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Full text of "Étienne de Flacourt : ou, Les origines de la colonisation française à Madagascar, 1648-1661"

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ETIENNE DE FLACOURT 



ou 



LES ORIGIIS DE U COLOMSATION FRANÇAISE 



MADAGASCAR ; :: 

1648-1661 
THÈSE DE DOCTORAT 

PRÉSENTÉE A LA FACULTÉ DES LETTRES T) R PARIS 

PAIÎ 

ARTHUR MALOTET 

ANCIEN ÉLÈVE DE L\ FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS 
PROFESSEUR d'hISTOIRE AU LYCÉE DE VALKNCIENNES 



PARIS 
ERNEST LEROUX. ÉDITEUR 

28, RUE BONAPARTE, 28 

1898 



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ETIENNE DE FLAGOURT 

ou 

LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE 
1 MADAGASCAR 

1648-1661 




ANGEIIS, 1111'. DE A. BUHDI.N, A, HUE GAR^:KU. 




STEPHANVS DE FLACOVRT BISET 
Indiarvm Orient. Colon. Galll. PRiEFECTvs. 

Natus Avrelius. Deuixit Peregrinus in Occeano, Anno Salulis 1660. 
Die décima Junii y Aetatis suce ^). 

Per mare, per terrain perqne auras Astra secutus, 
Eldtus mediis ignibus Astra tenet. 

P. Dd Vergier. 



Ce portrait a ct4 fait par un jeune artiste de 15 ans, fils du savant et illustre Miche Corneille. 
Il a fort heureusement réussi à représenter l'extérieur de Flacourt. 



ETIENNE DE FLACOUIIT 



ou 



LËH ORiGiis m u (mmmm nmmi 



MADAGASCAR 

1648-1661 
• THÈSE DE DOCTORAT 

PRÉSENTÉE A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS 

PAR 

ARTHUR MALOTET 

ANCIEN ÉLÈVE DE LV FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS 
PROFESSEUR d' HISTOIRE AU LYCÉE DE VALIÎNGIENNES 



PARIS 
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

28, RUE BONAPARTE, 28 

1898 



h. 4. 

M3/ A'5 



^y? 



Monsieur a. GKANDIDIER 

MEMBRE DE l'INSTITUT 
HOMMAGE DE RESPECTUEUSE GRATITUDE 



GG5G92 



AYANT-PROPOS 



Il n'est peut-être rien de plus intéressant, de plus utile 
pour l'avenir des entreprises coloniales que l'histoire des 
premières années d'une colonie fondée en un temps oii 
Ton agissait, sinon sans esprit de système, du moins sans 
plan préconçu. 

C'est le désir de tirer parti d'une de ces leçons de notre 
passé colonial, qui a inspiré ce travail sur les origines de 
notre colonie de Madagascar et sur le premier gouverneur 
qui ait laissé un nom célèbre dans nos annales, Etienne de 
Flacourt. 

La vie et le rôle de l'ancien gouverneur de Fort-Dau- 
phin n'ont pas été jusqu'ici l'objet d'une étude attentive. 
Sans doute les nombreux auteurs qui ont écrit l'histoire 
des diverses tentatives de la France pour s'implanter dans 
la grande île de l'océan Indien, en ont parlé incidemment, 
les uns pour le louer sans réserve, les autres pour le blâmer 
avec une sévérité excessive ; mais la plupart de ceux qui ont 



VIII AVANT-I'ROPOS 

porté un jugement sur son gouvernement l'ont apprécié 
isolément, absiraclion l'aile de ses précurseurs et de la si- 
lualion qu'ils lui avaient laissée. C'est celle lacune regrel- 
table que nous nous sommes efforcé de remplir. De là 
l'importance que celle Introduction a prise à nos yeux. 
Elle élail, à vrai dire, la base de noire étude. C'est elle qui 
devait éclairer les rapporisde Flacourl avec les indigènes, 
et nous mieux faire pénétrer, si l'on peul ainsi parler, 
dans l'état d'àme du chef de la. colonie el des gens avec 
lesquels il allait entrer en relations. 

Force nous a donc été de ne point ménager les recher- 
ches en vue de faire connaître les actes bons ou mauvais 
des Européens qui l'avaient précédé à Madagascar, de 
compulser un grand nombre de relations françaises ou 
étrangères, parues aux xvi^ et xvii^ siècles. D'autre part, 
beaucoup de documents de celte époque, restés pendant 
longtemps inédits, avaient été publiés par l'Académie des 
sciences et la Société de géographie de Lisbonne. 11 eût 
été imprudent de négliger des sources aussi précieuses. 
Une le'clure assidue nous y a fait découvrir des événements 
d'une haute portée, dont les conséquences devaient se 
manifester pendant la première moitié du xvii' siècle et 
principalement sous l'administration de l'homme qui est 
l'objet de ce travail. 

Nous avons été moins heureux dans les recherches que 
nous avons entreprises pour faire connaître l'origine et 
l'organisation de la Compagnie qui a envoyé Flacourl à 
Madagascar. Une pièce jusqu'alors ignorée, que nous avons 
eu la bonne fortune de trouver aux Manuscrits de la Bi- 
bliothèque Nationale, nous a toutefois permis d'indiquer le 
nom, sinon de tous les sociétaires de celle Compagnie, du 
moins du plus grand nombre. 

Mais il ne suffisait pas de remonter aux origines de la 



AVANT-PROPOS IX 

colonisation à Madagascar; une étude sur Fiacouri devait 
aussi apporter quelque lumière sur le milieu oii il allait 
se rendre. C'est pourquoi nous avons essayé de présenter, 
en nous inspirant de son ouvrage, des relations du temps et 
de récents travaux sur l'ethnographie de ce vaste pays, un 
tableau de Madagascar au milieu du xvn*' siècle. 

11 n'importait pas moins, pour bien pénétrer dans l'intel- 
ligence de ses actes, de connaître l'homme, son origine, 
ses antécédents, son caractère, sa tournure d'esprit, ses 
moyens d'action. 

Or, jusqu'à ces derniers temps, la généalogie de l'ancien 
gouverneur était encore obscure ou fausse. 

C'est seulement tout récemment qu'une étude documen- 
tée et consciencieuse, publiée par V Armoriai français, est 
venue dissiper certaines erreurs qu'avaient répétées im- 
prudemment bon nombre de revues et de journaux. Nous 
n'avons pas hésité à y puiser largement pour établir l'ori- 
gine de Flacourt. 

Mais, à notre grand regret, il nous a été plus difficile de 
mettre en lumière la vie qu'il a menée en France avant 
son départ ponr Fort-Dauphin. Les papiers de famille qui 
sont entre les mains de ses descendants et les archives de 
sa ville natale ainsi que celles des villes où il a séjourné 
après son retour de la grande île, ne contiennent, du moins 
à notre connaissance, aucun renseignement sur ce point. 
Une brochure du temps dont les assertions paraissent 
souvent contestables et les pubhcations de Flacourt lui- 
même sont à peu près les seuls documents que nous possé- 
dions. 

On ne sera donc point surpris que nous n'ayons pu, sur 
ses antécédents, apporter une abondante moisson de ren- 
seignements nouveaux. Quant à la physionomie morale de 
l'ancien chef de la colonie et à ses movens d'action, faute 



\ AN \M -IT.OPOS 

d'autres dociimenis, pouvait-on mieux s'en faire une idée 
que par la suite de sa vie (^1 ses propres écrits? 

Le chapitre de cette étude, qui devait parliculièrement 
êho rol)jetde notre attention et de nos efTorts, était sans 
contredit celui qui a trait à l'administration de Flacourt, 
L'ancien gouverneur a pris soin, il est vrai, d'en raconter 
les principaux incidents dans la relation que contient son 
ouvrage, mais cette relation est remplie de détails qui sont 
présentés le plus souvent d'une manière confuse ; parfois 
même les faits les plus importants n'y sont point mis en 
lumière. 

Élaguer les détails inutiles, montrer l'enchaînement des 
événements, leurs causes et leurs conséquences, mettre 
en relief les principaux personnages et leur rôle, tel était 
le premier devoir qui nous incombait. 

Ce n'était pas pour nous d'une moins stricte obligation 
de tenir compte des qualités morales de l'auteur, de sa 
sincérité, de son impartialité. Avait-il voulu se disculper 
auprès de ses contemporains en racontant les événements 
sous un jour qui lui était favorable? Avait-il passé sous 
silence des faits qui pouvaient lui attirer le blâme des 
associés de la Compagnie de l'Orient? Autant de ques- 
tions qu'il était nécessaire de se poser. A qui devions- 
nous avoir recours pour les résoudre, sinon à ses auxi- 
liaires et principalement à son compagnon, le P. Nacquart? 
Les lettres de ce missionnaire et sa Belalion^ publiées 
dès l'année 1866 parles Prêtres de la Mission, ont élé 
en effet le meilleur commentaire qui pût nous éclairer 
sur certains points obscurs du gouvernement de Fla- 
court. 

Ces mêmes lettres, auxquelles il faut ajouter une bro- 
chure insérée dans la première édition de l'ouvrage de 
Flacourt et un factum de la BibHothèque Nationale, nous 



AVANT- IT.OI'OS \1 

ont fourni la matière de deux autres chapitres. Le premier 
est tout entier consacré au séjour de l'ancien gouverneur 
en France depuis son retour de Madagascar, et aux des- 
tinées de la Compagnie dont il avait été directeur; le 
second traite des résultats de son gouvernement et de 
son œuvre colonisatrice. 

iMais en donnant comme titre à ce travail Les origines de 
la colonisation française à J/«(/«^«.scar, pouvions-nous nous 
désintéresser de l'historien de Madagascar, de l'homme 
qui avait contribué àl'accroissement de nos connaissances 
sur cette île lointaine ? Pouvions-nous laisser de côté 
tous les résultats qu'il avait acquis à la science, résultats 
qui jusqu'ici n'étaient encore que vaguement connus? Si 
l'on s'est accordé en effet jusqu'à nos jours à reconnaître 
la valeur de V Histoire de Visle de Madagascar , personne, 
que nous sachions, n'a encore encore entrepris d'étude 
critique, d'étude véritablement scientifique sur cet ou- 
vrage, sur la part d'originalité et d'exactitude qui doit lui 
être attribuée. On ne pouvait d'ailleurs déterminer la part 
d'originahté sans s'être informé des données fournies sur la 
grande terre par les auteurs de l'époque précédente, soit au 
point de vue géographique, soit au point de vue ethnogra- 
phique. 

Aussi bien avons-nous employé tous nos efforts à présen- 
ter dès le début de notre étude un état consciencieux, sinon 
tout à fait complet, des connaissances que l'on avait en Eu- 
rope sur Madagascar avant le départ de Flacourt. Quant à 
la recherche de la part d'exactitude, rendue presque im- 
possible jusqu'àces trente dernièresannées par l'ignorance 
oh l'on se trouvait de tout ce qui regarde le pays et Tori- 
ginedes habitants, elle nous a été facilitée par les récentes 
explorations et surtout par les admirables travaux de 
M. A. Grandidier, le savant qui, de l'aveu de tous, a le 



XII AVANT-l'llOPOS 

plus contribué à l'accroissement de nos connaissances sur 
Madagascar. 

Ce travail se termine par l'étude du plan de colonisation 
que Flacourt a placé à la fin de son livre, et qui en est 
comme le couronnement. C'est en nous appuyant autant 
sur les idées de ses contemporains que sur l'exposé de son 
administration et ses propres écrits, que nous avons pu 
expliquer ses vues sur la colonisation de ce pays d'outre- 
mer et montrer dans quelle mesure elles lui sont person- 
nelles. Pour y parvenir, nous avons consulté, outre les 
remarquables publications de notre époque sur la coloni- 
sation en général et sur la colonisation de Madagascar, 
un grand nombre de documents inédits, destinés à nous 
éclairer sur les idées des contemporains de Flacourt en 
matière coloniale. 

Enfin nous avons pensé que notre élude serait de peu de 
portée, si nous négligions de déterminer la place que doit 
occuper l'ancien gouverneur de Fort-Dauphin dans l'his- 
toire coloniale. C'est pourquoi nous nous sommes atta- 
ché à rechercher quel rang devait lui être accordé, non 
seulement parmi les différents colonisateurs ou explora- 
teurs de la grande île, parmi ceux qui ont accru nos 
connaissances sur ce pays ou indiqué les moyens d'en tirer 
parti, mais encore parmi les colonisateurs, les explora- 
teurs des autres contrées du globe, et les auteurs des 
nombreuses relations qui ont été publiées jusqu'au 
XIX® siècle. 

Telle est la méthode que nous avons suivie pour la com- 
position de ce livre, telles sont les recherches auxquelles 
nous nous sommes livré. Puisse-t-on, au moment oii la 
récente expédition de Madagascar donne un intérêt tout 
particulier ta tout ce qui touche à l'histoire de nos tentati- 
ves pour coloniser ce pays, trouver dans notre essai quel- 



AVANT-1>K0P0S XII 1 

que part de nouveauté et de vérité sur la vie d'un homme 
qui, pour avoir commis des fautes regrettables, ne s'en est 
pas moins montré par ses actes et ses écrits un des plus 
ardents partisans delà domination française dans l'île que 
nous venons de conquérir ' ! 

1. yu'il me soit permis de remercier ici tous ceux qui se sotil intéressés à 
mon travail, et m'ont soutenu de leurs conseils ou de leurs lumières, en par- 
ticulier, MM. A. Grandidier, M. Dubois, H. Froidevaux, G. Marcel. 



BIBLIOGRAPHIE 



il. — Imprimés. 

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n'ont pas fait de grands profits à Madagascar, et édit. 1661. Paris. 

Brochure sans nom d'auteur et incomplète : Eloge de feu M. de 
Flacourt, directeur général de la Compagnie française d'Orient et 
commandant pour Sa Majesté très-chrétienne, en Fisle de Mada- 
gascar et îles adjacentes, auteur de l'histoire de ces mêmes îles, 
Biblioth. Nation., L^"n 7600, 1661. 

Wicquefort, Les voyages du chevalier Thomas Herbert en Afrique, 
Asie et principalement en Perse et dans V Hindoustan, traduit de 
l'anglais, 1663. 

Charpentier, Relation d<: l établissement de la Compagnie fran- 
çaise pour le commerce des Indes orientales, Paris, 1666, et Discours 
d'un fidèle sujet du Roy, MDCLXIV. 



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traduit d'Olearius, 1666. 

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Rouen, 1725. 

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Du Fresne de Francheville, Histoire de la Compagnie des Indes, 
Paris, 1746, in-4. 

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2 vol. in-4. 

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1777. 

De Froberville, Bull, de la Société de géogr. de Paris, XI vol., 
2e série, 1839. 

Annales maritimes et coloniales : Mémoire surlaprovince d Anossi, 
par Albrand, mai 1847. 

Mémoires de la Congrégation de la Mission, 1866, publiés, mais 
non en vente. 

Publications de l'Académie des Sciences de Lisbonne, Colleçâo 
de monumentos ineditos para a historia das conquistas dos Porta - 
guezes, em Africa, Asia, e America. — Les 4 premiers volumes con- 
sacrés à la Chronique de Gaspar Correa, Lendas da îndia, t. III, 
l'^ partie : Documentos remettidos da India ou Livras dos Moncoes 
publicados da Academia real das Sciencias de Lisboa, t. III, IV et 
VIII; Monumentos para a Historia das conquistas dos Portuguezes, 
Lisboa, 1858, t. I, 1'* série, Da Asia. 

Pedro Resende, Os Portuguezes em Africa, Asia, 1877. 
Boletim da Sociedade de geographia de Lisboa, 1887, 7« série, 
no 5 : Relaçâo inedita do Padre Luiz Mariano. 

A. Grandidier, Bulletin de la Société géogr. de Paris : Notice sur 
les côtes sud et sud-ouest de Madagascar, octobre et décembre 1867; 
Revue scientifique, mai 1872, et Bulletin de la Société de géogr. de 
Paris, juillet 1872; Rapport à V Institut, 25 octobre 1886; Mé- 
moires de la Société philomalhique : Notes sur les Vazimha, 1888; 
Histoire physique, naturelle et politique de Madagascar en cours de 



>^VIII nilUJOGRAPHIP: 

publication, Hachette; Ilisloire de la géogrnp/iie de Madagascar, 
éd. 1892, texte et atlas, Imprimerie nationale. 

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Revue de géographie, juin et novembre 1885. 

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G. Ferrand, Les. musulmans à Madagascar, 1 fasc, 1891 etl893, 
Leroux. 

Bonassieux, Les grandes Compagnies de commerce. 

Annales de géographie : Explorations Douliot et Gautier, octobre 
1891, avril 1892, octobre 1892, janvier 1893, octobre 1893, juillet 
1894. 

Tour du Monde, juin et déc. 1894 : Voyage du D^ Calai à 
Madagacar. 

U Armoriai français , juin 1895, n" 98 : Étude de M. d'Audeville 
sur Etienne de Flacourt et sa famille. 

II. - Manuscrits et factums. 

Archives nationales: Arrêts du Conseil du Roi, Conseil des 
Finances E, 167 B; Relation du P. Nacquart, 5 février 1650, M 
214, no 3. 

Archives du Ministère des Affaires étrangères : Indes orientales ; 
Asie, Mémoires et documents, n"'' 2 et 3; Amérique, t. IV. 
, Archives coloniales : Correspondance générale de Madagascar, 
Mémoire présenté par le duc de La Meillerayc au Conseil du Roi, 
année 1663. 

Dépôt des cartes et plans de la Marine, années 1788 et 1789, 
vol. 84. 

Bibliothèque Nationale : fonds fr. Mélanges historiques, 10209; 
collection de factums, Défense pour Marie de Cossé par l'avocat 
Lordelot, Thoisy, 89. 







1 Port S^Angustiiï^J 



K rf\ P . <(^ n ? •„'" S?€lara,SHiur, I venus à iCa da^ ascar' avant 

^>'irL.i,L. ^A?rnT>nW-. Hacoiirt i5oo-i648 




FansTiire :^sr''ïurotava 



{Hcutoiiflncl^^ij I 



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CARTE 

indiquant les 

POINTS DU LITTORAL f 

on ont al:)ordé les voyageurs ] 
on marins européens qui sont i 



ycfU/-i' pdï'Prtt/iÀpopc 



Kchelle di' i'.^. joo.ooo 

1 



i-8 
Imp .Manrocq Parts- . 



INTRODUCTION 

LES PRÉCURSEURS DE FLACOURT 



I. Premières immigrations. — Colonies africaines, juives, ciiinoises, ma- 
laises, arabes à Madagascar. 

II. Premières relations des Européens avec les indigènes. — Les explora- 
tions portugaises et la traite des esclaves au xvi'^ siècle; les essais de 
prosélytisme et les relations commerciales des Portugais avec les 
Malgaches au commencement du xvii" siècle. — Passage de quelques 
navigateurs hollandais et anglais à Madagascar; tentative de colonisa- 
tion de Powle Waldegrave vers l'année 1644. 

III. Premières relations des Français avec les indigènes. — Les aventu- 
riers et les entreprises individuelles. — Tentative de colonisation oITi- 
cielle en 1642 : La Compagnie de l'Orient et Pronis. — Etienne de 
Flacourt est désigné pour remplacer Pronis à Forl-Dauphin. 



I 



On s'accorde généralement à reconnaître qu'au'.v geiiplaidés 
de race indonésienne qui, dès une époque très refei;]>3'8',iiya;i ont 
été portées par les flots vers la grande île de l'océan Indien et 
l'avaient occupée, sont venues se joindre plus tard des colonies 
de races diverses, africaines etasiatiques. Longtemps avant l'ère 
chrétienne, Madagascar dut recevoir de nombreux immigrants 
noirs, entre autres des tribus nègres de Bantous ou de Gafres 
de Mozambique. A une époque non moins lointaine, cette île 

i 



2 ETIENNE DE FLACOUHT 

semble avoir ûlé aussi fréquentée par des Juifs et des Chinois 
donl les navires allaient faire du trafic jusque sur la côte de 
Sofala. Les premiers s'élahlircut propablement dans l'île 
Sainte-Marie et la partie de la côte qui lui est opposée, peut- 
être même plus au sud, dans le pays d'Isaka. Quant aux Chi- 
nois, (jui avaient abordé à quelques ports du sud et du sud- 
ouesl, il est vraisemblable qu'ils y fondèrent des comptoirs*. 

Après la venue de ces Juifs et de ces Chinois, un temps très 
long s'écoula pendant lequel aucune immigration importante 
ne se produisit. Puis vers le ix" ou le x" siècle, des Malais vin- 
rent s'établir au sud-est de l'île. Ils furent bientôt refoulés par 
les peuplades qui occupaient déjà cette contrée, et furent con- 
traints de se réfugier dans le massif central. Là, ils rencon- 
trèrent une tribu indonésienne, les Vazimbas, avec lesquels ils 
ne tardèrent pas à entrer en lutte '. 

C'est à peu près à la même époque (ix^ ou x» siècle) 
qu'il faut placer la première immigration des Arabes dans la 



1. Voir A. Grandidier, Revue scientifique, 11 mai 1872 : Un voyage scienti- 
fique à Madagascar, p. 1077 et 1085 ; Mémoh'e de l'Institut, 25 octobre 1886 : 
Madagascar et ses habitants, p. 9 et suiv. ; Histoire de la géographie de Mada- 
gascar, 1892, p. 103, 17, 170 a ; Bulletin de la Société de géog. de Paris, 
avril 1872, p. 379 et 380 ; Revue des sciences pures et appliquées, 30 jan- 
vier 1893; de Quatrefages, Introduction à l'étude des races humaines, p. 396; 
Mas Leclerc, Les peuplades de Madagascar, p. 6-22. M. Gabriel Ferrand pré- 
tend qu'il n'y a pas eu d'immigration juive à Madagascar. Les prétendues 
pratiques israélites que l'on a cru retrouver dans l'île, ne seraient, d'après 
lui, autre chose que des pratiques musulmanes {Les musulmans à Madagas- 
car, ire partie, p. 11). Mais on peut lui répondre que les prétendues pratiques 
musulmanes sont probablement dérivées du judaïsme. 

11 faut ajouter que M. A. Grandidier a remarqué à Madagascar des usages 
^très,p,arti(juljers d'une origine indienne probable (Revue scientif., mai 1872, 
^ V ." 1 û8lij Idxtè et note 4). 

Pour M. Max. Leclerc, il n'y aurait rien d'impossible à ce que les sectes 
"iiciijJdhijit^i^.dç Çeylan, remarquables par leur prosélytisme, aient envoyé des 
• uii*3lob*ila*ire3 â Madagascar. « 11 est de fait, dit-il, qu'au milieu de la confusion 
iu'Xtricable des superstitions et des croyances religieuses de l'île, on ren- 
contre des traces fort nettes de panthéisme et même de la croyance à la mé- 
tempsycose » [Les peuplades de Madagascar, loc. cit., p. 59). 

2. Voir A. Grandidier, Mémoire de l'Institut, p. 18; 'Max Leclerc, loc cit., 
p 28 et suiv. Les traditions hovas nous ont conservé le souvenir des guerres 
que les Vazimbas ont eu à soutenir avec les immigrants d'origine malaise et 
qui Sl! sont terminées vers 1600 (A. Grandidier, Mémoires de la Soc. philoma- 
l/iique, 1888, p. 1.57). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 3 

grande île. A la suite d'une révolte, qui avait éclaté en Arabie, 
les Emozaidij ou sectateurs de Zeyd, arrière-petit-fils du g-en- 
dre de Mahomet, Ali, durent s'enfuir'. «Je crois, dit M. Gran- 
didier, que c'est une branche de ces Emozaidij (Echya-Zeyd) 
qui s'est réfugiée à Madagascar et y a fondé au x^ siècle la co- 
lonie arabe dont on trouve les traces sur la côte sud-est, celle 
des Zafy-Raminia (Zafy-Ra-Emin ou Zafy-Ra-Emineh) et des 
Anakara »^. Ces nouveaux venus durent soutenir une lutte 
acharnée contre une tribu indigène qui habitait ce pays et 
vraisemblablement pillait ses voisins, 

La légende rapporte qu'ils les vainquirent à Antanifotsy, 
village de la côte orientale'. 

Quelques siècles après, probablement au rx® siècle, les Zafy- 
Kasimambo, musulmans de la côte orientale d'Afrique qui tra- 
fiquaient sur la côte nord-ouest de l'île, longèrent les côtes et 
arrivèrent jusqu'à Matatane, sur la côte sud-est. Ils y étaient 
venus sans doute pour y faire du commerce, mais aussi pour 
instruire les indigènes dans la religion de Mahomet et s'éta- 
blir dans cette contrée. Mais les Zafferaminia qui l'occupaient 
depuis longtemps ne voulurent point se laisser déposséder par 
ces nouveaux immigrants, et tentèrent de les soumettre à 
leur autorité. Delà une lutte où ils furent vaincus et en grande 
partie massacrés. Ceux qui survécurent à cette défaite durent 
quitter le pays et se réfugier de différents côtés. Les uns, les 
x4.ntarabahoaka, se retirèrent vers le nord, les autres, les An- 
tanosy, vers le sud. Il semble cependant que leurs femmes et 
leurs enfants furent épargnés et reçurent des terres propres à 
la culture, ainsi que des prairies pour y élever du bétail. 
Quoi qu'il en soit, les nouveaux possesseurs du sol s'y multi- 
plièrent et y tinrent de nombreuses écoles où ils enseignaient 
à lire et à écrire les caractères arabes*. Ainsi la seconde immi- 

1. A. Grandidier, Histoire de la géographie, loc. cit., p. 26, note S. 

2. Id., ibid , p. 27, note a. 

3. A. Graodidier, Hist. de la géographie, loc. cit., p. 98, note 21; 99, note 24 ; 
105, note a. 

4. A. Grandidier, Bull. Soc. de géogr. Paris, \<>^ trimestre 1886 iLescanauxet les 
lagunes de la côte orientale à Madagascar, p. 89 ; Max Leclerc, loc. cit., p. 37-46. 



ÉTIENNK DK FLACOURT 



gralion des Arabes paraît avoir été entreprise dans des vues 
do prosélytisme. C'est en cela qu'elle se distingue de la pre- 
mièrequi fut, au contraire, un événement purement fortuit'. 



11 

Les Asiatiques et les Africains avaient vu depuis longtemps 
la grande île, alors que les Européens en ignoraient l'exis- 
tence. Les anciens, Grecs et Romains, avaient, il est vrai, 
connu sous le nom de Menuthias une île qui semble bien être 
jotre Marlagascar^ ; mais ils ne l'avaient jamais visitée. Au 
xiiio siècle le voyageur vénitien Marco Polo avait aussi parlé 
d'une île (ju'il désignait sous le nom de « Madeigascar » et dont 
il vantait les richesses \ Mais ses récits passaient pour fabu- 
leux; de plus au moyen âge on voyageait peu. Il n'est donc 
pas étonnant qu'à une époque où le cap de Bonne-Espérance 

1. Les ;iut(!urs aucieus qui se sont particulièrement occupés de la côte 
orientale de i'ile s'accordent presque tous pour placer à Matatane (Matita- 
nana) les colonies arabes auxquelles donnèrent naissance les colonies nuisul- 
luanes (voir G. Vervuud, Les musuhnans à Madagascar, l" partie, p. 57). « Les 
chefs du pays d'Aïubolo, dit le !)■• Catat, ont conservé presque intactes une 
foule de coutumes arabes, réminiscences curieuses d'invasions musulmanes 
sur la côte orientale, leur pays d'origine » (Tour du inonde, 22 déc. 1894 : 
Voyage à Madagascar, p. :i8(i). D'après M. Max Leclerc, vers la même époque 
(xve siècle) où M. A. lirandidier place la seconde immigration arabe à la côte 
sud-est, il y en eut une autre à la côte nord-ouest [loc. cit., p. 39 et 40). Men- 
tionnons aussi l'opiuiou de M. Gabriel t'erraud {Les musulmans à Madagascar, 
2» partie, p. 64 et 65), d'après laquelle les Zafy-Kasimambo ne seraient pas 
venus de la Mecque et n'auraient pas une origine arabe. 

Selon le P. de la Vaissièrn, des relations commerciales auraient existé dès 
une époque fort reculée entre les Persans et les Malgaches. MM. Guillain et 
Delagrange ont, de leur côté, recueilli des traditions qui leur ont fait croire à 
une importante immigration des Persans sur la côte nord-ouest de la grande 
île. Ils auraient fondé au commencement du xvi» siècle divers établissements 
à Nossi-Comba, Mahajamba, lioueni, baie de Bombetok et baie de Bali (Max 
Leclerc, loc. cit., p. 47, texte et note 2). 

2. A. Graniiidier, Histoire de la géographie, loc. cit., éd. 1892, p. 1-11. 

3. M. A. Crandidier nous parait avoir démontré d'une façon irréfutable que 
la description de Marco Polo s'applique à Mogdicho et non à I'ile que nous 
nommons .Madagascar {Uisl. de la géogr., 1892, p. 24-32). M. G. Ferraud croit 
cependant que le Madeigascar de Marco Polo désignait véritablement la grande 
île africaine [Les musulmans à Madagascar, 2' partie, p. 83-91). 



ou LES ORIGINKS DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAP, 5 

n'était pas encore doublé, aucun navig-ateur n'ait cru néces- 
saire d'aller vérifier ses assertions. 

La première nouvelle authentique de l'existence de Mada- 
g-ascar fui apportée en Europe sous le règne do Jean II de 
Portugal, le 7 mai 1487. Ce roi avait, dès l'année 1486, charg-é 
deux hommes versés dans la lang-ue arabe, Pierre de Covilliam 
et Alphonse Paiva, de prendre des renseignements surl'Abvs- 
sinie et la roule de l'Inde. iNlunis de lettres pour le Prêtre Jean, 
ils s'embarquèrent pourjrEgypte. Du Caire ils se rendirent 
par la mer Roug'e à Aden où ils se séparèrent. Covilham se 
dirigea vers l'Inde et Paiva vers Sonakim en Abyssinie. Mais 
auparavant ils avaient désigné le Caire comme lieu de leur 
futur rendez-vous. Après avoir séjourné quelque temps à 
Cananor et à Goa, Covilham partit pour Sofala, port de la côle 
orientale d'Afrique. C'est dans cette ville qu'il recueillit 
quel ques renseigne m en Is sur lîle Saint-Laurent, que les Arabes 
nommaient l'île delà Lune. Il entendit parler des ressources 
de ce pays en clous de girolle, cannelle et gingembre. Il résolut 
de ne pas s'aventurer plus loin avant que les précieuses infor- 
mations qu'il possédait, fussent connues de ses compatriotes. 
Dans ce dessein, il revint en Egypte où il rencontra des 
envoyés du roi Jean qui lui apprirent la mort de son compa- 
gnon. 

Il remit à l'un d'eux qui retournait en Portugal des lettres 
pour le roi. Ces lettres rapportaient entre autre choses que 
les navigateurs qui descendraient la côte de Guinée étaient 
assurés d'atteindre l'extrémité du continent, et que s'ils conti- 
nuaient la route vers le sud, ils arriveraient à l'Océan de l'est 
d'où le meilleur moven à prendre pour aller aux Indes serait 
de demander le chemin qui menait à Sofala et à l'île de la 
Lune. C'est ainsi que Jean II eut des renseignements précis 
sur la navigation dans l'océan Indien et l'existence de Mada- 
gascar*, 



1. Castanheda, Histoire des Indes, trad. Grouchy, MDLIII, p. 3; .Major, The 
life of Prince Henry the Navigator cité par Oliver : Madagascar, t. I, p. 5 et 
suiv. 



6 l'TIENNK DH FLACOURT 

Son siiccessoiir, l^]mmaniicl, résolut d'achevtîr l'œuvre si 
iioblemenl commencée. On avait des ren-^eig'nements sur la 
route ;i suivre pour aller aux Indes et sur la côte orientale 
d'Afrique, depuis l'Egypte jusqu'à Madagascar. Il ne restait 
plus qu'à s'aventurer sur la route indiquée et à reconnaître le 
sud-esl de l'Afrique, c'est-à-dire la faible partie du continent 
qui s'étend depuis la hauteur de Madag-ascar jusqu'au cap de 
Bonne-Espérance. Le roi confia cette mission à un marin 
expérimenté et brave, Vasco de Gama. On sait comment 
l'iulrépide navigateur parvint à doubler le cap de Bonne- 
Espérance. Sa Hotte passa non loin de Madagascar, sans la 
voir (1497). Deux ans plus tard un autre navigateur portugais, 
Pedro Alvarez Cabrai, passait dans ces parages et n'était pas 
plus heureux que Gama. Parti du Brésil pour les indes orien- 
tales, il eut à subir près du Cap une violente tempête. Les 
navires qui composaient sa flotte furent séparés les uns des 
autres. Le vaisseau de Cabrai doubla le cap sans que l'équi- 
page s'en aperçût. Cependant le pilote reconnut aussitôt sa 
route et longea la côte orientale d'Afrique. Le vaisseau de 
Cabrai fut ensuite rejoint par ceux qui s'en étaient écartés. 
Un seul manquait ; c'était le navire commandé par Diogo 
Diaz. C'est à ce marin que le hasard réservait la gloire de 
voir le premier la grande île africaine*. 

Ne sachant où il allait, Diogo Diaz ne s'approcha pas du 
continent africain, ainsi qu'il aurait dû le faire. Il fut poussé 
de l'autre côté de Madagascar, c'est-à-dire vers la côte orien- 
tale qu'il crut être la côte de Mozambique. Il la longea avec soin 
et arriva à la pointe septentrionale de l'île. Là, il tourna 
vers l'ouest; un vent favorable le porta sur la côte occiden- 
tale. Il reconnut alors qu'il avait côtoyé une île et qu'il s'était 
égaré. Comme il avait vu celte île le jour de la fête de la Saint- 
Laurent, il lui donna le nom de ce saint (ISOO). 



i. Castanheda, qui a raconté les vicissitudes de la flotte de Cabrai n'a point 
mentionné la découverte de Diogo Diaz. Il s'est contenté de dire, après avoir 
parlé de la dispersion des navires : «. et Diogo Diaz s'en alla seul d'un autre côlé 
à la miséricorde de Dieu » (loc. cil., p. 76 et suiv.). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 7 

J*][i continuant sa route, il arriva à un port l)ien abrité contre 
les vents où il rencontra des indigènes qui lui apportèrent des 
poules, des ignames et des fruits et auxquels il fit distribuer 
en échange, des couteaux, des haches et des grains de corail. 
La mort de plusieurs hommes de son équipage le décida à par- 
tir pour Mozambique où il apprit à son capitaine général Pedro 
Alvarez Cabrai ce qu'il venait de découvrir. La nouvelle de 
cette découverte fut apportée par ce dernier à Lisbonne vers 
le milieu de l'année suivante '. Cette nouvelle ne semble pas 
toutefois avoir eu un grand retentissement en Portugal. On 
était alors très préoccupé d'exploiter les richesses de l'Inde 
dont la route par mer venait d'être connue. Aussi, malgré 
l'heureuse situation de l'île sur le chemin des contrées riches 
en épices, et sa réputation de fertilité, aucune expédition ne 
fut décidée tout d'abord pour aller explorer le pays. 

Les premiers navires qui y abordèrent y furent poussés par 
la tempête. Le 10 août 1506, Ruy Pereira Coutinho, capitaine 
d'un des navires de la flotte de Tristan da Cunha qui se ren- 
dait aux Indes, fut contraint par le mauvais temps de jeter 
l'ancre dans un port de la côte occidentale auquel il donnais 
nom de Bahia Formosa^ Dès son entrée dans le port, Ruy 

1. Monumeiilos para a Hisloria das conquistas dos Porti/guezes. Lisboa, 1838 : 
Pedro Alvarez Cabrai, anno 1500, t. I, !'« série. Hisloria da Asia, p. 132 et 
suiv. ; A. Graadidier, Hist. de la géoç/r., éd. 1892, p. 38. 

Depuis le xvi" siècle jusqu'à nos jours, la plupart des auteurs avaient pré- 
tendu que l'honneur de cette découverte devait revenir à Tristan da Cunha 
qui aurait vu l'ile le premier en 1506 et lui aurait donné le nom de Saint-Lau- 
rent. M. A. Grandidier a le premier rectifié cette erreur. Il assure [Histoire 
de la géographie de Madagascar, édit. 1892, p. 36 et 38) que la découverte de 
l'île et la dénomination de Saiot-Laurent doivent être attribuées à Diogo Dlaz, 
marin portugais, qui avait accompagné le capitaine Pedro Alvarez Cabrai dans 
son voyage aux Indes. Nous avons adopté et repris cette opinion. 

2. Bahia Formosa n'est autre chose que la baie de Boiua sur la côte occi- 
dentale. C'est Ruy Pereira qui lui aurait donué le premier ce nom (10 août 
1506) (voir A. Grandidier, Hist. de la géog., édit., 1892 : Tableaux, p. 121). 
D'après Joào de Barreira. [Commentarios do Grande A fonso Alboquerque, capi- 
tam geram que fog das Indias orientaes, eni tempo do muilo poderoso Rey dom 
Manuel, a primeiro deste nome. Lisboa, 1570, p. 17) ; et Barros, Da Asia, Decada 
segunda, Parte primeira, anno MDCCLXXVII, fol. 6 et 391, Ruy Pereira au- 
rait abordé à Matatane et c'est de là qu'il aurait ramené ces deux indigènes. 
Nous n'avons pas adopté cette version qui nous paraît inexacte. C'est à 
Bahia Formosa qu'avait d'abord atterri ce navigateur, et c'est là qu'il avait 



8 ETIENNE DE FLAf.OURT 

Pereira vil venir une barque où se trouvaient dix-huit indi- 
gènes Ceux-ci consentirent à monter à bord du navire et ne 
nlauifosl^rent pas la moindre crainte. Comme quelques-uns 
portaient des bracfdets d'argent, ou leur demanda où ils 
s'étaient procuré ce métal. Ils firent comprendre par signes 
qu'il se trouvait en abondance du côté de Matalane. Ils assu- 
rèrent aussi que ce pays produisait quantité de clous de 
girolle et du gingembre. Après avoir obtenu ces renseigne- 
ments, le capitaine mit à la voile pour Mozambique. Il emme- 
nait avec lui deux indigènes dont la présence devait prouver à 
Tristan da Cunha qu'il avait abordé à Madagascar. 

Arrivé dans cette ville, Ruy Pereira raconta à Tristan da 
Cunba ce qu'il avait appris sur les ressources de la grande 
île. Pour montrer sa véracité, il prit comme interprète un 
Maure nommé Bogima qui connaissait bien ce pays et con- 
firma ses renseignements. L'amiral s'apprêtait alors à partir 
pour l'Inde. Malheureusement le temps n'était guère favorable 
à la navigation. Cette circonstance et les rapports merveilleux 
que venait de lui faire le capitaine sur Madagascar contri- 
buèrent k modifier ses projets. Il lui parut qu'un pays où l'on 
trouvait des clous de girofle et du gingembre devait produire 
d'autres épices. Si le fait é^'ait prouvé, n'aurait-on pas décou- 
vert par là même nue autre Inde? En tout cas, pensait-il, 
quand bien même on ne parviendrait pas à y trouver d'autres 
plantes que celles qu'avait indiquées Ruy Pereira, on aurait 
toujours l'avantage d'envoyer en Portugal des navires chargés 
de ces produits. Il est probable aussi qu'il espérait s'y procurer 
dos esclaves. On sait en etfet que. dès cette époque, les Portu- 
gais faisaient la traite dos nègres sur la côte d'Afrique, et que 
le Brésil devint bientôt un des principaux débouchés de ce 
honteux trafic. 

Quoi qu'il en soit, da Cunha communiqua ses intentions 
aux capitaines de la flotte et à son collègue Albuquerque. La 



obtenu des renseigoements sur le pays de Matatane. Osorius parle de Bahia 
Formosaet uou de Matataue, fol. 144 : De rébus Emmcmuelis régis Liisitanix, 
ColouiiP Agrippiniae, anao MDLXXVl. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 9 

plupart des capitaines furent de son avis. Mais Albuqucrque, 
qui craignait de perdre le temps propice à la navigation, dé- 
clara au contraire qu'il fallait hâter le plus possible le départ 
pour les Indes. Le voyag-e à Madagascar fut néanmoins décidé. 
L'amiral partit en compagnie d'AIbuquerque, des capitaines 
Manuel Telles, Antonio de Campo, Job Queimado, Ruy Pe- 
reira, Joao Gomez d'Abreu, Tristan Alvarez, Francisco de 
Tanara et du Maure Bogima. 

Le premier mouillage qu'ils aperçurent sur la côte occiden- 
tale fut une anse située en face de Mozambique, et à laquelle 
le fils aîné de l'amiral, Nuno da Cunha, donna le nom de 
Dona Maria da Cunha*. Le temps n'étant pas assez sur pour 
poursuivre la route jusqu'au pays de Matatane, on jeta l'ancre 
en cet endroit (8 décembre 1506). 

L'amiral envoya à terre les capitaines Job Queimado et An- 
tonio de Campo, accompagnés de Bogima. Leur mission con- 
sistait à lâcher d'attirer à la côte les indigènes des environs. 
Bs n'en eurent pas la peine. Ceux-ci vinrent en grand nombre 
à leur rencontre, et s'entretinrent avec Bogima comme s'ils 
l'eussent connu depuis longtemps. Après leur avoir appris le 
motif de l'arrivée de l'amiral dans leur pays, le Maure leur 
demanda de le conduire à leur chef. Mais à peine eut-il quitté 
ses compagnons, qu'il fut roué de coups par les indigènes. Ils 
l'auraient mis à mort sans l'arrivée des Portugais, qui tirèrent 
sur eux quelques coups de mousquet. Tristan da Cunha voulut 
se venger des naturels et leur inOiger un châtiment exem- 
plaire. Mais ceux-ci, prévoyant sans doute le sort qui leur 
était réservé, se retirèrent prudemment dans les bois des 
alentours et ne lui en fournirent pas l'occasion. 

Le jour suivant, l'amiral quitta ces parages et s'en alla trois 



1. Nuno da Cunha lui aurait donné ce nom par amour pour cette dame, fille 
de Martin Silveira. alcade major de Terma. Dona Maria était reçue chez la 
reine où Nuno da Guuha l'aima et l'épousa (Barros, Dec. II, liv. II, fol. 8, 
1777). D'après M. A. Grandidier, ce golfe serait la baie de Boiua {Hist.de la 
géog., éd. 1892 : Tableaux, p. 121). D'autres l'ont appelé la baie de la Concep- 
tion, parce qu'on Ta découverte le 8 décembre 1506, jour où l'Église célèbre 
cette fête (Barros, ibid., et A Grandidier, ibid.). 



10 ETIENNE DE FLACOURT 

lieues plus loin. Là les Portugais s'emparèrent d'un chef de 
village qui les conduisit dans une île située au milieu de la 
baie do Lulangane'. Sur Tordre de Tristan da Cunha, cinq 
ceuls personnes, en majeure partie des femmes et des enfants, 
et vingt hommes au nombre desquels se trouvait le chef indi- 
gène, furent emmenées captives. Plus de deux cents de ces 
malheureux se noyèrent pendant la traversée de l'île à la terre 
ferme. Les pirogues trop chargées avaient sombré. D'autres 
furent massacrés en voulant opposer de la résistance. Le len- 
demain on vit arriver un grand nombre de pirogues. Elles 
amenaient près de six cents indigènes qui venaient offrir leur 
vie pour sauver celles de leurs femmes et de leurs enfants. 

L'amiral consentit à rendre la liberté à ceux qu'il s'était 
d'abord proposé d'emmener comme esclaves. 

Pour prix de cette faveur, il exigea des indigènes qu'ils lui 
amenassent des vivres et du bétail. Ils devaient en outre lui 
apporter des renseignements sur le pays et l'origine des habi- 
tants. 

Trop heureux de retrouver ce qu'ils avaient de plus cher, 
ceux-ci retournèrent à leur village et revinrent peu de temps 
après avec une quantité de provisions. Aux questions de l'ami- 
ral, ils répondirent en assurant que le pays produisait un peu 
de gingembre, mais ils déclarèrent qu'ils ignoraient s'il y avait 
dans l'île du girofle et de l'argent. Tout ce qu'ils avaient ap- 
pris, c'est que de l'autre côté de l'île, au sud, vers Matatane, 
les habitants porlaient des bracelets en argent. Quant à l'ori- 
gine des naturels, elle ne leur était guère mieux connue. Ils 
les regardaient comme des Gafres, ajoutant qu'on trouvait 
seulement sur la côte quelques villages maures. Da Cunha se 
montra peu satisfait de ces renseignements. Persuadé que ces 
gens lui avaient caché la vérité par jalousie des Portugais, il 
donna le lendemain même le signal du départ pour le village 



1. Cette baie serait la baie de Mahajamba, et la rivière Lulangane, celle dg 
Sofia (Codine, Mémoire géographique sur la mer des Indes, p. 128). Le village 
de Lulangane serait celui qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de Lan- 
gauy (A. Graudidier, Uist. de la géog., éd. 1892, p. 124). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 11 

de Sada'. De là, il se dirigea vers le nord, et arriva le 25 dé- 
cembre 1506 à la pointe septentrionale de l'île à laquelle il 
donna le nom de cap Natal* pour l'avoir découvert le jour de 
Noël. Des vents contraires l'empêchèrent de doubler ce cap et 
le déterminèrent à modifier son plan de voyage. 

On convint qu'Alphonse Albuquerque retournerait à Mo- 
zambique pour s'occuper des préparatifs du voyage aux Indes. 
Quant à Tristan da Cunha, il s'en irait avec les autres navires 
commandés par Francisco de Tonara, Ruy Pereira, Joao Go- 
mez d'Abreu, verslepays de Matatane.pour s'assurer si, comme 
on leur avait dit, l'on pouvait y trouver du girofle, du gin- 
gembre et de l'argent. Mais la tempête vint déjouer ces nou- 
veaux projets. Le vaisseau de l'amiral dut retourner à Mozam- 
bique oia il parvint non sans difficulté. Le navire de Ruy Pe- 
reira, qui le précédait, sombra dans la tourmente. Le capitaine 
périt. Le maître du navire, le pilote et treize hommes de Téqui- 
page réussirent seuls à se sauver. Dans d'autres parages, Joao 
Gomez d'Abreu n'eut pas un meilleur sort. Il parvint, il est vrai, 
à doubler le cap Natal, et jeta l'ancre dans le port de Matatane 
où il fui bien accueilli par les indigènes. Mais une violente 
tempête s'élant élevée pendant qu'il était sur la terre ferme, 
son navire prit le large, et on ne le revit plus. Ce capitaine 
mourut de désespoir à la pensée de ne plus retourner dans sa 
patrie. Ses compagnons se confièrent à une barque qui devait 
les ramener à Mozambique et furent assez heureux pour ren- 
contrer un autre navire portugais qui les y conduisit ^ 

Les dangers que Tristan da Cunha venait de courir sur les 
côtes de l'île Saint-Laurent_, et probablement aussi le désir de 
satisfaire aux instructions du roi en continuant sa route vers 

1. Aujourd'hui Anorontsangana (Graudidier, Histoire de la géographie, éd. 
1892, p. 38, note 2). 

2. Aujourd'hui cap d'Ambre (ibid., p. 83). 

3. Joao de Barreira, Commentainos do grande Afonso Dalboquerque capitam 
geram qui foy das Indias orientaes, em tempo do muito poderoso Rey dom 
Manuel, Lisboa, 1576, p. 17 et suiv. ; Osorius, De rébus Emmanuelis régis Lu- 
silaniœ, Co]omaè Agrippiaise, anno MDLXXVI, fol. 144-146; Barros, Da Asia, 
Decana segunda, Parte primeira, anno MOGCLXXYII, fol. 6-17 et fol. 391 ; 
G. Correa, Lendas da India, t. I, parte II, p. 662-666. 



42 KTIKN.NK DK ri-ACOURT 

les Indes, rcmpêchèrerU de poursuivre l'exploration de la 
grande terre. Mais, bien (\n'ii vrai dire il n'eût rapporté 
autre chose de cette exploration qu'une plus am[de connais- 
sance des pays, il voulut en faire connaître le résultat au roi 
de Portugal. Dès son retour à Mozauibifjue, il donna l'ordre à 
un de ses capitaines, Antonio de Saldauha, de partir pour Lis- 
bonne. Le capitaine s'y rendit muni des échantillons qui de- 
vaient prouver au roi l'existence de l'argent dans Tîle, et 
accompagné de quelques indigènes qui devaient apporter d'au- 
tres renseignements sur ses ressources. Le roi Emmanuel fut 
enthousiasmé à la nouvelle de celle découverte. Il se montra 
disposé à entreprendre uneaulre expédition à Madagascar (août 
loO"). Antonio de Sal danha le pria de lui confier cette expédi- 
tion. Mais le roi ne voulut pas y consentir. Eclairé par le Bolo- 
nais Ludovic Varthemasur les richesses de l'Extrême-Orient, 
sachant que le détroit de Malacca offrait un passage rapide du 
golfe de Bengale aux Moluques, pays des épices, il avait décidé 
qu'un de ses officiers les plus habiles, et les plus expérimentés, 
Lopezde Siqueyra, irait reconnaître la situation de Malacca et 
tenterait de se mettre en relations avec les habitants Ml profita 
de Toccasion pour éviter la dépense de doux tlolles et chargea 
Siqueyra d'explorer en passant Madagascar. Le capitaine avait 
l'ordre de mieux reconnaître la côte orientale de l'île, et de 
rechercher si elle produisait les plantes et contenait les métaux 
précieux que Tristan de Cunha avait déclaré s'y trouver. Au 
cas où les renseignements de l'amiral seraient exacts, il devait 
charger ses navires de ces produits ; dans le cas contraire, quit- 
ter ces parages pour s'en aller à Malacca. 

Lopez de Si jueyra partit de Lisbonne l'année suivante 
(8 avril 1508). En route, il rencontra un autre capitaine por- 
tugais Duarto de Lemos, en compagnie duquel il gagna l'île 
Saint-Laurent. Le 40 août 1508, il pénétrait dans le port de 
Turubaya". Le chef du pays, nommé Diamom, vint les voir, 

1. L'Univers pittoresque : Porliiçial, p. 182 ; Schefer, Le Discours de la naviga- 
tion de Jean et Raoul Parmentier^Vb.vX», 1883. p. xv et suiv. de l'Iutroduction ; 
IlisLoire rjénérale^ par Lavisse et Ramhaud, t. IV, p. 889 et 890. 

2. Aujourd'hui Fort-Dauphia (v. A. Grandidier, loc. cit., p. 108). 



ou LES ORIGIiNES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 13 

avec beaucoup d'indigènes. Mais il ne put donner aucune ré- 
ponse aux questions qu'ils lui posèrent. Il ignorait si le pays 
produisait du g^irofle, du gingembre, ou renfermait de l'ar- 
gent. En revanche, il leur apporta quantité de provisions de 
bouche. De là Siqueyra se rendit à Matatane où il espérait 
se procurer, d'après ses informations, du gingembre et du gi- 
rofle. Mais il n'y trouva rien de plus qu'un excellent accueil 
que lui firent les indigènes. Seulement, il apprit en cet endroit 
que le girofle qu'on y avait vu avait été apporté par la tempête 
en même temps qu'un jonc de l'île de Java, et s'était ensuite 
répandu dans la contrée, ce qui avait fait croire à Tristan 
da Cunha qu'il venait naturellement en abondance dans l'île. 
Il courut ensuite le long de la côte pour tâcher de découvrir 
quelque port où il pourrait obtenir des renseignements sur les 
richesses du pays. Il parvint ainsi à une baie qu'il appela 
Saint-Sébastien, pour l'avoir reconnue le 20 janvier 1509, jour 
de la fêle de ce saint'. Ayant redescendu la côte, il passa de 
nouveau à Matatane, et le 12 août lo09 il pénétra dans une 
autre baie à laquelle il donna le nom de Santa-Clara en l'hon- 
neur de la sainte de ce jour*. De là, n'ayant point trouvé les 
épices et l'argent qu'il cherchait, Lopez de Sequeyra reprit la 
route deslndes%et peu de temps après, Malacca tombait au 
pouvoir des Portugais (1511). 

Depuis l'exploration de Siqueyra jusqu'au commencement 
du xvn^ siècle, les Portugais ne paraissent plus avoir été en- 
voyés à Madagascar, ni par les rois de Portugal, ni par les rois 
d'Espagne, en vue d'explorer le pays et de s'y livrer au trafic*. 

1. Diego Suarez. 

2. Saiate-Luce. 

3. Barros, Da Asia, Decada segunda. Parte primeira, éd. 1777, p. 391-395; 
G. Correa, Lendas da India, t. I, parte II, p. 971; Pedro Resende, Os Porlu- 
guezes em Africa, Asia, etc. 1877, t. I, p. 83; Schefer, Le Discours, etc., loc. 
cit.. Introduction, p. xv ; Voir pour les dates, A. Graudidier, Hist. de la 
géog., éd. 1892, p. 83-210 : Tableaux. 

4 Nous ne peusoas pas qu'il faille accorder uu grand crédit au récit de 
quelques historiens qui meationuent encore quelque autres expéditions dues 
au roi Emmanuel, entre autres celles de Joao Serrao, et de Sébastien de 
Sousa de Elvas. S'il fallait les croire, en 1510 le roi de Portugal aurait envoyé 
aux Indes trois flottilles qui comptaient quatorze navires. L'une de ces flot- 



14 ETIENNE DE FLACOURT 

Ou s'en oxpliijtic facilement les raisons. L'Inde et les îles des 
Épices étaient devenues le centre du négoce des Portugais. 
C'est vers le Calhay et le Zipangou rcputéspour leurs richesses, 
c'est vers Goa, un des grands marchés de la côte de l'Inde, 
qu'Albuquerque avait enlevé aux musulmans, que furent dé- 
sormais dirigés les regards de ces intrépides navigateurs. 
Ajoutez à cela que les rois de Portugal se résolurent à ne pas 
abandonner les droits que (Cabrai leur avait créés au Brésil 
où ils envoyèrent des déportés et des colons. Dès lors Mada- 
gascar, dont les richesses étaient encore peu connues ou pa- 
raissaient douteuses, fut délaissée pour ces contrées dont on 
avait pu apprécier les immenses ressources. Ce fut le plus 
souvent pour avoir des nouvelles de quelques navires perdus 
sur les côtes, que les marins portugais s'y arrêtèrent. Un an 
après la perte des navires de Manuel de Lacerda et d'Alexis 
d'Abreu (la27), Nuno da Cunha, fils de l'amiral Tristan da 
Cunha, vint mouiller dans une baie de la côte occidentale 
qu'il nomma baie Saint- Jacques (1528)'. Quelques années plus 
tard (1530) Duarte de Fonseca [et son frère Diogo abordèrent 
à l'île Saint-Laurent pour y rechercher des naufragés. Ils visi- 
tèrent dans ce but un grand nombre de mouillages ainsi que 
l'embouchure des principaux fleuves. Duarte de Fonseca se 
noya en explorant la côte méridionale. 

Cependant, tout en recherchant les gens des navires dis- 
parus, quelques capitaines se préoccupaient de faire du butin. 

tilles commandée par Joao Serrao devait se rendre au pays de Matataue et 
de Turubaya. Le capitaine avait l'ordre de conclure des traités de paix et 
de faire des conventions commerciales avec les chefs de ces deux pays. 
Serrao serait entré dans le port d'Antipera d'où il se serait dirigé vers les 
Iles de Santa-Glara. Il aurait pénétré dans la rivière de Monaibo et touché 
à quelques mouillages de l'ile, pour prendre la route de l'Inde. 

Une dizaine d'années après cette exploration, en lo21, le roi aurait fait de 
nouveau partir trois navires commandés par Sébastien de Sousa de Elvas. 
Ce capitaine avait l'ordre de se rendre à Matatane pour y construire un fort. 
Mais il n'aurait pu mettre ce projet à exécution à cause de la tempête. Voir 
Osorius, loc. cil.., fol. 202 et Pedro Resende, loc. cil.., t. II, p. 197, et t. I, 
p. 96. 

Plusieurs auteurs portugais et M. A. Grandidier n'ont point fait mention 
de ces exploratious, à uotre connaissance du moins. 

1. Baie de Bet'olaka. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 15 

C'est ainsi qu'en 1543, Diogo Soarez envoyé par le gouver- 
neur Martin Afonso de Sousa à la recherche de son père, at- 
territ à la baie de Duria*, et remporta du pays beaucoup d'ar- 
gent et d'esclaves. C'est probablementjpour avoir commis de 
pareils actes de violences qu'un certain nombre de marins por- 
tugais venus à l'anse de Ranoufoutsy^ furent massacrés par 
les indigènes (1548) ^ Ceux qui échappèrent à la mort se ré- 
fugièrent dans une maison'de pierre qu'ils avaient con-struite et 
s'y défendirent courageusement contre les naturels auxquels 
ils firent payer cher cette légitime vengeance par de fréquentes 
incursions dans les environs où ils brûlaient des villages et 
rançonnaient les habitants. Tandis que ces tristes événements 
se passaient dans la province d'Anossi, un autre massacre, où 
quatre-vingts Portugais trouvèrent la mort, avait lieu dans 
le pays de Matatane. 

Ces massacres éloignèrent sant doute les navigateurs de 
Madagascar, car depuis ce temps les relations ne mentionnent 
le passage d'aucun marin dans ces parages si ce n'est celui de 
Balthazar Lobo de Souza à la baie de Boina, sur la côte occi- 
dentale. Jusqu'au commencement du xvii" siècle, époque qui 
fut marquée par l'arrivée de traitants portugais à Maintirano*, 
aucun débarquement important ne semble s'être effectué à 
Madagascar. C'est que dans l'intervalle le Portugal était passé 
sous la domination de l'Espagne, alors surtout préoccu- 
pée d'exploiter l'Amérique. Cette puissance était tellement 
infatuée de ses possessions sur le Nouveau- Continent , 
qu'elle n'avait cure des acquisitions que l'annexion du 
Portugal lui avait procurées en Orient. Rien d'étonnant par 
suite que Madagascar, située sur le chemin des îles aux 
Epices et moins riche que ces îles, ait été négligée par les 

1. Rivière Sofia et baie de Mahajamba. 

2. Côte sud du pays d'Auossi. 

3. Daprès Fiacourt, les indigènes les auraient massacrés pour s'emparer 
de l'or qu'ils possédaient (éd. 1661, p. 18 et 32). 

Voir aussi pour tous ces détails G. Gorrea, Lendas da India, t. III, l^e par- 
tie, p. 182, 309 et 385; t. IV, p. 273 ; Oliver, Madagascar, vol. I, p. 7. 

4. A. Grandidier, Ihst. de a géog., ouvrage cité, p. 213. 



16 ETIENNE DK F<r,AC()UKT 

nmiviiiuix possesseurs dos colonies ou comptoirs portugais. 
Cependant, sous rinlliK'uce de l'ordn; des Jésuites, la catho- 
lique Espagne avait poursuivi sa propagande religieuse à tra- 
vers lo monde. Les prédications de saint François Xavier, di- 
gne émule d'Ignace de Loyola, avaient fait de nombreux prosé- 
lytes au Japon et dans l'Inde. Le Portugal était entré aussi dans 
la même voie. Dès l'année IS60, l'Inquisition était introduite à 
Goa, le centre des possessions asiatiques des Portugais. Con- 
quérir des ftmes, convertir des indigènes, tel est le but princi- 
pal que le roi d'Espagne, Philippe III, avait assigné à ses dé- 
voués serviteurs dans ses possessions ou les pays avec 
lesquels il entretenait des relations. Madagascar, voisine de 
l'Inde, de Goa où dominaient les disciples d'Ignace de Loyola, 
ne devait pas rester en dehors de la zone d'influence où s'exer- 
çait leur zèle. Joignez à cela que l'océan Indien, le chemin des 
Epices, était par excellence au xvii" siècle le champ de la lutte 
commerciale des Européens. Les Portugais, qui prélendaienlse 
réserver tout le trafic des Indes à l'exclusion de toute autre na- 
tion, ovaicntprobablement compris l'imporlancede la situation 
de cette île où ils pouvaient créer des comptoirs et construire 
des forts capables de lutter contre la concurrence chaque jour 
plus active que leur faisaient les Hollandais et les Anglais. 
Toutes ces raisons, sans parler do la curiosité, du désir qui 
sollicitait alors les esprits, d'obtenir plus de renseignements 
sur cette terre lointaine, et de l'émotion qu'avait causée dans 
l'Inde tout entière la perte de plusieurs navires portugais dans 
ces parages, déterminèrent le roi d'Espagne, Philippe III, à y 
envoyer une nouvelle expédition (1613). 

Le vice-roi de l'Inde, dom Jérôme d'Azevedo, reçut l'ordre 
d'armer à cet ell'et une caravelle. Ce prince, qui s'efforçait de 
servir la cause de la chrétienté, obéit à l'ordre du roi et fit pré- 
parer Xsi cdiVix\Q\\(i Notre-Dame de l'Espérance. Une expédition 
d'une si haute importance fut confiée à Paulo Rodriguez da 
Costa, capitaine expérimenté. Deux Pères delà Compagnie de 
Jésus devaient l'accompagner : le P. Pedro Freire, directeur 
de la mission, et le P. Luiz Mariauo, homme fort instruit dans 



ou M<:s ORIGINKS DE LA COLONISATION FP>AN(:.AiSK A MADACASCAH 17 

kîs sciences malhémaliqnes. Ces deux missionnaires ('"(aionl, 
chargés de pourvoir anx besoins spirituels des Porlui^-ais cl 
des indigènes. Le capitaine avait l'ordre de se rendre d'abord 
à Mozambique pour y prendre un pilote qui savait parler la 
langue de l'île, puis démettre à la voile pour Madagascar. On 
lui recommanda d'employer tous ses efforts k tacher de décou- 
vrir des Portugais sauvés du naufrage, ou leurs descendants 
et de se rendre compte s'il convenait d'en laisser quelques-uns 
dans le pays pour y introduire l'Evangile. Il devait s'efforcer 
aussi de connaître les royaumes de celte île, savoir quel peu- 
ple l'habitait, observer ses coutumes, son genre de vie, recher- 
cher tout ce qu'elle produisait, vivres, piaules, etc., pour en 
avoir une connaissance complète. Par suite, il devait visiter et 
sonder tous les mouillages, toutes les embouchures des fleu- 
ves, tous les abris qui se trouveraient sur le littoral oriental 
et occidental, noter leur situation et leur forme, étudier la di- 
rection des vents, explorer les rivières et en tracer un itinéraire 
très détaillé, de telle sorte que l'on pût consigner toutes ces 
observations sur les cartes et de manière à permettre aux navi- 
gateurs portugais de les mettre à profit. A cet effet le vice-roi 
donna au capitaine une petite barque qui devait suivre la ca. 
ravelle à Mozambique et y prendre des provisions pour deux 
ans. 

La flottille portugaise quilta Goa le 27 janvier lGl-'{. l'aile 
atterrit à Mozambicjue le i""" avril de la même année, et le 
15 du même mois, elle mouillait dans la baie de Mazalagem- 
nova^ 

La première chose que fit le capilnine, fut de ce rendre au- 
près du chef de ce pays, nommé Samamo. 11 lui oITrit dif- 
férents cadeaux afin de pouvoir s'attirer ses bonnes grâces et 
débarquerlibrement. Après celte premièreentrevuo,il retourna 
à son navire. Mais trois jours après il descendit de nouveau à 
terre, accompagné cette fois des deux Pères et de douze soldais 
armés de mousquets. Le chef vint les recevoir avec tous les 

1. l]aie (ie Boiua (A. Gr.iiididier, hc.cil., p. 121). 



18 KTlKNiNK l)K l'LACOllUT 

notables du pays el uiio loiilo d'indigènes. Les Portugais ne 
j3urcnl obtenir do lui aucun renseignement sur ceux de leurs 
compatriotes que l'on disait perdus dans cette île. Mais il con- 
sentit à conclure avec eux un traité d'alliance offensive et défen- 
sive. Par ce traité Samamo ne devait nouer aucune relation 
avec les Hollandais et les Anglais, tant qu'ils n'auraient pas 
fail la paix avec le Portugal. Toute faveur et toute liberté de 
tralic étaient accordées à cbaque navire ou embarcation portu- 
gaise qui mouillerait dans les ports du pays. Le capitaine était 
même autorisé à établir une factorerie à Mazalagem-nova. 
Quant aux Itères, ils pourraient venir y ouvrir des églises et 
cliristianiser ceux qui le désireraient. De son côté, le capitaine 
s'engageait à traiter avec la même bienveillance les embarca- 
tions de Samamo qui viendraient dans les ports où les Portu= 
gais se seraient établis. 1! devait en outre fournir au chef in- 
digène les secours d'hommes nécessaires dans les guerres qu'il 
aurait k soutenir contre ses ennemis. Ce traité fut conclu à 
la satisfaction générale. 

Après avoir séjourné une dizaine de jours dans le port de 
Mazalagem, Paulo Hodriguez da Costa prit la route du sud. 
Il passa successivement à la baie de Balue', à la rivière Ka- 
sany* oii il conclut avec le chef du pays Sampilha un traité 
semblable à celui de Samamo. Il reconnut les îles Corpo de 
Deus' et Espirito Sancto '' , et le l.'J juin il aborda au village de 
Sadia^ Les Portugais y reçurent encore un excellent accueil. 
Capitapa, seigneur de ce village, consentit non seulement à 
conclure des traités d'alliance avec ses hôtes, mais à leur con- 
fier son fils Loqucxa, afin que par son autorité il facilitât leur 
accès auprès des autres chefs de l'île. Les missionnaires par- 
vinrent même par l'enseignement, la douceur et la persuasion 
à convertir le père et le lils au christianisme. 



1. Baly. 

2. Sambaoveloiia. 

3. Iles stérile?-. 

4. Nosy-Vao. 

0. Maromok-i ou Autamotamo. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION EllANÇAlSE A MAliAGASCAU 19 

Le surlendemain, ils découvriront les rivières de Mané' et 
de Manaputa^ C'est dans ce dernier endroit qu'ils obtinrent 
les premières nouvelles sur leurs compatriotes. Ils aperçu- 
rent ensuite la rivière Saume^labaie de Sango', la rivière 
Ferrir% les îles Santa-lzabel % le port Saint-Félix% la baie 
S. Boaventura ^ Le 19 juillet, ils arrivaient au village de Mas- 
simanga". 

Ils reçurent de Diamasuto, chef de ce village, des provi- 
sions de bouche et toutes sortes de témoignages d'amitié. 
Mais ce qui ne leur fut pas moins agréable, ce furent les ren- 
seignements exacts et précis que leur donna une vieille femme 
sur ceux qu'ils recherchaient'". Ce premier résultat les encou- 
ragea à poursuivre leurs investigations. Après quelquesjours 
de navigation ils pénétrèrent dans l'anse de Santa-Clara".Là 
ils retrouvèrent Diamasuto qui était venu à leur rencontre 
avec cinq cents indigènes et leur fit le même accueil qu'aupa- 



1. Bras sui du Tsiribihiija. 

2. MoroQdava. 

3. Auakabatomeaa. 

4. Baie de Belo. 

5. Fangoro ou bouche du Mangoka. 

6. Nosy-Ratafany. 

7. Baie de Befotaka. 

8. Baie de Fauemotra. 

9. Bouche de Mauciubo. — Pour les lieux où oat abordé les Portugais, et 
poui" l'ideutificatioa des uoms, consulter Vllistoire de la géographie de M. A. 
Graudidier, éd. 1892, p. 211-216 et p. 108-136. Nous n'avous pu ti'ouver le 
uoQi auquel correspond aujourd'hui exactement la dénomination de Sadia. — 
Le P. LuizMarianoa attribué le nom de Sauta-Izabel à toutes les îles qui sont 
semées le loug de la côte entre les baies de Morombé et de Fauemotru, dont il a 
compté sept priucipales(A. Graudidier, Ww<. ciela/jéog., éd. 1892, p. 114, note 1). 

10. Au moment même où ils manifestaient leur joie d'apprendre ces nouvelles, 
ils furent alarmés par une escapade du fils de Capitapa. Le prince s'enfuit 
dans une barque avec des nègres. Il fut repris presque aussitôt. Il craignait 
d'être mis à mort, mais le capitaine lui pardonna quand il sut que c'était 
l'ennui de la navigatiim et la crainte de nouveaux dangers à courir sur mer 
qui l'avaient poussé à s'échappcrde ses mains. Le jeune homme proujit d'être 
plus contiaut et plus docile et il tint parole {Exploraçao Portuyueza de Mada- 
gascar em 1613, Relaçao inedila do Padre Luiz Muriano, Bolelim da Sociedade 
de geographia de Lisboa, 1887, p. 326 etsuiv.). 

11. Les Portugais apprirent en 1613, à Santa-Clara (Ambolisatrana), que les 
Anglais fréquentaient ces parages. Ils virent sur des arbres les inscriptions 
suivantes datées du 19 iinllel :Crislophorus Neoporlus ang/us capilaneus, 



âO ÉTIENNK DK FLACOURT 

raviinl. Le cliof indigène se montra particulièrement bienveil- 
lant pour les Pères et embrassa spontanément la croix. 

Le 48 août, les Portugais reprirent la route du sud. Ils dé- 
couvrirent nne belle baie nommée par lesg'ens dupays Unge- 
lai'. Le chef de celte contrée, qui s'était rendu à la côte avec 
une grande confiance et sans armes, confirma au capitaine 
l'exactitude des renseignements qu'il tenait de la vieille 
femme de Massimanga. Il lui en donna d'autres très détaillés 
sur les ressources de l'île , et comme les chefs dont nous 
avons déjà parlé, il permit aux Portugais de venir se fixer 
dans son royaume, d'y bâtir des églises, d'y enseigner la reli- 
gion chrétienne et d'y bapliser tous ceux qui en exprime- 
raient le désir. 

De là Paulo Uodrignez da Costa se rendit au port Saint- 
Augustin^ (24 août), où il apprit du chef Diamasinali qu'il y 
avait des Portugais dans une contrée située à cinq ou six jours 
de bon vent. 

Ce ne fut cependant qu'après quarante jours de navigation 
très pénible qu'ils trouvèrent ceux qu'ils cherchaient depuis 
si longtemps. Ils apprirent en elTet des habitants du port 
Saint-Lucas^ qu'ils étaient de race blanche, chrétiens et por- 
tugais. La croix de fer blanc qu'ils portaient au cou et une 
colonne sur laquelle était gravée l'inscription suivante: 

REX PORTUGALENSIS -^^ S 1505 
attestaient d'ailleurs leur origine ^ 



ot Dominits Roherhis Se lie Erleins cornes legatus Régis Persarum (Luiz 
Mariaao, loc. cit., pp. 329, 330j. 

1. Bord sud de la rivière Onilahy. 

2. Baie d'Aadroka. 

3. Ranofoti-y. 

4. C'est proliablemeiit cette coloime que Flacourt trouvera dans l'iIot des 
Portugais (province d'Anossi) et sur l;iqu 'lie il lira l'inscription : 

REX PORTVGALE. N. 3 
1545 

La date l.'i();i indiquée par le I*. Luiz Mariano est inexacte. On doit admettre 
celle de 1ji3. (Voir gravure, Flacourt, édil. UiSS, p. 340.) 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANT.AISE A MAnA(,ASr.Ar, 21 

Le capitaine conclut un traité d'alliance avec leur chef Rau- 
dumana, tandis que ses gens faisaient des échanges avec les 
indigènes. Il engagea aussi avec Bruto Chambanga, roi de 
tout le pays d'Anossi*, des négociations qui aboutirent à la 
conclusion d'un traité semblable à ceux dont nous avons déjà 
indiqué les clauses. Le roi consentit même à ce que son fils 
héritier, Ramach, s'embarquât pour Goa sur le navire du ca- 
pitaine, afin d'aller voir le vice-roi et observer les usages et 
les coutumes des Portugais, à la condition toutefois que ceux- 
ci le ramèneraient au pays natal. 

Deux missionnaires et quatre Portugais devaient rester en 
otage dans l'île de Santa-Cruz peu éloignée de Saint-Lucas, 
pendant le séjour de l'enfant à Goa. Puis le roi signa un acte 
de donation de l'île de Santa-Cruz aux Pères qui pourraient y 
édifier une église et y chercher leur subsistance. 

Bruto Chambanaa et son fils iurèrent solennellement d'exé- 
cuter leurs engagements. De leur côté, les indigènes mon- 
trèrent de véritables dispositions à embrasser le christianisme. 
D'après le Père Luiz Mariano, ils demandaient eux-mêmes 
qu'on leur apprît à faire le signe de la croix. Le chef Randu- 
mana importunait le capitaine pour qu'il le fît baptiser ainsi 
que toute la famille. 

L'exploration fut ensuite continuée vers l'île de Santa-Cruz. 
Là on construisit une église et une maison en bois pour les 
Pères. Le fakir du lieu leur demanda des renseignements sur 
les archanges Michel et Gabriel. Les Pères lui parlèrent du 
Créateur des anges et de la croix et lui persuadèrent de leur 
confier son fils pour qu'ils lui enseignassent leur Innguo et la 
loi de Dieu. 

Enfin on se prépara au départ. Le capitaine remit au roi 
Bruto Chambanga ceux qu'il avait promis de lui laisser en 
gage et lui rappela sa promesse. Mais le roi ne voulut pas 



1. Bruto ChamhaDpa dods parait être le Lhcm Tsicunùan, roi d'Auossi. doot 
parle Klaconrt, et Anria-Senvae Dian Ramach dont il a racouté lui-uièuie 
l'aventure (voir Hisl. de Vile de Madagascar, éd. 1658, p. 33 et 46). 



22 . l'.TIF.NM'; 1>K l'I.ACOriiT 

tenir sa parole. Il déclara à l'auio Rodrignoz (la ('oî5ta qu'il 
no pouvait ronsonlir à lui abandonner son fils. 

Promossos, pr6sonls,rion ne put triompher do sa résistance. 
Le capitaine, voyant qu'il ïio pouvait lui arracher son consente- 
ment, recourut à la rus(\ il prolita d'un moment ofi le roi était 
venu le voir et où réi^nait une certaine agitation sur le rivage, 
pour ordonner à un des hommes de son équipage de s'em- 
parer de l'enfant. Le jeune Andrian Ramach fut pris et em- 
mené dans une barque. Bien que sans armes, le roi n^écoutant 
que son amour paternel, se précipita vers l'embarcation pour 
la retenir au moment où elle quittait le rivage. Mais le maître 
du bateau le contraignit de lâcher prise en le frappant de son 
épée. Quant aux indigènes qui étaient accourus an secours 
de leur chef, armés de leurs sagaies, les Portugais les 
effrayèrent et les mirent en fuite par des décharges de mous- 
queterie. L'enfant put ainsi être transporté jusqu'au navire. 

N'ayant plus rien à faire dans cette contrée, le capitaine se 
dirigea vers Mozambique par la route du sud. En chemin, il 
déposa près de Sadia* le prince D. Jérôme Loquexa qu'on lui 
avait confié, et le 11 février 1614 il arriva au port. Sur ces 
entrefaites, deux navires portugais vinrent faire escale à 
Mozambique. Comme ils allaient dans l'Inde, Paulo Rodriguez 
da Costa jugea à propos d'en profiter pour envoyer le jeune 
Andrian Ramach au vice-roi. Il le confia au Père Pedro Freire 
et le recommanda au capitaine de l'un de ces navires. Le 
départ eut lieu le samedi saint. 

La disette qui régnait à Mozambique provoqua peu de temps 
après une nouvelle expédition à l'île Saint-Laurent (26 avril 
1614). Cette fois encore, le P. Luiz Mariano accompagna 
Paulo Rodriguez da Costa. Après avoir abordé à Mazalagem 
pour y prendre des nouvelles de D. Jérôme Loquexa, et vu les 
quatre îles de Sada-, ils jetèrent l'ancre dans la baie de Tingi- 

1. Maromokri, on Automotamo. 

2. Nosy-Ovy. 

Le I'. Luiz Mariano appelle Sada non seuleiiieat Nosy-Ovy, mais les quatre 
îles qui ferinf-nt à l'ouest, les haies de Rataralahy, Radama et Ramanetalca 
(A. Grandidier, loc. <•//., p 126, uote 1). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 23 

maro', chef du pays do Sada. Le capitaine qui savait le chef 
riche et bien approvisionné se proposait de conclure avec lui 
des traités d'alliance. Malheureiisomont Tinçimaro, qui avait 
massacré quelques années auparavant un capitaine anglais 
et les gens do son équipage, craignait d'avoir affaire à des 
Anglais venus pour venger leurs compatriotes. Ponr dissiper 
ses craintes, Paulo Rodriguez da Costa lui envoya le maître 
du navire et un Père avec lesquels il s'était déjà entretenu 
deux fois. Ceux-ci obtinrent de lui tout ce qu'ils demandèrent, 
gittce à l'intermédiaire d'un chef indigène, ami de Tingimaro. 

Les Portugais sortirent de cette baie le 6 juillet, emme- 
nant avec eux, ainsi que le leur avait recommandé le vice-roi, 
beaucoup d'esclaves et de provisions. Ils doublèrent les pointes 
de Santo-Ignacio et de Sanlo-Aleixo ' et voyant le vent favo- 
rable pour se rendre dans l'Inde ils se dirigèrent vers Goa oii 
ils arrivèrent le 16 octobre 1614. Andrian Ramacli y était déjà 
ainsi que le P. Freire. Le vice-roi, qui avait prodigué à l'en- 
fant les témoignages d'affection, le fît baptiser et confirmer 
sous le nom de dom André. Puis, lorsque le prince fut bien 
instruit des vérités de la religion chrétienne et qu'on put fon- 
der sur lui les plus belles espérances pour la propagation de 
cette religion parmi ses sujets, il résolut de le renvoyer dans 
sa patrie. C'est le capitaine Pero do Almeida Cabrai, gentil- 
homme de grand mérite, qu'il chargea de cette mission. 

Cabrai partit au mois de février 1616 avec Joao Cardoso de 
Pina comme second. Sur le même navire s'étaient embarqués 
deux Pères Jésuites qui se rendaient au pays de Sadia : les 
Pères Antonio de Azevedo et Luiz Mariano. 

Au lieu de passer aux îles Cerné et Mascareigne, et d'abor- 
der au port de Sainte-Luce, ainsi qu'il en avait reçu Tordre, 
le capitaine se dirigea vers le port de Saint-Lucas. A la nou- 
velle de l'arrivée d'un navire portugais, Brulo Chambanga 
envoya sa femme abord pour s'informer si son fils était parmi 



1. Confluent de l'AntiraDomalaza avec le Manou^arivo. 

2. Cap Anoronkarana et probablement pointe Rantamia. 



2\ KTIE-NM-; I)K ILACOlIiT 

les passagers el demander qu'on voulùl bien l'amener à terre. 

Touché des larmes el des supplications de la pauvre mère, 
Cabrai ramena lui-même dom André à son père. Ce dernier 
ressentit une telle joie de revoir son fils qu'il se montra fort 
empressé à être agréable au capitaine. Encouragé par une 
telle altitude, celui-ci lui demanda un autre de ses fils pour 
l'emmener à Goa. Le roi se borna à lui répondre que celui qui 
lui restait était encore trop jeune pour être embarqué. Mais il 
consentit à conclure avec le capitaine un traité de paix et 
d'alliance, par lequel il s'eng-ageait à recevoir les Pères dans 
son royaume et à leur accorder tous les secours, toutes les 
faveurs nécessaires pour prêcher l'Evangile, baptiser el rendre 
chrétiens tous ceux qui le demanderaient. Le capitaine prin- 
cipal envoya ensuite son second Joao Gardoso de Pina à la 
côte occidentale de l'île avec l'ordre d'entrer en relations avec 
les chefs qui dominaient sur cette côte^ et de transporter les 
deux Pères de la Gompag-nie de Jésus (les PP. d'Azevedo et 
Luiz Mariano) au pays de Sadia. L'arrivée de Pina et des 
deux missionnaires fut fort bien accueillie par le chef et les 
habitants de cettre contrée. 

Peu de temps après Pero Almeida de Cabrai partait pour 
Goa où il amenait à son tour un parent du roi Bruto Gham- 
banga, Gonmie le prince Andrian Ramach, le jeune homme 
devint chrétien et fut élevé par les Pères. Il eut pour parrain 
le vice-roi Dom Jérôme d'Azevedo et s'appela lui-même Dom 
Jérôme. 

Au mois de février de Tannée suivante (1G17), le vice-roi 
chargea le capitaine Manuel Freire de Andrade de ramener 
dom Jérôme dans sa patrie. Le capitaine avait l'ordre d'abor- 
der à Porlo-INovo* et de ne point laisser débarquer le prince, 
avant que son père ne fût venu le réclamer et avant de s'as- 
surer que tout était tranquille à terre. Ces précautions prises, 
il enverrait dom Jérôme au roi d'Anossi sous la garde d'un 
Père et de deux Poitugais. Il lui était en outre; recommandé 

1. l^urt situé eutre ceux de Suiut-Lucas et de Saiate-Luce. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 25 

de se rendre à Sadia afin d'y prendre des nouvelles des deux 
missionnaires qui s'y trouvaient depuis quelque temps ' et de 
voir s'il était facile de recruter des jeunes g-ens de noble 
famille pour le séminaire de Goa. 

Les Portugais jetèrent l'ancre dans un port situé entre celui 
de Porto-Novo et Saint-Lucas, auquel ils donnèrent le nom 
de Saint-François-Xavier. Avant de débarquer, le capitaine 
commanda de tirer quelques coups de canon pour attirer à la 
côte les indigènes. IN'ayant rencontré personne, ils levèrent 
l'ancre pour Saint-Lucas. 

En arrivant dans ce port, Andrade tenta comme précédem- 
ment d'éveiller l'attention des indigènes par quelques coups 
de canon. Puis il envoya à terre un nègre avec l'ordre de 
prendre des nouvelles des Pères Manuel de Almeida et Cus- 
todia da Costa, venus quelque temps auparavant dans le pays. 
Le nègre était en outre porteur de lettres et de présents pour 
le roi d'Anossi. Il trouva les missionnaires très-malades et 
découragés. Les Pères vinrent s'entretenir avec le capitaine 
et lui déclarèrent qu'ils ne voulaient plus demeurer dans l'île, 
ajoutant que d'ailleurs ils n'étaient plus en état d'exercer leur 
ministère. Andrade les supplia de la part du roi et du vice- 
roi de ne pas renoncer à leur mission. En vain assura-t-il 
qu'on leur apportait du secours et qu'on leur en enverrait tous 
les ans, les deux missionnaires persistèrent dans leur refus et 
quittèrent leurs cases. Quant à Bruto Chambanga, il répondit 
aux cadeaux par d'autres cadeaux ; il envoya au capitaine des 
bœufs, des poules, du lait et des esclaves, mais il ne voulut 
jamais consentir à se rendre auprès de lui, ni à laisser venir 
son fils Andrian Ramach. 

Cette prudence s'expliquait non seulement par les événe- 
ments qu'avait provoqués l'enlèvement de son fils, mais 
encore par des événements survenus tout récemment. 

Un Cinghalais qui était captif des Pères et converti au chris- 
tianisme avait renié sa foi. 11 s'en élait allé trouver le roi 

1. C'étaient les Pères Aulouio de Azevedo et Luiz Mariano. 



20 I^TIE^'^'F, DF. FLACOUnT 

Bnito Chambanga, cl lui avait consoillé de se délier des Por- 
tugais qui, iï roulondro, avaient l'intention de lui ravir son 
royaume. Ils'élait même engagé, s'il consentait à lui accorder 
sa confiance, à le débarrasser de tous ses ennemis. Excités 
par ce lraitre_, plus de mille indigènes munis de frondes et de 
pierres dissimulées dans leurs pagnes s'étaient rassemblés. 
Sous prétexte de faire quelques échanges avec les Portugais, 
ils étaient entrés en relations avec eux, s'étaient qnerellés avec 
le Père Manuel de Almeida, l'avaient souffleté, et en même 
temps tous avaient fait usage de lenrs frondes. Le capitaine 
avait été atteint. Il s'en était suivi une lutte entre les naturels 
et trente marins qui occupaient un petit fort construit sur le 
flanc de la montagne, lutte qui s'était terminée bientôt par la 
fuite des agresseurs. 

Manuel Freire, ayant appris cette trahison, s'avança vers 
l'endroit où les indigènes s'étaient retirés, prêt ;\ en tirer une 
vengeance exemplaire. Il donna l'ordre à vingt hommes 
armés de mousquets d'aller se mettre en embuscade dans un 
bois situé sur l'autre flanc de la montagne. Sept ou huit indi- 
gènes furent tués. Le capitaine ordonna de les pendre aux 
arbres afin de montrer aux naturels quel profit ils avaient 
recueilli de leur perfidie. Les Portugais ravagèrent et brû- 
lèrent ensuite les environs oîi ils ne rencontrèrent que très 
peu de résistance. Dès lors toute bonne relation cessa avec les 
habitants de cette contrée. 

Persuadé qu'il n'y avait plus rien à faire dans ces parages, 
Manuel Freire de Andrade se décida à partir. Il emmena avec 
lui Andria Mussa, frère du roi Bruto Chambanga, dont il s'était 
emparé par force, et dom Jérôme, son neveu, qu'il n'avait pas 
voulu laisser dans le pays, comme le lui avait recommandé le 
vice-roi, au cas où les indigènes les accueilleraient mal. Il 
passa au port de Santa-Gruz où il retrouva des traces du 
séjour des Portugais et se dirigea vers Mozambique en 
côtoyant le littoral de l'ouest. Chemin faisant, il aborda à 
Sadia et envoya prendre des nouvelles des Pères Antonio de 
Azevedo et Luiz Mariano. Les missionng.ires vinrent peu de 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 27 

temps après du rivage et déclarèrent qu'ils étaient résolus à 
ne plus rester dans l'île. En vain le capitaine les pria-t-il de ne 
point abandonner leur poste et d'obéir aux ordres du vice-roi, 
ils voulurent s'enribarquer avec lui pour Mozambique*. 

Depuis cette époque, il ne paraît s'être fait aucun débarque- 
ment, aucune exploration portugaise sur les côtes de Mada- 
gascar, Les navigateurs ou les marchands qui se rendaient 
aux Indes ont peut-être continué à fréquenter Tîle ; mais s'ils 
y vinrent, ce fut seulement pour s'y ravitailler et non pour y 
faire du trafic ou du prosélytisme. L'île est dès lors définitive- 
ment délaissée pour l'Inde où les Portugais espéraient trouver 
plus de richesses, et peut-être aussi plus de sécurité. 

Si parmi les Européens, les Portugais sont les premiers 
venus à Madagascar, ils ne sont pas les seuls qui y abordèrent. 
Les Hollandais, les Anglais et les Français touchèrent presque 
à la même époque à la grande île. 



\. Exploroçao porlugueza de Madagascar em 1613. Relaçaoinedita do padre 
Luiz Mariano [Bolelim da Sociedade de geographia de Lisboa, 1887, 7« série, 
n" 5, pp. 313-315, et 319-354; Dociimeyilos remeltidos da India ou Livras das 
Monçoes publîcados da Academia real das Sciencias de Lisboa, t. III, pp. 399- 
404, t. VIII, p. 336 ; t. VI, l"-" série, Historia da Asia, Decada XIII, parte I, 
p. 177 et suiv.; parte II, Decada XllI, pp. 481-486 et pp. 677-683. 

D'après la Relation de Goa les Pères n'auraient pu opérer aucune con- 
version dans cette île « à cause des empêchements qui s'y rencontrèrent ». 
Ces termes ont donné lieu à deux interprétations. Pour le P. Cordaro, la vé- 
ritable cause de l'insuccès des missionnaires serait leur peu de zèle. Le 
P. Provincial les aurait rappelés secrètement à cause de leur peu de courage. 
Ils auraient eux-mêmes donné au vice-roi des Indes Jérôme d'Avezedo le 
conseil d'abandonner un pays où leur mission avait amené si peu de résul- 
tats. Mais celui-ci n'accepta pas les raisons qu'ils alléguèrent. Le P. delà Vais- 
sière semble croire au contraire qu'une persécution avait éclaté dans l'île et 
qu'un des pères, Jean Garces, eu aurait été vers l'année 1616 l'une des prin- 
cipales victimes. Comme le montre notre récit, ces deux hypothèses sont 
inexactes. Les missionnaires ont probablement quitté leur poste parce qu'ils 
s'y voyaient abandonnés, et que le succès ne répondait pas à leur espérances 
De plus, le P. Mariano ne se trouvait pas à l'endroit (Fort-Dauphin) que l'on 
suppose. Quant au zèle des deux missionnaires qui vinrent habiter dans cette 
contrée, nous ne pensons pas qu'il doive être mis en suspicion. Les traces 
de leur enseignement que l'on a retrouvées plus tard dans le sud de l'île, 
prouvent qu'ils apportaient le plus grand soin et les plus grands efforts dans 
l'exercice de leur ministère (P. La Vaissière, Hisloirt de Madagascar, p. 2 et 
suiv.; Lettre du P. Nacquart à saint Vincent de Paul, 5 février 1650, Archives 
Nationales, M 214, u° 3, f. 15). 



28 KTlRN^iK I>1, FLACOl T.T 

C'est seulomenl à parlir de la lin du xvi" siècle que la pré- 
sence des Hollandais est signalée dans l'océan Indien. Jus- 
que-là ils n'avaient été que les intermédiaires entre les Por- 
tugais et les diiïérents peuples de l'Europe. Ils allaient chercher 
à Lisbonne les épiccs et les produits de l'Orient qui devaient 
approvisionner les principaux marchés du continent. « L'an- 
nexion du Portugal par Philippe II, en 1580, leur ferma cette 
rade dont ils étaient les courtiers privilégiés et vraiment 
comme les maîtres. Les colonies espagnoles de l'Atlantique, 
les pays à or leur étaient interdits. Il fallut passer des opéra- 
lions de cabotage européen, non pas à la piraterie, mais aux 
tentatives de longs voyages et de conquêtes, aller chercher 
sur place en Orient les denrées aux dépens des monopoles déjà 
établis ))'. 

Mais les Portugais exerçaient une étroite surveillance sur 
la route du Cap qui menait aux pays des Epices, et traitaient 
comme pirates ceux qu'ils surprenaient dans les mers où ils 
dominaient. Les Hollandais essayèrent de les en expulser. 
N'ayant pu y parvenir, ils employèrent leurs efforts, comme 
les Anglais leur en avaient déjà donné l'exemple à découvrir 
une route vers la Chine par le nord. Mais leurs navires furent 
arrêtés par les glaces de laPs'ouvelle-Zemble et du détroit de 
Yaïgatz. Cet insuccès toutefois ne les découragea pas. Ils se 
préparaient à une nouvelle expédition, quand ils apprirent 
qu'un de leurs compatriotes, prisonnier de guerre àLisbonne, 
Cornélis de Iloutman, avait recueilli des renseignements pré- 
cis sur le commerce de l'Orient, dans les voyages qu'il avait 
faits aux Indes avec les Portugais. Comprenant tout l'intérêt 
qu'ils avaient à s'assurer le concours d'un tel guide, des négo- 
ciants d'Amsterdam payèrent sa rançon. Ils formèrent une 
société sous le titre de Compagnie des pays lointains ou Com- 
pagnie Van Verne et confièrent à Iloutman le commandement 
de quatre bâtiments qui devaient se rendre à Java par le cap 
de Bonne-Esiiérance, avec l'ordre de conclure des traités de 

1. Jl. Duboi?, Si/iilè7nes coloniaux et peu/des colonisaleurs, Paris, 1805, p. 75. 



ou LES ORIGINES DE LA TOLOMSATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 29 

commerce avec les Indiens, mais parlicalièrement dans les 
lieux où les Portiig-ais ne s'étaient pas encore établis'. 

C'est pendant ce voyage que Ilontman relâcha à Madagas- 
car tant pour sV procurer des vivres que pour refaire les gens 
indisposés ])ar une longue navigation. Le 10 octobre lo9o, le 
navire Le Maurice jetait l'ancre dans la baie Saint-Augustin. 
Les Hollandais furent mal accueillis par les indigènes dès leur 
arrivée dans ce pays. Ceux-ci, sous prétexte d'aller leur ofTrir 
des bestiaux, dépouillèrent de tout ce qu'ils possédaient les 
malades que l'on avait débarqués. Ils leur jetèrent même des 
pierres qui les blessèrent. Plusieurs Hollandais ne durent leur 
salut qu'à leurs mosquets. Pour se prémunir contre de nou- 
velles agressions, Houtman fit construire un petit fort à Taide 
de branches entrelacées. H y plaça les malades et préposa à 
sa garde les hommes valides. Ses gens usèrent ensuite de re- 
présailles. Es entreprirent plusieurs expéditions dans le voisi- 
nage, enlevant les bœufs, les moutons et tout ce qu'ils ren- 
contraient. Hs s'emparèrent même de quelques indigènes. L'un 
d'eux fut tué d'un coup de mousquet en voulant résister. Deux 
enfants furent pris et emmenés sur le navire La Hollande. Les 
naturels se vengèrent en attirant leurs ennemis dans un guet- 
à-pens oij fut assassiné le pilote Nicolas Janson. Cette fois 
encore les mousquets en eurent raison. 

Non contents de les repousser dans les bois des alentours, 
les Hollandais voulurent châtier cette nouvelleagression. Qua- 
rante-huit d'entre eux partirent dès l'aube, afin de suprendre 
leurs ennemis; mais ceux-ci pour la plupart prirent la fuite à 
leur approche. Un seul tomba entre leurs mains. Il fut fusillé à 
l'endroit même oii le pilote Nicolas Janson avait été tué. 
Toute relation d'amitié avec les indigènes étant devenue dès 
lors impossible, Houtman mit à la voile pour .lava (13 déc. 
159.">). 



1 Wicquefort, Voynf/es aux Elats de l'erse et aux Indes orientales, traduil 
d'Oiearius, 1G66, t. 11, p. 644 et suiv. ; Savary des Bruslons, Dictionnaire du 
Commerce, MDCGXXVI, t I, p. 1380; Vidal-Lablache, La Tm-e, p. 259 et 
208; Octave Noël, Histoire du commerce du monde, t. il, p. 153. 



âO KTIKNM-: \)K l'LACOlli;! 

Tar iiialliuiir, les venls lui furent contraires. Comme uue 
partie de ré(]uipage était encore malade, Tamiral se réfugia à 
l'île Sainte-Marie (H janvier 15î)6). Il put y trouver des vivres 
et même d'autres denrées telles que de la caune à sucre et du 
gingembre. Mais il lui fut impossible de se procurer de l'eau. 
C'est ce qui le décida à se rendre à la baie d'Antongil (25 
janvier). Les Hollandais n'eurent d'abord qu'à se louer de 
l'iitlitude des indigènes. Ceux-ci vinrent les voir avec leur 
chef. Ils leur firent toutes sortes de démonstralions d'amitié 
et leur apportèrent quantité de provisions qu'ils échangèrent 
contre des grains de corail do vil prix. Toutefois ces bonnes 
relations ne furent pas de longue durée. Quelques jours après, 
pendant une violente tempête, les naturels s'emparèrent de 
quelques barques qui avaient été détachées des navires et les 
brisèrent pour en arracher les clous. Les gens de Houtman 
s'étant mis à la recherche de leurs barques, ils s'efforcè- 
rent de les empêcher d'atterrir en les menaçant de leurs 
sagaies et en leur jetant des pierres. On leur répondit par 
des décharges de mousqueterie : six de ces malheureux 
tombèrent mortellement atteints. Les autres prirent la fuite, 
ainsi que les habitants du village voisin qui se réfugièrent 
dans les bois, après avoir mis le feu à leurs cases. Les Hollan- 
dais pillèrent le village et emmenèrent prisonniers cinq indi- 
gènes qui étaient venus leur vendre des citrons, ainsi que 
leur chef. Ce dernier recouvra cependant sa liberté en faisant 
apporter des vivres comme rançon. Voyant qu'il ne pouvait 
se livrer à aucun trafic dans ce pays, et qu'il lui était difficile 
de se ravitaillera cause de Thostilité des habitants, Houtman 
se décida à lever l'ancre (10 février 1596) '. 

Trois ans plus tard (2 mai 1599), les deux vaisseaux, Les 



1. Diarium nnutirum ilinens lialavornm inindiam orie.ntalemcursmim^trac- 
luum variorumque evenluum qui ipsis coniigerunt, diiujenter descriplum. 
Aruhemi, auuo 15'J8, fol. 3-9; Liadschot, Premier liore de la navigation aux 
Indes orientales, lOOC, p. C et suiv. ; Valencyu, Oud en nieuw Osl-lndien of 
Nederlands Morjenlheild, 1'» partie, p. 173; Begin ende Voorlfjang Vande vere- 
eniffde Neederlandlsclie, Geoctroijcrde Oost-lndiscke Compagnie H Eerslc Deel, 
1646, t. 11, 20 partie, fol. 8-15. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 31 

Provinces-Unies et Les Pai/s-Bas, commandés par Paul Van 
Caerden, venaient encore mouiller à la baie d'An tongil pour s'y 
approvisionner d'eau et de vivres. Le 24 octobre de cette même 
année (1599) l'amiral Etienne Van derHagen jetait l'ancre dans 
une baie de la côte méridionale que nous croyons être celle 
de Sainte-Luce*. Mais n'ayant pu découvrir de l'eau douce 
dans le voisinage, et la rade lui paraissant mauvaise il se diri- 
g-ea vers la baie d'iVntongil où il espérait s'approvisionner en 
même temps d'eau et de riz. Il n'y trouva ni vivres ni habi- 
tants. Les indigènes qui n'avaient pas oublié les actes de vio- 
lence des Portugais s'étaient enfuis dans leurs montagnes à 
la nouvelle de l'arrivée des blancs, après avoir mis le feu à 
leurs cases et emmené avec leurs femmes et leurs enfants tout 
ce qu'ils avaient de plus précieux. En vain leur envoya- 1- on 
deux hommes sans armes, en vain les Hollandais leur jetè- 
rent-ils de la verroterie leur promettant qu'on ne leur ferait 
aucun mal, ils ne voulurent pas sortir de leur retraite. Deux 
d'entre eux cependant osèrent s'approcher, et assurèrent aux 
Hollandais que leurs mousquets étaient seuls la cause de la 
fuite de leurs compagnons. Déçu dans ses espérances, l'amiral 
quitta (21 décembre 1S99) une contrée où il était si difficile de 
se munir de vivres et continua sa route vers Sumatra. 

Pendant longtemps encore Madagascar servit d'escale aux 
navires qui se rendaient aux Indes. Le P. Luiz Mariano nous 
apprend dans sa Reiaiio/i que vers 1613 les Hollandais 
venaient relâcher à Manghafia (Sainte*Luce)\ Eu 1619, Guil- 
laume Is Brantz Bontekou abordait de son côté à l'île Sainte- 
Marie en allant aux Indes, et jetait l'ancre dans la baie Sainte- 
Luce à son retour ■\ S'il faut l'en croire, il aurait été bien 



1. La relatiou parle de la baie du Soleil. Comme nous ue counaissonsaucutie 
baie de ce nom sur cette côte, nous avons pensé qu'il s'agissait de la baie 
Sainte-Luce, située au sud-est, et où les Hollandais relâchaient ordinaire- 
ment. 

