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^^^RAÏ^V^' 



TllF.Or>Hll.E OAUTIEU 



LES GRANDS ÉCRIVAINS îIlANaAlS 



THEOPHILE GAIITIEU 



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MAXIME l){] CAMP 



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PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET G'^ 

79, BOULEVARD SAIXT-GERMAIN, 79 
1890 



LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS 



THÉOPHILE GAUTIER 






PAR 



MAXIME DU CAMP 



DE l'académie française 



« En tout quelque chose comme trois cents 
a volumes, ce qui fait que tout le monde 
u m'appelle paresseux et me demande à quoi 
«je m'occape. » 

(Théophile Gautier.) 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET C" 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 
1890 

Droit* de traduction at d« reproduction r<Mrv4*. 



g^a 



e 






THÉOPHILE GAUTIER 



CHAPITRE I 



LA JEUNESSE 



Théophile Gautier a été le type de ce que les 
rédacteurs en catalogues de librairie nomment : un 
polygraphe. C'était un écrivain, au large sens du 
mot; il n'a pas imité ces gens de lettres qui, par 
stérilité ou par goût, se cantonnent dans une spécia- 
lité dont ils prennent tellement l'habitude, qu'il leur 
est impossible d'en sortir et qui se trouvent dépaysés 
dès qu'ils ne sont plus dans leur domaine ordinaire. 
Pour lui, le champ, le vaste champ de la littérature, 
n'eut pas de terrains inconnus. Plus et mieux que Pic 
de la Mirandole, il aurait pu offrir le combat, à tout 
venant, pour discuter de omni re scihili et quihusdam 
aliis, car, au cours de son existence, il en a sans 
cesse disserté, la plume à la main. Lorsque l'on 
regarde l'ensemble de son œuvre, produit de qua- 
rante années de travail, on reste surpris et respec- 



6 THEOPHILE GAUTIER. 

tueux d'un si considérable labeur qui s'est étendu 
sans difficulté sur des sujets dont la diversité est 
prodigieuse et qu'il a traités toujours avec origina- 
lité, souvent avec la supériorité d'un maître. 

Dans le renouveau littéraire dont Chateaubriand 
fut le précurseur, Théophile Gautier marche au pre- 
mier rang, brandissant sa bonne plume de Tolède, 
comme l'on disait au temps des batailles roman- 
tiques, ne cédant le pas à personne, se jetant au 
plus fort de la mêlée, faisant face de toutes parts 
et redoublant d'audace sous les invectives dont la 
nouvelle école était l'objet. Il est resté fidèle aux 
croyances de sa jeunesse; dans les dernières années 
de sa vie, années lourdes et parfois pénibles, son 
cœur battait plus vite et son teint s'animait lorsqu'il 
parlait de la première représentation de Hernani et 
des horions échangés pendant que Ligier-Triboulet 
débitait les tirades du Roi s'amuse. Sa foi, j'entends 
sa foi littéraire, était si profonde et si vivace, que 
le long exercice du « métier » ne l'a point affaiblie. Il 
fut fervent jusqu'à l'heure suprême, et si, avant de 
fermer les yeux pour jamais, il s'est tourné vers le 
monument que les écrivains de sa génération, poètes 
et prosateurs, ont édifié à la renaissance de l'art, il 
a dû être rassuré sur l'avenir de son nom, en consta- 
tant qu'il l'a inscrit sur une des pierres du couron- 
nement. 

Pour la postérité, la pyramide s'élève d'elle-même. 
Les oubliés forment la base, invisible, presque dis- 
parue dans les fondations; puis les médiocres, les 



LA JEUNESSE. 7 

incomplets, ceux dont la volonté fut plus énergique 
que le talent, les auteurs que la mode a quelque temps 
soutenus sur ses ailes fragiles, les romanciers, les 
historiens, que sais-je encore, les officiers de Tarmée 
littéraire; enfin tout en haut, presque dans les cieux, 
le poète prenant la place qui lui était due pendant sa 
vie et qu'on ne lui accorde qu'après sa mort. A com- 
bien d'écrivains de haute volée ne pourrait-on pas 
appliquer Tépitaphe que Gombaud a rimée pour 
Malherbe : 



L'Apollon de nos jours, Malherbe, ici repose; 

Il a vécu longtemps sans se louer du sort. 

En quel siècle ? — Passant, je n'en dis autre chose, 

11 est mort pauvre.... Et moi je vis comme il est mort. 



Mille causes secondaires exercent une influence 
souvent tyrannique sur l'opinion et repoussent les 
écrivains vivants loin du rang que leur assignait un 
mérite supérieur. L'avenir seul, dégagé des préoc- 
cupations du temps où ils jetaient leurs œuvres 
parmi les hommes, est assez indépendant pour leur 
donner un numéro d'ordre dans le panthéon des 
gloires de l'esprit humain. Réclames et dénigre- 
ments, chutes et succès, sifflets et bravos, l'avenir 
n'en tient compte; tôt ou tard, la réputation, avilie 
ou exagérée, prend un niveau définitif, d'elle-même, 
sans que rien puisse le modifier. C'est là le travail, 
presque inconscient, à coup sûr désintéressé, de la 
postérité, qui dure plus ou moins longtemps, selon 
le degré et l'intensité du talent. Il me semble qu'à 



8 THÉOPHILE GAUTIER. 



l'étiage de la célébrité, le nom de Théophile Gautier 
se maintiendra à une bonne hauteur, le premier peut- 
être après celui de Musset, de Lamartine et de Victor 
Hugo. En tous cas, les vers de Gautier partagent avec 
ceux de Musset une qualité de premier ordre : 
seuls, de leur époque, ils ne sont point entachés 
de rhétorique. 

Pour peu que Ton ait eu quelque tendresse dans 
les sentiments, on garde au fond du cœur une sorte 
de chapelle sépulcrale où vivent encore ceux x[m ne 
sont plus et que Ton a aimés. Tout embaumés dans 
les parfums du souvehir^ ils apparaissent dès qu'on 
les évoque, répondent lorsqu'on les interroge et 
semblent ressaisir réellement leur ancienne exis- 
tence, pour la partager avec nous, tant leurs pensées 
se mêlent aux nôtres, tant ils excellent à ressusciter 
les choses passées que nous avions cru mortes. C'est 
une apparition : si Ton ferme les paupières, on s'ima- 
gine les voir avec leurs gestes familiers, leur attitude, 
leur démarche; si l'on prête l'oreille, on croit les 
entendre. Parmi ceux qui habitent ma nécropole 
intérieure, si peuplée, hélas I et où dorment tant 
d'êtres qui me furent chers, Théophile Gautier 
est un de ceux que j'appelle le plus souvent pour 
parler des temps écoulés et de nos amis communs 
près desquels il dort aujourd'hui. 

Plusieurs que j'ai connus et qui ont partagé l'af- 
fection que je lui avais vouée, étaient des hommes 
et non des demi-dieux. J'ai vécu près d'eux et je les 
ai jugés en contemporain, car entre eux et moi le 



LA JEUNESSE. 9 

verre grossissant de la postérité ne s*était point 
interposé. Les détails de leur existence personnelle 
n'ont pas encore, — pour moi du moins, — été éli- 
minés par le temps; j'aperçois l'œuvre à travers 
l'homme; l'une ^complète l'autre, celui-ci fait com- 
prendre celle-là, et ce serait mentir à la vérité que 
de les séparer. Il est impossible de juger un com- 
pagnon de la vie, comme l'on peut juger un per- 
sonnage mort depuis un ou deux siècles. Il en est 
des hommes ainsi que des paysages : l'éloignement 
les embellit, mais les dénature, car la distance les 
noie de lumière, en adoucit les contours, en dissi- 
mule les rugosités. Ceux qui ont vu, qui ont été 
les associés des jours, les confidents, parfois même 
les confesseurs, ceux qui se souviennent n'entendent 
pas sonner l'heure des apothéoses; mais ils se doi- 
vent d'être sincères, par respect même pour celui 
dont ils parlent, qui souvent y gagne de revivre dans 
sa réalité et avec des qualités que les admirateurs 
quand même n'ont point soupçonnées. Pour les 
témoins de l'existence de. bien des écrivains, ce 
qu'il y a d'extraordinaire dans leur œuvre, ce n'est 
pas l'œuvre elle-même, c'est la difficulté à travers 
laquelle ils l'ont accomplie; c'est que rien, ni la 
gêne, pour ne dire la pauvreté, ni les tourments qui 
en résultent, n'ont pu interrompre l'essor de leur 
talent. C'est là cependant ce qu'il faut expliquer 
pour faire comprendre ce qu'ils ont eu d'excep- 
tionnel; c'est là aussi ce qu'il faut dire afin de les 
venger de la légèreté dédaigneuse avec laquelle le 



10 THÉOPHILE GAUTIER. 

gros public et luême la bonne compagnie les a 
traités : a un garçon de belles lettres et qui fait des 
vers, nommé La Fontaine », disait ce cancanier de 
Tallemant des Réaux. C'est ainsi que Ton en parle 
lorsqu'ils sont encore de ce monde, 

Quitte, après un long examen, 

A leur dresser une statue 

Pour l'honneur du genre humain. 

Théophile Gautier sut promptement que l'on 
considère la poésie comme une sorte d'agréable 
superfétation, inutile en soi, bonne au plus à divertir 
quelques désœuvrés, suffisamment récompensée par 
le renom qu'elle fait naître, indigne, en somme, d'un 
homme sérieux et ne méritant que des encourage- 
ments stériles. A cet égard, quelles que soient la 
diversité d'origine et la divergence des principes, 
les gouvernements sont d'accord. Le Stello d'Alfred 
de Vigny a beau sortir de la vérité historique, il 
n'en reste pas moins philosophiquement vrai. Théo- 
phile Gautier en fit une expérience qui dura près de 
quarante ans, pendant lesquels il tourna la meule du 
journalisme afin de ne pas manquer du pain quoti- 
dien. Ni la dynastie de Juillet, ni la seconde Répu- 
blique, ni le second Empire, où cependant il comp- 
tait des amis, ne s'imaginèrent qu'une place sufiS- 
semment rétribuée — une sinécure, si l'on veut — 
était due à un écrivain qui n'attendait que d'être 
libéré d'une besogne inférieure pour étendre toute 
l'envergure de ses ailes. Il avait accepté son sort 



LA JEUNESSE. / 11 

avec une mansuétude dont j'ai souvent été touché, 
car, sans être exigeant, il était en droit d*estimer 
qu'il valait mieux que l'existence qui lui fut infligée. 

Il était né à Tarbes le 31 août 1811; c'est lui qui 
le dit et l'on peut le croire *; cependant une pièce 
officielle que j'ai sous les yeux le vieillit d'un jour; 
sur le bulletin d'appel à la conscription de la classe 
militaire de 1832, il est désigné : « Pierre-Jules- 
Théophile Gautier, né à Tarbes, le 30 août 1811, 
peintre, demeurant à Paris, place Royale, n° 8 ». 
C'est le hasard d'une position administrative occupée 
par son père qui le fit naître sur les bords de 
l'Adour, dans la patrie de ce Barère qui, après avoir 
été « l'Anacréon de la guillotine », devint un des 
correspondants secrets de Napoléon I". Il n'y vécut 
que pendant trois ans et vers 1814 on l'amena à Paris, 
où il fut saisi par des accès de nostalgie dont il a 
consigné le souvenir dans des notes autobiogra- 
phiques qui me servent de guide pour parler de son 
enfance *. 

« Quoique j'aie passé, dit-il, toute une vie à Paris, 
j'ai gardé un fonds méridional. » Rien n'est plus 
vrai. N aux pieds des Pyrénées, en frontière d'Es- 
pagne, issu d'une famille originaire du comtat 
Venaissin, fils et petit-fils de sujets du Pape a en 
Avignon », il eut toujours quelque chose d'exotique. 

1. Le 13 août 1890, on a inauguré à Tarbes le buste de 
Théophile Gautier. 

2. Cette autobiographie a été écrite en 1867 et forme une 
livraison des Sommités contemporaines^ publication entreprise 
par M. Auguste Marc. 



12 THEOPHILE GAUTIER. 

Il avait beau aimer la France passionnément, il y 
semblait dépaysé. Il n'est pas jusqu'à son teint mat, 
sans nuance rosée, qui n'eût une apparence étran- 
gère et ne convînt à quelque Abencérage égaré dans 
notre civilisation. Son extérieur même semblait ainsi 
protester contre le milieu où il était forcé de vivre. 
A le voir dans sa jeunesse aussi bien que dans 
son âge mûr, on sentait qu'il était appelé vers 
les clartés et les nonchalances de l'Orient. Il trou- 
vait notre ciel terne et notre climat détestable ; 
au moindre souffle de vent, il grelottait. Elles sont 
fréquentes, dans son œuvre, les invocations à la 
chaleur et au soleil. Sous notre ciel souvent bru- 
meux, dans la demi-obscurité froide de nos jour- 
nées d'hiver, il avait le mal du pays, le mal d'un 
pays tiède et lumineux. 

Il n'éprouva jamais ce que Chateaubriand appelle 
(( la délectable mélancolie des souvenirs de la pre- 
mière enfance », car ses années, au début de la vie, 
ne furent point heureuses. Il regrettait son lieu 
natal, avec une persistance et une intensité rares à 
cet âge où généralement les impressions n'ont qu'une 
vivacité éphémère. Il raconte qu'ayant entendu des 
soldats parler le patois gascon, qui fut le premier 
langage qu'il eût bégayé, il voulut les suivre, afin 
de s'en aller avec eux vers la ville où il était venu au 
monde et dont la pensée l'a toujours ému. « Le sou- 
venir des silhouettes de montagnes bleues qu'on 
découvre au bout de chaque ruelle et des ruisseaux 
d'eaux courantes qui, parmi les verdures, sillonnent 



LA JEUNESSE. 13 

la ville en tous sens, ne m'est jamais sorti de la tête 
et m'a souvent attendri aux heures songeuses. » Il 
avait cinquante-six ans lorsqu'il écrivit les lignes 
que je viens de citer. 

Sa petite cervelle, à la fois contemplative et ardente 
à savoir, commençait à se défricher, lorsqu'on lui 
fit quitter la maison paternelle pour le mettre au 
collège. Grave imprudence; un enfant qui avait tant 
souffert d'être éloigné du premier berceau, ne sup- 
porterait pas l'exil, hors du foyer où la famille pre- 
nait soin de lui, le dorlotait et n'avait que de l'in- 
dulgence pour ses fantaisies. Théophile Gautier croit 
qu'il avait huit ans lorsque les portes de la caserne 
universitaire se refermèrent sur lui; à cet égard, sa 
mémoire est en défaut; il était dans le courant de sa 
onzième année, ainsi que le démontre un reçu de 
l'économe du collège Louis-le-Grand pour le quart 
du premier trimestre de 1822. Le pauvre écolier 
resta peu de temps prisonnier, assez cependant 
pour avoir reçu une impression qui jamais ne s'est 
effacée. Il eut en aversion la discipline destructive 
des gaietés de l'enfance, la régularité fastidieuse à 
force d'être monotone, la vie en commun odieuse 
aux natures délicates, la camaraderie sans ten- 
dresse, la grossièreté des maîtres subalternes, les 
préaux sans verdure, les longs corridors, les dor- 
toirs où les lits sont trop nombreux, les réfectoires 
dont l'odeur seule rassasie la faim, les punitions 
absurdes, les portes closes et l'aspect général qui 
est bien plus d'une maison de détention que d'une 



14 THÉOPHILE GAUTIER. 



maison d- enseignement. Petit, chétif, de santé 
malingre, rêveur, sans goût pour les jeux bruyants, 
effaré, désespéré, il languissait dans cette atmos- 
phère alourdie où nul aliment n'était offert à ses 
instincts, à son esprit, à son cœur. On lui ensei- 
gnait, il est vrai, que Cornu est indéclinable et que 
Tonitru fait Tonitruum au génitif; c'était une mince 
compensation aux souffrances qu'il endurait, mais 
qu'il taisait avec la timidité native dont il n'a jamais 
pu se dégager complètement. 

Son père, grâce au ciel, était un homme intelli- 
gent, qui ne l'avait pas livré, comme tant d'autres, à 
l'internat des collèges afin de se ménager quelque 
liberté d'allures. L'enfant fut retiré de sa geôle et 
ramené au logis; il était temps : silencieux, affaibli, 
indifférent à toute chose, il s'étiolait, déprimé par 
le régime moral à l'aide duquel — j'en demande 
pardon à l'Université — on a plus atrophié de carac- 
tères que l'on n'en a développé. Quarante-cinq ans 
après avoir quitté les bas bleus, le frac d'invalide, 
la cravate de cotonnade blanche qui constituaient 
alors l'uniforme des collégiens, Théophile Gautier a 
écrit : « Je fus saisi d'un désespoir sans égal que 
rien ne put vaincre. La brutalité et la turbulence de 
mes petits compagnons de bagne me faisaient hor- 
reur. Je mourais de froid, d'ennui et d'isolement 
entre ces grands murs tristes, où, sous prétexte de 
me briser à la vie de collège, un immonde chien de 
cour s'était fait mon bourreau. Je conçus pour lui 
une haine qui n'est pas éteinte encore Toutes les 



LA JEUNESSE. 15 

provisions que ma mère m*apportait restaient empi- 
lées dans mes poches et y moisissaient. Quant h. la 
nourriture du réfectoire, mon estomac ne pouvait la 
supporter. J'étais là dedans comme une hirondelle 
prise qui ne veut plus manger et meurt. On était, 
du reste, très content de mon travail et je promet- 
tais un brillant élève, si je vivais. » Dieu soit loué, 
il a vécu, et à Topposé de tant d'écoliers offerts 
en exemple à leurs condisciples, il ne s'est pas 
contenté d'avoir été un élève brillant. 

Il fut alors externe au collège Charlemagne, c'est- 
à-dire qu'il y assistait aux classes, deux heures le 
matin, deux heures dans l'après-midi; le reste du 
temps il était libre, vivait dans la famille, indispen- 
sable à tout enfant, et faisait son travail scolaire, 
apprenant ses leçons, traduisant ses versions et ses 
thèmes, sous la direction de son père, qui était un 
bon humaniste. Théophile Gautier en profita, et en 
profita si bien, que je l'ai vu chez moi, vers 1860, 
faire, à première lecture, la traduction d'un fragment 
de Tacite, qu'il accompagna d'un commentaire qu'eût 
envié plus d'un maître es langue latine doublé 
d'un professeur d'histoire. En la maison paternelle 
il retrouva non seulement la tendresse et la liberté 
dont il avait besoin, les leçons d'un maître compre- 
nant et développant les aptitudes de son élève, — 
ce qui est rare, — mais il trouva des livres — his- 
toire, poésie, romans, récits de voyages et d'aven- 
tures — que déjà il aimait avec passion. Il raconte 
que, par suite d'un effort de volonté et d'amour- 



16 THEOPHILE GAUTIER. 

propre, il sut lire à Tâge de cinq ans. Le premier 
livre qui brisa pour lui « le sceau mystérieux des 
bibliothèques » fut Lydie de Gersin; puis il lut 
Rohinson; il en devint comme fou; le mot est de lui; 
(c plus tard, Paul et Virginie me jetèrent dans un 
enivrement sans pareil, que ne me causèrent, lorsque 
je fus devenu grand, ni Shakespeare, ni Goethe, ni 
lord Byron, ni Walter Scott, ni Chateaubriand, ni 
Lamartine, ni même Victor Hugo, que toute la jeu- 
nesse adorait à cette époque. » Après avoir noté en 
quel âge précoce il se rendit maître de la lecture, il 
ajoute : a Et depuis ce temps, je puis dire, comme 
Apelles : Nulla dies sine lined. » Gela est rigoureu- 
sement exact : je ne crois pas qu'il ait jamais existé 
un plus infatigable lecteur que Gautier. 

Tout lui était bon pour satisfaire ce goût tyran- 
nique qui semblait parfois dégénérer en manie ; rien 
ne le rebutait et l'on eût dit que ses yeux myopes 
pénétraient au fond des phrases pour y découvrir 
des richesses que seul il savait reconnaître. Je Tai 
vu s'acharner jusqu'à la courbature sur le texte 
sanscrit de Sakountala, s'efibrçant de déchiffrer, 
de deviner la signification des signes d'un langage 
qu'il ignorait. Il se plaisait aux romans les plus mé- 
diocres, comme aux livres des plus hautes concep- 
tions philosophiques, comme aux ouvrages de science 
pure ; il était dévoré du besoin d'apprendre et disait : 
« Il n'est si pauvre conception, si détestable galima- 
tias qui n'enseigne quelque chose dont on peut pro- 
fiter. » Il lisait les dictionnaires, les grammaires, 



LA JEUNESSE. 17 

les prospectus, les recettes de cuisine, les almanachs; 
il estimait que Mathieu Laensberg est un « primitif » 
remarquable par sa naïveté et que Carême a prouvé 
qu'un a maître-queux » pouvait avoir de la hauteur 
d'âme, parce qu'il a écrit : « Ce n'est qu'en étudiant 
Vitruve que j'ai compris la grandeur de mon art. » 
Ceci fut pour lui, pendant quelque temps, la plai- 
santerie favorite. A ceux qui lui parlaient peinture, 
sculpture ou poésie, il répondait : « Etudie Vitruve, 
si tu veux comprendre la grandeur de ton art. » 
Presque tous ses interlocuteurs restaient la bouche 
bée, car bien peu avaient lu les œuvres de celui 
qui s'intitule « l'élève et l'admirateur de l'illustre 
La Guipière ». 

Cette soif de savoir, que jamais rien n'apaisa, eut 
pour Théophile Gautier d'enviables conséquences. 
Il était doué d'une mémoire extraordinaire : ce qu'il 
avait vu ou entendu restait gravé dans son sou- 
venir. Il ne mettait aucun ordre dans ses lectures : 
un livre lui tombait sous la main, il l'ouvrait par 
une sorte de mouvement machinal et ne l'abandon- 
nait qu'à la dernière page. On pourrait croire que 
ce pêle-mêle, sans sélection ni discernement, pro- 
duisait quelque confusion dans sa cervelle : nulle- 
ment. Il avait un des esprits les plus méthodiques 
que j'aie rencontrés ; tout s'y classait naturellement, 
par une sorte de pondération instinctive qui parfois 
contrastait avec le dévergondage de la parole ; c'était 
là une faculté maîtresse qui, au cours de sa littéra- 
ture forcée, lui a rendu d'inappréciables services. 



IS THEOPHILE GAUTIER. 

Toutes les notions acquises se rangeaient, s'éti- 
quetaient dans sa mémoire, comme les livres bien 
catalogués d'une bibliothèque. Il savait où trouver 
le renseignement dont il avait besoin, le document 
précis qu'il voulait vérifier, le mot rare qu'il dési- 
rait employer. Il n'avait qu'à se consulter lui-même. 
Que de fois ses amis, indécis sur un point d'histoire, 
de linguistique, de géographie, d'anatomie ou d'art, 
se sont adressés à lui et ont reçu satisfaction immé- 
diate I On disait alors : Il n'y a qu'à feuilleter Théo. 
Je citerai un exemple de sa mémoire : Le jour où 
furent publiés les deux premiers volumes de la 
Légende des siècles^ je dînais en sa compagnie dans 
une maison tierce; nous étions là plusieurs lettrés, 
tous alliés, de plus ou moins prés, à la tribu roman- 
tique, admirant Victor Hugo et comptant bien trou- 
ver dans la nouvelle œuvre un régal des plus savou- 
reux . Seul d'entre nous, Gautier la connaissait 
complètement; il avait reçu les deux tomes le matin 
même, et les avait lus au courant de la journée. Est-il 
besoin de dire quel fut le sujet de la conversation? 
On ne parla que du talent d'Hugo, qui semblait se 
transfigurer et ajouter à sa poésie des formes plus 
belles encore, plus imprévues et plus fortes, comme 
si, saisissant des faits d'histoire moins réels que lé- 
gendaires, il avait plané dans des régions féeriques 
où jamais encore ses ailes ne l'avaient porté. Gautier 
nous dit : « Il faut passer aux preuves; je vais vous 
dire les Lions. » Et, de cette voix blanche, sans 
inflexion, monocorde pour ainsi dire, les yeux fixes, 



LA JEUNESSE. 19 

comme s'il lisait de loin dans un livre visible pour lui 
seul, il récita les cent cinquante-huit vers de la pièce, 
ne se reprenant pas une fois, n*hésitant jamais et ne 
se trompant pas d'une syllabe. Nous étions étonnés ; 
on lui dit : « Tu as donc appris cela par cœur ? » il 
riposta : a Non, je l'ai lu ce matin, en déjeunant. » 

Cette mémoire , habilement entretenue par la 
direction que son père imprimait aux études sco- 
laires, une sorte d'assiduité passive qui le ren- 
dait 'attentif aux classes du collège, quelque dose 
d'amour-propre , firent de Théophile Gautier un 
élève remarquable. Eut-il son nom inscrit sur les 
palmarès ? fut-il embrassé et couronné par son 
proviseur, aux sons de la musique, sur l'estrade 
solennelle des distributions de prix? Je n'en sais 
rien; il était fort discret sur cette époque de son 
existence; il n'aimait point à en jaser, car elle ne 
lui avait laissé que des souvenirs maussades; 
toutes les fois que la conversaition se portait sur 
les années de collège, il se hâtait de la rompre. Il 
a écrit : « Ces années, je ne voudrais pas les re- 
vivre. » S'il eut des succès, de ces succès scolaires 
qui font naître tant d'espoir dans les cœurs pater- 
nels et qui n'ont jamais rien présagé de l'avenir, il 
les accepta avec indifférence et n'en fut pas plus 
fier. Je doute même qu'il ait complètement terminé 
ses humanités et je crois qu'il dédaigna d'obtenir le 
diplôme de bachelier es lettres, qui dut lui paraître 
un inutile parchemin : certificat d'études, rien de 
plus; il n'en avait cure et se certifiait par lui-même, 



20 THEOPHILE GAUTIER. 

car il avait acquis déjà bien plus de notions pré- 
cieuses que ne lui en eussent enseignées ses pro- 
fesseurs. Il était encore un simple écolier qu'il avait 
lu les vieux poètes français, fort dédaignés à cette 
époque où Malherbe et Boileau régnaient en maîtres, 
et qu'il avait assez étudié Rabelais pour en pouvoir 
réciter des chapitres entiers sans commettre d'erreur. 
Sa curiosité d'enfant intelligent et de futur grand 
lettré l'avait mieux servi que les leçons de la péda- 
gogie universitaire. 

Théophile Gautier n'était plus un enfant chétif, 
au teint olivâtre que l'internement avait failli tuer; 
c'était un jeune homme solide, bien en chair, dont le 
goût pour les exercices de corps avait singulièrement 
développé la vigueur. Il excellait à la natation, à la 
boxe, à l'équitation, ù la canne, et même à la savate; 
il en tirait quelque gloriole et ne refusait l'assaut à 
personne. Un jour, dans je ne sais plus quel jardin 
public ) il donna sur « la tête de turc » un coup de 
poing qui marqua cinq cent vingt livres au dynamo- 
mètre. Bien souvent je l'ai entendu s'en vanter et 
dire t « C'est l'action de ma vie dont je suis le plus 
glorieux. » Jusque dans un âge où généralement on 
ne s'essaye plus au rôle d*hercule, il ne lui déplai- 
sait pas de démontrer que sa force musculaire, tou-» 
jours considérable, n'avait point été appauvrie par 
les années. Si son caractère calme et surtout bien-» 
veillant ne l'avait rendu pacifique, il eût été redou- 
table ; mais nul homme ne fut moins querelleur : 
toute dispute violente lui semblait un outrage à la 



LA JEUNBSSE. 21 

dignité humaine, car, philosophiquement, il consi- 
dérait la placidité comme une vertu. 

C'est incidemment que Théophile Gautier se livra 
aux lettres, ou, pour parler plus exactement, que 
les lettres s'emparèrent de lui. Il était né artiste, 
cela n'est pas douteux, artiste de la ciselure, de la 
ligne et de la couleur. Quelque effort qu'il eût fait 
sur lui-même ou qu'on lui eût imposé, il n'aurait 
jamais pu répudier les dons que la nature lui avait 
prodigués, jamais il n'aurait réussi à se contraindre, 
jamais il ne serait parvenu à réduire au silence les 
facultés supérieures qui parlaient en lui. L^art le 
réclamait. Dans toute carrière officielle ou bour- 
geoise, il serait mort à la peine, frappé d'impuis- 
sance, égaré dans le labyrinthe du moindre détail 
et désemparé. La peinture l'attirait; elle fut pour 
lui comme un premier amour, dont le souvenir ne 
s'attiédit jamais ; pendant toute sa vie, il s'en préoc- 
cupa et bien souvent, dans ses heures de découra- 
gement, il regretta de n*avoir pas obéi à sa première 
impulsion. Le poète de la Comédie de la mort et 
des Émaux et Camées y l'écrivain de Tra-los-Montes , 
d*ItaUa,deFortunio, de la Morte amoureuse, d'œuvres 
dont le nom est dans toutes les mémoires, débuta 
par être un rapin. Il entra dans l'atelier de Rioult, 
situé près du collège Gharlemagne, ce qui lui per- 
mettait d'aller peindre une anatomie, d'après le 
modèle vivant, en sortant d'écouter une leçon sur 
l'harmonie préétablie de Leibnitz ou sur le média- 
teur, plastique de Gudworth. 



22 THEOPHILE GAUTIER. 

Le frémissement mystérieux qui précède les oura- 
gans agitait déjà les jeunes têtes de l'époque; la tem- 
pête romantique n'allait pas tarder à souffler de tous 
les points de l'horizon; les arts, assoupis dans une 
tradition épuisée, dormaient sur la foi d'un passé 
qui n'avait plus de raison d'être; on n'allait pas 
tarder à les réveiller, sans ménagement et même 
sans urbanité. Un vent de révolte passait sur les 
ateliers où les derniers disciples de l'école pétrifiée 
de David n'exerçaient plus qu'une influence dédai- 
gnée. Tout en mélangeant le brun de Van Dyck avec 
la terre de Sienne brûlée, on discutait littérature; 
on ne traitait pas encore Racine de « polisson », 
mais on avait oublié la Chute des feuilles de Mille- 
voye, les Ossianeries de Baour-Lormian et on les 
remplaçait, à la grande joie des futurs chevaliers de 
la palette, par la Chasse du Burgrave : 

Daigne protéger notre chasse, 

Châsse 
De monseigneur Saint-Godefroy, 

Froid ! 

OU par le Pas d'armes du roi Jean : 

Çà qu'on selle, 
Ecuyer, 
Mon fidèle 
Destrier ! 

Ces vers, on ne les récitait pas; on les hurlait. 
Quelques enthousiastes y avaient adapté un air et 
les chantaient en chœur, ce qui parut un sacrilège. 
Un évangile nouveau avait été donné au peuple des 



LA JEUNESSE. 23 

artistes et des lettrés : la préface de Cromwell avait 
formulé une théorie révolutionnaire que l'on rêvait 
de mettre en pratique. L'heure n'allait pas tarder à 
sonner où Ton serait déclaré « cagou et marmiteux » 
si l'on ne rugissait pas d'horreur au seul nom de 
l'Institut. 

C'est dans ce milieu bruyant, généreux et hardi 
que la vocation littéraire fit signe à Théophile Gau- 
tier : laisse là tes pinceaux et suis-moi; là sa des- 
tinée encore obscure s'éclaircit tout à coup ; un inci-: 
dent fit jaillir la lumière. Au collège Charlemagne, 
Gautier s'était lié d'une amitié que rien n'a jamais 
distendue, avec Gérard Labrunie, qui devait être 
Gérard de Nerval. A cette époque — c'est-à-dire 
au début de l'année 1830 — Gérard , à peu près 
inconnu de la masse du public, était célèbre dans 
un groupe de jeunes hommes que les choses de l'art 
avaient séduits; parmi ses camarades de classe, il 
était illustre, car à dix-sept ans, encore sur les 
bancs de la rhétorique, il avait publié un volume de 
poésies, intitulé : les Élégies nationales, qui n'avait 
point passé inaperçu; à dix-huit ans, il donnait sa 
traduction de Faust, à propos de laquelle Goethe lui 
écrivit : « Je ne me suis jamais mieux compris qu'en 
vous lisant. » Il y avait de quoi faire tourner une si 
jeune tête , mais Gérard était déjà doué de cette 
modestie qu'il poussa parfois jusqu'à l'humilité. 
C'était alors une nature charmante, un peu excen- 
trique malgré son extrême douceur. On lui promet- 
tait toutes les couronnes que la renommée jette aux 



2'i THEOPHILE GAUTIER. 

grands poètes; il ne pouvait, croyait-on, marcher 
que vers la gloire ; sa route devait passer sous des 
arcs de triomphe et le conduire à l'immortalité : com- 
ment elle le mena dans une des rues les plus sor- 
dides de Paris pour y mourir d'une mort sinistré, 
je l'ai dit ailleurs et je n'ai point à le répéter ici *. 
Ce fut Gérard qui, fortuitement, ouvrit à Théophile 
Gautier les portes du temple — bien des gens 
disaient la caverne — où trônait la jeune statue du 
romantisme. 

Le comité de lecture de la Comédie-Française avait 
reçu un drame en vers de Victor Hugo : Hernani ou 
l'honneur castillan, La vieille école classique, ferrée 
sur les trois unités, en avait frémi jusque dans ses 
moelles. La nuit on avait entendu des voix plaintives 
sortir des urnes où reposent les cendres de Mar- 
montel et de Campistron. Malgré ces présages 
funestes, malgré les prédictions dçs Calchas de la 
tragédie, la pièce était en répétition ; on en racontait 
mille extravagances; on disait : C'est une orgie de 
vers incohérents, et Ton ajoutait que Mlle Mars — 
arbitre du goût — était malade de chagrin, qu'elle 
voulait rendre son rôle , car elle ne pouvait se 
résoudre à profaner son talent au milieu des énormités 
que l'auteur lui imposait. La vérité est tout autre : 
ce fut Victor Hugo qui, justement blessé des pré- 
tentions de l'actrice, lui déclara qu'il la remplacerait 



1. Souvenirs littéraires, t. II, ch. xx; les Iliumine's. Paris, 
Hachette, 2 vol. in-8", 1883. 



LA JEUNESSE. 25 

par une autre interprète, si elle avait encore l'incon- 
venance de modifier les expressions qu'elle n'ap- 
prouvait pas. Bien avant le jour de la première 
représentation,, on sentait un orage d'opposition se 
former; des intentions hostiles ne prenaient point 
la peine de se dissimuler; on savait, à n'en point 
douter, que la cabale était décidée à livrer bataille. 
Des deux côtés, on se préparait a la lutte; les uns 
aiguisaient le poignard d'Oreste, les autres four- 
bissaient leur bonne lame de Tolède; on invoquait 
les filles de Jupiter et de Mnémosyne; on jurait 
par saint Jacques de Compostelle et même par les 
corbignoles de madame la Vierge. Tout annonçait 
que Tafiaire serait chaude; les simples curieux se 
frottaient les mains et fredonnaient le finale du 
Comte Ory : 

J'entends d'ici le bruit des armes, 
Et le clairon Tient de retentir. 

Dans le clan romantique, on n'était pas rassuré : 
on se méfiait de quelque stratagème et l'on redoutait 
surtout la défection de la claque, en butte à des ma- 
nœuvres déloyales et à des promesses qui sonnaient 
d'une voix métallique. Les adversaires de la jeune 
école comptaient, à cet égard, sur la force de l'ha- 
bitude : comment ces braves chevaliers du lustre, 
formés dès longtemps aux pures doctrines de l'art 
révéré, accoutumés au ronron du vers tragique, aux 
césures invariables, aux hémistiches coulés dans un 
moule uniforme, au casque, au glaive, à la tunique et 



26 THEOPHILE GAUTIER. 

au cothurne, ne se sentiraient-ils pas révoltés en 
écoutant des vers frappés à une effigie nouvelle, des 
enjambements invraisemblables, des mots que les 
a canons » proscrivaient et en voyant des toques à 
plumes, des pourpoints de velours, des épées à co- 
quille, des dagues damasquinées, des bottes en cuir 
fauve, tout l'attirail, en un mot, de ce que Ton nom- 
mait alors la couleur locale et qui ne devait point 
tarder à dégénérer en bric-îi-brac. Donc nulle sécu- 
rité dans la claque, dans ces bruyants fonctionnaires 
dont le métier est de soutenir quand même les œu- 
vres théâtrales dont le succès n*est point d*une gesta- 
tion facile. On résolut de se passer du secours — trop 
incertain — de ces accoucheurs patentés de Thalie 
et de Melporaène : on craignait un avortement et 
peut-être un infanticide. Par qui les remplacer? Où 
trouver un groupe d'hommes jeunes, enthousiastes, 
vaillants jusqu'à l'imprudence, dédaigneux de l'ob- 
stacle, fatigués du passé, ayant foi dans l'avenir, com- 
prenant que leur sort tout entier pouvait dépendre 
de la victoire, doués de bons poumons et de poings 
solides? Dans les ateliers. Les peintres, les sculp- 
teurs répondirent à l'appel avec empressement; les 
architectes étaient mous et arriérés; au portail de 
Notre-Dame ils préféraient la colonnade de la Bourse, 
récemment construite; on voulut cependant les uti- 
liser, mais on les mêla aux autres artistes, qui furent 
chargés de les surveiller et de les maintenir en 
bon chemin, fût-ce à coups de talon dans les che- 
villes. 



LA JEUNESSE. 27 

Des racoleurs choisis avec discernement furent 
expédiés dans les ateliers. Comme les visiteurs des 
grands bons cousins, c*est-à-dire des carbonari, ils 
devaient désigner les chefs d*escouade auxquels ils 
confieraient, non pas la baguette de coudrier qui 
donnait accès dans les ventes secrètes, mais la carte 
rouge timbrée du mot espagnol Hierro (fer), qui 
ouvrirait les portes de la Gomédie-F'rançaise au soir 
de la première représentation, de la première bataille 
de Hernani, Gérard de Nerval fut un des sergents 
recruteurs chargés de former le bataillon sacré qui 
devait vaincre ou mourir; à Tatelier de Rioult, il 
remit six cartes d'entrée à Théophile Gautier : « Tu 
réponds de tes hommes ? — Par le crâne dans lequel 
Byron buvait à Tabbaye de Newstead, j'en réponds ! » 
Se tournant vers ses camarades de palette, Gautier 
dit : a N'est-ce pas, vous autres? » On lui répondit 
d'une seule exclamation : a Mort aux perruques ! * » 

Fier de la mission de confiance qu'il venait de rece- 
voir, ne répudiant aucune responsabilité et voulant 
donner à son attitude une solennité digne des hautes 
fonctions qui lui étaient dévolues, Théophile Gautier 
se fit faire un gilet — un pourpoint — cramoisi « qu'il 
avait pris plaisir à composer lui-même ». De ce gilet 
rouge — qui, en réalité, était rose vif — inauguré au 
son du cor de Hernani, il a été parlé jadis; on en a 



1. Je tiens l'anecdote de Pradier, qui Ta racontée devant 
moi ù Victor Hugo, au mois de juillet 1851; Théophile Gau- 
tier était présent, ne Ta pas démentie et s'est contenté de 
dire : « Ah! c'était le bon temps I » 



28 THEOPHILE GAUTIER. 

parlé beaucoup, ou en a parlé longtemps, on en 
parle encore. Un jour, je disais à Théo : « Tu as été 
célèbre très jeune? » Il me répondit avec cette sorte 
d'indifférence qui parfois donnait tant de saveur à 
ses plaisanteries : « Oui, très jeune, à cause de mon 
gilet. » 

De cette première représentation du premier 
drame romantique en vers *, où Gautier, ses longs 
cheveux répandus sur les épaules, flamboyait, la 
poitrine couverte d'un satin éclatant, je ne dirai 
rien, car il l'a racontée lui-même dans les moindres 
détails. Ce fut, bel et bien, une bataille, où l'on ne 
ménagea ni les injures ni les gourmades. Une erreur 
d'audition produisit une mêlée telle, que l'on faillit 
baisser le rideau et congédier les combattants. 
Lorsque Hernani dit à Ruy Gomez qui vient de 
livrer dona Sol au roi don Carlos : 

Vieillard stupide! il l'aime. 

une partie des spectateurs, au lieu de a vieillard stu- 
pide ! », entendit : « vieil as de pique ! » Les classiques 



1. Hernani (25 février 1830) fut le début du drame roman- 
tique en vers ; une année auparavant (10 février 1829), Alexan- 
dre Dumas avait fait représenter le premier drame roman- 
tique en prose : Henri III et sa cour^ qui fut reçu à la Comédie- 
Française sous la dénomination singulière de : tragédie en 
cinq actes. Dans le courant de 1829, Henri III fut joué qua- 
rante-six fois ; dans le courant de 1830, Hernani fut joué trente- 
neuf fois. C'était un succès considérable pour cette époque où 
les chemins de fer, n'existant pas, n'amenaient pas à Paris, 
comme aujourd'hui, la masse de provinciaux et d'étrangers 
qui renouvelle chaque soir le public des théâtres. 



