Skip to main content

Full text of "Troyes et Provins"

See other formats


LES VILLES D'ART CELEBRES 



Troyes et Provins 



MÊME COLLECTION 



Avignon et le Comtat-Venaissin, par 

André Hallays, 127 gravures. 
Bâle, Berne et Genève, par Antoine 
Sainte-Marie Perrin, 115 gravures. 

Blois, Chambord et les Châteaux du 
Blésois, par Fernand Bournon, i 01 grav. 

Bologne, par Pierre de Bouchaud, 124 gra- 
vures. 

Bordeaux, par Ch. Saunier, 105 gravures. 

Bruges et Ypres, par Henri Hymans, 
116 gravures. 

Bruxelles, par Henri Hymans, 137 grav, 

CaenetBayeux,parH.PRENTouT, 104 grav. 

Carthage, Timgad, Tébessa, et les villes 
antiques de l'Afrique du Nord, par René 
Cag.vat, de l'Institut, 113 grav. 

Cologne, par Louis Réau, 127 gravures. 

Constantinople, par H. Barth, 103 grav. 

Cordoue et Grenade, par Ch.-E. Schmidt, 
97 gravures. 

Cracovie, par Marie- Anne de Bovet, 

118 gravures. 

Dijon et Beaune, par A. Kleinclausz, 

119 gravures. 

Florence, par Emile Gebhart, de l'Acadé- 
mie françai.se, 176 gravures. 

Fontainebleau, par Louis Dimier, 109 gra- 
vures. 

Gand et Tournai, par Henri Hymans, 

120 gravures. 

Gènes, par Jean de Foville, 130 gravures. 

Grenoble et Vienne, par Marcel Rey- 
MOND, 118 gravures. 

Le Caire, par Gaston MiGEON, 133 gravures. 
Milan, par Pierre-Gauthiez, 109 gravures. 
Moscou, par Louis Léger, de l'Institut, 
93 gravures. 



Munich, par Jean Chantavoine, 134 grav. 
Nancy, par André Hallays, 118 gravures. 

Nimes, Arles, Orange, par Roger Peyre, 

85 gravures. 
Nuremberg, par P.-J. Rée, 106 gravures. 
Oxford et Cambridge,par Joseph Aynard, 

92 gravures. 
Padoue et Vérone, par Roger Peyre, 

128 gravures. 

Palerme et Syracuse, par Charles Diehl, 

129 gravures. 

Paris, par Georges Riat, 151 gravures. 
Poitiers et Angoulème, par H. Labbé 
DE LA Mauvinière, 113 gravures. 

Pompéi (Histoire — Vie privée), par Henry 
Thédenat, de l'Institut, 123 gravures. 

Pompéi (Vie publique), par Henry Théde- 
nat, de l'Institut, i"] gravures. 

Prague, par Louis Léger, de l'Institut, 
III gravures. 

Ravenne, par Charles Diehl, 134 gravures. 

Rome (L'Antiquité), par Emile Bertaux, 
136 gravures. 

Rome (Des catacombes à Jules II), par Emile 
Bertaux, 117 gravures. 

Rome (De Jules II à nos jours), par Emile 
Bertaux, 100 gravures. 

Rouen, par Camille Enlart, 108 gravures. 

Séville, par Ch.-Eug. Schmidt, iii grav. 

Strasbourg, par Henri Welschinger, de 
l'Institut, 117 gravures. 

Tours et les Châteaux de Touraine, 
par Paul Vitry, 107 gravures. 

Tunis et Kairouan, par Henri Saladin, 
iio gravures. 

Venise, par Pierre Gusman, 130 gravures. 

Versailles, par André Pératé, 149 gravures. 



ÉVREUX. I.MPRIMERIE CH. HERISSEY, PAUL HERISSEY, SUCC 






Les Villes d'Art célèbres 



Troyes et Provins 



PAR 



LUCIEN MOREL-PAYEN 

CONSERVATKUR DK LA BIBLIOTHÈQUE DK LA VILLE DE TROYES 



Ouvrage orné de 120 


Gravures 










PARIS 






LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, 


ÉDITEUR 


6, RUE DE TOURNON, 6 




19 10 






Tous droits de Iraduclioii et de repro 


ductio:i r(^servés. 





1^ 

A LA MÉIVIOIRE DE MA MÈRE BIEN-AIMÉE 



L. M.-P. 




Phofo L. Brunon. 



Troyes au xvii' siècle, d'après une peinture de l'époque. 



TROYES 



CHAPITRE PREMIER 

COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE MONUMENTALE 
ET ARTISTIQUE DE LA VILLE 



Il suffit de considérer le profil de la ville de Troyes au XVII* siècle, ce 
profil hérissé de tours, de clochers et de flèches, qui semblent autant de 
mâts dressés sur la carène d'un long navire, pour ne plus s'étonner du 
dicton qui avait cours encore cent ans plus tard dans le royaume de 
France : « Vous arrivez de Troyes. Qu'y fait-on? » — « On y sonne. » 

De fait, dans cette ville où Ton comptait, en 1789, dans les clochers, 
cent vingt-six cloches, à la veille, il est vrai, de partir presque toutes aux 
armées sous la forme de canons, on devait sonner beaucoup, et Ton 
s'explique les procès pour abus qui, dans le cours des siècles, armèrent 
tour à tour les chanoines de Saint-Pierre contre ceux de Saint-Loup et 
le curé de Saint-Remy contre le curé de Saint-Jean dont les carillons 
intempestifs troublaient les homélies du premier au pied de la Belle-Croix. 

Clochabiliter, clochantes , c'est peut-être à Troyes, cette autre 
(( Isle sonnante », que songeait Rabelais quand il prêtait à Janotus de 
Bragmardo sa harangue imagée. 

Et comment en eût-il été autrement avec plus de trente églises con- 



2 i TROYES 

véntuelles ou paroissiales, abritant un personnel ecclésiastique considé- 
rajble, dont le nombre, joint à celui de la garnison, autorisait cet autre 
adage, passé en manière de proverbe, qu'on ne pouvait faire un pas 
d^ns la ville sans rencontrer un prêtre ou un garde du corps. 

r Quoique un contemporain de l'ancien régime fût difficile à étonner sur 
ce chapitre, il fallait bien cependant que cette abondance fût une rareté, 
sinon une exception, pour susciter une telle remarque. 

L'histoire de Troyes donne la clef de cette réputation bruyante. 

L'origine de la ville est obscure. Vraisemblablement petit oppidum 
à l'époque gauloise, simple refuge circonscrit entre la rive gauche de la 
Seine et l'une de ses dérivations, Troyes, qu'habita une peuplade secon- 
daire de la puissante tribu des Sénons, resta ignoré de César et ne 
dut guère commencer à compter que sous Auguste, qui donna, sous 
le nom é'Augustobona, son autonomie à la cité des Tricasses. Celle-ci, 
évangélisée au m* siècle, eut son premier évèque, saint Amateur, vers 340. 
Néanmoins, elle resta toujours, sous la domination romaine, une cité 
de second ordre, incorporée dans la IV® Lyonnaise, avec Sens pour 
métropole, et il semble qu'il lui fallut attendre jusqu'au V siècle, où 
s'ouvrirent pour la première fois ces foires qui devaient faire plus tard 
sa fortune et où elle passa sous le joug des Francs, pour sortir de son 
obscurité relative et commencer à acquérir quelque renommée. 

Bientôt, en effet, elle étala assez de richesses pour tenter la cupidité 
des barbares et, si son évèque saint Loup fut assez heureux pour repou.sser 
loin de ses murs Attila, qui venait de se faire écraser à quelques lieues 
de là (451), elle ne put, quatre siècles plus tard, échapper aux Normands, 
qui la pillèrent et la livrèrent aux flammes. 

Bien avant cette époque, Charlemagne l'avait instituée la capitale 
d'un comté assujetti à l'inspection de ses niissi dominici^ mais ces 
fonctionnaires ne tardèrent pas à se rendre indépendants et à s'ériger en 
maîtres du pays confié à leur fidélité. Telle fut l'origine de cette longue 
dynastie des comtes de Champagne qui, représentée successivement par 
les maisons de Vermandois, de Blois, de Chartres et de Meaux, devait 
détenir pendant plus de cinq siècles cet immense et riche domaine de la 
Champagne et de la Brie. Plusieurs ont laissé dans l'histoire du moyen 
âge une renommée retentissante et quasi fabuleuse. L'un porta la cou- 
ronne de Jérusalem, à un autre fut offert et remis le royaume de Navarre, 
et il suffit de rappeler les noms de Thibaut II le Grand, de Henri I", de 
Thibaut IV, le légendaire soupirant de la reine Blanche, pour évoquer 
tout un cycle d'agitations guerrières, de prouesses chevaleresques et aussi 




?: 



u 



4 TROYES • 

de prospérité inouïe, qui dit à la fois la fougue aventureuse de ces turbu- 
lents seigneurs, trop souvent rebelles à leur souverain, et, en même 
temps, l'influence bienfaisante et féconde de leur passion des arts et de 
leur inépuisable générosité. Dans leurs palais de Troyes et de Provins, 
peuplés d'une société raffinée et galante, se tenaient ces cours d'amour 
où l'on récitait les poèmes des trouvères locaux, de Chrestien de Troyes, 
de Huon de Méry, de Gasse Brûlé et de la belle Doète, où se déroulaient, 
accompagnées sur la cithare, les interminables épopées de Lancelot du 
Lac, de Perccval le Gallois et du Tournoiement de r Antéchrist, et 
la vie matérielle et morale de leurs vassaux, tout entrecoupée qu'elle fût 
de guerres et d'assauts furieux, ne pouvait manquer de se ressentir de 
leur intelligente protection. 

Sous le comte Henri I*^", le plus populaire peut-être de tous parce 
qu'il fut le plus magnifique, la ville de Troyes grandit et prospère avec 
une rapidité inouïe et elle atteint une apogée de luxe, d'activité et de 
richesse dont elle l'a récompensé en accolant à son nom l'épithète de 
Libéral. Construire et donner, telle est, en effet, l'unique pensée de ce 
seigneur, qui fonde treize églises, autant d hôpitaux, affranchit des 
milliers de serfs, enrichit indistinctement les grands et les vilains, 
abreuve la ville en y promenant la Seine sous la forme de multiples 
canaux et favorise au plus haut point l'extension de ces foires formi- 
dables qui durent la moitié de l'année et qui attirent, avec leurs immenses 
transactions de draps, de cuirs et de toiles, les marchands et les ache- 
teurs de l'Europe entière. 

Depuis longtemps déjà, l'antique et chétive enceinte primitive a éclaté 
sous la poussée d'agrandissement qui porte la ville vers l'ouest et, à la 
fin du xir siècle, celle-ci occupe l'espace délimité par les promenades 
actuelles. Entre temps se sont élevés l'abbaye de Saint-Martin-ès-Aires, 
l'abbaye de Saint-Loup, le Château des comtes, puis leur Palais, auquel la 
grande collégiale Saint-Etienne sert de chapelle, les églises Sainte-Made- 
leine, Saint-Denis, Saint-Aventin, celles des prieurés de Saint-Quentin et 
de Saint-Biaise. Puis, au commencement du XIIT' siècle, voici que surgit 
la cathédrale sur les cendres de celle que l'incendie de 1188 a anéantie, 
et, bientôt après, la collégiale Saint-Urbain. Il faut des temples non 
seulement pour le peuple sédentaire, mais pour tous ces marchands 
accourus aux foires, et alors, c'est au tour de Saint-Remy et de Saint- 
Jean-au-Marché d'abriter de l'ombre de leurs clochers les étaux des 
drapiers et des changeurs qui se pressent à leurs pieds. 

Mais la Champagne, par le mariage de la dernière comtesse, Jeanne 



COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE MONUMENTALE 5 

de Navarre, avec Philippe le Bel, s'incorpore au domaine royal (1284). 
C'est le signal d'un temps d'arrêt dans la prospérité du pays. La guerre 
de Cent ans vient par surcroît, avec son cortège de misères, qui paralyse 
la construction de Saint-Pierre et de Saint-Urbain, et presque tout le 
xv" siècle se passe ainsi lamentablement. Il faut arriver jusqu'au règne 
de Louis XII pour retrouver un régime pacifique, économe de sang et 
d'impôts, qui favorise la reprise du commerce, l'activité industrielle et 
agricole, et ramène par l'expansion des transactions une aisance générale, 




Panorama de Troyes, pris de la Madeleine. 



Pkulo L. Bruuou. 



qui, pour certains, devient une prodigieuse richesse. Les grandes familles 
bourgeoises, les Mole, les Largentier, les Mesgrigny, les Mauroy, les 
Dorigny, les Huyard, d'autres encore, ne rougissent pas de reprendre les 
antiques industries déchues. Ce sont elles qui relèvent et font refleurir 
la blanchisserie, la teinturerie, la papeterie, et qui y acquièrent ces fabu- 
leuses fortunes dont l'exemple le plus typique nous est donné par ce 
Nicolas Hennequin qui perdit soixante maisons dans le grand incendie 
de 1524 et qui n'en fut pas ruiné. 

L'introduction de l'imprimerie (1483), qui devait fournir par la suite 
une si brillante carrière, marque, semble-t-il, le commencement de ce 
renouveau. Quant à la catastrophe dont nous venons de parler, Troyes 
lui fut redevable d'une véritable éclosion de constructions qui renouvela 



6 TROYES 

en partie l'aspect de la cité. Non seulement les fortifications, dévastées 
par les guerres, se relevèrent, couronnées de plus de cinquante tours 
aux noms héroïques ou légendaires, non seulement les églises ruinées par 
le feu, Saint-Jean, Saint-Pantaléon, Saint-Nicolas, ressuscitèrent de leurs 
cendres, mais les bourgeois enrichis remplacèrent leurs antiques logis de 
bois par de solides et somptueux hôtels de pierre que leur décorèrent 
selon le style nouveau une pléiade d'artistes venus sur les pas des 
ouvriers de Fontainebleau ou formés à leur école. En même temps, pen- 
dant tout le cours du siècle qui suit, la ville fait aux souverains qui 
Thonorent d'une visite, à Charles VIII, à Louis XII, à François P"', à 
Henri II, à Charles IX, des entrées triomphales dont les cortèges se 
déroulent au milieu d'invraisemblables pompes et d'un débordement de 
prodigalités inouïes. 

Aussi bien, à cette heure éclatante de son histoire, il y a déjà long- 
temps que Troyes possède de nombreux ateliers provinciaux et entre- 
tient un véritable foyer d'activité artistique. Or, par une bizarrerie 
mystérieuse, dans cette région d'où la pierre est absente, c'est la sculpture 
qui fleurit par-dessus tout. Nous ne connaissons malheureusement que 
par de trop rares spécimens la manière des premiers imagiers qui vécurent 
du xii" au XV" siècle, manière qui, si elle ne manque ni de grandeur ni 
d'adresse, ne se distingue pas sensiblement de la formule en quelque 
sorte nationale. Il n'en est pas de même en ce qui concerne la période 
féconde du xvi" siècle. C'est alors que se précise, mêlé à de visibles 
réminiscences de la tradition gothique, dans les innombrables produc- 
tions de la sculpture troyenne, ce type champenois, si représentatif des 
caractères spéciaux à la race, cette bonhomie affable et cette grâce sans 
apprêt qui sauront, quand il le faudra, s'imprégner de noblesse et 
atteindre à la grandeur la plus indiscutable comme au pathétique le plus 
expressif. Longtemps, malgré quelques atteintes de maniérisme, cet art, 
d'un réalisme discret et sincère, restera fidèle à lui-même et aux influences 
de terroir qui s'y reflètent ; et son histoire embrasse une foule de noms 
plus ou moins illustres qui vont des simples décorateurs d'églises, les 
Odon, les Copain, les Halins, les Natier, les Gailde, jusqu'aux sculpteurs 
plus fameux, les Molu, les Bachot, les Gentil, pour aboutir, par une 
évolution très sensible, à la transformation complète et à l'impersonna- 
lité définitive de l'art troyen sous la pénétration lente de la Renaissance 
italienne , qu'implantera définitivement , dans la seconde moitié du 
xvr siècle, le Florentin Dominique. 

Au luxe privé et à la dévotion, d'autres arts viennent encore en aide. 



COUP U'(EIL SUR L'HISTOIRE MONUMENTALE 7 

La peinture a des représentants qui sont légion et qui collaborent ou se 
succèdent de père en fils. Rien que pour le xvr siècle, on relève cent 
onze noms parmi lesquels ressortent, comme les plus demandés, les 
quatre Cochin, les quatre Passot, les dix Pothier, les cinq Cordonnier, 
qui couvrent les murs et les voûtes de fresques et jusqu'au fond des 
campagnes peuplent les autels de leurs panneaux et de leurs retables. 
Mais, plus encore que la peinture, le vitrail, très en faveur dès son 
origine, ne tarda pas à acquérir en Champagne une vogue qui devait 




l'Uutu .Neuideiu. 



La Seine, cours Jacquin. 



assurer son indiscutable perfection. Pendant des siècles, ce fut à qui, 
seigneur fastueux, bourgeois ou marchand opulent, corporation puis- 
sante, aurait à cœur de perpétuer son nom en donnant une verrière à 
sa paroisse. Et, pour tous ces bienfaiteurs, d'illustres dynasties de ver- 
riers, les Lyénin, les Lutereau, les Brisetout, les Madain, les Verrat, les 
Macadré, les Gontier, sans parler de nombreux anonymes, ont rivalisé 
de verve et de maîtrise ; en sorte que, en dépit de pertes immenses, la 
région compte encore d'innombrables chefs-d'œuvre et revendique à bon 
droit une place prépondérante dans l'histoire de la peinture sur verre. 

Tout ce peuple d'artisans habiles a donc fait lentement de Troyes un 
centre inestimable de trésors d'art, une cité exceptionnelle que les con- 
temporains célèbrent à l'envi. Tous les voyageurs qui passent se répan- 
dent en louanges intarissables. Ce sont d'abord des pèlerins de Terre- 



8 TROYES 

Sainte que conduit Denis Possot, de Coulommiers, et qui s'extasient sur 
les édifices et notamment sur le sépulcre et le calvaire de Saint-Nicolas. 
C'est le poète belge Jean Second qui, traversant la ville en 1534, la 
trouve « grande et splendide plus qu'aucune de France » et s'étonne 
qu'elle ne soit pas plus connue de ses compatriotes. C'est, en 1572, 
l'ambassadeur vénitien Lippomanno qui vante les rues belles et droites 
qui laissent voir de partout les monuments, et qui exalte particulière- 
ment la cathédrale. A son tour, le notaire lillois Pierre Le Monnier, reve- 
nant de visiter l'Allemagne et l'Italie, est assez ému après tout ce qu'il 
a dû admirer outre monts pour chanter en vers les beautés de ïroyes. 

Enfin, le cavalier Bernin, qui y fait un long séjour, — du moins, Gros- 
ley l'affirme, — n'hésite pas à proclamer la ville « une petite Rome ». 
Venant d'une telle bouche, cette parole est singulièrement significative, 
et, même en tenant compte de l'exubérance italienne et de l'excès de 
courtoisie que le célèbre sculpteur put y mettre en réponse aux civilités 
dont il fut l'objet, elle ne laisse pas d'affirmer une fois de plus ce fait 
que, sous l'ancien régime, la richesse monumentale et artistique de Troyes 
était assez éclatante, exceptionnelle et rare pour frapper des étrangers 
qui avaient à coup sûr le droit d'être quelque peu blasés sur ce point. 

Ce que Bernin a pu contempler, d'ailleurs, — si l'anecdote est authen- 
tique, et il y a quelque raison d'en douter, — c'est presque uniquement 
le legs d'un temps déjà ancien. Les premières années du xvir siècle ont 
encore vu, aux monastères déjà existants, aux abbayes de Saint-Martin- 
ès-Aires, de Saint-Loup et de Notre-Dame, aux Cordeliers, aux Jacobins 
et aux Antonins, venir s'adjoindre de nouvelles maisons religieuses, 
l'Oratoire, les Ursulines, les Carmélites, les Visitandines, la Congréga- 
tion, les Lazaristes, qui toutes, selon leurs ressources plus ou moins éten- 
dues, se sont construit et décoré des cloîtres et des églises. N'importe, 
dès cette heure, la décadence est commencée et elle n'ira désormais 
qu'en s'accentuant, même sous le Grand Roi et, à plus forte raison, sous 
ses successeurs. Troyes appauvri, Troyes qu'accablent des dettes consi- 
dérables, ne peut plus bâtir. Quarante-six ans se passent à édifier péni- 
blement l'Hôtel de Ville, et, au xviir siècle, les mornes bâtiments de 
l'Hôtel-Dieu, ceux de Notre-Dame-en-l'lle et de Notre-Dame-aux- 
Nonnains, qu'on relève, sont, avec quelques demeures bourgeoises d'ex- 
térieur aussi insignifiant, les seuls édifices qui viennent s'ajouter au 
patrimoine architectural du passé. 

Arrivent la Révolution et le xix" siècle. L'une et l'autre ont beaucoup 
détruit. Non seulement les portails de la cathédrale sont, par ordre de 



COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE MONUMENTALE 9 

l'administration, méthodiquement dévastés de leur floraison de sculp- 
tures, non seulement on pille le Trésor et l'on dépouille les églises de 
leurs statues et de leurs autres œuvres d'art qu'elles n'ont que partielle- 
ment recouvrées par la suite, mais, de 1793 à 1860, on voi"^ disparaître 
successivement sous la pioche la collégiale Saint-Etienne, les églises 
Saint- Denis, Saint- Aventin, Saint-Jacques, Saint-Martin-ès-Aires, Saint- 
Loup, d'autres encore, le palais et le château des comtes de Champagne, 
Saint-Frobert est transformé en logements, le couvent des Cordeliers 
devient la prison et sa belle chapelle de la Passion est à son tour abattue. 
La ville, qui s'agrandit de plus en plus et où l'industrie nouvelle de la 
bonneterie prend une extension énorme qui fait oublier l'activité long- 
temps florissante de la draperie et de la tisseranderie, renverse sa ceinture 
de murailles sans même épargner ses portes, dont l'une, au moins, celle 
de Saint-Jacques, de par son galbe puissant et pittoresque, aurait dû 
obtenir merci. 

Pourtant, malgré ces coupes, souvent inconsidérées et qu'il faut sou- 
haiter définitives, la vieille capitale de la Champagne, la patrie des 
bonnets de coton et des andouillettes, comme l'appellent ceux qui 
l'ignorent et pour qui « TroN'es ville d'art » sera sans doute une révéla- 
tion, s'enorgueillit encore de dix superbes églises, pleines de merveilles, 
et d'un grand nombre d'élégants hôtels qui attestent le bon goût de nos 
aïeux. Et le cadre qui entoure ces épaves éloquentes a gardé lui-même 
une physionomie archaïque si intense, en dépit de quelques rajeunisse- 
ments, qu'à chaque détour de rue se dresse aux yeux du promeneur une 
vision de la ville d'antan, ce savoureux mélange d'architecture grandiose 
et d'humbles logis de bois, déjetés comme des vieillards et vénérables 
comme des ancêtres. 

Nous allons essayer d'esquisser la silhouette actuelle de ce Troyes 
qui, il y a cent ans à peine, restait encore avec Rouen, dit-on, l'une des 
deux cités les plus moyenâgeuses de France*. 

* Au nombre des personnes qui nous ont prêté leur concours pour l'illustration de ce 
volume, nous sommes tout particulièrement heureux de remercier publiquement M. L. 
Brunon, l'habile photographe troyen, qui a mis à notre disposition, avec une rare bonne 
grâce, sa remarquable collection de vues troyennes, ainsi que MM. Eugène Maréchal et 
Gaston Laignoau, à qui nous sommes redevables également d'excellents clichés de Provins. 




Le bassin du Canal, la place de la Prélecture et l'église Saint-Urbain. 



CHAPITRE II 

LES ÉGLISES 

DU XII" AU XVI" SIÈCLE 



Sainte-Madeleine. — La cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul. — La collégiale 
Saint-Urbain. — Saint-Remy. — Saint-Jean. — Saint-Gilles. 

A part quelques fragments de sculptures et de mosaïques de l'époque 
gallo-romaine, conservés au Musée, il n'est rien resté de ce qui fut 
Troyes dans les premiers siècles. Le plus ancien monument — et le pre- 
mier que, précisément, on rencontre en débarquant de la gare et en sui- 
vant la longue rue Thiers — est l'église Sainte-Madeleine, qui date de 
la fin du xir siècle. 

Extérieurement, on le reconnaît tout de suite au tympan tréflé et 
aux quatre colonnes en fuite de son portail nord qui s'ouvre, désaxé, 
au-dessus d'un large perron, dans le croisillon, sous un grand arc de 
décharge et trois lancettes jumelles, et qui, malheureusement, tombe en 
ruines. Mais le reste de l'édifice accuse les additions ou les remaniements 
nombreux qu'il a subis au cours des siècles. Le chœur a été repris et 



LES ÉGLISES, DU XII« AU XVI« SIÈCLE 



II 



agrandi d absidioles de 1495 à 1508. Le portail sud. en contre-bas de 
plusieurs marches, appartient à l'ordre toscan et l'entrée principale a été 
flanquée, en 1684, d'un lourd portail sans caractère et sans décoration. 




Porte de l'ancien cimetière de Sainte-Madeleine. 



Une haute flèche, qui montait sur le transept et qu'on aurait pu restaurer, 
a été abattue, on ne sait trop pourquoi, en 1877. 

A droite de la grande porte s'élève une belle et forte tour, lentement 
bâtie de 1527 à 1560, par Martin de Vaulx et Gérard Faulchot, et où se 
superposent les trois ordres de la Renaissance. La base s'en prolonge au 
sud par le mur de l'ancien cimetière, décoré de jolies niches gothiques et 
percé d'une élégante porte de 1525, à archivolte et à dais gothiques, 
timbrée de la salamandre et de l'initiale de François P'. 



12 TROYES 

C'est surtout à l'intérieur que s'est le mieux conservé l'appareil pri- 
mitif, qui appartient au roman de transition, reconnaissable au mélange 
du plein cintre avec l'ogive. L'ensemble forme cinq nefs, de cet aspect 
plus sévère qu'élégant qui est la caractéristique de l'époque. La grande 
nef, établie sur plan carré, a de courtes arcades à grosses piles cantonnées 
de colonnes que fleurissent de très beaux chapiteaux à crochets ou à 
feuillages, dont beaucoup ont été refaits lors des importantes restaura- 
tions de la fin du xix" siècle. Elle est surmontée d'un triforium aveugle à 




l'Iiotu L. Bi-UDOn. 



Sainte-Madeleine. Chapiteaux. 



quatre ouvertures plein cintre sous une archivolte ogivale, et cette même 
décoration se répète au transept sur deux étages, dont le deuxième, au 
nord, forme une galerie percée de trois lancettes, avec dégagement aux 
extrémités. Au bras sud, le mur méridional, plein, est occupé par l'orgue, 
et la galerie orientale porte une balustrade de bois du xvi' siècle. 

Au milieu de ce cadre sobre jusqu'à l'austérité et seulement relevé de 
quelques bandeaux à modillons ou à clous étoiles, éclate, accaparant la 
vue dès l'entrée, la magnificence fleurie du jubé, qui tend entre les deux 
premiers piliers du chœur sa barrière de dentelles. 

Tant en bois qu'en pierre, il y avait autrefois des jubés dans la plupart 
des églises de Troyes. Celui-ci seul de tous subsiste et l'on sait de reste 



LES ÉGLISES, DU XII» AU XVP SIÈCLE 



13 



qu'on n'en compte plus guère en France qu'un fort petit nombre, dont 
les plus renommés sont le jubé de l'église de Brou, celui de la cathédrale 
d'Albi et celui de Saint-Étienne-du-Mont. Jean Gaide ou Gualde, maître 
maçon de la Madeleine, qui éleva le jubé de 1508 à 151 7, avait, dit-on, 
concouru pour la reconstruction du grand portail de la cathédrale. Ayant 
été évincé, il reporta tout son talent sur cette œuvre de moindre enver- 




Jubé de Sainte-Madeleine. 



l'buta L. Bruiion. 



gure dans le désir qu'on devine de faire regretter au chapitre de Saint- 
Pierre son exclusion. Nous ne savons quel fut le sentiment des chanoines 
quand ils virent l'œuvre terminée, mais, pour la postérité, elle ne peut 
qu'admirer ce chef-d'œuvre qui unit la force et la hardiesse à l'élégance 
et sous lequel pendant longtemps la pierre tombale du génial maçon, 
disparue lors de la réfection du dallage, put attester avec raison qu'il 
attendait là la résurrection sans crainte d'être écrasé. Non seulement, en 
effet, le jubé de la Madeleine dénote une science incomparable de l'équi- 
libre, mais il atteste aussi une surprenante virtuosité de décorateur. 