2. Luiz Mariano, loc. cit., p. 335. 

3. De Constantin, Recueil de voijages qui ont serui à Vélabtissemenl et aux 
profjfès de la Compagnie des Indes orientales des Provinces-Unies, Rouen, 1725, 
t. III, p. 155 et 356; t. VIII, p. 239-248, p. 396 et suiv.; Valentyn, loc. cit., 



32 ftTiF.NNK DE l'LACOl l!T 

accueilli p.ir los indigènos pendant son court séjour dans ces 
deux pays et aurait même réussi à faire la traite. Mais aucun 
des navigateurs qui vinrent aborder à la grande île ne semble 
avoir eu le dessein d'y fonder un établissement commercial. 

Ce n'élait pour eux qu'une étape de leurs longs et périlleux 
voyages'. 

Quelques années seulement après le passage de Iloutmann, 
les Anglais abordaient à Madagascar. Dès l'année 1599, le 
navigateur John Davis relâchait à la baie de Saint-Augustin 
pour s'y ravitailler. Mais jusqu'à l'année 1601, ils étaient ve- 
nus avec les Hollandais. C'est seulement depuis cette époque 
qu'ils y vinrent pour leur propre compte, ou plutôt pour le 
compte de la Compagnie anglaise'des Indes orientales qui dans 
les dernières années du règne d'Elisabeth s'était constituée à 
l'imitation de la Compagnie hollandaise Van Verne. Dès l'an- 
née 1599, la princesse avait accordé des lettres patentes et 
une charte aux marchands de Londres qui s'étaient associés 
pour cette entreprise. En 1600, la société fut complètement 
organisée. De bonne heure cette compagnie dirigea ses efforts 
vers rinde d'où elle se proposait de chasser les Portugais qui 
possédaient alors sur les deux côtes une longue chaîne de 
comptoirs florissants. Elle y envoya une flotte de quatre vais- 
seaux sous le commandement de James Lancaslro. Le célèbre 
John Davis qui avait déjà accompli ce voyage lui fut donné 
pour premier pilote. On partit de Torbay le 18 avril 1601. 
Arrivé dans l'océan Indien, James Lancaslro, voyant la ma- 



1"= partie, p. 118 el suiv., Dociimenlos remeltidos da India, loc. cit., t. III, 
p. 401. 

II s'agit probablement encore de la baie S.iinte-Luce, bien que la Relation 
mentionne la baie Saint-Louis. 11 n'existe pas, à notre connaissance, de baie 
portant cette désignation. 

1. D'après Flacourt, les Hollandais auraient fondé à Aniongil une hal)itatiou. 
Ils y venaient îicheter du riz et des esclaves et faisaient de fréquentes incur- 
sions dans l'île voisine de Sainte-Marie et emmenaient comme esclaves tons 
les indigènes qu'ils rencontraient, ce qui avait beaucoup dépeuplé l'île. Parmi 
les douze qui composaient la petite colonie plusieurs mo'jrureut de la fièvre 
dans ce lieu malsain. Les autres furent massacrés par les indigènes dans les 
querelles desquels ils étaient intervenus et qu'avaient irrités leur perfidie et 
leur cruauté (éd. IGët, p. ±1 et 28, et éd. 1(55S, p. 302). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 33 

jeure partie de son équipage atteinte du scorbut et n'ayant pu, 
par suite des vents contraires, gagner Tîle Rodrigue, comme 
il se le proposait, se dirigea vers la baie d'Antongil oii il es- 
pérait trouver des citrons. En passant, il aborda (17 décembre 
4601) à l'île Sainte-Marie et lit provision de ces fruits pour 
ses malades. Mais l'incertitude du temps et le peu de res- 
sources qu'offrait cette île le déterminèrent à se rendre immé- 
diatement à la baie d'Antongil. Il y arriva huit jours après. 
Les habitants montrèrent tout d'abord une grande hésitation 
à vendre des vivres aux Anglais et, quand ils y consentirent, 
il fut très difficile de les amener à un marché loyal \ 

Cette baie fut fréquentée dans la suite par beaucoup de na- 
vigateurs qui allaient aux Indes. Il suffira de citer parmi tant 
d'autres, W. Keeling(i608), Henri Midleton (1610), Boolhby, 
Hammond (1630), le capitaine Willes, Mandelslo (1639) \ 

Ce dernier qui était allemand de naissance, mais semble 
avoir voyagé pour le compte des Anglais, s'avança même sur 
la rivière qui se jette dans la baie de Saint-Augustin, afin de 
découvrir le pays et de s'y livrer à la traite. Il parvint à faire 
quelques échanges avec les naturels et conclut un traité d'al- 
liance défensive avec quelques chefs du voisinage, entre autres, 
Andrian Machicore et Andrian Panolahé^. 

Tous ces navigateurs paraissent s'être uniquement préoc- 
cupés d'entretenir des relations commerciales avec les habi- 
tants et s'être inspirés des idées de Sir Thomas Roe qui, envoyé 
en 1613 comme ambassadeur au Grand Mogol par la première 
Compagnie des Indes orientales, avait déclaré à son retour que 
« des guerres et du commerce ne peuvent aller ensemble »*. 

1 . Haklnyt, Tke Principal Navigations : Voyages, Traffiques and Discoveries 
oflhe Engiisk Nation, 1599-1600, vol. II, 2^ partie, p. 104 et suivauteâ et édit. 
Markham, G.B.F.R.S., Loudon, MDGCCLXXVII; Lancasters Voyages to tlie Easl 
Indies, p. 66, 112, 160 et suiv.; Savary des Bruslons, Dici. du Comm., loc. cit., 
t. I, p. 1386; A. Graadidier, Hist. de la géogr., éd. 1892, p. 121 : Tableaux. 

2. Citons encore les marins W. Finch et Richard Rowles (1608) et le D^ Henri 
Gouch (v. A. Grandidier, Hist. de la géogr., éd. 1892, p. 211). 

3. Vicquefort, Voyage aux Étals de Perse et aux Indes oriental'!!,, Iraïkiit 
d'Olearius, MDCCXXVII, p. 649-663. 

4. Cf. Leroy-Beauliou, De la colonisation chez les peuples modernes, Paiis 
4e éd., 1891, p. 43 et 46. 



;. KTIEN.NK I) K M.AlOllîl 

Les relations ne sigiuileiil en ellel auciui acte de violence de 
leur part. 

L'impression qn'ils rapportèrent en Angleterre sur la grande 
île africaine fut bonne, si l'on en juge par le récit enthousiaste 
que Boolliby publia quelques années après son retour*. C'est 
même probablement sous l'influence de ce récit et de l'esprit 
tie colonisation qu'avaient fait naître de l'autre côté du détroit 
les troubles religieux et politiques, que beaucoup d'Anglais 
partirent pour Madagascar au printemps de l'année 1644. 

Cette même année, un marchand, Powle Waldegrave, débar- 
qua dans la baie de Saint-Augustin avec cent quarante colons 
venus dans l'espoir d'y fonder un établissement. Ils y furent mal 
reçus par les habitants. Au témoignage de ce marchand, ceux- 
ci essayèrent de les attirer par petits groupes dans l'intérieur 
des terres afin de les massacrer. A plusieurs reprises, des An- 
glais furent victimes de la perfidie et des paroles mensongères 
des indigènes. D'autres succombèrent aux privations, à la 
maladie, aux soulTrances de toute sorte. Powle Waldegrave, 
qui avait couché sur le sol pendant plus de trente nuits et 
exploré le pays en tous sens, dut quitter ce pays insalubre oii 
il avait contracté le flux de sang. Sur cent quarante colons 
qui étaient venus dans ces parages, il n'en revint que douze 
en Angleterre '. 



III 

Les Français ne furent pas les derniers à fréquenter Mada- 
gascar. Dès le commencement du xvf siècle, par conséquent, 

\. Description of llie mosl famous island of Madagascar, l&i&. 

2. Powle Waldegrave, An ansv^er to M. BooUihys Book of the Description of 
Madagascar, London, 1649, in-4 : Préface et chap. m, xiv, xvii. (Cet ouvrage 
très rare, se trouve au British Muséum.) 

C'est saus doute de ces Anglais que Flacourt veut parler lorsqu'il nous 
apprend que vers l'année 1644 un certain nombre d'habitants de la Grande- 
Bretagne vinrent s'établir à la baie de Saint-Augustin et s'installèrent dans 
un fort du voisinage qui avait été délaissé, sans vouloir intervenir dans les 
querelles des indigènes (éd. 1661, p. 43 et 260). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FIîANnAISE A MADAGASCAlî 3fî 

"longtemps avant les Hollandais et les Anglais, ils avaient 
marché sur les traces des Portugais et pris la roule des Indes. 
Deux marins dioppois, les frères Jean et Raoul Parmentier, qui 
se rendaient à Sumatra, relâchèrent, le 25 juillet 1529, dans 
le petit port de Maromoka, sur la côte occidentale. Les gens de 
l'équipage s'emparèrent de deux indigènes qu'ils emmenèrent 
au navire et qu'ils renvoyèrent avec quelques cadeaux. Les 
naturels vinrent à leur tour leur apporter des vivres. Mais 
quelques jours après, sous prétexte de leur montrer du gin- 
gembre et des mines d'or ou d'argent, ils attirèrent dans un 
bois les matelots, Vasse, Jacques l'Ecossais et Bréant, et 
les tuèrent à coup de sagaies. Le lendemain, les compagnons 
de Parmentier retournèrent à l'endroit où leurs camarades 
avaient été assassines, afin de s'assurer si, comme les indigènes 
l'avaient dit aux gens de l'équipage, il y avait là des ressources 
ignorées. A leur vue, les naturels accoururent et les mena- 
cèrent do leurs sagaies. Les Français tirèrent sur eux quel- 
ques coups d'arquebuse qui en blessèrent plusieurs. Mais alors 
les indigènes arrivèrent eu foule, et les frères Parmentier se 
hâtèrent de s'éloigner d'une contrée aussi inhospitalière 
(30 juillet). Le l^août, en continuant leur voyage d'explora- 
tion, ils aperçurent des îles qu'ils appelèrent îles de Crainte à 
cause des craintes qu'elles leur inspirèrent'. 

Depuis cette époque jusqu'au commencement du xvri" siècle, 
aucun navigateur, à l'exception de Jean Alfonse le Saintou- 
geois qui aborda en 1543 à la baie de Boina, ne semble avoir 
passé à Madagascar. Le 19 février 1602, deux navires envoyés 
par une société bretonne aux Indes orientales pour disputer 
aux Portugais et aux Hollandais les richesses de ces pays loin- 
tains, pénétrèrent dans la baie de Saint-Augustin. L'un, Le 

1. De là le nom de Port de la Trahison donné au port où avaient abordé 
les Français. — Les îles de Crainte reçurent plusieurs noms spéciaux : l'île Ma- 
jeure, l'Enchaînée, l'Utile, la Boquilione, l'île Saint-Pierre, l'Andouille, l'Advan- 
turée (voir Parmentier. éd. Schefer, ouvrage cité, p. 39, et A. Grandidier, llist. 
de la géogr., p. 117). D'après Schefer {loc. cit., p. 39, note 1), ces îles de 
Crainte sont situées au sud du banc Pracel ou banc Parcelar. Elles sont pe- 
tites, basses, et couvertes de broussailles. On les connaît aujourd'hui sous le 
nom d'îles Dalrymple, Hosburg, Beaufort, Fliuders, Woody et Smyths. 



;i6 KTIKNM': Dh l'LAC.OURT 

Cor/j/n, t'I.iit (M)nun;ui(lé par Pyraid de Laval, raiilie, Le Crois- 
sant, avait à bord Jean de Vilré, Les Français commencèrent 
par conslruire un fort dans le voisinage pour se protéger contre 
les surprises des liabitanls'.Puis ils essayèrent d'entreren rela- 
tions avec eux. Ceux-ci se montrèrent d'abord fort efîaroucbés 
et s'enfuirent. Les compagnons de Pyrard finirent cependant 
par triompher de leurs appréhensions et firent avec eux quel- 
ques échanges. Malheureusement le climat malsain de ce pays 
enleva en trois jours quarante Français ; Pyrard s'empressa de 
quitter une contrée aussi insalubre. 

Dix-huit ans plus tard, le 22 mai 1620, le général français 
Beaulieu jetait Tancre dans la même baie. Pendant son séjour, 
il fit la traite avec les indigènes, dont il reçut un excellent ac- 
cueil. Il emporta du pays et des habitants une impression très 
favorable*. 

La baie de Saint-Augustin semble avoir été ensuite délaissée 
par les Français, ainsi que toute la côte occidentale. C'est le 
plus souvent la côte sud-est qui reçut leur visite. Au mois de 
juillet 1638, un navire dieppois, commandé par le capitaine 
Alonze Goubert, venait jeter l'ancre dans la baie de Sainte- 
Luce. Ce marchand s'était proposé de se livrer au négoce dans 
la mer Rouge et de fonder un comptoir à l'île de France. Mais, 
ayant trouvé cette île déjà occupée par les Hollandais, il se di- 
rigea vers Madagascar doia il espérait extraire de l'argent. Sur 
le même navire se trouvaient plusieurs Normands parmi les- 
quels un marchand de Rouen, François Cauche. Dès son arrivée 
dans l'île, Cauche sut gagner l'amitié des indigènes et en par- 
ticulier d'Andrian Ramach, qui devenu roi de la province d'A- 



1. C'est ce fort que les Anglais avaient occupé en 1645 et que les Français 
retrouvèrent plus tard dans le même état (Pyrard, loc. cit., p. 20; Morizot, 
loc. cit., p. 22; Flacourt, éd. 1661, p. 261). 

2. Le discours de la navigation de Jean et Raoul Parmenlier, édition Schefer, 
Paris, 1883, in-8, p. 32-39; Voyage de Pgrard aux Indes orientales, 1615, p. 21 
iii suiv.; Fr. Martin de Vitré; DescripLion du voyage fait aux Indes orientales 
par les Français, de 1601 à IGOS, .MDCIV, p. 20 et suiv. (ouvrage rarissime) ; 
ïhevenot, lielaiion de voyages curieux, MDGXCVI, t. 1, l""" et 2^ parties; 
^'oyage du général Beaulieu aux Indes orientales, p. 15 et suiv. ; A. Graudidier, 
Ilist. de la géogr., éd. 1892, p. 117 et 118 et p. 213. 



ou LES ORIGINES DE LA|COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 37 

nossi, vint le visiter escorté de quatre cents Malgaches. ■< Ce roi, 
dit Gauche, avoit le teint un peu enfumé, mais plus blanc que 
ne le sont les Castillans. Il portoit une petite braie de calson 
de coton, raie de soie du pais... Ses épaules estoient couvertes 
d'un manteau carré, de mesme estoffe, qui lui servoit de tu- 
nique sans manches,, ceinte par le milieu descendant plus bas 
que la ceinture, portant une chaîne de coral fin en escharpe. 
Ses cheveux estoient longs et arrondis par le dessous, au lieu 
que ceux des Nègres qui l'accompagnoient estoient troussés 
parle dessus avec des filets de coton en façon d'une bourgui- 
gnotte. Il estoit d'une taille fort haute, bien proportionné en 
tous ses membres, le visage hardi, sans barbe, la langue et 
les dents de même que tous ceux de sa suite, noires comme jays 
et luisant. Il lenoit en main une espèce de pertuisane ayant 
le fer long d'un pied et demi \ » 

A la nouvelle de l'arrivée du chef indigène, le capitaine 
Goubert alla à sa rencontre avec vingt hommes armés. L'en- 
trevue eut lieu dans un village peu éloigné de Sainte-Luce. 
Des paroles courtoises furent échangées de part et d'autre. 
x\ndrian Ramach déclara au capitaine « qu'il estoit le bien- 
venu avec les siens, pourveu qu'ils ne fissent aucun bruit en 
ses Etats, qu'il les assisteroit de tout ce qu'il auroit ». Il les 
invita même à venir le voir dans sa résidence, au village de 
Fanshere^ Les Français se rendirent quelques jours après à 
l'invitation et reçurent un excellent accueil du roi et de son 
gendre AndrianTserong, qui, suivant l'expression de Gauche, 
leur offrit son logis « avec un visage ouvert et grande dé- 
monstration d'amitié ))\ On se sépara, non sans s'être offert 
mutuellement quelques cadeaux. Cette entrevue fut suivie du 
départ pour la France du capitaine Goubert et d'un certain 



i . Morizot, Relations curieuses de Visle de Madagascar, voyage de Fr. Cauclie, 
1631. Paris, p. 10 et H. 

2. Le village de Fanshere est situé sur la côte sud tpays d'Anosy) à la lati- 
tude de 230 2' 40" et par 44° 34' longitude (v. Graû(Jidier,//is;. de lagéogr., éd. 
1892 : Premier tableau, p. 108). 

3. Morizot, Voyage de Fr. Cauche, 1651, ouvrage cité : Préface et p. 15 et 
suiv. 



:iS KTIUNNK DE rL.\C((lIRT 

uonibro de ses compagnons \ Les autres, nolammeul Fran- 
çois Gauche, demeurèrenl dans l'île; ils ne songèrent qu'à 
s'enrichir el ;ï ])ré[)arer un am{)h^ charg'ement de cire, cuirs et 
autres produits. Le niai'chand rouennais entreprit toutefois 
quelques excursions dans la région pour connaître ses res- 
sources et les mœurs des habitants. C'est ainsi qu'il alla de 
Sainte-Luce, on il avait fondé l'habitation de Saint-Pierre, à la 
vallée d'Ambolo (1G39) ; de Matitanana au Mananara, et du Ma- 
nanara à Fort-Dauphin (1642) ^ 

Mais l'entreprise de Fr. Gauche, comme celles dos Français 
et des autres Européens qui l'avaient précédé, n'avait pour but 
que de servir les intérêts particuliers. Aucun g-ouvernement, 
aucun roi de France, n'avait encore envoyé à Madagascar des 
représentants charg-és d'en prendre officiellement possession^ 
C'est au gouvernement de Richelieu qu'était réservé Ihonneur 
d'y planter le drapeau de la France. 

Dès le commencement du xv!!"^ siècle, les Français avaient 
vu avec admiration et envie les profits que les Hollandais 
avaient retirés de leur association pour l'exploitation du com- 
merce des lades orientales. Déjà portés à la centralisation, ils 
avaieni pensé que la meilleure voie à prendre pour réussir 
dans leurs grandes entreprises commerciales, était de fonder, 
à l'imitation de leurs voisins, de grandes compagnies à mono- 
pole*. 

Une première compagnie obtint du roi Henri VI (1604) le 
privilège exclusif de commercer aux Indes pendant quinze ans 
etdefaire entrer en franchise dans le port de Brest les marchan- 

j. Goubcrl avait dissipé les marchau dises qu'il avait apportées de Dieppe. 
Il craignit de ne pouvoir restituer aux jnarchands l'argeut qu'il leur avait em- 
prunte à la grosse aventure (depuis CO jusqu'à 80 pour 100), avec les produits 
de l'île chargés sur sou navire. I^our se tirer d'embarras, il simula un nau- 
Irage eu coulant à fond son navire et partit sur une simple barque pour 
Dieppe (voir I-'Iacourt, éd. 1661, p. 20S ; Du Fresne.de Fraacheville, Histoi?'e 
delà Compagnie des Indes, 1738, p. 17). 

2. Flacourt, 1661, p. l/i7 et 203; A. Grandidier, HisL de la (jéng., p. 107, 
276, 217, 22"). 

3. Pauliat, La Nouvel /e Renne, mai juin 1S84 : Mridctgnscnr, p. !:;24. 

4. Leroy-Beaulieu, De la colonisuUon chez les peuples inodernes, p. 144 
et suiv. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FUANr.AISI-: A MADAC.ASCAU :!9 

dises qu'elle rapporterait de ses deux premiers voyages. Le roi 
s'engageait en outre à fournir aux associés deux canons par 
vaisseau et les autorisait à s'approvisionner en Hollande des 
munitions nécessaires, à y construire les bâtiments dont elle 
aurait besoin et même à en tirer les marins qui lui seraient in- 
dispensables. Le 29juin 1604, le principal organisateur de cette 
société, Girard de Roy, qui avait déjà voyagé dans la mer des 
Indes, reçut des lettres de commission, avec le titre de capitaine 
général do la flotte des Indes orientales. Ordre lui était donné 
de partir le plus tôt possible pour les Indes. Cette première 
compagnie ne profita pas des faveurs et des privilèges qui lui 
étaient accordés. L'accord régnait parmi les associés, et les 
ressources financières ne leur faisaient pas défaut; « mais, dit 
Bonassieux, il était alors impossible de trouver en Europe en 
dehors de la Hollande le moyen d'équiper une flotte à destina- 
tion des Indes '. » 

Cependant Rezimont, un des marins dieppois que l'inac- 
tion de la Compagnie avait rendus audacieux et qui avaient 
déjà visité les Indes orientales, avait formé dès l'année 16)^S 
une compagnie sans monopole. Cette compagnie envoya aux 
Indes un vaisseau qui revint en France chargé des produits 
de ces contrées lointaines. Ce premier succès encouragea 
Rezimont à continuer son entreprise. Il s'associa le capitaine 
Rigault, et entreprit avec lui quelques voyages avantageux. 
Rigault devint Tâme de cette association. Comprenant tout le 
proflt que l'on pouvait retirer de l'exploitation des Indes orien- 
tales et spécialement de Madagascar, il sollicita de Richelieu 
la concession'de la grande île et des îles adjacentes. Or à cette 
époque la marine royale n'était pas assez forte pour protéger 
les navires français contre les pirateries et les violences de 
leurs rivaux portugais, anglais et hollandais. Le cardinal 
pensa que la possession de Madagascar était indispensable à 
la France pour assurer la sécurité de son trafic dans l'océan 
Indien. Il saisit avec empressement l'occasion qui s'olfrait à 

1. Les grandes Compaf/)nes de commerce, p. 253 et suiv. 



4n KTIENNE DK FLACOURT 

lui (le (lomior une station aux vaisseaux français qui iraient 
aux Indes et de favoriser ainsi le développement de notre 
commerce '. 

Des lettres patentes datées du 29 janvier 1G42 et signées 
du roi Louis XIII concédèrent à Rigault « Madagascar et les 
îles adjacentes pour y ériger des colonies et en prendre pos- 
session au nom de Sa Majesté très chrétienne », avec le pri- 
vilège exclusif de s'y livrer au commerce pendant dix ans. 
Voici le texte de l'arrêt du Conseil du Roi qui accordait ce pri- 
vilège : « Sur la requête présentée auRoi en son Conseil par le 
sieur Rigault, l'un des capitaines entretenus pour le service 
de Sa Majesté en la marine, et ses associés, tendant à ce 
qu'il plaise Sa Majesté approuver et ratifier la concession à 
eux donnée par M. le cardinal de Richelieu, pair de France, 
grand-maître, chef et surintendant général de la navigation et 
commerce de France, portant pouvoir et permission d'envoyer 
en l'île de Madagascar, anciennement île Saint-Laurent, et 
autres îles adjacentes et côtes de Mozambique, tel nombre de 
vaisseaux armés en guerre et marchandises que bon leur 
semblera, avec les hommes qu'ils jugeront nécessaires pour 
habiter aux pays, s'ils voient que besoin soit pour la conser- 
vation de leurs navires et biens, ety faire le commerce et trafic 
durant le temps de dix années, sans qu'aucuns autres que le 
sieur Rigault et ses associés puissent faire habitations, traites, 
trafic et commerce, ni en tirer aucunes marchandises, pendant 
ledit temps, pour apporter en ce royaume par quelques per- 
sonnes, nation et conditions que ce soit, si ce n'est de leur 
consentement par écrit, à peine de confiscation des vaisseaux 
et marchandises au profit dudit sieur Rigault et de ses associés 
et autres choses à plein contenues en icelles » '. 



l.ïSavary des Brusions , Dictionnaire du Commerce, loc. cit., t. I, p. 1338 ; 
Bonassieux, Les grandes Compagnies de commerce, p. 238. 

2. Archives uationales, Arrêts du Consul du Roi, Coûseil des Finances 
E 167 B ; Flacourt, éd. 1661, p. 203 et 204. 

Cette concession fut de nouveau confirmée par une lettre du roi, du 
20 septembre 1643 (Arch. Ministère des Affaires étrangères, Indes orientales, 
Asie, Mémoires et documents, [n" 2, fol. 8. — Flacourt, éd., 1658, p. 194). — 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 41 

On mit à cette faveur plusieurs conditions. A robligation 
imposée aux associés de prendre possession de Madagascar 
au nom du roi, on avait ajouté celle d'y faire passer des gens 
d'Église pour administrer les sacrements aux Français qui 
seraient envoyés dans l'île et instruire les naturels des vérités 
de la religion catholique'. 

La Compagnie fut désignée sous le nom de Compagnie d'O- 
rient, des côtes orientales d'Afrique ou de Madagascar ; mais en 
réalité cette société n'était autre chose qu'une nouvelle Com- 
pagnie des Indes Orientales et^son commerce s'étendra jusqu'à 
Surate, ainsi qu'aux autres ports du littoral de cette partie de 
l'Inde ^ Elle était composée de vingt-quatre parts, «tellement, 
dit Charpentier, que celui qui y entrait pour une part fournis- 
sait la vingt-quatrième partie de la dépense, et, si quelqu'un y 
prenait deux parts, il devait founir à proportion » *. Le nombre 
de ses membres ne paraît pas avoir été considérable. Elle fut 
formée « par quelques particuliers en petit nombre » \ parmi 
lesquels on remarquait, non seulement des négociants, mais 
encore des hommes qui occupaient de hautes fonctions dans 
la marine, dans la finance et le Parlement. C'étaient Rezimont, 
Rigault, le capitaine Le Bourg, le surintendant Fouquet, de 
Loynes, secrétaire général de la marine, Le Vasseur, con- 
seiller au Parlement de Paris, de Creil, trésorier de France à 
Limoges, d'iVligre, trésorier des menus, Berruyer, Caset, 
de Bausse, parent d'Etienne de Flacourt, deux bourgeois de 
Paris, Antoine Desmartins et Hilaire Gillot, et peut-être Etienne 
de Flacourt lui-même ^ 

Dépôt des cartes et plaus de la Marine, Manuscrits, vol. 84, pièce 9, années 
1188 el 1789 : « 11 y a lieu de croire que la première concession du 29 jan- 
vier 1642, n'était que pour dix ans ». 

1. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 3. 

2. Savary des Bruslons, [dictionnaire du Commerce, t. I, p. 338; Bonassieux, 
Les grandes Compagnies de commerce, Y> . 258-259. 

3. Relation de rétablissement de la Compagnie des Indes orientales, 1666, 
p. 27. 

4. Ibid. et Savary des Bruslons, loc. cit., p. 1338. 

5. Manuscrits delà Bibl. Nat., f. fr. 10209, fol. 71. Fouquet déclare lui-même 
(Défenses, t. VIII, p. 52) qu'il est dénommé dans l'acte de société signé des 
associés de la compagnie, acte contenu dans un cahier qui formait la pre- 



42 KTIKNNK t)K ri.ACOUnT 

Les associés se monlrèrcnl 1res empressés à jouir de celte 
concession. Lo^ directeurs de la Compagnie, renseignés sur 
les ressources de Madagascar par un de leurs commis, nommé 
Pronis, résolurent de l'y envoyer ù bref délai comme gouver- 
neur. Ils lui confieront le commandement des Français, la 
direction de leur commerce et la mission d'y fonder la pre- 
mit'ie colonie'. Pronis ne semble pas pourtant avoir réuni les 
qualités nécessaires à un administrateur et à un fondateur de 
colonie. D'après M. Pauliat, « c'était un individu brutal, sans 
jugement, et sans la moindre envergure d'esprit, n'ayant 
souci que de s'enrichir, fiit-ce aux dépens de la Compagnie 
dont il avait à défendre les intérêts «'. Mais il avait une cer- 
taine expérience des affaires commerciales ^ et c'était là une 
qualité suffisante pour la Compagnie qui se préoccupait de ses 
intérêts, de trafic et de lucre plutôt que de colonisation réelle 
et durable. Pour la même raison, on ne doit point s'étonner 
qu'il ait été choisi pour cbef de la colonie, quoiqu'il fût pro- 
testant*. 

Un mois à peine après la signature du privilège, mars 1642, 
Pronis s'embarquait pour Madagascar sur le vaisseau le 
Saint-Loun commandé par le capitaine Cocquet. Les associés 
lui avaient donné comme spuls auxiliaires : Leroy, commis de 

niière des 120 pièces qu'il a produites au cours de son procès. Malgré de 
nombreuses recherches dans les bibliothèques et les archives de Paris, nous 
n'avons pu retrouver cet important document. Nous le regrettons, car il 
nous aurait permis de faire connaître d'une manière complète et certaine 
tous les membres de cette compagnie ; nous avons pu toutefois, à l'aide de 
l'acte constitutif d'une autre société fondée eu 1656 que nous avons décou- 
vert à la Bibliothèque nationale (f. fr. 10209). indiquer la plupart de ces mem- 
bres. Voir aussi : Flacourt, Hist. de Madagascar, éd. 1661, p. 401 et 406: 
brochure, Élojje de Flacourt, loc. cit. — Nous n'ajoutons pas beaucoup de cré- 
dit à l'opinion de M. Guet, qui range le duc de La Meilleraye parmi les associés 
de la Compagnie de VOvieai {Origines de la colonisation à Bourbon el à Madagas- 
car, p. 4''>). 

1. Charpentier, Relation de rétablissement de la Compagnie des Indes orien- 
tales, p. 27 et suiv. 

2. La Nouvelle Revue, mai-juin 1884, p. S25 et 526. 

.3. P. Nacquart, Mémoires de la Congrégation de la Mission, t. IX, p. 107. 

■5. On sait en effet qu'à cette époque les statuts des Compagnies excluaient 
les protestants des colonies (voir Deschamps, /?fii>;/e c/e géographie, novembre 
1885, p. 375 : La question coloniale au temps de Richelieu et de Mazarin). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION IT.ANC.AISE A MAnACASCAP, 4^ 

la Compagnie; Foucquembourg-, autre commis, el ùoiize Fran- 
çais. Il est à remarquer qu'on ne leur avait adjoint aucun 
prêtre, aucun religieux catholique et que la plupart des com- 
pagnons de Pronis appartenaient, comme leur chef^ à la reli- 
g-ion réformée. C'était, à vraiMire, une colonie prolestante qui 
partait pour Madag'ascar '. 

Ces futurs colons avaient reçu des associés des instructions 
pour aclieler dans l'Ile une grande quantité de cuirs et de cire 
« et pour s'establir insensiblement et prendre connoissance 
du païs »^ Quanta Pronis, il ne paraît avoir eu aucune vue 
personnelle, avant son départ, sur la colonisation du pays oii 
l'envoyait la Compagnie. 

Au mois de septembre 1642, le Saint-Louis arrivait en vue 
do la grande île. Après avoir pris possession au nom du roi 
des îles Mascareigne ', Diég-o Rois, Sainte-Marie et de la baie 
d'Antong-il, Pronis explora quelques points de la côte*. 11 
choisit comme sièg"e de la colonie qu'il se proposait de fonder 
le port de Manghafia, situé sur la côte sud-est. Peu de temps 
après, le chef de la colonie s'en alla avec quelques hommes 
trouver le roi du pays à Fanshere pour lui demander l'autori- 
sation de construire un fort en cet endroit, « ce qu'ils obtin- 
rent facilement, ditFr. Cauche, cela ne mettant point en peine 
Andrian Ramach qui savoit leur petit nombre dans lequel 
estoient plusieurs malades »''. 

Informé de l'arrivée de Pronis à Fanshere, Cauche s'y 
rendit. C'est dans cette entrevue que le chef de la colonie, qui 
désirait sans doute tirer parti d'un homme déjà renseigné sur 
les ressources de la contrée et les mœurs des habitants, 
voulut lui persuader de quitter son habitation de Manhale 
pour Manghaha. Mais le marchand roueanais, qui était forte- 
ment attaché à ses intérêts, n'accepta pas l'offre qui lui était 

1. Nacquart, Relation, Mémoires de la Mission, t. IX, p. 107. 

2. Flacourl, 1658, brochure, p. 3. 

3. Flacourt, éd. 1658, p. 194. 

4. Probablemeut Maaaajara (Masindraao, Malitaoa) (voir A. Graudiilier, 
Hist. de la géog., 1892, ouvr. cité, p. 210). 

5. Morizot, lac. cit., p. 88 et suiv. 



U KTIE.N.NE DE FLACOURT 

faite. Toutefois ils tombèrent d'accord sur la question du trafic. 
Il fut décidé que Gauche aurait un délai de six mois pour 
débiter sa marchandise. Ce délai expiré, il ne pourrait plus 
faire la traite, sinon j)Our sa nourriture et son entretien'. 

Pendant que le capitaine Cocquet cherchait de l'ébène au 
pays de Matatane et dans le pays d'Anossi, un autre navire de 
la Compagnie commandé par Gilles Rezimont pénétrait dans 
la baie de Sainte-Luce (mai 1643). Ce navire n'amenait, il est 
vrai,aucunmissionnaire;maisilétaitarmédevingt-deuxpièces 
de canon et chargé de toutes sortes d'outils pour bâtir et pour 
cultiver la terre. De plus^ ce qui n'était pas moins appréciable 
pour la colonie naissante exposée aux agressions des natu- 
rels, on en vit débarquer soixante-dix hommes de renfort. Ils 
venaient dans lîle « afin de s'y fortifier et faire une bonne 
habitation »'. A la nouvelle de l'arrivée d'un certain nombre 
de colons, Gauche s'en alla trouver le capitaine du navire. 
Rezimont, qui était intéressé pour une certaine part dans les 
alïaires de la Gompagnie, s'informa auprès du marchand 
rouennais du commerce qu'il était possible d'entreprendre 
dans le pays. Il l'envoya môme à Matatane pour y chercher de 
l'ébène et y faire la traite. 

De retour de son voyage à Matatane, Gauche se vit de nou- 
veau en butte aux soupçons du chef de la colonie qui l'accusa 
d'exercer une influence néfaste sur les naturels et de les 
exciter à ne plus apporter de vivres ou de marchandises. 
Pronis lui reprochait amèrement d'avoir profité de ses diffi- 
cultés et de la maladie de ses gens pour se livrer à des entre- 
prises qui menaçaient d'une ruine totale tout le trafic du 
pays. Dans son irritation, il lui ordonna ainsi qu'à tous ses 
compagnons de s'abstenir à l'avenir de tout négoce, sous peine 
de voir ses marchandises confisquées au profit de la Compa- 
gnie'. 

Sur ces entrefaites, le navire du capitaine Cocquet vint 



1. Morizot, Yoijaç/e de Fr. Cauc/ie, fTéïa.ce. 

2. Flacourt, édit., 1658, brochure, p. 3. 

3. Morizot, préface et p. 82. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 45 

s'échouera l'anse des Galions, charg-é d'ébène, de comme, 
de cuirs et de munitions. Au lieu de remettre ces munitions 
aux colons, les officiers et les matelots les vendirent aux 
habitants. C'était leur fournir des armes contre les Français, 
au moment même oii ceux-ci couraient de sérieux dangers. 

En effet, mécontent de voir des étrangers sur son territoire, 
craignant sans doute de voir leur autorité se substituer à la 
sienne, Andrian Ramach souleva ses sujets contre ceux qui 
venaient s'emparer de leurs bœufs et ravager leurs récoltes. 
Comme les Français étaient pour la plupart munis d'armes à 
feu et étaient devenus plus nombreux, il conçut le dessein 
de les détruire en détail. Par ses ordres, six des colons en- 
voyés par Pronis à Matatane pour y fonder une colonie, et 
qui s'étaient aventurés au nord de ce pays pour l'explorer et 
y acheter du riz, furent massacrés. Au même moment six 
matelots de Rezimont qui chargeaient de l'ébène dans le pays 
des Antavares, éprouvaient le même sort. Rezimont partit 
pour la France au mois de janvier 1644, son navire chargé 
d'ébène_,mais peu garni de cuirs et de cire, car, d'aprèsFlacourt, 
les naturels avaient mangé la chair des bêtes avec le cuir, et 
le miel avec la cire'. 

Au reste, les Français étaient aux prises avec des difficultés 
plus inquiétantes que celles qui naissaient des habitudes des 
indigènes. Proûis, en effet, avait été mal inspiré dans le choix 
qu'il avait fait de Manghafîa pour y fonder un établissement. 
Le climat malsain de cet endroit avait causé de grands rava- 
ges parmi les Français. Presque tous avaient été atteints par 
la fièvre. La moitié avait succombé en moins de deux mois. 
Pronis s'empressa de chercher un lieu plus salubre. Il jeta les 
yeux sur la péninsule de Tholangare, située un peu plus au sud 
et construisit au fond d'une bonne anse un abri retranché qui 
reçut le nom de Fort-Dauphin. Le choix était heureux. Il est 
difficile, en effet, de rencontrer dans ces parages un port mieux 
abrité et une contrée plus saine. Cette nouvelle résidence ne 

1. Flacourt, éd. 1658, p. 3 et suiv, ; éd. 1661, p. iuij et 263. 



'.6 liTlKNM': DK l'LACOUKT 

léiiiiiss.iil |i,is loiilefois loules les conditions désirables. Fort- 
Danphin n'rUiil pas riche en bétail, ni productif en riz. Le ra- 
vitaillomcnl do la colonie devint difficile. On dut aller cher- 
cher au loin les approvisionnements nécessaires, ou même 
g-uorroyer j)our prendre du bétail. Néanmoins la famine était 
sans cesse ;i craindre dans ce pays éloigné dont on connaissait 
à peine les ressources. 

Dans de telles conditions, une administration prudente et 
économe s'imposait. Malheureusement celle de Pronis fut dc- 
plorablc. Les colons avaient, au prix de grandes fatigues, et 
après avoir couru de grands dangers, amassé les vivres né- 
cessaires à la subsistance du Fort; le chef de la colonie poussa 
la faiblesse jusqu'à nourrir avec ces vivres les parents de sa 
femme. « Pronis, dit Flacourt, avoit pris à femme la fille de 
Dian Marval, grand du pays de la race des Zaferahimina la- 
quelle s'appeloii Dian Ravellon Manor, et pour cet effet, fai- 
soit bien de la despense, d'autant qu'il nourrissoit toute la pa- 
renté; le riz que la barque apportoit du pays de Manghabé 
esloit bientôt dissipé par son mauvais soin et de ceux à qui il 
donnoit charge du magasin qui en disposoient aussi de leur 
coté; ainsi, faute d'un bon ordre, les François estoient le plus 
souvent tantôt sans ris et ne mangeoient que de la viande, tan- 
tôt sans viande et ne mangeoient que du ris*. » Et l'historien 
de Madagascar va jusqu à attribuer à ce gaspillage les malheurs 
qui ne tardèrent pas à fondre sur la jeune colonie. Quel- 
que sévère que puisse paraître ce jugement, il n'en est pas 
moins certain que des provisions de tout genre furent gaspil- 
lées en peu de temps et, comme l'a fait remarquer M. Gabriel 
Marcel, si Pronis n'a pas dilapidé lui-même les deniers de la 
Compagnie, il les a du moins laissé dilapider*. De là le légi- 
time mécontentement de ses subordonnés. En vain^ son lieu- 
tenant Foucquembourg entreprenait-il de nombreux voyages 
pour aller chercher du bétail, en vain parcourait-il le pays des 
Machicores, des Ampâtres, des Mahafales, des Manamboules 

i. Flacourt, édit. 1658, p. 3; édit. 1661, p. 207. 

2. Revue scientifique, avril 1883 : Nos droits sur Madagascar, p. 430. 



Oi: LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 47 

et des Anachimoussi, il y avait loujours disette de vivres au 
Fort. 

Le chef de la colonie ne se bornait pas à accroître les souf- 
frances de ses subordonnés par le désordre de son administra- 
tion; il les irritait encore par des paroles imprudentes ou 
méprisantes. Dans ses entrevues avec les chefs indigènes 
qu'il voyait entourés d'esclaves, il disait, en parlant des gens 
de la colonie, « mes esclaves » '. Que ce fût avec Tintenlion de 
traiter d'égal à égal avec les indigènes ou par mépris affecté 
et par orgueil, il n'est pas moins vrai que de tels propos 
n'étaient pas de nature à lui concilier l'affection des colons. 
Ceux-ci en étaient d'autant plus irrités que Pronis leur faisait 
exercer en ce pays les métiers de portefai~x et d'esclaves, 
tandis qu'ils voyaient au fort beaucoup de nègres qui n'étaient 
assujettis à aucun travail. Il n'y avait pas jusqu'à son titre 
de huguenot qui n'attirât à Pronis les soupçons et les récrimi- 
nations de ses subordonnés. Ceux-ci se plaignaient amère- 
ment d'être troublés dans leur chapelle par les prêches qu'il 
faisait à ses coreligionnaires. * 

Telle était la situation du gouverneur de Fort-Dauphin lors- 
que arriva (septembre 1644) un nouveau navire de la Compa- 
gnie. C'était le Royal de Dieppe, commandé par Lormeil. Ce 
navire amenait un renfort de quatre-vingt-dix Français, « pour 
demeurer dans l'île et y planter du tabac » au compte de la 
Compagnie. Les nouveaux venus apprirent des colons des nou- 
velles alarmantes : l'île avait été ravagée par une tempête et 
il en était résulté une si grande famine dans la province 
d'Anossi que la moitié des hommes étaient morts de faim; 
faute de riz et de racines, les naturels avaient dû manger la 
plus grande partie de leur bétail, et il leur en restait peu, car 
beaucoup de bêtes avaient péri dans la tourmente. Les Fran- 
çais subirent naturellement les conséquences de ce désastre, 
comme les indigènes. L'année 1645 fut une année de pertes 
pour la Compagnie. On avait fait peu de cuirs et récolté peu 

I. Fhcourt, éd. 1661, p. 209. 



48 ETIENNE DE FLACOURT 

(lo miel, les indigènes ayant mangé la peau de leurs bestiaux 
avec la chair et la cire des ruches avec le miel. Aussi les colons 
endiirèreiil-ils toutes sortes de privations et trouvèrent-ils dif- 
licilenienl des vivres*. 

On ne négligea pas toutefois l'exploration de l'île. Elle fut 
même poussée fort avant dans l'intérieur, et l'on commençait 
à espérer que l'on pourraitquelque jour retirer de l'île de grands 
avantages ^ Quant au capitaine Lormeil, qui était âgé de 
soixante-dix ans et craignait de s'égarer le long de la côte, il 
demeura sept mois en rade de Fort-Dauphin. Sa seule préoccu- 
pation fut de faire rechercherTébëne dans lesbois desenvirons, 
dans le pays des Matalanes et des Antavares. Il partit au 
mois de janvier 1646 avec une grande quantité d'ébène, de 
cuirs et de cire. Foucquembourg, qui ne laissai t pas sans douîe 
d'être inquiet pour l'avenir de la colonie naissante, prolita de 
ce départ pour retourner en France 3. Pronis resta seul. Il lui 
fut de jour en jour plus difficile de maintenir son autorité. Les 
nouveaux colons étaient venus dans l'île avec quelques illu- 
sions. Elles avaient été bientôt déçues. Ils n'avaient pas été 
mieux traités que les anciens; on les avait fait travailler sans 
relâche, et les vivres manquaient parce que Pronis continuait 
à les gaspiller avec les indigènes. Aussi étaient-ils aigris contre 
celui qui était la cause de toutes leurs privations, de toutes 
leurs souffrances 

Désappointés, ils unirent leurs plaintes à celles de leurs ca- 
marades. Ils supplièrent Pronis de ménager les vivres. Celui-ci 
ne tint aucun compte de leurs plaintes et de leurs requêtes. 
Cette indifférence ne fit qu'exaspérer les mutins. Ils se saisi- 



1. riacourt, éd. 1658, brochure, p. 4. 

2. Flacourl, éd. KiiiS, p. 4 de la brochure. 

3. Flacourt, éd 1061, p. 209. 

Foucquembourg débarqua à Saiiit-Malo en mai 1646. De cette ville il 
vint à Paris pour rendre compte de son voyage aux associés. Mais en tra- 
versant la forêt de Dreux, il fut assassiné par son compagnon de voyage qui 
le croyait chargé d'or et lui enleva tous ses papiers, perte à laquelle la Com- 
pagnie fut surtout sensible (Flacourt, édit. 1638, p. 200 et suiv.). Ces pa- 
piers pouvaient aussi oU'rir un certain intérêt pour l'histoire de notre coloni- 
sation. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 49 

rent de sa personne et le mirent aux fers (15 février 164G). 
Afin de ne point laisser péricliter les affaires delà Compagnie, 
ils confièrent le commandement de la colonie au lieutenant 
Leroy. En même temps, ils poursuivirent l'œuvre commencée 
par l'ancien chef. Ils envoyèrent des Français au loin pour 
reconnaître le pays et y faire la traite'. Quant à Pronis, il su- 
bit une dure captivité pentlant six mois. Il ne dut sa liberté 
qu'à l'arrivée d'un nouveau navire commandé par Roger Le 
Bourg qui amenait quarante-trois hommes de renfort. Les 
factieux avaient déclaré au capitaine qu'ils ne voulaient plus 
être commandés par Pronis, et lui avaient livré le prisonnier, 
à condition qu'il le ramènerait en France. Mais Pronis par- 
vint à gagner Le Bourg. Celui-ci lui promit de le rétablir 
« moyennant qu'il lui fît trouver son compte ))^ Pronis fut 
rétabli en effet dans ses anciennes fonctions. A cette nouvelle, 
les colons accoururent au Fort, menaçant et reprochant à Le 
Bourg d'avoir violé son serment. Pour les apaiser, ce dernier, 
d'accord avec Pronis, leur proposa d'aller sous la conduite de 
Leroy acheter du bétail et faire du trafic dans le pays des Ma- 
hafales. C'était une proie offerte à leur cupidité des vivres 
en perspective. Une trentaine acceptèrent la proposition ; 
vingt-sept autres sous la conduite de Bouguier furent envoyés 
au pays des Antavares pour y chercher de l'ébène et autres pro- 
duits. Le chef de la colonie profita du départ des principaux 
rebelles pour ramener à sa cause le reste des Français. C'est 
grâce à cette ruse qu'il parvint à rester maître de la situation'. 
Cependant l'irritation des colons n'était pas encore calmée. 
Trois mois après (octobre 1646), les Français revenaient avec 
du bétail, mais plus exaspérés que jamais, et décidés à ne 
plus obéir à leur ancien chef. Les rebelles se retranchèrent 
sur une colline située non loin de Fort-Dauphin. Cette fois 
Pronis marcha contre eux avec l'intention de les combattre. 
Le lieutenant Leroy usa de son influence auprès des Français 

1. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 5. 

2. Id., éd. 1661, p. 216. 

3. Flacourt, éd 1638 ; Relation, p. 203 et suiv., brochure, p. B. 

4 



r.O KTIENM': DK KLACOUUT 

pour leur porsuatler de se soumeLlre. Ceux-ci y consenlirenL 
sur la promesse d'une amnistie générale. Mais à peine furent- 
ils arrivés au Fort, que Pronis arrêta douze des principaux me- 
neurs « auxquels, dit Flacourt, il lit raser barbe et cheveux, 
leur fit faire amende honorable, nuds en chemise, la corde au 
col, et la torche au poing, et les exila en l'île Mascareignc '. » 

C'est le capitaine Le Bourg qui fut chargé de conduire ces 
malheureux à leur lieu d'exil, en môme temps qu'il s'en irait 
chercher du riz et de l'ébène au pays des Antavares. 

Le Bourg débarqua à Port-aux-Prunes et envoya les exilés 
à Mascareigne où ils arrivèrent à la lin de janvier. La barque 
qui les avait portés sombra à son retour à Port-aux-Prunes 
(février 1647). Les matelots qui la montaient, revinrent par 
terre au Fort-Dauphin, après avoir vu sur leur route un 
immense lac, passé plus de soixante rivières et franchi une 
distance déplus de cent quarante lieues. Quant au capitaine, 
il était rentré à Fort-Dauphin avec son navire chargé de riz; 
il avait remis ce riz à Pronis et, peu de temps après, il mettait 
à la voile pour la France avec un fort chargement de cire, de 
cuirs et d'ébène^ 

Pronis se montra désormais très dur à l'égard de ses subor- 
donnés. Sans cesse menacés de la disette, ceux-ci étaient de 
leur côté toujours mécontents de ses dilapidations. Cette situa- 
tion leur parut tellement intolérable qu'ils désertèrent au 
nombre de vingt-deux sous la conduite de Leroy qui, en butte 
aux soupçons et à la haine de Pronis, craignait à tout instant 
d'être mis aux fers. Ils se dirigèrent vers la baie de Saint- Au- 
gustin où ils espéraient trouver quelque navire anglais pour 
les ramener en France. 

D'autres déserteurs, le garde-magasin du chef de la colonie, 
le garde du Fort et même la sentinelle rejoignirent Leroy la 
nuit suivante avec armes et bagages. Le nombre des Français 
qui demeurèrent à Fort-Dauphin se trouva ainsi réduit à 
soixante-douze. 

1. Flacourt, éd. 1661, p. 217. 

2. Id., édit. 16j8, br., p. 7 et suiv. ; édit. 1U61, p. 215 et suiv. 



ou LES OPxlGlNES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 31 

Ce n'est pas seulement par sa détestable administration que 
Pronis compromit les intérêts de la Compagnie et le succès 
de l'entreprise, ce fut encore par sa maladresse à l'égard des 
indigènes. Ce chef, qui avait provoqué l'indocilité des colons 
en sacrifiant leurs intérêts, leur vie même, au désir de mainte- 
nir ses bonnes relations avec les parents de sa concubine, 
devait tout au moins, en bonne politique, s'efforcer de conser- 
ver cette alliance. Pronis aima mieux s'aliéner les sympathies 
des naturels que déplaire au capitaine Le Bourg, comme il 
avait préféré affamer les colons plutôt que de mécontenter les 
parents de Dian Ravel. Nous avons vu que la protection ac- 
cordée par le capitaine au chef de la colonie devenu le prison- 
nier des colons, n'était pas purement gratuite. Pronis se laissa 
entraîner par Le Bourg (qui y trouva sans doute son compte) 
dans une nouvelle faute, la plus grave peut-être qu'il ait com- 
mise. A l'instigation du capitaine, il fit enlever et vendre 
comme esclaves à un gouverneur hollandais de l'île Maurice 
soixante-treize Malgaches^ tant hommesque femmes et enfants, 
qui étaient venus pour le troc à Fort-Dauphin (1046). Cet 
acte odieux etperdide, qui rappelle celui de Tristan da Cunha 
à Lulangane, eut en effet de déplorables conséquences. Il 
devait porter au plus haut degré l'exaspération des indigènes 
contre les Français. Andrian Ramach, qui se souvenait de la 
perfidie des Portugais à l'égard de ses parents, et qui en avait 
été lui-même victime, comprit qu'il ne devait pas plus se fier 
aux Français que son père ne s'était fié aux Portugais. Les 
Malgaches firent dès lors retomber la faute du chef sur tous 
les colons. Depuis cet événement, il ne vint aucun indigène au 
Fort, tant qu'il y eut un navire mouillé dans l'anse, et les 
affaires de la Compagnie reçurent de ce chef un grave préju- 
dice*. Quelque temps après, Pronis commettait une nouvelle 
faute. Ayant appris qu'un chef indigène, nommé Razo et frère 
naturel du roi d'Anossi, était dans les bonnes grâces d'Andrian 
Ravel, il résolut de s'en défaire en l'attirant dans un guet- 

1. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 6 et suiv. ; éd. 1661, p. 219 et suiv. 



S2 ETIKINNE DK FLACOIIUT 

apiMis. Ua/o lui laissé \)ouv mort, bien qu'il ne fût que blessé. 
Colle nouvelle perfidie ne fit qu'accroître l'excitation d'An- 
drian Rauiach, frère de la victime. De concert avec les autres 
chefs, il médita la destruction de tous les Français, comme 
ses ancêtres avaient médité celle des Portugais. Afin de mieux 
réussir dans leurs projets, ils attendirent le départ de Le Bourg, 
et aussitôt que le Saint -Laureiit eut mis à la voile pour la 
France, ils suscitèrent alors Razo, guéri de ses blessures, 
l'elui-ci, qui ne songeait que la vengeance, réunit une troupe 
d'indigènes qui devaient massacrer impitoyablement tous les 
Français écartés du Fort. Sa première victime fut un colon, 
nommé Alain, qui s'en était allé seul chercher de lambre au 
bord de la mer. A cette nouvelle, Pronis, déjà mécontent de 
savoir que sa victime lui avait échappé, menaça Andrian 
Ramach de lui faire la guerre, s'il ne lui livrait la tête de son 
frère . 

Après quelque hésitation, le roi d'Anossi, qui craignait de 
voir son pays ravagé et ruiné, obéit aux injonctions du chef des 
Français. Au milieu de Tannée 1647, la tête de Razo fut en- 
voyée à Pronis qui ordonna de l'exposer au bout d'une pique. 
Point n'est besoin d'ajouter qu'une telle cruauté eut pour résul- 
tat d'exciter encore la haine des indigènes pour les Français. 
Comme ceux-ci se servaient d'armes qui assuraient leur vic- 
toire dans la lutte, ils eurent de nouveau recours à la ruse. 
Ils résolurent dès lors de les surprendre et de les détruire par 
petits détachements. C'est ainsi que peu de temps après 
(août 1647), Bouguier était massacré avec cinq Français à 
huit lieues de son habitation, dans le pays des Antavares.Les 
survivants retournèrent à Fort-Dauphin dans une chaloupe, 
abandonnant soixante tonneaux d'ébène que Bouguier avait 
soigneusement amassée*. 

Ces attaques multipliées obligeaient les Français à être cons- 
tamment on armes. Ils ne pouvaient se livrer à la culture de 
la terre. Les vivres manquaient toujours au Fort. Pronis pro- 

I. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 6 et 7 : éd. IGGI, p. 224 et suiv. 



ou LES ORIGLNES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 53 

posa alors à ceux qui étaient restés, d'aller chercher du bétail 
au pays des Eringdranes. On décida que quarante-cinq Fran- 
çais partiraient sous la conduile du lieutenant Angeleaume. Ce 
voyage s'effectua dans d'heureuses conditions. Les grands du 
pays accueillirent favorablement les colons. Ils leur promirent 
mille têtes de bétail, s'ils consentaient aies soutenir dans une 
guerre contreleshabitants des Vohitsang-hombesjeursennemis 
jurés. Ce que les Français s'empressèrent d'accepter. 

Mais après le départ de ce fort détachement, Pronis se 
trouva réduit à un petit nombre. Il n^avait plus avec lui que 
vingt-huit hommes. De plus, il se voyait menacé et affamé par 
Andrian Ramach et les autres grands. Il se tira de cette diffi- 
culté par la ruse. Pour obtenir des vivres, il déclara aux chefs 
indigènes qu'il s'embarquerait avec tous les Français sur le 
premier navire qui viendrait à Madagascar. A cette nouvelle, 
une grande joie éclata parmi les indigènes. Les approvision- 
nements affluèrent et les colons purent acheter tout ce qu'ils 
voulurent. 

Mais presque aussitôt Andrian Ramach apprenait que des 
Français étaient revenus au Fort avec beaucoup de bétail : 
c'étaient les quarante-cinq colons partis en guerre contre les 
habitants des Vohitsanghombes. Il comprit qu'il avait été 
trompé par Pronis et résolut de s'en venger en le faisant mas- 
sacrer ainsi que tous ses compagnons. 

Andrian Tsissei, beau-frère d' Andrian Ravel, reçut l'ordre 
de partir pour Fort-Dauphin avec trois cents indigènes armés 
desagaies.Ilprétexterait qu'il venait rendre hommageàPronis, 
et au moment oii le gouverneur ne serait point sur ses gardes, 
ses gens se précipiteraient sur lui et son entourage. Pronis fut 
averti du complot par la nourrice d' Andrian Ravel. Il prit ses 
précautions en conséquence. Il ordonna de mettre les Fran- 
çais du Fort sous les armes et de pointer une pièce de canon 
devant sa case. Andrian Tsissei arriva au Fort. Pronis l'ac- 
cueillit fort hospitalièrement, mais il lui déclara qu'il connais- 
sait bien ses intentions à son égard. Stupéfait, le chef indi- 
gène avoua tout. Le chef de la colonie lui pardonna et lui fil 



:\\ !• TIENNE DR FLACOURT 

faire bonne clière durant trois jours. Andrian Tsissei s'en re- 
tourna « en lui protestant que jamais il n'entreprendrait rien 
contre lui » (novembre 1648). 

L'attitude conciliante que i*ronis venait do montrer on cette 
circonstance ne devait pas cependant le sauver d'une disgrâce. 
La Compagnie de l'Orient avait été informée par Le Bourg des 
désordres qui étaient survenus dans la colonie sous son admi- 
nistration. Elle avait compris qu'il était nécessaire d'y porter 
romcdo sans retard, si elle voulait éviter la ruine totale de 
l'établissement dont elle avait jeté les fondements, et lui avait 
désigné un successeur. Ce successeur était Etienne de Fia- 
court». 

Comme on a pu le voir dans le cours de ce récit, les premiers 
peuples qui vinrent s'établir dans la grande île n'y sont pas 
venus, le plus souvent, pour la coloniser. Juifs, Chinois, Nègres 
africains, Malais, Arabes y ont abordé à la suite de quelque 
révolution qui avait éclaté dans leur pays d'origine, ou poussés 
par la tempête, par l'esprit d'aventure et l'avidité mercantile. 
Seuls les Arabes, au xv" siècle, paraissent y avoir été amenés 
par le désir d'y faire du prosélytisme. 

II en fut à peu près de même des premiers Européens qui vi- 
sitèrent Madagascar, etnotammentdcs Portugais. Toute pensée 
de conquête, d'initiation agricole, industrielle, commerciale, 
morale et religieuse, semble avoir été, à l'origine, absente de 
leurs desseins. Parmi les intrépides navigateurs qui abordèrent 
à ces rivages ou qui y furent envoyés par les rois de Portugal, 
il n'y en eut pas un qui se proposât de prendre possession de 
cette île située sur le chemin des Indes, d'en mettre le sol en 
culture, de mettre en œuvre les produits du sol ou du sous-sol, 
d'entretenir de véritables relations commerciales avec les habi- 
tants et peut-être même de les convertir au catholicisme. 

Ce qui les y portait, c'était l'espoir d'y trouver des produits 
rares et recherchés en Occident, tels que l'or et les épices, et 
surtout d'y faire la traite des esclaves. C'est pour satisfaire 

1. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 7 et suiv. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 55 

leur cupidité, qu'ils en sondèrent les principaux ports, en re- 
connurent le littoral, fouillèrent dans les entrailles de la terre, 
et interrogèrent les habitants sur les ressources du pays. C'est 
dans ce but qu'ils fondèrent, non des établissementste rrito- 
riaux destinés à être peuplés par la métropole, mais des comp- 
toirs qui pourraient en favoriser et assurer l'exploitation. 

On a vu à quelles violences, enlèvement^ de femmes et 
d'enfants, pillag-es, décharges de mousqueterie et d'artillerie, 
massacres, les avait portés cette soif de bulin, et les tristes 
représailles qui en résultèrent. Sans doute ceux qui vinrent 
dans la suite comprirent la nécessitéd'user de procédés moins 
violents, et se proposèrent un but plus noble. Ils ne furent 
pas seulement poussés vers la grande île par l'avidité mer- 
cantile, mais encore par l'intention d'en convertir les habi- 
tants à la religion qu'ils pratiquaient eux-mêmes. Malheureu- 
sement un prosélytisme effréné les entraîna souvent dans des 
fautes non moins regrettables que celles de leurs prédéces- 
seurs et dont les conséquences retomberont sur les Français. 

Les Hollandais, qui abordèrent à Madagascar longtemps 
après les Portuga^'s, n'eurent pas pour but comme ces derniers 
d'exploiter les richesses du pays et de convertir les habitants 
au christianisme, mais de s'y ravitailler. Cette île située sur le 
chemin des îles aux épices était pour eux une escale, mais non 
un comptoir ou un de lieu de propagande religieuse. S'ils 
ont tenté en passant d'y faire du trafic, ils n'y ont amené tou- 
tefois aucun missionnaire. Quant aux relations qu'ils entre- 
tinrent avec les indigènes, elles ne sont guère plus que celles 
des Portugais à l'honneur d'un peuple civilisé *. 

A l'instar des Hollandais, les Anglais considérèrent la 
grande île comme une escale où leurs vaisseaux pouvaient 
s'approvisionner ou s'abriter sur la route des Indes. Mais, à la 
différence de leurs voisins du continent, on ne peut leur re- 



1. D'après Wicquefort [loc. cit., éd. 1666, t. II, p. 547), le dessein des Hol- 
landais en abordant à Madagascar était d'y chercher des vivres pour le sou- 
Infïement de leurs malades. 



r,f, KTIENNE DE FLACOURT 

prochor aucun arlo de violence. Plus pratiques, ils song^èrent 
nirme ;ï y fonder une véritable colonie. 

.lus(ju'à l'année 1G42, on ne découvre chez les Français 
aucune intention arrêtée de coloniser la g-rande île. On n'en 
doit pas moins constater qu'à partir de cette date le gouverne- 
ment encourage les tentatives des particuliers dans la mer des 
Indes et à Madagascar par la création d'une Compagnie à 
monopole. Malheureusement, la Compagnie ne fut pas heu- 
reuse dans le choix du premier administrateur qu'elle envoya 
dans cette contrée lointaine. Si Pronis a eu la gloire de pren- 
dre officiellement possession de certains points de la côte 
orientale; si, le premier des Européens, il a poussé l'explora- 
tion assez loin dans l'intérieur des terres; si enfin sa tâche 
était rendue délicate par les tristes souvenirs qu'avaient laissés 
dans la province d'Anossi les Portugais, il ne s'en est pas 
moins attiré l'inimitié des colons par ses dilapidations et 
aliéné pour longtemps les sympathies des chefs indigènes par 
des actes d'une insigne maladresse et dignes d'un véritable 
forban. 



LIVRE I 



LE IN/EILIEU 



Nous connaissons maintenant l'œuvre des précurseurs de 
Flacourt à Madagascar. Il convient, avant de raconter les 
événements dont son gouvernement sera l'occasion, et d'étu- 
dier son œuvre colonisatrice et son œuvre, si l'on peut ainsi 
parler, scientifique, de replacer l'homme dans son milieu. 

Nous rechercherons d'abord quelle était la situation poli- 
tique, sociale et morale de l'île au moment même oii le nouveau 
chef de la colonie allait s'y rendre. Négliger cette précaution, 
ce serait s'exposer à présenter son gouvernement sous un 
faux jour, à exagérer ou à laisser dans l'ombre ses mérites ou 
ses fautes, puisqu'on ne mettrait point en lumière les cir- 
constances favorables ou défavorables à sa tâche. 

De même il importe, si l'on ne veut encourir le reproche 
d'avoir augmenté ou diminué gratuitement la part d'origina- 
lité du vieil historien de Madagascar, de ne point apprécier 
son ouvrage en faisant table rase de tout ce qui a été écrit et 
publié avant lui sur le pays et ses habitants. 



CHAPITRE PREMIER 



Lia situation à Madagascar avant le départ de 
Flacourt. 



Diversité de races. — Organisatiou sociale. — Les luttes intestines. — Ma- 
nière de faire la guerre propre aux Malgaches. — Organisation de la jus- 
tice. — Religion et superstitions. — Caractère des habitants et leurs sen- 
timents à l'égard des étrangers. — Simplicité de leurs mœurs. — Appré- 
ciation générale. 



Vers le milieu du xvii" siècle, comme aujourd'hui d'ailleurs, 
rîle de Madagascar était habitée par un certain nombre de 
peuplades de races diverses qui s'étaient plus ou moins 
mélangées dans le cours des âges. Les unes appartenaient à 
la race nègre africaine , les autres aux races sémitique , 
malaise, indonésienne. C'est cette dernière qui formait la base 
de la population malgache. 

Elle comprenait des peuplades à la face cuivrée et aplatie, 
au nez épaté, à la chevelure touffue et globuleuse. Ces Indo- 
nésiens occupaient alors différentes contrées de l'est et du 
centre. Ils avaient pour voisins les Malais, qui se distinguaient 
d'eux par leur teint jaune, leurs pommettes saillantes, leurs 
yeux bridés et allongés, leurs cheveux longs et lisses. Si les 
Indonésiens l'emportaient par le nombre, les Malais par contre 
étaient les plus puissants, car ils venaient de triompher de 
leurs rivaux et d'obtenir la suprématie sur toute la région 
centrale. 

Sur la côte occidentale on voyait des gens à la peau cou- 
leur de jais, aux cheveux courts et crépus, qui rappelaient les 
Cafres de Mozambique et n'étaient autre chose que des Nègres 



60 KTIENNE DE FLACOURT 

africains. Sur la cùlc orientale, au contraire, s'étaient établis 
des Blancs, les Juifs et les Arabes. Les premiers constituaient 
la niajourc partie de la population de l'île Sainte-Marie, des 
pays d'Antongii et dlsaka; les autres dominaient dans le 
pays de Malatane. Enfin dans la région australe, on remar- 
quait (litîerentes peuplades, telles que les Antanosses, ou 
habitants du pays d'Anossi, les Ampâtres, les Mahafales, les 
Machicores, etc., chez lesquelles le sang africain ou arabe 
s'était plus ou moins allie au sang indonésien, et dont il est 
difficile de déterminer l'origine*. 

Toutes ces populations, par suite de la prédominance de la 
race indonésienne et de la suprématie qu'elle avait exercée 
dans l'île depuis fort longtemps, présentaient de grandes 
ressemblances dans leur organisation sociale, dans leurs 
mœurs, leurs coutumes, leur religion. Mais à cette époque, 
comme aujourd'hui, Madagascar ne formait pas un corps 
de nation. L'île n'offrait aucune unité politique. On y comp- 
tait un grand nombre de petits Etats, de villages, de familles 
soumises à un chef qui était ordinairement le père ou l'un 
de ses fils. La réunion de plusieurs familles constituait la 
tribu. Chaque tribu était cantonnée dans les limites étroites 
de son territoire, de telle sorte que l'on voyait dans l'île un 
nombre considérable de tribus indépendantes les unes des 
autres . « Les innombrables tribus ou plutôt familles qui com- 
posaient cette population, dit M. Grandidier, et que ne réunis- 
sait aucun lien politique, ni commercial, vivaient dans un 
isolement absolu et ne se connaissaient point les unes les 
autres". » Parmi ces tribus se trouvait alors celle des Vazimba, 
d'origine indonésienne. Elle occupait les pays connus aujour- 
d'hui sous les noms d'Imerina et de Menabé, c'est-à-dire le 
centre et une partie de l'ouest. Les Vazimba n'étaient pas, au 
reste, les seuls habitants de l'ouest; on y rencontrait encore 



1. Luiz Mariaoo, Bolet. Soc. Geog. de Lisboa, ouvrage cité, p. 318-329; Fia- 
court, 1661, p. 6-17; A. Grandidier, Mémoire de l'Institut, p. 9 et suiv. 

2. Voir A. Grandidier, llist de la f/éog., 1892, p. :i23; Revue des Sciences pures 
el appliquées, 30 janvier 1895 : Les Uovas, p. 49. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 61 

les Vezo, les Mikehana, les Sandang-oatsy, les Antanandro*. 
Ces différentes tribus se subdivisaient elles-môni<^s en plu- 
sieurs castes. La tribu des Vazimba comprenait la caste des 
Hovas, chefs des hommes libres de race indonésienne, nom 
qui s'appliquait probablement à tous les chefs des autres tribus 
malgaches qui avaient la même origine*. La caste la plus 
connue et la plus puissante était celle des Andriana, nobles 
qui descendaient des immigrants malais et qui par la force et 
par la ruse avaient acquis la suprématie sur leur tribu'. Quels 
étaient alors les Andriana qui dominaient dans les nombreux 
petits territoires ou États de la grande île? C'est ce qu'il est 
difficile de dire avec précision. L'insuffisance des documents du 
temps ne nous permet pas d'en donner une liste complète. Nous 
ignorons les noms des chefs qui gouvernaient alors les pays 
des Antavares, des Ampâtres, de Caremboule , de Siveh, 
d'ivoron, de Conchaa, deLaefouti, d'Hazon, d'Itole, d'Andou- 
vouche, des Eringdranes, d'Alfissach, des Vohitsanghombes, 
de Saca, des Antsianakes, On connaît toutefois les chefs d'un 
certain nombre de contrées, notamment de celles du sud et de 
l'est. Parmi eux se trouvaient : AndrianRamach, véritable roi 
de la province d'Anossi; Andrian Panolahé, qui exerçait son 
autorité sur les Meanamboulois ; Andrian Manhelle , chef des 
Mahafales ; Raberto, qui occupait la vallée d'Amboule ; Andrian 
Boulle, maître de tout le pays compris entre Manatengha et 
Ilapère ; Andrian Raval et Andrian Mananghe, chefs des Machi- 
cores ; Ratsilia, chef des Anachimoussi ; Raniassa, seigneur de 
l'île Sainte-Marie*. 

Un territoire était souvent gouverné par plusieurs chefs. 
Toutefois il y avait dans chaque territoire un chef dont le 

1. A. Grandidier, Mémoires de la Société philomathique, année 1888, p. 157. 

2. D'après le même auteur, les Hovas actuels seraient les descendants de 
ces hommes libres. Ils ne devraient pas être regardés comme un peuple, 
mais comme une caste {Hist. de la géoç)., 1892, p. 170 «, et Revue des Sciences 
pures et appliquées, op. cit., p. 50). 

3. La caste actuelle des Andriana que l'on trouve dans l'Imeriua est com- 
posée des descendants des Malais (voir Grandidier, Hist. delà géofj., ibid.; 
Revue des Sciences pures et appliquées, ibid.). 

4. Flacourt, Histoire de Madagascar, 1661, p. 3 et suiv. 



62 ETIENNE DE FLACOURT 

pouvoir l'emportait sur celui des autres et qui était en quel- 
que sorte un petit roi. 

Sous son autorité étaient placés les maîtres de villages et à 
son service étaient attachés un grand nombre d'Andevos ou 
esclaves de tout ordre et de toute provenance*. 

Ce chef possédait toutes sortes de privilèges : sans parler du 
droit de vie et de mort qu'il avait sur ses sujets ou ses es- 
claves, il pouvait couper la gorge aux bêtes dans les sacri- 
fices, percevoir des tributs, rendre la justice, imposer des 
amendes, etc. Il usait de toutes sortes de moyens pour ac- 
croître ses ressources. Un maître de village venait-il à mourir, 
les héritiers lui remettaient une partie de Théritage. Dans 
une expédition, ceux qui l'avaient abandonné pour se ranger 
du côté de son adversaire, devaient lui payer une amende, s'il 
remportait la victoire. Non seulement il s'emparait des meil- 
leures terres qu'il ensemençait de riz ou plantait deslégumes_, 
mais il prélevait sur les naturels la cinquième partie de leur 
récolte en riz et en racines. Par de tels procédés il les con- 
traignait d'avoir recours à ses magasins, en général bien 
approvisionnés, et en les appauvrissant il les maintenait dans 
une plus étroite sujétion. C'est aux maîtres de villages qu'il 
confiait le soin de veiller sur ses intérêts et de faire exécuter 
ses ordres. Ils étaient chargés de percevoir les tributs, de 
contrôler l'exécution des corvées, de faire cultiver les champs 
de riz et construire les cases, de convoquer les indigènes aux 
assemblées ou kabars, et aux expéditions, d'organiser les 
fêtes, etc. 

Quant aux Andevos ou esclaves^ il ne leur était point per- 
mis de quitter leur maître. Ils n'avaient le droit de se 
mettre sous la protection d'autres chefs qu'en temps de fa- 
mine, et lorsqu'on leur refusait les vivres nécessaires à leur 



1. Une partie des Andevos actuels est formée par ceux des Vazimba qui, 
après avoir vécu côte à côte avec les immigrants malais, ont fini par être 
soumis à leur autorité dans la seconde moitié du xvi" siècle, par Andrian Ma- 
nelo, par son pctit-fds Ralambo et par son petit-fils Andrian Jaka (A. Grandi- 
dier, Revue des Sciences pures et appliquées, ja.nY\eT 1895, p. 50). 



ou LES ORIGINES DE LA COLOMSAriO.N FRANÇAISE A MADAGASCAR 63 

subsistance. En général ils étaient assez maltraités, mangeant 
les restes de leur maître et n'étant jamais tolérés à sa table. 
Cependant leur sort était plus doux dans le pays d'Antongil. 
Là^ ils étaient plutôt regardés comme les enfants de la maison 
que comme de véritables esclaves '. 

Les nobles, les Andriana ou descendants des Malais, étaient 
donc les maîtres de la plus grande partie de l'île avant l'ar- 
rivée de Flacourt, et exerçaient dans chaque petit territoire 
une autorité le plus souvent incontestée. 

Mais la cupidité et la jalousie provoquaient fréquemment des 
luttes entre des chefs voisins. Il y avait aussi des rivalités de 
tribu à tribu, de peuplade à peuplade. Sous prétexte de 
vieilles querelles qu'ils n'oubliaient jamais et qui se renou- 
velaient de père en fils, les Malgaches entreprenaient souvent 
des expéditions pour se ravir leurs femmes, leurs enfants, leurs 
proches parents, leurs esclaves ; pour piller les villages et 
s'emparer du bétail. L'état de guerre régnait depuis long- 
temps chez les habitants du sud de l'île. Les populations du 
nord-est, de la contrée qui s'étend de la baie d'Antongil à Ta- 
matave, se montraient sans doute moins belliqueuses. Les 
meurtres, les violences, les massacres y étaient plus rares. 
Cependant les Vohitsanghombes étaient les ennemis jurés des 
Eringdranes, et les habitants du pays d'Antongil vivaient en 
mauvaise intelligence avec leurs voisins de l'île Sainte-Marie*. 

Dans leurs luttes les indigènes avaient pour armes défen- 
sives la sagaie, sorte de longue lance de fer bien tranchante, 
et des javelots qu'ils lançaient de loin sur leurs ennemis; un 
bouclier de peau, appelé rondache, constituait leur seule arme 
défensive. Ces armes variaient d'ailleurs avec les pays. Près 
d'Antongil, les sagaies atteignaient la moitié de la longueur 
des piques françaises, et la rondache était une fois plus grande 
que dans les contrées du sud. Bien que l'arme le plus généra- 

1. Luiz Mariauo, op. cit., p. 317; Flacourt, 1661, Avaat-Propos et p. 4-48, 
102, 103, 111; Nacqaart, Mémoires de la Mission, t. IX, p. 39-72 et p. 88. 

2. Luiz Mariano, loc. cit., p. 317 ; Flacourt, 1661, p. 9-44; Nacquart, Mémoires 
de la Mission, t. IX. p. 60. 



64 ETIENNE DK FLACOllliT 

lemenl en usage fùl la sagaie, on rencontrait vers la rivière 
de Manangourou une tribu de quatre à cinq cents hommes qui 
se servaient d'arcs et de flèches. Les armes européennes 
n'étaient pas complètement inconnues des indigènes. Certains 
chefs avaient eu ctTcl reçu quelques mousquets des Arabes de 
Mélinde et des Hollandais. Mais la plupart des Malgaches, 
surtout ceux des baies de Saint-Augustin et d'Antongil, mani- 
festaient une grande frayeur des armesàfeu,dontils ignoraient 
le maniement. Un seul mousquet suffisait à en mettre une 
centaine en fuite. En revanche, ils maniaient la sag^aie et le 
javelot avec beaucoup de dextérité. Les habitants de Man- 
g'hafîa et ceux de la côte orientale se disputaient le terrain 
pied à pied, combattant avec une seule sag'aie, parant les 
coups avec leur rondache, attendant l'ennemi d'un air résolu. 
Les habitants de Manamboule se battaient de loin et de près, 
se montraient très audacieux, fort vaillants et passaient pour 
les plus redoutables. Les mieux armés et les plus hardis 
étaient ceux du sud de l'île, les Ampâtres, les Mahafales, les 
Machicores, les Anachimoussi *. 

Dans ce pays montueux et boisé où les chemins n'exis- 
taient qu'à l'état de sentiers, les naturels ne connaissaient, à 
vrai dire, qu'une sorte de g'uerre, la guerre de surprises et 
d'escarmouches. Bien loin d'assig-ner un jour de combat à 
leurs ennemis, ils usaient de ruse. Fréquemment, ils en- 
voyaient dans le pays des espions qui avaient pour mission de 
reconnaître la situation du village qu'ils se proposaient d'en- 
vahir et l'endroit où les habitants avaient caché leur bétail. 

Dès qu'on avait obtenu ces renseignements, les chefs 
rassemblaient leurs gens secrètement. Puis ils marchaient 
toute la nuit à travers les bois, en suivant des chemins dé- 
tournés, et tâchaient de surprendre leurs ennemis au point du 

1. Diariam naulicum, ouvrage cité, t'ol. 4 et 9 ; Pyrard, ouvrage cité, p. 2G; 
Luiz Mariauo, loc. ci<.,p. 317; llauimoud, Paradox ^jrowing lliat the inliabi- 
tanls of Ike isle called Madagascar or S^-Laurence are llie happiest people 
in the world, 1646, réimprimé daue VHarleian Miscellany, Loudou, 10» édition, 
t. I, p. 261 et suiv.; Morizot, ounrage cilé, p. 11 et 12; Flacourt, 1661, p. 96 et 
suiv. 



ou LES^ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 65 

jour, au moment où ils n'étaient point sur leurs gardes. Ils at- 
taquaient alors le village après l'avoir cerné de tous côtés. 
Les grands marchaient à la tête de leurs hommes. Mais les 
Malgaches ignoraient l'art de combattre en bataille rangée ; 
ils n'observaient aucun ordre. Leur seule tactique consistait 
à pousser des cris effroyables, à faire mille gambades et gri- 
maces à la face de leurs adversaires, à leur dire toutes sortes 
d'injures, à proférer toutes espèces de menaces pour les épou- 
vanter, à leur jeter des ody^ sorte de talismans, de mor- 
ceaux de bois entourés de chillons et enduits de graisse ou 
d'huile, dans lesquels ils mettaient toute leur confiance. 

Ils espéraient, à Taide de ces sorts, causer à leurs ennemis 
quantité de calamités, leur enlever le courage de se dé- 
fendre, leur apporter des maladies et toutes sortes de désa- 
vantages qui amèneraient leur défaite. S'ils étaient vainqueurs, 
ils pénétraient dans le village oii ils massacraient les femmes, 
les vieillards et même les enfants. Ils faisaient périr aussi les 
enfants du chef qu'ils avaient combattu, dans la crainte que 
ses descendants ne pussent un jour se venger sur les leurs. 
Leur fureur apaisée, ils emmenaient comme esclaves tous 
ceux qu'ils rencontraient, enlevaient les bœufs et mettaient 
le feu aux cases. 11 n'en était pas ainsi toutefois, si par ha- 
sard le chef qui était attaqué avait le temps nécessaire pour 
rassembler ses hommes et s'il était courageux. Il n'était pas 
rare alors de le voir se précipiter sur ses agresseurs et en 
faire un grand carnage. Comme les Malgaches ne prenaient 
pas la précaution d'emporter des provisions de guerre pour 
une longue durée, ils étaient bientôt contraints par la faim de 
battre en retraite. 

Si, au contraire, le chef attaqué se sentait trop faible ou 
n'était plus décidé à continuer la lutte, il envoyait chez son 
ennemi quelques hommes_, choisis ordinairement parmi les 
plus prudents, qui devaient lui offrir des présents et deman- 
der la paix. 

Pour se prémunir contre de telles surprises, les naturels 
prenaient soin le plus souvent d'entourer leurs villages de 

s 



66 F-;TIKNNr, 1>E ri.ACOlUT 

gros pieux qui les reudciieiil d'un accès plus difficile. C'est ce 
que faisaient les Ampâtres, les habitants de Matatane, de Ma- 
namboulc, etc. D'autres peuples, tels que les Antanosses, les 
Machicores, les Mahafales, ne construisaient à dessein aucune 
clôture, de manière à pouvoir s'enfuir plus facilement et 
échapper à leurs agresseurs*. Comme on le voit, les Malgaches 
n'étaient encore que des peuplades primitives dans leur orga- 
nisation sociale, dans leur armement, dans leur manière de 
faire lag-uerre. 

On ne s'étonnera donc point qu'un tel peuple ne fût pas 
pourvu de lois écrites. Comme chez les Indonésiens, c'était la 
coutume propre à chaque pays qui avait foree'de loi. Elle de- 
vait être observée scupuleusement et rég'lait chaque acte im- 
portant de la vie. S'agissait-il de fonder une ville, de cons- 
truire une maison, de faire une expédition, etc., on devait 
s'en rapporter à la coutume. Le chef lui-même était obligé de 
s'y conformer et il lui était formellement interdit de la mo- 
difier. S'il commandait à ses sujets quelque chose de contraire 
à la coutume, ceux-ci avaient le droit de lui refuser l'obéis- 
sance, sous le seul prétexte qu'il dérogeait à la coutume de 
leurs ancêtres*. Le principal rôle dans l'administration de la 
justice lui appartenait; il jugeait les différends lui-même, ou 
bien il les faisait juger par quelqu'un de ses proches. Ses sen- 
tences étaient prononcées verbalement et sans appel. Ceux qui 
étaient convaincus de crime par quelques témoins recevaient 



1. Flacourt, 1G61, ouvrage cilc, p. 94^et suiv. 

2. Il ea est de même aujourd'hui encore dans les îlej de la Sonde^ ce qui 
prouve une fois de plus que la plus grande partie de la population malgache 
est venue de ces contrées. ^ ^ 

Les naturels de Sumatra sont gouvernés dans leurs querelles par des cou- 
tumes très anciennes transmises par les ancêtres. Les chefs qui prononcent 
des décisions ne disent pas « si veut la loi », mais « telle est la coutume » (Mars- 
den, History of Sumatra, 1811, p. 217). 

A Sumatra, le peuple ne reconnaît pas aux chefs le droit d'instituer les lois 
qu'ils jugent à propos, ni d'abolir ou d'altérer les anciens usages auxquels 
il tient avec une fidélité jalouse (Kaftles, History of Sumatra, p. 217). 

Chez les Javanais, le seul frein qui s'impose à la volonté du chef du gou- 
verneiueut est la coutume du pays et le respect que ses sujets ont pour son 
caractère (Rallies, IlisLonj ofJuva, 1, p. 274). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 67 

immédiatement leur châtiment. Los peines variaient suivant 
les délits: on avait perdu l'ancienne habitude de mutiler les 
coupables; on les fustigeait ou les incarcérait pour des fautes 
peu graves; en cas contraire, on les faisait périr à coups de 
sagaie ou bien on les jetait à la mer. Le vol était puni aussi 
sévèrement que l'adultère, ce qui laisse penser qu'il était très 
fréquent dans l'île à cette époque. Au surplus, les peines va- 
riaient aussi avec la qualité du délinquant; le pauvre était 
puni de l'esclavage ou de la mort, le riche, au contraire, 
n'était condamné le plus souvent qu'aune simple amende. Un 
indigène qui appartenait à la caste des nobles n'était jamais 
passible de la peine capitale, même quand il s'était rendu 
coupable de parricide \ 

Si les Malgaches n'avaient pas de lois écrites, en revanche 
ils avaient une religion. De même que la race indonésienne 
constituait le fond de la population, de même la religion de 
cette race formait la base des croyances et des pratiques reli- 
gieuses de la majorité des habitants. Comme les Indonésiens, 
ils croyaient à l'existence d'un Dieu créateur et tout-puissant ; 
comme eux ils adressaienldes prières àdes divinités d'un ordre 
inférieur, à des génies. Comme les Indonésiens, ils profes- 
saient une grande vénération pour leurs ancêtres", aux mânes 
desquels ils offraient des sacrifices et qu'ils suppliaient d'in- 
tercéder pour eux auprè's des mauvais génies. Pleins de con- 
fiance dans les sortilèges et les talismans, ils ressemblaient 
encore aux Indonésiens en ce qu'ils n'adoraient aucune idole 
et n'élevaient ni temples^ ni autels. 

Quelle que fût la ressemblance générale que l'on pouvait 
constater entre les croyances et les pratiques religieuses de 
la majeure partie des indigènes, il était néanmoins possible 



1. Cf. Luiz Mariano,îo/>. cit., p. 317; Flacourt, 1661, ouvi\ cité, p. 103 et suiv. ; 
Nacquart, Mémoires de la Mission, t. IX, p. 69 et 70. 

2. C'est à tort, à notre avis, que M. Max Leclerc fait veuir de la Ciiiue le 
culte des ancêtres si profondément enraciné parmi les tribus malgaches 
[ouvrage cité, p. 36). Il est plus naturel d'en rechercher l'origine chez les Indo- 
nésiens. 



(18 ÉTIENNK DK FLACOURT 

de découvrir certaines différences entre les croyances et les 
pratiques de quelques peuplades. 

Ces différences provenaient des innovations apportées dans 
la religion par plusieurs colonies sémitiques. L'influence juive 
s'était surtout fait sentir dans l'île Sainte-Marie, dans les con- 
trées voisines qui s'étendent depuis Tamatave jusqu'à la baie 
d'Antongil et sur la côte sud-est •, Dans ces contrées les habi- 
tants croyaient à un seul Dieu, maître de toutes choses, mais 
ils ne connaissaient ni Mahomet, ni ses califes. Ils regardaient 
ses sectateurs comme des hommes sans loi et refusaient de 
contracter alliance avec eux. Circoncis pour la plupart, ils 
célébraient le jour du sabbat le samedi et non le vendredi 
comme les Arabes. Les noms d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, 
Joseph, Moïse, David s'étaient seuls perpétués parmi eux; 
ils ignoraient les autres prophètes et Jésus-Christ. Ils ne 
pratiquaient ni la prière, ni le jeûne, et se bornaient à 
offrir à Dieu des sacrifices de coqs, de chèvres et de tau- 
reaux. 

Sur la côte sud-est, à l'influence juive s'était ajoutée l'in- 
fluence arabe. Ony retrouvait, il est vrai, les mêmes croyances 
et les mêmes pratiques religieuses que chez les habitants de 
l'île Sainte-Marie, mais sur ces croyances^ sur ces pratiques, 
il s'en était greffé d'autres, introduites par les Arabes 
venus dans l'île à différentes époques. A la différence des 
peuplades du nord-est, les habitants du sud-est connais- 
saient Jésus-Christ qu'ils appelaient Rahissa. Ils admet- 
taient que Jésus était né de la Vierge Marie et de Dieu, 
et que la Vierge avait enfanté sans douleur et sans perdre sa 
virginité. Ils savaient qu'il avait été mis en croix par les Juifs 
et croyaient que Dieu n'avait point permis qu'il mourût, en 
substituant à son corps celui d'un malfaiteur, mais ils ne 
voyaient en lui qu'un grand prophète. Certaines traditions 



1. Nous lisons dans la Description de l'Afrique, par Dapper, 1686, p. 48 : 
<i Les habitants de l'île Sainte-Marie (Nosy-Ibrahiui) n'ont jamais voulu faire 
d'alliance avec les chrétiens quoiqu'ils soient bienvenus parmi eux, à cause 
sans doute qu'ils ont retenu quelque chose de l'ancien judaïsme ». 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 69 

religieuses, comme la croyance à sept cieux au delà do la 
mort, à des anges, à des démons de sept sortes, à des génies 
malfaisants attestaient encore la trace de l'islamisme dans 
leur religion. 

L'influence des Arabes ne se montrait pas seulement dans 
les croyances des Malgaches, mais encore dans leurs coutumes. 
Comme les sectateurs de Mahomet, ils admettaient la poly- 
gamie. Les femmes s'achetaient, et le nombre de femmes 
que pouvait posséder un indigène, variait avec sa fortune. 
La prière, l'abstinence de certaines viandes, notamment la 
viande de porc, le jeune, les ablutions, le port d'amulettes 
sacrées étaient autant de pratiques mahométanes que les 
Arabes [avaient importées dans l'île. On pourrait peut-être 
aussi y ajouter les pratiques divinatoires. Très supersti- 
tieux, les Malgaches faisaient dépendre leur bonheur ou leur 
malheur des planètes, des astres. L'astrologie avait une 
grande importance dans leur existence. Ils n'accomplissaient 
aucun acte public ou privé, ils ne se mariaient, ne se cons- 
truisaient une case, ne commençaient une récolle, n'obser- 
vaient le jeûne, n'entreprenaient un voyage, ne laissaient 
la vie à l'enfant nouveau-né, ne célébraient de funérailles, 
qu^après s'être assurés à l'aide du sikidy qu'ils étaient nés 
sous une heureuse étoile. 

Ces superstitions étaient entreteaues avec soin par des écri- 
vains ou devins appelés dans l'île ombiasy. Ces devins rem- 
plissaient à la fois les fonctions de prêtres, de sorciers et de 
médecins. Ils consultaient les astres, prédisaient l'avenir, 
guérissaient les malades. Dans les fêtes publiques, dans les 
sacrifices, ils avaient le privilège d'égorger les bœufs. Sa- 
chant seuls écrire les caractères arabes qu'ils conservaient 
précieusement dans des livres sacrés, où se lisaient des pas- 
pages du Coran, ils vendaient aux nobles et aux riches ces 
écrits auxquels ils prêtaient des vertus merveilleuses, comme 
celles de préserver des accidents, des maladies et même de la 
mort. Consultés comme de véritables oracles, jouissant d'une 
grande autorité morale, ils profitaient de leur crédit pour se 



70 KTIKNNI': DE FLACOURT 

faire redouter des naturels cl en obtenir quantité de bœufs 
ou d'or. Ils n'bésitaient pas d'ailleurs à s'attribuer la meil- 
leure part des offrandes dans les sacrifices. Bref, les om- 
biasy réglaient à leur gré les cérémonies, les coutumes et 
les superstitions du pays *. 

Quoi qu'il en soit, rintlucnce juive et arabe n'avait pas été 
assez forte pour effacer dans l'île les traces de la religion 
primitive, de la religion indonésienne. L'introduction du ju- 
daïsme et de rislamisme n'avait apporté de modifications que 
dans les croyances et les pratiques de quelques tribus des 
côtes nord-ouest, nord-est et sud-est, et il est permis de 
croire qu'un certain nombre d'habitants de ces contrées étaient 
encore attachés aux croyances de leurs ancêtres \ 

De môme que la religion, les mœurs des Malgaches témoi- 
gnaient de l'influence des Indonésiens dans la majeure partie 
du pays. Leur naturel doux et hospitalier en général, en dépit 
des actes sanguinaires auxquels ils étaient poussés par de 
barbares superstitions, la facilité avec laquelle ils entraient 
en relations avec les étrangers qui ne leur montraient pas des 
dispositions malveillantes, et ne s'efforçaient pas de les terro- 
riser, le respect qu'ils témoignaient aux vieillards et à leurs 
parents, la tendresse qu'ils avaient pour leurs enfants, la dou- 
ceur avec laquelle ils traitaient leurs femmes, leur penchant à 
la lubricité, c'étaient là autant de traits caractéristiques qu'ils 
tenaient des plus anciens habitants de l'île. 

Comme la plupart des peuples primitifs, comme les Indo- 
nésiens, les habitants de Madagascar ne s'imposaient aucune 
gène, aucune contrainte. Insouciants du lendemain, ne conce- 
vant pas qu'il y eût sur la terre des hommes pour se préoccu- 
per de l'avenir, ils vivaient simplement, à la façon des anciens 
patriarches et estimaient ce genre de vie plus commode, plus 



1. Luiz Mariano, op. cit., p. 315 et 316; Morizot, Voyage de Fr. Gauche, 
P. 119-124; FlacoLirt, Avant-Propos, 1661 et p. 22-91, 171-194; Nacquart, Mé- 
moires de la Missio?!, p. 61 et suiv., t. IX; A. Grandidier. Mémoire de l'Ins- 
titut, p. 10-22. 

2. G. Ferraud, ouvrage cité, l^<' partie, lutrod., p. 9, 32; 2^ partie, p. 88. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 71 

agréable qu'une vie large et luxueuse. Leur boisson se com- 
posait d'eau chaude ou de jus de viande et, à certains jours de 
fête_, de vin de miel. Ils se nourrissaient surtout du poisson 
qu'ils péchaient dans les rivières, du gibier qu'ils prenaient à 
lâchasse, du lait de leurs troupeaux, des produits de la terre, 
riz, fèves, ignames. N'ayant cure que du présent, pour la plu- 
part paresseux, ils ne cultivaient que ce qui était nécessaire à 
leur subsistance. S'ils semaient du riz, s'ils plantaient des 
ignames, c'était dans la mesure oh cela pouvait assurer leur 
existence pour une partie de l'année. Il n'était pas rare même 
de les voir manger toute la récolte ou n'en vendre qu'une petite 
partie. Le besoin se faisait bientôt sentir. Ils étaient alors ré- 
duits à jeûner ou bien à acheter des vivres au quadruple de 
ce qu'ils les avaient vendus. Plus prévoyants, les nobles met- 
taient en réserve une part de leur récolte qui était destinée 
à les approvisionner; le reste, ils l'échangeaient contre des 
bœufs. Cette manière de faire avait pour résultat de les rendre 
en peu de temps fort riches; certains possédaient jusqu'à 
deux ou trois mille têtes de bétail. 

Fidèles aux coutumes de leurs ancêtres, les Malgaches 
appréciaient plus ce qu'ils avaient appris de leurs parents 
que tout ce qu'on pouvait leur faire connaître. Aussi leur 
manière de travailler la terre était-elle toute primitive, toute 
différente de celle qui était alors'en usage dans les pays civi- 
lisés. Ils ne se servaient, ni de la charrue, ni du sarcloir, ni 
de la houe. Une serpe et une petite bêche de fer nommée fan- 
gadij, c'étaient là leurs seuls instruments agricoles. Après 
avoir coupé les racines, les buissons, à l'aide d'une hache 
ou d'un fangady, ils les laissaient se dessécher et y met- 
taient le feu. La pluie venue, il's plantaient des ignames et 
semaient leur riz. L'époque ordinaire des semailles était la 
saison des pluies, de novembre à mars. Dans certaines contrées 
toutefois, on plantait et récoltait toute l'année. Du côté d'An- 
tongil, le riz se -semait partout grain à grain, et était recueilli 
épi par épi. Vers le pays d'Anossi au contraire, on commen- 
çait par labourer les terres marécageuses avec les pieds des 



72 ETIENNE DE FLACOURT 

bœufs; on répandait ensuite sur la bourbe le riz qui y venait 
d'ailleurs fort bien. Quant aux ig^names, on les fixait à un mètre 
l'une de l'autre, après les avoir coupées en plusieurs morceaux. 
Leur industrie n'était pas moins arriérée que leur agricul- 
ture. Intelligents, adroits pour la plupart, mais peu soucieux 
de se procurer des objets de luxe, ils travaillaient sans se don- 
ner de peine et avec lenteur, se contentant de fabriquer ce qui 
leur était nécessaire pour se vêtir et se loger. Ils exerçaient 
le plus souvent des métiers utiles ; ils savaient forger le fer, 
façonner les pagnes dont ils se couvraient, et les nattes sur 
lesquelles ils s'étendaient. On voyait surtout dans l'île des 
charpentiers, des forgerons, des tisserands, des cordiers et 
des potiers. Cependant ils savaient aussi confectionner des 
objets de luxe. Il y avait parmi eux des orfèvres qui travail- 
laient avec une rare habileté et des femmes qui tissaient des 
pagnes de coton ou de soie, souvent remarquables par leur 
élégance. 

On conçoit que des gens qui avaient si peu de convoitises, 
si peu de besoins, ne fussent pas commerçants. Comme leur 
agriculture et leur industrie, les quelques relations commer- 
ciales qu'ils entretenaient entre eux ou avec les étrangers, 
ne ressemblaient pas à celles qui existaient alors chez les 
peuples civilisés. Ces relations ne consistaient, à vrai dire, 
que dans l'échange de quelques produits. Ignorant la navi- 
gation, ils n'allaient point faire du trafic au loin, ni même 
sur le continent voisin; ils ne quittaient pas leur île. Sur la 
côte nord-ouest, dans le port de Boeni, les indigènes échan- 
geaient contre des cotonnades et autres marchandises que 
leur apportaient les habitants des îles Comores, les Arabes de 
la côte de Mélinde et d'Arabie, du riz, des pagnes de soie, des 
esclaves et même de l'or. D'un autre côté, les habitants de 
l'île Sainte-Marie allaient vendre à Ghalemboule des coquil- 
lages aux habitants du pays des Ambohitsmèues et leur ache- 
taient en retour des pots et des plats de terre cuite. Là se 
bornaient leurs relations avec l'extérieur. 

Le trafic n'était guère plus important à l'intérieur. Le pays 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 73 

manquait de routes ; sans cesse ravag-é par les guerres, il offrait 
peu de sécurité; il était donc difficile d'y faire le troc. 

Cependant la ville de Vohitsomby, dans la province connue 
aujourd'hui sous le nom de Betsiléos, était un centre com- 
mercial important*. En outre, les indigènes allaient au loin 
chercher du bétail, de la soie, du coton, des pagnes, du fer, 
des sagaies et différents objets de première nécessité. Les ha- 
bitants du pays de Vohitsbanh allaient acheter des pagnes à 
ceux de Matatane, aux Ampâtres, aux habitants de la province 
d'Anossi. Pour ce négoce, les étoffes et les verroteries que 
leur apportaient les Européens leur tenaient lieu de mon- 
naie. Ils échangeaient aussi de l'or, de l'argent ou du fer 
contre du cuivre. Une menille de ce dernier métal avait plus 
de valeur à leurs yeux que la plus belle pierre précieuse -. 

