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Full text of "Traité de la vigne: et de ses produits comprenant: l'histoire de la vigne et ..."

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TRAITE 

DE 



LA VIGNE 

ET DE SES PRODUITS 



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CORBEIL. — IMPRiJdERIE D. RENAUDET 



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TRAITÉ '^ 



DE 



LA VIGNE 

ET DE SES PRODUITS 

comprenant : 

l'histoire de la vigne et du vln dans tous les temps et dans tous les pays ; 

l'étude botanique et pratique des différents cépages; 

les facteurs du. vin; le vin au point db vue chimique; 

SES altérations; ses falsifications et la manière de les reconnaître; 

LKs eaux-de-vie; les vinaigres; etc. 

LES ennemis de LA VIGNE ET LES MOYENS DB LES COMBATTRE ; 
LA VITICULTURE PRATIQUE; ETC. 



PAR MM. 



L. PORTES 

Chimiste expert de la Chambre syndicale 
du commerce des vms en gros de Paris, 

Pharmacien en chef de Lourcine, 

Membre de la Société botanique de 

France, etc. 



F. RUYSSEN 

Chroniqueur scientifique, 
Propriétaire viticulteur. 



PRÉCÉDÉ D'UNE PRÉFACE 

DE M. A. CHATIN 

Membre de l'Institut, 
Directeur de l'École Supérieure de Pharmacie de Paris. 



,-^.^ TOME PREMIER 

Of T^- AVEC 41 FIGURES DANS LE TEXTE 

^' M y r H ^ . . , 



PARIS 

OCTAVE DOiN, ÉDITEUR 

8, PLACE DE L'ODÉON, 8 

1886 



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PRÉFACE 



Le Traité de la Vigne, par MM. Portes et Ruyssen, est une 
monographie encyclopédique de la vigne ; aucun point de 
Thistoire de ce végétal, précieux entre tous pour la France, 
nonobstant les terribles maladies que déchaîne sur lui, depuis 
quarante ans, le nouveau monde, n'est laissé sans examen. 

Les auteurs « à la fois naturalistes, chimistes et familiarisés 
avec les pratiques de pays divers par leurs études et de nom- 
breux voyages, étaient tout naturellement appelés à écrire, au 
moment où la vigne, attaquée par de multiples ennemis, lutte 
pour l'existence, un livre où ce n'est pas trop des enseignements 
de la science unis aux meilleures pratiques pour préserver ce 
qui reste de nos vignobles. 

Le livre s'ouvre par des aperçus historiques, travail de grande 
érudition présenté sous une agréable forme littéraire; déjà on y 
reconnaît qu'un ardent patriotisme, sans doute réchauffé au 
souvenir des vins d'Alsace destinés à reprendre rang dans les 
vins de France, se fera jour en plus d'une occasion au travers 
les détails techniques. 

L'histoire de la vigne est suivie dans tous les pays du 
globe. En ce qui concerne plus spécialement les Gaules, son 
introduction date-t-elle de l'empereur Probus, comme on nous 
Ta appris ? Non, sans doute, puisque le savant géologue 
Lemoine de Reims vient de la découvrir à l'état fossile dans des 
terrains antérieurs à l'existence de l'homme Probus en favorisa 
la culture, peut-être aussi introduisit-il quelques cépages. 

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II PRÉFACE 

Quoique récente, la culture de la vigne en Algérie y progresse 
à pas de géant, et déjà Ton aperçoit là, à défaut de grenier, 
une succursale des caves de France, laquelle nous affranchira 
des tributs que nous portons à l'Ilalie et à FEspagne. Quant à 
notre Tunisie, le nord-ouest, inhospitalier au dattier, pourra 
recevoir des vignobles. 

La botanique delà vigne est traitée en détail. Les caractères 
des deux types : européen et américain, sont mis en pleine 
lumière, grâce surtout à cette observation des auteurs, que 
les prolongements basilaires, ou oreilles des feuillets, diffèrent 
complètement dans les deux groupes par leur direction. 

A la classification botanique fera suite une classification des 
cépages par époque de maturité des raisins ; c'est à celle-ci 
que les vignerons devront de pouvoir choisir, sans tâtonnement, 
les cépages appropriés au climat de leur région. 

Conduits à envisager, dans leur ensemble, 1^9^ facteurs du vin, 
MM. Portes et Ruyssen apprécient, avec la qualité des cépages, 
le climat, le terrain, les engrais. 

L'influence prépondérante du cépage est mise en pleine 
lumière. Qui ne sait que le Pinot noir, cépage des grands 
vins de Bourgogne, donne un bon vin partout où il peut mûrir, 
tandis que le Gamay (l'infâme Gamay proscrit par les ducs de 
Bourgogne) ne donne qu'un vin plus que médiocre. Quant au 
Morillon hâtif, n'en déplaise au comte Odart, dontle nom est jus- 
tement vénéré, qui en parle ainsi : « pas meilleur pour la cuve 
que pour la table », nous estimons que le raisin qui fait, pour 
la table du peuple, l'objet de cultures chaque jour plus étendues 
dans le rayon de Paris d'où il tend à chasser, non seulement le 
Gamay, ce qui ne serait pas un grand mal, mais l'excellent et 
fertile Meunier, sorte de Pinot qui justifierait encore le renom 
des vins d'Argenteuil, doit être tenu en plus grande estime. 

L'anathème d'Odart sur le Morillon hâtif n'est pas plus juste 
quant à la cuve, et nous n'hésitons pas à le tenir, par expé- 
rience faite, pour le meilleur cépage à cuve des régions du 
Nord (où seul il mûrit toujours) à la seule condition de lui 
donner, parle coupage avec des vins de Gamay, l'acidité, et par 
la superposition au marc de la cuvée d'un radeau de bûches de 
chêne, le tannin ; acidité et tannin étant les éléments qui man- 
quent seuls à son jus d'une grande richesse saccharine. 



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PRÉFACE m 

Grande aussi est Finfluence du climat, une quantité donnée 
de chaleur, variable d'ailleurs avec la nature des cépages, élant 
nécessaire pour la maturation. C'est ainsi qu'en France, la 
culture de la vigne s'arrête vers la latitude de Paris, même à 
une altitude inférieure à 100 mètres *, tandis qu'en Provence 
cette culture est possible sur le Ventoux jusqu'à une hauleur de 
700 à 800 mètres. 

Mais la vigne est arrêtée par un climat trop chaud comme 
par un climat trop froid. « Sa culture, » dit Arago, « cesse là 
où la datte mûrit. » 

L'exposition est un facteur important. Vers les limites 
septentrionales de la culture de la vigne, les coteaux exposés 
au midi devront seuls recevoir celle-ci, qui ne prospérera au 
contraire qu'à l'exposition nord dans la région du dattier. 

Le terrain est, par sa nature, l'un des facteurs du vin. Sans 
doute celui-ci peut être bon sur tous les sols, sur le granité à 
THermitage, sur les schistes en Anjou et à la Côte-Rôtie, et sur 
le calcaire à Saumur et dans la Bourgogne, etc., mais, d'une 
façon générale, c'est le calcaire — ce point est bien mis en 
lumière — qui surtout donne le sucre, et partant l'alcool. Ce 
terrain développe aussi des bouquets d'une grande force, 
comme ceux des Bourgognes, mais ayant peut-être moins de 
finesse que ceux des vins provenant des formations siliceuses. 

De plus les sols calcaires hâtent la végétation et la matu- 
ration, ce qui aurait pu se déduire de cette observation des 
botanistes, que les flores alpines montrent toujours leurs fleurs, 
à altitudes égales, plus tôt sur les calcaires que sur les granités, 
schistes et autres formations siliceuses ; de là cette conséquence 
que c'est sur le calcaire qu'il faudra, de préférence, créer les 
vignobles vers les limites, en lalitude ou en altitude, de la cul- 
ture de la vigne. 

L'influence favorable des sols colorés soit par l'oxyde de 
fer, élément non moins utile aux plantes qu'aux animaux, soit 
par l'humus, est bien appréciée par les auteurs du Traité delà 
vigne. 

Quant à la question des engrais, elle est traitée avec la com- 

1. 11 s*agit ici des plateaux ; contre les pentes sud, le Pinot peut s'élever à 
470 mètres, et le Mourillou hâtif mûrissant partout. 



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IV PRÉFACE 

pélence de chimistes autorisés. Faut-il, oui ou non funoier, la 
vigne, et si oui, quels sont les meilleurs engrais ? 

Les anciens proscrivaient la fumure, les modernes la pra- 
tiquent avec succès, même avec le fumier des rues, accusé de 
parfumeries vins de la zone de Paris. La seule précaution à 
prendre, et elle est prise, consiste à enfouir Tengraisen hiver, 
le raisin ayant une certaine aptitude à s'imprégner des odeurs 
ambiantes. 

Du reste,abas le de Fengrais des vignes, la dominante, est 
la potasse, dont sont riches les cendres qui entrent pour une 
grande part dans les gadoues (fumiers des rues), les fumiers 
et urines des vaches, tous les détritus de la vigne elle-même, 
sarments, feuilles, rafles et marcs. Trois fois mauvaise est 
la pratique des vignerons, qui cueillent en automne les 
feuilles pour les vaches ou les chèvres, brûlent les sarments 
et portent les marcs sur les terres à céréales. 

La culture proprement dile est, il n'est pas besoin de le 
dire, ce qu'on peut appeler la dominante des facteurs de la 
production du vin. Tout le monde le comprend, même les per- 
sonnes qui paraissent devoir être les plus étrangères au sujet. 
Ainsi s'explique cette déclaration, faite par Voltaire dans un 
moment de bonne humeur auquel, dit-on, les vins du Jura 
et de Bourgogne n'étaient pas étrangers : « Il n'y a de sérieux 
ici-bas, » écrit-il à d'Alembert, » que la culture de la vigne. » 

Ayant été choisis les cépages les plus convenables au sol et 
au climat, il s'agit de les amener à la plus sûre, à la plus 
grande et à la meilleure production, avec le moins de frais 
possible. 

MM. Portes et Ruyssen font la lumière sur ce sujet en passant 
en revue les pratiques des divers pays et les soumettant à 
une savante critique. 

La plantation doit-elle être établie par boutures ou par mar- 
cottes? quelle est la valeur du provignage, proscrit par Jules 
Guyot, et cependant le principal mode d'entretien de vignobles 
aussi anciens que renommés ? quelle est la taille à approprier 
à tel ou tel cépage, tant au point de vue de l'abondance de la 
production qu'à celui de la maturation généralement retardée 
sur les longs bois? Les labours doivent-ils être profonds ou 
superficiels, quelles sont les meilleures dispositions à adopter 



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PRÉFACE V 

dans la plantation pour susbliluerlachEurue, plus économique, 
à la houe et à la pioche ? Faut-il échalasser et par quels 
modes? Comment mettre sûrement et assez économiquement les 
jeunes pousses à Tabri des gelées printanières? A quel point de 
la maturation faut-il procéder à la vendange et quels sont les 
vases les plus commodes, les plus avantageux pour transporter 
celle-ci de la vigne au cellier, etc. Autant de questions que les 
auteurs abordent et traitent avec détails, en passant en revue 
les pratiques admises dans les principaux vignobles. 

La greffe de la vigne fait essentiellement partie, aujourd'hui, 
de sa culture dans les départements du midi de la France. 

A peu près inconnu jusqu'à Finvasion du phylloxéra, le 
greffage de la vigne est devenu Tune des méthodes sur 
lesquelles on compte le plus pour sauver la production 
vinicole. 

Par la greffe de cépages français sur des sujets amé- 
ricains, on obtient ce résultat de récolter du vin de France 
sur des porte-greffes qui ne donnent directement qu'un 
vin médiocre, mais qui, en raison de la vigueur de leur système 
radiculaire, résistent au phylloxéra qui vient à les envahir, 
ïo utefois le greffage présente deux points noirs : d'une part, 
il ne réussit que difficilement ; d'autre part, beaucoup de 
cépages américains n'ont plus la faculté de résistance à 
laquelle on avait cru d'abord. 

Les maladies de la vigne, aujourd'hui si nombreuses et si 
graves, ont été l'objet d'études approfondies. Le soufre, spéci- 
lîque de l'oïdium, assure depuis longtemps contre lui les 
récoltes ; il apparaît que les préparations du cuivre vont nous 
préserver du mildew ; mais le phylloxéra etl'anthrachnose ont- 
ils un remède à la fois sûr, applicable partout, et surtout éco- 
nomique. 

A ce point de vue les races américaines, qui semblaient 
d'abord toutes défier le phylloxéra, ne vont-elles pas successi- 
vement perdre le renom de résistance auquel on s'était hâté 
de se rattacher, ce qui, la greffe aidant, eût permis de con- 
server nos bons cépages d'Europe? Il y a là encore un point noir 
dont les yeux ne sauraient se détourner. 

Les maladies de la vigne ne sont pas les seules à redouter 
du vigneron. Il y a encore les maladies (acidification, vin 



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VI PRÉFACE 

amer, vin tourné, vin gras, elc.) du vin lui-même contre les- 
quelles il faut se tenir en garde, d'abord pour s'en préserver, 
ensuite pour les guérir. 

Les tonneaux eux-mêmes, oîi le vin doit être conservé, peu- 
vent causer sa perte, par suite de maladies qui doivent, à leur 
tour, êlre prévenues ou guéries. 

C'est faute de soins convenables donnés aux tonneaux que, 
dans des conditions d'ailleurs identiques, tel propriétaire n'a 
jamais de bon vin tandis que son voisin est réputé pour sa 
bonne cave. Ne pas confondre la bonne cave due aux soins 
donnés au vin et aux tonneaux, avec la bonne cave donnée par 
une température fixe, une bonne aération, Téloignement des 
causes de trépidation, elc. 

Il était intéressant de suivre, par l'analyse successivement 
faite des raisins aux diverses péiîodes de leur développement, 
les changements chimico-physiologiques qui s'y produisent 
depuis leur première formation jusqu'à leur maturité. On voit 
ainsi que les acides, d'abord dominants, diminuent pour faire 
place aux matières sucrées. Les matières colorantes, qui appa- 
raissent sur le tard, se présentent, — à de rares exceptions 
près, offertes par quelques cépages dits teinturiers, — localisées 
dans l'enveloppe du grain, d'où elles seront extraites dans les 
cuvées par l'acool qui se produit, par transformation du sucre 
dans la fermentation. 

A quel moment de la maturité du raisin doit-on procéder à 
la vendange? Sans doute, il faut, en thèse générale, que cette 
maturité soit complète. Mais faut-il qu'elle soit atteinte dans 
les années humides qui amènent la pourriture ? Et ne peut-on 
utilement, comme dans les grands crus de raisins blancs 
l'Anjou, attendre que les feuilles tombent et que la pellicule 
des grains se fendille ou se détache ? Ce sont là questions 
d'espèce qui ne sauraient prévaloir contre les règles com- 
munes. 

Capitale aussi est l'œuvre de la vinification ou fabrication du 
vin. Cela ne servirait à rien d'avoir fait choix des bons cépages, 
d'être ftivorisé par les climats, de ne rien avoir négligé dans 
le choix du sol, les cultures et pour l'opération des vendanges 
si les meilleures pratiques ne sont pas mises en œuvre pour la 
confection du vin. Soit que l'on fasse des vins sans que le 



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PRÉFACE Vn 

marc passe à la cuve, ce qui constituera les vins blancs (dont 
les plus fins pourront, comme en Champagne, provenir des 
raisins noirs), soit que Ton procède à la fermentation avec le 
marc, des règles, que les auteurs tracent avec détails, sont à 
observer, sous peine de n'obtenir que des vins repoussés par 
la consommation ; les peines, les dépenses, le travail intelligent 
de toute Tannée se trouvant ainsi perdus au moment même où 
ils devaient trouver leur rémunération. 

La composition des vins est exposée par les auteurs avec 
Fautorité de chimistes consommés. Après l'indication de 
la composition normale et des procédés analytiques les plus 
pratiques pour la constater, viennent les falsifications, d'autant 
plus difficiles parfois ''à constater que la chimie elle-même 
se fait l'aide des fraudeurs. On sait qu'aux premiers âges de 
l'imitation artificielle des vins, un marchand condamné sur 
l'analyse du célèbre Vauquelin qui n'avait pas retrouvé la 
proportion voulue de crème de tartre dans le vin fraudé dit, 
en sortant du tribunal : « C'est bon, une autre fois on en 
mettra. » 

Ainsi fait-on aujourd'hui pour l'extrait, la glycérine, 
l'alcool, etc. 

L'extraction des eaux-de-vie du vin est, en certains pays, 
le but essentiel de la culture de la vigne. En tel lieu où 
le vin serait médiocre on a tout avantage à en extraire les 
eaux-de-vie. C'est ainsi que l'on procède en beaucoup de 
lieux de l'Hérault et contrées voisines, dans les Charentes, 
qui donnent les eaux-de-vie réputées d'Angoulême, d'Ar- 
magnac, et surtout les fine Champagne^ dont la qualité paraît 
tenir à la nature calcaire des îlots sur lesquels on en récolte 
le raisin. 

Puis viennent les eaux-de-vie dites de marcs, exposées à 
contracter au feu un goût d'empyreume qui ne déplaît pas 
à tous. Certains marcs retiennent, et par conséquent peuvent 
fournir plus de 2 p. 100 de leur poids d'alcool. 

Entre le moment de la maturation du vin, très variable 
suivant les crus, le Bourgogne, par exemple, mûrissknt vite 
et le Bordeaux beaucoup plus tard, et celui de la consomma- 
tion, laquelle peut se prolonger, utilement, en général 
d'autant plus longtemps que la maturation a été plus lente à 



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vin PRÉFACE 

s'eflfecluer, se place la période de la conservalion, conserva- 
tion toujours plus longue quand le vin arrive plus tard à sa 
maturation, mais cependant soumise à certaines conditions, 
à certaines règles, soit que le vin soit laissé en fûtB ou mis en 
bouteilles. L'époque oh le vin doit quitter le fût pour la 
bouteille n'est pas, d'ailleurs, indififérente, ni au point du 
développement du bouquet, ni à celui de la maturation et de 
la conservation des qualités acquises. 

On peut voir, par les points du Traùé de la Vigne auxquels 
nous venons de toucher, que ce livre est une œuvre considé- 
rable, n'ayant laissé sans examen aucune des questions impor- 
tantes de la culture générale de la vigne, qu'il s'agisse de faits 
pratiques ou d'applications de la science. Reconnaissons aussi, 
à l'honneur des auteurs, que leur livre donne heu, en maints 
endroits, à des échappées d'un patriotisme jaloux, trop 
justifié par une culture qui est, et doit rester, grâce à la 
variété de nos cépages, de nos terrains, de nos climats, 
aux pratiques intelligentes de nos vignerons essentiellement 
française. 



A. CHATIN 

{de l'Institut). 



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INTRODUCTION 



Ce livre est à la fois un plaidoyer et ua cri d'alarme : un plai- 
doyer pour lapauvre Ariane végétale qui, pendant des siècles, nous 
&t riches et heureux, et que nous laissons, comme les filles du roi 
Lear pour leur vieux père, ingratement mourir dans l'abandon ; 
un cri d'alarme en faveur de notre industrie et de nos finances, 
car s'il serait exagéré de dire que la France sombre dans le gouffre 
du déficit, il n'en est pas moins vrai que nous traversons une 
crise à la fois industrielle et financière des plus redoutables dont 
l'abandon de la vigne n'est la cause ni la moins certaine ni la 
moins directe. 

Un tiers de milliard, telestle tribut que nouspayons chaque année, 
comme on le verra, moins encore à l'étranger qu'à notre incurie. 
Croit-on que, rendue à notre industrie, qui en profitait autrefois, 
une telle prébende ne suffirait pas à rallumer ses fourneaux, à 
faire ronfler ses bobines, à ramener enfin, autour de ses usines 
languissantes, l'activité joyeuse et le salubre travail, père de la 
consommation, mère de l'impôt? 

D'où vient que, pourarrêtercette ruine, on ne tente, sinon rien, au 
moins rien de suffisant? Est-ce impuissance ? Si nous le croyions, 
nous nous garderions bien de le dire, et, gémissant en secret sur 
un mal qui nous paraîtrait incurable, nous étendrions pieusement 
le manteau de Cbam sur cette infirmité de notre génie. Mais il n'en 
est rien, et, en voyant — pour ne rien dire des autres pays — , la 
Suisse confiner depuis douze ans, avec le sulfure de carbone de 
Paul Théhardet le sulfocarbonate de potasse de Dumas, le phyl- 



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X INTRODUCTION 

loxéra dans les limites de trois communes, alors que, pendant la 
même période, il s'est étendu chez nous, comme une tache d'huile 
des bords de la Méditerranée à ceux de la Marne, comment pour- 
rions-nous nous empêcher de nous rappeler cette pensée dont 
notre grand historien national, Henri Martin, a fait en quelque 
sorte la synthèse et la conclusion de ses longues annales : « Que le 
malheur de la France à travers les temps a été bien moins de man- 
quer d'hommes que d'en avoir, et de ne pas savoir s'en servir »? 
« Aimer l'agriculture, » disait récemment au concours agricole 
de Montpellier le ministre Hervé Mangon, « c'est aimer la France 
et la République. » Si on ajoute que « l'aimer, c'est l'éclairer, » 
on aura ainsi formulé en trois mots tout le programme de notre 
relèvement agricole, gage et prélude les plus assurés de ... 
l'autre. 

« Le secrétaire de Florence (Machiavel), » a écrit quelque part 
Voltaire, « apprit à l'Europe l'art de la guerre. On la faisait 
depuis longtemps, mais on ne la savait pas. » 

Telle est, en trois mots aussi, toute l'histoire de notre viticul- 
ture. Aussi longtemps qu*autour de nous on n'en a pas su plus 
long que nous, l'empirisme viticole a pu nous suffire. Il n'en 
saurait plus être de même aujourd'hui, que, de toutes parts, la 
viticulture sort des limbes de la routine pour devenir un véritable 
art. L'empirisme, d'ailleurs, se trouve maintenant en face de maux 
qu^il n'a pu prévoir et devant lesquels il demeure désarmé, ou 
plutôt, risum teneatis, en faveur desquels il demeure armé. Nul 
n'ignore, en effet, qu'un des principaux obstacles dans la lutte 
contre le phylloxéra a consisté dans la résistance du paysan ignare, 
laquelle est, parfois, allée jusqu'à une véritable levée de fourches 
et d'espingoles, alors qu'ailleurs, éclairé par l'enseignement 
viticole, absent chez nous, il était le meilleur auxiliaire de la 
défense. Avant de vaincre le phylloxéra, il faut donc commencer 
par vaincre le vigneron, par le vaincre comme dans la Fable, à 
la manière du soleil qui fait tomber le manteau... par la lumière. 
Gomme Rome après les guerres Puniques, la viticulture est chez 
nous « une tête sans corps. » Elle a des généraux, des généraux par- 
fois illustres, et pas de soldats. C'est cette milice qu'il s'agît de con- 



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INTRODUCTION XI 

stituer à bref délai et d'emprunter à la source même de notre vie 
nationale, à l'école primaire en y faisant figurer l'enseignement 
viticole ailleurs que sur les programmes. Là est le remède, là 
est le salut. 

En somme, la nation attend aujourd'hui deux Messies : 
celui qui, — par une voie, d'ailleurs quelconque, — nous rendra 
l'Alsace-Lorraine, ou plutôt, qui rendra la France et l' Alsace-Lor- 
raine l'une à l'autre ; 

Celui qui rendra la France à la vigne. 

Le premier, ce sera nous tous, collectivement. Pour le second, 
un ministre de bonne volonté et de compétence; un homme de 
métier, comme celui que l'agriculture a en ce moment la rare 
chance d'avoir à sa tète, peut suffire. Il y a là de quoi tenter un 
homme de bien. 

Pour Tune et Tautre mission, le procédé est d'ailleurs le 
même, celui de Newton... et de Gambetta: « Y penser toujours », 
et ajoutons, — nous, — ne s'en laisser distraire par aucun mirage. 

(( Con lavoro e perseveranza, riprenderemo il posto primo, che 
« tenevano i padri nostri. » 

Qui parle ainsi? Est-ce un général victorieux, ou un diplomate 
madré, habitué à faire battre les autres, et à soutirer à son profit, 
par la ruse tout le fruit de leurs sacrifices et de leurs efforts? Rien 
de tout cela : c'est un professeur, très éminent, il est vrai, de 
viticulture, qui donne cet apophthegme comme épigraphe à son 
cours (i). Ainsi, c'est par l'extension et le perfectionnement de 
la viticulture, que l'Italie espère atteindre le rang qu'elle ambi- 
tionne et auquel, selon Pline, la vigne n'avait pas, autrefois, 
moins contribué que les armes (2). Gardons que l'abandon de la 
viticulture ne nous fasse perdre le nôtre! 

Il nous reste une dette de reconnaissance bien douce à ac- 
quitter. Sans parler des personnes que nous aurons occasion 
de remercier dans le courant de l'ouvrage, nous avons reçu 

(1) PoUacci, la Teoria e la Pratica délia VUiadtura e délia Enologia. 

(2) Pline, Histoire naturelle, trad. Littré, libr. XIV, § ii. 



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XU INTRODUCTION 

de précieux renseigaemenls, documents et conseils de MM. 

Ghatin et Nauoin (de rinslitut), directeurs, le premier, de FÉcoIe supérieure 
de pharmacie de Paris, le second, du Laboratoire des hautes éludes de la 
villa Thuret à Antibes; 

Planchon, membre correspondant de T Académie des sciences, directeur du 
Jardin des Plantes de Montpellier; 

Dbhérain, professeur de Physiologie végétale au Muséun et à Grignon ; 

B. Renault, professeur de Paléontologie végétale au Muséum ; 

Tisserand, directeur général, et Mamelle, chef de bureau au Ministère de 
Tagriculture ; 

JoBLN et Malvoisel, bibliothécaires adjoints du Muséum ; 

Garuel, directeur de ÏOrto botanico et du Museo de Florence ; 

Emmanuel Arago, ambassadeur de France à Berne; 

Thibouvillb, consul de France à Messine ; 

R^É Gérard, professeur agrégé à Técole de pharmacie de Paris ; 

Alexis Jordan, l'illustre botaniste de Lyon ; 

Weber, directeur du Jardin botanique de Dijon ; 

Revbuère, naturaliste à Porto-Vecchio (Corse) ; 

Constant, naturaliste au Golfe Juan (Alpes-Maritimes); 

Docteur Sagot, professeur d'histoire naturelle à Melun ; 

GiEiEUD, inspecteur des Contributions indirectes à Melun ; 

Regel, directeur du Jardin botanique de Saint-Pétersbourg ; 

Lestblle, inspecteur des Postes et télégraphes à Périgueux ; 

L. N. Renault, viticulteur à Egg Harbor City (New Jersey) ; 

L'helléniste Nicot, pharmacien à Paris; 

Baqué, chef d'institution à Luchon ; 

Bonnet^ l'haibile et savant dessinateur des travaux pratiques de l'École de 
Pharmacie de Paris ; 

Gontamain, ingénieur en chef du matériel à la Compagnie du Nord, professeur 
à l'École Centrale ; 

Darce, directeur des Contributions indirectes à Tours ; 

Eugène Seingubrlet, directeur de la Revue Alsacienne: 

Gustave Duclaud, ampélonome à la Bretonnière (Indre-et-Loire) ; 

Vassilibre, professeur d'agriculture à Bordeaux ; 

Charron, agronome à Ambarès (Gironde) ; 

RoBOAM, gérant des grands crus du Médoc; 

DuBoscQ, maître de chaix à Yquem (Gironde) ; 

Marc, gérant du cru de Suduirault (Gironde) ; 

Cazenave, ampélonome et auteur d'an Manuel de Taille à la Réole (Gironde) ; 

Docteur Sabatier, maire de Béziers ; 

A. Cabanes et A, Pascal, viticulteurs à Gruissan (Aude) ; 

Delaude, avocat, et Rossignol, viticulteurs à Cuxac (Aude) ; 

Et enûn de nos préparateurs dévoués MM. Cannepin et Stanchi. 

Si, suivant le mot du grand magister du Parnasse : 
La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne, 

que ne doit-on pas à ceux dont Tobligeance sait, d'une main si 
gracieuse, prodiguer à la fois le fonds et la forme? 

LES AUTEURS. 

14 octobre 1885. 



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TRAITÉ DE LA VIGNE 

ET DE SES PRODUITS 



CHAPITRE PREMIER 

HISTOIRE DE LA VIGNE 



Error commums facit jus. Ce vieil adage juridique n'a jamais 
trouvé de meilleure application qu'en ce qui concerne l'origine 
de la vigne. C'a été longtemps un « cliché », comme on dirait 
aujourd'hui, une sorte de dogme contre lequel il y avait quelque 
irrévérence à s'inscrire, que la vigne nous venait des Phéniciens, 
et nous venait uniquement d'eux. 

C'est, pour ne parler que des naturalistes les plus illustres, la 
doctrine de Lamarck dans la Continuation de P Encyclopédie j et 
de Boscq dans le Nouveau Dictionnaire d^ histoire naturelle, édité 
en 1819. Depuis, des notions nouvelles ont surgi : à côté de l'his* 
toire et des légendes humaines, la nature nous a ouvert ses 
annales, et, dans une antiquité dont l'immensité n'a de compa- 
rable que celle des distances sidérales, nous y avons vu appa- 
raître l'empreinte, nous pourrions dire la signature de la vigne. 
Des millions d'années avant que vous eussiez fait votre entrée 
sur la scène cosmique, semble-t-elle nous dire, j'étais là, sur ce 
sol que vous habitez; j'y étais à peu près telle que vous m'y 
trouvez aujourd'hui. 

Tels sont les enseignements de la paléontologie végétale o« 
paléophytographie, ainsi qu'ils résultent des merveilleux travaux 
des Brongniart, des Schimper, des Heer, des Unger, des Ludwig, 
des Braun, des Gœppert, des Saporta, des Renault et des Grand'- 
Enry. Telles sont les données de la paléophytotomie, qui, née 
française de la main de l'illustre Brongniart, est revenue, après 

TRAITÉ DB LA VIGNE. — I i 



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2 HISTOIRE DE LA VIGNE 

une trop longue émigration en Allemagne, à sa patrie d'origine, 
à ce Muséum, où Tidée même en a été conçue, et où M. Renault 
en continue aujourd'hui si glorieusement, la tradition. 



LES PRÉCURSEURS DE LA VIGNE 

S'il est une idée que l'inventaire déjà immense, quoique à peine 
ébauché, des faunes et des flores des temps préhistoriques, — on 
serait presque tenté de dire, comme les Allemands, prémondaux 
[vorweltig), — fasse ressortir avec Fimpériosité de l'évidence, 
c'est celle-ci : que l'être est fonction du milieu. Y a-t-il, suivant 
la conception platonicienne, dans les profondeurs du contingent, 
des types qui n'attendent, pour revêtir la matérialité, que la pro- 
duction d'un milieu adéquat à leurs conditions d'existence? C'est 
ce qu'évidenunent nous ne saurions dire, mais toujours est-il que, 
pour employer le langage de Newton, .< les choses se passent 
comme s'il en étêdt ainsi » et comme si, de plus, ces types procé- 
daient l'un de l'autre par une filiation lente, méthodique et suc- 
cessive. Chaque fois que le milieu change, l'être change, 
modifiant sa forme ou sa substance suivant les besoins nouveaux 
d'alimentation et de défense que comporte la modification du 
milieu, disparaissant lorsque le milieu lui devient décidément 
trop hostile. Les modifications de milieu ne s'opérant que dans 
des conditions de temps telles que les siècles y représentent à 
peine des heures, les degrés de transition, dont beaucoup nous 
manquent évidemment, sont, d'ailleurs, presque insensibles; ceux 
qui demeurent l'attestent de la façon la plus manifeste. C'est ce 
que le professeur Albert Gaudry appelle « les enchaînements du 
monde organique ». 

Le monde tout entier parait avoir joui pendant les périodes pri- 
mitives d'une température uniforme en toutes ses parties, pôle, 
équateur ou régions intermédiaires. La flore houillère est la 
même, par exemple, à la baie du Roi, au Spitzberg, par 80 de- 
grés de latitude nord, en Espagne, en Grèce, en Nouvelle-Zélande, 
en Belgique, dans la France centrale et méridionale (1). Des 

(1) Nous ne parlons pas des houilles récemment signalées au Tonkin par 
l'ingénieur Fuchs, et qui sont d'origine triasique. 



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^ 



LES PRÉCURSEURS DE LA VIGNE 3 

végétaux de grande taille, — ou disparus depuis, comme les 
Sigillana, les Lepidodendron, les AsterophylliteSj les Calamo 
dendrées (1), les Cordaîtes (2), — ou confinés aujourd'hui dans les 
régions tropicales, comme les Cycadées et les Fougères arbores- 
centes ^ — ou considérablement réduits de taille, comme les Prêles 
et les Gnétacées, tel était l'ensemble à la fois puissant et triste de 
la flore houillère. Une atmosphère en même temps épaisse et 
lourde, chargée de brumes fréquemment condensées en précipi- 
tations abondantes; point de « verdure » proprement dite, puis- 
que point de feuilles caduques aux nuances tendres, multiples et 
changeantes, point d'animaux terrestres et point de fleurs. Des 
formes symétriques, comme seraient celles d'une forêt d'asperges 
arborescentes (3), où tout était pour ainsi dire ligneux, même 
les frondes rudes et coriaces, une végétation serrée, une crois- 
sance rapide; tout donné au fond, rien à la forme, comme si, en 
mère prévoyante et sans nul souci de coquetterie, la nature se 
hâtait de constituer, en vue de l'homme encore à naître, et, der- 
nier terme de son évolution, im immense réservoir de matière utile. 
Lq permien, le trias se forment, puis, le jurassique^ qu'un émî- 
nent paléophytographe a si bien dénommé le « moyen âge de 
l'histoire du globe (4) » ; 

Le matin n'est plus, le soir pas encore ; 

les types houillers proprement dits, les genres sans représentation 
actuelle, ont déjà disparu; les conifères se sont franchement cons- 
titués sur leur» débris. Ce sont des Taxinées [Boiera), des Arau- 
cariées à feuilles imbriquées sur la branche comme des écailles 
de poisson, et dont notre Araucaria imbricata reproduit parfaite- 
ment la physionomie. Ce sont desBrachyphyllum,des Pachyphyl- 
lum, espèces éteintes, mais dont les genres subsistent. Les Cyca- 
dées abondent, et, avec elles, les fougères aux frondes dures et 
coriaces, CtenopteriSy CycadopieriSyLomatopteris, Scleropteris^eic. 
C'est l'heure où apparaissent les grands sauriens complexes, semi- 
poissons (Ichthyosaures), semi-ophidiens {Plésiosaures) ^ semi- 
oiseaux {DinosatwienSy Bhamphorhynchus, Archxoptefnx), l'heure, 

(i) Ces sub-conifères, suiTant l'expressive terminologie de Grand'Enry. 

(2) Type si curieux, tenant des Cycadées, des Gnétacées et des Taxinées, et 
constituant, selon toute apparence, un stade de transition vers les Angio- 
spermes. 

(3) Voir Botanique Cryptogamique du D' L. Marchand, pi. I, Doin, éditeur. 
Paris. 

(4) De Saporta, le Monde des plantes^ p. 137. Paris, Masson, éditeur, 1879. 



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4 HISTOIRE DE LA VIGNE 

en un mot, où s'accomplit le passage du poisson au reptile, et du 
reptile à l'oiseau (1). 

Les conditions cosmiques ont évidemment changé : le climat 
est, vraisemblablement, devenu moins brumeux, tout en demeurant 
fort chaud; mais, ce qui n'a point changé, c'est l'uniformité de 
ces conditions pour toute la planète. « L'égalité climatériquo 
devient alors manifeste ; les reptiles, dont la classe dominait à 
cette époque, réclam^ent une grande chaleur extérieure : elle 
seule, à défaut de leur sang, qui en est privé, communique de 
l'énergie à leurs mouvements, et favorise l'éclosion de leurs œufs. 
Les végétaux jurasSques recueillis dans Tlnde anglaise, en Sibé- 
rie et au Spitzberg, ainsi qu'en Europe, font voir, de leur côté, 
que rien ne distinguait, à ce moment, la flore des pays voisins 
de la ligne de celle de nos pays et de l'extrême nord, et que les 
différences, lorsqu'elles existent, portent sur des détails secon- 
daires, et non pas sur le fond (2). » 

C'est avec la craie inférieure que, contrairement à ce qu'on 
avait pensé tout d'abord, la différenciation des latitudes commence 
h s'accentuer végétalement. « Une flore de cet âge a été observée 
à Kone, dans le golfe d'Omerak, par 70*" 40' de latitude nord. Les 
espèces recueillies sont en grande partie les mêmes que dans 
Viirgonien^ un des étages inférieurs de la craie dans le centre de 
l'Europe. Cependant, une feuille de peuplier et quelques sapins 
du groupe des Tsuga se trouvent associés, dans certains gise- 
ments, aux Cycadées et aux Fougères gleichéniées, qui dominent 
l'ensemble. Ce mélange, assurément fort remarquable, peut-il 
être considéré comme le premier indice du refroidissement po- 
laire? C'est fort possible et même probable (3). » Les nouvelles 
déterminations de Heer (4) sur la craie inférieure d'Atanekerdluk, 
latitude = 70**, ont grandement accentué ces différences et, par 
cela même, justifié ces conclusions en quelque sorte instinctives. 
Quoi qu'il en soit, saluons au passage la première apparition des 
Angiospermes. Timidement encore, discrètement, humblement 
presque, elles prennent possession de la vie, que bientôt elles 
vont enva^hir. Ce sont des Amentacées, végétaux sans fleurs, non 

(1) On sait que, par un grand nombre de particularités anatomiques, 
comme par le développement de leurs œufs, les oiseaux se rattachent aux 
reptiles, et notamment aux sauriens, ce qui les a fait réunir par les natura- 
listes les plus éminents, Huxlej entre autres, en un groupe commun, sous la 
dénomination de Sauropsidés. 

(2) Saporta, le Monde des plantes, p. i 37. 

(3) \d.,ibid,y p. 136. Paris, Masson, 1879. 

(4) Heor, Die fossile Flora der Polànder. Zurich, 1882. 



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LES PRÉCURSEURS DE LA VIGNE 5 

seulement peupliers, mais chênes, platanes, noyers, liquidam- 
bars, dont les chatons mâles offrent encore tant d'analogie avec 
cçux des Conifères; des figuiers (1), alliés si intimes des Amen- 
tacées, des Laurinées de toutes sortes, canneliers et sassafras à 
fleurs obscures et sans pétales ; d'autres dicotylédones à faciès 
méridional, qui ne doivent traverser l'existence que comme une 
étape vers des types plus stables, les Credneria^ ces aïeuls des 
Sterculiées, les Williamsonia, ces précurseurs des Eucalyp- 
tus^ etc., etc., des Aralîacées, dont un ]ieTre,YHed€raprîmordîalis, 
enfin, des magnolias et liriodendron, les premiers végétaux à 
fleurs^ dans l'acception décorative du mot. 

Avec la craie cénomannienne y cette flore polaire se développe, 
et déborde sur le continent actuel. Déjà ont apparu au pôle les 
CissuSj ces ancêtres encore vivants de notre vigne, tandis que, 
sur le continent, on n'en est encore qu'au Cissistes (2) insignis, 
l'évolution va donc très manifestement du nord au sud. Abon- 
dantes dans l'Allemagne cénomannienne, de la Bohême à la Silé- 
sie, c'est-à-dire du 51* au 49** de latitude, les Dicotylédones sont, 
au contraire, rares à Toulon, où prédominent encore les Conifères 
et les fougères coriaces, où la végétation a gardé, en un mot, 
une physionomie jurassique. Signalons, pourtant, en Bohême 
comme en Provence, la présence des palmiers, qui, par un mou- 
vement inverse, analogue à celui des vents alises, et qui s'accen- 
tuera encore dans Véocène, semblent remonter vers le nord, à 
mesure que les Dicotylédones descendent vers le midi, mais qui 
ne doivent jamais dépasser la Baltique. 

Des platanes, des chênes, des hêtres, des peupliers, des Amen- 
tacées, en un mot, dont les genres, sinon les espèces, semblent 
dès lors franchement constitués; avec cela des Magnoliacées, des 
Laurinées, des Mimosées, sans parler des palmiers, cycadées 
et fougères; des Ampélidées naissantes, enfin, tel est le 
synopsis déjà complexe du règne végétal à la veille du ter- 
tiaire. 

Pourtant, point encore de Gamopétales. La soudure des pièces 
isolées en un tout plus solidaire et plus résistant semble avoir 
été, en ce qui concerne les enveloppes florales, non seulement 
une étape progressive, mais le dernier terme de l'évolution ; aussi 

(i) Fictu atavina. Ficus crassipes, etc. 

(2) En paléontologie, la teraiinaison Ueis indique des végétaux analogues, 
mais non identiques, une forme de transition, conduisant à ceux indiqués par 
le radical : palmacites, végétal analogue au palmier, cissites au ciâsus, etc. 
Voir pour cela, comme pour la nomenclature, Schimper, Traité de paléorUo- 
logie végétale^ passim. 



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6 HISTOIRE DE LA VIGNE 

les Gamopétales n'apparaissent-elles qu'à une période tout à fait 
moderne et quasi contemporaine de Thomme (1). 

Au point de vue restreint, mais important pour nous, des Am- 
pélidées, le progrès, au lieu de porter sur les enveloppes (2), d'ail- 
leurs très ténues et très caduques, s'est manifesté sur les organes 
foliacés, et c'est ainsi que, des feuilles digitées des Cissus, des 
Ampélopsis, nous passons aux feuilles simples de la vigne (3). 
Cela est tellement vrai que, chez les vignes spontanées du type 
vinifera^ qui semble être lui-même un type ultime de perfection- 
nement, l'état sauvage ou le retour à l'état inculte (verwildert 
des Allemands) se traduit souvent par une échancrure beau- 
coup plus grande des lobes, allant pi'esque, lorsqu'elle n'y 
atteint pas tout à fait, jusqu^à la digitation. Dans son excel- 
lent Questionnaire sur la manière de cultiver la vigne, P. 
Renard signale ce fait révélé par la pratique qu' « un cépage à 
feuille pleine et ronde est généralement meilleur que celui à 
feuille laciniée » (4). 

Bien longtemps avant lui, Columelle avait fait la même 
remarque à propos des vignes Nomentanes et des trois vignes 
gauloises dites Belvenaques, offrant de part et d'autre cette 
particularité que leur variété la meilleure et la plus féconde était 
celle dont la feuille était le moins laciniée (5). 

Mais, ce n'est pas tout. La vigne cultivée dégénère, parfois, 
soit en partie, soit en totalité. « Il arrive fréquemment qu'un 
même cep, par suite d'une sorte de dégénérescence ou de 
dimorphisme, donne des raisins de qualité, de forme, et, souvent 
même, de couleur très différentes. Ainsi, nous avons vu fré- 
quemment, sur un pied de très beau chasselas, une partie qui, 
chaque année, donnait des raisins guère plus gros que du petit 
plomb. Le chasselas dit gros coulard est le produit d'un accident 
fréquent sur des pieds de chasselas ordinaires. Sur un pied de 

(1) Voir Schimper, loc, cit. Par des considéralions d'un autre ordre, mais 
qui conspirent ayec la conception de Schimper, Ghatin conclut, également, à la 
suprématie des Ck>rolIiflores. 

(2) Il y a, du reste, dans le pérlanlhe, un commencement de coalescence. 
Seulement, c'est par en haut que, dans le genre Vitis, les pétales, libres chez 
les Cissus, contractent adhérence, pour tomber ensuite tout d'une pièce. 

(3) Les intermédiaires existent encore : sans parier des yignes du Soudan et 
des Ampelo-cissus de Planchon, ce sont le Vitis incisa du Texas, Nuit, à inflo- 
rescence de Cissus et à feuilles entières en bas et lobées en haut, et le Vitis 
ineonstans du Japon et de l'Himalaya, Miq. (Voir Regel, Conspectus specierum... 
Pétersbourg, 1873.) 

(4) P. 117. Paris, chez'l'auteur, 54, rue des Martyrs. 

(5) Columelle, De re rustica. Collection Nisard, p. 2^6-227. 



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LES PRÉCURSEURS DE LA VIGNE 7 

muscat noir, nous avons remarqué des parties qui donnaient des 
raisins muscat blanc » (1). 

Cazalis Al lut a consigné dans le Sud -Est de 1862 (p. 665 
et 666), des faits analogues «... un cep de terret produit chez moi 
depuis plusieurs années des raisins noirs sur les coursons d'un 
bras, et gris sur ceux d'un autre bras... J'ai un cep d'aspiran, 
gris taillé en chaîne d'environ 12 mètres de longueur, dont les 
six premiers ont constamment des raisins gris, et le reste des 
raisins blancs... Je possède, dans un enclos, unaspiran noir à plu- 
sieurs bras, dont un donne des raisins deux fois plus gros que 
ceux des autres bras. » 

Celles de ces modifications qui impliquent dégénérescence 
(appauvrissement du fruit en quantité ou en grosseur) sont mar- 
quées par une laciniation plus grande des feuilles. « Ainsi, on a 
remarqué que, toutes les fois que les feuilles sont très divisées 
ou qu'elles le sont plus qu'elles ne doivent Fêtre pour la variété 
à laquelle elles appartiennent y que les échancrures sont pro- 
fondes et les divisions aîgiies, les ceps qui présentent ces carac- 
tères sont très peu productifs, et ne donnent que de très petites 
grappes. En général, les individus qui présentent ces caractères 
sont très vigoureux.... Les ceps qui sont /ranc5, au contraire, ont 
les feuilles bien nourries, et leurs divisions, peu nombreuses, 
sont aussi peu profondes. Même chez les espèces normalement 
divisées, on reconnaîtra des différences tellement sensibles, toutes 
proportions gardées, qu'on s'y trompera rarement » (2). 

Cornu, autre praticien, vigneron de profession, comme Renard, 
et dont on ne saurait soupçonner les observations d'être ins- 
pirées par des théories préconçues, atteste, également, que « les 
variétés défectueuses poussent beaucoup plus vigoureusement 
que les autres, et se distinguent par une grande profondeur 
des lobes des feuilles » (3). 

La laciniation pourra aller plus loin, jusqu'à transformer 
une feuille entière en feuille pinnatiséquée, ainsi que cela résulte 
du très curieux passage suivant que nous empruntons au grand 
ouvrage du D' Guyot. Le cep devient alors absolument stérile. 

« Au milieu des vignes de mescle (pulsart), les vignerons me 
font remarquer des faits qui leur sont familiers, et qui sont d'une 
haute importance en physiologie végétale. Le mescle est un raisin 
à longues grappes, à grains clairs et ovales : ses feuilles sont 



(1) Carrière, la Vigne, p. 49-50. 

(2)Id., tfctd., p. 260et261. 

(3) Cornu, Culture de la vigne dans la Càie-d'Or^ p. 67. 



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8 fflSTOIRE DE LA VIGNE 

profondément lobées, à 5 divisions en général : mais quelques 
ceps sont à feuilles peu lobées, et à limbes bien garnis de mem- 
brane, tandis que d'autres sont à feuilles déchiquetées, et n'offrant 
de chaque côté de leurs nervures principales que peu ou point 
de surface membraneuse. » (On dirait, en effet, une feuille de 
potentille, on, slussî, de vigne vierge (Ampélopsis) j (orme primitive.) 
« Les premières feuilles, a (fig. 1) indiquent un cep très fertile; 




Fig. 1. -~ 6. Feuilles de mescle stérile, a. Feuilles de mescle fertile, 

d'après le D'. Guyot. 

fes secondes b (fig. 1), un cep absolument et éternellement stérile. 
Les vignerons appellent ces ceps, « plants craputs ». 

« Les plants craputs sont vigoureux en bois, et « ne se mettent 
jamais à fruit : leurs boutures partagent leur sténlité. 

« Existe-t-il un rapport entre le limbe des feuilles et la fécondité 
de l'arbrisseau? Les vignerons affirment qu'entre les plants par- 
faits et les plants craputs, il y a des degrés de laciniation des 
feuilles, correspondant au degré de fécondité du cep. Tous m'ont 
désigné à la feuille, à distance, la quantité de fruits relative qui se 
trouverait sur tel ou tel plant, et ils ne se sont jamais trompés : 
plus la feuille était pleine, plus il y avait de raisin à la souche. 
En serait-il ainsi pour toutes les variétés de cépages? Je le crois : 
car, dans les serres, tous les ceps à feuilles laciniées sont à peu 
près stériles (1). » 

Ces notions n'ont point, comme on pourrait être tenté de le 
croire au premier abord, qu'un intérêt de théorie. Elles ont, au 
contraire, une très grande importance pratique. En leur absence, 
on serait naturellement tenté, pour renouveler une vigne, de s'a- 

(1) D' Guyot, tiude des vignobles de France, t. II, p. 362-363. 



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LA YIGNB AUX TEMPS GÉOLOGIQUES 9 

dresser aux ceps les plus vigoureux, et on arriverait ainsi à ne 
récolter que du bois. En observant préalablement la forme des 
feuilles, on évitera ce péril. 

Les dégénérescences partielles, comme aussi, d'ailleurs, les 
qualités et les singulaiîlés partielles, se reproduiront par la bou- 
ture, commelesdégénérescences totales. En bouturant des branches 
plus précoces, puis, successivement, les branches plus précoces 
de ces boutures, un jardinier de Montreuil-sous-Boîs, M. Lahaye, 
est arrivé à constituer une variété de raisin rouge mûrissant dans 
la première quinzaine de septembre, et qui a reçu, pour cela, le 
nom de Précoce de Montreuil (1). 

Suivant Carrière, le raisin précoce dit MadelevWj Précoce de 
Juillet, Morillo7i hâtifs ne serait, de même, qu'un « accident » du 
Afewnier, perpétué par le bouturage. « Le Corinthe blanc, sans 
pépins, est également un fait de dimorphisme d'une variété dont 
les grains beaucoup plus gros contiennent des pépins. Nous Tavons 
constaté plusieurs fois sur des grappes où quelques grains 
s'étaient développés outre mesure et contenaient des pépins (2). » 

En botanique, au moins, la tératologie n'est, parfois, ainsi, 
qu'une régression vers des stades disparus, un bout du fil 
d'Ariane qui relie les formes actuelles aux formes et aux âges 
ataviques. 



II 

LA VIGNE AUX TEMPS GÉOLOGIQUES 

Avec le paléocène, apparaît la première vigne, non le Vitis vint- 
fera, mais un vitis (3) de physionomie américaine, non point ana- 
logue, cène serait pas assez dire, mais identique au Vitis rotundifolia 
de Michaux, vulpina de \ÀxiXiè{Scupernongj Southern fox grape des 
Américains). Que le lecteur en juge comme nous par la confron- 
tation de l'empreinte paléocène trouvée à Sézanne (Marne) [fig. 2] 
et du calque, pris, sur nature, dans l'herbier Michaux, et réduit par 
la photographie (Bg. 3). Cette identité n'a, d'ailleurs, rien de cho- 

(1) Renseignement dû à notre très compétent ami L. Yauvel, directeur 
fondateur du Journal d'horticulture, 

(2) Carrière, Prodttction et fixation des variétés dans les végétaux, p. 56. 
Librairie de la Maison rustique. Nous ne saurions trop recommander à nos 
lecteurs cette curieuse et intéressante brochure. 

(3) Vitis Sezannensis Sap. 



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10 HISTOIRE DE LA. VIGNE 

quant; les feuilles en question ayant été trouvées, en compagnie 
de feuilles de noyers, de laurinées, de tiliacées, de magnoliacées, 
de symplocées, d'anacardiacées, d'artocarpées, il n'y a là rien qui 
doive sensiblement différer du cortège végétal habituel au Vitis 
rotundifolitty espèce essentiellement méridionale, ne dépassant 
pas le Potomac, c'est-à-dire le 39' degré de latitude. 

Marquée par l'invasion de la mer nummulitique (sorte de Médi- 
terrannée beaucoup plus étendue que celle d'aujourd'hui, noyant, 




Fig. 2. — Vitis sezannensis (vigne fossile). 



Fig. 3. — Vitis rotundifolia. 



le nord de l'Afrique, l'Italie, une grande partie de l'Allemagne, 
l'Espagne occidentale, la France méridionale, et découpant le 
reste du continent européen, ainsi que l'Asie, en une foule de frag- 
ments), la période éocène semble avoir été accompagnée d'un 
accroissement de chaleur qui peuple notre continent d'espèces 
indo-africaines. C'est l'époque où se constitue le calcaire grossier 
du bassin de Paris, celle où s'y déposent à profusion ces fruits 
de Nipa qu'on rencontrait récemment dans les couches du Tro- 
cadéro, et dont il faut maintenant aller chercher les analogues 
jusqu'au Gange. Point de traces de vignes dans les dépôts éocènes 
trouvés jusqu'ici, ce qui ne signifie point, d'ailleurs, qu'elle ait 
alors disparu, car d^autres investigations peuvent la révéler 
demain, mais qu'elle s'était, peut-être, retirée dans des régions 
élevées, et trop éloignées des bassins qui nous ont conservé, dans 
leurs sédiments, les empreintes des végétaux contemporains, pour 
que ses débris aient pu arriver jusqu'à eux. 



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LA VIGNE AUX TEMPS GÉOLOGIQUES 11 

Avec V oligocène ou toiigrien^ les continents se soudent peu à peu 
à Taide d'émersions partielles, et la mer découvre petit à petit les 
reliefs, alors très faibles, des Alpes, qu'elle avait occupés jusque-là. 
Des lacs salés, cuialogues à la Caspienne, y demeurent encore, 
puis, finissent par se dessécher, laissant derrière eux, comme té- 
moins de leur passage, les flysch, ou schistes à fucoïdes. Moins 
importante que la mer éocène, la mer tongrienne échancre notre 
continent dans une direction tout opposée, nord occidentale, em- 
brassant le bassin de Paris, — où elle dépose les grès de Fontaine- 
bleau, — la Belgique dTpres à Maëstricht, laWestphalie,et, après 
avoir contourné le Harz, TAlsace jusqu'au Jura. 

Pendant cette période essentiellement lacustre, où l'Auvergne, 
encore dépourvue de montagnes, la Provence, l'Italie du nord, 
la Styrie, la Carinthie, la Dalmatie, se couvrent de vastes nappes 
d'eaux dormantes, les Conifères américains et asiatiques, tels que les 
Séquoia, LibocedruSj ChamaBcy paris, Taxodiiim, Glyptostrobus, 
descendent sur le continent, du pdle où ils existaient déjà 
depuis la craie inférieure. En même temps, les Laurinées, les éra- 
bles, les charmes, les ormes, les chênes, s'y multiplient, accom- 
pagnés de magnifiques Nymphéacées ; accusant ainsi un climat 
moins sec que dans l'éocène. Pourtant, les palmiers, représentés 
par leurs plus élégantes variétés, telles que le Sabal major, ce 
proche parent du Sabal umbraculifera, le roi de la végétation tro- 
picale, continuent et continueront encore bien longtemps à pros- 
pérer en compagnie des Dragonniers, qui ne disparaîtront guère, 
avec eux, qu'après le soulèvement des Alpes occidentales, vers la 
période sub-apennine. 

Les deux sous-périodes aquitannienne et mollassique, qui cons- 
tituent le miocène, la première plutôt lacustre, la seconde mari- 
time, paraissent avoir été marquées, cette dernière surtout, par 
l'extrême douceur d'un climat que Heer croit pouvoir comparer à 
celui de Madère, et par une apogée de splendeur végétale que 
notre continent ne devait plus revoir. Plantes aujourd'hui euro- 
péennes, sinon identiques, au moins représentées par des variétés 
ancestrales très rapprochées ; plantes tropicales, canneliers, avo- 
catiers, palmiers flabelliformes et pinnatiformes, mimosées et 
caesalpiniées de toutes sortes, y compris les élégants Podogoniums. 
aujourd'hui disparus ; flore maintenant américaine ou asiatique 
{Séquoias, Taxodiums, Liriodendrons, Glyptostrobus, Ginkos, etc.); 
tout cela se confondait en un ensemble d'une opulence harmo- 
nieuse, véritable caravansérail végétal, dont les hôtes hétérogènes 
allaient, après une trop courte fête, se séparer pour toujours. 



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12 HISTOIRE DE L\ VIGNE 

Au milieu de cette nature en joie, de « ces forêts primitives, 
d*où la vie ne disparaissait jamais entièrement, mais se renouvelait 
en répandant à profusion ses richesses et réalisant en Europe le 
tableau des zones bénies où, de nos jours, la végétation ne perd 
jamais son activité (1), » la vigne n'avait point été la dernière au 
rendez-vous, et, comme aujourd'hui, dans les forêts du Texas et 
de la Louisiane, de la vallée de Kashmyr (2), de Tlmérétie et de 
la Mingrélie (3), elle enroulait de ses rameaux variés, autant que 
luxuriants, les chênes, les peupliers et les Séquoias miocènes, et 
projetait de l'un à l'autre ses gracieux arceaux. 

Variés, disons-nous, car nous n'en sommes plus à l'unique 
vigne (actuellement connue), du paléocène. Comme chez les chênes 
et les peupliers, le genre, une fois apparu, a pris un rapide essor. 
Il s'est diversifié en nombre de variétés, toutes déjà plus ou 
moins rapprochées des variétés actuelles, et il constitue, dès à 
présent, à lui tout seul, un groupe modeste encore (4), mais bientôt 
suffisant pour qu'à la fin du pliocène nous puissions dresser une 
Ampélographie du tertiaire, et tâcher de relier les types fossiles 
aux diverses espèces encore vivantes. 

L'aire de diffusion de la vigne tertiaire est fort étendue, puis- 
qu'elle va depuis Tlslande, le Groenland et l'Alaska (Amérique 
russe) jusqu'en Italie et en Eubée (gisement de Coumi, aquitanien). 
Sans insister sur ce point, et pour faire saisir nettement la filia- 
tion que nous allons essayer d'établir, telle que l'étude des 
faits nous Ta révélée, il est nécessaire de bien s'entendre sur les 
caractères ampélognostiques qui différencient les types de vignes 
américaines ou asiatiques du type vbiifera même asiatique ou 
africain. 

En premier lieu, les types américains, eux-mêmes, peuvent, au 
point de vue de la phyllographie, se diviser en deux classes : les 
types à dents suraiguës, subulées, tels que les riparia et cordUolia, 
— ces types sont ordinairement glabres ; — les types à dents obtuses 
ordinairement couverts à la face inférieure d'un duvet, soit blanc, 
soit d'un brun chamois. Les premiers sont, généralement, à feuilles 

(1) Heer, IHe Urwelt der Schweiz. 

(2) Carrière, Revue horticole, 1880. 

(3) Parrol, Annales des sciences naturelles, 1833. 

(4) Les formes américaines y prédominent encore : les types européens, 
ceux du Vilis vinifora, n'apparaîtront que dans la période suivante, celle du 
pliocène, où, petit à petit, par une action très lente, s'opère la sélection spon- 
tanée des espèces destinées aux diverses latitudes et leur émigration vers leur 
habitat déûnilif, où, en un mot, à la veille du quaternaire, la scène cosmique 
se constitue déÂnitivement telle que Thonmie va la trouver. 



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LA VIGNE AUX TEMPS GÉOLOGIQUES 



13 



plus longues que larges, de telle sorte que, si on les inscrit dans 
un parallélogramme tangent aux points d'extrême développement, 
on a un rectangle à grand axe vertical (fig. 4) ; les seconds au 




Fig. *. — Vitis riparia. 



Fig. 5. — Vitis monticola. 



contraire, à faciès écrasé, qui rappelle la tortue, généralement 
plus larges que longs, de telle sorte que leur rectangle inscripteur 
est à grand axe horizontal (fig. 5). 
Le labntsca et le vinifera se ressemblent en ce qu'ils sont à 




Fig. 6. — Vitis labrusca. 



Fig. 7. — Vitis vinifera. 



peu près aussi larges que longs et que leur rectangle inscripteur 
tend, s'il n'est adéquat, au carré. Mais là n'est point entre les 
deux grands types la différence la plus notable (fig. 6 et 7). 



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14 



HISTOIRE DE LA VIGNE 



Chez les vignes du type viniferay la feuille, au lieu de s'arrêter 
à son point d'attache, ou à peu de distance de son point d'attache 
avec le pétiole, se développe inférieurement en deux lobes à 
échancrure conchoïdale dont la cavité est tournée vers le pétiole 
et que, pour aider à la facilité de la démonstration, nous deman- 
derons la permission d'appeler le tablier. 

Parfois les deux lobes du tabliez' se rejoignent et chevauchent 
Tun sur l'autre avant de prendre leur direction vers l'extérieur, 
de telle sorte que le pétiole apparaît, un instant, comme à travers 
une lucarne, disparait, puis reparaît, après une assez longue 
occultation (1) (fig. 8). 

Ou bien (fig. 7), dans leur incurvation convergente, les deux 
lobes du tablier ne rejoignent le pétiole qu'au moment de prendre 




Fig. 8. — VitU vinifera. 



Fig. 9. — Vttis vinifera. 



leur direction divergente vers l'extérieur, et le pétiole traverse, 
en lebiséquant, l'espace évidé par les deux arcalures. 

Ou bien encore (fig. 9), les deux courbes laissent entre elles et 
le pétiole un léger espace inoccupé. De toute façon, l'échancrure 
du tablier forme, au-dessous du point d'insertion du pétiole, deux 
courbes interséquées à convexité axipète : l'échancrure est donc 
irUroflexe. 

Chez les espèces autres que le vinifera^ au contraire, ou le ta- 
blier n'existe pas, comme il arrive fréquemment chez les riparia 
(fig. 10), et, alors, le contour inférieur de la feuille prend, avant de 
se recourber vers le haut, une direction horizontale, de telle sorte 

(!) Cette disposition est, notamment, 1res marquée chez le Gorinlhe. 



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LA VIGNE AUX TEMPS GÉOLOGIQUES 15 

qu'il forme un angle de 90' avec le pétiole ; ou bien, dès le point 
d'insertion au pétiole, les deux lobes divergent, en faisant avec 
lui, de chaque côté, un angle d'environ iS** (fig. 6); ou bien, les 
deux formes ci-dessus se combinent (fig. 11) de telle sorte que le 
contour du limbe s'éloigne d'abord horizontalement du pétiole, et 
ne prend que plus loin une direction descendante, dont l'obliquité 
ne peut être mesurée qu'à l'aide d'une parallèle au pétiole, et, 
non à l'aide du pétiole lui-même. 

De toute façon, et, dans tous les cas où le tablier existe, l'échan- 
crure est donc axifuge ou extroflexe. 

Une autre condition, qui ne contribue pas moins à donner aux 
Vitisvinifera, par rapport à toutes les autres espèces, cette physio- 
nomie particulière, qui les fera toujours reconnaître comme ins- 





Fig. 10. — Vitis riparia. 



Fig. H. — Vitis xsiivalis. 



linctivement, au premier coup d'œil, ce sont les longueurs respec- 
tives du limbe total et du tablier. Chez les Vitis vimfera^ le rapport 
des deux dimensions varie entre 24 et 40 p. 100 (en moyenne, il 
peut être évalué à 27 p. 100 (1) ). 

Dans les autres types, le tablier, ou n'existe pas, ou n'a qu'une 
proportion beaucoup moindre ; le rapport à la dimension totale du 
limbe varie de zéro à 18, ou 19 p. 100, longueur extrême: (en 
moyenne 16 p. 100). 

En somme, les caractères phyllognostiques des deux groupes 
peuvent être ainsi déterminés : 

Type vinifera: échancrure du tablier introflexe; rapport de la 

(1) Nous avons vérifié celte moyenne sur les feuilles de plus de deux cents 
variétés de vignes. 



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16 HISTOIRE DE LA VIGNE 

dimension du tablier à celle du limbe toial, jamais moindre de 20 
p. 100 (1). 

Types asiatiques et américains : échancrure du tablier extroflexe; 
rapport de la dimension du tablier à celle du limbe totale nul ou 
moindre de 20 p. 100. 

Cela bien établi, passons maintenant à l'ampélographie du ter- 
tiaire. 

Le cercle polaire a fourni à Heer, qui les a déterminés sur les 
échantillons prélevés par Nordenskiôld, trois types d*Ampéli- 
dées(2), savoir : 

!• Vitis Islandica, trouvé à Brjamslak (Islande), et en tout point 

(1) Chargé par une commission internationale d^ampélographie comparée 
de résumer en un livre les résultats de cinq ans de travaux et d'observations, 
Hermann Goethe a, dans son Uandbuch der Ampelographie, subdivisé les feuilles 
de Vilis vinifera en six types,'qu'il a représentés dans une planche spéciale. 
Or, très différents par le contour, en ce sens qu'ils sont entiers ou lobés, à 
bords unis ou dentés, à dents mousses ou subulées, à sinus plus ou moins pro- 
fonds, les six types s'accordent en ce qu'ils sont : 

Tous six inscriptibles dans un carré ; 

Tous six à tablier >► 20 0/0 du limbe total ; 

Tous six inlroflexes. 

H. Goethe a, comme nous, remarqué Téchancrure conchoîdale du limbe 
autour du pétiole, à laquelle il a même donné un nom court, bien que com- 
posé (Siielbuchtf anse pétiolaire), d'un emploi commode, et, que l'ampélo- 
graphie française ferait bien de retenir. Nous sommes heureux de nous être 
si complètement rencontré avec le savant directeur de l'École pomoœnolo- 
gique de Gratz, dont le travail, publié en Styrie, ne nous a été communiqué 
que tout récemment. Les nombreuses figures de l'Atlas ampélographique de 
Kemer s'accordent, également, avec notre définition. 

Ajoutons enfin qu'un cépage dit américain, le Jacque?, ou Cigar-Box Grape, 
à feuilles très polymorphes, en présente fréquemment de conformes au type 
vinifera. Nous avons donc lu sans élonnement dans : les Vignes américaines de 
Planchon, cette mention : « Origine inconnue ; on dit qu'on l'aurait apporté 
en 4805, de Gibraltar à Oakland (Alabama). » Les travaux de la Commission 
supérieure du Phylloxéra ont, depuis, éclairé cette question, en établissant que, 
lorsqu'on sème du Jacquez, on obtient à la fois : !<> du Jacquez ; 2** de Vœsti- 
valis; 3<» du Vinifera, 

Évidemment le « Cigar-Box » est un hybride des deux derniers cépages, 
ainsi que l'admet d'ailleurs G. Foëx dans son Manuel pratique pour la reconsti- 
tution des vignobles méridionaux, p. 64. 

L'exception confirme ainsi la règle. Au reste, la vigne américaine, a été, 
depuis une soixantaine d'années, tellement remaniée par l'hybridation, que les 
innombrables « seedlings » qui la représentent dans le commerce n'ont plus 
gardé qu'un rapport éloigné avec les types primitifs. Pour retrouver ces types 
autochtones, il faut recourir aux herbiers des Boscq, des Elias Durand, des 
Michaux, etc., constitués, au commencement du siècle, avec des documents re- 
cueillis à l'état sauvage, et non dans les pépinières. Pour ces espèces natu- 
relles, les seules qu'il y ait lieu de considérer ici, nos caractères discriminatifs 
sont absolument exacts. 

(2) Heer, Die fossile Flora der Polarlàndei\ 



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LA VIGNE AUX TEMPS GÉOLOGIQUES 17 

semblable au Vitis teuionica^ à' Al. Braun, dont nous parlerons plus 
loin. 

2** Vitis olrikiy dont nous donnons la figure (fig. 12) et que, n'é- 
taient les pépins trouvés à côté des feuilles, on serait tenté de 




Fig. 12. — Vitis olriki (vigne fossile). 

prendre pour une feuille de tilleul. Il rappelle, du reste, parfaite- 
ment une vigne américaine, le Vitis œstivalis (var. cinerea), aussi 
bien que le Vitis tiliœfolia de la Nouvelle-Grenade. Il a été trouvé 
k Atenekerdluk (miocène). 

3** Vitis arctica, La feuille, trouvée également à Atenekerdluk, 
avec des feuilles de Platanus aceroïdes et à' Acer rostratum, est 
incomplète, et, dès lors, quelque immense autorité qui s'attache 
aux arrêts de l'illustre professeur de Zurich, peut prêter à con- 
testation. Heer l'assimile au Vitis cordifolia de Michaux (1). 
Passons. 

Une des trop rares épaves de la précieuse collection réunie 
à Alaska par le bourgmestre Hjalmar Furnejelm, d'Helsingfors, 
et qui fil naufrage, au retour, sur la côte du Mexique, le Vitis cre- 
nata ressemble en tout point au Vitis olriki. La seule différence, 
selon Heer, ce sont des dents un peu plus obtuses (2). 

(1) Heer, Die fossile Flora der Polaridnder. 

(2) Heer, Flora fossUis alashana. KonglI-Svenska Veteaskassa. 

TRAITÉ DB LA VIGNE. — I 2 



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18 



HISTOIRE DE LÀ VIGNE 



Les lignites aquitaniens de Bovey Tracey, dans le Devonshîre, 
ont fourni à l'infatigable déterminateur deux autres types dont il 
n'a trouvé que les rafles et les | pépins, savoir : le Vitis ffookeri, à 
pépins acuminés, à dos convexe, à tubercule chalazique rond et 
accusé ; le Vitis Britannicaj à pépins ovales, elliptiques, à dos plein 
et à tubercule effacé (1). 

Peu de sujets ont été traités avec plus de détails, et, on pourrait 
presque dire avec plus de passion que le Vitis Teutonica, Trouvée 
dans les lignites wétéra viens de Salzhausen, par A. Braun, qui 
Ta ainsi dénommée, à Œningen et à Kesselstein par Hcer, à Lan- 
genaubach, dans le Westerwald, par C. Koch, cette vigne a été 
figurée et décrite : 

Par Al. Braun, dans le Leonhard und Braun's neues Jahrbuch 
fur Minéralogie^ Geognosie, etc., 1844 ; par Unger, dans son Syl- 
loge plantarum fossilium; par Ettingshausen, dans ses Beitrage 
zu tert. FI. v. Steierm; par Heer dans la Tertiàre Flora der 
Schweiz ; et, surtout, avec des détails qui sont un véritable tour 
de force de patience et de précision, par Ludwig, dans le magni- 
fique Paleontographica de Dunker et Meyer, t. V et VIII. 

Les échantillons recueillis se composent non seulement, de 





Fig. 13. — yUis teutonica (vigne fossile). Fîg. i4. — Vitis Hparia ix^ra). 

feuilles et de pépins, mais de rafles et de grains de raisins, munis 
de leurs pédicelles. Ludwig insiste beaucoup sur l'irrégularité de la 
feuille, sur l'inégalité de ses lobes, sur son obliquité, et il la com- 
pare au cordifolia de Michaux ; l'assimilation se justifierait infini- 
ment mieux, selon nous, avec le Vitis riparia du même auteur, et, 

(1) Hcer, Onthe fossil fioraof Bovey Tracey (FhUosophieal Tramaetionif 4862). 



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LA VIGNE AUX TEMPS GÉOLOGIQUES 19 

principalement, avec la variété rubra^ où se retrouvent les mêmes 
formes obliques et scalènes (fig. 13 et 14). Quant aux pépins af- 
finés inférieurement en bec d'oiseau (5cAna6e/ar/ty), ce sont, aussi, 
à en juger par les figures du D' Engelmann, insérées dans Bush 
et Meissner (1), les riparia, qui, de tous les cépages américains, 
se rapprochent le plus de cette forme, assez commune dans les cé- 
pages méridionaux du type vint fera (2). 

Quoi qu'il en soit, le Vitn Teutonica (3), qui parait constituer 
une espèce bien définie, abonde dans Icslignites moUassiques. U 
a été trouvé, également, à Schessnitz (en Silésie^(4), etc. 

Le Vitis Ludwigii, trouvé par Ludwig dans les ligniles de 
Dorheim (Wetléravie), et qu'Ai. Braun, qui l'a ainsi dénommé 
en l'honneur de son savant collègue de Cassel, considère comme 
constituant un genre différent du Vitis Teutonica de Salzhauseo, 

(1) Bush et Meissner, les Vignes américaines^ traduit par Bazille ; annoté par 
Ë. Planchon. 

(2) Voir au Muséum, herbier Sagot, les pépins de vignes recueillis dans toute 
TEspagne par M. E. Gotteau. Voir, notamment, les pépins de Salamanque, de 
Gordoue et de Mérida, près de Badajoz. 

(3) Au nombre des feuilles représentées par Ludwig, il en est une qui affecte 
un caractère tout particulier, et sur lequel il nous parait absolument.indispen- 
able d'insister. Le sommet en oifre les formes suraiguës et dissymétriques du 




Fig. 15. — Vitis teutonica (vigne fossile.) 

F. riparia^ ou, si Ton veut, du V. Teutonica^ et le tablier en est tout euro- 
péen (ûg. 15). Au point de vue morphologique des Ampélidées, il y a là un de 
ces stades mixtes entre un type déjà en pleine possession de la vie et un type 
encore à naître, entre Tètre et le devenir, analogue à ce que sont, pour on 
autre règne, ces sauriens à pattes d'oiseau dont nous avons déjà parlé. 
(4) Heer, Die tettiàrt Flora der Sehweiz. 



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20 



HISTOIRE DE U VIGNE 

est représenté seulement par des graines. Ces pépins, qu'on 
trouve accolés par groupes de quatre, sont très schnabelartig 
par en bas, et, sur la face dorsale, la chalaze, assez longue, 
est entourée de 4 à 7 sulcatures rayonnantes qui lui donnent 
un caractère très élégant(l). Al. Braun n'a retrouvé ce caractère, 
parmi les espèces vivantes, que chez une vigne d*Abyssinie dont 
les pépins sont, d'ailleurs, semi-sphériques. D'après les figures 
d'Engelmann, il se retrouverait aussi chez les riparia^ variété 
Clinton (2). 

Le Vitis Braunii, ainsi dénommé, par un courtois échange de 
bons procédés scientifiques, par Ludwig, en l'honneur de Braun, 
n'est, au contraire, caractérisé que par des feuilles trouvées à 





Fig. 16. — Vitis Braunii (vigne fossile.) Fig. 17. — Vitis Braumï (vigne fossile). 

Salzhausen et à Rockenberg. Leurs formes sont beaucoup moins 
aiguës, et beaucoup moins scalènes que celles du F. TeiUonica^ 
Ce type vraiment autonome a des affinités avec le V. labrusca 
(Mich.), et même le V. viniferay et, peut-être, est-ce une forme 
de transition entre les deux (fig. 16 et 17). 

Cette transition semble s'accuser mieux encore dans le Vitis^ 
bien dénommé sous ce rapport, prxvinifera^ et trouvé dans la 
station mollassique de Montcharray (Ârdèche). Que les lobes 
inférieurs se prolongent au-dessous du point d'attache et s'in- 
curvent vers le pétiole, que le lobe médian se redresse et s'é- 
largisse, et nous voilà en plein chasselas ou en plein gamai, 
en un mot, en pleine Europe (3) (fig. 18). 

Le Vitis Tokayensis n'est point pour démentir cette progression 

(1) Al. Braun, Pro(ofco// derApril Sitztmg^dergeoLGeseL Berlin, 1857; Dunker 
und Meyer, Paleontographicay t. V, pi. XX. 

(2) Bush et Meissner, loe, cit. 

(3) Saporla, le Monde des plantes. 



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LA VIGNE AUX TEMPS GÉOLOGIQUES 21 

vers le type vinifera. Le lobe inférieur s'est allongé, comme nous 
le désirions tout à Theure ; il ne lui reste plus, pour atteindre 




Fîg. 18. — Vitis prmvinifera (vigne 
fossile). 




Fig. 19. — Vitis Tokayensis (vigne 
fossile). 



la complète normalité, qu'à s'incurver en double conque autour 
du pétiole (1) (fig. 19). 

Pourtant, nous l'avons dit, les types américains et asiatiques 
persistent encore, et n'émigreront qu'à la fin du pliocène, après le 
soulèvement des Alpes, qui a donné à l'orographie de la planète 
sa physionomie actuelle. Tel le Vitis subintegra^ encore parent 




^C7\. 




Fig. 20. — VHU subintegra 
(vigne fossile). 



Fig. 21. — Vitis vinifera (vigne 
fossile). 



des corrfi/o/îa, que nous montrentlescinérites duGantal(2)(fig. 20). 
Tel le Vitis Ausoniœ, type encore plus affine que le Vitis Braunii 
aux labrusca et aux vinifera^ trouvé par Gaudin dans les 
travertins supérieurs du val d'Era (3) (Toscane), en même temps 



(1) JahTbvch der K. K. geol. Beichanstalt, XVIII, pi. V, fig. 1 et p. 191. 

(2) Saporta, loc, eit.^ p. 343. 

(3) Gaudin, Feuilles fossiles de la Toscane, p. 38. 



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22 HISTOIRE DE LA VIGNE 

qu'un Vtiis vinifera (l) non douteux (fig. 2J). Avant Tarrivée de 
rhomme, et comme pour lui faire fête, le type est donc dé- 
finitivement constitué. Leur suppléance achevée, et, comme si 
leur rôle sur ce continent était terminé, les Viiis antérieurs ou 
disparaissent, ou émigrent vers l'Asie et l'Amérique, entraînant, 
soit dans leur dispaiîtion, soit dans leur exode, les Cissus, leurs 
prédécesseurs et leurs ancêtres, qui abondent aux divers étages 
tertiaires (2), et dont pas un seul n'est demeuré européen. 

Le moment nous parait venu de dire un mot de la conception 
de Regel (3), qu'il a on ne peut plus brièvement condensée dans 
cette formule mathématique : 

Vitis vinifera L. = V. vulpina x labrusca. 

Suivant Téminent directeur du Jardiu botanique de Saint-Pé- 
tersbourg, « le Vitis vinifera, pas .plus, d'ailleurs, que les autres 
« plantes utiles cultivées, ne serait une espèce originale : il serait 
« le produit de la culture du V. vulpitia L. et du V. labrusca (4) 
« L. et de leurs variétés, comme du mélange des deux espèces par 
« Bastardiffung ». Les plantes dont la culture nous a récemment 
« dotés, telles que nos fraisiers à gros fruits, pétunias, verveines, 
« pensées, fuchsias, gesnériacées, prouvent avec quelle rapidité 
«< l'hybridation (Bastardigung) efface les caractères primitifs, en 
« constituant un tel mélange de formes qu'on ne saurait auquel 
« des types originaux on doit rapporter les hybrides... On ne 
« doit donc s'étonner que d'une chose : c'est que la vigne, après 
« des milliers d'années de culture, se rapproche encore tellement 
« des types primitifs (Urtypen), Labrusca et Vulpina, qu'on peut 
« rattacher les variétés feutrées (filzigen) au premier, et les moins 
« velues au second. » 

(1) Saporta, loe. cit., p. 347. • 

(2) Schimper (Traité de paléonlologie végétale) mentionne les espèces sui- 
vantes : Paléocène : C, primœva, C, ampelopsides, Eocène : C. insignis, C. 
lobato crenata, C. Digoci, C. Heerii, C. Nimrodi, C, Styriaca, C. rhamnifolia. Mio- 
cène : C. lacerata, C, Ungeri, C. atluntica, C. radobojensU, C. oxycocca, C, tri-- 
euspidalay C. fagifolia, C, celtidifolia, C. tdmifolia^ C. platanifolia, C. jatro- 
phœfolia, 

(3) Regel, Conspectus spederttm generis Vitis regiones Americœ borealis, Chinœ 
borealis, etc. habitantium. Petropol., 1873. 

(4) Il y a lien d'ajouter que, pour Regel, les termes de vulpina et de labrusca 
représentent moins des types nettement déflnis que des groupes embrassant, 
le premier, les Vt^ rotundifolia, cordifolia, parvifolia, riparia, amurensiSy 
c'est-à-dire les espèces glabres ; le second, les Vitis labrusca proprement dits 
de Linné, caribxa, lobata, œstivalis, lanata, etc., en un mot, les espèces k 
tomentum blanc ou chamois (albido vel ferrugineo). 



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LA VIGNE AUX TEMPS GÉOLOGIQUES 23 

Regel appuie son opinion sur ce que : 

« 1* La vigne n'est connue qu'à l'état « sauvage » [verwildert)^ 
« et non à Tétat sauvage [tvild) ; 

« 2"* Le V. vulpina et le V, labrusca, les deux espèces souches, 
« sont, sous de nombreuses formes, indigènes en Asie, (Toù la 
« culture de la vigne est origiiiaire; 

« 3* La culture du V. vinifera n'a jamais aussi bien réussi dans 
« l'Amérique du Nord que celle des types indigènes de Vulpina 
« et de labrusca, » 

Il y a, tout d'abord, lieu de faire abstraction de cette dernière 
considération dont Riley et Planchon ne nous ont, depuis le 
travail de Regel, que trop bien expliqué la cause (1). 

Quant aux vignes nées sans culture, et dont nous ne pré- 
jugeons pas, pour l'instant, l'origine, elles ne sauraient être 
traitées incidemment, et comportent une étude spéciale. 

La filiation spontanément imaginée par Regel, en dehors de 
toute preuve expérimentale, se justifie, nous l'avons vu, par 
les témoignages de la géologie, sinon absolument, du moins 
en ce sens que les formes asiatico-américaines ont certainement 
précédé la forme vinifera qui en dérive, soit par hybridation 
entre ces diverses espèces, soit «par des modifications dont le 
mode de production nous échappe encore, mais dont nous avons 
pu saisir quelques degrés au passage ; seulement la culture n'y a 
été pour rien, puisqu'il n'y a point de culture sans cultivateur 
et que l'homme, comme nous l'avons vu, a trouvé à son arrivée 
sur la planète le Vitis vinifera tout constitué. Il n'y en a pas 
moins là une conception remarquable, très digne d'être signalée, 
et qui fait honneur au profond instinct botanique du célèbre 
créateur du Gartenflora. En somme, répétons avec Heer, même 
en restreignant l'expression au type vinifera, que « la vigne 
est un archivieil habitant de l'Europe », plus vieux que l'homme 
lui-même, et qu'il n'y aurait aucun anachronisme, à nous repré- 
senter Adam couronné de pampres, de pampres introflexeSy 
comme Silène ou comme Noé. 

(1) Endémisme du phylloxéra dans TAmérique du Nord, à Vest des montagnes 
Rocheuses. Les vignobles séculairement prospères de la Californie, situés à 
l^ouesl de cette cordillère, sont tous d'origine européenne. Le phylloxéra ne 
leur a été qu'assez récemment inoculé, et, cela, comme en France, par l'im- 
portation des cépages Anglo -Américains. 



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24 HISTOIRE DE LA VIGNE 



III 

LA VIGNE AVANT l'hISTOIRE 

L'homme a-t-il apparu dès le commencement des temps qua- 
ternaires? A-t-il assisté à la période glaciaire et au diluvitim 
qui Ta suivie? A-t-il eu à défendre son existence contre Yelephas 
primigenius ou mammouth, contre Tours des cavernes, le felis 
spelœa^ le cervus megaceros, dont le bois colossal décore si bien 
le musée de Saint-Germain, contre le rhinocéros tichorinus^ 
enfin contre une foule de mammifères armés de dents cruelles, de 
cornes formidables et de noms grecs? Dans l'affirmative et « quoi 
qu'en puisse souffrir notre orgueil, il est certain que, dans 
ces temps primitifs, il ne dut pas se distinguer beaucoup de la 
brute. Le souci de ses besoins naturels l'absorbait en entier ; 
tous ses efi'orts convergeaient vers un but unique : assurer 
sa subsistance quotidienne. Il* ne put se nourrir d'abord que 
de fruits et de racines, car il n'avait encore inventé aucune arme 
pour terrasser les animaux sauvages; s'il parvenait à en tuer 
quelques-uns de petite taille, il les dévorait tout saignants encore 
et se couvrait de leur peau 

« Combien de temps dura cet état misérable ? Nul ne saurait le 

dire. L'homme est perfectible, le progrès indéfini est sa loi 

mais combien ses premiers pas durent être chancelants, et que 
d'efforts dut lui coûter la première création de son esprit, la 
première œuvre de ses mains (1)! » 

Ce n'est pas dans de telles conditions que l'homme a pu, 
évidemment, songer à modifier la flore locale par l'introduction 
d'espèces empruntées à des contrées lointaines. Possibles à 
l'extrême rigueur, sur les rivages d'un même bassin, à l'aide 
d'embarcations rudimentaires, de tels échanges sont-ils admis- 
sibles entre des régions séparées par des espaces continentaux 
immenses, couverts de forêts inextricables et de montagnes 
inaccessibles? Or, les temps quaternaires postérieurs aux boule- 
versements glaciaires et aux érosions diluviennes, ont conservé, 
dans les environs de Paris, l'empreinte de la vigne associée au 

(\) L. Figuier, l'Homme primitif, 

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LA VIGNE AVANT L'HISTOIRE 25 

figuier el au laurier des Canaries (1). La vigne avait donc traversé 
sans dommages ces grands cataclysmes. 

Plus tard, le laurus canartensts émigra jusqu'au 27" ou 28* 
parallèle ; mais le figuier s'arrêta beaucoup plus haut, et demeura 
indigène, tout au moins au sud des Cévennes, et dans les lignes, 
en même temps isothères et isochimènes (2), comprenant Agen, 
Toulouse, Montauban, Nîmes, Avignon, etc., car le figuier exige, 
pour mûrir réellement son fruit, une grande chaleur estivale et, à 
raison de la minceur de son étui médullaire et du grand dé- 
veloppement de son parenchyme, redoute les hivers rigoureux, 
qui gèlent son bois. Plus fortement armée par son tissu serré, par 
ses vaisseaux entourés d'un manchon de parenchyme ligneux (3) 
et blindés, même en dedans, d'une cuirasse de cellules intravascu- 
laires ou thylles (4), par le cloisonnement de ses fibres (5) libé- 
riennes, la vigne, qui a traversé sans dommages l'hiver hyperbo- 
réendel879-80, se préoccupe assez peu que les hivers soient froids, 
si les étés lui fournissent une dose de chaleur suffisante pour 
la maturation de ses fruits. Ce sont donc les lignes isothères qui 
ont déterminé les limites de son exode, et c'est en les suivant, 
qu'on la retrouve encore indigène, sous la forme de variétés 
diverses, dans les vallées de la Vienne, delà Saône et du Rhin (6). 

Les tufs de Montpellier (7) et ceux de Meyrargues (Bouches-du- 
Rh6ne) (8) offrent, également, mais pour une époque bien pos- 
térieure, des empreintes de Vitis vinifera. Dans l'intervalle, le 
climat, et, d'une manière plus générale, les conditions cosmiques 
semblent être devenus, à fort peu de chose près, sinon iden- 
tiquement, les mêmes qu'aujourd'hui. Les végétaux associés à la 
vigne dans ces stations géologiques, en effet, ou appartiennent 
à la flore locale actuelle, ou, s'ils ont disparu depuis, comme 
le frêne à manne [Fraxinus omus), le buisson ardent [CrcUœgus 
pyracantha)^ VAcer napolitatium, vivent, prospèrent dans la con- 
trée lorsqu'on les y ramène, s'y comportent, absolument en 
un mot, comme des plantes indigènes. 

Tout porte à penser que ces empreintes doivent correspondre à 

(1) Ch. Vélain, Cours de géologie stratigraphique. Saporla, les Temps qua- 
ternaires, 

(2) Voir, dans rexcellent atlas manuel récemment publié par la maison 
Hachette, la carte n« 15, intitulée France physique et hypsométrique, 

(3) Duchatre, Botanique, p. 209. 

(4) Id., ibid., p. 70. 

(5) Id., ihid., p. 214. 

(6) Bronner, Die Wilde Trauben der Rheintkaler, mit Tafeln. Heidelberg, 1857. 

(7) G. PlanchoD, Études sur les tufs de Montpellier. 

(8) Saporta, Flore des tufs qucUemaires de Provence, 1867, p. 17-27. 



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26 HISTOIRE DE LA VIGNE 

la période dite de la pierre polie. L'homme existait donc depuis 
longtemps, et avait même acquis un certain degré de civilisation 
et d'habileté manuelle. Avait-il utilisé, d^ores et déjà, pour son 
alimentation, les fruits de la vigne qui s'offraient à lui? Bien qu'il 
soit raisonnable de le supposer, on ne peut rien affirmer jusqu'à 
l'époque pour laquelle Thomme a laissé les premières traces 
matérielles d'une véritable organisation domestique : nous vou- 
lons parler des cités lacustres ou palafittes^ découvertes et si bien 
étudiées dans ces dernières années. C'est Y âge du bronze; déjà, 
l'homme a trouvé le feu, Yagni (1) divin adoré des Aryas, ravi 
à l'Olympe, selon les Grecs, par une main audacieuse (2), et devenu 
Tun des quatre éléments de leurs philosophes. Élément précieux, 
en effet, de tout progrès, à l'aide duquel il a déjà su dégager 
de leurs sels ou de leurs oxydes le cuivre et l'étain, et les 
combiner ensemble : il s'est tissé des étoffes, fabriqué des po- 
teries, construit de véritables forteresses de bois, qui, assises sur 
pilotis et reliées seulement au rivage par des ponts mobiles, 
le mettent à l'abri des bêtes féroces et de son semblable, souvent 
plus féroce, sinon plus bête que les bêtes fauves : 
Immanis pecudis custos, tmmanior ipse. 

Il avait cultivé le blé, dont les restes carbonisés sont par- 
faitement reconnaissables; le lin, qu'il avait trouvé spontané dans 
notre midi (3) et dont il composait ses tissus; la vigne enfin, 
s'il faut en croire Heer (4), qui a cru pouvoir distinguer dans 
les restes des palafittes à la fois des pépins de vignes cultivées 
et des pépins de vignes sauvages. Quoi qu'il en soit, ce qui 
est certain, c'est que le raisin figurait, avec les fruits du cor- 
nouiller, les pommes, les glands, les noisettes, dans le menu des 
tables lacustres. Les restes trouvés à Castione, près de Parme, à 
Bex, à Wangen(5), à Varese (6), en font également foi. 

Nous avons vu, depuis le miocène tout au moins, la vigne nous 
faire constamment cortège à travers les âges ; nous l'avons vue 
débuter par deux formes se rattachant aux deux grands types 
autour desquels évoluent toutes les vignes américaines, les types 

(i) Michelet, la Bible de C humanité. 

(2) Aadax Jipeti geaos 

Igneiii, fraude maU, gentibus intuUt. 
Post ignem «therea domo 
Sobdnctttm... 

(HoBAca, 0d«M, lU.) 

(3) Lemaout et Decaisne, Traité général de botanique, p. 356. 

(4) Heer, Die Pflanzen der Pfahlbauten. 

(5) Id., ibid. 

(6) Ragazzoni, Rivista arckeologica di Como^ 1880, fasc. 17, p. 30. 



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LA VIGNE AVANT L'BISTOIRE 27 

aigus OU riparia, les types larges ou labrtisca. Nous avons vu ces 
deux grands types, représentés d'une part par les F. Tetitonicaj 
qu'on pourrait appeler RipariteSj et de l'autre par le Vùis Braunii, 
qu'on pourrait appeler LabrusciteSy converger l'un et l'autre vers 
le type vinifera et arriver, ainsi, aux mains de l'homme, de 
l'homme d'Europe. 

Dans l'intervalle, l'homme lui-même s'est socialement trans- 
formé. A l'être isolé a succédé la famille, à la famille le clan, 
au clan la peuplade, sinon le peuple, chasseur d'abord, puis 
agriculteur. La tradition est née, s'agrémentant de génération en 
génération, d'une alluvion de merveilleux, d'une véritable luxu- 
riance de légende, mais contenant en somme une parcelle ori- 
ginaire de vérité, que la critique, devenue aujourd'hui adulte, a 
pour mission de dégager de cette végétation parasite. La satis- 
faction de ses premiers besoins assurée, Thomme a pris conscience 
de son rôle d'être successif, se transmettant de génération en 
génération, suivant la belle image de Lucrèce (1), « le flambeau 
de la vie » et, avec lui, le dépôt toujours grossissant des notions 
acquises et des souvenirs héroïques. 

L'histoire s'ouvre. Après avoir interrogé les pierres, laissons la 
parole à l'homme. 



IV 

LA VIGNE SELON l'hISTOIRE. 

La philologie comparée, qui est une sorte de géologie de l'his- 
toire, n'est pas moins affirmative que la géologie proprement dite 
quant à l'ancienneté de la vigne et quant à sa large diffusion au 
moment où les divers idiomes humains ont pris naissance. 

Dans la plus ancienne des langues, le sanscrit, la vigne a un 
nom draskay et le raisin aussi, râsâ ou rasâlâ (2), nom qui, sui- 
vant de CandoUe, aurait donné naissance au fdÇ (grain de raisin), 
des Grecs, d'où racemus, puis raisin. Dans l'ancien égyptien ou 
cophte, elp ou erp (3), signifie vin. Dans le Celtique (4), la vigne 

{i)Et, quan cursores, vitSB sibi lampada tradunt. (Lucrèce, de Nalttrâ remm,) 

(2) Ad. Pictet, Origines Indo- Européennes, t. I, p. 25i-53. 

(3) Pickering, Chronological history of plants, p. 36. 

(4) Chez les Celtes du Nord, où la vigne n*a jamais poussé, le nom de raisin 
Reasaid (irlandais), Raesin (armoricain), Rbixym (cymr.) est d'importation 
latine, voire française» tandis que chez les Celtes du Midi il existait un terme 
autochtone, ce qui tendrait grandement à prouver que chez nos ancêtres la 



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28 HISTOIRE DE LA VIGNE 

était nommée gwinien (1) ou ffwid et ce dernier nom s'appliquait 
aussi, paratt-il, au vin, (2). En chinois, vin se dit tchou, et raisin, 
poû-taô-tzé. En arabe vulgaire, vigne se dit kemij raisin, euneb, 
vin, nelid. En arménien, vigne, aïki, raisin, khaghoghe, vin, 
ffutni; en persan ancien, vigne, rez, raisin, angourf vin, met ou 
budé; en turc, vigne, bagh, raisin, tchaouch; en hébreu, vigne, 
gephen, Y\n, jairiy vitis \imfeTB.f gephen hagaîn, \\gne sauvage, 
gephen sadeh. En langue basque, nous trouvons mahastiaj vigne ; 
mahatsa^ raisin, amoa^ vin (3). La vigne, le vin et le raisin avaient 
donc des appellations différentes dans les dialectes d'Asie et d'Eu- 
rope, qui peuvent être considérés comme autochtones ; et rien 
n'empêche de leur supposer une cohabitation primitive fort étendue. 

Mais la géologie et la philologie ne doivent pas être seules 
invoquées, les légendes, l'histoire, vont nous fournir, aussi, les 
mêmes conclusions. 

« Il n'y a aucun doute que la vigne a été créée directement par 
Dieu dans la première fournée de végétaux, puis le vin par sa puis- 
sance. L'expression des raisins était primitivement inconnue, et 
ce fut Noé qui, sous l'impulsion de la nature humaine, l'imagina, 
de même que l'usage alimenlaire de la chair (4). » 

D'après un commentateur, Ezler (5), l'idée de planter la vigne 
et d'en exprimer le fruit fut inspirée à Noé, par un bouc qu'il lâ- 
cha à Coricum, montagne de Cilicie, et qui, ayant mangé du fruit 
de vigne sauvage (labrusca), se trouva enivré, et se mit à atta- 
quer les autres animaux à coups de cornes. Ce que voyant, Noé 
fut ainsi instruit des propriétés de la lambrusque. Il la planta en 
l'arrosant de sang de lion « pour la réconforter en esprit » et de 
sang d'agneau mystique, pour lui faire dépouiller sa nature sau- 
vage ; et, depuis, elle donna d'excellent raisin qu'il vendangea. 

D'autres commentateurs, tels que Quistorp (6) infèrent, du lan- 
gage même des textes sacrés, l'existence prédiluvienne du vin, 
d'autant plus que le Sauveur lui-même dit des hommes primitifs 
que le déluge était destiné à châtier, « qu'ils mangeaient, bu- 
vigne et ses produits étaient indigènes, ou indigènes tout au moins, arant la 
conquête romaine. 

(1) Cameron, The Gaelic names of plants. 

(2) L. Besnon, Flore de la Manc e. Goutances, i88i. 

(3) Renseignements communiqués pour partie, par nos excellents amis 
Gazay, consul de France, à Constantinople, et Lagrange, receveur principal 
des contributions indirectes à Saint-Gaudens (Haute-Garonne). 

(4) Vallesius, PhUosophia sacra, Lugd., 1596, et Sacbs, Ampdographia. 
Leipzig, 1663, p. 16. 

(5) Aug. Ezler, Isagoge phisieo magico médicale (G. 4, p. 92, Aug. 1630). 

(6) Quistorpius, In Genesim, p. 9-20. Rostoch, 1646. 



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LA VIGNE AVANT L'HISTOIRE 29 

valent, » c'esl-à-dire s'enivraient (Math., 17-28), et que Noé avait 
tout au moins réduit cet abus (1). 

Sans prendre parti dans cette question, notons que la fable du 
bouc n'est pas particulière aux traditions hébraïques. D'après 
Cornar (2), qui ne voit là qu'une adaptation grecque de la légende 
juive, un pasteur étolien, du nom de Staphylos, au service d'un 
maître nommé Oinos, observa qu'une de ses chèvres s'écartait 
habituellement du troupeau, puis rentrait à Tétable plus tard que 
les autres. L'ayant clandestinement suivie, il vit qu'elle mangeait 
sur une souche écartée un fruit à lui inconnu, et qui n'était autre 
que le raisin. Il en prit, et l'apporta à Oinos qui, l'ayant exprimé 
et s'étant aperçu que son suc s'adoucissait par l'àgc, en offrit à 
Liber le Père, devenu son hôte. En échange de ce bon procédé, 
Liber montra à Oinos la viticulture, donna son nom au vin et, à, 
la vigne, celui de son berger (STacpù).^)). 

D'après Hécatée de Milet (3), ce ne serait pas à un bouc, mais 
à une chienne également nommée Oinos, que serait due la culture 
de la vigne. Cette chienne, qui appartenait à Oristée, fils de Deu- 
calion, mit bas une souche au lieu d'un petit chien. Oristée fit 
enterrer ce morceau de bois, et il en sortit un cep, qui se couvrit 
de raisin. Ajoutons tout de suite, pour en finir avec la zoologie 
des légendes, que ce fut, d'après Pausanias (m Corinih.), un àne 
qui, en broutant la vigne, donna aux Naup liens l'idée de la tail- 
ler (4). Si la gravité du sujet n'interdisait un jeu de mots, on 
pourrait vraiment dire que ce fut là 1' ((Ane (Tor ». 

D'après Rhodigin (5), la vigne avait été trouvée en premier 
lieu dans la ville de Plinthine ; d'autres disent qu'elle fut d'abord 
trouvée en Étolie, que les anciens appelaient Oîvav (6). Suivant une 
légende plus répandue, Bacchus, ou plutôt Dionysios, enseigna la 
culture de la vigne aux Indiens, qu'il conquit avec une armée 
d'hommes et de femmes armés, en guise de javelots, de thyrses 

(1) « Sachs, loc. cU,, p. 17. La Bible dit littéralement ceci : qu'après le 
déluge «Noé commença à devenir un homme des champs, planta la vigne, bat 
du vin et s*enivra » (Genèse, ch. ir, vers. 20, 21). Rien dans ce texte n'autorise 
à supposer que vigne et vin apparaissent ici pour la première fois. 

(2) Jean Cornar, Theologia vitis viniferae, I. I, c. m. Heidelb.,i6i4, et Sachs, 
loCi citf p. 18. 

(3) Athénée, Banquet des savants, 1. 1, p. 128. Voir, aussi Polydore Virgile, 
de Rerum inventioney III, p. 205. Fr., 1699. 

(4) Natalis, Comitis Mythologiay 1. V,ch. m, p. 493. Hanovre, 1609, et Sachs, 
loc. cit. y p. 21. Ovide attribue la môme révélation à un bouc {les Fastes). 

(5) Cael. Lud. Rhodoginus, Lectiones antiquas, 16, ÂL. 3. Bas. — Sachs, loc. 
dt.^ p. 19. 

(6) Sachs, loc. cit. p. 19. 



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30 HISTOIRE DE LA VIGNE 

chargés de raisins. Ce fut lui aussi qui, par rintermédiaire de 
Deucalion son hôte, Tapprit aux Grecs qui, depuis, en firent un 
dieu (1). « De même, il instruisit les Égyptiens (2) dans cet art 
sous le nom d'Osiris : c'est ainsi, en effet, qu'il est désigné parles 
Égyptiens, tandis qu'il est nommé Liber par les Romains, Diony- 
sios par les Indiens, Adonis par les Arabes, ainsi qu'en témoigne 
Ausone {épig. 29). » 

D'après Théopompe, cité par Athénée (3), les habitants de 
Chio auraient les premiers planté et cultivé la vigne et « fait du 
vin noir. » Us auraient été initiés à cette culture par un fils de 
Bacchus, nommé Œnopion, et Théopompe ajoute que ce furent 
ces insulaires qui la communiquèrent aux autres hommes. 

Selon Diodore de Sicile (4), ce serait Icare, fils d'Œdale, roi 
de Lacédémone, et père de Pénélope, qui, hôte de Bacchus, aurait 
reçu de lui le secret de la viticulture, cadeau funeste qui le per- 
dit. Les premiers auxquels il distribua la liqueur nouvelle furent 
des laboureurs, dont quelques-uns s'enivrèrent, et dont les autres, 
se croyant empoisonnés, regorgèrent. Son chien resta auprès du 
cadavre et appela par ses hurlements Érigone, fille dlcare, qui 
se pendit de douleur. Maître, fille et chien furent transportés au 
Ciel et devinrent, le premier le Bouvier, la seconde la Vierge et le 
troisième Sirius (5). Mais précédemment, et dès son plus jeune 
âge, Dionysios avait appris aux habitants de Nyso, non point, 
comme on Ta dit, à planter la vigne, mais « portant la terre de 
son propre naturel les vignes, à tirer et exprimer ledit vin d'icelles 
vignes »(6). C'est un point que Diodore prend à trois ou quatre re- 
prises grand soin de spécifier. 

Saturne introduisit les premières vignes en Crète, et enseigna, 
dans le Latium, cette culture à Janus son hôte, d'où l'Italie fut 
dite Œnotria, et Janus, Œnotrius. 

(i) Tibulle, 2-3-67, Et lu, Bacc?ie tenery jucundœ consUor uvœ.., 

(2) Sachs, loc. cit., p. 19. 

(3) Athénée, IHpno$apkis,Libri: cum comment, Dalechamp, Lugd., 1612,1,20. 
Sachs, loc. cit. y p. 20. 

(4) Diodore de Sicile, Hist.^ IV ; Dan. Heinsius, Not. ad. Hym.Bacchify, 403 
et suiv. 

(5) Tibulle, 4, 1 : 

Et cunctis Biccho jucundior hospei 
Ictrai : ut poro tettantor lidera cœlo 
Frigoneque, ciniaque 

Properce, 2, 33, 29 : 

Icare cecropiis in«rito jngulate colonis, 
Piunpineas Dosti quam sit imanis odor. 

(6) Diodore de Sicile, Traduetion de Jacques Aimyot. Paris, 1635, p. 343- 
348. 



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LA VIGNE AVANT L'HISTOIRE 31 

Géryon, enfin, avait introduit la vigne en Espagne, etc., etc. (1). 

Quelle ou quelles conclusions comportent ces diverses légen- 
des? Tout d'abord celle-ci: que, chez les peuples qui ont laissé soit 
des traditions ésotériques ou écrites, soit des traces figurées de 
leur passage, la vigne, et avec elle le vin, apparaissent en même 
temps que Thistoire. En second lieu, qu'ils ont été Tun et l'autre, 
dès le principe, appréciés à leur juste valeur. 

La divinisation dans les divers pays des initiateurs vrais ou 
supposés de la vinification nous dispense d'insister sur cette der- 
nière proposition. Il est certain que, partout, ceux qui ont doté 
leurs semblables de l'auxiliaire peut-être le plus utile de la vie, 
après le feu, ont été regardés comme des êtres surnaturels, issus 
de la Divinité ou envoyés d'elle. 

Ad. Pictet (2) croit que les Aryas ont connu le vin et l'ont intro- 
duit à leur suite dans l'Inde, en Europe et en Egypte. Ce qu'il y 
a de certain, c'est que la culture de la vigne était en honneur dans 
ce dernier pays dans des temps bien antérieurs à toute trace con- 
statée de civilisation en Europe. Delchevalerie (3) mentionne des 
scènes de vendange ou de vinification comme représentées sur le 
tombeau de Phtah-Hotep, qui vivait à Memphis 4,000 ans avant 
notre ère. Pickering (4) reproduit des réprésentations glyptiques 
de même nature, et datant de la troisième dynastie: il ajoute que 
des vignobles et les détails complets {full détails) de la vinification 
sont figurés sous les IV% XVII* et XVUP dynasties, mais, qu'au- 
jourd'hui, en Egypte, les raisins ne sont plus usités que pour la 
table. Mais, combien de temps avait-on exercé ces usages absolu- 
ment conformes à ceux d'aujourd'hui, avant d'avoir d'abord été 
apte, puis d'avoir songé à les reproduire par le pinceau ou par le 
burin? 

L'ingénieur Pietro Selleh dit, dans son excellent Trattato dt 
viticuUura e di vinificazione (5), que lart et l'usage du vin sont 
d'introduction pélasgique, et vinrent à l'Europe par les Samnites, 
tradition assez conforme aux inductions d'Ad. Pictet, car ces Pé- 

(!) Quelques commentaleurs tels que Jean Gornar (loc. cit., L I, c. rv) 
[Hisioria Scholastica, Lubeck, 163, 6),et Georges Stœmpel ont essayé, dit Sachs 
{loc. cit., p. 17), de fondre en une seule toutes ces légendes, de telle sorte que 
les fables de Prométhée, de Saturne, de Tivrogne Silène, risée des enfants, 
de Liber, de Janus bifrons, ne seraient, sous divers masques ethniques, que 
Thistoire de Noé. Janus, par exemple, viendrait de Jain, qui, en hébreu, 
signifie vin. 

(2) Ad. Pictet, Origines Indo-Européennes, p. 298-320. 

(3) Illustration horticole, 1881, p. 28. 

(4) Pickering, Chronological history of plants, p. 36. 

(5) Milan, chez Giocondo Messagi, 1877, p. 288. 



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32 HISTOIRE DE LA VIGNE 

lasges, qui vinrent du fond de TOrient peupler la Grèce et lltalie, 

qu'était-ce autre chose que des Aryas ? 

' Osum dit que la Crète fut le berceau de la viticulture. 

La vigne en Chine. — En Chine, suivant une vieille tradi- 
tion, ce serait vers Tan 2000 avant notre ère qu'un certain Yu 
aurait introduit le vin. L'empereur, en ayant goûté, exila Yu et 
prohiba le nouveau breuvage, prédisant qu'il serait la ruine des- 
nations qui l'adopteraient (i). Un document plus certain (2), le 
Tcheou-ly, œuvre de Tchéou-Kong, frère de l'empereur You-Mang, 
monté sur le trône 1122 ans avant Jésus-Christ, parait attester, à ce 
moment, la présence de la vigne en Chine, car c'est à la vigne 
qu'on s'accorde à attribuer certaines instructions de ce livre aux 
mandarins chargés des jardins de l'empereur. 

« Quoi qu'il en soit de ce point, et des vers de Chi-Kong, qui 
paraissent aussi regarder la vigne, il est hors de doute qu'il y a 
eu des vignes dans le Chan-si et le Chen-si bien des siècles avant 
l'ère chrétienne ; on en vint même à en planter assez pour faire 
beaucoup de vin. Se-Ma-Tsien dit d'un particulier qu'il en avait 
fait 10,000 mesures (3). » 

En somme, il fut un moment où on planta assez de vignes dans 
les provinces de Chan-si, Chen-si, Pe-tche-ly, Chan-kong, Hio- 
nan et Hou-kosueng, pour que le vin de raisin (qu'on conservait 
dans des urnes, et dont les procédés de fabrication se rapprochaient 
grandement de ceux des Grecs et des Romains), y devînt très 
commun et y causât de graves désordres. Les chansons qui res- 
tent de toutes lesdynasties, depuis lesYuen jusqu'aux Han, attestent 
le goût très vif des Chinois pour le vin (4), il y en a même, de 
l'empereur Ouen-Ty, que l'ouvrage cité par nous déclare dignes 
d'Horace et d'Anacréon. 

Le Kou-kin-tou-chiriy ou Grande Botanique, consacre, (liv. 1 33), 
au vin de raisin un article à part, et constate que c'était le vin 
d'honneur que les villes offraient aux gouverneurs,aux vice-rois et 
même aux empereurs. En 1373, Tai-Issou, fondateur de la der- 
nière dynastie, accepta, pour la dernière fois, celui de Tuon-suen 
de Chan-si, et défendit qu'on lui en présentât désormais. « Je 

(1) Alexandre Bonaconi, la Chine et les Chinois, Paris, (847. 

(2) Mémoires sur l'histoire^ les sciences, les arts^ etc., des Chinois par les mis- 
sionnaires de Pékin. Paris, 1780. 

(3) Ibid.. t. V, p. 481. 

(4) « On ne voit point sur sa table le vin parfumé des rives du Riang, mais 
celui qu'il huit flatte son palais, et il n'y craint point de poison. » 

« Celui qui arrive le dernier trouve encore du vin, et il y augmente la joie. 
On se sépare en se promettant de se revoir. >i (Le Laboureur, King-ting-tsi-tching.) 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 33 

bois peu de vin, » dit-il, « et je ne veux pas que ce que j'en bois, 
cause le moindre embarras à mon peuple. » 

D'après les historiens, la vigne aurait été exposée en Chine à 
bien des vicissitudes; la destruction en fut plusieurs fois ordonnée, 
et, sous certains règnes, elle fut poussée si loin, qu'on perdit tota- 
lement le souvenir de la plante, et que, lors de sa réintroduction, 
les contemporains se crurent en présence d'un végétal nouveau. 
Cest ce qui a fait avancer à quelques modernes que la vigne n'a-- 
caii été connue en Chine que très tard, et qu'elle y avait été portée 
de r Occident. 

De Tsin-Chi-Koang-Ti, l'édificateur de la Grande Muraille^ qui 
régna de 247 à 202 av. Jésus-Christ, jusqu'à la dynastie actuelle, 
les Annales constatent Tintroduction de plants venant de Samar- 
kande, de Perse, du Thibet, de Cachgar, de Tourfou, de Ha- 
mi, etc. 

En ce qui concerne tout au moins ce dernier pays, Imtroduc- 
tion primitive remontait beaucoup plus loin. Plus de 1800 ans 
avant notre ère une loi avait décidé que, chaque année, les 
princes tributaires de la Chine enverraient à leur suzerain ce que 
leur pays produisait de plus précieux. Or, dès cette époque, les 
gens de Ha-mi envoyaient en tribut deux espèces de raisins secs 
encore aujourd'hui fort estimés, et du vin porté dans des outres 
à dos de chameaux. Tai-Asong, second empereur de la djoiastie 
des Yan réunit momentanément le Ha-mi à la province de Chen- 
si, et, dit rhistoire, « il se fit apporter des plants de l'espèce ma- 
« you, et les fit planter dans son jardin : en outre, il voulut avoir 
« la manière de faire le vin, dont il usa à son profit et à son désa- 
« vantage. » 

Au siècle dernier, les empereurs Kang-IIi, Yong-Tching, etKiu- 
Long, ont fait venir beaucoup de nouveaux plants des pays étran- 
gers, principalement dans les provinces de Chan-tong, de Hi-nan, 
de Chan-si et de Pe-tche-ly. Dans cette dernière « de tout temps 
célèbre par ses vignes, » on comptait en 1780 jusqu'à 14 districts 
renommés pour leurs raisins, qu'on conservait bien avant dans 
Tété, et qu'on vendait très bon marché dans les rues de Pékin. 
Les deux grandes villes de Tai-Yuen et de Ping-Hung-(Chan-si) 
étaient renommées, aussi, dans tout l'empire, pour la grande quan- 
tité de raisins secs qu'elles livraient au commerce, pour la phar- 
macie et la table. 

La table ou la pharmacie, tels paraissent être, encore aujour- 
d'hui, en Chine, les principaux usages du raisin. Au vin qu'ils 
en pourraient tirer, les Chinois préfèrent généralement, soit des 

TRAITÉ DE L\ VIGNE. — I 3 



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34 HISTOIRE DE LA VIGNE 

crus étrangers, soit du vin de riz, sorte de liqueur fermentée 
dont rhistoire ne saurait trouver place ici. 

Ajoutons, ce qui s'accorde parfaitement avec les « Mémoires » 
que nous venons d'analyser, que d'après Pickering (1), Royle a 
vu la vigne cultivée (w;irf^r ctdtivation Abxïs le nord de la Chine, et 
que Bunge assure qu'elle se cultive sur une vaste échelle près de 
Pékin, et, au midi, jusqu'à Gouan-gou. 

La rareté de nos connaissances, en ce qui concerne l'Asie cen- 
trale, ne nous permet pas d'y préciser les limites actuelles de la 
vigne. Nous savons seulement qu'on y observe des vignobles 
épars çà et là, où se sont formés des centres de population, 
comme à Kampl, lat. 45°, long. 92° (petite Boukharie) et àHélassa, 
dans le Thibet chinois, lat. 20° 41, (2). 

Ce qu'il y a de non moins certain, c'est que la vigne croit spon- 
tanément dans le nord de la Chine, où l'explorateur Armand 
David vient d'en découvrir deux espèces fort intéressantes : le Spi- 
novitis Davidi elle FfVi5/îomaw^/t,toutesdeux aptes à donner du vin. 
M. Romanet du Caillaud (3) en a fait une remarquable étude 
d'où, comme des échantillons qu il a bien voulu nous com- 
muniquer, il ressort clairement, qu'avec des caractères particu- 
liers, ces deux vignes extroflexes se rattachent au type labrusca. 
Particularité curieuse: la Chine est, à Theure présente, avec la 
Hollande, le seul pays où le vin soit complètement exempt de 
droits d'importation (4). On n'est pas plus « barbare ». 

La vigme au Japon. — De très bonne heure, aussi, le vin 
paraît avoir été connu au Japon, où, comme en Chine, les excès 
qu'il amena le firent interdire. Il y a cinq ou six siècles, un mi- 
kado ordonna l'arrachement de toutes les vignes, et ne permit 
d'en conserver qu'un pied par habitation (5). 

Dans une mission ampélographique toute récente au Japon 
(1883), Henri Degron a trouvé dans un petit village appelé 
* Dijourakou, et tout voisin de Kioto (l'ancienne Myako du temps 
de la féodalité), un Vith virdfera dont la culture, d'après les 
habitants du pays, remonterait à plusieurs siècles. Selon la 
chronique, cette culture était autrefois en grande faveur, et d im- 
menses terrahis y étaient affectés^ mais, petit à petit, les vignobles 
durent faire place aux palais et aux maisons de campagne 

U) Pickering, lac, cU.y p. 36 et 37. 

(2) Arcangeli, La Botanica del VinOy p. 2i9. 

(3) Revue horticole, 1881-i883. 

(4) Cogneltis de Martis. // commercio del Vino, p. 200. 
{ô) Bulletin de h Société d'acclimatation^ ie59, p. 57. 



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LA VIGNE SELON L^HISTOIRE 35 

des Kouguës (princes de la famille impériale), et des Daimios, 
princes à peu près souverains dans leurs provinces, mais qui, de 
temps à autre, étaient tenus de venir rendre hommage au Mikado. 

Aujourd'hui, ces vignobles ne se trouvent plus qu'à Dijourakou 
même, « et, à vrai dire, en triste état. » Un préjugé ampélopo- 
nique, dont nous ne sommes peut-être point tout à fait exempts, a 
convaincu les Japonais que la qualité du ïruit est en raison de 
Tàge de la vigne. Aussi, faute d'un renouvellement suffisant, les 
souches surannées de Dijourakou, encombrées, en outre, de 
cultures parasites (mûriers, légumes, etc.), aboutissent à une 
quasi stérilité. Résultat d'autant plus fâcheux que le raisin do ces 
vignes, — absolument localisées à Dijourakou, — est excellent et 
<c pourrait donner du vin analogue aux crus du Portugal ». Il y en 
a du blanc et du rouge, l'un et l'autre très sucrés; il se vend à 
Kioto 3 sous la grappe (1). 

L'Ldit viticido est, sans doute, depuis longtemps tombé en désué- 
tude et oublié, mais il a créé au Japon des habitudes nouvelles et, 
de fait, amené, lui-même, l'oubli du vin. Ce qu'on y boit, c'est le 
sakiy sorte de bière de riz, et surtout du thé, beaucoup de thé. 
Pourtant, selon Julien, qui écrivait vers 1825, la vigne y est 
cultivée dans diverses provinces, mais uniquement pour son 
fruit (2). La province de Ko-hiou (Kaï) en particulier y pro- 

(i) Travaux du service du phylloxéra y au. 1883. p. 410-411. 

(2) Julien, Topographie de tous les vignobles connus^ p. 480. — Voir aussi 
Voyage (le Beauvoir au Japon, passim. 

On sait qu'après une claustration jalouse qui l'isola, pendant de longs siècles, 
de tout contact x\n peu direct avec l'étranger, Taimable et sympathique peuple 
japonais, dont l'accueil a laissé à Beauvoir des impressions si charmantes 
(Voyage autour du monde, passim) a subitement ouvert, il y a quelques années, 
toutes ses barrières à la civilisation européenne, qu'il s'est assimilée avec une 
rapidité presque merveilleuse. La viticulture n'est point un des derniers bien- 
faits qu'il nous ait empruntés, et il paraît en apprécier le prix mieux que 
nous-mêmes, car aucun effort, aucun sacrifice ne lui coûtent pour la propager, 
tandis que, par nous ne savons quel fatal parti pris d'inertie, nous laissons la 
nôtre tomber en ruines. En 1880,1e gouvernement japonais a établi à In-mansi- 
moura, à 9 lieues de Kohé, port oriental de l'Ile de Nippon, lat = 34* 41, 
un champ d'expériences pour l'essai des vignes étrangères, où on a planté 
jusqu'à 30,000 piedi de cépages de France, d'Italie, d'Espagne, de Hongrie et 
d'Allemagne. A Nagoya, département d'Aïtchi, autre essai similaire, dont le 
préfet M. Nomoura (heureux Japon!) s'occupe avec beaucoup de sollicitude, et, 
par conséquent, de succès. A Soppora (Ile de Hokkaido, ancienne Yeso\ c'est 
par trente mille non plus pieds, mais hectares, qu'on a planté des cépages 
américains, malheureusement choisis parmi ceux à goût foxé. Bien que 
cet essai, rendu frustratoire par la mauvaise foi des vendeurs américains, 
n'ait pas coûté moins de 300,000 yen, (1,200,000 francs), le gouvernement 
japonais, celte fois mieux éclairé, s'apprête à le recommencer avec de 
meilleurs cépages. 



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36 HISTOIRE DE LA VIGNE 

duit un raisin apprécié par les gourmets malgré sa peau un peu 
épaisse (1). Est-il produit par la vigne kadzoura, la seule, suivant 
le docteur Vidal, qui soit cultivée au Japon, et« qui est un chasselas 
très semblable à celui de Fontainebleau » (2)? C'est ce qu*il nous 
serait difficile de déterminer faute de renseignements plus précis, 
mais ce qui n'offre rien d'invraisemblable. Henri Degron, a, en 
effet, reconnu dans le raisin de Koshiou un véritable chasselas 
rose, et il en a tiré un petit vin blanc sans force, tel que le donne 
ce genre de cépage. Ce qui paraît établi, c'est qu'une vigne intro- 
Hexe dite Kochu (est-ce la même?) étroitement attachée au type 
vinifera et le Yama Bouto, également propre à donner du vin, 
croissent au Japon spontanément, et que, d'après Pickering, 
Kàmpfer et Thumberg y auraient trouvé le Yama Bouto à l'état 
de culture (3). Ce qui n'a, d'ailleurs, nullement lieu de surprendre, 
car ses petits grains noirs, serrés, sont d'une saveur fort agréable 
quoiqu'un peu acide, quand le fruit est à maturité, et se vendent 
fort bien sur les marchés (4). Elle est dioïque, et, fleurit toute 
l'année, jusqu'aux gelées. Le suc de son raisin est extrê- 
mement coloré et fournit une magnifique encre rouge (5). Sou- 
mis à la fermentation, il a donné dans notre Midi, où on a 
essayé la culture du Yama-Bouto un vin ainsi composé : 

Alcool 8 3 

Extrait 30 15 

Acide 4 75 

Cendres 4 4 

Les particuliers rivalisent, à cet égard, d'initiative et d'ardeur avec le gouver- 
nement. A Kossougaya, à 13 lieues de Nagoya, M. Morita a converti, au prix 
de frais énormes, d'immenses plateaux voisins de la mer en vignobles où 
s'entre-mêlent les cépages de France et ceux des États-Unis. Puissent-ils ne 
point se nuire mutuellement! 

Autant en font dans le Nord de Ttle de Nippon, à Hirosaki (ken d'Awomori), 
MM. Fousila, Tougari, Kikouki, et le préfet prend tant d'intérêt à ces planta- 
tions, qu'il a conduit, lui-même, notre compatriote les visiter. 

Fait digue de remarque, MM. Morita et Fousila sont, l'un et l'autre, 
d'importants fabricants de saki, et, Tun et l'autre, plus préoccupés de Tin- 
térêt public que de leur propre intérêt, n*aspirent qu'à remplacer cette boisson, 
source de leur fortune, par une autre, qu'ils reconnaissent plus bienfaisante et 
plus saine. Nul doute qu'ils n'y réussissent, et que, grâce à tant de soins 
éclairés, il ne nous faille bientôt inscrire, — ou réinscrire — le Japon, au 
nombre des pays vignobles. 

M. Degron n'eût-il fait que rapporter à notre incurie tant de bons exemples qu'il 
n'aurait pas perdu son voyage. Resterait, seulement, à les acclimater chez nous. 

(i) BvlUHn de la SociéU d'acclimatation, 1866, 1. 111, p. 91. 

(2) D' Vidal, Animaux et plantes utiles du Jtqton. 

(3) Revue horticole, 1880, p. 210. 

(4) Pickering, loc, cit., p. 37. 

(5) D' Vidal, loc. cit. 



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LA V)GNE SELON L'HISTOIRE 37 

Les vignes extroflexes^ de types asiatico-américain abondent 
aussi au Japon, dans les terres incultes et dans les bois. Telles 
sont les Vitis labrusca, flextiosaj heierophylla (1). 

En attendant que le Caucase soit, ampélographiquement, mieux 
connu, c'est, donc, au Japon et en Chine, que semble être le point 
de confluence et de cohabitation des deux grands types, qu'aux 
temps géologiques, en un mot, semble s'être arrêté l'exode 
extroflexe. 

Pourquoi les Chinois et les Japonais n'auraient-ils pas utilisé, 
dësle principe, ces doubles matériaux qu'ils avaient sur place(2), et 
pourquoi le même fait ne se serait-il pas produit, sinon^partout, au 
moins sur un certain nombre de points où la vigne pousse sans 
culture? Le même hasard : du raisin, exprimé, volontairement ou 
par mégarde, puis retrouvé, après une fermentation qui a converti 
re jus en une liqueur spiritueuse : eiïets physiologiques inatten- 
dus et réconfortants; de la généralisation tâtonnante, puis, gra- 
duellement méthodique, d'un procédé fortuit, il n'en faut pas plus 
pour expliquer, partout où la vigne s'est rencontrée sous les pas 
de l'homme, l'origine du vin. Que le même fait se soit produit à 
la fois, ou à peu près, ce qui n'a rien d'étonnant, en Chine, au 
Japon, dans l'Inde, au mont Ararat, en Egypte, à Chio, en Étolie, 
en Sicile, en Espagne, et toutes ces légendes, en apparence con- 
tradictoires, sont ainsi mises d'accord. 

Dans l'Inde, à Kachmyr tout au moins (3), croissent à l'étal 
sauvage, et pêle-mêle avec tous nos arbres fruitiers, cerisiers, 
abricotiers, pêchers, framboisiers, poiriers, etc., trois espèces de 
vignes, YOpiman (4), le Kawaury, et le Katchébourié. Ces vignes 

(I) Frarcher et Savalier, Enumeralio plantarum Japonicamm. — Bulletin de 
U Société d*acclimatation^ J875, p. 37 et suiv., t. Il, p. 506. — Regel, loc. cit. 

Est-ce une de celles-là qu'Henri Degrou a trouvées tout le long du cours de 
risbikari (ile Hokkaido), a entourant et recouvrant en entier des arbres de 
plus de 150 pieds », el, dont le diamètre, à six pieds du sol, atteint parfois 
jusqu'à 33 centimètres ? Nous ne savons. Eu égard à ses énormes dimensions, 
notre compatriote Ta baptisée du nom de Vitis gigantea, et il lui a reconnu 
— sans déÛoition plus précise, — quelques caractères communs avec ceux des 
labrusca. Il Ta retrouvée, d'ailleurs, dans l'Ile de Sada et dans tout le nord de 
nie de Nippon, mais décroissant de taille à mesure qu'elle s'avance vers le 
sud, bien que « toujours très rustique, et donnant de petits fruits comestibles.» 
Elle di:$paralt vers lé 35* degré. 

Les nombreuses boutures rapportées à Montpellier par notre compatriote 
nous permettront sans doute, à bref délai, de nous édiûer sur la véritable 
nalnre, comme sur les vertus antipbjlloxériques de ce Vitis {Travcuix du phyl- 
kaéra, an. 1883, p. 408-424). 

(2) Le Ma-jou, du Ha-mi, n'est, en somme, autre chose qu'un plant chinois. 

(3) Revue horticole^ p. 485. 

(4) D'après les travaux du professeur Foex, VOpimixn n'est autre que le Schi- 



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38 HISTOIRE DE LA VIGNE 

s'élancent comme des lianes à la cime des plus grands arbres, et 
donnent de grandes quantités de raisins, d'autant meilleurs qu'ils 
sont plus insolés. Avec le raisin de l'Opiman, le jardinier du ma- 
haradjah, M. Ermens, qui asignalé l'existence des trois vignes, a 
fait un vin rouge agréable, avec le Katchebourié un vin blanc 
qu'il compare au chablis, et, avec le Kawaury, seulement un vin 
inférieur. Ces vignes sont-elles réellement sauvages ou devenues 
telles à la suite d'abandon d*anciennes cultures? Il est permis do 
se poser cette question, car en 1822 encore, au témoignage de 
Julien (1), (( la vigne était cultivée avec succès dans la vallée de 
« Cachemjv, où elle fournissait non seulement du vin, rcssem- 
a blant à celui de Madère, mais de Teau-de-vie par la distillation 
« de ce vin. » En tout cas, rien n'autorise à penser que ces vignes 
ne soient pas indigènes. 

Chardin raconte que, lorsqu'il visitait le Caucase en 1672, 
il vit des vignes s'élever si haut qu'il est parfois impossible d'aller 
chercher les raisins. Il dit qu'il en est de même en Géorgie et 
dans l'Hyrcanie orientale, où la vigne croît sans culture sur 
les arbres de haute futaie, et, porte des raisins excellents, avec 
lesquels on fait «le meilleur vin quise trouve.» Cent cinquante ans 
après. Gamba trouva, dans les mêmes contrées, les vignes dans 
le même état. 

Dans une communication faite, en 1846, à l'Académie des 
sciences de Moscou, Kolénati expose qu'en parcourant (2), en 
1845, les rives du Terek, il vit des vignes sauvages ou re- 
devenues telles, « wild oder verwildert », grimper autour des 
arbres et des buissons, et dont les formes le frappèrent. Ces 
formes constituaient deux grands types, comprenant chacun un 
grand nombre de variétés ou sous-espèces, dont Kolénati a 
essayé de donner une classification. Les premières, plus nom- 
breuses, caractérisées par des mérithalles courts, et par des poils 
cellulaires [Zellhaaren)^ dont les intervalles sont remplis de poils 
laciniés, dits poils protecteurs (5cAû/5Aaarew), les secondes, moins 
abondantes, n'ont que des poils protecteurs, d'où, pour les deux 
tribus, les qualifications génériques de Flauenblatirige ou 
Ptilophylles (à feuiUes duvetées) et de Nackblàttrige ou Gymno- 
phylles (à feuilles nues). Quant aux subdivisions, elles portent sur 

radumli « qu'on avait cru jusqu'ici originaire de Perse » (Commission supé- 
rieure du Phylloxéra, 1881, p. 98). Et voilà comment Tampélographie récèle, 
vraisembliiblement, le dernier mot des origines. 

(1) Julien, Topographie de tous les vignobles connue, p. 475. 

(2) Bulletin de P Académie des sciences de Moscou, 4846. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 39 

la couleur (verle, rouge, jaune), des nervures foliaires et des 
pépins, sur la longueur du lobe médian, etc., etc. 

Kolenati a retrouvé ces vignes dans Tlniérétie, dans le Schirvan 
àSleki,Somchezien, Gambaki, Elisabelhopol, Karabagh,et, dans 
une partie de la haute Arménie, jusqu'à Alexandropol : elles 
y poussent à l'état sauvage : il les a vues au mont Ararat, où, 
même la tradition ne peut assigner aucune trace de culture, et, 
aussi, dans des endroits où toute culture était impossible. Karl 
Koch, qui a fait deux fois, dans le but spécial de s'éclairer 
sur l'origine de la vigne, le tour de la Transcaucasie, de l'Asie 
Mineure, du Kurdistan et de la Perse, a écrit sur ce sujet les 
lignes suivantes que nous croyons devoir placer in extenso sous 
les yeux de nos lecteurs (1). 

«' La vigne, aussi loin qu'atteigne l'histoire des hommes, se 
montre déjà à l'état de culture, comme nos céréales. Nulle parton 
ne trotive de trace certaine de son commencement. Après que Hum- 
boldt, informé que j'avais trouvé la vigne sauvage, eut, dans ses 
Apparences de la nature, aiguisé ma perspicacité scientifique, j'ap- 
pris, par des recherches ultérieures plus approfondies que je n'a- 
vais eu affaire dans cescontrées qu'à des vignes devenues sauvages. 

« La vigne croît, encore maintenant, au plus profond des 
forêts de l'ancienne Colchide, pays de surantique {uralten) cul- 
ture : elle y croît en pleine liberté, et attache aux plus hauts 
sommets, principalement des hêtres rouges, ses sarments souvent 
chargés de raisins. Ou bien, elle occupe, au pays des Lazes, 
de grands espaces sous les formes d'une espèce colchidiennc 
qui forme des haies le long des cours d'eau, des montagnes, 
et dont les baies sont presque dépourvues de pulpe. Examine- 
l-on de plus près le premier cas, on constate que la vigne se 
trouve dans les bois nullement à l'état d'arbuste, mais, souvent, à 
celui de véritable arbre, et, si on relève, en forme de plan, les 
emplacements de ces arbres, on les trouve disposés en quinconces, 
genre de plantations que les anciens affectionnaient pour les vignes. 

