, Tambition, le fracas des batailles,
la fanfare des triomphes, qu'est-ce que cela? Au lieu
d'être un conquérant, dont le nom a rempli le monde
et sonnera en toute postérité, ne vaut-il pas mieux
être un chevrier et jouer de la flûte à sept trous pour
plaire à Galatée. Donc aucun de ces trépassés choisis
parmi les plus retentissants, parmi les plus enviés,
n'a été content de son sort. C'est en cela qu'ils
ressemblent aux vivants. Dans cet interrogatoire le
poète n'a rien appris; eût-il questionné le Çakya-
Mouni, Mahomet et Moïse, il n'en saurait davan-
tage. Courte ou longue, malheureuse ou prospère, la
vie reste un problème indéchiffrable ; c'est pourquoi
toute hypothèse est permise pour la prolonger ou
la ranimer au delà des limites terrestres, car par elle-
même, isolée des suites que lui attribuent les concep-
tions humaines, elle est incompréhensible.
La Comédie de la mort paraît être l'adieu de Gau-
tier au romantisme; l'influence en est encore très
sensible, aussi bien dans la pensée qui a inspiré les
vers que dans la forme dont ils sont revêtus; plus
tard il s'en dégage ; son originalité apparaît dépouil-
lée de toute réminiscence et enfin libre. Les vers
placés à la suite de ce poème funèbre sont exempts
du désespoir romantique dont l'expression est si
»
V
LE POETE. 169
excessive que Ton n*y croit guère ; mais on y retrouve
des traces fréquentes de cette mélancolie maladive
qui, à cette époque, a conduit tant déjeunes hommes
au suicide. Gautier avait alors environ vingt-cinq ans ;
c'est l'âge des tristesses sans motif, des alanguis-
sements sans cause. Il n'y échappe pas :
Allez dire qu'on creuse
Sous le pâle g-azon
Une tombe sans nom.
Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse!
Dans Théhaïde^ qui est un appel au Nirvana, dans le
Trou du serpent^ dans le Lion du cirque^ on peut, sans
longue recherche, trouver preuve du marasme auquel
les rêveurs sont exposés plus que tout autre. Cette
note triste, qui murmure comme un sanglot étouffé,
n'a rien de voulu; elle est naturelle, et n'est que
l'indice d'un état d'âme. Gela est si vrai, que dans
Ténèbres^ une fort belle pièce écrite en 1837, Gautier
donne un vers qui semble avoir été composé pour
servir de devise à son existence entière, à son exis-
tence résignée et parfois si dénuée :
Je suis las de la vie et ne veux pas mourir !
Ces chants lugubres ne durent pas, ils s'évanouis-
sent comme des nuages que dissipe un souffle de
vent; le soleil reparaît, le poète se ressaisit et il
exulte quand il a bien travaillé :
Par Apollo ! cent vers ! je devrais être las ;
On le serait à moins, mais je ne le suis pas.
Je ne sais quelle joie intime et souveraine
Me fait le regard vif et la face sereine.
170 THEOPHILE GAUTIER.
Il chante Tamour, les bois, la verdure, le premier
rayon de mai; il a oublié Albertus, ef Véronique, et
le sabbat, et les dagues de Tolède, et les pourpoints
tailladés; de son vêtement d'emprunt, il n'a rien
gardé. Lorsque la vie pèse trop lourdement sur lui,
il n'invoque ni les anges, ni les démons; il adresse
un hymne au
Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde.
Ainsi, à l'âge où toute exubérance est permise, où
quelque folie même n'est pas déplacée, il fait l'école
buissonnière hors du collège romantique, trouve sa
voie et la suit imperturbablement. Beaucoup ne l'ont
point imité, par cela seul qu'ils étaient loin, très
loin d'avoir sa valeur. Ils se sont entêtés dans des
formes que l'excès même a rendues immédiatement
aussi surannées que les formes empruntées au pseudo-
classique ; n'ayant point .une pensée qui leur appar-
tînt en propre, ils ont dénaturé les pensées d'autrui
qu'ils ne comprenaient pas, ils ignoraient que vou-
loir être original, quand on ne l'est pas naturelle-
ment, conduit au ridicule, et ils ont jeté du discrédit
sur le mouvement que Victor Hugo, Lamartine, Alfred
de Musset, Théophile Gautier ont fait éclater avec
tant de puissance. Gautier a écrit les Grotesques d'au-
trefois; si quelque critique avisé veut rechercher
les grotesques de la poésie romantique depuis 1830
jusque vers 1845, je lui promets une anthologie qui
ne sera pas à dédaigner pendant les jours de spleen.
Dans l'auteur des vers complétant le volume de la
LE POETE. 171
Comédie de la mort, et dont les plus jeunes datent de
1838, il n*est pas difficile d'apercevoir Tartiste qui
peindra les Émaux et sculptera les Camées, Certaines
petites pièces, exquises de facture et de couleur, sem-
blent les sœurs de celles qui naîtront dix ans plus
tard et seront, pour ainsi dire, les filles préférées,
les consolatrices du poète attristé. Le rythme est
difierent, mais le sentiment est le même, et c'est bien
le futur auteur de Coquetterie posthume, qui a écrit :
Celle que j'aime à présent, est en Chine ;
Elle demeure, ayec ses vieux parents,
Dans une tour de porcelaine fine,
Au fleuve jaune où sont les cormorans.
Et bien d'autres que l'on pourrait citer et que le
lecteur a déjà nommées : la Caravane, la Chimère, le
Sphinx et Pastel, que l'on ne peut se lasser de répéter.
Dans ce volume, les vers octosyllabiques sont
rares, et cependant ce sera la forme définitive adoptée
par Théophile Gautier. Déjà dans son étude sur
Scarron il s'y attache; il la loue et la préconise. « Le
vers de huit syllabes à rimes plates, dit-il, o£Pre des
facilités dont il est malaisé de n'abuser point. Entre
les mains d'un versificateur médiocre , il devient
bientôt plus lâche et plus rampant que la prose
négligée, et n'offre, pour compensation à l'oreille,
qu'une rime fatigante par son rapprochement. Bien
manié, ce vers, qui est celui des romances et des
comédies espagnoles, pourrait produire des effets
neufs et variés;... il nous paraît plus propre que
l'alexandrin, pompeux et redondant;... il nous épar-
172 THEOPHILE GAUTIER.
gneraît beaucoup d'hémistiches stéréotypés, dont
il est difficile aux meilleurs et aux plus soigneux
poètes de se défendre, tant la nécessité des coupes
et des rimes du vers hexamètre les ramène impé*
pieusement. » Ce vers de huit syllabes, assez dédaigné
jadis, presque exclusivement réservé aux bouffon-
neries et que l'on nommait le vers burlesque, Théo-
phile Gautier s'en est emparé et en a fait le moule
de précision où il a jeté sa pensée.