Il se compose de trois arcs ogivaux suspendus à un invisible arc 



14 TROYES 

cintré et ornés de festons à jour qui se terminent en pommes de pin. Un 
semis de feuillages et de fleurs couvre les deux faces et encadre, à la 
pointe des ogives, des quadrilobes en arcs de cercle où des figurines 
assises adorent le Christ bénissant. Entre celles-ci de riches pinacles 
fouillés à jour garnissent la retombée des grands arcs et abritent des 
statuettes qui ont remplacé celles que la Révolution en a fait disparaître 
et qui sont, par malheur, trop mesquines pour la capacité des habitacles. 
Sur le tout, court une galerie à jour alternée de fleurs de lis et de trilobés 
flamboyants et couronnée de statues formant calvaire. A ses extrémités, 
le jubé se poursuit par une composition gothique qui enveloppe les piliers 
et qui se creuse au bas en chapelles carrées garnies autrefois de bas-reliefs 
et maintenant des statues rapportées de la Vierge et de saint Joseph. Au 
sud, un escalier, dont les gorges sont semées d'animaux fantastiques, 
s'enroule habilement autour du premier pilier du chœur. 

Ce dernier, réédifié au xvr siècle, comme nous l'avons dit, à partir 
de la seconde travée, détonne étrangement avec ses revêtements de 
menuiserie à pilastres corinthiens et ses attributs dorés, et rien n'est plus 
déconcertant que cette décoration d'église jésuite, sous ses arcades en 
tiers-point et ses fenêtres à vitraux de 1521 et 1580, amalgamée sans 
transition à la flore gothique du jubé. 

Les premières chapelles, au nord et au sud, dans le déambulatoire, 
ont gardé, en dépit des adaptations modernes, leur caractère architectu- 
ral du xii" siècle. Avec la sacristie, qui a une curieuse porte aux ram- 
pants semés de gros escargots, mollusque très en faveur chez les sculp- 
teurs locaux à cette époque, nous retrouvons, ainsi qu'aux chapelles 
absidales, le xvi* siècle. 

Ces chapelles renferment de splendides verrières. L'une d'elles, don- 
née par Simon Liboron, maire de Troyes en 1496, député aux Etats Géné- 
raux de 1506, représente avec une intense vivacité de tons la Vïe de saint 
Louis, sujet rare en nos contrées. Dans la chapelle de la Vierge, une 
autre non moins parfaite, la Création du inonde, montre le Père Eter- 
nel en costume de pape, tirant du chaos la lumière, le ciel, la terre, les 
astres, les animaux, Adam et Eve. Au centre se trouve la belle Légende 
de saint Eloi, donnée par la corporation des orfèvres, et à droite, un 
splendide Arbre de Jessé. Enfin, au sud, se voient trois autres remar- 
quables compositions, récemment restaurées, et dont les multiples per- 
sonnages flamboient littéralement dans un véritable feu d'artifice de 
couleurs: la Passion, donnée par Nicolas Le Muet, mort en 1484, la Vie 
de sainte Madeleine et le Triomphe de la Croix. 



LES ÉGLISES, DU XII« AU XVI« SIÈCLE 



15 



Au bas des fenêtres du chevet sont suspendus dix petits tableaux, 
malheureusement très noircis, qui représentent également la vie de la 
patronne de l'église et qui sont l'œuvre non sans mérite du troyen Jean 
Nicot, élève de Poussin fi 629- 1697). Parmi les autres toiles éparses dans 




l'iiulu L. biuDon. 

Sainte-Madeleine. La création des animaux, verrière. 



l'église, il faut citer aussi le Saint Augustin offrant un cœur à V en- 
fant Jésus, par un autre artiste local, Ninet de Lestin, élève de Vouet, 
et un très beau Saint Pierre pleurant son reniement^ anonyme. Mais 
les quelques statues qui les accompagnent leur sont bien supérieures. 

En premier lieu, signalons le curieux Saint Robert^ en bois, du croisil- 
lon nord, d'un relief si vigoureux, et le très élégant Saint Sébastien, du 
collatéral sud. Près de ce dernier, est adossé à un pilier du transept l'un 



i6 



TROYES 



des plus parfaits échantillons de la statuaire troyenne, la célèbre Sainte 
Marthe^ donnée, s'il faut en croire l'historien Grosley, par les servantes 
de la paroisse. La sainte est représentée dans son attitude familière, 
exorcisant la tarasque, dont Timage a disparu, et tenant dans ses mains 
l'anseau et un goupillon dont il ne reste plus que le manche. La figure, 

d'une expression quelque peu mélanco- 
lique, est en même temps empreinte 
d'une sérénité imposante qui respire 
la force surnaturelle. Simplement dra- 
pée à longs plis droits et logiques, cette 
belle statue tient encore par quelques 
côtés de sa technique à la tradition du 
moyen âge, mais l'antique formule s'y 
tempère, on pourrait dire s'y humanise 
de cette grâce et de ce naturel char- 
mant qu'on retrouve dans la plupart 
des œuvres de l'époque et, à elle seule, 
elle caractérise et synthétise, semble- 
t-il, sous une forme infiniment sédui- 
sante et noble, la manière si profon- 
dément sincère et touchante des bons 
imagiers locaux au commencement du 
XVI* siècle. 

Quelque disparate qu'elle apporte 
encore à l'ensemble, on ne peut oublier 
(le mentionner la jolie chaire Louis XV 
(lu menuisier troyen Herluyson. 




Pholo L. BninoEi. 

Sainte-Madeleine. Sainte Marthe 
(xvi^ siècle). 



Par ordre de date de construction, 
la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul 
vient après l'église de la Madeleine. On 
ne nous pardonnerait sans doute pas si, cédant à un excès d'amour- 
propre local, nous la mettions au même rang que les incomparables 
basiliques de Reims et d'Amiens, dont elle n'a ni la merveilleuse orfè- 
vrerie sculpturale, ni surtout la précieuse homogénéité de style. Elevée 
dans un long espace de temps qui embrasse près de quatre siècles et 
demi, l'œuvre ne pouvait manquer de porter la marque de chacune des 
époques qui y travaillèrent. Et de plus, elle est incomplète. Elle a perdu sa 
haute flèche de 1410, et, depuis 1638, la lourde et disgracieuse tour du 



LES ÉGLISES, DU XIP AU XVI« SIÈCLE 



17 



nord attend sa sœur jumelle qui vraisemblablement ne lui viendra jamais. 

Et cependant, si l'on veut bien considérer ses vastes proportions 

(ii3"\85 de longueur intérieure, 53 mètres de façade, 66 mètres de hau- 




IMiolu L. Brunon. 



La cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul. 



teur à la plate-forme de la tour), la richesse de décoration de son portail 
principal, la magnificence du portail nord, tout mutilé qu'il soit, l'am- 
pleur et la hauteur de son vaisseau (2 8"*, 50 sous clef) et la largeur de ses 
cinq nefs éclairées par 182 remarquables verrières, on ne pourra se refuser 
à admettre que, tel qu'il est, ce monument représente un des plus remar- 
quables legs de l'architecture gothique à ses différents âges. 



i8 TROYES 

Cinquième église élevée sur cet emplacement, elle remplace la cathé- 
drale édifiée par Tévèque Milon (974-985) après l'invasion des Normands 
et détruite par le grand incendie de 1 188. Ce fut M^'' Hervée, 60" évêque 
de Troyes, qui en ordonna la construction. La première pierre fut posée 
en 1208. Quand Hervée mourut, en 1223, le sanctuaire et ses collatéraux, 
les chapelles absidales et le rez-de-chaussée des portails nord et sud 
étaient terminés. La construction se poursuivit assez lentement à partir 
de là et pendant tout le xiv* siècle, et la guerre de Cent ans vint encore 
la retarder. Pourtant, en 1379, Tévêque Pierre d'Arcis fit placer dans 
Tancien beffroi une horloge extraordinaire pour l'époque, et, en 1382, 
remplacer le jubé de bois par un jubé de pierre, œuvre d'Henri Soudan 
et d'Henri de Bruxelles, que le mauvais goût du chapitre fit abattre en 
1780. C'est encore de cette époque que datent l'achèvement du portail 
nord et le premier clocher, renversé par le vent en 1365 ou 1366 et relevé 
en 14 10. Au retour de la paix, sous l'épiscopat de Louis Raguier, la 
grande nef et ses collatéraux, les grandes fenêtres et les voûtes furent 
menés assez activement et, à la fin du xv^ siècle, l'église était achevée. 

Ce fut alors que, devant la beauté de l'édifice, le chapitre jugea 
nécessaire de substituer au portail occidental une façade plus grandiose 
qui répondît à la majesté de l'intérieur. On fit donc appel au talent de 
Martin Cambiche, ou plutôt Chambiges, le génial architecte parisien qui 
venait de s'illustrer par ses travaux aux cathédrales de Beauvais et de 
Senlis et au portail nord de celle de Sens. Sur les plans qu'il présenta, 
Tévêque Jacques Raguier, neveu du précédent, posa, le 3 mai 1507, la 
première pierre d'un portail qui prolongeait d'une profonde travée le 
plan primitif et sur lequel devaient monter deux tours jumelles. Malheu- 
reusement, Martin Chambiges était très occupé par ses multiples entre- 
prises. Peut-être aussi, comme tous les gens qui se savent nécessaires, 
mettait-il quelque coquetterie à se faire désirer. Toujours est-il que, bien 
que rappelé souvent à l'ordre, il ne surveillait qu'à de longs intervalles 
les travaux qu'en fin de compte il laissa complètement entre les mains 
de son fils Pierre. En 15 17, il finit même par demander au chapitre d'être 
relevé de sa direction, que reprit son gendre, Jean de Damas, dit de 
Soissons. En 1527, la façade montait au-dessus des trois portes et celles- 
. ci étaient décorées d'« hystoires » par Nicolas Halins et Yvon Bachot. A 
son tour, le gendre de Pierre Chambiges, Jean II Bailly, remplaça en 
1532 son beau-père décédé, travaillant à la grande rose, qui fut terminée 
en 1546, et ayant mené, quand il mourut en 1559, ^^ tour Saint-Pierre 
ou tour du Nord à la hauteur de la corniche qui domine l'horloge, et 



LES ÉGLISES, DU XII« AU XVI° SIÈCLE 



19 



l'autre tour à sa hauteur actuelle. Gabriel Favereau fut appelé à lui 
succéder, mais, en 1590, les travaux furent, on ne sait trop pourquoi, 
interrompus. Ils ne reprirent qu'en 16 10, pour la tour Saint-Pierre, mais 
sur un nouveau plan, plus étroit, qui devait avoir pour conséquence la 




Cathédrale. Façade latérale. 



réduction de la hauteur primitivement projetée, ce qui laisse entendre 
que le manque de fonds fut le principal motif de cette modification. 
Enfin, en 1638, Gérard Baudrot plaçait la balustrade sur la plate-forme. 
De nos jours, à la suite d'éboulements au croisillon sud qui dénotaient 
des ruines imminentes, des travaux considérables, au cours desquels, de 
184g à 1866, les voûtes du chœur et presque tous les murs et les piliers 
de l'abside ont été refaits ou repris en sous-œuvre, sous la direction de 



20 TROYES 

l'architecte diocésain Eugène Millet, mais qui ont entraîné la démolition 
de Tancienne Théologale ou Librairie, de 1527, ont assuré pour long- 
temps la solidité de cette partie de la cathédrale, en la débarrassant du 
même coup de ce que les errements du xviiT siècle y avaient fâcheu- 
sement instauré. 

Comme bien on pense, un édifice de cette envergure a dû subir plus 
d'une fois les atteintes des éléments. A différentes reprises, en effet, en 
1227, en 1363, en 1385, en 1526, en 1556, en 1618, en 1640, en 1697, des 
incendies, provoqués par la foudre, l'endommagèrent plus ou moins 
gravement. Le plus désastreux de tous fut celui du 8 octobre 1700; il 
détruisit le grand clocher qui s'élevait sur le transept à 110 mètres du 
pavé, la charpente des combles, une partie des voûtes et causa d'irrépa- 
rables dégâts dans de nombreuses verrières. 

En raison de l'unité de son plan, la façade occidentale de la cathé- 
drale présente une symétrie qui frappe dès le premier coup d'œil. Divi- 
sée en trois parties par quatre contreforts, elle est percée de trois por- 
tails. Celui du milieu, plus grand que les deux autres, s'ébrase en une 
succession d'archivoltes décorées de redents trilobés et séparées par des 
gorges profondes où s'engagent de petits dais d'un travail délicat qui 
forment en même temps socles. Ces dais abritaient autrefois des figu- 
rines que la Révolution a détruites. Dans leur partie verticale, ces gor- 
ges sont chargées de rinceaux de feuillage, de statuettes d'enfants et 
d'animaux fantastiques. Trois piédestaux à pans, timbrés aux armes des 
dignitaires du chapitre, occupent le bas des ébrasements, qui se creusent 
au-dessus en niches et se surmontent d'élégants clochetons ajourés, 
lesquels, en s'amortissant, forment la base d'un deuxième étage d'habi- 
tacles. Il en résulte ainsi une décoration élésfante dont la chaîne ininter- 
rompue enveloppe les contreforts médians. 

Ces niches et le trumeau de la porte sont également vides des statues 
que divers donateurs avaient commandées aux plus fameux sculpteurs 
locaux et qui en ont été enlevées en 1793. De même le tympan, qui 
représentait la Passion, ainsi que les tympans des portails latéraux où 
se déroulaient la légende de saint Pierre et celle de saint Paul, ont été 
impitoyablement rabotés par ordre de l'administration révolutionnaire. 

Sur le portail s'élève un grand gable ajouré dont les rampants, semés 
de figures d'enfants et de chimères, et le sommet ont aussi perdu les statues 
qui s'y échelonnaient et que coupe une galerie de fleurs de lys. Dans la 
traversée du gable, cette galerie est aménagée en trois niches qui ren- 
fermaient autrefois une Pietà entre Madeleine et saint Jean. Derrière le 



LES ÉGLISES, DU XII« AU XVP SIÈCLE 21 

gable, s'épanouit, occupant tout l'intervalle des contreforts, une immense 
rose de huit mètres de diamètre où Martin Chambiges s'est heureusement 
plagié lui-même dans l'imitation de sa rose de Sens et dont les douze 




Pholo L. Bruuon. 



Cathédrale. Portail nord, dit le beau Portail. 



compartiments d'entrelacs sont d'une pureté géométrique et d'une légè- 
reté idéales. Un grand arc de décharge à crochets la protège. Il se ter- 
mine, au-dessus de la deuxième galerie qui couronne la plate-forme, par 
une accolade assez lourde qui encadre le blason de la ville. 

Par derrière, on aperçoit le pignon à crochets de l'ancien portail 
du XV" siècle. 



22 TROYES 

Les portails latéraux répètent avec moins de développement, mais 
avec autant de richesse, la décoration du portail central. Au-dessus et 
autour de chacun d'eux, enveloppant le mur de façade et les contreforts 
de leur réseau de dentelles, deux étages de niches peu profondes, avec 
pinacles en flèche finement fouillés et consoles variées, se déroulent d'un 
mouvement continu et se prolongent sur le retour des façades latérales. 

La tour Saint-Pierre présente encore un étage de style flamboyant 
qui encadre l'horloge, placée en 1574, comme l'indique une inscription. 
A partir de là, commence l'œuvre du xvil" siècle qui n'est plus qu'une 
lourde maçonnerie sans grâce, percée sur les quatre faces de deux ouver- 
tures jumelles à abat-sons, seulement décorée dans les rentrants de 
colonnes en spirales qui devaient servir de supports à des statues et ter- 
minée par un entablement corinthien que surmontent aux angles nord 
et sud deux lanternons trop hauts coiffés d'un dôme. 

La tour abrite une harmonieuse sonnerie de quatre cloches. La basse 
y est tenue par le bourdon (5.000 kilos) qui donne un fa dièze d'une 
majestueuse gravité. Du haut de la plate-forme se découvre un panorama 
immense sur la plaine champenoise, mollement bordée du sud-ouest au 
nord-est par 

. . . L'amphithéâtre bleu des lointaines collines. 

A ne considérer que ce qui appartient à Chambiges, il faut recon- 
naître que la façade de Saint-Pierre est admirable et que son créateur y 
a fait preuve d'une rare élégance d'inspiration en même temps que d'une 
évidente puissance. Peut-être cette décoration semble-t-elle à quelques- 
uns trop symétrique ; elle est à coup sûr légère et somptueuse tout à la 
fois et, si elle n'offre pas cette débauche prodigue, cet inépuisable et 
vertigineux fouillis de sculptures qu'on admire ailleurs, ni cette variété 
pittoresque qui fait le charme de Notre-Dame de Rouen, par exemple, on 
ne saurait nier cependant que la cathédrale de Troyes ne soit bien près de 
rivaliser avec ses plus splendides contemporaines. Il ne faut pas un grand 
effort d'imagination pour se la représenter avant la tourmente qui 
dépouilla ses voussures et ses habitacles de leur floraison d' « hystoires » 
et de statues et pour reconnaître que ces trois portails avec leurs scènes 
légendaires et ces contreforts que la statuaire troyenne avait peuplés de 
chefs-d'œuvre, devaient étaler autrefois une splendeur incomparable 
puisque, tout incomplète et mutilée qu'elle est, elle présente encore un 
tableau d'une si impressionnante grandeur. 



LES ÉGLISES, DU XII« AU XVI« SIÈCLE 



23 



Le côté septentrional comprend d'abord cinq chapelles des xiv' et 
XV" siècles, éclairées de grandes fenêtres à meneaux variés, dont les 
archivoltes, semées de crochets et de figures d'animaux, traversent en 




Phi^lo I.. liiuii.i 



Intérieur de la Cathédrale. 



fleurons la balustrade du comble. Les murs de refend de ces chapelles 
s'élèvent au-dessus en pyramides à pinacles et sur ces contreforts se 
greffent des arcs-boutants à claire-voie et arcatures qui viennent buter 
les grandes voûtes et s'appliquer en fines aiguilles contre l'élégante 
balustrade de la grande nef, gracieusement composée de croix de saint 
André alternant avec des clefs de saint Pierre et des fleurs de lys. 



24 TROYES 

Le portail nord, œuvre des premières années du xiv" siècle, conçu et 
décoré selon la symbolique universellement usitée à cette époque, et 
saccagé à la Révolution comme le grand portail, avait mérité, pour sa 
somptuosité, au moyen âge, le surnom de « beau portail ». L'entrée en est 
divisée par un trumeau qui portait autrefois sur un court socle octogonal 
la statue de la Vierge. Le bas de Tébrasement se compose de colonnes 
sur lesquelles repose une corniche à rinceaux qui servait de socle à six 
statues. Le tympan, aujourd'hui complètement lisse, représentait le Juge- 
ment dernier, et les sept gorges de la voussure étaient semées de figures 
ou de scènes qui personnifiaient, en zones superposées, le zodiaque, les 
arts libéraux, les travaux des mois, les sacrements, les âges de l'homme, 
les péchés capitaux, la vie du Christ. l'Église et la Synagogue, les 
patriarches, les prophètes, les apôtres et les vieillards de l'Apocalypse. 

Une galerie de six arcades ogivales trilobées règne au-dessus de ce 
portail et en supporte une deuxième, derrière laquelle une superbe rose 
de dix mètres de diamètre, inscrite dans un carré et renforcée d'une 
aiguille, épanouit ses douze rayons en ogives. Une troisième galerie, de 
quatrefeuilles, court à la base du pignon à crochets contre lequel une 
restauration de 1900 a appliqué une aiguille décorée d'un bœuf ailé. Au 
XV® siècle, des tassements s'étant produits, qui compromettaient la soli- 
dité du portail, on a remédié très habilement au danger en le flanquant, 
en 1462-63, de deux contreforts terminés en pinacles et d'où partent deux 
grands arcs ogivaux qui épousent l'archivolte de la porte et viennent se 
rejoindre en contre-courbe à la hauteur de la deuxième galerie, sous 
forme de socle délicat. 

Après le portail, viennent un contrefort isolé, et dont il ne reste que 
les premières assises, et deux chapelles qui commencent le déambula- 
toire, puis une couronne de cinq chapelles absidales éclairées de lancettes 
et surmontées d'une galerie trilobée. Au-dessus, le chœur et le sanc- 
tuaire, appuyés de contreforts à pinacles dans le style du xiii" siècle mais 
qui appartiennent aux restaurations du xix", et percés de grandes 
fenêtres surmontées de roses, sont bordés d'une curieuse galerie à cré- 
neaux vigoureux, que VioUet-le-Duc considérait comme l'une des plus 
belles de l'époque. Toute cette partie de la construction, élevée sur de 
mauvaises fondations en craie, qui, elles-mêmes, reposaient sur un ter- 
rain humide, a été, comme nous l'avons dit, reprise en sous-œuvre et 
refaite dans le style primitif, et sa sobriété de décoration fait un contraste 
marqué avec les parties antérieures. 

C'est de la même restauration que date la réfection à peu près com- 



LES ÉGLISES, DU XII^ AU XVI° SIÈCLE 



25 



plète du portail sud, ainsi que le prolongement de la sacristie. Ce portail 
est d'une simplicité extrême en comparaison de son pendant. Il en est de 
même des chapelles du bas côté sud qui, au moyen âge. donnait sur une 




Cathédrale. Collatéral sud du choeur et triforiura. 



petite cour sans importance et où, pour cette raison, on n'avait pas cru 
devoir prodiguer les richesses de sculpture de l'autre façade. Entre le 
portail méridional et la tour Saint-Paul se voient deux petites construc- 
tions perpendiculaires au bas côté, la sacristie des fonts et la chapelle 
des catéchismes. 

L'intérieur de la Cathédrale n'est pas moins impressionnant que son 



26 TROYES 

aspect extérieur. La longue perspective qui s'ouvre tout à coup devant les 
yeux, largement baignée par la lumière bariolée qui tombe des grandes 
verrières des nefs, l'espèce de halo bleuâtre, plus éteint et plus doux, 
qui rayonne des fenêtres du sanctuaire, la hauteur des voûtes vers 
laquelle s'élancent d'un seul jet les robustes faisceaux de colonnettes 
détachés des piliers, tout contribue à provoquer chez le visiteur une 
émotion intense, un irrésistible coup de surprise et d'admiration. 

En entrant, on se trouve par malheur sous une désastreuse tribune 
d'orgue qui cache la belle décoration du revers du portail, dont les pié- 
droits portent le porc-épic de Louis XII, les hermines d'Anne de Bretagne 
et la salamandre de François I". Le plan général comporte cinq nefs. La 
grande nef comprend sept travées. Les voûtes sont à nervures simples et 
elles ont perdu leurs clefs, sauf deux dans le sanctuaire. De grandes et larges 
fenêtres à six jours, à remplage flamboyant, surmontent les arcades, sur 
lesquelles court un triforium dont les ogives et les meneaux s'ajustent 
avec les divisions des fenêtres et qui, en se continuant par le transept, 
fait le tour du chœur et du sanctuaire. 

Dans les bas côtés, les chapiteaux des premiers piliers sont ornés de 
feuilles d'acanthe, très délicatement exécutées. Ceux qui se rapprochent 
de la tour sont d'un travail moins fin, parfois même assez lourd, comme 
celui par exemple où l'on voit un énorme escargot dévorant des feuilles 
de choux, et qui jouit dans le populaire d'une renommée plutôt discutable. 
Au fur et à mesure qu'on avance vers le chœur, leur style, plus simple 
et plus sévère, marque les étapes de leur élévation. 

Dans le déambulatoire, ils ont des chapiteaux à crochets et les piliers 
du sanctuaire ne sont plus que de simples colonnes rondes, flanquées de 
colonnettes annelées qui répondent aux nervures des voûtes et qui portent 
les statues modernes de saint Camélien et de saint Loup, évoques de 
Troyes, de saint Savinien, de saint Pierre et de saint Paul, de saint 
Bernard, de l'évêque Hervée et du pape troyen Urbain IV. 

Le transept et les chapelles absidales sont décorés d'arcatures à 
colonnes isolées. Une clôture gothique, surmontée de statuettes d'anges, 
qui fait partie des travaux de restauration de 1850, entoure le chœur qui 
renferme 96 stalles de l'époque Louis XIV, à miséricordes sculptées. Le 
sanctuaire est entouré d'une grille dans le style du xiii*^ siècle. L'autel, 
orné de cuivres dorés, porte un tabernacle Empire. 

Malheureusement, si la Cathédrale est par elle-même une merveille, 
il faut bien avouer que son mobilier religieux est aussi pauvre que peu 
remarquable. On ne peut signaler comme statues anciennes que, dans le 



LES ÉGLISES, DU XIP AU XVI« SIÈCLE 



27 



déambulatoire nord, une Vierge mère et un Ecce Homo, du xv* siècle, 
qui ne sont guère que des poncifs, et, dans la chapelle renaissance des 
fonts, construite en 1553-54 P'ir Jean Bailly, un assez bon groupe poly- 
chrome, le Baptême de saint Augustin, qui relève de l'art de transition 
du xvr siècle. A la sculpture moderne, on doit une charmante Vierge à 
l'enfant^ en marbre, œuvre 
du troyen Charles Simart 
(1806-1857) et qui est un mo- 
dèle de grâce chaste et de 
simplicité (chapelle absidale). 
En revanche, une des 
gloires principales de l'église 
consiste dans ses verrières. 
Dans le chœur et dans le 
sanctuaire, elles remontent à 
l'époque de la construction, 
et elles ont eu la chance de 
traverser à peu près indemne.s 
les désastres successifs do 
l'édifice. Ce sont soit degrandes 
figures assez anguleuses et 
raides, soit de petites scènes 
à deux ou trois personnages, 
au maximum, encadrées de 
bordures variées ; leur tonalité 
générale, où n'apparaissent 
que les couleurs primitives du 
vitrail, principalement le bleu 
et le rouge sombre, n'est pas 
sans mettre une note, à la fois 

sévère et somptueuse, dans le décor environnant. A gauche, elles repré- 
sentent ï Histoire de sainte Hélène^ et au-dessus le Paradis terrestre ; 
la Légende de saint Savinien, apôtre et martyr de Troyes, puis les 
grands personnages de l'histoire civile et ecclésiastique locale, Henri r\ 
empereur de Constantinople, le pape Innocent HI, l'évèque Hervée, 
Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, le roi Philippe-Auguste et la 
Vie de saint Nicolas ; à droite, la Légende du Moine Théophile^ chère 
au moyen âge, Adam et Eve,, la Translation des reliques de Constan- 
tinople, l'évèque de Troyes Garnier de Traînel (i 193-1205), la. Parabole 



^'1 

rA 

$ 

Va 




Ni 

Ni 

g 

1 ^. ! 


WW/j'^i^, 


[ t'ii 


II 


6 w\ 


1 


1 
1 

,1 
1 

1 
1 

1 

À 



l'Iiulu L. bruuun. 

Cathédrale. L'évèque Hervée. Verrière du xiii" siècle, 
daprès une aquarelle de Ch. Fichot. 



28 TROYES 

des Vierges sages et des Vierges folles, et divers saints et martyrs. 

Dans le sanctuaire, Saint Pierre, Saint Paul et Saint Jean VÉvan- 
géliste encadrent la Vie de la Vierge et la Passion. 

Le triforium renferme de nombreux personnages de l'Ancien et du 
Nouveau Testament, dont bon nombre ont été refaits de nos jours par 
Didron et Vincent-Larcher. 

Les lancettes du déambulatoire ont conservé aussi, pour la plupart, 
leurs vitraux. Les uns sont de simples champs de grisaille à entrelacs 
du xili^ siècle; d'autres, comme le bel Arbre de fessé, de la deuxième 
chapelle, et la Vie de saint André, de la quatrième, des légendes en 
médaillons superposés, qui voisinent avec des pastiches modernes dont 
les meilleurs sont la Légende de saint Nicolas, de Martin Herma- 
nowska, et la Légende de saint Loup, de Vincent-Larcher. 