LA JEUNESSE. 29 

indignés poussèrent des cris d'horreur, les roman- 
tiques, saisis d'admiration, exaltés par la rareté de 
rimage, trépignaient de joie et aboyaient de bonheur. 
Le tumulte fut lent à s'apaiser, et je doute fort que 
l'on ait pu saisir quelque chose de la fin du troisième 
acte. 

Cette représentation qui, malgré les Odes et Bal~ 
lades, malgré Cromwell et sa préface, malgré les 
Orientales y malgré le Dernier jour d'un condamné ^ 
marque le véritable début de la. révolution roman- 
tique, laissa dans le cœur de Théophile Gautier un 
souvenir ineffaçable; c'était l'épisode de sa vie sur 
lequel il revenait avec prédilection; dans son œuvre, 
les allusions y sont fréquentes. Il aimait à raconter 
la longue attente — une attente qui dura huit heures 
— dans le théâtre obscur, l'émotion, la lutte dont 
les deux camps ennemis s'attribuaient la victoire, les 
discussions dégénérant parfois en voies de fait qui 
se prolongeaient après le spectacle, la passion dont 
on était animé et l'exaspération qui emportait les 
partis hors de toute mesure; exaspération qui pro- 
duisit des effets d'un comique inattendu ; une dépu- 
tation d'auteurs classiques, renommés alors, oubliés 
aujourd'hui, se rendit près du roi et lui demanda 
d'user de son autorité souveraine pour interdire les 
représentations d'une telle monstruosité. On aurait 
cru entendre les objurgations de maître Pancrace, 
du Mariage forcé : a Tout est renversé aujourd'hui 
et le monde est tombé dans une corruption générale. 
Une licence épouvantable règne partout; et les ma- 



30 THEOPHILE GAUTIER. 

gistrals qui sont établis pour maintenir Tordre dans 
cet Etat devraient mourir de honte en souffrant un 
scandale aussi intolérable. » Charles X écouta, avec 
sa politesse accoutumée, les lamentations de ces 
braves gens, et leur répondit, non sans esprit ; « En 
pareille occurrence, je n'ai d'autre droit que celui de 
ma place au parterre. » 

J'ai, du reste, entendu dire par un ancien très haut 
fonctionnaire de la Restauration que l'on n'était 
point fâché aux Tuileries du tumulte suscité par la 
pièce nouvelle, qui détournait l'opinion publique de 
préoccupations déjà inquiétantes. De l'opinion pu* 
blique, Théophile Gautier ne se souciait guère : il 
était à Hernani, à Victor Hugo; il s'était donné d'un 
élan irrésistible, tout entier, sans idée de retour; il 
ne se reprit jamais, jusqu'à la dernière heure il resta 
dévoué au dieu de sa jeunesse; lorsque la mort, si 
cruellement empressée, lui arracha la plume des 
mains, il écrivait et laissa inachevé un article inti- 
tulé Hernani. Les dernières lignes sont consacrées 
à Mme de Girardin : « Ce soir-là, ce soir à jamais 
mémorable, elle applaudissait comme un simple rapin 
entré avant deux heures, avec un billet rouge, les 
beautés choquantes, les traits de génie révoltants... » 
La phrase est interrompue par la grande faucheuse 
dont l'œuvre ne s'interrompt jamais. 

Cette soirée « à jamais mémorable » est une date 
importante dans la vie de Gautier : c'est l'étape ini- 
tiale d'où il est parti pour parcourir la longue route 
de labeur qui n'eut point de halte, et sur laquelle il 



LA JEUNESSE. 31 

est tombé prématurément, harassé de fatigue, repu 
de déceptions, pauvre à la lin comme au début. Il ne 
se doutait guère de l'ingrat destin qui l'attendait; 
nulle espérance alors ne lui était interdite. Que de 
fois, me parlant de ce temps passé, sur lequel j'aimais 
à l'interroger, que de fois il m'a cité le vers : 

c( J'étais géant alors et haut de cent coudées, w 

et il ajoutait, avec une mélancolie qui dénonçait bien 
des rêves avortés : « Tout ce que je puis dire aujour- 
d'hui, c'est que petit bonhomme vit encore. » Après 
la soirée du 25 février 1830, comprenant que l'on ne 
peut servir deux divinités à la fois, il quitta l'atelier 
de Rioult et prit la plume du poète à la place de la 
brosse du peintre. Il avait alors dix-neuf ans, s'in- 
quiétait peu du qu'en dira-ton, et rimait, car il avait 
à cœur de prendre rang dans l'armée romantique et 
d'être un des porte-fanions du général en chef. La 
malechance lui donna un premier avertissement qui 
passa inaperçu. Son volume, — une plaquette bro- 
chée en rose et intitulée Poésies^ — fut mis en vente 
le 28 juillet 1830. Cela signifiait : toute révolution te 
portera préjudice. Il eut à le constater plus tard, en 
1848 et en 1.870. 

Comme les Capétiens, comme les Valois, les Bour- 
bons voyaient leur dynastie s'éteindre sur le trône, 
par le règne successif de trois frères. La défaite de 
la France les avaient apportés, la révolution de Juillet 
les emporta; la branche aînée est à jamais desséchée, 



32 THEOPHILE GAUTIER. 

elle ne rejettera plus. Ces journées, si imprudemment 
provoquées, non seulement sans moyen d*attaque, 
mais même sans ressources de défense, exercèrent 
une influence considérable sur les arts de Tépoque. 
Elles délivrèrent les esprits en les surexcitant, aidè- 
rent à briser la routine et rompirent brutalement la 
porte que le romantisme, malgré les chaudes soirées 
de Hernani^ n'avait fait qu'entr'ouvrir. Quelques 
amants de la muse classique, guidés par des maîtres 
dont la jeunesse se détournait, Brifaut, Arnault, 
Parseval de Grandmaison, Baour-Lormian, de Jouy, 
Viennet, restaient fermes à leur poste, mais se bou- 
chaient les oreilles et les yeux pour ne pas entendre, 
pour ne point lire, ne comprenant rien aux tentatives 
des écrivains et des artistes, s'imaginant que tout 
était perdu parce que l'on cherchait d'autres formes 
que celles qu'ils aimaient. Dans ce grand mouvement 
de rénovation intellectuelle, ils ne voyaient qu'une 
invasion de barbares par laquelle toute civilisation 
allait être broyée. 

L'heure était bonne pour Théophile Gautier d'en- 
trer de plain-pied dans l'école romantique. On eût 
dit que la révolution de Juillet avait trempé le pays 
dans un bain d'eau de Jouvence; tout le monde était 
jeune alors, ou croyait l'être; néanmoins il convenait 
d'être fatal et maudit, et on l'était de bonne foi, en 
repos de conscience, avec une conviction qui n'em- 
pêchait pas de s'amuser. C'était l'heure des Jeune- 
France ; Gautier les a turlupinés de belle sorte ; car, 
malgré la sincérité de son romantisme, il n'a jamais 



LA JEUNESSE. 33 

été de ceux à qui le ridicule échappe. J^étais bien 
enfant alors, mais je me souviens, passant sur les 
boulevards, dans le jardin des Tuileries qui était, à 
cette époque, la promenade favorite des Parisiens, 
d'avoir aperçu de jeunes hommes à longs cheveux, 
portant toute leur barbe, — ce qui était contraire aux 
bons usages — coiffés de chapeaux pointus, serrés 
dans des redingotes à larges revers,, cachant leurs 
pieds sous des pantalons à l'éléphant; je les regar-* 
dais avec une surprise où se mêlait quelque crainte, 
je disais : « Quels sont ces gens-là? » On levait les 
épaules en me répondant : « Ce sont des fous. » 
Théo m'a dit souvent ; « Notre rêve était de mettre 
la planète à l'envers. » Elle tourne toujours sur le 
même axe, la pauvre planète, et, depuis ces jours 
lointains, elle en a vu bien d'autres! 

Pendant les années qui suivirent les journées de 
Juillet, la vie de la jeunesse fut d'une violence extraor- 
dinaire; elle s'était dilatée tout à coup après la com-> 
pression qu'elle avait subie pendant la Restauration. 
Cette effervescence eut quelque durée; l'invasion 
subite du choléra en 1832 et l'effarement qui en 
résulta la calmèrent à peine; pour la réduire et 
l'apaiser presque complètement, il fallut l'attentat de 
Fieschî, l'horreur qu'il inspira et les lois répressives 
que Thiers fit voter au mois de septembre 1835. 
Jusque-là on ne sut se ménager; ce fut le beau temps 
des cavalcades du mardi gras, des bals des Variétés 
et des descentes de la Courtille; on rivalisait d'en- 
train, d'emportement et, disons-le, de sottise. « Il 

3 



34 THEOPHILE GAUTIER. 

g*agissait, disait Gautier, d'avoir de la truculence, 
du paroxysme, d'être moyen âge et de rosser les 
soldats du guet. » J'ai gardé le souvenir d'un récit 
qui prouve à quel degré de licence on était parvenu 
à force de s'ingénier aux extravagances pour a épater 
le bourgeois a : à un bal. masqué du théâtre des 
Variétés, d'Alton-Shée — un pair de France — fort 
jeune, il est vrai, et Labattue, que Ton a toujours 
confondu, que l'on confond encore avec lord Sey- 
mour, amenèrent une femme enveloppée d'un domino 
noir. Placée dans un quadrille dont les danseurs 
avaient été choisis parmi les plus illustres tenants 
de la Jeune-France, elle se débarrassa tout à coup 
de son vêtement et apparut dans le costume de notre 
mère Eve avant l'intervention de la feuille de figuier. 
La créature eut du succès et on l'acclama. L'exhi- 
bition parut excessive aux sergents de ville et aux 
gardes municipaux; ils voulurent arrêter la donzelle, 
dont la chorégraphie seule était un outrage à a la 
moralité publique »; ils n'y parvinrent pas. Entou- 
rée, défendue par une bande de jeunes gens qui 
criaient : « Los aux dames! » ils durent reculer 
devant les coups de poings et les coups de pieds de 
ces érudits de la boxe et du chausson. Pendant la 
bagarre, on recouvrit la danseuse de son domino; 
elle put s'esquiver, se perdre dans la foule et force 
ne resta pas à la loi. J'ai su les noms de la plupart 
de ces protecteurs du sexe timide, je les ai en partie 
oubliés; outre ceux que je viens de citer, je ne 
peux rappeler avec certitude que celui du peintre 



LA JEUNESSE. 3j 

Jadîn, c( qui seul valait une compagnie d*archers 
écossais ». La plupart de ces énergumènes des plai- 
sirs sans frein sont devenus des personnages et ont 
fait bonne route dans la vie. La turbulence de la 
vingtième année n'implique. rien de défavorable pour 
Tavenir. L*âge se charge de tout, même trop souvent 
d'efifacer le souvenir des . peccadilles d'autrefois. 
Mme de Lafayette écrivait à Ménage : « Il en coûte 
cher pour devenir raisonnable, il en coûte la jeu- 
nesse. » Théophile Gautier fut jeune; il fut très jeune 
et mérite d'en être loué. 

a L'habitude de la chasteté endurcit le cœur », a 
dit saint Clément d'Alexandrie; Gautier n'avait 
point le cœur dur et ne manquait pas d'éclectisme. 
Dans son roman « goguenard » des feune^France, 
écrit alors qu'il avait vingt-deux ans, il a fait un 
chapitre. Celle-ci et Celle-là, qui pourrait bien être 
un fragment de confession. « Retiens ceci, dit-il, et 
serre-le dans un des tiroirs de ton jugement, pour 
t'en servir à l'occasion : toute femme en vaut une 
autre, pourvu qu'elle soit aussi jolie. » Cela res- 
semble à une profession de foi. On en peut conclure 
que l'amour de la forme dominait en lui et que 
l'échange des âmes, si fort à la mode dans les 
romances du temps , ne lui semblait que d'une 
importance secondaire. D'un grand nombre de let- 
tres qui lui furent adressées et que j'ai feuilletées, il 
résulte qu'il ressemblait peu à cet abbé Dangeau, de 
l'Académie française, qui renvoyait aux femmes qu'il 
aimait leurs épîtres dont l'orthographe était défec- 






36 THÉOPHILE GAUTIER. 

tueuse et qui rompait avec elles au troisième manque 
de respect à la grammaire française. Ce qui rend les 
correspondantes de Gautier excusables, c'est qu'il 
eut toujours une certaine propension à les choisir 
parmi les étrangères. 

Plaisirs tapageurs, comme il convenait à l'époque, 
amourettes de passage, ce n'étaient là que des 
divertissements sans conséquence, des intermèdes à 
la vie intellectuelle qui suivait son cours et à laquelle 
Gautier apportait la curiosité encyclopédique dont 
il avait été doué. Les artistes et les écrivains, mêlés 
ensemble, se complétaient; la plastique et la ré- 
flexion se fortifiaient l'une par l'autre. Il n'est ques- 
tion d'art, de philosophie, d'histoire, de poésie qui 
ne soit agitée dans a le Cénacle », c'est-à-dire dans 
le groupe des jeunes gens partisans des idées nou* 
velles et dont la hardiesse faisait éclater les règles 
admises auxquelles ils refusaient de se soumettre. 
Les discussions s'en allaient à l'aventure, au gré 
d'un mot prononcé, au hasard d'une controverse 
inopinée. Je disais à Théo : a De quoi s'occupait-on 
dans le Cénacle ?» il me répondit : « De tout, mais 
je ne sais guère ce que l'on disait, parce que tout 
le monde parlait à la fois. » La violence du langage 
était sans pareille et les historiettes de « haulte 
graisse » ne semblaient jamais déplacées : Rabelais 
n'était-il pas l'excuse et l'exemple.^ On rêvait d'in- 
cendier l'Institut et de pendre quelques vieux poètes 
tragiques qui ne demandaient cependant qu'à mourir 
^n paix. On se. moquait de la vieillesse dans la cham- 



LA JEUNESSE» 37 

brée de ces futurs capitaines de lettres qui parais- 
saient ignorer qu'ils vieilliraient eux-mêmes et ne 
pas se douter que caducité classique et caducité 
romantique, c'est tout un. La jeunesse est exc^ssive, 
ce qui est naturel ; tout son être est en effervescence 
et remué par mille aspirations confuses ; elle est into- 
lérante parce qu'elle est sans expérience et que les 
points de comparaison lui manquent; elle est sans 
pondération, parce qu'elle ne s'est pas heurtée aux 
obstacles de la vie; elle ne croit pas au temps et aux 
modifications qu'il apporte avec lui — insensible- 
ment et si rapidement néanmoins — parce qu'elle 
n'en a pas encore senti l'action permanente. Vaillance 
et folie du jeune âge, cela se ressemble, et il n'en faut 
point médire, car c'est presque toujours un gage de 
force pour les heures de la maturité. 

De ceci doit-on conclure que les jeunes gens qui 
composaient le Cénacle étaient destinés à devenir 
tous de grands hommes? Non certes; il y avait là des 
rêvasseurs illusionnés sur eux-mêmes, stériles, dupes 
de la comédie qu'ils jouaient, avortés et dont l'avenir 
lumineux qu'ils se promettaient tomba naturellement 
dans l'obscurité, A plus d'un l'on aurait pu appliquer 
le mot de Rivarol : « C'est un terrible avantage que 
de n'avoir jamais rien fait, mais il ne faut pas en 
abuser. » En somme, un seul d'entre eux s'est fait 
un nom qui ne périra pas : c'est Théophile Gautier. 
Gérard de Nerval, par lequel il avait été devancé au 
début de la vie, n'a jamais dépassé une limite 
moyenne assez restreinte, n'a point fait sa trouée 



38 THEOPHILE GAUTIER. 

dans la foule et a sombré de bonne heure. En 
revanche, la plupart étaient célèbres dans le groupe, 
pour ne dire dans la coterie, à laquelle ils apparte- 
naient; mais leur réputation n'a guère franchi le 
cercle où ils vivaient. Ce fait était commun alors, il 
l'est encore aujourd'hui. 

Il semble que la recherche d'un pseudonyme ba- 
roque ou la découverte d'un titre d'ouvrage extra- 
vagant ait été une action enviable et glorieuse. 
Jules Wabre — qui s'en souvient? — fut presque 
illustre pour avoir fait annoncer, — rien de plus, — 
un livre intitulé: de V Incommodité des commodes \ 
Auguste Maquet, qui n'avait pas encore eu la bonne 
fortune de rencontrer Alexandre Dumas, se faisait 
appeler : Augustus Mac Kaët; Théophile Dondey 
s'était transformé en Philothée O'Neddy. Gautier 
s'est souvenu de ces calembredaines lorsqu'il a 
écrit les Jeune-France : a Pendant six mois Daniel 
Jovard fut en quête d'un pseudonyme; à force de 
chercher et de se creuser la cervelle, il en trouva 
un. Le prénom était en ms, le nom bourré d'autant 
de K, de doubles W et autres menues consonnes 
romantiques qu'il fut possible d'en faire tenir en 
huit syllabes. » Cette manie dura longtemps : et si 
l'on cherchait bien, on découvrirait peut-être qu'elle 
n'a pas encore disparu. 

Le grand homme du Cénacle, celui à qui l'on pré- 
disait toute gloire à venir : — tu Marcellus erisi — 
n'était ni Jehan du Seigneur, ni Bouchardy qui fut 
le Shakespeare du boulevard du Crime, ni Gautier 



LA JEUNESSE. 39 

qui fut un grand poète, c'était Pierre — pardon — 
c'était Petrus Borel. On disait, sans rire : « Le père 
Hugo n*a qu'à bien se tenir, il sera réduit en poudre 
dès que Petrus débuterai » Petrus a débuté, et, sauf 
ses amis, personne ne s'en est aperçu. On était, dans 
l'école romantique, tellement saisi par l'extérieur 
des hommes et des choses, que Petrus Borel devait 
ses grandeurs futures k son teint brun, à ses che<^ 
veux noirs, à son nez aquilin, à son corps sec et 
nerveux qui le faisaient pareil au type créé par 
Victor Hugo pour le personnage de Hernani. Res- 
sembler à Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, duc 
de Ségorbe, marquis de Monroy et n'être pas un 
grand homme, que dis-je?le plus grand des hommes, 
c'était une hérésie que nul membre du Cénacle ne 
pouvait concevoir. Trente ans après que le Cénacle 
était dispersé, mort, anéanti sauf dans le souvenir de 
quelques fidèles, Gautifr me disait, en levant les 
bras vers le ciel : « Et dire que j'ai cru à Petrus j » 
Il ne fut pas le seul : aussi quelle déconvenue lorsque 
l'on vit paraître les Rhapsodies, Champavert et enfin 
Madame Putiphar. Primitivement, il était architecte ; 
il n'eut point raison de délaisser l'équerre et l'encre 
de chine pour la plume et l'encre de la petite vertu. 
Ses débuts n'ayant point tenu ce qu'ils n'avaient 
jamais promis, il obtint d'aller vivre en Algérie, 
sous-préfet ou quelque chose d'approchant. 

Dans le Cénacle, on méprisait l'École des beaux- 
arts; élèves et professeurs étaient conspués d'une 
voix unanime ; être admis au « salon » était peu re- 



40 THEOPHILE GAUTIER. 

eommandable, obtenir le grand prix de Rome c'était 
être marqué d'une tache indélébile; les tableaux de 
Paul Delaroche étaient dignes, à peine, de figurer 
en guise de devant de cheminée, et Gortot n'avait 
jamais su mettre « un bonhomme » sur ses pieds. 
En sculpture, on préconisait Auguste Préault, qui, 
disait-on a modelait des idées »; en deux mots, 
c'était un fort bon garçon, très spirituel, auquel il 
ii'a jamais manqué que de savoir son métier. En 
peinture, Eugène Devéria avait ressuscité et éclipsé 
Paul Véronèse, ainsi que le prouvait alors et ne le 
prouve plus aujourd'hui sa Naissance de Henri IV; 
quant à Louis Boulanger, qui était un ami parti- 
culier de Victor Hugo, ce n'eût pas été assez de Tin- 
toret et de Titien pour lui préparer sa palette. 
Ceux-là étaient les dieux de l'art nouveau : dieux 
éphémères qui n'ont point mouillé leurs lèvres au 
breuvage qui rend immortel. 

- Parmi les néophytes dont ils étaient l'idole, je 
dois nommer Gélestin Nanteuil, que j'ai côtoyé jadis, 
lorsque déjà l'âge l'avait touché et qui fut une des 
âmes les plus charmantes que j'aie rencontrées. Aux 
environs de 1830, lorsque l'on était en pleine mêlée 
romantique, c'était un grand jeune homme blond, 
d'une exquise douceur malgré l'énergie de ses con- 
victions, rêvant, lui aussi, de renouveler la pein- 
ture, et si parfaitement a moyenâgeux », qu'il a servi 
de type à Théophile Gautier pour le personnage 
d'Elias Wildmanstadius des Jeune-France, G'eût été 
un peintre, il ne le fut pas. Le « item faut vivre » 



LA JEUNESSE. 41 

s'imposait à lui et il a été contraint d'éparpiller — 
de gaspiller . — son talent, que la pauvreté, qui le 
talonnait, ne lui laissa jamais le loisir de concentrer. 
Volontiers il eût cherché les scènes historiques, 
l'assassinat du duc d'Orléans près du logis Barbette, 
le meurtre sur le pont de Montereau, le combat des 
Trente; il eût représenté avec amour la ruelle où 
Yalentin tombe en maudissant Marguerite et la 
Cour des Miracles que Pierre Gringoire égayait 
par sa maladresse. Au lieu des tableaux qu'il entre- 
voyait et qui eussent acquis, sous sa brosse, un 
degré de sincérité respectable, il se dépensa dans 
toute sorte à' illustrations, faites au jour le jour, sur 
la commande des éditeurs et pour parer aux néces- 
sités de la vie matérielle. 

Lorsqu'il avait pu amasser quelque argent, bien 
vite il se mettait devant son chevalet et peignait 
de rares tableaux qui ne furent point exposés 
sans succès au Salon. Ce n'était qu'un leurre; dès 
que la petite épargne était épuisée, il fallait aban- 
donner la toile commencée, sur laquelle on avait 
peut-être fondé bien des espérances, reprendre la 
pointe du graveur à l'eau-forte, le crayon du litho- 
graphe, la mine de plomb du dessinateur sur bois, 
faire des frontispices, des culs-de-lampe, des lettres 
ornées et des vignettes pour les romances. A ce 
métier il s'épuisa. 

Vers la fin de sa vie, il fut nommé directeur de 
l'Ecole de dessin à Dijon; c'était le repos assure, 
il se remit au travail et reprit le pinceau; mais il 






42 THEOPHILE GAUTIER. 

était trop tard et il s'aperçut qu'il avait changé son 
louis d'or contre la monnaie de billon. Toute révé- 
rence gardée, comme disent les paysans, je compa- 
rerais volontiers Célestin Nanteuil à Théophile Gau- 
tier. La même fatalité a pesé sur leur existence; 
celui-ci était peintre, celui-l«\ était poète. L'un et 
l'autre ont dû consacrer le meilleur de leur temps 
à des besognes — les illustrations, le feuilleton 
— qui les ont empêchés de donner à leurs œuvres 
toute l'ampleur que leur talent comportait. Malgré 
les lancinements de la vocation, le temps et le 
loisir ont manqué à tous deux : à Célestin Nan- 
teuil pour ne faire que des tableaux; à Théophile 
Gautier pour ne parler qu'en vers. L'art y eût 
gagné et la France aussi : mais le pain ne peut 
attendre. 

Dans l'intimité du Cénacle, on appelait Célestin 
Nanteuil : le capitaine; non pas qu'il eût porté la 
double épaulette d'or et le sabre d'ordonnance; fi 
donc! entre initiés on n'admettait que les lames 
authentiques de Tolède, les cottes de mailles de 
Milan, les poignards ciselés par Benvenuto Cellini; 
mais à toute autre arme on eût préféré : 

Notre dague de famille; 

Une agate au pommeau brille 

Et la lame est sans étui. 

Donc nul service militaire à l'actif de Célestin Nan- 
teuil; son surnom néanmoins était mérité et con- 
statait la vaillance déployée sur les champs de 



LA JEUNESSE. 43 

bataille romantiques, lorsque, aux premières repré- 
sentations de Victor Hugo, on faisait donner les 
intrépides, les chevelus, « les durs à cuire », dont 
l'intervention à la fois opportune et violente avait 
souvent déterminé la victoire. Ceux-là, dont rien 
ne modérait Tenthousiasme, étaient à Tarmée roman- 
tique ce que fut la vieille garde aux armées de 
Napoléon I®' : ils ne reculèrent jamais. Ce batail- 
lon sacré, c'était Gélestin Nanteuil qui le comman- 
dait. Au mois de mars 1843, lorsque la Comédie- 
Française allait représenter les Burgraves, Victor 
Hugo se souvint du chef vigoureux qui ne s'était 
point ménagé à Hernani, au Roi s'amuse^ à Lucrèce 
Borgia, à Marie Tudor, et il dépêcha vers lui deux de 
ses disciples pour lui demander trois cents jeunes 
gens auxquels serait confiée la mission d'aider au 
succès du prochain drame. Célestin Nanteuil écouta 
les messagers et répondit : « Il n'y a plus de jeunes 
gens. » On insista; secouant la tête, triste comme 
s'il eût contemplé la défaite d'une armée jadis vic- 
torieuse, il reprit : « Dites au maître qu'il n'y a 
plus de jeunes gens. » On ne put lui arracher une 
autre parole. Les Burgraves furent joués; ce ne 
fut pas une bataille, ce fut une déroute. 

Dans le Cénacle, dans ce milieu à la fois farouche 
par la raideur des opinions et tendre par l'affection 
qui unissait tous les membres, enivré d'amour de 
l'art, immodéré comme il sied aux heures de la pri- 
mevère, méritant d'avoir pour devise le mot excel^ 
sior, désintéressé surtout, sans aucune pensée de 



44 THEOPHILE GAUTIER. 

lucre, méprisant le bien-être^ s*imaginant que F on 
peut vivre de poésie, déjeunant d'une ode et sou- 
pant d'une ballade, dans ce milieu, Théophile Gau- 
tier reçut une empreinte ineffaçable. Toute sa vie il 
resta le compagnon mystique des premiers disciples 
et l'adorateur de Victor Hugo, révélateur, apôtre et 
prophète. Les excentricités dont il avait été le 
témoin et bien souvent le héros, si folles qu'elles 
étaient, ne lui furent pas inutiles. Il semble qu'elles 
se soient cristallisées, épurées en lui, pour devenir 
cette originalité qui est une des qualités primor* 
diales de son talent et qui lui constitue une indivi- 
dualité reconnaissable entre toutes. 

Gomme il a regretté ces heures du Génacle dont 
le souvenir l'a charmé jusqu'au seuil de la vieillesse, 
qu'il ne devait pas franchir! Il ne peut en parler 
sans être ému; à son attendrissement se mêle une 
pointe d'orgueil, lorsqu'il rappelle « ces belles mi- 
sères où l'on se nourrissait de gloire et d'amour » 
et qu'il s'écrie : « Fit-on jamais meilleure chère? » 
Il retrouve, un jour, une lettre qu'en 1857 lui 
avait adressée Bouchardy, celui que le Génacle ap- 
pelait le maharadjah de Lahore; tout son cœur en 
est agité, car son ancien compagnon d'idéal lui 
dit : « Le plus beau de tous les rêves, nous l'avons 
fait les yeux ouverts et l'esprit plein de foi, d'en- 
thousiasme et d'amour. » A ces paroles, Gautier 
tressaille, comme un vieux capitaine qui entend 
sonner le clairon des combats, et il écrit : « Vingt- 
sept années déjà séparent cette date de 1830. Le 



LA JEUNESSE. 45 

souvenir a la fraîcheur d*ùn souvenir d'hier; l'im- 
pression d'enchantement subsiste toujours. De la 
terre d'exil où l'oa poursuit le voyage, gagnant la 
gloire à la sueur de son front, à travers les ronces, 
les pierres et les chemins hérissés de chausse-* 
trapes, on retourne avec un long regret des yeux 
mélancoliques vers le paradis perdu. Une telle joie 
ne devait sans doute pas durer. Etre jeune, intelli- 
gent, s'aimer, comprendre et communier sous toutes 
les espèces de l'art, on ne pouvait concevoir une 
plus belle manière de vivre, et tous ceux qui l'ont 
pratiquée en ont gardé un éblouissement qui ne se 
dissipe pas ^ » Une autre fois, faisant allusion à la 
même époque, il écrit à Sainte-Beuve : « Oui, nous 
avons cru, nous avons aimé, nous avons admiré; 
nous étions ivres du beau, nous avons eu la sublime 
folie de l'art. » 

Non a une telle joie ne devait pas durer » ; le 
Cénacle se dispersa; on quitta la grande route où 
l'on marchait de conserve et chacun prit le sentier 
que l'aptitude ou la nécessité ouvrait devant lui. On 
resta uni par l'invisible lien de la foi commune, mais 
on fut séparé; sans que la troupe fût moralement 
licenciée, chaque soldat s'en alla vers son étape 
particulière, sachant bien qu'au premier appel on 
se retrouverait autour du drapeau. 

Vers cette époque, c'est-à-dire en 1833, Théo- 
phile Gautier alla s'installer, impasse du Doyenné, 

1. Histoire du romantisme , p. 86, 87. 



46 THEOPHILE GAUTIER. 

dans une vieille maison où habitaient Camille Rogier, 
Arsène Houssaye et Gérard de Nerval. C'était la 
Thébalde au milieu de Paris. L'achèvement du 
Louvre et la plantation du square ont fait dispa- 
raître les anciennes constructions qui subsistaient 
encore et que le souvenir ne reconstitue aujourd'hui 
que difficilement. Gérard de Nerval a écrit l'histoire 
de l'existence que les quatre amis menaient ensemble 
et il l'a baptisée : la Bohême galante. 

En 1836, Théophile Gautier entra au journal la 
Presse, que l'on venait de fonder; il fut d'abord 
chargé de la critique d'art, puis peu de temps après 
de la critique dramatique. « Là, dit-il dans son 
autobiographie, finit ma vie heureuse, indépendante 
et primesautière. » Le feuilleton venait de le saisir 
et ne devait plus le lâcher. 



CHAPITRE II 



LE CRITIQUE 

En 1836, Théophile Gautier avait vingt-cinq ans; 
ce n'était plus un inconnu pour une certaine élite de 
lecteurs, et il était célèbre dans le monde des artistes, 
dans celui des écrivains et dans Técole romantique, 
qui voyait en lui un de ses plus illustres adeptes. 
Il n'était pas resté oisif et son bagage littéraire était 
déjà sérieux. L'insuccès de son volume de poésies, 
si malencontreusement o£fert au public pendant que 
Paris faisait des barricades en criant : a Vive la 
Charte ! » ne l'avait pas découragé ; successive- 
ment, il publia : 1832, Albertus; 1833, les Jeune- 
France 'j 1834, la première partie des Grotesques'^ 
1835, Mademoiselle de Maupin; sans compter un 
nombre appréciable d'articles sur tout sujet qui 
parurent dans différents recueils périodiques. 

Ces articles, on en trouvera la nomenclature, avec 
indication d'origine^ date, citation, appréciation dans 
le livre que le vicomte Spoelberch de Lovenjoul a 



48 THEOPHILE GAUTIER. 

consacré à l'œuvre de Théophile Gautier. Avec une 
patience de bénédictin et une persévérance que sou- 
tenait Tadmiration, Fauteur a rassemblé tous les vo- 
lumes, tous les articles, toutes les feuilles éparses 
de rénorme labeur de Gautier; il n'a rien omis, rien, 
pas même les variantes, pas même les errata. C'est 
l'acte — l'acte mérité — d'un dévot envers son idole. 
Toute l'œuvre de ce nonchalant, qui fut un des plus 
rudes ouvriers des lettres françaises, toute cette vaste 
besogne où sa vie fut occupée, se déroule et se dé- 
voile, jour par jour, heure par heure, pour ainsi 
dire, depuis le moment où, sortant du collège, 
Théophile Gautier saisit une plume pour la pre- 
mière fois, jusqu'au moment où elle échappe à sa 
main glacée. Nul monument plus glorieux, construit 
de matériaux irrécusables, ne pouvait être élevé à 
la mémoire du poète et du prosateur. A ceux qui 
seraient tentés de répéter la calomnie de la banalité 
oisive ; « Gautier est un paresseux », on peut ré- 
pondre désormais par un démenti irréductible, en 
montrant les deux énormes volumes où M. Spoel- 
berch de Lovenjoul a condensé le résultat de ses 
recherches, qui souvent nous serviront de guides *, 

1. Histoire des œuures de Théophile Gautier, par le yicomte 
Spoelberch de Lovenjoul. Paris, Charpentier 1887, 2 toI. in-8«, 
495 et 602 pages, 2370 numéros. J'ai releyé, 1. 1, de la page 1 
a la page 94, le titre des différents journaux et keepsakes 
où Théophile Gautier a écrit avant d'entrer à la Presse \ il 
m'a paru intéressant de reproduire cette nomenclature, qui 
n'éveillera aujourd'hui que bien peu de souvenirs : le Gasr 
tronomcy le Mercure de France du xix^ siècle, le Cabinet de 
lecture, VAlmanach des Muses, la France littéraire, les Annales 



LE CRITIQUE. 49 

Le premier feuilleton que Gautier écrivit dans la 
Presse est du 22 août 1836 \ les typographes le signes 
rent Gauthier, avec cette h parasite qui devait pour- 
suivre le poète pendant sa vie entière et lui arracher 
parfois un sourire qui n'était pas sans amertume. 
Pendant dix-neuf années consécutives, il fut le pour- 
voyeur attitré des articles d'art et de critique dra- 
matique dans ce que Ton appelait alors : le journal 
d'Emile de Girardin ; il le quitta au mois d'avril 1855 
pour entrer au Moniteur universel. 

Lorsque le Journal officiel fut créé pour remplacer 
le Moniteur universel, Théophile Gautier y passa et 
y continua, jusqu'à son heure suprême, cette tâche 
énervante qui depuis longtemps lui était devenue 
insupportable. Il se vit condamné, durant un laps 
de trente-six ans, à rendre compte des pièces jouées 
sur les théâtres de Paris et à disserter sur les 
tableaux, les statues encombrant les expositions 
publiques; la mort seule le délivra : en vérité, c'est 
excessif. 

Dans le Stello d'Alfred de Vigny, le lord maire 
dit à Chatterton : « J'ai retenu ceci de Ben Jonson 
et je vous le donne comme certain : savoir que la plus 



romantiques^ le Voleur, le Diamant, le Sélam, l'Amulette, le 
Journal des gens du monde, la France industrielle, la Vieille 
Pologne, VÉglantine^ le Monde dramatique, V Abeille, le Rameau 
d'or, la Chronique de Paris, VAriel, D'après une tradition de 
famille, le début en prose de Théophile Gautier aurait eu 
lieu dans le Gastronome, le 24 mars 1831, par un Repas au 
désert d'Egypte, article anonyme que M. Spoelberch de Loven- 
joul reproduit sous bénéfice d'inventaire. 

4 



50 THEOPHILE GAUTIER. 

belle Muse du inonde ne peut suffire à nourrir son 
homme et qu'il faut avoir ces demoiselles pour maî- 
tresse, mais jamais pour femme. » Le pauvre Gautier 
le sut; sa femme légitime fut la critique — mariage 
de raison — qui lui apporta en dot le feuilleton dra- 
matique. Il en vécut, tout au moins il en subsista; 
mais on peut affirmer que plus d'un poème en mourut, 
faute d'avoir eu le temps de venir au monde. De ceci 
il ne se consola jamais et se comparait volontiers à 
un cheval de course attelé à une charrette de moel- 
lons. La charrette c'était cette corvée hebdomadaire 
chargée de vaudevilles, de pantalonnades, de turlu- 
taines et de drames épais qu'il lui fallait accomplir, 
à heure fixe, sous peine de jeûner et de faire jeûner 
les siens. Un jour, il me disait avec la mélancolie 
souriante qui lui était familière : « Je crois que je 
suis l'héritier légitime de Gautier-sans-avoir. Il m'a 
légué sa pauvreté et sa mauvaise fortune. Gomme 
lui je n'ai ni fief ni aumônière pleine; comme lui j'ai 
guidé la croisade vers la terre sainte de la littérature 
et comme lui je mourrai en route sans même aper- 
cevoir de loin la Jérusalem de mes rêves. » 

Son premier article fut consacré aux peintures 
décoratives qu'Eugène Delacroix venait de terminer 
à la Ghambre des Députés. Il continuait ainsi la cri- 
tique d'art, en laquelle il passa maître, et où il 
s'était déjà essayé dans quelques journaux littéraires 
de ce temps-là. Il y acquit rapidement une notoriété 
considérable et dans le monde des artistes il eut une 
autorité que souvent il fallut subir. Dès le Salon 



LE CRITIQUE. 51 

de 1837, avec une vivacité qui démontre la sincérité 
de ses convictions, il attaqua Fart bourgeois, Tart 
« pot-au-feu » comme Ton disait alors, où DroUing, 
avec ses chaudrons bien étamés, Mallebranche avec 
ses effets de neige, Louis Ducis avec ses trouba- 
dours, avaient trouvé quelque renom. Voulant 
frapper à la tête, il s* en prit à Paul Delaroche, déjà 
célèbre et fort admiré pour les Enfants d'Edouard 
(1831), Richelieu sur le Rhône, Mazarin mourant, 
Cromwell (1832), Jane Grey (1834). A propos de 
Charles /" insulté par des soldats dans un corps de 
garde, il le traita avec une sévérité qui fut excessive. 
Tout en reconnaissant que les sujets fort habilement 
choisis par Paul Delaroche déterminaient son succès, 
bien plus que Fart avec lequel ils étaient traités; tout 
en admettant que l'aspiration ne s'élève pas au-dessus 
de terre et que la simple reproduction d'un fait d'his« 
toire ne constitue pas la peinture historique, on peut 
convenir que les qualités, souvent froides, il est vrai, 
et parfois un peu ternes de l'artiste, méritaient d'être 
moins durement appréciées. La chaleur du combat 
n'était pas éteinte, c'est là une excuse ; on se gour-» 
mait encore au nom de l'École romantique, repoussée 
sans réserve par l'Académie des beaux-arts, et 
qui ne faisait que bien difficilement sa trouée aux 
Salons annuels que l'on semblait vouloir lui fermer 
de parti pris. Si la critique de Théophile Gautier a 
dépassé la mesure en cette circonstance, il est juste 
de rappeler qu'il était le champion d'une cause que 
l'on combattait à outrance, que ses adversaires étaient 



52 THEOPHILE GAUTIER. 

non seulement nombreux, mais puissants, dans la 
place, et que, malgré son agilité, sa vaillance et sa 
force, il ne parvenait pas à rendre coup pour coup. 
Et puis ne pouvait-il pas dire, comme le poète Feuch- 
tersleben : « J'ai toujours détesté la médiocrité; c'est 
pourquoi, au cours de ma jeunesse, je me suis sou- 
vent pris de haine pour la modération. » A cette 
époque, on assimilait volontiers Paul Delaroche à 
Casimir Delavigne. Sans être irrespectueux envers 
leur mémoire, on peut reconnaître qu'ils manquaient, 
l'un et l'autre, de cette originalité et de cette exagé- 
ration voulues que le romantisme exigeait de ses 
disciples. Plus tard, en 1858, deux ans après la 
mort du peintre, Gautier fit amende honorable : 
a Autrefois, dit-il, nous avons assez rudement mal- 
mené Paul Delaroche. C'était à une époque où la 
polémique d'art se faisait à fer émoulu et à toute 
outrance *. » 

Les expositions de beaux*arts ne se produisant 
qu'une seule fois par an, c'était le feuilleton drama- 
tique, toujours alimenté par l'incessante produc- 
tion des théâtres, qui allait être la plus exigeante 
occupation de Théophile Gautier. Avant de la lui 
confier, la Presse avait fait diverses tentatives qui 
ne parurent pas heureuses. Voulant renouveler ce 
genre de critique fort alourdi par les méthodes, pour 
ainsi dire pédagogiques, que Geoffroy, Hoffmann, 



1. Voir Th. Gautier, Portraits contemporains, 1 vol. in-16, 
1886, Charpentier, p. 291 et suiv. 



LE CRITIQUE. 53 

Duviquet avaient imposées, elle avait successive- 
ment appelé Alexandre Dumas , Frédéric Soulié, 
Granier de Gassagnac; puis Gérard de Nerval en 
collaboration avec Théophile Gautier; ils signaient 
G. G. pour parodier le J. J. de Jules Janin, qui 
restait seul chargé du feuilleton du Journal des Dé-' 
bats qu*il avait d*abord partagé avec Lœve-Veimars, 
après la retraite de Duviquet. Gérard de Nerval était 
d'esprit nomade et d'instincts vagabonds; il ne put 
s'astreindre à une besogne qui comportait quelque 
régularité. Théophile Gautier, plus sédentaire, de- 
meura seul au rez-de-chaussée du journal la Presse 
pour édifier le public sur la valeur littéraire de pièces 
qui, le plus souvent, n'en avaient aucune. 

