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Full text of "A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc (Soudan occidental)"

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Ernest KOEROT 



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A TRAVERS 

LE FOUTA-DIALLON 

ET LE BAMBOUC 



'SOUDAN OCCIDENTAL 



EMILE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNY 






^^1^^ ERNEST NOIROT 



A TRAVERS 



LE 



FOUTA-DIALLON 

ET LE BAMBOUG 

. (SOUDAN OGGIDE.NTAL) 

SEP Î3Î985 



UAMmcs 



PARIS 

LIBRAIRIE MARPON ET FLAMMARION 
E. FLAMMARION, SUCG^ 

26, RUE RACINE, PRÈS l'ODÉON 

Tous droits réservés. 



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A TRAVERS 



LE FOUTA-DIALLON 



ET LE BAMBOUG 



INTRODUCTION 



En France, et surtout à Paris, les événements se pré- 
cipitent avec une telle rapidité, que le « Fait du jour » 
plonge dans l'oubli celui de la veille. 

Peut-être ne se souvient-on plus qu'au mois de jan- 
vier 1882, le docteur Bayol et moi amenions à Paris 
une ambassade Peulh, envoyée par les souverains du 
Fouta-Diallon, pour saluer le Président de la Répu- 
blique et l'assurer que les traités de bonne amitié et de 
commerce passés avec les Français seraient respectés. 
Ces envoyés sont restés un mois dans la capitale. Pen- 
dant un mois, ils ont admiré ses beautés et, de retour 
dans leur pays, ils font certainement bien souvent à 
leurs amis le récit de leur voyage et leur décrivent les 
merveilles qu'ils ont vues, tant à Bordeaux et à Paris 
qu'à Marseille. Ils ont dû dire à leurs compatriotes 



b INTRODUCTION 

que, loin d'être des anthropophages, les Français sont 
aimables, bons et généreux. 

J'ai eu le bonheur de faire, en compagnie du docteur 
Bayol, un voyage magnifique à travers le Fouta-Diallon 
et le Bambouc (Soudan occidental). Pendant six mois, 
j'ai vécu au milieu des Peulhs et des Malin'kés ; j'ai 
gardé un excellent souvenir de ces noirs pour qui l'hos- 
pitalité est la première des vertus, et parmi lesquels je 
compte de nombreux amis. 

Ce que les ambassadeurs peulhs ont fait à leur re- 
tour chez eux, je veux le faire ici : c'est pourq uoi j'a i 
écrit ce livre. ^~~^ 

, ,. , UNE AMBASSADE PEULH AU PAYS DES FRANÇAIS 

Avant de commencer le récit de ce voyage, je crois 
nécessaire et intéressant de rappeler quel fut le résultat 
immédiat de la mission confiée au docteur Bayol, en 
consacrant quelques lignes aux Peulhs qui voulurent 
bien nous accompagner en qualité d'envoyés officiels 
des souverains de leur pays. Raconter ici quelles furent 
les;; impressions que nos mœurs, nos habitudes, notre 
civilisation, en un mot, firent sur ces noirs, ne sera pas 

inutile. 

L'ambassade du Fouta-Diallon était composée de 

quatre membres : 

Modi Mahamadou-Saïdou, conseiller de l'Almamy 
ïbrahïma Sory. 
J Modi Abdoul Bagui, porie-etendard du roi. 

Alfa Médina, parent et envoyé de Modi Boubakar 
Biro, général en chef de l'armée sorya. 

Et Modi Ibrahïma-Sory, envoyé de Alfa Aguibou, 
chef du Labé. 

Modi Hamadou-Ba, Peulh vivant depuis longtemps au 
Sénégal, accompagnait cette ambassade en qualité d'in- 
terprète. 



INTRODUCTION 7 

C'est une grande marque de confiance que nous ont 
donnée les Almamys Ibrahïma Sory et Hamadou, en se 
décidant à nous faire accompagner par quelques-uns de 
leurs sujets, comme c'en est une plus grande encore de 
la part de ceux-ci, qui n'étaient jamais sortis du Fouta, 
d'avoir consenti à nous suivre. 11 fallait vraiment que 
nous eussions fait tomber, tâche difficile à mener à bien, 
le sentiment de défiance naturel à tous les noirs. 

Avec nous, ces quatre Peulhs ont parcouru la longue 
roule de Timbo à Saint-Louis; avec nous, ils ont tra- 
versé le Bambouc, vaste pays qui depuis longtemps 
était en hostilité avec le Fouta, et telle était la sym- 
pathie que nous avions fini par leur inspirer, qu'ils 
étaient les premiers à assurer aux divers chefs du Bam- 
bouc que nous étions d'honnêtes gens, disant toujours 
la vérité, et que nous ne voulions pas les tromper. 

Leur confiance en nous ne se démentit pas lorsqu'ils 
embarquèrent sur le Congo, paquebot des Messageries 
maritimes, cette maison flottante, où selon leur expres- 
sion pittoresque, on mange trop ; et c'était la première 
fois qu'ils voyaient la mer ! 

Le second jour de leur embarquement, ils avaient 
fait connaissance avec tous les passagers ; ils fréquen- 
taient le salon, et Mahamadou-Saïdou, qui avait appris 
je ne sais où à jouer aux dames, faisait de longues par- 
ties avec les passagers ; il gagnait souvent. 

A notre arrivée à Bordeaux, le temps était fort doux, 
et aucun de nos compagnons ne se plaignit du froid. 
En débarquant, le mouvement du port, et surtout le 
bruit des voitures les abasourdirent. Complètement 
ahuris, ils ne prononçaient plus un mot ; mais leur 
silence en disait long. 

Bordeaux laissera certainement un grand souvenir 
dans l'esprit des Peulhs. En cette ville, ils ont marché 
de surprise en surprise. Le banquet que leur offrit la 
Société de Géographie, la musique militaire, la cathé- 



8 INTRODUCTION 

drale, un modeste ballet qu'ils virent au théâtre, tout 
les stupéfiait. Le ballet, surtout, excita si fort leur 
enthousiasme, qu'ils rappelèrent trois fois la première 
danseuse. Les yeux de Mahamadou-Saïdou pétillaient 
au souvenir des entrechats de cette artiste. Longtemps 
avec ses camarades, il s'entretint d'elle et tous deman- 
dèrent à l'un des rédacteurs de La Gironde, qui écrivait 
l'arabe, de leur donner, à chacun sur une carte séparée, 
le nom de cette dame. — Ah ! c'est que la danse est en 
grand honneur dans la société noire ! 

— Les hommes de Bordeaux, c'est trop bons garçons I 
disait Mahamadou-Saïdou. 

En chemin de fer leur surprise ne fit que s'accroître. 
Mais, plus que tout le reste, la locomotive les plongeait 
dans des étonnements sans fin. Ce fut presque de la 
terreur qu'ils éprouvèrent en traversant le premier 
tunnel. Quand on leur eut expliqué qu'afîn d'aller plus 
vite, Je chemin de fer passait sous la montagne, leur 
terreur fit place à l'admiration. 

Ils étaient comme éblouis de la rapidité avec laquelle 
le paysage se déroulait sous leurs yeux ; cependant on 
ne put jamais les convaincre qu'ils avaient, en aussi 
peu de (temps, parcouru une énorme distance qui leur 
aurait demandé trois semaines de route. 

Un peu avant d'entrer en gare d'Étampes, nos com- 
pagnons, harassés par tant d'émotions, s'assoupis^ 
saient. Le docteur les réveilla et, pour rendre plus pro- 
fonde l'impression que leur ferait la grande ville, il 
leur dit : ■ 

— Dans quelques instants nous allons arriver à Paris, 
la plus belle ville du monde I Sous peu, vous pourrez 
être persuadés que nous n'avons pas menti en décri- 
vant les merveilles de notre pays. J'espère que le souve- 
nir que vous garderez de Paris et de ses habitants ne 
sera pas moins vivant et agréable que celui que nous 
gardons de TAlmamy et des hommes du Fouta. 



INTRODUCTION 9 

Mahamadou-Saïdou, homme d'une grande intel- 
ligence, que la supériorité de son jugement avait fait 
choisir pour conseiller par l'Almamy Ibrahïma, fit au 
docteur une réponse pleine de sentiment et qui dénotait 
en même temps une certaine somme d'observations. 

A cinq heures du soir, le train entrait en gare. 

Pendant leur séjour à Paris, les ambassadeurs ont 
visité longuement ses monuments, ses théâtres et ses 
promenades. La hauteur des maisons, la largeur des 
rues et surtout l'étendue de la ville les stupéfiait. De la 
barrière du Trône à i'Arc-de-Triomphe, de Montrouge à 
Montmartre, cette file interminable de maisons et la 
quantité considérable de voitures et de passants que 
nous croisions étaient la cause de nombreuses excla- 
mations : 

— Allah Gobar ! (Dieu est grand). Beaucoup de Fran- 
çais ! Beaucoup de voitures! Tu dis : Bordeaux, c'est 
grande ville ; Bordeaux, c'est comme village. Paris Mis- 
sida Mahoudou! Mahoiidoufl! (ville très grande). 

Au théâtre de la Porte-Saint-Martin, la Biche au Bois 
et ses lions ; au Ghâtelet, les Mille et une Nuits et sa 
chasse au tigre ; les ballets ; puis la. Mascotte, les Folies- 
Dramatiques et le Cirque furent pour nos voyageurs 
autant de sujets de plaisir et d'étonnement. Le Cirque 
surtout les amusa considérablement; le travail des 
écuyers, des clowns, des chiens savants les étonnait. 
Mais ce qui fit sur eux la plus grande impression, 
ce fut l'Opéra. Je ne sais s'ils ont compris quoi que 
ce soit à l'ouvrage que l'on représentait — on jouait 
Hamlet, — mais leur attention était captivée par la 
musique. Us ne quittaient pas du regard et la mise en 
scène et les mouvements de l'orchestre. De temps à 
autre je les entendais dire : 

— Modji! Modjiî (Bien î Bien !) 

Lorsque l'on demandait à Mahamadou-Saïdou ce qu'il 
avait vu de plus beau, il répondait : 



iO INTRODUCTION 

— Opéra ! 

Sans embarras et sans gaucherie, ils ont fait les 
visites officielles. En présence de M. le ministre des 
colonies, de M. le président du conseil, comme en pré- 
sence de M. le Président de la République, ils n'ont pas 
été intimidés. 

Mais la visite qui leur fît le plus de plaisir, et la plus 
impatiemment attendue par eux, fut celle qu'ils firent 
au grand chancelier de la Légion d'honneur. 

Les jours précédents, chaque fois que nous montions 
en voiture, ils demandaient si nous allions chez Faidherbe! 

C'est que le nom du général jouit d'une popularité 
considérable dans le Soudan. 

Aussi l'entrevue avec le grand chancelier fit-elle beau- 
coup de plaisir aux envoyés peulhs. Sans l'avoir jamais 
vu, ils avaient tellement entendu parler de lui qu'il leur 
semblait revoir un ami absent depuis longtemps. Ils 
s'informèrent de l'état de sa santé, de madame Faidherbe, 
comment allaient les enfants, et Mahamadou-Saïdou 
dit au général : 

— On sera trop content au Fouta, parce que nous 
t'avons vu ! 

A YHôtel du Louvre, où ils étaient logés, ils ont reçu 
nombre de visiteurs ; à chacun d'eux ils demandaient 
une carte de visite. 

Alfa Médina, qui écrivait l'arabe, consignait tous les 
jours, dans son journal en langue peulh, les impres- 
sions de chacun de ses compagnons pour « garder le 
souvenir des Français. » Il sera peut-être curieux de 
retrouver un jour au Fouta un manuscrit portant ce 
titre : « Journal d'un explorateur peulh au pays des 
Français. » 

Mahamadou-Saïdou, qui depuis six mois qu'il était 
avec nous avait appris suffisamment notre langue pour 
se faire comprendre, essayait de faire la conversation 



INTRODUCTION 1 1 

et, tout en causant, allait quelquefois reconduire les 
visiteurs jusqu'à l'escalier. 

C'était à qui nous complimenterait sur la bonne tenue 
de nos noirs amis. 

Pour les envoyés peulhs, tous les cavaliers, quelle 
que fût l'arme à laquelle ils appartenaient, étaient des 
spahis, et les fantassins des tirailleurs. 

En voyant passer un bataillon d'infanterie, Mahama- 
dou-Saïdou me dit : 

— Tout ça c'est les captifs du chef des Français ? 

— Non, ce sont des soldats, il n'y a pas de captifs 
chez nous. Tous les Français ayant vingt ans sont sol- 
dats. 

— Oui I c'est même chose comme captifs ! 

Je n'ai jamais pu faire comprendre à Mahamadou- 
Saïdou que l'état militaire est un devoir qui incombe à 
tous les citoyens et il resta persuadé que nos soldats 
étaient les captifs du Président de la République. 

N'ayant vu que le beau côté de notre société, ces 
braves gens se sont figuré que tous nous étions riches, 
et, en particulier, que nous possédions tous des che* 
vaux. 

Cependant, ils durent penser que tous les Français 
n'étaient pas exempts de besoins. Quelle fut leur impres- 
sion en voyant des malheureux venir mendier aux por- 
tières de la voiture ? Je ne sais. Mais, chaque fois que 
le cas se présentait — et il se renouvela souvent, — ils 
me disaient : Donne Vargent au monsieur. Et chacun 
d'eux donnait la monnaie qu'il avait sur lui. 

Les Peulhs trouvaient la vie de Paris agréable et ils 
seraient bien restés davantage parmi nous. Mahama- 
dou-Saïdou me dit un jour : 

— Je ferai les affaires du Fouta et de France. J'irai 
six mois en France et toujours comme cela, seulement 
je porterai Meta (sa femme préférée) avec moi. 

Plusieurs négociants et fabricants de Paris se mirent 



12 INTRODUCTION 

à notre disposition pour faire visiter leurs établisse- 
ments aux envoyés peulhs. Et tel était l'intérêt qu'ils 
inspiraient, que non seulement on prenait plaisir à leur 
expliquer ce qu'ils voyaient, mais encore on leur faisait 
des cadeaux afin qu'ils pussent montrer à leurs compa- 
triotes quelques échantillons de l'industrie française. 
Mais tout a un terme et, le 3 février, accompagnés 
par le docteur Bayol, nos amis noirs prenaient le train 
de Marseille, où ils allaient embarquer sur un navire 
qui devait les reconduire jusqu'à la frontière de leur 
pays. En me serrant une dernière fois la main, ils 
étaient très émus. De Marseille, je reçus un télégramme 
en langue peulh exprimant leur reconnaissance et me 
souhaitant, ainsi qu'à ma mère et à mes frères, bonne 
santé et prospérité. 



LE CAP-VERT 13 



LE CAP -VERT 



Au mois de mars 188i, je reçus ma nomination d'at- 
tache à la mission de Fouta-Diallon, grâce à l'obligeance 
du docteur Bayol qui en avait la direction. Le docteur 
emmenait avec lui M. Billet, astronome, chargé de toute 
la partie scientifique du voyage. 

Le dimanche 3 avril, nous étions complètement parés 
pour le départ qui eut lieu à huit heures du soir. Les 
journaux du matin annonçaient le massacre de la mis- 
sion Flatters. Ma mère, mes frères et quelques amis, 
venus à la gare pour me faire leurs adieux, étaient cons- 
ternés. Chacun pensait à l'événement terrible, devenu 
le sujet de toutes les conversations, et craignait qu'un 
sort pareil à celui de la mission Flatters ne nous fût 
réservé. Enfin, jusqu'à la dernière minute, les souhaits 
de bon voyage et les recommandations ne nous man- 
quèrent pas. 



14 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Le 5 avril, nous prenions passage à bord de ÏÉqua- 
teur, paquebot des Messageries maritimes, qui devait 
nous déposer à Dakar, où nous arrivions le 14 à cinq 
heures du soir. 

En voyant cette terre aride où pousse une végétation 
rabougrie^ quelques baobabs et de rares palmiers, j'é- 
prouvai un sentiment de tristesse et je me demandais 
quelle désolation avaient dû rencontrer les Dieppois, 
lorsqu'ils longeaient cette côte d'Afrique, pour qu'ils 
aient donné le nom de Gap-Yert à la pointe de Dakar. 

A peine l'E^zm^eura-t-il jeté l'ancre que de tous côtés 
les naturels arrivent dans leurs pirogues qui glissent 
sur la mer avec une rapidité étonnante. 

— Dis donc, madame jolie 1 Mouchié, toi camarade, 
jette dix sous, ici ! Ici ! ! ! Ici 1 1 ! 

La pièce n'a pas touché l'eau que, se bousculant, ren- 
versant leurs pirogues, une dizaine de gaillards du plus 
beau noir piquent des têtes, et la pièce de monnaie 
n'est pas arrivée au fond qu'elle est déjà repêchée par 
un négrillon qui la montre aux passagers. 

— Belle madame, Mouchié, donne cinq francs, moi 
passer sous bateau. 

Tel est l'amusement des passagers à l'escale de Dakar. 
Il ne faut jeter à ces messieurs que des pièces d'argent, 
la monnaie de billon ne les tente pas. 

Quelques passagers, pour s'amuser de leur décon- 
venue, enveloppent un sou dans du papier d'étain et le 
jettent à la mer. Les bons nègres, croyant que c'est une 
grosse pièce, se précipitent et se disputent à qui l'aura. 
Aussi, loisque l'heureux vainqueur s'aperçoit que l'on 
s'est joué de lui, il fait une grimace, souvent accompa- 
gnée de grossièretés (rares mots de français qu''il con- 
naisse), tandis que ses camarades se moquent de lui et 
que les passagers s'amusent de toutes ces singeries. 

Dès que nous avons mis le pied à terre, le docteur, 
qui sait quelles difficultés l'on a pour trouver un loge- 



LE CAP- VERT ]5 

ment à Dakar, surtout à l'arrivée des bateaux, s'em- 
presse de nous retenir trois chambres à l'Hôtel de la 
Marine, tenu par Mme Genoyer. Tout d'abord, en entrant 
dans cette maison, on ne sait si c'est un bazar ou un 
hôtei. C'est l'un et l'autre; on y" vend de tout et fort 
cher, sans excepter le logement et la nourriture. 

Dakar est trop connu aujourd'hui pour nécessiter une 
description. C'est une ville en formation ; à part les bâti- 
ments de l'administration, une église et la mission les 
habitations européennes y sont peu nombreuses. 

La ville indigène, composée de cases en paille, n'est 
pas d'une propreté rigoureuse. 

Dès le lendemain de notre arrivée, le docteur s'occu- 
pait des engagements de notre personnel et j'installais 
ma photographie, faisant gratuitement le portrait de 
messieurs les noirs; les clients ne me manquaient pas. 
Je visitai Corée, cette île rocheuse, si étroite que l'on 
se demande comment, avec un castel qui occupe la 
moitié de sa superficie, la ville peut contenir trois mille 
habitants. 

Ne trouvant pas à Dakar les chevaux qui nous étaient 
nécessaires, nous allâmes en chercher à Rufisque. Pour 
faire ce voyage, M. Billet et le docteur montaient deux 
excellentes mules du train. Quant à moi, j'avais un petit 
cheval du pays qui préférait de beaucoup l'écurie à la 
promenade. 

Nous devions parcourir une distance de vingt- cinq 
kilomètres en cheminant sur le sable de la plage. Ne 
trouvant pas de son goût la brise de mer qu'il recevait 
debout, mon cheval se refusait à prendre une autre allure 
que le pas et il me fut impossible de suivre mes com- 
pagnons que je ne tardai pas à perdre de vue. 

La nuit vint rapidement; suivant une route qui m'é- 
tait complètement inconnue et obligé par la marée 
montante de traverser la brousse, je marchais avec 
difficulté, manquant à chaque instant de me rompre le 



16 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

<?.ou dans quelque ravine. Enfin, m^ dirigeant sur un feu 
que je prenais pour un phare, j'atteignis la ville. A quel 
hôtel étaient descendus mes amis? Je Tignorais. A tout 
hasard je me dirigeai vers une maison très éclairée, sup- 
posant que c'était une auberge. 

J'arrive. Un grand bruit de voix confirme mon opinion. 
Je hèle le docteur; un : « Ah! le voilà! » poussé par 
plusieurs voix m'indique que je ne me suis pas trompé ; 
mais on ne m'attendait plus. 

A table, où se trouvent une douzaine de personnes, rien 
que des hommes, le dîner touche à sa fin; toujours per- 
suadé que je suis à l'hôtel, je ne reviens de mon erreur 
que lorsque le docteur me présente à mon amphitryon, 
M. Verger, agent principal des diverses factoreries de la 
maison Maurel et Prom. Les autres convives sont les 
employés placés sous ses ordres. Je m'excuse d'avoir 
pris la maison pour une auberge ; mais M. Verger me 
répond que Rufisque n'en ayant pas, l'étranger qui 
vient se perdre dans ce pays est toujours sûr d'avoir 
dans la factorerie bon souper et bon gîte. 

Rufisque, construite au bord de la mer, est percée de 
cinq grandes rues perpendiculaires à la plage et de cinq 
autres transversales. Une épaisse couche de sable fin qui 
rend la marche difficile y remplace le macadam. Malheu- 
reusement cette ville commerçante n'a pas de port. Les 
navires sont obligés de mouiller en rade, assez loin de 
la plage, et le transbordement des marchandises s'opère 
à l'aide de légères embarcations ou de pirogues indi- 
gènes, souvent condamnées au repos par les raz-de- 
marée très fréquents sur cette côte. 

Rufisque a un autre inconvénient, bien préjudiciable 
à sa population. Un marigot (marais) très large entoure 
la ville; pendant la saison des pluies, ce cloaque fait de 
Rufisque une île et devient un foyer de fièvres palu- 
déennes dont les Européens souffrent beaucoup. 

A Dakar, j'employai mes courts moments de loisir à 



LE CAP-VERT 17 

faire quelques promenades dans les environs de la ville. 
Un de mes endroits préférés était l'anse Bernard, où les 
piroguiers indigènes échouent leurs embarcations. C'est 
un des lieux les plus pittoresques de toute la côte. On y 
voit, dans sa plus simple réalité, la vie des noirs. Us 
sont là, raccommodant leurs filets de pêche et les éta- 
lant ensuite sur des perches pour les faire sécher au 
soleil. D'autres, avec de grands éclats de rire et cette 
gaieté naïve propre à ces grands enfants, organisent de 
véritables régates et glissent sur la lame avec une rapi- 
dité extrême, cherchant à se bousculer pour faire cha- 
virer leurs légers canots. 

Des bambins, n'ayant pour tout vêlement qu'une cor- 
delette pendue au cou, au bout de laquelle se balance 
un mauvais couteau, courent sur la plage, se pourchas- 
sent, se faisant mille niches; tout à coup, changeant 
d'idée et de direction, ils piquent une tête dans la mer. 
Tout cela, sous l'œil attentif des mamans qui jacassent 
avec un bruit étourdissant, comme font les bonnes 
commères de nos pays. 

On regagne la falaise par les dunes de sables, où l'on 
enfonce jusqu'aux genoux; ce sable, d'une finesse 
presque impalpable, s'infiltre dans la chaussure, brûle 
et déchire les pieds, tandis que son éblouissante blan- 
cheur, encore avivée par l'éclat d'un soleil torride, 
aveugle et vous contraint à fermer les yeux à tout mo- 
ment. 

Le paysage se transforme alors et devient d'une mor- 
telle monotonie. C'est à peine si çà et là quelques pal- 
miers rabougris agitent leurs feuilles longues et étroites, 
qui grincent comme des lames de zinc, sous l'effort de 
la brise venant du large. Cette désolation serre le cœur 
et donne à l'Européen nouvellement débarqué une triste 
opinion du Sénégal. A la vérité, ce n'est là qu'un de ses 
multiples aspects et il est -des coins où l'œil rencontre 
un spectacle plus agréable. 



18 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Au pied de ces dunes, on aperçoit un groupe d'une 
trentaine de cases. En longeant une palissade de roseaux 
qui borde le sentier et en se rapprochant de ces cases, 
on entend un tic tac continu semblable à celui que font 
les métiers des tisserands. 

En effet, ce groupe de cases constitue un village habité 
par ces travailleurs ; village des sorciers, disent les 
nègres, car chez eux les tisserands ont une haute répu- 
tation de sorcellerie. 

Comme chez nous, c'est pendant la saison d'hiver (la 
saison des pluies, dans les pays chauds) que les femmes 
cardent et filent le coton, qui provient de l'intérieur, A 
la belle saison, elles le donnent au tisserand qui le pré- 
pare en bandelettes d'environ quinze centimètres. Une 
fois teintes, ces bandelettes sont cousues les unes aux 
autres et font un pagne : le jupon de ces dames. 

Le métier du tisserand noir ne diffère pas sensible- 
ment, dans son ensemble, du métier en usage dans nos 
campagnes. Il est plus pauvre, plus rudimentaire dans 
ses parties, voilà tout. Ainsi les courroies qui mettent 
les bois en mouvement sont remplacées ici par de simples 
ficelles. Mais, tel quel, il suffît largement à l'industrie 
et aux besoins du pays. 



LE RIO-NUNEZ Î9 



II 



LE RIO-NUNEZ 



Avec une grande partie de notre caravane : Hamadou- 
Ba, notre principal interprète ; le shérif Mohamed-Ben- 
Nachir, Marocain qui habite te Soudan depuis long- 
temps et qui doit, par cela même, y faciliter nos rela- 
tions ; Mahamadi-Bayla, notre chef muletier; trois 
.chevaux et quatre mulets, le 4 mai, à cinq heures du 
soir, nous embarquons à bord du Castor, aviso à roues, 
mis à la disposition de la mission. 

L'heure du départ arrivée, la planche est retirée, tout 
le monde a répondu à l'appel. 

L'aviso échange des signaux avec la frégate amirale 
Pallas; il lève l'ancre et prend la direction du Sud. 

Six heures sonnent. Sur le point de disparaître, le 
soleil enflamme les dunes de Dakar. Au milieu de la 
rade, ainsi qu'une sentinelle avancée, noire comme les 
filles du pays, immobile, l'élégante carène de la Pallas 



20 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

se reflète majestueusement dans les flots. Le Castor 
passe à ranger le navire amiral, honneur auquel nous* 
ne nous attendions pas. Sur le pont de la frégate, la 
musique joue une marche entraînante. De son balcon, 
l'amiral Grivel, entouré de son état-major, nous sa- 
lue courtoisement. Les hommes de l'équipage sont 
groupés sur le hordage et dans le gréement. Des sa- 
bords de leur carré, sur la dunette, les officiers agitent 
leurs casquettes et nous souhaitent bon voyage. 

Déjà nous sommes à plus d'un demi-mille et nous 
voyons encore ces signes d'adieu. Le soleil s'enfonce 
dans l'Océan, qu'il transforme en fournaise. Les deux 
coups de canon réglementaires éclatent sur la Pallas, 
la brise apporte les accents de la Marseillaise et, lente- 
ment, le pavillon est rentre, salué par notre hymne 
national ! 

Le lendemain, à la pointe du jour, nous sommes sur 
pied. La nuit a été étouffante. M. Billet est indisposé et 
souffre de la fièvre. 

Sur le pont, au pêle-mêle de la veille a succédé l'ordre 
ie plus parfait. Nos Ouolofs, si bruyants d'habitude, 
sont très calmes. Pour beaucoup d'entre eux, quoique 
très douce, la mer n'est pas aimable. Sur l'avant, nos 
animaux amarrés baissent la tête. Le schérif Mohamed 
ben Nachir et Hamadou-Ba, tous deux assis sur une 
natte, prennent une tasse de thé et paraissent faire bon 
ménage. 

L'allure flegmatique d'Hamadou fait contraste avec 
celle du vieillard, qui gesticule beaucoup. De toute 
petite taille, Mohamed-ben-Nachir a la peau presque 
blanche; du reste, il est Marocain : il est vêtu à la mode 
de son pays ; sa tête, fine et régulière, est coiff'ée d'un 
fez rouge qu'entoure un épais turban blanc. Il a les 
jjieds nus qui sont, ainsi que ses mains, d'une finesse 
remarquable. 

Ce descendant du Prophète ne déteste pas la plai- 



LE RIO-NUNEZ 



21 



santerie. Passant près de lui, il m'invite à prendre une 
tasse de thé. Il me fait traduire ses paroles par Hama- 
dou-Ba : «Je serai très heureux au Fouta, c'est un beau 
pays.» Puis, plaçant les deux poings sur ses pectoraux, 
il me dit qu'à Timbo toutes les filles sont belles et que, 
comme formes, elles ne laissent rien à désirer. 

Hamadou-Ba, homme d'une assez grande taille, est 
un Peulh, fils du chef de Goladé, une des provinces du 
Fouta. Tout jeune, il est venu au Sénégal avec sa mère, 
il a grandi au milieu des Européens ; quoique fervent 
musulman, il a pris beaucoup de nos habitudes. 

Devenu homme, Hamadou-Ba se fit traitant, c'est-à- 
dire employé de commerce au service des maisons eu- 
ropéennes, pour tenir des comptoirs sur les points les 
plus éloignés de la côte. 

Fortement recommandé par plusieurs négociants de 
Gorée, où il habite, Hamadou-Ba a été présenté au 
docteur comme un excellent homme, d'une parfaite 
loyauté. Il parle médiocrement le français, mais il le 
comprend très bien. 

Neuf mois de voyage ensemble m'ont appris à le con- 
naître. Malgré son attitude si tranquille, c'est un gar- 
çon violent au delà de toute mesure. Mais je suis heu- 
reux de rendre hommage à ses qualités, qu'on ne 
trouve que fort rarement chez les interprètes noirs. 

Complètement Français de cœur, cet Africain a servi 
les intérêts de notre nation avec beaucoup de dévoue- 
ment. 

Comme interprète de Tambassade peulh, il est venu 
avec nous en France. Sur la proposition de M. le mi- 
nistre du commerce et des colonies, M. le Président de 
la République a décerné à Hamadou-Ba une médaille 
d'honneur de première classe en argent. 

Une autre personnalité de notre caravane, qui ne 
manque pas non plus d'originalité, c'est Mahamadi- 
Bayla, notre chef muletier. Toucouleur du Fouta-Torro, 



22 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

né sur les bords du Sénégal, Mahamadi-Bayla a passé 
sept ans dans le train d'artillerie de marine. Hautain, 
fier, aimant plutôt à commander qu'à obéir, il a quitté 
le train parce qu'on ne le faisait pas bri^gadier. 

Le docteur le connaissait déjà, quand nous le ren- 
contrâmes, flânant dans les rues de Dakar. La tenue de 
ce personnage sent l'ancien militaire. Il est coiffé d'une 
haute schéchia, sous laquelle passent quelques courtes 
nattes de cheveux graisseux ; sa figure d'un beau noir 
est d'un aspect dur et énergique ; l'œil est légèrement 
enfoncé ; deux cicatrices de balles, de chaque côté du 
nez, donnent à son masque un air étrange ; quelques 
poils d'une barbe très courte et très frisée ornent son 
menton. 

Moitié civil et moitié militaire, son costume se com- 
pose d'un pantalon d'artilleur, d'un petit boubou qui 
descend jusqu'à mi-cuisse et d'une redingote noire, 
usée jusqu'à la corde, cadeau de quelque Européen. 11 
va pieds nus, une badine à la main, et se cambre de ma- 
nière à ne pas perdre un pouce de sa belle taille. 

Lorsque son engagement fut conclu, il demanda au 
docteur, puisqu'il était chef muletier, de mettre sur ses 
manches les galons de brigadier, afin d'avoir de l'au- 
torité sur ses hommes, ce qui lui fut accordé. Deux 
heures après, les manches de sa redingote étaient ornées 
de deux galons de laine rouge et Mahamadi-Bayla 
venait demander au docteur la permission d'aller à 
Raflsque pour se marier ; en outre, il sollicitait une 
avance de cinquante francs, afin de donner un acompte 
sur la dot aux parents de sa future, désirant entrer en 
ménage de suite, disait-il. 

Après deux jours d'uae navigation monotone, pen- 
dant laquelle M. Billet ne cessa d'avoir la fièvre, le 
Castor mouillait à feutrée du Rio-Nunez. 

Le samedi 7 mai, à midi, nous levons fancre. Une 
heure après, nous entrons dans le Rio-Nunez, qui a six 



LE RIO-NUNEZ 23 

milles de largeur à son embouchure. Malgré l'éloigne- 
ment de ses bords, la végétation nous paraît superbe, 

A mesure que nous avançons, les rivés se rappro- 
chent, ce qui nous permet d'admirer cette verdure 
éternelle. Les palétuviers forment sur les berges une 
barrière épaisse, d'où émergent les palmiers, les fro- 
magers, les tellis, qui reflètent leurs ramures dans 
les eaux. 

Sur la rive gauche s'étend le pays des Bagas, petite 
république presque inconnue des Européens. Ces gens 
paisibles aiment leur solitude et seraient désolés d'être 
dérangés par des blancs. Ils font peu d'échanges avec 
les factoreries. De plus, l'inclémence de leur territoire 
bas et marécageux, où la fièvre règne en permanence, 
n'engage guère les négociants à y établir des comp- 
toirs. La rive droite est aux Nallous. 

A quatre heures, nous passons devant Victoria. Ce 
petit village, assis sur la rive droite, est la première 
station commerciale du fleuve. Tout au bord de l'eau, 
une maisonnette blanche, couverte de tuiles rouges, se 
détache sur le fond de verdure qui Tentoure. 

Le pavillon français flotte sur cette habitation, qui 
sert de douane. Quelques bâtiments en pierres et en 
bois abritent les facteurs. De nombreux palmiers se 
profilent sur le ciel. 

Plus haut, nous apercevons sur la rive opposée le 
village de Katounou, qui, vu du navire, paraît impor- 
tant. Ses cases quadrangulaires en terre, recouvertes 
d'un toit de chaume, sont spacieuses. Un fromager au 
tronc colossal, quelques pirogues amarrées dans une 
crique ombragée qui sert de port au village, complètent 
un paysage charmant. 

La marée, déjà trop descendue, empêche le Castor de 
remonter plus haut et nous mouillons à Kounchouk, en 
face de Alicia-Factorerie, appartenant à M. Mallat. 

Les chambres du navire sont devenues inhabitables 



24 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

et nous couchons tous sur le pont. Pendant ]a nuit, la 
rosée a été si abondante qu'au jour nous nous réveillons 
tout mouillés. 

Le docteur, qui a passé la nuit à la factorerie, nous 
annonce qu'après le déjeuner nous sommes invités à y 
descendre prendre le café : du café du Rio-Nunez. 

A l'extérieur, Alicia-Factorerie, quoique construite en 
terre et recouverte en chaume, ne manque pas de ca- 
chet. Un escalier de six marches, couvert par un avant- 
toit, conduit à une vaste vérandah, qui fait le tour de 
l'habitation et sur laquelle s'ouvrent les appartements. 
Ces derniers sont vastes et spacieux; l'air y circule li- 
brement et l'épaisseur des murs et du toit protège 
convenablement des rayons du soleil. 

La chambre où nous nous trouvons sert de salle à 
manger et de chambre à coucher à M. Mallat. Une large 
fenêtre donne sur la vérandah. Une table, quelques 
chaises, un lit de fer et un petit bahut en constituent le 
modeste mobilier. Une chambre, où couchent les em- 
ployés, et une vaste pièce servant de magasin complè- 
tent la distribution intérieure de l'habitation. 

En échange de boules de caoutchouc, d'arachides, 
d'amandes, de palmes, de peaux de bœufs ou d'ani- 
maux féroces ; en un mot, en échange de tous les 
produits du pays, l'indigène trouve à Alicia-Factorerie 
tout ce qui est nécessaire à ses besoins et à ceux de sa 
famille : armes, poudre, étoffes légères pour se vêtir; 
ambre, corail et verroterie, cette bijouterie de clinquant 
du pays, que le noir achète de préférence pour l'offrir 
à sa belle. 

M. Mallat nous présente un vieillard qui est accroupi 
dans un coin de la case. Agé d'au moins quatre-vingt- 
dix ans, complètement édenté, les yeux renfoncés, ce 
vieillard est coiffé d'un chapeau haut de forme, dont le 
poil a complètement disparu; un torchon, sorte de 
blouse de couleur bleue, sale, usée jusqu'à la corde. 



LE RIO-NUNEZ 



25 



couvre son corps amaigri ; ses pieds sont chaussés de 
souliers qui, jadis, furent vernis. 

— Il s'appelle Matchet-Laïj (nom qui signifie ser- 
pette), nous dit M. Mallat; chef des Nallous, il habite 
ce village ; de plus, c'est mon propriétaire. Vous pa- 
raissez surpris? C'est cependant la vérité! je suis le lo- 
cataire de Matchet-Laïj. Il ne faut pas que je sois en 
retard pour mon terme, sans quoi il ne sortirait pas de 
la maison avant d'être payé. Outre le prix convenu 
pour le location, je suis tenu de remplacer ses sou- 
liers vernis quand ils sont usés. Tel que vous le voyez, 
Matchet-Laïj a les deux pieds veufs de leurs petits 
orteils, et ce sont les souliers vernis qui en sont cause. 
C'est par suite d'une aventure que je vais vous conter, 
tout en prenant le café, si vous le voulez bien. 

Dans sa jeunesse, — il y a bien longtemps ! — Mat 
chet-Laïj était un Don Juan dont la coquetterie et la 
galanterie étaient proverbiales dans le pays, aussi était- 
il cité comme le plus grand mauvais sujet du fleuve. Un 
jour qu'un traitant, établi dans son village, lui avait 
fait cadeau d'une paire de souliers vernis, il se hâta de 
les mettre, pressé qu'il était de faire faraud, comme 
disent les noirs. Avec beaucoup de peine, il avait 
chaussé un pied ; mais l'autre, jaloux de sa liberté, était 
plus rébarbatif. C'était le petit orteil qui, paraît-il, refu- 
sait absolument d'entrer. 

Tenant à être bien chaussé, il n'hésita pas, et, pre- 
nant un rasoir, il abattit le petit doigt récalcitrant. La 
douleur lui donna la fièvre et le força de se coucher. 
Très abattu, il ne tarda pas à s'endormir; pendant son 
sommeil, l'esclave favori (les Nallous ont des esclaves), 
entrant dans la case, resta stupéfait en voyant qu'il 
manquait un doigt à l'un des pieds de son maître, 
quand l'autre était au complet. Grand amateur de la 
symétrie, sans doute, et croyant remplir son devoir, ce 
captif dévoué prit le rasoir et, prestement, rétablit l'é- 



26 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

quilibre. Poussant un cri, Matchet-Laïj se réveilla, mais 
il était trop tard... Les deux victimes gisaient à terre. 

Au bout de quelques jours les plaies se cicatrisèrent 
et, à sa grande joie, Matchet-Laïj put chausser ses sou- 
liers vernis. 

Qu'en résulta-t-il? Je ne sais! Probablement, les sou- 
liers vernis, faisant l'office de miroir, attirèrent les 
beautés du pays, comme des alouettes, et c'est ce qui 
fit au jeune chef cette réputation dont on garde le sou- 
venir dans le Rio-Nunez... Mais tout s'use, les souliers 
eurent le sort commun et il fallut les remplacer. Le lo- 
cataire d'alors se chargea de ce soin et, depuis, une 
convention passée entre le chef de Kountchouck et son 
locataire oblige ce dernier à pourvoir au remplacement 
des chaussures usées. 

Pendant ce récit, qui n'étonnera pas ceux qui con- 
naissent les noirs , le vieux Matchet-Laïj , toujours 
accroupi dans son coin, voyant de temps à autre nos 
yeux se diriger sur lui, souriait malicieusement. M. Mallat 
lui dit qu'il venait de nous conter l'histoire de ses chaus- 
sures. Le vieux chef agita la tête, en signe d'approba- 
tion, et, afin de nous convaincre, retira ses souliers 
pour nous montrer les pièces à conviction. 

Bon musulman, paraît-il, le vieux Matchet-Laïj n'a 
trouvé qu'un avantage dans le voisinage des blancs, c'est 
qu'ils ont apporté des coqs, dont le chant matinal le 
réveille de bonne heure pour faire Salam. 

Je n'ai jamais bu de meilleur café que celui que nous 
venons de savourer. Connu sous le nom de café du Rio- 
Nunez, c'est de l'intérieur qu'il est apporté à Boké et 
dans les comptoirs de la rivière. Il paraît qu'au Sénégal 
ce café coûte très cher et que l'on n'a pas la certitude 
de l'avoir sans mélange. 

Quelques pieds de vigne du Soudan poussent dans la 
cour de la factorerie. M. Mallat n'a jamais essayé d'en 
tirer parti. 



LE RIO-NUNEZ 27 

La marée montante permettant au navire de conti- 
nuer sa route, nous regagnons le bord et : machine en 
avant ! 

Le fleuve se rétrécit de plus en plus. Toujours la 
même végétation. De temps à autre, les rives déboisées 
nous permettent de voir des champs fort bien cultivés . 
Successivement, nous passons devant Gama-Saint-Jean , 
importante factorerie située sur la rive gauche; trois 
milles plus haut, nous passons encore devant une fac- 
torerie, située près du village de Canopié, résidence de 
Youra, roi des Nallous. Enfin, nous mouillons devant 
Bel-Air, village de la rive droite. Le tonnage de Castor 
ne lui permet pas de monter plus haut, et nous allons 
être obligés de continuer notre route, soit par terre, 
soit par eau, jusqu'à Boké. 

Bel-Air est un petit village indigène, qui doit son im- 
portance à deux grandes factoreries, construites complè- 
tement en pierre; l'une appartientàla maison Verminck, 
l'autre à la maison Blanchard. Lne superbe forêt de 
palmiers entoure le village. 

Dans une des cases de cette station commerciale, je 
vis un des plus beaux spécimens de l'art nègre, une 
poupée sculptée dans un morceau d'ébèae. Deux clous 
de cuivre plantés au milieu de la tête remplaçaient les 
yeux de cette statue et deux protubérances énormes sur 
la poitrine indiquaient que l'artiste avait voulu repré- 
senter une femme. Je demandai à une superbe négresse 
couleur chocolat, propriétaire de cette œuvre d'art, de 
bien vouloir me la céder; avec force gestes, elle me fit 
comprendre qu'elle refusait : la statue était un fétiche ! 

Le lundi 9 mai, à midi, M. Billet, Hamadou-Ba, le 
shérif et moi, nous nous embarquons dans un sampan 
(sorte de gondole avec une cabine à l'arrière). Six vi- 
goureux noirs sont au banc des rameurs. Laissant le 
docteur, qui avec notre cavalerie se rendra à Boké par 



28 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

terre, nous partons suivant notre flottille de chalands 
déjà en route. 

Après cinq heures de navigation, pendant lesquelles 
nos rameurs noirs, chantant un refrain monotone pour 
s'exciter, n'ont pas lâché les avirons, nous stoppons au 
pied de la colline où est assis le poste fortifié de Boké, 
point extrême de nos possessions du Rio-Nunez, qui 
marque la dernière étape de notre civilisation. 



BOKÉ 29 



III 



BOKE 



Je crois intéressant de placer ici une longue lettre 
datée de Boké, adressée à mon ami le docteur Paul La- 
barthe. Ecrite sur l'impression du moment, elle vaudra 
mieux qu'un récit fait de souvenir. La voici : 

« Poste de Boké (Rio-NuneZ;, 17 maiy 
quatre heures du matin. 

Encore quelques heures et notre mission, au complet 
cette fois, quittera Boké pour l'inconnu. Je viens de 
passer cette dernière nuit à mettre en ordre mes baga- 
ges et à écrire quelques lettres, que le commandant 
veut bien se charger de faire parvenir à leur adresse, 
J'ai fait un agréable séjour à Boké, c'est pourquoi je te 
donne les détails suivants : 

Nous sommes arrivés à Boké, le 9 mai, au soir. Dès 
le lendemain, chacun de nous s'est mis à la besogne, 



30 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

afin de partir avant les grandes pluies. Voulant avoir le 
plus de chances possibles de succès, le docteur Bayol a 
demandé à M. Marius Moustier, chef de la factorerie 
Verminck, s'il voulait bien faire partie de notre mission. 
M. Moustier a accepté. Nous en sommes très heureux, 
car, habitant Boké depuis neuf ans, il est en rapport 
avec beaucoup d'indigènes de l'intérieur qui viennent 
faire des échanges à sa factorerie. 

Tu ne peux, cher ami, te faire une idée de ,1a quan- 
tité et de la diversité des marchandises nécessaires pour 
un voyage semblable. Aux burnous, écharpes, coraux, 
ambres, armes, que nous avons emportés de France, 
il faut joindre des cotonnades bleues et blanches, des 
indiennes, des verroteries, de la coutellerie, des aiguilles, 
des boutons, etc., et enfin de l'argent monnayé. Nous 
avons cinq mille francs en pièces de cinq, de deux, et 
de un franc, de cinquante et de vingt centimes. Ajoute 
à toute cette pacotille nos bagages particuliers, la can- 
tine de cuisine, les instruments d^astronomie et de 
photographie, la pharmacie, nos provisions de vivres 
conservés (23 caisses) et rends-toi compte du personnel 
qu'il faut adjoindre à nos quatre mulets pour porter 
cela. 

La saison des pluies, dans laquelle nous entrons, rend 
le recrutement très difficile. Cependant nous avons tout 
notre monde. Aux Ouolofs que nous avons pris à Dakar 
et qui forment notre garde du corps, nous ajoutons dix 
Landoumans, vingt Foulahs, quinze Kraomans, deux 
interprètes : Alfa Oumarou et Master Rider, trois 
guides, deux bergers chargés de conduire quatre petits 
bœufs, l'envoyé du roi des Nallous : Bou-Bakar et son 
domestique ; enfin, avec deux femmes qui accompagnent 
leurs maris, nous formons une caravane de cent vingt 
personnes, quatre chevaux et quatre mulets. 

Malgré tout ce monde, nous sommes obligés, de 
laisser tentes, hamacs et vivres trop encombrants. 



BOKÉ 31 

La répétition du départ a eu lieu; je crois que cela 
marchera très bien. 

Pendant que ces messieurs se sont occupés de l'ins- 
tallation, j'ai fait de la photographie. Malheureusement 
mes efforts n'ont pas été couronnés de succès, j'ai eu 
moins de chance qu'à Dakar. La forte chaleur qu'il fait 
ici, 37°, a détruit tous mes chchés, sauf une douzaine 
que j'ai pu sauver, un jour où une pluie torrentielle 
avait considérablement rafraîchi l'atmosphère. 
, •— Je crois t'avoir dit, dans mon précédent courrier, 
qu'un shérif, Mohamed-Ben-Nachir, devait nous accom- 
pagner et faciliter notre marche dans l'intérieur. C'est 
un farceur qui s'est joué de nous! Maintenant qu'il 
est à Boké, il prétend qu'il est trop vieux pour nous 
accompagner et qu'il ne pourrait supporter les fatigues 
d'un voyage pendant la saison des pluies. 

J'ai recueilU des renseignements sur les mœurs des 
habitants de Boké, appelé aussi Kakandy, qui est le 
centre d'un tout petit Etat habité par les Landoumans. 
Sarah, le roi de cette nation, y a établi sa résidence. 
Bien que n'ayant rien d'une capitale, ce village n'en 
est pas moins un point commercial important. Cons- 
truit sur le versant d'une colline, au point extrême du 
Rio-Nunez navigable et au confluent de ce fleuve avec 
le Batafon, ruisseau très ombragé, Boké, jouissant d'un 
climat relativement salubre, était tout indiqué aux né- 
gociants européens, qui allaient au-devant des produc- 
teurs, comme station où les transactions devaient être 
avantageuses. 

Il y a longtemps déjà que les blancs échangent les 
productions européennes contre le caoutchouc, les 
amandes de palmes,les arachides, le sésame, les peaux, 
l'ivoire, le café et l'or, que les habitants de l'intérieur 
apportent de très loin. 

Tout n'était pas rose, pour ces négociants vivant au 
milieu d'une population demi sauvage, qui ne trouvait 



32 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

d'avantageux dans le voisinage des blancs que les li- 
queurs fortes qu'ils leur fournissaient. Souvent un né- 
gociant était battu, son magasin pillé et ruiné, il 
n'avait plus qu'à quitter le pays. 

Ce fut pour faire cesser cet état de choses, dont plu- 
sieurs de nos nationaux avaient été victimes, que le 
général Faidherbe, alors gouverneur du Sénégal, songea 
à élever à Boké un poste fortifié. 

Aujourd'hui, Boké est devenu une résidence presque 
agréable. Au blockhauss primitif on a adjoint un pavil- 
lon à un étage, qui sert d'habitation aux officiers. Une 
autre construction, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, 
abrite les sous-officiers et les soldats européens. Le 
blockhauss sert de caserne aux tirailleurs indigènes céli- 
bataires et deux chambres sont réservées aux étrangers 
de passage. 

Les cuisines, la prison, les magasins, le parc aux 
bestiaux, complètent Tensemble du fort qui est entouré 
de fossés. 

C'est vraiment un plaisir pour le Français qui 
remonte le Rio-Nunez de voir, au dernier détour du 
fleuve, flotter notre drapeau sur cette coquette maison 
blanche qui domine la rivière. 

Une route assez rapide, traversant un jardin très soi- 
gné, planté sur le flanc de la colline, conduit à l'entrée 
du fort. Au milieu de la cour, ornée d'orangers et de 
citronniers, une pyramide quadrangulaire est élevée à 
la mémoire du voyageur René Caillé. Deux plaques de 
bronze, scellées sur deux des faces du monument, por- 
tent ces inscriptions : 

« Parti de ce lieu le 19 avril 1827, René Caillé arriva 
» le 7 septembre 1828 à Tanger, après avoir passé à 
» Tombouctou.. 

» Sous le règne de Sa Majesté Napoléon III, M. le 
» marquis de Chasseloup-Laubat étant ministre de la 
» marine et des colonies, et M. le général Faidherbe^ 



BOKÉ 33 

» gouverneur du Sénégal et dépendances, ce monu- 
» ment a été élevé à la mémoire de l'illustre voyageur 
» René Caillé. » 

Deux pièces de quatre sur les glacis, un vieux canon 
en fonte absolument hors d'usage et qui inspire cepen- 
dant une vive terreur aux habitants, voilà toute l'artil- 
lerie du fort. 

Des glacis da poste, la vue est très belle. En regardant 
le couchant, aussi loin que la vue peut s'étendre, on suit 
les nombreux détours du Rio-Nunez qui court vers la 
mer au milieu des magniâcences de la végétation tou- 
jours verte, toujours fleurie ! Du côté de l'Est, la vue 
s'étend sur le plateau du mont Saint-Jean et s'arrête 
sur la forêt qui borne l'horizon. 

Non loin du poste, dans un fouillis de bananiers et de 
fromagers, on aperçoit le sommet des cases, une ving- 
taine, qui forment le village habité par les tirailleurs 
indigènes mariés. 

Le poste et la factorerie Verminck sont les seuls bâti- 
ments construits à l'européenne. Quelques autres fac« 
toreries moins importantes, bâties sur le bord du 
fleuve, sont construites soit en argile, soit en bois. De 
nombreuses cases rondes, semées çà et là, sans symé- 
trie, constituent le pittoresque village de Boké, que tu 
connais maintenant aussi bien que moi. 

Mercredi dernier, le 11 mai, nous avons eu la pre- 
mière tornade. Ahl mon ami, selon l'exclamation 
célèbre : que d'eau! Pendant deux heures ce fut un 
vrai déluge ; la pluie tombait en colonnes grosses comme 
le petit doigt. Il paraît que le moins qui puisse nous 
arriver, c'est de recevoir une averse pareille tous les 
jours pendant sept mois. C'est engageant. Pour changer, 
jeudi et vendredi nous avons eu la pluie toute la jour- 
née. Ce n'est pas désagréable, quand l'on est abrité ; la 
température est moins pénible. 
En compagnie de M. Keffer, le médecin du poste, j'ai 

3 



34 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

fait quelques promenades dans Jes environs. J'ai été 
péniblement impressionné en voyant, au milieu de la 
plaine, quelques pierres tombales à moitié enfouies 
sous la terre : c'est le cimetière des blancs. 

Deux médecins, un officier, quelques négociants dor- 
ment là du dernier sommeil. Mais dire sous quelle 
pierre chacun repose est impossible; pas la moindre 
inscription 1 Ayant demandé au docteur comment les 
noirs enterrent leurs morts, il me conduisit à un cime- 
tière indigène. Sur le bord du chemin quelques tumu- 
lus chargés de pierres et d'épines, pour protéger les 
cadavres contre les animaux féroces, et c'est tout. Une 
fosse à moitié défoncée laisse voir des débris de cada- 
vres; cela sent bien mauvais. 

Pour enterrer leurs morts, les Landoumans creusent 
une fosse de deux ou trois pieds de profondeur, étalent 
au fond un lit de cailloux, couchent le cadavre dessus, 
puis, afin de l'isoler, posent des traverses faites de bran- 
ches d^arbres tout le long de la fosse, et recouvrent 
avec la terre sortie du trou. Il arrive que pendant la 
saison des pluies, la terre s'effondre, et parfois une par- 
tie du cadavre est à découvert. 

Longeant au retour un petit bois charmant, ie m'en- 
fonce dans les taillis à la poursuite d'un engoulevent. 
J'arrive au milieu d'un vaste berceau de verdure où la 
végétation est si touffue que le soleil y pénètre à peine. 
Tout autour de la place des petits morceaux de bois 
façonnés, des queues de mouton, des cornes de chèvre, 
sont accrochés aux branches. Au pied d'un énorme fro- 
mager, quatre tams-tams (tambourins faits d'un tronc 
d'arbre creusé et recouvert d'une peau de bœuf) sont dé- 
posés. 

Surpris, j'appelle le docteur qui me dit : « Nous 
sommes dans le bois sacré des Simos; il faut décamper 
au plus vite, car si les sectateurs de cette religion nous 
surprenaient, ils nous feraient un mauvais parti. » Il 



BOKÉ 35 

paraît même que tout profane surpris dans le bois sacré 
est mis à mort!... 

Les Landoumans sont généralement fétichistes; peu 
d'entre eux professent la religion musulmane. Aussi le 
vin de palme, les liqueurs fortes sont en grand honneur 
dans la contrée, où il n'est pas rare de rencontrer des 
pochards. 

Les Simos forment l'une des nombreuses sectes reli- 
gieuses du pays, et la plus importante. C'est une sorte 
de franc-maçonnerie, dont le grand-maître porte le 
nom de la société : Simos. Il est à la fois juge et légis- 
lateur. Les initiés et même les profanes ont pour lui 
une grande vénération. Il habite au milieu des bois et, 
quand il est appelé pour des initiations, il ne se montre 
que déguisé avec des peaux de bêtes, ou couvert de 
branches d'arbre de la tête aux pieds. Il annonce sa pré- 
sence par des hurlements et, seuls, les initiés peuvent 
le regarder. Les profanes croient qu'ils mourraient im- 
médiatement, si leurs yeux se reposaient sur le Simos. 
Les initiations n'ont lieu que deux ou trois fois par an. 
Les candidats doivent avoir de douze à treize ans. 

Les parents qui désirent faire initier leurs enfants aux 
mystères du Simos avertissent le grand chef qui, déguisé, 
se rend à l'endroit indiqué, pour circoncire les nouve^iux 
venus. A cette occasion a lieu une grande fête qui dure 
plusieurs jours et dont les parents font tous les frais. 
Les fêtes terminées, le Simos emmène ses adeptes au 
milieu des bois, où ils restent de sept à huit années, 
temps nécessaire à leur éducation. Ils vont presque nus, 
habitent de petites huttes et vivent dans Toisiveté la 
plus complète, avec les présents faits au grand maître. 

Quand le Simos ou ses initiés rencontrent un homme 
dans les bois, ils lui demandent le mot de passe; s'il 
répond juste, ils le laissent passer; dans le cas con- 
traire, ils le frappent à coup de fouet ou de bâton etl'em- 



36 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

mènent avec eux ; s'il veut recouvrer, sa liberté, il doit 
payer rançon. 

Les Simos ne brillent pas par la galanterie. S'ils ren- 
contrent une femme profane, ils la battent tellement 
que parfois mort s'ensuit. 