Dans le volume des Émaux et Camées^ dans ce
volume auquel il l'a travaillé pendant les vingt der-
nières années de sa vie, il n'a employé, sauf pour
trois pièces, que les strophes de quatre vers octo-
syllabiques à rimes alternées, et en a tiré un parti
remarquable. Chacune des cinquante-cinq pièces qui
composent ce recueil est un bijou ciselé de main de
maître, ciselé avec lenteur, avec prédilection, sou-
vent corrigé, toujours amélioré. Dès qu'il se sentait
libre et qu'il avait du loisir — « le loisir, cette dixième
Muse et la plus inspiratrice », a-t-il dit — , il se réfu-
giait en lui-même, se refusant à toute préoccupation
inférieure et il reprenait pour lui, pour sa propre
jouissance, ce travail de poésie qu'il a tant aimé. Il l'a
raconté, précisément dans les Émaux et Camées, en
termes que je citerai, car ils donnent une idée très nette
de la solidité de son vers et du relief qu'il en obtient :
Mes colonnes sont alignées
Au portique du feuilleton;
Elles supportent, résignées,
Du journal le pesant fronton.
LE POETE. 173
Jusqu'à lundi je suis mon maître.
Au diable, chefs-d'œuvre mort-nés !
Pour huit jours je puis me permettre
De vous fermer la porte au nez.
Les ficelles des mélodrames
N'ont plus le droit de se glisser
Parmi les fils soyeux des trames
Que mon caprice aime à tisser.
Voix de l'âme et de la nature,
J'écouterai vos purs sanglots,
Sans que les couplets de facture
M'étourdissent de leurs grelots.
Et portant, dans mon verre à côtes,
La santé du temps disparu,
Avec mes vieux rêves pour hôtes,
Je boirai le vin de mon cru;
Le vin de ma propre pensée,
Vierge de toute autre liqueur,
Et que, par la vie écrasée,
Répand la grappe de mon cœur.
Cette petite pièce toute personnelle, à la fois si
délurée et si triste, semble être un avis au lecteur,
car elle est immédiatement suivie de celle que le
poète a faite pendant^ ses vacances de feuilletoniste :
le Château du Souvenir, Il est seul, au coin de Tâtre,
par un temps brumeux : les fantômes de son enfance
et de sa jeunesse viennent lui tenir compagnie; ils
peuplent sa solitude, et leurs voix indécises parlent
des choses d'autrefois, des bonnes choses du temps
passé que Ton croit oubliées, qui ne sont qu'endor-
mies et qui se réveillent aux heures de la mélan-
colie; les premières demeures estompent leur sil-
houette à l'horizon voilé, les premières maîtresses
174 THEOPHILE GAUTIER.
reviennent et semblent se relever de leur tombe
dans Tattitude dont le cœur a conservé l'image :
celle dont la beauté éclate comme une grenade en
été, celle qui est une fleur de pastel, une ombre en
habit de bal, celle qui ressemble à la Vénus méchante
présidant aux amours haineux, et à laquelle on peut
dire :
O toi qui fus ma joie amère,
Adieu pour toujours... et pardon I
Les anciens compagnons du Cénacle se dressent à
leur tour et sonnent la fanfare des jeunes années ; le
poète se revoit lui-même, à peine se reconnaît-il; c'est
bien lui cependant, le portrait ne laisse aucun doute :
Dans son pourpoint de satin rose,
Qu'un goût hardi coloria,
Il semble chercher une pose
Pour Boulanger ou Devéria.
Terreur du bourgeois glabre et chauve.
Une cheyelure à tous crins
De roi franc ou de lion fauve
Roule en torrent jusqu'à ses reins.
Il s'attarde auprès de ses souvenirs, avec eux il
revit l'âge qu'il regrette, le passé le pénètre d'un
charme auquel il voudrait s'abandonner; mais le pré-
sent, toujours exigeant, toujours inopportun, frappe
à sa porte, l'arrache à son rêve « et lui dit en vain
d'oublier ». D'une tristesse attendrie, profondément
humaine, sans gémissement ni récrimination, cette
pièce me paraît une des plus belles ai Émaux et
Camées,
LE POETB. 175
Toutes, du reste, ont des qualités supérieures,
pas une n'est médiocre, et elles ont cela de particulier
dans Tœuvre de Théophile Gautier, qu'elles ont été,
pour la plupart, inspirées par les incidents mêmes
de sa vie. Il en est peu sur lesquelles on ne pourrait
mettre un nom. Ce n'est certes pas un poème « à
clef » ; mais chacune de ces poésies détachées porte
un masque qu'il est facile de soulever et derrière
lequel se cache le visage de doux fantômes dont
le sourire semble flotter au-dessus des vers qui les
célèbrent.
Comme il y a loin de ces strophes oii vibre une
âme attristée, mais sereine, toujours amoureuse du
beau , artiste en toute conception , encore ardente
malgré les brumes qui pèsent sur elle ! comme il y
a loin de cette sagesse généreuse aux furibonderies
sataniques à'Albertus^ aux lugubres enquêtes de la
Comédie de la mortl Le temps a fait son œuvre.
L'homme est semblable aux silex qui tombent des
falaises et glissent dans la mer. Lorsque la couche
calcaire dont ils sont enveloppés les laisse échapper,
ils sont anguleux, dentelés, hérissés de pointes.
L'océan les reçoit, les agite dans ses tempêtes, les
berce de son mouvement rythmique et rejette sur
ses bords le galet arrondi, toujours dur et résistant,
gardant l'étincelle interne qui jaillit au moindre
choc, mais ayant perdu, sous l'action des vagues
— j'allais dire des années, — les aspérités dont il
était déformé en ses jours primitifs. Des excentri-
cités de sa jeunesse, apparentes dans ses vers bien
1
176 THEOPHILE GAUTIER.
plus que dans sa prose , Gautier n'a conservé en
vieillissant que la vigueur et Toriginalité dont elles
étaient l'indice.
Toutes les pièces à^ Émaux et Camées sont com-
posées avec un art maître de soi, que nulle surprise
ne peut dérouter et pour qui la poésie n*a pas de
secret. Elles sont construites selon un plan déter-
miné dont l'auteur ne s'écarte pas; la rime, si diffi-
cile qu'elle puisse se présenter, ne l'entraîne jamais
hors de la voie qu'il s'est tracée, car il la force à
obéir, et elle obéit, venant, à point nommé, compléter
sa pensée, selon la forme voulue et le rythme choisi.