La simplicité de goûts des Malgaches se révélait enfin dans 
leur manière de se vêtir et de se loger. Ils portaient peu de 
vêtements. Les plus riches et les plus puissants se couvraient 
avec un lambeau d'étoffe fabriquée dans le pays ; c'était le 
pagne. Les femmes se voilaient en outre la partie supérieure 
du corps. Leurparure'consistait en grains de corail, bracelets 
d'argent et de cuivre, boucles d'oreilles, etc. Quant aux habi- 
tations, elles n'étaient la plupart du temps que de petites 
huttes faites de jonc, de roseaux, de feuillage, sans cheminée 
et si basses qu'à peine on pouvait y pénétrer par l'ouverture 
très étroite qui servait de porte et par laquelle s'échappait la 
fumées 

En résumé, avant l'arrivée de Flacourt, la population de 
Madagascar se composait d'un grand nombre de peuplades de 
races diverses qui présentaient une ressemblance générale 

1. A. Grandidier, Hist. de la (/eo,^., 1892,:p. 188, note 1. 

2. E. Lopez, Le ConçfO, trad. fr. de l'édition latine des frères de Bry, par 
Léon Cauhn, Bruxelles, 1883, p. 199-200; Diarium nauticum,loc. cit.; Pyrard, 
loc. cit., p. 26; Hammond, Paradox pj^oving, etc., loc. cit., p. 261 et suiv. ; 
Flacourt, éd. 1661, p. 10, 26, 30, 81, 87, 90, 104, 111, 445; Nacquart, Mémoires 
delà Mission, t. IX, p. 60 et suiv. : Lettre du 5 février 1650 à saint Vincent de 
Paul. 

3. Diarium, loc. cit., p. 4, 9 et 10; Luiz Mariano, ibid., p. 317, 324 et 353; 
Flacourt, éd. 1661, p. 74, 81, 194; Nacquart, loc. cit., p. 85. 



74 ÉTIENINK DK FLACOURT 

daus lours mœurs, leurs coutumes, leurs croyances et pra- 
tiques religieuse?, et même dans leur organisation sociale. 
Toutefois aucun élément ethnique de l'île ne se distinguait 
par une culture supérieure, si ce n'est la population juive et 
arabe. Les colonies sémitiques avaient sans doute modifié 
dans une certaine mesure les coutumes et la religion, mais 
elles n'avaient pu eiïacerles traces de la race primitive. L'in- 
fluence de la race indonésienne persistait encore dans ce pays 
dont la plupart des habitants parlaient la même langue. 

Quelque ressemblance que ces peuplades pussent ofîrir au 
point de vue moral et social, il n'y avait cependant entre elles 
aucune cohésion. On ne remarquait entre elles aucun lien, 
aucune entente. L'anarchie régnait dans l'île, les chefs vivaient 
en mauvaise intelligence et les peuplades n'étaient liées par 
aucun souvenir, aucun sentiment de reconnaissance envers 
eux. On conçoit dès lors qu'elles fussent peu disposées à verser 
leur sang pour défendre le sol qu'ils occupaient. L'absence 
d'unité ethnique et politique expliquait d'ailleurs leur indiffé- 
rence, leur peu d'empressement à s'unir contre les étrangers 
qui étaient pourtant pour eux l'ennemi commun. 

En outre, l'île ne présentait qu'une population primitive, 
arriérée, ignorante du maniement des armes à feu, par suite 
incapable d'une résistance sérieuse. Un peuple qui ne connais- 
sait d'autres armes que la sagaie et d'autre tactique que la 
ruse, tel était le peuple avec lequel Flacourt allait entrer en 
relations. 

Mais, si les indigènes avaient gardé les mêmes moyens de 
défense qu'aux anciens jours, ils n'avaient plus conservé les 
mêmes sentiments envers les blancs. Quelque douces et do- 
ciles qu'aient pu être à l'origine les populations malgaches, 
elles étaient devenues, grâce à la cupidité, aux procédés 
violents et iniques des Portugais, des Hollandais et de Pro- 
nis, méfiantes et farouches, sinon perfides et cruelles à l'égard 
des Européens. Il en était du moins ainsi chez les peuplades 
du sud. 

Pourtant ce peuple primitif dans son organisation sociale, 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 75 

dans sa relig-ion, dans son agriculture, son industrie, son 
commerce, dans ses mœurs et ses coutumes, ne répugnait 
pas à une assimilation avec une autre race. Si les Malgaches 
étaient très attachés aux croyances, aux pratiques, aux cou- 
tumes de leurs ancêtres, ils étaient en général hospitaliers 
et intelligents. En dépit des efforts jusqu'alors peu fruc- 
tueux de quelques missionnaires pour les convertir au ca- 
tholicisme, rien ne laissait prévoir que des tentatives ulté- 
rieures n'amèneraient aucun résultat, et malgré les actes de 
piraterie qu'ils avaient eu à subir de Tristan da Cunha et de 
Pronis, les bonnes relations commerciales qu'ils avaient en- 
tretenues avec Paulo Rodriguez da Costa et F. Gauche fai- 
saient encore espérer qu'ils sauraient apprécier les bienfaits 
de la civilisation européenne. 

Telle était la situation sociale, morale et économique de 
Madagascar avant l'arrivée de Flacourt. 

Voyons mEiintenant quelle idée on se faisait alors en Eu- 
rope du pays et des habitants. 



CHAPITRE II 

État des connaissances européennes sur Madagascar 

vers 164S. 



La cartogt'apfiie : ce qu'elle avait appris sur la situation astronomique, la 
forme, la configuration, le relief, les rivières, la nomenclature. — Les des- 
criptions : ce qu'elles avaient appris sur la situation astronomique, le relief, 
le climat, les rivières, le littoral, les ressources végétales, animales et mi- 
nérales, l'origine et le nombre des habitants, leur aspect physique, leurs 
mœurs, leurs coutumes, leurs croyances et pratiques religieuses, leur lan- 
gage, leur organisation sociale. — Appréciation générale. 



L'île que nous appelons aujourd'hui Madagascar avait reçu 
jusqu'alors plusieurs dénominations. Elle avait été connue 
des Grecs sous le nom de Menuthias, des Arabes sous les 
noms de Djafouna, Ghezbezat et Komr*, des Européens du 
xvi° et du xvii° siècles, tantôt sous le nom de Menuthias, tantôt 
sous celui de Madagascar, Ge dernier paraît même avoir été 
employé avant que l'île fût découverte ^ 

1. Voir A. Grandidier, Histoire de la géograpliie de Madagascar, éd . 1892 
p. 2-11, 11-22. 

2. Déjà au xiii'^ siècle, Marco Polo avait mentionné le nom de Madagascar 
(bien que sa description s'applique non à la grande île, mais à Mogdicho) 
d'après les récils des voyageurs et des marchands arabes {ibid.,p. 24-32). 

M. Gabriel Ferrand fait remarquer que le nom de Madagascar était déjà 
appliqué à l'île Saint-Laurent lorsque cette île fut visitée eu 1529 par Jean et 
Raoul Parmeutier {Les musulmans à Madagascar, r« partie, 1891, p. .'12). 

On lit dans Osorius, lac. cit., fol. 127 : « tune liquido perspici potuit, eam 
insulam esse qu« nominabatur olim Madagascar, quam nostri insulam 
S. Laurentii nominant. » 

Joao de Santos, après avoir rapporté que l'île reçut le nom de Saint-Lau- 
rent parce que ce fut le jour de ce saint qu'on y fit la première descente, a 
le soin d'ajouter « quoique auparavant on l'appeloit Madagascar » {Histoire 
de l'Ethiopie orientale, traduit du portugais par le P. Gharpy, 1688, liv. II, 
ch. VI, p. 157). 

Le P. MaUci écrivait en 1637 : « et Madagascarem olim, nunc Divi Lau- 
rentii insulam >. {Hisloriarum indicarum, fol. 35, liber primus). 

Voir aussi A. Tiievut, Les singularitez de la France antarctique, éd. Gaffa- 



LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 77 

En dépit de la découverte qu'en avaient faite les Portugais 
vers l'an 1500, une grande indécision avait régné en Europe 
jusqu'à la seconde moitié du xvii« siècle, sur sa situation*. 
Parmi les géographes, les uns n'avaient tenu aucun compte 
des renseignements des Portugais et s'étaient bornés le plus 
souvent à placer, à l'imitation de Martin Behaim, une île de 
Madagascar en plein océan'; Jes autres avaient abandonné les 
traditions de Behaim pour introduire dans leurs cartes quel- 
ques innovations inspirées par les découvertes^ C'est à cette 
dernière catégorie qu'appartenait Pedro Reinel^ le prerçier qui 
eût donné une idée précise de sa position*. 

Mais cette position n'avait pas toujours été conservée par 
les géographes suivants. Ils avaient apporté sur leurs cartes 
des modifications en général peu heureuses. C'est ainsi qu'en 
1544 Sébastien Munster plaçait Madagascar au nord de Zan- 
zibar, non loin de la côte d'Afrique appelée Troglodyte. 

Les latitudes indiquées par les anciens auteurs étaient pour 
la plupart inexactes. Elles variaient entre 7° (Munster, 1551) 
et 25° (Sylvano, 1511) pour la pointe septentrionale; pour la 
pointe sud entre 20° (Munster) et 38° (Ruysch, 1508). Les 
cartes où elles s'approchaient le plus de la vérité étaient sans 
contredit la carte deRibeiro et celle de Pedro Reinel qui fixait 

rel, Paris, 1878, in-8, p. 114 (la I^p édition est de l'année 1356 ou 1358); Wic- 
quefort, Les Voyages du chevalier Thomas Herbert, 1663, p. 27. 

L'île n'aurait pas reçu cette dénomination de Madagascar des indigènes, 
mais des étrangers (A. Grandidier, Hisé. de la géog., loc. cit., p. 32, 1). 

1. L'étude de la cartographie de Madagascar antérieure à 1648 que nous 
donnons ici, a été faite d'après l'inspection des cartes de vieux atlas de 
répoque (Ortelius, G. Mercator, Hondius, G. Blaeu, etc.), et, en grande partie, 
d'après V Histoire de la géographie de Madagascar de M. Grandidier, éd. 1892, 
p. 2-56. 

2. Parmi ces géographes on peut citer : Juan de la Cosa (1500) ; Stabius 
(1515) ; Apiau l'ancien (1320) ; Pries (1522) ; Bordone (1528) ; Roselli (1532) ; Vadia- 
nus (1534); Servet (1535). — Sur la carte de Servet^ Madagascar se trouve à 
près de 1000 lieues de l'Afrique, au sud- ouest de Java major {Hist. de la 
géogr., 1892, p. 36 et 37, texte et notes). 

3. C'est ce que l'on constate sur les caries de Canerio (1502) ; Cantino (1508) ; 
WaltzemuUer (1313); Bordone (carte générale de 1520); Maggiolo (1327); Ri- 
beiro (1523); S. Cabot (1544); Gastaido (1344); etc. (A. Grandidier, ibid., p. 37, 
note 2). 

4. A. Grandidier, ibid., p. 39. 



78 ÉTIEISNE DE FLACOURT 

ces deux points à H" :{()'. ot 25° 35'. Quant aux long-itudes, 
considérées par rapport au méridien de Paris, elles étaient 
fixées par Munster, à 72" pour la pointe de l'île la plus occi- 
dentale, et à 80 pour la pointe la plus orientale*. 

De môme la forme que présentait la grande île sur les 
cartes antérieures à 1648 n'était pas toujours conforme à la 
réalité. Certains géographes, comme Cantino et Canerio, lui 
avaient attribué une forme rectangulaire, que copièrent 
Ruysch, Antoine Salamanca (1532), et Sébastien Munster. 
Cependant dès l'année 1517 Pedro Reinel en avait donné une 
forme relativement exacte, qui se retrouvera avec des modifi- 
cations souvent fantaisistes sur les cartes de Pilestrina(15l9), 
Maggiolo (1527), Ribeiro (1529), Verazzano (1529), S. Cabot 
(1544), G. Le Testu (1555), Lazaro Luiz (1563), etc.^ 

Comme bon nombre de voyageurs européens avaient exploré 
les côtes de la grande île, les cartes accusaient une certaine 
connaissance de la zone littorale. Mais nous devons constater 
que le dessin du littoral n'offrait encore qu'une exactitude 
tout à fait relative. Le littoral septentrional était en général 
représenté comme trop incliné vers Test'; en fait de décou- 
pures, on ne voyait guère sur la partie nord-est que la baie 
d'Antongil ; encore la configuration de cette baie était-elle le 
plus souvent défectueuse*. 

1. On sait que les latitudes vraies sont pour la pointe la plus septentrio- 
nale (cap d'Ambre) 11" 59' 52", et pour la pointe la plus méridionale (cap Sainte- 
Marie) 2oo 38' 55". 

Les longitudes adoptées par les cartographes de nos jours sont pour la 
pointe occidentale (entre Fauemotra et Fandivotra) 40° 41' SO", et pour le cap 
Est, 48" 7 40". Voir A. Grandidier, Hist. de lagéoqr., p. S2. 

2. Id., ibid., p. 40, 4. 

3. Cependant certaines cartes avaient déjà apporté une amélioration à ce 
point de vue. 

Sur la carte de Cabot, la pointe septentrionale de l'île est moins inclinée 
vers l'est. Sur celle de Hondius la côte nord-est n'est plus eu ligne droite, 
La déliuéation du littoral s'y rapproche d'ailleurs en général de celle de 
Pedro Reinel (A. Grandidier, Hisl. de la géogr., éd. 1892, p. 40, A, i; p. 41,_;). 

4. Sur la carte de Piiestrina cette baie a sou eutrée tournée vers le nord, 
tandis que sur le planisphère de Turin el sur la carte de Pedro Reinel elle 
s'étend vers l'est. Les cartes de Sanuto et G. Blaeu la font, il est vrai, ouvrir 
vers le sud; mais celle de Sanuto exagère beaucoup le promontoire situé au 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 79 

La côte orientale, qui avait été fréquemment visitée, avait 
été en g-énéral mieux dessinée. On lui donnait avec raison la 
direction sud-ouest-nord-est. Néanmoins la délinéation s'en 
trouvait encore erronée; les cartes de Gastaldo, de Vaz Dou- 
rado, de Gysbert et de Sanuto plaçaient l'île Sainte-Marie trop 
loin de la côte; en outre, on croyait cette côte beaucoup plus 
découpée qu'elle ne l'est en réalité '. 

Le dessin de la côte méridionale, moins connue que la pré- 
cédente, n'était pas plus satisfaisant; les baies y avaient été 
placées à la fantaisie des auteurs; le cap Sainte-Marie y pré- 
sentait des dimensions exagérées, ou bien était à peine visi- 
ble ^ 

Mais la côte dont le tracé laissait le plus à désirer était, 
assurément, la côte occidentale, qui av'ait été cependant ex- 
plorée en détail par les Portugais. Quelques cartes indiquaient, 
il est vrai, de grandes baies au nord-ouest, mais ces baies ne 
portaient le plus souvent aucun nom. La plupart ne représen- 
taient aucune concavité au milieu, ainsi que cela se voit sur 
les cartes actuelles. 

En somme, depuis Pedro Reinel qui avait laissé du littoral 
un premier aperçu remarquable pour l'époque,' la cartogra- 
phie côtière avait fait peu de progrès. 

Les anciennes cartes dénotaient surtout une grande igno- 
rance du relief. Elles montraient sans doute que l'île était mon- 
tagneuse, mais elles n'indiquaient pas la véritable disposition 
des montagnes ^ Les géographes qui les avaient dressées, le 

nord (G. Blaeu, Le Théâtre du monde, Nouvel atlas, 11» partie, Africse nova 
description f. 349, CLOLOCXL; A. Graudidier, Eist. de la géogi:, 1892, p. 40, c ; 
p. 41, i). 

. 1. Homem et Homo avaient tracé eatre Fenerive et Maaanjara une im- 
mense lagune, fermée du côté de l'est par deux, grandes îles (A. Graudidier, 
ouur. cité, p. 41, b, c). 

2. Les cartes de Tramezini, Forlani, Sanuto, Hondius, etc., lui donnaient 
une mauvaise configuration. Sur la carte de Gastaldo le sud de l'Ile se ter- 
minait en pointe. La meilleure carte pour cette partie du littoral semble 
avoir été celle de Pilestriua (Hondius, Carte de l'Afrique à 1/24.000.000; 
G. Mercator, Allas, carte de l'Afrique, 1628,- G. Biaeu, lac. cit.; A. Graudi- 
dier, ibid.). 

3. Quelques montagnes grossièrement esquissées apparaissent pour la pre-^ 



80 l-yriKNNE DE l'LAC.OUliT 

plus souvent en se basant sur les renseignements de voya- 
geurs qui eux-mêmes n'avaient point franchi la zone littorale, 
avaient dessiné ces montagnes au hasard et suivant leur 
caprice; sur la plupart des cartes, sur celles de Berteli, de 
Gastaldo, de Sanuto, de Hondius, do G. Mercator et de G. 
Blaeu, une longue chaîne divisait l'île du nord au sud en deux 
moitiés à peu près égales *. 

N'ayant aucune donnée précise sur la direction et la distri- 
bution des montagnes, les vieux auteurs ne pouvaient faire 
connaître exactement la source et la direction des rivières. 
Bon nombre de rivières qu'ils avaient tracées ne portaient 
aucune désignation et avaient un cours tout à fait fantaisiste. 
Telles étaient, en particulier, celles qui apparaissaient sur les 
cartes de Sanuto et de G. Blaeu. Cependant on remarquait 
déjà sur la carte de Pedro Reine! les rivières de Mananjara, 
de Matitanana, Manampatra, Mananivo, et la rivière de Betsi- 
boka (sous le nom de Vingangara) sur celle de Gastaldo". 

Ainsi, jusque vers 1648, les cartes que les géographes ou 
les voyageurs avaient données de Madagascar, ne permettaient 
point de se faire une idée exacte et suffisante de la situation 
astronomique, de la forme du littoral, du relief et de l'hydro- 
graphie fluviale de ce vaste pays. Ce que l'on savait de l'inté- 
rieur se réduisait à rien ou à fort peu de chose. Cette ignorance 
s'explique parfaitement pour les contrées du nord, du centre 
et de l'ouest qui n'avaient été explorées, ce semble, par aucun 
voyageur européen; mais il est permis de s'étonner que, dès 
l'année 1648, les Français n'eussent pas déjà à leur disposi- 
tion des cartes plus complètes pour le sud et l'est, où quel- 
ques colons français avaient déjà pénétré. 

Le pourtour de l'île, qui avait été fréquenté par les naviga- 

mière fois sur la carte de Bordone. Celle de Ilomem représentait une chaîne 
dans le nord de l'île (voir A. Graudidier, Atlas et Histoire de la qéogr., 1892, 
p. 41,è et p. 67). 

d. Histoire de la géog., ouvrage cité, p. 41, e, et p. 67. 

2. Ibid., p. 69 et 70, et Atlas: G. Blaeu, Nouvel atlas, ouvrage cité, Africœ 
nova descriplio, p. 349; Ortelius, Théâtre de rU?iivers, Africœ tabula nova, 
édita Antverpiu;, 1570. 



ou LES OIIIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 81 

leurs, était, cela va sans dire, mieux connu que l'intérieur des 
terres. On en possédait déjà même quelques plans ou quelques 
cartes particulières, tels que les plans de la baie d'Antongil, 
de la baie Saint-Augustin, de la rade d'Ampalaza, et une carte 
de l'île Sainte-Marie, due à Houtman*. Nous sommes surtout 
frappé du nombre déjà considérable de noms inscrits sur les 
contours des cartes; nous pouvons dire (approximativement 
il est vrai) que, vers la seconde moitié du xvii^ siècle, les géo- 
graphes connaissaient le nom de 14 caps, 17 baies, 18 bou- 
ches de rivières, 14 îles et 8 villes ou villages ^ Par malheur, 
nombre de localités avaient une situation inexacte. ■ ' 

Les descriptions des anciens auteurs n'avaient guère ajouté 
aux connaissances que les anciennes cartes avaient fournies 
sur Madagascar. Sur certains points, notamment sur la 
situation astronomique, le relief et l'hydrographie fluviale, 
elles n'avaient fait que confirmer ce que les cartes avaient 
déjà appris. Si quelques auteurs ne s'étaient pas trop éloignés 
de la vérité dans l'indication des latitudes', par contre on 
n'était pas encore fixé sur les dimensions de l'île, ni sur celles 
des îles voisines. Les descriptions avaient représenté Mada- 
gascar, tantôt plus longue, tantôt plus large [qu'elle ne l'est 
en réalité*, ou s'étaient souvent bornées à assurer que cette 

1. Cf. A. Graadidier, Hist. de la ()éogr., 1892 : Tableaux, p. 232, 234, 250, 
265. 

2. Sur ce nombre, il faut compter pour la côtes nord-est : 4 caps, 4 baies, 
1 ville; pour la côte méridionale : 2 caps, 2 baies, 8 bouches de rivières, 
4 lies, 3 villages; pour la côte méridionale : 3 caps, 2 baies, 1 bouche de ri- 
vière; pour la côte occidentale : 2 caps, 8 baies, 5 bouches de rivières, 6 îles, 
3 villages; et enfin pour la côte nord-ouest : 5 caps^ 1 baie, 4 bouches de 
rivières, 1 village (v. A. Grandidier, Uint. de la géog., loc. cit. : Tableaux, 
p. 83-184). 

3. Thevet disait avec une certaine apparence de raison : « l'îile court vers 
le pais austral, environ de douze degrés jusques à vingt-six et demi » {Cosmo- 
graphie universelle, 1575, t. 1, p. 102). 

Pyrard de Laval plaçait Madagascar entre 14° lat. nord, et 26° lat. sud 
[Voyage aux Indes orientales, l'» partie, ;p.. 24); Herbert, entre 16° et 26" lati- 
tude {Relation du voyage de Perse et des Indes orientales, trad. fr., Paris, 
MDLXIII, par de Vicquefort, p. 28). 

4. Ortelius ne lui avait accordé que 100 lieues de circuit, tandis que Pyrard 
lui en attribuait 100 {Théâtre de l'Univers, ouvi: cité, Voyage aux Indes oWe«- 
ia/es,p, 24). Voici les longueurs indiquées parles ditléreuts auteurs: 1.200 milles 



82 ETIENNK l»K 1I,A( (tUliï 

ÎK' clail la plus grande des îles coaQues ou décoiivortus '. V^n 
ce qui coQcerne le relief, elles avaient été encore plus sobres 
de renseignements. C'est à peine si les autours osaient at'lirmer 
de temps à autre que ce pays renfermait beaucoup de monta- 
g"nes». Aucun auteur, à notre connaissance du moins, n'en avait 
fail connaître l'altitude, l'orientation, la distribution. Toutaussi 
insuffisantes et non moins vag-ues paraissent avoir été les 
notions que l'on possédait sur les cours d'eau. On avait pu 
apprendre avec un certain intérêt que Tile était bien arrosée, 
et qu'elle contenait quantité de rivières aux eaux limpides et 
abondantes, mais on avait pu regretter que la plupart des 
autours n'eussent point désig-né ces rivières,, ni apporté 
quelques indications sur leur position et sur leurs course A 
fortiori, dans l'état des connaissances de cette époque, avait- 
on nég-lig^é d'en étudier le régime et la navigabilité. 

Pour les raisons que nous avons déjà sig'nalées, Thydrogra- 
pliie côlière était toutefois mieux connue que l'hydrog-raphie 



Osorins, /oc. ci/., fol. 146); 200 {\\a.r mol, L'Afrique, trad. d'Ablaocourt, t. III, 
fol. 105); 1000 milles (Lopez, loc. cit.); 267 (Thevet, Cosmog. univ., fol. 102 el 
103); 500 (Herbert, loc. cit., p. 28); 230 (Alphonse le Saintongeois, Melliu de 
Saint-Gelais, loc. cit., fol. 35). 

Les uonibres adoptés pour les largeurs par ces mêmes auteurs étaient : 
480 milles; 115 lieues; 120 lieues; 100 lieues (ibid.). 

Les dimensions vraies seraient: 400 lieues de long, et 110 lieues de large 
(A. Grandidier, Keuwe scientifique, mai 1872, p. 1078). 

1. Portulan de Ribeiro, cité par M. A. Graudidier; S. Munster, Cosmographie 
universelle, 1336, fol. 12(;0; Thevet, Cosmographie universelle, 1375, fol. 102; 
Léon l'Africain, De V Afrique, traduction française de Jean Temporal : Lettre 
du Florentin André Corsai à Julien de Médicis en 1613, t. IV, p. 311 ; Estais, 
empires, royauynes, seigneuries, duchez el principaulez du monde, par le sieur 
D. V. T. Y., gentilhomme de la Chambre du Roi, Saint-Omer, MDCXXI, t. I, 
fol. 239, ouvrage rarissime ; François de Belleforest, Cosmographie univer- 
selle de tout le monde, MDLXXV, Paris, Sonnius. t. Il, fol. 2013. 

2. F. de Belleforest avait dit queTilô était « entourée de montagnes et qu'elle 
en étoit pleine à l'intérieur » {ouvrage cité, fol. 2013) ; Lindschot {Premier, 
livre de la navigation aur, Indes orientales, fol. 10) regardait l'île Sainte- 
Marie comme « un terroir moyennement haut et tertreux ». 

3. Cependant Joao de Barros {ouvrage cité, Dec. Il, 1. I, fol. 2) avait fait men- 
tion d'une rivière qui se jette dans le port de Matatane; Lindschot {ouvrage 
cité, p. 11 et suiv.) avait parlé d'une rivière qui se divise en deux bras et se 
déverse dans la baie d'Antongil; PyrarJ, d'une rivière qui se jette dans la baie 
Saint-Augustin {ouvrage cité, p. 23). 



ou LES ORIGLMiS DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 83 

lluviale. On avait acquis quelques données relativement 
exactes sur les inconvénients que certains points du littoral 
présentaient pour les navigateurs. Un marin, Alphonse le 
Saintongeois, et un vieil auteur, Thevet, avaient averti leurs 
contemporains des dangers que des bancs de rochers faisaient 
courir aux navires sur les côtes sud, sud-est et ouest'. D'autre 
part, on était déjà renseigné par les voyageurs Pyrard et 
Herbert sur les avantages qu'offraient les baies de Saint- 
Auguslin et d'Antongil^ 

Mais on ignorait encore la qualité de certaines baies ou 
rades situées au sud-est et au nord-ouest; ce qui est d'autant 
plus surprenant qu'un certain nombre d'entre elles avaient 
déjà été visitées par les Portugais, les Hollandais et les Fran- 
çais. En outre les renseignements que l'on avait recueillis sur 
le littoral étaient encore trop incomplets pour que l'on put 
savoir avec certitude quelle était la partie de la côte où les 
navires trouveraient les meilleurs abris, et c'est avec témérité 
que Thevet avait affirmé que les bons porls étaient nombreux 
dans l'île ^ 

Quant au climat, il n'avait pas été, on le conçoit facilement, 
l'objet d'une étude scientifique. Ce serait, en eflet, se placer 
à un point de vue étroit et faux que de relever chez les vieux 
auteurs, voyageurs ou géographes, l'absence de données sur 
les variations et les degrés de la température, le régime des 
vents et des pluies, la durée et la distribution des saisons, etc., 
puisque la science connue de nos jours sous le nom de météo- 
rologie n'existait pour ainsi dire pas. Non seulement l'insuf- 
fisance de leurs connaissances ne leur permettait pas de se 
livrer à des observations de cette nature, mais l'idée de les 
faire ne leur était même pas venue. Les rares appréciations 
qui avaient été portées sur le climat étaient vagues etsuperli- 



1. iMellin de Saint-Gelais, ouvrage cité, 1378, p. 55 ; Thevet, Cosmographie 
universelle, ouvr. cité, p. 105. 

2. Herbert, ouvr, cité, p. 28 el suiv., 537 et suiv. ; Pyrard, toc. ci<.,p. 19. 

3. Thevet, ouvr. cité, p. 104, et Singularitez de la France antarctique, loc. 
cit., p. 114. 



84 ÉÏIKNNE 1»K l-LACOURT 

cielles. Toile était celle de Thevet qui, sans avoir vu, ni 
habité l'île, déclarait (jue le climat en était sain % ce qui est 
très contestable pour certaines régions. Il ne pouvait guère 
en être autrement, d'ailleurs, puisque la majeure partie des 
régions de Tintérieur restait encore inexplorée. 

Toutefois, ce qui paraît excusable pour l'intérieur l'est 
moins pour le littoral, où les Européens avaient séjourné. La 
côte méridionale était-elle plus salubre que la côte septentrio- 
nale, la côte occidentale plus salubre que la côte orientale? 
C'étaient là des questions qui auraient pu s'ofîrir à l'esprit des 
navigateurs portugais, hollandais, anglais et français. Les 
quelques observations qu'ils eussent faites à ce sujet n'au- 
raient certes pas été sans utilité pour l'avenir. Or les seuls 
renseignements qu'on avait obtenus ne portaient que sur un 
point du littoral de l'ouest, sur la baie de Saint- Augustin, et 
les opinions des voyageurs qui les avaient apportés, Pyrard 
et Herbert', se trouvaient en désaccord. Le premier avait 
assuré que c'était un lieu fort malsain, sans doute parce qu'il 
y avait perdu un certain nombre d'hommes de son équipage ; 
le second, au contraire, l'avait trouvé salubre, ajoutant que, 
si beaucoup de Hollandais y avaient péri, leurs excès seuls 
en étaient la cause ^ 

Ce bref aperçu nous montre que les connaissances léguées 
par les géographes ou les voyageurs sur leurs cartes ou dans 
leurs descriptions étaient encore vagues et tout à fait insuffi- 
santes en ce qui concerne la situation, les dimensions, la con- 
figuration, et principalement le relief, le climat, les rivières 
de la grande île. Ces lacunes s'expliquent sans doute, lorsque 
l'on sait que ces voyageurs n'avaient pas à leur disposition 
les connaissances scientifiques ou les instruments dont dis- 
posent les explorateurs de notre époque et qu'ils avaient sur- 
tout fréquenté le littoral. Elles s'expliquent mieux encore par 
cette considération qu'ils se préoccupaient beaucoup plus des 
avantages qu'ils pourraient retirer de leurs investigations 

1. Cusr)iOf/. universelle, t. I, p. 102. 

2. FyrarJ, loc cil , p. 23; Herbert, p. 29, 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 85 

pour leur approvisionnement et leurs intérêts commerciaux, 
que des progrès que leurs découvertes feraient faire à la 
science géographique. x\ussi se sont-ils particulièrement atta- 
chés dans leurs relations à décrire les ressources du pays. 

Leurs descriptions, ainsi que celles des auteurs qui n'avaient 
jamais vu Madagascar, décèlent l'impression trop favorable 
qu'ils avaient rapportée de leurs voyag'cs. Us la reg^ardaient 
comme une île très fertile, qui produisait en abondance toutes 
sortes de légumes, de fruits, de bois précieux; Herbert avait 
même avancé, avec non moins d'enthousiasme que ses res- 
sources étaient plus que suffisantes pour nourrir ses habitants ' . 

Ces réserves faites, ce serait se montrer injuste à Tégard 
de ces auteurs,, que de ne leur savoir aucun gré de l'énumé- 
ration exacte qu'ils avaient déjà donnée des plantes qui ve- 
naient à merveille dans l'île, g-ing-embre, girofle, citronniers, 
orangers, riz, etc. ^ Toutefois leurs connaissances offraient 
à ce point de vue d'importants desiderata. Oii était cultivée 
telle ou telle plante, quelles étaient les contrées les plus fer- 
tiles, ou les moins productives;, voilà ce qu'ils ne s'étaient pas 
étudiés à faire connaître à leurs contemporains. Sans aller 
jusqu'à prétendre qu'on aurait pu attendre d'eux des rensei- 
gnements précis sur la fertilité des régions du centre et du 
nord, où ils n'avaient jamais pénétré, nous pouvons néanmoins 

1. Melliu de Saint-Gelais, Voyages aventureux d'Alphonse le Sainiongeois, 
Rouen, 1578, foL 55; Joao de Santos, Ethiopia oriental, traduction Charpj-, 
p. 1157; Léon l'Africain, traduction Temporal, t. IV, p. 311; Odoardo Bar- 
bosa; Ramusio, Primo volume e seconda editione délie Navigationi e viaggi, 
in-fol., p. 196, 321 et suiv. ; S. Munster, Cosmograpliie universelle, traduc- 
tion française, p. 1260 et 1555; Belleforest, loc.cit., p. 2015; Thevei, Singula- 
ritez de la France antarctique, éd. Gaffarel, p. 115 et 117 et Cosmographie 
universelle, p. 102, 104 et suiv. ; Osorius, loc. cit., fol. 146; Lopez, Le Congo, 
trad. Cauhn, p. 199; Fr. Martin de Vitré, loc. cit., p. 23, 85 et suiv. ; Pyrard, 
loc. cit., p. 24 et suiv.; Diarium nauticum, loc. cit., fol. 4, 9, 10; Lindschot, 
loc. cit.. fol. 11 et suiv. ; Herbert, loc. 'cil , p. 28, 31: Boothby, Description 
of the most famous island of Madagascar or Saint-Lawrence in Asia near in to 
East-India and proposai for an english plantation there, réimprimée dans 
Collection of Voyages and Travels, dite Collection d'Osborne, 1745, in-4. — 
Mais Powle Waldegrave allait affirmer que l'ile n'était pas aussi fertile que 
Bootbby voulait bien le dire, loc. cit., ch. ii, p. 7, et ch. m. 

2. Voir auteurs précités, i/jid. 



S(i KTIKNNK itr, KI.ACnriiT 

rogrellor lo silence qu'ils avaieiil çardé sur d'autres contrées 
011 ils avaient fréquenté. Que C. de Iloutmau ait signalé la 
stérilité du pays de; Saint-Ançustin et la fécondité de celui 
d'Antong-il ', que Lindschol ait laissé quelques détails précis, 
sinon tout à fait exacts, sur les productions de; l'ile Sainte- 
Marie ', c'est ce qu'on ne saurait dissimuler; mais combien 
d'autres pays du sud, de l'est et de l'ouest, déjà visités, sur 
la fertilité ou la stérilité desquels les renseignements faisaient 
encore défaut dans la première moitié du KYri*^ siècle? 

Ces auteurs n'avaient pas mieux informé leurs contempo- 
rains de la distribution géographique des animaux dans l'île, 
de la richesse des différentes contrées en bétail, que de la dis- 
tribution des plantes, et de la fertilité plus ou moins grande 
do certaines régions. Ils s'étaient bornés le plus souvent à 
une énumération assez longue des animaux qui vivaient dans 
ce pays d'outre-mer. Encore cette énumération était-elle en 
partie inexacte. S'ils avaient eu raison d'y comprendre les 
lézards, les caméléons, les crocodiles, les bœufs à bosse, les 
moulons à grosse queue, les singes, les serpents, les oiseaux 
de toute sorte, par contre, ils avaient montré trop de crédu- 
lité en y faisant entreries éléphants, les chameaux et des bêtes 
féroces, telles que les lions et les léopards^ Est-il besoin d'ajou- 
ter que, dans l'état oii se trouvaient encore les sciences natu- 
relles, ils n'avaient pu être frappés de l'originalité de la faune 
et de la flore de lîle de l'océan Indien, ni des affinités qu'elles 
offraient avec la faune et la flore des autres contrées du globe? 
Bien que certains voyageurs n'eussent point omis de faire 



1. Uiarinm nuuticvm, loc. cit., fol. 4, 9. 

2. Voyages aux Indes orientales, p. Il et 14. 

3. S. Munster, loc. cit., fol. 1260; Thevet, Singularitez, loc. cit., p. 118 et 
119; Herbert, loc. cit., p. 31 ; Pyrard, loc. cit., p. 24. 

Oa voit un éléphant sur la carte de Berteli (A. Grandidier, llist. de la 
géogr., Atlas, 1883, pi. 11). La mention de ces animaux peut-être considérée 
comme une réminiscence de la lecture de Marco Polo. 

Paré et Thevet avaient donné une figure d'un monstre à tête humaine, pu- 
rement légendaire, la bête Thanatcth {Recueil de Voyages: Les Voyages en Asie 
au xV^ siècle du bienheureux Frère Odoric de Pordenone, par Henri Cordier, 
p. 327). 



ou LES OniGlNES DE LA COLOMSATlOiN l'UA>ir.AlSE A MADC.VASC.Alt 87 

connaître à leurs contemporains les ressources minérales de 
Madagascar, la lecture de leurs descriptions n'avait point 
permis de savoir où elles pourraient être extraites. Ils s'étaient 
accordés à dire que l'ile était riche en mines d'or, d'argent, 
de fer, de cuivre; mais ils ignoraient les endroits qui conte- 
naient ces richesses*. Tel était le hilan des connaissances du 
XVI'' et du xvn" siècle sur la nature de ce pays et ses ressour- 
ces. Il convient maintenant de rechercher quelle idée on se 
faisait des habitants. 

Les Européens s'étaient servis jusqu'alors de différents 
noms pour désigner les indig-ènes ; les premiers navigateurs 
portugais et hollandais les connaissaient sous le nom de 
Maures et de Noirs ; quelques anciens auteurs leur avaient 
donné celui de Buques; un Français, Thevct, les avait nom- 
més Madag'ascarins". On n'avait point encore adopté de dési- 
gnation pour l'ensemble des habilanls. 

On était encore moins bien renseig-né sur leur nombre. 

Madagascar passait^ au xvi" et au commencement du xvn* siè- 
cle pour un pays très peuplé. Mais, comme l'île était encore 
fort pou explorée, on n'avait même pas une idée approxiaia- 
live de sa population ^ En outi^'e, le champ de leurs observa- 
tions, l'insuffisance des connaissances ethnographiques de 
leur temps avaient empêché la plupart des voyageurs de 
soupçonnerla véritable origine des indigènes. Ceux qui avaient 
atterri à la côte nord-ouest rang'eaicnt tous les Malg'aches 
parmi les Maures ou parmi les Cafres\ Il faut noter toutefois, 

1. Melliû de Saint-Gelais, Thevet, lîelleforest, E. Lopez, Osorius, ibid.; Her- 
bert, fol. 30; Ramusio, vol. I, p. 196; Maffeï, Hisloriarum indicarum Libri, 
p. 121. Cepeudaut Lindschot avait assuré qu'il y avait du très beau fer et 
cuivre rouge en abondance du côté de la baie de Saint-Augustin, loc. cit., 
fol. 10. 

2. A. Grandidier, Hist. de la géog., ouvrage cité, p. 34, texte et notes. 

3. Thevet, Singulurilez de la France antarclique. éd. Gaffarel, p. 115, et 
Cosmographie universelle, 15T5, p. 102; Belleforest, Zoc. cit.,io\. 2014; Pyrard, 
loc. cit., p. 426 On lit dans le texte ajouté à la carte de G. Mercator, éd. 
Hondius, 1630, p. 13: « Au delà le cap de Bonne-Espérance sont austres isles, 
toutes désertes, fors celle de St-Lorens ». 

4. Parmenlier avait parlé de Maures blancs qu'il distinguait des indigènes 
{Discours de la navigation, éd. Schefer, p. 31-39). — D'après Barros, Tristan 



88 



KTIKNNK DE KLACOURT 



que si le Père Luiz Mariano voyait dans les habitants de la 
côte occidentale des descendants des Cafres, il n'en regardait 
pas moins ceux de la côte orientale comme des Arabes venus 
de Mangalor et de la Mecque; chose plus surprenante, il était 
porté à croire que les premiers habitants de l'île étaient ori- 
ginaires do Malacca*. 

Mais ce serait une exagération de s'imaginer que l'idée 
était venue aux voyageurs européens de rechercher les difîé- 
rences de race chez les nombreuses peuplades qui occupaient 
alors ce pays. Si rien, dans les quelques détails qu'ils nous 
ont légués sur les caractères physiques des indigènes, ne 
prouve qu'ils aient cru à l'unité ethnique, rien non plus ne 
])ermel d'avancer qu'ils se soient rendu compte de la diver- 
sité de races qu'ont constatée les savants de notre temps. Ce 
qui est seulement vrai, c'est que l'existence chez ces popula- 
tions de deux couleurs, la couleur noire et une couleur moins 
foncée, et celle de deux sortes de cheveux, les uns longs et 
lisses, les autres, au contraire, courts et crépus, n'avaient pas 
échappé à leur attention*. Encore leurs observations avaient- 
elles varié avec les endroits qu'ils avaient fréquentés, et 
n'étaient-elles pas toujours d'accord . Tandis qu'au dire 
d'Houtman les naturels d'Antongil n'avaient point la barbe 
frisée comme les vrais Maures, ni le nez et les lèvres faits de 
la même façon, au témoignage d'E. vanderHagen, leurs che- 
veux n'étaient pas aussi crépus que ceux des nègres ^ De même. 



da Cimha avait appris que tous les habitants de Saint-Laurent étaient des 
Cafres noirs, et qu'il y avait sur la côte quelques villages maures {ouvrage 
cité, Decadu I, 1. 1, fol. 4). Thevet avait dit que l'île était habitée par les Maures, 
mais qu'elle était occupée depuis quelque temps par des barbares noirs 
{Cosm. u7iiv.,{ol. 105, et Singi/laritez, éd. Gaffarel, p. 11 ij. 

1. Loc. cil., p. 324 et 329. 

A signaler aussi l'opinion du géographe arabe Ibn Saïd d'après laquelle les 
habitants de Komr (probablement Madagascar) devaient être considérés comme 
un mélange d'hommes venus de tous pays (voir Codiue, Mémoire géographique 
sur la mer des bides, -p. 112) et celle de Pyrard pour lequel Madagascar avait 
été autrefois peuplée par des Chinois {loc. cit., p. 26). 

2. Osorius, loc. cil., fol. 146; Diarium naulicum, loc. cit., fol. 4 et 10; 
Odoardo Barbosa, Ramusio, prim. vol., p. 322. 

3. De Constantin, Voyage, etc., ouvrage cité. t. III, p. 353, et Diarium, ibid. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 89 

leshabitantsde Saint-Augustin, que Houtman regardait comme 
des Noirs, ne laissaient pas d'offrir, aux yeux de Pyrard, beau- 
coup de ressemblance avec les Chinois dans leur teint et leur 
chevelure *. 

La meilleure opinion semble encore avoir été celle du 
P. Lui.^ Mariano qui distinguait les indigènes en trois catégo- 
ries : les uns au teint couleur de jais, comme les Cafres de 
Mozambique, ^et aux cheveux rebroussés; les autres au teint 
noir et aux cheveux lisses; d'autres enfin qui n'auraient été 
que des mulâtres ^ 

Quant à la taille, elle paraît avoir laissé le plus souvent les 
Européens indifférents. Houtman et Pyrard avaient seulement 
remarqué que les habitants de la baie de Saint-Augustin 
étaient des gens robustes, grands et bien proportionnés \ 

Voilà tout ce que Ton pouvait glaner dans les relations du 
xvi^ et du xvn* siècles sur les caractères physiques des indi- 
gènes. 

Ce que l'on pouvait y découvrir sur leur intelligence était-il 
du moins plus complet et plus exact? Il est permis d'en dou- 
ter. Si Pyrard les avait regardés comme des « gens d'esprit 
et advisés » *, si Vincent de Paul les considérait comme des 
gens adroits % les autres auteurs les avaient trouvés rudes et 
grossiers*. Lindschot et Houtman assuraient même qu'ils ne 
pouvaient compter que jusqu'à dix, et qu'ils ne savaient pas 
diviser le temps en jours, semaines, mois et années ^ 

L'idée que les voyageurs s'étaient faite de leur caractère 
n'était guère plus favorable. La plupart, soit qu'ils n'eussent 



1. Diarium, ibid., et Pyrard, loc. cit., p. 26. 

Consulter aussi, pour les variations d'opinion, Alphonse le Saintongeois dans 
Mellin de Saint-Gelais, Voyages aventureux, etc., ouvr. cité, p. 55; Herbert, 
ouvr. cité, p. 29. 

2. Loc. cit., p. 318, 

Z. Diarium, loc. cit., fol. 4; Pyrard, toc. cit., p. 26. 

4. Pyrard, ouvr. cité, p. 26. 

5. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 39. 

6. Belleforest, loc. cit.. fol. 2015; Herbert, loc. cit., p. 30. 

1. Voyage aux Indes orientales, loc. cit., foi. 9; de Constantin, Recueil de 
voyages, ouvr. cité, t. I, p. 310. 



90 I^TIKNNE I)K FLACOURT 

pas réussi h k-s amener à des échanges, soit qu'ils eussent 
subi les cuuséqiinices des procédés violents qu'ils avaient 
employés à leur égard, les avaient jugés avec partialité, les 
représentant comme des gens inhospitaliers et méchants*. 

Sur les croyances religieuses, les opinions émises par les 
anciens auteurs étaient loin de se rencontrer ; les uns, comme 
Lopez, Thevet, Houtman, avaient été frappés des ressem- 
blances qui existaient entre leur religion et celle des niaho- 
métans*; les autres, comme le P. Luiz Mariano, E. van der 
Hagen, etc. n'avaient vu en eux que des païens, des gens sans 
religion\ Les pratiques religieuses des indigènes, leurs 
superstitions semblent avoir échappé à l'attention de la plu- 
part des voyageurs. Si quelques-uns avaient remarqué chez 
eux l'usage de la circoncision*, plusieurs avaient affirmé 
qu'ils ignoraient la prière. C'est ainsi que Lindschot disait 
des habitants de Saint Augustin : « Leur religion est qu'ils 
sçavent qu'il y a un Créateur qui a créé toute chose et sont 
circoncis, mais ne sçavent que c'est de prier ou de célébrer 
aucun jour de fèle\ » Avec plus de perspicacité le P. Luiz 
Mariano avait déjà constaté qu'ils n'avaient ni temples ni 
autels^; mais il n'avait pas mieux compris que les autres 
voyageurs en quoi consistait la religion des gens qu'il avait 
eu la mission d'évangéliser'. 

Plus exacts et plus précis, quoiqu'encore bien incomplets, 
paraissent avoir été les renseignements recueillis sur le genre 
de vie des naturels, sur leur manière de se nourrir, de se 



1. Mellin de Saiat-Gelais, ouvr. cité, p. 55; Thevet, Cosm. u?iiv., p. 105; 
Lopez, Le ConcfO, ouvr. cité, p. 199-200. 

Houtman avait remarqué que les habitants d'Antougil étaient audacieux et 
portés à s'enivrer avec de l'eau-de-vie de riz et du vin de miel {Diarium, 
loc. cit.). 

2." Le Conf/o, p. 199-200; Les Singularilez, p. 114; Diariimi, fol. 4. 

3. Relaçao, p. 315 et 316; de Coustautin, Recueil de voyages, t. I, p. 310, 
t. III, p. 353. 

4. Diarium, fol. 4; Recueil de voyages, ibid. 

5. Voyage aux Indes orientales, ouvr. cité, fol. 6 et 9. 

6. Ouvr. cité, ibid. — Voir auteurs déjà cités : Thevet, Osorius, Herbert, 
Pyrard, Belleforest, Mellin de Suiut-Geiais, etc. 



or i.i;s or.iGiNES ni-: la colonisation krancaisk a madacascai», 91 

loger, de se vêtir, de cultiver la terre, et sur leurs occupations*. 
Nous pouvons porter la même appréciation sur ceux qui 
avaient trait à leurs relations commerciales avec les élran- 
g-ers ^ C'est avec raison que plusieurs auteurs n'avaient fait 
consister ces relations que dans l'échang-e des esclaves, des 
métaux, de l'ambre, de la cire et autres produits de l'ile contre 
des marchandises provenant de l'Inde et du Portug-al ^. 

Mais il va surtout lieu d'être surpris de ce que quelques 
autres avaient constaté leur ig-norance de la navigation mari- 
lime*. 

Les remarques que certains auteurs avaient déjà faites sur 
la lang-ue des indigènes ne présentent pas moins d'intérêt. Les 
Hollandais, qui allaient chercher les épices dans les îles de 
la Sonde, avaient été frappés des rapports qui existent entre 
la langue malg^ache et la langue malaise, ainsi qu'en témoi- 
gnent les titres des ouvrages qu'ils publièrent à cette époque ^ 
Ces mêmes rapports avaient été aussi aperçus par le P. Luiz 
Mariano. Ce missionnaire, en elTet, tout en prétendant que la 
langue cafre était parlée sur la côte occidentale de l'île, avait 
déclaré que la langue propre aux habitants de l'intérieur et 
d'une g-rande partie du littoral était toute différente de la 
langue cafre et se rapprochait beaucoup de la lang"ue malaise ^ 

Les quelques renseignements que Ton rencontrait dans les 
relations et les ouvrages généraux du xvi* et de la première 
moitié du xvii" siècle sur l'armement, les luttes intestines, la 
manière de combattre des indigènes, sur l'organisation de la 
famille, de la propriété, de la justice et le mode de gouvor- 

1. Voir auteurs précédemmeut cités : Osorius, Ttievet, Lopez, et surtout le 
P. Luiz Mariano. p. 316 et suiv. 

Cependant Belleforest avait prétendu que les indigènes appréciaent beau- 
coup la chair du chameau! [loc. cit., fol. 2015). 

2. Belleforest, fol. 2013; Lopez, ibid. 

3. Ramusio, loc. cit., fol. 190; Thevet, Sinr/ularitez, p. 119; Lopez, ibid.; 
Luiz Mariano. p. 319. 

4. Belleforest, loc. cit., fol. 2013; Lopez, loc. c?7., p. 199-200. 

5. Sprsekende Woordboek inde Male/jsche inde Madagaskarche Talen, van 
Fr. de Houtman, Amsterdam, 1604 ; Colloquia latino-maleyica et madagascarica, 
Arthusius Francfort, voir Polybiblion, août 1883, p. 190. 

6. Relaçao, loc. cit.. p. 324. 



92 KTIKNNK DE FLACOURT 

nement en vigueur dans co pays primitif, n'étaient pas de na- 
ture à satisfaire autant la curiosité du lecteur. Ce n'étaient le 
plus souvent que de simples indications fort vagues et d'une 
exactitude très relative. Avoir appris à ses contemporains que 
les gens de Saint-Augustin étaient armés de javelots et ceux 
d'Antongil de longues piques', avoir dit que l'île était sou- 
mise à plusieurs petits rois en rivalité et en luttes conti- 
nuelles, avoir fait mention de quelques châtiments infligés aux 
coupables', n'était assurément pas sans mérite' ; mais quelles 
étaient les armes des autres habitants de l'île, comment en- 
tendaient-ils la guerre, en quoi consistait l'autorité des chefs, 
quelles étaient leurs attributions, quels étaient ceux qui 
étaient placés sous leur dépendance, comment et à qui se 
transmettait le pouvoir de ceux qui gouvernaient le pays, 
comment et par qui était rendue la justice, à qui appartenaient 
les terres, etc.? Voilà autant de questions que les voyageurs 
avaient la plupart du temps négligées, ou qui ne s'étaient 
même pas présentées à leur esprit*. 

De l'examen des cartes et des descriptions de Madagascar 
antérieures à l'année 1648, il ressort donc que les renseigne- 
ments fournis par les voyageurs et les auteurs du temps sur le 
pays étaientencoretrèsincompletset souvent inexacts. La con- 
naissance relative de la situation astronomique et du littoral 
que les contemporains leur devaient, ne suffisait pas à com- 
penser l'ignorance où ils se trouvaient, de l'altitude et de 
Torientation des montagnes, de l'origine, dû cours, de la na- 
vigabilité des rivières, du climat propre aux différentes régions. 
Si l'on avait lieu d'être plus satisfait de ce que l'on avait ap- 

1. Diarium, loc. cit., fol. 4 et 9. 

2. Lopez, le Cong'o, ouvrage cité, fol. 199-200; Pyrard, Zoc. cit., p. 26; Liud- 
sehot, Voyage aux Indes orientales, loc. cit., fol. 6 et 13; Ramusio, vol. I, 
p. 321 et suiv. 

3. D'après Herbert, chez les iudigèues, le meurtre était puni de mort, l'adultère 
d'une infamie publique et le vol du bannissement (loc. cit., p. 27) ; Lindsohot 
avait au contraire prétendu que l'adultère et le vol étaient châtiés par la mort 
{loc. cit., fol. 9). 

4. 11 faut peut-("trc en excepter dans une certaine me.sure le P. Luiz Ma- 
riano {Relaçao, p. 317). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 93 

pris sur les ressources végétales, animales et minérales, on 
pouvait regretter néanmoins de n'être pas instruit de la dis- 
tribution géographique de ses ressources; il restait encore à 
connaître les contrées les mieux dotées par la nature, les plus 
fertiles, les plus riches en bétail, les plus abondantes en mé- 
taux précieux ou utiles. 

Les Européens de la première moitié du xviig siècle n'avaient 
guère été mieux éclairés sur les habitants, sur leur nom, leur 
nombre, leur origine, leurs caractères physiques et moraux, 
leurs croyances et leurs pratiques religieuses. Quelques idées 
justes sur leur genre de vie et leur langue, quelques indica- 
tions sur leurs armes, et leur état social, c'est encore ce que 
l'on peut trouver de plus appréciable dans les relations ouïes 
ouvrages généraux de cette époque. 



El 

F 



LIVRE II 



ETIENNE IDE FLAGOURX 



Il ue suffit pas d'avoir jeté coup un d'œil rapide sur le mi- 
lieu dans lequel allait vivre le g-ouverneur et l'idée que ses 
contemporains se faisaient de ce milieu; il importe aussi, pour 
mieux saisir la raison et la portée de ses actes, pour mieux 
comprendre la nature et l'importance de ses travaux, d'être 
renseigné sur Thomme auquel la Compagnie avait confié une 
si importante mission. 

Aussi consacrerons-nous d'abord tous nos efforts à mettre 
en lumière son origine, son éducation, ses débuts, son carac- 
tère, sa tournure d'esprit, ses projets, ses moyens d'action. 



CIIAPIIKE 1»1{EMIER 



Biographie d'Etienne de Fiacoort. 



Origine. — Education. — Débuts. — Nomination de Flacon it au gouverne- 
ment du Fort-Danphin. — Portrait piiysique. — Caractère. — Tournure d'es- 
prit. — Idées sur la colonisation. — Projets. — Moyens d'action. — Appré- 
ciation générale. 



S'il faut en croire Taulcur inconnu d'une brociiuie du temps, 
Etienne de FJacourt avait pour ancêtre Henri Bizet, seigneur 
de Flacourt, vaillant chevalier anglais qui se distingua par 
sa bravoure pendant la guerre de Cent ans et fut tué à la ba- 
taille de Jargeau'. La postérité de ce seigneur se divisa en 
trois branches qui eurent un surnom différent, mais conser- 
vèrent les mêmes armes, à savoir : un sautoir d'or, dentelé 
d'or cantonné de quatre bizets, et probablement aussi la même 
devise : Stat siirsiim^ non cadet. 

L'aînée de ces branches, qui possédait la terre de Flacourt, 



1. Bien que l'auteur de cette brochure intitulée : Elocje de feu M. de Fin- 
courL, Directeur général de la Compagnie française d'Orient et commandant 
pour Sa Majesté très-chrétienne en Vile Madagascar et îles adjacentes, auteur 
de l'histoire de ces mêmes iles, 1661, assure que l'on peut trouver des preuves 
de ses assertions dans les grefl'es des juridictions et les registres des no- 
taires d'Orléans, M. d'Audeville dans l'étude générale qu'il a publiée sur la 
généalogie de Flacourt, déclare que ses renseignements sont d'une valeur 
discutable en ce qui coucerue les crigines de la maison de Flacourt {F^' Armo- 
riai français, juin 1895, pp. .378 et 379). D'après lui, il est sujet à caution 
lorsqu'il parle des ancêtres du xv^ siècle, et plus riigne de foi lorsqu'il s'oc- 
cupe des parents d'une époque rapprochée de lu sienne. 11 est cependant dif- 
ficile d'admettre que cet auteur se trompe lorsqu'il parle des Bizet de Fla- 
court, puisque V Armoriai général, Bretagne, vol. (, 340, signale dansles armes 
des Flacourt, comme la brochure précilée, quatre fiizels éployés d'or. 

7 



9b ETIKNNK HK l'LACOllIlT 

en adopta le nom. La seconde passa en Champagne, grâce à 
un mariage, et se coiilenla du nom de Bizet. 

L'amnistie générale, que le roi Charles VII avait accordée à 
tous ceux qui avaient servi la cause anglaise, permit à la troi- 
sième branche de demeurer dans l'Orléanais. Celle-ci unit à 
son nom de famille le nom de sa terre et se fit appeler de Fia- 
court dit Bizet. Elle était alliée aux plus anciennes familles 
d'Orléans, aux Godefroy, Porcher, Rousselel, de Loynes, etc. 
C'est à celte dernière branche qu'appartenait le futur gouver- 
neur de Madagascar. 

Etienne de Flacourt naquit en 1607 à Orléans d'un autre 
Etienne de Flacourt, et d'Elisabeth de Loynes. Son père était 
issu de Cuillaume de Flacourt, échevin, et de Madeleine Por- 
cher ; sa mère était fille de Jules de Loynes et d'Isabelle Petau, 
tanle du célèbre jésuite du même nom, et apparentée par sa 
grand'mère et son arrière-grand'mère maternelles aux plus 
illustres familles d'Orléans. 

Elisabeth de Loynes était veuve en premières noces de 
Claude de Beausse, lorsqu'elle épousa Etienne de Flacourt. 
Elle avait de son premier mariage un fils Pierre de Beausse, 
qui, lui aussi, deviendra dans la suite gouverneur de Mada- 
gascar* ; le second mariage lui donna plusieurs enfants mâles, 
Etienne, Julien, Guillaume de Flacourt et trois filles, Marie, 
Elisabeth, Charlotte de Flacourt ^ 

Nous possédons peu de renseignements sur les proches pa- 
rents de notre Etienne. 11 est permis de croire que son père 
était établi dans le commerce % mais nous n'oserions l'affir- 
mer. Ce qui est seulement certain, c'est qu'il était connu pour 
sa probité. Cotte vertu lui avait attiré l'estime de tous ses 

1. Souchu de Uuiinefort. llisloire des Indes orientales, p. 7; Puuget de 
Suiul-Audré, Correspondance inédite du comte de Maudave. 

2. M. d'Aiideville l'ait remarquer que le mauuscrit du chauoiue Hubert, 
déposé à la Bibliutbèque d'Orléans, ue meutionue pas notre Étienue, et ne 
nomme que deux fils d'Elicaue I et d'Elisabeth de Loynes, tandi'; que l'au- 
teur de l'Éloge funèbre nous dit positivement qu'il eut quatre enfauts mâles 
[Armoriai français, opusc. cité, p. 377-387). 

3. Mémoire sur Madagascar, par Grossiu, fol. i22.j (Arch. du Minist. des Atf. 
élr., Indes orientales, A^ie, n" 3). 



ou LKS (dilC.LNKS DK LA COLONISATION l'îUNtVMSK A M Vl> \r,AS(',A!; ',)',) 

conciLoyens qui ravaicrit élevé à loulos sortes do dignités el 
de fonctions dépendant de la liberté de leurs sullVages. C'est 
ainsi qu'en iG26 ils l'avaient nommé échevin d'Orléans, charge 
déjà occupée par quelques-uns de ses ancêtres. 11 mourut 
quelques années après (1631). 

Etienne de Flacourt était donc âgé de vingt-quatre ans à la 
mort de son père. Son intelligence avait été cultivée avec soin. 
Ses parents, ayant remarqué de bonne heure son goût et ses 
aptitudes pour l'étude, s^étaient appliqués à les développer et 
l'avaient fait instruire au collège de l'Université de sa ville 
natale, alors très réputée*. Là, il apprit les langues mortes, 
le latin et le grec, qui étaient à cette époque le fond de l'en- 
seignement*. A sa sortie du collège, il ignorait, comme les 
écoliers de son temps, l'histoire, la géographie et la plupart 
des sciences qui servent dans le commerce de la vie. Mais il 
est probable que dans la suite il consacra ses loisirs, comme 
ses contemporains, à la lecture de relations de voyages. 

Soit que celte lecture ait fait naître en lui une vive curiosité 
et le goût des pérégrinations, soit qu'il fût naturellement 
d'humeur voyageuse, il parcourut, outre certaines provinces 
de la France, plusieurs contrées do l'Europe, Tltalie, l'Alle- 
magne, la Hollande, l'Angleterre. C'est vraisemblablement 
durant son séjour en Hollande el en x\llemagne qu'il com- 
pléta sa première instruction en s'initiant à l'élude de la chi- 
mie, de la médecine, de la botanique ^ sciences d'ailleurs 
encore fort peu avancées de son temps. 

De retour en France, de Flacourt s'y maria. A quelle fa- 

1. Brochure : Èlor/e dé Flacourt. 

2. On retrouve les traces de cette première éducatioa daus ses écrits. 
Flacourt déclare daus uq passage de sa Relation avoir écrit une lettre en latin 

à un capitaine de navire. De plus, il nous a laissé une traduction latine de .«ignés 
célestes. Ailleurs, il laisse entrevoir qu'il connaissait la langue grecque et la 
langue latine, lorsqu'il nous dit : « Ainsi qu'eu Europe, on apprend les langues 
grecque et latine ». Enfin, une comparaison de la langue grecque avec la 
langue malgache qu'on rencontre dans son ouvrage, permet de supposer qu'il 
n'ignorait pas le grec (voir Flacourt, éd. 1G61, p. 171 et suiv., et p. ISo). 
Voir aussi Lantoine : L'Enseir/nement secondaire au xvu« siècle, p. 75 et 101 . 

3. Bi'jchure citée : Éloge de feu M. de Flacourt. 



100 KTIKNNK I>K l'LACOllMT 

mille apparlcnail son épouse? C'est ce qu'il nous a été impos- 
sible do découvrir. On a prétendu, il est vrai, qu'il avait con- 
tracté alliance avec sa cousine, Françoise de Loynes, fille de 
Jules de Loynes dont l'autre fille avait épousé Pierre de 
Béausse ', mais l'on n'a apporté aucune preuve à l'appui de 
cette assertion. Le silence sur ce point de l'auteur inconnu, 
qui dans son Éloge de Flacourt, s'est étendu avec une véri- 
table complaisance sur les alliances de ses proches, permet, 
au contraire, de croire à une union fort obscure ^ 

Quoi qu'il en soit, il eut de cette union plusieurs enfants'. 
C'est probablement l'un d'eux qui fit enregistrer ses armes à 
Brest dans YA7'morial général de 1696, sous le nom d'Etienne 
de Flacourt, écrivain du roi et officier de la marine*. 

Nous ne sommes pas fixé sur la carrière qu'embrassa Fla- 
court dès son retour dans sa patrie. Nous savons seulement 
qu'il vint habiter Paris. Neveu, sinon gendre de Jules de 
Loynes, alors Secrétaire général de la marine et membre de 

1. Consulter U Armoriai Français, ']mû. 1S95, u» 98, p. 37'J et suiv. 

2. Ibid., p. 381. 

3. Archives coloniales, Correspondance générale de Madagascar, Mémoire 
présenté par le duc de La Meilleraye au Conseil du Roi, 1663, et Mémoires de 
la Mission, t. IX, p. 505. 

4. Armoriai général, Bretagne, I, 340. 

Flacourt ne nous a appris qu'une chose sur sa famille, c'est qu'un de ses 
frères, dont il n'indique pas le prénom, était trésorier de l'Extraordinaire des 
guerres au département d'Aunis et de Saintonge {Histoire de Madagascar, 
1G61, p. 382). 

D'autre part, un des neveux d'Etienne de Flacourt, Guillaume de Flacourt, 
sera chanoine de Saint-Pierre-en-Pont et curé de Saint-EIoi d'Orléans en 1688 
(Brainne, Vie des hommes illustres de V Orléanais, t. Il, p. 199; d'Audeville, 
L'Armoriai français, loc. cit., p. 383). 

La flliation des descendants de Flacourt n'est pas encore établie d'une ma- 
nière certaine. 11 est bien vraisemblable, cependant, d'après des renseignements 
fournis par les représentants actuels du nom, que parmi ces descendants se 
trouvaient : Jacques-Julien de Flacourt, qui mourut gouverneur de Surate 
en n36 ; Charles de Flacourt, gouverneur de Madagascar; Guillaume-Martin 
de Flacourt et Henri-Martin de Flacourt, qui habitèrent la Réunion. 

Les représentants encore vivants de la famille sont : Antoine-Martin de 
Flacourt, qui habite toujours la Réunion et qui est père de trois enfants : 
deux fils, dont l'un a pris part à la dernière expédition de Madagascar, et 
une fille, Cécile le Payen de Flacourt, mariée à M. Félix Huvier, actuellement 
inspecteur des contributions directes à Orléans. (Consulter U Armoriai fran- 
i:ais, loc. cit., p. 384 et suiv.) 



ou M;S OHir.lNES de I,A colonisation française a MADAGASCAI! 101 

la Compagnie de l'Orient, il diil, soil à son mérite persoiniel, 
soit à la haute situation de son oncle, d'être élevé aux fonc- 
tions de directeur de cette Compagnie. C'est là qu'on vint 
lui offrir le gouvernement de Fort-Dauphin'. 

Quels sont les motifs qui déterminèrent les associés à lui 
accorder cette faveur? Nous ne pouvons que les soupçonner. 

Ce furent, sans doute, son expérience des affaires com- 
merciales, et les sérieuses qualités administratives dont il 
avait déjà fait preuve. Mais il est permis de croire que ce ne 
furent pas les seuls. On ne doit pas oublier en effet, que 
celui qu'il allait remplacer était protestant. Des colons 
s'étaient plaints qu'il les empêchât de pratiquer le culte catho- 
lique ^ Informés par le capitaine Le Bourg des désordres qui 
étaient survenus à Fort-Dauphin ", les associés s'étaie-.rit -repen- 
tis de leur premier choix. Ils avaient même défendu qu'au- 
cun hérétique fut admis à passer dans l'île*. Flacci'it évait né 
et avait été élevé dans la religion catholique; rien de surpre- 
nant dès lors qu'ils aient tourné vers lui leurs regards. 

Un contrat fut passé entre le nouveau gouverneur et les as- 
sociés ^ Flacourt fut intéressé pour la vingt-cinquième partie 
dans les bénéfices delà Compagnie. Les associés promirent de 
lui envoyer chaque année un navire avec les approvisionne- 
ments et les secours indispensables pour subsister dans l'île '^, 
et lui donnèrent « les ordres, commissions et instructions né- 
cessaires pour le voyage » ', Ils le chargèrent d'une enquête 
sur la cause des troubles qui avaient éclaté dans la colonie. 
Il lui était prescrit de renvoyer Pronis en France, « de lui faire 
rendre compte du maniement des fonds de la Compagnie, et 
enfin de restablir le tout en sorte que le commerce et le trafic 
que l'on y voulait establir ne fût point troublé et empesché » ^ 

1. Flacourt, ouvrage cité, 1661, p. 226. 

2. Voir noire Inlroductiou, p. 47. 

3. Flacourt, ibicl. 

4. Mémojires de la Mission, t. IX : Joiiiual du P. Nacquart, p. 108. 

0. Flacourt, 1661, p. 226. 

6. Id., 1658, p. 13 de la brochure. 

1. Id., 1661 p. 226. 

». Id., 1658, p. 13 de la brochure. 



i()o ktiI'.nm: iiK ri.ACoiiUT 

La l;\cho ne laissait pas d'offrir de nombreuses difficultés; 
Flacourl était-il préparé pour l'accomplir? L'homme, que la 
Compagnie avait choisi pour représenter ot défendre ses inté- 
rêts, réunissait quelques-unes des qualités qu'il est permis 
d'exiger d'un gouverneur de colonie. 11 était d'une constitution 
robuste, d'une excellente santé qui devait lui permettre de 
supporter les privations et les fatigues. A ces avantages phy- 
siques, il joignait de sérieuses qualités morales qui se reflé- 
taient sur son visage. Un portrait du temps, que l'on peut voir 
au commencement de notre livre, le représente avec une 
physionomie noble et sévère, mais surtout énergique. Si l'on 
ne peut y remarquer de la. douceur, on peut y lire toutefois 
une grande fermeté, du courage, de la décision. 

h était* en .effet résolu, capable de s'éprendre d'une belle 
, cause,, et de la servir jusqu'à la mort sans faiblir, sans perdre 
CouVageysanS 'désespérer du succès. Ce qu'il n'était pas moins 
rare de rencontrer dans un même homme, c'est iqu'à un tem- 
pérament actif, audacieux, il alliait un caractère relativement 
prudent, réfléchi. Son amour de l'ordre n'avait d'égal que 
son amour de la justice. Mais la qualité maîtresse de Flacourl 
était sa probité, vertu qu'il avait héritée de son père, et qui 
était au-dessus de tout soupçon. 

Ces qualités n'excluaient pas toutefois certains défauts. Il 
nous paraît exagéré de lui attribuer, comme l'a fait un do 
ses contemporains, « un cœur magnanime et très prompt à 
pardonner une offense ». Il était, au contraire, vindicatif, peu 
accessible à la pitié, naturellement soupçonneux, porté à juger 
défavorablement ceux qui étaient placés sous ses ordres. Il se 
montrait obstiné dans ses idées et jaloux de son autorité, ne 
souffrant pas qu'on le contredît, ne supportant en aucune 
manière qu'on empiétât sur ses attributions. On pouvait aussi 
lui reprocher trop d'obséquiosité à l'égard de ceux dont il re- 
doutait l'influence ou dont il espérait gagner les faveurs; et, 
quoique (liflicile à pénétrer que puisse être ce côté de son ca- 

1. Brochure: E/of/e de Flacourl; Collection de factuins, Dibliot. Nat. Dé- 
fense pour Mario de Cossé, Thoisy 8!), fol. 281 et. sniv. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR d03 

ractère, ses actes et ses écrils n'accusent pas lonjours une 
grande sincérité. Mais ce qui le distinguait par dessus tout, 
c'est qu'il était vaniteux, altier, et n'avait nullement abdiqué 
l'org-ueil de la vieille aristocratie féodale. Sans parler des 
élog-es qu'il ne s'est pas épargnés dans sa Relation^ il a fait 
son propre panégyrique dans les vers qu'il a pris soin de pla- 
cer en tête de la première édition de son livre ^ 

Quels qu'aient pu être les défauts de son caractère, ils ne 
doivent point nous faire oublier les remarquables qualités de 
son esprit. Intelligent, éclairé, doué d'un grand bon sens et 
d'une heureuse mémoire, avide d'apprendre, il s'assimilait 
facilement ce qu'il avait étudié. Il possédait des connaissances 
relativement étendues et variées. 

Observateur perspicace, il avait l'attention constamment en 

1. Voir sa dédicace flatteuse au duc de La Meillcraye, éd. 1658. 

2. No7i cadet, hxret eiiim lua sors compagibiis arcHs, 
Alque immola manens culmina iiila lenel. 

S lai sursum virtnle tua stabilitas, nec ullis 
Casibus, itnminiii nescia, fada ruel. 



Crescit : al uucla manel, constansque nepolibus luevcl 
Sors lua, et xlernum crescil : al aucta mancl. 

Ton nom va s'augmeutant, et la prospérité 
• Ne souffrira jamais l'inconstance muable, 

Mais estant dans son plein se maintiendra capable 
D'estre continuée à ta po?térité. 
Ce croissant, qui conserve en soy riiitégritc 
De l'hermine, en candeur simbole inimitable, 
Fait voir que ta vertu n'a rien de comparable, 
Et que tu sers ton Prince avec fidélité, 
Qu'enfin ce digne fils d'un courage indomptable. 
Poursuivant ton dessein pieux et cliaritable, 
Fera de là les mers porter la vérité 
Où le Mahométan l'a fait passer pour fable. 
Et par ton zèle seul cet imposteur damnablo 
Dedans Madagascar sera décrédité. 

Ces vers, suivis de la signature de Flacourt,ne se trouvent que dans la pre- 
mière édition de son ouvrage (1638). lis sont inscrits sur une gravure repré- 
sentant les armes de la famille de Flacourt. L'écusson est soutenu par deux 
Malgaches armés, l'un de javelots, l'autre d'une sagaie, et entouré d'une 
banderole où se voit l'inscription : Slal sursum, non cadet, devise que notre 
auteur a développée dans les vers latins et françnisque nous venons de men- 
tionner. 



104 K'I'IKNNR DK l'I-ACOimT 

éveil, ot mie préilileclioii loule particulière pour l'éliKle de la 
nature ol do ses phénomènes. C'est surtout vers les sciences 
d'observation et les sciences expérimentales que ses goûts 
le portaient. Par ce côté, il appartenait bien au xvii" siècle, au 
groupe d'hommes de cette époque qui se montraient plus 
soucieux d'étuilier ce qu'ils pouvaient voir par eux-mêmes que 
d'apprécier ce que contenaient de vrai ou de faux les écrits 
des Anciens Comme bon nombre de ses contemporains, il 
estimait que le seul moyen de connaître les choses, c'est de les 
regai'der'. 

Par contre, il semble avoir eu l'esprit peu philosophique. Il 
aimait plus à constater les phénomènes ou à les observer, qu'à 
en rechercher les causes". Pratique, positif par tempérament, 
il n'était pas porté vers les abstractions et point du tout théo- 
ricien. Chez lui, les idées dérivaient des faits, mais n'y préexis- 
taient pas. Enfin, bien qu'il ne paraît pas avoir été complète- 
ment dépourvu d'esprit critique, il s'en tenait sur beaucoup de 
points aux opinions de ses contemporains, et était imbu de 
nombreux préjugés. 

Aussi bien^ Flacourt ne semble-t-il pas avoir eu, avant de 
se rendre à son poste, de plan de colonisation personnel. Le 
directeur de la Compagnie ne paraît avoir eu sur la coloni- 
sation en général d'autres vues que celles de ses contempo- 
rains, d'autres idées que celles de son temps. Or, il habitait 



1. Lacroix, Dix-septième siècle. Scietices, LeUres et Arts, p. 19 et suiv. ; Seigno- 
bos, Histoire de la civilisation au moyen âge et dans les temps modernes, p. 359. 

2. Il a cepeudaut donné une explication curieuse de l'origine de la foudre 
dans une lettre au duc de La Meilleraye (éd. 1658 de son Histoire de Mada- 
gascar). « Les éclairs, écrit-il, sortent des foudres comme de leur prison. 
Les nuées tirent leur origine des exhalaisons et des vapeurs de la mer et de 
la terre, comme étant pour ainsi dire de leurs propres sueurs. Ces exhalai- 
sons et ces vapeurs sont pleines d'un esprit uitreux et sulphuré, resserré par 
le poids de la moyenne région de l'air dans le corps de la nue qui s'y est 
coagulée, de sorte qu'estant émue par l'agitation des vents, elle en est telle- 
ment ébraulée que ce mouvement venant à exciter le feu contenu dans cette 
matière nitreuse et sulphurée qui eu sort avec violence, cause aussitôt la 
foudre qui est la terreur de toutes les choses sublunaires. >> Ne pourrait-on 
pas voir dans cette théorie quelques analogies avec la doctrine chimique du 
phlogislique défendue plus tard par le célèbre Stahl? 



011 LKS OUICINES OK LA ('-OLONIS.VTION FRANÇAISE A M VDAr.ASCAl! 10,". 

lin pays où l'espril do prosélytisme, ué dans la calholiqno 
Espagne, avait fait de grands progrès sous l'influence dos Jé- 
suites. 11 vivait à une époque où les voyageurs unissaioiU leurs 
efforts à ceux dos missionnaires pour convertir les peuplades 
sauvages, où les idées de charité commençaient à se répandre, 
grâce à l'initiative de saint Vincent de Paul, le doux et humble 
prêtre qui, loin de borner à la France ses généreuses entre- 
prises, avait soif de les étendre à l'humanité tout entière, et 
avait su gagner à sa noble cause la régente Anne d'Autriche. 
Cette princesse, qui portait le titre de grand-maître et Surin- 
tendant général de la Navigation et du Commerce, ne se pro- 
posait pas seulement pour but le développement de la pros- 
périté nationale. Elle avait de plus nobles aspirations. Rem- 
plie d'admiration pour l'homme qui, à cause de son zèle, avait 
tant de titres à la reconnaissance de l'humanité, elle voulait 
comme lui assurer le triomphe du catholicisme dans les con- 
trées les plus lointaines, et apporter les bienfaits de la civili- 
sation chez les peuplades sauvages et barbares de l'Amérique 
et de l'Afrique. La Régente secondait de tout son pouvoir les 
efforts du Supérieur delà Mission. Convertir les indigènes, tel 
était le mot d'ordre qu'elle faisait passer par l'intermédiaire 
de Nicolas Fouquet, alors procureur général et son conseiller, 
aux voyageurs, aux chefs des colonies récemment fondées'. 
Il est donc probable que Flacourt avait reçu aussi du confi- 
deut d'Anne d'Autriche la recommandation de s'intéresser 
particulièrement à la conversion des habitants do Madagascar. 
Cela est d'autant plus probable que les lettres adressées 
plus tard par Fouquet, au gouverneur de Madagascar, no 
renferment rien autre chose que des instructions relatives à 
la nécessité d'instruire les indigènes des vérités du christia- 
nisme^ En admettant que les mêmes instructions eussent 
été données à Flacourt, il lui était difficile de n'en tenir 

1. Deschamps, Revue de géographie, novembre 1885 : La question coloniale 
en France au temps de Richelieu et de Muzarin, p. 373 et suiv. ; Histoire de 
la question coloniale, p. 83 et suiv.; Lettres de saint Vincent de Paul, Paris, 
Dumouliu, 1891, t. IV, XI, passim. 

2. Flacourt, 1661, p. 382 et 383, et Dédicace à Fouquet. 



106 KTIENNK l)K FLACOURT 

aucun compte, puisque !e procureur général était alors un 
des membres les plus influents de la Compagnie de l'Orient 
et fort en faveur à la cour. On est donc porté à croire, avec le 
P. Nacquart', qu'il n'allait point partir pour Fort-Dauphin 
avec l'intention de s'affranchir des obligations dévotes qu'on 
lui avait imposées. 

Ce n'est pas à dire que le nouveau gouverneur répugnait à 
l'idée de faire là-bas œuvre de commerçant. Il n'ignorait pas 
enelTel, en qualité de directeur de la Compagnie de l'Orient, 
que la plupart des associés n'étaient point disposés à sacrifier 
leurs intérêts au désir de plaire à la cour et au parti catho- 
lique. II savait bien que les Compagnies, en dépit des con- 
trats passés avec le gouvernement, qui ne leur concédait des 
territoires qu'à la condition qu'elles favoriseraient la propa- 
gande religieuse, ne se souciaient que de réaliser de gros di- 
videndes, et que, tout en colorant leurs desseins du beau 
prétexte de la religion et de la charité, elles étaient surtout 
séduites par l'appât du proHt et du gain ^ Se fût-il trompé sur 
les sentiments de la Compagnie de l'Orient à cet égard % il ne 
pouvait lui, associé de cette Compagnie, se désintéresser per- 
sonnellement des avantages qu'on était en droit d'attendre 
d'une entreprise commerciale. 

Sans aller jusqu'à mettre hors de doute que le principal mo- 
tif qui l'avait engagé au voyage de Madagascar fut, comme il 
l'a déclaré lui-même plus tard, l'espoir qu'il avait conçu de 
voir la Compagnie en obtenir de grands profits^, il nous semble 
difficile de nier que cette considération ait dû influer dans une 
certaine mesure sur sa détermination. 

1. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 108. 

2. Flîicourt, Histoire de Madagascar, 1658, brochure : Cause pour laquelle 
les intéressez 7iont pas fait de grands profits à Madagascar, p. 1 et 2. 

3. II a pu, en effet, se faire illusion sur les desseins de Fouquet, qui, en 
réalité, n'était pas aussi inditférent aux avantages matériels de l'entreprise 
qu'il voulait le faire croire. On sait, en effet, qu'il a déclaré plus tard dans ses 
Défenses (t. VI, p. 114) avoir acheté des vaisseaux en Hollande « pour les 
envoyer en toutes les parties du monde, pour voir les commerces qu'ils y 
pouvaient faire, les profits qu'on eu pouvait espérer. » 

4. Défense pour Marie de Cossé, Lordelot, lac. cit., p. 12 et 13, 



011 LKS ORIGINES DR I.A COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 107 

Mais Flacourt estimait que la première conditition néces- 
saire pour exploiter un pays, c'est de le connaître. Si l'on ne 
saurait affirmer qu'il se soit rendu compte de la nécessité 
d'acquérir une connaissance exacte des habitants pour mieux 
comprendre de quelle manière on pourrait agir avec eux, il 
est du moins certain qu'il regardait comme une stricte obli- 
gation de rechercher «les choses dont on peut tirer de grands 
avantages » *. 

Il n'est donc pas téméraire de croire que c'était aussi avec 
rintention d'explorer Madagascar qu'il allait s'embarquer*. 

11 obéissait d'ailleurs en cela à son humeur voyageuse, à 
la tournure de son esprit enclin à l'observation de la nature, 
à l'engouement de ses contemporains pour l'exploration des 
pays éloignés*. Est-ce à dire, comme on l'a prétendu récem- 
ment, qu'il allait franchir les mers dans le seul but de re- 
cueillir sur place les notes nécessaires à la composition d'un 
ouvrage sur Madagascar*? 

La plupart des voyageurs de son temps et de l'époque an- 
térieure avaient, il est vrai, publié des relations de leurs 
voyages et donné des descriptions des contrées qu'ils avaient 
parcourues. Il peut se faire que Flacourt, en quittant les ri- 
vages de sa patrie se soit proposé de décrire à son retour le 
pays 011 il devait séjourner, mais nous ne saurions admettre 
qu'il ait été poussé par ce seul mobile; c'est peu connaître 
son caractère que de lui prêter cette seule intention. 

Explorer Madagascar, en exploiter les ressources^ s'effor- 
cer d'en convertir les habitants au christianisme, était une 
tâche qui pouvait paraître assez belle et suffire à l'ambition 
de tout autre que Flacourt. Le caractère vaniteux du direc- 

1. Flacourt, 1658, brochure, p. 2. 

2. On peut même supposer qu'il avait formé le projet d'explorer l'ile tout 
eutière, car on lit dans uue lettre du P. Nacquart, envoyée de Madagascar 
le 5 février 1630: « Quand ou aura visité toute cette terre et fait le circuit de 
l'île avec un vaisseau, nous en ferons savoir toutes les particularités » {Mé- 
moires de la Mission, t. TX, p. 72). 

3. Deschamps, Revue de géographie, déc. 1885, p. 448 et suiv. 

4. Guet, Les origines de In colonisalion à Madagascar et à l'île Bourbon, 
p. 39. 



IHK l'TlKNNK I>K FLACOUUÏ 

It'iir (le hi Com]Ȕif^uii! de l'Orieiil ne devait pas s'en conlenler. 
Comme beauconp de gens de petite noblesse qui s'étaient 
adonnés au négoce, il était hanté par les idées chevaleresques 
de ses ancêtres. Au moment oii tout retentissait du bruit de 
nos armes, où chaque jour amenait la nouvelle d'une écla- 
tante victoire, Je nouveau gouverneur caressait quehjue rêve 
belliqueux. Le contemporain des Turenne et des Gondé s'en 
allait prendre le commandement de la colonie avec l'espoir 
de se signaler par quelques exploits, de conquérir là-bas de 
vastes territoires et peut-être même Tîle tout entière'. 

Ajoutez à cela que ce paraît avoir été la coutume générale 
de cette époque, de considérer tout nouveau pays qu'aucune 
puissance européenne ne s'était '■ encore approprié comme 
étant en dehors des limites des relations sociales. En consé- 
quence le ravager, le détruire, le subjuguer afin d'en prendre 
possession, était, aux yeux de la plupart de ceux qui diri- 
geaient leurs efforts vers ce but, une chose toute naturelle ^ 
Ils ne connaissaient alors qu'un seul moyen pour se procurer 
des colonies : la violence. C'est à cette catégorie qu'apparte- 
nait Flacourt. « Ses notions en fait de politique colonisatrice, 
dit Barbie du Bocage, se bornaient à celles de Ferdinand 
Cortez et de François Pizarre : le type d'un excellent gou- 
verneur était à son point de vue celui qui avait le plus 
agrandi le territoire de la colonie confiée à ses soins. Le 
principe qui consiste à augmenter son influence au moyen de 
la civilisation et du commerce n'était pas encore connu ; il 
ne devait naître qu'avec Colbert *. » 

Ainsi s'emparer par les armes de nouveaux territoires, 
convertir les indigènes à la religion catholique et les civiliser, 
explorer le pays pour en faire mieux connaître les ressources 
et les exploiter, tels semblent avoir été les projets que le 

1. C'est ce qui ressort d'un passage de sa lielalioîi : « Aiusi, écrivait-il vers 
1656, nous ne manquions que de secours et assistance de France pour pou- 
voir subjufîuer et réduire à l'obéissance du Roi toute cette grande isle » 
(Flacourt, Histoire de Ule Madagascar, 1658, p. 323). 

2. Copland, Hisiory of Uie islavxl of Madagascar, p. 131. 

3. Barbie du Bocage, Madagascar, possession française depuis 1642, p. 186. 



ou LES Or.ir.lNKS de la colonisation française a MADAC.ASCAI! 109 

nouveau g-ouverneur so proposait de réaliser. Et ces projets, 
il ne paraît pas qu'il ait voulu les mettre à exécution pro- 
gressivement, au fur et à mesure que les circonstances favo- 
riseraient sa tentative et lui laisseraient la facilite de la 
mener à bien par des procédés humains et loyaux, mais si- 
multanément et avec l'intention de recourir au besoin à la 
force pour la faire réussir. Or quels étaient ses moyens 
d'exécution? 

La petite troupe qu'il devait avoir sous ses ordres comptait 
à peine quatre-vingts hommes, tant soldats que colons, gens 
déterminés et résolus, experts dans plusieurs métiers, pouvant 
exercer à l'occasion ceux de tanneurs, forgerons, menuisiers, 
etc., mais pour la plupart recrutés çà et là, envoyés dans cette 
île lointaine par des parents trop heureux de s'en débarrasser 
ou bienvenus spontanément s'embarquer, épris d'aventures 
et avides de pillages, gens prompts à l'insubordination et 
qu'il fallait conduire avec habileté et fermeté*. G'étaientlà les 
seuls auxiliaires que la Compagnie avait mis à la disposition 
de Flacourt pour lui permettre de mener à bonne fin l'œuvre 
de commerce et d'exploitation dont elle l'avait chargé ! Elle 
avait, il est vrai, promis d'envoyer tous les ans à Madagascar 
un navire qui lui amènerait du renfort', mais il était permis 
de se demander ce qu'il adviendrait de la colonie au cas où 
ce renfort ferait défaut, et quelle résistance cette petite troupe 
pourrait opposer aux indigènes, si ceux-ci marchaient en 
masse contre Fort-Dauphin. 

Plus faibles encore étaient les ressources dont disposait le 
gouverneur pour l'accomplissement de l'œuvre religieuse rê- 
vée par la cour et Fouquet. LaCompagnie de l'Orientavait de- 
mandé des missionnaires au nonce du pape, le cardinal Bagni, 
qui à son tour s'étaitadressé àsaint Vincent de Paul 3. Le supé- 



1. Flacourt, Histoire de Madagascar, 1661, Avant-Propos du second livre 
et p. 217, 227-236; Mémoires de la Mission, t. IX, p. 83 et 26. 

2. Flacourt, ibid., p. 378. 

3. Lettres de saint Vincent de Paul, Paris, Dumoulin, 1891, t. IV et XI, pas- 



110 ETIENNE I)K l'LACOllI'.T 

rieur de la CiOngrégalion de la Mission, soit quo ses nombreu- 
ses œuvres de charité ne lui eussent pas permis de se priver 
du concours d'autres prêtres, soit qu'il n'eût fait qu'accéder 
au désir de la (Compagnie, n'avait envoyé à Flacourtque deux 
missionnaires : le P. Nacquart et le P. Gondrée. C'étaient, 
certes, de précieux auxiliaires. Tous deux manifestaient de- 
puis longtemps le désir d'aller évangéliser les peuples sauva- 
ges. Le premier se recommandait par sa douceur, son esprit 
judicieux, son zèle pour le salut des âmes. En se rendant à 
Madagascar, il avait l'intention, ainsiqu'ill'a déclarélui-même, 
de « prendre possession de ceste isle_, et d'y établir l'empire 
du Christ »'. Son ardeur pour le triomphe des intérêts reli- 
gieux était telle que saint Vincent de Paul lui recommanda 
avant son départ de ne pas se laisser entraîner par un zèle im- 
prudent et immodéré. Les instructions du supérieur de la 
Congrégation l'invitaient à concilier ses devoirs envers Dieu 
avec ses devoirs envers le gouverneur, et ses subordonnés, 
« leur garder toujours grand respect, être pourtant fidèle à 
Dieu, pour ne pas manquer à ses intérêts et jamais ne trahir 
sa conscience par aucune considération, mais prendre soi- 
gneusement garde de ne pas gâter les affaires du bon Dieu, 
pour les trop précipiter, prendre bien son temps et le savoir 
attendre ))^ 

Quant au compagnon du P. Nacquart, il passait pour un 
prêtre humble, charitable, non moins que zélé, pour « un des 
meilleurs sujets de la Compagnie »\ suivant l'expression de 
saint Vincent de Paul lui-môme. Mais quelles que fussent les 
qualités des deux missionnaires, quelle que fût leur bonne vo- 
lonté, leur nombre pouvait paraître peu proportionné à la 
lourde tache qui s'imposait aux propagateurs de lafoichez des 
peuplades adonnées encore à toutes sortes de superstitions, et il 



1. Mémoires de la Mission, 1«66, t. IX, p. 55 : Lettre du P. Nacquart à saint 
Vincent de Paul, 5 février 1G50. 

2. Mémoires de lu Mission, t. IX, p. 3!) et 40 : Lettre de saint Vincent de 
Paul au P. Nacquart, 22 mars 1648. 

S. Ibid., p. ;i60. 



ou LES Or.IGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADACASCAR 111 

était à craindre que, s'ils venaient à succomber victimes de leur 
dévouement ou du climat, l'œuvre péniblement commencée 
ne périclitât ou même que leur mission ne portât plus de fruits. 

Il fut convenu que le chef de l'expédition pourvoirait à l'en- 
tretien et à la subsistance de ses auxiliaires religieux pendant 
leur voyage et leur séjour dans l'île. Il est à présumer que le 
supérieur de la Mission comptait peu sur cette assistance, 
puisqu'il les engagea à se suffire à eux-mêmes. « Vous verrez, 
leur dit-il^ si avec le temps vous y pourrez avoir du bien pour 
vous y entretenir en votre particulier ; il y fait si bon vivre que 
cinq sous de riz qui tient lieu de pain suffisent pour nourrir 
cent hommes par jour »'. 

Il ne faudrait pas en conclure cependant que Flacourt allait 
s'embarquer sans ressources pour celte terre lointaine. Nous 
ignorons quelle somme lui remirent les associés pour subve- 
nir aux dépenses de toute sorte que nécessiteraient son séjour 
et celui de ses subordonnés dans l'île. Néanmoins, il est cer- 
tain qu'il fit charger dans son navire, pour les besoins de la 
colonie, des instruments de travail, des caisses de marchan- 
dises, vivres, eau-de-vie, tabac, médicaments, et, pour sa 
défense, des munitions de guerre, canons, armes, mousquets, 
pislolets, etc.*. 

D'autre part, il est probable qu'avant son départ^ il s'entoura 
de tous les renseignements de nature à faciliter le succès de 
son entreprise. Peut-être même s'informa-t-il des ressources 
du pays et des mœurs de ses habitants auprès du marchand 
Fr. Gauche qui n'avait pas encore publié la relation de son 
voyage, mais était déjà de retour en France ^ Il avait déjà lu 
d'ailleurs, selon toute vraisemblance, les relations de Lind- 
schot et de Pyrard, dont il parlera plus tard dans ses Mémoires. 
Les capitaines de navire qui étaient revenus en France, Re- 
zimonlLormeil. Le Bourg, l'avaient sans doute éclairé sur les 

1. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 44 : Lettre de aaiut Viuceût de Paul au 
P. Nacquart, 22 mars 1648. 

2. Flacourt, 16(JI, passiin. 

3. Ou lit au commeucement de lajrelatiou de Fr. Gauche (Morizot, ouvrage 
cité) : «Achevé d'iinprhner pour la première fois le lO^jour de septembre 1651 ». 



112 liTIblNNE DK FLACOURT 

difficultés de la situation présente. De ces capitaines el des deux 
Malgaches que l'un d'eux avait amenés il avait pu sans doute 
obtenir quelques renseignements sur les produits de l'ilc. Ce- 
pendant nous ne saurions rien afiirmer à cet égard. Ce qui est 
seulement certain, c'est qu'il se munit de cartes portugaises'. 

Mais le nouveau gouverneur n'avait jamais visité Madagas- 
car, L'opinion qu'il pouvait en avoir était naturellement fort 
vague, et probablement aussi inexacte que celle de la plupart 
de ses contemporains. A celte inexpérience personnelle s'a- 
joutait l'insuffisance de ses connaissances générales, qui, pour 
être, eu égard à l'époque, assez étendues et variées, ne lais- 
saient pas d'offrir encore bien des lacunes. Ses voyagesl'avaient 
initié, il est vrai, à l'observation d'un pays, les quelques no- 
tions, qu'il avait recueillies de l'étude des sciences naturelles, 
lui permettaient aussi de se livrer avec fruit à des investiga- 
tions relatives aux plantes, aux animaux et aux minéraux; 
mais, n'ayant voyagé qu'en Europe, il ignorait, ou du moins 
ne devait connaître que très superficiellement, par les rela- 
tions incomplètes de quelques voyageurs, l'Inde, la Malai- 
sie, l'Afrique, contrées, qui, certes, offraient de nombreuses 
analogies avec le pays qu'il se proposait d'explorer. 

Enfin, si Flacourt avait quelques notions de médecine ou 
plutôt d'hygiène, indispensables dans un pays où tant d'Euro- 
péens avaient déjà succombé à la fièvre, il lui manquait toute- 
fois un secours fort précieux, la connaissance de la langue des 
habitants avec lesquels il allait se trouver en rapports. Il est 
très probable aussi qu'il ne savait point le portugais, alors 
parlé dans le sud de l'île, puisqu'il devra recourir plus lard à 
un de ses commis pour se faire comprendre de deux Portu- 
gais*. 

Tel était l'homme auquel la Compagnie venait de confier le 
gouvernement de la colonie. Il possédait sans doute certaines 
des qualités que l'on doit apprécier chez un administrateur 
colonial, la santé, l'activité, l'énergie, la fermeté, l'intégrité, 

1. Uùl. de MddiKjuscur, 16G1, Avaut- Propos et p. 245. 

2. Flacourt, l(if)l, p. 232. 



ou LES ORIGINES DE LA C.OLONLSATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 113 

l'intelligence et un ensemble de connaissances qu'il eût été 
injuste de dédaigner à celte époque, mais le tact, la modéra- 
tion, l'expérience, l'éducation spéciale, la connaissance de la 
langue qui sont nécessaires à un tel administrateur dans ses re- 
lations avec les indigènes lui faisaient défaut; ses idées en fait 
de politique colonisatrice n'étaient g^uère dilTérentes de celles 
de ses contemporains, ou même des Européens qui l'avaient 
précédé, et ses projets, ses vues sur la colonisation pouvaient 
paraître peu proportionnés à ses moyens d'exécution. 

Nous allons voir s'il a fait passer les idées dans les actes, 
et raconter les principaux incidents auxquels son gouverne- 
ment a donné lieu. 



CHAPITRE II 



fiîouvcrncnieiit de Flacourt à lHadagascar, 



Le g-ouvcrncment de Flacourt à Madagascar a duré du 
4 décembre 1648 au 12 février 1655, c'esL-à-dire plus de six 
ans. Pendant son séjour dans l'île le g-ouverneur a mené de 
fronl les expéditions militaires, la conversion des indigènes, 
les explorations et la traite. Mais on ne doit pas s'y tromper. 
Comme le montrera le récit des événements, c'est la conquête 
de l'île qui est sa pensée maîtresse, c'est vers ce but que sont 
dirigés tous ses efforts. A vrai dire, son gouvernement est plus 
une conquête qu'une administration proprement dite. Tout y 
est subordonné : rapports avec les colons, rapports avec les 
missionnaires,, échanges, etc. Tel est le caractère que présente 
l'administration du nouveau gouverneur. 

Aussi diviserons-nous l'histoire de son gouvernement on 
trois périodes marquant les phases de cette conquête : 

I. Du 4 décembre 1648, date de l'arrivée de Flacourt à 
Fort-Dauphin, au 29 mai 1650, date de la mort du P. Nac- 
quart. 

Cette période comprend le récit des préliminaires de la 
conquête et l'exposé des causes immédiates de la guerre. 

II. Du 29 mai 1650 au 22 décembre 1653, c'est-à-dire jus- 
qu'au premier départ du gouverneur pour la France. 

Cette période est caractérisée par la lutte acharnée que Fia- 
court entreprend contre les indigènes pour les subjuguer, 
lutte où les représailles succèdent aux représailles, les com- 
plots aux scènes de pillages et aux massacres, où toute lapro- 



LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 115 

vince d'Anossi est mise à feu et à sang, véritable conquête 
par la terreur. 

III. Du 22 décembre 1633 au 12 février 16.^5. 

Cette troisième période comprise entre le premier départ du 
chef de la colonie, suivi bientôt de son retour, et le départ défi- 
nitif pour la mère-patrie, pourrait[,ôtre appelée la période de 
pacification apparente. 



I 

Préliminaires de la guerre : Arrivée de Flaeourt à Fort-Dauphin. — Situa- 
tion de la colonie. — Le nouveau gouverneur s'occupe de l'approvisionne- 
ment. — 11 envoie Pronis et le capitaine Le Bourg à Ghalemboule pour y 
chercher des vivres et des pierres précieuses. — Visite des chefs du pays 
d'Anossi au chef de la colonie. — Entretien de Flaeourt avec Andrian Ra- 
naach. — Son intervention dans les luttes des chefs indigènes. — Consé- 
quences de cette intervention. — Retour de Pronis et de Le Bourg. — 
Celui-ci va prendre possession de l'Ile Mascareigne. — Les Français portent 
la guerre dans l'intérieur des terres. — Perfidie de Flaeourt à l'égard 
d'Andrian Ramach. — Départ du capitaine Le Bourg et de Pronis pour la 
France (1630). — Dissentiments de Flaeourt et du P. Nacquart. — Mort de 
ce missionnaire (29 mai 1650). 

Le 19 mai 1648, dans sa quarantième année, Etienne de 
Flaeourt s'embarquait à la Rochelle sur le Saint- Laurent, na- 
vire commandé par le capitaine Le Bourg. Il emmenait avec 
lui quatre-vingts passagers, parmi lesquels se trouvaient les 
deux Malgaches, dont il a déjà été question *, et les Pères Nac- 
quart et Gondrée, âgés l'un de trente et un ans, l'autre de 
vingt-huit*. 

Après une traversée assez heureuse, le Saint-Laurent arri- 
vait, le 4 décembre de la même année, à trois lieues de Forl- 
Dauphin. Dès que le navire fut aperçu de la côte, le canon du 
Fort se fit entendre, et le Saint-Laurent lui répondit presque 
aussitôt. Un quart d'heure s'était à peine écoulé que les passa- 
gers aperçurent un canot qui se dirigeait de leur côté. La pe- 
tite embarcation se trouva bientôt assez près du navire pour 

1. p. 112 de notre livre. 

2. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 26 et 360. 