Dans ce métier — c'en fut un pour lui, rien de 
plus — il déploya des qualités de premier ordre, 
et plusieurs de ses articles, qui sont de véritables 
chefs-d'œuvre, restent enfouis et comme perdus au 
milieu de a la copie » hebdomadaire qu'il était obligé 
de produire. A cet égard, il ne se faisait aucune illu- 
sion et disait : « Le livre seul a de l'importance et 
de la durée; le journal disparaît et s'oublie. Etienne 
Bequet a fait pendant quinze ans la critique au 
Journal des Débats : qui s'en doute aujourd'hui? mais 
tout le monde a lu, tout le monde lira le Mouchoir 
bleu, une plaquette qui n'a pas vingt pages. Le feuil- 
leton est un arbuste qui perd ses feuilles tous les soirs 
et qui ne porte jamais de fruits. » On peut dire, sans 
exagération, que pendant toute son existence de cri- 
tique dramatique il a fait ses articles avec découra- 



54 THEOPHILE GAUTIER. 

gement sinon avec dégoût. Gela se comprend, il était 
là comme un rossignol en cage ; toutes les fois qu'il 
voulait prendre son vol pour aller chanter sous le 
ciel libre, le feuilleton le retenait et le forçait à psal- 
modier la complainte du cinquième acte ou Tépitha- 
lame du jeune premier épousant la jeune première. 
Plus d'une fois — et je ne Ten puis blâmer — , il 
s*est déchargé de cette besogne sur quelque ami 
compatissant qui soulevait ses chaînes de bon cœur, 
pour Tempêcher d'en sentir le poids. 

S'il eût été moins assujetti, s'il eût choisi ses 
sujets au lieu d'être contraint de les subir, il eût, à 
son œuvre, pu ajouter des œuvres considérables. Il 
avait déjà donné la preuve de ce que sa connais- 
sance de l'histoire, son goût pour notre vieille lit- 
térature, son esprit perspicace, lui permettaient de 
faire. Si, au lieu de bâcler deux mille feuilletons, 
Théophile Gautier, tout en écoutant la Muse qu'il 
adorait, avait eu le loisir d'écrire une histoire de la 
littérature française , quel régal pour les raffinés, 
quel trésor pour les savants, quelle bonne fortune 
pour tout le monde ! Par ce qu'il avait fait dès l'âge 
de vingt-trois ans, on peut apprécier ce qu'il aurait 
pu faire dans la maturité du savoir et de l'intelli- 
gence. 

Le 1" décembre 1833, Théophile Gautier signa 
avec Charles Malo, directeur de la France littéraire^ 
un traité par lequel il s'engageait « à composer une 
série d'articles, sous le titre à' Exhumations litté^ 
raires. Cette série formera une étude complète des 



LE CRITIQUE. 55 

vieux poètes français... et sera composée de douze 
articles.... M. Charles Malo s'engage à lui payer ces 
douze articles, à mesure que M. Gautier les lui 
livrera, sur le pied de cinquante francs l'article ». 
Ces douze articles réunis en deux volumes in-8®, 
formant ensemble six cent soixante dix-sept pages, 
furent publiés en 1844 sous le titre : les Grotesques» 
On voit qu'en ce temps d'art et de renouveau la 
littérature était peu rémunératrice, ainsi que disent 
les économistes. Onze de ces articles parurent suc- 
cessivement dans la France littéraire au cours des 
années 1834 et 1835 ; le douzième et dernier — Paul 
Scarron — fut inséré dans là Revue des Deux Mondes 
du 15 juillet 1844 *. Les Grotesques représentent le 
début de Théophile Gautier dans la critique sérieuse, 
et à ce titre ils ont une importance qu'il convient 
de ne pas dédaigner. J'ai dit: critique sérieuse, et 
je ne m'en dédis pas, car sérieux ne signifie pas 
ennuyeux; le savoir n'implique pas le pédantisme; 
on peut être ingénieux avec humour et grave avec 
originalité. Je tiens ce livre pour excellent; je viens 
de le relire, pour la dixième fois peut-être, avec 
autant de plaisir et d'intérêt que si je ne le con- 
naissais pas. 

A moins qu'il ne cherche à dissimuler une iro- 
nie, le titre en est déplaisant ; on ne le comprend 
guère; il ne répond pas à l'ouvrage qu'il indique. 
Il se ressent trop des opinions littéraires que les 

1. Spoclbcrch de Loycnjoul, toc, cii.j numéros 93 à 711. 



56 THEOPHILE GAUTIER. 

critiques a autorisés » soutenaient encore au temps 
de la jeunesse de Gautier, alors qu'il était de mau-* 
vaise compagnie de ne pas mettre au rancart les 
poètes antérieurs à Malherbe, que VArt poétique de 
3oileau avait vilipendés. Gautier a sans doute subi 
rinfluence des idées ambiantes, qui pourtant n'étaient 
pas les siennes. Si, malgré leur verve, Georges de 
Scudéry et Cyrano de Bergerac sont désagréables 
par leur attitude de matamores de plume et d'épée, 
si Chapelain est lourd et rocailleux, si Guillaume 
Golletet est fadasse, si Saint -Amant force trop la 
note comique, François Villon, Théophile de Viau 
sont des poètes avec lesquels l'histoire littéraire 
doit compter, et Scarron pousse parfois la scurri- 
lité jusqu'à une vigueur de burlesque inconnue avant 
lui ; je ne vois que Scalion de Virbluneau et Pierre 
de Saint-Louis qui soient absolument grotesques et 
dignes de l'épithète qui aurait dû être épargnée aux 
autres. Le choix de ce titre étonne de la part de 
Gautier, qui plus d'une fois a dit : « Il faut déjà 
bien du talent pour écrire un livre médiocre ou 
peindre un mauvais tableau. » 

Au début de l'étude consacrée à François Villon, 
il ne dissimule cependant pas ses préférences, tout 
en semblant s'excuser d'y obéir : « Ce n'est guère, 
dit-il, que dans le fumier que se trouvent les perles, 
témoin Ennius. Pour moi, je préférerais les perles 
du vieux Romain à tout l'or de Virgile; il faut un 
bien gros tas d'or pour valoir une petite poignée de 
perles. Je trouve un singulier plaisir à déterrer un 



LE CRITIQUE* 57 

beau vers dans ui^ poète méconnu ; il me semble que 
sa pauvre ombre doit être consolée et se réjouir de 
voir sa pensée enfin comprise ; c'est une réhabilita- 
tion que je fais, c*est une justice que je rends; et si 
quelquefois mes éloges pour quelques poètes obscurs 
peuvent paraître exagérés à certains de mes lecteurs, 
qu'ils se souviennent que je les loue pour tous ceux 
qui les ont injuriés outre mesure, et que les mépris 
immérités provoquent et justifient les panégyriques 
excessifs. » Les éloges que Gautier distribue au 
cours de ses études sur les Grotesques, n'ont rien 
qui nous choque; ce qui prouve peut-être que les 
poètes étudiés par lui sont plus connus de nos 
jours qu'aux environs de 1834, où bruissait encore 
l'écho des applaudissements prodigués à Mme Du- 
fresnoy, à Luce de Lancival et où Déranger — le 
Tyrtée moderne , comme l'on disait — passait 
pour le plus grand poète qui eût jamais honoré une 
nation. 

Ce qui frappe dans ce livre, c'est sa modération, 
qui paraît presque extraordinaire lorsque l'on se 
reporte à ces années de luttes où les romantiques 
et les classiques s'injuriaient à plume que veuX-tu, 
en se prenant à la perruque et à la barbiche. On 
dirait que Gautier est déjà en possession d'une sorte 
de sérénité supérieure qui lui permet de s'abstraire 
des passions transitoires pour mieux comprendre 
et signaler le beau, d'où qu'il vienne et là où il le 
découvre. Le style est net, d'une correction déjà 
irréprochable, sans rien d'alambiqué, comme celui 



58 THEOPHILE GAUTIER. 

OÙ Sainte-Beuve devait se complaire plus tard, sans 
aucun de ces sous-entendus, de ces pensées à demi 
exprimées dont les écrivains, qui font œuvre habi- 
tuelle de critique, aiment à envelopper et souvent 
à obscurcir leurs jugements. Pas un instant sa fran- 
chise n'est en défaut, il ne trompe personne, ni lui 
ni les autres; il est absolument sincère, aussi bien 
quand il se raille des balourdises du sieur de Vir- 
bluneau, que lorsqu'il met en lumière les hautes 
qualités de Théophile de Viau et qu'à propos de la 
Pucelle de Chapelain, il s'étonne qu'un tel sujet, si 
complet et si prodigieux, n'ait produit que des œuvres 
d'une déplorable infériorité, ou une polissonnerie 
indigne d'un auteur et d'une langue respectables. 
« Que de merveilles, dit-il, dans cette vie si courte 
et si pleine ; on croirait plutôt lire une légende qu'une 
chronique. Il y a là dedans la matière d'un roma/i" 
cero, Ëh bien I avec un si magnifique sujet, une 
héroïne véritable qui laisse de bien loin derrière 
elle la Camille de Virgile, les Bradamante, les Mar- 
phise, les Clorinde et toutes les belles guerrières 
des épopées italiennes. Chapelain n'a pu faire qu'une 
lourde gazette rimée, ennuyeuse comme la vie; Vol- 
taire qu'une infâme priapée , abominable comme 
intention et d'une médiocrité singulière, même dans 
ce misérable genre. Pauvre Jeanne d'Arc ! Les 
Anglais t'ont fait brûler seulement et ne t'ont pas 
violée. » Un mot est à retenir dans le passage que 
je viens de citer, car il renferme un conseil, un con- 
seil précieux, que feront bien de méditer les futurs 



VE CRITIQUE. 69 

poètes de Jeanne d'Arc : « il y a là dedans la matière 
d'un romancero ». 

Celte étude sur des poètes dédaignés et trop long- 
temps laissés en oubli offre cette particularité qu'elle 
est faite d'une façon impersonnelle et avec une très 
sereine intelligence historique. Certes, Théophile 
Gautier est de son temps, iln'a ni coupé sa cheve- 
lure, ni dépouillé le fameux gilet rouge; à certaines 
allusions, à quelques ironies, on reconnaît l'adepte 
convaincu des théories nouvelles; mais ce n'est pas 
en vertu de ces théories qu'il juge les auteurs dont 
il parle, car elles n'existaient point au jour de leur 
célébrité. Dans Molière il ne voit pas un prédéces- 
seur de la Révolution française, et Malherbe ne lui 
apparaît point comme un défenseur du a trône et de 
l'autel ». Il apprécie leurs œuvres selon les idées 
— erreurs ou vérités — qui avaient cours à leur 
époque; il est sobre de commentaires, il bafoue la 
sottise, fait valoir le talent et ne s'ingénie pas, comme 
tant de critiques l'ont fait, à découvrir sous ce que 
le poète a dit ce que le poète n'a pas voulu dire. En 
un mot, il ne tombe jamais dans cette absurdité de 
juger des ancêtres d'après les tendances et les apti- 
tudes de leurs arrière-petits-neveux. En revanche, 
il tient grand compte du milieu social, de l'histoire 
et même de l'historiette; il sait que l'écrivain et le 
public agissent l'un; sur l'autre, il ne nie pas la puis- 
sance souvent tyrannique de la mode et constate, 
avec sa sagacité ordinaire, l'influence exercée par 
les littératures étrangères sur la littérature fran- 



60 THEOPHILE GAUTIER. 

çaise, qui devient espagnole ou italienne, selon les 
jours, avant d'entrer dans la fausse tradition grecque 
et latine dont le romantisme l'a enfin délivrée. 

Non seulement il fait une analyse, rapide quoique 
complète, des œuvres principales de ses poètes, mais 
il dessine ceux-ci de pied en cap, et d*un trait si 
net qu'on le croirait tracé d'après nature : François 
Villon, avec ses allures d'un truand de la petite 
flambe, sans souci pourvu que son verre soit plein 
et pensant parfois avec mélancolie à la corde qui 
saura ce qu'il pèse; Cyrano, la moustache en croc, 
sous son énorme nez, et la flamberge au vent; Cha- 
pelain montrant « sa tête austère, sobre, avec quel- 
ques grandes rides scientifiques pleines de grec et 
de latin, des rides qui ressemblent à des feuillets de 
livre » ; Scarron ratatiné, replié sur lui-même, riant 
quand la soujffrance ne lui arrache pas des gémis- 
sements, soigné par sa femme, la belle Françoise 
d'Aubigné, qui sera reine de France et regrettera 
« sa bourbe » au milieu des splendeurs de Versailles ; 
tous ânonnant leurs poèmes, récitant leurs bouquets à 
Chloris, déclamant leurs tirades, grimaçant leurs paro- 
dies, défilent devant le lecteur, qui est étonné de leur 
ressemblance, quoiqu'il ne les ait jamais vus, tant ils 
sont vivants sous la plume dont l'art les a ressuscites. 

Sa probité littéraire est égale à son exactitude; 
malgré sa déférence pour les maîtres, pour ceux 
mêmes dont le génie s'est imposé à l'admiration des 
siècles, il n'hésite pas à les dépouiller de certains 
larcins auxquels ils se sont laissés entraîner et qu'il 



i 



LE CRITIQUE. 61 

restitue à ceux qui en ont été les victimes. A ce 
sujet il fait une sorte de profession de foi qu'il est 
bon de rappeler. Comme s'il eût voulu lui donner 
plus de force, il s'adresse directement à ses lecteurs : 
« Vous avez sans doute entendu dire que là scène de 
la galère, dans les Fourberies de Scapin, était imitée 
de Cyrano de Bergerac, mais il est peu probable que 
vous l'ayez été déterrer où elle est, dans le Pédant 
joué) lisez ceci, et, malgré tout le respect que l'on 
doit au grand Molière, dites si ce n'est pas le plus 
effronté plagiat qu'il se puisse voir; ce plagiat, d'ail- 
leurs, n'est pas le seul que Molière ait à se reprocher; 
si l'on consultait les anciens canevas et les nouvel- 
listes italiens, tels que, par exemple, les Nuits facé- 
tieuses du seigneur Straparole, il resterait au maître 
de la langue française bien peu de chose du côté de 
l'invention ; il n'en resterait pas davantage à Shake- 
speare. Une chose très singulière et qui devient plus 
notoire de jour en jour par les investigations de la 
science, c'est que les hommes que l'on est convenu 
d'appeler des génies n'ont rien inventé à propre- 
ment parler, et que toutes leurs imaginations et leurs 
données se trouvent le plus souvent dans des auteurs 
ou médiocres, ou obscurs, ou détestables. Qui en 
fait donc la différence? Le style et le caractère, qui, 
au bout du compte, sont les seules choses qui con- 
stituent le grand artiste, tout le monde pouvant trou- 
ver un incident ou une idée poétique, mais bien peu 
étant en état de la réaliser et de la rendre de façon à 
se' faire comprendre des autres. » 



62 THEOPHILE GAUTIER. 

Ceci dit, il cite la scène du Pédant joué dont il 
est incontestable que Molière s'est inspiré pour 
écrire la scène des Fourberies de Scapin. En les 
comparant Tune à l'autre, on peut constater ce 
qu'une idée comique trouvée par un homme d'esprit 
devient sous la plume d'un homme de génie. Donc 
Théophile Gautier a raison : la scène est immortelle, 
non point parce- qu'elle est inventée par Cyrano de 
Bergerac, mais parce qu'elle a été arrangée, déve- 
loppée et mise en vraie place par Molière. La 
donnée est la même, la phrase essentielle, si sou* 
vent répétée : « Qu'allait-il faire dans cette-galère?» 
est la même; mais, en vérité, les deux scènes ne se 
ressemblent pas plus que le Pédant joué ne res- 
semble aux Fourberies de Scapin, 

Molière ramasse une idée dans le fatras de Cyrano 
de Bergerac et en tire un chef-d'œuvre; Scarron 
prend une légende passée à l'état de fable, et en fait 
une farce. Le vague souvenir d'une sorte de Jacquerie 
préhistorique, transmis de génération en génération, 
demeure une tradition orale, jusqu'au jour où Hésiode 
le recueille et lui donne l'immortalité dans sa Théo» 
gonie, dont Evhéiiière a dû sourire* Plus tard, lorsque 
la langue latine est déjà décadente, Claudien sera 
tenté par ce sujet et lui consacrera son poème de la 
Gigantomachie^ dont il ne reste que quelques frag- 
ments. A son tour Paul Scarron s'empare de la 
guerre des géants, et avec son esprit aussi biscornu 
que sa personne, en compose, sous le titre de Typhon, 
une pantalonnade digne des tréteaux de la foire, d'où 



LE CRITIQUE. 63 

elle est tombée pour ne se relever jamais>. Théophile 

Gautier a fait l'analyse de celte bouffonnerie, et cette 

' analyse est un modèle de sans façon, de verve et 

I d'enjouement. On peut être surpris que Scarron, dont 

les souffrances étaient telles, 

Qu'il pleurait comme un veau, bien souTent comme deux, 
Quelquefois comme quatre, 

ait pu s'oublier assez pour abonder ainsi a en vers 
plaisants, en manières de dire originales, en idio- 
tismes qui sentent bien leur terroir » ; mais, tout en 
étant assez amoureux de son poème, il eût envié la 
prose alerte, la belle humeur, la gaieté de bon aloi 
avec lesquelles Gautier a traité les « fils de la terre » 
i que ses vers ont ridiculisés. Les chapitres des Gro' 

tesques sont, du reste, pleins d'aperçus ingénieux, 
de morceaux lestement enlevés et de petits tableaux 
historiques peints de main de maître. La bonho- 
mie est parfois un peu narquoise, mais on y trouve 
toujours le témoignage du respect dû aux tentatives 
élevées de l'esprit. Plus d'un de « ces placards », 
comme eût dit Estienne Pasquier, devraient être 
donnés, dans un cours de littérature, comme exemple 
de critique intelligente, faite en connaissance de 
cause, courtoise par façon d'être, juste sans morgue 
et savante sans cuistrerie. 

Quelques années après avoir publié les Grotesques 
en librairie, il eut l'intention de leur donner une suite 
en faisant une série d'études, détachées sur les pré- 
décesseurs de Corneille, sur Desmazures, Grévin, 



64 THEOPHILE GAUTIER. 

Jean de La Taille, sur Robert Garnîer, dont il aimait 
à citer un vers emprunté à la Bradamante : 

Roulant mes libres jours en libre pauvreté, 

et principalement sur Montchrétien, qu'il admirait en 
le plaignant de Toubli immérité où ses œuvres sont 
ensevelies. La vie de l'homme le stimulait; il eût voulu 
l'écrire, car il y eût trouvé matière à la reconstitu- 
tion de ces mœurs hardies du xvi® siècle qui lui plai- 
saient entre toutes. 

Il avait apprécié le poète tragique; les vers des 
Lécènes ne l'avaient point laissé indifférent; fÉcos-^ 
saise l'étonnait par la hardiesse de l'auteur, qui 
dix-huit ans après l'exécution du 18 février 1587 ose 
mettre au théâtre la mort de Marie Stuart; Aman 
l'intéressait, peut-être à cause des emprunts que 
Racine y avait faits pour Esther, avec peu de dis- 
crétion et jusqu'à y copier textuellement un vers : 

L'insolent deyant moi ne se courba jamais. 

Cependant ce qui l'attirait le plus vivement vers 
Montchrétien, c'était l'aventurier, l'assassin, le fugi- 
tif, le renégat, le chef de bande qui devait mourir, 
au bourg des Tourailles, à l'âge de quarante-six ans, 
tué à coups de hallebarde et de mousquet par le sei- 
gneur Claude Turgot, un des ancêtres du ministre 
trop éphémère de Louis XVL Gautier se promettait 
quelque plaisir et éprouvait quelque fierté à démon- 
trer, pièces en main, que le sieur Antoine Mont- 



LE CRITIQUE. 65 

chrétien de Vatteville était le premier auteur qui eût 
écrit un Traicté de Vœconomie politique, créant ainsi 
ce mot, dont on devait tant abuser plus tard. C'était 
un point de départ qui eût permis de faire des 
incursions parmi les nouvelles théories sociales : 
Gautier n'y eût pas manqué, car, par curiosité, il 
avait non pas étudié, mais feuilleté les œuvres de ceux 
que Ton avait appelés : les dieux modernes. Bien 
souvent nous dissertâmes ensemble de cette série 
de sujets qui, traités par lui, eussent été d'un haut 
intérêt et qui devaient former une suite d'articles 
destinés à la nouvelle Revue de Paris (1851). Ce 
projet ne fut point mis à exécution. En 1852, Théo- 
phile Gautier partit pour Constantin ople, et les pré- 
décesseurs de Corneille s'en allèrent rejoindre tant 
de rêves qui jamais ne furent réalisés. 

C'eût été une œuvre magistrale, écrite avec un soin 
particulier, comme s'il eût voulu se consoler des tris- 
tesses de son feuilleton hebdomadaire. Autant il se 
sentait énervé, comme diminué, par cette besogne 
que la médiocrité des thèmes sur lesquels il était 
contraint de broder rendait insipide, autant il lui 
eût été doux de saisir toute une époque littéraire, 
de l'expliquer dans l'ensemble aussi bien que dans 
les détails et d'en faire une de ces études vigoureuses 
auxquelles il excellait. La tâche eût été digne de son 
talent, comme celle qu'on lui offrit en 1867 et qu'il 
accepta avec joie, quoiqu'elle fût plus restreinte qu'il 
ne l'aurait désiré. C'était au début de l'Exposition uni- 
verselle ; chacune des sections dont elle était compo- 

5 



66 THEOPHILE GAUTIER. 

sée, et où resplendissaient les œuvres de Tart et de 
l'industrie, devait adresser au ministre compétent un 
rapport faisant connaître les progrès accomplis depuis 
un nombre d'années déterminé. On estima qu'il était 
équitable de ne point tenir les belles-lettres hors de 
toute manifestation attestant leur vitalité, et Théophile 
Gautier fut chargé par le Ministre de l'instruction 
publique de rédiger un mémoire sur la poésie en 
France depuis 1848 *. 

En deux mots, le gouvernement voulait avoir un 
rapport sur la poésie française depuis l'élection du 
prince Louis-Napoléon Bonaparte à la première ma- 
gistrature de la république. On n'eût pas été fâché de 
pouvoir démontrer que les lettres françaises s'étaient 
glorieusement développées sous la présidence de 
Louis Bonaparte et pendant les quinze premières 
années du règne de Napoléon IIL Si tel fut l'espoir 
des maîtres du jour, cet espoir fut déçu ; car Théo- 
phile Gautier, tout en usant de sa bienveillance habi- 
tuelle, fut très loyal et très net. Il ne transigea ni 
avec ses convictions littéraires, ni contre les renom- 
mées acquises, ni au profit de ses propres intérêts. 
Peut-être n'était-ce pas sans péril pour lui. Il avait 
en quelque sorte une situation de critique piitenté au 
Journal officiel; cette situation pouvait lui être enlevée 

1. Ce mémoire est intitulé : les Progrès de la poésie fran- 
çaise depuis 1830f mais il ne détermine que le rôle joué par la 
poésie dans la littérature française depuis la résolution de 
i8k8. Il contient cent six pages d'impression, qui ont été 
jointes à VHistoire du romaniismey 1 vol. in-16. Charpentier, 
Paris, 1854. 



LE CRITIQUE. 67 

par un acte de bon plaisir ou de mauvais vouloir; il 
n'en tint compte et parla avec autant de sincérité que 
si son rapport eût été destiné à ne paraître qu'après 
sa mort. 

Ce mémoire, qui fut joint à la collection des rap- 
ports sur l'Exposition universelle de 1867, est un 
résumé des tentatives poétiques faites en France 
depuisique le trône du roi Louis-Philippe a été déclaré 
vacant par la seconde république. Nomenclature des 
auteurs et des œuvres, analyse succincte, courte 
appréciation et parfois conseils excellents. La man- 
suétude ne se dément pas, elle est constante; elle a 
quelque chose de paternel, comme il convient à un 
maître qui parle. Il ne faudrait cependant pas s'y 
tromper et y voir une preuve de banalité ou d'indif- 
férence; sous la forme toujours courtoise, volontai- 
rement adoucie par la crainte de blesser, l'opinion 
reste entière ; elle apparaît entre les lignes , se 
montre assez pour se faire reconnaître et laisser 
intacte l'impartialité du critique, qui n'hésite pas à 
blâmer lorsqu'il croit devoir le faire, mais avec tant 
de délicatesse, tant de prudence habile et de si tou- 
chantes précautions, que ses restrictions n'en sont 
que plus éloquentes. Il connaissait, de longue expé- 
rience, le genus irritahile vatum, et il le traitait, par 
intelligence autant que par bonté, comme un malade 
à qui toute secousse est douloureuse. 

1867 î II me semble que c'est hier, et que je vois 
encore défiler ce cortège impérial qui maintenant 
s'est évanoui dans le royaume des ombres I En lisant 



68 THÉOPHILE GAUTIER. 

le rapport de Théophile Gautier, j*ai cru assister à 
une revue funèbre; à Tappel de bien des noms, l'écho 
répond : morti La vieille Mob n'a pas chômé de 
besogne depuis cette époque; elle a fait des choix 
d'élite, elle n'a respecté personne, ni ceux qui avaient 
la gloire, ni ceux qui n'avaient que l'espérance, 
personne, pas même le poète qui avait accepté de 
parler des poètes de son temps. Passons I sans 
oublier, sans récuser les regrets, mais passons! ce 
n'est pas un de profundis qu'il convient de psalmo- 
dier ici. 

Pour apprécier le mérite des œuvres qui ont paru 
pendant quinze ans, nées de tendances diverses et 
de tempéraments souvent opposés, Théophile Gautier 
ne fait appel à aucune esthétique, à aucune théorie; 
il laisse de côté toute idée préconçue, rejette ce qui 
serait a priori et reste abstrait, c'est-à-dire dégagé 
de toute influence d'école; il est toujours romantique, 
mais il juge la poésie d'après le poète, s'en pénètre, 
l'explique et lui assigne son caractère particulier. 
En un mot, et pour me servir d'une expression de 
l'argot des coulisses de théâtre, il entre dans la peau 
du bonhomme. Il fait pour ses contemporains ce 
qu4l a fait pour ses grotesques, il se garde de les 
affubler de ses idées et les respecte jusque dans ce 
qui lui semble des erreurs. Si parfois il pèche un 
peu par indulgence, c'est en faveur de quelque com- 
pagnon de sa jeunesse, d'un combattant des luttes 
oubliées, auquel il accorde un éloge qui n'est qu'un 
souvenir du « bon temps ». Sainte-Beuve, dont l'in- 



LE CRITIQUE. 69 

fériorité, en tant que poète, est peu contestable, a 
profité de cet attendrissement naturel entre anciens 
amis qui se retrouvent après une longue absence. Si 
Théophile Gautier a répandu quelques fleurs de 
trop sur la tombe où dorment les Poésies de Joseph 
Belormey les Consolations^ les Pensées d'août^ il ne 
faut pas l'en blâmer, car elles étaient dues à Fauteur 
des Portraits littéraires, des Causeries du Lundi et à 
rhistorien de Port-Royal. 

C'est à André Ghénier que Théophile Gautier fait 
remonter le point de départ de la poésie moderne 
en France. Sans discuter cette opinion qui pourrait 
être sujette à controverse, il est certain que les 
œuvres posthumes de celui qui a dit : 

Sur des pensera nouveaux faisons des vers antiques, 

eurent un retentissement considérable lorsque en 
1819 elles furent publiées par H. de la Touche : 
« Toute la fausse poésie se décolora et tomba en 
poussière. L'ombre se fit rapidement sur des noms 
rayonnants naguère et les yeux se tournèrent vers 
l'aurore qui se levait. De Vigny faisait paraître les 
Poèmes antiques et modernes \ Lamartine, les Médita- 
tions; Victor Hugo, les Odes et Ballades ^ et bientôt 
venaient se joindre au groupe Sainte-Beuve avec 
les Poésies de Joseph Delorme, Alfred de Musset avec 
les Contes d'Espagne et d'Italie. » J'ai cité ce passage 
parce qu'il est explicite et renferme tout le système 
de Gautier sur la rénovation de la poésie française. 



70 THEOPHILE GAUTIER. 

Je me permettrai néanmoins une seule observation : 
Lamartine a composé le Lac en 1817, à Aix-les-Bains, 
deux années avant la mise au jour du volume con- 
tenant les vers d'André Chénier, par conséquent en 
dehors de toute l'influence qu'ils auraient pu exercer 
sur son inspiration et sur son talent. 

Après un rapide coup d'œil jeté sur les origines 
de la poésie dont la floraison s'épanouît après la 
convulsion de février 1848, Théophile Gautier aborde 
l'époque spéciale où il doit se limiter, et cite, avec 
juste appréciation, les auteurs qui l'ont honorée. 
Constatant leur mérite individuel, il en fait remonter 
la source aux grands fleuves dont leurs ascendants 
du romantisme ont fécondé les champs épuisés où la 
poésie française ne trouvait plus à récolter que des 
fruits sans saveur et des fleurs sans parfum. Ce 
n'est pas un reproche qu'il leur adresse, car, dit-il, 
a l'originalité n'est que la note personnelle ajoutée 
au fonds commun préparé par les contemporains ou 
les prédécesseurs immédiats ». Ces poètes, presque 
tous de la génération à laquelle j'appartiens et qui 
étaient encore dans la première jeunesse, au moment 
où la monarchie de Juillet .s'écroula, ces derniers 
venus de l'école de 1830 déjà tenue en échec par 
l'école dite du bon sens, ces adorateurs de la Muse 
moderne qui ne juraient que par Hugo, par Byron, 
par Goethe, par Alfred de Musset, je les ai connus 
pour la plupart, aimés, admirés, lorsqu'ils débutaient 
dans la vie, pleins d'illusions et brillants d'espoirs 
qui n'ont pas toujours été réalisés. Plus d'un s'en 



LE CRITIQUE. 71 

est allé avant d'avoir donné ce qu'il avait promis; 
d'autres se cachent derrière les plis d'un voile qui 
ressemble à un linceul; au-dessus de quelques-uns 
je vois encore l'auréole dont ils étaient environnés 
aux premiers jours de leur renommée. Le trait dont 
Gautier les marque fait saillir leur effigie et dégage , 
avec une rare sagacité, le caractère propre de leur 
talent. Je les reconnais ; ils sont bien tels que je les 
ai vus jadis : voilà Théodore de Banville, dont a les 
idées, comme les princesses des féeries, se promènent 
dans des prairies d'émeraude, avec des robes cou- 
leur du temps, couleur du soleil et couleur de la 
lune »; voilà le marquis de Belloy, de forme élé- 
gante, mais quelque peu nuageuse, comme si sa pen- 
sée s'amincissait sous le tissu des mots choisis; et 
son frère de lettres, le comte de Gramont, qui dans 
ses Chants du passé allie la tenue correcte du gen- 
tilhomme à la hauteur des convictions inébranlées ; 
et Pierre Dupont, dont les couplets furent célèbres 
lorsqu'il chantait les Bœufs et dont les refrains 
furent insupportables lorsque les voix avinées brail- 
laient : Les peuples sont pour nous des frères. Il fut 
applaudi, il fut illustre, il put se croire, comme on 
le lui disait, « le Béranger de son temps » ; hélas ! 

Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus. 

« L'ombre, dit Théophile Gautier, descendit sur le 
front où la popularité semblait avoir posé un laurier 
éternel. » 



72 THEOPHILE GAUTIER. 

En parlunt de Leconte de Lîsle et en louant, ainsi 
qu'il convient, ces vers coulés dans le plus pur métal, 
en le considérant « comme une des plus fortes indi- 
vidualités poétiques qui se soient produites dans cette 
dernière période », il approuve ceux qui s'ingénient 
à rimiter, « car, dit-il, celui qui n'a pas été disciple 
ne sera jamais maître et , quoi qu'on en puisse 
dire, la poésie est un art qui s'apprend, qui a ses 
méthodes, ses formules, ses arcanes, son contrepoint 
et son travail harmonique ». C'est, en d'autres 
termes , l'opinion que Gautier a souvent expri- 
mée en ma présence : « Quiconque n'a pas com- 
mencé par imiter ne sera jamais original. » Cette 
opinion absolument sincère, émise par un homme 
dont l'originalité n'est pas discutable, m'a toujours 
étonné. 

Les Poèmes antiques de Leconte de Lisle appellent, 
par une transition naturelle, la pensée de Théophile 
Gautier sur Melsenis, poème dont le sujet est em- 
prunté à la Rome des Césars et qui est digne des 
éloges qu'il lui décerne. Louis Bouilhet fut un poète, 
en effet, un poète dans la forte acception du mot, 
à ce point que la prose lui répugnait et que le vers 
était pour lui une sorte de contrainte à laquelle il ne 
pouvait se soustraire. Toute sa vie, il fut tiraillé 
entre deux penchants qui se contredisaient en lui 
et que jamais il ne parvint à mettre d'accord. Son 
goût, je dirai même sa passion, l'entraînait vers l'école 
romantique et l'y maintenait, tandis que son ins- 
truction était essentiellement classique. J'ai été inti- 



LE CRITIQUE. 73 

mement lié avec lui et bien souvent je fus témoin 
du combat que les deux Muses adverses se livraient 
dans son esprit. C'est l'humaniste le plus fort que 
j'aie connu ; je ne fais même pas exception de ceux qui 
apprennent pour enseigner. Les belles-lettres grec- 
ques et latines ne lui avaient rien caché de leur 
grandeur; il les comprenait avec une intelligence 
que je n'ai jamais rencontrée à un degré si profond. 
C'est toujours vers Homère, vers Aristophane, vers 
Plaute, vers Horace, qu'il était ramené par ses apti- 
tudes, et lorsqu'il se mettait au travail, — poème, 
poésies détachées, pièces de théâtre, — c'est toujours 
vers l'imitation d'Hugo qu'il se sentait attiré. Parfois 
il en est résulté quelque dissonance que la beauté 
du vers et l'ampleur des images font promptement 
oublier. H a fait un chef-d'œuvre, Melœnis, qui date 
de sa vingt-sixième année et qui seul suffirait à glo- 
rifier sa mémoire. Malheureusement le poème est 
écrit « dans cette stance de six vers à rime triplée 
qu'a employée souvent l'auteur de Namouna^ et nous 
le regrettons, dit Gautier, car cette ressemblance 
purement métrique a fait supposer chez Bouilhet 
l'imitation volontaire ou involontaire d'Alfred de 
Musset, et jamais poètes ne se ressemblèrent moins. 
La manière de Bouilhet est robuste et imagée, pitto- 
resque, amoureuse de couleur locale; elle abonde en 
vers pleins, drus, spacieux, soufHés d'un seul jet. » 
Louis Bouilhet est mort à l'âge de quarante-sept 
ans, à l'heure où la maturité de son talent et le 
repos de son existence le conviaient à des œuvres 



74 THEOPHILE GAUTIER. 

nouvelles; il est parti comme une étoile qui disparaît 
avant d'avoir épanoui tous ses rayons. 

C'est ainsi que tous les poètes défilent devant nous, 
Tun après l'autre, plutôt selon la fantaisie deTéprivain 
que par ordre chronologique, tous désignés par leur 
œuvre maîtresse et marqués d'un mot juste qui a 
la valeur d'un signalement : les satiriques, comme 
Amédée Pommier, qui fut un versificateur singuliè- 
rement vi3;oureux; les macabres, comme Baudelaire, 
qui anticipe sur le pessimisme à la mode aujourd'hui 
et qui forge d'iadmirables vers pour célébrer les lai- 
deurs morales de l'humanité; les précieux, comme 
Joséphin Soulary, qui sculpte ses sonnets dans la 
transparence des sardoines; les nostalgiques, comme 
Lacaussade, qui regrette le pays créole où s'est 
écoulée son enfance, et tant d'autres qui ont essayé 
d'oublier les choses de la terre en écoutant, en répé- 
tant les voix d'en haut. Il n'oublie personne, pas 
même l'auteur des Chants modernes^ à qui sa bienveil- 
lance et son amitié donnent, avec douceur, une 
leçon méritée. 

Au cours de cette rapide histoire de la poésie mo- 
derne, la*justesse de son esprit se double de perspi- 
cacité : il devient prophète. Que l'on n'oublie pas 
que ce qui suit a été écrit en 1867, c'est-à-dire il y a 
vingt-trois ans : « Quoique Sully Prudhomme, dit-il, 
restreigne habituellement ses sujets en des cadres 
assez étroits, son pinceau est assez large pour entre- 
prendre de grandes fresques. Les Ètàhles d'Augias^ 
qu'on peut lire dans le Parnasse contemporain, sont 



LE CRITIQUE. 75 

faîtes avec la certitude de trait, la simplicité de ton 
et Fampleur de style d'une peinture murale. Ce 
poème pourrait s'appliquer parmi les autres travaux 
d'Hercule sur la 'Cella ou le pronaos d'un temple 
grec. S'il persiste encore quelques années et n'aban- 
donne pas, pour la prose ou toute autre occupation 
fructueuse, un art que délaisse l'attention publique, 
Sully Prudhomme nous semble destiné à prendre le 
premier rang parmi ces poètes de la dernière heure, 
et son salaire lui sera compté comme s'il s'était mis 
à l'œuvre dès l'aurore *. » 

Parvenu presque à la fin de ce Rapport sur les 
progrès de la poésie française^ le lecteur est saisi 
d'inquiétude; il se demande si, de parti pris, cer- 
taines œuvres parues depuis 1848 vont être passées 
sous silence, et si l'un des plus grands noms 
modernes ne sera pas prononcé. L'inquiétude est 
légitime : nous sommes en 1867; l'Empire, il est 
vrai, s'est déjà modifié par l'usure de ses propres 
rouages; à défaut de liberté on a la tolérance; l'admi- 
nistration est moins brutale, la justice est plus indul- 
gente; mais Napoléon III est sur le trône; en ses 
entours on n'a pas oublié les Châtiments et on se 
souvient de Napoléon le Petit, Dans le monde officiel 
on sourit dédaigneusement en parlant de Victor 
Hugo et l'on dit : Ce n'est qu'un poète de décadence; 
dans le monde de « la cour » on baisse les yeux 
avec pudeur lorsque l'on entend prononcer son nom. 

1. Histoire du romantisme , toc. cit., p. 366, 367. 



76 THEOPHILE GAUTIER. 

Le citer est dé mauvais ton, en faire Téloge peut 
paraître périlleux , tout au moins malséant . Or 
Théophile Gautier, chargé d'un travail par le minis- 
tère de l'Instruction publique, était, en quelque 
sorte, un délégué du gouvernement, tenu de ménager 
certaines susceptibilités et d'épouser des querelles 
souveraines. Par prudence peut-être, ou seulement 
par convenance, va-t-il donc oublier son vieux maître 
littéraire et sacrifier l'exil au trône ? Que l'on se ras- 
sure : Théophile Gautier était incapable d'une telle 
félonie ; tout se serait révolté en lui : sa foi roman- 
tique, sa loyauté, son caractère, dût la perspective 
d'un poste officiel être le prix — les trente deniers 
— de son abjuration. 

« Nous nous sommes attaché dans cette étude aux 
figures nouvelles, dit-il, et nous leur avons donné 
une place importante, car c'était celles-là qu'il s'agis- 
sait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet 
espace de temps les maîtres n'ont pas gardé le silence. 
Victor Hugo a fait paraître les Contemplations^ la 
Légende des siècles, les Chansons des rues et des 
bois, trois recueils de haute signification. » Ceci 
n'est qu'une entrée en matière, et Gautier parle du 
poète, comme jamais courtisan n'a parlé d'un potentat 
portant couronne en tête et manteau d'hermine à 
l'épaule. Nulle flagornerie cependant, mais l'expres- 
sion d'une admiration qui ne se peut contenir. La 
Légende des siècles lui arrache des cris d'enthou- 
siasme et jamais hommage rendu au génie ne fut 
plus justifié. Ces deux volumes ont remué, jusqu'aux 



LE CRITIQUE. 77 

fibres les plus profondes, le cœur de ceux qui aiment 
la poésie. 

Dans Tœuvre de Victor Hugo, ils représentent 
une œuvre excessive où les défauts même devien- 
nent des qualités, où le manque de mesure donne 
à Tensemble une force cyclopéenne, où les mots 
semblent acquérir tout à coup des significations 
plus précises, plus hautes, plus grandioses, tant ils 
sont employés avec art et jetés avec puissance. Ce 
livre est sans précédent; néanmoins on peut en 
retrouver Tembryon dans les Burgraves, qui eussent 
été un admirable poème, s'ils n'avaient été un drame 
mal conçu où l'action disparaît sous les discours. 
Pour ma part, je ne sais rien de plus beau, dans la 
poésie française, que ces « petits poèmes épiques, 
mais concentrés, rapides, réunissant en un bref 
espace le dessin, la couleur et le caractère d'un 
siècle ou d'un pays ». 