« Les indigènes cueillent, dans les bois, à la saison, ce qu'il leur 
faut de raisins pour leur usage. Pour préparer le vin, ils font dans la 
mollasse, facile à travailler, des trous en forme de vase étrusque, 
appelés kuptschin, et y laissent couler le jus obtenu par foulure. 

« On couvre l'ouverture du vase d'une table d'ardoise, qu'on 
soulève en temps opportun pour donner issue à l'acide carbonique. 
On répand, ensuite, sur Tardoise, de la terre qu'on y laisse jusqu'à 

i) Die Baume und Str'àucher des altcn Giiechlands, p. 24-7-248, Berlin. 1884, 

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40 HISTOIRE DE LA VIGNE 

ce que le vin soit buvable, c'est-à-dire jusqu'à NocM. On le liiv 
ensuite dans des outres de peaux d'animaux, jusqu'à ce que 
le kuptschin soit vide. C'est ainsi qu'on préparait le vin dans 
l'ancienne Colchide lorsque j'y suis allé, et qu on devait le pré- 
parer dès le temps de l'enchanteresse Médée. » 

Si nous nous sommes si longuement étendu sur ce sujet, c'est 
qu'il y a aussi comme une espèce de mot d'ordre, de regarder les 
régions transcaucasiques, circumcaspiennes et circumpontiques, 
comme le pays d'origine de la vigne, d'où elle aurait rayonné sur 
le monde entier, transportée par la main des navigateurs. S'il en 
est ainsi, et s'il faut croire, comme l'école du grand botaniste, 
Alexis Jordan, à la pérennité et à l'immutabilité des espèces, on 
devrait retrouver dans ces régions, comme dans une sorte de 
pépinière modèle, les types des vignes cultivées des divers 
pays (1). Ce serait là une recherche intéressante et qui pourrait 
être utilement confiée aux Écoles de vignes^ lorsque, à l'exemple 
de la Russie, de l'Autriche, de l'Italie, on se sera décidé à 
introduire chez nous cette institution féconde. 

La vign^e en Italie. — La longévité presque illimitée de la 
vigne, surtout lorsqu'on ne la tourmente pas parla taille courte, 
a été de tout temps pour les naturalistes, depuis Pline jusqu'à 
Carrière (2), un véritable article de foi. « A Populonium (Piom- 
bino), dit Pline (3), nous voyons une statue de Jupiter faite avec 
un seul cep et les siècles ne Font point endommagée. » 

Plante essentiellement grimpante, ce qui Ta fait classer avec 
raison par Spach dans la famille Ae^ Sarmetitacées (4), la vigne, là 
surtout où elle trouve des appuis pour la soutenir, couvre ra- 
pidement des espaces considérables; aussi, n'est-on point étonné 

(1) Faire par ses yeux et sur place, c'est-à-dire dans les régioos Caucasique 
et Nabathéenne, cette confrontation eût été le desideratum favori du grand 
ampéiographe français Odart, jet comme le couronnement de son excellente 
Ampélographie Universelle (*). Son grand âge seul (il avait alors 86 ans) Tem- 
pécha de résoudre, ainsi, par Texpéiience ce point important de controverse 
scientifique. Nous aussi, la solution de ce problème nous avait tenté. Avec 
une gracieuseté que nous ne saurons oublier et à laquelle nous sommes heu- 
reux de rendre hommage, M. Gazay, consul de France à Gonstanlinople, nous 
a envoyé quelques-uns des matériaux qui plus tard nous permettront peut- 
être d'élucider cette question, mais les échautillons n'étaient ni assez 
nombreux ni, malheureusement, assez bien conservés pour nous autoriser 
à conclure en suffisante connaissance de cause. Nous préférons, donc attendre, 
pour cela, de nouveaux envois. 

(2) La Vigne, passim. 

(3) Histoire naturelle, traduction Littré. Paris, Firmin-Didot, p. 521. 

(4) Chez les anciens botanistes, Tidée de liane était si bien attachée à celle 

(•) Tours, 1878. Voir Introduction, p. llî. 

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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 41 

de lire dans Pline qu'à Rome, un seul pied de vigne, dans 
les portiques de Livie, ombrageait une promenade publique, et 
fournissait douze amphores (233 litres de vin). 

Porret rapporte (1) qu'un muscat blanc, planté en 1720 à 
Besançon par un menuisier nommé Billot, couvrait en 1731, 
c'est-à-dire onze ans après, non seulement son mur et son toit, 
mais les toits des maisons voisines, et produisait 4206 grappes 
de raisin. Enfin, Rivière a vu en 1871, dans une visite à la ferme 
Barrot , à Philippe ville , une vigne arabe dont les milliers de rameaux , 
s'entrelaçant ensemble et se marcottant naturellement, avaient fini 
par former une véritable forêt, dont la somme des ramifications, 
en n'y comprenant que celles inférieures à S centimètres de 
diamètre, présentait un développement de 424 mètres. La souche 
avait 0",93de circonférence (2). 

Autant le développement superficiel est rapide, autant, et par 
celamème, est lent fépaississement diamétral delà tige (3), lorsque, 
surtout, comme ici, la sève n'est point artificiellement refoulée par 
la taille. Quelle immense série d'années ne représente donc point 
le développement de cette sarmentacée jusqu'au point de pouvoir 
fournir une bille apte à être transformée en statue? Si on ajoute 
à cela, qu'au témoignage même de Pline, la statue de Piombino 
était en place depuis des siècles, c'est-à-dire, vraisemblablement, 
depuis l'époque de splendeur des Étrusques (4) bien antérieure à 

de Tigne qa*ils donnaient ce dernier nom à toutes les plantes grimpantes, sur- 
tout lorsque, comme les Gucurbitacées, elles étaient munies de vrilles. Ainsi 
pour Dioscoride et pour Matthiole, le Momordica elateriwn était la vUiceUa; 
pour Pline la bryone était la yigne blanche ; récriture (L. Regum, IV), donne 
à la coloquinte le nom de vigne quasi sylvestre; Dioscoride appelait YUis nigra 
une sorte de smilax, com mun, assure Sachs, en Toscane et dans le comté de Gorilz ; 
Matthiole appelle VUis sylvestris la douce-amère; enûn, Guil.Pison,dan8 son 
Hùtoire naturelle du Brésil, parue à Amsterdam en 1640, donne le nom de 
VUis arbustiva aune sarmentacée qui croît sur les orangers qu'elle étoulfe, et 
qui «< pousse spontanément de la fiente des oiseaux appelés Tityns par les Por- 
tugais. » 11 ajoute que, des racines et des ramuscules de cette plante, on pré- 
pare un remède efUcace contre Tentlure des pieds et celle du ventre. 

De nos jours môme, la botanique devenue adulte a conservé à la clématite, 
à titre d'épithëte, son ancien nom de vitalba. 

({) Oistoire des Plantes, t. Vil, p. 221. 

(2) Bulletin de la Société dAceUnMlationy 1871 (2* série), p. 48. Voir, aussi, 
ce que nous disons plus loin de la vigne en Algérie. 

(3) La treille du Musée Plantin, à Anvers, dont nous parlons également plus 
loin, et qui compte, actuellement, 367 ans d'existence authentique, n*a guère 
plus de 6 à 7 centimètres de diamètre maximum. 

(4) Voir au musée Gampana les délicates merveilles de Tart étrusque, que, 
même après la conquête de la Grèce et rhellénisation de Rome, le goût romain 
n'atleifsnit jamais. A la Renaissance seule il était réserré de les faire refleurir, 
sur cette même terre d'Étrurie. 



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42 HISTOIRE DE LA VIGNE 

la fondation de Rome, on en arrive à accueillir d'un esprit moins 
étonné les inductions de Uumboldt et de Koch, et à ne point 
protester trop vivement lorsqu'ils nous représentent les vignes ac- 
tuelles du Caucase comme les contemporaines possibles de Médée. 

Indépendamment du Jupiter de Populonium, Pline parle d'une 
coupe en bois de vigne qu'on montrait de son temps à Marseille, 
d'un temple de Junon soutenu, àMetaponte, par des colonnes du 
même bois, et il ajoute : « Encore aujourd'hui, on monte sur 
le toit du temple de Diane, à Éphèse, par un escalier fait d'un seul 
cep de vigne de Chypre. » Strabon parle de troncs de vigne de 
Margyane (Khorassan) et de Mauritanie, d'une dimension telle que 
deux hommes avaient peine à les embrasser de leurs bras tendus. 
Selletti (1) rappelle que les portes de la cathédrale de Ravenne, 
de Saint-André à Verceil, et de Sainte-Sophie de Constantinople, 
sont également construites en bois de vigne, et que les ais de 
celle de Ravenne mesurent plus de 4 mètres de haut sur 0",40 
de large. Les panneaux en bois de vigne de la salle du chapitre au 
couvent de Saluées n'ont pas moins de 0"',23 de côté, et Selletti a 
personnellement observé à Pic di Molera, à la sortie de la vallée 
Anzasca,un tronc de vigne de O'^jTTde circonférence. Schulz en a 
vu à Beitschin près de Plolémaïs un de 0",45 de diamètre. 

D'accord avec les données géologiques, de tels faits font évidem- 
ment remonter, pour les paysdontil s'agit, l'existence de la vigne 
aune antiquité antérieure à toute histoire. Varron dit, au reste, 
que Mézence, roi d'Élrurie, secourut lesRutules contre les Latins 
à condition qu'ils lui donneraient le vin alors existant dans les 
limites du Latium. A l'époque fabuleuse où bataillaient les héros 
de roman de V Enéide, Vushge du vin était donc, déjà, familier dans 
VŒnoiria tellus. Ce vin était-il fourni par ces vignes sauvages, à 
petits grains, dont au xvn** siècle (2), on faisait du vin en Sar- 
daigne et dans la Lomelline, et dont on en fait encore en Camar- 
gue (3) ? Était-il dû à ces vignes à raisins plus gros dont 
Pline (4) nous énumère les trois genres principaux, savoir, les 
Aminéennes à gros bois, les Nomentanes à bois rouge et les 
Apianes ou muscats qu'il déclare originaires d'Italie, et, ces 
dernières plus particulièrement d'Étrurie ? Ces Variétés étaient- 
elles filles des vignes « sylvestres », commensales du même 
sol, ou leurs congéniales ? C'est une question que, dans l'état 

{{) Pielro Selletti, loc. cU,, p. 286. 

(2) Sachs, Ampelographia, p. 4. 

(3) Henry Mares, la Ferme, 4865, p. 209. 

(4) Pline, loc. ci/., p. 523. 



L 



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LA VIGNE SELON L^fllSTOlRE 43 

actuel de Tampélographie, on ne peut, encore, que poser. 
Dans son traité intitulé : « Lequel est le plus utile du feu ou de 
Feau » ? Plutarque avance, il est vrai, que la vigne fut apportée 
en Italie par les Grecs, « dans les premiers temps de Rome. » 
Mais, cette affirmation est en contradiction formelle, non seulement 
avec le traité de Mézence, dont l'exactitude pourrait peut-être pa- 
raître sujette à contestation, mais avec un ensemble de faits, 
rapportés par divers historiens, et qui démontrent l'existence, et du 
vin et de la vigne, en Italie, au temps même de Romulus. Romulus 
lui-même buvait du vin à l'ordinaire. Il en buvait, il est vrai, 
modérément, non point qu'il en fût privé, mais, par sobriété natu- 
relle, vertu sur laquelle,' en ce qui concerne au moins le sexe 
aimable, il parait n'avoir pas entendu raillerie (1). C'est ainsi 
qu'Égnatius Metellusfitpérirsa femme à coups de bâton pour avoir 
bii du vin au tonneau [e dolio), et qu'il fut absous de ce meurtre 
par Romulus (2). Le même fait est, aussi, rapporté par Valère 
Maxime (3). Il y avait donc, déjà, non seulement du vin, mais du 
vin en tonneau chez les particuliers, pour leur provision domes- 
tique. Toutefois, ce vin était encore rare, et, dès les premiers mo- 
ments, les gouvernants de Rome se préoccupèrent d'en restreindre 
l'usage aux proportions de la production actuelle, en attendant 
qu'ils en eussent augmenté et amélioré la production future. C'est 
dans ce triple but, sans doute, que Romulus faisait les libations 
avec du lait au lieu du vin, et que la loi Postumia de Numadit for- 
mellement : « N'arrosez pas le bûcher avec du vin », et interdit les 
libations aux dieux avec <c du vin provenant d'une vigne non 
taillée {imputata). » C'était, observe fort judicieusement Pline, 
« pour obliger à la taille de la vigne un peuple laboureur peu en- 
vieux de s'exposer sur les ai'bres qui la portent. » La vigne avait 
donc, dès ce moment, acquis des dimensions peu conciliablesavec 
une introduction récente. Le péril redouté par les laboureurs n'avait 
d'ailleurs rien de chimérique, car Pline nous dit, ailleurs, que les 
vignerons de laCampanie,oùla vigne était aussi mariée aux arbres, 
stipulaient, avant la cueillette, le prix du bûcher et du tombeau(4). 

(1) « On rapporte qu'invité à un repas, Romulus prit fort peu de vin, parce 
qu'il avait le lendemain une affaire à traiter. On lui dit :« Romulus, si tout le 
monde faisait comme vous, le vin se vendrait moins cher ! — Au contraire, dit- 
il, il serait plus cher si chacun en buvait selon son désir, car c'est ainM que 
j'en ai bo moi-même. » (Annales de L. Pison Frugi, citées par Aulu-Geile, les 
NuUs aUiques, 1. XI, ch. xiv. Paris, Garnier, t. Il, p. 78.) 

(2) Pline, loc. ciL, p. 533. 

(3) Valère Maxime, trad. Binet, t. II, p. 40. 

(4) Pline, /oc. ci(., p. 52J. 



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44 HISTOIRE DE LA VIGNK 

Il y avait, donc, du vin et des vignes en Italie, dès la fondation de 
Rome. Mais, il est possible que, dès ce moment, et même aupara- 
vant, par la « Grande-Grèce », les Grecs aient importé dans Tlta- 
lie tyrrhéno-latine, ces autres plants que Pline^ après avoir énu- 
méré les cépages indigènes, déclare y avoir été transportés de 
ChioetdeThasos(l). 

Malgré ce renfort, on parait avoir été longtemps très économe 
du vin à Rome. Tout d'abord, soit par économie, soit par crainte 
d'excès dangereux pour la sécurité des maris, défense aux femmes 
d'enboire sous les peines les plus rigoureuses, ainsique le prouvent 
non seulement l'histoire d'Égnalius Metellus, mais d'autres 
exemples analogues. Fabius Pictor, qui vivait trois siècles avant 
notre ère, rapporte l'histoire d'une dame que ses parents firent 
mourir de faim pour avoir descellé le coffre contenant les clefs du 
cellier. Le juge G. Domitius condamna une femme pour avoir bu, 
à Tinsu de son mari, a plus de vin que n'en exigeait sa santé (2). » 
Caton dit, enfin, que les parents embrassaient les femmes pour 
s'assurer si elles sentaient le tementum (c'était alors le nom du 
vin, d'où temulenta^ ivresse). 

Pourtant, comme, avec le ciel, il a toujours été des accommode- 
ments, rinterdiction, d'absolue ne tarda point à devenir relative^ 
et Polybe nous apprend qu'il fut ultérieurement permis aux 
femmes de boire du vin cuit, fait avec du raisin cuit (3J. D'après 
un passage des Fastes d'Ovide^ Spire Blondel croit pouvoir faire 
remonter cet adoucissement à l'époque de Tarquin le Su- 
perbe (4). 

En même temps, et sans doute avec la diflusion croissante 
du vin, son emploi était devenu moins limitatif. La loi des 
Douze Tables en 303, n'interdisait plus pour les funérailles que^ 

(1) Pline, /oc. cit., p. 521. 

(2) Id.,i6td., p. 533. 

(3) Voici le curieux paragraphe de Polybe qui se réfère à ces usages et con- 
lirme celui de Caton : chez les Homains, Tusage du vin est interdit aux femmes 
mais il leur est permis de boire du vin cuit. On le fait avec du raisin cuit; il 
est semblable pour le goût au vin léger d'Athènes ou de Crète. Mais, si Tune 
d'elles a bu du vin, elle ne peut cacher ce fait : d^abord parce que la femme 
n'a pas à sa disposition le cellier à vin ; ensuite parce qu'il faut qu'elle baise 
sur la bouche ses parents et ceux de son mari, jusqu'aux Ûls de ses cousins, 
et cela tous les Jours, et aussitôt qu'elles les aperçoit. Ainsi, ne sachant pas 
qui doit lui parler, ou qui elle doit rencontrer, elle se tient sur ses gardes. En 
effet, si elle avait seulement goûté à du vin, il n'y aurait pas besoin d'autres 
indices pour la faire découvrir. (Polybe, Fragment du livre VI recueilli par 
Schweighauser.) 

(4) Spire Blondel, Les grands vins de V antiquité (Aeuue Britannique, 1883, 
p. 427.) 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 45 

remploi du vin « myrrhe». Ce sont celles-là que Cicéroo, dans ses 
Loisy qualifie de somptueuses : « ne sumptuosa respersio su. » Ces 
mêmes lois fixèrent définitivement la saison des vendanges & 
l'automne , c'est-à-dire au temps où « les feuilles commencent à 
tomber des vignes (1). » C'était à la même époque que L. Papi- 
rius Imperator vouait à Jupiter, en cas de victoire contre les Sam- 
nites, une coupe de vin (2). Peut-être, d'ailleurs, une telle offrande 
procédait-elle autant de la simplicité des mœurs que de la rareté 
de la « purée septembrale », car c'était aussi l'époque où, à un 
triomphateur revenu d'une campagne glorieuse, on offrait pour 
récompense nationale une couronne de gazon. 

Quoiqu'il en soit, au temps du premier Caton, c'est-à-dire deux 
siècles avant notre ère, le vin était devenu assez commun pour 
qu'il fût d'usage d'en donner aux domestiques et ouvriers des 
fermes. Caton (3) fixe ces rations comme suit : 

Pendant trois mois après la vendange, piquette {lora) ; 

Quatrième mois, une hémine de vin par jour, c'est-à-dire deux 
coupes et demi (7\70) par mois ; 

Cinquième, sixième, septième et huitième mois, un setier par 
jour, c'est-à-dire cinq congés par mois (15\40) ; 

Neuvième, dixième et onzième mois, trois hémines par jour, 
c'est-à dire une amphore par mois (23*, 10); 

Plus une congé pour chaque homme (3\24) à l'occasion des 
Saturnales et des Compitales. 

Notons encore, dans ce curieux répertoire, parmi une foule de 
procédés que la viticulture rationnelle n'a point désavoués, l'idée (4), 
pour la première fois exprimée chez les Romains, mais déjà 
familière à Carlhage, ainsi que l'attestent les œuvres de 
Magon (5), et aujourd'hui reconnue si utile, d'employer le 
marc de raisin à la fumure des vignes, une méthode pom* 
communiquer aux vins à l'aide de la racine d'iris (5) ce goût 
de violetle si recherché aujourd'hui dans les vins de Bor- 
deaux, enfin, un procédé d'analyse pour reconnaître les vins arti- 
ficiellement mouillés, et qui serait bien précieux, si l'imagination 
ou la crédulité n'y avait eu, vraisemblablement, plus de part que 
l'expérience (6). 11 consisterait à emplir du vin suspect une coupe 



(1) Spire Blondel, loc. cU,, p. 424. 

(2) Plîoe, hc. cit., p. 833. 

(3) Caton, de Re rM«tico, trad. Nisard, p. 22. 
(4)ld.,I6i<i., p. 15. 

(5) Id., I6i(i., p. 31. 

(6) CalOD, loc. cit.^ p. 3i. 



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4i» HISTOIRE DE LA VIGNE 

en bois de lierre, lequel aurait la propriété de retenir Teau et de 
laisser passer le vin. On sait que, par une propriété dialytique 
inverse, la baudruche exsude Teau mélangée à Talcool, ce qui 
permet de l'employer à la concentralion de ce liquide. 

Pourtant, soit mauvaises méthodes de culture et de taille, soit 
procédés vicieux ou barbares de vinification, les vins indigènes 
n'étaient que peu prisés en Italie (1). Cela se comprend de reste, 
s'ils étaient tous semblables à ce vind'Aricie, qu'on servit à Ci- 
néas, l'ambassadeur de Pyrrhus, et dont il disait, en faisant allu- 
sion à la hauteur des raisins provenant des vignes qu'on laissait 
croître librement sur les arbres : « que c'était justice d'avoir atta- 
ché la mère d'un tel vin à une croix aussi élevée (2) » Quant 

aux vins grecs, ils constituaient pour les Romains de cette époque 
une véritable friandise, dont la rareté, et aussi l'engouement 
pour l'inconnu et le lointain, ne contribuaient point peu, sans nul 
doute, à augmenter la faveur. 

«LucuUus enfant,» dit Varron, cité par Pline (3), «ne vît jamais, 
chez son père, un repas, même d'apparat, où on servît plus d'une 
fois du vin grec. » A son retour triomphal d'Asie, il en fit distribuer 
en largesse au peuple cent mille cadus, c'est-à-dire 38,000 hecto- 
litres, quantité phénoménale, dont, malgré le faste proverbial du 
personnage, il y a, sans doute, à rabattre un peu. « C. Sextius, 
que nous avons vu préteur, » ajoute Varron, « disait que le vin de 
Cbio n'était pas entré dans sa maison, avant que le médecin ne 
lui en eût ordonné pour la maladie cardiaque. » 

A mesure, cependant, que, lassée de victoires et cédant à l'as- 
cendant d'une civilisation supérieure, Rome devenait l'élève et la 
captive morale de la Grèce vaincue (4), son agriculture s'helléni- 
sait, sans doute, comme ses mœurs, et des mains grecques ensei- 
gnaient vraisemblablement aux maîtres du monde à faire, avec des 
méthodes grecques et des cépages grecs, des vins grecs en Ralie 
même. Ce n'est, en effet, qu'après la conquête de la Grèce, qu'ap- 
paraissent pour la première fois,le Cécube,leMamertin,le Faleme, 
dont les noms sont parvenus jusqu'à nous sur les ailes gracieuses 
des odes à Lycé, à Lydie, à Lalagé, et dont notre mémoire clas- 
sique est encore toute parfumée. Us font, d'abord, concurrence aux 
vins grecs. Dans ses divers triomphes. César distribue au peuple par 

(1) Nous disons en Italie, car, s*il faut en croire Plutarque, ils étaient fort ap- 
préciés des Gaulois, dont les premières invasions avaient eu sui-toul pour but 
de s'en procurer. Voir Plutarque, Vie de Camille , passim. 

(2) Plutarque, Vie de Pyrrhus, 

(3) Pline, loc. cit., p. 534. 

(4) Grœcia capta ferum victorem ccpit.,. (Horace.) 



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LA VIGNE SELON L'BISTOIRE 47 

paris à peuprës égales du Chio et du Falerae : « nommé épulion, 
(prêtre chargé de fixer les repas des dieux), lors de son troisième 
consulat, il distribue du Chio, du Falerne, du Lesbos et du Ma- 
mertin. C'est la première fois, » remarque Pline (1), «qu'on ait 
servi quatre espèces de vins. » Toujours partage égal de crus de 
Grèce et d'Italie. Un siècle plus tard, dans la carte que, par la 
main de Pétrone, Trimalcyon offre à ses convives, ne figurent plus 
que des vins latins, et principalement du Falerne centenaire : 

Falemum opimianum annorura centiim. 

C'est aussi de Falerne que Quarlilla régule Giton et son compa- 
gnon d'aventures. 

Trimalcyon, c'était Néron, selon toute apparence. En tous cas, 
c'était l'empire. Ballottée aux mains abjectes d'anibubaïes, de gla- 
diateurs et decorybantes, Rome, par le spectacle de sa dégradation 
et de ses vices, vengeait le monde vaincu: 

sœvior armis 
Luxuria incubuit, victumque ulciscilur orbem. 

L'ivrognerie n'était plus un vice, c'était une mode, et il n'était 
sortes d'artifices, même les plus dangereux, auxquels on ne re- 
courût pour augmenter sa capacité poculative. « On imagina des 
moyens d'augmenter sa soif : on prépara des poisons pour se 
créer une cause de boire ; et les hommes prennent de la ciguë afin 
que la crainte de la mort les force à avaler du vin. D'autres pren- 
nent de la pierre ponce, et des choses que j'aurais honte d'ensei- 
gner en les relatant D'autres n'attendent pas le lit (de la table), 

que dis-je, ils n'attendent pas même leur tunique, mais; nus et 
haletants, saisissent des vases énormes et se les entonnent pour 
vomir aussitôt et recommencer cela deux ou trois fois (2)- » De 

telles pratiques, pour ne rien dire de plus, étaient souvent le 

chemin des honneurs. C'est ainsi que Novellus Torquatus de Mi- 
lan, qui fut préteur et proconsul, gagnala faveur de Tibère etlenom 
de Triconge en vidant d'un trait sous les yeux de cet empereur 
trois congés (9*,72) de vin. C'est pour avoir continué à boire 
sans interruption deux jours et deux nuits, queL. Pison fut, sous 
le même règne, préposé à la garde de Rome. 

Quant aux femmes, qui ne les voit d'ici, sablant le Falerne^ 
(le vin latin, toujours) à pleines congés, engloutissant des huîtres 

(i) Pline, loc. ciX, p. 510-511. 
(2) Id., lUd, 



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48 UISTOIRE DE LA VIGNE 

monstrueuses et, dans la diplopie de l'ivresse, voyant les lu- 
mières doubler de nombre et les toits tourner autour d'elles : 

Quid enim Venus ebria curel ? 
Grandia quœ mediis jam noctibus ostrea mordet 
Quum perfusa mero spumanl unguenta Falemo, 
Quum bibilur coucha, quum j£un verligine leclum 
Ambulat, et gcininis exsurgil mensa lucernis (1). 

Qui ne les voit aux fêtes de la bonne Déesse (2) courant nues les 
unes après les autres sous le fouet cinglant de Juvénal, et as- 
pergeant mutuellement de vin, leurs corps lassés de luxure, 
comme pour éteindre, sous ce liquide brûlant comme elles, leurs 
ardeurs inassouvies: 

quantum tune illis mentibus ardor 
Goncubitus ! quœ yox, saliente libidine ! quantus 
Ille meri yeteris per crura madentia lorrens! 

Les lois de tempérance étaient bien loin, et pourtant, comme 
par une sorte de dérision, la vérification osculaire de l'ivresse par 
les parents continuait à avoir force de loi, ce qui rendait souvent 
les vérifications et les parentés plus nombreuses que de raison. 

On connaît les vers par lesquels la jalousie de Properce se plaint 
auprès de Cynthie de ces parentés apocryphes : 

Quia etiam, falsos fingis tibi sœpe propinquos, 
Oscula ne desint qui tibi jure ferant. 

Dans la Grandeur et Décadence des Bomaitis, Montesquieu 
a exprimé cette pensée qu*une des causes profondes de la grande 
fortime de ce petit peuple, simple poignée d'aventuriers à son 
début, fut qu'il sut toujours prendre aux nations vaincues et s'assi- 
miler ce qu'elles avaient de bon. C'est cette politique qu'ils prati- 
quèrent, îorsqu'après la prise et le sac de cette Carlhage, contre 
laquelle ils avaient déployé tant de rage aveugle, ils recueillirent, 
on pourrait presque dire « pieusement », au milieu des ruines, 
les ouvrages agricoles de Magon, et en firent multiplier les 
traductions, qui devinrent, en quelque sorte, le Manuel de leur 
propre agriculture. Très fréquemment, en effet, Magon est 
invoqué par les agronomes latins tels que Pline, Columelle, 
Palladius, comme une autorité dont le nom seul tranchait tout 

(1) Juvénal, Satire 6. 

(2) Id., Ibid. 



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LA VIGNE SELON L*HISTOiaE 4» 

débat. Telle dut être, à plus forte raison, leur manière d'opérer en 
Grèce, pour laquelle, loin de ressentir, comme pour Carthage, une 
exécration séculaire, ils éprouvaient plutôt une admiration en- 
fantine. Moins d'un siècle après la prise simultanée de Carthage 
et de Corinthe, (614 de Rome), la langue, les mœurs, les cou- 
tumes, la philosophie grecques avaient pris pleine possession 
des classes lettrées dltalie, à qui certainement Hésiode, Théo- 
phraste, Aristote et l'innombrable kyrielle d'autres naturalistes et 
agronomes cités par Varron, et aujourd'hui perdus, étaient de- 
venus aussi familiers qu'aux natifs de l'Asie Mineure et de 
la Hellade. 

Peut-être est-ce de ces inconnus d'aujourd'hui que, dans son 
de Be rustica, Palladius veut parler, et dont il s'inspire, lorsque 
revient, comme un refrain, son « ut Grseci dixerunt^u Quoi qu'il en 
soit, il est fort remarquable que c'est dans le siècle qui suit 
la conquête de Carthage et de la Grèce, que s'accomplit la révolu- 
tion œnologique dont nous avons parlé, c'est-à-dire la production 
des crus italiens et leur substitution graduelle, dans la con- 
sommation indigène aux vins grecs. Vers l'an 700 de Rome, 
suivant Pline, l'évolution est arrivée à son terme (1). 

D'expériences faites, il y a sept ou huit ans, à la station ceno- 
logique de Gattinara, il résultait que les vins italiens présentent 
une moyenne de 7 pour 100 d'acide, qui n'est approchée que par 
les vins d'Autriche (6,46), cette moyenne variant, pour tous les 
autres vins, de à 5,50. L'ingénieur Selletti, dont nous avons 
eu déjà et dont nous aurons encore l'occasion de citer fré- 
quemment l'excellent traité, n'hésite pas à attribuer en majeure 
partie ce résultat à la culture à vigne haute, qui nuit à la 
maturation des raisins. Résultat parfaitement d'accord avec 
le mot de Cinéas. 

Pour remédier à cet excès d'acidité, qui rend les vins italiens 
âpres, désagréables et « ruvidi », Selletti propose la substitution 
des vignes basses aux péniche^ aux festoni^ aux pergolatiy l'a- 
bandon des cépages tardifs, la réduction des plants conservés 
à un petit nombre, enfin une cueillette aussd tardive que pos- 
sible, afin de donner à la grappe le maximum possible d'inso- 
lation. 

La lecture des agronomes latins ne laisse aucun doute que, 
sans avoir une notion aussi adéquate de la nature des choses que 
les œnologues d'aujourd'hui, la réforme viticole, qui aboutit à la 

({) Pline, loc. cit,, p. 534. 

(2) Selletti, loc. «(., p. 16 et 17. 

TBAITÉ DE LA MGNK. — 1 4 



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50 HISTOIRE DB LA VIGNE 

création des grands crus d'Italie, ne se soit inspirée des mêmes 
principes. 

Tout d'abord, en ce qui concerne la conduite de la vigne, 
Varron nous parle pour la première fois de vignes rampantes, 
« htimileSj comme on en rencontre en Espagne. Cette espèce 
est, aussi, commune dans certains cantons de l'Asie où les 
renards et les souris vendangent autant que les hommes, à moins 
qu'on n'ait le soin de multiplier les pièges, comme cela se pratique 
dans l'île Pandataire (1). » Pour éviter ces inconvénients, on peut 
surélever les bourgeons à fruits au-dessus du sol, à l'aide de 
petites fourches {furcillœ) (2) de deux pieds, qu'on rentre après la 
vendange. « La plus grande partie du monde, » a fait observer Pline, 
mieux ou plus complètement informé, « vendange des grappes 
ainsi couchées sur le sol ; car cet usage prévaut en Afrique, en 
Egypte, en Syrie, dans l'Asie entièrCj et dans plusieurs contrées 
de l'Europe. » 

Indépendamment de ces « vignes courantes », qu'il comprend 
déjà parmi les modes de culture italiens, Pline en énumèro 
quatre autres, qui sont : 

l*Les vignes basses sans échalas; 

2'' Les vignes écbalassécs sans perches transversales; 

3* Les vignes échalassées et portées sur une perche trans- 
versale (Jugum); 

4* Celles qui sont échalassées et portées sur quatre perches 
transversales. 

De ces méthodes, Pline donne sans hésitation la préférence à la 
troisième, échalas à « joug » simple, qu'il appelle « canterium » et 
qui n'est point sans analogie avec le système auquel, de nos jours, 
le docteur Guyota donné son nom. «Elle est la meilleure pour le 
vin, car, de cette manière, la vigne ne se fait pas d'ombre, elle est 
mûrie continuellement par le soleil, elle ressent mieux l'action du 
vent, et la rosée en est plus promptement chassée ; c*est, aussi, 
celle qu'on effeuille, qu'on bêche, qu'on travaille avec le plus de 
facilité ; surtout, elle coule moins en défleurissant (3). » 

Pourtant c'est le second système, celui de Téchalas sans 
traverse, qui a conservé en Italie le nom de vigna latina, ou de 
« vigna ad alberello », et qui y passe pour indigène. Dans son 
excellent traité de viticulture, que nous ne saurions trop re- 

(1) Varron, Rerum rusticarum de agrkuUitray p. 71. (Trad. Nisard.) 

(2) Ce sont les vignes en « chaintres », qu*on nous donne aujourd'hui pour 
une nouveauté. 

(3) Pline, loc, cit., p. 634 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 51 

commander à nos compatriotes, Arnoldo Strucchî (1) dit que 
« celle mélhode peut à bon droit revendiquer la qualification 
à'italiewie, ayant été largement appliquée en Sicile, dès les temps 
primitifs, où la vigne fut cultivée dans cette région privilégiée 
de la nature. » 

Au reste, c*étaient le second système [alberello) et, plus encore 
le premier (sans échalas), que préconisait Columelle, homme plus 
pratique et observateur plus direct que Pline. « De toutes les 
vignes que j'ai connues par moi-même y il n'y en a pas que 
j'approuve plus que celles qui, semblables à de petits arbrisseaux, 
ont la jambe courte et se tiennent toutes seules et sans appuis, et 
après elles, celles que les paysans appellent canteriatœy et qui 
sont soutenues sur des appuis séparés (2). )> 

De toute façon, vigne sans échalas, à échalas simple ou à 
échalas en équerre, c'est toujours de la vigne à taille relative- 
ment basse. Columelle fixe, en effet, à 7 pieds (2'',065) la hauteur 
maxima, à 4 pieds (l^^ySS) la hauteur minima, et à 5 pieds (l'',475) 
la hauteur moyenne (3) des ceps, et Palladius,qui, à l'exemple de 
Columelle, déclare que rien ne vaut les ceps « qui se tiennent sur 
tige très courte, comme de petits arbres», estime que leur hauteur 
ne doit pas dépasser un pied et demi (0°^,442). Il y a loin de là à 
ces vignes folles d'Aricie, dont on ne pouvait hasarder la cueil- 
lette sans s'être préalablement assuré un tombeau. Pas plus loin, 
cependant, que de la recommandation de Palladius au précepte 
de Calon (4) : « quam altissimam vineam facito , » Ce sont là en 
quelque sorte les deux pôles de* l'évolution viticole que nous 
avons signalée. 

Au temps de Pline, la méthode qui consiste à porter au besoin 
même jusqu'à l'excès la maturation du raisin était déjà appli- 
quée dans la Gaule méridionale, à peu près comme (5) elle 
l'est encore à Montbazillac (Dordogne). « Il y a aussi une espèce 
àiAigleucos naturel, qui est nommé doux par les habitants de 
la province Narbonnaise, et spécialement par les Vocontiens... 
on conserve longtemps le raisin sur pied, en tordant le pédicule de 
la grappe... d'autres font sécher le raisin sur des tuiles : il n'y a 
que la vigne helvénaque qui soit employée à cet usage. Quelques- 

(i) Arnaldo Strucchî, Eslendiamo e miglioriamo la coltirazione délia vi<c:avec 
48 gavures et 2 planches, p. 65, — Milan, chez Carlo Brigola. 

(2) Columelle, loc, cit., p. 287. 

(3) fd., ibid., p. 263. 

(4) Calon, loc. cit., p. ^5. 
(^) Pline, loc, cit., p. 532. 



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52 HISTOIRE DE LA VIGNE 

uns ajoutent à la lisle de ces vins doux, ce qu'on nomme dia- 
chyton : on le fait en séchant les raisins dans un lieu clos 
pendant sept jours sur des claies, à sept pieds du sol, à Tabri, 
la nuit, de la rosée, et en le foulant le huitième jour: celte prépa- 
ration donne un vin d'un goût et d'une odeur excellents. » 

Columelle et Palladius, qui n'a fait, en cela, que le copier ser- 
vilement, recommandent au vignerom de n'employer qu'un petit 
nombre de cépages préalablement éprouvés au point de vue du 
climat, du sol et du mode de culture y car, un changement dans 
ces conditions ou parfois seulement dans Tune d'elles, peut ame- 
ner la dégénérescence du plant. Columelle évalue à 4 espèces 
la composition moyenne d'un vignoble. Espèces, non complé- 
mentaires mais supplémentaires les unes des autres, en ce sens 
qu'armées par leur constitution spéciale contre des ennemis 
divers, elles auront, respectivement et alternativement, chance de 
sauver leur récolte d'une intempérie ou d'un ennemi mortels à 
celle de leur voisine. De toute façon, Columelle, Palladius, Var- 
ron, s'accordent à recommander la répartition de ces divers cépages 
en carrés séparés, qui en facilite la récolle, et, en cas où la matu- 
ration n'en serait que successive, la cueillette, successive aussi 
des divers carrés, en commençant, pour chacun d'eux, par le- 
côté directement opposé au soleil. 

Tels sont les procédés qui, en moins d'un siècle, avaient fait 
passer la viticulture italienne d'un état rudimentaire, sinon bar- 
bare, à une perfection que beaucoup de pays modernes pourraient 
lui envier. Jamais le monde ne fut témoin d'une évolution éco- 
nomique à la fois plus féconde et plus rapide, et on ne peut 
guère se défendre de s'associer à l'élan de lyrisme auquel l'esprit 
d'ordinaire plus rassis du grand naturaliste romain s'abandonne 
à la constatation de ce résultat : 

« Elle (la vigne) donne à l'Italie une supériorité si spéciale, 
« que, par ce seul trésor, on peut le dire, elle l'emporte sur les 
« écrins végétaux de tous les pays (1). » 

Pourtant, si elle avait perdu sa prédominance, sinon sa domi- 
nation exclusive, dans les régions purement latines, s'entend, la 
culture à haute tige n'avait point complètement disparu. Loin 
de là : elle comportait, même, des modes assez divers. Tout d'a- 
bord, il y avait la vigne « mariée » aux arbres : peupliers, ormeaux, 
oliviers, mûriers, érables, etc. C'est ce que Virgile appelle :.... 
Ulmis adjungere viles, 

(\) Pline, toc. ct7., p. H2<. 

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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 53 

H Dans certaines contrées d'Italie, on taille, » dit Pline, « de ma- 
« uière que, les sarments de la vigne étant étendus le long des ra- 
« nieaux de Farbre, Tarbre se trouve tout revêtu de pampre et les 
- sarments de raisins ; » ailleurs, « le long de la voieEmilienne, de 
« manière que la vigne enlace le tronc, mais en fuit le feuillage. » 
C'est le « hautain » tel qu'il se pratique encore dans nos Pyré- 
nées, où il ne fournit guère autre chose qu'une sorte de piquette. 

Un troisième procédé consistait à faire courir au-devant Tun 
de l'autre les sarments de deux vignes respectivement « ma- 
riées » à des arbres placés à des distances de 20 à 40 pieds. Chose 
singulière, cette disposition que Pline et Columelle (1) donnent 
comme exclusivement gauloise a disparu de notre pays et, par 
contre, est très usitée en Italie, dans les plaines de Yénétie, de 
Toscane, de Romagne et des Marches (2), où elle porte le nom 
de méthode a festoni. Rien de plus gracieux que cette écharpe 
de verdure jetée d'un arbre à l'autre, et qui a certainement ins- 
piré la décoration de lierre et de platanes de la fontaine Médicis : 
par malheur, le résultat œnologique est loin de répondre à Teflet 
décoratif. 

Enfin, nous avons vu que Pline parle de vignes reliées par 
quatre hauts piquets transversaux entre et sur lesquels elles 
forment à la fois une muraille et un toit de pampres. Ce système 
est encore usité en Ligurie (3) sous la dénomination de méthode 
c pergolatOy et Amaldo Strucchï cite à Albissola, chez la famille 
Gavotti, de ces portiques de verdure qui n'ont pas moins de 
600 m. de long. Chose bizarre, les perçolati se trouvent sporadi- 
quement localisés en France aux confins de la Charente et des 
Deux-Sèvres, dans les arrondissements de Ruffec et de Melle. Ils 
y sont plantés de « Balzac » (Mourvèdre), et les produits, unique- 
ment consommés en famille par les cultivateurs, sous le nom de 
« boisson », pourraient, au point de vue de l'exécrabilité, rendre 
des points au fils de la vigne de Gnéas. 

Aussi, tous les vins d'Italie n'étaient-ils point du Falerne. Tout 
le monde a dans la mémoire les plaintes du pauvre parasite con- 
damné à boire du vin à peine bon à dégraisser la laine, 

Vinum quod succida nolU 

Lana pati (4) 

(l)PliDe, loc, cit., p. 642. — Columelle, hc, cit,, p. 298. 

(2) Arnaldo Stracchi, loc. cit., p. 75 et 76, fig. 25. 

(3) Id., ibid., p. 85 et 86 et pi. 1. 

(4) Juvénal, Sat.,\. 



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64 HISTOIRE DE LA VIGNE 

pendant que son hôte s'enivre à son nez et à sa barbe de vins 
d'Albe et de Setines, dont la vétusté a rongé réliquelte(l): 

Albanis aliquid de montibus aut de 

SeteniSy cujus patriam titulumque senectus 
Delevit muUa veteris fuligine testae. 

Supplice cruel, digne d'être décrit par Brillât-Savarin, et dont les 
riches Romains, ces parvenus mal appris de la victoire, n'étaient 
point chiches envers leurs convives. 

« Il y avait, » dit Pline le Jeune, «trois sortes de vins dans de 
« petites bouteilles diiïérentes, non pas pour en laisser le choix, 
« mais pour l'ôter. Le premier était pour le maître de maison et 
« pour nous qui étions aux premières places, le second pour les 
« amis de deuxième rang, (car il aime par étage), le dernier pour 
« ses affranchis et pour les nôtres. » Pline, pourtant, blâme ce 
procédé comme peu généreux, et, pour donner une leçon à ce 
mauvais riche, sert à tout le monde, y compris lui-même... du vin 
d'affranchi. Le père Grandet n'eût pas trouvé mieux. 

Le vin de Sorrente était recommandé par les médecins pour 
les convalescents à raison de sa légèreté. Pourtant, au dire de 
Tibère, ce n'était qu'un bon vinaigre (2), et selon Catigula, qu'une 
piquette renommée. Le vin trouble de Véies était encore moins 
estimé : « Tu me sers du vin de Véies, » dit Martial, « et tu bois du 
« Massique. J'aime mieux flairer ta coupe que vider la mienne. » 
U en était de même du vin du Vatican et du vin de Sabine, 
que le vaniteux Cotta offrait à ses invités dans une coupe d'or. 
« Qui voudrait boire dans l'or, » lui reproche Martial, «du vin plus 
« vil que le plomb? » Quant au vin des coteaux de Ligurie (per- 
golati) et au vin de Pelignum, « ce liquide trouble et empoisonné 
« que le Corse verse dans ses tonneaux, ils étaient bons pour les 
« affranchis, qui se régalaient également avec le moôt enfumé 
« de Marseille, dont le poète de Biblis s'est spirituellement 
« moqué (3). » 

Le vin de Signia, enfin, était tellement astringent qu'il n'était 
employé que comme médicament contre les diarrhées rebelles, à 
la manière du ratanhia. On voit que l'Argenteuil, qu'il faut, sui- 
vant le dicton populaire, « se mettre à quatre pour boire », était 
encore dépassé. 

En somme, bons ou mauvais, italiens ou exotiques, les vins 

(i) Juvénal, Sat,^ iv. 

(2) Pline, loc. cit., p. 529. 

(3) Spire Blondel, Revue Entannique, nov. 1883, p. 46. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE d5 

connus et catalogués, ne comprenaient pas, au temps de Pline, 
moins de 195 espèces, dont 80 regardées comme supérieures : 
les deux tiers de ces dernières étaient fournis par Tltalie (1). 

C'était là pour la Péninsule une grande source d'abondance 
et de richesse, dont les Romains eux-mêmes ne pouvaient s'em- 
pêcher de s'émerveiller.... Quel vin, dit Varron (2), est compa- 
rable au Falerne? « Est-elle plus peuplée de vignes que l'Italie, 
celte Phygie d|Mrc^d€<i<ia (viticole), comme l'appelle Homère? Dans 
quel pays du monde un arpent produit-il 10, et même 15 culei 
de vin, comme certaines contrées de l'Italie (2 à 300 hectolitres, 
soit 86 à 129 fûts « Bordelais » actuels par hectare) (3) ? 

Ces chiffres sont vraisemblablement empreints d'une certaine 
exagération, et, peut-être est-ce le cas de se rappeler ce mot de 
Peignot (4), que « les anciens nous ont laissé beaucoup de faits 
« qui résistent à la crédulité la plus aveugle ». Columelle nous 
semble plus raisonnable, lorsqu'il déclare que ceux qui joignent 
lattention aux connaissances « doivent récolter, je ne dis pas 40 
« ou 30 amphores par jugerum^ bien que Je le pense y mais 20 
« suivant les calculs de Graecinus, qui va, néanmoins, au rabais (5) » 
(19 hectolitres 88 lilres, soit 8. 5 Bordelaises par hectare.) 

Et plus bas, il donne formellement, au vigneron qui ne récolte 
pas 3 culei ^H,v jugemm (59 h. 38 1. ou 26 Bordelaises par hectare) 
le conseil d*arracher sa vigne, à moins qu*il ne joigne h la fabri- 
cation du vin le commerce des boutures. Pline (6) cite l'exemple 
du grammairien Rbemnius Palémon, le codificateur des poids et 
mesures, dont nous parlions tout à l'heure, et qui, après avoir 
acheté à Nomcnta, au prix de 600,000 sesterces (126,000 fr.), un 
domaine à peu près en friche, vendait, huit ans après,Ja vendange 
sur piedf 400,000 sesterces (80,000 fr.). Deux ans plus tard, Sé- 
nèque achetait à son tour ce même bien, avec une surenchère de 
300 p. 100. C'était, ajoute Pline, une habileté digne d'être appli- 



{{) Pline, loc. cit., p. 529. 

(2) Varron, loc, cit., p. 63. 

(3) Noas évaluons ici d*après la mesure officielle de Rome. L*amphore, dont 
un étalon élail déposé au Capitole sous le nom d'Amphora capitolina, avait un 
pied romain en tous sens, et contenait 2 urnes, ou 8 congés, ou 42 setiers, 
soit 25^89. On rappelait aussi quadrantal. Le culeus, la plus grande des 
mesures romaines de capacité, contenait 20 amphores, soit 517 lit. en chiffres 
ronds. Le jugerum valait 26 ares. — V. Rhemnius Palcemon, de Pond, et 
Mens. Leyde, 1587. 

(4) Peignot, Des comestibles et des vins de Grèce et d'Italie en usage chez les 
R'/mains. Dijon, 1822, cilé par Spire Blondel. 

(5) Cobaroelle, loc.cit., p. 231. 

(6) Pline, /ivr. d^, p. 527. 



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56 HISTOIRE DE U VIGNE 

quéc aux territoires de Cécube et de Sestia, qui ont, depuis, 
rendu souvent 7 culei ^ds jugerum (139 hectol. par hectare). 

11 est permis de penser, toutefois, que, même à les supposer 
exacts, ces chiffres ne représentaient que des maxima rarement 
atteints. Autrement, comment se rendre compte des plaintes de 
Columelle sur le délaissement de l'agriculture, autrefois exercée 
par les premiers personnages de la République, et maintenant 
abandonnée à Tincurie de mains mercenaires ou serviles ? 

« Tant que subsista cet usage de cultiver soi-même les terres, 
« les Sabins Quirites et les Romains nos ancêtres récoltèrent à 
« travers le fer et le feu, de plus riches moissons que nous, 
« malgré tous les perfectionnements que nous a permis une 

« longue paix dans le Latium, cette terre de Saturne où 

« les dieux mêmes nous ont appris Tagriculturc, nous en sommes 
« réduits, pour éviter la famine, à tirer le blé de l'Afrique, le 
« vin des Cyclades, de la Bétique et de la Gaule (1) » 

Malgré tout, et grâce, sans doute, à cet apport des provinces, 
les prix semblent, d'après les documents qui nous restent, avoir 
été fort abordables. En l'an 565 de Rome, c'est-à-dire 185 ans 
avant notre ère, les censeurs interdirent de vendre les vins grecs 
et amminéens plus de 8 deniers l'ampbore, c'est-à-dire 28 c. le 
litre. A ce même moment, Polybe nous apprend que, dans la 
Gaule Cisalpine (Italie du Nord), le vin s'échangeait, volume pour 
volume, contre l'orge (2). « Lamétrëte de vin s'y donne pour une 

égale mesure d'orge la médimne d'orge s'y donnait alors 

pour 2 oboles. » 

L'année 633 de Rome parait avoir été moins renommée dans 
l'antiquité à raison de la mort de C. Gracchus que par l'abondance 
et l'excellence tout à fait exceptionnelles du vin qu'elle fournit, 
et qui garda, du consul alors en exercice, le nom de « vin opi- 
mien ». D'après Pline, ce vin opimien n'avait valu au moment 
de sa récolte que iOO sesterces (20 fr.) l'amphore (25 ^), et, de son 
temps, il citait, comme une extravagance digne de mémoire, l'acte 
de « débauchés prodigues » payant 1000 sesterces (200 fr.) une 
amphore de vin de 20 ans (8 fr. le lit.) (3). « Les Viennois seuls, » 
ajoute le grand naturaliste, « ont vendu plus cher leurs vins pois- 
sés, mais cela entre eux, et sans doute par amour-propre 
national. » 

Plus de deux siècles après, sous Dioclétien, et malgré les incur- 

({) Ck)tumelle, loc, cit.y p. 172. 

(2) Polybe, Histoire, liv. H, ch. m, p. 407. 

(3) Pline, loc. cU., p. 528. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 57 

sions incessantes des barbares, qui devaient, évidemment, jeter 
une grande perturbation dans la culture, les prix étaient encore 
fort abordables, à en juger par la fameuse inscription trouvée à 
Stratonicée en Carie, et, ainsi traduite en prix modernes par 
Dureau-Delamalle : 

Vin de Piccnum, Tibur, Sabine, Ainininée, Sorrenle, Fa- 

lerne, le litre i fr. 50 

Vieux ordinaire i fr. 50 

Commun fr. W) 

Dans rintervalle, pourtant, la vigne avait été menacée d'une 
sottise économique, fléau souvent pire, et plus irrémédiable 
qu'une invasion. L*an 92 de notre ère, « où le vin fut d'une 
extrême abondance, tandis qu'il y avait disette de pain, Domitien, 
persuadé que la passion des vignes faisait négliger les champs, 
défendit d'en planter de nouvelles en Italie, et ordonna qu'on ne 
laissât subsister en province que la moitié au plus des anciens 
plants (1). « Cet édit, » ajoute le chroniqueur romain, « n'eut 
aucune suite (nec exsequi rem perseveravit.) » Il est singulier que 
de tous les ampélologues qui ont, chez nous, fait l'histoire, 
de la vigne, aucun, à l'exception de Spire Blondel n'ait tenu 
compte de ce correctif. Cependant, comme pour le mieux graver 
dans la mémoire, Suétone y revient par deux fois, et il explique 
que l'heureuse inexécution de ce décret funeste fut due au sou- 
lèvement d'opinion qu'il provoqua, et dont Texpression arriva 
jusqu'au despote tremblant, sous la forme d'un distique grec 
iainsi traduit par Laharpe (2) : 

Vouloir m'anéanlir, c'est travailler eu vain, 
Lorsque, par ton trépas, respirera le monde, 
Pour inonder ton corps, de ma tige féconde 
Ruisselleront toujours assez de flots de vin. 

Par des mesures plus maladroites encore peut-être, d'autres 
empereurs de la décadence, tels que Valentinien et Gratien, 
lâchèrent d'interdire l'achat du vin aux barbares, qui de toutes 
parts pressaient les frontières de Tempire agonisant. Mais ce 
ne leur fut là qu'un aiguillon de plus, comme autrefois aux Gau- 
lois (3), pour forcer la porte branlante de TÉden où coulait la 
liqueur divine. « Si le vin ne put aller chez eux, ce furent eux 

(1) Suétone, trad. Laharpe. — Garnier, Paris, 1862, p. 447. 

(2) Suétone, trad. Laharpe. — Garnier, Paris, loc. cit., p. 1S5. 

(3) Voir plus loin. 



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58 HISTOIRE DE LA VIGiNE 

qni vinrent le boire chez nous, et qui en voulurent du meilleur : 
Cassiodore, ministre de Théodoric, écrivait au Canonicat de 
Venise que la cave du roi avait besoin d'être fournie comme l'exi- 
geait l'étiquette royale : qu'on achetât, donc, de Vacinaticum 
(ancêtre du Val Policella) aux propriétaires du Véronais, et qu'on 
en envoyât à la cave royale qui en manquait. Et il ajoute que 
Théodoric préférait les vins italiens aux vins grecs, manipulés, 
avec des arômes et de l'eau de mer (1) » 

Pendant le moyen âge, les vins Italiens en faveur furent 
surtout ceux des Marches, et les vins calabrais de Tropea et 
de Cotrone, et « on estimait beaucoup aussi la Vernaccia, si 
chère au pape Martin IV, qui y faisait cuire à l'étoulTée des 
anguilles de Bolène. » L'Italie continuait toutefois à importer des 
vins grecs, principalement de Roumélie, de Crète, et de Chypre. 
Les prix étaient on ne peut plus doux : un baril de vin grec 
s'achetait en Italie, au quatorzième siècle, pour une livre flo- 
rentine (1 fr. 40). L'exportation des vins italiens portait surtout 
sur la Vernaccia, et c'était elle qui supportait les droits les plus 
élevés d'entrée et de sortie. A part quelques escales excep- 
tionnelles, telles qu'Alexandrie où ils étaient de 10, et Tunis de H 
pour 100 ad valorem, ces droits étaient généralement assez 
modérés (1 à S pour 100); encore les Génois et les Vénitiens 
furent-ils privilégiés à cet égard, pendant tout le moyen âge, sur 
toutes les autres nations, dans les échelles du Levant (2). 

C'est justement au quatorzième siècle qu'apparaît Crescenzio, 
le premier ampélologue italien depuis Palladius (3). D'après cet 
auteur, on élevait en Lombardie, non des « pergolati » comme 
au temps de Pline, mais des vignes isolées à 4 pieds de distance 
dans les terres fortes et à trois pieds dans les terrains maigres, et 
il décrit 37 cépages à lui connus. Venise et Triesle envoyaient du 
vin dans les cours d'Allemagne, et en échangeaient avec les Po- 
lonais contre des peaux. 

Crescenzio conseille de ne labourer qu'à 5 pieds de la vigne, et 
il a inventé un instrument pour cet objet, de faire des boutures en 
octobre, de travailler les vignes après l'hiver dans les terrains hu- 
mides, et avant dans les terrains secs, de tenir les caves bien pro- 
pres, de laver et d'éponger les tonneaux avec de Teau salée, de 
faire fermenter les raisins bien foulés de huit à dix jours, de faire 

(1) Gognetti de Martis, Il commercio del vino, p. 185. 
(2. Id., loc, dt, p. i85-186. 

(3) Les détails qui suivent sur la viticulture en Italie, sont textuellement 
empruntés au savant traité de Tingénieur Selletti (loc. cit., p. 292-293). 



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LA VIGNK SELON L'BISTOmK 59 

bouillir une partie du vin faible, d'ajouter de Teauau vin fort, de 
prévenir son altération par laddition de plâtre, d'enlever l'odeur de 
moisi à l'aide de la clématite verte, de clarifier avec de l'albumine, 
du miel et des cerises aigres, de guérir le vin de l'acétosité en y 
plongeant du lard, de le défendre du contact de l'air au moyen do 
l'huile, enfin, il donne le procédé pour la fabrication du vinaigre. 

En 1513, l'Espagnol Herrera dit que le procédé usité en Valte- 
line, en Allemagne et en Hongrie, et qui consiste à transvaser le 
moût au bout de quatre, cinq, ou, au plus, six jours, a été imité par 
le duché de Savoie, par le Piémont, par Saluées et par le Mont- 
f errât. 

Tatti, de Lucques, fait connaître qu'en Romagne et en Lom- 
bardie il y avait, de trois en trois pieds, une vigne soutenue par un 
pieu, à Ancône plusieurs pieux à chaque vigne, à Plaisance 
pas de pieux, à Modène des « pergolati » plus hauts d'un côté 
que des autres, à Milan des vignes adossées à des arbres (on voit 
qu'on y était revenu à la vigne haute comme au temps de Pline), 
à Crémone des vignes sur les frênes. Gratarolo dit que dans 
la vallée de Salo prévalaient les vins des cépages dits Vemacce, 
Trebbiani, Groppelli, Marzannini, etc., et les vignes étaient 
appuyées partie sur des arbres, partie sur des pieux. 

A la même époque, la Toscane, où la viticulture a toujours été 
florissante, eut Sodérini et Davanzati : le premier dit, que, dans 
les pays rhénans, on met des pierres sous les racines des vignes, et 
qu'on y tient la vigne sans appuis, mais, qu'en Toscane, on 
l'appuie à des pieux et à des cannes [arundo donax) pendant 
huit ans, ce qui la rend plus productive, mais moins durable; 
que les vins vieux d'Espagne se mettent dans des vases de terre 
cuite vernis, qu'à la naissance d'une fille on les bouche avec de la 
poix, pour les déboucher lors de son mariage; qu'il faut planter 
les crosse ttes dans la direction qu'avait la plante mère, pré- 
férant celle de pergola (treille) pour les pergolati y celles de 
brancone (vigne) pour les branconi; qu'il faut creuser de trois 
longueurs de bras la fosse dans les coteaux, et n'y rejeter la terre 
que petit à petit, en trois années : qu'il faut pratiquer des rigoles 
pour égoutter l'eau; pour les crossetles, prendre le second 
sarment sans laisser perdre la sève ; mettre des lupins cuits autour 
des crossettes; les rangées extérieures des vignes donnent tou- 
jours du vin inférieur ou périssent plus vite; déchausser les 
vignes qui laissent sécher leurs grappes et les amender avec de la 
terre mêlée de vinaigre : aux vignes généreuses, et aussi à celles 
qui laissent pourrir leur fruit, mettre des cendres et du sable ; 



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€0 HISTOIRE DE LA VIGNE 

laisser trois jours les fruits à Tair; ceux qui sont trop murs 
donnent du vin trouble. 

Dans la Terre de Labour, il y avait une vigne qui se taillait tous 
les cinq ans, et donnait cinq à six barils de raisin grec. 

A Porlico, dans les Romagnes, une vigne mesurait mille 
brassées, à Palerme un tronc de vigne avait la grosseur d'un 
homme. A Citta di Castello on avait imaginé de remplir le 
tonneau de grains de raisin, de bien boucher, puis, de tirer jour 
par jour au bout d*un mois et demi, de remplir avec du vin vierge, 
puis de remettre en perce au bout de quinze jours. Davanzati dit 
que la vigne basse grossit, retient le suc, prend de la force, 
et, que telle est la vigne, tel sera le vin (1); ne point planter 
d*arbres dans le vignoble, ne point laisser de gourmands ; con- 
server la vigne importe plus que planter; les raisins de treille ne 
doivent servir que pour la table ; rincer les fûts avec du moût, 
soutirer et entonner le vin un peu jeune, introduire dans les fûts 
des raisins secs pour clarifier et cuire le vin ; le meilleur est celui 
fourni par les grappes voisines de la tige, et non par celles 
des extrémités; laisser les vins communs et faibles au vent de 
rhiver, qui les concentre dans les tonneaux (2); on préserve 
les vins du « gras » en employant des vignes acerbes, en ven- 
<iangeant de bonne heure, et en entonnant le vin jeune. 

Donagno conseille de soutirer après quatre jours, pour avoir 
du vin clairet; préférer les vignes du pays, bêcher en août. 
Stefano dit de repalisser et de rebècher en août. Qui désire 
beaucoup de moût doit avoir sans cesse la bêche à la main ; dans 
les sols arides amender avec du fumier de bœuf et de cheval, 
terre vraie et grasse (3). 

En 1600, Olivier dit que le génie de la vigne est dans le cé- 
page, dont le goût et la productivité changent avec le climat 
€t avec le terrain; ne pas se fier à un seul cépage pour 
composer un vignoble (4): tenir celui-ci exempt d'arbres, préférer 
les vignes basses aux pergolati et anii hautains; taille large, 
engrais avec plâtras et fumier de volaille; les pergolati donnent 
davantage en quantité, les palissades de châtaigniers sont les 
meilleures; tordre le pédoncule de la grappe au moment de 

(1) L^expérience, on Ta vu, a pleinement justifié celle conclusion. 

(2) Un procédé analogue est de nos jours usité en Bourgogne. On y expose 
le yin à la gelée, puis on jette la glace ainsi formée, et qui n'intéresse que la 
partie purement aqueuse du vin, à l'exclusion de Talcool et de l'éther œnan- 
Ihique. * 

(3) C'est à peu près ce que nous appelons aujourd'hui du « compo&t ». 

(4) Columelle, plus haut, nous a dit pourquoi. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIHE 61 

la malurilé; aux vignes faibles donner pour engrais des résidus 
de vignes ; tailler de bonne heure la vigne grêlée ; préférer, pour 
loger le vin, les vases qui ont déjà servi. 

Trinci de Modène décrit 31 cépages ; Fabbroni dît qu'on 
clarifie le vin au moyen de la chaux, et décrit la méthode do 
Lancy pour l'incision annulaire, parle de la taille, automnale 
ou printanière selon le climat, et fait connaître pour la première 
fois l'effet du ferment. 

En 1786, abolition, en Toscane, de ce vieux reste de barbarie 
qui s'appelle ou qui plutôt. Dieu merci, s'appelait, il n'y a pas 
encore bien longtemps, le « ban » des vendanges. 

Dans l'Italie du sud, c'est-à-dire au delà du Volturne, le vin 
n'avait point tardé aussi longtemps à devenir abondant, si abon- 
dant, qu'à Tarente, colonie pourtant de la sobre Sparte, il n'était 
pas rare de voir, un jour de bacchanales, la population tout 
entière en état d'ivresse (1). Cela plus d'un siècle avant l'époque 
oùPapirius Cursor, le conquérant romain de cette même Tarente, 
dédiait, dans la guerre des Samnites, aux dieux prolecteurs 
de ses armes, une simple coupe de vin. 

Nous avons mentionné plus haut le nom d'Œnotria donné 
à lltalie. Cène fut que par extension, et à mesure, sans doute, que 
se généralisait la viticulture, que ce nom futlui-mème généralisé, 
car il ne s'appliquait en premier lieu qu'à la Basilicate ou 
province de Potenza, puis, aux trois provinces calabraises com- 
posant l'antique Brutium. Il y a lieu de remarquer que le mot 
d'ŒnôtroSy d'où Œnotria, désignait le petit pieu qui sert d'appui 
à la vigne, ce qui prouve que, conformément à Tassertion (2), plus 
haut mentionnée, d'Arnaldo Strucchi, l'usage de la vigne à taille 
basse et à échalas, ad alberello^ en un mot, dans les provinces 
méridionales de l'Italie doit remonter à des temps anti^rieurs à 
toute mémoire humaine, antérieurs, même à leur « découverte », 
et à leur colonisation par les Grecs. 

En fait, jusqu'aux quatrième et troisième siècles avant notre 
ère, l'histoire de ces provinces n'estqu'un chapitre détachédeThis- 
toire de Grèce. Elle nous fournit donc une transition tonte na- 
turelle pour en arriver à l'histoire de la vigne chez cette nation. 

La vigne en Grèce. — Dans le sixième livre des Lois, « l'Athé- 
nien », qui n'est autre que Platon lui-même, demande au Cretois 
Glinias : « Ajouterons-nous aussi foi à ce qu'on dit, qu'il y eut 



(0 Platon, les Lois. Trad. de Grou. — Paris, Charpentier, 4852, p. 24. 
(2) Cognetti de Marlis, loc, ci7., p. 276-277. 



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62 HISTOIRE DE LA VIGNE 

un temps où la vigne, jusqu'alors inconnue, a commencé 
d'être (1)? » La suite du dialogue prouve que Platon n'en croit 
rien et que, dans son opinion, et pour des temps auxquels il était 
impossible d'assigner aucune limite, la vigne avait toujours 
existé dans les pays qu'il avait parcourus ou habités, c'est-à-dire 
en Sicile, en Egypte et dans la Grèce insulaire et continentale. A 
défaut de la vigne, les Grecs tenaient-ils des Phéniciens la viti- 
culture? Rien ne le prouve, car ces navigateurs avaient plutôt 
porté leur activité vers les côtes d'Afrique et vers la Sicile, où ils 
avaient fondé des comptoirs, tels que Carthage, Utique, Hippone, 
Gadès, Panorme (Palerme), Lilybée, etc., etc., que vers la Grèce 
proprement dite. Il est donc probable que, conformément d'ail- 
leurs à leurs légendes nationales, leg Grecs avaient trouvé sur 
leur propre sol : 

La nourrice de 5000 ans 

Qui, pour endormir ses enfants, 

Leur donne à téter dans un verre (2), 

et les éleveurs pour la dresser à son rôle bienfaisant. — Quoi qu'il 
en soit, les premières voix qui s'élèvent dans 

Ce langage sonore, aux douceurs souveraines (3), 
Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines, 

alternent entre des hymnes à la vigne et des préceptes pour la 
cultiver. Dans les Travaux et les Jours, ce modèle des futures 
Géorgiques, Hésiode, que le vin de Montbazillac peut ainsi re- 
connaître pour père, nous engage à porter les raisins à la maison 
quant Orion et Sirius sont au milieu du ciel, et qu'Arcturus se lève, 
et à les exposer dix jours ao soleil, puis sept à Fombre avant 
de les fouler. C'est une vigne, qu'Homère place, coinme le plus 
noble des emblèmes, sur le bouclier de son principal héros, 
l'irascible Qls de Pelée, non un piedy mais un champ de vigne 
avec une description complète de sa culture en ces temps reculé : 
« Vulcain y avait représenté une belle vigne, dont les rameaux 
d'or plient sous le faix des grappes de raisins pourprés ; des pieux 
d'argent bien alignés la soutiennent, un fossé d'émail et une haie 
d'étain Tentourent; un seul sentier la traverse pour les porteurs 
au temps de la vendange: des vierges et des jeunes gens aux fraî- 
ches pensées recueillent dans des corbeilles tressées le fruit 
délectable. » 

(4) Platon, loc, cit., p. 182. 

(2) Pierre Dupont, la Vigne, 

(3) André Ghénier, Poèmes, 



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L\ VIGNE SELON L^HISTOmB 63 

On reconnaît immédiatement là la culture ad alberello, ou à 
échalas simples de la Sicile, de la Basilicate... et de la Touraine. 

Le vin coule à flots dans V Iliade et dans V Odyssée Mécxxhd offre 
à Hector^ de retour du combat, « le vin qui augmente les forces do 
« rhomme qu'épuisent les travaux de la guerre. » Après la 
bataille, on festoie de part et d'autre, dans Troie assiégée et dans 
le camp grec, où un « grand nombre de vaisseaux chargés de vin 
sont amenés de Lemnos. Eurée, fils de Jason, le pasteur des 
peuples, en a envoyé secrètement mille mesures à Agamemnon et 
à Ménélas ; le reste est acheté par les Grecs, qui donnent, en 
échange, de l'airain, du fer, des peaux, des bœufs et des esclaves. » 
S'agit-il de désarmer le courroux du fils de Pelée irrité du rapt 
de Briséis, les chefs s'assemblent et Nestor dit à Agamemnon, le 
« roi des rois » : « Te^ celliers sont remplis d'un vin délicieux ; 
chaque jour, nos vaisseaux, traversant la plaine liquide, l'ap- 
portent des campagnes de Thrace )> Faut-il voir dans ce vin 

de Thrace ce même « vin précieux » donné plus tard à Ulysse par 
« Maron, fils d*Euhanlée, prêtre d'Apollon, divinité tutélaire de 
la ville d'Ismare », et qui servit au prudent fils de Laërte à 
«griser » Polyphème, et à se tirer ainsi de ses mains? Est-ce en un 
mot c*^ même vin dont Homère dit : « Maron versait vingt 
cratères d'eau sur un de ce vin, et cependant un parfum 
délicieux s'exhalait du cratère ainsi préparé (1). » Les commenta- 
teurs le croient : quoi qu'il en soit, de longs siècles après, le vin 
d'Ismare, devenue Maronée du nom de son grand prêtre, avait 
conservé, selon Pline, toutes ses qualités, et « était toujours aussi 
indomptable (2) ; » il était noir, parfumé, et devenait gras en 
vieillissant. Pour apaiser Achille, on lui envoie des messagers 
chargés de lui proposer en mariage une des filles d'Agamemnon, 
dotée de la ville de Pédasos « dont le vignoble est abondant». 
Le premier soin d'Achille est de leur offrir des coupes d'un « vin 
exquis » dont « ils boivent », suivant une formule souvent em- 
ployée dans Homère, « autant que le désir les y convie ». Plus 
lard, c'est Achille qui envoie, à son tour, Patrocle en députaiion 
chez Nestor, Là, nouveau « lunch », servi par la belle captive 
Hécamède, «fille du magnanime Arcinous. Des oignons propres 
a exciter la soif, un miel exquis, de la farine du plus pur froment », 
tel est le menu. Une coupe est sur la lable, « ornée de clous d'or 
et de quatre anses représentant des colombes d'or, qui semblent 



(I) Homère, Uiade et Odyssée^ passim. 
f2) Pline, loe, cit., p. 528. 



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61 UISTOIRB DE LA VIGNE 

cueillir Tberbe des prés fleuris ; au-dessous, deux autres colombes 
de même métal et de même beauté. Pleine de vin, la coupe est si 
pesante qu'un homme d^une force ordinaire la soulève avec 
peine. » Pour donner le bon* exemple à son convive, Nestor 
commence par la vider d'un seul trait, comme plus tard Bassom- 
pierre devait vider sa grande botte à entonnoir à la santé des 
treize cantons. Puis, Hécamède « emplit cette coupe d*un vin de 
Pramnc, y mêle du fromage de chèvre qu'elle a râpé avec un 
instrument d'airain, et de la farine du plus pur froment. » C'est 
avec ce « breuvage délicieux » que les deux héros étanchent, en 
devisant des affaires publiques, la soif qui les tourmente. Près de 
cinq siècles après Homère, les vins de Pramne et de Maronée 
n'avaient, s'il en faut croire Aristophane, rien perdu de leurs pro- 
priétés essentielles ; «jeunes, ils faisaient froncer le sourcil, » mais, 
parvenus à leur maturité, ils étaient généreux, forts, pleins de 
sève et de bouquet; cependant, les Athéniens ne les aimaient pas, 
ajoute l'auteur des Nuées, les accusant d'obstruer les organes 
digestifs. Pline nous apprend que de son temps « ce vin de 
Pramne qu'Homère a vanté, est encore en honneur, et, qu'il vient 
à Smjnme, autour du temple de la Mère des Dieux (1). » 

Plus loin, Sarpédon, dans sa conversation avec Glaucus, nous 
apprend que la Lycie son pays est « fertile en vins comme en 
blés ». C'est avec du vin versé à flots qu'on éteint les cendres des 
bûchers de Patrocle, puis d'Hector, lorsqu'Achille a bien voulu 
rendre aux supplications du vieux Priam les restes de son fils 
immolé, puis, traîné tout autour de Troie. 

En quelque lieu que le porte sa vagabonde fortune, Ulysse, seul 
survivant de ses compagnons tués, dévorés, naufragés, endure 
bien des privations et des épreuves, mais il ne manque jamais 
de vin. Sa première étape est Ismare, patrie, justement, de ce 
« vin indomptable » dont parle Pline. Après avoir « pillé cette ville 
ennemie et fait de ses habitants un grand carnage, les Gi*ecs se 
laissent à leur tour dompter par ce vin fameux », ce qui permet 
aux « Ciconéens » un retour offensif, dans lequel périssent six 
compagnons du fils de Laërte. Battus ensuite, pendant neuf jours, 
par les vents et les vagues, les Ilhaciens sont rejetés sur la terre 
des Cyclopes (Sicile), où « la vigne croît d'elle-même et se charge 
de grappes énormes. » Échappé aux mains, ou plutôt aux dents 
des cyclopes, Ulysse est jeté à Mbl (Monte-Citello près de Terra- 
cine), demeure de Circé. C'est avec du vin de Pramne additionné 

(1) Pline, loc. cil,, p. 528. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 65 

de poisons, que Gircé change ses compagnons en pourceaux. 
Rendus à leur forme naturelle, ils passent une année entière « au 
sein des voluptés », et le vin leur manque si peu que, dans un 
accès d'ivresse, Tun d^eux, Elpenor, se laisse choir du haut du 
palais de Tenchanteresse, et se tue. 

Après des traverses sans nombre, Ulysse aborde à Ogygie, dans 

le golfe de Squillace, habitée par l'hospitalière Calypso. « Une 

jeune vigne, dont les grappes pendantes annoncent la fertilité, 

couvre de ses rameaux la grotte » qui sert d'appartement à cette 

aimable déesse, et où elle offre à Mercure, lorsqu'il vient lui 

intimer l'ordre de se séparer de son hôte, « l'ambroisie et le 

nectar ». Lorsqu'il lui faut, bien à contre-cœur, céder à la volonté 

de « l'assembleur de nuées », elle en prend bravement son parti, 

et ne songe plus qu'à pourvoir pour son retour, de toutes les 

douceurs de la route, le bien-aimé échappé de ses bras. « Je te 

couvrirai de riches vêtements, je te procurerai un vent frais, je 

placerai moi-même, dans ton .navire, des vases remplis d'eau 

douce, des pains pétris de la farine de pur froment, des vins 

exquis, provisions nécessaires et agréables. » 

Jeté nu, après le naufrage de son navire, sur les côtes de l'Ile des 
Phéaciens (Corcjrre), Ulysse y rencontre la belle Nausicaa, « fille 
du magnanime Alcinos, » roi de ce peuple. Venue là avec ses com- 
pagnes pour laver les vêtements de son père, elle ne s'est point 
mise en route sans s'être précautionnée d'une « urne remplie de 
vivres et d'une outre pleine de vin. » Elle accueille avec bonté 
le naufragé, le fait participer au double viatique qu'elle a apporté, 
lui fait donner des vêtements par ses suivantes, et l'amène au 
palais paternel, a entouré de vignes fertiles. » — « Les grappes des . 
unes sèchent au soleil, dans un espace découvert, tandis qu'on 
vendange les autres ; on foule celles-ci lorsque celles-là commen- 
cent à se développer, que d'autres sont en fleurs, mûrissent et 
noircissent. » Là, nouvelles agapes, où le vin ne fait point défaut. 
Ulysse raconte ses malheurs, et son hôte, touché de tant d'infor- 
tunes, équipe un navire pour le renvoyer dans sa patrie, comblé 
de présents de toutes sortes, sans oublier les vivres et le vin. 
A Ithaque, Ulysse est d'abord obligé de se cacher chez un gardien 
de pourceaux, le fidèle Eumée, qui lui offre du vin « dans une 
urne de bois. » D trouve son père Laërte retiré dans une cabane, 
« au milieu des vignes, » pour ne pas assister au spectacle de sa 
maison occupée, de ses troupeaux décimés, de ses « vins vieux, 
breuvage pur et divin », mis au pillage par les « prétendants à 
l'hymen de la reine ». Notons, en passant, qu'Homère nousrepré- 

TRAITÉ DK LA VIGNE. — I. * 5 



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66 HISTOIRE DE LA VIGNE 

sente ces vins « rangés en ordre dans des tonneaux, contre le 
mur du vaste et haut cellier. » Tonneaux de terre cuite, vraisem- 
blablement,, analogues à ces immenses amphores qu*on emploie 
encore en Espagne sous le nom de tinajas; analogues aussi au 
fameux tonneau du Cynique dont, au rapport de Diogène Laerce, 
les Athéniens firent réparer la fracture, faite par un jeune « gom- 
meux » du temps. C'est sous la forme d'une de ces jarres, que le- 
dit « tonneau » est représenté sur un bas-relief découvert à la villa 
Âlbani; il en est de même du tonneau non moins fameux des 
Dan£udes, dans une peinture grecque du musée Pio-Clémentin (1). 
Notons, aussi, que Télémaque s'embarquant pour Pylos, à la 
recherche d'Ulysse, n'entend pas, moins bien que son prudent père, 
l'article des approvisionnements, et, qu'il se munit de douze 
amphores de vin, fermées avec soin au moyen de couvercles ou 
de bouchons (pâmasi). 

Avec l'aide de Minerve, Ulysse se débarrasse, en un clin d'œil, de 
la bande de parasites qui tiennent Pénélope captive de leurs assi- 
duités dispendieuses, et, c'est encore la coupe à la main, qu'il rend 
grâce aux dieux, avec sa fidèle épouse, de leur heureuse réunion. 

Selon Pausanias, tous les peuples de Grèce revendiquaient pour 
eux le berceau de Bacchus, comme ils devaient plus tard reven- 
diquer celui dllomère. Qu'ils eussent tort ou raison, son culte 
est, dès l'origine de Thisloire, célébré chez chacun d'eux avec une 
égale ardeur. 

Que, selon le dire d'Hérodote, ils provinssent d'Egypte où ils 
étaient usités de temps immémorial en l'honneur d'Osiris, ou 
qu'ils fussent indigènes, ces mystères étaient annuels. Ils avaient 
pour mythe Bacchus, tué par les Titans, descendant aux enfers, 
puis ressuscitant à la lumière du divin soleil. Sur la statue d'un 
éphèbe de cire, on jetait des fleurs, puis, les femmes le pleuraient 
jusqu'à l'heure de la résurrection. Alors, c'étaient des transports 
de joie vertigineuse, qui, éperonnés encore par les « vins indompta- 
bles », ne tardaient pas à dégénérer en excès, qui ont fait du mot 
« bacchanale » le synonyme d'orgie. 

Le vin, nous l'avons vu, ne manquait nulle part pour les 
célébrer. On se fatiguerait, en effet, à compter les crus de la Grèce 
antique. Outre les vins de Thrace, de Lemnos, de Corcyre, 
d'Ithaque, de Pylos, dont parle Homère, et abstraction faite du 
Pramnien smyrniote, il y avait, sur le continent, les vins de 
Sicyone (golfe de Corinthe), ceux de Mende et de Schione (^pénia- 

(1) Spire Blondel, loc, cit. y p. 412. 

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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 67 

sde de Cassandrie, entre les golfes Thermaïque et Toronaïque), le 
vin d'Amminée, en Thessalie, vanté par Virgile : 

Àmminece viles, firmissima vina, 

le vin d'HéracIée, qu'on « coupait » avantageusement avec celui 
d'Erythrée, colonie Cretoise de l'Asie Mineure. 

Le Mende était un vin blanc fort estimé, et qui, suivant l'ancien 
comique Gratinus, « portait bien Teau. » Il est compris dans le 
« catalogue » des meilleurs vins que le prêtre Hermippus fait 
dérouler au fils de Latone. « J'ai commandé, » écrit Gorgias dans 
les Lettres grecques du rhéteur Alciphron, « un souper délicieux, 
une matelotte de beaux poissons, et quantité de flacons du meil- 
leur Mende » (1). 

Quant aux îles, il n'en était guère qui ne pussent figurer sur la 
carte d'Hermippus. Lemnos, qui fournissait, nous l'avons vu, aux 
copieuses libations des assiégeants de Troie; Lesbos, Chypre, 
Rhodes, Naxos, dont Archiloque comparait le vin au nectar (2), 
la Crète, Cos,ricarie, Chio, Thasos, Zacinthe, Leucade, rivalisaient 
pour la qualité de leurs crus. Eustathe, toutefois, regardait les 
deux derniers comme nuisibles à la santé, à raison du plâtre qu'on 
y introduisait, comme cela ne se pratique que trop aujourd'hui 
dans notre Midi. Mais, en Grèce même, nul cru ne paraît avoir 
joui de plus de faveur que le Thasos. « Rien de plus merveilleux 
que ce vin, » dit Aristophane dans les Chevaliers, « Quand on en 
boit, on est riche, on fait des affaires, on gagne des procès, on est 
bienfaisant. » — « Versez-moi du Thasos comme antidote, » dit 
rEpylichus d'Athénée, « dès que j'en bois, mon cœur, de quelque 
chagrin qu'il soit rongé, renaît à la vie. » Xe médecin Apollodore 
avait, aussi, composé pour son royal client, Ptolémée, une carte 
des vins qu'il devait boire. C'étaient le Naspercénite du Pont, 
rOrétîque, l'Œnéate, leLeucadien, TAmbraciote , et , préférable- 
ment à tous, celui de Pépharète (mer Egée), dont le seul désavan- 
tage est de ne devenir agréable qu'au bout de six ans. « Heureux 
le peuple d'Athènes, » dit la servante dans V Assemblée des Femmes y 
« heureuse ma maîtresse, et moi aussi, simple servante, qui ai 
parfumé ma chevelure d'essences précieuses! Mais, le parfum 
des amphores de Thasos est plus exquis encore; le bouquet 
s'en conserve longtemps, tout autre se flétrit et s'évanouit 

(i) Spire Blondel, loc, cil, y p. 415. 

(2) Selon Plioe, liv. lY, Naxos avait été primitivement appelée Dionjsiade 
à caase de l'abondance de ses vignobles. C'est à Naxos qu'Ariane, abandonnée 
par Thésée, est recueillie et épousée par Bacchus, puis, divinisée, pour s'y être 
consacrée à la culture de la vign'*. 



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69 HISTOIRE DE LA VIGNE 

bientôt. Oui, grands dieux, le parfum des amphores est bien 
préférable (1). Versez- moi du Thasos pur! Il inspire la gaieté 
toute la nuily. quand on a su choisir celui qui aie meilleur bou- 
quet. » C'est ce même vin dont, au témoignage de Plutarque, 

Démétrius Poliorcète prenait de fréquentes plénitudes, qu il 

appelait ses « fluxions ». Cependant, Hermippus lui préférait le vin 
de Chio, de première qualité, goût qui parait avoir été partagé 
par les Romains, puisque c'était, comme nous l'avons vu, ce vin 
dont les généraux les plus prodigues faisaient largesse dans leurs 
triomphes. A une époque où il était encore fort rare en Italie, 
Hortensius, selon Varron , cité par Pline, en avait laissé 
10,000 cadus à ses héritiers (2). Au troisième acte de son Pauvre 
Carthaginois^ Plante exalte aussi le vin vieux de Chio, mais en lui 
associant le vieux Thasos, le vieux Leucade et le vieux Lesbos, 
vin parfumé, qui avait eu déjà les préférences d'Aristote. 

« Les prix, naturellement, variaient selon la qualité, mais, en 
général, ils étaient plutôt bas. Par exemple, au cinquième siècle 
avant l'ère vulgaire , les concitoyens de Socrate payaient 
2 fr. 36 le litre de vieux Chio, qui était ce qu'il y avait de plus 
cher ; au quatrième siècle, un litre de Mende valait i fr. 86, et 
Polybe assure que de son temps (premier siècle avant Jésus- 
Christ), on pouvait avoir en Lusitanie (Portugal) un litre de vin 
grec commun pour 2 centimes 1/3 (3). » 

De telles conditions offraient à l'ivrognerie de grandes facilités, 
et il était à craindre, qu'à moins d'une réaction énergique de la 
part du législateur, elle ne devînt rapidement endémique. Comme 
il est arrivé en divers pays, notamment au Japon et en Chine, la 
réaction pouvait même parfois dépasser la mesure, et aller jusqu'à 
supprimer l'usage utile, pour atteindre l'excès nuisible. C'est 
ainsi que, suivant Diogène Laërce, Zaleucus, roi des Locriens, 
réservant la consommation du vin aux seuls malades, l'interdit à 
ses autres sujets sous peine de mort. AMitylène,Pittacus, un des 
sept sages, formula, dit Athénée, une loi qui, loin de faire comme 
chez nous de l'ivresse, une circonstance atténuante, punissait 
doublement les fautes qui en provenaient, une première fois pour le 
délit incriminé, la seconde pour l'ivresse elle-même. A Sparte, où 
on buvait le vin pur, onavait eu longtemps recours, pour dégoûter 

({) C'est à peu près le langage de la vieille buveuse dans le CurctUio de 
Plaute : 

Nanif omnium odor prœ ttw nauteus est. 

(2) Pline, loc. cU,, p. 534. 

(3) Cognetli de Marlis, // commercio del Vino, p. 175. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 69 

les jeunes gens de Fébriété, au fameux spectacle de lllole ivre. 
Trouvant que le procédé n'agissait pas suffisamment à son gré, 
Lycurgue, « le policeur de Sparte », comme dit la Boëlie, 
fit arracher toutes les vignes. Sur quoi, dans son traité : « Corn- 
ment il faut lire les poètes », Plutarque observe avec raison 
qu'il eût mieux fait d'interdire l'usage du vin pur (1). C'était ce 
qu'on avait fait de très bonne heure à Athènes, dont le troisième 
roi, Amphictyon, ordonna, suivant Strabon, « qu'on mêlerait de 
Teau au vin ». — « On ne boira pas de vin pur dans les festins » dit 
le poète Esopus. D'après Athénée, il était seulement permis de 
prendre, à la fin du repas, un peu de vin pur en l'honneur des 
dieux. Selon prescrivit aussi l'addition au vin de plusieurs 
parties d'eau. A cette occasion, le comique Alexis remarque 
plaisamment que, de toutes ses lois, celle-là, grâce aux mar- 
chands de vin^ fut peut-être la mieux observée (2). Pour prévenir 
ces fraudes, comme pour assurer l'application des édits de tem* 
pérance, on avait créé des inspecteurs des vins ou œnoptes^ qui, 
entre autres instructions, devaient mettre à l'amende les échan- 
sons qui versaient du vin pur dans lea banquets. Ils ne semblent 
guère avoir mieux réussi dans l'une que dans l'autre de ces 
deux missions, car, suivant les Géoponiques, publiées sous 
Constantin Porphjrrogénète, ou buvait à Athènes beaucoup devin 
falsifié, et, même, de vin sans raisin. On voit que nous n'avons 
rien innové. Quant aux banquets, la tempérance semble avoir 
été leur moindre défaut. En tous cas, s'ils y étaient tenus à 
quelque contrainte, les Athéniens, et même les Athéniennes, 
savaient très bien se rattraper dans le privé. A preuve l'apo- 
strophe de Praxagora à sa lampe dans Y Assemblée des Femmes : 
« Seule', tu éclaires nos plus secrets appas, en brûlant leur duvet 
florissant ; lorsque nous ouvrons furtivement les celliers pleins 
de fruits et de la liqueur de Bacchus, c'est toi qui nous assistes, 
et, quoique notre complice, jamais tu ne révèles rien aux voisins.» 
A Sparte, les prohibitions de Lycurgue semblent lui avoir long- 
temps survécu dans toute leur rigueur. « Dans les campagnes et 
les villes dépendantes de Sparte, » dit, dans les Lois de Platon, le 

(1) Pourtant le même Plularque nous apprend, dans la vie du môme Lycur- 
gue, que les femmes de Sparte lavaient leurs enfants dans le vin, pour expéri» 
menter leur force, persuadées que ces bains augmentaient la vigueur des 
enfants robustes et rinflrmité des enfants débiles. En rappelant cet usage, 
Corrado Coiradino {Il Vino nei costumi dei popoli, p. 75), observe qu'il existe 
encore dans les Marches, où on croit que les enfants ainsi baignés se forti* 
fient, particulièrement dans les genoux. 

(2) Spire Blondel, loc. cit., p. 416-417. 



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70 HISTOIRE DE LA VIGNE 

Lacédémonien Mézille, « lu ne verras ni banquets ni rien de ce 
qui les accompagne, et excite en nous le sentiment de toutes 
sortes de plaisirs. Il n'est personne qui, rencontrant un citoyen 
qui eût poussé le divertissement jusqu*à Tivresse, ne le châtiât 
sur-le-champ très sévèrement; il aurait beau alléguer pour excuse 
les fêtes de Bacchus, cela ne lui servirait de rien. Ce n'est pas 
comme chez vous, où j'en ai vu, ces jours-là, dans des charrettes: 
il ne se passe rien de semblable chez nous. » 

Esprit essentiellement tempéré, et de solutions mitoyennes, 
véritable Montaigne de l'antiquité, Platon s'élevait contre ces 
interdictions excessives. Il tient, surtout, à conserver l'usage du 
banquet, qui, bien réglé, et soumis à la direction d'hommes 
graves, et âgés de plus de soixante ans, lui parait être un moyen 
efficace d'éducation civique. «Ce point, » répond-il à Mézille, «est 
de grande importance, et le bien régler n'est point le fait d'un 
législateur ordinaire ; je ne parle point ici de l'usage du vin pré- 
cisément, ou s'il vaut mieux en boire que de s'en abstenir : je 
parle de l'excès en ce genre, et je demande s'il est plus à propos 
d'en user à cet égard comme les Scythes, les Perses, les Cartha- 
ginois, les Celtes^ les Ibères, et les Thraces, toutes nations belli- 
queuses, ou comme vous. Chez vous, on s'en abstient entière- 
ment, à ce que tu dis ; au contraire, les Scythes et les Thraces 
boivent toujours pur, eux et leurs femmes ; ils vont jusqu'à ré- 
pandre le vin sur leurs habits, persuadés que cet usage n'a rien 
que d'honnête, et, qu'en cela consiste le bonheur de la vie. Les 
Perses, quoique plus modérés, ont aussi leurs raffinements que 
vous rejetez (1). » 

En somme, et, comme moyen terme de conciliation, Platon 
propose (2) : 

1* « D'interdire par une loi aux enfants Tusage du vin jusqu'à 
dix-huit ans, leur faisant entendre qu'il ne faut point verser un 
nouveau feu sur le feu qui dévore leur corps et leur âme.... 

« Permettre ensuite d'en boire modérément jusqu'à trente ans, 
avec ordre de s'abstenir de toute débauche et de tout excès. Ce 
ne sera que lorsqu'ils toucheront à quarante ans, qu'ils pourront se 
livrer à la joie des banquets, et inviter Bacchus à venir avec les 
autres dieux prendre part à leurs fêtes et à leurs orgies, apportant 
avec lui cette divine liqueur, dont il a fait présent aux hommes, 
comme d'un remède pour adoucir l'austérité de la vieillesse, lui 
rendre la vivacité de ses premiers ans, dissiper ses chagrins, 



(1) Platon, Les Lois, Hv. I. 

(2) Id., ibid.y liv. II. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 71 

amollir la dureté de ses mœurs comme le feu amollit le fer, et lui 
donner je ne sais quoi de plus souple et de plus flexible. Échauffés 
par cette liqueur, nos vieillards ne se porteront-ils pas avec plus 

dallégresse et moins de répugnance à chanter? Il faut que 

ceux qui ne peuvent se gouverner eux-mêmes se soumettent à la 
direction de ces chefs, et qu'il y ait un égal, ou même un plus 
grand déshonneur à désobéir aux commandants du dieu Bac- 
chus, qui seront des vieillards plus ou moins sexagénaires, qu'à 
désobéir aux commandements du dieu Mars... » On voit que, 
pas plus que Luther (1), Platon ne saurait être classé parmi les 
ennemis de la vigne. Ajoutons que ses « Lois », conçues pour une 
république idéale, paraissent n'avoir jamais eu qu'une application 
toute platonique. 

Malgré l'abondance, la multiplicité et l'ubiquité des vins grecs, 
on est tout surpris de leurs effets ébriolants, lorsqu'on réfléchit à 
leur mode de fabrication. Ds étaient généralement cuits au feu, 
jusqu'à consistance de sirop, ce qui devait nécessairement entraî- 
ner la majeure partie de leur alcool, et, de plus, additionnés d'eau 
de mer et d'aromates. Beaucoup de ces sortes de confitures 
étaient employées à frauder le miel, ce qui peut donner une 
idée de leur état de concrétion. Ce n'était que par un délayage 
préalable dans une quantité d'eau déterminée, qu'on les accom- 
modait à l'usage de la table. Suivant Âristote, on portait même, 
en Arcadie, la cuisson si loin, qu'en vieillissant, les vins se ré- 
duisaient strictement à un extrait pâteux, qu'il fallait enlever 
comme une mélasse, en raclant les parois des outres avec des 
spatules ou des couteaux. D'après Galien, à Rome on allait 
encore plus loin, et il parle d'un vin d'Albe qu'on suspendait au 
coin des cheminées, dans de grandes amphores, où il se con- 
centrait au point de passer à Tétat d'extrait sec, à la manière 
du gambir ou du kino. Ce mode d'évaporation avait même reçu 
l'appellation particulière de fumarium. Pour tirer parti de ces 
résidus, force était de les délayer avec de l'eau chaude, puis, soit 
de les filtrer, soit de les décanter après repos. Baccius dit que, 
par ce dernier procédé, ils acquéraient la couleur, la transparence 
et la richesse des meilleurs vins muscats. Ils pouvaient être 
limpides et d'un très bon goût, observe très justement Julien, 

(1) Tout le monde connaît le fameux distique du réformateur de Wittemberg : 

Wer liebt nicht Wein, Weib und Gesang, 
Der ist ein JVarr, sein Lebenlang. 

« Qui n'aime pas le vin, la femme et le chant, doit être tenu pour un fou 
loule sa vie. » 



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72 HISTOIRE DE LA VIGNE 

« mais la dessiccation du moût s'opposait à la formation de Tal- 
cool et, exposée à l'air, la liqueur délayée devait perdre le peu de 
spiritueux qu'elle pouvait retenir (1). » 

Généralement, l'usage était de mêler au vin 3, 5, ou un autre 
nombre impair de parties d'eau, ce qui s'appelait kerasadai, d'où 
kratêr, urne de grande capacité, contenant le mélange d'eau et 
de vin. On la plaçait soit à terre, soit sur un pied, dans la salle 
à manger, et, l'échanson {pincerna,poczliator)j ionisait dedans avec 
une cuiller, et remplissait les coupes qu'il passait aux convives. 
On buvait donc rarement du vin pur. Les parasites regardaient 
même, comme un jeu cruel, qu'on les contraignît à en boire. «Les 
usages des riches Péloponésiens, » dit, dans les Lettres grecques 
d'Alciphron, le parasite Lemocidès, « sont aussi ridicules qu'in- 
commodes. Ils nous forcent de boire en sautant sur un pied, et 
nous versent de copieuses rasades d'un vin violent, sans nous 
permettre de le tempérer avec de l'eau. » 

Au temps du poète Alcméon, c'est-à-dire 600 ans avant notre 
ère, il n'y avait, dans toute la Laconie, qu'un seul dème où on 
fabriquât des vins apyres^ c'est-à-dire non réduits par la cuisson. 
Athénée dit qu'on mêlait, en assez grande quantité, l'eau de mer 
aux vins de Cos et de Rhodes. « Les vins de Mindus et d'Hali- 
carnasse, auxquels cette eau est mêlée avec le plus de soin, rafraî- 
chissent, et facilitent la digestion. » 

Appréciant assez peu, sans doute, cette innocuité, le c)niique Mé- 
nippe appelait les habitants de Mindus « buveurs d'eau de mer (2) ». 

Ce n'était pas seulement de l'eau de mer que les Grecs ajou- 
taient à leurs vins, mais du gypse, de la chaux, de la poix, de la 
résine, du marbre, des coquilles pulvérisées, ce qui pouvait bien, 
éventuellement, corriger un excès d'acidité ou paralyser du fer- 
ment, mais, ce qui devait les affliger d'un goût détestable. 

D'autres fois, selon Théophraste, ils adoucissaient l'àpreté des 
vins trop acides en jetant dans la cuve en fermentation de la 
farine pétrie de miel, ou bien, comme dit Aristote dans ses Pro- 
blèmes ^ de l'origan, des aromates, des fruits et des fleurs. Philip- 
pîde, poète comique, mentionne, aussi, cette fabrication, dont le 
produit s'appelait myrr hittites. Selon Hermippus, cité par Athé- 
née, quand on ouvrait le tonneau, il s'en dégageait une odeur de 
violettes et de roses, qui embaumait tout le cellier. Ce goût des 
vins parfumés est encore attesté par les plaintes du parasite de 
Lucien, qui, à l'exemple de ceux de Martial et de Juvénal, vou- 

{{) Julien, Topographie de tous les vignobles connus, p. 27. 
(2) Spire Blondel, loc. cit. 



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LA VIGNK SELON L'HISTOIRE 73 

drait bien qu'on servît du même vin à tous les convives : « car 
dans quelle loi est-il dit que le maître doit s'enivrer avec des vins 
parfumés, quand j'aurai les entrailles déchirées par le vin nou- 
veau? » {Lettres saturnales.) 

Des procédés aussi artificiels rendaient les imitations des vins 
grecs on ne peut plus faciles, surtout dans les pays doués d'une 
flore et d'un climat analogues à ceux de la Grèce. Aussi, vendait- 
on couramment à Rome des vins grecs, et plus particulièrement 
du vin de Cos, fabriqués de toutes pièces, comme, au temps deFiel- 
ding, on fabriquait, et comme vraisemblablement on fabrique 
encore, dans le Worcestershire, du Champagne avec du poiré (1). 
El, l'on fais«^it si peu mystère du mode opératoire de cette fraude, 
que Caton en a donné la formule, savoir : 

(c Verser 20 quadrantals de moût dans une chaudière d'airain 
ou de plomb, mettre sur le feu : éteindre au premier bouillon. 
Après refroidissement, transvaser dans un fût de 40 setiers. 
Faire dissoudre, dans un vase à part, un boisseau de sel dans un 
quadrantal d'eau douce, et, introduire dans le tonneau. Broyer 
dans un mortier du souchet odorant et du calamuSy et en intro- 
duire un setier dans le liquide, pour l'aromatiser. Trente jours 
après, placer la bonde, et, au printemps, mettre dans des am- 
phores. Laisser deux ans au soleil, puis, mettre à couvert. Ce vin 
rivalisera avec le Cos (2). » 

A moins d'avoir, comme le disait spirituellement Victor Jac- 
quemont en parlant des Anglais, « des gosiers de salaman- 
dres » (3), de telles thériaques devaient paraître assez peu appé- 
tissantes, et justifiaient' plus que parfaitement les répugnances de 
Théodoric. Pourtant, c'est un fait avéré que, dans l'antiquité, lés 
vins grecs jouirent d'une grande vogue, tant à l'étranger qu'en 
Grèce même. « Des marchands en gros [oinemporoî) faisaient 
l'exportation, tandis que des débitants {oinocapeloï)^ détaillaient 
sur place. Le transport par mer se faisait à l'aide de navires spé- 

(1) Fielding, History of a foundling. Sans avoir besoin de passer le détroit, 
ni de remonter au siècle dernier, nous tenons de très bonne source ce détail 
piquant qu*à la fameuse revue de Satory, qui servit de préface au coup d'État, 
les «Prétoriens en débauche, » comme disait Ghangarnier, auraient été abreuvés 
sous couleur de Champagne, de poiré, provenant de la ferme de Rouvray, 
commune de Mormant (Seine-et-Marne), et mis en bouteilles avant la 
complète fermentation. Procédé à la hauteur du but... et de Thomme. 

(2) Caton, De re rustica^ ch. ciiii, p. 405. Édition Nisard. 

(3) Le rapprochement est peut être moins forcé qu'on ne le croirait au pre- 
mier abord. Le Portmne et le Sherry que, sous les qualifications de vins de 
Porto et Xérès, on fabrique à destination des Anglais, sont des composés tout 
aussi artificiels que les myrrhinites et les vins de Cos (procédé Caton). 



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74 HISTOIRE DE LA VIGNE 

cialement affectés à cet usage {oinagogon plion), en majeure 
partie dans des outres de peau de chèvre, et, quelquefois, dans 
des amphores poissées. Pour TÉgypte seulement, les expéditions 
se faisaient dans des bi'ocs, ce qui témoigne, à notre avis, en 
faveur du bon goût égyptien (1). » 

Il est vrai qu'il y avait,^sans doute, des vins exempts d'eau de 
mer, et fabriqués sans Tintervention du fourneau. Témoin celui 
dont parle Hérodote, témoin, aussi, le « bios, le diachyton, le 
protrope » et les vins de Cilicie dont parle Pline (2), 

Mais, s'ils n'étaient pas soumis à l'action du feu, et, ainsi, privés 
de la majeure partie de leur alcool, ces vins n'en étaient pas moins 
« cuits », dans l'acception actuelle du mot : cuits par un soleil 
torride, soit comme nos vins de liqueur dans la grappe même, 
qu'on laissait réduire de près de moitié, soit, dans l'amphore que, 
comme pour le protrope, par exemple, on exposait pendant qua- 
rante jours aux ardeurs de la canicule. 

De même nature, sans doute, étaient, aussi, les vins de Crète, 
s'il faut en croire Julien, qui s'exprime ainsi: « Quand les raisins 
étaient bien mûrs, on les saupoudrait avec du plâtre, pour donner 
plus de consistance à leur jus. » Si là se bornait le traitement, 
c'étaient, à tout prendre, de véritables vins, de liqueur probable- 
ment. « Les meilleurs vins de cette île, » ajoute Julien, « étaient 
estimés à raison de leur parfum, qui égalait celui des fleurs les 
plus suaves. — Ceux de Leucade et de Zacinthe étaient préparés 
de la même manière et contenaient beaucoup de spiritueux. » (3) 
Cette dernière condition semble exclure, ipso factOy toute idée 
de cuisson ignée. 

C'était vraisemblablement avec ces sortes de vins que les Grecs 
s'enivraient, bien que, par leur nature sirupeuse, ils dussent con- 
duire plutôt encore à la satiété qu'à l'ivresse. Ce qui tendrait à 
confirmer cette opinion, c'est celle qu'Athénée prête àPraxagoras, 
lorsqu'il dit que les « vins doux montent à la tête, les rouges sont 
nourrissants, les blancs apéritifs, les clairets secs, et favorables à 
la digestion » 

Ne quittons point cette matière, sans dire que les Grecs con- 
naissaient parfaitement cette méthode du vieillissement des vins, 
qui a passé, il y a quelque quarante ans, pour une découverte, et 
qui consiste à les faire voyager, plus particulièrement par mer. 
Pline Taffirme par deux fois, et dit en propres termes: « On fait 

(1) Cognetti de Martis, loc, cit., p. 476. 

(2) Pline, loc, cit,, p. 531 et suiv. 

(3) Julien, loc, cit., p. 37. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 75 

le ikalassite en jetant à la mer les pièces pleines de vin nouveau ; 
cela le vieillit avant le temps, » 

Si, du vin, nous revenons à la culture de la vigne, nous appre- 
nons de Xénophon, dans ses Dits mémorables^ que la culture 
par échalas, ad alberelloy telle qu'elle est représentée sur 
le bouclier du roi de Phthie, et telle que nous l'avons vue en 
Sicile, n'avait pas cessé, de son temps, d'être d'usage général. Il 
ajoute, il est vrai, que la vigne sur les arbres est saine, parce que 
l'ombre la défend de l'excès de chaleur solaire. Après lui, Théo- 
phraste, qui fut l'élève des disciples de Socrate, dit, chose très 
curieuse, qu'en se reproduisant par semis, elle se modifie au gré 
des climats et des sols, et donne ainsi de nombreuses varié- 
tés (1); il ajoute que les vignes préfèrent les terrains pas trop 
arides, il conseille d'établir la pépinière dans un lieu humide, de 
placer les crossettes dans un lieu froid, afin qu'elles émettent de 
solides et amples racines. On peut associer la vigne à l'orge, mais 
mieux vaut la tenir seule (2) ; renouveler la terre aux racines 
tous les dix ans ; tailler de bonne heure en sol chaud et sec, tard 
en terrain humide et froid, pour permettre à la vigne d'évacuer, 
en pleurant, l'excès d'humidité; nettoyer et sarcler la vigne quand 
apparaît le fruit, cesser quand le soleil est brûlant, et que les 
sarments ne croissent plus; rogner au moment de la véraison, 
alors, ne pas arracher les mauvaises herbes. Ailleurs, il conseille 
de tailler la vigne chaque année, afin de la rendre plus vigoureuse, 
plus féconde et plus durable. {Causes des plantes,) 

Ailleurs encore, et, précurseur, aussi, en cela, il parle de l'incision 
annulaire, dont beaucoup se croient les inventeurs aujourd'hui. 

(4) A cet éfjard Théophraste est un précurseur. A vingt-deux siècles de dis- 
tance Alb. Barbier, stagiaire agricole à Clos Grellet, (Kouba), près d'Alger, pré- 
cise les notions dont Théophraste n*avait énoncé que le principe, et qui, jus- 
qu'ici, ou contestées ou afQrmées, n*ont jamais été définies. 

Tout d'abord, dil-il, il y a lieu de noter que ces modifications sont si cer- 
taines, que les vignerons du Midi ne reconnaissent plus en Algérie les cépages 
au milieu desquels ils sont habitués à vivre de Tautre côté du lac méditerra- 
néen : le bois devient plus dur, la teinte en devient plus claire, le port plus 
érigé, la feuille plus découpée et de couleur moins foncée, la texture du raisin 
est plus dense, on ne rencontre point d'aramon gris et juteux comme on le 
voit en Languedoc, la pellicule est résistante, la chair est plus ferme, la cou- 
leur plus intense, la saveur fortement atténuée, le degré gleucométrique est 
plus élevé, il y a moins de tannin et moins d'acide; aussi, le cuvage doit-il être 
plus prolongé. La végétation se produit en môme temps que dans le midi de 
ia France et la maturation plus lard. 

(Rapport inédit adressé au ministre de TAgriculture, 4883.) 

(2) Celte opinion est absolument celle que l'expérience a dictée au D' Guyot : 
Voir ses nombreux pasages sur les vignes en « jouelles ». (Étude sur les vi- 
gnobles de France^ passim.) 



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76 HISTOIRE DE LA VIGNE 

Enfin, il traite des procédés usités pour obtenir des raisins 
sans pépins, et des raisins de couleur différente sur le même 

cep Palladius indique pour le premier objectif, d'après les 

auteurs grecs, le procédé suivant dont, bien entendu, nous ne 
nous faisons point juges. Fendre sur un courson la partie qui 
doit être enterrée, retirer la moelle de cette partie, puis rappro- 
cher les bords de la fente, à Faide d'une ligature solide. 
Planter profondément le courson, préalablement enfoncé dans 
un oignon de scille, puis, verser dans le trou de la liqueur que 
les Grecs appelaient épos cyrenàikos (suc de Cyrène), après Tavoir 
détrempée jusqu'à ce qu'elle ait acquis la consistance du vin cuit 
à évaporation des 3/4; recommencer tous les huit jours... 

Quant au second procédé, c'était un artifice assez enfantin, qui 
consistait dans la greffe par approche de deux sarments appartenant 
à des pieds différents (1). Indépendamment du rognage, Théo- 
phraste conseille Tépamprage en mai, et, le dit, même,/)/w5 néces- 
saire que la taille; toutefois, indispensable dans la terre humide et 
trop riche, il doit être beaucoup plus réservé dans les terrains 
maigres et secs ; il parle, aussi, des cépages et des expositions. 

« De telles pratiques » ajoute Selletti,àquinous empruntons ce 
résumé, « devaient venir de l'Egypte, à laquelle les Grecs deman- 
daient leurs maîtres de taille » (2). 

Varron évalue à plus de cinquante (qu'il nomme, du reste), le 
nombre des auteurs grecs qui, à sa connaissance et de son 
temps, avaient traité de l'agriculture. Il avoue modestement que 
son œuvre n'est qu'un résumé de ces auteurs, fondus avec le 
Carthaginois Magon, « le meilleur de tous ». De ces auteurs, à 
part Hésiode et Théophraste, aucun ne nous est parvenu, mais, 
d'après ce préambule, nous pouvons estimer comme les leurs les 
idées de Varron, qu'au point de vue ampélographique nous 
avons eu lieu de mentionner. Viennent ensuite, au iv" siècle, 
les Géoponiques, de Cassianus Bassus. Préoccupés, avant tout, 
comme Montaigne, de faire « un livre de bonne foy », nous devons 
avouer que nous n'en parlons que d'après le remarquable travail 
de Spire Blondel, que la présente étude nous a déjà si souvent 
donné occasion de citer. 

Vingt livres des Géoponiques sont consacrés à la seule culture 
de la vigne. 

Comme Caton, comme Columelle, et connue chez nous Odart, 



(1) Palladius, loc, cit,^ p. 376. 

(2) Selletli, /oc. cit., p. 288. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 77 

Cassianus Bassus est un praticien, instruit par sa propre expé- 
rience. « J'ai planté, » dit-il, « un grand nombre de vignes dans 
« mon domaine de Maratonyme, en Bithynie, et dans d'autres 
« champs qui m'appartiennent. J'ai planté en automne, et m'en 
« suis très bien trouvé. Aussi, mes voisins, encouragés par ce 
« succès, ont-ils renoncé à la vieille routine de ne planter qu'au 
(c printemps. » 

Cassianus Bassus décrit les pratiques viticoles usitées en 
Asie Mineure, et, plus particulièrement en Bithynie. On voit que la 
vigne en était la principale culture, y croissait avec vigueur, et y 
donnait des vins estimés. 

Quant aux procédés pour la conservation des vins, ils paraissent 
empruntés à l'antiquité, car, Diophanès de Nicée, traducteur, ou 
plutôt abréviateur de Magon, donne, pour permettre aux vins de 
voyager sans s'altérer, une recette qui se retrouve dans Cassianus. 
« Cette recette, » ajoute Spire Blondel, « devait être très appréciée 
<c à Carthage, dont le commerce maritime trouvait une grande 
« alimentation dans l'exportation des vins. » 

L'enthousiasme viticole de Cassianus ne lui était point parti- 
culier. Il avait fini par gagner jusqu'aux pouvoirs publics, chez 
lesquels les idées avaient changé du tout au tout. Aux Romains, 
se plaignant de la rareté et de la cherté du vin, Auguste répon- 
dait d'un ton peu aimable « qu'en établissant plusieurs cours 
d'eau, «Agrippa, son gendre, avait pourvu à ce que personne n'eût 
soif », et, il interdisait l'usage du vin à sa fille exilée (1). Au 
m" siècle Aiu'élien aurait voulu, suivant Vopiscus, « afin 
que le peuple pût boire plus facilement pour dissiper ses chagrins, 
faire distribuer du vin gratuitement à tous les Romains. » C'était, 
on le voit, l'antipode du vœu de Néron. Ne pouvant réaliser ce 
généreux désir, Aurélien fit, du moins, vendre à bas prix, dans le 
temple du Soleil, du vin venu de ses domaines (fiscatiavina). Précé- 
demment, Pescennius Niger, le compétiteur malheureux d'A-' 
lexandre Sévère, en avait fait quotidiennement distribuer de fortes 
rations à toute son armée, se rappelant, peut-être, cette cure de 
l'armée malade et épuisée de César, par les vins de Thessalie, 
dont il est question dans Plutarque (2). 

A Domitien, l'arracheur de vignes, avait, à longs inter- 
valles, succédé Probus, qui les faisait planter par ses légions, en 
échange de quoi elles l'assassinèrent, irritées, sans doute, d'être 

(1) Suétone, Les Douze Césars. Traduction Labarpe. Paris, Garnier frères, 
p. «01 et 118. 

(2) Plularque, Vie de César. 



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78 HISTOIRE DE LA VIGNE j 

employées à quelque chose d'utile (1), puis, Justinien, dont les I 

lois édictaient Jes peines ci-après, relevées par Camerarius dans i 

son chapitre intitulé : Leyes rei rusticœ (2). i 

A qui a pillé une vigne, le fouet et la confiscation de ses i 

vêtements : i 

A qui a coupé des arbres, et plus particulièrement des vignes, i 

même traitement qu'aux voleurs ; ; 

A ceux qui auront mis le feu à la clôture d'une vigne, le fouet, i 

la main marquée au fer rouge, et une indemnité double du préju- 
dice occasionné ; j 

A qui a coupé les vignes de sa partie adverse avant le jugement 
de son procès, la main coupée. 

Puisque nous nous sommes laissés conduire en Bithynie par 
l'auteur des GéoponiqueSy disons tout de suite que la réputation 
viticole qu'il lui prête n'avait rien d'exagéré. Déjà, Xénophon, 
Strabon et Pline nous avaient appris que ce pays avait beaucoup 
de vignes dont on tirait des vins de plusieurs espèces, notamment 
le vin deLampsaque,sur lequel Arlaxerxès avait assigné la provi- 
sion deThémistocle, réfugié en Perse, àla suite de son ostracisme. 
Florentinus cite les vins fournis par le cépage appelé JUescùeSy 
Galien les vins de Tibenum, d'Arsynicus, de Titucasenum, les 
deux premiers rouges ,et non liquoreux, le deiiiier doux et peu 
coloré. Comme nos vins de Bar et de Beaujolais, ils vieillissaient 
promptement, plus promptement que tous leurs congénères d'Asie 
Mineure. Galien parle, aussi, d'un vin blanc de Bithynie, qui, lors- 
qu'il était vieux, se vendait couramment à Rome pour du Cécube 
et qui, cependant, était alors amer et peu agréable. Enfin, il existe 
une lettre de l'empereur Julien, à peu près contemporain de 
Cassianus, par laquelle il fait don à un personnage demeuré in- 
connu d'une terre de Bithynie, et où se trouve le passage suivant : 

« J'y ai fait plusieurs voyages en bonne et savante compagnie. 
« Je m'y suis même occupé d'agriculture, témoin la petite vigne 

que j'y ai plantée. Le vin est d'un goût! Il n'a pas besoin d'être 

vieuxpour être parfait La grappe encore au cep et dans le pres- 
soir exhale un parfum délicieux. La liqueur est à peine dans les 
tonneaux que c'est déjà du nectar, pour parler le langage 
d'Homère (3). » 

L'Asie Mineure, à peu près tout entière, avait, comme la Bi- 

(1) Cest à lui notamment, que la Pannonie, son pays, doit ses premières 
vignes, mères du généreux Tokay. 

(2) Joach. Camerarius, Dere rusticay Norib. (Nuremberg), 1596. 

(3) Histoire de Vempereur Jovien et traduction de quelques ouvrages de t em- 
pereur Julien, Irad. Lablelterie. Paris, 1748, t. U, p. 353. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 79 

thynie, ses vignobles, dont quelques-uns renommés. Dans sa 
partie orientale, voisine de la Cappadoce,]a Phrygie produisait le 
catacécomèTiej originaire de la plaine volcanique de ce nom. La 
Cappadoce avait, elle-même, de beaux vignobles, du côté de 
TEuphrate. Il faut, sans doute, reléguer au nombre de ces fables, 
dont les anciens se payaient trop facilement, ce fait cité par 
Varron que les vignes de Smyrne donnent deux récoltes par an. 
Ce qui est certain, et moins sujet à contestation, c'est que laLydie 
seule figure pour sept ou huit noms, dans la chrestomathie œnolo- 
gique de Pline. Sans parler du vin de Smyrne, le pramnien 
d'Homère, il cite les vins de Clazomène, de Telmesse, d'Apamée, 
ceux d'Erythrée, qu'on coupait, comme nous l'avons vu, avec les 
vins d'Héraclée, ceux du mont Tmolus, vins doux qui ne servaient 
aussi qu'au coupage, pour adoucir les autres vins et pour les 
vieillir. Galien vante les vins épais et liquoreux de Scybolus en 
Pamphylie. Abatis, en Cilicie, produisait un vin rouge liquoreux. 
La Caramanie (golfe Persique) fournissait des raisins de taille 
énorme, dont on tirait de bons vins (1). 

lia vigrne en Pepse. — En Perse, la vigne n'était pas 
en moins grand honneur, puisqu'on en avait fait l'attribut de 
la puissance. Suivant Philippe Camerarius (2), on conservait 
toujours dans le retrait le plus intime du roi des Perses, 5000 
talents d'or cachés sous le chevet, et 3000 d'argent au pied 
du lit royal, et, dans la chambre à coucher, une vigne d'or 
couvrant le lit de ses rameaux, et dont les grappes étaient 
faites des gemmes les plus précieuses. Cette décoration n'était 
autre chose qu'une commémoration emblématique du songe 
d'Astyage,roi des Mèdes, dans lequel, il vit, suivant Hérodote, une 
vigne sortir du sein [genitalibus) de sa fille Mandane, et couvrir 
toute l'Asie. Cyrus, en effet, réalisa par ses conquêtes le rêve de 
son grand-père. La vigne, toutefois, ne porta point bonheur à 
sa dynastie, car, s'il en faut croire Platon (3), « la mauvaise 
éducation, et, surtout, l'excès du vin » précipitèrent la ruine de 
son fils Cambyse « qui fut dépouillé de ses États par les Mèdes 
et par l'ennuque, ainsi qu'on l'appelait, auquel il était devenu 
un objet de mépris par ses extravagances. » On sait à quels excès 
similaires la même passion entraîna Alexandre, devenu, à son 

(1) Julien, loc. cit., p. 39. Chardin, nous allons le voir, a retrouvé en Perse, 
à près de vingt siècles de dislance, ces gros raisins, et leurs délicieux 
produits si appréciés d'Abbas 11. 

(2) Philippe Camerarius, Horse succiswœ. Norib., 1591, t. I, ch. XX. 

(3) Platon, les IxnSy liv. 111, p. 87. 



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80 HISTOIRE DE LA VIGNE 

tour, maître de la Perse, jusqu'à lui faire tuer son ami Clitus, et 
mettre le feu à Persépoli8,pour donner, à une hétmre ivre comme 
lui, le spectacle de ce royal incendie. Ce sont là jeux de princes. 

Des traditions beaucoup plus anciennes^ recueillies par Fer- 
doucy dans son Chah Nameh {Histoire des rois de Perse), et par 
Mirkhond dans son Rouzat al safa (Jardin de Pureté) y font de 
Samschid, le héros épique de Ferdoucy, à la fois l'instituteur de la 
civilisation et l'inventeur du vin, (1) quelque chose comme le 
Bacchus des Grecs et TOsiris des Égyptiens. En fait, pour les 
Persans, comme pour les Grecs et les Latins, le vin est contempo- 
rain de leurs plus anciens souvenirs. Au temps des Romains, le 
Khoraçan, et, plus particulièrement, l'Aria, devenus aujourd'hui 
déserts parles ravages des Tartares, produiscjent d'excellents vins 
« qu'on pouvait conserver jusqu'à la troisième génération (2). »La 
Caramanie fournissait les mêmes fruits que la Perside, et notam- 
ment des raisins. « On sait, »t ajoute Strabon (3), « que la vigne 
connue parmi nous sous le nom de Caramanienne porte souvent 
des grappes longues de deux coudées, avec une graine bien 
grosse et bien serrée. U est possible que, dans son pays natal, 
cette vigne doit produire des fruits plus beaux encore. » Suivant 
le même auteur, enfin, ce seraient les Macédoniens qui auraient 
introduit dans la Suside et la Babylonie la vigne inconnue jus- 
qu'à eux. « Pour la planter, ils ne faisaient point de fosses, mais 
ils enfonçaient dans la terre des pieux ferrés par le bout, puis, en 
les retirant, ils mettaient à leur place les sarments (4). » 

En dépit de l'Islamisme et du « Chyisme », les traditions ana- 
eréontiques du temps d'Alexandre ne seraient point perdues en 
Perse, s'il en faut croire Chardin et Tavernier, d'après lesquels 
le shah Abbas II s'enivrait avec ses courtisans comme un simple 
« Moumiy^j et possédait dans ses caves ou, plutôt, dans un 
pavillon spécial, caché dans des massifs, et dont Chardin nous a 
laissé une description digne des Mille et une Nuits (5j, un abon- 



(1) A. Graf., la Leggenda del Vino, p. 10. 

(2) Strabon, Géographie, t. IV, p. 278. 

(3) Id. ibid.uy, p. iiO. 

(4) Id. ibid. t. V, p. U5. C'est le système actaellement usité dans 
les Deux-Sèvres, où, chose singulière, nous avons déjà eu occasion de relever 
d'autres procédés vilicoles conformes, sinon empruntés à ceux de Tantiquité. 
On y appelle cela « barrer la vigne ». (D» Guyot, Étude sur tes vignobles de 
Prance,i. II, p. 519.) 

(5) « Le milieu de la salle est orné d'un grand bassin d'eau à bords 
de porphyre. Les murailles sont revêtues de tables de jaspe... et de dessus 
jusqu'au centre de la voûte, on ne voit de toutes parts que niches de mille 



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LA VIGNE SELON L'BISTOIRE 8t 

dani assortiment des meilleurs vins de la Géorgie, de la Caramanie, 
et de Schiras, conservés dans des bouteilles de cristal de Venise. 
lUirait aussi des vins de l'Espagne, de TAllemagne et de la France, 
mais il préférait ceux de Perse, et en buvait rarement d'autres. 

Préférence qui n'a, d'ailleurs, rien de surprenant, s'il en faut 
croire Chardin, qui nous a laissé des détails du plus haut intérêt 
^ar les raisins, les vins et la vinification de ce pays, qui, pour 
ses contemporains, ressemblait beaucoup aux antipodes : <( Après 
les melons, les fruits excellents de Perse sont le raisin et les 
datles. Il y a plusieurs raisins, jusqu'à 12 ou 14, du violet, du 
rouge et du fwir. Les grains en sont si gros qu'un seul fait une 
bouchée . 

« Celui dont ils font le vin à Ispahan s'appelle Kichmich, petit 
raisin blanc meilleur que nos .mziscatSj mais, il prend à la gorge 
et échauffe, si on en a mangé atec excès. Il est rond et sans 
pépins : au moins, on n'en aperçoit pas en le mangeant, mais 
quand le vin cuve, on voit les grains jQotter dessus comme des 
petits filaments déliés presque comme la pointe d'une épine, et 
fort tendres. 

« On garde en Perse les raisins tout l!hiver, les laissant la 
moitié de l'hiver attachés à la vigne, et enfermés dans un sac de 
toile pour les préserver des oiseaux. On les cueille à ùiesure 
qu'on veut les manger. C'est l'avantage de l'air, qui est sec, et 
qui conserve tout. — Ils font le raisin sec en pendant les grappes 
au plancher, d'où les grains tombent un à un. Au pays du Kour- 
distan, et vers Sultanie, où il y a beaucoup de violettes, on en 
mêle avec le raisin sec, et l'on dit que cela tient le ventre en bon, 
état : le raisin en a assurément meilleur goût. Le meilleur rai- 
sin des environs d'Ispahan est celui que les Guèbres ou an- 
ciens païens persans cultivent, particulièrement celui de Nège-* 
fabad, qui est un gros bourg à quatre lieues d'Ispahan, où il 
n'y a que des guèbres... (1). 

u On fait du vin par toute la Perse, hormis les lieux où il 

n'y a personne à qui il soit permis d'en boire, c'est-à-dire ni chré- 
tiens, ni guèbres... L'usage en est interdit par la loi mahomé- 

sortes de figures, remplies de vases de toutes les façons qu'on saurait ima- 
giner et le plancher est couvert de tapis d'or et de soie. 

« U n'y a nen de plus riant et de plus gai que cette infinité de vases, de 
coupes, de bouteilles, de toutes sortes de formes, de façons et de matières, 
comme de cristal, de cornaline, d'agate, d'onjx, de jaspe, d'émail, de corail, 
de porcelfidne, de pierres fiaes, d'or, d'argent, d'émail, etc., » (Chardin, 
Voyage en Perse, et autres lieux de VOrient» t. VIII, p. 75.) 

(1) Chardin, loc. cit., t. IV, p. 53. 

TRATTi DB LA VIGNE — 1. 6 



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82 HISTOIRE DE L.\ VIGNE 

lane : la tolérance qu'on a là dessus dépend de Thumeur du 
souverain et du caprice ou de l'avarice des gouverneurs, et 
c'est ce qui empêche qu'on apprenne à bien faire le vin et qu'on 
ait des instruments propres. 

« Le meilleur vin se fait en Géorgie, en Arménie, en Médie, 
à Chiras, à Tesd, capitale de la Caramanie. Le vin d'Ispahan 
était le pire de tous avant que les Européens délicats s'en mêlas- 
sent. On le faisait de ce petit raisin qui n'a point de pépins, et, 
il était très fumeux, rude à boire et froid à l'estomac, disait-on. 
Les Arméniens imitent les Francs, et le mêlent avec du gros rai- 
sin ; ils font du fort bon vin et qui porte bien l'eau. Ils ne le 
gardent pas dans des tonneaux, comme nous, cela ne vaudrait 
rien en Perse. La sécheresse de Tair les ouvrirait, et le vin en 
sortirait, mais, en des jarres ou pitarres, vases hauts de 4 pieds, 
qui ont la figure ovale comme un œuf et qui tiennent, communé- 
ment, 250 à 300 pintes : il s'en trouve d'un muid. Les unes sont 
vernissées en dedans, les autres toutes unies, mais ointes de 
graisse de mouton purifiée pour empêcher la terre de boire le 
vin. On garde ces jarres à la cave, et même on enterre jusqu'en 
haut celles qu'on veut boire les dernières. J'ai oiu dire qu'on a 
en France, dans la province du Poitou, de ces jarres ou pitarres 
qu'on appelle pones (1). Les persans les appellent kouirSy qui 
veut dire vin, et vient d'un verbe qui signifie mêler, parce que 
le vin mêle et confond l'entendement (2). 

« .... A Chiras, le meilleur fruit est le raisin, dont il y a trois 
sortes, le Kichmich^ petit raisin doux et sucré, sans pépins sen- 
sibles ; le gros raisin blanc ; le gros raisin qu'on appelle Damas 
dont la couleur est rouge, et dont on voit des grappes pesant 
douze et treize livres. C'est de cette troisième sorte seulement 
que se fait le vin de Chiras, qui, pour la beauté de sa couleur 
et la bonté de son goût, est estimé le meilleur de la Perse et de 
tout l'Orient. Ce n'est pas un de ces vins de liqueur qui plaisent 
d'abord à la bouche; au contraire, il me parut rude la premièra 
fois que j'en bus. mais lorsqu'on en a bu quelques fois, on le 
préfère à tout autre, et, à la longue, on ne peut plus goûter d'au- 
tres vins (3). » 

« Maintenant, » ajoute Julien après avoir rappelé l'histoire 

({) Le fait est exact. Ces pones servent à faire la lessive. Mais, TEspagne 
méridionale, qui tient encore tant des Arabes, sans s'en douter, et qui en tient, 
notamment, ce qu'elle a de meilleur, leur a conservé leur usage vinaire 
sous le nom de tinajas. 

(2) Chardin, loc. cU., t. IX, p. 200. 

(3) Id., ibid,, l. IX, p. 186. 



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LA VIGNE SELON L*HISTOIRE 83 

d'Àbbas n, les gens riches de ce pays consomment beaucoup 

de vin, mais en secret et, pour accroître encore ses propriétées 

enivrantes, « ils l'additionnent de noix vomique, de chaux et 
de chénevis (1). » Au reste, s*il faut toujours en croire Chardin, 
rivresse serait chez certaines nations asiatiques considérée comme 
une vertu, et, par exemple, un Géorgien qui, à Pâques et à No(î1, 
serait rencontré en état de... tempérance, serait excommunié 
comme mauvais chrétien. 

L'Atropatène ou petite Médie et la Perside, principaux centres 
vinicoles de Perse dans Tantiquité, n'ont rien perdu de ce privi- 
lège. Dans FAderbijan (ancienne Atropatène), on cultive encore 
aujourd'hui, suivant Julien, 65 variétés de raisins, dont on fait 
beaucoup de vin et de raisins secs. Quant au Farsistan (ancienne 
Perside), c'est lui qui donne le fameux vin de Schiras, continuateur 
direct, probablement, du vin de Persépolis, qui fut si fatal à sa ville 
mère. 

Dans l'Érivan, où, d'après la tradition, Noé aurait planté les 
premiers ceps (2), la viticulture est, en efiFet, fort ancienne, et, la 
production excellente. Pourtant, la rigueur des hivers y est telle, 
qu'on y croit prudent d'enterrer la vigne aux premiers froids, pour 
ne la découvrir qu'au printemps. On l'arrose pendant l'été (3). 

lia vigrne en Palestine, en 'Syrie et en Pliénicie. — 
Si les Perses plaçaient le cep sur le trône, les Hébreux, plus 
amateurs sans doute encore de « la dive », faisaient mieux, ils le 
plaçaient sur l'autel. Pompée, en effet, fit figurer dans im de ses 
triomphes une vigne d'or provenant du temple de Jérusalem, et 
qu'il y avait prise, suivant Tacite, ou qui lui avajt>é^é donnée par 
Aristobule, d'après Josèphe. Ce dernier historien affirme que cette 
vigne d'or avait reçu le nom de Terpolê^ c'est-à-dire délices, et 
qu'elle fut consacrée à Jupiter Capitolin. 

(l)JulieD,too.,ctt.,p. 474. Getusage est, déjà, signalépar Chardin, qui ajoute ces 
curieuses réflexions : « La troisième remarque est sur ce que les Persans aiment 
tant à boire du vin, surtout la cour et les gens d'épée. Quand nous leur demandons 
comment il se fait qu'ils aiment tant le vin» que leur religion interdit si fort, ils 
répondent que cela se fait comme chez nous Tivrognerie et la paillardise. 
« Votre religion disent-ils, les défend et les aborrhe comme de grands péchés ; 
cependant nous entendons dire à des gens de ce pays, qui trafiquent en 
Europe, qu*en divers endroits, vos gens font gloire, les uns de séduire les ûlles 
ei les femmes, et les autres de boire excessivement. » ( Voyage en Perse et autres 
Ueux de fOrtent, t. .IV, p. 200 et t. VU, p. 108.) 

(2) Les Arméniens tiennent par tradition que « Noé planta la vigne tout 
proche d'Érivan, et il y en a même qui marquent Tendroit, et qui le montrent 
à une petite lieue de la ville. » (Chardin, Voyage en Perse et autres lietUBj t. II, 
p. 222. Amsterdam, 1711). 

(3) Elisée Reclus, Géographie universelle, t. VI, p. 259. 