IIG fiïlKNNK DK l'LACOLHT 

qu'on pùl (lislinguer les gens qu'elle amonail. Elle conlenaiL 
treize personnes : un prêtre, nommé de Bellebarbe, venu dans 
Tile trois ans auparavant', deux Français et dix indigènes. 
Sur l'invitation de Flacourt, ils vinrent à bord. Le nouveau 
g:ouverneur s'informa auprès d'eux de la santé de Pronis et de 
l'état de la colonie, mais il ne leur révéla ni sa mission ni ses in- 
tentions. 11 se trouvait d'ailleurs à l'égard de Pronis dans une 
situation délicate, car celui-ci ig-norait qu'on dût le remplacer. 
Il craignit sans doute de le mécontenter en lui apprenant 
par celte voie qu'il avait un successeur, et préféra user de 
ruse. Après s'être concerté avec le capitaine Le Bourg, il fut 
décidé qu'un des passagers, Descots, irait avec cinq matelots 
trouver Pronis au Fort, et qu'il lui remettrait une lettre de 
la part du capitaine. Par cette lettre, Le Bourg informait Pro- 
nis qu'il n'avait point jeté l'ancre au-dessus de Fort-Dauphin, 
dans la crainte d'être mal reçu par les colons qui à son der- 
nier voyage avaient voulu faire feu sur lui, mais qu'il l'invi- 
tait à venir en personne prendre les lettres qui lui étaient 
adressées et lui faire connaître l'état de la colonie. Ordre for- 
mel fut donné au porteur de la lettre et à ses compagnons de 
taire la présence de Flacourt. 

Vers quatre heures de l'après-midi, Pronis se rendit à bord 
du Saint-Laurent. Il manifesta à Flacourt son étonnement de 
l'y rencontrer. Le nouveau représentant de la Compagnie le 
rassura par des paroles amicales,, s'entretint avec lui toute la 
soirée des événements qui s'étaient passés dans la colonie, et 
lui apprit la décision de la Compagnie. 

Le lendemain, au matin (5 décembre), le navire parvenait à 
l'anse Dauphine. Aussitôt de Flacourt chargea deux de ses 
subordonnés, Marchais et Boivin, de prendre possession de 
Fort-Dauphin avec vingt hommes armés. Pronis de son côté 
leur remit une lettre pour ses gens, par laquelle il leur faisait 
savoir qu'ils eussent dorénavant à obéir aux ordres de Fla- 
court. A trois heures, le nouveau gouverneur descendit à 

\. .Vdmoires de la Mission, t. IX, p. 208. 



ou LES ORIGINES DE lA COLOMSATION FRANfJAISE A MADAGASCAR 117 

lerro avec vingt-cinq soldats et se rendit au fort. 11 le Irouva 
dans im état déplorable : il n'était, plus défendu que parving-t- 
liuil Français, la plupart maladifs; les vivres manquaient et 
bon nombre de cases étaient sans couverture. Flacourt fut 
surpris d'apprendre que Pronis avait pris pour concubine une 
femme indig-ène, nommée Andrian Ravel, qui liabitait la case 
du chef de la colonie avec ses servantes et ses esclaves. Il lui 
enjoignit de renvoyer cette femme le lendemain même, tout 
en lui déclarant qu'il serait bien aise de la voir*. 

Quant à Pronis lui-même, il laissa une bonne impression 
au gouverneur qui crut juste et nécessaire de le maintenir 
auprès de lui et de le bien traiter. « Je trouvay, dit-il, le sieur 
Pronis autre que l'on me Tavoit dépeint et ne conneus en lui 
qu'une grande sincérité et franchise, et s'il y a eu du désor- 
dre, c'est qu'il n'a pas été obéi, ni respecté, le malheur n'étant 
venu que des volontaires que l'on avoit envoyés par le passé, 
qui avoient tout perdu... Je ne voulus pas faire retenir le sieur 
Pronis, ni luy rendre aucun déplaisir, l'ayant trouvé trop 
honneste homme et trop disposé à faire ce que j'eusse voulu 
pour le traiter de la sorte ^ » 

Quelques jours après (6 janvier 1649), Flacourt recevait la 
visite d' Andrian Ravel qui, triste et étonnée, venait lui faire 
part de ses craintes : elle avait appris, disait-elle, de ses es- 
claves, qui tenaient cette nouvelle des colons eux-mêmes, 
qu'on se proposait d'incarcérer Pronis, et qu'elle-même serait 
expulsée du Fort, Le gouverneur s'efforça de dissiper ses 
craintes. 11 lui fit connaître son intention de traiter Pronis 
comme un frère, et l'assura que ses gens seraient tenus d'avoir 
pour elle, non seulement le même respect qu'auparavant, 
mais même un plus grand encore. Ces paroles rassurantes 
causèrent une vive satisfaction à la jeune femme, qui eu 
témoigna à Flacourt toute sa reconnaissance. 

1. Flacourt, éd. 1658, brochur* , p. 8; édit. 1661, p. 252 et suiv. ; Mémoires 
de la Mission, t. IX, p. 53 : Lettre du P. Nacqaart à saint Vincent de Paul, 
février 1630. 

2. Flacourt, Histoire de Vile Madagascar, éd. 1658, p. 246 et suiv. ; 1661, 
p. 256 et suiv. 



118 ETIENNE DK FLACOURT 

Le même jour, tous les Français du Fort vinrent le saluer. 
Quelques-uns de ceux qui s'étaient révoltés contre Pronis lui 
exposèrent leurs griefs contre leur ancien chef. Ils lui repro- 
chèrent, non seulement de les avoir réduits à toutes sortes de 
de privations, mais d'avoir été la cause du départ de vingt-deux 
Français qui, sous la conduite de Leroy, avaient gagné la baie 
de Saint- Augustin, dans l'espoir de pouvoir s'embarquer pour 
la France sur quelque navire anglais venu dans ces parages, 
Flacourt écoula leurs doléances, et après en avoir dressé 
procès-verbal, il leur imposa silence. 

Aussitôt après cette entrevue avec ses subordonnés, il donna 
ses soins à l'approvisionnement de la colonie. Sa première 
préoccupation fut de se procurer du bétail. Il avait appris que 
le lieutenant Angeleaume avait été avec quarante-cinq hommes 
faire la traite et guerroyer au loin, et qu'il possédait dix-huit 
cents bœufs, mais qu'il était décidé à ne point les amener à 
Fort-Dauphin avant d'être assuré de l'arrivée d'un nouveau 
gouverneur, dans la crainte devoir tout ce bétail tomber entre 
les mains de Pronis; il lui dépêcha deux Français et deux in- 
digènes pour l'inviter à revenir immédiatement. D'autre part, 
le riz faisant défaut aux colons, le capitaine Le Bourg reçut 
l'ordre de partir pour Ghalemboule, pays très éloigné de Fort- 
Dauphin, afin d'en faire une ample provision. 

En même temps, il s'efforçait de rétablir l'ordre dans la 
colonie. Par ses ordres, Descols se rendit avec une quinzaine 
de soldats à la baie de Saint-Augustin pour y prendre des 
nouvelles de Leroy et de ses compagnons et les engager à 
regagner le Fort. En outre, pour donner satisfaction à quel- 
ques colons qui redoutaient la vengeance de Pronis, s'il de- 
meurait à Fort-Dauphin, il décida que ce dernier accompa- 
gnerait Le Bourg dans son voyage à Ghalemboule. Cette 
décision ne laissa pas de mécontenter Pronis. Il s'en plaignit 
au gouverneur, ajoutant que le bruit courait dans toute la 
contrée qu'on l'expédiait au loin pour l'y faire périr, Flacourt 
lui dit de ne point s'arrêter à de tels discours. Il lui déclara 
qu'il était nécessaire que l'un des deux y allât, lui-même ou 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAHASCAR 119 

Pronis; que pour lui, il olait obligé de rester à son poste, afin 
de connaître les g-ens placés sous ses ordres et d'étudier les 
mœurs et la langue des indigènes. En conséquence, il invita 
Pronis à partir sans retard et lui adjoignit douze Français qui 
devaient Taider à faire la traite. De son côté, le capitaine Le 
Bourg reçut l'ordre de pousser son voyage jusqu'à l'île Mas- 
careigne pour en ramener les douze colons qui y avaient été 
déportés à la suite de leur révolte contre l'ancien chef de la 
colonie. 

Tout en apportant ses soins à ravitailler la colonie, à y réta- 
blir l'ordre, le nouveau gouverneur s'occupait de rechercher 
tout ce qu'il y avait de plus utile et de plus précieux dans l'île. 
C'est pourquoi il recommanda au capitaine Le Bourg d'acheter 
de l'ébène au pays des Antavares, et à Pronis de rapporter du 
pays de ]V[anghabé,le plus beau cristal de roche qu'il pourrait 
y découvrir. Lui-même et ses gens s'en allèrent en excursion 
dans le pays d'alentour, afin de s'éclairer sur ses ressources. Ils 
constatèrent qu'il était riche en exquine, gomme, bois d'aloès 
et poivre blanc. A son grand regret, toutefois, Flacourt ne 
put obtenir que quelques échantillons de ces produits, car 
Andrian Ramach avait interdit à ses sujets, sous peine de 
mort, de vendre quoi que ce fût aux colons'. 

Entre temps, Pronis, les lieutenants Leroy et Angeleaume 
étaient revenus à Fort-Dauphin. Pronis avait rapporté une 
ample provision de riz, mais il avait négligé de se procurer 
du cristal. 

Quant aux lieutenants, ils avaient amené à la colonie seize 
cents têtes de gros bétail. 

Cependant la nouvelle dq, l'arrivée d'un nouveau gouver- 
neur s'était bien vite répandue dans la province d'Anossi. 
Quelques chefs indigènes, entre autres Andrian Tserong et 
Andrian Machicore, vinrent au Fort dans l'espoir de s'attirer 
ses faveurs. Afin de lui prouver leur désir d'entretenir avec 
lui de bonnes relations, ils lui firent de nombreux présents à 

1. Flacourt, éd. 1658, broch., p. 8 et suiv. ; éd. 1661, p. 257 et suiv. 



120 étiennf; [)K l'LACOiir.T 

la mode du pays. En retour, Flacourt leur distribua des mar- 
chandises qu'il avait apportées de France. 

Peu de temps après, le gouverneur, qui avait sans doute 
compris l'iinporlancc de cette visite et ne voulait pas être en 
retard de politesse avec les chefs indigènes, s'en allô voir 
Tserong à Fanshere. L'excellent accueil qu'il en re^nt l'en- 
gagea sans doute à se rendre chez le beau-père de ce chef, 
Andrian Ramach, qui, pourtant, n'avait pas suivi son gendre 
dans sa démarche à Fort-Dauphin; toujours est-il qu'il eut un 
entretien avec le roi d'Anossi et que cet entretien fut, s'il 
faut en croire son propre témoignage, très amical. Le chef 
indigène (qui était alors âgé d'environ cinquante ans *) lui 
parla, avec une grande franchise. Il lui avoua qu'il tirait de 
son titre de magicien son ascendant sur les autres chefs et 
sur les peuplades voisines, Mahafales, Manemboulois et autres ; 
il lui confia même qu'il profitait de la naïveté de ses sujets 
pour leur inspirer de la terreur, menaçant de les frapper à 
son gré de maladies et d'autres fléaux, en vertu de la puis- 
sance surnaturelle dont il était investi, opinion qui était d'ail- 
leurs accréditée dans tout le pays par les ombiasy . Mais il ne 
dissimula point à Flacourt qu'il n'avait pas oublié l'acte per- 
fide dont Pronis s'était rendu coupable à l'égard de ses sujets. 
Non content de lui en témoigner toute son indignation, il dé- 
clara qu'il était prêt à en faire retomber à l'occasion les consé- 
quences sur le gouverneur et tous les Français. Flacourt, qui 
avait déjà été informé par Pronis des représailles exercées 
quelque temps auparavant par Ramach, Flacourt qui n'igno- 
rait pas le massacre de Bouguier et de ses compagnons, et 
le complot ourdi contre l'ancien chef de la colonie, fut très 
impressionné par les paroles qu'il venait d'entendre. Les me- 
naces et les révélations du chef indigène ne firent que le 
rendre plus soupçonneux et plus défiant. Peu rassuré sur ses 
intentions à son égard, il eut même la précaution de placer 
pour la nuit une forte garde devant sa case ". 

1. P. La Vaissièrc, ouvrage cité, p. 8 et suiv. Cf. Jourual du P. Nacquart. 

2. Flacourt, éd. 16(il, p. 220, 259 et suiv. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 121 

De retour au Fort, le g-ouverneur apprit la mort d'un certain 
nombre de Français, notamment celle du P. Gondrée. En moins 
d'un an cinquante avaient déjà succombé, tant au Fort qu'à 
Ghalemboule ou dans le voyag-e qu'ils avaient accompli avec 
Descots et Leroy. Quant à ceux qui survécurent, ils étaient tous 
très malades. Pour comble d'infortune, les colons manquaient 
de tout, de vivres, de vêtements, de médicaments. Ils étaient 
contraints de vendre leurs chemises pour se procurer des vo- 
lailles, qui pourtant s'achetaient à vil prix. Dans dételles con- 
ditions, leur guérison devait être longue et difficile. Go n'est en 
efiet qu'au bout de six mois qu'ils purent recouvrer la santé \ 

Dès que ses g-ens furent rétablis, Flacourt, à qui sa robuste 
constitution avait permis d'échapper à la maladie, les envoya 
explorer diverses contrées où ils « n'avoient point encore esté 
à la découverte »*. 

Sur ces entrefaites (juin 1649) douze indigènes du pays des 
Mahafales arrivèrent à Fort-Dauphin. Ils venaient, de la part 
de leur chef Andrian Manhelle, demander au gouverneur de 
les soutenir dans une g^uerre contre un autre chef indig-ène, 
Andrian Raval, qu'ils accusaient de leur avoir volé deux mille 
bœufs et plusieurs esclaves. 

Flacourt, qui était peut-être flatté de jouer le rôle de défen- 
seur des opprimés, mais qui voulait surtout épargner ses pro- 
visions et espérait se procurer des vivres par une intervention 
dans la lutte, prit parti pour Andrian Manhelle^. Il envoya à 

1. Nacquart : Lettre à saiot Viuceut de Paul, 9 février 1650 {Mémoires de la 
Misaion, t. IX, p. 83 et suiv.). 

2. Flacourt, éd. 1638, brochure citée, p. 9. 

Quelles sont ces contrées? L'historien de Madagascar ne les nomme pas, ce 
qui est regrettable, car il serait intéressant d'apprendre d'une façon précise 
jusqu'à quel point il a poussé l'exploration dans l'intérieur des terres. 

3. Flacourt a donné dans sa Relation le motif de son intervention. Il s'in- 
digne de voir que « les chefs indigènes ne fout point la guerre à leurs voi- 
sins pour avoir été offencés : mais seulement à cause qu'ils ont bien des 
bœufs et qu'ils sont riches, disaus hautement que ceux-là sont leurs ennemis 
qui ont beaucoup de bœufs. » Kt il ajoute, en se donnant le noble rôle de 
justicier : « C'est ce qui m'a meu d'envoyer des François à la guerre pour des 
seigneurs du païs, afin de les deffendre contre leurs ennemis qui les oppri- 
moient et inquiétoieut pour un semblable sujet >'. Or, le témoignage du 
P. Nacquart prouve, au contraire, que Flacourt n'a pas eu simplement pour 



122 ftTIENNK 1)K l'I.ACOURT 

ce dernier qualor/e Français et quelques Malgaches sous le 
commandemenl de Leroy, à condition que les Français rece- 
vraient une part du butin fait sur l'ennemi. Cette intervention 
devait l'entraîner dans do nouvelles luttes. En e(Tel, les grands 
d'Anossi et particulièrement Ramach épiaient ses mouve- 
ments et observaient ses actes. Ils furent probablement irri- 
tés de le voir soutenir la cause de Manhelle qui, s'il faut en 
croire le P. Nacquart, se plaignait à tort de Raval*. Le roi 
d'Anossi, qui conservait le souvenir des actes de violence des 
Portugais et de Pronis, craignit d'avoir affaire à de nouveaux 
ennemis. N'osant attaquer les Français ostensiblement, d'ac- 
cord avec d'autres chefs du pays, Tserong et Machicore, il 
excita contre eux une peuplade voisine, les Ampâtres. Leroy 
fut assailli par ces indigènes, pendant qu'il ramenait le bétail 
pris dans l'expédition contre RavaP. Il dut écrire au gouver- 
neur pour lui demander du secours. Celui-ci fit partir dix-huit 
soldats sous les ordres de Laroche. A l'aide de ce renfort, le 
détachement put continuer sa route. En chemin, les Ampâ- 
tres dénoncèrent aux Français les menées des grands d'Anossi. 
Un de leurs chefs conseilla même à Leroy de s'en défier, lui 
révélant que Machicore avait donné l'ordre à son frère de mar- 
cher contre la petite troupe de Laroche, avec trois cents 
hommes, mais que ceux-ci n'avaient pas osé prendre l'offen- 
sive. 

but de faire triompher la cause de la justice, mais de partager les dépouilles 
de l'ennemi. D'après ce missionnaire, contemporain et auxiliaire du gouver- 
neur, les guerres entreprises par les Français dans l'île auraient été « faites 
à l'occasion de quelques bœufs. » Il nous apprend aussi qu'on cherchait toutes 
sortes de prétextes pour les entreprendre et les justifier, o Ou dit ici, écrit-il 
à saint Vincent de Paul, qu'on y trouvera bien des prétextes pour le passé 
et pour l'avenir: et je sais bien qu'il n'y en peut avoir que de faux et capables 
de détruire l'oeuvre de Dieu et de perdre le salut de ceux qui les continue- 
ront ; si l'on guerroie, c'est pour éparguer un peu de marchandise ». Le récit 
de Flacourt lui-même suffirait d'ailleurs à montrer qu'il ne se désintéressait 
pas du butin. Voir Flacourt, éd. 1658, p. 95 et suiv. ; Mémoires de la Missioîi : 
Lettre du P. Nacquart à saint Vincent de Paul, p. 79 et 87, 99 et 100. 

1. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 132. 

2. C'est celte agression qui expli([ue cette affirmation de Flacourt que «la 
guerre a été commencée par eux « et « qu'ils le savent bien » (éd. 1661, 
p. 84). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 123 

Ail moment où les Français se défendaient contre les at- 
taques des indigènes, le gouverneur lui-même courait de 
grands dangers à Fort-Dauphin. Un Hollandais, nommé Sibran, 
abandonné dans ces parages par le commandant d'un navire 
qui y était venu faire la traite des nègres, profita du départ 
des Français pour tenter de soulever les habitants des alen- 
tours contre Flacourt. Sa tentative ayant échoué, il s'enfuit 
pendant la nuit. Cette fuite précipitée dévoila ses mauvaises 
intentions. Informé de ce complot, Flacourt envoya ses gens 
à la poursuite du traître. Celui-ci se réfugia auprès des grands 
du pays d'Anossi qu'il excita à la guerre contre les Français. 
Mais les chefs indigènes ne répondirent pas à son appel. An- 
drian Ramach lui conseilla même de rentrer au Fort et lui 
proposa de demander sa grâce au gouverneur. Sibran se laissa 
convaincre. Cependant Flacourt, qui redoutait de sa part une 
nouvelle trahison, s'empressa à son retour de le faire mettre 
aux fers et profita de la première occasion pour l'expédier en 
France. 

Dans ces tristes conjonctures, le Saint-Laurent revint à l'anse 
Dauphine. Il était chargé de riz et ramenait les douze exilés de 
l'île Mascareigne. Mais, en dépit de ses instructions, le capi- 
taine Le Bourg n'avait pas abordé à l'île Mascareigne. D'après 
Flacourt, il avait fait fausse route « pour s'en exempter » et 
s'était borné à y envoyer une barque*. Flacourt interrogea les 
douze exilés sur les ressources de cette île qu'ils lui représen- 
tèrent comme très fertile. Les renseignements qu'il en obtint 
le déterminèrent à renvoyer un mois après le navire dans ces 
parages. Cette fois il donna l'ordre formel au capitaine Le 
Bourg de passer à l'île Mascareigne, pour en prendre posses- 
sion au nom du roi, et d'y déposer quatre génisses et un tau- 
reau, afin d'en multiplier l'espèce. Tel fut le mauvais vouloir 



1. Le veut fut-il contraire? Le capitaine a-t-il simplement cédé aux ins- 
tances du Prouis à qui pouvait déplaire la mission de ramener ceux qu'il 
avait lui-même exilés? Nous l'ignorons. En tout cas, on se demande quel est 
le motif qui aurait pu pousser à agir ainsi ce capitaine que le gouverneur ne 
manque jamais de soupçonner ou même d'accuser. 



124 ETIENNE DE FLACOURT 

du capitaine qu'il mit plus de cinq semaines à gagner celte île 
à laquelle il donna le nom de Bourbon, et qu'il revint sans 
rien rapporter de sonvoyage\ 

Cependant la conduite de Flacourt n'était pas de nature à 
dissiper parmi les peuplades indigènes les craintes que leur 
inspirait la présence d'un aussi redoutable voisin. Bien qu'il 
n'en fasse aucunement mention dans ses Mémoires, il est cer- 
tain qu'il leur avait déjà donné de nombreux sujets de mécon- 
tentement et de colère. Il avait porté la guerre jusque dans 
l'intérieur des terres; ses gens avaient pillé et brûlé de nom- 
breux villages, massacré des chefs indigènes, des femmes, des 
enfants^ n'épargnant, au témoignage de son compagnon, le 
P. Nacquart, « ni le fer_, ni le feu pour massacrer des inno- 
cents » *, 

Le gouverneur ne paraît pas davantage s'être efforcé d'en- 
tretenir de bonnes relations avec les chefs indigènes, surtout 
avec Andrian Ramach qui était le chef le plus puissant de la 
contrée et avait de nombreuses raisons de suspecter ses inten- 
tions. Il lui donna même l'exemple de la perfidie, ainsi qu'on 
peut le constater par son propre récit. C'est ainsi qu'il fit per- 
cer la culasse et boucher avec du plomb l'orifice d'un mousquet 
qu'il voulait offrir à Andrian Tsissei, parce qu'il avait appris 
que celte arme devait être remise au roi d'Anossi et que celui- 

1. Flacourt, éd. 1658; Relal., 255 et suiv ; brochure, p. 10. 

2. Dumont d'Urville laisse entendre (Voyage pittoresque autour du monde, 
p. 72) que ce serait au P. Nacquart lui-même qu'il faudrait attribuer la res- 
ponsabilité de ces guerres. C'est lui qui, par son prosélytisme, aurait été la 
cause des « quelques actes de barbarie et de maladroite politique », auxquels 
s'était laissé aller Flacourt. Cette accusation nous paraît tout à fait mal 
fondée. Comme nous le verrons plus loin, rieu n'était plus contraire aux 
idées, aux sentiments et aux intérêts même du missionnaire que la lutte 
entreprise par le gouverneur contre les indigènes et, surtout que les moyens 
violents auxquels il avait recours pour obtenir leur soumission. Au reste, 
Flacourt n'entendait recevoir les conseils de personne. C'est donc lui seul qui 
doit porter la responsabilité de ces guerres. (Voir Mémoires de la Mission, 
t. IX : Lettres du P. Nacquart à saint Vincent de Paul et au P. Lambert, du 
9 et 10 février 1G50, p. 87, 88, 99, 100.) 

Au témoignage d'Angeleaume et du commis Philippe Poirier, qui étaient 
bien placés pour le savoir, la guerre aurait commencé dès le départ du capi- 
taine Le Bourg, 18 février 1650 (Flacourt, 1661, p. 401, 406 et suiv.). 



ou LES ORIGINES DE LA C0Li)NISVTIO>; l'llVXn.\ISE A MADAGASCAR 125 

ci se proposait de s'en servir contre lui. Pronis et l'armurier 
étaient seuls dans la confidence. Celte combinaison éclioua par 
l'indiscrétion du premier qui avertit son parent ïsissei de 
prendre garde au mousquet. Le chef indigène prévint à son 
tour Andrian Ramach qui, indigné de ce procédé, proféra des 
menaces contre celui qui voulait attenter à ses jours. Ces 
menaces parvinrent aux oreilles du g-ouverneur. Soupçonnant 
aussitôt Pronis d'être l'auteur de cette trahison, il le fit arrêter 
et le retint huit jours prisonnier; puis sur les protestations de 
Pronis lui-même, qui affirmait n'avoir eu aucun dessein cri- 
minel, il lui rendit la liberté et le reprit même comme com- 
mensal'. 

Sur ces entrefaites, le Saint-Laurent revint de Mang'habé. 
Ennuyé de ne recevoir aucune nouvelle de France et déses- 
pérant de mener à bien l'œuvre qu'il avait entreprise, faute de 
secours, Flacourt song-ea à profiter du prochain départ de ce 
navire pour retourner en France. 11 fit ses préparatifs de dé- 
part. Puis sa résolution chang'ea brusquement : il prit le parti 
de rester encore trois ans dans l'île. Comme la saison pressait, 
bien que le navire fût en très mauvais état, il donna l'ordre au 
capitaine Le Bourg' de partir le plus tôt possible. 

On charg-ea le navire de cuirs, de tabaC;, de bois d'aloès, de 
cire, de gomme, d'exquine, de santal, de tamarin, et de nom- 
breux échantillons de produits ou objets rares, « le tout, dé- 
clare Flacourt, amassé par mon seul soin et diligence sans 
que Le Bourg-, ni Pronis y eussent contribué du leur »'. Le 



1. Flacourt, éd. 1661, p. 271. 

2. D après Flacourt, si le navire u'emportait pas plas de produits, la faut.e 
BQ était aux associés de la Compagnie qui u'avaient point envoyé de barque 
avec le navire, malgré la recommandation qui leur avait en été faite avant 
le départ : « Car en ce païs-là, dit-il, un navire sans barque, c'est un corps 
sans âme, et une ou plusieurs habitations sans barque, c'en est de même : 
car comme tout le négoce ne se fait pas eu un endroit, il faut des barques 
pour aller de costé et d'autres quérir et amasser les choses nécessaires pour 
la charge du navire. Si j'eusse eu une barque de quarante tonneaux, en deux 
ou trois voyages, elle eût apporté, des Àntavares, plusieurs charges d'Hebène 
et plusieurs autres choses que Ion eust connues bonnes pour porter en 
France » (Flacourt, éd. 1638, p. Il, brochure). 



126 ETIENNE DE ELACOUHT 

capitaine, qui pendant son dernier voyage à Manghabé avait 
perdu la moitié de son équipage, demanda au gouverneur cin- 
quante hommes pour sa défense. Celui-ci lui abandonna très 
volontiers ceux qui s'étaient révoltés contre Pronis et avaient 
accompli leur temps de service, ainsi que Pronis lui-même, dont 
la présence le gênait. Le Saini-Laure?it T^arli (19 février 1650), 
Flacourt demeura seul avec cent huit hommes pour résister 
aux grands de la province d'Anossi. 

Ce nombre était d'autant plus insuffisant que les indigènes, 
irrités du pillage de leurs villages et du massacre de leurs com- 
pagnons, se montraient chaque jour plus disposés à en tirer 
vengeance. « Il n'y a point, écrivait le P. Nacquart le 9 février 
1650, à craindre des persécutions, ni des dangers, quand on 
est avec quelques Français qui portent des armes; mais seul, 
il n'y a guère de sûreté, particulièrement dans les lieux où 
l'on a pillé et brûlé ces pauvres gens qui sont toujours sur la 
méfiance et qu'on a peine où aborder...»'. C'est ainsi que deux 
Français furent massacrés par les Ampâtres. N'osant avec sa 
petite troupe entreprendre une expédition contre cette peu- 
plade, le gouverneur français dût recourir aux naturels eux- 
mêmes. Il envoya le lieutenant Leroy avec trente Français 
demander un renfort de mille hommes à Andrian Panolahé, 
chef des Manamboulois. Leroy fut en même temps chargé 
d'explorer un pays éloigné, situé vers la rivière de Ranou- 
mainty et d'y acheter du bétail (11 avril 1650)*. 

Quelques jours après, Flacourt ayant appris le retour à 
Fort-Dauphin d'un Français nommé Ranicaze qui avait voulu 
attirer ses compatriotes dans un guet-apens et leur avait dé- 
robé cent vingt bœufs, voulut le mettre aux fers. Il ne céda 
que devant Tintervention du P. Nacquart. 

Cependant la plus grande cordialité n'avait pas toujours 

1. Mcinoires de la Mission, loc. cit., p. 87 et 92. 

2. Flacourt, éd. 1661, p. 272 et suiv.; éd. 16.j8, brochure, p. 10 et suiv. 
Le Hanouniaiaty est une rivière qui, sur la carte de l<"lacourt, se jette dans 

la rivière de Saiat-Augustiû. Nous n'avons pu déterminer exactement de 
quelle rivière il s'agit. Peut-être faut-il y voir le Sakondry ou le Taheza de 
nos cartes actuelles? 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 127 

régné entre le g-ouverneur et le missionnaire. La nature gé- 
néreuse, enthousiaste, désintéressée du jeune prêtre s'accom- 
modait difficilement du caractèi-e pradent, réfléchi, pratique 
de ce gouverneur d'un âge déjà mûr. Leurs idées, leurs projets, 
leurs intérêts n'étaient pas moins opposés que leurs caractè- 
res. Conquête de territoires, gloire des armes, honneurs, 
dignités, voilà surtout ce que rêvait Flacourt. Conquête des 
âmes, bonheur éternel, tel était surtout le but que se propo- 
sait le P. Nacquart. L'un aspirait à jouer le rôle d'un conqué- 
rant et n'avait rien tant à cœur que de plaire à la cour et au 
roi ; l'autre voulait marcher sur les traces de saint François- 
Xavier, et avait pour principale préoccupation de donner sa- 
tisfaction à son supérieur et déplaire à Dieu. Si le gouverneur 
ne se désintéressait pas de la cause catholique, par contre le 
missionnaire se souciait peu des avantages temporels de l'en- 
treprise. Flacourt était guidé par le désir de servir les inté- 
rêts matériels de la Compagnie, Nacquart par l'esprit d'abné- 
gation et de charité ; l'un voulait faire œuvre d'administrateur, 
l'autre de missionnaire; le premier représentait les intérêts 
civils, le pouvoir temporel; l'autre, les intérêts religieux, le 
pouvoir spirituel. Cette opposition d,e caractères, d'idées et 
d'intérêts devait nécessairement faire naître un conflit. 

Dès les premières relations, des dissentiments se révélèrent 
en effet entre le missionnaire et le gouverneur. Les gens que 
le gouverneur avait amenés avec lui avaient été recrutés dans 
toutes les classes de la société. Nombre d'entre eux ne se fai- 
saient aucun scrupule de tenir en présence du gouverneur et 
du missionnaire des conversations légères ou immorales. La 
perle de leurs illusions, les disettes, les privations de toutes 
sortes qu'ils enduraient, la triste perspective de ne plus revoir 
la mère-patrie, dont ils ne recevaient aucune nouvelle, les 
avaient jetés dans un profond découragement. Dans ce pays 
de mœurs faciles, du découragement à la débauche il n'y a 
qu'un pas. Ils menèrent bientôt une vie licencieuse et désor- 
donnée. Soit par indifférence, soit par crainte de s'aliéner les 
colons et ses auxiliaires, le gouverneur fermait les yeux sur 



128 ÉTIENNK DK FLACOURT 

ces désordres. Le pieux missionnaire, qui était scrupuleux et 
voulait rester fidèle à sa conscience, s'en montrait au contraire 
scandalisé cl attristé. «Je n'ai pas trouvé peu de difficultés, 
mandait-il a saint Vincent de Paul, à pratiquer ce que vous 
m'aviez écrit touchant la conversation douce et respectueuse, 
mais fidèle à tenir le parti de Dieu et à ne point trahir ma 
conscience, car vous savez que les discours des séculiers sont 
trop souvent des choses qui ne devraient pas être entendues 
d'un prêtre. Lorsque l'impureté ou la médisance qui d'ordi- 
naire va sur les ecclésiastiques ou autres personnes se mê- 
laient dans les entretiens, j'ai lâché de détourner le discours, 
le plus doucement que j'ai pu, et en voulant rester fidèle à 
Dieu et à ma conscience, ce n'a pas été sans me rendre 
odieux; mais des deux j'ai choisi plutôt de plaire à Dieu 
qu'aux hommes, crainte de perdre les qualités de serviteur 
de Jésus-Christ. Il n'y a eu que M. de Flacourt qui l'ait 
trouvé mauvais. ' » 

La conduite des colons n'affiigeait pas seulement le mis- 
sionnaire parce qu'elle était contraire aux principes de morale 
et de la religion dont il était le ministre austère, mais encore 
parère qu'elle lui semblait de nature à compromettre l'œuvre 
qu'il se proposait d'accomplir. II était convaincu qu'il ne par- 
viendrait à attirer les indigènes vers la religion catholique que 
si les Français leur donnaient eux-mêmes le bon exemple. 
Voilà pourquoi il témoignait au gouverneur toute l'indigna- 
tion qu'il ressentait à la vue des fautes de ses subordonnés et 
n'hésitait pas à réclamer des châtiments pour les coupables. 
« Il n'y a J)oint ici, écrivait-il, de punition pour les Français 
scandaleux, ni pour les vilains et les vilaines du pays qui sont 
au service de l'habitation; » les Français en sont quitte pour 
dire : « Nous n'irons point à confesse » ; les autres disent que 
ce sont des chiens. N'y aura-t-il pas moyen que ces Messieurs 
établissent une justice'? » 

D'un esprit impatient, comme il l'avouait lui-même, il ne 

1. Mémoires de la Mission : Lettre du P. Nacquart à saiut Vincent de Paul, 
du 9 février 1650, t. IX, p. 11 et 18. 

2. Mémoires de la Mission, t IX, p. 79. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 129 

se contentait pas de vouloir empêcher l'immoralité dans les 
paroles et dans les actes, il prétendait encore faire observer 
toutes les prescriptions de l'Église, avec autant de rigueur et 
de ponctualité qu'il l'aurait exigé en France. Il voulait impo- 
ser aux colons le repos dominical avec autant de scrupule que 
dans un pays civilisé. Il voyait avec peine les indigènes au 
service de la colonie travailler les dimanches et fêtes, sans 
permission et avant la messe, contrairement aux règlements de 
l'Église qui interdisent de se livrer au travail sans nécessité et 
sans dispense, et ne l'autorisent qu'après la messe. Indigné de 
voir le peu de cas que les membres de la colonie, sans en ex- 
cepter le gouverneur, faisaient de la loi d'abstinence, bien qu'il 
eut déclaré maintes fois qu'il ne dispensait personne de la suivre, 
sans des raisons légitimes, il se plaignait qu'ils vécussent 
comme des huguenots sous ce rapport. Il adressait aux colons 
de vifs reproches*. Ceux-ci le renvoyaient à leur chef. Fia- 
court, peu scrupuleux, désireux avant tout de vivre en bonne 
intelligence avec ses subordonnés, refusait d'entendre ses ré- 
clamations ou l'écoutait froidement. Il l'accusait de vouloir 
« donner la loi et entreprendre par ambition sur le temporel ». 
De son côté, le P. Nacquart lui reprochait de ne s'occuper que 
du temporel, de n'être pieux qu'en apparence, de se contenter 
de belles paroles et de ne point contribuer, par son exemple, 
et son autorité, à l'accomplissement des desseins de Dieu^ 

Tout en s'efforçant de réformer les mœurs des colons, le 
missionnaire s'employaitàgagner leur amitié et leur affection. 
Il les voyait dans le plus grand déniiment, en proie à toutes 
sortes de privations, à la maladie, contraints de déchirer leur 
linge pour panser leurs plaies; il les entendait se plaindre de 
mourir faute de nourriture et de médicaments. Ne s'assure- 
rait-il pas leur gratitude en portant remède à leurs souffran- 
ces? Par malheur, ses faibles ressources avaient été bien vite 
épuisées. Ému de compassion, il s'en allait demander respec- 
tueusement du secours au chef de la colonie, à celui qu'il 

1. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 18 et suiv» 

2. Ibid. 



130 ETIENNE DE ELACOUUT 

appelle ironiquement le père de famille. Flacourt, qui se 
trouvait lui-même dans une situation embarrassée, ot qui ne 
recevant aucune nouvelle delà Compag^nie, redoutait Tavenir, 
se croyait tenu de distribuer les vivres ou les médicaments 
avec la plus grande parcimonie. Aussi accueillait-il les plain- 
tes et les demandes du P. Nacquart avec la plus mauvaise 
grâce, le renvoyant à son bréviaire et le priant de ne se point 
mêler des alTaires temporelles. 11 se montrait d'autant moins 
disposé à faire droit à ses réclamations qu'il le soupçonnait de 
pousser ses subordonnés à tenir sur son compte des propos 
désobligeants, qu'il le regardait comme le fauteur de tout leur 
mécontentement, et que ses prévenances àleur ég^ard lui parais- 
saientde nature àentretenir parmi euxdes ferments de révolte *. 
Mécontent, à juste titre, de se voir rebuté et suspecté, le 
P. Nacquart seplaig-nait à saint Vincent de Paul de ne recevoir 
aucun secours du chef de la colonie, en dépit des promesses 
qu'on lui avait faites avant son départ. « Vous nous aviez 
mandé, lui écrivait-il, que ces Messieurs nous donneraient 
les choses nécessaires pour la nourriture et le vêtement, et 
M. de Flacourt, d'après ce qu'il m'a dit à La Rochelle et ici, 
n'entend pas fournir de vêtements, en sorte que, pour ne pas 
le contrister, j'ai employé à La Rochelle en étoffe^ en linge 
et autres menues nécessités, environ les deux tiers de ce 
que vous nous aviez envoyé d'argent, sans quoi je ne por- 
terais plus Fhabit de prêtre, non plus que M. de Bellebarbe qui 
est à présent vêtu de gris. J'ai dépensé ici le reste à l'excep- 
tion de six écus, pour avoir les choses nécessaires et suppléer 
au trop peu que l'on m'a donné pour aller visiter les pauvres 
à la campagne : éclaircissez-vous de cela, si vous envoyez 
ici quelqu'un et spécifiez tout afin qu'il n'y ait pas mésintel- 
ligence. J'ai mieux aimé dépenser tout que d'avoir la moindre 
parole et je me suis encore engagé pour cent francs envers le 
capitaine de notre vaisseau, comme je vous le manderai dans 
une lettre exprès pour lui... »*. 

1. Mémoires de la Mission., t. IX, p. 77 et suiv. 

2. Ibid.., p. 77. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR ni 

Il ne dissimulait pas son mécontentement à ce sujet au 
gouverneur lui-même et lui reprochait de ne point s'acquitter 
des obligations que la Compag-nie de l'Orient avait contractées 
à l'égard de la Gongrég'ation de la Mission. Flacourt suppor- 
tait impatiemment ces reproches : les exigences du Père (il ne 
le lui cachait pas davantage) lui paraissaient vraiment exces- 
sives; sa présence n'était pas d'ailleurs indispensable et l'on 
pourrait obtenir le concours d'autres religieux qui ne seraient 
point à la charge de la Compagnie ' . Il n'était pas jusqu'à la pra- 
tique du culte qui ne fût une occasion de discorde entre eux. 
Flacourt trouvait que le P. Nacquart ne le traitait pas avec 
assez d'égards dans l'exercice de son ministère. Il se forma- 
lisait de ce que le missionnaire n'attendait pas qu'il fût arrivé 
pour commencer la messe. Le P. Nacquart éclairait de son 
côté saint Vincent de Paul sur la susceptibilité du gouver- 
neur : 

« Quand Monsieur n'avait pas fait sa barbe, le dimanche, 
lui écrivait-il, il fallait retarder la messe; et il s'est plaint de 
ce que je le considérais peu, en ne l'avertissant pour prendre 
sa commodité et qu'il y aurait quelque jour d'autres prêtres 
ici. Je lui fis observer que j'avais donne charge à son serviteur 
de prendre garde quand il ne serait pas prêt, et de m'en avertir 
avant le dernier coup sonné, qu'à ce moment chacun étant 
assemblé et le prêtre habillé, il n'est plus temps d'avertir ^ » 

Perdant l'espoir de remplir jamais les obligations de son 
ministère, il proposa à saint Vincent d'abandonner le soin des 
colons à des prêtres séculiers, ce qui permettrait aux mission- 
naires de diriger tous leurs efforts vers l'établissement d'une 
communauté indépendante du chef de la colonie et la conver- 
sion des indigènes ^ Il estimait que cette séparation s'impo- 
sait à cause du caractère autoritaire, ombrageux et soupçon- 
neux de Flacourt, de tous les hommes, à l'en croire, le plus 
difficile à aborder, en présence duquel il n'osait ouvrir la 

1. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 19 et 80. 

2. Ibid., p. 80. 

3. Ibid. 



132 ETIENNE DE ELACOUUT 

bouche le plus doucement du monde, dans la crainte de se 
voir aussitôt congédié publiquement. Cette séparation ne lui 
paraissait pas moins nécessaire, pour éviter le contact des 
séculiers qui, dans les repas et en tout le reste, ne gardaient 
aucune réserve, aucune mesure. Il n'y voyait aucun obstacle, 
puisque leur institut ne leur prescrivait pas de se soumettre 
aune autre autorité que celle du supérieur de la Mission lui- 
même. Que si toutefois l'on ne pouvait se séparer, il était de 
toute nécessité que tout fût réglé avant le départ des mission- 
naires que l'on pourrait envoyer dans la suite à Madagascar '. 

Les relations entre le pouvoir temporel et le pouvoir spiri- 
tuel devinrent si tendues que le P. Nacquart songea plusieurs 
fois à confier à un autre prêtre les intérêts religieux de la co- 
lonie, « De ceci, écrivait-il encore à saint Vincent de Paul, 
vous jugerez du désordre actuel et de la peine que mon pau- 
vre cœur en a ressentie. Ce qui m'a fait dire bien des fois 
que, sans l'obéissance, j'aurais secoué ce joug insupportable 
à un pygmée comme moi, pour m'en décharger sur un 
plus fort, spécialement à cause du traitement de M. de Fia- 
court'. » 

Certain qu'il n'amènerait jamais le gouverneur à son senti- 
ment, et qu'il ne pouvait compter sur l'exemple des Français 
pour convertir les naturels, le missionnaire résolut de recourir 
à l'influence de leur chef Andrian Ramach. Six jours après 
son arrivée à Fort-Dauphin, ayant ouï dire que le roi de la 
province d'Anossi avait demeuré trois ans à Goa d'où il avait 
été ramené par les Portugais, à l'âge de dix- sept ans, il lui 
avait fait visite à sa résidence de Fanshere, en se présentant 
de la part de Flacourt. Il avait reçu de ce roi bon accueil ; il 
l'avait entendu réciter le Pater, VAve et le Credo en portugais 
et même après avoir fait des signes de croix sur le front, la 
bouche et le cœur, prononcer ces paroles caractéristiques : 
ft Per signum sanctae Crucis, de inimicis nostris libéra nos, Do- 



1. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 91 et 92. 

2. Ibid., p. 89. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 133 

mine'. » Bien que baptisé, Ramach avait repris les cou- 
tumes et la religion de ses ancêtres, mais il avait exprimé au 
missionnaire le désir de les abandonner pour revenir à la 
religion catholique. Frappé de la piété qu'il avait montrée 
dans plusieurs circonstances, sachant qu'il avait une très 
grande autorité sur les indigènes, le P. Nacquart comprit qu'il 
était du plus haut intérêt de gagner l'amitié d'un tel homme. 
Il consacra tous ses efforts à entretenir avec lui les meilleures 
relations. Non content de solliciter de saint Vincent de Paul 
l'envoi de cadeaux destinés au chef indigène' et aux ombiasy, 
il insistait auprès de Flacourt, pour qu'il rétablît comme roi à 
Fanshere celui qu'il avait dépossédé de son pouvoir et qu'il 
créât dans ce village une petite colonie et un séminaire de 
jeunes indigènes. Il espérait avec leur concours catéchiser 
tous les habitants de la contrée et améliorerleurs mœurs. Mais 
il ne doutait pas que cette façon d'agir serait désavouée par les 
associés de la Compagnie, particulièrement attachés à leurs 
intérêts matériels, et il exprimait à son supérieur la crainte 
qu'il n'accordât trop de confiance à leurs belles paroles. Pour 
lui, il avait la conviction que, si les associés avaient promis 
de consacrer de grandes sommes à la défense des intérêts 
religieux de la colonie, c'était dans l'unique but d'obtenir 
l'exemption des droits d'entrée en France pour les navires 
qui y apporteraient des produits de Madagascar et qu'ils 
n'étaient point disposés à se montrer fidèles à leurs pro- 
messes*. 

Flacourt était venu dans l'île, ainsi que l'a reconnu le 
P. Nacquart lui-même^ avec les meilleures dispositions. La 
conversion des indigènes, sans être sa principale préoccupa- 
tion, ne le laissait pas indifférent. Mais la guerre continuelle 
qu'il leur faisait, les dépenses qu'elle occasionnait, le pous- 
saient à ménager ses ressources. Aussi n'était-il pas favorable 
à cette création d'un séminaire à Fanshere, qui ne laisserait 

1. Le P. La Vaissière, Histoire de Madagascar ; ouvrage cité, p. 8 et suiv. Cf. 
Lettre du P. Nacquart à saint Vinceot de Paul, 1648. 

2. Mémoires de la Missioii, t. IX, p. 93. 



134 ETIENNE DE FLACOURT 

pas d'ciiLraîiicr dans de nouvolles dépenses la Compagnie dont 
il était charg-é de défendre les inlérêls. Il craignait d'ailleurs 
qu'elle n'eût d'autres résultats non moins funestes pour lui- 
même et son entreprise. Ne se pouvait-il pas, en effcst, que 
l'autorité du gouverneur dans la province d'Anossi en fût un 
peu amoindrie ou même compromise ? L'établissement d'un 
séminaire d'indigènes, d'une sorte de colonie religieuse où le 
missionnaire jouirait de la plus grande indépendance n'était 
pas de nature à le rassurer. L'institution d'un clergé indigène 
à Fanshere ne ferait-elle pas courir de sérieux dangers pour 
l'avenir à la colonie de Fort-Dauphin? Conseillers écoutés du 
Roi, les missionnaires n'allaient-ils pas exercer dans l'île une 
influence qui mettrait en péril les intérêts de la Compagnie ? 

D'autre part, Flacourt craignait de s'attirer les reproches 
de Fouquet qui s'intéressait à la conversion des naturels. Il 
était partagé entre la crainte de mécontenter la Compagnie 
qui exigeait surtout des profits, et celle de déplaire aux catho- 
liques de France qui, influents à la cour^ pouvaient lui savoir 
mauvais gré de n'avoir point favorisé la propagation de la foi 
chrétienne dans le pays. De là les ménagements qu'il gardait 
parfois avec le zélé missionnaire dont les plaintes amères 
auraient pu parvenir aux oreilles de saint Vincent de Paul. 
Lorsque le P. Nacquart insistait pour qu'il créât cette colonie 
et ce séminaire à Fanshere, le gouverneur se bornait à une 
réponse évasive, déclarant « que ce serait bien dispendieux 
pour la Compagnie et une entreprise de Roi, quoique d'ail- 
leurs lui et tous ces Messieurs de Paris eussent la volonté d'y 
contribuer à Texclusion de tous autres » ^ 

Mais il ne lui donnait que des preuves de dispositions con- 
traires. C'est ainsi qu'il lui refusait l'interprète qui lui était 
indispensable pour traduire ses instructions religieuses aux 
indigènes '. 

Quant au rétablissement du roi d'Anossi, Flacourt y était 

1. Mémoires de la Mission, t. IX : Lettre du P. Nacquart à saint Viuceut de 
Paul, 16 février IGfiO, p. 101. 

2. lùid. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR i;]5 

encore moins favorable. Les idées du gouverneur et du mis- 
sionnaire, qui étaient en désaccord sur tant de points, s'y 
trouvaient encore davantage sur la nature des relations qu'il 
convenait d'entretenir avec les habitants du pays. Le P. Nac- 
quart désapprouvait entièrement la conduite de Fiacourt. Il ne 
trouvait pas de termes assez énergiques pour blâmer ses 
guerres qui n'avaient été entreprises que pour acquérir du 
butin et qui pouvaient être si préjudiciables aux intérêts reli- 
gieux. Il s'indignait contre ceux qui n'hésitaient pas à user de 
la violence pour établir leur domination et assurer le triomphe 
du catholicisme. « Comment faudra-t-il agir, demandait-il à 
saint Vincent de Paul, touchant les misérables guerres dont je 
parle à ces Messieurs? On dit ici qu'on y trouvera bien des 
prétextes pour le passé et l'avenir; et je sais bien qu'il n'y en 
peut avoir que de faux et capables de détruire l'œuvre de Dieu 
et de perdre le salut de ceux qui les continueront ; si l'on 
guerroie, c'est pour épargner un peu de marchandise . . 

et l'on dit qu'on ne pourra avoir des bœufs 

pour faire subsister la colonie sans faire la guerre à l'avenir. 
Quelques-uns ajoutent que pour rester les maîtres, il faut 
faire main basse sur les principaux, et que c'est même le 
moyen de mieux assurer le règne de la religion. Ainsi ont 
fait les Portugais. Jugez-vous même si cela est juste et quel 
remède nous pourrons y apporter si nous demeurons ici : 
c'est à quoi j'ai toujours contredit, d'après l'exemple de Notre 
Seigneur qui n'a pas commandé aux apôtres de lever des 
armées pour établir le christianisme, mais bien d'être agneaux 
parmi les loups. Puisque les indigènes blancs se sont rendus 
les maîtres par industrie ou par force, il ne faudrait que sub- 
sister ici et maintenir les noirs dans la jouissance de leurs 
biens et acquêts pour détruire toute la puissance des grands '. » 
On comprend que les idées et le langage du P. Nacquart, 
partisan de la conciliation et de la mansuétude à l'égard des 
naturels, n'étaient point propres à satisfaire l'inexorable 

1. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 87 et 88. 



136 ETIENNE DE FI.ACOURT 

gouverneur. Les bonnes relations que son auxiliaire cnUeLc- 
nait avec Andrian Ramach et ses sujets avaient d'ailleurs fait 
naître en lui toutes sortes de soupçons, et accru sa défiance. 
Il en vint à le soupçonner d'entreprendre du trafic avec les 
indig-ènes, sous prétexte de leur offrir des présents. Le moindre 
cadeau, que le missionnaire offrait aux habitants et aux pe- 
tits enfants pour les attirer et les instruire plus facilement des 
premières vérités du christianisme, suffisait à éveiller son at- 
tention. Bien plus, il lui fit demander un morceau de cristal 
qu'il avait reçu d'un indigène et qu'il se proposait de tailler 
en forme de croix pour l'église de la colonie *. 

Cette défiance n'échappait point à celui qui en était l'objet. 
Il se montra chaque jour plus prudent, plus circonspect. Dans 
la crainte que les lettres qu'il envoyait en France ne fussent 
retenues par le gouverneur, il observa la plus grande réserve 
dans celles qu'il adressait aux associés de la Compagnie. Sans 
doute, ce n'est pas sans une certaine ironie qu'il leur écrivait 
« Vous ne pouviez pas choisir un gouverneur plus porté à 
maintenir vos intérêts »*, mais il n'y formulait aucune plainte 
contre Flacourt, qui n'était pourtant guère épargné dans celles 
qu'il faisait parvenir secrètement à saint Vincent de Paul; 

Tel était toutefois le contraste de leurs caractères, tel était 
Tanfagonisme de leurs idées et de leurs intérêts, que la mésin- 
telligence qui régnait entre eux ne fit que s'aggraver dans la 
suite. Les choses en arrivèrent à ce point que le P. Nacquart, 
désespérant de réaliser les vues qu'il avait conçues sur la colo- 
nisation religieuse de Madagascar, se décida à retourner en 
France. Mais auparavant, il pria le capitaine Le Bourg de lui 
servir de médiateur auprès du gouverneur pour en obtenir une 
entrevue. Cette entrevue lui ayant été accordée sans difficulté, 
il s'en alla trouver Flacourt et lui demanda conseil sur le parti 
qu'il devait prendre : ou rester dans l'île, à condition qu'on 
lui donnerait les auxiliaires nécessaires pour exercer son mi- 



1. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 79 et 80. 

2. Ibid., p. 95. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 137 

nistère, et qu'on l'autoriserait à écrire à son supérieur sans le 
suspecter, ou retourner en France pour y solliciter les secours 
nécessaires à la mission. Cédant à un premier mouvement, le 
chef de la colonie s'empressa de saisir Toccasion qui s'offrait 
à lui de se débarrasser d'un auxiliaire qu'il regardait comme 
importun : il lui conseilla de retourner en France. Le mis- 
sionnaire déclara qu'il suivrait ce conseil et fit ses préparatifs 
de départ. Mais il se heurta à l'opposition des indigènes qui, 
àcette nouvelle, accoururentprèsdesacaseens'écriant : « Quoi ! 
Père tu t'en vas ! qui nous fera prier Dieu? » Ces marques d'af- 
fection si touchantes de gens qui avaient su apprécier son dé- 
vouement, et peut-être aussi la crainte de s'attirer le blâme de 
son supérieur, pour avoir abandonné son poste sans en avoir 
reçu l'ordre, le firent réfléchir. Il ajourna son départ. 

Flacourt de son côté avait aussi réfléchi. Il ne se dissimu- 
lait pas que bon nombre de colons et de soldats éprouvaient 
un grand attachement pour celui qui avait été le témoin attristé 
de leurs souffrances et s'était efforcé de tout son pouvoir d'y 
porter remède. Le départ du P. Nacquart en laissant chez ces 
gens de vifs regrets, en les irritant contre celui qui en était la 
cause, pouvait lui attirer de nouvelles difficultés. Or il avait 
besoin de tout leur concours pour mener à bien l'expédition 
qu'il avait entreprise. N'était-il pas à craindre d'ailleurs que 
le missionnaire n'éclairât Fouquet et la Compagnie sur ce qui 
s'était passé à Madagascar, qu'il-ne l'accusât de laisser la colo- 
nie dans le dénûment et le désordre, de négliger les intérêts 
religieux afin de poursuivre la réalisation de ses projets de 
conquête? N'était-il pas à craindre aussi qu'il ne préparât dès 
son retour en France Texécution du plan de colonisation reli- 
gieuse qu'il avait conçu à Fort-Dauphin, pour se rendre indé- 
pendant du gouverneur ? Quelque difficile qu'il lui parût de 
vivre en bonne intelligence avec son scrupuleux auxiliaire, il 
lui semblait dangereux de s'en séparer. Dans cette alternative, 
il préféra le garder, se bornant à lui alléguer comme raison 
« qu'il fallait rester pour satisfaire ceux qui n'étaient pas con- 
tents du prêtre qui restait, quoique cependant il pût faire pas- 



138 ETIENNE DE FLACOURT 

sablemenlle service de la colonie seul »'. 11 avait en elVel tout 
intérêt à ne point révéler les véritables motifs qui lui avaient 
dicté cette détermination ^ En tout cas, le missionnaire ne 
s'expliqua point cette nouvelle attitude du gouverneur ou du 
moins il n'a pas laissé entrevoir qu'il la comprît : « Voilà donc 
nos cu'urs unis, écrivait-il à son supérieur, avec promesse de 
part et d'autre que ce sera pour la plus grande gloire de Dieu... 
Je ne sais si c'est la faute du pays où il y a force caméléons, 
mais il est certain qu'ils ne changent pas si souvent de cou- 
leur que certains esprits de résolution et d'humeur. Vous êtes 
tanlùt bien, tantôt mal, et plus souvent mal que bien^ » Mais 
quoique Flacourt lui eût promis de construire un presbytère 
près de l'église, et de lui accorder ce qu'il demandait, il n'était 
pas complètement rassuré pour Tavenir. « Dieu veuille qu'il 
n'y ail point d'autres changements » *, s'écriait-il dans sa lettre 
à saint Vincent de Paul. Peu de temps après celte réconcilia- 
tion, le P. Nacquart était atteint de la fièvre, et, au bout de 
six jours de maladie, il rendait le derniersoupir (29 mai d650)^ 



II 

La conquête par la terreur : Complots des chefs indigènes contre le gouver- 
neur. — Massacre du lieutenant Leroy et de dix-neuf Français à Maropia. 

— La disette au Fort. — Attaque de Fort-Dauptiiu par Andrian Ramach. — 
Pillage de Faushere par un détachement de Français et mort d'Audriau 
Ramach (juillet 1631). — Voyage de Flacourt à Ghaiemboule et à l'île Sainte- 
Marie. — Nouvelles luttes des Français contre les naturels. — Soumission 
des maîtres de village. — Dures conditions que leur impose Flacourt (li352). 

— Résistance de Panolahé. — Prosélytisme de Flacourt. — Ruses des indi- 
gènes et leur échec à Amboule Tsignaue. — La famine. 

Après le décès du P. Nacquart, les relations des Français 

1. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 104. 

2. C'est probablement pour le même motif qu'il s'est abstenu, dans sa re- 
lation, de parler de ses démêlés avec le P. Nacquart. Il n'a pour lui que des 
paroles élogieuses (Flacourt, 1661, p. 274 et 27."i). 

3. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 105. 

4. Ibid . 

5. Flacourt, 1661, p. 274. 



ou LES ORIGINES DE LA (COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR \:V.) 

avec les Malgaches devinrent encore plus hostiles. Un profond 
désir de vengeance couvait dans le sein des populations dont 
le territoire avait été pillé et ravagé. On en eut bientôt la 
preuve. Le H juin 1650, douze colons s'étaient rendus au vil- 
lage de Fanshere pour assister à la fête d'une circoncision. 
Par honneur pour le chef du pays, Andrian Ramach,ils firent 
une décharge de mousquets. Malheureusement la bourre d'un 
de ces mousquets vint à être projetée sur une case qui prit feu. 
A la vue de la flamme, quelques indigènes se mirent à crier : 
Tue, tue, pour exciter leurs camarades à l'éteindre. Mais ces 
derniers interprétèrent mal ce cri qu'ils prirent pour une exci- 
tation à massacrer les Français. Au nombre de quatre mille, 
ils allaient se précipiter sur eux lorsqu'ils en furent empêches 
par Andrian Ramach. Soit qu'il fût décidé à ménager pendant 
quelque temps encore le chef des Français, soit qu'il fût per- 
suadé de rinefficacité d'un tel massacre, tant que le chef de 
la colonie serait sain et sauf, il s'interposa et les sauva d'une 
mort certaine. Cependant lesmauvaises dispositions des grands 
de la province d'Anossi ne tardèrent pas à se révéler. Irrités 
de la perfidie dont Flacourt avait fait preuve à l'égard de l'un 
d'eux, ils cherchèrent l'occasion de le surprendre pour l'assas- 
siner, espérant que, lui mort_, il ne viendrait plus de Français 
dans l'île. A l'instigation d'Andrian Ramach, ils se réunirent 
à Fanshere, sous prétexte de régler une querelle de famille. 
En fait, ils se consultèrent sur les moyens à prendre pour se 
débarrasser de leurs ennemis. Ils mirent en avant différents 
projets que le commandant de Fort-Dauphin apprit dans la 
suite d'un indigène de ses amis, Rassambe Manghave. C'est 
ainsi qu'ils s'étaient proposé de le massacrer avec tous ses 
compagnons, s'il fût venu à la cérémonie de la circoncision 
qui eut lieu à Fanshere. Flacourt, qui s'était avancé à deux 
lieues du Fort, en fut averti à temps, Il ne leur échappa qu'à 
la faveur des ténèbres. 

En même temps, une vaste conspiration s'ourdissait dans 
la province d'Anossi. Le roi avait donné l'ordre à tous les 
autres chefs de son territoire de se tenir prêts à marcher sur 



140 ETIENNE DE FLACOITRT 

Fort-Daupliin à la première alerte. S'il faut en croire Tan- 
cien gouverneur, il ne se passait pas de jour sans qu'on vînt 
l'infornier d'un nouveau complot tramé contre sa personne. La 
preuve de l'cffervescenco qui agitait les peuplades du sud de- 
vint bientôt évidente. Flacourt apprit coup sur coup l'assas- 
sinat d'un Français, nommé Guitaut, ainsi que la nouvelle 
d'un complot tramé par Ranicaze et les chefs malgaches. 
Ceux-ci avaient rassemblé une armée de plus de dix mille 
hommes. Une partie de cette troupe commandée par Andrian 
Machicore devait aller à la rencontre du lieutenant Laroche, 
parti à la recherche de Leroy; le reste, sous la conduite d'An- 
drian Tserong, avait reçu l'ordre de surprendre Fort-Dauphin. 
Informé de leurs intentions, le gouverneur résolut de les at- 
tendre de pied ferme. Toutefois il ne laissait pas d'être inquiet 
sur le sort de Laroche qui n'avait pour se défendre que douze 
Français. Ces derniers furent en effet assaillis du côté d'Ivoule 
par Machicore, à la tète de six mille hommes, armés pour la 
plupart de sagaies et quelques-uns de mousquets qu'ils te- 
naient soit de Pronis, soit des matelots du capitaine Cocquet, 
Ils lui opposèrent une telle résistance qu'en'dépit de leur petit 
nombre^ ils le forcèrent à demander la paix et purent revenir 
au Fort. Deux de leurs hommes avaient été mis hors de com- 
bat. L'un d'eux, Nicolas Debonnes, avait été tué ; l'autre, 
blessé par les mousquets de l'ennemi \ 

Quant à Flacourt, prévenu à temps, il avait pointé une 
pièce de canon devant le Fort et mis tous ses gens sous les 
armes. Ce déploiement de forces obligea les indigènes à battre 
en retraite. 

A peine les Français avaient-ils échappé à ce danger qu'ils 
apprenaient une nouvelle trahison de Ranicaze. Ce traître 
s'était entendu avec deux chefs malgaches pour dresser des em- 
bûches à quelques colons que l'on avait envoyés au village 
d'Icrabe pour y acheter du bétail". Les Français découvrirent 



1. Flacourt, éd. 1661, p. 275 et suiv. 

2. Village de la province d'Anossi, situé un peu au-dessus de la pointe d'I- 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 141 

par hasard le piège qu'on leur tendait, et s'emparèrent de Ra- 
nicaze que Flacourt ordonna de mettre aux fers. Voyant qu'ils 
avaient manqué leur coup, les chefs firent des propositions de 
paix au chef de la colonie. Mais Flacourt, que ces intrigues 
réitérées rendaient de plus en plus défiant, les repoussa'. 

Dès lors, il se prépara sérieusement à la lutte. Il augmenta 
la défense du Fort et dépêcha au lieutenant Leroy de retour à 
Manamboule quatre nègres pour lui recommander de rassem- 
bler le plus de Manamboulois qu'il pourrait. Il l'averlit tou- 
tefois de se défier de ses auxiliaires. Cet avertissement ne fut 
que trop justifié parles événements. Le 1" octobre 1650, neuf 
Français arrivaient de Manamboule. Ils apportaient au gou- 
verneur de tristes nouvelles. Andrian Carindre, chef des trou- 
pes recrutées par Leroy, s'était laissé gagner par les présents 
des grands et avaient fait massacrer à Maropia* dans un 
odieux guet-apens Leroy et dix-neuf de ses compagnons qui 
avaient recueilli des cristaux daus la rivière de Saint-Augus- 
tin ^ 

Au milieu de toutes ses luttes contre les naturels, Flacourt 
était contraint d'entendre les murmures de ses subordonnés 
qui craignaient sans cesse de manquer de vivres. Pour les 
apaiser, il chargea vingt-cinq d'entre eux d'aller chercher du 
bétail à Imours, village situé à quelques lieues du Fort (10 sep- 
tembre 1650). Il était plus difficile de se procurer du riz dans 
un pays sans cesse ravagé et qui n'offrait que Taspect d'un 
désert. Flacourt se trouva alors pris à son propre piège, et 
fut obligé d'envoyer des colons en acheter au loin, du côté de 
Manghabé et de l'île Sainte-Marie, ce qui nécessita la cons- 
truction d'une barque. 

Tandis que les Français étaient occupés à la construction 
de cette barque, ils furent de nouveau attaqués par Andrian 



tapère (voir Flacourt, éd. 1661 : Carte de Carcaaossi, vallée d'Aïuboule et 
partie du pays des Machiicores eal'isle de Madagascar). 

1. Flacourt, édit. 1661, p. 282. 

2. Village situé entre les lleuves Mauampany et Mandrare. 

3. Flacourt, éd. 1661, p. 289 et suiv., p. 44 : Lettre d'Angeleaume. 



142 ETIENNE DE FLACOURT 

Ramach, qui s'avança contre le Fort avec dix mille hommes 
(22 janvier 1651). Le g-ouverneur, ayant remarqué que les 
mousquets de la petite troupe d'avant-garde ne dispersaient 
pas les indigènes assez vite, donna l'ordre de tirer un coup de 
canon, qui les mit tous en fuite. 

Voyant qu'il ne pouvait ni fléchir Flacourt par les prières, 
ni le vaincre par les armes, Ramach confia à un indigène la 
mission de corrompre les esclaves attachés au service des co- 
lons. Cet indigène devait conseiller à l'un d'eux de mettre le 
feu aux principales cases, et pendant qu'on s'efforcerait 
d'éteindre l'incendie, le roi d'Anossi viendrait fondre sur les 
Français avec une nombreuse troupe. Mais l'esclave sollicite 
avertit Flacourt, qui ordonna de trancher la tête de l'espion, 
et de la suspendre à un poteau pour inspirer une terreur sa- 
lutaire à ceux qui seraient tentés d'imiter sa perfidie *. 

Il est facile de concevoir qu'avec des dispositions aussi 
malveillantes de la part des chefs indigènes, qu'au milieu de 
toutes ces surprises, de toutes ces embûches, il n'était pas 
facile de se ravitailler. 

Sans cesse menacés de la disette, les colons murmuraient 
contre le gouverneur. Celui-ci, d'autre part, ne savait quand 
viendrait le navire qu'il attendait de la Compagnie. Pour se 
procurer dos vivres, il fit enlever pendant la nuit du 12 mai 
1651, à huit lieues du Fort, le chef le plus puissant de la pro- 
vince d'Anossi, Andrian Ramach_, et ne lui rendit la liberté 
qu'après en avoir reçu cent breufs et cent paniers de gomme. 
En même temps, il se hâtait de faire achever la barque qui 
devait aller chercher du riz à Manghabé. 

Désespérant de résister longtemps encore aux attaques in- 
cessantes et aux surprises des indigènes, il se résolut à frapper 
un grand coup en se défaisant de l'ennemi le plus redoutable, 
Andrian Ramach. Par ses ordres, le 19 juillet 1631, en réponse 
à une U'îgèro provocation, un détachement composé de quatre- 
vingts hommes tant français qu'indigènes et commandé par 

1. Flacourt, éd. 1661, p. 295. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 143 

Ang-eleaume envahit le magnifique district de Fanshere.Tout 
fut dévasté et mis à feu et à sang. Les cases des plus pauvres, 
comme celles des plus riches, devinrent la proie des flammes ; 
les récoltes furent ravagées ou détruites par Tincendie, le bétail 
emmené comme butin. Les soldats de Flacourt massacrèrent 
tous les naturels qu'ils rencontrèrent; les femmes et les en- 
fants ne furent pas épargnés. Le roi d'Anossi lui-même^ qui 
avait eu le temps de s'enfuir avec un de ses fils n'échappa 
point à cet horrible massacre; il fut tué au passage d'une ri- 
vière. Ainsi pérità l'âgede cinquante et un ans, cethomme qui, 
dans sa jeunesse, avait été victime du prosélytisme effréné des 
capitaines de navire portugais, et qui, dans son âge mûr, devait 
tomber sous les coups dé quelques aventuriers français. La 
manière dont les soldats de Flacourt se conduisirent dans ces 
tristes circonstances ne sauraient trouver des défenseurs en 
un siècle éclairé; il n'en est pas moins vrai que ce massacre, 
que ce pillage ne suffirent pas à satisfaire le gouverneur sans 
pitié qui doit en porter la responsabilité. Peu de temps après 
(10 septembre 1651), le village de Hatere éprouvait le même 
sort que Fanshere * . 

Un mois s'était à peine écoulé depuis ces tristes événements 
que Flacourt s'embarquait pour Ghalemboule, où il comptait 
s'approvisionner de riz. C'était une imprudence et on lui a re- 
proché cette faute avec raison*. En effet, le souvenir des actes 
de cruauté et de barbarie qu'il avait laissé commettre ou qui 
avaient été commis par ses ordres, était encore présent à l'es- 
prit des indigènes. N'était-ce pas leur fournir l'occasion d'en 
tirer vengeance que de s'absenter pour un aussi long voyage ? 
Le devoir du gouverneur n'était-il pas de rester à Fort-Dauphin 
pour prévenir les complots et protéger sa petite troupe contre 
les naturels irrités? 
A son arrivée à Ghalemboule, Flacourt rencontra un maître 



1. P^lacourt, Ilisloire de Madagascar, 1661, p. 299 et 407 : Lettre de Poirier 
à de Beausse. 

2. Victor Gharlier, Univers pittoresque, Afrique, t. IV : lies Madagascar , 
Bourbon et Maurice, p. 15. 



144 p:tienne de FLACOrr.T 

de village qui s'engagea à lui fournir une grande quantité de 
riz. Là, il recul la visite de quatre Français de l'île Sainte- 
Marie, qui lui annoncèrent la mort de quatre de leurs cama- 
rades, et se plaignirent de l'insalubrité du climat de ce pays. 
Ils le supplièrent de les ramener à Fort-Dauphin; ce que Fia- 
court leur j)romil lorsqu'il en eut obtenu toutes sortes de 
renseignements sur les ressources de l'île et ses habitants. 
Après avoir achevé la traite du riz, il appareilla pour l'île 
Sainte-Marie, où il débarqua le 12 novembre. Dix jours après, 
il mettait à la voile pour Fort-Dauphin avec les Français qui 
avaient demandé leur retour. 

Pendant l'absence de Flacourt, les Français avaient conti- 
nué leurs ravages, se livrant à de fréquentes incursions sur 
les montagnes voisines, brûlant les villages, emmenant des 
prisonniers et du bétail. Après le retour du chef de la colonie, 
c'est encore la même histoire monotone et sanglante. Les 
Français surprennent les indigènes, lorsqu'ils sont à l'écart 
et divisés, les obligent à se réfugier dans les bois et sur les 
montagnes, attaquant les villages à la pointe du jour, répan- 
dant partout la terreur et Tépouvante. Les naturels, se voyant 
affamés et sans ressources, ne pouvant plus cultiver la terre en 
sûreté, ni jouir en paix de ce qu'ils possédaient, prirent en 
grand nombre le parti de venir se soumettre au joug du vain- 
queur. « En sorte que, dit Flacourt, de tout le païs de Carca- 
nossi, tant du Nord que du Sud_, il y eut bien trois cens maîtres 
de villages, tant Rohandrians, Anacandrians que Voadziri et 
Lohavohils* qui vinrent prêter serment pour racheter leur vie, 
diseient-ils, leurs terres et leurspossessions : ils me firent aussi 
promettre de jurer solennellement, comme je fis, de les rendre 
point à leurs maîtres, en cas qu'ils vinssent faire leur paix, 
ainsi qu'ils avaient ouï dire qu'ils avoient dessein de venir. 
Pendant deux mois sont venus au Fort se soumettre Dian 
Tsi8sei,DianRavalia, femme de Dian Mandonboue et plusieurs 
autres Rohandrians, comme aussi Dian Manangha qui me 

1. Ce sont les grauds de cette province que Flacourt désigne ainsi. Voir, 
éd. 1661: Explicatioii de quelques termes. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 145 

vinrent visiter avec cent soixante nègres de sa suite, et m'a- 
mena son fils et son neveu pour demeurer avec moi. » Le chef 
de la colonie montra dans cette circonstance une attitude 
arrogante à l'égard des vaincus'. Il leur imposa de très dures 
conditions : ils devaient quitter le service des grands et payer 
tous les ans un tribut, appelé fahensa. Les principaux chefs 
qui demandèrent la paix ne furent pas mieux traités. Il exigea 
de Tserong- qu'il vînt s'humilier en personne devant lui et 
« lui demander pardon de la faute qu'il avoit faite en entre- 
prenant une guerre si injuste, et témoigner qu'estant descheu 
de la seigneurie du païs, il falloit qu'il reconneust Louis de 
Bourbon pour son roy, son seigneur et son maistre ». Il ré- 
clama, en outre de cet Andrian quatre mille deux cents bœufs 
comme indemnité et réparation du tort qu'il avait causé aux 
Français. Tserong tenta de négocier et de lui faire comprendre 
l'énormité des conditions qu'il lui imposait. L'inexorable 
gouverneur ne voulut rien rabattre de ses prétentions. 

Certains chefs n'osaient pas venir le, trouver pour lui faire 
leur soumission, dans la crainte qu'il ne les fît périr. L'impi- 
toyable gouverneur, qui était lui-même très défiant à l'égard 
des indigènes, n'eut pour eux aucune parole rassurante. 
Quant à ceux qui, comme Machicore, se refusaient à demander 
la paix, ils étaient poursuivis jusqu'au fond de leurs retraites, 
et assurés de voir leurs villages pillés et incendiés. C'était iné- 
vitablement les réduire au désespoir^. 

Dès lors, en effet, ils se défendirent en désespérés. Andrian 
Panolahé, Andrian Tserong, Andrian Boulle et plusieurs autres 
chefs se retirèrent avec leurs femmes et leurs enfants au vil- 
lage de Mangharanou où ils avaient emporté ce qu'ils avaient de 
plus précieux. De là_, ils menaçaient de venir brûler et saccager 

1. On peut s'ea rendre compte par la gravure insérée dans sa Relation (éd. 
1661, p. Lix-l) sous le titre : « Réduction des habitants de la province de Gar- 
cauossi en l'îsle Madagascar â l'obéissance du Roy par serment solennel faict 
par les Grands et députés de tout le pays entre les mains du s' de Flacourt, 
Commandant au Fort-Dauphin en ladite isle au mois de juin 1652. » Assis sur 
un escabeau et l'iusigae du coinmaudemeut à la main, il regarde d'un œil su- 
perbe ces malheureux qui se prosternent à ces pieds. 

2. Flacourt, éd. 1661 : Avant-Propos du second livre, et p. 315-323. 

10 



446 ETIENNE DE FLACOUKT 

les domaines de tous ceux qui s'étaient soumis au gouverneur. 
Ils espéraient ainsi isoler les Français en terrorisant ceux qui 
étaient devenus leurs alliés, ou seraient tentés de leur prêter 
main forte. C'est ainsi que Andrian BouUe vint piller, avec 
huit cents hommes, les villages qui avaient accepté le joug du 
gouverneur. Mais il fut repoussé avec perte. N'ayant pu réussir 
dans leur tentative en employant la violence, ils recoururent 
à la ruse pour se débarrasser des Français. Andrian Panolahé, 
le plus audacieux de ces chefs, s'en alla voir Flacourt, sous 
prétexte de lui faire sa soumission. Le gouverneur, dont la 
vanité se trouvait flattée par cette démarche d'un des princi- 
paux chefs du pays, crut à la sincérité de ses paroles et lui 
permit de rebâtir son village de Fanshere, à la condition tou- 
tefois qu'il reviendrait au bout d'un mois avec sa femme et ses 
enfants. Cette soumission n'était qu'une ruse. Eu ellet, Flacourt 
apprit peu de temps après que le chef indigène s'en était allé 
rejoindre, au pays de Matatane, son allié Tserong, pour y fo- 
menter de nouvelles révoltes et soulever tous les habitants de 
ce pays contre les Français. Le chef de la colonie qui ne com- 
prenait pas que son excessive rigueur était la cause de toutes 
ces perfidies, donna l'ordre au lieutenant Angeleaume de partir 
pour la vallée d'Amboule, alin de s'emparer de la personne de 
Tserong. Ce dernier, ayant appris le danger qu'il courait, pré- 
féra se rendre lui-même au Fort, dans la crainte d'être mal- 
traité par les gens de Flacourt, s'ils réussissaient dans leur 
tentative. 

Il rejeta toutes ses fautes sur Ranicaze qui, à l'entendre, 
l'avait poussé à la résistance, et promit tout ce qu'on voulut. 
Mais Flacourt, qui avait été déjà trompé par Panolahé, exigea 
qu'il lui payât comptant cent gros d'or et lui remit cent bœufs. 
Il l'obligea en outre à demeurer au Fort, ou bien à laisser son 
fils aîné en otage jusqu'à l'arrivée de sa femme. Huit jours 
après, Flacourt recevait quatre-vingts gros d'or et cent bœufs. 
Andrian Ramouza, fils de Tserong, qui avait été retenu comme 
otage, obtint dès lors sa liberté. Avant son départ, le gouver- 
neur lui rendit un objet rempli de caractères arabes, nommés 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 147 

hiridzi et crut le moment opportun pour faire un peu de pro- 
sélytisme. Non seulement il s'étudia à détourner le jeune 
homme de ses vieilles croyances et de ses superstitions, mais 
il l'exhorta à embrasser la religion chrétienne. Il lui fit espérer 
« qu'après cela Dieu l'assisterait et le rendrait après dans le 
monde plus puissant, plus redouté et plus heureux qu'il 
n'avoit jamais esté » '. 

Peu de temps après, s'offrit à Flacourt une nouvelle occa- 
sion de convertir les Malgaches au christianisme. Plusieurs 
nobles, dont les ignames ne pouvaient pousser à cause de la 
grande sécheresse, vinrent lui demander un 06?y pour amener 
la pluie. Le g'ouverneur leur fit comprendre la sottise de leur 
demande. Il leur déclara qu'ils étaient bien naïfs de s'imagi- 
giner qu'un simple mortel pût commander aux éléments, 
puisque Dieu seul s'était réservé ce pouvoir. Il les avertit de 
se défier de leurs ombiasy, qui les trompaient en leur per- 
suadant qu'ils se faisaient obéir par la nature animée et inani- 
mée. Enfin il les invita à changer de manière de vivre et à 
devenir chrétiens, en les assurant qu'ils obtiendraient ainsi 
de Dieu tout ce qu'ils lui demanderaient*. 

Malgré ses tentatives pour amener les Malgaches au catho- 
licisme,- le gouverneur n'était pas rassuré sur leurs intentions 
à son endroit. Aussi se tenait-il toujours sur ses gardes. Cette 
prudence fut encore justifiée par l'événement. Après s'être 
imposé toutes sortes de sacrifices, après s'être dépouillés de 
leurs plus belles parures, de leurs plus riches pagnes, de leurs 
armes les plus précieuses, dans le seul dessein de mieux dissi- 
muler leurs projets de violence et d'entretenir l'insouciance 
de Flacourt, après lui avoir fait des protestations de soumis- 
sion pour mieux masquer une nouvelle prise d'armes, les in- 
digènes répandirent toutes sortes de faux bruits pour induire 
lies Français en erreur'. En réalité;, ces fausses nouvelles 
avaient pour but de dissimuler un nouveau complot des chefs 

1. F acourtj éd. 1661, p. 321 et suiv. 

2. Flacourt, éd. 1661, p. 336. 

3. Flacouxt, ibid., p. 336 et suiv. 



148 ETIENNE DE FLACOURT 

malgaches contre les membres de la colonie. En effet, le 
16 mai 1653, Flacourt reçut la visite de Ramouza qui venait 
lui apporter de nouvelles propositions de paix de la part de 
Panolahé. Le chef indigène s'eng-ageait, si le gouverneur con- 
sentait à envover trente hommes dans la plaine de Fanshere, 
à payer en leur présence le reste de son saze'. Flacourt, qui se 
doutait avec raison de quelque guet-apens, n'accepta pas la 
proposition. Chaque jour il apprenait une nouvelle ruse des 
indigènes pour se défaire de leurs ennemis. Au commence- 
ment d'août, ils répandirent le bruit que plusieurs navires 
étaient passés en vue du pays des Ampâtres et de Mananten- 
g"ha. Ils espéraient ainsi déterminer le chef de la colonie à 
laisser partir des colons dans ces parag'es et pouvoir les mas- 
sacrer tous, les uns après les autres. Mais Flacourt ne tint 
aucun compte de cette nouvelle. De dépit, les g-rands déci- 
dèrent de rassembler une nombreuse troupe pour aller rava- 
g'erles ternes de tous ceux qui ne vouaraient pas abandonner 
le parti des Français. Sur Tordre de Flacourt, Angeleaume 
marcha contre eux avec vingt-huit Français et quarante indi- 
g^ènes bien armés. Il les rencontra près du village d'Amboule 
Tsig-nane' et en fit un tel carnage que « le lendemain matin 
l'herbe tout à l'entour de leur fort, estoit aussi ensanglantée, 
suivant l'expression de Flacourt, comme si l'on y eut coupé 
la gorg-e à plus de trente bœufs ». Les plus riches des An- 
drians qui survécurent à ce désastre abandonnèrent leurs 
villag-es, leurs champs de riz, leurs bœufs et leurs vivres pour 
rejoindre Panolahé. Persuadé que leur fuite n'avait d'autre 
but que d'entraîner celle des indigènes qui g'ardaient le riz des 
Français, et de l'alfamer, Flacourt ordonna à un de ses lieu- 
tenants de s'emparer de Machicore, chef puissant, pour le 
contraindre, sous peine de mort, à empêcher la fuite de ses 
sujets. Pris et emmené h Fort-Dauphin, le chef indigène fit 
comprendre au gouverneur que, si lui-même n'était présent 

1. Amende pécuniaire ou mulctuaire (Flacourt : Explication de quelques 
termes, éd. 1661). 

2. Voir carte générale et carte particulière de Flacourt, éd. 1601. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRAN(;AISE A MADAGASCAR 149 

au milieu de ses sujets, le riz ne serait pas cultivé. Flacourt, 
qui commençait à se rendre compte des mauvais effets de son 
systèmed'intimidalioa, se montracette foisplusaccommodant: 
il laissa partir Machicore, après avoir gardé son fils aîné et 
deux de ses neveux comme otages. Pour le gagner à sa cause, 
il lui promit que, s'il consentait à reconnaître le roi de France 
pour maître, à user de son intluence auprès des autres chefs 
pour leur faire payer les tributs imposés et les engager à se 
soumettre, il lui accorderait en retour un pouvoir semblable 
à celui dont avaient joui Andrian Tsiamban et Andrian Ra- 
mach. 

Machicore tint parole. Quelque temps après, il apporta à 
Fort-Dauphin (octobre 16S3) la tcte d'un grand du pays des 
Ampâtres qu'il avait surpris au moment où il allait saccager le 
pays d'Anossi à l'instigation de Andrian Panolahé et Andrian 
Tserong et avertit le gouverneur des projets de ces derniers. 
Ces pillages, ces ravages incessants avaient engendré la fa- 
mine dans la province d'Anossi et par suite la disette parmi 
les colons. Sans la fuite des grands, la colonie n'aurait pu 
subsister, car tout le riz qu'avaient semé les Français, avait 
été gâté « par leurs malices ». Le gouverneur ordonna de 
cueillir le riz et les ignames de ceux qui avaient abandonné 
leurs champs. Grâce à cette nouvelle récolte, il eut assez de 
vivres pour nourrir Fort-Dauphin pendant trois mois *. 



III 



La pacification apparente : Départ clandestin de Flacourt. — La tempête 
l'oblige à revenir à Fort-Dauphin. — Mécontentement des colons. — Départ 
d'Angeleaume pour Mozambique, 16o4. — Complot de Couillard contre le 
chef de la colonie. — Soumission d'Andrian Panolahé. — Flacourt envoie 
des lettres à de Loynes et à des capitaines de navire pour demander du se- 
cours. — Arrivée d'un navire du duc de La Meilleraye et de Pronis. — Dé- 
ception des colons. — Flucourt s'embarque pour la France (12 février 16S5)- 

Néanmoins, Flacourt était inquiet pour l'avenir. Les indi- 

1. Flacourt, éd. 1661, p. 336-359. 



loO KTIENNE DE FLACOURT 

gènes paraissaient terrorisés, mais il n'était point difficile île 
s'a[)('rcevoii\ à do nombioiix indices, qu'ils n'avaient pas al)an- 
donnc toute idée de révolte. Le moyen de résister longtemps 
à de nouvelles agressions avec une petite troupe, allaiblie par 
des luttes incessantes, dévorée par la fièvre, épuisée par les 
privations, et réduite à soixante-dix hommes? Du renfort, il 
n'en fallait guère espérer. Contrairement à ses promesses, la 
Compagnie n'avait envoyé, depuis le départ du nouveau gou- 
verneur, aucun vaisseau dans les eaux de l'océan Indien, et 
il ne semblait pas qu'elle fût disposée à se départir de son in- 
différence. Quant aux vivres, il en avait sans doute pour trois 
mois encore, mais ce laps de temps écoulé, la disette ne se- 
rait-elle pas de nouveau en perspective? Sans nouvelles de 
sa famille, de sa patrie, sans espoir de secours et de renfort, 
convaincu que les associés avaient renoncé à leur entreprise, 
le chef de la colonie, qui croyait avoir accompli la partie la 
plus difficile de sa tâche, en réduisant les indigènes à merci, 
se résolut à passer en France pour informer la Compagnie de 
sa triste situation'. Il voulut s'éclairer lui-même sur ses in- 
tentions, sur le parti qu'elle comptait prendre au sujet de la 
colonie naissante ', et suivant l'expression d'Angeleaume, 
« faire diligenter les affaires »^ Il se prépara à ce long-voyag-e 
et confia l'administration de la colonie à deux de ses lieute- 
nants, Angeleaume et Gouillard. 

Mais dans la crainte que les colons ne vinssent mettre obs- 
tacle à son projet il garda le silence sur ses véritables inten- 
tions. La seule raison qu'il leur donna de son prochain départ 
ce fut la nécessité qui s'imposait à lui d'aller acheter des pro- 
visions et des munitions do guerre aux Portugais de Mozam- 
bique ^ 

i. Broctiure, Éloge de feu de M. de Flacourl; Défense pour Marie de Cossé, 
par Lordelot, p. 3. 

2. Flacourt, llisloire de Madagascar, 1661 : Lettre d'Augeleaume à Desiuar- 
tius, p. 403. 

3. Flacourt déclare y avoir été coutraiut par les matelots. « L'anuée mil six 
ceut cioquaute-trois, je fis renforcer uue grande barque de quaraute ton- 
neaux que j'avois fais bastir pendant la guerre, et résolus de l'euvoyer à 



ou LES ORIGINES DE LA COLONlSATtON FRANÇAISE A MADAGASCAR 151 

Le 23 décembre 1653, une grande barque de quarante ton- 
neaux, à la construction de laquelle on avait long-temps tra- 
vaillé, quittait le rivage de Fort-Dauphin, emportant le gou- 
verneur et quelques matelots vers la ccMe d'Afrique. Quelle ne 
fut pas la surprise de l'équipage lorsqu'à une faible distance, 
suffisante toutefois pour que la barque fût hors de vue de la 
cote d'Anossi, Flaoourt donna l'ordre au pilote de faire route 
vers la France ! Par malheur, après quelques jours de naviga- 
tion, il s'éleva une violente tempête qui obligea le gouver- 
neur à renoncer à son projet et à diriger les voiles dans la di- 
rection de l'île xMaurice où il espérait trouver un refuge'. Il ne 
fut pas plus heureux dans cette tentative, et trop faible pour 
résister à la violence des flots, la barque dut revenir à Mada- 
gascar. 

Après une absence de vingt jours, il rentrait dans Tanse 

l'île Maurice ou à Mozambique, demander secours des Hollandois ou aux 
Portugais, d'autaut que la munition de guerre uous mauquoit : mais comme 
elle fut preste à partir, les matelots ne voulurent point s'embarquer que je 
n'y fusse en personne : el encor voulurent-ils aller eu France, ce que je fus 
contraint de leur accorder. » Ailleurs, il attribue sa décision à l'influence de 
deux charpentiers qui lui avaient dit « il y avoit longtemps que, si ce n'estoit 
pour aller en France, ils ne travailleroient point à lu barque ». Son lieute- 
nant Angeleaume, dans la lettre qu'il écrivait a Desmartins, se bornait à dire 
que « de Flacourt s'était embarqué pour aller eu France », ?ans taire re- 
tomber la responsabilité de ce départ pour la l^rance sur les matelots. Il est 
donc difficile de savoir exactement à quoi s'en tenir à ce sujet. On peut tou- 
tefois remarquer que le gouverneur n'était pas homme à se laisser con- 
traindre. C'est pourquoi nous avons cru plus juste d'admettre qu'il avait ré- 
solu ce voyage et qu'il l'avait accompli de sou plein gré (v. Flacourt, éd. 1638, 
brochure, p. 13; 1661, p. 363 et 413). 

1. Legentil prétend à tort que Flacourt a doublé le cap de Bonne-Espérance. 
« M. de Flacourt, dit-il, dans le siècle dernier, pour revenir de Madagascar, 
a doublé le cap de Bonne-Espérance dans une simple barque : je ne doute 
pas que ce ne soit ainsi que je le dis » [Voyage dan"; les mers de l'Inde, \. II, 
p. 802 : Lettre à M. de La Nux). 

Nous ne voyons rien dans le texte de l'historien de Madagascar qui puisse 
autoriser une telle affirmation. Voici seulement ce qu'il nous a relaté : « Le 
29 déceaibre, un des matelots me viut dire que la mer estant ainsi haute, il 
n'y avoit p;is apparence, que nous pussions passer outre, et que si je vou- 
lois faire route à l'isle Maurice, le veut uous y pourroit mener. Je lui dis que je 
le voulais bien, puisqu'il n'y avoit pas apparence que 7ious pussions passer 

outre et le lendemain la mer n'estant plus rude, nous estant retirés d'un 

si mauvais climat, nous taschàmes à faire la route de l'isle Maurice » (Fla- 
court, éd. 1661, p. 362). 



152 ETIENNE DE FLACOURT 

Dauphine (13 janvier 1654). Son retour à la colonie fut ac- 
cueilli par des murmures. Avertis sans doute de ce qui s'était 
passé durant le voyage par les matelots qui y avaient pris part, 
les colons adressèrent de violents reproches à leur chef. Ils lui 
manifestèrent tout leur mécontentement de n'avoir pas été in- 
formés de la vérité; ils l'accusèrent d'avoir voulu se débar- 
rasser d'eux en les abandonnant à la merci des insulaires. Le 
devoir du gouverneur, disaient-ils, n'élait-ilpasde rester àson 
poste? Pouvait-on s'expliquer une telle conduite de la part 
d'un homme auquel ils avaient témoigné tant de dévouement, 
pour qui ils avaient exposé leurs vies, et supporté tant de souf- 
frances? Était-ce là le prix de leurs services, la récompense de 
la bravoure dont ils avaient fait preuve dans tant de circons- 
tances, et de l'endurance qu'ils avaient montrée durant toute 
la lutte qu'il avait entreprise contre des gens perfides et 
acharnés à leur perte? Ils ne se contentèrent pas de lui faire 
comprendre toute l'indignation qu'un tel acte leur inspirait; 
excités sans doute par Couillard, ils tinrent dans les cases des 
conciliabules secrets oii l'on délibéra sur l'attitude à prendre 
à l'égard du gouverneur. Si grande devint leur irritation que 
plusieurs lui refusèrent obéissance, et prétendirent ne plus 
reconnaître d'autres chefs que ceux qu'il avait préposés lui- 
même au commandement de la colonie. Tous ces témoi- 
gnages de mécontentement, tous ces reproches amers, toutes 
ces plaintes, n'émurent pas outre mesure Fiacourt qui, dans 
cette circonstance, comme en plusieurs autres, sut montrer 
une grande fermeté. Joignant l'habileté à la fermeté, il par- 
vint à les apaiser en leur affirmant que, s'il avait entrepris ce 
voyage en France, c'était avec la seule intention d'aller ré- 
clamer de la Compagnie les moyens d'assurer leur retour dans 
leur patrie, ou s'il ne pouvait les obtenir, de leur amener du 
renfort pour achever la conquête de l'île. Calmés par celte ex- 
plication que Fiacourt voulut bien leur donner de sa conduite, 
et entraînés par l'exemple des lieutenants Laroche et Couillard 
qui firent leur soumission, Us se rendirent aux sommations de 
leur chef et jurèrent tous de lui obéir et de lui rester fidèles. 



or LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A M.ADAGASCAR 153 

Cependant la soumission de Couillard n'était pas sincère. 
Cet homme, qui se vovait frustré du commandement par le re- 
tour de Flacourt, résolut d'user de tous les moyens pour le 
recouvrer et, dès ce jour, il songea à se débarrasser de celui 
qui était le principal obstacle à Texéculion de ses desseins 
ambitieux'. L'occasion s'en présenta bientôt. 

Flacourt ayant proposé à Angeleaume d'aller à Mozambique 
pour demander au gouverneur de ce pays « quelques geus 
d'Eglise, du secours, des munitions » et le prier de faire re- 
mettre des lettres pour les associés de la Compagnie de l'O- 
rient, ainsi que pour saint Vincent de Paul, le perfide lieute- 
nant dressa une requête qu'il fit signer par trente-cinq colons. 
Cette requête engageait le gouverneur à accompagner Ange- 
leaume dans son voyage à Mozambique. On lui montrait tous 
les avantages de ce voyage : de Mozambique il lui serait facile 
de se rendre à Goa d'où il pourrait gagner la Syrie et ensuite 
la France par la voie la plus courte, la voie de la Méditer- 
ranée. Flacourt refusa, alléguant comme raison qu'il avait 
résolu de rester encore une saison au Fort, dans l'espoir qu'il 
viendrait un navire de France cette année-là. 

Toutefois ce voyage de Mozambique avait sa raison d'être. 
Si l'on possédait encore des vivres, les colons n'en étaient pas 
moins dépourvus de linge. Le gouverneur lui-même n'avait 
plus de chemises. Pour surcroîtde malheur, les munitions man- 
quaient, les aimes étaient hors de service. En conséquence, 
sur l'ordre de Flacourt, la barque partit pour Mozambique, le 
30 janvier 1654. Malheureusement, elle ne put tenir la mer. 
Angeleaumo fut contraint de relâcher à la baie de Saint-Au- 
gustin. Il y laissa une lettre pour le premier capitaine anglais 
qui viendrait dans ces parages. Cette lettre, qui dépeignait la 
triste situation des colons, fut confirmée plus tard par celle que 
Philippe Poirier envoya à de Beausse^ 

Entre temps on avait annoncé à Flacourt qu'Antoine Couil- 

1. Flacourt, éd. 1661, p. 363. 

2. Flacourt, éd. 1661, p 404 : Lettre d'Angeleaume à Desruartias: Lettre de 
Philippe Poirier à M. de Beausse, p. 408 et 409. 



154 



ETIENNE DE FLACOURT 



lard conspirait conlro lui avec les indigènes. Non content 
dVnvoyer aux g-rands des munitions qu'il avait dérobées aux 
Français, le traître leur avait promis la tcte de son chef. C'était 
le jour de Pâques qu'il se proposait de l'assassiner d'un coup 
de couteau. Ce projet lui était d'autant plus facile à exécuter 
qu'il prenait ses repas avec Flacourt, et qu'il se trouvait à toute 
heure auprès de lui. 

Ce furent les colons qui avertirentlegouverneur de ce com- 
plot. Flacourt arrêta lui-même le misérable et l'enferma dans 
une maison de pierre. 

Quant aux indigènes qui, d'après les ordres des grands, 
avaient été piller et massacrer ceux qui s'étaient alliés aux 
Français, le gouverneur les maintint sous son autorité avec 
son énergie habituelle. Le chef qui lui avait opposé jusqu'alors 
la résistance la plus acharnée, Andrian Panolahé, dut se sou- 
mettre. Bien plus, devenu vieux, et se voyant attaqué par 
tous les chefs à qui il avait fait la guerre, il prit le parti des 
Français. Afin de gagner la bienveillance du gouverneur, il le 
renseigna sur les machinations de Couillard dont il confirma 
la trahison. Il lui fit remettre un moule à balles et un fusil que 
lui avait donnés le perfide lieutenant et promit même de l'avertir 
de tout ce qui se tramerait contre sa personne. Peu de lumps 
après, uu autre chef, Andrian Ramouza, en butte également 
aux attaques des grands qui lui avaient enlevé ses trésors, 
imita l'exemple de Panolahé et jura à Flacourt de lui demeurer 
toujours fidèle. 

Quant à ceux qui n'avaient pas désarmé, ils tentèrent un 
dernier moyen pour triompher des Français ; il résolurent de 
les prendre par la famine. On apprit bientôt que tous les in- 
digènes d'Imours et autres villages voisins étaient prêts à 
partir avec leur bétail pour la vallée d'Amboule, sous la con- 
duite d'Andrian Machicore A cette nouvelle, le gouverneur fit 
partir un détachement chargé de se saisir de ce bétail, qui était 
rassemblé dans les villages. Cette expédition fut très fruc- 
tueuse. Les Français y firent beaucoup de butin et Machicore 
fut emmené prisonnier à Fort-Dauphin. Flacourt, chose sur- 




ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 15P 

prenante, poussa la condescendance et la loyauté jusqu'à pro- 
mettre aux naturels de leur restituer le bétail qu'on leur avait 
enlevé, lorsqu'il aurait reçu son bétail de Manamboule. Gomme 
les malheureux indigènes se plaignaient d'avoir été pillés, il 
leur rendit toutes les denrées que ses gens leur avaient prises. 
Le reste fut payé de dix gros d'or et de quatre livres de menilles 
de cuivre (12 juin 1654) '. 

Le gouverneur prévoyait d'ailleurs qu'il lui serait déplus en 
plus difficile de conserver l'attitude qu'il avait eue au début à 
l'égard des indigènes. Les renforts se laissaient toujours at- 
tendre. Ce futunenécessilé pour lui de se montrer plus accom- 
modant. C'est ainsi qu'il offrit toutes sortes de présents à deux 
chefs indigènes, qui étaient venus le voir. Ces deux chefs 
étaient Andrian Mananghe, grand du pays des Machicores, 
et Andrian Ménasotroue, seigneur de la province d'Yongelahé*. 
Après avoir régalé Mananghe, il le chargea d'aller porter un 
paquet de lettres à Andrian Mahéqui habitait Saint-Augustin. 
Ces lettres étaient adressées, l'une à de Loynes, Secrétaire 
général de la marine, et les deux autres (dont une en latin) au 
premier capitaine anglais ou hollandais qui aborderait à Saint- 
Augustin. La lettre destinée au capitaine étranger exposait la 
déplorable situation de la colonie. L'autre implorait du se- 
cours et des nouvelles de France. Un capitaine hollandais re- 
çut la première et répondit en exprimant ses regrets de ne 
pouvoir porter secours au gouverneur, à cause de la distance 
qui Ten séparait; mais il s'engagea à faire parvenir les autres 
lettres à leur destination ^ 

Bien qu'elle ne promit aucun secours, cette réponse était 
comme le présage de meilleurs jours. Peu de temps après en 
ef}et(12 août 1 654) on annonçait l'arrivée de deux navires fran- 
çais à Sainte-Luce. Sur ces navires se trouvait Pronis, accom- 
pagné du chirurgien de La Voye et d'un certain nombre de 
personnes, dont plusieurs étaient déjà venues à Madagascar. 