Mérite peu commun, et que seuls peuvent apprécier
les bons ouvriers de l'art des vers. Dans ce volume,
plus qu'en tout autre peut-être, Théophile Gautier
a mis en pratique la théorie qu'il a développée avec
tant de raison, lorsque, parlant des Stances et Poèmes
de Sully Prudhomme, il a dit : « Les moindres
pièces ont ce mérite d'être composées, d'avoir un
commencement, un milieu et une fin, de tendre à
un but, d'exprimer une idée précise. Un sonnet
demande un plan comme un poème épique, et ce
qu'il y a de plus difficile à composer, en poésie
comme en peinture, c'est une figure seule. Beaucoup
d'auteurs oublient cette loi de l'art, et leurs œuvres
s'en ressentent : ni la perfection du style, ni l'opu-
lence des rimes ne rachètent cette faute. »
Dans ses poésies, aussi bien dans celles de la
jeunesse que dans celles de l'âge mûr, Gautier a
une qualité rare, si rare que je ne la rencontre, à
LE POETB. 177
rétat permanent, que chez lui : je veux parler de la
correction grammaticale. Que Ton ne se récrie pas :
être respectueux envers la grammaire est pour un
poète un fait exceptionnel. Les plus grands parmi
les classiques et parmi les romantiques en prennent
fort à leur aise; sous toute sorte de prétextes
plus plausibles que réels, ils abordent résolument
les fautes de syntaxe, qu'ils baptisent du nom
de licences poétiques. L'accord des temps leur
est particulièrement désagréable, et quand ils sont
embarrassés par un subjonctif, ils ont prompte-
ment fait de le remplacer par un solécisme. C'est
admis, ou du moins toléré, et ils ne sont point nom-
breux, ceux qui se sont refusés à ces écarts que
sollicite souvent la contexture même du vers et que
la prose d'aujourd'hui montre quelque propension
à adopter. A cet égard , Théophile Gautier ne se
dément jamais ; il garde, vis-à-vis de lui-même, une
sévérité que sa connaissance approfondie de la
langue française lui rendait peut-être facile , mais
qui n'en doit pas moins être signalée. Cela tient
surtout à ce qu'il attachait une haute importance à
la forme et qu'il ne comprenait pas la forme sans
la correction.
Cette préoccupation de la pureté du style est
constante chez Gautier; elle le domine et ne l'aban-
donne jamais; elle apparaît aux premières heures du
début, dans sa prose plantureuse, dans ses vers
parfois excessifs, et on la retrouve, impérieuse et
obéie, lorsque, parvenu à la grande maîtrise, il
12
178 THEOPHILE GAUTIER.
élague sa phrase, et transpose avec netteté ce qu'il
a vu et ce qu'il a rêvé. Il en arrive à supprimer
presque complètement les métaphores : on dirait que
l'appareil des comparaisons lui semble trop com-
pliqué. Il les remplace par le mot faisant image,
attiré, à son insu, vers la simplicité qui est le propre
des écrivains de race et d'expérience. Etre simple,
c'est, je crois, le meilleur moyen d'être compris du
public, et c'est ce que cherche tout auteur sincère,
quoique quelques-uns aient prétendu, ou voulu pré-
tendre, qu'ils n'écrivaient que pour un nombre res-
treint, de lecteurs. Joubert donnait un conseil excel-
lent à M. Mole, lorsque, à la date du 21 octobre 1803,
il lui disait : « Songez à écrire toujours de sorte
qu'un enfant spirituel pût à peu près vous com-
prendre et qu'un esprit profond trouvât chez vous
à méditer. » En somme, être compris de tout le
monde, c'est l'ambition des écrivains ; ceux qui
disent ne s'en soucier, font supposer qu'ils ne sont
pas de bonne foi.
La forme! je sais ce que Bridoison en pense;
néanmoins c'est une grave question que l'on a sou-
vent agitée, précisément à propos de Théophile
Gautier, à qui l'on a reproché, sans motif bien
sérieux, d'y avoir trop sacrifié. On lui a imputé à
défaut une qualité qui lui était naturelle et qu'il a
développée par l'étude ou, pour mieux dire, par
l'exercice même de son art. Il avait sa forme, bien
à lui, exclusive pour ainsi, dire; il l'a perfectionnée
tant qu'il a pu; il l'aimait, ne s'en cachait pas, mais
LE POETE. 179
il n'a jamais tenté de Timposer à personne. La forme
n*est pas « une », heureusement; elle est multiple
et elle doit l'être sous peine de tomber dans un
insurmontable ennui. La forme correspond aux
idées, s'y adapte et les fait valoir. Chacun a la
sienne qui se manifeste vaille que vaille; en telle
matière, imitation est synonyme de stérilité. La
prose de Bossuet ne ressemble point à celle de
Voltaire qui ne ressemble point à celle de Pascal
qui ne ressemble point à celle de Montesquieu.
Ce sont là quatre formes différentes, et ce sont
quatre formes admirables. L'une est-elle supérieure
à l'autre? on en peut douter; affaire de goût pour
le lecteur, qui est toujours libre de juger par prédi-
lection.
Une parole a été prononcée dont Gautier se serait
engoué. Cela est bien possible, car le romantique
de 1830, le membre du Cénacle, n'était point pour
se déplaire aux paradoxes; mais qu'il ait accepté
cette parole comme une maxime d'art, propre à servir
de devise et de mot de ralliement à une école litté-
raire, je ne le pense pas. Malgré l'irome que cachait
sa douceur, malgré une certaine naïveté que l'expé-
rience. de la vie n'avait pu complètement détruire et
qui souvent lui faisait adopter, pour un moment, des
formules dont l'étrangeté l'avait séduit; malgré sa
bonhomie qui le rangeait volontiers à l'avis de ses
interlocuteurs, il possédait un bon sens imperturbable
que ses curiosités d'artiste, que les discussions esthé-
tiques auxquelles il avait été mêlé, que sa propre fan-
180 THEOPHILE GAUTIER.
taîsîe même n'ont jamais déconcerté, et il était inca-
pable — que Ton me pardonne le mot — de prendre
des vessies pour des lanternes.
On aurait promulgué, en sa présence, cet apho-
risme : « De la forme naît Tidée », et tout de suite il
Teût adopté sans réserve, comme s'il eût trouvé la
solution du problème longtemps cherché ou l'expres-
sion d'une de ces vérités éclatantes que nulle âme
honnête ne peut repousser. Je crois qu'à cet égard
on s'est fait illusion. Les convictions de Gautier en
matière d'art étaient si fortes, qu'il ne lui était pas
difficile de rester indifférent aux opinions d'autrui.
Souvent même il semblait les approuver, afin d'éviter
la discussion qu'il n'aimait pas, car il savait combien
elle est stérile et parfois déloyale. Certes Gautier
soignait sa forme et lui attribuait une grande impor-
tance — toute son œuvre le démontre — , mais il
savait qu'elle n'est que l'agent de transmission de
l'idée. Son opinion ne dépassait pas la théorie saint-
simonienne qui fait de l'une l'égale de l'autre. Que,
dans des causeries intimes, entre compagnons de
lettres, il se soit laissé aller à des boutades qui lui
étaient familières, cela n'a rien de surprenant; mais,
s'il eût soupçonné qu'elles seraient recueillies et
publiées plus tard, il les eût gardées pour lui et s'en
serait diverti dans le huis clos de sa cervelle. Jamais
la forme n'est assez soignée; il le croyait et faisait
bien; il le répétait à qui voulait l'entendre; mais
entre cela et dire que c'est la forme qui est la mère,
la génératrice des idées, il y a un abîme, et cet abîme.