Le transept est moins bien partagé. De la belle rose du nord, presque 
blanche, les écoinçons seuls sont rehaussés par les figures des Evangé- 
listes. La deuxième fenêtre, à Test, comporte i8 figures d'apôtres et de 
saints sur un fond de tapisserie. Quant à la rose du sud et à son trifo- 
rium, ils sont déshonorés par une affreuse verrière de 1844, aux tons à la 
fois fades et violents, qui représente le Christ entouré des personnages 
de l'Apocalypse et des Petits Prophètes, et avec laquelle les belles et 
grandes figures décoratives des fenêtres latérales. Saint Claude, Saint 
Pierre, le donateur Pierre Pyon, en chevalier de Jérusalem, et sa femme, 
Jeanne Festuot, l'évêque Odard Hcnnequin (1527-1544). d'autres 
encore, forment un heureux contraste. 

Les verrières de la grande nef, qui datent de 1498 à 1501, montrent 
l'évolution du vitrail à cette époque. Les scènes sont plus grandes et plus 
animées, le dessin plus large, plus correct, les couleurs plus riches et 
plus brillantes, et ces grandes fresques transparentes, où domine un rouge 
généreux, flamboient avec un éclat extraordinaire. C'est ainsi que se 
déroulent au nord Y Histoire de la vraie Croix, par Jean Verrat, la 
Légende de saint Sébastien, par Lyénin ou Lyévin, V Histoire de Job, 
la Nativité, V Histoire de Tobie et la Légende de saint Pierre ; au 
sud, V Histoire de Daniel, V Histoire de Joseph, la Parabole de V En- 
fant prodigue, avec, dans le triforium, l'Annonciation, la Nativité et 
les trois Maries, un Arbre de Jessé, par Lyénin, donné par Jean de 
Marisy, maire de Troyes de 1471 à 1488, qui s'y est représenté avec sa 
famille, et toute une suite de grandes figures : Saint Etienne, Sainte 
Hélène, Sainte Mâthie, Saint Jacques, Saint Loup, etc., entre le cha- 
noine /e^/^ Huyard et son frère, l'avocat Guillaume. 



LES ÉGLISES, DU XII« AU XVI'^- SIÈCLE 



29 



Enfin, au-dessus du portail, derrière Torgue monumental de Tabbaye 
de Clair vaux (1736), qui en cache malheureusement une partie, la grande 
rose de Jean Soudain (1546) où, sur fond jaune, les Patriarches, les 
Apôtres, les Martyrs, les Confesseurs et les Saintes Femmes forment 
une roue glorieuse autour de Dieu le Père, allume, sous les rayons du 
soleil, comme une vaste au- 
réole d'or dont la vibration se 
prolonge en traits de feu sur 
les voûtes et jusque dans les 
profondeurs de la nef. 

C'est à un âge plus avancé 
de la peinture sur verre qu'ap- 
partient la grandiose allégorie 
du collatéral nord, le Pres- 
soir mystique, due au pin- 
ceau du troyen Linard Gon- 
tier (1625). Comme nous 
retrouverons ailleurs de mul- 
tiples témoignages de ce pres- 
tigieux talent, contentons- 
nous pour l'instant de louer 
le relief chaleureux et l'im- 
peccable facture de cette vaste 
et somptueuse composition. 

La chaire, un peu maigre 
pour l'ampleur de Tédifice, 
date de 1845. Elle est l'œuvre 
du sculpteur Triqueti sur les 
plans de l'architecte Gounod. 

Un grand nombre de pier- 
res tombales, dont plusieurs 

mesurent jusqu'à trois mètres de longueur, sont parsemées dans la cathé- 
drale, mais presque toutes usées iusqu'à lindéchififrable. Citons comme 
curiosité, au bas côté nord, Tépitaphe touchante du petit enfant de chœur 
Pierre Malot, à qui le chapitre fit, en 1572, les honneurs de la sépulture 
dans l'église où il avait rempli son office. 

Par contre, aucun monument, pas même une simple inscription, 
n'indique dans la chapelle absidale qu'on a ramené là, en 1792, de la 
collégiale Saint-Etienne, les restes des illustres bienfaiteurs de Troyes, 



-ml 



. ..-tr;' «?ft« mim mfsm «m» j:^. 



- -Si is-^SJ '^"^ 



îv'îiv-^ ;-#'•: rv,?r. 



rii'ito L. Brunon. 

Cathédrale. L'histoire de Job (1500). 



30 



TROYES 



les comtes de Champagne Henri I'"" le Libéral et Thibaut III, son 
fils. 

Dans le déambulatoire sud, un escalier mène au Trésor qui, bien que 
pillé lors de la Révolution, a conservé de précieuses reliques. Déta- 
chons-en un coffret d'ivoire byzantin teint en pourpre, du IX' siècle, et un 
autre en chêne incrusté de la même époque, les aumônières en soie 
brodée des comtes de Champagne Henri I" et Thibaut IV, une châsse du 




l'Iioto L. Brunon. 



Cathédrale. Emaux de la châsse de saint Loup (xvi" siècle). 



XII® siècle provenant de l'abbaye de Nesle-la-Reposte et contenant le 
crâne de saint Bernard, la châsse de saint Loup, décorée d'admirables 
émaux, et une autre châsse dite de Villemoyenne, le psautier du comte 
Henri (ix' siècle), le pontifical de saint Loup (xir siècle), de nombreuses 
pierres précieuses et des émaux provenant des tombeaux détruits des 
comtes de Champagne, des crosses et des anneaux trouvés dans les tom- 
beaux des évêques, et un médaillon florentin en argent ciselé, ayant 
appartenu à Marie de Médicis. 

Les amateurs de pittoresque nous sauront gré de leur signaler aussi 
un engin d'une espèce certainement fort rare, la grosse seringue aux 



LES ÉGLISES, DU XIP AU XVP SIÈCLE 



31 



armes du Chapitre, qui remplissait autrefois — bien mal, à vrai dire — 
l'office de pompe lorsqu'un incendie éclatait dans la cathédrale. 
Quelques bonnes peintures sur bois, de 1542, ornent la sacristie. 




ftiutu L. BrunoD. 



Saint-Urbain. Façade sud et Abside. 



En deçà du canal, entre la rue Urbain-IV et la rue de l'Hôtel-de- Ville, 
se dresse une église dont Troyes est peut-être plus fier encore que de sa 
cathédrale, l'incomparable collégiale Saint-Urbain, chef-d'œuvre de 
l'architecture du xiir siècle, le seul monument de Troyes où l'homogé- 
néité du style soit complète, parce que, rapidement éclos en vingt ans 



52 TROYES 

et quoique resté d'abord inachevé, il a eu en même temps la bonne for- 
tune de ne pas être repris par les siècles suivants qui n'auraient pas 
manqué de le faire selon le goût de l'époque. Cet achèvement, l'église a 
dû l'attendre jusqu'à ces dernières années et, s'il n'est pas à l'abri de toute 
critique, il a du moins l'avantage de ne pas avoir introduit d'élément 
disparate dans la conception primitive. 

En plus de sa haute valeur esthétique, Saint-Urbain a déjà pour lui 
sa légende, qui est tout un poème. A la fin du xii" siècle, à l'endroit 
qu'occupe le sanctuaire actuel, se blottissait la modeste échoppe d'un 
pauvre savetier à qui, en 1 185, naquit un fils, Jacques-Pantaléon. D'abord 
enfant de chœur de la cathédrale, puis étudiant à l'Université de Paris, 
le jeune homme grandit dans les dignités ecclésiastiques. Archidiacre de 
Laon, puis de Liège, légat en Poméranie et en Prusse, évêque de Verdun 
en 1255, patriarche de Jérusalem, le fils du savetier troyen montait enfin, 
le 4 septembre 1261, sur le trône papal, sous le nom d'Urbain IV. Et ce 
pape, qui ne régna que trois ans, laissait dans le cours de son bref ponti- 
ficat deux grands souvenirs, l'institution de la Fête-Dieu, qui immortali- 
sait son nom dans l'univers catholique, et la construction à la gloire de 
son patron de cette collégiale Saint-Urbain, qui fut, après son élection, 
sa première pensée pour sa ville natale. Dans cette intention, il envoya 
trois millions et demi environ et, sur l'emplacement du logis paternel, 
commencèrent aussitôt à monter les murs de cet idéal sanctuaire dont 
l'architecte Jean Langlois, « bourgeois de Troyes », avait donné le plan. 

Urbain IV ne devait pas voir son œuvre achevée. Comme il cherchait 
à faire prévaloir l'influence française en Italie et avait appelé Charles 
d'Anjou, frère de Louis IX, à la conquête des Deux-Siciles, il fut assiégé 
dans Rome par Manfred et dut s'enfuir à Viterbe, puis à Pérouse. Le 
2 octobre 1264, il mourait, empoisonné, croit-on, laissant à son neveu, le 
cardinal Pantaléon Ancher, le soin de poursuivre les travaux, ce qui ne 
devait pas se faire sans traverses \ L'une des plus graves, et qui caracté- 
rise bien l'époque par son côté à la fois tragique et burlesque, fut l'assaut 
que donnèrent au monument, en 1266, les religieuses de Notre-Dame-aux- 
Nonnains. L'église était située sur le territoire de ce monastère, alors 
très puissant. Gonflée de prérogatives séculaires, l'abbesse en prit 
ombrage et, un jour, à la tête de ses religieuses et de ses partisans, elle 
envahit les chantiers, dispersa les ouvriers, renversa les murs et les 

^ En 1901, les restes mortels d'Urbain IV, concédés par Léon XIII, ont été ramenés 
à Troyes où il faut espérer que, quelque jour, leur sera élevé à Saint-Urbain un monu- 
ment digne de la collégiale et de son fondateur. 



LES ÉGLISES, DU XII« AU XVI" SIÈCLE 



33 



autels en construction et détruisit tout ce que sa rage put atteindre. 
L'année suivante, la bénédiction du cimetière vit encore une nouvelle 
incursion du troupeau féminin. L'évêque d'Auxerre. qui officiait, fut souf- 




i'tiolo L. brunou. 



Saint-Urbain. Côté nord-ouest. 



fleté par l'abbesse, laquelle à son tour fut excommuniée avec ses reli- 
gieuses. Un incendie, peu de temps après, ajouta aux ravages. En fin de 
compte, en 1286, les travaux étaient suspendus tout à fait et ce fut seu- 
lement en 1389, plus d'un siècle après la pose de la première pierre, que 
l'édifice put être consacré. A cette époque, le haut de la grande nef et du 
portail principal restaient encore à construire. On les couvrit d'un toit 



34 TROYES 

qui descendait jusque sur les bas côtés et c'est ainsi que, tandis que ses 
abords se couvraient de maisons qui en masquaient la vue, ce splendide 
monument traversa les siècles jusqu'à la fin du xix" sous les apparences 
d'une châsse qui se terminerait en grange. Enfin, en 1875, après quelques 
restaurations partielles, commencèrent les grands travaux d'achèvement 
qui ne devaient se terminer qu'en 1905. Encore l'église manque-t-elle 
toujours d'une partie essentielle, un clocher, qui remplace la flèche rasée 
en 1761 après un coup de foudre et dont un piteux couvercle de zinc 
tient lieu depuis lors. Et l'on reproche au nouveau portail la platitude de 
sa façade que ne relève aucune saillie, ainsi que quelques autres inadver- 
tances sur lesquelles nous n'insisterons pas. 

En l'absence de documents précis, cette reprise d'un projet inconnu 
était délicate, elle a été, somme toute, menée à bien et il faut reconnaître 
au demeurant que, telle que les âges nous l'ont léguée, l'église Saint- 
Urbain est admirable. Et l'architecte qui a conçu cette création merveil- 
leuse fut assurément un homme de génie qui sut allier à une hardiesse 
extraordinaire une science de construction étourdissante. 

L'impression d'ensemble peut se résumer en deux mots : des fenêtres 
et des ogives, une cage de verre étayée par des contreforts, où l'unique 
artifice de l'architecte a consisté à faire supporter toute la résistance par 
ces derniers. Mais, en même temps que Langlois détachait de ces ogives 
un réseau de minces claires-voies et d'archivoltes graciles qui, en les 
doublant à quelque distance d'une sorte de réseau aérien, répandent sur 
l'ensemble comme la transparence d'un voile sur un visage, il allégeait 
ce que ces contreforts, étroits à la vérité, mais très saillants, peuvent 
avoir de lourdeur, en les accolant d'aiguilles qui les dépassent en longs 
pinacles fouillés et en les rattachant aux voûtes par des arcs-boutants 
évidés de la courbe la plus gracieuse. Saint-Urbain est assurément le 
triomphe de l'ogive. On ne pouvait aller plus loin sans substituer le 
métal à la pierre, et qui n'a pas vu, de la place de la Préfecture par 
exemple, par une nuit claire, cette silhouette romantique émerger des 
vieux toits environnants sous son casque de clochetons et d'aigrettes, dans 
le miroitement de ses immenses fenêtres, ne peut imaginer la poésie 
intense, le charme irrésistible de ce rêve de féerie cristallisé dans la 
pierre par un architecte audacieux et manifestement inspiré. 

Qu'on en juge au moins, s'il se peut, par une courte description. 

Le plan de l'église forme une croix latine à transept agrandi de deux 
chapelles. A partir de la hauteur de 3"*, 30, tout le pourtour de l'édifice 
cesse d'être un mur pour se transformer en une sorte de lanterne vitrée. 



LES EGLISES, DU XII« AU XVI'' SIECLE 



35 



Les bas côtés de la nef sont éclairés de fenêtres carrées divisées en deux 
ogives trilobées, couronnées d'un trèfle renfermé dans un gable qui vient 
s'appuyer à une balustrade également tréflée. Au chœur et à l'abside, ces 
fenêtres, qui se répètent avec trois lancettes, avancent d'environ o'°,8o 




Le Jugement dernier (^Portail de Saint-Urbain). 



sur le haut de la construction et elles sont surmontées de grandes fenêtres. 
Celles-ci sont à trois jours, terminés par trois roses quadrilobées et, entre 
elles, des archivoltes entièrement détachées prennent naissance sur les 
contreforts, contournent le grand arc de la fenêtre et viennent s'ajuster 
sur un gable tréflé qui traverse la balustrade des combles pour s'amortir 
au delà en fleuron. Des cercles à crochets occupent les écoinçons. 

Les transepts s'ouvrent par des portes jumelles décorées d'un arc 



36 TROYES 

ogival trilobé surmonté d'un gable ajouré qui repose sur une fenêtre à 
deux lancettes. Chacune de ces portes est placée sous un vaste et très 
élégant porche à deux voûtes formant dais et reposant sur des colonnes 
terminées en gables qui traversent la balustrade supérieure. Particularité 
unique, remarque M. Enlart, ces porches sont butés par trois robustes 
contreforts qui s'y relient au moyen d'arcs-boutants délicats. Là encore, 
impossible de joindre plus d'élégance et de grâce à autant de force et de 
majesté. 

Une grande croix à bras égaux couronne le pignon qu'éclairent égale- 
ment deux grandes fenêtres du type général. 

Le grand portail, qui, on l'a vu, est l'œuvre de ces dernières années, 
forme au rez-de-chaussée un porche divisé en trois parties par une claire- 
voie de quatre contreforts et de colonnes rondes — pourquoi rondes quand 
celles des portails latéraux sont à nervures ? — d'où partent trois gables 
traversant une galerie cantonnée de pinacles et de tourelles d'angle. 
L'étage supérieur reproduit à peu près cette disposition. 

Le dessous du porche a gardé sa décoration primitive. Les portes des 
bas côtés, à linteau plat appuyé sur des consoles à figures et surmonté 
d'une fenêtre, sont très simples. Mais la porte centrale, coupée par un 
trumeau à piédestal très orné, présente sur son tympan la symbolique 
traditionnelle du mo3'en âge, la Résurrection et le Jugement dernier : au 
bas, sous forme de frise, les morts soulevant la pierre de leurs tombeaux; 
au-dessus, dans des ogives, les anges accueillant les justes et Abraham 
les recevant dans son giron ; à la gauche de celui-ci, les réprouvés, parmi 
lesquels un roi, un évêque et un bourgeois, entraînés par des démons et 
absorbés par la gueule de l'Enfer. A la pointe, le Christ, dominant les 
Apôtres, adoré par la Vierge et par saint Jean, et encadré d'anges qui 
portent les instruments de son supplice, bénit les élus, tandis que, dans les 
écoinçons, d'autres esprits célestes éveillent les morts au son de la trompette. 

Toute cette légende de pierre, qu'on a eu le bon goût de ne pas 
restaurer, respire la saveur à la fois naïve et rude de l'époque qui l'a vue 
naître et elle anime singulièrement ce beau portail qui, comme les deux 
autres, a perdu à la Révolution les statues autrefois alignées sur des 
socles à dais trilobés de chaque côté de la porte. 

Il ne faut pas oublier de signaler la couronne de gargouilles qui entoure 
la collégiale d'une galerie de figures tour à tour effrayantes ou gro- 
tesques. La plupart sont de véritables statues où l'on ne sait ce qu'il faut 
le plus admirer de l'habileté du tailleur d'images ou de la fantaisie qui 
les a créées. Mentionnons spécialement : au bas côté sud-est, une femme 



LES EGLISES, DU XII" AU XVI« SIECLE 



37 



qui paraît symboliser la luxure, un chevalier tirant son épée pour se 
défendre contre un lion qui lui dévore l'épaule ; au transept sud, une 
chimère ailée à tête de femme ; à Tescalier de la tourelle nord, une 




l'Iiulu L. biuDOn. 



Intérieur de Saint-Urbain. 



femme tenant un poisson, un musicien jouant de la viole, une laie, un 
chien courant, etc. 

L'intérieur paraît quelque peu nu à côté de l'exubérance de sculpture 
prodiguée au dehors, d'autant que le grand jour qui tombe des fenêtres 
contribue à accuser davantage cette nudité. Les piliers ont de petits 
chapiteaux à tailloirs maigres, mais intéressants par la flore de leurs 



38 



TROYES 



bouquets composés de feuilles et de fleurs de fraisier, de nénuphar, 
d'aubépine, de lierre et de figuier auxquelles s'entremêlent parfois des 
lézards et des oiseaux. Dans le mur sud du chœur s'encastre une grande 
piscine, très mutilée, représentant le Couronnement de la Vierge entre 




1 liotu L. Uiuiloll. 



Saint-Urbain. Piscine. 



Urbain IV et le cardinal Ancher présentant le modèle de leur collégiale. 
Les grandes fenêtres du chœur et du sanctuaire ont conservé leurs 
verrières du xiir siècle. Comme au déambulatoire de la cathédrale, ce 
sont des grisailles à entrelacs sur lesquelles se profilent de grandes 
figures quelque peu barbares, mais d'un beau caractère, les Prophètes 
et les Patriarches. Dans le triforium, le Calvaire. 

Le même genre de vitraux se retrouve dans les chapelles latérales, 



LES EGLISES, DU XIP AU XVP SIECLE 



39 



avec petits panneaux représentant la Vie de la Vierge^ dont trois seule- 
ment sont anciens. D'honorables verrières de Didron et d'Anglade, 
Saints et Saintes du diocèse, occupent les fenêtres de la nef nouvelle. 



rA.'ç 










B ^^^K \l ^ ' ' ' 


Ra 








1 




VX^. v^ 





PUutu L. BrunoD. 

Saint-Urbain. Lévi, Cham et Samuel, verrière du xiii" siècle. 

tandis que dans les bas côtés de petites grisailles racontent la Vie 
d'Urbain IV. 

La sculpture s'enorgueillit ici d'une belle cuve baptismale du 
XIV' siècle, regrettablement martelée, de plusieurs bas-reliefs, notam- 
ment un curieux Calvaire du xv^ siècle, provenant de la cathédrale, et 
surtout d'une accorte Vierge du type champenois le plus pur, tenant dans 
ses bras un amusant Enfant Jésus aux cheveux bouclés, qui fait becqueter 



40 



TROYES 



une grappe de raisin à un oiseau. Une Mater dolorosa et un Saint Jean, 
épaves de quelque calvaire, placées au seuil du chœur, appartiennent 
à l'époque avancée du xvi" siècle, on le reconnaît à leur attitude décla- 
matoire, non exempte toutefois de réelles qualités d'expression. 

Plus sincère et plus humain apparaît le beau Gisant, au demeurant si 

finement sculpté, qu'on voit fixé au mur 
du croisillon nord et qui. daté de 1570, 
doit être un portrait. 

Enfin, un grand nombre d'intéressantes 
pierres tombales, dont plusieurs, luxueu- 
sement gravées, remontant au xiv'' siècle, 
s'ados.sent aux bas côtés. Notons en par- 
ticulier celle de Pierre d'Herbisse, bour- 
geois (1348), celle de Félix Legras de 
Chauchigny (1380) et celle de Pierre l.e 
Breton, notaire des foires, et de l.aurette 
Mérille, sa femme (1497). 




Primitivement monastère des religieux 
de Saint-Claude, faisant office de paroisse 
dès le X" siècle, l'église Saint-Remy a dû 
à l'extension de la ville, qui l'avait englo- 
bée dans sa nouvelle enceinte, d'être rebâ- 
tie au XIV' siècle à peu près sur son plan 
actuel. A dire vrai, c'est un édifice qui 
extérieurement n'aurait rien de bien re- 
marquable sans sa haute et large tour de 
1386 sur laquelle, entre quatre clochetons, 
une longue et fine flèche s'enlève d'un bond 
si fier et si hardi pour porter à près de 
soixante mètres du pavé l'étincelle d'or du 
coq symbolique. Vu de l'angle sud-ouest de la place qui l'entoure, place na- 
guère encore si pleine de charme vieillot, le geste vertigineux de la flèche 
de Saint- Remy, isolée sur l'azur du ciel, rachète la banalité du monument 
et met dans la largeur du site une impression de puissance et de majesté. 
Cette tour, la nef et ses bas côtés, que datent les modillons de la cor- 
niche, c'est tout ce qui reste, très remanié, d'ailleurs, de l'œuvre du 
XIV* siècle. Au xvi% le transept a été prolongé, tandis qu'une couronne 
de cinq chapelles, un peu écourtées pour ménager la rue qui passe au 



Fhutu L. Bruoon. 

Saint-Urbain. Vierge mère. 



LES EGLISES. DJ XII» AU XVI« SIECLE 



41 



chevet, s'ajoutait à l'abside. Actuellement, le côté nord disparaît enfoui 
dans de vieilles maisons de la rue Thiers dont nul pittoresque n'excuse 
la laideur. 

Quant au portail principal, débarrassé depuis quelques années d'un 
narthex additionnel qui y avait été plaqué en 1594, et seulement abrité 
sous un portique en bois qui met quelque relief sur cette plate façade, il 
montre une baie à linteau plat soutenu par des figures de prophètes et 
un tympan, creusé de niches vides, qu'enveloppe une archivolte en acco- 
lade. De chaque côté de la porte, d'autres habitacles plus spacieux que 
cernent des archivoltes appuyées sur des animaux fantastiques — entre 




Pliutu L. BruDun. 



Saint-Urbain. Gisant (1570). 



autres un escargot à tête de chien — reposent au-dessus de deux bénitiers. 
Décoration un peu maigre, mais d'une belle pureté de lignes et que 
compensent les délicats fenestrages des vantaux de la porte. Encadrée 
entre deux groupes de trois colonnettes à chapiteaux, la porte sud a 
perdu la décoration de son t3'mpan, le Couronnement de la Vierge. 

La restauration qui, dans ces trente dernières années, a considérable- 
ment touché l'intérieur, a renouvelé la plupart des chapiteaux des trois 
nefs. Celles-ci sont constituées d'arcades basses à courts piliers, au-dessus 
desquelles s'ouvrent des fenêtres à meneaux flamboyants, occupées, ainsi 
que celles du déambulatoire, par d'assez bonnes verrières modernes. 

On peut faire dans le transept l'étude complète d'un peintre troyen, 
Jacques Ninet de Lestin, né sur la paroisse en 1597, mort en 1661. Ninet 
fut un peintre fécond et très demandé. D'après les chroniqueurs locaux, 
il aurait décoré le chœur de Saint-Étienne, peint des tableaux pour les 
Jacobins, pour Saint-Frobert, pour l'Évêché et aussi pour de nombreux 



42 



TROYES 



particuliers. De son maître Simon Vouet, il avait hérité, en même temps 
qu'un coloris clair, souligné d'ombres poussées au noir, le goût de la 
peinture à larges traits, à grands effets théâtraux. Tels sont les qualités et 
les défauts qu'on retrouve dans ses nombreux tableaux de Saint-Remy, 
le Mariage de la Vierge, V Annonciatiofi, V Assomption, Saint Domi- 
nique recevant le rosaire, V Adora- 
tion des Bergers, Jésus à la piscine 
probatiqne, qui témoignent de plus 
de facilité que d'inspiration franche 
et de grand talent, mais qui cepen- 
dant font valoir sa délicatesse de 
pinceau. Pour être juste, il faut louer 
comme ils le méritent Tadroite diver- 
sité et le naturel des attitudes chez 
les apôtres dans son Assomption. 
De même, dans son Annonciation, 
l'appréhension pudique de la Vierge 
est rendue avec un réel bonheur et 
le vol de Tange montre une grâce et 
une souplesse vraiment aériennes et 
célestes. 

Plus attachantes sont à coup sûr, 
par leur naïveté sincère, les grisailles 
sur bois qui avoisinent ces toiles. 
Création d'Eve et Vie de saint 
Remy, ainsi que les scènes de la Vie 
de la Vierge qui prolongent ces der- 
nières dans la chapelle suivante, et 
peut-être davantage encore les scènes 
de la Passion du croisillon méri- 
dional. Cette œuvre du milieu du 
XVI" siècle, quoique déjà imprégnée d'influences italo-allemandes, relève 
encore de cette école locale de décorateurs, assez nombreuse à Troyes 
à cette époque pour constituer une corporation qui, en 1533, salua par 
vingt-sept de ses maîtres l'entrée du roi François V\ 

Du même temps datent aussi les curieux volets de triptyque du bas 
côté sud qui représentent d'une part VAnnonciation et au revers es 
Vertus théologales au-dessus du peuple juif en prières, de l'autre la Misé- 
ricorde, la Vérité et la Justice dominant les peuples de la nouvelle loi. 




l'hoto /.. Brunon. 

Saint-Urbain. 
Pierre tombale de Pierre Le Breton (1497). 



LES EGLISES. DU XII« AU XVI« SIECLE 



A3 



La suite des âges a, comme partout ailleurs, réuni à Saint-Remy des 
statues très dissemblables de style et de facture. A terre, dans la chapelle 
des fonts, une petite sainte tenant un livre, et qui ligure peut-être sainte 
Savine, se recommande par son charme vieillot et la noble simplicité des 
plis qui Tenveloppent. Cha- 
pelle Saint-Probert, une vi- 
goureuse effigie de ce saint 
a pour repoussoirs deux mé- 
daillons, Jésus et Marie, 
dus au ciseau plus correct 
et aussi plus académique de 
François Girardon. 

Comme Ninet, le grand 
sculpteur de Louis XIV était 
né sur Saint-Remy en 1628. 
Par un pieux souvenir de sa 
paroisse, il lui fit don en 
i6qo du merveilleux Christ 
en bronze qui s'élève sur le 
tabernacle, en même temps 
qu'il dessinait une grille de 
chœur ornée de deux colom- 
bes en bronze doré, exécutée 
à ses frais et aujourd'hui dis- 
parue. Peu après, il fondait 
une messe basse pour le re- 
pos de l'âme de ses père et 
mère et, vingt ans plus tard, 
en 1 701 , constituait une rente 
de 35 livres â distribuer 
deux fois l'an aux pauvres du 
quartier. 

Girardon a consigné ces deux fondations dans deux inscriptions sur 
marbre blanc fixées à un pilier du croisillon nord et il les a surmontées 
d'un bas-relief qui représente la Mort en prières dans un cadre d'attri- 
buts funéraires. Et c'est ici vraiment qu'il faut admirer le génie de l'ar- 
tiste qui, à force de finesse et de dextérité, a su sauver le côté macabre du 
sujet en réalisant ce tour de force : donner une physionomie orante et 
attendrie, l'illusion de la vie, en somme, à une tète de mort! 




L'Église Saint-Remy. 



l'holo L. Biunon. 



44 



TROYES 



Le Christ en croix est une œuvre plus remarquable et d'une science 
anatomique plus surprenante encore, quoique on puisse y regretter le 
bombement excessif du torse qui fait un ressaut trop accentué au-dessus 
du ventre, mais l'expression, mêlée de souffrance, de résignation et de 




l'iiûto L. Biuiiou. 