1. Flacourt, éd. 1658, p. 14, brochure ; éd. 16G1, p. 370 et suiv. 

2. Pays de Saint-Augustin. 

3. Flacourt, Relation, éd. 1661, p. 378 et 379. 



156 ÉTIENNK HK Fl.ACOURT 

Flacoui't ne voulut pas tout d'abord ajouter foi à cette nou- 
velle. Cependant il fut bien obligé d'y croire lorsqu'il vit arri- 
ver au Fort deux Français inconnus à la colonie. Ces deux 
hommes n'étaient armés que d'un pistolet et d'une épée.L'un 
était de Belleville, lieutenant de La Forest-Desnoyers qui com- 
mandait les vaisseaux du duc de La Meilleraye ; l'autre, qui 
s'appidail Dujardin, avait autrefois habité l'île et était revenu 
en France par le Sainl-Laurent. 

Le lieutenant de Belleville remit au gouverneur une lettre 
du commandant. Par cette lettre, celui-ci lui apprenait qu'il 
avait l'ordre en se rendant à la mer Rouge de prendre des 
nouvelles de Flacourt. Il lui offrait son assistance en le priant 
d'agir de même à l'égard de ses gens. Il ajoutait qu'il amenait 
dans la colonie deux missionnaires et qu'il avait deux lettres 
à son adresse '. 

Ravi de cet événement inattendu, le gouverneur se montra 
très empressé pour les nouveaux venus. Accablés de fatigue 
et épuisés par une longue traversée, quatre d'entre eux n'a- 
vaient pu achever leur route et étaient restés à une lieue du 
Fort. Flacourt ordonna à ses gens de leur porter des vivres. 
Il envoya aussi des provisions aux navires mouillés à Ilapère. 
Puis il écrivit à de La Forest pour lui annoncer le retour de 
Belleville à bord et son intention de le faire escorter jusqu'au 
navire par une douzaine de soldats. Le lendemain, il recevait 
une réponse du commandant. De La Forest apprenait au gou- 
verneur qu'il était délaissé par les associés. On remit aussi à 
Flacourt, de la part du commandant, trois lettres, dont l'une 
émanait du surintendant Fouquet, un des principaux associés, 
et l'autre du frère de Flacourt, trésorier de l'extraordinaire des 
gueire au département dAunis et de Sointange. La troisième 
venait d'un des passagers, le P. Bourdaise. Le missionnaire 
s'excusait d'avoir égaré la lettre que saint Vincent de Paul lui 
avait remise pour le chef de la colonie*. 

Grande fut la déception de Flacourt. Pas un des associés ne 

1. Flacourt, éd. 1658, p. 14; éd. 1661, p. 381. 

2. Flacourt, éd. 1658, p. 15; éd. 1661, p. 382. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 157 

lui avait écrit, à rexception de Fouquet et de son frère. Encore 
ne lui parlaient-ils en rien des affaires de la Compagnie. Ils 
se bornaient à lui recommander deux prêtres de la Mission. 
Il ne trouva pas moins étrange l'attitude du lieutenant de Bel- 
leville.Ce dernier niait la présence de Pronis et affirmait que 
le duc de La Meilleraye n'avait envoyé personne pour relever 
le chef de la colonie. Or on avait annoncé à Flacourt l'arrivée 
de Pronis. Ce silence et ces dénégations le jetèrent dans une 
profonde perplexité. Cependant il pensa que si Fouquet et son 
frère lui avaient écrit par celte voie, c'était apparemment avec 
des intentions favorables pour le duc de La Meilleraye. C'est 
pourquoi il se résolut à donner au commandant toute la satis- 
faction qu'il pourrait. 

Trois jours après cet événement, La Forest arrivai! au 
Fort avec le P. Bourdaise et une douzaine d'officiers suivis de 
volontaires. Il présenta à Flacourt deux lettres de La Meille- 
raye. Elles n'étaient guère plus rassurantes que celles de Fou- 
quet. Le duc déplorait, il est vrai, l'abandon dans lequel se 
trouvait Flacourt; il lui offrait même du secours non seule- 
ment pour continuer l'entreprise commencée, .mais encore 
pour l'étendre; il lui faisait savoir, qu'avec la permission du 
roi, il avait envoyé à Madagascar deux vaisseaux afin de se 
rendre compte des besoins du gouverneur et de faire explorer 
«divers autres lieux, oii l'on pourroit faire un establissement 
solide, grand et asseuré j)' ; il terminait en invitant Flacourt 
à contribuer à cette œuvre par tous les moyens en son 
pouvoir, lui promettant son concours, s'il y donnait son 
adhésion ; mais il ne lui apprenait rien sur la situation de la 
Compagnie. 

Le gouverneur demanda des explications au commandant. 
Celui-ci lui fit part des projets du duc de La Meilleraye. Il l'in- 
forma que ce dernier s'était rendu à Paris pour solliciter du 
roi la concession de Madagascar; mais il ajouta que pour lui 

1. S'il faut en croire Savary des Bruslons {Diciiojinairo du Commerce, t. I, 
p. 1338), le maréchal avait pris goût pour la colonie de Madagascar, sur les 
rapports favorables que lui en avait faits Pronis. 



158 ETIENNE DE FLACOURT 

il avait seulement reçu l'ordre de déposer deux missionnaires 
dans l'île. Toutefois les passagers qui désireraient y rester y 
seraient autorisés. Quant à la présence de Pronis sur le navire 
l'Ours, elle ne pouvait en aucune façon inquiéter le gouver- 
neur, puisqu'on sa qualité de capitaine du navire celui-ci 
devait retourner en France aussitôt après le chargement. S'il 
n'avait pas voulu qu'on lui fît connaître plus tôt la présence 
de l'ancien chef de la colonie, c'était afin de pouvoir la lui 
apprendre lui-même. Cette présence ne devait pas d'ailleurs 
lui porter ombrage, car il n'amenait aucun gouverneur pour 
la colonie. II termina en l'assurant que le duc de La Meilleraye 
lui laissait la liberté « de faire tout ce qui était nécessaire de 
faire pour la charge de ses vaisseaux » et qu'il s'ed'orcerait en 
toute manière de lui être agréable. 

Flacourt répondit à ces paroles courtoises avec la même 
courtoisie, promettant de rendre au duc tous les services qu'il 
pourrait, de ne rien cacher au commandant de ce qui serait 
avantageux ou utile dans l'île et le renseignant déjà sommai- 
rement sur ce qui méritait d'être acheté ou recherché. 

Cependant les nouvelles que La Forest lui avaient appor- 
tées de France n'éclairaient pas davantage le gouverneur et 
le laissaient dans un cruel embarras. Le privilège de la Com- 
pagnie était expiré depuis deux ans, et les associés ne par- 
laient pas de l'état de leurs affaires. Il se pouvait que le duc 
de La Meilleraye continuât l'entreprise, mais que s'élait-il 
passé en réalité entre le duc et la Compagnie? Aucun des nou- 
veaux venus ne s'était expliqué sur ce point. Flacourt ne sa- 
vait que penser de ce mystérieux silence'. 

Ce qui contribuait encore à accroître les difficultés de sa 
situation, c'étaient les murniures de ses soldats et des colons 
qui menaçaient de l'abandonner. Les yeux tournés vers la 
mer, ils avaient, pendant de longues semaines, attendu avec 
une vive impatience les navires qui devaient amener du ren- 
fort et qui seraient pour eux le salut. 

1. Flacourt, loc . cit., 1661, p. 385 et suiv. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 159 

Lorsque les voiles françaises étaient apparues, l'espoir était 
rentré dans les cœurs. Ils espéraient des nouvelles, des se- 
cours, (les approvisionnements. Quelle ne fut pas leur décep- 
tion lorsqu'ils apprirent la triste réalité ! 

De secours, point; les matelots des deux équipages se trou- 
vant dans un dénùment presque égal à celui qu'eux-mêmes 
subissaient depuis si longtemps. Aussi leurs plaintes devin- 
rent-elles plus amères, leurs reproches plus violents. Ils récla- 
maient énergiquement des vêtements, du linge, des chaus- 
sures, et leur solde, qui n'ayant pas été payée depuis plusieurs 
années, s'élevait à une grosse somme. Indignés d'être retenus 
malgré eux, alors qu'ils avaient accompli leur temps de ser- 
vice, ils reprochaient à Flacourt d'avoir voulu prendre à la 
fois leur solde et leur vie en les laissant si longtemps sans 
secours et sans espoir de revoir jamais leur patrie. Leur mé- 
contentement était tel qu'ils commençaient déjà à délibérer 
sur la décision à prendre et qu'ils otfraient déjà leurs services 
à Pronis*. Flacourt se trouvait dans une situation sans issue. 
Ses faibles ressources avaient été épuisées par la durée de la 
lutte et les colons se mutinaient. 

Il fut dès lors plus résolu que jamais à retourner en France 
pour s'assurer si, comme on paraissait le lui laisser entendre, le 
duc s'était fait continuer la concession de la Compagnie à ses 
risques et périls. Il se proposait de mettre les associés en de- 
meure d'envoyer des secours aux colons, ou de les retirer de 
l'île, s'ils n'étaient plus décidés à poursuivre leur entreprise. 

Dans ce dessein, il demanda à Fronis et à de La Forest 
l'autorisation de charger ses marchandises à moitié fret dans 
leurs navires'. Ceux-ci y consentirent, et un traité fut conclu 
entre le gouverneur et les agents du duc de La Meilleraye 
(1^" septembre 1634). Ce traité qui nous a été conservé par la 



1. Flacourt, édit. 1658, p. 15; éJit. 1661, p. 386. 

Dans la Défense pour Marie de Cossé, p. 23, Lordelot affirme que la triste 
eituatiou de la colonie était encore prouvée par le traité couclu entre Fla- 
court et La Forest. 

2. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 15. 



160 ETIENNE DE FLACOURT 

plaidoirie de l'avocat Lordelot portail que les cuirs et autres 
marchandises appartenant à Flacourt seraient transportés en 
France sur les vaisseaux du duc à qui, suivant la coutume, 
la moitié reviendrait pour droit de fret; que le produit de la 
vente de ces marchandises serait consacré à payer les gag-es 
arriérés des soldais; que Flacourt resterait toujours gouver- 
neur de l'île; que le commandant de La Forest et Pronis se- 
raient tenus de lui fournir toutes les munitions nécessaires 
pour la conservation de Fort-Dauphin ; que le duc de La Meil- 
Icraye serait obligé d'accorder le passage gratis aux Français 
qui voudraient retourner dane leur patrie; que ceux qui con- 
sentiraient à demeurer dans l'île passeraient à la solde du 
duc, mais resteraient sous l'autorité de Flacourt; que les 
vivres, tant riz que bétail, dont se seraient approvisionnés 
La Forest et Flacourt, seraient employés en commun à la 
subsistance du Fort; enfin qu'il serait loisible à Flacourt de 
retourner en France, auquel cas le duc de La Meilleraye lui 
accorderait le passage gratuit sur son navire, et où il lui serait 
nommé un successeur jusqu'à nouvel ordre'. 

En conséquence de ce traité, de La Forest fournit à Flacourt 
tout ce qui était propre à la subsistance et à la défense du 
Fort, vin, eau-de-vie, meubles, ustensiles de toute sorte, voi- 
les, poudre et canons. Il fit plus : il lui céda quelques-uns de 
ses soldats qui devaient aller habiter l'île Bourbon et leur 
donna les choses nécessaires pour y établir une nouvelle co- 
lonie. Tous les autres soldats qui étaient au service de La Meil- 
leraye demeurèrent sous les ordres de Flacourt ^ C'est ainsi 
que Flacourt mit fin aux murmures des colons. Pronis lui 



1. Flacourt, Histoire de Vis le Madagascar, éd. 1661, p. 387, 388; Lordelot, 
Défense pour Marie de Cossé, veuve de La Meilleraye, factum, p. 7 et 8; Thoisy, 
fol. 441, Bibl. nat. D'après Lordelot dans ce traité Flacourt « parle en maistre 
et en couimandaut » {ibid., p. 72). 

2. D'après l'avocat Lordelot {Défense pour Marie de Cossé, p. 1) cela est jus- 
tifié par le certificat des soldats, par le traité de 1634 et par les Relations. — 
Voir aussi, ibid., p. 34 : « Il est constant que Flacourt a reçu des secours 
considérables du sieur de La Forest, et qu'il luy a fourni les munitions né- 
cessaires pour la conservation du Fort. Cela se voit par un mémoire signé 
de sa main, dont la répétition est naturelle et légitime ». 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 161 

proposa d'ailleurs de lui prêter son concours au cas où. quel- 
que révolte viendrait à éclater. 

Mais le g-ouverneur n'eut plus rien à redouter de ce côté. 
Tous ses soldats lui conseillèrent de s'en aller en France pour 
connaître par lui-même les intentions de la Compagnie. Si vive 
était leur joie qu'ils promirent de ne point contracter d'enga- 
gement avec le duc de La Meilleraye, avant d'avoir été infor- 
més du retour de leur chef ou d'avoir reçu les nouvelles ins- 
tructions des associés. Ils jurèrent de rester au Fort et décla- 
rèrent qu'ils étaient prêts à obéir à celui que Flacourt charge- 
rait du commandement'. 

Parmi les cinquante Français que le gouverneur avait sous 
ses ordres, il ne s'en trouvait pas un capable de commander, à 
l'exception du lieutenant qui avait voulu attenter aux jours 
de son chef. Or il eût été dangereux de le laisser impuni. 
Flacourt le fit donc déporter avec sept Français à l'île Bour- 
bon. Ces exilés avaient l'ordre de s'adonner à la culture du 
tabac et de rechercher dans l'île tout ce qu'il y avait de plus 
propre à être importé en France. Puis Flacourt confia à Pronis 
le gouvernement de la colonie, à la condition toutefois que le 
nouveau chef lui remettrait le commandement en cas de re- 
tour*. Ce qui détermina surtout le gouverneur au choix de 
Pronis pour lui succéder, c'est que ce dernier avait plus 
d'expérience que tous ses autres subordonnés. « D'autant, dit- 
il, que le sieur Pronis ayant servy les seigneurs en cette qua- 
lité pendant sept années, j'ai jugé qu'il n'y avoit personne 
plus capable que luy. » 

Avant son départ, Flacourt fit preuve d'une certaine pré- 
voyance. Après avoir chargé ses cuirs sur le navire, il dressa 
un inventaire de quelques objets qu'il laissait au Fort. Il ne 
voulut pas quitter Fort-Dauphin sans s'être rendu compte, 
encore une fois par lui-même, des richesses que pouvait con- 



1. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 15. 

2. Ibid., éd. 1661, p. 393. D'après l'avocat Lordelot, Défense, p. 10, 11 et 29, 
cela se voit à la fin du traité de 1654 et dans le certificat de Flacourt, daté du 
8 janvier 1655. 

11 



162 ETIKNNE DE FLACOUliT 

tenir dans son sein le pays environnant. En compagnie du 
commandant La Forest, il s'en alla explorer une montagne 
voisine qui passait pour renfermer de l'or. Soucieux aussi, à 
juste titre, d'assurer des subsistances aux colons pendant 
son absence, il prit quelques mesures assez heureuses. C'est 
ainsi qu^il envoya quelques Français, sous la conduite de La 
Courneuve, auxpays de Ghalemboule, de Manamboule et d'Am- 
boule, pour s'y approvisionner. Le 30 décembre 1654, ces 
hommes revenaient de Manamboule avec deux mille têtes de 
bétail. Six semaines après, Goascaer, lieutenant de Pronis, 
rapportait de Ghalemboule une grande quantité de riz qui fut 
emmagasiné au Fort. Ces approvisiounemenls lui paraissant 
encore insuffisants, Flacourt ordonna à ses gens d'aller cueil- 
lir le riz qu'il avait fait planter dans les environs. La récolte 
fut abondante. Elle donna douze cents paniers qui, ajoutés 
aux autres produits que l'on possédait fournirent une quantité 
de vivres suffisante pour nourrir la colonie pendant un an*. 
L'inexorable gouverneur acheva son administration par des 
actes de conciliation. Le 14 janvier 1655, Ramandrouac, fils 
de Andrian Mitowe, et Maimiri, fils de Andrian Raval, vinrent 
le trouver de la part de leurs parents. Ils le supplièrent de 
défendre aux Français de Manamboule de se joindre aux en- 
fants dePanolahé pour leur faire la guerre. Flacourt leur pro- 
mit d'y veiller, mais à la condition qu'ils s'engageraient eux- 
mêmes à ne pas attaquer les enfants de Panolahé devenu son 
allié. Il remit en conséquence à Ramandrouac une lettre pour 
son lieutenant La Roche à qui il interdisait d'inquiéter Mitowe. 
Puis, il régla un différend que celui-ci avait avec les enfants et 
les neveux de Panolahé au sujet de la terre d'Ionghaïvou, en 
partageant cette terre équitablement. Ces mesures prises et 
ses préparatifs terminés, il prit congé de La Forest et de Pronis 
et s'embarqua pour la France sur le navire VOurs (12 fé- 
vrier 1655) ^ 

1. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 16, éd. 1061, p. 388 et siiiv. ; Défense pour 
Marie de Cossé, p. 10 et 29. 

2. Flacourt, éd. 1661, p. 410 et suiv. 

Mitowe était clief du pays d'Icoadre et Raval du pays d'itanterra. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 163 

Les événements auxquels nous venons d'assister prouvent 
que les associés avaient été bien inspirés et s'étaient montrés 
clairvoyants en confiant au directeur général de la Compagnie 
de l'Orient la mission d'aller rétablir l'ordre à Fort-Dauphin. 
Les désordres qu'avait entraînés la néfaste administration de 
Pronis exigeaient en effet un homme probe, intègre, et assez 
énergique pour maintenir les colons dans le devoir; on a pu 
constater, au cours de ce récit, que Fiacourt avait fait preuve 
de ces qualités. Aussi, sous son gouvernement, aucune rébel- 
lion grave n'éclata parmi les colons, en dépit du mécontente- 
ment que provoquèrent chez eux toutes sortes de privations et 
surtout son départ clandestin. Par malheur, la Compagnie avait 
montré moins de perspicacité en chargeant son directeur de 
favoriser le développement du trafic dans l'île. Elle s'était 
trompée sur le compte de cet homme qu'elle avait cru entiè- 
rement dévoué à ses intérêts. Elle avait rêvé négoce, profits, 
argent; Fiacourt, exploits, gloire, conquêtes. Elle avait espéré 
que la principale préoccupation du nouveau gouverneur serait 
d'amasser une ample récolte des produits de l'île; celui-ci, 
imbu du déplorable esprit de ses devanciers et d'un grand 
nombre de ses contemporains, avide de satisfaire ses désirs 
belliqueux, avait tout sacrifié au souci de plaire à la Cour, et 
consacré tous ses eiïorts à prendre possession de ce pays au 
nom du Roi. 

Fiacourt s'était illusionné sur ses forces. La petite troupe, 
qui était à son service était insuffisante pour tenter une pa- 
reille entreprise. Un tel projet ne pouvait être mis à exécution 
qu'avec beaucoup d'habileté et des forces considérables, avec 
des troupes bien aguerries et bien ravitaillées. Pour conquérir 
uneile aussi étendue, pour établir la domination de la France sur 
d'aussi vastes territoires, ce n'était pas assez de quatre-vingts 
hommes, ni même de cinq cents. N'ayant pas le nombre de 
soldats nécessaires pour triompher des Malgaches en une seule 
expédition, Fiacourt a voulu suppléer au nombre en les terro- 
risant, en intervenant dans leurs luttes sous le beau prétexte de 
1 équité et de la justice, en les ruinant en détail, en ravageant 



164 KTIENNE DE FLACOIHIT 

leurs récoltes, un niellanl tout à feu et à sang". D'autre part, 
par suite de l'incurie et du gaspillage de son prédécesseur, il 
n'avait pas les vivres indispensables pour subsister longtemps. 
De là de fréquentes razzias afin de se procurer du bétail et de 
se ravitailler. On connaît les sanglantes représailles qui en 
résultèrent, représailles dont Leroy et ses compagnons seront 
les victimes, comme Bouguier l'avait été de celles qu'entraîna 
l'administration de Pronis. On a vu comment le chef delà co- 
lonie avait lui-même subi les conséquences de son système 
d'intimidation, comment il avait été en proie à la disette, ré- 
duit à la dernière extrémité, poussé à quitter son poste pour 
aller au loin en quête de provisions et de munitions, au risque 
même de perdre le fruit du ses conquêtes, réduit à entreprendre 
le voyage de France pour implorer du secours d'une Compagnie 
qui le croyait occupé de négoce, de profits et non de conquêtes ! 
En vérité, il n'y avait pas un aussi grand mérite qu'on l'a sou- 
vent dit, à oser s'aventurer sur les mers avec une faible em- 
barcation et un équipage insuffisant. Peut-on excuser le gou- 
verneur d'avoir délaissé sa colonie dans les circonstances les 
plus critiques, après le pillage de Fanshere, le massacre d'An- 
drian Ramach et d'une foule d'indigènes, de s'être exposé lui- 
même à toutes sortes de dangers, sans se soucier de ce qui 
pouvait advenir aux colons, s'il venait à périr pendant la tra- 
versée? Quelque désespéré qu'il pût être, quelque légitime 
que fût son anxiété, n'était-il pas [de son devoir de demeurer 
au Fort, afin de pourvoir aux besoins et à la conservation de 
la colonie par tous les moyens dont il pouvait disposer et de 
ne point laisser détruire l'œuvre dont lui-même et Pronis 
avaient jeté les fondements? 

En usant du système d'intimidation à outrance, il com- 
mettait d'ailleurs une grave imprudence, car, s'il pouvait 
parvenir à soumetire les indigènes, il manquait des moyens 
nécessaires peur prémunir les colons contre de nouvelles 
agressions, auxquelles on devait toujours s'attendre de 
la part de gens qui ne songeaient qu'à la vengeance, ain- 
si que le montreront les événements qui surviendront 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 165 

peu de temps après son départ définitif pour la France. 

Joignez à cela qu'en faisant d'une politique violente la base 
de ses relations avec les Malgaches, il n'a pu réaliser qu'une 
partie de ses projets. C'est celte politique compressive et 
toute militaire qui Ta empêché de servir les intérêts de la 
Compagnie, autant qu'il l'aurait peut-être voulu. Quelles rela- 
tions commerciales pouvait-il, en effet, entretenir avec des 
gens auxquels il ne laissait d'autre alternative que la soumis- 
sion à un joug de fer, ou la fuite ? 

C'est aussi cette politique qui a entravé ses projets de colo- 
nisation religieuse et d'initiation à la civilisation. En quoi 
celui qui multipliait les pillages, les razzias, les incendies, les 
massacres pouvait-il favoriser la tâche des missionnaires? 

On a vu les ditTérends que l'inexorable gouverneur avait 
eus à ce sujet avec le P. Nacquart, hostile aux procédés des 
Portugais, partisan de la conquête des âmes par la douceur, 
la persuasion, le bon exemple, mais non par les armes et la 
violence. Les inconvénients de celte politique ne sont pas 
moins évidents lorsque l'on voit Flacourt s'efforcer de détour- 
ner de leurs préjugés, de leurs superstitions pour les tourner 
vers un Dieu de justice et de bonté des gens auxquels il don- 
nait lui-même l'exemple de l'injustice et parfois de la cruauté, 
et les naturels ne se laisser point prendre aux belles paroles 
de celui qui se posait auprès d'eux en justicier, en représen- 
tant de la civilisation, tout en imitant leurs procédés barbares, 
tout en cherchant toutes les occasions de leur ravir leurs 
troupeaux et d'augmenter ses ressources à leurs dépens'. 

Enfin celte politique n'était guère favorable à l'exécution 
de ses projets d'exploration; elle n'était pas de nature à lui 
permettre d'éclairer ses contemporains sur un pays dont on 
connaissait à peine les ressources, dont on ignorait en grande 

1. On connaît l'argument qu'un Malgache opposait un jour à un mission- 
naire : « "Vous venez volei' votre terre, piller le pays et nous faire la guerre, 
et vous voulez nous imposer notre Dieu, disant qu'il défend le vol, le pillage 
et la guerre! Allez, vous êtes blancs d'un côté et noirs de l'autre, et si vous 
passions la rivière, ce n'est pas nous que les caïmans prendraient » (de Qua- 
trefages, L'Espèce humaine, p. 341). 



166 ETIENNE DE FLACOURT 

partie les mœurs, les coutumes. Aussi est-il permis de s'éton- 
ner que lui-même et ses gens aient pu se livrer à des observa- 
tions géographiques et ethnographiques dans des contrées 
où ils étaient contraints d'être sans cesse sur leurs gardes, où 
les chefs recommandaient à leurs sujets le silence sur les 
ressources qu'elles offraient. Il n'en est pas moins certain qu'au 
point de vue militaire, commercial et religieux, l'ancien gou- 
verneur avait été dupe de sa propre politique colonisatrice, 
de son système d'intimidation, comme la Compagnie avait été 
elle-même dupe de son choix. 

Il est vrai que si la Compagnie de l'Orient s'était trompée 
sur les intentions de son gouverneur, celui-ci, de son côté, 
s'était mépris sur les desseins de la Compagnie. En entrepre- 
nant la conquête de l'île, il espérait recevoir des associés les 
renforts qu'ils lui avaient promis. Cela explique qu'il n'ait 
point hésité à affaiblir ses forces pour mettre ses projets bel- 
liqueux à exécution. On doit d'ailleurs reconnaître que, s'il a 
employé un système de colonisation fort contestable, il a eu 
du moins le courage de persévérer dans la ligne de conduite 
qu'il s'était lui-même tracée, et que, s'il s'est exagéré ses mé- 
rites comme conquérant, il n'en a pas moins fait preuve d'une 
grande fermeté. Sans doute ses gens, ne recevant point de 
secours, sans cesse à la veille de manquer de vivres, étaient 
stimulés par Tappât du butin et résolus à attaquer et à se dé- 
fendre en désespérés; sans doute, i Is étaient bien unis pour 
la cause commune, et bien soumis àleur chef; sans doute, s'ils 
manquaient de munition de guerre, les quelques armes à feu 
et canons qu'ils possédaient leur donnaient une supériorité 
incontestable sur des ennemis divisés, sur des gens qui ne 
détestaient rien tant que leurs voisins et étaient mis en fuite 
par la moindre détotonation; mais Flacourt ne pouvait oppo- 
ser à la multitude des malgaches qu'une petite troupe; ses 
lieutenants et ses soldats avaient contre eux l'ignorance du 
pays, les privations, la maladie, le découragement qui s'em- 
pare dans un pays éloigné de tout homme qui se voit sans 
secours, sans nouvelles de la mère-patrie et les faibles détache- 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 167 

ments de la petite colonie devaient montrer beaucoup d'en- 
durance et d'ingéniosité au milieu des conditions nouvelles de 
terroir et de climat qui leur étaient imposées. D'un autre 
côté, il faut savoir d'autant plus de gré à Flacourt de sa per- 
sévérance qu'il eut à lutter à la fois contre les embûches que 
lui dressaient les naturels et les menées sourdes de quelques 
Français qui voulaient g-agner les sympathies des chefs indi- 
gènes ou supplanter leur chef. C'est grâce à la prudence et à 
l'énergie dont il a toujours fait preuve au milieu de difficultés 
sans cesse renaissantes que plusieurs massacres de Français 
ont pu être évités et que le sud de File a été conquis à la 
France. Mais hâtons-nous d'ajouter que, si cette conquête 
était agréable à Flacourt et pouvait l'être à Louis XIV, elle 
ne faisait point les affaires de la Compagnie qui n'en tiendra 
aucun compte'. 

1. Flacourt dit liii-méme, en parlant des associés, « ne reputans en rien la 
possession des pais qu'ils ont acquis, quoy que ce fust beaucoup » (éd. 1628, 
broch., p. 2). 



LIVRE III 



L'OEUVF=tE SCIENTIFIQUE 
OE FLAGOURT 



Nous avons vu que si la politique adoptée par Flacourt avec 
les indigènes avait entravé ses projets de commerce et d'ini- 
tiation relig-ieuse, elle n'avait pas empêché toutefois ses explo- 
rations ni celles de ses lieutenants d'être fructueuses. Ce n'est 
pas en vain que Flacourt a visité l'île Sainte-Marie,vu Fenerive, 
la bouche du Maning-ory, et parcouru les environs de Fort- 
Dauphin'. Ce n'est pas en vain, non plus, que ses lieutenants 
et en particulier, Leroy, Descots, Angeleaume, ont mené de 
front les expéditions, les razzias et les observations relatives 
aux ressources du pays et aux mœurs des habitants dans la 
plus grande partie de la région australe. 

De tous ces voyages Flacourt a recueilli une nombreuse 
collection de plantes ou de minéraux, et surtout une quantité 
de renseignements qui lui ont permis, dès avant son départ 
de Fort-Dauphin, d'écrire d'amples mémoires^ qu'il publia 
peu de temps après son retour en France (1658), sous le titre 
d^ Histoire de la gra?ideisle Madagascar*. Ces mémoires qu'il a 

1. A. Grandidier, Hist. la gëogr., ouv. cité : Tableaux, p. 207-212. 

2. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 205 : Lettre de M. .Mounier à l'abbé 
d'Ennemont, 5 février 1655. 

3. A quelle époque Flacourt a-t-il commencé à composer sou ouvrage ? Il est 



170 ETIENNE DE FLACOURT 

consacrés, non seiilemout au récit dos événements qui ont 
eu lieu sous son administration, mais encore à la description 
du pays et des habitants, ne sont pas sans doute uniquement 
le fruit de ses observations personnelles on de celles de ses 
subordonnés. Ils ne sont pas non plus entièrement inspirés 
des traditions ou des légendes qui vivaient encore dans le sou- 
venir des naturels. Le vieil historien de Madag-ascar a pu 
prendre et a probablement pris une partie de ses renseigne- 
ments dans les cartes, les relations des voyageurs de son temps 
qu'il nomme, ou de certains auteurs qu'il a omis de citer. Mais 
la plupart de ses descriptions sont d'une telle naïveté qu'elles 
excluent l'hypothèse d'un simple travail de composition, et 
nous pouvons le croire, lorsqu'il nous dit qu'en publiant son- 
livre sur Madagascar il a voulu nous faire connaître le plus 
consciencieusement possible ce que les naturels lui avaient 
caché, et ce qu'il avait vu, connu, appris et remarqué dans 
cette île pendant le long- séjour qu'il y a fait. On comprend de 
suite, en parcourant son ouvrag-e, qu'il n'a rien néglig-é de ce 
qui pouvait lui permettre de s'éclairer, de compléter ou de 
rectifier ses lectures. Soit qu'il nomme^ soit qu'il passe sous 
silence, on sent toujours qu'il n'accepte pas une opinion sans 
l'avoir contrôlée et souvent vérifiée sur les lieux mêmes. 

Comme notre vieil auteur était en situation de bien con- 
naître le pays et qu'il porte le cachet de la vérité, nous lisons 
son livre avec la plus vive curiosité. Et l'on ne saurait dissi- 
muler que cette curiosité trouve souvent de quoi s'y satisfaire. 
Sans aller jusqu'à nous prendre d'une excessive admiration 
pour la richesse et la précision des renseig-nements que l'on 
doit à Flacourt;, sans aller jusqu'à comparer son œuvre aux 
remarquables travaux de notre temps, il est permis de ne poin t 
partager l'opinion de ceux qui lui refusent toute estime, sous 

difficile de le dire d'une façou précise, Tauteur n'ayant pas pris soin d'eu in- 
former le lecteur. Cependant il semble y avoir travaillé dès l'année 1656. Nous 
lisons en effet sur le plan de l'îlot d'Anossi : « L'islet an Fort d'Anossi, levé 
sur les lieux par le sieur de Flacourt, 1656. » C'est probablement dans le cou- 
rant de l'année 1657 qu'il l'a terminé, puisque le permis d'imprimer lui a été 
donné, comme il le dit lui-même, le 12 octobre 1657. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 171 

le seul prétexte qu'ils ne rencontrent point chez lui des obser- 
vations coniplètes et véritablement scientifiques. Certes le vieil 
historien n'est pas un savant clans le sens où nous entendons 
ce mot aujourd'hui, mais à son époque il pouvait paraître tel 
et puis qu'il a fourni des données précieuses à la géographieet à 
lethnog-raphie et même à la science de la colonisation, nous 
ne voyons pas de raison pour dénier à son œuvre tout carac- 
tère scientifique. 

Nous y distinguerons trois parties principales : 

1. L'œuvre géographique; 

2. L'œuvre ethnographique; 

3. Le plan de colonisation ou les théories d'un homme d'ac- 
tion. 

Cette troisième partie est comme la synthèse et le couron- 
nement des deux autres. Elle contient l'exposé des vues sur 
la colonisation de Madagascar que les explorations ou les 
observations ont fait naître dans son esprit. Ce sont le plus 
souvent les conseils inspirés par l'expérience qu'il avait 
acquise, ce sont les théories dun homme d'action. 

Notre tâche consistera ici à mettre en relief les innovations, 
les informations, les investigations qui doivent lui être attri- 
buées, en un mot la part d'originalité qui lui revient. Pour 
parvenir à notre but, il nous sera nécessaire de démêler les 
sources auxquelles il a puisé et de comparer les renseigne- 
ments qu'il a fournis à ceux que nous avons déjà trouvés chez 
ses devanciers. Quant à la part d'exactitude qui lui revient, 
elle apparaîtra plus nettement à la lumière des renseignements 
recueillis par les explorateurs qui l'ont suivi. 



CHAPITRE PREMIER 

L.'<eiivre géographique de Flacoiirt. 

Faibles progrès des counaissauces cartographiques peudaut le séjour de Fia- 
court à Fort-Dauphin. — Part d'originalité et d'exactitude de Flacoiirt dans 
sa carte générale : situation astronomique, relief, hydrographie fluviale, con- 
figuration. — Cartes spéciales et plans. -- Innovations dans la nomencla- 
ture. 

Faibles progrès des connaissances descriptives pendant le séjour de Flacourt 
à Fort-Dauphin. — Part d'originalité, de sens critique, de sincérité et 
d'exactitude dans sa description générale et dans ses descriptions particu- 
lières : dénomination, situation, dimensions, relief, hydrographie fluviale, 
littoral, climat, ressources, végétales, animales et minérales. — Apprécia- 
tion générale. 

On sait que jusqu'à l'année 1648, les publications cartogra- 
phiques n'avaient donne de Madagascar qu'une idée fort vague, 
très incertaine et incomplète. Depuis cette date jusqu'à l'an- 
née 1656 pendant laquelle Flacourt a établi sa carte générale, 
les connaissances géographiques sur la grande île avaient fait 
peu de progrès. Les cartes que nous ont laissées quelques 
géographes ou voyageurs de cette période (notamment celles 
de Widde, 1650; Gauche, 1651 ; Sanson, 1655); n'étaient pas 
meilleures que celles de l'époque antérieure sur lesquelles elles 
semblent avoir été copiées plus ou moins servilement. Elles 
n'avaient pas mieux fait connaître le littoral, ni l'intérieur. 
Cependantelles portaient uncertain nombre de noms nouveaux, 
et l'on avait appris le nom de 4 caps ou pointes, 7 bouches de 
rivières, 8 îles, 11 ports, baies ou villages*. 

1. Sur ce nombre il faut compter, pour la côte orientale, 1 cap, 3 bouches 
de rivières, 1 ports ou baies et villages ; — pour la côte méridionale, 1 vil- 
lage; — pour la côte occidentale, 3 caps, 4 bouches de rivières, 8 îles, 3 ports, 
baies ou villages. Voir A. r,raudidier. Histoire de la géogr., éd. 1892, p. 41 k, e; 
44, 1, 89-129. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 173 

Flacourt qui a en entre les mains la carte de Fr. Cauciie 
et peut-être celle de Sanson, ne dit pas s'être inspiré de ces 
cartes pour dresser la sienne. Mais, ainsi qu'il le déclare 
lui-même, il a eu recours à quelques cartes étrang-ères, du 
moins pour la désignation de certains lieux et de certaines 
localités qui n'avaient point été visités par les Français. « 11 
a été nécessaire, dit-il, que dans ma carte générale de l'île, 
je me servisse aux lieux et côlos qui n'ont point encore été 
connus par nous autres Français des noms que l'on voit dans 
les cartes imprimées, lesquels ont été imposés par les Portu- 
gais aux caps, havres et terres qu'ils ont vus_, sur les bords de 
la mer*. » Quelles sont ces cartes imprimées? C'est ce qu'il est 
difficile d'affirmer, Flacourt n'en ayant fait connaître les au- 
teurs en aucun passag^e de son livre. 

Toutefois si l'on examine les anciennes cartes de Madag-as- 
car, on ne peut s'empêcher de remarquer, que de toutes ces 
cartes, deux seulement donnent à la poinle de l'île la forme 
toute spéciale qu'elle a également sur celle de Flacourt et 
qu'elles sont dues à des géographes portugais, l'une à Lazaro 
Luiz, lo60;rautreà VazDourado, ^57i^ Il n'est donc pas témé- 
raire de penser qu'elles ont été entre les mains de l'ancien 
g-ouverneur. Mais celle qui semble lui avoir servi de modèle 
serait (comme le croit M. Grandidier) ^ la carte de Lazaro 
Luiz. En elFet, l'île Sainte-Marie, tropéloig-néede la terre ferme, 
sur celle de Vaz Dourado, est au contraire relativement bien 
placée sur les cartes de Lazaro Luiz et de Flacourt. 

Quoi qu'il en soit, notre vieil auteur ne paraît pas avoir fait 
preuve de beaucoup d'originalité dans la construction de cette 
carte, bien qu'il assure l'avoir dressée sur les lieux*. 

Sans doute il a pu obtenir des indigènes et des Français qui 
avaient accompagné Pronis, ou se trouvaient sous ses ordres, 

1. Flacourt, éd. 1661 : Avant-Propos. 

2. Renseignements personnels dus à M. Grandidier. 

3. A. Grandidier, Histoire de la géogr. de Madagascar, éd. 1892, p. 40, 4 d, et 
Atlas, 1892, pi. le. 

4. Dédicace de la carte de Flacourt à Fouquet, Bibl. nat,, Section des cartes, 
Klaproth. 



174 ETIENNE DE FLACOURT 

des renseignements qui lui ont permis de rectifier quelques er- 
reurs ou de combler quelques lacunes des cartes antérieures, 
mais il est probable qu'il n'a pas marqué ses positions géogra- 
phiques (à un très petit nombre d'exceptions près) d'après des 
observations personnelles. 

On no trouve, en effet, dans son livre aucun passage per- 
mettant d'aflirmer qu'il se soit servi d'instruments astronomi- 
ques, de l'astrolabe ou de l'arbalestrille pour déterminer ses 
latitudes. 

On ne sera donc point surpris que sa carte n'ait apporté 
aucune amélioration à la carte de Pedro Reinel et aux cartes 
antérieures à 1G48 en général, en ce qui concerne la situation 
astronomique. Les latitudes que Flacourt attribue à la grande 
île (H° 12' pour la pointe septentrionale ; 25° 50' pour l'extré- 
mité méridionale) offrent même encore moins d'exactitude 
que les latitudes données par Pedro Reinel*. 

Au surplus, on remarque sur la carte do Flacourt beaucoup 
d'autres points dont la latitude est erronée. Ce reproche peut 
surtout s'appliquer à ceux qui se trouvent dans le voisinage 
de Fort-Dauphin et qui avaient été déterminés non par des 
marins, mais par des Français qui avaient parcouru le pays. 

L'idée que cette carte donne du relief n'est guère plus satis- 
faisante. Sans doute, il ne faut point s'étonner de n'y point 
rencontrer la véritable disposition des chaînes de montagnes 
que nous connaissons aujourd'hui, puisque lui-même et ses 
subordonnés n'ont guère exploré que la région australe, et 
que, jusqu'à ces trente dernières années, on a eu sur le sys- 
tème orographique de la grande île des idées presque entiè- 
rement fausses^ ; mais on était en droit d'attendre des données 
plus précises, plus détaillées, surlesplateaux^, les collines, les 
vallées de la région qu'il avait fait explorer. En revanche, on 



1. On se souvient que Pedro Reinel avait placé le cap d'Ambre par 11" 30', 
et le cap Sainte-Marie par 25° 35', et l'on sait que les latitudes vraies sont 
pour ces deux points, llo 39' 52" et 25» 38' 53" (voir A. Grandi dier, //zsi. de la 
géog?'., ouvrage cité, p. 52). 

2. A. Grandidier, Hist. de la géogr., 1892, p. 41, note m et p. 67. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 175 

est agréablement surpris de voir la chaîne longitudinale, qui 
traverse l'île du nord au sud, passer sur la carte de Flacourt 
plus près de la côte orientale qu'on ne le voyait sur celles des 
auteurs antérieurs*. 

Cette heureuse innovation lui a permis de montrer, con- 
trairement à ce qu'indiquaient certaines cartes do lépoque 
précédente, et ce qu'indiqueront encore dans la suite bon 
nombre d'auteurs, que les cours d'eau prenaient leur source 
beaucoup plus près de la côte orientale que de la côte occi- 
dentale. En outre, par une conséquence nécessaire, les fleuves 
du versant oriental n'apparaissent point sur sa carte, comme 
cela se pouvait constater auparavant, aussi longs que ceux du 
versant occidental. 

On peut donc dire sans être taxé d'exag-éralion qu'elle est 
la première qui ait relativement fait connaître la plupart des 
rivières qui arrosent le pays. Mais nous avons le reg'ret de 
remarquer que bon nombre de ces rivières sont mal placées. 
C'est ainsi qu'il a placé à tort les rivières de Tentamani (Ten- 
tamo) et d'Andrasady, au sud du Mangoro*. Les positions des 
sources de certaines autres ne sont pas moins erronées. Par 
exemple, la source du Manampani et celle du Mananghare se 
trouvent, sur sa carte, indiquées trop au sud, tandis que celle 

1. Jusqu'à l'année 1871 on avait cru que l'île était divisée par une chaîne 
centrale dont les ramifications s'étendaient graduellement vers l'est et vers 
l'ouest. M. Grandidier a montré que le système orographique de Madagascar est 
tout autre {Revue scienlifique, mai 1872). Grâce aux travaux, de ce célèbre ex- 
plorateur et de ceux qui l'ont suivi, on connaît aujourd'hui la délimitation de 
la chaîne de partage des eaux, le contraste des deux versants, la hauteur des 
principaux sommets, les directions, les liaisons, les limites des massifs mon- 
tagneux, les limites sud et nord du massif central, la structure, l'aspect, la 
pente et l'altitude de certains plateaux de la côte occidentale (Bongo-lava) et 
d'uQ plateau au-delà de la côte orientale (Ikongo), etc. — Voir Histoire de la 
géogr., loc. cit., p. 67 et 68; Oliver, Madagascar; Cortese [Bollet. geog. Soc. 
ital., septembre 1888); Catat {Bulletin de la Société de géogr. de Paris, 3» 
trim., 1891, rapport de M. Maunoir) ; Douliot {Annales de géograp/iie, jan- 
vier 1892, note de .M. Marcel Dubois); d'Anthouard {Bulletin de la Société de 
géogr. de Paris, 4« trimestre 1893 ; rapport Mauuoir) ; E. Gautier {Annales de 
géographie, avril et octobre 1893, C. B. de la Soc. de géogr. de Paris, février 
1893; Besson {Bull, de la Soc. de géogr. de Paris, d« trim. 1893). 

A. Grandidier, Hist. de la géogr., 1892, p. 41, note m et p. 67. 

2. A. Grandidier, Hist. de la géogr., éd. 1892, p. 101, note H. 



ne ETIENNE DE FLACOURT 

du Mangoro est indiquée trop au nord. Ajoutez à cela que 
plusieurs d'entre elles, telles que le Manan gourou, sont re- 
présentées, contrairement, à ce que nous apprennent les caries 
actuelles, comme se déversantàlamer parplusieurs bouches*. 

En dépit de ces inexactitudes, on doit reconnaître que la 
carte de Flacourt olîre d'heureuses innovations sous le rap- 
port de l'hydrographie fluviale. 

Par contre, elle n'avait guère apporté d'amélioration à la 
configuration de Madagascar. 

Depuis Fort-Dauphin jusqu'à la baie d'Antongil, la côte 
court à peu près en ligne droite, présentant peu de points 
saillants, dépourvue de grandes découpures, de grandes baies, 
et par suite facile à lever. C'est ce qui explique que son orien- 
tation et sa configuration apparaissent à peu près exactes sur 
la carte de Flacourt*. 

Mais il n'en est pas de même de la partie nord-est, de celle 
qui s'étend depuis la baie d'Antongil jusqu'au cap d'Ambre et 
avait déjà été reconnue par les navigateurs de l'époque. Cotte 
côte est tracée d'une manière tout à fait différente de ce que 
l'on peut voir sur les cartes actuelles. A l'exemple de plusieurs 
de ses devanciers et contrairement à ce qu'avait déjà indiqué 
Hondius, notre vieil auteur l'a fait courir toute droite et sui- 
vant le 81e méridien, ce qui est très inexact^ Bien mieux, au 
lieu de terminer l'île en pointe, il l'a représentée rectangu- 
laire avec une large ouverture au milieu et deux caps aux 
angles, le cap Saint-Sébastien, qui doit être placé plus bas, 
et le cap Natal, ou cap d'Ambre. 

Le tracé de la côte occidentale ne nous donne pas plus de 



1. A. Grandidier, Hist. de la géog7\, ouvr. cité, p. 43, note 2. 

La division de Manangourou eu plusieurs bouches est reproduite d'une 
manière très évidente sur la carte spéciale que Flacourt alaissée de l'île Sainte- 
Marie et des pays voisins (voir éd. 1658 et 1601). 

La rivière Sakalite, indiquée par Flacourt, n'est point connue dans le pays 
(A. Grandidier, Bull, de la Soc. de géogr. de Paris, juillet-déc. 1867, p. 386). 

2. A. Grandidier, Hist. de la géogr., p. 42, note 2. 

Quant à l'île Sainte-Marie, Flacourt a exagéré ses dimensions. 

3. Id., ibid., p. 41, note m. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR m 

satisfaction. On sait que Flacourt ne l'avait jamais visitée et 
que ses subordonnés n'avaient vu que la baie de Saint-Au- 
gustin. Il n'est donc pas étonnant que le dessin de cette côte 
soit grossier et inexact. Los contours n'y sont pas meilleurs 
que sur les cartes de Pedro Reinel (1517) et de Wilde (1650) *. 
Par suite de la forme rectangulaire qu'il a attribuée à la partie 
septentrionale, l'orientation du littoral nord-ouest n'est pas 
conforme à la réalité. Elle ne l'est pas davantage du reste, 
pour la partie centrale, qui est presque en ligne droite, sans 
convexité, et pour ainsi dire sans concavité (à l'exception de 
l'anse de Mansiatre), défaut que l'on constatait déjà sur les 
caries antérieures. Quant aux découpures du littoral nord- 
ouest, elles sont véritablement énormes et ne portent aucune 
désignation ou des désignations erronées, comme cette baie 
à laquelle il donne le nom de Diego Soarez et qui ne paraît 
être autre que la baie de Mabajamba. 

Enfin la côte méridionale est trop arrondie - et le cap Sainte- 
Marie n'y figure même pas. 

Quelque insuffisante et inexacte que puisse être la carte de 
Flacourt pour les régions septentrionale, centrale et occiden- 
tale, on n'en doit pas moins reconnaître qu'elle est la première 
qui ait donné une bonne idée d'ensemble de la région orien- 
tale. Elle a du reste servi longtemps de base à toutes les car- 
tes publiées dans les Atlas ou dans les Relations'. 

La cartographie spéciale et locale a fait aussi quelques pro- 
grès, grâce à Flacourt. Il est le premier, à notre connaissance^ 
qui ait laissé une carte de la province d'Anossi, de la vallée 
d'Amboule,du pays des Machicores, des pays de Ghalemboule, 



1. A. Grandidier, Hist. de la géogr., p. 43, note 1, et 44, note 1. 

2. A. Grandidier, ibid., ouvr. cité, p. 41, 7n. 

3. D'après M. Grandidier, Hisl. de la géOQi'., éd. 189:i, p. 234 et suiv. : Ta- 
bleaux), elle aurait été copiée ou imitée par plusieurs géograplies du xviii' siècle, 
entre autres G. Blaeu (Atlas, 1639), du Val (Atlas, 1661), Sanson fils (Atlas, 
1667, 1669, 1614, 1697, carte d'Afrique), le P. Coroneili (1689, carte d'Afrique en 
6 feuilles), Frédéric de Witt (1700, Atlas maritime, carte des Indes orien- 
tales), de risle (1700, carte d'Afrique), Mandelslo (1727, carte de Madagascar), 
d'Anville (1727, carte de l'Ethiopie orientale), Drury (172Ô, Robert Drury's 
Journal, janvier 1760, carte de l'Afrique). 



178 ETIENNE DE FLACOURT 

Saliaveli, sans parler des plans de Fcncrive, do la baie Dau- 
phino, de Foii- Dauphin. Mais on ne saurait dissimuler tout ce 
qu'il y a de défectueux et d'incomplet dans ces cartes. Elles ne 
permettent pas de se faire une idée du relief de ces contrées, 
de la distribution et de la direction des vallées, etc. Quant à 
la carie de l'île Sainte-Marie que nous devons à Flacourt, elle 
est encore 1res grossière. Non seulement la côte orientale se 
dirige toute droite vers le nord-est, mais la côte septentrionale 
est trop arrouilie et ne porte pas la pointe marquée sur nos 
caries. 

Toutes ces lacunes et ces erreurs de la cartographie de Fla- 
court ne doivent pas toutefois nous faire oublier qu'il a eu le 
mérite, soit dans sa carte générale, soit dans ses cartes parti- 
culières, d'indiquer le nom, jusqu'alors inconnu, de 31 bou- 
ches de rivières, 2 caps, 2 îles, 2 lacs et 10 localités, tant sur 
la côte orientale que sur la côte méridionale *. 



1. Flacourt a indiqué le premier : 
1° Sur la côte orientale : 
a) L*^? bouches de rivières suivantes* : 
Bouches du Manantsatran (Manansatrou). 
Bouche du Mauingory (Manangourou). 
Bouche de l'Onibé (Oughébé). 
Bouche de l'Ivondroua (Ivourhon). 
Bouche de Sakanila (Sacaville). 

Le couQueut du Sahasaka et du Tautamo (Tentauaani) . 
Bouche du Mangoro (Manghourou). 
Bouche du lac Rangazana (Harangazavak). 
Bouche du Mamoroma (Morombei). 
Bouche du Faraony. 
Bouche de l'itampolo (Ilapoule). 
Rivière de Manamo (Mauanhave). 
Bouche du Mangatsiolra (Manghasiouts). 
Bouche du Manambato. 

Bouche du Manaaara, rivière formée par le Menaharaka, l'Inaivo et l'Ito- 
mampy (Mauaugari — Mangharac — loughaivou — Itomampo). 
Bouche du Massanaka (Massianak, anse du Borgne). 
Bouche de la rivière Mauambodro (Manambodrou). 
Bouche du Sandravinany (Saudravinangha). 
Bouche d'Andringitana (Audraghinta). 
Bouche du Manampanihy (Manampani). 
Bouche de l'Isama (Same). 
Bouche du Mauaaivo (rivière d'itapere). 
* Les noms entre parentlièsos sont les désignatioas de Flacojrtj 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 179 

Enfin, bien que notre vieil auteur ne se soit pas attaché à 
nous fournir dans ses cartes des indications précises sur la 
distribution des richesses végétales, animales et minérales, 
on voit néanmoins avec plaisir qu'elles n'en sont pas entière- 
ment dépourvues. C'est ainsi qu'il nous apprend que le pays 
situé au-dessus de la baie Saint-Augustin, probablement le 
Fierenana, est un pays très fertile, la Terra de la Gada (Me- 
nabé) un pays riche en bétail, le pays des Machicores (proba- 
blement Bara) un pays de pierres, etc. 

Nous avons essayé de mettre en lumière les progrès que la 
cartographie de Flacourt accuse sur celle de ses devanciers ; 
il nous reste maintenant à rechercher ceux que ses descrip- 
tions accusent sur les descriptions de l'époque précédente. 

. Bouche du Leugorauo (Lengorauou). " 

b) Les îles suivantes : 
Nosy-Maughabé. 
Nosy-Arivo. 

c) Les localités suivantes : 
Tamatave (Tametavi). 
Manano. 

Maugatsiotra (Manghasiouts). 
Ranombo (Andranglianabé). 
Masianaka (Masiauach). 
Manaœbodro (Manambodrou). 
Sandraviuany (Saudravinangha). 
Soarano. 

Lokava (Loucar). 
2° Sur la côte uiéridiouale : 

a) Les bouches de rivières suivautes : 
Fitoraka (Fitora). 

Confluent a l'iûaka, du Fanjahira et de l'Akondro (Acondre — Fanshere 
— Trauovato — Jinorona). 
Ony (Ongh). 
Mandrary (Mandrerei). 
Mauambovo. 

b) Les baies suivantes : 
Anse de Karimboly. 

Baie des Masikoro (Machicora). 

c) Les caps suivants : 
Eola (Heholahé). 
Ranavalona (Ranevatte). 
a) Les lacs suivants : 
Limpomany. 

Sivora. 

c) Village de Liiupomauy. 



180 ETIENNE DE FLU'OUr.T 

Mais auparavant il importe de se rendre compte de la richesse 
et do la valeur des renseignements dus à quelques voyageurs 
contemporains de notre auteur, entre autres (fauche etl'owle 
Waldegrave. 

Depuis l'année 1648 jusqu'à l'année 1655 les quelques ou- 
vrages qui avaient été publiés n'avaient guère comblé de la- 
cunes au point de vue des dimensions, du relief, de l'hydro- 
graphie fluviale et côtière du littoral et du climat. Gauche avait 
sans doute laissé dans sa Relation quelques données sur les 
monts Ambohitsmenes, la rivière et les environs de Fanshere, 
la baie de Port-aux-Prunes et le climat de Sainte-Luce, mais 
cet auteur mérite peu de confiance, car il a parlé de voyages 
qu'il n'avait point entrepris et de pays qu'il n'avait pas visités, 
tels que ceux de Vohemar etd'Antongil et l'île Sainte-Marie *. 
Par contre, ce même voyageur et Powle Waldegrave (nous 
laissons de côté les opinions de Vincent le Blanc, dont la re- 
lation est remplie de fables et d'erreurs), avaient apporté quel- 
ques renseignements nouveaux et relativement exacts sur les 
ressources de la grande île. Gauche avait mentionné un grand 
nombre de plantes, d'animaux et de minéraux, inconnus jus- 
qu'alors, et avait même parfois indiqué les endroits oii il était 
possible de les rencontrer. Bien mieux, il avait rectifié les er- 
reurs que les auteurs précédents avaient répandues sur la 
faune de l'île. « C'est une chose esloignée de vérité, disait-il, 
et pourtant escrite par d'autres, que cette isle soit infestée de 
lions, de tygres, de léopards et éléphants*. » Mais, s'il avait 
parlé avec assez d'exactitude des ressources des pays de Ma- 
tatane, des Ampâtres et d'Anossi oia il s'était livré à la traite, 
il semble s'être montré trop enthousiaste dans l'opinion qu'il 
a formulée sur la richesse et la fertilité de l'île \ Powle Wal- 



1. Morizot, Voyage de Fr. Cauche, ouvrage cité, passim; Flacourt, 1661 : 
Avaut-Propos. 

2. Morizot, Voyage de Fr. Cauche, p. 9. 

3. Voici la liste des plantes uieutionnées par Cauche avec quelques indica- 
tious de l'eudmit où il les place : latauiers, bananiers, coton (baie des Galions), 
pastel ou auil, indigo, tamarin, balisier, aloès (près de Ranoufoutsi), chêue 
(Matataues), vouhauatte (baie aux Prunes), vigne (Sainte-Luce), citrons, oran- 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANHAISE A MADAGASCAR 181 

degrave, au contraire, qui s'était étudié à démontrer que 
Boolhby avait exagéré ou inventé la fertilité de Madag-ascar, 
s'était révélé plutôt sceptique en refusant de croire que ce pays 
offrait de g'randes ressources en bois et en niant l'existence 
de mines d'or et d'argent'. 

Telles étaient les nouvelles connaissances que l'on avait 
acquises, telles étaient les différentes opinions que l'on avait 
exprimées sur Madag-ascar pendant le séjour de Flacourt à 
Fort-Dauphin. 

Si Flacourt ne paraît pas avoir connu la publication dePowle 
Waldcgrave, il n'est pas douteux qu'il ait lu Fr. Gauche. Mais 
il ne parle de la relation de ce marchand, que pour déclarer 
qu'elle lui inspire peu de confiance, et il est visible, à la lec- 
ture des 'premières pag-es de son livre, qu'il s'est appliqué à 
montrer la supériorité de son œuvre sur celle de son prédé- 
cesseur". Il veut persuader le lecteur que lui, du moins, ne 
raconte pas des voyages imaginaires. Après avoir tracé, sans 
enthousiasme, mais avec une honnête naïveté, un tableau d'en- 
semble de celte vaste contrée, dont il n'avait vu qu'une par- 
tie, il déclare qu'il va nous faire connaître les pays « décou- 
verts par les Français en plusieurs voyag^es qu'ils ont faits, tant 
en guerre qu'en traite et marchandise ». Il précise le champ de 
ses observations personnelles et des observations de ses subal- 
ternes. Il énumère et décrit d'abord les contrées de la rég-ion 
orientale qui s'étendent depuis Fort-Dauphin jusqu'à la baie 
d'Antongil, la province de Caranossi (Ânossi), les vallées de 



ges, grenades, raahaiit/anaoas, maniguelle (Matataues et Anlavares), gingem- 
bre, diverses racines, riz, mil, canne à sucre (voir Morizot, Relation du 
voyage de Fr. Caucfw, p. 146-174). 

Ce même auteur avait énuméré un grand nombre d'animaux : bœufs à 
bosse, « porc naturel », moutons, chèvres, salamandres, caméléons, singes 
(aux Antavares et au pays des Ambohitsmènes), crocodiles, lézards, tortues, 
un grand nombre d'oiseaux, canards, perdrix, ramiers, poules, pintades, hé- 
rons, perroquets, colibris, insectes, etc. (id., ifnd., p. 124-145). 

Enfin il avait assuré que l'île renfermait des mines d'or et d'argent, des 
pierres précieuses (pays des Machicores). 

1. An answer to M. Boothbt/s Book of the Description of Madagascar, 1649, 
ch. u, p. 7 et suiv. 

2. Avant-Propos, éd. 1661. 



182 ftTIENKE DE FLACOUKT 

Fanslicre,d'Amboulc,de Mananghara, etc.Dela baie d'Anton- 
gil il revient à la région australe et donne delà même manière 
une description des pays compris entre Fort-Danphin et la baie 
de Saint-Augustin, tels que les paysd'Adcimou, de Mandrare, 
des Ampâtres, etc. '. 11 ne se borne pas à indiquer le champ des 
observations dues aux Français, il en fixe les limites : « Depuis 
la baie d" Antongil jusques mi bout de l'île, les Français^ dit-il, 
i^onl point encore fréquenté. Mais, j'ai appris qu'il y a une 
province qui s'appelle Vohemaro et dans la carte par les Por- 
tugais Boemaro. . . la coste depuis Antongil court droit au nord. 
C'est tout ce que fay pu reconnoistre de cette isle en tirant de 
long de la coste vers le nord-nord- est ^ . » Enfin, telle est sa 
préoccupation de montrer au lecteur que, à !a dillérence de Gau- 
che, il ne parlera pas de pays qu'il n'a point vus, qu'en décri- 
vant les pays de la côte occidentale, il s'arrête à la baie de 
Saint-Augustin, ajoutant qu'il ne veut pas en dire davantage 
pour cette raison que nul Français ne s'est avancé plus loin, 
soit pour y guerroyer, soit pour y faire du commerce ^ 

Il ne faut pas cependant prendre trop à la lettre les décla- 
rations de Flacourt. On trouve, en effet, dans bien des passages 
de son livre, des digressions sur le pays qui prouvent qu'il n'a 
pas voulu se borner à une simple description topographique 
des contrées explorées parles Français, mais qu'il a eu la pré- 
tention de donner une description complète et détaillée de l'île 
tout entière. Aussi dans cette étude critique n'envisagerons- 
nous pas séparément'les descriptions spéciales et la description 
générale. 

On avu que plusieurs géographes avait identifié notre Mada- 
gascar avec l'île Menuthias des anciens. C'est avec raison que 
Flacourt a repris cette opinion qui, pendant longtemps con- 
troversée, a été développée de nos jours avec autorité*. Mais 



1. Flacourt, 16G1, p. 8-46. 

2. Id., ibid., p. .30. 

3. Id., ibid., p. 46. 

4. Flacourt, 1661, p. 1. M. Grandidier paraît avoir prouvé d'une manière 
irréfutable l'identité de Madagascar et de l'île Menuthias des anciens {Ilisloire 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 183 

il a prétendu à tort que la même île était appelée par les habi- 
tants Madécasse '. 

Sur la situation astronomique de la grande île africaine ou 
sur celle des îles voisines, ses descriptions nenous éclairent pas 
mieux que ses cartes '. En revancbe, elles les complètent dans 
une certaine mesure par les renseignements nouveaux qu'elles 
contiennent sur les autres éléments géographiques, dimensions, 
relief, hydrographie fluviale et côtière, climat, etc. et en géné- 
ral sur l'intérieur du pays. 

Et d'abord les dimensions que Flacourt attribue à cette île 
ne paraissent pas exagérées. C'est justement qu'il la regarde 
comme une des plus grandes qu'il y ait au monde; on sait, en 
effet, aujourd'hui, qu'elle vient pour l'élendue immédiatement 
après la Nouvelle-Guinée et Bornéo. Quant au nombre de 
800 lieues qu'il indique pour le pourtour, il ne s'éloigne guère 
de celui qui est adopté à notre époque'. 

Au point de vue du relief, nous ne nous dissimulons pas les 
nombreuses lacunes laissées par Flacourt. Certes, il faudra 
s'adresser à d'autres voyageurs pour connaître la véritable 
distribution des montagnes dans l'île, pour savoir que ce vaste 
pays est traversé par plusieurs chaînes dirigées du nord au 



de la r/éor;r., p. 17 et suiv. ; Raiuaud, Annales de géographie, 15 juillet 1893 : 
Bibliographie de 1893, p. 39). 

1. A. Graadidier, Histoire de la fjéogr., p. 32 et 33. 

2. Flacourt compte 16° à 17° latitude sud pour l'île Sainte-Marie. La latitude 
vraie est entre 16" 41' et 11" 5' 13" pour la côte occidentale, 17° G' 10" et 
160 52' 20" pour la côte orientale (Flacourt, éd. 1658, p. 301; 'A. Grandidier, 
Risl. de la géogr., éd. 1892, p. 93). 

D'après Flacourt, la distance qui sépare Madagascar du continent est à 70 
à 110 lieues (éd. 1661, loc. cit., p. 1); M. Grandidier va jusqu'à HO lieues 
(Revue scientifique, mai 1872, p. 1078). 

Legentil a affirmé à tort que Flacourt était le seul qui eût parlé des varia- 
tions de l'aiguille aimantée observées de son temps à Madagascar. Le gé- 
néral Beaulieu avait déjà constaté en 1620 la variation de l'aiguille aimantée 
dans la baie de Saint-Augustin (voir Flacourt, éd. 1661, p. 2; Thevenot, Re- 
lation de voyages curieux, t. I, l^e et 2« parties : Voyages du général Beaulieu 
aux Indes orientales, p. 21 ; Legentil, Voyage dans les mers de Vlnde, t. II, 
p. 626 et suiv.). 

3. Flacourt, éd. 1661 : Avant-Propos et p. 91, 333; A. Grandidier. Eevue 
scientifique, mai 1872, p. 1078; C. R. delaSoc.de géogr. de Paris, 23 mars 1891, 
p. 198. 



184 ETIENNE DE FLACOURT 

sud, qu'à la chaîne que suit la C(Mo orientale s'adosse un 
vaste massif qui couvre toute la partie centrale. Certes, il est 
impossible de se faire une idée, d'après les descriptions de 
Flacourt, de Taspect do la région occidentale et d'une partie 
de la rég-ion australe. Est-ce à dire qu'il ne faille tenir aucun 
compte des quelques données nouvelles qu'elles nous ont ap- 
portées? 

Or Flacourt est le premier qui ait parlé du relief du sud-est 
de l'île. Nul, avant lui, n'avait signalé les montagnes qui s'élè- 
vent non loin de la côte entre Mangharia(Sainte-Luce) et San- 
dravinangha (Sandravinani). Ces monts Viboulle, ces pays de 
Vohitsbanh qu'il nous représente comme «pays hauts, remplis 
deboiset de fertiles vallées », ce sont bien là les montagnes 
que le D" Gatat décrivait récemment dans les mêmes termes 
que Flacourt, sous le nom de monts Beampingaratra; ce sont 
bien là les pays qui donnent naissance auMandrerei(Mandrare) 
dont parle le vieil historien de Madagascar. Quant aux monta- 
gnes qui séparent le pays des Eringdranes de ceux des Anta- 
vareset des Ambohistmenes,il est manifeste, à la seule inspec- 
tion des meilleures cartes de notre époque, qu'elles n'ont pas 
uniquement existé dans l'imagination de Flacourt *. 

La connaissance relative que Flacourt possédait du relief 
du sud-est lui a permis de ne pas laisser ses contemporains 
dans l'ignorance absolue de l'endroit où quelques fleuves de 
cette région prenaient naissance. Grâce à lui, on connut (au 
moins approximativement) la source de la rivière de Fanshere, 
du Mandrare, du Manatengha (Manampany), du Sandravinan- 

1. Flacourt, 1G61, p. 1-46. Consulter C. R. de la Société de géocfr. de Paris, 
2:\ mars 1891, p. 209 et 210, et Tour du Monde, 22 déc. 1894 : Voyage du 
D' Catal à Madagascar, p. 380. 

Nous n'avons pu découvrir à quels noms modernes répondent les monta- 
gnes d'Encobilan, de Hieia et de Manghaze (v. Flacourt, 1G61, p. 9). Il est en 
effet souvent très difficile, pour ne pas dire impossible, de retrouver sur les 
cartes actuelles, même les plus complètes, les pays indiqués ou même dési- 
gnés dans le livre de Flacourt. 

D'après le D' Calât {Tour du moiide, 15 déc. 1894, p. 371) le Mandrare 
prend sa source à lufanantera, dans une montagne située à deux jours de 
marche de Taïuotanio. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 185 

gha (Sandravinani), cours d'eau qui se jettent sur la côte 
orientale, et même de la rivière Saint-Augustin et du Ranou- 
mena, tributaires des eaux qui baignent la côte occidentale*. 

Il est aussi le premier qui ait apporté quelques renseigne- 
ments sur leur cours, qui ait indiqué, à peu près, leur direc- 
tion, les pays qu'il s traversent et la distance qui les sépare des 
rivières avoisinantes. Faute d'une donnée précise, il se sert 
pour caractériser ces rivières d'un terme général les appelant 
« grande, spacieuse, large, rapide » ou bien les comparant 
avec les rivières de France, la Loire par exemple. Et il faut 
avouer que ce qu'il nous en apprend n'a pas été démenti le 
plus souvent par le témoignage des voyageurs de notre 
époque. Il en va du moins ainsi pour les rivières du sud-est. 
Ce Manampany, qui arrose la vallée d'Amboule et qu'il nous 
dépeint comme « une grande rivière « offrant à son embou- 
chure « de grands estangs et islets », ne ressemble-t-il pas à 
celui que le D"" Catat nous a représenté comme un « grand 
fleuve qui se jette dans la mer par plusieurs embouchures, 
avant de se diviser en un delta compliqué ^)? Enfin bien qu'il 
se soit généralement abstenu de nous décrire la forme et le 
dessin des vallées, il est le premier qui nous ait appris que la 
vallée de l'Itomampo était bordée de montagnes et qu'elle a 
quatre lieues de large. 

Mais rignorance dans laquelle se trouvait Flacourt du relief 
des autres contrées l'a empêché de nous fournir des renseigne- 
ments précis sur les rivières de l'ouest, du nord et du nord- 
est. Ce n'est pas chez lui qu'il faut chercher la source du Ma- 
ningory, de la rivière Fitorah, du Mananara. Qu'entend-il 
aussi par cette autre rivière qui prend naissance dans le pays 



1. M. A. Grandidier a précisé et complété les doQuées de Klacourt sur la ri- 
vière de Saint- Augustin ; MM. Maistre et Catat, ses indications sur les sources 
du Mandrare. C'est seulement de nos jours qu'on a fixé la limite du bassin 
des fleuves qui débouchent au sud, sud-est et sud-ouest {Bulletin de la So- 
ciété de géogr. de Paris, juillet-déc. 1867, p. 386; C. R. de la Soc. de géogr. 
de Paris, séance du 5 déc, note de M. Grandidier; Catat, Tour du monde, 
15 déc. 1894, p. 37 Ij. 

2. Tour du monde, déjà cité, p. 392. 



186 ETIENNE DE FLACOURT 

des Anlsianaka, pour aller se jeter dans une grande baie de 
l'ouest fréquentée par les habitants des îles Comores? Veut-il 
désigner par l;i le fleuve du Mahajaniba ou même le Betsiboka? 
C'est ce que nous n'avons pu découvrir. Les renseignements 
qu'il a apportés sur l'hydrographie de ces régions ne sont pas 
seulement trop vagues, ils sont encore inexacts. La descrip- 
tion de Flacourt confirme l'erreur que contenait sa carte sur 
le cours du Manangourou. Les quatre branches qu'il attribue 
à ce fleuve sont tout simplement quatre rivières différentes, 
Flacourt a pris souvent aussi pour des bouches de rivières de 
simples lagunes qui réunissent plusieurs d'entre elles et sont 
formées par une foule de chenaux'. 

Quant à la connaissance du régime des fleuves de Mada- 
gascar, elle supposait, non seulement la connaissance du relief, 
mais encore celle du régime des vents, des pluies, de la nature 
du sous-sol, toutes choses que Flacourt ignorait, comme ses 
contemporains, et que Ton a seulement commencé de nos 
jours à étudier. Partant ce serait trop exiger du voyageur du 
xvii« siècle que de lui demander l'explication des crues et des 
maigres des cours d'eau. Cependant Flacourt, qui n'avait vu 
que les embouchures des rivières de la côte orientale, nous a 
quelque peu renseignés sur leur navigabilité. Il a signalé les 
obstacles, les roches qui les obstruaient; il a remarqué que 
les rivières étaient fréquemment bouchées et s'il n'en a pas 
recherché la cause, il ne lui a pas échappé toutefois qu'elles 
se débouchaient à l'époque des grandes pluies. Enfin il a fait 
connaître parfois leur profondeur et même la limite de navi- 
gation, et il n'est pas jusqu'à l'expression de « torrent », très 
caractéristique pour ces cours d'eau, fort juste d'ailleurs, qui 
ne vienne sous sa plume*. 

Tous ces renseignements offrent d'autant plus d'importance 
que Flacourt n'a pas été contredit par les explorateurs ou les 
savants de notre temps^ 

1. V. A. Grandidier, Bulletin de la Soc. de géogr. de Paris, l^r trimestre 1886 : 
Canaux et lagunes de la côte orientale. 

2. Flacourt, éd. 1661, p. 9-46. 

3. M. Grandidier a donné une explication véritablement scientiQque du fait 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 187 

En ce qui concerne l'hydrographie delà partie la plus méri- 
dionale de l'île, Flacourt n'a guère rempli de lacunes. On doit 
lui savoir gré cependant d'avoir remarqué que le pays des Am- 
pâtres (Antrandroi) était une contrée sans rivières et sans eau. 
Le D"" Catat n'en parlera pas en d'autres termes'. 

Dans les quelques passages de son ouvrage qui ont trait au 
littoral notre vieil auteur a certainement ajouté aux connais- 
sances de ses prédécesseurs. La qualité des mouillages de Ta- 
matave et de VoulouiloU;, les écueils qui entravent l'accès des 
rades d'Itapère et de Fenerive, les dangers que les vents du 
sud et du sud-est font courir aux navires dans les parages de 
l'anse aux Galions, voilà autant de questions qui n'avaient 
pas été abordées et sur lesquelles Flacourt a eu le mérite d'ap- 
peler l'attention. Avec lui aussi on fut mieux renseigné sur la 
côte méridionale, qu'il représente comme sablonneuse, et 
même sur la côte nord-ouest qu'il nous montre avec raison 
découpée « par de belles et grandes rivières, bayes et anses, 
où il y a de bons ports et havres », bien qu'il ne l'eût pas vi- 
sitée^ 

Il ne faudrait pas cependant s'exagérer l'importance de ces 
nouvelles données et s'imaginer qu'elles ont beaucoup com- 
plété les indications de la carte générale. La lecture de son livre 

constaté par Flacourt. D'après lui, les rivières qui descendent de la chaîne 
orientale trouvent à la sortie des montagnes une plage étroite contre laquelle 
vient se heurter le grand courant de l'océan Indien. Or ce courant pousse 
vers les embouchures des sables qui en obstruent l'accès. Comme elles n'ap- 
portent d'ordinaire qu'un volume d'eau assez faible, la plupart ne parviennent 
pas à s'ouvrir une issue directe à la mer. Mais à la suite d'une crue impor- 
tante, elles forcent quelquefois le banc de sable qui les en sépare {Archives 
des Missions scientifiques, 1872). Gomme Flacourt il a constaté que des roches 
entravent la navigation dans beaucoup de rivières (ibid.). 

1. Flacourt, 166i, p. 35; D"" Catat, Toiir du' monde, déjà cité, p. 380; Gau- 
tier, C. R. de la Soc. de géogr. de Paris, 15 avril 1893, p. 322. 

C'est seulement à notre époque que l'on aura des renseignements précis 
sur les rivières qui se jettent sur la côte méridionale (voir Bull, de la Société 
de géogr. de Paris, juillet çléc. 1867 ; Annales de géographie, 1893, 1894). 

2. Flacourt, 1661, ibid., p. 2. 

Presque tous les renseignements fournis par Flacourt à ce sujet ont été 
confirmés par les voyageurs contemporains (voir A. Grandidier, Bull, de la 
Soc. de géogr. de Paris, juillet-déc. 1867, p. 384; P. Piolet, Madagascar et ses 
habitants, iS95, p. 19 et suiv.). 



188 ETIENNE DE FLACOURT 

n'apprendra pas plus que les descriptions antérieures quelle 
est la partie de la côte qui offre les meilleurs abris. S'il a parlé 
de bons ports sur la côte nord-ouest, il n'eu nomme aucun. 
Ajoutez à cela que, s'il a fait mention du port Saint-Augustin 
en décrivant la côte occidentale, et de quelques autres baies 
ou articulations déjà connues (cap Ranevate, péninsule de 
Tholanghare, baie de Fort-Dauphin, anse aux Galions, anse de 
Caremboule) de la côte méridionale, on est surpris de le voir 
passer sous silence le cap de Sainte-Marie, ainsi que quelques 
pointes et anses situées entre ce cap et l'embouchure du 
Sakalïte. 

Mais ce qui est le plus regrettable, c'est que sa description 
du littoral, loin de rectifier les erreurs de sa carte générale, 
est venue au contraire les confirmer. Ce qu'il nous dit des 
contours et de la direction de la côte méridionale est en effet 
tout aussi inexact que la configuration qu'il en a donnée*. 

Soit qu'il ait voulu attirer des colons dans l'île, soit qu'il 
l'ait fait par conviction, Flacourt a parlé du climat de Mada- 
gascar en termes très enthousiastes : « Les froidures, les ge- 
lées, les neiges, ny les glaces, dit-il, ne leur donnent point 
d'appréhension d'autant qu'il y en a point. Les grandes cha- 
leurs n'y sont point si incommodes, comme elles sont en 
France, d'autant que comme les jours y sont presque es- 
gaux aux nuits, elles ne durent pas si longtemps. Et en outre 
le grand chaud, commençant durant l'esté à neuf heures du 
matin, est terminé à trois heures après midy, pendant lequel 
''emps il s'élève une brise de mer qui modère tellement la cha- 
leur mesme en plein midy que plusieurs fois je n'en ay point 
esté incommodé, à cause de ce vent frais qui la tempéroit, ce 
qui duroit trois ou quatre mois de l'année, les huit autres 
n'estant qu'un perpétuel printemps ^ » Par malheur, cette pein- 
ture séduisante n'est guère conforme à la réalité. 

A l'époque de Flacourt comme à l'époque précédente, le 
climat de l'île ne pouvait être l'objet d'une étude scientifique. 

1. Flacourt, éd. 1061, p. 1-32. 

2. Flacourt, i/jid. : Avant-Propos, p. 2. 



ou LES ORIGINES DE LA C.OLOMSATION l'HANr.AlSE A MADACASCAK 18!) 

Ce n'est donc pas chez lui qu'il faut chercher des connaissan- 
ces précises et exactes, des renseignements sur le régime des 
vents et des pluies, les variations de la température, la durée 
des saisons, les degrés de l'insalubrité, toutes choses qui ne 
commenceront à être étudiées et en partie connues que de nos 
jours. 

Mais en parlant d'un pays aussi vaste que Madagascar, il 
faut se garder des généralisations. Pour être trop vag-ue on 
s'expose à être inexact. Flacourt n'a pas échappé à ce péril. 
Il est tombé dans une erreur que bon nombre d'auteurs repro- 
duiront après lui, en ne voyant pas qu'une contrée aussi éten- 
due ne devait pas se ressembler d'un bout à l'autre. S'il s'est 
servi de l'expression « hors saison » dans un autre passage de 
son livre (ce qui prouve tout au moins qu'il n'ignorait pas les 
inconvénients de la saison pluvieuse) s'il a expliqué la séche- 
resse de la province d'Anossi par sa latitude, il n'en est pas 
moins vrai qu'il n'a pas plus soupçonné que ses prédécesseurs 
ce que le climat de toute l'île avait de varié. 11 n'a pas vu que, 
pour l'apprécier exactement, il fallait tenir compte de la lati- 
tude, du voisinage de la mer, de l'altitude, de l'exposition, 
des saisons, des régions, des localités mêmes, en un mo 
d'un grand nombre de conditions. Illui était d'ailleurs difficile 
de se rendre compte de ces diverses influences, dans l'état oii 
se trouvait alors la science. On s'explique moins qu'il n'ait 
fait aucune réserve pour les contrées qu'il n'avait ni habitées, 
ni même visitées ou sur lesquelles il n'avait recueilli aucun 
renseignement. Les observations des savants et des explora- 
teurs de notre temps prouvent en effet que les grands froids, les 
gelées blanches et même la glace ne sont point inconnues dans 
certaines contrées. D'autre part, si la comparaison que donne 
Flacourt des chaleurs de Madagascar avec celles de France 
peut s'appliquer à Fort-Dauphin, elle ne saurait convenir à 
toutes les régions et on est fondé à croire que dans certaines 
contrées huit mois de l'année ne sont pas « qu'un perpétuel 
printemps ». 

On était d'autant plus en droit d'attendre des réserves de la 



190 ETIENNE DE FLACOUUT 

pari (lu g-ouverncur qu'il n'ig-norail pas le nombre de victimes 
que le climat de cette île avait faites parmi les Européens et 
parmi ses compatriotes, et que dans certains autres endroits de 
son ouvrage il n'a pas omis de signaler non seulement l'hu- 
midité de l'île Sainte-Marie et du pays voisin, mais l'insalu- 
brité du pays de Saint-Augustin'. 

Comme on a pu le voir, les renseignements que notre vieil 
auteur s'était procurés sur les montagnes, les rivières, le lit- 
toral et le climat de Madagascar, étaient assurément plus com- 
plets, plus précis et plus exacts que ceux des voyageurs de 
l'époque antérieure, mais ils étaient encore insuffisants. C'est 
que, gouverneur de Fort-Dauphin, il s'intéressait plus à la 
colonisation de la grande île qu'au progrès des connaissances 
purement scientifiques et qu'il s'était surtout préoccupé pen- 
dant son séjour d'en rapporter une ample moisson de faits et 
d'enseignements pratiques. L'abondance la variété des pro- 
duits utiles à l'homme que fournit la riche nature de ce pays 
lointain est accessible à tous. Flacourt qui est un vulgarisateur 
plutôt qu'un savant devait donc tourner toute son attention de 
ce côté. « L'auteur, a dit avec raison M. Blanchard, on le sent 
à chaque page, est animé par le désir de donner tous les ren- 
seignements capables d'éclairer ceux qui voudraient travailler 
pour l'avenir de la colonie". » 

Soit avant son départ pour Madagascar, soit après son re- 
tour en France, Flacourt avait consulté certains ouvrages 

1. Flacourt, éd. 1661, p. 29, 30, 89, 2S9, 269, 2"Î2. Consulter A. Grandidier, 
Revue scientifique, mai 1872, p. 1081; Sibrée, Madagascar et ses habitants, 
trad. fr. Monod, p. 5; Oliver, ouvr. cité, vol, I, p. 447 et suiv. 

On a constaté des chaleurs accablantes dans l'Ankaye et dans le Méuabé 
indépendant (Oliver, loc. cit.; Gautier, Annales de géogr., octobre 1893, 
15 avril 1895, p. 322). 

D'après Oliver, le printemps dure environ un mois et demi dans l'Imerina 
{ouvr. cité, p. 448). 

M. Grandidier assure que le village de Saint-Auguslin est particulièrement 
malsain {Bull, de la Soc. de géogr. de Paris, juillet-déc. 1867, p. 389). 

Comme Flacourt, Maudave et le D^ Catat ont remarqué qu'à Fort-Dauphin 
la brise de mer vient rafraîchir la température. — L'humidité de l'île Sainte- 
Marie et (lu pays voisin est un fait notoire (Notices coloniales, Iles de l'océan 
Indien, p. 1S6). 

2. Blanchard, lievue des Deux- M ondes, juillet 1872, p. 53 et 54. 



ou LES Or.K'.lNES DE LA COLONISATION FKANÇAISE A MADAGASCAIi 191 

relatifs aux plantes des Indes orientales. C'est, du moins ce 
que laissent entrevoir certains passages de son livre : « Je ne 
dis rien davantag-e du coco^ dit-il, car il y a assez d'autheurs 
qui en ont parlé et dit tout ce qui peut s'en dire ». Si Flacourt 
n'a pas nommé ici les auteurs qu'il a lus, par contre il a cité 
dans plusieurs autres endroits de sa relation Acosta, Dioscoride, 
Lindschot, le voyageur bien connu, et son commentateur Pa- 
ludanus. « Musa, dit-il, c'est le Musa d'Acosta. » Il croit que 
la g-omme appelée Litimbitsic est le « vray Cancanum do Dios- 
coride». Il parle ailleurs d'une canne d'Inde décrite par Lind- 
schot et Acosta, sous le nom de manbu ou bamhu. Enfin il 
invoque l'autorité de Paludanus en ces termes : « Paludanus 
dit que le tabataxir est un mot persien, qui signifie liqueur 

laicteuse qui se trouve à la plante nommée mambu » 

« Le même Paludanus descrit une autre espèce de tabaxir que 
Ton trouve sur les feuilles d'un certain arbrisseau (ce pour- 
roit estre celuy que je décris ici qu^il veut dire) » *. 

Bien qu'il ne cite jamais le nom de Fr. Gauche dans sa 
description des plantes, il est permis toutefois de supposer 
qu'il lui a fait quelques emprunts. C'est même l'auteur qu'il 
paraît avoir particulièrement étudié. Le cadre qu'il a adopté^ 
le procédé qu'il a suivi dans sa description des fruits qu'il com- 
pare souvent à ceux de la France rappellent encore plus la 
manière de ce voyag'eur ou plutôt de celui qui a rédigé son 
ouvrage, que celle de Lindschot. Ce n'est pas à dire toutefois 



1. Flacourt, éd. 1661, p. 142 et suiv. 

Nous lisons en effet dans Lindschot {Premier Livre de la Navigation aux 
Indes orientales, p. 37) : « En Java croissent beaucoup de roseaux qu'ils appel- 
lent mambu De ces roseaux ou trouve par écrit que le Tabaxir croit en iceux 

qui est de grand prix en Perse estant humidité blanche comme la mouelle 
d'aucun roseau » 

Christophe Acosta s'exprime à peu près dans les mêmes termes : « Tabaxir, 
dit-il, est un mot Persien et ne signifie autre chose qu'une humeur laic- 
teuse ou bien un suc ou liqueur congelé Or il est appelé par ceux du 

pays Sacar mambu, comme qui dirait sucre de mambu 

u Entre l'entre deux de chaque nœud s'engendre une certaine liqueur douce 
et grasse comme l'amidon...» {Histoire des drogues, espiceries ei de certains 
médicaments simples qui naissent aux bides et en Amérique, trad. Menardez, 
t. I, ch. XII, p. 74). 



192 ETIENNE DE FLACOURT 

qu'il lui ait pris le nom et la description de toutes les plantes 
dont il parle. On sait que Flacourt était observateur par tem- 
pérament. 11 ne lui coLitail pas de se baisser pour étudier les 
petites choses. 11 a voulu juger par lui-même de la richesse 
végétale de cette terre lointaine. L'ancien gouverneur nous ap- 
prend lui-même qu'il ouvrait les fruits, expérimentait la vertu 
de certaines plantes, faisait fondre les gommes. « J'ay plusieurs 
fois ouvert de ces fruits, dit-il quelque part, et n'ay rien re- 
connu de tout cela, il y a trois sortes de ces arbres qui ont le 
fruit dilîérenl ; je n'en ay remarqué encore que celuy-ci. » Dans 
un autre passage il nous apprend qu'il a voulu éprouver par 
lui-même l'effet d'une racine purgative, l'omnilafsa, mais que 
cette épreuve n'a point réussi. Non content de ses observations 
et de ses expériences personnelles, il interrogeait à ce sujet les 
indigènes. Mais, lorsqu'il n'était pas très sûr des renseigne- 
ments qu'il en avait obtenus, il se livrait à des observations 
complémentaires. C'est de cette façon qu'il a procédé, par 
exemple, pour déterminer comment le cocotier avait été im- 
porté dans l'île. Il avait appris des gens du pays qu'à une 
époque ancienne le cocotier était inconnu, mais qu'une noix 
fut jetée un jour sur la côte et que, vingt ou trente ans après, 
celte noix, qui avait germé, avait produit un fort bel arbre- 
Flacourt voulut se rendre compte de ce qu'il pouvait y avoir 
de vrai dans ce qu'on lui avait rapporté, et il reconnut en effet 
que, sous l'intluence d'un grand vent, soufflant du nord-nord- 
est, la mer déposait parfois sur la grève des noix de coco, ori- 
ginaires sans doute d'une île lointaine*. Enfin, lorsqu'en dépit 
de nouvelles investigations le doute subsistait encore dans son 
esprit ou que la chose lui paraissait seulement vraisemblable, il 
s'appuyait sur l'autorité de ceux qu'il avait interrogés en ces 

termes : «les habitants disent...... les habitants racontent 

ainsi que j'ai appris des habitants du pays..., au rapport des 

nègres^ » Aussi, riche de tous ces renseignements, a-t-il 

pu donner des plantes utiles qui venaient dans l'île une énumé- 

1. Blanchard, llevue des Deux-Monden, juillet 1872, p. 63. 

2. Flacourt, 1061. p. 127-1^4. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 193 

ration sensiblement plus longue que celles de ses prédéces- 
seurs. Il suffira pour s'en convaincre de savoir que le vieil 
auteur a mentionné parmi les végétaux de Madag-ascar le riz, 
lus fèves, les racines de diverse sorte, les ignames, la canne à 
sucre, les bananiers, les ananas, le tamarinier^ les g-renadiers, 
les orangers, l'ébène, l'aloès, l'indigo, le raphia, le ravenala, 
le bétel, le tabac, le coton, et tant d'autres qu'il serait trop long- 
d'énumérer. De ces végétaux beaucoup étaient inconnus jus- 
qu'alors ou du moins peu connus. « Habet tamen etiam histo- 
riam plantarum edulium, dit Haller, plantasque bene multas 
quas describit, icônes etiam, sed solorum foliorum dat. Inter 
156species multsesuntautnovse aut non satiscertecognitse'. » 
En particulier, c'est lui qui nous a fait connaître le premier 
les plantes désignées aujourd'hui sous les noms de Strychnos 
spinosa, AgatophyUimi aromaticum^ Liriantium trinervium^ 
Bumbertia Madagascarensis et surtout une plante extrêmement 
remarquable, le Nepenthes Madagascarensis, appelée par les 
indigènes, onramitaco'^ . Au mérite de Toriginalité le vieil 
auteur joint celui de l'exactitude. Chacune des espèces qu'il a 
fait connaître est décrite d'une manière reconiiaissable et un 
certain nombre d'entre elles se retrouvent dans les listes des 
explorateurs ou des savants de notre époques 

Il y a toutefois des ombres au tableau. Ce serait assurément 
s'exagérer les mérites de Flacourt que de le mettre au même 
rang que les célèbres botanistes de notre siècle qui ont étudié 
la flore de Madagascar. 

Au xvii^ siècle les sciences naturelles étaient encore fort peu 
avancées; à vrai dire, elles cherchaient leur voie. La science 
de cette époque n'élait pas encore la science complète, métho- 
dique, rangée par catégories. La botanique était utilisée comme 

1. lîibliotheca bolanica, t. 1, p. 49C et 497. 

2. Flacourt, 1661, p. 130; Hœfer, Histoire de la botanique, p. 201. 

3. Voir Flacourt, 1661, p. 114-116; Pouget de Saiut-Audré, Correspondance 
inédite du comte de Maudave, p. 75; A. Grandidier, Bull, de la Soc. de géogr. 
de Paris, VI» série, t. Ill, p. 371 et suiv.; Blanchard, Revue des Deux-Mondes, 
septembre et octobre 1872, p. 213-229; Oliver, toc. cit., vol. II, p. 8 et 14; 
Foucart, Revue générale des sciences, 13 août 1895, p. 732-735. 

13 



19i ÉTIENNK DE FLAGOURT 

une branche auxiliaire de la médecine'. On examinait les vé- 
gétaux isolément, on négligeait les caractères essentiels pour 
se préoccuper avant tout des relations d'utilité qui peuvent 
exisler entre la nature animée et l'homme. C'est seulement 
dans le siècle suivant que la botanique prendra son caractère 
vraiment scientifique par la création de la nomenclature bi- 
naire due au célèbre Linnée. Partant il ne faut pas s'attendre à 
trouver chez notre vieil auteur du xvii° siècle des descriptions 
semblables à celles que nous lisons chez les éminents natura- 
listes de notre époque, des descriptions oià les plantes seraient 
distribuées par groupes et classées d'après leurs caractères de 
ressemblance. Flacourt, comme ses contemporains, énumère 
confusément les végétaux en insistant sur leurs propriétés 
chimiques, industrielles, tinctoriales, médicinales, mais 
en leur attribuant un nom emprunté à la langue des indi- 
gènes. 

Qu'on ajoute à cela que l'ancien gouverneur n'avait vu ni 
l'Inde, ni l'Afrique, ni la Malaisie, qu'il vivait à une époque 
où l'on connaissait encore peu les plantes des pays tropicaux 
et l'on comprendra facilement qu'il ne nous ait pas donné 
dans sa description pourtant bien longue une éuumération des 
plantes communes à Madagascar et à ces contrées. Mais il y a 
lieu d'être surpris qu'en présence d'une flore très riche, devant 
laquelle s'extasieront les botanistes, notre vieil auteur ne soit 
nullement frappé. Il parle de ce pays tropical exactement 
comme il parlerait d'une province de sa patrie *. 

S'il a indiijué parfois pour une plante le nom employé dans 
les Indes orientales ou dans les Indes occidentales', le plus 
souvent il se borne à signaler les plantes qui sont semblables 
à celles de l'Europe et de la France *. Sans aller jusqu'à pré- 
tendre qu'il aurait pu comparer la flore de la grande île à celles 
des autres régions du globe, il aurait pu au moins montrer les 



1. Lacroix, Lettres, sciences et arts, xvtio siècle, \). 20-24. 

2. Blauchard,fieyMe des Deux-Mondes, juillet 1882, p. 63. 

3. Flacourt, IGGl, p. 119-145. 

4. Hallcr, ouvrage cité, t. I, p. 496. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONLSATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 195 

différences qui séparaient cette flore de celles des pays qu'il 
avait vus*. 

Ce n'est pas à dire que Flacourtait méconnu les ressources 
végétales de Madagascar. Il en a laissé au contraire une pein- 
ture très enthousiaste. 11 déclare que l'île est « fournie de tout 
ce qui est nécessaire pour la vie et les commoditez; de sorte 
qu'elle se peut facilement passer de tous les autres païs de la 
terre, et qu'on la peut à bon droit appeler un petit monde ». 
Non seulement il la croit supérieure pour ses ressources à cer- 
taines contrées du Nouveau-Continent, aux Antilles, au Brésil, 
à la Floride, au Canada, mais il regarde comme un pays très 
productif, très fécond, comme un des pays les plus fertiles du 
monde*. Sans doute il ne dissimule pas la stérilité de certains 
pays, tels que ceux deCaremboule,Siveh,Machicores,Ivohron; 
mais il proclame la fertilité des environs du Malitanana, de la 
vallée d'Amboule, de Fort-Dauphin, de Tîle Sainte-Marie ^ II 
faut lui savoir gré d'avoir comblé à ce point de vue bien 
des lacunes que nous avons signalées chez ses devanciers. 
Rares étaient ceux qui avaient indiqué la distribution géogra- 
phique des ressources végétales de la grande île, encore 



1. L'atteulioa u'a été attirée que beaucoup plus tard sur les ressemblances 
ou les différences qui existent entre la flore malgacheet celles des autres pays. 
Il résulte des travaux de MM. A. Graudidier, Bâillon, Blanchard, Oliver, 
Wallace, Baron Richard, Catat, Douliot, Gautier, que sur les 2.5U0 plantes au- 
jourd'hui connues et classées, les unes se rapprochent de celles de l'Afrique 
centrale, du cap de Bonne-Espérance, de la Cafrerie, de Mozambique, de l'A- 
byssinie, d'autres des plantes de l'Amérique du Sud et de l'Australie: mais 
c'est avec les végétaux de l'Asie tropicale et de l'Archipel malais qu'elles 
offrent le plus d'affinités. 

C'est seulement à notre époque que l'on s'est préoccupé de déterminer les 
analogies ou les dissemblances que la flore présente dans les différentes con- 
trées de la grande île. 

Voir A. Graudidier, Bulletin de la Soc. de gcogr. de Paris, 1872 et 1883; Ar- 
chives des Missions scient, et ouvrages déjà cités; Blanchard, Revue des Deux- 
Mondes, juillet-nov. 1872; Oliver, vol. I, toc. cit.; Wallace, The island Life; 
Baron Richard, Journal Linn. Societ., XXV; Douliot, Gautier, Annales de géo- 
graphie, 1892 et 1893; E. Gaustier, Revue générale des sciences, 15 août 1895, 
p. 662 et suiv.; Pettit, Revue de géographie, septembre i&95; L'Exposition de 
Madagascar au Muséum, p. 182 et suiv. 

2. Flacourt, 1661, p. 91, 92, 162, 446. 
;>. Id., ibid., p. 4-46. 



i;'6 F.TIENNK DE FLAflOURT 

plus rares ceux qui avaient apporté des indications exactes. 
Le vieil auteur est le premier qui ait appelé l'attention sur les 
pâturag^es de la vallée d'Amboule, des pays de Fanshere, 
d'icondre. Le premier aussi il nous a appris que le riz, les 
ignames, la canne à sucre venaient en abondance aux pays de 
Vohilsbanh et de Manamboulc, le coton au pays d'Adcimou, 
etc. Avant lui on savait que Madagascar renfermait des bois; 
mais on ignorait les pays où il était possible de les exploiter. 
Avec lui on sut qu'il y avait des forêts sur la côte orientale et 
dans le sud de l'île. Bien mieux, on connut les différentes 
essences qui croissaient dans tel ou tel pays. On fut informé 
qu'on pourrait trouver de l'aloës vers le Mandrare, de l'ébène 
du côté de Fenerive '. 

Et ces renseignements ne sont point des renseignements de 
pure fantaisie. Beaucoup sont confirmés par les explorateurs 
qui ont visité les mêmes contrées dans la suite, entre autres 
par Maudave et le D' Catat.S'il faut les en croire, il n'y aurait 
rien à retrancher aux descriptions que le vieil auteur nous a 
laissées des environs de Fort-Dauphin, de la vallée d'Amboule 
et de la province d'Anossi en général **. D'autre part, les 
traitants d'aujourd'hui s'accordent avec Flacourt pour recon- 

1. Flacourt, 1061, p. 9-46, Hl-146. 

2. a) « La vallée d'Amboule est une fertile vallée pour les plantages et 
pour les ignames blanches principalement qui y vienneût en grande quantité » 
(Flacourt, 1661, p. 9). 

« C'est une magnifique vallée et fertile » (D"" Gatat, Tour du Monde, 

18 déc. 1894, p. 384). 

b) Au sujet des environs du Fort-Dauphin : 

« C'est un très agréable pays.... et rempli de petites buttes et de plaines 
très fertiles » (Flacourt, 1661, p. 5). 

« Cette partie de l'île est d'une grande fertilité » (Maudave, voir Pouget de 
Saint-André, p. 37). 

« Tous ces environs de Fort-Dauphin sont véritablement charmants » 

Dr Catat, Tou7- du Monde, 22 déc. 1894, p. 390). 

« Cette région est certainement l'une des pins fertiles que nous ayons vueâ 
à Madagascar : les anciennes descripliojis de Flacourt et de Maudave soutires 
exactes et en parcourant le pays de Tolanara, la vallée d'Ambolo, tout le Ta- 
nosy, on doit rendre hommaqe à leur véracité » (Gatat, Bullet. de la Soc. 
de géogr. de Paris. C. R., 20 mars 1891 : Récit de son voyage à Madagascar, 
p. 211). 

Mais Fiacourl a exùgéré la fertilité de i'ile Sainte-Marie. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADA(;ASGAR 19T 

naître que le pays de Siveh (Salar) est pauvre et stérile. 
On ne saurait toutefois sans témérité souscrire k l'apprécia- 
tion qu'il a portée sur la fertilité de l'île en général. L'ancien 
gouverneur a-t-il obéi à une conviction sincère ou à un en- 
thousiasme de commande en laissant du pays un tableau aussi 
séduisant? C'est ce qu'on ne saurait décider. Toujours est-il 
qu'il a eu le tort d'appliquer à l'île entière ce qui ne devait être 
dit que de quelques contrées. De nos jours des explorateurs 
et des savants qui ont parcouru Tîle en tous sens se sont 
montrés moins enthousiastes que Flacourt qui, à vrai dire, 
n'en connaissait qu'une partie fort restreinte. 