LE POETE. 181
sa raison ne l'a jamais franchi. Sous les formes les
plus admirables de la littérature française, on trou-
vera toujours le fait ou la pensée dont elle n'est que
Tenveloppe : Tune fait valoir l'autre, ceci n'est pas
douteux; mais la seconde peut, jusqu'à un certain
point, se passer de la première et faire son chemin
dans le monde.
Est-ce vraiment la forme qui constitue la beauté
du sonnet d'Arvers? Pour « se mettre en train »,
Stendhal lisait un ou deux chapitres du code civil :
on le reconnaît à son style; cela ne l'empêche pas
d'avoir fait la Chartreuse de Parme, En laissant de
côté le XIX® siècle, afin de ne blesser aucune suscep-
tibilité, on conviendra que bien des romans ont
été publiés en France avant la première heure de
l'an 1801; on les peut compter par milliers et par
milliers de volumes. Beaucoup ont soulevé l'enthou-
siasme et ont exercé de l'influence sur les mœurs
de leur époque; combien en reste-t-il? Et j'entends
par romans les œuvres d'imagination pure, déga-
gées de toute préoccupation de propagande philo-
sophique. En faisant abstraction dé Gil Blas, œuvre
initiale et féconde d'où doit sortir le roman de
mœurs, il en reste trois qui ne se sont souciés ni
-de la mode, ni de la vogue, qui ont résisté au temps,
qui ont fait battre tous les cœurs, charmé tous les
esprits et qui à cette heure n'ont encore rien perdu
de leur jeunesse : c'est la Princesse de Clèves, Manon
Lescaut, Paul et Virginie. Est-ce bien trois romans
qu'il faut dire? n'est-ce pas plutôt trois récits?
182 THEOPHILE GAUTIER.
En vérité, la forme est pour bien peu de chose
dans ces trois chefs-d'œuvre; les auteurs ne s'en
sont guère préoccupés et le lecteur ne s'en préoc-
cupe pas. L'émotion n'en est pas moins d'une inten-
sité qui va jusqu'à l'angoisse. Léon Gozlan le con-
statait avec surprise et disait : « Si nous écrivions
comme ces gens-là, on nous jetterait des pierres. »
J'imagine cependant que l'auteur des Nuits du Père~
Lachaise n'eût point été trop humilié d'avoir fait
Paul et Virginie, voire même la Chaumière indienne.
Si la perfection de la forme ouvre seule la porte de
la postérité aux œuvres d'imagination, d'où vient
le succès persistant que la traduction de certaines
œuvres étrangères a obtenu en France? Il ne faut
point se payer de vaines paroles qui, toutes sédui-
santes qu'elles soient, ne sont que l'expression d'un
paradoxe éclos dans la cervelle d'un homme de
talent, en un jour de mauvaise humeur ou de gaieté.
L'idée naît si peu de la forme, que sans l'idée la
forme ne pourrait exister.
Si les auteurs de la Princesse de Clèves, de Ma-
non, de Paul et Virginie ont trouvé, pour ces trois
nouvelles, le style qui ne vieillit pas, c'est précisé-
ment parce qu'ils n'ont point cherché le style et
qu'ils se sont contentés de traduire, le plus honnê-
tement possible, leurs pensées et leurs impressions.
La simplicité de la forme est égale à la simplicité
de la conception, entre elles nul désaccord; elles
sont vraiment faites l'une pour l'autre et il en résulte
une merveilleuse harmonie. Ernest Renan, à qui
LE POETE. 183
Ton ne contestera pas Part et la science d'écrire,
la connaissance des élégances exquises, la grâce et
l'habileté, a proclamé une vérité éclatante, lorsqu'il
a dit, dans ses Souvenirs d'enfance : « La règle fon-
damentale du style est d'avoir uniquement en vue la
pensée que l'on veut inculquer, et par conséquent
d'avoir une pensée. » C'est la glose de la phrase
écrite par Balzac dans Un Prince de la Bohème :
« Le style vient des idées et non des mots. »
Chez Gautier, l'idée se créait enveloppée de sa
forme, toute vêtue pour ainsi dire; les deux opéra-
tions de l'esprit étaient simultanées : c'est pourquoi
il écrivait sans se corriger et presque toujours sans
se relire; il n'avait qu'à écouter sa propre dictée.
Son esthétique, peu compliquée, consistait à exprimer
de son mieux ce qu'il avait conçu. Par elle-même, la
littérature lui paraissait un art complet, émancipé de
toute ingérence philosophique, politique et sociale.
Il repoussait énergiquement tout le fatras de la méta-
physique où George Sand s'est souvent embrouillé,
dédaignait, comme inférieur, le roman dit à ten-
dances et affirmait, par ses préceptes comme par son
œuvre, que l'on ne doit pas chercher les éléments
d'une production littéraire ailleurs que dans sa
propre imagination. 11 avait, comme chacun, des
préférences pour telle ou telle façon de concevoir et
de pratiquer l'art des lettres, mais il avait l'esprit
trop éclairé pour n'être pas éclectique. 11 admirait
le beau là où il le rencontrait, il ne s'avisait pas de
lui demander son extrait de baptême et lui souhaitait
184 THEOPHILE GAUTIER.
la bienvenue. Cet acte d*équité lui était facile, car,
malgré les attaches de sa jeunesse, malgré les admi-
rations persistantes et justifiées de son âge mûr, il
était indépendant, se sentant assez fort pour n'ap-
partenir à aucune coterie, assez maître pour n'être
d'aucune école. A cet égard, il y eut en lui une sorte
de contradiction qui ne fut qu'apparente et que je
dois expliquer en rappelant qu'il a dit : « Dès 1833,
j'avais enterré le moyen âge. »
Gautier, entraîné par sa passion pour l'art, poussé
peut-être par l'instinct de la conservation person-
nelle qui si souvent nous guide à notre insu, a
appartenu corps et âme à l'école romantique, car là
seulement, en 1830, il trouvait la liberté dont son
tempérament littéraire avait besoin pour se mani-
fester sans contrainte. Jusqu'au bout il est resté
fidèle aux principes qu'il avait adoptés, mais il y
est resté fidèle non point par respect du pacte
accepté, non point par habitude, mais par prédi-
lection d'artiste, parce que ces principes étaient en
concordance avec ses idées et avec ses aspirations.