Saint-Rém}-. La Passion, diptyque sur bois (xvi*' siècle). 

prière, qui se lit sur la face, accuse la plus haute inspiration et rayonne 
d'une majesté vraiment surhumaine. 



L'église Saint-Jean, la plus grande après la cathédrale (78 mètres de 
longueur, 28 mètres de hauteur au chœur), apparaît en même temps 
comme l'une des plus pittoresques, des plus imprévues, si l'on peut dire. 



LES ÉGLISES, DU XII'- AU XVI« SIÈCLE 



45 



Et elle gagne encore en relief à se trouver placée dans un cadre archaï- 
que qui en quelque sorte en complète le savoureux profil. Qu'on vienne de 
l'Hôtel de Ville ou de la rue Urbain IV, on ne peut qu'être déjà agréable- 
ment séduit par l'imposante silhouette que découpe sur le ciel sa haute 
abside pointue, cantonnée de son robuste clocher et de son bizarre minaret 
d'horloge. Qu'on joigne à cela 
qu'au nord, sur la rue Mole, 
une suite de vieilles petites 
maisons, toutes tassées, se blot- 
tissent contre le mur de l'église 
dont elles interceptent en partie 
les fenêtres, tandis qu'en face, 
de l'autre côté de la rue, d'autres 
vieux logis du commencement 
du XVH'' siècle érigent de grands 
pignons aigus au-dessus de leurs 
étages proéminents, et l'on aura 
quelque idée de ce coin du vieux 
Troyes bien fait pour tenter le 
crayon d'un Gustave Doré. 

Saint-Jean a remplacé sur la 
fin du xiv" siècle une église du 
Vlir, ravagée d'abord par les 
Normands et où le pape Jean 
VIII aurait sacré Louis le Bè- 
gue en 878, événement que com- 
mémore une médiocre verrière 
moderne de la nef. La nouvelle 
église devait plus tard abriter 
une cérémonie aussi solennelle 
mais moins joyeuse. C'est, en 
effet, sous ses voûtes que fut célébré, le 2 juin 1420, le mariage de 
Henri V d'Angleterre avec Catherine de France, union qui sanctionnait 
les clauses du funeste Traité de Troyes. Jusqu'à la Révolution, une cou- 
ronne de plomb doré passée dans la flèche du transept, démolie en 1807, 
rappela cette cruelle page de notre histoire. 

L'église fut en grande partie ravagée par l'incendie de 1524. Cepen- 
dant l'œuvre du xiv" siècle subsiste dans les trois nefs dont les piliers 
sont lourds et les chapiteaux assez maigres et dans le grand et robuste 




l'IiJiu !.. Brunon. 

Saint-Rémy. 
La Mort en prières, par François Girardon. 



46 



TROYES 



beffroi qui ne fut que partiellement détruit et qui renferme deux cloches 
dont une date de cette même année 1524. Le petit portail du nord est 
intéressant et son trumeau porte une jolie statuette de moine en oraison. 
Mais, peu après la catastrophe, on entreprit de rebâtir entièrement l'édi- 
fice sur de plus vastes proportions. Seuls du plan nouveau, le chœur et 
l'abside ont été terminés. De cet arrêt des travaux il résulte que le tran- 
sept primitif a disparu et que la 
démarcation entre la partie an- 
cienne et la nouvelle s'accuse d'une 
façon brutale tant par des arrache- 
ments très apparents que par la 
différence de niveau des hautes 
voûtes. D'autre part, la rue Mo- 
yenne (aujourd'hui rue Urbain IV) , 
au sud, plus vite relevée de ses 
ruines, a refoulé l'alignement du 
mur méridional, qui rentre sensi- 
blement, et nécessité un chevet 
plat. En revanche, l'église a repris 
au nord le terrain perdu à l'op- 
posé, par l'adjonction d'un second 
bas côté au déambulatoire. Quels 
que soient les sentiments qu'on 
professe sur le symbolisme de 
Y inclinato capite, il semble donc 
qu'il ne faille voir qu'un cas de 
force majeure dans la déviation de 
1 édifice à cet endroit. 

Toute cette partie est du reste 
fort belle. Le style flamboyant y 
lutte glorieusemen t avec le style Renaissance. Ce dernier se montre timide- 
ment dans quelques niches et dans les remplages de quelques fenêtres, 
mais le gothique, avec lequel il se combine parfois, triomphe encore 
dans les riches habitacles qui séparent ces dernières, dans les meneaux 
appliqués de leurs écoinçons et dans la fine balustrade, alternée de tri- 
lobes et de fleurs de lys et jalonnée de pinacles, qui court autour du che- 
vet et des grands combles. On remarque sur plusieurs contreforts de 
grosses gargouilles en forme de bombardes. 

Au sud, se dresse le minaret pentagone qui, élevé en 1555 par Jean et 



C 


-' 4 
» 

♦ ♦ 

♦ ♦ 




„ - ♦ ♦*♦«♦♦.' * "• ♦ 1 II 


■1 


!♦ ♦ 

1 

• 





Saint-Rémv. Le Christ de Girardon. 



LES EGLISES, DU XII'" AU XVI« SIECLE 



47 



Martin de Vaux, va rejoindre les combles par une élégante galerie et au 
pied duquel le logement du sacristain s'allonge sur le toit du bas côté. 
Enfin, en 1593, sur les plans de Gérard Faulchot, « maistre maçon de 




Fuulu L,. Un 

Abside et minaret de l'église Saint-Jean. 



Téglise Monsieur Sainct Pierre », la mode étant alors aux porches cou- 
verts — témoin celui dont on a naguère délivré Saint-Remy et qui 
datait de l'année suivante, — on construisit en avant du portail une sorte 
de narthex Renaissance, quoique flanqué au rez-de-chaussée de niches 
gothiques, que ne tardèrent pas à venir bloquer de hautes maisons, dont 
deux, à gauche, viennent d'être démolies et dont la disparition pourrait 
bien entraîner à brève échéance celle du porche lui-même. A l'heure 



48 TROYES 

présente, tout cet ensemble est, en effet, très caduc et ruineux, mais 
ne manque pas d'un fort ragoût d'antiquité. 

La même disparité règne à l'intérieur où, aux bas côtés, les chapiteaux 
les plus anciens sont ornés de crochets ou de figures d'animaux et accom- 
pagnent des clefs de voûte intéressantes comme celle qui figure saint Julien 
l'Hospitalier. Les grandes fenêtres, ornées de meneaux flamboyants par 
la restauration, sont presque toutes blanches. Quelques fragments de 
verrières seulement subsistent au bas côté nord. 

Au sud, il faut noter trois belles compositions, la Crèche et le Bap- 
tême du Christ, la Vie de saint Jean-Baptiste, grisaille de 1536, et 
un superbe Jugemetit de Salomon, peuplé de plus de quarante grands 
personnages. 

Toute la partie orientale de l'église porte l'empreinte du style en 
faveur lors de sa réfection. Les piliers sont de forme ondée et les voûtes 
du déambulatoire sont à liernes et tiercerons, avec clefs pendantes. 

En 1665, les marguilliers eurent la regrettable idée de jeter bas le 
maître-autel orné de sculptures et de cuivres pour faire élever à sa place 
un gigantesque retable de style italien sur les dessins d'un architecte 
parisien, Noblet, sans doute Michel Noblet, directeur des bâtiments, 
garde général des fontaines, fils ou parent de ce Louis Noblet qui avait 
donné en 1624 le plan de l'Hôtel de Ville. Le maçon Madain et le sculp- 
teur Chabouillet furent chargés de lexécution et, pour compléter la 
décoration, on demanda au peintre troyen Pierre Mignard, alors dans 
toute la gloire de sa coupole du Val-de-Grâce, deux tableaux qui lui 
furent payés 1.500 livres. 

Ce retable est formé de deux avant-corps sur lesquels deux paires de 
colonnes de marbre noir à chapiteaux corinthiens de marbre blanc sou- 
tiennent un fronton circulaire coupé que domine un attique à amortisse- 
ment triangulaire terminé par une croix. Des anges tenant des trom- 
pettes sont couchés sur les rampants. Dans une église de Rome ou de 
Naples, où le soleil l'animerait de gaîté, ce retable ne serait sans doute 
pas déplacé, mais ici cette interminable machine, qui guindé lourdement 
jusqu'aux voûtes son écran glacial et quasi funéraire, est un anachro- 
nisme fâcheux qui a de plus l'inconvénient de masquer la vaste verrière 
du chevet. Ce qui en sauve la tristesse, ce sont les deux tableaux de 
Mignard, en bas, le Baptême du Christ, en haut, le Père Eternel pro- 
nonçant les paroles de l'Evangile : Hic est filius meus dilectus... Tous 
deux, exposés au grand jour des fenêtres, ont bien pâli, mais, si la cou- 
leur a passé, la belle ordonnance de la composition n'a pu souffrir. 



LES ÉGLISES, DU XII'> AU XVI'- SIECLE 



49 



Assurément, il y a dans cette scène plus de grâce et de goût éclairé que 
de grandeur, mais la pose du Christ est noble et digne des grands clas- 
siques, et le geste du Précurseur d'une très heureuse simplicité. La tradi- 
tion prétend que le peintre a représenté sa femme, Anna Avolara, sous 
les traits de l'ange brun, et sa fille, Catherine, qui fut plus tard la com- 
tesse de Feuquières, sous 
ceux de l'ange blond age- 
nouillé. Aussi bien ce 
tableau a dû être certai- 
nement inspiré à Mignard 
par une toile analogue de 
Sandi di Tito (aujour- 
d'hui à la galerie Corsini 
à Plorence), mais ici le 
motif principal, débar- 
rassé du luxe de person- 
nages que le maître ita- 
lien a placés presque tous 
en vedette dans sa com- 
position, garde tout son 
relief et concentre, com- 
me il sied, l'attention. 

Quant au Père Eter- 
nel, barbu et chevelu, 
qui, les bras étendus, 
émerge d'un nuage dans 
un tumultueux envol de 
draperies, il rappelle in- 
contestablement, mais 
avec une ampleur moins 
farouche, les types créés par Raphaël dans les Loges du Vatican. Pour 
ce dernier comme pour le précédent, on s'aperçoit que notre compatriote 
n'avait pas fait impunément un séjour de vingt-deux années en Italie. 

La décoration de l'autel se complète d'un tabernacle en marbre, enri- 
chi d'anges adorateurs et de cuivres ciselés et dorés dus à Girardon, qui 
avait exécuté ce tabernacle pour le château de Versailles. Le chœur, 
clos par un mur d'appui avec grille, renferme trente-deux stalles prove- 
nant de l'ancienne abbaye de Notre-Dame-aux-Nonnains. Le sanctuaire, 
pavé de marbre noir et blanc, est plus élevé de quatre marches. 

4 




Saint-Jean. Baptcme du Christ, par Pierre Mignard. 



50 



ï R O Y !•: S 



•Vf 



Il ne reste malheureusement comme verrières, dans le chœur et le 
sanctuaire, que quelques grandes figures représentant le Baptême de 
Jésus entre les quatre Docteurs de V Eglise et les Vertus théologales ; 
elles ne peuvent que faire regretter la perte des autres, anéanties par un 

ouragan en 1691 . 

Le déambulatoire 
était autrefois peuplé de 
chapelles appartenant à 
de grandes familles. Le 
souvenir des de Mauroy 
y survit dans deux ver- 
rières qui représentent, 
lune, six frères de cette 
maison, l'autre, la Vie 
de saint Pierre, patron 
de Pierre de Mauroy, 
maire de Troyes en i 566. 
D'autres verrières, le 
Martyre de sainte Aga- 
the, les frères Dorigny, 
curés de Saint-Jean au 
xvr siècle, et surtout une 
immense fresque de Jean 
et Linard Gontier (1630) 
qui occupe la fenêtre du 
chevet, la Manne, les 
Noces de Cana, la Cène, 
Saint Julien V Hospita- 
lier rachètent par leur 
splendeur la nudité des 
•- autres fenêtres. Chapelle 

Notre-Dame des Suôrages, sous l'autel, se voit un groupe de quatre per- 
sonnages, le Christ au tombeau, dont la plastique assez rude et le pathé- 
tique naïf révèlent encore le XV® siècle. 

Plus intéressant en ce sens qu'il marque une date dans l'évolution de 
l'art sculptural troyen, apparaît le beau groupe de la Visitation, du bas 
côté sud, qui montre deux bourgeoises richement vêtues, de physionomie 
placide et amène, qui conversent en se tenant par la main; figures en- 
core évidemment copiées sur la nature, mais où le chiffonnage et la cise- 




Phutu L. Uruiiuo. 



Saint-Jean. La Visitation. 



LES ÉGLISES, DU XII^ AU XVI« SIÈCLE 



51 



lure des étoffes, ainsi qu'un maniérisme général encore indécis, annoncent 
la prépondérance imminente de la Renaissance. 

Celle-ci triomphe plus ouvertement à l'autel central du chevet qui 
fut également commandé en 1692 à Girardon. Tout en marbre blanc, 
avec tabernacle à colonnes ioniques et retable à fronton triangulaire, cet 
autel se rehausse de sept bas-reliefs en marbre blanc provenant du pré- 
cédent retable et que Girardon, les tenant en haute estime, a tenu à con- 
server dans son œuvre. Les trois plus importants représentent la Cène, 
le Lavement des pieds et le Désespoir de Judas. Au-dessous, les 




Pliutu L. Itrunua. 



Saint-Jean. La Cène, bas-relief de Jacques Julyot. 



quatre autres figurent des scènes de la Passion. On les attribue avec 
beaucoup de vraisemblance à Jacques Julyot, l'un des membres les plus 
fameux de toute une dynastie de sculpteurs troyens et dont le nom appa- 
raît pour la première fois dans les comptes en 151 1. 

Le respect de Girardon pour l'œuvre de son devancier s'explique, car 
celui-ci, manifestement séduit par les grâces de l'art italien que le flo- 
rentin Dominique avait importé à Troyes vers 1540, montre ici, avec des 
ressouvenirs évidents de son éducation originelle, des tendances mar- 
quées pour la nouvelle formule. Le décor est déjà tout italien, avec ses 
colonnades et ses plafonds à caissons, et les personnages ont cette imper- 
sonnalité vague des modèles d'atelier et souvent cette gesticulation 
excessive que le siècle suivant poussera jusqu'à l'illogisme baroque. 
Mais ces scènes, emportées par un mouvement tumultueux qui prend 
quand même le spectateur, sont exécutées d'un ciseau remarquable- 



52 TROYES 

ment prestigieux et leur agrément, qu'embellit encore une foule de détails 
pittoresques où revit Tâme des vieux maîtres, est fait, sinon d'une émo- 
tion profonde, du moins de leur exubérance de vie et de leur luxe essen- 
tiellement décoratif. 

A l'exception d'une assez bonne copie de la Cène du Titien et de deux 
Ninet de Lestin endommagés par une restauration ridicule, les nom- 
breux tableaux répandus çà et là n'offrent que peu d'intérêt. 

Saint-Jean a pour succursale, dans l'ancien faubourg Croncels, la 
minuscule chapelle Saint-Gilles, construite à la fin du xv" siècle et 
agrandie plus tard d'un transept. C'est un modeste édifice en bois, à 
flèche d'ardoises, qui a bravé, on ne sait comment, les âges et qui cache, 
comme une égliselte campagnarde, sa courte nef de i6 mètres de lon- 
gueur dans un enclos d'arbres et de verdure. La plupart des Troyens 
l'ignorent et ne se doutent guère que dans ses quelques pieds carrés 
s'abrite un mobilier religieux dont se contenterait un plus vaste sanc- 
tuaire. Ses vitraux ne sont plus guère que des fragments disparates, 
mais on peut encore y admirer plusieurs triptyques sur bois dont l'un 
raconte la Vie de sainte Aune, une Vierge mère du xv* siècle, autre 
curieuse peinture sur bois, à fond d'or, et de nombreuses statues, dont 
deux Saint Gilles plus savoureux l'un que l'autre, et un Saint Jérôme 
dans sa grotte, haut-relief sur bois du xvi* siècle, aussi parfait de style 
que vigoureux d'exécution. 




l'Ilolo Neurilein. 



La rue Passcrat. 



CHAPITRE III 

LES ÉGLISES 

DU XVr AU XIX' SIKCLE 

Saint-Pantaléon. — Saint-Nicolas. — Saint-Nizier. — L'Abbaye de Saint-Martin-ès- 
Aires. — Le Temple protestant. — Saint-Martin-ès- Vignes. — Sainte-Savine. 



En revenant sur ses pas par la rue Turenne, on rencontre l'église 
Saint-Pantaléon, si avantageusement enchâssée entre la ruelle moyen- 
âgeuse de la Synagogue, souvenir de l'ancien Ghetto, les pimpantes tou- 
relles de l'hôtel de Vauluisant et le pittoresque quartier formé par les 
rues du Marché-aux-Noix, de Vauluisant et Charles-Fichot. 

Cette église a remplacé un ancien oratoire en bois devenu insuffisant. 
On y travaillait depuis sept ans quand l'incendie de 1524 détruisit les 
premiers travaux. Mais la paroisse était riche, on se remit à Tœuvre 
aussitôt et il se fit comme un concours de rivalités entre les grands sei- 
gneurs et les riches marchands pour parer le nouveau sanctuaire. A vrai 
dire, ce bel élan dura peu et, une fois nantis de chapelles privées qui 



54 TROYES 

flattaient leur orgueil, les donateurs parurent peu se soucier de terminer 
l'édifice qui resta plus d'un siècle inachevé. Ce ne fut qu'à la fin du 
xvir siècle et notamment en 1676, où les demoiselles Sorel, mercières, 
donnèrent sept mille livres, que le transept et la nef furent élevés à la 
hauteur du chœur et les fenêtres hautes dotées de vitraux. Malgré ce 
temps d'arrêt, Saint-Pantaléon, qui a eu la bonne fortune de reconquérir 
la plupart des trésors artistiques que la Révolution en avait retirés, est 
resté à coup sûr l'église la plus riche en chefs-d'œuvre et en curiosités de 
toute espèce. C'est un véritable musée : retables, statues, tableaux, ver- 
rières, tout s'y presse et s'y accumule avec une abondance qui frappe 
d'autant plus l'étranger que celui-ci n'est pas suffisamment préparé à ce 
spectacle par le dehors de l'édifice. Le chevet, qu'on a reconstruit à plat, 
comme à Saint-Jean et à Saint-Nicolas, pour le conformer à l'alignement 
de la rue, porte quelques belles niches gothiques sous une abside renais- 
sance à contreforts ornés de consoles et de vases, et offre seul, avec le 
petit portail sud, d'un gothique charmant, quelque intérêt. La porte nord, 
renaissance, est murée et, par surcroît, lamentablement dégradée. Quant 
au portail principal, érigé de 1735 à 1745, après qu'on eut encore agrandi 
la nef d'une travée, c'est une lourde et froide maçonnerie, d'ordres 
dorique et ionique, que ne rachètent nullement les deux informes 
bâtisses dont on l'a flanquée pour servir de sacristie et de loge du sacris- 
tain. Le clocher octogonal, tronqué, s'élève sur son flanc droit. Mais, dès 
qu'on a poussé la porte, le charme opère. On se trouve au seuil d'une 
nef très haute dont les piliers ondulés présentent la perspective peu 
banale d'un double rang superposé de statues qui alternent avec de 
grands tableaux. Au-dessous des fenêtres, une galerie contourne tout 
l'édifice et, de là, des pilastres à chapiteaux composites montent jusqu'à 
la voûte qui est en bois et d'où descend, au sanctuaire, un long pendentif 
très fouillé. N'étaient les arcades en tiers-point de la nef, on se croirait 
dans une église d'Italie. 

Et de fait, on peut étudier à Saint-Pantaléon la sculpture locale et y 
suivre ses transformations successives, au moins pendant le cours du 
xvr siècle. L'art primitif, à dire vrai, n'y a que peu de représentants ; 
presque seules, se rattachent à la grande famille des naïves madones 
champenoises, la Vierge de la chapelle du chevet sud et une autre, plus 
petite, toute couverte de dorure, et d'ailleurs d'une grâce affable et tou- 
chante, qu'on a rapportée dans le retable de la chapelle Saint-Jacques. 
Plus nombreuses, par contre, sont les œuvres de transition, telle la Sainte 
Barbe tenant un livre, du deuxième pilier à droite, le Saint Nicolas du 



LES ÉGLISES, DU XVP AU X1X'= SIÈCLE 55 

chœur, de si expressive physionomie, le Saint Grégoire le Grand et le 
Saint Joseph endormi, que le pittoresque de son costume classe encore, 
pensons nous, parmi ces œuvres « inventées » où Taine voyait avec enthou- 
siasme l'expression d'un idéal propre au terroir. 




l'Iiuto !.. Brunull. 

Intérieur de Saint-Pantaléon. A droite, statue de Saint-Jacques. 

Viennent ensuite les statues qui appartiennent franchement à l'art de 
la Renaissance. 

Les plus belles sont l'œuvre du Florentin Dominique. Né en 1501 ou 
1506, Dominique Riconucci, ou Rinuccini, ou encore Ricoveri (lui-même 
a orthographié son nom de vingt manières) travaillait dès 1537 à Fontai- 



56 TROYES 

nebleau en compagnie de Troyens vagabonds, Halins, Julyot, d'autres 
encore, sous les ordres du Primatice, qui l'envoya à Troyes en 1544 
prendre possession en son nom de l'abbaye de Saint-Martin-ès-Aires que 
le roi lui avait donnée en commende. Il y resta, y maria ses filles, dont 
une à Gabriel Favereau, qui termina la cathédrale, et, fixé sur Saint- 
Pantaléon dont il fut vingt-deux ans le paroissien, la légende veut qu'il 
y soit enterré, bas côté nord, sous une dalle gravée de deux ciseaux en 
sautoir. Toujours est-il qu'à Troyes, Dominique besogna activement, tant 
pour l'entrée de Henri II en 1548 que pour le jubé de Saint-Etienne. 
Entre temps, il alla en 1550 à-Joinville élever le somptueux tombeau de 
Claude de Guise. 

A cette époque, il jouit à Troyes d'une vogue sans égale et la haute 
taxe d'impositions qu'il paie en 1552 (12 livres tournois) dit assez sa pros- 
périté et ses profits. A la fois sculpteur, peintre et ornemaniste, on peut 
encore juger de la valeur de son talent par les dessins et les gravures 
qu'il a laissés. 

On peut plus sûrement l'apprécier dans celles de ses œuvres de Saint- 
Pantaléon dont l'authenticité n'e^t pas douteuse, et tout d'abord dans le 
célèbre Saint Jacques qui décorait jadis le retable de la chapelle de ce 
nom et qu'on a placé après la Révolution au premier pilier droit de la 
nef. Une tradition, rapportée par Grosley, prétend y voir l'auto-portrait 
de l'artiste. Peu importe. Même dépourvue de cette plus-value documen- 
taire, cette statue suffit par elle-même à commander une admiration qui 
passe ce débat. Assis dans une attitude à la fois noble et aisée, le saint, 
reconnaissable au chapeau de pèlerin qui pend sur ses épaules, tient 
d'une main un livre sur son genou et s'appuie de l'autre sur son siège, 
en inclinant légèrement à gauche sa tète aux cheveux divisés, encadrée 
d'une barbe courte et fine. La figure est belle et pure, un peu fade et 
douceâtre, avec ce quelque chose d'impersonnel qui va devenir le crité- 
rium des œuvres nouvelles. Mais l'ensemble rappelle la pose du Julien 
de Médicis de la Sacristie de Florence, avec plus de grâce et moins de 
force, il est vrai, et l'on y sent la main d'un maître dans la façon tout 
ensemble souple et solide dont sont traités les muscles et les étoffes. 

Non moins remarquables sont les deux autres statues, la Foi et la 
Charité^ placées sur les piliers du sanctuaire et que Dominique avait 
taillées pour le jubé de Saint-Étienne. La Foi^ représentée tenant un 
calice et un crucifix, est une allégorie assez banale. La Charité, de 
beaucoup supérieure, est personnifiée par une jeune femme portant sur 
son bras gauche un nourrisson qui se jette avec une amusante avidité 



LES ÉGLISES, DU XVI'^ AU XIX« SIÈCLE 



57 



sur son sein, tandis qu'un autre enfant se cache en jouant dans les plis 
de sa robe et qu'un troisième, vers lequel elle se penche en souriant, 
manifeste par une gymnastique significative un vif désir de prendre sa 
part du festin. Amusant trio qui rappelle avec bonheur les bambinos 
anecdotiques des grands maîtres italiens et qu'ennoblit de sa grâce 
exquise la suave figure qui donne son nom 
au groupe et où l'on retrouve, comme pour 
la Foi, dans les lignes rondes du cou assez 
long sous la tête plutôt petite, le galbe mi- 
chelangesque, adouci par un talent moins 
fougueux et humanisé par une émotion 
tendre. 

Devant ce groupe harmonieux et char- 
mant on ne s'étonne plus de l'engouement, 
pour ce genre nouveau, des contemporains 
saturés sinon las des rudes images chères à 
leurs ancêtres, non plus que de l'élan qui 
emporta sur les traces de Dominique les 
imagiers de son époque, moins bien doués 
par malheur que le maître. 

De cet esprit d'imitation dérivent évidem- 
ment les deux Saint Jean du chœur qui 
rappellent le Saint Jacques par leur pré- 
tention au beau style manifestée dans leurs 
attitudes contournées et dans la complication 
invraisemblable des plis qui les drapent. 
Avec ces images, très probablement œu- 
vres d'atelier, nous arrivons à l'éclosion du 
type banal dont l'expression parfaite se 
trouve dans la Rencontre de saint Joachirn 
et de sainte Anne (bas côté nord du chœur j 

et encore dans le Saint Joseph avec V enfant Jésus, dont la bizarrerie 
ne sauve pas la froideur. 

S'il en est une, cependant, parmi toutes ces statues dérivées de l'ita- 
lianisme, qui réconcilie avec l'école, c'est assurément la délicieuse Vierge 
de pitié placée en face de la chaire. Doucement inclinée en avant, les 
mains jointes, elle penche un visage plus dolent que véritablement con- 
tristé, mais d'une morbidesse et d'un charme alangui qui compensent ce 
que cet habile morceau comporte de trop « joli ». 




l'hoto L. Brun 



Saint-Pantaléon. La Charité, par 
Dominique Florentin. 



58 TROYES 

Parmi les soixante et quelques sculptures éparses dans l'église, Tune 
des plus renommées est à coup sûr le groupe polychrome de V Arresta- 
tion de saint Crèpin et de saint Crépinien (bas côté sud). Sur la foi 
des annalistes locaux, il a été longtemps attribué à François Gentil, le 
contemporain, sinon le rival de Dominique, qui Taurait exécuté pour la 
corporation des cordonniers. Gentil, né à Troyes au commencement du 
xvi" siècle, mort apparemment vers 1582, semble avoir joui, en effet, 
d'une renommée considérable, et l'œuvre que lui attribuent Grosley et 
Courtalon est plus considérable encore, jusqu'à l'impossible et l'invrai- 
semblable. Toutefois, s'il demeure certain qu'il travailla beaucoup pour 
nos églises, il appert aujourd'hui de l'examen des comptes de ces der- 
nières que, par un étrange retour de la fortune, aucune des œuvres qu'on 
lui a jadis prêtées ne saurait être sortie de ses mains. Quoi qu'il en soit 
et si le groupe en question lui appartient, il en faut conclure que Gentil, 
bien que le collaborateur de Dominique pour les entrées royales, resta 
plus inaccessible que les autres à l'empreinte du maître et sut garder son 
génie propre et traditionnel. Ces quatre personnages, les deux saints 
imperturbables dans leur travail malgré la brutalité des mains qui les 
appréhendent au col, ces deux soudards, vigoureux sans enflure et violents 
sans emphase, ont été pris sur le vif et appartiennent à la catégorie de 
ces types créés de toutes pièces à l'aide de souvenirs et de traits cueillis 
sur des modèles vivants. Ils existent véritablement, ils respirent. Et, en 
même temps, ces figures n'ont déjà plus la raideur ni la gaucherie, quel- 
quefois charmantes, des effigies de l'âge précédent. Si l'artiste a emprunté 
ici quelque chose à ses confrères d'outre-mont, c'est leur technique 
savante, leur souplesse et leur virtuosité, et ainsi l'œuvre demeure bien 
troyenne, bien autochtone, tout en présentant déjà des touches de raffi- 
nement classique qui la complètent et qui, aussi, la datent. 