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84 HISTOIRE DE LA VIGNE 

Comme V Iliade et comme V Odyssée, les livres sacrés des Hébreux 
sont tout imprégnés des fumets du pressoir, et attestent quelle 
immense place la vigne avait, dès l'origine des temps, prise dans 
leur agriculture, dans leurs goûts, dans leurs habitudes et dans 
leurs mœurs. Leurs métaphores, leurs paraboles, leur éthique, tout 
s'inspire de la vigne, Jéhovah lui-même compare maintes fois son 
église à une vigne, où les bons sont semblables aux grappes savou- 
reuses de la vigne cultivée, et les méchants aux baies acerbes de 
laLambrusque(l). Ce qui prouve, par parenthèse, qu'à peu près en 
tous temps et par tous pays la vigne sauvage et la vigne cultivée 
ont toujours coexisté côte à côte. Est-il content de son peuple ? 
Ce qu'il lui annonce comme la plus précieuse des récompenses^ 
c'est une culture productive du bienfaisant arbustre (2). A-t-il au 
contraire à se plaindre dlsraël, il le menace de la désolation des 
vignes (3). David (Ps. cxxviii, 3) compare la femme féconde à une 
vigne qui étend de toutes parts ses sarments. Dans les Juges, la 
vigne répond aux autres arbres qui lui demandent de dominer 
sur eux : « Puis-je délaisser mon vin, qui réjouit Dieu et les. 
hommes, et être élevée entre tous les autres arbres ? » Preuve 
assez vraisemblable qu'en Palestine, comme en Syrie, on culti- 
vait à vigne basse. 

Lie Deuteronome assimile la mauvaise doctrine à la vigne 
amëre de Sodome (xxxn, 32), et Hosa (m, 1) au marc de raisin. 

On ferait, et, on a, effectivement, écrit des volumes avec le» 
passages des livres saints qui se réfèrent à la vigne. Nous en avons 
assez cité pour prouver notre dire, et nous renverrons ceux de nos 
lecteurs que bes .extraits ne satisferaient point à l'ouvrage en 12 
volumes publié en 1596 à Francfort par Levin Lemnius sous ce 
titre : De arboribus et plantis biblicis, à moins qu'ils ne préfèrent 
recouiir au traité plus spécial publié à Heideiberg en 1614 par 
Jean Comarius, sous le titre de Theologia vtiis viniferse, et qui 
ne comprend que 8 volumes (4). Nous en passons, bien entendu. 

En dépit des objurgations des prophètes, les Hébreux étaient 
assez excusables d'aimer leurs vins, fort bons, paraît-il, et parmi 
lesquels ceux d'Israël, du Carmel, du Liban, d'Ëngaddi, d'Elealeh, 

(1) Ésaîe, c. v; Psalra. lxxx, xvetxvi; Ésale, iii,iy;Jérém.,xii;Luc, xx, ix; 
Haro, xn, i. 

(2) Levit., xxvi,iv,i; Reg.,4,25,— 18,3i;Proyerb.,iii,ix;Ezech., xxxnr,xxvi; 
Zach., vm, xii; Esaïe, xxxvi, xvi; Jerem., v, cxxvii;Hos., n, xxii; Joël, ii, xxii; 
Mich., IV, IV. 

(3) Jer., IV, XIII, xxxviii, xlii ; Psalin.,cv, xxxiii; Deut, xxviii, xvin ;Joel, i, v; 
Amos, IV, IX. 

(4) Voir aussi Sachs, loc, cit., p. 42, 13. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 85 

d'Ascalon, de Sorek, d'Hesbron étaient particulièrement re- 
nommés. Ils en récoltaient plus que leur consommation, quelque 
large qu'elle fût, ne le comportait, et leur trop-plein s'écoulait 
par la Phénicie, qtii en faisait l'exportation. Aujourd'hui, la 
Palestine n'a conservé que quelques vignobles, mais « ils sont mal 
entretenus et leurs produits n'entrent plus dans le commerce. 
Les environs de Jérusalem fournissent cependant un vin blanc 
très fort, mais affecté d'un goût de soufre désagréable (1). » 

Gomme sa voisine, la Syrie a eu de très bonne heure d'excel- 
lents vins, appréciés même des prophètes. C'est ainsi que six siècles 
avant notre ère, Ézéchiel vantait le vin de Chelbon, qui se ven- 
dait aux foires de Tyr. Il n'avait rien perdu de ses qualités à 
l'époque de Strabon, ni même à celle de Plutarque, qui le nomment 
calebonium vinum; il se récoltait près de Damas (2). On n'y pro- 
duit plus guère aujourd'hui que des raisins secs, d'ailleurs fort 
estimés, et à peu près exempts de pépins, comme le Kischmich 
du golfe Persique. Laodicée, et plus tard Alep, qui est de cons- 
truction romaine, tenaient, au point de vue œnopoiétique, le pre- 
mier rang après Damas. La première surtout, devenue Latakieh, 
est demeurée vignoble. On y récolte des vins blancs et rouges, 
et, pour en augmenter la consistance, on fait bouillir le moût, 
usage qui rappelle, on le sait, les procédés antiques. « Cependant, 
<c on ne fait pas bouillir le plus estimé de ceux du mont Liban 
« qu'on nomme vin (ToVy dont la couleur, conforme au nom, est 
« brillante et dorée (3). » 

La Phénicie enseigna-t-elle, comme on l'a dit, la viticulture 
aux Égyptiens ? Les Égyptiens eux-mêmes n'en croyaient rien, 
puisqu'ils attribuaient cette institution à Osiris, dieu essentielle- 
ment indigène (4), et nous sommes bien près de partager leur incré- 
dulité, en réfléchissant que les traces figurées de viticulture 
frouvées en Egypte remontent à une antiquité aussi reculée que 
peut l'être la civilisation phénicienne elle-même. Quoi qu'il en 
^it, les Phéniciens étaient demeurés les fournisseurs de vin de ce 

(I) Julien, loc. cit., p. 460. 

(2Jld., ibid,, p. 39. 

(3) Id-, ibid., p. 4o9. 

(it) Tïbuhe, I, vu, xxxur, dit, en parlant d'Osiris : 

Uic docuit teDertm palis adjangere Titem, 

Hic viridem darA cœdere falce comam. 
lUi jucundos primum natura sapores 

Eipreua incultis ava dédit pedibus. 
nie liquor docuit voces inflectere cantu..». 

Selon le poète latin, qui tout au moins n'y contredit point, Osiris serait donc, non 
«eulement Tinstituteur de la viticulture en général, mais, plus spécialement, 
rinvenleur de Téchalas et de la « taille verte. » 



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86 HISTOIRE DE LA VIGNE 

grand pays, non seulement à l'aide de leurs vins renommés de 
Tripoli, de Béryte et de Tyr, dont il est question dans Pline, mais, 
comme intermédiaires de la Syrie et de la Palestine. Deux fois 
par an, les caravanes transportaient de Tyr à Memphis de grandes 
charges de vin, en suivant la route de Gaza et la rive orientale du 
Delta du Nil. Les gourmets égyptiens buvaient de préférence le 
vin de Tyr et celui de Laodicée. La Babylonie, non contente du 
vin qu'elle tirait de la haute Mésopotamie, l'Assyrie où les tradi- 
tions bachiques de Sardanapale n'étaient point éteintes, et où on 
buvait fortement, l'Arabie, la Perse et l'Inde lointaine étaient, 
sur le continent asiatique, des pays de demande plus ou 
moins abondante et active. Avec le temps, une notable expor- 
tation se dirigea aussi vers les pays occidentaux d'Europe et 
d* Afrique, où abordèrent des navires phéniciens et s'établirent 
des comptoirs. 

Les bénéfices, dans cette branche du trafic phénicien, devaient 
être énormes, si on pense aux facilités respectives d'achat dans le 
pays de production, et d'écoulement dans ceux de consommation, 
depuis les contrées limitrophes jusqu'aux échelles les plus 
reculées de la Méditerranée, de la mer Noire, de l'Atlantique, 
voire même jusqu'au détroit d'Iéni-Kalé et à la mer d'Azoff, 
dont les riverains, les barbares Cimmériens, recevaient, comme 
premiers dons de la civilisation, des outres pleines de vin, et se 
jetaient sur l'agréable breuvage avec la même avidité que celle 
des modernes Indiens d'Amérique et des indigènes d'Australie 
pour l'alcool. En échange de ces vins, les Phéniciens rapportaient, 
à Tyr et à Sidon, des peaux, des minéraux précieux, etc. (1). 

Le fleuve Adonis, chanté par Mil ton, a encore, suivant 
l'expression du grand poète Anglais, ses « belles vallées vêtues 
de vignes (2). » Le pays des Maronites et celui des Dru ses four- 
nissent également des vins blancs et rouges de bonne qualité. 
Mais Saïde, l'ancienne Sidon, exporte surtout des raisins secs 
qu'on vend sous le nom de raisins de Damas (3). 

L.a vigne dans Flnde. — Notre voie la plus naturelle serait 

peut être de suivre les caravanes vinifëres jusqu'en Egypte, si 

nous ne préférions, pour n'avoir point à revenir en Asie, faire 

un crochet jusque dans l'Inde. 

Ici, nous sommes absolument de l'avis d'Arcangeli : « Les noms 

(1) Cognelti de Marlis, loc, cit., p. 172-173. 

(2) The beautxful walleys clad with vines. 

(3) Julien, loc, cit., p. 459. — Voir aussi Gubernatis, Pivcola Enciclopedia^ 
1877, p. 87-88. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 87 

sanscrits de drahska, amritaphala, amritarasà, qui désignaient 
la vigne, et ceux de rasa et de rasala appliqués au fruit, indiquent 
que la viticulture remonte dans l'Inde à une antiquité immense, 
et probablement antérieure à celle de Bacchus et d'Osiris... et 
nous ajouterons, nous, des Phéniciens. Cette culture se limitait 
aux régions septentrionales de Tlnde, le Penjab, le Kashmyr, et 
au Gambaye (1). 

Dans rinde aussi, la vigne et le raisin sont donc congénères 
des premiers âges. En a-t-il été de même du vin? C'est plus 
douteux. A défaut d'histoire, consultons la tradition : 

<c Dans les plus anciens livres de l'Inde, il est question d'une 
liqueur enivrante, antrita^ soma^ douée de propriétés merveil- 
leuses, dispensatrice de vie et d'immortalité, objet de vénération 
parmi les hommes, de guerre et d'envie parmi les dieux. La poésie 
desYédasen est tout imprégnée et toute parfumée. De ses origines 
célestes et terrestres, on raconte des merveilles, qui grandissent 
à mesure que le thème glorieux émigré des livres sacrés dans les 
vastes épopées. Écoutez ce qu'en dit le Ramayâna : 

« Les enfants de Diti et d'Aditi désiraient l'immortalité. Pour 
l'obtenir, ils résolvent de fouetter l'Océan ; les eaux fouettées 
donneront Vamrita, Ils se mettent à l'œuvre, renversent dans les 
flots le mont Mandara, enroulent autour le serpent Vasuki en 
guise de corde, et le tirent par la queue à tour de bras. La corde 
vivante se développe, la montagne tourne sur elle-même comme 
une toupie, et baratte TOcéan comme on fait du lait qu'on veut 
écrémer. Aubout de mille ans, le serpent, fatigué decejeu,semot 
à cracher un venin qui consume le monde ; le dieu Siva vient au 
secours en avalant la bave venimeuse. Au bout de mille autres 
années, sortent des flots les portenteux précurseurs de la méta- 
morphose si ardemment désirée : le médecin Dhan van tari, les 
nymphes Apsarasa, Surâ et Varuni, la déesse du vin et de 
l'ivresse, le cheval Uccaihcravas, le diamant Kaustubha, le dieu 
Soma, la déesse Çn. Après un troisième barattage, les eaux 
coagulées donnent Yamrita : les enfants de Diti et d'Aditi, c'est- 
à-dire les démons Asuri combattent avec les dieux pour sa posses- 
sion. En dernier lieu, les dieux triomphent des démons (2). » 

Qu'était-ce que cet amrita, que ce soma? Était-ce, comme le 
veut Corrado Corradino (3), le suc fermenté de YAsclepiadea 
acida ou Sarcostemma viminalis ? Était-ce le « chong » qu'on retire 



(i) Arcangeli, la Botanica del Vino, p. 212-213. 

(2) A. Graf., laLeggenda del Vino^ p. 6 et 17. 

(3) Corrado Corradino, Il Vino net costumi dei popoHy p. 75 . 



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fis HISTOIRE DE LA VIGNE 

au Thibet du Cacalia saracenica ? Était-ce de ce vin de dattes 
qui, au temps de Pline (1), se fabriquait chez les « Indiens, chez 
les Parthes et dans tout l'Orient ? » Était-ce, enfin, du vin de 
raisin ? 11 est difficile de se prononcer sur ce sujet. Les Indiens, 
en tous cas, consommaient tiu vin, tout au moins dans les sacri- 
fices, et si, suivant Strabon, ils n'en devaient consommer que là, 
nous savons que c'est surtout avec les lois qui contrarient un 
penchant légime de la nature, qu'il est et qu'il a toujours été des 
accommodements. 

S'il enfant croire les récits amusants, mais un peu sujets à cau- 
tion de Quinte-Curce, ce Walter Scott de l'antiquité, lorsqu'il prit 
fantaisie à Alexandre, vainqueur et maître de la Perse, de pousser 
ses conquêtes jusque dans l'Inde, son expédition, qui commença 
par Nysa dans le Paropamisus (Hindou-Kouch), et qui se termina 
aux bouches de l'Indus, ne fut qu'une longue bacchanale, où le 
vin ne fit point défaut. Tout d'abord à Nysa (Afghanistan actuel), 
dont les habitants attribuaient la fondation à Bacchus, et qui était 
située au pied d'une montagne portant le nom très significatif de 
Meros, Alexandre fit porter des vivres au faîte de cette montagne, 
et monta jusqu'au sommet avec toute son armée. « U la trouva 
couverte de vignes et de lierre, et abondamment pourvue de 
fruits de toutes espèces, très agréables et très salubres. U prit 
fantaisie à des soldats de se couvrir de lierre et de se couronner 
de ceps de vigne, de pai*courir tous ces lieux, et d'y former des 
danses à la manière des bacchantes. L'idée devint contagieuse, et 
tous les soldats en firent autant. Ils chantaient par milliers les 
louanges du dieu, qu'on adorait sur ce mont fortuné. Ils se cou- 
chaient sur des lits de verdure, et se livraient aux plaisirs comme 
au milieu de la paix. Le roi, que cette gaieté amusait, leur fournis- 
sait en abondance de quoi l'entretenir. U tint ainsi pendant dix 
jours les soldats désarmés, dévoués au culte de Bacchus. Qui peut 
douter que les héros qui ont conquis beaucoup de gloire ne 
doivent aussi beaucoup à la fortune? Aucun ennemi n'osa attaquer 
ces ivrognes au milieu de leur joie tumultueuse. Les cris qu'ils 
adressaient au dieu de la treille étaient redoutés des naturels du 
pays comme des cris de combattants. Ils ne furent pas moins 
heureux, quand ils revinrent de l'Océan, ivres et repus (temulentos 
tommessantesque) (2). » 

A Taxila, la moderne Atak, c'est-à-dire au sommet de l'angle 

(1) Pline, loc, cit., p. 435. 

(2) Quinti Curlii Rufi, De Rcbus gestis Alexandri, lib. VIÏI, t. II, p. 307-308. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 89 

formé par le Pendjab entre le Kashmyr et l'Afghanistan , banquets 
dans lesquels le conquérant se livre sans retenue à ses habitudes 
bachiques, et est sur le point de faire subir le sort de Clitus à 
Méléagre qui, dans les fumées de Tivresse, ose harceler de ses 
lazzis ce maître terrible. Enfin, dans le. pays des Oxydraques, à 
Outch (Bhavalpour), au confluent du Trinab et du Ghara, nou* 
velles scènes d'orgie, querelle et combat singulier provoqués par 
rivresse entre un soldat macédonien et un athlète athénien favori 
d'Alexandre (1). 

Si les récits de Quinte-Curce étaient, nous le répétons, moins 
suspects, il serait donc démontré que, de son temps, vigne et vin 
abondaient, au moins au nord de l'Inde, car, il n'est guère 
admissible qu'une armée engagée à l'aventure dans un pays 
inconnu, et vraisemblablement sans chemins tracés, eût emporté 
avec elle de quoi suffire à de telles « beuveries ». Mais, même en 
décrétant tout cela de fable, il est certain que si l'Inde n'a pas 
eu de vin, de vin indigène, ce n'a point été par impossibilité d'en 
faire. Royle y a vu la vigne cultivée dans le Kashmyr et dans 
rindoustan du Nord, et Graham, cité par Pickering, assure qu'elle 
est cultivée avec succès, « successfuUy » , même dans le Dekkan(2) ; 
Victor Jacquemont, enfin, en parcourant le Kashmyr vers 1832, y a 
remarqué des vignes dont le tronc mesurait 0",63 de circonférence. 
Plus récemment, Julien assurait, nous l'avons vu, qu'on fait dans 
cette province des vins, « qui ressemblent à ceux de Madère et 
acquièrent une qualité supérieure quand on les conserve avec 
soin. » 

Dans la province de Lahore, on fait aussi, suivant le même 
auteur, « des vins fort estimés (3). » Non seulement, notre com- 
patriote Emens a fait d'excellents vins avec les vignes trouvées 
par lui dans les forêts de Kashmyr (4), et qui ne sont peut-être, 
comme celles de la Colchide suivant les vues de Koch et de 
Hamboldt, que les restes d'anciennes cultures (5), mais, des 
plants de Màcon, de Margaux et de Sauterne introduits par lui 
en 1877 dans cette province y ont donné, en 1880, une récolte 
considérable. Quelques ceps avaient jusqu^à 85 grappes (6). 

Les vignes n'ont point disparu dans le Kaboulistan depuis 
Bacchus, et depuis Alexandre. Les raisins, ceux de Serkar surtout, 

(1) Quinti CurliiRufl, loc. ciL, lib. IX, p. 412. 

(2) Pickering, Chronohgical History of plants, p. 36-37. 

(3) Julien, loc. cU., p. 475, édil. de 1865. 

(4) Voir plus haut, p. 37. 
(5)I6id.,p.39. 

(6) Revue horticoky 1880, p. 401. 



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90 HISTOIRE DE LA VIGNE 

y sont excellents (i). Les grains en sont blancs et jaunâtres, et 
ont un goût très prononcé de chasselas. Les plus petites grappes 
pèsent au moins un kilogramme (2). 

L.a vigne en Égrypte. — S'il fallait aussi prendre à la lettre 
Hérodote (3), qui, il est. vrai, semble se contredire sur d'autres 
points, les Égyptiens, chez qui étaient en grand honneur les 
libations avant d'immoler la victime, ne permettaient l'usage 
habituel du vin qu'aux prêtres. 

Bien que le corps sacerdotal fût très nombreux en Egypte et 
y constituât, suivant une expression moderne, un véritable « État 
dans l'État », nous ne pensons pas qu'il pût suffire à consommer 
à la fois les vins tirés de l'Asie, et ceux fournis par les vignes 
indigènes. L'Egypte, au temps des Lagides, au moins, ne manquait 
point de crus estimés, et nous savons par Pline qu'on y cultivait 
à vigne rampante, comme en Syrie et en Asie Mineure, où cette 
méthode fournissait des vins excellents. Une épigramme de 
Martial dit, il est vrai, que, malgré la chaleur du climat, tous les 
vins de TÉgypte péchaient par la qualité. Mais, c'était là simple- 
ment, ou une boutade de poète, ou un goût particulier, car Lucain 
comparait au Faleme le vin de Méroé, que Cléopâtre fit servir à 
César, lequel y fit honneur sans répugnance. Le vin d'Antilla, près 
d'Alexandrie, était le seul qui eût de la réputation parmi ceux 
des nombreux vignobles qui ornaient les bords du Nil (4). Pline 
vante le vin de Sebennytum (Delta), qui se fabriquait avec trois 
raisins, le thasien (5), Vœthale et le peucé (6). Le vin dit tœnia- 
tique (7), du nom de la bande de terre qui le produisait, avait une 
couleur verdâtre, beaucoup de corps et un arôme très prononcé ; 
il avait en même temps de la fermeté. Athénée cite, enfin, comme 
n'ayant pas de rivaux en excellence, le vin du lac Maréotis. Ce 
goût paraît avoir été partagé par Antoine et par Cléopâtre, pour 
qui le vin en question fut véritablement, pour parler le langage d'A- 
ristophane, « le lait de Vénus et des Amours ». Ce fut très vrai- 
semblablement celui qui figura dans la scène oubliée par Shakes- 
peare et digne de Gérome, que nous empruntons à Pline. 



({) Julien, loc. cit. 

(2) Bulletin de la Société d'acclimatation, 

(3) Hérodote, liv. II, passim. 

(4) Julien, loc, ct^, p. 49. 

(5) Dans un autre passage (p. 573), Pline nous dit que : « les Ég}'p tiens donnent 
le nom de thasien à un raisin qui est très doux chez eux, et qui relâche le 
ventre, et celui d'ecbolas à un autre raisin, qui provoque les avortements. » 

(6) Pline, /oc. c«., p. 531. 

(7) Julien, loc, d<., p. 49. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 91 

Les anciens avaient, on le sait, l'habitude de « couronner » 
avec des fleurs de diverses sortes les coupes qu'ils vidaient dans 
les festins, et plus généralement avec des roses. Progressivement, 
et malgré les traités spéciaux des médecins Mnésithée et Calli- 
maque, qui leur en démontraient le danger, ils en vinrent à se 
couronner eux-mêmes la tête et même les pieds (1), et plus tard 
encore, dans le paroxysme de Tébriété, à effeuiller les couronnes 
dans les coupes, et àboire cet œnolé de pétales. « Lors des apprêts 
de la guerre d'Actium, » nous dit Pline (2), « Antoine redoutait 
jusqu'aux présents de Cléopàtre, et ne prenait d'aliments qu'après 
les avoir fait déguster; on rapporte que, voulant se jouer de ses 
craintes, elle enduisit de poison les fleurs d'une couronne. Ayant 
cette couronne sur sa tête, et la gaieté faisant des progrès, elle 
invite Antoine à boire les couronnes. Qui dans cette circonstance 
aurait redouté des embûches? La couronne est effeuillée, jetée 
dans une coupe... Antoine va boire : elle l'arrête de la main : 
« C'est donc contre moi, Marc- Antoine, que vous prenez laprécau- 
« tion nouvelle des dégustations? Et voyez, si je pouvais vivre sans 
« vous, comment les occasions ou les moyens me manqueraient... » 
Elle fit venir de la prison un homme qui but et expira aussitôt. » 
Ce sont là jeux de... femme. 

De nos jours, assure Julien, il y a encore de nombreux vignobles 
dans le Fayoum, et surtout aux environs du lac Mœris et de 
Medineh. Les chrétiens y font du vin, mais, il ne vaut pas celui 
que fabriquaient les anciens Égyptiens dans le nome Arsinoîte. 
Dgeddé, sur la rive occidentale du Nil, à peu de distance d'Abou- 
Mandour, est entouré de beaucoup de vignes : c'est de là que se 
tirent les raisins pour Rosette et Alexandrie. A Denderah, près 
des ruines de Tentirys, à Kous, à Farschout et dans plusieurs 
autres cantons de la Haute-Egypte, on récolte aussi des raisins 
excellents, mais qui se mangent en nature (3). 

Au sud-est de l'Egypte, Forskal et Pickering ont vu la vigne 
cultivée dans l'Yemen. Ce témoignage est confirmé par Julien (4). 
tt Dans le canton de Sahan, on rencontre plus de vingt espèces de 
vignes; comme les raisins ne mûrissent pas tous en même temps, 
on peut en manger pendant plusieurs mois (5). Les Juifs de 



(i) Pline, loc. cit. y li?. 21, passim, 

(2) Id., ibid,, t. II, p. 44. 

(3) Julien, loc. cit., p. 482. 

(4) Id., tôid., p. 470. 

(5) Nous ayons vu, précédemment, le même fait relaté dans Homère. Voir 
plus haut, p. 65. 



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92 HISTOIRE DE LA VIGNE 

Sana (capitale de rYemen, 800 kil. S. de la Mecque), font de bon 
vin, qu'ils conservent dans des cruches de grès; ils distillent de 
Teau-de-vie en assez grande quantité pour en vendre. » 

Dans ces dernières années, on a essayé d'acclimater le 
long du canal de Suez nos cépages de France. D'après le Bulletin 
de la Société d acclimatation (1), cette expérience aurait donné 
des résultats satisfaisants pour le pinot de Bourgogne et le 
chasselas de Fontainebleau. 

Ajoutons que, d'après Julien (p. 462), c'est principalement 
dans les sables qu'on plante la vigne en Egypte, et qu'elle y 
atteint des dimensions colossales. Le phylloxéra, s'il lui prend 
fantaisie de s'égarer jusque-là, y aura, donc, peu de prise sur 
elle (2). 

En Ethiopie, dont Thistoire se lie intimement à celle de 
l'Egypte, la vigne a laissé des traditions plus récentes, sinon 
plus précises que chez sa voisine, ne fût-ce que ce passage du 
Mémoire que le docteur Poucet envoyé en ambassade, par 
Louis XIV, en 1678, près du Négus d'Abyssinie a consacré 
à cette mission : 

« J'arrivai à Emfras (non loin du lac Tzana) dans le temps 
des vendanges, qu'on ne fait pas en automne comme en Europe, 
mais au mois de février (3). J'y vis des grappes de raisin qui 
pesaient plus de huit livres et dont tous les grains étaient gros 
comme de grosses noix : il y en a de toutes les couleurs. Les 
raisins blancs, quoique de très bon goût, n'y sont pas estimés. 
J'en demandai la raison et je conjecturai par la réponse qu'on 
me fit que c'était parce qu'ils étaient de la couleur des Por- 
tugais. Les religieux d'Ethiopie inspirent au peuple une si 
grande aversion contre les Européens qui sont blancs par 
rapport à eux, qu'ils leur font mépriser et même htur tout ce 
qui est blanc. » 

Un explorateur français, Paul Soleillet, a fait récemment 
un séjour de deux années au Choa, et il a essayé d'introduire 
chez nous ces vignes qui avaient excité chez son prédécesseur 
une admiration qui n'a guère d'égale que celle de Chardin pour 
les vignes de la Perse. Malheureusement les boutures adressées 

(1) Année 1870, p.65. 

(2) Voir plus loin les expériences très démonstraii?es faites en Hongrie sur 
rimmunité, au point de vue du phylloxéra, des vignes plantées dans les sables. 

(3) « Le climat de TAbyssinie est beaucoup moins chaud que celui d'Egypte 
et de Nubie. Les montagnes qui coupent la contrée y entretiennent la fraîcheur 
de Tair. L'hiver conunenceen juin, et finit en septembre. » Dufour et Th. Du- 
volenay, Atloi historique et universel de Géographie, pi. xxxv. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 93 

à l'École d'Agriculture de Montpellier y sont arrivées dans un 
état de dessiccation qui n'a pas permis d'en tirer parti. Une 
tentative nouvelle va être faite pour cette introduction par un 
ami de M. Soleillet, M. Léon Chefneux. Espérons qu'elle sera 
plus heureuse que la première. 

Dans une lettre écrite à cette occasion au président de la 
société languedocienne de géographie, à Montpellier, Paul 
Soleillet s'exprime comme il suit : 

« Vous n'ignorez pas que l'Ethiopie fut un centre important 
de viticulture. Les Éthiopiens donnent à leur plateau, dont 
Taltitude varie de 1,800 & 2,400 mètres, le nom significatif de 
otmâdjây plateau à vigne. Lors de l'invasion de l'Ethiopie par 
les musulmans, les vignobles, aussi bien que les sanctuaires, 
furent détruits. 

« Depuis lors, les guerres intestines qui ont désolé ce beau 
pays n'ont point permis le rétablissement de cette culture, dont 
les besoins se font du reste de moins en moins sentir, l'hydromel 
et la bière ayant partout, en Ethiopie, remplacé le vin. Seuls, 
aujourd'hui, les moines, pour les besoins du culte, cultivent 
dans les jardins de leurs monastères, quelques pieds de vigne. 

« Ayant fait un séjour de près de deux années dans le 
royaume de Choa, j'ai été à même de constater que la vigne 
éthiopienne est de très bonne qualité, donne un fruit beau et 
bon, et que sa rusticité est telle qu'elle pourrait aussi bien 
que la vigne américaine résister au phylloxéra : et elle aurait sur 
celle d'Am'érique Tavantage d'être de même espèce que la nôtre, 
de donner du vin de bonne qualité et de pouvoir, en consé- 
quence, être cultivée en France sans avoir recours au greffage. » 
(Je crois que sur ces derniers points M. Soleillet est en plein 
dans l'hypothèse et dans l'illusion (1).) 

Comme en Ethiopie et comme en Egypte, la viticulture, avant 
Mahomet était aussi très florissante en Libye, où Anatole nous 
q)prend qu'on creuse le sol tout autour de la vigne, qu'on la laisse 
ainsi tout l'hiver, exempt de gelées dans ce climat, et qu'on étendait 
loin des radicelles l'engrais, fait, de préférence, d'urine hiunaine. 

La vl^ne en Tunisie. — On lit dans le deuxième livre des 
lots de Platon (2), à propos de Carthage, ces lignes très curieuses : 

« je préférerais à ce qui se pratique en Crète et à Lacé- 

démone la loi établie chez les Carthaginois, qui interdit le vin à 



(1) E. Planchon, la Vigne Américaine. Janvier, 1885, p. 25. 

(2) Platon, loc. ciUj p. 63. 



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94 HISTOIRE DE LA VIGNE 

tous ceux qui portent les armes et les oblige à ne boire que de 
Teau pendant tout le temps de la guerre; qui, dans Tenceinte des 
murs, enjoint la même chose aux esclaves de Tun et de Tautre 
sexe, aux magistrats pendant Tannée qu'ils sont en charge, aux 
pilotes et aux juges dans Texercice de leurs fonctions, et à tous 
ceux qui doivent assister à une assemblée pour y délibérer sur 
quelque objet important; faisant en outre la même défense à 
tous d'en boire pendant le jour, si ce n'est à raison de maladie, 
ou pour réparer leurs forces, et, pendant la nuit, aux gens mariés, 
lorsqu'ils auront dessein de faire des enfants. Sur ce pied-là, il 
faudrait très peu de vignobles à une cité, quelque grande qu'on 
la suppose, et, dans la distribution des terres pour la culture, la 
plus petite portion serait celle qu'on destinerait aux vignes »> 

Il est probable que, si ces lois ont véritablement existé, elles 
n'ont jamais eu une application bien rigoureuse. Les Carthagi- 
nois ont été, en effet, dans l'antiquité, les véritables codificateurs 
delà viticulture, et s'il en faut juger par l'admiration unanime 
que lui ont vouée tous les écrivains spéciaux qui se sont occupés 
de la matière, comme par le témoignage encore plus solennel 
qui lui fut donné par le sénat de Rome décrétant la traduction de 
ses vingt-huit volumes, rien n'a égalé à cet égard les œuvres et 
la compétence de Magon. On trouve, même dans les extraits qui 
ne nous en sont parvenus que de seconde ou troisième main, des 
traits d'une observation raffinée, tels que ce précepte qui consiste 
à tailler la vigne non transversalement, parce que l'eau, séjournant 
sur la section horizontale, arriverait à pourrir le bois, mais obli- 
quement et en dirigeant l'obliquité en sens inverse du bourgeon le 
plus voisin, pour que la pluie ne se déverse point de son côté. Ses 
recommandations sur l'aération des racines, sur l'emploi de 
l'urine et de la cendre pour le traitement des vignes malades, 
sont professées aujourd'hui par nos viticulteurs les plus pratiques 
en même temps que les plus étrangers à toute littérature. Hom- 
mage plus éloquent encore, peut-être, que celui du sénat romain. 
Une notion, si profonde, si adéquate du sujet, se concilierait mal, 
il faut l'avouer, avec une culture purement accessoire et sans 
importance (1). 

Au reste, s'ils n'étaient, ce qui est possible, que des médio- 
cres buveurs, les Carthaginois, fils des Phéniciens, furent tou- 

(1) C'est aussi à Magon qu'est dû remploi, comme engrais, du marc de rai- 
sins. Prescription tout à fait conforme aux données les plus récentes de la 
chimie agricole, qui recommande de rendre à chaque terrain les éléments 
minéraux que les plantes alimentées par lui lui ont enlevés. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 95 

joarsy comme eux, des navigateurs intrépides et des exportateurs 
actifs. Ils purent donc cultiver la vigne pour d'autres usages que 
pour le leur. Nous savons notamment qu'ils échangeaient le vin 
contre le Sylphium {Asa fœtida)^ avec leurs voisins de Cirta (1). 
Au temps de Strabon, Carthage, devenue ville romaine, trônait 
comme telle sur toute l'Afrique, au milieu de champs de blés iné- 
puisables, de frais vergers et de riches vignobles. Au témoignage 
du grand géographe, ces vignes avaient des troncs d'une épaisseur 
telle que deux hommes suffisaient à peine à les embrasser, et les 
grappes étaient longues d'une coudée. Pline confirme ce témoi- 
gnage, en parlant de grappes d'Afrique, « grosses commele corps 
d'un enfant. » Strabon dit, de plus, que les vins qu'on en tirait 
avaient une certaine àpreté, qu'on corrigeait avec du plâtre, ce 
qui tenait, vraisemblablement, à la culture en hautains. Il est 
difficile d'admettre que ces vignes ne remontassent pas jusqu'à la 
domination punique. 

A Carthage devenue Tunis, Tislamisme n'a point fait dispa- 
raître, sinon l'usage du vin, au moins la culture de la vigne, 
ainsi que l'atteste la communication suivante d'un témoin oculaire 
des plus compétents : 

« Dans les oasis de Gabës, deMétonia, de M'torech, à TarfelMa 
Roudaire, j'ai vu la vigne prendre un développement extraordinaire. 
L'Arabe la laisse pousser en treilles gigantesques, qui courent d'un 
palmier à un autre, à quinze et vingt mètres de distance. Toutes 
les variétés qu'on y cultive nous sont parfaitement connues ; 
j ai retrouvé notre Majorquin du Var ou Plant de Marseille, appelé 
dans les oasis Farani ; 

« La Panse rose [Bzoul Kradem) ; 

« Le Pizutello {Bzoul Kelba) ; 

« Le Sultanieh [Sultanï) ; 

« Le Muscat d'Alexandrie [Muski Bedbt), 

« Danslesoasis, la vigne est plantée isolément, tantôt au pied 

d'un palmier autour duquel elle s'enroule, tantôt au pied d'un abri- 
cotier, qu'elle couvre de ses pampres; toujours taillée à long bois 
et un peu à la diable, elle ne reçoit pas de cultures spéciales, et 
ne profite que de celles données aux autres plantes qui l'en- 
tourent. 

« Au nord de la Régence, depuis le cap Serrât jusqu'au cap 
Bon, elle occupe des surfaces régulières de un dixième à un 
quart dliectare, jamais plus. 

(1) Gognetti de Marlis, loc, cit., p. 173. 

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9C HISTOIRE DE LA VIGNE 

Plantée en quinconce (i), à la distance de deux mètres environ, 
elle reçoit des cultures sérieuses que ne renierait pas un viticul- 
teur français ; elle est déchaussée profondément et bien fumée (2), 
taillée avec la serpe sur cinq ou six coursons à deux yeux : on 
ajoute quelquefois un long bois de O^'^SO, quand la variété est 
paresseuse ; aussi donne-t-elle d'assez jolies récoltes, et surtout 
de beaux raisins (3). » 

Outre les vignes cultivées qu'on a pu rattacher à nos cépages, 
la Tunisie a aussi, comme TAlgérie, des vignes sauvages, types 
indigènes répandus surtout dans la presqu'île du cap Bon et 
dans le nord-ouest de la Régence » (4). 

A Mehdia, ancienne station carthaginoise, formant presqu'île 
sur la côte orientale, à la pointe du cap Afrika, on « produit un 
vin riche en alcool, mais seulement en quantité suffisante pour 
les besoins locaux. Plus étendue, » — et, nous ajouterons 
mieux guidée, — « la culture de la vigne procurerait, croyons- 
nous, des bénéfices considérables (5). » La plaine de la Medjer- 
dah, qui « fournit en abondance du blé, de l'orge et du sorgho, 
parait aussi indiquée pour cette culture, qui, réussirait au 
moins aussi bien qu'en Algérie, et qui dans peu d'années, au- 
rait doublé le revenu de ces contrées (6). » D'accord, mais, là, 
comme en Algérie, — et hélas comme en France, — à condition 
de guider les viticulteurs. Au reste, si nous en croyons les infor- 
mations de bonne source qui sont parvenues jusqu'à nous, cette 
nécessité serait beaucoup mieux comprise, où elle peut l'être uti- 
lement, à Tunis qu'à Alger. 

La vigpae en Algrérie. — Polybe nous apprend (7) que 
Massinissa « fit voir que la Numidie, qui, avant lui, passait 
pour ne pouvoir rien produire, était aussi propre à fournir toutes 
sortes de fruits qu'aucune autre contrée. On ne peut exprimer 
dans combien de terres il fit planter des arbres qui lui rap- 
portaient des fruits de toute espèce, » U est probable que parmi 

(1) Procédé antique, toujours, et sans doute traditionnel. Voir plus haut 
p. 39, ce que dil Koch, des vignes de la Golchide. 

(2) On reconnaît là les procédés signalés par Anatole, et qui se sont perpé- 
tués sans modifications à travers les bouleversements humains et les âges, 
Voir plus haut, p. 93. 

(3) André Pellicot, Lettre à V. Pultiaty in (la Vigne américaine, 1882 
p. 39-40). 

(4) E. Cusson, Mission botanique du Nord de la Tunisie, 

(5) Bulletin consulaire Français^ 1883. E. Crétin, agent consulaire à Mehdia, 
p. 666. 

(6) Gabriel Charmes, la Tunisie et la Tripolitaine, p. 305. 

(7) Polybe, liv. xxxvni, iv. 



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LA VIGNE SELON L'UISTOIRE 97 

ces fruits de toute espèce^ la vigne ne fut point oubliée, d'au- 
tant plus probable que, d'après nombre d'auteurs, Ja vigne 
croit spontanément dans toute l'Afrique septentrionale, et y 
donne sans culture des fruits agréables. Ce qui ne peut faire de 
doute, c'est qu'il y avait des vignes en Afrique, au temps de Pline 
et de Golumelle. Ce dernier ne dit qu'un mot de la vigne Numi- 
dique (1), dont le fruit se conserve très bien dans des pots pour 
l'asage de la table. Pline en parle plus longuement. Nous savons 
par lui qu'en Afrique, comme dans la Narbonnaise, on tenait la 
vigne basse et que ses grappes, nous l'avons vu, « dépassaient la 
grosseur d'un corps d'enfant. » Il ajoute : « Aucun raisin n'est plus 
agréable pour sa fermeté. C'est peut-être de là que lui vient ce 
nom de duracine qu'il porte (2). » Il paraît, de plus, que, depuis 
et à aucune époque, les indigènes n'ont cessé de cultiver la vigne 
u dans les endroits où ils avaient des demeures fixes, tels que 
Médéah, Milianab, Cherchell, Mostaganem, et surtout la Kabylie, 
qui exporte encore par Delhys de fortes quantités de raisins de 
table d'arrière-saison (3). » 

En recherchant l'origine de la vigne cultivée par rapport à la 
vigne sauvage, Lirtk(f/rtoe//), en arrive à conclure que la pre- 
mière procède de variétés combinées de la seconde, et il ajoute : 
« Peut-être la vigne de l'Afrique septentrionale a-t-elle été la pre- 
mière cultivée y parce que sans culture elle donne d'excellents fruits. » 

Dans sa Flore d'Algérie publiée en 1847, c'est-à-dire dans les 
premières années de l'occupation française, et avant qu'elle eût 
eu le temps de modifier en quoi que ce fût l'état antérieur, Mumby 
s'exprime à peu près de la même manière : 

« Les vieilles vignes qui restent dans les campagnes des Maures, 
sont composées de souches de toute nature : raisins blancs, gris, 
noirs, à courts et à longs sarments, le tout mêlé. La vigne vient 
sauvage dans les haies, et ses raisins sont très bons. » 

Et ailleurs, dans le Catalogue des plantes indigènes : « Vitis, 
commune dans les haies, surtout à Blidah et dans les marais de 
la Maison Carrée. Mai. — En arabe Euneb (raisin). Raisin de 
vigne sauvage assez gros et d'un très bon goût. » 

Enfin, en 1883, la Bévue horticole (4), publiait une lettre d'un 
colon de Rouached près Milah, nommé Chabas, et contenant les 
renseignements suivants : 

(1) Golumelle, loc. cU.^ p. 224. 

(2) Pline, loc. cit., p. 522. 

(3) Albert Barbier, Mémoire inédit, voir plus loin, p. 97 et suiv. 
(i) p. 287. 

BISTOIRR DE L.\ VIGNE - 1. ' 






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98 HISTOIRE DE LA VIGNE 

La vigne arabe est d'une vigueur incomparable, elle vit à Tétai 
sauvage dans les ravins humides et incultes, dans les fissures des 
rochers, calcaires principalement. Elle grimpe sur les arbres et s'y 
couvre de fruits que les Arabes ramassent et vendent aux 
colons, qui en font un vin foncé assez alcoolique et de bon goût. 
Une de ces espèces, notamment, appelée par les Arabes fTo^^eroum, 
ressemble au teinturier, donne, comme lui, un vin noir, foncé, 
alcoolique, d'un goût franc, et « susceptible de rivaliser avec nos 
meilleurs vins du Midi.,» La fertilité de ce cépage serait, en outre, 
prodigieuse. Il n est pas rare qu'un pied donne 150 kilog. de 
raisins, et l'auteur de la communication a vu un propriétaire 
récolter sur un de ces ceps 320 kilog. de raisins, qui, soumis au 
pressoir, ont fourni 2 hect. d'excellent vin. Il est vrai que le pied 
en question mesurait 50 cent, de circonférence et, de mémoire 
d'homme, avait toujours été vu delà même grosseur (1). 

UUûsseroum n'est ni le seul cépage indigène, ni le seul de ces 
cépages dont il y aurait moyen de tirer parti. Le nombre de ces 
variétés est, au contraire, considérable, mais toutes, comme les 
vignes américaines, sont reliées entre elles par des caractères 
communs qui sont comme leur cachet de congénérescence et d'in- 
digénat. Ces caractères sont ainsi définis par le stagiaire Albert 
Barbier, de Kouba, près d'Alger,indigène lui-même, de laKabylie, 
et qui parait posséder à fond tout ce qui se rattache à l'ampélo- 
grahie algérienne. (2) 

Cépages très tardifs, demandant la taille longue, végétation exu- 
bérante, port étalé, feuille peu ou point duveteuse (différence essen- 
tielle avec les cépages caucasiques définis par Kolenati)(3), grains 
marqués d'un point opposé au pédicelle, pépins triangulaires à 
bec très allongé [schnabelartig). Très sujets aux cryptogames. 

Voici, d'après le même ampélographe, la liste des espèces 
kabyles qui lui ont paru le plus dignes d'attention, avec les 
caractères qui les recommandent. 



(1) A Oran, on a trouvé une vigne qui s'étendait sur 120 m. q., et qui don- 
nait plus de iOOO kil. de raisins par an. (Romuald Dejernon, La Vigne en 
France, Paris, 1868.) 

Un ancien sous-officier des premières guerres d'Afrique, notre ami M.Siméon 
Delagarde, aujourd'hui retiré à Confolons (Charente), nous a raconté à nous- 
mêmes que, lorsque les Français pénétrèrent pour la première foisà Al-Koleab, 
ils y trouvèrent une vigne de même genre, à l'abri de laquelle son bataillon, 
après s'ôlre amplement abreuvé de raisin, campa fort commodément. Qui pour- 
rait assurer qu'un tel pied ne remonte pas jusqu'à la domination romaine? 

(2) Rapport inédit, communiqué par le Ministère de l'Agriculture. 

(3) Voir plus haut (p. 38). 



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ï 



LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 99 

Hasseroum blanc: grappe lâche, pédiccUes longs, grains ronds, 
couleur légèrement verte ; 

Hasseroum noir: grains aussi petits, mais plus serrés, très foncés ; 

Karam : (1) grosseur moyenne, ronds, dorés, rappelant la 
clcàrette ; 

Anebel Mrerbi : raisins accidentellement blancs et noirs, remar- 
quables par leur grosseur ; 

Souaba el adjat {Doigt de la Chrétienne): grappe longue, grains 
jaune d'or, forme très allongée : d'où le nom; 

Amar bou amar {Rougey père du rouge) ; le plus remarquable 
des rensins kabyles par sa grappe allongée et volumineuse; grain 
très allongé, couleur rouge-carmin; 

Gelb el fareudi {Cœur de poussin) : grain gros et rosé, présentant 
une fente qui lui donne la forme d'un cœur; 

Gelb el Their {Cœur de F oiseau): grain de même forme, mais plus 
petit et jaune doré ; 

Ain Kelb {Œil de chien)? bourgeonnement doré. Sarments 
bronzés quand ils sont jeunes ; jaunes aux mérithalles et rouges 
aux nœuds quand ils sont aoûtés. Feuille quinquélobée, tour- 
mentée comme celle du Carignane ; grappes trilobées, grains 
ronds, blancs, légèrement dorés, parcourus par des veines plus 
claires, et présentant un point noir opposé au pédicelle (2). 

Les colons et les marchands font en Kabylie d'excellents vins 
de table avec ces cépages, qui, au clos GreUet, ont donné par la 
fumure, la taille longue et le pincement, un rendement moyen de 
60 hectolitres à l'hectare. On y a aussi obtenu avec F Aïn-Kelb un vin 
blanc doux et sec, comparable à nos meilleurs crus métropolitains. 

Indépendamment des vins, ces cépages fournissent, surtout le 



(I) D'après Chardin {Voyage en Perse), les Arabes, (de Perse) donnent à la 
tigoe en général le nom de « karam, c'est-à-dire libéral, parce que le jus qui 
en sort porte à la libéralité et aux belles actions. » En Kabylie on appelle la 
rigne dahlia. Dans le Sud on lui donne improprement aussi le nom de farana, 
qui est celui d'un palmier souvent utilisé comme support par la vigne indi- 
gène. (Alb. Barbier, loc. cit.) Nous venons de voir que les Arabes de Tunisfe 
appellent Fcwani le majorquin du Var. 

[ï) Ajoutons à ces cépages le « Grilla », très connu dans les environs de 
Constantine, et qui donne un vin presque équivalent aumourvèdre...«]l suffi- 
rait peut-être, d'une prime, pour décider les Arabes à planter ces cépages qui 
font d'excellents vins ordinaires, très appréciés dans la région de Deihys. Ces 
plantations seraient un appoint précieux pour la vinification, et nous . 
donneraient de nombreuses et excellentes boutures dans un temps prochain. » 
Gaillardon, Étude sur les vignes et les vins de l* Algérie. Idée à laquelle nous 
ne saurions trop applaudir, et qui a fait dans des conditions absolument 
similaires de colonie naissante, la fortune de l'Australie. 



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100 IllSTOIHE DE L\ VIGNE 

Mrerbi ot le Karam, d'excellents raisins de table, tardifs et de 
très bonne garde. Nous avons vu, il n*y a qu'un instant, que 
c'était exactement ce que Columelle disait de la « Vigne Numi- 
dique ». Comme raisins de conserve, et surtout à eau-de-vie, 
quelques-uns, tels que VAmarbouamarj le Souaba eladjat, leGelb 
el Their, le Gelb el Fareudi, mériteraient d'être plus connus (1). 

Nos colons ont-ils su tirer suffisamment parti de ces éléments 
précieux, qu^indépendamment d'un climat plein de caresses, et 
d'un sol, où, un maître en la matière, R. Dejernon, « n'a pas 
trouvé un lopin qui ne fût propre à la viticulture » (2) la 
nature mettait à leur disposition? Les chiffres ci-après, toujours 
empruntés au remarquable mémoire que nous analysons vont 
nous permettre d'en juger. 

Pendant les vingt premières années de l'occupation française, 
les essais de viticulture ont été à peu près insignifiants. L'abon- 
dance des vins français et le bas prix auquel les colons pouvaient 
se les procurer pendant cette période expliqueraient suffisamment 
cette incurie, mais, ce que rien ne saurait expliquer, si Tabîme de 
la bêtise humaine n'était insondable, c'est qu'il se soit trouvé, dans 
la colonie même, quelqu'un pour proposer d'entraver par des 
moyens fiscaux cette culture déjà si languissante. Ne voulant 
assurer à cet imbécile pas même la notoriété du ridicule, nous 
laissons, à ceux qui désireront connaître son nom, le soin de l'aller 
chercher au mémoire original. 

En menaçant, comme aujourd'hui le phylloxéra, tous les 
vignobles européens d'une destruction totale, et en amenant un 
énorme et subit renchérissement des vins, l'oïdium eut, localement, 
cet heureux effet, de réveiller en Algérie l'apathie des colons. 
Par suite, en 1854, le tableau de la viticulture dans la colonie^était 
devenu celui-ci : 

Hectares Hectol. de vin Kilog. de BAiâiN 

Alger 1001 4.926 3.540 

Oran 1020 6.646 10.930 

Gonstantluc . . . 285 156 3.445 



Total 2.306 11.728 17.91 



o 



C'était bien peu de chose, si on ne considérait que le point de 
départ était à peu près zéro. 

Jusqu'à 186S, l'élan se continue ; la surface quintuple à peu 
près, elle passe à 10,490 hectares pour 77,337 hectolitres de viu. 



(1) Albert Barbier, lov, ciL 

[2) noiiiualti Dojeinon, — La vigw^ en Algérie. 1878, p. 7. 



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r 



LA VIGNE SELON LniSTOlRK 101 

C'est le moment où survient le phylloxéra. Il semblerait qu'il ' 
va imprimer à la plantation une progression au moins égale à 
celle qui lui avait été communiquée par Toïdium. Il n'en est 
rien. Où elle avait quintuplé en 9 ans (56-65), c'est à peine si elle 
triple en 16 ans (65-81). On a en 81 : 30,482 hectares de Alignes 
dont 3,144 appartenant à des indigènes et produisant uniquement 
du raisin de consommation. La répartition est celle-ci : 

Hectares Hectares Hectolitres 

(vignea à tin) (vipnos à raisin) (vin récolté) 

Alger 7.972 1.905 170.843 

Oran 11.913 451 78.923 

Constanline ... 7 . 4r)3 788 27 . 437 

Total 27.338 3.144 286.203 

Un tel rendement, s'il était normal, serait absolument 
misérable, car il représente 22 hectolitres à Thectare pour 
Alger, 6 hect. 6 pour Oran, et 3 hecl. 6 seulement pour 
Constantîne. D'après Albert Barbier, le rendement moyen serait 
32 hectolitres pour Alger, 11 hectolitres pour Oran, et 10 hecto- 
litres, 5 pour Constantine (1). 

A parler sans réticence, de tels résultats sont aussi loin de 

(I) Le relevé ci-après, fait au gouvernement général après la récolte de 1883, 

hectares HRCTOLrTRKS MOYENNE 

(par hectare) 

Alger 14.365 339.000 23 

Oran 17.385 320.000 17 

Constanline . . . 9.350 174.000 18 

Total 41 .600 833.000 M»yeiiie gé>éra|p : 20 hetH\Hm. 

à Oran et à Constantine, au moins, marque un progrès sensible ; mais que 
nous sommes encore loin des 64 ou 65 hectolitres de moyenne accusée pour 
l'Hérault, par exemple, ^ar V Extrait du Bulletin de statistique y p. 11. Comme 
qaantité, c^est à peu près le vingtième de oe qu'il faudrait pour suppléer au 
déûcit de notre exportation. On aurait donc bien tort de chanter victoire, et 
de s*endormîr sur ces résultais, faits seulement pour nous encourager à des 
progrès plus sérieux et, surtout, ce qui est tout un, plus méthodiques (*). 

(*) Les résaltats de 1884, que les jourunux nous apportent an dernier moment ; 

Prwince d'Alger 431,880 hectolitreii. 

— d'Oran 360,769 

— de Constantine 103,842 

TOTAl 89fl,î91 

ae modifient point l'ensemble de la situation, La répartition seule a changée, an détriment ed 

Ciia«lantin«>. 

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Coattantine. 

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102 niSTOHlE DE LA VIGNE 

répondre aux conditions presque merveilleuses du climat et du 
sol qu'au bon vouloir et à Tinlelligence des vignerons. Ds sont 
purement pitoyables. Mais d'où vient le mal? Il n'y a là-rdessus 
qu'une voix. Comme en France l'ampéliatrique, en Algérie l'am- 
péloponique « manque de guides ». (1) 

« Population intelligente, sans préjugés, sans traditions, toulo 
prête à accepter les enseignements, partout les colons sont remplis 
du désir d'améliorer leurs produits, et partout avides d'en con- 
naître les moyens. Il faut bien avouer que tout leur manqua de ce 
côté : les hommes les plus intelligents sont le plus souvent égarés 
dans la voie des essais, des tâtonnements, ou trompés par des 
empiriques, qui leur ont apporté toutes les mauvaises pra- 
tiques du Gard et de l'Hérault (mouillage, plâtrage, etc. (2) » 

De là, des pertes de temps, des essais infructueux, des décou- 
ragements et des dégoûts. Déjà on a été obligé de renoncer aux 
Gamais et auxPineaux de la Bourgogne et du Jura, (3) sans doute 
comme improductifs, pour les remplacer par d'autres, peut-être 
aussi peu appropriés au climat ou au sol. Une véritable anarchie 
règne dans les cépages, souvent plantés dans un sol hostile qui 
les rend inféconds, comme le Balzac et l'Aramon dans Talu- 
mine(4), ou mal associés, soit pour lesespèces, soit pour les propor- 
tions respectives (5). La taille est trop courte, autre cause de 

(i) R. Dejernon, la Vigne en Algéne, p. 11. 

(2) Gaillardon, Rapport sur les vins (T Algérie^ à la Chambre Syndicale des 
marchands de vins en gros de Paris. 

(3) Alb. Barbier, locdt. La faveur parait aujourd'hui leurrevenirun peu, mais 
seulement pour les haulsplateaux. Toutefois, même là, on conseille de ne pas en 
user dans une proportion supérieure à 1/10 ou 1/5 au plus... Employés seuls, ils 
n'ont donné, dans d'excellents terrains de laprovincedeConstantine où ils ontélé 
propagés, que a des vins maigres, sans consistance, sans caractère particulier.» 
On reproche, en outre à leurs produits, de « vieillir trop vite, » ce qui est, 
paraU-il,« un défaut capital en Algérie, où les vins les plus solides sont, déjà, d'une 
conservation difficile. » (Gaillardon, Études sur les vignes et les vins de l'Algérie,) 

(4) Gaillardon, loc. cit. Suivant le môme auteur (Études sur les vignes et les 
vins de C Algérie), le Balzac ou Mourvèdre serait cependant — à la seule 
condition d*ôtre plus judicieusement employé, — le cépage providence de 
TAlgérie. Isolément, « il donne un vin corsé, nerveux, coloré, solide, 
d'un transport facile et d'une conservation assurée. » Il n'a, à cet égard, de 
rival que le Morastel, qui est le Mourvèdre de l'argile, et qui fournit, dans 
les schistes et les granits, « un vin très coloré, frais, sec, alcoolique, nerveux 
et brillant. » Il se marie avantageusement au Garignan, qui se complaît dans 
les mêmes terrains, et auquel il sert en quelque sorte de condiment, car, « le 
Garignan seul ne donne qu'un vin doucereux, susceptible de fermenter et, qui 
se pique facilement. » Le Morastel produit « de 40 à 60 hectolitres à Thectare. » 
Cest à peu près, aussi, la production du Grenache, hôte, aussi, des sols grani- 
tiques, mais, « qu'il vaut mieux réserver pour les vins de liqueur, que l'Algérie 
peut produire aussi bien, sinon mieux, que notre Midi et que l'Espagne. » 

(>2 Souvent trop d'Aramon d'où platitude et instabilité du vin. Tachet. Rap- 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 103 

stérilité (4). Les cuvaiso ns se font à air libre, et durent trop long- 
leinps,robturalion des fûts est trop impârfario(2), les ouillages sont 
farop rare s, et les soutirages trop tardifs (3) : d'où acescence des 
vins (4). Les vases vi naires sont t ro p pr anda: d'oïï^ dépérisse- 
ment précipité (5T ^ 

Les terrains, bien souvent, sont pris à contre-sens comme les 
cépages. Au Hamma (Constantine), on irrigue dans un sol argileux, 
qui demanderait plutôt à être drainé (6). D'autres poussent les 
irrigations jusqu'à Tabsurde. D'où, en dépit de bons cépages, 
produits plats et altérables. 

Par-ci, par-là et sporadiquement, quelques viticulteurs ou plus 
éclairés (7), ou plus soigneux, ou mieux inspirés par le hasard, font 
de bons vins de qualités diverses (8), assez- pour prouver ce qu'on 
pourrait demander à l'Algérie, mais point assez, actuellement, 

port sur les vins d'Algérie au concours de 1883 à Alger. Journal de la vigne 
du 16 février 1884. 

(1) DejernoD, loc, cit., p. 18 et suiv. G*est à cette cause qu'il faudrait notam- 
ment atlribuer le discrédit des Pineaux et leur dégénérescence dans la pro- 
vince de Conslanline. A taille longue et principalement en « chaintres », ils 
donneraient de meilleurs produits. (Gaillardon, Étude, etc.) 

(2) Gaillardon, But. du comice agricole de Médéa, nov. 1 884, p. 294 et Étude, etc . 
L'auteur recommande pour cet usage des bondons garnis de linge, 

(3) Gaillardon, {Étude^ etc) recommande de faire le premier en décembre et 
le second en mars. Au reste, on éviterait selon lui beaucoup d'inconvénients 
et de dangers d'altération, en achetant des vins d'Algérie en décembre, et les 
soignant, ensuite en France. 

(4) Gaillardon, passim, Dejernon, passim, 

(5) Gaillardon, loc, cU, On sait que les vins ont, comme les hommes, leurs 
périodes de verdeur, d'âge mûr et de décrépitude. Par des raisons qui trouve- 
ront mieux leur développement au chapitre de la vinifîcation, ces phases s'ac- 
complissent et se succèdent beaucoup plus vite dans les gr^trnis^êçîpîeulâ^ 
gîie dansées petits. Aussi, toutes chOâes "ïïgales, Tés premiers conviennent-ils 
mieux aux vins corsés et aux climats froids ; les seconds aux vins flous et aux 
climats chauds. Gastellet {ViticuUura y Enologia EspanolaSf p. 155-156), fait 
un rapprochement assez ingénieux entre la vie du vin dans les grands fûts, et 
celte de l'homme dans les grandes villes, où elle s'use plus rapidement. 

(6) Gaillardon, Étude, etc. 

(7) 4^'Pis > entre Philippeville et Saint-Charles, on trouve une installation 
vinicole digne de servir de modèle à toute ta colonie, « avec caves, foudres, 
distillerie; bientôt, oh y produira 10,000 hectoUlres de vin... » (Gaillardon, 
Étude, etc ) 

(8) On cite les vins de Tlemcen (au pressoir), « splendides en primeur et 
généralement déclassés au bout d'un an, » de Mascara, de Médea, de 
Miliana, du Sahel, de Philippeville, du Souk-Arrhas. Ces vins ont une ten- 
dance assez générale à se rapprocher de nos vins des côtes du Rhône. Le 
Sahel donne aussi des vins blancs analogues aux Lunel et aux Frontignan, 
et, comme eux, « certainement supérieurs aux Moscatel. » Résultat fort 
encourageant pour ceux de nos colons qui auraient l'heureuse inspiration de 
reconstituer sur le littoral africain nos muscats languedociens, dont le phyl- 
loxéra n'a plus laissé que le souvenir. Le momentne saurai» <\lrepliis propice 



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104 



HISTOIRE DE LA VIGNE 



pour lui constituer une richesse, el pour en faire ce que la nature 
des choses l'appelle à être, ce que sous peine de mort économique pour 
nous, elle doit nous être à bref délai, c'est-à-dire la suppléante, la 
suppléante perfectionnée de nos vignobles agonisants. 

C'est par là, qu'en acquérant pour elle-même population et 
richesse, elle contribuera puissamment au relèvement de la mère 
patrie. Puisse-t-on le comprendre, .....et l'y aider!! 

Les vins d'Algérie ont du corps, beaucoup de corps (1), du 
sucre, de l'alcool: une combinaison rationnelle de cépages, de 
terrain, d'exposition, d'altitude, suffirait sans doute à leur donner 
les bouquets recherchés, et aussi, ce qui fait la véritable valeur 
commerciale des vins, le type déterminé, constant, %ib% concors 
qui caractérise nos Bordeaux, nos Bourgogne, nos Roussillon, en 
un mot les produits de nos diverses régions vinicoles. 

Nous parlons ici des vins des hauts plateaux et des coteaux en 
général, car les vins de plaine sont pour la plupart assez plats, et ne 
s'élèvent guère au-dessus de ces vins de la Camargue, dont on 
faisait autrefois les « vins de chaudière ». Suivant Gaillardon, 
c'est surtout, sinon uniquement, dans le développement des pre- 

(1) Sur 13 vins prélevés au concours d'Alger en 1883 et analysés par Fleury, 
pharmacien principal de l'armée, 5 seulement ont moins de 30 d'extrait, les 
autres varient de 32 à 45. La moyenne alcoolique est de 11. 5. Un seul a 
moins de 10 (9.9). L'autre extrême est de 17.8. (Journal de la vigne.) Appelés, 
nous-mêmes, à exprimenter, pour le compte de la Chambre syndicale des 
marchands de vins en gros de Paris, toute une collection de vins d'Algérie, 
nous avons obtenu les résultats suivants, dont les données nous porteraient à 
penser que, dans les vins analysés par Fletiry, il y avait, comme dans beau* 
coup de vins de l'Algérie, une notable proportion de glucose non décomposé 
(fermentation incomplète). 



NOMENCLATURE 
DBS vms 



Mostaganem 

St-Cloud 

St-Cloud 

El-Ançor 

Cran 

Oran 

Oran 

Lamur Rouge 

Lamur Blanc 

Reghaïa 

St-Paul 

Roulba 

Philippeville(pet. vin), 



10.4 
41.6 
li.5 
10.4 
12.25 
11.9 
12.5 
9.5 
11.2 
10.8 
10.5 
li.6 
10.4 



H 



2.808 

2.572 

2.30 

2.496 

2.736 

2.68 

2.84 

2.20 

1.92 

2.084 

2.20 

2.72 

2.08 



0.568 

0.232 

0.27 

0.52 

0.545 

0.48 

0.488 

0.32 

0.32 

0.232 

0.22 

0.i65 

0.352 



.355 
.077 
.Ui 
.050 
.094 
.111 

.lie 

.035 
.135 
.111 
.074 
.113 
.0379 



0.52 

0.049 

0.10 

0.450 

0.44 

0.441 

0.35 

0.066 

0.074 

0.044 

0.035 

0.068 

0.185 



- o o 



0.187 

0.212 

0.200 

0.200 

0.200 

0.237 

0.235 

0.14 

0.106 

0.187 

0.300 

0.312 

0.17 



0.387 
0.443 
0.392 
0.379 
0.348 
0.498 
0.454 
0.443 
0.400 
0.415 
0.387 
0.373 
0.415 



002 

998 

9075 

000 

999 

9992 

9992 

998 

996 

9975 

998 

998 

998 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 105 

miers, que l'Algérie devrait chercher sa voie. Sa destination 
naturelle est, en effet: 

i"^ De suppléer au déficit de nos exportations, en nous fournis- 
sant des vins fins, et de types constants et variés, qui puissent, 
sans solécisme de goùl, et sans détriment pour l'acheteur, se 
marier respectivement aux crus classiques que l'étranger est 
habitué à nous demander; 

2* De fournir à notre consommation intérieure des vins moins 
délicats peut-être et d'un parfum moins exquis, mais qui, géné- 
reux encore et « corsés », puissent, en mélange avec les vins 
maigres et froids du nord et du centre, constituer un bon vin de 
table moyen, de consommation courante ; 

S"" Enfin, et accessoirement, de nous donner l'équivalent du Mal- 
voisie des îles Lipari, du Lacryma du Vésuve, du Malaga, et de 
nos Lunel perdus. 

Toutes les pratiques vicieuses seraient bientôt abolies, et tous 
\e^ desiderata bien vite réalisés, si le viticulteur algérien trouvait 
enfin sous sa main les instruments, les conseils, les directions 
pratiques qui lui font depuis si longtemps défaut. C'est à ce besoin 
que la Société climatologique d'Alger a cru répondre en mettant 
récemment au concours la composition d'un Guide du viticulteur 
en Algérie (1). Pensée excellente en effet, mais insuffisante. Ce 
n'est pas seulement un guide écrit qu'il lui faut, conseil sourd 
sinon muet, et qui, ne pouvant évidemment tout prévoir, laisse né- 
cessairement la porte souvent ouverte à bien des incertitudes ; ce 
sont, comme en Italie, des centres d'information, d'expérimentation 
pratique et d'application, des écoles, en un mot, munies d'un per- 
sonnel de moniteurs toujours prêts à se porter partout où leur 
concours serait récla,mé. A côté de la' pépinière de vignes, la 
pépinière de viticulteurs. 

Dunod, et après lui Chaptal, nous ont fait un tableau presque 
délirant de la joie et de l'activité fébriles qui saisirent les popula- 
tions Gallo-Romaines, lorsque Probus mit à leur disposition ses 
légions pour la reconstitution et la diffusion des vignobles. En 
deux ou trois ans, les Gaules entières en furent couvertes. Un 
pareil élan se manifesterait certainement en Algérie, si on y sentait 
les pouvoirs publics décidés, comme ils devraient l'être, à tout 
tenter pour reconstituer sur ce terrain privilégié la source de 
richesse qu'on a laissée tarir chez nous. Est-ce avec les 266, ou 
si Ton veut avec les 300, 400 voire même 800,000 hectolitres de vins 
rudimentaires de l'Algérie actuelle qu'on espère remplacer les mil- 

(1) Gaillardon, loc, cit. 



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106 HISTOIRE DE LA VIGNE 

lions d*hectoliires que nous étions habitués à verser chaque année 
dans la consommation de l'univers (1)? D'exportateurs devenus 
importateurs, nous voyons d'un œil apathique nos capitaux, ce véri- 
table sang de l'industrie, s'en aller par un drainage continu vers 
l'étranger, puis, sans avoir rien fait, sans vouloir rien faire pour 
arrêter ce courant, pour ne pas dire ce torrent funeste, nous nous 
étonnons ensuite des crises économiques. Sommes-nous donc frap- 
pés de cécité ou de folie ? 

Un grand péril pèse sur nous, auquel doit correspondre un 
grand effort national. Doit-on, comme en Australie, offrir des 
primes à ceux qui auront dans un temps donné planté la plus 
grande quantité de vignes et, de plus, à ceux qui auront produit 
les meilleurs vins? Doit-on, comme au temps de Probus, mettre 
nos « légions », qui vraisemblablement ne demanderaient pas 
mieux, au service des planteurs ? Doit-on leur faire trans- 
former en vignobles les terres, la plupart improductives, du « do- 
maine algérien (2) » ? Doit-on, comme les Russes l'ont fait avec 
tant de succès dans leurs provinces méridionales, installer en 
Algérie des colonies exclusivement viticoles, munies des appareils 
des plus perfectionnés de viticulture et de vinification, et com- 
posées d'hommes d'avance dressés à s'en bien servir (3) ? C'est ce 

(i) D*autant plus que les vins d'Algérie sont loin de venir tous en France 
(nous en avons eu en 1883 juste le dixième). Voici dans quelle mesure ils ont, 
depuis une vingtaine d'années, contribué à notre importation. 



ANNEES 


IMPORTATION 




totale 


1865 


86.843 


1869 


378.144 


1872 


518.228 


1874 


680.732 


1876 


675.695 


1878 


1.602.881 


1880 


7.289.574 


1881 


7.538.807 


1882 


7.537.139 


1883 


8.978.707 



IMPORTATION 


QUOTITE 


algérienne 




273 


1/312 


728 


1/519 


3.217 


1/162 


4.430. 


1/133 


3.710 


1/102 


1.164 


1/137 


17.061 


1/423 


10.834 


1/659 


9.510 


1/79^ 


83.341 


1/107 



11 y a progrès, sans doute, mais, à ce train-là, pour arriver au pair, nous 
en avons encore pour un demi-siècle. 

(2) Citons bien vite, pour y applaudir, un excellent exemple, qui sera vrai- 
semblablement une excellente spéculation, donné par la compagnie Bône- 
Guelma, qui, sur tout son parcours, s*est réservé une zone de terrain qu'elle a 
lait planter en vignes. On ne devrait plus, jusqu'à nouvel ordre, concéder en 
Algérie une ligne de fer, qui ne fût tenue d'en faire autant. N'est-il pas inté- 
ressant de faire ce curieux rapprochement, que le seul effort sérieux tenté en 
France contre le phylloxéra, l'a été par la compagnie P. L. M. ? 

(3) Passe encore d'être en retard sur Collumelle, mais sur Pierre-le-Grand 
For shameV.l 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 107 

que nous n'avons ni autorité ni qualité pour décider, mais, ce 
qu'il y a de certain, c'est qu'il faut prendre un parti et l'appliquer 
sans retard. 

Le mal est là qui nous presse. Le remède est dans notre 
main. Nous laisserons-nous périr faute de la mouvoir ? N'y a-t-il 
donc plus en France, ni hommes de prévoyance, ni hommes 
d'initiative, ni hommes de bien (1)? 

lia vig^ne au Maroc. — Les conditions naturelles de l'Algérie, 
que nous avons t&ché de définir, lui sont communes avec le 
Maroc (2), où, au temps de Julien, on trouvait encore à Tanger 
et à Mogador de beaux vignobles, affectés surtout à l'exportation 
de raisins secs. Tan'odant et Ouadnoum, qui en est éloigné de 
trois jours de marche, avaient dans leur voisinage beaucoup 
de vignes cultivées en berceaux élevés de 3 pieds, et produisant 
de très beaux raisins d'un excellent goût (3). 

AuMaroc comme dans la généralité des pays islamites, de ceux au 
moins, qui sont demeurés exempts d'immigration européenne, la 
vigne est surtout cultivée par les Juifs, mais elle l'est, en outre, 
dans la province de Demnate par la population mulsumane, à 
qui, en raison de son origine berbère, l'usage du vin est toléré, 
en dépit duKoran. 

La vigne pousse à l'état sauvage (4) partout où se rencontre de 
l'eau. Dans les jardins, elle grimpe à la cime des arbres, et, elle 
dépasse souvent 50 centimètres de diamètre au pied. 

t( Sa culture varie suivant la nature et la situation des terrains. 
Sur les hauts plateaux exposés à la sécheresse, on plante les 
ceps à trois mètres d'intervalle : on taille à trois yeux, et à une 
hauteur de 20 à 30 centimètres au-dessus du sol, de façon à ce 
que les rameaux croissent et se développent en rampant sur la 
lerre', dont ils retiennent l'humidité. » Ne reconnaît^on pas là 
tout de suite les vignes rampantes de la Syrie et de toute l'Asie 
Mineure dont nous a parlé Varron? 

(1) 11 y en a, du moins en Algérie môme, ne fût-ce que le raodesle propriétaire 
qui, aux Ruines Romaines (Constantin e), a su, à ses frais, et comme autrefois 
Odart à la Dorée, sans rien demander à personne, constituer une collection de 
300. espèces de yignes, toutes dénommées et soumises à des tailles compara- 
tives, collection qui, nous ne saurions trop le répéter et le déplorer, manque 
encore à Paris (voir plus loin). Il y a là, pour quand on aura, en France, 
le temps de penser à la vigne, un embryon d*école tout trouvé, et fait pour 
rendre les plus grands services, (Gaillardon Étude sur les vins et les vignobles 
de FAlgérie). 

(2) Voir Bail, Florœ Marocanx spicilegium, p. 192. 

(3) Julien, loc, cit. y p. 484. 

(4) Pour ne pas dire à l'état de « mauvaise herbe », selon Theureuse expres- 
sion de notre ami Constant, le docte naturalliste du golfe Juan. 



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108 HISTOIRE DE lA VIGNE 

Dans les terrains arrosables, les pieds de vigne sont espacés à 
4 et 5 mètres les uns des autres, et élevés en treilles, qu'on arrose 
dans le courant de Tété. 

« Les vignes rampantes et les treilles fournissent, les unes 
comme les autres, de bons raisins de table, quoique de qualités 
différentes. Les fruits des premières ont la peau et la chair très 
fermes » (la Duracine ou raisin Numidique de Pline?), « et sont 
pour ainsi dire croquants : plus délicats, à peau plus fine, ceux 
cueillis aux treilles sont peut-être meilleurs à la main, et, en tous 
cas, plus juteux. Sous un même volume, ils contiennent 20 p. 100 
de liquide de plus que les grappes des vignes rampantes. 

« La grosseur des raisins est essentiellement variable : à côté 
d'une grappe d'une livre, on en trouvera une autre pesant DIX 
LIVRES et PLUS (1).» (Ne se croirait-on pas en Chanaan?) — 
« n en est de même des grains : il y en a de longs, d'ovales, de 
ronds, suivant les espèces qu'on cultive dans ces contrées, et dont 
les principales sont les « œufs de coq^ » les « dents de loup », 
les « clairettes », les « glacières », les « muscats^ » (2), etc. 

Dans la province de Chaouia (32 à 33° de lat.), limitrophe de 
l'Océan, la vigne est cultivée en plaine. Les pieds sont coupés chaque 
année à un mètre du sol. Les grappes sont enterrées dans le sable, 
où elles prennent des proportions colossales. Les raisins sont 
généralement ronds, blancs et à peau fine, ils alimentent les 
marchés du Maroc. 

C'est surtout à Salé et à Rabat, ports de l'Atlantique, qu'on trouve 
le raisin appelé (^ Musca » par les Arabes, et dont le grain atteint 
presque la grosseur d'un œuf de pigeon. On le croit importé 
d'Espagne. 

A Fez, la vigne occupe plusieurs hectares sur les coteaux voi- 
sins de la ville. C'est là qu'elle est le mieux taillée. A Demnate 
enfin, région située à 100 kilomètres à l'ouest de l'Atlas, elle pousse 
sur les rampes inférieures du grand Atlas. 

Les vins fabriqués soit par les Juifs, soit à Demnate, sont 
généralement très foncés, très liquoreux, quelquefois très bons 
comme vins de dessert. 

« Le petit et le gros Aminéen, » dit Varron, «ainsi que le raisin 
dit apidus^ se gardent très bien dans des pots de terre, mais on 

(1) En assimilant, pour les dimensions, les grappes d^Afrique à un corps 
d^enfant (voir plus haut), Pline n'a donc, rien exagéré. 

(2) Renseignements dûs à l'obligeance de M. Jacquéty, agent consulaire à 
Mogador, par l'intermédiaire de notre ami Erckmann. Nos meilleurs remer- 
dments h Tua et à Tautre. 



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LA VIGNE SELON L^niSTOIRE 109 

les conserve également, ou dans du vin cuit jusqu'à diminu- 
tion des 2/3, ou tout simplement dans du vin doux (1). » 

« Voici, » dit Columelle, « la méthode que Magon prescrit pour 
faire d'excellent vin avec le raisin séché au soleil : procédé que 
j'ai, moi-même, suivi. Il faut cueillir du raisin hâtif très mûr, et 
en séparer les grains desséchés ou endommagés, puis enfoncer en 
terre, à la distance de 4 pieds en tous sens, des fourches et des 
pieux, et les assembler avec des perches, afin qu'ils puissent 
soutenir des roseaux. Ces roseaux posés dessus, on y étendra 
les grappes au soleil, et la nuit on les couvrira de la rosée. Une 
fois séchées, elles seront égrappées, et on jettera les grains dans 
une futaille ou dans une cruche, dans laquelle on versera d'excel- 
lent moût, de façon que les grains en soient entièrement recouverts. 
Au sixième jour, on mettra dans un cabas ces grains bien imbibés 
de moût, et on les fera passer au pressoir. Le vin tiré, on versera 
sur le marc du moût très nouvellement fait avec du raisin séché 
au soleil pendant trois jours, et on foulera ce marc. Bien mêlé 
dans ce moût, il sera pressé, et on enfermera aussitôt le vin 
résultant de ces raisins secs dans des vases bien bouchés, de 
peur qu'il ne devienne trop dur. Enfin, au bout de vingt ou 
trente jours, lorsqu'il aura cessé de bouillir, on le survidera 
dans d'autres vases, dont on enduira aussitôt les couvercles de 
plâtre, et qu'on recouvrira d'une peau. Si on veut faire du vin 
avec du muscat séché au soleil, on cueillera des grappes de ce 
raisin qui ne soient point endommagées, et on les nettoiera des 
grains pourris, puis, on les suspendra en Tair sur des perches, 
qui devront être toujours au soleil. On égrappera les grappes 
quand elles seront suffisamment flétries, et on jettera dans une 
futaille les grains qu'on foulera aux pieds. Quand on aura fait un 
lit en les foulant, on arrosera ce lit de vieux vin ; puis, on les 
foulera de nouveau, et on les arrosera encore de vin On les foulera 
de même une troisième fois, et on versera du vin par dessus 
jusqu'à ce qu'ils surnagent; après quoi on les laissera dans ce vin 
pendant cinq jours : ensuite, on les foulera aux pieds, et on les 
pressurera dans un cabas neuf (2) » . 

On lit, enfin, dans Palladius : « On fera à présent (8 octobre), 
avant la vendange, le passum, qu'on a partout en Afrique le 
secret de rendre si moelleux et si agréable, et qui, employé en 
guise de miel pourconfirc, devient un préservatif contre les vents. 



(1) Varron, toc. cil,, p. 97. 

(2) Columelle, loc. cit., p. 475. 



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110 HISTOIRE DE LA VIGNE 

On cueillera, donc, une très grande quantité de grappes de raisin, 
qu*on fera sécher au soleil, et, après les avoir renfermées dans 
des petits paniers de jonc à claires voies, on commencera par les 
fouetter vigoureusement avec des verges. Ensuite, lorsque tous 
les grains seront amollis par les coups, on soumettra le panier 
à Taclion du pressoir. Le jus qui s'en exprimera sera le passum^ 
qu'on renfermera dans un petit vase pour le conserver comme 
du miel (1). » 

Voilà comment les choses se passaient en Afrique avant 
Magon, puisqu'il n'a fait qu'enregistrer des coutumes déjà sécu- 
laires avant lui, selon toute apparence. Voici, comment, d'après 
notre ami le commandant Erckmann. ancien chef de mission au 
Maroc, elles se passent actuellement dans cette régence chez les 
Juifs de Mektrieh : 

« Les vendanges se font à la fin d'août. Les grappes sont 
séchées huit jours sur des nattes et ensuite pressées à la main. 
Ce jus est recueilli dans des pots en terre, espèces de bonbonnes, 
d'une quinzaine de litres. Le marc sert à fabriquer une espèce 
d'eau-de-vie appelée makia. 

« Une certaine quantité de raisins secs sont réduits à moitié sur 
un feu lent, et jetés dans les terrines contenant le jus. On bouche 
ensuite hermétiquement les pots, et on les laisse reposer sept à 
huit mois; après quoi, on soutire le vin. » 

A Demnate le vin n'est pas seulement fabriqué par les Ber- 
bères, il l'est, aussi, par les Juifs comme dans le reste du Maroc. 
Les procédés sont similaires, mais non identiques. Les voici 
l'un et l'autre tels que les décrit M. Jacquéty. 

Le procédé des Juifs de Demnate ne diffère que très peu de celui 
de leurs coreligionnaires de M. Eirieh : « La cueillette faite, on choi- 
sit les grappes saines, en éliminant des autres les grains pourris 
ou restés verts. On triture sous les pieds, et on recueille le moût 
obtenu sans pressurer dans de grands réservoirs. Sims désempa- 
rer, on prend 60 p. 100 de vin nouveau pour le faire cuire sur un 
feu doux pendant 12 heures, en le remuant sans cesse à l'aide 
d'une spatule. On ne le retire qu'après réduction aux cinq 
dixièmes, soit à 2S 1. sur 60 1. 

(( Une fois refroidi et congélatiné, le vin cuit est mélangé et 
délayé petit à petit dans les 40 p. 100 de moût resté cru. Le 
mélange est versé dans des jarres ou réservoirs qu'il faut écumer 
au bout de trois jours. Un mois après, le liquide est devenu 
potable, mais, généralement, on le soutire. 

(1) Palladius, loc. cit., p. 628. 



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LA VIGNE SELON L*niST01RE lit 

« Les jarres appelées habta, sont en terre légèrement poreuse : il 
est probable que Tair y circule. 

« Lie procédé arabe est le même pour le choix, la trituration des 
raisins, etc., que le procédé juif. Seulement, on porte les jarres 
une fois remplies dans de grands tas de fumier où on les laisse, 
d'abord trois jours : après quoi on les en retire pour les écrémer, re- 
faireleplein, les boucher hermétiquement etles remettre denouveau 
daxïsla zebbala^ où onles laisse, cette foi^, une période de 60 jours. 

« On obtient, ainsi, au lieu d'une liqueur, une espèce de gelée, 
dont les Arabes font usage à la dose d'une cuillerée dans un verre 
d'eau. » Ne se croirait-on pas dans un banquet grec(l)? 

Aristote ne nous est revenu au moyen-âge qu'à travers dee 
traductions arabes. Il parait en avoir été des procédés œnolo- 
giques des Grecs, qui leur furent, du reste, communs avec Car- 
Ihage, comme de leui*s chefs-d'œuvre littéraires. 

Notre ami Erckmann, pas plus que M. Jacquéty,n'imaginentguère 
qu'ilsencourentlereproched'avoirtraduitColumelle,elpar ricochet, 
Magon, pas plus que les braves sujets de Muley-Hassan ne vou- 
draient croire, sans doute, que leurs méthodes vinaires étaient 
de pratique courante chez leurs ancêtres, des vingt ou trente siècles 
avant leur hégire. A défaut d'autres démonstrations, ce parallèle 
entre le présent et le passé suffirait à prouver combien sont j^uran- 
tiques la plupart des pratiques relatives à la vigne, aussi bien 
que la vigne elle-même. Partout où elle n'a pas d'histoire, c'est, 
sans doute, que l'homme Ta trouvée installée à côté de lui en 
prenant possession de la terre, et qu'il n'a pas eu, dès lors, à en 
relater l'apparition. 

Outre le vin, on fabrique au Maroc de l'eau-de-vie de dattes^ 
de figues et de miel. 

lia vig^e en Espag^ne. — La nature n'a pas moins bien dis- 
posé l'Espagne que sa voisine de l'autre colonne d'Hercule, pour 
la culture de la vigne, si nous en croyons le tableau digne de 
Théocrite, tracé par Simon Roxas Clémente, de VAlffoidaAe San 
Lucar de Barrameda : 

<c C'est là que la vigne sauvage forme des forêts impénétrables, 
des cabinets magnifiques, des pavillons gracieux, des grottes, des 
places, des chemins couverts, des sentiers tortueux, des labyrin- 
thes, des murailles, des arcs, des colonnes, et mille autres ca- 
prices originaux, qu'il est impossible de décrire (2). » 

(i) Voirplushaut, p. 71-72. 

(2) Simon Roxas Glemenle, Ensayo sobre las variedades de la vid comûriy 
p. i89. 



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112 HISTOIRE DE LA VIGNE 

La tradition attribue à Géryon, personnage fabuleux venu on 
ne sait d'où et on ne sait quand, la plantation de la vigne en 
Espagne. C'est dire que la question est absolument ignorée, et 
que l'Espagne ne doit vraisemblablement le divin cep qu'à elle- 
même. 

Dans ce qui nous reste des langues autochtones, dans le basque 
où escaldunac, le vin, la vigne, le raisin, sont désignés, nous 
l'avons vu, par des vocables qui ne se rattachent à aucun dialecte 
connu, et qui ne s'éloignent en rien de l'esprit général de l'idiome 
auquel ils appartiennent. 11 y a donc toute apparence qu'ils sont 
nés sur place d'objets trouvés sur place, et comme eux-mêmes 
enfants du sol. 

Quelle que fût la provenance originelle de leurs plantes mères, 
les vins espagnols étaient abondants et estimés au temps de 
Pline. « Les vignobles Lalétans (Barcelone) sont renommés par 
leur fécondité, ceux de Tarragone et du Lauron par la qualité 
de leurs vins, ceux des Baléares sont comparés aux meilleurs vins 
de l'Italie. » Martial et Silius Italiens confirment ces témoignages 
en ce qui concerne au moins le Tarragone, égal selon eux aux 
meilleurs vins de Toscane, et à peine inférieur à ceux de Gam- 
panie. Et on sait si Martial avait le goût exercé ! 

Quant à la Bétique, Golumelle qui en était originaire, nous a 
dit plus haut qile ses vins fournissaient à l'insuffisance des récoltes 
italiennes un utile appoint. 

Précédemment, du reste, Strabon nous avait fait connaître qu'on 
exporte delà Turdétanie beaucoup de blé, d'huile et de vin (1). 
Plus loin, le grand géographe grec ajoute : « Pour l'olivier, le 
figuier, la vigne et autres arbres de cette espèce, on en trouve en 
grande abondance sur la côte qui borde la Méditerranée ainsi que 
sur une bonne partie de l'Océan, mais la côte septentrionale en 
est dépourvue, en partie à cause du froid, et en partie par la négli- 
gence des habitants (2). » Aujourd'hui il y a des vins en Biscaye, 
mais « la négligence des habitants » n'a pas su encore en faire de 
bons vins. 

Au septième siècle, Isidore de Séville {Etymolog.^ lib. XVII, 
ch. v) s'occupe surtout de l'origine du nom latin de vingt-trois des 
variétés de la vigne et de dix de ses parties. Quant à ses descrip- 
tions, elles n'ajoutent rien à celles de ses prédécesseurs la- 
tins (3). 

(1) Strabon, loc. dt., 1. 1, p. 409. 

(2) Id., ibid., t. I, p. 480. 

(3) Simon Roxas Clemenle, /oc. cil. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 113 

Quien no ha visto Sevilla, 
No ha visto maravilla ; 
Quien no ha visto Granada, 
No ha visto nada, 

dit un adage espagnol, et il dit vrai. Qui n'a pas vu la Mez- 
quita de Cordoue, bâtie par Abdérame sur le modèle d'une forêt 
de palmiers, qui n'a pas vu la Giralda, rAlcazar et les jardins de 
SéviUe, justes « délices des rois maures », quin'apas vuTAlham- 
bra, ce Parthénon maure, avec ses cours de marbre, ses murs 
damasquinés d*arabesques d'or flamboyant comme des langues 
de flamme dans l'outremer et le carmin, qui n'a pas vu ces eaux 
fraîches et jaillissantes sous un soleil de feu et un ciel d'azurite, 
qui ne s'est pas, au sortir de ces éblouissements, engagé dans ces 
petits couloirs noirs, mystérieux, pleins de terreur, aboutissant à 
•des rotondes discrètes, à plafond de mélèze sculpté, à divans 
<ûrculaires, à tapis qui étouffent le bruit des pas, où tamise à tra- 
vers les moucharabys découpés une lumière ambrée, voluptueuse 
<^omme une caresse, qui n'a pas vu cela n'a pas vu ce que la com- 
binaison de l'imagination la plus débordante de la patience et de 
la grâce peut enfanter de plus prestigieux. Qui l'a vu, en demeure 
l'esprit ensoleillé, et comme enivré pour toute sa vie. 

Mais les Maures n'avaient pas seulement par leur architecture, 
parleurs écoles où on traduisait Aristote, où on continuait Platon, où 
on produisait Maimonide, Tophaïl, Averrhoès, etc., fait de l'Espagne 
une nouvelle Attique : par leurs irrigations, par leurs endigue- 
ments, par leur agriculture (i), en un mot, comme parleur indus- 
trie (2), ils en avaient fait un nouvel Éden. La « vega » de Gre- 
nade, la « huer ta » de Valence ,fertilisées par eux, sont demeurées 
célèbres, et la fraîcheur qu'elles présentent encore par rapport à 
TEspagne crayeuse, poudreuse, déserte et rasée de toute verdure 
est (3) comme le témoignage vivant de ce que ce peuple a perdu 

(1) Voir Prosper Mérimée, Histoire de Don Pédrey passim. 

(2) A Tolède, il y avait au temps des Maures, sur le Tage, sept digues, toutes 
«orrespondaal à des usines de diverses sortes. Il en reste une afférente, sur la 
rive gauche, à la fameuse manufacture d'armes réduite à peu près à zéro, et 
sur la rive droite, à une pauvre petite fabrique de « renaissance » occupant 
deux ou trois ouvriers, et qui était exploitée il y a une quinzaine d'années par 
uo Français fort aimable, M« Delar. 

(3) En Espagne, on a ce singulier préjugé que les arbres attirent les oiseaux 
et que les oiseaux mangent les récoltes. De là un parti pris de dénudation 
absolue, qui fait ressembler l'Espagne, depuis Victoria jusqu'à l'entrée de la 
Sierra Morena, surtout lorsque le soleil d'août a rôti (asf05^ado) jusqu'au der- 
nier brin d*herbe de ses plaines blanches murées par des falaises blanches, 
â une immense carrière à plâtre. 

HISTOIRE DB LA VIGNE. — I. 8 



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114 HISTOIRE DE Lk VIGNE 

en tombant de la domination brillante, éclairée, humaine et che- 
valeresque des Maures, aux mains sottes, féroces et pneumatiques 
du Saint-Office. 

Chose à peine croyable, tandis qu en France la culture de la 
vigne, arrêtée dans son mouvement, y restait stationnaire, TEspa- 
gne au contraire, sous la domination des Maures^ voyait ses plan- 
tations s'agrandir et se perfectionner. Le docteur arabe Hu-alb- 
awam, qui vivait au douzième siècle, nous donne relativement 
à la vigne, danjj un livre sur Tagriculture nabathéenne, des ren- 
seignements précieux, qui prouvent l'importance que sa culture 
avait acquise à son époque chez ses compatriotes (4). 

Le réveil de la viticulture et de l'œnologie espagnoles ne fut 
vraiment sonné qu'en 1513 par Alonzo Herrera, que Simon 
Roxas Clémente décore du litre de «prince de l'agriculture», titre 
qu'il aurait pu sans présomption se réserver pour lui-même. Dans 
son Agriculture générale, Herrera nous dit qu'en Espagne la vigne 
s'élève sans soutiens comme un petit arbre, et que les cépages 
espagnolsdifTerentdescepagesitaliens.il établit ses sections sur les 
couleurs des raisins et fait intervenir quinze caractères distinctifs, 
peu différents de ceux formulés par Pierre de Crescentiis (2). 
Notons toutefois, à titre de singularité, qu'il comprend dans ces 
caractères la persécution que les raisins éprouvent de la part des 
abeilles. Il recommande de tailler en automne en climat chaud, 
au printemps en climat froid, de traiter les vignes tardives à la 
cendre de vigne, à la vieille urine et au vinaigre, et les vignes 
vigoureuses et peu productives par le sable de rivière ; après 
la vendange, conduire les porcs dans les vignes pour y détruire 
les herbes, les taupes, les fourmis ; employer la paille de lupin 
en automne. Il loue les caves creusées dans le roc. Il prescrit de 
calmer le vin qui fermente au soleil en le mettant dans une cave 
froide. U remarque qu'avec les raisins trop mûrs on a des vins 
sapides et moins résistants ; il recommande de vendanger à mé- 
diocre maturité, en séparant les raisins sains, les acerbes et les 
pourris ; pour le vin fin, mêler deux qualités de raisins de choix; 
pour le vin de ménage, prendre des raisins communs, les tenir 
trois jours à terre et trois jours dans les cuves avant de les fouler. 

On ne trouve guère à citer jusqu'au dernier siècle que Fuente 
Dueûa, (3) dont le grand ampélographc espagnol fait peu de cas. 

(1) G. Foëx, Histoire et géographie de la vigne {Bulletin de la Sociélé d'agri- 
culture de rHérault, 1873, t. LX;. 

(2) Voir plus haut, p. 58. 

(3) Traité des vignes et de leur culture, in. Mémoires instrutifs et curieux de 
Don Michel Jérôme Suarez, t. V, p. 289. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 115 

« Des vingt variétés qu'il décrit, onze sont empruntées à Herrera, 
dans les autres il met de côté quelques caractères reconnus par ce 
prince de l'agriculture; aussi, ses descriptions sont elles incom- 
plètes et incompréhensibles (1). » 

En 1791, Vâlcarcel, dans son Agriculture générale (t. VUI), cil<? 
cent seize cépages, tant espagnols qu'étrangers ; il fait connaître 
aussi, d'après Juan de Vao, trente-trois variétés de Mamin (village 
près de Valence). Ses descriptions de ces trente-trois variétés sont 
superficielles, et presque toujours limitées aux caractères des 
grains. Toutefois, ajoute Roxas Clémente, il est le premier qui 
ait fait cas du nombre des grapilles. 

En 1792, Cecilio Garcia de laLuna (2) décrit les trente-trois va- 
riétés qu'il suppose les plus connues à Malaga. Là, aussi, les 
caractères ne sontguères tirés que du raisin et du grain. 

Dans le tome X VIII de V Hebdomadaire d agriculture (p. 156 à 
160),Esteban Boutelon décrit quinze cépages, avec des caractères 
qae Simon Roxas juge « beaucoup meilleurs que ceux d'aucun 
auteur antérieur, » 

Arrive enfin (1814), Simon Roxas Clémente, le véritable créa- 
teur de l'Ampélographie. Le premier, il a adopté des caractères 
méthodiques généraux d'abord, puis graduellement plus spéciaux^ 
et permettant, comme dans nos flores modernes, de descendre par 
degrés dichotomiques du genre à l'espèce, et de l'espèce à l'in- 
dividu. 

Selon Roxas Clémente, le nombre des cépages cultivés en Es- 
pagne dépasse cinq cents ; il en décrit cent vingt espèces observées 
dans les seuls royaumes d'Andalousie et de Grenade, parmi lesquels 
les plus usités sont ; le tintilla, qui donne le fameux vin de Rota, 
le iempranillOy Valbillo castillariy le mollarnoir (un tiers des vi- 
gnes de Xerez),le perruno noir y le moscatel, etc. pour les raisins 
rouges ; pour les raisins gris et blancs le lis tan commun, le perruno 
commun, le cotgadera^ le moscatel om muscat, le /fl^n blanc, surtout 
employé pour l'eau-de-vie, le doradillo^ le mantuo perruno, Valmu- 
necar, le perruno duro, le mantuo de pilas et le vigiriega commun, 
ces quatre derniers plus particulièrement aiïectés à la préparation 
des raisins secs, enfin le Ximenez-Zumbron et le Ximenez propre- 
ment dit, ce roi des raisins d'Espagne. Roxas Clémente, d'après 
Volcar, le dit originaire des Canaries et de Madère, d'où il aurait 
été d'abord transplanté aux bords du Rhin et de la Moselle, et de 

(i) Simon Roxas Clémente, loc. cit, 

(2) Dissertation en recommandation et défense du fameux vin de Malaga 
Pedro Ximenes. 



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116 HISTOIRE DE LA VIGNE 

là apporté à Malaga par le cardinal Pedro Ximenez. Julien rappelle 
à celte occasion que tous les auteurs s'accordent à dire que les 
plants « de Madère et des Canaries ont été tirés de Malvoisie, ville 
de laMorée, » d'où il conclut non sans vraisemblance que le Xime- 
nez est originaire de ce dernier pays. En tous cas, c*est lui qui 
forme (1) le fonds des vins renonuuésde Pedro Ximenez, de Xerez, 
de San Lucar et de Paxarete. 

Voici les points sur lesquels portent les caractères distinctifs 
adoptés par Roxas Clémente : 

Cep: tronc, tête, écorce, épi derme, gerçures de Tépiderme, 
bourgeonnement. 

Sarments : nombre, entre-nœuds, nœuds, aspect, couleur, cali- 
bre du bois, calibre de la moelle, grapillons et sous-grapillons, 
vrilles. 

Feuilles : grandeur, lobes, sinus latéraux, sinus de la base, 
dents, cotonneuses, nues, presque lisses, luisantes, couleur, ner- 
vures, pétiole. 

Fleurs : corolle, étamines, nombre, durée, disque. 

Raisins: nombre, grosseur, grappes, verjus, petits grains, 
pédoncules, longueur, verrues, bourrelets. 

Grains : grosseur, couleur, stigmate, peau, maturité, anneaux, 
graines. 

A Tépoque (1852-1860) où Toïdium sévissait sur nos vignobles 
avec une intensité qui n'a eu d'égale depuis que celle du phyl- 
loxéra, l'Angleterre fit faire par ses divers consuls des enquêtes 
sur la situation œnologique de leurs stations respectives, enquêtes 
dont les résultats furent communiqués aux autres puissances. On 
trouve dans les rapports venus d'Espagne, sur l'abondance du 
vin dans ce pays, des renseignements qu'il nous a paru curieux 
de relever. 

Dans la province de Huesca (Aragon) (c'est le consul anglais 
qui parle), un propriétaire m'a assuré qu'une de ces dernières 
années, la sécheresse, d'une part, et l'abondance de vin d'un 
autre côté, avaient été si grandes, qu'il était plus facile d'arroser 
avec du vin qu'avec de l'eau. Ayant besoin de place dans son 
cellier pour loger le vin nouveau^ il avait offert de vendre son 
vin de l'année précédente fr. 50 les 18 litres, mais, n'ayant pas 
même pu en obtenir fr. 26 (un réal), il l'avait Jeté pour avoir 
ses tonneaux libres. 

A Aranda del Duero (Vieille Castille), on a vu faire du mor- 

(i) Julien, loc. cxL, p. 405-406. 

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Lk VIGNE SELON L'HISTOIRE HT 

lier avec du vin. L' « ayiintamiento » de Tore, dans la même 
province, a été bàli ainsi (1). 

Les mêmes consuls nous apprennent que les vins rouges du 
Nord de l'Espagne sont expédiés à Bordeaux d'où, baptisés d'un 
liers d'eau et d'un tiers de vin blanc, et aromatisés d'iris, ils 
sont réexpédiés dans leur patrie comme fin Médoc (2). Il doit bien 
en rester un peu dans la nôtre. 

Les Baléares sur lesquelles régna jadis le fameux Géryon, qui 
nourrissait ses bœufs de chair humaine, et qui planta la vigne 
en Espagne, ne sauraient être sans injustice oubliées dans cette 
revue. Elles n'ont point démérité de la réputation que Pline leur 
avait faite, et produisent encore de bons vins, tels que les vins 
rouges de Benesalem, les vins blancs de Palma, VAlbaflor de Ba* 
nalbusa, les Malvoisie de Pollenzia, etc... 

Quelque sommaire que soit nécessairement cet aperçu, il nous 
est aussi impossible d'aborder la question de la vigne en Espagne 
sans parler des vins et des raisins de Malaga que de passer sous 
silence le Tokay en Hongrie et le Clos-Vougeot en Bourgogne. 
B y a là pour nos vaillants et sympathiques voisins un juste sujet 
d'orgueil, et une précieuse source de richesse qu'il ne tiendrait 
qu'à nos Algériens de leur emprunter. C'est à destination de ces 
derniers que nous demandons la permission d'entrer dans quel* 
ques détails (3). 

Les différents vins débités à Malaga, sont fabriqués dans cette 
ville. Ce sont : le vin blanc sec, le blanc doux, le Lagrima, le 
Pajarete, le Moscatel, le Malaga color^ plus les contrefaçons de 
Xerez, et celles de Porto et de Madère, dont nous aurons occa- 
sion de reparler au sujet du Portugal. 

Comme au temps de Roxas Qémente, ces différents vins «ont 
principalement faits de Pedro XimeneZj quelquefois mélangé de 
doradilloj sorte de chasselas indigène, donnant « de délicieux 
ndsin de table à peau fine ». 

Les Pedro Ximenez sont plantés sur les coteaux et montagnes 
tourmentées, généralement schisto-ferrugineuses qui environnent 

(0 Bulletin de la Société d'agriculture de rHéraulty 1861. — Au reste, Martial 
rapporte sur Ravenne (Italie) des faits à peu près semblables. Il préférerait, 
dit-il, y avoir une citerne qu'une Tigne, car il y vendrait Teau plus cher que 
le Tui. « Dernièrement, » se plaint-il dans une de ses épigrammes, « un caba- 
reù'er de Ravenne a trompé ma confiance : quand je lui demandais du vin 
trempé, il m'en a donné du pur. » 
(i) Bulletin de la Société d'agriculture de VEérault^ toc. cit. 
/ (3) Nous empruntons les renseignements qui suivent à une très intéressante 

' élude intitulée la Vigne à Mulaga, et publiée dans le Bulletin de la Société 
d^AcclimaicUion par le consul français de Mulago, 3« série, 2, 1875. 



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118 HISTOIRE DE LA VIGNE 

Malaga. Le Moscatel se partage la plaine avec la canne à sucre, 
pour laquelle on réserve toute Teau des irrigations. 

« Un fait frappant des vignes de Malaga, c'est le petit nombre 
de leurs feuilles et leur couleur rousse : d*un peu loin, ces plan- 
tations ont l'air de terrains absolument arides : les fruits sont, 
au contraire, abondants. » L'épamprage ne nuit donc point à la 
récolte, comme on a bien voulu le dire. C'est, en passant, une 
remarque bonne à retenir. 

Les souches sont plantées à intervalles mutuels de 2°',50, et 
taillées tous les ans à deux yeux, fin octobre, ou commencement 
de novembre. C'eût été pour nos colons le moment de se fournir 
de plants, si ces vignes n'étaient pas phylloxérées. Mais, ils trou- 
veront sans doute, facilement, sans sortir de la colonie, des plants 
similaires introduits avant l'infection. 

Deux labours, soit à la charrue! dans la plaine, soit à la pioche 
dans la montagne ; le premier, immédiatement après la taille, le 
second fin avril ou commencement de mai. La vigne est ensuite 
abandonnée à elle-même jusqu'aux vendanges, qui ont générale- 
ment lieu vers la mi-août. 

Les raisins sont foulés immédiatement après la cueillette, non 
dans des cuves, ce qui vaudrait mieux, — mais dans des espèces 
de chambres maçonnées, déclives, formées de murs de 30 à 40 c. 
de haut seulement, percés à la partie inférieure de trous qui 
déversent le liquide dans d'autres récipients également en ma- 
çonnerie (ce sont à peu près là les « palmenti » (1) de Sicile). La 
couche de raisins pressés n'est pas, on le voit, très épaisse, mais, 
de toute façon, on sépare immédiatement le jus du marc (orujo), 
avec lequel on ne le laisse Jamais fermenter j après quoi, on trans- 
porte immédiatement ce jus à Malaga, dans des tonnelets placés 
deux à deux en manière de bât sur des ânes, et dont la bonde est 
surmontée de deux entonnoirs accolés par leur large base, de 
manière à retenir les projections occasionnées par la fermen- 
tation. 

Arrivé chez les fabricants de vins, le moût est déposé dans de 
grandes cuves en bois, et, de là, transvasé dans des tonneaux 
épais placés dans des étuves, et dont on laisse la bonde ouverte 
pendant un mois et demi. Le jus est, alors, additionné de 5 p. 100 
d'alcool. Castellet recommande très expressément de n'employer 
à cet usage que de l'alcool de vin (2), mais ce n'est pas sans 
doute tout à fait exclusivement à destination de la France que 



{{) Voir la figure dans Pollacci, loc. cit. p. 282. 

(2j Castellet, ViticuUura y Enologia Espanolas, p. 233-234. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 119 

TEspagne reçoit chaque année 3 ou 4 millions d'hectolitres de 
« pétroles ))(!) prussiens. Passons... 

Au bout de trois mois, le vin est de nouveau transvasé, et 
on s'assure s'il y a été mis suffisamment d'alcool au goût des 
fabricants, puis, on le change de fût de trois en trois mois, ou 
même d'année en année, si on n'en a pas le placement. 

Le Malaga sec est plus « viné (2) que le Malaga doux et le Lagrima » 
ainsi nommé de ce qu'il proviendrait, selon les fabricants, soit 
des grappes les plus mûres, soit du jus, des espèces de larmes 
qui s'écoulent spontanément des grains avant qu'on les foule. 
Mais, ce qui contribue plus que tout le reste à modifier l'arôme 
des dififérents vins, Lagrima, Pajarete, faux Madère, etc. , c'est l'ad- 
dition en proportions diverses de « vino tierno » et de « vino 
maestro ». 

Pour préparer le premier (vin tendre), on prend 100 kil., 
par exemple, de Pedro XimeneZy préalablement desséché au soleil 
comme du raisin de caisse. On écrase ces 100 kil. de manière à 
former une pâte exempte de liquide, et à laquelle on incorpore, 
en la mêlant bien, un peu plus d'un tiers de son poids d'eau, 
puis on introduit le mélange dans des sacs, qu'on soumet à l'ac- 
tion d'une forte presse. On obtient, ainsi, une quantité de liquide 
égale au tiers environ du poids total, ou à la moitié du poids du 
raisin. On laisse reposer, on additionne d'un soixantième d'alcool, 
et on conserve jusqu'à emploi. 

Le vino maestro^ qui re/nplace le plus souvent le vino tierno , 
se prépare en versant dans le moût, au début de la fermentation, 
17 p. 100 d'alcool, qui l'arrêtent brusquement, laissant le liquide 
sirupeux, ejl fortement parfumé. C'est ce que Castellet appelle aussi, 

(1) C'est le nom qu'on donne en Alsace-Lorraine au « snap$ » de grains 
dont les Prussiens inondent cette infortunée province, et trouvent moyen de 
faire pour elle un nouveau fléau. 

(2) Les fabricants prétendent que Talcool est nécessaire à la conservation de 
res vins . Nécessité fâcheuse, si elle est réelle, ce qui est à la rigueur possible ; 
mais, la cause n'en serait-elle pas dans le procédé qui consiste à faire 
fermenter le jus en dehors de la grappe, des pellicules et des pépins ? Dépour- 
vus, par suite, de tannin, les vins contractent ainsi une tendance à tourner à 
la « graisse », et, cela est si vrai qu'une addition artificielle de tannin suffit 
à corriger ce défaut Castellet, tout en étant partisan de Tégrappage, « des- 
palUkLdo)^ s'élève beaucoup contre la séparation des pépins et pellicules qui, 
suivant lui, préjudicie beaucoup au a bouquet )> proprement dit, et indé- 
pendant de Farome particulier au cépage. La pellicule contient, en effet, des 
huiles essentielles, et les pépins une huile grasse, dont les acides gras for- 
ment avec l'alcool les élhers œnanthique, pélargonique, etc., dont ledit bou- 
quet se compose. Par suite, selon le même auteur, les vins de macération sont 
infiniment supérieurs aux vins de fermentation simple... (Castellet, VitictUtura 
y Enologia Espa:fiolas, p. 178 et suiv.) 



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120 HISTOIRE DE hk VIGNE 

calabre (1). Quelle que soit la dénomination qu'on lui applique, 
il ne paraît jamais dans le commerce, pas plus que son congénère 
le tiemo. Chaque fabricant prépare le sien, et le verse dans les vin& 
de Pedro Ximenez au bout d'un an, lorsqu'ils sont entièrement 
faits. C'est lui qui leur donne cet onctueux et cet arôme, dont 
l'ensemble constitue ce qu'on appelle à Malaga rembocado. 
On l'emploie, également, plus ou moins mélangé d'alcool, pour 
les contrefaçons de Madère, de Xerez, de Porto, etc. 

Là ne s'arrête point la fabrication pour le Malaga color, c'est-à- 
dire pour Je liquide couleur brou de noix qui est à peu près le 
seul que nous connaissions en France, et qui n'est autre que le 
vin sec ou doux de Pedro Ximenez, additionné de deux autres 
préparations vineuses appelées Varrope et le color. 

On prépare Varrope en mettant par exemple 50 arrobes (80O 
litres) de Malaga blanc doux, dans une chaudière de cuivre , 
chauffant vivement avec du fagot -pouv amener une prompte ébul- 
lition, puis modérant le feu en ne l'alimentant plus qu'avec des 
bûches. L'ébuUition se prolonge ainsi vingt-deux heures: remplis- 
sage et le vidage de la chaudière prennent, en outre, environ 
deux heures. L'opération terminée, le vin doit être réduit d'un 
tiers. « L'arrope a la couleur, et à peu près la saveur du bon 
raisiné de Bourgogne, avec une nuance d'fimertume en plus. En 
fait, il a presque le goût de brûlé, et la densité d'un sirop un peu 
liquide. » On ajoute 8 p. 100 d'arrope dans les vins blancs dont on 
veut faire du Malaga brun, et l'auteur du mémoire croit aussi, sans 
pouvoir l'affirmer, qu'on en ajoute également dans le Pajarete. 

C'est avec le color qu'on donne au produit la dernière main. 
C'est de l'arrope dont on verse 80 litres dans une chaudière d'une 
capacité de 2 h. 40, et qu'on fait bouillir sur un feu de fagots pen- 
dant 4 à S heures, en évitant avec soin que le contenu ne brûle. 
Après réduction aux deux cinquièmes, on retire le feu, et on ajoute 
brusquement, en ayant soin de brasser sans cesse, une demi- 
arrobe (8 1.) d'eau chaude, puis 24 I. de moût nouvellement tiré, 
ce qui reconstitue le volume primitif. 

Le color est, àlafois, plus fluide et beaucoup plus foncé que Var- 
rope, il est franchement amer, d'une densité de vin doux, et, « il 
laisse sur la cuiller d'argent une belle teinte caramel. » 

Il y a, du reste, du color de contrebande qui n'est, en effet,^ 
qu'un caramel véritable fait avec de la mélasse de canne à sucre 
traitée comme nous l'avons indiqué pour Varrope. 

Vrai ou faux, le color s'ajoute au vin déjà « arropé » jusqu'à 

(1) Castellet, loc. cit,, p. 143. 



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LA VIGNE SELON L'fflSTOIRE 121 

ce que le mélange ait pris la couleur qui nous est ici familière. 

Ce n'est qu'après un certain repos, que le résultat de ces 
diverses manipulations gréco-arabes (1) est livré au commerce. 
L'âge l'améliore grandement, et sa longévité est extrême. Du 
Halaga de 100 ans n*est point une rareté, et il y a, paralt-il, dans 
les chaix, des réserves de tous les âges, dont le prix, bien entendu, 
augmente avec les années. Au besoin, d'ailleurs, on supplée 
aux échelons qui manquent avec des moyennes. Ainsi, il est 
admis que moitié de vin de 30 ans, par exemple, et moitié de 
vin de Bans forment du vin de 18 ans ; que trois quarts de vin de 
24 ans et un quart de vin de 8 ans donnent un vin de 20 ans, etc. 
« On prétend que les vins ne souffrent point de ces mélanges, 
qui sont, en tous cas, de pratique courante. » 

On conserve ces vins dans des fûts épais, mais on ne les 
exporte guère qu'en petits barils d'une ou deux arrobes (16 ou 
32 1.), ou, encore, en bouteilles d'une forme particulière, et à 
fond très résistant. La transvasion s'opère avec un extrême soin : 
les bouteilles sont rincées à trois reprises successives, et bou- 
chées à la mécanique, après quoi, des ouvrières dressées à Ce tra- 
vail les enveloppent de papier et en entourent de paille la partie 
supérieure jusqu'aux trois quarts, « le fond ayant, par suite du 
mode d'emballage, la force nécessaire pour résister aux chocs »» 

Les vins blancs, les vins apyres de Malaga, le sec surtout, s'ex- 
pédient à peu près exclusivement dans l'Amérique du Sud. L'Eu- 
rope, septentrionale principalement, et plus particulièrement la 
France, comme nous Tavons dit, ne connaissent que le color. 

Le Moscatel fournit un vin muscat qui, contrairement au pro- 
duit du Ximenez, ne vit guère que ce que vivent les roses.... « Au 
bout d'un an, cette liqueur est à son apogée : elle perd ensuite 
graduellement son arôme particulier, dont il ne lui reste plus 
rien au bout de trois ans : elle est bien inférieure, selon moi, à nos 
muscats de Frontigntfn et de Roussillon. (2) » Peut-être ne faut-ilvoir 
là qu'une confirmation de l'arrêt de Castellet, attribuant la supé- 
riorité aux vins de macération sur ceux de fermentation simple : 
peut-être aussi faut-il tenir compte de ce que les viticulteurs de 
la vega n'emploient à la fabrication du Moscatel que « les grappes 
crevées par des pluies intempestives, ou qui ne sont pas dans 
de bonnes conditions pour être séchées. » La vente des raisins 
secs est, en effet, paralt-il, infiniment plus profitable à Malaga 

(i) Voir plus haut, p. 71-72 et p. 108. 

(2) Nous ayons yu plus haut (p. 103), que telle est, aussi, Topinion de Gail- 
lardon. 



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J 



122 HISTOIRE DE L\ VIGNE 

que celle des vins. On nous excusera, donc, d'en dire également 
un mot à l'adresse de nos chers Algériens. 

Les posas ou raisins secs sont, nous l'avons dit, fabriqués avec 
le Moscatel, qui se cultive exclusivement dans la plaine, et dont 
les grains gros et charnus, à épicarpe épais comme un parche- 
min, semblent faits exprès pour résister à tous les agents d'al* 
tération. Les grappes cueillies avec grand soin, et expurgées 
de leurs grains défectueux, sont exposées sur les i<paseras », 
grands rectangles d'au moins 20 m. de long et de largeur plus 
grande, orientés en plein midi, entourés d'une bordure en maçon- 
nerie de 20 à 30 centimètres de haut, et remplis de sable noir, — 
ordinairement de pulvérin d'ardoise — afin d'augmenter l'absor- 
ption de la chaleur solaire : de 3 en 3 mètres, à peu près, ces 
rectangles sont divisés, dans le sens delà largeur, par des sentiers 
remontant en ligne droite, et destinés à la circulation des « pose- 
ros ». Les grappes sont retournées avec des pinces à mesure 
qu'elles se confisent au soleil, et débarrassées, au moyen de 
ciseaux, des grains altérés qui ont pu échapper au premier 
triage, ou de ceux qui se sont altérés depuis. Devenus secs, les 
raisins sont transportés dans des magasins où des ouvrières les 
mettent en caisses. Les gi*appes les plus belles sont étendues sur 
des feuilles de papier qui séparent les couches. Les caisses valent, 
suivant les années, de 4 à 2S fr. 

De même qu'il y a fagots et fagots, color et color^ etc., il y a 
aussi posas et posas. Les pasas de Malaga sont dits posas de sol 
pour indiquer que le soleil a été leur seul confiseur, maisà Alicante, 
où le soleil, le soleil d'automne surtout, est moins igné qu'à 
Malaga, on supplée à son défaut d'énergie en passant les grappes 
au four, après les avoir préalablement trempées dans une lessive 
d'huile et de cendres, immersion qui facilite leur dessiccation. 
Ces passerilles, nommées, par opposition avec les premières, 
pasas de lejia (lessive), n'en peuvent guère être considérées que 
comme une contrefaçon, car elles n'en ont ni la finesse d'arôme, 
ni la stabilité. 

L'Amérique du Nord consomme d' « énormes quantités » de 
posas de sol. Il en est de même des pays septentrionaux de 
FEurope. De larges débouchés sont donc d'avance assurés aux 
colons algériens, qui voudront acclimater chez eux cette fabri- 
cation lucrative. 

lia vig^e en Poptug^al. — A part le passage de Polybe que 
nous avons cité plus haut (voir p. 68), les anciens ne nous ont 
rien laissé, même de fabuleux, sur l'histoire de la vigne en Por- 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 123 

lugal. Là comme dans bien d'autres pays elle est donc anté- 
rieure à toute tradition, et on s'y est, pendant de longs siècles, 
contenté de boire du vin et, comme le prouve la mercuriale de 
Polybe, d'y en boire à bon marché, sans en parler. On paraît n'y 
en avoir aussi produit que pour les besoins locaux, car, ce n'est 
qu'au quatorzième siècle, sous le règne de Ferdinand P' (1367- 
1383), qu'on y entend pour la première fois parler d'exportation 
par les chroniqueurs. Encore, le fait n'est-il rien moins qu'avéré. 

« Ce fut à l'occasion d'une grande stérilité en Italie, que 
quelques négociants vinrent chercher les vins noirs et alcooliques 
des rives du Douro, près de Lamego : des factoreries anglaises 
furent successivement établies à Porto, et le vin qu'elles ache- 
taient était expédié en Angleterre (1). » 

Une fois signalés à l'attention publique par cette espèce de 
hasard, les vins de Porto et de Lisbonne ne tardèrent pas à 
prendre faveur. L'exportation s'en étendit jusque dans les pays 
Scandinaves : d'autre part, ils trouvèrent des débouchés dans les 
possessions portugaises, et notàniment au Brésil, qui en faisait 
alors partie. Toutefois l'importance de cette exportation était 
encore assez restreinte, « car en 1678, première année où sur les 
registres de la douane de Porto, il est question de nos vins, 
l'exportation fut à peine de 240 hectolitres. Et, dans les dix 
années suivantes, jusqu'à 1687, sa moyenne annuelle n'atteignit 
pas 3,000 hectolitres (2). » 

C'était l'Angleterre qui absorbait la majeure partie de ce vin, 
auquel elle ne tarda point à prendre goût, et à fournir un large 
débouché. Avec la consommation, la production se développa, si 
bien qu'en 1693, l'exportation n'était pas moindre de 66,000 
hectolitres (3). 

Survint, en 1703, le traité de Methuen, qui a fait du Portugal, 
commercialement parlant, ce qu'il est demeuré depuis, une 
colonie anglaise, et qui a anéanti ses fameuses fabriques de 
lainages de Portalegre et de Covilhâ. En échange d'une entière 
liberté pour l'importation des lainages anglais, il concédait 
aux vins de Portugal en Angleterre la remise d'un tiers sur les 
droits d'entrée imposés aux vins d'autres provenances. 



(4) Rodrigo de Moraes Soares, Mémoire sur les vins de Portugal^ rédigé à 
Toccasioa de TExposition de 1878. Notre exposé est en grande partie emprunté 
à ce remarquable travail. 

(2) Villa Mayor, Douro Ulustrado, Porto, Magalhaez e Moniz, editores, p. 16 
et 19. 
. (3) Id., iWd., p. 16et 19. 



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124 HISTOIRE DE LA VIGNE 

Ce privilège ne paraît point avoir, dès l'abord du moins, 
produit un accroissement sensible dans Timportation en Angle- 
terre, car, il faut pousser jusqu'à 1716, c'est-à-dire 13 années 
après le traité, pour trouver une exportation supérieure à celle de 
1693. Elle fut, cette année-là, de 70,000 hectolitres (1). 

Après des vicissitudes diverses, et des périodes de discrédit 
dues aux adultérations des planteurs, et qui firent un moment 
descendre les prix à 10,000 reis (55 fr. 55 c.) la pipe de 500 
litres (2), la moyenne de l'exportation avait fini par s'établir à 
81,000 hectolitres (3). Mais bientôt les exactions des facteurs 
anglais qui, maîtres du marché, imposaient leurs prix à la culture 
et, surtout, leurs fraudes, qui en discréditaient complètement les 
produits, ne tardèrent pas à faire perdre au Portugal, et plus parti- 
culièrement à la région duDouro, le seul bénéfice du traité. « Dans 
leur âpre convoitise, ils adultéraient les vins estimés du haut 
Douro en y mélangeant les vins verts, faibles, sans couleur, 
de mauvaise qualité, de Yal de Besteiros, San Miguel de Outeîro, 
Anadia, etc., et en cherchant à suppléer aux défauts de ces 
boissons par l'addition de baies de sureau, de poivre, de sucre et 
autres ingrédients qui, au lieu de les améliorer, leur enlevaient 
toute saveur, toute force, toute couleur à leur arrivée dans le 
Nord, et les discréditaient complètement. Par suite, ces vins qui 
avaient eu jusque-là toutes les préférences grâce à leur goût, tom- 
bèrent au point que non seulement tout autre vin, mais toute 
autre boisson prit faveur sur eux. ♦> 

Ce fut pour mettre un frein à ces pirateries qu'en 1756, le 
fameux Pombal créa une Compagnie générale de F Agriculture 
des vignes du haut Douro, En mars et en avril, les vins nouveaux 
étaient apportés au marché de Regoa, et goûtés par quatre gour- 
mets, dont deux choisis par la compagnie, et deux par les munici- 
palités de Villa Real et de Lamego. C'étaient ces dégustateurs qui 
fixaient le prix du vin qu'ils répartissaient en trois classes, à peu près 
comme font nos agents de culture pour les tabacs des planteurs. 
De ces produits, que la compagnie monopolisait, ceux de première 
catégorie étaient seuls admis à l'exportation ; la compagnie 
exploitait elle-même les autres dans les cabarets de Porto et des 
environs. Comme aujourd'hui, d'ailleurs, les exportations portaient 
presque exclusivement sur les vins « de Porto », qui, fournis par 
les trois régions dites du haut Douro, du bas Douro et du Douro 

(i) Villa Mayor, loc,^ dt.^ p. 19. 

(2) Id., ibid., p. 20. 

(3) Moraes Soares, loc, cit., p. 27. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 125 

inférieur, poussent, en effet, tout le long de ce fleuve et de ses 
affluents, le Corgo, le Tanha, le Baroza, le Tavora, le Torlo, le 
Pinhâo, le Tua, etc. 

Fondée, selon la formule du § 10 des InstituiçôeSy pour 
u soutenir la culture des vignes et la réputation des vins, protéger 
le commerce de ces vins en les fixant à un prix régulier, qui 
assurerait les bénéfices du fabricant et ceux du négociant... » la 
compagnie du haut Douro ne tarda point, comme la plupart des 
monopoles, à dégénérer en «bataillon d'abuz », plus criants peut- 
être que ceux qu'elle avait pour but de prévenir. Elle ne s'établit 
point d'ailleurs sans opposition. La confiscation, à son profit, du 
droit de vente des vins et eaux-de-vie au détail souleva, surtout à 
Porto, des résistances d'une énergie telle que « des ruisseaux de 
sang coulèrent, et que le monopole ne put être établi qu'au prix 
de nombreuses exécutions capitales (1). » Ainsi imposé par la 
terreur, il se perpétua par accoutumance bien longtemps encore 
après que les inconvénients en eurent apparu à tous les yeux, et 
ne fut supprimé qu'en 1866, par une loi des Certes (2). 

En attendant, mieux encore que tous les traités et que toutes 
les compagnies, les guerres maritimes de la Révolution et de 
TEmpire, et le blocus continental avaient assuré aux vins de 
Portugal le monopole du marché britannique. De 1789 à 181S, 
l'exportation en Angleterre s'élève moyennement à 210,000 hecto- 
litres, pour redescendre, ensuite, à la moitié environ de ce 
chiffre. 

En 1832, suppression de tout privilège, et rentrée du Portugal 
dans le droit commun, droit exorbitant, presque prohibitif. Mais, 
là ne fut point encore le principal obstacle au développement de 
l'importation en Angleterre, et, de l'arrêt qu'elle a subi, les 
vignerons portugais ne peuvent se prendre qu'à eux-mêmes. 

« La natura fa Fuva, e l'arte fa il vino, » a dit PoUacci (3). En 
Portugal l'art est employé, non à faire le vin, mais à le défaire. 

Le régime draconien si durement imposé par Pombal pour 
l'exploitation des vins du Douro a disparu, avons-nous dit, 
après 110 ans d'exercice. Mais, les subdivisions et les habitudes 
qu'il avait créées lui ont, en partie au moins, survécu. On fait 
encore trois espèces de vin de Douro. La première qualité se récolte 
surtout dans le Douro supérieur et dans le haut Douro. La 



(1) Villa Mayor, loc. cU., p. 23. 

(2) Id., iôtd., p. 23. 

(3) Pollacci, La teoria et la pratica délia vitkullura e délia enologia, p. 2 19. 
Milano, Fratelli Oumolard, 1883. 



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126 HISTOIRE DE LK VIGNE 

moyenne en est évaluée à 100,000 hectolitres, et, c'est encore 
TAngleterre qui en est le principal acheteur. La seconde qualité, 
fournie en majeure partie par le Douro inférieur, n'est pas bien 
facile à distinguer de la première, dont elle est souvent la digne 
rivale. Production moyenne 150,000 hectolitres. Une certaine 
quantité de ces vins est, d'ailleurs, mélangée à ceux de première 
catégorie. Le reste va au Brésil. 

La troisième qualité est constituée par les vins des endroits les 
plus élevés de la région, c'est-à-dire de ceux où le raisin mûrit 
le moins bien. La production moyenne est, aussi, évaluée 
à loO,OQO hectolitres. Comme au temps de la Compagnie, ces 
vins sont, en partie, consommés dans les cabarets du pays, et en 
partie convertis en eau-de-vie^ qui est employée à la préparation 
des vins supérieurs (1). Par suite de ce système, qui n'est malheu- 
reusement pas limité aux seuls « Porto », les vins portugais sont 
à rheure actuelle les plus alcooliques du monde, ainsi qu'en 
témoigne le tableau ci-après, résumant les résultats de 15,490 ana- 
lyses faites à la station œnologique de Gattinara. 

Alcool 0/0 Température moyenne 

des pays. 

Afrique 18.87 lô» 

Australie 13 .46 » 

Asie Mineure 15.50 12® 

Grèce 13.83 12© 

Italie 12.73 12o 

France 10.34 10» 

Russie 12.54 9o9 

Autriche 11.70 IQo 

Amérique du Nord 11.12 icfo 

Allemagne 11 .03 10© 

Suisse 9 10» 

Espagne 14.92 14o 

Portugal J9.06 14o (2). 

On voit que les vins de Portugal sont plus alcooliques, même 
que les vins d'Afrique, et, que leur alcoolicité dépasse d'un tiers 
celle de leurs congénères d'Espagne, produits dans des conditions 
absolument parallèles de climat et de sol, de l'Espagne où on 
« vine » pourtant, mais d'une façon moins extravagante (3). Cela ne 



(1) Moraes Soares, loc, cit. y p. 13. 

(2) Selletti, loc. cit,, p. 16. 

(3) Il y a quelque trente ans, TAngleterre, voulant s*édifler une fois pour 
toutes sur la question du « vinage », envoya, pour la renseigner de visu et de 
gustatu, un commissaire spécial dans chaque région de production. Celui qui 
fut chargé de visitera petites journées TEspagne et le Portugal, ne put trouver 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 127 

répond ni à la moyenne de la température estivale qui est le grand 
facteur de ralcoolicité, ni, encore moins, à la réalité des choses, 
car, de tous les moûts passés en revue par Villa Mayor, tant dans 
son Manualde viticultura pratica que dans son Douro illusirado, 
un seul, celui du bastardo^ atteint non pas 19, non pas 18, 
mais 14,6 : tous les autres varient entre 8,8 {Codega ou Malvasia 
grossa do Douro) (1) et 13,4 {AlvarelhâOj Tinta carvalha) (2). 
Véritable moyenne, 12. 

Qu*ont gagné les Portugais, et aussi les Espagnols, nous ne 
dirons pas à ces sophistications, car nous admettons que c'est de 
bonne foi qu'ils empoisonnent leurs vins pour les mieux conserver, 
mais à ces pratiques vicieuses? Uniquement ceci. Elles ont trans- 
formé leurs produits en espèces de grogs dans lesquels le goût 
aimable, suave et velouté du vin de bonne qualité disparaît sous 
la sensation brutale et corrosive de Talcool qui racle et qui brûle, 
et comme le remarque très bien Cognetti de Martis (3), elles 
affectent leurs vins d'un défaut capital au point de vue du com- 
merce, l'inconstance dans le bouquet^ le corps et la chaleur (4). 
Ce sont les vins ou, comme disent si bien les Espagnols, les 
M caldos » incendiaires de Porto qui ont fait aux Anglais ces 
« gosiers de salamandre » dont parle Victor Jacquemont, et qui 
ne sont plus accessibles qu'aux impressions combiu*antes et pimen- 
tées (5). Or, abyssus abysmm invocat. Si cette maxime a jamais 



dansées deux pays un litre de yin qui ne fût empoisonné d'alcool. Un exem- 
plaire de cette enquête, ainsi que sa traduction de notre main, doivent 
encore exister au Ministère des Finances. 

(1) Villa Mayor, Manual de viticultura pratica, p. 499. 

(2) Id. itnd.yy p. 522 et 556 : Voici, au reste, ces déterminations : 

Codega 8.8 Alvarelhâo 13.4 Tinta carvalha.. 13.4 

Diagalves 9.4 Bastardo 14.6 Tinta francisca. . 12 . 5 

Mourisco branco. 12 Gasculho 9 Tinta pinheira. . 9.4 

Rabagato 12 Mourisco tinto... 10.5 Touriga 12 

Verdelho 11.3 Sousao.. 12.5 

(3) Cognetti de Martis, loc. cU,, p. 190-194-195. 

(4) En Espagne, par exemple, le vin qu'on sert dans les mesas redondas, 
ou tables d'hôte, est absolument impotable, corrosif si on le boit pur, plat si 
on y met de Teau. 

(5) Nous avons été nous-mêmes témoins du fait suivant dans un hôtel de 
Boulogne-sur-Mer. Une famille anglaise demande une bouteille de Bordeaux. 
On lui apporte un vieux Saint-Emilion, fleurant mieux que benjoin, tolu et 
civette. Il est renvoyé comme ne valant rien. « Ah ! je sais, » dit le maître 
d'hôtel sans se déconcerter; et, introduisant dans la bouteille réprouvée un 
demi-verre à Bordeaux d'excellent cognac, il la renvoie rebouchée aux consom- 
mateurs. Elle fut trouvée délicieuse. 



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128 fflSTOIRE DE LA VIGNE 

trouvé son application, c'est bien, surtout, en matière d'alcool. Tel 
commence par une goutte d'absintbe dans un litre d'eau qui finit 
par l'absinthe pure à 72% quand ce n'est pas par l'acooî à 90. 
Pour le consommateur qui a tété avec du Porto de 19, voire même 
de 20 et de 25 degrés (car 19 n'est qu'une moyenne), le meilleur 
breuvage sera toujours celui qui raclera et qui brûlera le plus. Et 
c*est ainsi qu'en Angleterre au Xerez et au Porto se substituent 
peu à peu le Sherry et le Portwine^ produits indigènes, auxquels 
la vigne n'a que peu ou point de part à réclamer, produits absolu- 
ment artificiels, mais, par cela même, mieux appropriés à des 
goûts émoussésy et, que les consommateurs ont fini par préférer 
même aux légitimes enfants du Guadalquivir et du Douro (1). La 
même chose s'élait produite à Rome, où les vins très drogués 
de Grèce avaient fini par céder la place à une contrefaçon 
dont Gaton (2) nous a laissé la formule (3), et qu'on avait fini 
aussi, par préférer à une nature... qui n'avait rien de na- 
turel (4). 

Et c'est ainsi qu'alors que l'Angleterre est censée ne boire que 
du Porto, la véritable exportation des vins de Portugal, en grande 
partie fabriqués par des Anglais, (5) va se dirigeant vers le 
Brésil... (6) et vers la France. 