Là, Victor Hugo a inauguré une nouvelle manière, 
plus large, plus humaine que celle des Orientales et 
des Feuilles d'automne, 11 n'est pas, comme Dante, 
revenu de l'Enfer, mais il a parcouru les catacombes 
des religions et de l'histoire, il y a découvert les 
trésors cachés, les a étalés au jour et a fait à la 
France littéraire le plus beau cadeau qu'elle ait 
jamais reçu. Tout cela Gautier le dit en termes 
excellents. Quelque admirative qu'elle soit, la note 
est juste, car la louange peut à peine s'élever à la 
hauteur de l'œuvre qu'il s'agit de signaler. Aussi 
ne suis-je pas étonné qu'après avoir brièvement 



78 THÉOPHILE GAUTIER. 

expliqué le sujet de la Trompette du jugement der^ 
nier, Gautier ait écrit : « Il semble que le poète, dans 
cette région oii il n'y a plus ni contour, ni couleur, 
ni ombre, ni lumière, ni temps, ni limite, ait entendu 
et noté le chuchotement mystérieux de Tinfini *. » 

Théophile Gautier termine son I^apport en disant : 
« Quelle conclusion tirer de ce long travail sur la 
poésie? Nous sommes embarrassé de le dire. Parmi 
tous ces poètes dont nous avons analysé les enmres, 
lequel inscrira son noia dams ?a phrase glorieuse et 
consacrée : Lamartine , Victor Hugo , Alfred de 
Mirsset? Le temps seul peut répondre. » Pourquoi 
choisir? Si leurs qualités sont différentes, leur génie 
est semblable. Le don naturel de Lamartine est égal 
à la magnificence d*Hugo qui ne le cède pas à l'hu- 
maine sincérité de Musset; je le répète : pourquoi 
choisir? La porte qui ouvre sur la postérité est assez 
large pour que trois poètes contemporains y puis- 
sent passer de front. 

Les Grotesques et le Rapport sur les progrès de la 
poésie sont, en matière de critique, les deux œuvres 



1. Dans ce même Rapport Théophile Gautier a écrit : « On 
a remarqué que Victor Hugo, le grand forgeur de mètres, 
l'homme à qui toutes les formes, toutes les coupes, tous les 
rythmes sont familiers, n'a jamais fait de sonnets; Goethe 
s'abstint aussi de cette forme pendant longtemps, ces deux 
aigles ne voulant sans doute pas s'emprisonner dans cette 
cage étroite. Cependant Goethe céda, et tardivement il composa 
un sonnet qui fut un événement dans l'Allemagne littéraire. » 
Depuis lors, Victor Hugo a imité Goethe; lui aussi il a fait 
un sonnet — un seul — et il l'a dédié à Judith Gautier, qui 
est, nul ne l'ignore, la fille de Théo. 



LE CRITIQUE. 79 

principales de Gautier, celles qu'il a faites avec recueil- 
lement, sans être harcelé par le temps qui presse, par 
le prote qui réclame a la copie », par les nécessités 
de « la mise en pages ». Cette besogne de sisyphe,qui 
a morcelé et empoisonné sa vie, a produit un nombre 
énorme de feuilletons, que M. Spoelberch de Loven- 
joul a relevés, dans son ouvrage, avec un soin reli- 
gieux. Ce n*est pas sans tristesse que l'on peut con- 
stater sur combien de sujets indignes de lui Théophile 
Gautier a été obligé de répandre son talent. Certes il 
a rencontré au théâtre et aux expositions des beaux- 
arts plus d'une bonne fortune dont son intelligence 
a profité; mais, en échange, que de pauvretés, de 
niaiseries, de balourdises se sont imposées à lui et 
lui ont volé les heures que la poésie réclamait ! Aussi 
avait-il fini par prendre son travail en haine et ne se 
décidait-il à s'y mettre qu'à la dernière minute, sem- 
blable à un malade qui recule l'instant de l'opéra- 
tion. 

Jamais pourtant dans ces articles, arrachés avec 
un si douloureux effort à son ennui, il ne s'est mon- 
tré ni maussade ni irrité. Il accomplissait sa tâche 
avec bienveillance, comme un bon ouvrier, comme un 
maître es lettres qu'il était. Sa critique était toujours 
courtoise et son respect pour le public était irrépro- 
chable, respect pour le public et respect pour lui- 
même, pour la langue qu'il devait parler, pour le 
savoir-vivre dont jamais, plume en main, il ne s'est 
départi. 

Il n'échappa à aucun des désagréments, pour ne 



80 THÉOPHILE GAUTIER. 

dire plus, qui assaillent le critique, Thomme infor- 
tuné, toujours tiraillé, toujours assiégé, qui distribue 
la réputation, a ses entrées dans la direction de tous 
les théâtres, peut par ses éloges faire vendre une 
œuvre. d*art et n'a, pour cela, qu'un coup de plume, 
un simple coup de plume à donner. Si je pouvais 
faire passer sous les yeux du public les liasses de 
lettres que j'ai eues entre les mains, on verrait que 
jamais favori de reine ou ministre tout-puissant ne 
fut plus harcelé de sollicitations que ce malheureux 
Gautier. Il n'est pas un peintre, un sculpteur, un 
acteur, un vaudevilliste, un acrobate, un dresseur de 
chevaux savants qui ne lui écrive pour réclamer son 
appui. On l'appelle : cher et illustre maître ou sim- 
plement : cher monsieur Gauthier, avec l'A irritante 
ajoutée à ce nom si célèbre. On lui demande de venir 
à l'atelier voir le tableau ou la statue destinée au 
prochain Salon; les refusés veulent que l'on prenne 
les dieux et les hommes à témoin de l'injustice dont 
ils sont victimes. Les plus hautains, ceux qui font 
métier d'indépendance, qui plus tard jetteront bas 
les trophées de notre histoire, s'inclinent aussi bas, 
plus bas que les autres. Courbet lui écrit : <( Si je fais 
de l'art, c'est d'abord pour tâcher d'en vivre, ensuite 
c'est pour mériter la critique de quelques hommes 
tels que vous, qui jouiront d'autant mieux de mes 
progrès qu'ils auront apporté plus de sollicitude à 
me guérir de mes travers. » Il se plaint d'être mal 
placé au Salon et voudrait que son tableau a tombât 
plus à portée de VŒuil nud »; il serait heureux si 



LE CRITIQUE. 81 

Gautier voulait bien le recevoir et l'honorer de quel- 
ques avis. Tous ceux dont on peut prononcer le nom, 
à quelque titre que ce soit, l'adjurent de ne pas leur 
refuser « deux ou trois lignes, pas plus » ; tous les 
gens qui désirent aller au théâtre sans bourse délier, 
— ce qui est la manie des personnes riches, — lui 
demandent des billets de spectacle : a Ça vous est si 
facile D. 

Et l'acteur, celui qu'il a défini dans son étude des 
Grotesques sur Scudéry : « l'homme qui n'exprime 
que des pensées étrangères aux siennes, qui vit de 
l'amour et de la passion qu'on lui fait, qui n'a pas un 
soupir qui ne soit noté d'avance, pas un mouvement 
qui ne soit artificiel », n'est pas moins âpre à la 
(( réclame » : cela doit se dire ainsi^ La louange, si 
outrée qu'elle soit, peut-elle le satisfaire et corres- 
pondre à l'opinion qu'il a de lui-même? Jamais. A cet 
égard, j'ai trouvé, dans les débris de correspondance 
que Gautier a laissés après lui, un témoignage qui a 
de la valeur et qui démontre jusqu'où peut aller 
l'exigence de certaines illusions. A la suite d'une 
reprise de Robert Macaire, Théophile Gautier avait 
fait un rendu compte succinct dans lequel il parlait 
de Frederick Lemaître avec éloges, mais sans cepen- 
dant le comparer aux héros de Plutarque; un écri- 
vain, plus jeune que lui, mais qui le traitait un peu 
trop en camarade, sans tenir compte de la différence 
d'âge et de talent, lui adressa une lettre dont certaines 
parties doivent être citées textuellement : « Mon cher 
ami, j'ai vu hier Frederick Lemaître qui est très affecté 

G 



82 THEOPHILE GAUTIER. 

de la manière dont la critique a pris Robert Macaire, 
Ton article particulièrement Ta touché. Tu n*en as 
dit que quelques mots en passant. Je suis trop sincè- 
rement ton ami pour ne pas t'en vouloir. Quand un 
acteur de génie crée un rôle comme Frederick a créé 
celui-là, quand il prodigue, en un soir, plus de bouf- 
fonnerie qu'il n'y en a dans Callot, plus de fantaisie 
qu'il n'y en a dans Hoffmann, plus d'ironie qu'il n'y 
en a dans Byron, quand il vaut Molière, quand il 
résume dans un éclat de rire colossal toute la dou- 
loureuse moquerie d'un siècle, cela vaut mieux que 
cinq ou six lignes froides, et il est permis aux crétins 
de rester indifférents, mais non à ceux qui, comme 
toi, représentent l'art et sont chargés de le défendre 
et de le glorifier. C'est à nous, poètes, de soutenir les 
grandes choses et de consoler le génie que tant 
d'envie abreuve. Je te dis très sincèrement que tu as 
manqué à ce devoir. » Quoi, Callot, Hoffmann, 
Byron, Molière, à propos de Robert Macaire joué 
par Frederick Lemaître I Pourquoi pas Homère , 
Eschyle, Aristophane ? Nulle bonne volonté, si indul- 
gente qu'elle soit, n'est à la hauteur de telles préten- 
tions. Je ne sais si Gautier a riposté; j'en doute, car 
sur de semblables matières il y avait longtemps que 
rien ne l'étonnait plus, mais j'imagine que son ironie 
a dû sourire. 

Cette ingrate besogne était-elle du moins conve- 
nablement rémunérée et lui accordait-elle une exis- 
tence dénuée de soucis? Â cette question nous pou- 
vons, grâce à M. Spoelberch de Lovenjoul, répondre 



LE CRITIQUE. 83 

d'une façon prcise : de 1836 à 1851, c'est-à- 
dire en l'espace de quinze années, le relevé des 
sommes reçues au journal la Presse par Théophile 
Gautier accuse un total de 100 336 francs et quel- 
ques centimes : soit, en moyenne, 6500 francs par 
an * ; ce qui n'a rien que de modeste. On pourrait 
croire qu'en revanche les procédés étaient irrépro- 
chables, que Ton comprenait l'avantage d'avoir un 
tel nom au bas des feuilletons du lundi et que l'on 
savait gré au poète de négliger la poésie pour écrire 
des articles de critique ; on se tromperait. Un inci- 
dent, qui fut très pénible à Gautier, prouvera com- 
ment celui que, non sans raillerie, il appelait « son 
maître », c'est-à-dire Emile de Girardin, compre* 
nait le respect dû à l'indépendance et au- talent des 
écrivains auxquels le journal qu'il dirigeait devait 
le succès. Le 1" février 1847, Gautier, après avoir 
rendu compte de pièces jouées à la Comédie-Fran- 
çaise, au Vaudeville, au Cirque Olympique, au théâtre 
des Variétés, terminait son feuilleton hebdomadaire 
en disant : oc Cette année commence mal. Ce ne 
sont de tous côtés que nouvelles funèbres. Voilà 
Chaudesaigues, un poète devenu critique, faute de 
pain, comme nous tous, qui tombe, l'autre jour, 
sur la première page de son feuilleton, et là*bas, 
sous ce beau soleil d'Alger, s'éteint à l'hôpital du 
Dey, Benjamin Roubaud, le peintre avec qui nous 



1. Voir Spoelberch de Lovenjoul, loc^ cit., intr6duction, 
xxYiii et suiv. 



84 THEOPHILE GAUTIER. 

avons fait la campagne de Kabylîe et qui nous a 
suivi pendant tout notre voyage, frissonnant déjà 
de la maladie qui Ta emporté I » 

Cette phrase, fort innocente en elle-même, et qui 
signifiait simplement que si Chaudesaigues n'avait 
eu pour vivre que le prix dont les éditeurs auraient 
payé ses vers, il eût risqué de mourir de faim, cette 
phrase ne plut pas au directeur de la Presse. A la 
Chambre même des Députés dont il faisait partie, 
pendant la séance, « en toute hâte, entre deux dis- 
cours, l'un de M. Roger, l'autre de M. Billault », il 
prit sa bonne plume, qui pour être infatigable n'en 
était pas meilleure, et il tança Gautier. La réponse 
du publiciste au poète n'eut rien de mystérieux, elle 
fut sans discrétion ni courtoisie, comme celui qui 
l'avait écrite, et chacun put la lire dans la Presse 
du 2 février 1847. Après s'être étonné que Théo- 
phile Gautier n'eût point « été préservé de l'écueil 
du lieu commun par la tendance au paradoxe qui 
lui est naturelle » , Emile de Girardin proclame 
cette vérité : « Qui ne voit que le but et ne regarde 
pas le point de départ compte pour rien la distance 
placée entre les deux extrémités; c'est l'erreur dans 
laquelle tombent les envieux. » S'il y eut au monde 
un homme qui jamais ne connut l'envie, c'est Gau- 
tier, c'est le bon, c'est le bienveillant Théo, je le dis 
en passant, et Girardin ne le pouvait ignorer. 

Celui-ci continue à morigéner; il cite le soldat 
Jean da Dieu Soult élevé à la dignité de maréchal 
de France et de duc de Dalmatie ; il montre l'ouvrier 



LE CRITIQUE. 85 

Gunin-Gridaine devenu ministre, sans réfléchir que 
ces deux personnages n'avaient fait que leur métier, 
tandis que Théophile Gautier se plaignait de ne 
pouvoir faire le sien. Le maître de la Presse argu- 
mente à sa façon, et pour démontrer qu'un poète 
peut vivre de la poésie, il énumère les ouvrages 
en prose qui ont aidé à la fortune des écrivains. 
Est-ce que le feuilleton de Gautier lui-même ne lui 
apporte pas la part la plus sérieuse de ses revenus ? 
Gertes, et le pauvre Gautier ne Ta jamais nié; mais 
si tous les lundis il remplaçait la prose de sa cri- 
tique dramatique par une pièce de vers, Emile de 
Girardin se priverait, sans hésiter, d'une collabo- 
ration si prompte à la rime et prouverait de la sorte 
que l'opinion émise à propos de Ghaudesaigues était 
moins paradoxale qu'il n'a bien voulu le croire. — 
En tous cas, cette leçon — pour ne dire cette cor- 
rection — administrée publiquement à un homme 
de la réputation de Théophile Gautier était une 
inconvenance cruelle que l'on aurait dû lui épar- 
gner. 

Il la ressentit vivement; il me parla de Girardin 
avec une extrême amertume et le qualifia d'un mot 
que je ne répéterai pas. Il me disait : « Je n'ai pour 
toute réponse qu'à donner ma démission de rédac- 
teur de la Presscy mais je ne le peux pas ; je subis 
l'ontrage, et cela seul affirme que j'ai eu raison de 
dire que, faute de pain, le poète en est réduit à des 
travaux qui lui sont antipathiques; non, je ne peux 
pas jeter mon feuilleton au nez de Girardin, car je 



86 THEOPHILE GAUTIER. 

n*ai que cela pour vivre et d'autres en vivent auprès 
de moi. » En ceci rien d'exagéré; comme Scarron, 
plus justement que Scarron, Gautier pouvait dire : 
a J'ai toujours logé à l'hôtellerie de l'impécunio- 
sité. » Il n'était pas seul dans son existence et la 
famille se pressait autour de lui. Il supportait des 
charges à la fois lourdes et lancinantes que hien 
d'autres eussent répudiées, qu'il avait acceptées 
sans faiblir et qu'il ne renia jamais : que ceci soit 
dit à son perpétuel honneur. Le devoir consiste 
à subir les conséquences de sa propre vie et non 
point à s'y soustraire. Sous ce rapport, Gautier, 
dont on a souvent raillé l'immoralité — j'entends 
celle du propos trop vif et de la comparaison trop 
hardie, — a fait preuve d'une moralité supérieure; 
il est resté solidaire à lui-même et n'a jamais aban- 
donné ceux qui avaient quelque droit de compter 
sur lui. 

Longtemps après que Girardin avait commis cet 
acte de mauvais goût, vers 1862 ou 1863, je me ren- 
contrai avec lui dans une ville d'eaux; un soir que 
nous étions assis côte à côte et que nous causions 
sans témoins, je lui demandai pourquoi, en cette 
circonstance, il s'était montré si agressif et si dur. 
Il me regarda avec cet air impertinent et gouailleur 
qui lui était familier : « Gautier, me dit-il, est un* 
imbécile qui ne comprend rien au journalisme; je 
lui avais mis une fortune entre les mains ; son feuil- 
leton aurait dû lui rapporter trente ou quarante 
mille francs par an, il n'a jamais su lui faire produire 



LE CRITIQUE. 87 

un SOU. Il n'y a pas un directeur de théâtre qui 
ne lui eût fait des rentes, à la condition de Tavoir 
pour porte-voix. Actuellement et depuis qu'il a 
quitté la Presse, il est au Moniteur universel^ c'est- 
à-dire au journal officiel de l'Empire; il n'en tire 
aucun parti; je vous le répète, c'est un imbécile qui 
n'a jamais profité d'une bonne occasion. » Sachant, 
par expérience, que l'on juge volontiers les autres 
d'après soi-même, je ne fus pas étonné de l'opinion 
de Girardin, mais je changeai de conversation. De 
ce que venait de me dire le grand maître — sans 
préjugé — du journalisme de son temps, il convient 
de retenir ceci : Théophile Gautier avait en main 
une plume qui eût valu de l'or, et il a toujours été 
pauvre. 



/" 



/" 



CHAPITRE III 



LE VOYAGEUR 



Attaché à la glèbe du journal, pouvant à peine 
s*ëloîgner de Paris où il était retenu par l'obligation 
d'assister aux représentations dramatiques dont il 
«avait à rendre compte, Théophile Gautier, sem- 
blable à un prisonnier qui contemple la campagne 
à travers les barreaux de ses fenêtres, regardait 
idéalement par-dessus les frontières et rêvait de 
s'en aller vers des pays qu'il ne connaissait pas. 11 
n'avait jamais voyagé, car je ne compte pas une excur- 
sion en Belgique faite en compagnie de Gérard de 
Nerval. Dans ses œuvres de première jeunesse, il 
ne ménage pas les allusions à sa vie sédentaire; on 
en peut conclure qu'elle lui pèse et qu'il saisirait 
avec empressement le bâton blanc des poètes pèle- 
rins. Il sentait peut-être instinctivement que les 
impressions recueillies sous des cieux étrangers 
seraient un complément fécond à son éducation lit- 
téraire déjà si riche; il avait, pour ainsi dire, épuisé 



90 THEOPHILE GAUTIER. 

la civilisation au milieu de laquelle il se mouvait. 
Mentalement il en cherchait d'autres, celles surtout 
que le passé semblait avoir frappées d'un sceau 
indélébile ; il eût voulu parcourir des pays où les 
traces de l'histoire fussent restées apparentes dans 
les mœurs. Comme ceux qui sont tourmentés par le 
besoin des migrations, il se figurait les contrées 
auxquelles il aspirait, plus belles, plus étranges 
qu'elles ne le sont. Il les voyait à travers les songes 
évoqués par la poésie. Ainsi qu'Alfred de Musset, il 
pensait à Madrid, princesse des Ëspagnes; de jolis 
vers mis en musique par Hippolyte Monpou lui 
promettaient des marquises « pâles comme un beau 
soir d'automne », et les Orientales, s'inspirant du 
Romancero, lui parlaient 

Du fils de la renégate 
Qui commande une frégate 
Du roi maure Aliatar. 

L'Espagne et l'Italie ayant fourni le cadre de pres- 
que tous les drames romantiques récemment éclos, 
c'est du côté de l'Italie et de l'Espagne que se tour- 
naient les yeux. La ferveur littéraire tenait lieu de 
foi; l'histoire était arrangée Dieu sait comme, mais 
on croyait à cette histoire, si dénaturée qu'elle fût, 
du moment qu'elle portait le costume moyen âge et 
qu'elle récitait quelques tirades sur les planches 
d'un théâtre « dans le mouvement » . On ne doutait 
ni de la galerie de portraits de Ruy Gomez, ni des 
narcotiques de la Thisbé, ni des meurtres, ni des 



LE VOYAGEUR. 91 

încesteSy ni de l'emphase, ni des anachronismes, ni 
des cacophonies; on ne doutait de rien, pas même 
des petits soupers de Lucrèce Borgia. Les fantaisies 
les plus singulières des dramaturges, justifiées par 
la tradition des tolérances admises pour les œuvres 
destinées à la scène, étaient acceptées sans protes- 
tation par le public, qui trouvait tout simple que la 
femme d'Alphonse d'Esté fît tuer un mari tous les 
soirs et quelques amants tous les matins. Je n'ai pas 
à dire que Théophile Gautier riait dans sa moustache 
de ces exagérations furibondes, mais il n'en subis- 
sait pas moins un attrait irrésistible vers les pays 
qui servaient de décors à toutes ces « machines », 
fabriquées d'invraisemblances, d'oripeaux, de faux 
sentiments et dont il ne subsistera bientôt que le 
souvenir, — s'il subsiste. 

Un hasard permit à Gautier de faire enfin ce voyage 
d'Espagne dont le désir l'obsédait. Il était lié, depuis 
plusieurs années déjà, avec Eugène Piot, qui possé- 
dait pour tout ce qui concerne « les objets d'art et 
de curiosité », ainsi que disent les catalogues de 
l'hôtel des ventes, une instruction précise dont la 
sûreté n'était jamais en défaut. Il pouvait ignorer 
que Pandolfo Malatesta fit assassiner le comte Ghiaz- 
zolo dans le château de Roncofreddo,mais il connais- 
sait certainement le nom de son armurier, la forme 
de son épée et la devise qu'il avait fait graver sur la 
lame. Dans diverses circonstances il a donné preuve 
d'un savoir spécial dont on est resté surpris. Grand 
amateur de « curiosités », les achetant bien, les ven- 



92 THEOPHILE GAUTIER. 

dant mieux, Eugène Plot s*était dit que TEspagne 
appauvrie, ravagée par une récente guerre civile, 
devait receler bien des objets de haut goût — armes, 
tapisseries, tableaux — qu'il serait facile d'acquérir 
à bon compte. S'il était sûr de lui pour tout ce qui 
était armure, ameublement, poteries rares, ivoires 
et bijoux précieux, il était — à cette époque, du 
moins — parfois hésitant en présence d*un tableau 
de récole espagnole, mal représentée alors en France 
par les maîtres secondaires, malgré les galeries du 
maréchal Soult et du marquis de las Marismas. Il 
pensa qu'il lui serait utile d'avoir pour compagnon 
de route un homme rompu aux difHcultés de la pein- 
ture, capable de discerner la manière de faire de 
Zurbaran de celle de fra Diego de Leyva, et il pro- 
posa à Théophile Gautier de venir parcourir avec 
lui le pays de Murillo, de Velasquez et de Ribeira. 
Gautier accepta; il se fit remplacer à la Presse^ et 
partit avec l'énergie joyeuse d'un écolier qui sort de 
son lycée pour entrer en vacances. 

Je dirai tout de suite que le but principal, entrevu 
par Eugène Piot, ne fut pas atteint; « les tableaux 
que l'on pourrait acheter sont d'horribles croûtes, 
dont la meilleure ne se vendrait pas quinze francs 
chez un marchand de bric à brac » ; à Tolède, où Ton. 
comptait « trouver quelques vieilles armes, dagues, 
poignards, colichemardes, espadons, rapières,... à 
Tolède il n'y a pas plus d'épées que de cuir à Cor- 
doue ». Sous ce rapport, la déception fut complète. 
L'Espagne heureusement leur réservait des compen- 



LE VOYAGEUR. 93 

Stations qui consolèrent insufHsamment Eugène Piot 
de sa déconvenue, mais qui laissèrent à Gautier 
d'inaltérables souvenirs. Malgré les voyages qu'il fit 
plus tard, celui qui lui donne les impressions les 
plus profondes, qui lui reste le plus cher, celui dont 
il parla toujours avec prédilection, c'est celui qu'il 
commença au mois de mai et termina au mois d'oc- 
tobre 1840, alors qu'il avait vingt-neuf ans, c'est-à- 
dire toute l'ardeur, toute la force de la jeunesse tem- 
pérée par la maturité qui s'annonce. Vingt-sept ans 
après, lorsque, selon l'expression de Montaigne, il 
était déjà a vieil et asséché », il a dit : « Je ne puis 
décrire l'enchantement où me jeta cette poétique et 
sauvage contrée, rêvée à travers les Contes d'Es^ 
pagne et cC Italie d'Alfred de Musset et les Orientales 
d'Hugo ; je me sentis là sur mon vrai sol et comme 
dans une patrie retrouvée. Depuis, je n'eus pas d'au- 
tre idée que de ramasser quelque somme et de par- 
tir; la passion ou la maladie du voyage s'était déve- 
loppée en moi. » 

Ce voyage, dont le récit forme actuellement un 
volume Charpentier de 375 pages, est peut-être le 
livre le plus intéressant de Théophile Gautier, parce 
qu'il s'y montre tel qu'il est, sans réserve, avec la 
sincérité d'un honnête homme, avec la naïveté d'un 
poète qui ne se soucie guère des opinions reçues 
et qui dit ce qu'il pense, simplement parce qu'il le 
pense, comme un enfant qui se dévoile tout entier en 
racontant ses impressions. Nul paradoxe; la note est 
toujours vraie ; si elle choque, c'est qu'elle n'est pas 



Mk THÉOPHILE GAUTIER. 

comprise. Il a une vision de l'Espagne, il la repro- 
duit de son mieux, c'est-à-dire très bien; ceux qui 
regarderont le même pays sous un autre angle seront 
surpris, mais ne pourront jamais l'accuser d'inexacti- 
tude; tout au plus, ils auront à reconnaître que leur 
attention n'a pas été appelée par ce qui suscitait son 
admiration. Pour me bien faire comprendre, je citerai 
un fait qui m'est personnel. Il n'y a pas très long- 
temps, je causais avec un homme qui habite un de 
nos départements du Midi, homme riche, considé- 
rable, dirigeant de grandes entreprises et distingué; 
je lui parlais d'Arles et d'Avignon, du portail et du 
cloître de Saint-Trophime, des Arènes, des Elis- 
camps et du château des papes. Il répondit : « Cette 
région-là est bien changée depuis que la chimie u 
découvert la couleur rouge pour teindre les draps de 
troupes. Entre Avignon et Arles on ne cultive plus 
la garance ; vous ne reconnaîtriez pas le pays. » Les 
lecteurs de cette catégorie, qui sont, du reste, les 
plus honnêtes gens du monde, n'ont rien dû com- 
prendre au Voyage en Espagne : Théophile Gautier 
ne parle pas leur langue. 

Il est, pour ainsi dire, un voyageur abstrait, et, 
comme il ne se dément pas une seule fois au cours 
de son récit, on peut affirmer que cette a abstraction » 
lui est naturelle. Il reste indifférent à tout ce qui 
n'est point le voyage proprement dit, dénué de 
toute préoccupation autre que celle de bien regarder, 
pour bien voir et bien rendre ce qu'il a vu. Chez lui, 
« l'œil du peintre » a une puissance extrême, cet œil 



LE VOYAGEUR. 95 

qui sait où se fixer, qui perçoit simultanément l'en- 
semble et le détail, la ligne et la couleur, qui emma- 
gasine l'image contemplée et ne l'oublie jamais. 
Parfois il en arrive, par l'intensité même de la sen- 
sation éprouvée, à une transposition d'art; le ut 
pictura poesis a été vrai pour lui, plus peut-être que 
pour tout autre. Du reste, il le proclame lui-même. Il 
s'excuse d'avoir donné quelques détails historiques 
sur la cathédrale de Tolède, presque comme d'une 
faute, tout au moins d'un entraînement involontaire, 
et il ajoute : a Nous ne sommes pas coutumier du fait, 
et nous allons revenir bien vite à notre humble mis- 
sion de touriste descripteur et de daguerréotype 
littéraire. » 

Quoique son érudition soit profonde, il ne la laisse 
point transparaître ; on dirait, qu'il redoute de passer 
pour un pédant et que la tâche qu'il s'est imposée 
consiste simplement à raconter ce qu'il voit. Si, sur 
sa route, il rencontre quelque beau coléoptère, il ne 
s'inquiétera pas de savoir s'il a trois, quatre ou cinq 
articles au tarse, mais il constatera que ses élytres 
semblent taillés dans une émeraude; s'il cueille une 
fleur, il lui importe peu qu'elle soit monogyne ou 
polygyne; mais il dira, comme le Perdican d'Alfred 
de Musset : « Je trouve qu'elle sent bon, voilà tout. » 
Il écarte avec soin tout ce qui aurait l'air de ressem- 
bler à des expressions techniques, et il a raison, car 
la généralité des lecteurs ne les comprend pas; c'est 
pourquoi il est très sobre d'archéologie, ce qui est 
digne d'éloge chez un apôtre de l'école romantique 



96 THEOPHILE GAUTIER. 

OÙ les gargouilles, les mâchicoulis, les échauguettes 
en queue d'aronde étaient fort à la mode depuis 
la publication de Notre-Dame de Paris, Il lui suffit 
d'un mot pour indiquer un style et une époque ; il 
passe et ne s'attarde pas à décrire les arcs-dou- 
bleaux composés d'un faisceau de tores séparés par 
des gorges, ainsi que n'eût pas manqué de le faire 
un néophyte ayant un dictionnaire d'architecture à 
sa disposition. 

Tout ce qui peut distraire son attention et le dé- 
tourner du panorama déroulé sous ses yeux, lui est 
importun; il est venu pour voir l'Espagne chevale- 
resque, l'Espagne du comte Julien, de clpn Gayféros, 
du Cid Campeador, de ce pauvre Abou-Abdallah- 
ibn-Mulei-Haçan que nous appelons Boabdil; c'est 
là son but; en vérité, il n'en cherche pas d'autre. 
L'occasion était belle cependant de parler du prince 
Godoy, du roi Joseph, de Ferdinand VII ; il ne pro- 
nonce même pas leur nom; c'est à peine si, en allant 
de Madrid à Grenade, il fait une allusion à la capi* 
tulation de Baylen. Quant à la politique dont l'Espa- 
gne est toute frémissante encore, quant à cette guerre 
civile qui vient de désoler la péninsule, inquiéter 
l'Europe et mettre la diplomatie aux abois, pas une 
parole; et cependant Théophile Gautier est un des 
premiers voyageurs qui aient osé parcourir ce pays 
oii les bandes récemment licenciées brigandaient vo- 
lontiers au long des routes. Lorsque je dis qu'il n'en 
souffle mot, je me trompe; il en parle : racontant une 
course de taureaux à Malaga, il dit: « Dans les temps 



LE VOYAGEUR. 97 

de dissensions politiques, il arrive souvent que les 
toreros christinos ne vont pas au secours des toreros 
carlistes, et réciproquement. » C'est tout. 

Laisser de côté la technologie archéologique que 
« les moyenâgeux » s'efforçaient de parler, dédaigner 
les théories historico-politiques inspirées par un 
voyage en pays étranger, c'était, à cette époque, faire 
acte d'indépendance. Que l'on ne s'y trompe pas, 
Gautier rompait en visière à l'école et sortait une 
fois de plus du sanctuaire. Il répudiait l'esprit d'imi- 
tation et saisissait sa propre originalité, sans emprunt 
à autrui, sans réminiscence d'une maîtrise admirée* 
Il était d'usage alors de gravir la montagne roman- 
tique, de s'arrêter sur le sommet et de laisser tomber 
sur les nations un regard d'ensemble d'où résultait 
un nouveau discours sur l'histoire universelle * 
Edgar Quinet, dans son Ahasvérus — qui est peut- 
être l'œuvre la plus lyrique et la plus forte du ro- 
mantisme — se souvient des parabases d'Eschyle et 
d'Aristophane et, intervenant par un chœur de vieil- 
lards, à la tin de la Seconde Journée^ il trace à la France 
le rôle qu'elle doit jouer non seulement en Europe, 
en Orient, mais en Amérique ; il évoque les hommes 
de Lodi, de Castiglione, de Marengo, « et demain et 
toujours faites tourner autour de vous la ronde des 
nations sous l'harmonie de votre ciel ». Victor Hugo 
termine le Rkin par une conclusion qui est un livre 
à part; rien ne lui échappe ni des choses d'hier ni 
de celles de demain; il refait l'histoire, un peu à sa 
guise, par larges envolées; il tire d'énormes consé- 

7 



98 THEOPHILE GAUTIER. 

quences de causes imperceptibles; il fait la leçon 
aux peuples et leur montre du doigt la route qu'ils 
ont à suivre; tout poète, dit-on, se double d'un pro- 
phète; il déchire les voiles qui couvrent les arcanes 
de l'avenir; il vaticine; hélas! les destins n'ont point 
écouté ses paroles. 

J'imagine que c'est l'intensité même de l'impres- 
sion qui a maintenu Gautier dans la ligne étroite, 
mais féconde, dont il n'est pas sorti. Cette impres- 
sion n'a été si profonde, si absorbante que parce 
qu'elle était, pour lui, une révélation de la nature, 
qu'il ne connaissait que très imparfaitement avant 
d'avoir abordé les premiers contreforts des Pyré- 
nées. Ceci, je crois, n'a rien d'exagéré, et je m'ex- 
plique. Enclos dans un mode de vivre relativement 
restreint, limité aux boulevards, aux théâtres, aux 
réunions d'amis, aux discussions littéraires, aux 
dîners en compagnie joyeuse ou refrognée, Gautier 
n'était, pour ainsi dire, jamais sorti de Paris. Les 
ormeaux qui abritaient alors les promenades publi- 
ques, les marronniers du jardin des Tuileries, les 
taillis maigrelets du bois de Boulogne et du bois, de 
Vincennes, l'herbe lépreuse des Champs-Elysées, 
représentaient une nature citadine et laide, déplai- 
sante aux yeux, vieillotte, fanée, sans renouveau ni 
printemps, bien en rapport du reste avec la ville, qui 
était, sous le règne de Louis-Philippe, une des plus 
sales, une des plus tortueuses, une des plus insalu- 
bres de ce bas monde. Les Parisiens d'aujourd'hui, 
qui jouissent des admirables travaux dus au baron 



LE VOYAGEUR. 99 

Haussmann et à Ferdinand Duval, ne s'en doutent 
pas; mais pour se convaincre ils n'ont qu'à lire la 
succincte description du Paris d'autrefois écrite par 
Théophile Gautier lui-même, dans la notice nécrolo- 
gique qu'il a consacrée au romancier le plus popu- 
laire de ce temps-là, à Paul de Kock *. 

Emprisonné dans cette existence conventionnelle 
où les décors de l'Opéra éclairés aux quinquets rem- 
plaçaient la placidité des paysages lumineux, n'ayant 
jamais vu de véritables forêts, de vraies montagnes, 
de vraies plages, de vraies mers, Gautier, bercé par 
la permanence de sa rêverie, s'était créé une sorte de 
nature imaginaire dans laquelle son esprit se com- 
plaisait d'autant plus qu'elle était plus invraisem- 
blable; au gré de sa fantaisie, il y faisait mouvoir les 
personnages de Watteau et de Boucher. Je crois 
qu'il est remonté plus loin que la régence et le ro- 
coco. Volontiers, guidé par Honoré d'Urfé, il a dû 
suivre la belle Diane de Chateaumorand qui, cachée 
sous le nom d'Astrée, enchantait le pays qu'arrose 
le Lignon. « C'est un pays charmant que celui-là et 
que je regrette fort pour ma part. Les arbres y ont 
des feuillages en chenilles de soie vert-pomme, les 
herbes y sont en émail et les fleurs en porcelaine de 
Chine; des nuages en ouate bien cardée flottent mol- 
lement sur le tafletas bleu du ciel. » Le bizarre et le 
recherché n'étaient pas pour lui déplaire; le factice 



1. Portraits contemporains ^ par Th. Gautier. 1 vol., Char- 
pentier, Paris, 1886, p. 127 et suit. 






100 THÉOPHILE GAUTIER. 

l'uttiruit, car il y voyait le résultat d'un effort ingé- 
x; il eetimaît le précieux et ne s'ea cachait pas : 
. préciosité, cette belle fleur Trangaise qui s'épa- 
t si bien dans les parterres à compartiments des 
ins àe la vieille école, et que Molière a si mécham- 
t foulée aux pieds dans je ne sais plus quelle 
ortelle mauvaise petite pièce '. n 
:s paysages Hlas tendre et rose zinzolin qu'il 
cevait à travers son rêve, qu'il aimait faute de 
IX et qu'il n'avait peut-être imaginés que par 
sion pour les ruelles boueuses que sans cesse 
ait sous les yeux, ces paysages jolis et fardés 
Li'au ridicule, disparurent, comme un fantôme, au 
t du coq, dès que Gautier, ayant pénétré en 
igne, se trouva face à face avec la nature, telle 
Ile est, et non telle que les hommes l'ont abimce. 
l'ieille Cybèle se montrait à lui dans toute sa 
té sereine, dans sa primitive splendeur, dans sa 
té sacrée : il en fut éblo.ui. 

venait de découvrir l'inconnu, un peu comme 
'ontaine avait découvert Banichj mais pour lui 
■couverte n'en était pas moins précieuse, car — 
mt dans la vie littéraire — chaque fois que l'on 
iert une notion, que l'on détruit une ignorance, 
ait une découverte nouvelle. Le changement 
e d'existence n'a pas été sans donner h son 
ession une acuité qu'il n'avait pas prévue. Au 
de la température lourde, chargée 



Lei GroUtfutt, ^^ Cf. Georges de Scudvrj. 



LE VOYAGEUR. 101 

douteuses, assoupissante des salles de spectacle, au 
lieu du travail dans la chambre étroite, de la flânerie 
sur les boulevards où Ton est coudoyé par chaque 
passant, des repas dans les cafés rances où l'on est 
rassasié , dès l'entrée , par l'odeur des viandes 
mâchées, au lieu de ces dégoûts, de ces affadisse- 
ments qui sont inhérents à toutes les grandes villes, 
la vie en plein air, la montagne abrupte, la gorge pro- 
fonde, le fleuve à demi desséché où verdissent les 
herbes folles, le galop des mules bruyantes de grelots, 
la belle fille brune qui passe portant sur sa tête un vase 
de cuivre, les larges horizons, les couchers de soleil 
dorant la neige des cimes dentelées, quelquefois un 
palmier qui surgit tout à coup comme une évocation- 
de l'Orient rêvé, et les souvenirs qui murmurent des 
noms légendaires, et les mosquées que le catholicisme 
a baptisées après les avoir arrachées à l'islam, et la 
jeunesse, pour mieux savourer toutes ces jouissances 
dont on est pénétré pour la première fois. 