Au bout des huit années consacrées aux études (je 
n'ai pu avoir aucun renseignement sur ces fameuses 
études), si les parents veulent reprendre leur enfant, 
ils envoient des pagnes neufs, une ceinture garnie de 
petits grelots de cuivre pour le jeune homme, et des 
liqueurs fortes, du tabac, des étoffes pour le grand 
chef. Le jour où a lieu la fête du retour dans la famille, 
le Simos annonce par des hurlements qu'il sera visible 
pour tout le monde. Ses adeptes soufflent dans des 
cornes de bœuf et font un vacarme effrayant. 

Tous les initiés, parés de leurs plus beaux vêtements, 
vont, musique en tête, chercher le grand maître au 
milieu des bois; il est amené au village en grande 
pompe. Les tams-tams résonnent, les chants reten- 
tissent, les battements de main éclatent ; puis, comme 
aucune fête n'est complète s'il n'y a banquet, on tue 
moutons, bœufs, etc. Le vin de palme coule à flots, les 
liqueurs fortes circulent, on chante et tout le monde est 
content. 

En récompense du beau cadeau que la famille de l'a- 
depte lui a fait, le grand chef donne à son élève un long 
pieu en bois, où flotte un lambeau d'étoffe. Ce précieux 
talisman préservera l'initié de toutes les calamités : 
planté devant sa porte, il mettra en fuite les voleurs, 
guérira toutes les maladies et, quand l'adepte aura du 
chagrin, il n'aura qu'à invoquer son Simos pour faire 
tomber toutes les difficultés. 

Sous le rapport de la superstition, les Landoumans 
n'ont rien à nous envier et les grands-prêtres de Boké 
en tirent de gros bénéfices. 

Malgré toutes ces cérémonies grotesques, je suis porté 



• BOKÉ 37 

à croire que cette secte est guidée par des sentiments 
plus grands et plus nobles qu'on ne pourrait croire. 
Je tiens de la personne qui m'a donné ces renseigne- 
ments que les captifs qui se réfugiaient chez le Simos 
étaient initiés et cessaient d'être esclaves. 

J'ai eu Thonneur, ces jours passés, de déjeuner avec 
Dinah, fils de Youra, roi des Nallous. Cet aimable 
prince^, que j'avais déjà entrevu à bord du Castor, est 
venu faire visite au nouveau commandant, qui l'a retenu 
à déjeuner. J'ai été surpris de la bonne tenue de ce 
moricaud. Il joue de la serviette, du couteau et de la 
fourchette comme un gentleman. Il se mouche dans un 
mouchoir! Fervent Musulman, il ne boit que de l'eau ; 
par conséquent, il ne se grise pas ; de plus, il a sur nous 
cette grande supériorité qu'il peut manger avec ses 
doigts, et proprement, ce dont je défie un blanc. Très 
familière, son Altesse, en me tutoyant, me dit : — Ta 
mère va bien? — Parfaitement. 

Il y a deux jours, Bayol reçut un billet ainsi conçu : 

« Monsieur Boucher invite monsieur le docteur Bayol 
et ses employés (sic) à assister au tam-tam qu'il donne 
ce soir. » 

Après dîner, nous nous rendîmes à l'invitation de ce 
négociant. Déjà la fête était commencée et le bruit des 
tams-tams,\e chant des femmes appelaient les retarda- 
taires. 

M. Boucher nous fit asseoir autour d'une table char- 
gée de rafraîchissements. Dans un vaste cercle formé 
par la population, toujours avide de ces spectacles, un 
grand feu de paille que l'on alimentait sans cesse 
éclairait la scène. 

A notre arrivée, la danse cessa un instant. Était-ce 
l'émotion que causait à ces vierges noires la venue des 
visages pâles? Non. C'était par respect pour le com- 
mandant qui, dans ces pays, jouit d'un pouvoir absolu. 



38 A TRAVEBS LE FOUTA-DIALLON 

t 

Deux musiciens, si toutefois des tambours sont des 
musiciens, sont accroupis près du foyer. 

Quatre jeunes filles du plus beau noir, si légèrement 
vêtues que mieux vaut dire qu'elles ne le sont pas, nous 
donnent l'impression de superbes statues de bronze. 

Si court qu'il soit, le pittoresque costume des dan- 
seuses Landoumans mérite une description. 

Un madras, négligemment noué sur la tête, enve- 
loppe les cheveux. Un petit masque, tressé en perles de 
couleur, cache le front et .les yeux. 

Des colliers de perles diverses, de coraux, de boules 
d'ambre, où pendent des grigris, entourent le cou. 
Quatre à cinq colliers de perles blanches en faïence 
entourent la chute des reins et retiennent un petit 
tablier en perles de couleur, garni de petits grelots. 

Quelques tresses de coton noir, portant à leur extré- 
mité une sonnette en cuivre, sont attachées à la cein- 
ture et pendent jusqu'aux genoux. 

Des bracelets en argent, en fer ou en perles, selon la 
fortune de la danseuse, ornent les bras et les chevilles 
et complètent ce costume aussi original que succinct. 

Les tambourins, les chants, les battements de main 
retentissent de nouveau. Une des quatre danseuses se 
détache du groupe et, abaissant son masque sur les 
yeux, elle pose un genou en terre et salue les musi- 
ciens. Se relevant par un mouvement brusque, la dan- 
seuse rejette ses bras en arrière, agite fébrilement ses 
mains, glisse lentement en parcourant le diamètre du 
cercle. Ses pieds ne quittent pas le sol, un tremblement 
général agite son corps; ses mains se crispent, quand 
la batterie des tambourins redouble d'intensité ; son 
torse se déhanche, frémit, ses bras se nouent sur sa 

Lu tu • • • 

La jeune vierge a dansé. Le corps ruisselant de sueur, 
elle regagne sa place et, aussi aisément que si elle buvait 
de l'eau, elle avale un grand verre de genièvre. 



BOKÉ 39 

La danse continue. Une autre jeune fille, aux traits 
presque européens, aux formes sculpturales, entre en 
scène. C'est toujours le même pas. Suivant le conseil de 
mon voisin, je pose ma coiffure sur la tête de cette dan- 
seuse. Alors son pas devient vertigineux. Il paraît que 
c'est un grand honneur, pour une danseuse, d'être ainsi 
coiffée par un homme. 

La danse terminée, cette jeune personne vient à moi, 
pose un yenou à terre et me rend mon chapeau. Admi- 
rant cette beauté brune comme la nuit, je lui prends 
la main pour Ja relever... 

Pouah I elle sent le rance I 

La fête ne devant se terminer qu'à une heure très 
avancée, nous prenons congé de ces vierges Landou- 
mans, dont la danse, pour me servir de l'appréciation 
de Bayol, est pudiquement lascive. 

Tu vois, cher ami, que j'ai fait un agréable séjour à 
Boké. J'en aurais encore long à te conter, mais le temps 
me manque et puis, dans la suite, j'aurai d'autres sujets 
d'étude peut-être plus intéressants... 



40 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 



IV 



MAUVAIS PRESAGES 



Le mardi 17 mai, à six heures du matin, au grand 
complet, la mission est réunie dans la vaste cour delà 
factorerie Verminck. 

Les mulets sont chargés, les chevaux sellés. Chacun 
essaie de reconnaître sa charge. 

— Cette charge est à moi. 

— Non! 

— Si! 

— Non! etc. 

C'est un tohu-hohu indescriptible. 

A l'instant du départ, un essaim d'abeilles, qui s'abat 

dans la cour, met le comble au désordre. La plupart de 

ces noirs, douillets comme des jeunes filles, se sauvent 

de tous côtés. Plusieurs, qui sont piqués, rentrent chez 

eux ; impossible de les rallier et quatorze charges restent 

sans porteurs. 



MAUVAIS PBÉSA&ES 41 

A sept heures, sachant que les noirs ne sont jamais 
pressés de partir et ne voulant pas compromettre le 
départ, le docteur Bayol monte à cheval et ouvre la 
marche. 

Quand nous passons devant le poste, qui salue de 
deux coups de canon le pavillon de la mission, le 
commandant, le médecin et toute la garnison nous 
serrent une dernière fois la main. 

Suivant la direction de l'Est, nous ne tardons pas à 
entrer dans la forêt, que nous ne quitterons plus qu'à 
de rares intervalles. Notre caravane n'a rien d'une 
colonne ; marchant en désordre, nous tenons une lon- 
gueur de trois kilomètres. 

Il est vrai que le sentier est étroit et rocheux, embar- 
rassé de racines, d'arbres renversés, ce qui rend la 
marche difficile. A chaque instant il faut, à Taide de 
la hache et du sabre d'abatis, élargir le chemin afin de 
permettre aux mulets de passer. 

Les Ouolofs, qui n'ont pas l'habitude de porter sur la 
tête et qui habitent un pays où il n'y a que du sable, 
trouvent les roches ferrugineuses peu de leur goût; ils 
murmurent et s'arrêtent à chaque instant. Les autres 
porteurs, Kraomans, Landoumans et Peuhls, marchent 
sans se plaindre. S'ils n'ont pas plus que le poids régle- 
mentaire sur la tête, la nature du sol leur importe peu, 
ils ont l'habitude des roches; aussi se moquent-ils des 
Ouolofs qui font piteuse mine. 

La façon de marcher de ces gens qui font métier de 
porteurs, est assez curieuse. Ayant assujetti leur charge 
dans une grosse corbeille, étroite et longue, faite avec 
les lianes de la brousse, tenant à la main un bâton en 
bambou de leur taille, la charge bien assise sur leur 
tête, les porteurs courent pendant un quart d'heure 
environ et, avisant un arbre au tronc peu élevé et four- 
chu, ils y posent leur ballot en équilibre et le soutien- 
nent avec leur bâton. De cette façon, lorsqu'ils se 



42 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

remettent en route, ils n'ont besoin d'aucun secours 
pour se recharger. Tout le long du sentier, à droite ou 
à gauche, on rencontre des arbres, à Técorce usée, qui 
servent de chèvre-à-porleur. 

A midi, par une chaleur de 37° centigrades, après 
avoir traversé d'épais taillis, des plaines dénudées, se- 
mées de pierres ferrugineuses, franchi à gué deux cours 
d'eau assez larges, je rejoins le docteur, qui, arrivé depuis 
une heure à la station, a fait installer le campement. 

Contre notre attente, il n'y a pas la moindre trace de 
village à Bantam-Koutou. C'est une clairière qui tire 
son nom d'un énorme fromager (bombax Binténier), 
sur lequel le tonnerre est déjà tombé deux fois ; un 
petit torrent coule au pied du binténier. 

Bantam-Koutou signifie Binténier du tonnerre. 

Le voyage s'annonce mal. M. Billet, en proie à un 
violent accès de fièvre, est étendu à l'ombre d'un gourbi 
dressé à la hâte. Il prévoit qu'il ne pourra supporter les 
fatigues de la route et demande à rentrer en France. 
Comme M. Billet est chargé de la partie scientifique de 
la mission, ses services nous feront grand défaut. Mais 
il n'y a pas à hésiter, sa forte constitution n'est pas 
faite pour ces chauds climats. Son départ est décidé et 
demain, avant le jour, escorté de trois hommes, il re- 
tournera à Boké (1). 

Au passage d'un ruisseau, appelé Oré-Maoba, l'em- 
barras de la rive opposée nous contraint à décharger les 
mulets. Celui qui porte mon bagage photographique 
ne peut franchir ce passage et tombe pour ne plus se 
relever. 

Pourtant, si la route nous semble pénible, pour les 

(1) De retour en France, M. Billet fut attaché, en qualité 
d'astronome, à la mission du docteur Crevaux, chargée d'ex- 
plorer le rio de La Plata. La mission, ou le sait, fut complè- 
tement massacrée par les Indiens Tobas. 



MAUVAIS PRÉSAGES 43 

indigènes ce n'est qu'un jeu. Un homme, parti de Boké 
à dix heures, est arrivé ici à midi. Il nous apporte 
quelques pains qui nous font grand plaisir, car notre 
cuisine n'est pas encore installée. 

Les Ouolofs, qui décidément sont de mauvais porteurs , 
arrivent tous en retard : ce n'est qu'à deux heures que 
les traînards rejoignent le campement. 

Pour nous reposer des fatigues de cette première 
marche, une violente tornade, qui dure deux heures, 
nous inonde. 

Gomme nous n'avons plus de moyens de transport, 
il est décidé que mon bagage de photographie retour- 
nera à Boké. Les noirs de l'intérieur n'auront pas leur 
portrait aussi ressemblant que nature ! 

Après notre frugal dîner, chacun s'installe de son 
mieux pour dormir. Une couverture étendue sur la terre 
humide nous sert de matelas; abritée de la pluie par 
un auvent de paille, notre chambre à coucher laisse 
bien à désirer... mais en voyage! Cependant, la fatigue 
est un excellent somnifère et chacun de nous rie tarde 
pas à dormir. "" 

A quatre heures du matin, je me réveille, un peu 
courbaturé. Profitant du départ de M. Billet, je le charge 
de quelques lettres. Le pauvre garçon nous quitte avant 
le jour; en nous disant adieu, il pleure à chaudes 
larmes. 

A six heures et demie, nous levons le camp. 

Parcourant un chemin encore plus mauvais que la 
veille, montant, descendant, traversant, porté sur le 
dos d'un noir, deux ruisseaux assez profonds, au sortir 
d'une belle forêt, à onze heures et demie, j'arrive sur 
un plateau dénudé. 

— Pompo ! me dit master Rider, notre interprète. 

Encore une déception, pas de village. Ombragés par 
quelques arbres, trois gourbis servant de campement 
aux caravanes. Voilà Pompo! On tue un bœuf pour deux 



44 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

jours de rations. Messieurs les noirs n'ont pas besoin 
du concours d'un boucher pour tuer, dépecer et diviser 
très proprement une tête de bétail, quelle qu'elle soit. 

En ma qualité à''ofp,cier de gamelle, je garde pour nous 
filet, cervelle, foie, rognons, plus un morceau de culotte 
pour le pot-au-feu. 

Jacques, notre cuisinier, nous fait un déjeuner succu- 
lent. Ça manque bien un peu d'assaisonnement, mais 
quand on a faim ! Du reste, loin de se plaindre, mes 
compagnons complimentent mossieu Jacques pour sa 
bonne cuisine, et le maître d'hôtel pour son menu varié. 

Notre camp a une physionomie pittoresque. Où, ce 
matin, il n'y avait que trois cases délabrées, on voit 
un vrai village, composé de gourbis de toutes les formes. 
Les noirs sont réunis par groupes et les marmites 
fument. Malheureusement, une violente tornade qui 
éteint les feux vient jeter un peu de désarroi dans notre 
ville passagère. 

Les feux de nuit allumés, les sentinelles placées, nous 
soupons, puis nous nous endormons. 

Il était écrit que les débuts de notre voyage seraient 
hérissés de difficultés. Le jeudi 19 mai, partant en tête 
de la caravane, je n'avais pas fait trois kilomètres qu'un 
envoyé de Bayol venait me prévenir de retourner au 
campement. Croyant à une erreur de route, je reviens 
en toute hâte, entraînant les hommes qui m'avaient 
suivi. Je trouve notre camp sens dessus dessous. Brus- 
quement, le docteur Bayol m'annonce que la mission est 
terminée, parce que les porteurs peuhls, pleins de 
mauvaise volonté, laissent à terre les charges les plus 
indispensables. 

— Du reste, ajoute-t-il, Moustier vient de le déclarer 
lui-même, avec ces gens-là nous n'atteindrons pas Bam- 
baya et nous courons le risque de manquer de vivres 
en pleine brousse. J'ai donc décidé que les porteurs, la 
plus grande partie des bagages, Moustier et vous, alliez 



MAUVAIS PRÉSAGES 45 

retouraer à Boké. Quant à moi, je continuerai le voyage 
avec le strict nécessaire en hommes et en marchandises. 

Malgré toute la peine que me cause cet ordre fâcheux, 
je ne réplique rien. En sa qualité de chef de mission, le 
*docteur avait une grande responsabilité; je devais donc 
me soumettre à sa décision. Le cœur navré, j'allai 
m'asseoir dans un coin de la case. 

J'étais livré à mes regrets, quaiid le docteur me dit : 

— Yous comprendrez, mon cher Noirot,le sentiment 
qui me fait prendre cette décision à votre égard. Mous- 
tiern'apas confiance dans les porteurs qu'il arecrutéSy 
mais il n'a pas trouvé mieux. Pour lui, nous courons à 
notre perte. Nous ne pouvons guère compter que sur 
nos Ouolofs qui, s'ils sont braves, sont de détestables 
porteurs. Eh bien ! au nom de l'amitié que je vous porte,^ 
au nom de votre famille, de vos amis, je ne veux pas 
assumer la responsabilité de votre existence. Si je devais 
rentrer en France sans vous, les personnes qui vous 
aiment me blâmeraient de vous avoir entraîné. 

— Docteur, lui dis-je, c'est après de mûres réflexions 
que j'ai entrepris ce voyage. Le jour où, sur votre pro- 
position, M. le ministre de la marine a décidé que j'é- 
tais attaché à votre mission, j'ai fait le sacrifice de ma 
vie, sachant très bien quelles étaient les difficultés d'un 
pareil voyage. Pour moi, le retour est une honte et, je 
vous le dis franchement, je préfère laisser ma vie dans 
les brousses que de rentrer si tôt. 

— Parfait ! je vous ai prévenu ; si vous consentez à 
m'accompagner, venez. Mais, je me dégage de toute 
responsabilité envers vous et les vôtres. 

Il est donc décidé que je continuerai à suivre la 
mission. 

Réduisant notre personnel à trente-trois Ouolofs, dix 
Landoumans, dix Kraomans, cinq Foulahs, Hamadou- 
Ba, John Rider, Alfa Oumarou, Boubakar, l'envoyé de 
Youra, Souléman et ses deux frères comme guides, plus 



46 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

trois femnïes, nous ne gardons que les marchandises 
strictement nécessaires et deux caisses de provisions 
de bouche. " 

M. Moustier retournera à Boké, avec quarante por- 
teurs, nos vivres conservés et des ballots trop embar- 
rassants, qui pourraient nous être envoyés plus tard. 

La journée s'achève tristement. Mais, le soir, profi- 
tant de la clémence du ciel, qui ne nous envoie pas de 
tornade, nos Ouolofs, en véritables sans-soucis, font 
bruyamment tam-tam. 



VALLÉE DU TIGUILINTA 47 



VALLEE DU TIGUILINTA 



Le vendredi 20 Diai, de bonne heure, nous faisons 
nos adieux à M. Moustier. Suivi de ses hommes, il 
prend la route de Boké, et nous la direction de l'Est. 

Cheminant lentement, au milieu d'un paysage uni- 
forme qu'enveloppent les vapeurs da matin, je suis 
obsédé par le départ de mes deux compagnons et je 
me demande quel est l'événement désagréable qui nous 
arrivera le jour prochain. 

Nous avons à traverser deux fois le Tiangui-Kintao, 

— Tiangui est le nom générique qui signifie ruisseau, 

— la première fois, en faisant gravir à nos animaux 
une côte boisée, presque à pic, de quatre-vingts mètres 
de hauteur, qui borde la rive, ascension qui ne nous 
demande pas moins d'une heure ; la seconde fois, à la 
manière des singes, en franchissant le ruisseau, large 
de dix mètres, sur un arbre qui pousse vigoureusement 
en travers. Puis nous campons sur la rive droite du 



48 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Tiguilinta, un peu en aval du point où il reçoit les eaux 
du Kintao. 

Il serait intéressant de descendre le Tiguilinta, qui 
n'est autre chose que le Rio-Nunez, jusqu'à Boké. 
Jamais, depuis que nous occupons ce poste, aucun 
Européen n'a remonté ce cours d'eau jusqu'à sa source. 

En cet endroit, le Tiguilinta est guéable et ses rives 
sont basses, boisées ; il a de vingt à vingt-cinq mètres 
de largeur et quatre-vingts centimètres de profondeur. 

Le lendemain, au jour, nous quittons notre village 
improvisé. A midi, sortant d'une forêt très étendue, 
nous débouchons dans la belle vallée de Tiangui-Baga. 

Le paysage a changé d'aspect, il nous donne la sen- 
sation d'une site vosgien, moins les sapins. Au milieu 
d'un tapis vert entouré de montagnes assez élevées et 
boisées jusqu'au sommet, se dressent une dizaine de 
cases ombragées par de fort beaux arbres. Un troupeau 
d'une centaine de bœufs de grande taille paît dans les 
environs. 

Nous sommes au Roundé-Baga-Bi, habité par deux 
familles seulement. A notre vue, les enfants se sauvent 
en criant et les parents sont peu rassurés. 

Roundé est le nom donné à toute réunion de cases 
exclusivement habitées par des captifs. 

Nos hommes sont très fatigués ; l'un d'eux, même, 
en proie à un violent accès de fièvre, est resté en 
arrière ; aussi, prenons- nous nos dispositions pour 
camper. Voyant que nous nous établissons chez eux, 
les habitants du Roundé sont saisis de panique et, nous 
prenant pour des pillards, se disposent à quitter leur 
hameau en emmenant avec eux leurs troupeaux. Le 
docteur les rassure, et ces pauvres gens mettent quel- 
ques cases à notre disposition. 

Je retourne en arrière pour exciter les traînards à 
activer leur marche. Après une course de six kilo- 
mètres, à pied, je rentre au campement, ressentant 



VALLÉE DU TIGUILINTA 49 

pour la première fois, depuis deux mois que je foule le 
sol africain, les attaques de la fièvre. Suffoquant dans 
mes vêtements, la respiration gênée, le gosier sec, 
j'éprouvais un léger tremblement qui me donnait le 
vertige et qui, au lieu de ralentir ma marche, me fai- 
sait courir. 

Haletant, j'arrive sur ]e bord du Baga et, me cou- 
chant à plat-ventre, je me désaltère. Ce malaise inquiète 
le docteur; mais, un noir m'ayant massé vigoureuse- 
ment, je me trouve soulagé et, grâce à cette médication 
simple, que je ne saurais trop recommander aux voya- 
geurs de la zone torride, au bout d'une heure toute 
trace de fièvre a disparu. 

Notre case sent tellement mauvais que nous cou- 
chons à la belle étoile. Enveloppé par une nuit déli- 
cieuse, bien qu'un peu humide, je m'endors, songeant 
que, si je possédais en France une propriété aussi 
agréable que Tiangui-Baga-Bi, je serais un des heureux 
de la terre. 

Aujourd'hui, dimanche, réveillés de bonne heure par 
la grande humidité, nous prenons congé des habitants 
de Baga-Bi ; l'un d'eux veut bien nous servir de guide 
jusqu'au premier village. 

Quand on quitte le hameau, le sentier qui se dirige 
vers le sud-est s'enfonce dans la riante vallée du Tigui- 
linta. Le soleil qui se lève, tout en dorant les montagnes 
environnantes, pompe la rosée et étend sur le paysage 
une vapeur transparente, semblable à celles de nos 
chaudes matinées d'août. Nous cheminons au milieu de 
vertes pelouses et de bosquets ; nous franchissons çà et 
là quelques ruisseaux limpides, dont le murmure est le 
seul bruit qui anime cette solitude ; notre marche res- 
semble à une promenade dans un parc immense, clos 
par de vertes montagnes. 

Se rétrécissant au point de ne livrer passage qu'à un 
étroit ruisseau fortement encaissé, la vallée du Tiguilinta 

4 



50 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

est fermée par le fello-Koua (fello signifie montagne) 
dont nous escaladons une des pentes rapides. Nous 
atteignons le premier plateau, d^où la vue s'étend fort 
loin sur un panorama de montagnes. Nous continuons 
notre ascension, au milieu de roches ferrugineuses, qui 
paraissent très riches en minerai, et, traversant une 
belle forêt, nous atteignons le plateau supérieur, à 
600 mètres d'altitude. Une vaste place déboisée est le 
parc aux bœufs du petit village de Dara-Maniaki, situé 
dans les environs. Au milieu du tertre, on trouve une 
corbeille en lianes, d'un mètre environ de diamètre, 
contenant de l'argile mêlée à du sel et destinée aux 
bœufs qui viennent lécher cette pâte. A une centaine 
de mètres au-dessous de ce plateau, le Tiguilinta sort 
de terre. 

De nouveau, la route s'enfonce dans la forêt et dé- 
bouche sur une immense plaine dénudée, couverte de 
pierres grisâtres qui, reflétant les chauds rayons du 
soleil de midi, rendent la marche insupportable. Ce 
baowat (nom générique donné à ces plaines pierreuses) 
produit cependant une herbe tendre qui pousse entre 
les interstices des roches et est très recherchée par les 
bœufs. Un 'troupeau d'au moins deux cents têtes, à 
l'approche de la caravane, se réfugie dans la forêt. 

Seul, depuis plus d'une heure, traînant mon cheval 
par la bride, mourant de soif et après une marche qui 
est aussi pénible pour le noir que pour le blanc, j'ap- 
précie davantage tous les mérites d'une source bien 
fraîche, le Boundou-Manga. — Boundou signifie source 
en langue peulh. — Quelques hommes de notre cara- 
vane se reposent, moelleusement étendus sur le gazon. 
Ayant fait boire mon pauvre cheval, qui a les pieds 
abîmés par les pierres, j'imite les noirs et je m'allonge 
comme eux. 

Le ciel est pur, sans aucune menace d'orage. Surpris 
de recevoir quelques gouttes d'eau sur la figure^ j'en 



VALLÉE DU TIGUILINTA 51 

cherche la cause. Sur les branches de l'arbre sous lequel 
je suis couché vit une plante parasite, sécrétant cette 
eau, qui tombe en gouttelettes. Je demande le nom de 
cette plante, qui a la forme d'un chou ; l'on me répond : 
Oïdé-léhi (l'arbre qui pleure). 

Malgré tout le plaisir que nous procure cet endroit 
délicieux, il faut se remettre en route. Aussi est-ce 
avec bonheur que, deux heures après, je salue Bembou, 
le premier village peulh : nous sommes sortis de la 
brousse ! Il est trois heures et demie ; en route depuis 
cinq heures et demie du matin, nous avons parcouru 
une étape de trente-quatre kilomètres que j'ai faite en 
partie à pied : je suis harassé I 

Le docteur, qui m'a devancé d'une heure, a fait pré- 
parer des cases pour tout le monde. Il est déjà à la 
besogne. Assis à l'ombre d'un bel oranger planté 
devant la mosquée, entouré d'une vingtaine de notables 
(le conseil municipal), Bayol leur expose l'objet de notre 
voyage et tous les avantages qu'ils pourront tirer d'une 
alliance avec nous. Je le laisse et, comme la faim 
aiguillonne mon estomac, je fais activer les préparatifs 
du déjeuner. 

Une femme, plus aimable que jolie, pour me faire 
patienter en attendant que le riz soit cuit, m'offre une 
calebasse de lait caillé qui est, ma foi ! très bon. 

Ce n'est qu'à six heures que nous pouvons nous 
mettre à table. Quand je dis à table, c'est une figure ; 
une malle nous en tient lieu et deux caisses nous 
servent de sièges. Le couvert est mis au grand air ; 
aussi sommes-nous entourés par toute la famille du 
chef, notre hôte, qui regarde, étonnée, ces blancs man- 
ger avec de petites fourches en fer. 

Notre repas est à peine terminé que la nuit arrive. 
En fumant un cigare, tout en prenant le café, le docteur 
me fait part des craintes qu'il avait éprouvées en 
voyant, de temps à autre, des hommes armés nous 



52 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

observer à travers les brousses. Tout à coup un bruit 
de voix aiguës nous assourdit. Je m'informe : ce sont 
les enfants qui, accroupis autour d'un grand feu, une 
tablette de bois à la main, assistent à l'école dirigée 
par un vieux musulman. 

Ainsi, voilà un petit village, comptant à peine deux 
cents habitants, qui possède une école 1 En pourrions - 
nous dire autant chez nous, où les enfants font souvent 
plusieurs kilomètres pour aller en classe ? 

Tout comme les petits blancs, les enfants noirs 
doivent subir les leçons du maître deux fois par jour. 
Si l'on ne peut pas chercher les nids à son aise, il est 
vraiment inutile d'avoir la réputation de sauvages ! 

Afin de donner à nos hommes un repos dont ils ont 
grand besoin, nous faisons séjour. Le docteur palabre 
avec les habitants et je profite du temps que durent 
leurs entretiens pour visiter le village et ses envi- 
rons. 

Le village de Bembou est bâti dans un site agréable, 
entouré de bois de tous côtés. Sa population n'excède 
pas deux cents habitants, répartis dans une quaran- 
taine de cases. Chaque propriété se compose de six à 
huit cases différentes pour le chef de famille, les 
femmes, les enfants et les captifs. Bien construites en 
argile, de forme circulaire, elles sont couvertes d'un 
toit de chaume qui descend presque jusqu'à terre et 
forme vérandah. L'intérieur en est généralement propre, 
une banquette en terre sert de lit, quelques calebasses 
composent tout le mobilier. 

Toutes ces cases sont reliées entre elles par des allées 
tortueuses et sablées qui courent à travers des jardins 
fort bien entretenus. Presque devant toutes les portes, 
un oranger abrite une petite terrasse sablée, lieu de 
réunions et de prières. Afin de protéger les jardins 
contre les animaux, chaque propriété est entourée d'une 
haie de purguères (épurges) qui au besoin peut servir 



VALLÉE DU TIGUILINTA 53 

de rempart. Ces habitations, relativement confortables, 
laissent loin derrière elles les cases informes de la po- 
pulation de Dakar. 

La mosquée, qui ressemble à toutes les cases, sauf 
les proportions qui sont plus grandes, est construite à 
l'extrémité du village. Un gros oranger, sous lequel se 
tiennent les palabres, en orne le seuil. A deux cents 
mètres du village, un ruisseau torrentueux, le lardé- 
Leli (boire des biches), fournit de l'excellente eau. D'après 
nos renseignements, il existe des caféiers dans les en- 
virons, et cette contrée, qui dépend du diwal (province) 
de Timbi, se nomme Kofi. 

Le vieux chef de Bembou,Modi Hamadou, nous offre 
l'hospitalité la plus large. Non seulement il s'est délogé 
pour nous recevoir, mais à chaque repas il envoie de 
sept à huit calebasses pleines de riz cuit, de lait caillé, 
de différentes sauces, et le tout fort proprement pré- 
paré ; de plus, il nous fait cadeau d'un mouton. 

Comparativement, notre cadeau est bien mince, car 
nous donnons à ce brave homme un peu de cotonnade, 
un couteau, des aiguilles et quelques perles. 

Peut-on donner l'épithète de sauvages à des gens qui 
pratiquent ainsi l'hospitalité? 

Heureux habitants de Bembou, en partant j'emporte 
un excellent souvenir de vous! Merci de votre urbanité! 
Elle me donne confiance pour l'avenir. 



54 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 



VI 



3AMBAY.A 



Le 24 mai, dès le matin, nous quittons Bembou. Un 
violent oryge, accompagné de formidables coups de 
tonnerre, a répandu une grande humidité, et de gros 
nuages blancs roulant dans le cieu bleu promettent, à 
courte échéance, une nouvelle tornade. 

De bonne heure, nous sommes en vue de Bam- 
baya. 

Le paysage est magnifique. Une verte plaine s'étend 
sur une pente légère jusqu'à la forêt qui lui sert de 
bordure. Le sentier que nous suivons coupe cette plaine 
et entre sous bois. , ' 

Sur la hauteur qui domine la forêt, les cases de la 
ville se détachent sur le vert sombre du coteau où se 
profilent les minces silhouettes de quelques palmiers. 
Un nuage qui passe tamise les rayons du soleil et laisse 
ce premier plan noyé dans une lumière douce, tandis 
que les lointains, formés par une succession de monta- 
gnes bleues, ruissellent de clartés intenses. 



BAMBAYÀ 55 

Prévenu de notre arrivée, le chef de Bambaya, Alfa 
Hamadou-Bobo, envoie à notre rencontre une députa- 
tion de notables et son griot. Attirés par les chants du 
griot, les habitants, surtout les femmes, nous regardent 
avec curiosité. Les enfants, effrayés par tant de monde, 
se sauvent en pleurant. Guidés par le chanteur à tra- 
vers un dédale de rues étroites et bordées de purguè- 
res, nous arrivons à la demeure du chef. 

Entouré de guerriers, nonchalamment étendu à 
l'ombre d'un oranger, Alfa Hamadou-Bobo répond en 
ces termes à notre compliment de bienvenue : 

— Entre. Tu es ici chez toi, dans ta maison. Ce pays 
est le tien. 

Et quatre grandes cases sont mises à la disposition 
de notre caravane. 

La case du chef, qu'il a quittée pour nous l'offrir, est 
habitée par les Ouolofs commis à la garde des bagages. 
Le mobilier se compose d'un lit en argile, orné d'ara- 
besques en relief, et d'un hamac tressé avec des fila- 
ments de plantes textiles du pays. 

Nous habitons la case de la première femme, case où 
se trouvent deux lits. 

Sur la demande du docteur, le chef convoque les 
principaux habitants de la ville pour assister au palabre 
qui se tient sous l'oranger. 

Notre guide, Modi Souléman, ouvre la séance par un 
long discours où le mot Almamy revient à chaque ins- 
tant; puis, c'est le tour de Alfa Oumarou, notre second 
interprète, frère du chef de Dambourïa, province de 
Foucoumba. Fervent musulman, ce jeune homme, qui 
depuis longtemps est employé par les facteurs de la 
côte, passe pour un érudit. Son discours semble pro- 
duire de l'effet, car les assistants prononcent souvent le 
mot gonga (très bien). Enfin, traduit par Hamadou-Ba, 
le docteur prend la parole. Il parle longuement afin de 
dissiper les craintes des indigènes. 



56 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Pendant toute la durée de ce palabre, égrenant un 
chapelet avec ostentation, agitant les lèvres comme 
quelqu'un qui prie, paraissant étranger à la conversa- 
tion, Alfa Hamadou ne fait pas un mouvement. Ses 
yeux seuls errent sur les objets environnants. A son 
tour il prend la parole. Inquiet, il croit que notre 
voyage a pour but d'écrire le pays afin d'y envoyer une 
colonne pour faire la guerre. 

Le docteur proteste contre ces insinuations. 

Alfa Hamadou paraît convaincu et demande à quoi 
les blancs emploient le café et le caoutchouc. A l'appui 
des explications nécessaires, nous lui présentons notre 
provision de café ainsi que nos couvertures caoutchou- 
tées, qui font l'admiration de l'assistance. 

D'après Alfa Hamadou, le caoutchouc, appelé pore 
parles habitants, est très commun au Fouta. Du café, 
il n'y en a que dans le Bambaya et sur les rives du rio 
Fatala, mais en grande quantité. Alors, il nous offre 
une calebasse pleine de café du pays. 

Le palabre terminé, le griot chante de nouveau les 
louanges de son maître; puis il nous adresse, au doc- 
leur et à moi, un discours aussi bruyant que rapide 
et... nous tire la barbe! Hamadou-Ba nous explique 
que, seuls, les griots ont le droit de tirer la barbe aux 
cliefs et que c'est une grande marque de politesse. 

Nous restons trois jours à Bambaya. Pendant que, 
tout entier à sa mission, mon chef de tlle palabre cons- 
tamment, j'observe à mon aise la ville et les mœurs des 
habitants. Je constate que, comme chez les blancs, 
l'honnêteté et la fourberie se disputent la race noire. 

Par sa simplicité, le vieux chef de Bembou peut être 
comparé à un modeste maire de village. Mais Alfa Ha- 
madou-Bobo a Tallure, la morgue aristocratique d'un 
chef de district. Fort proprement vêtu de deux bou- 
bous, l'un blanc et l'autre bleu, la tête coiffée d'une ca- 
lotte en cotonnade blanche ornée de broderies bleues, 



BAMBAYA 57 

portant au cou des amulettes suspendues à des cordons 
de cuir, Alfa Hamadou est un homme de quarante ans 
environ. Sa physionomie est énergique et dure; l'œil est 
vif, légèrement, enfoncé et inquiet, le nez estaquilin, les 
lèvres épaisses, et un plumeau de barbe légèrement frisée 
orne son menton. Couleur à part, cet homme a tous les 
traits d'un Européen. Alfa Hamadou lit et écrit en ca- 
ractères arabes. 

Hamadou-Bobo ne vivrait pas longtemps au contact 
des Européens sans aimer comme eux les douceurs de 
toute nature qui rendent l'existence agréable. Afin de 
lui montrer combien le café qu'il nous a offert est une 
bonne chose, nous l'invitons à y goûter. Il le trouve à 
son goût et y met beaucoup de sucre. Dans l'intérêt de 
notre provision, j'ai beau lui faire dire que, pour bien 
goûter le café, on doit le boire pur, il s'obstine à le 
préférer bien sucré. Sa qualité de musulman lui interdit 
les alcools ; aussi ne lui offrons-nous pas le petit verre 
d'usage. Il demande alors si nous n'avons pas de 
bière. 

— J'en ai bu à Rio-Pongo, dit-il, c'est très bon; cela, 
je peux boire, ce n'est pas du vin. 

A défaut de bière, Alfa Hamadou ne manque pas une 
occasion de prendre sa demi-tasse. Il guette l'heuçe où 
nous prenons nos repas et arrive toujours au moment 
opportun. Au risque de me faire honnir, j'avoue que 
j'aurais préféré qu'il ne vînt pas aussi souvent : en ma 
qualité de chef de gamelle, j'avais à défendre nos pro- 
visions et ce gourmand y faisait de telles brèches que 
je dus faire disparaître le sucre de la table. 

Il est des accommodements avec le ciel^ notamment 
avec le paradis de Mahomet. Ce zélé musulman, qui 
sans cesse égrène son chapelet, ne peut résister à l'at- 
trait du fruit défendu. Un soir, pendant qu'il prend son 
café avec nous, il jette rapidement un coup d'œil autour 
de lui, prend le flacon de cognac et en verse dans un. 



58 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

gobelet... en y ajoutant de l'eau, disons-le bien vitel 
Mais Alfa Oumarou, allongé à l'ombre de notre véran- 
dah, a vu le délit et fait une grimace qui ne présage 
rien de bon pour le croyant si peu observateur de ses 
devoirs. 

Mettant à profit la chatterie d'Alfa Hamadou, le doc- 
teur ne perd pas une occasion de lui demander des 
renseignements sur le pays. Mais nous avons affaire à 
un chef astucieux et politique. Séduit par la quantité 
de nos bagages, il se dit que toutes ces marchandises 
seraient aussi bonnes pour lui que pour Almamy et 
cherche à nous persuader que notre voyage à Timbo est 
inutile. 

— Almamy, répète-t-il, fait la guerre dans le Foun- 
nangué (pays de l'Est), vous ne le trouverez pas à Timbo, 
vous allez faire un voyage fatigant pour rien ; restez ici 
un peu, laissez les cadeaux pour Almamy et je les lui 
enverrai lorsqu'il sera de retour. 

Aussi est-il fort contrarié quand nous lui annonçons 
notre départ prochain et met-il beaucoup de lenteur à 
nous procurer les vivres qui nous sont nécessaires pour 
poursuivre notre route. 

Revenus de la terreur que je leur inspirais, les enfants 
du chef se sont apprivoisés et répondent à mes agace- 
ries. J'en ai cinq autour de moi, trois fillettes et deux 
garçons, dont l'aîné n'a pas douze ans. 

La plus jeune, la petite Ava (Eve), me témoigne sur- 
tout de l'affection. C'est peut-être bien parce que, pour 
compléter son costume réduit à un collier de perles 
blanches entourant ses reins, je lui ai donné deux bou- 
tons dorés d'uniforme que sa mère lui a passé aux 
oreilles; mais c'est peut-être aussi parce que les enfants 
sont partout les mêmes : ils aiment qui les caresse et 
leur donne des jouets. Quoique un peu mendiants, ces 
enfants ne sont pas importuns et j'ai du plaisir à voir 
leurs ébats. 



BAIvIBAYA 59 

Le jour de notre arrivée, Hamadou-Bavint mystérieu- 
sement nous avertir que pendant notre avant-dernière 
marche nous î'avons échappé belle. 

— J'ai, dit-il, caché derrière une tapade, entendu des 
hommes parler d'une attaquation {sic) qu'ils voulaient 
nous faire l'autre jour. Ils disaient que cela n'avait pas 
réussi parce que nous n'avions pas couché à Dara-Ma- 
gniaki où on nous aurait pris pendant la nuit. Ils disaient 
aussi que c'était diffîcil-e de nous attaquer à cause de 
nos fusils qui partaient sans poudre. 

Peut-être Hamadou-Ba exagérait-il le danger. Si ces 
coureurs de brousse avaient voulu nous attaquer, l'occa- 
sion était belle. La longueur de la route pour atteindre 
Bembou avait beaucoup fatigué nos hommes; ils étaient 
éparpillés sur le sentier, se reposaient souvent et, moi- 
même tenant mon cheval par la bride, j'étais fréquem- 
ment isolé. 

Le docteur fît part delà conversation surprise par 
Hamadou-Ba au chef, qui en ce moment entrait chez 
nous. 

— Oui, dit-il, j'ai entendu parler de cela. C'est un 
enfant, fils d'Almamy Hamadou, qui s'est sauvé de chez 
son père et bat la campagne pour ramasser du butin. 

Puis, changeant de conversation, Alfa Hamadou nous 
demande s'il nous serait agréable de recevoir la visite 
des femmes. 

Nous nous en passerions volontiers : il faudra faire 
un cadeau à chacuiic d'elles, c'est la règle du cérémo- 
nial noir. 

— Au nombre de cinq, précédées du griot et accom- 
pagnées de leur petite famille respective, mesdames 
Hamadou-Bobo font leur entrée et s'accroupissent à 
côté de leurs enfants. 

Elles ne sont ni belles ni laides; très proprement 
vêtues d'un pagne du pays, elles portent des bijoux à la 
tête, au cou, aux bras et aux jambes. Le mari nous les 



60 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

présente par ordre, selon le rang qu'elles occupent dans 
son affection. 

— Fatimata, ma première femme, est sœur de Alfa 
Souléman, le chef de Kanstantomi. C'est la mère démon 
petit Souléman et de Aéba. 

Madame Fatimata sourit gracieusement et les deux 
enfants s'approchent pour nous donner la main. 

Aéba fait déjà la petite femme. Gomme sa maman, 
elle a un pagne; elle travaille déjà à piler le riz et soulève 
un pilon deux fois plus grand qu'elle. Cette enfant de 
neuf ans est très gaie et aime à faire des farces. Au 
mieux avec moi, elle ne peut me regarder sans rire. 

Souléman est déjà grave et réfléchi, son regard intel- 
ligent est d'une grande douceur, l'ensemble de son vi- 
sage est beau. Faisant déjà son apprentissage politique, 
il assiste à tous les palabres. 

Fatimata est la reine du logis; les bijoux ne lui font 
pas défaut; six pièces de cinq francs en argent, accro- 
chées aux nattes de sa chevelure, pendent de chaque 
côté du visage; un collier de grosses boules d'ambre 
entoure son cou; de gros bracelets d'argent ornent ses 
poignets et ses chevilles. Elle porte tout ce clinquant 
avec distinction. 

Successivement mesdames Mariama (Marie) Aïsatou, 
laé (Jeanne) et Fatou nous sont présentées. Moins an- 
ciennes> elles ont moins de bijoux que la première. 
Fatou, qui humblement se tient à l'écart, n'a pour pa- 
rure que sa beauté et son sourire triste. Captive d'ori- 
gine, elle est la mère de la petite Ava, la plus jolie 
enfant noire que j'aie vue. 

Chacune de ces dames reçoit un bijou, article de 
Paris, et, toujours précédées du griot, elles prennent 
congé de nous. 

Si les mœurs des naturels du Fouta sont intéres- 
santes à étudier, la diversité des races de notre nom- 
breux personnel fournit plus d'une remarque propre à 



B AMBAYA 61 

faire connaître le caractère des peuples habitant le 
Soudan. 

Déjà, depuis notre départ de Boké, les Kraomans, les 
Landoumans et les Peulhs ont eu plus d'une fois à souf- 
frir de la morgue de messieurs les Ouolofs; mais, on le 
comprendra, nous fermons les yeux sur des peccadilles. 
Nous comptons sur nos Ouolofs. Ces hommes que nous 
entraînons loin de leur pays sont obligés de nous être 
fidèles. En cas d'attaque, nous ne pourrions vraiment 
avoir foi qu'en eux : n'ayant d'autre alternative que 
l'esclavage sauvage ou la mort, ils se défendraient bra- 
■vement. 

Ces Sénégambiens nous ont fait une scène dont on 
n'aurait pu que rire, si elle n'avait eu pour consé- 
quence de nous faire rester un jour de plus à Bam- 
baya. 

Ayant acheté du riz en quantité suffisante pour la 
ration de trois jours, les interprètes font la distribution 
à chaque groupe. Le riz n'était pas décortiqué, ce qui 
provoque quelques réclamations; mais, sur l'assurance 
que chacun pourrait piler son riz, les murmures sont 
vite apaisés. 

Lorsqu'il s'agit de préparer la pot-bouille des Ouolofs, 
c'est à qui ne pilerait pas le riz. Alors, l'un d'eux, 
grand diable noir comme du jais, amenant avec lui 
Yoro, le domestique du docteur, qui parlait assez bien 
le français, le pria de traduire sa réclamation. La voici 
mot à mot : 

-- Tout le monde sait qu'à Dakar, je gagnais cent cin- 
quante francs par mois; si je suis venu avec toi pour 
quarante francs, c'est que je t'aime trop, Doctor! Je 
t'aime plus que mon père, plus que ma mère. Si tu dis: 
tue! je tuerai ; si tu dis : il faut battre I je battrai; et si 
tu veux que je me tue, je me tue tout de suite. Mais 
Hamadou-Ba veut que je pile mon riz pour manger. 
Pour mon père, pour ma mère, je ne pilerais pas le riz; 



62 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

je ne veux pas le piler pour moi. Ce sont les femmes qui 
pilent le riz pour les hommes; Je ne suis pas une 
femme. Doctor, donne quelque chose pour payer une 
femme; les miennes sont à Dakar et celles du pays ne 
travaillent pas, si je ne paie pas. » 

Voyant que son désespoir ne peut nous émouvoir, cet 
hercule sort furieux. Après lui, il en vient un second, 
puis un troisième, un quatrième, il en vient jusqu'à 
onze! Tous, dans des discours plus ou moins imagés, 
déclarent qu'ils ne sont pas des femmes. Le dernier 
sort encore plus furieux que les autres, quoique nous 
lui ayons offert de piler sa ration. Pour clore la scène, 
Yoro nous dit : 

— Quand un Ouolof a du sang dans les yeux, on le 
voit : il casse tout et se fait tuer, mais piler le riz, c'est 
bon pour les femmes; d'ailleurs, cela fait mal aux main s 
et fait pousser des durillons. 

Ces derniers mots peignent bien le Ou olof, cet hi- 
dalgo de la Sénégambie. Braillant, discutant sans cesse 
et si bruyamment que l'on croit toujours qu'il va passer 
aux voies de fait, gourmand, glouton même, il est ca- 
pable d'absorber en un repas la ration de trois jours. 
Il trouve humiliant de porter un fardeau; il rencontre 
trop de pierres dans le chemin et cela le fatigue; il n'y 
a que la gamelle qui ne le fatigue pas. Mais, avec tous 
ces défauts, le Ouolof est brave et dévoué. 

Le cas échéant^ il s'élancerait sur l'ennemi avec la 
même insouciance qu'il apporte au travail. Malgré son 
mauvais caractère, en cas d'attaque, il ne tournerait 
pas bride — je n'en dirais pas autant des autres mem- 
bres de la caravane. 

Afin de montrer au chef de Bambaya que, s'il avait 
des velléités de nous attaquer, il trouverait à qui parler, 
Hamadou-Ba provoque, la veille du départ, un Fantam, 
chant de guerre où chacun vante ses exploits. 

C'est dans la grande case que se tient le divertisse- 



BAMBAYA 63 

ment. Tous Jes hommes assis en cercle laissent le 
milieu libre. Alfa Hamadou, qui assiste à la fête, est né- 
gligemment étendu sur le hamac. Une lampe à huile, 
grossièrement travaillée, éclaire la scène. Un de nos mu- 
letiers, griot à l'occasion, qui passe son temps à chanter 
les hauts faits de son chef Mahamadi-Bayla, est chargé 
de hurler le récit que chaque héros fait à mi-voix. 

Hamadou-Ba entre dans le cercle, plante sa lance au 
centre et raconte le fait d'armes suivant que me traduit 
Yoro : 

— J'avais neuf ans, j'étais petit domestique dô M. R e- 
quin, commandant du Castor (le même navire qui nous 
a portés à Boké); nous faisions la guerre sur le Sénégal ; 
dans la bataille, j'ai tué un homme. De retour à Saint- 
Louis, le Bouroum-n'Bar (gouverneur du Sénégal), qui 
s'appelait Laprade, m'a donné une gourde (pièce de cinq 
francs en argent) pour récompense. J'étais fier parce 
que j'étais encore petit et que je n'avais jamais fait la 
guerre. Maintenant, si dix hommes voulaient me faire 
captif, je m'écrierais : C'est moi, Hamadou-Ba, et je les 
tuerais tous les dix! 

Hamàdou-Ba regagne sa place pendant que Dimba 
Kassé chante ses louanges sur tous les tons. On ne sup- 
poserait pas, en voyant ce grand flandrin, qu'une telle 
ardeur belliqueuse puisse jamais remplacer son indo- 
lence. 

Djibril Sangomar n'Djae^ jeune garçon de vingt ans, 
grand marabout érudit qui nous sert de scribe arabe, 
entre en scène. Tenant la lance d'une main, se balan- 
çant avec nonchalance, il dit d'une voix calme : 

— Je suis jeune, je n'ai jamais fait la guerre, je n'ai 
pas encore tué d'homme. Je n'ai pas peur et on verra si 
j'ai les yeux rouges : je me battrai et je tuerai les enne- 
mis. 

A onze heures du soir, le Fan^am n'était pas terminé. 
D'une voix enrouée, Dimba Kassé continuait à hurler 



64 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

les faits glorieux des assistants, de leurs pères, de leurs 
grands-pères, etc., et surtout nous empêchait de dormir. 

En remerciement du cadeau que nous lui offrons et 
qui comprend un Koran richement relié, un burnous 
blanc, un sabre, un bonnet rouge, des babouches de la 
Guinée, du papier, des bijoux faux, un fusil. Alfa Hama- 
dou, outre le riz qu'il nous a fourni chaque jour, nous 
donne un bœuf. Il ne faut pas croire que son cadeau 
vaille plus que le nôtre : pour une somme de quarante 
à soixante -dix francs, valeur en marchandises, au Fouta 
Ton a un gros bœuf. 

Bambaya est bâtie dans un site magnifique. Cette 
petite ville jouit d'un climat sain et l'on y respire un 
air très pur ; les montagnes environnantes, les nom- 
breux ruisseaux qui arrosent son territoire, son altilude 
de 600 mètres, tout concourt à lui procurer une fraî- 
cheur relative. Pendant la saison la plus chaude de 
l'année, le thermomètre varie entre 23° et 30° centi- 
grades; c'est une chaleur très supportable. 

Les cases sont entourées de jolis jardins où poussent : 
manioc, ignames, patates douces, oignons, haricots, etc. 
De nombreux bananiers, papayers, citronniers, oran- 
gers, procurent des ombrages odorants et des fruits déli- 
cieux. Le café et le caoutchouc abondent dans la contrée, 
les purguères forment toutes les tapades. De vastes pâ- 
turages, où paissent de grands troupeaux de bœufs, 
entourent la ville. Riz, maïs, fognié, arachides, produits 
communs à l'Afrique, sont partout cultivés dans la pro- 
portion nécessaire aux habitants. 

Malgré son étendue et son nombre de cases, Bambaya 
n'a pas plus de cinq cents habitants. 

La ville de Bambaya est tout indiquée pour devenir 
une florissante station coloniale. Sa situation exception- 
nelle à peu de distance de la mer la fera choisir aux 
colons, qui pourront y cultiver autant de terrain qu'il 
leur plaira. Ils pourront, sans nul doute, y acclimater 



BAMBAYA 65 

la vigne, ainsi que beaucoup de légumes et de fruits 
d'Europe. 

Actuellement, on peut s'y rendre de Boké en cinq 
jours, et de Boffa (Rio-Pongo) en quatre. Lorsque des 
routes seront établies, on correspondra facilement avec 
la mer, en trois jours. 



66 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 



VI 



VALLEE DU RAKRIMA 



Le 27 mai, nous quittons Bambaya et, à deux heures, 
nous atteignons Kiri-Bamba, village d'esclaves, qui ne 
nous fournit, pour passer la nuit, qu'une mauvaise case, 
où nous sommes fort mal abrités contre une tornade, 
véritable déluge que nous avons, du reste, dû subir 
jusqu'à notre arrivée à Kanstantomi, ville de l'impor- 
tance de Bambaya. Nous demeurons là trois jours, 
pendant lesquels j'ai ressenti les premières atteintes sé- 
rieuses de la fièvre, au point de délirer toute une nuit. 

Le chef d^e Kanstantomi, Alfa Souléman, un érudit, 
nous apprend que les Peulhs écrivent leur histoire. Il 
nous présente même un manuscrit en caractères arabes, 
que le docteur a fait copier par notre scribe. 

Plus aimable que généreux, le chef nous offre quelques 
oranges, les premières que nous mangeons. 

A partir de Kanstantomi, notre voyage se continue 
au milieu d'un pays montagneux semé de nombreux 



VALLÉE DU KAKRIMA 67 

cours d'eau. Successivement, nous couchons au village 
de Pellel, à Oré-Méro; nous franchissons au delà du 
Laba, rivière assez profonde, le /"e^o Fartaïéléma, haute 
montagne bien nommée par les naturels puisque son 
nom signifie : retourne ta culotte. Au village de Boun- 
dou-Dologa, qui couronne le sommet du Fartaïéléma, 
le tonnerre tombe presque tous les jours, pendant la 
saison des pluies. 

Nous couchons à Baguéré, petit village de la mon- 
tagne de Nianka-Touringui, exposé aux quatre vents, 
où la température relativement fraîche ne dépasse pas 
26 degrés centigrades au maximum. 

Nous atteignons le Dolonki, que nous traversons sur 
un pont des plus rudimentaires : c'est un gros arbre 
dépouillé de son écorce, déjà usé parle passage de plu- 
sieurs générations, qu'on a jeté en travers la rivière. 
Une des extrémités de cet arbre a gardé ses branches 
tortueuses qui ressemblent beaucoup à un bois de cerf. 
Sur la rive gauche du Dolanki, nous faisons une courte 
halte pour mettre fin au seul incident comique qui a 
rompu le monotonie de nos dernières marches. 

Yoro, en sa qualité de domestique du docteur, avait la 
haute main sur nos bagages particuliers; il se faisait 
passer pour médecin et traitait à son profit les coliques 
des indigènes, en leur administrant quelques gouttes de 
laudanum. 

Étant lui-même indisposé, mon Yoro pense qu'avec 
une bonne ration il sera vivement débarrassé de son 
malaise. Mais c'est le contraire qui arrive, et ce n'est 
qu'avec peine qu'il peut atteindre Baguéré. La peur de 
mourir lui fait avouer, avec force grimaces, la cause de 
son indisposition. Commission est donnée à notre infir- 
mier, le jeune Mamadou-Si, d'administrer un vomitif à 
son camarade. 

Jaloux l'un de l'autre, ces deux gaillards se détestent 
cordialement; aussi, ayant besoin d'eau pour préparer 



68 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

ce vomitif, Mamadou-Si va en chercher à la source la 
plus éloignée et laisse geindre le pauvre malade pen- 
dant trois heures. Puis, le digne infirmier administre 
consciencieusement le vomitif à forte dose et l'effet pro- 
duit est des plus complets. Mamadou nous regarde. d'un 
air narquois et dit : 

— C'est très bon pour Yoro le garap (remède), il n'a 
pas assez, je vas lui préparer une autre tasse. Tiens, 
Yoro, bois! C'est bon, tisane, pour coliques 1 Fais pas 
les gros yeux... Ah! toi qu'es médecin, tu gagnes beau- 
coup argent, mais l'infirmier fait bien rendre. Autre foiSy 
faut pas faire le malin! 