Il m'a dit un jour : « J'étais romantique de nais-
sance; » rien n'est plus vrai. L'école ne l'a pas en-
régimenté, il en était avant qu'elle fût. Le résultat
de ceci est assez singulier : il ne croyait pas aux
écoles; en revanche, il croyait aux individualités;
il ne se trompait pas. De tous ceux qui sont entrés
dans la famille dont Goethe, Schiller, Chateau-
briand, Byron, ont été les ancêtres, dont Victor
Hugo a été le père, ceux-là seuls ont été supérieurs
LM POETE. 185
qui ont fait bande à part. Leur originalité a été for-
tifiée par le mouvement auquel ils se sont associés,
mais cette originalité existait d'elle-même et tôt ou
tard elle se serait révélée. Les hommes nés pour
être capitaines ne restent pas longtemps confondus
dans le rang des soldats. J'ai déjà cité Théophile
Gautier et Alfred de Musset, qui eurent à peine le
temps d'être des disciples qu'ils étaient déjà des
maîtres.
Si Gautier ne croyait pas aux écoles, à plus forte
raison ne croyait-il pas aux théories en art. Toute
production d'une œuvre d'art — roman ou tableau,
symphonie ou statue — est le résultat d'une gesta-
tion. Lorsque l'enfant est à terme, il vient au monde :
viable ou non ? — personne ne le sait ; c'est
l'avenir qui en décidera. C'est pourquoi, dans le
monde des artistes, les déceptions sont si fréquentes,
car nul ne sait, ne peut savoir, en vertu de quelles
règles il faut produire. Aussi toutes les théories sont
vaines; le plus souvent, les disciples ne réussissent
qu'en faisant le contraire de ce qu'on leur a ensei-
gné, et en brisant le cercle où les leçons reçues
les avaient enfermés : David a été l'élève de Vien,
et Delacroix celui de Guérin. Non seulement les
théories sont vaines, mais elles ne sont jamais que
rétrospectives; elles viennent toujours a posteriori^
beaucoup plus pour justifier des défauts que pour
préconiser des qualités. La plupart sont le produit
de vanités blessées qui, étonnées sinon indignées
d'être discutées, regimbent et veulent imposer,
186 THEOPHILE GAUTIER.
comme une loi nouvelle, précisément les défectuo-
sités qu'on leur reproche. L'histoire du renard qui
a la queue coupée est de tous les temps et de toutes
les coteries. De son essence, Tart est infini et uni-
versel; vouloir l'astreindre à des règles immuables,
le cantonner dans des limites fixes, c'est le con-
fondre avec le métier; c'est prouver qu'on ne le
comprend pas, car privé d'initiative il n'est plus.
Gautier professait un tel culte pour l'art, qu'il le
préférait à la nature. Dans celle-ci il ne voyait guère
qu'un document, plus ou moins correct, que l'artiste
interprète, modifie selon ses aptitudes, sa vision et
son génie; celui qui la copie servilement peut être
un artisan doué d'un sérieux talent d'imitation, mais
il ne sera qu'un artisan, jamais un artiste. Aussi, tout
ce qui se rapprochait de ce que l'on a nommé lé
réalisme, le naturalisme, lui déplaisait. Pour lui, une
œuvre ne devenait complète que si l'homme y mettait
son empreinte : j'entends celle que donnent les maî-
tres et qui reste immortelle. Aux plus belles mon-
tagnes il préfère le Parthénon; les paysages qu'il a
le plus admirés sont ceux de Claude le Lorrain, et la
femme lui semblait inférieure à la statue. Tout jeune
il a pensé ainsi; ce que l'on appelle « l'âge des
passions » a laissé intactes ses opinions d'artiste.
Il a dix-huit ans lorsqu'il entre à l'atelier de Rioult :
« Le premier modèle de femme ne me parut pas
beau, dit-il, et me désappointa singulièrement, tant
l'art ajoute à la nature la plus parfaite. C'était cepen-
dant une très jolie tille, dont j'appréciai plus tard,
LE POETE. 187
par comparaison, les lignes élégantes et pures; mais,
d'après cette impression, j'ai toujours préféré la
statue à la femme et le marbre à la chair. » Il ne
s'est jamais démenti et n'a cessé de proclamer là
supériorité de l'art sur la nature, qu'en somme il ne
paraît pas avoir beaucoup aimée. Son Tiburce de la
Toison éCor lui ressemble singulièrement, car, « à
force de vivre dans les livres et les peintures, il en
était arrivé à ne plus trouver la nature vraie ». Et
cependant, lorsqu'il est à Venise et que, saturé de
tableaux, d'architecture, de tous les chefs-d'œuvre
de la Renaissance, il débarque à Fusina, quel cri
de joie en trouvant quelque verdure et en marchant
à travers les herbes sauvages !
S'il était épris des arts littéraires et plastiques, il
est un art en revanche qu'il dédaignait et auquel il
est demeuré indifférent : c'est la musique. A propos
d'une phrase jetée sur un album : « La musique est
le plus cher et le plus ennuyeux de tous les bruits » ,
on s'est demandé ce qu'il en fallait penser. Il faut
en penser ce qu'il a pris soin de dire lui-même dans
son étude sur Saint-Amant : « Je dois avouer que le
grincement d'une scie ou celui de la quatrième corde
du plus habile violoniste me font exactement le même
effet. » Il dit, du reste, que Victor Hugo et Lamartine
étaient atteints de la même infirmité.
Si, en ce qui concerne l'art et la littérature,
Théophile Gautier a eu des idées très arrêtées, on
serait embarrassé de déterminer quel fut son système
philosophique; à proprement parler, on peut dire
I8g THEOPHILE GAUTIER.
qu'il n'en avait pas. Ces problèmes, insondables pour
la plupart et que l'on n'essaye généralement de
résoudre que par des hypothèses, ne l'effrayaient
pas, mais ne 'l'attiraient guère : il aimait la quiétude
de son esprit et eût craint de la compromettre en la
troublant par un examen qui ne peut jamais aboutir
qu'à une certitude relative. Le nom de Dieu se
retrouve souvent dans ses vers, surtout dans ceux
du début. Quel Dieu? Il ne lui eût sans doute pas
été facile de le désigner d'une façon précise ; en tous
cas, c'est le Dieu qui aime, qui pardonne, qui com-
prend et qui n*en veut pas à l'homme d'user des
facultés dont il l'a doué. Cette conception simple et
consolante devait plaire à Gautier; car si Dieu a créé
l'homme à son image, il faut reconnaître que l'homme
le lui a bien rendu. Il paraît n'avoir été animé que
d'une religiosité vague penchant vers le panthéisme,
sans rien de nettement défini ni de correctement
orthodoxe.
Ce n'était point un sceptique, ce n'était pas un
croyant ; c'était , en quelque sorte , un timoré.