Dans sa description des animaux, comme dans celle des 
plantes, se révèle lalecture des ouvrages de l'époque antérieure. 
C'est ainsi qu'il reproduit, d'après Paré ou Thevet, la légende 
du Thanatch, monstre à tête humaine qu'il appelle Tratratra*. 
De même, à l'exemple de Lindschot et de Cauche, il s'attache 
à nous faire savoir si la chair des animaux est savoureuse. 
Comme ce dernier il raille les vieux auteurs trop crédules qui 
avaient affirmé la présence d'animaux féroces dans l'île. Mais 
il est incontestable qu'il parle souvent aussi de visu. A propos 
de ces mêmes auteurs il ajoute, en effet, quelques mots qui 
attestent ses propres observations : « il n'y a aucun animal nui- 
sible à l'homme, dit-il, que dans les rivières et estangs oii il 
y a des crocodiles qui n'y sont point tant à craindre que l'on 
se pourroit imaginer, d'autant qu'ils ne fréquentent que les 
endroits les plus solitaires et ne hantent que fort peu les lieux 
qui sont fréquentés par les habitans. Les chameaux que quel- 
ques vieux auteurs ont descrits ne sont autre chose que les 
bœufs dupaïs qui ont tous une bosse de graisse sur le chignon 
du col; et comme ils n'en ont parlé que par ouï dire, ils se 
sont figurés que c'estoient des chameaux .>*. 

Comme pour les plantes, il prend ses informations auprès 
des naturels et invoque leur témoignage lorsqu'il n'est pas 

1. Flacourt, 1661, p. 154; Voyage en Asie du bienheureux Odoric de Por- 
denone, ouvr. cité, p. 327. 

2. Flacourt, ibid., Avant-Propos. 



198 ETIENNE M FLACOURT 

sûr de ce qu'il avance. « Au rapport des nègres, dit-il, en par- 
lant de l'antamba, elle a la ressemblance d'un Leopart, elle 
dévore les hommes et les veaux. » 

Ces observations personnelles et les renseig-nements qu'il 
a obtenus des indig^ènes lui ont permis d'augmenter la liste 
des animaux déjà connus. De tous les voyageurs il est le pre- 
mier qui ait énuméré sous le nom que leur donnent les gens 
du pays cinquante-six oiseaux, tant terrestres et aquatiques 
que sylvicoles. Il est le premier, notamment, qui ait signalé la 
présence dans l'île d'un oiseau gigantesque, désigné dans la 
science sous le nom à^OEpiornis maximus et qu'il compare à 
une autruche*. Aux oiseaux il faut ajouter un certain nombre 
d'animaux d'ordres divers, tels que le sifac (Propithèque de 
Verreaux)*, la genette, le tenrec, etc. 

Flacourt est d'ailleurs novateur à un autre point de vue. 
Non content de décrire les animaux, il a noté (ce que peu de 
voyageurs avaient fait avant lui) les contrées oii il était pos- 
sible de les apercevoir. C'est ainsi qu'il a placé le falanouc 
du côté de Sandravinani, le bret dans le pays des Antsia- 
anka, etc. 3, 

A l'époque de Flacourt la zoologie comme la botanique 
n'était encore qu'une science en voie de formation et dépour- 
vue de toute méthode scientifique. On étudiait les sujets iso- 
lément selon qu'ils se présentaient, sans se préoccuper de les 
ranger par classes d'après leurs caractères de ressemblance*. 
Il n'y a donc pas lieu d'être surpris de ne point trouver chez 
lui une classification des animaux de Madagascar telle qu'on 
pourrait en rencontrer chez les publications de notre temps. 
La seule classification qu'on lui doive est toute rudimenlaire. 
C'est celle qui consiste à diviser les oiseaux en oiseaux aqua- 

1. A. Grandidier, Histoire naturelle de Madagascar : Oiseaux, p. 737. 

Cet oiseau qui appartenait au groupe des Casoars a aujourd'hui disparu de 
l'île. 

2. Revue des sciences pures et appliquées, 15 août 1895 : A. Milne Edwards, 
Les animaux de Madagascar, p. 696. 

3. Flacourt, 1661, p. 152-171. 

4. Mémoires de VAcadémie des sciences, t. Il, Préface. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 199 

tiques, terrestres, oiseaux qui hantent les bois et oiseaux de 
nuit. Le plus souvent Flacourt énumère les animaux comme 
il avait éuuméré les plantes, sans aucun ordre et sous dos 
noms locaux. Chaque espèce est, il est vrai, facile à reconnaî- 
tre dans sa description et d'illustres savants ont rendu hom- 
mage à son exactitude ^ Cependant on ne doit pas dissimuler 
que le vieil auteur a parfois confondu certains animaux avec 
d'autres. C'est ainsi qu'il a pris l'ibis huppé pour un faisan, et 
et le fanaloucpour une civette". 

Flacourt n'était pas naturaliste. De plus, de son temps on 
n'avait que des notions absolument insuffisantes sur la faune 
des différentes contrées du globe. Il ne pouvait donc établir 
de comparaison entre les animaux de la grande terre et ceux 
des pays qu'il n'avait point visités. C'est seulement beaucoup 
plus tard qu'il sera possible d'étudier les caractères tout à fait 
spéciaux' de la faune malgache et de saisir en quoi consiste son 
originalité. Mais ne peut-on pas s'étonner que Flacourt se soit 
borné le plus souvent à signaler les ressemblances que les 
êtres vivant dans cette île ofl'raient avec ceux d'Europe et de 
France. N'est-il pas surprenant qu'ilne se soit pas plus montré 
frappé de l'étrangeté de cette faune qu'il ne l'avait été de la 
beauté de la flore? 

1. Milue Edwards, Revue des sciences, loc. cit.. p. 694; A. Grandidier, His- 
toire >iattirel/e, ouvr. cité, p. 737. 

La plupart des auimaux cités par Flacourt sont meutionnés par les voya- 
geurs ou les naturalistes de notre époque. Voir Bull, de la Société de géogr. 
de Paris. 1872, t. III, p. 373 et suiv.; Revue des Deux-Mondes, septembre-oc- 
tobre 1872, p. 444 et suiv.; Cortese, Bollet. Soc. geog.italiana, série III, vol. I, 
p. 985-994; Tour du Monde, 9 juin 1894, p. 354; Foucart, Revue générale des 
sciences, août 1895, p. 735-738. 

2. Blanchard, Revue des Deux-Mondes, septembre et octobre 1872, p. 144 
et suiv. 

3. C'est un des plus grands mérites de la science contemporaine d'avoir 
recherché les affinités des espèces de Madagascar avec celles des autres pays. 
On s'accorde généralement à reconnaître que la faune de la grande île pré- 
sente quelques espèces communes à l'Afrique, mais qu'elle se rapproche sur- 
tout de celles de l'Inde, de la Malaisie et de l'Australie (voir A. Grandidier, 
ouvrages déjà c'dés et Histoire physique, naturelle el physique de Madagascar; 
Blanchard, Revue des Deux-Mondes, 1872, loc. cit. ; Wallace, The geographical 
Distribution of animais, 1876; Milne Edwards, Revue des sciences, loc. cit.; 
Pettit, Revue de géographie, septembre 1895). 



200 ETIENNE DE FLACOURT 

En revanche, la richesse de Madagascar en bétail a attiré 
l'attention de l'ancien gouverneur, préoccupé sans cesse d'as- 
surer le ravitaillement de sa colonie, comme elle avait d'ail- 
leurs déjà attiré les regards de ses devanciers. Mais jus- 
qu'alors on n'était point informé des contrées où l'on pouvait 
s'en procurer. Grâce à Flacourt, les connaissances devinrent 
plus précises. On sut que les pays d'Itomampo, de Matatane, 
de Mananzari, de Caremboule, et surtout celui desMahafales 
étaient des contrées très favorables à l'élevage *. 

Enfin Flacourt qui, dans sa jeunesse, s'était adonné à 
l'étudede la chimie et des sciences naturelles, telles du moins 
qu'elles étaient connues alors, ne devait pas rester indiffé- 
rent aux richesses minérales que certains auteurs avaient 
déjà attribuées à la grande île. Il avait déjà sans doute puisé 
quelques renseignements dans l'ouvrage de Linschot, car il 
invoque son autorité à propos d'un métal connu des indigènes 
sous le nom de voulafoatchesine. « Qui voudra savoir ce 
que c'est que ce métal, dit-il, qu'il voie André Libavius... et 
aussi Hugues Lindschol dans son Voyage des Indes orien- 
tales^^*. Mais il a voulu se rendre compte par lui-même des 
ressources minérales, comme il l'avait fait pour les ressources 
animales et végétales : (> Dans tout ce que j'aypu apercevoir 
en ce païs, dit-il, je n'ay reconnu que le fer et l'acier qui 
s'y trouve en grande abondance partout. » De même il déclare 
avoir vu quelques échantillons d'or et de pierres précieuses. 
Il ne se bornait pas à des investigations personnelles, il avait 
encore recours aux indigènes pour s'éclairer à ce sujet. 
« J'ay appris, dit-il, que vers le nord de la rivière d'Yon- 
ghelahé, il y a un païs où l'on fouille de l'or. Et j'ay toujours 
ouy dire par les Grands d'Anossi que c'est vers ce païs-là 

\. P'iacourt, 16G1, p. 1-46. 

La richesse eu bétail de quelqaes-uus de ces pays a été constatée au 
XVIII» siècle par Maudave {loc. cit., p. 16) et de nos jours par MM. Graadi- 
dier, Revue scientifique, mai 1872; Gremazy, Revue maritime et coloniale, 
mars 1883; Catat, C. R. de la Soc. de géogr.de Paris, mSiVS, 1891, p. 206 ; Dou- 
liot, Annales: de r/éoffr., janvier 1892, p. 199; Gautier, Anna/es de géogr., 
15 avril 1895, p. 319. 

2. Ilist. de Madaga.scar, 1661, p. IH et 148. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 201 

qu'est la source de l'or» *. Ce qui montre surtout la conscience 
avec laquelle il faisait ses investigations, c'est qu'il s'est efforcé 
de distinguer les métaux importés par les étrang-ers de ceux 
qui se trouvaient dans le pays à l'état naturel. C'est de cette 
manière qu'il a pu dans une certaine mesure satisfaire notre 
curiosité. Il a signalé l'existence dans l'île de précieuses res- 
sources en or, fer, cristal de roche, basalte, salpêtre, tout en 
niant l'existence de mines d'arg-ent, de cuivre et de plomb. A 
la diiïérence des vieux auteurs qui avaient déjà mentionné 
quelques-unes de ces richesses minérales, il a indiqué les 
endroits où il était possible de les découvrir. C'estpar lui qu'on 
apprit l'existence de mines de fer chez les Mahafales et dans le 
pays d'Ivohron, de mines d'or dans la province d'Anossi, etc. 
Et s^il a eu le tort de nier la présence de l'argent, du cuivre et 
du plomb, s'il peut paraître prématuré d'assurer avec lui 
« qu'il y a de toutes sortes de métaux et de minéraux dans 
ceste isle ))',il est incontestable que de récentes explorations 
témoignent en général de l'exactitude des renseignements 
fournis par Flacourt\ 

Quelque soin qu'ait pris Fiacourt, dans ses descriptions, de 
nous éclairer sur les ressources de l'île, il ne faudrait pas 
croire qu'il soit resté insensible aux charmes du pays qu'il 
avait eu sous les yeux. Ce vif sentiment de la nature se dé- 
voile dans plusieurs descriptions qu'il nous a laissées des dif- 
férentes contrées de la région orientale. Mais ce qui est plus 
surprenant, c'est qu'il a donné une description enchanteresse 
de l'île Bourbon qu'il n'avait jamais vue et qu'il connaissait 
seulement par les douze Français exilés sous Pronis et rame- 
nés par ses ordres à Fort-Dauphin. Après avoir donné quel- 

1. Fiacourt, 1661, p. 9-44, 90, 146-162, 190. 

2. Id., ibid., p. 162. 

3. Voir A. Grandidier, Bulletin de la Soc. de géogr. de Paris, avril 1872, 
p. 370; d'Escamps, Madagascar, p. 401 et 402; Sibrée, The great African is- 
land, p. 31 ; Oliver, loc. cit., vol. I, p. 493; Cortese, Boll. del R. Comit. geo- 
log. dltalia, 1888, anno XIX, p. 103-123 et Boll. geogr., ser. 3, vol. I, p. 816; 
D' Besson, Voyage au pays des Tanala indépendanls (Bull.de la Soc. de géogr. 
de Paris, 3^ trim. 1893, p. 324); L. Suberbie, Revue des sciences pures et ap- 
pliquées, 15 août 1895, p. 715 et suiv. 



202 ETIENNE DE FLACOURT 

(jues renseignements sur les dimensions de celte île, sur sa 
configuration, le pays brûlé, etc., il ajoute quelques ligues 
qui forment un morceau charmant, et révèlent la vive iinag-i- 
nalion de ce vieil auteur: « Le reste de l'île, dit-il, est le meil- 
leur pais du monde, arrousé de rivières et de fontaines de 
tous costés, remply de beaux bois de toutes sortes, comme de 
lataignicrs, palmite et autres, fourmillant de cochons, de 
tortues de mer et de terre extrêmement grosses, plein de ra- 
miers, de'tourterelles, de perroquets les plus beaux du monde, 
et d'autres oiseaux de diverses façons. Les cosleaux sont cou- 
verts de beaux cabri ts... 

« Les estangs et les rivières y fourmillent de poissons, il n'y 
a ni crocodiles dans icelles, ni serpens nuisibles à l'homme, 
ni insectes fâcheuses, ainsi que dans les autres isles, ni pulces, 
ni mouches, ni moustiques piquantes, ni fourmis, ni rats, ni 
souris... 

« La terre y est très-fertile et grasse, le tabac y vient le meil- 
leur qui soit au monde, les melons y sont très savoureux dont 
la graine y a esté portée par ces misérables exilés. Ce qui fait 
juger que toutes sortes de légumes et puits y viendront à 
merveille... 

« L'air y est très-sain et quoiqu'il y doive estre très chaud, 
il y est tempéré par des vents frais qui viennent le jour de la 
mer et la nuit de la montagne. Ce seroit avec juste raison que 
l'on pourroit appeler cette isle un Paradis terrestre... 

« Les eaux y sont pures et très-excellentes, lesquelles il fait 
beau voir tomber le long des ravines des montagnes, de bassin 
en bassin, en forme de cascades, qui sont admirables à voir, 
qu'il semble que la nature les a ainsi faites, afin d'allécher les 
hommes qui les voient à y demeurer » '. 

1. Flacourt, Histoire de Visk Madagascar, édit. 1892, p. 2G8 et 269. 

La plupart des renseignements que Flacourt nous a fournis sur l'île Bour- 
bon, relief, forêts, cours d'eau, climat, sont exacts, à part quelques erreurs 
dans l'indication des latitudes (au lieu de 21° 30', 20° 50") et des dimensions 
(au lieu de 25 lieues de long, la longueur serait de 71 kilomètres et au lieu de 
14 lieues la largeur serait de 51 kilomètres) (v. Notices coloniales, p. 12, 13, 
15, 39, 57-76; Sauzier, Un projet de république à Vile d'Eden, p. 102 et suiv.). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 203 

Tels sont les renseignements que Flacourt nous a fournis 
sur la géographie physique de Madagascar. Si la sincérité, la 
véracité est le premier titre du voyageur, rendons tout d'abord 
hommage à celle de Flacourt, d'autant plus méritoire qu'il était 
difficile de son temps de vérifier les assertions des voyageurs. Ce 
n'est pas qu'il ne se trouve dans son livre bon nombre d'inexac- 
titudes relativement à la détermination des latitudes, à la situa- 
tion des rivières, à la configuration du littoral et au climat. 
Le critique minutieux pourra aussi y relever quelques lacunes 
dans la description de la flore, de la faune et des richesses 
minérales, et il ne partagera pas les vues enthousiastes de 
Flacourt sur la fertilité de la grande terre. Il lui reprochera 
avec raison d'avoir permis à l'opinion de s'égarer par des géné- 
ralisations hâtives sur un pays qui n'était encore que très peu 
connu. Mais il ne saurait nier que les données du vieil auteur 
à ces différents points de vue soient encore plus complètes, plus 
précises et exactes que celles des auteurs qui l'avaient précédé. 
La partie de son ouvrage qui est la plus remarquable, celle 
qui accuse les observations les plus sérieuses et les plus éten- 
dues, est sans conteste la partie où il s'est étudié à décrire en 
détail les plantes et les animaux de la grande île. Mais à quel- 
que point de vue que Ton se place, un des plus grands mérites 
de Flacourt consiste à ne s'être point borné, comme la plupart 
des auteurs du siècle précédent, à des vues vagues et générales 
sur le pays. S'il a eu le tort d'étendre parfois à l'île tout en- 
tière des observations recueillies sur des points isolés, il est 
néanmoins le premier à qui l'on doive une description détail- 
lée et relativement exacte de certaines contrées de la région 
orientale et de la région australe. En particulier le tableau 
qu'il nous a laissé du sud-est est si fidèle, il reproduit si bien le 
modèle qu'il avait eu sous les yeux, qu'il est encore ressem- 
blant de nos jours et que les descriptions des explorateurs les 
plus récents n'ont fait qu'en confirmer l'exactitude. 



CHAPITRE II 

l^'cpiivre ethnographique de Flacoiirt. 

Part d'orifîinalitf', de sens critique, de sincérité, d'impartialité et d'exactitude 
dans la description des habitants : origine, nombre, aspect physique, ca- 
racti-rc, superstitions, religion, genre de vie, agriculture, industrie, com- 
merce, manière de compter, langage, manière de combattre, armement, or- 
ganisation sociale. — Appréciation générale. 

Nous avons montré, autant qu'il nous a été possible, quelle 
idée on se faisait, en Europe, vers l'année 1648, des habitants 
de la grande île. Nous avons vu que les connaissances déjà 
acquises sur leur nom, leur origine, leurs caractères phy- 
siques, intellectuels et moraux, sur leur religion et leur orga- 
nisation sociale, offraient encore bien des lacunes. Ces lacunes 
ont-elles été, du moins en partie, remplies par les auteurs qui 
avaient publié des ouvrages sur Madagascar pendant le séjour 
de Flacourt à Fort-Dauphin? 

Tout ce qu'on avait appris était dû aux voyageurs dont il a 
été déjà question, Pow^le Waldegrave et Fr. Gauche, et se 
ramenait à fort peu de chose. Ce dernier avait désigné les in- 
digènes sous le nom de Madécasses *, mais ni l'un, ni l'autre 
n'avait exprimé son opinion sur leur nombre, leur intelli- 
gence et leur langue. Celles qu'ils avaient de leur caractère 
étaient loin do concorder. Le voyageur anglais, qui s'élait 
étudié à réfuter les assertions téméraires de Boothby, avait 
écrit en 1G49 que les Malgaches étaient des gens cruels, per- 
fides, dissimulés, sans foi ni parole*; le voyageur français, 
bien qu'il regardât les peuplades voisines de Saint-Augustin 



1. A. Grandldier, Ilisl. de. la géogr., 1892, p. 34. 

2. Ouvr. cit(', chap. m, et xvir. 



LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 20S 

et les Machicores comme des gens malfaisants et voleurs, 
avait au contraire une opinion favorable des autres peuplades, 
surtout de celles du sud-est avec lesquelles il avait fait des 
échanges *. Tous deux s'étaient montrés encore plus sobres de 
renseignements que les auteurs précédents sur les caractères 
physiques des indigènes et leur origine. Gauche s'était borné 
à prétendre que les blancs, qui se disaient originaires des 
Indes orientales et que l'on croyait communément venir de la 
Chine, appartenaient plutôt à la même race que les Européens, 
« pas un d'eux n'ayant le nez ni le visage plat comme les 
Chinois ))'. En revanche, ce dernier avait fourni quelques dé- 
tails intéressants sinon entièrement exacts sur leurs croyances 
et leurs pratiques religieuses. Comme les anciens auteurs, il 
refusait aux Malgaches toute religion, parce qu'il n'avait vu 
dans l'île aucun temple, aucune statue, ni entendu aucun 
habitant prier Dieu ; mais il avait déjà constaté avec raison 
des traces de l'islamisme dans certaines pratiques ou coutumes, 
telles que la circoncision, le repos du vendredi, l'abstinence 
de la viande de porc, les sacrifices, les ablutions, la polyga- 
mie, et le régime matrimonial en usage dans le pays. Il avait 
même remarqué leur croyance en un diable qui leur envoyait 
la stérilité et les maladies, et en un Dieu qui les faisait mou- 
rir*. Toutefois le marchand rouennais n'avait point parlé de 
leurs relations commerciales, de leur manière de cultiver la 
terre, de leurs occupations, leur genre de vie. On n'avait été 
guère mieux éclairé par lui surTorganisation sociale. S'il avait 
indiqué quelques châtiments infligés aux coupables, s'il ne lui 
avait pas échappé que les Andriana avaient le privilège de 
couper la gorge aux bêtes dans les sacrifices^ par contre il 
avait sur le mode de transmission du pouvoir des idées fort 
contestables, et il n'avait presque rien dit de l'armement des 



1. Ouvr. cité, p. 43 et 45, 119, 173. 

2. Ibid., p. 109, note et 122. 

3. Ibid., p. 120 et 121. 

4. Ibid., p. 122, 124 et 125. 



206 ETIENNE DE FLACOURT 

indigènes, de leurs luttes intestines, de l'anarchie qui régnait 
dans l'île. 

11 faut rendre cette justice à Flacourt qu'il a eu le premier 
le mérite d'accorder une attention toute particulière à l'étude 
des populations de Madagascar et de contribuer largement au 
progrès des connaissances ethnographiques sur ce vaste pays. 

Comme ses devanciers, le vieil auteur a affirmé que l'île 
était très peuplée. Mais il a fait plus : de tous les voyageurs 
il est le premier (à notre connaissance du moins) qui ait évalué 
le nombre de ses habitants. On pourra sans doute lui reprocher 
d'avoir donné un chiffre trop faible, en ne comptant que huit 
cent mille âmes', puisqu'il ne s'est fait à Madagascar aucune 
immigration depuis le xvn* siècle, et qu'aujourd'hui le chiffre 
indiqué par les auteurs les plus compétents s'élève à quatre 
millions; mais on ne doit pas se montrer trop sévère pour 
celte inexactitude d'un auteur qui ne connaissait du pays 
qu'une partie fort circonscrite^ surtout à notre époque où l'on 
n'est pas encore fixé sur le nombre qu'il faut admettre ^ 

Pour ce qui est des caractères physiques, Flacourt ne s'est 
pas plus attaché à les faire connaître que ses prédécesseurs. 
Cependant, à ce point de vue, on peut glaner dans son livre 
quelques renseignements relatifs aux peuplades de la côte 
orientale. C'est ainsi qu'il a remarqué que les habitants du 
pays de Vohitsbanh étaient tous noirs avec d'épaisses cheve- 
lures frisées, et que ceux du pays de Matatane étaient plus 
basanés que les autres blancs. Il a même observé des dilfé- 
rences de couleur et de chevelure chez les différentes castes. 
Il a constaté que, parmi les Andriana, les uns avaient la peau 
rouge et les cheveux longs et lisses, les autres les cheveux 
frisés'. Enfin dans ses gravures un peu de convention, il nous 



1. F'Iacourt, Hist. de Madagascar, 1661, p. 333. 

2. M. Grandidier adopte le chiffre de 4 millions, et M. Sibrée celui de 
4 millions et demi (v. Max Leclerc, Les peuplades de Madagascar, ouvr. cité, 
p. 3). 

3. Flacourt, 1661, p. 6, H, 17. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 207 

a représenté de véritables nègres aux cheveux crépus et des 
blancs au type caucasique *. 

Pas plus que ses prédécesseurs, Flacourt ne semble avoir été 
frappé de la diversité de races que les savants de notre époque 
ont constatée dans l'île. Il n'en est pas moins le premier 
qui se soit appliqué à montrerque les éléments blancs s'étaient 
juxtaposés aux noirs ^ Il est le premier qui ait fait connaître 
deux immigrations successives d'Arabes et qui en ait indiqué 
la date avec une exactitude relative. « Mais, dit-il, les Blancs 
nommés Zafferamini y sont venus depuis cinq cens ans ». Et 
ailleurs il relate en ces termes la seconde immigration: «C'est 
en cette province (Anossi) |qu'habitent les Blancs qui y sont 
venus depuis cent cinquante ans, qui se nomment Zafferamini 
ou Rahiminia, c'est-à-dire, la lignée d'Iminia, mère de Maho- 
met » ; ou bien : « Les Cassimambou sont venus en ceste isle, 
dans de grands canots; ils y ont été envoyés par le califfe de 
la Mecque, à ce qu'ils disent, pour instruire ces peuples, de- 
puis cent cinquante ans seulement ^ ». 

Il est inexact sans doute que les Zafîecasimambou aient été 
envoyés à Madagascar vers la fin du xv® siècle par le califfe de 
la Mecque, puisque l'histoire nous apprend que les califes ne 
résidaient plus à la Mecque depuis la fin du vw" siècle *, mais 
le fait d'une immigration arabe à cette époque n'en subsiste 
pas moins, et c^est au vieil auteur que revient le mérite de 
l'avoir relaté. C'est grâce à lui aussi que nous avons été in- 
formés d'une immigration juive dans la grande île. 11 place 
en effet sur la côte nord-est des gens qui se disent Zatï'e- 
ibrahim, c'est-à-dire lignée d'Abraham, qui tiennent quelques 
coustumes du Judaïsme et ne connaissent point Mahomet ». 



1. C'est seulemeot de uos jours que de savants explorateurs tels que 
MM. Graudidier, Catat, etc., ont étudié d'une manière vraiment scientifique 
les caractères physiques des différentes peuplades de l'île (voir Revue scien- 
tifique, mai 1S72, p. 1085 et autres ouvrages déjà cités, entre autres Catat, 
Tour du Monde, 16 juin 1S94, p. 370; 13 décembre 1894, p. 379) 

2. C. R. de la Soc. de qéogv. de Paris, séance du 23 mars 1891, p. 215. 

3. Flacourt, 1661, Avant-Propos et p. 5, 17. 

4. G. Ferrand, Les musulmans à Madagascar, 2^ partie, p. 64. 



208 ETIENNE DE FLACOURT 

Dans un autre passage, il s'exprime en termes plus explicites. 
Il dit en parlant des habitants de la contrée située entre ïa- 
matave et la baie d'Antongil : « Ils sont tous provenus d'une 
même lignée qu'ils nomment Zaffeibrahim, c'est-à-dire race 
d'Abraham; ils ne connaissent point Mahomet et nomment 
ceux de sa secte Cafres. Ils reconnaissent Noé. Abraham, 
Moïse et David, mais ils n'ont aucune connaissance des autres 
prophètes, ny de Notre Sauveur J. C. Ils sont circoncis, ils ne 
travaillent point le samedi ils se sentent un peu du ju- 
daïsme'. » 

Ainsi Flacourt a distingué les différentes peuplades qui 
composaient l'élément blanc à Madagascar, et les témoignages 
des voyageurs ou des savants de notre temps n'ont fait que 
confirmer l'exactitude des faits qu'il avait rapportés*. Mais il 
n'en est pas de mêmie pour l'élément noir. 

Lorsque l'on considère que Madagascar est une île immense 
qui a été occupée à des époques différentes par des peuplades 
de races diverses — lorsque l'on songe que ce pays est dé- 
pourvu pour ainsi dire de traditions écrites, que l'on doit se 
contenter le plus souvent pour reconstituer l'origine de ces 
peuplades de traditions orales — on ne s'étonne point que 
Flacourt n'ait point démêlé parmi les races qui s'étaient suc- 
cessivement mélangées, celle qui formait le fond de la popu- 
lation, la race indonésienne. Notre vieil auteur qui vivait à 
une époque oîi l'on était encore très ignorant de toutes les 
questions ethnographiques, qui avait peu voyagé et ne con- 
naissait sans doute que les nègres africains, qui ne possédait 
aucun des termes de comparaison indispensables pour l'étude 
des peuplades sauvages, notre vieil auteur n'a vu dans la 
majorité des habitants que des nègres africains, et il lui était 
difficile d'y voir autre chose. 

Il serait donc exagéré d'aller reprocher au gouverneur de 
Fort-Dauphin, qui n'avait point visité le massif central et 

1. Flacourt, 1661 : Avant-Propos et p. 22, 195. 

2. Voir A. Grandidier, Revue scientifique, 11 mai 18'72; Rapport à l'Institut, 
loc. cit., p. 20 et 21 ; Max Leclerc, Les peuplades de Madagascar, p. 37-55. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 209 

bien d'autres contrées de l'intérieur, de ne nous avoir rien 
appris sur la caste des Ilovas, caste d'origine indonésienne'. 

Pour les mêmes raisons, on ne saurait, sans s'exposer à être 
taxé de sévérité, lui reprocher de n'avoir point mentionné un 
autre élément, moins imposant par le nombre que l'élément 
indonésien pur, mais dont l'injportance est incontestable, 
Félément malais. Les affinités que les Hollandais et le P. Luiz 
Mariano avaient aperçues entre la langue malgache et la langue 
malaise, n'ayant point été entrevues par le viel auteur fran- 
çais, il lui était impossible d'ailleurs de se rendre compte des 
liens qui existaient entre les peuplades de l'île et celles de la 
péninsule de Malacca. 

Quant aux renseignements qu'il nous a fournis sur certaines 
tribus de cannibales qu'il appelle Ontaysalrouha et qui sem- 
blent se rattacher à la grande famille des nègres africains, il 
ne faut pas leur accorder plus de crédit qu^ils n'en méritent. 
Flacourt paraît ici avoir ajouté trop de foi aux récits des indi- 
gènes et avoir pris pour un fait réel une fable semblable à celles 
que les joueurs de ménestrels avaient coutume de raconter aux 
crédules indigènes. Notre historien, qui a rejeté comme fabu- 
leux ce qu'on lui avait rapporté sur l'existence de pygmées dans 
l'île, aurait pu, ce semble, apporter ici plus de sens critique^. 
Toutefois il serait excessif de trop insister sur des erreurs 
ou des lacunes qui s'expliquent par l'insuffisance des connais- 
sances ethnographiques de l'époque où vivait notre vieil 
auteur. Elles seront facilement oubliées au surplus par quicon- 
que s'abandonnera à la lecture d'un ouvrage où se trouvent 
décrits, dans leurs plus petits détails et dans un style d'une 
charmante naïveté, le caractère, les mœurs, la religion, les 



1. C'est un des plus brillants résultata de la science contemporaine d'avoir 
comblé cette lacune ; c'est M. Grandidier qui en a eu le premier le mérile (voir 
Hist. de la géogr., 1892, p. 178, note a; p. 178. note 1 et p. 193, note 1) ; 
Revue générale des Sciences pures et appliquées, loc. cit., p. 50. 

2. Flacourt, Avant-Propos. 

Voir A. Grandidier, Mém. de la Soc. plnlomalhique, 1888, p. 135 et suiv. ; 
Sibrée, Madagascar et ses habitants, tra.d. Monod, p. 269; Catat, Tour du 
Monde, 1er décembre 1894, 



210 ÉTIENiNE DK FLA COURT 

coutumes, et, si l'on peut dire, les iiislilulions du peuple mal- 
gache. 

Aiicuii voyageur, avant Fiacourt, n'avait apporté autant de 
renseig-nemenls sur la physionomie morale des indigènes. 
Rien de ce qui est pratiquement utile à connaître, rien même 
de ce qui est simplement curieux n'a échappé à sa perspica- 
cité. Mais pour voir clair dans les mœurs d'un peuple, pour 
en tracer un portrait e.\act et impartial, il est nécessaire à 
l'observateur do s'abstraire de soi-même, d'oublier ses préfé- 
. rences ou sa haine. L'ancien gouverneur s'est-il tracé cette 
ligne de conduite? S'est-il toujours gardé des entraînements 
injustes et des jugements passionnés ? Nous ne le pensons 
pas. Ce n'est pas de lui qu'on peut dire qu'il a toujours écrit 
sme ira el odio. Il a parlé souvent des Malgaches en homme 
qui se souvient des luttes qu'il a soutenues contre eux et qui 
veut mettre ses compatriotes en déliance contre leur carac- 
tère. 11 les a peints sous les couleurs les plus sombres. P 
leur attribue toutes sortes de vices et de défauts. Pour lui, les 
naturels, à l'exception de ceux de Manghabé, sont des gens 
capables de tous les crimes, de toutes les trahisons, des gens 
qui regardent comme autant de vertus la dissimulation et la 
perfidie. Ecoutons-le plutôt : « S'il y a nation au monde adon- 
née à la trahison, dissimulation, flatterie, cruauté, mensonge 
et tromperie, c'est celle-ci, dit-il, et principalement depuis le 
pays de Manghabéjusques au bout de ceste isle en tirant vers 
le sud : mais la nation de Manghabé n'est pas de même, ce 
sont gens de peu de discors, mais de plus de foy, qui ne sont pas 
si cruels el n'usent point de trahison envers les étrangers. 
Pour les autres nations, ce sont les plus grands adulateurs, 
menteurs et dissimulés qu'il y aye au monde, gens sans cœur 
et qui ne font vertu que de trahir et de tromper, promeltans 
beaucoup et n'accomplissans rien si ce n'est que par la force 
et par la crainte, gens qu'il faut mener et gouverner par la 
rigueur et qu'il faut chastier sans pardon, tant grands que pe- 
tits eslans trouvés en faute... C'est la nation la plus vindica- 
tive du monde et de la vengeance et trahison ils en font leurs 



ou LES ORIGINES DE LA CDLOMSATION I [lANr.AISE A MADAf-ASCAU 211 

deux principales vertus, estimans ceux-là niais el sans esprit 
qui pardonnent. Quand ils ont la force ils ne laissent point 
échapper l'occasion d'exercer la cruauté sur ceux qu'ils ont 
vaincus en guerre. Ce sont leurs délices que de rencontrer 
des enfans qu'ils fendent en deux tout en vie et deschirent 
en morceaux et des femmes à qui ils fendent le ventre et les 
laissent ainsi languir à demi-mortes*. » 

En laissant des indig-ènesun portrait véritablement alfreux, 
l'ancien chef de la colonie ne semble pas seulement avoir ag'i 
par haine de ses anciens ennemis, il paraît aussi avoir voulu 
servir sa cause. On a pu raccuser_, non sans raison,, d'avoir eu 
pour but, en insistant sur leur cruauté, de justifier les atroci- 
tés qui furent commises par ses ordres. L'historien anglais 
Copland va même jusqu'à prétendre qu'il a porté sur eux 
deux jugements contradictoires. D'après lui, lorsque Fia- 
court parle d'une façon abstraite, il prodigue aux indigènes 
les plus grands éloges, il affirme à ses lecteurs qu'ils pos- 
sèdent toutes les qualités naturelles, mais, quand il nous 
entretient de ses rapports avec ces mêmes indigènes, il les re- 
présente comme les sauvages les plus perfides el les plus san- 
guinaires de la terre ^ Nous n'avons point remarqué ces contra- 
dictions dans la Relation de notre historien. Dans ses descrip- 
tions comme dans ses récits il parle avec la même acrimonie. 
Le seul passage où il montre une certaine modération dans son 
jugement, c'est celui où il déclare que les lecteurs de son livre 
« n'y verront pas exercer la barbarie et la cruauté des Améri- 
cains et des CalTres de Sofala qui sont anthropophages, ny la 
bestialité des nègres de la Guinée qui vendent père et mère et 
parens aux nations de l'Europe «^ Partout ailleurs, il n'a que 
des paroles haineuses pour les habitants de la grande terre*. 
Quoi qu'il en soit, l'ancien gouverneur n'a pas compris que 

i. Flacourt, éd. 1661, p. 83 et 84. 

2. Bistorij of the island of Madagascar, Préface. 

3. Placourt, 1661 : Avant-Propos. 

4. « Lisez Flacourt, dit Rochon, vous croiriez que le Malgache est le plus 
pervers, le plus fourbe de tous les hommes » (Vo'jage à Madagascar, t. I, 
p. 39 et 40). 



:>12 ÉTIKNNt; DL FLACOUliT 

ses procédés comme ceux de ses précurseurs avaient pu dans 
une certaine mesure modifier le caractère de ces peuplades, 
les aigrir, les rendre irascibles et perfides. Pouvait-il attendre 
en edet de la loyauté, de la sincérité de gens qu'il avait traités 
avec hauteur et mépris, à l'égard desquels il avait usé à toute 
occasion de menaces et de violences? N'est-il pas naturel que 
des gens irrités par l'injustice et l'abus de la force cherchent 
un refuge dans la ruse et la dissimulation, surtout lorsqu'ils 
n'ont reçu aucune éducation morale? Mais Flacourt n'a pas 
seulement fait preuve de partialité en insistant sur les défauts 
et les vices des indigènes, il en a montré encore en passant 
sous silence leurs qualités. N'était-il pas du devoir de l'histo- 
rien qui avait la prétention d'en tracer un portrait complet, 
de signaler leur naturel hospitalier, le respect qu'ils témoi- 
gnaient à leurs parents et aux vieillards, l'amour qu'ils 
avaient pour leurs enfants, la douceur avec laquelle ils trai- 
taient leurs femmes, qualités qui révèlent des sentiments gé- 
néreux et élevés et que d'autres voyageurs n'ont pas hésité 
plus tard à leur reconnaître'? 

En tout cas, Flacourt qui n'avait visité qu'une partie de l'île 
et n'était pas en situation de connaître les peuplades de l'ouest, 
du centre et du nord, s'est placé à un point de vue trop géné- 
ral. Il s'est laissé aller, dans sa description des mœurs, à des 
erreurs semblables à celles que nous avons déjà relevées dans 
sa description du pays. 

Par une longue résidence à Fort-Dauphin et par ses subor- 
donnés il s'est trouvé en rapports avec les habitants d'Anossi, 
avec les Mahafales, les Machicores, les Ampâtres. Il n'est donc 
point surprenant qu'il ait pu les observer de près et qu'il nous 
en ait laissé une peinture dont plusieurs voyageurs sont venus 
confirmer l'exactitude ^ Mais en attribuant à tous les habi- 

1. EUis, A Hislory of Madar/ascar, t. I, p. 139; A. Graadidier, Rapport à 
rinsiilul, déjii cité, p. 12. 

2. « Ce que le gouverueur du Fort-Dauphia écrivait eu lo.i5 sur les peuplades 
des Autanosses est encore vrai de uos jours ». 

« Les Antaudrouis, les Mahafales et les Bares sont des tribus adonuées au 
pillage, au vol et au meurtre Les Mahafales sout lâches, hypocrites. 



ou LES ORFOINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAOASr.An 2n 

tants de ce vaste pays les défauts et les vices que l'on pouvait 
peut-être à bon droit reprocher à certaines peuplades, il a 
permis à l'opinion de s'égarer ; de telle sorte que si, d'une part, 
la préoccupation qu'il avait de justifier sa politique violente à 
l'égard des indigènes a nui à la sûreté et a la justesse de ses 
appréciations, d'autre partie sombre portrait qu'il avait pré- 
senté de ces mêmes indigènes à ses contemporains n'était pas 
de nature à faire naître en eux le désir d'entrer en relations 
avec le peuple qu'il avait soumis, ni à déterminer dans le pu- 
blic un courant d'opinion favorable à ses vues sur la colonisa- 
tion de la grande île africaine. 

C'est avec plus de raison que l'ancien gouverneur a reconnu 
chez les naturels un penchant très prononcé vers l'immora- 
lité et la superstition. Il serait déplacé d'insister sur le tableau 
qu'il nous a laissé de la liberté de leurs mœurs. Qu'il nous 
suffise de constater que ce qu'il en a dit au xvii° siècle n'a pas 
été démenti, non seulement par les voyageurs contemporains, 
mais encore par ceux de notre époque. Quant àleurpenchant 
à la superstition, il avait été observé avec le plus grand soin 
par celui qui s'était proposé de les convertir au christianisme- 
Ce côté si intéressant de leur caractère, qui ne semble pas 
avoir frappé les voyageurs de l'époque antérieure, devait 
naturellement attirer l'attention de l'ancien gouverneur. Avec 
quelle curiosité d'esprit, quel souci du détail n'a-t-il pas dé- 
crit les odys, ces talismans auxquelsles Malgaches attribuaient 
alors et attribuent encore aujourd'hui des vertus 'merveil- 
leuses? 

menteurs, s'adonnent sans vergogne aa vol et à l'immoralité » (A. Grandidier, 
Archives des Miss, scientif., 1872, t. \ïl; Bulletin de la Société de (féof/r. de 
Paris, juillet-déc. 1871, et juillet-déc. 1867, p. 393). 

D'après le D'" Catat, les Antaimoures, les Antaisaka, les Antanosy sont des 
peuplades guerrières et jalouses de leur indépendance; les Bares du sud et de 
l'ouest font continuellement la guerre aux tribus voisines pour les piller et 
ravager leur pays (C. R. de la Soc. de géogr. de Paris, 1894, p 203, 206 ; Tour 
du Monde, 8 déc. 1894, p. 339). 

M. E. Gautier assure de son côté que les Baras ont conservé leurs habi- 
tudes de brigandage et que les Antandroy et les Mahafales sont les plus inac- 
cessibles de tous les Malgaches (C. R. de la Soc. de géogr. de Paris, 15 mars 
1895, p. 118 et 120). 



214 ETIENNE DE FLACOURT 

« Il y a, dit-il, beaucoup de nègres et de grands mosmos qui 
nourrissent dos auli (odys), que nous autres François nom- 
mons barbiers, d'autant qu'ils en prennent pour s'en oindre 
lorsqu'ils sont malades. Ces auli sont dans de petites boistes 
enjolivées avec de la rassade, du verot et 'des dents de croco- 
diles, au nombre de six ou huit; il y a quelques manières de 
figures humaines le tout de bois dans chaque boistc;ils y met- 
tent de certains bois et racines en poudre avec du miel, de 
la graisse et autres ordures ; puis attachent cela à leurs 
ceintures sur les reiqs et le portent avec eux en quelques 
voyages qu'ils facent. Le matin, le soir, la nuict, ils dressent 
ces auli sur un baston et leur parlant comme si c'estoit qu'ils 
eussent raison, leur demandant conseil et secours : bref en 
toutes choses, ils ont recours à ces auli. Si quelque chose ne 
leur a pas réussi à leur g-ré, ils leur chantent injures et les 
menacent de les quitter et sont quelques jours sans leur rien 
dire, puis après les reflattent derechef, leur portent honneur 
commo à leur Dieu... Ils leur demandent de la pluie, tantost 
du beau temps et tout ce qu'ils ont besoin. Ils les nourrissent 
de temps en temps, les frottent de graisse et les oignant au 
miel, en sorte qu'ils croyroient que leurs auli ne seroient pas 
à leurs aises, s'ils n'étoient bien graissés »*. 

La curiosité d'esprit de Flacourt n'a pas été moins séduite 
par les pratiques divinatoires auxquelles s'adonnaient cer- 
taines peuplades de la côte sud-est et particulièrement les 
habitants de Matitanana. Non content de nous avoir indiqué 
les noms des figures de géomancie et les signes du ciel con- 
nus des ombiasy, il a voulu nous initier à l'art de deviner 
l'avenir, qui était en usage de son temps dans l'île. 

« Les ombiasses, dit-il, et la plupart des maistres de vil- 
lages se servent d'une tablette sur laquelle ils estendent du 
sable blanc et avec le doigt ils marquent de certaines lignes à 
ondes et de ces lignes ils en forment de certaines figures sur 
lesquelles ils font leur jugement, en observans l'heure, le jour 

1. Flaconrt, éd. ]GC,\, p. 191 et suiv. 



ou LES ORIGINES DE LA TOLONIS ATION IT.ANrAISE A MADACASCAIÎ 21t 

delà lune et l'année, .. Au pais des Machicoros ils squiilonl sur 
une planchette où il y a autant do trous qu'il y ados figures do 
g-eomance, et sur le trou où ils arreslent un petit baston qu'ils 
tiennent^ils regardent lafigurecjui y est peinte et ainsi forment 
leurs figures et en font leur jugement »>'. D'où venaient ces 
pratiques géomanciennes? Le viel auteur s'est chargé de nous 
l'apprendre. Costaux Sémites qu'il en a attribué l'introduction 
dans le pays *. 

Joignez à cela qu'il semble s'être rendu compte de l'in- 
fluence que ces pratiques ont exercée sur les mœurs des indi- 
gènes, sur leur vie privée ou publique. Il est le premier no- 
tamment qui nous ait parlé de la coutume barbare qu'avaient 
les parents d'abandonner leurs enfants, s'ils naissaient dans 
un jour ou dans une époque regardée comme néfaste'. 

Or l'authenticité dos renseignements qu'il nous a apportés 
à ce sujet est indiscutable. Non seulement ils sont confirmés 
par les voyageurs du xvu* siècle*, mais les peuplades de la côte 
orientale observent encore les mêmes coutumes que Flacourl 
a vues, il y a plus de deux siècles. Los voyageurs qui par- 

1. Flacourt, éd. 1601, p. 17. 

2. Id., ihid., p. 4. 

3. Flacourt, 1661, p. H, 16, 17. 

4. Écoutons en eOfet le P. Nacqiinrt : « Une coutume plus directement con- 
traire à Dieu et dont l'abolition nous donnera bien de la peine, dit-il, c'est 
une espèce de culte également ridicule et damnable que les grands du pays 
et leurs sujets rendent à certaines idoles qu'ils appellent olis, ce qui veut 
dire onguents. Les ombiasses les font et les vendent; la matière de ces petites 
idoles est un morceau de bois ou une racine creuse qu'ils attachent à une 
ceinture. Puis ils y mettent de la poudre et de l'huile et y dessinent des 
figures de petits hommes, s'imaginant qu'ils sont vivants et capables de leur 
donner tout ce qu'ils peuvent souhaiter comme le beau temps, et la pkiye, 
les préserver des maladies, des ennemis, etc. Ils ne manquent pas de leur 
donner à manger, souvent le cœur de telle volaille, plwtôt que de telle autre. 
...Chacun en a dans sa maison et les porte avec soi à la campagne. Ils y ont 
recours dans leurs nécessités comme nous à Dieu. Ils ne font rien dans leurs 
doutes sans en prendre conseil; et, à la première pensée qui leur vient ils 
croient qu'elle leur a été suggérée par leurs olis... Quand ils veulent passer 
les rivières, ils ont d'abord recours à leurs olis, les priant de les garantir des 
crocodiles qui y abondent » (Nacquart, Mémoires de la Mission, t. IX, p. 39 : 
Lettre à saint Vincent de Paul, 3 lévrier 1630. Voir ausi Souchu de Renne- 
fert, Relation du premier voyage de la Compagnie des Indes orientales en l'isle 
de Madagascar, Pm-îs, 1688, p. 263). 



216 ÉTlENTsK DE FLACOURT 

courent ce pays son livre à la main peuvent aujourd'hui 
assister aux mômes scènes et apprécier la sûreté de ses in- 
formations ainsi que sa véracité *. Presque tous s'accordent 
avec lui pour reconnaître dans les naturels un peuple très 
superstitieux et très attaché à ses superstitions*, et si un 
voyageur de notre siècle a reproché au vieil historien d'avoir 
fait de la coutume de l'abandon des nouveaux-nés une cou- 
tume générale, il n'est pas encore prouvé qu'une telle opi- 
nion fut dénuée de fondement \ 

Quelque exactitude qu'ait apportée Flacourt, dans la des- 
cription des superstitions malgaches, il s'est montré partial 
dans l'appréciation qu'il en a donnée. Sa rancune personnelle 
ne s'y révèle guère moins que dans la peinture du caractère 
des indigènes. Il ne voit dans toutes leurs pratiques qu'une 
nouvelle preuve d'hypocrisie. L'historien qui déclare que ces 
gens observent la loi naturelle, les coutumes de leurs an- 
cêtres, celles qu'avaient importées les Zaffeibrahim*, assure 
que cesmemes gens sont «grands menteurs « et ne s'appliquent 
à autre chose qu'à « inventer des menteries ))^; menteurs, 
parce que, dans leurs sacrifices, ils offrent un morceau à Dieu 
et en réservent un au diable; menteurs, parce que s'ils croient 
en Dieu, ils ne le prient et ne l'adorent que lorsqu'ils sont 
malades ou effrayés par des songes®. N'était-il pas naturel de 



d. Voir G. Ferraud, Les musulmans à Madagascar, \^' partie, p. 87. 

2. M. Graodidier assurait eu 1867 que les Mahafales sont dominés par les 
superstitions les plus incroyables [Bull, de la Soc. de la géogr. de Paris, 
juillet-déc, 1867, p. 393). 

D'après le D"" Catat, les Antandroys et les Betsilcos sont superstitieux au 
plus hautpoint {Tour du Monde, % déc. 1894, p. 359; 22 déc, 1894, p. 382). 

Catat et Douliot parlent de la croyance des indigènes aux odys dans les 
mêmes termes que Flacourt (C.R.de la Soc.de géogr. de Paris, 23 mars 1891, 
p. 208; Bii/L de la Société de géogr. de Paris, i"' trimestre 1895, p. 136). 

Pour les pratiques géomauciennes, voir G. Ferrand, Les musulmans à Ma- 
dagascar, Iro partie, p. 74. 

3. Ep. Colin, Annales des vngages, t. XIV, p. 308 et suiv. Comparer Maudave 
dans Pouget de Saint-André, lac. cit., p. 113; Charnay, Tour du Monde, 1864, 
2» sem., p. 210). 

4. Flacourt, 1661, Avant-Propos et p. 447. 

5. Id., ibid., p. 84, 

6. Ibid. 



ou LES ORIGINES DE L4 COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 217 

ménager le démon puisqu'il leur semblait plus à craindre? 
N'est-il pas permis de croire que cette manière d'agir était ins- 
pirée par la crainte plutôt que par la dissimulation? C'est du 
moins ce que se serait demandé un voyageur exempt de parti- 
pris et de préjugés. 

Or tel n'était pasFlacourt. Aussi ne faut-il pas s'étonner de 
le voir, à l'imitation de Gauche et de plusieurs voyageurs de 
l'époque précédente, refuser aux habitants de Madagascar 
toute religion. 

Le vieil historien ne s'est pas soustrait aux opinions de son 
époque. A travers les superstitions qu'il décrit, on sent l'indi- 
gnation du chrétien. La haute opinion qu'il avait de la religion 
de son pays lui a fait croire que des peuplades adonnées à de 
telles coutumes, chez lesquelles ne se voyait aucun temple, 
ne se pratiquait aucun culte semblable à celui de sa patrie, 
qui, tout en croyant à l'existence d'un Dieu créateur de toutes 
choses, ne lui adressaient pour ainsi dire aucune prière et 
vivaient selon la loi naturelle', que dételles peuplades étaient 
incapables de conceptions désintéressées et élevées et ne pou- 
vaient avoir de religion. N'ayant jamais vu d'autres peuplades 
sauvages, il n'a pas compris que leurs superstitions n'étaient 
que des preuves de leur simplicité, de leur crédulité, et que 
chez elles il fallait savoir distinguer les véritables croyances, 
celles qui constituaient la base de leur religion. Pour les avoir 
jugées avec ses propres idées, ses propres sentiments, pour 
avoir oublié qu'il avait devant lui des gens primitifs et n'avoir 
pas remarqué que les Malgaches adoraient et invoquaient 
Dieu dans presque tous les actes de la vie*, Flacourt est tombé 
de nouveau dans l'erreur, sinon dans l'injustice. Sous ce rap- 
port le gouverneur ne s'est pas révélé observateur plus péné- 
trant que le P. Nacquart, le zélé missionnaire, pour lequel les 
croyances religieuses des naturels n'étaient que l'œuvre du 
démon et n'offraient en aucune manière le caractère d'une 



1. Éd. 1661, Avant-Propos, et p. 86. 

2. A. Grandidier, Bull, de la Soc. de géoqr. de Paris, avril 1872, p. 38. 



218 i::Tl(:N>iE DV. FLACOURT 

religion '. Pour bion comprendre leur religion, il clait d'ail- 
leurs ulile, sinon indispensable, de savoir que la race indo- 
nésienne consliluail le fond de la population et d'avoir des no- 
tions approfondies sur la religion de cette race, toutes choses 
que notre historien ne soupçonnait m^'me pas et no pouvait 
guère soupçonner, eu égard à l'état do ses connaissances et de 
celles de son temps. 

C'est pour les mêmes raisons qu'il ne semble pas s'être ex- 
pliqué le culte que les naturels avaient pour l'âme ou plutôt 
l'esprit de leurs ancêtres. « Les serments les plus solennels 
qu'ils font, dit-il, sont sur les âmes de leurs ancêtres. S'ils 
deviennent malades, et qu'ils tombent en frenaisie, aussitost 
les plus proches du malade envoyent un ombiasse quérir de 
l'esprit au cimetière, qui y va la nuit et fait un trou à la mai- 
son qui sert de sépulchre en appellant l'âme du père du malade ; 
il luy demande de l'esprit pour son fils ou sa fille qui n'en a 
plus et tend un bonnet au droit du trou, referme ce bonnet et 
s'en court promptement au logis du malade, en disant qu'il 
tient un esprit, et s'en vient promptement mettre le bonnet 
sur la teste du malade qui est assez fol pour dire par après 
qu'il se sent bien soulagé et qu'il a découvert son esprit qu'il 
avoit perdu dans sa maladie et commande que l'on donne re- 
compense à l'ombiasse »*. Flacoart ne paraît pas avoir entrevu 
que ce culte pour l'âme des ancêtres avait pour principal motif 
la crainte de la mort elle-même, et qu'il fallait en chercher 
l'origine dans l'espoir qu'avaient les vivants de trouver auprès 
des défunts protection, secours et conseil pour le malade qui 
soutenait la lutte suprême'. 

Aussi trouvons-nous tout à fait exagéré de prétendre, comme 
l'a fait un écrivain de notre siècle*, que le vieil historien de 
Madagascar a attribué aux Malgaches la croyance à l'immor- 
talité de l'âme. En effet, outre que le culte des ancêtres n'en- 



1. Mémoirex de la Mission, t. IX, p. Gl. 

2. FlacoLirt, éd. 16G1, p. 85. 

3. Voir P. Piolet, Ma'laqascar, sa description, ses habiinn(s,l89y), p. 494. 
t. Epidariste Colin, Annales des voyages, t. XIV, p. 97 notes. 



ou LES ORIGINES DE LA (".OLOMSATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 219 

traîne pas nécessairement la croyance à l'immortalité de l'âme, 
Flaconrt semble avoir été frappé de l'indilTérence dos indi- 
gènes pour tout ce qui était immatériel. En aucun passage de 
son livre il n'a laissé entendre que l'esprit auquel ils croyaient 
était quelque chose d'immortel. Il paraît plulôt avoir admis 
que, dans leur pensée, c'était quelque chose de matériel, car 
il a remarqué qu^ils plaçaient à côté du cadavre des aliments, 
du tabac et des vêtements'. 11 est vraisemblable que son opi- 
nion à ce sujet n'était guère différente de celle du P. Nac- 
quart, d'après lequel ils ignoraient si l'âme se séparait du corps 
pour toujours^ 

Au mérite de nous avoir fourni plus de renseig-nemenls que 
ses devanciers sur les croyances relig-ieuses et les supertitions 
des Malgaches, Flacourt joint celui d'avoir contribué plus 
qu'aucun d'eux à mettre en lumière la simplicité de leurs 
mœurs, leur genre de vie, leur manière de se nourrir, de 
se loger, de se vêtir. Nul n'était entré aussi avant dans le 
détail, nul ne s'était montré aussi minutieux, aussi précis 
et aussi exact dans l'observation. Dans ses descriptions se 
trahit à tout instant l'éveil d'une curiosité qui ne veut rien 
ig-norer de ce qui est intéressant ou utile. Vivres, habitation, 
mobilier^ ustensiles de ménage, vêtements, ornements, armes, 
agriculture, pêche, industrie, façon de comprendre le com- 
merce, etc., rien n'a été oublié. Il n'est pas jusqu'à leurs arts, 
leurs jeux, leurs divertissements, leurs danses, leurs fêtes qui 
n'aient été l'objet de son attention, et n'aient été décrits avec 
le plus grand soin. On voit que tout cela a été observé surles 
lieux mêmes; on sent que l'ancien gouverneur a voulu nous 
faire pénétrer dans la vie privée des indig'ènes. Ce tableau de 
mœurs est d'autant plus précieux que le témoignag-e de Fla- 
court se trouve corroboré par celui du P. Nacquarl, son con- 
temporain, et par celui des explorateurs de notre époque ^ 

1. Flacourt, 1661, 'p. 85 et 101. 

2. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 72. 

3. a)Sur leur nourriture, voir Flacourt, p. 3 et pa';sim. Comparer A. Graii- 
didier, mai 1872, Revue scienlifique, p. 1082* 

6) Sur leurs habitations : Flacourt, p. 74. 77, 78, 89. Comparer Nacquart, 



220 KTIENNE DR FLACOIIRT 

Mais ce qui révèle de sa part une grande clairvoyance, c'est 
qu'il a expliqué toutes les habitudes privées des Malgaches 
par la simplicité de leurs goûts. C'est de ce trait de leur ca- 
ractère qu'il a fait dériver le côté tout à fait rudimentaire 
de leur agriculture. Non seulement il a rapporté qu'ils cul- 
tivaient seulement ce qui était nécessaire à leur subsistance, 
mais ii a constaté qu'ils se servaient d'instruments et de pro- 
cédés fort simples. Et, ce que personne n'avait fait avant 
lui , il a saisi la différence qui existait entre ces procédés 
et ceux qui étaient en usage chez les Européens. Non con- 
tent d'observer le fait, il en a recherché la cause. Il l'a trouvée 
dans l'attachement des naturels pour les vieilles coutumes de 
leurs ancêtres : « Ce qu'ils ont appris de père eniils, dit-il, ils 
l'estiment plus que ce que Ton leur pourroit enseigner; comme 
en la façon de cultiver la terre, si l'on leur dit qu'il la faut bes- 
cher bien profond ou la labourer avec la charrue, ils ont pour 
répartie que ce n'est pas la coutume de leurs ancestres ». 

C'est par les mêmes raisons qu'il a expliqué le caractère pri- 
mitif de leur industrie. Après avoir dit qu'ils ne s'appliquaient 
pas à inventer autant de métiers que les Européens, parce que 
leur seule ambition consistait à se procurer ce qui était con- 
forme aux usag-es et à la mode du pays, il a ajouté que, par 
fidélité aux vieilles coutumes, ils préféraient le pagne et la 
ceinture à nos plus beaux vêtements*. 

Cette fidélité aux coutumes des ancêtres et cette simplicité 
des g-oûts dont il avait été frappé, il les regardait comme la con- 
séquence de leur ignorance de la navig'ation et du commerce. 
Il n'a pas échappé à son esprit observateur que les indigènes 
n'avaient pas encore la connaissance du commerce tel que le 
pratiquaient à cette époque les Indiens, les Arabes et les Eu- 
ropéens. Il a parfaitement vu que leurs relations commer- 
ciales ne consistaient, à vrai dire, que dans l'échange des pro- 
duits nécessairesà leur nourriture ou à leur entretien, et qu'ils 

Mcm. de la Missio7i, t. IX, p. 60 et fil; P. Piolet, Madagascar, sa description, 
ses hahilanls, 1895, p. 442 et 44!^. 
1. Flacourt, éd, 1651, p. 73, 87, 105, 112. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 221 

ne se servaient pas de monnaie : « Quant au tratic et commerce 
qu'ils ont besoin les uns avec les autres, dit-il, il ne se fait 
que par eschange; ils n'ont aucun usage de monnoie;les 
merceries et verroteries que les chrétiens leur portent, leur 
servent de monnoye, quand ils vont en pais loingtain ache- 
ter des bœufs, du cotton, de la soye, des pagnes, du fer, des 
sag-ayes, des haches, des coutteaux et autres choses dont ils 
ont besoin. Ils eschangent du cuivre pour de l'or et de l'argent 
et font ainsi leur négotiation par eschang-e... Celui qui a be- 
soin de quelque chose le va cherchei* où il y en a en abondance 
et à bon marché ; il nV a ni foire ny marché ; la foire est où il 
abondance de quelque chose plus qu'en autre pays : là le cours 
y est_, là chacun en envoyé faire sa provision »*. 

11 ne s'ensuit pas toutefois qu'il ait regardé les Malgaches 
comme un peuple tout à fait primitif et ignorant. S'il avait eu 
intérêt à les représenter comme des gens cruels pour justifier 
ses actes, il n'en avait aucun à les représenter comme des gens 
inintelligents, puisque, comme nous le montrerons plus loin, 
l'initiation de ceux qu'il avait subjugués aux procédés agri- 
coles et industriels des pays civilisés n'était pas une de ses 
moindres préoccupations. De même, la conscience qu'il avait 
de la supériorité de la civilisation européenne ne l'a pas em- 
pêché de reconnaître les diverses manifestations de leur 
intelligence. Tout en avouant qu'ils sont pour la plupart pa- 
resseux et indolents', il déclare qu'ils sont adroits, curieux 

1. Flacourt, éd. 1661, p. 90 et suiv. 

2. Cette opinion a été partagée par plusieurs voyageurs du xvriio et du xixe 
siècles. 

<i Une insouciance naturelle et une apathie générale leur rendent insup- 
portable tout ce qui exige de l'attention. Sobres, légers, agiles, ils passent la 
plus grande partie de leur vie à dormir et à se divertir » {Rochon, Un voyage 
à Madagascar, 1791, t. I, p. 13). 

« La paresse, dit Maudave, est leur vice capital, à ce point qu'ils sont ex- 
posés à de grandes famines dans le pays du monde le plus fertile... Ils ne 
plantent guère que des patates et quelque peu de riz ; ils ne tirent pas la 
centième partie de ce que leurs terres pourraient fournir » (Pouget de Sainte- 
André, loc. cit., p. 63). 

« Paresseux avec déliceS) la facile satisfaction de ses besoins, lui (au Mal- 
gache) rend insupportable le lien le plus léger » {Tour du Monde, 1884, 2» se- 
mestre, p. 207 : Madagascar à vol d'oiseau, par Charnay). 



222 ÉTIENNK f)K FLACOUIit 

(l'apprendre eL (ju'ils perfectionnent ce qu'ils entreprennent. 
Il va môme jusqu'à assurer qu'il ne leur manque que l'instruc- 
tion*. Et il nous apporte des preuves de ce qu'il avance. Bien 
qu'il soit plus soucieux de uous décrire les ressources de 
l'île, que de nous montrer le parti qu'en tirent les indigènes, 
il laisse entrevoir que, dans leur manière de cultiver la terre, 
ils tiennent compte, dans une certaine mesure, des conditions 
naturelles, des avantages ou des inconvénients qu'elles pré- 
sentent dans telle ou telle contrée. Ne nous dit-il pas que 
du côté de Fénérive et d'Antongil, pays détrempés par les 
pluies, les habitants sèment le riz non dans les marécages 
où il serait exposé à pourrir, mais dans les montagnes ou 
les vallons où l'humidité est suffisante sans être nuisible, 
tandis que, dans la province d'Anossi, contrée soumise aux 
grandes sécheresses, ils sèment le riz, non dans les plaines 
et les montagnes , mais dans les marécages où il trouve 
la quantité d'humidité qui lui est indispensable pour ger- 
mer'? 

L'habileté des indigènes dans la confection des objets de 
luxe n'a pas moins éveillé son attention. Guidés par lui, nous 
admirons les pagnes remarquables par leur finesse et leur dé- 
licatesse que façonnaient les femmes des pays d'Anossi et des 
Eringdranes, ces nattes de diverses couleurs et d'une ma- 
tière si rare et si agréable à l'œil qu'elles pouvaient servir à 
la décoration des plus riches habitations de France, sans par- 
ler des boucles d'oreilles que les orfèvres fabriquaient avec 
des plaques d'or très minces soudées à un- morceau de co- 
quille et parsemées de grains très fins '. 

Il n'est pas jusqu'à leur manière de compter qui n'ait été 



1. Flacourt, éd. 1661, p. 87 el 447.. 

« Les Madécasses ont assez d'aptitudes pour les arts et les métiers » (Pou- 
get de Saint-André, loc. cit., p. Ci.")). 

2. Flacourt, éd. 1661, p. 89 et 90. 
n. Id., ihid., p. 76 et suiv. 

H. Douliot a confirmé ce qu'avait dit Flacourt sur l'habilité des indigènes 
dans la fabrication des nattes et des pagnes {Bull, delà Soc.de gcogr. de Paris, 
l" trimestre 1895, p. 125, 126). 



ou LES ORIGINES DE LA COLOMSATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 223 

l'objeLde ses observations. Les anciens auteurs, et on particu- 
lier Lindschot, avaient écrit qu'ils ne savaient compter quejus- 
qu'à dix. Flacourt affirme qu'ils n'avaient pas été bien infor- 
més : «Les babitants originaires de Madag^ascar, dit-il, comp- 
tent, ainsi que les Nations de l'Europe, depuis un jusqu'à dix^, 
et depuis dix, ils ajoutent l'unité et le reste des autres jusques 
à vingt et de vingt jusques à cent'. » 

Enfin, quelque haute opinion qu'il put avoir de ses compa- 
triotes, il n'a pas dissimulé à ses contemporains que les Mal- 
gaches le cédaient à beaucoup de paysans français en rudesse 
et en ig'norance^. 

Une question que devait naturellement se poser le gouver- 
neur de Fort-Dauphin et qui avait déj^à été abordée par quel- 
ques-uns de ses prédécesseurs, c'était celle de savoir quelle 
sorte de langue parlaient les habitants de la grande île. Mais 
Flacourt n'était ni linguiste, ni pbilolog-ue. Aussi s'est-il 
servi parfois pour caractériser la langue malg-ache, d'ex- 
pressions très obscures et presque inintelligibles. Il nous ap- 
prend, dans sa Relation, que « la conjugaison s'observe; le 
verbe passif et l'actif et chaque chose se dit et se nomme par 
l'action et la manière qu'elle se fait, comme un verbe rompu, 
ou du bois rompu, hazon foidac, un vestement rompu, sichin 
rota, un pot rompu, viUmgJia vacqiil, un fil rompu, foule 
maïtou, une corde rompue, tali maitou : et ainsi de plusieurs 
autres choses qui font reconnoislre que ceste langue est très 
copieuse et que ce n'est point un jargon' ». Or qu'entend 
Flacourt par cette règle qui consiste à nommer chaque chose 
■par Vaction et la manière dont elle se fait'] C'est ce qu'il est 
difficile d'éclaircir. En tout cas, il est exagéré de faire dériver 
la richesse du malgache du seul mode de conjugaison. 

Cette richesse consiste surtout dans les nombreuses parti- 
cules qui modifient ou complètent le sens des mots*. 



1. Flacourt, 1661, p. 88. 

2. Id., ibiiL 

3. Flacourt, éd. 1661, p. 195. 

4. DeFr.iberville, Bull, de la Soc. de rjéogr. de Paris, 1839, t. XI,r2« série 



224 ETIENNE DE FLACOURT 

Frappé do la richesse de cette langue, notre historien a 
cédé à Thahilude qu'avaient ses contemporains de rapporter 
les langues récemment connues à celles qu'étudiaient seule- 
ment les érudits, à savoir : le g"rec, le latin, l'hébreu. De là 
cette comparaison qu'il nous donne du malgache et du grec : 
« La langue de Madag'ascar a, dit-il, en beaucoup de choses 
quelques rapports avec la lang-ue grecque, soit en sa façon de 
parler, soit dans la composition des mots et de verbes. Cette 
lang-ue a des mots composés à la façon de la lang^ue g'rec- 
que*. » La prononciation douce et harmonieuse du malgache, 
l'absence de consonnes à la fin des mots, la suppression d'un 
grand nombre d'entre elles dans leur formation, la clarté et la 
sonorité des syllabes, toujours accentuées et nettement frap- 
pées, toutcelapeut en un certain sens justifier cette comparai- 
son. Mais Flacourt n'a pas saisi les difiérences qui séparaient 
ces deux langues. Il ne s'est pas rendu compte que, contraire 
ment à ce que l'on remarque en grec, on ne rencontre en mal- 
gache ni genre, ni nombre, ni l'ingénieux mécanisme des 
désinences qui permet de faire sentir avec concision et net- 
teté les distinctions les plus subtiles ^ 

Au reste, c'est avec plus de raison qu'il aurait pu montrer 
les ressemblances de la langue malgache avec la langue 
malaise. On serait tenté de croire, il est vrai, qu'il les a entre- 
vues, puisqu'il avance que c'est avec les langues orientales 
qu'elle a le plus de rapports'; mais il n'en dit pas plus. C'est 
à d'autres voyageurs, c'est aux savants de notre époque qu'il 
faudra s'adresser pour savoir que, dans le malgache, comme 
dans le malais, il n'y a point de mots d'une articulation dif- 
ficile, que la plupart des mots tirent leur origine d'autres 
mots appelés racines et se composent à l'aide de particules, 

p. 3 et suiv.;Note du R.P. Jeau, ibid.,\o' triai. 1884, p. 35 et suiv. ; P. Piolet, 
ouvi\ cité, p. 544.. 

1. Flacourt, 1661, Avaut-Propos et p. 195.' 

2. De Frolierville, loc. cit. 

Le P. Nacquart avait dit qu'en malgaciie « les mots ue se déclinent ni ne se 
conjuguent » {Mém. de la Mission, t. IX, p. 86). 

3. Flacourt, cd 1661, p. lUi. 



ou LES OKlGIiNES DE LA COLO.NlSATlOiN l'RANClAlSE A MADAGASCAR 225 

conformément à des règles lixes el générales, qu'enlin les radi- 
caux ne sont soumis à aucune inflexion pour désigner les di- 
verses formes des verbes \ Non seulement Flacourl ignorait 
toutes ces analogies, mais il ne parait même pas avoir eu con- 
naissance des travaux qui, au commencement de son siècle, 
avaient été publiés par des Hollandais sur les affinités de ces 
deux langues ^ 

En revanche, bien qu'il ne connût qu'une partie de l'île et 
qu'il eût constaté l'usage de la langue arabe chez les Maha- 
fales,les MachicoreSjles habitants d'Anossiet de Matitanana', 
il a eu le mérite de signaler à ses contemporains la commu- 
nauté de langage propre aux diverses peuplades, fait qui sera 
reconnu exact par la plupart des voyageurs de notre siècle. 
S'il s'est aperçu que l'accentuation établissait une différence 
d'une contrée à l'autre, il n'en affirme pas moins que les 
habitants ont tous la même langue. « C'est une langue très 
copieuse, dit-il, laquelle se parle également; mais elle est 
différente en ses accents, selon la diversité des provinces où 
les uns parlent bref, les autres ont nn parler long ; il y a des 
mots de la langue plus affectés en des provinces qu'en d'au- 
tres et qui toutefois sont entendus partout... Quant à la façon 
de parler et des accents, ainsi que j'ay dit ci-dessus, il y a 
des Provinces, qui préfèrent les mots comme ceux des Maha- 
fales, qui ont un accent comme les Normands et en d'autres 
il y en a qui parient aussi bref comme les Gascons et toutes 
fois ils n'ont qu'un mesme langage*. » 

Il serait donc tout aussi exagéré de lui refuser toute connais- 



1. Voir Note, du R. P. Jeaii, Bull, de la Soc. de gcogr.de Paris, loc. cit. 

2. Voir p. 91 de uotre étude. 

3. Flacourt, éd. 1661, p. 195. 

4. Id., ibid. p. 194. 

Cf. Dumont d'L'rville, Considérations sur la langue polynésienne. Philologie, 
p. 275 ; Ep. Colin, Nouvelles Annales des voyages, 1821, t. X, p. 302;Albrand, 
Annales maritimes et coloniales, 1846, t. Cil, p. 490 ; Parier, Revue scienti- 
fique, 28 octobre 1893 : Madagascar ; P. Piolet, ouvr: cité, p. 541 et 542. 

L'opiuiou cootraire a été cepeudant soutenue par Baibi {Allas ethnogra- 
fjhigue, lulrud., p. xxiii). 

13 



226 KTIKNM'; DK l'I, ACDllUT 

sance de celle langue que de lui en allribuer une connaissance 
approfondie. 

C'est ce dont lémoignent aussi les quelques travaux qu'il a 
publiés, tels qu'une appréciation d'un dialogue franco-mal- 
g-aciie inséré par Gauche dans sa Relation, des traductions 
de prières chrétiennes en malga('Iie et d'une prière malgache 
en français, et surtout un dictionnaire, qui, pour être très in- 
complet, comme il l'a avoué lui-même, et compilé sans soin, 
n'en a pas moins pendant longtemps servi de guide aux 
voyageurs et aux traitants dans leurs relations avec les indi- 
gènes ^ 

Telles sont les données que l'on doit à Flacourl sur l'ori- 
gine, les caractères physiques, moraux et intellectuels des 
indigènes. Voyons maintenant ce qu'il faut penser de ce qu'il 
nous a appris sur leur organisation sociale. 

Sur l'organisation do la famille à Madagascar, Flacourl a 
ajouté peu de chose aux quelques indications que l'on tenait 
des auteurs précédents. Le premier, sans doute, il a noté la li- 
berté absolue dans laquelle vivait la jeune fille avant le ma- 
riage, l'absence le plus souvent de cérémonies destinées à con- 
sacrer les unions, et l'usage en vigueur chez les indigènes de 
prendre autant de femmes qu'ils pouvaient en nourrir; mais il 
n'a pas mis en lumière la tendresse des épouses pour leurs 
maris, la douceur avec laquelle ceux-ci les traitaient, leur désir 
d'avoir une nombreuse famille, le rôle du père et les privi- 
lèges du fils aîné. Ce qu'il nous dit du régime matrimonial 
paraît en grande partie emprunté à la relation de Fr. Gauche. 
Gomme lui, il rapporte que la femme qui a divorcé est obli- 
gée, au cas où elle vient à se remarier, de restituer à sou 
premier mari les biens ou les objets dont celui-ci lui a fait 
présent selon la coutume. La seule chose nouvelle qu'il semble 
nous avoir apprise, c'est que les enfants qu'une femme di- 
vorcée vient à avoir d'un autre homme, sont réputés appar- 



1. Flacourl, éd. 1601, Avant-Propos, et p. 173-302; de Froberville, Bull, de 
la Soc. de géor/r. de Pa>'is, XI" vol., 2" série, 1839, p. :îO et 31. 



ou LES ORIGINES DE LA (',(»L(>.MS.\T10N FRANÇAISE A MADAGASCAlt 227 

tenir au mari tant qu'elle iia pas contracté une nouvelle 
union et restitué son douaire '. 

A Madagascar, au xvn" siècle, comme à notre époque, la 
famille était la base de l'organisation sociale. C'est ce que Fia- 
court ne semble pas avoir compris, ou du moins c'est ce qu'il n'a 
point dit en termes explicites. Il ne paraît pas plus avoir vu que 
les différentes peuplades qui occupaient l'île n'avaient pas at- 
teint à une véritable organisation de l'Etat et qu'en réalité 
elles n'avaient pas dépassé l'organisation de la famille. Il parle 
parfois des Malgaches comme d'un peuple soumis aux mêmes 
institutions que les peuples européens et les termes de prince 
et de 7'oi se rencontrent souvent dans sa Relation. C'est par 
lui cependant que nous avons été informés de la division des 
habitants du pays d'Anossi en classes, selon la noblesse de leur 
origine ou la pureté de leur couleur. « Dans cette province^ 
dit-il, il y a deux sortes de genre d'hommes, sçavoirles Blancs 
et les Noirs. Les Blancs sont divisés en trois sortes, sçavoir en 
Roandrian, Anacandrian et Ondzalsi. Les Noirs sont divisés 
en quatre sortes, sçavoir en Voadziri, Lohavohits, Ontsoa et 
Ondeves. Les Roandrian sont ceux qui sont comme les Princes 
et de la race des Princes. Les Anacandrian sont descendus 
des Grands, mais ont dégénéré, et sont comme descendus des 
bastards des Grands; ils s'appellent aussi Antampassemaca, 

1. Vlovizoi, Relation du voyage de Fr. Cauche,^. '121 ; Flacourt,éd. 1661, p. 85, 
86, 9, 2104. 

Les renseignements fournis par le P. Nacquart et ceux que nous devons 
aux voyageurs de notre époque confiraient encore 'la véracité de Flacourt, 
dans ce qu'il l'apporte sur le mariage : « Le mariage se contracte entre les 
parents excepté au premier degré : il n'est pas stable et il est permis de se 
quitter naturellement et de se marier à d'autres, comme cela arrive souvent. 
La polygamie est permise quoiqu'elle ne soit pas générale, mais seulement 
chez une bonne partie des graoïis qui ont le moyen de nourrir plusieurs 
femmes... Parmi les noirs, il n'y pas grande cérémonie pour faire un ma- 
riage, sinon que le choix dépend des parties et non pas des parents. Le mari 
d'ordinaire achète ia femme, douuaut pour elle des bœufs ou autre chose aux 
parents. Mais, parmi les i^rauds, il se fait u)ie assemblée de parents, amis et 
sujets de part et d'autre, et bien souvent l'accord et promesse de mariage se 
font par les parents dès la naissance du garçon et de la fille. Ils se marient 
fort jeunes. On tue des bœufs le jour du mariage » (Nacquart, Mémoires de la 
Mission, t. IX, p. 70). 

Voir aussi P. Piolet, Madariascar, loc, cit. p. 449. 



J28 ÉTlENiNK DE rLACUUUT 

c'est-à-dire hommes des sables de la Mecque d'où il se disent 
venus avec les Roamlrians. Les Ondzatsi ont la peau rouge 
aussi et les cheveux lougs, comme les Roandriau et les Aua- 
candrian, mais plus vils et plus bas, estant descendus des 
matelots qui ont amené en ceste terre Dian Racoube ou Ra- 
couatsi, leur ancestre... Les Yoadziri sont les plus grands et 
les plus riches d'entre les Noirs et sont maistres d^un ou plu- 
sieurs villages... Les Loliavohits sont grands aussi entre les 
Noirs... Les Ontsoa sont au-dessoubs des Lohavohits et leurs 
parents. Les Ondeves sont les esclaves de père et de mère, 
achetez ou pris en guerre*... » 

Non content de nous faire savoir que le pouvoir dépendait 
surtout de la naissance, Flacourt, pour qui il était du plus 
haut intérêt d'en connaître l'étendue, puisqu'il voulait établir 
son autorité dans l'île, nous a aussi laissé sur ce point des ren- 
seignements précieux. Il assimile les nobles, les chefs, à de 
petits tyrans qui sont devenus puissants par adresse et par 
force et estime qu'ils tiennent les habitants dans une étroite 
servitude*. 

11 s'est efforcé, sans oublier toutefois de nous instruire des 
obligations et des droits des sujets ou des esclaves, de déter- 
miner les attributions des chefs et leurs privilèges ainsi que 
ceux des ombiasy. Enfin, il n'est pas jusqu'au mode de succes- 
sion au pouvoir qui n'ait attiré son attention ^ 

Avant lui, ou ne savait pour ainsi dire rien sur l'organisation 
de la propriété. Ici la comparaison de l'ordre de choses établi 
dans l'île avec ce qui existait alors en France et en Europe, 



1. Flacourt, éd. 1667, p. 47. 

2. Gomme Flacourt, Maudave assure que les chefs du pays d'Anossi sont de 
petits tyrans, avides, cruels, qui dépouillent leurs sujets pour le plus léger 
intérêt. (Pouget de Saint-André, ouvr.cité, p. 45 et 90). 

3. Flacourt, éd. 1661, Avant-Propos, p. 4, 9, 45. 

Le P. Nacquart s'exprime dans les mêmes termes que notre vieil auteur 
sur les privilèges des nobles et des ombiasy. Comni • lui, il croit que le pou- 
voir est héréditaire et ne fait d'exception que pour le cas où les enfants 
seraient trop jeunes à la mort de leur père {Mémoùes de la Mission, t. IX, 
p. 60j. Fr. Gauche avait formulé une opinion contraire (Morizot, ouvr. cité, 
p. 12 J). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 229 

s'est naturellement présentée à son esprit. Dans le tableau sé- 
duisant qu'il nous ofï're du pays pour lequel il réclame des 
colons, il nous avertit que la terre ne s'y vend point, mais 
qu'elle appartient aux Grands qui ne permettent pas que l'on 
s'en approprie la moindre parcelle, sans la leur avoir deman- 
dée. En outre, quelque porté qu'il pût être à généraliser des 
observations recueillies sur quelques points déterminés il ne 
s'est pas imaginé que tous les Malgaches menaient la vie sé- 
dentaire. Il a reconnu avec raison que les Mahafales avaient 
une vie nomade et pastorale*. 

Mais c'est surtout sur l'organisation de la justice que Fia- 
court a été mieux informé que ses devanciers. Ici l'on ne 
pourra lui reprocher d'avoir prêté au peuple malgache des 
institutions semblables à celles des peuples civilisés. Il ne s'est 
point mépris sur le caractère primitif de l'organisation judi- 
ciaire propre aux habitants de la grande île. Il prend soin 
d'avertir le lecteur qu'il n'y verra pas observer « la police et 
le bel ordre des Chinois ». Il ne méconnaît ni l'absence de 
lois écriteS;, ni le rôle de la coutume, et, pour n'avoir point 
montré que cette organisation présentait de grandes analogies 
avec celle des Indonésiens, il n'en a pas moins complété les 
indications des auteurs précédents en nous renseignant sur 
ceux à qui il incombait de rendre la justice, sur la nature des 
châtiments, les causes qui les faisaient varier et sur les consé- 
quences qu'entraînait pour le débiteur le non-acquittement 
des dettes *. 

1. Flacourt, éd. 1661, Avant-Propos, p. 4, 9, 45. 

Maudave et Rochou assureront encore plus tard que ce sont les chefs qui 
déti(!iinent les terres et qu'ils exigent une certaine redevance des habitants 
par lesquels ils les font cultiver (Pouget de Saint-André, ouvr. cité, p. 103; 
Rochou, Voijarje à Madagascar, an X, t. I, p. 25). 

Ce que le gouverneur de Fort-Dauphin disait en 1658 des Mahafales, Dou- 
liot l'a répéta au sujt't des Sakalaves [Bull, de la Soc. de géogr. de Paris, 
l'-f trimestre 1895, p. 135). 

2. Flacourt, 1661, p. 99-104. 

Maudave coafirme l'opinion de Flacourt sur le rôle de la coutume (Pouget 
de Saint-André, oï^Dr. cité, p. 103). 

Sur la nature des châtiments et sur les causes qui les font varier, le P. Nac- 
quart s'exprime dausles rarines termes que le gouverneur de Fort-Dauphio 
[Mémoires de la Mission, t. IX, p. 69 et 70). 



230 ETIENNE Di: ri.Af.onîT 

Enfin les luttes fréquentes que le chef de la colonie eut à 
soutenir contre les naturels lui ont permis de satisfaire la cu- 
riosité de ses contemporains sur l'étal social du pays, sur les 
divisions qui le déchiraient, sur les causes des rivalités des 
principaux chefs, des guerres que les habitants se faisaient de 
villag-e à village. Elles lui facilitèrent surtout l'étude de ce 
qu'on pourrait appeler leur organisation militaire et leur ma- 
nière de combattre. Il a sans? doute accordé une trop grande 
importance à des expéditfons qui n'étaient le plus souvent que 
des razzias, des prétextes à pillage, et à des batailles qui n'é- 
taient, à vrai dire, que des mêlées confuses, espérant peut-être 
ainsi donner plus d'éclat aux victoires qu'il avait remportées 
sur les peuplades du sud de l'île. Mais, ce qu'on ne saurait 
contester, c'est qu'il a recueilli sur leurs préparatifs de guerre, 
leurs procédés de reconnaissance, d'intimidation et de défense, 
sur les diverses sortes d'armes dont ils faisaient usage, des 
renseignements beaucoup plus complots et beaucoup plus 
précis que ceux que Ton rencontre dans les ouvrages du 
XVI® siècle et de la première moitié du xvn^ *. 

A.près cette courte revue des renseignements apportés par 
Flacourt sur l'état social des Malgaches de son temps, il n'est 
pas sans intérêt de se demander à quel jugement il s'était 
arrêté sur ce peuple. On sait que le vieil auteur n'avait vu en 
Orient d'autre pays que Madagascar. Il ne connaissait par 
suite les difïerentes civilisations du monde oriental que par 
quelques lectures. Les autres contrées du globe, à l'exception 



1. Flacourt, éd. 1661, p. 94 et suiv. 

« Tous les chefs du pays sont ennemis jurés les uns des autres... Les indi- 
gèoes sont tous ennemis de province à province... 

« Leurs guerres ne sont que des enlèvements de troupeaux et d'esclaves, 
des incendies de baraques et quelques meurtres en trahison. Leurs batailles se 
passeut en injures mêlées de quelques coups tirés au hasard » (Maudave, 
chez Pouget de Saiut-André, loc. cit., p. 61, 8o, 90). 

De nos jours, le D'Catata également coustaté l'état de division extrême où 
se trouvent les territoires du sud. « Ces États minuscules dit-il, sont toujours 
en guerre les uns contre les autres ». Mais il seluite d'ajouter: « 11 est vrai 
que cette lutte fratricide se borne à quelques vols de bœufs, à des coups de 
fusils tirés en l'air et surtout à d'interminables kabary » [Tour du Monde, 
y2dér. 1894, p. 392). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 231 

(l'une parlie de l'Europe, ne lui étaient guère plus connues. 
De plus, s'il avait l'esprit observateur, il l'avait peu critique. 
Partant il ne faut pas s'attendre à trouver chez lui des com- 
paraisons profondes entre les habitants de la grande terre et 
ceux des autres pays du monde alors connu. Tout ce qu'on 
peut y découvrir se ramène à quelques réflexions superficiel- 
les. D'une part, il semble reg-ietter que iMadagascar n'ait point 
la civilisation de l'Europe, de l'Afrique, de la Chine, du 
Japon, de la Perse, de l'Inde et d'autres contrées de l'Asie 
dont il admire le luxe et la richesse. D'autre part, il se plaît 
à constater qu'on ne pourra y voir des mœurs aussi barbares 
que celles des Américains, des Cafres de Sofala, des nègres de 
la Guinée, et des superstitions semblables à celles que l'on 
rencontre dans les royaumes de Pegou et de Siam*. Flacourt 
ne paraît pas avoir été plus frappé de l'étrangeté des mœurs 
de Madagascar qu'il ne l'avait été de celle de la flore et de la 
faune. Sans aller jusqu'à lui faire un reproche de n'avoir point 
deviné les analogies qui existaient entre les mœurs des Mal- 
gaches et celles des Indonésiens, il est permis toutefois de 
s'clonner qu'il ait négligé d'eu montrer l'originalité, de mettre 
en lumière les différences qui les séparaient de celles de l'Eu- 
rope et de la France, P^vs qu'il devait connaître dans une 
certaine mesure. Il ne suffisait pas de constater que les Mal- 
gaches passaient plus doucement leur vie que les Européens, 
parce qu'ils n'étaient pas sujets à beaucoup d'incommodités 
que l'on éprouve dans les grandes villes; il était utile et à 
propos d'indiquer en quoi ils s'en distinguaient. Il eût ainsi 
fait entrevoir la mesure des efl'orts que nécessiterait l'œuvre 
de civilisation qu'on avait résolu d'accomplir dans la grande 
terre. Il ne suffisait pas de décrire Torganisation sociale qui 
régissait les indigènes ; il importait aussi de bien définir en 
quoi les mœurs et les coutumes des Français de son temps se 
ditférenciaient de celles du pays qu'il voulait coloniser. Il eût 
ainsi éclairé ses compatriotes, et aurait pu, en prévenant des 
erreurs, les préserver de bien des illusions. 

1. Flacourt, éd. 1661, Avaul-Propos. 



232 ÉTIKNISE 1>K FLACOURT 

Il résulte de l'examen de l'œuvre ethnographique de Fia- 
court qu'elle est entachée de quelques erreurs et qu'elle offre 
encore nombre de lacunes. Comparé aux savants de notre 
époque, il pourra sans doute leur paraître bien inférieur. On 
regrettera rinsuffisance de ses observations sur les caractères 
physiques des habitants, leur origine, la diversité des races 
de la grande île. 

On lui reprochera non sans raison de s'être servi exclusive- 
ment de couleurs sombres pour peindre le portraif moral des 
Maig'aches de son temps et l'on ne s'étonnera pas moins de le 
voir refuser toute relig-ion à des g'ens qui, de l'aveu de plu- 
sieurs voyageurs, ont de véritables croyances et pratiques re- 
ligieuses. 

Toutefois, si l'on considère que ces erreurs et ces lacunes 
s'expliquent le plus souvent par l'insuffisance des connais- 
sances ethnographiques générales de l'auteur et de son époque, 
qu'avant lui on savait encore peu de chose sur les peuplades 
de Madagascar et que grâce à son activité il nous a légué un 
grand nombre de renseignements nouveaux et exacts sur 
quelques tribus du sud et parfois sur toute la population de 
l'île, sur l'immigration et Tinfluence des Juifs et des Arabes, 
sur les superstitions diverses auxquelles étaient adonnés les 
Malgaches, sur l'unité de langage qui régnait parmi eux, leur 
genre de vie, leur adresse, leur industrie, leur intelligence, 
leur division en castes, et enfin les coutumes qui les régis- 
saient au point de vue social, on ne fera pas difficulté d'avouer 
que son œuvre accuse un progrès notable sur celle de ses pré- 
décesseurs. Jusqu'à ces trente dernières années peu de voya- 
geurs ont laissé de la vie malgache une peinture aussi vivante, 
et, il faut bien le dire, le plus souvent aussi vraie, puisqu'elle 
abonde en traits caractéristiques qui, de nos jours même, de- 
meurent reconnaissables, quoique souvent modifiés par le 
temps. 



CHAPITRE III 

L.es théories d'un homme d'action ; le plan de 
colonisation de Fia court. 

Opinions émises par quelques auteurs sur la colonisation de Madagascar 
pendant le séjour de Flacourt à Fort-Dauphin. — Part d'originalité, de sin- 
cérité, d'impartialité et d'exactitude que renferme le plan de l'ancien gou- 
verneur. Réginae qu'il propose d'adopter. — Régime moral : facilités et diffi- 
cultés, que l'on rencontrera pour convertir les naturels, moyens qu'il indique 
pour parvenir à ce but. — Régime administratif : l'autonomie administra- 
tive, l'organisation de la justice, la défense de la colonie. — Régime éco- 
nomique : le régime des terres, l'initiation agricole et industrielle, le déve- 
loppement des relations commerciales, endroits propres à la fondation 
d'établissements, le peuplement de la colonie, la colonisation des terres 
australes. — Appréciation générale. 

Jusqu'à l'année 1648, la plupart des voyageurs qui avaient 
abordé à Madagascar, quelque favorable qu'eût été l'impression 
qu'ils avaient recueillie sur la fertilité du pays, avaient négligé 
d'en proposer la colonisation à leurs compatriotes, soit parce 
que l'Inde et le Brésil leur paraissaient offrir encore plus de 
ressources, soit parce qu'un certain nombre de leurs compa- 
gnons y avaient succombé. Cependant, en 1646, Boothby, un 
explorateur anglais qui avait touché à la baie Saint-Augustin, 
engageait ses contemporains à établir une colonie dans celte 
île dont il proclamait les richesses en termes dithyrambiques *. 
Non content d'en recommander l'exploitation par des aven- 
turiers, qu'on y attirerait en leur promettant un lot de terres 
proportionnel à leur qualité^ il demandait qu'on y envoyât 



1. Description of the most famous island of Madagascar, or Saint-Lawence 
in Asia, near in to East India and proposai for an ençjlish planlation there, 
Relation imprimée dans Collection of Voyages and Travels, dite Collecliori d'Os- 
horne, 1745, in-4, oiivr. cité. 



234 KTIENM". DK FI. ACOl'HT 

des niinislres de Dieu pour prodiguer des encouragements 
aux colons. La même année, un autre explorateur anglais qui 
avait jiccompagué Boolliby dans son voyage, llammond, allait 
jusqu'à Tutopie dans une publication où il dépeignait les ha- 
bitants, de Madag-ascar comme le peuple le plus heureux du 
monde'. Tout autre sera, quelques années plus tard (1049), 
l'opinion d'un voyag-eur de la même nationalité, Powle Wal- 
degrave. Il n'hésitera pas à dissuader ses compatriotes d'une 
telle entreprise. Il exprimera même le souhait que Dieu épar- 
gne à tous les braves gens le séjour d'un tel pays, assurant que 
s'y rendre c'était courir aux souffrances de toute sorte et à la 
mort". 

En France, au contraire, il ne semble pas qu'il y ait eu 
diverg-ence d'opinions sur le même sujet. Fr. Gauche n'avait 
pas rencontré de contradicteur, après avoir, dans un enthou- 
siasme exag-éré, manifesté son étonnementque sa patrie n'eût 
pas encore envoyé quantité de colons occuper et convertir au 
catholicisme une île si grande, si fertile, si riche en minéraux, 
et ressources de toute sorte, merveilleusement située entre 
les Indes occidentales et orientales, pourvue de tout ce qui 
est nécessaire à la navigation, à l'entretien et à la nourriture 
de l'homme, une île très peuplée et habitée par des gens d'un 
caractère doux, traitable, aimant extraordinairement les Fran- 
çais, se liant et trafiquant avec eux., et tout disposés à adopter 
leur religion ^ 

Mais il ne suffisait pas de préconiser la colonisation de Ma- 
dagascar et d'indiquer les ressources qui permettaient de con- 
cevoir les plus belles espérances pour le succès de Tentreprise. 
Il eût été aussi à propos de ne point passer sous silence quel- 
ques-uns des moyens qu'il convenait d'employer pour la me- 
ner à bonne fin. Ce que le marchand rouennais n'a point fait, 



1. Paradox proving t/ial l/ie Inhabitanls of tlic isle cnUed Madagascar or 
Saint- f-avrrence are Ike happiesl people in the world. 

2. An ansiver toM. Doothbg: Book of'the Description of Madagascar ^ ch. ii, 
7 et suiv. 

3. Morizot, RelaHon du vogage de Fr. Cauche, ouvr. cité, p. 173. 



or LES ORIGIMvS DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADACASCAR 235 

le gouverneur de Fort-Dauphin l'a tenté dans uu chapitre de 
son livre, intitulé : « Advantagos que l'on peut tirer en l'éta- 
bUssement de colonies à Madagascar pour la Religion et le 
Commerce*. » 11 est le premier qui ait proposé un plan de 
colonisation de cette île ; il est le premier qui ait fait connaître 
le régime moral, administratif et économique qu'il était pos- 
sible d'adopter à l'égard des indigènes. Il est très vraisem- 
blable que ce plan de colonisation, il l'a composé avec l'inten- 
tion d'éclairer la Compagnie do l'Orient sur les dispositions 
qu'il était utile de prendre pour organiser la conquête. Mais 
il est aussi permis de croire que l'ancien gouverneur qui, dès 
son retour en France, avait eu des démêlés avec la Compagnie, 
a voulu se justifier des accusations dirigées contre son admi- 
nistration, et prouver qu'il était parti pour Madagascar avec 
le désir de servir les intérêts des associés, mais qu'il n'a pu y 
donner suite, faute de secours. 

Flacourt, qui s'était rendu à Fort-Dauphin avec le secret des- 
sein de tourner surtout ses efforts vers la conquête s'est bien 
gardé d'avouer que sa préoccupation principale, durant son 
administration, avait été de soumettre le pays au Roi de 
France. Il a pressenti sans doute qu'un tel aveu lui attirerait 
les reproches des associés qui l'y avaient surtout envoyé pour 
en exploiter les ressources. 

Mais ce qu'il n'appréhendait pas moins, c'était de se voir 
accuser par le surintendant Fouquet d'avoir négligé les inté- 
rêts religieux de la colonie naissante. Il craignait que ses dis- 
sentiments, ses démêlés avec le P, Nacquart ne fussent con- 
nus de la Cour et qu'on n'hésitât pour ce motif à lui confier 
de nouveau le gouvernement de la colonie. Voilà pourquoi il 
laisse entendre dans un passage de son livre que, si on le char- 
geait de nouveau des fonctions de gouverneur, il s'emploie- 
rait à favoriser les progrès du christianisme par la fondation 
d'un séminaire et d'un établissement destiné à instruire les 
jeunes enfants et même les vieillards*. Voilà pourquoi il fait 

1. Flacourt, éd. 1661, p. 44'). 

2. Flacourt, éd. 16.^8, p. tO.5. 



236 1^T1^:NNE Di: FLACOURT 

(le la religion la base do loules ses vues sur la colonisation rie 
Madagascar. 11 déclare que le catholicisme est la mtMlIenre 
chose que l'on puisse y établir. Il se pose en cliampion de 
cette religion et insiste pour que l'on travaille à la propag-ation 
de la foi dans Tile tout entière. 

Il s'étonne que les Portugais et les Espagnols, qui ont 
exploré toutes les terres alors connues, n'y aient point planté 
la croix et blâme l'indilîérence des princes qui ont envoyé des 
vaisseaux dans la mer des Indes sans poursuivre ce but. Il 
s'étend avec une véritable complaisance sur les facilités que 
l'on y rencontrerait pour convertir les indigènes et les initier 
aux croyances do la religion catholique. « La disposition y est 
tout entière, Monseig-neur, disait-il en s'adressant à Fouquet; 
ils le souhaitent avec tant de passion, que quand ils nous 
voyoient aux prières dans notre chapelle, ils y entroient en 
foule pour tascher à nous imiter, ils y présentoient leurs en- 
fans au baptesme, et prioient que par l'instruction on les rendît 
eux-mêmes capables de recevoir les sacremens » *. 

On a prétendu que les affirmations à ce sujet n'étaient pas 
sûres et que les faits qui ont suivi son g'ouvernement (on par- 
ticulier le meurtre du P. Etienne) étaient venus les démentir \ 
Que l'ancien chef de la colonie, dans ce passage comme en 
beaucoup d'autres, ait exagéré ces bonnes dispositions, afin 
d'attirer des missionnaires dans l'île et d'encourag-er le roi et 
les associés de la Compagnie à ne point renoncer à l'entreprise, 
nous n'y contredirons point. Est-ce à dire que l'on doive rejeter 
entièrement les assertions d'un homme qui était on situation 
d'apprécier les dispositions des naturels et se trouvait on cela 
d'accord avec son auxiliaire relig'ieux, le P. Nacquart? Est-il 
de bonne logique de conclure d'un fait isolé, et sur la cause 
duquel on discute encore, aux dispositions de toute une popu- 
lation? Le P. Bourdaise n'a-t-il pas constaté chez les indigènes 
la bonne volonté dont avait été témoin le P. Nacquart^? 