Quant aux consommateurs dont le palais est moins mégissé, ils 
achètent en Hongrie, selon Villa Mayor, quantité de vins rouges 
de table, entièrement semblables à ceux qui se préparent dans 
maintes localités d'Estramadure, de Beira et de Traz os Montes, 
et qui sont encore inconnus hors de leurs contrées d'ori- 
gine (7). 

Villa Mayor en gémit. Mais, ce que Téminent recteur de Coïmbre 

(1) Cognetti de Martis, loc. dJt. 

(2) Porcius Cato, De re rustica, ch. CXII. 

(3) En attendant que quelque Gaton Britannique nous livre le secret des 
contrefaçons anglaises, voici d'après Castellet, Viticultura y Enologia Es- 
pafîolas, p. 304) le procédé couramment usité en Espagne pour Timitation 
du Porto. A Faide d'un appareil tubulaire, plein de charbon ardent et 
immergé dans du vin rouge pur, porter ce liquide à une température de 30 
à 40° et Ty maintenir jusqu'à ce qu'il ail pris une teinte jaunâtre foncé. 
Ajouter, alors, par hectolitre, 4 litres d'alcool à 80«, et 2 litres de teinture 
alcoolique de très jeunes cerneaux. Laisser un an en fût dans une cave 
exposée au midi, puis, mettre en bouteilles ou expédier en barriques sembla- 
bles à celles de Porto. L'auteur assure que les plus uns gourmets ne sauraient 
reconnaître la contrefaçon. 

(4) Voir plus haut p. 73. 

(5) L'enquête dont nous parlons un peu plus haut établit, en effet, que nombre 
de vignobles estimés du Portugal appartiennent à des propriétaires anglais. 

(6) Cognetti de Martis. loc. cit., p. 195. 

(7) Villa Mayor. Manual de viticultura pratica, p. 12. 



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LA VIGNE SELON t'HISTOIRE 12» 

omet d'ajouter, c'est que les vins de Hongrie ne sont point vinés. 
Or, les moûts de Beira ont 10.5 d'alcoolicité moyenne et les 
vins 14.7, les moûts de Traz os Montes 11.2 et les vins 13.7, les 
moûts d'Estramadure 11 et les vins 15.8, pas bien loin de moitié 
en plus (1). Si les vignerons de Portugal veulent que nous 
buvions leurs vins en nature, qu'ils commencent par nous les 
rendre abordables! 

Le Portugal n'est pour ainsi dire qu'un grand vignoble : on en 
jugera par ce fait presque incroyable, s'il n'était attesté par le 
Directeur général du Commerce et de l'Industrie, que, dans tout 
l'État, il n'existe qu'une seule commune où la vigne ne soit pas 
cultivée, celle de Montalegre^ dans la province de Traz os Montes^ 

Pour n'avoir pas à revenir à la région du Douro, disons tout de 
suite qu'indépendamment des « Porto », elle produit des vins de 
liqueur, dénommés, du nom du cépage qui les fournit. Muscat^ 
Malvasta^ BastardOy AlvarelhàOj et des Geropigas ou vins doux 
d'un goût exquis, et susceptibles d'être compris dans le même 
groupe. 

Bien différents de ces nectars sont les vins de Minho^ régioa 
septentrionale du Portugal, où les vignes sont cultivées en hau- 
tains, ce qui a fait donner aux vins du cru la qualification de 
mhos de enforcddo (de enforcado^ pendu), parce que leurs mères 
grappes sont suspendues entre les branches de l'arbre qui sert de 
n juçum ». Cette dénomination rappelle la fameuse vigne de 
Cinéas (2), dont les vignes de Minhp se rapprochent, d'ailleurs^ 
aussi, par l'àpreté de leurs vins. Us sont, par cela même, 
appréciés, comme rafraîchissants, pendant les fortes chaleurs. Ce 
sont, pour tout dire, les Argenteuil du Portugal. 

Ce sont là les deux extrêmes, mais, en dehors d'eux, le Portugal 
possède quelques vins assez estimés tels que ceux de Torres 
VedraSf qui, selon Jullien,ne seraient pas sans analogie avec nos 

(1) Moraes Soares. Mémoire sur les vins du Portugal. Voici, d'après le même 
documeal, le parallèle pour toutes les provinces : 

Moût. Vin. 

DouTo 12 21 .4 

Traz os Montes 11.2 13.7 

Minho (vin de hautain) 8.8 10.1 

Beira alta et baixa 10.5 44.7 

Estramadure 11 15.5 

Alemtejo 10.8 15.1 

Alganre 11.7 15.4 

lie de ( Funchal 11.8 

Madère I Camara de Lobos 10.7 

(2) Voir plus haut p. 46. 

HISTOIRE DE LK VIGNE. — I. ^ 



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130 HISTOIRE DE LA VIGNE 

Hermiiage (1), les vins blancs, tant secs que de liqueur, de Setubal 
en Eslramadure, le vin de Faro\ dans les Algarves (2), etc. En 
outre, un stock considérable de vins ordinaires, et qui n'auraient 
souvent besoin, pour figurer dans les vins fins, que d'une fabri- 
cation moins défectueuse. Comme nous venons de le dire, et 
comme le reconnaît d'ailleurs l'intéressant mémoire qui nous 
sert de guide (3), ils sont tous atrocement « vinés », ce qui leur 
interdit absolument, au moins chez nous, le rôle de vins de table, 
et les confine dans les « coupages ». C'est sous cette forme, sans 
doute, et sous la dénomination élastique de vins de Bordeaux, que 
nous avons dû consommer les 250 à 260,000 hectolitres qui 
représentent la moyenne de notre importation depuis trois 
années (310,000 en 1883), sans que personne se soit douté chez 
nous qu'il buvait du vin de Portugal à son ordinaire (4). Nous 
n'insisterons pas sur ces chiffres douloureux pour nous, dont 
nous aurons lieu de retrouver les analogues en Espagne, en 
Italie, en Grèce, et jusqu'en Asie Mineure. Mais, si nous ne pou- 
vons, ou si nous ne voulons pas pouvoir nous suffire, nous ne 
saurions, en tous cas, mieux placer notre clientèle que chez un 
peuple essentiellement droit, honnête, courtois, pour qui semble 
avoir été fait le mot de Vauvenargues : « La politesse vient du 
cœur, » et avec qui la cordialité de nos relations n'a jamais 
traversé l'ombre d'un nuage. 

Les vins du Portugal sont, d'ailleurs, d'un prix très abordable. 
Les Douro (Porto) de première qualité coûtent en moyenne 
278 fr. les 500 litres, ce qui les met à 56 centimes le litre ; la 
deuxième qualité revient à 40 centimes, la troisième à 22 cen- 
times 5, le tout en rade de Porto. Les autres sont tous moins 
chers, et varient de 45 centimes (première qualité de l'Estrama- 
dure), à 11 centimes 25 (troisième qualité de Beira Alta et de 
Beira baixa). Les vins mêmes des Algarves, l'Andalousie Portu- 
gaise, entièrement analogues aux Madère, aux Xerze et aux 
Malaga, ne varient guère qu'entre 34 et 17 centimes (5). Us mérite- 
raient d'être plus achalandés. 

Le Portugal a quelques cépages communs avec nous. Le Teta 

{{) Julien, loc. cit., p. 428. 
(â) Id. ihid. 

(3) Moraes Soares, loc. c^^, p. 13 et 35. 

(4) Nos renseignements statistiques sont dus à la gracieuse obligeance de 
M. George de Mello, directeur général du Commerce, de l'Industrie etdeTAgri- 
eulture, par T intermédiaire de notre excellent ami Francisco de Cosla-Lobo. 
Qu'ils reçoivent ici, Vun et Tautre, l'expression de notre plus sincère gratitude. 

(5) Moraes Soares, loc. cit., pissim. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 131 

de cabra^ cultivé principalement dans File Saint-Miguel, serait, 
selon Villa Mayor, notre « Pis de chèvre (i) », le Tinta miisguenta 
notre Meunier (2). Le Bastardo, a été longtemps pris pour notre 
Noirien de Bourgogne, mais Rebelle da Fonseca a fait ressortir 
entre les deux cépages des différences essentielles. Outre ses 
qualités œnologiques, le Bastardo aravantage d'être trèsprécoce. D 
mûrit au commencement de juillet, ce qui lui permettrait Taccès 
des régions septentrionales. Après l'avoir introduit à la Dorée, 
Odart a cru reconnaître en lui le Trousseau du Jura (3). 

Si l'origine bourguignonne du Bastardo est sujette à contesta- 
tion, il n'en est pas de même, paraît- il, du Tinta /rancisca, dont le 
nom même est un certificat d'origine, et qui, d'après des docu- 
ments authentiques encore existants, aurait été apporté de la 
Côte-d'Or à Roriz par Archibold, fondateur de cette « quinta » 
(Douro). L'émigration ne paraît point lui avoir nui, car il donne 
dans le' Douro de fort bons vins d'une force de 12° au pres- 
soir, bien entendu. C'est à peu près le degré des Clos-Vou- 
geot(4). 

La Bourgogne n'a pas seule fourni son contingent à la viti- 
culture portugaise. Sa jumelle la Gironde a voulu être de la 
partie. Le Touriga, selon Villa Mayor, serait notre Cabemet (5). 
Villa Mayor, enfin, a de bonnes raisons de croire que le Tinta pin- 
heira (6) est le Pinot negret^ ou Pinot dru d'Odart. Le Sousào aurait 
été rapporté de Lima. C'était faire un bien long détour, pour un 
cépage évidemment parti d'Espagne après la conquête du Pérou (7). 

La viticulture a passé, depuis une trentaine d'années, en Portu- 
gal, par de très cruelles épreuves. L'oïdium l'avait, pendant une 
longue période, presque anéantie. Les vignobles de Chamusca^ 
qui donnent un vin cher aux Lisbonnais, ceux de CarcavelloSj dont 
nous avons déjà parlé, ceux de l'Algarve, avaient disparu, et il vint 
un moment où la production qui variait, de 1852 à 1854, entre 2 
et 3 millions d'hectolitres, était tombée à 600,000, et même, au 
dessous d'un demi-million (423,085 en 1857). Pendant la période 
décennale 1860-70, elle n'a pas dépassé 1,700,000; en 1873, et 
malgré le phylloxéra, qui paraît être là-bas plus discret, quoique 
guère plus combattu que chez nous, elle est remontée à 2 millions. 

(1) Villa Mayor, Manml, p. 518. 
(2)Id.,i6td.,p. 561. 
(3)Id., ibidAj 527-530. 
(4)Id.,t6id. p. 558-559, 

(5) Id., ibid. p. 564-566. 

(6) Id., ibid. p. 567. 

(7) Id., ibid, p. 553. 



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132 HISTOIRE DE LA VIGNE 

En 1882 elle était de 2,874,000, chiflFre assez voisin de son an- 
cienne moyenne. En compensation de tant de ravages, Toïdium 
eut cependant un avantage pour les Portugais : il leur fit décou- 
vrir TAlemtejo, vaste région vinicole, comprenant les districts de 
Bega, d'Evoraet de Portalègre, comme cheznous,jadis, Alexandre 
Dumas découvrait Marseille. C'était un cliché en Portugal que 
FAlemtejo était une « contrée de mauvais pain et de mauvais vin. » 
Par un heureux privilège, les vignes de TAlemtejo échappèrent 
au terrible érysiphe. On s'avisa, alors, de goûter ce vin qu'on 
jugeait, de tout temps, si mauvais sur lafoldes proverbes, et on le 
trouva fort bon, si bon qu'on le multiplia, à tel point que la pro- 
duction, qui variait de 1852 à 1856 entre 50 et 60, et au maximum 
90,000 hectolitres, a dépassé 184,000 en 1882. 

On avait cru im instant que le phylloxéra avait eu, aussi, sa 
compensation en révélant l'indemnité d'un cep européen, qu'il n'y 
aurait plus eu, pour se préserver, qu'à substituer, ensuite,- à tous 
les autres. Le « Mourisco preto » était cet oiseau bleu. Malheureu- 
sement, on s'était trop hâté de chanter victoire. Le Mourisco prêta 
n'est pas plus invulnérable aux attaques du terrible aphidien que 
ses congénères d'Europe ; seulement, il résiste plus longtemps à 
ses blessures, et, en cas de traitement, il les guérit plus vite, ce 
qui ne laisse point que d'être un avantage assez appréciable (1). 
C'est le Traminer du Midi (2). 

La France est devenue aujourd'hui, nous l'avons dit, la meil- 
leure cliente du Portugal, meilleure même que le Brésil, qui la 
suit de très près, deux fois meilleure que l'Angleterre, qui n'im- 
porte que 150,000 hectolitres, venant, il eêt vrai, à peu près 
exclusivement de Porto (4 à 5,000 hectolitres de vins communs 
et 7 à 8,000 de Madère). 

Ces relations ne pourront que s'étendre si, comme tout permet 
de Tespérer, la frabrication des vins portugais s'améliore. Les- 
œnologistes éminents ne manquent point en effet en Portugal. Il* 
suffit de citer Villa Mayor, le Guyot Lusitanien, auteur du Doura 
illustrado^ de l'excellent Manual de viticultura pratica auquel 
nous avons fait de si nombreux emprunts, etc. (3) ; Ferreira Lapa^ 

{{) Travaux du service du phylloxéra. Année 1882. Rapport du consul de Lis- 
bonne, p. 528. 

(2) Cépage européen qui d'après le livre de Planchon sur les Vignes améri- 
caines aurait le plus longtemps tenu, de l'autre côté de TAtlantique, aux atta- 
ques du phylloxéra. Voir plus loin. 

(3) Mort depuis la composition de ce travail, après une existence de 73 ans, 
entièrement consacrée à la science ampel-œnologique. Outre les ouvrages men- 
tionnés plu» haut, Villa Mayor a publié une Ampélographie Portugaise, avec 



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Lk VIGNE SELON L'HISTOIRE 133 

auteur d'une Technologie rurale^ où la viticulture et l'œnologie 
tiennent une large place ; Auguste d'Aguiar, modificateur de la cuve 
Mimard, enfin, le ministre homme debien Joâo de Andrade Corvo qui 
a su, chose rare, se servir de ces hommes utiles. Ils ont analysé tant 
isolément qu'en mélange lesmoûtsde leurs différents raisins, dressé 
Tampélographie de leurs cépages, établi à Coïmbre un jardin viti- 
cole que Paris en est encore, nous verrons bientôt pourquoi (1), — 
«D est toujours, hélas I on se demande pourquoi, — à lui envier. 

n n'est pas douteux que des travaux si sagement encouragés 
ne finissent par entrer dans la pratique. En attendant, courage 
•et toutes nos sympathies, à ces pionniers du progrès ! 

lia vig^ne en Gaule. — « La vigne est fille de France, puis- 
qu'elle est indigène sur les bords du Rhône, dans le Midi, dans une 
partie du sud-ouest et qu'elle croît vigoureusemeat dans tous les 
bois, dans toutes les haies et sur tous les cours d'eau de ces con- 
trées, et les Celtes la connaissaient et la cultivèrent alors qu'ils 
ignoraient encore qu'il exist&t des Grecs et des Romains. La vigne 
est fille de France, et la preuve en est dans cette loi qui fait naître 
-chaque fruit sous le climat qui doit lui donner ses qualités les plus 
•élevées, comme dans sa vitalité, qui résiste sans dégénérescence 
h la culture à laquelle elle est soumise depuis des siècles. » 

Ainsi s'exprime l'auteur du remarquable traité de la Vigne en 
France^ que nous avons eu et que nous aurons encore fréquem- 
ment occasion de citer (2). 

Henri Mares (3), le docteur Baumes (4), le docteur Lavalle (S), 
les professeurs Planchon (6)etFoëx (7) ; en un mot les hommes les 
{)lus éminents, les plus compétents, les plus autorisés dans la 
question, émettent une opinion analogue, au moins en ce qui 
concerne l'indigénat de la vigne dans notre pays. 

A cet égard les données de l'histoire sont confuses et incohé- 
rentes, parfois contradictoires. Tâchons, en les interrogeant, d'en 
démêler le fil conducteur. 

Nous avons vu Platon, né quatre siècles et demi avant notre ère, 
et qui vivait bien loin de iious, nous parler des habitudes ba- 



i]gures en couleur, et un Traité de Vinification, Nous nous associons, de tout 
notre cœur, aux justes et universels regrets laissés par cet homme de bien. 

(1) Voir plus loin. 

(2) Romuald Dejemon, loc, cU., p. 57. 

(3) La Ferme, 1865, t. Il, p. 269. 

(4) Mémoire sur la culture de la vigne indigène sur les bords du Rhône, Nimes . 

(5) HisUnre des vignes et des vins de la Côle-d'Or, Dijon. 

(6) Les Tufs de Montpellier, 

<7) Bulletin de la Société d'agriculture de VHérault, 1874, t. LX. 



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134 fflSTOIRE DE Lk VIGNE 

chiques des Celtes, qu'il comparait à celles des Scythes. Elles 
étaient donc dès ce temps-là bien notoires : ce qui se concilierait 
assez mal avec une introduction toute récente de la vigne en 
Gaule. 

Athénée a consigné dans ses espèces de Mémoires, la tradition 
suivante : 

Euxénon, marchand phocéen , se trouvait sur les côtes de Pro- 
vence au moment de fêtes préparées pour le prochain mariage de 
Petta, fille du roi des Salyens. L'usage était qu'à la fin d'un 
banquet organisé ad hoc^ la jeune fille à pourvoir entrât dans la 
salle, munie d'une coupe d'eau et de vin, et la présentât à l'époux 
de son choix. Soit hasard, soit préférence réelle, ce fut Euxénon, 
hôte fortuit du festin, qui reçut la coupe, et, le père, voyant dans 
ce fait, avec la superstition familière aux anciens, un avertisse- 
ment des dieux, consentit au mariage. Euxénon oublia sa patrie, 
vécut en ces lieux avec sa nouvelle épouse à laquelle il donna le 
nom d'Arisloxène, et dont il eut un fils appelé Protis. Au temps 
d'Athénée, les descendants de ce dernier portaient encore à Mar- 
seille le nom de « Protiades ». 

Justin, un peu antérieur à Athénée, rapporte, d'après Trogue- 
Pompée, dont il n'est que Tabréviateur, la même tradition d'une 
manière un peu différente : 

Deux pirates phocéens, Simon et Protis, furent jetés par les 
hasards de leur aventureuse profession sur les bords lointains du 
Rhône. Séduits parla beauté du lieu, ils résolurent de fonder une 
ville sur les frontières de Nannon, roi des Ségobriges, et vinrent 
lui demander son amitié. 

Il préparait alors les noces de sa fille Gyptis. Invitation des 
Grecs au banquet, puis, même cérémonial et même issue que 
dans Athénée. Gyptis choisit pour époux Protis, qui, devenu 
gendre du roi, reçoit de lui le terrain nécessaire à la fondation 
d'une ville. La seule différence, capitale il est vrai, à notre point 
de vue, c'est qu'au lieu d'une coupe d'eau et de vin, c'est une 
coupe d'eau pure que Protis offre au Phocéen. Seulement, l'au- 
teur latin ajoute : « ... Ces Phocéens adoucirent la barbarie des 
Gaulois en leur enseignant une vie plus douce ; ils leur apprirent 
à cultiver la terre, à fortifier la cité, k planter l'olivier et à tailler 
la vigne. Et, tels furent alors les progrès des hommes et des 
choses qu'il semblait non que la Grèce eût passé en Gaule, mais 
que la Gaule elle-même se fût transportée dans la Grèce. » 

De ces deux traditions, qui remontent l'une et l'autre au temps 
de Tarquin, la première établirait que, plus de 600 ans avant notre 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 135 

ère, le vin existait tout au moins à l'état de produit d'importa- 
tion dans notre Midi; quant à la seconde, elle démontre peu* la 
distinction évidemment voulue entre l'olivier que Protis nous 
apprit à />/an/^r, c'est-à-dire qu'il nous apporta, et la vigne dont 
il nous apprit à tirer meilleur parti par la taille, elle nous 
démontre, disons-nous, que Protis trouva sous sa main ce végétal 
tout porté. 

Pline (1) nous apprend, d'autre part, que « les Gaulois séparés 
de l'Italie par les Alpes, boulevard alors infranchissable, eurent 
pour premier motif d'inonder l'Italie, la vue de figues sèches, 
d'huile, de raisins et de vin de choix rapportés par Hélicon^ 
citoyen heLvétien qui avait séjourné à Rome en qualité d'artisan, n 

Selon Plutarque (2) et Tite-Live, ce serait un Toscan nommé 
Âruns qui, pour se venger de son pupille Lucumon, devenu le 
séducteur de sa femme, aurait apporté du vin aux Gaulois 
qui, épris de cette liqueur nouvelle, auraient, sur les pas du 
chef étrasque, envahi cette « Œnotrie » qui la produisait, 
« Cela, « ajoute Plutarque, » se passait longtemps avant l'exil de 
Camille. » 

Ce qui ressort de plus clair de ces divers faits, c'est que dès bien 
longtemps avant la conquête romaine, le vin était répandu et la 
viticulture était en pleine activité, tout au moins dans les provinces 
méridionales de la Gaule. 

Même dans la Gaule septentrionale, non seulement on buvait du 
vin, mais on en buvait avidement, ainsi que cela résulte de ce 
passage de Diodore de Sicile (3) : « Il y fait du vent » (dans la 
Gaule) (4), «des ouragans. Il faut ajouter à ces inconvénients du 
climat l'excès du froid qui altère assez la température de l'air pour 
que la terre ne puisse donner ni vin ni huile. Privés de ces deux pro- 
ductions, les Gaulois se fabriquent une b.oisson qu'ils tirent de l'orge 
et que l'on nomme zuthos (bière) ou font usage d'un mélange de 
miel délayé et d'eau (hydromel). Ds sont, néanmoins, très passion- 

(1) Pline, loc. cit, t. I, p. 476. 

(2) Plutarque, Vie de Camille, 

(3) Le commentateur dit que ceci ne s'applique qu'à la Gaule septentrionale 
ce qui va de soi, car la contradiction serait trop formelle avec Cicéron (plai- 
doyer pour Fonteius), contemporain... pour son malheur de César et d'Au- 
guste, ou plutôt d'Octave, comme Diodore. La contradiction ne serait pas moins 
tlagrante avecSlrabon, avec les conditions d'existence assignées à la vigne par 
Golumelle (voir plus loin, p. 135-136), mais elle le serait plus encore avec le 
bon sens. Représenter, non seulement la Narbonnaise, mais l'Aquitaine, mais 
le Dauphiné, comme des Sibéries où le raisin ne peut mûrir I Cela ne se discute 
pas. C'est d'ailleurs un fait reconnu, que Diodore manque de critique. 

(4) Bibliothègue histmnque, t. II, p. 360. 



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136 mSTOlRE DE LA YIGNE 

Dés pour le vin, boivent tout pur et avec excès celui que le com- 
merce leur apporte, et se livrent si avidement à cette boisson, 
qu'ils s'enivrent et tombent ensuite dans le sommeil, ou dans des 
accès de fureur. Plusieurs marchands italiens, qui aiment beau- 
coup l'argent, regai'dent le goût des Gaulois pour le vin, comme 
une source continuelle de profits, et ils leur en apportent, soit 
sur des barques qui montent et descendent les fleuves, soit sur 
des charriots qui les conduisent à travers les campagnes, et ils le 
vendent un prix si élevé qu'on a de la peine à le croire. Souvent, 
pour une tonne de vin, ils reçoivent en payement un enfant 
m&Ie, et échangent ainsi une liqueur contre un esclave, qui les 
servira à table. » 

Non seulement on trouvait en Gaule la vigne et le vin, mais, 
la plupart des droits, tant locaux que généraux, qui les grèvent 
aujourd'hui, et que beaucoup de gens croient relativement récents, 
y étaient déjà en vigueur. Ils sont, donc, plus anciens que l^re 
nouvelle. 

D'après la plaidoirie de Cicéron (1) pour Fonteius, Titurius 
avait exigé quatre deniers d'entrée par amphore pour le vin intro- 
duit à Toulouse. Porceus et Numius faisaient payer trois victorias 
à Crodune, et Servius en demandait trois à Vulchalon. (Entrée 
et octroi.) Dans cette même province, on avait imposé une taxe 
à ceux qui transportaient du vin de Cobiamaque (bourg entre 
Toulouse et Narbonne) sans passer par Toulouse (droit de circula- 
tion) ; enfin Élésiode avait même institué un droit de sortie- de 
six deniers, droit fort minime bien que le vin exporté fût destiné à 
l'ennemi. (L'ennemi à ce moment, c'était l'Espagne de Sertorius.) 

« Tout cela, » dit fort judicieusement le docteur Lavalle (2), « ne 
prouve-t-il pas une culture importante, et un commerce très 
étendu, et, partant, n'est-il pas en contradiction avec la supposi- 
tion d'une introduction datant seulement de quelques années? On 
peut donc regarder comme incontestable que la vigne n'a pas été 
importée en Gaule par les Romains. » 

César dit, en parlant des Gaulois,que « le voisinage àe\BLprovif%ce{'i) 
(Gaule Narbonnaise), et l'usage des objets de commerce maritime 
leur ont procuré Tabondance et les j ouissances du luxe (4). « Ailleurs , 
il dit, à propos des Nerves(Cambrésis) (5), que, chez eux, tout accès 

(i) Cicéron, Bibliothèque latine- française. Pankouke, t. IV, p. 395-396. 

(2) Histoire des vignes et des vins de la Côte-d'Or. 

(3) Celle expression suffirait à elle seule, s'il enétait besoin,pour légitimer la 
festriction formulée par le commentateur deDiodore (V. plushaut, p. 135,note 1). 

(4) J. Cœsar, Commentarii de belle GallicOy lib. VI,24. 
(5)Id.t6ûi.,Ub. 11,15. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 137 

est interdit aux marchands étrangers, et qu'ils proscrivent (m7jt>a//) 
rasage du vin et autres douceurs de la vie, « comme propres à 
énerver leurs âmes et à amollir leurs courages. » Plus loin enfin, 
il fait la même remarque, et presque dans les mêmes termes, rela- 
vement aux Suèves (1). 

Ce n'étaient là évidemment, pour César, que des singularités et 
des exceptions dignes de remarque, puisqu'il prenait la peine de 
les noter. Non seulement, à son époque, le vin était donc connu 
en Gaule, car on ne proscrit point l'inconnu, et on ne proscrit le 
connu qu'après en avoir essayé, mais il était d'usage général, et 
vraisemblablement moins cher que Diodore ne veut bien le dire. 

Ce vin, lui venait- il exclusivement d'Italie, ou lui était-il loisible 
de le tirer de son propre sol? Pour ce qui est de la Province ou 
Gaule Narbonnaise, la seconde alternative n'est point douteuse, 
car voici ce qu'en dit Strabon : « Leur pays (des Marseillais) produit 
des oliviers et des vignes en abondance , mais la rudesse du terroir 
fait que le blé y est rare (2). » Cette abondance avait même été 
assez grande pour amener des abus, et motiver, dans la république 
marseillaise, imeloi qui interdisait, comme danslaRome primitive, 
l'usage du vin aux femmes. Comme à Rome, la loi tomba graduel- 
lement en désuétude; on commença par fixer à trente ans pour Tun 
et l'autre sexe le droit de boire du vin, puis on laissa chacun en user 
à son gré (3). « La Narbonnaise entière, » dit ailleurs Strabon, 
« donne les mêmes fruits que l'Italie. Cependant, à mesure qu'on 
avance vers le Nord et les Cévennes, l'olivier et le figuier disparais- 
sent, quoique tout le reste y croisse; la, \\gne réussit moins dans la 
partie septentrionale de la Gaule; tout le reste produit beaucoup de 
blé, de millet, de glands, et abonde en bétail de toute espèce. Aucun 
terrain n'y est en friche, si ce n'est les parties occupées par des 
marais ou des bois. Encore, ces lieux mêmes sont-ils habités (4). » 

« Il y a des choses, » a écrit Montesquieu, « que tout le monde 
dit parce qu'eUes ont été dites une fois (5). » H en est un peu de 
même, croyons-nous, de cet autre cliché analogue au cliché phé- 
nicien, accepté, comme lui, sans contrôle, et qui veut que la vigne 
ne se soit étendue en Gaule qu'après et que par les Romains, et en 
remontant vers le Nord en deux directions divergentes, par les 
vallées du Rhàne et de la Garonne. 



(i) Commentarii de bello Gallico, iib. IV, 2. 

(2) Strabon, Géographie, liv. IV, l. Il, p. 11. 

(Z) Rozier, Dictionnaire universel (V agriculture y t. X, article Vigne, 

(4) Strabon, BéographiCy liv. IV, t. Il, p. 5. 

(5) Grandeur et Décadence des Ramains, ch. iv. 



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138 HISTOIRE DE LA VIGNE 

Le passage de Strabon que nous avons rappelé ne prouve 
nullement que la viticulture fût bornée à la Narbonnaise. Si elle 
réussissait moins bien dans la partie septentrionale de la Gaule, 
c'est qu'elle y donnait sans doute, comme aujourd'hui, des 
produits moins corsés et moins abondants, mais c'est qu'elle y 
réussissait encore dans une certaine mesure ; c'est, en tous cas, 
qu'elle y avait été essayée, et, il n'y avait eu aucune raison de 
cesser ces essais là où ils avaient réussi. Et puis, que faut-il 
entendre par Gaule septentrionale ? Peut-être rien autre chose que 
la France septentrionale actuelle, ce qui laisserait dans la zone 
viticole, tout au moins l'Aquitaine et le Dauphiné (1). 

Columelle (2), qui écrivait moins d'un* demi-siècle après Strabon, 
donne la préférence, sur toutes les autres plantes, à la vigne, à 
cause de la facilité avec laquelle elle répond aux soins de l'homme, 
dans presque toutes les contrées et sous tous les climats du monde, 

si on en excepte les climats glacés ouhrulemis elle est surtout 

la seule plante, qui réussisse sous diverses températures, soit 
sous un pâle froid, soit sous un pôle chaud ou sujet aux 
tempêtes. Avec ses moyens les plus perfectionnés, railways, 
paquebots, télégraphes, et ses explorateurs intrépides jusqu'à la 
mort, la géographie la plus raffinée de nos jours ne trouverait 
pas un iôta à retrancher ou à ajouter à cette définition. 

On voit que Columelle était loin de regarder la vigne comme 
bornée à la région de l'olivier, et, la netteté de ses formules 
indique bien qu'il s'agit pour lui non de faits nouveaux ayant 
besoin d'être démontrés, mais, de vérités acquises et hors de 
toute contestation. 

Ailleurs, Columelle parle de cépages spécialement appropriés 
aux climats froids « il (le cultivateur) mettra sous un cli- 
mat froid ou nébuleux deux espèces de vigne, ou les hâtives 
dont les fruits préviendront l'hiver par leur maturité (3), ou 
celles, dont le grain sera ferme et dur, parce qu'elles défleuriront 
au milieu des brouillards, et que leur fruit mûrira ensuite aux 
gelées et aux frimas, comme les autres mûrissent aux chaleurs. » 
La Gaule semblait même avoir des variétés propres à son sol et 

(1) D'autant que le figuier, caractéristique pour Strabon des régions 
chaudes, est loin de disparaître avec l'olivier. Nous l'avons nous-mêmes observé 
à Yétat sauvage sur les falaises calcaires et ruiniformes, qui bordent, comme 
des murailles, la rive droite de la Dordogne à l'approche de son confluent avec 
la Vézère, entre Mauzac et Limeuil. 

(2) Columelle, loc. cit., liv. 111, ch. I, p. 223. 

(3) On ne parlerait pas autrement aujourd'hui des Morillon s noirs et des 
Meuniers d'Argenteuil. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 139 

baptisées d'après lui; telles les Allobrog€s{l), qui « donnent un vin 
bien inférieur lorsqu'on les change de pays ; « les Bituriques, « qui 
supportent très bravement les tempêtes et les pluies, rendent 
beaucoup de vin et ne dégénèrent point dans un terrain maigre, 
qui souflfrent plutôt le froid que l'eau, et l'eau que la sécheressCy 
sans cependant que les chaleurs les incommodent ; » telles les trois 
Eelvenaciae (Vivarais), dont les deux plus grandes sont regardées 
comme pareilles entre elles, parce que leur vin n'est ni de moindre 
qualité ni moins abondant dans l'une que dans l'autre. L'une des 
deux que les habitants des Gaules appellent emarcum^ ne rend 
qu'un vin médiocre, et l'autre, qu'ils appellent longue ou avare, 
donne du gros vin, et non pas aussi abondamment que semble 
le promettre le nombre de ses grappes, quand elles commencent à 
paraître. La plus petite, qui est en même temps la meilleure de ces 
trois vignes, se distingue très bien à sa feuille, plus ronde (2) que 
celle des deux autres ; elle a son mérite, tant parce qu'elle sup- 
porte très bien la sécheresse ainsi que le froid, pourvu qu'il ne soit 
pas accompagné de pluie, que parce que son vin se conserve 
jusqu'à la vétusté et principalement parce qu'elle est la seule qui 
fasse honneur au terroir, même le plus maigre, par sa fertilité. » 
Les Bituricx étaient très productives, à tel point qtie les 
Romains avaient cru devoir les introduire chez eux. « Us ne les 
connaissaient que depuis peu de temps « (Columelle écrivait vers 
l'an 40 de notre ère), » et les avaient incontestablement tirées des 
proviriceséloignées(3). ))Enfin,nous avons vu que, suivantle même 
auteur, la Gaule partageait avec la Bétique le privilège de fournir 
en Italie même, à l'insuffisance des vignobles italiens (4). Comment 
la Narbonnaise eût elle sufQ seule à cette exportation, en même 



(4) H n'y aurait rien de surprenant à ce que ces vignes Allobrogiques ne 
fussent autre chose que la Mondeuse, encore aujourd'hui presque localisée 
dans Tancien pays des Allobroges (Ain, Isère, et les deux Savoies). 

(2) Nous avons eu déjà occasion d'appeler l'attention du lecteur sur ce 
passage à propos de l'origine générale de la vigne. 

(3) Reparlant de ces vignes Bituriques au commencement du septième siècle, 
Isidore de Séville {Originum, LXVII, chap. v), dit positivement qu'elles tirent 
leur nom du pays où on les cultive. Ainsi que nous aurons occasion de le 
voir plus loin, Yinet a cru reconnaître ces vignes Bituriques dans le grand 
cépage du Bordelais, le Gabernet, en patois Bldure. L'analogie phonétique 
est, effectivement, tout à fait frappante. Ajoutons que, dans son savant traité 
de la Vigne dans le Bordelais, Petit-Lafitte émet l'opinion que cette variété, 
inconnue, ou tout au moins inusitée, dans la région méditerranéenne, est ori- 
ginaire de la Gironde, aussi bien que le Verdot, cépage des « Palus » qui 
« n'a jamais été signalé sous un nom quelconque dans aucune autre contrée 
vinicole de la France ni de l'étranger (p. 147-161). » 

(4) Columelle, loc. cU,, liv. 1, préface, p. 172. 



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140 HISTOIRE DE LA \1GNE 

temps qu'à alimenter le reste de la Gaule, surtout s'il est vrai, 
comme Pline, contemporain de Columelle(l), nous l'assure, que le 
vin de Béziers n'était point apprécié [atictoritas) au delà des Graules? 

Avec les vignes Helvénaques, les Gaulois faisaient des provins 
qu'ils appelaient condosocci, qu'ils redressaient contre un roseau, 
et qu'ils coupaient après la récolte. C'était là une pratique toute 
locale, que Columelle blâme (2), estimant qu'il vaut mieux, 
comme en Italie, conserver le provin comme marcotte. Dans un 
autre passage (3), Columelle nous dit qu'il y a en usage dans la 
Gaule une espèce de plant d'arbres mariés aux vignes, qu'on 
appelle rampotimum et qu'il croit être Vopulus ('sorte d'érablej. Ce 
mode de culture est encore en usage dans le Dauphiné, en Savoie 
et du côté de Luchon et de Saint-Gaudens, mais, c« n'était point 
celui de la Narbonnaise proprement dite, où en raison du vent, 
encore aujourd'hui propriétaire despotique de cette région, les 
vignes « empêchées de croître au delà des premiers bourgeons, 
et toujours semblables aux plantes que l'on travaille avec le 
boyau, rampaient sur le sol comme des herbes et pompaient par 
leurs grappes le suc de la terre f4). » Là, non plus, il n'y a rien 
de changé. 

On 'se fatiguerait, et on fatiguerait inutilement le lecteur à 
reproduire tous les passages de Pline relatifs aux vignes et aux 
vins de Gaule. Ne citons donc que les plus saillants. 

Les Romains, avons-nous vu, tenaient en grande estime le vin 
de Vienne (Isère), jusqu'à le payer à prix d'or. Cela tenait à une 
saveur de poix qui plaisait à leurs palais blasés, et qu'il avait 
naturellement. Martial, le Brillât- Savarin de la poésie, consacre 
un distique au vin poissé, « produit des fameuses vignes de 
Vienne. » 

« Ces territoires des Arvernes, des Séquanes et des Helves s'en 
(de la vigne qui le produit) sont enrichis récemment elle n'était 
pas connue au temps de Virgile, mort il y a 90 ans (19 ans avant 
notre ère). » Inconnue en Italie, bien entendu, mais non en Gaule, 
non à Vienne tout au moins, où elle parait avoir été indigène, à 
Vienne déjà passablement lointaine de la Narbonnaise et des 
oliviers. 

Pline (5) confirme aussi ce que dit Columelle des vignes Allobro- 
giques qui « aiment les lieux froids^ mûrissent par la gelée et 

(i) Pline, loc. cit., liv. XIV, p. 590. 

(2) Columelle, loc. cit., li?. V, p. 291. 

(3) Id., i6td., p. 298. 

(4) Pline, loc. cit., liv. XIV, 3, p. 522. 

(5) Id., ibid. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 141 

ont les fruits noirs. Célèbres dans leur patrie^ ailleurs, elles ne 
sont pas reconnaissables. » 

Nos cépages paraissent avoir été appréciés en Italie, où on les 
introduisait en échange des cépages italiens, qu'on nous envoyait, 
a En Italie, on aime la vigne des Gaules; celles de Picenum au 
delà des Alpes. » 

La Narbonnaise était une des régions où Ton faisait « de Yai- 
gleucos naturel », c'est-à-dire du vin cuit au soleil, comme le 
Hontbazillac. C'étaient les vignes Helvénaques qui donnaient ce 
produit, mais à Alps même, capitale des Helviens(i4/ôa Belviu- 
rum)j on avait trouvé au temps de Pline « une vigne dont 
la floraison passe en un jour, ce qui la met grandement à l'abri 
des accidents. On la nomme Narbonnique ; Hu]ourd'hm toute la 
Province enfait des plants (1). » 

Indépendamment des vins de Béziers, qui se consommaient en 
Gaule, Pline cite dans la « province » les vins de Mai'seille : « il 
y en avait deux, « l'un plus épais, et, comme on dit, succulent, 
servant à préparer les autres (vin de coupage).... Quant aux autres 
que produit le Narbonnais, on ne peut rien en dire. Les vignerons 
de ce pays ont établi des fabriques de cette denrée, et ils fument 
leurs vins. Et plût à Dieu qu'ils n'y introduisissent pas des 
herbes et des ingrédients malfaisants! N'achètent-ils pas de 
l'aloés, avec lequel ils en altèrent le goût et la couleur ? » 

La fumigation des vins avait pour objet de les vieillir artifi- 
ciellement. Cet usage est, croyons-nous,abandonné. On les chauffe 
seulement, suivant le procédé Pasteur, pour les débarrasser des 
a microbes ». L'aloès aussi, croyons-nous, est passé de mode. 
Quant aux autres ingrédients.... ?? Nil sub sole novum (2). 

n y avait donc des vignes indigènes en Gaule, soit par suite de 
semis, soit, pour parler comme le traducteur de Diodore de Sicile, 
« portant icelles vignes la terre de son propre naturel. » Il y en 
avait en Yivarais et en Dauphiné au moment de la conquête 
romaine : y en avait-il plus haut, dans le Bordelais, dans l'Age- 
nois et en Bourgogne, par exemple ? Ce point est resté obscur, car, 
le silence des auteurs après Pline prouve, non pas qu'il n'y 
avait plus de vignes, mais qu'il n'y avait plus de naturalistes, voilà 
tout. L'Empire, selon sa nature, avait tout éteint. 

(i) Pline, loc, ciL, liv. XIV, 5, p. 526. 

(2) L'habileté des {^ens de Cette pour les contrefaçons de tous les vins, est 
passée en proverbe. Il y a une vingtaine d'années, au moins, que Madère a 
substitué à ses vignes des cannes à sucre, ce qui n'empêche pas qu*il se boive 
toi^ours autant de Madère, de Madère venant de Madère ; seulement, il y a été 
envoyé de Cette. 



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142 HISTOIRE DE LA VIGNE 

A défaut de témoignages écrits, le docteur Lavalle (1), deman- 
dant ses informations à la nature elle-même, s'exprime ainsi : 
« Jamais la vigne qui prospère dans nos climats n'a été cultivée 
en grand ni en Provence ni en Asie Mineure. Jamais, dans les 
zones du figuier et de Tolivier , les plants particuliers de la Côte-d'Or 
n'ont pu donner de résultats industriels de quelque importance. Les 
auteurs de tous les temps constatent tous que nos plants trans- 
plantés à Marseille ou en Italie végètent avec peine, et ne donnent 
aucun produit. Comment admettre que ces plants nous auraient 
été fournis par des contrées où les circonstances climatériques 
s'opposent à leur complet développement ? 

« Si la vigne a été importée dans nos contrées, on est 

forcé d'admettre que les variétés particulières qui y ont été culti- 
vées dans tous les temps n'ont pas été directement cultivées par les 
peuples delà Gaule Narbonnaise, chez qui elles ont été inconnues, 
et que, partant, elles sont le résultat de semis particuliers faits 
dans le pays. 

« Avant la conquête, tous les peuples qui habitaient ces 

contrées connaissaient l'usage du vin, et certaines parties de ce 
pays, notamment la Franche-Comté, et très probablement les 
points actuellement occupés par nos vignobles, possédaient des 
variétés spéciales, qui paraissent très^analogues, sinon identiques, 
à celles qui existent aujourd'hui. » 

Se non è vero avouons que de tels arguments sont fort 

plausibles. Pline, lorsqu'il parle de l'introduction des yignes 
Viennoises chez les Arvernes et les Séquanes, ne dit nullement 
qu'ils ne possédassent point, avant, d'autres variétés. Ajoutons 
qu'on trouve dans le Limousin, et notamment à Confolens, enclave 
limousine de la Charente, un plant dit Bretonneau, indiqué dans 
l'Ampélographie du docteur Guyot comme n'existant que là et qui, 
des 10 ou 12 cépages cultivés dans la région est celui qui offre 
la plus parfaite ressemblance avec la vigne sauvage du pays (2). 
Comment ce plant nous serait-il venu de la Narbonnaise où il n'a 
jamais été signalé (3) ? Directement transplantés dans lés régions 
plus septentrionales, les Aramons (4), les Carignanes, les Gre- 



(i) Histoire des vigms et des vins de la Côle-d'Or, • 

(2) C'est aussi, avec la Folle, celui qui y résiste le mieux aux divers accidents 
météoriques, et, dont la fertilité y est plus constante. 

(3) Môme remarque en ce qui concerne le Verdot, cépage inconnu hors du 
Bordelais et, dans le Bordelais même, hors des « Palus ». (Voir plus haut, 
p. 140. 

(4) Les Aramons ne mûrissent même pas à Agen. {Bull, de la Commission 
supérieure du phylloxéra, année 1881, p. 187.) 



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LA VIGNE SELON ^HISTOIRE 143 

naches, etc. qui forment le fonds de la viticulture provençale, n'y 
donneraient, d'ailleurs, que du verjus. 

Les cépages septentrionaux de la France ne lui sont donc pas 
venus de la France méridionale, où ils n'existent pas. Us no 
paraissent pas lui être venus davantage de lltalie, dont le climat 
est absolument analogue à celui de la Narbonnaise. Si on ne veut 
admettre qu'ils soient nés sur place, il faut avouer qu'il y a là pour 
la critique historique, ou plutôt pour l'ampélographie, qui seule 
peut donner le dernier mot de la question, une grande inconnue 
à dégager (1). 

Quoi qu'il en soit, l'an 71 ou 72 de notre ère, époque justement 
où écrivait Pline (2), le vin était assez abondant, nous ne disons 
pas seulement en Gaule, mais au nord de la Belgique, pour que 
les Bataves révoltés sous les ordres de Civilis, et assiégeant les 
légions romaines devant Vetera (aujourd'hui Xanten), pussent 
s'exciter par de larges libations de cette liqueur à l'assaut des 
retranchements (3). 

Un autre passage de Tacite nous prouve que, ce vin, les Ger- 
mains le tiraient des provinces limitrophes de la Gaule, ce qui, 
s'il ne prouve pas absolument, permet du moins de supposer 
qu'elle en produisait. Ce passage est ainsi conçu : 

« Leur (des Germains) boisson est une liqueur faite d'orge ou 
de blé fermenté, qui leur fait une espèce de vin. Les plus voisins 
de la firontière achètent du vin. Que si, là-dessus, vous leur 
fournissiez tout ce qu'ils demandent, la soif les détruira plus faci- 
lement que la guerre » (4). 

Tacite écrivait ce passage en 98, sous le consulat de Cocceius 
Néron, Aug. pour la quatrième fois, et de Ulpius Trajan, César pour 

(1) Julien {loc, cit., p. 29) dit que « les anciennes chroniques nous appren- 
nent que la vigne était connue dans TAuxerrois, quand les Romains pénétrè- 
rent dans les Gaules. » S'il en était ainsi, le débat se trouverait tout tranché. 
Malheureusement, Julien néglige de citer la chronique qu'il invoque, et dont 
Tautorité, dès lors, ne peut être contrôlée. Romuald Dejernon dit aussi (loc, 
cit. y p. 87) que « des Chartres authentiques établissent qu'en 680, la vigne 
était cultivée à Auxerre, et les meilleurs vins déjà en renom depuis plusieurs 
siècles. » Mais, quelle chartre et depuis combien de siècles, tkat's the question. 
Notons enfin ce très curieux passage de Pline (liv. XVII, 4) ; « Les Éduens et les 
Pictons ont rendu leurs champs très fertiles avec la chaux, qui, en fait, se 
trouve très utile aux oliviers et aux vignes. » Assurément, il n*y a jamais eu 
d'oliviers ni à Poitiers ni à Alesia, mais s'il n'y avait point de vignes, pour- 
quoi cette association d'idées chez le grand naturaliste romain, enlre les noms 
de ces deux régions et les bons effets de la chaux sur la culture du précieux 
arbuste ? 

(2) La révolte de Civilis dura de 70 à 72. — Pline écrivait en 71 . 

(3) Tacite, Histoires, liv. FV, p. 29. 

(4) Tacite, La Germanie, 23. 



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144 HISTOIRE DE LA VIGNE 

la deuxième fois (1), c'est-à-dire deux ans après la mort de Demi- 
tien, et six ans après Tédit de ce despote, qui prescrivait l'arra- 
chage de la moitié des vignes dans toutes les provinces, et inter- 
disait d'en planter de nouvelles en Italie. Ces lignes sembleraient 
donner raison à Suétone lorsqu'il dit que Tédit n'eut point de 
suite, puisque, six ans après, la Gaule Sequano-Rhénane avait 
encore du vin non seulement pour elle, mais pour les Germains. 
Tout au moins n'eut-il pas les suites rigoureuses, absolues, que 
certains de nos auteurs modernes se sont complu à lui prêter. 

Ce qui paraît plus probable et mieux établi, c'est que, se plaçant 
au point de vue exclusif et mesquinement entendu de Imtérét 
italiote, Tadministration romaine n'encouragea point, dans les pre- 
miers siècles, en Gaule, la propagation de la vigne. Il fallut un 
empereur né au delà des Alpes, comme Probus, qui était Pan- 
nonien, et dès lors étranger aux étroits préjugés quiritaires, 
pour rétablir à cet égard le droit commun, non seulement entre 
toutes les provinces, mais entre tous les citoyens, car, dans l'inter- 
valle, l'administration romaine semble surtout avoir fait de la 
culture de la vigne le privilège de ses protégés. 

« Ainsi comme Annibal avait autrefois peuplé toute l'Afrique 
d'oliviers, de peur que ses soldats oisifs ne se portassent à des 
séditions, de même Probus employa les siens à planter des vignes 
sur les collines des Gaules, de la Pannonie, de la Mésie, particu- 
lièrement sur le mont Aima, près de Sirmium, et sur le mont d'Or 
dans la haute Mésie, et il donna ensuite ces vignes à ceux du 
pays pour les cultiver. Il permit généralement aux Gaulois, aux 
Pannoniens, aux Bretons et aux Espagnols d'avoir des vignes 
autant qu'ils voudraient, au lieu que, depuis Domitien, la per- 
mission nen était pas donnée à tout le monde (2). « Vospiscus (3) 
s'exprime à peu près dans les mêmes termes. 

JjWk vig^ne en Angrleterre. — En ce qui concerne les Bretons, 
la permission, au premier abord, paraîtra bien superflue. Et, pour- 
tant, l'histoire atteste qu'elle fut utilisée. « Au dire de Joseph Strutt, 
auteur d'un ouvrage sur lesmœurs et usages des anciens Bre tons ^ ona, 
en effet, » trouvé en Angleterre des pressoirs et autres vestiges d'in- 
struments de vinification datant de l'époque romaine (4). » Quel- 
ques auteurs ont même cru pouvoir faire remonter cette introduc- 



(1) Tacite. Paris, Garnier, p. 337. 

(2) Histoire des Empereurs par le D* D. T. justifiée par les extraits des auteurs 
originaux, chez Charles Robertet. — Paris, 1691, t. III, p. 576. 

(3) FI. Vopiscus, Vie de Probus, Bibliothèque latine française, t. II, p. 408. 

(4) G. Foëx, lac. cit. 



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LA VIGNE SELON L'BISTOIRE 145 

lion bien au delà, vers les premiers temps de la conquête, 
vers l'an iO de notre ère, époque où « les Romains, déjà 
possesseurs d'une grande partie de la Grande-Bretagne, y ac- 
climataient les habitudes de luxe de l'Italie » (1). Cette cul- 
iore ne disparut même point avec la domination latine, car, 
on la trouve mentionnée dans les ouvrages de Bède, qui écri- 
vait en 731, et, plus tard, dans le grand cadastre qui fut 
dressé après la conquête normande [Doomsday Book). Les Nor- 
mands appelèrent même l'île d'Ely, île des vignes, parce que, 
peu après leur occupation, Tévêque d'Ely reçut, à titre de dîme, 
du vin récolté dans son diocèse (2). D'après la chronique de 
William de Malmesbury, la viticulture était très répandue en 
Angleterre au douzième siècle, et la vallée de Gloustershire était 
celle qui produisait les meilleurs vins, les meilleurs vins de l'An- 
gleterre, bien entendu. Aujourd'hui même, il en resterait encore 
des traces à Tortworth. Au siècle suivant, sous Henri III, paraît 
en Angleterre un ouvrage spécial sur la vigne (3). Il y avait dans 
le parc de Windsor une vigne qui a existé jusqu'à Richard U, qui 
en payait la dîme à l'abbé de Waltham, et il est avéré que le pre- 
mier comte de Salisbury planta à Hattield une vigne qui y exis- 
tait encore au moment où Charles P' y fut fait prisonnier (4). On 
a conservé le souvenir de l'existence de vignes dans diverses 
parties du Surrey (5), et l'une d'elles, qui a également laissé des 
traces, florissait jadis à Burg-Saint-Edmunds. En somme, la cul- 
ture de la vigne s'établit dans toute l'Angleterre, et Stow rapporte 
qu'en 1377 le vin indigène était servi sur la table du roi, et même 
vendu. Ce fait a lieu de surprendre devant la déclaration de 
Froissart, qui nous dit qu'en 1372, 200 voiles anglaises arrivèrent 
à Bordeaux, et repartirent chargées des vins de Guyenne, et 
devant les révélations d'un livre de comptes retrouvé par Ben- 
tham, et mentionnant l'envoi, sous Edouard II, de 899 tonnes de 
vin de France en Irlande ; mais, ce qui est incontestable, c'est 
qu'avant Henri VIII, chaque abbaye, chaque monastère avait sa 
vigne, exposée au midi sur des terrains légers et sablonneux, et 
que ces corporations recevaient aussi des quantités considérables 
de raisins en redevance (6). La suppression des fiefs monastiques 
semble avoir du même coup, sinon anéanti, tout au moins sensi- 

(1) Archibald F. Barron, Vines and vine culture» London, 1883. 

(2) Id., ibid. 

(3) Id., Und, 

(4) Id., ibid. 

(5) Id., ibid. 

(6) Romaald Dejernon, toc, citf p. 53, 54. 

TRAITÉ DK LA VIGNB. — I 10 



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146 HISTOIRE DE LA VIGNE 

blement amoindri la viticulture anglaise. Les mémoires du temps 
nous disent, en effet, que Gridell, évêque de Londres, envoyait 
chaque année de Fulham à la reine Elisabeth des raisins dont 
elle était très friande ; d'où on peut conclure qu'ils étaient 
devenus une sorte d'objet de luxe. Ces raisins devaient être cul- 
tivés en plein air, car on ne se servit guère de serres chaudes en 
Angleterre qu'après le commencement du siècle dernier, c'est-à- 
dire quand on eut substitué dans les constructions le verre aux 
lames de mica, ou «verre de Moscovie »(1), qu'on y avait employées 
jusque-là. Speechly parle d'une treille qui poussait en plein air à 
Northallerton (Yorkshire), en 1789, et couvrait 132 yards carrés 
(120 m., q.). On lui attribuait une existence de 150 ans. 

Pendant le dernier siècle,- la culture du raisin semble être 
devenue assez générale en Angleterre, et il en reste encore à 
l'état de vie quelques spécimens des plus remarquables, tels que 
cette treille de « Black Hamburg » (Frankenthal), de Valentine's 
Ilford (Essex), dont Gilpin dit dans sa Forest Scenery qu'elle a 
été plantée en 1758. Il est établi que c'est le cep le plus vieux de 
l'Angleterre, et qu'elle est mère du cep encore plus célèbre de 
Hampton Court, qui a été planté en 1769, et couvre actuellement 
220 yards carrés {deux hectares) (2). Cet exemple n'est point 
isolé, et parmi les treilles plus modernes, il en est qui ne le cèdent 
en rien à leurs aînées. A Cumberland Lodge (Windsor), il en 
existe une qui produit annuellement 2000 livres de raisin : une 
autre à Sillwood Park est également fort renommée, 
r Les Anglais ont acquis une grande perfection dans la culture 
des raisins en serres et sous châssis (ground viiienes)^ ils en ont 
en toutes saisons, plus beaux, souvent, qu'on ne les récolte dans 
les régions les plus favorisées de la nature, et c'est ainsi que 
Meredith a pu faire primer à Rome des échantillons cultivés à 
Liverpool. Ils ont enrichi l'ampélographie d'un grand nombre de 
<i seedlifigs )> estimés, dus à des hybridations méthodiques, et c'est 
encore chez eux que nos praticiens vont apprendre les secrets de 
ces cultures «forcées», dont les admirables spécimens ont valu la 
décoration à l'horticulteur Margotin, leur élève, à la suite de 
TExposition de mai 1883. Lord Bute, le descendant de ce fameux 
favori de George III, dont les procédés autoritaires faillirent 



(1) Cette substance est encore employée en guise de verre à vitres par les 
paysans russes. — Delafosse, Cours de Minéralogie. 

(2) Les détails relatifs à la viticulture anglaise sont à peu près textuelle- 
ment empruntés à Archibald Barron. Voir p. 189 de son ouvrage la planche 
représentant la treille, en serre, de Hamplon Court. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 147 

mellre,ily aqucique 120 ans,!' Angle terre en combustion, a même,- 
à Caslle-Coch-Cardiff, un véritable vignoble sous verre {a vine- 
yard of a somewhat extensive scale). La proximité et le bon mar- 
ché de la houille peuvent seuls expliquer de tels tours de force. 
En tous cas, ce n'est pas à ce peuple qu'on pourra reprocher, 
comme à nous, de ne pas apprécier le prix de la vigne. 

La Tig^ne en France. — Si nous revenons chez nous, nous 
entendons, pour la première fois, au quatrième siècle, parler par 
le poète Ausoae, des vins du Bordelais et de ceux de la Moselle. 
Il est probable que ces vins n'avaient point surgi tout à coup du 
sol. Mais, remontaient-ils à la grande impulsion viticole que 
Probus avait, depuis un peu moins d'un siècle, donnée à la Gaule? 
Elaient-ils antérieurs? C'est ce qu'on ne saurait actuellement 
affirmer, mais c'est ce que, pour les derniers tout au moins, le pas- 
sage susmentionné de Tacite sur les Germains ne laisse pas que 
de rendre vraisemblable (1). 

C'est à la. même époque, à peu près, que l'empereur Julien, par- 
lant de « sa chère Lutèce », nous apprend que ses habitants ont 
« de bonnes vignes et des figuiers même, depuis qu'on prend soin 
de les revêtir de paille et de ce qui peut garantir les arbres des 
injures de l'air. » 

Pas plus que l'Italie, la Gaule ne fut sauvée par la fameuse loi 
ad Barbaricunij qui interdisait d'envoyer du vin ou de l'huile aux 
barbares, même pour en goûter, et qui ne fit qu'appliquer à leurs 
appétits Taiguillon du fruit défendu. 

Une fois en possession des terres qu'ils convoitaient, les bar- 
bares s'y comportèrent à l'égard de la vigne d'une façon plus 
intelligente, que ne l'avaient fait et que ne devaient le faire 
encore certains « maîtres du monde ». Loin de la détruire, ils ne 
négligèrent rien pour la protéger et la propager. La loi Salique 
et celles des Visigoths frappaient d'amendes sévères ceux qui- 
arracheraient un cep ou voleraient un raisin. Cette protec- 
tion, cette sollicitude ne tardèrent pas à faire regarder la vigne 
comme un objet sacré. Aussi, pour avoir taxé chaque pos- 
sesseur de vignes à lui fournir annuellement une amphore 

(1) G. Foëx (loc. dt.) fait remonter les plantations de ces derniers vignobles 
à la première période de la conquête, mais sans indiquer sur quel témoi- 
gnage. Le même écrivain nous apprend qu'on a découvert, il y a quelques 
années, à TErrailage, une cave souterraine, avec quatre amphores contenant de 
la lie desséchée. Cette découverte permet de supposer que la vigne y était 
déjà cultivée, bien que les auteurs latins n'en fassent aucune mention, et que 
son introduction sur ce point soit censée dater du treizième siècle, et ait dû être 
précédée d'un défrichement comme dans un sol vierge. Peut-être quelque décou- 
verte du même genre viendra-t-elle aussi, sur ce point, éclairer nos conjectures. 



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148 HISTOIRE DE LA VIGNE 

de viu pour sa table, Chilpéric encourui-il à la fois une 
révolte en Limousin où Tofficier chargé de la perception de « ce 
tribut odieux » fut tué, et les malédictions de Thistoire (1). « Et 
c'est une remarque dont les buveurs surtout doivent triompher, » 
s*écrie Grégoire de Tours, « que les deux princes, Chilpéric et 
Domitien, qui proscrivirent les vignes en Gaule aient été deux 
des plus abominables tyrans qui aient affligé le monde. » 

Malgré tout, cette période fut par excellence, on peut le dire, 
celle de la diffusion de là vigne. Non seulement elle s'étendit 
sur la plupart de ses emplacements actuels, mais elle en occupa 
beaucoup d'autres qui, aujourd'hui, lui paraissent absolument 
réfractaires, tels que la Picardie, la Normandie, la Bretagne. 
« On est tellement convaincu maintenant de l'impossibilité d'ob- 
tenir du vin passable dans ces territoires, que beaucoup de per- 
sonnes doutent qu'elle y ait été cultivée en grand. Mais les 
témoignages de l'histoire ne sont point équivoques sur ce point, 
ils sont même assez multiples. Les environs de Rennes, de Dol, 
de Dinan, de Montfort et de Savigné ont eu leurs vignobles. L'his- 
torien D. Morice en fait mention, et dit qu'ils sont plus propres 
à fournir du bois, du gland et du charbon que du vin (2). » 
Témoin ce mot de François I", qui rappelle assez bien celui 
de Cinéas, à unBreton nommé Dulattai qui lui disait qu' « il y avait 
en Bretagne trois choses qui n'avaient pas leur équivalent dans 
le reste de la France : les chiens, le vin et les hommes. » — « Pour 
les hommes et les chiens, » repntle châtelain deChambord, « il en 
est peut-être quelque chose, mais, pour les vins, je ne puis en 
convenir, étant les plus verts et les plus âpres de mon royaume (3). » 

Dix siècles avant, en 587, les Bas-Bretons en guerre contre 
Nantes et contre Rennes, s'en emparent à l'automne et vendan- 
gent les vignobles de ces contrées (4). 

11 est de tradition en Normandie et en Picardie que les vignes 
y ont été arrachées au quatorzième siècle par les Anglais, dans 
le but de supprimer une concurrence pourtant peu dangereuse, 
ce nous semble, à leur fief de Guienne (5). La vérité est que la 

(1) Rozier, loc, cit., Chilpéric établit en outre sur la vigne une taxe en ar- 
gent évaluée au dixième de la récolte moyenne, gw'i/ y eût ou non récolte. 
Clause ni plus barbare ni plus révoltante que celle qui fait payer de nos jours 
les droits de mutation sur un héritage parfois négatif, sans tenir compte des 
dettes. 

(2) Rozier, loc, cit, 

(3) Id., ibid. 

(4) Romuald Dejernon, loc, cit. y p. 59. 

(5) Id., ibid,, p. 59. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE iVJ 

(race de la vigne se retrouve dans ces provinces bien longtemps 
après comme bien longtemps avant leur domination, avant même 
la domination normande. Ainsi, le chroniqueur deFontenelle (1) 
nous dépeint son monastère comme entouré de tous côtés, sauf à 
l'est, de coteaux « Bacchi fertilissimis »> et plantés par un reclus au 
septième siècle (2). Il mentionne aussi des vignes à Givemi sur la 
Seine, dans le Vexin (3). Le biographe de saint Philibert célèbre 
avec un lyrisme digne des Géorgiques les grappes turgescentes 
qui donnent le « Falerne » rutilant de Jumièges (4). Les vigno- 
bles du monastère de Saint-Leufroi ne paraissent pas moins 
admirables aux contemporains (5). Grégoire de Tours, enfin, 
rapporte que Tévèque de Lisieux donna un petit vignoble de 
son diocèse à un clerc originaire du Mans (6). 

Voilà pour la période pré-normande, qu'on pourrait dire neus- 
trienne. Jusque-là, partie intégrante de la monarchie française, 
la Neustrie avait pu librement en recevoir les produits et se 
poun'oir de vins soit dans llle-de-France voisine, soit en Guienne, 
par la voie du cabotage. Séparée, avec RoUon, à partir de 912, 
elle avait un intérêt évident à ne point abandonner au caprice 
d un voisin souvent hostile ses approvisionnements en une den- 
rée qui lui était chère, d'autant plus que le cidre ne paraît guère y 
avoir été connu que vers la fin du douzième siècle (7), et y être de- 
venu boisson populaire que vers le commencement du seizième (8). 

Par suite, ce qui n'avait été peut-être qu'une exception tendit 
à devenir une règle, et la culture de la vigne s'étendit rapide- 
ment, principalement sur les rives de la Seine, de TEpte, de 
l'Eure, de l'Iton, de la Risle, de la Dive, de l'Andelle, de l'Orne, 
de la Sée. 

(\) Chron, Fontan., c. i, n. 6, dans SpiciL, éd. de 1687, t. TU, p. 190 : aussi 
dans Léopold Delisle, Conditions de la classe agricole en Normandie au moyen 
(k;e, p. 418. 

(2) Vîtes vineœ quas ipse etiam plantavUy et, dnm ibi philosopharety excoluU. 
C. IV, p. 200. 

(3)/6id.,C. X, p. 211. 

(4^ Uinc vinearum abondant butriones, qui in turgentibus gemmis luccntes 

rutilant inFalemis. (Vita Filiberti dans Acta Sanctorum mensis, Augusti^i. IV, 
p. 76.) 

(5) Neustria pia, p. 348. 

(6) HistoiHa Francorum, édit. de la Soc. de I^Hist, de France, t. II, p. 476. 

(7) Léopold Delisle, loc, cit,, p. 472. Un poème de Baudri de Bourgueil 
indique la bière comme boisson de cette époque à Lisieux : 

Si vcro quœras quo gaudeat incola polu, 
Potu plus gaudet quem cocta propinat avena. 

Collection Dochesne, vol. XLIX. 

(8) TraUé du vin et du sidre, Caen, 1529, in-8« f., 36 r. 



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150 HISTOIRE DE LA VIGNE 

Les dixième, onzième et douzième siècles peuvent être consi- 
dérés comme Tapogée de la viticulture en Normandie. 

Les environs de Vernon portaient alors le nom de Longue- 
ville, et semblent n'avoir été qu'un grand vignoble, si on en juge 
par rénorme quantité de contrats, d'échanges, de donations rele- 
vés à l'égard de celte contrée dans les cartulaires du temps (1). 
C'est Richard qui, à la fin du dixième siècle, donne à l'abbaye 
de Fécamp 12 arpents de vignes à Longueville (2) ; Rozier dit 
qu'il lui donna le bourg d'Argentan, qui avait la réputation de pro- 
duire de très bons vins (3). Peut-être ces deux donations font-elles 
double emploi. Osmond de Longueville, surnommé la Bête, donne 
3 arpents du vignoble de Longueville aux moines de la Trinité 
de Rouen (4) qui, en 1030, en reçoivent encore de Goscelin 10 
nouveaux arpents. Au onzième siècle, sous Guillaume le Conqué- 
rant, l'abbaye de Montivillers en achète 5 (5). Au douzième siècle, 
les comtes d'Évreux « possédaient à Longueville des revenus 
considérables de vin, dont ils aumônèrent plusieurs muids aux 
moines de Saint-Évroul et aux Bons-Hommes de Gaillon (6) . » 
En 1131, Mathieu de Vernon est condamné à payer à l'échiquier 
d'Angleterre cent muids de vin pour contravention dans un duel 
judiciaire (7). Ces vins, d'ailleurs, comme le prouve ce dernier 
fait, ne se consommaient point uniquement sur place. Non 
seulement les moines de Fécamp, mais ceux de Vaux-Cernay, de 
Montebourg, près Valognes, et jusqu'à ceux de Sainte-Geneviève 
de Paris, figuraient parmi les propriétaires de ce « cru ». Ceux 
de Montebourg faisaient apporter par eau leur récolte jusqu'à 
Quénéville d'où leurs tenanciers la charriaient à l'abbaye (8). Le 
roi, lui-même, une fois la Normandie reconquise, ne dédaignait 
point les vins de Longueville. 

En 1227, on y recueille pour lui 16 muids 11 setiers, mesure 
de Paris (9), et, en 1301, Philippe le Bel rachète pour 100 livres 
tournois la sergenterie de la bouteillerie de Vernon (10). 

Nous ne parlerons que pour mémoire des vallées de l'Itou et de 
l'Eure, méridionales, en somme, par rapport à la Seine nor- 

(1) Léopold Delisle, loc. ciL, p. 421-425. 

(2) Neustria pia^ p. 217. 

(3) Rozier, loc. cit. 

(4) Chartul. S. Trin. Rot., n. XIII, p. 429. 
(5^ Gallia ChHsL, t. XI, inslr. c. 329. 

(6) Léopold Delisle, loc. cit., Chartul. S. Êhrulfi, t. I, § LXXXIT, r. 
(7)P.;p.314, 1, p.4. 

(8) Terrier primitif de Montebourg, f. XIV, V. 

(9) Archives ncU.,i, 1035, n. 25. 

(10) Trésor des chartes, Vernon, n. 33, 216. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 151 

naande, et même en partie par rapport à la Seine parisienne, d'où 
la vigne n'a pas encore complètement disparu, et où, dès lors, sa 
présence ne saurait surprendre (1). Mais, peut-être, sera-t-on plus 
étonné d'apprendre que Rouen, que Bouteille près Dieppe, que 
Pierrecourt sous Foucarmont, (2) que Neuchâtel, Forges, etc., le 
pays de Caux, en un mot, ont eu leurs vignobles. 

En ce qui concerne Rouen, les documents abondent. Dans la 
seconde moitié du dixième siècle, Richard II donne aux religieux 
de Saint-Ouen, une manse avec un pré et une vigne au-dessus 
de son vivier de Sahurs, localité voisine de Rouen (canton do 
Grand-Couronne) (3). Vers 1020, Adèle gratifie ces mêmes moines 
delà vigne de Saint-Vivien, dont Léopold Delisle croit reconnaître 
l'emplacement dans un faubourg même de cette ville (4). Vers le 
même temps, Goscelin donne à Saint-Amand une vigne près 
Rouen {juœta Rothoniagnm) appelée Pocéron (5), et Ansfroi, fils 
d'Osbern, vicomte d'Eu, promet aux moines de Sainte-Calherine 
une vigne dans le faubourg de Rouen, pour en jouir après son 
décès (6). Au douzième siècle, nous voyons reparaître la vigne de 
Sahurs, dont Galeran, comte de Meulan, son propriétaire d'alors, 
concède la dîme aux lépreux de Saint-Gilles de Pont-Audemer (7) 
ainsi que celle de son clos de la Croix. 

En H 95, Johannes de Sancto Leodegario rend compte de 
XI solidis de vin de sa vigne de Saint-Saens, près Neuchâtel (8). 
En 1276, le vicomte de Gisors « aumône » aux religieuses du 
Trésor une vigne située à Forges. 

Trois siècles plus tard, la vigne n'avait point encore disparu de 
cette contrée. « Parles détails de la journée dite V Erreur d'Aumaley 
« on voit qu'Henri IV y perdit 200 arquebusiers à cheval qui furent 
faits prisonniers parce que les échalas des vignes de la plaine 
d'en bas, voisine de Neuchâtel, les avaient retardés dans leur 
retraite (9). » 

C'est en 1152 que, par suite du mariage d'Éléonore d'Aquitaine 

H) Il y avait dans l'Eure, arpents de vignes : En 1788, 1973 ; en 1816, 1800 ; 
en 1819, 1107; en 1852,1136; en 1860, 713; en 1870, 554 ; en 1880, 480. Voir 
Julien, loc. cit., p. 530. — D' Guyol, loc, cit., p. 536. — Extrait du Bulletin de 
statistique, 1881-82, p. 14. 

(2) Rozier, bc. cil. 

(3) Pommerayo, Hist, de Vabbaye de Saint-Ouen, p. 405. 

(4) Léop. Delisle, loc. cit., p. 429, Orig. Arch. de la Seine-lnf., Saint-Ouen. 

(5) Ten^am vinee nostre que vocalur Poceron, juxta Rothomagum. (Chartul. de 
St'Amand, n. 14.) 

(6) Chartul. S. Trin. Roth., n. XLIX, p. 447. 

(7) De vineameade Sahus, etdeclausomeodr Cruce. (Cartul. deSt-Gilles, f. 52, r.) 

(8) Léop. Delisle, loc. cit., p. 431, Roth. scacc, t. I, p. 132. 

(9) Rozier, loc. cit. 



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152 HISTOIRE DE LA VIGNE 

avec Henri II Plantagenet, non seulement la Guienne, mais 
TAgénois, la Touraine, le Poitou, FAnjou, etc., c'est-à-dire les 
pays les plus vignobles de France, se trouvèrent réunis avec la 
Normandie dans une même main Cette union cessa 48 ans plus 
tard en 1204, lors de la « recouvrance » de la Normandie par 
Philippe Auguste. Les facilités nouvelles données aux approvi- 
sionnements auraient pu suffire à elles seules pour déterminer la 
disparition des vignes normandes. Or, les contrats qui les concer- 
nèrent ne sont guère moins nombreux, au treizième siècle sur- 
tout, qu'aux onzième et douzième. Leur suppression par voie 
d'autorité par les Anglais peut donc être regardée comme une 
véritable fable. 

La région de Gaen, de Lisieux et de Pont-Audemer, non seule- 
ment a eu, elle aussi, ses vignes, mais elle les a conservées en 
partie au moins, jusqu'à nos jours. 

Les religieuses de Saint-Désir de Lisieux reçoivent de Guil- 
laume le Bâtard un clos de vignes à Lisieux (1). En 1402, un 
cartulaire de l'évêché de Lisieux (f . IX"X r. c. I) constate le droit 
acquis à l'évêque de prendre, dans la forêt de Touque, des bois 
pour échalasser ses vignes du manoir épiscopal de Touque. Don par 
Guillaume le Conquérant à Saint-Étienne de Gaen d'une vigne 
située à Bavent, avec la maison du vigneron (2). Même largesse 
par Henri H, aux religieux de Sainte-Barbe, de vignes situées à 
Mézidon (3). Vers 1100, la collégiale de Saint-Évroul de Mortain 
est dotée à l'aide d'une dîme sur les vignes de Saint-Samson en 
Auge (4). En 1236, Guillaume de Cesny aumône aux moines de 
Saint-Ouen, les 2/3 de ses vignes de Cesny qui, pour convaincre en 
quelque sorte les incrédules de l'avenir, a gardé le nom de Cesny 
aux Vignes {^). 

Mais, le^ vignobles les plus renommés et les plus abondants 
de la Normandie étaient satis contredit ceux d'Airan et d'Ar- 
gences, situés dans la vallée de la Muance, affluent de la Dive. 
Guillaume de Malmesbury, après avoir dit que toute la contrée 

(1) Neusiria pia^ p. 585. 

(2) Ibid., p. 627. 

(3) Apud Mansum Odonis, tam in terris quam in vineis. (Arch. du Calvados, 
S. Barbe, n. 11.) 

(4) Trésor des Chartes, reg. LXVI, n. Xj% IVIIj. 

(5) La viticulture était si bien considérée comme une chose normale que les 
chroniques administratives ou particulières notent régulièrement l'état, la con- 
sistance, etc., de la récolte et les accidents qui lui surviennent. Le 27 décem- 
bre 1218 la vigne gèle en pleine vendange (G. le Breton, t. XVI, p. 112), en 
1253, 1254, 1259, 1275, 1290, 1365, disette de vin. Au contraire en 1289, 
récolte abondante, en 1385, excellent vin, etc. 



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L\ VIGNE SELON L'HISTOIRE 153 

est fertile en exellents vins (1), raconte que le duc Richard I" 
essaya une nuit de forcer Tentrée de Téglise de Fécamp, et fut 
bâionné d'importance par le moine qui était de garde. Loin de lui 
en garder rancune, et pour le récompenser de sa vigilance, il 
attacha à l'office de sacristain de l'abbaye tout le domaine d'Ar- 
gences, qui avait été jusque-là la propriété des ducs de Normandie. 
Quoiqu'on puisse penser de cette anecdote, qui rappelle un peu 
celle du Petit Caporal^ l'optimisme gastronomique de Malmesbury 
n'était point accepté sans conteste sur le continent, et, dans sa 
fameuse Bataille des vinSy dont nous aurons occasion de reparler, 
Henry d'Andelys fait fuir le vin d'Argences à la première passe, 
en compagnie de ses dignes congénères de Bretagne : 

Vin d'Argenches, Chambeli, Renés, 
S'enfuirent, tournant lor resnes, 
Quar, se li prestres le vist, 
Je croi bien qu'il les occist. 

Néanmoins, le vignoble d'Argences s'est perpétué sans inter- 
rnption jusqu'à des temps très voisins du nôtre. « Au dix-septième 
siècle, on citait encore le vin Rigaut d'Argences, et, en 1619, 
l'abbé de Saint-Étienne de Caen devait deux pots de vin Huet 
d'Argences rendu à la croix de devant l'abbaye à ceux qui criaient 
le gablage pour le prévôt (2). » On lit, enfin, dans le dictionnaire 
de Rozier, publié au commencement du siècle (1800): « Huet parle 
des vignobles voisins de Caen, et il en existe deux de nos jours dans 
la même contrée, Colombel et Argences. Le vin est un verjus 
acerbe. » La Géographie Botanique de De Candolle témoigne que 
le vignoble d'Argences subsistait en 1811 , et la statistique officielle 
accusait encore en 1849 un hectare de vignes dans le Calvados. 
Elle n'en fait plus actuellement aucune mention. 

Ajoutons que Troarn (3), Saint-Pair (4), Janville (5), Bures (6), 
Uérouville (7), Bayeux, même, ont eu leurs vignobles. Aux qua- 
torzième et quinzième siècles, les évêques en possédaient aux 
portes mêmes de la ville (8). Il y en avait un à Andrieu, localité 
très voisine. 

(1) De gestis regum AngL Collection Saville, éd. de 1596, p, 70. 

(2) Delarue, Essais sur la ville de Caen^ l. I, p. 367. 

(3) Liber rubeiis Troami, Collection Léchaudé, f . 1 9 r. , 41 r. 44 v. , 46 p. 49 v. , etc. 

(4) Charlul. Troam,,L XXXllIj. r. 

(5) Lib. rub, Troarn. ^ L 86 r. En 1381 vente de vigne à Janville. Registre des 
tabellions de Caen, 1381, 1383, f. 58 r. 

(6) Lib, rub, Troarn, y f. 74 r. 

(7) Léop. Delisle, loc, cit., p. 140-141. Pr. 40. Barre, Formulaire des Eleus, 
3« édition, p. 467. 

(S) Bonnechose, Mém. de la société de Bayeux, t. U, p. 220. 



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154 HISTOIRE DE L\ VIGNE 

Enfin, il n'est pas jusqu'au Cotentin et à TAvranchin , qui n'aient 
voulu avoir leur part de ce grand paradoxe viticole de sept ou huit 
sièclçs. En 1233, on voit Amauri de Craon doter pour partie sa 
fille, fiancée à Raoul de Fougères, avec ses vignes d'Agon près 
Coutances (1). Dans son récit de la mort de Geoffroy d'Harcourl, 
en 1356, Froissart parle d'un « vignoble enclos de haies, où tout 
sagement et tout bellement» se retranchèrent les compagnons du 
guerrier occis entre Coutances et Saint-Sauveur. A Coutances 
même, l'évêque Geoffroy avait planté « un verger et une vigne 
considérables (2). » 

En 4082, Robert, comte de Mortain, donne à la collégiale de 
Saint-Évroul la dîme de ses vignes de Mortain et du Teilleul (3). 
En 1320, les moines du Mont Saint-Michel « fieffent » une vigne 
à Ardevon (4). 

Quant au vignoble d'Avranches, tour à tour possédé par des 
princes, par des couvents et par des évêques, les innombrables 
contrats, donations, échanges, etc., dont il est l'objet nous con- 
duisent jusqu'au dix-septième siècle, où, suivant le précepte de 
Boileau, il iinit par un trait de satire : 

Le vin Tranche-boyau d'Avranches 
Et Rompt-ceinture de Laval, 
A écrit à Rigaut d'Argences 
Que Golihou aura le gai (5). 

Comment s'étonner, après tout, de trouver la vigne en Norman- 
die, lorsqu'on a pu, encore, de mémoire d'homme, en voir d'im- 
portantes cultures en Picardie. 

Là aussi, cette culture avait commencé de très bonne heure, car 
une charte de Clolaire III autorise les moines de Saint-Berlin, 
près d'Amiens, à échanger, entre autres terrains, un domaine com- 
planté en vignes. D'après une autre charte du septième siècle, il n'é- 
tait pas jusqu'au petit village de Térouennequi ne fît aussi du vin. 
Au commencement du siècle suivant, dit le dictionnaire de Rozier, 
le territoire de Cagnyprès d'Amiens « niétait pour ainsi dire qu'un 
vignoble (6). » Suivant la Flore de Paugny, la vigne était encore cul- 

(i) Ménage, Hist, de Sablé, p. 218. 

(2) Léopold Delisle, loc, cit., p. 450, Gallia chnsl.y t. XI, irilr., c. 219 B. 

(3) Trésor des Chartes, reg. LXVI, mXjc. 

(4) Registrum pUanciarie Montis Sancti Michaelis, f. LXXV, V. 

(5) Pr. La Barre, Formulaire des Elus, 3« édit., p. 513 ; Conihou est une dépen- 
dance de ce cru de Jumièges, que le biographe de saint Philibert taxait de 
Falerne. Voir plus haut, p. 149. 

^ (6) Rozier, loc. cit. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIBE 155 

livée « en grand » à Montdidier en 1834, et, la Flore de la Somme 
de 1883 en indique encore des restes à Guerbigny. 

Enfin, il est non moins certain qu'il y a eu des vignes même 
à Abbeville, notamment « hors de la porte Marcadé, du côté de 
Domencheconrt vers le chemin qui conduit à Nouvion, et sur 
la petite colline proche des Chartreux (1). » Dès 1311, des vignes 
existaient aussi à Épagne, et il devait y en avoir de même sur la 
côte de la Justice, où les chartreux de Thyson en ont cultivé 
ultérieurement (2). En 1537, don au chapitre de Saint-Vulfran, 
par Nicolas Postel, seigneur de Bellefontaine, de divers terrains 
«appropriés à'usage de vignes » et situés, aussi hors de la porte 
Marcadé, « d'un côté à Saquotin, d'autre côté à Bouvagne, au 
chemin de laBouvagne, etc. «Enfin, dans les comptes de N.-Dde la 
Chapelle, de 1764 et 1763, il est encore question de terres situées 
M aux vignes », d'autres tenant « au soyon des vignes », etc. (3). 

Le défaut de routes, l'indigence des moyens de transport , Tin- 
sécurité de la circulation résultant du régime féodal, l'absence 
consécutive d'éléments de comparaison étaient pour beaucoup dans 
ces cultures locales, chaque pays, sauf sur le littoral où les 
échanges étaient plus faciles, étant à peu près condamné à pro- 
duire ce qu'il lui fallait ou à s'en passer. Ces vins acerbes n'étaient 
peut-être pas, d'ailleurs, de beaucoup inférieurs aux piquettes 
dont les gens, même aisés, de la campagne se contentent aujour- 
d'hui pour leur ordinaire, même dans les régions les plus favo- 
risées du soleil. Un verre de bon vin réservé pour les jours à' extra 
n'en paraissait que meilleur. 

A peu près identique partout, l'état social de l'Europe y avait 
produit partout les mêmes résultats et les mêmes besoins. Il n'y 
avait pas de vignes qu'en Normandie et en Angleterre. Au 
douzième siècle, la géographie d'Ëdrin (traduite de l'arabe par 
Jaubert) signale de nombreux vignobles à Paris, Laon, Bruges 
et Utrecht (4). Au dix-septième siècle, il y en avait encore 
àLouvain, s'il faut en croire le Belgium de Guicciardini, publié 
à Amsterdam en 1635, et Sachs, qui le cite en 1661, sans noter 
aucun changement dans l'intervalle. Ces vignobles étaient même 
assez productifs, au dire de l'auteur, qui ajoute : « le vin qu'ils 

(\) Histoire ecclésiastique cC Abbeville par le P. Igoace, carme déchaussé. 
1 vol. in-40, Paris, i646, p. 60. 

\2) Topographie historique et archéologique (T Abbeville. Paris, Dumoulin, 
1880, p. 472. 

(3) Renseignements communiqués par notre excellent ami Poisson, le docte 
naturaliste du Muséum. 

(4) Grisebach, Végétation du Globe. Traduction de TschilatchefT. 



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156 HISTOIRE DE L\ VIGNE 

rendent, bien que faible et âprelet [subausterum)^ pourrait être 
amélioré par les soins des colons, ce que plusieurs ont essayé 
avec un louable succès à Bruxelles, Diefheim (?) [Diefhemn)^ et 
Anvers [l)^ d'autant mieux qu'à Cologne, où les froids ne sont point 
plus cléments, le vin se récolte en abondance (2). » 

En présence de tels moxas liquides, les vins si décriés aujour- 
d'hui de la grande banlieue parisienne devaient apparaître 
comme des nectars relatifs. Aussi, ne doit-on pas être étonné de 
les voir servir sur des tables royales, voire même sur des tables 
abbatiales, pas plus que de voir leur plante mère cultivée jusque 
dans les jardins royaux. C'est ainsi que la femme de Childebert, 
reine des Francs, donnait tous ses soins à un jardin qu'elle avait 
à Paris, et qui était planté de vignes alternant avec des arbres 
fruitiers et des roses (3). 

Plus tard, sous Louis le Jeune, le Louvre a sa vigne, sur le pro- 
duit de laquelle le roi assigne en 1160, au curé de Saint-Nicolas 
des Champs, une renie de six muids ou seize hectolitres de vin, 
et, la même année, il fait don au chapelain de la Sainte-Chapelle, éga- 
lement de six muids récoltés dans l'île des Treilles (4). De même, 
les vignes de Lutèce étaient grevées d'une contribution en nature 
au profit de l'abbé de Saint-Denis (5). A la même époque, diveY's 
ordres religieux possédaient dans l'enceinte de Paris des vigno- 
bles renommés, qu'ils cultivaient « con amore ». 

Philippe Auguste, suivant un compte de ses revenus pour 
Tan 1200 rapporté par Bussel, possédait des vignes à Bourges, 
Soissons, Compiègne, Laon, Beauvais, Auxerre, Corbeil, Bethisy 
Orléans, Moret, Poissy, Gien, Anet, Verberie, Fontainebleau, 
Ruvecourt, Milly, Boiscommun. Le même compte fait mention 
de vins achetés pour le roi à Choisy, Montargis, Saint-Césaire et 
Meulan (6). Sous Philippe le Bel un bourgois lègue aux Chartreux 
de Paris un de ces clos intramuraux, ce qui lui vaut d'être en- 
terré en grande pompe dans le grand cloître. 

Dans sa Galliœ politico-medicalis descriptio, publiée à Nurem- 

(i) r^otous, en passant, qu'à Anvers, s'observe un des cas les plus curieux 
et les mieux établis de longévité de la vigne. Une treille, plantée en 1517, 
occupe tout un côté de la cour du Musée Planlin (ancienne imprimerie fondée 
en 1512), revêtant la paroi de deux étages d'un véritable capitonnage de 
verdure, à travers lequel s'ouvre gracieusement une double rangée de 
féneslrelles, comme dans un tableau de Metzu. 

(2) Guicciardini, BelgirnUy p. 12. 

(3) R. Dejernon, loc, cit,^ p. 59. 

(4) Id., i6td., p. 82. 

(5) Rozier, loc. cit. 

(6) Id., ibid. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 157 

bergen 1620, Strobelbèrg parle des vins de Meudon, de Rueil et 
d'Argenteuil comme de vins généreux, ayant besoin d'un amphytrion 
qui y ajoute de Teau [indigentqne amphytrione qui aquam ad- 
misceai). 

D y a lieu de penser que cet éloge est tant soit peu ironique, 
car, à propos de la prohibition des vins d'Orléans sur les tables 
royales, le même auteur explique que c'est parce qu'ils sont trop 
capiteux, et il leur attribue une générosité, un bouquet suave 
analogue à celui de la framboise, et des propriétés stomachiques, 
toutes choses qui rappellent un peu trop ce courtisan de Voltaire, 
chargé de louer chaque matin son maître des vertus qu'il n'avait 
pas. L'éloge de Frambesar qui déclare les vins de Paris propres 
aux étudiants parce qu'ils leur laissent la tête et le ventre libres, 
parait beaucoup mieux adapté à leurs qualités réelles, et inspiré 
sans doute par une notion plus directe, plus personnelle, du sujet. 
Enfin, en 1669, Patin célébrant le pain de Gonesse et les grands 
vins de France, y fait figurer le vin de Paris (1)! Degustibus... 

Entre temps, la vigne continuait à être vue d'un œil bienveil- 
lant. En 630, Dagobert édicté, en dehors des dommages-intérêts, 
une amende contre le vigneron qui aura nui à la vigne du voisin. 

Mais la protection la plus efficace lui fut encore donnée par 
Charlemagne, homme extraordinaire pour le temps, à qui le soin 
des grandes affaires et la conduite de ses continuelles campagnes 
ne firent jamais perdre de vue les plus intimes détails d'adminis- 
tration. Les Capitulaires témoignent qu'il y avait dans chacun 
des palais qu'il habitait, y compris ceux de Lutèce, de la Cité et 
des Thermes, des vignobles, des pressoirs, et tous les instruments 
nécessaires à la vinification (2). En 800, il charge les juges de ses 
terres de bien pourvoir ses châteaux de vin et de lui faire connaî- 
tre les quantités de vin vieux et de vin nouveau existant dans ses 
celliers.C'estlui qui fit planter les vignobles de Zurich et du canton 
de Vaud. 

C'est trois ans après la mort de ce grand homme, en 817, que 
le concile d'Aix-la-Chapelle régla que chaque moine recevrait 
par jour cinq livres pesant de vin, et chaque chanoinesse trois 
livres, « ce qui fait en moyenne une quantité telle qu'il suffirait 
de 4,000,000 de buveurs comme ceux autorisés par le Concile, 
pour absorber toute la récolte d'aujourd'hui » (3). 

Sous le même règne de Louis le Débonnaire, en 871, une 

(1) R. Dejernon, toc. cit., p. 6. 

(2) Rozier, loc. cU, 

(3) R. Dejernon, /oc. d(., p. 62. 



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J 



158 HISTOIRE DE L\ VIGNE 

chartre fait donation annuelle de 2,000 muids à 120 moines du 
monastère de Saint-Germain. 

De telles prodigalités (1) prouvent que les encouragemenls 
donnés à la viticulture avaient porté fruit, et que le vin était 
devenu fort commun. 

Moins qu'aucune région, la Bourgogne, où, s'il faut en croire 
l'ancienne chronique citée par Dejernon (2), et d'après la- 
quelle, dès 680, la vigne était cultivée à Auxerre et les meilleurs 
crus de la contrée étaient en renom depuis plusieurs siècles^ 
moins qu'aucune région, disons-nous, la Bourgogne était restée 
rebelle à ces progrès. Les Burgundes, les plus doux, et les plus 
cultivés des barbares (3), s'établirent dans la Séquanaise par une 
libre concession de Jovien, plutôt en colons qu'en envahisseurs, et 
sans ces fureurs aveugles, sans cette rage d'immolation et de 
destruction, qui marquent généralement les exécrables traces de 
la « conquête ». 

Dès le sixième siècle, Grégoire de Tours nous informe qu'à 
l'occident de Dijon sont des « montagnes très fertiles, couvertes 
de vignes qui fournissent aux habitants du vin aussi noble que 
le Faleme. » Les rois, les ducs de Bourgogne firent faire beau- 
coup de plantations pour leur compte (4), tout fiers de pouvoir 
s'intituler, comme ils le firent à un certain moment dans leurs 
ordonnances, « seigneurs immédiats des meilleurs vins de la 
chrétienté, à cause de leur bon pays de Bourgogne, plus famé et 
renommé que tout autre où croît le vin (5). » Ce titre ne leur 
était point contesté, car en 1234 le Pomard est vanté par Paradin, 
qui ajoute que les rois de l'Europe appellent le duc de Bour- 
gogne « le prince des bons vins ». Après le schisme d'Avignon, 
en 1308, la table des pages, des cardinaux et officiers pontificaux 
fut toujours fournie de vins aux dépens du monastère de Cluny, 
et, onprésume que c'était de Beaune, parce que Pétrarque, écrivant 
au pape Urbain V pour réfuter les raisons invoquées par les car- 
dinaux pour rester au delà des monts, prétend leur avoir entendu 
alléguer « qu'il n'y avait point de vin de Beaune en Italie (6). » 

(i) R. Dejernon, loc. cit., p. 62. 

(2) Id., ibid.y p. 62, Voip pius haut, p. 140. 

(3) En 363, ils occupèrent d'abord une partie de l'Alsace, de la Suisse et de 
la Franche-Comté, et ce ne fut que 50 ou 60 ans après, que Gondicaire, leur 
roi, y réunit la Bourgogne proprement dite. Mais, dans l'intervalle, ils avaient 
eu le temps de se latiniser complètement. 

(4) Us avaient notamment des clos à Vosne, à Pomard, à Volney. G. Foëx, 
loc, cit. 

(5) Rozier, loc, cU, 

(6) Id., ibid. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 159 

Lorsque Grégoire XI rétablit à Rome le siège pontifical, les 
cardinaux durent faire venir de la Bourgogne un vin « plus 
géaéreux et plus agréable que les boissons épaisses et crues 
des vignes romaines. » Au dix-septième siècle, dans sa curieuse 
nomenclature des vins de TEurope, Sachs cite encore le Beaune 
comme le premier des vins de Bourgogne {Ampélog.. p. 449), et, 
dans son Regimen sanitatiSy Frambesar le conseille comme moins 
capiteux que ses congénères, en un latin de mirliton qui rappelle 
l'École de Salerne : « Viîitim Belnense ante omnia recense, » Le 
Vougeot, le plus célèbre clos de la Bourgogne, a été créé par 
Tordre des Bernardins de Cîteaux, qui eurent, en le plantant, Tam- 
bition de faire le premier vin du monde. C'est la même ambition 
sans doute qui„dans une autre région, poussait les Bénédictins à 
créer le Johannisberg (1), et, de part et d'autre, elle fut satis- 
faite (2). 

On transportait à Reims du vin de Bourgogne pour la cérémonie 
du sacre. Lors du couronnement de Philippe de Valois, en 1328, 
le vin de Beaune y fut vendu 56 francs la « queue » (424 litres), 
somme considérable pour le temps (3). 

En 1327, le vin d'Auxcrre était considéré comme le meilleur 
d'Europe. En 1370, Charles V en faisait son ordinaire, exemple 
qui fut suivi par Charles VI, Louis XI, Henri IV, Louis XIV et 
Louis XV, qui le préférait à tous les autres vins(4). Dansses voya- 
ges, Philippe le Bon se faisait toujours suivre par une provision 
de vin de son pays. Enfin, « les évêques d'Auxerre qui possé- 
daient un clos de 4 hectares sur le fameux coteau de MigrainCy 
si prisé de Rabelais, envoyaient quelquefois de leurs vins en 
Angleterre et constamment en Italie (5). » 

Après, si ce n'est avant le Bourgogne (6), il n'est pas de vin 
plus essentiellement français que le Champagne, c'est-à-dire, 

(\) R. Dejernon, loc. cit., p. 85, 87. 

(2) Ces deux grands vins ne sont pas les seules créations de nature ampélo- 
graphique des ordres monastiques. « C'est encore à leur initiative que nous 
sommes redevables de la plupart des grands vignobles qui ont jeté tant 
d'éclat sur la France viticole, des meilleurs vins de Bourgogne, de Cham- 
pagne et des bords du Rhin. » R. Dejernon, loc. cit. y p. 85. 

(3) Rozier, loc. cit. 

(4) R. Dejernon, loc. cit., p. 87. 

(5) Julien, loc. cit. y p. H9. 

(6) A la suite d'une longue querelle entre médecins, rappelant un peu celle 
des gros boutiais et des petits boutienSy comme celle du LutriUy et qui flt éclore 
maint in-folio, intervint en 1778 un arrêt de la Faculté de Paris qui adjugea 
majestueusement et doctoralement la préférence au Champagne en raison de 
sa vertu diurétique : quia habet virtutem diureiicam. Molière I (R. Dejer- 
non, /oc. cit.y p. 90-91.) 



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160 HISTOIRE DE LA VIGNE 

léger, vif, sémillant, piquanl, mais au fond sans rancune, en ce 
sens qu'il ne laisse derrière lui ni embarras gastriques, ni névroses, 
ni céphalalgies, comme son faux frère et trop souvent usurpateur 
de son masque, le Saumur. Le plus ancien monument historique 
qui se réfère au vignoble Champenois est le testament de saint 
Remy, de la fin du cinquième siècle, par lequel il lègue à son 
neveu et au clergé de Reims le vignoble qu'il a fait planter auprès 
de cette ville. D'après un autre document, un évèque de Laon, 
au dixième siècle, buvait des vins de la Champagne et les donnait 
comme très favorables à la santé (1). Nous disons à dessein du vin 
de la Champagne et non du « Champagne », car, le produit si 
connu sous ce dernier nom, sans être ce qu'on peut appeler falsifié, 
est l'œuvre de l'art autant que dé la nature, et . sa fabrication, 
selon Selletti, daterait seulement de 1730 (2). En 1397, Wenceslas, 
roi de Bohême et empereur d'Allemagne, grand ami de «ladive », 
comme on sait, vint en France pour négocier un traité. Reçu à 
Reims, il prit si bien goût au vin du pays, qu'il fit traîner autant 
qu'il put, pour s'en séparer le plus tard possible, les négociations 
en longueur, et finit par signer tout ce qu'on voulut (3). Léon X 
avait en Champagne un agent qui lui expédiait les meilleurs vins 
de chaque récolte. Mais les souverains étrangers n'étaient point 
seuls à apprécier ces crus aimables. Les nôtres n'en étaient pas 
moins friands, et ils ne se croyaient nullement tenus d'en faire 
mystère, à preuve Henri IV, qui s'intitulait gaiement Sire d'Ay. 
Par contre, le Sillery a longtemps porté le nom de vin de 
la Maréchale^ en souvenir des améliorations appliquées à sa 
fabrication par la maréchale d'Estrées. Au sacre de Louis XIY, 
ce fut, non plus du Beaune comme au temps des anciens rois, 
mais du vin de Reims qui fit les frais de la fête, et les courtisans, 
en y prenant goût comme Wenceslas, donnèrent une nouvelle 
impulsion à sa vogue un peu languissante. C'est avec « du bon 
vin de Champagne » que dans le Joueur, le Légataire uni- 
versely etc., les beaux fils de l'époque alimentent cette vis comica 
qui caractérise tout particulièrement le théâtre de Regnard, dont 
les inspirations furent elles-mêmes, s'il en faut croire la chronique, 
souvent tributaires des coteaux rémois. Aussi ne doit-on point 
s'étonner de voir ces vins devenir des objets de munificence entre 
tètes couronnées, comme il arrive en 1666 où, selon une lettre 

(1) R. Dejemon, /oc. cU,^ p. 89. 

(2) Selletti, loc. cit., p. 294. 

(3) Charles Grad, Coup d'cHl sur le développement de la viticulture en Aile- 
magne, p. 9. 



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LA VIGNB SELON L'HISTOIRE 161 

de Patin, « le roi fait cadeau au roi d'Angleterre de 200 muids de 
très bon vin de Champagne, de Bourgogne et de TErmitage. » 
Le « Champagne», désormais créé, fut par excellence le breuvage 
des soupers philosophiques du dix-huitième siècle, et l'on sait que 
Fontenelle Tavait pris sous sa protection spéciale contre les 
partisans du Bourgogne. Pendant ce siècle, cependant, on estime 
que le commerce de ces vins dut surtout son développement à 
Tabbé Godinot, dont la ville de Reims a donné le nom à une de 
ses fontaines (1). On raconte que lors de l'invasion des alliés, 
en 1815, la veuve Cliquot, devenue depuis célèbre, répondit aux 
ouvriers qui lui annonçaient tout effarés le pillage de ses caves, 
ce mot peut-être inconsciemment renouvelé de Mazarin : « qu'ils 
boivent, ils payeront I » Et, en effet, les pillards d'un jour devint 
rent pour leur vie, puis dans la personne de leurs héritiers, les 
clients et les tributaires à perpétuité des vaincus de la Cham- 
pagne. 

On se figurerait difficilement, si on l'avait vu autrement que 
par ses yeux, quel flot d'opulence, — car richesse ne serait point 
assez dire, — la vigne a épanché sm^le sol ingrat et maigre de cette 
contrée dont elle a fait un « Camp du drap dor ». Aussi, est-elle, 
comme pour les sportsmen ces chevaux de course, qu'on nourrit 
au Bordeaux, qu'on habille chez Dusautoy, et dont une engelure 
pourrait compromettre la fortune de leurs maîtres, l'objet d'un 
véritable culte, et y a-t-on pour elle des attentions de mère. 
Le docteur Guyot a consacré de longues pages au système du 
paillassonnage (2) à toutes fins qu'il a introduit dans la Marne 
pour en garantir les vignes du froid, du chaud, de la pluie, du 
brouillard, de la sécheresse, etc., et dont il ne paraît point avoir 
été le seul applicateur. Il y a quelques années, on pouvait remar- 
quer du côté de Châlons, du haut des portières du chemin de fer, 
de longues files de vignobles abritées par de véritables toitures 
de toile ou de laine, ce qui faisait dire à nous ne savons plus quel 
voyageur que, comme les crocodiles du Muséum, les vignes de 
Champagne avaient des « gilets de flanelle ». 

Pour tant d'amour, la vigne n'est point ingrate, et ces toitures 
fragiles qu'on lui prête contre la glace, elle les restitue en lam- 
bris dorés. Comme autrefois à Venise, à Gènes et à Florence, les 
négociants habitent, en Champagne, des palais étourdissants de 
richesse, et, il est tel de ces- grands-ducs du bouchon ficelé qui 

(i) R. Dejemon, loc, ciLy p. 89. 

(2) Docteur Guyot, Culture de la Vigne et vinification^ p. 88-107, et Études 
sur les vignobles de France, t. III, p, 419-427. 

HISTOIRE DE LA YIGIIC. — I 11 



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162 * HISTOIRE DE LA VIGNE 

possède dans ses caves, autres palais souterrains, la valeur d'une 
principauté. 

Comme les grottes d'Éléphanta et .d'EUora, et comme les 
« syringes » de Biban el Molouk (1), ces hypogées vinaires 
valent le voyage. Elles occupent parfois deux et trois étages, sur 
des profondeurs de 20 et 30 mètres, et avec des dégagements si 
faciles qu'il en est, par exemple, comme chez les Moët, à Épemay, 
où on peut descendre en voiture. Le docteur Guyot cite une 
de ces catacombes qu'il fut chargé d'éclairer à la lumière solaire 
à l'aide de réflecteurs, et dont le développement n'était pas 
moindre de six kilomètres (2). 

A ces antres cyclopéens correspondent des récipients de dimen- 
sion non moins colossale, et rappelant la fameuse tonne de la 
brasserie Barclay et Perkins, et celle de l'Exposition hongroise 
de 1878. Et ne vous étonnez point trop si vous venez à apprendre 
que le troglodyte, — pardon, que le sommelier, — qui vous a fait, 
le bougeoir à la main, moyennant un modeste pourboire, les hon- 
neurs de ces cavernes hospitalières, et qui ne connaît d'autre 
lumière que celle de sa chandelle, n'en possède pas moins 
2, à 300,000 fir. de bien au soleil. Pareil phénomène n'était point 
rare, non plus, à Cognac, avant qu'on y eût si sottement laissé 
périr la magicienne prodigue qui sait, seule, changer en or tout 
ce qu'elle touche. 

Toutefois, si la culture de la vigne et des industries acces- 
soires qui servent de satellites à la fabrication du Champagne 
entretiennent l'aisance dans toute la contrée, cette fabrication 
elle-même, à raison, non seulement des immenses locaux, mais 
aussi de l'outillage dispendieux et des manipulations compliquées 
qu'elle exige, est nécessairement concentrée en un nombre 
restreint de mains. 

Faire du « Champagne wn'est point du tout, en effet, une chose 
simple et, suivant le précepte de Pollacci, l'art, nous l'avons dit, — 
un art légitime d'ailleurs, puisqu'il n'emploie que des substances 
de premier choix, et à doses — même maximœ — très modérées, — 
l'art a dans cette préparation autant, sinon plus de part que la 
nature. Nos lecteurs en pourront juger d après le compte rendu 
de la visite faite, en 1880, par les membres du Congrès de l'As- 
sociation française pour l'avancement des sciences dans les 
caves de madame Pommery, à Reims (3). 

(1) Voir Champolion le jeune, Lettres sur l'Egypte^ p. 223. 

(2) Docteur Guyot, Étude des Vignobles de France, t. llï, p. 408. 

(3) Annales agronomiques^ i880, t. VI, p. 402-403. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 163 

Ces caves, « dont retendue dépasse tout ce qu'onpourrait imaginer^ 
sont disposées dans d'anciennes carrières : on y descend par un 
immense escalier d'une centaine de marches. 

« Dans les profondeurs et méandres de cet immense établisse- 
ment souterrain, règne une température uniforme de 10 à H® .La 
fabrication du Champagne exige impérieusement que la fermen- 
tation qui doit se continuer dans les bouteilles ne soit pas tumul- 
tueuse, et ne produise pas rapidement une trop grande quantité de 
gaz, dont la pression ferait sauter les bouchons, et, même, 
casserait les bouteilles, ce qui arrive fatalement si cette pression 
estirrégulièrement excitée par de brusques changements de tem- 
pérature. 

« Il faut, d'abord, bien choisir les cuvées, assortir les moûts, 
d'après les qualités qui les distinguent : aussitôt que la fermenta- 
tion s'est déclarée dans les cuves, on soutire, pour que le vin ne 
se colore pas, on conserve le vin en fût pendant quelques mois, 
puis, on le met en bouteilles où il reste six mois encore. La 
fermentation s'y développe de nouveau et il devient mousseux ; 
mais, pendant cette fermentation nouvelle, il s'est troublé et la 
séparatioTi du dépôt est une des opérations les plus délicates de 
la fabrication. Ce dépôt est, en effet, parfois, adhérent aux 
parois de la bouteille, d'où il est difficile de le détacher : on y 
réussit en frappant régulièrement la bouteille à l'aide de petits 
marteaux mis en mouvement par une ingénieuse machine. Le 
dépôt détaché, il faut le rassembler contre le bouchon ; à quoi on 
réussit en maintenant plusieurs mois la bouteille très obliquement 
le goulot en bas. Quand le dépôt est rassemblé sur le bouchon, 
on enîève brusquement celui-ci : la diminution de la pression 
intérieure détermine un vif dégagement de gaz qui chasse de la 
bouteille un peu de liquide, et, en même temps, tout le dépôt : on 
rebouche la bouteille sans la remplir. Le remplissage a lieu, en 
effet, non plus avec du vin, mais très habituellement avec de la 
liqueur. On désigne ainsi une dissolution de sucre pur dans 
l'alcool : la dose de sucre et celle de l'alcool varient avec la 
qualité des vins qu'on veut obtenir, et suivant la destination. » 
De là, pour l'opération elle-même la dénomination de « dosage ». 
« Tandis que les Anglais et les Américains du Nord réclament des 
Champagnes secs, c'est-à-dire ne renfermant que de faibles quan- 
tités de sucre, les Russes, au contraire, demandent des vins 
très sucrés, qui ne sont agréables qu'après avoir été amenés à une 
basse température, 
a Un très ingénieux appareil permet de faire arriver dans la 



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164 HISTOIRE DE LA VIGNE 

bouteille, avec Texactitude d'une analyse chimique, les doses de 
liqueur nécessaires pour obtenir telle ou telle variété de vins. 
Les bouteilles sont, enfin, rebouchées de nouveau avec un 
appareil qui, comprimant le liège, opère une fermeture iiermé- 
tîque ; on met le fil de fer et les feuilles métalliques, et les bouteilles 
restent encore en cave jusqu'au moment de Fexpédition. » 

L'Ermitage, dont les hasards de l'histoire amèneront tout à 
l'heure le nom sous notre plume, aurait pu revendiquer la dénomi- 
nation de «vin théologique » qu'on donnait autrefois au Vougeot, 
au Johannisberger, et autres crus, créés par les moines. « Un habi- 
tant de Condrieu dans im désespoir d'amour se fit ermite ; il fit 
choix d'une montagne aride et abandonnée, et entoura son 
humble réduit de ceps apportés de sa ville natale. Ils réussirent à 
merveille sur cette terre désolée, et l'excellence des produits qu'il 
en obtint lui créa bien vite des imitateurs » (1). Nous avons vu 
plus haut qu'il ne faisait que restaurer inconsciemment un ancien 
vignoble abandonné. 

S'il en faut croire un vieil auteur, Probus ne se serait pas borné 
à permettre aux Lyonnais comme aux autres Gaulois la culture 
de la vigne, il leur aurait fourni lui-même leurs cépages, et les 
aurait fait planter sous ses yeux : 

«... et, outre ce que j'ai dit que ce terroir est abondant en vins, 
j'ajouterai qu'ils sont des plus délicieux, comme chacun sait quels 
sont les vins de Sainte-Foy, de Millery et autres endroits (P autant 
que les plants ont été expressément portés de Dalmace par le soin 
de l'empereur Aurélien Probus, et selon aucuns Probatus... Or, 
d'autant que du temps de l'empereur Probus, un nommé Pro- 
culus, chef de la garnison de Lyon, s'était révolté contre lirî et se 
voulait emparer de cette ville et se rendre souverain du pays ; les 
Lyonnais se saisirent de sa personne et le livrèrent entre les mains 
de l'empereur lequel, reconnaissant, leur permit de planter des 
vignes en telle quantité que bon leur semblerait : lui-même com- 
mença le premier qui fit apporter le plant. D'où faut savoir que 
par bon rencontre, au pays de Dalmace (qui est en la Pannonie), 
y a une ville nommée ViminacicuSy de laquelle était natif ledit 
empereur Aurélius, et vis-à-vis d'icelle, y a une montagne très 
plantureuse et très fertile laquelle produit les meilleurs vins du 
monde et, pour ce, est nommée Mons AureuSy et d'autant que 
cet empereur avait choisi pour sa demeure la ville de Lyon, 
auprès de laquelle y a une montagne en même position et étendue 

(1) R. DejemoD, ibid., p. 92. 

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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 165 

que la susdite en Dalmatie, et de laquelle ayant reconnu le 
^acieux aspect du soleil, jugeant, par là, qu'elle pourrait être 
propre pour les vignes et bons vins, il fit apporter des meilleurs 
plants de vignes de son pays, et les fit planter par ses soldats en 
cette montagne, laquelle il voulait aussi faire nommer le Mont 
d'Or, et, à Topposite d'icelui, de l'autre côté de la Saône, il fit 
édifier une petite ville qu'il nomma Yiminacicus, qui est aujour- 
d'hui Yimy, en mémoire de la ville de sa naissance, et puis il 
donna le tout au peuple du pays, comme le récite Eusëbe parlant 
de cet empereur. Sur ce nouveau privilège les Lyonnais envoyè- 
rent de toutes parts pour avoir les meilleurs plants de vigne, 
et, entre autres, voyant que les Romains faisaient tant d'état des 
vins de l'île de Coho, en Italie, ils mirent peine d'en avoir, et 
nommèrent l'envoi du Mont d'Or où ils le plantèrent le vignoble 
de Coho, dont par corruption du patois lui est demeuré le nom 
de Couzon, et, le vin qui y croissait était si exquis, que chacun 
désirait y avoir quelque possession, d'où était le commun pro- 
verbe : (c D n'est pas bourgeois de Lyon qui n'a de vignes à 
Couzon » (1). 

Couzon, « Couzon au Mont d'Or », existe encore comme 
vignoble , mais il parait valoir davantage aujourd'hui par 
l'abondance que par la finesse de ses produits (2). Il en est 
de même des autres vins du canton de Neuville, dont ceux du 
clos Gamier, à Curis, paraissent seuls dépasser le bon ordi- 
naire (3). 

Les « Beaujolais » de l'arrondissement de Villefranche qu'on 
vend généralement sous le nom de « Màcon » sont plus estimés. 
Us offrent cette double particularité, l'une et l'autre très intéres- 
santes, qu'ils sont produits par r« infâme gamai », si décrié en 
Bourgogne, et que, « récoltés sur un filon de porphyre granitoïde 
qui traverse le Rhône dans la direction nord-ouest, ils ont un 
cachet particulier de finesse et de bouquet qui n'existe point dans 
les vignes voisines du terroir carbonifère » (4). 

Le Sainte-Foy et le Millery, et pour ce dernier les vins parti- 
culiers des clos de la Galée et de la Muladtère, n'ont rien perdu 
depuis Fodéré. Toutefois, le roi des vins de cette contrée est 

(i) Fodéré Narration historique et topographique des couvents de l'ordre de 
Samt-Fronçois. Lyon, 1619, p. 228-230. 

(2) n serait plus jaste de dire, <c il paraissait »,car ce vignoble est un de ceux 
qui ont payé le plus rude tribut au phylloxéra; il est aujourd'hui presque 
anéanti. 

(3) Julien, loc. cit., p. 189. 

(4) A. Ebray, Bulletin de géologie, cité par Grisebach, loc, cit. 



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166 HISTOIRE DE LA VIGNE 

encore le fameux Côte-Rotie, malheureusement bien menacé, 
parait-il, lui aussi, par le phylloxéra. 

Peut-être, pendant que nous sonmies en Dauphiné, ou bien peu 
s'en faut, ne sera-t-on pas fâché de savoir ce que sont devenues 
ces « fameuses vignes de Vienne », comme disait Martial, et qui 
donnaient ce non moins fameux « vin poissé », si apprécié des 
gourmets de Rome (1). On aurait d'autant plus de chances de les 
retrouver inaltérées que, d'après Julien, la culture en hautains sur 
« opulus » prévaut encore dîms ce pays comme au temps de 
Rome, alternant cependant avec des espaliers hauts et des vignes 
basses. Les cépages qui donnent les vins les plus estimés sont 
connus dans le pays sous les noms de Serine et de Vionmer. A 
Vienne, ils produisent un vin blanc qui n'a rien de remarquable, et 
deux vins rouges, dont l'un Aii Porte duLyon^ qui a, selon Julien, 
du corps, du spiritueux et un bon goût. Enfin, les vins de Reventin 
et de Seyssuel (banlieue de Vienne) présentent, avec les mêmes 
propriétés, wn goût de violettes qui rappelle le Bordeaux (2). 

A propos de ce dernier vin, nous avons dit que la, première men- 
tion en est faite au quatrième siècle par Ausone, mais comme d'un 
produit connu, coté, de consommation courante, et non comme 
d'une chose nouvelle. Il nous apprend que les Bituriges Vtbisci, 
qui habitaient le Bordelais actuel, récoltaient dans le Médoc des 
vins estimés à Rome. N'est-ce point à eux plutôt qu'aux Berri- 
chons que devaient leur nom les fameuses vignes « Bituriques » (3) 
dont, plus de trois siècles avant Ausone, il est si souvent question 
dans Pline et Columelle ? Bien que l'hypothèse offre de grandes 
vraisemblances, les vins, aujourd'hui si justement estimés, 
du sud-ouest ont fait on ne peut plus discrètement leur entrée 
dans la vie, et il faut croire qu'après, comme avant Ausone, 
on s'est bien longtemps contenté, comme pour les vins du 
Portugal, d'en boire sans en parler, chose en somme peu sur- 

(1) Marlial croyait ces vignes bien anciennes, puisqu'il disait plaisamment 
que leur vin lui avait élé envoyé par Romulus : 

Haec de vUiferâ venisse picata Viennd : 
Ne dubites : misit Romulus ipse mihU 

(2) Est-ce là ce que les Romains appelaient goût poissé ? Ou bien ce goût ne 
tenait-il, — ce qui serait en somme possible, — qu'à un genre d'engrais main- 
tenant ai>andonné? Ou bien enfin, le cépage a-t-il disparu ? Autant de ques- 
tions auxquelles il parait difficile d'espérer jamais une solution. 

(3) Vinet, qui écrivait au siècle dernier, croit, nous l'avons vu(p. 137), à l'iden- 
tité de ces vignes Bt^wri^rues avec le Cabemet gui est le grand cépage des « gra- 
ves », et qui a conservé dans le patois bordelais le nom de Bidure, Voir aussi 
Petit-Lafitte, la Vigne dans le Bordelais, p. 146. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 167 

prenante, car le « Bordeaux » est un bon bourgeois de vin, très 
hygiénique, très placide, et peu apte, par cela même, à pousser 
les Muses vers le trépied sacré (1). Aussi, faisait-il si peu de 
bruit qu'il était à peine connu en France même, où il n'a guère 
été « découvert » que par Louis XIV. Les basards de la féoda- 
lité, qui, au douzième siècle, détacbèrent par les mains d'un 
Angevin et d'une Gasconne à tête folle l'Aquitaine du territoire 
national au profit des Anglais, y furent bien aussi pour quelque 
chose. En fait, les vins d'Aquitaine étaient devenus un objet 
d'exportation dont l'Angleterre était à peu près Tunique dé- 
bouché. Aussi, dans son Historia major Angliw écrite dans la 
première moitié du treizième siècle, Mathieu Paris mention- 
nant le mécontentement des Gascons dit-il qu'ils auraient depuis 
longtemps secoué le joug de l'Angleterre, s'ils n'avaient eu besoin 
d'elle pour l'écoulement de leurs vins. « On voit dans le Cata- 
logue des rôles Gascons comme dans plusieurs arrêts du Parle- 
ment de Bordeaux qu'Edouard II et Edouard UI ne buvaient que 
des vins du Bordelais, et notamment des vins deSaint-Émiliou, 
et que le prix de ces vins était si élevé que le tonneau se ven- 
dait 2400 francs au sortir du pressoir » (2). Pourtant, à défaut des 
Français, les Anglais dès le seizième siècle, au moins, n'étaient 
plus seuls à apprécier ces excellents vins. Dans son traité De la 
Réptiblique^ publié en 1598 (1. VI, ch, n), Bodin assure que 
Bordeaux seul en exportait chaque année environ 100,000 ton- 
neaux. Si nous voulons savoir où allaient ces tonneaux, nous 
n'avons qu'à consulter Jodoc Sincerus, qui, dans la préface de son 
Itinerarium Gallim^ publié 19 ans après, à Strasbourg, en 1617, 
nous dit qu'il est presque impossible de s'imaginer quelle quantité 
de vin, la Garonne, la Charente et la Loire charriaient à destina- 
tion des Anglais, des Belges et des Allemands du Nord. Le même 
auteur fait déjà un pompeux éloge du celebratissimum vin de 
« Grave ».Et Sachs, qui écrivait vers 1660, cite un marchand de 
Cambrai qui, à lui seul, exportait par voie de terre 33,000 modii 
(36,300 hect.) de vin du Bordelais en Belgique {Ampelographia, 
p. 448-9). 

Le Saint-Émilion, si apprécié des Plantagenets, fut aussi le vin 
qui fixa l'attention de Louis XIV qui, de passage àLiboume, y en 

(1) Claudien a dil : 

Jam furor humanos nostro de pectore sensus 
Expulit, et iolxm splrant prmordia Bacchum. 

(2) DejernoD, /oc. cil., p. 86. 

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188 HISTOIRE DE L\ VIGNE 

goûta, et déclara que « c'était du nectar ». Un tel mot était un 
arrêt, dans ce siècle où la chienne de la maîtresse du « grand 
Dauphin» avait ses fournisseurs attitrés (1) parmi les maréchaux, 
et où il se trouvait des courtisans pour déclarer que « la pluie 
de Marly ne mouillait pas » (2). Le succès fut complété par Jliche- 
lieu, Faimable cynique qui remplit le dix-huitième siècle du 
triple bruit de ses victoires, de ses bons mots et de ses bonnes 
fortunes. Nommé gouverneur de la Guienne vers le milieu du 
siècle dernier, il en embellit la capitale dont la configuration 
actuelle date en grande partie de lui, et en popularisa à Tintérieur 
les bienfaisants produits. Aujourd'hui, le Bordeaux n'a plus à 
chercher de protecteurs. Il n*en est malheureusement pas de 
même de la vigne, qui aurait grand besoin de défenseurs contre 
l'hôte involontaire et bien peu reconnaissant de M. Laliman. 

S'il enfant croire Froissart (année 1327 des Chroniques), les 
Anglais, maîtres de la Gascogne, aimaient et recherchaient à l'égal 
des vins de cette province, ceux de l'Alsace (3) où on ne cultivait 
que des « plants gentils ». C'est le nom qu'on donnait au RiesUngy 
par opposition aux raisins communs, désignés dans le pays sous 
la dénomination de Burger, 

(1) Voir Saint-Simon, histoire de mademoiselle Ghonin, m aUresse de « Mon- 
seigneur», et du maréchal d'Huxelies. Voir aussi, dans les mêmes Mémoires 
riiistoire d'Albéroni si admirée de Stendhal. 

(2) Voir Saint-Simon. • 

(3) Ceux qui ont visité la grande Exposition universelle de 1855 peuvent se 
rappeler avec quel serrement de cœur et avec quelle sourde colère les Fran- 
çais y virent les produits de Milan, de Padoue et de Venise exhibés sous des 
étiquettes allemandes. Quand cesserait cet outrage au bon sens et à la nature 
des choses? C'est ce que nul n'aurait su dire, mais, il n'était non plus per- 
sonne qui n'en pressentit la un, rien ne pouvant s'éterniser dans un siècle 
éclairé comme le nôtre, de ce qui révolte ainsi la conscience des peuples. 
Comme autrefois en Italie, le droit subit actuellement en Alsace-Lorraine une 
éclipse momentanée, mais qui ne peut pas plus l'empêcher d'être Française 
que l'éclipsé de 1815 n'empêcha l'Italie, la « simple expression géogra- 
phique » du vieux Metternich, d'être et de redevenir Italienne. « Une 
sombre date, » a dit dans sa touchante préface, l'auteur de V Ancienne Alsace 
à table, « a bien pu porter les poteaux allemands au delà des Vosges, mais elle 
est impuissante à retrancher les cœurs alsaciens de la patrie française. » Et 
nous, nous dirons : <c que de Ûunkerque à Toulon et de Nantes à Belfort on 
prenne le dernier matelot disputant son pain et sa vie aux lames furieuses, le 
dernier mineur englouti à mille pieds sous terre au milieu du grisou, le der- 
nier bûcheron perché comme un chamois au sommet des Alpes, le dernier 
laboureur perdu au fond des combes profondes, et qu'on leur ouvre le cœur, 
on y trouvera ce mot: Alsace. » Cet accord bien scellé une fois pour toutes, bien 
arrêté, bien compris, on peut attendre : Fata viam inventent. On nous excusera 
donc, en présence du droit éternel, immuable, indestructible comme l'airain, 
et sans tenir compte d'une contingence passagère, d'avoir traité l'Alsace pour 
ce qu'elle veut être, pour ce qu'elle était hier et ce qu'elle sera demain. 



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LA VIGNE SELON L'BISTOÏRE 16» 

f( Bons vins de Gascogne, d'Ausay, et du Rhin à très bon mar- 
ché. i> Rapprochement moins discordant qu'on ne serait tenté de 
le supposer au premier ahord, s'il en faut croire, comme on le peut 
assurément sans scrupules, des ampélographes aussi éminents à 
la fois et aussi compétents que Stoltz et Bosc, d'après lesquels le 
Kesling ne serait autre chose que le Sauvignon blanc, qui donne 
dans les « Graves » du Bordelais Tinappréciable vin de Sauteme. 
De même, V Enrageât de la Gironde {Folle blanche de Cognac) 
serait le même que le Petit mielleux ou Ortlieber d'Alsace, ainsi 
désigné du nom d'Ortlieb qui l'y a introduit (1). 

« Au bon vieux temps », c'est-à-dire avant 89, le Riesling était 
en Alsace un cépage théocratique et seigneurial qu'on ne rencon- 
trait qu'autour des monastères et des châteaux, comme par 
exemple dans le clos de Rangenberg près de Thann, qui était la 
propriété du chapitre, et dans celui de Sonnenberg près Riquewihr^ 
qui appartenait aux princes de Wurtemberg (2). La Révolution 
la démocratisé comme elle a démocratisé toutes choses, 

Sur kt vieUle (erre française. 
De Kléber, delà Marseillaise (3), 

en un mot, sur le sol essentiellement républicain de notre chère 
Alsace. 

On ne parait savoir rien de bien précis sur l'époque où la vigne 
a fait son entrée sur cette terre généreuse. « Notre vignoble, » 
a dit l'auteur de V Ancienne Alsace à table, « remonte certai- 
nement à l'Empire romain : le sage Probus n'a pu voir avec 
indifférence ces riants gradins disposés le long des Vosges et qui 
semblaient demander de toute éternité à se couronner de pampres 
joyeux » (4). 

Ce n'est là qu'une présomption, mais il faut avouer qu'elle est 
assez plausible. Sachs la donne comme une certitude sur la foi 
d'Eutrope {Bréviaire historique, 1. IX) et de la Chronique de Spire 
de Lehman, 1. I, c.xxiv(5). Selon Charles Grad (6), les Romains 
n'auraient même point attendu Probus pour utiliser en Alsace les 
heureuses conditions ampélophiles du sol, et, « dès le premier 

(i) Petil-Lafllte, la Vigne dans le B&rdelais, Stoltz, Ampélographie Rhénaney 
wissim. 

(2) Stoltz, loc, cit. 

(3) Erekmann-Ghatrian. « Dis-moi quel est ton pays », Chant Alsacien. 

(4) Ch. Gérard, l'Ancienne Alsace à table, p. 312, Paris, Berger-Levrault. 

(5) Sachs, loc. dt., p. 454. 

(6)Charles Grad, Coup d'osil sur le développement de la viticulture en Alsace. 
Mulhouse, y Bader et C»% p. 3. 



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170 HISTOraE DE LA VIGNE 

siècle, » c'est-à-dire dès leur arrivée en Gaule, ils auraient « in- 
troduit la vigne sur les bords du Rhin, d'où elle se serait 
successivement répandue dans les vallées latérales du grand 
fleuve. » 

Quoi qu'il en soit, la vigoureuse impulsion donnée par Charle- 
magne à la viticulture, dut évidemment se faire sentir aussi bien 
là que sur le Léman ; mais, les vignes y existaient certainement 
avant lui, car « les vieilles chroniques montrent les vins d'Alsace 
« sur les tables des rois mérovingiens aux palais de Marlenheim, » (1) 
et « un grand nombre de nos communes alsaciennes sont men- 
tionnées, dans les Chartres et les donations des septième et hui- 
tième siècles, comme en cultivant. Quand les fils de Charle- 
magne se partagèrent l'empire en 843 par le traité de Verdun, 
Louis le Germanique obtint l'Alsace dans son lot, pour avoir des 
vignobles dans ses domaines (2). » Dans le même siècle (neuvième) 
le moine de Saint-Gall vante le vindeSigolsheim, « en décrivant 
l'influence galante du Sigillarius sur le cœur fragile d'un évêque 
franc de ce temps là » (3). 

Mais l'Angleterre n'était point seule à apprécier les vins d'Al- 
sace, et plus équitable envers eux qu'envers les Bordeaux, 
la notoriété ne leur fit point faire aussi longtemps anti- 
chambre. 

Dès ce moment, les Frisons, qui furent les premiers caboteurs 
du Rhin, charriaient sur le fleuve les vins d'Alsace en compagnie 
des vins bourguignons, qu'eux non plus la vogue ne fit point trop 
attendre, et les amenaient à Cologne, leur entrepôt pour le 
Nord (4). 

Félix Fabri, moine d'Ulm, disait que le vin d'Alsace était 
si renommé partout qu'on l'envoyait large lateque (5). En 
France, tout d'abord, il jouissait d'une notoriété telle et si hono- 
rable qu'au douzième siècle Fauteur du fabliau de la Bataille des 
vins, fait figurer au premier rang les 

Vins d'Ausay et de la Moselle 

parmi ces concurrents à bouquet de basme et à^ambre sur 
lesquels allait être appelé à prononcer le chapelain de Philippe 

(1) Charles Grad, loc, cit., p. 8-9. 

(2) Ch. Gérard, loc. cit., p. 313. 

(3) Id., ibid., p, 318, et Monach. S. Gall, 1. LXI, ch. xxii. 

(4) Grandidier, Histoire de Véglise de Strasbourg , t. Il, p. 132. 

(5) Schiller, Script, rerum germante.^ t. lï, p. 25. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 171 

Auguste (1). « Les vins si généreux qui mûrissent sur les coteaux 
escarpés des Vosges, « dit plus tard Gebwiller (2), » sont conduits 
avec beaucoup de peine et à grands frais, soit par bateaux, soit 
par charrois, cbez les Souabes, les Bataves,les Bavarois, les An- 
glais et les Espagnols qui les payent à haut prix, » Sébastien 
Munster assure même que de son temps, c'est-à-dire dans la pre- 
mière moitié du seizième siècle, ils pénétraient jusqu'en Suède (3). 
lien était encore de même à la fin du dix-septième siècle, où l'in- 
tendant Lagrange écrivait à la date de 1697 : « On envoie une 
quantité considérable de vin de la haute Alsace en Hollande, d'où 
il se transporte en Suède et au Danemark, et se débite pour vin du 
Rhin. L'on a remarqué qu'au lieu de s'affaiblir en demeurant 
longtemps sur l'eau (4), il augmentait en bonté : le soufre qu'il tire 
du terroir y contribue, et c'est ce qui lui donne une force extraor 
dinaire, qui se modère par un long transport » (5). 

Quand les bandes anglaises, puis celles des Armagnacs rava- 
gèrent le pays aux quatorzième et quinzième siècles, le bon goût 
du vin d'Alsace leur fit prolonger leur séjour beaucoup plus, 
apparemment, que les habitants ne l'auraient souhaité (6). Les ama- 
teurs difficiles le mettaient sur la même ligne que le RivogUo 
d'Istrie; « beaucoup de gens dédaignent de boire le mauvais 
vin ; il leur faut du Reynfal^ de V Alsacien (7). » — « Oh ! que j'ai en 
ce moment de délicieux et renommé vin d'Alsace, » dit Hans 
Sachs (8). « Quand bien même le bon Dieu et Monsieur Saint-Jean- 
Baptiste son précurseur devraient le boire à eux seuls, je saurais 
pourtant combien il a été bon, et combien il a dû réjouir leurs 
sentiments. » Le Gargantua de Fischart ne pouvait évidem- 
ment le mettre en oubli. « Il vient une époque qui s'appelle le 
Carnaval, et dans laquelle règne en souverain un maître nommé 
l'Alsacien. Plus d'un en a souvent la bourse allégée et la tête 

(1) Et comme les vins estincelaient 

Si que la graot sale et la Chambre 
Sembloit pleines de bosme et d'ambre, 
Ce sembloit paradis terrestre. 

(Henri d'Andelys, la Bataille des vins.) 

(2) GebwiUer, Faneg. Carolina, p. i4, in Gh. Gérard, loc. cit,^ p. 313. 

(3) Munster, Cosmographia^ p. 807. 

(4) Aulre rapprochement avec les Bordeaux « retour de l'Inde ». 

(5) Lagrange, Mémoire sur rAlsacCy ms p. 219, cité par Gh. Gérard, loc. cW., 
p. 315. Nous empruntons entièrement et à peu près textuellement ce qui suit 
à Texcellente monographie de ce dernier, r Ancienne Alsace à table , p. 315 et 
suiy. 

(6) Chronique des Dominicains de GuebunlleTj p. 62. 

(7) Brant, Narrenschiff^ ch. liiii, p. 185. 

(8) Hans Sachs Werke, U III, p. 93. 