Certes les lits de l'auberge sont durs, le vin sent 
l'outre en peau de chèvre où il a été contenu, les 
mendiants sont arrogants, les pavés sont pénibles 
aux pieds, les moustiques sonnent la charge et atta- 
quent avec ardeur, les brigands sont peut-être em- 
busqués à l'angle du chemin, les cahots sont intolé- 
rables dans la voiture mal suspendue, sur la route 
ravinée, qu'importe! On est heureux, on est libre, 
mieux que libre, libéré, et volontiers on s'écrierait 
comme Goethe : « Ohé! ohé! J'ai mis mon bien dans 
les voyages et les migrations I Ohé ! ohé ! » 



102 THÉOPHILE GAUTIER. 

Ceux qui ne sont pas de véritables voyageurs ^ 
c'est-à-dire qui n*ont pas voyagé pour voyager, sans 
autre intérêt que celui de leur culture intellectuelle, 
sans autre passion que le besoin de voir, ne me 
comprendront pas; mais, après quarante-six ans, je 
ne puis me rappeler sans battement de cœur ma 
première journée de marche en Asie Mineure, 
lorsque j'allais de Smyrne à Ëphèse et que je m'ar- 
rêtais à chaque pas, pour contempler les caravanes, 
les vols de cigognes, les tortues flottant sur le 
Mélès et les bois de pins parasols. Ces émotions 
que le souvenir garde en les embellissant, Théo- 
phile Gautier les a ressenties; à certaines heures 
de sa course en Espagne, il eut des tressaillements 
et des vibrations qu'il a notés. Malgré le calme qu'il 
s'efibrçait de conserver en toute occurrence, il ne 
peut s'en tenir. Il ne reste pas maître de son exal- 
tation et il s'écrie : « J'étais réellement enivré de 
cet air vif et pur; je me sentais si léger, si joyeux 
et si plein d'enthousiasme, que je poussais des cris 
et faisais des cabrioles comme un jeune chevreau; 
j'éprouvais l'envie de me jeter la tête la première 
dans tous ces charmants précipices si azurés, si 
vaporeux, si veloutés; j'aurais voulu me faire rouler 
par les cascades, tremper mes pieds dans toutes les / 

sources, prendre une feuille à chaque pin, me vau- ' 

trer dans la neige étincelante, me mêler à toute cette 
nature et me fondre comme un atome dans cette 
immensité. » 

C'est bien cela, c'est bien cette joie extraordi- 



i LE VOYAGEUR. 103 

naire de vivre quî saisit le voyageur, éperdu devant 
certains spectacles et comme enlevé à sa propre 
humanité par Tirrésistible besoin de s'anéantir dans 
rame universelle. J'ai chanté à tue-tête, au delà de 
Koseyr, en voyant les flots de la mer Rouge baigner 
les pieds de mon dromadaire, et plus tard j'ai eu les 
larmes aux yeux, lorsque, au soir, le coude de la route 
de Mar-Sabah m'a caché, au delà du lac Asphaltite, 
les montagnes que je contemplais depuis le matin. 
Au mois de janvier 1870, je rencontrai Gautier; il 
était triste et dolent; il me dit, avec une expres- 
sion découragée, comme s'il sentait son dernier 
rêve lui échapper : « Hélas! nous ne voyagerons 
plus! » 

La vivacité de l'émotion augmente encore chez 
Gautier la puissance de la vision ; ses yeux de myope 
fouillèrent partout, ne négligèrent aucun détail et 
gravèrent à jamais dans sa mémoire les images qu'ils 
avaient recueillies : ce qui lui donna une force singu* 
Hère de description, lorsqu'il écrivit le récit de son 
voyage. Avec lui, il n'est plus question de celte phra- 
séologie descriptive qui ne décrivait rien et que le 
romantisme, trop occupé à costumer de pied en cap 
les légendes du moyen âge, n'avait pas encore détruite. 
Les bosquets, les charmilles, les paysages a faits 
pour le plaisir des yeux » verdoyaient toujours par- 
ci par-là. Jean-Jacques Rousseau, qui se disait l'amant 
de la nature, mais qui n'en fut pas le peintre, n'avait 
point fermé son école de paysagiste; son influence 
est encore très sensible dans les premiers romans de 



104 THEOPHILE GAUTIER. , 

George Sand. Rousseau aime à « planer des yeux sur 
l'horizon de ce beau lac, dont les rives et les mon- 
tagnes qui le bordent enchantaient sa vue ». Il ne peut 
se débarrasser d'une certaine philosophie grognonne 
et « poseuse » qui finit par devenir insupportable, 
car elle est voulue et fait partie du bagage de la 
sensibilité qu'il avait mise à la mode : a J'avais pris 
l'habitude d'aller les soirs m'asseoir sur la grève, 
surtout quand le lac était agité. Je sentais un plaisir 
singulier à voir les flots se briser à mes pieds; je 
m'en faisais l'image du tumulte du monde et de la 
paix de mon habitation. » Chez Théophile Gautier, 
rien de semblable; il est bien trop sincère pour ne 
pas rejeter ce fatras de rhétorique auquel l'auteur 
ne croit pas et que le lecteur ne croit pas davantage. 
Toute déclamation lui est inconnue, et l'on n'en peut 
trouver trace dans ses livres ; il ne pleure pas sur les 
ruines, un arbre brisé par l'orage ne lui rappelle pas 
la fragilité de la vie humaine et il peut regarder 
couler une rivière sans la comparer à la fuite des 
jours. On comprend que le lieu commun lui est 
odieux et que la platitude l'exaspère; il en paraîtra 
sans doute paradoxal à quelques lecteurs, mais 
cuistre, jamais. 

a Je m'assure que ceux qui n'ont pas tant voyagé 
que moi et qui ne savent pas toutes les raretés de 
la nature, pour les avoir presque toutes vues comme 
j'ai fait, ne seront point marris que je leur en 
apprenne quelque particularité. La description des 
moindres choses est mon apanage particulier; c'est 



LE VOYAGEUR. 105 

OÙ j'emploie le plus souvent ma petite industrie. » 
C'est Saint- Amant, le poète de Rame ridicule et de 
Moïse sauvée c'est Saint- Amant, gentilhomme verrier 
et gros buveur, qui a écrit cette phrase; mais elle 
revient de droit à Gautier; ne dirait-on pas qu'elle 
a été faite par lui, pour lui? Sa « petite industrie » 
ne fut point de mince valeur, car elle a doté la litté- 
rature française d'un mode de description inconnu, 
ou du moins fort mal pratiqué jusqu'alors. Gautier 
apporte à l'art de décrire une précision réellement 
extraordinaire. Son expression ne s'égare jamais; 
elle n'est ni indécise ni confuse; elle n'est pas spé- 
ciale, elle ne veut pas être savante; elle est juste, 
ce qui n'a l'air de rien et ce qui est le comble du 
talent; le mot employé est si bien là où il doit être, 
il est approprié avec tant de sagacité, que nul autre 
ne le pourrait remplacer. Ce résultat semble obtenu 
sans effort, naturellement pour ainsi dire : c'est le 
tour de force des grands écrivains. 

Cette netteté de la description, qui transmet au 
lecteur l'impression reçue par le voyageur, a été 
poussée, pour la première fois, par Théophile Gau- 
tier à un degré supérieur; cette note lui est per- 
sonnelle, car nul ne l'avait encore donnée si ample, 
et je dirai si persuasive; on l'a imité, mais non pas 
égalé; à cet égard il reste sans rival. Cela seul, en 
dehors de ses autres qualités, en fait un maître, car, 
par l'unique essor de son talent individuel, il a 
remplacé une forme stérile par une forme féconde 
qu'il a créée. Quel que soit le talent de ceux qui sont 



106 THEOPHILE GAUTIER. 

venus après lui et qui viendront, il reste l'initia- 
teur. Si je ne craignais de paraître prétentieux, je 
dirais qu'en dédaignant les à peu près et les équi- 
valents douteux, en saisissant l'objet même, en le 
mettant en relief, en le plaçant avec exactitude, 
selon la nature qui lui est propre, sous les yeux du 
lecteur, je dirais qu'il a inventé la probité descrip- 
tive. Quelle que soit l'admiration dont il est saisi et 
qu'il laisse déborder avec une sorte de joie intime, 
il ne dépasse jamais la mesure, car chez lui — - 
j'insiste sur ce point — l'esprit de justice est très 
développé; il en résulte que l'équité le domine tou- 
jours, lui interdit les écarts auxquels les artistes 
ne sont que trop enclins, et le maintient en dehors 
de toute exagération. Aussi je n'hésite pas à dire 
que les récits de voyage de Théophile Gautier me 
semblent supérieurs h ceux de Victor Hugo : on 
dirait que celui-ci ne regarde qu'à travers une loupe ; 
il voit gros ; à ses yeux tout devient énorme : les 
paysages, les monuments subissent des déformations 
qui parfois les rendent méconnaissables ; descendre 
ou remonter le cours du Rhin après avoir lu le livre 
de Victor Hugo, c'est s'exposer à une déception 
certaine; l'ampleur des images, les magnificences 
du style ont dénaturé le paysage et diminué le 
fleuve, les ruines, les cathédrales à force de les 
vouloir grandir. Avec Théophile Gautier, il n'en 
est pas ainsi; la concordance entre la description 
et l'objet décrit est absolue, ce qui, pour un récit 
de voyage, est la qualité maîtresse. Aussi je com- 



LE VOYAGEUR. 107 

prends que, dans les Rayons et les Ombres^ Hugo 
66 soit écrié : 

. . . Oh ! si Gautier me prêtait son crayon ! 

Ses idées préconçues, nées de rêveries roman- 
tiques sur l'Espagne, n'ont point obscurci son juge- 
ment et bien souvent se sont évanouies devant la 
réalité; son enthousiasme est sérieux, mais sa 
bonne foi est plus sérieuse encore et rien ne la 
déconcerte. De même qu'il exprime sans scrupule 
son admiration, c'est sans fausse honte qu'il note ses 
déceptions; elles sont nombreuses : il ne retrouve 
pas chez les femmes le type espagnol : la manola 
de Madrid « n'a plus son costume si hardi et si pit- 
toresque; l'ignoble indienne a remplacé les jupes 
de couleurs éclatantes brodées de ramages exorbi- 
tants a; la jalousie n'existe guère en amour, quoi 
qu'en aient chanté les romances, quoi qu'en aient dit 
les jeunes premiers. « Le Musée d'artillerie de 
Paris est incomparablement plus riche et plus com- 
plet que VArmeria de Madrid » ; il n'est pas jusqu'à 
Grenade dont « l'aspect général trompe beaucoup 
les prévisions que l'on avait pu s'en former ». Au 
cours de son récit, il remet toute chose au point 
et par la véracité de sa parole détruit plus d'une 
légende que l'on acceptait, sur la foi des poètes, des 
dramaturges et des voyageurs sans véracité. 

Jamais peut-être, plus que dans ce Voyage en 
Espagne^ il n'a laissé voir combien lui pesait la civi- 
lisation dans laquelle le hasard l'avait fait naître, 



108 THEOPHILE GAUTIER. 

cette civilisation où tout est prévu, où tout homme 
est étiqueté, où Tinitiative individuelle est souvent 
contrariée par les exigences de la collectivité, où 
l'on doit naître, vivre, mourir selon la règle, où 
certain costume même est de rigueur, où Tamour 
n'est légitime que devant le notaire, où la poussée 
des foules contraint les âmes délicates à se replier 
sur elles-mêmes, où les entrepreneurs de journaux 
gourmandent les poètes et les menacent de les mettre 
au pain sec : toutes choses dont il avait souffert. 
Il se demande si, au lieu d'être civilisés, comme 
nous nous en vantons, nous ne serions pas des 
barbares décrépits. Aux hommes politiques, que 
la frénésie de leur ambition a entraînés dans les 
guerres civiles, il dit : « L'avenir ne saura que vous 
avez été un grand peuple que par quelques merveil- 
leux fragments retrouvés dans les fouilles. » Il 
regrette le départ des Mores : « L'Espagne n'est 
pas faite pour les mœurs européennes. Le génie de 
l'Orient y perce sous toutes les formes et il est 
fâcheux peut-être qu'elle ne soit pas restée moresque 
ou mahométane. » A Cordoue, dans la mosquée, qui 
reste admirable, malgré les mutilations qu'elle a su- 
bies, il est plus affirmatif : « J'ai toujours beaucoup 
regretté, pour ma part, que les Mores ne soient 
pas restés maîtres de l'Espagne, qui certainement 
n'a fait que perdre à leur expulsion. » 

Lamentations d'un artiste qui aime la couleur, les 
beaux harnachements, les combats chevaleresques, 
et qui, parfois, regarde trop l'histoire à travers le 



LE VOYAGEUR. 109 

prisme déformant de la poésie. Si T Espagne était 
restée sous la domination arabe, elle n'eût jamais 
connu les gloires de Charles-Quint. Puisque Maho- 
met a été « le sceau » des prophètes et que le Koran 
est la dernière révélation que Dieu ait daigné faire 
à rhumanité, les peuples qui se tournent vers la 
Mecque en invoquant ÂJlah, sont condamnés à l'im- 
mobilité, c'est-à-dire à la décadence, à la défaite, 
à la soumission. Si Charles Martel, Jean Hunyade, 
Sobieski n'avaient vaincu les musulmans dans les 
champs de Poitiers, de Cassovie, de Choczîm et 
devant Vienne, l'Europe vivrait probablement au- 
jourd'hui sous la loi du Koran; pour mieux dire, 
elle dormirait, fataliste, veule, sans souvenir de la 
veille, sans souci du lendemain et se croirait quitte 
de tout devoir après avoir égrené son chapelet en 
énumérant les quatre-vingt-dix-neuf attributs de 
Dieu. Il est bon d'admirer l'architecture arabe, mais 
il faut admettre que les nations ne vivent pas que de 
colonnettes, de stalactites sculptées et de pendentifs 
ajourés. 

Théophile Gautier, qui alors n'avait visité ni 
l'Algérie, ni le Caire, se figurait la vie arabe tout 
autre qu'elle n'est et surtout qu'elle n'était. A défaut 
de la réalité, il essaya de s'en donner l'illusion et il 
obtint d'habitef l'Alhambra, d'y dormir, d'y vaguer 
comme en son propre palais. Son imagination ne se 
fit faute, sans doute, de le peupler à sa guise et de 
s'y donner des fêtes où les aimées dansaietit l'abeille 
au son du derbouka et de la flûte à deUx b^ancheSj 



110 THEOPHILE GAUTIER. 

car il a écrit : « Nous y restâmes quatre jours et 
quatre nuits qui sont les instants les plus délicieux 
de ma vie. » Je suis persuadé que seul l'amour de 
Tart a rendu ces moments aussi délicieux qu'il le 
dit; cependant je me souviens de quelques vers des 
Emaux et Camées : 



Au son des guitares d'Espagne 
Ma Toix longtemps la célébra ; 
Elle Tint, un jour, sans compagne, 
Et ma chambre fut l'Alhambra. 



£st-il seulement entraîné par une sorte d'amour 
rétrospectif vers Tépoque de la domination more, 
qu'il se figure plus épique et plus grandiose qu'elle 
n'a été? Il me semble que, s'il fait un retour vers le 
passé, c'est par esprit d'opposition, par mauvaise 
humeur contre les habitudes civilisées, les habi- 
tudes parisiennes qu'il a fuies avec empressement, 
et qui le poursuivent partout où il regarde, dans 
les villes, sur les routes, jusque dans les villages 
enfouis au fond des vallées. Chercher la couleur 
locale, les costumes éclatants, les sombreros, les 
pasquilles, et trouver les redingotes, les pantalons, 
les chapeaux gibus, les robes longues et les man^ 
ches à gigot, c'est dur : il en souffre et ne peut 
s'en taire. En 1840, a les modes à l'instar de 
Paris » commençaient déjà à se généraliser et se 
substituaient aux vêtements de terroir, dont l'ori-» 
ginalité était un régal pour les yeux de l'artiste. 
Qu'est-ce donc aujourd'hui que les grands ma- 



LE VOYAGEUR. 111 

gasins de confection « pour hommes et pour 
femmes », aidés par les chemins de fer, ont fait de 
l'uniformité de la teinte, de la coupe et de l'étofiFe, 
le principal objet de leur exportation. Toute l'Europe 
s'habille de la même manière ; est-ce pour cela 
qu'elle est si laide? « C'est un spectacle doulou- 
reux, dit Théophile Gautier, pour le poète, l'artiste 
et le philosophe, de voir les formes et les couleurs 
disparaître du monde, les lignes se troubler, les 
teintes se confondre et l'uniformité la plus déses- 
pérante envahir l'univers sous je ne sais quel pré- 
texte de progrès. » Et plus loin : « 11 deviendra im- 
possible de distinguer un Russe d'un Espagnol, un 
Anglais d'un Chinois, un Français d'un Américain. 
L'on ne pourra même plus se reconnaître entre soi, 
car tout le monde sera pareil. Alors un immense 
ennui s'emparera de l'univers et le suicide décimera 
la population du globe, car le principal mobile de 
la vie sera éteint : la curiosité. » On n'en est pas 
encore au suicide, on en est seulement au pessi-» 
misme, qui est le bâillement de l'esprit; mais, n'en 
déplaise aux mânes de Gautier, je crois que le cos- 
tume n'y est pour rien. 

Si, pour plus de commodité dans l'existence quo- 
tidienne, par économie peut-être, à coup sûr par 
esprit d'imitation, l'Espagne s'est peu à peu déta* 
chée des mœurs des ancêtres, elle retrouve ces mœurs 
tout entières, elle les ressuscite farouches, étince- 
lantes, orientales dans les courses de taureaux qui 
sont comme un besoin du peuple et une gloire de la 



112 THEOPBILE GAUTIER. 

nation. En y assistant, Gautier ne se tient pas de 
joie; il est « empoigné », comme Ton dirait aujour- 
d'hui; ni la longue attente, ni le soleil torride n'at- 
ténuent sa curiosité; il s'associe aux émotions de la 
foule et, ainsi qu'elle, il s'enivre de carnage. Cet 
homme dont la douceur était proverbiale, ce poète 
dont l'intelligente mansuétude respectait toutes les 
manifestations de la vie, même dans les fleurs qu'il 
lui répugnait d'arracher de leur tige, ce philosophe, 
à qui la violence faisait horreur, est saisi d'admira- 
tion pour le sanglant spectacle ; il exulte, il bat des 
mains; lui aussi, il est haletant et, selon les péripé- 
ties de la lutte, il crie : Bravo torol ou Brauo torero I 
Contradiction étrange, qui s'explique par l'extrême 
développement du sens artiste, par l'attrait d'un 
drame où rien n'est fictif, par l'enthousiasme qu'in- 
spire le courage, même lorsque le courage est inu- 
tile et cruel. 

Toutes les fois que, pendant son voyage, Théo- 
phile Gautier peut assister à une course, il n'y 
manque pas et il se raille volontiers des moralistes 
doucereux et sentimentaux — dont je suis — qui 
blâment le goût de ce divertissement barbare; il a 
pris soin de souligner ces deux derniers mots, afin 
de prouver en quel mépris il tient les « bourgeois » 
qui ne reculent pas devant de si pitoyables lieux 
communs pour exprimer la niaisei^ie de leurs pen*- 
sées. Il voyage jour et nuit, il double les étapes, afin 
d'arHver en temps opportun à Malaga où l'on pré- 
paie des courses qui promettent d'êtt*e pleines d'in* 



LE VOYAGEUR. 113 

térêt. L'intérêt ne fit pas défaut, car, en Tespace de 
trois jours, vingt-quatre taureaux furent portés bas 
et quatre-vingt-seize chevaux furent éventrés. La 
spada — répée — la plus célèbre de ce temps-là en 
Espagne, Montés de Chiclana, y fut applaudie comme 
un empereur au jour de son triomphe et sifflée comme 
un chien qui se sauve. Il paraît que pour ces gens-là, 
non plus que pour Mirabeau, la roche Tarpéienne 
n*est loin du Capitole. Montés, se trouvant aux prises 
avec un animal redoutable, Tavait tué d'une façon peu 
correcte. « Quand on eut compris le coup, dit Gau- 
tier, un ouragan d'injures et de sifflets éclata avec un 
tumulte et un fracas inouïs : Boucher I assassin ! bri- 
gand I voleur ! galérien ! bourreau I étaient les termes 
les plus doux. Aux galères, Montés! au feu. Montés! 
les chiens à Montés I Jamais je n'ai vu une fureur 
pareille, et j'avoue, en rougissant, que je la parta- 
geais. Les vociférations ne suffirent bientôt plus; l'on 
commença à jeter sur le pauvre diable des éventails, 
des chapeaux, des bâtons, des jarres pleines d'eau et 
des fragments de bancs arrachés. » Après la course. 
Montés partit « en jurant ses grands dieux qu'il ne 
remettrait plus les pieds à Malaga ». Juste punition, 
noble orgueil ! ne dirait-on pas Goriolan s'éloîgnant 
de Rome ou Scipion rédigeant son épitaphe : Nec 
o$sa quidem hahebis! 

Que la vanité de ces tueurs d'animaux soit exces- 
sive et, partant, passablement comique, cela n'a rien 
de surprenant. Leur gloire, c'est-à-dire la rumeur 
qui s'élève autour d'eux, est d'autant plus retentis- 

8 



114 THÉOPHILE GAUTIER. 

santé qu'elle est de plus courte durée. L'enthou- 
siasme des foules est comme la foudre qui fait beau- 
coup de bruit, s'apaise et ne laisse trop souvent que 
des ruines derrière elle. Montés a été le roi du jour; 
il était l'idole de l'Espagne, on s'honorait de porter 
ses couleurs, et des femmes, que la destinée réser- 
vait à des trônes, le faisaient asseoir près d'elles, 
dans leur voiture, après la course. De Santander à 
Tarifa, de Salamanque à Tortose, pas un cœur qui 
ne battît pour lui; il a eu tous les enivrements; il 
a pu se croire le héros national et se comparer à 
Bernard de Carpio. Gautier, blasé cependant sur 
les succès de théâtre ou d'arène, dont il a été si 
souvent le témoin, est profondément ému des ova- 
tions faites au torero et il le dit avec sa bonne foi 
ordinaire : « Pour de pareils applaudissements, je 
conçois que l'on risque sa vie à chaque minute; ils 
ne sont pas trop payés. » Soit; je ne chicanerai 
pas, quoique ce ne soit pas l'envie qui me manque; 
mais j'estime que Gautier a été trop loin et qu'il a 
dépassé sa propre pensée, lorsque, parlant de la 
minute où le torero est face à face avec le taureau, 
il écrit : « 11 est difficile de rendre avec des mots 
la curiosité pleine d'angoisse, l'attention frénétique 
qu'excite cette situation, qui vaut tous les drames 
de Shakespeare. » Est-ce tout? Non pas; il faut que 
l'impression ait été d'une singulière violence, pour 
que le poète, ce délicat, cet amoureux des belles 
images et des rimes précieuses, ait fait l'aveu que 
voici, en sortant du théâtre de Malaga : « Je son- 



LE VOYAGEUR. 115 

geais à ce contraste si frappant de la foule du cirque 
et de la solitude du théâtre, de cet empressement de 
la multitude pour le fait brutal et de son indiffé- 
rence aux spéculations de Tesprit. Poète, je me 
suis mis à envier le gladiateur; je regrettai d'avoir 
quitté Faction pour la rêverie. La veille. Ton avait 
joué une pièce de Lope de Vega qui n'avait pas 
attiré de monde : ainsi le génie antique et le talent 
moderne ne valent pas un coup d'épée de Montés I » 
Horace n'a jamais regretté de n'être pas andabate, 
bestiaire ou mirmillon, et il a écrit : Odi profanum 
vulgus etarceo. N'est-ce donc rien que de se survivre, 
et Gautier, parlant ainsi, ne voit-il pas qu'il lâche 
la proie pour l'ombre? Le coup d'épée du torero, 
a l'âme » de la chanteuse, Vut de poitrine du ténor, 
la grimace du pitre, le geste du tragédien, le flic- 
flac de la danseuse, l'intonation des voix d'or, la 
démarche des Phèdres, la fureur des Camilles, le 
sourire des Célimènes soulèvent l'admiration du pu- 
blic, qui voudrait porter en triomphe ceux auxquels 
il doit quelques minutes d'émotion. Gladiateurs et 
virtuoses, mimes et déclamateurs ont eu leur jour; ce 
jour passé, tout est fini pour eux. La mort met l'épée 
au fourreau, éteint la voix, brise le geste, interrompt 
l'entrechat; rien ne reste, pas même un souvenir 
certain, car la parole est impuissante à faire com- 
prendre la cause des ovations et de l'éphémère célé- 
brité. Un quatrain, une page de prose, un tableau, 
une statuette suffisent à immortaliser un homme. La 
vraie gloire est celle qui subsiste en gardant ses 



116 THEOPHILE GAUTIER. 

preuves en main. 11 vaut mieux avoir fait une chan- 
son à boire que d*avoir tué tous les taureaux d'Es- 
pagne. 

O Gautier, mon vieil ami, si Montés n*est pas 
encore tout à fait inconnu, c*est peut-être parce que 
tu en as parlé. Alfred de Vigny a été bien inspiré 
et a noblement revendiqué son droit lorsque, après 
avoir compté ses aïeux, ouvert leurs parchemins, 
visité leurs tombes, il s'est écrié : 

C'est en Tain que d'eux tous le sang m'a fait descendre; 
Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi. 

Accordons à Montés ce qui appartient à Montés : 
le courage et un applaudissement; gardons au poète 
ce qui appartient au poète : l'inspiration, la grandeur 
de l'esprit et la durable renommée. 

Pendant les six mois que Théophile Gautier passa 
en Espagne, il y fut heureux ou tout au moins satis- 
fait, quoique la civilisation moderne y fût quelque- 
fois plus avancée qu'il n'aurait voulu. A cet égard il 
semble un peu injuste, car il ne lui fallut pas moins 
de quatre jours et demi pour franchir les trente 
lieues qui séparent Malaga de Cordoue; en cette 
circonstance, du moins, la civilisation espagnole, ou 
ce qui en tenait lieu alors, s'était mise en frais de 
coquetterie envers lui. Il a toujours aimé ce pays 
depuis qu'il l'a parcouru, d'abord parce que c'était 
le premier pays étranger qu'il eût visité, ensuite 
parce qu'il y rencontra des émotions nouvelles qui le 
charmèrent, enfin parce qu'il était jeune, vigoureux, 



LE VOYAGEUR. 117 

ardent à toutes les curiosités, sans lourdes charges 
dans sa vie, sans regret du passé, sans inquiétude 
pour Tavenir et que son talent semblait mûr pour 
toute espérance. Aussi TEspagne lui resta chère ; sou- 
vent, entre deux feuilletons, il s'échappait, traver- 
sait les Pyrénées, humait Tair des sierras, assistait 
à une course de taureau, et, vivifié par cette fugue en 
contrée amie de son rêve, il reprenait moins péni- 
blement sa tâche de tous les soirs au théâtre, de 
toutes les semaines au feuilleton. 

Lorsque, au mois d'octobre 1840, il débarque à 
Port-Vendres, il comprend qu'il laisse derrière lui 
quelque chose qu'il ne retrouvera plus : « Vous le 
dirai-je? En mettant le pied sur le sol de la patrie, 
je me sentis les larmes aux yeux, non de joie, mais 
de regret. Les tours vermeilles, les sommets d'argent 
de la sierra Nevada, les lauriers-roses du Généra- 
life, les longs regards de velours humides, les lèvres 
d'œillet en fleur, les petits pieds et les petites mains, 
tout cela me revint si vivement à l'esprit, qu'il me 
sembla que cette France était pour moi une terre 
d'exil. Le rêve était fini. » Regret de poète qui vou- 
drait revoir les horizons et les vestiges des mondes 
évanouis qu'il a admirés. En notant cette impression 
de tristesse, bien connue des voyageurs, Gautier 
oublie que quinze jours auparavant , dans une 
auberge de Carmona, il s'est attendri à la vue de 
quelques lithographies coloriées représentant des 
scènes de la révolution de Juillet : « C'était un 
petit morceau de France encadré et suspendu au 



118 THÉOPHILE GAUTIER. 

mur. » Là encore, la note est juste : à Tétranger, 
et si bien que Ton y soit, tout ce qui rappelle la 
patrie trouble le cœur et mouille les paupières. 

Gautier ne s*était pas trompé ; le goût des voyages 
s'était emparé de lui, goût tyrannique qui est une 
sorte de nostalgie à Tenvers et qui devient une souf- 
france aiguë lorsqu'il n'est point satisfait. Aussi dès 
qu'il « avait réuni quelque somme », il partait. En 
1845 il parcourut l'Algérie ; de cette excursion devait 
résulter un livre écrit et « illustré » par lui; il y 
travaillait, lorsque la révolution de Février, mettant 
son éditeur en faillite et en politique, interrompit 
l'œuvre qui n'a jamais été reprise et dont il n'a paru 
que quelques fragments. Si, comme l'a écrit Gautier, 
son entrée au journal la Presse, en 1836, mit fin à sa 
vie indépendante, on peut affirmer que la révolution 
de 1848 a tué la tranquillité de son existence. C'est 
à partir de cette heure, en effet, que les difficultés 
s'accumulent autour de lui et l'étreignent si étroi- 
tement, que plus d'une fois il y faillit succomber. A 
force de patience et grâce à un labeur assidu, il avait 
vaincu la mauvaise fortune ; il sortait de la fondrière 
où il s'était si longtemps débattu, il en était sorti, 
lorsque la révolution du 4 septembre 1870 l'y 
replongea de nouveau. Douloureuse ironie du sort 
qui frappe par la politique un homme auquel la poli- 
tique a toujours été si indifférente, qu'il n'a peut-être 
pas connu le nom des ministres de son temps. Peu 
de mois avant sa fin, alors qu'il était affaissé sous le 
poids de sa propre ruine, il s'écria : « Je suis une 



LE VOYAGEUR. 119 

victime des révolutions. » On en a souri, on a eu 
tort; il n'avait dit que la vëritë. 

En 1850, accompagné de Louis de Cormenin qu'il 
aimait tendrement, il partit pour F Italie, et la visita 
depuis Domo d'Ossola jusqu'à Naples. Pendant près 
de deux mois, il prolongea son séjour à Venise, que 
l'aigle autrichienne venait de ressaisir. C'était bien 
alors la cité triste et touchante dont a parlé Edgar 
Quinet : a Venise morte, sur son coussin de soie, 
qu'un gondolier amenait à Josaphat à travers la tem- 
pête. » Grâce au ciel, elle est ressuscitée avant le 
jugement dernier. Gautier fut conquis par la vieille 
ville des doges, du conseil des Dix, des gon- 
doles et de la place Saint-Marc . Le livre qu'il 
lui a consacré — Italia — est entre toutes les 
mains. Le talent considérable que l'on constate à 
chaque page du Voyage d'Espagne, s'est fortifié 
encore et concentré. Jamais la réalité — je ne dis 
pas le réalisme — n'a été poussée plus loin. Plus 
tard, Gautier a pu faire aussi bien, il n'a pas fait 
mieux, ni lorsqu'il décrit la Gorne-d'Or, ni lorsque 
du haut du Kremlin il jette un regard d'ensemble 
sur Moscou. Il lui suffit d'une phrase, parfois d'un 
mot, et il fait une évocation dont la puissance est 
pour surprendre. Quel est le voyageur ayant été à 
Venise qui ne croira pénétrer dans l'église Saint- 
Marc, en lisant : a La première impression est celle 
d'une caverne d'or incrustée de pierreries, splen- 
dide et sombre, à la fois étincelante et mystérieuse » ? 
Venise tout entière revit ainsi, palpite et se ranime; 



1^0 THEOPHILE GAUTIER. 

dût-elle disparaître dans un cataclysme, enlevée par 
la mer Adriatique qui aurait rompu la barrière des 
M urazzi, on la retrouverait sous la plume de Gautier. 
Ce qu'il avait fait pour Venise, il voulait le faire 
pour Florence, pour Rome , pour Naples , pour 
Pompéi qu'il eût, une seconde fois, déblayée des 
cendres du Vésuve. Ceci ne fut qu'un projet qu'il 
ne réalisa pas. Ce n'est point la bonne volonté qui 
lui manqua, ce fut le temps. 

11 est difficile de comprendre qu'un des gouverne- 
ments sous lesquels Théophile Gautier a vécu, n'ait 
pas eu l'intelligence de tirer parti des facultés excep- 
tionnelles de ce poète voyageur dont la véracité 
était si scrupuleuse. Pourquoi ne l'a-t-on pas détaché 
du feuilleton pour le lâcher sur le monde antique, 
sur l'Orient qui l'attirait et qu'il n'a pu qu'efûeurer, 
car chacune de ses étapes se comptait par les 
pages de « copie » qu'il envoyait à son journal ; 
il évaluait les kilomètres par le nombre de lignes 
qu'ils lui coûtaient. Quels livres il eût rapportés 
d'Egypte, de Palestine, de Syrie, de Mésopotamie, 
de l'Hindoustan, de la Chine et du Japon. Nuln'y a 
pensé sans doute, dans « les hautes régions du pou- 
voir » ; nul ne s'est soucié d'accroître nos richesses 
littéraires, et comme Gautier n'était ni savantasse ni 
ennuyeux, on l'a dédaigné. La première vertu des 
hommes d'Etat doit être le discernement; ceux qui 
auraient pu s'occuper de Gautier n'en avaient. guère, 
car aucun d'eux n'a su reconnaître ses qualités émi- 
nentes. C'est au détriment des lettres françaises 



LE VOYAGEUR. 121 

qu'on Ta laissé couché sur le lit de Procuste du 
rendu compte dramatique , où il fut toujours à 
Tétroit, où jamais il ne put s'étendre. 

Je sais bien que Gautier avait de Fesprit, de 
rimprévu, une originalité de bon aloi, une façon 
de dire irréprochable; il n'en faut pas plus, mais il 
en faut autant, chez « le peuple le plus spirituel de 
la terre », pour n'être jamais considéré comme un 
homme sérieux : ah I tu n'es pas un imbécile, eh 
bien! tu n'es propre à rien! Je dois ajouter, pour 
ne rien omettre, que le pourpoint rouge et les longs 
cheveux portés à la première représentation de 
Hernani ont pesé sur toute son existence, comme 
la Ballade à la Lune et le Point sur un i ont pesé 
sur celle d'Alfred de Musset. 

En 1852, Gautier alla à Constantinople; en 1858 en 
Russie; ces deux voyages furent, comme les autres, 
faits à coups de « copie », au jour le jour, et il y eut 
parfois de terribles angoisses, quand le caissier du 
journal ou la poste était en retard. Lors de l'inaugu- 
ration du canal de Suez, il s'embarqua pour l'Egypte, 
aux frais, cette fois, du Journal officiel, La malchance 
poursuivait le pauvre poète, qui se réjouissait d'aller 
saluer Abou-Vhoul (le père de l'épouvante), c'est-à- 
dire le sphinx de Gyzeh, de gravir les Pyramides 
et de remonter le Nil jusqu'à Ibsamboul. A bord du 
Mœris, le bateau à vapeur qui le transportait à 
Alexandrie, il tomba et se brisa l'humérus du bras 
gauche. 11 prit son parti avec une philosophie exté- 
rieure qui ne se démentit pas, mais le diable n'y 



122 THEOPHILE GAUTIER. 

perdit rien. Au lieu de faire un nouveau volume avec 
ce voyage, il dut se contenter de quelques articles 
sommaires qui ont été réunis à d'autres dans P Orient^. 
Un de ces derniers voyages exerça, sur lui une 
influence extraordinaire qu'il n'avait point prévue. 
Après avoir visité Constantinople, qui le dérouta 
un peu et ne lui plut que médiocrement, sans doute 
à cause des inquiétudes morales dont il y fut assailli, 
il s'arrêta à Athènes, y resta quatre jours, reprit sa 
route vers Venise, sa chère Venise, tant admirée, 
tant aimée, tant regrettée, et s'y reposa. Dès le sur- 
lendemain de son arrivée, il écrivit à Louis de Cor- 
menin une lettre que j'ai sous les yeux et où je copie 
le passage suivant, qui est le témoignage de la loyauté 
d'un artiste incapable de tromper les autres en 
essayant de se tromper lui-même : a Athènes m'a 
transporté. A côté du Parthénon tout semble bar- 
bare et grossier; on se sent Muscogulge, Uscoque 
et Mohican en face de ces marbres si purs et si 
radieusement sereins. La peinture moderne n'est 
qu'un tatouage de cannibales et les statues un pétris- 
sage de magots difibrmes. Revenant d'Athènes , 
Venise m'a paru triviale et grotesquement décadente. 
Voilà mon impression crue. » Cette impression, il 
en a plus tard adouci la formule, tout en la main- 
tenant, lorsqu'il a dit dans son autobiographie : 
« J'aimais beaucoup les cathédrales, sur la foi de 
Notre-Dame de Parisy mais la vue du Parthénon m'a 

1. V Orient j 2 vol. Charpentier, t. II, de 91 à 228. 



l 

LE VOYAGEUR. 123 

guéri de la maladie gothique, qui n'a jamais été bien 
forte chez moi. » 

En matière d'admiration , il n'est pas mauvais 
d'avoir beaucoup de maladies; j'avouerai, pour ma 
part, que le Parthénon, dont la vue m'a frappé d'une 
commotion inexprimable, ne m'empêche point d'ad- 
mirer les temples de Karnac et que même, après 
avoir séjourné assez longtemps à Athènes, je n'ai 
jamais pu entrer à Venise sans émotion. Dans l'ex- 
pansion du génie humain, toute manifestation supé- 
rieure trouve sa place et a droit à la vénération. Le 
Panthéon de l'art contient plus d'une divinité; il 
me paraît sage de les révérer, tout en gardant sa 
dévotion particulière et en faisant des oblations à 
celle qui s'identifie le mieux à nos aspirations; il ne 
convient de dire aux artistes : un seul Dieu tu ado- 
reras. Le paradis de l'art est fait comme l'Olympe 
d'Homère : les dieux s'y coudoient, s'y aiment, s'y 
disputent et n'en sont pas moins des dieux. 

En regard de l'opinion de Théophile Gautier je 
mettrai celle d'un ancien élève de l'Ecole normale, 
professeur apprécié, dignitaire de l'Université, de 
M. Daveluy. 11 était directeur de l'Ecole française 
lorsque j'arrivai à Athènes vers la fin de l'année 
1850. J'a]lai le voir, et, tout en causant avec lui, 
j'apercevais, par la fenêtre ouverte, l'Acropole bai- 
gnée de lumière, qui portait le Parthénon, le temple 
de la Victoire Aptère, le Pandrosium comme un 
triple diadème de beauté, de grâce et d'élégance. Je 
lui dis : « Que vous êtes heureux de pouvoir con- 



124 THEOPHILE GAUTIER. 

templer cette merveille à toute heure du jour! » 
J'étais mal tombé. Daveluy leva les bras avec empor- 
tement et s*écria : « Fermez les persiennes, tirez 
les rideaux, ce spectacle me fait mal; le Parthénon 
est fastidieux, je ne veux plus que Ton m'en parle; 
cette Grèce m'est une terre d*exil et d'épreuve ; on 
voit bien que vous n'êtes pas forcé d'y vivre! » Et 
s'attendrissant, les larmes aux yeux, il continua : 
<c Ah I le jardin du Luxembourg, la cour de la Sor- 
bonne, de ma vieille Sorbonne, la rue Saint-Jac- 
ques I » Plusieurs fois il répéta d'une voix émue : 
« La rue Saint-Jacques ; la rue Saint-Jacques î » 
Il laissa tomber sa tête entre ses mains et resta 
silencieux. Le pauvre homme regrettait son pays, 
et ne se souciait guère d'Ictinus, de Caliicrate et 
de Phidias. 11 était encore, bien malgré lui, à 
Athènes, lorsque Théophile Gautier y passa; s'ils 
se sont rencontrés, leur conversation a dû être 
intéressante. 

L'opinion de Gautier, d'un membre du cénacle, 
du chevalier des grandes batailles livrées au clas- 
sique, peut paraître étrange; elle ne l'est pas cepen- 
dant et elle n'a surpris aucun de ceux qui ont vécu 
dans son intimité. Comme la jeunesse de son époque, 
comme les rêveurs et les artistes se sentant « quelque 
chose là », il avait été séduit, entraîné par le mou- 
vement romantique, que l'on prit pour une révolte 
et qui était — heureusement — une révolution d'où 
naquit un nouvel ordre de choses littéraires. 11 eut 
des exagérations, des a flamboiements »,des enthou- 



LE VOYAGEUR. 125 

giasmes excessifs, il aima les dagues, les morions, 
les souliers à la poulaine; cela est bon. Pour avoir 
quelque valeur dans Tâge mûr, il faut peut-être avoir 
été un insurgé aux heures de Tadolescence. Malgré 
les folies de l'école nouvelle auxquelles il s'associait, 
quand il ne les provoquait pas, Théophile Gautier 
avait une nature remarquablement pondérée; il avait 
beau prêcher le paroxysme, il se plaisait à la recti- 
tude, et ses admirations ont toujours été pour les 
maîtres les plus calmes ; la finesse du trait, la sub- 
tilité de ridée, la grâce de la forme le séduisaient. II 
ne s'en pouvait défendre, malgré qu'il en eût. Les 
Pensées de Joubert, qu'il ne cessa jamais de louer, 
ont été, pendant longtemps, son livre de chevet. Ni 
l'Espagne, ni l'Italie ne l'avaient satisfait complète- 
ment. Lorsqu'il fut à Athènes, qu'il vit « le temple 
de si radieuse perfection », il fut enivré : « Là, en 
effet, posée sur l'Acropole comme sur un trépied 
d'or au milieu du chœur sculptural des montagnes 
de l'Attique, rayonne immortellement la beauté vraie, 
absolue, parfaite. » Devant les monuments, devant 
les paysages de l'Hellade, il lui sembla retrouver 
quelque chose de déjà vu, comme si, après un long 
exil, il rentrait dans une patrie toujours regrettée. 
En présence de la plus complète floraison de cet 
art grec, que Shelley appelait « l'art des dieux », il 
se sentit transfiguré; à cette minute qui compta dans 
sa vie, il put dire : 

Je vois, je sais, je crois^ je suis désabusé. 



126 THEOPHILE GAUTIER. 

C'est qu'en effet Théophile Gautier, que Ton se 
plaisait à comparer à un Turc, à un Hindou, parce 
que Ton se méprenait à son indolence apparente qui 
cachait une rare acuité de rêverie, n'était ni Hindou, 
ni Turc ; il était bien plutôt Grec, Grec de la grande 
période, de cette époque dont la lumière n'est pas 
éteinte, car elle éclaire encore l'humanité. Depuis 
son voyage en Grèce, dans ses causeries intimes, 
Gautier, lorsqu'il était en humeur de croire à la 
transmigration des âmes, affirmait parfois avoir vécu 
à Athènes, au siècle de Périclès; il racontait ses 
conversations avec Eschyle, avec Aristophane qui, 
disait-il, était triste comme tous les comiques; il 
démontrait qu'Aspasie méritait peu sa réputation, et 
il se souvenait de s'être ennuyé au banquet qu'a 
immortalisé Platon. Il disait cela avec ce sourire à 
peine ébauché qui décelait parfois tant de sous- 
entendus. Était-ce un paradoxe? Je n'en sais rien; 
car son imagination était assez puissante pour lui 
faire illusion. 

La vue du Parthénon lui révéla ce qu'il avait en 
vain cherché dans bien des pays et dans bien des 
manifestations de l'art : le beau abstrait. Il n'eut pas 
à se convertir : il reconnut son dieu, et l'adora. 