Tout à côté, dans une chapelle, le P. Germain, curé de Saint-Panta- 
léon au début du xix" siècle, a constitué, à l'aide d'emprunts prélevés sur le 
dépôt de sculptures que la Révolution avait installé à l'abbaye de Saint- 
Loup, un calvaire en rocaille peuplé de seize statues ou groupes formant 
une mise en scène complète de la Passion. Mise en scène quelque peu 
mélodramatique, mais que rachète la rareté de cette heureuse réunion de 
sujets concordants. Un Ecce homo, un Christ tombant sons sa croix, 
une Sainte Véronique, un groupe formé par Marie, Madeleine et 
saint Jean, une Sainte femme, un Saint Pierre pleurant son reniement, 
et deux Grands Prêtres, sont distribués là avec assez d'adresse 
et, bien que la plupart ne soient pas des chefs-d'œuvre, toutes ces 



LES ÉGLISES, DU XVI« AU XIX« SIÈCLE 



59 



figures, parmi lesquelles la Pictà qui domine la scène vaut mieux 
qu'un regard distrait, concourent à un effet d'ensemble dont on ne saurait 
nier l'intérêt. 

Ceci est encore vrai des grands tableaux qui occupent l'intervalle des 
arcades. Les archéologues se plaignent qu'ils rompent la perspective, les 
peintres déplorent leur médiocrité. Les uns et les autres n'ont pas tout à 




Saint-Pantaléon. Arrestation de saint Crépin et de saint Crépinien. 



fait tort et nous convenons que la Mise an tombeau du Troyen Louis 
Herluyson (1667-1706) est une toile quelconque et que V Adoration des 
Bergers anonyme qui lui fait face reste, malgré quelques bons détails, 
une peinture sèche aux tètes regrettables. Mais les six autres toiles, qui 
représentent la Vie de saint Pantaléon, ne sont point à dédaigner. 
Elles ont du reste pour auteur un autre Troyen, Jacques Carrey, élève 
de Le Brun, né en 1647, mort en 1726, qui accompagna dans son ambas- 
sade à Constantinople M. Ollier de Nointel, ce qui explique sa connais- 
sance des types et des costumes orientaux prodigués dans ces tableaux 
qu'il peignit en 1720 pour sa paroisse. Indépendamment donc de l'apport 



6o 



TROYES 



qu'ils constituent dans l'extraordinaire richesse artistique de l'église, des 
raisons d'ordre en quelque sorte sentimental militent pour leur conser- 
vation. 

Parmi les trente-deux toiles que compte Saint-Pantaléon, il faut citer 
encore une Résurrection, un Martyre de sainte Ursule, signé Monier, un 
Jésus che:^ Simon, un Christ aux Oliviers, attribué à Ninet de Lestin 




Photo L. Brunon. 



Saint-Pantaléon. Le Calvaire. 



et d'une beauté d'expression peu commune, ainsi que, dans la chapelle 
Saint-Jacques, un panneau sur bois à revers, d'une intéressante facture, 
qui représente une Vision de saint Dominique, avec personnages en 
riches costumes de l'époque de François I", dans un paysage italien. 

Cette dernière chapelle, fondée par l'opulente famille des Dorigny, est 
d'ailleurs la plus somptueuse de l'église, avec sa belle voûte à caissons 
formés de souples nervures qui laissent pendre de gracieux angelots. Deux 
retables de pierre s'y font face, dont le principal, à trois étages, se com- 
pose d'un entablement à huit médaillons reproduisant la Légende de 
saint Jacques et de panneaux décoratifs finement ciselés qui encadrent 



LES ÉGLISES, DU XVP AU XIX« SIÈCLE 



6i 



la niche où se trouvait autrefois la statue sculptée par Dominique. Au- 
dessus, un deuxième entablement fait soubassement à trois bas-reliefs en 
ronde bosse figurant des scènes de Thistoire d'Esther et de Judith, mal- 
heureusement très martelées. Enfin, la décoration se complète par un 




'*••.- V7*;^j-r^7|r 









l'hui.i L. lirunon. 



Saint-Pantaléon. Histoire de Daniel et Festin de Balthasar, verrière du xvi" siècle (Fragment). 

superbe vitrail remplissant toute la fenêtre et qui représente la victoire 
remportée sur les Maures par les Espagnols, sous la protection de saint 
Jacques, à Simancas, en 938. Au milieu de soldats, de grandeur natu- 
relle, saint Jacques apparaît à cheval, tenant d'une main son étendard et 
de l'autre son épée, et entraînant les chrétiens à la poursuite des infidèles 
qui s'enfuient en mêlée tourbillonnante. Il faut voir sans doute dans cette 
belle grisaille, blasonnée aux armes des fondateurs, le seul spécimen 



62 TROYES 

subsistant de ces grands sujets de batailles que, d'après Grosley, le ver- 
rier Macadré avait exécutés sur les cartons de Dominique et dont, selon 
une tradition sans grande autorité, le cardinal de Richelieu aurait offert 
18.000 livres. 

Même bas côté, près du chœur, la famille des Mole, dont on retrouve 
un peu partout le blason dans l'église, avait aussi sa chapelle. On y voit 
encore un dais monumental à trois étages, et sa devise, d'une philosophie 
un peu chagrine, « cuider déçoit », se lit à la voûte. Six clefs de voûte, 
d'un beau style, agrémentées de fines statuettes, en ont été détachées et 
fixées aux piliers qui encadrent le maître-autel. Par malheur, on les a 
enduites d'un badigeonnage au ripolin et à l'or chimique qui en anéantit 
tout l'attrait. 

D'autres belles verrières du xvi" siècle se voient encore ; d'abord, au 
chevet nord, la Légende de la Croix^ admirable composition d'un coloris 
merveilleux. Puis, tout le collatéral sud du chœur est occupé par quatre 
grandes grisailles, traitées avec une verve et une largeur de dessin qui 
en font d'incomparables fresques : la Vie de la Vierge, la Passion et le 
Jugement dernier (1538), V Histoire de Daniel et le Festin de Bal- 
tha:^ar. 

Enfin, il ne faut pas oublier de signaler les bas-reliefs en bronze de 
la chaire, la Foi, V Espérance, la Charité et la Religion, œuvre de 
jeunesse du Troyen Simart. 

A quelques pas de Saint-Pantaléon on rencontre, en haut de la place 
de la Bonneterie, l'église Saint-Nicolas, autrefois chapelle du château de 
la Vicomte, reprise sur un plan plus grand au commencement du 
XVI' siècle et à peu près complètement disparue dans l'incendie de 1524. 
Moins de deux ans après, on posait la première pierre de la reconstruc- 
tion, mais les travaux, auxquels collabora toute la dynastie des Faulchot, 
durèrent assez longtemps pour que divers styles en aient marqué les 
étapes. 

L'architecture en est assez simple. Bâtie sur plan rectangulaire, 
l'église, que surmonte un moignon de clocher, n'a ni transept ni déam- 
bulatoire. Le chevet carré et l'abside, épargnés sans doute par la 
catastrophe, sont encore gothiques, bien que les meneaux des fenêtres 
hautes aient été refaits en portiques Renaissance. Gothique égale- 
ment le beau portail du nord dont le type, très ornemental, pullule 
dans la région et qui se dissimule fâcheusement en grande partie 
sous un tambour de bois. Sa décoration se compose essentielle- 



LES ÉGLISES, DU XVI" AU XIX« SIÈCLE 



63 



ment d'une archivolte, appuyée sur des piédroits à aiguilles, qui 
double une gorge évidée de pampres et de chimères et va s'amortir 
en accolade en encadrant une fenêtre coupée d'un trumeau à habitacle, 
sur un fond de meneaux appliqués. Mais toutes les autres fenêtres sont 




Photo L. BranoD. 



Portail sud de Sainl-Nicolas. 



Renaissance et les arcades des nefs plein cintre à partir du chœur, tandis 
que des vases et des boules à facettes marquent sur le sommet des contre- 
forts l'apport du xvir siècle. 

Le contraste apparaît pleinement avec le portail méridional, élevé 
en 1550 par Jean Faulchot. Ce portail est à deux étages, dorique et 
ionique, séparés par un entablement décoré de triglyphes, de bucrànes 



64 TROYES 

et de roses et encadrés de sentences en vers et de niches dont deux, en 
haut, abritent les statues de David et (ïlsaïe. 

Un Christ, dont le pied repose dans une cuve, survit seul à une « fon- 
taine de vie » qui coupait la fenêtre supérieure. L'ensemble ne va pas 
sans une grande noblesse de lignes, et la tradition rapporte que le 
sculpteur Girardon, dans sa vieillesse, se faisait installer dans un fauteuil 
en face de ce portail pour en contempler tout à son aise les harmonieuses 
proportions. 

Ce qui est certes plus inattendu dans cette église, c'est l'espèce de 
loggia qui surmonte le double porche principal, lequel est moderne, 
et qui forme tribune à l'intérieur de l'église. Celle-ci n'avait pas 
d'ouverture à l'ouest autrefois et touchait au fossé du rempart où 
se trouvait un Jardin des Oliviers. Le vendredi-saint, on montait 
de ce jardin, par un double escalier dont on voit encore les voûtes, 
à la loggia qui renfermait un Calvaire, et l'on redescendait dans 
la nef sud par un autre escalier de trente marches encore existant. Ce 
Calvaire et le Sépulcre qui se voit au pied, à gauche de la grande nef, et 
qui renferme un Christ au tombeau, furent bâtis vers 1550, par un 
paroissien, Michel Oudin, qui avait fait le voyage de Jérusalem et 
rapporté le plan du Saint-Sépulcre. Le mur nord du Calvaire est couvert 
d'une peinture exécutée par Nicolas II Cordonnier, né à Troyes vers 
1495, et qui représente un Crucifiement à multiples personnages. Une 
restauration impitoyable n'est pas absolument parvenue à détruire la 
vigueur primitive de cette fresque très vivante. 

A l'autre extrémité se trouve une grande statue du Christ à la 
colonne que les anciens chroniqueurs ont longtemps attribuée, ainsi que 
le Christ ressuscitant placé sur le Sépulcre, à l'inépuisable François 
Gentil. Ces deux morceaux sont évidemment de la même main. Quant à 
appartenir à Gentil, rien ne le prouve. Si, en effet, on compare leur 
académisme châtié à la rudesse encore gothique du David et de VIsaïe 
du portail sud, les deux seules œuvres que par grand hasard on sache 
sorties du ciseau de l'illustre Troyen, cette assertion, à moins d'admettre 
que celui-ci n'ait changé sa manière, ne se peut maintenir. Leur élégance 
froide, leur exubérance anatomique, leur pose contournée, relèvent de 
cette école un peu postérieure qui subit l'influence italienne, et. si l'on ne 
peut leur refuser d'être beaux, c'est d'une beauté conventionnelle et 
fade, qui vise beaucoup plus à toucher la fibre artistique qu'à émouvoir la 
pitié du croyant. 

Combien, certes, est plus vivant, plus pathétique et plus vrai le Christ 



LES ÉGLISES, DU XVI« AU XIXe SIÈCLE 65 

fonibiuU sous sa croix qui les avoisine et dont la face tragique etTacca- 
blement si naturel expriment si sincèrement les douleurs physiques et 
morales! Celui-là aussi est anonyme, mais il serait de Gentil qu'on ne 
saurait s'en étonner, car il est bien Troyen. 




Saint-Nicolas. Le Christ à la colonne et le Christ tombant sous sa croix. 



D'autres sculptures gothiques, au Calvaire, par exemple deux 
charmants groupes, un Donateur et une Donatrice^ accompagnés de leurs 
patrons et patronnes, et une naïve Sainte Agnès, exaltent encore Tan- 
tique formule, tandis que l'antithèse brillante de la nouvelle éclate dans 
un délicat bas-relief d'albâtre minutieusement fouillé, Scènes de la vie 
de saint Joachim, où se retrouve le faire du Jacques Julyot de la Cène 
à Saint-Jean. 

S 



66 



ÏROYES 



Et il faut encore citer parmi les nombreuses statues de l'église le 
Saint Bonaventurc si noble du bas de la nef, la gracieuse Notre- 
Dame de Lorettc, et le fier Saint Pierre du chœur. 

Les verrières ont beaucoup souffert. Celles de la nef sont si restaurées 
qu'elles en sont neuves. Dans les chapelles absidales, décorées de belles 




Pholo L. Brunon. 



La chaire de Saint-Nicolas. 



clefs pendantes, les Béatitudes, la Légende de saint Claude, wn Arbre 
de Jessé qui donne la double généalogie du Christ et de la Vierge, font 
regretter d'autant la disparition de leurs contemporaines ; et l'on doit en 
rapprocher, dans les basses nefs, une Histoire de Tobie, un Saint Yves, 
un saint Sébastien et une Légende de V Hostie miraculeuse, grandes 
grisailles que « raccoustraient » déjà Jean Soudain en 1546, Jean Macadré 
en 1598 et plus tard Linard Gontier, et qui, bien que moins somptueuses 
que celles de Saint-Pantaléon, accusent encore la bonne époque de la 
peinture sur verre. 



LES ÉGLISES, DU XVI" AU XIX« SIÈCLE 



67 



Nous ne saurions oublier la chaire, qui raconte en d'excellents et 
pittoresques panneaux sur bois la légende du patron de la paorgisse, et, 
parmi une foule de tableaux plus médiocres les uns que les autres, un 




Plioto L. brunna. 



L'église Saim-Nizier. 



Sacre de saint Nicolas attribué à Simon Vouet, ainsi qu'un bon trip- 
tyque du XVI* siècle, le Baptême, V Eucharistie et \^ Confirmation. 



Après Tincendie de 1524, une grande partie de la population sans 

abri reflua vers le quartier bas, ce qui nécessita la construction de 

l'église Saint-Nizier, sur l'emplacement d'une chapelle très ancienne 

dédiée à saint Maur et où des reliques de l'illustre évêque de Lyon 



68 



TROYES 












avaient été rapportées au x' siècle par l'évèque de Troyes, Gallomagne. 

Comme pour Saint-Nicolas, l'œuvre dura près d un siècle, et ainsi 

s'explique qu'on y trouve, au sud, un portail flamboyant, très analogue 

à celui de cette dernière église, et, au nord, un portail Renaissance, 

placé sous un pignon de 
bois et dont les colonnes 
corinthiennes à guirlan- 
des supportent un deu- 
xième étage de pilastres 
couronné du traditionnel 
fronton triangulaire. Les 
trois croissants de Hen- 
ri H entrelacés dans les 
écoinçons donnent appro- 
ximativement la date de 
ce dernier, tandis que 
le portail principal, qui 
porte le blason de Char- 
les IX, fut achevé en 
1574. Ici, ce sont, au rez- 
de-chaussée, quatre co- 
lonnes ioniques qui en- 
cadrent trois portes pla- 
cées sous des voussures 
à compartiments de rosa- 
ces finement sculptées. 
Au-dessus , s'élève un 
deuxièmeportique, corin- 
thien, dont les fenêtres 
sont murées. Malheureu- 
sement, toute cette riche 
façade, comme les por- 
tails latéraux, est lamentablement meurtrie et comme taraudée par 
la dent du temps, et l'on ne peut que souhaiter que les travaux de 
restauration, qui s'achèvent en ce moment à l'intérieur, embrassent 
également cette partie de l'édifice et lui rendent sa beauté originelle. 
A gauche du portail se dresse une tour, bâtie de 1602 à 1619, qui rap- 
pelle, par la superposition des trois ordres classiques, celle de la 
Madeleine, et qui, pour un peu écourtée qu'elle soit, ne laisse pas 



if^r^rfi Mifâè%: ikT-f^sai 






''^^mmm ■ 



Photo L. Biunon 

Saint-Nizier. Martyre de saint Sébastien. 



LES ÉGLISES, DU XVP AU XIX» SIÈCLE 



69 



d'accentuer le caractère imposant de Tédifice et de compenser la perte 
de son ancienne flèche, remplacée par un ridicule clocheton sans style. 
La couverture est encore partiellement constituée de tuiles de couleurs 
diverses disposées en losanges. 

Dès l'entrée, on est agréablement frappé par l'ampleur des proportions 
générales et l'on comprend que Vauban, pas- 
sant à Troyes en 1703, ait qualifié Saint-Xizier 
de « superbe édifice ». Le xviii® siècle a quel- 
que peu gâté le sanctuaire en enjolivant les 
piliers ronds de consoles rococo et de l'inévi- 
table « gloire » en bois doré. Mais il a respecté 
les vitraux, dont toutes les fenêtres, ou peu 
s'en faut, se pavoisent encore comme de lumi- 
neuses tapisseries bien que, depuis moins de 
dix ans, la malechance semble s'acharner sur 
cette inestimable parure de l'église. 

Dans les basses nefs, en effet, les verrières, 
déjà plus exposées qu'ailleurs, ont été par sur- 
croît mutilées en iqoi par un attentat anar- 
chiste. Toutefois, les plus remarquables, au 
chevet, ont échappé par miracle au désastre. 
Citons une Léjrende de sainte Syre, un curieux 
Calvaire, la Légende de saint Gilles, la 
Légende de la Croix^ qui déroulent leurs 
admirables fresques à côté d'un Martyre de 
saint Sébastien, peuplé de grands person- 
nages, seigneurs et reîtres PVançois I", habil- 
lés d'un vert ardent et d'un rouge généreux 
sur un fond rouge et bleu à grands rinceaux 
verts et jaunes. D'autre part, les fenêtres 
hautes de la nef et du chœur, qui naguère 

encore n'étaient pas moins bien partagées, viennent à leur tour d'éprou- 
ver une irréparable catastrophe. Dans la nuit du 20 au 21 mai 19 10, 
un ouragan effroyable en a complètement arraché et pulvérisé deux, 
l'une dans le sanctuaire, et la plus intéressante de toutes, les Ages 
de V Homme, bizarre allégorie qui symbolisait des étapes de la vie 
humaine; l'autre, côté sud de la nef, représentant le Calvaire. Heu- 
reusement, il reste encore, pour consoler les yeux tout en ravivant 
les regrets, ces grandes et belles légendes qui s'appellent X Apocalypse, 




photo L. Brunon. 

Saint-Nizier. Christ de Pitié. 



70 



TROYES 



les Sacrements^ le Jugement dernier, la Passion, la Vie de saint 
Nimier, V Annonciation^ la Mort de la Vierge^ et enfin la Pentecôte, 
étincelante composition de Jean III Macadré (1613), dont les tons d'or 
resplendissent en gerbe ardente au fond du sanctuaire. 

Au croisillon nord, V Histoire de Suzanne, très endommagée, s'en- 
cadre de la Vie de la Vierge et de la Légende de saint Nicolas, tandis 
quau croisillon sud, l'une des plus remarquables encore, qui rappelle 
les grandes luttes religieuses du xvT siècle à Troyes, la Religiofi fou- 




l'Iiulo L. Urunon. 



Sainl-Nizier. j^ise au tombeau. 



tant aux pieds V Hérésie, fort éprouvée aussi par la tempête, se cantonne 
des Quatre Evangélistcs. 

Saint-Nizier n'étale pas la profusion de statues des autres églises. 
31ais, seul, le Christ de pitié ^ fixé à un pilier de la nef, pourrait suffire 
à compenser cette pénurie. Assis sur le roc du Calvaire, ceint d'un triple 
rang d'énormes épines, les mains et les jambes garrottées, ce Christ, 
d'une vigoureuse et sobre anatomie, montre, dans l'attente de la der- 
nière torture, un visage, tout ensemble héroïque et résigné, d'une extra- 
ordinaire puissance d'expression. Nous nous trouvons devant le Christ 
aux cinq plaies, ainsi que l'indique l'étrange blason gravé sur son 
socle, sujet plus rare que VEcce homo proprement dit et qu'ici son 
exécution magistrale met au premier plan, avant même le groupe de 
la Mise au tombeau de la chapelle voisine, bien que de sérieuses 
qualités de facture et de touchants détails assurent à ce dernier une 



LES EGLISES, DU XVI" AU XIX-^ SIECLE 



71 



place des plus honorables dans la statuaire locale du xvr siècle. 
Il est fâcheux qu'on ait, à côté de ce sépulcre, placé à même sur le 
sol une Pietà un peu antérieure, dont le réalisme douloureux mérite une 
autre exposition. De même on doit regretter le délabrement de la plupart 
des toiles semées dans l'église. Certes, le Père Éternel^ la Visitation^ 
la Présentation de la Vierge du Troyen Pierre Cossard (1720-1784') et 




VUy.W l.. ItrUlUMl. 



Cloître de Saint-Manin-ès- Aires. 



les autres tableaux qui les accompagnent, n'appartiennent pas à la 
grande peinture, mais ce sont des œuvres du cru, empreintes de la 
manière propre aux artistes troyens du xvil* siècle et notamment de 
Ninet de Lestin, dont une Mort de la Vierge i chevet sud) vient encore 
attester le talent de composition, et cela suffit pour que l'amour-propre 
des compatriotes de Cossard s'afflige de les voir pourrir peu à peu sous 
l'influence de l'humidité. 



A quelque distance à l'est de Saint-Nizier, une impasse, qui part de 
la rue Kléber, aboutit à un gigantesque portail que surmonte un attique 



72 TROYES 

décoré de vases empanachés. C'est l'ancienne entrée de l'Abbaye royale 
de Saint-Martin-ès-Aires, le plus ancien monastère de la ville, fondé au 
IX* siècle sur l'emplacement de la primitive Abbaye de Saint-Loup et 
occupé plus tard par des chanoines réguliers de Saint-Augustin. Le Pri- 
matice en fut abbé commendataire de 1544 à 1566. 

En 1656, les bâtiments, qui menaçaient ruine, furent en grande partie 
reconstruits par les soins de Tabbé Gilbert de Choiseul. A la Révolution, 
l'église fut abattue et il ne reste plus de l'abbaye, aujourd'hui transfor- 
mée en orphelinat de jeunes filles, que les importants bâtiments conven- 
tuels, qui enclavent un beau cloître. Celui-ci, sur lequel débouchent des 
portes à frontons échancrés, est à voûtes d'arêtes, avec rosaces variées et 
nervures prismatiques retombant sur des consoles. Les arcades, plein 
cintre, ont des jambages doublés sur la cour d'un pilastre saillant à fron- 
ton circulaire. Les lambris des façades, les cadres et les chaînages des 
fenêtres sont relevés de bossages. 

La chapelle, de 1861, renferme de superbes peintures sur bois parmi 
lesquelles VHistoirc de la Sainte Maison de Lorctte, V Histoire de 
saint Joachim, diverses figures de saints et, dans le sanctuaire, les 
quatre grands Docteurs de l'Eglise, la Nativité, le Calvaire et la 
Résurrection. Un très ancien bas-relief, d'une amusante gaucherie d'exé- 
cution, raconte VHistoirc de saint Jean-Baptiste. 

A l'angle du boulevard Danton et du quai des Comtes de Champagne 
s'élève le Temple protestant, charmante petite église romane construite 
de 1857 à 1859, simplement décorée de peintures à motifs courants et d'un 
très honorable mobilier. 

Dans l'ancien faubourg Saint-Martin, qui formait autrefois une com- 
mune, annexée en 1856 à la ville, se trouve la grande église Saint-Mar- 
tin-ès- Vignes, commencée en 1590 et dont la construction se prolongea 
assez avant dans le xvir siècle. Son style, Renaissance de transition, 
n'offre rien de bien remarquable et elle est, de plus, plaquée d'un haut 
portail à linteau droit sur lequel, en 1681, le chanoine de Saint-Loup, 
Louis Maillet, qui se piquait d'architecture, a eu l'idée bizarre d'aligner 
une colonnade corinthienne supportant un fronton triangulaire. Des con- 
treforts en contrecourbe devaient accompagner cette médiocre réminis- 
cence du Temple de Jupiter Stator, ainsi qu'en témoigne une gravure 
contemporaine trop pressée, mais ils n'ont pas été exécutés. Pendent 
opéra interrnpta. A droite du porche, un beffroi en charpente, renfer- 



LES ÉGLISES, DU XVI« AU X1X« SIÈCLE 



73 



maritale bourdon, est également resté à l'état de tronçon ; et, sur le tran- 
sept, un campanile en dôme tient lieu de clocher. 

L'intérieur, malgré le joli décor des grandes fenêtres qui occupent tout 
Tintervalle des piliers, serait d'un intérêt relatif sans la magnificence des 
nombreux vitraux. Sauf, en effet, dans la grande nef, toutes les fenêtres 
sont illustrées de verrières qui, à l'exception de quelques-unes provenant 




L'église Saint-Mariin-ès-Vigiies. 



de la précédente église, datent de la première moitié du XVii^ siècle et 
qui, timbrées du blason de plusieurs grandes familles, les Colbert, les 
d'Autruy, les Vignier, les Gombault, en même temps qu'elles perpétuent 
la générosité des donateurs, constituent d'intéressants témoignages de 
l'évolution du vitrail troyen à cette époque. D'abord les scènes représen- 
tées deviennent plus mouvementées, plus larges, plus vastes. Au lieu de 
quelques personnages juste suffisants à l'action, ici de véritables foules, 
quand le sujet le comporte, évoluent en plusieurs plans sous nos yeux. Il 
s'ensuit tout naturellement que l'artiste, pour éviter la répétition des cou- 



74 



TROYES 



leurs fondamentales, se voit forcé d'étendre sa palette et introduit de 
nouvelles teintes qui complètent et adoucissent aussi l'harmonie générale. 
Les figures, traitées en portraits, donnent, pour les images de donateurs, 
la certitude de la ressemblance et, tout compte fait, on s'aperçoit qu'on 



%:&Aatf^ m^£m 




v!Bf^y; 



^^91^ 



i mN:J^ 









^.ïiM' 



Pliotu L. brunou. 



Saint-Mariin-ès-Vignes. L'Apocalypse, verrière de 1611 (Fragment) 



a devant soi un véritable tableau sur verre où la transparence de la 
lumière vient renforcer l'éclat du coloris. 

11 est impossible de donner la nomenclature complète de cette « gale- 
rie M, mais il faut citer de préférence, en exemple de ce que nous venons 
de dire, dans le bas côté nord, la Prise de Jérusalem par Titus (16 18), 
V Histoire d' Abraham et de Jacob (1619), avec ses donateurs, les Gille- 
bert, superbe évocation d'une famille de riches bourgeois en sombres pour- 



LES ÉGLISES. DU XVP AU XIX« SIÈCLE 



75 



points du temps de Louis XIII, la belle Légende de saint Martin et la 
Vie de la Vierge, ainsi que la Transfiguration, de Linard Gontier 
(1636), qui occupe la fenêtre orientale du croisillon. 

Dans le chœur et le sanctuaire, Linard Gontier, son atelier tout au 



r»--jni>tpûitr Fi^ûiïf U.-> lr| lùnl. ^n\lioutrfv<r .H 




'"'"ii^^ 


^'- ;à;s li 


l^^n^'îB <«slb. - k j 


- ^ MM i ii 


jA^^^r 


mJm 


^m ■ ■■ ■ 






% . iî:<&* 


1 liiif^B^. 


^mt^^'^^m^ 


^mJBàimU vfîiWKtajWJIim >a^ 


(OQfouloirmimT^H 


MI5»ii¥nrKtr |c\Mg"y\JLj tUT^H^ 


joiffiiirJlocicbm^H 



Saim-Martin-ès-Vignes. Mariage de saint Joachini et de sainte Anne, par Linard Gontier. 



moins, peut encore revendiquer la grande grisaille de la Légende de 
saint Pierre (1634), la Légende de saint Jean-Baptiste, V Annoncia- 
tion et le Calvaire, auxquelles la Passion et la Vocation de saint 
Jacques ne sont pas inférieures. Par contre, on ne sait à qui appartient 
rétonnante fresque de V Apocalypse du croisillon sud (1611); mais ce 
fut à coup sûr un maître qui brossa avec une telle verve ces panneaux 
débordants de vie et de couleur, où s'agite, dans des scènes impression- 



76 



TROYES 



nantes, une extraordinaire cohue de personnages. M. Emile Mâle a 
démontré que ces tableaux ont été inspirés par les immortelles estampes 
d'Albert Durer. Osons ajouter qu'ils n'en sont pas indignes. 

Faut-il encore mentionner après cela la Légende de sainte Jules, le 
Credo et la Légende de la Croix du déambulatoire? Le temps, en ron- 
geant quelque peu leurs émaux, ne leur a pas enlevé toute leur beauté. 
Au moins, il a respecté entièrement l'admirable Légende de sainte 




l'Iiolo I.. lirunoii. 



L'église Sainie-Savine. 