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172 HISTOIRE DE LA VIGNE 

alourdie (1). » Chose facile à comprendre, la seconde surtout^ 
puisque c'est un Allemand, c'est-à-dire un vasum vinarium (2) 
qui parle, surtout s'il s'agissait du perfide Kitterlé (3), surnommé 
casse-mollets (Wadenbrecher), et à qui Stœber a facétieusement 
donné pour armoiries deux mollets en croix. Érasme seul paraît 
avoir introduit dans ce concert de dithyrambes une note maussade, 
et avoir calomnié l'honnête vin d'Alsace. Il lui attribuait les 
douleurs néphrétiques dont il était tourmenté alors que ce vin se 
recommando justement comme diurétique (4). « Les vins d'Alsace, 
en général, et tout particulièrement VOlwer, des environs de 
Guebwiller, et le Wolxheim^ développent l'excrétion rénale. A 
l'hôpital de Strasbourg, les opérations de la taille sont très 
rares (5). » 

Plus justes étaient les chansons populaires dont Gérard 
cite la suivante : « N'oublions pas les voituriers grands et petits 
qui mènent leurs charriots en Alsace et en rapportent les bon& 
vins du Rhin ! Ne leur épargnons pas nos louanges reconnais- 
santes : que Dieu et la vierge Marie daignent les conduire et les 
protéger tous! » Plus justes les médecins qui, tels qu'Elisée 
Rœsslin (6), vantaient la force et la fougue si estimées de ces 
vins. Plus justes les géographes tels que Duval, portant d'eux ce 
témoignage : « Le vin d'Alsace est fort agréable à boire, et l'on 
en recueille une telle quantité qu'on en transporte en Suisse, en 
Souabe, en Bavière, en Lorraine, en Flandre, en Franche-Comté ^ 
et même en Angleterre (7). » 

La quantité répondait donc à la qualité. Sur ce point les témoi- 
gnages sont unanimes. En 1776, la seule ville de Lucerne acheta 

(1) Fischart, Gargantua, ch. iv. 

(2) Pogge Florentin (Poggio Bracciolini) appelle les Allemands : « Vasa vina- 
<c ria ad pastum et somnium nata, » C'est à peu près, d'ailleurs, la définition 
de Tacite : « dediti somno ciboque, » 

(3) Ce nom est venu au vin de celui du vigneron qui a planté le vignoble. 
Il s'appelait Kutter et était de petite taille, d'où le diminutif Kitterlé (petit 
Kutter). 

(4) Dans les Cratonis ConsUia, parus à Francfort en 1598, il est déjà indiqué 
comme tel aux calculeux. Greg. Horstius, dans ses Observât. ConsiL et Epist. 
Med, parusà Ulm en 1641, le vante comme antiscori)utique,et U fait, en outre^ 
celte curieuse remarque que, bien que diurétique, il n'en est pas moins ali- 
mentaire, ce dont il prend à témoin l'embonpoint ordinaire de ses manipula- 
teurs (cmopolarum istitts vini) . Selon le D' Guyot {Étude sur les vignobles de 
France, t. III, p. 242), les propriétés diurétiques des vins d'Alsace, et princi- 
palement de ceux de Guebwiller, seraient surtout dues au raisin dit Olwer. 

(5) Revue A/saciennc, 1884, p. 115. 

(6) Rœsslin, Dos Wasgauiche Gebirg, p, 1. 

(7) Duval, Acquisitions de la France, 1679, p. 1. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 173 

pour plus d'un million de oes vins (1). Doppelmayer appelait 
l'Alsace « la cave à vin des pays environnants » (2). 

La vigne parait avoir dès le principe, ou à peu près, occupé 
en Alsace la majeure partie de l'espace , que la nature semblait 
avoir modelé pour elle. Depuis la Révolution tout au moins, 
dont l'influence fécondatrice est ici manifeste, la superficie viti- 
cole n'y varie d'une période à l'autre que dans des limites très 
restreintes. Elle est, en 1788 de 21,016 hectares, de 2!^, 591 en 
1829, de 24,456 en 1849, de 23,615 en 1860, de 26,152 en 1875 (3). 

« Actuellement, elle y occupe la lisière de coteaux qui va le 
long des pentes orientales des Vosges, de Thann à Wasselonne. Il 
y a bien quelques vignes dans le Sundgau, il y en a, aussi, au 
Kochersberg et sur les limites du Bas-Rhin jusqu'à Wissem- 
bourg ; il y en a même dans les plaines de TOchsenfeld, autour 
de Cernay et dans la plaine de Otel, aux environs de Colmar et 
de Strasbourg, mais, sans former la culture dominante ni la prin- 
cipale ressource de ces cantons. En fait, la vigne trouve son vrai 
domaine sur les collines de l'Alsace moyenne, au sud et au nord 
de RibeauviUé. Dans cette région elle revêt de ses pampres pré- 
cieux les flancs des coteaux, en même temps qu'elle monte sur 
les premiers gradins des montagnes et qu'elle empiète sur la 
plaine, disputant les sillons aux céréales, refoulant les bois sur 
les rochers arides. Sur toute cette étendue, pas un coin de terre, 
pas une anfractuosité, pas une exposition propice n'échappe à la 
vigne, qui les conquiert tous au prix de travaux énormes. Une 
vallée vient-elle à s'ouvrir, la vigne y pénètre pour s'avancer à 
son intérieur sur ime longueur de plusieurs lieues aux exposi- 
lions méridionales. Quels tableaux riants présente alors le débou- 
ché de nos vallées alsaciennes I Quelle magnifique perspective on 
découvre du haut des coteaux altérés de soleil I Au pied des 
vignobles, un torrent, changé par l'été en ruisseau paisible, mur- 
mure et glisse directement entre des bouquets de saules, de peu- 
pliers et d'ormes, à travers les prés en fleurs. Vers le fond, la 
vallée se ferme par des rangées de montagnes plus hautes, mais 
arrondies mollement avec leurs forêts baignées de tièdes vapeurs 
et dans un calme solennel, tandis que plus près, au-dessus de la 
voie ferrée où la locomotive emporte des trains rapides, des sen- 



(1) Billing, Beschreibimg des ElsasseSy p. 4. 

(2) Doppellmeyer, Besehreibimg des ElsasseSf p. 7. 

(3) Renseignements dus à la gracieuse obligeance de notre très honoré 
orrespondant M. Charles Grad, Fémiaent, érudit, et patriotique député de 
Colmar. 



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174 HISTOIRE DE LA VIGNE 

tiers pittoresques montent à travers les vignes aux pampres ver- 
doyants jusqu'au rocher que domine une vieille tour féodale 
comme un souvenir du passé, de laquelle le regard embrasse la 
riche plaine d'Alsace, avec ses moissons, comme une espérance 
pour l'avenir (1). » 

Quanta la production totale, elleétait, pourlapériodede 1852-60, 
de 934,281 hectolitres, de 1863 à 1869 de 1,250,000 hectolitres, de 
1874 à 1878 de 1.416,000 hectolitres. Depuis 1878, cette produc- 
tion a diminué, mais on n'en évalue pas moins encore la con- 
sommation indigène à 94 litres de vin par habitant. 

Il y a donc ainsi progrès constant. « Si les vignobles de la plaine 
se rétrécissent sous l'influence des fortes gelées qui ont détruit 
en 1830 et 1854 tous les ceps de la plaine, tandis que la vigne 
résista parfaitement sur les collines entre 200 et 400 mètres d'al- 
titude, les collines où le vin acquiert un bouquet spécial 'très 
recherché, loin de voir diminuer l'étendue du sol planté de 
vignes, se sont au contraire couvertes de nouveaux pampres. 
C'est par 80 et 100 hectolitres que s'y compte le rendement d'un 
hectare, avec une moyenne générale de 45 au plus bas (2), c'est 
de 1000 à 1500 francs que s'en évalue le produit brut, laissant 
8 pour 100 d'intérêt pour le capital engagé dans l'exploitation, 
malgré une main-d'œuvre beaucoup plus coûteuse en Alsace 
que dans les départements méridionaux, et le haut prix des 
terres qui valent de 8,000 à 20,000 francs. Le nombre des familles 
vivant des produits du vignoble s'élève de 20,000 à 25,000, soù un 
quart de la population agricole du pays. Inutile d'ajouter 
que la culture de la vigne nécessite aussi l'entretien d'une quan- 
tité de bétail assez considérable, en même temps qu'une partie 
du sol est aussi consacrée au blé et surtout à la pomme de 
terre (3). » 

L'Alsace est donc, contrairement à ce qu'on croit généralement 



(1) Charles Grad, loc, cit, 

(2) Le docteur Guyot {Étude sur les vignobles de Francey i. III) confirme ce 
magnifique rendement dû à la taille riche de TAIsace, qu'il appelle taille en 
quenouille. Nous aurons occasion d'y revenir. 

(3) Charles Grad., loc. a7.,p. 7,8. Il y a plus d'un siècle, Montesquieu, qui fut 
aussi bien qu'un gourmet de lettres, un gourmet de vins et un excellent 
vigneron, avait déjà parfaitement noté cette influence populalive de la vigne. 
Il dit (Esprit des /oi5, t. XXIII, ch. xiv.) : « Les pays de pâturages sont peu 
« peuplés, parce que peu de gens y trouvent de l'occupation ; les terres à blé 
« occupent plus d'hommes, et les vignobles infiniment davantage. » Il n'y a 
donc pas de meilleur agent de colonisation que la viticulture, et, si on sait, 
comme tout nous y invite, seconder et activer suffisamment son implan- 
tation en Afrique, la crise qui nous frappe aura presque été un bonheur. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 175 

en France^ beaucoup plus un pays de vin qu'un pays de bière. 
V N'y sent-on pas d'ailleurs, » comme le dit très bien la Revue 
Alsactennej « dans le caractère dévoué et chevaleresque de 
nos compatriotes alsaciens la générosité native du Tokay et du 
Riesling ^l)? » 

Le Tokay, disons-nous. Nom de pure fantaisie appliqué à un 
cépage qui n'a sans doute que cela de commun avec son congé- 
nère de la Theiss, et aussi de fournir, au témoignage du spirituel 
« Yigneran » de la Mevue, le meilleur vin du pays où il croît. Le 
«Tokay » alsacien est la variété grise du Klàvner, qui n'est autre 
que le Pineau de Bourgogne. Le noir est généralement aban- 
donné. « On ne le cultive sur une grande échelle qu'à Roderen, 
Ottrott, Marlenheim, Lampertsioch (2). Il donne un vin léger et 
agréable, qui n'a, toutefois, ni la générosité du Bourgogne, ni le 
bouquet du Bordeaux. Aussi ne s'en occupe-t-on plus guère. 
Tiirckheim, qui produisait il y a 30 ou 40 ans un vin rouge assez 
estimé, n'en récolte plus que quelques hectolitres (3). » La langue 
populaire avait donné à ce vin le nom de Tûrkenblut (sang de 
Turc). 

Pourtant, au seizième siècle, Lazare de Schwendi, revenant 
des guerres de Hongrie, avait apporté à Kientzheim de vrai 
Tokay (4), qui ne semble point y avoir fait autrement fortune. Le 
vin de Kientzheim n'a en effet rien de supérieur, ou même de 
notable. Il n'est cité ni dans la Bataille des vins alsaciens dont 
nous parlons plus loin, ni dans les énumérations rimées de Stœ- 
ber (5) et d'Arnold (6). Julien, comme nous le verrons tout à 
rheure, lui assigne tout au plus une place parmi les bons ordi- 
naires de Bourgogne, ce qui exclut, ipso factOy tout rapproche- 
ment avec le Tokay. 

Le Traminer fait aussi partie des « plants gentils », comme l'in- 
dique, d'ailleurs, son autre nom à!Edler ou noble. C'est le Nature 

(1) Julien, loc, cit. passim. Revue Alsacienne^ loe, cit, passim. 

(2) C'est à Lampertsioch qu'ont eu Heu, comme nous aurons occasion de le 
Toir dans un autre chapitre, les mémorables expériences de notre glorieux 
compatriote Boussiugault, expériences qui ont été le point de départ de Tappli- 
cation des engrais u chimiques » à la vigne. 

(3) Revue Alsacienney loc, cit., p. 114. Le D' Guyot, loc. cit., a parfaitement 
prophétisé, il y a une vingtaine d années, la disparition graduelle des vins 
rouges en Alsace. 

(4) Musée pittoresque d'Alsace, Kientzheim, p. 59 et Gh. Gérard, loc. cit., 
p. 318. 

(5) Ehr. Stœber, Daniel. Strasbourg, 1825, in 8% p. 29. 

(6) Arnold, Pfingsmontog, 1816, p. 177. Voir aussi Gh. Gérard, loc. cit. y 
p. 322. 



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176 HISTOIRE DE Lk VIGNE 

de Bourgogne ou savagrdn; c'est aussi celui qui, dans le Jura, 
donne le vin d'Arbois (1). 

« D est surtout cultivé du côté de Heiligenstein, où il produit 
un vin clair et aussi agréable au goût qu'à la vue (2), » toujours 
comme son frère d'Arbois. C'est Ehrhard Wantz qui l'a introduit à 
Heiligenstein, et ce service a paru avec raison si important que 
les habitants ont cru devoir en conserver la mémoire par une 
plaque de marbre, apposée sur la façade de la mairie en l'hon- 
neur de leur bienfaiteur (3). 

Il est curieux de noter, en passant, que dans son voyage ampé- 
logrfi^phique à l'Ile Kelley (lac Ohio), le professeur Planchon a 
constaté que, de vingt variétés européennes introduites par 
Ch. Carpenter, dans ce centre phylloxéré, le Traminer seul avait 
survécu au bout de quelques années (4). 

Le Muscat donne aussi, en Alsace, un vin qui, semblable en 
cela au vin blanc de Bergerac, est d'un goût doux et agréable, 
mais de peu de garde. Gomme son symétrique périgourdin, H 
est, à la veillée, le compagnon presque classique |des marrons 
grillés. 

Proche parent du Muscat par sa saveur aromatique est le Chas- 
selas musqué, dont les produits, uniquement consacrés à la table, 
laissent en arrière même le chasselas si renommé de Fontaine- 
bleau et de Thomery. 

Le Gutedel, ou Chasselas français donne également un [excel- 
lent raisin de table, mais on le cultive aussi en Alsace, comme 



(1) P. Renard, loc, cit. y p. 101. 

(2) Revue Alsacienne, loc. cit., p. 114. 

(3) Id., ibid, — Exemple excellent et trop peu suivi. « Je regarde, » disait 
le président Henrion de Pansey, « la découverte d'un mets nouveau, qui 
« soutient notre appétit et prolonge nos jouissances, comme un événement 
« bien plus intéressant que la découverte d'une étoile. On en voit toujours 
« assez. » N'en pourrait-on dire autant de la découverte ou de l'inlroduction 
d'un nouveau cépage, et, d'une manière générale, pourquoi l'huma- 
nité ne réserverait-elle pas pour ceux qui lui adoucissent les conditions si 
rudes de la vie les hommages qu'elle n'accorde d'habitude qu'à ses bourreaux? 
Napoléon, qui promena la mort et la ruine sur tout un continent pendant 
15 années, au bout desquelles il laissa son pays exsangue et mutilé, a eu chez 
nous des autels pendant soixante ans, et c'est à peine si, en dehors de quel- 
ques érudits, on y sait les noms de Soubeyran et de Simpson qui, l'un en 
inventant le chloroforme, et l'autre en découvrant ses propriétés anesthésiques 
ont épargné à leurs semblables plus de douleurs que le premier n'en a causé. 
Lorsque, comme le héros vieilU deMurger, revenu de ses illusions, l'humanité, 
comme lui, n'aimera plus que ce qui est bon, et n'estimera plus que ce qui est 
utile, les modestes philosophes, les « sa^es» inconscients de Heiligenstein pour- 
ront revendiquer le titre de précurseurs de cette grande révolution morale. 

(4) J.-E. Planchon, les Vignes américaines^ p. 84-85. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 177 

raisin de vigne. U fournit un bon vin ordinaire. Très répandu, il 
constitue à Hunawihr le fonds du vignoble. 

Le Kniperléy nommé aussi YOrtlieber, domine dans maintes 
communes. Petit-Lafitte (1) et Stoltz nous ont appris qu'il n'est 
autre que le Damery^ ou Folle Blanche y ou Enrageât j ces derniers 
noms venant probablement de son extrême rusticité qui le rend 
propre à tous les terrains, et de sa phénoménale fertilité qui ne 
conncdt point de chômage. C'est le raisin des « Graves ». En 
Alsace où il porte, encore, le troisième nom de Petit Mielleux^ 
(Stoltz), comme en Gironde, il donne beaucoup et bon, de bon ordi- 
naire, s'entend. On reproche seulement à ses vins d'être sujets à 
la « graisse », inconvénient qu'on combat par le tannin, et, auquel 
on parerait mieux encore « soit par une fermentation des raisins 
(( blancs pendant quelques heures, soit par l'addition de pellicules 
« au jus mis en tonneaux (2). » Le Sylvaner^ remarquable par sa 
coloration verte, fournit beaucoup dans les terres fortes. Le grosser 
Rieschling est aussi productif, mais le vin en est inférieur, car nous 
voilà rendus aux cépages communs, aux burger^ à la « vile mul- 
titude » ampélographique. Le type de ces plants vulgaires l'f/d/in^ 
on Biirger proprement dit était jadis la variété dominante, il 
tend petit à petit à céder la place au Chasselas et au Kniperlé. 
h'Olwer est un bon raisin tardif. Nous avons vu qu'il produit un 
vin diurétique (3). 

Les vins alsaciens sont principalement des vins blancs. Le 
Haut-Rhin cependant produit quelques vins rouges assez esti- 
més, et qui ont, suivant Julien, de l'analogie avec les bons ordi- 
naires de Bourgogne (4). Ce sont les vins de Riquewihr, de 
Ribeauvillé, d'Ammerschwihr, de Kienzheim, de Kaysersberg, 
d'Olwiller, de Valrach. Le Neuwiller et le Wolxheim rouge (il y 
en a un blanc), sont cependant estimés. 

Blancs et rouges, la liste des vins alsaciens, même simple- 
ment de ceux dignes d'estime, serait, s'il nous fallait tout citer, 
fort longue. Cependant, il en est qu'un historiographe de la vigne 
ne peut passer sous silence. Tels, VAlteiiberg et le Rott de Wolx- 
heim, « les premiers vins du Bas-Rhin pour leur velouté et lem*s 
qualités bienfaisantes » (5), et qui surent fixer Tattention de 
Napoléon 1" qui en faisait grand cas, tels le Tempelhoff^i le Can- 

(\) Petit-Laffitte, la Vigne dans le Bordelais, p. 174. Stolz, Awpélographie 
rhénane, p. 133. 

(2) D' Guyol, Éiiuies sur les vignobles de France, t. III, p. 244. 

(3) Revue AUsLcienne, loc, cit,, p. 113 et suiy. ; ip, 242. D' Guyol, loc. cit. 

(4) Julien, loc. cit., p. 87, 88. 

(5) Ch. Gérard, loc. cit., p. 317. 

TRiLITÉ DB lA YIGNB. — I. 12 



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178 HISTOIRE DE LA VIGNE 

zelberg de Bergheim. « Dans tous les villages, depuis Bergheim 
jusqu'à Cernay, les propriétaires riches vendent du bon Riesling 
et du non moins bon Tokay. » — « Après cinq ans de séjour en 
tonneau, le vin fin est propre à être mis en bouteilles. Un vin fin 
bien soigné dépose peu dans ces conditions, et se conserve indé- 
finiment (1). » — « Et comment ne pas saluer, au passage, Hunawihr 
et son ifî2A//ûr5^, Ribeauvillé avec ses Rieslings vigoureux, meil- 
leurs que ceux du Palatinat, son Tokay, son Geisberger, un délice, 
son Trottacker, une suavité, son Zahnacker pour lequel les gour- 
mets s'inscrivent à Tavance, et Riquewihr, le Clos-Vougeot de 
TAlsace, qui offre son vin gris [Eschgriesler), son Gentil qui em- 
baume tout un appartement, son Schœnbergery si mielleux à la 
bouche, mais trop capiteux, son Spom, son Sormenbergj son 
lÀppelsberger^ le vin favori de Jean de Munterscheid (2), et dont 
Fischart disait : 

Katzenthaler und Lùppelsperger von Rekfienweyerf 
Wie halten euch tneine Lippen so iheuer ! 

« Katzenthaler et Lippelsberger de Riquewihr, que vous êtes 
chers à mes lèvres ! (3). » 

Mais le vin, sinon le meilleur, bien que les amateurs ne lui 
manquent point, au moins le plus capiteux de l'Alsace, est le 

(1) Revue Alsacienne, loc. ciL^ p. HO. 

(2) Jean de Munterscheid, évêque bon compagnon de Strasbourg au sei- 
zième siècle, sorte de Jean des Entomeures alsacien, a laissé dans les 
fastes poculatifs de son époque des souvenirs vraiment homériques. Ayant 
convoqué à son palais de Saverne les députés de la ville de Strasbourg pour 
leur prêter son serment d'allégeance, il leur donna une fête gastronomique qui 
dura quatre jours sans interruption. « Les vins les plus exquis étaient servis à 
profusion. Jean de Munterscheid était un rude lutteur, un des plus preux 
buveurs de l'Empire, un véritable paladin de la table ; sa gaieté était histo- 
rique, sa bonhomie fine, expansive et inépuisable, son pantagruélisme entraî- 
nant. Ses pages et ses échansons entrèrent ce soir-là si libéralement dans la 
pensée du maître, que quatre députés succombèrent avant qu'on fût au bout 
de la bataille : Tammeister Lorcher et le docteur Botzheim, l'avocat général 
restèrent seuls en état de tenir tête au prélat et aux dignitaires éprouvés de sa 
maison, encore eurent-ils besoin du secours de deux pages pour gagner leur 
chambre... Cette campagne gastronomique eut les plus heureuses consé- 
quences. Pendant le reste del'épiscopat de Munterscheid, la meilleure harmonie 
ne cessa de régner entre le prélat catholique et la république luthérienne. 
C'est le même prélat qui avait institué au Hoh-Barr, près de Saverne, l'Aca- 
démie poculative dite de la Corne parce que « celui-là, seul, était proclamé 
membre du vénérable corps qui vidait d'un seul trait une vaste corne remplie 
de deux pots (4 litres) de Lippelsberger, de Wolxheim doré ou de vin du Rhin. » 
Les faibles et les infirmes qui succombaient à l'épreuve étaient repoussés. — 
Charles Géreu'd, V Ancienne Alsace à table, passim. 

(3)Ch. Gérard, loc. cit., p. 320-321. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 179 

Rangwein de Thann. « Que le Rang te heurte I » est une formule 
de malédiction usitée en Alsace. Quand les Bourguignons de 
Charles le Téméraire vinrent à Thann en 1468, ils y trouvèrent, 
dilDieboldt-Schilling, « du Rangwein le plus exguis, surtout dans 
la maison du sire de Reinach, et dans plusieurs autres : ce bon 
vin leur monta vigoureusement les courages (1). » Mais les Bour- 
guignons sont de terribles « humeurs de piot », dont leur vin de 
feu a dès Tenfance aguerri le pharynx contre tous les incendies, 
et qui trouveraient moyen de se désaltérer avec la lave du Phlé- 
géthon. Ils ont donc, à cet égard, des grâces particulières, aussi 
Ichtersheim défie-t-il tout autre qu'un Bourguignon de boire 
un pot de Rangwein ohne bodenwerfenden Sauschy c'est-à-dire 
sans rouler sous la table, bien qu'il s'insinue dans le corps aussi 
doucement que le lait, n daer dock wie Milch einschleichet (2) ». 
K Que celui qui en abuse se garde de Tair et de la promenade, » dit 
le Franciscain de Thann, « il vaut mieux le croire que d'en faire 
l'expérience, bien que ceux qui l'ont faite en puissent porter le 
plus s&r témoignage (3). » 

Introduit en Autriche sous Marie-Thérèse, il y excita un tel 
engouement qu'on y en buvait plus que Thann n'en fabriquait. 

L'Alsace a elle aussi sa Bataille des vins^ 

Zu Thanny im Rangeriy 
Zu Gehwiller in der WanneUf 
Zu Tûrckheim im Brand 
Wàchst der beste Wein im Land 

(à Thann dans le Rang, à Guebwiller dans la Wanne, à 
Tûrckheim dans le Brand, croissent les meilleurs vins du pays), 
dit une strophe, mais les prétendants trouvent à qui parler, 

Aber gegenHeichenweihrer Sporen, 
Haben sie aile dos Spiel verlohren 

(mais, devant le Sporen de Riquewihr, ils baissent tous pavil- 
lon (4). 

Ne nous reconnaissant point qualité suffisante, nous laisse- 
rons au lecteur le soin de départager les contendants. Toute- 
fois, nous ne croirions point notre tâche accomplie si nous 
ne disions un mot du véritable nectar de l'Alsace, le vin de paille. 

{{) Dieboldt-Schilling, Burgundischer Krieg, p. 20. 

(2) Ichtersheim, Topographie des Misasses, t. II, p. 41. 

(3) Kleine Thanner Chronick, 1765, p. 78. 

(4) Ch. Gérard, loc. d(., p. 3i5 et suiv. 



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180 HISTOIRE DE LA VIGNE 

« Quand dans un de nos villages une maltresse de maison invite 
ses amies pour le jour de sa fête, elle sert religieusement un pâté 
de viande, un kougelhof et du vin de paille. Pour obtenir ce 
vin, on prend les raisins les plus mûrs, de préférence le Chasselas, 
et on les étend sur la paille dans la chambre à fruits que possède 
tout vigneron. Chaque semaine on passe une inspection, et on 
coupe les grains pourris. On pressure au mois d'avril, et on laisse 
le vin deux ans en tonneau. On ne tire en bouteilles qu'au bout 
de huit ou dix ans. Ainsi fabriqué, le vin de paille est un vin de 
liqueur incomparable : il ranimerait un mort, dit-on dans cer- 
tains villages, son goût est exquis, et sa couleur d'un magnifique 
îaune foncé réjouit la vue. Les femmelettes des grandes villes^ 
débilitées par l'anémie, trouveraient dans le vin de paille un 
meilleur remède que dans le vin de quinquina (1). » Tel est aussi 
l'avis de Julien qui n'hésite pas à le classer « parmi les meilleurs 
vins de liqueur de France (2). » 

De l'Alsace à la Franche-Comté, il n'y a qu'un pas physique- 
ment et moralement, car, par l'ouverture, la franchise et la pro- 
bité des caractères, par la rondeur des façons, par la bonhomie^ 
par les mœurs hospitalières, comme aussi par la chaleur du 
patriotisme, il n'y a pas au monde doux races plus affines et plus 
semblables que le Comtois et l'Alsacien. 

L'analogie s'étend jusqu'aux produits du terrain. En Franche- 
Comté comme en Alsace on trouve le vin de paille, fils, il est vrai,, 
de celui de Colmar (3); le caractère général des vins y est comme 
en Alsace la vivacité, la spirituosité et le bouquet; comme les 
Riquewihr,les Kaysersberg, les Ribeauvillé, les vins des Arsures> 
de Salins, d'Aiglepierre, etc., auraient une légère tendance à se 
rapprocher des Bourgogne. 

En nous informant, sans autre restriction, que les vignes de 
Vienne viennent d'être introduites en Auvergne et en Séquanie 
(Comté actuelle), Pline nous permet de supposer que d'autres 
variétés de vignes y existaient déjà précédemment. François Che- 
valier (4) exprime l'opinion que la culture de la vigne a dû être 

(1) Revue Alsaciennef loc, cit,^ p. 118. 

(2) Julien, loc, cit., p. 90. M. Théodore Roth, propriétaire à Andlau, possède, 
paralt-il, une œnothèque spéciale de « vins de paille », comprenant des 
échantillons de toutes les bonnes années depuis le commencement du siècle. 
Renseignement communiqué par notre ami Eugène Seinguerlet, Téminent 
directeur-fondateur de Tattique et patriotique Revue Alsacienne. 

(3) Le vin de paille a été introduit à Poligny vers 1764 par Dagar qui avait 
été major à Colmar. (Fr. Chevalier, Œnologie^ p. 68.) 

(4) Œnologie ou discours sur le vignoble et les vins de Poligny..., année 1774, 
par Messire François Félix Chevalier, de Poligny. — Poligny. 



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LA VIGNB SELON L'HISTOIRB 181 

eommnniquéB aux Insubres Gaulois de Séquanie par leurs congé- 
nères transalpins passés à la suite de Bellovèse dans Tltalie 
septentrionale, où ils contribuèrent avec d'autres tribus gauloises 
à la fondation de Milan. Une comparaison entre les cépages de la 
Comté et ceux de Lombardo-Vénétie pourrait peut-être jeter 
quelque jour sur cette question. Quoi qu'il en soit, les vignes 
séquanaises étaient déjà si vieilles au temps de Constantin, c'est- 
à-dire au commencement du quatrième siècle, que celles du Pa^t^ 
Arebrignus rendaient à peine la taille. C'est du moins ce que 
nous apprend, dans ses Panégyriques^ Euménius qui avait été en 
Gaule directeur des Écoles. Quant aux vins séquanais, il parait 
certain qu'ils ont devancé dans leur réputation ceux de la 
Bourgogne, et qu'ils ont été, ensuite, longtemps estimés à l'égal 
de ces redoutables rivaux. Béguillet, de Dijon, Bourguignon par 
conséquent, dit, dans son Œno/o^>, qu'après la grande impulsion 
donnée par « Probe » à la viticulture, les vins des Gaules acquirent 
de la réputation, et que c'étaient principalement ceux de la province 
Séquanaise qui eurent de la célébrité comme étant les meilleurs. 

(c Les chartes et les titres que j'ai fait insérer dans mes 
mémoires historiques sur Poligny, » dit François Chevalier (1), 
« montrent que, dès longtemps et des siècles très reculés (2), nos 
souverains avaient leurs vignobles et leurs celliers à Poligny, 
d'où ils tiraient les vins pour leur table ; que, de là, ils en faisaient 
conduire dans les divers châteaux de la province où ils allaient 
passer quelque temps, et que c'était des vins de Poligny tirés de 
leurs caves en cette ville dont ils faisaient des cadeaux aux rois 
et aux princes. » 

En preuve de ces coutumes, François Chevalier cite encore les 
faits suivants : d'après les archives des comptes de Franche- 
Comté (cote B 382 et autres), le roi Jean vint en 1356, l'année 
même de la bataille de Poitiers, en Bourgogne pour y pacifier 
des troubles, et, à cette occasion, on fournit tous les châteaux où 
il devait séjourner de vins de Poligny, tirés en partie de ses 
celliers de la ville et en partie achetés des particuliers. Ces vins 
furent conduits notamment à Rouvre, à Argilly, à Salans, etc., 
sous l'inspection d'un officier délégué ad hoc. En 1374, la reine 
de France fait cadeau au duc de Bourgogne « étant en ost devant 
Bois Juhan, » de deux muids de vin de Poligny, également 
empruntés aux celliers royaux de la ville. 

(1) Fr. Chevalier, (EnologiCy p. 15. 

(2) Une de ces chartes remonte à 965, c'est-à-dire à Lothaire, rayant-dernier 
€arlovingien. 



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182 HISTOIRE DE L^ VIGNE 

Au seizième siècle, « le magistrat » de Poligny envoie en 
Flandre au cardinal Perrenol de Granvelle, ministre de 
Philippe n, et bourreau des Pays-Bas, plusieurs pièces de vin 
clairet j cadeau qui, à en juger par la chaleur de ses remerct- 
ments, paraît lui avoir été fort agréable (1). Dans sa Cosmogra- 
phia ffeneralis, publiée à Leyde en 1605, Merula traite les vins de 
Poligny de Vina laudatissima (2). Jean Chevalier enchérit encore 
sur cet éloge,îet parle non seulement de leur qualité, mais de leur 
notoriété : Vinum suavisstmum, totâ Galliâ Germaniâque lauda- 
tissimum (3). Gallut, dans ses Mémoires (p. 16), dit que « les vins 
de Poligny mis en présence de ceux de Beaune, d'Italie, 
d'Espagne et de Grèce, pour faire une boisson ordinaire, saine et 
agréable, emporteront la victoire, ou du moins la contesteront. » 
Même témoignage leur est rendu par Gilbert Cousin [Descriptio 
Biirgiindids supertoris), par Fodéré {Description topographique des 
Monastères de^Saint-François), par Dunod {Histoire de f Église de 
Besançon). 

Ici, comme ailleurs, l'histoire des monastères se liait de très 
près à celle de la vigne, et la Franche-Comté avait, elle aussi, ses 
« vins théologiques », dont la plupart, il faut bien le dire, n'ont 
point soutenu leur réputation. « Les abbés de plusieurs grandes 
abbayes et leurs religieux, non moins friands de bons vins que 
les grands, marquèrent leur empressement pour jouir des vignes. 
Telles furent les abbayes de Beaune, Luxeu, Lure, Mont- 
Benoît, Babeme, Rozière et le prieuré de Vaux. La plupart de 
ces abbayes y avaient des bâtiments et leurs celliers (4). » 

Mais le plus célèbre de ces « vins théologiques » était encore 
le vin blanc de Château-Chalon, qui, « après vingt ans de garde, 
pouvait se comparer aux plus renommés. Le coteau qui le four- 
nissait appartenait au chapitre de Château-Chalon ; l'abbesse 
faisait garder les vignes, et le raisin restaitfsur le cep jusqu'au 
mois de décembre. Cette propriété a été vendue en détail à des 
particuliers, qui, n'ayant plus l'unité d'intention et les moyens de 
conservation d'un grand propriétaire, sont obligés de vendanger 
avec la masse, et font des vins bien inférieurs à ceux d'au- 
trefois (5). » • 



(i) Fr. Chevalier, Œnologie, p. 64. 

(2) Merula, Cosmographia generalis et geographia particulariSf^aTi. Il, li?. lU, 
•hap. xLv. 

(3) Joann. Chevalier, Polyhym. in Scholiis, p. 3^. 

(4) Fr. Chevalier, lac, cit., p. 16. 

(5) Julien, loc, cit,, p. 455. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 183 

La décadence commençait déjà au temps de François Chevalier, 
qui, en dépit de son engouement bien naturel pour tout ce qui 
touche à son pays, en convient avec désespoir, et éclate en 
imprécations contre les « vignerons meurtriers (1) », 

ces peléSj ces galeuXy d'où nous vient tout le mal. 

Avant « les guerres et les pestes qui marquèrent en Franche- 
Comté la fin du grand siècle, » et qui y réduisirent la population 
d'un cinquième, on y cultivait seulement 4 cépages : le Noirin 
ou Franc Pineau, le Sauvignon, lePelossard (2), et le Béclan.Les 
Savoyards et les Vaudois qui vinrent remplir les vides de la 
population introduisirent à leur suite des plants médiocres, tels 
que les Tresseaux et Moulans, mais ce furent les indigènes eux- 
mêmes qui mirent le comble à leur propre mal par Tintroduction 
du MatidoUj du Farineux et du Foirard, « mauvais plants qu'il 
faut proscrire, et dont la police devrait arrêter la provignure et 

la plantation Je ne peux revenir de mon étonnement que 

les bourgeois de Poligny, soit par ignorance, paresse ou inatten- 
tion, soit faiblesse envers leurs vignerons, tolèrent qu'on détruise 
un plant aussi excellent et avantageux que le Noirin pour y 
substituer les Margillins, Maudoux, Enfarinés et Foirards, plants 
aussi désagréables que leurs noms (3). » Ils nous paraissent, en 
effet, avoir fait un mauvais calcul. 

Malgré tout, s'ils ont cessé d'être des vins supérieurs, les vins 
d'Arbois, de Gray, de Poligny, sont encore de bons, d'agréables 
vins d'ordinaire, et le goût de nos ancêtres ne nous paraît, en ce 
qui les concerne, avoir eu rien, de dénaturé. Il n'en est point 
de même pour les verjus de l'Orléanais, et il nous serait impos- 
sible d'admettre qu'ils aient figuré dans les menus royaux et 
qu'ils se soient échangés entre souverains sur le même pied que 
le vin de Beaune, si les témoignages historiques les plus concor- 
dants et les plus précis ne nous interdisaient d'en douter. C'est ainsi 
que Louis le Jeune, écrivant de la Palestine à Suger, et au comte de 
Vermandois, régents du royaume, leur enjoint, « de donner à 
son cher et intime ami Arnoult, évêque de Lisieux, soixante 
mesures de son très bon vin d'Orléans. » Les chroniques nous 
apprennent aussi que quelques vins de la Loire, alors fort estimés, 

(i) Fr. Chevalier, Œnologie, p. 20. 

(2) Le nom de Pelossard vient de pelosse, nom populaire local d*une petite 
prune, et fait allusion à la grosseur du raisin, ce qui donne à penser à Che- 
valier que c'est le même qu'Olivier de Serres nomme Prunelas. 

(3) Fr. Chevalier, loc, cit., p. 23. 



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184 HISTOIRE DE LA VIGNE 

étaient la boisson ordinaire des Plantagenets d'Angleterre, en 
compagnie des meilleurs vins de France. C'étaient là des temps 
un peu barbares où les goûts étaient encore peu raffinés mais ; 
n'est-il pas étonnant de voir cet engouement, ou plutôt cette aber- 
ration, persister encore à l'aurore de la Renaissance, et, par 
exemple, en 1510, la reine Anne faire porter à Blois, « trois 
barrils de vin vieil de Beaune et d Orléans, » pour en faire cadeau 
aux ambassadeurs de Maximilien en route pour rejoindre le roi, 
alors à Tours? Pourtant, à un moment donné, la raison vint, 
puisque Gaulthier de Rohanne cite une ordonnance à laquelle le 
grand maître de la maison du roi très chrétien jurait de se con- 
former, et qui interdisait de servir des vins d'Orléans sur la table 
de Sa Majesté. 

Dans sa fameuse satire du déjeuner, Boileaua, depuis, généra- 
lisé l'arrêt, en l'étendant à toute table qui se respecte (1). 

Les vins d'Anjou sont de beaucoup préférables. Il y en a de 
rouges assez estimés comme le Champigny, comprenant sous une 
dénomination commune les vins de Dampierre, de Verrains, 
Qiassé, Saint-Cyr en Bourg, etc. Mais, les plus renommés sont 
les vins blancs de Saumur, qui ont, comme ceux de Thann, l'in- 
convénient d'occasionner d'abominables céphalalgies. Ds servent 
surtout à la contrefaçon du champagne,*dans les vastes carrières 
de Saint-Hilaire, Saint-Florent. On ne sait pas grand'chose de 
leur histoire, sinon ce qu'en dit en 1600 Olivier, qu'en Anjou on 
faisait d'excellents vins avec des fermentations tumultueuses de 
deux ou trois jours seulement, tandis qu'à Paris on laissait la 
rafle séjourner sept jours dans la cuve. 

En ce qui concerne les vins rouges de la Touraine, et plus 
généralement des bords de la Loire, dont plusieurs sont classés 
par Julien dans les ordinaires « de première qualité (2), :> nous 
avons — bonne fortune bien rare en ces matières, — une indica- 
tion précise sur la nature et sur la date d'introduction du cépage 
qui les produit. Ce cépage n'est autre que le Cabemet du Bordelais, 
peut-être la vigne Biturique de Pline et de Columelle. (3) « Lors- 
que la terre de Richelieu fut érigée en duché-pairie, le cardinal, 

(i) Un laquais effronté m*appor(e un rouge bord 

D'un AuTemat furoeux, qui, mêlé de Lignage, 
Se vendait chez Crenet, pour vin de rHtrmitagef ^ 

Et qui, rouge et Termeil, mais fade et doucereux, 
N'avait rien qu'un godt plat et qu'un déboire affireux. 

Les commentateurs, Renaudot et Valincour ajoutent en note : L'Auvernat ou 
Auvernatsetle Lignage, vins peu eslimés, qui croissent aux environs d^Orléans. 

(2) Julien, loc. cit. y p. 104. 

(3) Voir plus haut, p. 137 et 163. 



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U V16NB SELON L'HISTOIRE 185 

qui se trouvait en Guyenne, envoya plusieurs milliers de plants 
de la vigne la plus estimée dans le Bordelais, à son intendant, 
qui était un ecclésiastique, nommé Tabbé Breton. Ce fut lui qui fit 
planter ces vignes, et qui plus tard en répandit les plants... (1) » 
D'où le nom de Breton attribué à ce cépage, dans toute la région 
de la Loire. Bs est à remarquer que Bourguei "iî fournit le cru 
le plus renommé de toute la contrée, est fort vl Richelieu 

et appartient comme lui à Tarrondissement de Chi. 

n semble, du reste, que nulle part, si ce n'est, pe -être, dans 
Saône-et-Loire, la culture de la vigne ne soit plus éclairée qu'en 
Touraine, oti « elle est aussi ancienne que l'existence histo- 
rique de cette province (2), » et que, nulle part, l'éclectisme 
ampélographique n'ait été plus judicieusement pratiqué, et 
n'ait mieux su prendre à chaque région ce qu'elle avait de meil- 
leur. Si, avec les Cabemets du Médoc déguisés en « Bretons », la 
patrie de Rabelais a su faire ses Bourgueil à goût de framboise, 
bien longtemps avant, sans doute, elle avait emprunté à la 
Bourgogne son Franc Noirien, qui, sous le pseudonyme fallacieux 
de « Noble d'Orléans », lui donne ses « vins, nobles », Ceux aussi, 
de Joué, que Julien assimile aux « bonnes cuvées de la côte 
d*Auxerre, » mais, « avec plus de fermeté et de couleur (3). » 
C'est, enfin, avec les l^ineaux blancs de Cbablis, débarrassés 
de leur sobriquet bourguignon de Chardenet, qu'elle fait ses 
Vouvray, qui tiennent à la fois du vin de liqueur et du vin 
sec, et sont si justement appréciés des Hollandais et des Belges 
qui accaparent généralement avant la récolte cette « gloire 
vitlcole de la Touraine », comme les Anglais font de certains 
« grands vins » du Médoc (4). 

Indépendamment de ces crus spéciaux, la Touraine produit 
une grande quantité de vins connus dans le commerce sous la 
dénomination de « vins du Cher », et fort recherchés pour les 
coupages. Ils ont, en effet, « une couleur foncée », due au « Tein- 
turier », si commun dans toutes les vignes de l'Ouest, « un 
c( bon goût, beaucoup de corps, du spiritueux, et un mordant qui 
« les rendent très propres à donner de la couleur et de la qualité 
« aux vins faibles, et à rétablir ceux qui sont très vieux (5). » 

Par une marche lentement mais incessamment graduelle, 

(i) Odart, Ampélograpkie universelle. 

(2) Or Guyot, Étude des vignobles de France, t. II, 648. 

(3) Julien, toc. cit., p. iOi. 

(4) Voiry-Mardelle, Classement des vignobles d Indre-et-Loire. Tours, Arrault, 
1883, p. 16. 

(5) Julien, loe. cit., p. 102. 



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^86 HISTOIRE DE LA VIGNE 

la superficie viticole n'a cessé de s'étendre en Touraine 
depuis 50 ans. En 1832, Julien Tévaluait à 36,185 hectares, 
le docteur Guyot à 40,000 vers 1860; en 1878, elle était, d'après 
le Bulletiji de statistique^ de 50,000 ; le Syndicat vinicole et 
commercial d'Indre-et-Loire estime qu'actuellement, elle touche 
à 60,000 (1). Quant à la production moyenne, elle est de 
1,100,000 hectolitres, chiffre qui a été doublé en 1875 (2), et 
dont les 63/100 sont exportés hors du département. C'est 25 
à 30,000,000 par an (3), que la vigne, comme dans la fable de 
Danaé, déverse sur cette riche contrée. 

Le phylloxéra va-t-il arrêter soudain cette pluie d'or et, 
comme dans les Charcutes, souffler sur toute cette prospérité 
pour la changer en misère? Espérons que non, car là, du moins, 
on a le bon esprit de se défendre. Sur l'initiative, et sous la 
présidence d'un homme de première valeur et de grande activité, 
M. Voiry-Mardelle, un syndicat vinicole et commercial, recruté 
parmi les principaux négociants et viticulteurs du pays, s'est 
constitué dans le but, non seulement de défendre les vignobles 
envahis, mais de les accroître et de les féconder par l'intro- 
duction des méthodes de culture et des instruments les plus 
perfectionnés, et, éventuellement, de nouveaux cépages. Ses 
premiers efforts contre l'ennemi national du dedans, — pour ne 
pas dire du dessous, — paraissent avoir été heureux, puisqu'ils 
lui permettent de nous offrir le « témoignage absolu » que 
« l'efficacité du sulfure de carbone est démontrée pour tous ceux 
qui ont assisté aux travaux du syndicat (4). » D'un autre côté, 
d'après les assurances que M. Voiry-Mardelle lui-même a bien 
voulu nous donner, on se préoccuperait dans Indre-et-Loire 
d'y reconstituer une collection, une École de Vignes (5) semblable 
à celle qu'Odart avait jadis établie à la Dorée, et dont l'analogue, 
— nous ne nous lasserons point de le répéter à satiété, jusqu'à 
ce qu'on nous entende, — manque depuis vingt ans à Paris. 

En somme, au point de vue de Tampéloponique comme de 
l'ampélorcétique, le vignoble Tu rono- Angevin peut être actuelle- 

(1) Voiry-Mardelle, Classement des vins d'Indre-et-Loirej p. 7. 

(2) Extrait du BulL de statintique^ p. 47. 

(3) Voiry-Mardelle, loc. cit.y p. 8. 

(4) Travaux du service du philloxéra, an 1883, p. 283. 

(5) Déjà, il existe en Touraine une ferme-école dite des Hubaudières où la 
viticulture parait occuper une assez large place. C*est là, notamment, que, 
sous rhabile direction de M. Nanquctte, a été instituée une des meilleures et 
des plus convaincantes applications de la vigne en « chaintres ». Heuzé, 
Bulletin des séances de la Soc, Nat, d'Agriculture de France, 1876, t. XXX VU^ 
p. ÎÎ48-50. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 187 

ment considéré comme un petit modèle, modèle dont nous allons 
avoir, hélas I à aborder la contre-partie. 

n nous reste, en effet, à raconter une douloureuse histoire, celle 
du martyrologe de la vigne, pour ne pas dire celle de notre sottise, 
car, alors que, partout à l'étranger, les pouvoirs publics faisaient les 
plus constants et, souvent, les plus heureux efforts pour propager, 
pour améliorer, pour perfectionner par la science cet élément de 
richesse, qu'on appelle la viticulture, ils n'ont, à quelques rares 
exceptions près, fait chez nousque paralyser par leur inertie, quand 
ce n'était pas détruire par des prohibitions issues d'une bêtise 
poussée jusqu'au crime, tout l'essor de l'iniatitive individuelle. 

Nous avons parlé de Domitien, le Néron chauve (Calvus Nero) 
de Juvénal, et de Chilpéric, le Néron des Francs de Grégoire de 
Tours. Nous ne reviendrons pas sur ces deux malfaiteurs, qu'il 
vaubmieux abandonner à ce bagne du mépris public où l'histoire 
lésa si justement relégués en compagnie de leur prototype com- 
mun. Malheureusement les épreuves de la vigne n'ont point été 

finies chez nous avec l'époux maltraité de Frédégonde, et son 

calvaire y a eu presque autant d'étapes que celui du malheureux 
pigeon de La Fontaine. 

Doit-on classer dans les persécutions de la vigne l'édit par 
lequel, en 1395, Philippe le Hardi ordonnait la destruction dans 
toute la Bourgogne de « l'infâme gamai », prescription qui fut 
plusieurs fois renouvelée ? Les avis sont partagés puisque Julien, 
qui n'a rien d'un méchant homme, exprime le regret que cette 
ordonnance, dont il grève faussement la mémoire déjà bien assez 
chargée de Charles IX, ne soit pas renouvelée pour les vignes à 
vins fins (1). C'est à peu près le vœu que nous avons vu expri- 
mer à Chevalier, également un fort brave homme, à l'égard des 
<c Enfarinés » et des « Foirards » de la Comté. Il serait dommage, 
en effet, que par une avidité mal entendue, la Bourgogne, comme 
sa voisine, échangeât l'ambroisie rare, peut-être, mais nulle- 
ment marchandée de ses Pineaux contre la piquette banale de ses 
Gamais, dont l'abondance ne saurait compenser le discrédit. En 
somme, quoique trop absolue, puisqu'il y a place dans un 
pays pour les vins fins où la qualité seule doit être visée, et pour 
les vins communs où. on n'a à se préoccuper que du rendement 
en nature, la mesure tendant à prévenir cet avilissement ne sau- 
rait être interprétée comme une pensée hostile à la vigne. 

On n'en saurait dire autant de l'ordonnance renouvelée de 

(i) Julien, loc. cit., p. 118. 

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188 HISTOIRE DE LA VIGNE 

Domitien, par laquelle, en 1566, le roUrès chrétien Charles IK pré- 
luda à ses aimables arquebusades du 24 août 1572 sur ses 
féaux et amés sujets par une St-Barkhélemy de vignes. Cet édit, 
mieux exécuté que celui de Domitien, ordonnait comme lui 
Farrachage d'une partie des vignobles et, comme lui, interdisait 
d'en planter de nouveaux. Le motif ou le prétexte, comme on 
voudra, était le même que celui de Domitien : une disette de 
crains ; comme si c'étaient les mêmes terrains dont s'accommodent 
les vignes et les céréales 1 

Comme si ce n'était pas assez, l'autre fils de la Florentine (1) 
Henri III, émettait onze ans plus tard, en 1577, une nouvelle 
ordonnance par laquelle interdiction était faite à tout propriétaire 
d'avoir plus du tiers de son domaine en prés et en vignes. 

Ce n'est pas, comme on serait naturellement porté à le croire, 
«ous les rigueurs du climat qu'a péri le vignoble normand, 'dont 
nous avons plus haut ébauché l'histoire, mais sous les exactions 
du fisc monarchique. Écoutezplutôt Bois-Guillebert(2). «Les aides 
ou droits sur le vin ont dépassé le prix de la marchandise, et 
Ton a vu la mesure de vin monter de quatre sols à dix ; car il faut 
payer le douxième ou le huitième du prix réel, puis le quart en 
sus, puis le droit de jauge, et, à la porte des villes et lieux clos, 
les droits d'entrée pour le roi, les hôpitaux et les villes, sans 
•compter les amendes, que s'adjugent les commis des fermiers, 
pour les contraventions, dans lesquelles ils s'ingénient à foire 
tomber le contribuable. Les difficultés pour la circulation, l'obli- 
gation de prendre des permissions à un certain bureau, et à 
l'entrée des villes, les lenteurs affectées des commis, qui se font 
attendre des journées entières, ont rendu cette circulation oné- 
reuse aux particuliers ; les commis des fermiers, en accaparant 
pour eux-mêmes le soin de fournir la marchandise aux débitants 
ont interdit à tout autre ce genre de commerce, et, se sont assuré 
le pouvoir de fixer les prix à leur gré; enfin, la nécessité de sur- 
veiller les débitants pour empêcher la fraude des droits a fait que 
les fermiers ne laissent subsister de cabarets que dans les villes 
«t gros lieux; la consommation est, dès lors, bannie des cam- 
pagnes, et, excepté dans la direction des grandes routes, il faut 

(i) Catherine, 

Florentine 
Est de France la mine ; 
Catherine de Florence 
Est la mine de France, 

ilisent les mémoires du temps. 

(2) Bois-GuiUeberl, cité par GailJardin, Histoire du règne de Louis J/7,t. V, 
p. 421-423. 



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l\ VIGNE SELON ^HISTOIRE 18^ 

faire sept ou huit lieues de chemin pour trouver une maison où 
Ton vende du vin les vignes ont subi une non-valeur con- 
sidérable; c'a été, en quantité d'endroits, un très bon ménage que 
de le? arracher. En Normandie même, où le peu de vin qui crois- 
sait dans les parties intérieures trouvait autrefois à s'écouler du 
côté de la mer, on voit entièrement abandonnés des vignobles qui 
se vendaient mille livres Varpent, le terrain caillouteux n'étant 
bon à aucune autre production, il y a de Mantes à Pont-de- 
TArche plus de vingt mille arpents complètement en friche. » 

Ce n'est pas non plus la nature, mais, sous le même règne, la 
révocation de FÉdit de Nantes, qui a fait un désert de la Sologne, 
auparavant « très peuplée et très vignoble (1) ». Ce vignoble, rien 
ne serait sans doute plus facile que de le reconstituer, avec d'autant 
plus de raison et d'avantage que l'immunité des sables pour le 
phylloxéra paraît de plus en plus démontrée (2). 

« En administration comme en politique, » a dit avec raison 
on moraliste homme d'État, « toutes les sottises sont mères (3). » 

Enfin, le 5 juin 1731, sous Louis XV, et sur le rapport d'un 
contrôleur des finances répondant au nom d'Ory, nouvelle ordon- 
nance viticide interdisant toute future plantation, et enjoignant la 
destruction de tout vignoble demeuré deux ans sans culture, le 
tout sous peine de 3000 livres d'amende ou d'une punition plus 
forte. Deux cents livres d amende au syndic de chaque paroisse 
pour chaque infraction qu^il n'aura pas dénoncée. C'est la vigne 
traitée en ennemi public, traquée comme une béte fauve, la chasse 
à la vigne, comme dans de tristes moments de réaction politique 
on a pu voir en France la chasse à l'homme. 

Comment avec de tels gouvernements un peuple ne s'achemi^ 
nerait-il pas vers la ruine et même vers la mort, s'il n'avait à un 
moment donné, comme nos ancêtres, le courage de briser d'un 
seul coup toutes ces Bastilles politiques, administratives, profes- 
sionnelles, économiques, qui enserrent l'individu — pardon l'admi- 
nistré, — comme les bandelettes d'une momie ou d'un magot chi- 
nois, et lui interdisent de devenir homme, — et d'en jeter les 
débris par-dessus sa frontière aux nations encore asservies, 
comme un encouragement à l'imitation et comme un symbole de 
la foi nouvelle. Car l'air du despotisme ambiant est toujours 
malsain pour un peuple libre. 

Que de bons vouloirs, que de courages, que de talents de pre- 

(1) D' Guyot, Étude sur les vignobles de 'Prance^ t. II, p. 684. 

(2) Voir plus loin, la Vigne en Hongrie p. 224. 

(3) Lévis, Maximes et Réflexions, De Timpriinerie deDidotTalDé, 1810, p. 238, 



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190 HISTOIRE DE L^ VIGNE 

mier ordre se sont usés dans une lutte ingrate contre cette bêtise 
d^État qui semble, — pardon , qui semblait — avoir pris pour devise 
la formule paraphrasée de Descaries : « J'empêche, donc je suis. » 
« Que d'hommes depuis 1760 ont brisé les carrières qu'ils avaient 
exercées avec honneur et distinction, ou renoncé à un avenir 
brillant et assuré, pour aider au progrès de cette branche de l'in- 
dustrie nationale (Viticulture), qui a recueilli cette phalange si 
distinguée que pleuraient la littérature, les arts, la guerre, la 
magistrature, l'administration ; et parmi eux Rozier, Bosc et 
Chaptal ne doivent-ils pas être mentionnés en première ligne (1)? » 

Virgile estimait que de son temps on eût eu plutôt fait de 
compter les sables de la Libye ou les flots de la mer Ionienne, que 
les cépages alors existants (2). 

On pense si, depuis près de 2000 ans, par suite des découvertes 
de continents nouveaux, des échanges, des importations, des 
hybridations et des semis, ces sables sont devenus montagne. 
Réunir sur un seul point ces variétés innombrables, les classer, 
les cataloguer, en établir la synonymie, même encore aujourd'hui 
si complexe et si confuse, les étudier, au point de vue de la cul- 
ture dans leurs rapports avec les divers climats et les divers sols, 
et au point de vue de la vinification dans leurs rapports mutuels, 
substituer en un mot dans la viticulture et dans l'œnologie la 
méthode expérimentale, nière de tout progrès sérieux à l'empi- 
risme, telle fut l'idée que Rozier conçut et formula le premier, que 
dix générations depuis lui ont à peine ébauchée et qu'il osa 
tenter de réaliser da se y avec les seules forces de sa patience et de 
son génie. Il y eût réussi s'il n'eût eu à compter qu'avec l'un et 
avec l'autre, car, « il avait pressenti que l'avenir de la France 
était dans ses vins, et il voulait jeter les bases d'une science dont 
l'étude devait conduire au bonheur et à la grandeur de sa patrie. » 
Un tel objectif, un tel espoir centuplaient les forces de cet honune 
de bien. « Déjà il avait jeté les fondements de cet établissement 
utile, lorsque des dégoûts de toute sorte, des attaques insensées, 
des ennuis, surtout des jalousies inexplicables, le forcèrent à 
abandonner le pays qu'il voulait enrichir, et doter de l'honneur 
d'avoir montré à la France le chemin certain d'une immense 
prospérité. 

(1) R. Dejernon, loc, cU„ p. 68. 

(2) Virgile, Georg., II, 105. 

Quem qui scire velit, Lihyci velit mquorU idem 
Diteere quant multx Zephiro turbentwr arenm; 
Aut, ubi navigii* violentior incidit Euruty 
Notte quot lonii veniant ad liitora fiuctui. 



L 



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L\ VIGNE SELON L'HISTOIRE 191 

<c Après Rozier, Dupré Saint-Maur tente à Bordeaux un établis- 
sement de même nature. Mais, là comme à Beziers, les mêmes 
causes en chassent l'initiateur du pays qu'il veut féconder (1). » 

Devenu, à la suite de son consulat aux États-Unis, par la gr&ce 
éclairée et compétente du ministre Chaptal, inspecteur des pépi- 
nières, puis professeur de culture au Jardin des Plantes, Bosc 
avait commencé dans la fameuse pépinière du Luxembourg une 
collection de vignes oh toutes les variétés connues devaient se 
trouver réunies. Encouragée plus tard par le ministre Decazes, 
mais surtout épousée avec passion par un praticien amoureux, 
pour ne pas dire fanatique de son art, et à qui ni peines, ni 
démarches ni sacrifices d'aucune sorte n'avaient coûté pour la 
conduire à bien, l'idée avait pleinement réussi. Quatorze cents 
variétés de vignes, appartenant aux régions les plus diverses 
avaient été ainsi réunies, et, non seulement par des cours publics, 
mais par ses consultations, et ses démonstrations pratiques qu'il ne 
refusait à personne, leur heureux conservateur M. Hardy ne 
négligeait rien pour transformer cette magnifique collection en 
réflecteur de lumière et en instrument de richesse. 

Malheureusement on nageait alors en plein gaspillage, et la 
pépinière du Luxembourg se trouvait gêner les plans d'ali- 
gnement doublés de spéculation que l'Empire aux abois prétendait 
imposer à la rive gauche. En vain Paris s'émut, en vain de toutes 
parts des pétitions signées de tout ce qui avait un nom dans l'art 
et dans la science se produisirent, en vain les vignes elles-mêmes, 
dit-on, pleurèrent en s'écriant comme dans Ronsard : 

Écouste, buscheron, arreste un peu le bras : 
Ce ne sont pas des bois que lu jettes à bas. 
Ne vois-lu pas le sang, lequel découle à force, 
Des nymphes qui vivoient dessoubs la dure écorce? 

Mais que peuvent les nymphes contre les cuistres? Rien n'y fit, 
et la précieuse collection des Chaptal, des Bosc et des Hardy, le 
fruit de soixante ans de travaux et d'études fut livré à la pioche 
inconsciente. 

Rien n'était plus simple assurément, puisqu'on avait juré la 
mort du Luxembourg, que de recueillir les vignes proscrites au 
Muséum, cette chrestomathie animale et végétale que le gigan- 
tesque cerveau de la Convention avait conçue comme le temple 
même de la Nature. Cela, pour tout dire, semblait indiqué y d'au- 

(\) R. Dejemon, toc. ctt., p. 257. 

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192 HISTOIRE DE LA VIGNE 

tant que la pépinière du Muséum avait alors pour chef un éminent 
praticien, très connu, très apprécié de tous les agriculteurs, fonda- 
teur de la/îet;w^5or/tVofc, et, justement, auteur, entre autres œuvres 
mémorables, d'une des meilleures monographies sur la Viffne 
qui ait peut-être été publiée (1). Nommer Carrière, le Regel fran- 
çais, c'est tout dire, et il est certain qu'il eût veillé avec des yeux 
de père sur un trésor dont nul mieux que lui n'était fait pour 
apprécier le prix. Malheureusement, Carrière avait lui-même un 
chef, un empereur au petit pied, plus préoccupé de pourchasser 
du Muséum les esprits indépendants et les hommes utiles que d'en 
enrichir les collections. On ne pensa même pas à cette ambulance. 

On croit rêver, lorsque, dans notre France républicaine rede- 
venue libre et fière au prix de tant de malheurs, on lit au Cata- 
logue du Jardin d* Acclimatation dressé par Quyhou, que l'Empereur 
« donna à M. Drouyn de Lhuys » la collection si laborieusement 
rassemblée pour nous par le vénéré « père Hardy ». Par une 
munificence non moins étrange, M. Drouyn repassa alors notre 
bien au Jardin d'Acclimatation, qui a peut-être tiré fort bon parti 
pour ses iniérèls privés de cette richesse publique y mais qui l'a, 
en tous cas, absolument supprimée pour la science et pour le 
public, commettant ainsi un véritable acte de lèse-nation (2). 

Cette collection n'est point la seule sur laquelle se soit exercée 
l'influence pneumatique de l'Empire. A Alger, on avait, dès les 
premiers temps de l'occupation, songé à constituer un Jardin 
d'Acclimation pour y expérimenter les plantes dont l'introduction 
dans la colonie pourrait être signalée comme avantageuse. Cinq 
cent soixante espèces de vignes y avaient été réunies, et le jardin 
avait été, en outre, pourvu d'un laboratoire œnologique avec des 
instruments spéciaux permettant d'apprécier les qualités compa- 
ratives des divers cépages et de doser, notamment, la richesse 
saccharine et alcoolique de leurs produits. Par les soins du direc- 
teur, M. A. Hardy, qui, par une singulière coïncidence, portait, 
sans aucun lien de parenté, le même nom que son. collègue du 
Luxembourg, cent quatre-vingt-quatre de ces variétés avaient été 

(1) La yiflrne, par E.-A. Carrière, à la Maison Rustique, 26, R. Jacob. Auteur 
aussi d*un excellent Traité des Conifères, malheureusement épuisé; sans 
compter les travaux que d'autres ont signés pour lui. On connaît le jugement 
d'Almaviva : « L'homme d'esprit y mettra son talent, le Grand y mettra son 
nom. » Ajoutons que, mieux inspirée, la Société Nationale d'Agriculture décer- 
nait récemment à ce modeste grand homme sa grande médaille d'or. (Bulletin 
des séances de la Soc. Nat. d'Ag. de France, 1883, p. 77.) 

(2) Nul doute que le nouveau professeur de culture du Muséum, M. Maxime 
Cornu, tiendra à honneur d'attacher son nom à l'indispensable reconstitution 
de cet asrarium végétal. Mais, qu'attend donc, pour cela, notre jeune maître? 



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U VIGNE SELON L'HISTOIRE 193 

soumises à des analyses méthodiques, (c lorsque le gouverneur 
général, S. Ex. le maréchal Mac-Mahon, duc de Magenta, eut la 
regrettable idée d'ahandonner à la convoitise des représentants 
de la Compagnie financière algérienne, le Jardin d'Acclimatation 
et ses dépendances, pour en jouir en toute propriété pendant 
49 ans, et en faire ce que bon leur semblerait, sans aucune espèce 
de contrôle. Malgré l'opinion publique nettement exprimée et 
les protestations qui se produisirent alors, le sacrifice de CQt éta- 
blissement d'utilité publique ne fut pas moins consommé. 

u Les instruments de précision composant le laboratoire œnolo- 
gique furent dispersés aux quatre vents du ciel. Ainsi furent 
sacrifiées les précieuses collections de végétaux utiles vivantes, 
réunies à grand peine pendant de longues années de tous les 
points du globe, formant un assemblage imique au monde, qui 
révélait la force de production multiple et variée du climat algé- 
rien, qui intéressait à la fois les savants, les curieux, les culti- 
vateurs et les gens de loisir. 

(( Ceci est un nouvel exemple du danger extrême qu'il y a à 
abandonner les destinées d'un pays entre les mains d'un seul 
individu, investi de tous les pouvoirs (1). » 

Assurément, ce n'est point nous qui contredirons à de telles 
conclusions. 

Les collections particulières de vignes ne paraissent guère 
avoir eu chez nous meilleur destin que les collections publiques. 
Arrivé au terme de sa longue carrière entièrement consacrée à la 
viticulture, Odart ne pouvait retenir un cri de douleur à la • 
pensée que sa collection, fruit de soixante ans de travaux et de 
recherches, serait perdue pour l'avenir. L'avenir, en effet, n'a, 
croyons-nous, que trop bien justifié ces craintes. André Leroy, le 
grand pépiniériste, dont il est impossible de se rappeler sans 

(1) Mémoire sur la production comparative cie 184 variétés de \)tgnes, par 
Â. Hardy, ancien directeur du Jardin d'Acclimatation. Alger, 1871, chez 
Aillaud, 19, rue des Trois-Couleurs. L'Empire, dont la main néfaste se 
retrouve partout où il y a eu un souvenir de béotisme à laisser et une 
lumière à éteindre, n'en voulait pas qu'à la vigne. Un de ses premiers actes 
fat de supprimer, en 1852, en môme temps que l'École d'Administration, créée 
par le digne ûls du grand Garnot, l'Institut Agronomique de Versailles, 
fondé en 1850, et où professaient, entre autres gloires scientifiques, des 
hommes tels que Wurtz. « Et l'agriculture dut attendre vingt-cinq ans, 
posr voir renaître cet établissement de haute science agricole, si nécessaire à 
son développement » (Charles Priedel (de l'Institut), La vie et les travaux de 
Wurtt^ in Remte des cours scierUifiques du 24 janvier 1885.) Quels services un 
tel établissement, qui en eût, bien certainement enfanté d'autres, et eût 
fait l'éducation agricole de la nation, n'eût-il pas rendus notamment lors de la 
crise phylloxérique ? 

TRAITÉ DB u VI6NB. — 13 



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194 HISTOIRE DE LA VIGNE 

admiration la prodigieuse exposition de conifères de 1878, avait 
aussi réuni une collection de près de 2000 espèces de vignes. Se 
sentant vieillir, et ne voulant point qu'un tel trésor fût perdu, il 
Toffre à la ville d'Angers. Refus. Il s'adresse alors à la Société 
d'Horticulture dont il était le président, et sur laquelle son nom 
jetait un éclat qu'elle ne retrouvera plus. Autre refus, et, de plus. 
Tannée suivante, André Leroy est éliminé de la présidence. 
Enfin, en désespoir de cause, il cède à la Faculté Catholique, 
alors en construction dans son voisinage, sa collection sans 
refuge, sous condition, dit-on, qu'elle sera conservée. Un an 
après, il n'y en avait plus un seul pied (1). 

Que faire, sinon, comme Figaro, se hâter de rire de tant de 
bêtise, pour n'être pas obligés d'en pleurer? 

A notre connaissance au moins, il n'existe actuellement en 
France qu'une seule collection de vignes véritablement impor- 
tante, et en tout temps ouverte au public. C'est celle du Jardin 
Public de Saumur, constituée par le docteur Bury, « homme char- 
mant et grand connaisseur », dans laquelle Courtillier, « viticul- 
teur saumurois de haute valeur », a par des semis et des hybri- 
dations méthodiquement pratiqués pendant de longues années, 
enrichi la viticulture (2) de nombreuses variétés, dont un Chasselas 
qui porte son nom. Depuis la mort de Courtillier, cette collection 
est aux mains du jardinier Bidault, qui en fait les honneurs avec 
autant de bonne grâce que de compétence. Malheureusement, 
l'excentricité de sa situation lui permet difficilement de rendre, au 
• point de vue de l'étude, des services proportionnés à sa valeur 
intrinsèque. 

Tout cela est d'autant plus lamentable que nous ne sommes pas 
seuls au monde, et que, ces richesses que nous laissons perdre avec 
une si souveraine incurie, ou que nous sacrifions d'une main si 
légère, les autres peuples ne négligent rien pour se les pro- 
curer... et pour s'en servir. Un exemple fera mieux saisir que tous 

(1) La « très belle collection d'un grand nombre de cépages divers » 
signalée à la ferme-école de la Saulsaye (Ain), dans le grand ouvrage du 
docteur Guyot, a également disparu et, d'après des informations toutes 
récentes, il en serait malheureusement de même de la ferme des Hubaudières. 

(2) P. Renard, Questionnaire sur la manière de cultiver la vigne, p. 441» 
Paris, chez Tauteur, 54, rue des Martyrs. On lira avec le plus grand intérêt^ 
et, nous croyons pouvoir ajouter, avec le plus grand plaish», cet excellent caté- 
chisme du vigneron, écrit sans aucune préoccupation d'effet littéraire, mais 
avec une franchise toute danubienne, ou, si on préfère, avec cette a rusUcque 
liberté » aimée de d'Âubigné, avec esprit, avec bonhomie, avec une bonne 
humeur saine et commuoicative. Un vrai livre français, quoi t ou, pour mettre 
les choses au superlatif, un vrai livre bourguignon. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 195 

les raisonnements ce que nous y perdons et ce qu'ils y gagnent, 
li'Enseif^ement ampel-cenologriqiie en Italie. — Vers 
1872 ou 1873^ sur Finitiative prise par la municipalité de Gat- 
tinara (province de Novarre), le ministère de rAgricullure et 
du Commerce italien établissait dans cette commune une « station 
œnologique expérimentale » qui avait pour mission, « sans parler 
des analyses chimiques des raisins pour connaître leur degré de ma- 
turité et leur qualité, de celle des moûts, vins, engrais, terrains, etc. , 
de mettre à Tépreuve, dans une vigne annexe ou ferme expé- 
rimentale, les méthodes et les matériaux employés là et ailleurs, 
pour en faire la thèse de recherches et d'études, enfin, d'établir 
un dépôt permanent de tous les outils et machines ayant trait à 
ce genre de culture. » (1) C'était tout le programme conçu par 
Rozier pour la France, et réalisé cent vingt ans après lui... en 
Italie : c'était, àpeu près aussi, celui d'Alger, arrêté par nos sottes 
mains en pleine réalisation. Confié à un homme, non seulement 
de la plus haute valeur, mais doué des qualités spéciales d'entre- 
gent et do persuasion qu'il comportait, l'essai réussit au delà de 
toute espérance. « Par son activité, sa science et son élégante 
faconde, l'ingénieur Cerletti sut, tant par ses consultations 
privées que par ses conférences publiques, transfuser à la majeure 
partie des producteurs de Gattinara les plus importants principes 
et notions scientifiques, ce dont on ressent déjà les effets hienfai- 
sants (2), en ce pays où la culture de la vigne et la fabrication du 
vin commencent à être traitées par des systèmes rationnels et 
logiques, abandon fait peu à peu de toutes les vieilles habitudes, 
de tous les vieux usages non moins absurdes que surannés, et 
cela, malgré quil y ait toujours chez les paysans comme wie 
opposition systématique à tout ce qui a un caractère de nouveauté 
ou qui les fait seulement un peu dévier de ce que faisaient leurs 
aïeux. » 

Voilà des choses qui ne sont point vraies qu'à Gattinara. Chez 
nous aussi, la routine obstinée du paysan qui ne sait pas ^ et qu'on 
abandonne de parti pris à son ignorance, déconfite d'ailleurs par 
des fléaux que la routine n'a pu prévoir, cette routine, cette 
ignorance sont des empêchements dirimants à tout progrès. Non 
seulement à tout progrès, mais à toute défensive sérieuse contre 
l'implacable ennemi qui menace nos vignobles et avec eux la 



{{) Pielro Selletti, loc. ciL, p. 13. 

(2) ïd., ibid,y p. 14. Ces effets se ressentent bien autrement aujourd'hui. 
Quelle leçon!! 



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196 HISTOIRE DE L\ VIGNE 

richesse publique d'une entière destruction. Déjà, les deux Cha- 
rentes, Vaucluse (1), une partie de la Dordogne ont péri sans se 
défendre. Ainsi périront sans doute sous peu et de proche en proche 
la Vienne, Tlndre, le Cher, le Loir-et-Cher, le Loiret, Seine-et- 
Marne (2), aujourd'hui attaqués, en attendant la Champagne, où 
on parait, il est vrai, s'organiser pour la lutte, mais qu'il serait 
plus sûr de préserver, pendant qu'il en est temps encore (3). 

De heaux messieurs, des « viticulteurs en chambre », comme 
dit sans prendre de gants notre ami Renard (4), publient, il est 
vrai, sur beau papier interligné de beaux rapports, qui s'en 
vont chaque année à côté de leurs aînés, dormir paisiblement sur 
les beaux rayons de palissandre des préfectures, mais le paysan 
ne lit point toutes ces merveilles, qui ne sont, d'ailleurs, point 
faites pour lui. 

Quant aux Cerletti, allant trouver le paysan chez lui, lui faisant 
leur conférence sur le champ même, la pelle, la pioche ou la ser- 
pette à la main, lui expliquant par le menu quel avantage il trou- 
verait à substituer tel cépage, tel mode de taille, telle disposition, 
tel engrais à tel autre, lui démontrant expérimentalement qu'il 
n'est point, avec de la volonté et du savoir, de fléau contre lequel 
on ne puisse se défendre, lui enseignant l'ébourgeonnement, 
l'épamprement, le rognage, etc.; quant à l'école pratique où le 
paysan peut aller sans grands frais et, par suite d'un accord avec 
les compagnies, à prix réduits si c'est un peu loin, vérifier Teffet 
matériel de ces prescriptions et s'assurer de visu qu'on ne s'est 
point moqué de lui, tout cela, où le paysan le trouvera-t-il ? 

C'est à cela que tient cependant le relèvement de notre viticul- 
ture. On pourrait presque dire la création, car, à part certains 
points comme le Médoc ou la Champagne, où le haut prix des 
produits a déterminé des efforts particuliers, elle est demeurée 
chez nous à l'état larvaire , et une bonne moitié au moins des 
terrains y affectés, sans compter ceux susceptibles de l'être, peut 
être considérée commeperdue. Encore, bien entendu, ne parlons- 
nous point ici du phylloxéra, dont notre ignorance et notre 
incurie font toute la force. 

Contre tout cela il est dommage qu'il nous faille aller chercher 
le remède... àGattinara. 



(1) Commisiion supérieure du Phylloxéra. Session 1881, p. 158-184. 

(2) Dans Indre-el-Loire et dans Maine-et-Loire, on parait par extraordinaire, 
comme nous l'avons vu ou comme nous le verrons, décidé à se défendre. 

(3) Gastine, in Trav. du serv. du PhylL, an. 1883, p. 48. 

(4) P. Renard, loc. cit., p. 206. 



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L.V VI^NE SELON L'HISTOIRE 197 

Notons, cependant, une louable, une très louable initiative 
prise récemment par le Comité central d'études et de vigilance 
du Lot-et-Garonne. Serait-ce le commencement du réveil? 

Par les soins de ce comité,des échantillons des vignes américaines 
dont on veut étudier la résistance ont été distribuées dans les 
diverses écoles primaires du département, oh elles seront culti- 
vées sous les yeux et avec le concours des élèves. De plus, deux 
hectares de terre sur les cinq hectares clos de murs qui entourent 
rÉcole normale des instituteurs, ont été convertis en pépinières 
desdites vignes (1). Les élèves instituteurs se familiariseront, 
ainsi, avec les notions d'ampélographie et de viticulture (taille, 
greffage, conduite, multiplication, etc.), qu'ils auront ensuite à 
propager parmi les futurs applicateurs. Du même coup, l'adapta- 
tion des cépages respectifs aux divers terrains que comporte tou- 
jours un département se trouvera résolue. Pour que la réforme 
soit complète, il ne faudra qu'ajouter aux cépages américains les 
cépages français dont on voudra expérimenter Inadaptation à des 
sols donnés. Ainsi se trouvera réalisé le vœu par lequel notre ami 
Renard proposait en 1881 au ministre de l'Agriculture l'enseigne- 
ment pratique de la viticulture dans les diverses écoles (2). Non 
moins menacée que la patrie, la vigne a, en effet, tout intérêt à 
constituer, comme elle, ses bataillons scolaires. 

Nous accusera-t-on de pessimisme et d'admiration aveugle pour 
l'étranger? Ace reproche nous pourrons répondre, comme Selletti, 
« que c'est faire œuvre pie que d'avoir le courage de signaler 
nos maux et les causes réelles de notre pauvreté, et que rien ne 
sert de bercer notre esprit du souvenir de nos gloires et de nos 
grandeurs passées, car les autres nations, mettant à profit les 
notions et les découvertes de la science, nous laisseront au dernier 
rang, tant dans l'œnologie que dans beaucoup d'autres branches 
industrielles ; et c'est faire œuvre de bon citoyen et de sincère 
patriote que de savoir indiquer des moyens efficaces de relever 
non seulement notre juste ambition, mais nos finances épuisées, 
qui concourent si fortement à cimenter notre liberté... (3) » Cela 
non plus n'est point vrai qu'en Italie. 

La voix de Selletti a été entendue, et, à peine la station œnolo- 



(1) Trav. du PhylL, an. 1884, p. 484-185, 

(2) P. Renard, loc. cit., p. 207. 

(3) Pietro Selletti, loc. cit., p. 45. Sdletti écrivait ces lignes en 1877. Quel chan- 
gement, pour ne pas dire quelle révolution depuis ce temps-là I Et qui oserait 
dire aujourd'hui que le patriote italien n'a pas été hiep inspiré en Jetant, 
comme nous essayons de le faire aujourd'hui chez nous, — le cri d'alarme ? 



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198 fflSTOffiE DE LA VIGNE 

gique de Gattinara a-t-elle eu fait ses preuves, ce qui, nous Tavons 
vu, n'a point été bien long, que son émineQt organisateur était 
chargé dlnstituer à Conegliano (Vénétie), une école spéciale de 
viticulture et d'œnologie, dont il était nommé directeur. Là, aussi, 
le nouvel institut répondit si bien et si vite au but proposé que 
chaque province voulut avoir le sien, et, qu'en trois ans il en a été 
créé trois nouveaux, savoir : 

L'école d'Avellino (Fouille), ouverte en 1880, sous la direction 
du docteur Michel Carlucci ; 

L'école d'Alba (Piémont), inaugurée en 1881 , sous la direction du 
docteur Domizio Cavazza ; 

L'école de Catane (Sicile), instituée en 1882, et confiée au doc- 
teur F. Segapeli(l). 

Nous devons à l'obligeante main de M. Le Vasseur, con- 
sul de la République française à Rome, les renseignements qui 
suivent, et qui complètent et corroborent à la fois notre exposé, 
uniquement emprunté à des documents italiens. Que notre éminent 
compatriote veuille bien recevoir ici nos remercîments pour son 
utile et courtois concours. Nous laissons parler M. Le Yasseur : 

« Des écoles énumérées ci-dessus, celle de Conegliano est 
demeurée jusqu'ici la plus importante : « elle a, de plus que les 
deux autres, un cours supérieur. Elle est la plus ancienne, et elle 
est fréquentée par un plus grand nombre d'élèves. 

« Une cinquième école va être, en outre, créée à Cagliari. 

« De plus, il existe, à Asti, une station œnologique qui, quoique 
n'ayant pas le caractère d'une véritable école, a pour but de 
répandre dans le pays la connaissance des meilleures méthodes 
de fabrication des vins et de viticulture. » C'est le pendant de 
Gattinara. 

« Dans le même but, on a créé les Cantine expérimentales de 
Loreto et de Barletta, qui reçoivent du gouvernement un subside 
annuel. Les directeurs de ces deux Cantine font, chaque année, un 
cours sur la viticulture et l'œnotechnie aux élèves des écoles tech- 
niques et élémentaires, qui désirent apprendre la viticulture. » 

Tout cela, sans compter, bien entendu, les sociétés œnotechni- 
ques, comme à Trévise, œnologiques comme à Reggio, les 
autres stations œnologiques analogues à celles de Gattinara, la 
« Cave expérimentale » de Casai, etc., toutes institutions dont le 
nombre est à l'infini, et qui prouvent que l'Italie a fait, avec 
raison, de la vigne et du vin sa grande préocccupation nationale, 

(i) Arnaldo Strucchi, loc. cU,, p. 154. 

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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 199 

comme ils sont, en effet, son grand instrument de richesse (1) 
Résultats (2) : ^ 

(1) Qu'on ne se méprenne point sur notre pensée ! Nous ne sommes inspirés ici 
par aucune considération de jalousie mesquine envers Tltalie, dont nous rap- 
prochent à la fois nos traditions historiques, notre langue, nos mœurs, notre 
caractère, nos habitudes, et ce qui est notre caractère exclusif, à nous autres, 
Latins, notion, goût et sentiment commun des choses exquises. U y a ample- 
ment place pour les deux nations au grand soleil de la civilisation et des 
échanges économiques, et rien de ce qui intéresse la prospérité de l'Italie 
ne saurait nous porter ombrage. Notre seul regret est de nous voir distancer 
de si loin par elle dans la voie du progrès, qu'elle nous trace, et où elle nous 
appelle. 

(2) Voir page suivante. 



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36.441 

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313.424 

408.499 

391.806 

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364.058 

352.849 

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VmS COMMUNS 
en cercles 


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2.991.045 
2.350.173 
2.544.663 

2.593.259 
3.005.832 

» 
3.572.932 
2.840.678 
3.352.567 

2.737.580 

2.693.888 

» 


1 

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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 203 

Ces chiffres pourraient se passer de commentaires, car ils 
constituent contre notre incurie le plus terrible, le plus écrasant des 
réquisitoires. Peut-être, cependant, pour en faire mieux saisir 
l'effrayante progression, n'est-il pas mauvais de les résumer. 

Pendant la période quinquennale 1865-1869, notre exportation moyenne 

est de : 2 778 788 

Importation 229 168 

Différence en notre faveur 2 549 620 

De 187i à 187S, notre importation double, mais, comme notre 
exportation s'accrottde 90 0/0, 

soit 3 538 802 

pour : importation 458 470 

la balance continue à monter en notre faveur 3 080 338 

De 1879 à 1883, la situation est devenue celle-ci : 

Exportation 2 637 058 

Importation 5 902 668 

Différence en faveur de Pimportation 3 265 610 

Ainsi, c'est, pour ne parler seulement que d*i] y a dix ans, une moyenne, 
toujours croissante, de 5,454,198 hect. que nous importons de plus chaque 

année, soit à 35 fr. Thectolitre (en chifi^s ronds) 190 897 000 

D*un autre côté nous exportons en moins 895,744 hect. et 
comme notre exportation ne porte guère que sur des vins fins 
Bordeaux, Bourgogne, Champagne, etc., etc.), nous pouvons 
sans arbitraire les évaluer à fr. 150 rhect.(l fir.50 le /itre), soit. 134 362 000 

Total , 325 259 000 

de perte annuelle, soit un milliard en trois ans. 

Et, notons que, pour s'être un peu ralentie, la progression ne 
s'est nullement arrêtée, et que nous n'avons même pas l'espoir 
d'en rester là. Si ce ne sont plus, comme en 1880, par exemple, 
des sauts de Leucade de quatre millions et demi d'hectolitres 
en une année, c*est toujours une marche rapidement ascendante. 
En 1883, par exemple, l'augmentation est d'un million et demi. 
En même temps, notre exportation diminuait graduellement dans 
les derniers cinq ans de 600,000 hectolitres sur 3,000,000, 
c'est-à-dire de 1/5. Où finira cette double dégringolade? 

C'est ce qui ne semble préoccuper qu'assez médiocrement, 
il faut bien le dire, nos défenseurs attitrés. Pendant qu'en 
Russie, comme nous allons le voir, on mobilise contre le 
phylloxéra un corps d'armée avec ambulances et tous les appa- 
reils de campagne, et qu'on parvient, ainsi, à s'en débarrasser. 



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204 HISTOIRE DE LA VIGNE 

pendant qu'en Italie, en Suisse, en Allemagne, on « échappe 
au fléau en appliquant avec une rigueur draconienne les 
prescriptions qu'avait proposées V Académie des sciences en 
France » (1), en France même, comme si on n'avait à coeur 
de faire de la préservation que pour l'étranger, on laisse au 
terrible ennemi libre carrière, et on recule même devant la 
pensée téméraire de le combattre par un vœu (2). La commission 
de défense se change en commission de contemplation. . 

Suave man magno... L'homme de Lucrèce trouvait char- 
mant d'assister, les pieds chauds, du haut du rivage, au supplice 
de malheureux naufragés. Nous, c'est notre propre ruine et notre 
propre naufrage que nous contemplons en dilettanti. Au besoin, 
comme les Espagnols des corridas^ nous crierions « Bravo torol » 

Il faut avouer qu'en présence d'une résistance aussi pla- 
tonique, le phylloxéra serait bien bon de se gêner. Aussi, ne se 
gêne-t-il guère : 64,500 hectares, telle a été sa ration pour 1883, à 
ajouter, bien entendu, aux 1,500,000 hectares déjà dévorés 
sans aucun obstacle (3). Le voilà qui, par la Côte-d'Or d'une 
part, et de l'autre, par Seine-et-Marne (4), frappe aux portes 
de la Champagne, notre dernière richesse. Justement alarmé 
de cette invasion, le Conseil général de la Marne émet le vœu 
que la législation défensive de l'Algérie soit rendue applicable 
à ce département, vœu auquel fait écho le Conseil général de 
Maine-et-Loire pour le précieux vignoble de Saumur et de 
Champigny. La commission antiphylloxérique refuse de s'asso- 
cier à ce desideratum, par le motif que « le Parlement ne 
consentirait probablement pas à édicter une législation spéciale 
pour une portion restreinte du territoire français (5). » 

C'est, il ne servirait de rien de se le dissimuler, le « Frère ^ 
il faut mourir y » prononcé sur nos aimables crus de la Cham- 
pagne. L'idée si gratuitement prêtée au Parlement d'en faire 
d'avance son deuil est, peut-être, quelque peu aventurée. En 
tous cas, et même si la présomption est fondée, la Commission 
nous eût semblé mieux inspirée en laissant au Parlement la 
responsabilité de cet acte d'insouciance pour nos intérêts vi- 
ticoles qu'en la gardant pour elle-même. 

Il reste, il est vrai, aux députés des deux départements la 

(i) Travaux du service du phylloxéray an. 1883. Bapport de M, Tisserandy p. 26. 

(2) l(i.,t6id.,p. 26. 

(3) Discours de M. Maurel député du Var, à la Commission du Budget, 
Moniteur Vinicole du 9 décembre 1884. 

(4) Moniteur Vinicole du 2 décembre 1884. 

(5) Travaux du service du phylloxéra^ an. 1883. p. 9. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 205 

ressource de reproduire comme législateurs le vœu auquel 
nombre d'entre eux se sont, sans doute, associés comme con- 
seillers généraux. 

Les députés dlndre-ët-Loire et delà Côte-d*Or feraient éga- 
lement bien de reprendre collectivement à la chambre le vœu, 
également décliné par la commission (1), et formulé par leurs 
conseils généraux, dans le but de contraindre les propriétaires 
des départements infectés, soit à s'organiser en syndicats dé- 
fensifs contre le phylloxéra, soit à arracher leurs vignes malades. 
Us pourraient, au besoin, rappeler que le même desideratum était 
libellé, dès 1882, par les sjmdicats de Savigny-lez-Beaune (Côte- 
d'Or), de Miélan et de Miredoux (Gers), car, sur les points les 
plus opposés, la vérité semble, enfin, se faire jour dans tous les 
esprits (2). 

11 n'est guère plus facile, en effet, de remplir le tonneau des 
Danaïdes avec du sulfure de carbone qu'avec de l'eau. Or, c'est à 
peu près la tâche à laquelle on s'appliquera tant qu'il dépendra 
d'un être grincheux, malfaisant ou paradoxal de neutraliser 
par son inertie les efforts de toute une région (3). Il n'est heu- 
reusement point permis de conserver chez soi un chien hydro- 
phobe ou un cheval morveux. Pourquoi le serait-il davantage 
d'y entretenir un foyer d'infection végétale toujours en action, 
et rejetant chaque jour chez le voisin des légions nouvelles 
de l'ennemi dont il vient de se débarrasser à grands frais? 
Aucune défense sérieuse n'est possible dans ces conditions. 
Une ofi'ensive vigoureuse, simultanée et concordante dans tous 
les milieux phylloxérés peut seule conduire au but comme elle Fa 
fait partout autour de nous, chez, des populations préparées 
d'avance, il est vrai, aux sacrifices et aux efforts nécessaires 
par l'enseignement viticole absent chez nous. Même chez nous, 
l'expérience prouve que, lorsqu'on y veut bien apporter l'énergie, 
la célérité (4) et l'ensemble nécessaires, la suppression du 

(i) Travaux du service du phylloxéra, an, 1883, p. 8. 

(2) Ibid., an. 1882, p. 383, 397, 400. 

(3) Gomme cela s'est passé notamment en 1883, dans Indre-et-Loire, où 
quelques rares propriétaires se sont refusés « non seulement à entrer dans des 
syndicats de défense, mais môme à laisser traiter leurs vignes aux frais de ces 
syndicats. » {Travaux du service du phylloxéra^ an. 1883. Happort de M, Tisse- 
rand, p. 19. (De tels obstructionnistes devraient être purement et simplement 
traités en empoisonneurs. 

(4) En Italie, le service antiphylloxérique est organisé de telle sorte qu*on a 
pu, par exemple, « à Messine, arracher dans l'après-midi des ceps dont Finfec- 
tioQ avait été constatée le matin même ou la veille au soir I « Rapport du 
Consul de France à Jlfe5$me,cité dans les Travattx du service duphUloxéra, p. 29. 



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206 fflSTOIRE DE LA VIGNE 

fléau n^est point au-dessus de nos efforts. Témoin la tache 
de Beaumont en Gatinais, à laquelle, en 1883, « un traitement 
« d'extinction a été appliqué avec plein succès (1) ; » témoin 
le succès plus relatif, mais néanmoins' encourageant, obtenu 
dans Maine-et-Loire, où « le préfet et le conseil général ont 
prêté leur concours le plus actif aux propriétaires et où les 
traitements administratifs ont été entrepris immédiatement (2). » 

Notons, pour la première fois, Temploi, comme en Russie méri- 
dionale, de l'armée représentée parles pontonniers d'Angers, contre 
un ennemi plus désastreux peut-être que tous ceux que nous avons 
affrontés jusqu'ici sur les champs de bataille (3). Comme au temps 
de Probus, Tessai a été heureux. Puisse-t-il être généralisé (4) ! 

(( Nous ne sommes point inférieurs à nos concurrents, » 
disait récemment, à l'inauguration de 1 École centrale, M. le mi- 
nistre du Commerce ; « nous pouvons faire aussi bien qu'eux 
M et même mieux encore. Sachons ce que nous voulons!! 
« Travaillons, étudions et réformons, s'il le faut » 

C'est le Laboremus de Marc-Aurèle traduit en bon français, 
et il doit être la devise de notre relèvement aussi bien viticole 
que national, étroitement, d'ailleurs, reliés l'un à l'autre ; seu- 
lement, pas plus que les Algériens, nous ne saurions travailler, 
et, à plus forte raison, réformer, sans guides. Que de régions 
où, pour commencer sérieusement la lutte, on n'attend que 
des encouragements et des conseils! En attendant, en attendant... 
sous l'orme, les vignes meurent. Sont-ce les ressources qui man- 
quent? Comment expliquer alors, que, non seulement on n'en 
demande pas de nouvelles, mais qu'on repousse même celles 
qui s'offrent (5) ? Que sont quelques centaines de mille francs, 

(i) Traxiaux du service duphylloxéray an. 1883. Rapport de M. Ti$serand,p, iS, 

(2) Id., ibid., p. 18. 

(3) Ibid., an, 1883. Rapport de M. Couanon, p. 57. 

(4) A Mezel (Puy-de-Dôme), le préfet a également envoyé contre le 
phylloxéra « des escouades de soldats mis à sa disposition par Tautorité mi- 
litaire. » {Serv. duphylL, an. 1883, p. 40.) Bien qu'elle ait été paralysée par 
les résistances de viticulteurs imbéciles, une telle initiative ne saurait être ni 
trop louée ni trop imitée. In hoc signo,.. 

(5) A la commission du budget, une proposition de M. Louis Million, ten- 
dant à porter de 1,250,000 fr. à 3,000,000 le crédit relatif au phylloxéra, a été 
écartée sur Favis du conseil de défense qui trouve les crédits actuels suffisants. 
(Moniteur Vinicole du 9 décembre 1884.) Suffisants pour ce qu'on fait, c'est-à- 
dire pour laisser manger 60 ou 80,000 hectares par an, assurément, mais 
sufQsants pour ce que, comme dit très bien M. le ministre du Commerce, on 
pourrait^ et, nous ajouterons, on devrait faire y c'est autre chose. Ou bien, alors, 
si on se sent suffisamment armé contre Tennemi, pourquoi lui laisse-t-on 
carte blanche? 



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LA VIGNE SELON L^HISTOIRE 207 

auprès d'un intérêt qui se chiffre annuellement, nous lavons vu, 
par un tiers de milliard (1)? 

(i) Quelque chose de plus douloureux encore, s'il est possible, que le spec- 
tacle de notre ruine, c'est Tabenation où elle semble avoir jeté les meilleurs 
esprits. Ne youlant blesser, ni même désobliger personne, nous ne pronon- 
cerons ici aucun nom, mais, n'est-il pas affligeant de lire, par exemple, dans 
la correspondance du Moniteur Vinicole, et, cela sous la signature d'un 
homme dont la compétence etlaconspicuité ampel-œnologiques sont également 
de marque, celte proposition renversante, que « ce serait une grave erreur que 
d'attribuer au phylloxéra, la crise actuelle, » dont la responsabilité n'est impu- 
table qu'à — nous le donnerions en mille — qu'à la Régie. Ainsi, c'est la Régie 
qui, de sa main malfaisante, a détruit depuis 20 ans 1,500,000 hectares de 
vignes, car nous ne supposons pas qu'on aille jusqu'à prétendre que cette 
destruction soit, elle aussi, étrangère à la crise ! Il n'y avait donc pas de Régie, 
alors qu'en 1866, par exemple, notre importation était inférieure à 100,000 hec- 
tolitres (81,892), et notre exportation supérieure à 3 millions (3,273,902). H 
n'y en avait donc pas de 1871 à 1877, alors que la moyenne de l'exportation 
l'emportait encore de 3 millions net sur l'importation? Pardon, seulement ses 
tarifs étaient, non pas inférieurs, mais supérieurs d'un tiers aux tarifs actuels. 
En quoi, d'ailleurs, la Régie peut-elle nuire à l'exportation, sur laquelle elle 
ne perçoit aucun tribut? 

Cela ne se discute pas, n'est-ce pas, cela se cite, et ne vaudrait pas la peine 
d'être relevé si, égarée par aventure sous la plume d'un homme sérieux, une 
telle doctrine ne conduisait logiquement à cette double conclusion : qu'il faut 
supprimer l'impôt sur le vin, — sur le vin étranger, hélas, puisque nous n'en 
bavons plus guère d'autre, — au moment où nos nécessités budgétaires sont 
le plus impérieuses, et laisser, comme on ne l'a que trop fait jusqu'ici, libre 
carrière au phylloxéra, alors qu'une offensive énergique, désespérée contre 
l'exécrable insecte peut seule nous préserver d'une ruine irrémédiable. L'au- 
teur du travail, d'ailleurs remarqusible , que nous citons , nous parait 
infiniment mieux inspiré lorsqu'il se plaint, plus loin, que : t< tandis que tous 
les gouvernements étrangers favorisent avec raison le développement du 
commerce extérieur et y réussissent très bien par tous les encouragements et 
toutes les facilités qu'ils donnent, il semble qu'en France nous soyons frappés 
d'aveuglement... » 11 est certain que, commercialement parlant, nous ne 
sommes nullement représentés à l'étranger, et que, de ce côté, notre édu- 
cation nationale est entièrement à refaire. Les beaux Messieurs de Bois Doré 
de nos chancelleries croiraient certainement déroger si on leur demandait de 
« faire l'article » pour nos produits. Les Italiens, pour qui, selon l'heureuse 
expression de Machiavel, le commerce a toujours été « l'estomac de la cité », 
les Anglais chez qui, tout missionnaire, comme les Pritchard et les Shaw, est 
inévitablement doublé d'un tradesman très « roublard » et très raffiné, n'ont 
point de ces scrupules : aussi, nous supplantent-ils sans difficulté, pour les 
produits similaires, sur tous les marchés étrangers. C'est ainsi que nous ne 
sommes nullement étonnés, par exemple, de lire dans le Moniteur Vinicole du 
25 novembre 1884, sous la signature G. Boudeville, les lignes suivantes : 

u La Suisse, cette année, accuse une demande bien plus réduite encore que 
celle de l'an passé. L'Italie, de ce côté, nous attaque vigoureusement. Sous 
l'impulsion de son gouvernement^ elle cherche à créer dans la petite République 
des marchés spéciaux pour ses vins, et elle suppose ainsi pouvoir nous 
détrôner bientôt complètement. Déjà nous voyons les résultats de cette concwr- 
rencey tâchons de prendre nos précautions et notre revanche. » 

i( Vigilantibus jura subveniunt, non dormieniibus, » dit un vieil adage de droit 
romain. Il n'est guère moins vrai en économie commerciale qu'en jurispru- 



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208 HISTOIRE DB LA VIGNE 

IjB. vi^ne en Russie. — L'Italie avait, suivant le titre du livre 
d'Arnaldo Strucchi, à étendre et à perfectionner la culture de la 
vigne (1); la Russie, avec un sol et un climat beaucoup moins 
propices, même dans ses parties les plus favorisées, avait à la 
créer de toutes pièces. La rapidité, la perfection avec lesquelles 
elle y a réussi sont la meilleure preuve de ce que peuvent pour 
le bien public Tintelligence unie à la persévérance et à la volonté. 

Dans riméréthie, qui s'est volontairement donnée à elle en 
1804, dans la Géorgie qui lui est échue à peu près de la même 
manière en 1822, dans le Daghestan et le Ghirvan qui lui ont été 
cédés par la Perse en 1812 et 1813, dans l'Arménie conquise par 
Paskewitch en 1828, la Russie a trouvé la vigne tout installée, et 
n'a pas eu grand'chose à changer. Ge sont ces provinces, inscrites 
dans le trapèze irrégulier limité au sud par le cours de l'Araxe, à 
l'ouest parla mer Noire, à l'est par la mer Gaspienne et au nord 
partie par le cours du Terek et partie par le Gaucase, où beaucoup 
de botanistes ont placé l'origine de la vigne, qui y croît naturelle- 
ment, en effet, avec une grande vigueur. Ge sont ces contrées 
comprenant entre autres le mont Ararat et l'ancienne Golcbide, 
que Koch (2) a explorées, et où il a cru reconnaître, conformé- 
ment, d'ailleurs, à l'opinion de Humboldt, dans les vignes qui 
enlacent aujourd'hui les arbres des forêts, des cépages autrefois 
cultivés, mêlés aux espèces sauvages. H- est certain que, dans la 
Mingrélie, qui correspond justement à la patrie de Médée, « il y 
a des ceps d'une grosseur si prodigieuse qu'un homme peut à 
à peine les embrasser (3), » et dont l'antiquité est évidemment 

dence. La concurrence italienne n'a ici rien de commun avec les pirateries 
allemandes, qui consistent à contrefaire nos marques, et à écouler sous ces 
estampilles dolosives les camelottes les plus immondes ; cette concurrence est 
loyale, c'est la lutte de Tactivité contre Finertie, de la veille contre le som- 
meil, et elle constitue pour nous, si nous savons le mettre à profit, un 
exemple, un stimulant, plus encore qu'un danger. Si nos vins sont délaissés 
au profit des vins italiens, ce n'est point qu'ils soient inférieurs, mais unique- 
ment parce qu'ils sont moins offerts. On verra plus loin (chapitre Cépages), les 
habiles mesures prises parle ministre du Commerce, Berti, pour le placement 
à l'étranger, non seulement des vins, mais des raisins de table italiens. Que ne 
l'imitons-nous ? Si l'éducation de notre corps diplomatique est absolument 
réfractaire aux services commerciaux qu'on pourrait lui demander, que ne 
constitue-t-on à côté de lui une réprésentation commerciale, en faisant, au 
besoin, appel ad concours pécuniaire des Chambres Syndicales, des « Ghildes » 
des diverses professions, lesquelles ne refuseraient assurément point, pour 
une œuvre si utile, une aide qui leur serait rendue au centuple ? Cela aurait 
certainement un grand tort, celui de sortir de la sacrosainte routine, mais, 

(i ) Estendiamo e miglioriamo la coltivazione délia vite. 

(2) Vide supra, p. 39. 

(3) Julien, loc. cit,, p. 442. 



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LA VIGNB SELON L'HISTOIRE 209 

iacalculable. « On les taille tous les quatre ans, et on leur donne 
rarement d'autres soins. Elles donnent un vin qui a de la force, 
da corps et un goût agréable, quoique fait sans aucune précau- 
tion. Les Mingréliens boivent leur vin pur, et en font une con- 
sommaiion plus considérable qu'aucun autre peuple (1), » ce qui 
n*est pas peu dire, car, ailleurs, Julien nous apprend qu'à Tiflis, 
chef-Ueu de la Géorgie, « la ration ordinaire de chaque habitant, 
depuis l'artisan jusqu'au prince, est évaluée à une touque (4 1., 50) 
par jour. » 

Les vignes sauvages, ou réputées telles, ont un grand inconvé- 
nient. Leur firuit, en majeure partie, leur fruit le meilleur, 
d'ailleui*s, parce qu'il est le mieux insolé (2), croit au sommet 
des arbres qui leur servent de support, c'est-à-dire à une hauteur 
telle qu'on est le plus souvent obligé de le laisser perdre. Aussi, 
à côté de ces vignes à façons de lianes, les Géorgiens ont-ils 
planté un grand nombre de vignobles qu'on arrose, suivant un 
usage pratiqué à Astrakhan, et qui donnent d'abondantes ré coites 
Il existe aussi des vignobles considérables à Derbent sur la Cas- 
pienne, dans le Daghestan, et à Shamaka, dans le Chirvan. On en 
trouve également à Kislar, à l'embouchure du Terek, sur les 
bords du Kouma, qui sépare le gouvernement du Caucase de celuj 
d'Astrakhan, à Pokoinoi, etc. Une partie des raisins de Kislar est 
emballée dans de* fa graine de lin, et envoyée ainsi à Moscou et à 
Saint-Pétersbourg, où elle arrive en bon état, malgré les 500 lieues 
de trajet. Enfin, les Arméniens ont déterminé quelques peuplades 
du Caucase, et particulièrement les Tatars du Daghestan, à planter 



M. Bouvier, homme jeune, encore animé de Tesprit d'initiative, et arrivé, dit- 
on, au nom des idées de progrès, n'en est point sans doute, pour attacher, lui 
aussi, son nom à une œuvre de relèvement national, à trembler devant Texcom- 
munication majeure de M. Prudhomme. Il a là une excellente occasionde tra- 
duire en fait ses conseils de réforme. Nous ne serons pas des derniers à l'applaudir. 
N'est-il pas, enfin, aussi navrant que paradoxal de voir nos vignerons 
réduits & solliciter u l'intervention du gouvernement près des compagnies 
de chemins de fer pour que le traitement de faveur dont jouissent les vins étran- 
gers soit accordé aux vins français ? » (G. Foëx, directeur de l'École d'Agri- 
culture de Montpellier, Rapport sur les réunions viticoles qui ont eu lieu les 10, 
11 et 12 mars 1884, in Trav. du serv, phyL, an. 1883, p. 100.) C'est sur les 
lignes étrangères, sans doute, que nos commerçants demandent à être aussi 
bien traités que les étrangers? Point, c'est sur nos lignes françaises I! « Ruis- 
selant d'inouisme, » n'est-ce pas, comme disait Nestor Roqueplan. Voilà, 
monsieur X., un bien autre mal que la Régie. Quand donc cesserons-nous, à 
la fois, de conspirer contre nous-mêmes et de nous payer de rengaines et de 
chimères? Quand serons-nous un peuple sérieux? 

(1) Julien, loc. cU,, p. 442. 

(2) Vide siq>ra, Vignes de Kachemyr, p. 37. 

TRAITÉ DR LA VIGNE. — I 14 



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210 HISTOIRE DE LA VIGNE 

dans leurs montagnes, de la vigne dont ils achètent et distillent 
les vins. Les environs de Kotaïs (Iméréthie) fournissent aussi des 
vins très spiritueux qu'on distille. Enfin, les vins de Mokozange 
et de Tchenéekaly (Iméréthie) ont été comparés aux Médoc, et 
ceux de Schirvan à nos meilleurs Bordeaux, dont ils ont toutes 
les qualités et le parfum (1). » 

S'il en faut croire Julien, c'est en 161S, c'est-à-dire sous le 
premier RomanofF, Michel III, que le gouvernement russe a pro- 
cédé aux essais initiaux de viticulture dans ses provinces méri- 
dionales. Les premiers vignobles furent plantés près d'Astrakhan 
avec des cépages tirés de Perse ; depuis, on y a joint des cépages em- 
pruntés aux vignobles les plus renommés d'Europe. Ces tentatives 
ont bien réussi, et on compte actuellement, dans cette province, 
vingt variétés dont deux à gros raisins, et une, très répandue, le 
Kischmich de Perse exempt de pépins. A Astrakhan la vigne est 
ordinairement plantée en espaliers. Les vendanges terminées, on 
la taille et on couche les ceps jusqu'au printemps, en les couvrant 
de terre et de foin. Les raisins une fois formés, on les garantit 
du soleil pour éviter qu'ils ne se tachent, et on arrose fréquemment 
les vignes. « Ces soins donnent aux grappes une superbe apparence, 
mais, il faudrait leur en prodiguer de tout à fait contraires pour 
obtenir de bons vins (2). » 

C'est, qu'en effet, la qualité comestible du raisin est, ici, seule 
visée... et atteinte. « Nulle part, dit Humboldt, « même en 
Italie, à Madère ou aux îles Canaries, je n'ai vu mûrir de plus 
belles grappes de raisin qu'à Astrakhan. » Les vignobles appar- 
tenant au czar sont surtout renommés, pour la grosseur tout à 
fait extraordinaire de leurs raisins. 

Soigneusement emballés dans des pots, les raisins d'Astrakhan 
sont envoyés non seulement à Saint-Pétersbourg, mais dans toutes 
les Russies et même à l'étranger. Le commerce en est si lucratif 
que les propriétaires regardent la production du vin comme tout 
à fait accessoire. En fait, par suite des arrosements excessifs, 
leur vin est faible et n'est pa^ de garde. Avec un autre système, 
pourtant, on en produirait facilement de meilleur. A preuve le 
vin obtenu par le général Bekelof, et que Julien compare aux 
bons vins de la Moselle. Pallas cite aussi un certain Jacob 
Oftscharkin, qui était parvenu à faire du vin rouge imitant le 
Lacryma Christi du Vésuve, et un négociant appelé Popoff, qui 
préparait des vins mousseux rappelant le Champagne. Dans la 



(1) Julien, loc. cit,, p. 440 443. 
(2)Id.,t5i(i.,p.436. 



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LA VIGNE SELON yHISTOIRE 211 

colonie de Galka, gouvernement de Saratoff, sur les rives du 
Volga, Pallas avait trouvé un colon qui, de 3,000 ceps qu'il avait 
plantés, avait retiré 20 pouds (327 k. 60) de raisin. Cette quantité 
ne nous semble avoir rien d'extraordinaire, puisqu'elle représente 
seulement 109 grammes par cep, mais, ce qui est plus important, 
c'est que ces vignes, bien que situées sur un sol assez sec, n'étaient 
point arrosées, et qu'elles donnaient un raisin infiniment moind 
beau, infiniment moins bon, infiniment moins gros que celui 
d'Astrakban, mais dont le vin, assimilable au vin ordinaire de 
France, était relativement du nectar. 

A Sarepta, dans l'angle formé par le Volga et le Don, Pallas 
a trouvé aussi de bons vins rouges et de bons vins blancs, mais 
en quantité peu importante. Les plants y avaient été tirés surtout 
de Hongrie. 

Nous avons parlé tout à l'heure de la « colonie » de Galka. 
C'est, en effet, non seulement en faisant venir de l'étranger des 
cépages choisis et des moniteurs experts en viticulture et en œno- 
logie, mais à partir de Pierre le Grand, en implantant sur les 
terrains à utiliser de véritables colonies de viticulteurs éprouvés, 
pourvues de tous les outils, instruments, récipients, etc., néces- 
saires, que la Russie s'est appliquée à devenir (1) un pays viti- 
cole. 

Mais, c'est surtout à partir des premières années de notre 
siècle que l'impulsion a été poussée avec le plus de méthode et 
d'activité. La Crimée, cédée à Catherine II par les Turcs en 1791, 
offrait à de tels projets un champ admirablement préparé par la 
nature. La vigne y est, en effet indigène. Elle y a été signalée 
par Strabon, et on y trouve encore, comme dans la Transcauca- 
sie (2), des ceps dont T&ge ne peut être, même approximative- 
ment, évalué. 

Elle paraît y constituer une ou plutôt plusieurs espèces à part, 
car Pallas en décritvingt-quatre et en nomme douze autres, qui lui 
ont été signalées, indépendamment des vignes sauvages (3).Tout au 
moins, elle se distingue des vignes européennes par une vigueur 
extraordinaire, qui la rend très résistante, non seulement au phyl- 
loxéra, mais aux agents destructifs employés dans les procédés 
d extinction. Ainsi, à Tepoli, on a pu compter jusqu'à 16 grappes sur 



(1) Selletti, loc. cit., p. 308. 

(2) Julien, loc. cit., p. 433. 

(3) Selon Pallas, il en est, dans le nombre, qui pourraient être comparées aux 
meilleurs cépages connus, tels que le SapUlier, le RieslinÇy leMuscat^ le Char- 
denet, le Lagkr de Hongrie, le Chasselas rouge, etc. 



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212 HISTOIRE DE LA VIGNE 

un pied dont les racines étaient entièrement couvertes de phyllo- 
xéras ; et, au grand étonnement des ouvriers français et suisses 
qui ont collaboré à la désinfection, la dose extinctive de sulfure 
de carbone a dû être portée à 660 grammes, plus que triple do 
celle qui suffit chez nous. Gomme chez les vignes arabes (1) le 
développement radiculaire des vignes criméennes est énorme. 
« Dans les vignobles d'Abilbalth, on a déterré une racine, qui, 
d'abord perdendiculaire sur une hauteur de 1",1S, s'infléchissait 
ensuite obliquement, et, mesurait, en tout, 8 sagënes {dix-sept 
mètres). (2). » 

Les montagnes de la Tauride forment un demi-cercle qui la 
préserve des vents froids et la transforment ainsi, en une espèce 
d'immense espalier naturel. C'est sur l'étroite et longue bande de 
terrains qui s'étend entre la mer et ces montagnes, et c'est aussi 
sur leurs premiers versants, que croissent ces vignes si plantu- 
reuses. Elles disparaissent sur le plateau élevé dont ces montagnes 
sont les assises (3). 

L'administration russe s'est bien gardé de méconnaître ce qu'on 
pourrait appeler ces avances de la nature. Dès 1805, les premiers 
essais de viticulture étaient tentés dans la presqu'île, et six ans 
seulement après, en 1811, on installait à Nikita une sorte de 
jardin d'acclimatation destiné à la propagation des fruits de 
toute espèce, et analogue à celui que l'Empire a détruit à Alger. 
Cela, en pleine guerre universelle. C'était bien, vraiment, le cas 
de répéter le fameux vers que Voltaire adressait à Catherine : 

C'est du Nord, aujourd'hui, que nous vient la lumière. 

En outre, là, comme à Astrakhan, on ne négligea point les colo- 
nies viticoles. 

Les résultats ne firent point défaut aux prévisions de l'intelli- 
gent et généreux fondateur, cet Alexandre P' dont les sympathies 
toutes françaises nous sauvèrent en 1815, dans la mesure du 
possible, de la rapacité et de la grossièreté prussiennes, déjà 
acharnées à notre anéantissement. Moins de 40 ans après, en 
1846, d'après la Gazette russe ^'Économie rurale, la production 
avait passé de néant, ou à peu près, à 634,000 vedros (241,000 h.), 
et on estimait à plus de 35,000,000 les ceps plantés par les colons, 

(1) Vide supra, p. 41. 

(2) Korf, commissaire général, nommé pour la destruction du phylloxéra en 
Crimée. Rapport sur sa mission,p. 33-34 in, Sert>ice des travaux du phylloxéra, 
an. 1883, p. 396-399. 

(3) Selskoié Khozaistro, Bulletin du Ministère des domaines de mars 1882, in 
Trav. du Serv. duPhylL, an 1883, p. 400. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 213 

qui en avaient primitivement apporté 5,000,000 aveceux (1). Pour 
1859, Neideck évalue la production de la Crimée à 380,000 hecto- 
litres (2). 

De tels résultats étaient trop encourageants pour qu'on s'en 
tint là. On institua à Majaratch non plus un simple jardin d'ac- 
climatation avec accessoires, mais un établissement modèle, « où 
on enseigne tout ce qui a trait à la vigne et à la vinification, et 
où on distribue des chapons et des chevelées aux propriétaires 
viticulteurs (3). » 

Hais ces utiles institutions n'ont pas profité qu'à la Grimée. 
La Bessarabie, que la Russie possède seulement depuis 1812, et 
le gouvernement du Don, limitrophe de la mer d'Azofif, en ont fait 
aussi leur profit. Les Cosaques qui habitent ce dernier pays se 
sont beaucoup adonnés à la culture de la vigne, et l'ont, non 
seulement augmentée, mais perfectionnée. Cet arbuste prospère 
sur les côtes bien exposées de la rive du Don, depuis Tcherkask 
jusqu'à Patisbanskajo-Stanitza. Les vins, blancs de Rosdorof et 
rouges de Zymslan8k,se vendent très cher à Moscou. Robert Ker- 
Poter dit avoir bu chez le général Platoff, à Tcherkask, des vins 
du cru, dont le blanc leur parut peu inférieur au Champagne, et le 
rouge aussi bon que les meilleurs du Bordelais (4). 

Odessa donne aussi, en abondance, d'excellents vins. Les vins, 
rouges de Eoos, et blancs de Sudagh, de Théodosie et Arfiney en 
Crimée, sont de véritables vins fins (5). 

En somme, en 1876, Selletti (6) estimait la production viticole 
de la Russie à plus de 4,000,000 d'hectolitres. 

Ce chiffre serait exagéré, s'il en faut croire la statistique 
officielle pour 1883, résumée au tableau ci après : 

Nombre Nombre Rendement moyen 

Rigfonf Tîticoles de deesiatines de ^edros Vedro« Hectol. 

cultiTées récoltés par par 

en vignes dessiatine hectare 

Bessarabie 29 000 3 000 000 i03 42 

Crimée 4 706 611 000 129 14,5 

Prov. du Don 1 505 ? 

Gouy. d'Astrakhan ? 1 500 

Caucase 86 137 10 546 600 122 13,8 

Total 121 348 14 159 100 

= 132,523 hectares = 1,740,150 hectol. 

(IjSelletti, toc. ctï., p. 308. 

(2) Bulletin de la Société d'Acclimatation, 1857, t. I, p. 540. 

(3) Selletti, loc. cit., p. 308. 

(4) Travels in Qeorgia, Persia, etc., 1817 à 1820. 

(5) Julien, loc, cit., p. 432 et suiy. 

(6) Selletti, loc, cit., p. 308-309. 



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214 HISTOIRE DE U VIGNE 

soit, en suppléant à la lacune du Don par une moyenne, 1 mil- 
lion, 760 mille 130 hectolitres: rendement moyen, 13 hectolitres 
3 par hectare. On voit qu'en moins d'un quart de siècle (1859-83), 
cette production a fait plus que quadrupler : aussi, ne doit-on 
pas s'étonner que, loin de se laisser affoler et hypnotiser comme 
nous par l'apparition du phylloxéra, contre lequel elle a réagi 
avec une énergie sans égale, l'Administration russe « se propose 
« précisément de développer la viticulture par tous les moyens 
(( possibles sur le littoral sud de la péninsule taurique pour 
« profiter de la décadence de cette industrie dans l'Europe occi" 
« dentale (1)/ » Déjà, du reste, ainsi qu'en témoigne le tableau 
général que nous avons donné plus haut, les régions circum- 
pontiques fournissent leur contingent à notre importation. 
Ajoutons que la fabrication ne semble pas avoir été l'objet de 
moins de soins que la viticulture, et que, dans les dernières 
expositions de Paris et de Londres, plusieurs de ces vins ont 
fixé l'attention des œnologistes. Il y a là, nous le répétons, un 
exemple qui ne saurait être trop médité, et trop suivi. 

Mais, ce n'est pas le seul que la Russie nous ait donné. 
L'intelligence , l'activité , * l'énergie qui avaient présidé à la 
constitution de son vignoble, elle les a retrouvées lorsqu'ils 
s'est agi de le défendre. Un moment s'est produit, en effet, en 
1872, où le phylloxéra est venu aussi frapper à sa porte, expédié 
d'Allemagne chez M. Boïerski, à Tesseli (Crimée). L'extrême 
vigueur des vignes criméennes rendit ses progrès à la fois 
plus lents et moins appréciables que chez nous, et, ce ne fut 
qu'au bout de 18 ans, le 24 octobre 1880, que sa présence fut 
officiellement constatée sur le lieu même d'importation par 
M. Danilevski, directeur de ce jardin botanique de Nikita qui 
a été, dans ce pays, le séminaire du progrès agricole. Grand 
fut l'émoi, comme bien on pense, à cette nouvelle, mais, plus 
grandes encore, furent la vigueur et lapromptitude avec lesquelles 
on prit le fléau corps à corps. Un mois à peu près, jour pour jour, 
après la découverte de l'insecte, le 23 novembre, l'aide de 
camp général Eorf était expédié en Crimée en qualité de com- 
missaire extraordinaire, et avec les pouvoirs les plus étendus. 
C'est à son rapport, traduit par notre consul de Saint-Péters- 
bourg, que nous laissons le soin d*exposer son veni^ vidi, vici. 

« Les difficultés de trouver de bons ouvriers civils, la nécessité 
« de ne procéder aux opérations qu'avec le soin le plus minutieux 

(i) Korf, loc. eitf in Serv. des travaux du phylloxéra^ an. 1883, p. 396 et 400. 

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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 215 

« et d*ayoir toujours sous la main des hommes sévèrement 
K disciplinés, le décidèrent à requérir le concours de Tautorité 
K militaire. La IG** division d'infanterie et la division de Crimée 
« lui fournirent des travailleurs dont le prix s'est élevé à 75 ko- 
« peks (3 fr.) par jour, en gages, suppléments de vivres, four- 
ce nitures de vêtements, non compris les frais de baraquement. 
« Leur nombre a varié de 650 à 850. 

« Ces forces, sous les ordres d'un major, furent divisées en 
u compagnies de 60 à 100 hommes, commandées par des officiers, 
(( et se subdivisant, elles-mêmes, en escouades de 10 à 12 ou- 
« vriers, avec sous-officiers à leur tête : enfin, chaque escouade 
« se partageait en équipes de trois individus travaillant en- 
(( semble. Un intendant, un médecin et une ambulance furent 
« attachés à la colonne organisée^ on le voit, comme un corps 
« darmée en campagne. D'autre part, on répartit les différents 
« districts viticoles en sections, dont chacune fut placée sous la 
« direction d'un contrôleur élu par les zemstros (1), et chargé 
« des mesures préventives les plus urgentes. Les routes abou- 
(c tissant aux vignobles infectés étaient gardées par des piquets 
f( chargés d'empêcher l'entrée ou la sortie de ceps, sarments, 
(( feuilles de vigne, raisins et plantes quelconques, de tremper 
« dans une dissolution de sulfocarbonate de potassium les 
« chaussures et outils des travailleurs, d'en frotter les roues 
(( des voitures et sabots des chevaux, de désinfecter aussi, au 
« sulfure de carbone, les vêtements des ouvriers et visiteurs 
« à leur départ du vignoble. » 

Un inspecteur français emprunté au service de la Compagnie 
P. L. M., M. Chiry, et un autre venant de Genève M. Jager, 
furent adjoints aux ouvriers, propriétaires, élèves des écoles agri- 
coles, etc., pour les initier au discernement des ceps phylloxérés 
et au maniement du pal. 

Avec leurs concours, « on visita dans toute la Crimée^ 1 pied 
« sur 100, et dans les endroits suspects 2, 3 et même 4 sur 100 
u(10 et 15 à Magaratch). Cela fait, les examinateurs se par- 
ce tagèrent en trois brigades pour inspecter minutieusement les 

(1) Sorte de conseil général avec des attributions administratives très éten- 
dues. Il y en a un par « gouvernement » (en russe gouhemic^, ce qui corres- 
pond à peu près à l'idée de province. Toutefois, les régions peu russes ou 
peu civilisées, telles que la Sibérie, etô., en sont privées jusqu'ici. Le mot a pour 
racine Zemlia terre, allusion sans doute au caractère territorial de cette 
institution. (Renseignement dû à notre éminent ami M. Legrelle, auteur du 
Dmt de guerre et de pa^x, de JMuis JIY et Strasbourg, etc., enfln, d'une foule 
d'excellents travaux, où le patriotisme le dispute à l'érudition.) 



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216 HISTOIRE DB LA VIGNE 

« vignobles contaminés. Danscertains endroits, ils visitërentl pied 
« sur 100 ; ailleurs, 1 sur 50 ; ailleurs encore 1 sur 13; à Âbilbakh 
« enfin, chaque pied. Ce travail se termina le 22 juillet 1881 : 
« 210,000 ceps avaient été passés en revue. Les examinateurs, 
« originaires de la Bessarabie et du Caucase, furent envoyés 
« chez eux pour entamer des recherches dans leurs pays res- 
« pectifs : ceux du Caucase découvrirent aussitôt le phylloxéra 
« dans un vignoble du Soukoum-Kalé. 

« En définitive, on avait pu constater que la maladie se trou- 
ce vait circonscrite dans une étroite région fermée de tous côtés 
« par des frontières naturelles : la chaîne d'Yaïla, les hauteurs 
« de Laspi et d'Aï-Youri et la mer. Dans ce bassin renfermant 
« 38 dessiatines et 1 ,545 sagënes carrées de vignobles, on comp- 
« tait 17 dessiatines 839 sagënes entièrement infectées et déjà 
« détruites, 9 dessiatines 696 sagënes à demi contaminées, et 
« environ 12 dessiatines saines. )> 

Aussitôt, muni de sulfure de carbone qu'on fit venir de Mar- 
seille, c'est-à-dire le 29 mars 1881, on se mit à l'œuvre. « Par 
« six trous pratiqués autour de chaque cep, on injectait 
« 180 grammes de sulfure de carbone » — (quantité que l'expé- 
rience apprit peu après à doubler et qu'il faut même tripler, pour 
en assurer l'efficacité) — : quelques jours plus tard, le vignoble 
était retourné à la bêche, « on arrachait soigneusement les plantes 
avec toutes leurs ramifications souterraines, et on les brAlait, 
puis, on versait dans des sillons ménagés ad hoc 80 grammes 
de sulfure de carbone par quart de sagëne carrée (1"^, 1380) : 
cette dernière opération était répétée au bout d'un certain temps, 
quand la terre s'était tassée. » 

A Mchatka, on détruisit, ainsi, radicalement tout le vi- 
gnoble ; à Aî-Youri, où le mal était sans doute moins grand, 
on se décida à épargner quelques ceps : et « sans arracher les 
pieds, on les coupa à la profondeur d'une demi-archine », au- 
dessous de laquelle le phylloxéra parait ne pas pénétrer, « et on 
brûla les parties scindées pour anéantir les œufs du phylloxéra, 
s'il s'en trouvait par hasard. 

« Détail à noter. Le phylloxéra s'était attaqué à la vigne 
sauvage tout aussi bien qu'à la vigne cultivée. On la détruisit 
comme la seconde (1). » 

Cette campagne parait avoir produit les meilleurs effets. Le 
coût en est évalué à 193,000 roubles, c'est-à-dire à 4 ou 500,000 fr. 

(1) Korf, loc. cU.f in Travaux du service du phylloxéra, an. 1883, p. 39^420. 

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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 217 

N eûl-elle réussi^ sinon à anéantir, comme on l'espère, Finsecte 
exterminateur, tout au moins qu'à l'immobiliser dans ses progrès, 
que ce serait encore de l'argent fort bien placé. 

La viorne en Autriehe. — En Autriche, le progrès à suivi la 
même voie qu*en Italie. La simple station œnologique de EUoster- 
neubourg, près de Vienne, après avoir fait ses preuves, comme 
celle de Gattinara, a été élevée au rang d'École Supérieure 
d'Œnologie, que l'État a prise à sa charge et qu'il a dotée, sans 
compter, de tous les moyens d*étude et d'expérimentation né- 
cessaires. Cette école a non seulement rendu les plus grands 
services à l'Autriche elle-même, mais elle forme déjeunes élèves 
qui sont recherchés de tous les pays viticoles, même en Turquie 
et en Ég3^te, pour y fonder ou y diriger de grandes exploitations 
ampélographiques (1). Elle est devenue célèbre dans toute 
l'Europe, et on en pourrait dire autant de l'École de pomo-œno- 
logie de Graetz, en Styrie, dirigée par l'illustre ampélographe 
Hermann Gœthe, secrétaire de la commission internationale 
d'Ampélographie universelle, et auteur du Bandbuch der Ampeio- 
graphie que nous avons eu déjà occasion de citer. 

Il existe en outre une école spéciale de viticulture à Marburg (2) 
pour la Stjrrie, et à San-Michele (Tyrol), une station agricole où la 
viticulture est, sinon spécialement, au moins accessoirement, traitée 
avec soin. C'est là, notamment, qu'ont eu lieu les importantes 
recherches, — dont nous aurons à parler — , du professeur 
Mach sur la maturation des raisins. Mais, la partie la mieux 
dotée à cet égard de l'agglomération Austro-Hongroise, est 
encore, de beaucoup, la Hongrie. Comme cette question est assez 
importante, nous aurons, tout à l'heure, tout naturellement sujet 
d'y revenir. 

De sol, de climat, de langue, de culture et de sympathies, 
rktrie, est une province purement italienne et dont l'histoire 
ampélographique se rattache entièrement à celle de lltalie. Là, 
comme dans YŒnotriay l'origine de la vigne s'y perd dans la nuit 
des légendes. H en existe même une qui indique Noé comme 
ayant, là, et en Illyrie, planté les premiers ceps avant le déluge (3). 
C'est dire que la vigne y a existé de tout temps. Comme l'Italie, 
ristrie abonde en bons vins, le Prosecco, l'Antignana, le vin 
même de Trieste : « on en fait de rouges et de blancs ; ils pétil- 

(l)SelletU, /oc. cit., p. i5. 

(2) Renseignemeot dû à Tobligeance de M. Tisserand, Directeur général 
ao ministère de TAgricuIture. 

(3) Julien, loc. cU.y p. 365. 



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218 HISTOIRE DE LA VIGNE 

lent de feu, ont un goût agréable et sont très salubres (1), » tels 
vins, tels hommes. Il n'y a rien d'allemand là dedans. 

Llstrie fait aussi des vins de liqueur comme l'Italie méridio- 
nale. « Les meilleurs sont le San Petronio, le Ricoli, le Petit 
Tokay, le Saint-Thomas, qu'on prépare à Capo distria, à Pirano, 
à CittaNuova. Le vin de Pola, à 8 kilomètres de Capo distria, est 
1res agréable, mais très capiteux (2). » 

La Dalmatie, tout égrenée en îles comme l'archipel grec, se 
rattache aussi, ampélographiquement parlant, au massif italien, 
et donne des vins italiens. A Sebenico se fabrique le maraschina^ 
bon vin qu'il ne faut point confondre avec l'exquise liqueur dite 
maraschiiiOy qui se confectionne à Zara. La vigne abonde aussi 
dans les lies. Agosta, Meleda, Giupana, Lopud, Galamota, Lissa, 
Gherso, Viglia, Lésinas, produisent beaucoup de vins. Galamota, 
entre autres bons crus, donne un Malvoisie qui ne le cède en rien 
à celui de Grèce et à celui de Pollenzia, dans les Baléares. 

lia vigrne en Hongrrie. — Race vive, fière, vaillante, fran- 
che, généreuse, élégante, indomesticable, enthousiaste et artiste, 
toute de premier mouvement comme nous, les Hongrois n'ont, 
eux non plus, rien de commun avec les Allemands. G'est, Yopiscus 
nous l'a dit, un brave homme de chez eux, Probus, qui a planté 
leurs vignes et les nôtres, et c'est un homme de notre race, Louis 
d'Anjou, qui, en 1330, transporta chez eux deForli, en Italie, le 
Furmint qui donne les fameux vins blancs de Tokay (3). Nous 
sommes frères par la bouteille.... et par le cœur, et il viendra bien 
un jour où, en dépit des distances, nous nous retrouverons côte à 
côte et la main dans la main, le jour où, lasse de servitude, l'Eu- 
rope brisera le carcan germanique actuellement passé autour de 
son cou. 

Le nombre des cépages cultivés en Hongrie s*est aujourd'hui 
considérablement accru. Dès 1803, Zirmay de Zirma (4) en citait 
35 dans le seul comté de Zemplin, parmi lesquels le Furmint et 
le Hars levelu fournissent l'excellent vin de liqueur connu sous 
le nom A'essetice de Tokay, que l'on récolte sur les montagnes 
qui terminent de ce côté l'immense chaîne des Earpathes. Zir- 
may compte dans le seul comté de Zemplin trente-quatre de ces 
montagnes, toutes couvertes d'excellents vignobles et qu'il divise 
en trois classes dans l'ordre de leur fertilité. Première classe : 



(\) Julien, loc. cî<., p. 365-366. 

(2) Id., iUd. 

(3) Bulletin de la Société d'acclimatatioriy 1866, t. III, 2« série, p. 27. 

(4) Notitia topographica politica inclyti comitatis Zempliniensis. Bude, 1803, 



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U VIGNE SELON L'HISTOIRE 21» 

TallyCy Oud, Ratka, Mada, Tokay, Bodrog-Kerectur (1), etc.; 
deuxième classe : Monok, Szerencs, Nagy-Toronia^ Lagmocz, etc. ; 
troisième classe : GcUSzechy KryvosiyaUf Barko. 