Comme ceux qui ont beaucoup, pour ne dire uni-
quement, vécu par l'imagination, il n'était point
réfractaire au surnaturel et les enfers variés que
les religions nous promettent ne le rassuraient
pas; tout en souriant, il disait : « C'est peut-être
vrai. » Voyait-il, a-t-il vu des clartés au delà du
tombeau? je ne sais. La mort lui semblait froide,
laide et noire; il n'aimait pas à y penser. Il était
respectueux, jamais il n'a raillé la foi d'autrui et il a
LE FOETE. 189
dit : « Je n*ai, Dieu merci, aucune idée voltairienne
à Tendroit du clergé; » maïs la clairvoyance de son
esprit ne lui permet pa» de fermer les yeux à la
palpabilîté des faitfi et il constate, en Espagne, à
Cordoue, que le catholicisme, « miné par l'esprit
d* examen, s'affaiblit de jour en jour, même aux con-
trées où il régnait en souverain absolu »; plus loin,
à propos des cathédrales qu'éleva la foi du moyen
âge, il déplore l'affaiblissement des croyances, mais
ce regret n'est que celui d'un artiste écœuré des
médiocrités de son temps. Cela prouve que, comme
George Sand, il avait une âme impossible à satis-
faire avec ce qui intéresse la plupart des hommes.
En politique il est neutre, sans effort, par indiffé-
rence et surtout par dédain ; il trouvait que les gou-
vernements sous lesquels il avait vécu, se ressem-
blaient en ce point, que tous avaient eu peur de
paraître avoir de l'esprit. Il les envisageait presque
exclusivement dans leurs rapports avec les arts : cela
lui donnait la partie belle lorsqu'il était en humeur
de critiquer. Avant le ministère du 2 janvier 1870,
la direction des beaux-arts était rattachée au Minis-
tère de la maison de l'Empereur, dont le maréchal
Vaillant était le titulaire. Gautier disait : « Choisir
un maréchal de France, guerrier vénérable, mais
dont l'esthétique laisse à désirer, pour donner l'im-
pulsion à la peinture, à l'architecture, à la sculpture
et à la musique, est une idée aussi pharamineuse que
de confier le commandement des armées ii Ingres,
peintre de la Stratonice^ ou à Adolphe Adam, chantre
190 THEOPHILE GAUTIER.
du Postillon de Lonjumeau, » Lorsque Théophile
Gautier émettait des vérités aussi palpables, on sou-
riait avec condescendance et on l'accusait de faire
des paradoxes. Il en a fait beaucoup de semblables,
car la matière lui était abondamment fournie. Le
plus souvent, il levait les épaules, rêvassait à quel-
que poésie satirique, disait : à quoi bon ? et n'y pen-
sait plus.
Comme la plupart des rêveurs, il avait quelque
tendance à admirer les hommes d'action, et cepen-
dant toute violence lui répugnait; la guerre lui fai-
sait horreur et les révolutions le désespéraient. Son
idéal n'était point de ce monde ; il eût voulu un état
de civilisation où Ton eût honoré l'intelligence, la
beauté, les arts, où tout l'effort eût porté vers l'agran-
dissement de l'esprit : quelque chose comme une
abbaye de Thélème, sur le bord des golfes paisibles,
à l'abri des bois de citronniers, en vue du Parthé-
non. Il était ainsi fait et n'y pouvait rien; c'est
pourquoi il s'est senti opprimé et a souffert; la
) révolte eût été inutile et la lutte ridicule ; il le savait
et fut un résigné.
Un résigné, c'est le vrai mot; dans sa vie contra-»
dictoire à ses aspirations, il a tout supporté avec
une sorte de fatalisme musulman. Par son métier
de feuilletoniste dramatique, il a été parfois subor-
donné à des hommes dont l'intelligence et la probité
douteuses justifiaient le mépris qu'il avait pour eux ;
il les subissait en disant : « Il paraît que cela doit
être, puisque cela est. C'est la juste punition de
LE POETE. 191
mon crime de pauvreté, et cependant, Dieu sait que
si je suis criminel, c'est bien malgré moi. » Certes il a
regretté de n'avoir pas Taisance qui l'eût rendu indé-
pendant; il a regretté d'être forcé de vivre au jour le
jour, à ce point que toute paresse, bien plus, toute
maladie lui était interdite, sous peine de trouver vide
la huche au pain et d'entendre les créanciers frapper
à sa porte; mais si on lui eût offert l'existence rêvée,
l'existence de Fortunio, à la condition de renoncer à
la poésie et de ne jamais plus écrire un vers, il eût
repoussé l'offre, sans hésiter, et comme Antoine de
Navarre, en son château de la Bonne Aventure, il
eût répondu :
J'aime mieux ma mie, au g^é!
J'aime mieux ma mie.
Il n'eut pas à résister, car on ne le tenta pas,
11 ne connut guère la valeur de l'argent que par la
peine qu'il eut à le gagner. 11 ne sut jamais débattre
ses intérêts : par insouciance, par la conviction qu'il
y était malhabile, par pudeur de soi-même? Je
l'ignore, mais il fut le plus désintéressé des hommes,
et, en cela, sa grandeur n'eut point de défaillance.
Dénué de tout esprit d'intrigue, crédule comme ceux
qui ne mentent pas, il ne se fit jamais valoir; il n'a
tiré d'autre parti de son talent que d'en subsister.
Jamais il n'a daigné s'imposer : ce qui lui eût été
plus facile qu'à tant d'autres que l'on pourrait
nommer, car au besoin sa plume eût été redoutable.
Le combat pour la vie, si fort en usage de nos jours.
192 THEOPHILE GAUTIER.
il ne l'a jamais livré : non pas qu'il manquât de force
ou de courage, mais parce que les armes qu'il eût
fallu employer répugnaient à la loyauté de ses mains
et à sa conscience d'artiste. Il a rêvé une situation
ofRcielle, il a été surpris que ses aptitudes n'aient
point été utilisées; mais, pour obtenir ce qu'il dési-
rait, il eût fallu se pousser en avant, et la muse le
retenait loin de toute compétition. S'il n'a pu être
« quelque chose », il a été quelqu'un; ce qui vaut
mieux pour sa renommée.