Anne qui se voit au sud. Cette verrière, datée de 1623, plus jeune par 
conséquent de douze ans que V Apocalypse, passe à juste titre pour la 
plus splendide de toutes, et, malgré l'absence de documents précis, nous 
croyons qu'il faut y voir la main de Gontier. Si, en effet, indépendam- 
ment de sa perfection qui accuse le faire magistral de cet artiste, de la 
finesse et du relief des physionomies, de la multiplicité et de la minutie 
des détails, on considère la façon dont elle a été exécutée, on y constate 
la présence de ce nouveau mode d'enluminure appliqué aux vitraux qui 
répudie de plus en plus le morcellement en fragments cernés de plomb 
et s'applique à peindre la plus grande partie du sujet sur un fond blanc, 



LES ÉGLISES, DU XVI« AU XIX« SIÈCLE 



77 



quitte à accentuer la tonalité générale par l'adjonction, au revers, d'émaux 
qui y répandent une teinte roussâtre et chaude aisément reconnaissable. 
Par surcroît, ici plus encore que dans les précédentes verrières, plus 
peut-être que dans les vitraux de l'Arquebuse que nous verrons à la 
Bibliothèque, on trouve des roses saumon, des gris tendres, des verts céla- 




Ptioto L. Bruaua. 

Sainte-Savine. La Passion, retable sur bois du xvie siècle (Fragment). 

don, des grenats atténués, dont on n'avait pas coutume jusqu'alors de 
rencontrer la gamme harmonieuse mélangée aux couleurs fondamentales 
et qui, sans tomber dans la fadeur, concourent à composer un ensemble 
chatoyant et à produire cette illusion de la peinture sur toile dont nous 
parlions tout à l'heure. N'eût-il laissé que cette seule œuvre, Linard 
Gontier serait assuré d'une renommée impérissable. 



Bien qu'elle forme une commune indépendante, la petite ville de 



78 TROYES 

Sainte-Savine, à l'ouest de Troyes, est trop intimement soudée à cette 
dernière, dont elle constitue pour ainsi dire un faubourg, pour qu'on 
néglige de parler de son église, d'autant que le plan en parallélogramme 
de ce monument, sans transept, mais où la forme cruciale est seulement 
accusée par la surélévation des basses chapelles médianes, présente un 
tvpe de construction du XVI'' siècle spécial à la banlieue tro5^enne. 

Ce sanctuaire a remplacé plusieurs chapelles et églises successive- 
ment bc'ities à l'endroit où, vers l'an 288, la Grecque Savine tomba morte 
de douleur en apprenant le martyre de son frère Savinien, qui évangéli- 
sait le pays des Tricasses. L'église s'ouvre à l'ouest par un médiocre por- 
tail Renaissance dû aux frères Baudrot qui travaillèrent à la tour de la 
cathédrale, et, au sud, par une simple porte en arc surbaissé ; elle n'a de 
fenêtres qu'aux bas côtés. A côté de verrières modernes plutôt regretta- 
bles, elle offre une assez belle série de vitraux anciens, dont notamment 
un Arbre de Jessé, un Saint Éloi et un Saint Nicolas, et de multiples 
peintures sur bois formant retables, en particulier une superbe Passion 
donnée par les vignerons en 1547, un triptyque de 1553, Rencontre sons 
la Porte Dorêe^ Naissance et Présentation de la Vierge, et un Mar- 
tyre de saint Sébastien, qui comptent parmi les plus remarquables 
productions de la Renaissance troyenne. D'innombrables statues, plu- 
sieurs peintes et dorées, ornent les chapelles. Parmi les plus intéressantes, 
signalons un Saint Georges, un Saint Roch et un Saint Nicolas, sans 
oublier dans les autres curiosités le sarcophage mérovingien de l'évêque 
de Troyes Ragnégisile (631-650), constructeur de la première église, et 
enfin la belle chaire à panneaux sculptés du menuisier troyen Noël Four- 
nier (1626). 




l'hoto Neurdein. 



La Préfecture. 



CHAPITRE IV 

LES MONUMENTS CIVILS 



L'Hôtel des Ursins. — L'Hôtel de Marisy. — LHôtel de Chapelaines. — L'Hôtel de 
Vauluisant. — LHôtel de Mauroy. — L'Hôtel d'Autruy. — L'Hôtel de Nicolas 
Riglet, — L'Hôtel Deheurles. — L'Hôtel de la Montée. — L'É\êché. — La Maison 
consulaire. — L'Hôtel de Ville. — L'Hôtel-Dieu-le-Corate. — La Préfecture. — Les 
anciens Séminaires. — Les Maisons de pierre et de bois. — Le vieux ïroyes. — I^a 
Bibliothèque et le Musée. 

Par une malechance bizarre autant que regrettable, Troyes n'a con- 
servé aucun monument civil du moyen âge. Tout porte à croire, d'ailleurs, 
qu'à cette époque les édifices de pierre étaient peu nombreux. Quoi qu'il 
en soit et pour ne parler que du quartier haut, que les familles riches 
habitaient de préférence, l'incendie de 1524 a fait disparaître toute trace 
de construction civile antérieure à cette date. 

Or, tandis que, dans la première moitié du xvi® siècle, les reconstruc- 
teurs 'des églises détruites restaient fidèles à l'art ogival dans lequel 
celles-ci avaient été commencées, par contre, les hôtels bourgeois res- 
suscitaient de leurs cendres selon le goût nouveau. L'exemple le plus 



8o 



TROYES 



ancien en date de ce fait se trouve dans Thôtel des Ursins, rue Cham- 
peaux, n° 26, construit en 1520 par la famille à laquelle appartenait ce 
Juvénal des Ursins qui joua un rôle important pendant la guerre de 
Cent ans. Cette maison, englobée dans le désastre, et rebâtie immédiate- 




Photo L. BruDon. 



Hôtel des Ursins. 



ment, en 1526, forme un bâtiment à deux étages sur perron, avec porte à 
pilastres et aile de retour à l'ouest. Un édicule en encorbellement, éclairé 
de trois fenêtres à vitraux, est appliqué au milieu de la façade. Sa cuve 
blasonnée est cantonnée aux angles de groupes de pilastres et il est sur- 
monté d'un dôme écaillé en contre-courbe supporté par des figures. Faut-il 
croire cependant que le style ogival avait encore quelque crédit ou qu'une 
partie de l'édifice avait échappé aux flammes ? Toujours est-il que sur le 



LES MONUMENTS CIVILS 



8i 



comble se dresse une grande lucarne du gothique flamboyant le plus pur. 

Tout près de là, au coin de la rue Charbonnet et de la rue des Quinze- 
Vingts, l'hôtel de Marisy, élevé de 1528 à 1531 par Claude de Marisy, 
deux fois maire de Troyes, est tout entier Renaissance. C'est un logis 
de vastes proportions, couvert 
d'une toiture en tuiles de cou- 
leurs formant des losanges , 
mais il a été très remanié vers 
1870 et il ne rappelle plus que 
d'assez loin son aspect primitif. 
Au nord, le rez-de-chaussée, 
qui a été prolongé dans le style 
général, présente deux grandes 
fenêtres ornées de jolies grilles 
en fer forgé dont une seule est 
ancienne, et la seule partie qui, 
bien que surhaussée, n'ait pas 
changé de place, est le très 
gracieux lanterneau décoré de 
blasons et de figurines qui s'at- 
tache en encorbellement au pan 
coupé nord-ouest. 

Vers 1537 ou 1540, un autre 
grand bourgeois, Nicolas Lar- 
gentier, teinturier de draps, 
faisait construire l'hôtel qu'on 
voit encore rue Turenne, n° 55, 
et qui, plus tard, prit son nom 
de la baronnie de Chapelaines 
(dans la Marne), dont un de ses 
descendants, devenu illustre 
homme d'État, fut pourvu en 
1597. Bâti h. une époque où l'on ignorait les exigences de la voirie, l'hôtel 
de Chapelaines a suivi l'alignement brisé que formait probablement alors 
la rue. Très simple, le rez-de-chaussée comprenait primitivement une 
grande porte cintrée à pilastres entre une fenêtre à gauche et deux à 
droite. De ce dernier côté, il a été modifié. Au-dessus s'étehd un .seul 
étage ouvert par cinq fenêtres à colonnettes et à frontons triangulaires 
décorés de rinceaux sur les rampants, et sur toute la longueur de la 

6 




. i.ulu L. brunun. 

Lanterneau de Ihôtel de Marisy. 



ÏROYES 



corniche règne, au bas d'un comble élevé, une balustrade jalonnée de 
gros vases cannelés. A l'angle sud-ouest se voient une niche yide et deux 
énormes gargouilles à têtes de monstres. 

Devant le grand portail de Saint-Pantaléon, au fond d'une petite 




Phuto L. Uiunun. 



Hôtel de Chapelaines. 



cour qui s'ouvre par un haut portail cintré, se dresse le plus pittoresque 
et le plus coquet manoir Renaissance de la ville, Thôtel de Vauluisant, 
qui doit son nom à une ancienne hôtellerie appartenant aux Cisterciens 
de Notre-Dame de Vauluisant au diocèse de Sens et que l'incendie de 
1524 détruisit. Antoine Hennequin, receveur des tailles, de la grande 
famille'troyenne de ce nom, en acquit le terrain et fit élever vers 1550 la 



LES MONUMENTS CIVILS 



83 



royale demeure qu'on admire encore et qui, en 1623, passa dans la mai- 
son de Mesgrigny. 

Au-dessus d'un haut perron à double évolution, une large façade 
à deux étages, dont la porte et les fenêtres jumelles s'encadrent de 




photo L. Branon. 



Hôtel de Vauluisant. 



pilastres, de cartouches et de frontons à vases fleuris, se couronne 
sur le toit d'une vaste lucarne à édicule. Elle est flanquée de deux 
sveltes tourelles d'escalier qui, de part et d'autre, s'élancent d'un fier et 
hardi mouvement très au-dessus de son comble et sans toutefois l'écraser 
de leur hauteur, pour se terminer en poivrières aiguës à épis ouvragés qui 
portent comme girouettes le soleil et la lune. Une spacieuse salle, voûtée 



84 



ÏROYES 



à caissons, occupe tout le rez-de-chaussée et renferme une fort belle 
cheminée Renaissance, restaurée récemment. Au sud, l'hôtel a été 
agrandi, de 1688 à 1700, par Jean de Mesgrigny, de bâtiments faisant 
retour d'équerre à l'est et dont la simplicité contraste avec l'élégant 




l'Iiulo L. Brunon, 

Cheminée Renaissance de l"hôtel de Vauluisant. 



pavillon primitif. Celui-ci abrite le Grand Cercle des négociants ; les 
constructions du xvii" siècle sont occupées par divers locataires et 
notamment par le « Soleil levant », syndicat d'initiative de l'Aube. 

D'un aspect beaucoup moins décoratif, on peut même dire plus sévère, 
sinon rébarbatif, est, rue de la Trinité, n*" 7, l'hôtel de Mauroy, élevé en 1560 
par Jean de Mauroy, échevin, contrôleur des aides et des tailles, et légué 
à sa mort par celui-ci et par sa femme, Louise de Pleurs, avec tous leurs 



LES MONUMENTS CIVILS 85 

biens, pour servir d'hospice aux enfants pauvres sous le nom d'Hôpital 
de la Trinité. Pendant plus de deux siècles, en effet, les frères de la 
Rédemption instruisirent là de jeunes enfants qui, en 1745, furent les 
premiers initiés à la fabrication des bas au métier mécanique. C'est donc 
dans ce vaste logis que naquit la grande industrie troyenne de la bonne- 
terie qui, au siècle suivant, devait prendre un si puissant essor, non 




Cour de riiôiel de Mauroy. 



seulement à Troyes, mais dans tout le département de l'Aube. Au 
xix'" siècle, la maison, vendue par l'administration hospitalière, est 
devenue, après de multiples affectations, une propriété particulière. 
L'ensemble forme un quadrilatère enfermant une grande cour. Sur la 
rue, la façade, encadrée de deux fausses ailes à pignons, n'offre d'autre 
décoration qu'une lucarne à fronton et trois grosses gargouilles. L'appareil 
employé est seul de nature à frapper la curiosité. Il consiste en assises 
de briques superposées en rectangles alternant avec des pierres d'égale 
dimension, le tout dessinant des zigzags. Ce mode de construction, déjà 
visible au mur sud de l'hôtel de Chapelaines, fleurissait à Tro3'es au xvr siè- 



86 - TROYES 

cle et on le rencontre plus souvent encore combiné avec la craie. Outre 
qu'il avait l'avantage d'économiser la pierre dans un pays où elle est 
rare, il est incontestable que, dans sa fraîcheur, cette mosaïque de blanc 
et de rouge, qu'on trouve d'autres fois disposée en chevrons ou en 
damier, devait donner une note particulièrement originale et gaie. 

Dans la cour, les bâtiments présentent un curieux mélange d'austérité 
quasi monacale et de coquette ornementation. En entrant, on se trouve 
sous une galerie portée par de robustes colonnes corinthiennes d'un style 
excellent, tapissées d'un réseau de branches de lierre, mais malheureu- 
sement assez dégradées. Au-dessus, l'étage, construit en bois, est divisé 
entre les fenêtres par des colonnes composites qui supportent la saillie d'un 
comble en encorbellement sur lequel s'alignent de grandes lucarnes. Au 
nord, à ceci près que le rez-de-chaussée, clos, a été quelque peu remanié, la 
même disposition se répète. Au sud, la façade est beaucoup plus simple et 
montre l'appareil en échiquier, tandis qu'à l'est, les bâtiments sont en bois 
et flanqués au centre d'une forte tourelle hexagone, divisée par des auvents 
en ardoises, qu'un incendie, en 1902, a fâcheusement tronquée au ras du toit. 

On retrouve l'appareil de briques et de pierre en échiquier sur la 
façade de l'hôtel d'Autruy. rue Thiers, n" 104, lequel date de la même 
époque. Cet hôtel a appartenu à une famille qui a donné deux maires 
dont l'un, Jean d'Autruy, fut anobli par Henri IV. Il est d'apparence 
plutôt modeste, que relève une belle porte encadrée d'une grecque et 
surmontée des armes des d'Autruy et des Le Boucherat entre des vases 
fleuris dans le style de ceux de Chapelaines et de Vauluisant. Sur la 
façade postérieure, une tourelle d'escalier pentagonale dépasse le toit. 

De l'hôtel d'un autre maire, Nicolas Riglet, en fonctions de 1544 à 
1546, il ne subsiste, au fond de la cour de la maison n° 6 de la rue 
Juvénal-des-Ursins, qu'un corps de logis très remanié que flanque une 
haute tour à six pans, surmontée d'un petit toit pyramidal et bordée d'une 
balustrade flamboyante, ce qui laisse supposer que cette construction est 
assez antérieure aux précédentes. 

Au n° 34 de la rue de la Monnaie, une vaste maison de pierre, dépour- 
vue de décoration et qui était une dépendance de l'hôtel Riglet, accuse au 
contraire une période plus avancée du xvr siècle, mais des remaniements 
nombreux l'ont beaucoup défigurée. Comme elle couvre une énorme 
superficie, elle est traversée dans toute sa profondeur par un large porche, 
véritable tunnel de vingt-cinq mètres de longueur, qui en constitue 
aujourd'hui la plus piquante originalité. 

Dans cette même rue, il faut aller chercher au fond de la cour du n** 42 



LES MONUMENTS CIVILS 



87 



le petit, mais charmant hôtel Deheurles, qui ne comprend qu'un rez-de- 
chaussée sur caves, avec perron à rampe Louis XV, et un étage, mais 
dont la porte et les fenêtres, datées de 1545, sont encadrées de colonnes 
Renaissance à socles richement sculptés. 

Au n" 8, l'ancien fief du Chaperon est représenté par une importante 




Photo L. Bruoon. 



Porte de l'hôtel de la Montée-Saint-Pierre. 



demeure qui a vu naître, en 1643, le poète satirique Eustache Le Noble; 
mais celle-ci, jadis fort pittoresque sur la cour, a été tellement retouchée 
qu'elle ne présente plus qu'un intérêt purement historique. Il en est de 
même de Thôtel de Dinteville, n°62. 

A l'angle de la rue de la Montée-des-Changes et de la rue du Général- 
Saussier, l'hôtel des Gandelus ou des Angoiselles, de la même époque, 
ne se rappelle plus guère que par sa large et haute tourelle d'escalier 
terminée en clocher. 



88 ÏROYES 

Non loin de la cathédrale, à l'angle de la rue de la Montée-Saint- 
Pierre, se voit l'ancienne demeure construite, dans les premières années 
du xvr siècle, par le chanoine Louis Budé. frère du savant Guil- 
laume Budé, habitée ensuite j^ar Odard Hennequin, év^êque de Troyes 
de 1527 à 1544, et transformée depuis en hôtellerie connue sous le nom 
d'Hôtel du Petit-Louvre. Cette maison, qui au XIV siècle était déjà celle 
de l'évèque guerrier Henri de Poitiers (i 353-1 370) et dont le mur occi- 
dental remonte vraisemblablement à ce possesseur, a subi d'importantes 
modifications, mais elle a gardé une très belle porte cochère à linteau 
richement sculpté et profilé de jolies moulures, reposant sur trois colonnes 
en fuite. Dans la cour, des bouts de poutres montrent des figures gro- 
tesques. 

Au sud de la cathédrale, par un passage sur lequel débouche ^me 
petite porte gothique construite en oblique et provenant de l'ancienne 
Théologale, démolie en 1841, on accède dans la cour de l'ancien Évêché, 
vaste bâtiment reconstruit sous l'évèque Jacques Raguier (1483-15 18) et 
ses successeurs. La façade qui regarde le nord, plate et nue, ne mériterait 
qu'une mention, n'étaient les lucarnes des combles, rehaussées en 1540 
de fins motifs Renaissance. Le bâtiment en retour au nord appartient au 
XVIII" siècle. 

Enfin, un édifice de la fin du XYi*" siècle (vers 1590), et d'une belle appa- 
rence en dépit de sa vétusté, se soude à l'aile occidentale de l'Hôtel de 
Ville. C'est la Maison de la Juridiction consulaire, institution créée en 
1563 par Charles IX. Sur la place, elle conij^rend un rez-de-chaussée 
appareillé en relief avec porte et trois fenêtres, et deux étages à trois 
fenêtres, séparés par des plates-bandes de grecques. Ce monument a 
beaucoup souifert du temps et sa décoration ne consiste plus qu'en deux 
mufles de lions placés entre deux fenêtres, une console, veuve de la statue 
qu'elle portait, un grand cadran solaire à zodiaque, et, sur le toit, deux 
lucarnes à fronton cintré et une grosse gargouille. 

Du côté de la cour, il se prolonge au nord par — disposition architec- 
turale bien troyenne — deux antiques galeries de bois superposées que 
dessert un escalier. Malgré le délabrement de l'ensemble, on doit souhaiter 
que les projets de reconstruction de l'Hôtel de Ville, dejouis longtenijos 
agités, ne sacrifient pas cette maison, d'un cachet archaïque fort inté- 
ressant dans sa simplicité. 

L'Hôtel de Ville représente le seul legs de l'architecture civile du 
xvil^ siècle. Encore a-t-il fallu quarante-six ans pour terminer, en 1670, 
cette construction commencée en 1624, la ville, criblée de dettes et très 



LES MONUMENTS CIVILS 



89 



appauvrie, ayant dû interrompre les travaux à plusieurs reprises. On en 
doit le plan à l'architecte Louis Noblet qui mourut sans avoir vu achevée 
son entreprise, que mena enfin à terme Pierre Cottard, architecte de 
Louis XIV, constructeur du château des Colbert à Villacerf, près de 




La Maison consulaire et l'Hôtel de Ville. 



Tro3'es. Regrettons-le pour Noblet, car, sans être un monument bien 
remarquable, l'Hôtel de Ville constitue, certes, un édifice conçu avec 
goût, de nobles proportions, de belles lignes et d'une décoration sobre 
très seyante à sa destination. Convenablement restauré, il ne déparerait 
en aucune façon le patrimoine architectural de la cité. 

Composé d'un grand corps de logis sur perron avec deux ailes en 
retour sur la cour, il est traversé d'un large porche fermé d'une porte à 



90 



TROYES 



tympan sculpté. Le rez-de-chaussée, flanqué de pilastres en saillie à enta- 
blement ionique, supporte un étage où six hautes fenêtres s'encadrent de 
couples de colonnes de marbre noir à chapiteaux corinthiens de marbre 
blanc formant corps avancé ; sur le tout règne un grand toit à la Man- 

sard dominé par un cam- 
panile en dôme. Au cen- 
tre de la façade, dans 
une niche, une statue de 
Minerve a remplacé un 
Louis XIV, brisé en 1793. 
La face postérieure, beau- 
coup moins riche, s'ouvre 
par un portail dorique à 
colonnes annelées et là, 
comme au sud, les frises 
décoratives n'ont pas été 
terminées. Dans l'aile 
orientale, un grand esca- 
lier à rampe de fer forgé 
mène à l'unique salle de 
l'étage, dont toute la pa- 
rure consiste en une che- 
minée qui abrite dans son 
manteau un grand mé- 
daillon de marbre blanc 
sculpté par Girardon pour 
sa ville natale et repré- 
sentant Louis XIV auréolé 
d'attributs guerriers, au- 
dessus d'une pompeuse 
inscription latine compo- 
sée par Racine. 
Continuant l'aile orientale, un vieux bâtiment plus bas, en briques et 
craie zigzagantes, le Trésor ou la « Voûte », comme on disait autrefois, 
resserre depuis 1496 les importantes archives communales. Les bâtiments 
modernes qui font suite, et qu'occupent les divers services municipaux, 
forment un assemblage hétéroclite qui ne contribue pas à relever le 
prestige du monument primitif. On pourrait les remplacer, tout en res- 
pectant ce dernier. 




l'hoto 1.. Biuiion. 



Cheminée de l'Hôtel de Ville. 



LES MONUMENTS CIVILS 



91 



Le XVIII* siècle a rebâti de 1702 à 1755 rHôtel-Dieu-le-Comte, fondé 
au xir par Henri le Libéral. Cet établissement comprend trois pavillons 
semblables d'une monotonie lourde et froide, disposés sur trois faces, 
auxquels est venue s'adjoindre à l'ouest, en 1759, la chapelle Saint-Bar- 




l'Iiulu L. Bruiiuu. 



La Grille de l'Hôtel-Dieu. 



thélemy. Celle-ci, dans le style de l'époque, se pare de peintures et de 
vitraux modernes non sans mérite et renferme deux remarquables statues 
du XVI" siècle, une Viergc-nière au donateur et une Sainte Marguerite, 
ainsi que de belles châsses gothiques. La sacristie possède une croix pro- 
cessionnelle en argent ciselé, une croix d'autel en cuivre du XIV* siècle et 
un reliquaire en argent de sainte Barbe. Un pavillon parallèle abrite le 
Laboratoire et la grande Pharmacie où l'on conserve une précieuse col- 



92 



TROYES 



lection de mortiers en bronze de 1631 et une rare série de boîtes peintes 
à plantes médicinales, de brocs et de pichets en étain, à côté de trois 
cm-ieux bustes en bois de saint Barthélémy, de saint Florentin et de 
sainte Marguerite que l'administration promenait autrefois dans les villes 
du royaume en quêtant des aumônes. 




l'butu L. bi'unou. 

Rue Champeaux et Tourelle de l'Orfèvre. 



Mais ce en quoi, aux yeux du passant non prévenu, réside tout Tinté- 
rèt de l'Hôtel-Dieu, c'est la grande et large grille en fer forgé et doré^ de 
1760, œuvre du serrurier parisien Pierre Delphin, qui ferme la cour sur 
la rue de la Cité. Le fronton qui en surmonte la porte forme un vaste 
tympan de rinceaux rocaille qui s'élèvent en pyramide terminée par une 
croix pour encadrer le blason de France entouré des ordres ro3'aux. Le 
long du faîte s'échelonnent de part et d'autre les armes de Troyes, de 



LES MONUMENTS CIVILS 



93 



l'intendant de Champagne, Henri-Louis Barberie de Saint-Contest de la 
Châtaigneraie, du comte de Clermont, gouverneur de la province, du 
comte et de la comtesse de 31or ville. Avec moins de prodigalité somp- 
tueuse dans les détails, il est vrai, cette superbe grille n'est pas indigne 




IMioto L. Lrunoii. 



La rue des Ch.us. 



de l'époque qui vit Jean Lamour clore la place Stanislas, à Nancy, de 
ses immortelles ferronneries. 

On ne peut qu'accorder une brève mention historique à l'ancien Grand 
Séminaire, rebâti rue de l'Ile, en 1775, par les Lazaristes, et dont la 
chapelle romane n'est autre que le transept de l'église de Notre-Dame- 
cn-l'Ile ainsi transformé en 1852. De même, l'ex-Petit Séminaire, rue 
de Paris, n'' 118, est un ancien couvent d'Antonins de 1590, à peu près 
entièrement renouvelé par les Ursulines à partir de 1779. Il serait diffi- 
cile de reconnaître dans la banalité générale la part de chaque siècle. 



94 



TROYES 



mais on doit signaler la jolie chapelle de 1848 qu'un élève de Flandrin, 
Perrodin, a revêtue d'excellentes fresques, dignes du maître. Ces deux 
derniers établissements, aujourd'hui désaffectés, sont d'ailleurs menacés 
de transformations profondes, sinon de disparition complète. 




l'Iiulu h. Bruiion. 



Vieilles maisons, rue Kléber, n'^ 64-70. 



Au xvili" siècle appartient également la Préfecture, qui occupe une 
partie des bâtiments de la puissante abbaye de Bénédictines de Notre- 
Dame-aux-Nonnains, fondée au vu" siècle et complètement réédifiée en 
1778. Incendiée en 1892, la Préfecture, qui jusque-là ressemblait à une 
caserne, a plutôt gagné que perdu à ce sinistre, car on en a profité pour 
ornementer la façade dans le style contemporain de sa première reconstruc. 
tion et en faire un monument sinon remarquable, du moins très honorable- 



LES MONUMENTS CIVILS 



95 



Cette époque d'art et de mobilier si contournés témoigna, on le sait de 
reste, d'une pauvreté d'invention architecturale étonnante. Il y paraît dans 
les quelques demeures bourgeoises de ce temps que renferme Troyes et qui 
consistent invariablement en un corps de logis disposé sur trois faces, coiffé 




riioto L. Brunoo. 



Le rù des Cailles. 



d'un lourd toit à mansardes et précédé d'une cour que ferme un grand portail 
à fronton cintré. Tels sont la maison portant le n° 53 de la rue Thiers, celle 
de la place Audiffred, n° 10, que fit bâtir en 1763 le maire Nicolas Camusat 
et qui abrite aujourd'hui, sous ses riches boiseries Louis XV, la Chambre 
et le Tribunal de Commerce, et, rue Général-Saussier, n" 11. un vaste 
hôtel possédé en 1 769 par un de Mauroy et qui se glorifie d'avoir hospitalisé 
à deux reprises Napoléon pendant la Campagne de France. 



96. 



TROYES 



' Aussi bien, les grandes maisons de cette sorte sont plutôt rares. Par 
contre, le nombre non seulement des vieilles maisons isolées parmi les 
modernes, mais des vieux quartiers est encore considérable. Malgré les 
coupes impitoyables et les constructions bourgeoises ou industrielles, 
Troyes garde encore un caractère archaïque flagrant, et il est à peu près 
impossible d'y rencontrer une rue complètement neuve, à plus forte 
raison, ces îlots de casernes, plaie des « belles villes », aux toits nivelés, 
aux lignes de fenêtres symétriques et dont on pourrait faire le tour sans 




La Swiiie à JaillarJ. 



mettre pied à terre en suivant les bracelets de balcons qui les encerclent. 
Lc;j principales artères elles-mêmes, comme la rue Émile-Zola, la plus 
animée et la plus commerçante, gardent leur flexuosité capricieuse d'antan 
et leur disparité de maisons tour à tour grandes ou basses, larges ou 
étroites, et leurs toits inégaux aux perspectives en dents de scie de la plus 
amusante irrégularité. Encore ces maisons ont-elles des façades moder- 
nisées et trompeuses ; mais dans les quartiers moins favorisés et souvent 
à deux pas des autres, la physionomie du vieux Troyes ancestral et intime 
est demeurée à peu près intacte, avec ses maisons de bois aux charpentes 
compliquées qui laissent voir leurs X et leurs chevrons dans le « torchis », 
appuient sur des consoles et des « lignots » disloqués le ventre proéminent 
des étages en surplomb sur un rez-de-chaussée parfois en contre-bas du sol et 
projettent au-dessus du trottoir le pignon pointu de leurs combles en auvent. 