1. Dédicace à Fouquet, dd. 1(161. 

2. Ouet, Les origines de la colonisation à Bourbon et à Madagascar. 

3. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 121 et suiv., 203 et suiv. 



01 Li:S OUlGirSES de la COLUiMSAliO-N l'KAiNr.AlSE A MADAGASCAlî J31 

C'est avec moins de raison queFlacourl, reprenant l'opinion 
Je Gauche S assure que la conversion des indigènes sera d'au- 
tant plus facile à obtenir qu'ils n'out aucune religion, car, en 
admettant qu'ils en fussent dépourvus, ce qui, comme nous 
l'avons montré, est inexact, il fallait encore compter avec les 
coutumes et les superstitions auxquelles ils étaient extrême- 
ment attachés. 

Quelque porté que puisse être l'ancien chef de la colonie à 
voir dans les sentiments des naturels des conditions favorables 
à la propagation du catholicisme, il ne dissimule pas les difli- 
cultés que pourra présenter une telle entreprise. Il déclare 
que l'on aura à lutter contre deux sortes d'adversaires : d'une 
part les étrangers, hérétiques (iVnglais et Hollandais) et Maho- 
métans, d'autre part les chefs indigènes ^ 

Or on sait qu'un des statuts de la Compagnie des Cent asso- 
ciés, statuts qui émanaient du cardinal de Richelieu^ lui impo- 
sait de n'admettre comme colons que des Français et des 
catholiques et de veiller à ce qu'aucun étranger ni hérétique 
ne s'introduisît dans le pays ^ En exprimant de telles craintes 
au sujet des hérétiques, Flacourt ne faisait donc que céder à 
l'esprit de son temps et espérait peut-être s'attirer les sympa- 
thies du parti catholique alors tout-puissant à la Cour, 

Quant aux Mahométans, ils étaient depuis longtemps Tobjel 
de l'attention et de la haine des Français et des souverains 
chrétiens. Nos commerçants étaient exposés à d'incessantes 
vexations de la part des pirates barbaresques, vexations que 
les ambassadeurs avaient essayé plusieurs fois en vain de 
réprimer. Pendant la première moitié du xvne siècle le mal 
s'aggrava à ce point que les nations commerçantes songèrent 
à prendre des mesures préventives. Plusieurs princes chrétiens 
conçurent l'idée d'une croisade contre l'Islam, contre le Turc*. 

d. Morizoi, ouvr. cité, y. 173. 

2. Flacourt, éd. 1658, p. 29 delà brochure cité; éd. 1661, p. 447. 

3. Deschauips, Histoire de la question coloniale en France, p. 146 et suiv. 
Voir aussi Atlaires étraug., Mémoires et Documeuts, t. IV, Amérique, fol. 149 ; 
Statuts de la Compagnie des îles d'Améiùque. 

4. C. Gaillardiu, Histoire du règne de Louis XIV, t. 111, p. 196; Octave Noël, 
Hisloire du Commerce du Monde, t. Il, p. 218. 



238 ÉTIENNK DE ILACOri'.t 

C'est ce qui nous explique pourquoi Flacourt s'allache à 
retracer tous les avantages qu'offrirait la création d'établisse- 
ments coloniaux à Madagascar au cas où l'on voudrait entre- 
prendre une croisade contre les sectateurs de Mahomet. « L'île, 
(lit-il, n'a-t-ellc pas la meilleure situation du monde? » Ne 
pourrait-on pas utiliser le bois des forêts pour la construction 
des navires que l'on enverrait dans la mer Rouge, le fer pour la 
fabrication dos canons, des «mortiers, picrricrs et boulets »'. 
Ne trouverait-on pas dans le pays les provisions de riz et de 
viande, destinées au ravitaillement des troupes? Une fois ins- 
tallés à Madagascar, ne serait-il pas facile de s'emparer des 
nombreuses îles et des bons postes que l'on rencontre sur les 
côtes de l'Ethiopie et de l'Arabie, et même de nouer une alliance 
avec l'empereur d'Abyssinie, prince chrétien, qui ne s'intéres- 
serait pas seulement à l'entreprise, mais qui la favoriserait en 
fournissant une partie des vivres et des troupes nécessaires*? 
Au surplus^ ce projet de croisade se conçoit parfaitement de 
la part d'un homme, toujours avide de gloire et d'exploits, et 
soucieux de plaire au surintendant Fouquet, souvent tour- 
menté, comme l'on sait, par des rêves chimériques. Une nou- 
velle occasion s'étant présentée pour Flacourt d'intéresser à la 
colonisation do Madagascar le parti de la Cour, il n'y a pas 
lieu d'être surpris qu'il l'ait saisie avec empressement. Mais ce 
n'était là qu'un rêve belliqueux. En réalité (et l'auteur de ce 
projet ne s'y trompait pas), les ennemis les plus redoutables 
dans la situation sociale de ce pays n'étaient pas ceux de l'ex- 
térieur. C'était des Arabes qui s'y étaient implantés depuis fort 
longtemps; c'était dos ombiasy qui exploitaient la crédulité 
des habitants et des chefs indigènes qu'il était surtout néces- 
saire de se méfier. Comme le P. Nacquart, Flacourt a compris 
que ces derniers avaient un intérêt capital à entraver les pro- 
grès d'une religion qui menaçait de leur enlever toute influence 
et toute autorité -. Celui qui avait signalé dans les pratiques 

1. Flacourt, éd. 1(101, p. 45:3. 

2. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 20 ; éd. 1661, p. 447 ; Mémoires de la Mission^ 
t. IX, p. 61, 62. 



ou LKS ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADACASCAH 23'J 

religieuses des Malgaches de nombreuses traces de l'islamisme, 
devait s'alarmer avec raison du préjudice que les doctrines de 
Mahomet pourraient causer à l'œuvre des missionnaires et 
des obstacles qu'elles pourraient faire naître, soutenues qu'elles 
étaient par ceux qui dominaient dans le pays. 

Flacourt avait indiqué les facilités et les obstacles que ren- 
contrerait la propagation de la religion catholique à Madagas- 
car; il lui restait dès lors à faire connaître les moyens qu'il 
convenait d'employer pourparveniràce résultat. Lesauxiliaires 
qu'il réclame pour cette œuvre sont naturellement les mission- 
naires. Mais ce qu'il importe de remarquer^ c'est qu'il n'a pas 
seulement en vue la conversion, mais encore la civilisation 
des indigènes. Il espère qu'avec l'établissement du christia- 
nisme dans le pays disparaîtront certaines superstitions et 
coutumes barbares. « Il y a, dit-il, quelque mauvaise coutume 
qu'ils ont, qu'ils changeroienl bien, comme celle d'abandonner 
leurs enfans quand ils sont nés en un mauvais jour, celle même 
d'avoir plusieurs femmes, ils la quitteroient facilement en re- 
cevant le christianisme qu'ils désirent tous recevoir sans ex- 
ception, qui est la meilleure chose que l'on y puisse établir. 
C'est pourquoy on devroit envoyer souvent des navires en celte 
isle avec des prostrés zélés et affectionnés à cet establisse- 
meuL*. » Cependant cethomme, dont on a pu constater la ma- 
ladresse dans ses rapports avec les indigènes, pense avec rai- 
son qu'il sera à propos de tolérer leurs coutumes dans la 
mesure où elles pourront se concilier avec les obligations 
imposées parle christianisme. « Comme il y a quelques grands, 
maistres de villages, et seigneurs de provinces qui ont plu- 
sieurs femmes lesquelles sont filles d'autres seigneurs leurs 
voisins qui ne pourroient pas les renvoyer, sans qu'ils eussent 
grande guerre contre eux qui seroit cause de beaucoup do 
maux qui arriveroient dans leur païs, je pense qu'il seroit à 
propos de les laisser vivre ainsi, pourveu qu'il n'y eust que 
cela qui les peut empescher de recevoir le baptesme, d'autant 

1. Flacourt, éd. 1661, p. 105. 



210 ETIENNE DE l'LACULl'.T 

qu'ils aiment esgalemeul leurs femmes dont ils ont le plus sou- 
vent des enfans de toutes. A l'advenir ils promettroient de 
n'en plus prendre d'autres et que leurs enfans quilteroient 
celte coustunie d'avoir plusieurs femmes, laquelle seroit bien- 
tost non seulement abolie, mais en horreur parmi eux*. » 

En proposant ces ménagements à l'égard des coutumes de 
l'île, Flacourt a-t-il obéi à une tradition française de douceur 
et d'humanité dont on constate les traces dans la littérature 
du xvi" siècle, et chez des colonisateurs de l'époque de Riche- 
lieu * ? Éclairé par ses relations avec le P. Nacquart, a-t-il 
pressenti les funestes conséquences que pourraient entraîner 
les excès de zèle de quelques missionnaires ? C'est à quoi 
nous ne pourrions répondre avec certitude. En tout cas, si 
l'on ne saurait trop l'approuver d'avoir compris que rinitialion 
morale et religieuse des tribus malgaches ne pouvait se faire 
par le seul concours des administrateurs, on doit aussi lui 
savoir gré d'avoir recommandé aux missionnaires la tolé- 
rance et la conciliation. Par le premier point, il est bien de 
son temps, par le second il se rapproche des idées libérales de 
certains penseurs de nos jours. 

Or, quelle sorte de missionnaires, Flacourt propose-t-il 
pour la colonie ? A quelles congrégations devra-t-on s'adres- 
ser ? Et d'abord il ne veut pas que l'on y envoie des religieux 
de dilTérents ordres^ tant à cause des démêlés qui pourraient 
survenir dans l'exercice de leur ministère, qu'à cause de l'ému- 
lation qu'ils pourraient apporter dans l'accomplissement de 
leur lâche. Il se préoccupe avec raison des dangers que ces 
divisions feraient courir à la colonie, et du préjudice qu'elles 
pourraient porter à ses intérèls *. 

C'est aux Prêtres de la Mission, qu'il confierait les intérêts 
spirituels. La raison qu'il en donne, c'est qu'il lui paraîtrait 
injuste d'empêcher de recueillir les fruits des missions, ceux 



1. Flacourt, éd. 1661, p. 105. 

2. Voir Deschamps, Lès découvertes et Vopbiion publique en France au xv.e 
siècle [Revue de géographie, juin 1885, p. 448-457). 

3. Flacourt, éd. 1661, p. 453. 



ou LES OUIGIINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 24l 

dont les frères ont payé leur zèle de leur vie*. On ne peut 
qu'approuver une si généreuse pensée. Toutefois il est permis 
de supposer qu'il ne s'est pas laissé guider uniquement par le 
sentiment, par la gratitude. Les bonnes relations que saint 
Vincent de Paul entretenait avec la Régente et la Cour expli- 
quent qu'il ait accordé la préférence à l'ordre dont celui-ci 
était le chef universellement respecté. Mais il y a plus. Les 
Jésuites passaient alors pour se livrer au commerce, en 
même temps qu'à la propagande religieuse. Dès l'année 1644, 
ils avaient été violemment attaqués en France, à propos de 
leurs missions du Canada. On avait fait courir le bruit que 
ces missions leur avaient rapporté de gros profits. Ils s'é- 
taient vus dans la nécessité d'expliquer et de justifier leur 
conduite. La Compagnie des Cent associés avait dû publier 
une déclaration signée des directeurs et des sociétaires pour 
disculper ceux que l'on avait accusés, et cette déclaration 
n'avait pas empêché Pascal de leur faire jouer, dans les Provi?i- 
ciaies, le rôle de commerçants (1656) ^ Or, Flacourt n'était 
point d'humeur à supporter que l'on empiétât sur ses attri- 
butions, encore moins à laisser les missionnaires s'adonner 
au trafic. On a vu qu'il avait accusé, à tort probablement, le 
P. Nacquart, de faire du commerce et surtout de vouloir lui 
ravir une partie de l'autorité dont il était investi. On sait quel 
conflit s'était élevé entre le gouverneur et le missionnaire. 
Flacourt craignait sans doute que de semblables différends ne 
vinssent à se reproduire dans la suite. C'est peut-être pour 
en éviter le retour qu'il n'a pas accordé la préférence aux 
Jésuites. C'est incontestablement dans ce dessein qu'il inter- 
dit aux religieux de s'occuper du commerce, de Tadminis- 
tration eL de la justice. 

Il veut établir une démarcation bien nette entre les fonc- 
tions des missionnaires et celles du gouverneur. Tout en 
s'efForçant de sauvegarder l'autorité de celui-ci, il ne néglige 
pas les intérêts de ceux-là. Reprenant sans doute les idées de 

1. Flacourt, éd. 1661, p. 454. 

2. Charievoix, Histoire delà Nouvelle-France, t. II, p. 257. 

16 



242 ETIENNE ItK Fl-.VCOUllî 

Richelieu, il deniandc à la Compagnie d'assurer la subsistance 
des missionnaires dans l'île en leur assignant dos terres propres 
à la culture et au cas où le produit de ces terres ne pourrait 
suffire à leurs besoins, il estime qu'il est de son devoir d'y 
pourvoir". 11 y voit deux avantages : de cette façon les religieux 
ne pourraient rion exig-er des habitants, ce qui ne porterait 
aucune atteinte aux intérêts de la Compagnie ; de plus ils ne 
seraient nullement détournés des obligations de leur ministère, 
et poun-aient diriger tous leurs ell'orls, tout leur zèle vers 
l'éducation religieuse des indigènes. Tel est le régime moral 
qu'il voudrait voir adopter pour la colonie naissante. 

S'il faut on croire Flacourt, le régime administratif doit 
être intimement lié au régime moral. A vrai dire, le régime 
moral en est, selon lui, la raison d'être. S'il propose d'envoyer 
à Madagascar un g-ouverneur, c'est surtout pour que ce der- 
nier veille à la conservation des missionnaires, pour qu'il 
tienne tête à ceux qui s'elForceraient d'empêcher leur œuvre 
de s'accomplir. S'il réclame la construction de forts bien dé- 
fendus, s'il exprime le vœu de voir créer de bonnes habitations 
aux endroits qui offrent les meilleures conditions, et entre- 
tenir des barques, des matelots, qui puissent rendre plus faciles 
les communications entre toutes les régions de l'île, c'est 



1. On lisait déjà dans le mémoire préseaté en 1027 pour la Compagnie des 
Cent associés que, daus chaque habitation, il y aurait au moins trois prê- 
tres, que la Compagnie s'engageait à défrayer absolument de tout et pour 
leurs personnes et pour leur ministère pendant quinze ans : après quoi ils 
pourraient subsister des terres défrichées qu'elle leur aurait assignées (voir 
Deschanips, Hlst. de la quest. colon., loc. cit., p. 146 et suiv.). 

Voir aussi Statuts de la Compagnie des îles d'Amérique, 4 février 1635 (Af- 
faires étrangères, Amérique, Mémoires et documents, t. lY, fol. 136 et suiv.). 

Les mêmes idées se retrouvent dans d'autres documents de cette époque. 
« Les lettres patentes accordées aux sieurs de La Potherie et de La Vigne et Com- 
pagnie pour l'establissemeut d'une colonie françoise dans l'Amérique méridio- 
nale (mars 1656) leur recommandoieqt d'y faire passer des ecclésiastiques 
en nombre suffisant, de probité et d'expérience reconnue, auxquels ecclésias- 
tiques les associés Fourniront le logement^ vivres, ornement, et toutes choses 
nécessaires... VA, si la dite Compagnie se veut décharger de l'entretien des dits 
ecclésiastiques, elle leur donnera à leur satisfaction et sous le titre de fonda- 
tion des terres défrichées et baslies suffisantes » (Afi'aires étrangères, Amé- 
rique, Mémoires et documents, t. IV, fol. 469). 



ou 1-KS UlïlGlINES Dli LA CULU.MSATIUN l'UANr.AlSE A MADAGASCAR 243 

surtout, à l'entendre, pour en interdire l'accès aux hérétiques'. 

Mais Flacourt était-il bien sincère en proposant de faire 
avant tout du gouverneur le champion des intérêts catholiques? 
Nous en doutons. Ses idées sur ce point sont en contradiction 
avec ses actes. Son administration, nous l'avons vu, n'a pas 
été principalement consacrée à servir la cause de la religion. 
Selon toute probabilité, en exprimant une telle opinion, il a 
pris à tâche de dissiper tous les soupçons que ses contempo- 
rains pourraient avoir sur ses intentions, au cas oii il serait 
question de lui confier de nouveau l'administration de la co- 
lonie. 

C'était peut-être aussi en prévision de son retour à Fort- 
Dauphin qu'il revendiquait l'autonomie administrative et ré- 
clamait pour le futur gouverneur des pouvoir très étendus. « Il 
est nécessaire, dit-il, d'envoyer un commandant (gouverneur) 
général qui ait soubs soi des lieutenans en tous les lieux où on 
Voudroit establir des habitations et auquel on donnast plein 
pouvoir d'agir ainsi qu'il trouveroit bon estre pour le bien de la 
cause commune «^ Et en effet, celui qui s'était montré du- 
rant son administration si jaloux de son autorité pouvail-il 
consentir à la voir partagée, et par cela mêm» amoindrie, au 
cas où il serait choisi pour remplir les mêmes fonctions? Ce 
n'est pas à dire toutefois qu'il n'ait eu en vue que son intérêt 
personnel. Par tempérament, Flacourt était ami de l'ordre. 
Ancien directeur et associé de la Compagnie de TOrient, il ne 
pouvait se désintéresser de l'avenir de la colonie naissante. 11 
a compris que, si le gouverneur était obligé d'attendre les 
ordres de la Compagnie avant de prendre une décision, il pou- 
vait en résulter de graves inconvénients à cause de la distance 
qui sépare Madagascar de la France. Il a sagement prévu que 
le moindre retard menacerait de causer de grands préjudices 
aux alï'aires de la Compagnie et de la colonie. N'est-ce pas là 
en effet une des raisons que l'on invoque encore de nos jours? 
N'est-ce pas l'autonomie administrative qui a fait la fortune 

1. Flacourt, éd. 1661, p. 21. 

2. Flacourt, éd. 1661; p. 455. 



■2i\ EriKN.NE DE rLACOUHT 

el la puissance dus eolouics anglaises. N'esl-il pas évident que 
radniinislialion d'une colonie où la vie doit èlre active, sons 
peine de langueur et do ruine, doit être plus prompte que 
l'administration métropolitaine *? 

Si Flacourt réclame pour le futur g-ouverneur des pouvoirs 
étendus, il exige par contre de lui peu de qualités. Tout ce 
qu'il lui demande, c'est qu'il ait assez de prudence pour pré- 
venir une révolte des colons et se mettre en garde contre les 
embûches des indigènes^. Jugement sûr, décision rapide, 
équité, modération, tact, bienveillance, esprit d'initiative, 
éducation toute spéciale, grand sens pratique, voilà autant de 
qualités très prisées de nos jours sur lesquelles Flacourt reste 
muet. Il se montre moins préoccupé de faire accepter la domi- 
nation de la France aux vaincus que de maintenir celte domi- 
nation. 

On en est d'autant plus étonné que ce n'est pas à un gou- 
verneur militaire, mais à un gouverneur civil qu'il propose* 
de remettre le soin de la colonie. Go gouverneur, il voudrait 
le voir assisté de juges et « d'officiers » cliargés de faire res- 
pecter les lois, de réprimer les délits et de châtier les cou- 
pables, et même de notaires devant lesquels se passeraient les 
actes publics. Mais ces juges ne seraient point choisis parmi 
les indigènes. Flacourt croit qu'il faut donner à Madagascar 
une organisation judiciaire semblable à celle de la France, 
des juges français et une législation française % imitant en cela 
le cardinal de Richelieu qui avait exigé que la Compagnie des 
Cent associés s'engageât à suivre la loi et la coutume de Paris*. 
Or c'était là une prétention qui pouvait paraître pour cette 
époque, sinon exagérée, du moins prématurée, La substi- 
tution des juges et des lois de la métropole aux juges et 
coutumes du pays devait sans doute contribuer au développe- 
ment de l'influence française parmi les habitants, mais il était 



1. Leroy-Beaulieu, L'Algérie et la Tunisie, p. 131. 

2. Flacourt, éd. lliGl, ]i. 333. 

3. Id., ibid., p. 4"3. 

4. Voir Deschamps, liist. de la colonisaLion, ouvr. cité. 



. ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 245 

permis de craindre qu'elle ne froissât leurs sentiments et leurs 
traditions, si Ton ne procédait avec prudence et mesure. Fla- 
coiirt a-t-il song'é aux conséquences que pourrait avoir pour 
l'avenir une application trop prompte de ses idées? Ne pou- 
vait-on pas lui objecter que Madag-ascar, étant un pays neuf, 
différant essentiellement de la France par son climat, ses res- 
sources et ses mœurs, ne devait pas être régie comme elle, 
qu'il était imprudent de vouloir lui imposer de suite une or- 
ganisation européenne et que celle qu'il convenait d'établir 
chez les Malgaches devait être adaptée à la contrée oij ils vi- 
vaient, à leur caractère, à leurs mœurs? 

Bien que Flacourt accordât la préférence à un gouverneur 
civil (et ici encore il semble servir sa propre cause), il ne fau- 
drait pas croire qu'il méconnût l'utilité d'un représentant de 
l'autorité militaire dans l'île. 

Il confierait la défense delà colonie à une milice commandée 
par un lieutenant général. Il est à remarquer que l'ancien 
chef de la colonie qui avait eu sous ses ordres bon nombre 
d'indigènes, et avait souvent redouté leur trahison, ne parle, 
en aucun passage de sa Relation, delà nécessité d'une troupe 
recrutée parmi les habitants du pays. C'est de la France que 
viendraient les forces militaires nécessaires à la garde de la 
colonie. Pour assurer le recrutement de cette milice, il pro- 
pose d'attirer les soldats dans l'île, par l'appât de certains 
avantages, concessions de terres, franchises, passage gratuit, 
etc. Mais il n'oublie pas les intérêts de la Compagnie. Il estime 
qu'on pourrait les solder dans la colonie avec des marchan- 
dises que l'on prendrait au magasin du Fort*. C'est ainsi que 
se trouvent ménagés les intérêts de la défense et ceux de l'ex- 
ploitation, et que le régime administratif se trouve lié au ré- 
gime économique. 

L'homme qui s'est montré si enthousiaste dans la descrip- 



1. Flaconrt, éd. 1661, pp. 4r;6 et 457. 

De nos jours M. Leroy- Beaiilieu propose de recruter des Européens et des 
Français par voie d'engageuieut volontaire en leur offrant des primes élevées 
(De la. rn/irnixalion chez les peuples modernes, 4^ éd., p. 74S). 



246 ETIENNE DE FLAr.OllP.T 

lion qu'il a laiss6<> do la grande île, devait y voir plutôt une 
colonie d'oxploilalion qu'une colonie de peuplomenl. Mais 
avant d'indiquer les moyens de tirer parti des ressources 
du pays, il a pris soin de se disculper des accusations portées 
contre lui parles associés de la Gompagnie de l'Orient qui lui 
reprochaient d'avoir négligé les intcrêls de la Compagnie. 
L'ancien gouverneur de Fort-Daupliin a voulu mettre ses 
compatriotes en garde contre l'avidité à courte vue des Com- 
pagnies qui comptent en peu de temps réaliser de gros béné- 
fices et abandonnent Tentreprise au moment même oh les opé- 
rations les plus difficiles do la conquête sont terminées. On 
lui doit à ce sujet des réflexions fort justes qui rappellent celles 
que l'on rencontre de nos jours dans les ouvrages des plus 
célèbres économistes'. II croit avec raison « qu'avant de re- 
cueillir le fruict que l'on peut espérer d'une terre, il la faut 
défricher, il la faut labourer, ensemencer, et attendre le temps 
de la maturité, pour en recueillir le fruit que l'on avoit espéré ». 
Selon Flacourt, les Compagnies ne doivent pas se laisser dé- 
courager par quelques tentatives infructueuses. Il leur pro- 
pose l'exemple de l'agriculteur qui, en dépit des «. mille incon- 
véniens causés par les injures du temps » et des pertes qu'il 
a éprouvées, n'abandonne pas sa terre, et n'en rejette point la 
faute sur ses laboureurs, mais « y fait travailler comme aupa- 
ravant, et ainsi persistant, en fait un bon héritage duquel il 
reçoit enfin toutes les satisfactions qu'il avoit espérées* ». Les 
reproches qu'il adresse aux Compagnies de commerce de son 
époque s'appliquent, dans son esprit, particulièrement à la 
Compagnie de ^Orient^ C'est cette Compagnie qu'il vise lors- 
qu'il reproche en général aux Compagnies de n'avoir pas eu 



1. Flacourt, éd., 1658, brochure: Cause pour laquelle les intéressés u'out pas 
fait de grands profits à Madagascar, p. 1 et 2. 

« Il est excessivement rare, dit Leroy-Beaulieu, qu'une colonie fournisse un 
revenu net à la mère-pairie : dans l'état d'enfance elle ne le peut pas. . c'est 
une grande illusion de fonder des colonies dans l'espérance d'en tirer un 
revenu » (De la colonisatmi chez les peuples modernes, p. 73() et suiv.). 

2. Flacourt, i/n'd., éd. 1658, p. 1 et 2. 
:i. Id., ihid. 



ou LES ORIGINES DE h\ COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 2M 

la patience d'aUenclreqiio le pays fût exploré, que les habilants 
fussent initiés au commerce, que les ressources du pays fus- 
sent connues et mises en élat d'apporter des profils, enfm 
qu'on eût triomphé de mille difficultés imprévues auxquelles 
on ne peut porter remède qu'en résidant dans le pays. Bref, 
Flacourt a voulu faire croire que, s'il n'a pas rapporté plus 
de profits aux associés, c'est que ceux-ci ne lui ont pas laissé 
les secours et le temps nécessaires pour mettre à exécution les 
projets qu'il avait conçus pour l'exploitation des richesses de 
l'île. 

Or, quels élaienl ces projets? quel était le régime écono- 
mique que Flacourt voulait appliquer à Madagascar? Désireux 
surtout d'attirer des colons dans l'île, il fait savoir à ses com- 
patriotes de quelle manière ils pourront obtenir dos terres : il 
faudra les demander soit à la Compag-nie, soit aux habitants 
eux-mêmes. 

Pour le premier cas, il propose un système avec lequel il 
espère satisfaire à la fois les associés et les futurs colons, et 
qui semble encore inspiré des idées de Richelieu. On sait que 
le cardinal, dans les statuts des Compagnies, avait concédé des 
contrées aux associés en leur accordant le droit do rétrocéder 
des terres avec les charges, droits et devoirs seigneuriaux 
qu'ils voudraient*. Partisan des institutions féodales en qualité 
de noble, Flacourt déclare à son tour que les colons « tien- 
droient les terres qu'ils auroient en propriété pour eux et leurs 
ayans cause en fief des seigneurs intéressez ». Ce qui revient à 
dire que les associés les concéderaient à la condition que les 
colons consentiraient à se considérer comme les obligés de 
leurs donateurs. De plus, tout en demandant que les colons 
reçoivent des terres propres à tel genre de culture qu'ils dé- 
sireront y pratiquer, il met à l'obtention de cos terres cer- 
taines conditions destinées à défrayer la Compagnie de ses 
dépenses. Il exige que les colons paient leur passage sur le na- 

1. Deschamps, Histoire de la colonisation, p. 146 et suiv. 
Voir aussi Statuts de la Compagnie des îles d'Amérique. 4 fcvr. lG;{.'i, Atî. 
étrang., Amérique, t. IV, fol. lUGet suiv., 150. 



248 ÉTIENNR DE FLACOUIiT 

vire ou, s'ils n'onl pas les ressources suffisantes, qu'ils s'eng-a- 
gent à servir la Compagnie, soit comme soldats, soit comme 
ouvriers pendant trois ans. Enfin il les astreint à des redevances 
seig-neuriales, à des droits de mutation et d'enregistrement. Si 
en soumettant pendant trois ans ù une demi-servitude ceux qui 
n'auraient pu s'acquitter du droit de passage, il était à craindre 
qu'il ne décourageât des gens de bonne volonté, mais sans 
ressources, par contre il se montrait perspicace en n'imposant 
aux colons que des droits modérés. Il a prévu que si les Fran- 
çais avaient la certitude de payer à Madagascar les mêmes 
droits féodaux qu'en France, ils apporteraient sans doute peu 
d'empressement à partir pour cette île lointaine. 

D'autre part, Flacourt laisse entrevoir aux colons la facilité 
qu'ils auraient de se procurer des terres cultivables chez les 
maîtres de villages,gensfortaccommodants,s'ilfautren croire. 
Il leur permet aussi d'acheter des terres aux indigènes « pour 
se les approprier à perpétuité », si les vendeurs y consentent. 
Mais là encore, il prend en main les intérêts de la Compagnie 
en soumettant les acquéreurs à des redevances'. 

Il ne suffisait pas d'indiquer aux colons à quelles conditions 
ils pourraient se procurer des terres, il fallait surtout leur 
faire connaître les plantes dont la culture pouvait être avanta- 
geuse. Flacourt ne s'est point dérobé à ce devoir. Il leur signale 
le tabac, l'indigo, la canne à sucre, etc. Il leur recommande 
en outre l'entretien de ruches d'abeille, l'élève des vers à soie, 
la chasse aux bœufs sauvages, la recherche des richesses mi- 
nérales de toute sorte, des pierres précieuses, de l'or dans les 
montagnes et dans les rivières, de l'ambre sur le littoral, etc. 
Bref, il leur montre la matière qu'il leur sera facile de trou- 
ver. Mais il fait plus. Il les invite à mettre en œuvre sur place 
cette matière première. Il voudrait voir naître et se développer 
dans l'île, l'industrie manufacturière et l'industrie métallur- 
gique. C'est pourquoi, il exprime le désir que l'on utilise le 
bois des forêts pour la consiruclion des navires, des maisons 

]. Flamurt, (>(]. 1661, p. 447, et 4.06-460. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 249 

etrécorce dos arbres pour ^a fabrication de différents objets. 
C'est pourquoi il signale les conditions favorables à l'installa- 
tion de forges, telles que minerai abondant, cascades, « bois à 
bâtir et à brûler »*. 

Pour cette mise en œuvre Flacourt pense qu'il est utile de 
recourir aux indigènes. Mais il n'a pas dit que ce serait pour 
les colons une nécessité. Il ne s'est pas demandé, si leur cons- 
titution et le climat de Madagascar permettraient aux Français 
de travailler de leurs bras d'une façon continue. Parmi les 
qualités que nous croyons indispensables pour le futur colon 
de la grande île, il en est une qui nous semble aujourd'hui 
particulièrement précieuse : la santé. L'ancien gouverneur n'y 
fait aucune allusion. Sans doute il nous renseigne sur les pré- 
cautions à prendre contre les maladies qui régnent dans le 
pays et les remèdes à employer, et si, comme les médecins du 
xvu^ siècle, il prescrit libéralement aux malades atteints de la 
fièvre, les clystères, les saignées, les purgations, il n'en re- 
commande pas moins avec raison, comme bon nombre de 
médecins de nos jours, de suivre les lois de l'hygiène, de s'abs- 
tenir de dormir au soleil pendant le jour, d'éviter les excès 
dans le boire et le manger, de ne point absorber d'eau froide et 
d'imiter les insulaires « qui font chautîer leurs breuvages »*. 
Mais il n'exige point des colons qu'ils jouissent d'une bonne 
santé pour pouvoir résister à la fièvre. Celui qui avait présenté 
le climat sous un jour séduisant afin de recruter de nombreux 
colons, a probablement négligé, de parti-pris, cette condition 
géographique dont les colonisateurs doivent tenir le plus 
grand compte. 

En revanche, il montre combien il serait facile aux colons 
de se faire aider dans leurs travaux par des esclaves. A l'en- 
tendre, on s'en procurerait à meilleur compte qu'en Amérique. 
De son temps on regardait les esclaves comme les instruments 
de culture nécessaires dans les pays chauds. Dans cette pensée 
on avait enlevé de force ou acheté aux roitelets de l'Afrique 

1. Flacourt, éd. 1661, p. 450. 

2. Flacourt, éd. 1661, p. 470 et 411. 



230 ftTlKNNE DE FLACOURT 

un grand nombre de nègres qu'on importail au Brésil ou aux 
Anlillos. L'opinion publique était encore à cette époque vive- 
ment préoccupée de la colonisation de l'Amérique, dos An- 
tilles et du Brésil. Les explorations de Champlain et ses efforts 
pour tirer parti de la Nouvelle-France étaient encore présents 
à l'esprit de tous. Flacourt semble avoir voulu détourner les 
regards de ses contemporains du Nouveau-Monde pour les 
reporter vers la grande île africaine enmontrant la supériorité 
qu'elle présentait sur le Brésil, la Floride, le Canada au point 
de vue de l'abondance des esclaves*. 

Un autre avantage qu'offre Madagascar, s'il faut en croire 
le vieil historien, c'est que les habitants de ce pays ne dédai- 
gnent pas le travail comme ceux du Nouveau-Continent, qui ne 
veulent en aucune manière s'assujettir au travail. Les indi- 
gènes prennent au contraire plaisir à voir les Européens tra- 
vailler le bois, la soie et autres produits'. 

A l'exemple de ses contemporains, Flacourt n'a donc point 
repoussé l'esclavage comme moyen de colonisation, et l'on ne 
saurait lui en faire un reproche puisque de nos jours on discute 
encore sur les avantages ou les inconvénients qu'il peut offrir 
à Madagascar. Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est que 
l'ancien gouverneur qui a conquis l'île à la mode portugaise 
n'en a pas compris l'exploitation à la façon des Portugais qui 
se bornaient à enlever les indigènes pour en faire des esclaves, 
et leur prendre leurs ressources. 

Dans la pensée de Flacourt on ne devra point se bornera 
utiliser les bras des indigènes pour exploiter les ressources de 
leur pays, on devra aussi faire leur éducation agricole. 11 
semble regretter que les Malgaches se montrent peu disposés à 
adopter les procédés de culture et les instruments aratoires de 
l'Europe, et bien qu'il ne s'exprime pas très nettement h ce 
sujet, il paraît vouloir qu'on les initie à « la bonne manière de 
cultiver la terre' ». Or l'agriculture n'était pas plus avancée 

1. Flacourt, éd. 1C61, p. 447 et suiv. 

2. Flacourt, éd. Kitil, p. 447. 

3. Flacourt, éd. 1661, Dédicace à Fouquet et p. 105. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANC-AISE A MADAGASCAR 2r51 

au xvii" siècle que les sciences naturelles. En dépit de la pu- 
blication du Théâtre de V agriculture ^ manuel d'agronomie pra- 
tique dû à Olivier de Serres, qui avait contribué à introduire 
dans les campagnes de meilleures méthodes d'exploitation, le 
paysan français cultivait surtout de routine, et ce n'est qu'au 
xix^ siècle que l'agronomie fera de sérieux progrès. D'autre 
part, l'ancien directeur de la Compagnie de TOrient était plus 
versé dans les sciences physiques et naturelles et dans les ques- 
tions commerciales que dans l'art de mettre le sol en culture. 
Aussi ne paraît-il pas s'être rendu compte que, dans l'emploi 
de tel ou tel procédé de culture, le colon devait se laisser gui- 
der par la nature du sol, les conditions climatériques, l'expo- 
sition, et que dans certains cas les procédés des habitants du 
pays pouvaient être préférables à ceux des Européens. Il n'a 
pas vu qu'on ne transporte pas toujours impunément les mêmes 
habitudes sous des latitudes différentes, et s'il a eu raison de 
croire que les indigènes n'étaient pas entièrement réfractaires 
à toute initiation, qu'il était possible de triompher de leur in- 
différence et de leur attachement aux anciennes coutumes, il 
est toutefois permis de douter qu'il fût aussi nécessaire qu'il 
le pensait d'envoyer là-bas des laboureurs, des vignerons, des 
jardiniers et en général des gens chargés d'apprendre aux na- 
turels à cultiver la terre de la même manière qu'en Europe*. 
C'est avec plus de raison qu'il conseillait d'amener dans 
l'île des gens de métier, pour initier les habitants à l'industrie 
européenne, des ouvriers qui sauraient rouler le tabac, cuire 
le sucre et le raffiner, préparer le cuir, tisser la soie, des forge- 
rons, des cloutiers, des maçons, des serruriers, etc. Leur rôle 
consisterait à former la main d'œuvre et à utiliser l'industrie 
indigène. « Qui empesche, dit-il, que l'on ne cultive le chanvre 
et le lin en grande quantité, que l'on ne le fasse filer aux 
femmes du païs en leur montrant à se servir du rouet? que l'on 
ne face faire des cordages aux habitants qui en font d'écorce 
d'arbres aussi bien faicts que peuvent faire nos meilleurs 

1. Flaconrt, éd. ir.6i, p, 456. 



252 ETIENNE DE FLACOURT 

maislres cordiers, que l'on ne leur face faire des voiles de 
chanvre, lorsqu'il y en aura suffisamment de cultivé, ce que 
l'on peut faire on peu de temps, car le chanvre y vient en per- 
fection et les femmes savent arlistement faire leurs pag-nes, et 
estoiïes fortes et à profit * »? 

Il n'est pas douteux pour l'ancien gouverneur, dont on ne 
saurait trop louer ici la prévoyance et l'esprit judicieux, que 
les naturels se plairaient à recueillir et à rechercher les choses 
qui offrent tant d'attrait pour les Européens, quand ils en au- 
raient pu apprécier toute la valeur et toute l'utilité, grâce 
à l'éducation pratique qu'ils auraient reçue. Il est persuadé 
que Texploitation des ressources de l'île par les Français 
stimulerait chez les Malgaches le désir de les imiter, de les 
surpasser même et leur ferait prendre goût au commerce pour 
lequel il constate, sinon leur répug-nance, du moins leur indif- 
rence*. En proposant aux colons de se servir des esclaves pour 
exploiter les richesses du pays, Flacourl avait tenu le langage 
d'un homme du xvii® siècle; en les invitant à éveiller l'émula- 
tion des indigènes, il échappe à son temps; par cette idée gé- 
néreuse il appartient au xix^ siècle. 

Il est regrettable toutefois que Flacourt, qui a signalé les 
moyens de développer l'agriculture et l'industrie dans la colo- 
nie, n'aitpoint remarqué que ce développement serait entravé, 
si l'on ne construisait des voies de communication, des routes 
destinées à faciliter les relations commerciales à l'intérieur et 

1. Flacourt, éd. 16G1, p. 18 et 451. 

2. Flacourt, éd. 1661, p. 449. 

Cette opinion est corroborée par le témoignage de Mandave : « Il estVraisera- 
blablo que la force de notre exemple et les persuasions de la cupidité sur- 
monteront la lâcheté de ce peuple... » (Pouget de Saint-André, ouvr. cité, 
p. 6:], 86, 87). 

Le P. Piolet a, de nos jours, la même conviction, du moins au sujet de 
certaines peuplades:» et je suis copvaincu que, si de longtemps l'on ne peut 
compter sur le secours des Sakalaves et des autres tribus similaires, trop sau- 
vages, trop nomades et trop indisciplinées, pour se soumettre à un travail 
régulier, ou peut du moins espérer que l'amour du gain ou la nécessité de 
satisfaire à des besoins nouveaux créés par le contact avec les blancs ame- 
nèrent rapidement certains Be.'^simisaraka, les Ilovas surtout et les Betsiléo à 
comprendre l'impoitance du travail et à prêter au colon un utile et persévé- 
rant concours ■) {De In cnlonisntion à Mndar/ascur, hrocliure, 1896, p. 26). 



ou LES OKIGINKS DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADACASCAK 253 

à assurer l'écoulement des produits étrangers sur les marchés 
indigènes et le transport dos produits indigènes vers les ports. 

Il ne faut point s'imaginer toutefois que Flacourt ait né- 
gligé d'attirer l'attention de la Compagnie sur les relations 
commerciales qu'elle pourrait entretenir à l'extérieur. Il prend 
soin de faire ressortir la solidarité qui devra exister entre la 
métropole et la colonie, et il s'attache à montrer comment les 
ressources variées des deux pays pourront se compléter mu- 
tuellement. D'une part, il serait nécessaire d'importer des ob- 
jets de première nécessité, ciseaux, couteaux, marteaux, etc., 
et des objets de luxe, verroteries, grains de corail, merceries, 
étoffes indispensables pour se livrer au trafic avec les indi- 
gènes. D'autre part, on exporterait en Europe et en France, 
par l'intermédiaire des Indiens, des Arabes et des Vénitiens, 
du fer, du riz, des viandes et autres produits que l'on trouve 
dans l'île en abondance. 

Tout en se préoccupant de multiplier les relations commer- 
ciales entre la France et Madafascar, Flacourt n'oublie pas 
que beaucoup de ses contemporains ne veulent pas qu'on dé- 
laisse les colonies du Nouveau-Monde. Peut-être même n'igno- 
rait-il pas les projets ambitieux de Fouquet et ses intentions 
de fonder une Compagnie pour l'Amérique '. Aussi adopte-t-il 
une combinaison susceptible de plaire à la fois aux partisans 
de la colonisation du Nouveau-Continent et aux partisans 
de la colonisation de la grande île africaine. Il ne voit pas 
d'inconvénient et d'impossibilité à ce que les navires, retour- 
nant en France chargés de produits de Madagascar, touchent 
aux ports de l'Amérique. Ne pourraient-ils pas, dit-il, déposer 
au Brésil et aux îles d'Amérique du riz et des viandes salées 
qu'on vendrait ou qu'on échangerait contre du tabac, du sucre 
et de l'indigo*? Ces relations seraient d'autant plus faciles, 
suivant lui, qu'elles seraient favorisées par les conditions mé- 



1. Voir G. Marcel, Revue de géographie, l'rage ta pas : Fouquet, vice-roi 
d'Aménque;Thoisy, Commerce marchand, t. ILI,fol.211 etsuiv., 237, Bibl. N. ; 
Affaires étraug., Amérique, t. IV, foL 418-474. 

2. Flacourt, éd. 1661, p. 458. 



2S4 ETltNNK DE KLACOUHÎ 

léorologiques, et ce détour n'apporlerail aucun relard dans 
les transports. « Les vents d'est et nord-est y sont tellement 
favorables, dit-il, que je pourrois bien dire que ces isles sont 
comme le cbemiu pour retourner en France et le retour d'un 
voyage ne se prolongeroit que du temps qu'il faudroil em- 
ployer au débit du ris et des viandes salées » '. C'était là une 
combinaison aussi propre à séduire les vues commerciales de 
Fouquet que le projet de croisade l'était à satisfaire ses rêves 
de propagande religieuse, mais elle pouvait paraître d'une uti- 
lité contestable. Il est probable qu'à ce point de vue comme à 
plusieurs autres, l'esprit positif du gouverneur a cédé devant 
son désir de plaire à celui qui était le puissant protecteur des 
entreprises coloniales et en même temps un des membres les 
plus influents de la Compagnie de l'Orient. 

C'est avec plus d'à-propos que Flacourt n'oubliait pas de si- 
gnaler les avantages que présenteraient l'heureuse situation 
de l'île et ses ressources de toute sorte pour le développement 
du commerce de la métropole avec les Indes orientales et 
l'Afrique méridionale. C'est avec raison qu'il faisait remar- 
quer qu'elle était sur le passage des navires qui se dirigeaient 
vers les Indes orientales et qu'elle pouvait servir d'échelle, 
d'entrepôt, aux navigateurs qui s'y rendaientouenrevenaient'. 
Ne sont-cc pas là, en effet, les motifs sur lesquels s'appuiera 
plus tard l'académicien Charpentier pour préconiser la fonda- 
tion de la Compagnie des Indes orientales et la continuation 
de l'œuvre commencée par Flacourt'? Ne sont-ce pas là les 
arguments dont on se servira jusqu'à nos jours pour réclamer 
l'occupation de Madagascar? 

Mais, pour que la Compagnie pût réaliser de prompts béné- 
fices par le commerce, il serait nécessaire, selon Flacourt, 
qu'elle encourageât l'initiative individuelle par quelques fa- 
veurs. Il serait bon, par exemple, qu'elle accordât à tous les 
marchands qui lui en feraient la demande, l'autorisation de 

1. Flacourt, éd. 1601, p. 450. 

2. Flacourt, éd. 1(561, p. 449, 463 et suiv. 

3. Discours d'un fidèle sujet du Roi, 1664, p. 162. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 2S5 

faire construire dans les ports des navires à destination de 
Madagascar. De telles facilités auraient pour résultat de mul- 
tiplier les entreprises privées. Seulement Flacourt ne veut pas 
que la Compagnie sacrifie les avantages qui découlent de son 
monopole. Il exige avec raison que les capitaines de navires 
paient des droits pour les marchandises qti'ils apporteraient ou 
remporteraient. Ces droits seraient d'ailleurs modérés ; ils ne 
s'élèveraient qu'à la dixième partie des marchandises expor- 
tées ou importées. Encore cette légère perception ne frappe- 
rait-elle que les objets qui ne sont pas de première nécessité, 
merceries, étolfes et autres produits propres au trafic que 
l'on voudrait faire avec les indigènes ; les vivres ne paieraient 
aucun droit. 

De plus, tout capitaine de navire serait tenu d'amener dix 
hommes dans l'île, afin d'augmenter le nombre des colons. 
Les marchandises de ces colons seraient soumises à l'entrée 
et à la sortie à certains droits, mais on exempterait les hommes 
du droit de passage *. 

Tel est le régime commercial proposé par l'ancien gouver- 
neur. De même que par son régime des terres il s'était efforcé 
d'attirer des colons à Madagascar, tout en se montrant sou- 
cieux des intérêts de la Compagnie, de même par de sages rè- 
glements douaniers il a tenté de favoriser les entreprises des 
marchands sans porter atteinte à ses privilèges. 

Il ne suffisait pas de proposer à la Compagnie un régime 
colonial, de prodiguer les conseils aux colons, de mettre en 
lumière le parti que l'on pouvait tirer des ressources de l'île ; 
il était nécessaire de faire connaître les endroits qui réunis- 
saient les conditions les plus favorables à la création d'éta- 
blissements coloniaux. L'ancien gouverneur, qui était avant 
tout un homme pratique et qui rêvait un brillant avenir pour 
le pays dont il avait entrepris la conquête^ ne s'est point sous- 
trait à cette lâche ; il ne veut pas que l'on colonise à l'aventure 
et au hasard. C'est pour cette raison que, ne connaissant point 
la partie nord-ouest et la zone du littoral nord-est de l'île, il 

1. Flacourt, 6d. 1G61, p. 460. 



256 KTIKNISE DK FLACOUUT 

ne propose la fondalion d'aucun élablissemcnl dans ces con- 
trées. Dans la région sud-ouest il n'appelle l'attention que sur 
la baie de Saint-Augustin. C'est le littoral oriental, el ce sont 
les îles qui se trouvent dans ces parages qui lui semblent le 
plus propres à recevoir des colons. Les points qu'il désigne à 
cet effet sont Fort-Dauphin, les pays du Mananzari et des 
Antavares, Port-aux-Prunes (Tamatave), Ghalemboule (Fé- 
nérive) et le pays environnant, la baie d'Antongil, Tîle Sainte- 
Marie^ voisine de la cote, et deux îles situées à une certaine 
distance, Bourbon et Diego Roïs. 

A l'intérieur des terres, Flacourt ne signale qu'un seul eu- 
droit favorable : Bohitsantrian, chez les Machicores. Il crai- 
gnait, sans doute, qu'en créant plusieurs postes, on ne dis- 
persât imprudemment le petit nombre de soldats fourni parla 
Compagnie dans une contrée où l'on avait sans cesse à re- 
douter les surprises des naturels, parfois très nombreux. 

Dans le choix qu'il a fait de ces différents points, l'ancien 
gouverneur s'est préoccupé avec raison de la qualité des 
mouillages, des conditions favorables à l'établissement des 
forts, des ressources végétales, animales et minérales du 
pays environnant, et des facilités que l'on pourrait rencontrer 
pour poursuivre l'exploration. Mais il a négligé un élément 
géographique de la plus haute importance. Cet homme, qui 
avait noté dans ses descriptions géographiques l'insalubrité 
de l'île Sainte-Marie et de la baie de Saint-Augustin, n'a point 
tenu compte, dans son plan de colonisation, des inconvénients 
qui en résulteraient pour les colons ', et cela probablement 
pour ne pas éloigner ceux qui voudraient aller s'établir dans 
ces contrées. En outre, si l'on peut approuver, au point de vue 
des ressources qu'offrait le pays, le choix de Fort-Dauphin, 
de la rivière Mananzari, de ïamatave, de Ghalemboule, de 
la baie d'Antongil, et surtout celui de l'île de Bourbon, on 
doit reconnaître toutefois que Flacourt s'est exagéré l'impor- 
tance des ressources de l'île Sainte-Marie *. 

1. Flacourt, éd. 16G1, p. 27, 30. 461. 

2. A l'iuiitaliou de Flacourt, Maudave voulait fonder six ou sept établisse- 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 257 

Fiacourt ne dissimule pas les dépenses qu'occasionnerait la 
création de ces colonies, ni le temps qu'elle exigerait. Il pense 
néanmoins que l'on pourrait beaucoup avancer les affaires si 
l'on transportait déjà à Madagascar une troupe de cinq cents 
hommes. Quant aux dépenses, elles s'élèveraient à l.^iO.OOO li- 
vres, chiffre qui, s'il faut en croire Charpentier, n'avait rien 
d'exag-éré '. L'ancien chef de la colonie croit d'ailleurs qu'il 
serait facile de les payer avec le produit de la vente des mar- 
chandises que l'on expédierait de l'île jusque dans les Indes 
orientales. Après avoir mis en lumière l'importance de la 
situation de Madagascar pour les relations commerciales de 
la France avec les Indes, il nous montre donc l'utilité que 
l'on retirerait de ces relations pour le développement des en- 
treprises coloniales à Madagascar. On ne saurait contester 
qu'au moment oii les regards de l'Europe étaient tournés vers 
les richesses de Tlnde, il était habile, de la part de Fiacourt, 
de faire ressortir les avantages réciproques que pouvaient 
s'offrir ce^ contrées baignées par le même océan. 

Quelle que soit l'importance que l'ancien directeur de la 
Compagnie de TOrient ait attachée à l'exploitation des res- 
sources de l'île, il ne s'est pas néanmoins désintéressé de son 
peuplement. Il conseille à la Compagnie d'envoyer tous les 
ans dans Tîle « un grand navire qui apportast des hommes 
frais et qui vinssent pour peupler ». L'union des colons avec 
les femmes indigènes ne présenterait, selon lui, aucune dif- 
ficulté. Beaucoup de maîtres de villages seraient flattés de voir 
leurs filles contracter des alliances avec les Français. Ceux-ci 
n^auraient que l'embarras du choix parmi les blanches et les 
noires. Mais il insiste sur la nécessité de faire une sélection 



ments échclouûés depuis Fort-Dauphia jusqu'à Féaéiive, ea parliculicr Fort- 
Dauphia, rivière de Maoanzari et le pays ^des Aotavares (Pouget de Saint- 
Audré, ouvrage cilé,^. 30, 89, 131). 

D'autre part, Legentil a remarqué que le riz ne venait point eu abondance 
aux environs de Fort-DaupLiu et qu'il suftirait seulement à la nourriture 
des habitants {Voyage dans les mers de l'Inde, ouvrage cité, t. II, p. 384-406). 

1. Fiacourt, éd. 1661, p. 463 ; Charpentier, Discours d'un fidèle sujet du 
Roi, p. 32. 

n 



258 ETIENNE DE FLAGUURI' 

parmi les gens qui désireraient passer sur la grande lerre. Il 
exclut les vagabonds, les gens « éventés ». On ne saurait trop 
l'approuver d'avoir exigé des colons l'honnêteté et la mora- 
lité dans un pays où la licence des mœurs était extrême, oii 
régnait le vol, le brigandage, oii presque tout était à créer au 
point de vue moral. Par contre on peut s'étonner de le voir 
proposer l'union des colons qui habiteraient les îles Bourbon 
et Sainte-Marie avec des femmes de mauvaise vie, venues de 
France, pour cette raison que les habitants de Sainte-Marie, 
descendants des Juifs, ne veulent point contracter d'alliance 
avec les chrétiens *. 

Les vues de Flacourt ne se portaient pas seulement sur la 
grande île de l'océan Indien, elles s'étendaient à des contrées 
plus éloignées. 

L'ancien directeur de la Compagnie de l'Orient avait été 
séduit par la lecture des descriptions enthousiastes que le 
Portugais Pedro Fernandez de Queiros avait laissées des terres 
australes*. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il veuille faire de 
la grande île africaine une sorte d'entrepôt pour le commerce 
du continent austral, comme il avait voulu en faire un entrepôt 
pour celui des Indes orientales. D'après lui, la fondation d'éta- 
blissements coloniaux à Madagascar favoriserait ladécouvcrte, 
la conquête et l'exploitation des terres australes, car les rela- 
tions entre Madagascar et ces contrées n'exigent que quelques 
semaines de navigation. « Pour les terres australes, dit-il, 
leur continent n'estant esloigné de Madagascar que de quel- 
ques semaines de traject, il seroit aisé d'entretenir quelque 
léger vaisseau qui navigeroit incessamment de Madagascar 
dans les pays austraux et ce qui en viendroil chargé dans les 
vaisseaux qui de temps en temps doivent aller de l'Europe en 

1. Flacourt, éd. 1651, p. 256, 333, 457. 

Quelques années plus tard, l'académicien Charpentier reprendra en par- 
tie l'opiaioa de Flacourt : « Il faut faire état, dit-il, de n'y mener que des 
hommes de courage et de bonnes moeurs et non point des criminels rachetés 
du gibet ou des galères, ni des femmes persécutées pour leur débauche » 
{Discours d'un /idele sujet du Roi, p. 29). 

2. Flacourt, éd. 1661, p. 464 et suiv. 



ou LES ORIGINES DE LA COLOMSATION l'HAN^AlSE A MADAGASCAR 250 

Madagascar' ». S'il faut l'en croire, les prolits que Ton pour- 
rait retirer de ce commerce ne manqueraient pas d'clre con- 
sidérables, car ces contrées sont si étendues qu'il est impossible 
qu'elles soient dépourvues de toute ressource. Elles seraient 
même richement dotées par la nature. 

Mais ce n'est pas la seule raison qu'il allègue pour exciter 
ses compatriotes à l'exploration et à la conquête de ce troisième 
continent. Comme le voyageur Queiros, dont il fait mention 
et dont il semble s'être inspiré, il prétend que le but principal 
d'une expédition au continent austral devrait être la propaga- 
tion de la foi'. Il a d'ailleurs subi une autre influence que 
celle des Mémoires de l'intrépide découvreur portugais. Il est 
certain que Flacourt se rencontrait souvent chez les évêques 
de Beyrouth et d'Héliopolis avec l'abbé Paulmier, chanoine de 
Lisieux et homme très instruit dans les navigations au long 
cours. Cet abbé, qui descendait de Binot-Paulmier de Gonne- 
ville, célèbre par sa navigation aux terres australes, lui lit 
sans doute part de ses vues sur l'établissement d'une mission 
chrétienne dans ces pays lointains et le persuada vraisembla- 
blement de la nécessité de les coloniser, car il nous parle des 
parents de Gonneville envoyés en France et « dont la postérité 
y continue encore pour nous faire ressouvenir de ne pas négli- 
ger les pays méridionaux nK 

Telles sont les vues de Flacourt sur la colonisation de Mada- 
gascar et des terres australes. Il ressort de cette étude qu'elles 
paraissent être en partie inspirées des idées de Richelieu en 
matière coloniale, en partie le fruit de l'expérience person- 
nelle de l'ancien gouverneur. Comme les hommes de son 
temps, commeLescarbot, Richelieu, Champlain, il déclare que 



1. Flacourt, éd. 1(3(31, p. 464 et suiv. 

2. Flacourt, éd. 1661, p. 461 et suiv. ; Raiaaud, f.e continent austral, p. 302, 
304, 330, et suiv. 

3. Flacourt, éd. 1661, p. 466; de Brosses, Histoire des navigations aur; terres 
australes, t. I, 1. III, p. 102. 

Flacourt, a cru à tort que Gouneville avait découvert la Nouvelle-Hollaude. 
Oq sait aujourd'hui qu'il a ab jrdé à la côte brésilieuue (d'Avezac,. Inna/es des 
voyages, 1869, t. II, 259-297; 1. 111, p. 12-82). 



260 ÉtlKNNE DE FI.ACOUr.T 

la coloiiisjilion doil embrasser aussi bien les intérêts matériels 
que les intérêts moraux et religieux, mais qu'on doit songer à 
convertir avant de songer à exploiter. A l'imitation de ce 
qu'avait réclamé l'illustre cardinal de la Compagnie des Cent 
associés, il demande des missionnaires, proscrit de la colonie 
les étrangers et les hérétiques, veut y introduire l'organisation 
judiciaire de la France et propose un régime des terres qui les 
met entre les mains de la Compagnie comme une propriété 
féodale. Mais quelque difficile qu'il puisse être de dire exac- 
tement jusqu'à quel point ce plan de colonisation représente 
ses opinions personnelles, on ne peut s'empêcher de recon- 
naître que plusieurs de ses vues sur le régime moral, admi- 
nistratif et économique qu'il désire pour la jeune colonie, 
lui ont été suggérées par ses relations avec les missionnaires, 
les colons et les indigènes, et par ses observations géographi- 
ques et ethnographiques beaucoup plus que par la lecture de 
diverses publications du temps ou par des conversations avec 
ses contemporains. 

On lui doit des considérations neuves et originales (dont 
quelques-unes pourraient être encore mises à profit à l'heure 
présente) sur le gouvernement qu'il convenait de donner à la 
colonie ; l'opportunité d'une certaine tolérance pour les vieilles 
coutumes, lorsqu'on s'efforcerait d'établir le christianisme 
dans l'île, les moyens de tirer parti de ses ressources, tout en 
faisant participer les habitants aux avantages de la civilisation 
par l'iniliatiou agricole, industrielle et commerciale, la néces- 
sité pour les Compagnies de se montrer patientes dans l'attente 
des résultats et de ne point perdre courage, si les bénéfices ne 
répondaient pas à leurs espérances, les endroits oii il était à 
propos de fonder des établissements, la main-d'œuvre qu'il 
était possible d'utiliser, les relations commerciales que l'on 
devrait entretenir avec les pays voisins ou éloignés de la 
colonie, enfin sur le régime commercial que l'on pourrait 
mettre en vigueur. Si quelques-unes de ces considérations 
peuvent paraître contestables, elles n'en accusent pas moins 
toutes un grand sens pratique^ une certaine expérience admi- 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 261 

nistralive, et, chose surprenante de la part d'un homme qui 
n'avait laissé aux indigènes d'autre choix que l'asservisse- 
ment ou la mort, elles feraient croire volontiers à une cer- 
taine générosité de sentiments. De même, si Flacourt se laisse 
quelque peu guider par son propre intérêt dans les conseils 
qu'il donne, il s'applique néanmoins à concilier les intérêts de 
la Compagnie avec ceux des colons, et il arrive parfois qu'en 
servant sa cause il sert celle de la France. 

Que son plan de colonisation renferme des lacunes, si on le 
le compare à ceux de ses successeurs, des Maudave, des 
Beniowski et de nos contemporains, nous n'oserions y contre- 
dire; il est toutefois le premier où l'on trouve un ensemble 
complet de vues, fort justes souvent, sur le régime qu'il conve- 
nait d'appliquer à notre colonie de l'océan Indien*. 

1. D'après M. Ma.rtinea.u (Madagascar, i« raille, p. 16), « b^lacourt a laissé de 
son administration et de ses voyages un récit très long où l'on trouve des 
vues fort justes sur l'administration européenne qu'il convient d'imposer 
aux peuples malgaches ». 



EL- 



LIVRE IV 



LA FI3Nr D'ETIENNE DE ELAGOURT 



Les travaux que nous venons d'étudier prouvent que Fia- 
court avait mis généreusement son intelligence au service de 
la cause de la colonisation, non seulement pendant son séjour 
à Fort-Dauphin, mais encore depuis son retour dans sa patrie. 
Ces travaux ne l'empêchèrent pas toutefois de consacrer tous 
ses efforts pendant le reste de sa vie à justifier son administra- 
tion et de veiller à ce qu'on ne renonçât point à l'entreprise 
qu'il avait commencée. Nous allons voir s'il a réussi dans sa 
tentative et ce qu'il faut penser en général de son œuvre colo- 
nisatrice. 



CHAPITRE PREMIER 
Flacourt et la question de Madagascar en France. 

Arrivée de l'ancieu gouverneur à Nantes. — Ses démarches auprès du duc de 
La Meilleraye et de Fouquet. — Prétentions du duc de La Meilleraye. — Di- 
visions parmi les associés de la Compagnie de l'Orient. — Accord entre le 
La Meilleraye et quelques associés. —Fondation d'une nouvelle Compagnie 
où entre Flacourt. — Situation embarrassante de Flacourt. — Ses démêlés 
avec l'ancienne Compagnie et son procès. — Les associés se décident à 
transiger. — Efforts de Flacourt et de saint Vincent de Paul pour unir 
l'entreprise du duc de La Meilleraye à l'entreprise de la nouvelle Compa- 
gnie. — Flacourt est envoyé de nouveau à Madagascar. — Son naufrage et 
sa mort (1660). 

Le 28 juin 1653, Flacourt arrivait à Nantes avec sept Fran- 
çais et quatre Malgaches. Le lendemain même de son arrivée, 
il informait de son retour Flacourt, son frère, associé de la 
Compagnie, en le priant d'annoncer cette nouvelle aux autres 
associés. Il s'excusait de ne pas leur en faire part directement, 
promettant de leur écrire, dès qu'il serait remis des fatigues 
de son long voyage. 

De Nantes il se rendit à Vitré pour saluer le duc de La Meil- 
leraye et le remercier des secours qu'il avait bien voulu lui 
accorder dans la fâcheuse situation où il se trouvait. Il l'en- 
tretint de ce qui s'était passé durant son séjour à Madagascar, 
Le duc lui apprit de son côté son intention de s'intéresser par 
moitié à l'entreprise de la Compagnie de l'Orient*. Puis Fla- 
court retourna à Nantes. Là il écrivit aux associés, au direc- 
teur Berruyer et au surintendant Fouquet, pour leur rendre 
compte des paroles qu'il avait échangées avec de La Meilleraye 

1. Fouquet prétend dans ses Défenses que le maréchal de La Meilleraye « a 
voulu prendre la moitié de la Société de l'Orient », t. VIII, p. 52. — Pour 
M. d'Avenel {Richelieu et la Monarchie absolue, t. 111, p. 218), La xMeilleraye a 
seulement voulu prêter sou appui à l'entreprise de la Compagnie. 



266 ETIENNE DE FLACOURT 

et leur communiquer ses projets. Il perdit beaucoup de temps 
dans cette ville où il attendit la réponse des associés pendant 
qu'on débarquait ses marchandises. Ces loisirs, il les consacra 
à liquider les comptes qu'il avait avec les sept Français reve- 
nus de Madagascar. 

L'ancien gouverneur se montra d'autant plus empressé à 
régler cette affaire, qu'il avait appris, à son retour, plusieurs 
nouvelles qui l'avaient rempli d'étonnement et ne laissaient 
pas d'éveiller ses craintes. 

Pendant son séjour dans Tile, Pronis avait, d'après les or- 
dres des associés, autorisé quelques colons à faire du trafic 
pour leur propre compte *. Parmi ces colons, plusieurs avaient 
livré à Flacourt une certaine quantité de cuirs, cire, g-omme, 
tabac et autres produits. Le gouverneur avait établi leurs 
comptes et leur avait remis un reçu de la marchandise qu'ils 
lui avaient fournie, non sans avoir prélevé les droits imposés 
par le tarif de la Compagnie. Puis il avait expédié ces marchan- 
dises en France, en leur promettant que le total en serait ac- 
quitté par les associés. Mais ceux-ci s'étaient approprié ces 
marchandises et avaient refusé de solder le compte de ceux à 
qui elles appartenaient et qui avaient payé les droits. Les 
Français lésés avaient adressé leurs mémoires à la Compagnie 
et avaient intenté à Flacourt un procès, bien qu'il fût encore 
à Fort-Dauphin. Les associés avaient désavoué les instructions 
qu'ils avaient données à Pronis et Flacourt avait été condamné 
à verser à quelques-uns de ces colons la somme qui leur était 
due». 

Se voyant menacé d'un nouveau procès par les sept passa- 
gers qu'il avait ramenés^ il emprunta la somme de six mille 
livres pour les solder lui-même et informa de cet emprunt les 
associés. Pour toute réponse, on lui conseilla de donner sa- 
tisfaction aux intéressés avec les produits qu'il avait rapportés 
de Madagascar. Flacourt vendit donc la moitié de son charge- 
ment de cuirs pour le compte de la Compagnie. La somme que 

1. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 16. 

2. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 12. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 261 

produisit cette vente fut employée à restituer l'argent qu'il 
avait emprunté et à payer les dépenses que lui-même et ses 
passagers avaient faites depuis leur retour *. 

Cependant le duc de La Meilleraye s'impatientait de ne pas 
recevoir de réponse des associés. D'après ses ordres, Flacourt 
partit pour Paris afin de remettre de sa part des lettres à Fou- 
quet. 

Après avoir vu le Surintendant qui, à son tour, le chargea 
d'une lettre pour le duc, il s'en alla faire visite aux associés. 
Ceux-ci le renvoyèrent au duc et le prièrent aussi de lui re- 
mettre une lettre de leur part. 

Flacourt revint à Nantes et s'acquitta immédiatement de sa 
mission. Après s'être entretenu avec de La Meilleraye il écrivit 
àFouquet et aux autres membres de la Compagnie pour leur 
faire connaître les intentions du duc. Pendant un mois il at- 
tendit vainement leurs instructions. Enfin, ne recevant aucune 
nouvelle, il se décida à retourner à Paris dans l'espoir d'en 
obtenir une réponse de vive voix. Dans ce dessein il assista à 
une assemblée qui se tint chez Berruyer, directeur. Il profita 
de l'occasion pour leur proposer de leur rendre ses comptes 
au sujet de son administration. Mais les associés le prièrent de 
remettre cette affaire aune époque ultérieure. Il ne reçut pas 
de réponse plus décisive à la demande qu'il leur adressa, con- 
formément aux promesses qu'il avait faites aux colons laissés 
à Madagascar, d'envoyer un navire de secours à Fort-Dauphin. 
Les associés lui déclarèrent que telle était leur intention, mais 
qu'ils ne pouvaient prendre de décision avant d'avoir conclu 
un arrangement avec le duc de La Meilleraye, et ils l'invitèrent 
à aller porter à ce dernier des propositions d'accommodement. 
Flacourt accéda à leur désir et repartit pour Nantes. 

A son arrivée dans cette ville, on lui annonça une nouvelle 
qui ne laissa pas de le suprendre : malgré les droits incontes- 



\. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 12 et lli ; éd. 1661, p. 399. — Défense 
pour Marie de Cossé, loc. cit.,p. 11. D'après Lordelot, l'emploi de cette somme 
est justifié par son propre témoignage et par le compte qu'il rendit aux asso- 
ciés. 



268 ^TIENNE DE l'LACOURT 

tables de l'ancienne Compagnie Rigault, qui en 1652 avait ob- 
tenu le renouvellement de son privilège pour vingt ans du 
duc de Vendôme, chef et surintendant de la navigation et 
s'était reconstituée, sous le nom de la Compagnie des Indes 
orientales, avec Cazet, agent de la Compagnie, comme direc- 
teur, malgré la défense qui avait été faite, par la lettre de 
concession^ à toute autre personne que les associés de trafiquer 
sur les côtes de Madagascar et de l'océan Indien, sans le con- 
sentement du directeur, sous peine de confiscation des vais- 
seaux et marchandises ', le duc de LaMeilleraye avait persisté 
dans sa résolution de se substituer à la Compagnie dans la 
possession de Madagascar. Bien mieux, ou lui assura que le 
duc venait de faire partir pour cette destination quatre navires 
commandés par La Roche Saint-André, la Duchesse, la Maré- 
chale, le Grand-Armand et la Flàte. Ces navires contenaient, 
disait-on, huit cents passagers, tant soldatsque matelots, et trois 
prêtres de la Mission, les P. P. Dufour, Prévost et Belleville. 
Le commandant de la flottille avait l'ordre de déposer à l'île 
Sainte-Marie des gens qui s'adonneraient à la culture et à Fort- 
Dauphin un certain Rivau, désigné par le duc de La Meilleraye 
pour prendre l'administration de la colonie. Flacourt manifesta 
au duc l'étonnement que lui avait causé cette nouvelle. Celui- 
ci se défendit de vouloir en quoi que ce fût porter préjudice à 
la Compagnie et intervenir dans ses intérêts. L'ancien gou- 
verneur se déclara satisfait de cette réponse et lui transmit les 
propositions des associés. La Meilleraye ne les ayant pas trou- 
vées acceptables, il rentra définitivement à Paris oii il continua 
à jouer le rôle d'intermédiaire *. 

Les associés tinrent plusieurs réunions, dans lesquelles, au 
témoignage de Flacourt lui-même, qui y assista, il ne se con- 
cluait jamais rien. C'est que quelques-uns des membres les 
plus actifs et les plus autorisés, entre autres Rigault et de 



\. Bibl. uat., Manuscrits, f. fr. 10209 fol. 70; Archives du Miuist. des Aff. 
étr., Indes orientales, Asie, Mémoires et Documents, n» 2, fol. 8-10. 
2. Flacourt, éd. 1658, p. lG;(!d. lOGI, p. 400, 426 et suiv. 



nu LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 269 

Loynes, él aient morts', c'est que les guerres civiles avaient 
entravé les entreprises commerciales et coloniales*, c'est que 
surtout des divisions étaient survenues au sein de la Société. 
Un certain nombre s'en étaient retirés' et il n'y avait pas unité 
de vues parmi les autres. Quelques-uns même, suivant Fia- 
court, auraient été poussés par quelque intérêt élrang-er à 
susciter des obstacles au développement de l'entreprise*. Ce 
qui est probable, c'est que les associés, ayant vu leurs bril- 
lantes espérances déçues, s'étaient laissés aller au décourage- 
ment. Non seulement ils n'avaient point réalisé les profits qu'on 
leur avait fait entrevoir, mais à son retour le Saint-Laurent 
leur avait apporté de fâcheuses nouvelles. Ils avaient appris 
la perte ou le mauvais état de leurs navires, et les dépenses 
s'élevaient déjà au chiffre de 450.000 livres^! Aussi hésitaient- 
ils à continuer une entreprise qui pouvait les entraîner dans 
de nouvelles dépenses, dans des frais inutiles; aussi n'étaient- 
ils guère disposés à unir leurs efforts à ceux du duc de La 
Meilleraye, qui seul peut-être trouverait son compte dans une 
expédition commune. 

Cependant les sentiments d'un certain nombre d'entre eux 
ne tardèrent pas à se modifier. Au mois de septembre 1656, 
vraisemblablement grâce à l'intervention de Flacourt, un ac- 
cord survint entre le duc de La Meilleraye et quelques associés 
de la Compagnie. Il fut convenu qu'on enverrait un navire à 
Madagascar à frais communs, que le maréchal de La Meilleraye 
serait obligé d'y faire passer cinq cents hommes à ses frais,, 
avec cette réserve toutefois que le quart de la dépense occa- 
sionnée par cette expédition j serait payé par les associés que 
les navires, munitions et en général tout ce qui à Fort-Dauphin 
était la propriété de la Compagnie, serait à la disposition du 

1. Brochure, Éloge de Flacourt, opusc. cité. 

2. Charpentier, Discours d'un fidèle sujet du Roi, 1664, p. 4 et suiv. 

3. Manuscrits, Bibl. nat., f. fr. 10209, fol. 70. 

4. Flacourt, éd. 1G58, Dédicace à Fouquet. 

5. Fouquet, Défense, t. Vlll, p. 35 et 52; Aff. étr., ludas or., Asie, u" 2, 
fol. 8 à 10 : Lettre de concesssiou du duc de Veadôme aux associés de la Com- 
pagnie Rigaiilt. 



270 KIIL.NNK DK ILACOlIlT 

Maréchal elqu'eiilin ou partagerait les produits du voyage par 
moitié, une moitié revenant au maréchal et à ses collabora- 
teurs, l'autre aux associés de la Compagnie de l'Orient. C'est 
Flacourt qui fut chargé d'aller acheter à Rouen les marchan- 
dises dont la Compagnie avait besoin pour la traite'. 

Cependant la plupart des associés avaient refusé de donner 
leur adhésion à cette convention dont les principaux articles 
avaient été signés par Cazet dès le mois de juin de la même 
année. Ils protestèrent et intentèrent un procès à La Meilleraye*. 
Au reste, l'accord conclu précédemment n'empêcha pas les 
autres de former peu de temps après une nouvelle Société pour 
le commerce de Madagascar et des grandes Indes, sous les 
auspices de Louis XIY^ 

En eifet, le gouvernement, voyant la désunion qui régnait 
dans la Compagnie de l'Orient, la négligence qu'avaient ap- 
portée les associés à faire valoir les concessions de Madagas- 
car, oii ils n'avaient envoyé, depuis 1648, ni colons, ni vais- 
seaux, ni nouvelles d'aucune sorte, avait songé à porter remède 
à celte situation. Il avait voulu pourvoir « à ce qu'une entre- 
prise si avantageuse à la religion catholique, si glorieuse à 
l'État et si utile au commerce » ne demeurât point inachevée. 
Par arrêt du conseil (10 août 1656), Olivier Lefcvro d'Or- 
messon et Michel de Marillac furent désignés comme commis- 
saires pour s'occuper de la formation d'une nouvelle Compa- 
gnie et l'établir sur des bases solides. Ces commissaires étaient 
chargés d'entendre les propositions qui seraient faites tant par 
les associés et intéressés de Tancienne Compagnie Rigault que 
par ceux qui pourraient se présenter. Le roi promit d'accorder 
à la nouvelle entreprise tous les privilèges qui seraient néces- 
saires pour la faire réussir*. 

1. Flacourt, éd. 1661, p. 42S et suiv. 

2. Charpentier, Be/ation. 1664, p. 31. 

3. Flacourt, iùid. 

Grossia a préteadu à tort que le maréchal de La Meilleraye avait obtenu 
du Ministère la concession de Madagascar en 166."> et qu'il y associa eusuite 
Fouquel par bienséance (Archives du Ministère des Affaires étrangères, Indes 
orientales, Asie, n» 3, fol. 218). 

4. Bibliothèque nationale, Manuscrits, f. fr. 10209. 



ou LES ORIC.INES DE LA COLO.MSATION EKANÇAISK A MADAGASCAR 271 

Cet arrêt fdl signifié aux associés. Ceux-ci tinrent plusieurs 
assemblées pour aviser aux moyens de rétablir l'ancienne 
Compagnie, et la relever de la déchéance où elle était tombée. 
Mais ils ne purent s'entendre que sur un point, c'est qu'il 
n'était pas possible à l'ancienne Société de mener à bien l'en- 
treprise commencée, avec les concessions qui lui avaient été 
octroyées précédemment et dans les conditions où elle s'était 
formée. C'est alors qu'une ordonnance royale (19 septembre 
1656) les invita à comparaître le 12 octobre suivant devant 
les commissaires délégués ci cet effet, pour déclarer s'ils con- 
sentaient à entrer dans la nouvelle Compagnie ou s'ils préfé- 
raientse désister*. Des assignations furent envoyées à Desmar- 
tins, Gillot, à la veuve de de Loynes, secrétaire de la Marine, 
E. de Flacourt, d'Aligre, Le Vasseur, de Beausse, Estienne, 
François et Aimé Fontaine, Louis du Bourg, Jeanne Vaubréau, 
veuve de René Fontaine, « tant pour eux que pour les héritiers 
de Pierre de La Brosse, tous héritiers du feu sieur Rigault" ». 

Quatre membres de l'ancienne Société, d'Aligre, de Creil 
Desmartins, Gillot, refusèrent de donner leur adhésion à la 
nouvelle Compagnie, avant d'avoir eu connaissance des con- 
ventions qui avaient été conclues ou qui devaient être conclues 
avec Cazet, et protestèrent d'avance contre tout ce qui pourrait 
être décidé au mépris de leurs intérêts. D'autres, en particu- 
lier Le Vasseur, de Beausse, Etienne, François et Aimé Fon- 
taine, Le Bourg, Jeanne Vaubréau préférèrent ne pas compa- 
raître. Quant à Flacourt, son attitude en cette circonstance est 
assez obscure et il paraît avoir hésité à entrer dans la nouvelle 
Société. Ce qui est certain, c'est qu'on lui signifia deux dé- 
fauts de comparution. On lui reprocha de ne s'être présenté 
ni le 26, ni le 28 septembre. Comme l'assignation ne lui avait 
été adressée que le 13 du même mois, il manifesta la surprise 
que lui avaient causée ces reproches, assurant, par l'intermé- 
diaire de son avocat, Charles de Loynes, qu'il avait déjà com- 
paru et témoigné de son désir de faire partie de la nouvelle 

1. Bibliothèque nationale, Manuscrits, fouds fr. 10209, fol. 70. 

2. Ibid. 



272 ETIENNE DE FLACOtJRT 

Compag-nic. Toujours est-il qu'il y entra et avec lui Gazet, 
Lamoignon, les héritiers de Berruyer et la veuve de Loynes, 
l'ancien secrétaire de la Marine. Il déclara formellement qu'il 
désirait être membre de la Société qui allait se fonder au nom 
de Cazet et qu'il acceptait d'avance les conditions qui seraient 
adoptées par les associés et trouvées raisonnables par les 
commissaires du gouvernement*. 

La Compagnie Cazet fut organisée de la manière suivante. 
Elle s'intitulait « Compag^nie de l'isleMadag-ascar, autres isles 
et costes adjacentes », et était composée de cent parts. Faculté 
lui était accordée d'en attribuer cinquante à la personne la plus 
considérable qui désirerait en faire partie pour moitié. Chaque 
part était fixée à dix mille livres, ce qui élevait le capital total 
à un million de livres. La Compagnie devait être administrée 
par quatre directeurs qui seraient élus chaque année en assem- 
blée générale, les sufîrag^es étant proportionnés au nombre des 
parts et non au nombre des personnes. Au cas oij les suffrages 
seraient égaux, et où l'on ne pourrait s'entendre au sujet de 
l'élection, c'est au doyen du conseil qu'il appartiendrait de 
décider. 

Les pouvoirs des directeurs avaienl une durée de deux ans. 
Leurs attributions consistaient à s'occuper des dépenses, des 
achats de marchandises et de vaisseaux, des approvisionne- 
ments et des munitions, du transport des colons. Ils nom- 
maient les commis, capitaines et officiers, et étaient charg-és 
de vendre les marchandises qui proviendraient des îles, et en 
g-énéral de tout ce qu'on jugerait à propos d'entreprendre pour 
contribuer à la prospérité des établissements coloniaux. 

Le roi accordait à la Compag-nie les mêmes privilèges que 
ceux qui avaient été accordés précédemment à la Compag-nie 
des îles d'Amérique. Elle avait le droit exclusif de se livrer au 
commerce à Madag-ascar, à la, baie de Saldanha et au cap de 
Bonne-Espérance et autres lieux voisins; aucun associé ne 
pouvait donner à d'autres personnes l'autorisation d'aller 

1. Mauiiscrils de la Bibl. nat., f. fr. 10209, fol. 70 et suiv., factum. 



ou LES ORIGINKS DE LA COLOMS.VTION FIlANÇiVISE A MADAGASCAIÎ 273 

trafiquer dans ces mêmes contrées. Pour la protection de soti 
commerce, il lui était permis d'armer autant de vaisseaux de 
guerre qu'elle le jugerait nécessaire. Toutes les munitions, 
canons, armes, etc.^ toutes les provisions de bouche qu'avait 
laissées l'ancienne Compagnie, tous les forts ou établissements 
qu'elle avait construits devenaient sa propriété et elle avait le 
droit d'en disposer à son gré, sans être obligée de dédommager 
les associés de la Compagnie Rigault des dettes qu'ils avaient 
contractées. 

D'autre part, elle était tenue d'expédier à ses frais à Mada- 
gascar le nombre de missionnaires, d'artisans et de soldats, 
nécessaire pour convertir les indigènes au christianisme, 
les instruire dans les arts et métiers utiles dans l'a vie et les 
réduire à l'obéissance du Roi '. 

A peine cette nouvelle Société était-elle constituée que, ne 
tenant aucun compte des conventions qu'il avait faites avec 
Cazet, le duc de La Meilleraye se disposa à envoyer un nouveau 
navire à Madagascar, sans vouloir attendre plus longtemps les 
marchandises propres à la traite que Flacourt avait achetées à 
Rouen au nom des associés de l'ancienne Compagnie. A cette 
nouvelle, Cazet accourut à Nantes. Il pria le duc de relarder 
le départ du navire jusqu'à l'arrivée de ces marchandises. 
Mais celui-ci, agissant en maître absolu, refusa d'attendre plus 
longtemps. Il allégua comme prétexte, qu'il avait rassemblé 
tous les matelots nécessaires, et il l'ajourna à l'embarquement 
suivant. 

Après avoir donné le commandement de son navire à 
Goascaer, il s'en alla voir Flacourt à Lorient. Il lui enjoignit 
de demeurer à Nantes jusqu'à ce que le navire fût parti 
et de venir ensuite le rejoindre. Chollet, secrétaire du duc 
de La Meilleraye, fut chargé des préparatifs du départ. Une 
contestation s'éleva entre le secrétaire et le capitaine du 
navire. Goascaer refusa de partir avant d'avoir reçu les mar- 

1. Biblioth. uat., Manuscrits, f. fr. 10209, fol. 69 et siiiv. 
Pour tous les statuts de cette Société, voir, à la fiu de notre essai, les 
Pièces justificatives. 

18 



â14 KTIENNE DK KLACOUlit 

cliandisos achetées par h^lacourl. (jelui-ci se lioiivait de son 
côlé dans une siluallon très délicate : il craignait de mécon- 
tenter le duc à qui il était lié par la reconnaisscince, noa 
moins que Cazet et les associés de la nouvelle Gompag-nie, qui 
pouvaient songer à lui au cas où ils s'occuperaient de Texploi- 
tation du pays qu'il avait conquis. Néanmoins, s'impalientant 
de ne recevoir aucune nouvelle de Rouen, et ne sachant à quoi 
attribuer ce retard, il ht savoir à Goascaer qu'il pouvait se 
dispenser do différer plus longtemps son voyag-e. Cependant 
quelques jours après, les marchandises attendues arrivèrent à 
Nantes. Mais le maréchal de La Meilleraye, par une mauvaise 
volonlé (|ui ne dévoila que trop ses desseins ambitieux, défendit 
à Flacourt de les expédier et à Cliollet de les recevoir. L'an- 
cien gouverneur obéit aux ordres du maréchal et le navire 
partit de Paimbœuf, sans les marchandises que, d'après les 
conventions, il aurait dii emporter (l'^'" novembre 1636)*. 

Flacourt d'ailleurs était aux prises avec d'autres difficultés, 
celles-là beaucoup plus sérieuses. En même temps qu'il s'ef- 
forçait de concilier des intérêts opposés et d'unir l'entreprise 
du duc à celle de la nouvelle Compagnie, il devait défendre 
ses intérêts personnels. Dès son retour en France, il s'était 
brouillé avec quelques associés de la Compagnie de l'Orient 
qui avaient refusé de payer les gages des soldats revenus de 
Madagascar. 11 leur avait rendu un compte très exact de la 
gestion de leurs intérêts; il leur avait même présenté comme 
recette, ainsi qu'en témoigne la lettre du commis Poirier à de 
Beausse, les cadeaux qu'il avait reçus des chefs indigènes. 
Par une mauvaise foi qu'explique sans doute le méconten- 
tement qu'ils éprouvaient d'avoir réalisé peu de profits, mais 
qu'on ne saurait trop blâmer, ils lui avaient contesté ce 
compte. Dans la suite, ils lui reprochèrent d'être rentré en 
France sans leur ordre et d'avoir laissé à Fort-Dauphin des 
gens qui n'étaient plus sous la dépendance de la Compagnie, 
mais au service du duc de La Meilleraye; ils l'accusèrent de 

1. Flacourt, éd. 1G61, p. 429 et suiv. 



ou LES ORIGINKS DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 215 

aialversaLions, de négligence, dincurie. L'ancien chef de la 
colonie s'indigna de ces reproches qu'il reg-ardait comme in- 
justifiés. Il se déclara viclime de l'ingratitude et de la haine 
des associés. Se voyant pressé par leurs créanciers, il les 
somma de l'aiïranchir ou indemniser de toutes les poursuites 
dirig-ées contre lui pour des dettes qui, somme toute, étaient les 
leurs. Il s'offrit à présenter tous les comptes qu'ils exigeraient, 
mais il prétendit qu^il devait être remboursé des sommes qu'il 
avait avancées et libéré des dettes dans lesquelles il s'était en- 
g^agé par pure complaisance. Il leur demanda même des dom- 
mag-es et intérêts pour les pertes qu'il avait pu faire pendant 
son séjour à Madag^ascar, par suite de l'abandon où on l'avait 
laissé pendant sept ans. Enfin il exig-ea qu'ils envoyassent au 
plus tôt un navire à Fort-Dauphin afin d'en ramener les sol- 
dats qui avaient accompli leur temps de service et leur payer 
les salaires qu'il avait promis de faire solder par la Compa- 
gnie '. 

Les associés lui intentèrent un procès. La cause fut portée 
devant le Conseil privé, composé de d'Ormesson, Delafosse, 
conseillers d'État, et de Lenain, Lerebours, maîtres des Re- 
quêtes, commissaires délégués par le Roi pour connaître des 
différends survenus dans la Compagnie de l'Orient et de ceux 
qui pourraient survenir dans la suite (1657)*. 

1. Flacourt, éd. 1638, p. 2, 13, 17, de la bi-ochure; éd. 1661 : Lettre de Phi- 
lippe Poirier à de Beausse, p. 407; brochure, iVogre de Flacourt; Charpentier, 
Relation, ouvr. cité, p. 138: Discours d'un fidèle sujet du Roi, p. 29 et suiv. ; 
Lordelot, Défense pour Marie de Cossé, loc. cit., p. 30. 

2. Plusieurs raisons nous ont déterminé à indiquer cette date de 1637. 
D'abord dans son édition de 1658, Flacourt a inséré une carte générale de 
l'île Madagascar, datée de 1657. 

De plus cette même éditioa porte un permis d'imprimer du 12 oclobre 1657, 
et la mention « Achevé d'imprimer pour la première fois, 16 octobre 1657 ». 

Or, dans la brochure qui est jointe à cette édition, Flacourt parle de sou 
procès comme d'un événement actuel, au moment où il écrit. S'il a travaillé 
à son ouvrage en l'année 1637, on peut donc supposer que la cause fut portée 
au Conseil du Roi cette année-là. 

On doit remarquer toutefois qu'on lit sur le plan de l'ilot la date de 
1656. Il ne serait doue pas impossible que la cause eût été portée cette même 
année. 

Eu tout cas, les Jeux da'.cs de 1656 et de 163: sjnt les seules admissibles. 



276 ETIENNE DE ELACUllI'.T 

Mais Flacoiiil les poursuivit à sou tour pour l'avoir aban- 
donné, au mépris de leurs promesses verbales et écrites. C'est 
alors qu'ils le prièrent de terminer le différend à Tamiablo et 
lui proposèrent d(! se soumettre au jugement de deux per- 
sonnes initiées aux allaires commerciales. Il y consentit. Deux 
marchands de Rouen furent choisis comme juges souverains 
de toutes les difficultés qu'ils avaient au sujet de la colonie de 
Madagascar_, tant auprès du Conseil du Roi et du Parlement 
qu'auprès des autres juridictions. Les deux parties s'engagè- 
rent à se conformer au jugement des arbitres, sous peijie, en 
cas de refus, de six mille livres dédommages et intérêts (juin 
1659)'. 

L'ancien gouverneur présenta ses comptes devant les arbitres 
(juillet 1659), comptes qui contenaient un état des recettes et 
des dépenses qu'il avait faites au cours de ses voyages et de 
son séjour dans l'île. Il s'offrit à lemetlre à la Compagnie la 
somme de six mille sept cent cinquante-neuf livres qu'il avait 
reçue de deux marchands de Nantes, pour la vente de treize 
cents cuirs qui avaient été apportés en France par le navire du 
duc de La Meilleraye. Mais en retour il réclama à cette Compa- 
gnie la somme de quarante mille livres pour l'avoir laissé pen- 
dant plus de six années sans secours, sans renfort, sans muni- 
tions d'aucune sorte et avoir ainsi causé la ruine de ses affaires. 
Les associés refusèrent formellement de faire droit à cette 
réclamation; ils prétendirent que les guerres civiles avaient 
mis obstacle à leurs bonnes intentions et qu'au surplus Fia- 
court pouvait demander seulement indemnité pour un préju- 
dice d'une durée de deux ans. Mais l'ancien Directeur fit valoir 
aux arbitres la légitimité de sa demande. 11 déclara que le 
principal mobile qui l'avait poussé à entreprendre le voyage 
de Madagascar, c'était le désir de procurer à la Compagnie 
d'importants profits et assura qu'il les aurait certainement 
réalisés s'il avait été secouru. Ces allégations convainquirent 
les arbitres de la justice de sa cause. Après avoir examiné avec 

1. Défense pour Marie de Cussé, p. 11. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 2T/ 

soin SOS comptes, ils reconnurent qu'il devait rapporter la 
somme de six mille sept cent cinquante-neuf livres provenant 
de la vente des cuirs, mais ils lui accordèrent en partie satis- 
faction sur la question des dommages et intérêts. Par un ju- 
gement rendu le 18 août 1659, ils condamnèrent les membres 
de l'ancienne Société à payer intégralement à Flacourt une 
indemnité de quatorze mille livres, sans préjudice de la vingt- 
cinquième part qui lui revenait dans les bénéfices, en qualité 
d'associé'. 

Les associés n'ayant point voulu s'acquitter des obligations 
que leur imposait celte sentence, l'ancien Directeur porta 
l'atraire devant le Conseil du Roi. Son avocat posa comme 
conclusions que la partie adverse serait contrainte de faire 
partir immédiatement pour Fort-Dauphin un navire qui ramè- 
nerait les Français dont le temps de service était écoulé, de 
consigner entre les mains de son client la, solde qui leur était 
due, enfin de lui payer solidairement et par corps à litre d'in- 
demnité la somme de quatorze mille livres, tixée par les arbi- 
tres. Les associés, d'autre part, déclarèrent qu'ils consentaient 
à verser cette indemnité, mais à la condition que Flacourt 
abandonnerait sa vingt-cinquième part dans les bénéfices et 
qu'il « restituerait tous les titres et papiers concernant ladite 
Compagnie, les mémoires et conventions faites avec ceux aux- 
quels il avoit livré l'isle de Madagascar et terres adjacentes ». 
On devine l'irritation que ces mots injurieux firent naître chez 
l'ancien gouverneur. Se considérant avec raison comme of- 
fensé, il en exigea la suppression et réclama l'exécution pleine 
et entière du jugement rendu par les arbitres. Les maîtres des 
requêtes Lenain et Lerebours rédigèrent à ce sujet un rap- 

1. Défense pour Marie de Cossé, p. 11 et suiv. 

D'après ua mémoire présenté au GoQseil du Roi par le duc de Mazaria et la 
duchesse de La Meilleraye, de Flacoui't avait iateuté une nctiou coatre les 
intéressés de la Compaguie de l'Orient, pour obtenir des dommages et inté- 
rêts, et les intéressés auraient été condamnés à lui accorder satisfaction (voir 
Archives coloniales^ Madagascar, carton de la Correspondance générale, année 
1663, Mémoire sur l'Affaire de Madagascar au sujet des prétentions des an- 
ciens intéressés en la Compagnie de Madagascar et, aussi Mémoires de la 
Mission, t. IX, p. 503). 



278 ÉT1E^■^■1•: m. F I.ACOII'.T 

port qui fui suivi (25 octobre 1659) d'un arrêt contradictoire 
par loquol la sentence dos arbitres fut homologuée et devait 
être exécutée selon sa forme et sa teneur'. 

Après un jugement aussi solennel, les associés ne pou- 
vaient plus contester à Flacourt la légitimité de ses réclama- 
tions. Ils demandèrent alors à transiger. Ils lui proposèrent de 
lui payer, conformément aux arrêts du Conseil du Roi, la 
somme do 14.000 livres et de plus d'acquitter toutes les dettes 
qu'il avait contractées pour la Compagnie, de l'indemni- 
ser de toutes ses dépenses et de retirer toutes les instances 
« en quelques juridictions qu'elles fussent pendantes » ; mais 
ils exigèrent qu'il renonçât à la vingt-cinquième partie des 
bénéfices et qu'il promît de rendre tous les titres et papiers 
dont il était le dépositaire. Flacourt accepta ces propositions. 
Les conventions furent fidèlement exécutées de part et d'au- 
tres. Les associés prirent l'engagement par écrit de verser la 
somme promise et les intérêts entre les mains de l'ancien gou- 
verneur, et celui-ci, de son côté, remit à l'un des directeurs de 
l'ancienne Compagnie, de Beausse, tous les titres et papiers 
qu'il détenait ^ 

Cependant, au cours même de son procès avec les associés 
de l'ancienne Compagnie, Flacourt veillait à ce que l'attention 
de ses contemporains ne fût point détournée de la colonisa- 
tion de Madagascar. Il s'entretenait fréquemment de ce sujet 
avec saint Vincent de Paul, le P. Fermanel, supérieur des 
Missions étrangères, et d'autres personnes qu'il voyait fré- 
quemment chez les évoques d'Iléliopoliset de Beyrouth^ C'est 
cette pensée qui inspirait ses dédicaces à Fouquet. Il le sup- 
pliait de ne pas renoncer à une entreprise qui avait été com- 
mencée sous ses auspices. «Monseigneur, lui disait-il, secou- 



\. Défense pour Marie, de Cossé. p. 12 et suiv. 

2. Défense pour Marie de Cossé, p. 13-30. 

« Le sieur de Beausse, dit Souclui de Renuefort, Hisloire des Indes orien- 
tales, p. 7., qui avait les Mémoires du feu sieur de Flacourt, son frère utérin, 
autrefois directeur général à Madagascar. 

3. De Brosses, Histoire des navigations australes, 1756, t. I, 1. III, p. 102 et 
1619. 



ou LES ORIGINES DK LA COLONISATION FP.ANr.AISE A MADAGASCAU 279 

rez-la (l'ilo), assistoz-la et n'abandonnez pas les advanlages 
que vous y avez à présent, mais envoyez-y des navires et des 
François le plus promptement (jae vous pourrez, afin que l'on 
voye aussi les fleurs de lys arborées en môme temps que la 
croix, pendant votre ministère et par vos soins dans toute 
l'estendue de la plus grande isle du monde. Que le zèle que 
vous m'avez fail paraître par vos lettres ne se refroidisse pas ! 
Que la mauvaise intention que quelques particuliers ont eue 
pour en ruiner les progrès, porlez par quelque intérestestran- 
ger, ne vous face pas désister d'un si généreux dessein, autant 
noble et glorieux pour Tlionneur do la Frace, comme advau- 
tageux à la religion clirétienne et à la gloire immortelle d'un 
si grand nom que le vostre » '. En même temps il employait 
toute son activité à unir la Société Gazet, placée probablement 
sous la protection de Fouquot, à l'entreprise du duc de La Meil- 
leraye. Il était dailleurs aidé dans cette tentative conciliatrice 
par saint Vincent de Paul qui, ayant déjà envoyé plusieurs 
missionnaires (entre autres le P. Bourdaise) dans l'île sur les 
navires du duc, se regardait comme son obligé. 

On a vu que La Meilleraye n'avait montré aucune complai- 
sance à l'égard do Gazet au moment du départ d'un de ses 
navires pour Madagascar. De tels procédés n'étaient pas de 
nature à lui attirer les sympathies des membres de la nou- 
velle Compagnie. Cependant, au commencement de l'année 
1658, à l'instigation de saint Vincent de Paul et par son inter- 
médiaire, il entama de nouvelles négociations avec son Direc- 
teur et le premier président Lamoignon, lui-même associé de 
cette Compagnie. Une combinaison, qui semblait devoir donner 
satisfaction aux deux parties, fut mise en avant en présence de 
La Meilleraye, Gazet et Lamoignon. Mais le Maréchal, s'élant 
vu poser par l'un des associés une question indiscrète, rejeta 
cette combinaison. 

De part et d'autre on se prépara ensuite à envoyer un navire 
à Madagascar. Une grande partie de l'année 1659 fut consa- 

1. Dédicaco à Foiiquet, éd. 1661. 



280 ETIENNE DE FLACOUUT 

crée à ces préparatifs, mais la nouvelle Gompagriie fut pendant 
longtemps incorlaino sur l'époque à laquelle elle entrepren- 
drait ce voyag-o.Pleind'ardeur pour l'expansion des œuvres de 
charité, saint Vincent de l*aul cherchait à savoir de Flacourt, 
qui se trouvait alors à Rouen, quelles étaient les intentions 
des associés à ce sujet. « Notre frère Etienne, lui écrivait-il 
(18 août 1659), se dispose à prendre les saints ordres pour 
les aller exercer à Madagascar, s'il plaît à Dieu. L'intendant 
de M. le Maréchal dit que le vaisseau de ce bon seigneur 
partira le 24 d'octobre. J'espère en avoir des nouvelles dans 
peu, au cas qu'il ait agréable que nous soyons du voyage, 
sinon que ferons-nous? Pensez-vous, Monsieur, que messieurs 
de la Compagnie fassent le leur? Travaillent-ils àfairelcleur? 
Serez-vous de la partie ? En ce cas quand sera-ce ? Je vais 
bien avant et peut-être trop. Il me suffira que vous me disiez 
seulement ce qui se peut dire sans rompre le secret et rien si 
vous l'avez agréable '. » 

Toutefois les négociations reprirent au milieu de ces pré- 
paratifs. La Meilleraye pria saint Vincent de Paul (24 no- 
vembre 1659) de soumettre aux associés de la nouvelle Com- 
pagnie un nouveau plan d'accommodement destiné à mettre 
fin à toute contestation : il proposait de faire converger les 
ressources communes vers le même but. Saint Vincent remit 
à Cazet le mémoire rédigé à ce sujet par le Maréchal, mé- 
moire que lui avait communiqué un autre intermédiaire, le 
P. Etienne. Le Directeur en prit connaissance et exprima 
d'abord le regret que La Meilleraye n'eût pas accepté la pro- 
position qui lui avait été faite récemment. Puis il chargea 
Vincent de Paul de lui laisser entendre que, s'il consentait à 
reprendre les mêmes moyens d'accommodement et à prier le 
premier Président d'achever cette affaire, la Compagnie se 
montrerait disposée à entrer de nouveau en négociations. 
Mais il ajouta qu'elle était bien résolue à revendiquer ses 



1. Lottre de saint Viuceot de Paul à M. de Flacourt à Rouen, Paris, 18 août 
ItJ.'i'J (Lellfes (le saint Vincent de Paiii, édit. Duniouliu, t. IV, p. 433 et 434). 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 281 

droits avec fermeté, sans toutefois manquer au respect qu'elle 
, devait au Maréchal. 