Plus la civilisation, poursuivant sa marche iné-
luctable, pénétrera dans la démocratie, moins les
hommes pareils à Théophile Gautier, les rêveurs,
les poètes, les amoureux de belles choses dont on
ne vit pas, peut-être parce qu'elles sont immortelles,
moins ces prédestinés trouveront de place dans la
société humaine. Leur œuvre, n'ayant aucune utilité
immédiate et ne représentant qu'une valeur idéale,
sera de plus en plus dédaignée. L'heure est à l'ac-
tion, le rêve est condamné. Chacun pour soi et le
diable pour tous. On s'ouvre la route à coups de
coude, sinon à coups de couteau. Au milieu de cette
foule et de cette bataille, que peut faire le poète,
j'entends le poète exclusif, tenant sa lyre en main
et n'ayant d'autre souci que de l'empêcher d'être
brisée dans la cohue des convoitises? Il n'y a plus
de François P"" pour distribuer des pensions aux
ajusteurs de rimes, plus de prélats pour leur ac-
corder des bénéfices, plus de grands seigneurs pour
les aider à vivre. Gela me semble préférable; la
LE POETE. 193
poésie a rejeté les livrées pour reprendre la dra-
perie primitive ; mais le costume est parfois insuffi-
sant et le poète en souffre. Qu'y peuvent les gouver-
nements? Rien ou bien peu. On ne suscite pas les
poètes; les concours, les prix de poésie y sont
impuissants ; on ne peut que les récompenser quand
ils se sont manifestés; je dirai plus, c'est un devoir,
lorsqu'ils ont donné preuve de talent, de les mettre
en situation de n'avoir pas à souffrir de la gêne et
de développer leurs facultés, sans être condamnés à
pourvoir, par un travail ingrat, aux nécessités de la
vie. Lorsque Lamartine publia ses Méditations en
1820, Louis XVIII lui envoya la collection des Chefs-
d'œuvre de la littérature française édités par Didot;
c'est fort bien, car Lamartine était riche; s'il eût
été pauvre, une pension eût mieux valu.
Gautier regrettait-il le temps où le poète, pourvu
de pensions qui assuraient sa vie, pouvait, sans trop
de préoccupations matérielles, dévider le fil d'or
de ses pensées sur le rouet des rimes sonores? je
n'en serais pas surpris. Il le dit implicitement lors-
qu'il fait le compte des écus de Scarron et lorsque,
racontant la plaisante contestation de Golletet contre
Richelieu, à propos du mot « barboter » proposé
par celui-ci, repoussé par celui-là, il s'écrie :
« Heureux siècle que celui où un ministre comme
Richelieu, entre tant de grandes choses qu'il faisait
ou méditait, trouvait encore le temps de s'occuper
des productions de l'esprit et de disputer avec un
poète sur le plus ou moins de propriété d'un
13
194 THEOPHILE GAUTIER.
terme! » Certes Gautier ne discuta jamais avec
M. Rouher la valeur d'un mot, la coupe d'un vers
ou la lettre d'appui, mais dans les dernières années
du . Second Empire il trouva — ce qui est plus
important — des protections intelligentes qui le
comprirent, l'adoptèrent et simplifièrent sa vie en la
rendant moins pénible *. Par son travail régulier au
Journal officiel y plus généreusement rémunéré, par
une sinécure de bibliothécaire chez une princesse
amie des lettres, il sortit enfin de l'atmosphère où
il étouffait. Reçut-il, comme on l'a dit, une pension
directement servie par le cabinet impérial? je l'ignore,
mais je ne le crois pas. Il n'eût pas, du reste, été le
seul ; Napoléon III goûtait peu la littérature et ne
comprenait rien aux arts; mais lorsqu'on lui signa-
lait quelque bonne action à faire, sa générosité n'hé-
sitait pas. Le budget annuel des bonnes œuvres —
secourables et protectrices — pris sur sa cassette
particulière était fine à 3 500000 francs — 10000 francs
par jour; — les lettrés et les artistes de son temps
ont pu le savoir. Que cet hommage rendu à la vérité
soit à la louange du souverain déchu.
L'existence se montrait donc plus propice envers
Gautier; il put se croire pour toujours à l'abri des
tracasseries et des difficultés qui le harcelaient de-
puis si longtemps; de plus, toute quiétude semblait
1. Par arrêté du 25 avril 1863, M. Rouland, Ministre de
rinstruction publique, avait déjà accordé une indemnité
annuelle de 3000 francs à Théophile Gautier, qui, grâce à
M. Jules Simon, la toucha jusqu'à sa mort.
\
\
\
LE POETE. 195
acquise à son avenir, car on lui avait montré du
doigt un siège au Sénat, près de celui où Sainte-
Beuve s'était assis. Le songe était trop beau qui
devait bercer ses vieux jours. Il vivait dans la féerie
de son rêve; brutalement le décor changea, et le
pauvre poète sombra dans le désastre où la France
faillit périr. La guerre, la révolution du 4 Sep-
tembre , rinvestissement de Paris , la Commune
l'assommèrent. Il mit deux ans à en mourir, mais
il en mourut, et il ne fut pas le seul qui n'eut plus
la volonté de vivre après tant d'infortune. S'il n'a
pas désespéré de notre pays, il a été désespéré de
ses souffrances héroïques; il a entendu les petits
enfants pleurer parce qu'ils avaient faim; il a vu
brûler Paris, il a parcouru les ruines de nos mai-
sons, de nos monuments incendiés par l'envie, l'al-
coolisme, la bêtise, et il a été stupéfait : « Eh quoi!
cette civilisation dont on est si fier recelait une telle
\ barbarie! Nous aurions cru, après tant de siècles,
\ la bête sauvage qui est au fond de l'homme mieux
domptée. Quel est l'Orphée, quel est le Van Am-
burgh, doctus lenire tigres^ qui l'apprivoisera? » De
ce jour, Gautier fut écrasé.
Le sentiment de la patrie, sa croyance à des
mœurs moins criminelles, son amour pour les lettres
plus dédaignées que jamais, la foi en sa propre sécu-
rité de nouveau et pour longtemps compromise : tout
se lamentait en lui. Il ne se sentait plus la force de
lutter; il disait : a Je vis par habitude, mais je n'ai
plus envie de vivre. » Par une action naturelle de-
^
196 THEOPHILE GAUTIER.
Tesprit et comme pour échapper aux obsessions du
moment, il se reportait par la pensée aux heures de
la jeunesse; il fouillait le cimetière de sa vie passée,
et au milieu de la cendre des souvenirs il découvrait
des bijoux, ainsi qu'il en a trouvé dans la tombe
d'Aria Marcella.
Sa vie avait été faite de déceptions, et la plus amère
fut peut-être de savoir qu'il devait sa célébrité plus
à ses feuilletons qu'à ses poésies. N'est-ce pas cela
qu'il a voulu dire, lorsque, parlant de lui-même,
il a écrit : « Ce poète qui doit à ses travaux de
journaliste la petite notoriété de son nom, a natu-
rellement fait des œuvres en vers » ? Tous ses rêves
s'étaient évanouis les uns après les autres ; il restait
en présence de la vieillesse qui s'approchait, travail-
lant toujours, mais affaibli déjà par un mal encore
ignoré. Parmi les désirs qu'il avait formulés, un seul
subsistait. Il eût voulu être de l'Académie française,
où son talent d'écrivain, sa connaissance profonde
de la langue, avaient, depuis tant d'années, marqué
sa place. Il était fatigué et surpris de faire un si long
stage sur cet illustre quarante et unième fauteuil où
Balzac et Alexandre Dumas, deux grands novateurs
de lettres, s'étaient assis avant lui. Trois fois déjà il
avait frappé aux portes. rebelles. Le 2 mai 1866, il
se présente pour succéder au baron de Barante, le
père Gratry est élu; le 7 mai 1868, il sollicite la
place laissée vacante par la mort de Ponsard, on
lui préfère Autran; le 29 avril 1869, il se porte can-
didat à l'élection destinée à remplacer Empis : après
LE POETE. 197
quatre tours de scrutin, Auguste Barbier, que dans
Italia il avait appelé le bilieux poète, sortit vain-
queur de la lutte, qui fut chaude.