Brefj après s'être reposé le restant du jour, Yoro pou- 
vait se mettre en route le lendemain matin. Ayant 
encore les railleries de Mamadou-Si sur l'estomac, Yoro 
se hâte de le rejoindre pendant une marche, et un 
combat à coups de pied était déjà engagé, lorsque heu- 
reusement j'arrive pour protéger une dame-jeanne con- 
tenant encore quelques litres de cognac que Mamadou- 
Si portait sur la tète et qui courait par conséquent de 
grands risques. 

Calmés momentanément, deux ou trois fois encore 
les deux noirs essaient de recommencer le combat. 
Pour mettre un terme à leur ardeur trop compromet- 
tante pour notre provision de cognac, nous décidons de 
faire vider la querelle, une fois pour toutes, et nous 
faisons couper deux respectables cannes de bambou; 
puis les deux adversaires sont placés face à face. 

— Une, deux, trois, à volonté! 

Quelques coups de trique bien appliqués calment l'hu- 
meur belliqueuse des deux champions et sauvent notre 
dame-jeanne de la catastrophe redoutée. 

Au delà du Dolonki, le pays change d'aspect. Devenus 
plus rares, les gisements ferrugineux sont remplacés 
par un sol argileux obstr.ué de nombreux blocs de grès, 
qui, rongés par les eaux, se dressent comme des menhirs. 



VALLÉE DU KAKRIMA 69 

Les montagnes ballonnées que nous avons franchies 
jusqu'à ce jour font place à d'autres entièrement for- 
mées d'énormes roches de grès et de granit, entre les- 
quelles de grands arbres trouvent assez de terre pour 
pousser vigoureusement. 

Nous traversons le Dembo-Dépellé (porte des mon- 
tagnes) ; c'est un col resserré entre deux massifs ro- 
cheux, murailles à pic de trois cents mètres de hauteur, 
dont le sommet en forme de table est couvert d'une 
végétation remarquable. Puis, nous débouchons dans la 
belle vallée de Ouatchardé, où nous logeons dans un 
village d'esclaves, bien ombragé par des orangers en 
fleur. 

Avec ses grands pâturages coupés par de nombreux 
ruisseaux et peuplés de ruminants, Ouatchardé rappelle 
un peu l'Auvergne. 

En route depuis le lever du jour, après une série de 
sites que ne puis me lasser d'admirer et une succession 
de plateaux que nos animaux ont peine à franchir, le 
lundi 6 juin, à dix heures et demie du matin, nous arri- 
vons au col de Dantégué, situé à huit cents mètres d'al- 
titude. Gardé par les fe^/os Dantégué et Sako, montagnes 
rocheuses d'une grande hauteur, le col Dantégué est la 
limite de l'Irnangué (pays de l'Ouest). 

Si l'ascension a été pénible, la majesté du spectacle 
que nous apercevons par l'ouverture du col nous récom- 
pense largement de nos fatigues. Nous n'avons rien vu 
d'aussi grandiose que la vallée du Kakrima qui s'étend 
à nos pieds. 

A travers un tapis de verdure, le fleuve Kakrima roule 
ses flots argentés; les cases du grand village de Koussi, 
bâti sur la rive droite, mêlent leurs nuances dorées au 
feuillage sombre des orangers ; huit plans successifs de 
montagnes très élevées, où les jeux de la lumière 
passent des tons les plus vigoureux aux tons les plus 
tendres, découpent sur le ciel leurs bizarres dentelures. 



70 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Pour atteindre cette merveilleuse vallée, il nous faut 
suivre, sur le flanc du fello Sako, une étroite route bordée 
à gauche par une muraille de trois cents mètres de hau- 
teur, et à droite par un ravin boisé très profond. 

Nous marchons lentement, avec précaution, nos che- 
vaux et nos mulets font un véritable travail de cirque et 
avancent à grand'peine. 

Enfin, exténués, à bout de forces, gens et bêtes, nous 
faisons notre entrée dans le grand village de Koussi, 
nous marchons sous des orangers couverts de fleurs et 
de fruits et nous gagnons la place de la Mosquée, où 
nous faisons halle. 

C'est à Koussi que, polir la première fois, nous de- 
vions être en butte aux tiraillements des deux partis 
politiques du Fouta. Le chef du village est absent et l'on 
nous loge chez le fils de son prédécesseur, que quelques 
hommes importants du pays voudraient installer en 
remplacement du chef actuel. Ce jeune homme, qui n'a 
rien d'un ambitieux, ne peut mettre à notre disposition 
qu'une case où de nombreux jours de souffrance lais- 
saient passer la pluie qui commence à tomber. 

Très aimable, notre jeune hôte cherche à nous faire 
oublier, par toutes sortes de prévenances, le délabre- 
ment du logis. Poulets, œufs, oranges, lait, il nous offre 
tout ce qu'il a, et jamais il ne nous rend visite les mains 
vides. Nous nous habituons à notre abri; mais en ren. 
tiant des champs le chef du village déclare qu'il ne veut 
pas que des étrangers, surtout des blancs, logent 
ailleurs que chez lui et nous installe dans sa propre 
demeure. Heureusement nous ne perdons pas au change ; 
notre case est spacieuse et a surtout pour agrément 
l'ombre d'un gros oranger, dont le tronc n'a pas moins 
de quatre-vingts centimètres de diamètre, et qui est 
chargé de fruits mûrs que l'on peut cueillir en levant 
la main. 

Nous restons trois jours à Koussi, tant pour nous ra- 



VALLÉE DU KAKRIMA. 71 

vitailler que pour. préparer le passage du fleuve Ka- 
krima. Sans le moindre temps d'arrêt, nous sommes 
occupés tout le jour, mais nous n'avons pas à nous 
plaindre. La beauté du paysage, l'urbanité des habi- 
tants sont d'agréables compensations. 

La vallée du Kakrima est digne d'admiration. Du 
seuil delà case que nous habitons, nos regards se re- 
posent sur la superbe chaîne de l'Inangué, montagnes 
d'une grande élévation, des flancs desquelles s'échap- 
pent de splendides cascades, qui se précipitent d'une 
hauteur prodigieuse. 

Le jour de notre arrivée, un palabre d'une longueur 
désespérante a lieu. Au nombre de trente environ, les 
hommes des deux partis sont réunis sous l'oranger 
devant notre case. Le docteur a de la besogne, surtout 
avec les Alfaya, parti de l'Almamy Hamadou, en mino- 
rité dans la réunion. Ils cherchent, à nos dépens, à faire 
pièce aux Sorya, parti de l'Almamy Ibralïma Sory, qui 
détient actuellement le pouvoir. 

Sincèrement, cela me fait plaisir d'assister à ce tour- 
noi oratoire. Ailleurs, les assistants étaient toujours de 
l'avis du chef. Ici, au moins, l'autorité de ce chef est 
quelquefois tenue en échec. Néanmoins, Alfaya et Sorya 
me paraissent être dans les meilleurs termes. 

Il n'y a pas en douter, nous avons gagné les sympa- 
thies des habitants, très déflants auparavant. Sans 
doute, renseignées par leurs maris, les dames de Koussi 
brûlent de l'envie de voir les deux blancs, et portant 
qui des œufs, qui du lait, elles viennent en procession 
nous faire visite. 

Etendus sur nos couvertures, nous nous laissons 
complaisamment regarder. Quelques-unes de ces ai- 
mables personnes sont assez belles, mais d'une beauté 
spéciale que je ne comparerai pas à celle des Euro- 
péennes. Leur teint chocolat, leurs grands yeux de ve- 
lours, la façon originale dont elles coiffent leurs che- 



72 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

veux, leurs dents blanches qu'un gracieux sourire 
laisse entrevoir leur donnent une physionomie fort 
agréable. Je ne sais quelle est leur impression ni quelles 
sont les réflexions que ces dames se font entre elles, 
mais à coup sûr nous ne les effrayons pas. Elles ne 
craignent pas de comparer la blancheur de notre peau 
à la teinte bistrée de la leur. 

L'une d'elles, jolie personne de seize à dix-sept ans 
qui, en souriant, laisse voir une double rangée de perles, 
s'approche de moi, me prend la main, découvre mon 
bras, le place près du sien, et part d'un éclat de rire 
argentin. Et, tout en communiquant ses réflexions à ses 
compagnes, elle me masse délicatement les bras! 
Chaque pays a ses usages : ici le massage fait partie du 
code du cérémonial. 

Ces dames parties, d'autres les remplacent. Toutes 
se présentent les mains pleines. J'en compte jusqu'à 
vingt-deux à la fois dans notre case. Nous sommes 
passés à l'état de phénomènes. Qu'importe 1 Notre 
garde-manger, grâce à la générosité des curieuses, est 
bien garni : sept poulets, trois douzaines d'œufs frais, 
voilà des ressources pour l'avenir! 

Par exemple, toutes ces beautés peulhs ont un in- 
convénient bien marqué : se pommadant avec du beurre 
de brebis, elles laissent après elles une horrible odeur 
de graisse rance. 

La grande chaleur tombée, nous nous rendons au 
bord du fleuve, qui coule à vingt minutes du village, 
pour préparer le passage de notre caravane. Le Ka- 
krima est un fleuve de soixante mètres de largeur en- 
viron. Au dire des naturels, il n'a pas moins de seize à 
dix-huit mètres de profondeur et, pendant les grandes 
pluies, il monte encore de dix mètres au-dessus du ni- 
veau actuel. Une vigoureuse végétation couvre les rives 
de ce fleuve qui, s'il faut en croire un homme du pays, 
serait navigable jusqu'à la mer. Il y aurait, dit-on, à 



VALLÉE DU KAKRIMA 73 

une demi-journée de marche en aval, en face du village 
de Sarisenne, un barrage de roches, mais une pirogue 
peut toujours passer. Un peu au-dessous de ce village, 
le Kakrima se réunit au Kokoulo et forme le Kon- 
gouré, ou Dubréka, qui se jette dans la mer au sud du 
Rio-Pongo. 

S'il en est ainsi, si l'on peut naviguer sur ce fleuve 
jusqu'au point où nous sommes, c'est une excellente 
voie qui faciliterait les transactions commerciales avec 
ce beau pays. 

Toutes nos dispositions prises, le 9 juin, nous quit- 
tons Koussi. Au moment de seller les chevaux, nous 
nous apercevons que deux d'entre eux ont eu les crins 
delà queue et de la crinière coupés, et même la peau 
de ces pauvres aninniaux est entamée. Le mien est tel- 
lement massacré et a les pieds si malades que nous 
sommes obligés de l'abandonner. 

En tête de la caravane, j'arrive au fleuve et procède 
au passage. Deux pirogues ont déjà fait une traversée, 
quand prêtes à partir de nouveau, un des hommes qui 
accompagne le docteur saute dans une embarcation, et 
déclare que nous ne passerons plus avant d'avoir camé 
avec lui. Cet honnête commerçant n'a pas confiance et 
veut être payé d'avance. Après deux heures et demie 
d'un palabre des plus irritants, nous pouvons obtenir le 
passage moyennant une pièce deguinée, deux cravates, 
un crayon rouge et trois feuilles de papier blanc : le 
batelier nous demandait d'abord la valeur de quatre 
captifs, soit au maximum huit cents francs. 

A dix heures et demie, toute la caravane est enfin 
sur la rive droite du Kakrima. Nous entrons dans le 
Fouta proprement dit. 

Après une heure de marche nous arrivons à Tiangué- 
Mabo, village d'esclaves, où nous restons trois jours, 
afin de pourvoir au ravitaillement qui n'a pu se faire à 
Koussi. Le riz devient rare; les habitants, ne sachant 



74 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

pas encore ce que sera la récolte, gardent leurs provi- 
sions. Malgré de grandes difficultés, nous nous en pro- 
curons pourtant pour quatre jours, et il était grand 
temps, notre escorte ayant dû se passer de manger 
pendant toute la journée. 

Pour la première fois, depuis notre départ de Boké, 
nous faisons flotter le pavillon français au faîte de notre 
case. 

Décidément, nous marchons précédés d'une réputa- 
tion de phénomènes : comme à Koussi, pendant notre 
séjour à Tiangué-Mabo, nous recevons la visite de nom- 
breuses femmes, qui viennent des environs et entrent 
dans notre case les mains pleines de présents. 

Nos hommes se dérobent chaque jour quelque chose 
et, quand le vol est découvert, s'accusent réciproque- 
ment avec rage, presque constamment à faux. Un jour 
que pareil fait s'est renouvelé au sujet de quelques 
orangos (sorte de verroterie très estimée des Peulhs), 
nous décidons de mettre un terme à cet état de choses 
préjudiciable à nos intérêts et à l'harmonie que nous 
souhaitons voir régner dans notre troupe : 

Nous permettons au vieil Omar, le doyen de nos 
noirs, de mettre en pratique la fameuse épreuve du 
feu, en vigueur dans certains pays nègres, afin de dé- 
couvrir le voleur. 

— Je vais mettre dans le feu le couteau, nous dit 
Omar; quand il sera rouge, tous les hommes il lé- 
chera ; celui-là qu'est la langue brûlée, c'est lui qu'est 
le voleur. 

Chaque homme subit l'épreuve et aucun n'est brûlé ; 
Omar conclut que le voleur est un homme du village, 
ce qui peut bien être vrai, du reste. 

Mais à peine cette affaire est-elle liquidée, qu'une 
autre surgit. Le Kraoman Salifou est accusé par quel- 
ques-uns d'avoir mutilé nos chevaux. Appelé devant 
nous, le prévenu, qui a bien la tête d'un vaurien, re- 



VALLÉE DU KAKRIMA 75 

jette l'accusation sur le Bambara Gouli- Bari. En appre- 
nant ce dont il est accusé, Gouli-Bari entre en fureur, 
veut tuer son délateur et se défend énergiquement d'un 
pareil forfait. 

Forcés d'agir avec énergie, nous prenons la détermi- 
nation suivante : 

Renouvelant les combats singuliers du moyen âge, 
nous obligeons les deux hommes à se battre au sabre, 
leur disant que le coupable sera certainement tué. 
Couli-Bari saisit un sabre et tombe immédiatement en 
garde. Mais, plus filou que brave, Salifou refuse de se 
battre et cherche à se sauver : il n'en a pas le temps, le 
Bambara tombe dessus à bras raccourcis et lui inflige 
une correction dont il se souviendra longtemps. Si l'on 
n'eût séparé les combattants, c'en était fait du Krao- 
man. 

— Dorénavant, dit le docteur à notre escorte, si un 
homme porte une accusation sur son camarade, ils se 
battront au sabre tous les deux et le combat ne finira 
qu'avec la mort de l'un des adversaires. Réfléchissez-y 
bien. 

Ah ! ce n'est pas toujours amusant de commander à 
quatre-vingts nègres ! 



76 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 



VIII 



THIERNO-MAHADIOU 



Le 12 juin, par une belle matinée, nous quittons 
Tiangué-Mabo. La caravane chemine à travers une 
vallée couverte de belles cultures, de bosquets touffus, 
et coupée de nombreux ruisseaux poissonneux, qui ne 
portent plus, comme dans l'Irnangué, le nom générique 
de Tiangui, m.a.is celui de Tlangol, Après deux heures 
d'une ascension pénible, nous atteignons le premier 
plateau du fello Sounouma. Un bruit formidable nous 
révèle, sur la gauche de la route, une cascade qui est de 
toute beauté. 

Les eaux du D'journdé-Dompadié, qui d'abord sortent 
d'un épais bosquet planté sur l'arête de la montagne, 
se brisent sur d'énormes blocs de roches noires, puis, 
rencontrant le vide, se précipitent avec un bruit formi- 
dable au fond d'une gorge étroite et profonde. 

De ce plateau, où gisent çà et là des blocs de granit 
qui affectent les formes les plus bizarres, le point de 



THIERNO-MAHADÏOU - 77 

vue est très beau. Au sud se déroule un panorama de 
montagnes très élevées qu'un ciel orageux inonde de 
brillants effets de lumière. A droite de la route, se 
dresse le pic de Tourna. 

Toutes les dix minutes, nous traversons un torrent et 
nous rencontrons des obstacles à décourager les plus 
intrépides. Au Boundou-Dompadié (source du Dompadié), 
qui sort d'un amas de roches, la route semble fermée 
par unie muraille. Un étroit pertuis, en forme d'escalier, 
ne laisse passer qu'un homme à la fois. Ce n'est qu'a- 
près trois heures d'un travail opiniâtre que nous fai- 
sons franchir ce passage à notre cavalerie. 

Des aboiements de chien nous font supposer à tort 
l'existence d'un village. C'est une troupe de singes 
cynocéphales qui fait ce tapage. Le Bambara Gouli- 
Bari en tue un qui a un mètre de longueur; on le dé- 
pouille et les hommes s'en partagent la chair, qui fera 
bonne figure dans la marmite. 

Après avoir traversé le tiangol Touma, torrent assez 
large, où mon passeur glisse et, m'entraînant dans sa 
chute, me fait prendre un bain froid, nous arrivons 
enfin aux foulassos (maisons de campagne) Wendou-lès- 
Touma, où se termine cette longue étape. 

Construit au pied du pic Touma, ce petit village, dont 
les cases disparaissent au milieu des plantations de 
maïs, est bien nommé Wendou, mot qui signifie pays 
des eaux. De nombreux ruisseaux coulent de tous côtés I 
Aussi, la température est-elle relativement fraîche et la 
végétation très puissante. 

En quittant Wendou, nous escaladons le pic Tourna. 
Si la route est fatigante, la vue est réjouie par de nom- 
breuses cultures et des fermes accrochées aux flancs 
de la montagne. En quatre heures, nous atteignons le 
sommet (1,300 mètres d'altitude). C'est le point le plus 
élevé que nous ayons franchi jusque-là. Encore quatre 
heures de marche, et nous arrivons à Bourléré, beau 



78 A TRAVERS LE FOUTA-DIALI.ON 

village entouré de pâturages où paissent de grands 
troupeaux de bœufs. A deux heures, le thermomètre 
marque 22°. Un déluge d'eau glacée s'abat sur nous 
jusqu'à cinq heures du soir ; le thermomètre descend à 
lOo ; il fait froid et les Ouolofs grelottent. 

Je n'exagère pas : au moins cinquante femmes nous 
rendent visite pendant notre court séjour à Bourléré ; 
elles entrent deux par deux et, sont présentées par le 
propriétaire de notre case. Je soupçonne même cet 
homme de s'être fait payer et Hamadou-Ba partage 
mes soupçons. 

Nous emportons de Bourléré une ample provision de 
victuailles. Tous les habitants assistent à notre départ. 

Le pays que nous traversons est de plus en plus cul- 
tivé ; de nombreuses margas (fermes) bordent la route. 
Une grande animation règne dans les champs, car nous 
sommes dans la saison des pluies. Les naturels, attirés 
par la curiosité, quittent momentanément leurs travaux 
et se pressent sur notre passage. 

Pour la première fois, nous voyons des bembalsoiUou- 
roux, hauts-fourneaux qui servent à fondre le minerai 
de fer. Il y a certes bien loin de ce rudimentaire appa- 
reil, qui rappelle une cheminée de locomotive montée 
sur une demi-sphère, à nos installations métallurgiques, 
mais nos ancêtres n'étaient peut-être pas mieux outillés 
que les Peulhs. 

Nous suivons le bord d'un précipice, au fond duquel 
coule le Donzo, torrent qui, un peu en amont, fait une 
chute de quarante mètres. Sur les bords du Donzo est 
assis en amphithéâtre Diaga, un joli village qui, en ce 
moment, est ravagé par la petite vérole, ce qui nous 
empêche de nous y arrêter. 

Après neuf heures de marche, nous franchissons une 
ondulation de terrain et nous découvrons le plateau de 
Timbi, dont l'étendue est si considérable que la vue ne 
peut l'embrasser tout entier. Ce plateau est couvert de 



THIERNO-MAHADÏOU 79 

cultures et de nombreux foulassos. Da point où nous 
sommes, il semble que nous admirons un jardin 
immense, où, pour se garantir du soleil, on a dressé 
des abris en paille. Nous ne voyons pas la ville. Toutes 
ces habitations composent la banlieue ; ce sont des pro- 
priétés de campagne, où, pendant la saison des cultures, 
résident les riches habitants de Timbi. 

Le pavillon tricolore est déployé ; le sergent Bagnic, 
très fier d'être porte-drapeau, ouvre la marche. Deux 
hommes envoyés par Thierno-Mahadïou, leur maître, 
nous guident jusqu'au foulasso Voizan, où habite en ce 
moment le chef de Timbi. Dès cet instant, une foule 
toujours grossissante d'hommes, de femmes et d'en- 
fants nous fait escorte. 

La lettre suivante, adressée comme la première à 
mon ami le docteur Labarthe, rend compte de mes 
impressions mieux que je ne pourrais le faire de mé- 
moire : 

« Foulasso de Voizan, banlieue de Timbi, province de 
Timbi-Touani (Fouta-Diallon), le 9 juin 188I. 

Mon cher Paul, 

Comme tu le vois par l'en-tête de ma lettre, nous 
sommes au foulasso (maison de campagnej de Voizan. 
— Ne cherche pas cette localité sur une carte d'Afrique, 
tu ne l'y trouverais pas. Voizan est une résidence d'été 
de Tierno-Mahadïou, chef de la province de Timbi- 
Tounni, située à dix kilomètres de Timbi, ville capitale. 

Nous sommes arrivés ici mardi dernier, 14 juin, 
après une étape de vingt-huit kilomètres. J'aurais voulu 
que tu visses notre entrée, véritable entrée triomphale. 

Thierno-Mahadïou n'était pas chez lui au moment de 
notre arrivée ; mais sa mère, femme très digne, nous 
installa dans la case de sa première bru. 

Nous sommes à peine entrés, que notre demeure est 
envahie par les naturels qui, ébahis, nous regardent 



80 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

comme dos bêtes curieuses. On ne peut pas se retour- 
ner. Tout à coup, comme par enchantement, les curieux 
disparaissent. C'est le chef qui rentre. 

Thierno-Mahadïou se rend aussitôt à l'endroit où se 
tiennent les palabres et nous fait prévenir qu'il est à 
notre disposition. 

Pendant que Bayol expose rapidement le but de notre 
venue au Fouta, le chef paraît étranger à la conversa- 
tion et égrène son chapelet. Mais nous sommes habitués 
à cette manière de faire et nous n'y prenons plus 
garde. 

Thierno-Mahadïou, chef du diwal (province) de Timbi- 
Tounni, territoire aussi grand que deux de nos an- 
ciennes provinces, est un homme d'environ trente-cinq 
ans; son visage, d'un noir mat, est assez régulier, mais 
porte les traces de la petite vérole ; son regard est doux 
et énergique; son nez est fin; ses lèvres sont un peu 
épaisses, et une barbiche orne son menton. Il est vêtu 
simplement d'un boubou bleu en étoffe du pays, mais 
l'aspect du personnage indique un homme peu ordi- 
naire. 

. Le palabre terminé, Thierno prend une noix de Kola 
blanc, la casse en trois, nous en donne un morceau à 
chacun en signe de bienvenue, partage l'autre entre 
lui et ses proches et nous dit : 

— Ma maison est à vous ; le Fouta, c'est la France ; 
demandez tout ce dont vous avez besoin. 

Puis il offre à nos hommes les fruits d'un oranger 
qui ombrage la case que nous habitons à condition de 
ne pas en casser les branches, et l'audience est levée. 

Dès le premier jour, Thierno nous traite en amis de 
vingt ans ; il reste très tard avec nous, goûte à notre 
café et accepte une invitation à déjeuner pour le lende- 
main. 

Thierno nous montre une grande déférence ; obsé- 
quieux même, il fait apporter ses repas dans notre case 



THIERNO-MAHADÏOU 81 

et la causerie dure également jusqu'à minuit. Nous 
n'avons pas un instant à nous ; quand ce n'est pas 
Thierno et ses fidèles qui envahissent notre demeure, 
c'est sa famille. Je ne m'en plains pas, cette famille est 
vraiment charmante ; deux de ses sœurs, principale- 
ment, sont très aimables. Quant aux enfants, qui pul- 
lulent, ils sont amusants ; quelques-uns même sont 
jolis. 

Moins réservé avec moi qu'avec Bayol, Thierno, c'est 
camarade à moi, comme disent les noirs. L'autre jour, 
il me demande si je veux promener avec lui ; j'accepte 
et il me conduit chez une de ses femmes qui habite une 
propriété voisine. 

Madame Thierno m'offre un mouton et un papaye 
(fruit du papayer, variété de palmier). Nous allons 
ensuite chez une autre de ses épouses qui me donne 
un poulet. 

Thierno-Mahadïou est l'heureux possesseur de douze 
épouses ; il a douze intérieurs et par suite douze petites 
familles. 

Un jour de grand Salam (dimanche des musulmans), 
Thierno me propose de l'accompagner à la mosquée de 
Timbi, où il va officier. Désireux de connaître l'impor- 
tance de la ville, j'accepte avec plaisir. Pour cette cir- 
constance, je revêts le costume du pays, auquel j'ajoute 
mes souliers et un grand chapeau par-dessus mon tur- 
ban ; je prends le meilleur de nos mulets et nous nous 
mettons en route. Thierno me fait admirer la beauté 
des cultures qui couvrent le plateau et nous arrivons à 
la ville, située à dix kilomètres de Voizan. 

— Timbi I me dit Thierno ; je cherche la ville, mais 
je ne vois qu'un épais rideau d'arbres touffus qui çà et 
là laissent apercevoir le sommet d'une case. Nous nous 
engageons dans une rue étroitement resserrée entre 
deux haies vigoureuses, puis nous arrivons devant une 
barrière, formée de pieux rapprochés, qui barre le che- 

6 



82 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

min et qui ne livre passage qu'à un homme à la fois. 
Thierno fait franchir cet obstacle à son cheval et, pour 
ne pas se déchirer les pieds, il les relève par-dessus 
l'encolure. 

Thierno jette sur ma pauvre monture un regard de 
compassion ; mais, à sa grande surprise, mon mulet 
franchit l'obstacle. Peu à peu nous débouchons sur la 
place de la Mosquée, monument qui, comparé aux 
mosquées que j'ai déjà vues, présente de très grandes 
dimensions. Elle n'a pas moins de vingt mètres de dia- 
mètre et sa hauteur est de quinze mètres. Une palissade 
formée de pieux clôture une grande cour, où s'élève un 
échafaudage sur lequel on monte par une échelle gros- 
sièrement travaillée. C'est de laque le marabout appelle 
les fidèles à la prière. Nous suivons encore pendant 
quelques minutes une rue étroite et nous arrivons à la 
demeure de Thierno. 

Cette propriété est close par un mur en argile, re- 
couvert d'un petit toit en chaume. On pénètre dans la 
cour par deux tourelles, qui servent de vestibule et dont 
les portes sont assez élevées pour permettre de passer à 
cheval. Dans l'une de ces tourelles, le forgeron de 
Thierno a établi sa forge. Elle ne tient pas beaucoup de 
place. Au milieu de la cour sont bâties quelques cases 
ordinaires et une maison de forme rectangulaire. Les 
cases rondes servent de logement aux captifs et la mai- 
son carrée est l'habitation de Thierno. Cette case, élevée 
d'un étage formant grenier auquel on arrive par un 
escalier en terre battue, est très bien construite. Une 
vérandah de trois mètres de large fait le tour de la 
maison, mais le côté seul de la façade est public et sert 
de parloir ; les autres parties, fermées par deux murs, 
sont réservées aux intimes. 

On pénètre dans l'intérieur par deux portes basses 
qui s'ouvrent sur la galerie. Un réduit très étroit, 
meublé seulement d'une banq^uette en terre^ sert de 



THIERNO-MAHADÏOU 83 

chambre à coucher au maître ; dans les autres partie» 
de la maison est logée la famille et sont placés les 
magasins. 

Thierno-Mahadïou me fait asseoir à côté de lui et 
immédiatement les habitants viennent lui présenter 
leurs hommages. Au bout d'une demi-heure, il y a 
deux cents hommes sous la galerie : deux cents poi- 
gnées de main et des salamalecs à n'en plus finir. 

Je suis surtout l'objet de la curiosité des visiteurs , 
mon costume les intrigue ; comme je semble suivre la 
conversation, ils se figurent que je suis un Arabe, que 
je parle le poulh, mais que je ne veux rien dire. 

Le cortège se forme ; Thierno-Mahadïou, revêtu d'une 
sorte d'étole qui lui sert à officier, et les hommes, au 
nombre de trois cents, se rendent à la mosquée. Quant 
à moi, je reste à la maison, mais mon domestique, qui 
aurait pu me servir d'interprète, m'a fait faux bond et 
je n'ai pu faire la conversation avec quelques jeunes 
gens qui sont restés pour me tenir compagnie. Quelle 
gêne pour moi, qui suis si bavard! 

Cependant, la faim me fait trouver l'office bien long; 
mais un homme vient me chercher et me conduit à la 
mosquée. Le salam touche à sa fin. Il y a, tant dans le 
temple que dans la cour, au moins quatre cents fidèles. 
Tous sont des hommes libres, et en comptant trois 
femmes par homme, plus les enfants et les captifs de 
case, j'estime que la population de Timbi peut être éva- 
luée à trois mille ou trois mille cinq cents habitants. 

De retour à la maison, il y a une séance de justice. 
Quoique ne comprenant rien aux débats, je remarque 
pourtant qu'un homme de loi, le greffier sans doute, et 
quelques vieillards, retirés à Técart, semblent délibérer, 

A cinq heures du soir, tout est terminé et nous re- 
montons à cheval, mais sans avoir déjeuné. La plupart 
des habitants, comme nous, retournent à leurs foulassos^ 
et la ville redevient déserte. 



84 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Afin de me montrer la beauté des cultures du pays, 
Thierno me fait suivre au retour une route nouvelle. Il 
fait déjà nuit, lorsque, près d'arriver à notre demeure 
et sans me prévenir, Thierno lance son cheval à toute 
bride et me brûle la politesse. J'arrive dix minutes 
après lui ; il s'excuse de la bonne farce qu'il vient de 
me faire et qui a pour but de me prouver que son che- 
val est le meilleur du Fouta. 

Thierno-Mahadïou est un chef qui réprime cruellement 
le délit et l'offense. Presque chaque jour, depuis que 
nous sommes ici, il y a eu quelque exécution. 

Un jour, c'est un petit captif, enfant de neuf ans, qui 
est délivré des fers, où il était depuis six jours, et qui 
reçoit comme complément de sa peine quarante-cinq 
coups de fouet à quatre branches. 

Le lendemain, c'est un autre captif, accusé d'avoir 
volé de la poudre. Il est tenu par quatre solides gaillards 
et il reçoit simultanément sur le dos et sur le ventre 
une trombe de coups de fouet. Le malheureux n'était 
pas coupable! 

Dans l'après-midi, une femme de vingt-cinq ans, 
captive en fuite depuis quatre ans, est reprise et mise 
aux fers. Thierno, lui-même, enfonce les tenons de fer 
qui emprisonnent les chevilles de la patiente dans une 
énorme bûche. La malheureuse, assise par terre, le 
torse nu, reçoit une pluie glacée ; elle tremble, mais 
paraît résignée. Cependant, la nuit venue, on met la 
pauvre femme à l'abri sous un vérandah. 

La séance de justice, commencée à Timbi, s'est ter- 
minée ici. Un prévenu, accusé d'injures graves envers 
Thierno, s'entend condamner à recevoir quatre cents 
coups de corde ou à pajer une forte amende. Il ne 
peut payer et reçoit immédiatement la terrible correc- 
tion. Maintenu à plat ventre sur le sol, le dos nu, le 
patient attend l'ordre du chef qui est entouré du jury. 

— Avouai 



THIERNO-MAHADÏOU 85 

Le bourreau laisse tomber le fouet à quatre branches 
sur les reins du pauvre hère, qui, à chaque coup, 
demande pardon à Thierno-Mahadïou. 

Un pareil spectacle me révolte et, au deuxième coup^ 
je prie Bayol de demander la grâce du malheureux ; 
mais, avec beaucoup de justesse, Bayol me répond que 
nous n'avons pas à nous mêler des affaires des autres. 

Ce côté féroce du caractère de Thierno a bien attiédi 
la sympathie que j'avais pour lui. Pourtant il n'y a pas 
si longtemps que la torture a disparu de nos codes. 

Je ne veux pas, cher ami, te laisser sur cette mau- 
vaise impression. Voici, comme contraste consolant, 
une idylle dont j'ai été l'un des héros et qui a failli se 
terminer par un double mariage... Tu riras si tu veux^ 
mais, quoiqu'on voyage, on n'en a pas moins un cœur. 

Je t'ai dit plus haut que les membres féminins de la 
famille du chef aimaient à nous rendre visite. Parmi ce 
personnel aimable, deux jeunes filles, sœurs de Thierno, 
venaient plus souvent que les autres. 

Maémouna, dix-sept ans, et Yoro, seize ans, sont 
toutes deux belles à ravir. Leur peau couleur chocolat, 
leur yeux de gazelle, leur sourire gracieux, leur voix 
harmonieuse, leur distinction exquise, — et il faut 
qu'une jeune fille, décolletée jusqu'à Ja taille et uni- 
quement vêtue d'un pagne très court, ait une extrême 
distinction pour que cela soit remarqué ! — toutes les 
qualités, en un mot, qui rendent une femme séduisante, 
m'ont amené à être éperdument amoureux de ces deux 
beautés noires. 

J'ai bien essayé, pendant les longs instants qu'elles 
passaient près de moi, de leur parler des splendeurs de 
notre capitale, des tramways, du square des Bati- 
gnolles, du moulin delà Galette!... Mais elles m'ont ré- 
pondu par un sourire malicieux et m'ont fait com- 
prendre qu'elles ne pouvaient m'écouter... qu'en 
mariage seulement. 



86 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Je suis vraiment embarrassé pour donner la préfé- 
rence à l'une plutôt qu'à l'autre. Les mœurs du pays 
autorisent la polygamie... Je n'hésite pas ; je déclare à 
Thierno que, fortement épris de ses sœurs, je serais 
flatté de devenir son beau-frère. 

Thierno consent à mon bi-conjungo, sous la condition 
que je demeurerai dans le pays. Gela ne fait plus mon 
affaire, car je comptais bien emmener mes femmes avec 
moi. 

— Mais, lui dis-je, je ne puis rester dans le pays! Ici 
je n'ai rien, je ne possède aucune fortune 1 Je n'ajoute 
pas qu'en France c'est absolument la même chose, et je 
poursuis: 

— Comment ferais-je pour nourrir ma famille? 

— Je te donnerai une étendue de terrain aussi 
grande que d'ici à Timbi, répond-il, je te donnerai des 
bœufs et des captifs pour commencer les lougans (cul- 
tures). Puis, nous irons ensemble à la guerre, tu gagne- 
ras des esclaves et tu seras bientôt riche. 

La proposition était tentante; cependant je n'acceptai 
pas. Peut-être m'en repentirai-je un jour! Je ne vis 
qu'un moyen de me tirer de là, j'en usai. 

— Je te remercie, Thierno, et suis heureux d'avoir ton 
amitié, mais je ne puis rester ici. Les lois de mon pays 
ne me permettent pas de me marier sans Tassenti- 
ment de mes parents. Sitôt que j'aurai vu l'Almamy, je 
retournerai à Paris, je demanderai à ma mère son con- 
sentement, je prendrai mes papiers et reviendrai près 
de toi. Alors, si tes sœurs sont toujours libres, eh bien ! 
je les épouserai. 

— Inch Allah (à la volonté de Dieu) ! Gomme il te plaira, 
Porton'ké (homme du pays blanc)! Si tu reviens, tu 
seras le bien venu. 

Qui sait, j'ai peut-être refusé le bonheur. Deux 
femmes qui m'auraient choyé! Deux femmes qui m'au- 
raient donné une nombreuse famille de petits négros... 



THIERNO-MAHADÏOU 87 

pardon, de petits Noirot... Ahl ce sont peut-être toutes 
ces considérations qui font que les noirs chérissent 
tant la polygamie : quand ils ont six femmes, ils sont 
six fois plus aimés que s'ils n'en avaient qu'une... Heu- 
reux mortels I I 

Nous partons demain et, à moins d'accidents, nous 
serons dans six jours à Timbo... » 



88 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 



IX 



A FOUCOUMBA 



Le lundi 20 juin, à dix heures du matin, nous quit- 
tons Voizan, accompagnés de Thierno-Mahadïou et de 
ses deux chanteurs. Une foule, où dominent les femmes 
et les enfants, suit le cortège jusqu'à Yongassi. Désireux 
de faire notre connaissance, les habitants de ce village, 
qui presque tous exercent la profession de cordonnier, 
nous prient de nous arrêter un instant. Nous leur 
accordons une demi-heure. Pendant cette halte nous 
avons l'occasion d'admirer un halo solaire ; c'est le 
seul phénomène de ce genre que j'aie vu dans ce 
pays. 

En quittant Yongassi, notre escorte se grossit de deux 
cavaliers, amis de Thierno, et de tous les gamins du 
village qui ont déserté l'école et trottinent à nos côtés . 

Nous arrivons au tiangol Kokoulo. Cet affluent du 
Kakrima, large de quatre-vingts mètres, court rapide - 
ment sur un fond de roches glissantes et nous demande 



A FOUCOUMBA 



80 



plus d'une heure pour le traverser à gué, avec de l'eau 
jusqu'à mi-cuisse. 

D'après les renseignements fournis par Thierno- 
Mahadïou, le Kokoulo, après avoir franchi une gorge 
étroite que nous voyons en aval, forme la chute de 
Kamba-Daga et va se réunir au Kakriraa, près du village 
de Sarésenne. Le passage terminé, Thierno dépêche en 
avant un des cavaliers, et, dès que nous arrivons en 
vue de Bourou-Kadié, nous sommes reçus parle chef du 
village qui, accompagné de son tabala (tambour de 
guerre), est venu à notre rencontre. 

Après les compliments d'usage le cortège se remet en 
marche. Si les griots, pinçant eur petite guitare, ne 
mêlaient pas leurs chants aux battements sourds du 
tabala, notre marche ressemblerait fort à un enterre- 
ment militaire. 

C'est sous un arc de triomphe, formé par les haies de 
purguères qui bordent la rue que nous faisons notre 
entrée dans le joli village de Bourou-Kadié, où les oran- 
gers et les bananiers abritent chaque case des rayons 
du soleil qui, lui aussi, dirait-on, veut nous faire fête. 
Toute la population mâle du village est réunie dans la 
cour de la mosquée, pour saluer le chef de leur diwat 
(province) et les deux chefs blancs, ses hôtes. 

A peine sommes-nous installés, que notre case est 
envahie par une foule de curieux. Nonchalamment 
assis à la turque, nous répondons à toutes les questions 
et écoutons les doléances des griots deThierno, qui, ayant 
élu domicile chez nous, grattent des airs nationaux sur 
leurs guitares indigènes. 

Nous recevons la visite d'un frère de Thierno qui vient 
d'assez loin pour nous saluer. Frère de père et de mère 
du chef de Timbi, c'est-à-dire frère absolu, ce beau noir, 
qui a la physionomie très douce et un véritable œil de 
gazelle, répond au nom de Omar-Sylla. 

Sylla I le nom du célèbre Romain ! Gomment ce nom. 



^0 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

a-t-il pu pénétrer dans un pays si éloigné et peu en 
rapports avec l'Europe? 

Quand nous quittons Bourou-Kadié, presque toute 
la population, Thierno en tête, nous escorte jusqu'à 
l'extrémité du village. Nous serrons la main au chef du 
diwal de Timbi et nous lui faisons nos adieux comme 
des hommes qui ne se retrouveront plus en présence ; 
enfin, pour reconnaître les honneurs qu'il nous a pro- 
digués, nous le faisons saluer par une salve de cin- 
quante coups de feu. 

Quel sentiment éprouvait ce généreux noir en voyant 
s'éloigner ses hôtes blancs? Je ne sais, mais cheminant 
à l'arrière de la caravane, je regardai en arrière, au 
premier détour du chemin, et je le vis immobile à la 
même place, les regards tournés vers nous. 

Successivement, nous trouvons un pays de plus en 
plus cultivé, nous franchissons le tiang olKouhij torrent 
important qui porte ses eaux au Kokoulo, nous défilons 
devant le grand village de Brouwoil-Walarbé, nous pas- 
sons le petit tiangol Dianga-Leydi sur un pont naturel, 
énorme roche plate, au centre de laquelle l'eau s'est 
creusé un lit. 

— C'est Dieu qui a fait ce pont, dit notre guide, il y 
a cent ans; il l'a bâti en une nuit. 

Nous laissons à droite les villages de Brouwoil-Tapé, 
Bomboli, et nous arrivons à Textrémité du plateau de 
Timbi, d'où nous découvrons la superbe vallée du 
Thénée. 

Entourée de montagnes à crêtes continues qui lais- 
sent, comme dans l'Irnangué, échapper de leurs flancs 
de belles cascades, cette vallée, d'une étendue immense, 
est fermée au fond par les monts qui séparent le bas- 
sin du Bafing (Sénégal) du bassin du Niger, 

Nous descendons rapidement le flanc du plateau et, 
deux heures après, nous entrons dans le village de 
Douria. De 27 degrés que nous avions sur le plateau, 



A FOUCOUMBA. 9t 

îe thermomètre monte à trente degrés dans la vallée. 

A Dourïa, nous rencontrons Itah, le courrier que, de 
Boké, le docteur a envoyé à TAlmamy. Il s'est acquitté 
de sa tâche, mais non sans flâner en route ; nous n'en 
sommes pas moins heureux de le retrouver, car il 
amène avec lui Mahamadou-Saïdou, conseiller intime 
de l'Almamy Ibrahima Sory, chargé de nous souhaiter 
la bienvenue. 

Mahamadou-Saïdou, qui ne devait se séparer de 
nous qu'en France, nous montra dès le premier jour ce 
qu'il devait être pendant les longs mois que nous avons 
eu à passer ensemble. Intelligent, gai, aimable, aucun 
de ses actes n'a démenti la première impression qu'il 
nous a faite. 

Peut-être aurais-je personnellement à m'en plaindre, 
mais je lui ai rendu la monnaie de sa pièce et je le 
tiens quitte. Pendant cette première soirée, il m'a pro- 
mis spontanément que, dès notre arrivée à Timbo, il 
me marierait. Plus tard, quand je lui ai rappelé cette 
promesse, il m'a dit : 

~ Je suis trop occupé des affaires àa Fouta et de la 
France. 

A mon tour, pendant mon séjour à Paris, lorsqu'il 
m'a demandé pourquoi je lui défendais de regarder 
trop souvent les demoiselles du Louvre, je lui ai ré- 
pondu : 

— Nous n'avons pas le temps. Je suis trop occupé des 
affaires de France et du Fouta. 

Deux heures après avoir quitté Dourïa, nous arrivons 
sur les bords du Thénée, que nous traversons sur un 
pont de cinquante mètres de long et dont la plate- 
forme est faite avec des branches d'arbres, pont plus 
praticable pour les chèvres que pour les hommes. 

Jusqu'à présent, les voyageurs qui nous ont précédés 
au Fouta ont cru que le Thénée était la continuation de 
la Falémée. D'après les renseignements qui nous sont 



92 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

fournis, le Thénée est un affluent du Bafing et n'a au- 
cune ramification avec la Falémée, qui prend sa source 
dans la province de Labé. 

A Dambourïa, où nous passons la journée, nous 
sommes reçus par le chef, qui est justement le frère 
aîné d'Alfa Oumar, Tun de nos interprètes. 

Nous suivons la vallée, qui est très fertile; nous tra- 
versons plusieurs cours d'eau, et, le 23 juin, à midi, 
nous arrivons devant Foucoumba. 

Cette ville, la ville sainte du Fouta, est bâtie au 
pied d'une montagne à crête dentelée qui porte le 
même nom que la ville. C'est dans sa mosquée, la pre- 
mière qui fut construite par les Peulhs conquérants, 
que les Almamys sont sacrés rois du Fouta-Diallon. Le 
chef de la ville a la faveur de poser lui-même le turban 
sur la têle des souverains. 

Comme pour Timbi, il est impossible de juger de 
rétendue de la ville, tellement est épais le rideau de 
feuillage qui l'entoure. Guidés par le fils du chef jus- 
qu'à la demeure qui nous est assignée, nous suivons 
une rue très étroite, embarrassée de roches et si en- 
caissée que nous ne voyons pas une seule case. Après 
dix minutes de marche sous une voûte formée par des 
haies de purguères, nous nous arrêtons devant une tou- 
relle qui sert d'entrée à la propriété que nous devons 
habiter. Je procède à notre installation, et, pendant ce 
temps, Bayol va présenter ses respects à Alfa Mahama- 
dou-Foucoumba, chef de la ville. 

Notre demeure est une dépendance du sous-chef de 
la ville; elle est de forme rectangulaire et divisée en 
deux chambres s'ouvrant sur une vérandah large de 
deux mètres qui fait le tour de la case. C'est dans cette 
maison que logent les Alamamys lorsqu'ils viennent à 
Foucoumba pour leur couronnement. 

Vers le soir, nous allons rendre visite au chef. La 
propriété qu'il habite est remarquable par sa propreté 



A FOUCOUMBA 93 

et sa construction soignée. On entre d'abord dans un 
vaste enclos bien sablé, après avoir traversé deux tou- 
relles où veillent des captifs et où deux chevaux sonl 
attachés ; huit cases, très confortables, sont rangées sur 
une seule ligne. La case du maître est un peu à l'écart, 
et une clôture en roseau la sépare de celles qui servent 
d'habitation aux femmes. 

Alfa Mahamadou-Foucoumba est un vieillard de 
soixante-dix ans au moins, qui porte des lunettes. Rien 
ne se décide dans le Fouta sans qu'il soit consulté, — 
c'est lui-même qui nous l'apprend. Ce chef me fait l'effet 
d'être, en réalité, un rusé diplomate. En prenant congé 
de Son Excellence, nous lui promettons de revenir le 
lendemain, avec la boîte à musique, dont on lui a dit 
beaucoup de bien. 

Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas, dit 
un vieil adage. Le lendemain de notre arrivée, on nous 
fait part d'un événement politique qui contrarie nos 
projets. Une révolution de palais a eu lieu à Timbo : 
l'Almamy Ibrahïma s'est retiré à la campagne et a fait 
place à son compétiteur, l'Almamy Hamadou, qui est 
entré dans la capitale. 

Le docteur Bayol se rend chez le chef pour avoir des 
renseignements exacts. Alfa Mahamadou lui dit que 
l'Almamy Ibrahïma s'est retiré à Donhol-Fella pour 
obéir aux lois du pays, mais qu'il n'en est pas moins le 
chef le plus fort et qu'il ne tardera pas à rentrer dans 
la capitale. 

— Votre arrivée, dit-il, empêchera peut-être la guerre 
d'éclater entre les deux partis, mais il faut attendre un 
peu. 

Bayol manifeste au chef son intention d'écrire aux 
deux Almamys, car ma commission, lui dit-il, concerne 
les deux rois du Fouta. Le chef l'approuve; mais, quand 
les lettres sont écrites, il fait porter immédiatement celle 
qui est adressée à l'Almamy Ibrahïma, puis il déclare 



94 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

inutile d'expédier la lettre pour l'Almamy Hamadou.Le 
docteur charge alors un de nos Peulhs de porter la mis- 
sive, mais celui-ci refuse en disant qu'il ne veut pas 
se faire couper le cou. La situation tend à se compli- 
quer. 

Les choses en étaient là, quand un domestique vint 
nous annoncer l'arrivée d'un blanc. 

— Un blanc? 

Au même instant, je vois venir à moi TEuropéen an- 
noncé. Il porte un pantalon à petits carreaux, une che- 
mise de laine rouge, une ceinture bleue et un casque; 
en outre, il s'abrite sous un parasol. 

— Je me nomme M. Gaboriau, dit-il; vous êtes le 
docteur ? 

J'appelle Bayol. 

Quel était ce blanc? Que venait-il faire au Fouta? 

En prenant un petit verre de chartreuse, il nous mit 
au courant de sa situation. 

Mandataire d'un négociant de Marseille qui, depuis, 
a été nommé vicomte de Sanderval par le roi de Portu- 
gal, M. Gaboriau, en compagnie de deux Européens, 
avait, dès le mois de mars, quitté Boulam, comptoir 
portugais du Rio- Grande, devant se rendre à Timbo 
d'abord, puis à Balibok, pour y installer des comptoirs. 
Il ne s'est donc pas mis seul en route; mais un de ses 
compagnons a été obligé de rentrer à Boulam, et un 
autre, malade, est resté dans le Labé avec la plupart 
des bagages. Quant à lui, avec six hommes, il a, au 
prix des plus grandes fatigues, continué le voyage. 
Ayant appris au village de Kébaly que des blancs 
étaient à Foucomba, il y est venu en toute hâte. Il est 
surpris de ne pas voir avec nous M. Moustier, qui, selon 
ce que les indigènes lui avaient dit, montait à Timbo » 
avec quinze mulets chargés d'or, 

M. Gaboriau voulait partir immédiatement pour 
Timbo. Le docteur le mit au courant de la situation et 



A FOUCOUMBA 95^ 

l'engagea à dîner avec nous. Après s'être fait un peu 
prier, il acceptar, et nous quitta afin de pourvoir à son 
logement. 

Le docteur va voir le chef; au retour, il est triste et 
son visage exprime une grande anxiété. En peu de 
mots , il me raconte ce qui s'est passé. D'un ton des 
plus aimables, le vieux chef lui a dit que, si nous per- 
sistons à vouloir passer par Timbo pour nous rendre à 
Donhol-Fella, il est assez fort pour nous faire attaquer, 
attendu qu'après avoir écrit à Almamy Ibrahïma, c'est 
chez celui-ci qu'il faut aller d'abord. 

Je me disposais à bien dîner, mais je suis furieux de 
ce que ce vieux renard pouvait croire qu'il nous intimi- 
dait, et la colère me coupe l'appétit; ni Bayol, ni moi ne 
pouvons tenir tête à M. Gaboriau, qui, s'étant rendu à 
notre invitation, mange avec un appétit au-dessus de 
tous les éloges. 

M. Gaboriau nous dit qu'il avait envoyé demander au 
chef un gîte pour la nuit, un guide pour le lendemain ; 
que ces demandes ont été bien accueillies et qu'il par- 
tira à la première heure pour Timbo . 

D'autre part, Mahamadou Saïdou nous a assuré que 
le Portonkéy croyant aller à Timbo, sera conduit par son 
guide à Donhol-Fella. Le docteur prévient M. Gaboriau 
qu'on le trompe; mais celui-ci ne tient pas compte de 
l'avis, disant qu'il verra bien si on ne le conduit pas à 
Timbo. 

M. Gaboriau nous rend un grand service en nous don- 
nant un thermomètre, afin de remplacer le dernier qui 
est cassé depuis quelques jours. Il prend congé de nous 
à une heure déjà avancée. Restés seuls, nous consta- 
tons avec peine que les Peulhs de notre escorte, qui 
d'habitude couchent autour de nous, ont déserté et em- 
mené avec eux notre petit domestique Gassimou. Maha- 
madou-Saïdou et Hamadou-Ba sont restés; nos Ouo- 
lofs, enfermés dans leur case, dorment à poings fermés. 



96 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

La situation est évidemment difficile. A tout hasard, 
nous nous couchons la porte ouverte, les armes à notre 
portée; mais nous ne fermons l'œil, ni l'un ni l'autre, 
de toute la nuit. 

M. Gaboriau part de bonne heuf e. Peu de temps après, 
Comba, le Satigué (chef des esclaves) de l'Almamy Ibra- 
hïma, vient, envoyé par son maître, nous dire d'aller 
d'abord à Donhol-Fella, que nous y ferons les affaires 
de la France, et qu'ensuite il nous ferait conduire à 
Timbo. C'était un événement que la venue de Comba, 
car son maître ne l'envoie en mission que dans les cas 
absolument urgents. Alfa Oumar, notre interprète, qui 
avait passé quelques jours dans sa famille, vient nous 
rejoindre. Il a un long entretien avec le chef de la ville, 
qui est revenu à de meilleurs sentiments envers nous ; 
ce qu'il manifeste en disant au docteur qu'il sait main- 
tenant qui nous sommes. Le départ est fixé au surlen- 
demain. 

Voici un cas assez curieux des brusques changements 
de température dans ces latitudes. Par un temps splen- 
dide, à midi, le thermomètre marquait 28o; trois quarts 
d'heure après, au début d'une tornade, il descendait à 
19®, et, à une heure et quart, il baissait encore jusqu'à 
14®. La tornade passée, il remontait un peu, mais ne 
dépassait pas 17o. 

Le 28 juin, à six heures du matin, nous prenons nos 
dispositions pour partir. Si nous n'avons plus rien à 
craindre du chef de Foucoumba, nous avons tout à re- 
douter du parti alfaya. Des bruits d'attaque circulent ; 
au contraire de ce qui s'est passé dans les autres villes, 
où tous les habitants et surtout les femmes assistaient 
à notre départ, la place est déserte. 

Après avoir fait jouer les batteries de nos mousque- 
tons, nous partons en colonne serrée. Le docteur ouvre 
la marche et je la ferme. 

Au lieu de prendre la route de Timbo, nous nous ren- 



A foucoumba 9^ 

dons à DônhOl-Eella par un cîïemin détourné qui con- 
tourne le fello Kourou. Avant de traverser un cours 
d'eau, nous le faisons préalablement éclairer. — G'est 
généralement aux passages des marigots que les noirs 
attaquent les Européens. — Nous couchons à Kongouré 
où nous sommes rejoints par trois hommes qui arrivent 
de Boké et qui nous apportent deux caisses de biscuits, 
moisis, hélas! plus deux litres de cognac. 

Le 29 juin, nous couchons à Foulaïa, où nous per- 
dons une mule et un cheval qui succombent à leurs fa- 
tigues. Le 30 juin, nous traversons le Bafing, qui devient 
plus loin le Sénégal et n'a pas moins de cent vingt mè- 
tres de large, et nous couchons sur sa rive droite au vil- 
lage de Thialéré. Enfin, le {"juillet, après six heures de 
marche, nous arrivons en vue de Donhol-Fella, rési- 
dence de l'Almamy Ibrahïma-Sory. 

Pour donner plus d'éclat à notre entrée, Bayol revêt 
son uniforme; le pavillon est déployé et nous saluons 
l'Almamy d'une décharge de mousqueterie. Mais nous 
en sommes pour nos frais, l'Almamy est absent! Son 
fils Sadou nous souhaite la bienvenue et nous conduit 
vers la case que nous devons habiter. Elle est meublée 
d'un lit européen, sans matelas ni paillasse, et d'un 
autre lit en argile. 

Nous déjeunons; mais on nous annonce que, ren- 
trant de visiter ses loiigans (cultures), l'Almamy vient 
nous voir. Nous allons à sa rencontre et l'entrevue a 
lieu à moitié distance de sa demeure à la nôtre. En- 
touré d'un groupe de cinquante piétons et de quelques 
cavaliers, tous armés, un homme déjà âgé, monté sur 
un cheval noir, s'avance vers nous et nous tend la main. 
G'est l'Almamy Ibrahïma-Sory, chef de la maison des 
Sorya, frère et successeur de l'Almamy Oumar, qui oc- 
cupe le trône du Fouta-Diallon depuis onze ans. Vêtu 
de deux boubous, la tête ceinte du turban royal que 
surmonte un large chapeau de paille, ce vieillard, qui 



n 
i 



98 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

commande sur un territoire aussi grand que la France, 
ne se distingue que par sa grande simplicité et le res- 
pect qu'on lui porte. Sa figure, couleur chocolat, noble 
et douce, est encadrée d'une barbe grise, et un sourire 
aimable plisse ses lèvres. 

Par sept fois, il nous répète le mot toli (entre), et il 
ajoute : 

— Pour vous, le Foula c'est la France. Que Dieu vous 
conserve la santé, ainsi qu'à vos familles et à tous les 
Français ! 

Puis il nous scrre la main, el nous remettons au len- 
demain la réception officielle. 

Enfin, nous voilà rendus au premier terme de notre 
voyage I 



l'aLMAMY IBRAhÏMA-SORY 99 



LALMAMY IBRAHÏVA-SOR Y 



Le 2 juillet, de grand matin, Mahamadou-Saïdou 
nous prévient que l'Almamy est à notre disposition, 
Bayol se met en tenue, je revêts un costume neuf des- 
tiné aux visites officielles, et tout notre personnel fait 
également des frais de toilette. 