« Tokay, qui donne son nom à l'ambroisie hongroise, est un 
gros bourg du canton de Zemplin, à 150 kilomètres nord-est 
de Bude et à 60 kilomètres sud de Gracovie. C'est dans ce canton^ 
sur le mont Tokay, situé entre ce bourg et celui de Tarczal, que 
croit le plus estimé des vins dits de Tokay, regardé avec 
raison comme le premier vin de liqueur du monde. La côte qui 
le produit a environ 9,000 pas de longueur ; mais la partie expo- 
sée au midi qu'on nomme Mèzes M aie (rayon de miel), qui four- 
nit le meilleur, n'a guère que 600 pas. Les premiers ceps, plantés 
par Probus en 680, venaient de Grèce, mais, ce n'est qu'au dix- 
septième siècle que le Tokay a conquis sa haute réputation, par 
suite des perfectionnements apportés à sa fabrication. Ce vin a 
toutes les qualités requises par Horace (2) ; doux, et en même 
temps généreux, délicat et parfumé, il rafraîchit la bouche, 
enlève le goût de tous les mets qui l'ont précédé, et ne laisse que 
sa saveur délectable. Le cru de Mèzes Malé dépend du village de 
Tarczal; il fournit les vins les plus estimés pour leur douceur; 
ceux de Tokay etdeMadasont de même espèce, et dififèrent peu en 
qualité. Ceux de Tallya ont plus de corps, et ceux de Zombor 
plus de force, les vins de Szeghy et de Szadamy un bouquet plus 
prononcé ; enfin, ceux de Toleswa et d'Erdo-Benye se conservent 
mieux et supportent plus facilement le transport par mer. Ceux 
de toutes les autres montagnes, quoique fort bons^ leur sont infé- 
rieurs. On cite ceux de Gal-Szech, de Eryvostyan, et de Barko, 
comme étant plus clairs et plus capiteux que les autres. 

« Dans les montagnes deZemplin, les vendanges ne se font qu'à 
la fin d'octobre ou au commencement de novembre, moment où 
les gelées de nuit arrêtent la végétation, et où les feuilles tom- 
bées permettent au soleil d'atteindre directement les raisins et de 
compléter ainsi l'élaboration de leurs sucs. Peu à peu la sura- 
bondance d'humidité s'échappe, les grains se dessèchent et 
acquièrent une couleur brune caractéristique. On choisit alors les 
meiUeurs raisins et, ablation faite des verts et des pourris, on les 
place sur des tables à rebords, à milieu creux et percé d'un 

(i) Tokay est situé au confluent de la Theiss et du Bodrog. 

(2) ... generosum et Une reqyxro 

Quod curas abigat, quod cttm spe divUe manet 
In venas animitmque meum, quod verba ministret, 
Quod me Lucamœ juvenem commendcU amicœ. 



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220 HISTOIRE DE LA VIGNE 

orifice, par où le jus s'écoule après une légère pression, et 
recueilli dans des vases de terre, forme ce qu'on appelle Vessence 
(mère-goutte des Latins). On mouille ensuite le marc avec du 
moût provenant des raisins non desséchés qu'on a pressés dans 
des sacs avec les pieds. On répète cette opération, et on obtient 
ainsi le « Maszlas », ou second vin de raisin cuit au soleil. Quel- 
ques propriétaires séparent Vessence et la conservent dans de 
petits vases; mais la plupart la mêlent avec le vin pressé, et 
avec celui qui provient des raisins non desséchés. Ces mélanges 
se font en diverses proportions. Le vin dit Ausbruch se compose 
de 61 parties d'essence et de 84 de vin, tandis que le Maszlas 
contie'nt 169 parties de vin pour 61 d'essence. On ne colle pas le 
Tokay de peur de nuire à sa qualité ; il se clarifie par le repos 
sans jamais devenir limpide, et il forme toujours dans les bou- 
teilles un dépôt visqueux, qui se mêle rarement dans la liqueur 
transvasée. 

« Le vin de Mèzes-Malé n'entre pas dans le commerce. Il est 
destiné en totalité pour les caves de l'Empereur et de quelques 
magnats qui y possèdent des vignes; mais, ceux de même espèce 
que l'on fait à Tokay, Mada, Tallya, Zombor, Szeghi, Szadamy, 
Toleswa et Erdo-Benye diffèrent peu en qualité ; ils se conservent 
très longtemps à toute température et acquièrent, en vieillissant, 
le plus haut degré de perfection. Ces vins sont très recherchés 
en Pologne et dans plusieurs contrées du Nord. Il s'en fait un 
grand commerce à Cracovie, sur la Vistule, dans la Galicie occi- 
dentale. On en trouve qui ont jusqu'à cent ans: ils se vendent 4, 6, 
et quelquefois 8 ducats (92 fr. 80) la bouteille. Le vin qu'on débite 
le plus ordinairement sous le nom de Tokay, même en Hongrie, 
n'est que ce qu'on appelle Ausbruch et Mazslas; il s'en prépare 
dans presque tous les vignobles du comté de Zemplin, et dans 
plusieurs de ceux des deux autres parties de la Hongrie. On cite 
avec éloge les vins de cette espèce que l'on fait à Saint-Georges, 
à Œdenbourg, à Ratchdorf (1). » 

En 1687, les vignes furentdétruitesàMohatz, où,— comme quatre 
ans avant, les Polonais deSobieski sous les murs de Vienne, — les 
Hongrois eurent la glorieuse sottise de se battre et de vaincre 
pour les Allemands ; ce dont on les paya les uns et les autres en 
monnaie allemande, c'est-à-dire par l'ingratitude et par l'asser- 
vissement. 

Depuis, les vignes ont repoussé, et l'Allemagne aussi, malheu* 

(i) Julien, /oe. ci^., p. 360 et suiv. 

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LA. VIGNE SELON L'HISTOIRE 221 

reosement, et elles donnent, comme auparavant, un vin rouge, 
corsé, spiritueux, et d'un agréable bouquet. 

Si nous avons aussi longuement insisté sur le Tokay, c'est 
d'abord parce qu'on s'oublie volontiers dans la société de nos 
amis les Hongrois, ces Français du Danube — leur Seine, — et de 
la Theis, — leur Garonne ; — en second lieu, parce que, sauf erreur, 
nos compatriotes, les Français de France, ne seront point fâchés de 
savoir au juste ce que c'est que ce Tokay fameux qui leur appa- 
raît de loin, à travers un rêve de féerie, comme un breuvage 
mystique, nectar ou soma moderne, versé par de belles damoi- 
selles de missel, dans des coupes de topaze à des écuyers de 
l'hippogrifTe, en route pour les hautes régions de 

... ce pays étrange, absurde, inhabitable 
Et qui, pour valoir mieux que le seul vraisemblable, 
N'a, pas même un instant, eu- besoin d'exister. 

Eh bien non, il existe vraiment, ce fabuleux dictame, et il se 
vend non à l'amphore ou au cratère, mais à l'antal, qui vaut 
25 1. 1/4, au baril, qui vaut deux antals, et à l'cimer qui vaut 73 à 
76 litres dans la haute Hongrie, et 57 dans la basse. On en trouve 
à Presbourg, à Bude, à Œdenbourg et à Eperies. Avis aux 
amateurs ! 

Comment les poètes n'auraient-ils pas brodé sur les vignes mères 
de cette quinte et mirifique « essence » toutes les arabesques de 
la fantaisie, quand ce sont les naturalistes et les docteurs, hommes 
graves, saturnins, traduisant pesamment l'allemand balourd en 
latin de Molière, qui leur en ont fourni la trame d'or. Alex, ab 
Alexandro (1), Merula, (2) Mizald (3), Porta (4), parlent de vignes du 
Danube qui portent des vrilles et des feuilles d'or. Sachs (5), qui les 
cite, et qui avait eu l'irrévérence grande de ne point s'en fier à leur 
témoignage, a voulu en avoir le cœur net : il a écrit à son très 
sincère ami Henri de Frankenstein, naturaliste à Eperies (Hongrie 
supérieure) lequel, non seulement a confirmé l'autorité d'A- 
lexandre, mais y a ajouté son propre témoignage. Il y a deux 
ans, que, pour la rareté du fait, on lui a apporté des raisins à 
peau granulée d'or. Du reste, à Tokay, et à l'endroit qui produit 
le meilleur vin, il n'est point rare {non raro) de voir une sorte de 

(1) Alex, ab Alexandro. Lihri génial, dier, cum Comm. Tiraqvell. Francfort, 
1594, 4, 9. 

(2) Merula, Cosmographia, 10, 27. 

(3) Misaldi, Memorabilia. Cologne, 1672 ,2, 1. 

(4) Porlx, Phytognomica. Fr. 1561, 2, 6. 
(o) Sachs, loc. cU.y p. 41 et suiv. 



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222 HISTOIRE DE LA VIGNE 

cordon d'or (funiculus) pousser en même temps que la vigne et 
Tenrouler comme un liseron, ainsi que Frankenstein Ta vu de ses 
yeux. Frankenstein rapporte plusieurs autres exemples d'après 
la relation amicale de Procope de Bonn, médecin, camérier,etc., 
qui les a consignés dans son livre De admirandis rebiis Bungariœ^ 
composé aux frais de Tarchevèque palatin de Hongrie et du 
comte Nadasti, et dans le moment sous presse. Récemment, 
Mathieu Held, successivement médecin de Ragotzi, prince de Tran- 
sylvanie, etduducdeLithuanie, Radziwill, ndX\XTh\x&ierneritissiinus^ 
a verbalement rapporté qu'en 1651, étant au château d'Arak, 
près de Tokay, à la table du prince, en compagnie de Georgia 
Ragotzy, mère dudit prince, de Sigismond Ragotzy son frère, et de 
la femme de ce dernier, fille de Frédéric, prince palatin du Rhin, 
il vit apporter des raisins jetant l'éclat d*atomes d'or compact, 
comme si la pellicule eût été couverte d'or, et que non seulement 
il les toucha, mais qu'il fut appelé à exprimer son opinion sur 
le fait (1). 

Cette opinion du meritissimus doctor... qui tara bene parlât y 
Sachs ne nous la fait pas connaître, et c'est grand dommage, 
mais, dorés ou non, les raisins de Tokay valurent de For pour 
François Ragotzy, celui qui, de 1701 à 1711, fit connaître à la 
Hongrie dix ans de liberté entre deux servages. Ayant besoin de 
l'alliance du premier roi de Prusse, Frédéric IH, et sachant bien 
par quel bout il faut prendre cette race d'assoiffés, il ne crut, et avec 
raison, pouvoir mieux atteindre son but qu'en envoyant à cet 
électeur décrassé 150 bouteilles du Faleme hongrois, non moins 
apprécié, s'il en faut croire un célèbre calembour du pape Pie IV, 
sur les tables sacrées que sur les tables royales. 

C'était à la fin, c'est-à-dire à la vingt-huitième année du concile 
de Trente. Pour clore dignement cette longue session fertile en 
agapes. Pie IV avait rassemblé ses cardinaux et leur avait servi 
du meilleur, comme bien on pense... ou plutôt comme bien il 
pensait. Quand eurent successivement défilé sur la table les vins 
les plus renommés de la chrétienté, le cardinal hongrois Drasco- 
vitch s'approcha directement du Saint-Père, et lui présenta un 
llacon de vin qu'il avait clandestinement apporté. A peine le pape 
Teut-il goûté que, le déclarant supérieur à tous les autres, il en 
demanda la patrie. — « Tallya, » dit le cardinal. — « Sacrum ponti- 
ficem talia vina décent j » repartit le pape (2). Le mot était char- 

(1)... hoiros apportâtes 'fuisse, quorum acini compactis auri atomis mrè 
splenduerint. Sachs, loc. cit., p. 43. 
(2, et 1 de la p. suiv.) Dejeraon, loc, cit.y p. 55 et 80. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 223 

maûl. D'adoption sinon d'origine, le Tokay peut donc revendiquer, 
loi aussi, ses grandes lettres de « vin théologique )>. 

On comprend que la nativité d'un tel élixir, d'un tel « géné- 
rateur de gaieté sereine » ne puisse être trop fêtée. Aussi n'est-ce 
dans toute la Hongrie, d'un bout à l'autre des vendanges, qu'un 
gaudissemenl général. «Vers la fin d'octobre, chacun abandonne 
la ville pour aller camper dans les vignes des coteaux ; alors com- 
mencent à Mady, à Tokay, dans cent endroits des danses tradi- 
tionnelles, pour toutes les classes, qui ne s'arrêtent qu'alors que le 
dernier pampre est dépareillé de son fruit, lorsque le dernier grain 
est pressé (1). » Absolument comme au temps d'flomëre on ven- 
dangeait au son de la flûte le Maronée et le Pramnien. 

Si le Tokay dépasse tous ses congénères 

Quantum lenta soient inter vibuma cupressi^ 

il est bien loin d'être, pour cela, le seul bon vin de la Hongrie. Ses 
crus sont nombreux et offrent avec les nôtres une consanguinité 
physique égale à notre consanguinité morale avec leurs produc- 
teurs. Le Presbourg, le Neytra, le Modem, le Saint-Georges, 
surtout, sont les frères de nos Bourgogne, ceux de Zschelhoe, de 
Ssoetoesch, de Kos-Rad, de Devetscher, sont plus voisins de nos 
Bordeaux. Ceux de Temeswar, notamment le Wersitz et le 
Weisskirchen, rappellent, dit Julien, sans spécialiser davantage, 
nos meilleurs vins de France. Le vin blanc nommé Schiracker^ 
qu'on fait dans le comté de Nagyongter rivaliserait enfin, dit-on, 
avec notre Champagne (2). 

Si la vigne fait à la fois la richesse et le juste orgueil de la 
Hongrie, il n'est pas non plus, non seulement dans la région 
danubienne, mais dans l'Europe entière, sans en excepter 
peut-être l'Italie, de pays où ses services soient plus appréciés, et 
où l'importance de son étude soit mieux reconnue. La Hongrie 
possède, à elle seule, sept écoles de viticulture, savoir : 

1^ à Aibe-Royale, 2** à Weisskirchen (comitat de Temer), à 
Istvantelek (banlieue de Budapesth), à Kœskemet (même comi- 
tat), à Farkasd (comitat de Pest-Pilis), à Szendrô (comitat de 
Borsod) (2), enfin à Tokay (Tisza) (3), en plein nectar national. 

(1) Julien, loc. cit., p. 362-363. 

(2) Communication du Ministre de V Agriculture^ du Commerce et de Vïndustrie 
de Hongrie au consul de France à Budapest, la Travaux du service du phylloxéra, 
an. 1883, p. 328-329. 

(3) Renseignement dû à la gracieuseté de M* Tisserand, Directeur général 
au ministère de TAgriculture. 



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224 HISTOIRE DE LA VIGNE 

C'est dans une de ces écoles, à Farkasd, qu'ont été faites 
les expériences, jusqu'ici les plus démonstratives, sur l'immunité 
des sables de toutes sortes en matière de phylloxéra. Le 4 août 
1883, quatre boutures enracinées, dont les racines étaient litté- 
ralement couvertes de phylloxéras et de leurs œufs, furent 
plantées dans des vases pleins de sable fin. Le 22 aoùt,^es plants 
ont été déracinés et examinés. L'examen a donné ce résultat 
surprenant, que le parasite avait disparu des racines de toutes 
les quatre boutures, et, ce n'est qu'après de scrupuleuses re- 
cherches, qu'il a été possible de trouver, sur une jeune bouture, 
un jeune phylloxéra caché dans la bifurcation d'une racine. 
Cet imique échantillon s'est développé, sans doute, d'un œuf 
pondu au début de l'expérience, et, aurait péri assurément à 
bref délai (1). » 

Cette constatation permettra, sans doute, d'affecter utilement 
à la viticulture une immense plaine, sorte de Sologne hongroise 
qui s'étend du pied des Carpathes à la frontière serbe, vers le 
midi, et qui ne fournit actuellement qu'un maigre p&lurage, 
où le sable mouvant est le jouet de toutes les brises. Ces plan- 
tations ont d'autant plus de chance de succès que, d'après l'art. 10 
du questionnaire soumis aux viticulteurs et savants de Hongrie, 
par le ministre de l'Agriculture, en 1882, etdevenu, depuis, partie 
intégrante de la « Loi XYII de 1883 » , ces plantations sont 
dégrevées de l'impôt foncier pour six ans, qu'elles seront se- 
condées par les ingénieurs agricoles de TÉtat, et que, de plus, 
« pour dissiper les préjugés du public contre les vins récoltés 
dans les sables, le meilleur et le plm avantageux système de 
vinification y doit être étudié et propagé. » Toutes mesures 
excellentes dont la dernière rappelle les Cantine sperimentali 
d'Italie, et qu'on aurait tout intérêt à acclimater, aussi, chez nous. 

(\) "Rapport de la station phylloxérique de Farhasd, in Travaux du service du 
phylloxéra, an. i883, p. 343. Les observations recueillies chez nous par 
MM. Couvert et Degrally confirment absolument ces résultats. « Ils se sont 
assuré que l'immunité contre les attaques du phylloxéra ne dépendait ni de 
Torigine du sol dans lequel on cultivait la vigne, ni même de sa composition 
chimique ; elle semble due exclusivement à la structure des particules ter- 
reuses et à leur mobilité. Les sables de l'intérieur, provenant des alluvions 
de rivières, des dépôts marins ou de la décomposition des roches de natures 
diverses, présentent les mêmes avantages que les sables des dunes calcaires- 
siliceuses du littoral méditerranéen. Les plantations du Rochet des Mazes 
près de Montpellier, celle de Servian, près de Béziers, en sont une preuve 
manifeste. » {Trav. du serv. du phyll. Rapport de M. Foéx, an. i883, p. 95.) 
L^ensablemenl artificiel des vignes parait même avoir donné d'excellents 
résultats dans la Gironde. (Trav, du serv. du phyll. Rappùrt du président du 
Syndicat de Cissacy de Vertheuil et de Saint-Estèphe, an. 1882, p. 408.) 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 225 

La Hongrie n'a pas borné, comme l'Italie et comme la Suisse, 
sa défense contre le phylloxéra aux procédés d'extinction. Une 
lé^lation assez compliquée permet d'associer à ces procédés 
les procédés dits « culturaux », et, aussi, la séquestration des 
vignes malades. Pour faire à la fois obstacle au phylloxéra et 
aux charlatans qu'il traîne à sa suite, et qui le secondent si 
bien, le gouvernement s'est chargé de fournir lui-même aux 
viticulteurs désireux de replanter ou d'améliorer leurs vignes, 
les moyens de se procurer des ceps moins vulnérables. C'est à 
cet effet spécial qu'à été créée l'école de Kœskemet, d'une 
étendue de 200 joehs (130 hectares), « destinée à recevoir des 
ceps hongrois de la meilleure qualité, et des ceps étrangers, 
afin que les viticulteurs puissent se les procurer sans crainte. » 

Les autres mesures employées consistent à guider les viti- 
culteurs dans l'emploi des insecticides. Le gouvernement tient 
à leur disposition de grandes quantités de sulfure de car- 
bone et les instruments dits injecteurs. Les propriétaires qui 
veulent tenter ces essais reçoivent gratis les quantités de sulfure 
de carboney et des experts désignés par le gouvernement 
dirigent les travaux. Pour empêcher la contagion, et, dans le 
but de surveiller les localités infectées, le gouvernement a 
nommé des experts et des inspecteurs de districts, dont le rôle 
consiste à visiter les vignes suspectes (1). » D'autre part, « une 
instruction a été publiée sur l'emploi des engrais chimiques^ 
faute d'engrais naturels capables d'assurer le fumage des terrains 
soumis aux traitements sulfureux (2). » Enfin, « on a fait venir 
d'Amérique une grande quantité de pépins américains, qui ont 
été distribués aux viticulteurs, soit par le ministre même, soit 
par l'entremise des autorités municipales, et avec des instructions 
relatives aux semis des vignes américaines (3). » 

En un mot, rien n'est épargné pour protéger, encourager, 
éclairer et guider les viticulteurs. Que ne sommes-nous en 
Hongrie ! ! 

La idgrne en Aalrlche. — C'est en 1248 (4), c'est-à-dire sous 
le règne d'un homme de leur race, Ottokar P', que nos amis les 
Tchèques de Bohême (5) furent initiés à la culture de la vigne. Ils 

(1) Cimm^mvMllifm du ministre de l'Agriculture de Hongrie, in Travaux du 
service du phylloxéra, 1883, p. 328. 

(2) Rapport publié par le même ministre en 1882, in Travaux du service du 
phyUoxéray p. 331. 

(3) Id. in ibid., p. 332. 

(4) G. Foéx, loc. cit. 

(5) On sait que le mot de Bohême vient des jBoti, nos ancêtres, qui occupé- 

TRAITÉ DB LÀ VIQNE. — I 15 



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226 mSTOIRK DE L\ VIGNE 

ne »ont donc point redevables même de cela aux Allemands k qui 
ils n*ont dû, eux aussi, qu'étranglement, que spoliation et que 
servitude, car il est digne de remarque qu'il n'est guère en Europe 
un peuple qui n'ait contre ces rapaces néfastes un patrimoine à 
reconquérir ou une injure à venger (1). 

La vigne a bien réussi en Bohême où elle produisait en 1857, 
d'après Julien (2), 320,000 hectolitres de vin. Les meilleurs sont 
ceux de Brunn et de Poleschowitz (Moravie), de Leitmeritz, de 
Bunslau, d'Aussig et de Melnick, dans le cercle de Bunslau. Ces 
derniers proviennent de ceps importés de Bourgogne. 

En Styrie on estime les vins de Lutternberg, d'Amfels, de 
Windisch-Feistritz, de Gonowitz, de Kirschenberg, de Petters- 
burg, de Wissel, etc. L'Esclavonie, où eurent lieu, en 276, les 
premières plantations de Probus, a encore aujourd'hui ses princi- 

rent cette contrée en 587 avant Jésus-Christ sous la conduite de Sigovèse. Ils en 
furent chassés sous Auguste par les Marcomans, qui furent, à leur tour, fort 
heureusement, expulsés au vii^ siècle par les Slaves actuels. 

(1) Au xv« siècle, la Bohême malgré Fexiguïté, de son territoire, occu- 
pait dans réchiquier politique du temps une très grande place, et TUni- 
versité de Prague était le plus grand et le plus brillant centre intellectuel de 
l'Europe. La grande révolution hussite, dont Tépopée n'a rien de comparable, 
pas même notre Révolution française, et dans laquelle une poignée de héros 
tint victorieusement tête pendant dix-neuf ans à tous les despotismes monar- 
chiques et sacerdotaux de l'Europe conjurés contre elle, et, plus de cent ans 
avant Luther, sut leur imposer la liberté de conscience, y commença au cri de 
u Mort aux allemands ! » Malheureusement, au bout d'un siècle, après la bataille 
de la montagne Blanche (1620), ce vaillant et généreux peuple se laissa ressaisir 
par ces bourreaux détestés. « Ce fut le point de départ d'une réaction savam- 
ment calculée pour anéantir la Bohème. Des confiscations immenses firent 
passer la plus grande partie du sol aux jésuites et au reste du clergé, aux 
étrangers, allemands surtout. Quant à la religion, Ferdinand d'Autriche ne 
proscrivit d'abord que les calvinistes et les taboristes, mais les autres dissi- 
dents eurent leur tour, dès que l'empereur crut pouvoir sans péril déférer 
aux instances ardentes de la cour de Rome et violer les engagements pris 
envers sgn aHié, le chef des luthériens, rélecteur de Saxe. Les églises luthé- 
riennes et calixtines furent fermées en 4622, la communion utraquiste sup- 
primée, les symboles égalitaires des hussites proscrits, tous les dissidents 
ecclésiastiques bannis, et les maisons des laïques réfractaires à la conversion 
occupées militfidrement, aÛn que, suivant les expressions du nonce, « ceux 
qui ne cédaient point aux exhortations spirituelles cédassent, du moins, aux 
vexations qui châtiaient leur endurcissement. » A la suite de l'armée 
impériale, une armée de moines s'était abattue sur ce pays d'où était parti 
jadis le signal de la grande guerre contre les moines ; les rivaux des moines, 
ces pieux Frères Moraves qui vivaient en communauté, sans s'enchaîner par 
des vœux de célibat, furent chassés par milliers de leur patrie, et le règne des 
jésuites s'enracina, dans la terre de Huss et de Ziska. » (Henri Martin, Histoire 
(ie France, t. H» p. 166-167.) Tel est l'abêtissant régime sous lequel agonise, 
depuis plus de deux siècles, comme l'Espagne, ce peuple généreux. On dit 
pourtant que l'un et l'autre se réveillent. Attendons !... (Lire la belle étude 
d'Ernest Denis, intitulée Jean Huss et les Hussites,) 

(2) Julien, loc. cit. y p. 356. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 227 

paux vignobles près de Sirmium, mais, c'est à Posega que se 
récoltent ses meilleurs vins. 

Dans rarchîduché d'Autriche, on récolte surtout des vins blancs 
de nuance verdâtre, et plus forts que les vins du Rhin. Les vi- 
gnobles les plus estimés sont sur le mont Calenberg, dont la 
chaîne s'étend jusqu'en Styrie. Le meilleur vin rouge, celui de 
Pfaffstaeten provient de plants tirés de Bourgogne. 

A en juger par ses relations avec nous, pays éloigné avec qui 
la nature des choses ne la porte qu'exceptionnellement aux 
échanges, l'Autriche a, comme l'Italie, tiré grand profit des soins 
intelligents qu'elle a prodigués à la viticulture. 

L'importation des vins français en Autriche, qui représentait 
en 1867 une valeur de 100,000 francs, a constamment oscillé 
depuis cette époque jusqu'en 1881 entre 100 et 200,000 francs. 
Négative jusqu'en 1878, où elle a commencé par 300,000 francs, 
l'importation des vins autrichiens en France s'élevait deux ans 
après, en 1880, h' douze millions (1). Nous plaindrions les hommes 
d'État assez aveugles pour que de tels chiffres ne pussent leur 
ouvrir les yeux! 

La vigrne en AUemag^ne. — De tous les pays d'Europe, 

l'Allemagne est vraiment celui qui a donné le plus de soins 

au développement de son agriculture. Nous venons de fonder 

récemment un Institut Agronomique, où l'enseignement de la 

viticulture va prochainement être organisé. Outre l'École royale 

agronomique supérieure de Berlin, l'Allemagne possède depuis 

longtemps ci?iq instituts similaires, ceux de Leipzig, de Halle, 

de Clèves, de Breslau et de Pappelsdorff(2), où l'enseignement 

est au complet. Sans compter une foule de fermes-écoles, 

écoles pratiques, stations agronomiques, et autres centres 

plus modestes de pédagogie agricole à peu près partout placés 

sous la main des cultivateurs. Dans les régions viticoles. 

l'instituteur de chaque village est tenu d'aller passer, à l'époque 

des vacances, dix jours dans l'institut, ferme-école, station, etc., 

en un mot, dans le centre d'enseignement agricole le plus 

rapproché, et, là, il apprend les notions pratiques de taille, de 

greffe, etc., qu'il aura ensuite à propager parmi ses élèves. 

Excellente coutume, dont l'imitation ne saurait être trop conseillée. 

Mais, ce qu'il nous faut plus encore envier, et surtout prendre 

sans retard auxAllemands, c'est l'institution des Wanderer-Lehrer j 

{{) Annales du commerce extérieur. Paris, 1883, p. 272-273. 
(2) Renseignements dus à Tobligeance de M. Tisserand, directeur au ministère 
de rAgricnlture. 



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228 fflSTOIRE DE LA VIGNE 

OU maîtres ambulants, allant, sur place^ dans le champ même où 
elles doivent être appliquée^, porter au paysan les notions d'agri- 
culture rationnelle et de pratique scientifique qu'il ne se dérangera 
certainement jamais pour aller chercher. 

La vignej nous Tavons vu, a surtout besoin d'étés chauds, sans 
se préoccuper beaucoup des hivers, à condition, cependant, qu'ils 
ne soient pas par ti'op excessifs (1). Ce qu'il lui faut, c'est pour la 
période de végétation une certaine quantité de chaleur, qu'on 
évalue, <( en observant le plus fréquemment possible dans la 
journée avec un thermomètre ordinaire ou électrique placé à un 
mètre au-dessus du sol loin de toutabri, c'est-à-dire dans la même 
situation, pour une région donnée qu'un végétal exposé à la ra- 
diation solaire (2), » puis en faisant la somme des jours respective- 
ment multipliés par la moyenne des températures observées pen- 
dant leur cours. D'après Gasparin, les températures ainsi relevées 
auraient donné pour Paris une somme de 2677 et, pour Bruxelles, 
une somme * de 2333 degrés de chaleur. Cette différence de 
144 degrés, pour une saison, suffirait donc, à partir de 2533 de- 
grés, pour décider de la maturation du raisin de vigne (3). Beau- 
coup de causes tellos que l'altitude, le voisinage des montagnes 
qui refroidit la température, la proximité de la mer qui donne à 
la fois des hivers doux et des étés mous et nébuleux, l'exposition, 
la nature calcaire ou siliceuse du sol, etc., contribuent à fournir 
la dose thermique nécessaire ou. à en empêcher la production. 

A mesure qu'on s'éloigne de l'Océan et de la mer du Nord, 
la ligne viticole suit une direction obliquement nordipète de 
l'embouchure de la Loire, à Landsberg, du 49*25 parallèle aux 
confins du 53**. Cette ligne n'est, d'ailleurs, ni directe ni con- 
tinue (4). Elle passe par la Mayenne, par les Andelys dans 
l'Eure, par Compiègne, par Laon, puis en Belgique, par Ar- 
gentean sur la Meuse, entre Liège et Maestricht (5), c'est-à-dire 
par 50''45 de latitude. Sur le Rhin on trouve de beaux vignobles 

(1) C'est ainsi qu'à ÉriTan (Arménie russe) et à Bokhara (Asie centrale) la 
vigne mûrit ses fruits avec une égale perfection, bien que, à Érivan, la 
moyenne hivernale soit de — 7, i et que le thermomètre y descende souvent 
à — 30, tandis qu*à Bokhara, la moyenne est de — 4, et que le thermomètre 
n*y est jamais descendu au-dessous de — 23. (Gnsebach traduit par Tsehila- 
chelT, Végétation du globe, I, p. 162-63.) Au reste, même quand les hivers 
sont excessifs, on tourne la difficulté en enterrant la vigne en automne, 
comme en Chine et sur le Volga. {Vide supra, p. 209.) 

(2) Becquerel, in Bulletin de la Société d'Acclimatation, 4859, t. VI, p. 235. 

(3) Id., Ibid. 

(4) De CB,ndo\le,Géographie botanique. 

(5) Morren, Annales de Gand, octobre 1845, p. 388. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 229 

aussi longtemps que le fleuve est entouré de coteaux, mais, au- 
dessous de Bonn, cette condition cesse, et la vigne va se raréfiant 
jusqu'à Dusseldorff, où elle s'arrête définitivement (1). 

D autre part, « la ligne descend la Saale, jusqu'à Naumbourg, 
point à peu près parallèle à Dusseldorff, mais, après avoir reculé 
vers le sud entre ces deux points, pour laisser ses postes les plus 
avancés du côté du nord à Rathenow, dans le Brandebourg, à 
Landsberg et Altkarle, dans le district de la Wartha. Revenant 
ensuite encore au sud, cette limite passe par la vallée de la 
Bartsch à la haute Oder, non sans laisser quelques plantations 
de vigne en dehors, près Skubarczaewo, cercle de Mogilvo, dans 
le duché de Posen, et près Olschowa, cercle de Grass-Strelitz, 
dans la Silésie supérieure, points sur lesquels le raisin ne peut 
cependant plus être pressuré. Plus au nord, on ne voit plus 
que des treilles à Tabri des maisons, en Poméranie, près Stettin, 
et dans le district de Weichselwerdern. A Weichselwerdem, 
le raisin mûrit seulement de deux à quatre fois en dix ans; à 
Stettin une année sur deux (2). » Potsdam (52''21') et même, 
d'après Meyer (3), Berlin (52'*31') sont les points extrêmes. 

tt Notre vin est assurément acide, » avoue l'auteur, et il 
ajoute : « On cultive la vigne dans les jardins et on fait du vin 
autour de Dantzig, de Kœnigsberg et de Memel(près du 56'), 
jusqu'à une lieue des frontières russes. » Mais, ce ne sont là que 
des fantaisies de riches propriétaires, de même que les ceps des 
jardins de Sans-Souci, dont De CandoUe avait entendu parler par 
des Berlinois. La culture réelle, normale ne commence qu'à 
Potsdam sur les pentes bien exposées des coteaux. Du côté de la 
Saxe, les vignobles sont plus nombreux; par exemple à Weissen- 
fels et à Mcissen la production moyenne y est évaluée à 60,000 
hectol. pour 1706 hectares, soit à 5 hectol. à l'hectare. D'après 
des statistiques officielles, il existe dans la province prus- 
sienne dite de Saxe 3241 morgen, soit 815 hectares de vignes, 
dans celle de Brandebourg 4181, soit 1045 hectares, dans 
celle de Silésie 4935, soit 1248 hectares et dans celle de Posen 
76 hectares (4). 

({) Meyer, Grund Pflanz, Geog,, p. 436. 

(2) Charles Grad, Coup d'asil sur le développement de la viticulture en Alle- 
magne, p. 4. 

(3) Meyer, Grund Pflanz. Geog., p. 436. 

(4) De CandoUe, lac. cit,; Grisebach, loc. cit. Ces chiffres datent d*une qua- 
rantaine d^années. Voici ceux que Charles Grad (Coup dosU sur le développement 
de la viticulture en Allemagne, p. 13-14), a relevés pour 1875 : Saxe, 865 hec- 
tares. Brandebourg, 828 hectares. Silésie, 1,532 hectares. Posnanie, 160 hectares. 



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2 30 HISTOIRE DE LA VIGNE 

En somme, « il est à remarquer que les meilleurs vins de l'Al- 
lemagne se récoltent sous une zone plus septentrionale que celle 
que nous reconnaissons en France comme propre à l'établisse- 
ment des vignobles (1). » A quelle époque la vigne a-t-elle été 
introduite en Allemagne? Les documents précis manquent à cet 
égard, mais ce qu'il y a de certain, c'est que la notion du vin y est 
fort ancienne, puisqu'elle remonte au moins à la formation des 
mythes germano-scandinaves. U est vrai qu'il y demeure un objet 
de luxe, puisque, d'après l'Edda, il est réservé dans le Walhalla 
pour le seul Odin à qui le versent les belles Walkyries, tandis que 
les héros morts dans les batailles n'ont droit qu'à la bière à 
discrétion. 

« Iln'y apas de doute, » dit Julien, « que la vigne a étéintroduite 
en Allemagne par les Romains, mais, l'opinion assez générale- 
ment répandue que les vignobles de la MoseUe et du Rhin doivent 
leur établissement à Probus n'est pas bien constatée : car Vopiscus, 
Aurélius Victor et Eutrope ne comprennent pas les Germains 
dans la liste des peuples que l'empereur autorise à planter la 
vigne après le licenciement de son armée à Cologne (2). » Julien 
n'oublie qu'une chose, c'est que la rive gauche du Rhin, tout au 
moins, et le cours entier de la Moselle étaient alors gallo-romains, 
ainsi qu'en témoignent les noms des villes riveraines, Magontia- 
cum, fondée parDrusus (Mayence), Colonia Agrippina (Cologne), 
Confluentes (Coblence), etc., et qu'elles suivaient entièrement le 
sort de la Gaule. Maintenant, ces provinces ont-elles eu comme 
leur voisine la Séquanie, des vignes au temps de Pline (3)? En ont- 
elles eu avant, comme, pour cette dernière, il y a quelque vrai- 
semblance à le supposer? N'en ont-elles eu que sous ou qu'après 
Probus? La seule chose certaine, c'est qu'au témoignage d'Ausone, 
les bords delà Moselle avaient, de son temps, de très beaux vignobles 
dont les produits rappelaient par la délicatesse de leur bouquet les 
vins contemporains de l'Italie. Maître d'une grande moitié de l'Eu- 
rope, Charlemagne donna dans ses vastes États une grande impul- 
sion à la viticulture que nous avons vue se propager jusque sur les 
bords du lac de Zurich et du Léman ; l'Allemagne profita comme 
nous de cette bienfaisante initiative (4). 

A part un léger progrès pour la Silésie, la moins septentrionale de ces 
provinces, la situation est donc demeurée à peu près la même. 

(1) Julien, loc, cit., p. 334. 

(2) Id., ibid. 

(3) Nous avons vu que, dans l'opinion de Charles Grad, les vignobles des 
bords du Rhin dateraient du premier siècle de notre ère. 

(4) SelIeUi, loc, cit., p. 305. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 2 31 

n eût été fort étonnant qu'une fois introduite en Allemagne, la 
vigne nV eût pas pris immédiatement tout le développement dont 
elle y est susceptible, car nos épais voisins ont joui de temps 
immémorial d'une force et d'une capacité poculatives que 
Fischart attribue à l'ardeur de leur foie, « qui attire et 
aspire le vin comme le soleil pompe l'eau (1). » « Des barbes 
sèches qui attirent les choppes à quinze pas, » nous disait à 
Strasbourg un de nos meilleurs amis, de ces héroïques vaincus 
dont les vainqueurs armés jusqu'aux dents se mettent quatre pour 
soutenir le regard, comme leurs ascendants se mettaient quatre, au 
temps de Rivarol, pour comprendre un bon mot, et qui ne se doutait 
vraisemblablement guère qu'il ne faisait que traduire Fischart. 

Tacite (2) nous les a représentés passant les jom's et les nuits à 
boire et n'abordant entre eux les affaires que lorsque leur com- 
mune ivresse les garantit contre leur mutuelle duplicité. Les 
canons et les capitulaires ont vainement épuisé leurs munitions 
contre cette bestialité endémique, contre cette gulositatem et ces 
animas vino additoSj comme disaient les Lombards dans les 
reproches qu'au onzième siècle ils adressaient aux Teutons (3). Us 
n'avaient point changé au temps de Poggio Bracciolini, qui, au 
commencement du quinzième siècle, les taxait, nousTavons vu, de 
sacs à vin, « vasa vinaria ad pastum et somnium nata. » Ce que, 
un siècle et demi après, Montaigne traduisait, lui aussi sans s'en 
douter, en disant : « Les Allemands boivent quasi également de 
tout vin avecque plaisir ; leur fin c'est l'avaller plus que le 
goûter. » 

L'ivrognerie n'était point d'ailleurs le propre exclusif de la 
« vile multitude ». Les beaux seigneurs, sous ce rapport, ne lui 
en cédaient guère, à preuve ces deux vers du poète Gaspard 
Bruschius : 

Illic nobilitaSy œtemo nomine digna, 
Êxhaurire cados^ siccareque pocula long a. 

A preuve, aussi , ce distique alsacien du temps , rapporté par 
l'auteur de Y Ancienne Alsace à table : 

Kleid auSf kkid an, essen, trin'ien, schlafen gan, 
ht die ArbeU so die Deutschen Henen gan. 

{{) Fischart, Gargantua, livre IV. 1607. 

(2) Tacite, Germania, § 22. 

(3) Mediolani hist., t. II, p. 22, extrait de la chronique de Landulff Tancien. 
Charles Gérard, loc, cit., p. 327. 



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232 HISTOIRE DE LA VIGNE 

« Se déshabiller^ s'habiller^ manger, boire et dormir, tel est 
r uni que travail de messieurs les chevaliers teutons (1). » 

Quant aux majestés, aux empereurs, s'il vous plaît, le pape ne 
les couronnait qu'à la condition de prêter préalablement un ser- 
ment de sobriété: Vis sobrietatem, cumûeiauxilio, custodire (2)? 
Ce que le pape y gagnait nous l'ignorons, mais le diable n'y per- 
dait pas grand' chose, car ce n'est point ce serment qui a empêché, 
par exemple, Wenceslas, le Wenceslas de Reims, de mériter de 
l'histoire le surnom d'ivrogne. 

Pour que rien ne manque à la galerie, Gœthe nous a conservé 
ce bien amusant sermon d'un évêque de Mayence à ses parois- 
siens: « Que celui qui, au troisième ou au quatrième pot, sent sa 
raison se troubler, au point de ne plus reconnaître sa femme, ses 
enfants, ses amis, et de les maltraiter, s'en tienne à ses deux 
pots, s'il ne veut offenser Dieu et se faire mépriser du prochain ; 
mais que celui qui, après en avoir bu quatre, cinq ou six, reste en 
état de faire son travail et de se conformer au commandement de 
ses supérieurs ecclésiastiques et séculiers, que celui-là absorbe 
humblement et avec reconnaissance la part que Dieu lui a per- 
mis de prendre. Qu'il se garde bien, cependant, de passer la limite 
des six mesures, car il est rare que la bonté infinie du Seigneur 
accorde à un de ses enfants la faveur qu'il a bien voulu me faire 
à moi, son serviteur indigne. Je bois huit pots de vin par jour, et 
personne de nous ne peut dire qu'il m'ait jamais vu livré à une 
injuste colère, injurier mes parents ou mes connaissances... Que 
chacun de vous, mes frères, se fortifie donc le corps et se réjouisse 
l'esprit avec la quantité de vin que la bonté divine a voulu lui 
permettre d'absorber (3). » Ce bon pantagfuéliste de la chaire 
s'appelait Jean de Lyne. 

Ceux qui, retenus par une cause quelconque à Nancy ou à 
Versailles pendant les âpres jours du siège, ont eu le triste plaisir 
d'y voir dodeliner les excellences, tituber les gnàdigsterherr, et 
barytonner les altesses, savent si, depuis Tacite, et depuis Wen- 
ceslas, il y a en Allemagne rien de changé ! 

De Bâle à Mayence, le Rhin parcourt une plaine peu propre 
à la culture de la vigne. C'est seulement à partir de Mayence 
et jusqu'à Coblence, que l'escarpement des bords offre à cette 
culture des expositions vraiment favorables. Aussi les deux 



(\) Charles Gérard, loc, cit., p. 327. 

(2) Id., ibid. 

(3) Gœthe, Mémoires, Voyage sur le Rhin, 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 23a 

rives sonl-eUes couvertes de vignobles, dont on tire une grande 
quantité de vins excellents. 

<( Les plus renommés occupent le Rhingau (Nassau), sur les 
pentes méridionales du Taunus (1), » c'est-à-dire sur la rive 
droite. Ceux de la rive gauche ont moins de corps, mais sont 
peut-être plus fins; les uns et les autres sont diurétiques et 
peu ci4)iteux, même quand on en boit avec excès. 

Le Rhin n'a pas seul, d'ailleurs, le privilège de couler, comme 
le Douro, entre deux haies de vignes; il le partage, en amont 
de Coblence, avec ses affluents et les affluents de ses affluents. 
« n y a de riches cultures qui remontent, à partir du 
Rhingau, la vallée de la Nahe. D'autres se succèdent, à courts 
intervalles, au delà de la plaine du Rhin moyen jusqu'au-dessous^ 
de Ronn, à Roisdorf et à Sechten sur la rive gauche, à Siegburg 
et à Hennef sur la rive droite. Dans les vallées tributaires du Rhin, 
nous retrouvons les vignes sur les bords de la Lahn, de TAhr, de^ 
la Moselle, puis, de la Sarre et de FOrne, régions dans lesquelles 
la température moyenne dépasse 8 à 9"" centigrades » (2). 

L'Allemagne a donc ses vins et, en premier lieu, les vins du 
Rhin, dont la production et la fabrication présentent, comme celles 
du Tokay, d'intéressantes particularités dont nous empruntons 
la description à l'excellent ouvrage de Selletti. 

Le cépage le plus cultivé est le Riesling (le Gentil aromatique 
d'Alsace), rouge et blanc, principalement blanc; il sert pour 
les terrains déclives et montagneux; le Kleingenherger est cultivé 
dans les régions basses. Le premier produit peu, mais excellent, 
le second produit beaucoup, mais de qualité médiocre. C'est absolu- 
ment l'histoire de la Bourgogne avec ses Pineaux et avec ses 
Gamays. 

La vendange dans le bassin du Rhin se fait quand le raisin est 
archimûr. On le laisse le plus longtemps possible sur le cep, où 
il commence à pourrir sous l'action des pluies, ce qu'on appelle la 
putréfaction noble, et, encore en partie, sans mûrir. On recueille 
celui qui est mûr, et on laisse arriver le reste à parfaite maturité. 
Si la pluie amène une putréfaction générale, alors on récolte tout 
de suite. La règle est de laisser le raisin sur la vigne jusqu'à ce 
qu'il se fronce et se détache de la grappe au moindre mouvement; 
à cet eflFet, les vendangeurs sont munis de larges cuillers avec 
lesquelles ils recueillent le raisin s'il tombe sur le sol. La valeur 
du vin compense ces peines et ces frais, puisque, selon Metzger, on 

(1) Charles Grad, hc. ct^, p. 5. 

(2) Id., ibid., p. 5. 



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234 HISTOIRE DE LA VIGNE 

a vendu une tonne de 1,100 litres de vin du Rhin jusqu'à 4,800 
florins. 

Les raisins se foulent et se pressent par la méthode ordinaire ; 
le moût se place dans les Stûckfass (tonneaux de H à 1200 litres), 
dont on laisse la dixième partie vide, et qu'on couvre légèrement 
jusqu'à la fin de la fermentation tumultueuse. Les années froides, 
on favorise la fermentation à l'aide de calorifères. Les bonnes 
années, ces vins marquent 12 à 14 au pèse-moût, et les années 
faibles de 11 à 12. H y en a qui appliquent sur les tonneaux une 
valvule qui ne laisse passer que l'acide carbonique, le vin demeu- 
rant ainsi privé du contact de l'air. La fermentation tumultueuse 
terminée, on ouille les tonneaux tous les quinze jours jusqu'au 
mois de mars, où on pratique le premier soutirage. 

On soustrait ainsi le vin au contact des fèces, et on le remet 
dans des tonneaux bien nettoyés et sulfurés, et cette opération se 
répète deux autres fois la première année, et seulement deux la 
seconde, c'est-à-dire en mai et en octobre. Après cinq ou six ans, le 
vin est formé et peut se mettre en bouteilles, bien qu'il puisse 
aussi se conserver en barils, à condition qu'ils soient bien clos 
et bien pleins. 

Les plus célèbres de ces vins, et l'illustrissime entre tous, le 
Johannisberger, se récoltent dans une petite portion du Rhingau^ 
dont la partie appartenant à la rive droite du Rhin depuis 
Wallauf, un peu au-dessous de Mayence, jusqu'à Rudesheim, 
occupe un espace d'environ 15 kilomètres de long sur 8 de large. 
Il y a, cependant, en amont de Mayence, quelques vignobles fort 
estimés, particulièrement à Hochheim, sur les bords du Mehi. 

Dans le Rhingau, comme nous l'avons dit, et un peu au-des- 
sous de Mayence, situé sur la montagne du même nom, Tancien 
château de Johannisberg est entouré de vignobles qui produisent 
son inclyte vin. « Yin théologique » aussi, celui-là, puisque les 
vignobles qui le produisent ont été plantés par les religieux d'une 
abbaye, et appartinrent, jusqu'à la sécularisation des biens ecclé- 
siastiques, àl'évêque de Fulda. Acquis alors par le prince d'Orange, 
ils furent ultérieurement (1816) cédés, après avoir passé par la main 
de Kellermann (1807), aux Mettemich qui les possèdent encore (1). 
Le Johannisberger est également fait avec àxx Riesling y qu'on ven- 

(1) Pendant les guerres de la Révolution, le châleau de Johannisberg, et, 
avec lui, le coteau vilifère furent menacés de destruction. Il entrait dans les 
plans stratégiques de Hoche de les faire sauter, mais il s'arrêta devant les 
instances des habitants. Procédé bien digne du pacificateur de la Vendée, et 
qui tranche singulièrement avec les incendies de Bazeilles, de Ghâteaudun, etc., 
et surtout avec celui de Saint-Cloud, allumé de sang froid après l'armistice. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 235 

dange 15 jours plus tard que dans les autres vignobles ; on ne 
soutire ce vin de dessus sa grosse lie qu'au bout d'un an, tandis que, 
comme nous l'avons vu, les autres crus sont soutirés trois fois la 
première année. Le Johannisberger est surtout estimé pour son 
bouquet, sa sève et l'absence du piquant qui affecte les autres vins 
du Rhin: On en récolte annuellement, d'après les évaluations de 
Julien, 32 à 33,000 bouteilles, dont le prix a été de 4 florins ou 
8 fr. 60, en 1809. Les vins particulièrement renommés de 1779, 
1788, 1803, 1811, ont atteint le prix de 12 florins ou 23 fr. 80, 
la bouteille. Même à ces prix, assurément rémunérateurs, il est 
difficile de s'en procurer; on ne trouve guère dans le commerce, 
au prix de 2 à 6 florins la bouteille, que des vins tirés des vignes du 
bas de la montagne, supérieurs, d'ailleurs, à la plupart des 
autres vins du Rhin. 

Le Johannisberger n'est pas le seul « vin théologique » duRhin- 
gau. Le Steinberger, le plus fort de tous les vins du Rhin, et le 
plus estimé après le Johannisberger, et le Grattenberger sont un 
legs des moines d'Ëberbacher. Le Hochheimer,dontnous avons déjà 
parlé, appartenait autrefois au doyen de Mentz. 

Comme le Steinberger et parallèlement à lui , le Rudesheimer 
occupe, parmi les excellents vins du Rhingau, la première place 
après le Johannisberger. Les vignobles qui entourent le village ont 
été plantés sous Charlemagne, et garnis de cépages tirés de la 
Bourgogne et de l'Orléanais, ainsi qu'en témoignent les noms 
de Burgunder et à'Orleaner qui leur sont demeurés. Un ancien titre 
trouvé à l'archevêché de Mayence prouve, toutefois, que les 
coteaux du voisinage ne furent plantés qu'en 1074. 

Par son corps, son moelleux et son bouquet, le vin de Worms, 
à 32 kil. de Spire (rive gauche), a mérité le surnom expressif de 
Uebfratiermiilch (lait de Notre-Dame). Le Markobninner deKidrich, 
près de Hochheim, est également très recherché. 

Ces vins s'expédient en grande quantité en Angleterre, en 
Suède, en Danemark, en Russie, et, au dix-septième siècle, ils 
pénétraient jusqu'en Espagne et en Portugal où on en faisait 
grand cas, s'il en faut croire ce dicton péninsulaire cité par Frei- 
lag : Vinum Rhenense decus est et gloria mensx (1). Ils sont 
presque inconnus en France. N'étant point sujets à la graisse, 
fléau des vins blancs, ils se conservent très longtemps et leur prix 
augmente avec l'âge. 

Le Rhingau donne aussi quelques vins rouges assez esti- 

(1) Freitag, Noctes medicse. Francfort, 1614, c. xx, p. 102. 

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236 HISTOIRE DE LA VIGNE 

mes, tels querAsmanshausener etringelheimer, mais en qusgitité 
relativement faible. 

Les vignobles de cette région (Hesse-Nassau) comprennent 
3,330 hectares. La production en est extrêmement variable, 
et oscille, par exemple, entre 2,700 hectolitres (69 litres à Thec- 
lare) (1830), et 130,140 hectolitres (33 hectolitres à l'hectare 
(1868) (1). 

La Hesse proprement dite ne produit pas que ce Liebfrauen-' 
milch^ ou, plutôt, le vin de Worms n'est pas le seul produit 
de ses vignes digne de cette qualification. Les vignobles voisins 
du Palatinat donnent, jusqu'à Oppenheim, des vins analogues 
à ceux de cette province ; « à partir de Nierstein, les vins de Hesse 
présentent plus d'analogie avec ceux du Rhingau. Sans parler 
du Liebfrauenmilch, on connaît partout le vin rouge de Gun- 
dersheim. Parmi les autres crus réputés, rappelons encore ceux 
d'Oppenheim, de Gundersblum, et de Nierstein dans le cercle 
d'Oppenheim, ceux de Laubenheim et d'Ingelheim dans le cercle 
de Mayence, de Heidesheim et de Budesheim dans le cercle de 
Bingen. L'ensemble des vignobles de la Hesse occupe 9,480 hec- 
tares dont 8,842 pour la Hesse Rhénane, 620 pour le district 
de Starkenburg, et, sur les bords du Rhin et du Neckar, 18 
enfin, pour la Hesse supérieure, dans le cercle de Budingen. 
La récolte totale du pays s'est élevée, en 1868, à 434,000 hec- 
tolitres (46 hectolitres à l'hectare), en 1869, à 306,000 (32 hec- 
tolitres), en 1870 à 224,000 (23 hectolitres — moyenne générale 
33 hectolitres à l'hectare) (2). » 

Dans le Wurtemberg, les ceps ont été tirés des meilleurs 
vignobles de France, de la Valteline et de la Hongrie, voire même 
de Chypre et de Perse. Ces derniers réussissent très bien dans plu- 
sieurs cantons. 

Les vallées de la Rems, du bas Neckar, de Sulm, de la Tauber, 
les environs de Heilbronn, de Weinberg, d'Eslingen sur le Neckar 
fournissent de bons vins, principalement renommés dans le pays^ 
mais dont une partie, cependant, s'expédie en Angleterre, où elle 
se vend sous le nom de vins du Neckar (3). 

(i) Charles Grad, /oc. ct«., p. 14. \ 

(2) Id., ibid, p. 13. 

(3) Au dix-septième siècle, les vins du Necker étaient surtout renommés pour 
leur abondance, à preuve ce proverbe français cité par Thom. Lansius {Ora- 
tiones de principatu Europse), et qui, bien que formulé dans notre langue, avait 
alors cours en Allemagne : 

S'oo ne cueilloit de Stuttgard le Raisin, 
La Tille irait se noyer dans le rin. 

Gomme les vins alsaciens, ils passaient pour diurétiques (CraUmis consU. lU), 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 237 

Les plus estimés sont ceux de FAltenberg à Unterturckheim, 
le Làmmler à Fellbach, le Zuckerberger à Cannstadt, le Kriegs- 
berger à Stuttgart, le Schallsteiner à Besigleine. Ce dernier est «un 
vin rose qui a du spiritueux et un bouquet très suave (1). » 
11 est enfant du Klâwner, ou Pineau gris de Bourgogne (2), 
qui fournit aussi, en Alsace, comme nous Tavons vu, les 
meilleurs vins des régions où il croit (3). Au reste, parmi les 
vins monostaphyles (d'un seul cépage) du pays, le Klàwner occupe 
le premier rang, ainsi qu'en témoigne le tableau suivant 
des prix obtenus, en 1874, par l'Association viticole du Nec- 
karsulm. 

Porlugieser 78 fr. l'hectol. 

Riesling noir, 2* qualité 62 — 

Id., !'• qualité 87 — 

Rieslinp blanc, 1" qualité 115 — 

Klàwner blanc, !'• qualité 120 — (4) 

A l'heure actuelle, « les plus beaux vignobles du pays sont 
encore ceux de la vallée du Neckar et de ses affluents. Leur 
étendue n'est pas moindre de 8,217 hectares, s'élevant parfois 
à une altitude de 450 mètres. » Au lac de Constance, il n'y a 
que 266 hectares de vignes, mais, là aussi, elle s'élève jusqu'à 
4 ou 500 mètres. Au nord du Neckar, elle ne dépasse pas 
300 mètres, altitude encore bien supérieure à celle qui lui est 
accessible aux latitudes correspondantes de France, et même à 
des latitudes bien inférieures, comme, par exemple, en Bour- 
gogne. 

Les crus les plus renommés des autres vallées sont le Hausler 
à Neustadt, pour la vallée de la Rems, le Halder et le Mônchberger 
à Rosswag, pour celle de l'Enz, le Schmecker et le Karlsberger à 
Weitsheîm, puis, àMarkolsheim, le Tauberberger, pour la vallée 
de la Tauber. 

Sans justifier absolument les dictons hyperboliques de l'avant- 
dernier siècle, la production moyenne totale du Wurtemberg est 
fort raisonnable. Julien l'évaluait, il y aune quarantaine d'années, 
à 444,752 hectolitres pour 104,633 morgen^ soit 22 hectolitres 
à l'hectare (5). Elle serait, aujourd'hui, de 493,000 hectolitres 
pour 18,019 hectares (soit 27 hectolitres à l'hectare) (6), ce 

(1) Julien, loc. cif., p. 351. 

(2) Charles Grad., Communication particulière. 

(3) Voir plus haut, p. 175. 

(4) Charles Grad, loc. ciU, p. 12. 

(5) Julien, loc. ct(., p. 352. 

(6) Charles Grâd, loc. cit., p. il . 



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238 HISTOIRE DE LA VIGNE 

qui marquerait à la fois une diminution de superficie dans les 
terrains affectés à la vigne, et une augmentation dans sa pro- 
duction : en somme, progrès très réel. 

« Les vignes de Wurtemberg n'ont jamais été, non pas 
atteintes, mais ravagées par le phylloxéra : « quelques ceps 
importés d'Amérique ont été, il est vrai, attaqués, mais ils 
ont été arrachés immédiatement, et, le mal n'a pu s'étendre (1). » 
D n'y a guère qu'en France qu'on trouve bon de vivre en quelque 
sorte maritalement avec le terrible insecte. 

Le duché de Bade a aussi de bons vins, même de bons vins 
rouges, qu'on récolte sur les bords du Neckar; tels que, par 
exemple, l'Affenthaler et le Zeller, « que quelques personnes 
comparent aux bons crus « du Bordelais » (2). Son vignoble 
occupe les collines au pied de la forêt Noire, et pénètre à 
l'intérieur des vallées, comme le long des Vosges, jusqu'en 
Alsace. Ses vins, ses vins blancs surtout, se distinguent par une 
douceur exceptionnelle. Les plus renommés sont le Markgràffer ; 
qui croit de Mulhen jusqu'à Grenzach, aux environs de Baden, 
le Durlacher, le Klengelberger (3), le Badenweiler, le Fe- 
nerbacher, ces deux derniers à quelques lieues de Fribourg, 
Mersebourg, Uberlingen, aux environs du lac de Constance, 
et, l'île même de Reichenau, au milieu du lac, donnent aussi 
des vins de bon renom : il en est de même de la vallée de la 
Tauber, au nord-est. « Sur onze cercles dont se compose le pays, 
un seul, celui de Billingen, dans la forêt Noire, ne possède 
point de vignes. C'est aux environs de Fribourg que le vignoble 
badois atteint son plus grand développement. Une bonne année, 
1868 entre autres, donna sur 19,972 hectares une récolte de 
983,000 hectolitres dont 658,000 hectolitres de vin blanc, 121,000 
hectolitres de vin rouge, 176,000 hectolitres de clairet. Cela 
équivaut à 50 hectolitres en moyenne par hectare, quantité 
supérieure au produit des années ordinaires. On a récolté autour 
de Lœrrach 31 à 32 hectolitres par arpent, soit 87 hectolitres par 
hectare (4). » 

Inutile, sans doute, de rappeler ici la légende un peu enfantine 
du grand tonneau de Heidelberg, « entouré de cercles de cuivre, 
contenant 240 fuder = 2192 hectolitres de vin, que le gardien 



(1) Tta-oaux du serdcedu phylloxéra an. 1883. Rapport du consul de France à 
Stuttgart, p. 324. 

(2) Julien, loc. cit., p. 332. 

(3) Charles Grad, loc, cit,, p. 10. — Julien, loc, cU,, p. 352. 

(4) Charles Grad, loc, cit,, p. 10, Julien, p. 332. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE Î39 

ne manquait pas de faire goûter aux étrangers, avec beaucoup 
de cérémonie et moyennant un fort trinkgeld, dans une belle 
coupe nommée wiederkomm^ en leur annonçant qu'il a cent vingt 
ans (1). » A peu près comme jadis à Ferney, le gardien cédait 
aussi, en échange*d'un fort pourboire, à chacun des 30 voyageurs 
qui se succédaient dans une journée, Tunique canne de Voltaire. 

Dans les cercles dits des Haut- et Bas-Rhin (duché de Bade), 
existent plus de 15 cépages, mais, là comme dans toute la région 
rhénane, les vins supérieurs sont les enfants à\x Riesling. Pour la 
fabrication des vins ordinaires, on laisse le raisin amoncelé 3 ou 
4 jours, on le foule et on met toute la masse liquide dans la cuve, 
où on l'abandonne jusqu'à ce que commence la fermentation tumul- 
tueuse ; à ce moment, on soutire le moût et on le transporte dans 
des tonneaux, où il termine sa fermentation sans rafles. En mars, 
on le transvase dans des tonneaux sulfurés. Pendant deux ou 
trois ans, il conserve Fâpreté tannique, après quoi il devient un 
vin très agréable et très tonique (2). 

En 1806, la Bavière possédait un duc. Il prit fantaisie à Na- 
poléon de le changer en roi d'un coup de sa baguette, et de faire 
épouser à son filsadoptif, a le prince Eugène », la fille de cette 
majesté toute fraîche. En conséquence, dès que la fortune sur- 
menée devint rétive au « Corse à cheveux plats », ladite majesté 
n'eut rien de plus pressé que de se tourner du « côté du manche », 
et d'aider à en assommer son bienfaiteur. C'est à ce procédé 
essentiellement allemand, que la Bavière doit d'être devenue un 
pays vignoble. Sa défection lui fut, en effet, payée, en 1814, du 
duché de Wiirtzbourg, où croissent les vins de très bonne qua- 
lité connus sous la dénomination de vins de Franconie. Les 
environs de Wiirtzbourg en fournissent beaucoup, distribués 
en quatre vignes qui portent les dénominations de Leist^ Stein^ 
Harfen (Harpe, à cause de sa forme), et Gressen, La première, 
située sur la rive gauche du Mein, en face de la ville, appartient 
à l'hôpital du Saint-Esprit, et donne un vin sec, spiritueux, et 
d'un bouquet agréable. La seconde, située au pied de la citadelle, 
produit un vin de même espèce, mais plus spiritueux, plus 
échaufiant, et plus capiteux. Ces deux vins sont rangés parmi 
les meilleurs vins de l'Allemagne. La meilleure et la majeure 
partie du vignoble de Stein appartient au roi de Bavière, Je reste 
à rhôpital du Saint-Esprit, qui vend le vin en bouteilles à 
un très haut prix; en 1811, il s'est payé jusqu'à 12 fr. 50 



(i) Julien, loc, cit., p. 353. 
(2) Selletli, hc. dï.,p. 306. 



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240 HISTOIRE DE LA VIGNE 

la bouteille. La vigne de la Harpe {Harfen) fait suite à celle de 
Leist «ur la rive gauche ; celle de Gressen, ainsi nommée parce 
qu'elle est disposée en terrasse, est, comme la ville elle-même, 
sur la rive droite. Les vins de Salecker d'Esohendorg,de Wolkach, 
de Sommerach, de Schalksberg et de Schweinfurt ne sont guère 
moins estimés que ceux des quatre fameuses vignes. 

Au dix-septiëme siècle, on mettait sur le même pied que 
le vin de Wiirtzbourg celui de Klingenberg, d'où le proverbe : 
Kleingenberger am Mayn und Wûrtzenberçer am Stein, Klin- 
genberg sur le Mein et Wiirtzbourg sur le caillou. (Zeiler, 
//m. Germ.y xiv, p. 321). Sachs ajoute qu'il y avait aussi deux 
variétés, tenant aux deux collines sur lesquelles il était récolté : 
celle de Herbipolenz et celle de Wertheim. Il se vendait cou^ 
ramment comme vin du Rhin (p. 488). Tous les vins de Franconie, 
cependant, ne valaient point ceux-là. Témoin cet autre proverbe 
qui résume l'opinion des Allemands de ce temps-là sur leurs 
propres vins : 

Franken Wein : Kranker Wein ; 
Neckar Wein: Schlechter Wein; 
Rhein Wein : Fdn Wein ; 

Vin de Franconie : vin malade ; 
Vin da Neckar : mauvais vin ; 
Vin du Rhin : vin fin (1). 

La Bavière Rhénane (ancien Palatinat, ancien département 
du Mpnt-Tonnerre), a également de bons vignobles : de Landau 
à Neustadt, les collines en sont couvertes. Les vins de Roth, 
de Landau, de Deidesheim, de Durkheim, de Harxheim, de 
Ruppersberg, de Forst, de Wachenheim, sont tout particu- 
lièrement estimés ; on en a vu vendre, au bout de quelques 
années, jusqu'à 3,500 fr. le Stûckfass de 1050 litres. On distingue 
surtout à Roth l'excellent vin du cru de Tramhie. Le nature de 
Bourgogne porte en allemand, nous l'avons vu, le nom de Tra- 
miner (2). 

En Prusse, les cultures se répartissent ainsi : province du 
Rhin; 12,633 hectares; Hesse-Nassau, 3,925 hectares; Saxe, 
1,863; Silésie, 1,532; Brandebourg, 828; Posnanie, 160; en- 
semble 12,633 hectares (3). 

« Les vignobles des bords du Rhin sont sans contredit les 

(1) Sachs, loc. dt,, p. 469. 

(2) Voir plus haut, p. 175-6. 

(3) Charles Grad, loc. cit,^ p. 14. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 241 

meilleurs de rAllemagne. Leur sol consiste surtout en schiste 
argileux, puis, sur une moindre étendue, en trachyte décomposé 
sur les versants du Siebengebirge, ou eu dépôts tertiaires comme 
près de Godesberg. Une partie notable des vignobles de la Prusse 
rhénane, environ 5,720 hectares, se trouvent sur les bords de la 
Moselle, entre Trêves et Coblence, avec des crus réputés de Pies- 
port, le Thiergàrtner, le Neuberger, TOhligsberger, le Joseph- 
hôfer. Une autre partie appartient au bassin de la Sâar, avec une 
surface de 683 hectares, dont les meilleurs produits viennent du 
Scharzberg, près Oberemmel. La vallée de FAhr a 996 hectares, 
surtout en cépages rouges, dont les plus estimés sont ceux 
d'Ahrweiler. Les cultures de la vallée de la Nahe ont 2,078 bec* 
tares, où les produits de Menzingen et de Kreuznach tiennent le 
premier rang. Sur les bords mêmes du Rhin, il y a seulement 
3,058 hectares, non compris, 350 hectares pour la Hesse-Nassau 
ou le Rhingau, dont nous avons déjà parlé. Pour toute la 
Prusse, la production moyenne peut être fixée à 378,000 hec- 
tolitres, pas tout à fait 30 hectolitres par hectare (1). » 

Quant aux vignobles de rAllemagne centrale, a ils égalent 
en étendue, mais non en valeur, ceux de la vallée du Rhin. Leur 
aire va du Thjiringerwald jusqu'au delà de TOder. Ds embrassent 
des parties de la Thuringe et de la Saxe, ils occupent les bords 
de la Saale, de TËlbe et de l'Oder, pour finir aux points que nous 
avons signalés dans le Brandebourg, la Silésie et la Posnanie. 
Dans cette zone, la température moyenne s'élève sur quelques 
points seulement au-dessus de 8''5, sur quelques points seulement, 
aussi, l'altitude de la vigne y atteint 200 mètres. On exploite la vigne 
dans le bassin de la Saale, de léna à Halle, surtout près Naum- 
burg à l'embouchure de l'Unstrat. Dans la région de l'Elbe, 
les cultures vont de Dresde à Wittemberg. Le point extrême 
avec des pressoirs à vin se trouve ici à Interbog, car les 
plantations assez importantes de Havel et de Potsdam ne four- 
nissent que des raisins de table. Les meilleures vignes du pays 
de Posen se trouvent autour de Bomet, celles de la Silésie 
prussienne autour de Grunberg, celles de Brandebourg à Guben 
et à Zullichau. En somme, l'Allemagne avec 91,580 hectares 
de vignes produit, année moyenne^ 2,550,000 hectolitres de vin, 
à savoir : la Prusse, 19,993 hectares et 378,000 hectolitres ; la 
Bavière, 22,122 hectares et 612,000 hectolitres ; le Wurtemberg, 
180,000 hectares et 800,000 hectolitres; laHesse, 9,480 hectares 



(1) Charles Grad, loc. cit., p. 14. 

HISTOIRE DE LA VIGNB. — I. it 



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242 ' HISTOIRE DE LA VIGNE 

et 322,000 hectolitres; les autres pays de TEmpire environ 1800 
hectares et 20,000 hectolitres (11 hectolitres par hectare) (1). » 

D*après Charles Grad, les vignobles du Palatinat datent de 
l'occupation romaine, vers la fin du troisième siècle. L'étendue 
totale des vignobles en Bavière est de 22,122 hectares, dont 
10,728 pour la basse Franconie, 10,160 pour le Palatinat, 150 
pour le bassin du Danube, 220 pour les bords du lac de 
Constance. Dans la basse Franconie, la production du vin prend 
de l'importance à partir de Schweinfurt, sur le Mein, et atteint son 
maximum de développement et de qualité tout à la fois près 
de Wiirzbourg. La vigne occupe aussi 760 hectares dans la vallée 
de la Saale (2). Coïncidence curieuse, ce sont deux anciennes 
capitales de principautés ecclésiastiques qui sont, en quelque 
sorte, les deux capitales viticoles de l'Allemagne et l'entrepôt 
commercial de ses deux grandes variétés de vins : Wiirzbourg 
pour les vins de Franconie, Mayence pour les vins « du Rhin ». 

Les grands rendements des pays rhénans sont dus, non 
seulement aux « tailles généreuses », telles que, par exemple, 
la taille en « Kammerbau », si bien décrite par le docteur 
Guyot (3), mais à de fortes fumures, 60,000 kil. de fumier par 
hectare tous les trois ans, ou 20,000 kil. par an (4). Ce qui prouve, 
par parenthèse, que, contrairement aux préjugés que notre illustre 
compatriote le docteur Guyot a combattus toute sa vie, ni la 
longue taille ni la fumure, n'empêchent, même aux limites 
extrêmes de la viticulture, de lui demander de bons produits. 

Malgré tout, la production indigène est loin de répondre aux 
besoins de la consommation, et l'importation étrangère a, là, 
un vaste champ ouvert à son activité. C'est ce que les Italiens 
ont fort bien compris, et grâce aux débouchés qu'ont su 
leur ménager les sages mesures de leurs hommes d'État (5), 
ils expédient en Allemagne par le Gothard, au moment des 
vendanges, des wagons entiers de raisins qu'on y transforme 
ensuite en vins. On élude ainsi ce droit extravagant de 70 fr. par 
hectolitre, dont la Prusse a affligé l'Allemagne, afin de lui 
imposer la consommation homicide de ses « pétroles » (6). 

En 1881, le phylloxéra était, pour la première fois, découvert 



[\) Charles Grad, loc. cit. y p. 6. 

(2) Id., ibid., p. 12. 

(3) D' Guyot, loc. cit., 1. 111, p. 274 et suiv. 

(4) Paul Muller, Journal d' Agriculture pratique , 1880, t. IV. 

(5) Voir plus loin, article Cépages. 

(6) Voir plus haut, p. 120. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 243 

en Prusse, sur la rive gauche de TAhr, apporté, à ce qu'on 
suppose, par des cépages venus de Kloster-Neubourg. La tache, 
qui couvrait les pentes méridionales de la Landskrone. occupait 
1 hectare 50 ares. 

Sans hésiter, et sans s'arrêter à des demi-mesures, on établit 
autour de la zone infestée un cordon de sûreté, afin qu'on n'en 
pût rien faire sortir, puis, on fit arracher, arroser de pétrole et 
incinérer les ceps malades ainsi que leurs échalas. Le terrain 
fut ensuite imbibé de sulfure de carbone à raison de 200 grammes 
par mètre carré, et arrosé de pétrole. Une zone de sûreté, large 
de 100 mètres, fut, en outre, labourée à 1 mètre de profondeur, 
et traitée de la même manière que le terrain infesté. Enfin, dans 
ces derniers terrains, la circulation demeura interdite jusqu'en 
février 1882, où on y renouvela une fois encore le traitement 
ci-dessus décrit (1). 

En 1882, nul symptôme appréciable ne révéla plus la présence 
du vitivore, et on s'en crut absolument débarrassé, lorsque, 
fin juillet 1883, apparurent trois petites taches nouvelles. Dès 
les premiers jours d'août, les travaux de destruction et de dé- 
fense étaient commencés, et conduits avec la même énergie et 
la même décision que la première fois. « Et tous les rapports 
constatent que les vignerons^ loin de gêner rintervention active des 
membres du comité permanent , des experts et des agents de t admi- 
nistration^ les ont activement secondés dans leur tâche. » Effet 
précieux de l'enseignement viticole, qu'il faudra bien finir par 
instituer aussi chez nous. 

Voici, d'après un témoignage, vraisemblablement oculaire, 
comment on a procédé : 

« Tout autour du centre d'infection et jusqu'à une distance de 
30 mètres en moyenne des pieds attaqués, une ligne d'isolement 
a été tracée, embrassant, avec les piaules malades, la zone sus- 
ceptible d'avoir été visitée par les insectes ailés; alors même que 
les racines et les feuilles ne trahissaient rien de suspect sur toute 
celte surface, les ceps ont été arrachés et mis en tas par des 
équipes d'ouvriers' qui se déplaçaient d'un mouvement concen- 
trique. U est de règle, qu'avant de sortir de l'enceinte d'iso- 
lement, toutes les personnes employées secouent, brossent leurs 
vêtements, et lavent leurs chaussures dans un baquet de pétrole. 

« Une fois les ceps arrachés, on a percé à l'aide de pics en fer, sur 
chaque mètre carré, deux trous, l'un profond d'un mètre, l'autre 

(0 Travaxtx du servke du phylloxéray an. 1881, Rapport du consul de France 
à Du3$eldorffy p. 325. 



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244 HISTOIRE DE LA YIGI«E 

seulement de moitié, entre lesquels on a réparti 250 grammes de 
sulfure de carbone. Ces trous ont été immédiatement bouchés 
avec de la terre qui a été mouillée et damée de manière à former 
une sorte de croûte pouvant ralentir Tévaporation du liquide 
insecticide. Puis, on a arrosé partout au pétrole avec une pompe 
aspirante et foulante, à raison d'un tonneau de ISO kilogrammes 
pour 7S mètres carrés. Les ceps et échalas, également aspergés de 
pétrole, ont été brûlés sur place. L'hiver venu, on défoncera le sol 
et désinfectera de nouveau. Le terrain est, en attendant, soigneuse- 
ment gardé, et il est interdit à qui que ce soit d^ mettre les pieds. 

« En ce moment (août 83), neuf experts, aidés d'ouvriers, pro- 
cèdent à l'examen des vignes avoisinantes. D'abord, tous les ceps 
sont examinés un à un ; un peu plus loin, on en prend seulement 
un sur deux, puis un sur trois et ainsi de suite avec des intervalles 
de plus en plus grands, à mesure qu'on s'éloigne du foyer central. 

(( Cet examen n'intéresse pas seulement les parties extérieures,^ 
mais aussi les racines, qu'il faut pour cela mettre au jour. Ce 
travail mené activement exigera encore quelques semaines (1). » 

Nul doute que des procédés aussi radicaux ne conduisent 
même, éventuellement au prix d'une troisième bataille, à la 
complète extinction du fléau. Licet ab hoste deceri. 

Lia Tigne aux États-Unis (Est des Rocheuses). — Nous 
avons vu la vigne extroflexe qui avait à partir du paléocène 
et surtout pendant le miocène, occupé notre continent en com- 
pagnie des SéquaioSj des Gingkos, des Liriodendrons, etc., 
disparaître avec eux et, avec eux, se réfugier en suivant deux 
directions divergentes, vers l'Amérique et vers l'Asie. 

Dans la première de ces régions, l'histoire la perd de vue 
jusqu'au commencement du onzième siècle. « Christian Rafn, 
archéologue danois, qui a recueilli un grand nombre de docu- 
ments sur les voyages des Scandinaves dans l'Amérique du 
Nord du dixième au quatorzième siècle, raconte qu'en l'an 1000^ 
Hleif, fils d'Éric le Rouge, partit du Groenland avec 35»hommes 
pour aller explorer plus complètement les terres visitées par 
Biarne en 986 ; ils s*arrètèrent dans le Massachussets, et un 
Allemand nommé Tyrker y découvrit des raisins dont ils rem- 
plirent leur chaloupe. Depuis lors, plusieurs voyages furent 
entrepris pour venir en chercher. Hleif appela le pays Vinland (2). 
C'était la traduction d'Œnotria en Scandinave. 

(1) Travaux du service du phylloxéra^ an. 1883, Rapp(yridu consul de Fraiwe 
à Dusseldorfff p. 318-320. 

(2) G. Foëx, loc. cit. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 245 

Adam de Brème, qui vivait au douzième siècle, affirme éga- 
lement que la vigne croit en Amérique, il le sait non par des 
conjectures, mais par des récits authentiques des Danois. Il cite 
comme autorité le roi danois Svein Etridson, neveu de Canut 
le Grand H). 

De longs siècles se passent. Les Européens, non plus seule- 
ment du Nord, mais de tous les pays, devenus, non plus les 
simples visiteurs, mais les colons stables de FAmérique, essayent 
de mettre en œuvre ses richesses naturelles, et, en 1564, ils font 
du vin avec les raisins indigènes de la Floride. En 1769, nos 
compatriotes établis dans une région beaucoup moins méridionale 
à Kaskaskia (Illinois), font, avec des raisins de vigne sauvage, 
« cent dix barriques devin corsé ». Mais, ni la qualité du vin, ni le 
prix obtenu ne parurent assez encourageants pour déterminer 
le renouvellement de cet essai (2). 

Le Vitis vinifera^ la vigne introflexe d'Europe, qui avait fait 
ses preuves, fut dès lors considérée comme la seule apte à 
fournir du vin, et on renonça momentanément aux plantes in- 
digènes. Malheureusement, la vigne européenne ne répondit 
point aux espérances bien naturelles que les Européens émigrés 
avaient fondées sur elle. En 1620, la compagnie^ de Londres fait 
planter en Virginie des cépages européens et y envoie, en 1630, 
des vignerons français. Plusieurs essais similaires tentés dans 
la Pensylvanie par le fondateur William Penn aidé de colons 
français, suisses et allemands, « n'aboutit qu'à des décep- 
tions (3). » En 1690, des vignerons suisses du Léman essayent la 
culture de la vigne européenne dans le comté de Jessamîne 
(Kentucky) et y consacrent la somme considérable pour le temps 
de 50,000 livres. Efforts perdus. Ce ne fut qu'en cultivant une 
vigne indigène et qu'ils croyaient originaire du Cap, qu'ils 
aboutirent à un meilleur succès (4). 

Vers la fin du siècle dernier, un vigneron lorrain, Pierre 
Legaud tente aussi sans succès, près de Philadelphie, la cul- 
ture des cépages français, espagnols et portugais (5). » Deux 
insuccès analogues sont demeurés célèbres, celui de nos com- 
patriotes du Champ d'Asile, et celui de Lakanal. Chassés du 
Texas où ils s'étaient d'abord établis, les premiers, vieux soldats 



(1) G. Foëx, loc. cit. 

(2) Robert Buchanan, Culture of the grape. Cincinnati, 1865. 

(3) Strong, Culture ofthe grape, p. 11-12. 

(4) Bush et Meissner, loc, dt, 

(5) Rozier. Cours complet cP Agriculture, an IX. Paris, t. X, p. 202. 



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246 HISTOIRE DE LA VIGNE 

de TEmpire, essayèrent vainement de cultivelr la vigne d'Europe 
dans le district de Marengo (Alabama). Quant au célèbre con- 
ventionnel, dont le nom reste glorieusement attaché à la fon- 
dation] du Muséum et de Flnstitut, il a fait connaître lui-même 
dans les Comptes rendus de r Académie des sciences (^1846, t. III, 
p. 471-472) ses essais malheureux dans TOhio, le Kentucky, le 
Tennessee, TAlabama, c'est-à-dire du lac Érié au golfe du 
Mexique (t). » 

Dans sa Culture of the grape, Buchanan cite ce passsge de 
Longworth « le vrai fondateur de la culture de la vigne en grand 
en Amérique » (2) : 

« Pendanttrenteans j'ai essayé la culture des vignes étrangères,, 
soit pour la table, soit pour le vin. Je ne crois pas à l'acclima- 
tation des plantes, car le Vitis swet water (Chasselas royal) 
réussit moins bien aujourd'hui chez moi qu'il y a trente ans. Il y 
a de longues années j'obtins de M. Loubat des pieds de vignes 
françaises très variées venant des environs de Paris et de Bor- 
deaux. De Madère, j'obtins 6,000 pieds des meilleures variétés. 
Pas un ne se trouva digne d'être cultivé sous cette latitude 
(à Cincinnati, SS^'lat. N.), et je dus lesarracher. Comme dernière 
expérience, j'introduisis 7,000 vignes de Salins (Jura), point où 
s'arrête la région de la vigne en altitude, et beaucoup de ces- 
ceps étaient cultivés sur le côté nord de la montagne où le sol 
est couvert en hiver de trois à quatre pieds de neige. Presque 
tous vécurent, et, dans le nombre, au moins vingt variétés^ 
des plus célèbres vignes à vin de France. Mais, après un essai 
de cinq ans, tous les ceps ont été rejetés. » 

Même échec relaté dans le Gardener's Monthly de Philadelphie 
par Schmidt, grand propriétaire de vignes à Avalon (Maryland)» 
L'essai a porté sur des cépages de l'Alsace et du Bordelais. 

Ces insuccès étaient généralement attribués au climat, et 
cependant, à côté des vignes mourantes, prospéraient leurs sa- 
tellites végétaux les plus ordinaires, tels que poiriers, pêchers^ 
pruniers, abricotiers, etc. On recourut au semis. On a gagné 
ainsi plusieurs espèces qui ont eu un moment de vogue, telles 
que le Brinkle et YEmily, obtenus par Peters Roube, de Phila- 
delphie, le Brandy Wine né près de Wilmington (Delaware). 
le Katurka, le Montgomery ou MesniFs Seedling, gagnés par 
le docteur N.-A. Roy, de Newburg (New York), ces derniers se ratta- 
chant aux Claret. N. Greiss, près d'Hermann (Ohio), a cultivé 

(1) J.-E. Planchon, Us Vignes américaines, Montpellier, 1875, p. 86. 

(2) Id., ihid., p. 25. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 247 

pendant ces dernières années des centaines de vignes provenant 
de graines de Riesling importées. La plupart furent stériles; 
Tune d'elles y cependant, se trouva assez fertile et exempte de 
maladies pour permettre de faire, en 1874, un peu de vin, dont la 
qualité, et le bouquet sont égaux à ceux du meilleur Riesling 
des bords du Rhin (1). 

En 1825, il y avait à Vevey (Ohio), une colonie de vignerons 
suisses qui avait garni les coteaux avoisinants de plants tirés 
d'Europe et de Madère. Ces plants vivaient, mais ne donnaient 
que de mauvais vin. A la même époque, à Philadelphie, des 
plants tirés du Médoc donnaient en faible quantité, il est vrai, 
du vin rappelant nos Bordeaux communs (2). 

Ces succès très restreints, et vraisemblablement éphémères, 
ne sauraient, en somme, infirmer cette règle générale formulée 
par Downing : a que l'impossibilité d'introduire la vigne euro- 
péenne anx États-Unis pour la culture en grand doit être con- 
sidérée comme acquise (3). » 

Forcés d'en prendre leur parti, les Américains, gens essen- 
tiellement actifs et industrieux, se sont adressés aux cépages 
indigènes, et par des semis, par des hybridations tant entre 
américains des divers genres qu'entre américains et européens, 
par la culture, etc, ils sont arrivés à les varier presque à l'infini. 

Les raisins d'Amérique sont pour la plupart affectés d'un goût 
très prononcé de cassis que les Américains appelent goût de 
renard {foxy taste). C'est ce qui avait fait donner par Linnée au 
Scuppemohg {Vitis rotu7idifolta, de Michaux) le nom de Vitis 
vulpina. En anglais, ce cépage indigène a conservé aussi le 
nom de Southern fox grape^ tandis que Labrusca est le Northern 
fox grape. Il parait qu'on se fait cependant à ce goût, comme au 
« goût de terroir » de nombre de nos vins. Le professeur J.-E. 
Pianchon, qui a eu fréquemment occasion de goûter des vins 
de vignes extroflexes pendant son mémorable voyage aux Etats- 
Unis, les a trouvés « très agréables ». Il cite notamment les vins 
blancs de Delaware (on désigne en Amérique le vin par le nom 
du cépage) et de Catawba, le vin rouge à!Ive's Seedling, fabriqués 
par notre compatriote alsacien Werk, colon à Cincinnati. Le jury de 
l'Exposition de 1867 parait en avoir fait également cas, puisqu'il 
a décerné une première mention honorable à la maison Werk (4). 

(i) Bush et Meissner, loc, cil. 

(2) Julien, p. 501-502. 

(3) Uorticulturistf janvier 1851. 

(4) J.-E. Pianchon, loc, cit., passim. 



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248 HISTOIRE DE L\ VIGNE 

d'est à Cincinnati, qu'il y a soixante am (1823), Nathaniel 
Longworth tenta le premier sur uQe échelle un peu considérable 
la culture des cépages indigènes pour la fabrication du vin. Le cé- 
page choisi -pdLrlnifixilQCatawbajdu groupe des Labrusca, dont on 
fait à la fois un vin blanc calme {Still Catawba,) et un vin blano 
mousseux suivant les procédés champenois {Sparkling Catawba). 
Appliqué avec intelligence et persévérance, l'essai eut un plein 
succès. Non seulement la maison de Longworth existe encore, 
mais elle a enfanté nombre d'imitateurs, dont les plus renommés 
sont les Kelley, qui ont donné leur nom à une île du lac 
Érié, occupée tout entière par leurs vignobles plantés en Ca-- 
tawba, en Delaware^ en Norton's VirgùitOy en Clinton^ en 
Concord, en Isabelle (1), en Herbemonty etc... 

I^a Ti§rne au Canada. — En remontant au nord, la vigne 
extroflexe ne s'arrête d'ailleurs nullement au lac Érié, ni même 
au Michigan, à FOntario et à l'Huron. L'île d'Orléans, située 
dans le Saint-Laurent, en face de Québec, en était autrefois telle- 
ment couverte qu'elle avait reçu des premiers émigrants français, 
les compagnons de Champlain, les colonisateurs de la Nouvelle- 
France (2), le nom d'île de Bacchus. Cette vigne est gracieuse 
et chargée de grappes dont les grains ont un goût plutôt 
agréable. On en a même extrait du vin de qualité passable (3). 

De toutes les vignes américaines, la vigne canadienne a 
été la première connue en Europe. Elle est mentionnée en 1661 

(1) Ce dernier cépage, dont il existe un très bel échantillon au jardin public de 
Saumur, est depuis longtemps connu et apprécié en Europe. Ses longues 

. grappes lâches, très fournies de gros raisins noirs très savoureux quoique 
foxés, rappellent nos plants les plus abondants du Midi. Depuis rinvasion de 
Toîdium, c'est-à-dire depuis une trentaine d'années, on Ta substitué aux 
cépages indigènes sur les bords du lac Majeur, à raison de sa résistance à 
cette maladie. (J.-E. Planchon.) La même raison Ta fait adopter dans les 
districts du Douro, en Portugal, pour remplacer les ceps tués par cet érysiphe. 
(Bulletin de la Société d'Acclimatation, 1859, t. VI, p. 922.) Il est très répandu 
en Italie, où on le connaît sous le nom d' « uva fragola, » et, à Florence la 
famille Ridolfl le cultive par hectares, et en vend le vin presque aussi bien 
que celui des cépages ordinaires de Toscane. (J.-E. Pknchon, loccit,^ p. i42.) 
Dans le Bordelais, enfin, on la cultive depuis quarante ans en assez forte 
proportion. En mélange avec du raisin du pays, son arôme profiterait, plutôt 
qu'il ne nuirait au « bouquet « des vins. {Bulletin des séances dé la Soc. Nat. 
d'Agr. de France, 1875, t. XXXV, p» 59, et J, Daurel, les Vignes Américaines dans 
le sud-ouest. Bordeaux, Feret et fils, p. 37.) 

(2) Les Espagnols avaient les premiers exploré cette terre, mais uniquement 
attirés par le mirage des mines d'or. N'y ayant rien trouvé, ils exprimèrent 
leur déconvenue par ces mots aquinada: ici rien. Tranformés par les natu- 
rels en celui-ci acanada, et ainsi répétés par eux aux Français, ils fuirent pris par 
ces derniers pour le nom indigène de la terre qu'ils occupaient. 

(3) Bulletin de la Société d'Acclimatation, 1863, t. X, p. 285. 



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LA VIGNE SELOiN L'HISTOIRE 249 

SOUS le nom de Vitis canctdensis americana par Sachs comme exis- 
tant dans les jardins médicinaux de Leyde, de Paris, de Mont- 
pellier et de Leipzig (1). 

Dès 1635, elle figure sous le nom de Vithedera dans la 
quatrième édition delà Canadiensium Plantarum iTw/ona publiée 
à Paris par Jacobus Comutus, Parisiensù. 

Ajoutons qu'à l'Exposition de 1878 figuraient des vins cana- 
diens. « L'association des viticulteurs du Canada », à Toronto 
(rive orientale de TOhio), dont le titre n'a évidemment rien d'é- 
quivoque, expose des « vins et eaux-de-vie ». Y. Casci, également 
à Toronto, expose six variétés de vins. Hamilton Dunlop and C 
à Brandford sont plus explicites. Les trois variétés qu'ils 
exhibent se composent de Clarets, de Catawba et à! Isabelle. 
Enfin Joy and C à Tilsonbourg exposent trois crus dénommés 
Norwichy Denham et Canada. Ce sont là très vraisemblablement 
pour deux, et certainement pour le troisième, des plants cana^ 
dîens. Us n'ont donc pas paru si méprisables, puisqu'on n a 
pas craint de faire affronter à leurs produits le grand jour 
d'une exposition universelle (â). 

I#a viirne en C^alifernie. — Lorsqu'il formulait, en 1851, la 
règle que nous rappelions tout à l'heure, Downing n'entendait 
point, sans doute, y comprendre la Californie (3), alors tout ré- 
cemment rattachée à l'Union (1848), et qui n'attirait guère 
l'attention que par ses mines d'or. La vigne européenne réussit, 
^en effet, très bien en Californie, où elle a été « plantée il y a 
^ 350 ans par les missionnaires dans la partie méridionale et où 
elle a fourni, depuis, un nombre considérable de variétés nou- 
velles, entre autres le « Zinfandel », regardé comme supérieur 
au cépage originaire dit delà Mission (4). » Il y existe pourtant des 
vignes sauvages, dont l'explorateur Savignon a signalé cinq va- 
riétés à dissemblances bien tranchées, et dont il résume ainsi 
les caractères communs : « Végétation luxuriante (les plants 
montent dans les arbres de 10 à 20 mètres de hauteur et les 
garnissent complètement) ; fructification très abondante (255 li- 
vres par pied), vin très coloré, riche en tannin et en tartre, cinq 
nervures aux feuilles (5). » 

Riche en tannin et en tartre, cela veut dire âpre et styptique, 



(i) Sachs, loc. cit. y p. 8. 

(2) Manuel et catalogue officiel de la section Canadienne, p. 169. 

(3) L'exception est expressément formulée par Bush et Meissner. 

(4) Revue Horticole , 1881. 

(5) Id., ibld. 



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250 HISTOIRE DE LA VIGNE 

partant fort peu agréable. Telle fut bien Timpression qu'éprou- 
vèrent les premiers occupants de la Californie du Nord, lorsqu'en 
1769 ils firent du vin avec les cépages indigènes. C'est ce qui 
les décida à recourir aux vignes de leur pays (Espagne). 

Les principaux vignobles sont situés le long de la côte au sud 
et au nord de Monterey, et principalement dans le comté de 
Los Angeles. Les. produits en sont estimés: aussi cette culture 
se développe- t-elle très rapidement. En deux années, par 
exemple, de 1870 à 1872, la production, qui était de 140,000 hec- 
tolitres, a doublé. Et, cependant, beaucoup de raisin reste perdu 
sur la vigne à cause de Téloignement des marchés. En 1880 
la Californie a exporté 117,000 hectolitres devin (1). 

Dans la Sierra Nevada, les plantations de vignobles sont 
aujourd'hui en faveur, mais, dans les plus importants, les ceps 
de la Mission (européens), et les Isabelles (2) et Catawbas qu'on 
avait un moment essayés, se remplacent par le Muscat blanc (3). 

D'où vient que la vigne introflexe prospère aussi bien sur 
les points parallèles et en tout similaires d'un même continent, 
et qu'elle échoue absolument ou à fort peu près sur les autres? 

En 1863, à Roquemaure (Gard), les vignerons observèrent 
des vignes à végétation pauvre et rabougrie, à feuilles maigres, 
jaunes et recroquevillées, à fructification nulle ou misérable, 
et n'arrivant point à maturité. Le mal s'étendait concentri- 
quement à la manière d'une goutte d'huile, et il marchait si 
rapidement qu'en quelques années il réduisait des neuf dixièmes 
la production vinicole des départements du Gard et de Vau- 
cluse (4). Mandé dans ce dernier département, le professeur 
J.-E. Planchon,de Montpellier, reconnut que les vignes malades 
étaient attaquées dans leurs organes souterrains par des 
colonies d'aphidiens microscopiques qui en désorganisaient 
par succion tout le chevelu,- et plaçaient ainsi la plante dans 



(1) Revm Horticoky i881. 

(2) Ces derniers n*ont eu d'autre effet que d'apporter avec eux le phyl- 
loxéra, dont la présence est maintenant signalée en Californie. Builetùi de la 
Soc. d^AccL Voir plus loin, p. 251 et suiv. , 

(3) Bulletin de la Société d' Acclimatation^ 1875, 3« série, t. II, p. 77. 

(4) De 1865 à 1871, après Tapparition du phylloxéra, mais pendant sa 
période d'incubation encore latente, la production oscille, dans le Gard, entre 
2,400,000 et 1,800,000 hectolitres. Subitement elle tombe de 2,400,000 à 
1,400,000 pour ne plus se relever, et de 1876 à 1882, elle oscille entre 290 et 
124,000. 

Dans le Vajucluse, pas d'oscillation. Diminution graduelle de 556 à 245,000 de 
1865 à 1870, puis chute brusque à 182,000^ de 1876 à 1882, oscillation entre 
46 et 63,000 hectolitres. (Voir Extrait du Bulletin de statistique y 1881-8Î, passim.) 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 251 

rimpossibilité de puiser dans le sol ses éléments de réparation. 
D dénomma cet insecticule Phylloxéra vastatrix. D'un autre 
côté, Fitch avait remarqué depuis assez longtemps sur les feuilles 
des vignes américaines et notamment du Clinton les nombreuses 
« galles » d'un insecte, puceron aussi, qu'il avait qualifié 
Pemphigtis vitifoliœ. Venu en France en 1871, l'entomologiste 
américain Riley n'eut aucune peine à reconnaître que le Pem- 
phigus et le Phylloxéra n'étaient qu'un seul et même parasite, 
et il s'en convainquit mieux encore en le retrouvant lors de 
son retour en Amérique, non plus seulement sur les feuilles, 
mais sur les racines des vignes extroflexes. Il fit connaître 
ces observations dans un article du Rural New Yorker^ que le 
professeur Planchon traduisit dans le numéro du 10 dé- 
cembre 1871 du Messager Agricole (1). 

Le fléau s'était propagé dans l'ouest, rayonnant autour d'une 
vigne oil M. Laliman avait planté des cépages de Géorgie (2), et 
détruisant en quelques années les vignes de la Dordogne, du Lot- 
et-Garonne et des Deux-Cbarentes. En 1867, il se déclarait à 
Annaberg (Prusse) dans une propriété de l'État, à la suite d'un 
envoi de vignes américaines faites de Washington au ministère de 
TAgriculture, en 1868 dans l'école de viticulture de Klostemeu- 
bourg (Autriche), à la suite de deux envois similaires, faits à cet 
institut, et provenant, le premier de Zell (Hanovre), le second du 
duché de Bade (3). 

Nul doute n'est donc possible aujourd'hui. Le phylloxéra nous 
est venu d'Amérique, et c'est lui qui y a implacablement détruit 
toutes les vignes introflexes qu'on a tenté d'y introduire, comme 
il les détruit en ce moment dans leur propre patrie, où on l'a si 
malencontreusement naturalisé. . 

Sorte de prolongement des Andes dans l'Amérique septentrio- 
nale, et orientées conmne elles dans la direction N.-S., les Rocky 
Mountains, ou montagnes Rocheuses, divisent, comme une immense 
coulisse, les États-Unis en deux compartiments parfaitement 

(1) Voir J.-E. Planchon, loc. cit,, passim. SelleUi, loc. cU.f pa$$im, 

(2) Selletti, loc, cit., p. 109. Si le désastre n'a pas été aussi grand dans la 
Gironde même, c'est que le haut prix du vin y a permis des sacrifices interdits 
ailleurs. On y a soigné la vigne malade par la submersion et par les insec- 
ticides, on a, non seulement remplacé les vignobles détruits, mais augmenté 
la superficie cultivée en vignes, de 10,000 hectares, selon l'Extrait du Bulletin de 
statistique, et de 21,000 suivant le Bulletin de la Ccmmission supérieure du 
Phylloxéra, deux oracles qui sont rarement d'accord. 

(3) Selletti, loc. cit., p. 110. J. E. Planchon, in Annales agronomiques, 1865» 
t. II, p. 80-81, et art. Ueber das Auftretender Phylloxéra in Kloêtemeubourg, in 
journal die Weinlaube, du 15 août 1874. 



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252 HISTOIRE DE LK YIGNE 

isolés. Dans le premier, qui va de rAtlantique au 110* de longi- 
tude environ, le phylloxéra est de temps immémorial, ou tout au 
moins de temps inconnu, endémique. Les vignes indigènes, les 
vignes extroflexes s'en accommodent tant bien que mal, les unes 
complètement respectées de lui, d'autres attaquées sans dommage, 
d'autres enfin en train de disparaître comme les nôtres. Quant 
au second compartiment, compris entre les Rocheuses et le Paci- 
fique, il avait été parfaitement préservé jusqu'à ces derniers temps 
du terrible puceron par son épaisse cuirasse de pierre. 

En 1875, encore, au moment où Planchon écrivait son livre, 
le phylloxéra, s'il n'y était pas absolument inconnu, y avait fait, 
du moins, assez peu de bruit pour que sa présence dans ce pays 
eût échappé à l'éminent écrivain, qui n^en fait aucune mention. Il 
y avait deux ans, cependant (1873), que ses premières traces y 
avaient été signalées, mais, seulement, comme on l'a reconnu 
depuis, après une incubation latente de 20 à 25 ans. 

L'histoire du phylloxéra en Californie est absolument la même 
que chez nous, à cette exception près, qu'on n'y a pas eu la peine 
-de le faire venir de si loin. Ce sont les Californiens eux-mêmes qui 
lui ont ouvert la précieuse barrière dont la nature les avait dotés, 
comme c'est nous qui, à travers tout un océan, l'avons, en grande 
cérémonie, amené de New York à Bordeaux. Après quoi, comme 
dans la Lice et sa Compagne, il n'a pas tardé, des deux parts, à 
devenir maître chez ses hôtes inconsidérés. 

« Avant 1860, les pépiniéristes et quelques promoteurs enthou- 
mstes de la viticulture introduisirent en Californie et répandirent 
dans les pépinières plusieurs centaines de variétés de planta de 
vigne provenant des pépinières de New York, du Massachusetts, 
de l'Ohio et d'autres états de l'Union situés à l'est des montagnes 
Rocheuses, aussi bien que d'Angleterre, de France et d'Alle- 
magne. C'est de ces pépinières que furent simultanément répan- 
dus à travers l'État les plants américains et européens. 

« Après avoir attentivement examiné l'extension de la maladie 
«t la direction générale de ses progrès, on est arrivé à conclure 
qu'à l'exception de quelques cas isolés, les pépinières créées au 
début ont été le centre d'où est sorti le fléau et autour duquel 
s'est produite la plus grande destruction (1). » 

N'est-ce pas à se croire en France? 

L'invasion, pourtant, a été moins rapide en Californie que chez 
nous, partie en raison de l'isolement des vignobles et de leur 

{i) Travaux du service du phylloxéray an. 1882. Rapport du Consul de France 
à San Francisco f p. 514. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 253 

dispersion sur de vastes espaces, partie à raison de la nature des 
terrains, dont ceux a glaiseux, profonds et friables, et ceux d'argile 
firiable et légère reposant sur un sous- sol calcaire et marneux, 
paraissent lui faire obstacle, ces derniers, sans doute, parce 
qu'ils permettent aux racines de pénétrer au delà des atteintes 
de rinsecte. » Ce qui tendrait à justifier cette conclusion, c'est 
que, par contre, le progrès se précipite « dans les régions argi- 
leuses, ainsi que dans les autres terrains légers et superficiels, où 
le sous-sol n'admet pas les racines profondes (1). » 

On a, en outre, remarqué que les vents d'été, qui sont le grand 
véhicule habituel du phylloxéra, ne le propagent en Californie 
que de l'ouest à Test (2). 

Pour le moment, le fléau se trouve à peu près localisé au nord 
de San Francisco, dans un demi- cercle de 150 milles ouest-est, 
sur 75 nord-sud, comprenant, comme principaux sièges d'infec- 
tion les comtés de Soiîora, de Napa, de Solano, de Yolo. A 
Stockton, au sud du Sacramento, dans la vallée de San Joaquin, 
on a également trouvé l'année dernière, à l'un des coins d'un 
vignoble des plus florissants, cinq ceps infectés et^ chose remar- 
quable^ ces ceps se trouvaient dans le voisinage immédiat d'an 
endroit où le propriétaire avait F habitude de dépaqueter des 
caisses contenant des boutures de provenance étrangère. Toutefois, 
ce petit endroit a été vigoureusement traité à l'aide d'insecticides, et 
les inspections récentes auxquelles on l'a soumis tendent à démon- 
trer que la maladie en a été ou en sera entièrement extirpée (3). » 

Enfin, au sud de la baie de San-Francisco, dans le comté de 
Santa-Clara, on a signalé un ancien vignoble de peu d'étendue 
qui, il y a vingt ou vingt-cinq ans, servait de pépinière pour l'élève 
des vignes importées. De l'autre côté de la route, on a relevé des 
sujets malades et, à l'est, toujours dans la direction des vents de 
tété y deux vignobles sont contaminés. Heureusement pour ce pays- 
ci, presque tous les développements de la viticulture se portent à 
l'ouest de la ligne infestée. Les habitants de la vallée ont reçu 
réveil, et feront, dit-on, tous leurs efforts pour extirper cette peste 
avant qu'elle puisse se développer davantage (4) . » 

Plus heureux que sages, plus heureux que nous surtout, les 
Californiens ont trouvé, sur place, le remède à côté du mal 
qu*ils avaient importé. 

(1) Trav. du serv. du phyllox., an. 1882. Rap. du Consul de France à San Fran- 
cisco, p. 545. 

(2) Id., i6id., p. 545. 
(3)I(l.,i6id., p. 448. 

(4) Travaux du service du phylloxéra, loc. cit., p. 548-549. 



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254 HISTOIRE DE LA VIGNE 

« Dans le district infesté de Sonora, le long des ravins et des 
cours d'eau, se rencontrent fréquemment dans les vignes des 
plants sauvages {Vitis Californica) dont les racines s'étendent sou- 
vent jusque dans le sol où les plants européens ont été détruits 
par le phylloxéra ; mais on n'a jamais remarqué nulle part que 
les vignes sauvages aient, comme celles de Crimée, souffert des 
attaques de l'insecte (1). » 

Le Vitis Californica est une de ces vignes sauvages étudiées 
par Savignon, aussi bien que le Vitis Arizonica, qui parait par- 
tager cette immunité. Un autre de nos compatriotes, Ad. Fla- 
mant, qui dirige dans le Napa-county, un des plus grands vigno- 
bles de Californie, a eu l'heureuse idée d'essayer le premier 
ces plants indigènes comme porte-greffe, en compagnie d'autres 
cépages américains réputés résistants, notamment des Elvira et 
des Riparia. Il a greffé, simultanément et parallèlement, sur les 
trois espèces des Zinfandels et des Gamays, et, à la suite de ces 
essais, il a pu faire connaître à la Convention viticole de San 
Francisco que « le meilleur porte-greffe est le Californica^ qui, 
doué d'une force de végétation extraordinaire, a donné plusieurs 
jappes bien mûres dès la première année (2). » 

L'expérience n'aurait point démenti cette affirmation, si nous 
en croyons la correspondance ci-après, d'un viticulteur de Santa- 
Helena, que nous empruntons au Moniteur vinicole : 

« Voilà six ans qu'on expérimente en Californie avec un succès 
croissant le Vitis Californica^ dont la résistance au phylloxéra ne 
s'est jamais démentie. L'étonnante vigueur du cep, lorsqu'il sort 
d'un semisj justifie la prédilection que lui accordent de plus en 
plus les cultivateurs américains. Cette vigne, qui semble avoir 
encore la vigueur d'une plante sauvage, riche de toute sa fécon- 
dité primitive, produit dans un terrain favorable, même lors- 
qu'elle n'est pas greffée, autant de raisin qu'un plant européen. 
C'est encore un Français, M. Mottier, possesseur d'un beau 
vignoble dans le Lake-county, qui a le premier usé des Califor- 
nica. Il en a fait des semis considérables, et devant les résultats 
qu'il a ainsi obtenus, il s'accorde, avec Ad. Flamant, à affirmer la 
valeur du cépage en question, et à en conseiller l'emploi à nos 
compatriotes de l'ancien monde (3). » 

Cet essai a eu lieu. Sans démentir les propriétés antiphyUoxé- 
riques des deux plants californiens, il ne paraît pas très encoura- 

(i) Trav. du serv. du phylL^ loc, cit., p. 546. 

(2) Moniteur Vinicole du 7 norembre 1884. 

(3) Id., ibid.y du 9 décembre 1884. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 255 

géant. A Montpellier, « le Vùis Califormca se montre sujet à la 
chlorose et au peronospora, qui lui font perdre ses feuilles de 
bonne heure. Le Vitis Arizonica végète sainement, mais sans 
prendre un développement notable (1). » "" 

Selon Fauteur de la communication, ce demi-échec serait dû à 
rhumidité du climat, même du climat de Montpellier. 

M Que nos vignerons nous permettent de leur rappeler que le 
cl'unat de la Californie est beaucoup plus sec que celui de notre pays. 
On ne peut donc guère essayer le Califormca que dans les régions 
méridionales. C'est avant tout sur les hauteurs des Bouches-du- 
Rhône et du Gard, aujourd'hui dénudées par le phylloxéra, que le 
Vitis Califomica nous parait devoir trouver les éléments néces- 
saires à son développement. Que nos courageux agriculteurs du 
Midi ne se lassent donc point démultiplier leurs tentatives, qu'ils 
essayent les Califomica à la fois comme producteurs direcis et 
comme porte-greffes. Nous leur souhaitons que le roi des cépages 
américains fasse bientôt admirer son feuillage exubérant et ses 
raisins sur tous les coteaux du Midi (3). » 

On aurait tort, en effet, de s'en tenir à un premier essai aussi 
restreint. Mais, il nous semble que dans les conditions mêmes 
spécifiées par le correspondant du Moniteur vinicolcy la place des 
deax Vitis californiens serait plutôt dans notre Corse, en Sicile, 
en Espagne et en Portugal, que leur latitude et leur séche- 
resse rapprochent plus encore que notre midi continental de 
la région mère de ce cépage. Avis aux intéressés. 

Ce serait, du reste, bien mal connaître les Américains, que 
de les croire gens à se décourager pour si peu, car l'Amé- 
rique est, par excellence, le pays de la maxime 

Tuy ne cède malis, $ed, conirày audentior ito. 

« A San José, extrémité sud de la baie de San Francisco, un pro- 
priétaire vient de faire construire un pressoir géant à deux étages, 
mesurant 126 pieds de long sur 52 pieds de large. Ce bâtiment ren- 
ferme en outre 28 cuves de fermentation contenant 1,200 hecto- 
litres de vin que Ton peut renouveler trois fois pendant la 
saison, soit 10,000 hectolitres de vin. Notre Yankee se propose 



(1) Travaux du service du phylloxéra, an. 1883. G. Foëx, 'Rapport sur les 
expériences de viticulture faites à VÊcole d'Agricultture 'de Montpellier en 
1883, p. 88. 

(2) Jules Desclozeauz, Moniteur Vinicole du 9 décembre 1884. 



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256 HISTOIRE DE LA VIGNE 

de quadrupler encore cette production et d'arriver à 40,000 
hectolitres (1). » 

Go ahead ! 

Situé, comme' la Catifomie, en dedans de la Cordillère, le 
Nouveau Mexique jouit d'un climat analogue à celui de l'Anda- 
lousie, et, comme elle, a de beaux vignobles introflexes, qui 
donnent d'excellents vins de ligueurs : tel, par exemple, le vin de 
Paso del Norte. Les voyageurs qui se dirigent vers Santa Fé, 
capitale de cet État, ne manquent point de s'en munir (2). 

L<a vig:ne auMexique. — ^Le Mexique lui-même, le vrai, dontle 
« Nouveau-Mexique » n'est qu'un fragment détaché en 1848, paraît 
être demeuré jusqu'ici indemne du petit Attila souterrain ; aussi pro- 
duit-il de non moins bons vins que son ancienne province-mëre, 
notamment les vins de Parras dans l'État de Durango, ou Nouvelle- 
Biscaye , et ceux de San Luis de la Paz et de Zelaya dans le Mechoa- 
can. Pourtant la boisson la plus répandue y est encore le pulque. 
Au moment où V Agave americana (vulgairement aloès) a formé son 
inflorescence, mais avant qu'il ait développé sa longue hampe 
florale, on écime cette inflorescence prête à s'élancer, et l'on 
recueille dans la plaie le suc longuement élaboré par la plante en 
vue de ce développement. C'est ce suc fermenté qui fournit le 
pulque, sorte de vin blanc dont les indigènes sont très friands, 
et qui, paraît- iJ, ne déplaisait point trop à nos soldats. Il existe 
au Mexique des plantations régulières d'agave destinées à cet 
usage, de véritables vignes à pulque (3). On y consomme aussi 
du vin de palmier fabriqué avec le suc de l'arenga, recueilli 
dans une cicatrice pratiquée au-dessous de l'inflorescence (4). 

Peu de gens savent en France que, comme plus lard l'Italie (5), 
le Mexique dut la liberté à son vin (6), ainsi du reste qu'un 

(1) Jules Desclozeaux, Monittur Vinicole du 7 novembre 1884. 

(2) Julien, loc. cit.y p. 506. 

(3) Dans ses humoristiques autant que substantielles conférences des Arts 
et Métiers, Boussingault rsfbontait que les Indiens surpris à Mexico en flagrant 
délit d'ivresse de pulque sont conduits au poste, et condamnés, pour toute 
pénalité, à balayer les rues le lendemain. « Jamais», ajoutait l'illustre profes- 
seur, M Mexico n*a manqué de balayeurs. » 

(4)11 existe, au Muséum (Galerie de Botanique), des squelettes de ces palmiers- 
vignes, portant autour de la tige une série d' « encoches », correspondant à cha- 
que u vendange » annuelle. 

(5) Cognetti de Martis, Il commercio del vino, p. 470. « En Italie, il s'en est 
peu fallu que la guerre nationale de 48 n'éclatât deux ans plus tôt, à raison des 
barrières fiscales que l'Autriche imposait aux vins piémontais dans les pro- 
vinces lombardes. Le magnanime Charles-Albert fit une ouverte et noble 
résistance à la chancellerie de Vienne, et le commerce du vin conduisit le 
Piémont au premier choc contre l'Autriche. » 

(6) Les Espagnols paraissent avoir d'abord méconnu la fertilité viticoie 



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U VIGNE SELON L'HISTOIRE 257 

demi-siècle avant, TAmérique Anglaise l'avait due à ses 
chapeaux (1). 

Par un étroit esprit d'égoïsme métropolitain, TEspagne avait 
interdit à ses colons du Mexique, pourtant si propice à la culture 
de la vigne, la plantation de cet arbuste autrement que dans les 
jardins. « Mais, les appels de la nature furent plus puissants que 
toutes les prohibitions gouvernementales. Le curé d'une petite 
ville de l'intendance de Guadanaxuato, don Michel Hidalgo couvrit 
de vignobles les flancs des coteaux suburbains. Vint de la capitale 
Tordre de les arracher et de k» détruire, ordre qu'on eût exécuté, 
si le prêtre indigné ne se fût révolté, n'eût jeté tout haut le cri 
d'insurrection, et si la défense des vignes n'eût ainsi donné nais- 
sance à la guerre acharnée qui aboutit à l'indépendance du 
Mexique (2). •> 

La vigrne dans l' Amérique da Sad. — Pickering, qui ne 
parait guère avoir laissé un coin du globe inexploré, dit qu'en 
général dans les tropiques il n'a trouvé que du raisin de qualité 
inférieure, et n'a pas vu un seul exemple de fabrication réussie de 
vin (3). Il faut croire que cette double règle comporte des excep- 
tions ou tout au moins des restrictions. Ainsi, la vigne réussit bien, 
parait-il, dans le Venezuela, compris à peu près entre 8** et 
iO" latitude Nord. Il est vrai qu'elle n'y réussit qu'entre 600 et 
2,100 mètres (4). 

La vigne réussit également au Brésil, elle y réussit même au 
point d'y donner trois récoltes par an, en mars, mai et septembre, 
s'il faut en croire Julien, qui ajoute : « cet arbuste n'est cultivé que 
« pour en manger le fruit. Il n'y a aucun vignoble important, et on 
n y fait point de vin (5). » En 1842, Lacordaire nous informe que, 
« sur les plateaux de l'intérieur, les arbres à fruit d'Europe, y 
compris la vigne, réussissent très bien : » toutefois^ il ne parle 



du Mexique, et c'est ainsi qu'on est étonné de lire dans Joseph Acosta(llv. III, 
ch. xxn, et liv. IV, ch. xxxii de son Histoire iiaitirelie et morale des Indes, Séville, 
1359, in 4<») que le raisin n'y mûrit pas. 11 est vrai qu'Acosta, provincial des jé- 
suites au Pérou, ne connaissait vraisemblablement le Mexique que par ouï-dire. 

(1) Les Anglais ne voulaient pas permettre aux Américains de fabriquer 
leurs propres chapeaux avec les peaux des animaux tués en Amérique. Il 
fallait que ces peaux fissent le voyage d'Ajigleterre et en revinssent en Amé- 
rique à l'état de produit fabriqué. Les colons résistèrent, la querelle s'enve- 
nima et, on sait le reste. (Voir Edouard Laboulaye, Histoire de la Conslilulion 
des États-Unis. Paris, Charpentier, 3 vol.) 

(2) Cognetli de Martis, loc. cit., p. 170. 

(3) Chronological history of plants, p. 37. 

(4) Bulletin de la Société d' Acclimatation^ 1859, l. VI, p. 397 

(5) Julien, loc. cit., p. 513. 

TRAITÉ DE LA VIGNB. — I ! 7 



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258 HISTOIRE DE LA VIGNE 

point, non plus, de vignobles (1). Mais, depuis 40 à 50 ans que ces 
passages sont écrits, les choses ont grandement changé. La vigne 
se cultive aujourd'hui sur une assez large échelle au Brésil, non 
seulement pour le raisin, mais pour le vin, dont il s'est même 
constitué un type national, le « Pao », qui, si les producteurs le 
soignent et si les industriels ne le gâtent pas, pourra acquérir une 
place honorable dans le commerce (2). » 

Les principaux centres de viticulture sont situés dans les pro- 
vinces méridionales de Saô Paiilo et de Rio Grande do SuL 
Vignes européennes et américaines intro et extroflexes s'y cou- 
doient, et, contrairement à ce que nous avons pu voir partout 
ailleurs,, paraissent y faire assez bon ménage. En i868, Fran- 
çois Albuquerque écrivait que Tincroyable fécondité de Tlsabelle 
(il avait vu des boutures émettre 2 à 3 sarments de 2 mètres de 
long avec 3 à 4 grappes chacun), tendait à faire délaisser les 
quelques bonnes espèces que Ton avait (3). 

En 1870, 193 variétés sont envoyées à Rio Grande de la pépi- 
nière du Bois de Boulogne. On apprend plus tard que 130 ont 
réussi, et que, notamment un plan de Piquepoul à 3 nœuds a 
donné 70 boutures, une Roussanne 76, un Pineau gros grains 93. 
Il serait difficile de dire qu'un tel milieu est hostile à notre vigne. 
Pourtant, jusqu'ici, la vigne américaine paraît conserver les pré- 
férences dans le Sud. Mais à Saint-Paul le nombre des variétés 
tant introflexes qu'extroflexes est « considérable » (4). 

Le Paraguay ne paraît pas avoir de vignobles proprement dits, 
au moins d'une certaine importance, mais, on y signale l'existence 
d'une vigne fort singulière découverte sur les rives du Rio Apa 
(frontière du Brésil), où elle couvre les plus grands arbres des 
forêts vierges. 

« Cette espèce diffère de toutes celles qu'on connaît par ses 
feuilles lisses d'un vert foncé, ses fruits sessiles, et son pépin 
unique et aplati comme une graine de courge. Les sarments 
sont couverts d'une écorce brune, le bois est blanc, spongieux, et 
couvert d'une couronne de vaisseaux noir-bleu ; les racines sont 
fortes, et renflées de distance en distance. Disposés en spirale 
autour de l'axe, les grains sont gros comme des noisettes, et résis- 
tent très bien aux ouragans si fréquents dans ces parages. La 
chair en est ferme, incolore, avec une légère teinte verdâtre,et leur 

(1) Lacordaire. Encyclopédie nouvelle ^ i842. Art. Brésil, 

(2) Cognetti de Martis, loc. cit. y p. i9o. 

(3) Bulletin de la SociéU d' Acclimatation^ 1868, t. V, p. 622. 

(4) /(/., 187i. 2° série, p. 390» et 1873, p. 88k 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 259 

goût rappelle le meilleur Chasselas ; leur couleur est rose violacé 
comme celle du Tokay. La plante est vigoureuse, et donne deux 
énormes récoltes par an, Tune au printemps et l'autre en automne. 
Pour en réserver la primeur à la France, le D' Sacc, qui Ta 
découverte, en a envoyé des graines à Ch. Iluber et C*% à Hyères, 
et il estime que, si notre climat lui interdit la grande culture, 
elle pourra, tout au moins, rendre de grands services aux 
horticulteurs munis de serres à raison de cette double fructifica- 
tion. (1).» 

« A.UX Antilles, » dit Julien, « la vigne croit naturellement dans 
plusieurs îles, et elle prospère dans toutes celles^ où on a essayé des 
plantations (2). » Pourtant, on -est là en plein tropique. « Les jar- 
dins des villes et ceux des habitations ont des berceaux couverts 
de Chasselas, de Muscats et de plusieurs autres sortes de raisins 
qui donnent deux récoltes, lorsqu'on taille la vigne quinze jours 
ou trois semaines après la première. Les fruits sont de bonne qua- 
lité. A Haïti, le littoral et les montagnes sont couverts de plants 
de vignes qu'on nomme RaisinierSj et qui produisent des grappes 
de 0", 417 de longueur sur 0°, 167 de diamètre (3), à grains rouge 
foncé, gros comme de petits œufs de pigeon. Dans les forêts on 
trouve aussi des ceps qui s'élancent jusqu'au sommet des arbres. 
n y a même eu autrefois des vignobles très productifs, notam- 
ment à Saint-Martin près de Port-au-Prince et à V « habitation » 
des Gra7ids Bots, où on récoltait 23 barriques de vin. Il y a encore 
plusieurs plantations de vignes au mâle Saint-Nicolas et dans 
quelques autres cantons (4). » 

A défaut de vin, les boissons fermentées ne manquent point à 
Haïti. Vouycou préparé avec des cassaves, des patates, des 
cannes à sucre et des bananes ; le maby avec des patates, du sirop 
de sucre et des oranges aigres; le vin fait avec le jus d'ananas, 
sont, paraît-il, sains et agréables. 

Sur le versant oriental des Andes, la république Argentine a 
des vignobles non dépués d'importance et fait « d'excellents 



(i) D' SsLCC, Bulletin delà Société d'Acclimatation, 1880, t. VIT, p. 394, etBw/- 
ktin des séances de la Soc, Nat, d'Agr, de France^ 1800, t. XL, p. 341-2. 

(2) Julien, loc. cit,f p. 508. 

(3) On ne parait guère mieux avoir été renseigné en Europe au sei- 
zième siècle sur « Espagnola » (Haïti) que sur la « Nouvelle- Espagne » 
(Mexique) . C'est ainsi que dans le dernier chapitre du liv. IV de son 
Histoire d* Amérique, Benzo affirmait que les vignes plantées à Espagnola ne 
donnaient que de petits raisins d'un goût à peine agréable (non admodum 
jucundi)y et dont la vendange se faisait en février et mars. 

(4) Julien, loc, cit., p. 508. 



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260 HISTOIRE DE LA VIGNE 

vins ». A citer plus particulièrement, Tucuman, San-Juan 
Mendoza, Rioja(l). 

Le Pérou et la Bolivie ont été avec le Chili les premières terres 
américaines où la vigne ait été introduite par les Espagnols. Au 
seizième siècle, Diego deTorres écrivait qu'au Pérou, elle y avait 
atteint un tel développement qu'une grappe de raisin péruvien 
fournissait plus de vin que trois grappes du même cépage en 
Europe ; queses fruits avaient un goiH des plus suaves, et que ceux 
dlca notamment se transportaient soit par mer, soit à dos de 
mouton dans tout le Pérou (2). 

Ces heureuses dispositions ont été, on ne peut mieux utilisées, 
car, le Pérou et la Bolivie sont, on peut le dire, pavés de 
vignobles, sur Tun et l'autre versant des Andes, mais principale- 
ment sur le versant occidental. Sur le versant oriental, la pro- 
vince bolivienne de Charcas, située dans un contrefort transversal 
delà Grande Cordillère, fournit une grande quantité de vins, dont 
une partie est convertie en eau-de-vie. Ceux de Sicasica sont par- 
ticulièrement estimés. 

Les provinces de Guamanga et de Cuzco, également situées 
dans un contrefort oriental des Andes entre le 12** et le 15" lati- 
tude sud, tirent de la vigne (vins et eaux-de-vie) leur principale 
richesse. 

Quant au versai^t occidental, ce n'est pour ainsi dire qu*uu 
grapd vignoble. Les provinces de Lima, de Truxillo, d'Arequipa, 
qui composent cette longue lanière de terre, rivalisent pour la 
bonté et l'importance de leurs produits (vins et eaux-de-vie), dont 
une grande partie s'exporte en Colombie, à Panama, etc. Les 
vins de Zana (Truxillo), de Lucomba, du Lac, de Pisco (Lima), de 
Saumba (Arequipa) sont les plus renommés (3). . 

Le Chili paraît être aussi une terre de promission pour la vigne, 
qui y est cultivée en beaucoup d'endroits, et y parvient à des 
dimensions colossales. On assure que les ceps atteignent quelque- 
fois jusqu'à 0",333 de diamètre (4), et que les grappes sont à l'ave- 
nant. Le cru le plus estimé est le vin de la Concepcion, mais, 
presque toutes les provinces ont d'importants vignobles, dont les 
'produits sont en grande partie exportés à Buenos Ayres, Monte- 
video, et au Paraguay, où on ne boit guère d'autres vins (S). 

(1) Arcangeii, la Botanica del vino^ p. 218. 

(2) Diego de Tories, de Beb, Peruvianis, Anvers, 1604, p. m. 6. 

(3) Julien, loc, cit., p. 511-512. 

(4) Id., i6îd.,p. 514. 

(5) Îd.,i6id., p. 515. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 261 

Iia\i§rne en Australie. — Lorsqu'en i770, Cook visita le 
continent australien, il fut si frappé de Tétrangeté, de l'abon- 
dance et de la grâce de la flore locale {hoveas, ckorozemas, 
seaforthiaSj kennedyaSy brachichyions^ metrosideros^ coi^yphas^ 
grevilleas^ acacias et eucalyptus de toutes sortes, etc.), qu'il donna 
à la baie où il avait mouillé le nom, célèbre depuis, de Botany 
Bay. Pourtant, chose bien singulière, c'était à peine s'il y avait dans 
cette immense galerie végétale un arbre à fruit comestible (1), 
de même que dans la faune, non moins variée et non moins 
étrange, il n'y avait guère un animal véritablement approprié aux 
divers besoins de l'homme. C'est donc avec raison que Vlllustrated 
Sydney News y distribué aux visiteurs de l'Exposition de 1878, 
disait qu'c< en fait, toute l'histoire de l'Australie consiste dans 
l'histoire de l'introduction et de l'acclimatation successive des 
animaux et des plantes utiles dans ce pays. » Et, certainement, 
en présence des résultats acquis et de leur phénoménale rapidité, 
nul ne refusera de s'associer à l'hommage que, dans ce même 
journal, les colons rendaient à leur propre esprit d'entreprise, 
à leur propre persévérance et à leur propre énergie (2). 

Ce futenl813 ou 1814 qu'un propriétaire entreprenant, Grégory, 
fit en Australie, quelques essais restreints de viticulture. Jls réus- 
sirent. Encouragé par cet exemple, James Bushy fait, en 1830, 
en Espagne et en France un voyage d'où il rapporte les cépages 
les plus estimés de ces deux pays. Il en plante à Cambden (Nou- 
velle-Galles du Sud), un vignoble dont, en 1833, la superficie 
comprend 5 acres (2 hectares) (3). En d837, une petite colonie de 
vignerons allemands (5 ou 6 familles) vient s'adjoindre aux 
hôtes de Cambden. L'exemple gagne. On diversifie les cépages. 
Le Riesling, le Verdeilho de Madère, l'Amaro des Landes, la Folle 
de Cognac, le Cabernet, le Malbeck, le Verdot du Bordelais, le 
Syrah de Perse se font australiens (4), et contractent sur ce sol 
nouveau des qualités nouvelles. En 1855, les vins d'Australie 
font solennellement leur entrée en Europe à l'Exposition univer- 
selle de Paris. Ils y font très bonne figure, si bonne figure, qu'ils 

(1) Il y a quelques années, des explorateurs qui avaient entrepris de tra- 
verser le continent australien se virent, sur la (in de leur voyage, à bout de 
vivres et ne trouvèrent, pour se sustenter, d'autre viatique que les spores, 
aussi dures que microscopiques, d'une Marsiléacée. De là le nom qu'ils don- 
nèrent à cette Rhizocarpée, de Marsilea salvairix, [Cours inédit de Crypto- 
game de Maxime Cornu au Muséum.) 

(2) The Ulustrated Sydney News du 16 mars 1878. 

(3) Ce vignoble existe encore ; il est représenté dans le numéro spécimen 
cité plus haut. 11 était, en 1878, aux mains de Sir Williap Macarthur. 

(4) Julien, loc, n7./p. 516. 



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262 HISTOIRE DE L\ VIGNE 

sont primés, mais on remarque que les produits de tels ou tels 
cépages donnés ne rappellent que de très loin leurs similaires 
de notre hémisphère. A Londres, en 1862, même succès et même 
remarque. Mais, déjà, la superficie viticole s'est considérablement 
étendue et a pris pied dans deux nouvelles provinces, South 
Australia et Victoria. Que s'était-il passé dans l'intervalle? 

Un fait bien simple. Plus heureuse que Diogène, l'Australie 
avait trouvé cet oiseau bleu qu'on appelle « un homme ». 

Fait moins rare en terre anglo-saxonne que partout ailleurs, 
parce que c'est là que, moins comprimé dès le berceau par les 
bandelettes administratives, l'individu acquiert son maximum de 
développement, d'énergie et de productivité, uniquement parce 
que c'est là qu'il est le plus libre. 

Située entre le cours du Murray au nord et l'océan Pacifique 
sur ses trois autres limites, de latitude égale à peu près à celle de 
TAlgérie, défendue des vents austraux par la Tasmanie ou terre de 
Van Diemen, la province de Victoria jouit d'un climat tout à fait 
méditerranéen. Le sol en est, de plus, formé de détritus de roches 
très meubles et très fertiles, toutes conditions éminemment pro- 
pices à la culture de la vigne. 

Pourtant, tous ces avantages, on pourrait presque dire toutes 
ces invites de la nature semblent avoir passé longtemps ina- 
perçus. Avant la découverte de l'or (1851), c'est tout au plus si 
quelques acres étaient complantés en vignes, cultivées surtout 
en vue des fruits : la fabrication du vin n'était que l'exception. 
Quelques Suisses et Allemands se livraient à cette culture, les 
premiers dans le voisinage de Melbourne, les seconds au pôle 
opposé de la colonie, sur les rives du Murray. 

Lors de l'affluence des émigrants, ces quelques arpents de 
vignes valurent mieux pour leurs propriétaires que les filons d'or 
qu*elles avoisinaient. On cite une vigne de 4 ou 5 ans, et de la 
contenance d'un acre (0 hect. 40) qui aurait donné à ses deux pro- 
priétaires plus de 2000 livres sterling (30,000 fr.). 

Les choses en étaient là, quand, en 1856 (1), Ed. Wilson, pro- 
priétaire du journal r Argus de Melbourne, eut occasion de venir 
visiter par lui-même les mines dont il enregistrait chaque jour 
Jes opérations. Émerveillé: « Comment trouvez- vous la colonie?» 
demanda-t-il à un étranger qu'il avait rencontré dans cette 
visite. « Elle est bien riche, » lui fut-il répondu. « N'est-ce pas 

(1) A ce moment, d'après le Bulletin de la Société d' Acclimatation ^ la super- 
ficie cultivée en vignobles dans toute V Australie n'est guère que de 5CK) hectares 
(1856, 1'" série, t. III, p. 59). 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 263 

que nos miûes sont bien riches? » — « Ce n'est pas de vos mines 
« que je parle : les richesses que j'ai en vue ne sont point 
« sous terre, mais à la surface. Ce sont le sol et le soleil qui les 
« offrent à qui les voudra. Il n'y a pas ici un pouce de terre où la 
« vigne ne puisse réussir, et elle donnera dans tels et tels points 
« des produits considérables. » 

Cette conversation fut pour Ed. Wilson un trait de lumière. Intel- 
h'gence vive, caractère décidé et esprit pratique, il comprit que 
le mot de Montesquieu, « que la vigne peut être comparée à cette 
matière avec laquelle les alchimistes faisaient de Tor, (1) » n'était 
pas moins vrai à Melbourne qu'à Bordeaux, qu'elle était la vraie 
mine d'or, plus inépuisable que celles du quartz, et surtout d'une 
extraction physiquement et moralement bien plus saine ; et, cette 
conviction, faite, il se mit immédiatement à l'œuvre. Il commença 
par reproduire dans V Argus la conversation de Castlemaine, puis 
les comptes rendus de l'Exposition de Paris qui arrivaient juste- 
ment à ce moment, et qui, par les primes qu'ils mentionnaient 
pour les vins de New South Wales, l'aidèrent puissamment à 
mettre le feu aux esprits. Cela fait, il part pour l'Europe, visite 
successivement les centres vinicoles d'Italie, de France, d'Alle- 
magne, de Hongrie, etc., envoie en Australie des cépages et des 
instructions, et, avant même d'y être de retour, fait offrir dans 
V Argus une prime de 1000 livres sterling (23,000 francs)au colon 
qui aura planté le plus de vignes dans l'année suivante. 

Le mouvement était lancé, et six ans ne s'étaient pas écoulés 
que Victoria était devenue un centre de production vinicole plus 
important que New South Wales. 