CHAPITRE IV 



LE CONTEUR 



Ce n'est ni contre l'art, ni contre la poésie, ni 
contre le théâtre de la Grèce que le romantisme 
s'était dressé; c'était contre l'imitation maladroite 
des chefs-d'œuvre, c'était contre une littérature ané- 
mique, contre une architecture décadente, qui, sous 
prétexte de respect pour la tradition, se répétaient 
sans cesse, reproduisaient des formes dont elles 
avaient perdu le secret et semblaient retombées en 
enfance : ce n'est pas le marbre que l'on repoussait, 
c'était le carton-pierre. Il était temps que la rénova- 
tion se fît, car on arrivait au dernier degré de la 
sénilité. En opposition aux frontons et aux coupoles 
on tomba dans l'excès du gothique, on proclama la 
supériorité de l'arcade sur l'architrave, on se pâma 
d'aise devant les cathédrales et on tenta une résur- 
rection du moyen âge qui, dans bien des cas, ne 
fut qu'une mascarade. Des esprits sérieux furent 
séduits : Michelet lui-même s'y laissa prendre et 



128 THEOPHILE GAUTIER. 

n^hésita pas à faire plus tard son mea culpa, lorsque 
sa bonne foi s'aperçut qu'elle avait été dupe d'elle- 
même. Ce que Ton a oublié aujourd'hui, c'est que le 
clergé, sans épouser ouvertement la querelle qui 
s'agitait entre les deux camps ennemis, penchait 
vers le romantisme et le soutenait sans trop de mys- 
tère. Gela n'a rien qui doit surprendre. 

Le romantisme, logique dans son retour vers le 
moyen âge, reconnaissait franchement le Dieu des 
croisades et de saint Louis, au détriment des divi- 
nités païennes dont la poésie avait abusé jusqu'à la 
nausée. C'était là un motif qui n'était pas sans 
valeur; mais il en était un autre, de conséquence 
plus grave et que l'on n'avouait guère, à demi-voix, 
qu'entre « sages et discrètes personnes ». Le goût 
du gothique, si longtemps proscrit comme barbare, 
renaissait avec une vivacité singulière. Les vieilles 
églises ogivales, en lancette, fleuries, flamboyantes, 
tombaient en ruines et le dédain public s'en souciait 
peu. On cria au vandalisme, on s'émut, on protesta, 
et le clergé appuya des manifestations qui devaient 
amener la restauration des édifices religieux éprou- 
vés par le temps et le remettre en possession de 
ceux qui, depuis la Révolution, avaient cessé d'être 
consacrés au culte. C'est ainsi, sur cette voie détour- 
née, que le mouvement romantique, poussé par un 
mobile étranger à l'art, sortit des ateliers où il était 
éclos et pénétra dans la bonne compagnie, qui, a 
cette époque, exerçait encore une certaine influence 
sur l'opinion. Le moyen âge fut à la mode; je ne 



LE CONTEUR. 129 

citerai point les auteurs qui furent célèbres alors 
et je ne raconterai pas après eux — corne et 
tonnerre! — les truanderies en hoquetons et en 
hennins dont les belles dames faisaient leurs 
délices. A quoi bon réveiller les trépassés? 

Théophile Gautier reçut le mot d'ordre, et ne 
s'y conforma pas. Victor Hugo venait d'obtenir un 
des plus retentissants succès qui furent jamais, en 
publiant Notre-Dame de Paris, Gautier estima que 
cela était bien ; mais il ne lui convint pas de disputer 
les restes du maître aux néophytes qui les ramas- 
saient avec plus d'ardeur que d'originalité. Il laissa 
le moyen âge aux autres et n'y toucha pas; s'il y 
touche, en passant, dans les Jeune- France^ c'est pour 
lui manquer de respect. Il voulait bien adopter les 
principes, applaudir aux efforts, se mêler aux lut- 
teurs et les encourager, mais à la condition de se 
battre en partisan, avec ses armes personnelles» 
sous sa propre bannière. Comme Alfred de Musset» 
il entendait garder son indépendance, et il la garda 
jusqu'à la dernière heure, conservant son individua- 
lité intacte et ne se laissant pas entamer, malgré la 
dévotion qu'il professait pour Victor Hugo. 

On a dit que Gautier avait une âme peu énergique 
qui volontiers se laissait influencer par autrui. Ceci 
est une erreur. On a pris sa bonté pour de la fai- 
blesse, et si, dans ses feuilletons hebdomadaires, il 
ne crut pas devoir toujours résister aux sollicitations 
de la camaraderie, on a eu tort d'en conclure qu'il 
avait des opinions vacillantes et une conviction indé-^ 

9 



130 THEOPHILE GAUTIER. 

cise. Il était voyageur, conteur, poète : la nécessité, 
je le répète, fit de lui un critique; métier fort hono- 
rable assurément, mais qui ne convenait pas à sa 
nature; il Ta assez dit pour que Ton n^en puisse 
douter; à cause de cela même, il a exercé ce métier 
avec une bienveillance que Ton a qualifiée de bana- 
lité. On eût mieux fait de dire que Tinsignifiance de 
la plupart des œuvres dont il eut à parler — de com- 
bien parle-t-on encore? — était telle, qu'il lui était 
indifférent de les louer ou de les blâmer. Il penchait 
vers réloge, entraîné par sa mansuétude et aussi par 
cet esprit de justice que j*ai signalé en lui; il tenait 
compte de Teffort; il redoutait le préjudice que des 
observations sévères quoique justifiées eussent pu 
causer; il émoussait sa plume et n'avait souvent que 
de rindulgence quand il eût été en droit de mori- 
géner. Ceux-là mêmes qui ont profité de sa bienveil- 
lance s'en sont raillés et l'ont accusé de manquer de 
caractère; ils étaient ingrats, ce, qui leur était natu- 
rel, mais ils ont formulé un arrêt dont l'iniquité est 
flagrante. En ce qui touche ses convictions d'artiste, 
Gautier était un intransigeant; il ne fit jamais de 
concessions aux modes littéraires du jour; il admet- 
tait, sans réserve, les théories romantiques; il se les 
appropria, il les mit au service de son originalité, 
qu'elles développèrent; mais il n'en prit, dans la 
pratique, que ce qu'il lui convenait d'en prendre. Il 
resta ce qu'il voulut être, le chevalier errant de la 
littérature nouvelle, sans autre attache que l'admi» 
ration pour le général en chef et la sympathie pour 



LE CONTEUR. 131 

le corps d'armée; mais il marcha isolé, n'accepta 
aucun joug, pas même celui de Victor Hugo. 

Pour s'en convaincre, pour reconnaître combien 
sa note est personnelle, il suffît de relire ses nou- 
velles. A travers le tumulte, au milieu de ces criar- 
des fanfares qui se sont épuisées d'elles-mêmes, elles 
semblent un chant de violoncelle dont la vibration 
se prolonge encore, harmonieuse et charmante, avec 
la vigueur et la pureté du son initial, et cependant 
voilà plus de cinquante ans que le maître a saisi son 
archet pour la première fois. Hugo demeure en pos- 
session d'une gloire incontestée, incontestable, éclai- 
rant toute une époque de son rayonnement; mais, 
sans pécher par ironie, on peut faire remarquer 
que les deux poètes de son école restés depuis son 
avènement les plus jeunes et les plus vivants sont 
ceux-là mêmes qui se sont le plus éloignés de lui : 
Théophile Gautier et Alfred de Musset. 

Les premiers contes que Gautier écrivit, alors 
qu'il avait vingt-deux ans à peine, à l'heure même de 
la plus violente éruption du romantisme , ressem- 
blent singulièrement à une satire ; il ne se gêne guère 
pour se railler des excentricités qu'il était le pre* 
mier à ne se point refuser, et d'un mot il fait le pro- 
cès à la méthode historique de la nouvelle école. 
Ecoutez ce qu'il dit de Wildmanstadius, l'homme 
moyen âge : « Il vous eût raconté de point en point 
la chronique de tel roitelet breton antérieur à Gralon 
et à Conan, et vous l'eussiez fort surpris en lui 
parlant de Napoléon. » Gela prouve que l'admiration 



132 THEOPHILE GAUTIER. 

et rimpertinence peuvent faire bonne route ensem- 
ble; je sais bien que le poème d^Albertus, composé 
sur l'autel même des dieux nouveaux, devait racheter 
ces peccadilles, mais il était intéressant de constater 
que, dès le début, Gautier réserve sa prose : c'est un 
allié et non pas un homme lige. 

Les différentes nouvelles dont la réunion forme le 
volume des Jeune-France ne sont sans doute qu'un 
de ces accès de gaieté et de bouffonnerie qui écla- 
tent dans la jeunesse comme la floraison du prin- 
temps, car c'est Tage heureux où Ton rit pour rire, 
de tout, des autres et de soi-même. On peut donc 
croire que si Gautier traite un sujet, à la fois doux 
et triste, qui porte en soi une apparence légendaire, 
il le traitera à la mode romantique, avec quelques 
grincements de dents et un peu d'épilepsie. Le pre- 
mier conte qu'il emprunte à sa propre fantaisie date 
de 1833 ; c'est la première perle de ce chapelet litté- 
raire qu'il doit égrener d'une main à la fois si sûre 
et si élégante : le Nid de rossignols; qui ne s'en sou- 
vient? Deux sœurs jeunes et belles ont pour la musi- 
que un amour exclusif, servi par une voix merveil- 
leuse ; elles luttent contre un rossignol qui expire de 
jalousie, en leur confiant son nid où trois oisillons 
réclament la becquée. Les rossignolets sont adoptés 
par les deux chanteuses, qui, elles aussi, meurent 
épuisées par leur passion, en modulant un chant 
d'une beauté surhumaine, que les petits rossignols 
recueillent pour aller le répéter devant le trône 
éternel. « Le bon Dieu fit plus tard, avec ces trois 



LE CONTEUR. 133 

rossignols, les âmes de Palestrîna, de Gîmarosa et 
du chevalier Gluck. » C'est fort simple, sans recher- 
che de poésie superflue, sans rien d'excentrique; la 
phrase est irréprochable et le style offre déjà ces 
qualités qui promettent les maîtres écrivains. Je sens 
bien là le romanesque, mais je n'y vois pas le roman- 
tisme, tel qu'on le concevait en 1833. On dirait une 
protestation; je suis persuadé qu'elle n'a pas été 
préméditée, mais elle n'en existe pas moins, d'au- 
tant plus nette qu'elle a été spontanée et, pour ainsi 
dire, inconsciente. A son insu peut-être, Gautier 
vient de choisir sa voie particulière. Si le Nid de 
rossignols est un début dans les œuvres d'imagina- 
tion en prose, ce début ne ressemble guère à celui 
de Victor Hugo, à ce Han d'Islande qui côtoie de si 
près le grotesque, qu'il s'y laisse choir plus souvent 
que l'on ne voudrait. 

Cette sagesse, dont Gautier ne se départira 
jamais, est le résultat de la pondération d'esprit que 
j'ai constatée et qui fut, quoi qu'on en ait pu dire, un 
des signes caractéristiques de son talent. C'est par 
là qu'il se tiendra éloigné naturellement des cari- 
catures et des brutalités, de ce qu'il a nommé lui- 
même les insanités épileptiques du répertoire des 
Bouffes-Parisiens et les romans charognes. Comme 
les sculptures du temple d'Apollon Epicurius, qui 
représentent le combat des Centaures et des Lapi- 
thes, il reste correct, véridique pour ainsi dire, 
dans la peinture des actes les plus violents. C'est de 
la sorte que, dans son Voyage en Espagne, il a pu 



134 THÉOPHILE GAUTIER. 

raconter minutieusement les péripéties des courses 
de taureaux sans jamais tomber dans l'outrance et la 
trivialité : s'il assiste à un spectacle fait pour lever 
le cœur de dégoût, il se contente de dire : « Le der- 
nier taureau fut abandonné aux amateurs, qui envslhi- 
rent l'arène en tumulte, et le dépêchèrent à coups de 
couteau; car telle est la passion des Andalous pour 
les courses, qu'il ne leur suffit pas d'en être spec- 
tateurs, il faut encore qu'ils y prennent part, sans 
quoi ils se retireraient inassouvis. » Si un tel fait avait 
été reproduit par Lottin de Laval, Alphonse Brot, 
Pétrus Borel, quelle orgie d'épithètes et quelle 
débauche de superlatifs I Gautier, initié à toutes les 
ressources de l'art d'écrire, savait que l'exagération 
dé l'expression en neutralise l'énergie et en atténue 
l'effet. 

Aujourd'hui que les passions littéraires et les dis- 
putes d'écoles sont apaisées jusqu'à l'affaissement, 
on reste surpris de la modération croissante de 
Gîiutier, car elle ne concorde guère avec la renom- 
mée que les ultra-classiques de son temps lui ont 
faite. A l'époque peu regrettée où j'étais encore au 
collège, un de nos professeurs, helléniste érudit et 
de quelque notoriété, causait parfois avec nous des 
ce novateurs intempérants » — c'était son mot — 
qui jetaient des ballades dans le jardin de Le Franc 
de Pompignan. Un jour on lui demanda ce qu'il pen- 
sait de Théophile Gautier; il fit la grimace et répon- 
dit : « Je n'en pense rien, car je n'ai pas encore eu 
le loisir d'apprendre l'iroquois. » Parmi les secta- 



LE CONTEUR. 135 

teurs de Marmontel, père de Denys le tyran ^ et de 
La Harpe, fabricant d*un Philoctète qui n*a pas fait 
oublier celui de Sophocle, cette opinion paraît avoir 
été générale. On parlait du dévergondage de son 
style, on l'accusait de mettre la langue française à 
la torture et de Técarteler. Il en est ainsi toutes les 
fois que la passion affole les gens superficiels, qui 
sont si nombreux, qu'on peut les appeler légion. Tout 
esprit de justice disparaît alors; on le vit bien, à 
cette époque, quand on reprocha aux vers de Victor 
Hugo d'être grossiers, disloqués, rugueux et quand 
on répéta avec applaudissement cette épigramme, 
qui fut célèbre et dont le lecteur se souvient peut- 
être : 

Où donc, Hugo, juchera-t-on ton nom; 

Justice enfin que faite ne t'a-t-on? 

Quand donc au corps qu'académique on nomme 

Grimperas -tu de roc en roc, rare homme ? 

Accès de mauvaise humeur, qui sans doute se dis- 
sipa promptement? Non pas! Trente ans après la 
bataille de Hernani^ de Pongerville, auteur d'une tra- 
duction en vers de Lucrèce, parlait encore de « la 
terreur du mauvais goût » et de « cet interrègne des 
arts où la démagogie littéraire outrageait, renversait 
toutes les gloires passées et proscrivait le talent qui 
tentait de suivre les traces de nos maîtres * » . 

On conçoit, d'après cela, que Théophile Gautier 

1. Voir Nouvelle Biographie générale^ publiée par Firmin 
Didot frères, t. lY, p. 376. 



136 THEOPHILE GAUTIER. 

n'ait pas été ménagé dans cette clameur de haro 
classique; sa longue chevelure, son caban soutaché, 
son chapeau de forme hétérodoxe le désignaient à 
des yeux prévenus ; aussi devint-il le bouc émissaire 
des péchés du romantisme, on lui prêta toute sorte 
d*énormités dont il ne se rendit jamais coupable, et 
il fut considéré comme le démolisseur patenté de 
la langue française, de cette langue qu'il devait hono- 
rer par tant de savoir, d'exactitude et d'élégance. A 
entendre ses détracteurs qui, de bonne foi, se don- 
naient pour les gens de goût par excellence, c'était 
un écrivain fougueux, emporté, poussant jusqu'à 
l'absurde la recherche de l'étrange, jetant les sub- 
stantifs par les fenêtres, déshonorant les adverbes et 
s'ingéniant à créer des mots baroques afin de mieux 
insulter aux traditions révérées. Cette " accusation 
d'être un néologue incorrigible fut souvent portée 
contre Théophile Gautier; a-t-elle pris fin aujour- 
d'hui? je n'en répondrais pas, car elle résulte d'une 
erreur, et, dans certains pays, les erreurs ont la vie 
dure. En telle matière, on serait imprudent d'être trop 
affirmatif, cependant je crois qu'il n'a jamais eu 
besoin d'inventer un mot nouveau ; ceux qu'il savait 
lui suffisaient amplement. Son « dictionnaire » était 
d'une inconcevable richesse, il n'ignorait aucun voca- 
ble; dans ses lectures qui, à peu de choses près, ont 
embrassé l'ensemble des œuvres littéraires françaises 
depuis la Renaissance, il avait recueilli , des mots 
expressifs tombés en désuétude, à peine connus des 
savants, ignorés du public ; il les avait ressuscites 



LE CONTEUR. 137 

et leur 'restitua le droit de cité dans les lettres, en 
les employant avec justesse et sagacité. Par là il a 
rendu un important service à la langue, que l'usage 
des mots exclusivement adoptés par a le monde », 
que rhabitude de ne point désigner les choses par 
leur nom mais par des métaphores, que la conven- 
tion, en un mot, avait singulièrement appauvrie. Il 
se soucia peu de heurter a les convenances », mais 
il se soucia de parler français, et l'on peut recon- 
naître qu'il y a réussi. Il y a même réussi sans effort, 
car il écrivait avec une facilité extraordinaire. 

Cette facilité se dénonce d'elle-même sur ses 
manuscrits. L'écriture petite, arrondie, bien formée, 
court sans hésiter, presque sans rature, depuis le 
premier jusqu'au dernier feuillet; elle indique un 
homme sûr de sa pensée et de sa forme. Il sait tou- 
jours ce qu'il veut dire, comment il veut le dire; il 
n'a plus à s'occuper que de la besogne matérielle, 
car l'œuvre est faite. On disait un jour à Racine : 
« A quoi travaillez-vous maintenant? — Je viens de 
terminer une tragédie. — Quand la ferez- vous repré- 
senter? — Bientôt; je n'ai plus qu'à l'écrire. » Gau- 
tier en aurait pu dire autant. Il considérait la faci- 
lité dans la production littéraire comme un indice 
de talent; dès 1835, dans son étude sur Scudéry, il 
avait formulé son opinion à cet égard : « Un des pre- 
miers dons du génie, c'est Tabondance, la fécondité. 
Tous les grands écrivains ont produit énormément, 
et il n'y a jamais eu de mérite à rester fort long- 
temps à faire peu de chose, quoi qu'en puissent dire 



138 THEOPHILE GAUTIER. 

et Malherbe et Balzac, et tous ces littérateurs diffi- 
ciles à qui les fumées de la lampe nocturne engor- 
gent le cerveau de suie et qui sont malades d*une 
strangurie de pensée. » 

Sa facilité était telle, que rien n'y mettait obstacle; 
il travaillait partout, au milieu du tapage, chez lui, 
tout en causant, dans la rue à travers les passants 
et les voitures. Rien ne le déroutait. C'est dans une 
imprimerie, secoué par les trépidations des presses 
à vapeur, malgré le brouhaha des ouvriers en mou- 
vement, qu'il a écrit son volume à'Italia, dont un 
prote coupait le manuscrit, sous sa plume même, dix 
lignes par dix lignes, afin d'accélérer la composi- 
tion. L'on pourrait croire que cette faculté — très 
rare lorsqu'elle est poussée à ce point — est le 
résultat de l'habitude et qu'elle ne lui fut acquise 
que progressivement; on se tromperait : il l'a pos- 
sédée dès les heures de la jeunesse. On se rappelle 
qu'il a habité dans la rue du Doyenné, ce domaine 
de la Bohème galante auquel j'ai déjà fait allusion. 
Ses compagnons de chambrée, et les amis qui fré- 
quentaient chez eux, tous jeunes, tumultueux, ne 
péchaient point par des habitudes de recueillement 
propices au travail; c'est cependant là, dans l'atelier 
turbulent qui servait de salon de réception, de salle 
d'armes, de salle de boxe, de salle de bal, de salle à 
manger et d'école de cor de chasse, qu'il a écrit, en 
six semaines, le second volume de Mademoiselle de 
Maupin. C'était en 1835; il venait d'avoir vingt- 
quatre ans. 



LE CONTEUR. 139 

Le livre parut; quel tintamarre! quel scandale! on 
se voilait la face; on disait : hélas! se peut-il? et on 
en appelait au bras séculier; on criait à Timmoralité, 
à Tobscénité ; on n'osait guère avouer que l'on avait 
tenu en main ce volume de perdition, mais l'on s'en 
régalait sous le manteau et personne n'en mourut*. 
Aujourd'hui on en sourirait à peine, car le public 
des lecteurs ressemble actuellement à Mithridate : il 
a dégusté tant de poisons, il s'y est si bien accou- 
tumé, que Vassa fœtida saupoudrée de strychnine lui 
semble fade. En somme, de quoi s'agissait-il? d'une 
histoire quelque peu décevante, entrecoupée d'inci- 
dences où l'auteur exprime ses opinions, qu'il éclaire 
parfois de quelques fusées paradoxales. Une jeune 
fille fort belle s'habille en cavalier et choisit ses 
aventures; elle sait reprendre son sexe à l'occasion 
et en faire bon usage; sous son double costume 
alterné, elle trouble les cœurs et disparaît un beau 
jour, en oubliant quelques perles de son collier près 
d'un oreiller où elle aurait mieux fait de ne point 
aller dormir. Ce sujet, Gautier l'a développé avec cet 
amour de la forme littéraire et ce respect de la lan- 
gue qui, en toute son œuvre, se reconnaissent. Ce 
que l'on peut y relever d'incongru est excusé par la 



1. Longtemps après, la critique férue de bons principes 
en est encore suffoquée : « L'immoralité du détail, l'extra- 
vagance du plan, la verve et l'éclat du style appelèrent sur 
cet étrange roman l'attention de la critique. Rarement, même 
en ces années de délire, on avait été plus fou, plus imper- 
tinent, plus bravache. » [Dictionnaire de la Conversation^ 1859, 
t. X, p. 173, col. 2.) 



140 THEOPHILE GAUTIER. 

recherche passionnée de la beauté abstraite; car 
Gautier a singulièrement idéalisé la virago qui lui a 
servi de modèle. Mademoiselle de Maupin n'est 
point une personne imaginaire; elle fut célèbre à la 
fin du XVII® siècle et le souvenir n'en était pas encore 
efiFacé au temps de mon enfance. Elle était fille d'un 
secrétaire du comte d'Armagnac, s'appelait d'Au- 
bigny, épousa un commis aux aides» nommé Maupin, 
qu'elle quitta promptement pour courir la préten- 
taine avec un maître d'armes qui en fit une bretteuse 
de première qualité. Tantôt vêtue en homme, tantôt 
vêtue en femme, très jolie, hardie, ayant toute sorte 
de goûts baroques, elle mit le feu à un couvent et y 
enleva une religieuse pour laquelle elle ressentait 
quelque amitié. De grand air, douée d'une voix char- 
mante, elle débuta à l'Opéra, où elle eut des succès en 
chantant la musique de Lulli. Elle avait l'épée dan- 
gereuse, car à la suite d'une querelle de bal masqué 
elle accepta trois duels immédiats, et tua, dit-on, ses 
trois adversaires. De Paris elle se rendit à Bruxelles, 
où elle fut la maîtresse du comte Albert de Bavière. 
Quelque scandale la fit expulser de Belgique, elle 
alla en Espagne, revint en France, se vit dédaignée 
par le public qui naguère l'avait acclamée, et entra 
dans un couvent, où elle finit ses jours en 1707, 
à l'âge de quarante-quatre ans. 

Si les Jeune-France sont une protestation contre 
les sottises extérieures de romantisme, on peut dire 
que Mademoiselle de Maupin est un essai de réaction 
contre la manie qui régnait alors de faire jouer à Tâme 



LE CONTEUR. 141 

un rôle dont elle devait être surprise et de mentir à 
Tamour en le réduisant à n'être — sans plus — que 
Tunion des cœurs. Les esprits s'efforçaient de planer 
dans une sorte d'éther à la fois très pur et sata- 
nique, qui ne fut pas sans laisser quelque trace de 
ridicule sur bien des romans et bien des vers de ce 
temps-là. Il semblerait que Gautier eût voulu ramener 
vers les splendeurs de la terre une littérature qui 
s'égarait dans les images d'une fausse sentimentalité 
et d'un délire platonique, où elle ne trouvait que le 
vide et la boursouflure. Le livre n'en fut pas moins 
accusé d'être d'un sensualisme dévergondé et Ton n'en 
parla qu*en baissant les yeux. Il y a beaucoup d'hypo- 
crisie dans les jugements du monde; on y loue, avec 
des mines extatiques, des œuvres que, par bon ton, 
on a épelées en bâillant, et l'on détourne la tête, avec 
un geste réprobatif, en entendant prononcer le titre 
d'un roman que l'on a dévoré en cachette avec une 
curiosité surexcitée, sinon avec dépravation. Les 
femmes excellent à ce manège; ce sont elles, en 
général, qui font le succès de ce que l'on nomme la 
littérature légère; le livre qu'elles lisent n'est jamais 
sur leur table ; il est dans le tiroir, a moins qu'il ne 
soit sous l'oreiller. 

Fortunio, publié dans le Figaro de 1837, que diri- 
geait Alphonse Karr, n'apaisa point la rumeur qui 
s'était élevée autour de Mademoiselle de Maupin ; au 
contraire, et l'accusation d'immoralité retentit de plus 
belle. Fortunio est une espèce de maharadjah hin- 
dou, fabuleusement riche, qui vient à Paris expéri- 



142 THÉOPHILE GAUTIER. 

menter ce que Ton y peut faire avec trop d'argent 
les élégances de la vie parisienne lui semblent médio- 
cres; une fille entretenue se tue de désespoir en se 
voyant abandonnée par lui lorsqu'il retourne vers 
les bords du Grange ^ après avoir dit son fait à la civi- 
lisation moderne : « Adieu, vieille Europe qui te 
crois jeune ; tâche d'inventer une machine à vapeur 
pour confectionner de belles femmes, et trouver un 
nouveau gaz pour remplacer le soleil — je vais en 
Orient, c'est plus simple. » Il me semble que si For- 
tunio est si sévère, c'est qu'il a mal choisi son 
monde. Les impressions qu'il reçoit sont mauvaises, 
car elles ressortent naturellement de la compagnie 
qu'il a fréquentée, la pire de toutes, celle des désœu- 
vrés qui gaspillent une force sociale énorme, l'argent, 
sans même savoir à quoi on pourrait l'utiliser ; celle 
des belles filles qui trafiquent d'elles-mêmes et ven- 
dent au plus offrant ce que nul ne peut acheter : 
l'amour. 

Fortunio s'en va, mécontent de son expérience 
et déçu des illusions qu'il s'était faites. Aussi ne se 
gêne-t-il pas et lâche-t-il de temps en temps quelques 
aphorismes qui sonnent singulièrement à nos oreilles 
européennes. Il émet des « opinions subversives » 
et il a sape les bases » , comme disaient les journaux 
ministériels de l'époque, lorsque l'on n'était pas de 
leur avis. — « Il ne hait que ses amis et se sentirait 
assez porté vers la philanthropie si les hommes étaient 
des singes; il a de la peine à se retenir de couper la 
tête des bourgeois qui l'ennuient; il maudit la civi* 



LE CONTEUR. 143 

lîsation qui n*a d'autre but que de jucher sur un 
piédestal Taristocratie des savetiers et des fabricants 
de chandelles; le bon Dieu sera obligé, un de ces 
matins, de venir repétrir la boule du monde, aplatie 
par ces populations de cuistres envieux de toute 
splendeur et de toute beauté qui forment les nations 
modernes; les journaux contiennent des considé- 
rations sur rétat des cabinets de l'Europe, écrites 
par des gens qui n'ont jamais su lire et dont on ne 
voudrait pas pour valets de chambre. » 

« Démagogie littéraire », s'écrierait M. de Ponger- 
ville; non pas; mais boutades d'écrivain, fantaisie 
d'artiste, cri de l'homme ennuyé qui s'imagine qu'il 
serait mieux là où il n'est pas. « Fortunio est un 
hymne à la beauté, à la richesse, au bonheur, les 
trois seules divinités que nous reconnaissons; » c'est 
Gautier qui le dit dans sa préface, et l'on peut le 
croire; mais il ne s'aperçoit pas que l'hymne chanté 
ressemble à un de profundis. Dans son roman, la 
beauté ne suffit pas pour être aimée; la richesse reste 
impuissante, parce qu'elle ne vise que des satisfac- 
tions matérielles ; le bonheur ne se rencontre point, 
parce qu'on le demande à des jouissances éphémères. 
Derrière les divinités qu'il évoque et auxquelles il 
sacrifie, une quatrième s'est glissée, hostile aux 
autres, toujours près de venir et invincible : la 
satiété. Considéré sous cet aspect, le livre est mo- 
ral; mais on n'y vit que les théories exprimées, sans 
se rendre compte du rôle lugubre joué par les per- 
sonnages, de l'ennui qui les dévore, et du dénoue- 



144 THEOPHILE GAUTIER. 

ment qui les renvoie inassouvis, Tun à la mort, 
l'autre, à « Tabrutissement voluptueux si cher aux 
Orientaux ». 

En vérité TEurope, si vieille qu'elle soit, avait 
mieux à offrir à leur richesse, h leur curiosité, à 
leur intelligence. Le lecteur perspicace n'en doute 
point, quoique l'auteur ne l'ait pas dit. Derrière For- 
tunio on aperçut Gautier, et dans les paroles de cet 
Hindou désorienté à Paris on voulut voir Texpres- 
sion des pensées de l'écrivain. Là où il n'y avait que 
l'œuvre d'une imagination exubérante, parce qu'elle 
était très jeune, on se plut à signaler une attaque en 
règle contre la société, et le pauvre Gautier fut traité 
de Turc à More par des gens qui volontiers eussent 
proclamé le chevalier de Lamorlière grand maître des 
élégances. La clameur ne fut point inutile au succès 
du livre, mais il serait possible que Théophile Gautier 
en eût été affecté, car, écrivant en 1863 à Sainte- 
Beuve pour lui donner quelques renseignements 
demandés, il lui disait : a Fortunio est le dernier 
ouvrage où j'aie librement exprimé ma pensée véri- 
table; à partir de là, l'invasion du cant et la nécessité 
de me soumettre aux convenances des journaux m'a 
jeté dans la description purement physique; je n'ai 
plus énoncé de doctrine et j*ai gardé mon idée 
secrète *. » 

Dès 1836, la couverture des livres édités par Ren- 
duel annonce : le Capitaine Fracasse, Commencé, 

\k Spoelberbh de Lovenjdul, lod ciU^ t. I> p. 103. 



LE CONTEUR. 145 

abandonné, continué, délaissé, modifié dans le plaii 
général, repris et enfin terminé, ce roman ne* fut 
publié que vingt-cinq ans plus tard, après avoir été 
écrit au fur et à mesure des exigences de la Revue 
nationale y qui le fit paraître sans interruption, du 
25 décembre 1861 au 10 juin 1863. « G*est une lettre 
de change tirée dans ma jeunesse et que j'ai acquittée 
dans mon âge mûr », a dit Gautier. Largement 
acquittée, en effet, avec les intérêts composés. Dans 
Tœuvre en prose de Gautier, ce roman tient la place 
la plus considérable; la Revue nationale étant un 
recueil bimensuel, Fauteur eut, pour le faire, le temps 
matériel qui si souvent lui manqua, et s*y complut. 
Rien ne retenait son imagination, il put lui donner 
la volée, il en profita. Ce fut une sorte de repos dans 
son labeur et, comme il le disait lui-même en sou- 
riant, une oasis dans le désert du journalisme dra- 
matique. Il aima les personnages qu'il créait, cela 
est visible; il s'attarde avec eux et place leur pre- 
mière rencontre dans les campagnes du pays natal, 
entraîné peut-être par un de ces souvenirs d'enfance 
chers à ceux que l'ombre de l'âge va bientôt attein- 
dre et pour qui la vie a été sans clémence. Nul livre 
cependant n'est plus impersonnel; la date même en 
pourrait rester indécise ; qui régnait en France lors- 
qu'il a été écrit : le fils de Marie de Médicis ou le fils 
de la reine Hortense? On en pourrait douter, car si, 
malgré une certaine tendance à rechercher la langue 
de la première période du xvii® siècle, on sent à 
chaque ligne la maturité d'un maître contemporain, 

10 



146 THEOPHILE GAUTIER. 

le milieu où s'agitent les acteurs, leur façon d*être 
est tellement de Tépoque déterminée, que Ton croi- 
rait parfois lire un fragment de mémoires laissés 
par quelque cadet du Béarn venu à Paris pour y 
chercher fortune. Aventures de cape et d'épée, 
incidents comiques, histrions en voyage, attaques 
de brigands, coups de rapière, embuscades, enlè- 
vements, générosité, bravoure, chevalerie, comme 
tout se presse sous la plume de l'écrivain, et con- 
court à former un ensemble charmant! Est-ce invrai- 
semblable? on n'a pas le temps de s'en aperce- 
voir; c'est presque un conte de fées; le dénouement 
le ferait supposer, car les amoureux se marient et la 
découverte d'un trésor enrichit le héros. C'est une 
histoire merveilleuse, pleine de verdeur et de jeu- 
nesse ; merveilleuse non seulement par les péripéties 
qui en brodent la trame, mais par le talent qu'il a 
fallu déployer pour la mettre en œuvre. 

Je me figure que , bien souvent , après avoir 
accompli sa tâche, après avoir pour la cinq centième 
fois disserté sur le premier vaudeville venu ou loué 
les sauts de carpe exécutés par une écuyère quel- 
conque, Gautier, rentré dans sa petite maison de 
Neuilly, a été heureux de se retrouver avec Isabelle 
et le seigneur de Sigognac; il les a interrogés, il a 
étîouté leurs confidences, il s'est fait raconter ces 
beaux combats qu'eût enviés un chevalier de la Table 
Ronde, et dont le jeune gentilhomme gascon est tou- 
jours sorti vainqueur. Sous leur dictée il écrivait 
avec joie, car si ce n'étaient des vers, c'était de la 



LE CONTEUR. 147 

poésie. Le souvenir du premier gîte, du château de 
la Misère si extraordinairement dessiné, peint avec 
une vigueur si poignante, domine tout le récit; on 
devine que le chevalier qui en est sorti pauvre sur 
son vieux cheval, escorté par son chien et son chat 
attristés, accompagné pendant la première étape par 
le serviteur de sa première enfance, y rentrera quel- 
que jour et y sera reçu par le bonheur et la fortune; 
on comprend qu'il échappera aux embûches, fera 
tête au destin, triomphera des obstacles, et l'on sait 
gré à l'auteur d'un récit oii l'on ne rencontre ni 
les tristesses, ni les préoccupations, ni les laideurs 
quotidiennes. Quel service plus grand peut-on rendre 
à ceux pour qui l'existence est grise et pesante ? Ah ! 
que George Sand a eu raison de dire : « Nous 
sommes une race infortunée et c'est pour cela que 
nous avons un impérieux besoin de nous distraire 
de la vie réelle par les mensonges de l'art; plus il 
ment, plus il nous amuse. » 

Dans l'œuvre de Gautier, le Capitaine Fracasse est 
d'une contexture exceptionnelle ; le roman a été 
composé, « machiné » ; ce n'est pas seulement un 
meuble en marqueterie, comme on l'a dit, c'est un 
meuble exécuté sur un plan médité et dont toutes 
les parties ont été préalablement dégrossies avant 
d'être sculptées par la main de l'artiste. Le fait est 
à retenir, car Gautier est bien moins un romancier 
qu'un conteur; la plupart de ses nouvelles, Fortunio 
entre toutes, représentent la cristallisation de son 
propre rêve. Cela ne doit pas surprendre, cela ne 



148 THÉOPHILE GAUTIER. 

pouvait être autrement, car Théophile Gautier a 
toujours été un rêveur. Sa prétendue nonchalance 
n'eut pas d'autre cause; il vivait dans une sorte de 
domaine interne où s'évoquaient naturellement des 
visions au milieu desquelles il se plaisait; lorsqu'un 
incident le forçait à quitter les apparitions qui lui 
étaient chères, il se dépitait : aussi fut-il souvent 
dépité. Volontiers il eût dit comme Gustave Droz : 
« Le plus solide des biens de ce monde est un rêve 
auquel on s'attache et dans lequel on s'oublie. » Que 
l'on se rappelle ce Tiburce qui est le héros de la 
Toison d'or, a Souvent il restait des journées entières 
sur son divan, flanqué de deux piles de coussins, 
sans sonner mot, les yeux fermés et les mains pen- 
dantes. » Le portrait est frappant de ressemblance; 
c'est Gautier, tel que ses amis l'ont connu, immobile 
dans sa rêverie, c'est-à-dire dans le travail intérieur. 
Comme Tiburce encore, il était hardi en pensée, 
timide en action. C'est là en effet un des caractères 
les plus saillants de sa nature; son imagination sans 
frein était neutralisée par une timidité extrême et par 
l'horreur de l'action; c'était un contemplatif qui se 
contentait d'assister au dévergondage de son esprit : 
peut-être était-ce simplement un sage qui savait que 
la fiction est supérieure à la réalité. 

L'imagination n'est pas comme l'invention : l'une 
est indépendante de la volonté; l'autre en procède 
ou du moins y trouve de la force. L'homme peut 
évoquer sa volonté, il né peut évoquer la rêverie; 
elle vient, elle le saisit quand elle veut, flat uhi vulty 



LE CONTBUn. 149 

et elle lui raconte des histoires dont presque tou- 
jours il est le héros; histoires gaies, tendres ou ter- 
ribles, histoires des temps oubliés ou des temps à 
venir; au hasard de la fantaisie elle mène le poète 
dans des milieux, dans des époques, dans des pays 
différents. Retombé sur terre, le poète se souvient 
de ces aventures qu'il vient de traverser sur les 
ailes de la chimère ; il les écrit, peut-être pour pro- 
longer le charme qu'il a éprouvé : une nouvelle est 
faite et le public applaudit. Gautier a été Fortunio, 
il a été Tiburce, il a été l'abbé Romuald, il a vu 
Omphale venir vers lui, il a été Octavien rêvant dans 
les rues de Pompéi, cet Octavien qui s'était composé 
un harem idéal avec Sémiramis, Aspasie, Cléopâtre, 
Diane de Poitiers, Jeanne d'Aragon et quelques 
autres belles dames du temps jadis. 

C'est parce qu'elles ont été un épisode de sa vie 
intellectuelle que ses nouvelles sont simples, presque 
sans incidents, émues néanmoins et communiquant 
l'émotion dont elles palpitent. A cela on peut recon- 
naître celles qui sont nées de sa rêverie. Parfois le 
même fantôme est venu le visiter à long intervalle ; 
la Glarimonde de la Morte amoureuse qui l'a reçu 
pour la première fois en 1836, se souvient de lui 
en 1852 et lui apparaît sous le nom à' Aria Marcella. 
Je crois qu'il serait exact de dire que ses maîtresses 
les plus chères ont été les grandes courtisanes, les 
reines, les princesses qui habitaient son cerveau et 
se substituaient peut-être, jusqu'à l'illusion, à des 
réalités décevantes : dans certains cas, le rêve éveillé 



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150 THEOPHILE GAUTIER. 

a autant de puissance que le rêve endormi. Tout ce 
qui lui rappelait la civilisation moderne, qu'il trou- 
vait mal vêtue, étriquée, médiocre et d'une désespé- 
rante monotonie, lui paraissait odieux; il n'a cessé 
de le répéter; aussi sa rêverie, la bonne fée intime 
et consolante, lui vient en aide; elle reconstitue pour 
lui des civilisations envolées et le fait vivre, selon 
son goût, dans des milieux dont la somptuosité 
légendaire, quoi qu'en puissent croire les poètes, 
n'a jamais été de ce monde. Qu'importe? ces splen- 
deurs, il les crée pour lui-même; donc elles sont 
et il s'en délecte. 

Il fait de longs voyages dans le passé, supé- 
rieurs au voyage en Espagne et au voyage en 
Italie, car c'est le voyage au pays des traditions 
embellies par le lointain des siècles. Il vit à Athènes 
au temps de Périclès et c'est peut-être à lui que Bac- 
chide de Samos a donné sa chaîne d'or; à Sardes, il 
a vu le dernier rejeton de la race des Héraclides 
périr sous les coups de Gygès amoureux de Nyssia; 
en Egypte, il a regardé les flots de la mer Rouge 
engloutir l'armée de Pharaon, et plus tard, sous la 
dynastie des Ptolémées, il a compté les pulsations du 
cœur de Méiamoun tombant aux pieds de Cléopâtre. 
C'est ainsi qu'il échappait à sa propre existence et 
qu'il s'évadait de lui-même, pour aller se retremper 
dans tous les temps, dans toutes les contrées, avec 
des êtres de son choix qui le consolaient des bana- 
lités ambiantes et lui faisaient des confidences qu'à 
son tour il transmettait à ses lecteurs. Parfois même 



LE CONTEUR. 151 

il se sent emporté dans des régions fantastiques qui 
n*ont rien de commun avec celles où Talcool con- 
duisait Hoffmann et Edgar Poë : ce qu'il en raconte 
donne envie d*y aller. 

Elles sont en pr^ose, ces nouvelles, mais à chaque 
ligne on comprend qu'elles ont été écrites par un 
poète : 

Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes. 