LES MONUMENTS CIVILS 



97 



Beaucoup de ces maisons remontent au xvr siècle, tel, par exemple, 
rue de la Monnaie, n° 26, l'ancien hôtel de l'Élection, si regrettablement 
rajeuni depuis l'incendie de 1903. Quelques-unes montrent encore sur le 
poteau cornier ou sur une console un millésime, — témoin, place de la 
Bonneterie, le n° 17 qui se date de 1530 — un blason fruste, voire des 
figures gaillardes ou pieuses, de préférence un petit Saint Nicolas, le pro- 




l'Lulo L. biuu.ju. 



Pont et tourelles Sainte-Catherine, 



tecteur attitré contre les incendies, debout et bénissant près du cuvier 
traditionnel d'où émergent les trois bambins de la légende. Deux ou trois 
ont gardé leur tourelle d'angle, notamment le n** 9 de la rue Champeaux 
connu sous le nom de Maison de V Orfèvre (xvir siècle), si heureuse- 
ment mis en valeur par le carrefour qui l'encadre et si « couleur locale » 
malgré le retapage moderne, avec ses cariatides faunesques usées par le 
temps et par les injures des passants. 

Au demeurant, ces rues bizarres, aux perspectives changeantes, et ces 
demeures d'antan foisonnent. Entre Saint-Pantaléon et la caserne d'infan- 
terie, l'ancien quartier de Bourbereau n'est constitué que de semblables 
et, plus à l'est, les rues Geoffroy-de-Villehardouin, Jacques-Julyot, Dela- 

7 



98 TROYES 

rothière, ne sont pas moins pittoresques et tj^piques. Autour de l'église 
Saint-Jean se tasse tout un quartier extraordinaire dont l'aspect le plus 
étrange est à coup sûr cette rue des Chats, tant fameuse à Troyes, sorte 
d'étroit corridor qui se faufile entre d'antiques et mystérieux logis, en 
partie recouvert par leurs toits aifaissés qui se rejoignent. Plus loin, entre 




Monument aux Enfants de l'Aube. Groupe d'Alfred Boucher, hauts-reliefs de D. Briden. 



Saint-Remy et Saint-Urbain, la vieille et lépreuse rue Gambey, avec 
son ruisseau central dans ses pavés biscornus, n'a rien à lui envier comme 
silhouette moyenâgeuse. Enfin, de l'autre côté du canal de la Haute- 
Seine, qui coupe la ville en deux parties, le quartier bas, moins touché 
par la fièvre moderne, évoque à lui tout seul l'image d'une cité de la 
vieille France. Des rues entières, comme la rue Surgale, la rue Boucher- 
de-Perthes, la rue Michelet, la rue des Trois-Ormes, alignent des chape- 
lets de bicoques caduques, d'où l'on ne serait point surpris de voir sortir, 
en pourpoint ou en perruque, les anciens locataires, tant elles ont gardé 



LES MONUMENTS CIVILS 



99 



leur galbe originel. Dans la rue Kléber elle-même, la plus rajeunie peut- 
être, de longues suites de maisons du type troyen le plus pur, comme les 
n°* 44 à 52 et 64 à 70, voisinent avec un des points de vue les plus impré- 
vus du quartier, cet amusant rû des Cailles, bordé de lavoirs campagnards 
et d'arbres touifus qui se mirent sur son fond d'algues et d'assiettes 
cassées. 

Pousse-t-on plus loin, on arrive au bord de la Seine, sur l'ancien glacis 





-^^^^^^'TTTïïrmrMii 



l'Iiolo L. lirunun. 



La Vallée-Suisse. 



du rempart, et voici que s'ouvre adroite, le long du fleuve, une admirable 
promenade, longue de près d'un kilomètre, le cours Saint-Jacques, que 
son éloignement du centre voue à une solitude constante et que son cadre 
faubourien et déjà champêtre enveloppe d'on ne sait quelle grandeur 
mélancolique et quasi solennelle. Sous cette voûte de grands tilleuls et de 
hauts peupliers à l'ombre de laquelle le fleuve, déjà important, glisse 
avec un imperceptible frisson, le promeneur respire une atmosphère 
de rêverie calme et quelque peu triste qui sent encore sa province 
d'il y a cent ans, en même temps qu'il découvre à ses pieds ce panorama 
d'estampe vieillotte ou de lithographie surannée, le quartier de l'Ile et 



100 TROYES 

de Jaillard, dédale de maisonnettes rustiques et de clos en friches, dominé 
à rhorizon par la tour et le toit bariolé de Saint-Nizier et par la robuste 
et majestueuse silhouette de la cathédrale. 

Enfin, plus loin encore, et c'est, complétant ce tableau rétrospectif, 
le petit pont fortifié de la Planche-Clément, flanqué des tourelles Sainte- 
Catherine, dernier vestige, avec un pan de muraille de quinze mètres sur 
le quai de l'Abattoir, de l'ancienne enceinte du xvi* siècle. 




l'Iiolo L. lirunon. 



La grande salle de la Bibliothèque. 



En regard de ce passé évocateur, le Troyes moderne apparaît plutôt 
banal, quand il n'est'pas prétentieux. Le Théâtre est une caserne de bois et 
de plâtre sansxaractère ; le dépôt des Archives départementales un cube 
de maçonnerie] gréco-romaine, bizarrement gardé par les crocs furieux 
de deux lions de pierre qui semblent en défendre les abords plutôt 
qu'en protéger les richesses ; le Cirque, une sorte de pâté ventru. On 
ne peut guère retenir dans les apports des temps modernes que la 
Caisse d'épargne, quelques gracieuses villas fantaisistes des quartiers 
suburbains et le Monument aux Enfants de l'Aube victimes de 
la dernière guerre, à cause des puissants hauts-reliefs de bronze du 
soubassement, œuvre très vivante du statuaire troyen D. Briden, et 



LES MONUMENTS CIVILS 



du beau groupe de marbre blanc d'Alfred Boucher, qui le surmonte. 
Ce qui rachète l'insuffisance artistique du Troyes contemporain, ce 
sont les jardins publics pour lesquels on a si heureusement utilisé les 
anciens fossés du tour de ville. Tivolis en miniature, arrosés de cascades 
et de lacs d'opéra-comique, mais tout de même d'un charme si réel avec 
les méandres capricieux de leurs allées sous leurs frondaisons déjà quin- 
quagénaires, le pittoresque jar- 
din du Rocher, la montueuse 
Vallée-Suisse, les jolis squares 
du Ravelin et de Chevreuse, 
toute cette suite de parterres 
variés, entretenus avec un art 
parfait, qui borde les boule- 
vards Gambetta et Carnot, for- 
me une ceinture délicieuse à 
cette partie de la ville et con- 
sole les yeux de certains embel- 
lissements modernes sur les- 
quels nous nous garderons d'ap- 
puyer. 

L'une des grandes richesses 
de Troyes, c'est son importante 
Bibliothèque. Déjà amorcée en 
165 1 par la fondation de Jac- 
ques Hennequin, docteur en 
Sorbonne, celle-ci fut définiti- 
vement créée à la Révolution 
par la réunion de trente biblio- 
thèques de monastères et d'émi- 
grés. Riche à son début de près de 60.000 volumes, augmentée par la suite 
d'acquisitions journalières et des legs successifs des bibliothèques privées 
François Carteron, Millard et Mitantier, elle atteint aujourd'hui le chiffre 
respectable de 132.000 unités. Installée en 1796 dans l'ancienne abbaye de 
Saint-Loup, fondée au ix" siècle et rebâtie en 1721 par les religieux 
Augustins sur les plans du chanoine Maillet, la Bibliothèque occupe en 
outre un bâtiment annexe, dit Pavillon Brissonnet, lequel constitue, 
d'ailleurs, un chef-d'œuvre d'incohérence et d'incommodité. Heureuse- 
ment pour son honneur, on a conservé la grande salle de dépôt primitive. 




l'iio!,, 1.. Krunon. 

Bibliothèque. Calvaire. Missel iroyen (xiv° siècle). 



TROYES 



obtenue en réunissant en un seul les deux étages de dortoirs. C'est dans 
ce vaste local, long de 55 mètres, haut de 7 et large de 10. que sont 
réunis sur de robustes rayonnages de chêne provenant en partie de 
l'abbaye de Clairvaux, auxquels viennent s'adjoindre cinq longues éta- 
gères, environ 80.000 volumes. Dans ce nombre, la célèbre maison de 
saint Bernard en fournit à elle seule plus de 50.000, représentés non seule- 
ment par sa vieille librairie, 
mais parles 30.000 ouvrages 
que l'érudit bibliophile Jean 
Bouhier, président au Parle- 
ment de Dijon (1673-1746), 
avait pris plaisir à acquérir 
durant sa longue et labo- 
rieuse carrière et que les 
Cisterciens achetèrent à ses 
descendants, en 1781, au prix 
de 135.000 livres. Editions 
rares et précieuses, répon- 
dant à toutes les branches 
des connaissances humaines, 
enrichies pour la plupart de 
notes judicieuses de leur an- 
cien possesseur, tous ces vo- 
lumes, reliés en plein veau 
et timbrés sur les deux plats 
du bœuf passant des Bouhier 
dans son écu couronné, revê- 
tent du parquet au plafond, 
mélangés aux autres prove- 
nances, les quatre faces de 




fnHamlriinnfaniKimraiSltu* tu 
ttimv^ttn eecniUramtâqiiriutt 
ttfoUtmtn Utm-i docto^ ckTk 

^oiinfurftfoiiiirMi» 
a ncloiiÂ(]irOrlatr(fl'i(« 

itc nttltntc et iniuttt 
WtttMWMnm 



itot fapffittf» qufrit OOftn 
nam D;fluftbio:um.tti''c.ipi< 
Mo oi(9fttalittt ,*mbui»tnr 
t)(c ticrba 

tt* ftxoUn tit(cx\pttttt pirfrn» 
mrnralc^untfonCDUSiiMl'mrni ir 
nr(niiui|>iinMr(iiicch*ptmi>» pio 
untet cr a )i ;itiallrf An l.ii;r kquri 
no'Aiirt«i((icqcaim}(pir(h«( aU 
nation Ane k<*eiirOa(att/t«i(tt R 
liEMtCMcttAvwitt^cCMnrtMitfyMr 



m^ 




I'Ih.I,, L. IWurmn. 

Bibliothèque. Frontispice des PostiUes, de Pierre Desrey 
(1492). 



l'imposant vaisseau de Saint-Loup, où nul n'est jamais entré sans éprou- 
ver une véritable sensation d'éblouissement devant cette tapisserie inatten- 
due, cet alignement qui semble infini de dos fauves et de titres dorés, 
dont la perspective se jalonne de hautes échelles roulantes, si curieuses 
dans leur archaïsme désuet. 

Toutes les richesses du livre sont là, depuis les innombrables Bibles 
en toutes langues jusqu'aux collections de journaux littéraires du 
xviii" siècle et de l'xVlmanach Royal, en passant par les grands atlas de 
Blaeu, habillés de vélin blanc à filets d'or, les fameux recueils in-folio 



LES MONUMENTS CIVILS 



103 



de Piranesi et les belles éditions rehaussées d'estampes, comme les Méta- 
morphoses d'Ovide, d'Amsterdam (1722), si magnifiquement illustrées 
par B. Picart, et les trois volumes renfermant tout l'œuvre gravé de 
Watteau. Et nous aurions dû citer en première ligne les 530 incunables, 
ainsi que l'unique collection provinciale de manuscrits qui atteint le 




l'iL.lo L. lirunou. 

Bibliothèque. Henri IV à l'Hôtel de Ville, vitrail de Linard Gontier (1621). 



chiffre de près de 15,000 volumes ou pièces et dont les fonds de Clair- 
vaux et des frères Pithou peuvent revendiquer la plus large part. 

Quelques-unes de ces richesses sont exposées dans des vitrines. On peut 
admirer ainsi parmi les manuscrits la grosse et nette onciale du vénérable 
doyen du catalogue, le Liber pastoralis de saint Grégoire le Grand, 
qui remonte à la fin du vil® siècle ; le curieux Evangéliaire daté de 909, 
illustré des silhouettes barbares des quatre évangélistes ; la Bible enlumi- 
née qui servit à saint Bernard à Clairvaux; l'énorme Bible historiale de 
Pierre Comestor (xiV siècle), riche de 1 16 miniatures de" la belle époque ; 
le beau Missel troyen de 395 folios, encadré d'exquises arabesques et 



104 



TROYES 



rehaussé au canon de la messe de deux grandes compositions qui ont 
toute la suavité ingénue d'un primitif, un Calvaire au Christ étonnam- 
ment effilé et un Père Éternel « en habit d'empereur » ; le splendide 
Cicéron (après 1344), dont les initiales encadrent des groupes de têtes 
si expressives et qui revendique comme un titre de gloire peu commun 
d'avoir été feuilleté par les mains de Pétrarque, qui l'a possédé ; et, enfin, 
pièce rarissime, le Rouleau des Morts de Saint-Bénigne de Dijon 
(xv" siècle), où le martyre du saint, magistralement retracé, sert de fron- 




riioi.i h. lirunun. 



La cour du Musée et le cloître de Saint-Loup. 



tispice aux 1 10 mentions qui s'y succèdent sur une longueur de plus de 
huit mètres. 

A côté, l'Imprimerie étale sans pâlir ses productions rivales. Si la 
ville de Troyes, qui la vit s'installer dans ses murs en 1483. regrette de 
ne pas posséder le premier volume sorti de ses presses, un bréviaire, elle 
peut, du moins, s'enorgueillir du second, les Postilles et Expositions 
des Epislres et Evangilles domifiicales, de Pierre Desrey, superbe 
in-4° de 1492, illustré de gravures sur bois, œuvre parfaite de l'impri- 
meur Guillaume Lerouge, et dont on ne connaît que quatre exemplaires ; 
de ses jolies Heures à l'usage de Troyes, imprimées sur vélin par Jean 
Lecoq, en 151 1, de ses Danses macabres et de ses Calendriers des 



LES MONUMENTS CIVILS 



105 



Bergers, dont les vignettes, pleines de mouvement et de vie, retracent 
les travaux des mois et commentent les sévères leçons du « Miroir des 
Pécheurs »; enfin de ces innombrables ouvrages populaires qui firent la 
fortune de la fameuse « Bibliothèque bleue » et dont plus de 800 bois 





l'iiulu L. Ul'UOUQ. 

Musée. Prophète (xiv" siècle). 



l'bolu L. Uruaua. 

Musée. Prophète (xiv" siècle). 



gravés proclament l'abondance et la longue vogue. Enfin, un choix des 
plus riches reliures, sur lesquelles se détache, au premier plan, le mer- 
veilleux calvaire en vermeil repoussé du xii® siècle qui sert de couverture 
à l'Évangéliaire de Notre-Dame-aux-Nonnains, met en relief les ex libris 
fameux de Grolier, de Colbert, du cardinal de Bourbon, de Marie de 
Médicis, de Marie-Josèphe de Saxe, des Rohan et d'autres encore de ces 
collectionneurs prodigues pour qui le livre fut l'ami fidèle qu'on ne pare 
jamais avec trop de luxe. 



io6 



TROYES 



Aux fenêtres de cette même salle, le vitrail troyen se montre sous un 
aspect plus rare que de coutume ; nous voulons parler des trente-deux 
panneaux d'appartement exécutés, de 162 1 à 1624, par Linard Gontier 
et ses fils pour les Compagnons de l'Arquebuse dont ils décorèrent l'hôtel 




riiolu L. Bruaun. 

Musée. Cheminée de l'hôtel de Chapelaines. 



jusqu'à la Révolution. De ces vitraux, consacrés aux faits et gestes 
d'Henri IV et de Louis XIII, quatre sont particulièrement précieux pour 
l'histoire locale, tant parce qu'ils représentent l'entrée du Béarnais à 
Troyes en 1595 que parce qu'ils font revivre des monuments disparus ou 
modifiés; en particulier celui qui montre la fille du maire, Françoise 
Le Bé, montée sur un char, offrant un cœur d'or au roi lors de sa récep- 
tion à l'ancien Hôtel de Ville. 



LES MONUMENTS CIVILS 107 

Plus que partout ailleurs peut-être, Gontier s'y révèle l'artiste mer- 
veilleux qu'il fut, le dessinateur impeccable et subtil qui savait faire tenir 
ou évoluer dans quelques pouces carrés une multitude de monuments et 
de personnages, parfois microscopiques et toujours exécutés avec la même 
conscience minutieuse jusque dans les arrière-plans les plus reculés — 
témoin l'étonnant panorama de la Bataille d'Ivry — en même temps 
que le coloriste habile et l'illustrateur imaginatif qui. au moyen de quel- 
ques attributs militaires ou de quelques fleurs, trouvait matière aux 
encadrements les plus seyants et les plus coquettement agencés. 




Musée. Oreste, par Ch. Siraart. 

Nous sommes en présence de véritables miniatures sur verre, traitées 
avec une incroyable virtuosité, avec une science profonde de l'harmonie 
qui éclate dans les tons chauds et adroitement variés des costumes et des 
fonds. Et ce sera une éternelle énigme que de savoir pourquoi et comment 
cet art du peintre verrier, qui manifeste ici une perfection et une apogée 
incontestables, tomba si soudainement non seulement en discrédit mais 
en décadence, au point de ne plus produire, moins de cent ans après, que 
les falotes et longues et molles figures par lesquelles il trahit au xviii" siècle 
son irrémédiable agonie. 

Le Musée cohabite avec la Bibliothèque. Fondé en 1831, il acquit rapi- 
dement une extension qui nécessita la construction de deux annexes, le 
Pavillon Simart (i86i) et le Pavillon Audiffred (1890). L'Histoire natu- 



io8 



TROYES 



relie, qui occupe le rez-de-chaussée du bâtiment de Saint-Loup, n'entre 
pas dans le cadre de cette étude. Au moins peut-on, pour mémoire, signaler 
ici l'exceptionnelle richesse de cette section. Quant à l'archéologie monu- 
mentale, elle a adopté pour son exposition la galerie du vieux cloître et 
la cour qui la borde et il faut convenir qu'elle ne pouvait choisir un cadre 
d'une physionomie plus propre à la mettre en valeur. A l'ombre des 

antiques arcades, les menhirs, les 
polissoirs, les sarcophages, les tym- 
pans sculptés, les chapiteaux fleu- 
ris, les pierres tombales, les boiseries 
ciselées de niellures, les margelles 
de puits couronnées de ferronneries 
chantournées, toutes les épaves des 
siècles fraternisent dans un pêle- 
mêle éloquent avec tous les spéci- 
mens de la vieille statuaire régionale, 
et, si rapidement qu'il nous faille 
esquisser ce tableau, nous ne sau- 
rions passer sous silence parmi ces 
derniers les deux vigoureuses effi- 
gies de Prophètes du xiv" siècle, 
qui flanquent l'arcade centrale du 
cloître sur leurs socles à figures, non 
plus que la cheminée monumentale 
de l'hôtel de Chapelaines, richement 
rehaussée de bas-reliefs peints et 
dorés (XVl^ .siècle). 

La sculpture moderne a toujours 
eu d'illustres représentants dans 
l'Aube. On ne s'étonnera donc pas 
si les œuvres originales et les moulages sont légion. Nous retrouvons 
d'abord le grand Troyen Girardon avec trois bustes du modelé le plus déli- 
cat, Louis XI V, Marie-Thérèse et Boileau ; un fin bas-relief de bronze. 
Saint Charles Borromée communiant les pestiférés ; le modèle réduit 
delà statue équestre du Grand Roi érigée à Paris en 1669 et brisée en 1792, 
et plusieurs autres bas-reliefs et médaillons. Un autre Troyen, dont la vie 
fut prématurément brisée, Charles Simart, de l'Institut (i 806-1 857), a là 
aussi presque toutes les maquettes de ses œuvres. Simart fut un parfait 
classique, imbu des traditions de l'école. Il y paraît dans la noblesse des 




l'Iiotu L. ISi'unun. 

Musée. La Charité, par Paul Dubois. 



LES MONUMENTS CIVILS 



109 



attitudes de ses personnages, laquelle ne va pas chez lui sans quelque froi- 
deur. Mais, si ses Bas-reliefs du tombeau de Napoléon, éloignés de 
l'atmosphère grandiose de la cella des Invalides, n'apparaissent plus que 
comme d'heureuses gageures de l'allégorie, son Or este réfugié à V autel 
de Minerve et sa Mort de Caton sont d'excellents morceaux qui respirent 
la grandeur et la force contenue. 

Un illustre contemporain de Simart, Pradier, est représenté par le 
modèle de sa Phryné. Plus près de nous, Paul Dubois (1829-1905), de 
Nogent-sur-Seine (Aube), étale la série de ses admirables figures, d'une 




Musée. Les Coureurs, par Alfred Boucher. 



poésie si pénétrante, l'exquis Chanteur florentin, l'imposant Tombeau 
du général Lanioricière, aux quatre coins duquel veillent ces immor- 
tels s3'mboles, la Charité, la Foi, la Méditation et le Courage mili- 
taire ; le délicieux Saint Jean-Baptiste, la naïve et crâne Jeanne 
d'Arc, le Connétable Anne de Montmorency, fièrement campé dans 
son harnais de guerre, toute la lyre enfin des vertus héroïques ou guer- 
rières, personnifiées par un talent profond et sûr au service d'une inspi- 
ration ardemment sincère. 

[i ij Une salle, qu'occupe tout entière l'atelier du maître donné à sa mort 
par M"'® Paul Dubois, montre, par le nombre et la variété des ébauches 
qui s'y pressent, quelle fut la conscience de ce grand chercheur et offre 
ainsi un des exemples les plus éloquents qui soient des difficultés que le 



no TROYES 

génie le mieux doué et le plus obstiné peut éprouver à se satisfaire. 
Un élève de Dubois, Alfred Boucher, de Bouy-sur-Orvin (Aube), voi- 
sine avec le maître. Plus moderne, plus curieuse de sujets originaux et 
hardis, son œuvre témoigne d'un tempérament primesautier et fécond. Si 
Laënnec découvrant V auscultation reste, en dépit de la difficulté vain- 
cue, un sujet quelque peu pénible, la Piété filiale a toute la grandeur 
simple d'une anecdote biblique ; A la Terre est un antique superbe où 




riiolo L. Brunon. 

Musée. Cima da Conegliano. La Vierge, saint Jean et saint Dominique. 



la vie et la force surabondent, et le groupe bondissant des Coureurs 
réalise un tour de force où la maîtrise de l'exécution a su égaler la témé- 
rité de l'entreprise. 

D'autres artistes du pa^'s sont là aussi : Ramus avec son jeune et 
charmant David, M™® Thomas-Soyer avec des groupes d'animaux pris 
sur le vif; Auguste Suchetet, dont la suave Biblis raconte tout un poème 
de grâce morbide; D. Briden, auteur de bustes excellents et qui ne fut 
jamais aussi heureusement inspiré que dans son attendris.sant Tombeau 
d^ enfants, d'une émotion si simplement obtenue; Franceschi, devant qui 
ont posé toutes les célébrités des arts et des lettres ; d'autres encore qui, pour 
ne pas appartenir à la région, viennent rehausser cette galerie importante. 



LES MONUMENTS CIVILS m 

Bien que riche de plus de 500 toiles, pastels, aquarelles et dessins, la 
peinture n'atteint pas la même moyenne de talent et de valeur. Cepen- 
dant, il s'en faut que l'ensemble soit médiocre et l'on peut y relever plus 
d'un numéro précieux. Par exemple de Cima da Conegliano, la Vierge à 
Venfant entre saint Jean-Baptiste et saint Dominique est une page 




l'iiolo 1.. UlbUxll. 

Musée. Madame de Montespan, par Mignard. 

attachante où se retrouve, dans l'expression des figures, ce mélange de 
candeur mystique et de sincérité pénétrante habituel à l'artiste. Du 
vieux Jean Malouel, un Christ descendu de la Croix, très en 
ruines, n'est malheureusement plus guère qu'une relique archéologique. 
Mais, par contre, il faut regarder longuement, comme ils le méritent, un 
frais Paysage de F âge d^or, de Jean Van Breughel. et, toute blafarde 
qu'elle soit, la Lédade Lorenzo di Credi. 

Les écoles hollandaise et flamande sont dignement représentées, l'une 



112 



TROYES 



par un excellent Portrait de femme à guimpe et ruche de dentelle, qui 
peut appartenir à Mierevelt ; l'autre par un vigoureux Portrait d'homm.e 
ioiiant de la guitare^ rappelant la manière de Franz Hais. On retrouve 
la solennité un peu raide de Philippe de Champaigne, comme aussi sa 
noble distinction, dans ^:à. Réception par Louis XIII de Claude Bouthil- 
lier de Chavigny comme chevalier du Saint-Esprit, peinture plus 




l'holo L. Brunon. 



Musée. Danaé, par Natoire. 



officielle que véritablement artistique, et la délicatesse un peu mièvre de 
Mignard dans la flatteuse allégorie dont il a entouré le Portrait de 
M'"° de Montespan soutenu par les Amours et les Grâces. Watteau figure 
à côté avec deux sujets fort délicats, VEnchanteur et V Aventurière, 

De l'ancien château de la Chapelle-Godefroy, près de Nogent-sur- 
Seine, proviennent quinze toiles de J.-Ch. Natoire, qui fut fameux dans 
son temps, trop fameux peut-être, et qui devint directeur de l'Acadé- 
mie de France^a Rome. Les unes sont des épisodes militaires. Bataille 
de Vouillé, Bataille deTolbiac, Siège d'Avignon ; d'autres, des com- 



LES MONUMENTS CIVILS 113 

positions mythologiques. Toutes sont traitées avec un métier facile, 
dans un coloris clair et quelquefois lumineux. Au nombre des meil- 
leures, il faut classer la voluptueuse Da)iaê et V Enlèvement de Gany- 
niède. 

Un François Boucher luxuriant, les Génies des Beaux- Arts, un 
grand Hubert Robert, Ruines d'un pont romain, d'un effet très déco- 
ratif, le chef-d'œuvre de Lépicié pour sa réception à l'Académie, V Edu- 
cation d'Achille, une admirable page du livre des Portraits des Capi- 
touls de Toulouse, par Jean Chalette, de Troyes, telles sont encore les 
principales toiles des écoles anciennes. 




l'Iiolo !.. Ilr 



Musée. Armes et Bijoux mérovingiens. 

Les peintres modernes peuvent mettre en ligne un rustique Portrait 
du cordonnier Simon, du baron Gros ; un autre de Gabriellc Char- 
pentier, première femme de Danton, par David; deux sujets de genre, 
de Vigneron, V Orphelin et Retour du Bal, conçus dans la manière sen- 
timentale chère à l'auteur du « Convoi du Pauvre » ; un Paul Delaroche 
trop sombre, un académique Mauvais Riche de Biennoury. de bons 
paysages de Gustave Doré, Balfourier, Chintreuil, Cabat, Hector Pron, 
D. Royer, ainsi qu'un excellent Buland. Devant les reliques, d'un réa- 
lisme discret et ému. Enfin, il n'est que juste de louer hautement la 
vaporeuse composition Ruth et Boo^, par laquelle L.-A. Girardot a si 
suavement traduit dans la gamme impressionniste d'un clair de lune 
oriental l'immortel poème de Victor Hugo : 



L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle. 



114 



T ROY ES 



Dans ces mêmes salles se trouvent une inestimable série d'émaux de 
Léonard Limosin, Jacques I*"' Laudin, Pénicaud, etc., ainsi qu'une collec- 
tion archéologique d'une riche variété où nous retiendrons seulement, faute 
de pouvoir l'étudier en détail, les célèbres armes et bijoux mérovingiens 
en or trouvés à Pouan (Aube), et une gracieuse statuette gallo-romaine en 
bronze d'Apollon. P2nfin, nous ne quitterons pas le Musée sans rendre 
l'hommage qui lui est dû à la section d'art décoratif qu'a fondée, en 1894, 
un ornemaniste original et laborieux, M. Frédéric-Eugène Piat, de Mont- 
fey (Aube), et qui, enrichie d'une bonne part des propres œuvres de son 
créateur, fontaines, horloges, torchères, lustres, vases et ferronneries, 
constitue une galerie précieuse en province pour l'enseignement artistique. 




i'iiulu l. liiuuull. 

Musée. Ecole hollandaise. Hidalgo jouant de la guitare. 




l'Iuilo <i. Lnii'neau 



Provins. La Ville haute. 