L'Almamy nous reçoit dans la case qui lui sert à la 
fois de chambre à coucher et de salle d'audience. 
Quoique abritant un souverain, cette case est aussi mo- 
deste que ïa dernière du village : le lit de l'Almamy, qui 
a été mis à la disposition du docteur, est remplacé par 
quelques nattes étendues sur le sol; dix-sept fusils, à 
pierre ou à piston, sont appuyés contre la muraille; çà 
et là sont accrochés à des chevilles de bois arcs, car- 
quois, sacs de voyage, couteaux, ciseaux, lunettes : ces 
derniers objets sont logés dans des gaines en cuir, rete- 
nues par un cordon. Devant la couche se trouve le 
foyer, où brûlent deux énormes bûches qui enfument la 
case. 



Î'OO A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

L'Almamy est nonchalamment assis sur une peau de 
mouton, près de la porte d'entrée; comme la veille, il 
€st vêtu très simplement. Chacun, en entrant, serre la 
main au souverain et échange des comphments. 

Deux escabeaux nous sont offerts. 

Après des salutations et des compliments de la part 
du chef des Français, du gouverneur du Sénégal, etc., 
Bayol expose à l'AImamy le but de notre voyage et lui 
remet les lettres de présentation, une lettre du Tamsir 
(chef de la religion musulmane à Saint-Louis), et une 
de Youra, roi des Nallous. L'Almamy demande ses lu- 
nettes, qui lui sont remises par un aide de camp, en 
essuie les verres avec un coin de son boubou, les pose 
sur son nez, lit les adresses des lettres et dit : 

— On n'y voit pas clair, sortons! 

Nous nous installons sur la petite terrasse qui est 
devant la case; l'AImamy s'assied sur une couverture, 
nous en faisons autant, et l'assistance, au nombre de 
soixante hommes environ, prend place, notre escorte 
derrière nous, les Peulhs à droite et à gauche du roi. 

L'Almamy, qui a Torgane très doux, lit à haute voix 
toutes les lettres, et, la lecture terminée, exprime sa sa- 
tisfaction par le mot gonga (très bien) ! Puis il fait une 
prière, répétée par toute l'assistance, afin que Dieu con- 
serve nos jours et accorde ses faveurs à tous les bons 
hommes de France et aux musulmans de Saint-Louis. 

Cette scène se passe dans une vaste cour plantée d'o- 
rangers et entourée de douze cases où habite la famille 
de l'AImamy. Au-dessus du toit arrondi de ces cases se 
profilent les montagnes qui ferment le paysage. 

Nous prenons congé de l'AImamy, et presque toute 
l'assistance, guidée par la curiosité, nous suit jusqu'à 
notre demeure. A peine sommes-nous rentrés que nous 
recevons, de la part de l'AImamy, un bœuf vivant et du 
riz brut pour nos hommes; des calebasses de riz cuit, 



l'almamy ibrahïma-sory iQû 

du lait caillé et des sauces assais<)niiées pour notre dé- 
jeuner. 

Pendant le reste du jour, nous recevons de nom- 
breuses visites; nous ne sommes pas seuls un instant. 
Pour soutenir la réputation des Français, nous avon?^ 
toujours le sourire sur les lèvres. 

A la nuit, Mahamadoa-Saïdou et Hamadou-Ba, qui 
ont eu un long entretien avec l'Almamy, nous appren- 
nent que nous lui avons fait une excellente impression. 
11 trouve que nous sommes plus aimables que les An- 
glais et est tout disposé à passer un traité de commerce 
avec la France. En somme, c'est une bonne journée pour 
nous et nous sommes dans des dispositions d'autant 
plus agréables que la tejnpérature n'a pas dépassé 
28 degrés. 

Le lendemain, dès le matin, Bayol tient, devant l'Al- 
mamy et les notables, un long palabre politique, agri- 
cole et commercial, qui est religieusement écouté. On 
discute la teneur du traité; Bayol en fait immédiate- 
ment la rédaction, notre scribe arabe le traduit et Ha- 
madou-Ba va le présenter à FAlmamy. Il revient l'air 
satisfait et nous dit : 

— ■ Ça y est. Après avoir lu attentivement, FAlmamy 
a trouvé très bien tous les articles, et il m'a chargé 
de dire qu'il envoyait un boeuf et du riz pour votre 
dîner. 

Nous décidons de faire immédiatement notre cadeau, 
mais Mahamadou-Saïdou, le grand ordonnateur, nous 
prévient qu'il faut attendre la nuit pour nous rendre 
chez l'Almamy. A huit heures du soir, Mahamadou- 
Saïdou vient nous cherclier. La nuit est complètement 
noire, pas une étoile ne brille ; je veux allumer la lan- 
terne ; mais Mahamadou s'y oppose, disant qu'il ne 
faut pas que les hommes du pays nous voient. Maha- 
madou-Saïdou ouvre la mar che, suivi de Bayol, qui 
précède trois hommes portant le cadeau ; nous sommes 



102 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

les derniers, Hamadou-Ba et moi. Il fait tellement noir 
que l'on ne voit pas à dix pas ; la pluie qui a tombé 
toute la journée a laissé çà et là des flanques d'eau, où 
nous pataugeons tout à notre aise. Façon bizarre de 
présenter un cadeau à un monarque ! Il paraît que 
c'est l'habitude dans tout le Soudan. 

Sans avoir échangé une parole, nous arrivons chez 
l'Almamy. Il est accroupi près du foyer fumeux et, 
éclairé par une grosse chandelle de cire, il 'lit des 
prières. Mahamadou-Saïdou s'assure que personne ne 
nous observe et ferme soigneusement la porte, 

Bayol débute par un speech de circonstance et dit à 
TAlmamy que ce n'est pas un cadeau que lui fait la na- 
tion française, mais un simple kola. Il parle de nos 
misères, insiste sur les difficultés de la route, qui nous 
ont empêchés d'apporter davantage ; il expose, en un 
mot, tout ce que Ton peut dire, quand, donnant peu, on 
veut paraître donner beaucoup. Les Anglais ont fait, 
avant nous, un cadeau magnifique ; il faut soutenir la 
concurrence. 

C'est] la deuxième fois qu il est question du kola. 
Avant d'aller plus loin, quelques explications sur ce 
fruit ne seront pas inutiles. 

La noix de kola est le fruit du kolatier, arbuste 
qui ressemble à l'oranger par la forme et par le feuil- 
lage. 

^La noix de kola'est blanche ou rouge, grosse comme 
une châtaigne, avec laquelle elle a beaucoup de res- 
semblance; elle possède des qualités excitantes remar- 
quables. Très estimée des noirs, pour qui elle est une 
friandise, elle trompe la faim^ fait oublier la fatigue, 
chasse le sommeil et a la propriété de faire trouver 
bonnes les eaux saumâtres. De plus, les noirs lui ac- 
cordent de grandes qualités fébrifuges. Quand on en 
mâche la chair, ferme comme celle du marron, on 
éprouve d'abord un goût d'amertume qui se change en- 



l'almamy ibrahïma-sory 103 

suite en un goût agréable et laisse une grande fraîcheur 
dans la bouche. 

Le kolatier pousse surtout dans la partie de l'Afrique 
occidentale, dite les rivières du Sud, au Fouta, vers les 
sources du Niger ; il produit indistinctement des fruits 
blancs et rouges, mais le blanc est surtout recherché. 

Dans le cérémonial noir, le kola joue un grand rôle. 
Offrir un kola blanc à quelqu'un est la plus grande 
marque de sympathie qu'on puisse lui donner. 

Lorsque deux souverains noirs veulent entrer en né- 
gociations, ils les font généralement précéder de l'envoi 
réciproque d'un kola blanc. C'est pourquoi le docteur 
dit à l'Almamy: ce n'est pas un cadeau, mais un 
simple kola. 

Sur les bord du Sénégal, où le kolatier ne vient pas, 
le kola, communément appelé gourou dans toute la 
Sénégambie, est très recherché de la population et 
atteint quelquefois le prix de 75 c. et 1 fr. la pièce. 

Cela dit, revenons à l'Almamy et à nos cadeaux. 

Nous débutons par la boîte à musique, je la mets en 
mouvement et c'est aux sons de plusieurs airs d'opé- 
rette que nous développons nos trésors devant notre 
royal auditeur. Articles de Paris, bijoux de pacotille, 
écharpes, soieries, burnous, coutellerie, sabres, etc., 
tout lui est présenté, article par article. Pendant que, 
les yeux brûlés par la fumée qui a envahi la case, je re- 
monte la serinette, Bayol, ainsi que font les commis 
voyageurs, fait valoir les marchandises. 

Il est onze heures quand nous prenons congé de 
l'Almamy. Je n'en suis vraiment pas fâché, car l'atmo- 
sphère enfumée que nous respirons depuis trois heures 
est insupportable. 

Dans l'après-midi du 4, Mahamadou-Saïdou vient 
nous annoncer que les courriers envoyés par son maître 
à l'Almamy Hamadou et aux hommes importants du 



104 A TRAVERS LE FOUTA-DJALLQN 

pays sont rentrés ; que tous ont accepté le traité avec la 
France et qu'il sera signé le lendemain. 

Enfin, nos efforts ont réussi. 11 est évident que nos 
causeries à travers les pays nous ont précédés près des 
grands du Fouta et qu'iils sont fl^és sur nos intentions 
pacifiques. 

La disette affame le pays. Comment un territoire 
aus^i fertile que le Fouta peut-ii manquer de vivres ? 
On me dit que la récolte dernière n'a pas été très 
bonne et, de plus, que l'armée réunie par l'Almamy 
Ibrahïma dans ces parages pendant la saison sèche a 
mangé une partie des provisions; il faut au moins 
quinze jours pour que le maïs soit mûr. Heureusement 
que l'Almamy nous a envoyé du riz en quantité suffi- 
sante pour faire deux rations, sans quoi nos hommes 
n'auraient rien mangé. A n'importe quel prix, on ne 
peut se procurer du riz ou du maïs. Aussi décidons-nous 
que nous renverrons à Boké les Kraomans et les Lan- 
doumans qui n'ont été engagés que pour aller jusqu'à 
Timbo. Cela nous fera toujours vingt-cinq bouches de 
moins à nourrir. 

Le 5 juillet, à huit heures du matin, nous nous ren- 
dons à la case royale où l'Almamy Ibrahïma-Sory 
signe pour lui et les siens le traité, fait en triple expé- 
dition et rédigé en français et en arabe. Le docteur 
Bayol, Hamadou-Ba, Alfa Oumarou et moi, nous le si- 
gnons également. Il ne manque plus que la signature 
de l'Almamy Hamadou, qui sera apposée dans quelques 
jours. 

De retour à notre domicile, nous procédons au ren- 
voi des bouches inutiles. Chacun des hommes que nous 
licerjcions reçoit un bon à toucher sur Boké pour les 
appointements dus. 

Jusqu'au 11 juiUet,jour de notre départ pour Timbo, 
nos journées se ressemblent à peu près toutes. Nous 
allons quotidiennement, matin eit goir, faire visite à 



L ALMAMY IBRAHÏMA-^ORY 105 

rAlmamy, qui paraît se plaire en notre société. Comme 
marque de sympathie il fait planter, devant la mosquée 
du village, deux orangers qui portent nos noms et qui 
sont destinés à rappeler notre venue dans le pays. Nos 
entretiens avec l'Almamy roulent presque toujours sur 
la grandeur de la France, sur notre civilisation, notre 
industrie, etc. Chaque fois que nous lui vantons l'excel- 
lence de notre outillage, de nos chemins de fer, de nos 
navires, etc., il nous demande si toutes ces choses ont été 
inventées par les Arabes et depuis combien de temp& 
nous les avons. 

Le docteur donne un drapeau français à l'Almamy, 
qui pour marquer sa satisfaction nous dit : 

— Je vais faire écrire dessus des versets du Koran et 
je le porterai toujours à la guerre. 

Le temps que nous ne passons pas en visites est con- 
sacré à en recevoir ou à prendre des notes. Malheu- 
reusement, des enfants, sans doute, ont volé notre 
unique thermomètre et je ne puis plus établir la tempé- 
rature qu^à l'estime. Je ressens de nouveau les atteintes 
de la fièvre, j'ai des accès assez violents qui durent de 
"trois à quatre jours et me laissent une grande courba- 
ture; je conserve même des douleurs persistantes au 
foie. 

Un enfant de Timbo, venu à Donhol-Fella tout 
exprès pour nous voir, nous donne des nouvelles de 
M. Gaboriau. Il est malade, ne veut recevoir personne, 
et trouve difflcileraent à manger. 

Parmi les gens de qualité qui nous honorent de leur 
visite se trouvent beaucoup de parents de l'Almamy. Un 
de ses frères, excellent cavalier, nous montre que, si 
les chevaux ne sont pas communs au Fouta, du moins 
ceux qu'il y a reçoivent des soins tout particuliers, et je 
ne suis pas éloigné de croire que le dressage se pra- 
tique au Fouta comme ailleurs. Pour obtenir que la 



Î06 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

boîte à musique joue la Polka du Colonel, ce gentil- 
homme peulh, qui monte un superbe cheval, lui fait 
exécuter des voltes comme l'on en voit faire dans les 
cirques. Subissant la pression des jambes, le cheval se 
met à genoux, compte, valse, fait le beau, etc., enfin 
un exercice de haute école, qui se termine par une 
charge à fond de train. 

La fille aînée de l'Almamy est venue également nous 
voir. Cette jeune femme, de vingt-deux ans, est mariée 
à un prince Alfaya. Modi Abdoulaye. En visite chez son 
père, elle a profité de l'occasion pour faire notre con- 
naissance. Il faut croire que l'impression que nous avons 
faite sur cette princesse est excellente, car ses visites 
deviennent fréquentes. Je n'en suis pas contrarié ; — 
elle est charmante. La princesse Mariama (Marie) est ce 
que nous appellerions une boulotte, qui, au contraire 
de toutes les femmes du pays, qu'accompagne toujours 
une odeur de graisse rance, exhale un parfum de musc 
assez pénétrant. Il n'y a qu'une chose désagréable chez 
elle, c'est qu'elle chique du tabac à priser; ce n'est pas 
propre. Sa qualité de fille aînée de l'Almamy lui donne 
des prérogatives que le commun des mortels se garde- 
rait tien de critiquer; aussi, ne se gêne-t-elle pas 
avec nous, elle s'assied volontiers sur nos lits et se 
plaît à comparer la blancheur de nos bras au bistre des 
siens. Pour nous montrer ses talents chorégraphiques, 
■elle esquisse même un pas de danse d'une certaine élé- 
gance. Nous lui faisons cadeau de bijoux faux, brace- 
lets, épingles, colliers arabes, etc., dont j'orne moi- 
même son front et sa poitrine ; ce qui ne semble point 
ui déplaire, car elle se trémousse de plaisir, et rit aux 
éclats. Enfin dans sa reconnaissance, dès qu'elle apprend 
que je suis malade et que je me suis retiré dans une 
case inhabitée pour goûter un peu de repos, elle vient, 
en compagnie d'une suivante, s'informer de l'état de ma 



l'aLMAMY IBRAHÏMA-SORY 107 

santé et, pour chasser la fièvre, elle me masse elle- 
même avec empressement. Les mœurs de la bonne 
société peulh sont parfois bizarres ; mais, à coup sûr, 
elles sont pleines de déférence et d'égards pour les 
étrangers de distinction. 



108 A TRAVERS LE F0UTA-DIALI*ON 



XI 



TIMBO 



Laissant le gros de nos bai^ages sous la garde de 
quelques hommes, le 11 juillet, avec Mahamadou- 
Saïdou et notre escorte, réduite à trente trois-hommes, 
nous partons pour Timbo. 

En une étape de vingt-quatre kilomètres, nous fran - 
chissons une suite d'ondulations de terrain, de bas- 
fonds inondés, de ruisseaux débordés, nous traversons 
le grand village de Saréboval, et nous arrivons à Soko- 
toro, résidence princière située àl'ouest de Donhol-Fella, 
sur la route de Timbo. 

C'est dans un charmant vallon, formé par une chaîne 
de petites montagnes développées en forme d'arc, à 
une faible distance du Bafing qui en représente la 
corde, que Sokotoro est bâti. Ce village frais et coquet, 
où les orangers abondent, était la résidence favorite de 
feu l'Almamy Oumar. C'est là que ce souverain reçut les 
voyageurs français Hecquart et Lambert. En arrivant. 



TIMBO' 109 

DOUB faisons halte sur une place entourée d'une doubla 
ligne d'orangers, au milieu de laquelle est dessiné u 
^and carré, formé de pieux en bois de quarante centi- 
mètreâ de hauteur. C'est sur celte place, parait- il, que 
l'Almamy Oumar rendait la justice. 

Sokotoro appartient aujourd'hui à Alfa Mahaniadou- 
Paté, fils aîné de l'Almamy Oumar. Il est absent, mais 
un noir, envoyé par lui, nous annonce que nous le ver- 
rons le Jendemamà Kobilato où il surveille ses cultures. 
Nous nous installons et, immédiatement, la population 
du village envahit notre demeure : c'est la règle. 

Nous passons la soirée en compagnie de six forge- 
rons qui, dit-on, sont les plus habiles du pays. Ces 
hommes qui ont appartenu à l'Almamy Oumar sont 
maintenant la propriété de Mahamadou-Paté. La con- 
versation roule sur les métaux, le fer et l'or ; ils] nous 
racontent que le précieux métal se trouve dans les 
environs, où jadis on l'a exploité, mais que les Alma- 
mys ont fait combler les puits et ont interdir|de le 
rechercher, parce que les habitants négligeaient leurs 
cultures. Voilà une marque de haute sagesse. Entre 
temps, le griot Woppa, premier chanteur de Mahama- 
dou-Paté, nous régale de quelques-unes de ses 
compositions, qu'il joue sur la guitare indigène. Elles ne 
manquent pas de goût et accusent chez cet hom me u n 
certain sens musical. 

La muraille intérieure de notre case est illustrée de 
dessins d'une naïveté toute primitive... On dirait 
l'œuvre d'un enfant de six ans. 

Vingt minutes après avoir quitté Sokotoro, dès le 
matin du 12 juillet, nous arrivons sur la rive droite du 
Bafing ; nous passons ce fleuve à l'aide d'une grande pi- 
i rogue qui, depuis vingt ans, sert à cet usage et à 
f dix heures nous sommes en vue de Kobilato. 
\ Nous annonçons notre arrivée par une salve de cin- 
; quante coups de feu et, quelques minutes après, nous 



110 A TRAVERS LE FODTA-DIALLON 

sommes en présence d'Alfa Mahamadou-Paté. L'héri- 
tier dii trône des Sorya est entouré d'hommes armés et 
de ses griots, qui chantent à tue-tête. En peu de mots, 
il nous assure de son dévouement aux Français qu'il 
aime beaucoup. 

— J'étais enfant, dit-il, quand Hecquart est venu voir 
mon père : j'ai encore la lettre qu'il lui écrivit lors de 
son retour au Sénégal; je me rappelle bien mieux Lam- 
bert, j'avais alors dix-sept ans; c'était un bon garçon. 
Le cheval qu'il envoya à mon père vécut douze ans, j'en 
ai conservé le harnachement. 

Voilà la case que vous allez habiter, il n'y en a pas 
de meilleure ici; c'est celle où couche l'Almamy, quand 
il vaàTimbo. Reposez-vous et tantôt nous causerons. 

Effectivement, dans l'après-midi, Alfa-Mahamadou- 
Paté vient avec une suite nombreuse . Il est très content 
du traité signé par son oncle et demande à y apposer sa 
signature. Il nous annonce qu'il vient de faire tuer 
deux bœufs pour nos besoins et nous prie de passer la 
journée du lendemain chez lui, car il a encore trois 
bœufs qui nous sont destinés. Bayol objecte que l'on 
nous attend à Timbo, mais Mahamadou-Paté répond 
que ce n'est pas là un obstacle et qu'il va faire prévenir 
l'Almamy Mahamadou. Ordonnant à sa suite de le laisser 
seul, Mahamadou reste avec nous et reçoit le cadeau 
qui lui est destiné, cadeau qui paraît lui faire un grand 
plaisir. 

Avant la nuit, et comme Bayol est indisposé, je me 
rends seul chez le prince qui me reçoit trè s amicale- 
ment. C'est unjoyeux compère, amateur de grivoiseries. 
Notre conversation, très décousue, roule un peu sur 
tout, même sur la question religieuse, dans laquelle 
nous ne sommes pas d'abord du même avis. 

Je me garde bien de contrarier ses convictions. 

Alfa Mahamadou-Paté est un bel homme : ses larges 
épaules portent une tête expressive ; ses traits, un peu 



TIMBO llî 

forts, sont réguliers; sa chevelure est nattée et il porte 
un chapeau du pays par-dessus une calotte blanche. 

Mahamadou-Saïdou, avec le pittoresque que mettent 
les noirs dans leurs récits, nous raconte sur Mahamadou- 
Paté des épisodes qui donnent à réfléchir sur son 
apparence débonnaire. 

— Mahamadou-Paté, me raconte Saïdou, est le fils 
aîné de l'Almamy Oumar et l'un des hommes les plus 
riches du Fouta ; c'est un bon garçon qui aime beau- 
coup les pauvres. Quand son père mourut, il prit tout 
son héritage, or et captifs, Sokotoro, Nénéya, Hélélya 
et d'autre foulassos situés de l'autre côté de Timbo ; il 
laissa cependant quelques foulassos à ses frères. Mais 
ceux-ci n'étaient pas contents de Mahamadou, qui gar- 
dait tout l'or et tous les captifs. Modi Abdoulaye, qui est 
son frère de même père et de même mère, n'osait rien 
dire ; mais Ibrahïma-Sory et Boubakar-Biro, qui sont 
fils d'une autre mère, n'étaient pas contents et disaient 
que Mahamadou devait partager avec eux; Mahamadou 
voulait tout garder et, pour n'être pas inquiété à ce 
sujet, il invita Ibraïma, qui était aussi un bon garçon, 
à venir manger le riz avec lui. 

— Ibrahïma, salamalécom ! 

— Malécom salam, Mahamadou ! 

Tu vas bien ? Moi aussi, et ils mangèrent ensemble- 
Mais Mahamadou-Paté avec donné l'ordre à ses captifs 
de tuer son frère pendant qu'il mangerait. Les captifs 
frappèrent Ibrahïma avec des bâtons jusqu'à ce qu'il 
fût mort. Gomme Ibrahïma était grand marabout, on ne 
lui coupa pas le cou, parce que le fer n'entaine pas la 
peau des marabouts. Quand l'Almamy Ibrahïma-Sory 
apprit que Mahamadou avait fait tuer son frère, il 
donna ordre de l'arrêter pour le tuer aussi; mais Maha- 
madou-Paté se sauva. Alors tous les chefs du Fouta, 
tous les bons hommes du pays vinrent à Timbo pour 
dire à l'Almamy de pardonner à Mahamadou. Almamy 



Î12 A TRAVERS LE FODTA-DIALLON 

ne voulait pas, mais tous les chefs embrassèrent la terre 
et Almamy pardonna. Mahamadou-Paté, qui s'était 
sauvé à Labé, revint à Sokotoro et tout fut oublié. 

— Mais, demandai-je, Mahamadou partagea-t-il les 
captifs et l'or avec ses frères ? 

— Non, il a tout gardé et on n'ose rien lui dire, 
parce qu'il est trop brave ; et puis, c'est un bon garçon 
que les hommes du Fouta aiment trop l 

Une autre fois encore, il a tué un homme du Labé, 
qui avait trop regardé une de ses femmes. Le chef de 
Labé voulait qu'on tue Mahamadou, mais Almamy a 
dit qu'on ne pouvait pas tuer un homme qui avait pris 
onze villages. Aussi Mahamadou-Paté ne va iamais à 
Labé, parce qu'on lui ferait son affaire. 

Le foulasso de Kobilato est contigu à deux autres 
appelés Nénéya {maison de maman) et Helélya. Ces trois 
résidences, d'une étendue considérable, où les cultures 
sont magnifiques, attestent la grande fortune du pro- 
priétaire. Mahamadou-Paté ne passe que la journée à 
Kobilato ; le soir, il va coucher à Nénéya, propriété 
qu'il affectionne beaucoup. 

Pendant la seconde journée que nous passons à Kobi- 
lato, Bayol souffre beaucoup de la fièvre; néanmoins, 
il faut recevoir les visiteurs et remplir divers devoirs 
de convenance. Néné (maman) Omou, la mère de 
Mahamadou-Paté, qui habite une propriété voisine, 
envoie un homme de sa maison pour nous présenter 
ses respects, Bayol expédie à cette reine notre sergent 
BagnicetMahamadi-Bayla pour lui rendre sa politesse. 

Le jeudi 14 juillet, quoique levés de très bonne 
heure, nous ne quittons Kobilato qu'à dix heures. 
Mahamadou-Paté, qui ne me semble pas matinal, s'est 
fait attendre; il s'excuse, prétextant une forte migraine. 
Quand on est en retard, on trouve toujours une excuse. 
Avant de nous séparer, il nous fait promettre qu'au 
retour nous passerons chez lui. 



TIMBO lt3 

Pendant que je suis la route de Timbo, Bayol s'en 
écarte un peu et va faire une visite à Néné Omou ; peu 
après, il rejoint la caravane. Nous gravissons, par un 
chemin des plus mauvais, le flanc du fello Hélélya. 
Arrivés au col du même nom, nous admirons la belle 
vallée de Timbo, qui se développe devant nous. Seule- 
ment, de ce point, on ne peut juger de l'étendue de la 
capitale du Fouta ; un pli de terrain la masque en 
partie et on ne voit que quelques cases et la mosquée, 
qui se détachent sur la masse des arbres du cimetière. 

Nous descendons le revers de la montagne et nous 
faisons halte à la porte delà ville. Bayol revêt son uni- 
forme, nous nous formons en ordre et, comme nous 
l'avons fait à Donhol-Fella, nous saluons l'Almamy 
Hamadou par un feu de salve ; Dimba-Kassé chante de 
toute la force de ses poumons, et nous faisons notre 
entrée dans la ville. Il est midi, un soleil magnifique 
— le soleil des tropiques — déverse des flots de lumière 
sur le pavillon français qui flotte en tête de nofre petite 
troupe. 

Attirée par la fusillade, la foule se presse sur notre 
passage. Nous avons la satisfaction de serrer la maîQ 
à M. Gaboriau, qui, malgré la fièvre, est venu au-devant 
de ses compatriotes. 

Sous les regards curieux d'une foule silencieuse, en 
quelques minutes nous arrivons à la demeure qui nous 
est destinée. 

Mahamadou-Saïdou et Hamadou-Ba vont, de notre 
part, saluer l'Almamy Hamadou et lui demander s'il 
peut nous recevoir. Peu d'instants après ils reviennent 
et nous annoncent que nous pouvons faire notre visite 
officielle. 

— Almamy Hamadou a cru, dit Hamadou-Ba, en 
entendant les coups de fusil, que c'était Almamy 
Ibrahïma-Sory qui venait l'attaquer et il avait fait seller 
son cheval pour se sauver plus vite. Je lui ai dit : N'aie 

8 



114 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

pas peur, ça n'est pas pour aitaquatîon ! La poudre a 
parlé pour ton honneur! 

Nous nous rendons immédiatement au palais de l'Al- 
mamy. 

Ce n'est qu'après avoir traversé un corps *de garde, 
qui s'ouvre sur la rue, et puis deux tours qui séparent 
des cours où veillent des captifs, que nous arrivons à la 
ca.se royale. Ni plus ni moins luxueuse que les autres 
cases, elle est très propre et n'a de remarquable que la 
porte qui est ornementée d'arabesques. Un lit en bois 
detchiéké en constitue tout l'ameublement. 

L'Almamy Hamadou est un homme de quarante ans 
environ. Sa figure d'un noir mat exprime la mélancolie; 
son regard, qui se porte sur moi et sur notre suite, 
semble inquiet. Après les salutations d'usage, le doc- 
teur lui expose le but de notre voyage, fait un palabre 
sur l'utilité du traité et les avantages que les Foulahs 
en retireront. L'Almamy écoute attentivement, mais ne 
répond pas grand'chose. Nous lui annonçons que nous 
le reverrons dans la soirée et nous prenons congé. 
Somme toute, entrevue froide. D'un commun avis, nous 
estimons que l'Almamy Hamadou est un peureux 
qui sent très bien la supériorité de son compétiteur 
Sorya. 

En quittant la case royale, nous allons faire une visite 
à notre compatriote, logé à côté de nous. M. Gaboriau 
a la fièvre depuis son entrée à Timbo, qui date de qua- 
torze jours ; il est très fatigué et a mauvaise mine. Ra- 
pidement, il nous met au courant des ennuis qu'il sup- 
porte depuis son arrivée. 

Afin de célébrer la fête de notre nation, M. Gaboriau 
nous ofTre un petit verre d'extrait de menthe Riclès, la 
seule boisson dont il ait encore un flacon à demi 
consommé. 

Après un repas modeste, car on nous a volé notre 



TIMBO 115 

provision de viande, nous retournons chez l'Almamy, 
chargés des cadeaux qui lui sont destinés. 

Hamadou est surpris des richesses que nous lui don- 
nons et ne peut dissimuler son contentement. Moins 
réservé que tantôt, il nous avoue qu'il n'a jamais vu 
d'aussi belles choses. Battant le fer pendant qu'il est 
chaud, nous lui présentons le traité qu'il signe pour lui 
et les siens. 

A l'heure où Paris illuminé resplendit de clartés, à 
l'heure où la foule se presse pour admirer le feu d'arti- 
fice, le jour où la France entière célèbre la grande fête 
républicaine, le jeudi 14 juillet 1881, le Fouta-Diallon 
tout entier est à jamais placé sous le protectorat de la 
France! et, pour me servir de l'expression pittoresque 
de Mahamadou-Saïdou, maintenant Français et Fou- 
lahs, c'est même père et même mère I 

Pour complaire à l'Almamy Hamadou, nous passons 
la journée du 15 juillet à Timbo, mais c'est bien à 
contre-cœur et par déférence pour ce monarque : notre 
logement est si misérable que nous le quitterions sans 
regrets. Toute la nuit, nous avons été mouillés par l'a- 
verse qui n'a pas cessé et, à chaque instant, il a fallu 
changer nos lits de place. Non, la case des ambassa- 
deurs ne brille pas par le confortable. Heureusement 
que nous n'y passerons plus qu'une nuit. 

Bayol a la fièvre et reste couché presque toute la 
journée. 

C'est dans la plaine qui s'étend devant Timbo, près 
d'une source appelée ^oitndow-Balleïa, que l'observateur 
peut voir celte ville dans son ensemble. Bâtie au pied 
d'une montagne à deux sommets appelés le grand et le 
petit Hélélya, la capitale du Fouta s'étend de l'est à 
l'ouest et n'a guère plus d'un kilomètre de longueur. 
Cette ville, que l'on nous avait décrite comme une cité 
considérable, possède à peine trois cents cases et ne 
compte peut-être pas mille cinq cents habitants; encore 



IIÔ A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

pour la plupart, en cette saison, sont-ils dans leurs fou r- 
lassos. Timbo ne peut pas s'agrandir, car n'ont droit de 
cité que les fils des fondateurs. 

Je rentre en ville et je parcours les deux plus grandes 
rues dans le sens de ,1a longueur et de la largeur. 
Montre en main, je mets quatorze minutes pour par- 
courir la ville de l'ouest à l'est, et cinq minutes du nord 
au sud. Les [palais des deux jAlmamj's, ceux de Modi 
Diogo, de Modi Maka, la mosquée et le cimetière occu- 
pent plus d'un tiers de la superficie de la cité. 

Mahamadou-Saïdou, qui me sert de cicérone, me fait 
visiter le ^palais de l'Almamy Ibrahïma et ses dépen- 
dances. La propriété royale forme un grand polygone 
irrégulier, clos par un mur en terre aue préserve de la 
pluie un petit toit en chaume. 

Deux entrées; l'une grande et l'autre petite, donnent 
accès dans l'intérieur, La grande entrée s'ouvre sur 
une place où l'on remarque la façade de trois autres 
maisons de notables. Le vestibule est une case rectan- 
gulaire, percée au milieu [d'une porte où l'on peut 
passera cheval. A droite et à gauche, ce bâtiment est 
divisé en chambres plafonnées par des bambous artis- 
tement entre-croisés, où veillent les captifs. Le toit en 
chaume de ce corps de logis déborde sur la façade et 
forme une vérandah de deux mètres de large, où les 
oisifs se réunissent pour causer. La petite entrée est 
formée simplement par une tourelle qui s'ouvre sur 
une rue latérale. 

La case royale est isolée du reste de la propriété 
par une palissade en chaume, qui ne permet pas aux 
étrangers de voir les dépendances. De forme circulaire, 
comme toutes celles du pays, cette case ne se fait 
remarquer que par sa construction très soignée ; elle 
est percée de quatre ouvertures, très basses, fermées 
par des panneaux en bois de thiêli (bois rouge). Un lit 
très bas, fait de ce bois, est le seul meuble qui décore 



TIMBO 



Î17 



rintérieur. La charpente est faite de bambous choisis, si 
rapprochés les uns des autres que l'on ne peut voir le 
chaume de la couverture. Quant au toit, il est d'une 
épaisseur remarquable et,, au lieu d'être uni comme 
ceux des autres cases, il est formé de paillons super- 
posés. 

Douze cases ordinaires, où habite la famille, et un 
grand jardin, ombragé d'orangers, de citronniers, de 
papayers et de bananiers, complètent la résidence 
royale de l'Almamy Ibrahïma-Sory. 

L'ébénisteriepeulh mérite certainement une mention, 
si l'on tient compte de ce que ces panneaux de porte 
très soignés, ces lits supportés par de petites colonnes 
fort bien tournées ne sont exécutés qu'à l'aide d'une 
hachette. 

La mosquée, aussi grande que celle de Foucoumba, 
est moins ancienne. C'est la seconde qui ait été cons- 
truite au Foula. Quelques orangers, dont les fruits sont 
destinés aux passants, ornent la place. A côté, une 
petite case en paille où on lave les cadavres sert d'en- 
trée au cimetière. C'est un épais fourré où s'élèvent des 
arbres de toute beauté. On n'y entre que pour les inhu- 
mations et jamais on n'y coupe de bois. Sans aucune 
clôture, ce champ du repos, où sans crainte les oiseaux 
installent leurs nids, est entouré par une allée qui est 
bordée de plates-bandes sur lesquelles poussent les 
rares fleurs du pays. En rentrant chez nous, Mahama- 
dou-Saïdou m'indique les deux ballons qui surplombent 
Timbo et me dit : 

— Tu vois? quand petit Héléya sera aussi haut que 
grand Héléya, Alfaya sera aussi fort que Sorya. 

Si j'en crois Mahamadou-Saïdou, qui paraît assez con- 
naître l'histoire des Peulhs, la capitale du Fouta, avant, 
l'envahissement des Peulhs, était habitée par les Dia- 
lon'ké (hommes du Dialo), possesseurs du sol, et s'appe- 
lait Gongovie (grandes maisons). Il n'y aurait pas plus 



118 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

de 127 ans que les Peulhs envahisseurs ont changé le 
nom de cette ville en celui de Timbo, qui, dit-on, 
signifie terme et indiquerait que les Peulhs croyaient 
limiter leurs conquêtes à cette ville. D'aucuns assurent 
que Timbo serait le nom d'un ruisseau, connu seule- 
ment des Almamys, où, avant d'entreprendre une 
guerre, ils iraient faire des ablutions pour que Dieu fût 
propice à leurs armes. 

Depuis que la ville de Timbo existe sous ce nom, elle 
aurait, paraît-il, été brûlée plusieurs fois pendant des 
guerres internationales et pendant les guerres civiles 
des deux partis qui divisent le pays. 

Le 16 juillet, nous quittons Timbo. Bayol, toujours 
souffrant, retourne a Donhol-Fella, en passant par 
Sokotoro. Je me sépare de mon compagnon pour 
quelques jours; avec quatre hommes et le petit Hami- 
dou-Nagué pour guide, |je vais chez Modi Diogo, qui 
habite à Eriko. 

Mon petit guide est un enfant de onze ans, bien amu- 
sant ; très proprement vêtu de deux petits boubous, il 
porte sous le bras droit un petit sac à provisions en 
peau de mouton ; il est coiffé d'un chapeau de paille 
qu'il pose de côté, et en marchant il se cabre comme 
un guerrier. 

Je franchis, dans la direction du N.-N.-E., une suite 
d'ondulations qui forment de petites vallées arrosées 
par des ruisseaux et en partie couvertes de cultures. 
Au-delà du tiangol Saman, affluent assez important du 
Bafing, je m'élève rapidement et franchis la croupe du 
fello Saman, qui a 250 mètres d'élévation au-dessus de 
la vallée. Au sommet, le sentier coupe un plateau com- 
plètement dénudé, puis il reprend son cours au milieu 
de la brousse. 

Près d'un ruisseau qui chante sous la feuillée, mon 
petit guide et les hommes de mon escorte jettent des 
feuilles vertes sur un tumulus. 



TIMBO 119 

— Jette aussi des feuilles, me dit mon domestique. 

J'apprends que c'est la sépulture d'un grand chef mort 
dans un combat qui a eu lieu à cette place. 

La clairière se déboise de plus en plus pour faire 
place aux cultures; le coup d'œil est magnifique. Bien 
au-dessous de moi, j'admire la belle vallée où est bâti 
le grand village de Eriko, dont les nombreuses cases 
éparpillées se cachent sous des orangers. Bornée au 
premier plan par le fello Féreïndé, la vallée suit dans 
la direction du N.-O. au S.-E. le pied des 'pellé (pluriel 
de fello) Dimbi, Talévi, Tiélivi, dont les échancrures me 
laissent voir vers l'est une chaîne de montagnes située 
au-delà de Donhol-Felia. Le mauvais état de la route 
m'oblige à faire cette étape de quatorze kilomètres à 
pied. Aux premières cases du village mon jeune guide 
me demande de monter le mulet pour entrer au village : 
aussi excite-t-il l'envie des gamins qui le regardant 
passer. 

J'apprends par quelques femmes que Modi Diogo est 
absent et que je ne puis entrer sans sa permission* Au 
bout d'une demi-heure, arrive un jeune homme à che- 
val, qui dit se nommer Modi Yaya (Jean) et être le fils 
de Modi-Diogo. 11 m'installe immédiatement dans une 
case et fait prévenir son père de mon arrivée. Vers le 
soir, Modi Yaya vient me saluer de la part de son père 
qui actuellement est dans un de ses lougans sur le fello 
Féreïndé ; il ajoute qu'il lui est recommandé de me bien- 
traiter et que le lendemain matin il me fera conduire 
à Féreïndé. Soit 1 

Je n'ai rien pour faire ma cuisine, car j'ai compté sur 
la libéralité de mes hôtes, et je trouve que le déjeuner 
se fait bien attendre. Six heures, sept heures du soir 
arrivent et je suis encore à jeun. Mes hommes, qui 
cependant ont grignoté des télés de maïs toute la jour- 
née, sont impatients de prendre quelque chose de plus 
substantiel et se plaignent d'être bien délaissés. Je leur 



120 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

raconte des histoires de brigands et leur conseille de 
faire comme moi, de dormir; j'assure que, demain, nous 
déjeunerons mieux. Ils se résignent et se rattrapent en 
faisant la cour aux quelques femmes qui, malgré l'heure 
avancée, restent dans ma case et me regardent éton- 
nées. Enfin, à neuf heures et demie, on apporte une 
énorme calebasse de riz cuit, du lait caillé et du mafé 
(sauce faite d'oseille et de piment). 

Les langues de mes quatre hommes caressent leurs 
lèvres, pendant que des yeux ils dévorent la calebasse. 
Je me sers copieusement et leur abandonne le reste. Le 
silence est complet, on n'entend plus que le bruit des 
mâchoires. 

Dès le matin du 17, un homme d'Eriko nous conduit 
près de Modi Diogo. Après une heure d'ascension, nous 
arrivons au roiindé Féreïndé, qui couronne le sommet de 
la montagne. Je suis reçu par le riche propriétaire de 
tant de domaines, qui, en signe de bienvenue, me 
donne un kola. 

Modi Ibrahïma Diogo est un homme qui a dépassé la 
soixantaine, mais très bien conservé ; sa figure est fine 
et bienveillante, son regard doux et pénétrant, sa toi- 
lette est soignée et simple à la fois. En un mot, Modi 
Diogo a l'abord très sympathique. Ses fonctions spéciales 
en font l'homme le plus important du pays. C'est le 
Diambroudyou-Maoudou Poul-Poular , c'est-à-dire le 
grand porte parole du Fouta, tilre donné au président 
da conseil des Anciens. Son rôle auprès des Almamys 
a beaucoup d'analogie avec celui des maires du Palais 
sous nos rois fainéants. C'est lui qui a pour mission de 
veiller au respect de la Constitution. Du reste, sa pa- 
role est toujours écoutée. 

Quant à la fortune de ce puissant personnage, elle 
est, paraît-il, très considérable. Outre la belle vallée de 
Eriko, il possède des roundé sur toutes les montagnes 
du voisinage et dans plusieurs contrées du pays. Il au- 



TIMBO 121 

rait, dit-on, cinq mille captifs; jamais il ne manque de 
riz, et, comme il est très généreux, il secourt ceux dont 
les récoltes ont été mauvaises. 

En politique, il appartient au parti Sorya; du reste, il 
est allié à cette famille, mais ses attaches ne l'empê- 
chent pas de remplir impartialement son mandat : 
lorsque l'Almamy Sorya a fini son temps d'exercice, il 
lui signifie de faire place au compétiteur Alfaya. 

Très honoré de ma visite, Modi Diogo m'exprime le 
regret de ne pas voir le docteur. 

— Enfin, dit-il, dans quelques jours, j'irai à Donhol- 
Fella et je verrai votre ami. J'espère que son indisposi- 
tion ne durera pas. Vous allez déjeuner, vous vous repo- 
serez un peu, pendant que j'irai voir mes lougans, et 
tantôt nous causerons. 

Modi Diogo me fait donner des vivres; puis il monte 
à cheval et part pour §es champs. Mes quatre hommes 
et mon petit camarade, le jeune Hamidou Nagué, par- 
tagent mon succulent déjeuner et ne tarissent pas d'é- 
loges sur le généreux maître de Féreïndé. 

Dans l'après-midi, Modi Diogo vient, comme il a dit, 
causer avec moi. Je lui expose l'objet de ma visite et il 
est très sensible aux remerciements que je lui adresse 
pour l'appui qu'il a donné à la conclusion du traité. Je 
lui ofl're un petit cadeau, — il en paraît satisfait, — et 
le beau Koran qui en fait partie semble lui plaire par- 
ticulièrement. En remerciement, il me donne un mou- 
ton pour mon souper; pais il retourne aux champs jus- 
qu'au soir. 

La journée me paraît très longue; seul dans ma case, 
le va-et-vient de notre caravane me manque; bien 
repus, mes hommes sont couchés sous l'oranger et ne 
font pas le moindre bruit. 

Un peu avant la nuit, Hamidou iNagué, qui doir?ë- 
tourner coucher chez sa sœur à Eriko, vient prendre 
congé de moi. Le gamin ne peut se résoudre à me quit- 



122 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

ter; il a fortement envie de mon gilet dont les boutons 
dorés lui tirent l'œil. Je lui donne deux pièces de cin- 
quante centimes et vais l'accompagner jusqu'à l'extré- 
mité du plateau. Avant de nous séparer, ce pauvre en- 
fant me serre les mains et fond en larmes; puis il 
descend en courant le flanc de la montagne. Décidément 
le climat influe beaucoup sur mon système nerveux, 
car je suis ému aussi et je rentre dans ma case l'esprit 
assailli de pensées mélancoliques... El plus un brin de 
tabac pour changer le cours de mes idées 1 

Modi Diogo me fait souhaiter une bonne nuit, et, 
bercé par le roulement d'une violente tornade, je m'en- 
dors à neuf heures du soir. 

Le malin du 18 juillet, je prends congé de Modi Diogo. 
11 me fait présent d'un second mouton et me témoigne 
le désir de me reconduire un peu. Nous montons à 
cheval, et, descendant le flanc de la montagne, nous 
prenons la direction du Sud; après une demi-heure de 
marche, Modi Diogo me serre la main et va surveiller 
des cultures qui sont proches. Nous suivons pendant 
quelque temps un plateau boisé, peuplé de singes qui 
fuient à notre approche; puis le terrain s'abaisse légè- 
rement et nous conduit jusqu'au bord du Saman, que 
nous retrouvons. Nous gravissons le fello Gabaland, 
montagne très cultivée et couverte de foulassos appar- 
tenant aux riches habitants de Timbo; nous nous arrê- 
tons quelques instants près d'une abondante source, le 
bou7idou Gabaland, qui jaillit d'un amas de roches om- 
bragées par de beaux arbres; puis nous atteignons un 
baowal immense qui forme le sommet de la montagne. 
Pendant près de deux heures, nous cheminons sur cette 
plaine de pierre où la marche est très pénible, mais 
d'où nous pouvons admirer le beau panorama du Ba- 
fing, de Sokotoro, Kobilato, Nénéya, Hélélya, pays dont 
j'ai déjà parlé. Après de nombreux détours, pour ga- 
gner la vallée, nous rejoignons la route de Kobilato, et, 



TiMBO 12'^ 

à deux heures, nous entrons à Sokotoro, où je trouve le 
docteur, retombé malade depuis la veille. 

Pendant que je déjeune, Bayol m'apprend qu'il a 
expédié le traité au consul de France à Sierra-Léone, 
afin que celui-ci le fasse parvenir à Paris. 

Je passe le reste de la journée en compagnie d'Alfa 
Mahamadou-Paté, qui manifeste beaucoup de plaisir à 
me revoir. 

— Si tu étais retourné à Donhol-Fella par \ine autre 
route, dit-il, je n'aurais pas été content de toi et tu 
n'aurais plus été mon camarade. Viens, nous allons 
voir mon frère Modi Abdoulaye. 

Et il me présente à un gros garçon qui lui ressemble 
beaucoup, mais qui paraît moins aimable. Ensuite, 
Mahamadou-Paté me conduit chez lui. 

Mabamadou-Paté s'allonge sur une natte près du 
foyer et m'invite à faire comme lui. Pour complaire à 
Son Altesse, il faut que je dessine un lion, puis un élé- 
phant, etc. Ensuite, elle veut absolument lutter avec 
moi. Cet homme, trois fois gros comme moi, ne man- 
querait pas de me tomber; aussi j'esquive la lutte, où je 
perdrais mon prestige, en lui disant que les blancs ne 
luttent jamais qu'au revolver. Enfin, je quitte ce vieux 
camarade lorsque l'on vient me chercher pour dîner. 

Pendant la veillée, un griot Bambara, qui joue fort 
bien de la flûte, nous fait apprécier son talent et de vir- 
tuose et de compositeur; il tire vraiment de très beaux 
sons de ce morceau de bambou percé de cinq trous. 
Pais, un autre individu, un csipi'd pj^estidigûaleur, nous 
fait très adroitement quelques tours de passe-passe. Où 
cet homme peut-il avoir appris la prestidigitation? 

Le 19 juillet, dès le matin, nous prenons nos dispo- 
sitions de départ; il tombe une pluie fine qui promet 
de durer. Bayol va mieux; mais, à mon tour, j'ai la 
tête lourde et je sens venir la fièvre, Mahamadou-Paté 
me dit que, si j'étais désireux de me marier, il me ferait 



124 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

cadeau d'une femme. Mais le moment est mal choisi et 
je décline cette offre gracieuse. 

Nous partons à sept heures de Sokotoro et nous arri- 
vons à Donhol-Fella à midi. Pendant la route, mon 
malaise s'est accentué sous l'influence des alternatives 
de pluie et de soleil, et, au moment de notre arrivée, je 
suis en proie à un accès si violent que je n'ai qu'un 
désir, celui de me coucher. 



FRAGMENTS d'hISTOIRE PBULH 125 



xn 



FRAGMENTS d'hISTOIRB PEULH 



Ce chapitre, qui dépeint les habitudes, les mœurs e 
les coutumes des noirs du Fouta, sera bien mieux rendu 
par quelques extraits d'une lettre que j'adressai de 
Donhol-Fella à l'un de mes amis, M. Sutter Laumann i 

« Donhol-Pella, 23 juillet 1881. 
Cher ami, 

Après un voyage d'environ deux mois à travers 

un pays splendide, où les termites (fourmis blanches) 
construisent des huttes de terre qui souvent font croire 
à la présence d'un village humain, où la tornade atteint 
une violence dont nos plus forts orages ne donnent 
qu'une faible idée, après avoir escaladé une suite de 
montagnes coupées de vallées qui rappellent tout à la 
fois les Vosges, le Jura et l'Auvergne, après avoir 
franchi cent douze cours d'eau, nous arrivons à Donhol- 
Fella le 1" juillet. 

... Le traité est signé en bonne et due forme. Pen- 



126 A TRAVEBS LE FOUTA-DIALLON 

<iant que nous nous reposons sur nos lauriers, en atten- 
dant une décision qui nous permette de continuer notre 
voyage, la fièvre nous assiège Bayol et moi. C'était iné- 
vitable. Aujourd'hui que nous ne sommes plus soutenus 
par une surexcitation nerveuse et que la détente s'est 
produite, nous subissons les conséquences des fatigues 
et des privations. 

J'ai vu Timbo, la capitale du Foiita Dîalo, ainsi que 
prononcent les Peulhs. Eh bien l tu pourras dire aux 
prétendus historiens de l'Afrique, qui placent dans cette 
mystérieuse contrée des villes considérables où grouillent 
des populations très denses, tu pourras dire qu'ils n'ont 
vu ce pays que dans les lunettes de l'imagination. 
Timbo possède au plus cinq cents habitants et la popu- 
lation des autres cités dont j'ai pu apprécier l'étendue 
est très inférieure à ce qui nous était raconté par les 
naturels. La population de Foucoumba, Dourïa, Koussy 
ou de Bambya n'excède pas cinq cents âmes. 

Sur un parcours de cinq cents kilomètres, j'ai ren- 
contré quatorze chevaux et un âne, mais pas le plus 
petit animal féroce, pas le moindre serpent. En revanche, 
j'ai vu beaucoup de fourmis de toute espèce, des cara- 
vanes de singes, de grands troupeaux de bœufs, de 
moutons et de chèvres. 

Donhol-Fella n'est pas une ville, mais un charmant 
village bâti au centre d'un paysage ravissant qui te 
mettrait au mieux aVec l'Afrique occidentale et détrui- 
rait la mauvaise impression que te laissèrent les plaines 
sablonneuses et arides du Sénégal, où, pour toute végé- 
tation, il ne pousse que quelques poteaux télégra- 
phiques ! 

Donhol-Fella est situé sur un petit plateau flanqué 
de deux marigots qui malheureusement rendent le 
pays malsain. Ce n'est qu'une résidence royale, qui 
appartient à l'Almamy Ibrahïma-Sory. Outre la réunion 
des cases qui composent le palais, d'autres propriétés 



FRAGMENTS d'hISTOIRE PEULH 127 

groupées à l'entour sont données en apanage aux fils 
de ce souverain et à quelques notables, conseillers 
intimes. Nous logeons dans une de ces propriétés, qui 
appartient à Alfa Salifou Kambaya, actuellement 
envoyé en mission sur les bords du Niger. 

Les cases qui entourent la nôtre sont habitées par les 
cinq femmes de Salifou : la première femme a bien 
soixante ans et la jeune n'en a pas vingt-cinq. Nous fai- 
sons très bon ménage avec nos voisines, dont j'ai gagné 
les bonnes grâces ; la mère Kadè (prononcer Cadet), 
notamment, me témoigne beaucoup d'amitié, mais c'est 
généralement chez la belle Aëçala que je passe mes 
soirées. 

Comme dans nos villages de France, on se réunit 
dans une case pour la veillée. Groupés autour d'un feu 
pétillant, les hommes, les enfants et les femmes, nos 
voisines, rient, babillent, se divertissent à l'aise. Les 
femmes se mettent en frais de coquetterie avec les 
hommes qui leur font un brin de cour ; les enfants 
gambadent et se roulent de tous côtés ; les éclats de rire 
retentissent à chaque instant. Parfois on raconte des 
histoires. Quant à moi, lorsque vient mon tour, j'aime 
mieux chanter. Quoi ? Ce qui m^ passe par la tête ; 
mais c'est toujours à la plus grande joie de l'assistance, 
dont les jeux et les rires cessent comme par enchante- 
ment et qui m'écoute bouche bée. Aussi dès que, fati- 
gué, je veux m'arrêter, tous protestent, et crient : 
« Encore ! » 

Presque tous les jours, je fais, seul ou en compagnie 
de Bayol, une promenade sur le plateau. Mes yeux ne 
se lassent pas d'admirer le panorama des vertes mon- 
tagnes qui chevauchent jusqu'à l'horizon. 

Et quels noms ! Ce sont, à l'est, les pelle (monts) 
Dioudou-Konko, Sorokoma, Tangama ; puis, au sud, 
les pelle Sembrekom, Tienguel, Perndou, Couyari, 
Baréma, Contât. Ceux-ci masquent le pays des Houbous 



128 A TRAVERS LE fOUTA-DlALLON 

(qui craint Dieu), Peulhs dissidents qui ne reconnaissent 
pas l'autorité des Almamys. Bien loin dans le sud-ouest, 
j'aperçois les montagnes violettes de Eriko-Kampo ; 
puis je vois, à l'ouest, les pelle Timbo, Gabaland, Soko- 
toro, Dïela-Fongua et enfin, au nord, les monts Sarébo- 
val et Bagala, qui se terminent en pente douce pour 
donner passage à la route de Dinguiray, ville située 
dans le nord-est. 

Les champs de riz, de maïs, de fognié couvrent les 
environs. Certes, c'est un bien joli site que celui où 
nous nous trouvons. Que sera-t-il donc dans un avenir 
lointain, bien lointain par exemple, quand on y jverra 
de jolis cottages, des villages européens que relieront 
de jolies routes animées par des équipages et des cava- 
liers ? Rêves, illusions, aue fait naître la fièvre et que 
la fièvre dissipe I 

Ma première impression sur les Peulhs ne ^s'est pas 
modifiée : tels je les ai trouvés, à mon entrée dans le 
pays, tels je les vois encore. Simples, hospitaliers, mais, 
hélas ! peu vêtus. La toilette des grands de la nation, 
des chefs même, est des plus modestes ; on dirait, ma 
foil qu'ils afîectent une simplicité exagérée dans leur 
mise. Des belles écharpes brodées, des burnous, des 
vêtements que nous leur avons offerts, personne ne 
s'est revêtu ; on les réserve pour les donner en récom- 
pense aux sujets méritants. 

Je me plais beaucoup au milieu de ces hommes 
simples et bons. Je trouve les femmes aussi gracieuses, 
aussi curieuses, aussi coquettes que chez nous, et les 
enfants ont des espiègleries qui me rappellent celles de 
nos moutards. 

Nous sommes surtout pourchassés par le petit Sory, 
garçon de onze ans, fils de Boubakar-Biro, qui est 
élevé chez son oncle FAlmamy. Il nous a voué une 
grande amitié et, quand il n'est pas à l'école, il est 
chez nous, ce qui ne l'empêche pas, à l'occasion, de se 



FRAGMENTS D^HISTOIRE PEULH ' 129 

moquer de ses amis blancs. Je l'ai plusieurs fois sur- 
pris, avec un de ses camarades, imitant nos gestes et le 
son de notre voix. 

— Et biri-bi-bi-bi! et bara-ba-ba-ba I El allez donc ! ils 
riaient aux éclats ! ' 

L'autre jour, notre jeune espiègle, qui avait trouvé 
un morceau de verre cassé, vint à nous, le carreau dans 
l'œil et, faisant l'homme d'importance, caressant ses 
favoris absents, il nous dit ; 

— Elmémy Yesso Yesso, soldar bilibao bilibaoo ! pchu,, 
pchu !■ Inglesy ! 

. C'était l'imitation d'un docteur anglais, qui, peu de 
temps avant nous, était venu avec une forte escorte 
chez l'Almamy. Je dois ajouter que Sory, qui articulait 
des sons incompréhensibles, avait très bien saisi l'into- 
nation anglaise. Il y a des gavroches partout ! 