Elles ont beau se dérouler souvent dans le royaume 
de l'impossible, elles ont l'air d'être vraies, car elles 
ont été intellectuellement vécues. Le sujet, je l'ai 
déjà dit, est toujours d'une extrême simplicité, mais 
l'écrivain a su le parer et l'envelopper, parfois jus- 
qu'à le faire disparaître, d'une forme élégante et touf- 
fue. L'imagination ne s'est pas ménagée et la mon- 
ture de la pierre précieuse est souvent plus précieuse 
que la pierre elle-même. C'est un art que savourent les 
délicats, mais que n'apprécie pas toujours le public, 
qui préfère les péripéties dramatiques aux raretés 
de l'expression et à l'ingéniosité de la pensée . 
Reste à savoir si, pour un véritable « amateur », 
un bijou ciselé par Benvenuto Gellini ne vaut pas 
mieux qu'un diamant, fût-ce le Régent. En art, c'est 
moins la matière que l'outil que l'on doit considérer. 
Volontiers je comparerais les nouvelles de Théophile 
Gautier à ce petit palais qu'il vit sur le Grand Canal 
de Venise et qu'il eut envie d'acheter : « Il y a entre 
deux grands bâtiments un palazzino délicieux qui se 
compose d'une fenêtre et d'un balcon; mais quelle 



152 THEOPHILE GAUTIER. 

fenêtre et quel balcon! une guipure de pierre, des 
enroulements, des guillochages et des jours qu'on 
ne croirait j^ossibles qu'à l'emporte-pièce, sur une de 
ces feuilles de papier qui recouvrent les dragées de 
baptême. » Une fenêtre, un balcon : c'est peu, mais à 
un sculpteur comme Gautier cela suffit pour charmer 
les yeux de ceux qui savent regarder. 

Parfois sa rêverie lui a montré des personnages 
imaginaires qui causaient, se passionnaient et se 
mouvaient comme des acteurs sur la scène d'un 
théâtre. Il en est résulté une de ses plus douces, 
une de ses plus originales fantaisies : Une Larme du 
diable. Le prologue de cette idylle semble avoir été 
inspiré par le début du Faust^ de Goethe, qui lui- 
même procède de la première scène du drame de 
Joh : on peut faire de plus mauvaise rencontre. Ce 
a mystère » où tout sourit, faillit valoir une mésa- 
venture à Théophile Gautier, lorsque en 1855 on le 
réunit à d'autres pièces dans un volume intitulé : 
Théâtre de poche. Le bon Dieu, supplié par Magda- 
lena de pardonner à Satanas , répond : « L'arrêt est 
irrévocable. Je ne puis pas me parjurer comme un 
roi dé la terre. » 

En ce temps-là, le parquet, comme Ton dit au 
Palais de Justice, n'avait qu'une tendresse modérée 
pour la littérature ; Gustave Flaubert et Baudelaire 
en ont su quelque chose lorsqu'ils eurent à s'asseoir 
sur les bancs de la police correctionnelle, ce qui, 
naturellement, hâta l'éclosion de la célébrité due à 
leurs œuvres. Dans cette phrase, la magistrature vit 



LE CONTEUR. 153 

une allusion perfide au 2 Décembre et au parjure 
du président de la République devenu Tempereur 
Napoléon III. Le cas était pendable. Gautier fut 
mandé devant quelque procureur impérial qui lui 
signifia qu'il allait être poursuivi devant le tribunal 
compétent, ainsi que son éditeur, et que pour eux il 
y allait de la prison. Gautier, qui n'avait qu'un goût 
modéré pour le martyre, était consterné et disait : 
« Sont-ils bêtes, ils veulent m'envoyer à la Bastille! » 
11 put, heureusement, démontrer que cette Larme 
du diable^ attentatoire à la sûreté de l'Etat, n'était 
qu'une réimpression; que la première édition avait 
paru en 1839 sous le régime de la monarchie parle- 
mentaire. Dès que l'on eut la preuve que l'allusion 
déplaisante n'avait pu s'adresser qu'au roi Louis- 
Philippe , elle ne méritait plus que des éloges 
et on laissa Gautier en repos; mais l'alerte lui 
avait été désagréable et il en a gardé mauvais 
souvenir. 

Quoique -Gautier eût excellé dans le dialogue, 
comme le démontre Une Larme du diable^ quoiqu'il 
ait fait représenter deux pièces et qu'il ait laissé 
d'importants fragments d'une comédie en vers à 
laquelle il a travaillé pendant plusieurs années, on 
ne peut dire de lui, sans forcer la vérité, qu'il ait été 
un auteur dramatique *. Il vivait de rêveries, de 



1. La pièce à laquelle je fais allusion est intitulée : 
JJ Amour souffle où il veut ; d'après un traité signé au mois 
de février 1850, elle était destinée à la Comédie-Française. 
Gautier avait eu aussi l'intention de faire une Oreatie^ il l'a 



154 THEOPHILE GAUTIER. 

poésie, de fantaisies qui avaient besoin de l'espace 
pour développer leur vol; le théâtre existe surtout 
par Faction, par l'effet issu de combinaisons plus ou 
moins vraisemblables que des expressions connues, 
souvent répétées, sorte de lieux communs acceptés, 
signalent à l'attention et, s'il se peut, aux applaudis- 
sements du public. Pour se mouvoir à l'aise dans ce 
cadre étroit, pour mettre en œuvre la progression 
des sentiments par une série graduée de faits qui se 
succèdent, il faut un art particulier, une sorte de 
don naturel, que la réflexion et l'expérience peuvent 
accroître, mais que l'on ne saurait acquérir si l'on 
n'en a trouvé le germe dans son propre tempéra- 
ment. Or, ce doti naturel, Théophile Gautier ne le 
possédait pas, et je crois que, malgré ses tentatives, 
il savait à quoi s'en tenir à cet égard. Ecoutez-le : 
« Le théâtre exclut absolument la fantaisie. Les idées 
bizarres y sont trop en relief, et les quinquets jettent 
un jour trop vif sur les frêles créatures de l'imagi- 
nation. Les pages d'un livre sont plus complaisantes ; 
le fantôme impalpable de l'idée se dresse silen- 
cieusement devant le lecteur, qui ne le voit que des 
yeux de l'âme. Au théâtre, l'idée est matérielle, on la 
touche au doigt dans la personne de l'acteur, l'idée 
met du plâtre et du rouge, elle porte une perruque, 
elle est là sur ses talons, près du trou du souffleur, 



même commencée. Les vingt-huit vers de la première scène, 
les seuls qu'il ait écrits, prouvent qu'il avait pris son in- 
spiration dans Eschyle, mais qu'il ne voulait tenter ni une 
traduction, ni une imitation. 



LE CONTEUR. 155 

tendant Toreille et faisant la grosse voix... Tout ce 
qui s'écarte d'un certain nombre de sitilations et de 
paroles convenues paraît étrange et monstrueux : 
c'est ce qui fait que l'innovation au théâtre est la 
plus difficile et la plus dangereuse de toutes ; presque 
toujours la scène neuve fait tomber une pièce, il n'y 
a pas d'exemple qu'une situation banale ait com- 
promis un succès. » Et après quelques autres consi- 
dérations, il ajoute : « L'ode est le commencement 
de tout, c'est l'idée; le théâtre est la fin de tout, 
c'est l'action; l'un est l'esprit, l'autre est la matière. 
Ce n'est que dans leur vieillesse que les sociétés 
ont un théâtre; dans leur décrépitude, quand elles 
ne peuvent plus supporter le peu d'idéalité que le 
théâtre contient, elles ont la ressource du cirque. 
Après les comédiens, les gladiateurs; car l'effet de 
toute civilisation extrême est de substituer la ma- 
tière à l'esprit et la chose à l'idée. » Ceci a été 
écrit en 1834. Est-ce à Théophile Gautier ou à Théo- 
phile de Viau que l'auteur des Grotesques a pensé en 
parlant ainsi? 

Gautier a toujours aimé l'art abstrait, qu'il a pra- 
tiqué autant qu'il a pu; c'est pourquoi il est, dans 
son jugement, sévère pour le théâtre, auquel il 
reproche d'avoir besoin de tant d'éléments acces- 
soires convergeant au même but, pour produire l'illu- 
sion nécessaire. Cette illusion, il eût voulu l'obtenir 
de la poésie seule, qui ne la comporte pas et qui ne 
peut agir sur le public, comme peut le faire l'action 
dramatique entourée de tous les moyens qui la sou- 



156 THEOPHILE GAUTIER. 

tiennent et la font valoir. En revanche; il 8*amusa — 
c*est le vrai mot — à mettre ses visions sur la scène, 
à les environner de l'éclat des décors et des costumes, 
à y faire agir des groupes de femmes manœuvrant 
en cadence aux sons de la musique, afin de leur 
donner Tapparence féerique sous laquelle il les avait 
aperçues. On dirait que c*est pour matérialiser ses 
propres rêves qu'il a fait des ballets, Gizelle^ la 
Péri, Sakountala, qui n'ont pas été surpassés et qui, 
jusqu'à présent du moins, semblent être restés des 
modèles inimitables. Gizelte fut, la première fois, 
représentée à l'Opéra le 28 juin 1841. Sans insister, 
j'indique aux futurs biographes de Théophile Gau- 
tier que c'est à cette date qu'il conviendra de cher- 
cher ce que les Allemands nommeraient le point 
tournant de son existence. 

Critique littéraire, d'art et de théâtre, récits de 
voyages, contes, romans, nouvelles, comédies et 
ballets, Gautier a touché à tout avec un talent qu'on 
ne lui conteste pas; toujours au labeur et toujours 
réparant ses forces épuisées. Si on lui eût demandé 
ce qu'il préférait dans son œuvre, je suis certain 
que, se souvenant des vers d'Alfred de Musset, il 
eût répondu : 

J'aime surtout les vers, — cette langue immortelle . . . 

Elle a cela pour elle 

Que les sots d'aucun temps n'en ont su faire cas, 
Que le monde l'entend et ne la parle pas. 



CHAPITRE V 



LE POÈTE 



Dans la lettre dont j'ai déjà cité un fragment, 
Théophile Gautier écrivait à Sainte-Beuve : a Si 
j*avais eu la moindre fortune personnelle, je me 
serais livré uniquement à Tamour du vert laurier; » 
et il se plaint d'être tombé dans la prose; on a pu 
voir que la chute n'avait point été mortelle, car il 
excellait aux deux formes littéraires par où les pen- 
seurs et les rêveurs communiquent avec les foules. 
Ce regret de ne pouvoir être exclusivement poète 
a hanté sa vie; déjà en 1841 il avait écrit sur un 
album : 

poëtes diyins ! je ne suis plus des vôtres ! 

On m'a fait une niche où je veille, tapi 

Dans le bas d'un journal, comme un dogue accroupi. 

En réalité, tout ce qui, au cours de son existence. 
Ta détourné de la poésie, à laquelle il revenait sans 
cesse avec passion, lui a paru un attentat dirigé non 



158 THEOPHILE GAUTIER. 

seulement contre sa volonté, mais contre le plus 
impérieux besoin de sa nature. Il ne prisait point si 
haut l'art des vers lorsqu'il a débuté en 1830, car il 
fait dans la préface des Poésies une confession à 
laquelle on fera bien de ne croire qu'à moitié : « L'au- 
teur du présent livre est un jeune homme frileux et 
maladif qui use sa vie en famille avec deux ou trois 
amis et à peu près autant de chats; un espace de 
quelques pieds où il fait moins froid qu'ailleurs, c'est 
pour lui l'univers. Le manteau de la cheminée est 
son ciel, la plaque son horizon. Il fait des vers pour 
avoir un prétexte de ne rien faire, et ne fait rien sous 
prétexte qu'il fait des vers. » Allure d'un conscrit de 
lettres, ne sachant pas encore que la sincérité doit 
être la première qualité de tout galant homme qui 
tient une plume : pour se donner quelque impor- 
tance, le jeune homme de dix-neuf ans feint de ne 
pas se prendre au sérieux; c'est naturel, mais il 
serait mal satisfait si on l'en croyait sur parole. 

De ce volume, tombé au milieu de la bagarre sou- 
levée par les ordonnances royales du 25 juillet 1830, 
il n'y a rien à dire ; on ne peut que rappeler la décla- 
ration placée par Alfred de Musset en tête des Contes 
d'Espagne et d'Italie : « Mes premiers vers sont d'un 
enfant. » La jeunesse chante instinctivement, comme 
l'oiseau; elle s'enivre à sa propre mélodie; elle en 
conçoit des espérances qui, le plus souvent, ne tar- 
dent pas à être déçues, car ce qu'elle a pris pour des 
promesses n'est que la voix des illusions. Combien 
d'adolescents, à peine sortis des langes universi- 



LE POETE. 159 

taîres, les yeux levés vers le ciel, se sont cru guidés 
par une étoile et n'ont ^uivi qu'un feu follet. Ce ne 
fut pas le cas pour Gautier, qui était un mage de la 
poésie ; l'astre qu'il avait vu briller à l'aube de son 
printemps n'avait rien perdu de son éclat au crépus- 
cule de son automne; l'astre était moins rouge peut- 
être, moins « truculent », aurait-il dit, mais d'une 
lueur plus étincelante , persistante et nimbé de 
rayons d'or. 

En poésie, le véritable début de Théophile Gautier 
fut AlbertuSy un poème fantastique, qui fît du bruit 
en son temps et qui est le gage d'adhésion qu'il 
donna au romantisme. Le volume est daté de 1832; 
les vers en ont été composés au cours de l'année pré- 
cédente; le poète avait donc vingt ans : c'est aussi 
l'âge du poème. Le choix seul du sujet indique la 
date, on ne s'y peut méprendre. Gautier a raconté, 
dans les Jeune-France, l'histoire de Daniel Jovard, 
classique convaincu qui se convertit au romantisme 
et se fait hugolâtre, après avoir été baptisé au nom 
des Odes et Ballades, de la préface de Cromwell et 
de Hernani. Avant d'avoir reçu le coup de foudre, il 
s'écrie : 

muses! chastes sœurs, et toi, grand Apollon, 
Daignez guider mes pas dans le sacré vallon ; 
Soutenez mon essor, faites couler ma veine. 
Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hippocrène. 

Mais aussitôt — mort et damnation I — qu'un 
souffle vertigineux a pénétré sa poitrine d'homme, 
il change de ritournelle; il déserte le chœur mené 



160 THÉOPHILE GAUTIER. 

par Phœbus le violoneux et, d'une haleine, s'en va' 
tout droit au Sabbat, — je voulais dire au cha- 
rivari : 

Par l'enfer! je me sens un immense désir 
De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, 
Avec quelque lambeau de sa peau bleue ou verte, 
Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte ! 

Que le lecteur se rassure. Théophile Gautier n'est 
pas Daniel Jovard et sa poésie est moins cadavé- 
rique. C'est bien plus par le sujet que par la facture 
du vers qu'Albertus appartient résolument au roman- 
tisme, et j'entends au romantisme violent de parti 
pris, ultra-révolutionnaire, qui ne savait qu'imaginer 
pour être abracadabrant, macabre et frénétique. Une 
sorcière décrépite se change, à l'aide de ses philtres, 
en une jeune femme d'une irrésistible beauté; elle 
attire chez elle le peintre Albertus, pour lequel elle 
est férue d'amour, le grise, s'en fait aimer sans res- 
triction, redevient une horrible vieille, enfourche son 
ballet et conduit au Sabbat son amant d'une heure, que 
l'on retrouve, le lendemain, sur la voie Appia, « les 
reins cassés, le col tordu ». Lorsqu'il a terminé son 
récit, qui n'a pas moins de quatorze cent soixante- 
quatorze vers, le poète, pour se reposer, s'installe 
auprès du feu : 

Donnez-moi la pincette et dites qu'on m'apporte 
Vn tome de Pantagruel. 

Le vers est beaucoup moins échevelé, beaucoup 
moins «c fantastique » que ne le ferait supposer le 



LE POETE. 161 

thème baroque emprunté à quelqu'un de ces contes 
d'une moralité naïve et grossière dont on se délectait, 
tout en tremblant, dans les veillées campagnardes du 
moyen âge. Si les mots ont parfois une saveur un 
peu épicée, si l'expression vise à une originalité 
qu'elle atteint presque toujours, le vers est bon, 
solide et ne fait pas trop le grand écart sous pré- 
texte d'enjambements hardis ; il est jeune — quel 
joli défaut! — - mais, à le voir vigoureux et fringant, 
on devine que la maturité le saisira bientôt pour lui 
donner cette forme robuste et saine qu'il n'abdiquera 
jamais. J'ai pris grand plaisir à relire Albertus; c'est 
bien le poème de la prime jeunesse, de Tâge des 
audaces, des escalades et de l'infatigable ardeur. 
Gautier en parlait avec une sorte de tendresse pater- 
nelle ; il l'aimait, un peu comme l'on aime ces vieux 
airs, entendus aux heures de l'enfance et qui réveil- 
lent des souvenirs où l'âme retrouve de chères im- 
pressions. 

A d'autres points de vue, ce poème est intéres- 
sant, car il reproduit les idées ambiantes de l'époque. 
Gautier venait de sortir de l'atelier de Rioult, mais 
ce n'est pas à cela qu'il faut attribuer l'abus des 
noms de peintre qui se rencontrent dans Albertus, — 
six dans les trois premières strophes. — Le cénacle 
avait rêvé d'unir la littérature et la peinture; ma- 
riage de raison que le divorce rompit bientôt et 
devait rompre, car la genèse et les procédés de ces 
deux arts, le but qu'ils cherchent à atteindre, l'im- 
pression qu'ils peuvent produire offrent de telles 

11 



162 THEOPHILE GAUTIER. 

différences qu'il y a entre eux « incompatibilité 
d'humeur ». Bien mieux encore que pour le théâtre, 
Gautier aurait pu dire : a L'une est l'idée, l'autre 
est la matière ». Les tendances de l'école roman- 
tique en peinture sont nettement indiquées, sans 
que l'auteur ait paru s'en douter. Albertus est peintre ; 
on conduit le lecteur dans son atelier, où les toiles 
ébauchées expliquent les préoccupations qui domi- 
naient alors dans le monde des artistes : 

Autour du mur beaucoup de toiles accrochées . . . 
* » * La Lénore à cheval, Macbeth et les Sorcières^ 
Les Infants de Lara, Marguerite en prières. 

Gela n'a l'air de rien, et c'est beaucoup. L'école de 
David avait adopté le nu, qui est la créature humaine 
abstraite, et la draperie antique, qui est le costume 
abstrait; c'était d'exécution difficile et l'apprentis- 
sage était long. Il est certain que les Thésée, les 
Achille , les Hector étaient fastidieux quand ils 
n'atteignaient point la beauté parfaite ; on leur sub- 
stitua des personnages historiques, légendaires ou 
romanesques, portant le haut-de-chausses, le pour- 
point, la botte montée au-dessus du genou. 11 en 
résulta que le nu disparut, qu'au lieu de peindre 
l'homme on peignit des étoffes et que l'étude de 
Tanatomie , à laquelle l'enseignement du dessin 
donnait tant de soin avant 1830, est actuellement si 
bien négligée, qu'elle n'existe plus, au grand préju- 
dice de l'art. En résumé, c'est le romantisme qui 
a remplacé la peinture historique par la peinture 



LE POETE. 163 

anecdotiqué; la dimension souvent excessive des 
toiles où elle se répand ne lui apporte pas les 
qualités qui lui manquent pour être de la grande 
peinture. 

L'exagération des sentiments, mise à la mode par 
Hernani : 

Oh ! qu'un coup de poignard de toi me serait doux ! 

l'énormité des métaphores, familière au romantisme 
naissant, se montrent dans quelques strophes et 
prouvent à quel point on était fatigué des comparai- 
sons incessamment répétées où se complaisaient les 
classiques. Gautier, qui devait être si scrupuleux 
dans remploi des images, qui devait dire : a Mes 
métaphores se tiennent, tout est là, » Gautier en écri- 
vant Alhertus ne peut se refuser à des expressions 
démesurées ; une lettre que Ton jette au feu se tord 
comme un damné de Dante; Véronique (la sorcière) 
écrit un billet : 

Sa main rapide en son essor» 

Gomme un cheval de course à New-Market, à peine 
Effleure le papier. 

Cette enflure, qui à force de boursoufler les mots les 
fait paraître vides, Gautier ne Tapas encore répudiée; 
écoutez la déclaration d'amour qu'Albertus décoche à 
sa belle : 

Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place, 
Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu, 

et je vendrais mon âme 

Pour t'avoir à moi seul, tout entière et toujours* 



164 THEOPHILE GAUTIER. 

Que de fois on répétera cette phrase qui deviendra 
aussi banale que Taurore aux doigts de rose; elle 
restera dans le glossaire romantique, et si Gautier la 
fait vibrer dans une de ses strophes, il me paraît 
excusable, car il n*est pas encore majeur. On dirait 
qu'il a fourni le thème que tant d'autres doivent 
reprendre. Le maître lui-même, dans le rayonne- 
ment de sa gloire, n*a pas dédaigné en 1838 de faire 
parler Ruy Blas comme Albertus parlait en 1832 : 

Oh I mon àme au démon, je la vendrais .... 
Oui, je me damnerais ! . . . 

C'est à cause de son exagération même que cette 
pensée a été si souvent reproduite; elle n'est sans 
doute devenue un lieu commun que parce qu'elle a été 
admirée quand elle a été exprimée pour la première 
fois. 

Le romantisme avait révolutionné l'art théâtral, 
d'abord en particularisant les faits au lieu de les 
généraliser, mais surtout en remplaçant les récits de 
la tragédie par l'action du drame. Au lieu de ra- 
conter la mort d'Hippolyte et le trépas de Phèdre, 
on les eût mis en scène. Que l'on se souvienne des 
drames de Victor Hugo, prose ou vers, pas un qui 
n'ait son meurtre comme ceux de Shakespeare. La 
nouvelle école avait à sa disposition une pharmacie 
spéciale pleine de poisons^ « qui, mêlés au vin, chan- 
gent du vin de Romorantin en vin de Syracuse », et 
de contrepoisons « que personne ne connaît, per- 
sonne, excepté le pape, M. de Valentinois et Lucrèce 



LE POÈTE. 165 

Borgia »; elle possédait également une coutellerie 
gentiment assortie qui permettait de tuer à coup sûr. 
On se plaisait à ces brutalités, et cinq cercueils 
escortés de moines en cagoule n'étaient point pour 
mécontenter les spectateurs. Si le romantisme a 
commis quelques excès, il faut reconnaître qu'il avait 
le public pour complice. Au théâtre on ne devait 
rien cacher; dans les poèmes, dans les romans on 
devait tout dire, en tenant cependant un certain 
compte de la pudibonderie bourgeoise et en ne heur- 
tant pas de front les préjugés de la police correc- 
tionnelle. Les nuages dont Homère enveloppe Jupiter 
et Junon sur le mont Ida n'étaient plus de mise dans 
le ciel romantique qui voulait se dévoiler tout entier; 
là où le bon Marmontel eût dit, comme dans les Incas : 
« Ses yeux parcourent mille charmes »,' on détaillait 
les charmes scrupuleusement, par amour de l'art. 
C'était la loi. Théophile Gautier n'essaya point de 
l'éluder. Au moment où Albertus va entamer avec 
Véronique un de ces entretiens particuliers qui ga- 
gnent à rester secrets, le poète prend la parole et 
dit : 

C'est ici que s'arrête en son style pudique, 

Tout rouge d'embarras, le narrateur classique .... 

. . . Moi qui ne suis pas prude et qui n'ai pas de g'aze, 

Ni de feuille de vigne à coller ù ma phrase, 

Je ne passerai rien. 

En effet il ne passe rien et « les rires frénétiques » se 
mêlent dans de justes proportions à a des rires exta- 
tiques » , entrecoupés de quelques mots italiens. La pas- 



166 THEOPHILE GAUTIER. 

sion littéraire le voulait ainsi; dans certains poèmes, 
dans certains romans signés de noms célèbres en 
ce temps-là, on trouverait sans peine des descrip- 
tions qui n'ont certainement pas été faites ad usum 
Delphini, Après Albertus, Théophile Gautier publia : 
la Comédie de la mort, poème auquel sont réunies 
les poésies composées de 1833 à 1838. L'auteur a 
précisé les dates : « A une heure après midi, jeudi 
25 janvier 1838, j'ai fini ce présent volume : gloire 
à Dieu et paix aux hommes de bonne volonté. » Le 
livre fut édité par Désessart, qui ne le paya pas *. 

Je ne serais pas surpris que la Comédie de la mort 
eût été, non pas inspirée, mais suscitée par YAhas-- 
çérus d'Edgar Quinet, qui eut un prodigieux reten- 
tissement lorsqu'il parut en 1833, soulevant des pro- 
blèmes dont plus d'un esprit d'élite fut troublé. 
Interroger la vie, interroger la mort pour découvrir 
à quelle fin l'homme a été créé, c'était tentant pour 
un poète, même lorsqu'il sait que ni la mort ni la 
vie ne pourront répondre à la question que l'huma- 
nité s'est posée depuis sa naissance et qu'elle se 
posera tant qu'elle existera. C'est l'inconnu, c'est 
l'insoluble. Après tant d'autres, Théophile Gautier 
a voulu tourner autour du problème et il a écrit le 
poème auquel il eût pu donner pour épigraphe la 
dernière parole que prononça Walter Raleigh, avant 



1. Au mois d'avril 1890, j'ai marchandé chez un bouqui- 
niste un exemplaire de la première édition de ce volume, 
gp['and in-octavo de 376 pages, en bel état de conservation ; le 
prix était de 300 francs. 



LE POETE. 167 

d*aller s'agenouiller sur Téchafaud que son ancienne 
maîtresse, celle que l'Angleterre nomme encore la 
grande Elisabeth, avait fait dresser pour lui : « Le 
temps a emporté nos joies et notre jeunesse ; un peu 
de poussière dans une fosse sombre et silencieuse, 
voilà tout ce qui restera de nous. » 

Le poète erre parmi les sépulcres; les morts lui 
parlent, lui livrent leur secret qui ne lui apprend 
rien, car il en sait autant qu'eux, puisque c'est sa 
propre pensée qu'il exprime par leur voix d'outre- 
tombe. Raphaël croit que le genre humain est mort 
parce que l'on ne sait plus peindre ; le docteur Faust, 
accablé du néant de la science, donne le précepte 
que tout sage devrait écouter : 

Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre ; 
Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre : 
Aimez, car tout est là ! 

Don Juan, le don Juan légendaire, l'homme des 
rapts, des séductions, de l'impiété, ce type du 
« libertin » comme le comprenait le xvii® siècle, qui 
n'avait pas inventé « le libre penseur » que nous 
rencontrons aujourd'hui, n'est pas plus satisfait que 
Faust; lui aussi, il reconnaît son erreur : 

Trompeuse volupté, c'est toi que j'ai suivie, 
Et peut-être, ô vertu! l'énigme de la vie. 
C'est toi qui la savais. 

Gautier fait de don Juan un homme qui cherche, ù 
travers la foule des femmes, l'idéal de la femme 
entrevu dans son rêve; soit : mais alors ce ne doit 



168 THEOPHILE GAUTIER. 

être que pour pouvoir aimer. Don Juan, tel que je 
le conçois, ne se soucie guère d'être aimé; il vou- 
drait aimer et ne le peut, ce qui le fait fils de Satan. 

Napoléon, « ce prince souverain patron des actes 
hasardeux », comme eût dit Montaigne, apparaît à 
son tour; la gloire, Tambition, le fracas des batailles, 
la fanfare des triomphes, qu'est-ce que cela? Au lieu 
d'être un conquérant, dont le nom a rempli le monde 
et sonnera en toute postérité, ne vaut-il pas mieux 
être un chevrier et jouer de la flûte à sept trous pour 
plaire à Galatée. Donc aucun de ces trépassés choisis 
parmi les plus retentissants, parmi les plus enviés, 
n'a été content de son sort. C'est en cela qu'ils 
ressemblent aux vivants. Dans cet interrogatoire le 
poète n'a rien appris; eût-il questionné le Çakya- 
Mouni, Mahomet et Moïse, il n'en saurait davan- 
tage. Courte ou longue, malheureuse ou prospère, la 
vie reste un problème indéchiffrable ; c'est pourquoi 
toute hypothèse est permise pour la prolonger ou 
la ranimer au delà des limites terrestres, car par elle- 
même, isolée des suites que lui attribuent les concep- 
tions humaines, elle est incompréhensible. 

La Comédie de la mort paraît être l'adieu de Gau- 
tier au romantisme; l'influence en est encore très 
sensible, aussi bien dans la pensée qui a inspiré les 
vers que dans la forme dont ils sont revêtus; plus 
tard il s'en dégage ; son originalité apparaît dépouil- 
lée de toute réminiscence et enfin libre. Les vers 
placés à la suite de ce poème funèbre sont exempts 
du désespoir romantique dont l'expression est si 



» 



V 



LE POETE. 169 

excessive que Ton n*y croit guère ; mais on y retrouve 
des traces fréquentes de cette mélancolie maladive 
qui, à cette époque, a conduit tant déjeunes hommes 
au suicide. Gautier avait alors environ vingt-cinq ans ; 
c'est l'âge des tristesses sans motif, des alanguis- 
sements sans cause. Il n'y échappe pas : 

Allez dire qu'on creuse 
Sous le pâle g-azon 
Une tombe sans nom. 
Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse! 

Dans Théhaïde^ qui est un appel au Nirvana, dans le 
Trou du serpent^ dans le Lion du cirque^ on peut, sans 
longue recherche, trouver preuve du marasme auquel 
les rêveurs sont exposés plus que tout autre. Cette 
note triste, qui murmure comme un sanglot étouffé, 
n'a rien de voulu; elle est naturelle, et n'est que 
l'indice d'un état d'âme. Gela est si vrai, que dans 
Ténèbres^ une fort belle pièce écrite en 1837, Gautier 
donne un vers qui semble avoir été composé pour 
servir de devise à son existence entière, à son exis- 
tence résignée et parfois si dénuée : 

Je suis las de la vie et ne veux pas mourir ! 

Ces chants lugubres ne durent pas, ils s'évanouis- 
sent comme des nuages que dissipe un souffle de 
vent; le soleil reparaît, le poète se ressaisit et il 
exulte quand il a bien travaillé : 

Par Apollo ! cent vers ! je devrais être las ; 
On le serait à moins, mais je ne le suis pas. 
Je ne sais quelle joie intime et souveraine 
Me fait le regard vif et la face sereine. 



170 THEOPHILE GAUTIER. 

Il chante Tamour, les bois, la verdure, le premier 
rayon de mai; il a oublié Albertus, ef Véronique, et 
le sabbat, et les dagues de Tolède, et les pourpoints 
tailladés; de son vêtement d'emprunt, il n'a rien 
gardé. Lorsque la vie pèse trop lourdement sur lui, 
il n'invoque ni les anges, ni les démons; il adresse 
un hymne au 

Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde. 

Ainsi, à l'âge où toute exubérance est permise, où 
quelque folie même n'est pas déplacée, il fait l'école 
buissonnière hors du collège romantique, trouve sa 
voie et la suit imperturbablement. Beaucoup ne l'ont 
point imité, par cela seul qu'ils étaient loin, très 
loin d'avoir sa valeur. Ils se sont entêtés dans des 
formes que l'excès même a rendues immédiatement 
aussi surannées que les formes empruntées au pseudo- 
classique ; n'ayant point .une pensée qui leur appar- 
tînt en propre, ils ont dénaturé les pensées d'autrui 
qu'ils ne comprenaient pas, ils ignoraient que vou- 
loir être original, quand on ne l'est pas naturelle- 
ment, conduit au ridicule, et ils ont jeté du discrédit 
sur le mouvement que Victor Hugo, Lamartine, Alfred 
de Musset, Théophile Gautier ont fait éclater avec 
tant de puissance. Gautier a écrit les Grotesques d'au- 
trefois; si quelque critique avisé veut rechercher 
les grotesques de la poésie romantique depuis 1830 
jusque vers 1845, je lui promets une anthologie qui 
ne sera pas à dédaigner pendant les jours de spleen. 
Dans l'auteur des vers complétant le volume de la 



LE POETE. 171 

Comédie de la mort, et dont les plus jeunes datent de 
1838, il n*est pas difficile d'apercevoir Tartiste qui 
peindra les Émaux et sculptera les Camées, Certaines 
petites pièces, exquises de facture et de couleur, sem- 
blent les sœurs de celles qui naîtront dix ans plus 
tard et seront, pour ainsi dire, les filles préférées, 
les consolatrices du poète attristé. Le rythme est 
difierent, mais le sentiment est le même, et c'est bien 
le futur auteur de Coquetterie posthume, qui a écrit : 

Celle que j'aime à présent, est en Chine ; 
Elle demeure, ayec ses vieux parents, 
Dans une tour de porcelaine fine, 
Au fleuve jaune où sont les cormorans. 

Et bien d'autres que l'on pourrait citer et que le 
lecteur a déjà nommées : la Caravane, la Chimère, le 
Sphinx et Pastel, que l'on ne peut se lasser de répéter. 

Dans ce volume, les vers octosyllabiques sont 
rares, et cependant ce sera la forme définitive adoptée 
par Théophile Gautier. Déjà dans son étude sur 
Scarron il s'y attache; il la loue et la préconise. « Le 
vers de huit syllabes à rimes plates, dit-il, o£Pre des 
facilités dont il est malaisé de n'abuser point. Entre 
les mains d'un versificateur médiocre , il devient 
bientôt plus lâche et plus rampant que la prose 
négligée, et n'offre, pour compensation à l'oreille, 
qu'une rime fatigante par son rapprochement. Bien 
manié, ce vers, qui est celui des romances et des 
comédies espagnoles, pourrait produire des effets 
neufs et variés;... il nous paraît plus propre que 
l'alexandrin, pompeux et redondant;... il nous épar- 



172 THEOPHILE GAUTIER. 

gneraît beaucoup d'hémistiches stéréotypés, dont 
il est difficile aux meilleurs et aux plus soigneux 
poètes de se défendre, tant la nécessité des coupes 
et des rimes du vers hexamètre les ramène impé* 
pieusement. » Ce vers de huit syllabes, assez dédaigné 
jadis, presque exclusivement réservé aux bouffon- 
neries et que l'on nommait le vers burlesque, Théo- 
phile Gautier s'en est emparé et en a fait le moule 
de précision où il a jeté sa pensée. 

Dans le volume des Émaux et Camées^ dans ce 
volume auquel il l'a travaillé pendant les vingt der- 
nières années de sa vie, il n'a employé, sauf pour 
trois pièces, que les strophes de quatre vers octo- 
syllabiques à rimes alternées, et en a tiré un parti 
remarquable. Chacune des cinquante-cinq pièces qui 
composent ce recueil est un bijou ciselé de main de 
maître, ciselé avec lenteur, avec prédilection, sou- 
vent corrigé, toujours amélioré. Dès qu'il se sentait 
libre et qu'il avait du loisir — « le loisir, cette dixième 
Muse et la plus inspiratrice », a-t-il dit — , il se réfu- 
giait en lui-même, se refusant à toute préoccupation 
inférieure et il reprenait pour lui, pour sa propre 
jouissance, ce travail de poésie qu'il a tant aimé. Il l'a 
raconté, précisément dans les Émaux et Camées, en 
termes que je citerai, car ils donnent une idée très nette 
de la solidité de son vers et du relief qu'il en obtient : 



Mes colonnes sont alignées 
Au portique du feuilleton; 
Elles supportent, résignées, 
Du journal le pesant fronton. 



LE POETE. 173 



Jusqu'à lundi je suis mon maître. 
Au diable, chefs-d'œuvre mort-nés ! 
Pour huit jours je puis me permettre 
De vous fermer la porte au nez. 

Les ficelles des mélodrames 
N'ont plus le droit de se glisser 
Parmi les fils soyeux des trames 
Que mon caprice aime à tisser. 

Voix de l'âme et de la nature, 
J'écouterai vos purs sanglots, 
Sans que les couplets de facture 
M'étourdissent de leurs grelots. 

Et portant, dans mon verre à côtes, 
La santé du temps disparu, 
Avec mes vieux rêves pour hôtes, 
Je boirai le vin de mon cru; 

Le vin de ma propre pensée, 
Vierge de toute autre liqueur, 
Et que, par la vie écrasée, 
Répand la grappe de mon cœur. 



Cette petite pièce toute personnelle, à la fois si 
délurée et si triste, semble être un avis au lecteur, 
car elle est immédiatement suivie de celle que le 
poète a faite pendant^ ses vacances de feuilletoniste : 
le Château du Souvenir, Il est seul, au coin de Tâtre, 
par un temps brumeux : les fantômes de son enfance 
et de sa jeunesse viennent lui tenir compagnie; ils 
peuplent sa solitude, et leurs voix indécises parlent 
des choses d'autrefois, des bonnes choses du temps 
passé que Ton croit oubliées, qui ne sont qu'endor- 
mies et qui se réveillent aux heures de la mélan- 
colie; les premières demeures estompent leur sil- 
houette à l'horizon voilé, les premières maîtresses 



174 THEOPHILE GAUTIER. 

reviennent et semblent se relever de leur tombe 
dans Tattitude dont le cœur a conservé l'image : 
celle dont la beauté éclate comme une grenade en 
été, celle qui est une fleur de pastel, une ombre en 
habit de bal, celle qui ressemble à la Vénus méchante 
présidant aux amours haineux, et à laquelle on peut 
dire : 



O toi qui fus ma joie amère, 
Adieu pour toujours... et pardon I 



Les anciens compagnons du Cénacle se dressent à 
leur tour et sonnent la fanfare des jeunes années ; le 
poète se revoit lui-même, à peine se reconnaît-il; c'est 
bien lui cependant, le portrait ne laisse aucun doute : 

Dans son pourpoint de satin rose, 
Qu'un goût hardi coloria, 
Il semble chercher une pose 
Pour Boulanger ou Devéria. 

Terreur du bourgeois glabre et chauve. 
Une cheyelure à tous crins 
De roi franc ou de lion fauve 
Roule en torrent jusqu'à ses reins. 

Il s'attarde auprès de ses souvenirs, avec eux il 
revit l'âge qu'il regrette, le passé le pénètre d'un 
charme auquel il voudrait s'abandonner; mais le pré- 
sent, toujours exigeant, toujours inopportun, frappe 
à sa porte, l'arrache à son rêve « et lui dit en vain 
d'oublier ». D'une tristesse attendrie, profondément 
humaine, sans gémissement ni récrimination, cette 
pièce me paraît une des plus belles ai Émaux et 
Camées, 



LE POETB. 175 

Toutes, du reste, ont des qualités supérieures, 
pas une n'est médiocre, et elles ont cela de particulier 
dans Tœuvre de Théophile Gautier, qu'elles ont été, 
pour la plupart, inspirées par les incidents mêmes 
de sa vie. Il en est peu sur lesquelles on ne pourrait 
mettre un nom. Ce n'est certes pas un poème « à 
clef » ; mais chacune de ces poésies détachées porte 
un masque qu'il est facile de soulever et derrière 
lequel se cache le visage de doux fantômes dont 
le sourire semble flotter au-dessus des vers qui les 
célèbrent. 

Comme il y a loin de ces strophes oii vibre une 
âme attristée, mais sereine, toujours amoureuse du 
beau , artiste en toute conception , encore ardente 
malgré les brumes qui pèsent sur elle ! comme il y 
a loin de cette sagesse généreuse aux furibonderies 
sataniques à'Albertus^ aux lugubres enquêtes de la 
Comédie de la mortl Le temps a fait son œuvre. 
L'homme est semblable aux silex qui tombent des 
falaises et glissent dans la mer. Lorsque la couche 
calcaire dont ils sont enveloppés les laisse échapper, 
ils sont anguleux, dentelés, hérissés de pointes. 
L'océan les reçoit, les agite dans ses tempêtes, les 
berce de son mouvement rythmique et rejette sur 
ses bords le galet arrondi, toujours dur et résistant, 
gardant l'étincelle interne qui jaillit au moindre 
choc, mais ayant perdu, sous l'action des vagues 
— j'allais dire des années, — les aspérités dont il 
était déformé en ses jours primitifs. Des excentri- 
cités de sa jeunesse, apparentes dans ses vers bien 



1 



176 THEOPHILE GAUTIER. 

plus que dans sa prose , Gautier n'a conservé en 
vieillissant que la vigueur et Toriginalité dont elles 
étaient l'indice. 

Toutes les pièces à^ Émaux et Camées sont com- 
posées avec un art maître de soi, que nulle surprise 
ne peut dérouter et pour qui la poésie n*a pas de 
secret. Elles sont construites selon un plan déter- 
miné dont l'auteur ne s'écarte pas; la rime, si diffi- 
cile qu'elle puisse se présenter, ne l'entraîne jamais 
hors de la voie qu'il s'est tracée, car il la force à 
obéir, et elle obéit, venant, à point nommé, compléter 
sa pensée, selon la forme voulue et le rythme choisi. 
Mérite peu commun, et que seuls peuvent apprécier 
les bons ouvriers de l'art des vers. Dans ce volume, 
plus qu'en tout autre peut-être, Théophile Gautier 
a mis en pratique la théorie qu'il a développée avec 
tant de raison, lorsque, parlant des Stances et Poèmes 
de Sully Prudhomme, il a dit : « Les moindres 
pièces ont ce mérite d'être composées, d'avoir un 
commencement, un milieu et une fin, de tendre à 
un but, d'exprimer une idée précise. Un sonnet 
demande un plan comme un poème épique, et ce 
qu'il y a de plus difficile à composer, en poésie 
comme en peinture, c'est une figure seule. Beaucoup 
d'auteurs oublient cette loi de l'art, et leurs œuvres 
s'en ressentent : ni la perfection du style, ni l'opu- 
lence des rimes ne rachètent cette faute. » 

Dans ses poésies, aussi bien dans celles de la 
jeunesse que dans celles de l'âge mûr, Gautier a 
une qualité rare, si rare que je ne la rencontre, à 



LE POETB. 177 

rétat permanent, que chez lui : je veux parler de la 
correction grammaticale. Que Ton ne se récrie pas : 
être respectueux envers la grammaire est pour un 
poète un fait exceptionnel. Les plus grands parmi 
les classiques et parmi les romantiques en prennent 
fort à leur aise; sous toute sorte de prétextes 
plus plausibles que réels, ils abordent résolument 
les fautes de syntaxe, qu'ils baptisent du nom 
de licences poétiques. L'accord des temps leur 
est particulièrement désagréable, et quand ils sont 
embarrassés par un subjonctif, ils ont prompte- 
ment fait de le remplacer par un solécisme. C'est 
admis, ou du moins toléré, et ils ne sont point nom- 
breux, ceux qui se sont refusés à ces écarts que 
sollicite souvent la contexture même du vers et que 
la prose d'aujourd'hui montre quelque propension 
à adopter. A cet égard , Théophile Gautier ne se 
dément jamais ; il garde, vis-à-vis de lui-même, une 
sévérité que sa connaissance approfondie de la 
langue française lui rendait peut-être facile , mais 
qui n'en doit pas moins être signalée. Cela tient 
surtout à ce qu'il attachait une haute importance à 
la forme et qu'il ne comprenait pas la forme sans 
la correction. 