L'Académie regretta, je crois, l'exclusion qu'elle
avait donnée à l'auteur de tant d'œuvres dont notre
littérature s'honore, et, en 1872, elle semblait dé-
cidée à accorder à ce grand lettré la consécration
qu'il demandait. Avant qu'elle pût mettre son des-
sein à exécution, la mort avait élu le poète qui en
a chanté la comédie et qui n'eut même pas la con-
solation de porter l'habit à palmes vertes dont —
comme tant d'autres — il s'était raillé aux jours de sa
jeunesse. Gela ne rappelle-t-il pas certaines strophes
du Romancero de Henri Heine? Le shah Mohammed
se souvient du poète Firdusi qui vit pauvre dans la
ville de Thus et il donne ordre de lui envoyer « des
présents équivalant au tribut annuel d'une pro-
vince ». La longue file des dromadaires, chargés de
cadeaux expédiés par le souverain, se met en mar-
che. « Par la porte du sud, la caravane entra à Thus,
avec des fanfares brillantes et en poussant des cris
d'allégresse; mais par la porte du nord, à l'autre
bout de la ville, sortit, dans le même moment, le
convoi funèbre qui portait au tombeau le poète mort
Firdusi. »
La maladie qui, depuis les jours de la guerre et
de la Commune, détruisait lentement la robuste
constitution de Gautier, devint si menaçante, que nul
espoir ne put subsister; le 23 octobre 1872, il cessa
de vivre à l'âge de soixante et un ans. Les affres de
1
198 THEOPHILE GAUTIER.
la mort lui furent épargnées, il s'endormit et ne se
réveilla pas. Peut-être dans le rêve de son sommeil
suprême a-t-il murmuré la parole de Feuchters- I
leben : « Je pars pour une étoile plus lumineuse. »
Je n'ai plus à parler de Técrivain. De Thomme je
ne dirai qu'un mot : il fut bon dans toute l'acception
du terme et mit souvent en pratique, au service d'au-
trui, un de ses axiomes familiers : a II n'y a que les
pauvres qui savent dépenser l'argent. » Hospitalier
comme un Arabe de grande tente, il reçut à sa table
— à sa fort modeste table — tous les affamés qui
venaient s'y asseoir. Pendant une des périodes les
plus critiques de sa vie, aux années qui succédèrent
immédiatement à la révolution de 1848, il hébergea, .
dans son appartement de la rue Rougemont, des
camarades plus dénués que lui, et jamais l'idée ne lui
vint de se soustraire à ces charges bénévoles qui
accroissaient les charges obligatoires dont . il était
accablé. Il ne s'en vantait pas, il ne s'en plaignait
pas; je doute qu'il l'ait jamais raconté, mais, comme
témoin, je lui dois de déposer et de dire la vérité.
Pour terminer et indiquer, sans insister, de quelles
préoccupations sa vie fut troublée, j'emprutç^erai
à l'ouvrage de M. Spoelberch de Lovenjom^^i une
lettre que l'on doit citer sans commentaire, car elle
s'explique d'elle-même et projette quelque lumière sur
les difUcultés dont le poète fut sans cesse assailli. Il
est à Pétersbourg, où il a été appelé pour collaborer
1. Loc. cit., introduction, xi.
LE POETE. 199
I
à une publication qui, restant inachevée, lui cause
une déception de plus. Il a reçu une lettre de ses
sœurs et il y répond en ces termes le 17 décembre
1858 : « Tout mon regret est de n*être pas plus
riche et de vous donner si peu. Je réponds de vous à
nos chers parents morts, et, moi vivant, vous aurez
toujours ce que je n*ai pas eu besoin de vous promet-
tre, car vous saviez, sans que j*aie dit un mot, que je
j le tiendrai jusqu*à mon dernier soupir... Vous savez
1 dans quel dégoût et quel ennui je suis des hommes et
des choses ; je ne vis que pour ceux que j*aime, car,
personnellement, je n'ai plus aucun agrément sur
terre. L*art, les tableaux, le théâtre, les livres ne
m*amusent plus ; ce ne sont pour moi que des motifs
d'un travail fastidieux, car il est toujours à recom-
mencer. N'ajoutez pas à tous ces chagrins des phra-
ses comme celles qui terminent une de vos lettres,
ou je me coucherai par terre et me laisserai mourir
le long d'un mur sans bouger.... J'ai été bien triste, le
2 novembre, en pensant à tous ceux qui ne sont plus.
Il faisait presque nuit à midi; le ciel était jaune, la
tprre couverte de neige, et j'étais si loin de ma patrie,
tt seul, dans une chambre d'auberge, essayant
d'éirire un feuilleton qui ne venait pas et d'où dépen-
dait, chose amère, la pâtée de bien des bouches pe-
tites et grandes. Je m'aiguillonnais , je m'enfonçais
l'éperon dans les flancs ; mais mon esprit était comme
un cheval abattu, qui aime mieux recevoir des coups
et crever dans les brancards que d'essayer de se re-
lever. Je l'ai pourtant fait, ce feuilleton, et il était très
200 THEOPHILE GAUTIER.
bien. J'en ai fait un le dimanche que notre mère est
morte, et il a servi à la faire enterrer *. »
Cette lettre équivaut à une confession. En peu de
lignes elle explique une existence : les sacrifices
acceptés, le labeur forcé, Tœuvre accomplie pour ne
point faillir à des devoirs dont on n'aperçoit ici
qu'une part infime, la tendresse, le dévouement que
ne peuvent entraver ni l'amertume de la vie, ni le
dégoût du travail imposé, la détresse morale dont
triomphe un infatigable esprit; l'aveu est complet
et doit être retenu. Ceux qui sauront lire cette lamen-
tation, en soulevant les mots, pour pénétrer plus
avant dans le cœur de l'homme, connaîtront Gautier
tel qu'il fut et répéteront la parole que, dans ses
jours de mélancolie, il a si souvent laissé tomber sur
lui-même : « Pauvre Théo ! »
1. La mère de Théophile Gautier est décédée le dimanche
26 mars 1848.
TABLE DES MATIERES
CHAPITRE I
La JïVNEssE 5
CHAPITRE II
Le critique 47
CHAPITRE III
Le voyageur 89
CHAPITRE IV
Le conteur ; . 127
CHAPITRE V
Le poète 157