Sans prétendre te faire un cours d'ethnographie, je 
vais te donner quelques renseignements sur les gens 
parmi lesquels nous vivons. 

Les Pouls, Peulhs, Poulars, Foulahs, comme on vou- 
dra les appeler, ne sont pas originaires du pays qu'ils 
habitent. Leurs traits sont réguliers, semblables aux 
nôtres, et rappellent le type abyssin ou celui des paysans 
de la Haute-Egypte, d'où ils semblent venir. 

Dans son Essai sur la langue poul, le général Faidherbe 
dit : 

« Les Pouls, qui devinrent les maîtres du Soudan 
depuis leur conversion à l'islamisme, c'est-à-dire depuis 
moins de deux siècles, y sont peut-être anciennement 
venus de^rOrient, amenant avec eux le bœuf à bosse 
(Zébu), qui est le même que celui de la Haute-Egypte 
et de la côte orientale d'Afrique. » 

D'après Mahamadou-Saïdou, il y a cent quatre-vingt- 
sept ans que les Peulhs se sont emparés du Fouta-Diai- 
lon, qui s'appelait, avant la conquête, DJalonka Da,ngou 
et était habité paroles Dialon'ké. 

9 



130 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

— Les Peulhs, me disait-il un jour, c'est des blancs 
comme vous ; s'ils sont noirs, c'est que le soleil les a 
brûlés.. Guidés par Dieu qui les aime bien, les Foulahs 
sont venus du Founangué (pays de l'Est), — où il n'y 
avait plus d'herbe pour faire paître leurs troupeaux — 
dans les montagnes du Fouta qai est un beau pays, où 
il y a toujours de l'eau, de l'herbe et du bois. 

C'étaient les Dialon'ké qui étaient les maîtres du 
Fouta, mais ces hommes-là, qui buvaient du sangara 
(eau-de-vie), ne faisaient jamais salam et Dieu n'était 
pas content pour eux. C'était tout de même de bons gar- 
çons, car ils ont dit au Foulah : Reste là, fais des lougans 
(cultures) et tes bœufs mangeront de la bonne herbe. 

Les Peulhs, qui voyaient que le pays était bon pour 
eux, sont venus nombreux et, quand ils ont été les plus 
forts, ils ont dit : Il faut que les Dialon'ké fassent la 
prière comme nous. Alors ceux qui étaient chefs des 
Peulhs ont dit aux chefs du Dialo : Il faut faire salam 
avec nous, c'est Dieu qui l'a dit. Mais les kéfirs (infi- 
dèles) ont répondu : Nous sommes chez nous et nous 
ferons comme nous voudrons ; si vous n'êtes pas con- 
tents, il faut quitter le pays. 

Alors les Peulhs ont fait la guerre aux Dialon'ké, qui 
n'avaient pas la force, et ont gagné le pays jusqu'à 
Foucoumba. Ces Peulhs-là, c'étaient des Raldin'ké, des 
Sidin'ké (1), c'étaient les fils de Sidi et de Raidi, qui 
commandaient à Tombouctou. 

Un de ces hommes-là qui était de la famille de Sidi 
s'appelait Kikala ; c'était un grand marabout (homme 
pieux). Alors les Poulars ont dit : c'est lui qui est notre 
chef! et Kikala a été chef. Quand il est morfc^ c'est son 
fils Sambigou qui l'a remplacé. Mais Sambigou avait 

(1) La finale n'ké signifie « homme de » et est employée 
par les Peulhs pour désigner les habitants d'un pays quel- 
conque» 



FRAGMENTS d'hISTOIRE PEULH 13 Î 

deux fils, Nohou et Malik-Si, qui étaient aussi de grands 
marabouts. 

Quand Sambigou est mort, ils voulaient être chefs 
tous les deux, mais ça n'était pas bon. Alors les Peulhs 
ont. dit ; Yoilà Karamoko-Alfa, qui est le fils de Nohou. 
Dieu l'aime trop parce qu'ir est grand marabout; il 
faut qu'il soit le chef du Fouta, et Karamoko-Alfa a été 
le premier grand chef. Ce n'était pas Almamy, mais 
c'était comme Almamy. 

Karamoko faisait salam toute la journée et aussi 
toute la nuit. Avec les autres chefs et avec Modi Maka 
le grand'père de Modi Digo, qui était le grand porte- 
parole des Peulhs, il a dit : Dieu n'est pas content parce 
que les hommes ne font pas salam! Alors les Peulhs 
ont pris les lances et les flèches et ils ont fait la guerre 
aux buveurs de sangara. 

C'est Karamoko qui commandait. Il a rencontré 
Kondé Biramo qui était commandant des Kéfirs. On a 
fait la bataille et Kondé Biramo, qui était le plus fort, a 
gagné. Il a pris beaucoup de captifs et a coupé le cou 
au chef des Pouls. Karamoko-Alfa s^est sauvé, mais il 
n'avait plus la tête solide. 

Kondé Biramo a bâti un tata (forteresse) près de 
Foucoumba et a dit : Maintenant c'est moi le maître, 
j'ai la force, et si les Poulos ne travaillent pas bien les 
lougans, je leur couperai le cou. Les Pouls n'étaient 
pas contents d'être captifs et ils ont dit : Il faut tuer 
Kondé Biramo. 

Modi-Maka, qui avait beaucoup de tête, a dit : Celui 
qui sauvera les Peulhs, c'est Alfa Ibrahïma, fils de Ma- 
lik-Si. C'était le cousin de Karamoko. Ibrahïma a appelé 
tous les hommes et a dit : Nous allons casser le tata de 
Kondé Biramo, mais il faut faire salam et Dieu nous 
accordera la force. Les hommes de Alfa Ibrahïma ont 
rencontré les Kéfirs au tiangol Sirakouré, près de 
Timbo, ils ont fait une grande bataille et Ibrahïma qui 



132 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

avait obtenu la force a tué Kondé Biramo ainsi que sa 
femme Ava Birama, qui commandait aussi les guerriers, 
et il a coupé le cou à ceux qui ne voulaient pas faire 
salam. 

C'était bon pour les Peulhs, cette affaire-là, et les 
Dialon'ké, qui n'avaient plus la force, ont fait salam. 
Mais Ibrahïtna n'était pas content, parce qu'il y avait 
des hommes de Kondé Biramo qui s'étaient sauvés du 
côté de Donhol-Fella; il a couru après et les a tous 
tués ! 

La guerre était finie et les anciens du pays étaient 
trop contents pour Ibrahïma; ils ont fait le palabre et' 
Modi-Maka a dit : — Ibrahïma, c'est un grand guerrier, 
il faut le nommer Almamy du Fouta et puisqu'il fait 
toujours la bataille quand le soleil se lève, il s'appellera 
Sory (le matinal). Ibrahïma Sory a été le premier 
Almamy du Fouta. 

Le Fouta était déjà un grand pays, et le conseil des 
Anciens a décidé que TAImamy aurait sa maison à 
Timbo, mais qu'on le couronnerait toujours à Fou- 
coumba, parce que c'était la première missida (mosquée 
ou capitale) des Peulhs. 

Almamy Ibrahïma a fait comme le conseil avait dit, 
et il est venu rester à Timbo, qu'il avait gagné sur 
Kondé Biramo et qui, dans ce temps-là, s'appelait 
Gongovi (grandes maisons). Maintenant cela fait cent 
■ vingt-sept ans que Timbo est la grande missida du 
Fouta-Diallon. 

Voilà, cher ami, un fragment historique qui peut 
servir à l'histoire des Peulhs. J'ai suivi, autant que 
possible, la traduction faite, par notre interprète, sous 
.la dictée de Mahamadou-Saïdou. 

D'après lui, ce sont des pasteurs nomades qui ont 
Constitué l'État peulh. A cette époque, le pays n'était 
pas divisé. en deux parties ; ce n'est que plus tard, à la 



FRAGMENTS d'hISTOIRE PEULH 133 

mort du premier Almamy, que cette scission se serait 
produite ; voici comment : 

L'Almamy Ibrahïma Sory, que ses conquêtes avaient 
fait surnommer Mahoudou (le grand), était fatigué des 
luttes qu'il avait soutenues et, sans abandonner le pou- 
voir, désirait' se reposer quelque temps. Il demanda 
alors à son cousin Alfa Salifou, fils de Karamoko-Alfa, 
s'il voulait bien gouverner à sa place, pendant qu'il irait 
à la campagne pour prendre du repos. Salifou accepta 
et rendit le pouvoir à son cousin, quand celui-ci rentra 
dans sa capitale. 

Cet accord n'avait rien de préjudiciable aux intérêts 
du pays; l'Almamy céda plusieurs fois le pouvoir à Sa- 
lifou, ce qui donna naissance à deux partis : les Sorya, 
partisans de l'Almamy Ibrahïma Sory, et les Alfaya, 
partisans d'Alfa Salifou. Quand l'Almamy Ibrahïma^ 
mourut, laissant une descendance de cent enfants, son 
fils. Sadou lui succéda et voulut conserver le pouvoir 
sans partage ; mais Abdoulaye Bademba, fils de Sali- 
fou, prétendit aussi au titre d' Almamy. Il engagea une 
guerre entre Soryas et Alfayas, où l'Almamy perdit 
la vie, dans un combat qui eut lieu sous les murs de 
Timbo. 

Le pays était donc divisé et sa prospérité pouvait être 
compromise par ces prétendants des deux partis qui 
voulaient le pouvoir absolu. Alors Modi Maka réunit le 
conseil des Anciens et proposa de prendre un Almamy 
dans chaque parti, lesquels régneraient alternativement 
de deux en deux ans. Abdoul Gadirou, frère de Sadou, 
fut nommé Almamy Sorya et Abdoulaye Bademba, 
Almamy Alfaya. 

Des difficultés ne tardèrent pas à s'élever de nouveau 
entre les deux souverains, une guerre s'engagea et 
Abdoul Gadirou, vengeant la mort de son frère Sadou, 
tua Abdoulaye Bademba, qui fut remplacé au pouvoir 
par son fils Boubakar; puis, les dissensions recommen- 



134 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

cèrent et elles continuent même à Theure actuelle, 
€omme dit Mahamadou-Saïdou, Alfayas et Soryas font 
souvent la guerre, mais on ne se fait pas beaucoup de 
mal. Les Peulhs, qui ont de la tête, auront toujours 
deux chefs, parce que, si l'un est mauvais et garde tout 
pour lui, on va chez l'autre : deux Almamys, c'est bon 
pour le Fouta. 

Je pourrais, cher ami, te donner la liste chronolo- 
gique des souverains Alfaya et Sorya qui ont gouverné 
les Peulhs, mais c'est inutile. Quand je t'aurai dit que 
l'Almamy Abdoul Gadirou était le père de Ibrahïma 
Sory, l'Almamy actuel des Sorya ; que l'Almamy Bou- 
bakar était père de Hamadou, l'Almamy Alfaya, et que 
Modi Maka, le chef du conseil des Anciens, était le 
grand-père de Modi Ibrahïma Diogo, le président actuel, 
tu te rendras compte, aussi bien que moi, qu'il n'y 
a guère plus de cent quatre-vingts ans, que les Peulhs, 
sous la conduite de chefs sans commandement défini, 
ont envahi le Dialo, pays des Dialonké, devenu par la 
fusion de ces deux races le Fouta-Diallon. 

Cet État, qui s'étendait de l'Océan aux rives du Niger, 
ne devait pas garder longtemps son autonomie. Un 
Almamy Alfaya, Boubakar, donna Dinguiray et son 
territoire à El Hadji Omar, toucouleur ambitieux, né 
sur les bords du Sénégal, qui revenait d'un pèlerinage 
à la Mecque. 

C'est de cette ville que ce pèlerin, qui avait une ré- 
putation de saint, partit avec une armée, se grossissant 
sans cesse, et ravagea le Bambouc, Tempire des Bam- 
baras, et fit de Ségou, sur le Niger, la capitale des Etats 
qu'il avait conquis. 

Un autre événement, qui eut pour point de départ 
une futilité, détacha de l'unité Peulh une fraction de ce 
peuple, qui, sous la conduite d'un grand marabout, 
Modi Mamadou Dioué, se réfugia dans les montagnesj 



FRAGMENTS d'hISTOIRE PEULH 135 

au sud de Donhol-Fella, et forma la nation des Hou- 
bous (qui craint Dieu). 

Voici le fait, tel que me Ta raconté Mahamadou- 
Saïdou; seulement je te fais grâce de son style imagé. 

C'était au commencement du règne de l'Almamy Ou- 
mar. Modi Mamadou Dioué, chef de Lamina missida du 
diwal de Fodé-Hadji, revenait chez lui après avoir passé 
sept ans chez un chef maure qui lui avait appris le Ko- 
ran. Mamadou Dioué avait une grande réputation de 
sainteté et de tous côtés on venait demander des grigris 
(amulettes), qui possédaient de grandes vertus et qu'il 
faisait payer très cher. L'Almamy Ibrahïma, au temps 
où il n'était qu'Alfa, fit son éducation chez ce grand 
marabout qui avait déjà de nombreux talibés (élèves) et 
était très vénéré. 

Un jour, le fils du chef de Baïlo et un de ses parents 
allèrent installer un roundé (habitation d'esclaves) dans 
un des villages bâtis sur le versant du fello Contât et 
plantèrent du manioc. Les talibés de Mamadou Dioué, 
qui en voulaient au 'propriétaire du roundé, vinrent un 
soir arracher le manioc et bouleverser le lougan (cul- 
lure). Le propriétaire leur demanda les motifs de leur 
mauvaise action : les jeunes gens répondirent que cela 
ne le regardait pas, qu'ils ne connaissaient que le ma- 
rabout et que, s'il n'était pas content, ils lui disaient... 
(un mot grossier intraduisible). Une rixe s'ensuivit et 
un captif fut tué. 

Le chef de Baïlo, mécontent de ce désordre, se plai- 
gnit à son souverain qui dépêcha deux notables à Modi 
Mamadou Dioué pour essayer d'arranger l'affaire. Le 
grand marabout reçut les envoyés avec beaucoup de dé- 
férence, tua un bœuf pour leur déjeuner, parla de Dieu, 
d.e Mahomet en termes si éloquents que tout le monde 
pleura et conclut en disant que ses talibés et lui étaienjt 
pour Dieu et que l'Almamy ne le regardait pas 1 ^ 

De retour à Timbo, les envoyés rendirent compté 



136 - A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

de leur mission à l'Almamy Oumar, qui ne voulut 
rien entendre ; il arma ses captifs -et se mit en cam- 
pagne. 

Les hostilités durèrent des années. Tour à tour les 
Houbous et les soldats de l'Almamy furent vainqueurs ; 
mais les Houbous ne voulurent jamais se soumettre, 
Modi Mamadou Dioué mourut de chagrin et fut rem- 
placé par son fils Abal (le Sauvage). 

Voyant qu'il ne pouvait réduire seul les rebelles, 
l'Almamy Oumar invita son cousin Ibrahïma, l'Almamy 
Alfaya, à marcher avec lui contre les troupes d'Abal.- 
La campagne des deux alliés ne fut pas heureuse ; ils 
furent vaincus et se sauvèrent chacun de son côté. Les 
Houbous s'emparèrent de Timbo, d'où ils furent d'ail- 
leurs bientôt chassés, après un combat sanglant. 

L'Almamy Oumar, que ses guerres continuelles avec 
les Houbous discréditaient près de ses concitoyens, re- 
nonça à harceler les rebelles afin de reconquérir sa po- 
pularité, et', confiant le gouvernement à l'Almamy Ibra- 
hïma Alfaya, il partit convertir les infidèles du 
N'Gabou, au delà du Rio-Grande. 

Ibrahïma, qui avait une revanche à prendre sur les 
Houbous, résolut de leur faire la guerre et entreprit une 
campagne funeste pour lui, car il y perdit la vie. 

Je te transcris aussi fidèlement que possible le pitto- 
resque récit de cette dernière bataille, l'épopée des 
Houbous, que raconte d'une si étrange façon Mahama- 
dou-Saïdou« 

— Almamy Ibrahïma a fait Vattaquation des Hou- 
bous, à côté du village de Boketto, Les Houbous, qui 
avaient beaucoup la force, ont fait la bataille deux 
heures avant que le soleil se couche. Tout à coup, les 
Peulhs ont gagné la peur et ils se sont sauvés, mais 
l'Almamy Ibrahïma, qui voulait gagner tout de même 
la bataille, ne s'est pas sauvéi et il s'est assis sur le 
bord du tiangol^ 



FRAGMENTS d'hISTOIRE PEULH 137 

— Viens ! disaient les Peulhs. 

— Non! je ne veux pas, je reste ici. 

Et Almamy est resté. Un Houbou, qui voyait que 
l'Almamy était tout seul, est venu à côté de lui et lui a 
donné un coup de sabre, puis il s'est sauvé pour chas- 
ser les autres Peulhs qui couraient trop fort. Un petit 
captif a couru chez Abal, le chef des Houbous, et lui 
a dit : 

— L'Almamy est assis sur le bord du tiangol; il ne 
bouge pas et il pleure. 

Abal vint près de l'Almamy, lui toucha la main et 
lui dit: 
^- Salamalecom, Almamy ! 

— Malecomsalam, Abal. 

— Viens avec moi dans le village , 

— Non, je ne veux pas aller dans le village, je reste 
ici. 

— Viens, reprit Abal, viens dans ma maison, je te 
ferai soigner. 

— Non, je ne veux pas aller dans ta maison, Abal, je 
veux mourir ici ; fais-moi tuer. 

— Comme tu voudras I 

Et Abal partit dans sa maison et dit aux captifs ; 
Prenez des bâtons et allez tuer l'Almamy, qui est assis 
sur le bord du tiangol. 

Alors les captifs ont tué l'Almamy avec des bâtons 
parce que le sabre ne coupe pas la peau des grands 
marabouts. 

Mamadou, qui était le fils de l'Almamy, dit aux autres 
•Peulhs : Mon père ne vient pas, il faut aller le cher- 
cher. Mais quand il a vu que l'Almamy était mort, il 
s'est assis à côté et on l'a tué. 

Ba-Paté, qui était l'autre fils de l'Almamy, est venu, 
il s'est assis et on l'a tué. Et puis après, cinquante 
Peulhs qui étaient des hommes de l'Almamy sont ve- 
nus et on les a tués. Pendant tout le temps qu'on tuait 



138' A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

les Peulhs, Bay, qui était le griot, chantait. Quand le 
dernier Peulh a eu le cou coupé, on a tué aussi Bay et 
un autre griot qui était un toucouleur. C'étaient des 
hommes trop courageux, ces Peulhs-là !... Il y avait du 
sang plein le tiangol qui était tout rouge ! 

Pendant ce temps, l'Almamy Oumar mourait de la 
lièvre à Dombi-Hadji et son frère le remplaçait sous le 
nom d'Almamy Ibrahïma-Sory, Depuis son avènement 
au trône, il n'a pas fait la guerre aux Houbous en 
mémoire de Mamadou Dioué, qui fut son instituteur, et 
aussi à cause de son amitié pour Abal, son ancien con- 
disciple. 

Quant à Hamadou, successeur de l'Almamy Ibrahïma, 
mort à Boketto, qui occupe actuellement le pouvoir, il 
n'a pas la moindre velléité belliqueuse et même, dès 
qu'il entend des coups de fusil, il a bonne envie de se 
sauver. 

Enfin, comme dit Saïdou, la guerre avec les Houbous, 
ce n'est pas bon pour le pays, parce que Foulahs et 
Houbous, c'est même père et même mère. 

Aujourd'hui, l'Etat peulh, dont la superficie est 
presque aussi grande que celle de la France, possède 
une homogénéité peu commune* Il est régi par une 
constitution qui dénote chez les Foulahs un esprit très 
pratique et une grande sagesse. 

Le gouvernement, qui réside à Timbo, est entre les 
mains de deux Almamys, qui détiennent alternative- 
ment le pouvoir de deux en deux ans et sont assistés 
d'un conseil des Anciens ; les membres de ce conseil 
sont inamovibles et ont à leur tête un président égale- 
ment inamovible, appelé Diambrou-diou-Mahoudou-Poul- 
Poular (le grand porte-parole des Peulhs). 

Quoique les deux partis soient bien divisés au Fouta, 
rien ne s'y fait sans le consentement des deux Almamys 
et du conseil des Anciens. L'Almamy en disponibilité, 
s'il est plus âgé que celui qui règne, a même la priorité 



FRAGMENTS d'hISTOIRE PEULH 139 

■dans le conseil, ainsi que nous avons pu le remarquer 
à propos de notre traité. L'Almamy Hamadou a laissé 
faire son cousin qu'il appelle son père ; car, dit-D, plus 
.vieux que moi, il doit être plus sage. 

Le Fouta est divisé en treize provinces appelées diwals, 
qui ont pour capitales : Timbo, Foucoumba, Labé, 
Bourïa, Kébâli, Golladé, Golëin, Koïn, Timbi-Thouni, 
Timbi-Médina, Baïlo, Fodé-Hadji et Massi. A lui seul, 
le clîwal de Labé est presque aussi grand que tous les 
autres. Quelques diwals se subdivisent en demi-pro- 
vinces. 

Les chefs de diwal sont nommés par les Almamys et 
chaque province a deux chefs qui, ainsi que les souve- 
rains, alternent au pouvoir. Les chefs de province nom- 
ment à leur tour les chefs de village, qui suivent aussi 
le sort de l'Almamy dont ils sont partisans. 

Donc, comme l'Etat, chaque province a ses deux chefs? 
assistés d'un petit conseil, et chaque village a égale- 
ment deux maires, assistés par quelques notables, qui 
rappellent les échevins. 

Les changements de pouvoir ne s'opèrent pas toujours 
sans produire quelque agitation ; mais le calme est vi- 
vement rétabli. 

La capitale s'appelle Missida-Mahoudou (grande mos- 
quée). Les autres villes, si elles ont une mosquée, se 
nomment simplement Missida. Une résidence de cam- 
pagne est un foulasso, une habitation isolée est une 
marga et une agglomération d'esclaves s'appelle roundé. 

L'impôt, basé sur le système de la dîme, enlève un 
cinquième des récoltes. La perception se fait par l'en- 
tremise des chefs, du plus petit au souverain. Un cin- 
quième est également prélevé sur les héritages. 

En cas de décès d'un chef de famille, ses veuves et 
leurs enfants sont partagés entre les frères héritiers 
•du défunt. 

Malgré toutes mes questions à ce sujet, je n'ai pu 



140 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

savoir si ces femmes devenaient effectivement Ips 
épouses des héritiers. ïl doit cependant y avoir des 
exceptions à cette règle, car la reine Omou, mère de 
Alfa Mahamadou-Paté, héritier présomptif des Sorya, 
qui devrait être la femme de son beau- frère l'Almamy 
Ibrahïma, est devenue la femme de Alfa Hamadou Fou- 
coumba. Il est vrai qu'elle n'habite pas avec son second 
mari : elle vit dans une propriété voisine de celle de 
son fils aîné. 

La justice est l'apanage des chefs, assistés de quelques 
notables. La cour se tient d'ordinaire à la demeure du 
chef, ou devant la mosquée. Un greffier lit à haute voix 
le texte de la loi quand le prévenu est reconnu cou- 
pable. 

Un prévenu condamné par le conseil de son village 
peut en appeler devant le chef de province, qui juge en 
dernier ressort. 

Les crimes politiques sont jugés par le conseil des 
Anciens. 

Les peines encourues sont de un à quatre cents coups 
de corde, selon la gravité du délit; de la perte d'une 
main pour un vol important, et delà décapitation pour 
l'assassinat. 

. Les huissiers, les gendarmes, les avoués, les avocats, 
surtout, sont inconnus ici : il arrive cependant qu^un 
homme de bonne volonté défend son camarade. 

Le prévenu se rend au tribunal sur la simple invita- 
tion du chef, et un voleur est rarement trois jours avant 
d'être arrêté. * 

J'ai assisté à des corrections parle fouet, mais je n'ai 
pas vu d'exécution capitale et, à vrai dire, je n'y tiens 
pas; seulement Mahamadou-Saïdou m'en a conté les 
péripéties. 

Le coupable est conduit en dehors du village, à Ten- 
droit où l'on enterre les suppliciés. Plusieurs notables 
assistent à l'exécution. Le patient creuse sa tombe lui- 



FRAGMENTS d'hISTOIRE PEULH 141 

^même et se couche dedans pour s'assurer qu'elle est 
assez longue; puis, il se relève, et une discussion, pour 
la forme, s'engage entre les assistants. 

— "Il ne faut pas lui couper le cou. 

— Si! 

— Non! 

r- Si, il l'a mérité! 

Etc. 

Pendant ce temps, un homme désigné d'avance se 
promène autour du patient et, pendant que celui-ci suit 
la conversation avec le vague espoir d'obtenir sa grâce, 
d'un coup de sabre habilement donné, le bourreau lui 
abat la tête. L'habileté dans cette opération consiste à 
ne pas s'y reprendre à deux fois et à rattraper la tête 
sur la pointe du sabre. 

Les récidivistes sont pour ainsi dire inconnus. 

Avec de l'argent on peut racheter sa peine, mais il en 
faut beaucoup. 

Par exemple, on n'accusera pas les habitants du Fouta 
de vanter la supériorité de leur race, car depuis que 
nous sommes en relations avec eux, ils n'ont cessé de 
nous dire : 

- — Fais bien attention; le Foulah n'est pas bon, il est 
menteur et voleur! 

Cependant, je dois dire que, malgré l'avertissement 
qui nous a été donné par l'Almamy, aussi bien que par 
]e dernier de ses sujets, rien jusqu'à présent ne nous a 
été dérobé, si ce n'est un thermomètre dont quelques 
gamins, sans doute, auront fait un jouet. 

Les chefs du pays jouissent d'un grand prestige auprès 
des administrés. C'est avec un respect mêlé d'admiration 
que les Peulhs prononcent le nom Almamy et, si le roi 
reçoit indistinctement le dernier des captifs et le pre- 
mier de ses sujets, on ne l'aborde jamais sans s'incliner 
profondément en tui touchant la main. 

Ta vois que ce peuple cultivateur et guerrier est très 



142 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

intéressant et que, si l'on voulait établir des comparai- 
sons, nous leur serions peut-être inférieurs sur plus 
d'un point. 

Pour clore ma lettre, quelques nouvelles sur notre 
santé. Bayol va couci-couci et moi de même ; nous 
sommes fatigués et la fièvre nous tourmente de temps à 
autre. 

Quant à nos animaux, à part un mulet à peu près 
valide et un autre incapable d'aucun service, ils sont 
tous morts. Il est vrai que nous les avons remplacés par 
deux singes et un youyou (sorte de perroquet). 

Nos hommes nous causent parfois des ennuis; il faut 
crier sans cesse et les raisonner comme des enfants. Il y 
a deux jours, ils voulaient faire « la révolution », 
comme ils disent; l'un d'eux a même été blessé d'un 
coup de sabre à la jambe ; tout cela pour une ration 
de riz. L'Almamy les a fait appeler chez lui, les a ser- 
monnés et a promis qu'à la prochaine mutinerie il y 
aurait distribution de coups de fouet; l'ordre a été ré- 
tabli immédiatement. 

Enfin, en terminant cette courte étude sur les habi- 
tants du Fouta-Diallon, je dois rendre hommage à leur 
urbanité et à leur hospitalité vraiment écossaise. J'en 
garderai le meilleur souvenir 



LES PEULHS CHEZ EUX 14S- 



XIII 



LES PEULHS CHEZ EUX 



La rapidité avec laquelle nous avons fait la route de 
Boké à Timbo ne nous a guère permis de faire d'amples 
observations sur l'état social du pays. Néanmoins, pen- 
dant que le docteur employait la plupart de son temps 
à soutenir des entretiens politiques avec les hommes 
importants, je me faufilais dans les intérieurs et étu- 
diais de mon mieux les mœurs des Peulhs. 

Dans la société peulh, l'esclavage est la plus grande 
source de richesses et il y est tellement enraciné qu'il 
faudra un temps considérable avant que cet état d'avi- 
lissement disparaisse. Les esclaves, que l'on appelle 
plus communément des captifs, sont achetés aux cara- 
vanes qui viennent de Tintérieur, ou pris à la guerre. 
Le captif représente une valeur courante. 

Il ne faut cependant pas croire, comme nous sommes 
enclins à le faire chez nous, que les esclaves sont très 



144 A traver's le fouta-diallon 

malheureux. Au Fouta, ils sont considérés comme des 
membres inférieurs de la famille et ils travaillent pour 
le maître. 

Les esclaves se divisent en plusieurs catégories. 

Les captifs de case, qui font partie de la maison, 
jouissent de toute la confiance du maître et- sont sa 
garde la plus fidèle. Ils sont, la plupart du temps^ 
mieux vêtus que le patron et l'étranger les prend faci- 
lement pour des personnages. 

Les captifs de lougans habitent des fermes et travail- 
lent les champs sous la surveillance d'un autre captif de 
confiance appelé Satigué. 

Les griots, les forgerons, les bijoutiers, les cordon- 
niers, les tisserands, etc., tous les hommes qui exercent 
une profession quelconque sont des captifs d'ordre su- 
périeur. Comme les captifs de case, ils ne peuvent être 
vendus qu'en cas de faute grave; alors c'est une peine 
sévère. 

Outre les captifs de lougans, les riches propriétaires 
ont une réserve d'esclaves qui servent aux échanges et 
qu'ils donnent souvent en cadeau à leurs fidèles. C'est 
pour ceux-là seulement que la condition d'esclave est 
pénible, car ils sont considérés comme des animaux. 

Il existe aussi une autre classe composée d'hommes 
libres et d'esclaves affranchis. Ces hommes se donnent à 
un homme puissant dont ils deviennent les courtisans 
et les parasites. 

Toutes les belles choses qu'il a sont pour eux; il pour- 
voit à leur nourriture, à leur logement et à leur entre- 
tien. 

Ces individus, qui rappellent les clients romains, sont 
appelés balébé (homme de). 

-Les Peulhs suivent la morale du Koran. Fervents 
musulmans, mais non fanatiques, austères, ils prient 

crt souvent, ne dansent pas et ne prennent que rare- 



LES PEULHS CHEZ EUX 145 

ment des distractions, dont les griots font du reste tous 
les frais. 

Trois ou quatre fois par semaine, une réunion de 
savants corrige le Koran. L'Almamy est censé avoir le 
■]ivre type tel que Dieu l'a soufflé à Mohamed. Les sa- 
vants du village apportent leurs livres, l'Almamy lit à 
haute voix et les autres suivent. 

Quand une sentence échappe à leur sens, ils la sup- 
priment pour la remplacer par une autre plus appro- 
priée à leurs besoins. Aussi le Koran a-t-il été fortement 
modifié par les Peulhs. 

L'instruction est très répandue au Fouta. Chaque 
mtsszda possède une école dirigée par un marabout. Les 
cours ont lieu, matin et soir, autour d'un grand feu. On 
n'y apprend que des versets du Koran écrits par le maître 
sur une tablette de bois que possède chaque élève. 
Quand un élève fait une faute, il reçoit une talache. — 
Les maîtres d'école sont partout les mêmes! 

Toute l'école de Donohl-Fella, conduite par son pro- 
fesseur, le grand marabout Karamoko-Mare-woine, nous 
a honorés d'une visite. Je n'ai jamais rien vu de plus 
pittoresque comme école en promenade. 

Karamoko-Marewoine, qui est précepteur des enfants 
de l'Almamy, a une atrophie complète des muscles loco- 
moteurs, et ses pieds ont la forme de deux moignons. 

Pour aller et venir, il se sert de ses mains et de ses 
genoux qui sont garnis de chaussons de cuir. Quand il 
se déplace, Karamako a une ânesse, fort bien capara- 
çonnée, SUT laquelle on le hisse, et, hue Cocotte ! il part, 
suivi de ses élèves. 

A l'arrivée des visiteurs dans notre cour, Karamoko- 
Marewoine, monté sur sa bourrique, ouvre le cortège. 
Une douzaine d'enfants, garçons et filles, leur alwoil 
(tablette) à la main, hurlent une leçon, et Sory, tout en 
lisant, tire par la longe un petit bourricot, fils de l'ânesse 

10 



146 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

du maître, qui ne veut pas marcher. La scène est co- 
mique ! 

Arrivés devant notre case, un noir prend Karamoko 
dans ses bras et le dépose à terre; alors, se traînant sur 
l-es mains et sur les genoux, celui-ci entre chez nous 
pendant que les gamins restent à la porte. 

Après avoir parlé de choses et d'autres, Karamoko- 
Marewoine nous donne un échantillon du savoir-faire de 
ses élèves. Sur son ordre, les gamins braillent de nou- 
veau et, ce qui me surprend le plus, c'est que le maître 
reconnaît celui qui fait une faute au milieu de cette caco- 
phonie. 

Karamoko nous présente son jeune tils, sur lequel il 
fonde de grandes espérances. — Il est étonnant pour 
son âgel 

Nous félicitons chaudement l'illustre professeur de 
Donhol-Fella, sur la bonne tenue et le savoir de ses 
élèves, et le cortège prend congé de nous. 

En politique, le Peulh est assez fin et ne conclut rien 
avant de bien posséder son sujet. Défiant à l'excès, il 
retourne vingt fois la question afin de s'assurer que l'on 
ne veut pas le tromper. 

En industrie, il fabrique le fer, prépare les cuirs, fait 
des objets de poterie et tisse le coton du pays. 

Les hauts fourneaux sont assez nombreux. Un peu 
partout on yoit en terre des cloches surmontées, d'une 
cheminée, qui font ressembler ces appareils à des frag- 
ments de locomotive semés çà et là dans les champs. 

Le minerai de fer est traité à la mode dite catalane. 
Pendant la saison des pluies, on ne fait aucun travail de 
ce genre; aussi je n'ai pu voir moi-même comment les 
Peulhs pratiquent la métallurgie du fer. Aasurémentle 
minerai n'est pas. difficile à extraire, car on n'a qu'à se 
baisser pour en ramasser. Partout on rencontre des con- 
glomérats ferrugineux qui p'araissent très riches en 
métal. 



LES PEULHS CHEZ EUX 147 

Le fer est employé à la fabrication des outils et des 
armes. Haches, pioches, faucillesj clefs, cadenas, fers de 
flèches et de lances, couteaux, sabres, etc., tous ces 
objets sont fabriqués par les forgerons du pays, dont 
l'outillage est des plus simples. 

La forge des Peulhs est tout ce que l'on peut rêver dé 
plus primitif : une paire de pinces grossières, une masse 
de fer pour marteau, un soufflet fait avec deux peaux 
de mouton, et c'est tout. Ce qui n'empêche par ces arti- 
sans de fabriquer des boucles de harnais, des éperons, 
des étriers, voire même des bijoux d'or et d'argent. 

Les cuirs sont préparés par les soins des cordonniers 
et leurs produits sont aussi beaux que les nôtres. Les 
peaux de mouton surtout, teintes en différentes nuances, 
servent à confectionner des sacs, des fourreaux de sabre, 
des gaines de couteau, des étuis de toutes sortes assez 
bien décorés. Les peaux de bœuf servent généralement à 
fabriquer des semelles de sandale et les ouvrages de cuir 
qui réclament plus de force. 

La poterie est Touvrage exclusif des femmes. Elles font 
des marmites, des pots, des cruches (dites gargoulettes) 
pour recueillir l'eau, etc. Quoique fabriqués sans le se- 
cours d'aucun instrument, tous ces objets sont très régu- 
liers et même de forme élégante. Par exemple, la cuisson 
laisse à désirer, ce qui tient probablement aux moyens 
employés : on réunit les objets au centre d'un grand feu 
de paille, que l'on alimente pendant deux heures envi- 
ron; puis, on laisse refroidir. 

Le coton est récolté, cardé et filé par les soins des 
femmes; ensuite, le tisserand le tisse en bandes étroites 
de vingt centimètres de largeur, sur un métier en tout 
semblable à celui que l'on emploie à Dakar. 

Quand les lés sont cousus côte à côte, on teint l'étoffe 

en bleu indigo et en brun. Par qnel procédé? C'est le 

secret des femmes, qui ne le dévoilent pas, car les plus 

abiles en tirent profit. Tout ce que j'ai pu voir, c'est 



148 A TRAVERS LE FÔUTA-DIALLON 

que les pièces d'étoffe passaient simultanément dans 
plusieurs jarres énormes, puis étaient séchées pour 
être replongées de nouveau dans la teinture. En tout 
cas, le bleu que l'on obtient est très beau et très solide. 
Les femmes font aussi des dessins sur les étoffes teintes 
à l'aide de ficelles et de terres qu'elles étendent sur les 
pièces d'étoffes sortant de la teinture. Probablement 
cette terre reçoit une préparation qui doit absorber la 
couleur, car elle laisse sur l'étoffe des dessins en clair 

En art, les Peulhs sont moins avancés. Les dessins 
qui ornent les objets de cuir, les broderies des culottes 
ou des vêtements, sans être exempts de goût, ne sortent 
pas de l'art primitif. 

Quant à la musique, elle est l'apanage exclusif des 
griots. Quelques-uns de ces chanteurs, qui rappellent les 
troubadours du moyen âge, composent d'agréables mé- 
lodies qu'ils jouent sur la petite guitare indigène. J'ai 
noté une partie des airs que j'ai entendus. 

D'où viennent ces griots? Ils sont étrangers à la race 
peulh et ne se marient qu'entre eux. Quelques-uns por- 
tent sur le visage le blason de leur race : les six entailles 
qui labourent la figure des Bambaras. Mais d'autres 
n'ont aucune marque et la pureté de leurs traits semble 
les rattacher au type abyssinien En tout cas, ils sont 
issus d'une race puissante et forte ; on peut même dire 
qu'ils ont le monopole de l'intelligence et une élévation 
de sentiments peu commune. Ce sont des réprouvés que 
poursuit un mépris général ; mais on ne se hasarde guère 
à les mépriser tout haut; la vengeance du griot est ter- 
rible . 

— Griot, c'est l'homme de sang impur, disent les 
Peulhs. 

Les griots ne portent pas de fusil à la guerre, ils n'ont 
qu'un sabre. Rarement on les tue; après avoir été la 
propriété du vaincu, ils deviennent celle du vainqueur. 

Les griots suivent avec ferveur, du moins en appa- 



LES PEULHS CHEZ EUX 149 

rence, les pratiques de la foi musulmane. Ils ne man- 
quent aucune occasion de faire la prière. Mais, je ne 
serais pas éloigné de croire que leur dévotion n'est 
qu'un jeu. 

Les griots sont des réprouvés, soit ; mais si la religion 
musulmane a déclassé ces chanteurs, elle n'a pu leur 
Tefirer leur esprit pratique ; tandis que ses fervents 
observateurs, toujours absorbés dans leurs prières, res- 
tent dans l'ignorance la plus crasse. 

Mahomet excommuniales poètes et Jes conteurs arabes, 
parce que, sceptiques pour la plupart, ils constituaient 
un obstacle pour le nouveau prophète dont ils battaient 
en brèche les doctrines. Sur les griots du Soudan rejaillit 
l'opprobre de leurs ancêtres; mais les hommes en gé- 
néral aiment à être flattés; le nègre, en particulier, est 
orgueilleux et accueille avec faveur les courtisans. Les 
griots ont su tirer parti de ses faiblesses; ils accablent 
de louanges excessives les musulmans puissants. Ils font 
remonter les grandes familiesjusqu'à Abraham, chantent 
les hauts faits accomplis de père en fils par leurs maîtres 
€t répètent sans cesse que ceux-ci sontillustres et grands 
parmi les plus grands. 

Les griots prennent ainsi un ascendant considérable 
sur leurs dominateurs et en tirent tout ce qu'ils veulent. 
Ce qu'un seigneur peulh a de plus beau et de plus pré- 
cieux, c'est pour son griot, dont il prend l'avis sur toutes 
choses. Aussi les conseillers les plus intimes sont-ils re- 
crutés parmi les griots. 

Le griot est esclave, né d'esclave, et son fils partagera 
son sort. Appartenant d'ordinaire à une famille depuis 
quatre ou cinq générations, le griot se considère comme 
faisant partie de la maison et est très attaché à son 
maître. 

On a pu voir dans le chapitre précédent les griots de 
TAlmamy se faisant tuer sur le corps de leur seigneur. 
Il y a peu d'années, un commandant de Boké fit fusiller 



150 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

un prince foulah avec douze hommes de sa suite. Tout 
le temps que dura la fusillade, le griot du prince chanta 
sa gloire et celle de ses compagnons et, ne voulant plus 
avoir à chanter personne, demanda à mourir aussi. 11 
est facile de comprendre qu'avec un tel ascendant sur 
son maître, quand un griot en veut à quelqu'un, la ven- 
geance ne se fait pas attendre. 

Ce qui concerne les griots peut également s'appliquer 
aux forgerons et aux cordonniers qui, eux aussi, sont 
étrangers à la nation. Ils appartiennent à la race des 
griots, et sont des réprouvés ; comme les griots, ces arti- 
sans sont fort intelligents. 

Griots, forgerons, cordonniers et tisserands ne sont 
pas des hommes ordinaires, ce sont des parias d'un genre 
particulier. 

Feul'Almamy Omar avait en grande estime ces hommes 
déclassés et il en faisait sa société ordinaire. 

L'Almamy Ibrahïma Sory s'entoure également des 
hommes de cette caste et son cordonnier entre autres, 
vieillard d'une grande finesse, fait partie de tous les 
conseils et assiste à la correction du Koran. 

Les forgerons, ai-je dit, sont très pauvrement outillés 
et travaillent assis par terre ; leurs pieds leur sont presque 
aussi utiles que leurs mains. Les cordonniers travaillent 
de la même façon et leurs principaux outils sont un 
couteau, un poinçon et une planchette. 

L'armement des Foulahs se compose de fusils à pierre 
et à piston, d'arcs, de flèches et de lances . Il n'y a pas 
très longtemps que les fusils ont fait leur apparition au 
Fouta; aussi la possession d'un fusil comble-t-elle tous 
les rêves d'un Peulh. 

Le fusil à pierre, malgré ses imperfections, est bien 
plus prisé que le fusil à piston, par suite de la difficulté 
qu'ont les Peulhsde se procurer des capsules. Les fusils, 
quels qu'ils soient, sont de fabrication commune. D'or- 
dinaire, l'arme est bien plus meurtrière pour le tireur 



LES PEULHS CHEZ EUX - 151 

que pour l'ennemi, car elle éclate frès souvent, incapable 
de résister à la charge énorme de poudre qu'on emploie. 
Le fusil simple à pierre est excessivement long et lourd ; 
le fusil double a la même dimension que nos fasils de 
chasse, et le fusil simple à percussion provient générale- 
ment d'armes de guerre réformées; ce sont les meilleurs 
fusils. 

La flèche et la lance, quoique un peu négligées main- 
tenant, sont, entre les mains des Peulhs, des armes bien 
plus dangereuses que le fusil. J'ai vu des noirs qui, à 
cinquante pas, plantaient coup sur coup dix flècheS' dans 
une orange! L'arc est généralement en bambou et la 
flèche est une tige de roseau surmontée d'une pointe de 
fer ébarbée et empoisonnée. 

Presque toujours les blessures des flèches sont mor- 
telles. Je n'ai pu avoir aucun renseignement sur le poison 
employé. Ce seraient, m'a-t-on assuré, les entrailles 
d'un serpent, préparées d'une certaine façon, qui servent 
à empoisonner les flèches. Mais ce ne peut être là qu'un 
conte. 

Fusils et poudre sont achetés aux comptoirs euro- 
péens. 

Quand une expédition a été résolue, TAlmamj fait 
battre le tabala dans tout le pays. Ce tambour de 
guerre, toujours accroché dans la case des chefs, est 
considéré comme l'insigne de l'autorité. 

Immédiatement, tous les hommes en état de porter 
les armes se rendent au lieu de rendez-vous, suivis de 
quelques-unes de leurs femmes et de captifs en nombre 
suffisant pour porter les ustensiles de cuisine. On ne se 
munit d'aucune provision de bouche; le pays où l'on 
opère doit fournir les vivres aux combattants. Mais les 
parties du territoire que traverse l'armée ne sont pas 
exemptes de contributions et les habitants voient sou- 
vent disparaître les provisions de toute l'année. 

Comme dans toute l'Afrique, les expéditions des 



152 A TRAVERS LE FOUTA>DIALLON 

Peulhs n'ont souvent pour cause que le désir de faire 
du butin et de prendre des esclaves. Cependant, quand 
ils combattent les indigènes, ils prennent pour prétexte 
la conversion et quand ils bataillent contre d'autres 
musulmans, ils ne les réduisent pas en esclavage ; ils se 
contentent de piller et d'enlever les captifs. 

L'attaque a généralement lieu le matin et les com- 
battants s'efforcent d'arriver sur un village sans faire 
aucun bruit. Ils l'entourent et tout à coup poussent de 
grands cris, déchargent leurs armes, font le plus grand 
vacarme possible; ils profitent de l'affolement qu'ils 
produisent pour mettre tout au pillage et enlever les 
femmes et les enfants. 

Quand l'ennemi est sur ses gardes, les deux partis 
font également le plus de bruit possible ; gesticulent, 
prodiguent les menaces afin de s'effrayer mutuelle- 
ment, et s'il arrive que l'un des deux, se défiant de ses 
forces, bat en retraite, c'est l'instant où l'autre s'élance 
à l'attaque. 

Pour leurs expéditions de guerre, les Peulhs portent 
un petit boubou, teint d'un couleur terreuse, qui ne 
vient que jusqu'à la ceinture et qui est garni d'amu- 
lettes sur toutes les coutures. Ils se font aussi des coif- 
fures en poil de chèvre pour se donner l'air plus ter- 
rible. N'est-ce pas là l'ancien bonnet à poil des vieux 
grenadiers du premier empire ? 

A entendre parler les Peulhs, on dirait que ce sont 
des guerriers invincibles ; mais je ne les crois pas d'une 
bravoure excessive. Ils sont forts quand ils attaquent 
par surprise, mais lorsqu'ils combattent face à face, ils 
prennent aisément la fuite, à en croire les histoires de 
guerre que m'a racontées Mahamadou Saïdou. 

D'après certains Peulhs, ils pourraient lever une ar- 
mée de trente mille hommes, d'autres disent vingt mille. 
Mettons douze mille et n'en parlons plus. 

Le costume des Peulhs est très simple, mais il suffit 



LES PEULHS CHEZ EUX 153 

à des gens qui habitent un pays où il ne gèle jamais. 
Pour les hommes, il se compose d'un bouhou, sorte de 
grande chemise bleue sans manches qui descend jus- 
qu'au gras du mollet ; d'une petite culotte à mille plis 
qui s'arrête aux genoux, et d'une calotte en cotonnade 
blanche, généralement ornée de broderies bleues. 

Ces vêtements sont coupés et cousus par les hommes. 
Comme ils n'ont pas de fil, ils effilochent l'étoffe et, de 
cette façon, cousent les vêtements avec du fil de même 
couleur. L'étoffe qu'ils emploient de préférence est une 
cotonnade fabriquée et teinte dans le pays. Ils se ser- 
vent aussi de cotonnade blanche et bleue — teinte aux 
Indes, — et d'indiennes de couleur, — de provenance 
européenne. 

Ils portent des sandales faites par leurs cordonniers, 
mais ils marchent généralement pieds nus. Ils ont tou- 
jours, attachés à des cordons de cuir, des sachets éga- 
lement en cuir, où se trouvent des versets du Koran ; 
ce sont leurs grigris (amulettes). 

Le costume des femmes est beaucoup plus simple ; il 
ne se compose que d'un morceau de cotonnade qui en- 
toure la taille et descend jusqu'au genou. Leur coiffure 
est plus compliquée. Leurs cheveux sont artistement 
tressés et, quand l'édifice est monté, il ressemble à un 
casque de pompier. Il ne faut pas moins de deux jour- 
nées de travail pour coiffer une femme. 

Comme les hommes, les femmes portent aussi des 
amulettes renfermées dans des sachets de cuir. Elles 
portent, en outre, des pièces d'argent reliées en col- 
liers ; des boules d'ambre, des grains de corail ou de 
verroteries ornent les nattes de leur chevelure. 

Les enfants sont nus jusqu'à l'âge de dix ou douze 
ans, époque de la circoncision. Alors, les garçons sont 
vêtus d'un boubou et les fillettes d'un pagne. 

Les habitations du Fouta sont vastes, propres et bien 
construites. De forme circulaire, elles se composent 



154 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

d'un mur en terre battue de Oiû50 c. d'épaisseur et de 
deux à quatre mètres de hauteur. Elles sont percées 
d'une ou deux ouvertures, dont les plus élevées n'ont 
guère plus de 1°^20, ce qui oblige à se courber pour y 
passer. Les toits coniques st)nt faits d'une charpente en 
bambou ou en bois léger, recouverte de chaume. Les 
toits débordent les murailles d'un mètre environ et for-* 
ment vérandah. 

A l'intérieur, les cases sont peu meublées : une ou 
deux banquettes, en terre ou en bois, qui servent de 
lit ; quelques calebasses et c'est tout. Généralement le 
foyer se trouve ou au milieu des cases ou devant les 
lits. Dans certaines demeures, il y a deux foyers. 

Chaque propriété se compose de plusieurs cases, de- 
six à dix environ : celle du chef de famille, celles des 
femmes et des enfants et celles des captifs. Toutes ces 
habitations sont construites au milieu de jardins fort 
bien entretenus et sont reliées entre elles par des allées 
sablées. Presque devant chaque case, un oranger abrite 
le palier où se réunissent les habitants. Une haie de pur- 
guères clôture la propriété. 

Le répertoire des noms est peu varié. 

Les dames s'appellent Mariama (Marie) — ' c'est le 
nom le plus commun, — Ava (Eve), Yaë (Jeanne), 
Aïsata (Anne), Fatimata, Fatou, Kadé, Aéba, Omou, 
Bilo, Maémouna, etc. 

Les hommes s'appellent Mahamadou, Amadou^ Ha- 
madou, Mamédou, quatre noms qui proviennent de 
Mohamed (Mahomet), Adama (Adam), Noou (Noé), 
Moussa (Moïse), Issa (Jésus), D'Gibril (Gabriel), Yaya 
(Jean), Malic, Omar, Gomba, Salifou, Sadou, etc. 

Les noms patronymiques n'existent pas ; pour dési- 
gner les membres d'une même famille on dit : un tel, 
fils de tel. 

Presque tous ces noms, on le voit, ont une origine 
biblique. 



LES PEUIHS CHLZ EUX ' 155 

Souvent, pour distinguer les homonymes, on ajoute 
au nom de chacun le nom du village, de la province où 
il est né : Mamadou Foucomba, Salifou Gambaia, Mama- 
dou Coladéj etc. 

Quelle que soit l'importance du mariage, chez les 
noirs, cet acte solennel se renouvelle facilement plu- 
sieurs fois. 

Lorsqu'un Peulh a jeté son dévolu sur une jeune 
personne, il fait des ouvertures à la famille et appuie 
sa demande par un présent. Si le jeune homme est 
agréé, on garde le cadeau; dans le cas contraire, on 
le lui rend. Quand le mariage est décidé, les parents 
,de la future traitent avec le prétendant du montant de 
la dot qu'il devra apporter en mariage, dot qui varie 
selon la beauté de la fiancée. Néanmoins, avec une va- 
leur en marchandises, on peut prétendre à une beauté 
de premier choix. Une beauté ordinaire se paye cou- 
ramment de trois à cinq cents francs. 

Ainsi, chez les Peulhs, l'homme apporte la dot. Aussi, 
quand les interprètes nous traduisent les clauses d'un 
mariage, ils disent : il a acheté cette femme six bœufs, 
etc. irne faudrait pourtant pas croire que les filles sont 
vendues aux maris qui les demandent. Le noir défend 
les intérêts de son enfant, voilà tout, et le prétendant 
apporte une dot, qui devient le douaire de sa femme ; 
rien de plus logique. 

Le futur n'est pas tenu de verser en entier la somme 
convenue. Il peut donner un acompte et entrer en pus- 
session de suite, à charge de s'acquitter plus tard. Mais 
partout il y a des gens de mauvaise foi et il arrive qu'un 
homme, après avoir versé un acompte, emmène sa 
femme et... ne s'acquitte jamais. 

Lorsqu'un mari croit avoir à se plaindre de sa femme, 

il soumet le cas aux juges qui décident si, oui ou non; 

il y alleu de sévir. En ce cas, la femme rentre dans sa 

- famille et doit restituer le montant de la dot au mari. 



156 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

La femme, redevenue libre, peut se marier à un autre. 
Si c'est le mari qui donne à la femme des sujets de 
plainte fondés, elle rentre également chez son père; 
mais, comme dédommagement, elle garde la dot. 

Il est rare qu'un homme, même riche, prenne une se- 
conde épouse avant que la première lui ait donné un 
enfant, et une troisième avant que la seconde ait été 
mère ; et ainsi de suite. D'après la loi musulmane des 
Peulhs, un homme peut légitimement se marier quatre 
fois et librement aussi souvent qu^illui plaît. 

Le mari peut demander la séparation pour infidélité 
constatée, pour fuite du domicile conjugal ; cela suffit 
comme chez la plupart des peuples civilisés. Mais une 
femme peut demander la séparation pour un motif qui, 
d'après les dames peulhs, est d'une gravité excessive. 
- Aux termes de la loi, un mari ne peut cohabiter avec 
une de ses femmes plus de trois jours de suite sans que 
les autres aient le droit de réclamer en justice. Pour la 
première infraction, le mari est fortement réprimandé ; 
€n cas de récidive, il est condamné à une amende et en- 
fin, si une femme se trouve par trop délaissée, elle peut 
obtenir la séparation, avec le droit de garder la dot. 

Quant à la cérémonie du mariage, elle a lieu devant 
le marabout qui unit les époux. Aux dépens de ces 
derniers, les parents et les amis font la noce et, le soir 
venu, conduisent les nouveaux mariés dans la case nup- 
tiale, au bruit de nombreux coups de feu. On leur laisse 
plusieurs calebasses de nourriture; on les enferme et 
les amis continuent à faire la noce jusqu'à une heure 
avancée. • 

Il est d'usage, si des étrangers se trouvent de passage 
dans un village où l'on célèbre un mariage, de leur 
porter une calebasse de riz ou de maïs assaisonné. Cet 
usage se pratique aussi en faveur des pauvres. 

Un homme peut aussi demander en mariage une de- 
moiselle de 1 âge le plus tendre, à condition de donner 



LES PEULHS CHEZ EUX 157 

des arrhes. Dès lors, la fillette est considérée comme la 
femme du demandeur et doit habiter avec son mari, 
lorsqu'elle a atteint l'âge de puherté. 

Pendant notre séjour à Donhol-Fella, Mahamadou- 
Saïdou a épousé de cette façon une jolie enfant de huit 
ans, fille du cordonnier de l'Almamy. Tous les jours la 
petite femme allait présenter ses respects à son mari, 
puis rentrait chez son père où elle jouait avec une tête 
de maïs en guise de poupée. L'Almamy, malgré ses 
cinquante-sept ans, a également deux jeunes femmes, 
tilles de deux grands chefs, ses amis. 

Le père est le chef de famille et a une autorité absolue 
sur ses femmes et ses enfants ; il y a toujours à sa 
portée un martinet à lanières de cuir tressées, dont il se 
sert pour assurer le calme dans son intérieur. 

Les épouses ne sont pas exemptes de corrections et 
cela se comprend : comme le plus souvent un homme 
possède plusieurs femmes, si elles se chicanent entre 
elles, ce qui arrive quelquefois, il ne peut se faire en- 
tendre au milieu du tapage, et le martinet est un argu- 
ment sans réplique. 

Les femmes sont très respectueuses envers le mari 
et les enfants très soumis envers les parents. 

Les familles peulhs, on le comprend, sont très nom- 
breuses et le père ne peut consacrer que des instants 
très courts à chacun de ses enfants. Aussi éprouvent-ils 
pour lui de la crainte plutôt que de Taffection, tandis 
que la mère est l'objet de toutes leurs tendresses. Le 
Peulh ne songe à s'enrichir que pour améliorer le sort 
de sa mère. 

L'amour fraternel, à moins qu'il ne s'agisse d'enfants 
de la même mère, n'existe pour ainsi dire pas. Souvent,, 
dans les familles nombreuses et surtout chez les riches^ 
il s'élève des querelles fratricides qui dégénèrent en 
luttes à main armée. 