En 1862, l'ensemble des plantations pour les trois colonies viti- 
coles s'élevait déjà à 4,800 hectares ainsi répartis : 

South Auslralia 40 0/0 

Victoria 33 0/0 

New South Wales 27 0/0(1). 

En 1876, d'après les documents fournis par les colons eux- 
mêmes lor3 de l'Exposition de 1878, la production était devenue 
celle-ci (3) : 

(1) Mot cité par Petil-Lafitte, in la Vigne dans le Bordelais. 

(2) Bulletin de la Société d'Acclimatation, 4862, p. 948. — Dans son Voyage 
autour du Monde, Beauvoir évalue à 1,400 hectares pour 1864, la superficie 
vilicole de Victoria. D'après les chiffres du Bulletin de la Société d'Ace Irma tation^ 
cette évaluation serait un peu inférieure à la vérilé. 

(3) Voir Catalogue of the South Australian Court., p. 13 et Carte mim-ralo- 
giqtie de la Nouvelle-Galles du Sud. 



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264 HISTOIRE DE LA VIGNE 

South Australia, 2,000 hectares, pour 33,778 hectohtres de vin. 
New South Wales, 1804 hectares, pour 36,331 hectolitres devin, 135 hect. 
eaux-de-vie, 933 tonneaux de raisin consommé en fruit. 

Les renseignements nous font défaut pour Victoria, mais si, 
comme au minimum probable y la proportion de 1862 s'est main- 
tenue, cela représenterait pour Victoria, en chiffres ronds, 1700 
hectares pour 28,000 hectolitres. 

Comme moyenne production cela équivaut à 15 hectol. par 
hectare pour South Australia et 26 pour New South Wales. 

En France, la quotité comparée est de : 

Pour le Jura, 26 hectolitres. 

Pour la Charente (quand il y avait une Charente), 20 hectolitres. 

Pour la région méditerranéenne, 60 hectolitres. 

Quant au vin de Victoria, tout le monde peut se rappeler le débit 
considérable qui en fut fait, en 1878, au pavillon de dégustation 
installé au Trocadéro par cette colonie. Ces vins ont du ton, de 
la chaleur, une consistance générale analogue à celle du Bour- 
gogne, avec un goût de pierre à fusil qu'on n'est guère habitué à 
rencontrer que chez les vins bl|5tncs. On n'en saurait être étonné 
en pensant qu'ils croissent sur la gangue de quartz pur qui enroule 
le minerai d'or. 

Bien qu'il y ait en Australie un peu des cépages de toute sorte, 
et que leurs produits aient une tendance à se rapprocher, dans 
le nord, des types espagnols et portugais, et dans le sud des 
types français et allemai^ds, il parait s'y être constitué un type 
dominant dit VerdeilhOy sans doute du cépage de ce nom, et 
les hardis pionniers de ce nouveau monde « hâtent de leurs 
vœux et de leurs efforts le jour prochain où leur terre rivalisera 
avec les contrés vinicoles les plus renommées d'Europe (1). » 

L<a vigne au Cap. — Si, tournant le dos à l'Amérique occi- 
dentale, au Far west^ nous revenons en Europe par l'Océan, nous 
rencontrons d'abord la colonie essentiellement viticole du Cap. 

C'est en 1630, 164 ans après la découverte du cap de Bonne- 
Espérance que les Hollandais s'établirent à la pointe de l'Afrique 
méridionale. Us n'y trouvèrent que d'immenses bruyères, 
quelques arbustes « et l'espèce de racine appelée pain des Hot- 
tentots (2). » Pourtant, il existe aujourd'hui de la vigne sauvage 
sur le versant de quelques montagnes, aux environs de Cape 

(1) Cognetti de Martis, // commercio del vino, p. 200. 

(2) Julien, loc. cit. y p. 485. Le pain des Holtentots est vraisemblablement le 
Colocasia esculeniay de la famille des Aroîdées. 



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LA VIGNE SELON L^HISTOIRE 265 

Towu, au milieu dos bois, en pleine exposition du soleil, dans des 
terrains tout à fait vierges, mi-partie rocheux et mi-partie chargés 
d un humus des plus riches. Celte vigne, qui est d'une magni- 
fique exubérance, produit du raisin, mais par grains générale- 
ments séparés ; ce raisin est vert, acre, presque sans jus et pourvu 
d'un seul pépin par grain. Le consul Hermitte, qui signale ces 
faits, propose de greffer sur ces souches vigoureuses la vigne 
ordinaire affaiblie par roïdium(l). 

Cette vigne sauvage est-elle spontanée, et a-t-elle passé ina- 
perçue des premiers colons? ou bien, n'est-elle qu'un rejeton 
dégénéré, verwildert^ des vignes introduites? C'est ce que, pour 
ce pays comme pour ailleurs, une expérience méthodique pourra 
seule déterminer. En tous cas, il y existe aussi à l'état spontané 
une autre Âmpelidée que les Européens n'y ont point apportée 
de chez eux, puisque les Cissus ont disparu d'Europe depuis les 
temps géologiques ; c'est le Cissm Capensis, qui donne de grosses 
grappes dont on fait d'excellentes conserves (2), et dont il n'y a 
aucune raison pour qu'on ne puisse faire aussi du vin. 

Quoi qu'il en soit, la vigne introflexe n'y a point fait défaut à 
l'espoir des colons qui eurent, dès les premiers moments de leur 
séjour, ridée de l'y transporter. Elle y a prospéré partout où 
elle été plantée, et, comme partout ailleurs, y a donné des pro- 
duits en rapport avec les diverses expositions, les divers sols, les 
divers modes de culture, etc. 

Les cépages les plus usités sont le Greene Druyf, très fertile, 
ot qui donne les vins nommés « Madère du Cap », le Steen Drinjf, 
moins productif, et dont les vins rappellent ceux du Rhin, le 
Lacryma Christi, le PontaCy le Frontignan et le Muscatel^ enfin le 
Baenopop qui, apporté de Shiraz (Perse), produit do très bon vin 
de liqueur. 

C'est ce dernier cépage qui donne, notamment, à la partie infé- 
rieure du versant oriental de « la Table », montagne située à 8 ki- 
lomètres du Cap, le fameux vin de Constance. Le nectar austral 
a, comme le Tokay, une douceur agréable, de la finesse, du 
spiritueux et un bouquet suave : le blanc, quoique moins liquo- 
reux et moins corsé, se vend le même prix que le rouge. La 
récolte du clos de Constance n'était évaluée qu'à 900 hectolitres 
dans les bonnes années, mais on a, depuis, étendu les plan- 
Ci) Bulletin de la Société iV Acclimatation, p. 1887, 2« série, t. IV, p. 102. 
Le même volume du Bulletin, p. 166, cite un exemple de vigne étiolée, à 
laquelle un greffage par approche sur vigne sauvage a rendu toute sa vigueur. 
(2) BulUl. de la Soc, d'Accl. 1874, 3« ^rie, 1. 1, p. 317. 



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266 HISTOIRE DE LA VIGNE 

talions jusqu'à la ferme de Willeboom, établie sur le même 
terrain, et qui a toute chance de donner des produits similaires. 

Comme pour les grands clos du Bordelais et de la Touraine, 
le Constance est toujours retenu avant la récolte; aussi ce qu'on 
trouve sous ce nom dans le commerce est-il du « Muscat » récolté 
entre la baie Falso et la baie de la Table, très bon d'ailleurs, 
quoique de beaucoup inférieur au Constance. Le plus estimé 
provient des clos de Becker et de Hendrick. 

Le « vin du Rhin du Cap » se récolte dans les cantons de la 
Perle j de Dragestein et de Stellenbosch, Il est sec et de bon goût. 
On y fait aussi des vins rouges spiritueux, nourris et parfumés, 
qu'on nomme « vins de Rota du Cap »,à raison de leur ressem- 
blance avec le vin andalou du même nom (1). 

La vig^ne dans les lies d'AfpIciiie. — A Madagascar, à 
Maurice, à la Réunion, il y a des vignes, et l'essai tenté par 
Christien et par Yorn dans cette dernière île prouve qu'on y pour- 
rait faire de bon vin. Julien a bu, en effet, des vins récoltés au 
quartier Saint-Paul et au cap Saint-Bernard en 1819, 1820, 
1823, et qui, selon lui, rappelaient les vins du Rhin. Ces essais 
toutefois paraissent avoir été abandonnés (2). 

Du côté atlantique de l'Afrique, la vigne est cultivée au cap 
Vert, à Saint-Thomas (3), aux Canaries, à Madère, à Porto 
Santo, aux Açores (4), etc., c'est-à-dire à peu près dans toutes les 
îles semées autour de ce continent. D y a même de la vigne à 
Sainte-Hélène, mais cultivée uniquement pour le fruit. 

Les vins du cap Vert sont consommés sur place. Un seul cru, 
le Brava, analogue aux vins de^ Canaries, auxquels il se rattache 
étroitement. 

Les Canaries forment un groupe de sept îles : LancerottCy For- 
taventuraj Canarie, GomèrCy Palma, Fer et Ténériffe, qu'à rai- 
son de l'extrême douceur de leur climat, les anciens appelaient 
îles Fortunées, La vigne y est partout cultivée, mais ses produits 
ne sont point partout également estimés. Les meilleurs vins sont 
ceux de Ténériffe et de Palma. Gardés trois ou quatre ans, ces 
derniers ont un bouquet singulier, rappelant la pomme de pin 
bien mûre. Us perdent à être transportés dans les pays froids, où 
ils aigrissent facilement. 

A Ténériffe, la récolte annuelle est estimée à 120,000 hectolitres, 

(1) Julien, loc, cU,, p. 485 à 487. 

(2) Id., ibid., p. 488. 

(3) Bulletin de la Société d' Acclimatationy 1862, l. IX. 

(4) Julien, loc. cU., p, 489. ^ 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 267 

dont 60,000 sont exportés. On y fait aussi beaucoup d'eau-de-vie, 
qui se consomme en majeure partie à la Havane et dans TAmé- 
rique du Sud. On y cultive les mêmes cépages qu'à Madère, 
savoir : 

l*' Trois de raisins noirs, le Bâtard (avec lequel pourtant on 
ne fait que des vins blancs), le Tinto ou Negramol (ainsi nommé 
parce qu'il est mou au toucher), qui fermente avec la grappe et 
sert à la coloration des autres vins, le Ferrai à grappes très 
grandes, à grains de la dimension d'un œuf de pigeon, et qui ser- 
vent uniquement pour la table. 

2** Six de raisins blancs : le Malvoisie^ venant de Candie, le 
Vidogne analogue à notre Chasselas, qui est le plus cultivé et donne 
le meilleur vin sec, le Bagoual^ plus productif que le Vidogne^ et 
dont le vin est plus doux et moins spiritueux, le Sercial ou Esga- 
nacaoj le Muscatel, dont on fait rarement du muscat, VAlicantej 
comme le Ferrai, uniquement destiné à la table. 

Laguna, Orotava, Tacaronte, Guimar, Tagamana, Icod, etc., 
cette dernière exclusivement cultivée en Malvoisie, sont les prin- 
cipaux vignobles de l'île. Les vins récoltés sont, en majeure 
partie, du Fîrfo^n^, vin sec, analogue, quoique inférieur au Madère 
type ; on y produit aussi du Malvoisie, liquoreux et parfumé, 
mais inférieur lui aussi à son congénère et homonyme de 
Madère (1). 

Nous avons dit, ailleurs, que le Portugal n'était qu'un grand 
vignoble (2). Ajoutons, puisque l'occasion s'en présente, que la 
vigne ne règne pas seulement, gracieuse souveraine, sur le 
Portugal continental, mais aussi, sur cette ceinture d' « ilhas 
adjacentes », qui lui forment, comme autrefois à « Vénus Astarté, 
fille de l'onde amère, » une sorte de collier de perles marines, 
collier dont Madère est le Kohi-Noor. 

Dans cette dernière île, les premiers plants de vignes ont été, 
dit-on, apportés de Chypre par ordre du prince Henri, sous les 
auspices de qui, la première colonie porluguaise s'établit en 
1421 (3). Sol essentiellement volcanique, les pentes escarpées 
de ses coteaux, qu'on terrasse pour retenir les terres, sont comme 
les flancs de l'Etna et du Vésuve, dont elles partagent le climat, 
le véritable idéal de la viticulture. Aussi, la vigne, surtout dans 



(1) Julien, loc. cit., p. 491 . 

(2) Voir plus haut, p. 126. 

(3-) Ou plutôt en 1428, car on sali que nie n*était alors qu'une immense 
forêt (d*où son nom de Madeira, bois), à laquelle on mit le feu, et dont l'in- 
cendie dura sept ans. 



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268 HISTOIRE DE LA VIGNE 

la partie méridionale, y atteint-elle des dimensions tout à fait 
inusitées, et telles qu'il n'est pas rare de trouver des ceps que 
trois hommes ont peine à embrasser. Pour soutenir les tiges, on 
plante des pieux, et on forme des berceaux plats, élevés d'envi- 
ron 3 pieds au-dessus du sol ; le raisin reçoit ainsi simultanément 
les rayons directs du soleil et d'autres rayons réfléchis par les 
cailloux au milieu desquels la vigne est plantée. U atteint, de 
cette façon, une parfaite maturité ; la récolte, d'ailleurs, se fait 
à plusieurs reprises, du 15 au 30 août, en ne cueillant, chaque fois, 
que les raisins reconnus bien mûrs (1). 

Les cépages cultivés à Madère sont les mêmes qu'à TénériflFe ; 
nous n'avons donc point à revenir sur la nomenclature que nous 
avons établie à propos de cette dernière île... Mais, quelqu3 
influence reconnue et incontestée qu'exerce la nature du cépage 
sur la qualité du vin, elle ne saurait suffire à elle seule, même 
dans les conditions les plus mirifiquement favorables, et, s'il 
fallait, comme au temps de Cinéas, une preuve nouvelle, qu'un 
mauvais système détaille peut, comme une mauvaise fée, annuler 
tous les dons de la nature, on la trouverait à Madère. 

Plantés en hautains au pied de citronniers, d'orangers, de 
grenadiers, de châtaigniers, de noyers, tous fort élevés, les 
vignobles du nord de l'île ne fournissent en dehors des côtes, 
qu'un vin détestable, qui ne peut servir que pour la chaudière. 
Ombragés, par les feuilles, les raisins mûrissent très mal, bien 
qu'on ne les vendange qu'en novembre. Sur les bords de la mer, 
au contraire, où il n'y a pas d'arbres, et où on cultive comme 
sur la côte méridionale, ils mûrissent fort bien et donnent des vins 
estimés, notamment à Porto da Cruz, Seycal do Norte, Porto- 
moniz^ Ponte delgada^ etc. (2). 

A Madère on fait avec le tinto ou negramol nu vin rouge, corsé, 
spiritueux, d'un bouquet agréable; mais dont il serait dangereux 
de faire abus. C'est un astringent très énergique, usité comme 
un spécifique contre la dyssenterie (3). Il relève donc, à vrai dire, 
plutôt de la pharmacologie que de l'œnologie dans son sens épu- 
laire, et ce n'est point à lui, mais à ses congénères blancs, et plus 
particulièrement à son congénère sec que leur patrie commune a 
dû son renom.. 

Le Malvoisie de Madère, ainsi nommé du plant qui le pro- 

{i) Julien, loc. cit,y p. 490. 

(2) Id., ibid., p. 496. 

(3) Nous avons vu plus haut, p. 54 que le Tinlo a eu, aux temps antiques, 
dans le vin de Signia, un véritable sosie. 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 269 

duit (1), est estimé comme le meilleur de tous les Malvoisies qu'on 
fiabrique un peu partout où le climat, où Texposition le permet. 
Doux et fin y son arôme spiritueux embaume la bouche sans y 
laisser la moindre âpreté (2). » Ces qualités lui sont, on le voit, 
communes avec le fameux Tokay, mais, là ne se borne point 
lanalogie qui se retrouve aussi à un haut degré dans le mode de 
fabrication. Comme pour le nectar hongrois, on choisit les raisins 
les plus mûrs, et on presse en plusieurs fois. Après la première 
pressée, on enlève la grappe et on n'exprime plus que le raisin 
proprement dit. D'habitude, on réunit les liqueurs successives, 
mais nombre de propriétaires les recueillent à part. La première 
est le pingo : c'est, on le voit, V essence du Tokay. Il est parfaite- 
ment limpide, fin et délicat. Le reste est le mostOj plus corsé. 
C'est, on le voit, l'équivalent de l' « ausbruch ». 

Privés, pendant le premier Empire, de toute communication avec 
la France où se consommait presque exclusivement leur Malvoisie, 
les Madérans ont arrraché en partie les vignes qui le produisaient. 
Aussi est-il devenu r«^re; en France il n'est plus guère connu, 
même de nom. 

Par contre, son congénère sec y jouit d'une immense noto- 
riété... nominale, car, il n'y est guère représenté^ comme le 
Tokay, que par des sosies fort peu ressemblants. Voici son signa- 
lement d'après nature, par un expert émérite qui avait eu l'invrai- 
semblable bonne fortune d'en goûter de vrai : 

« Fait avec le Sercial sans mélange d'autre raisin, jeune, il est 
vert et âpre, mais après plusieurs années de garde (3), il a un 
goût de noisette fort agréable, un peu d'amertume et beaucoup de 
corps. Riche en spiritueux, en parfum et en sève, il réunit toutes 
les qualités qui caractérisent un vin parfait de cette espèce. Il est 
beaucoup plus sec que nos vins blancs de Bourgogne, mais il n'a 
pas le piquant des vins du Rhin. Sa couleur est ambrée, mais 
beaucoup moins que celle du Marsala. » Le lecteur peut juger 
si cette ambroisie a rien de commun avec cette teinture de pru- 
neaux, de coquilles d'amandes rôties et de girofle qu'on nous sert 
couramment sous son nom profané et qui exigerait elle aussi des 
«gosiers de salamandre » (4). — « La récolte de ce vin de première 

(1) Le plant lui-môme a reçu son nom du vignoble de Maivasia (Morée) d'où 
on l'a répandu un peu partout. 

(2) Il doit être gardé huit ou dix ans en tonneaux, et n'acquiert son maximum 
de qualité qu'après un nouveau séjour de vingt-cinq à trente ans dans les bou- 
teilles. 

(3) Julien, loc, dt,^ p. 495. 

(4) Voici, selon Castellet (ViticuUina y Enologia Espaûvlas,p* 303 et 304), la 



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270 HISTOIRE DE LA VIGNE 

qualité, » ajoute Julien, « n'excède pas 40 ou 50 pipes chaque 
année (1), » c'est-à-dire pas même peut-être ce qui se consomme 
de sa caricature en un mois dans nos caboulots de barrière (2). 

Il est vrai qu'indépendamment de cette fine fleur de nectar, on 
fabrique avec tous les cépages réunis, mais plus particulièrement 
avec le Vidogne, un vin moins empyréen, mais encore très corsé, 
très chaleureux et très suave, et tout aussi éloigné que son « supé- 
rieur » des toxiques accrédités de nos restaurants. Du reste, même 
de celui-là, la fabrication est fort limitée. H y a une vingtaine 
d'années, les Madérans avaient arraché la plupart de leurs vignes 
pour leur substituer de la canne à sucre, dont la culture leur 
paraissait plus avantageuse (3). Il y aune dizaine d'années, d'après 
les témoignages indigènes qu'il nous a été donné de recueillir 
au Muséum, ces vignes n'avaient point été replantées. Nous igno- 
rons si elles l'ont été depuis. 

Quoiqu'il en soit, la fabrication des «Madères secs» est la même 
que celle des Malvoisies, à cette diff'érence près qu'on n'égrappe 
pas après la première pressée. 

Nous avons vu que le Madère exige, pour devenir tout à fait 
adulte, une incubation, soit en fûts, soit en bouteilles, de près d'un 
demi-siècle.. Mais, il existe des procédés pour hâter ou pour 
simuler sa vieillesse, des procédés qui rappellent ceux des anciens 
à propos des vins de Marseille. On le fait séjourner dans des 
étuves maintenues à un haut degré de chaleur, ou bien on 
eafouit les bouteilles solidement bouchées et enveloppées d'une 

formule du Madère artificiel, cuisiné en Espagne, à destination de la France : 

Vin sec de raisin blanc i heclolilre 

Alcool à 90<» 4 litres 

Alcoolat de coquilles d'amandes amères 1 once. 

Abandonner deux ans à Tair sans fût verni... Nos fabricants, qui sont des 
u malins », doivent avoir trouvé, pour la préparation de leurs poisons, des 
procédés plus expédilifs. 

(1) Julien, loc, cit., p. 495. 

(2) En 1872, on a importé de Madère en France iO hectolitres; 11 en 1874; 
4 en 1873 : jusqu'à 1881, il est bien rare que l'importation ait dépassé 
100 hectolitres. Dans ces trois dernières années, la moyenne s'est, subitement, 
élevée à 1712 hectolitres, mais, il est problableque l'excédent a porté, non sur 
le « Madère » proprement dit, dans son sens épulaire, mais, sur de gros vins 
rouges de l'île, des vins de coupage, analogues aux 3, ou 400,000 hectolitres 
de vins portugais continentaux que nous avons consommés sans le savoir. En 
Angleterre, la moyenne de l'importation de Madère se maintient à peu près 
invariablement entre 5, 6, et 7,000 hectolitres. (Renseignements communiqués 
par la Secçào de Estatstica do conselho gérai dos alfandegas.) 

(3) De 1863 à 1871, l'exportation totale a été très faible (3 à 4000 hectolitres 
en moyenne. Elle s'est élevée, dans les sept dernières années, à une moyenne 
de 12,000 hectolitres. (Renseignement fourni par la Secçào de Estalistica), 



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LA VIGNE SELON L'HISTOIRE 271 

vessie dans du fumier de cheval, où on les laisse séjourner six 
mois ou un an (1); ou bien encore, comme pour les Bordeaux, on 
leur fait faire le voyage des Grandes Indes. Dans ce dernier cas 
on appelle le vin à son retour vinho de roda. Mais, tous ces procédés 
ne simulent qu'imparfaitement le vin vieilli sans artifice. « Lors- 
qu'il a été conservée pendant 30 ou 40 ans, il forme une croûte 
très épaisse contre les parois des bouteilles ; il est doux et limpide 
comme de Teau, son parfum est si pénétrant quand on débouche 
les bouteilles que les personnes à nerfs délicats en sont parfois 
incommodées. On en rencontre rarement d'aussi vieux, et il se 
vend 24 francs la bouteille, pris à Madère (2). » En tous cas, ceux 
qu'on nous sert ici ne risquent guère de nous occasionner de 
pareilles syncopes. 

Le canton de la Fago de Pereira est le véritable bon coin, le 
Médoc du vignoble madéran. C'est de là qu'on tire les meilleurs 
Malvoisies, les Madères secs de Sercial et de Vidogne et le Tinta 
rouge. En seconde ligne viennent les vignobles de Calheta, 
Arco da Calheta, Pont a do Sol, Ribeira-Brava, Cama de Lobos, 
Estreto de Cama de Lobos, Santo Mariinho et Santo Antonio. 

Volcaniques comme Madère et comme les Canaries, les Açores 
sont, comme ces dernières, si on peut s'exprimer ainsi, de véritables 
mines à vin, et à très bon vin. L'île du Pic, qui a les meilleures 
crus, en fournit à elle seule, annuellement, de 100 à ISO, 000 hec- 
tolitres; Terceire davantage encore. 

A El Pico, il y a deux crus qui rappellent les deux variétés de 
Madère, le vinho pasado, qui est un Malvoisie, et le vinho seco. 
L'Angleterre et la Hollande d'une part, les États-Unis et le Brésil 
de l'autre, sont les meilleurs clients des Açores (3). 

(i) Voir plus haut, p. 109, les procédés vinaires usités au Maroc. 

(2) Julien, /oc. ci/., p. 497. 

(3) Julien, loc, cit., p. ^9S'9. Bulletin de la Société dAcclimatation, 1867, 2« série, 
l. IV, p. 693. 



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CHAPITRE n 

AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 



Dans le chapitre précédent, nous avons parlé de la vigne 
comme si ses organes, ses espèces, ses variétés, sa culture et ses 
produits étaient familiers à tous nos lecteurs. 

Pour démontrer qu'elle était un vieil habitant de TEurope, plus 
vieux que Thomme lui-même, et que partout oh les conditions 
climatériques lui avaient permis de se présenter à lui dès sou 
apparition, il avait dû la trouver à peu près telle qu elle est aujour- 
d'hui, nous avons dû rassembler une foule de documents. En 
les résumant, nous avons employé des termes, des locutions, 
qu'il nous a fallu supposer connus, dans l'impossibilité de les 
expliquer au fur et à mesure, et surtout dans l'intention d'abréger 
autant que possible un chapitre sans importance immédiate au 
point de vue pratique. Mais, par cela même que nous avons pour 
objectif de produire un livre utile aux viticulteurs, et intéressant 
même pour ceux que la question vinicole n'atteint pas dans 
leurs intérêts, nous ne pouvons nous dispenser de revenir sur ce 
que nous avons préjugé connu, et, de reprendre la vigne ab ovo, 
pour la suivre dans son développement, ses affinités et ses 
variations. 

Autrefois, alors que la vigne couvrait la majeure partie des 
régions tempérées de l'Europe, alors que nul ennemi ne la 
menaçait, ou qu'aussitôt attaquée, elle était défendue avec 
succès par ses heureux possesseurs, nul besoin ne se faisait 
sentir de la comparer aux vignes exotiques, et de mettre tous les 
Vitis en parallèle avec \q9 Ampélopsis et les Cissus dont on aurait pu 
résumer tous les caractères alors essentiels en cette définition :/rmV5 
non comestibles. Mais, aujourd'hui qu'un ennemi implacable menace 
de faire disparaître la seule espèce que nos ancêtres nous aient 



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FAMILLE DBS AMPÉLIDÉES 273 

léguée, l'étude comparée de ces genres infâmes doit être sérieu- 
sement abordée (1) et la famille des Ampélidées ne peut plus être 
considérée comme ne renfermant que la vigne d^Europe, ainsi 
que pendant longtemps on aurait pu l'enseigner, sans crainte de 
porter un sérieux pi^éjudice à la viticulture. 



FAMUXE DES AMPÉLIDÉES. 



Les Ampélidées appartiennent à la grande classe des plantes 
dicotylédones. D'abord appelées FtVe^par A.-L. de Jussieu(2), elles 
reçurent plus tard, de ce même botaniste la qualification de Ftm- 
/?rcs. Ventenat (3) en fit les SarmentacéeSy par allusion à leurs 
tiges ordinairement sarmenteuses, et, ce fut Kunth (4) qui, du 
mot grec Ampelos (vigne), tira leur dénomination actuelle à! Am- 
pélidées. 

Les plantes de cette famille sont des arbrisseaux à tiges sar- 
menteuses et grimpantes; elles ne brillent guère par leurs 
fleurs, mais leur végétation vigoureuse, leur feuillage ou leurs 
fruits les rendent souvent pittoresques. Leurs tiges se cram- 
ponnent aux tiges qui les avoisinent, recouvrent de nombreux 
sarments les cimes des arbres les plus élevés ; et beaucoup des 
lianes qui rendent les forêts vierges des régions intertropicales, 
impénétrables aux voyageurs, appartiennent à la famille des 
Ampélidées. Les feuilles pétiolées, composées ou simples, mais 
alors ordiniûrement lobées, affectent des positions différentes, 
suivant la hauteur qu'elles occupent sur la tige; toujours sti- 
pulées, elles sont opposées entre elles dans le bas, tandis que plus 
haut elles sont opposées aux inflorescences qui avortent souvent 
et se changent en vrilles. 

(1) M. le Professeur J.-E. Planchon étudie depuis plusieurs amiées cette 
importante question, et sous peu, a-t-il bien voulu nous dire, il publiera une 
étude botanique complète de la famille des Ampélidées. 

(2) À.-L. de Jussieu, Gênera plantcarumy ordo XII, p. 267. Parisiis apud viduam 
Hérissant, 1789. 

(3) E. P. Ventenat, Tableau du règne végétal, t. III, p. 166. Paris, impressit 
J. Poisounier, an VIL 

(4) G. S. Kunth, in Humboldt, Nova gênera et species plantarum, t. V, p. 223* 
Lutetix Parisiorumy aptid N. Maze, 1821. 

HISTOIRE DE LA VIGNE — I. ' i8 



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274 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

Les fleurs, hermaphrodites, dioïques, ou polygames par avorte- 
ment, sont régulières, petites, verdâtres ; leurs inflorescences sont 
connues vulgairement sous le nom de grappes, mais le plus 
souvent elles ne répondent pas à la définition botanique de ce 
nom ; ce sont des thyrses, ou fréquemment dés cymes. 

Le calice, non adhérent, est très court, à 4 ou 5 dents peu 
marquées. 

Le disque, le plus souvent peu apparent, est hypogyne, annu- 
laire, lobé sur son contour. 

La corolle est formée de 4 ou S pétales valvaires insérés au 
bord extérieur du disque, caducs, sessiles, libres par leur base, 
souvent cohérents ou infléchis au sommet. 

Les étamines, au nombre de 4 ou 5 opposées aux pétales, ont 
leurs filets libres ou légèrement monadelphes par la base, et 
leurs anthères ovales, incombantes, mobiles, biloculaires ont 
une déhiscence longitudinale introrse. 

Le pistil se compose d'un ovaire subglobuleux, appliqué sur le 
disque, à 4, ou le plus souvent à 2 loges, qui contiennent chacune 
deux ovules dressés, anatropes ; le style est simple, très court 
ou nul, et terminé par un stigmate en tète. 

Le fruit est une baie succulente, ordinairement uniloculaire 
par avortement. 

Les graines, en nombre très variable, quelquefois 4, quelquefois 
3, quelquefois 1, le plus souvent 2, sont dressées et renferment 
un embryon droit, 2 fois plus court que le périsperme. Elles 
sont couvertes d'un épiderme membraneux, d'un testa osseux, 
et, à l'intérieur, d'un troisième tégument rugueux ; de plus, 
extérieurement, elles présentent des caractères très utiles pour la 
classification. 

Les affinités de cette famille sont assez obscures (1). Les 
Ampélidées se rapprochent des Araliacées, et surtout du genre 
Lierre, par la tige grimpante, les feuilles palmatilobées, les pétales 
à préfloraison valvaire, les anthères dorsifixes, incombantes, le 
fruit baccien et l'embryon petit à albumen souvent ruminé; mais 
la difl'érence de disposition des étamines, qui chez les Araliacés 
alternent avec les pétales, l'inversion de l'ovule suffisent pour les 
séparer. Aux Ampélidées se rattachent aussi les Rhamnées, par 
la tige ligneuse, souvent grimpante au moyen de vrilles, par les 
feuilles alternes ou opposées et stipulées, la préfloraison val- 
vaire, l'isostémonie des pétales, et leur insertion sur un disque 

(1) Lemaout et Decaisne, Traité génêfol de Botanique, p. 237. 

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FAMILLE DES AMPÉLIDÉES 275 

périgyne, par les étamines opposées aux pétales, Fovaire sou- 
vent plongé dans le disque, à loges 1-2-ovulées et par les ovules 
dressés; mais les feuilles penninervées, aussi bien que leur albumen 
nul ou peu abondant les en différencient nettement. 
La famille des Ampélidées a été divisée en deux tribus (1) : 
I. Tribu des Sarmentacées ou Vinifères. — Caractères : Pétales 
distincts à la base ; filets ordinairement libres ; ovaire à 2 loges bio- 
vulées. — Plantes grimpantes, à pédoncules souvent changés en 
vrilles. Genres : Cissus L. Pterisanthes Blum., Ampélopsis 
Micb., VùisL. 

n. Tribu des Léeacées. — Caractères : Pétales soudées à la base. 
Tube staminal à 5 lobes stériles alternant avec les 5 filets anthé- 
rifères (qui sont opposés aux divisions de la corolle), ovaire à 
Sloges 1-ovulées. Pas de tiges sarmenteuses ni de vrilles. Genre: 
Leea. 

De ces cinq genres, trois seulement nous intéressent, ce sont, 
nous l'avons déjà dit, les genres Cissus^ Ampélopsis et Vitis. 
— Spach (2) en donne la description suivante : 

Ctenre Cissus : Calice à 4 dents minimes. Pétales 4, libres, 
réfléchis. Étamines 4, ovaire 4-loculaire. Baie 4-loculaire et 
4-sperme, ou plus souvent 3-1-loculaire, 3-1-sperme. 

Arbustes sarmenteux. Feuilles simples, ou diversement com- 
posées, ou décomposées. Fleurs petites, vertes ou rouges, ou 
roses. 

Ce genre, nommé vulgairement Achity renferme plus de cent 
espèces, dont la plupart appartiennent aux contrées intertropi- 
cales. Aucune n'est indigène en Europe. 

Genre Ampélopsis : Calice non denté, presque cupuliforme. 
Pétales 5, caducs, libres, réfléchie. Étamines 5, ovaire non 
enfoncé dans le disque, 2-4-ovulé. Style court. Stigmate capitellé. 
Baie 2-4-sperme. 

Feuilles simples ou diversement composées. Fleurs rougeâ- 
tres, ou jaunâtres, ou verdàtres. Inflorescence en panicules dicho- 
tomes, divariquées, cymeuses.Ce genre renferme neuf espèces. 

Genre Vitis : Calice petit, 5-denté. Corolle calyptriforme, 
caduque : pétales 5, cohérents au sommet. Étamines 5, ovaire 
2-5-loculaire ovale-conique, aminci en un style très court. Stig- 
mate capitellé, disque à S squamules. Baie par avortement 1- 
loculaire, 1-5-sperme, graines piriformes. 
Arbustes sarmenteux, cirrifères. Feuilles simples palmati- 



(\) D'Orbigny, Diclionnaire d'histoire naturelle, 1. 1, p. 371. 
(2) Suite à siijfon. Histoire naturelle des végétaux, t. III, p. 208. 



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276 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

nervées, plus ou moins lobées. Inflorescence thyrsiforme, ou en 
ombelle, ou en corymbe. Fleurs petites, verdâtres, odorantes, 
dioïques ou polygames-dioïques. 

Outre les innombrables variétés de la vigne cultivée, ce genre 
renferme une trentaine d'espèces réparties entre les zones tem- 
pérées et équatoriales des deux continents, et qui, en général, 
produisent aussi de bons fruits. Ce genre peut être subdivisé en 
2 grands groupes : 1^ espèces à fleurs hermaphrodites ou poly- 
games-dioïques ; 2® espèces à fleurs dioïques par avortement. 

Tel était l'état de la question il y a quelques années, quand la 
découverte des vignes du Soudan par Lécard (1), suivie bientôt 
de la description d'autres vignes tuberculeuses, éveilla Tatten- 
tion du monde savant et des viticulteurs. 

L'éminent botaniste J.-Ë. Planchon les étudia d'une façon toute 
spéciale, et ses recherches l'amenèrent à proposer la création d'un 
nouveau genre ou plutôt d'un nouveau sous-genre, les Ampélo- 
Cissus. 

Sous-genre Ampélo-Cissus (2). « ... Le caractère commun 
des Ampélidées de feu Lécard, c'est de tenir une place à beaucoup 
d'égards intermédiaire entre les Gissus à quatre pétales étalés 
en croix, les Ampélopsis à cinq pétales ouverts en étoile, et 
les Vitis par excellence, dont la corolle pentamère se détache 
tout d'une pièce sous forme de capuchon. 

« Le nombre des pétales y est variable, cinq chez les Vitis 
Durandii^ Chantinii et Hardyij quatre chez les fleurs du Vitis 
Lecardii que j'ai pu examiner. Mais ce nombre de pétales 
pourrait bien difl'érer dans la même espèce, et la cohérence 
par le sommet des mêmes organes s y présente çà et là comme 
caractère accidentel. 

« Les graines de toutes les espèces ont des traits qui les 
distinguent nettement de celles des vrais Yitis. Elles sont 
grosses, aplaties avec une carène saillante portant la partie 
verticale du raphé ; ce dernier se prolonge sur le dos de la graine 
en une dépression chalazique allongée en spatule et non pas 
arrondie comme celle des vignes proprement dites. Les bords 
de ces graines portent des sillons transversaux séparés Fun de 
l'autre par des tubercules irréguliers. Des caractères analogues 
sont attribués par M. Lawson (in Bookeri Flora of British 
India, I, p. 632), au Vitis latifolia Roxb., c'est-à-dire à l'une 



{\) 3 juin 1880, in Revue Horticole ^ 1881. 

(2) Planchon, journal,' to Vigne américaine , inin 1881, p. 173. 



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HISTOIRE BOTANIQUE DU VITIS VÎNIFERA 277 

des Âmpélldées qui semblent se rapprocher le plus des espèces 
de Lécard. 

«Si ce n'était chose un peu prématurée de donner à ces 
vignes du Soudan et à leurs analogues de Tlnde un nom qui 
les réunisse en sous-genre dans le grand genre Vitis, je pro- 
poserais de les appeler Ampélo-Cissus. Avec le facîes et les 
feuilles des vignes d'Europe, elles ont un mode d'inflorescence 
qui tient du thyrse et de la cyme; les fleurs y sont comme fasci- 
culées aux extrémités des divisions de Tinflorescence, qui sou- 
vent, plusieurs fois bifurquée, passe à la cyme des vrais Cissus. » 

Le genre Cissus, avons-nous dit, renferme une centaine 
d'espèces, et le genre Ampélopsis une dizaine. On connaît dans 
le genre Vitis une vingtaine d'espèces, indigènes dans l'ancien 
continent et environ une quinzaine (1) dioïques ou polygames 
habitant le nouveau monde. Énumérer simplement toutes ces 
espèces serait fastidieux, les décrire serait trop long: nous 
nous en tiendrons donc aux seules espèces du genre VitiSy nous 
réservant toutefois de comparer éventuellement les diverses es- 
pèces non décrites, avec celles sur lesquelles nous croyons devoir 
insister, à propos notamment de l'étude toute spéciale de l'espèce 
type Vitis vinifera. 



II 

HISTOIRE BOTANIQUE DU VFHS VINIFERA. 

Toute graine de dicotylédone placée dans des conditions aptes 
à la faire germer, ne tarde pas à développer la plante qu'elle ren- 
fermait en miniature, et dans laquelle on constate de prime abord 
l'existence de trois parties fort distinctes :1* un axe s'enfonçant dans 
le sol (racine); 2** une continuation de cet axe s'élevant hors du 
sol (tige) et portant un minuscule bouquet de feuilles ; 3"* deux 
expansions insérées en face l'une de l'autre, mais placées plus ou 
moins haut sur la tigelle (cotylédons). La vigne nous montrera 
donc, si nous la reproduisons par semis, une radicule, une tige 
feuillée et deux cotylédons. 

Racine. — A peine sortie de la graine, la racine de la vigne 
prend un merveilleux développement; aussi, sa longueur dépasse- 
t-elle de beaucoup celle de la jeune tige. Alors que celle-ci me- 

(I) De Candolle, Frodromef vol. I, p. 627. 

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J 



278 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

sure 2 centimètres, celle-là en a déjà 10 ou 12. D'homogènes qu'ils 
étaientprimitivement dans leur structure, ses tissus commencent à 
se différencier; un épiderme léger et tendre, composé de cellules 
allongées et à parois d'autant plus ténues qu'elles sont plus voisines 
de l'extrémité, porte des poils radicaux, et ces derniers de forme 
ordinaire sont mous et de faible consistance (1). 

Cet épiderme E,(fig,22)ne se rencontre que dans les très jeunes 
racines ou radicelles; sa présence indique les points par lesquels se 
fait l'absorption. Sa durée est courte, et il est remplacé de bonne 
heure par l'assise sous-jacente s'organisant en une membrane 




Fig. 22. — Raciiie de la vigne à Tâge primaire. E, épiderme ; Me, membrane êpi- 
dermoldale ; P*, parenchyme cortical primaire; r, raphides ; En, endoderme ; 
Pc, péricycle ou péricambium ; BS bois primaire ; L* liber primaire ; M, 
moelle. 

cylindroïde, de nature subéreuse, à laquelle on a donné le nom 
de membrane épidermoïdale Me, ou d assise subéreuse. 

Uniquement cellulaire et de con texture homogène, semé de 
quelques groupes de raphides, le parenchyme cortical P*, occupe 
une épaisseur considérable. U est séparé du corps central par sa 
couche la plus interne qui se distingue aisément des éléments 
plus profonds. Les cellules de cette dernière assise forment En, 
un cercle parfait ; chacune d'elles, sur ses parois radiales, 
porte un cadre de plissement, sorte d'engrenage, qui donne une 
grande résistance à cette membrane, et ce plissement, sur une 
coupe transversale, se projette en un petit point noir. Elle con- 
stitue une sorte d'épiderme interne, d'où lui est venu le nom 
à' endoderme. On l'a appelée aussi gaine protectrice. 

(1) Otto Penzig, Anatomia e morphologia délia vite {Vitis vinifera). Milauo, 
1881, p. 6. 



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HISTOIRE BOTANIQUE DU VITIS VINIFERA 279 

Le cylindre central, qui commence au-dessous de l'endoderme, 
débute par une ou plusieurs assises de cellules Pe, alternes avec 
celles de la zone protectrice ; leur ensemble constitue la couche 
rhizoffène ou péricycle, ou péricambium. Plus intérieurement et 
appliqués contre ce péricambium, se présentent en alternance 
et disposés comme les heures sur un cadran d'horloge : 

1® Deux, trois ou cinq, quelquefois huit faisceaux B*, entièrement 
yasculaires, cunéiformes, à pointe tournée vers l'extérieur, qui 
tantôt s'unissent au centre formant une sorte d'étoile, tantôt 
laissent une moelle fort exiguë ; 

2"^ Un nombre égal de faisceaux libériens Ls constitués surtout 
par des vaisseaux grillagés ; 

3"" Du tissu cellulaire dans lequel sont immergés les éléments 




F!g. 23. — Début de la période secouduire. Desquamation du parenchyme cortical 
primaire. L*, liber seeondaire; Bs, bois secondaire ; c, cambium ; Rm, rayons mé- 
daUaires, (les autres lettres comme flg. 22). 

libériens et ligneux, tissu qui forme la moelle M, quand elle existe. 

Les radicelles prennent toujours naissance dans la couche 
rhizogène en face des faisceaux ligneux primaires, et l'anatomie 
indique d'une façon précise le nombre de rangées de radicelles 
que portera la racme mise en expérience. Il y en aura autant que 
de faisceaux ligneux. 

Plus tard la lignification se produit: il se développe d'abord, 
(fig. 23), à la face interne des faisceaux libériens primaires, une zone 
génératrice c (fig. 23), qui s'avance vers les faisceaux ligneux et les 
contourne extérieurement pour former un cercle continu, puis ce 



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280 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

cambium donne naissance à du bois secondaire B* vers rinlérieur, à 
du liber secondaire L*, vers Texlérieur et çàet là, surtout en face 
des faisceaux ligneux primaires, à des rayons médullaires. 

La racine ayant ainsi augmenté de volume et le parenchyme 
cortical primaire ne se prêtant pas à l'accroissement, ce dernier 
devrait fatalement se déchirer, se rompre, si de nouvelles modifi- 
cations n'entraînaient sa chute complète. A cet effet, en même 
temps que le bois secondaire et le liber secondaire prennent 




Fig. 24. —Racine de la vigne après la desquamation. S, saber; Pe, péricambium ; 
P>, parenchyme cortical secondaire ; r, raphides ; L^, liber primaire; L^, liber 
secondaire ; c, cambium; B^ bois primaire ; B'ybois secondaire ; M, mœlle ;Rm, 
rayons médullaires. 

naissance, le péricambium Pe, subit des transformations impor- 
tantes. Il produit en se cloisonnant tangentiellement : 1"* vers l'in- 
térieur un parenchyme corticul secondaire P*, assez puissant, et, 
2**, vers l'extérieur, une lame subéreuse qui amène la desquama- 
tion de toutce quiest au-dessus d'elle, de sorte que l'écorce primitive 
tout entière étant frappée de mort et exfoliée, le suber S, devient 
désormais la partie extérieure de la nouvelle écorce (fig. 24). 

« Dans cette transformation, » dit Cornu (1), « la radicelle 
subit une modification profonde, puisque plus de la moitié de ses 
tissus se trouvent frappés de mort. C'est donc à un haut degré 



(1) Maxime Cornu, p. 97. Étude sur le phylloxéra vastaMx. 



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fflSTOIRE BOTANIQUE DU VÏTÏS VINIFERA 281 

un inslant critique dans son existence; on conçoit que le moindre 
trouble apporté dans la structure de la radicelle rendra pé- 
rilleuse pour Forgane cette transformation si compliquée de 
ses tissus. 

« L'organisation générale de la radicelle est désormais chan- 
gée ; » nous sommes arrivés à la racine ((ig.24). « On sait (1) que les 
racines de la vigne présentent la constitution suivante : au centre 
se trouve une moelle plus ou moins volumineuse ; autour d'elle, 
un cylindre de tissu ligneux; le bois y est formé de fibres et 
de larges vaisseaux, il est parcouru par des rayons médullaires, 
de longueurs diverses. 

« A la périphérie, Técorce forme un cylindre concentrique ; pro- 
tégée à l'extérieur par la couche subéreuse, elle présente à sa 
partie interne la zone génératrice, qui produit d'un côté les 
éléments ligneux et de l'autre les éléments corticaux. Les rayons 
médullaires du bois et de l'écorce se correspondent exactement ». 

Les mêmes modifications anatomiques, sont communes à 
la racine principale de la vigne et à ses ramifications, et sur 
une seule racine ou sur une seule radicelle, on peut, suivant 
que le point examiné est plus ou moins voisin de l'extrémité, 
observer tousles degrés delà lignification. Quand celle-ci est com- 
plète, le bois de la racine a beaucoup d'analogie, pour ne pas 
dire de similitude, avec celui de la tige. Mais, toutes les racines 
des diverses espèces de Yitis ont-elles la même structure, la même 
composition ? A cette question, d'un intérêt tout nouveau, Foëx 
n'hésite pas à répondre nettement non (2). 

« Les effets différents produits par le phylloxéra sur les racines 

de divers cépages américains et indigènes, pourraient 

peut-être être expliqués, » dit-il, « par la plus grande épaisseur de 
la couche subéreuse et par la structure des rayons médullaires, 
qui sont larges et remplis d'un tissu lâche et transparent dans 
les racines des vignes indigènes, tandis qu'ils sont très étroits et 
formés par un tissu serré opaque dans les variétés améri- 
caines, » et par « un développement proportionnellement 

très grand du système vasculaire des diverses espèces de cette 
origine. » 

« J'avais cru, en outre, » dit encore Foëx, dans une seconde 
note, « à la suite de nombreuses observations micrographiques, 
pouvoir attribuer ces différences à un état de lignification plus 

(1) Maxime Cornu, /oc. cit., p. 94. 

(2) Foëx, Effets produits par le phylloxéra sur les racines de divers cépages 
américains et indigènes (Comptes rendus Acad. des Sciences). 



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Poidf 


Cendre» 


Poids des cendres 0/0 


incinéré. 


obtenues.. 




. 10 


. 388 


3 88 


. 10 


374 


3 74 


. 5 


177 


3 54 


. 5 


155 


3 10 


. 10 


284 


2 84 


. 10 


271 


2 70 


. 5 


119 


2 38 



282 AMPÉLOGRàPHIB GÉNÉRALE 

parfait des racines des vignes américaines ; des expériences que 
j'ai exécutées depuis me paraissent confirmer cette opinion. Me 
basant en premier lieu sur le fait que les tissus végétaux ren- 
ferment d'autant moins de matières minérales qu'ils sont dans 
un état de lignification plus ayancé, j'ai choisi un moyen de 
contrôle dans l'incinération. Les racines soumises à l'expérience 
ont été prises dans les pépinières de l'École d'agriculture de 
Montpellier, c'est-à-dire dans le même sol, sur des couches de 
même âge et choisies parmi celles de même diamètre etde même 
aspect extérieur; elles ont produit les quantités de cendre 
suivantes : 



Grenache (V. vinifera). 
Grenache (V. vinifera). 
Grenache (V. vinifera). 
Goncord (V. labnisca) . 
Alvey (V. œstivalis). . 
Herbemont (V. sestivalis) 
Taylor (V. cordifolia) . 

c< Ainsi qu'il est facile de s'en assurer par l'examen de ces 
résultats^ les racines du Grenache et du Goncord ont donné des 
nombres sensiblement plus élevés que celles des autres cépages se 
rattachant aux groupes iËstivalis et Gordifolia, ce qui semblerait 
indiquer chez eux un état de lignification moins parfait. 

« M'appuyant enfin sur les remarquables travaux de M. Frémy 
sur la constitution des tissus végétaux, j'ai trouvé une nouvelle 
base de démonstration dans la recherche de ces corps épi- 
angiotiques dont le savant chimiste a révélé la présence dans 
les tissus lignifiés, et qui en sont comme caractéristiques. 
• « Lorsqu'on soumet, » dit-il, «les cellules des rayons médullaires 
à l'action de l'acide sulfurique concentré, on reconnaît qu'une 
partie du tissu se dissout immédiatement dans le réactif à la 
manière des substances cellulosiques, tandis qu'il reste une 
membrane conservant exactement l'aspect du premier tissu or- 
ganique, qui est insoluble dans le réactif employé et qui, sous 
son influence, prend une coloration brune. On a donné le nom de 
corps épiangiotiqtics à cette partie des rayons médullaires qui ne 
se dissout pas dans l'acide sulfurique concentré. 

« Des sections de racines de Jacquez, de Rulander, de Black 
July, d'Herbemont, de Mustang, et du \itis Solonis, d'une 
part, puis de Grenache et d'Aramon, d'autre part, ont été 
traitées sous le microscope par l'acide sulfurique concentré. Sous 



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HISTOIRE BOTANIQUE DU VITIS VINIFER\ 283 

son influence, les rayons médullaires des racines des vignes 
mentionnées en premier lieu ont pris promptement une teinte 
brune et sont demeurés relativement opaques; la matière qui 
constitucdt les rayons des autres s'est, au contraire, promptement 
dissoute sans coloration et en ne conservant même pas trace 
d organisation dans la partie médiane des rayons; les bords 
seuls ont légèrement bruni. 

c< Soumis au contraire à Faction de Tacide azotique, qui jouit de 
la propriété de dissoudre les corps épiangiotiques, les rayons 
médullaires de toutes les variétés expérimentées sont devenus 
aussi également transparents que les densités variées de leurs 
tissus le permettaient; tous offraient, du moins sensiblement, la 
même teinte. H semble donc légitime de conclure de ce qui 
précède que les rayons médullaires du Grenache et de TAramon 
possèdent fort peu de ces corps épiangiotiques que Ton rencontre 
seulement dans les tissus ligneux, et que, par suite, ils sont 
moins bien lignifiés que ceux des cépages précédents. 

c< Ce &it, en confirmant les faits de mes observations micro- 
graphiques, pourrait ajouter quelque poids à Thypothèse que 
j'avais précédemment formulée, que l'état de lignification plus 
parfait de certains cépages américains paraît être l'une des 
causes de la résistance relative qu'ils opposent aux attaques 
du Phylloxéra. » 

Tige. — Comme la racine, la tige, uniquement cellulaire dans 
l'embryon, ne tarde pas, sitôt son élongation commencée, à diffé- 
rencier ses tissus, et à se montrer composée d'un épiderme cuticu- 
larisé muni de stomates, entourant une écorce mince, laquelle, à 
son tour, enveloppe un large cylindre central. L'existence d'un épi- 
derme cuticularisé et les proportions inverses de l'écorce et du 
cylindre central distinguent déjà la tige de la racine. 

L'épiderme, sur lequel on observe des stomates clairsemés, est 
constitué par des cellules courtes, polygonales et oblongues, dis- 
posées en rangées longitudinales. 

L'écorce est un parenchyme formé de 3 ou 4 rangées de cellules 
dont l'assise interne, sans être aussi distincte que la zone protec- 
Irice ou endoderme, son analogue dans la racine, n'en offre pas 
moins tous les mêmes caractères. 

Le cylindre central commence par une assise de cellules 
alternes avec celles de l'endoderme; c'est l'assise périphérique 
de ce cylindre ou péricycle. Contre cette assise sont adossés 
4 faisceaux fibrovasculaires, à section ovale, disposés l'un en 
face de l'autre en forme de croix, séparés latéralement par un 



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284 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

parenchyme qui remplit aussi toute la région centrale et dont 
l'assise périphérique n'est, en somme, que la rangée la plus ex- 
terne. La région centrale de ce parenchyme, limitée en dehors 
par la circonférence tangente aux bords internes des faisceaux et 
où les cellules sont plus larges, est la moelle. 

Dans une tige plus âgée, la structure, plus compliquée, est fort 
instructive au point de vue de la comparaison entre les divers 
genres et les diverses espèces et décèle la raison de certaines in- 
compatibilités mal expliquées jusqu'ici (1), concernant le greffage 
des Vitis vint fera sur les Cissus, sur les Ampélopsis, et même sur 
certains Vitis. Qu'il nous soit donc permis d'insister d'une façon 
toute particulière sur ce parallèle. 

Chez les Cissus (fig. 27), et les Ampélopsis (fig, 30), on voit, au- 
dessous de l'épiderme, une couche continue de coUenchyme coly qui 
chez les Vitis est souvent discontinue ; puis, vient le parenchyme 
herbacé plus ou moins développé, riche en cristaux d'oxalate de 
chaux. Certains auteurs ont cru que ces cristaux manquaient dans les 
vignes ; en réalité ils y existent, et abondamment, mais localisés dans 
des cellules spéciales plus grandes que les voisines. Les cristaux 
d'oxalate de chaux se présentent dans les vignes sous trois aspects 
différents : 1"^ aiguilles isolées ou réunies en faisceaux (raphides) ; 
2* groupes étoiles {mâcles radiées) ; 3** cristaux isolés. Chacune de 
ces formes correspond à des régions et à des points spéciaux. 

Les raphide${ûg. 26), d'après OttoPenzig(2), sont dispersées dans 
les cellules du parenchyme cortical, des rayons médullaires et de la 
moelle elle-même, ou bien elles sont réunies en faisceaux dans 
des cellules plus grandes des tissus sus-mentionnés. Au contraire, 

(1) « Étant admise la résistance de certains cépages américains à l'action 
destructive du phylloxéra, étant reconnue la faiblesse qu'offrent à cet égard nos 
cépages indigènes, on a songé naturellement à faire des vignes résistantes 
les nourrices des vignes non résistantes, en insérant sur le système radiculaire 
des premières le système aérien, végétatif et fructifère des secondes. Avant même 
de songer à cet égard aux vignes américaines, l'attention de quelques cher- 
cheurs (de M. Gaston Bazille, par exemple), s'était portée sur une des plantes 
de la famille des vignes : la vigne vierge ou Ampélopsis kederacxay que l'on 
supposait devoir échapper plus ou moins au phylloxéra, et pouvoir porter des 
greffes de vignes d'Europe : ces deux points ne sont encore nettement établis 
ni pour la vigne vierge ordinaire (d'Amérique), ni pour une autre vigne 
vierge du Japon , Y Ampélopsis tricuspidata , Sieb. et Zncc. {Ampélopsis 
Veitchii des jardins), que mon ami M. Eug. Mazel d'Anduze a soumise à des 
essais de greffage par nos vignes cultivées. Les essais faits par G. Briant, 
jardinier en chef de TÉcole normale de Cluny, du greffage du Scuppemong sur 
la vigne vierge commune, n'ont pas donné de résultats décisifs : les greffes, 
après une apparente réussite, ont fini par se dessécher. » (Planchon, les Vignes 
ûméricaineSf 1875. Montpellier, G. Goulet, éditeur, p. 220.) 

(2) Otto Penzig, loc. cit., p. 14. 



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HISTOIRE BOTANIQUE DU VITIS VINIFERA 285 

les cristaux isolés affectent la forme d'enveloppe de lettre et sont 
particulières à cette seule zone de tissu parenchymateux où les 
rayons médullaires se réunissent au tissu cortical dans le voisi- 
nage des couches extérieures du liber pr (fig. 26) ; enfin, les 




Jrlg. 25. — Vigne jeune (première année). Vue d'ensemble. B*, bois primaire ; B*, 
bois secondaire ; M, moelle (les autres lettres comme ci-dessous). 

groupes étoiles m^ se présentent sous un aspect spécial, et 
occupent de longues séries de très petites cellules cubiques qui se 
trouvent dans le liber mou (fig. 26). 
Les cristaux du parenchyme cortical de la vigne, cause de 




Hg. 26. — Vigne jeune (première année). Anatomie de l'écorce. E, épiderme; p, 
parenchyme cortical; Col, collenchyme ; r, raptiides; Fn, endoderme ; Pe, péri- 
cycle; hg, liber grillagé; ,L^ fibres libériennes; c, cambium; m, màcles; Kni, 
rayons médullaires ; pr, prismes rhomboldaux. 

cette digression, sont donc des raphides r (fig. 26, 28 et 29). Ce 
sont aussi des raphides dans TAmpelopsis r (fig. 30), mais dans 
les Gissus ils semblent remplacés par des mâcles octaédriques 
m (fig. 27). 

L'endoderme En, qui limite le parenchyme cortical, est plus 
caractérisé en face des faisceaux que dans les autres points : il 
contient souvent de Tamidon. 

Le cylindre central est large, et présente à la périphérie un très 



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286 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

grand nombre de faisceaux lîbéro-ligneux fort rapprochés, séparés 
par des rayons médullaires de plusieurs rangées de cellules. Ces 
rayons médullaires ne semblent jamais se combler par des élé- 
ments libéro-ligneux secondaires, et, dans les Vitis, les cellules de 
ces rayons qui bordent les faisceaux libériens contiennent, ainsi 
que nous l'avons dit plus haut, de gros cristaux d'oxalate de chaux 
en prismes rhomboédriques pr (fig. 26 et 28). 
Le cylindre central est limité extérieurement par le péricycle Pc 




Fig. 27. — Écorce du Cissus Orientais, (Pour la signification des lettres, voir fig. 25 

et fig. 26.) 

(fig. 28, 26, 28 et 31), qui donne naissance à un massif fibreux en 
face de chaque faisceau; il reste parencbymateux dans les espaces 
intermédiaires et y est utilisé lors de la formation des racines 
adventives. 

Le liber La ime constitution variable suivant les genres; dans 
les vignes il se compose de lames tangentielles de vaisseaux gril- 
lagés L^, larges, alternant avec des lames de fibres aplaties L/ 
(fig.25,26, 28 et29); chaque année ilse forme deux assises de lames 
Tarrèt grilla géesL^ et deuxlames défibres L/'(fig. 28 et 29). Pendant 
Tarrèt de la végétation, ces vaisseaux grillagés se comblent par 
un cal des plus évidents. Chez les Ampélopsis et les CissuSy le 
péricycle existe, mais les fibres libériennes manquent complètement ; 
le liber Lg est entièrement mou (fig. 27 et 30). 

Dans les trois genres, le bois secondaire B* est formé en grande 
partie de larges vaisseaux ponctués devenant parfois rayés scala- 



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HISTOIRE BOTANIQUE DU VITIS VINIFERA 287 

riformes, qui dans les vignes âgées renferment des thylles, de 
fibres et de quelques cellules parenchymateuses localisées surtout 
autour des vaisseaux; avec Tàge on voit apparaître dans le liber et 
le bois secondaire de nouveaux rayons médullaires Rm'. 




Fig. 28. — Tige de Vitis vimfera (2«e année). Étude détaillée de l'écorce au moment 
de la desquamation. E, épiderme ; P, parenchyme cortical ; Pe, péricycle ;S, suber; 
Lgr, liber grillagé ; Lf, libeK. fibreux ; pr, prismes rhombotdaux ; Rm, rayons 
médullaires. 

Le bois primaire B* (fig. 25 et 31) présente des trachées en files 
radiales plongées au milieu d'un parenchyme ligneux à parois 
légèrement épaissies et proémine en dôme dans la moelle. 

La moelle M est formée de grandes cellules à parois minces 




Fig. 29. — Tige de Vitis Lahrusca (3»« année). Écorce après la desquamation. S», 
suber; Rm», rayons médullaires primaires ; Rm», rayons médullaires secondaires 
(pour les autres lettres, voir fig. 28). (La vue d'ensemble de ces deux états est 
représentée fig. 25, 31 et 32.) 

légèrement ponctuées ; les cellules les plus extérieures contien- 
nent de Tamidon comme aussi celles des rayons médullaires. 

Dans les Ampélopsis les cellules de la moelle Csc (fig. 32), qui 
bordent le bois primaire, plus petites que les autres, se sclérifient 
et forment ainsi un anneau denté et résistant au pourtour de la 
moelle. Les Cissusn'offrentpas cette particularité et se rapprochent 
davantage en cela, des vignes dont la moelle présente çà et là des 
raphides à la vérité peu nombreuses ; la moelle des Cissus présente 



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288 



AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉR/ILE 



au contraire des màcles assez nombreuses et réunies en petits 
massifs. 

La production du suber (S) est différente selon les genres. Dans 
les Cissus (fig. 27) et les Ampélopsis (fig. 30), le liège est sous- 
épidermique. Dans les Vitis il se développe dans le péricycle à la 




Fig. 30. — Tiges d'Ampélopsis hederacea. Csc, cellules scléreuses (pour les autre 
lettres, voir fig. 25 et fig. 26). 

face interne des faisceaux fibreux(fig. 28) S ; de sorte que le cylindre 
cortical est permanent dans les Ampélopsis et les Cissus, tandis 
qu'il est caduc la seconde année en même temps que le péricycle 
chez les Vitis (1) (fig. 31). 
Mais, chez les Vitis, la première assise pbellogèno n'est point 




Fig. 31. —Tige de vigne (VUisvinifera) (2e année). — Vue d'ensemble dans laquelle 
le parenchyme cortical et le péricycle tombent par suite du développement de la 
couche subéreuse. 

persistante, il se développe successivement dans le liber grillagé 
des lames de liège S* de plus en plus profondes qui amènent Fex- 
foliation du liber (fig. 29) ; aussi peut-on dire que la vigne exfolie 
chaque année le liber de Tannée précédente en conservant cepen- 
dant la dernière lame grillagée Lgr (fig. 29 et fig. 32). 

{{) La persistance du péricycle chez les Cissus et les Ampélopsis peut 
rendre compte du manque de ûbres dans le liber de ces végétaux. 



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HISTOIRE BOTANIQUE DU VITIS VINIFERX 289 

Une espèce de Vitis, le vitis rotundifolia Mich., fait exception à 
la règle. Nous avons vu dans le chapitre précédent, à propos de la 
oigne aux temps géologiques^ que cette espèce, dont on pourrait, jus- 




Rg. 32. — Tige de vigne (Vitis Labrmca) (3« année). — Vue d'ensemble dans 
laquelle le parenchyme cortical et le péricycle ont disparu. Le liber de la seconde 
année va tomber sous l'influence d'une seconde zone de suber S^ Rm^ rayons 
médullaires primaires ; Rm', rayons médullaires secondaires (pour les autres 
lettres, voir fig. 25 et fig. 26). 

qu à un certain point, presque faire un genre ou tout au moins 
un sous-genre, paraît avoir grandement devancé dans le temps 



fl(U-fc__^— .. 




Fig. 33. — Anatomie de l'écorce et du bois de la tige du Vitis rotundifolia Mich. 
(mêmes lettres que fig. 25 et fig. 26). 

toutes ses congénères et avoir été le premier terme du passage 
entre les Cissus et les Yitis. Morphologiquement, aussi bien que 
chronologiquement, elle a gardé des stigmates certains et précis de 
cette origine. Elle ne s'exfolie pas, elle développe son suber dans le 
parenchyme cortical et, aussi bien comme structure que comme 

HISTOIRE Dl LA VIGNE. — - I. 19 

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290 AMPÉL06RAPHIB GÉNÉRALE 

mode de fructification, elle se rapproche plutôt des Cissus que des 
vraies vignes. Marquant ainsi la transition entre le présent et le 
passé, elle s'en distingue toutefois par le développement, comme 
dans les Yitis, de fibres libériennes au voisinage des rayons mé- 
dullaires; seulement chez le Vitis rotundifoliay ce développement 
est radial et par conséquent parallèle aux rayons (fig. 33), tandis 
que dans les « Euvites », il leur est perpendiculaire et leur sert 
de trait d'union (L/fig. 28 et 29.) 

Feuilles. — Sur la jeune tige, on trouve, avons-nous dit, unpetit 
bouquet de feuilles et deux cotylédons. Ceux-ci tombent après 
avoir pris un développement plus ou moins considérable suivant 
les espèces, et comme, somme toute, leurs caractères anatomiques 
sont absolument identiques à ceux des feuilles, ce que nous dirons 
delà feuille ordinaire nous dispensera d'insister sur les cotylédons. 
Notons cependant qu'ils sont glabres et que, s'ils contiennent une 
faible quantité d'amidon, et peu de tannin, ils renferment par 
contre beaucoup de raphides (1). 

Les feuilles de la jeune tige sont petites relativement à celles 
qui pousseront sur les rameaux. Comme celles-ci, elles sont 
alternes ; mais la fraction qui correspond à leur disposition en spirale 
diffère; disposées, en eflet, sur la jeune tige, selon une spire repré- 
sentée par 2/3 ou 3/7, elles le seront sur les rameaux, sui- 
vant deux lignes opposées et seront représentées par la frac- 
tion i/2. Chacune de ces feuilles est pétiolée, munie d'un limbe 
plus ou moins découpé, et, à la base du pétiole, on observe un 
bourgeon et deux stipules épais, entiers, de forme ovale ou qua- 
drangulaire à angles arrondis, qui, très développés, servent, dans 
le jeune Age, d*enveloppe protectrice aux très jeunes feuilles du 
bourgeon. 

Normalement, les feuilles des Vitis doivent être quinquélobées. 
Quelquefois ces lobes existent égaux ou inégaux, d'autres fois il n'y 
en a que trois de visibles ; souvent les feuilles paraissent presque 
entières, mais, même alors, les divisions du pétiole indiquent la dis- 
position ci;dessus. Outre la nervure médiane, le pétiole donne tou- 
jours en effet, partant de son point d'insertion avec le limbe, quatre 
autres nervures divergentes. A la nervure médiane correspond le 
premier lobe, aux deux immédiatement au-dessous se rattachent les 
deuxlobes latéraux supérieurs, aux deux inférieurs les deux lobesde 
la base. Les feuilles des Cissus et des Ampélopsis montrent aussi 
cette quinquélobation ; dans quelques espèces de ces genres, les cinq 

(1) Ollo Penzig, toc. d(., p. 20. 

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HISTOIRE BOTANIQUE DU VITIS VINIFBRA 291 

lobes sont remplacés par cinq folioles (1), el entre la feuille entière 
de certains Vitis et de certains Cissus et la feuille composée de 
quelques Cissus et de quelques Ampélopsis, il y a tous les inter- 
médiaires possibles de découpures. 

De la nervure médiane, la plus robuste entre toutes, partent 
des nervures secondaires sous un angle d'environ i^"* ; des quatre 
autres il en émerge aussi. Toutes ces ramifications, saillantes à la 
face inférieure, déprimées à la face supérieure, se dirigent vers le 
milieu des dentelures de la feuille; entre chacune de ces nervures 
s'établissent de nombreuses anastomoses de nervures tertiaires, 
quaternaires, etc., et ainsi nous arrivons à la nervation palmée et 
réticulée. 

Dans le chapitre précédent nous avons assez longuement parlé 
du mode respectif d'insertion du limbe et du pétiole ; nous nous 
sommes suffisamment étendus sur la valeur de Yanse pétiolaire 
pour établir la notion de Yintroflexion et de Vextrofleocion et sur 
les dimensions de la feuille, caractères qui nous ont permis de 
séparer le Vitis vinifera des Vitis américains ; nous avons parlé 
aussi des divers modes de revêtement pileux des feuilles : il ne 
nous reste donc plus qu'à en aborder l'anatomie; ensuite, nous en 
étudierons les fonctions. 

Les feuilles des Vitis, des Cissus et des Ampélopsis sont anato- 
miquement constituées comme toutes les feuilles des dicotylé- 
dones. Une coupe transversale, pratiquée à un niveau quelconque 
du limbe, nous montre donc toujours ces trois choses : l'épi- 
derme,le parenchyme et les faisceaux libéro-ligneux (2). 

L'épiderme à cellules polygonales légèrement aplaties, plus 
petites à la face inférieure de la feuille, où se montrent de nom- 
breux stomates, qu'à la face supérieure, où l'on n'en observe 
aucun, est muni sur ces deux faces d'une cuticule assez épaisse qui 
recouvre les poils dans toute leur longueur. Ces poils sont de deux 
sortes: 1"* coniques, rigides, pluricellulaires et relativement courts ; 
2'' allongés, déliés, flexibles et diversement contournés. Ce sont 
ceux-ci qui constituent le duvet, ce sont ceux-là qui, alors même 
que les feuilles paraissent absolument glabres, existent cepen- 
dant sur les nervures et surtout sur la nervure médiane de la face 
inférieure (3). Entre les deux épidermes se trouve le parenchyme. 

(1) Quelquefois les cinq folioles ne partent pas tous du môme point. 

(2) D'après Otto Penzig, loc, cU.^ p. 20, les stipules des Vitis n'auraient pas 
de faisceaux fibro-vasculaires ; dans le genre Cissus seulement on obvenrerait 
une nervure médiane. 

3) Voir p. 38 les distinctions établies à ce siiyet par Kolénati. 



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292 AMPÉL06RAPHIB GÉNÉRALE 

Le parenchyme ne présente rien de bien particulier. Sous Tépi- 
derme supérieur il existe en effet une seule couche de cellules en 
palissade contenant comme d'habitude de la chlorophylle, puis 
viennent plusieurs couches de cellules polyédriques ii angles 
arrondis, laissant entre elles de vastes méats intercellulaires, et 
enfin Tépiderme inférieur. 

Fort intéressants, au contraire, les faisceaux libéro-ligneux 
doivent être étudiés dans le pétiole et dans les nervures. 

Le pétiole de la vigne, qu'un examen superficiel pourrait faire 
croire sphérique, présente ordinairement une cannelure sur la face 
supérieure, et des côtes plus ou moins saillantes. Comme dans la 
jeune lige on y constate une cuticule, un épiderme muni de sto- 
mates et de poils, du collenchyme le long de chaque côte, un 
parenchyme herbacé, des faisceaux libéro-ligncux, des rayons 
médullaires et une moelle ; mais le nombre et la disposition des 
faisceaux sont différents. 

Tout d'abord deux faisceaux libéro-ligneux immergés dans le 
parenchyme herbacé et correspondant aux deux côtés de la can- 
nelure médiane et supérieure ne se rencontrent pas dans la tige ; 
ensuite les différents autres faisceaux disposés suivant une ellipse 
unpeu déprimée ne sont pas d'égale dimension et ceux qui correspon- 
dent aux angles du pétiole sont de beaucoup les plus forts. Le 
nombre des faisceaux est de 12 environ ; vers l'extrémité du 
pétiole ils se divisent en cinq groupes et chacun de ces groupes 
pénétrant dans le limbe contribue à former une des cinq nervures 
primaires de la feuille. Quant aux autres nervures, suivant leur 
ordre, elles n'ont qu'un seul faisceau ; celui-ci s'amincit de plus 
en plus à mesure qu'il se ramifie parce que ses éléments devien- 
nent à la fois de moins en moins nombreux et de plus en plus 
étroits, et finalement, de tous les éléments du faisceau libéro- 
ligneux après disparition des tubes criblés, il ne reste plus que 
quelques vaisseaux directement accolés ou entremêlés de quelques 
cellules, longues et à parois minces, derniers vestiges du liber. 

Cela bien établi : respirer comme le font toutes les cellules 
vivantes; conduire, par les vaisseaux du bois situés dans chaque 
nervure, depuis l'insertion du pétiole jusque dans les profondeurs 
du parenchyme du limbe, le liquide venu du sol et qui a traversé 
de même la racine et la tige ; transformer ce liquide d'abord par la 
transpiration qui lui fait perdre beaucoup d'eau, puis par Tassimi- 
lation du carbone, qui y introduit divers composés ternaires, et 
l'amener ainsi à l'état de sève élaborée ; ramener enfin par les 
tubes criblés qui occupent la moitié inférieure de chaque nervure 



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HISTOIRE BOTANIQUE DU VITIS VINIFERA 298 

celte sève élaborée depuis le parenchyme, où elle a pris nais- 
sance, jusqu'à la tige, qui la distribue ensuite au lieu d'utilisation 
ou de mise en réserve : telles sont les principales fonctions des 
feuilles en général. Telles sont, aussi, les causes de la présence 
dans celles des Ampélidées en particulier de corps fort intéres- 
sants au point de vue de la constitution des moàts et que nous 
aurons plus loin l'occasion d'étudier avec plus de détails. Qu'il 
nous suffise de dire ici avec notre regretté ami Macagno (1) : 
c< Les feuilles sont le laboratoire de production de glucose ; les 
rameaux verts, les conducteurs de ce précieux élément constitu- 
tif du moût. » 

Vrilles. — Tout le monde sait que les Yitis, les Gissus et les Am- 
pélopsis s'accrochent aux objets le long desquels ils grimpent par 
des filaments simples ou rameux, enroulés en spirales (vrilles) 
qui naissent des rameaux juste en face du point où sont insérées 
les feuilles (2), et un court examen d'un rameau de vigne montre 
que ces vrilles se composent d'un pédoncule portant deux 
branches qui divergent également, dont l'une munie d'une écaille 
à sa base, plus longue que l'autre se bifurque souvent, tandis 
que l'autre porte quelquefois des boutons de fleurs et constitue la 
véritable vrille (3). Quels organes sont ces vrilles ? 

« Depuis longtemps on avait répondu : ce sont des inflores- 
cences, ce sont des grappes de raisin dont les pédoncules ont pris 
un très grand développement ; la preuve en est dans la situation 
des vrilles, qui est la même que celle des grappes, et dans la pro- 
priété qu'elles ont de porter souvent quelques grains de raisin : 
et Ton s'était contenté de cette explication, sans songer qu'une 
inflorescence est un rameau ou une tige, et qu'en admettant une 
inflorescence oppositifoliée, on laissait sans solution la partie la 
plus délicate du problème, la relation qui existe entre la vrille ou 
la grappe et la tige qui les porte (4). » 

Aug. Saint-Hilaire, Rœper, Turpin, puis Adrien de Jussieu ont 
les premiers essayé d'en donner une explication. Rœper, après avoir 
montré qu'on ne saurait admettre, pour expliquer la disposition 
oppositifoliée des vrilles et des grappes de la vigne, ni qu'il y ait 
une feuille qui avorte toujours au-d,essous de Finflorescence, ni 
que celle-ci soit un rameau axillaire soudé à Taxe dans toute la 

(i) Macagno, Recherches sur les fonctions des feuUles de la vigne (Comptes 
rendus de V Académie des sciences, 1879). 

(2) Il n'y a pas de vrilles sur Taxe primaire. (Otto Penzig, loc. cit.f p. 23.) 

(3) Darwin, Plantes grimpanteSy famille des Vitaceœ. 

(4) Prilleax, Sur les vrilles de la vigne (Bulletin de la Société botanique de 
France, t. III, 185Û, p. 645.) 



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294 AMPÉL06RAPHIB GÉNÉRALE 

longueur do Tentre-nœud au-dessus duquel elle est insérée, con- 
sidéra la vrille et les raisins comme une inflorescence terminale 
rendue latérale, en apparence seulement, par suite de l'évolution 
précoce du rameau né dans faisselle de la feuille qui lui est 
opposée, lequel rameau, tout à fait semblable à la tige, se termine 
à son tour au premier ou au second nœud par une inflorescence 
ou une vrille comme le précédent. Ainsi un rameau de vigne est 
formé d'autant d'axes divers qu'on compte de vrilles ou d'inflo- 
rescences. Turpin et Jussieu reproduisirent, sans la modifier, cette 
explication. Est-elle cependant acceptable? 

Quand on observe un rameau de vigne, on voit, avons-nous 
dit, que le/r feuilles y sont alternes, que chacune d'elles est séparée 
de celle d'au-dessus par une distance égale à la moitié de la circon- 
férence du rameau, et qu'à partir de la seconde ou de la troisième 
feuille du bas, qui n'ofi&ent pas de vrilles, toutes les vignes, 
sauf le Vitis Labruscahinn., et le Vitis rotundifolia Wch., qui ont 
des vrilles continues (1), présentent une alternance régulière de 
deux feuilles, ayant chacune une vrille opposée, avec une troi- 
sième feuille sans vrille (2), c'est-à-dire un arrangement qu'on 
pourrait nommer vrilles intermittentes. 

Eh bien, dans un cas comme dans l'autre, à l'aisselle de cha- 
cune des feuilles se trouve un bourgeon (3), bourgeon axillaire. 
Pour que la théorie de Rœper, Turpin, Ad. de Jussieu fût accep- 
table, il faudrait donc admettre la présence de deux bourgeons 
situés l'un au-dessus de l'autre dans l'aisselle de la feuille. 

Il y a des faits analogues sans contredit, mais comment expli- 
quer alors que, là où il n y a pas de vrilles opposées, on ne 
trouve qu'un seul bourgeon et non deux dans l'aisselle de la 
feuille? Comment concilier aussi la situation de toutes les feuilles 
de la vigne dans un même plan passant par tous leurs points d'in- 
sertion avec ce fait établi par Prilleux que si l'on fait passer un 
plan par le dos de toutes les feuilles du rameau et un plan sem- 
blable au travers des écailles du bourgeon, ce dernier doit croiser 
le premier à angle droit? « Si l'entre- nœud supérieur, dit-il (4), 

(J) Planchon, les Vignes américaines, p. 37. 

(2) Sous cette loi sont placées également quelques espèces de Cissus et 
d'Ampélopsis, d'autres font exception et portent une vrille sur chaque nœud 
du rameau. 

(3) Sur les côtés de ce bourgeon axillaire il y a assez souvent deux et trois 
bourgeons, bourgeons stipulaires, mais ils ne sont pas de même ordre que 
celui-ci, tandis que le bourgeon axillaire naît à l'aisselle de la feuille, les bour- 
geons stipulaires se forment à l'aisselle des écailles inférieures du bourgeon. 

(4) Prilleux, loc. cU. 



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HISTOIRE BOTANIQUE DU YITIS VINIFERA 295 

est on rameau de Tinférieur, il doit, d'après ce que nous avons 
observé sur tous les rameaux axillaires de la vigne, porter des 
feuilles dont la direction croise celle des feuilles de l'entre-nœud 
inférieur. Or il n'en est pas du tout ainsi. Les feuilles sur toute 
la tige alternent sur deux lignes opposées. » L'explication de 
Rœper, Turpin et Ad. de Jussieu n'est donc pas acceptable, et il 
en est de même de celle d'Al. Braun qui se range à la théorie de 
Rœper en admettant que toutes les feuilles ne portent qu'un 
bourgeon (ce sont celles qui sont opposées aux vrilles), que tantôt 
elles en portent deux, etc. 

Pour nous, l'idée émise par Prilleux est la seule en harmonie 
avec les faits observés ; vu son importance, nous la donnons en 
entier : 

«c II y a une hypothèse plus simple que celles que l'on a faites... 
elle consiste à considérer la vrille comme une partition de l'axe. 
Je suppose que l'axe au niveau de la feuille se bifurque de façon 
à donner naissance à la vrille et à l'entre-nœud supérieur, lesquels 
sont tous deux de même ordre... La vrille et l'entre-nœud supé- 
rieur continuant également l'un et l'autre la tige portent la pre- 
mière feuille également tous les deux dans la même direction, et 
dans une situation telle que l'exige l'ordre alterne distique qui 
préside à la disposition des feuilles sur les tiges de vigne... Ce 
n'est pas tout. On peut peut-être trouver dans la partition une 
explication de la disposition bizarre suivant laquelle les vrilles se 
succèdent sur la tige. 

« Toute division, dit M. Aug. Saint-Hilaire, indique un plus 
grand degré d'énergie, et telle est probablement la cause de la 
partition ». « Admettons cette assertion. Il est avéré qu'au bas 
de chaque pousse la végétation est faible ; les fouilles n'y 
atteignent pas tout leur développement, les entre-nœuds y restent 
courts. Nous ne devons pas voir dans cette région de partition de 
la tige ; nous ne devons pas y trouver de vrilles : c'est en effet ce 
que l'observation nous a constamment montré. Plus haut la vie 
du végétal se manifeste plus active, plus puissante ; c'est alors 
que la tige est dans des conditions convenables pour se diviser ; 
c*est là qu'apparaissent les vrilles. Mais cette production d'une 
tige accessoire, qui manifeste une grande activité vitale, doit en 
même temps en épuiser la puissance. Qu'y a-t-il alors de surpre- 
nant à voir qu'après s'être à deux reprises partagée, la tige, mo- 
mentanément affaiblie, demeure un instant sans former de tiges 
accessoires ; puis qu'après un moment de repos, retrouvant ses 
forces, elle recommence à en produire de nouvelles ? 



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296 AMPÉLOGRAPBIB GÉNÉRALE 

« Parfois, au lieu où normalement devait se produire une 
vrille ou une grappe, se montre une tige feuillée! Dans ce cas, 
la partition apparaît en toute évidenee,la tige se bifurque et les 
deux tiges qui la continuent prennent un même développement, 
de telle sorte qu'elles représentent toutes deux Taxe dont elles 
sont également chacune le prolongement. » 

Cette théorie si ingénieuse suscitée par la simple observation 
des faits, Prilleux Ta vérifiée en étudiant Torganogénie de la 
vrille et, reconnue par lui absolument exacte, elle a été aus- 
sitôt admise par beaucoup de savants qui lui ont prêté 
Tappui de leur haute autorité. Malgré cela cependant, Lestiboudois 
en 1857 (1), puis W. Velten (2) en 1863, dans son mémoire sur 
la morphologie de la vigne et de TAmpelopsis, ont émis une autre 
opinion, que, dans ces dernières années, le D' 0. Penzig (3), après 
avoir soumis à la plus scrupuleuse investigation l'extrémité de 
la tige des Vitis vinifera Sieboldij odorata, Laôruscaj lad- 
niata. celle des Ampélopsis hederacea^ Veitchii, et celle des 
Cissus orientalis^ et heterophyllus, a essayé de faire revivre. Avec 
Lestiboudois et Welten, il regarde les vrilles comme des bour- 
geons secondaires venus latéralement sur l'extrémité de la tige 
sans accompagnement de feuilles ; « deux espèces de bourgeons 
latéraux doivent être, dit-il (4), distingués dans la ramification 
de la vigne : les premiers sont axillaires et portent les feuilles 
vertes; les autres vrilles manquent de feuilles d'appui et naissent 
opposées aux feuilles près du sommet de la tige. » Il se base, 
pour expliquer cette situation anormale de la vrille, sur l'organo- 
génie ; mais ce qui nous empêche d'accorder à cette théorie toute 
l'autorité que le nombre d'espèces examinées pourrait lui valoir, 
c'est que l'auteur ne mentionne aucunement les travaux de ses 
prédécesseurs. Peut-être que, s'il les eût connus, ses conclusions 
n'eussent pas été les mêmes. Quoi qu'il en soit, il importe de 
noter avec Darwin, que, tandis que dans les Vitis on trouve tous 
les passages eatre les vrilles et les inflorescences, on ne trouve 
point de passage entre ces deux, états dans les Cissus, « de sorte 
que si le genre Vitis avait été inconnu, le partisan le plus 
convaincu de la modification des espèces n'aurait jamais supposé 
que le même individu, à la même période de développement, peut 

(1> Lesliboudois, Bulletin de la Société botanique de France, t. IV, 1857, 
p. 809-816. 

(2) W. Welten, Vitis vinifera und Ampélopsis hederacea, eine morphologiscke 
Sludie (Annakn der Œnologie, Bd Hl, K. 1, 1863). 

(3) 0. Penzig, loc. cit., p. 21-28. 

(4) Id., ibid.y p. 34. 



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niSTOIRE BOTANIQUE DU VITIS VINIFERA 297 

présenter tous les passages entre les pédoncules Qoraux ordi- 
naires, destinés à supporter des fleurs et des fruits, et les vrilles 
utilisées uniquement pour grimper. Mais la vigne nous en offre 
une preuve évidente qui me paraît être un exemple de transition 
aussi frappant et aussi curieux qu'on puisse l'imaginer (1). » 

Ainsi différentes des vrilles des Cissus,|qui de plus sont souvent 
simples, les vrilles des Yitis le sont aussi de celles des Ampé- 
lopsis. Gomme celles de la vigne, celles-ci sont des branches 
ramifiées et capables de s*enrouler, mais ce n'est pas là leur rôle 
principal : elles se fixent de préférence aux murs, aux rochers, 
aux arbres avec lesquels elles arrivent en contact, et pour cela la 
nature les munit alors d'organes spéciaux, d'espèces de pelotes 




Fig. 34. — Gonpe transversale de la vrille du VUts vinifera, — E, épiderme ; Col, 
eoUenefayme ; P, parenchyme cortical ; Pe, péricycle ; L, liber; c, cambium; BS 
bois primaire ; B^^ bois secondaire ; M, moelle. 

adhésives, qui, avant que la vrille ne vienne au contact du point 
d'appui, sont aussi rudimentaires que les organes analogues que 
l'on trouve, mais toujours dans cet état, à l'extrémité des vrilles 
des Yitis. Quant à la constitution anatomique de la vrille, elle 
est à de faibles différences près celle de la jeune tige (fig. 34). 

Inflorescence. — La vrille étant un rameau florifëre avorté, sui- 
vant qu'on adopte telle ou telle théorie concernant sa genèse, la 
même théorie s'appliquera à l'inflorescence et celle-ci devra être 
considérée soit comme terminale, soit comme latérale. Dans 
celle de Prilleux, que nous croyons être la vraie, elle est termi- 
nale, mais elle parait latérale et oppositifoliée par suite du rejet 
sur le côté de la portion de l'axe qui la constitue et qui est, nous 
le savons, de même ordre que l'entre-nœud supérieur. 

Cette inflorescence se compose, à l'origine, d'une série de 
bractées qui naissent sur cette partition de l'axe principal et se 
recouvrent comme les feuilles d'un bourgeon. A l'aisselle de cha- 

(1) Darwin, hc. cU,, p. 179. 

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298 AMPÉLOGRAPHIB GÉNÉRALE 

cune de ces bractées natt une fleur qui est accompagnée de doux 
paires de bractées secondaires fertiles, c'est-à-dire à Taisselle 
desquelles nait une fleur qui est accompagnée, elle aussi, d'une ou 
deux paires de bractées, qui sont par conséquent de troisième 
génération. Toutes ces bractées de troisième génération sont 
souvent à leur tour fertiles, et ainsi de suite. Le tout constitue 
une grappe composé thyrsiforme, c'est-à-dire indéfinie. 

Fleur. — La fleur des Vitis comprend un calice, une corolle, et 
les organes de la reproduction proprement dits : androcée et pistil. 
Le calice a cinq sépales naissant successivement dans Tordre 
quinconcial. Ces sépales sont soudés à leur base et forment une 
cupule à cinq dents alternes avec les cinq pétales qui constituent 
la corolle. « D'abord entièrement recouverts par le calice, les 
pétales le dépassent promptement et se disposent dans le bouton 
en préfloraison valvaire. A l'époque de l'épanouissement, libres 
à leur base, ils sont tellement adhérents entre eux à leur partie 
supérieure, qu'ils ne peuvent s'étaler comme dans les autres 
plantes, et forment une calotte (1) qui se détache par sa base du 
réceptacle et tombe tout d'une pièce (2). » 

Les étamines au nombre de cinq, à filets étroits, subulés, 
à anthères petites et biloculaires, s'ouvranl par des fentes laté- 
rales, sont opposées aux pétales, tandis que normalement elles 
devraient être alternes avec elles. D'où vient cette anomalie? 
Doit-on supposer qu'il y a deux verticilles de* cinq étamines 
chacun, l'un extérieur alterne, l'autre intérieur opposé aux 
pétales, et que le verticille extérieur alterne avorte toujours? 
Peut-on plutôt admettre que le verlicille alterne existe et qu'il 
est représenté par les cinq glandes nectarifères alternant avec 
les étamines réelles et insérées sur le réceptacle au-dessous du 
pistil? L'étude faite par le savant botaniste E. Planchon sur des 
fleurs doubles par transformation des étamines et des glandes (3) 

(1) Dans certaines fleurs anormales stériles étudiées d'abord par Mares, puis 
par Planchon {Ânnaies des sciences naturelles, 1866), nommées fleurs avalido- 
vires f la corolle est à cinq pétales libres étalés en étoile ou en roue et persiste 
longtemps. 

(2) J.-B. Payer, Traité d'organogénie comparée de la fieuTy p. 158. 

(3) « La nature des glandes hypogynes des fleurs de la yigne semble se 
révéler par leur transformation en staminodes. On peut croire, conformément 
à ' la théorie de Duval, que ces glandes remplacent un verticille interne de 
Tandrocée. Mais ce n'est vrai que dans Tensemble. Si Ton regarde de plus 
près, on verra que la glande ne disparaît pas entièrement par sa transforma- 
tion en staminode. Elle persiste au contraire très souvent à la base de cet 
organe. C'est que la glande n'est, à notre avis, que la base même, le piédestal 
de Torgane staminoldal ; elle le représente tout entier dans les fleurs nor- 



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HISTOIRE BOTANIOUK DU VITIS VINIFERA 299 

en staminodes pélaloïdes tendrait à le faire supposer, mais ce ne 
serait guère une solution puisque ce verticille alterne serait 
intérieur, et que la règle générale en voudrait un extérieur. 
Jusqu'ici la tératologie n'a présenté aucun cas assez net pour 
trancher la question : le docteur 0. Penzig (1) dit cependant 
que Welten dans une fleur de vigne a vu cinq étamines alternant 
avec les pétales, et qu'on pourrait supposer que le cercle extérieur, 
aulieu d'avorter comme d'habitude, s'est développé, tandis que le 
cercle interne normal d'ordinaire a avorté. En admettant cette 
explication et celle de Planchon, la vigne aurait donc quinze 
étamines : 5 extérieures alternes ne se développant presque 
jamais, S extérieures opposées se développant normalement, et 3 
glandes nectarifères alternes tout à fait intérieures et se trans- 
formant quelquefois en étamines pétaloïdes; mais les 5 étamines 
de Welten ne représentent-elles pas les glandes seules, le verticille 
normal ayant avorté? toute la question est là, et, jusqu'à ce que 
des recherches nouvelles aient tranché la difficulté, elle reste abso- 
lument entière. 

Le pistil est constitué par deux, ou très rarement Crois feuilles 
carpellaires : l'ovaire est ordinairement biloculaire sessile à loges 
biovulées ; le style est court et le stigmate présente d'habitude 
deux lobes peu marqués. 

Dans les vignes d'Europe et dans presque toutes celles de 
l'ancien continent, c'est-à-dire dans l'espèce cultivée Vitis vini- 
ferUy les étamines et les pistils existent dans toutes les fleurs 
normales et y remplissent leur rôle réciproque ; les fleurs sont 
hermaphrodites. Dans les vignes américaines il n'en est pas 
ainsi et ce caractère a servi, nous l'avons vu, pour les classer 
dans un groupe à part, le groupe des vignes à fleurs polygames 
oadioïques. Cette distinction est-elle juste? 

Pour répondre à cette question, nous ne pouvons mieux faire 
que de citer le passage suivant, remarquable surtout en ce qu'il 
en ressort clairement un rapprochement de plus entre les vignes 
d'Europe et les vignes d'Amérique, et un enseignement sur ce 
que peut produire la culture. « Les véritables vignes améri- 
caines portent toutes des fleurs fertiles sur un pied et des fleurs 
stériles sur un autre pied séparé, et sont, par suite, appelées 
polygames ou assez improprement dioîques. Les plantes stériles 

maies ; elle en est Taccessoire, parfois eflfacé, chez les fleurs doubles. » 
(E. Planchon, Sur les fleurs anormales de la vigne cultivée. Annales des sciences 
naturelles^ 1866.) 
(i) Otto Penzig', loc, cit., p. 29. 



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300 AMPÉLOGR^PHIE GÉNÉRALE 

portent des fleurs mâles dont les pistils ont avorté, en sorte que 
si elles ne produisent jamais de fruits elles-mêmes, elles peuvent 
servir à féconder les autres. Toutefois, les fleurs fertiles sont 
réellement hermaphrodites, puisqu'elles possèdent les deux 
organes et qu'elles sont capables de mûrir leur fruit sans le 
secours des plantes m&les. 

« On ne parait avoir jamais observé de véritables fleurs femelles 
dépourvues d'étamines. Les deux formes, la forme m&le et la 
forme hermaphrodite, ou, si Ton préfère, celles à fleurs stériles et 
celles à fleurs complètes, se trouvent mélangées dans les localités 
natives des plantes sauvages ; mais on n'a choisi pour la culture 
que les plantes fertiles, et voilà pourquoi l'agriculture ne con- 
naît qu'elles, et comme la vigne de l'ancien monde est cultivée 
depuis des milliers d'années, il en est résulté qu'on a pris à tort 
ce caractère hermaphrodite des fleurs pour une particularité 
botanique, par laquelle on croyait qu'il fallait la distinguer, non 
seulement de nos vignes américaines, mais aussi des vignes sau- 
vages de l'ancien monde. Mais les plantes obtenues des graines 
de la vigne d'Europe, aussi bien que de toute autre vigne véritable, 
donnent généralement autant de sujets fertiles que de sujets 
stériles, tandis que celles qu^on obtient de marcottes ou de bou- 
tures ne reproduisent, comme il faut s'y attendre, que le caractère 
individuel de la plante mère (1). » 

Les ovules qui par la fécondation deviendront graines, tandis 
que l'ovaire constituera le fruit, sont au nombre de deux dans 
chaque loge, alors que l'ovaire n'a pas encore été fécondé; plus 
tard un ou deux de ces ovules avortent, et le nombre réel n'est 
guère que de deux ou trois dans le grain de raisin. 

« Collatéraux, d'abord horizontaux et à micropyle tourné en bas 
et en dehors, ils deviennent bientôt ascendants et anatropes. 
Leur nucelle est rapidement recouvert par le tégument 
interne, alors que l'externe est encore à l'état de cupule 
à la base de l'ovule ; mais peu de temps après, ces enveloppes 
se rejoignent toutes deux, et si, à ce moment, on fait une 
section transversale de l'ovule, on constate qu'il est composé de 
la façon suivante : l"" un nucelle formé d'éléments délicats et por- 
tant à son centre la trace du sac embryonnaire ; 2"" un tégument 
interne formé d'abord de deux rangs de cellules, mais auxquels 
viendra bientôt s'en adjoindre un troisième par suite de dédouble- 
ment cellulaire; 3* un tégument externe dont les cellules sont 

(1) Les vignes proprement dites des États-Unis par le D. Engelmann {in les 
Vignes Américaines de Bush et Meissner,p. 11). 



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HISTOIRE BOTANIQUE DU VITIS VINIFERA 801 

un peu plus grandes que les voisines, mais Tensemble des élé- 
ments ne diffère pas alors de ce qu'on observe pour le tégument 
interne. 

Peu de temps après Fépanouissement de la fleur, il ne se pro^ 
duit guère de changement dans le nucelle, si ce n'est que les 
cellules de la périphérie restent moins grandes que les autres, et 
leur forme se modifie bientôt sensiblement par suite du dédou- 
blement dans le sens du rayon. On y trouve préalablement un 
plasma granuleux qui s'accorde bien avec les fonctions de multi- 
plication de ces cellules. 

Quant au tégument interne, il restera avec ses trois rangs de 
cellules ; celles de Tépiderme interne ont augmenté en nombre, 
mais restent stationnaires ; les intermédiaires sont distendues. 
Les cellules épidermiques externes paraissent aussi avoir aug- 
menté en nombre, et ont épaissi sensiblement leurs parois ; mais 
là se borne le rôle du tégument interne. 

Au contraire, le tégument externe s'est beaucoup accru. Il ne 
compte pas moins de dix à douze assises de cellules en épaisseur. 
C'est alors que les cellules de l'épiderme interne de ce tégument se 
développent considérablement dans le sens du rayon et vont 
bientôt, à elles seules, former la portion testacée de la graine. Ces 
cellules s'allongent sans épaissir de bonne heure leurs parois ; 
mais des cloisons transversales se forment bientôt pour leur ser- 
vir d'étais (1). C'est seulement alors que l'épaississement com- 
mence ; il est simultané et laisse de nombreuses ponctuations sur 
toute la surface de ces cellules solidifiées, sauf vers l'extrémité 
qui touche le tégument interne où la paroi reste mince. On remar- 
que ça et ]à quelques-unes de ces cellules qui ne se sont pas 
cloisonnées comme leurs voisines. A l'état adulte on constate que 
c'est l'épaississement celhilûre, légèrement brunâtre de ces 
cellules de l'épiderme interne, qui seul concourt à la teinte de la 
graine du raisin. 

Pendant que ces modifications histologiques se sont produites, 
lovule, pour devenir graine, a subi des changements de forme 
remarquables. 

Peu de temps après la floraison, Tovule présente une coupe 
transversale légèrement elliptique, qui indique déjà que la jeune 

(1) Il est à remarquer que, lorsque des cellules de la sorte se distendent 
beaucoup dans une direction déterminée, de deux choses Tune : ou leur paroi 
se consolide rapidement par la formation d'un épaississement, et alors il n'y 
a pas de cloisonnement; ou Tépaississement est tardif, et alors le cloisonnement 
devient nécessaire et précède la période d'épaississement. Ce fait est rationnel 
d'ailleurs et a dû être obsenré par tous les anatomistes. 



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302 AMPÉLOGRÀPfflB GÉNÉRALE 

graine se développera en largeur, comme si une sorte de com- 
pression lui était imprimée d'avant en arrière ; et ce qu'il y a de 
particulier, c'est que la moitié de la graine seule, celle qui est du 
côté de la chalaze, subit manifestement ce développement latéral; 
c'est ce qui fait que, vu de face, un pépin de raisin rappelle 
assez bien la forme d'une poire renversée et brusquement étran- 
glée. 

Le développement en largeur est bientôt suivi d'une inflexion 
en dedans, c'est-à-dire du côté de l'axe, des deux portions laté- 
rales de la jeune graine. Il en résulte sur la coupe transversale 
de cette graine deux parties rentrantes internes, et qui sont d'au- 
tant plus évidentes que la partie qui est située en face du faisceau 
du raphé semble s'avancer comme un cap vers ce raphé. Aussi 
une section pratiquée sur des graines de divers âges explique très 
bien la figure claviforme que fournira la même section sur la 
graine mûre(l).» 

Fruit. — Le fruits de forme diverse, tantôt sphérique, tantôt oli- 
voïde, tantôt ellipsoïdal, etc., est une baie plus ou moins succulente 
dont le jus fermenté constitue le vin, qui, rouge, ne peut provenir 
que de raisins de cette couleur, mais qui, blanc, peut être obtenu 
soit avec des raisins blancs, soit avec des raisins rouges, à la 
seule condition de ne pas laisser le jus fermenter en présence de 
la peau de ces derniers. C'est donc dans cette peau que réside la 
matiëi*e colorante, et puisque, sauf de très rares exceptions 
(raisins teinturiers, YamaBouto, etc.), l'expression des grains ne 
donne qu'un liquide incolore, c'est aussi qu'une cause quelcon- 
que empêche la matière colorante de s'échapper des cellules qui 
la contiennent. 

Al'effet de s'en rendre un compte exact, Ch. Morren d'abord, 
Prilleux ensuite, se sont livrés à un examen attentif du contenu 
de ces ceUules. 

« La peau des raisins, » dit Prilleux (2), « la seule portion du 
grain qui contienne des matières colorantes dans la plupart des 
variétés, est formée de deux parties : de la pellicule qui enveloppe 
la chair, ou l'épicarpe, et d'une portion de la chair elle-même, 
ou, en d'autres termes, du sarcocarpe, qui demeure adhérente à 
l'épicarpe. 

« L'épicarpe est formé d'une couche de cellules dans lesquelles 
on observe un liquide d'un rouge incarnat qui ne se mêle pas 

(i) J. Poisson Extrait du compte rendu sténographique du congrès interna- 
tional de botanique et d'horticulture. 1878. 
(2) Prilleux Comptes rendus de V Académie des sciences, p. 752-55, 



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HISTOIRE BOTANIQUE DU VITÏS VINIFERA 303 

avec la liqueur incolore que contiennent aussi les cellules et au 
milieu de laquelle il nage sous forme de larges gouttes probable- 
ment contenues chacune dans une vésicule dont les parois sont 
d'une extrême ténuité. 

« Quand on place dans Teau un lambeau d'épicarpe, on voit cette 
matière colorante subir des altérations notables. Dans les cellules 
déchirées où Teau a un libre accès, le liquide rouge est remplacé 
par un dépôt de fins granules violets. Dans les cellules intactes 
Faltération ne se produit que peu à peu, à mesure que l'eau y 
pénètre par endosmose. Au bout d'un temps plus ou moins long, 
la goutte rouge disparaît ( probablement par suite de la rupture 
de la vésicule qui la contenait) ; la liqueur qui la formait se mêle 
à la liqueur incolore que contenait aussi la cellule, et produit un 
liquide lilas au milieu duquel apparaissent des granules de matière 
solide d'un rouge violet foncé. » 

D'après Prilleux, la matière colorante serait donc contenue 
dans une vésicule, ou dans des vésicules immergées dans le liquide 
incolore delacellule,etreau,les acides et les bases, dédoubleraient 
la substance colorante, en granulations insolubles et en substance 
soluble. 

Écrite en 1866, alors que la cellule et son contenu n'étaient 
pas aussi bien connus qu'aujourd'hui, cette description, réel- 
lement remarquable, dénotait une observation très attentive 
et paraissait ne laisser prise à aucune critique; les connaissances 
actuelles permettent cependant de donner une explication un peu 
différente. 

Toute cellule végétale, jeune et en pleine activité, est constituée 
d'une membrane de cellulose entourant un protoplasma, présentant 
de nombreuses granulations, et dans lequel on trouve un noyau. Ce 
protoplasma remplit toute la cavité de la cellule, mais, à mesure 
qu'elle vieillit, il laisse des vides, circonscrits entièrement par des 
lames protoplasmiques, et remplis de liquides de différente nature 
portant le nom de suc cellulaire. Entre ce suc et les lames pro- 
toplasmiques contenant, comme le prostoplasma primitif, de nom- 
breuses granulations, un examen superficiel ne montre aucune 
séparation; il en existe cependant, et, à l'aide de forts grossisse- 
ments, il est aisé de constater qu'une mince couche de proto- 
plasma, incolore et sans granulations, limite intérieurement 
toutes les lames protoplasmiques qui concourent à former les 
vacuoles remplies de suc cellulaire; et protège le protoplasma 
contre l'action de celui-ci : 

C'est le sac ainsi formé par ce protoplasma hyalin qui a fait 



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304 AMPÉLOGRAPHIB GÉNÉRALE 

admettre, parle botaniste Prilleux, Texistenco de vésiciiles dans 
rintérieur des cellules de Tépiderme du grain de raisin, et ce sont 
les granulations du protoplasma qui paraissent incolores tant 
qu'elles n'ont pas fixé une matière colorante, qui Tout amené Ji 
dire que, sous l'influence de l'eau, le liquide rouge contenu dans 
les vésicules supposées se résolvait en granulations d'un beau rouge 
violet. 

En réalité, comme l'a observé Prilleux, lorsqu'on met une 
goutte d'eau sur une coupe de l'épiderme, deux cas peuvent se 
prés^ter: ou les cellules de Ic^ coupe ont été laissées intactes 
par le rasoir, ou elles ont été ouvertes. Intactes, elles ne sontpé- 
nétrables à l'eau que par endosmose ; ouvertes, elles l'admettent 
immédiatement. Mais dans l'un et l'autre cas les résultats diffèrent. 

Dans la cellule ouverte, par suite de la rupture de la mem- 
brane hyaline, le suc cellulaire rouge entre sans délai en contact 
avec le protoplasma, se fixe sur lui, et met en évidence les gra- 
nulations. 

L'action de Teau est très lente, au contraire, dans la cellule 
fermée, dont la végétation se prolonge quelque temps encore nor- 
malement dans le liquide adventice. Elle ne se ftdt sentir qu'après la 
mort du protoplasma, et alors seulement la matière colorante rouge 
se fixe sur les granules. Mais auparavant cette matière colorante 
s'était étendue dans l'eau qui avait pénétré par osmose; aussi, 
avant la mort du protoplosma, ne voyait-on qu'un suc d'un 
rouge un peu moins foncé et un peu plus abondant que celui des 
cellules non traitées par l'eau. 

Le protoplasma tué, les granulations paraissent nager dans le 
liquide et en provenir; en réalité, elles font toujours partie du 
protoplasma. 

Au lieu d'eau, faisons agir un acide énergique ou une base 
faible, la destruction de la lame hyaline devra théoriquement 
se faire beaucoup plus vite et nous devrons retomber dans l'ordre 
de phénomènes présenté par Teau agissant sur les cellules ou- 
vertes. C'est ce que démontre l'expérience. Seulement tandis que 
l'acide avive seulement la teinte, les alcalis la font passer au 
bleu, et, s'ils sont trop concentrés, la font même disparaître. 

« La matière colorante contenue dans la partie du sarcocarpe qui 
forme avec l'épicarpe la peau du raisin, se présente sous deux 
formes : non seulement les cellules contiennent un liquide rouge 
pâle, mais on y observe aussi une substance solide qui forme des 
amas relativement assez considérables d'une couleur violette ou 
rouge foncé, couleur qui varie selon le degré d'acidité du liquide 



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HISTOIRE BOTANIQUE DU VITIS VINIFERA 305 

•dans lequel on les observe. Dans l'eau pure ils sont d'un beau 
violet. 

« Ce sont ces amas de matière colorante que Morren a con- 
sidérés comme de petits organes glanduleux, appliqués sur la 
face externe des cellules, et qu'il a nommés des corêses. Ds ont 
la forme de disques ou de lentilles, et sont certainement contenus 
à rintérieur des cellules. Leur surface est assez irrégulière ; je n'y 
ai jamais pu reconnaître une véritable organisation ; parfois ils 
■contiennent quelques granules, mais ce sont simplement des 
grains de chlorophylle qui se sont trouvés englobés dans le dépôt 
de matière violette. La complète opacité de ces corps rend, il est 
vrai, difficile l'examen de leur structure ; mais quand on les traite 
par l'alcool sous le microscope, on les voit devenir plus trans- 
parents, et c'est alors qu'on aperçoit souvent dans leur masse 
quelques granules. Si on laisse continuer l'action dissolvante de 
l'alcool, on ne voit bientôt plus à leur place qu'un nuage violet 
qui disparait lui-même, et il ne reste enfin plus rien, ou seulement 
quelques granules. 

« La matière colorante déposée ainsi en amas relativement con- 
sidérables dans les cellules du sarcocarpe me parait du reste iden- 
tique avec celle que nous avons vue se déposer sous forme 
de fins granules dans les cellules de l'épicarpe, sous l'influence 
de certains agents. 

« Les observations qui précèdent permettent, ce me semble, de 
se rendre maintenant aisément compte des opérations que prati- 
quent les vignerons pour avoir un vin coloré. 

« Quand on presse le raisin, le jus qui s'écoule est très fai- 
blement coloré; en effet, la presque totalité de la matière 
<ïoiorante est solide et insoluble dans l'eau, elle doit rester 
•déposée sur les parois des cellules. Insoluble dans l'eau, la 
matière colorante est soluble dans l'alcool; dans la cuve, quand 
le jus fermente, il se forme de l'alcool, et alors seulement la 
matière colorante solide se dissout et le vin se colore (1). >» 

Ici encore nos observations ne concordent pas exactement avec 
celles du savant professeur de l'Institut agronomique : la locali- 
sation de la matière colorante dans les cellules du sarcocarpe est 
exactement la même que celle décrite par nous dans les 
cellules de l'épicarpe, ainsi que le prouve l'examen de cellules 
parfaitement closes. Les eorèses de Morren ne sont que du suc 
ceUulaire coloré et si, lors de la fabrication du vin, le liquide 



(1) PriUeux, Comptes rendus de fAc. des sciences^ loc. cit., p. 752-755. 
tràhê db la vigne. — I 20 

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306 ÂMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

obtenu par le foulage n'est point coloré, c'est que, lors de ce 
foulage, très peu de cellules sont déchirées; et, dans celles qui le 
sont, la matière colorante se fixant immédiatement sur le pro- 
toplasma ne peut passer dans le jus. Ainsi s'explique la 
fabrication du vin blanc avec des raisins rouges. 

Ce ne sera que plus tard, lorsque l'alcool aura pris naissance, 
qu'on observera la coloration, car cet alcool ayant plus d'affinité 
pour la matière colorante que le protoplasma s'en chargera 
abondamment. 

Graine. — Les ^atn^5, variables en nombre, le sont aussi comme 
forme, suivant la pression qu'elles ont exercée les unes sur les . 
autres, mais elles présentent toujours, surtout dans les espèces 
différentes, des caractères assez tranchés pour que leur étude offire 
un intérêt considérable au point de vue de la classification. Si l'on 
observe attentivement la disposition des graines du Vilis vinifera 
dans un grain de raisin, on constate que chacune d'elles est en 
rapport avec le support du grain par un faisceau nourricier, et 
que toujours les dîfférentes parties à considérer dans la graine 
occupent les mêmes positions. 

La graine du raisin nous montre tournée vers l'intérieur du 
grain une face plus ou moins aplatie, face ventrale^ et tournée 
vers ^extérieur une face dite dorsale, bombée d'abord, puis se 
déprimant peu à peu brusquement et contribuant à former à la 
base du grain, c'est-à-dire en se rapprochant du pédoncule, un 
bout plus ou itioins effilé [bec) opposé au sommet de la graine, qui 
est arrondi ou plus ou moins profondément entaillé. Sur la partie 
interne se trouvent deux dépressions longitudinales, et entre ces 
deux dépressions est un bourrelet plus ou moins prolongé, le 
long duquel court le raphé. Ce raphé qui, on le sait, n'est autre 
chose que la continuation du faisceau nourricier, part du bile 
situé à l'extrémité du bec, passe au sommet de la graine el 
vient s'épanouir sur la face extérieure en un point ovale ou 
circulaire, la chalaze. Derrière la graine, le raphé est entièrement 
indistinct ou à peine perceptible, ou plus ou moins saillant ; au 
sommet il est le plus souvent indistinct, et au lieu d'une saillie 
on a une échancrure. Ce sont le bec, l'échancrure du sommet, le 
plus ou moins de saillie du raphé, la' forme de la chalaze, qui 
constituent les caractères différentiels des divers Yitis. Sans 
figures, il est assez difficile de s'en rendre compte, aussi renver- 
rons-nous le lecteur désireux d'approfondir cette question au 
livre de Bush et Meissner, (p. 15), et à la remarquable planche de 
Y Ampélographie Américaine de Foëx et Viala. Cependant et 



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HISTOIRB BOTANIQUE DBS VITIS AUTRBS QUE LE VHIS VINIFERA 307 

comme nous Tavons fait pressentir en parlant de Torigine de la 
vigne, on peut différencier nettement le Vitis vinifera de tous les 
autres par le bec qui est plus étroit et plus long, par le raphé 
indistinct, et par la cbalaze grande, quoique pas très saillante, 
qui se trouve vers le quart supérieur, au lieu d'occuper la partie 
médiane de la graine. 



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HISTOIRE BOTANIQUE DES VITlS AUTRES QUE LE VlTîS VINIFERA. 



Notre intention était d'abord de borner nos descriptions 
aux seuls Vitis réputés utiles, c'est-à-dire aux quatre espèces 
mentionnées par Planchon, dans son livre : les Vignes Américaines j 
comme entrées dans la grande culture. Mais c'eût été escompter 
l'avenir et exposer notre ouvrage à être justement taxé d'incom- 
plet, le jour, qu'il faut prévoir, où des travaux nouveaux ou des 
expériences peut-être actuellement en cours auront élargi le 
cadre des espèces utiles; aussi, sans trop nous appesantir sur les 
espèces non américaines, peu étudiées au point de vue pratique, 
allons-nous décrire: l** d'après De Candolle(l),Spacb(2),Blume(3), 
Roth (4), Hooker (5), V Ampélographie américaine^ et les travaux 
récents de Planchon (6), Lunaret (7), Romanet du Caillaud (8), 
etc., les vignes de l'ancien continent; 2"" d'après Engelmann (9), 
Rush et Meissner (10), Elias Durand (11), Planchon (12), Millar- 
det (13),Foëx et Viala, etc., les vignes polygames ou dioïques qui 
constituent le grand groupe des vignes américaines. 

(1) De CandoUe, loc, ciL, p. 627-639. 

(2) Spach, Suite à Buffon, loc, cit., p. 208. 

(3) C. L. Blume, Bijdrajen tôt deFbra van Nederlandsck Indiê, 1. 1, p, 194-195. 

(4) k. G. Rotb, Novae plantarum species, 1821, p. 156-158. 

(5) J. D. Hooker, C. B., The flora ofBritish India, vol. I, p. 644-663. 

(6) J.-E. Planchon, journal : la Vigne Américaine, 

(7) Lunaret, in Revue Horticole, 1880-81-82. 

(8) Romanet du Caillaud, in Revue Horticole, 1881. 

(9) Engelmann, in Bush et Meissner, 

(10) Bush et Meissner, loc. cit. 

(11) Elias Durand, les Vignes et les vins des États-Unis (Bulletin delà Société 
zoologique d'acclimatation, 1862, t. IX). 

(12) J.-E. Planchon, les Vignes américaines, loc. cit. 

(13) A. Millardet, Histoire des principales variétés et espèces de Vignes amé- 
ricaines. Paris, G. Masson, éditeur. 



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^08 AMPÉLOGRAPHIB GÉNÉRALE 

A. VTGNES INDIGÈNES DE L* ANCIEN CONTINENT 

1** Vigne flext^tise — Vitis flexuosa Thunb. {Act., soc, y 
lirm. , II, p. 332). —Vitis indica Thunb. {FI. Jap, , p. 103, non 
Linn.). 

D'après Planchon (1), « cette espèce, qui croît au Japon et 
qui n'est peut-être pas introduite en Europe, est remarquable par 
ses feuilles alternes, petites, de 10 centimètres au plus de lon- 
gueur, mais le plus souvent de 5 à 6 centimètres, de forme orbi- 
eulaire deltoïde, généralement indivises, çà et là légèrement 
trilobées, à sinus pétiolaire tellement ouvert qu'elles semblent 
parfois tronquées à la base, à contour muni de dents courtes, 
triangulaires, aiguës et mucronées, à sommet plus ou moins 
euspidé. Leur consistance est membraneuse; elles ont cinq ner- 
vures principales, portant en dessous quelques poils simples, 
serrés sur la feuille naissante, très rares sur la feuille adulte. Les 
ramuscules, flexueux, portent quelques flocons de duvet roux 
aranéeux. Les vrilles sont à type discontinu. Les grappes de fleurs, 
eourtement pédonculées, ne dépassent pas la longueur des 
feuilles, mais sont deux ou trois fois plus longues que les pétioles. 
Elles sont allongées, un peu ramifiées dans le bas. Les fleurs, tout 
à fait conformes à celles des vrais Vitis, ont des pédicelles grêles et 
glabres. L'ovaire chez les fleurs hermaphrodites est ovoïde avec 
tin style presque aussi long que lui. » Le fruit n'a pas encore été 
décrit. 

2*» Vigne de Walich —Vitis Walichii De Cand. (Prodr.). — Vitis 
parvifolia Roxb. 

Très voisine de l'espèce précédente, mais en différant cepen- 
dant par ses feuilles plus petites, à contour triangulaire, à aspect 
plus luisant et presque absolument glabres même à l'état naissant, 
la vigne de Walich, qui croît au Népaul, a ses feuilles subcordi- 
formes, acuminées, tronquées à la base, deux ou trois fois plus 
petites que celles de la vigne commune, lisses sur les deux faces, 
bordées de dentelures pointues; et ses inflorescences, thyrses 
facémiformes, sont plus courtes que les feuilles. Les pétales sont 
cohérents; le style est très court, le fruit est rond, noir, de la 
grosseur d'un pois. Les graines ressemblent à celles du F; £fey- 
neana. 

0) J.-E. Planchon, journal : la Vigne américaine^ 1883, p. 181-187. 

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HISTOIRE BOTANIQUE DES VITIS AUTRES QUE LE YITIS VINIFERA 309 

3' Vigne de Java — Vîtis sylvestris Blum. [Bydr.^ p. 794). 

Plusieurs auteurs, dit Planchon (1), rapportent comme syr 
nonyme, au Vitis flexuosa le Vitis sylvestris de Blum. [Vitis 
flexiiosa var. Malayana Miquel), plante de Java qui en est 
pourtant bien distincte par ses feuilles enduites dans leur jeu- 
nesse d'un épais duvet ferrugineux et surtout par ses grappes 
plus grandes, ramifiées, dont les axes sont couverts d'un duvet 
roux. C'est aussi ce qui ressort de la description suivante de 
Spach (2) : Feuilles arrondies, profondément cordiformes, acu^ 
minées, denticulées, aranéeuses en •dessous. Vrilles paniculées. 
Ramules jeunes et pétioles légèrement velus. Panicules lâches, 
allongées. Baie d'un bleu noirâtre et de la grosseur d'un pois. 

4** Vigne à fevilles tronquées — Vitis truncata Blum, (/. c.^ 
page 195). 

Feuilles ovales, acuminées, tronquées à la base, bordées de 
dentelures obtuses et glanduleuses; veines de la face inférieure 
pubescentes. Panicules opposées aux feuilles et de leur longueur. 

Cette espèce "habite la province de Tjandjor, principauté de la 
partie occidentale de Tîle de Java, au S. de Batavia et à l'E. de la 
baie Zandbogt. Elle y fleurit en décembre. 

5* Vigile cymetise — Vitis cymosa Blum. {loc. ctV.,p. 195). 

Feuilles cordiformes, acuminées, cotonneuses en dessous, 
Cymes pédonculées trifides, plus courtes que les feuilles. 
Cette vigne croît aux Moluques. 

6* Vigne hétérophylle — Vitis heterophylla Thunb. [Flor^ 
Jap.). Blum. (/. c). 

Classée par Spach dans les vraies vignes, cette espèce est com^ 
prise par Regel (3) dans son premier groupe caractérisé par: ïn- 
florescentia cymosa. Petala sub-anthesipatentitty nondecidua, et en 
effet la corolle n'est pas en capuchon, et n'est pas soulevée par 
les étamines, au moment de l'anthèse, caractère essentiel des 
vraies vignes; inutile donc d'insister davantage. 

V Yama-bouto — Vitis ficifolia Bunge {Enum., p. 12). — Vitis 
Thunbergii, Lieb. et Zuccari. — Vitis Sieboldii Hortul. ; 
Vitis Labrusca, C. Ficifolia Regel ; Vitis Labrusca Fran^ 

(1) J.-E. Planchon, journal : la Vigne américaine, 1883, p. 181-187. 

(2) Spach, Suiie à Buffon^ loc. cit. 

(3) E. Regel, Conspectus specierum gêner is Vitis regionum Americx borealiSfeic 



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310 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

chet et Savai; Viiis flexuosa Hort. Burdigal. non Thunb. ; 
Yamai-boto Hort. Lunaret (1). 

Cette vigne est dioïque ; les individus m&les se couvrent de 
fleurs de la base au sommet, et cette floraison n'est arrêtée que 
par les gelées d'automne; les sujets femelles se couvrent égale- 
ment de fruits aux grains noirs, petits et arrondis, serrés le 
long des ramifications d'une petite grappe dont les fleurs semblent 
plongées dans le duvet cotonneux qui couvre les axes et les 
pédicelles. 

Elle paraît occuper dans les régions tempérées et froides de 
l'Asie Orientale une aire géographique très étendue. On la trouve 
surtout au Japon. Malheureusement elle ne résiste pas au phyl- 
loxéra. 

8* Vitis Coignetix Pulliat (in litteris). — Vitis rugoda 
Naudin. — Vitis Labrusca Thunb. 

Confondue parla plupart des auteurs avec l'espèce précédente, 
celle-ci, dit Planchon (2), s'en distingue aisément par son feuil- 
lage plus ample, le duvet de ses feuilles moins épais et surtout 
par ses grappes beaucoup plus grandes, moins serrées, à grains 
beaucoup plus gros et qui, au lieu de rappeler des groseilles, ont, 
à l'état sec, presque 10 millimètres de diamètre. En voici, toujours 
d*après le savant botaniste J.-E. Planchon, la description com- 
plète : « Sarments de l'année précédente striés, non anguleux, 
glabres, à moelle assez large, ceux de l'année couverts d'un duvet 
roux, floconneux-aranéeux, assez dense sur les parties jeunes, 
disparaissant plus ou moins sur les inférieures plus âgées. Pas 
de poils glandulifères. Feuilles longuement pétiolées (10-42 cent.), 
orbiculaires, anguleuses à trois lobes peu marqués, fortement 
dentées, à dents inégales, triangulaires, aiguës, subcuspidées ou 
mucronées. Sinus basilaire largement ouvert, consistance mem- 
braneuse assez ferme (plus épaisse dans les échantillons cultivés). 
Face supérieure glabrescente, l'inférieure, recouverte d'un épais 
duvet formant une couche dense de couleur fauve. Cinq nervures 
principales dont les deux basilaires peu marquées et ne répondant 
presque jamais à un lobe. Veines très marquées, denticulées, cir- 
conscrivant des surfaces un peu huileuses. Vrilles discontinues ; 
quelquefois quatre de suite, quelquefois deux seulement. Feuilles 
des extrémités des sarments étalées de bonne heure. Grappes 
longuement pédonculées, souvent munies d'une vrille, plus 

(1) J.-E. Planchon, journal : la Vigne américaine^ 1883, p. 181-187. 

(2) Id., ibid. 



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HISTOIRE BOTANIQUE DES VITIS AUTRES QUE LE YITIS VINIFERA 311 

courte que la feuille correspondante. Corolle en capuchon, glabre 
Fleurs mâles à pédicelles grêles, glabres. Étamines longues. 
Fleurs hermaphrodites sur un pied différent, à pédicelles un peu 
courts, à étamines à peu près de la longueur de Tovaire. Celui- 
ci ovoïde, prolongé en un style à peine plus court que lui. 
Grappes fructifères à grains peu nombreux (dans l'échantillon du 
Muséum 5 dans une grappe, 9 dans l'autre), espacés, globuleux, 
d'environ 0", 10 de diamètre, couleur inconnue, pépins au nombre 
de 2 à 3 dans chaque fruit, ovoïdes, à bec court, à base légère- 
ment échancrée, à 2 fossettes ventrales, raphé filiforme, disque 
chalazique arrondi, saillant, entouré d'un sillon circulaire. Sur- 
face de la graine lisse ; couleur fauve foncé. » 

Cette vigne a été trouvée à l'état spontané par le docteur Albrecht 
ei par Maximowicz en 1864 à Hadokate (lie Yesso). 

9* Vigne glabrescente — Vitis glabrata Heyne (in Eotb. Nov. 

Spec, 156); De Can(J. {Prodr., I, 634). —V. Kleinii) Wall. 

Ca/., 6008 C and? h).— y. indicsi {Wall. Cat. S993?C).— V. 

Zeylanica {Russell Wall. Cat. 5993 ? C. — Rheede Hort. Mal. 

VII, 13, t. 7).— V. Latifolia Roxb. {FI. Ind. I. 661) (1). 
La plante entière est presque glabre ; les feuilles sont franche- 
ment cordées à 3-7 lobes ; les pédoncules assez courts portent une 
mince vrille fourchue, les pétales sont distincts et les fleurs rouge 
brunâtre sont petites. (Roxb., FI. Ind., 1,661.) 

Tiges faibles, creuses, très grimpantes, striées, généralement 
presque glabres. Feuilles luisantes de 6-8 pouces. Fleurs très 
petites en cymes, thyrsoïdes, petites et un peu compactes. Pédon- 
cules portant une longue vrille filiforme un peu au-dessous de la 
cyme. Style 0. Fruit de la taille d'une groseille, noir, à deux 
graines. Graines de 1/3 sur 1/4 de pouce, elliptiques, avec un 
tubercule linéaire sur le dos, et à bords transversalement rugueux, 
obtusément cannelées sur la face ventrale. 

Habit. : Nord de l'Inde occidentale; KumaônetMoradab, Assam, 
Silhet, et la péninsule occidentale de Coucan et de la côte de 
Coromandel en allant vers le Sud. (Hooker, loc. cit., p. 652.) 

10** Vigne de Heyne — Vitis Heyneana Rœm et Schult. 
{Syst.) ; De Cand. {Prodr.). — Vitis Cordifolia Roth (non 
Michaux). — Vitis Indica(£rô. Ham. ; Wall. Cat. 5994 ?E. 
— ^Vitis rugosa ( Wall. Cat. 5994 a,b,Cf and d in part.) — Vitis 
Labrusca Linn. var. Regel. — Cissus vitiginea, Roxb {FL 

(i) Dans un travail récent de J.-E. Planchon, cette espèce est décrite sous le 
nom d'Ampelocissus latifolia. 



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312 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

Ind.j I, 406 {note of Linnœus). — Alima? cristatum {WalL 
Cat. 4994).— Vitis lanata, Roxb. [FL Ind., I. 660). 

Branches, pétioles et cymes plus ou moins pubescentes ou- 
tomenteuses. Feuilles cordiformes courtement acuminées, mem- 
braneuses. Pédoncules portant une vrille simple ou fourchue. 
Pétales cohérents au sommet. (Roxb., FL Ind., I. 660). 

Plante très variable quant à la taille, à la forme et au revête- 
ment des feuilles ; habituellement elles ont 3-6 sur 1 3/4 à 3 
pouces, quelquefois elles sont plus larges, ordinairement légère- 
ment pubescentes, d'autres fois elles sont feutrées en-dessous ou 
presque glabres. Fleurs petites, vertes, formant une cyme thyrsoïdo- 
paniculée. Pétales cohérents au sommet, rarement séparés. Fruit 
de la taille d'un gros pois, rond, pourpre, à 4 graines. Graines de- 
1/6 sur 1/8 de pouce, ob triangulaires, submarginées, arrondies et 
lisses sur le dos avec un petit tubercule spatule, à face ventrale 
cunéiforme avec une dépression peu profonde linéaire de chaque 
côté de la crête. 

Habit. : Himalaya tropical, de Kashmir et Jamu^ ait. 1 à 400O 
pieds et Kumaon, ait. 6 à 7000 pieds, à Sikkim, ait. 15,000 pieds; 
Assam, les monts Khasia, Chiltagong, Birma et les Circars. 

On peut distinguer les variétés ci-après : 

Var. I. Rugosa: feuilles ovales ou cordées-ovales très grandes, 
revêtues en dessous d'un tomentum dense comme tressé, tiges 
plus épaisses que dans le type, avec une écorce foncée et cadu- 
que. Habit. : Himalaya et Tenassarim. 

Var. h. Glabra: feuilles presque tout à fait glabres, tiges plus 
minces que dans le type se rapprochant du V parvifolia. Habit. : 
Garawal et monts Khasia. (Hooker, loc, cit., p. 651). 

H'» Vigne trifide —Vitis trifidaRoth. (/.c.);De Cand. (Prorfr.). 

Feuilles cordiformes orbiculaires, trifides au sommet, pubes- 
centes-grises en dessus, cotonneuses-ferrugineuses en dessous,, 
sinuolées-dentées. Corymbes bifides, densiflores. 

Cette vigne habite Flnde. 

12** Vigne trilobée — Vitis triloba Roth (/. c.) ; De Cand. 
{Prodr,). 

Feuilles cordiformes-trilobées, pubescentes en dessus, coton- 
neuses-ferrugineuses en dessous, incisées, dentées, acuminées; 
lobes presque égaux. Grappes ovales, cotonneuses. 

Cette espèce croît dans l'Inde. 

13** Vigne cotomieiise — Vitis tomentosa Roth. (/. c). 



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HISTOIRE BOTANIQUE DES VITIS AUTRES QUE LE VITIS VINIFERA 31 a 

Feuilles cordiformes trilobées , cotonneuses, dentelées, lobe 
terminal ovale ; lobes latéraux semi-lunés. Grappes ovales,, 
denses, cotonneuses. 

Cette espèce croit dans Flnde. 

14® Vigne barbue — Vilis barbata Wall, (m Roxb,, FI. Ind. 
ed, Carey,ll, 478).— Vitis latifoliaHb. Ham.; Wall. {Cat. 
5994? G.).— V.lanataHb. Roxb. ; Wall. (C«/. 5995, c,rf)(l). 

Branches, pétioles et pédoncules couverts de nombreux poils^ 
capités, longs, étalés, glandulaires ; feuilles cordées-ovales, 
membraneuses; pédoncule aplati de 4 à 8 pouces de long por- 
tant, au-dessus de la partie moyenne, une longue vrille mince 
fourchue ; cymes régulièrement paniculées aussi longues que le 
pédoncule. (Wall, in Roxb., FL Ind. éd. Carey, II, 478). 

Branches assez fortes, creuses, brun foncé ou presque noires. 
Feuilles de 8 pouces à 1 pied ou plus, franchement cordées- 
ovales, sinuées, dentées, quelquefois sous-lobées, glabres au- 
dessus, pubescentes ou densement tomenteuses en-dessous. 
Fleurs sessiles en cymes ovales, larges, lâchement paniculées. 
Fruit de la taille d'une grosse groseille, noir, courtement pédi- 
cellé. Graines, de 2/5 sur 1/4 de pouce, elliptiques, à dos aplati 
superficiellement sillonné, à face ventrale à crête saillante pres- 
que mousse. 

Espèce très distincte, connue surtout pour ses longs poils 
étalés. Walich décrit la fleur comme étant tétramère, mais bien 
qu'ilen puisse être ainsi quelquefois, il est certain qu'elle est géné^ 
paiement pentamère. 

Habit. : Monts Khasia, ait. de à 3,000 pieds; Assam, Silhet,. 
Pegtt et Tenasserim. (Hooker, loc. cit. y p. 651.) 

15** Vigne du fleuve Amour — Viiis Amurensis Maximowicz. — 
Vitis vinifera Lin., var. Amurensis Regel. 

Voici les caractères qu'en AonneY Ampélographie américaine {2): 
(c plante médiocrement vigoureuse (dans les collections de l'école 
d'agriculture de Montpellier). Saurments à vrilles discontinues. 
Bourgeonnement très précoce. Feuilles le plus souvent trilobées, 
avec deux lobules basilaires, quelquefois entières et arrondies,^ 
avec le sinus de la base légèrement ouvert ; un peu gaufrées entre 
les toervures ; nervures et sous-nervures rougeâtres. Pieds mâles 

(1) Dans un trayail récent de J.-E. Planchon, cette espèce est décrite sous le 
nom à* Ampelocissus tarbata. 

(2) Ampélographie américaine de Foëx et Viala , loc. cit., p. 14. 