Cette préoccupation de la pureté du style est 
constante chez Gautier; elle le domine et ne l'aban- 
donne jamais; elle apparaît aux premières heures du 
début, dans sa prose plantureuse, dans ses vers 
parfois excessifs, et on la retrouve, impérieuse et 
obéie, lorsque, parvenu à la grande maîtrise, il 

12 



178 THEOPHILE GAUTIER. 

élague sa phrase, et transpose avec netteté ce qu'il 
a vu et ce qu'il a rêvé. Il en arrive à supprimer 
presque complètement les métaphores : on dirait que 
l'appareil des comparaisons lui semble trop com- 
pliqué. Il les remplace par le mot faisant image, 
attiré, à son insu, vers la simplicité qui est le propre 
des écrivains de race et d'expérience. Etre simple, 
c'est, je crois, le meilleur moyen d'être compris du 
public, et c'est ce que cherche tout auteur sincère, 
quoique quelques-uns aient prétendu, ou voulu pré- 
tendre, qu'ils n'écrivaient que pour un nombre res- 
treint, de lecteurs. Joubert donnait un conseil excel- 
lent à M. Mole, lorsque, à la date du 21 octobre 1803, 
il lui disait : « Songez à écrire toujours de sorte 
qu'un enfant spirituel pût à peu près vous com- 
prendre et qu'un esprit profond trouvât chez vous 
à méditer. » En somme, être compris de tout le 
monde, c'est l'ambition des écrivains ; ceux qui 
disent ne s'en soucier, font supposer qu'ils ne sont 
pas de bonne foi. 

La forme! je sais ce que Bridoison en pense; 
néanmoins c'est une grave question que l'on a sou- 
vent agitée, précisément à propos de Théophile 
Gautier, à qui l'on a reproché, sans motif bien 
sérieux, d'y avoir trop sacrifié. On lui a imputé à 
défaut une qualité qui lui était naturelle et qu'il a 
développée par l'étude ou, pour mieux dire, par 
l'exercice même de son art. Il avait sa forme, bien 
à lui, exclusive pour ainsi, dire; il l'a perfectionnée 
tant qu'il a pu; il l'aimait, ne s'en cachait pas, mais 



LE POETE. 179 

il n'a jamais tenté de Timposer à personne. La forme 
n*est pas « une », heureusement; elle est multiple 
et elle doit l'être sous peine de tomber dans un 
insurmontable ennui. La forme correspond aux 
idées, s'y adapte et les fait valoir. Chacun a la 
sienne qui se manifeste vaille que vaille; en telle 
matière, imitation est synonyme de stérilité. La 
prose de Bossuet ne ressemble point à celle de 
Voltaire qui ne ressemble point à celle de Pascal 
qui ne ressemble point à celle de Montesquieu. 
Ce sont là quatre formes différentes, et ce sont 
quatre formes admirables. L'une est-elle supérieure 
à l'autre? on en peut douter; affaire de goût pour 
le lecteur, qui est toujours libre de juger par prédi- 
lection. 

Une parole a été prononcée dont Gautier se serait 
engoué. Cela est bien possible, car le romantique 
de 1830, le membre du Cénacle, n'était point pour 
se déplaire aux paradoxes; mais qu'il ait accepté 
cette parole comme une maxime d'art, propre à servir 
de devise et de mot de ralliement à une école litté- 
raire, je ne le pense pas. Malgré l'irome que cachait 
sa douceur, malgré une certaine naïveté que l'expé- 
rience. de la vie n'avait pu complètement détruire et 
qui souvent lui faisait adopter, pour un moment, des 
formules dont l'étrangeté l'avait séduit; malgré sa 
bonhomie qui le rangeait volontiers à l'avis de ses 
interlocuteurs, il possédait un bon sens imperturbable 
que ses curiosités d'artiste, que les discussions esthé- 
tiques auxquelles il avait été mêlé, que sa propre fan- 



180 THEOPHILE GAUTIER. 

taîsîe même n'ont jamais déconcerté, et il était inca- 
pable — que Ton me pardonne le mot — de prendre 
des vessies pour des lanternes. 

On aurait promulgué, en sa présence, cet apho- 
risme : « De la forme naît Tidée », et tout de suite il 
Teût adopté sans réserve, comme s'il eût trouvé la 
solution du problème longtemps cherché ou l'expres- 
sion d'une de ces vérités éclatantes que nulle âme 
honnête ne peut repousser. Je crois qu'à cet égard 
on s'est fait illusion. Les convictions de Gautier en 
matière d'art étaient si fortes, qu'il ne lui était pas 
difficile de rester indifférent aux opinions d'autrui. 
Souvent même il semblait les approuver, afin d'éviter 
la discussion qu'il n'aimait pas, car il savait combien 
elle est stérile et parfois déloyale. Certes Gautier 
soignait sa forme et lui attribuait une grande impor- 
tance — toute son œuvre le démontre — , mais il 
savait qu'elle n'est que l'agent de transmission de 
l'idée. Son opinion ne dépassait pas la théorie saint- 
simonienne qui fait de l'une l'égale de l'autre. Que, 
dans des causeries intimes, entre compagnons de 
lettres, il se soit laissé aller à des boutades qui lui 
étaient familières, cela n'a rien de surprenant; mais, 
s'il eût soupçonné qu'elles seraient recueillies et 
publiées plus tard, il les eût gardées pour lui et s'en 
serait diverti dans le huis clos de sa cervelle. Jamais 
la forme n'est assez soignée; il le croyait et faisait 
bien; il le répétait à qui voulait l'entendre; mais 
entre cela et dire que c'est la forme qui est la mère, 
la génératrice des idées, il y a un abîme, et cet abîme. 



LE POETE. 181 

sa raison ne l'a jamais franchi. Sous les formes les 
plus admirables de la littérature française, on trou- 
vera toujours le fait ou la pensée dont elle n'est que 
Tenveloppe : Tune fait valoir l'autre, ceci n'est pas 
douteux; mais la seconde peut, jusqu'à un certain 
point, se passer de la première et faire son chemin 
dans le monde. 

Est-ce vraiment la forme qui constitue la beauté 
du sonnet d'Arvers? Pour « se mettre en train », 
Stendhal lisait un ou deux chapitres du code civil : 
on le reconnaît à son style; cela ne l'empêche pas 
d'avoir fait la Chartreuse de Parme, En laissant de 
côté le XIX® siècle, afin de ne blesser aucune suscep- 
tibilité, on conviendra que bien des romans ont 
été publiés en France avant la première heure de 
l'an 1801; on les peut compter par milliers et par 
milliers de volumes. Beaucoup ont soulevé l'enthou- 
siasme et ont exercé de l'influence sur les mœurs 
de leur époque; combien en reste-t-il? Et j'entends 
par romans les œuvres d'imagination pure, déga- 
gées de toute préoccupation de propagande philo- 
sophique. En faisant abstraction dé Gil Blas, œuvre 
initiale et féconde d'où doit sortir le roman de 
mœurs, il en reste trois qui ne se sont souciés ni 
-de la mode, ni de la vogue, qui ont résisté au temps, 
qui ont fait battre tous les cœurs, charmé tous les 
esprits et qui à cette heure n'ont encore rien perdu 
de leur jeunesse : c'est la Princesse de Clèves, Manon 
Lescaut, Paul et Virginie. Est-ce bien trois romans 
qu'il faut dire? n'est-ce pas plutôt trois récits? 



182 THEOPHILE GAUTIER. 

En vérité, la forme est pour bien peu de chose 
dans ces trois chefs-d'œuvre; les auteurs ne s'en 
sont guère préoccupés et le lecteur ne s'en préoc- 
cupe pas. L'émotion n'en est pas moins d'une inten- 
sité qui va jusqu'à l'angoisse. Léon Gozlan le con- 
statait avec surprise et disait : « Si nous écrivions 
comme ces gens-là, on nous jetterait des pierres. » 
J'imagine cependant que l'auteur des Nuits du Père~ 
Lachaise n'eût point été trop humilié d'avoir fait 
Paul et Virginie, voire même la Chaumière indienne. 
Si la perfection de la forme ouvre seule la porte de 
la postérité aux œuvres d'imagination, d'où vient 
le succès persistant que la traduction de certaines 
œuvres étrangères a obtenu en France? Il ne faut 
point se payer de vaines paroles qui, toutes sédui- 
santes qu'elles soient, ne sont que l'expression d'un 
paradoxe éclos dans la cervelle d'un homme de 
talent, en un jour de mauvaise humeur ou de gaieté. 
L'idée naît si peu de la forme, que sans l'idée la 
forme ne pourrait exister. 

Si les auteurs de la Princesse de Clèves, de Ma- 
non, de Paul et Virginie ont trouvé, pour ces trois 
nouvelles, le style qui ne vieillit pas, c'est précisé- 
ment parce qu'ils n'ont point cherché le style et 
qu'ils se sont contentés de traduire, le plus honnê- 
tement possible, leurs pensées et leurs impressions. 
La simplicité de la forme est égale à la simplicité 
de la conception, entre elles nul désaccord; elles 
sont vraiment faites l'une pour l'autre et il en résulte 
une merveilleuse harmonie. Ernest Renan, à qui 



LE POETE. 183 

Ton ne contestera pas Part et la science d'écrire, 
la connaissance des élégances exquises, la grâce et 
l'habileté, a proclamé une vérité éclatante, lorsqu'il 
a dit, dans ses Souvenirs d'enfance : « La règle fon- 
damentale du style est d'avoir uniquement en vue la 
pensée que l'on veut inculquer, et par conséquent 
d'avoir une pensée. » C'est la glose de la phrase 
écrite par Balzac dans Un Prince de la Bohème : 
« Le style vient des idées et non des mots. » 

Chez Gautier, l'idée se créait enveloppée de sa 
forme, toute vêtue pour ainsi dire; les deux opéra- 
tions de l'esprit étaient simultanées : c'est pourquoi 
il écrivait sans se corriger et presque toujours sans 
se relire; il n'avait qu'à écouter sa propre dictée. 
Son esthétique, peu compliquée, consistait à exprimer 
de son mieux ce qu'il avait conçu. Par elle-même, la 
littérature lui paraissait un art complet, émancipé de 
toute ingérence philosophique, politique et sociale. 
Il repoussait énergiquement tout le fatras de la méta- 
physique où George Sand s'est souvent embrouillé, 
dédaignait, comme inférieur, le roman dit à ten- 
dances et affirmait, par ses préceptes comme par son 
œuvre, que l'on ne doit pas chercher les éléments 
d'une production littéraire ailleurs que dans sa 
propre imagination. 11 avait, comme chacun, des 
préférences pour telle ou telle façon de concevoir et 
de pratiquer l'art des lettres, mais il avait l'esprit 
trop éclairé pour n'être pas éclectique. 11 admirait 
le beau là où il le rencontrait, il ne s'avisait pas de 
lui demander son extrait de baptême et lui souhaitait 



184 THEOPHILE GAUTIER. 

la bienvenue. Cet acte d*équité lui était facile, car, 
malgré les attaches de sa jeunesse, malgré les admi- 
rations persistantes et justifiées de son âge mûr, il 
était indépendant, se sentant assez fort pour n'ap- 
partenir à aucune coterie, assez maître pour n'être 
d'aucune école. A cet égard, il y eut en lui une sorte 
de contradiction qui ne fut qu'apparente et que je 
dois expliquer en rappelant qu'il a dit : « Dès 1833, 
j'avais enterré le moyen âge. » 

Gautier, entraîné par sa passion pour l'art, poussé 
peut-être par l'instinct de la conservation person- 
nelle qui si souvent nous guide à notre insu, a 
appartenu corps et âme à l'école romantique, car là 
seulement, en 1830, il trouvait la liberté dont son 
tempérament littéraire avait besoin pour se mani- 
fester sans contrainte. Jusqu'au bout il est resté 
fidèle aux principes qu'il avait adoptés, mais il y 
est resté fidèle non point par respect du pacte 
accepté, non point par habitude, mais par prédi- 
lection d'artiste, parce que ces principes étaient en 
concordance avec ses idées et avec ses aspirations. 
Il m'a dit un jour : « J'étais romantique de nais- 
sance; » rien n'est plus vrai. L'école ne l'a pas en- 
régimenté, il en était avant qu'elle fût. Le résultat 
de ceci est assez singulier : il ne croyait pas aux 
écoles; en revanche, il croyait aux individualités; 
il ne se trompait pas. De tous ceux qui sont entrés 
dans la famille dont Goethe, Schiller, Chateau- 
briand, Byron, ont été les ancêtres, dont Victor 
Hugo a été le père, ceux-là seuls ont été supérieurs 



LM POETE. 185 

qui ont fait bande à part. Leur originalité a été for- 
tifiée par le mouvement auquel ils se sont associés, 
mais cette originalité existait d'elle-même et tôt ou 
tard elle se serait révélée. Les hommes nés pour 
être capitaines ne restent pas longtemps confondus 
dans le rang des soldats. J'ai déjà cité Théophile 
Gautier et Alfred de Musset, qui eurent à peine le 
temps d'être des disciples qu'ils étaient déjà des 
maîtres. 

Si Gautier ne croyait pas aux écoles, à plus forte 
raison ne croyait-il pas aux théories en art. Toute 
production d'une œuvre d'art — roman ou tableau, 
symphonie ou statue — est le résultat d'une gesta- 
tion. Lorsque l'enfant est à terme, il vient au monde : 
viable ou non ? — personne ne le sait ; c'est 
l'avenir qui en décidera. C'est pourquoi, dans le 
monde des artistes, les déceptions sont si fréquentes, 
car nul ne sait, ne peut savoir, en vertu de quelles 
règles il faut produire. Aussi toutes les théories sont 
vaines; le plus souvent, les disciples ne réussissent 
qu'en faisant le contraire de ce qu'on leur a ensei- 
gné, et en brisant le cercle où les leçons reçues 
les avaient enfermés : David a été l'élève de Vien, 
et Delacroix celui de Guérin. Non seulement les 
théories sont vaines, mais elles ne sont jamais que 
rétrospectives; elles viennent toujours a posteriori^ 
beaucoup plus pour justifier des défauts que pour 
préconiser des qualités. La plupart sont le produit 
de vanités blessées qui, étonnées sinon indignées 
d'être discutées, regimbent et veulent imposer, 



186 THEOPHILE GAUTIER. 

comme une loi nouvelle, précisément les défectuo- 
sités qu'on leur reproche. L'histoire du renard qui 
a la queue coupée est de tous les temps et de toutes 
les coteries. De son essence, Tart est infini et uni- 
versel; vouloir l'astreindre à des règles immuables, 
le cantonner dans des limites fixes, c'est le con- 
fondre avec le métier; c'est prouver qu'on ne le 
comprend pas, car privé d'initiative il n'est plus. 
Gautier professait un tel culte pour l'art, qu'il le 
préférait à la nature. Dans celle-ci il ne voyait guère 
qu'un document, plus ou moins correct, que l'artiste 
interprète, modifie selon ses aptitudes, sa vision et 
son génie; celui qui la copie servilement peut être 
un artisan doué d'un sérieux talent d'imitation, mais 
il ne sera qu'un artisan, jamais un artiste. Aussi, tout 
ce qui se rapprochait de ce que l'on a nommé lé 
réalisme, le naturalisme, lui déplaisait. Pour lui, une 
œuvre ne devenait complète que si l'homme y mettait 
son empreinte : j'entends celle que donnent les maî- 
tres et qui reste immortelle. Aux plus belles mon- 
tagnes il préfère le Parthénon; les paysages qu'il a 
le plus admirés sont ceux de Claude le Lorrain, et la 
femme lui semblait inférieure à la statue. Tout jeune 
il a pensé ainsi; ce que l'on appelle « l'âge des 
passions » a laissé intactes ses opinions d'artiste. 
Il a dix-huit ans lorsqu'il entre à l'atelier de Rioult : 
« Le premier modèle de femme ne me parut pas 
beau, dit-il, et me désappointa singulièrement, tant 
l'art ajoute à la nature la plus parfaite. C'était cepen- 
dant une très jolie tille, dont j'appréciai plus tard, 



LE POETE. 187 

par comparaison, les lignes élégantes et pures; mais, 
d'après cette impression, j'ai toujours préféré la 
statue à la femme et le marbre à la chair. » Il ne 
s'est jamais démenti et n'a cessé de proclamer là 
supériorité de l'art sur la nature, qu'en somme il ne 
paraît pas avoir beaucoup aimée. Son Tiburce de la 
Toison éCor lui ressemble singulièrement, car, « à 
force de vivre dans les livres et les peintures, il en 
était arrivé à ne plus trouver la nature vraie ». Et 
cependant, lorsqu'il est à Venise et que, saturé de 
tableaux, d'architecture, de tous les chefs-d'œuvre 
de la Renaissance, il débarque à Fusina, quel cri 
de joie en trouvant quelque verdure et en marchant 
à travers les herbes sauvages ! 

S'il était épris des arts littéraires et plastiques, il 
est un art en revanche qu'il dédaignait et auquel il 
est demeuré indifférent : c'est la musique. A propos 
d'une phrase jetée sur un album : « La musique est 
le plus cher et le plus ennuyeux de tous les bruits » , 
on s'est demandé ce qu'il en fallait penser. Il faut 
en penser ce qu'il a pris soin de dire lui-même dans 
son étude sur Saint-Amant : « Je dois avouer que le 
grincement d'une scie ou celui de la quatrième corde 
du plus habile violoniste me font exactement le même 
effet. » Il dit, du reste, que Victor Hugo et Lamartine 
étaient atteints de la même infirmité. 

Si, en ce qui concerne l'art et la littérature, 
Théophile Gautier a eu des idées très arrêtées, on 
serait embarrassé de déterminer quel fut son système 
philosophique; à proprement parler, on peut dire 



I8g THEOPHILE GAUTIER. 

qu'il n'en avait pas. Ces problèmes, insondables pour 
la plupart et que l'on n'essaye généralement de 
résoudre que par des hypothèses, ne l'effrayaient 
pas, mais ne 'l'attiraient guère : il aimait la quiétude 
de son esprit et eût craint de la compromettre en la 
troublant par un examen qui ne peut jamais aboutir 
qu'à une certitude relative. Le nom de Dieu se 
retrouve souvent dans ses vers, surtout dans ceux 
du début. Quel Dieu? Il ne lui eût sans doute pas 
été facile de le désigner d'une façon précise ; en tous 
cas, c'est le Dieu qui aime, qui pardonne, qui com- 
prend et qui n*en veut pas à l'homme d'user des 
facultés dont il l'a doué. Cette conception simple et 
consolante devait plaire à Gautier; car si Dieu a créé 
l'homme à son image, il faut reconnaître que l'homme 
le lui a bien rendu. Il paraît n'avoir été animé que 
d'une religiosité vague penchant vers le panthéisme, 
sans rien de nettement défini ni de correctement 
orthodoxe. 

Ce n'était point un sceptique, ce n'était pas un 
croyant ; c'était , en quelque sorte , un timoré. 
Comme ceux qui ont beaucoup, pour ne dire uni- 
quement, vécu par l'imagination, il n'était point 
réfractaire au surnaturel et les enfers variés que 
les religions nous promettent ne le rassuraient 
pas; tout en souriant, il disait : « C'est peut-être 
vrai. » Voyait-il, a-t-il vu des clartés au delà du 
tombeau? je ne sais. La mort lui semblait froide, 
laide et noire; il n'aimait pas à y penser. Il était 
respectueux, jamais il n'a raillé la foi d'autrui et il a 



LE FOETE. 189 

dit : « Je n*ai, Dieu merci, aucune idée voltairienne 
à Tendroit du clergé; » maïs la clairvoyance de son 
esprit ne lui permet pa» de fermer les yeux à la 
palpabilîté des faitfi et il constate, en Espagne, à 
Cordoue, que le catholicisme, « miné par l'esprit 
d* examen, s'affaiblit de jour en jour, même aux con- 
trées où il régnait en souverain absolu »; plus loin, 
à propos des cathédrales qu'éleva la foi du moyen 
âge, il déplore l'affaiblissement des croyances, mais 
ce regret n'est que celui d'un artiste écœuré des 
médiocrités de son temps. Cela prouve que, comme 
George Sand, il avait une âme impossible à satis- 
faire avec ce qui intéresse la plupart des hommes. 
En politique il est neutre, sans effort, par indiffé- 
rence et surtout par dédain ; il trouvait que les gou- 
vernements sous lesquels il avait vécu, se ressem- 
blaient en ce point, que tous avaient eu peur de 
paraître avoir de l'esprit. Il les envisageait presque 
exclusivement dans leurs rapports avec les arts : cela 
lui donnait la partie belle lorsqu'il était en humeur 
de critiquer. Avant le ministère du 2 janvier 1870, 
la direction des beaux-arts était rattachée au Minis- 
tère de la maison de l'Empereur, dont le maréchal 
Vaillant était le titulaire. Gautier disait : « Choisir 
un maréchal de France, guerrier vénérable, mais 
dont l'esthétique laisse à désirer, pour donner l'im- 
pulsion à la peinture, à l'architecture, à la sculpture 
et à la musique, est une idée aussi pharamineuse que 
de confier le commandement des armées ii Ingres, 
peintre de la Stratonice^ ou à Adolphe Adam, chantre 



190 THEOPHILE GAUTIER. 

du Postillon de Lonjumeau, » Lorsque Théophile 
Gautier émettait des vérités aussi palpables, on sou- 
riait avec condescendance et on l'accusait de faire 
des paradoxes. Il en a fait beaucoup de semblables, 
car la matière lui était abondamment fournie. Le 
plus souvent, il levait les épaules, rêvassait à quel- 
que poésie satirique, disait : à quoi bon ? et n'y pen- 
sait plus. 

Comme la plupart des rêveurs, il avait quelque 
tendance à admirer les hommes d'action, et cepen- 
dant toute violence lui répugnait; la guerre lui fai- 
sait horreur et les révolutions le désespéraient. Son 
idéal n'était point de ce monde ; il eût voulu un état 
de civilisation où Ton eût honoré l'intelligence, la 
beauté, les arts, où tout l'effort eût porté vers l'agran- 
dissement de l'esprit : quelque chose comme une 
abbaye de Thélème, sur le bord des golfes paisibles, 
à l'abri des bois de citronniers, en vue du Parthé- 
non. Il était ainsi fait et n'y pouvait rien; c'est 
pourquoi il s'est senti opprimé et a souffert; la 
) révolte eût été inutile et la lutte ridicule ; il le savait 
et fut un résigné. 

Un résigné, c'est le vrai mot; dans sa vie contra-» 
dictoire à ses aspirations, il a tout supporté avec 
une sorte de fatalisme musulman. Par son métier 
de feuilletoniste dramatique, il a été parfois subor- 
donné à des hommes dont l'intelligence et la probité 
douteuses justifiaient le mépris qu'il avait pour eux ; 
il les subissait en disant : « Il paraît que cela doit 
être, puisque cela est. C'est la juste punition de 



LE POETE. 191 

mon crime de pauvreté, et cependant, Dieu sait que 
si je suis criminel, c'est bien malgré moi. » Certes il a 
regretté de n'avoir pas Taisance qui l'eût rendu indé- 
pendant; il a regretté d'être forcé de vivre au jour le 
jour, à ce point que toute paresse, bien plus, toute 
maladie lui était interdite, sous peine de trouver vide 
la huche au pain et d'entendre les créanciers frapper 
à sa porte; mais si on lui eût offert l'existence rêvée, 
l'existence de Fortunio, à la condition de renoncer à 
la poésie et de ne jamais plus écrire un vers, il eût 
repoussé l'offre, sans hésiter, et comme Antoine de 
Navarre, en son château de la Bonne Aventure, il 
eût répondu : 

J'aime mieux ma mie, au g^é! 
J'aime mieux ma mie. 

Il n'eut pas à résister, car on ne le tenta pas, 
11 ne connut guère la valeur de l'argent que par la 
peine qu'il eut à le gagner. 11 ne sut jamais débattre 
ses intérêts : par insouciance, par la conviction qu'il 
y était malhabile, par pudeur de soi-même? Je 
l'ignore, mais il fut le plus désintéressé des hommes, 
et, en cela, sa grandeur n'eut point de défaillance. 
Dénué de tout esprit d'intrigue, crédule comme ceux 
qui ne mentent pas, il ne se fit jamais valoir; il n'a 
tiré d'autre parti de son talent que d'en subsister. 
Jamais il n'a daigné s'imposer : ce qui lui eût été 
plus facile qu'à tant d'autres que l'on pourrait 
nommer, car au besoin sa plume eût été redoutable. 
Le combat pour la vie, si fort en usage de nos jours. 



192 THEOPHILE GAUTIER. 

il ne l'a jamais livré : non pas qu'il manquât de force 
ou de courage, mais parce que les armes qu'il eût 
fallu employer répugnaient à la loyauté de ses mains 
et à sa conscience d'artiste. Il a rêvé une situation 
ofRcielle, il a été surpris que ses aptitudes n'aient 
point été utilisées; mais, pour obtenir ce qu'il dési- 
rait, il eût fallu se pousser en avant, et la muse le 
retenait loin de toute compétition. S'il n'a pu être 
« quelque chose », il a été quelqu'un; ce qui vaut 
mieux pour sa renommée. 

Plus la civilisation, poursuivant sa marche iné- 
luctable, pénétrera dans la démocratie, moins les 
hommes pareils à Théophile Gautier, les rêveurs, 
les poètes, les amoureux de belles choses dont on 
ne vit pas, peut-être parce qu'elles sont immortelles, 
moins ces prédestinés trouveront de place dans la 
société humaine. Leur œuvre, n'ayant aucune utilité 
immédiate et ne représentant qu'une valeur idéale, 
sera de plus en plus dédaignée. L'heure est à l'ac- 
tion, le rêve est condamné. Chacun pour soi et le 
diable pour tous. On s'ouvre la route à coups de 
coude, sinon à coups de couteau. Au milieu de cette 
foule et de cette bataille, que peut faire le poète, 
j'entends le poète exclusif, tenant sa lyre en main 
et n'ayant d'autre souci que de l'empêcher d'être 
brisée dans la cohue des convoitises? Il n'y a plus 
de François P"" pour distribuer des pensions aux 
ajusteurs de rimes, plus de prélats pour leur ac- 
corder des bénéfices, plus de grands seigneurs pour 
les aider à vivre. Gela me semble préférable; la 



LE POETE. 193 

poésie a rejeté les livrées pour reprendre la dra- 
perie primitive ; mais le costume est parfois insuffi- 
sant et le poète en souffre. Qu'y peuvent les gouver- 
nements? Rien ou bien peu. On ne suscite pas les 
poètes; les concours, les prix de poésie y sont 
impuissants ; on ne peut que les récompenser quand 
ils se sont manifestés; je dirai plus, c'est un devoir, 
lorsqu'ils ont donné preuve de talent, de les mettre 
en situation de n'avoir pas à souffrir de la gêne et 
de développer leurs facultés, sans être condamnés à 
pourvoir, par un travail ingrat, aux nécessités de la 
vie. Lorsque Lamartine publia ses Méditations en 
1820, Louis XVIII lui envoya la collection des Chefs- 
d'œuvre de la littérature française édités par Didot; 
c'est fort bien, car Lamartine était riche; s'il eût 
été pauvre, une pension eût mieux valu. 

Gautier regrettait-il le temps où le poète, pourvu 
de pensions qui assuraient sa vie, pouvait, sans trop 
de préoccupations matérielles, dévider le fil d'or 
de ses pensées sur le rouet des rimes sonores? je 
n'en serais pas surpris. Il le dit implicitement lors- 
qu'il fait le compte des écus de Scarron et lorsque, 
racontant la plaisante contestation de Golletet contre 
Richelieu, à propos du mot « barboter » proposé 
par celui-ci, repoussé par celui-là, il s'écrie : 
« Heureux siècle que celui où un ministre comme 
Richelieu, entre tant de grandes choses qu'il faisait 
ou méditait, trouvait encore le temps de s'occuper 
des productions de l'esprit et de disputer avec un 
poète sur le plus ou moins de propriété d'un 

13 



194 THEOPHILE GAUTIER. 

terme! » Certes Gautier ne discuta jamais avec 
M. Rouher la valeur d'un mot, la coupe d'un vers 
ou la lettre d'appui, mais dans les dernières années 
du . Second Empire il trouva — ce qui est plus 
important — des protections intelligentes qui le 
comprirent, l'adoptèrent et simplifièrent sa vie en la 
rendant moins pénible *. Par son travail régulier au 
Journal officiel y plus généreusement rémunéré, par 
une sinécure de bibliothécaire chez une princesse 
amie des lettres, il sortit enfin de l'atmosphère où 
il étouffait. Reçut-il, comme on l'a dit, une pension 
directement servie par le cabinet impérial? je l'ignore, 
mais je ne le crois pas. Il n'eût pas, du reste, été le 
seul ; Napoléon III goûtait peu la littérature et ne 
comprenait rien aux arts; mais lorsqu'on lui signa- 
lait quelque bonne action à faire, sa générosité n'hé- 
sitait pas. Le budget annuel des bonnes œuvres — 
secourables et protectrices — pris sur sa cassette 
particulière était fine à 3 500000 francs — 10000 francs 
par jour; — les lettrés et les artistes de son temps 
ont pu le savoir. Que cet hommage rendu à la vérité 
soit à la louange du souverain déchu. 

L'existence se montrait donc plus propice envers 
Gautier; il put se croire pour toujours à l'abri des 
tracasseries et des difficultés qui le harcelaient de- 
puis si longtemps; de plus, toute quiétude semblait 

1. Par arrêté du 25 avril 1863, M. Rouland, Ministre de 
rinstruction publique, avait déjà accordé une indemnité 
annuelle de 3000 francs à Théophile Gautier, qui, grâce à 
M. Jules Simon, la toucha jusqu'à sa mort. 



\ 



\ 



\ 



LE POETE. 195 

acquise à son avenir, car on lui avait montré du 
doigt un siège au Sénat, près de celui où Sainte- 
Beuve s'était assis. Le songe était trop beau qui 
devait bercer ses vieux jours. Il vivait dans la féerie 
de son rêve; brutalement le décor changea, et le 
pauvre poète sombra dans le désastre où la France 
faillit périr. La guerre, la révolution du 4 Sep- 
tembre , rinvestissement de Paris , la Commune 
l'assommèrent. Il mit deux ans à en mourir, mais 
il en mourut, et il ne fut pas le seul qui n'eut plus 
la volonté de vivre après tant d'infortune. S'il n'a 
pas désespéré de notre pays, il a été désespéré de 
ses souffrances héroïques; il a entendu les petits 
enfants pleurer parce qu'ils avaient faim; il a vu 
brûler Paris, il a parcouru les ruines de nos mai- 
sons, de nos monuments incendiés par l'envie, l'al- 
coolisme, la bêtise, et il a été stupéfait : « Eh quoi! 
cette civilisation dont on est si fier recelait une telle 
\ barbarie! Nous aurions cru, après tant de siècles, 
\ la bête sauvage qui est au fond de l'homme mieux 
domptée. Quel est l'Orphée, quel est le Van Am- 
burgh, doctus lenire tigres^ qui l'apprivoisera? » De 
ce jour, Gautier fut écrasé. 

Le sentiment de la patrie, sa croyance à des 
mœurs moins criminelles, son amour pour les lettres 
plus dédaignées que jamais, la foi en sa propre sécu- 
rité de nouveau et pour longtemps compromise : tout 
se lamentait en lui. Il ne se sentait plus la force de 
lutter; il disait : a Je vis par habitude, mais je n'ai 
plus envie de vivre. » Par une action naturelle de- 



^ 



196 THEOPHILE GAUTIER. 

Tesprit et comme pour échapper aux obsessions du 
moment, il se reportait par la pensée aux heures de 
la jeunesse; il fouillait le cimetière de sa vie passée, 
et au milieu de la cendre des souvenirs il découvrait 
des bijoux, ainsi qu'il en a trouvé dans la tombe 
d'Aria Marcella. 

Sa vie avait été faite de déceptions, et la plus amère 
fut peut-être de savoir qu'il devait sa célébrité plus 
à ses feuilletons qu'à ses poésies. N'est-ce pas cela 
qu'il a voulu dire, lorsque, parlant de lui-même, 
il a écrit : « Ce poète qui doit à ses travaux de 
journaliste la petite notoriété de son nom, a natu- 
rellement fait des œuvres en vers » ? Tous ses rêves 
s'étaient évanouis les uns après les autres ; il restait 
en présence de la vieillesse qui s'approchait, travail- 
lant toujours, mais affaibli déjà par un mal encore 
ignoré. Parmi les désirs qu'il avait formulés, un seul 
subsistait. Il eût voulu être de l'Académie française, 
où son talent d'écrivain, sa connaissance profonde 
de la langue, avaient, depuis tant d'années, marqué 
sa place. Il était fatigué et surpris de faire un si long 
stage sur cet illustre quarante et unième fauteuil où 
Balzac et Alexandre Dumas, deux grands novateurs 
de lettres, s'étaient assis avant lui. Trois fois déjà il 
avait frappé aux portes. rebelles. Le 2 mai 1866, il 
se présente pour succéder au baron de Barante, le 
père Gratry est élu; le 7 mai 1868, il sollicite la 
place laissée vacante par la mort de Ponsard, on 
lui préfère Autran; le 29 avril 1869, il se porte can- 
didat à l'élection destinée à remplacer Empis : après 



LE POETE. 197 

quatre tours de scrutin, Auguste Barbier, que dans 
Italia il avait appelé le bilieux poète, sortit vain- 
queur de la lutte, qui fut chaude. 

L'Académie regretta, je crois, l'exclusion qu'elle 
avait donnée à l'auteur de tant d'œuvres dont notre 
littérature s'honore, et, en 1872, elle semblait dé- 
cidée à accorder à ce grand lettré la consécration 
qu'il demandait. Avant qu'elle pût mettre son des- 
sein à exécution, la mort avait élu le poète qui en 
a chanté la comédie et qui n'eut même pas la con- 
solation de porter l'habit à palmes vertes dont — 
comme tant d'autres — il s'était raillé aux jours de sa 
jeunesse. Gela ne rappelle-t-il pas certaines strophes 
du Romancero de Henri Heine? Le shah Mohammed 
se souvient du poète Firdusi qui vit pauvre dans la 
ville de Thus et il donne ordre de lui envoyer « des 
présents équivalant au tribut annuel d'une pro- 
vince ». La longue file des dromadaires, chargés de 
cadeaux expédiés par le souverain, se met en mar- 
che. « Par la porte du sud, la caravane entra à Thus, 
avec des fanfares brillantes et en poussant des cris 
d'allégresse; mais par la porte du nord, à l'autre 
bout de la ville, sortit, dans le même moment, le 
convoi funèbre qui portait au tombeau le poète mort 
Firdusi. » 

La maladie qui, depuis les jours de la guerre et 
de la Commune, détruisait lentement la robuste 
constitution de Gautier, devint si menaçante, que nul 
espoir ne put subsister; le 23 octobre 1872, il cessa 
de vivre à l'âge de soixante et un ans. Les affres de 



1 



198 THEOPHILE GAUTIER. 

la mort lui furent épargnées, il s'endormit et ne se 
réveilla pas. Peut-être dans le rêve de son sommeil 
suprême a-t-il murmuré la parole de Feuchters- I 
leben : « Je pars pour une étoile plus lumineuse. » 

Je n'ai plus à parler de Técrivain. De Thomme je 
ne dirai qu'un mot : il fut bon dans toute l'acception 
du terme et mit souvent en pratique, au service d'au- 
trui, un de ses axiomes familiers : a II n'y a que les 
pauvres qui savent dépenser l'argent. » Hospitalier 
comme un Arabe de grande tente, il reçut à sa table 
— à sa fort modeste table — tous les affamés qui 
venaient s'y asseoir. Pendant une des périodes les 
plus critiques de sa vie, aux années qui succédèrent 
immédiatement à la révolution de 1848, il hébergea, . 
dans son appartement de la rue Rougemont, des 
camarades plus dénués que lui, et jamais l'idée ne lui 
vint de se soustraire à ces charges bénévoles qui 
accroissaient les charges obligatoires dont . il était 
accablé. Il ne s'en vantait pas, il ne s'en plaignait 
pas; je doute qu'il l'ait jamais raconté, mais, comme 
témoin, je lui dois de déposer et de dire la vérité. 

Pour terminer et indiquer, sans insister, de quelles 
préoccupations sa vie fut troublée, j'emprutç^erai 
à l'ouvrage de M. Spoelberch de Lovenjom^^i une 
lettre que l'on doit citer sans commentaire, car elle 
s'explique d'elle-même et projette quelque lumière sur 
les difUcultés dont le poète fut sans cesse assailli. Il 
est à Pétersbourg, où il a été appelé pour collaborer 

1. Loc. cit., introduction, xi. 



LE POETE. 199 



I 







à une publication qui, restant inachevée, lui cause 
une déception de plus. Il a reçu une lettre de ses 
sœurs et il y répond en ces termes le 17 décembre 
1858 : « Tout mon regret est de n*être pas plus 
riche et de vous donner si peu. Je réponds de vous à 
nos chers parents morts, et, moi vivant, vous aurez 
toujours ce que je n*ai pas eu besoin de vous promet- 
tre, car vous saviez, sans que j*aie dit un mot, que je 
j le tiendrai jusqu*à mon dernier soupir... Vous savez 

1 dans quel dégoût et quel ennui je suis des hommes et 

des choses ; je ne vis que pour ceux que j*aime, car, 
personnellement, je n'ai plus aucun agrément sur 
terre. L*art, les tableaux, le théâtre, les livres ne 
m*amusent plus ; ce ne sont pour moi que des motifs 
d'un travail fastidieux, car il est toujours à recom- 
mencer. N'ajoutez pas à tous ces chagrins des phra- 
ses comme celles qui terminent une de vos lettres, 
ou je me coucherai par terre et me laisserai mourir 
le long d'un mur sans bouger.... J'ai été bien triste, le 
2 novembre, en pensant à tous ceux qui ne sont plus. 
Il faisait presque nuit à midi; le ciel était jaune, la 
tprre couverte de neige, et j'étais si loin de ma patrie, 
tt seul, dans une chambre d'auberge, essayant 
d'éirire un feuilleton qui ne venait pas et d'où dépen- 
dait, chose amère, la pâtée de bien des bouches pe- 
tites et grandes. Je m'aiguillonnais , je m'enfonçais 
l'éperon dans les flancs ; mais mon esprit était comme 
un cheval abattu, qui aime mieux recevoir des coups 
et crever dans les brancards que d'essayer de se re- 
lever. Je l'ai pourtant fait, ce feuilleton, et il était très 



200 THEOPHILE GAUTIER. 

bien. J'en ai fait un le dimanche que notre mère est 
morte, et il a servi à la faire enterrer *. » 

Cette lettre équivaut à une confession. En peu de 
lignes elle explique une existence : les sacrifices 
acceptés, le labeur forcé, Tœuvre accomplie pour ne 
point faillir à des devoirs dont on n'aperçoit ici 
qu'une part infime, la tendresse, le dévouement que 
ne peuvent entraver ni l'amertume de la vie, ni le 
dégoût du travail imposé, la détresse morale dont 
triomphe un infatigable esprit; l'aveu est complet 
et doit être retenu. Ceux qui sauront lire cette lamen- 
tation, en soulevant les mots, pour pénétrer plus 
avant dans le cœur de l'homme, connaîtront Gautier 
tel qu'il fut et répéteront la parole que, dans ses 
jours de mélancolie, il a si souvent laissé tomber sur 
lui-même : « Pauvre Théo ! » 



1. La mère de Théophile Gautier est décédée le dimanche 
26 mars 1848. 



TABLE DES MATIERES 



CHAPITRE I 
La JïVNEssE 5 

CHAPITRE II 
Le critique 47 

CHAPITRE III 
Le voyageur 89 

CHAPITRE IV 
Le conteur ; . 127 

CHAPITRE V 
Le poète 157