Quand un Peulh a dit : C'est frère de même père et 



158 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

même mère, expression très courante, il a prononcé 
l'expression la plus vive de l'amour fraternel. Dans 
n'importe qu-el cas, l'aîné a le pas sur ses puînés et 
cette hiérarchie est encore plus respectée chez* les frères 
consanguins. '. 

Si, comme on l'a vu plus haut, les habitants du Fouta 
sont peti vêtus, les bonnes mœurs n'en souffrent nulle- 
ment. Les femmes ne s'inquiètent guère de savoir si on 
les admire ; elles n'en sont pas moins très pudiques et 
ne manquent pas d'habiller les enfants, dès qu'ils ont 
atteint l'âge voulu : onze ans pour les garçons et neuf 
ans pour les filles. 

Par exemple, ce qui ne ruine jamais les familles, ce 
sont les frais de layette, ce luxe réservé aux enfants 
blancs. Aussitôt que la mère relève de couches, elle 
campe l'enfant à cheval sur ses reins ; pour le main- 
tenir, elle passe sous lui une pièce d'étoffe qu'elle noue 
au-dessus des seins et voilà tout. Elle vaque aux soins 
du ménage, travaille aux champs, et la tête de l'enfant 
suit tous les mouvements du corps de la mère. Quand 
le bébé a soif, maman desserre un peu le pagne, fait 
passer sa progéniture sous son bras et livre la bou- 
teille. 

Voici, d'après une de mes voisines, comment l'on 
sèvre les enfants. Je m'étonnais de la voir allaiter sa 
fillette qui avait déjà trois ans ; elle me dit qu'elle ne 
pouvait sevrer sa fille avant le retour de son mari. 

— Quand Modi Salifou reviendra du Djoli-Ba (Niger), 
ajouta-t-elle, il écrira un bon salam sur un petit cahit 
(papier) et on le fera manger à Aïçata pour que Dieu 
lui donne bonheur. 

. — Mais si Modi Salifou ne revient que dans trois 
ans ? 

— Aïçata boira sa maman encore trois ans 1 

La façon de porter les enfants dans le Soudan est 
même la raison qui a fait attribuer par les Européens, 



LES PEULHS CHEZ EUX lû9 

à toutes les négresses, une forme qui n'est pas, en réa- 
lité, leur forme naturelle ; jusqu'à présent, je crois qu'il 
y a là une erreur, je n'ai pas vu une femme, n'ayant 
pas été nourrice, qui se présentât sous cet aspect dis- 
gracieux, que l'on sait. 

J'ai même vu des femmes qui, après un allaitement 
prolongé, n'étaient pas déformées; mais, quand une 
négresse a eu plusieurs enfants qu'elle a portés atta- 
chés comme je viens de l'expliquer, leur poids finit par 
produire une sensible dépression de la forme du buste. 

Les Européennes portent des corsets, les femmes 
noires, non seulement n'en portent pas, mais elles se 
compriment la poitrine avec le pagne qui supporte l'en- 
fant. 

La cuisine concerne exclusivement les femmes et 
prend la plus grande partie de leur temps. Elles prépa- 
rent les mets/ du reste fort simples, avec beaucoup de 
soin et de propreté. Il faut d'abord piler, pour les dé- 
cortiquer, le riz, le maïs ou le fognié (petite graminée 
semblable au tapioca), vanner soigneusement les cé- 
réales et faire cuire. J'ai remarqué que les ménagères 
évitaient surtout de laisser le riz tourner en bouillie ; 
elles le font crever et cuire dans une faible quantité 
d'eau. Quand il est cuit, il est déposé en forme de cône 
dans une calebasse et prêt à être servi. 

On fait également aussi une sauce verte, appelée 
mafé, composée de piment et d'oseille qu'on écrase sur 
une pierre plate et qu'on fait cuire avec du beurre ou 
une' huile extraite de l'arachide. On fait encore une 
sauce composée d'arachides écrasées. 

Voilà la cuisine ordinaire. 

Pour les grands jours on prépare quelquefois de la 
viande de bœuf, de mouton ou une poule au piment 1 
Nené Aéba, une des femmes de l'Almamy, prépare ce 
mets admirablement. 



160 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Quand l'on tue un animal quelconque, la tête revient 
de droit aux griots ; je ne sais pourquoi. 

Le chef de famille, ses enfants mâles, s'ils ont plus de 
douze ans, les hommes de sa suite et quelquefois les 
captifs de confiance mangent ensemble. Chaque femme, 
avec sa petite famille, mange dans sa case respective. 
Il va sans dire que le maître est toujours servi le pre- 
mier. 

On apporte le repas, ordinairement composé de riz, 
de maïs ou de fognié ; les sauces de mafé, d'arachides 
et le lait caillé. Les calebasses sont recouvertes de pail- 
lassons en pampas très bien travaillés. La calebasse de 
riz est déposée au milieu de la case, les sauces sont 
placées à côté. 

Chaque convive s'accroupit autour de la calebasse et 
un petit captif, portant de l'eau dans un vase, fait le 
tour de la société et la verse sur les mains des invités. 
Le maître du logis découvre la calebasse où le riz bouil- 
lant laisse échapper une buée qui monte vers le toit. A 
l'aide du couvercle, il évente la calebasse pour refroidir 
le riz, puis il prend du sel pilé qui lui est présenté, et 
avec la main droite rejette le riz sur les parois du vase 
de manière à y former un creux. Pendant ce temps le 
voisin, à l'aide d'une baguette de bois, bat le lait caillé 
afin d'écraser les caillots; puis, il verse lentement le lait 
sur le riz pendant que le maître fait le mélange. 

Enfin, il roule une boulette et très adroitement, sans 
toucher les lèvres, la lance dans sa bouche. 

Tous les invités l'imitent. Il se fait un grand silence^ 
rompu seulement par le bruit des mâchoires. En deux 
minutes, une quantité de riz qui suffirait à vingt Euro- 
péens est absorbée par cinq ou six indigènes. Le pre- 
mier plat mange, on passe au second ; c'est encore du 
riz, mais on remplace le lait caillé par le mafé. 

Le repas terminé, lorsqu'il ne reste plus rien dans la 
calebasse, que les affamés en grattent encore les pa- 



LES PEULHS CHEZ EUX 161' 

rois, comme s'ils voulaient les user, le captif revient 
avec son vase rempli d'eau et le passe à chaque assis- 
tant qui en boit une. gorgée, se rince la bouche en se 
frottant les dents avec l'index droit, et se lave les mains% 

Chez les dames on procède de la même façon. 

Quand il y a de la viande, les morceaux sont décou- 
pés et semés à travers le riz. Chacun en prend un avec 
ses doigts et le déchire à belles dents. 

Chez les personnes à grande fortune, les femmes ne 
font que surveiller les travaux qui sont exécutés par des 
captives. A tour de rôle, chaque femme fait la cuisine 
pour le mari. Chez les pauvres, là où faute de moyens 
il n'y a qu'une femme, peu d'enfants et.un ou deux cap- 
tifs, tout le monde mange ensemble. 

Assurément cette cuisine est bien simple, mais l'Eu- 
ropéen le plus délicat peut en manger hardiment; c'est 
propre, beaucoup plus propre que dans certains de nos 
restaurants à la mode ! 

Au Fouta, on n'a pas besoin d'être invité pour manger 
le bien d'autrui. Quiconque entre aux heures du repas 
dans une maison, mange à la calebasse commune et 
ji'est même pas tenu de remercier quand il s'en va. 

En voyage, le Peulh n'emporte jamais de provisions; 
à l'heure du repas, il entre dans la première case venue. 

Un Peulh de qualité se lève à quatre heures du matin, 
fait son salam, qui dure une heure, puis cause avec ses 
voisins. A huit heures, nouveau salam, déjeuner et cau- 
serie. Nouvelle prière ; puis, le Peulh se couche jusqu'à 
deux heures et se lève pour faire salam. Ensuite, il traite 
les affaires jusqu'à quatre heures du soir. A cette heure, 
il fait une prière. Au coucher du soleil, il fait encore 
une ^prière. Il soupe à huit heures, fait une nouvelle 
prière et cause jusqu'à onze heures ou minuit. Les 
noirs sont généralement noctambules- et aiment à 
causer ou à écouter les griots jusqu'à une heure avan- 
cée ÂQ la nuit, surtout quand il fait clair de lune. Les 

11 



162 ' A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

hommes, selon leur goût, prient chez eux ou à la mos- 
quée ; mais les femmes ne s'y rendent jamais. 

Chez nous, par politesse, quand nous entrons dans 
une maison, nous retirons notre chapeau ; au Fouta, 
l'on ôte sa chaussure. Jamais un Peulh, le plus souvent 
chaussé de sandales, n'entre chez lui ou dans n'importe 
quel intérieur, ni ne se mêle à un groupe de causeurs, 
même en plein air, sans retirer sa chaussure. 

Tous ces nègres ont les pieds très propres, car chaque 
fois qu'ils vont prier, ils les lavent ainsi que les mains et 
la figure. A cet effet, les noirs ont presque toujours 
atec eux un chaudron à goulot, appelé marabout, et 
qui ne sert qu'à la toilette. 

L'almamy a fort bien remarqué que lorsque nous 
entrions chez lui, nous nous décoiffions. Un jour, il 
nous a demandé pourquoi et nous lui avons appris que, 
chez nous, c'était un acte de politesse, ce qui lui a fait 

dire : 

— Chaque pays fait à sa manière, les Peulhs retirent 

leurs sandales. 

Ainsi qu'en Europe, la mort au Fouta est l'objet d'un 
cérémonial funèbre. 

Quand un chef de famille meurt, — son temps est 
fini ! disent les Peulhs — pour exprimer leur douleur, 
ses femmes poussent des cris qui font croire qu'on les 
roue de coups. Elles pleurent à sec, si je puis m'expri- 
mer ainsi, car leurs yeux ne sont nullement mouillés. 
Si un parent ou un ami entre dans la case du défunt, 
les cris redoublent et le visiteur tire quelques coups de 
feu en mémoire du mort. 

Le cadavre séjourne très peu de temps sur le lit mor- 
tuaire. Avant de fensevelir, on le lave soigneusement, 
puis on le roule dans un pague et, après les prières de 
circonstance, on le porte au cimetière. 

La fosse, creusée par les soins de la famille du dé- 
funt, n'a pas plus d'un mètre de profondeur et le fond 



LES PEULHS CHEZ EUX 163 

«st soigneusement recouvert d'un' lit' d'e sable ferrugi- 
neux. On couche le cadavre dans la terre, en lui tour- 
nant la tête du côté de l'Orient, puis on dit encore quel- 
ques prières et on dresse des petites traverses de bois, 
que l'on recouvre d'une natte, afin que la terre rejetée 
sur la fosse n'écrase pas le cadavre. La fosse une fois 
remplie, on a soin de garnir le tumulus de grosses 
pierres et d'épines, pour que les fauves ne puissent 
violer la sépulture. 

Quand c'est une femme qui meurt, les choses se pas- 
sent de la même façon que pour les hommes, moins les 
cris de douleur. 

Je ne crois pas que l'on soit obligé d'enterrer les 
morts en un lieu commun. Pendant notre séjour à 
Donhol-Fella, Hamadou, le fils aîné de l'Almamy, perdit 
urf bébé de cinq semaines. Pour l'enterrer, on mit le 
petit cadavre dans une marmite de terre que l'on en- 
fouit ensuite dans le jardin. 

Les Peulhs ont le culte des morts. Profaner une tombe 
est un sacrilège puni par le dernier supplice et chaque 
fois que des noirs en voyagé passent devant un tumulus 
isolé, tombe d'un voyageur enterré où il est mort, ils 
jettent dessus des poignées d'herbe ou des feuilles 
vertes en guise de salut. 

A part les inhumations de leurs proches, les Peulhs 
ne visitent jamais les cimetières. C'est assez tôt, disent- 
ils, d'y aller quand on y est forcé. 

Lorsque le chef de famille est mort pauvre, les amis 
et les voisins portent à ses veuves des provisions de 
bouche, appelées charités ; deux ou trois jours après le 
décès, les veuves et leurs enfants respectifs sont par- 
tagés entre les frères, héritiers du défunt, qui doivent 
les protéger. Les termes d'oncle et de tante ne sont pas 
usités au Fouta ; les enfants remplacent ces deux mots 
par petit père et petite mère. 

Les Peulhs sont-ils susceptibles d'esprit d'à-propos? 



164 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Pour s'en assurer, il faudrait une parfaite connaissance 
de la langue, mais l'anecdote suivante me fait croire, 
qu'à l'occasion, ils font de l'esprit comme tout le 
monde. 

Pour remercier un homme du pays qui venait de 
Boké et nous apportait des lettres de M. Pauliârt, 
Bayol lui donna un mouchoir qui était orné du portrait 
de M. Grévy : ce Peulh regarda attentivement le por- 
trait du président et dit : 

— Pour être chef des blancs, il faut donc avoir un 
baowal sur la tête ? 

— Pourquoi? 

— Parce que tu dis, celui-là c'est le chef des Français, 
il n'a pas de cheveux, et le commandant de Boké il a 
aussi gagné baowal ! 

Les Peulhs appellent baowal les plaines de pierres qui 
couronnent le sommet des montagnes. 



LE CONSEIL DES ANCIENS 165 



XIV 



LE CONSEIL DES ANCIENS 



Depuis le départ de notre dernier courrier, notre 
existence est bien uniforme. Tout le travail de Bayol 
consiste à décider l'Almamy de presser notre départ. 
Mais la route du Niger est fermée, la guerre ravage ces 
contrées, et l'Almamy ne veut pas nous laisser partir 
de peur qu'il ne nous arrive malheur. 

Nous nous rabattons alors sur Dinguiray. L'Almamy 
promet d'examiner notre sujet ; quelques jours après, 
il nous dit que par là encore nous ne pouvons passer, 
parce que Abibou, le chef de Dinguiray, vient de faire 
couper le cou au chef de Touba, un vassal D'autre 
part, les courriers revenus de Timbo ont fait savoir à 
l'Almamy que le conseil des Anciens désirait nous voir 
retourner au Sénégal par le Fouta, en suivant une 
autre route, afin de connaître « tout le monde du 
pays ». 



166 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Nous entrons dans la période des ennuis, des tracas- 
series. Un courrier venu de Sierra-Leone a fait courir 
sur nous des bruits malveillants, assuranl que les Fran- 
çais ne vont explorer les contrées lointaines que pour 
les prendre. 

Evidemment ce ne sont que des contes faits pour 
éprouver notre patience. Il n'en est pas moins vrai quey 
sans cesse énervés, nous finissons par avoir sérieuse- 
ment la fièvre. 

Chez moi elle devient régulière et Bayol tombe grave- 
ment malade ; malgré tous ses efforts, la fièvre le ter- 
rasse et, pendant quatre jours, il est si atrocement 
secoué que je crois sa dernière heure arrivée. Mes 
hommes sont tristes et je suis d'autant plus affligé que, 
malade des plus désagréables, le docteur repousse tous 
mes soins. En revanche, il est plein de prévenances 
pour les attentions des noirs. 

Notre muletier, Ibrahïma Soumaré, s'est constitué 
son infirmier. Il ne quitte pas la case, guette les 
moindres mouvements du malade et, jour et nuit, est 
sur pied au moindre signal. Je suis heureux de rendre 
hommage à ce brave serviteur dont le dévouement est 
au-dessus de tout éloge. 

Mahamadou-Saïdou est également plein d'attentions. 
Sur son conseil, nous faisons du feu dans notre habita- 
tion. Nous nous habituons difficilement à supporter la 
fumée, mais la chaleur nous fait beaucoup de bien et, 
vingt-quatre heures par jour, nous avons un feu à rôtir 
un mouton. 

Une femme de l'Almamy, Néiié Aéba, qui, malgré ses 
quarante-cinq ans, est la plus belle femme que j'aie vue 
au Fouta et qui, paraît-il, a causé la mort de neuf ado- 
rateurs, vient voir Bayol et promet de lui envoyer un 
remède excellent. 

Après quinze jours de souffrances, nous triomphons 
tous deux de la maladie et nous entrons en conva- 



LE CONSEIL DES ANCIENS 167 

lescence, Ea sa qualité de médecin, Bayol n'emploie 
aucun des remèdes du Codex et se rétablit. En ma qua- 
lité de malade, je prends beaucoup de quinine et je 
m'en trouve bien. 

Sur le conseil d'Hamadou-Ba, nous nous mettons au 
régime du lait aigre et nous en sommes très contents. 
Je recommande cet aliment aux voyageurs africains. 

Pendant les moments de répit que me laisse la fièvre, 
je vais chez l'Almamy, Notre conversation roule souvent 
sur la religion. Une de ses grandes préoccupations est 
de savoir quand arrivera la fin du monde ! Un jour il 
m,e dit : 

-— D'après mes calculs, la fin du monde doit arriver 
dans vingt ans. 

Alors un vieux griot, âgé d'au moins soixante-quinze 
ans, qui massait une jambe de l'Almamy, suspendit sa 
besogne et me demanda s'il n'y aurait pas moyen, 
quand on en serait là, de passer par une autre porte. 
L'Almamy lui mit amicalement la main sur l'épaule et 
répondit : 

— Non ! mon pauvre vieux, il faudra y passer comme 
les camarades I 

— Ah ! mod'jia (mauvais) ! 

L'attitude de ces deux hommes était du plus haut 
comique. 

A peu près rétabli, mais d'une maigreur effrayante, 
le docteur reprend ses visites quotidiennes à l'Almamy 
et insiste de nouveau pour presser notre départ. Mais 
l'Almamy répète qu'il faut patienter : le temps est trop 
mauvais pour voyager, les pluies continues ont telle- 
ment grossi les ruisseaux que nous ne pourrions pas- 
ser, et mille autres raisons. 

De plus, nous sommes en plein Rhamadan, le carême 
des musulmans, et il n'est pas bon de voyager au lieu 
de faire pénitence. 

Tout le carême se passe sans qu'aucune décision soit 



168 . A TRAVERS LE FOUTA-DIALl.ON 

prise. L'Almam}^ prie beaucoup et, selon la coutume 
jeûne tout le jour pour ne manger qu'au coucher, du 
soleil. Voyant que le docteur va retomber plus grave- 
ment malade, l'Almamy ordonne de dire pour lui, à la 
mosquée, des prières publiques, qui durent deux nuits. 
Jamais je n'oublierai les bontés que le maître et les 
habitants de Donhol-Fella ont eues pour nous, jamais 
je n'oublierai madame MahamadouSaïdou, celte bonne 
Meta qui, tous les jours, un éblouissant sourire sur les 
lèvres, venait s'assurer que nous ne manquions de 
rien. 

— Salmina, doctor; Salmina, Thierno ; Corid'jiamwali 
soubaha .^(Bonjour, docteur ; bonjour, Thierno (1); com- 
ment cela va-t-il ce matin ?) 

— Merci, Meta, cela va mieux. 

— Ah! ce ne sera rien, vous serez bientôt guéris... Je 
pars, il faut faire le déjeuner. 

Charmante et excellente femme !... Son souvenir me 
sera toujours cher! 

Enfin, le dernier jour du carême est arrivé, les Fou- 
lahs guettent la nouvelle lune, elle apparaît ; Inch 
Allah! Grâce à Dieu ! le carême est fini et la mosquée 
retentit des prières des croyants qui remercient le pro- 
phète des noirs. 

Le lendemain matin, une grande solennité réunit à 
Donhol-Fella plus de cinq cents hommes qui viennent 
assister au grand Salam, chanté par J'Almamy. La 
mosquée, trop étroite, ne peut contenir tout ce monde 
et la cérémonie a lieu en plein air. La face tournée 
vers l'Est, les fidèles exécutent avec un ensemble parfait 

(1) Thierno, titre religieux, correspondant au titre d'évêque, 
qui me fut donné par l'Almamy un jour que nous discutions 
sur le Koran. Par flatterie pour leur souverain, dès lors les 
Peulhs ne m'appelèrent plu? que Thierno Noir, puis tradui- 
sant mon nom en langue Poular, Thierno Baleidjîo. 



LE CONSEIL DES ANCIENS 169 

les salufs à la Caba, et l'effet est des plus pittoresques 
quand ces cinq cents hommes, tous vêtus de blanc, se 
prosternent humblement, la face contre terre. 

A peine le dernier aminé a-t-il clos le Salam que de 
tous côtés des cris retentissent ; ce sont les enfants 
mâles qui, se bousculant, partent en troupe et vont 
devant chaque demeure chanter une prière de circon- 
stance; pour souhaiter la bonne année qui commence 
et en même temps recevoir un cadeau. ^ 

Nos hommes sont de bons musulmans; ils viennent 
nous la souhaiter bonne et heureuse ; naturellement il 
faut donner des étrennes I 

Les noirs du Sénégal, chrétiens ou musulmans, ont 
ceci d'avantageux — pour eux bien entendu — c'est 
qu'ils célèbrent également les fêtes catholiques et les 
fêtes du Koran. Ils nous souhaitent deux fois la bonne 
année et comme chaque fois qu'un noir vous fait un 
souhait, c'est pour en tirer profit, son seul regret est 
que les occasions ne soient pas plus fréquentes. 

Les femmes n'assistent pas aux solennités religieuses; 
mais, le jour de la nouvelle année, les mères et les 
grand'mères quittent momentanément leurs bijoux 
pour en parer leurs fillettes. Ces demoiselles, vêtues de 
leurs plus beaux atours, se font admirer, se critiquent 
entre elles et finissent la journée en improvisant un 
petit tamtam (bal) loin des regards curieux. 

Enfin, après bien des tiraillements, bien des remises, 
notre départ est fixé pour la fin du mois. La route que 
nous prendrons pour retourner au Sénégal est arrêtée. 
Nous passerons par Labé et les montagnes du Tamgué 
pour nous rendre à Médine. Les hommes qui doivent 
accompagner Mahamadou-Saïdou sont désignés, ce 
sont : Modi Abdoul-Bagui, courrier secret et porte- 
étendard de l'Almamy ; Modi Mamidou, neveu de l'Al- 
mamy de Melacoréej^ tributaire de l'Aimamy Ibrahïma. 

Gomba le satigué nous devancera à Labé, où il^pré- 



170 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

viendra Alfa Aguibou, chef du Labé, pour qu'il s& rende 
à Tounthourounn afin d'avoir une entrevue avec nous ; 
puis il nous laccompagnera jusqu'à noire passage de la 
Gambie. 

Kikala, un captif, nou« devancera d'un jour dans 
chaque village où nous devrons loger et invitera les 
chefs à bien nous traiter. Samba-lès-Mayo >nous gui- 
dera jusqu^à Médine. 

Toutes ces dispositions sont prises ; mais il faut eu- 
core que l'Almamy nous trouve un cheval, car nous 
n'avons plus qu'un mulet- Nouveaux retards. 

Les Peulhs ne sont pas vifs dans leurs décisions et je 
suis bien convaincu aujourd'hui que ce n'est qu'à 
grands renforts de palabres que l'on peut obtenir d'eux 
la moindre des choses. 

Nous devions partir un lundi, le seul jour qui soit 
prospère pour entreprendre un voyage. Cependant, 
c'est le mardi 30 août que nous quittons Donhol-FeUa. 

Avec le jour nous sommes sur pied, tous nos prépa- 
ratifs sont terminés et nous n'attendons plus que les 
ordres de l'Almamy. A huit heures, deux grands ma- 
rabouts, accompagnés de Mahamadou-Saïdou et de 
quelques notables, viennent nous faire commission de la 
part de VAlmamy et, après un discours de circonstance, 
nous remettent trois lettres écrites en arabe : l'une 
pour le chef des Français, l'autre pour le gouverneur du 
Sénégal et le troisième pour le Tamsir. Au nom de l'Al- 
mamy, Thierno Yaïa remet au docteur une paire de 
boucles d'oreilles en or, humble cadeau du souverain 
du Fouta pour le président de la République. 

— Vous n'avez voulu, dit-il, ni des captifs, ni des 
bœufs, ni des moutons que vous offrait l'Almamy ; c'est 
tout ce qu'il peut donner au grand chef des Français ; 
c'est peu, mais c'est de bon cœur. 

l.e cheval nous est amené ; il est de toute petite taille, 
mçiis, en revanche, il est bien reposé et rue quand on 



LE CONSEIL DES ANCIENS 171 

l'approche, Bayol, qui n'a que du mépris pour les petits 
ch.evaux, me laisse celui-là. 

L'Almamy nous fait prévenir qu'il peut nous rece- 
voir; l'instant des adieux est venu. Entouré de ses 
fidèles, ce brave homme, qui selon toutes probabilités 
ne nous reverra jamais, fait ses dernières recomman- 
dations à ses envoyés ; puis, se tournant vers nous, dit 
d'uqe voix émue : 

-T- La vie est ainsi ; on connaît les hommes, on les 
aime... Un jour, ils partent et on ne les revoit plus. 
Inch Allah/ (A la volonté de Dieu !) 

Bayol lui promet que je reviendrai au Fouta, à moins 
que je ne sois mort. 

— Tu dis cela, docteur ; Hecquart, Lambert ont dit 
aussi qu'ils reviendraient; on ne les a jamais revus. 
Vous allez retourner dans votre pays ; mais dites bien 
aux èoîzs hommes de France que les Peulhs les aiment et 
que, ,grâce à toi, docteur, Poulars et Français, c'est fil& 
de même père et de même mère. 

L'Almamy demande sa grande canne garnie d'argent 
et vient nous reconduire jusqu'à l'endroit où nous l'a- 
vons rencontré pour la première fois. Il nous serre la 
main en nous souhaitant bétéké (bon voyage) ; deux 
larmes perlent au coin de ses yeux; aussi, pour échap- 
per à l'émotion qui l'envahit, il reprend vivement le 
chemin de sa demeure, mais non sans se retourner plu- 
sieurs fois. 

Nous montons à cheval et quittons définitivement 
Donhol-Fella ; les habitants et nos voisines nous font la 
conduite jusqu'au prochain marigot. 

Bêtéké, Doctor, bétéké Thierno ! 

Et nous serrons une dernière fois la main à tout le 
monde. 

Partis à midi, nous n'arrivons qu'à cinq heures du 
soir à SokotQro^ iOù nous logeons dans notre ancienne 
case. 



172 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Le lendemain, pendant que Bayol va saluer Modi 
Boubakar-Biro qui est à son domaine de Bilalya, voisin 
de Sokotoro, je procède au passage du Bafing. Le der- 
nier groupe allait passer, quand on me prévient, de la 
part du docteur, d'aller le rejoindre. Je fais retournerla -J 
caravane et me rends à Bilalya, qui n'est qu'à vingt 
minutes de marche. 

Bayol est déjà installé dans une case magnifique, la 
plus belle et la plus spacieuse que j'aie vue au Fouta. 
Pour la première fois, je trouve une habitation pourvue 
d'un coin solitaire. 

Immédiatement je vais présenter mes hommages à 
Boubakar-Biro, qui me reçoit avec affabilité. 

Modi Boubakar-Biro, fils de l'Almamy Omar, est gé- 
néral en chef de l'armée peulh pour le parti Sorya. 
C'est un homme de trente-huit ans, bien bâti et d'al- 
lures distinguées; son visage gravé de la petite vérole 
est régulier ; mais l'œil vif et noir décèle une ardente 
ambition. Boubakar-Biro est atteint d'une gale maligne 
qui l'obhge à se gratter jusqu'au sang. 

L'après-midi, accompagné d'une suite nombreuse, 
Boubakar-Biro nous rend visite. Il sait que nous avons 
été très bien reçus par son frère, Mahamadou-Paté, et il 
ne veut pas être moins aimable ; il affecte avec nous 
beaucoup de familiarité, comme pour convaincre son 
entourage qu'il est, lui aussi, tout à fait camarade avec 
les Français. Au grand chagrin de Bayol, il se vautre 
sur le lit du docteur et lui passe les bras autour du 
cou. Etendu sur ma couverture, je m'amuse beaucoup 
des répugnances de mon compagnon, qui est forcé de 
subir avec une joie apparente ces familiarités d'un 
prince galeux. 

Boubakar-Biro et Mahamadou-Paté se détestent; 
aussi est-il très intéressant d'observer les allures de 
Boubakar-Biro qui est plein de jalousie envers son 
frère. 



LE CONSEIL DES ANCIENS 173 

Au demeurant, le général en chef de l'armée sorya 
est un homme charmant, très intelligent, qui nous re- 
çoit fort bien, nous traite royalement et comprend à 
merveille l'importance des avantages que les Foulahs 
retireront de leur traité d'alliance avec les Français. 

Le 2 septembre, nous quittons Bilalya. Le passage du 
Bafing, dont les eaux, en quarante-huit heures, ont 
baissé de trente centimètres, nous prend une heure. 

Nous passons devant l'habitation de Néné Omou, à 
qui nous faisons nos adieux, et, à trois heures du soir,, 
par une pluie battante, nous entrons à Timbo, où la 
mauvaise case que nous avions habitée nous est de 
nouveau réservée. 

Si le logis n'est pas bon, en revanche, Modi Diogo^ 
qui est à si maison de ville, nous soigne de son mieux 
et ne nous laisse manquer de rien. Nous lui faisons une 
visite et nous lui offrons un modeste cadeau; il ré- 
plique par un autre cadeau à Bayol ; il nous annonce 
que nous resterons quatre jours à la capitale et que 
nous serons reçus solennellement par le conseil des 
Anciens. 

Moins défiant que lors de notre premier voyage, l'Al- 
mamy Hamadou désigne deux hommes pour nous ac- 
compagner en France ; mais ceux-ci ne se soucient pas 
de faire un aussi long voyage et l'Almamy se résigne à 
charger Mahamadou-Saïdou de le représenter auprès du 
chef des Français. 

Le 4 septembre, nous sommes reçus en audience so- 
lennelle par le Conseil des Anciens (le Sénat), qui se 
tient chez l'Almamy Hamadou. La case royale est 
pleine de monde ; il y a au moins deux cents hommes 
assis par terre. L'Almamy Hamadou est assis au pied 
de son lit, et auprès de lui Modi Diogo (le président). 
Des petits sièges nous sont réservés en face de l'Almamy 
et nos hommes se placent derrière nous. 
P ar quelques mots brefs, Modi Ibrahïma Diogo ouvre 



174 A TRAVEBS LE FOUTA-DIALLON 

la séance et donne la parole à Mahamadou-Saïdou. Ce- 
lui-ci, dans un discours assez long, prononcé avec volu- 
bilité, où le mot Almamy revient sans cesse, expose le 
but de notre voyage. Il insiste sur la valeur de notre 
parole, qui ne s'est jamais démentie pendant notre sé- 
jour au Fouta et sur le bien-être que gagneront les 
Peulhs avec le concours des Français, qui sont même 
père et même mère, car Fouta et France cest même chose. 

Quelques autres orateurs prennent Ja parole sur le 
même sujet et le docteur prononce une allocution de 
circonstance, par laquelle il remercie les Almamys, les 
princes, Modi Diogo et les Foulahs qui nous ont si bien 
traités pendant notre séjour parmi eux. Il conclut en 
assurant les Peulhs que les Français seront heureux de 
savoir que nous avons été si bien reçus au Fouta et il 
leur donne l'assurance que jamais la guerre n'aura 
lieu entre les Foulahs et les Français, enfants de la 
même famille I 

Les discours terminés, Modi Diogo s'adresse à TAl- 
mamy et lui dit : 

— Almamy Hamadou, aguéliké (as-tu compris) ? 

L'Almamy répond : Guélam (j'ai compris) ! 

Puis, l'Almamy s'adresse à Modi Maka, lui fait la 
même demande, obtient la même réponse et ainsi de 
suite. L'approbateur s'adresse toujours à un autre 
membre du conseil en procédant par ancienneté jus- 
qu'au plus jeune. Pendant cinq minutes, on n'entend 
plus que : Aguéliké ? Guélam ! 

Quand chacun a donné son avis et a approuvé, l'Al- 
mamy entonne une prière, que reprend en chœur toute 
l'assistance. Le spectacle ne manque pas d'une certaine 
grandeur et, malgré mon indifférence religieuse, je suis 
ému en entendant ces deux cent cinquante voix prier 
Dieu et leur Prophète de nous accorder un bon voyage, 
de nous conduire sains et saufs dans notre patrie. 

Le mardi 6 septembre, escortés de la plupart des no- 



LE CONSEIL DES ANCIENS 175 

tables, Modi Diogo en tête, nous quittons la capitale 
du Fouta-Diallon. Nous nous dirigeons vers le Nord et 
nous terminons notre étape au village de Doubell, où 
nous passons la nuit. Le lendemain, après une journée 
que la fièvre rend très fatigante, nous atteignons Bou- 
da, ville en tout semblable à Timbo, mais d'une éten- 
due double, qui a Thonneur de posséder le premier 
oranger planté au Fouta. 

Cet arbre magnifique, dont le tronc a plus d'un 
mètre de diamètre et dont les rameaux peuvent abïiter 
deux cents personnes, est planté devant la mosquée. 
Le pied de cet oranger sert de sépulture à un grand 
marabout, Thierno Yssa (Jésus), qui fut un savant vé- 
néré auquel on venait demander des prières. En mé- 
moire de ce saint homme, personne^ pas même le sou- 
verain, n'entre à cheval dâns' la ville. Nous nous 
conformons à l'usage. 

De Bouria, nous nous rendons à Porédaka (camp du 
caoutchouc), ville populeuse et très étendue, où la 
fièvre nous oblige à séjourner. 

Enfin, le 10 septembre, après avoir subi une violente 
tornade qui pendant trois heures nous trempe jusqu'aux 
os, nous revoyons Foucoumba, où nous retrouvons 
notre ancienne demeure. 

En entrant dans la case, nous nous heurtons la tête 
dans une liasse de papiers, formée par des fragments de 
journaux, dont nous nous étions servis lors de notre 
premier passage. Accrochée sous la vérandah, cette 
liasse de papiers sert de fétiche. Gomme ailleurs, au 
Fouta, cela porte bonheur. 

Alfa Mamadou Foucoumba ne nous reçoit plus avec 
la même réserve et fait tuer un bœuf pour nous 
l'offrir. Après deux jours de repos, nous partons pour 
Kébaly, village bâti dans la vallée du Thénée, à peu de 
distance de cette rivière. Nous entrons dans le village 
en même temps que Alfa Gassimou, chef du Labé pour 



176 A TRAVERS LE FÔUTA-DIALLON 

le parti Alfaya, qui, escorté d'une suite nombreuse, se 
rend à Timbo. 

Alfa Gassimou est l'homme le plus grand et le plus 
gros que j'aie jamais vu. Ce superbe chef noir a plus 
de" deux mètres de haurteur et, de peur d'écraser sa 
monture, sans doute, marche toujours à pied. On est 
surpris, en entendant parler ce colosse, de la douceur 
de son organe. Nous lui offrons un cadeau, qu'il recon- 
naît en nous donnant un mouton. 

Après avoir traversé presque entièrement la vallée 
du Thénée, nous gravissons "le fello Dioufouna, nous 
atteignons le plateau de Labé, nous couchons successi- 
vement à Kael et à Bintégniel-Mahoudou (le grand). 

Nous traversons Bintégniel-Tocossel (le petit), sans 
nous y arrêter, et nous couchons à Dara-Labé. Enfin, 
après une longue étape, nous arrivons le 16 septembre 
à Tounthourounn, où une députation de notables vient 
nous recevoir à l'entrée de la ville. 

Nous sommes déjà à 175 kilomètres de Timbo. 



SOURCES DE LA GAMBIE ET DU RIO-GRANDE 177 



XV 



LES SOURCES DE LA GAMBIE ET DU RIO-GRANDE 



Tourithourounn est une ville 1res étendue et entourée 

d'immenses pâturages. Comme le plateau de Timbi, le 

plateau de Labé, qui n'en est que la continuité, est bien 

cultivé. Sur tout notre parcours, nous admirons de 

belles plantations de riz et de maïs. 

Dès le lendemain de notre arrivée, nous dépêchons 
un courrier à Alfa Aguibou, chef du Labé, qui, ainsi 
que son souverain l'Almamy Ibrahïma, se repose des 
soucis du pouvoir dans ses propriétés situées à trois 
jours de marche dans l'Est. 

En attendant son arrivée, nous sommes installés 
aussi bien que possible dans une case que nous habi- 
tons en commun avec une poule qui, tous les matins^ 
al'amabihté de nous pondre un œuf frais. Nous profitons 
de nos loisirs pour prendre des renseignements de 
toute nature sur le pays. 

12 



178 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

C'est ainsi que nous apprenons que tounthourounn 
est une des anciennes missîda du Labé; que les Peulhs 
du Labé ont souvent fait la guerre aux Portugais du 
Rio-Grande," qu'ils ne tiennent pas en grande amitié du 
reste. 

Malic, le courrier que le docteur a envoyé de Boké à 
Alfa Aguibou, chef du Labé, vient nous voir. Il a passé 
l'hivernage chez son père, le chef de Oré-Dimmah, vil- 
lage situé à peu de distance, aux sources de la Gambie 
et duRio-Grande. 

Le 18 septembre, à midi, nous sommes agréablement 
surpris par l'arrivée d'un homme, Mamadou-Boye, qui 
venait de Boké, chargé de nous remettre un courrier 
de France et de diriger quatre hommes portant des 
provisions, laissées par nous dans ce poste. 

Il va sans dire que nous accueillons avec joie ce 
bienheureux courrier : il apporte des lettres et des 
journaux qui, quoique partis de France le 20 mai, ne 
contiennent pas moins des nouvelles fraîches... pour 
nous. 

Mamadou-Boye nous remet un thermomètre qui lui a 
été recommandé tout particulièrement. Je pourrai donc 
reprendre mes observations météorologiques. Et, pour 
commencer, à cette date? 18 septembre, 3 heures du 
soir, forte brise de l'Ouest. Etat du ciel : nimbus'géné- 
ral. Forte pluie. Température : 21o centigrades. 

Beaucoup de nos provisions sont perdues. La farine, 
la moutarde ne sont plus qu'une pâte moisie. Mais, 
c'est égal, il y a encore de bonnes choses, et immédia- 
tement je compose un menu pour le déjeuner, dont 
mon compagnon, aussi gourmand que moi, me dira 
des nouvelles. 

Nous invitons Hamadou-Ba à ce petit festin. Que 
c'est bon des œufs au macaroni!^ Quel repas délicieux I 
et ce gras-double I et ces confitures ! Ah 1 les confitures 
avec des petits croquets, exquis! Malheureusement, 



SOURCES DE LA. GAMBIE ET DU RIO-GRANDE Vi^ 

privé de vin depuis trop longtemps, il m'est impossible 
de le boire pur sans une irritation désagréable. 

^ous sablons le Champagne au succès de notre 
voyage, à la Patrie, aux Peulhs, à nos familles,, à nos 
amis, et à la santé de MM. Polliart et Moustier qui 
nous procurent ce plaisir charmant. 

Le dimanche 25 septembre, à huit heures du matin, 
par un beau soleil, je pars pour Oré-Dimmah, accom- 
pagné de Malic et d& trois de nos hommes. Nous sui- 
vons une direction N.-N.-O., nous franchissons le fello 
Sambari, qui domine de cent mètres la plaine de 
Tounthourounn, puis la Dimmah sur un arbre équarri, 
sans doute le premier pont de ce grand fleuve ; nous 
traversons quatre ruisseaux que l'on franchit d'un saut 
et enfin nous entrons à Oré-Dimmah. 

Le père de Malic, chef de ce petit village, nous reçoit 
de son mieux. 

Après une heure de repos, nous nous rendons d'abord 
au boundou Comba (source duRio-Grande). En quittant 
' la maison, nous prenons la direction du N.-N.-E. et, 
après avoir traversé un baowal en forme de croupe 
arrondie, Malic m'indique un bosqu et isolé au milieu de 
cette plaine de pierres, en s'écriant : 
~ Voilà boundou Gomba. 

Nous sommes à un kilomètre du village. Je vois sous 
les branches, à mes pieds, une petite mare d'eau lim- 
pide, de deux mètres de large sur quatre de longueur, 
quiJ)aigae le pied d'arbres vigoureux... ^'est la Gomba 
à sa naissance. 

Un petit ruisseau de cinquante centimètres de large 
s'amorce à cette mare et coule d'abord vers le Nord, 
puis, à cinquante ou soixante mètres de la source, fait 
un coude dans la direction du N.-N.-E. et je le perds 
de vue. C'est le Rio-Grande des Portugais, la Gomba 
des Peulhs, ce grand fleuve qui va porter ses eaux à 
.rOcéan. 



180 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Après avoir examiné cette source, en avoir fait un 
croquis aussi exact que possible, nous revenons sur nos 
pas jusqu'aux portes du village, nous traversons Ja 
Dimmah sur une planche jetée en travers d'un trou 
d'eau limpide qui sert de fontaine aux habitants, nous 
parcourons environ cinq cents mètres dans la direction 
O.-N.-O., et nous arrivons devant un bosquet d'arbres 
planté au bas d'un baowal ; nous entrons dans le taillis 
et Malic, m'indiquant un amas de roches ferrugineuses, 
s'écrie encore : 

— Voilà boundou Dimmah. 

Au centre de cet amas de grosses pierres brunes, 
suinte un mince filet d'eau qui remplit successivement 
deux petites cuvettes de pierre, d'où il déborde pour 
former une petite cascade de trois mètres de hauteur. 
Du pied de la cascade, le Dimmah coule entre deux 
berges élevées, se dirige vers le Nord pendant deux cents 
mètres, puis, suivant la déclivité du terrain, coule au 
N.-E. 

D'après les renseignements de Malic, pendant les 
grandes eaux, au mois d'août, le Dimmah jaillit du 
sommet de l'amas de pierres, au pied du baowal. Mais, 
à l'endroit où l'eau sort actuellement, la source ne tarit 
jamais. 

Gomme la Gomba, la Dimmah est ombragée d'arbres 
vigoureux, dont les branches entrelacées livrent diffi- 
cilement passage à la lumière. Je fais un croquis du 
boundou Dimmah et nous rentrons au village. 

Je demande à Malic pourquoi quelques petits ruis- 
seaux qui se jettent dans la Dimmah au village même 
ne sont pas la source de cette rivière aussi bien que 
l'endroit qu il vient de m'indiquer : il répond que ces 
ruisseaux ne coulent pas pendant la saison sèche. 

Si mes instruments sont exacts, les sources de la 
Gambie et du Rio-Grande, qui sont à mille cinq cents 
mètres de distance l'une de l'autre, sont à environ mille 



SOURCES DE LA GAMBIE ET DU RIO-GRANDE 18Î 

mètres d'altitude et dix kilomètres N.-N.-O. de Toun- 
thourounn. 

Il me semble que la Gambie, qui, pour se jeter à la 
mer, fait deux fois plus de chemin que le Rio- Grande, 
emprunte une partie de ses eaux au réservoir de la 
source Gomba. Alimentée par un réservoir propre, la 
Gambie reçoit six ruisseaux qui prennent naissance sur 
le 6aoî(;a/ Gomba. On peut donc, sans crainte de se trom- 
per, dire que la Dimmah (Gambie) et la Comba (Rio- 
Grande) ont la même origine. 

Le petit village qui avoisine ces deux sources ne s'ap- 
pelle Oré-Dimmah que parce qu'il est plus près de la 
Dimmah. Oré signifie tête. 

En entrant chez mon amphitryon, je trouve le déjeu- 
ner prêt. Une calebasse de couscous de maïs, du lait 
aigre et du lait doux en font tous les frais. C'est simple^ 
frugal, mais appétissant et offert de bon cœur. 

Mais riieure s'avance, le ciel se couvre de gros nuages, 
il est temps de songer au retour. La plupart des habi- 
tants me font la conduite jusqu'au pont que j'ai traversé 
en venant. 

Le ciel s'obscurcit de plus en plus et je désespère 
d'arriver à Tounthourounn avant l'orage. En effet, à 
peine sommes-nous dans la broussaille qu'un vent d'Est 
violent fait gémir les arbres et les tord comme des brins 
d'herbe. Un arbre gros comme un homme est même 
abattu. La pluie tombe avec violence. 

Mes noirs, y compris la femme de Tun d'eux, quittent 
' leurs effets, en font un paquet sur lequel ils s'asseyent 
et reçoivent ainsi la pluie. Je continue à marcher quand 
même; un éclair, suivi d'une détonation formidable, 
abat une énorme branche d'un fromager planté à qua- 
rante mètres devant moi; mon cheval prend peur et 
s'arrête brusquement, tête basse, en tremblant comme 
une feuille. 

Nous restons ainsi vingt-cinq minutes à recevoir un 



Î82 'a travers le fouta-diallon 

déluge d'eau qui, malgré mon imperméable, me mouille 
jusqu'aux os. Puis, la pluie et le vent s'arrêtent, le soleil 
reparaît et accroche un diamant à chaque brin d'herbe. 

Nous continuons notre route et, avant de descendre 
dans la plaine de Tounthourounn, je puis admirer cet 
immense plateau du Labé, parsemé de petites montagnes 
que les feux du solei! couchant colorent des tons les 
plus variés. 

Le 26 septembre, dans l'après-midi, le bruit de coups 
de feu tirés dans le village nous fit croire à l'arrivée du 
chef du Labé. 

C'était une fausse alerte et il s'agissatl simplement 
d'un mariage. 

Dans la plaine qui entoure la ville, une grande 
affluence d'hommes et de femmes, parés de leurs plus 
beaux atours, se trouvait réunie en deux camps; à 
droite les femmes et à gauche les hommes. Les jeunes 
gens tiraient des coups de fusil en l'honneur des nou- 
veaux époux. 

Ceux-ci sont cachés dans les environs, chacun de-son 
côté. Les jeunes hommes vont chercher le marié qui 
tout d'abord fait de la résistance, puis consent à suivre 
le cortège. Les jeunes filles en font autant pour la ma- 
riée. Séparément, les deux cortèges se rendent près du 
marabout, chargé des mariages, qui bénit Tunion des 
époux ; puis, les deux cortèges se réunissent et se ren- 
dent à l'habitation de l'époux où on laisse le mari et la 
femme avec une ample provision de victuailles. Pour 
terminer la cérémonie, l'assistance va chez les parents* 
des jeunes mariés et continue la noce à leurs dépens. 

Dans l'après-midi du 27, Alfa Aguibou fait son entrée 
dans sa bonne ville de Tounthourounn. Il est escorté 
' d'une suite nombreuse, de cinq épouses, de quatre griots 
dont deux femmes, et de Comba le satigué de l'Almamy. 
Comme son cheval est malade et qu'il n'a pu s'en pro- 
curer un autre, û est monté sur un âne. Du reste, l'ar- 



SOURCES DE LA GAMBIE ET DU RIO-GRANDE 183 

rivée de ce chef redouté ne fait pas grand bruit ; il 
s'installe chez le chef de la ville, qui met ses meilleurs 
appartements à sa disposition. 

Alfa Aguibou est un homme de taille moyenne, un peu 
jentru, à Vair bon garçon; sa large face complètement 
rasée rappelle les moines de Frappa. 

Nous lui faisons une visite qu'il nous rend presque 
immédiatement et, la nuit venue, nous lui offrons un 
cadeau assez important. 

Ce chef puissant est en relations constantes avec notre 
comptoir de Boké. Il y a donc tout intérêt à le bien 
traiter, car, s'il le voulait, en dépit de son souverain, 
l'Almamy Ibrahïma, il pourrait fermer aux blancs les 
routes qui conduisent de Boké àTimbo. 

Le docteur débute par l'allocution d'usage. Mais, 
Aguibou, estimant que les beaux discours sont les plus 
courts, répond qu'il est parfaitement au courant de la 
question. Nous présentons alors nos présents. Lès étoffes, 
les perles d'ambre de gros calibre le laissent froid. Il 
est habitué à recevoir de beaux cadeaux lorsqu'il va à 
Boulam. Mais la vue d'une superbe filière de corail, qui 
nous coûtait bien douze cents francs, lui éclaire la phy- 
sionomie et il ne peut s'empêcher de dire qu'il n'a 
jamais rien vu d'aussi beau. 

Mahamadou-Saïiou, qui assiste à la petite fête, ouvre 
des yeux énormes et semble se dire : Eh quoil ces blancs 
quin'ont cessé de crier misère, après avoir tant donné, 
ont encore de si belles choses? C'est trop beau pour un 
chef subalterne; c'est bon pour l'Almamy I 

"C'est heureusement le dernier cadeau, imporïant que 
nous ayons à faire. Mais il faut nous rendre nous-mêmes 
cette justice, nous avons administré nos ressources avec 
beaucoup d'économie. Depuis notre entrée dans le 
Fouta, nous avons donné chaque jour, nous avons fait 
d^importants cadeaux, et il nous reste en caisse de quoi 



184 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

nourrir notre suite, faire quelques présents aux chefs 
du Bambouc et arriver au terme du voyage. 

Un voyageur, en Afrique, doit savoir dissimuler ses 
richesses pour ne pas tenter la cupidité des nègres, di- 
viser ses présents afin de faire beaucoup d'heureux, et 
faire valoir ses marchandises. 

Après quelques arrangements d'ordre purement poli- 
tique, il est décidé que nous passerons par le Bambouc 
pour nous rendre à Médine, et que Aguibou enverra 
deux hommes, dont l'un viendra en France, tandis que 
l'autre s'arrêtera au Sénégal. 

Notre départ est fixé au l^r octobre ; nous employons 
le temps qui nous reste à écrire un long courrier que 
Malic portera à Boké. 

C'est égal, je crois que, si j'avais vécu seulemen t 
quinze jours avec Alfa Aguibou,. nous serions devenus 
une paire d'amis. 

Avant de quitter Tounthourounn, je ne crois pas inutile 
de parler de mes cures. Pour les noirs, tous les blancs 
doivent être médecms. Aussi quand un blanc est parmi 
eux, ont-ils toute sorte de maux. Pour un rien, ils con- 
sultent le médecin et, quelle que soit la maladie, il faut 
donner un médicament. 

Le médicament, tout est là ! Sans lai, pas de médecin ! 

On comprendra aisément que Bayol, en sa qualité de 
docteur, ait été souvent agacé par des gens qui venaient 
exposer des cas impossibles. C'est alors qu'il me dit : 
Débrouillez-vous avec eux et donnez-leur ce qu'ils vou- 
dront. Je me débrouillais et j'y prenais même plaisir. 

Dans notre pharmacie, nous avions en assez grande 
quantité du bicarbonate de soude. Afin d'alléger la 
caisse, j'ordonnais ce médicament pourtousles cas pos- 
sibles. 

Un vieillard avait des rhumatismes et voulait absolu - 
ment un remède. Je le palpe, l'ausculte et lui fais la près - 
cription suivante : 



SOURCES DE LA GAMBIE ET DU RIO-GRANDE 185 

Frictions et massage, matin et soir; se tenir chaude- 
ment ; coucher près du feu ; une pincée de bicarbonate 
dans un litre d'eau et en boire un verre tous les matins, 
à jeun, jusqu'à extinction du flacon... 

J'ai guéri cet homme! Du moins, il l'a cru, car il m'a 
remercié chaudement, a déclaré que mon remède était 
excellent et m'a prié de lui en laisser une petite provi- 
sion. 

Je cite ce cas pour mémoire, mais j'en ai bien d'au- 
tres, et combien de succès ! 

Le bicarbonate de soude est un remède précieux, que 
l'on ne saurait trop employer. 

Pendant notre séjour à Tounthourounn, la tempéra- 
ture n'a pas dépassé 25^ et encore elle n'a atteint ce 
chiffre qu'un seul jour; le plus souvent elle s'est main- 
tenue de 22° à 23°. 

Tous les jours, nous avons eu au moins une tornade 
et quelquefois deux, accompagnées de vents violents. 

Ces tornades fréquentes indiquent la fin de la saison 
des pluies, et nous n'en sommes pas fâchés. 



186 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 



XVI 



LE TAMGUE ET LE NIOCOLO 



Le samedi 1^' octobre, à neuf heures du matin, nous 
quittons Tounthouroun. Notre caravane est augmentée 
de dix personnes, dix bouches inutiles. Combale satigué 
(chef des captifs) a besoin de sept captifs pour porter 
son bagage et celui de sa femme jusqu'à la Gambie, où 
il doit noys quitter. ""' 

A deux kilomètres de Tounlhourounn, nous traver- 
sons la Dimmah qui a déjà six mètres de largeur, et 
après une courte étape nous couchons à Tollou. 

Nous allons par monts et par vaux, et nous arrivons 
diU foulasso Béli, puis à Bandeya. A mi-chemin de ces 
deux localités, nous passons devant le tombeau de Alfa 
Omar Laguité, érigé au pied du foulasso Laguité. Un 
cercle de quatre mètres de diamètre, formé par des pieux 
d'un mètre de hauteur, sous un gros arbre touffu, tel 
est le monument consacré à ce marabout vénéré. 

En arrivant à Bandeya, ville habitée en majorité par 



LE TAMGUÉ ET LE NIOCÔLO 187 

des Alfaya, nous restons* près de deux heures dans la 
cour de la mosquée, où nous attendons qu'on nous ait 
trouvé un logement. La présence des envoyés de l'Al- 
mamy Sorya nous vaut cette tracasserie. Enfin, grâce 
au talent, oratoire de Mahamadou-Saïdou, nous obte- 
nons une case à peu près convenable. 

A peu de distance de Bandeya, nous atteignons le 
haowal du même nom, qui sert de limite à l'Irlabé, sub- 
division de la province de Labé. Au sortir d'un bouquet' 
de bois, nous n'avons plus devant nous qu'un immense 
.plateau couvert d'herbes jaunies d'un mètre de hauteur. 
Ces herbes aux tons chauds et variés, qui ondulent 
sous la brise, nous donnent l'impression de l'Océan. 
Nos hommes marchant en file indienne sont cachés 
jusqu'à la ceinture et se détachent en vigueur sur le 
.ciel chargé de gros nuages blancs. Effet bizarre, sensa- 
tion étrange l Pendant les deux heures que nous met- 
tons à traverser cette vaste plaine, nous éprouvons la 
même impression. Ensuite apparaît le sommet d'une 
montagne, qui semble un îlot perdu dans une mer 
jaune aux reflets dorés, puis deux, puis trois sommets, 
enfin une chaîne entière : la chaîne du Tamgué. 

A l'extrémité du haowal, nous admirons la magni- 
fique vallée de Orélity, vaste tapis vert coupé de nom- 
bi-eux cours d'eau, où sont disséminés les villages de 
Orélity, Sarafina, Boumi, Donhiel, etc. Le fond de ce 
tableau grandiose est formé par la chaîne des monts 
qui entourent le Soudou-Mali, le pic le plus élevé du 
Fouta. 

Pendant notre marche à travers la vallée nous sommes 
suivis par une foule qui grossit à mesure que nous 
avançons, et, lorsque nous arrivons au terme de l'étape, 
à Donhiel, nous avons une escorte d'au moins cinq cents 
naturels, dont deux cents gamins. 

En quittant Donhiel, nous escaladons les premiers 
contreforts du Tamgué, où nous franchissons onze tor- 



Î88 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

rents qui se précipitent à travers d'énormes roches, 
pour gagner les ombrages d'une épaisse forêt, composée 
en partie d'énormes baobabs et de karités (arbres à 
beurre). Après une marche de trente-huit kilomètres, 
mouillés jusqu'aux os par une forte tornade que nou& 
recevons au moment d'atteindre le but, nous arrivons à 
Kounda, petit village perché comme un nid d'aigle au 
sommet d'un pic qui domine les vallées secondaires de 
la Gambie. 

A neuf heures du soir, nous prenons le premier repas 
-delà journée, et quel repas! Du riz et de l'eau! La 
moitié de notre escorte n'est pas arrivée. Surpris par 
la nuit, les retardataires ont couché au milieu de la 
brousse, n'osant pas se risquer, dans l'obscurité, à tra- 
vers des torrents rapides qui bondissent du haut des 
rochers, d'une hauteur de plus de cinquante mètres. 

Au delà de Kounda, nous suivons la ligne de faîte du 
bassin de la Gambie et, après une étape de vingt kilo- 
mètres, nous arrivons à Dara-Tamgué, village bâti dans- 
un site délicieux. 

Après Dara, nous cheminons pendant plus de -deux 
heures entre deux murailles de roches, où nous avons 
pour toute distraction les aboiements des singes cyno- 
céphales qui abondent dans ces montagnes. 