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314 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

nombreux; chez les individus fertiles les grappes sont petites, et 
les grains petits, noirs, avec une pulpe peu abondante, renfer- 
mant deux ou trois graines à bec court et pointu, échancrées à Tex* 
trémité supérieure avec un raphé saillant et étroit. 

« Le V. Amurensis existe à l'état sauvage dans la Mongolie 
orientale et dans la vallée du fleuve Amour. Sa non-résistance au 
phylloxéra a été constatée. » 

16** Vigne de Fabbé David — Spinovitis Davidi. Rom. 

Cette espèce et la suivante, introduites en France par Ro- 
manet du Caillaud, ont été découvertes par le savant missionnaire 
lazariste Tabbé David dans la province chinoise de Ghen-si, sur le 
versant septentrional et sur le versant méridional de la chaîne du 
Tsing-Ling, vaste massif montagneux gui sépare les bassins des 
deux grands fleuves de la Chine, le Hoang-Ho et TYang-Tsé- 
Kiang. 

Le Spinovitis Davidt appartient au versant septentrional; il 
croit à une altitude de 1100 à 1200 mètres environ par Si"" latitude 
nord et 106* longitude est, aux environs du village d*Inhiajco, 
dans la vallée du Lao-Yu, l'un des contreforts du Tsing-Ling ; la 
pente rocheuse qu'il couvre de ses lianes impénétrables est exposée 
au midi. Le sol est un terrain primitif, analogue à celui du 
Limousin et de la Bretagne (1). 

Cette espèce présente les caractères suivants: « Tige grêle, 
recouverte dans ses parties herbacées et sur les nœuds de poils 
glanduleux, rouges, épais, rigides, serrés vers les extrémités ; 
vrilles discontinues bifurquées avec quelques poils raides. 
Feuilles assez petites, entières, cordiformes ou orbiculaires, 
dents atténuées, deux dents plus accusées marquent la place des 
lobes latéraux inférieurs; sinus pétiolaire assez échancré; face 
supérieure glabre, d'un vert terne ou bronzé chez les feuilles 
adultes, blanchâtre et légèrement tomenteuse, avec quelques 
poils rouges, raides chez les jeunes feuilles ; face inférieure à 
nervures et sous-nervures très saillantes, à poils épineux assez 
nombreux, blanche, recouverte sur toute la surface d'un duvet 
tomenteux, court et très serré; pétiole lavé de pourpre avec des 
traces aranéeuses et des poils très nombreux faisant un angle 
obtus avec la feuille. Raisins noirs ou blancs, à grains petits de la 
dimension d'un gros cassis. Graine (S ""* à 6 """" X 4 """, 5), glo- 
buleuse, légèrement échancrée à la partie supérieure. Ghalaze 
peu apparente, généralement circulaire, avec un raphé presque 



(I) Romanet du Caillaud, Hevue horlicole, 1883, p. 53. 



L 



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HISTOIRE BOTANIQUE DES VITIS AUTRES QUE LE VITIS VINIFERA 315 

toujours rudimentaire qui se perd dans le sillon médian (1). » 
D'après Romanet du Gaillaud, les chrétiens de la montagne 
du Lao-Yu fabriquent avec le raisin du Spinovitis Davidi, un vin 
rouge, doux et acide en même temps, d'un goût aromatique 
spécial, rappelant la framboise ; ce vin est très bon, dit-il, mais 
&ible ea alcool. 

— 17* Vigrie de Romanet — Vitis Romaneti. 

Son habitat se trouve sur le versant méridional du Tsing-Ling 
où, comme sur le versant septentrional, le sol est aussi exclusi- 
vement granitique. L'abbé David l'y a rencontrée près du village 
de Ho-Chen-Miao, dont l'altitude est de 1390 mètres. La 
latitude de ce point est d'environ 33"* N. et sa longitude 
vers lOo" E. 

Suivant Romanet du Caillaud (2), les feuilles du Vitis Roma- 
neti sont plus lancéolées et plus régulières que celles du Spino- 
vitis Davidi dont le feuillage est polymorphe (3), car sur un pied 
il n'est pas rare de trouver des feuilles à deux, trois ou quatre 
échancrures très accentuées et d'autres en forme de cœur ; et il 
semble que le V. Romaneti comprenne deux variétés : l'une aurait 
le feuillage couleur vert-bouteille et glabre, l'autre vert-pomme 
clair et légèrement tomenteux. Le fruit du Vitis Romaneti n'a pas 
encore été étudié, mais de ce que les pépins sont moins gros que 
ceux du Spinovitis Davidi on peut, dit Romanet du Caillaud, 
présumer qu'il est un peu plus charnu. « Les graines (4""*, 5X J""", 5) 
sont globuleuses; leur chalaze peu saillante, allongée, se confond 
avec le raphé qui se perd promptement dans le sillon médian (4). » 

B. VIGNES AMÉRICAINES. 

J.-E. Planchon (5) les divise en deux sections : 

1° MUSCADINIA. 

2*" EuvTTES ou Vignes proprement dites, subdivisées elles- 
mêmes en deux séries : 

a. Raisins à gros grains ; 

b. Raisins à petits grains. 

i^ Section. Muscadinia. — Séparée des Euvites à raison de ses 

{{) Ampélographie américaine, loc. cit., p. 14. 

(2) Romanet du Caillaud, Eeme horticole, 1883, p. 53 et suiv. 

'3) V Ampélographie américaine ne mentionne pas cette particularité. 

(4) Ampélographie américaine, loc. cit., p. 14. 

(5) J.-E. Planchon , les Vignes américames, loc. cit., p. 101. ^ 



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316 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

caractères de végétation et de fructification, cette section ne com- 
prend qu'une espèce, le Vùis rotundifolia Mich. 

l** Vitis rotundifolia Michaux {Flor, bor. amer. y H, p. 231) ; 
De Cand. {Prodr,, I, p. 635); Durand). — Vitis vulpina (en 
parlie). Torrey et Gray. Ëngelmann et la plupart des auteurs 
américains. 

Vulgairement : Miiscadine^ Bullace^ Bullet Grape (raisin à 
balles), Southern fox Grape. 

Espèce vigoureuse, luxuriante, dont les tiges flexibles et 
élancées grimpent au sommet des plus grands arbres ; différant 
de toutes les autres vignes par le bois, le feuillage, le fruit et le 
mode de culture. L'écorce est claire, unie, jamais fendillée, et ne 
se détache point en lambeaux, comme chez notre vigne d'Europe 
et chez toutes les autres vignes d'Amérique. Les feuilles petites, 
arrondies, cordiformes avec de grosses dentelures triangulaires, 
sont glabres sur les deux faces et plus luisantes en dessous qu'en 
dessus. Les vrilles toujours simples sont opposées une à une à 
chaque feuille, sauf là où des grappes en tiennent place. Les 
grappes à fleurs sont petites ; les fleurs mâles sont portées sur 
des pieds distincts de ceux des femelles, et chaque grappe fruc- 
tifiée n'a qu'un petit nombre de grains de trois à neuf. Les 
grains sont gros, de couleur purpurine ou ambrée, d'un goût 
et d'un parfum particuliers, durs comme des balles ; ils se dé- 
tachent un à un à mesure qu'ils mûrissent. Les graines, au 
nombre de 2 ou 4 dans chaque baie, sont luisantes, de couleur 
fauve olivâtre clair, et d'après Planchon présentent les carac- 
tères suivants : forme générale ellipsoïdo-ovoïde-subpyriforme ; 
face ventrale un peu carénée; dos un peu convexe, offrant vers 
le milieu de la ligne médiane une dépression (région chala- 
zique) d'où partent, en rayonnant, quelques rayons superfi- 
ciels. 

Très répandue dans les États du Sud des États-Unis, cette espèce 
y est strictement confinée, puisqu'au delà du Potomac elle parait 
devenir stérile; aussi, malgré sa parfaite immunité (1) contre le 
phylloxéra, immunité due à un goût astringent et acre de ses 
racines, n'est-elle chez nous, accessible à la culture que dans la 
région méditerranéenne. Et encore sa non-valeur comme porte- 
greffe, l'impossibilité presque absolue d'en obtenir des boutures 
et la nécessité de ne point la tailler, jointes à la difficulté d'en 

(1) Cette espèce et ses variétés sont aussi à l'abri du roi et du mildew. 

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HISTOIRE BOTANIQUE DE8 VITIS AUTRES QUE LE VITIS YINIFERA 817 

récolter les fruits, rendent-ils le succès pratique de pareilles plan- 
tations peu probable (1). 

2* Section. Euvites. — 1'** Série. — Raisim à gros grains. 

2** Vitis Labrusca Linné. — Vulgairement : Fox Grape, 
Northern Fox Grape, Vigne ferrugineuse. 

Vigne grimpant souvent au sommet des plus grands arbres. 
Les tiges ont une écorce lâche fendillée. Les feuilles amples, 
cordées, denticulées sur leurs bords, entières ou à trois lobes peu 
profonds, sont revêtues d'une laine ou d'un duvet épais, rouilleux 
ou quelquefois blanchâtre et présentent vis-à-vis de chacune 
d'elles, partout où il n'y a pas d'inflorescence, une vrille bran- 
chue. Les grappes fertiles, courtes, portent de gros fruits généra- 
lement d'un bleu foncé à pulpe peu fondante, d'un gouttant soit 
peu âpre et ressemblant à celui du cassis (goût foxé), dont ils ont 
aussi l'odeur. Chacun des grains contient deux, trois, quatre 
graines. Ces graines sont grandes, entaillées, et on ne voit point 
de raphé dans la rainure qui s'étend de la chalaze à l'entaille. 

D'après Engelmann, cette espèce s'étend de la Nouvelle-Angle- 
terre à la Caroline du Sud, y compris les monts Alleghanys, mais 
elle est étrangère au Mississipi. 

3** Vitis Lincecumii Buckley (spec. nova, inédit.) ; Du- 
rand (in Bull, Soc. (Facclimat.y t. IX 1862), vulgairement: 
Post'Oak'Grape, Pine-wood-Grape. 

Cette vigne, très commune au Texas, dans la Louisiane occi- 
dentale et dans l'Arkansas, dans les terrains sablonneux où crois- 
sent le pin et le chêne appelé Post-oak (Qtœrcus obtusifolia)^ 
y forme d'épais buissons, et ses rameaux longs de 1 "", 20 
à 1 "", 50 sont rarement grimpants. Elle ressemble par son feuil- 
lage à certaines formes de Labrusca^ avec lesquelles on l'avait con- 
fondue jusqu'à ce que Buckley l'ait distinguée comme espèce : 
<( Les feuilles sont cordées (2), très grandes, plus larges que longues 
et de deux formes différentes : les unes entières et dentées, les 
autres principalement sur les branches fertiles, à cinq lobes pro- 
fonds et arrondis à leur extrémité ; la face supérieure est parsemée 

(i) Le dernier chapitre du tome II sera consacré à Tutilisation des vignes 
américaines et à leur résistance aux divers ennemis de la vigne. Nous aurons 
donc alors Toccasiont^ute naturelle de revenir avec plus de détails sur ce sujet, 
et de modifier, d'ici là, saivaRt l'enseignement éventuel de Texpérience, les 
appréciations, que nous alim émettre sur les vignes américaines. 

(2) Elias Durand, lœ. dt.^ p, 485. 



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318 AMPÉL06RAPHIE GÉNÉRALE 

de touffes de poils arachnoïdes de couleur fauve (1), et l'inférieure 
est couverte d'un épais tomentum de même couleur; les rameaux, 
les pétioles et les nervures sont également couverts d'un épais 
duvet de couleur rougeâtre. » Les grappes plus courtes que les 
feuilles portent des grains gros, noir-pourpre, d'un goût très 
agréable et d'une bdeur très suave; par malheur, à peine le 
raisin est-il mûr qu'il s'égrappe et tombe. 

4® Vitis candiccais Engelmann ; — Vitis mustangensts 
Buckley ; — Vitis Caribxa var. coriacea Chapm. (d'après 
Planch.), vulgairement: ift/s^on^-Gra/?^, c'est-à-dire, vigne 
de cheval sauvage. 

Plante grimpante ; ses feuilles cordées, entières ou profondé- 
ment lobées, presque sans dents, glabres, excepté sur les nervures 
qui portent des poils blancs allongés, et d*un vert foncé sur la 
face supérieure, sont recouvertes à la face inférieure d'un duvet 
blanc compact. Les grappes sont petites, irrégulières; les grains 
sont gros et serrés, et leur goûl est acre et brûlant à raison du suc 
rouge vif que contient la peau ; celle-ci enlevée, la pulpe devient 
d'une saveur très agréable. Les graines se rapprochent de celles 
du V. Labrusca; elles sont plus larges, ont un bec plus court et 
sont moins distinctement entaillées. 

Cette espèce croit au Texas, dans la partie orientale du Nou* 
veau-Mexique et dans l'Arkansas ; elle est d'une vigueur extraor- 
dinaire et sa fertilité est si grande que le professeur Buckley dit 
avoir retiré d'un seul pied de cette plante 193 litres de moût. 
Ajoutons cependant que ce moût a besoin d'être sucré au 
moment de la fermentation. 

5** Vitis monticola Buckley. 

Cette espèce qu'Engelmann dit n'être qu'une variété du itis 
sBstivalis et qui, lorsqu'elle se trouve dans les bois ombragés, 
prend une forme se rapprochant du Vitis] cordifolia, est ainsi 
décrite par Elias Durand (2) : « On rencontre cette vigne dans la 
partie septentrionale du Texas et plus au nord. Elle est étalée 
sur la terre et sur les buissons, ses sarments ont rarement plus 
de cinq à six pieds de long. Ses feuilles sont presque glabres, 
cordiformes avec une échancrure profonde et étroite ; elles sont 
dentées sur les bords et quelquefois à trois lobes peu saillants. 

(1) Diaprés VAm^élogrtxphie amériaine, de Foex et de Viala, les feuillet 
adultes du V. Lincecumii seraient glabres à la face supérieure. 

(2) Elias Durand, loc. cit., p. 484. 



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HISTOIRE BOTANIQUE DES VITIS AUTRES QUE LE VITIS VINIFERA 319 

Les rameaux, les pétioles et les nervures des feuilles sont 
recouverts d'un duvet arachnoïde ; les grappes sont fortes, com- 
posées ; le grain, de moyenne grosseur blanc ou ambré, est le plus 
agréable de tous les raisins américains. » 

2* Série. Raisins à petits grains. 

6* Vitis Berlandieri Plandion {Vitis monticola Seedling 
Onderdouk ; Vitis cordifolia coriacea D. Davin), vulgairement : 
Surret mountain (incorrectement pour Sweet mountain). 

Espèce nouvelle, créée par J.-E. Planchon, que Millardet 
donne comme synonyme du Vitis monticola de Buckley. Or, dans 
le Vitis monticola les grains sont blancs, de grosseur moyenne 
ou grands, très agréables au goût, tandis que dans l'espèce Ber- 
landieri les grains sont petits, noirs et d'un goût assez médiocre : 
il n'est donc pas possible de les assimiler. 

« Le nom de Berlandieri, que je propose d'attacher à cette 
espèce, est celui du botaniste voyageur suisse qui, le premier, la 
recueillit au Nouveau-Mexique ou au Texas en 1834. Cette vigne 
est remarquable par ses rameaux très nettement anguleux (pen- 
tagonaux sur Taxe primaire), caractère qu'on retrouve chez le 
Mustang {Vitis candicans), le Post-oak ( FiVw Lincecumit), le Vitis 
cinerea, mais qui manque chez les vrais œstivalis. Le duvet qui 
en occupe les feuilles adultes, les pétioles, les tiges, tantôt 
sen'é en couche grisâtre, tantôt clairsemé sur les nervures, se 
résout en petits flocons ramassés et non étirés en fils aranéens 
comme ceux du Labrusca. Les vrilles sont discontinues; les 
feuilles des extrémités des jeunes pousses, au lieu d'être long- 
temps pliées en gouttière au-dessus des feuilles suivantes, 
comme chez les riparia, sont étalées de bonne heure en lame 
plate et souvent teintée de rose. Par là, notre espèce rappelle 
les œstivalis dont elle diffère nettement par ses rameaux angu* 
leux. Les grappes de ses pieds fertiles sont pédonculées; les 
grains (baies), petits (comme un grain de poivre), noir violacé 
avec une légère fleur pruineuse; pulpe fondante, peu abondante, 
acidulé et un peu âpre, peut-être par défaut de maturité (ils ne 
sont pas même en véraison en ce moment, 24 août 1880 à l'Ecole 
d'agriculture); graines (d'après l'échantillon de Wright), au 
nombre de deux, très largement ovoïdes, aplaties à leur face, 
très convexes sur le dos, à bec très court et très obtus, échan- 
crées à l'extrémité; raphé peu saillant en avant, très enfoncé, 
dans le sillon qui aboutit à la fossette chalazique (dans l'échan- 



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320 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

tillon n** 2412 de Berlandier, une graine unique par avortement 
a sa face renflée, non aplatie, l'ensemble des caractères res- 
tant le même). 

« Cultivé à souche basse, sans support, le VitisBerlanâieri 
•étend en tous sens sur le sol un fouillis de rameaux grêles, 
garnis de feuilles de grandeur moyenne ou petites, orbiculaires 
ou cordiformes, entières ou trilobées, avec les lobes latéraux 
souvent peu marqués ; sinus pétiolaire très ouvert, dents du pour- 
tour largement triangulaires, courtes, mucronées ; consistance 
épaisse, rigide; couleur vert intense jen dessus, plus pâle en 
dessous, mais avec un luisant particulier, presque de vernis, 
chez les formes glabrescentes ; duvet grisâtre chez les formes 
tomenteuses. 

«Insignifiante ou nulle pour la production directe, cette vigne 
sera probablement un porte-greffe de premier ordre en tant que 
résistance au phylloxéra (1). » 

6** Vitis œstivalis Michaux. Vulgairement, Summergrape. 

Espèce répandue dans les bois, les taillis, les fourrés de presque 
tous les États de TAmérique du Nord : elle peut grimper au 
sommet des arbres, mais le plus souvent elle est rampante sur 
la terre et sur les broussailles. Ses feuilles sont plus minces que 
celles du Labrusca, plus fortement dentées, plus accentuées et à 
lobes plus allongés; dans le jeune âge, elles sont toujours très 
laineuses et cotonneuses, le plus souvent rouge clair ou rouillées, 
plus tard elles sont plus ou moins glabrescentes en dessus, et 
portent en dessous, sur les nervures et les veines, un duvet 
floconneux ou clairsemé. La grappe est longue et composée ; les 
grains sont petits, presque toujours couverts d'une fleur et ren- 
ferment 2 à 3 graines. La maturité est assez tardive, malgré le 
nom de raisin d'été. Les graines ont le raphé très proéminent et 
la chalaze, plus ou moins circulaire, est fortement développée. 

V Vitis cinerea Engelmann. 

Le Vitis cinerea se rencontre dans les bas-fonds et sur les bords 
des lacs dans le Missouri, dans les riches alluvions de la vallée du 
Mississipi, du centre de TlUinois, jusqu'à la Louisiane et au 
Texas ; on le trouve non moins abondamment dans certaines loca- 
lités voisines de Saint-Louis. 

Ses caractères permettent de le considérer comme voisin du 
V. Berlandieri et du V. ssstivalis. 



(i) J.-E. Planchon, journal : la Vigne amériame, p. 188. 



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BISTOIRE BOTANIQUE DES VITIS AUTRES QUE LE VITIS VINIFERA 32i 

S'^Vitis Caribœa De Candolle {Prodr.,L, p. 634); — Vùis 
indica Humb., Bonpl. et Kunth. 

Cette espèce, qui n'a fouraî aucune variété cultivée et dont le 
raisin noir peu juteux et très acide ne se mange pas, ressemble 
assez par ses feuilles très duveteuses en dessous au VitisLabrusca; 
mais, d'après Planchon, elle s'en distingue par ses grappes beau«- 
coup plus longues, et par le duvet qui se détache de ses rameaux 
et de ses pétioles en lambeaux irrégnliers, le plus souvent 
allongés comme des mèches cotonneuses. 

On ne la trouve aux États-Unis que dans la Floride. Elle est 
très commune le long des côtes du Mexique, aux Antilles, dans la 
Nouvelle-Grenade, etc. 

9« Vitis Califomica Benth. ; — Vitis Caribœa Hook et Avu. 

C'est une vigne très vigoureuse et très commune dans la 
Californie, la Sonora et la partie occidentale du Nouveau-Mexique, 
qui n'a encore fourni aucune variété utile ; le fruit a pourtant un 
goût assez agréable. Ses feuilles sont arrondies, petites, cordées^ 
d'un vert lustré à la face supérieure, d'un vert plus clair et 
portant des bouquets de poils raides sur les nervures et les sous- 
nervures à la face inférieure. Les fruits sont gros; les grains 
petits et noirs. Les graines, presque globuleuses, présentent une 
chalaze saillante, allongée, se confondant avec le raphé qui se 
perd dans le sillon ou se continue jusque sur la face ventrale. 

40* FeVi5 iîrizomca Engelmann. 

Espèce douteuse, se rapprochant beaucoup de la précédente 
d'après Engelmann, et plutôt du Vitis cordifolia Mich. suivant 
Planchon (1). 

11* Vitis rupestris Scheele. 

Cette vigne nous vient des montagnes Rocheuses où, comme son 
nom l'indique, elle se rencontre sui*tout dans les rochers, les 
plateaux rocailleux et les terrains les plus secs. C'est un petit 
arbuste très buissonneux, souvent dépourvu de vrilles, quelque- 
fois légèrement grimpant ; les feuilles réniformes ou cordées, à 
dents inégales et parfois à trois lobes assez prononcés, sont 
très luisantes et glabres des deux côtés, excepté sur les nervures 
les plus jeunes ; elles restent indéfiniment pliées en gouttière. Les 
raisins noir-bleu et d'un goût douceâtre, d'où le nom vulgaire 

(1) Voir plus haut (p. 254) ce aue nous disions de ces deux derniers 
cépages à propos de la Yigne en Cakfomie. 

TRAITÉ DE LA VIGNE. — ï 21 



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322 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

qu'on lui donne de Sugar-Grape, sont nombreux, très petits, courts 
et clairs. Les grains sont aussi petits, mais les pépins sont gros 
et nombreux. 

12** Vitis cordifolia Michaux. 

Il y a peu de temps, les auteurs n'étaient pas d'accord sur l'im- 
portance qu'il fallait attribuer à cette espèce. Tandis qu'Engel- 
mann la restreignait au Vitis cordifolia de Michaux et lui assignait 
les noms vulgaires de Winter-Grape, Frost-Grape, Chicken-GrapCy 
et que Gray et Durand lui adjoignaient l'espèce Riparia et lui 
donnaient ainsi une extension énorme, Planchon allait plus loin : 
dans les Vignes américaines, il la considérait en efifet comme 
formée de trois variétés : deux sauvages, 1* var. a, genuina; 
2** var. A, riparia; une cultivée, var. c, Solonis. Actuellement, 
comme l'avait indiqué Millardet, le Solonis est regardé comme 
une variété dn Riparia, et le Cordifolia est complètement distinct 
de cette dernière espèce. 

Le Vitis cordifolia, ainsi restreint, présente les caractères sui- 
vants : « Plante de vigueur moyenne. Sarments grêles, à mérî- 
thalles plus courts que ceux du Vitis riparia, à écorce lisse et 
adhérente, grimpants ou étalés ; vrilles discontinues; feuilles 
étalées dès l'origine, ce qui les différencie du Vitis riparia, qui 
a ses jeunes feuilles restant un certain temps pliées en gouttière; 
feuilles adultes plus épaisses, plus luisantes que celles de cette 
dernière espèce, à dents obtuses, glabres sur les deux faces. 
Grappe allongée, le plus souvent lâche, à grains petits, d'un 
violet noir mat, non pruineux, d'une saveur un peu acide et 
désagréable, renfermant habituellement une, quelquefois deux et 
rarement trois graines, lesquelles sont caractérisées de la manière 
suivante : chalaze arrondie ; raphé saillant et proéminent comme 
chez les œstivalis, mais plus épais et logé dans une cavité plus 
profonde (1). » Habitat : États-Unis, sous toutes les latitudes entre 
l'Océan et les montagnes Rocheuses. 

13° Vitis ri)9«ria (Michaux- Torrey et Gray-Durand). -^Syno- 
nymie (d'après Planchon) : V. Canadensis aceris folio 
(G. Ray); — V. Vulpina dicta Virginiana nigra (Pluken); 
— V. Virginiana (Hort. Par. Poiret) ; V. incisa (Jacq. 
Hort. Schœnbr). Vulgairement : Vigne des Battures, 
River-Grappe (vigne des rivières), Sweet seented Grape 
(vigne odorante). 

Cette espèce présente le» cerfib^es suivants : Sarments longs, 
(1) Ampélographie américaine, loc, cil.j p. 11. 



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VARIÉTÉS DES DIVERS* VITIS 323 

le plus souvent grêles, à mérilhalles allongés. Feuilles plus ou 
moins profondément tri-ou quinquélobées, irrégulièrement inci- 
sées-dentéeSy glabres des deux côtés ou avec quelques poils 
raides et clairsemés sur les nervures, seulement en dessous. 
Grappe ordinairemeïit volumineuse ; baies plus petites que celles 
du Vùis cordifolia, presque toujours pruinées et d'un goût parti- 
culier, mais moins accentué que chez le Vitis Labrusca, Graines 
petites à chalaze peu saillante et à raphé se perdant bientôt dans 
la dépression médiane. — Habitat : plus étendu que celui de l'espèce 
précédente. Aussi répandu vers le sud et l'ouest, le Vitis riparia 
s'avance plus au nord. C'est la seule vigne que l'on trouve dans 
le bas Canada (1). 



IV 

VARIÉTÉS DES DIVERS VlTlS. 

On constituerait un ouvrage avec les noms des différents auteurs 
qui se sont occupés de l'étude des variétés des vignes, surtout si 
on voulait essayer de résumer les diverses opinions, qui ont été 
émises à ce sujet toujours ouvert à la controverse. Quel que soit 
l'intérêt qui puisse s'attacher à cette revue rétrospective, nous ne 
l'entreprendrons pas. Mais, nous croirions faire acte, à la fois de 
lèse-savoir et d'improbité, si, au frontispice même de notre lon- 
gue galerie descriptive, nous ne nous hâtions d'apposer les noms, 
pour ne pas dire les bustes des hommes éminents qui ont créé de 
toutes pièces la science ampélographique, et dont les laborieuses 
et consciencieuses recherches nous ont fourni les matériaux de 
notre travail. 

iJ Essai sur les variétés de la vigne qui végètent en Andalousie y 
de Simon. Roxas Clémente (2), Y Ampélographie universelle ou 
Traité des cépages les plus estimés dans tous les vignobles 
de quelque valeur d'Odart (3) ; V Ampélographie française de 
Victor Rendu (4); les Vignes Américaines et les [diverses notes 
insérées dans le journal la Vigne Américaine de J.-E. Plan- 
chon (5); les Vignes du Midi, publiées dans le livre de la Ferme 

(1) Voir plus haut (p. 248). La Vigne au Canada. 

(2) Abréviation : Sim. Rox. 

(3) Abréviation : Od. 

(4) Abréviation : Rend. 

(5) Abréviation : PI. 



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724 AMPÉLoGRAPHIE GÉNÉRALB 

de Mares (1); la Description et synonymie de mille variétés de 
vignes cultivées dans la collection de M. V. Pulliat à Càiroubles, de- 
Pulliat (2); le Vignoble ou Histoire , culture et description avec plan-- 
ches coloriées des vignes à raisins de table et à raisins de cuve let 
plus généralement connus^ de Mas et Puiliat (3) ; le Saggio- 
di una Ampelografia universale, de G. de Rovasenda (4); le 
Bandbuch der Ampelographie, etc., de H. Gœthe (S) ; le Doura 
illustré et le Manuel de viticulture de Villa Mayor (6) ; les^ 
Vignes américaines^ de Bush et Messner (7) ; et quelques^ 
œuvres en cours de publication : Ampélograpkie Américaine de 
Foëxèt Viala{%)^ Bolletino Ampélografico (9), Histoire des prin- 
cipales espèces et variétés de vignes américaines résistant au phyllo- 
xéra^ de Millardet (10), etc. 

Tels sont les monuments à Faide desquels, comme les Barberinî: 
de Rome, construisant leurs hôtels avec des débris du Colisée^ 
nous avons pu dresser la modeste collection que nous ouvrons 
ci-dessous au public. 

Si le lecteur y trouve quelque intérêt, c'est donc, nous nous 
hâtons de le déclarer, aux observateurs en question qu'il en devra 
à peu près exclusivement savoir gré. Nous voulons bien butiner 
à la manière de Tabeille, mais non à celle du frelon. 



J^RINCIPALES VARIÉTÉS DU VITIS VINIFERA 



Abbondanza, Italie (Sienne). — Cépage présentant d'après le BuU^ 
Amp, (fasc. XIV, p. 28) les caractères suivants : Feuilles vert clair à la face 
supérieure, aranéeuses et par suite vert blanchâtre à la face inférieure, pétiole 
court, légèrement teinté de roux. Grappe allongée, pyramidale, ailée, peu 
garnie. Grains blanc pâle, saveur simple. Fructification sûre et abondante. — 
Raisin de cuve. 

Abdone, Italie (Alexandrie). Syn. : Balochina, Moradellone (Alexandrie) 



(1) Abréviation : Mar. 

(2) Abréviation : Pull. 

(3) Abréviation : M. P. ou Vign. ou M et P. 

(4) Abréviation : G. de R. 

(5) Abréviation : H. G. 

(6) Abréviation : V. M. 

(7) Abréviation : B. et M. 

(8) Abréviation : Amp. Am. 

(9) Abréviation : Bull. Amp., ou B. A. 

(10) Abréviation : Mill. 



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PRINCIPALES VARIÉTÉS DU VITIS VINIFERA 32S 

{Bull. Amp.f fasc. XVlII,p. 120). —FeuiUes quînquélobées, profondément décou- 
pées, rudes, vert sombre, duveteuses à la face inférieure. Grappe moyenne- 
longue. Grains^ ronds, gris cendré bleuté, cbamus (Dem aeia et Léardi, in. H. G.) . 

Ab^era, Espagne Sm. Roxas. — Sarments un peu droits, tendres, très 
rameuz. Feuilles grandes, vertes. Grains très serrés, presque ovales, verts, très 
«occulents, veines apparentes. 

Abrahimof, Perse G. de R. — Raisin rouge. 

Abrostine, Italie (Toscane) G. de R. — Raisiq noir. 

A€»ai, Hongrie. Syn. : Acsai feher. — Feuilles à trois lobes, face supé- 
deore rugueuse, face inférieure duveteuse. Grappe assez grosse, serrée, ailée ; 
:grains ronds, moyens, vert jaunâtre (H. G.). 

Aetonihia Aspra (lies Ioniennes). Syn. : Pizzutello bianco^ G. de R. 
— D'après Od. (2» édit., p. 460), ce plant, cultivé dans les lies Ioniennes, 
«'est autre que celui qui fournit le raisin cornichon des livres de jardinage. 
Ses raisins ne sont pas propres à la vinification, ils sont même peu agréables 
pour la table, mais la forme des grains est assez curieuse. Le nom, qu'on peut 
(traduire par serres d'aigle^ en découle. 

AiQeme Miskett (Tauride, Grimée). Syn.: Muscat de Syrie ^Od, — D'après 
•cet auteur (p. 450), ce raisin de table a une saveur très fine et très agréable, 
mais contrairement à son nom ne possède pas celle des muscats. M. Bouscbet 
<G. DE R., p. 2) dit aussi que ce n'est pas un muscat, et qu'il ressemble à la 
Clairette du Midi. 

Affenthaler Blanep, Allemagne (Wurtemberg). Syn. : Affenthaler Sauer- 
Ucher. — Les ampélographesne sont pas d'accord sur la synonymie de ce cépage ; 
les uns l'identifient avec le Pinot noir, d'autres avec le Frankenthal, aussi 
4onnons-nous diaprés H. G. la description de ses caractères. FeutZ/es moyennes, 
^rt clair à la face supérieure avec des petits points noirs, la face inférieure 
^u?eteuse d'un vert gris avec des points jaunâtres. Grappe, moyenne, assez 
longue, très rameuse. Grams moyens, noir bleuté, doux, acidulés. 

AgUanlco, Italie (Lecce). Syn. : Agnanico di Castellaneta, Uva Castella- 
Mta^ Uva de eani (B. A.). — Feuilles petites presque entières, tout d'abord de 
•couleur verl-pré et en automne de couleur tabac, lisses à leur face supé- 
rieure, à la face inférieure velues. Grappe conique, simple, longue et de gros- 
^ur moyenne. Grains ronds, moyens, de couleur noir bleuté, pruiné, saveur 
simple et âpre. A la cuve on en tire un bon vin. {B. A., fasc. XV, p. 3.) 

Agostenga, Italie (Piémont). Syn. : Vert précoce de Madère^ Prié blanc, 
Madeleine verte Od. ; Lugliatica verde, Vert de Madère, Early Green Madeira 
itn M. P.). — Ces derniers auteurs dans le Vign, (t. I, p. 3), font remarquer que 
Ton ne doit pas confondre cette variété avec le Verdelho de Madère. C'est, 
disent-ils, un cépage donnant un bon raisin de table, et aus^i très précieux 
•comme variété de pressoir pour les localités élevées. Il faut autant que possible 
le cultiver sur un sol en pente se réchauffant facilement aux rayons du 
«oleil, abrité du vent du nord et de Fouest, car il est très sujet à la rouille ou 
carie dans les sols f^aiset humides. Ils en donnent les caractères suivants : 

« Bourgeonnement portant un léger duvet blanc. Sarments peu épais, d'un 
jaune clair, longs, de moyenne force et à entre-nœuds un peu longs. Feuilles 
petites ou à peine moyennes, aussi longues que larges, d'un vert foncé, 
glabres à leur page supérieure, portant un léger duvet à leur page inférieure ; 
sinus supérieurs assez profonds ; sinus secondaires bien marqués ; sinus péiio- 
laire ouvert, dents assez larges, peu allongées et un peu obtuses; pétioles 



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326 AMPÉLOGRAPUIE GÉNÉRALE 

assez longs et un peu grêles. Grappe moyenne, le plus souvent conique, un peu 
ailée et peu compacte ; pédoncule assez long et un peu grêle. Grains moyens 
ou sur-moyens, presque ellipsoïdes, pédicelles un peu longs et de moyenne 
force; peau fine, translucide et résistant bien à la pourriture, restant Terte 
jusqu*à la maturité, qui est de première précocité, et passant quelquefois au 
jaune clair, lorsque le fruit est bien exposé au soleil; chair molle, bien juteuse, 
sucrée et relevée, d'une saveur fine et agréable. » 

Agracera noire, Espagne (Andalousie). — Feuilles vert foncé, grains 
très gros, noirs. (Sim. Roxas, p. 215.) 

Agndet noir, France (Tarn-et-Garonne). — Od. (p. 501) le cite comme 
cépage méritant l'attention. Son vin est spiritueux et d*un bon goût. 
Pulliat (p. 8) en donne les caractères suivants : Feuilles, sous-moyennes, 
duveteuses, bien sinuées. Grappe, sous-moyenne, cylindro-conique, grains 
plus qu'oblongs. Mûrit douze ou quinze jours plus tard que le Chasselas, il y a 
aussi une variété blanche, qui est d*un goût très fin. 

AgnzeUe, France (Isère). Syn. : Prinsan, Prinsens, Beccu, Beccuette, Etris^ 
Petit Becquet, Persan,^ Pressan, Eiraire, BâtardCf Guzelle, Bâtarde longue, Cul-de- 
poule, Siranèze pointue, Pousse-de-cfièvre, Bégu M. P. — Ces derniers auteurs dans 
le Vign. (t. II, p. 13), étudient ce cépage sous le nom de Persan et en donnent 
les détails suivants : c'est par excellence celui de nos hauts treillages : il a pour 
lui la vigueur, la fertilité et la qualité. Son vin, un peu dur, est alcoolique et 
se conserve. VAguzelle est vigoureux, rustique et bien fertile ; il s'accommode 
de toutes les tailles et de tous les sols tant soit peu convenables à la vigne. 
Assez vigoureux pour prospérer dans les sols maigres et secs des coteaux, il 
demande une taille généreuse dans les sols riches et profonds ou bien un 
grand développement sur cordon. Description : « Bourgeonnement d'un gris 
roussàtre, fortement duveté, passant au vert jaunâtre. Sarments de moyenne 
force, finement striés ; entre-nœuds de moyenne longueur . Feuilles sur- 
moyennes, aussi larges que longues, d'un vert herbacé, lisses et glabres à leur 
page supérieure, parsemées à leur page inférieure, surtout le long des ner- 
vures, d'un duvet aranéeux peu abondant ; sinus supérieurs peu marqués, 
sinus secondaires presque nuls ou très peu marqués; sinus pétiolaire large- 
ment ouvert ; pétiole un peu long, peu fort et souvent teinté de rouge ; dents 
peu profondes, obtuses ou arrondies. Grappe moyenne, cylindro-conique, 
courtement ailée, un peu compacte; pédoncule court, fort et ligneux. Grains 
moyens, olivoïdes ; pédicelles forts, un peu longs. Chair peu ferme, juteuse, 
âpre et astringente, peu sucrée ; saveur simple. Peau fine, mince et cependant 
résistante, d'un beau noir légèrement pruiné à la maturité, qui est de deuxième 
époque. » 

Ahomtraube bianca, Autriche (Styrie et lllyrie). Syn. : Wipbacher 
ahomblàtteriger, Lciska belina, Podbeuz ou Podbelec, Drobna lipovscina; Debela 
lipovina{en Croatie) H. G. —Cet auteur en donne la description suivante: 
Feuilles quinquélobées, sinus bien marqués, vert sombre, face inférieure coton- 
neuse. Grappe, moyenne, ressemblant à celle de l'Ebliing weisser. Grains 
ronds, vert jaunâtre, peu serrés; on emploie ce raisin pour la v.'finification et 
pour la table. 

Aibally-isimn, Crimée. — Ce cépage, dontle nom vient d'Aibatly, bour- 
gade près de Soudak, produit d'excellents raisins de table. Pull. (Cat.) en 
donne les caractères ci-après : Feuilles grandes, un peu duveteuses. Grappe, 
longue, grosse, ailée. Grains, gros, olivoïdes, 3<> époque de maturité. 



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PRINCIPALES VARIÉTÉS DU VITIS VINIFERA 327 

AUonicJil, Grèce. — Raisin noir de lable. 

Alamis, Espagne. — Raisin blanc (Cat. du Jardin de Saumur). 

Ain kelb (CEil de chien), Algérie (voir p. 99). 

Alantermo blanc, Hongrie. — Raisin de cuye. Description: Souche robuste 
el fertile. Feuilles bi ou trilobées, face inférieure duveteuse. Grappe grande, 
ailée, serrée. Grains moyens, ronds, blanc verdàtre, bien juteux (m. H. G.). 

All»an real, Espagne. — Sarments un peu dxin. Feuilles vertes, très peu 
velues. GrainSt gros, très ronds, blancs, savoureux. (Sim. Roxas, p. 221.) 

Albana blanca, Italie (Bologne). Syn. : Uva bianca (?), Balsamina 
bianca Çt)rGreco Manco (?), Uva Morbidella (?), Bianckelto (?), Pesaro (?) ; — 
Aibano, Albana di Forli et di Cesanaj Albana a longo grappolo de Faenza et 
de Pesaro, Biancame (?), De Jesi, Grecco (?), A longo grappolo {in. M. et P.) ; 
Albana di Rimini, Albana gentile bianca, Grecco d'Ancone (B. A., fasc. XVI, 
p. 195). — Mas et PuUiat (Vt^n., t. I,p. 91), citent une description de ce cépage 
faite par Pierre Grescenzio à la fin du treizième siècle. D'après cet ancien 
auteur : VAlbana pousse tardivement et donne un raisin assez gros, long et 
serré. G*est une variété moyennement fertile, à feuilles moyennement sinuées 
et dont les sarments (tant est grande la rigidité de leur bois) ne plient pas sous 
e poids des feuilles et des raisins. Les grains ont une saveur douce et une peau 
âpre et un peu amère, aussi vaut-il mieux ne pas laisser le moût fermenter 
trop longtemps avec les peaux et les r&Ûes. Le vin est alors alcoolique, d'une 
noble saveur et de bonne conservation. La taille la plus convenable pour 
VAlbana bianca serait la taille courte, et toujours d'après M. P. Y Albana Nero 
qui parait être synonyme de VAlbana Rosse di Forli, diffère autrement que par 
la couleur, de la variété blanche. 

LeBulL Amp. (fasc. XVI, p. 195) distingue, à Forli, trois variétés d* Albana, 
deux blanches : VAlbana gentile qui est celle que nous venons de décrire, et 
Vklbana délia forcella ; une rouge, VAlbana rossa. Dans le fascicule XIV, p. 48, 
de ce même B, A, VAlbana délia Forcella a comme synonyme : VAlbanella 
gentile et VAlbanella di Forli. 

Albanello, Italie (Syracuse). — Produit sous ce nom, en Sicile, des vins 
très renommés. (Pull.) 

Albarola, Italie (Gênes). Syn. : Trebbiana (Sarzanna e Garrara) B. A ; 
Uva Albarola, Bianchetta Genovezé, Cqlcatella (Sezzane) Od. — Descrip- 
tion d'après le B. A. (fasc. XV, p. 87) : Feuilles entières presque rondes, 
couleur vert clair à leur face supérieure, un peu tomenteuses et rugueuses à 
leur face inférieure. Grappe petite, serrée ; pédoncule court. Grains très serrés, 
à peau mince, d'un blanc luisant. Ge raisin donne abondamment un vin 
très estimé. 

Albillo Caatellano, Espagne (Sni. RoxA«,p. 204 et 266>.— La saveur, ie 
poids du moût de cette variété et les expériences de plusieurs propriétaires 
démontrent qu'elle est très précieuse pour faire des vins, dont le moût est 
très sucré et presque pur. Ses caractères sont les suivants : pédoncule ligneux ; 
grains très serrés, presque ovales, verts, très juteux. 

Albillo de Granatla, Espagne. — Raisin de table. Sim. Roxas (p. 205) 
donne les caractères suivants de cette variété : Sarments cassants. Feuilles 
moyennes, vertes, cotonneuses. Grains très serrés, moyens, un peu oblongs, 
blancs. 

Albillo de hnebla, Espagne. —Sim. Roxas (p. 279) :« Vigne beaucoup 
cultivée à Trébugena et à port Santa Maria. Elle a les grappes longues, corn- 



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^28 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

pactes et les grains semi-ronds, vert jaunâtre, brans à la partie exposée au 
soleil, succulents, très doux et de saveur aromatique. » 

Albourlah, Crimée. Syn. lAlburlala, Muscat rouge-corail H. G. -^ Ce c^>age 
qui donne un raisin de table, est peut-être le plus estimé de tous ceux que 
nous avons reçus de Grimée, du moins pour les borticulteurs. Description : 
Grappe bien garaie de grains un peu oblongs, croquants sans être trop charnus, 
d'un goût lin peu musqué. Feuilles amples, bien dentelées, lisses, se distinguant 
par la teinte rouge des nervures principales et secondaires. (Odart, p. 451.) 
l^uU. range cette variété dans celles mûrissant dans la deuxième époque. 

Aleatico, Italie (Toscane et Piémont). Syn. : TJva Liatica, Aglianico? 
Moscatelle Livatiche Od. ; Alealico Firenze, Aleaiico nero, Agliano, Liaiico^ 
Leatico, Alealico nero délia Toseana^ Lacrima Ckristi M. P. ; Lacrima di Na- 
poli H. G. — Il existe deux variétés : une blanche et une noire. La variété 
blanche est peu estimée, mais la noire, celle que nous décrivons, rangée par 
Od. dans la catégorie des muscats, est très recherchée soit comme 
raisin de table soit pour la vinification. Elle est la source du meilleur vin de 
nqueur de la Toscane. Le Bull. Amp. (fasc. XVI, p. 205 et fasc. XVIU, p. 249) 
donne la description des caractères, ainsi qu'il suit : Feuilles moyennes, 
trilobées, face supérieure d'un beau vert clair, face inférieure d'un vert plus 
pâle sans aucun duvet. Grappe serrée, conique, ailée. Grain» inégaux, ronds, 
peau tendre d'un rouge foncé, pulpe sucrée dont Tarome se rapproche de celui 
de notre muscat. 

AMÏcBnte Bouschet, obtenu en 1855. — Hybride du Grenache et du Petit 
Bouschet, comme : 

L'Alic^ante Bouschet à feuilles découpées ; 

VAUcauie Bouschet à sarments érigés; 

L'Alicsante Bouschet précoce ; 

L'Alicante Bouschet tardif. 

Vigne à jus rouge, extrêmement coloré, vin de bonne qualité. Variétés très 
fertiles {in G. de R.). 

Alîgotéy France (Gôte-d'Or). Syn. : Giboulot blanc (Gûte-d'Or) ; Purion 
(eûtes de la Saône) Od. ; Alligotay, {Côtes de Nuits), Plant gris, M. P.; 
Carcairone blanc (vallée de Suse) G. de R. — Suivant le Vign. (t. II, p. 3), ce 
cépage est d'une bonne et belle végétation, si l'on sait le conduire et le 
cultiver. Il lui faut une taille courte, un ébourgeonnement sévère, qui ne laisse 
sur la souche que les pousses des deux yeux de taille de chaque courson. 
L'Aligoté est très sujet à être atteint par les gelées printanières, mais donne 
de belles récoltes lorsqu'il échappe à ce fléau. Description ; Feuilles sur- 
l!noyennes, plus larges que longues, un peu duveteuses, un peu sinuées. Grappe, 
moyenne, conique, un peu ailée, compacte. Grains petits, presque sphériques ; 
peau assez mince d'un vert clair un peu doré à la maturité; chair bien sucrée, 
tineuse. 

Alionza biàn<sa, Italie ^Bologne). — D'après les renseignements fournis 
par Bianconcini à G. de Rovasenda, ce cépage serait une des meil- 
leures espèces pour le vin. Mas et Pulliat, qui ont tiré leurs renseignements de 
la même source, le décrivent d'une manière complète (Vign.^ t. III, p. 167) et 
Te signalent comme donnant un vin sec, corsé, distingué, ne manquant pas 
d'un certain arôme, et gagnant beaucoup en vieillissant. D'après ces auteurs 
ht taille la plus convenable pour ce cépage serait la taille longue. 

Almunecap, Espagne. Syn. : Po^a Larga (Almunecar), Largo (Malaga), 



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PRINCIPALES VARIÉTÉS DU YITIS VINIFERA 329 

Uva de Posa (Sm. Roxas). — D'après cel aaleur cette variété est très estimée 
par le cojnmerce poar la fabrication des raisins secs, ou passas, La grappe 
est déliée, très claire, les grains^ oblongs, sont blancs. 

Altesse blanche de Chypre, France (Savoie). Syn. : Roussette haute ^ 
in G. DE R. 

Altesse verte, France (Savoie). Syn. : Anet (Isère), Marelou (Rhône, 
côte Rôtie), Plant d'Altesse, Prin blanc, Vionnier blanc, (Rhône, Loire), Arin, 
Maçonnais, Fusette Od., Pull., M. P.-^«Ce cépage fait le fond du vignoble de 
Oondrieu dont les vins, suivant Julien, ont du corps, du spiritueux, de la sève 
et un bouquet très suave. Ce plant est également en majorité dans le vignoble 
de Château-Grille, commune de Saint-Michel (Loire), et dont le vin ne le cède 
en rien à son voisin, si ce n'est en réputation. Ce raisin est meilleur à 
manger que le Chasselas, (Od;, p. 227.) mais sa grande qualité vineuse le 
fait réserver pour le pressoir. >> On connaît plusieurs sortes de Vionniers qui 
ne sont que des modifications dues à la culture : le petit Vionnier, le Vionnier 
jaune, le Vionnier blanc. 

Nous trouvons dans Mas et Pull. {Vign., t. lïl, p. i08) la description 
suivante de VAUesse verte : Souche de bonne vigueur, assez rustique. Feuilles 
d'un vert "foncé, glabres supérieurement, garnies inférieurement d'un duvet 
aranéeux sur les nervures secondaires ; peu sinuées. Grappe moyenne cylin- 
dro-conique, ailée ou souvent ailée. Grains sous-moyens, ellipsoïdes; peau 
épaisse, jaune roussàtre à chaude exposition ; chair juteuse, bien sucrée, 
agréable, à saveur simple. 

Alvarell&Ao ou AlvarilhAo, Portugal.^ Od., dans sa cinquième édition, 
se demande si ÏAlvarelhâo est identique au Plant de Porto (des envi- 
rons de Marseille) ou flrùh Portugieser des Allemands ; nous ne trouvons nulle 
part de quoi justifier TidenUté de ces différents cépages. Un maître en la 
matière pour ce qui regarde Tampélographie portugaise, Villa-Mayor 
décrit dans le] Dowro Ulustré (p. 468) TAlvarelhâo ainsi qu'il suit: «Cette 
espèce semble originaire du haut Douro, c'est du moins dans la partie de la 
contrée qui se trouve au-dessous du Corgo qu'elle se trouve le plus répandue. 
Elle forme avec le Bastardo la base des vins de ces endroits. Dans le Minho et 
principalement dans la région de Rasto, on retrouve VAlvarelhâo, sous le nom 
de locata. On connaît au moins deux variétés de l'AIvarelhào, celle que l'on 
nomme pé roxo (pied riolet) (mpé de perdiz (pied de perdrix) qui est la meil- 
leure, el celle que l'on désigne sous le nom de pé bianco (pied blanc) ou verde 
(vert) qui est inférieure. Quelques observateurs veulent qu'il y en ait une 
troisième variété qu'ils désignent sous le nom dep^ preto (pied noir) et qui est 
identique à la première, avec cette différence que la teinte du pied est plus 
foncée. 

VAlvarelMo pé de perdiz est incontestablement une des meilleures espèces 
que l'on cultive en Portugal, grâce aux qualités qu'il donne au vin ; c'est 
pourquoi on devrait la répandre beaucoup plus qu'on ne l'a fait jusqu'à ce 
jour. Les caractères de ces espèces sont : Cep mince, écorce grosse, adhérente 
et non crevassée. Bourgeonne en temps régulier, vers la fin de mars. Sarment i 
en petit nombre, moyens, presque dressés ; entre-nœuds moyens, minces, 
presque arrondis, presque lisses ; couleur des sarments gris rouge&tre ou can- 
nelle, uniformes, cannelés, durs et contenant peu de moelle. Bfmrgeons obtus, 
poilus. Feuilles, moyennes, inégales, pointues, à cinq lobes, les sinus latéraux 
arrondis et celui de la base cordiforme. Face supérieure peu rugueuse, vert 



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330 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

clair, la face postérieure intumescente, avec duvet peu adhérent, couleur 
blanchâtre ; Grappes nombreuses, moyennes, composées, rameuses avec beau- 
coup de grapillons; pédoncule moyen. GrainSy séparés, moyens, presque 
égaux, ovales, noir peu foncé, peu de pulpe, doux avec un goût acide fort 
agréable. » 

Amarot, France (Landes). — Beau raisin noir de table, in G. de R. 

Amar bou Amar (Rouge, père du Rouge), Algérie. (Voir p. 99.) 

Anadasouli noir ou Anadasaouli du Caucase (Pull.), ou Anada- 
saoupi M. P. Syn. : Oklaouri (Perse) Od. — La maturité tardive de ce cépage 
rend sa culture impossible ou peu profitable ailleurs que sous le climat de 
Tolivier. V Anadasouli blanc pousse très vigoureusement dans un sol léger et 
maigre. Conduit à la taille courte, le cépage caucasien s'emporte un peu en 
bois et fructifie modérément ; le mode de conduite qui lui convient le mieux 
est la taille en cordon horizontal et à courson (M. P. in Vign.t t. Ui, p. 123). 
En somme un raisin de peu de mérite et qui ne convient pas à nos cultures. 

Anatollsche, Grèce. Syn. lAnatoliai feher (Hongrie) H. G. — Raisin blanc 
de table. 

Anebel Mperbi, Algérie. (Voir p. 99.) 

Angelico, France (Gironde). Syn. : Musquette, Mtiscadet dotix, Raisi- 
noUe (Gironde), Muscade (Sauternes), Muscat fou (vignobles de Bergerac), 
Guilhan-Muscat (vignobles du Lot, du Tarn, et de Tarn-et- Garonne), Sauvignon 
de la Corrèze ou Sauvignon à gros grains Od. ; Muscadelle du Bordelais; Bou- 
çanelle (Lot-et-Garonne) Pull.; Cadillac, Blanc Cadillac (Gironde), Blanche 
Douce (Dordogne) M. et P. ; Bordelais blanc à longue queue G. de R. — Cette 
variété est classée par Od. (p. 135) dans les cépages à raisins blancs 
les plus estimés dans les vignobles de Sauternes, Barsac et autre lieux circon- 
voisins. Le Vignoble (p. 96, t. 1) en donne la description suivante : « Bour- 
geonnement légèrement teinté de rouge-grenat et couvert d'un duvet d'un gris 
roussâtre. Sarments forts, à entre-nœuds de moyenne longueur. Feuilles 
grandes, un peu plus larges que longues, glabres à leur page supérieure, 
garnies à leur page inférieure d'un léger duvet disposé en réseaju ; sinus supé- 
rieurs bien marqués ; sinus secondaires presque nuls ; sinus pétiolaire large- 
ment ouvert; dents larges, longues et bien aiguès; pétiole un peu court et 
fort. Grappe sur-moyenne, ailée, un peu courte et un peu compacte; pédoncule 
de moyenne longueur, et un peu fort. Grains moyens, presque sphériques ; 
pédicelles courts et de moyenne force. PeaUj fine, sujette à la pourriture, 
d'abord d'un vert clair, puis passant au jaune doré du côté du soleil à la 
maturité, qui est de seconde époque. Chair un peu croquante, abondante en 
jus sucré et agréablement relevé d'un léger parfum qui n'est pas celui du 
Muscat et qui aurait plus de rapport avec celui du Sauvignon, » 

Angiolablanca, Italie (Bologne). — Un des meilleurs raisins de table et 
pour conserver l'hiver. (G. de R.) 

Angnur Ali Derecy (ou raisin Ali Derecy), Perse (environs d'Ispahan). 
— « La grappe de ce raisin délicieux a 4 à 5 décimètres de long et ses grains 
noirs sont gros comme des prunes de Damas. » (Od., p. 606.) 

Angruur Asji (ou raisin d'Achy), Perse (environs d'Ispahan). — Kempfer, 
dit Odart (p. 606), compare son vin à celui de l'Ermitage. Raisin noir. 

An§-uupAskery (ou raisin Askery), Perse (environs d'Ispahan). — Raisin 
blanc et dont, suivant Od. (p. 607), les grains sont très petits et de saveur très 
douce. 



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PRINCIPALES VARIÉTÉS DU VITIS VINIFERA 331 

Angnnr Atabeky, Perse (enYirons dlspahan). — Raisin blanc très estimé 
pour la cuve. (0 . p. 606.) 

Angrunr Chahamy, Perse (environs d'l8pahan).— « On fait avec ce raisin 
noir du vin de très bonne qualité. » (Od., p. 606.) 

AngrnarHalIaggraeh, Perse (environs dlspahan). — « Ce raisin est remar. 
qaable par la longueur et la grosseur de ses grains généralement sans pépins. » 
(Od., p. 606.) 

Angraup Maderpelcheh, Perse (environs d'Ispahan). — Raisin blanc. 
La grappe, suivant Od. (p. 607), est généralement composée de grains petits et 
gros entremêlés. 

Angranr rieh baba, Perse (environs d*Ispahan). — «Ce nom dit le savant 
voyageur Pallas, est tiré de la forme cylindrique et comme étranglée de ses 
grains blancs très gros. 11 est cultivé en Crimée sous ce même nom. Ce gros 
raisin blanc n'a pas de pépins ; il est très sucré et d'un goût très agréable . » 
(Od., p. 606.) 

Angruur Samarkandy, Perse (environs d'Ispahan). — Raisin noir. Il sert 
à la fabrication du vin de Schiras. (Od., p. 606.) 

Angnar tebrizy, Perse (environs d'Ispahan). — Raisin dont les grains 
sont longs et souvent sans pépins, se gardent tout l'hiver. (Od., p. 606.) 

Ansonica blanca, Ile d'Elbe. — Cette variété est très cultivée dans cette 
lie. (G. DB R.) 

Anzolica IVera, Italie (Campanie). Syn. : Prête. H. G. — Feuilles bien 
sinuées et bien duveteuses. Grappe petite avec des grains moyens, serrés, noir 
pruiné. 

Apesorgia blanca, Italie (Sardaigne). Syn. : Regina, Laxissima G. de R. 
— Ce dernier croit aussi que cette variété est identique à la Bermestia Bianca, 
D'après Pull. (Cat.), voici les caractères de YApesorgia bianca : « Feuilles sur- 
moyennes, glabres. Grappe, grosse, rameuse, courtement ailée* Grains très 
gros, ellipsoïdes, blanc jaunâtre. 

Aramon, France méridionale . Syn. : Pissevin (Hyères), Bevalaire 
(Haute-Garoune), Plant riche (Hérault), Aramon (Aude, Gard, Pyrénées-Orien- 
tales), Ugni noir (Var, Rouches-du-Rhône) Mares ; Uni noir (Provence), Uni 
Negré (Provence), Buchardfs Prince, Arramont, Okorszem Kek (Hongrie), 
M. P. — Cépage très ancien dont le nom est tiré d'Âramon, petite ville du 
département du Gard, sur le Rhône. D'après Mares {Livre de la Ferme^ t. Il, 
p. 283), c'est le plus important de la région méridionale, son surnom de Pisse- 
vin en dit assez la raison ; sans exagération aucune on peut estimer à 5 ou 
6 litres de moût le rendement moyen de chaque souche. Mais à côté de cette 
fertilité incroyable il présente plusieurs inconvénients qui empêcheront sa 
propagation en dehors des régions méridionales. D'abord, comme il pousse 
de très bonne heure et précède la plupart des autres cépages d'une quinzaine 
de jours, il est exposé à être sérieusement atteint par les gelées blanches, par 
l'anlhracnose, par les différents insectes ennemis de la vigne; ensuite, là où il 
est d'une grande fertilité, il donne un vin rouge clair sans force. Son vin n'est 
bon que dans les garrigues (coteaux rocailleux) et alors le rendement est de 
3 à 6 fois inférieur à celui qu'il peut présenter dans les vignes de plaine. 
Caractères : « Souche forte, de très longue durée. Sarments rampants, gros, 
longs et vigoureux dans les terrains riches, plus courts dans les terrains secs, 
beaucoup de moelle, bois tendre, nœuds assez espacés, bien renflés, espacés 
dans les terrains secs et lorsque la souche est vieille, d'une couleur rouge 



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L 



332 AMPËLOGRAPHIfi GÉNÉRALE 

clair, passant aa gris en hiver. FeuiUes, moyennes, dentelées, trilobées, peu 
découpées, moyennement lisses, un peu cotonneuses sur leur revers, couleur 
vert jaunâtre, portées par un pétiole rouge clair; le plus souvent elles ne fout 
que jaunir à Tarrière-saison, quelquefois elles rougissent sur les bords et par 
places, certains rameaux rougissent même en entier. Grappe volumineuse, 
longue, presque cylindrique, « supportée par un long pédoncule plus herbacé 
que] ligneux (Ooart). » Grains^ ronds, gros, et très juteux, très doux et 
sucrés, d*un goût relevé, assez agréables à manger, couleur rouge-noir, 
comme veloutée, dans les terrains de coteaux, rouge clair dans les terrains 
riches, le côté qui ne voit pas le soleil d'une couleur verte quoique le suc en 
devienne doux* » (Mares.) 

Arfoonne, Fraaoe (Aube et Haute-Marne) . Syn. : Arbanne blanche 
G. DE R. ; Meslier, MaiUé^ Mayé^ Arbois ou OrboU M. P.— On doit considérer ce 
cépage {Vignoble, 1. 1, p. 191) comme le plus précoce de tous les raisins à vin 
blanc de grande culture. VArbonne produit un vin distingué, agréablement 
parfumé, mais ne donne jamais en grande abondance. C'est problablement à 
cela qu'il faut attribuer son absence dans les vignobles où Ton vise à la 
grande production. Il convient de planter ce cépage pour en obtenir de bons 
produits et une longue durée, dans un sol riche ou bien amendé; de préfé- 
rence argilo-calcaire. Il s'accommode très bien d'une taille mi-longue qui lui 
permet de produire convenablement, sans s'épuiser. D'après M. et P. 
on peut en donner la description suivante : Sarments^ grêles, traînants, 
un peu court noués. Feuilles complètes, à peine moyennes ou petites, d'un 
vert foncé, glabres à la face supérieure, un peu duveteuses à leur face infé- 
rieure ; bien sinuées ; denture large. Grappe petite, cylindrique du cylindro- 
•conîque, peu serrée. Grains sous-moyens, très légèrement ellipsoïdes, blanc 
verdâtre passant au vert jaun&tre piqueté /de petits points, la chair en est 
juteuse, sucrée, sa saveur rappelle celle du Sauvignon bordelais. Maturité 
précoce devançant*un peu celle du Pinot noir. Le Catalogue du Luxembourg 
mentionne un Arbois twir cultivé dans le département de la Haute-Saône 
(France). 

Arbst, Allemagne (Bade). — Cette variété, que divers ampélographes ont 
donnée comme synonyme de Pinot en France, se rapproche effectivement 
beaucoup de ce cépage, mais en diffère cependant par ses feuilles qui sont, 
d'après H. G., presque rondes, moins découpées et plus plates, la grappe est 
aussi de maturité plus tardive. C'est V Arbst mélangé avec le Pinot noir qui 
donne les vins renommés à'Àffenthaler (Bade) qui portent ce nom. 

Arbamanna ou Albamanna ou Arbamanii, Italie (Sardaigne). 
Syn. : Robusta, — ^ Un des meilleurs raisins blancs de table. 

Arganty France (Jura). Syn. : Gros Margillien (Arbois), Noireau ou Bru- 
meau (Haute-Loire) M. P. — Ce cépage se fait toujours facilement reconnaître 
par son développement que l'on pourrait appeler gigantesque, sa végétation 
puissante et vigoureuse, ses longs et forts sarments. C'est un plant robuste et 
d'une longue durée; il résiste aussi bien que possible aux plus durs hivers. 
L'Argant donne un vin peu délicat et sans finesse, mais très coloré, ne man- 
quant pas de feu et pouvant se garder. 

Les terrains en pente se réchauffant facilement conviennent particulière- 
ment à cette variété, surtout dans les vignobles du Centre. On conduit ordi- 
rement cette vigne à taille longue (Vign,, t. II, p. 35). Pull. (Cat.) en donne les 
caractères suivants : u Feuilles grandes, glabres, sinueuses. Grappe sur- 



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PRINCIPALES VARIÉTÉS DU VITIS VINIFERA 33J 

mojeniie, conique, ailée, peu serrée. Grains : moyens, noirs. Maturité de 
deuxiôme époque. » 

Amopolo, Italie (province Napolitaine). Sjn. : Gralluopolo, Ropolat in 
H. G. — Raisin noir de cuve. 

Arrobal, Espagne — Sim. Rox., p. 218. Raisin de grosseur moyenne, à 
grains rouges. 

Arrino nero, Italie ^Cosenza]. Syn. : Magliocco dolcej Lagrima B. A. — 
Cette variété est très importante et suivant le B. A. (fasc, XV, p. 163) ses rai- 
sins forment la base des vins de la province de Cosenza. Caractères : Feuilles 
grandes, de couleur vert sombre ; tomenteuses et aranéeuses, à la face supé- 
rieure qui est vert blancbàtre. Grappe : conique, ailée, serrée, peu longue, 
grains moyens, sphériques, de couleur noir-violet pruiné. 

Askari rouge, régions Caucasiques. — Cette variété donne des raisin» 
bons à manger et très aptes à faire du vin. (H. G.) 

Aspiran blanc, France méridionale. — Ce cépage produit d'excel- 
lents raisins de table. Ses caractères botaniques diffèrent peu de ceux de 
VAspiran gris et de VAspiran noir. 

Aspiran gris, France (Languedoc). — Les caractères de ce cépage sont 
absolument semblables à ceux du suivant, sauf la couleur du grain. 

Aspiran noir, France méridionale. Syn. : Epiran (Hérault), Verdal 
(Hérault), Spiran^ Piran (Gard), Riveyrenc (Aude) Marbs ; Verdai M. P. — 
Ce cépage dont le nom est tiré d'Aspiran, village du déparlement de THérault,. 
est un des plus importants dans les départements de TAude, de THérault et 
du Gard; il est aussi apprécié dans les régions voisines, mais il n*y acquiert 
pas toutes ses excellentes qualités; comme raisin de table on en fait moins de 
cas. Son vin de couleur rouge clair, un, délicat, légèrement parfumé, mérite 
une certaine attention, mais actuellement tout le Midi cherchant à lutter 
contre l'Espagne et préférant la couleur, le corps, à la finesse, on n'en fait que 
de faibles quantités et on préfère le mêler avec d*autres raisins tels que : le 
Grenacbe,la Carignane, le Terret noir, etc., c'est-à-dire le noyer dans des- 
raisins produisant les gros vins du commerce. D'après Mares (p. 290) VAspiran 
noir devrait, comme le Cinsaut et VCEillade, entrer dans la composition des 
vins fins de la région méridionale. On trouve d'ailleurs ces trois cépages dans 
les anciennes vignes de Saint-Georges, près Montpellier, dont le vin jouit d'une 
juste réputation. Suivant cet auteur les caractères de VAspiran noir sont les 
suivants : ^ 

Souche : assez forte, très fertile, d'une grande longévité. Sarments : demi- 
érigés, fins, assez forts, de couleur rouge clair. Feuilles : assez grandes, 
minces, quinquélobées, sinus très prononcés, bien dentelés, d'un vert jau- 
nâtre, face inférieure non duveteuse. Grappe: moyenne, un peu lobée, à petites 
ailes, très jolie. Grains : plus ou moins serrés selon l'année, de grosseur 
moyenne, légèrement oblongs, violets, très pruinés, à peau fine, très juteux, 
croquants, délicieux à manger. Maturité précoce. Résiste bien aux intempéries, 
ainsi qu'aux maladies de la vigne. 

Asprino, Italie (province de Lecce). Syn. : Ragusano, Olivese, in. G. dk R. 
— Suivant le B. A, (fasc. XV, p. 136) les Feuilles sont grandes, de couleur vert 
obscur passant au rouge à l'automne, la face supérieure est lisse, la face infé- 
rieure duveteuse et de couleur vert cendré ; la grappe est moyenne, pyrami- 
dale, allongée, un peu ailée, et porte des grains verts, moyens, ovales, à peau 
mince transparente de couleur jaune tendre ou verdâtre. Important pour la 
vinification. 



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334 AMPÉL06RAPHIE GÉNÉRALE 

Ataabiy Espagne (Grenade). Syn. : Uva de Ragol Siu, Rotas. — D*après 
cet auteur cette variété donne toujours beaucoup de fruits, mais dans certaines 
années ils sont si déchus, qu'ils viennent tous en grappillons. On la cultive 
beaucoup dans les treilles de Grenade et un peu dans celles de Sorbas. La 
grappe porte des grains très gros, verts. 

Aubin blancy France (Moselle). — Odart (p. 264) cite cette variété comme 
faisant partie du vignoble de Magny, Tun des plus estimés de ce département. 
La souche est vigoureuse ; les feuilles très rugueuses, tourmentées, et un peu 
duveteuses à la face inférieure; la grappe est de maturité précoce, elle est très 
sucrée et excellenle à manger, ses grains sont ronds et dorés. 

Aubin vert, France (Moselle). — Ne pas confondre cette variété avec la 
précédente, elle est plus productive, mais de qualité inférieure, ajoute Odart 
(p. 264). 

Avanasy Italie (Suse, Pignerol). Syn. : Avanato, Avana pkcolOf Cagnino 
B, A, Suivant G. de R. le vin produit par cette variété présente une particu- 
larité assez curieuse, il enlève Tusage des jambes avant de porter à la tète à 
ceux qui en abusent. Le B, A. (fasc. XIV, p. 10) confirme ce dire, et en donne 
les caractères suivants : Feuilles complètes, moyennes, vertes, glabres à la face 
supérieure, présentant, à la face inférieure, un tomentum floconneux blanc 
verdâtre . Grappe , moyenne , cylindrique . Grains moyen s-subovales , de 
couleur rouge violacé, pruinés. 

Avarengo, Italie (Pignerol, Saluées). Syn. : Avarengo commune neroy Avà- 
rengo Bamabessa M. P. — Cette variété vigoureuse, rustique et d'un bon rende- 
ment donne des produits excellents pour la table et pour la cuve, en Italie. 
Son vin y est surtout employé pour en couper d'autres, auxquels il commu- 
nique un parfum agréable. 

En France d'après M. et P. (Vign.j t. H, p. 187) ce cépage n'a jamais 
donné que des produits très ordinaires ; mais, ajoutent-ils, à cause de sa grande 
vigueur, il pourrait être recherché pour les terrains secs et arides des coteaux, 
où il se plaît beaucoup . 

Suivant le B. A, (fasc. XIV, p. 11) les caractères principaux de VAveurengo 
sont : Feuilles moyennes, glabres et vert jaunâtre à la face supérieure, tomen- 
teuses et vert blanchâtre à la face inférieure, à cinq lobes réguliers unissant 
en pointe peu allongée. Grippe, moyenne, conique, ailée, semi-serrée. Grains 
moyens, sphériques, la pellicule quelquefois tendre, quelquefois dure, a une 
couleur violet azuré, pruiné. Toujours d'après le B, A. c'est le raisin le plus 
estimé pour la table dans l'arrondissement de Pignerol, son suc est très léger 
à l'estomac, et est de beaucoup le meilleur pour la médication dite « cure 
de raisins ». 

Axinang^elus ou Axina de Ang^inlns, Italie (Sardaigne). Syn. : 
Serotina. — G. de Rov. croit cette variété identique au Crujidero et à TOlivetle 
de Gadenet (voir Crujidero) . 

Azolatranbe, Autriche (Croatie). Syn. : Grussele Brome^ Modra Azu- 
lovka, in H. G. — Feuilles rondes, épaisses, trilobées, peu découpées, vert 
pâle à la face supérieure, cotonneuses et blanchâtres à la face inférieure. 
Grappe, moyenne, simple, serrée, Grains ronds, inégaux, noir-bleu, jus assez 
doux et coloré. Raisin de table et de cuve. 

Bachsia ou Fodacha, Crimée. — Hartwiss identifie ce cépage avec 
celui nommé Bosa Bevelliotti ou Aima Isioum; Od. (p. 601) ne croit pas 
devoir partager cette opinion. Suivant cet auteur, la grappe du Bachsia 



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PRINCIPALES VARIÉTÉS DU VITI5 VINIFERA 335 

est de moyenne grosseur et garnie de petits grainsj ronds, peu serrés, cou- 
verts d'une peau mince rose vif, sa maturité est précoce ; tandis que le Rosa 
Revelliotti eât d*une grande fertilité, sa grappe est grosse et de maturité 
tardive. 

Baclan, France (Jura). Syn. : Petit Baclan, Gros Baclan, Béclan (Jura), 
Durau ou Duret (Jura) Od. ; Becclan ou Bacclany Petit Bureau M. P. — D'après 
Od. (p. 276), le petit Baclan donne de meilleur vin que le gros, de plus la 
récolte de ce dernier n*est pas constamment sûre ; aussi quoique plus produc- 
tif, les années où il donne, le gros Baclan est-il moins estimé que son petit frère 
dont la vendange fait partie des meilleures cuvées devin rouge. Ses principaux 
caractères sont iFeuUles assez grandes, glabres, sinuées, couleur vert foncé, rou- 
gissant sur les bords dans le mois de juillet. GrappCy moyenne, cylindrique, 
très serrée. Grains, moyens, sphériques, noirs. Les raisins, dit Dauphin, 
auteur estimé d'un mémoire sur les vignes du Jura (cité par Od.), « mûris- 
sent bien, donnent un vin très coloré et de bonne qualité, qui prend, en 
vieillissant, un léger parfum de framboise. » 

Baguai, Ue de Madère. — Un des meilleurs cépages de cette Ile. 11 est 
productif. Son vin est doux. On trouve aussi cette variété à Ténériffe (Cana- 
ries) où d'ailleurs on cultive, nous le savons, les mêmes plants qu'à Madère. 

Bakator roage^ Hongrie. Syn. : Alfody (dans le pays d'au delà de la 
Theiss), Bahator grenat, Granat tzin Bakator Od. ; Bakator Piros, Piros 
Bakor, Bakar (Siebenburgen), Crvena Bakatorka (Croatie) M. P. — Le 
Bakator rouge est très estimé en Hongrie. D'après John Paget, cité dans le 
Vignoble (t. II, p. 291), ce raisin est un peu sujet à la coulure, mais il pro- 
duit un grand vin, ayant du corps, de la force, du bouquet, de la finesse. Mas 
et PuUiat ne pensent pas que ce raisin soit jamais cultivé eu France pour la 
vinification, il est trop tardif pour nos vignobles du Nord et du Centre; dans 
nos vignobles du Midi, où l'on vise surtout à l'abondance, son raisin à peine 
moyen ne pourrait être qu'un objet d'indifférence; c'est pourquoi nous jugeons 
inutile de donner la description de ce cépage. 

Balafant, Hongrie. Syn. : Pikolit weisser (lUyrie), Weisser Blaustingl, 
Keknyelii, Weisser Ranfûl, Piccoleto bianco (Vénétie) in H. G. — Ce cépage 
rigoureux donne de gros raisins dont les grains de couleur jaune sont à la 
maturité si transparents qu'on peut compter les pépins. C'est un raisin de table 
et de cuve. (On., p. 325.) (Voir pins loin Piccolito Bianco). 

Balaran, Italie (Piémont). Syn. : Balaran grosso e piccolo (arrondisse- 
ment d'Asti) G. DE R. ; Barbaran,Balan,in H. G. -Ce cépage produit un vin 
très coloré. D'après G. de R. la grappe est pyramidale, ailée; les grains sphé- 
riques, noirs. 

Balint, Hongrie. Syn. : Kleinweiss, Aprofekér, Aprafer, Zôldfehér, in H. G. 
— Raisin blanc de cuve. 

Balsamea nera, Italie (Piémont). Syn. : Uva rara (haute Italie), Balsa- 
mina, Bonarda à grandes groupes, Bonarda di Cavaglia et di Gattinara M. 
P. — Nous donnons ces deux derniers synonymes, contrairement à Od. 
(p. 560) qui n'en n'admet pas l'identité, car G. de R. et M. et P. (in 
Vign. t. II, p. 189) les disent comme semblables au Balsamea nera. Toute- 
fois Od. leur accorde une qualité commune : de donner des raisins d'un 
goût agréable et abondants en matière colorante. 

Balaamina bianca, Italie (arrondissement de Fermo). — D'après le B. 
A. (fasc. XIV, p. 45) le raisin de cette variété servirait surtout à fabriquer des 



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336 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

Tins fins. Caractères : Feuilles cordiformes, moyeunes, quinqaélobées, lisses et 
de couleur yerle à la face supérieure, lanugineuses et vert pâle à la face infé- 
rieure. GrappSf presque conique, longue de 12 à i5 cenl., ailée, peu serrée. 
Grains sphériques de couleur jaunâtre ; pellicule épaisse et coriace. 

Balastre, France (Charente : vignobles de Cognac et de Saint-4ean d'An- 
gelj). Syn. : Cognac (vignobles de la Rochelle). — Cépage donnant des raisin» 
blancs à grains très allongés d'où très probablement son nom de Balustre. 

Bambino bianco, Italie (provinces méridionales). Syn. : BombinOj Bon 
Vino, Co/atom&tirro. —Suivant G. de R. ce cépage donnerait abondamment, mai» 
des produits de second choix. 

Barat-tzin-SzœUo, Hongrie (Raisin couleur de Robe de Moine). — Va- 
riété du Bakator. 

Barbaroesa, Italie (Piémont). Syn. : Uva Barbarossa (Piémont), Rossea 
(comté de Nice), Brizzola (vignobles de la Ligurie) Oo. ; Uva Regina M. et P- 
— Gallesio ainsi que M. P. (in Vign., t. I, p. 163), tout en faisant un 
grand éloge de ce raisin à cause de ses qualités pour la table ainsi que 
pour sa très longue conservation, sont d'un avis contraire à Od. (p. 568) lorsque 
celui-ci dit que la Barbarossa est très estimée et largement cultivée dans le 
midi de la France. Son raisin ne pourrait entrer que dans la confection des 
vias blancs, car, comme raisin à vin rouge, la couleur lui ferait défaut. Quoi- 
que ce cépage ne soit pas d'un grand intérêt pour nos vignobles, nous en 
donnons une description succincte d'après le Vign,, pour en marquer la diffé- 
rence avec le suivant, la Barbarossa à feuilles découpées. FeuiUeSy assez 
grandes, rugueuses à leur page supérieure, cotonneuses à leur page infé- 
rieure, ordinairement entières, peu sinuées, dents étroites et aigûes. Grappe^ 
cylindrique, ailée, plutôt lâche que compacte. Chrains moyens ou sur-moyens^ 
ovoïdes ; couleur : d*abord d'un blanc pointé de noir, puis passant au beau 
rouge vif pruiné à la maturité. Saveur délicate, pas trop sucrée. 

Barbarossa à feaiUes découpées, Italie. Syn. : Barbarossa du Pié- 
mont, Barbarossa di Comegliano M. P. — Ce cépage se cultive principale- 
ment dans le Piémont et surtout dans les environs de Turin, où, à partir de 
l'automne et pendant tout Fhiver, il s'en vend de grandes quantités comme 
raisin de table. Pulliat (Cat.) décrit les caractères ainsi qu'il suit : c< Feuilles 
moyennes, duveteuses, très sinuées, planes. Grappe, moyenne, cylindrique, 
ailée, peu serrée. Grains rouges, moyens, sphériques. 

Barbera, Italie (Piémont). Syn. : Barbera vera, Barbora d'Asti Od. ; Bar- 
bera nera (Lng. P. Selletti) ; Barbera forte, Barbera grossa, Barberone, Bar- 
bera mercantile, Barbera dolee, Barbera fina. Barbera riccia, Barbera rossa 
M. et P. — Cépage très productif, donnant du vin très coloré et très corsé. Sa 
maturité est un peu tardive. Son produit forme une des bases principales des 
vins d'Asti et du bas Montferrat. — Du B. A.(fasc. XV, p. 6 et fasc. XVIll, 
p. 298), découle la description suivante : Feuilles sur^moyennes, quinquélobées, 
lisses et de couleur vert clair à la face supérieure, cotonneuses et blanchâtres 
en dessous : dans quelques feuilles, la couleur verte de la face supérieure 
brunit vers la un de juin et passe au rouge foncé, par suite peut-être de 
l'abondance des sucs tanniques. Dans d'autres, à l'automne, la couleur devient 
vert jaunâtre, et enfin dans quelques autres les bords seuls rougissent. La 
grappe sur-moyenne est pyramidale ou quasi-cylindrique, peu serrée. Les 
grains sont sur-moyens, elliptiques, d'un noir bleuté pruiné. 

Barbezino, Italie (Pavie) . Syn . : Monferina (?), Grignolino (?) . — • En donnant 



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PRIiNaPALES VARIÉTÉS DU VITIS VINIFERA 337 

ces deux synonymes sous toutes réserves, nous ne faisons que suivre la voie 
indiquée par le dernier fasc. du B. A. (XVIII, p. 284) qui termine un très 
long article, consacré à ces trois cépages, en disant que ce que Ton sait sur 
eux, n'est pas assez clair pour autoriser à conclure. Il décrit les caractères 
ainsi qu'il suit : Le Barbezino présente des feuilles moyennes, lisses ou très 
peu velues sur les deux faces, une grappe moyenne, cylindrique avec des 
grains ovoïdes ou ronds, petits, de grosseur inégale. 

Bargine ou Plant de Hongrie, France (Jura). Syn. : Bargène M.P.— 
11 n*y a que Mas et Pull, (in Vign., t. 111, p. 39) qui donnent une description 
détaillée de cette variété. Ce serait un cépage presque inédit, d assortiment 
surtout, et on affirme qu'il communique un bouquet particulier aux vins re- 
nommés qui se fabriquent dans les régions ou aux alentours des régions où 
on le cultive. La souche est vigoureuse, et sa grappe à grains blancs est de 
maturité assez précoce. 

Bariadorgia, Italie (Sardaigne). Syn. : Verzolina bianca (Sardaigne) , 
Praecoa? G. db R. ; Fragrante^ Barriadorza M. P. — En Sardaigne cette variété 
donne un raisin également bon pour la table et pour la cuve. En France, 
d'après M. P. (Vign.y t. II, p. 161), cette vigne est vigoureuse et fertile, son 
fruit arrive bien à maturité. Ces auteurs comprennent son fruit parmi nos 
bons raisins de table de deuxième époque de maturité. Nous résumons ainsi 
qu il suit la description qu'ils en donnent. Feuilles moyennes, duveteuses, très 
sinuées. Grappe sur-moyenne, ailée, portant des grains un peu gros, sphé- 
riques, d'un blanc verdâtre au jaune clair 

Barmak, Crimée (Tauride). Syn. : Frauenfinger (Doigt de Dame) H. G. 
— Raisin blanc de cuve. 

BaxH>lo, Italie (Piémont). — Od. (p. 221), qui écrit Barrolo, donne comme 
synonymes de cette variété : Gamai blanc ou Feuille ronde (Doubs, Saône-et- 
Loire), Melon [Yonne), Lyonnaise blanche (XUier), G. deR. nie cette assimilation: 
pour lui Jamais le Barolo ne fut un Gamai. Quoi qu'il en soit, ce cépsige donne 
un vin fort connu, mais assez commun. (Voir Gamay feuille ronde.) 

Baatardo, Portugal (lie de Madère). Syn. : Bâtard* — Ce cépage, très 
commun à File de Madère et en Portugal, donne des raisins à grains spbéri- 
ques, noirs suivant PuUiat, rouge bleuâtre peu foncé ou violet clair suivant Od. 
Ils fournissent un vin léger, peu coloré, et assez riche en bouquet, mais le plus 
souvent ils ne sont employés que pour donner du vin blanc — c*est ainsi qu'à 
Madère ils ne sont utilisés que pour cet usage. 

Villa-Mayor (Douro illustré, p. 169) décrit ainsi qu'il suit le Bastardo : 
« Cep gros, d'aspect régulier ; écorce grosse, peu adhérente, crevassée. Bour- 
geonne de bonne heure. Sarments, en assez grand nombre, dressés, courts, 
avec des entre-nœuds courts de 0™,04, les nœuds minces et arrondis, durs, 
ayant peu dé moelle, de couleur grise, uniformes. Vrilles rares et simples. 
Bourgeons en petit nombre. Feuilles, petites, égales, régulières, avec cinq 
lobes peu aigus, ayant les sinus latéraux peu profonds, cordiformes et 
ouverts; le sinus pétiolaire ouvert, cordiforme. Les dentures en deux séries, 
peu aiguës. La face supérieure presque lisse, de couleur vert sombre ; la face 
inférieure j>eu duveteuse, de couleur plus claire, à nervures minces, mais sail- 
lantes. Pétiole court, lisse, rougeâtre. Grappes en assez grand nombre, géné- 
ralement petites, cylindriques ou cylindro-coniques, très compactes, presque 
toujours simples ; pédoncule court, dur, vert grisâtFe ; pedicelles peu verru- 
queux à petit bourrelet. Grains, moyens, égaux, ovo-coniques de 0"^,0i4 à 

TRAITÉ DB LA VIGNE. I. — 22 



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338 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

0»,013, « entièrement noirs », assez sombres, très unis; durs, peau peu grosse, 
très sucrés, mûrissent fort lot, très sujets à sécher ; ont généralement deux ou 
trois pépins réguliers et gris. — 100 de raisin donnent 51,8 de moût, fin légè- 
rement rosé, ayant une densité de 1,140, contenant en 100 parties 29,285 de 
sucre et 0,235 d'acide. » 

Baude, France (Drôme). — D'après Mas et PulJ. (in Vign., t. II, p. 1 15), ce 
serait peut-être le Flourion noir de quelques collections. Cette vigne est remar- 
quable par sa belle production et par la beauté de sa grappe, de maturité 
facile. On cultive surtout ce raisin pour la table, car il est peu propre à la 
vinification. Il se recommande surtout, de ce qu'il mûrit à une époque où il 
est le seul gros raisin noir bon à manger. — La Baude s'accommode de tous 
les sols, pourvu qu'ils ne soient pas trop frais ou trop humides. Il faut la tailler 
à taille courte si l'on ne veut pas épuiser la souche et nuire à la beauté et à 
la qualité du fruit. 

Pull. (Cat.) la décrit ainsi : Feuilles sur-moyennes, sinuées, duveteuses, gla- 
bres. Grappe grande, cylindro-conique, peu serrée. Grains gros, ellipsoïdes, 
noirs, de maturité moyenne. 

Beba ou Beva, Espagne Sim. Rox. L. (p. 208). — Sarments tendres ; feuilles 
grandes, les inférieures très grandes, avec des ampoules. Grains un peu serrés, 
très gros, oblongs, blancs. Raisin de table. 

Belissas, Italie (Piémont). Syn. : Belisse. — Raisin blanc de table. 

BelUno, Italie (Piémont). Syn. : Impérial, Impérial noir M. P. — Ce cépage 
donne d'excellents raisins de table, dont Rovasenda n'hésite pas à déclarer 
qu'ils surpassent en mérite tous les raisins noirs qu'il connaît. Le Vign. (t. 1, 
p. 1 59) donne la description du Bellino, que nous résumons ainsi : Feuilles^ 
très grandes, lisses, cependant un peu rudes au toucher. Grappe grosse, coni- 
que, ailée, assez serrée ; Grains^ gros, presque sphériques, d'un beau noir 
pruiné ; la chair en est croquante, très juteuse, relevée d'une saveur fine et 
agréable. 

Béni Salem, Espagne (Majorque). — Cépage donnant de fort bons et 
fort jolis raisins de table, à grains ellipsoïdes, rouge clair, d'une saveur sucrée 
et relevée. Suivant Od., sa maturité est un peu tardive dans le centre de la 
France. 

Bermestia bianca, Italie (Piémont). Syn. : Brumestia, Brumestra, Pu- 
mestra, Bnmestre, Bromestre, Bermestia bianca del PiemorUey Belmestia BUmca, 
Bramesione Bianco M. P. ; Bourdclas ou Verjus (de la région centrale de la 
France) ; Poumestré ou Aygras (ancienne Provence) ; Bumasta (de Pline et Vir- 
gile) Od. — Ce cépage est de maturité tardive. On n'emploie pas son raisin pour 
faire du vin ; il est surtout utilisé pour la table et pour confire à l'eau-de-vie. 

Bemaglina, Italie. Syn. : Barsaglina^ Massjrela (Carrarcsc). — Feuilles 
grandes de couleur vert vif, minces et légèrement ondulées, devenant rouges 
à l'automne, blanchâtres et un peu lanugineuses à la face inférieure. Grappe 
pyramidale, moyennement serrée. Grains subovales, noir-violet pruiné, don- 
nant abondamment un vin assez estimé. (£. A., fasc. XV, p. 88.) 

Bertollno, Italie (Piémont). Syn. : Carico Vasino, Uva omta G. db R. ; 
Barbera bianca H. G. — Raisin blanc jaunâtre à grains ovales, bon à maDger» 
mais employé le plus souvent pour faire du vin. 

Bettlertraube, Styrie. — Syn. : Grossblau, Grosskolner^ Plava Goris^iiCf 
( rninaVelka, in H. G.— Les feuilles sont allongées, minces, trilobées, médio* 
crement découpées^ face supérieure lisse, luisante, vert sombre ; la face infé* 



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PRINCIPALES VARIÉTÉS DU VITIS VINIFEHA 339 

heure rarement cotonueuse. La grappe est grande, pyramidale, lâche. Les 
grains sont ronds, noir pruiné, chair juteuse. Raisin de table et de cuve. 

Bla blanc, France (Isère). — Ce cépage donne des raisins blancs très 
doux un peu musqués, excellents pour la cuye. Mas. et Pull. {Vign,, t. II, 
p. 145) qui donnent des renseignements détaillés sur cette variété ne sont pas 
de Tavis d'Od. qui recommande la culture en hautain pour ce cépage. Pour 
en obtenir, diaprés eux, un bon rendement et une bonne durée, on devra 
le cultiver sur couche basse, dans un sol riche et profond, à mi-côte ou en 
coteaux. Toujours diaprés ces auteurs, voici la description succincte des carac- 
tères : Feuilles à peine moyennes, aussi larges que longues, glabres et à peu 
près lisses supérieurement, duveteuses en dessous; bien sinuées, denture bien 
prononcée. Grappe sous-moyenne ou moyenne, peu serrée, cylindro-conique. 
Grains moyens ou sous-moyens, ellipsoïdes ; peau épaisse astringente, jaune 
doré à la maturité ; saveur assez sucrée, agréable. 

Blancazita, Italie (prov. Napolitaines). Syn. : Palenghina,, in H. G. — 
Excellente variété à raisins blancs, pour la viniûcation. 

Bianclietto di Verzaolo, Italie (Piémont). — « Feuilles grandes, bour- 
souflées, duveteuses, peu sinuées. Grappe moyenne, peu serrée, cylindrique, 
ailée. Grains sous-moyons, blancs. » (Pull.) Raisin de cuve et de table. 

Bibiola, Italie (Piémont). — Raisin noir de cuve. 

Bicane ou Bicaine, France (Indre-et-Loire). Syn. : Panse jaune (à la 
Dorée), Ockivi (Gard), Raisin des Dames (Vaucluse) Oo. ; Chasselas Napoléon 
•Pull. ; Chasselas d'Alger^ Olivette jaune, Raisin de Notre-Dame, Marsi Rous- 
seau (Vaucluse) M. P. ; Frankental bianco G. de R. — Ce cépage fournit des 
raisins d*une belle couleur jaune à très gros grains ellipsoïdes, mais comme 
goût il laisse un peu à désirer ; de plus, dit Od. (p. 373), il ne donne pas tous 
les ans ; ses belles grappes sont souvent mal garnies par Tavortement des 
4/5 des grains. En somme, le Bicane est inférieur aux autres raisins de table, 
mais la beauté de sa grappe fait qu'il a sa place marquée dans les jardins 
fruitiers, où on devra lui donner Tespalier. 11 ne réussit pas du tout dans les 
terrains pauvres à cause de sa grande tendance à la coulure. D'après le Vign, 
(t. I, p. 184) ses feuilles sont petites, plus longues que larges, glabres, très 
sinuées ; la grappe est grosse, rameuse, conique, ailée, plus ou moins lâche ; 
les grains sont très gros, ellipsoïdes, de couleur jaune ambré à la maturité, 
sujets à la pourriture : leur saveur est un peu sucrée, peu relevée. 

Bigasse Kokoup, Crimée. — Syn.: Bigessc KokierOo. (p. 601). — Cette 
variété est bien productive, mais peu agréable au goût, elle est tardive à 
mûrir. Elle remplace la qualité par la quantité. 

Blgnonia, Italie (Piémont). — Raisin noir do cuvt\ 

Biona, Italie (Piémont). — Raisin noir de cuve. 

Blanc aigre, France (Ardèche). — Ne pas con'o.idre cjtlc .ariété avec 
le Blanc aigre (Savoie) qui est synonyme de Mondeuse blanche. 

Blanc Anba, France (Gironde). — M. de Secondât cite ce cépage comme 
produisant le vin justement estimé de Sainte-Croix du Mont. Dcsciiption : 
Bois châtain rougeàtre, rayé de raies longitudinales. Feuilles amples d*un vert 
pâle, d'une forme allongée, profondément découpées eu cinq lobes bien distincts 
et laineux en dessous, les bords sont peu dentelés et les dentelures peu aiguës. 
Qrains ronds, blancs, marqués d'un point noir au sommet, devenant uu peu 
rouges lorsqu'ils mûrissent (in Petit Laffitte (1), p. 188). 

(I) Petit^Ufltte, la Vigm dans le Bordelais, J. Rothschild, cdi(:ur, Paris, i8U8. 

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340 AMPÉLOGRAPUIE GÉNÉRALE 

Blanc-Bnm, France (Salins-Jura). — Mas et Pull, le donnent comme syno- 
nyme de Savagnin blanc. Od. (p. 281) considère ce cépage comme une variété 
du Savagnin vert, lequel est très répandu dans le vignoble de Salins. Diaprés 
M. Machard de Besançon, le Blanc-Brun serait plus productif que le vrai 
Savagnin vert, sa grappe serait plus volumineuse et mieui garnie, il foufnit 
les remarquables vins de Gbâteau-Ghinon, d'Arbois, etc. 

Blanc Copi, France (Lot-et-Garonne). — 11 n'y a que Mas et Pull, (in Vign., 
t. II, p. 439) qui fassent mention de ce cépage. C'est un bon raisin de table, 
qui se conserve très tard, mais il est de peu de mérite pour la cuve. 

Blanc Cardon, France (Lot-et-Garonne). Syn. : Blanaardon, Mauzat 
blanc M. et P. — Ce cépage n*est presque exclusivement cultivé que dans le 
département du Lot-et-Garonne, où il donne en quantité de bons vins d'ordi- 
naires ; il ne peut être recommandé que pour cet usage. Le raisin est sujet à 
la pourriture. (M. et P., Vign,^ t. III, p. 82.) Pull. (Cat.) en donne les caractères 
suivants : « Feuilles grandes, peu duveteuses, peu boursouûées. Grappe 
moyenne, cylindrique, serrée. Grains^ ellipsoïdes, moyens, blanc jaunâtre. >» 

Blanc de Zante^, lies Ioniennes. _ G. de R. le croit identique à la 
Malvasia Toscana. Pull, en donne la description suivante : Feuilles grandes, 
duveteuses, planes, très sinuées. Grappe longue, cylindrique, ailée. Grains 
moyens, sphériques, blanc verdâtre. Maturité 3« époque ; cependant le comte 
Od. (p. 593) dit que ce raisin n*a jamais mûri dans ses collections (centre de 
la France). 

Blanc donx ou Douce blanche, France (Dordogne, Gironde). — Od.' 
(p. 136) en parle à la fin de son article sur les cépages à raisins blancs les plus 
estimés dans les vignobles de Sauternes, Barsac et autres lieux circonvoisins. Il 
cite ce cépage, comme s*associaut très bien avec la Musquette, le Sauvignon et 
le Colombar, les trois cépages les plus estimés dans ces vignobles^ et comme con- 
tribuant aussi à la bonne qualité de leurs vins. — PuUiat donne la « Douce 
blancbe » comme synonyme de Sauvignon jaune. Description : Bois gris, 
devenant en hiver d'un rouge assez vif. Feuilles vertes et sans découpures 
sensibles. Grappes de taille moyenne assez allongées. Grains ronds et couverts 
de taches brunes. (PErrr-LAFFiTE, p. 187.) 

Blanck Blaner, Styrie. Syn. : Bleda Zerna, Abendroth, Plagnerf Blauev 
Bosszagler, Schildery Modrina^ Pelesovna, Bleda, Cema, Pelés Crljendk H. G. — 
Raisin noir de cuve. Caractères : Feuilles grandes, quinquélobées, très dé- 
coupées, face inférieure duveteuse. Grappe très grande de forme pyramidale, 
rameuse. Grains inégaux, le plus souvent ronds. Maturité tardive. 

Blaner Poptngrlescp, Autriche. Syn. : Arruya Villa Mayor ; Blauer 
OportOy Blauer Franchischer, Veste di Monica^ Frûh PortugiescTy Mureto Pull. 
— Ce cépage robuste et précoce est très répandu en Autriche et en Allemagne, 
où il donne un bon vin d'ordinaire, mais sans grande valeur. Il est connu au 
Portugal sous le nom de Mureto, il est cultivé dans le Douro, le Bairrada, etc., 
dit Villa Mayor (Douro illustré, p. 177). Suivant cet auteur, c'est un cépage 
productif donnant un bon vin ; presque tous les terrains lui conviennent, 
cependant il préfère les terres fortes. En France Mas et Pull, (in Vign., t. I, 
p. 77), croient que, dans les sols maigres et légers, le Blauer Portugieser sera 
préférable au Gamay. Introduit en Champagne aux environs d'Epernay où il 
est appelé Plant de Porto, il y a donné un vin très rouge et très solide. 

D'après ces derniers auteurs on peut en donner la description suivante : 
Feuilles assez grandes, aussi larges que longues, très peu duveteuses à la 



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PRINCIPALES VARIÉTÉS DU VITiS VINIFERA 341 

face inférieure, lisses à la face supérieure, peu sinuées. Qrappe moyenne ou 
sur-moyenne, un peu ailée, un peu compacte et cylindrique. Grains moyens, 
sphériques, d'un beau noir bleu, un peu pruinés à la maturité, qui est pt>écoce. 

Blaufrankische blan. ^- Cette variété précoce et fertile se trouve en 
Hongrie, en Croatie et dans quelques parties de TÂllemagne. Dans le Wur- 
temberg, elle est connue sous le nom de Limberger, elle est assez répandue 
dans ce dernier pays. Le Blaufrankische est connu en France sous le nom de 
Fwtugieser Leroux, 

Le vin produit par ce cépage se rapproche de celui du Portugieser ; sa saveur 
est douce et agréable. H. fc., qui a décrit cette variété, en donne les caractères 
botaniques suivants : 

Feuilles f grandes, épaisses, parcheminées, presque rondes, peu découpées, 
face supérieure vert sombre, Usse, luisante ; les feuilles un peu avancées sont 
quelque peu boursouflées, et la face inférieure est duveteuse. Grappe^ 
moyenne, plus rameuse et plus boursouflée que celle du Portugieser. GrainSy 
moyens, ronds, noir foncé, veloutés, leur jus est un peu plus acide que celui 
da Portugieser et leur maturité est aussi plus tardive de huit jours. 

Boà ou Booà bianco, Italie (Gênes). Syn. : Bella (Polavere). — Donné 
par ring. Selletli comme étant un raisin très estimé pour la viniflcation. 

Bolana, Italie (Piémont). — C'est un très beau raisin de table, de maturité 
tardive. Les feuilles sont moyennes, sinuées, duveteuses. Grappe longue, 
rameuse, ailée, cylindrique, peu serrée. Grains sur-moyens, ellipsoïdes, blanc- 
jaune. (POLL.) 

Bonarda nera, Italie ^Piémont). Syn. : ])riola fBorgamanero) in H. G. — 
Cépage donnant très régulièrement et abondamment un excellent vin. Ses 
raisins, dit G. de R., sont noirs avec des grains sphériques à peau fine, mais 
résistante, à pulpe succulente et sucrée. D'après Pull, les feuilles sont sur- 
moyennes, peu duvetées, et peu sinuées. 

Bonifaclenco, France (Corse). Syn. : Carcagiola (Corse) Od. — Ce cépage, 
très recherché par ceux qui tiennent à faire du bon vin, a vraisemblablement 
été tiré de la Sardaigne et a sans doute été introduit tout d'abord dans les 
vignobles de Bonifacio, d'où son nom. Il est très facile à reconnaître, dit 
Odart (p. 575) : « Ses bourgeons sont courts et érigés. Ses feuilles, très coton- 
neuses en dessous. Ses raisins sont peu volumineux. Les grains ôblongs et de 
médiocre grosseur, d'un noir très fleuri et d'un goût propre à cette espèce. » 

Bor^one nero, Italie (Toscane). Syn. : Inganna cane^ S. Gioveto forte 
(Acerbi). — G. de Rov. n'admet pas la synonymie de Borgione nero et d'in- 
ganna cane, que d'autres auteurs italiens ont cependant donnée. Le Borgione 
nero donne un raisin propre à la viniflcation. 

Borg^ogna, Italie (Alexandrie), in H. G. -— Raisin noir de cuve. 

Boro0, Hongrie. Syn. : Boros feher (Hongrie), Boros VehonyhejUy Dunnscha- 
lige, Vinase (Transylvanie) H. G. — D'après l'auteur, cette variété, très ré- 
pandue en Transylvanie, donne un vin blanc léger. Caractères ; Feuilles très 
mandes, épaisses, quinquélobées, denture grande et large, face supérieure 
ridée, face inférieure velue. Grappe assez grande, peu serrée. Grains, moyens, 
ponds ; peau mince, vert jaunâtre ; chair juteuse. Maturité assez précoce. 

BcMco bianco, Italie (Gênes). Syn. : Uva Bosco Ing. P. Sellbtti. — C'est 
un cépage productif. 

Boton de Oallo {Bianco et Negro), Espagne. Syn. : Verdejo Sm. Rox. 
— Sarments longs ; raisins petits à grains serrés, très doux. 



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342 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

Boudalès, France (Pyrénées). Syn. : Cinsaut, Cinq Saou (Hérault), Bout- 
dalès (Pyrénées-Orientales), Moutardier (Vaucluse) Mares ; Bourdelas (Hautes- 
Pyrénées^ Picardan noir (Var), Plant d'Arles, Espagnen (Vaucluse), UUiaou, 
Passerille, Papadou (Ardéche), Milhau (Àrdèche et Drôme), Poupe de Crabe, 
Prunella, Calabre (Gers), Marocain (Ariège, Gers), Mwterille (Haute-Garonne), 
Prunellas (Lot-et-Garonne), Petairé (Aveyron), Salerne (Nice), Malaga (Lot 
M. P. — Od. donnait aussi TUlliade noire comme synonymedeBoudalès.M.etP. 
n'admetlent pas la synonymie de ces deux cépages. En regardant la description 
respective de ces deux plants, on est tenté de donner raison à ces derniers 
auteurs, aussi nous réservons-nous de traiter à part, dans un autre article, 
J'Uliiadc noire comme un cépage différent du Boudalès. 

D'après le Vignoble (t. H, p. 185), le Boudalès produit un vin fin, liquoreux, 
d'une saveur très une, très fraîche et agréable, lorsque le fruit est bien mûr. 
C'est un raisin des régions chaudes; au-dessus du 46^ de latitude, il n'est plus 
cultivé que comme raisin de table, de qualité supérieure. Les coteaux secs, 
pierreux, à chaude exposition, doivent être recherchés pour ce cépage. Henri 
Mares {Liv, de la Ferme, t. Il, p. 290) donne les caraclères suivants, comme 
distinguant le Boudalès : « Souche : de force moyenne, très fertile. Sarments : 
minces, uns, de longueu|r moyenne, couleur rouge assez foncé, nœuds espacés, 
de grosseur moyenne. Feuilles : plus petites que celles de l'Œillade, plus 
profondément découpées, d'un vert moins foncé et plus jaune, un peu moins 
rugueuses sur leur face supérieure et cotonneuses à leur face inférieure. 
Grappe : grosse et belle comme celle de l'Œillade, à pédoncule tendre; grains 
oblongs, un peu plus gros que ceux de TŒillade et comme eux d'un beau 
noir violet fleuri, même saveur, charnus et croquants. Maturité un peu plus 
précoce que celle de l'Œillade, du 15 au 30 août. » 

Bouillenc du Tarn, France.— Od. (p. 256) en cite trois variétés : le blanc, 
le rouge et le noir, comme cultivés dans les vignobles du Tarn et comme 
méritant d'être sérieusement étudiés. 

Bouillenc rose, France (Tarn-et-Garonne). Syn. : Guillemot rose 
(Landes), Feldlinger (Bas-Rhin) Od. — Cépage productif, mais de peu de 
mérite. 

Bourboulency France (Vaucluse). Syn. : Bourboulenque. — Rendu {Amp. 
Française) le cite comme faisant partie des cépages du vignoble de Vaudieu, 
un des quatre les plus importants et les plus en renom de Châteauneuf-le- 
Pape. En voici d'après lui les caractères : Sarments : droits, noués courts. 
Feuilles : grandes, épaisses, à cinq lobes, dents larges, inégales, presque 
mousses, face supérieure d'un vert clair. Grappe : moyenne, en pyramide 
ramassée, munie d'ailes pendantes. Grains : lâches, assez développés, ovoïdes, 
d'une couleur ambre doré, très pruinés, peau épaisse, chair juteuse. 

Braccinola blanca, Italie (Ligurie). Syn. : Rappalunga (Carrara), Bruc- 
ciuola (Ligurie). — Ce cépage que npus décrivons d'après le B, A. (fasc. XV, 
p. 86) donne un raisin à saveur douce, mais non aromatique ; on l'emploie 
pour la vinification. Les feuilles sont légèrement trilobées, non duveteuses, de 
couleur vert clair, avec nervures saillantes; la grappe est très longue et ailée ; 
les grains sont blanc clair, ronds, non serrés. 

Brachello nero, Italie (Piémont). — Ce cépage diffère du Brachetto de 
Nice et donne un raisin à saveur musquée, tandis que le Brachetto de Nice, 
synonyme du Pécoui-Thouar, a des raisins à saveur simple. 

Breggiola, Italie (Piémont). Syn. : Briziola (haut Novarais) ; Valewuma 



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PRINCIPALES VARIÉTÉS DU VITIS VlNl. K.1A 343 

ou Valenzasca H. G. — G. de R. le dit robuste et d'après lui sor) raisin es 
plutôt employé pour la table que pour la cuve . 

Bregin ou Rong^in, France (Jura). — Vigne, à raisins noirs, peu méritante 
d*aprè8 PuUial. Cependant nous trouvons dans le Vign, (t. III, p. 44) une appré- 
ciation de M. Vaissier très flatteuse pour ce cépage : « A sa franche et cons- 
tante fertilité qui n'exclut pas une belle tenue sous la forme la plus restreinte, 
il faut ajouter la résistance de son bois aux mauvais hivers, celle de son feuillage 
protecteur, un des derniers à tomber, enfin celle de sa magnifique grappe qui, 
une fois la fleur bien passée, ne cesse de prospérer jusqu'à la vendange, en 
bravajit mieux que tout autre les intempéries mêmes tardives. » 

En résumé, le Brégin est apprécié comme ra'sin de garde, comme supportant 
très bien le transport, et comme donnant un vin coloré qui n'est pas sans 
valeur. 

Bretonnean, France (Haute- Vienne, et partie granitique de la Charente). 
— Ce petit raisin noir est estimé dans le pays, quoiqu'on réalité de peu de 
valeur. 

Biindisina, Italie (Lecce;. — Ce cépage a une certaine importance 
comme raisin de table, il est d'ailleurs exclusivement réservé à cet usage. Carac- 
tères : FeitUles: petites, vertes, prenant une couleur rosée à l'automne, glabres. 
Grappe moyenne, conique, simple, serrée; Grains : moyens, légèrement ovales, 
de couleur rose pâle. 

Bnuft-fonrca, France (Var, Bouches-du-Rhône, Hérault, Gard). Syn. : 
Famous (Bouches-du-Rhône), Moulan, Mowraslel flourat, Morrastel flourcU, 
Moureau (Hérault) Marès ; Moulard (Gard), Caula nofi' (Vaucluse) Od. ; 
Morastel'flouron Pull. ; Brun cCAuriol M. P. — Ce cépage si estimé, que 
d'après Od. il entrait pour un quart dans la composition des meilleures 
vignes de l'ancienne Provence, le Mourvèdre formant les trois autres quarts, 
ne répond pas toujours à celte haute appréciation. Si dans les terrains pro- 
fonds et bien ressuyésj en terre franche un peu graveleuse il est d'une fer- 
tilité remarquable et dure longtemps, sa fertilité et sa durée se réduisent 
beaucoup dans les terrains rocailleux ou dans les terrains pauvres; il a besoin 
alors de beaucoup d'engrais et de beaucoup de travail. De plus, ses fruits 
s'égrènent facilement et pourrissent très vite. A côté de ces iiiconvénien ts, il a 
cependant de grands avantages : débourrant tard, il redoute peu la gelée et ne 
coule pas, il peut être vendangé de bonne heure. 

Marès (Livre de la Fei^me, t. II, p. 294) en donne les caractères suivants : 
cf Soucfie : moyenne, assez vigoureuse, fertile dans les terrains où elle 
se plaît. SarmetUs : érigés, forts, d'un rouge grisâtre poussière, très lisses, 
longs, entre-nœuds longs, nœuds assez forts. Feuilles : moyennes, plutôt 
petites, lisses sur les deux faces, luisantes, un peu recoquillées en dessous, 
d un beau vert pendant la végétation ; teintées en rouge, en entier ou seule-, 
ment sur les bords pendant Tarrière-saison : de forme arrondie, presque 
entière, à cinq lobes peu accusés, à dentelures grosses et sans profondeur. 
Grappe: ligneuse, grosse, longue, ailée; à gros grains oblongs, noirs, très 
fleuris ou pruinés, charnus, de saveur sucrée et acidulé, s'égrenant facilement 
lorsqu'ils sont mûrs. » — Vin de belle couleur, d'une limpidité remarquable. 

Bmneauy France (Lot). — Variété du Teinturier, dit Pulliat, estimé 
pour le produit et la qualité. 

BmsUano biancoy France (Corse). — D'après Ottavi cité par G. de R., il 
ne faut pas confondre cette variété avec le Vermentino duquel il se rapproche 



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344 AMPÉLOGRAPHIE GÉNÉRALE 

Le Brustiano est de maturité tardive. Il est très cultivé pour fournir des rai- 
sins de table, lesquels, suivant Od. (p. 442), ont un goût sucré et un peu âpre, 
mais très agréable. Les grains sont elliptiques, jaune verdàtre. 

Babla, Italie (Piémont). — Excellent raisin noir de table et de cuve, 
d'une parfaite conservation pour l'hiver, dit G. de R. Pull, en donne les 
caractères suivants : « Feuilles sur-moyennes, peu sinuées, duveteuses. 
Grappe grosse, conique, cylindrique, un peu serrée. Grains sphériques, 
ellipsoïdes, charnus, d'un noir rougeâtre. » 

Buckland Sweet HTater. — Cépage d'origine anglaise. Raisin blanc 
de table. 

Bud^ Fejer, Hongrie. Syn. : Weiss Honigler Traube (vignoble de Bude), 
Bêla Okrugla ranka (duché de Sirmie), Frùh weiss Magdalenen (Allemagne) Od. ; 
Honigler blanc de Bude, Honigler Traube G. de R. ; Mèzes blanc ou Mèzes 
Feher M. P. ; Ezerjo, Korpani (Tothfalu, Bodgany), Szatohi (Penzs) ; Kolntrei- 
fier, Scheinkem, Tausendfachgute in H. G. — Raisin blanc jaunâtre dont le 
vin est très suave et très aromatique. « Les feuilles sont moyennes, bien 
duveteuses, bien sinuées, un peu tourmentées; la grappe est moyenne, cylin- 
dro-conique, un peu serrée. Grains moyens, sphériques. » (Poll.) 

Buonamicso nero, Italie (Toscane). •— D'après G. de R. ce serait un cépage 
de second ordre, pour la vinification. Le B. .A (fasc. XVÏ, p. i84) en donne 
les caractères suivants : Feuilles moyennes, trilobées, de couleur vert foncé 
sur la face supérieure, blanchâtres sur la face inférieure. Grappe cylindrique, 
longue. Grains ronds, d'un beau noir pruiné. 

Bargep blanc, France (Alsace). Syn. : Elbling, Allemand, Facun Od.; 
Kleinberger^ Klammer (vallée de la Moselle), Weissebling, Elbling weisser, 
(dans les montagnes du Hardt), Sussgroler (sur le Mein), Bheinelbe, Sylvaner 
blanc (dans le duché de Bade) ; Peshek^ Blesez, Morawka, Kurstingel (Styrie) 
M. P. ; Biela Zre6mna (Croatie), Elben feher (Hongrie), Tarant Bily (Hongrie); 
... Vert doux, Gouai blanc. Bourgeois, Mouillet (Alsace) in H. G. — C'est un 
cépage très cultivé par les petits propriétaires des deux rives du Rhin, ainsi 
que dans Test de la France, en Allemagne, en Autriche, dans la Hongrie, en 
Croatie, etc.. Le Burger blanc ou l'Elbling des Allemands doit être originaire 
de ce dernier pays, et, tout en ne produisant que des vins communs, mais 
d'un grand rendement, il y est fort cultivé ainsi qu'en Hongrie et en Alsace. 
Son vin est peu alcoolique, sans bouquet et sujet à la graisse. Ses raisins 
pourrissent très facilement aux premières pluies. 

Cette vigne, dit H. Gœthe, se cultive surtout dans les vignobles où l'on vise 
à la quantité plutôt qu'à la qualité. Elle vient dans presque tous les terrains 
et s'accommode de presque toutes les tailles, c'est problablement une des 
principales causes de la préférence que lui accordent les vignerons allemands 
et alsaciens. 

Mas et Pulliat {Vign,, t. II, p. 153), à qui nous empruntons ces renseigne- 
ments en donnent la description suivante : « Bourgeonnement : duveteux, 
blanc, légèrement violacé, passant au vert jaunâtre sur les jeunes feuilles. 
Sarments : de moyenne force, mi-érigés. Souche : assez vigoureuse, mais 
s'épuisant assez vite. Feuilles : assez grandes, d'un beau vert ; sinus peu 
profonds; denture obtuse et inégale, peu profonde; nervures un peu teintées 
de rouge; pétiole un peu court, assez fort. Grappe: moyenne, un peu courte, 
peu ailée, le plus souvent cylindrique, serrée, portée par un pédoncule court 
et fort. Grains : moyens, globuleux ; pédicelles courts, assez forts. Peau : d'un 



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PRINCIPALES VARIÉTÉS DU VITIS VINIFERA 345 

Tert jaunâtre, mince, un peu pruinée à la maturilé,qui est de deuxième époque 
tardive. Chair : juteuse, un peu acidulée, à saveur simple. >> 

Caberael franc, Carmenet ou Carbenet, France (Bordelais). Syn. : 
Petite Vuidure, Petite Vigne dure (Gironde), Cabei-net gris (Àrapélographie 
Française), ^e^on (Indre-et-Loire, Vienne), TVronaw (arrondissement de Sau- 
raor), Veron (Nièvre et Deux-Sèvres) Od. ; Bouchet (Saint-Emilion), Petit Fer 
(Libourne) Pull,; Fer-Servadou (Tarn-et-Garonne), Scarcit (Bordelais), Négril- 
lon^ Graput^ Arrouya M. et P . \ Maccafero nero (province de Pavie) {B. A,, 
fasc. XVin, p. 308). — G^est le cépage qui prédomine dans les crus les plus 
renommés du Bordelais. Il est très hâlif et, si ce n'était Texposition excellente 
qu*il possède sur les croupes du Médoc, il serait souvent atteint j^ar les gelées 
printanières. D'après un propriétaire cité, mais non nommé par Od. (p. 12i) : 
« le Gabemet est un véritable protée suivant le sol qui le nourrit; par 
exemple dans la petite circonscription de Ghampigny-le-Sec, où le vignoble 
est sur la pierre calcaire, le vin est hors ligne, et se vend très cher. Dans les 
sables graveleux superposés à un fond d'argile il donne un vin riche en cou- 
leur et de bonne garde ; dans les sables maigres, sur les bords de la Loire et 
de la Vienne, son vin est léger, mais froid et d'une durée très bornée. » 

Outre rinconvénient de nécessiter un sol convenable, ce cépage produit 
relativement peu, aussi n'est-il guère répandu dans le Midi, mieux situé, mais 
où on préfère la quantité à la qualité. 

Suivant Pullial, le Cabernet a des feuilles, moyennes, dentelées, « glabres », un 
peu cotonneuses sur leur envers, dit Odart; une grappe moyenne, cylindrique, 
ailée, dont les grains sont moyens, ronds et serrés, à peau épaisse, noir pruiné. 
Description : « Tronc: menu, faible, droit. Sarments : droits, fermes, ronds; 
écorce luisante; couleur marron clair d'abord, puis foncée et presque rouge ; 
nœuds moyennement gros, entre-nœuds ou mérithalles moyennement longs ; 
étui médulaire relativement petit ; boutons pointus, blancs fauves. Feuilles ; 
rosées à leur épanouissement ; minces, unies, vert foncé, profondément 
découpées en cinq lobes, le lobe terminal assez large pour déborder sur 
les autres, chaque lobe muni de dents larges, obtuses et surmonté d'une 
pointe assez aiguë ; nervures saillantes en dessous. Duvet rare. Pétiole cylin- 
drique, mince, rougeàtre. Raisins: grosseur moyenne, ramassés, cylindriques, 
pointus et formant une sorte de cône. Crrains: moyens, ronds, peau épaisse et 
dure, croquants, noir-violet, recouverts d'une poussière ou fleur souvent 
assez abondante pour leur donner un reflet blanchâtre. Suc épais, visqueux ; 
saveur douce, franche, énergique, agréable. Pédoncules longs, brun^rouge; 
-pédicelles plus clairs. » (PETiT-LAPFm, p. 151.) 

Cabemel SanTlgnon, France (Médoc). Syn. : Viudure Sauvignanne, 
Petit Carbemet Od. ; Boitcket ou Bouché (Libourne) , Navarre M. et P. — Le 
Gabemet Sauvignon produit un vin fort délicat^ ayant beaucoup de bouquet 
et de parfum. 

Ge cépage diffère du Gabemet franc par des caractères assez tranchés, mais 
qui ne portent guère que sur les feuilles et la grosseur des grains. Les feuilles, 
sont plus minces, plus luisantes, plus découpées. Les grains sont plus petits, 
la grappe est aussi un peu plus allongée. 

C^bplel, Espagne. Syn. : Terralbo (Madrid), Teta de negra Sim. Rox. — 
Sarments blanchâtres, rayés longitudinalement de rouge, tendres ; feuilles 
courtes ; grains noirs. 

Ca^novali ou Gagnorali noir, Italie (Sardaigne). . — Raisin de cuve 



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346 AMPÉLOGRAPIUE GÉNÉRALE 

cultivé surlout à Gagliari et à Sassari. G. de R. dit que le plant qu*il a eu entre 
les mains, lui parait identique au Morastel. 

CaUbpese blanca ou Calabrlan raisin, Italie (Sardaigne). Syn. : 
Raisin de Calahre. — G. de R. le croit identique à Tlnsolia bianca de la Sicile, 
cependant diaprés les descriptions succinctes que PuUiat donne des deux, il y 
aurait une différence. Le Raisin de Galabre a des grains sur-moyens, sphéri- 
ques, fermes, croquants, Tlnsolia a les gains olivoldes; le Raisin de Calabre 
mûrit aussi un peu plus tôt. 

Calabrese di L.eoiifopte, Italie (Galtanissetta). — Cépage très impor- 
tant pour la vinification. Caractères : Feuilles : moyennes, glabres et rudes, 
de couleur vert sombre, la face inférieure est munie d'un tomentum presque 
cotonneux. Grappe : grosse, cylindrique, ailée, semi-serrée. Grains : moyens 
ronds, noir pruiné. (B. A., fasc. XVI, p. 278.) 

Calilop blanc, France (Gard). Syn. : Bouteillan à grains blancs^ Fouirai 
blanc Marès. — Donne un vin un peu plus potable que le Calitor noir, auquel 
il est semblable par ses caractères, sauf la couleur des grains. 

Calitopgris, France (Midi). Syn. : Saoûle-Bouvier. — Variété du Calitor 
noir, produit un bon vin, mais ne se cultive qu'accessoirement. (Marès.) 

Calltop noip, France méridionale (Gard). Syn. : Bracquet ou Brachet 
(Nice) Pull. ; Charge-Mulet, Fouirai (Hérault), Mouillas (Aude), Cargomuou^ 
Bouteillan, Pecoui Touar (Bouches-du-Rhône, Var) Marès; NcRuds courts, 
(Var), CaM«eron (Gard), Picpouille Sorbier (Dordogne), Bouteillan à gros grains, 
CayaUf Sigolier (Hautes- et Basses-Mpes, Bouches-du-Rhône) Od. ; Foirard, 
FùuirassaUy Saure^ Touar (Draguignan), Ginoux d'Agasso (Provence), Bra- 
cftetto, Baoubounesse (Alpes-Maritimes) M. et P. — Ce cépage très répandu 
autrefois dans tout le midi de la France est de plus en plus abandonné. Ses 
raisins ont un goût très sucré. Son vin, quoique assez abondant, a un goût 
acerbe. Marès dans le Livre de la Ferme (t. Il, p. 296) donne la description 
suivante des caractères du Calitor noir : 

« Souche : forte, très vigoureuse, fertile, de longue durée. Sarments : demi- 
érigés, forts, noués court, couleur rouge clair, rayés. Feuilles : moyennes, vert 
foncé, à cinq lobes très découpés, à dentelures profondes et aiguès, à sinus 
inférieurs moins profonds que les supérieurs, un peu rugueuses dessus, à 
revers blanchâtre et cotonneux. Grrappe : assez forte, cylindrique, couleur 
rouge-violet clair, à grains assez gros, ronds, juteux, à suc très doux et fade, 
à peau fine ; sujets à pourrir. Maturité vers la fin de septembre. » 

Calona, Espagne S. Roxas Cleh. -^ On cultive cette variété surtout à San 
Lucar. Ses caractères botaniques sont : Feuilles : grandes, les inférieures très 
grandes. Grains : un peu serrés, moyens, quasi ronds, blancs. 

Camapaou, France (Hautes- et Basses-Pyrénées). Syn. : Camarau. — 
Cépage à raisins blancs, mûrissant très tard, donnant des vins blancs dont 
Guyot (p. 352), fait un grand éloge. Cette variété est très reconnaissable à ses 
feuilles dentelées, tourmentées et duveteuses. 

Cani^olo bianco ou Cani^uolo, Italie (Toscane). Syn. : Caccio bianeo, 
Cacciohe, Cacciume, Ccc^cttima, EmpibottCy GonfiaJboite^ Sfondahotte, Sfasciaca- 
nele, Pagadebitiy Uva vacca^ Zinna di Vacca^ BoUoto^ BoterOy BoUara, BoUor- 
nonCy BotHrone^ Uva meta, Uva Délia Madonna, Ghiolto, Moslosa^ Bellone, 
Zinna di Vacca^ etc. Nous donnons tous ces synonymes d*après Mas et Pullial 
qui consacrent fin Vign., t. III, p. 189), un long article à ce cépage. 

C'est un raisin très répandu dans diverses régions de Tltalie, où il est d'une 



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PRINCIPALES VARIÉTÉS DU VITIS VINIFRRA 347 

très grande fertilité. Son vin est en général classé dans les vins communs» 
mais lorsque les vignes sont en coteaux, bien exposées au soleil, il n'est pas 
sans qualité. 

Canalola nera, Italie (Toscane). Syn. : Canajolo nero piccolo G. de R. 
— C'est le principal cépage des vignobles toscans. Suivant Gallesio cité 
par Od. (p. 581), « il est fécond, mais son vin n'est pas de durée. La 
grappe porte des grains ronds, noirs, dont la pulpe est douce et le vin 
agréable ; sa vendange s*allie bien avec celle du San Gioveto, dont Taustérité 
est ainsi tempérée par la douceur du suc de la Ganajola, aussi est-ce avec la 
vendange de ces deux cépages que se font les meilleurs vins de Toscane. Celle 
de la Ganajola particulièrement entre pour 1/3 dans le vin de Monte- Pul- 
ciano. Ses feuilles sont blanches en dessous, par le coton fin dont elles sont 
tapissées. » 

Canari noir, France (Ariège). Syn. : Carcasses Od. — Raisin de lable. 

Canina, Italie (Toscane). Syn. : Canajolo Rosso (?), Acerbi M. et P. — Ces 
derniers auteurs (in Vign,y t. If, p. 61) ne donnent comme synonyme de 
Canina, Canajolo Rosso, que dubitativement, car d'après G. de R. ces deux 
cépages seraient différents. 

Le Canina donne un vin de coupage : il communique aux autres crus la 
couleur et l'alcool qui leur manquent. 

Cannono, Italie (Sardaigne). Syn. : Cannonau ou Cannonaddu, Canonao, 
PrsBStans G. de R. ; Giro Niedda, Giro Calaritanu M. et P. — On ne peut donner 
avec certitude la synonymie de ces divers cépages. Mas et PuUiat, qui décrivent 
cette variété sous le nom de Giro Niedda (Vign,, t. H, p. 67), n'affirment pas 
que ce dernier soit identique au Giro Calaritanu et au Canonao. Aussi, comme 
les caractères qui les différencient ne sont pas très apparents, et que, pour 
nos vignobles, ces cépages n'ont pas grande importance, nous nous abstien- 
drons d'insister davantage. 

Carignane, Franoe méridionale; Syn. : Carignane^ Crignane, CaH- 
gnany Bois dur^ Plant d'Espagne (Hérault, Aude, Gard, Pyrénées- Orientales), 
Catalan (Marseillan, Hérault), Mares. — Ce plant nommé aussi, mais à tort, 
Mataro à Saint-Gilles (Gard), Monestel dans le Var, puisque le vrai Mataro 
est le Mourvèdre et que le vrai Monestel est le Morrastel ou MourrasteU est 
un des cépages les plus répandus dans le midi de la France. Dans le dépar- 
lement de l'Aude il constitue à lui seul des vignobles entiers. Et cependant 
combien grands' sont ses défauts ! Aucun cépage n*est aussi sujet que lui à 
Toldium et à la coulure. Aucun ne demande davantage à être préservé de l'an- 
thracnose; une matinée un peu chaude et humide suffit à l'éclosiondu terrible 
champignon et à l'anéantissement de toute la récolte des vignes plantées en 
Carignane, tandis que bien d'autres plants du même pays laissent au cultiva- 
teur le temps d'intervenir. Mais si les défauts sont grands, grandes sont aussi 
les qualités : il débourre tard, donc pas de craintes pour les gelées précoces ; 
il est peu sujet aux ravages des insectes, il est très fertile et donne un vin 
coloré, spiritueux, corsé et de bonne tenue. 

D'après Mares (p. 287), la Carignane est d'origine espagnole. Son nom lui 
vient de Cariâena en Aragon ; à Carinena on la désigne sous le nom de Tinto. 
Ses caractères sont les suivants : « Souche : forte, élevée, de durée moyenne, 
très fertile. Sarments: érigés, rouge clair, durs et cassants, forts, très vigoureux, 
longs; entre-nœuds serrés à la base, mais longs sur le reste des sarments, 
nœuds colorés et assez gros. Feuilles : grandes, larges, fortes, tourmentéeS| ù 



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348 AMPÉL06RAPHIE GÉNÉRALE 

cinq lobes, profondément diyisées, dentelées, d*un vert moyen, assez coton- 
neuses en dessous, un peu rugueuses par-dessus ; pétioles rouges ; elles sont 
frappées de rouge vineux à Tarrière-saison sur les bords, et assez souvent sur 
la feuille entière et même sur les rameaux entiers. Grappe : grosse et forte, 
ligneuse, divisée en plusieurs lobes, sans ailes régulières. Grains : assez gros, 
ronds, noirs, juteux, fermes, égaux, peu agréables à manger. Maturité fin 
septembre. » 

Carmenère, France (Bordelais). Syn. : Carmenêrey Carmenelle, Carbonet. 
Grand Carmenetf Grande Viudure Od. — Ce plant, nommé aussi Vigne dure, 
doit ce nom à la dureté de ses sarments, il diffère peu du Garmenet ou Gaber- 
net. La différence porte sur la grosseur et la couleur du bois des sarments, 
sur les découpures des feuilles et la forme des grains, ceux-ci ainsi que la 
grappe ne présentent pas une différence très sensible. 

Carola, Italie. Syn. : CarolinùyCalorina, Calora^ Caleura, Careula B. A. — 
Ce cépage, qui a quelque analogie avec notre « Bracqnet », possède d'après le 
B. A, (fasc. XVIIT, p. 332) des feuilles complètes, moyennes, de forme pres- 
que ronde, granuleuses et épaisses; la face supérieure est lisse, de couleur 
vert clair, la face inférieure légèrement cotonneuse ; la grappe est cylindrique 
ou conique, serrée, simple ; les grains moyens, ronds ou légèrement oblongs, 
de grosseur uniforme,ont une pellicule épaisse et de couleur rouge clair pruiné. 

Catalan noir, France (Provence). — Sous ce nom on désigne deux et 
peut-être trois plants différents. Catalan à Marseillan (Hérault) s'applique a 
la Garignane (Mares). Catalan dans le Var est synonyme de Mourvèdre (A.. Pel- 
LicoT, in Cat. de Pull.). Enfin dans le magnifique ouvrage d'Od., le cépage 
nommé ainsi différerait du Mourvèdre. 

CatalaneAca, Italie (Lecce). — Cépage fournissant de bons raisins de 
table. Caractères : feuilles: moyennes, de couleur vert sombre, prenant à 
l'automne une teinte tabac, glabres sur les deux faces, et ayant la face infé- 
rieure de couleur vert clair. Grappe: grosse, longue, pyramidale allongée, 
simple et serrée, (hains : moyens, ovales ; munis d'une peau luisante, épaisse 
et coriace, tachetée; de couleur rouge-grenat foncé. (B. A. fasc. XV, p. 154.) 

CUitaratto nero, Italie (arrondissement de Piazza). — Ce cépage, d'une 
grande importance pour la vinification dans cet arrondissement, a d'après le 
B. A. (fasc. XVI, p. 272) les caractères botaniques suivants : Feuilles : moyennes, 
vert clair à la face supérieure et se teignant en jaune obscur, à l'automne, 
de couleur blanchâtre à la face inférieure qui est un peu tomenteuse. Grappe : 
longue et grosse, pyramidale, allongée, serrée. Grains : moyens, ronds, à 
peau épaisse de couleur noir rougeâtro. 

Catharatta, CUitaratto ou Catarrattn a la porta, Italie (Sicile). 
Syn. : Caricantey Nocera hianca in G. de R.; CatarattUy Catarattedu^ Catarattu 
nmmantiddatu, Ange Nicolosi M. P. — Ce cépage est cultivé de temps immé- 
morial en Sicile. C'est à lui qu'est due la renommée des vins de Marsala. 

Canny, France (Gironde). — Od. (p. 130) cite ce cépage comme très 
vigoureux, mais peu fertile. Il donne des raisins très doux. 

Cenerina, Italie (Piémont). — Ce cépage, d'après le B. A. (fasc. XVIII, 
p. 168), se rapprocherait du Pinot cendré d'Odart (p. 182). Son raisin, propre 
pour la cuve, a les grains recouverts d'une pruine très abondante. 

Cenerola bianca, Italie (Piémont). — « Feuilles sous-moyennes, sinuées, 
très duveteuses. 6frappe grosse, conique, cylindrique, un peu serrée; grains 
sous-moyens, sphériques, blanc jaunâtre. » (Pull). 



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PRINCIPALES VARIÉTÉS DU VITIS VINIFERA 349 

Cepa Canasta, Espagne (Paraxète). — Cette variété se rapproche beau- 
coup de TAlbillo. Caractères : Sarments rampa