Pendant que ces négociations se poursuivaient, La Moilie- 
raye se trouvait en procès avec les anciens associés qui lui 
reprochaient ses empiétements sur leurs droits. Ils avaient 
porté leur différend devant le jug-e de l'Amirauté, accusant le 
duc de s'être emparé de la colonie par la violence et d'en avoir 
chassé Flacourt et ses subordonnés. Ce récit mensonger et 
une prétendue assig^nation firent condamner La Meilleraye, 
s'il faut en croire l'avocat Lordelot, à leur laisser la libre 
jouissance de l'île, à leur payer des dommages et intérêts et à 
leur restituer tout ce qu'ils lui reprochaient d'avoir pris à 
Fort-Dauphin. 

Cette condamnation n'émut g^uère le duc qui, au mois de 
décembre suivant (1639) n'en envoya pas moins un nouveau 
navire à Madagascar. C'est alors que les associés de la nou- 
velle Compagnie, poussés sans doute par Fouquet qui venait 
de se brouiller avec La Meilleraye, et l'accusait d'avoir voulu 
empiéter sur les privilèges de la Société de l'Orient, et cédant 
aux instances de Flacourt qui, de concert avec saint Vincent 
de Paul, avait abandonné le parti du Maréchal pour prendre 
celui de Cazet, se décidèrent aussi à faire partir un navire 
pour essayer d'y maintenir les droits et privilèges que leur 
avait conférés le Roi et pour obéir aux obligations que leur 
avait imposées l'ordonnance de 1656*. L'accord qui était sur- 
venu récemment entre Flacourt et les membres de la Compa- 
gnie de l'Orient, sa qualité d'associé de la nouvelle Compa- 
gnie,, sa probité et son intelligence, et surtout l'expérience 

1. C'est à tort qu'où a prétendu que la Compagnie s'était unie avec La Meil- 
leraye. « Eu 1660, la Compagnie, s'étaut accordée avec M. de La Meilleraye, 
envoya un vaisseau qui périt dans un combat avec les Algériens » (Morellet, 
Dicl. de l' Encyclopédie mélhodique, t. I, p. 560). 

Bouassieux a repris cette opinion : « La Compagnie, dit-il, lui prêta certain 
secours eu échange des droits qu'il lui rétrocéda. Il conservait cepeudant la 
principale part de propriété et d'administration de l'île ou du moins de l'in- 
fime partie de File occupée par les Français ». Nous n'avous trouvé aucun 
texte qui vienne à l'appui de ces deux assertions [Les grandes Compagnies de 
commerce, loc. cit., p. 258 et suiv.). 



282 KTIFAM-; DE FLACOllRT 

qu'il avait acquise, les excellentes inlontions qu'il avait mani- 
festées dans son remarquable plan de colonisation, enfin ses 
bonnes relations avec Fouquet et Louis XIV les déterminèrent 
à lui confier la mission d'aller administrer de nouveau la co- 
lonie'. 

Un nouveau contrat fut passé entre Flacourt et la Compa- 
gnie. On lui promit des appointements mensuels de deux 
cents livres. Huit jours avant son dépari, d2 mai 1660, il reçut 
de Louis XIV des lettres patentes qui lui accordaient le gou- 
vernement de Madagascar. Ces lettres le chargeaient de veil- 
ler à toutes les choses qui pourraient concerner le service de 
Dieu et du Roi, ainsi que les intérêts de la Compagnie, et lui 
confiaient la garde de cette île et des îles adjacentes. Pour lui 
permettre de s'acquitter plus facilement de cette charge on 
lui donnait des pouvoirs très étendus. On plaçait sous son au- 
torité les indigènes et les gens de guerre et colons qui se 
trouvaient dans la colonie ou pourraient y venir plus tard. 
C'est à lui qu'était réservé le soin d'entretenir l'union et la 
concorde parmi les habitants, de maintenir les gens de guerre 
dans l'ordre, de juger les différends qui surviendraient entre 
eux, de faire punir les délinquants suivant les ordonnances 
royales, de développer le commerce et le trafic dans l'île 
au profit de la Compagnie; en un mot, il avait le pouvoir de 
faire tout ce qu'il jugerait nécessaire pour maintenir le pays 
sous l'obéissance du roi et servir les intérêts de la Compa- 
gnie ^ N'est-ce pas lace qu'avait réclamé Flacourt pour le futur 
gouverneur dans son plan de colonisation? 

Il est permis de se demander si, à la veille de se rendre à 
Madagascar pour la seconde fois, Flacourt avait les mêmes 

1. Fouquet, Défense, VII, p. 144, 150 ; 197, t. VIII, p. 52; Mémoires de la 
Mission, t. IX, p. ;!G6, 380, 386 ; Lettres de saint i inccnt de Paul, Paris, Du- 
moulin, 1880, t. IV, p. 6 et suiv., 343. 375, 443. 487, 49(3, éd. 1891 ; VI, 183; 
VII, 443, 487, 496; VIll, 182, 198; brochure. Éloge de Flacourt; Charpentier, 
lielat., p. 29 et suiv. ; Biblioth. nat., Manuscr. f. fr., u° 6231, Mémoire sur la 
Compagnie des Indes de 1642 à 1720, fol. 1 ; Défense pour Marie de Cossé, 
factum, p. 14 et suiv. 

2. Défense pour Marie de Cossé ;Du FYesue de Franche ville, Histoire géné- 
rales des Finances, Compagnie des Indes, 1738, Pièces justificatives. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 283 

idées et les mêmes projets qu'à son premier voyage. Il est cer- 
tain qu'il y allait cette fois avec des vues arrêtées et surtout 
plus personnelles. Il est probable aussi que les difficultés de 
toute sorte qu'il avait eues avec les associés dès son retour 
l'avaient éclairé et lui avaient fait comprendre la nécessité de 
consacrer principalement ses efforts à préparer la prospérité 
des établissements coloniaux. Désig-né de nouveau pour l'ex- 
ploitation de la grande île, il se proposait sans doute d'y faire 
des plantations, d'y rechercher tout ce qu'il pouvait y avoir 
profit à transporter en France, et d'y développer les rela- 
tions commerciales. Toutefois nous sommes fondé à croire 
qu^il n'avait pas complètement abandonné ses idées de con- 
quête. N'écrivait-il pas en 1657 que deux cents Français seu- 
lement suffiraient « pour conquérir de deçà le tiers de toute 
l'île »? Il n'avait 'pas davantage renoncé à ses projets de pro- 
sélytisme. Il se préoccupait encore de l'éducation religieuse et 
de la conversion des naturels. Il avait répété trop souvent, 
depuis son retour en France, que les progrès de la religion 
devaient être le premier but de la colonisation pour qu'on 
pût le croire désireux de se dérober aux obligations dévotes 
qu'on imposait encore aux Compagnies. En un mot, Flacourt 
aspirait encore à la conquête religieuse et matérielle de la 
grande terre. « Envoyez-y des navires et des François le plus 
promptement que vous pourrez, disait-il à Fouquet, afin que 
l'on voye aussi les fleurs de lys arborées en même temps que 
la croix pendant votre ministère et par vos soins dans toute 
l'étendue de la plus grande isie du monde ». Il espérait qu'avec 
un effectif de cinq cents hommes on pourrait en rendre toutes 
les peuplades souples, obéissantes et tributaires. C'est que 
Flacourt avait toujours à cœur de plaire à Fouquet et au Roi. 
Les éloges que lui prodiguent les lettres patentes prouvent 
qu'il avait su gagner les faveurs et l'estime de la Cour. 11 n'est 
donc pas téméraire de supposer que son plus vif désir était 
de les conserver et peut-être même de s'attirer de nouvelles 
louanges par d'autres conquêtes. Enfin il est probable que 
celui qui voyait dans les Malgaches des gens « qu'il faut mener 



284 ETIENNE DE FLACOURT 

par la rigueur et qu'il faut chastier sans pardon, tant grands 
que petits » n'était guère disposé à se départir de la politique 
compressive qu'il avait suivie jadis*. 

Flacourl s'embarqua à Dieppe le 20 mai 1660. 11 emmenait 
à Fort-Dauphin plusieurs missionnaires appartenant à l'ordre 
des Recollets et environ deux cents personnes, tant marins que 
soldais et passagers destinés à assurer la sécurité de la colonie 
et à augmenter le nombre des colons. D'après un contempo- 
rain, beaucoup de ceux qui devaient l'accompagner manifes- 
tèrent la joie qu'ils éprouvaient de voir l'ancien gouverneur à 
leur tête, mais le choix de Flacourt n'avait pas satisfait tout 
le monde. Il s'était môme élevé à ce sujet de tels dissentiments, 
de telles protestations, qu'au moment de l'embarquement des 
religieux avaient songé à différer leur départ. 

Le mauvais temps contraignit le capitaine du navire à relâ- 
cher dans un port d'Angleterre d'où on ne leva l'ancre que le 
4" juin. Ce contre-temps était pour la flottille, le prélude 
d'événements plus déplorables encore. Si elle fut épargnée par 
la tempête, elle se heurta à un ennemi non moins redoutable. 
Le 10 juin, à la hauteur de Lisbonne, elle fut attaquée par 
trois frégates commandées par des pirates barbaresques. On 
se disposait à leur opposer une résistance énergique, lorsque 
le feu prit aux poudres et fit sauter le navire. Beaucoup de 
gens périrent, à l'exception seulement de dix-sept personnes, 
matelots et passagers, qui furent sauvées par les corsaires et 
emmenées comme esclaves à Alger. Telle fut l'issue de ce se- 
cond voyage qui, commencé sous de fâcheux auspices, devait 
coûter la vie à tant de personnes et notamment à Etienne de 
Flacourt^ 

1. Flacourt, éd. 1658, p. 142, 323; éd. IGGl, Dédicace, p. 83 et 84, p. 447 et 
suiv. 

2. Brocbure, Éloge de Flacourt ; Charpeutier, Relation, p. 29 et suiv. ; Lor- 
delot, Défense pour Marie de Cossé, p. 16; Du Fresue de Franchevilln, loc. 
cil., p. 21 et suiv. 



CÏTAPITRE 11 
L.'oeuvre colonisatrice de Flaeourt. 



iQSLiffisaace absolue du gouverufimeut de Flacourt au point de vue agricole. 

— Médiocrité des profits de la Coinpaguie. — La coloaisatioa religieuse. 

— Résultats avantageux au point de vue territorial dus aux expéditions 
des lieutenants de Flacourt et à sa persévérance. — Conséquences du sys- 
tème d'intimidation du gouverneur. — Appréciation générale. 



Nous avons suivi le célèbre gouverneur dans les différentes 
péripéties de son existence, soit à Madagascar, soit en France. 
Nous avons pu constater qu'il l'avait consacrée presque tout 
entière à nous faire connaître et apprécier la grande île afri- 
caine et surtout à nous la conquérir, et que, s'il n'avait pas 
trouvé la mort dans le pays qui avait été le théâtre de ses 
conquêtes et le champ de ses observations, il n'en avait pas 
moins péri au moment même oij il s'y rendait pour la seconde 
fois. 11 ne reste plus qu'à examiner l'œuvre d'une vie si agitée 
et à lui assigner un rang parmi celles des autres colonisa- 
teurs. 

On chercherait vainement dans la relation de notre vieil 
auteur et dans les relations des siècles suivants les bons ré- 
sultats que son gouvernement a amenés au point de vue agri- 
cole. Avoir envoyé à Bourbon des bestiaux qui devaient être la 
souche des nombreux troupeaux qui sont aujourd'hui une dos 
principales richesses de cette île, avoir planté la vigne à Fort- 
Dauphin et fait cultiver quelques rizières aux environs, ce 
sont là sans doute des actes qu'il serait injuste de passer sous 
silence, mais qui paraissent bien insuffisants de la part d'un 
homme qui avait été désigné pour tirer parti des ressources 
du pays. Des terres dévastées, des récoltes brûlées, des vil- 
lages incendiés, des troupeaux dispersés, voilà, à vrai dire, 



28fi - KTIF.NNE DE l-I,AC,()lir,î 

les résulLal.s les plus clairs auxquels il avait abouti '. Et ce 
qui est plus triste à constater, c'est que, loin d'encourager les 
habitants à la culture de leurs terres, loin d'y multiplier les 
plantations, il a laissé les contrées oti ses gens avaient été en 
expédition dans la plus profonde misère et en proie à lafamine. 
Le P, Bourdaiso rapporte que dès son arrivée à Itapère (1655) 
il fut très surpris -de voir cette côte d'Anossi, autrefois si 
peuplée, complètement déserte. Il vint toutefois deux indi- 
gènes. « Ces pauvres gens, nous raconte en termes émus 
le missionnaire, ne s'approchèrent de la chaloupe qu'en 
tremblant et refusèrent de se rendre à l'invitation qu'on leur 
faisait d'y entrer. Cependant cédant aux pressantes sollicita- 
tions, appuyées sur les promesses les plus formelles qu'on ne 
leur ferait aucun mal, ils finirent par se laisser embarquer et 
conduire au navire... Les voilà introduits par M. de La Forest. 
Il en eut compassion et tous les passagers aussi en les voyant 
si maigres et si défigurés. C'étaient le mari et la femme. 
Quand on leur eut désigné le commandant, ils se jetèrent à 
terre pour implorer sa bienveillance et ils dirent que le pays 
était complètement ruiné, que toutes les habitations étaient 
incendiées, que leurs parents avaient péri par le feu, et qu'ils 
n'avaient plus rien à manger... ». Et ils ajoutèrent : « Il y a 
bien des années que les Français nous font la guerre ; tous les 
nègres, abandonnant le pays, où ils s'établissent, se sontenfuis 
sur les montagnes et là meurent de faim. Un grand nombre ont 
déjà succombé » *. Le témoignage du P. Bourdaise confirme 
d'ailleurs la sincérité des plaintes de ces indigènes : « Il y a 
en ce moment, écrivait il à saint Vincent, une grande famine, 
et nous craignons pour la récolte du riz. Je voudrais que vous 
vissiez la misère de ces pauvres Indiens; ils mangent jusqu'à 
rherbe crue comme les bêtes. On voit souvent les petits en- 



1. l'^lacourl, éd. 1(i()l, p. liiO el 128; Guet, Les origines de la co/onisaiion à 
Bourbon., 116, Pouget de Saiut-Audré, Correspo7idance médite du comte de 
Maudaoe, p. 12. 

2. Mémoires de la Mission, t. IX, p. ^90 : Letlic du P. Bourdaise à saiut 
Viuceut de Paul, 8 féviier 1655. 



ou LES ORir.lMvS m: I.A CltLOMSATION Fr.ANr.AlSK A .MADAr.ASCAU 281 

faiils qui op.l faim niaiiL;er du sable ; c'csl uii itisliiict de la 
nature qui les y pousse, pour que les viscères ne se rétré- 
cissent pas '. M 

Quant à la Compagnie, elle avait recueilli peu de profits de 
l'administration de Flacourt. Sans doute le vaisseau qui était 
revenu en France en 1650 avait rapporté environ dix-huit 
tonneaux de bois de santal, une certaine quantité de cire, de 
gomme et d'aloès, trois mille trois cents cuirs % et le gouver- 
neur avait pu reprocher non sans raison aux associés de n'a- 
voir envoyé aucun navireàFort-Dauphin, depuis cette époque, 
pour prendre d'autres produits qu'on avait amassés. Mais 
vraisemblablement, si la Compagnie avait fait cette dépense, 
elle n'en aurait pas accru beaucoup. plus ses dividendes, car la 
guerre avait entravé l'exploitation des ressources du pays. 
Flacourt n'a-t-il pas avoué lui-même que « sans la guerre et 
s'il y eust eu un bon establissement de François l'on eust pu 
avec le temps tous les ans charger un grand navire de poivre 
blanc qui abonde dans l'île ' » ? L'infériorité de l'œuvre com-. 
merciale et agricole de l'ancien gouverneur apparaît encore 
plus nettement lorsqu'on la compare à celle des colonisateurs 
de son siècle ou du siècle suivant. Combien plus pratique 
fut l'œuvre de Champlain qui fit défricher des terres, fonda 
des établissements commerciaux, des centres de groupement 
colonial et laissa à sa mort la colonie française du (Canada en 
bonne voie de prospérité ; celle de Frontenac dont un des 
principaux mérites fut de ranimer le commerce au moment où 
il tendait à disparaître ; celle d'André Brue au Sénégal qui, non 
content de fonder des comptoirs, d'ouvrir des débouchés, ac- 
croîtra les recettes de la Compagnie dont il avait la direction 
de sept mille deux cent trente-neuf livres ! Combien plus fruc- 
tueuses seront au siècle suivant les entreprises de Dupleix sous 
l'administration duquel le commerce français s'étendra dans 



1. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 230, et suiv. 

2. Du Fresue de Fraocheville, Histoire ijéne'rale des Finances, Compagnie des 
Indes, p. 20. 

3. Flacourt, éd. 1661, p. 125. 



288 KÏIENM': DE rLACOUHT 

tout le bassin du Gang^e el la valeur des exportations en 
France s'élèvera à vingt-qualre millions, et du célèbre \\e- 
niowsky qui, au bout de deux ans de séjour à Madag^ascar, 
aura la satisfaction de voir les alïaires de la Compagnie se 
régler par trois cent quarante mille livres de bénéfice ' ! 

La colonisation religieuse avait sans doute abouti à de 
meilleurs résultats, mais cela, grâce au zèle et à la mansué- 
tude du P. Nacquart et en dépit du système d'intimidation de 
Flacourt. Soixante-sept indigènes, parmi lesquels le fils aîné 
d'Andrian Macbicore qui vint plus tard en France, avaient 
reçu le baptême. Cinq des nouveaux convertis avaient même 
été mariés suivant les rites du culte catholique. Mais depuis 
la mort du P. Nacquart jusqu'au départ deFlacourt, la colonie 
resta sans prêtre et il ne semble pas que les tentatives de 
prosélytisme du gouverneur aient amené de nouvelles conver- 
sions*. Beaucoup pluscivilisatrice fut l'œuvre de Champlain, 
qui initia au christianisme de nombreuses peuplades sauvages, 
livrées au plus triste abrutissement et qui, par sa bonté, sa 
droiture, sa loyauté, par la confiance qu'il leur inspirait, leur 
apprit à mieux apprécier la France. Flacourt n'a même pas eu 
le mérite de faire disparaître de l'île quelques coutumes bar- 
bares auxquelles les Malgaches étaient adonnés depuis fort 
longtemps. 

A vrai dire, les résultats les plus importants de la tentative 
de Flacourt étaient dus à ses expéditions et à ses conquêtes, 
ou plutôt à celles qui avaient été entreprises par ses ordres. 
Une grande partie de la côte orientale depuis Fort-Dauphin 

1. Cousulter Berlioux, thèse sur Atidi'e Brue, passim ; iVo/ice.9 coloniales, 
Colonies d'Afrique, Sénégal el Rivière du Sud, p. 10; Biographie Didol, ar- 
ticle Dupleix; La Nouvelle Revue, ma'i-imn, 1884, p. 538 et 54(i ; Pauliat, Revue 
maritime et coloniale, Histoire de la Compagnie française des Indes par Do- 
neaud du Plan, t. CI, juin 1889, p. S36; Lorin, Le comle de Frontenac, thèse, 
p. 307 ; L. Audiat, Samuel de Champlain, Saiutes, 1893, ia-8, p. 26 et 29 ; Park- 
mau, Les Pioniv'ers français dans l'Amérique du Nord, trad. fr., Paris, 1874, 
in-12. 

2. Flacourt, éd. 1(161, Dédicace à Fouquet et p. 53, p. 376. 

Mémoires de la Mission, t. IX, p. 208 : Lettre du P. Monuier au maréchal 
de La Aleilleraye, 6 février 1656. 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAC.ASCAR 2SÔ 

jusqu'à la baie d'Antongil, ainsi que l'île Sainte-Mario et di- 
verses contrées de l'intérieur, avaient été reconnues par ses 
soins. Ces expéditions ont renouvelé et consacré les droits de 
la France sur le sud et l'est de Madagascar, droits incontesta- 
bles dont l'origine remontait à la première occupation de 
Pronis et aux voyages de ses colons. C'est Flacourt qui, le 
premier, a constaté et confirmé ces droits de première occu- 
pation dans toute leur étendue et dans toute leur authenticité. 
C'est lui qui a appris à ses compatriotes qu'ils ne devaient pas 
être restreints à quelques points de la côle orientale ei qu'ils 
s'étendaient à plusieurs contrées du sud et de l'intérieur. 

Il serait certes exagéré de prétendre que le gouverneur de 
Fort-Dauphin a doté la France de la grande île de l'océan In- 
dien; mais il serait injuste, par contre, de méconnaître les 
quelques résultats avantageux dus à la longue lutte qu'il avait 
soutenue contre les indigènes. Non seulement Flacourt a con- 
servé à Louis XIV les territoires dont Pronis avait pris pos- 
session (Sainte-Luce, Fort-Dauphin, etc.), et quelques éta- 
blissements que les Français avaient fondés au pays de Ma- 
tatane et des Antavares, mais il a obtenu la soumission de 
toutes les peuplades du sud-est de Madagascar et conquis tout 
le pays d'Anossi. A la fin de la guerre, comme on l'a vu, un 
grand nombre de maîtres de villages avaient juré obéissance 
au roi de France et s'étaient engagés à payer tribut au vain- 
queur. 

Certes, ces résultats paraissent médiocres, si on les com- 
pare aux résultats obtenus par les conquérants du xvi% ou les 
célèbres colonisateurs des xvii* et xviii^ siècles. Les territoires 
que Flacourt avait conquis à la France étaient loin d'avoir 
l'étendue et la richesse des empires que les Cortez et les 
Pizarre avaient donnés à l'Espagne. De même, ces territoires 
pouvaient sembler aux contemporains d'une mince impor- 
tance, en regard des vastes domaines que Samuel Champlain 
venait de léguer à son pays. Est-il besoin enfin d'opposer la 
conquête de la province d'Anossi à celle d'une grande partie 
de rinde par l'illustre patriote du siècle suivant, Dupleix? 

19 



290 KTII:NNK I)K l'LAf'.Oir.T 

Mais la possession d'un pays aussi fertile ne valait-elle pas 
les acquisitions du Portugais Alvarez Cabrai sur la cùle du 
Brésil, celles des du Plessis, du Poincy, etc., aux Antilles? 
Les contrées qu'André Brue occupera plus tard au Sénégal 
mériteront-elles plus que la pointe sud-est de Madagascar 
d'exciter les convoitises des Européens? Les dix lieues car- 
rées que Maudave obtiendra des Malgaches seront-elles plus 
appréciables '? 

Par malheur ce n'étaient là que des succès éphémères. La 
soumission des naturels n'était que temporaire. Ils devaient 
chercher bientôt l'occasion d'assouvir leurs secrets désirs de 
vengeance. Si Ton ne doit point considérer l'incendie de Fort- 
Dauphin, qui survint peu de temps après le départ de Fia- 
court, comme une preuve manifeste de leurs mauvaises inten- 
tions, mais comme un événement purement fortuit*, il n'en 
est pas moins vrai que les représailles commencèrent presque 
aussitôt après la mort de Pronis. qui semble avoir consacré 
sa seconde administration à réparer ses premiers torts. Et 
certes, les attaques que subit la colonie ne furent pas moins 
rudes que celles de l'époque précédente. Andrian Panolahé 
souleva les peuplades contre les Français et ourdit plus de 
complots que jamais. Quatre ou cinq villages voisins du Fort- 
Dauphin firent cause commune avec les rebelles qui se livrè- 
rent à dos incursions continuelles dans le pays conquis par 
Flacourt et massacrrent impitoyablement tous ceux qui se 
refusaient à les suivre dans leur rébellion. On finit, il est vrai, 
par s'emparer de la personne de Panolahé. Mais peu de temps 
après, un autre chef des rebelles occupa la campagne avec 
deux cents indigènes, semant partout la terreur, de telle sorte 
qu'il y eut moins de sécurité que jamais pour les colons qui 
s'aventuréiient sans escorte dans les environs du Fort. 

Despériers, un des officiers français qui étaient venus ré- 
cemment dans l'île par le navire du duc de La Meilleraye et 

1. ?a.u\\a.t,fM Noi/Dclle Revue : Madariaxrav, mai-juin 1884. 

2. Mémoires de la Mission : Lettres du P. BourJaisc à La Meilleraye, t. IX, 
p 228 et 229. 



ou LES OIKCI.NES DE LA COLOMSATIU-N EUANr.AlSE A MADAGASCAR 2'Jl 

qui avait pris la direction de la colonie à la mort de Pronis, fit 
marcher contre cette troupe et les gens de la vallée d'Amboule 
qui avaient pris parti pour son chef, douze cents Malgaches, 
commandés par quarante Français. Ce déploiement de forces 
obligea les rebelles à se retirer dans les bois. Il n'en fallut 
pas moins observer la plus grande prudence, et ceux qui négli- 
gèrent les recommandations qu'on leur fit à cet égard payèrent 
la plupart du temps leur témérité de leur vie. C'est ainsi qu'un 
Français nommé Grandchamps, ayant été assez mal avisé pour 
s'en aller seul dans un village ennemi, fut égorgé par les na- 
turels, qui portèrent sa tête à Andrian Tserong, devenu, depuis 
la mort de Ramach, le chef le plus puissant de la province 
d'Anossi*. Il est incontestable d'ailleurs que les chefs des 
Français ne se sont pas efforcés d'épargner aux vaincus de 
nouveaux sujets d'irritation. Témoin ce commandant de La 
Forest qui ordonnait à ses gens de massacrer quelques chefs 
indigènes et leurs femmes, dont le seul crime consistait à ne 
lui avoir point apporté de cristal de roche. 

Cet acte odieux devait d'ailleurs recevoir son châtiment. Le 
commandant fut attiré peu de jours après dans un guet-apens 
où il périt avec cinq soldats qui formaient son escorte. Le 
gouverneur apprit cette nouvelle du lieutenant Belleville. Per- 
suadé qu'il fallait voir dans cet assassinat l'œuvre des grands 
d'Anossi, il ordonna d'en arrêter plusieurs avec leurs familles, 
entre autres Andrian Machicore. En vain, ces chefs protes- 
tèrent-ils^de leur innocence, Despériers les fit tuer par ses gens 
à coups de sagaies après avoir pillé et brûlé leurs cases et les 
avoir obligés à recevoir le baptême'. Un Français, marié à la 
fille d'un maître de village et soupçonné pour cela d'exciter 
les indigènes à la révolte, subit le même sort. 

Ces atrocités terrorisèrent les autres chefs du pays et les 
maintinrent pendant quelque temps en respect, mais le suc- 



1. Lettre du P. Bourdaise à saiut Vinceut de Paul, 19 février 1637 {Mémoi- 
res de la Mission, t. IX, p. 287 et 288). 

2. Flacourt, éd. 1661, p. iig, ;:ij; Mémoires de fa Mission : Letttre du P. 
Bourdaise, 10 février 1636, L. IX, p. 239 et siiiv. 



âJ2 KtlK.NNK IK l'I.ACOlir.t 

cosseiir de Despériers, Chaiiiargou, qui était venu à Fort- 
Dauphin par lo naviri' de La Roche Saint-Au(h'é, ayant usé 
du sysiéme d'inliinichiLiou de Flacourt, multiplié les razzias, 
les pillages et les massacres, provoqua de nouveaux niécon- 
tenlemenls cl de nouvelles représailles». Cette fois, les indi- 
gènes employèrent la ruse. Andrian Manangha ht semblant 
de se ranger du côté des Français et, pour mieux les persuader 
de la sincérité de ses intentions, il demanda à recevoir le bap- 
tême. C'est de cette manière qu'il parvint à attirer dans une 
embuscade et à assassiner le P. Etienne, missionnaire qui 
avait accompagné Chamargou dans son voyagea Madagascar*. 
Ce ne fut pas d'ailleurs le seul acte de vengeance que com- 
mirent les naturels. Il fut suivi bientôt du massacre de qua- 
rante Français qui furent surpris au moment où ils étaient 
occupés à couper de la canne à sucre. 

La situation s'aggrava à ce point que les colons, cernés de 
tous côtés, étaient sur le point de tomber entre les mains de 
leurs ennemis, lorsqu'ils reçurent un secours tout à fait inat- 
tendu d'un de leurs compatriotes, Lacase, qui, venu dans 
l'île quelques années auparavant, avait su se concilier les 
bonnes grâces d'un chef puissant et avait épousé sa fille. Grâce 
à son énergie, à sa bravoure et à ses alliances, ils purent ré- 
sister aux attaques des Malgaches et même soumettre de 
nouveau le pays d'Anossi à l'autorité de la France. Mais la 
générosité et la bravoure de Lacase le rendirent si populaire 
parmi les Français et les insulaires que Chamargou en conçut 
une vive jalousie et tenta de le faire périr. Informé de ce qui 
se méditait contre lui, Lacase se réfugia dans l'intérieur des 
terres avec une petite troupe ^ Après son départ les indigènes 
ne se montrèrent que plus hostiles à l'occupation de leur pays 
par les Français, et leurs sentiments malveillants à l'égard de 
leurs vainqueurs se manifestèrent pendant toute la seconde 
moitié du xvii» siècle. 

1. Mémoires delà Mission : Lettre du P. Bourdaisc, t. IX, p. 321. 

2. Charpentier, Relation, ouvr. cité, p. 32, 33; Deschamps, Histoire et géo- 
graphie de Madagascar, Paris, 1884, p. 56 et 57. 

3. Biographie Michaud, article Lacase. 



ou LES ORIGINES DE LA COLOMSATION FRANiUISE A MADAGASCAR 203 

Il est donc évident que Flacourt n'avait guère mieux réussi 
que Pronis dans son entreprise. Sans doute il a conquis plus 
de territoires, il a mieux compris les intérêts de la colonie et 
de la Compagnie, il a plus encouragé l'œuvre de l'initialion 
religieuse ; mais personnellement il n'a pas fait avancer beau- 
coup plus Tœuvre de la colonisation proprement dite et de la 
civilisation. En réalité, il n'a entrepris que la conquête 
matérielle du pays, celle qui laisse aux vaincus le désir de la 
vengeance ; il a laissé à d'autres le soin d'entreprendre la con- 
quête morale, celle qui à la haine substitue dans l'ùme du 
vaincu, la sympathie, l'estime pour le vainqueur. Il s'est 
préoccupé de se procurer du butin et non d'y multiplier les 
plantations ou de montrer aux indigènes les avantages de 
rindustrie européenne. De même, il a fait œuvre de guerrier 
plutôt que de commerçant. Sa pensée principale pendant les 
sept ans qu'il est resté dans l'île a été de se distinguer par 
des exploits et non d'augmenter l'influence de la France à 
Madagascar par la civilisation et le commerce. Et non seule- 
ment il n'a rien fondé de grand, mais il n'a rien fondé de du- 
rable. On peut même lui reprocher d'avoir compromis les ten- 
tatives ultérieures en rendant les Malgaches du sud-est plus 
hostiles aux Français. Si Paulo Rodriguez da Costa et Pronis 
avaient rendu sa lâche plus difficile par leurs violences ou 
leur perfidie, il a, à son tour, par son système d'intimidation 
entraîné des malheurs dont il doit en partie, comme quel- 
ques-uns de ses successeurs, Despériers, Chamargou et autres, 
porter la responsabilité. S'il a eu le mérite de créer en France 
un courant d'idées favorables à la colonisation de Madagascar, 
il n'en a pas moins contribué à l'échec des tentatives que fit 
l'ilkislre Colbert, pendant la seconde moitié du xvii® siècle, 
pour maintenir nos droits et notre influence dans le sud de 
l'île. 



CONCLUSION 



I. L"administrateur colonial. — Parti qu'il aurait pu tirer de la situation. — 
Les circountaucc's atti^nuanles. — Mérites qu'on 'ne peut lui refuser. — Son 
raniT parmi les colooisateurs et les explorateurs. 

II. L'auteur de l'Histoire de la grande isle de Madagascar. — Valeur in- 
triusèquc de sou ouvrage, sa valeur par comparaison avec les relations de 
l'époque précédente, de l'époque contemporaine et de l'époque suivante. 



Administrateur, représentant des intérêts français dans 
l'océan Indien, Etienne de Flacourt apparaît aune époque oii 
Richelieu venait d'attirer l'attention sur les entreprises com- 
merciales et maritimes en accordant des privilèges à la Com- 
pagnie de l'Orient, où la régente Anne d'Autriche, s'efforçait 
de continuer par l'intermédiaire de son conseiller Fouquet 
Tœuvre commencée par l'illustre ministre de Louis XIII, mais 
où Colbert n'avait pas encore donné aux colonies l'impulsion 
et l'organisation qui devaient leur apporter de nouveaux 
principes de vie. 11 vivait en un temps où les Compagnies, 
malgré les instructions du gouvernement, se préoccupaient 
moins d'acquérir de nouveaux territoires et d'y implanter 
le christianisme et la civilisation que de s'enrichir. 

Le Directeur général de la Compagnie organisée par Ri- 
gault était envoyé à Madagascar pour y développer les germes 
d'une colonie fondée par les Français dans le sud de ce vaste 
pays que les Portugais etleSxAnglais avaient délaissé pour les 
Indes et pour en exploiter les ressources. Or, il prenait la suc- 
cession de Pronis à un moment où la situation d'un gouver- 
neur était devenue vis-à-vis des indigènes très délicate, très 
difficile. Les peuplades malgaches ne répugnaient, ni par leur 
organisation sociale, ni par leur religion, à subir Tinfluence 



LES OlUGINKS DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MAI) \(;ASGAI{ 29:i 

civilisatrice d'une autre race, et ron pouvait encore espérer, 
en dépit de l'attachement qu'elles montraient pour les cou- 
tumes de leurs ancêtres, les convertir au catholicisme et les 
initier à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, aux bien- 
faits de la civilisation européenne, mais elles étaient devenues 
méfiantes et farouches. Les fautes récentes de Pronis récla- 
maient un homme plein de tact qui s'efforçât par sa modéra- 
tion, sa bienveillance et sa douceur d'en effacer les traces. Or 
non seulement Flacourt manquait de ces qualités, mais les 
eùt-il possédées qu'il n'en eût probablement pas fait usage, 
car avec beaucoup de ses prédécesseurs et avec un certain 
nombre de ses contemporains il croyait que, pour arriver à 
dominer un pays, il était nécessaire de tenir ses habitants 
sous un joug- de fer. On comprend dès lors pourquoi le nou- 
veau g-ouverneurn'a point conformé sa conduite à la situation 
qui lui était faite et à ses moyens d'exécution. L'idée ne semble 
même pas lui être venue d'employer ses efforts à dissiper les 
préventions des indigènes contre les Européens, et surtout 
contre les Français. Une telle politique était cependant prati- 
cable, ainsi qu'en témoignent les résultats auxquels est parvenu 
quelques années plus tard, en dépit des triste? souvenirs laissés 
dans la province d'Anossi par le gouvernement de Pronis et 
de Flacourt, un simple aventurier français^ Lacase. No lui 
était-il pas permis, comme à ce dernier, de nouer de bonnes 
relations avec les peuplades voisines de Fort-Dauphin et de se 
les attacher par des traités de paix? iNe lui était-il pas permis, 
comme à ce même Lacase, de rechercher l'amitié d'un chef 
puissant de la contrée? Au lieu de se poser en justicier, de 
prendre une part directe aux démêlés des chefs malgaches, de 
soutenir celui-ci contre celui-là, et s'exposer par suite à se 
brouiller avec tous, n'était-il pas préférable de répondre sincè- 
rement aux avances de Tserong et de Machicore, et surtout de 
gagner la confiance du roi d'Anossi, Andrian Ramach, par une 
attitude toute différente de celle des Portugais et de Pronis, 
par une conduite juste et loyale envers ses sujets, en s'abste- 
nant de moyens perfides et violents, en ménageant la juste 



296 ETIENNE DF, FLACOURT 

susceptibilité, la fierté et l'esprit d'indépendance de ce chef? 
Andrian Ramach, qui était intelligent, aurait reconnu qu'il 
n'avait plus aiïaire à des forbans, mais à des gens civilisés. 
On est fondé à croire que, ramené à de meilleurs sentiments, 
il n'aurait plus interdit aux habitants de son territoire d'ap- 
porter des vivres à Fort-Dauphin et de se livrer au trafic avec 
les Français. Les autres chefs, on pouvait aussi l'espérer, 
auraient imité son exemple. Alors combien la lâche de Fia- 
court eût été plus facile! Il aurait pu faire des indigènes des 
auxiliaires pour nos colons et des acheteurs pour nos produits, 
et même les initier au bien-être, aux avantages de l'agricul- 
ture et de l'industrie, aux bienfaits de la civilisation, les 
tournera la production et au commerce avec d'autant plus de 
profit qu'il leur aurait permis de s'adonner en toute sécurité à 
leurs occupations quotidiennes. 

C'est ainsi qu'il aurait efficacement servi les intérêts de la 
Compagnie et les siens, car, outre le profit personnel qu'il en 
aurait retiré, il aurait pu, sûr de l'amitié de son plus proche 
voisin, étudier plus à son aise les mœurs des naturels, et ses 
gens n'étant plus obligés de guerroyer pour se procurer du 
butin, auraient rencontré moins d'obstacles pour pénétrer dans 
l'intérieur des terres. Il est permis de croire que, dans de 
telles conditions, les explorations ou les observations de Fia- 
court et de ses subordonnés eussent été plus fructueuses 
encore. 

Une alliance avec le roi d'Anossi n'offrait pas moins d'avan- 
tages au point de vue de la colonisation religieuse. 

On sait les dispositions que montraient les naturels à em- 
brasser le christianisme et les bonnes relations que le P. Nac- 
quart, grâce à sa mansuétude et à son habileté, avait réussi 
à entretenir avec eux et leur chef. Si Flacourt n'avait pas 
voulu assurer le règne de la religion catholique à la mode por- 
tugaise, s'il n'avait pas eu recours à des moyens différents de 
son pieux auxiliaire, il est probable que l'influence et le bon 
exemple d'Andrian Ramach, unis au zèle du missionnaire et 
aux encouragements du gouverneur, auraient amené plus de 



ou LES ORir.INES DE \A COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 297 

conversions parmi les indigènes et leurs chefs. La création 
d'un séminaire à Fanshere n'aurait même pas été nécessaire 
pour obtenir ces brillants résultats dont Fouquet et le parti 
catholique de France se seraient sans doute déclarés fort satis- 
faits. Les échecs des capitaines de navires portugais avaient 
prouvé l'inefficacité d'un prosélytisme reposant sur la violence ; 
Flacourt n'avait pas eu plus qu'eux le sens juste des moyens 
à prendre pour attirer les habitants vers le christianisme. 

Enfin, une alliance avec Andrian Ramach aurait permis au 
gouverneur du Fort-Dauphin, d'une manière tout aussi rapide 
et surtout plus durable que par la violence, de prendre pos- 
session, sinon de l'île tout entière, du moins d'importants 
territoires dans les contrées du sud. Avec plus d'adresse, avec 
du savoir-faire, iFlui aurait été facile, comme il le sera plus 
tarda Lacase, Maudave, Benyowsky, de profiter des divisions 
intestines, des rivalités des chefs indigènes pour tâcher d'ac- 
quérir une haute autorité morale et d'accroître son influence 
en devenant leur arbitre. Peut-être aurait-il réussi par de tels 
procédés à se faire accorder par ses obligés de vastes terri- 
toires et même à se substituer à Adrian Ramach lui-même 
dans la domination du pays. Il est peu vraisemblable que la 
Régente et Fouquet l'eussent blâmé de n'avoir planté le dra- 
peau de la France que sur un terrain ainsi conquis par avance. 

C'est pour avoir suivi une tout autre politique, c'est pour 
avoir cédé à ses goûts de conquête qu'il a compromis les inté- 
rêts de la Compagnie. En vain lui reprochera-t-il de ne l'avoir 
pas soutenu par des renforts, de ne l'avoir point secouru, la 
Compagnie n'avait pas autant de torts que son directeur vou- 
lait bien le dire. Pouvait-il exiger d'elle qu'elle envoyât des 
secours à celui qui ne lui rapportait point de dividendes. C'é- 
tait à lui à se tirer d'affaire avec les moyens qu'on avait mis à 
sa disposition. On ne l'entendait pas autrement à cette époque. 

C'est aussi pour n'avoir pas mieux compris que Pronis,que 
la domination dans l'île, pour être rapide, profitable et durable, 
devait s'appuyer sur la persuasion, l'adhésion du cœur et de 
la volonté et non sur la violence, la terreur, c'est pour n'avoir 



298 KTIENNE DE FLACOURT 

point VU qu'on ne gagne rien à se mettre au-dessus des lois 
supérieures de la justice et de l'humanité que parmi les colo- 
nisateurs il occupe dans l'histoire un rang hien inférieur à 
celui de Champlain, Lacase,Maudave, Beniowsky et Dupleix. 

Sans doute ses fautes ne doivent point nous entraîner à 
oublier ses mérites. Si pendant son gouvernement à Fort- 
Dauphin il n'a pas montré les qualités éminenles de quelques 
célèbres aventuriers du xvi" siècle, s'il n'a pas eu l'audace et 
la valeur d'un François Pizarre ou d'un Fernand Gortez, il a 
néanmoins fait preuve d'une égale persévérance et d'une aussi 
grande énergie. De même, de ce qu'on ne rencontre point 
chez lui l'initiative, les qualités pratiques d'un Champlain ou 
d'un André Brue, il ne s'ensuit pas qu'on doive lui refuser la 
même activité, la même ardeur à fairetriompher la cause de la 
France. Les quelques résultats immédiats qua obtenus Fia- 
court n'étaient pas, il est vrai, de nature à satisfaire la Com- 
pagnie qui lui avait confié la défense de ses intérêts, mais ils 
pouvaient être agréables au roi de France. Les associés n'y 
trouvaient pas leur compte, mais Louis XIV voyait s'accroître 
ses droits sur la grande île de l'océan Indien, et ses contempo- 
rains devaient lui savoir gré des quelques territoires qu'il ve- 
nait de conquérir dans le sud de l'île. 

Malheureusement ces quelques résultats avantageux étaient 
plus brillants que solides. Certes, nous ne commettrons point 
l'injustice de rendre Flacourt responsable de tous les échecs 
qui ont suivi son administration. Nous reconnaîtrons bien 
volontiers que, si les Malgaches fatigués d'une longue lutte 
ont souvent cherché à se venger de leurs oppresseurs, s'ils ont 
manifesté pendant longtemps tant d'aversion pour les Euro- 
péens et pour les Français, il ne faut pas s'en prendre princi- 
palement à Flacourt. Le gouverneur de Fort-Dauphin n'a pas 
le premier provoqué cette aversion. Le mal remonte à une 
époque plus lointaine. Flacourt n'a fait que réveiller de 
vieilles haines dans des cœurs déjà ulcérés par la douleur. 
Ses fautes se trouvent donc atténuées par celles de ses pré- 
décesseurs. 



ou LES ORir.INES DE :,A COLONISATION FRANÇAISE A MADACASCAR 299 

Mais, pour être atténuées, elles n'en demeurent pas moins 
encore graves. Il est incontestable qu'en donnant l'exemple 
de la déloyauté et de l'inhumanité à des gens qui n'avaient eu 
que trop de raisons de se défier des Européens, il a contribué 
à rendre à son tour la tâche de ses successeurs plus difficile. 
Il n'est pas moins vrai qu'en préconisant le système d'inti- 
midation à l'égard des naturels, il a pu permettre à l'opinion 
de s'égarer sur l'attitude qu'il convenait de prendre à leur 
égard. Aussi aura-t-il des successeurs dignes de lui dans les 
Despériers et les Chamargou. La tentative de Flacourt est 
pour nous un enseignement. Elle nous fait saisir les causes 
pour lesquelles, la France a échoué pendant si longtemps dans 
ses entreprises à Madagascar. C'est que si elle a été parfois 
peu servie par le gouvernement ou les Compagnies, elle l'a 
souvent été encore moins par ses gouverneurs, qui, au lieu 
de commencer la colonisation proprement dite, et de réparer 
les fautes de leurs prédécesseurs, ont accumulé maladresses 
sur maladresses, violences sur violences. 

Il va sans dire que Flacourt, occupé surtout de guerre, obligé, 
comme gouverneur^ de demeurer à Fort-Dauphin, ne saurait 
être assimilé aux voyageurs célèbres de son siècle_, à Gham- 
plain, Gavelier de La Salle, Tavernier, Chardin et autres. En 
réalité, il a plutôt fait explorer qu'il n'a exploré lui-même. 
Personnellement il ne paraît pas avoir visité plus de pays que 
Fr. Gauche et Fr. Martin. Toutefois les reconnaissances et 
les expéditions entreprises par ses ordres ont non seulement 
renouvelé et consacré les droits de première occupation de la 
France sur la côte orientale et la région australe de l'île, mais 
elles ont encore été profitables à la science, non moins que ses 
propres observations. Pendant son séjour à Madagascar, 
Flacourt s'appliqua à bien connaître le pays ; de retour en 
France, il s'employa à le faire connaître. Et il faut avouer qu'il 
y a en partie réussi. 

Les résultats de ses observations ont été consignés par 
lui-même dans un livre d'une incontestable valeur, auquel on 
ne saurait assimiler les courtes relations de Jacques Cartier 



300 ETIENNE DE l'LACOURT 

qui sont l'œuvre d'un marin illctlré, ni celle de Claude Janne- 
quin qui, sauf quelques remarques intéressantes sur les habi- 
tants, n'a apporté que bien peu de chose à la connaissance 
géographique du Sénégal, ni même celle de Ghamplain sur la 
Nouvelle-France qui accuse parfois trop de crédulité. En vérité, 
V Histoire de la grande islc de Madagascar est le premier 
ouvrage sérieux qui ait été publié sur Madagascar. Il faut sans 
doute n'accepter qu'avec la plus grande réserve les documents 
qu'il nous fournit sur ses rapports avec les naturels. Sans aller 
jusqu'à prétendre qu'il a altéré grossièrement la vérité, il n'en 
est pas moins vrai qu'il a dissimulé des événements impor- 
tants, afin de faire croire à la pureté de ses intentions et de 
présenter sa conduite sous un jour qui lui était favorable. 
Flacourt sait à l'occasion garder un silence prudent sur des 
faits qui expliquent l'exaspération des gens dont il a proclamé 
la cruauté, et le portrait qu'il a laissé des Malgaches laisse 
entrevoir la haine et la rancune de l'ancien gouverneur. On 
peut toutefois, en général, croire à la sincérité de ce vieil au- 
teur. Son livre est bien l'œuvre d'un homme qui a souvent vu 
les choses dont il parle, quia séjourné dans le pays dont il 
donne la description, qui a observé les habitants dont il re- 
trace les mœurs et qui, à la différence de quelques-uns de ses 
contemporains, ne raconte pas des voyages de pure ima- 
gination. La relation de Flacourt mérite autrement de con 
liance à ce point de vue que celles de Vincent Le Blanc et de 
Fr. Gauche sur le même pays. En dépit de quelques erreurs 
dues à quelque pou de partialité, à des généralisations témé- 
raires sur des observations partielles, à l'insuffisance des 
connaissances géographiquesetethnographiques de l'auteur ot 
de son époque, on doit considérer cet ouvrage, avec quelques 
savants qui lui ont souvent rendu justice et de nombreux 
voyageurs qui ont été frappés de la fidélité de ses descriptions, 
comme le plus exact de ceux qui parurent jusqu'alors sur le 
même sujet et même d'un certain nombre de ceux qui parurent 
jusqu'au commencement du xrx^ siècle. 

Au mérite de l'exactitude V Histoire de la grande isle de 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION EUANÇAISE A MADACASCAR 301 

Madayascar joint dans une certaine mesure celui de la nou- 
veauté et de la précision. Tout en reconnaissant que l'auteur 
a puisé des renseignements dans quelques ouvrages du temps 
et particulièrement dans la relation de Fr. Gauche, nous 
devons constater que le nombre de données nouvelles qu'on 
lui doit et les rectifications qu'il a apportées à celles de ses 
devanciers sont loin d'être négligeables. L'étude détaillée 
que les auteurs de l'époque précédente n'avaient pu faire sur 
la géographie et l'ethnographie de la grande île, Flacourt l'a 
entreprise. Grâce à lui, on eut des connaissances plus précises, 
sinon entièrement exactes, sur le relief et l'hydrogrciphie du 
sud-est, sur la côte orientale, et surtout sur les ressources 
végétales, animales, et minérales, et les peuplades de la ré- 
gion australe. Bien mieux, on trouve dans la partie de son ou- 
vrage qui traite des mœurs, des coutumes et des superstitions 
de toute la population malgache, des détails pleins d'intérêt 
que bon nombre de voyageurs reprendront et confirmeront 
dans leurs relations. Nous ne pensons pas qu'on puisse nous 
taxer d'exagération en soutenant que THistoire de Madagas- 
car due à notre vieil auteur peut être regardée comme plus 
complète que toutes les relations antérieures et même que 
certaines publications des siècles suivants. Ce sont là pour 
ce livre des titres suffisants à notre estime et qui le feront 
toujours apprécier par les gens cultivés» C'est ce qui explique 
la réputation dont Flacourt, en dépit de ses fautes, a joai 
jusqu'à nos jours. C'est ce qui explique que son ouvrage, 
écrit parfois d'ailleurs dans un style plein de charme et de 
simplicité, soit encore aujourd'hui digne d'un très grand inté- 
rêt, même à côté des publications savantes de notre époque. 
Mais ce qui n'était pas moins appréciable en un temps où 
il était surtout question, dans la majorité des relations publiées 
en France, de martyres, de miracles et de conversions, c'est 
que l'ancien gouverneur se soit appliqué à mettre en lumière 
les ressources, les avantages qu'offrait la grande terre et qu'il 
ait plaidé en faveur de la colonisation d'un pays que la Compa- 
gnie de l'Orient avait peut-être songé à abandonner. Il est le 



302 KTlKNMi DK l'LACOUKÎ 

premier qui ait iiuliquô aux Français conimenl ils pourraient 
y fonder des élablissemenls prospères et y jouer un grand 
rôle en répandant la religion chrétienne parmi les indigè- 
nes, tout en utilisant les ressources de l'île pour le profit des 
habitants et de la Compagnie. Il est le premier qui ait sou- 
levé des questions dignes encore aujourd'hui de solliciter 
l'esprit des hommes d'État et des colonisateurs. Ces vues sur 
la colonisation, où l'on retrouve sans doute quelques idées 
communes à Lescarbot, Champlain, Richelieu, relativement 
à la conversion des naturels; ces vues beaucoup plus complè- 
tes, beaucoup plus précises que celles de ses prédécesseurs, 
Boothby, Powle Waldegrave, Cauche, et auxquelles no sau- 
raient être comparées que les doctrines des Maudave, des 
Beniowsky au xvuic siècle, ces vues qui dénotent à la fois une 
sérieuse connaissance des ressources de Madagascar, un grand 
sens pratique et le noble désir de concilier les intérêts de la 
Compagnie et des colons avec l'intérêt plus haut encore de la 
religion et de la civilisation, étaient plus une œuvre de pro- 
pagande qu'une œuvre de justification. Par ce plan de colo- 
nisation où le régime moral se trouve intimement lié au régime 
administratif etau régime économique, où l'auteur s'efforce de 
prouver qu'il aurait pu devenir un véritable organisateur de 
la conquête, si la Compagnie ne l'avait pas abandonné. Fia- 
court n'a pas seulement voulu se disculper des accusations por- 
tées contre son administration, mais encore pousser ses com- 
patriotes à continuer l'œuvre commencée sous Richelieu. 
L'ancien gouverneur nous y apparaît moins comme le défen- 
seur de ses propres intérêts que comme le champion de la colo- 
nisation française à Madagascar. C'est vers ce but qu'ont tendu 
tous ses efforts depuis son retour en France, même au milieu 
de tous ses déboires, qui rappellent ceux qu'éprouva Cham- 
plain dans sa tentative de colonisation au Canada, même au 
milieu de ses procès avec la Compagnie, qui eurent pour effet 
de montrer au grandjour sa probité, et si ses démarches pour 
unir l'entreprise du duc de La Meilleraye à celle de la nou- 
velle (ompagnie n'ont pas été plus efficaces que celles de 



Ol: LES ORICINES DE LA COLOMSATION FRANÇAISE A MAT)A(;ASr,Ai; 303 

son ami saint Vincent de Paul, on n'en doitpasmoins consta- 
ter qu'il a ou le courage d'accepter à nouveau la charge d'ad- 
ministrer la colonie où il s'était trouvé aux prises avec toutes 
sortes de difficultés et qu'il ne lui fui plus donné de revoir '. 

\ . Consulter Lacroix, loc. cit., p. 36-72 : Lettres, sciences et arts au xviie siècle ; 
Deschamps, Revue de géof/rapfiie, loc. cit., mai 1885, p. 375, et suiv. ; nov. 1885, 
p. 451 ; déc. 1885, p. 445 et 446; Pauliat, La Nouvelle Revue, mai-jniu 1884 : 
Madagascar, p. 525-552; Berlioux, André' Brue ou les Origines de la colonisation 
française au Sénégal, Conclusion et passim; Notices coloniales, Colonies 
d'Afrique, Sénégal; Rambaud, Histoire coloniale de la France, Introduction 
historique; Vivien de Saint-Martin, Dictionnaire géographique, ^vWc\&s Canada, 
Sénégal, Madagascar; T. Hamout, Dupleix; H. Froidevaux, Un explorateur 
inconnu de Madagascar au xvii» siècle, François Martin. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 



Renouvellement du privilège dk la Compagnie de l'Orient par le 
DUC de Vendôme. 

Avons déclaré et ordonné, déclarons et ordonnons par les présentes, 
signées de nostre main, plaise le dit s"" Gaset, l'un des associés en 
ladite Compagnie, ses associés et successeurs et ayans cause, conti- 
nuer pendant vingt années qui commenceront le vingt-septembre mil 
six cens cinquante-trois, qui est le jour auquel expire le temps de la 
concession accordée au s'' Rigault par notre cousin, le Cardinal, duc 
de Richelieu et le trente janvier mil six cens quarante-deux, con- 
firmée par nos lettres et déclarations du vingt septembre mil six cens 
quarante-trois et attachées sous notre contre-scel la jouissance de 
ladite concession et confirmation en toutes clauses... {illisible) et pro- 
tection, sauvegarde le s» Caset et les autres intéressez en Société, 
soubs le nom et titres que nous leur donnons dès à présent de Com- 
pagnie françoise des Indes orientales et pour cet effect 

pourront faire équiper tel nombre de vaisseaux de guerre et charges 
de marchandises qu'ils jugeront à propos d'y envoyer pour ce des- 
sein Et pourront ledit Caset et ses associés faire ledit voyage et 

navigation en l'isle de Madagascar, à l'exclusion de toutes autres 
personnes, faisant défense à tons nos sujets de trafiquer sur les costes 
sans le gré et consentement dudit sieur Caset et ses associés, à 
peine de confiscation des vaisseaux et marchandises, et leur offre 
gouvernement des villes maritimes, places du royaume pour ledit 
Caset et ses associés dans leur embarquement de vaisseaux •... 

1. Affaires Étrang., Indes orientales. 

20 



306 KTIKNNK DK riACOllUT 

Formation et Statuts de la Compagnie de Madagascar fondée en 

1656 

L'an mil six cens cinquante-six, le douzième jour du mois d'oc- 
tobre, deux heures de relevée, par devant nous Olivier Le Fèvre, sieur 
d'Ormesson et Michel de Marillac, conseillers du Roy en ses conseils, 
maîtres des Roquesles ordinaires de l'hôtel de Sa Majesté, commis- 
saires députez par arrest de Conseil du ISaoust dernier pour le com- 
merce de France es isles de Madagascar, dites de S. Laurens, autres 
isles et costes de la Mauzembique; sur ce que, suivant ledit arrest 
nous aurions délivré notre ordonnance en date du 19 septembre der- 
nier, pour faire assigner par devant nous tous les associés et inté- 
ressez audit commerce, pour déclarer s'ils veulent entrer en la nou- 
velle Compagnie, que Sa Majesté veut estre composée pour ladite 
navigation et commerce, ou y renoncer. Pour leur dite déclaration 
faite en eslre dressé procez verbal et iceluy communiqué aux autres 
commissaires députez par ledit arrest, en estre par nous fait rapport 
au Conseil, et ordonné ce que de raison, et veu les assignations don-: 
nées en conséquence aux sieurs Desmartins, Gillot, la veuve du sieur 
de Loynes de la marine, Flacourt, d'Haligre, trésorier des Menus, 
Le Vasseur, conseiller au Parlement de Paris, de Beausse, Estienne, 
François et Aimé Fontaine, frères et soeurs, Louis du Bourg, Jeanne 
Vaubreau, veuve de René Fontaine, tant pour eux que pour les héri- 
tiers de Pierre de La Brosse, tous héritiers du feu sieur Rigault, tous 
assignez à cedit jour, lieu et heure, pour venir faire leur dite déclara- 
tion. 

Pour à quoy satisfaire seroit comparu M'^ Louis Bras de Fer, ad- 
vocat et conseil de M. Sébastien Cazet, des héritiers du defïunct sieur 
Berruyer et de Madame de Loynes, veuve de feu sieur de Loynes, 
Secrétaire de la Marine, associez et intéressez dans la Compagnie des 
Indes de Madagascar et autres faites sous le nom du s"" Rigault lequel 
a déclaré que les susnommés sont prêts et désirent d'entrer dans la 
Compagnie qui sera faite et formée par Messieurs les Commissaires 
pour ladite isle de Madagascar, et autres lieux mentionnez dans les 
concessions, qui en ont esté ci-devant accordées par Sa Majesté, aux 
clauses et conditions dont il sera convenu entre ceux qui entrèrent en 
ladite Compagaie, conformément à Tarrest du Conseil de ladite Ma- 
jesté, dudit jour dix-huitième aoust dernier et pour satisfaire à la- 
dite ordonnance dont ce dit Bras de Fer a requis acte. 
Sifjnr : Bras de Fer. 

Est aussi comparu M. Jean Chassebras, advocaf et conseil de 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 307 

de d'Aligre, conseiller du Roy, trésorier des Menus plaisirs de Sa 
Majesté, de Creil, trésorier de France à Limoges, Antoine Desmar- 
tins et Hilaire Gillot, bourgeois de Paris, Lequel nous a dit qu'aupa- 
ravant que de pouvoir suivant et aux fins de nostre dite ordonnance, 
rendre responce si lesdits sieurs d'Aligre, de Creil, Desmartins et 
Gillot veulent entrer en la nouvelle Compagnie, que Sa Majesté veut 
estre composée pour la navigation et commerce de l'isle de Mada- 
gascar, dite de S'-Laurent, et autres isles et costes de la Mozam- 
bique ou y renoncer, il est nécessaire et préalable qu'ils ayent com- 
munication du nouveau traitté qui s'est fait ou se fera avec le sieur 
Cazet ou autres, pour iceluy, en rendre telle responce que de raison, 
et jusques à ce protestent tant contre ledict sieur Cazet que tous 
autres, de nullité de toutes poursuites, qui, pour raison, de ce pour- 
raient estre faites à i'encontre d'eux. 
Signé : Ghassebras. 

Gomme aussi est comparu M. Charles de Loynes, advocat et con- 
seil de M. Estienne deFlacourt, cy-devant directeur de la Compagnie 
françoise de l'Orient, et commandant du Fort-Dauphin en ladite isle 
Madagascar, lequel nous a dit et remontré qu'il s'étonne de ce que 
l'on a fait signifier audit de Flacourt deux deffauts les 26 et 28 dudit 
mois de septembre, attendu que, suivant nostre ordonnance du pre- 
mier jour dudit mois, assignation luy auroit esté donnée le 13 en 
suivant, afin de déclarer s'il veut entrer en la nouvelle Compagnie 
que Sa Majesté veut estre composée pour ladite navigation et com- 
merce ou y renoncer, qu'il auroit comparu par devant nous et auroit 
dit, comme il réitère encore qu'il consent audit nom d'entrer dans 
ladite Compagnie, que Sa Majesté veut estre faite pour ladite isle et 
autres lieux mentionnez dans la concession accordée audit feu sieur 
Rigault, et depuis audit sieur Cazet, et ce aux clauses et conditions 
qui seront portées par les articles qui seront accordez entre les asso- 
ciés qui entreront dans ladite Compagnie, et qui seront trouvées par 
nous raisonnables, et messieurs les Commissaires à ce députez par 
Sa Majesté, auxquelles le dit de Loynes au dit nom se rapporte. De 
quoy et de tout ce que dessus il nous a requis et demandé acte. 

Signé : De Loynes. 

Sur quoy nous, commissaires susdits_, avons uonué acte auxdits 
Bras de Fer, Ghassebras et de Loynes esdits noms de leurs comparu- 
tions, dires et réquisitions, et avant faire droit ordonne que dans trois 
jours pour toutes préfixions et délais les articles qui ont esté dressez 
pour le fait dudit commerce, de Madagascar et autres isles et costes 
de la Mauzambique, seront signifiés aux intéressés et associés en 



308 l'TlKNNK I)K FLACOUr.T 

l'ancuînne Compagnie uudil coinmerce, pour y répondre et faire leur 
déclaration s'ils entendent entrer en ladite nouvelle Gonapagnie, ou y 
renouveler, pour leur déclaration faite, estre ordonné ce que de 
raison, et à faute de ce faire huictaine après la sipraification qui leur 
aura esté faite desdits articles à personne ou domicile, sera fait droit 
ainsi que de raison et defTaut contre lesdits sieurs Le Vasseur, de 
Beausse, Estionne, François et Aimé Fontaine, frères et sœurs, Du- 
bourg, Jeanne Vaubréau tant pour eux que pour les héritiers de Pierre 
de La Brosse, tous héritiers dudit feu sieur Rigault non comparans, 
ny advocat pour eux. Et pour le profit que la présente ordonnance 
demeurera commune avec eux, et soit signifiée. 
Signé : Le Fkvre d'Ormesson. 

1 

11 plaira au Roy de faire don à ladite nouvelle Compagnie, par 
Lettres patentes vérifiées où besoin sera, du fonds et propriété de Fisle 
de Madagascar dite S'-Laurens, autres isles et costes adjacentes, 
avec pareils droils, pouvoirs et privilèges que Sa Majesté a ci-devant 
accordés à la Compagnie des isles de l'Amérique, pour S. Christophle 
et autres isles par son édit du... 

II 
Moyennant laquelle concession ladite Compagnie sera obligée de 
faire passer dans ledit pays, à ses frais et despens, le nombre d'hommes, 
soldats et artisans qui seront nécessaires pour bastir des forts aux 
lieux convenables, et les conserver, réduire les peuples desdits pays 
à l'obéissance de Sa Majesté, les instruire dans les arts et mestiers 
nécessaires à la vie civile. 

III 

Pour la publication de l'PJvangile parrny les peuples mahomettans 
et payens ladite Compagnie nouvelle sera tenue et obligée de porter 
audit pays tel nombre d'ecclésiastiques qu'il sera jugé nécessaire, 
pour catéchiser, instruire et convertir lesdits peuples à la foy chré- 
tienne. 

IV 

Tout le commerce e\ traficq à faire en ladite isle de Madagascar et 
autres adjacentes^ et encore aux Bayes de Saldagne, la Table, Cap de 
Bonne-Espérance, et autres lieux circonvoisins, appartiendra à ladite 
Compagnie privativement, et à l'exclusion de tous autres pendant 
vingt années : Pour la conservation ef exercice duquel commerce, 
ladite Compagnie pourra faire armer et équiper tel nombre de vais- 
seaux de guerre qu'elle advisera. 



ou LKS OniC.INKS DK LA COLOMSATION IP.A.Nr.AISI'; A MADAC.ASCAIl 309 

V 

Sa Miijesté donnera à ladite Compagnie nouvelle les forteresses, 
places et habitations publiques construites par la Compagnie précé- 
dente, sans que pour raison d'icelles la nouvelle Compagnie soil obli- 
gée à aucun dédommagement envers la précéilenle. 

VI 
Ladite Compagnie précédente pourra disposer librement, ainsi 
qu'elle trouvera à propos, de tous les canons, armes, munitions de 
guerre, vaisseaux, barques, chaloupes, agrez et apuraux d"iceux, 
vivres, ustanciles et toutes autres sortes de meubles qui se trouveront 
dans ledit pays à elle appartenant. 

VII 
Les habitations particulières et terres défrichées que peut avoir 
ladite précédente Compagnie dans lesdites isles, luy demeureront en 
propriété pour en jouir et disposer comme elle trouvera pour le mieux, 
aux droits et redevances envers ladite Compagnie nouvelle, confor- 
mément aux Lettres patentes qui leur seront accordées. 

VIII 

La Compagnie nouvelle ne sera point tenue en façon quelconque 
d'acquitter les debtes qui pourroient avoir esté contractées par la 
précédente Société par emprunts, pour gages et apoinctemens de 
leurs hommes en quelque manière, que ce soit en France, dans ledit 
pays et partout ailleurs. 

IX 

Ladite Compagnie nouvelle sera composée de cent parts et au cas 
qu'il se trouve quelque personne considérable, qui désix^e d'y entrer 
pour la moitié ou autre grande portion, elle lui pourra eslre accordée 
moyennant quelque advantage qu'elle fera à la Compagnie sur les 
premiers embarquemens en faveur de cette notable portion qu'il luy 
sera accordée. 

X 

Dans l'autre moitié consistant en cinquante parts, les associés de 
la Compagnie précédente seront préférables à tous autres pour y 
prendre autant de parts (si bon leur semble) qu'ils en a voient en 
ladite Compagnie précédente qui estoit composée de 25 parts. Et 
pour cet effet les présens articles leur seront signitiés et leur sera 
donné temps de huit jours après la signification, pour déclarer s'ils 
veulent entrer ea ladite Compagnie nouvelle et pour quelles parts a 
pris lequel temps passé, ils n'y pourront èlre reçus. 



:il() ETIENNE T)E rLACOllRT 

XI 

Pour faire le fonds jugé nécessaire au soutien de la Compagnie et 
au succès (le son entreprise, il sera contribué par les associez pour 
chacune des cent parts qu'ils auront en ladite Sociélé, la somme de 
dix mille livres, le total revenant à un million de livres. Laquelle 
contribution se fera pour les sommes et dans les temps que les 
directeurs auront résolu, sans que lesdits directeurs puissent jamais, 
pour quelque cause que ce soit, obliger ny engager lesdits associés à 
aucune autre plus grande contribution que desdits mille livres pour 
chacune desdites cent parts, si dans une assemblée générale de tous 
lesdits associés et de leur consentement exprès et par escrit, sans 
aucun excepter, il n'ostoient résolus de faire plus grande contribution. 

XII 
Si aucuns des associés en ladite Compagnie manquent à fournir leur 
part des contributions qui auront esté jugées nécessaires à faire par 
les directeurs de ladite Compagnie et dans les temps qui auront esté 
résolus, lesdits directeurs pourront prendre l'argent que lesdits dé- 
faillans auroient dû payer au prix courant de la place à leurs des- 
pens. Et seront déclieus delà part qu'ils ont dans ladite Compagnie, 
s'ils ne satisfont au principal et interests des sommes qui auroient esté 
empruntées pour eux dans un an du jour que ladite contribution 
avoit deu estre faite au cas qu'ils y ayent desja contribué et ayent du 
fonds dans ladite Compagnie. Que s'ils n'avoient encor fait aucune 
contribution, ils pourront estre contraints au payement tant du prin- 
cipal qu'intérêts de la somme qu'on aura pour eux empruntée, 
comme pour le payement d'une promesse faite pour argent preste. 
Chacun des associez le consentant dès à présent, sans qu'il puisse estre 

ci-après contesté. 

XIII 

Il sera fait tous les ans au premier jour de février une assemblée 
générale de tous les associez pour la nomination de quatre directeurs 
de ladite Compagnie. A laquelle assemblée les associés absens pour- 
ront donner leurs sutfrages par procuration pour ladite eslection, les- 
quels suffrages tant des présens que des absens seront comptés sur 
le nombre des parts qu'ils ont dans ladite Compagnie et non sur le 
nombre des personnes. Et en cas que lesdit? suffrages se trouvent 
partagez et égaux, et que l'on ne pust convenir de l'eslection des- 
dits directeurs, le jugement dudit partage sera remis au doyen du 
Conseil. 

XIV 

Il sera nommé présentement quatre directeurs pour avoir soin par- 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 311 

ticulier des affaires de la Compagnie pendant deux années, résoudre 
les dépenses des achaptS;, des marchandises, des vaisseaux, du fret- 
lement d'iceux, victuailles, munitions de guerre et de bouche, passage 
des hommes et ouvriers qui seront envoyés dans lesdites isles, soit 
aux gages de la Compa^^nie ou autrement, ainsi qu'il sera trouvé à 
propos, nommer ceux qui commanderont dans ledit pays, les commis 
qui y seront chargés des effets de la Compagnie, les capitaines et of- 
ficiers des vaisseaux, vendre et débiter les marchandises qui seront 
rapportées desdites isles et généralement de tout ce qui sera jugé estre 
à faire pour le bien et avancement des colonies et leur établissement 
dans ledit pays. Les deux années estans expirées, deux desdits direc- 
teurs seront changés, et en sera nommé deux autres en leur place, 
qui continueront pendant deux autres années, avec les deux anciens 
qui seront restez, au lieu desquels après lesdites années en seront 
nommés deux autres, et ainsi de deux ans en deux ans sera nommé 
deux nouveaux directeurs, 

XV 
Un desdits directeurs ou telle autre personne de la Compagnie qui 
sera jugée à propos, sera nommé pour faire la recepte, cy à Paris, tant 
des deniers qui seront contribuez par chacun des associés, que des 
effets qui proviendront des retours des vaisseaux qui auront esté en- 
voyés dans ledit pays, fait en marchandises, raretés ou deniers pro- 
venans de la vente d'iceux, et pour en faire la distribution à chacun 
des associés, ainsi qu'il aura été résolu par la Compagnie. 

XVI 

Les quatre directeurs s'assembleront au logis de l'ancien d'iceux 
tous les premiers mardis du mois au matin et tous les mardis de cha- 
cune sepmaine, au matin des mois de février et aoust de chacune 
année, à cause que les embarquemens se doivent faire en ces temps- 
là où sera tenu registre des délibérations et résolutions qui seront 
prises dans lesdites assemblées, auxquelles se pourront trouver les- 
dits associés, si bon leur semble, et néanmoins les résolutions qui se 
prendront par l'advis desdits quatre directeurs, ou de deux en l'ab- 
sence des deux autres, et ce qui sera par eux arresté et résolu aura 
lieu et sera exécuté comme si toute la Compagnie y avoit assisté. 

XVII 
Les embarquemens des vaisseaux pour envoyer dans lesdits pays 
seront faits dans les ports et havres à Normandie, La Rochelle et Bre- 
tagne, ainsi qu'il sera trouvé plus à propos et avantageux par lesdits 
directeurs et feront leurs retours, dans lesdits havres, ainsi qu'il leur 
sera ordonné par lesdits directeurs. 



3t2 ETIENNE DE FLACOURT 

XVIII 

Aucuns passeports ny pouvoirs, ni pourront estre donnés par aucun 
particulier associé de ladite Compagnie à qui que ce soit, ny pour 
quelque cause que ce puisse estre, pour passer, aller trafiquer et né- 
gocier dans lesdites isles et lieux dépendans de ladite concession, et 
en cas qu'il y en eust aucun donné par quelqu'un des associez en par- 
ticulier, on n'y aura aucun égard, non plus que si le pouvoir et passe- 
port avoit esté donné par un estranger qui n'eust aucun droit ny in- 
térest dans la Compagnie, et sera procédé contre ceux qui pourroient 
y aller en vertu desdits pouvoirs et passeports particuliers par saisie 
et confiscation des vaisseaux et marchandises qu'ils y auroient por- 
tées. 

XIX 

La despence des embarquemens, achapt ou fret des vaisseaux, 
marchandises ou munitions de guerre ou de bouche, nomination des 
capitaines de vaisseau, pilotes, maistres, contremaistres et autres 
officiers de guerre et de marine, la quantité des hommes qui passe- 
ront dans lesdits pays dans chacun des embarquemens, le nombre 
des hommes, ouvriers et autres qui y seront envoyés, seront faits, 
nommés et résolus par l'advis desdits quatre directeurs en charge. 

XX 

Les commandans et officiers qui seront envoyés dans lesdites isles 
et ceux qui y seront chargés du soin des affaires de la Compagnie et 
de ses effets seront nommés par lesdits quatre directeurs en charge 
qui en donneront commission et pouvoir de travailler et agir dans 
lesdits pays pour ladite Compagnie, tant et si longuement qu'ils ad- 
viseront bon estre, et suivant les ordres qu'ils leur en donneront, 
auxquels ils seront tenus d'obéir et de leur rendre compte, en raison 
toutes fois et quantes de ce qu'ils y auront fait, géré et négocié. 

XXI 

Les marchandises, raretés et autres choses généralement quelcon- 
ques qui seront apportées desdits pays dans les vaisseaux, qui y 
seront envoyés par la Compagnie seront vendues et distribuées, ainsi 
qu'il sera trouvé estre à faire pour le mieux plus utile et advanta- 
geux pour la Compagnie par lesdits directeurs incontinent au retour 
desdits vaisseaux même à l'encan à la sortie d'iceux, ainsi qu'il se 
pratique en Hollande et ailleurs. 

XXII 

Six semaines après le partement de chacun embarquement ou 



ou LES ORIGINES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR 313 

retour de quelques autres vaisseaux, le directeur ou celuy qui sera 
chargé de la recepte des deniers et effets de la Compagnie, sera tenu 
et obligé de présenter son compte de recepte et despence auxdits direc- 
teurs, qui l'arresteront afin que les associés connoissent la despence 
et profit qu'il pourra y avoir, s'il y aura quelque réparation à faire 
pour eux, et en quoy consistera le fonds de la Compagnie. 

XXIII 
Aucun associé ne pourra vendre ny céder sa part à qui que ce soit 
qu'au reffus de la Compagnie, et en cas qu'il la vendist sera permis 
à ladite Compagnie de rembourcer celuy qui l'aura acheptée, après 
serment par luy preste de la somme à laquelle il en aura composé, et 
sans fraude, et sera néanmoins permis auxdits associés d'associer en 
leur part telles personnes que bon leur semblera sans que pour ce 
leidits sous-associés puissent avoir ny prétendre entrée es-assem- 
blées, ny voix délibérative en ladite Compagnie, ny lui demander 
aucune communication de ses comptes et affaires. 

XXiV 
Arrivant le déceds d'aucuns des associez de la Compagnie, les 
veuves, héritiers et ayant cause seront tenus de déclarer dans un 
an après ledit déceds s'ils acceptent ou renoncent à ladite Société, et 
en cas d'acceptation par la veuve, elle ne pourra donner son pouvoir 
qu'à un des associez, pour assister pour elle aux assemblées et déli- 
bérations. Et tous les cohéritiers et ayant cause nomniiiront un 
d'entre eux pour estre de la Société et y avoir entrée et voix comme le 
deffunt, après y avoir fait enregistrer son pouvoir. Et en cas de re- 
nonciation, lesdits veuves et héritiers pourront prendre leur part des 
effets de ladite Société qui seront en France, toutes debtes payées lors 
de ladite renonciation et pour le surplus des vaisseaux, marchandises 
et autres choses qui seront audit pays et sur mer il appartiendra à 
ladite Compagnie. 

XXV 

Nuls créanciers desdits associez en ladite Compagnie ne pourront 
demander compte des effets de ladite Société en quelque sorte et ma- 
nière que ce soit : Et seront tenus de se contenter d'avoir commu- 
nication de la clôture des comptes et de recevoir ce que pourroit faire 
leur débiteur, sans estre admis à distraire le fonds, ny prétendre en- 
trer à la Compagnie, ny aux assemblées d'icelle, pour assister à 
l'examen des comptes non rendus. 

XXVI 

Aucun associé ne pourra demander sa part en essence de mar- 



314 ETIENNE DK FLACOURT 

chandisGs et choses eslans en espèce lesquelles seront vendues en 
commun au profit de la Compaj^nie, ny demander le capital qu'il 
aura fourni en la présente Société, jusques après les vinj^t années 
expirées de la concession accordée à la présente Compagnie pour le 
commerce des baies de Saldaigne, la Table, Gap de Bonne-Espérance 
et autres lieux circonvoisins et néanmoins ce qui pourra rester des 
deniers qui proviendiont de la vente des marchandises et efïets de 
la Compagnie qu'on aura trouvé à propos de vendre, après les des- 
pences payées et le fonds laissé pour faire le premier embarquement 
qui sera jugé nécessaire à faire ensuivant, seront répartis aux asso- 
ciez à proportion de leurs parts, suivant la délibération qui en sera 
faite par les directeurs '. 



Lettres patentes qui accordent a M. de Flacourt le commande- 
ment DE l'isle de Madagascar, 12 mai 1660 

LOUIS, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à notre 
cher et bien-aimé le sieur de Flacourt, directeur général pour la Com- 
pagnie françoise de l'Orient en l'isle de Madagascar, autrement dite 
de Saint-Laurent et autres isles adjacentes, salut. 

Les progrès que la Compagnie a faits depuis son établissement jus- 
qu'à présent dans ladite isie de Madagascar et autres isles voisines 
donnant lieu d'espérer qu'ils seront suivis de nouveaux encore plus 
considérables par les soins qu'elle continue d'apporter pour y conserver 
non seulement ce qu'elle y a acquis, mais même s'étendre davantage 
dans le païs pour y faire de plus en plus reconnoistre Nostre nom et 
Nostre autorité et travailler avec plus de fruit à la conversion des habi- 
tans à la foi. Nous avons estimé que pour seconder avantageusement 
de si bons desseins, il étoit nécessaire de commettre et autoriser 
quelqu'un de Nostre part pour veiller à toutes les choses qui pourront 
concerner le service de Dieu et le Nostre audit pais et le profit et 
l'avantage de ladite Compagnie; et comme Nous sommes assuré que 
Nous ne pouvons jeter les yeux sur personne qui se puisse mieux 
acquitter que vous de cet emploi, parce que vous avez déjà exercé ci- 
devant, au contentement d'un chacun, la direction des affaires de ladite 
Compagnie audit païs pendant sept années que vous y avez demeuré 
et avez par votre adresse et votre valeur (animé du zèle que vous avez 
toujours fait paraître pour étendre Nostre domination), réduit la plu- 
part des seigneurs, maistres de la contrée et chefs de famille de ladite 

1. Bibliotlièque uatioiiale, Manuscrits, 10209, f. fr. 



ou LES ORIGINES DE LA r.OLONISATION FRANÇAISE A MADAGASCAR :]13 

isle^ à se soumettre à Notre obéissance et même à payer annuellement 
entre Nos mains les tributs qu'ils payoient à leurs princes : Veu 
d'ailleurs que ladite Compagnie, satisfaite de votre conduite, vous a 
derechef nommé pour y aller reprendre la même direction : A ces 
causes et autres à ce Nous mouvant et confirmant, en tant que besoin 
est ou seroit, l'acte de ladite nomination dont copie est et attachée 
sous le contre-scel deNostre chancellerie, Nous vous avons commis et 
ordonné, commettons et ordonnons par ces présentes, signées de 
Nostremain, pour sousNostre autorité avec la garde de ladite isle de 
Madagascar et autres adjacentes et des forts qui y sont ou pourront 
estre ci-après établis, avec pouvoir de commander tant aux habitans 
desdites isles qu'aux gens de guerre qui y sont ou seront ci-après mis 
en garnison, comme aussi à tous autres de Nos sujets qui sont ou 
pourront aller s'y établir, faire vivre lesdits habitans en union et 
concorde les uns avec les autres ; contenir lesdits gens de guerre en 
bon ordre et police, juger les différends qui pourront naître entre eux, 
faire punir les délinquans suivant Nos ordonnances, selon que les 
cas le pourront requérir, maintenir le commerce et traficq desdites 
isles au profit de ladite Compagnie et généralement faire et ordonner 
tout ce que vous connaîtrez estre nécessaire pour le bien de Nostre 
service et la garde et conservation desdites isles en Notre obéissance, 
et jouir des mêmes honneurs, autorités, prérogatives, prééminences, 
droits et émolumens que jouissent les autres pourvus de pareille 
charge, tant qu'il Nous plaira de ce faire. Nous avons donné et don- 
nons plein pouvoir, commission et mandement spécial par ces dites 
présentes, par lesquelles Nous mandons et ordonnons à tous capi- 
taines, officiers, gens de guerre et habitans desdites isles et autres 
Nos officiers et sujets qu'il appaitieadra de vous reconnoistre en 
ladite qualité de vous obeyr et entendre es cho-es touchant et con- 
cernant le présent pouvoir. Car tel est Nostre bon plaisir. 

Donné à Biyonne, le douzième jour de mai, Tan de grâce 1660 et 
de Nostre règne le dix- septième (l). 

LOUIS. 

Par le Roy, 

DE LOMÉNIE. 

1. Tiré de VHisloire générale des Finances, par Du Fresne de Francheville, 
Paris, 1738, Pièces justificatives. 



TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES 



Pages. 

Avant-propos vi 

Bibliographie. . . • xv 

INTHODUCTION 

LES PRÉCURSEURS DE FLACOURT 
I. Premières immigrations. — Colonies africaines, juives, chinoises, ma- 
laises, arabes à Madagascar 

il. Premières relations des Européens avec les indigènes. — Les explo- 
rations portugaises et la traite des esclaves au xvi^ siècle ; les essais 
de prosélytisme et les relations commerciales des Portugais avec 
les Malgaches au commencement du xviie siècle. — Passage de 
quelques navigateurs hollandais et anglais à Madagascar: tentative 

de colonisation de Powle Waidegrave vers l'année 1644 

III. Premières relations des Français avec les indigènes. — Les aven- 
turiers et les entreprises individuelles. — Tentative de colonisation 
officielle en 1642 : La Compagnie de l'Orient et Pronis. — Etienne 
de Fiacourt est désigné pour remplacer Pronis à Fort-Dauphin . . 1 

LIVRE I 

LE MILIEU 

Chapitre I. — La situation à Madagascar avant le départ de Fia- 
court. 
Diversité de races. — Organisation sociale. — Les luttes intestines. 

— Manière de faire la guerre propre aux Malgaches. — Organisation 
de la justice. — Religion et superstitions. — Caractère des habitants 
et leurs sentiments à l'égard des étrangers. — Simplicité de leurs 
mœurs. — Appréciation générale 59 

Chapitre II. — État des connaissances européennes sur Madagas- 
car vers 1648. 

La cartographie : ce qu'elle avait appris sur la situation astronomique, 
la forme, la configuration, le relief, les rivières, la nomenclature. 

— Les descriptions : ce qu'elles avaient appris sur la situation as- 
tronomique, le relief, le climat, les rivières, le littoral, les res- 
sources végétales, animales et minérales, l'origine et le nombre des 
habitants, leur aspect physique, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs 



318 TAliLK DES MATIÈilKS 

Pages, 
croyaucps cL pratiques religieuses, leur'laiijïagc, leur organisation 
sociale. — Appréciation générale 76 

LIVRE II 

ETIENNE DE FLACOURT 
CiiAi'iïRK 1. — Biographie d'Etienne de Flacourt. 
Origine. — Éducation. — Débuts. — Nomination de Flacourt au gou- 
vernement de Fort-Dauphin. — Portriiit physique. — Caractère. — 
Tournure d'esprit. — Idées sur la colonisation. — Projets. — 
Moyens d'action. — Appréciation générale 97 

GiiAPriuii; II. — Gouvernement de Flacourt à Madagascar. 

I. Préliminaires de la guerre. — Arrivée de Flacourt à Fort-Dauphin. 

— Situation de la colonie. — Le nouveau gouverneur s'occupe de 
l'approvisiounenicnt. — 11 envoie Pronis et le capitaine Le Bourg à 
(ilialcniboule pour y chercher des vivres et des pierres précieuses. 

— Visite des cliers du pays d'Aoossi au chef de la colonie. — En- 
tretien de Flacourt avec Andriau Ramuch. — Son intervention dans 
les luttes des chefs indigènes. — Conséquences de cette interven- 
tion. — Retour de Pronis et de Le Bourg. — Celui-ci va prendre 
possession de l'ile Mascareigne. — Les Français portent la guerre 
dans l'intérieur des terres. — Perfidie de Flacourt à l'égard d'An- 
drian Ramach. — Départ du capitaine Le Bourg et de Pronis pour 
la France (1650). — Dissentiments de Flacourt et du P. Nacquart. 

— Mort de ce missionnaire (29 mai 1050) 115 

II. La conquête par la terreur. — Complots des chefs indigènes contre 
le gouverneur. — Massacre du lieutenant Leroy et de dix-neuf Fran- 
çais à Maropia. — La disette au Fort. — Attaque de Fort-Dauphin 
par Andrian Ramach. — Pillage de Fanshere par un détachement 
de Français, et mort d'Andrian Ramach (juillet 1651). — Voyage de 
Flacourt à Ghalemboule et à l'île Sainte-Marie. — Nouvelles luttes 
des Français contre les naturels. — Soumission des maîtres de vil- 
lages. — Dures conditions que leur impose Flacourt, 1652. — Résis- 
tance de Pauolahé. — Prosélytisme de Flacourt. — Ruses des indi- 
gènes et leur échec à Amboule Tsignane. — La famine 138 

\\\. La pacification apparente. — Départ clandestin de Flacourt. — La 
tempête l'oblige à revenir à Fort-Dauphin. — Mécontentement des 
colons. — Départ d'Augeleaume pour Mozambique, 1654. — Com- 
plot de Couiliard contre le chef de la colonie. — Soumission d'An- 
drian Panolahé. — Hacourt envoie des lettres à de Loynes et à des 
capitaines de navire pour demander du secours. — Arrivée d'un 
navire du duc de La Meilleraye et de Pronis. — Déception des co- 
lons. — Flacourt s'embarque pour la France (12 février 1655) . . . 149 

LIVRE III 

L'ŒUVRE SCIENTIFIQUE DE FLACOURT 
CiiAFriKE I. — L'œuvre géographique de Flacourt. 

Faibles progrès des connaissances cartographiques pendant le séjour 
de Flacourt à Fort-Dauphin. — Part d'originalité et d'exactitude de 
Flacourt dans sa carte générale : situation astronomique, relief, hy- 



TAULK DES MATIÈUES 319 

Pages. 

drogr.iphic fluviale, configuration. — Cartes spéciale» et plans. — 
Innovations dans la nomenclature. 
Faibles progrès des connaissances descriptives pendant le séjour de 
Flacourt à Fort-Dauphin. — Part d'originalité, de sens critique, de 
sincérité et d'exactitude, dans sa description générale et dans ses 
descriptions particulières : dénomination, situation, dimensions, 
relief, hydrographie fluviale, littoral, climat, ressources végétales, 
animales et minérales. — Appréciation géuérale .x il-2 

Chapitre II. — L'œuvre ethnographique de Flacourt. 
Part d'originalité, de sens critique, de sincérité, d'impartialité et 
d'exactitude dans la description [des habitants : origine, nombre, 
aspect physique, caractère, superstitions, religion, genre de vie, 
agriculture, industrie, commerce, manière de compter, langage, 
manière de combattre, armement, orgnuisatiou sociale. — Appré- 
ciation générale 204 

Chapithe m. — Les théories d'un homme d'action : le plan de colo- 
nisation de Flacourt. 

Opinions émises par quelques auteurs sur la colonisation de Mada- 
gascar pendant le séjour de Flacourt à Fort-Dauphin. — Part d'ori- 
ginalité, de sincérité, d'impartialité et d'exactitude que renferme 
le plan de l'ancien gouverneur. Régime qu'il propose d'adopter. 
— Régime moral : facilités et difficultés que l'on rencontrera pour 
convertir les naturels, moyens qu'il indique pour parveoir à ce 
but. — Régime administratif : l'autonomie administrative, l'organi- 
sation de la justice, la défense de la colonie. — Régime économique : 
le régime des terres, l'initiation agricole et iudustrielle, le dévelop- 
pement des relations commerciales, endroits propres à la fondation 
d'établissements, le peuplement de la colonie, la colonisation des 
terres australes. — Appiéciation géuérale . . \ 233 

LIVRE IV 

LA FIN D'ETIENNE DE FLACOURT 
Chapitre I. — Flacourt et la question de Madagascar en France. 

Arrivée de l'ancien gouverneur à Nautes. = — Ses démarches auprès 
du duc de La MeiUeraye et de Fouquet. — Prétentions du duc de La 
Meilleraye. — Divisions parmi les associés de la Compagnie. — Ac- 
cord entre le duc de La Meilleraye et quelques associés. — Fonda- 
tion d'une nouvelle Compagnie où entre Flacourt. — Situation em- 
barrassante de Flacourt. — Ses démêlés avec l'ancienne Compagnie 
et son procès. — Les associés se décident à transiger. — Efforts de 
Flacourt et de saint Vincent de Paul pour unir l'entreprise du duc 
de La Meilleraye à l'entreprise de la nouvelle Compagnie, — Fla- 
court est envoyé de nouveau à Madagascar. — Son naufrage et sa 
mort (1660) 265 

Chapitre II. — L'œuvre colonisatrice de Flacourt. 

Insuffisance absolue du gouvernement de Flacourt au point de vue 
agricole. — Médiocrité des profits de la Compagnie. — La coloni- 
sation religieuse. — Résultats avantageux au point de vue territo^ 



320 



rVULK OKS MATIKI'.HS 



rial iliis aux expéditions des lioiitenaiils de Flacourl cl à sa pcrscvc- 
rauce. — Coiisi-qiiciices dd système d'intimidation du gonverueiir. 
— Apprccialiou f^éiiéralc 



Pages. 



285 



CONCLUSION 

1. L'adminislvaleur colonial. — Parti qu'il aurait pu tirer de la sitiia- 
tiou. — Les circonstances atténuantes. — Mérites qu'on ne peut lui 
refuser. — Sou rang parmi les colonisateurs et les explorateurs. . 

IL V auteur de l'Histoire de Madar/ascar. — Valeur intrinsèque de son 
ouvrage, sa valeur par comparaison avec les relations de l'époque 
précédente, de l'époque contemporaine et de l'époque suivante. . 

Pièces justificatives 

Carte de Lazaro Luiz, prototype de la carte de Flacourt. 
Carte générale de Flacourt. 

Carte des points du littoral où ont abordé les Européens qui sont 
venus à Madagascar avant Flacourt. 



294 

2!)9 
:J03 



TABLE ALPHABÉTIQUE 



Abreu (Joao Gomez d'), capitaine de 
navire portugais, p. 9 et suiv. 

Albuquerque (Alphonse d'), amiral 
portugais, p. 9 et suiv. 

Âligre (d'), membre de la Compagnie 
de l'Orient, p. 41, 271. 

Almeida (R. P. Manuel d'), mission- 
naire portugais, p. 25. 

Andrade (Manuel Freired'), capitaine 
de navire portugais, p. 24-27. 

Angeleaume, lieutenant de Flacourt, 
p. 118 et s. 

Arabes, venus à Madagascar aux ix"" et 
xye siècles, p. 2 et suiv. 

Azevedo (don Jérôme), vice-roi de 
l'Inde, p. 32. 

Azevedo (P. Antonio de), mission- 
naire portugais, p. 23 et 24. 

Beaulieu, navigateur normand, p. 36. 

Beausse (de), associé de la Compagnie 
de l'Orient, p. 41. 

Berruyer, membre et directeur de la 
Compagnie de l'Orient, p. 41 et 267. 

fiontekou, capitaine de navire hol- 
landais, p. 31. 

Boothby, voyageur anglais, p. 33. 

Cabrai (P. A.), navigateur anglais, 
p. 6 et 7. 

Caerdén (P. van), navigateur hollan- 
dais, p. 31. 

Gauche (Fr.), marchand rouennais, 
p. 36-46. 

Cazet, directeur de la Compagnie de 
l'Orient, p. 268 et s. 

Chinois, venus à Madagascar à une 
époque très reculée, p. 2. 



Compagnies : Compagnie de l'Orient, 
p. 39 et s., p. 265 et s. 

de Madagascar fondée en 1656, 

p. 270 et s. 

Costa (Ciistodia da), missionnaire 
portugais, p. 25. 

Costa (Paulo Rodriguez da), capitaine 
de navire portugais, p. 17-24. 

Cbuillard, colon, lieutenant de Fla- 
court, p. 150 et suiv. 

Coutinho (Ruy Pereira), capitaine de 
navn-e portugais, p. 7 et suiv. 

Covilham, voyageur portugais, p. 5. 

Creil (de), membre de la Compagnie 
de l'Orient, p. 41, 271. 

Cunha (Tristan da), amiral portugais, 
p. 8 et s. 

Cunha (Nuno da), flls du précédent, 
p. 9 et 14. 

Davis (John), marin anglais, p. 
32. 

Descots, lieutenant de Flacourt, p-. 118 
et s. 

Desmartins(A.), membre de la Com- 
pagnie de l'Orient, p. 41. 

Diaz Diego, marin portugais qui a 
découvert Madagascar, p. 6. 

Flacourt (E.), gouverneur de Mada- 
gascar, origine, p. 79; associé et 
directeur de la Compagnie de l'O- 
rient, p. 41, 101 ; ses démêlés avec 
le P. Nacquart, p. 127 et s. ; ses re- 
lations avec les indigènes, p. 117- 
163 ; ses démêlés avec la Compagnie 
de l'Orient, p. 274 et s.; sa mort, 
p, 284. 

21 



322 



TAHLE ALPHABÉTIQUE 



Fonseca (Duarte et Diogo), capitaines 
(le navires portiifjais, p. 14. 

Forest (de La), cominuiidaut des na- 
vires de La Meilieraye, p. lîi^j et s. 

Foucquembourg, couniiis de laConi- 
pafjnie de l'Orieut, lieutenant lie 

[iiPronis, p. 43 et s. 

Fouquet, le surintendant, membre 
delà Compagnie de l'Orient, p. 41 ", 
ses relations avec Flacourt et La 
Meilieraye, p. 2f)[i et s. 

Gillot (Hilaire), membre de la Com- 
pagnie de l'Orient, p. 41. 

Gondrée (R. P.), missionnaire fran- 
çais à Madagascar, p. 110, 121. 

Goubert (A.), marin dieppois, p. 36, 
37. 

Hagen (E. van der), amiral hollan- 
dais, p. 31. 

Hammond, explorateur anglais, p. 33. 

Houtman (C. de), navigateur hollan- 
dais, p. 29, 30. 

Juifs, venus à Madagascar, p. 2. 

Keeling (W.), marin anglais, p. .33. 

Lancastre (James), marin anglais, 
p. 33. 

Laroche, lieutenant de Flacourt, 
p. 122, 140. 

Le Bourg, capitaine de navire fran- 
çais, associé de la Compagnie de 
l'Orient, p. 41, !i6, 115-126, 271. 

Leroy, commis de la Compagnie de 
l'Orient, lieutenant de Flacourt, 
p. 42, 118, 122, 126, 141. 

Lormeil, capitaine de navire français, 
p. 47 et 48. 

Loynes (de), secrétaire général de la 
Marine, oncle de Flacourt, associé 
de la Compagnie de l'Orient, p. 41, 
100. 

Machicore, chef indigène, p. 33, 
145, 149. 

Mandelslo, explorateur allemand, 
p. 33. 

Mariano (R. P. Luiz), missionnaire 
portugais, p. 17, 23 et s. 

Meilieraye (de La), envoie navires à 



Fort- Dauphin, p. 155, IGO, 273; ses 
relations avec Flacourt, l'ancienne 
Compagnie, p. 2G5 et s.; la nou- 
velle, p. 273. 

Midleton, marin anglais, p. 33. 

Nacquart (R. P.), missionnaire fran- 
çais, ses démêlés avec Flacourt, 
p. 110, 126-138. 

Panolahé, chef indigène, p. 33, 145, 
2!)0. 

Parmentier (.1. et R.), marins diep- 
pois, p. 35. 

Pronis, commis de la Compagnie de 
l'Orient, premier gouverneur de 
Fort-Dauphin, p. 42-56, 157, 290. 

Pyrard de Laval, navigateur français, 
p. 36. 

Ramach (Ramaka), chef indigène, 
roi de la province d'Anossi, ses 
rapports avec les Portugais et 
Gauche, Pronis, Flacourt, p. 21, 36. 

Rezimont, capitaine de navire fran- 
çais, membre de la Compagnie de 
l'Orient, p. 39 et suiv. 

Rigault, capitaine de navire, organi- 
sateur de la Compagnie de l'Orient, 
p. 39. 

Rowles, marin anglais, p. 33. 

Saintongeois (Jean Alphonse le), ma- 
rin français, p. 35. 

Siqueyra (Lopez de), marin portu- 
gais, p. 12 et s. 

Soarez (Diogo), capitaine de navire 
portugais, p. 15. 

Souza (Balthazar Lobo de), marin por- 
tugais, p. 15. 

Tserong (Tseroua), chef indigène de 
la province d'Anossi ; ses rap- 
ports avec les Français, p. 37, 145, 
291. 

Vasseur (Le), membre de la Compa- 
gnie de l'Orient, p. 41. 

Vincent de Paul (saint), ses relations 
avec Flacourt, p. 276 et suiv. 

Waldegrave (Powle), colon anglais, 
p. 34. 

Willes, marin anglais, p. 33. 



ERRATA 



Page 3, ligne i3, au lieu de : ix" siècle, lire : xV siècle 

— 33, ligne 14, au lieu de : Cette baie, lire : La baie Saint -Augustin 

— 39, ligne 7, au lieu de : Girard de Roy, lire : Gérard de Roy 

— 41, ligue 25, au lieu de : de Bausse, lire : de Beausse 

— 52, ligne 9, au lieu de : ne songeait que, lire : ne songeait qu'à 

— 141, ligue 15, nu lieu de : avaient, lij'e : avait 

— 143, ligne 15, ou lieu de : sauraient, lire : saurait 

— 195, ligne 11, au lieu de : il regarde, lire : il la regarde 



Vu et lu en Sorbonne, le 18 décembre 1897 
par le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, 
A. HiMLY. 

Vu 
et permis d'imprimer, 

Le Vice-Recleur 
de l'Académie de Paris, 
Gréard. 



AN6KRS. — IMPfttMRKIE ItE A. BURDIN, RUE OARNIER, 4. 







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Prototype de la carte générale d'Etienne de Flacourt, 
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