Au col de Ouarnani, notre vue embrasse de nouveau 
un grand espace. Au-dessous de nous se trouve le petit 
village de Ouarnani, qu'un brouillard intense couvre 
en ce moment, et le guide nous indique au delà de la 
vallée étroite et boisée un village bâti sur un sommet 
élevé, où nous terminerons notre marche . 

Nous descendons au fond de cette vallée, où nous 
traversons trois torrents rapides dont les eaux sont 
très froides; nous escaladons ensuite une pente raide et 
boisée et à midi nous atteignons Bogoma, petit village 
bâti sur une étroite plate-forme, à 1,400 mètres d'alti- 
tude, au pied du pic Bogoma. 



LE TAMGUÉ ET LE NIOCOLO 189 

De Bogoma, point culminant de notre route de retour, 
le panorama est vraiment grandiose. J'ai vu les Vosges 
€t le Jura, j'ai admiré les montagnes d'Auvergne et les 
•glaciers des Alpes. 

Mais la vue de ces montagnes aux formes bizarres, et 
de ces villages qui, bâtis sur les mamelons les moins 
élevés, chauffent leurs toits de paille au soleil tropical, 
me fait éprouver un sentiment que je n'ai pas ressenti 
ailleurs et que je renonce à décrire... Véritablement, je 
ne m'en sens pas capable! 

En sortant de Bogoma, nous descendons le versant 
du Tamgué. Quelle route, bon Dieu! Nos pauvres mon- 
tures sont soumises à de rudes épreuves. Et c'est, nous 
dit-on, la meilleure route pour gagner la Gambie ; 
l'autre est impraticable pour les animaux, attendu 
qu'à un endroit du chemin on est obligé de descendre 
par une longue échelle. 

Nous arrivons à Paré, village où fleurissent les der- 
niers orangers du Fouta. Gomba le satigué nous déclare 
qu'il n'ira pas plus loin et qu'il retourne à Timbo. Il 
n'explique pas la cause de cette détermination ; mais je 
suppose qu'il s'agit d'une rivalité entre ce chef de cap- 
tifs et Mahamadou-Saïdou, car tous deux veulent com- 
mander la route! Madame Comba pleure à chaudes 
larmes : elle perd une filière d'ambre que le docteur 
devait lui donner dès que nous serions à la Gambie. 

Nous descendons toujours. Ce n'est plus un sentier 
que^ nous suivons, mais un escalier. Nous dessellons 
nos deux animaux, qui ont bien de la peine à franchir 
■ce mauvais pas. Au pied de ce passage, la chaleur est 
suffocante. A deux heures, le thermomètre marque 38°. 
Enfin, après une fatigante étape qui n'a pas duré 
moins de dix heures, nous arrivons à Médina-Kanta. 

Cette ville qui n'appartient plus au Fouta propre- 
ment dit, mais au, Niocolo, province asservie par les 
Peulhs, a un tout autre aspect que celles que nous 



190 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

avons visitées jusqu'ici. Les rues sont larges et bordées 
par des clôtures en treillage. Les maisons, quoique cir- 
culaires, ne sont plus les mêmes que dans le haut pays; 
les intérieurs sont moins confortables et le sommet des 
toits porte quatre bâtons servant de perchoir aux hi- 
rondelles, qui doivent porter bonheur au foyer. 

Les habitants ne ressemblent pa^ aux naturels du 
Fouta, m aux montagnards du Tamgué; leur peau est 
plus noire et leur type rappelle celui des Ouolofs du 
Sénégal. C'est l'opinion du docteur qui, dans son pre- 
mier voyage, a visité les populations Malin'kè. 
i' Nous recevons la visite d'un personnage étrange, se 
disant shérif, natif de Bagdad! Cet homme, qui me 
fait l'effet d'un farceur, est coiffé d'une haute calotte 
rouge, dite schéchia, entourée d'un turban blanc qui 
passe sous le menton. Ce saint homme, étabU dans la 
ville depuis quelque temps, prêche le Koran et tient 
école. Il paraît que les gris-gris qu'il confectionne sont 
payés très cher et lui rapportent beaucoup. 

J'ai été grandement surpris, en arrivant sur la rivière 
Kanta, qui coule à cinq minutes de la ville, d'y voir un 
pont suspendu où l'on arrive par deux plans inclinés. 
Il n'y a aucune comparaison à établir entre cette pas - 
serelle et les vrais ponts que l'on voit sur nos rivières ; 
mais tel qu'il est, cet ouvrage d'art répond aux besoins 
des habitants et peut porter six à huit hommes chargés . 
Ce pont, qui n'a pas moins de vingt mètres* de lon- 
gueur, est suspendu par de fortes lianes accrochées 
aux arbres des deux rives, qui soutiennent des traverses 
en bambous sur lesquelles sont fixées de grossières 
nattes. 

La campagne qui entoure Médina-Kanta produit 
beaucoup de rogniers (variété de palmiers) dont les • 
troncs s'élèvent jusqu'à une hauteur de trente mè- 
tres. 

Le 13 octobre, nous arrivons à Kondouma; c'est 



LE TAMGUÉ ET LE NIOCOLO 19 i 

- le pays de Samba-lès-Mado, notre guide (5ffîciel jusqu'à 
Médiiie; sur sa prière et sur celle de son frère, le chef 
du village, nous y séjournons. 

Ce village n'a de remarquable que ses grandes plan- 
tations de coton. 

En partant de Kondouma, nous descendons encore 
une pente mauvaise et rapide, mais c'est la dernière, 
nous en avons fini avec la montagne. Nous sommes 
dans la vallée de la Gambie, à deux cents mètres d'al- 
titude seulement. La chaleur est étouffante. 

Nous atteignons la Gambie que nous longeons pen- 
dant quelque temps. Ce fleuve n'a pas moins de cinq 
cents mètres de largeur ; il doit être peu profond, car^de 
ses eaux boueuses émergent de nombreux rochers. 

En un endroit de ce désert, Mahamadou-Saïdou 
m'indique, sur le sol composé de dalles ferrugineuses, 
deux empreintes et me dit : 

— Voici le pied du chasseur peulh, et voici le pied 
du bœuf! Là passèrent le premier homme et le premier 
bœuf qui vinrent au Fouta. Dieu n'a pas effacé les 
traces de leurs pieds, parce qu'il aime trop les Poulars 
qui sont de bons marabouts. 

Nous faisons ainsi une étape de 38 kilomètres, la plu- 
part du temps au milieu d'herbes sèches de deux mè- 
tres de haut, et au coucher du soleil nous arrivons au 
village d'Itato. 

Ici, nous sommes en pays de connaissance. Quelques 
habitants ont gardé le souvenir du passage des deux 
voyageurs français Hecquart et Lambert. Peut-être qu'à 
l'époque où ils passèrent à Itato, ce village était floris- 
sant. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'une ruine. Quelques 
cases et des pans de fortifications à moitié détruites 
indiquent qu'Itato a eu à soutenir un siège. Effective- 
ment* nous apprenons qu'il y a trois ans, il a été ruiné 
complètement par des bandes venues du Dentillia. 
Nous y rencontrons le.chef d'une caravane de dioulas 



192 A TRAVERS LE FÔUTA-DIALLON 

(colporteurs) venant du Sénégal, qui nous plonge dans 
la plus grande consternation. Il nous apprend que la 
fièvre jaune a ravage Saint-Louis et que le Bouroum- 
N'Dar (nom indigène du gouverneur du Sénégal), le 
regretté M. de Lanneau, est mort. 

Après une courte étape, nous arrivons à Kédougou- 
Tata, le premier village que nous voyons muni d'un tata 
(fortification). 

Garantis par leurs montagnes faciles à défendre, les 
habitants du Fouta-Diallon n'ont nullement besoin 
d'entourer leurs villages d'une enceinte fortifiée. Maisles 
villages du Niocolo, lâtis au milieu de vastes plaines, 
dans le voisinage des Malin'ké idolâtres, ont besoin de 
garder leurs cases et leurs bestiaux par une mu- 
raille. 

La ceinture de Kédougou n est pas complète ; seule^ 
la demeure du chef, bâtie au centre, est défendue par 
douze tourelles reliées par une haute muraille en forme 
de paravent déplié. 

Deux portes seulement donnent accès dans l'enceinte, 
où çà et là sont bâties les cases du chef Fodé-Hama- 
dou. Celles-ci sont également reliées par une muraille, 
de la hauteur d'un homme, percée de meurtrières qui 
permettraient, si le tata était pris, de se défendre en- 
core et obligerait l'ennemi à faire le siège de chaque 
maison". Trois puits abondants donneraient de l'eau 
aux assiégés. 

Kédougou-Tata est le rempart du Fouta. Attaqué par 
les populations de la rive droite de la Gambie, il don- 
nerait l'alarme à tout le pays. Le cas échéant, les ha- 
bitants abandonneraient leurs cases et, enfermant bes- 
tiaux et butin dans le château du chef, organiseraient la 
résistance. 

Vu de la grande place qui l'entoure, le tata de Kédou- 
gou ressemble absolument aux manoirs comme l'on en 
voit encore quelques-uns dans nos provinces de France. 



LE TAMGUÉ ET LE NIOCOLO 193 

Les toits en chaume des tourelles ainsi que ceux de 
toutes les cases du village se terminent par quatre per- 
choirs pour les hirondelles. 

Les habitants de Kédougou sont musulmans, mais 
sentent uapeu le roussi. Loin des regards austères de 
l'Almamy, les filles de Kédougou sont souvent au tam- 
tam. A peine la nuit est-elle venue que les tambourins 
résonnent, les battements de mains éclatent, les chants 
retentissent et le bal commence. En voilà jusqu'à mi- 
nuit. 

Privé de ces fêtes depuis mon départ de Boké, c'est 
avec joie que j'entends^ ces manifestations du plaisir. Je 
laisse le docteur, qui est blasé sur ces réjouissances, et 
je vais faire mon homme d'importance sur l'esplanade. 

Une place m'est offerte près du grand feu de paille 
qui éclaire le bal et ces demoiselles dansent, — pour 
moi ! 

Oumarou, l'envoyé d'Alfa Aguibou, ne nous avait pas 
dit qu'il possédait des talents multiples comme musi- 
cien et comme danseur. Au grand plaisir des assistants, 
ce beau garçon danse le pas du sabre, et j'avoue qu'il 
mérite son succès. 

Oumarou plante son sabre nu au centre du cercle 
formé par la foule et invite les musiciens à battre une 
, cadence précipitée. Il danse un pas allégorique et s'a- 
vance jusqu'au sabre qu'il saisit de sa main droite. Ses 
pieds suivent le rythme du tambour et, dans un pas 
savant, touchent à peine le sol, tandis que la lame du 
sabre tournoie autour de sa tête, de son corps et de ses 
jambes. 

Les mouvements de l'homme et " du sabre sont telle- 
ment rapides que l'on ne distingue plus qu'une forme 
vague tourbillonnant dans un nuage de poussière. Oj- 
marou danse environ deux minutes et s'arrête tout en 
nage. 11 y a de quoi! 

Je suis couché depuis longtemps déjà et les batte^ 

13 



194 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

ments des tam-tam durent encore. Ces nègres, quand 
ils s'amusent, font durer le plaisir autant que possible. 

Ce dont je ne me serais jamais douté, c'est que la 
moindre partie de mon individu eût des propriétés de 
porte-veine. Cependant, pour le beau sexe de Kédou- 
gou, i'ai quelque valeur comme fétiche ! Jacques, notre 
cuisinier, qui m'a coupé les cheveux aussi ras que pos- 
sible, en a vendu quelques mèches à deux dames de la 
ville pour la somme de vingt noix de kola. Au prix où 
est ce fruit, tant estimé des noirs, cela représente au 
moins vingt francs ! 

La Gambie coule à un kilomètre environ de Kédou- 
gou-Tata. C'est un beau fleuve de trois cents mètres de 
largeur, dont les deux rives sont couvertes de planta- 
tions de mil. 

Le 19 octobre, après une marche de quatre heures à 
travers un pays absolument plat, nous arrivons à Silla- 
Konda, limite extrême du Fouta-Diallon. 

Ce village, au centre duquel se dresse un unique 
palmier où les coUbris accrochent leurs nids,. est en- 
touré d'une double muraille de terre en mauvais état 
du reste ; elle est flanquée de tourelles qui servent de 
postes et commandent chaque route. 

Le chef du village, apprenant que nous avons l'inten- 
tion de traverser le Bambouc pour nous rendre à Mé- 
dine, cherche à nous en dissuader. 

— Ce pays, dit-il, est habité par des sauvages, qui 
boivent du dolo (eau-de-vie de mil) et attaquent tcJutes 
les caravanes. 

Devant notre refus de changer notre itinéraire, ce 
brave noir insiste pour que nous restions un jour de 
plus chez lui, afin, dit-il, de lui donner le temps de 
trouver des guides et pour que nous portions bonheur 
à sa maison. 

Lorsque la grande chaleur est tombée, nous allons 
reconnaître la Gambie, qui coule près du village. A cet 



LE TAMGUÉ ET LE NIOCOLO 195 

endroit, une île assez grande la divise en deux bras et 
'l'un d'eux est obstrué par un barrage de roches. Les 
eaux ont déjà baissé de quatre mètres et là où trois se- 
maines auparavant l'eau recouvrait les berges, des 
tiges de mil commencent à se montrer. 

Sans doute, c'est l'heure propice pour le bain et pour 
la pêche ; la berge est couverte de femmes se baignant 
à côté d'hommes et d'enfants qui, les pieds dans l'eau 
lancent leurs lignes dans la rivière. Je n'exagère pas en 
disant qu'il y a deux cents personnes. Notre venue effa- 
rouche bien un peu ces dames et les gamins qui se 
sauvent ; mais, voyant que nous ne mangeons per- 
sonne, tout ce monde se rassure et reprend ses occu- 
pations. 

Les karités (arbres à beurre) abondent dans les envi- 
rons de Silla-Konda. 

L'arbre à beurre, shea, appelé karité par les Peulhs, 
est un arbre assez grand ; ses feuilles sont de petite 
dimension, un peu rudes et ramassées en bouquet ; le 
tronc de l'arbre est rugueux et, si on l'incise, il en dé- 
coule une liqueur blanchâtre. Le fruit est rond, de la 
grosseur d'un abricot ; une mince pellicule grise re- 
couvre une chair blanche un peu rosée et très ferme. 
Celte chair onctueuse, qui rappelle le goût du foin fané, 
recouvre à son tour un noyau assez gros, très dura 
casser, qui contient une amande à goût de noisette 
dont les noirs sont très friands. 

On obtient le beurre en mettant la chair qui recouvre 
le noyau dans l'eau bouillante ; la graisse surnage et on 
la recueille dans des vases où on la laisse refroidir. 

Les naturels du Bambouc font leur cuisine en grande 
partie avec le beurre de karité ; ils l'emploient aussi 
contre les douleurs articulaires et s'en frottent les 
jambes lorsqu'ils ont de grandes courses à faire. Le 
beurre végétal peut être également employé pour Té- 
clairage. 



196 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Lorsque Bruë était directeur de la Compagnie de 
Gàlam, ce beurre végétal lui fut présenté par des natu- - 
rels du Bambouc. Depuis cette époque, on appelle plus 
communément le beurre de karité beurre de galam, 
mais il est encore plus connu sous le nom de batoule. 

L'arbre à beurre est très commun dans le Bambouc. 

D'après les récits de plusieurs explorateurs, on en 
rencontre des forêts immenses dans la contrée qui sé- 
pare le Sénégal du Niger. 

Comme le beurre de vache et la cire sont hors de 
prix, nous achetons quelqu?s pains de beurre végétal 
pour cuisiner et nous éclairer au besoin. Malgré l'abon- 
dance de ce beurre, on nous le vend excessivement cher. 
Sous prétexte que nous sommes blancs, nous devons 
payer beaucoup : on se croirait aux bains de mer! 

Je recommanderais bien ce beurre végétal à la con- 
sommation, mais je crains que les gourmets n'y pren- 
nent pas goût. Quand il est frais, il est inodore; mais, 
quand il est un peu avancé, ahl... Eh bien, c'est la 
Seule graisse dans laquelle nous faisons sauter de chétifs 
poulets. 

Le chef du village nous présente trois chasseurs d'é- 
léphants qui nous guideront à travers les solitudes du 
Bambouc. Le départ est fixé au lendemain et nous pas- 
sons notre dernière nuit sur le territoire du Fouta- 
Diallon où, comme chez les montagnards écossais, 
l'hospitalilé se donne et ne se vend jamais! 



MAMAKONO 



J97 



XVII 



MAMAKONO 



Le 21 octobre, à 7 heures du matin, nous quittons 
Silla-Konda et, pendant une heure, nous marchons au 
milieu d'une plantation de karités (arbres à beurre), 
avant de trouver un endroit propice pour opérer le pas- 
sage du fleuve. Une longue pirogue passe les hommes 
et les marchandises : le cheval et le mulet trave rsent 
péniblement à la nage. 

A dix heures nous sommes sur la rive droite de la 
Gambie et nous entrons, pour plusieurs jours, dans une 
contrée exclusivement habitée par les fauves et les élé- 
phants. Nous avons pour quatre jours de vivres. 

Le pays que nous traversons ne ressemble en rien 
au Fouta. La plaine immense est couverte d'herbes 
sèches, hautes de trois et quatre mètres : à peine 
quelques rares ruisseaux et une chaleur de 38o. 

A trois heures, après une marche fatigante, no«s 
établissons notre campement à l'ombre d'un bois de 



1B8 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

bambous, sur le bord d'un ruisseau servant d'abreuvoir 
aux fauves de la forêt. En une heure, les abris sont 
installés, les feux allumés et les hamacs accrochés aux 
arbres. 

Avec le jour, nous levons le camp et comme le mulet 
du docteur est blessé, hors de service, je me vois forcé 
d'abandonner mon cheval à mon compagnon, d'aller à 
pied par conséquent. ;j 

Si nous ne rencontrons pas d'animaux féroces, nous 
trouvons des traces nombreuses de leur passage. 

Sur le bord d'un ruisseau, quatre grands trous, dans 
la vase fraîche, témoignent du passage récent d'un élé- 
phant. Tout le long de la route, nous croisons des bouges 
où ces colosses ont pris leurs ébats et le terrain est tel- 
lement défoncé par leurs pieds énormes, que notre 
marche en souffre beaucoup. 

Cependant, avec cette chaleur, la marche au travers 
d'herbes sèches, deux fois plus hautes que moi, m'est 
extrêmement pénible. Aussi, à midi, après une courte 
halte, je suis pris d'un violent accès de fièvre, qui me 
donne le vertige et me fait courir comme un fou. Je ne 
m'arrête qu'exténué et ce n'est qu'une demi-heure 
après que je suis en état de'continuer ma route. 

Le docteur a pris une assez grande avance sur moi . 
Il dépêche à ma recherche le Bambara Gouli-Bari qui, 
de son mieux, me fait comprendre « qu'en avant des 
hommes veulent nous attaquer » et il se lamente parce 
qu'il n'a plus de poudre. Je presse le pas et je rejoins le 
docteur, que je trouve debout, appuyé sur son mousque- 
ton, au milieu de vingt et un noirs assis par terre et 
armés jusqu'aux dents. 

— Ouvrons l'œil! me dit-il, peut-être d'autres hommes 
sont-ils cachés dans les hautes herbes. 

J'échange un salut avec ces messieurs qui n'étaient 
autres que des guerriers du sentier en quête de butin 
facile à voler. 



MAMAKONO 199 

Le chef dit carrément qu'il voulait les bagages pour 
les porter à son frère, le roi du Bélédougou. Bayol, mon- 
trant les paquets, et faisant jouer la batterie de son 
mousqueton, lui répondit : 

— Voilà mes marchandises, prends-les si tu veux, 
mais voici nos fusils, et la poudre parlera ! Nous allons 
à Mamakono, chez ton frère ; il est plus simple de nous 
conduire là où, sans danger pour toi, tu pourras prendre 
mes bagages. 

Cet argument paraît convaincre les pillards. Ils nous 
engagent à camper et nous conduisent sur un plateau 
dénudé où l'on établit le bivouac. 

Contre leur habitude, nos hommes font bonne garde : 
les sentinelles ne dorment pas. 

Sans nul doute, ces maraudeurs ont été intimidés par 
notre attitude. S'ils avaient su qu'il ne nous restait que 
vingt coups pour chacun de nos sept fusils Gras et que 
nous n'avions plus une once de poudre pour charger 
trente fusils ordinaires, ils eussent certainement été 
plus arrogants. 

Dès l'aube nous prenons nos dispositions de départ. 
Les Maliji'ké nous assurent qu'avant le coucher du so- 
leil, nous atteindrons Mamakono. Jamais je n'ai fait 
une étape aussi pénible. A cheval, le docteur va plus 
vite que moi. Je ne le rejoins qu'à huit heures du soir 
et j'arrive couvert de vase jusqu'à la ceinture. Deux 
fois pendant cette marche, le noir qui me portait pour 
me faire traverser les bourbiers vaseux m'a laissé tom- 
ber dans la boue. La nuit venue, guidé par un habile 
chasseur qui retrouva les pistes avec ses pieds, j'ai tra- 
versé un marais couvert d'ajoncs où toute trace de sen- 
tier disparaît et où l'on enfonce jusqu'aux genoux. 

Obligé par la nuit d'arrêter sa marche avant d'avoir 
atteint le village, le docteur a établi son camp sur le 
bord d'un marigot, au-dessus duquel voltigent par cen- 
taines de splendides lucioles. 



200 • A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

J'arrive donc exténué, avec quarante-cinq kilomètres 
dans les jambes; à deux heures, le thermomètre mar- 
quait 39°. 

Aussi, sans me préoccuper du cuisinier qui me dit 
que le déjeuner est prêt, je m'endors profondément. 

Le 24 octobre, au réveil, nous sommes aussi-mouillés 
par la rosée que s'il avait plu toute la nuit. Après une 
marche de cinq kilomètres, nous arrivons à Mtimakono, 
capitale du Bélédougou, pays habité par les Malin'ké. 
~ Le farouche chef des coureurs de brousse, Kaza, qui 
nous a devancés la veille, a changé en notre faveur au 
point d'intriguer auprès de son frère, pour nous loger 
chez lui. 

Il met sa meilleure case à notre disposition; elle est 
bien petite par exemple. Sa première femme est pleine 
d'attentions pour nous; elle va chercher de Teau, veille 
à ce qu'il ne nous manque rien, , , En un mot, Kaza est 
devenu notre ami. 

Pour la première fois depuis que nous sommes en 
voyage, j'ai avec mon compagnon une chicane. Chicane 
d'autant plus inutile en réalité qu'il s'agit simplement 
d'une natte en paille ! 

Mais ce soleil de feu, la chaleur étouffante de ces ré- 
gions, les fatigues, les privations aigrissent le caractère 
et l'instant arrive où l'on perd sa placidité. Pour de la 
paille, pour un peu de nourriture, pour une futilité 
quelconque, les meilleures relations sont compromises. 
Heureusement, la bonne harmonie ne tarda pas à re- 
paraître. 

Contre l'usage du pays, Kié-Kié-Mahadi, roi de Ma- 
makono, nous fait visite le premier. Après les pre«iiers 
compliments, tout en fumant une pipe à deux four- 
neaux, Kié-Kié nous assure qu'il a grand plaisir à nous 
voir, car depuis longtemps il désire entrer en relations 
avec les blancs du Sénégal. 

— Les marchands ne viennent jamais chez nous, 



MAMAKONO 201 

dit-il, nous sommes perdus dans ce pays. Il y a plus* 
de trente ans que nous n'avons mangé du sel. Je sais 
qui tu es. Les hommes du Fouta qui t'accompagnent 
m'ont dit que tu ne mentais jamais et que tu avais fait 
ie voyage pour le bien des Peulhs. Reste quelques jours 
avec nous, repose-toi, tu ne manqueras de rien ; nous 
causerons ensemble des affaires du pays. 
- Effectivement, nous ne manquons de rien. Plusieurs 
habitants nous apportent des mets tout préparés et la 
femme dévouée de notre hôte pousse la complaisance 
jusqu'à aller chercher du sable aurifère, afin que nous 
constations sa richesse. 

Le lendemain de notre arrivée, Kié-Kié-Mahadi nous 
invite à assister au grand tam-tam qu'il donne en notre 
honneur. A quatre heures, nous nous rendons à la fête 
qui se tient sur la Flace du Château. Nous arrivons, 
suivis de nos hommes en armes, et Kié-Kié-Mahadi, 
• assis sur une natte et fumant sa pipe, nous invite à 
prendre place à ses côtés. 

Toute la jeunesse bronzée de la ville est au bal; d'un 
côté, alignées comme des militaires, les jeunes filles 
chantent et marquent la mesure en battant des mains. 
Au pied d'un magnifique fromager, couvrant toute la 
place de ses branches touffues, est placé l'orchestre qui 
se compose de cinq tambours, grands et petits, pour 
produire des sons différents, d'une cloche de fer et d'un 
tam-tam énorme, soutenu par quatre pieds. Quel ta- 
page I Les habitants de la ville sont massés derrière 
les musiciens. 

Une jeune fille, puis deux, puis trois, esquissent un 
pas de danse qui n'est pas dépourvu de grâce et vien- 
nent nous saluer en posant un genou à terre. Nous 
donnons à chacune d'elles quelques perles en verre qui 
' les remplissent de joie. 

Kaza, l'incomparable Kaza, qui, avec son frère Sané- 
" Oulé (or rouge), a courtisé la dive bouteille, se pré- 



202 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

sente, l'œil allumé, la calotte jaune d'or posée en cas- 
seur d'assiettes, exubérant de gaieté. Il danse aussitôt 
un pas — le pas des chefs — en jonglant avec un fusil. 
Notre compagnon Oumarou fait le beau auprès des 
jeunes Mamakonoises et, les étonne avec sa danse du 
sabre I 

Kié-Kié-Mahadi, enchanté de notre présent, signe un 
traité permettant aux Français de s'établir dans le Bé- 
lédougou et d'y exploiter l'or. L'éloquence de Maha- 
madou-Saïdou fait une excellente impression sur ces 
gens qui, avant de devenir nos amis, voulaient nous 
attaquer. 

Je profite de notre séjour prolongé pour aller à Sé- 
koto, village dépendant de la principauté de Kié-Kié- 
Mahadi et distant de cinq kilomètres. Entouré de lou~ 
gans (cultures), de toute beauté, il est habité par des 
Malin'ké et aussi par des Toucouleurs qui paient tribut 
aux premiers. 

J'achète pour trois francs, argent, une jarre de dolo 
(eau-de-vie de mil), d'une contenance de cinq litres en- 
viron. C'est une bonne liqueur qui grise vite. Kaza, sa- 
chant que nous avons du dolo, vient à tout instant de- 
mander s'il n'y a pas moyen de boire un verre. Quand j'ap- 
prouve, son œil d'alcoolique s'illumine et avec amour il 
porte la bienheureuse liqueur à sa bouche. Kaza est 
toujours « entre deux vins. » 

Sans ressembler en rien aux riches montagnes du 
Fouta, les environs de Mamakono sont très fertiles. De 
forts beaux arbres, baobabs, fromagers, rahlts (bois de 
teinture), faux gommiers, ombragent la campagne. Les 
récoltes sont magnifiques et vont bientôt être rentrées; 
aussi chacun est-il très occupé. De tous les côtés, on 
entend dans les champs des bruits de calebasses cas- 
sées, mises en mouvement par une ficelle, et les cris 
poussés par les gardiens de cultures qui, du haut de 



MAMAKONO 203 

leurs échafaudages, lancent des pierres aux oiseaux 
pour les empêcher de picorer les grains. 

Les produits cultivés sont le gros et le petit mil, le riz 
qui est magnifique, les arachides, le coton et le tabac. 
On récolte aussi des oignons, des haricots, des patates, 
des ignames, des melons d'eau et certains petits tuber- 
cules, d'une forme semblable à celle de la pomme de 
terre dite de Hollande, dont le goût est exquis. Enfin, 
les feuilles du rahtt donnent une teinture vieil or, qui 
sert à teindre tous les vêtements du pays. 

Divisée en deux parties, la haute et la basse ville, 
Mamakono (ventre de ma mère) est entourée d'une 
double muraille avec tourelles et casemates. C'est la ré- 
sidence de Kié-Kié-Mahadi, roi du Bélédougou (pays de 
pierres). Cinq de ses frères, des oncles, quelques cou- 
sins habitent également la ville ; c'est à peu près les 
seuls hommes libres ; le reste des habitants, que l'on 
peut évaluer à cinq cents, sont esclaves. Chacun des 
notables possède un tata (demeure fortifiée) personnel. 

Entre la haute et la ba,sse ville, se dresse le tata re- 
doutable de feu Diali Souléman. C'est un véritable châ- 
teau-fort qui sans artillerie serait difficile à prendre, 
mais qui tombe quelque peu en ruines. Le fils de Sou- 
léman, grand amateur de dolo, néglige les soins néces- 
saires à la conservation de la demeure paternelle. 

Le tata de Kié-Kié-Mahadi est bâti dans le haut de la 
ville; tourelles, murs rentrants, casemates, rien n'y 
manque. Une vaste place, ombragée par un fromager 
gigantesque, comprise au centre des constructions, sert 
d'esplanade et là se tiennent les tams-tams, 

La plupart des cases de la ville basse, bâties sur pi- 
lotis à quarante centimètres du sol, sont de très petite 
dimension. Nous sommes loin des confortables cases du 
Fouta. 

J'ai emporté un excellent souvenir des Peulhs, mais 
les Malin'ké me sont plus sympathiques encore. Ils ne 



204 



A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON' 



professent aucune religion, ne se livrent à aucune pra- 
tique de dévotion ; ce sont des gens très gais, qui con- 
sacrent le plus clair de leur journée à la danse. Presque 
tout le temps de notre séjour à Mamakono, il y a tam- 
tam le matin, Taprès-midi et le soir. 

Des musiciens ambulants courent les maisons el 
chantent en s'accompagnant sur une sorte de harpe à 
seize cordes faites avec un boyau, et appelée Kora. Cet 
instrument curieux rend de fort beaux sons ; il se com- 
pose d'un long manche monté sur une calebasse recou- 
verte d'une peau de mouton, qui forme table d'harmo- 
nie et soutient un chevalet où passent les cordes. 

J'ai offert cinquante francs d'un instrument de ce 
genre à un chanteur qui m'a répondu : 
— Je ne vends pas ma nourrice ! 
La dive bouteille est en grand honneur à Mamakono, 
chacun la fête et notre ami Kaza est un de ses plus fer- 
vents adorateurs. Heureusement il a le dolo très gai. 

Pour cimenter son alliance avec les Français^ Kié- 
Kié-Mahadi nous fait accompagner par son jeune frère, 
Sambo, jusqu'à Médine, afin de saluer le commandant 
de la place. 

Outre ses ressources agricoles, le Bélédougou, qui 
comprend quatre villages, y compris Mamakono, recèle 
des richesses autrement estimées des Européens. C'est 
une mine d'or 1 Tous les ruisseaux charrient des pail- 
lettes du précieux métal. On le trouve également sous 
forme de pépites dans les blocs de quartz, épars un 
peu partout. 

Très sensés, les Malin'ké ne s'occupent de la recherche 
de l'or que quand les cultures sont terminées. Après la 
moisson, vers la fin de novembre, les habitants des 
villages se rendent à un môme endroit d'exploitation et 
y installent des gourbis. 

D'après Kaza, de qui je tiens ces détails, avant de 
rechercher l'or, on tue un bouc rouge et une poule 



MAMAKONO - 205 

blanche. Oa en mange la moitié et on jette l'autre çà "^ 
et là pour que le diable n'inquiète pas les travailleurs. 
Cette cérémonie terminée, on procède à la recherche de 
l'or. C'est le plus souvent les bords des ruisseaux qui 
sont exploités, et ce sont les femmes qui font le travail. 
Ce travail est des plus simples. On met de la terre 
dans une calebasse que l'on remplit d'eau ; puis, en 
imprimant d'une main un mouvement de rotation à la 
calebasse, de l'autre on agite la terre pour la laver. On 
rejette d'abord la terre commune et les cailloux : on 
remplit de nouveau, et on opère ainsi jusqu'à ce qu'il 
n'y ait plus au fond du vase qu'un peu de sable noir 
ferrugineux. Alors on imprime à la calebasse un balan- 
cement qui retient l'or sur la paroi, tandis que le sable 
ferrugineux tombe au fond. On jette le résidu et, à 
l'aide d'une coquille semblable à celle des moules, on 
ramasse les paillettes, que Ton renferme soigneusement 
dans des petites cornes de biche. 

La récolte par battée est minime et il se perd autant 
d'or qu'il en est ramassé. Mais l'opération va très vite 
et ne dure pas une minute. J'ai vu une battée qui a 
produit plus d'un gramme d'or. 

Toujours d'après Kaza, les roches sont également 
cassées et un jour, paraît-il, on trouva dans Tune d'elles 
une pépite d'or grosse comme un œuf de poule. Mais les 
noirs chérissent l'hyperbole et je n'accorde pas grand 
crédit à cette histoire. 

La récolte de l'or ne dure que six semaines au plus 
et chaque individu en ramasse pour une somme de deux 
mille à deux mille cinq cents francs. 

Alors les caravanes se forment et vont en Gambie 
chercher de la poudre, des alcools, des étoffes et surtout 
du sel, dont les habitants de Mamakono sont absolu- 
ment privés. 



206 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 



XVIII 



LE PAYS DE L OR 



Accompagnés par les souhaits de la populaticin de 
Mamakono et munis des recommandations de Kié-Kié- 
Mahadi pour son frère Sambo, nous quittons la capitale 
da Bélédotrgou le 31 octobre. 

Kaza nous fait la conduite jusqu'à une grande distance 
de la ville et, en nous quittant, il est ému. Encore un 
peu, il pleurerait. 

Après une étape de quarante-deux kilomètres à tra- 
vers un pays plat, boisé et coupé de quelques ruisseaux, 
j'arrive à sept heures du soir sur le bord du Diali-Kobé, 
cours d'eau rapide de quarante mètres de largeur qui 
baigne les jardins du village de Marogou et dont les 
eaux miroitent sous un clair de lune magnifique. Un 
homme laissé par le docteur, pour guetter mon arrivée, 
méprend sur ses épaules et, entrant dans l'eau jusqu'à 
la ceinture, va me déposer sur la rive opposée. 



LE PAYS DE l'or 'i07 

Marogou, dont le nom signifie pays du riz, est un 
village de six à sept cents habitants, tous Malin'ké. C'est 
la capitale d'une petite république, appelée le Sirimana. 
De belles cultures de riz couvrent les environs et de 
grands bœufs pâturent autour du village. 

L'or y est aussi commun qu'à Mamokono et le Diali- 
Kobé, qui porte ses eaux à la Falémée, en charrie des 
paillettes. 

Ce village n'a pas de tata général, mais plusieurs 
propriétés sont entourées de hautes murailles en terre. 
La jeunesse y est très gaie ; tous les soirs il y a tam- 
tam. Le fils du chef, Mahka, jeune homme de dix-sept 
ans, est le boute-en-train de toutes les fêtes. Il se mul- 
tiplie, il fait la cour à toutes les jeunes filles, qu'il 
cherche à captiver par l'élégance affectée de son cos- 
tume... C'est un gommeux. Il danse, bat du tam-tam, 
joue du kora et dirige les musiciens. Il est le chef de la 
fanfare de Marogou. 

Les habitants ont de belles coquilles qui servent à 
ramasser le sable d'or qu'ils trouvent en grande quan- 
tité dans le Diali-Kobé. On nous rapporte, prises dans 
ce ruisseau, des moules vivantes, aux coquilles nacrées, 
qui ont de huit à dix centimètres de longueur. 

Après trois jours de négociations, le chef, Moury- 
Moussa, son frère, Salomon Moussa et son fils, Mahka, 
signent avec nous un traité par lequel le pays est ouvert 
aux Français et placé sous notre protectorat. 

Pendant notre séjour, la température a varié entre 34 
et 26 degrés. 

Nous quittons Marogou, le 3 novembre, le jour de la 
Tabasquie, grande fête musulmane. Pour complaire à 
notre escorte, nous faisons halte sur le bord d'un ruis- 
seau. Les croyants font de grandes ablutions, se rangent 
en triple ligne, la face tournée du côté de l'Orient, et 
Gibril Sangomar N'Dyaie entonne le grand Salam. 
Quelques-uns de nos hommes, sceptiques en matière 



208 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

religieuse, regardent leurs camarades d'un air gogue- 
nard et l'un d'eux même me dit : « Tout ça^ c'est des 
bêtises. » ^ 

A onze heures, nous atteignons la rive gauche de la 
Falémée, magnifique rivière de cent cinquante miètres 
de largeur, le plus grand affluent du fleuve Sénégal. 
Cinq petites pirogues servent au passage, qui est ter- 
miné à une heure, et, bientôt après, nous arrivons à 
Guéséba, village bâti sur le bord de la rivière. 

Mahadi Tambo, chef de Guéséba, est très heureux de 
nous recevoir : il espère que nous engagerons les mar- 
chands blancs à porter du sel dans son pays. En re- 
vanche, il leur donnera de l'or ; on en trouve partout 
dans les environs. 

Les abords de Guéséba sont couverts de belles plan- 
tations de riz, de maïs, de mil et d'arachides. 

La Falémée, très large devant le village, est obstruée 
par quelques roches qui ne gênent pourtant pas la navi- 
gation des pirogues. 

Nous rencontrons à Guéséba une troupe d'artistes 

ambulants, des griots, composée de deux hommes, 

.trois femmes et deux enfants. Ces musiciens vont de 

village en village et chantent les louanges des grands,, 

en échange de quelques cadeaux. 

Nous finissons de souper, lorsque tout à coup les tams- 
iams résonnent et les femmes font entendre une sorte 
de mélopée triste et lente, qui appelle la jeunesse à la 
danse . 

Les griots, sous la conduite de Dyaly-Siréman, pro- 
fitent de la présence du chef parmi nous pour nous 
donner un concert. Nous ne comprenons rien à leurs 
paroles, bien entendu, mais les habitants semblent 
émerveillés des chants de la troupe. Le son des gui- 
tares attire l'attention des danseurs et la place du tam- 
tam est bientôt déserte. 

Dyali-Siréman s'accompagne sur le kora et chante un 



LE PAYS DE L*OR 209 

solo, puis les femmes, d^une voix sonore entremêlée de 
cris, reprennent en chœur. Nous tenons : évidemment 
une large place dans ces récits chantés. A chaque instant 
le mot Tibabo (chef hlanc) revient sur les lèvres des 
chanteurs. A onze heures du soir, cette fête de famille 
dure encore et, encouragés par nos libéralités, les 
griots se proposent de nous suivre le lendemain. 

Le 4 novembre^, nous arrivons à Farenkounda. 

La guerre a ravagé la contrée, Farenkounda n'est plus 
qu'une ruine. Çà et là quelques pans de mur, à moitié 
cachés par les hautes herbes, attestent que ce village a 
, été important. A voir nos hommes étendus au pied de 
ces ruines, on pourrait croire que nous venons de 
donner l'assaut et que nous campons sur la position 
conquise. 

La présence de Sambo parmi notre escorte jette la 
consternation chez les rares habitants du village. Le 
chef, un vieillard aveugle, fait observer au docteur que 
des hommes qui ont avec eux un sauvage tel que Sambo, 
ne peuvent être animés de bonnes intentions. 

— L'année dernière, dit-il, Farenkounda était un 
grand village ; de belles récoltes couvraient les envi- 
rons. Ce gros figuier, maintenant isolé, abritait nos 
danses tous les jours. Aujourd'hui on pleure ! J'étais un 
chef respecté et aimé de tous ; aujourd'hui, je n'ai plus 
que quelques enfants pour m'aider à passer les jours 
que j'ai encore à vivre, car depuis longtemps déjà mes 
yeux ne voient plus le soleil. 

Qui donc a jeté la désolation dans mon village? Qui 
donc a brûlé les lougcms, cassé le tata, égorgé tout le 
monde? Les hommes du Bélédougou! Les frères de 
Sambo ! 

Un matin, avant que le soleil eût éclairé la cam- 
pagne, ils sont venus piller, brûler et, comme des 
tigres, ils ont emporté nos enfants ! Tu me dis que tu 
ne viens ici que pour le bien de ton pays ; je pourrais 

14 



210 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

te croire ; mais, en voyant avec toi un sauvage comme 
Sambo, permels-moi d'en douter. 

Longuement, le docteur combat les appréhensions 
du vieill^ard, le rassiîïe sur nos inlentioiis et termine 
en disant : 

— Sois tranquille, vieillard ; tant que tes enfants 
seront les amis des Français, ni les hommes du Bélé- 
dougou, ni d'autres, ne leur feront la guerre. 

Le lendemain, Salouma, le vieux chef, complètement 
édifié à notre égard, place le pays de Kama sous notre 
protectorat. Ses fils, émerveillés du présent que nous 
faisons à leur père, envoient chercher de l'argile aiiri-» 
fère, qui est lavée devant nous. La battée est d'une ri- 
chesse extrême. Je me fais conduire à l'endroit où cette 
terre a été prise et j'en remplis une caisse en fer;JI y 
en a vingt-cinq kilogrammes. 

Les divers échantillons de minerai aurifère que nous 
avons recueillis dans le Bambouc, ont été remis à 
l'École des mines. L'analyse a donné des résultats sur- 
prenants. ; " ^ 

Lorsque nous arrivons en vue de Kérékoto, des 
femmes et des enfants qui travaillent dans les champs 
se sauvent en poussant de grands cris et vont donner 
l'alarme au village. Tous les homme?, armés jusqu'aux 
dents,., viennent à notre rencontre et, craignant une 
attaque, font mine de nous barrer le passage. Mais la 
vue de deux visages blancs les rassure. Nous parle- 
mentons et ces farouches guerriers nous prient d'at- 
tendre, avant de pénétrer dans le tata, que le chef soit 
prévenu. Une demi-heure après, nous entrons dans le 
village, précédés des griots qui chantent pendant que . 
Dyali Siréman joue sur son kora une marche brillante. 

Ce premier jour, nous soupons d'une excellente fri- 
ture de petits poissons qui nous 'semble d'autant 
meilleure que c'est la première fois que nous en man- 
geons. 



LE PAYS DE l'or ' 211 

Mais le tam-tam commence. Toutes les beautés de la 
ville, en toilettes aussi brillantes que possible, y 
assistent. Deux jeunes filles dansent avec une grâce 
parfaite un pas de deux rappelant le boléro ; leurs 
petits pieds louchent à peine le sol et s'agitent, impri- 
mant au torse des mouvements charmants. Leurs 
mouvements deviennent de plus en plus rapides, l'or- 
chestre précipite sa cadence, les danseuses détachent 
les écharpes qui garnissent leur poitrine et les agitent 
au-dessus de leur tête en prenant des poses gracieuses. 
Leur torse de bronze, brillant de sueur, reflète la 
flamme d'un grand feu de paille, dont la lumière donne 
encore plus de relief à leurs formes, qui sont d'une re- 
marquable pureté. 

A Kérékoto, nous faisons la rencontre d'un marchand 
noir qui arrive de Médine avec un âne et deux hommes ■ 
chargés de sel qu'il vient échanger contre de l'or. En 
une après-midi, cet honnête commerçant, qui se con- 
tente d'un bénéfice de mille pour cent, a terminé son 
opération commerciale. Nous lui proposons de louer 
son âne pour aller jusqu'à Médine. Il y consent pour le 
prix de vingt francs, dix francs en pièces de cinquante 
centimes et dix francs représentés par un morceau de 
corail. Nous convenons que le bourricot sera déposé au 
poste de Médine et je prends immédiatement possession 
de cette nouvelle monture qui doit m'aider à faire, 
sans trop de fatigue, le reste de la route. 

Kérékoto, capitale du district de Kofé, a une popula- • 
tion de mille habitants et est entourée de hautes mu- 
railles en terre. Cette petite ville n'est pas très éloignée 
de la Falémée et ses habitants, qui ont beaucoup de 
goût pour la pêche, vont y chercher le poisson néces- 
saire à leurs besoins. Partout, dans la ville, on voit des 
engins de pêche, filets, nasses, en tout semblables aux 
nôtres, qui sèchent au soleil. 

Le chef de Kérékoto provoque un palabre, où assistent 



212 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

les chefs des villages de sa juridiction, et on conclut un 
traité qui ouvre le pays de Kofé à notre commerce. 

En quittant Kérékoto, je fais vraiment bonne figure, 
monté sur mon petit âne qui, sans le secours du bâton, 
marche d'un pas régulier. Nous couchons à Kounsiline, 
village de Niatiaga, où l'on cultive beaucoup le tabac. 
Nous recevons l'hospitalité chez un brave noir qui se 
trouve dans les champs au moment de notre arrivée. 
Lorsqu'il rentre chez lui et voit sa cour envahie par une 
troupe d'hommes étrangers, il manifeste un grand con- 
tentement et vient chaleureusement nous serrer la 
main, pendant que ses petits enfants grimpent sur ses 
épaules pour l'embrasser. Kadè-Mahadi doit être un 
homme heureux, l'affection dont il est entouré Tindique 
suffisamment. Ce brave homme, toujours le sourire sur 
les lèvres, met tout sens dessus dessous pour nous rece- 
voir. Toutes ses femmes sont occupées à surveiller les 
marmites où cuit la nourriture de notre suite. 

Un griot, habitant d'un village où nous avons passé 
en venant à Kounsiline, vient réclamer conlre nos 
hommes qui, dit-il, lui ont dérobé six pipes en terre 
inachevées et deux ébauchoirs en fer. Nous faisons une 
enquête et nous retrouvons les objets volés entre les 
mains de Jacques, notre cuisinier, et de son ami Soulé- 
man. Ces pipes étaient aussi élégantes de forme que 
celles qu'on appelle pipes du Levant et les ébauchoirs 
étaient en tout semblables à ceux dont se servent les 
modeleurs. 

^ — Nous n'avons pas volé, dit Jacques ; les pipes 
étaient toutes seules sur le bord du marigot : Souléman 
et moi, nous avons profité ! 

En quittant Kounsiline, nous avons, pour la première 
fois, à souffrir du vent d'Est; ce vent chaud, particulier 
à l'Afrique, qui dessèche tout et qui, en deux jours, 
dépouille les arbres de leurs feuilles. 

Nous atteignons le village de Bourokonet, dont le 



LE PAYS DE l'or ' 213 

chef insiste pour que nous n'allions pas plus loin ; nous 
cédons à ses désirs, mais nous ne tardons pas à le re- 
gretter. 

Non seulement, ce chef ne nous offre pas même un 
verre d'eau, mais, le lendemain, à Tinstant du départ, 
on nous vole un filtre à charbon, des ustensiles de cui- 
sine et quelques objets appartenant à nos hommes. Le 
docteur se fâche et déclare au chef que, si le soir même 
les objets volés ne nous sont pas rapportés à Sadïola, 
où nous allons, nous retournerons sur nos pas pour 
brûler son village et ses cultures. Le chef, tremblant 
comme une feuille, s'excuse de son mieux et promet 
d'employer tous ses efforts pour nous faire rendre les 
objets dérobés. 

Nous quittons immédiatement le tata et, après u-ne 
demi-heure de marche à travers de fort belles cultures 
de mil, nous arrivons à Sadïola, capitale du pays de 
Niatiaga-. 

Le vol dont nous avions été victimes à Bouroukonet 
était déjà connu des habitants de Sadïola qui ont une 
peur atroce de nous voir arriver en ennemis. 

— Bourokonet déshonore le pays et gâte la route que 
vous avez faite, nous dit le chef de Sadïola ; si les 
hommes du village ne rendent pas ce qu'ils ont pris, 
nous vous aiderons à les battre, mais il ne faut oas se 
pressef ! 

Chez le forgeron où nous logeons, nous sommes 
l'objet de toutes sortes de prévenances. On craint tou- 
jours de nous voir brûler les récoltes. Les palabres ne 
cessent pas. Nos hommes sont enchantés de la perspec- 
tive d'attaquer le village et disent aux habitants : 

— Nous allons faire parler la poudre pour les gens 
de Bouroukonet I 

Mais le soir, quelques-uns des objets volés sont 
apportés et l'on promet les autres pour le lendemain. 
' Effectivement, le lendemain, le chef de Bouroukonet 



214 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON * 

et douze notables du village vieHnent demander pardon 
.et rapportent le restant du larcin, moins un couteau 
que l'on n'a pu retrouver. 

Les habitants de Bouroukonet embrassent la terre en 
signe de soumission et le docteur accorde le pardon. 

Le chef de Sadïola insiste pour que nous passions 
avec lui un traité qui mette le Niatiaga sous le protec- 
torat de la France, et ouvre ce pays à l'extraction et au 
comm'erce de l'or. Le traité est rédigé et signé. Un 
traité semblable est signé aussi avec le chef du petit 
Sirimana. 

Nous quittons Sadïola. A mi-chemin de ce village, à 
Farabakouta, nous visitons les mines d'or de Sadiola. 
Sept puits d'environ six mètres de profondeur sont 
reliés entre eux par . des galeries souterraines ; des 
'piliers de bois -soutiennent les terres pour éviter les 
éboulements. Je descends dans les puits, à l'aide d'esca- 
liers ménagés dans les parois, où l'on remarque très 
bien les différentes couches d'argile tachetée de rose et 
de blanc, ou d'argile couleur d'ocre. Dans la terre 
extraite pendant la précédente exploitation, on re- 
marque une substance crayeuse, semblable à du plâtre. 
•Tout proche de la mine, un puits, creusé dans une 
roche ferrugineuse, produit Teau nécessaire au lavage 
du minerai. 

D'après les renseignements fournis par les indigènes, 
tous les territoires de Sadïola,' de Farabakouta et de 
Sirimana sont très riches en minerai aurifère. 

Après une heure de marche, nous gravissons la pente 
abrupte de la chaîne de Tambaoura, montagnes d'envi- 
ron deux cents mètres de hauteur au-dessus du Siri- 
mana. De ces sommets, nous voyons les plaines dii 
Rambouc, qui s'étendent aussi loin que le regard peut 
atteindre et dont la monotonie n'est rompue que par 
quelques mamelons. 

Nous marchons toujte la journée sur un sol jonché de^ 



LE ÇAYS DE l'or 215 

roches et de broussailles, d'où émergent quelques 
arbres énormes. A cinq heures du soir, nous bivaquons 
ail bord d'une mare, qui sert d'abreuvoir aux fauves, 
seuls habitants de cette solitude. 

Pendant la nuit la fraîcheur est telle, que nous nous 
groupons autour d'un feu pétilant. Le thermomètre 
marque i3o, à cinq heures da matin. Au jour, nous 
levons le camp. A midi, nous avons une chaleur de 35°. 
La fièvre, qui semblait m'avoir abandonné, fait sa 
réapparition et je subis un violent accès qui dure deux 
heures. 

Nous pas-sons entre deux rochers de grès veinés de 
rose, que leurs formes font ressembler à des sphinx. A 
la nuit, nous campons près d'un marécage, où les san- 
gliers ont tellement barboté que l'eau n'en est plus 
potable. 

Pendant cette dernière nuit passée, dans les grandes 
solitudes de l'Afrique, j'ai pu me convaincre une fois de 
plus que, pris isolément, les nègres sont des poltrons. 
Avant la nuit, un homme en quête d'eau potable avait 
découvert une mare d'eau claire, perdue au milieu d'un 
effondrement de rochers, à une faible distance de notre 
bivac. Chaque groupe avait fait sa provision pour la 
nuit, mais les nègres ont une soif constante ; la provi- 
sion est épuisée et aucun de ces messieurs ne veut en 
aller chercher. 

En vain, j'ordonne à l'homme qui a trouvé la mare 
d'aller quérir de l'eau pour la consommation, il répond 
qu'il fait trop noir. Je lui propose de raccompagner ; 
alors plusieurs hommes, complètement rassurés par la 
présence d'un blanc, viennent avec moi, portant, pour 
éclairer la marche, des tisons enflammés. Nous suivons 
le lit desséché d'un torrent obstrué par de grosses 
roches noires, parmi lesquelles poussent des arbres 
tordus et rabougris, dont les formes étranges sont ren- 
dues plus étranges encore par l'obscurité. En revenant 



216 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

au camp, des imprudents jettent leurs tisons à demi 
éteints sur les herbes sèches et, une heure après, nous 
sommes enserrés dans un cercle de feu qui dure jus- 
qu'au jour. 

Enfin, à l'aube, nous commençons l'étape qui doit 
terminer notre voyage. Le soleil fait scintiller les gout- 
telettes de rosée accrochées à chaque brin d'herbe. 
Nous suivons un sentier qui court sur le flanc de la 
montagne, et d'où le coup d'oeil est magnifique. A nos 
pieds s'étend la vallée du Sénégal à travers laquelle le 
fleuve se déroule sans fin. Au delà, les montagnes de 
Koniakary, profilent leurs formes noyées dans la brume 
du matin. 

A mesure que nous descendons, le paysage se dérobe 
et, quand nous sommes dans la vallée, notre vue est 
bornée par une végétation composée de hautes herbes 
desséchées d'où s'élancent, ça et là, les squelettes d'ar- 
bres dénudés, sur lesquels les merles caquettent avec 
bruit. 

Au delà d'un pli de terrain se montrent les premières 
traces de civilisation européenne; le fil du télégraphe, 
servant de perchoir à des oiseaux magnifiques, est sou- 
tenu par des poteaux grossiers, qu'on a coupés dans la 
brousse. 

Enfin, le fort de Médine, dominant les cases de la 
ville, se montre à notre vue. Hélas! le pavillon jaune, 
le pavillon de la quarantaine, a pris la place des cou- 
leurs nationales et flotte au-dessus du poste. 

Je ne sais quel sentiment s'empare de moi. Tout au 
contraire du plaisir que je devrais ressentir en songeant 
que bientôt je reverrai ma famille et mes amis, je suis 
envahi par une grande tristesse et, jetant un regard en 
arrière, je regrette presque de voir si tôt se terminer 
ce voyage qui cependant a été si pénible. 

La misère, les fatigues, les privations que l'oni sup- 
porte au milieu de populations simples, où l'hospitalité 



LE PAYS DE l'or 217 

est la première des vertus, ne sont rien auprès des tri- 
bulations de la vie civilisée. 

Quant à nos hommes, ils sont ravis de voir la fin de 
leurs fatigues ; ils sont enchantés à l'idée que, le lende- 
main, ils n'auront pas une charge pesante à porter sur 
la tête, pendant les longues étapes quotidiennes. Ils 
pensent qu'un bateau nous conduira bientôt à Saint- 
Louis et ils expriment leur joie en brûlant les dernières 
charges de poudre de la mission. 

Le jeudi, 17 novembre, à midi, six mois après notre 
départ de Boké, jour pour jour, nous entrons dans le 
poste de Médine, au nombre de 66 hommes, dont deux 
blancs, plus un mulet hors de service, un cheval dans le 
même état et un âne qui a vaillamment gagné le prix de 
sa location. M. le capitaine Combes, commandant de Mé- 
dine, nous reçoit avec la plus franche cordialité et nous 
fait immédiatement asseoir devant un excellent déjeu- 
ner qui nous attend. 



218 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 



Xl\ 



LE ROI DAMAS 



Médine, qui hier encore était le point extrême de nos 
possessions dans le Soudan, est trop connu pour qu'il 
soit nécessaire d'en faire une description. Il y a quelque 
vingt ans qu'un homme d'une énergie peu commun'e, 
l'illustre Paul Holl, commandant civil de Médine, à la 
tête d'une poignée de braves, défendit héroïquement 
cette place contre les forces considérables du prophète 
toucouleur Héladji Omar. 

Disons cependant, qu'à l'époque où nous nous 
sommes trouvés à Médine, le commerce de cette station 
réalisait des bénéfices considérables. Ainsi, une boîte 
d'allumettes de dix centimes se vendait cinquante cen- 
times et un paquet de bougies coulait cinq francs. 

A notre arrivée, les officiers du poste s'informent de 
nos besoins et M. Gattier a l'obligeance de remplir nos 
poches de tabac et de cigares. 

Il nous fallait arriver en un lieu civilisé pour voir le 



LE ROI DAMAS 219 

seul animal féroce que j'aie rencontré durant mon 
voyage. Une jeune lionne, répondant au doux nom de 
Louise, est attachée, au pied d'un gros arbre qui om- 
brage la cour du poste. Le commandant Combes, son 
maître, m'invite à la caresser et je le fais sans danger 
aucun, car cette lionne est douce comme une brebis. 

Le docteur reçoit, de la part du colonel Borgnis- 
Desbordes, commandant supérieur des travaux des 
Kayes, un télégramme l'invitant à déjeuner pour le 
lendemain. Je reçois également une invitation de 
MM. Archinard et de Gasquet, capitaines d'artillerie. Le 
18 novembre, au matin, nous partons pour Kayes, star 
tion située sur le fleuve, à quatorze kilomètres en aval 
de Médine. A dix heures, "nous sommes auprès du co- 
lonel Borgnis-Desbordes. Si courte que soit Tentrevue, 
je la trouve encore trop longue tant j'ai hâte de voir 
mon excellent ami, le docteur Edouard Dupouy. 

Le docteur Dupouy, médecin de la coîonne Borgnis- 
Desbordes, a fait les dernières campagnes du haut 
Niger. Médecin du fort de-Kita pendant l'année 1782, on 
lui doit des travaux intéressants sur le pays. 11 a établi 
la météorologie et la topographie médicale du Soudan. 
Il a créé un sanatorium sur le massif de Kita, où les 
Européens peuvent rétablir leur santé compromise par 
le climat. Cet établissement sanitaire a déjà donné 
d'excellents résultats. 

Par une attention dont je les remercie, MM. Archi- 
nard et de Gasquet ont invité Dupouy à déjeuner. C'est 
lui qui me présente à nos hôtes. Le déjeuner est très 
gai, je bavarde beaucoup et ces messieurs doivent 
s'ap&rcevoir à mon appétit qu'il y a longtemps que je 
n'ai fait un aussi bon repas. 

Kayes n'est, en réalité, qu'un chantier de chemin de 

fer en formation. Dix jours auparavant, une petite 

armée composée de militaires et de civils, la plupart 

échappés à la, fièvre jaune, pâles, défaits, s'était 



220 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

abattue sur ce point du fleuve, où il n'y avait rien 
qu'un petit groupe de cases. Déjà des habitations en 
terre et des abris en toile sont construits, -soldats et ou- 
vriers peuvent s'abriter des rayons du soleil. Tel est 
l'aspect de Kayes, le 18 novembre 1881. 

Lorsque nous rentrons à Médine, nous apprenons la 
mort de notre tirailleur Dimba-Eliman qui vient de 
succomber des suites d'un érysipèle. 

Le 19 au matin, nous enterrons ce brave soldat qui 
comptait dix-huit ans de service dans les tirailleurs sé- 
négalais et qui venait de mourir en touchant au port, 
sans avoir pu embrasser sa femme et ses enfants. En 
route, il s'était constitué notre gardien le plus fidèle ; il 
couchait en travers de notre porte et poussait même le 
dévouement jusqu'à nous accompagner quand, dans la 
brousse, nous aimions à nous écarter du sentier. 

— Pauvre Dimba I 

En m'entendant pousser cette exclamation, le fervent 
Gibril Sangomar N'Dyaie s'écrie ; 

— Non 1 Dimba n'est pas pauvre! Il est fini; ^a» 
regarde pas nous! C'est Dieu qui est le maître! 

Puissant fatalisme, cher à la race noire, qui fait de 
quelques-uns des héros méprisant la mort, et des au- 
tres des esclaves pleins de résignation. 

Nous retournons à Kayes avec notre personnel le 
22 novembre, et nous prenons la route de Bakel. Le 
soir, nous couchons à Diakandiapé, grand village bâti 
sur la rive gauche du Sénégal, où nous recevons l'hos- 
pitalité chez un noir qui parle très bien le français. Eh 
bien! après ce court séjour au milieu des blancs, nous 
sommes heureux de reprendre l'existence passée. A 
vivre isolé, on devient sauvage. Nous goûtons de nou- 
veau cette indépendance absolue que nous 'aimons. Je 
sens par moi-même les raisons pour lesquelles les ex- 
plorateurs, malgré les fatigues et la misère, ne deman- 
dent qu'à explorer sans cesse. J'éprouve ce désir et je 



LE ROI DAMAS 221 

sens que dorénavant il me sera pénible de vivre d'une 
autre existence. 

Le 23 novembre, nous arrivons au village de Gore, 
résidence de Damas, dernier souverain Bambara de la 
famille des Massassis. 

Damas était roi du Kaarta, puissant Etat situé sur 
la rive gauche du Niger, quand le conquérant toucou- 
leur Hadji-Omar l'a vaincu et s'est emparé de son ter- 
ritoire. 

Damas s'est réfugié, avec sa famille, sous la protec- 
tion du gouvernement français;, qui lui a donné un 
territoire sur la rive gauche du Sénégal. Par deux fois, 
le docteur Bayol, membre de la mission Galliéni, a 
visité ce monarque. C'est un ami pour ces Bambaras. 
Aussi est-ce en amis que l'on nous reçoit et Damas nous 
invite à rester un jour chez lui, afln de nous offrir un 
tam-tam digne de nous. 

Lorsque nous présentons nos respects à Damas, il 
est assis sur une peau de lion, au milieu de quelques 
membres de sa famille. Sa longue barbe blanche, ses 
vêtements flottants, sa coiffure, calotte à deux pointes 
ressemblant à un chapeau d'évêque, tout lui donne une 
singulière dignité. Deux de ses petits enfants sont assis 
devant lui. On le prendrait pour un patriarche des 
temps antiques, sans la pipe emmanchée au bout d'un 
long tuyau qui ne quitte pas ses lèvres. 

A ma grande surprise, les femmes assistent au 
palabre et prennent part aux débats ; les attentions des 
Bambaras pour le beau sexe me donnent d'eux une 
excellente opinion. 

Du reste les Bambaras sont gens de goût et tiennent 
la musique en grande estime. A la cour de Damas il y 
a un conservatoire de musique. Deux professeurs sont 
chargés d'apprendre à jouer de la flûte, l'instrument 
cher à cette race, aux jeunes gens qui embrassent la 
carrière musicale. 



<» 



2*12 A TRAVERS LE FODTA-DIALLON 

Les Barabaras se distingaent des autres noirs par trois 
entailles parallèles qui sillonnent chaque joue depuis le 
coia de l'œil/ jusqu'à la commissure des lèvres. Chez les 
membres de la famille royale, ces entailles se prolon- 
gent jusque sous le menton où elles se rejoignent. 
Elles résultent d'une opération pratiquée sur les enfants 
en bas âge, garçons ou filles, pour les habitu.er à souf- 
frir. 

La plupart des Bambaras sont athées. Si on leur 
parle de Dieu, ils répondent qu'ils ne Tout jamais vu et 
ajoutent que la mort ne laisse rien derrière elle : on 
enterre le cadavre, les vers le mangent et c'est fini. 

A la cour de Damas, une grande joie était réservée à 
un homme de notre escorte. J'ai déj-à parlé d'un Bam- 
bara répondant au nom de Gouli-Bari ; cet homme nous 
avait été chaudement recommandé et s'était montré 
très dévoué. Nous étions loin de supposer que nous 
avions pour portefaix un prince, un vrai prince, issu 
d'une grande famille royale. Gouli-Bari était tout 
simplement le neveu du roi Damas. 

Dans son jeune âge, Couli-Bari avait été enlevé dans 
une razzia faite par des Maures et emmené en captivité. 
Il grandit dans l'esclavage et changea souvent de maître. 
Il vint à Rufîsque à la suite d'un négociant maure, à 
qui il faussa compagaie. 11 était redevenu homme libre 
depuis plusieurs années, quand il fit avec nous le 
voyage du Fouta. • ' • . . 

A Gorè, ses cicatrices caractéristiques le font recon- 
naître pour un prince Bambara. On le questionne, 
mais il a oublié sa langue maternelle et doit se servir 
d'un interprète pour répondre. Sa surprise est immense 
en apprenant que Damas est son oncle ; il demande 
immédiatement où est sa mère ; on lui répond qu'elle 
est morte ; mais on lui présente une jolie jeune fille en 
disant : voilà ta sœur ! Gomplètement abasourdis par 
un tel événement, ces deux jeunes gens se regardent 



LE ROI DAMAS 223 

sans mot dire et de grosses larmes coulent sur leurs 
joues. 

« Embrasse- la ! » dis-je à Gouli-Bari ; mais chez les 
noirs on ne s'embrasse pas devant le monde et, se re- 
gardant toujours, ils se contentent de pleurer. 

Au pays des noirs, le coucher du soleil précède de 
quelques instants seulement 1 heure du plaisir. Les der- 
niers rayons de l'astre du jour viennent à peine de dis- 
paraître et déjà les tambourins et les trompes appellent 
les habitants à la fête que Damas donne en notre hon- 
neur. La nuit est splendide, des miUiers d'étoiles scin- 
tilîent dans le paysage et les hautes murailles du tata 
se profilent avec vigueur sur le ciel. 

Un grand cercle formé par les habitants, tous assis 
par terre, occupe le milieu de la place, devant le tata 
royal. Damas s'est adossé contre la muraille de sa 
maison et, accroupi sur une peau de Uon, il fume sa 
pipe et joue avec ses petits enfants. 

Deux bougies de cire, longues de quatre-vingts centi- 
mètres et grosses comme le pouce, sont allumées a 
côté du monarque. 

Les femmes de Damas sont assises à sa droite et 
deux petits sièges nous sont réservés à sa gauche. En 
face du roi, à l'extrémité du cercle, se tient l'orchestre, 
composé de cinq tambours de différentes dimensions, 
de six trompes faites avec la corne du koba, de trois 
flûtes et de deux petites guitares. 

Damas articule une phrase qui signifie sans doute : 
que la fête commence! et les insiruments jouent l'ou- 
verture. 

Le docteur m'a souvent vanté les tams-tams bam- 
baras ; dans le Bambouc, j'ai assisté à ces danses plus 
ou moins sauvages qu'exécutaient les femmes mal'inké ; 
mais nulle part je n'ai vu rien de semblable su tam-tam 
que Damas nous offre. Ce ne sont plus des pas incohé- 
rents comme dans le Bambouc; c'est un véritable ballet^ 



224 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

coupé en plusieurs parties : tragédie mimée et savam- 
ment interprétée par de vrais artistes. 

Le roi Damas a donc donné l'ordre de commencer. 
Deux femmes voilées, accompagnées d'un joueur de 
flûte, se détachant du groupe des musiciens, viennent 
courtoisement saluer le roi, et retournent à leur place. 

Puis, pendant que les tambourins battent une marche 
lente, que les cornes lancent d'es notes mélancoliques, 
les deux femmes voilées entonnent une mélopée triste 
et rythmée ; ensuite, précédées du joueur de flûte qui 
soutient leur chant, elles font lentement et à pas déme- 
surés le tour du cercle. Quand la phrase chantée est 
achevée, la flûte joue une courte ritournelle puis re- 
prend avec les chanteuses. Tout le temps que dure 
cette scène, les assistants battent des mains pour mar- 
quer la mesure. 

On m'explique que ces femmes chantent la gloire des 
vieux Massassis et excitent les jeunes guerriers à com- 
battre les Toucouleurs, à les exterminer et à reprendre 
possession du sol où dorment leurs pères. C'est le pré- 
lude. 

Cette scène est suivie d'une partie de trompe avec 
accompagnement de tambourins ; puis un homme assis 
à nos côtés se lève, saisit un fusil, salue le roi et entre 
en scène. Alors un des assistants vient lui prendre son 
arme, par trois fois la lève en l'air et la lui rend. Cette 
figure indique que c'est un fils de roi qui va danser. 

Ce prince mime une scène tragique ; ses gestes sont 
nobles, amples et gracieux. Le guerrier s'adresse à un 
ennemi invisible ; il semble implorer le ciel pour en 
obtenir la victoire et, avec des gestes menaçants, pro- 
voquer un adversaire imaginaire. Le lutte s'engage, il 
tient l'ennemi au bout de son long fusil... et le tue ! 
Enfin, l'acteur danse un pas plus majestueux encore 
que les précédents et retourne à sa place. 

Un intermède d'orchestre précède alors un griot qui 



LE ROI DAMAS 225 

vient saluer le maître. Le mouvement de l'orchestre, les 
battements de mains se précipitent et l'artiste, un mime 
comique, danse le pas de la victoire et de la joie qui 
en Résulte. Ce sontjitantôt des poses pleines d'orgueil, 
tantôt des pirouettes, tantôt des sauts pleins de gaieté. 
Enfin, tournant obliquement sur lui-même, le danseur 
valse comme une toupie d'Allemagne et ses pieds re- 
tombent sur le sol avec une assurance parfaite. Il re- 
gagne s'a place et de nouveau les deux femmes voilées, 
cette fois précédées de deux flûtistes, chantent des 
stances. 

L'ennemi est vaincu et exterminé, les rois Massassis 
ont reconquis feur trône ! 

La fête se termine par des intermèdes de danse et de 
musique et ne prend fin que lorsque les chandelles 
s'éteignent. 

Nous quittons Gorè le lendemain et le 26 novembre, 
nous arrivons à Bakel, au grand plaisir de notre per- 
sonnel qui voit enfin se terminer les longues marches 
des jours précédents. 

On ne peut jamais contenter tout le monde : pendant 
que nos Ouolofs étaient heureux de parcourir la route 
argileuse qui sépare Kayes de Bakel;|Abdoul-Bagui, un 
des envoyés peulhs, depuis son enfance habitué à cou- 
rir dans les montagnes du Fouta, nous disait : 

— Je suis trop fatigué, ici on ne. peut pas marcher, 
i-l n'y a pas de pierres ! 

Malgré les instances de M. Làude, le commandant du 
cercle de Bakel, qui désirerait nous garder quelques 
jours, les eaux baissant rapidement, le 27 novembre 
nous montons à bord du Médine où le capitaine, 
M. Blanchard, le second M. Ordonneau et le mécanicien 
sont, avec nous, les seuls Européens qui se trouvent à 
bord. A peine sommes-nous en route qu'à un mille et 
■ demi, en aval de Bakel, le navire s'échoue sur un banc 
de sable. Les eaux sont déjà très basses. 

* 15 



226 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Pendant dix-huit heures, le capitaine, le second et le 
mécanicien travaillent quatre fois comme l'équipage, 
exclusivement composé de noirs, et le lendemain matin 
nous continuons notre route. Mais, six milles plus bas, 
le Médine s'échoue de nouveau et, cette fois, pendant 
trente-cinq heures. 

Le navire dégagé, nous pouvons, malgré les obstacles 
qui restent à franchir, descendre le Sénégal. 

Nous voyons par centaines des caïmans éaormes se 
chauffer au soleil. Des bataillons innombrables d'oi- 
seaux magnifiques évoluent dans les airs avec un en- 
semble parfait. Nous passons devant le fort de Matam, 
devant la tour de Saldé et, le dimanche 4 décembre, à 
l'heure du déjeuner, nous arrivons à Podor où le com- 
mandant M. Garthoux et le docteur, M. Léné, nous 
invitent gracieusement à leur table. 

Nous fûmes douloureusement impressionnés ce 
jour-là* 

Abdoul-Bosco, le jeune berger de Podor, était un 
petit bonhomme bossu devant et derrière d'un naturel 
très gai. Il était le camarade de la garnison du poste ; 
aussi, grâce aux libéralités des militaires, il portait un 
costume cocasse, composé de la culotte indigène, d'une 
vareuse de tirailleur et d'un képi d'artilleur. 

Lors de notre arrivée au poste, Abdoul-Bosco sifflo- 
tant entre ses dents conduisait paître un troupeau et 
M. Léné nous le présenta comme un chasseur de ser^r 
pents émérite. 

Après déjeuner, nous retournions à bord et M. Léné 
nous accompagnait, lorsque nous vîmes accourir le ber- 
ger tenant à ses deux mains un serpent trigonocéphale. 
Il ne pouvait plus parler ; il avait été mordu aux lèvres . 
Le conduire au poste, lui prodiguer les soins néces- 
saires fut l'affaire d'un instant, mais tout était inutile; 
les lèvres d'Abdoul étaient déjà plus grosses que le 
pouce, sa tête avait doublé de volume et après une 



LE ROI DAMAS 227 

heure d'agonie ce petit bossu, rendu plus difforme 
encore par sa tête monstrueuse, luttant énergiquement 
contre la mort, se leva d'un bond et retomba en pous^- 
sant le dernier soupir. 

Les officiers de l'escadron de spahis cantonné à 
Richard-Toll nous adressent à Podor, par le télégraphe, 
une invitation à dîner pour le lendemain, 5 décembre. 

Quoique partis dès le matin, nous ne pouvons nous 
rendre à cette invitation. Un accident survenu à la ma- 
chine du remorqueur nous oblige à mouiller à vingt 
milles en amont de Richard-Toll, près d'une immense 
plaine, inondée quelques jours auparavant; aussi le 
nombre des moustiques qui bourdonnent à nos oreilles 
est-il incalculable. Jamais je n'ai autant souffert des 
piqûres de ces méchants insectes ; nous ne pouvons 
dormir et nous passons la nuit à causer ou à nous 
gratter simultanément. 

Dès la pointe du jour, nous sommes en état de conti- 
nuer notre route et, à dix heures, nous arrivons en vue 
de Richard-Toll. Le Médine siffle et, peu d'instants 
après, une embarcation, portant à l'arrière le fanion 
des spahis, descend le cours de la Tawoué pour venir 
se ranger le long du bord. Combien nous sommes heu- 
reux d'embrasser MM. Dupré, Burq et Rouy, gais com- 
pagnons de traversée dont nous avions peur d'apprendre 
la mort, causée par la fièvre jaune. 
, Un quart d'heure après, nous débarquons devant le 
château. 

Nous sommes reçus d'une façon splendide ; nous 
restons à table pendant quatre heures... et quel dé- 
jeuner I 1 

On fait aux envoyés peulhs les honneurs de Richard- 
Toll et de son magnifique parc, où, grâce au voisinage 
de la Tawoué et du Sénégal, la végétation est toujours 
verte. Malheureusement ce beau séjour, inondé une 
partie de l'année, n'est pas très salubre. 



228 . A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

Comme il n'est si bonne société qui, ne se sépare, 
nous regagnons le Médine a. onze heures du soir. On-lève 
l'ancre immédiatement et, le lendemain, 7 décembre, 
à onze heures du matin, nous sommes en rade de 
Saint-Louis. 

La ville est triste; on y voit peu d'Européens. Saint- 
Louis est en quarantaine. 

Le 20 nous allions à Dakar pour prendre le courrier 
de France qui nous ramènera à Bordeaux, où nous de- 
vions arriver le 4 janvier 1882. 



LA DANSE ET LA MUSIQUE AU SOUDAN 229 



XX 



LA DANSE ET LA MUSIQUE AU SOUDAN 



Ou a vu au courant de ce récit combien les noirs du 
Soudan chérissent la musique et la danse. 

« Dès le coucher du soleil, toute l'Afrique danse... » 
dit Golbery. 

Gela est absolument exact. Quelques peuplades- 
même, comme les Malin'ké du Bambouc, n'attendent 
pas que l'astre du jour ait disparu derrière l'horizon 
pour prendre leurs ébats chorégraphiques; à l'ombre 
des gigantesques fromagers, il y a bal le matin et 
l'après-midi. 

Chez les noirs musulmans, la danse n'est pratiquée 
que par les dames et les griots, tandis qu'au contraire, 
dans certaines tribus fétichistes, depuis les princes jus- 
qu'au dernier des captifs, tout le monde peut y prendre^ 
part. 

Nous avons vu, dans les différentes contrées ou nous 
sommes passés, les jeunes filles parées de leur mieux, 



230 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

se réunir le soir et entourer les tambourinaires nègres. 
Nous avons vu d'abord les jeunes vierges Landoumans 
danser toute une nuit au rythme des tam-tams. Puis, 
au Fouta, plus rien, pas la moindre réjouissance. En 
vain chaque jour j'espérais qu'au village prochain on se 
divertirait un peu. Non! l'austérité religieuse des Fou- 
lahs condamne la danse comme chose inventée par le 
diable pour pervertir la jeunesse. La prohibition des 
marabouts s'étend même à certains instruments de 
musique. Un griot qui jouerait du kora (harpe man- 
dingue) ou du balafon (sorte de xylophone) serait puni 
de mort. 

Au Fouta, le calme du soir n'est troublé que par les 
voix- aiguës des enfants qui, rangés autour d'un grand 
feu, assistent à l'école, ou bien par les appels du muz- 
zelin — Allah Cobar laî allah! — lorsque l'heure de la 
prière du soir a sonné. 

Point de réunions bruyantes; on vit chez soi, en 
famille, où l'on écoute les récits d'un conteur dont les 
gestes expressifs provoquent, dans l'auditoire, tantôt la 
terreur, tantôt le rire. Si l'on fait de la musique, c'est 
presque exclusivement dans la case des Porton'ké 
(hommes du pays blanc). 

Souvent les réunions étaient nombreuses dans notre 
demeure. Les griots s'y donnaient rendez-vous et les 
moins timides de nos voisins, sachant que nous accueil- 
lions tout le monde avec bonté, profitaient de l'occa- 
sion pour venir entendre ua peu de musique natio- 
nale. 

En quittant les hauts plateaux du Fouta, lorsque l'on 
entre dans le Niocolo, dernière annexion des Peulhs, 
l'on est déjà à cinq cents kilomètres de la capitale, 
bien loin de l'œil des gouvernants ; aussi les danses 
réapparaissent. Quoique fervent musulman, le chef de 
Kédougou-Tata n'oserait pas interdire absolument le 
plaisir, car il aurait contre lui tous ses administrés, 



LA DANSE ET LA MUSIQUE AU SOUDAN 231 

qui, peut-être, appelleraient à eux les gaies populations 
de la rive droite de la Gambie. 

Les jeunes filles de Mamakono ne se privent pas du 
bonheur de danser. Au moindre appel du tambour, elles 
accourent sur la grande place et le bal commence pour 
ne se terminer que fort tard. 

Dans le Bambouc, il n'est pas un village, si petit 
quMl soit, où l'on ne fasse tam-tam. Pas de restrictions, 
le plaisir est complet. Plus il y a de tambourins, de 
cloches en fer, plus le bal est brillant et toute la jeu- 
nesse est à son poste. 

Les filles, rangées comme des militaires sur deux et 
trois files, battent des mains et chantent pour marquer 
la mesure aux danseuses, tandis que les jeunes hommes 
circulent dans la foule, font la cour aux belles, et que 
les vieillards, accroupis près du foyer qui éclaire la fête, 
regardent avec passion les ébats de cette jeunesse. 

Prises dans leur ensemble, les danses, chez les diffé- 
rentes races de la côte occidentale d'Afrique, se res • 
semblent beaucoup. En général, c'est plutôt un trem- 
blement du corps tout entier qu'un pas proprement dit. 
Il semble que les jeunes négresses s'appliquent à re- 
muer les-jambes le moins possible, et l'habileté pour 
la danseuse consiste à parcourir le diamètre du cercle 
formé par les spectateurs, en glissant sur le sol par de 
nombreuses saccades. 

Cependant, dans certains villages, j'ai vu des femmes 
danser un pas tout différent de ceux qui sont générale- 
ment pratiqués. A voir Tenthousiasme qu'elles exci- 
taient, les ovations dont elles étaient l'objet, il était à 
supposer que ces femmes devaient être des sujets d'élite 
qui rompaient avec les traditions. Tantôt c'étaient deux 
jeunes filles aux formes élégantes qui, la tête haute, le 
torse rejeté en arrière, le jarret tendu, tout en faisant 
tournoyer des écharpes qu'elles tenaient de chaque 
main, dansaient un pas savant où les pieds, suivant le 



232 A TRAVERS LE'fOUTA-DIALLON 

rythme précipité des tambours, touchaient alternative- 
ment le sol de la pointe et du talon. D'autres fois, une, 
deux, trois jeunes filles/ entraient dans le cercle en 
tournant sur un mouvement de valse rapide dont le pas 
était aussi régulier que le nôtre. 

Quant au pas dit « danse des chefs » et exclusive- 
ment dansé par des guerriers, c'est plutôt une fantasia 
à pied qu'une danse proprement dite. Ladanseur salue, 
jongle avec ses armes, fait le simulacre de tirer de 
l'arc, de lancer la sagaie ou de mettre en joue un en- 
nemi imaginaire. 

En général, les noirs qui pratiquent le métier des 
armes sont élégants de formes et empreints d'une cer- 
taine distinction. Le pas des chefs s'en ressent et ne 
manque pas de grâce. 

De toutes lesdanses en honneur dans la Sénégambie, 
la plus curieuse, celle qui surprend le plus les Euro- 
péens est sans contredit ïadamalice foubine, cette danse 
si chère aux Oaolofs de Saint-Louis. 

La première fois que l'on voit ce pas, les moins pu- 
ritains en sont presque scandalisés. Et puis, est-ce le 
milieu dans lequel on se trouve qui en est cause? pro- 
gressivement, à mesure que le pas se déroule, le pre- 
mier mouvement de surprise disparaît, et on se prend 
à admirer les poses plastiques des danseurs. 

Les tambours exécutent un roulement précipité ; les 
femmes qui composent le premier rang du cercle, 
quelques-unes portant un enfant à cheval sur leurs 
reins, battent vigoureusement des mains, portent la 
tête en avant, et, riboulant des yeux où brille le 
plaisir, ouvrant la bouche et montrant deux rangées de 
dénis magnifiques, elles excitent les danseurs de la 
voix en répétant toutes en mesure : 

A la damcdice Fouhine! a la damalice Foubine! ! 

Je l'ai déjà dit, la musique est réservée exclusivement 
aux griots. Cependant nous avons vu le fils du chef de 



LA DANSE Er LA MUSIQUE A'J SOUDAN 233 

Marogou, malgré sa haute naissance, battre du tam- 
tam, jouer du kora, danser, sç faire l'organisateur de 
toutes les fêtes ; mais c'est une exception. 

La musique exerce un ascendant aussi grand que la 
danse sur la généralité des noirs. Dès qu'un griot pince 
les. cordes de sa guitare, il est immédiatement entouré 
d'une foule silencieuse et attentive. Seulement, les mu- 
siciens nègres ne font pas de l'art pour l'art, mais bien 
pour exploiter le public. Avant d'être artiste, le griot 
est courtisan et hâbleur.: selon le prix qu'on y met, il 
vous attribue les qualités les plus exquises. Eu cela, 
du reste, les griots noirs ont beaucoup d'imitateurs 
parmi la race blanche. 

En fait de musique, les nègres semblent rechercher 
surtout le bruit : aussi tiennent-ils le tambour appelé 
tam-tam en grand honneur._Get instrument, qui varie' 
de formes et de dimensions à l'infini, se compose le 
plus communément d'un tronc d'arbre creusé et recou- 
vert d'une peau de bœuf soigneusement tendue et fixée 
à la paroi extérieure du tambour soit par des lanières 
en cuir, soit par des chevilles en bois. 

Chez les Peulhs, dans toute l'étendue du Fouta-Dial- 
lon, le tam-tam a une forme unique. Il se compose d'une 
demi-sphère creuse, en bois de fromager, qui atteint 
jusqu'à un mètre de diamètre, laquelle est recouverte 
d'une peau de bœuf fortement tendue à l'aide de lanières 
qui viennent toutes se serrer au pôle de la demi-sphère. 

Ce'tam-tam se nomme tahala (tambour de guerre), il 
n'en existe qu'un par village; il est toujours accroché 
dans la case du chef et semble être l'insigne du com- 
mandement. Eu marche, ce tambour, dont on ne peut 
battre qui3 sur un ordre spécial, est porté par deux 
hommes, tandis qu'un troisième frappe dessus à l'aide 
de deux boules en caoutchouc attachées aux extrémités 
d'une corde en cuir de bœuf. Dans l'armée peulh, por- 



234 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

teurs et batteurs de tabula sont des fonctionnaires au 
même titre que le porte-étendard, 

Très sonore, le tabala s'entend à de grandes distances 

— à douze ou quinze kilomètres. Lorsque le souverain 

f ait battre le tabala pour la guerre, de village en village, 

son appel ne tarde pas à se faire entendre jusqu'aux 

frontières du pays et les guerriers font leurs préparatifs 

de départ. 

Comme notre tambour, le tabala a différentes batte- 
ries. L'appel aux armes, la charge, la marche des guer- 
riers, la marche du souverain ou d'un haut fonction- 
naire, etc. De plus, il y a une batterie spéciale pour 
appeler les habitants d'un village aux travaux des 
champs et pour annoncer la mort de quelqu'un, qu'on 
apprend par trois coups également distancés 

On voit encore le tabala accroché dans la case des 
chefs du Niocolo. Mais au delà de la Gambie, dans le 
Bambouc et sur les bords du Sénégal, on n^en voit plus 
du tout : il est remplacé par les tam-tams, qui servent 
communément pour la guerre et pour le plaisir. Les 
uns sont formés d'un tronc d'arbre grossièrement tra- 
vaillé de quarante centimètre s de diamètre et de soixante 
de longueur, dont les deux extrémités sont garnies de 
peaux rattachées entre elles par des cordes pour les 
tendre à volonté. 

Les autres se composent simplement d'un tronc d'ar- 
bre creusé, monté sur trois pieds, débité en plein bois 
et recouvert d'une peau fixée par des chevilles. Il y en a 
aussi qui ont la forme d'un mortier à piler; d'autres 
ressemblent à une batte à beurre. On voit encore de 
petits tambourins qui n'ont pas plus de quinze centi- 
mètres de diamètre et vingt-cinq de longueur, dont les 
extrémités sont plus larges que le milieu et dont les 
deux peaux sont reliées par des cordes en boyau. 

On porte ces tambours sous le bras; en exerçant une 



LA DANSE ET LA MUSIQUE AU SOUDAN 235 

pression sur les cordes, on tend plus ou moins les peaux 
et l'on obtient des sons différents. 

Enfin, dans les orchestres nègres,les tam-tams tiennent 
la première place et, à Saint-Louis, fréquemment, pour 
exciter les noirs employés à décharger les navires, deux 
ou trois griots battent du tam-tam pendant tout le temps 
que dure le déchargement. 

Ensuite, les instruments de musique les plus usités 
dans le Soudan occidental sont la petite guitare, le hala- 
fon^ le kora et la flûte des Bambaras, 

La guitare indigène que les Peulhs appellent hodowo- 

gaoulo (musique de griot) est en usage dans toute la 

Sénégambie. Cet instrument, qui ressemble beaucoup 

plus, comme forme, à une mandoline qu'aune guitare, 

'se compose : 

l^-D'un corps sonore creusé dans un seul morceau de 
bois léger de quarante centimètres de longueur, dix de 
largeur, six de profondeur, qui ressemble à la coque 
d'un petit bateau d'enfant; 

2° D'un manche fait avec une branche d'arbre, de 
deux centimètres de diamètre sur soixante-dix de lon- 
gueur, qui ne dépasse le corps sonore que de quarante 
centimètres seulement. La partie du manche enfermée 
dans le corps sonore porte à son extrémité un chevalet 
destiné à maintenir les cordes; 

30 D'une peau de mouton fortement tendue, fixée à la 
paroi extérieure du corps sonore par des chevilles, qui 
tient lieu de table d'harmonie. Une ouverture prati- 
quée dans cette peau laisse passer le chevalet. 

On monte le kodowo avec quatre cordes en crins de 
cheval tressés, fixées au manche par des attaches en 
cuir. Deux de ces cordes vont presque jusqu'à l'extré- 
mité du manche et sont touchées comme celles du vio- 
lon ; ce sont les cordes chanteuses ; les deux autres plus 
courtes dépassent de très peu la table d'harmonie et ne 
s ervent qu'à l'accompagnement ; elles ne rendent qu'un 



236 ^ A TBAVERS LE FOÛTA-DIALLON " 

son. Pour compléter le kodowo, on fixe à rextrémité du 
manche une petite plaque en fer très mince, garnie 
d'anneaux qui, lorsqu'on pince les cordes, rendent un 
son métallique. 

Je ne crois pas qu'il existe de règles pour accorder 
cette guitare, chacun l'accorde à sa façon. J'ai eu beau- 
coup de ces instruments entre les maias, je n'en ai pas 
trouvé deux dans le même ton. Du reste, il est très rare 
de rencontrer deux guitares exactement pareilles : le 
manche est plus long ou plus court, le corps sonore suit 
les mêmes proportions et par cela même les cordes 
varient également de longueur. 

Pour pincer du kodowo, le griot tient son instrument 
à peu près comme nos guitaristes tiennent le leur. Les 
quatre doigts de la main gauche touchent les cordes" 
longues ; le médium de la main droite, armé d'un mor- 
ceau de corne, gratte les cordes, pendant que les autres 
doigts frappent sur la table d'harmonie et produisent 
comme un battement de tambour. 

Lebalafon ressemble beaucoup au xylophone; seule- 
ment les lames de bois qui produisent les sons, au lieu 
d'être montées sur des rouleaux de paille, sont posées . 
sur des gourdes de différentes grosseurs afin de pro- 
duire des sons plas forts. Lés balafons ne sont pas tou- 
jours d'égales dimensions; ils varient de une à deux 
octaves. Les lames de bois rendent assez bien les sons 
de la gamme, et avec un peu de bonne volorrté on y 
trouve même dqux demi-tons. 

Comme le xylophone, le balafon se joue avec deux 
baguettes de bois, et, pour faire plus de bruit, le musi- 
cien a les mains armées d'une manique "semblable à 
celle des cordonniers, dont la partie supérieure estre-- 
couverte d'une plaque en fer garnie d'anneaux. 

Certains griots jouent du balafon avec une grande 
habileté; il est surtout en usage chez les Nallous, les 
Sousous et les Landoumans ; mais il est proscrit chez les 



LA .DANSE ET LA MUSIQUE AU SOUDAN 237 

Peulhs, comme un instrument de musique réprouvé 
par Dieu. AuFouta, il est interdit d'en jouer sous peine 
de mort 

Le kora (harpe mandingue) est tormé d'une demi- 
calebasse d'assez grandes dimensions — vingt-cinq à 
trente centimètres de diamètre — recouverte d'une 
peau de mouton fortement tendue et surmontée d'un 
manche, légèrement recourbé en avant, d'un mètre de 
longueur et terminé par une plaque métallique. Un 
chevalet, qui diffère de longueur selon le nombre de 
cordes que contient l'instrument, est fixé au centre de 
la table d'harmonie. 

Une ouverture de dix centimètres carrés est pratiquée 
sur le côté de la calebasse. Le kora se monte avec six, 
huit, dix, douze ou seize cordes en boyau. Ces cordes, 
toutes d'inégales longueurs, ne produisent qu'un son et 
sont fixées au manche par des attaches en cuir qui 
tiennent lieu de clefs. 

Pour jouer du Kora, le musicien porte 1 instrument à 
la hauteur de l'eslomac et le maintient avec les pouces 
et' les petits doigts, tandis que les autres pincent les 
cordes. Il n'existe pas plus de règle pour son accord 
que pour celui de la guitare. Le" kora rend des sons , 
nourris et 1res agréables. Les Peulhs en interdisent 
l'usage. 

La flûte des Bambaras est très simple, un bambou 
de quarante centimètres de long, fermé aux deux extré- 
mités et percé de cinq trous ; c'est tout. Elle produit 
des sons aussi beaux, aussi harmonieux que ceux de 
notre flûte. Les griots Bambaras tirent un grand parti 
de cet instrument. Pour eux, jouer de la flûte est un art 
auquel on dresse des jeunes gens. 

Outre les instruments précités, les nègres ont aussi la 
trompe Onassoulou, sorte de cornet à bouquin, des 
cloches en fer de difl"érentes grosseurs, et des casta- 
gnettes formées de deux fruits séchés et vidés, dans les- 



238 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

quels on enferme quelques cailloux reliés ensemble par 
une courte ficelle. 

Au risque de faire rire, je dirai qu'à l'aide d'instru- 
ments semblables, les nègres sont susceptibles de faire 
de la musique harmonieuse. L'étranger est surpris^ en 
entendant les phrases musicales des griots, du rapport 
qu'elles ont avec notre musique. Il est vrai qu'il faut 
tenir compte de Texagération que l'on apporte en ap- 
préciant tout ce qui est nouveau et ce que d'avance on 
est convenu de trouver extraordinaire. 

Mais, précisément à cause de ce sentiment, la sur- 
prise est d'autant plus grande qu'il semble que l'on a 
toujours entendu les airs des musiciens nègres. Dé- 
pouillé de l'accompagnement parfois trop discordant 
qui lui donne un caractère barbare, tel air semble 
avoir été détaché d'une gigue anglaise, tandis que tel 
autre rappelle un refrain de vaudeville. 

II faut, cependant, faire une exception pour les 
phrases lentes et monotones que chantent les jeunes 
filles, en accompagnant les danseuses, et pour les airs 
joués sur la flûte bambara. Ici, on retrouve le côté 
sauvage de la musique, la mélopée inspirée par la vie 
patriarcale des noirs. Généralement, ces phrases mu- 
sicales se répètent à l'infini et sont jouées ou chantées 
sur un mouvement lent et empreint d'un caractère 
triste. 

Au Fouta, dans le Bambouc, lorsque dans l'espoir 
d'obtenir quelques cadeaux les griots nous régalaient 
d'un peu de musique, j'ai été surpris plus d'uhefoisdela 
ressemblance de leurs airs avec les nôtres et je pensais 
que ces chanteurs avaient dû habiter les côtes où ils 
avaient retenu à leur façon quelques fragments de mu- 
sique européenne. Mais non, aucun de ces griots n''a- 
vait été chez les blancs de Saint-Louis. Malgré mon 
étonnement, j'allais en conclure que la musique nègre 



LA DANSE ET LA MUSIQUE AU SOUDAN 239 

et la musique française ont quelque parenté, lorsqu'en 
arrivant à Médine, je revins de mon erreur. 

Médine possède un griot, de quelque talent, qu'une 
infirmité a fait surnommer Tortillard. Ce nègre, qui 
connaissait le docteur, vint nous faire visite et nous fit 
entendre des chants nouveaux que lui avaient appris 
les officiers européens du poste. C'étaient des refrains 
de troupiers : En avant la rigolade... La cantinière a des 
souliers, etc., et des sonneries militaires qu'il jouait, en 
les dénaturant quelque peu, sur la guitare indigène « 

— Ce soir, je vais à Kayes pour faire de la musique 
aux Marocains, nous dit-il ; je joue Nigoussej les Maro- 
cains aiment bien ca, ils disent aue c'est même mu- 
sique qu'au Maroc. 

Et il nous chante, dans un trançais impossible et en 
pinçant de la guitare, un air où effectivement on pou- 
vait reconnaître le refrain breton Ann'i'ni gooz. 

Dès lors mon opinion a été faite et je crois que les 
orgues de barbarie, les boîtes à musique, offertes en 
présent par les voyageurs aux habitants de l'intérieur , 
sont pour beaucoup dans le développement de l'art mu- 
sical chez les nègres. 

Nous avoTis laissé au Fouta deux boîtes à musique de 
grande dimension qui jouaient plusieurs refrains d'o- 
pérettes, entre autres la Polka du Colonel, chantée par 
madame Judic dans la Femme à papa, qui eut tant de 
succès chez les habitants du Fouta. Il n'y aurait rien de 
surprenant à ce que, du cylindre de la boîte à musique, 
l'air de M. Hervé passât sur la guitare des griots et que 
les Européens, explorant un jour le bassin du Niger, 
entendissent le refrain connu de la Polka du Colonel 
appelée par les noirs Lamdo pouthiou amdé (la danse du 
ckef à cheval). 



240 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 



CONCLUSION 



Le Fouta-Diallon est compris entre le 9° et le 13" 30' 
de latitude nord et le 16o et le 41» de longitude^ouest. 

Pour les Foulahs, le Fouta s'étend jusqu'à la mer, 
en réalité il n'en est pas ainsi. Les populations Landou- 
mans, Soussous, Nallous, etc., qui habitent le littoral, 
paient un tribut aux Peulhs, il est vrai; mais leur terri- 
toire est bien à eux. 

Grâce à son altitude élevée, le Fouta jouit d'un climat 
tempéré et relativement très sain. Les observations 
thermométriques n'ont jamais indiqué plus de 30o cen- 
tigrades et le plus souvent le thermomètre se mainte-^ 
nait entre 20° et 28°. C'est donc une chaleur très sup- 
portable et les Européens peuvent vivre dans ces sites 
magnifiques sans courir les dangers que l'on rencontre 
au Sénégal et dans le voisinage de la côte. 

Les fleuves Sénégal, Niger, Gambie, Rio-Grande-, Ka- 
krima, Falémée et tant d'autres moins importants 
prennent tous leur source sur les hauts plateaux du 
Fouta. Un nombre considérable de petits cours d'eau, 
affluents des grandes artères, arrosent le pays et sont 



CONCLUSION 241 

les causes de sa végétation vivace et de sa grande fer- 
tilité. 

L'hivernage, ou plutôt la saison des pluies, dure sept 
mois. 

La flore est plus riche en arbres de haute futaie 
qu'en plantes herbacées. On rencontre très peu de fleurs 
des champs, mais de hautes herbes à grosses tiges re- 
couvrent les parties de terrain non cultivées. 

Les forêts produisent beaucoup d'essences de bois 
propres à l'ameublement et à la construction. 

Les prmcipaux arbres du pays sont le kail-cédrat 
(kaya senegalensis), le fromager [bombax caiba), le timmé, 
le théh, arbre dont l'écorce est un poison violent; le 
boulémij le tamarinier, dont le fruit a des qualités mé- 
dicinales; le karité, arbre à beurre {bassia parki), le 
baobab {andansonia digitata), le houle, dont le fruit en 
forme de cosse de haricot contient une farine jaune 
très nourrissante : le tchiéké, variété d'acacia, etc. 

Le caoutchouc y est très abondant. Toutes les variétés 
de palmiers sont représentées. Les orangers, les citron- 
niers, les bananiers, les papayers sont des arbres de 
luxe que l'on ne rencontre pas à l'état sauvage. De nom- 
breux arbres fruitiers sauvages poussent dans la brousse. 
Quant aux caféiers, on n'en trouve que dans le Bam- 
baya et sur le Fatala, ce qui pourrait faire supposer 
que cet arbuste a été importé par des Européens qui 
avaient établi des plantations à une faible distance de 
la côte. Par malheur, les indigènes n'en prennent pas 
un grand soin. Les purguères {épurges), dont la graine 
oléagineuse est si recherchée, entourent toutes les pro- 
priétés. Enfin, la vigne se trouve partout ; mais les 
Peulhs, qui appellent cette plante poudé tiolli (graine 
d'oiseaux), n'en tirent aucun parti. 

La vigne du Soudan est une espèce de vigne tubercu- 
leuse. La racine est vivace, mais les sarments meurent 
annuellement et se détachent de la racine au ras du 

16 



242 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

sol. Sur le même sarment on peut voir des feuilles al- 
ternes et opposées, assez semblables à celles de notre 
vigne. Les grappes de raisins acquièrent différentes gros- 
seurs et peuvent atteindre le poids de 300 grammes ; 
les grains sont noirs, de forme allongée et ont une 
pulpe très épaisse, le goût en est un peu amer, les pé- 
pins sont très gros. Les antilopes et les oiseaux sont,. 
paraît-il, très friands de ces grains de raisin et en font 
une grande consommation. 

Les produits cultivés sont : le riz; le fognié, petite 
graminée, ressemblant au tapioca, qui constitue un 
excellent aliment; les arachides, le sésame, etc. Mais à 
part les arachides qui sont l'objet d'une grande culture 
en vue de l'exportation, les autres produits ne sont 
guère cultivés que pour les besoins du pays. 

On y trouve également des patates, des oignons [so- 
6/é$), des haricots {niébés), du manioc, etc. 

Sans avoir de grandes connaissances agricoles, il est 
facile de se rendre compte que bien des produits des 
régions tempérées s'acclimateraient au Fouta. 

La faune comprend d.s lions, des léopards, des cha- 
cals, des hyènes, beaucoup de singes. On y trouve aussi 
des oiseaux magnifiques, des perdrix, des pintades et 
des lièvres. En revanche, ce qu'il y a de fourmi? de 
toutes espèces et de toutes dimensions, est effrayant. 
On pourrait croire que toutes les fourmis de Ja création 
se sont donné rendez-vous dans ces pays. Cependant la 
culture doit les détruire, car si on rencontre fréquem- 
ment dans la brousse des amas de terre ressemblant à 
des huttes, ouvrages des termites, ou fourmis blanches ; 
dans les terrains cultivés on n'en voit pas du tout. 

Prestque tout le commerce des livières du Sud et de 
Sierra-Leone se fait avec le Fouta ou par le Fouta ; il 
porte principalement sur le caoutchouc, les amandes 
de palmes, le gingembre, le kola, le colon, le café, les 
arachides, le sésame; les peaux brutes de bœuf, de 



CONCLUSION . 243 

panthère, de singe noir; les défenses d'éléphants, la 
cire et enfin l'or. Tous ces produits sont apportés par 
les caravanes qui viennent quelquefois de très loin. 
Certaines même venant du O^assoulou, pays situé sur 
la rive droite du Niger, accaparent l'or du Bourré et 
a4)porlent tous ces produits, surtout l'ivoire et l'or, aux 
comptoirs européens où elles les échangent contre des 
produits de notre fabrication et du sel. 

Il est aisé de voir par ce qui précède que tous ces 
produits du sol pourraient être plus importants. Les 
arbres à caoutchouc, les caféiers, cultivés, soignés par 
des Européens, se multiplieraient à l'infici et devien- 
draient une grande source de richesses, les troupeaux 
de bœufs considérables déjà s'accroîtraient encore. La 
culture du tabac donnerait d'excellents résultats. On 
se rend parfaitement compte du développement que ce 
pays peut atteindre avec l'aide du commerce et de la 
colonisation. 

Le Fouta-Diallon est donc merveilleusement placé 
pour devenir une florissante colonie, où l'excédent de 
nos forces pourra s'épancher librement. Les colons qui 
iraient peupler ce pays, non seulement y trouveraient 
le nécessaire, mais même le superflu. Avec du courage, 
du travail et de l'énergie, les déshérités de la vieille 
Europe pourraient se créer des ressources multiples en 
.cultivant les fertiles terres du Fouta. 

Malheureusement, la population du Fouta-Diallon est 
dune faible densité. En cherchant bien, on n'y trouve- 
rait pas un million d'habitants, et ce territoire est grand 
comme la France. 

Des sentiers relient les villages les uns aux autres et 
suffisent aux besoins des habitants; mais, si les Fou- 
lahs se servent un jour d'outils aratoires et de chariots, 
les moyens de communication s'agrandiront, se multi- 
plieront, des routes convenables seront créées. 

Un traité lie le Fouta-Diallon à la France ; il autorise 



244 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

nos concitoyens à y établir des comptoirs et à cultiver 
le sol. Pourtant il ne faudrait pas pour cela conclure 
que nous n'avons qu'à nous y installer tranquillement 
comme nous irions le faire dans quelque coin perdu 
d'un département français. 

On l'a vu au courant de ce livre, le Peulh est sociable, 
hospitalier, d'un commerce facile avec les blancs ; mais, 
comme tous les peuples primitifs, il est défiant à l'excès, 
et, par défiance, il pourrait quelquefois se livrer à des 
tracasseries fort gênantes. Il sera donc nécessaire, le 
jour où nos nationaux iront s'installer au Fouta, que 
notre gouvernement se fasse ofdciellement représenter, 
près de la cour de Timbo, par un commissaire chargé 
de régler les différends qui pourraient survenir entre les 
colons et les naturels. A cette condition, étant donné 
le caractère des Peulhs, on peut se porter garant du 
succès. 



Le Bambouc, autrefois grand pays homogène, est au- 
jourd'hui, morcelé en petits Etats indépendants. S'il 
n'offre pas les mêmes conditions de salubrité que le 
Fouta-Diallon, ce n'en est pas moins un pays d'avenir. 
Le Bambouc n'est ni plus ni moins sain que le haut 
Sénégal. Lorsque la voie ferrée qui doit relier le Séné- 
gal au Niger sera construite, si l'on tente des essais de 
colonisation dans cette contrée, il n'y a point de raison 
pour que l'on n'exploite pas le Bambouc. 

Ce pays recèle des produits agricoles en quantité : riz, 
mil, maïs, fogné, coton, arachides, tabac, bois de tein- 
ture, etc., etc. De plus, l'or y est très abondant et de- 
viendra l'objet d'une grande exploitation. Sans trop 
s'avancer on peut dire que, de la Gambie à la chaîne 
du Tambaoura, dans tout le bassin de la Falémée, en 



CONCLUSION 245 

quelque endroit du sol que l'on pratique des fouilles, 
on y trouvera de l'or. 

Tous les explorateurs qui, depuis Compagnon jus- 
qu'à nos jours, se sont succédé au Bambouc, nous ont 
représenté ce pays comme le plus malsain que l'on 
puisse habiter. Il y a là beaucoup d'exagération. 

Le Bambouc est un pays généralement plat; çà et là 
quelques mamelons de peu de hauteur rompent seuls 
la monotonie du paysage. Une unique chaîne de monta- 
gnes arides sépare ce pays de nos possessions du Séné- 
gal. C'est la chaîne du Tambaoura, plateau de 'deux 
cents à deux cent cinquante mètres de relief au-dessus 
du fleuve et qui a environ soixanie-aix kilomètres de 
largeur. 

11 sera doue très facile de Bakel, de Kayes, de Mé- 
dine ou de Bafoulabé de se rendre au Bambouc. Au 
pied de la chaîne du Tambaoura, on trouve les mines 
d^'or de Sirimana et de Sadiola. La création de routes 
carrossables n'offrirait aucune difficulté, puisque le sol 
est le plus souvent plat. Mais en tout cas, le Bambouc 
est desservi par une voie naturelle d'une importance 
capitale : je veux parler de la rivière Falémée. 

La Falémée, ou Faléma, le plus grand affluent du 
Sénégal, prend sa source au Fouta-Diallon sur le pla- 
teau du Labé. Elle arrose le Bambouc qu'elle sépare du 
Boundou et se jette dans le fleuve Sénégal à vingt 
kilomètres en amont de Bakel. Elle n'est pas navi- 
gable toute l'année pour les navires à vapeur; mais 
pendant la saison des hautes eaux, les avisos de la 
station de. Saint-Louis remontent jusqu'à Sénoudébou. 
En 1859, le Griffon, aviso à roues, remonta même 
jusqu'à Farabana. Au delà de ce point, cette rivière est 
pour ainsi dire inconnue. 

A Guéséba, où nous avons traversé la Falémée, elle 
n'a pas moins de cent cinquante mètres de largeur et 
elle est très profonde. Il est. vrai que quelques roches 



246 A TRAVEi\S LE FOUTA-DIALLON 

se montrent au milieu du fleuve* en face du village 
même, mais pas de façon à empêcher la navigation. 
Guéséba, Farenkounda, Kérékoto sont des points où 
l'or est très commun; déplus, il est facile de se rendre, 
même actuellement, à l'aide de chariots, de ces points- 
aux villages de l'intérieur. Il est donc très important 
de savoir si la Faléméeestpraticable pour des chalands 
de faible tirant d'eau, car la question des transports 
serait résolue.] 

Gomme celle du Fouta-Diàllon, la population du 
Bambouc est très clairsemée; les guerres et les négriers 
en sont les causes. Il serait à souhaiter, afin de rétablir 
le calme dans ce pays, que tous ces Etats infimes fus- 
sent placés sous notre protectorat ; ils ne pourraient 
plus se nuire. Faire la fédération du Bambouc, lui 
rendre son autonomie serait une œuvre humanitaire. 
Avec les Malin'ké du Bambouc, nous n'avons pas à 
nous heurter contre le fanatisme musulman. Ils sont 
ou fétichistes ou indifférents en matière religieuse et, 
pour ces raisons, ils seront moins rebelles que les 
croyants à l'influence de notre civilisation. 

Un seul blanc, énergique, sévère même, mais d'une 
grande justice, entouré seulement d'une garde de 
vingt-cinq noirs, pour relever son prestige, et sûr d'être 
appuyé en cas de danger grave, pourrait maintenir la 
concorde entre tous ces seigneurs féodaux qui devien- 
draient les vassaux de la France, et l'abolition de l'es- 
clavage ferait un pas de plus. 

Il ne faut pas nous le dissimuler, l'esclavage est le 
plus grand obstacle à notre marche en avant. Les pires 
ennemis des explorateurs sont les négriers de toutes 
couleurs et les prêcheurs de guerre sainte. Les uns et 
les autres spéculent sur la chair humaine, ils savent 
que nous ne voulons pas d'esclaves, ils feront toujours 
leur possible pour nous empêcher de pénétrer dans 
l'intérieur : leur grenier à esclaves. 



CONCLUSION 247 

L'œuvre de l'abolition de l'esclavage trouvera dans 
le commerce et l'agriculture ses plus grands moyens 
d^action. 

Les négociants assez audacieux pour porter leurs 
produits au milieu de ces peuplades pliées sous le joug 
de potentats cruels, non seulement y réaliseront de 
grands bénéfices, mais feront encore œuvre d'humanité 
et auront plus travaillé pour tuer l'esclavage que 
toutes les théories et- les décrets émis jusqu'à ce jour. 

Lorsque les naturels du Soudan, au lieu d'acheter 
près des courtiers noirs ou maures les produits qu'ils 
échangent exclusivement contre des esclaves, trouveront 
et le sel qui leur coûte si cher et les autres productions 
en échange seulement de ce que leur donne le sol, ils ' 
travailleront davantage pour satisfaire à leurs be- 
soins et, dès qu'ils auront compris qu'avec une char- 
rue et une paire de bœufs, deux hommes peuvent faire 
l'ouvrage -de cinquante, l'esclavage mourra de lui- 
même. 

Sans préconiser un système pour réduire cette ques- - 
tion toujours pendante, je suis en droit de croire que, 
mieux que tout autre peuple de l'Europe, nous pou- 
vons contribuer à l'abolition de l'esclavage. Nous 
sommes tolérants, notre caractère plaît aux noirs, 
nous respectons les usages, les coutumes et les con- 
victions religieuses. Parfois, il nous arrive bien de 
châtier, mais c'est pour faire respecter notre autorité 
et malgré cela les noirs ont de la sympathie pour nous. 

Reprenant l'innovation du général Faidherbe, ayec 
l^s écoles, nous élèverons les sentiments des noirs. 
Sans arrière-pensée, ils viendront s'asseoir autour d'un 
maître qui leur enseignera à parler français. Tout en 
développant l'intelligence des fétichistes, nous nous ef- 
forcerons, à l'aide de l'instruction, d'apaiser les rigueurs 
de l'Islamisme. Enfin, sous notre protection, ces pays 



248 A TRAVERS LE FOUTA-DIALLON 

fertiles se repeupleront et notre commerce trouvera là 
un grand débouché. 

En vivant avec les noirs, j'ai appris à les connaître; 
j'ai pu apprécier leurs bonnes qualités, malheureuse- 
ment enveloppées de coutumes barbares mais qui dis- 
paraîtront peu à peu. Je suis donc persuadé que le 
noir est un être facile à développer, susceptible d'un 
grand dévouement, et que l'action du blanc exercera 
sur lui une influence salutaire. Le tout est de savoir s'y 
prendre. 



FIN 



TABLE DES CHAPITRES 



Introduction 5 

I. — Le Cap-Vert . 13 

II. — Le Rio-Nunez. 19 

III. - Boké • • • • 29 

IV. — Mauvais présages 40 

V. — Vallée du Tiguilinta 47 

VI. — Bambaya . 54 

VIL — Vallée du Kakrima 66 

VIII. — Thierno-Mahadïou 76 

IX. — A Foucoumba 88 

X. — L'Almamy Ibrahïma-Sory' 99 

XI. — Timbo 108 

XII. — Fragments d'histoire peulh 125 

XIII. — Les Peulhs chez eux 143 

XIV. — Le conseil des Anciens . . 165 

XV. — Les sources de la Gambie et du Rio-Grande 17T 

XVI. — LeTamgué etleNiocolo. 186 

XVII. — Mamakono ■ 197 

XVIII, — Le pays de Tor 206 

XIX. — Le roi Damas Slg 

XX. — La danse et la musique au Soudan 229 

Conclusion 240 



Emile Colin. — Imprimerie de Lagny. 



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