PROVINS 



Aperçu historic[ue. — Ville haute et ville basse. — Les fortifications et les portes. — 
Les vieilles maisons et les ruines. — La Grange aux Dîmes. — L'église Saint- 
Quiriace. — Le Palais des comtes de Champagne. — L'Hôtel-Dieu. — L'Hôtel 
de Vauluisant. — L'église Sainte-Croix. — L'église Saint-Ayoul. — La Tour Notre- 
Dame du- Val. — L'Hôpital général. — La Bibliothèque et le Musée. 



Après de longues discussions, parfois trop envenimées par le chauvi- 
nisme local, il est établi aujourd'hui que Provins n'est pas VAgendictim 
de César, honneur que peut revendiquer avec plus de droits, semble-t-il, 
la ville de Sens. Nonobstant, il n'est pas douteux qu'un simple 
castrum gallo-romain ait précédé pendant de longues années la ville 
haute. Réparé par Probus en 271, ce castrum tomba aux mains des 
Francs par la victoire de Clovis sur Syagrius en 486. Puis le silence se 
fit de nouveau pendant des siècles autour de la petite cité, qui n'entra 
définitivement dans la grande histoire que sous Charlemagne. L'empe- 



ii6 PROVINS 

reur y envo3^a ses intssi doniinici et Charles le Chauve en consacra défi- 
nitivement l'importance en y frappant des deniers qui portent l'inscrip- 
tion : CASTRIS PRVVINIS. Son origine a donc déjà, on le voit, une 
grande analogie avec celle de Troyes et son existence, durant plusieurs 
siècles, restera aussi singulièrement parallèle et quasi semblable à celle 
de la capitale de la Champagne. En effet, à partir du moment où, au 
X' siècle, Provins passe au pouvoir des comtes de la maison de Blois, 
elle commence à acquérir de l'importance et ne tarde pas à devenir la 
rivale, en grandeur et en richesse, de sa voisine, qui se trouve dans la 
la même main. A cette heure où ils peuplent ïroyes de monuments 
et l'enrichissent de fondations généreuses, les comtes de Champagne 
répandent avec autant de munificence la manne de leurs largesses sur 
Provins. Thibaut le Grand, Henri I", Thibaut IV fondent des abbayes 
et un hôpital, élèvent des églises, un palais, enferment dans un réseau de 
puissantes murailles la ville qui déborde bientôt celles-ci et remplit à la 
fin du xir siècle tout l'espace compris entre l'enceinte primitive et Saint- 
Ayoul, nouvellement bâti, tandis que tout un peuple de marchands se 
rue à ses trois foires annuelles où les transactions se font à l'aide de la 
monnaie qui se bat dans ses ateliers, ce fameux sou provinois qui 
apparaît dans les actes dès 1085 et qui acquerra rapidement une vogue 
considérable. 

On veut qu'à la fin du xilT siècle la ville ait abrité quatre-vingt mille 
habitants, bien gros chiffre qui semble exagéré si l'on considère que 
Troyes, dont l'enceinte était plus étendue, n'en comportait pas la moitié 
à la même époque. N'importe, l'activité du commerce et de l'industrie 
en ces temps ne fait point de doute et la prospérité générale se mani- 
feste dans les innombrables constructions religieuses et civiles que cette 
période a laissées. Toujours comme pour Troyes, cet état de choses se 
maintiendra jusqu'à la réunion du comté à la couronne. 

C'est alors que Provins, qui a déjà subi en 1230 le siège des barons 
ligués contre Thibaut IV, rebelle à son roi, en 1279 une émeute 
d'ouvriers, qui cause l'assassinat du maire Pentecôte, va, avec la guerre 
de Cent ans, connaître l'horreur des assauts répétés et des pillages, sans 
parler de pestes effroyables et de ruineuses inondations du Durteint. 
Assiégé une première fois par les Anglais, Provins tombera en leur pou- 
voir, grâce à la trahison, en 1378, puis en 141 7 et de nouveau en 1432, 
après avoir, pour peu de temps, ouvert ses portes à Jeanne d'Arc et à 
Charles VIT Puis viendront plus tard les guerres de Religion qui amè- 
neront sous ses murs, d'abord les protestants en 1560, puis Mayenne, au 



PROVINS 



117 



nom de la Ligue, en 1590, et, deux ans plus tard, Henri IV, obligé de 
conquérir son royaume les armes à la main. Le calme renaîtra à peu près 
définitivement après cette dernière épreuve, mais non la richesse d'antan, 
et c'est en vain qu'au xvii" siècle les corps de métiers demanderont à 
l'autorité royale le rétablissement des foires. On ne voit pas, en tout cas. 




Poterne Faneron 



que, comme à Troj'es, une ère de bien-être même passagère ait créé une 
éclosion de renouveau artistique. Le xvr siècle, à Provins, n'a engendré 
que l'Hôtel de Ville, incendié depuis, la reconstruction de Notre-Dame du 
Val et quelques remaniements partiels, pas toujours très heureux, du 
reste. Quant à la Révolution, elle n'y fut cruelle que pour les monu- 
ments, mais elle le fut sans pitié. On détruisit beaucoup, on brisa 
autant. Neuf églises tombèrent sous la pioche, Notre-Dame du Châtel, 
La Madeleine, Saint -Jacques, Saint-Pierre-et-Saint-Firmin , Saint- 



ii8 PROVINS 

Nicolas, les Cordeliers. les Jacobins, Notre-Dame du Val ; les autres 
subirent de regrettables dévastations, et les chapelles des Capucins, 
des Bénédictines, de la Congrégation des Filles de la Vierge, et des 
Cordelières furent également fermées, puis abattues. Et cependant 
l'œuvre des comtes et de leurs vassaux avait été si vaste que le lot épar- 
gné demeure considérable et vient compenser providentiellement sous ce 
rapport la disgrâce de Troyes où, de tout ce qu'ont édifié ces grands 
bâtisseurs, rien absolument n'a survécu. 

Provins, tout d'une époque, Provins, qui ne fut jamais un centre 
artistique fécond, n'a donc pas le charme éclectique de Troyes, cette 
variété attrayante qui déroule aux yeux du visiteur l'histoire esthétique 
de tous les siècles. Plus antique, plus austère, plus exclusivement féo- 
dale, c'est surtout à ses remparts que la ville doit sa physionomie et son 
cachet médiéval si savoureux. Après avoir, comme tant d'autres, hélas, 
payé leur tribut à la fièvre démolisseuse qui a sévi un peu partout à 
certaine époque, les Provinois ont eu l'esprit de s'arrêter à temps et de 
répudier enfin l'exemple de leurs aïeux du xvili* siècle, qui, pour se 
construire des casernes, puisèrent à diverses reprises dans cette vaste 
carrière comme dans un autre Colisée. Ils ont enfin respecté cette 
ceinture formidable de tours et de murailles, où ne saignent déjà que 
trop, sous les panaches de ronces et d'herbes folles, les blessures des 
anciennes guerres, cette enceinte enveloppe leur vieille cité sur un parcours 
de près de cinq kilomètres et, à l'ombre d'un triple rang de grands arbres, 
lui garde cet aspect à la fois héroïque et vaincu, cette grandeur mélanco- 
lique et stérile qui sont par essence le charme et la poésie des ruines. 

Provins se divise en deux parties, ville haute et ville basse. La 
ville haute, la première en date et de beaucoup, occupe une éminence 
élevée de quarante mètres au-dessus de l'autre. C'est là que s'établit le 
casirnin pruvi)icnsc primitif, là que la nature des lieux devait porter 
plus tard les comtes à se retrancher et que, tout naturellement, les rem- 
parts présentent le plus d'importance et aussi le meilleur état de conser- 
vation. Commencée au xiT siècle, mais plus activement poussée surtout 
à partir de 1 230, l'enceinte a été aussi réparée et transformée sur beaucoup 
de points par les jonglais. 

Interrompue par une démolition inutile sur un espace d'environ 
cinq cents mètres qui forme l'ombreux boulevard d'Aligre, la chaîne des 
remparts de la ville haute commence, au nord, au pont des Grandes- 
Planches, qui enjambe à son entrée en ville le ruisseau Le Durteint. Dabord 
assez basse, la muraille s'élève rapidement, en escaladant la colline, 



PROVINS 



119 



flanquée tous les vingt-cinq ou trente mètres de fortes tours d'une hauteur 
qui varie de douze à vingt mètres, et le chemin qui la côtoie, après avoir 
longé quelques tronçons de tours arasées, aboutit à la tour ronde du 
Trou-au-Chat, ainsi nommée d'un arrachement opéré à l'une de ses 
archères au ras du fossé, à l'aide de l'engin de guerre appelé le « chat ». 
Parvenu en haut de la montée, on trouve devant soi la Tour Faneron, de 
forme hexagonale et percée comme les autres de meurtrières et d'archères 




l'buto G. Lai|;ueuu 



La Porte de Jouy. 



brutalement élargies à coups de marteau, lors de l'invention de l'artillerie, 
pour servir d'embrasures aux couleuvrines. 

De cette tour part dans la direction de la ville une branche de 
murailles, laquelle n'est autre que la partie de l'enceinte primitive qui, 
par le Bourg-Neuf, allait rejoindre le mur sud à la Tour du Luxembourg. 
Cette ramification, très ruinée, s'arrête d'ailleurs à quelques pas plus loin 
et deux ou trois tron:;ons, disséminés dans les jardins qui forment le Clos- 
Bataille, en jalonnent seuls le tracé. Une grande baie plein cintre, dite 
Poterne Faneron, s'ouvre dans celte dérivation et permet de continuer 
à longer les courtines. Immédiatement après se voit sur la face intérieure 
l'empreinte des vantaux de la Porte au Pain, qui servait à ravitailler la 



120 



PROVINS 



place en temps de siège et qui fut murée dans un coup de surprise. 
Viennent ensuite une tour carrée à deux étages et d'où part l'escalier très 
ruiné du chemin de ronde; une tour en éperon, dite Tour de la Folle, 
également à deux étages, à six meurtrières chacun. Celle-ci a des voûtes 
d'arête en blocage et montre au pied, dans le fossé, une ouverture habi- 
lement dissimulée. Quelques pas plus loin s'ouvre la Porte de Jouy, la 
plus éprouvée par les douze sièges que la place eut à subir et, depuis 1723, 




l'boto Gr. Laigneau. 



La Tour aux Engins et les courtines. 



privée de son donjon. Bâtie, en 1176, de gros appareils, elle fut un ouvrage 
important qui présentait deux portes battantes, deux herses, et plus tard, 
au xiv'^ siècle, un pont-levis. Peu saillante, elle est encore flanquée de 
tours en éperons et renferme de part et d'autre des corps de garde commu- 
niquant par un passage souterrain. 

On rencontre ensuite une tour à cinq pans et à un seul étage, puis 
une tour carrée et deux tours semi-circulaires. Après la dernière, un 
éboulement assez important dans la courtine porte le nom de Brèche 
aux Anglais, bien que vraisemblablement cette brèche soit postérieure à 
la guerre de Cent ans. Elle est suivie de la Tour aux Oublis, haute 
construction carrée qui renferme un puits comblé. Puis se présente la 



PROVINS 



121 



grosse Tour aux Engins, énorme cylindre de vingt mètres de hauteur qui 
défend le retour d'équerre à angle droit vers le sud, que forme l'enceinte 
à cet endroit. Admirablement conservés, ses murs, épais de 2"', 65, ren- 
ferment deux salles superposées à voûtes d'ogives de 4"\65 sous clef et 




Intérieur d'une tour des remparts. 



de 4"", 10 de diamètre, percées chacune de quatre archères qui se che- 
vauchent et réunies par un escalier dans le mur. Malgré son nom, on 
ne pense pas qu'elle ait servi à resserrer les machines de guerre ; la soli- 
dité de son appareil indique plutôt l'importance qu'on attachait à son em- 
placement et au rôle que ce poste devait jouer dans la défense. 

A partir de ce point, les courtines sont percées d'archères. Huit autres 
tours, quatre rondes et quatre carrées, à deux étages, dont la Tour du Gou- 
verneur, avec poste-abri , mènent de la Tour aux Engins à la Porte Saint-Jean . 



122 PROVINS 

Celle-ci, qui commandait l'ancienne route de Paris, est la plus impor- 
tante des deux qui subsistent. Encore haute de 12 mètres malgré la 
perte de son donjon de guette, elle s'ouvre par une arcade en tiers-point 
à l'extérieur, par un plein cintre à l'intérieur, et se compose de deux 
grosses tours reliées par deux murs, dont l'appareil en bossage lui donne 
un aspect de robustesse tout particulier. Au xiiT siècle, les tours ont été 
renforcées de becs en éperon. La porte était de plus défendue en avant 
par un pont-levis, une herse dont on voit encore les rainures, les encoches 




La Porte Saiiit-Jeau. 



du treuil qui la manœuvrait et les supports des verrous qui la fixaient, 
et enfin par une porte à deux battants. Entre la herse et la porte s'enclave 
une petite cour où l'assiégé pouvait faire choir des projectiles sur 
l'ennemi qui s'y aventurait. A cet effet, dans chaque tour on a ménagé 
des corps de garde à voûtes d'arête d'un blocage extraordinairement dur, 
qui, comme à la Porte de Jouy, communiquent ensemble tant par une 
galerie traversant l'étage que par un souterrain. En même temps, et afin 
que les combattants des autres postes puissent venir prêter main-forte 
aux défenseurs, la Porte Saint-Jean se relie au chemin de ronde par un 
escalier situé à droite. Le haut des tours montre des corbeaux destinés à 
recevoir des hourds. 



PROVINS 



123 



On rencontre en suivant une tour qui forme redan, puis la Tour aux 
Pourceaux, gros ouvrage à deux étages qui commande le second retour 
d'angle de la ligne des fortifications du sud à l'est. Le Pinacle, qu'on 
trouve ensuite en longeant l'emplacement de l'ancienne abbaye de Saint- 




Montagne et Maison du Bourreau. 



Jacques, et qui fut le siège des maires de Provins, mène à la Tour du 
Luxembourg ou Tour aux Anglais, à laquelle venait se souder autrefois 
le mur qui, partant de la Tour Faneron, formait, en englobant la Tour 
de César, le quatrième côté du parallélogramme de l'enceinte, à l'est. 

De là, alors, la muraille fait vers le sud un nouveau et brusque coude qui 
dévale la colline par la sente verdoyante connue sous le nom de Montagne 
du Bourreau, du nom dune tour carrée à cheval sur le mur et qui a servi 



124 PROVINS 

longtemps de logis aux exécuteurs des hautes œuvres ; elle se redresse 
ensuite vers l'est pour former l'enceinte de la ville basse. Cette enceinte, 
qui existait déjà en 1 176, d'après le cartulaire de l'Hôtel-Dieu, et qui fut 
restaurée et augmentée en 1230 par Thibaut le Chansonnier, est beau- 
coup moins importante que celle de la ville haute. Simple mur peu épais, 
qui ondule de place en place en tourelles arasées à son niveau, coupée 
aujourd'hui par mainte rue, privée de ses portes, elle se dissimule le plus 
souvent sous la verdure des boulevards, baignée par le cours tranquille 
du canal de décharge dit la Fausse-Rivière qui remplit ses anciens fossés, 
et, à la hauteur de la gare, elle oblique insensiblement vers le nord pour 
s'arrêter définitivement, après un nouveau crochet vers l'ouest, à l'endroit 
qui fut jadis la Porte de Culoison. 

Avec les remparts, le monument le plus curieux est assurément le 
donjon connu sous le nom de Tour de César ou de Tour du Roi, ou 
encore de Grosse-Tour, et auquel, on l'a vu, venait se rattacher primiti- 
vement l'enceinte de la ville haute. Comme pour les fortifications, on a 
voulu y voir une œuvre des Romains, mais sa structure la date incontes- 
tablement du XII' siècle. Son nom de Tour de César et certaines décou- 
vertes archéologiques qu'on y a faites et qui ont induit quelques histo- 
riens en erreur, autorisent à penser, cependant, qu'elle fut élevée sur 
l'emplacement d'une forteresse gallo-romaine. De fait, elle existait en 
1 137, puisqu'une charte du comte Henri I'^'', de cette même année, l'assi- 
gne comme limite à la foire de Saint-Martin. 

Au cours des âges, elle a subi, d'ailleurs, de notables modifications. 
Par exemple, la haute chemise d'environ 100 mètres de pourtour qui 
l'environne et le monticule appelé Pâté des Anglais sur lequel elle est 
assise, ne remontent qu'au xv"" siècle et furent exécutés, pour y placer de 
l'artillerie, par les Anglais, après que ceux-ci se furent emparés de la 
ville, en 1432. 

La Tour de César est une massive et majestueuse construction de près 
de 44 mètres d'élévation, de forme carrée à la base sur 17 m. 30 de dia- 
mètre, et dont les angles abattus sont flanqués chacun d'une forte tou- 
relle engagée, à toit conique, qu'un arc-boutant rattache par le sommet à 
son dernier étage. Sa partie supérieure est octogonale et coiffée d'un toit 
pointu à huit pans. On pénètre dans son enclos par une porte moderne 
établie dans le pan ruiné de la primitive enceinte de la ville haute, et. 
après avoir monté un escalier au bas duquel s'ouvrait autrefois la « porte 
des hommages », on se trouve dans la cour, au pied du logement du gar- 



PROVINS 



125 



dien installé en 1693 sur l'emplacement de la chapelle. A gauche se voit un 
perron en ruines qui montait jadis à la hauteur du premier étage et rejoignait 
par un pont volant la seule porte extérieure du donjon. La tour, en effet, 
n'avait pas d'ouverture au rez-de-chaussée. On accède actuellement dans 




La Tour de César. 



la salle basse par une baie pratiquée par arrachement, en 1693, dans le 
mur qui, à cet endroit, a 4 m. 45 d'épaisseur. Cette belle salle octogo- 
nale, voûtée en blocage, éclairée par de minces archères, a 8 m. 75 de 
diamètre. On l'a prosaïquement utilisée en 5^ installant le réservoir des 
eaux de la ville. Dans le mur. un escalier mène à gauche à un étroit 
cachot où fut enfermé en 141 8 un chef de bandes qui désolaient le pays, 
le capitaine bourguignon Jean du Cloud, et se continue par une voûte qui 



126 PROVINS 

aboutit extérieurement au puits de la citadelle, profond de 27 mètres. 
Un autre escalier en vis mène au premier étage, dans une superbe salle 
de gardes, dont la voûte, de 1 1 m. 25 sous clef, formée de quatre ogives 
brisées qui se terminent en coupole, est percée dun trou destiné à passer 
les engins de guerre. Une large cheminée occupe l'angle nord-est. Aux 
quatre points cardinaux, des couloirs, occupés par des niches de guet- 
teurs, conduisent à des échauguettes aujourd'hui disparues. Sur le couloir 
du nord, débouche l'entrée de deux cachots jumeaux, dont le deuxième 
occupe l'intérieur de la tourelle nord-est. Quelques dessins rudimentaires 
et le poli du rebord des ouvertures y témoignent du séjour de nombreux 
prisonniers. Au nombre de ceux-ci, on cite Jean le Bon, duc de Bretagne, 
et le chevalier Henri de Hans, en Argonne, incarcéré en 1267. 

L'intérieur de la tourelle sud-ouest, agrandi aux dépens des murs, 
renferme la chambre du gouverneur. Seule pièce habitable des tourelles, 
elle est éclairée par deux baies et comporte une cheminée et un retrait 
dans le mur, destiné à recevoir un lit. Près de cette dernière, un escalier 
dans la muraille conduit au chemin de ronde extérieur qui, en passant 
sous les arcs-boutants des tourelles, contourne le donjon et qui était autre- 
fois clos et couvert de hourds saillants dont on voit encore les corbeaux 
d'attache. A l'est et à l'ouest, par d'autres escaliers fort étroits, on arrive 
au deuxième étage. Le mur en est percé de seize ouvertures qui ne sont 
autres que les créneaux de l'ancien couronnement sur lequel le maire 
François de Beaufort fit élever le toit pyramidal en 1564. L'intérieur 
abrite deux cloches; la plus grosse, Guillemette, fondue en 151 1, pèse 
3.000 kilogrammes. Elle sert à sonner la diane et le couvre-feu, ainsi que 
les offices de l'église Saint-Quiriace qui n'a pas de clocher. Une sorte de 
guette, formant troisième étage, s'élevait autrefois en retraite sur la 
voûte du précédent; elle a disparu lors de l'établissement du toit. Du 
sommet de la tour, le regard embrasse à la ronde un panorama superbe 
sur tout Provins et sur les vallonnements de la campagne briarde qui lui 
font en été un admirable cadre de grasses cultures qu'encercle à l'hori- 
zon, du nord à l'est, la ligne de verdure touffue des forêts de Chenoise, 
de Montaiguillon et de Sourdun. 

La ville haute, exclusivement composée de maisons de culture et de 
quelques villas modernes, offre une physionomie absolument tranchée 
avec la ville basse qui est la cité du commerce et de la bourgeoisie. Et, 
avec ses longues chaussées non pavées où s'ébattent tranquillement les 
poules, ses cours de fermes où l'on voit s'enfoncer les lourdes voitures de 



PROVINS. 



127 



récoltes, sa solitude villageoise au temps des travaux des champs, elle 
apparaît bien ce qu'elle est en réalité, un gros village de la Brie. Mais 
ce village a des dessous peu communs et, çà et là, des reliefs du passé 
qui lui enlèvent toute banalité. Sous toutes ces fermes, bâties sur l'em- 
placement de manoirs ou de couvents disparus, se cachent aux yeux du 
visiteur non averti un dédale de crj'ptes voûtées en ogives, étayées de 
hauts piliers à chapiteaux 
décorés de crochets, qui 
les datent du XIII" siècle, 
c'est-à-dire de l'époque 
tout à la fois prospère et 
turbulente où Provins, 
commerçant et batailleur, 
devait en même temps 
assurer la rentrée de ses 
denrées et ménager à ses 
habitants un refuge contre 
les dangers d'un assaut 
victorieux. Rien de plus 
curieux, de plus imposant 
et d'un contraste plus inat- 
tendu, quand on descend 
dans le sous-sol d'une de 
ces métairies, à l'aspect 
extérieur cossu, mais vul- 
gaire, que le spectacle 
d'une de ces nombreuses 
caves, vastes et élevées, 
allongeant dans l'ombre sa 
colonnade élégante et sa 

perspective de fortes nervures, verdies par le salpêtre et souvent aussi 
noircies par la fumée des incendies. Çà et là, des portes, ou plutôt des 
ouvertures murées disent que de ces cryptes, des souterrains, suprême 
ressource dans le danger, partaient en ramifications compliquées pour 
aller déboucher dans un coin perdu de la campagne ou des bois. 
Toute l'histoire de Provins revit, en vérité, dans cette ville inférieure, 
peut-être plus grandiose et, à coup sûr, plus impressionnante, en dépit 
des amas de betteraves et de pommes de terre accumulés sous ces ogives, 
que les épaves d'antan qui se montrent encore à l'air libre. 




j€ 


^♦W 




11 f<al)on. 



La Grange aux Dîmes. 



128 PROVINS 

Au demeurant, celles-ci sont encore légion. Non loin de la Porte de 
Jouy, une ferme occupe l'emplacement de l'ancien Hôpital de la Made- 
leine, dont il reste deux belles salles avec pilier central et, dans la cour, 
un massif escalier de pierre du XIT siècle, qui conduit à l'étage. A quel- 
ques pas, en face, rue de Jouy, le Puits-Salé érige son bahut de quatre 
grosses pierres sur champ, raviné par le frottement des cordes. Tout à 
côté se trouve un caveau qui a survécu seul à l'Hôpital du Saint-Esprit, 
fondé en 1177 par Henri le Libéral, pour les pèlerins et les mendiants, 
et détruit en 1627 par un incendie ; caveau formé d'une salle de 35 mètres 
sur II, divisée en trois nefs par seize piliers carrés qui supportent sur 
deux rangs des voûtes ogivales hautes de 4 m. 65. Au n° 20 de cette 
même rue de Jouy, une pierre de cens du fief de Montoglos s'engage 
dans le soubassement de la maison. 

En venant de la porte Saint-Jean par la rue Saint-Jean, on aperçoit à 
gauche, dans le mur d'une maison, des piliers engagés et des formerets 
en tiers-point, tout ce qui reste, par malheur, de l'abbaye du Refuge, 
fondée par Thibaut II pour servir de lieu de retraite en cas de guerre aux 
Cisterciens de Preuilly. Non loin de là, un nouveau puits dont le bahut 
restauré se dresse au pied d'une éminence entourée de fossés marque 
l'emplacement de la Citadelle, construite par Henri IV après le siège 
de 1592. 

Au bout de cette même rue Saint-Jean, on se heurte à un monument 
de rude apparence, fort bien conservé, l'ancien Fort ou Hôtel Cadas, 
plus connu sous le nom de Grange aux Dîmes, parce qu'après avoir 
servi de marché et probablement d'hôtellerie, il renferma plus tard les 
dîmes d'un couvent. On le trouve mentionné dans une charte de 1176. 
L'extérieur en est lourd et sévère ; la façade, percée au rez-de-chaussée 
d'une large porte plein cintre et de trois fenêtres grillées sous des arcs de 
décharge, à l'étage de six fenêtres coupées par un meneau à colonnettes, 
porte deux rangs de gros corbeaux chevauchés qui supportaient autrefois 
des auvents de bois. Trois salles superposées en forment le dedans; d'abord 
une cave où l'on descend dès la porte par un large escalier et que deux 
rangs de piliers ronds et trapus, couronnés de jolis chapiteaux à crochets 
feuillages, divisent en trois nefs, à fortes nervures carrées. Dans le fond, 
un autre escalier, appuyé sur la roche, remonte au rez-de-chaussée, A 
droite, une ouverture conduit à un dédale de souterrains voûtés en blocage 
d'une dureté inouïe et dont le lacis capricieux se perd dans le voisinage. Le 
rez-de-chaussée répète la disposition de la cave, avec, en plus, une large 
cheminée et des fenêtres à bancs latéraux. La Société d'archéologie y a 



PROVINS 



129 



installé un intéressant Musée lapidaire. P2nfin, l'étage, auquel on accède 
par un escalier extérieur qui flanque Tédifice au nord, est voûté en bois 
et renferme une cheminée à chaque extrémité et un conduit de latrines. 
Si de là on prend ensuite la rue Couverte, à l'angle de laquelle se 
voit une maison du xV siècle, dite Auberge du Petit-Ecu, on arrive à la 
place du Châtel. A son angle nord-ouest, la Maison des Petits-Plaids, où 
le prévôt rendait la justice, recouvre, coiffée de son long toit à pignon, 




l'Iii'to de lauti'ur. 



Rez-de-chaussée de la Grange aux Dîmes. 



une belle cave à piliers et à voûtes d'ogives du XIIT siècle. Derrière les 
maisons n°' 7 et 9 se cache l'ancien Hôtel de la Buffette, ou Château de 
la reine Blanche, qui renferme une belle salle à voûtes semblables dont 
la retombée d'ogives se fait sur un pilier central et des colonnes engagées 
à chapiteaux représentant Adam et Eve, Moïse dans le buisson 
ardent, etc. 

Sur la place, l'ancien Puits féodal, à bahut carré et armature de fer, 
profond de 35 mètres, voisine avec la Croix des Changes, sorte de pilori 
hexagone du xiv" siècle, surmonté d'une croix de fer et entouré d'un socle 
qui fait banc. Plus loin, sur le flanc nord de la place, l'ancien Hôtel de 
la Coquille montre sa façade encore intéressante, quoique remaniée. A 
côté, une maison moderne s'épaule contre un fragment d'arcade romane, 

9 



130 



PROVINS 



tout ce qui reste de l'église Saint-ïhibaut, élevée au milieu du xii" siècle 
et démolie, comme tombant en ruines, en 1793. 

En suivant la rue du Palais, on passe devant la plus ancienne maison 
de Provins, spécimen fort curieux de l'architecture romane, dont on 
ignore exactement la date de naissance, ouvert à l'étage par deux fenê- 
tres jumelles en cintre surbaissé, séparées par une colonnette, au-dessus 
d'.une autre fenêtre bouchée qui éclairait le rez-de-chaussée et qu'encadre 




La Place du Châtel, le Puits féodal et la croix des Changes. 



un cordon d'étoiles. A côté, une large porte basse débouchait autrefois 
sur une cave. 

Une maison du xilT siècle se trouve dans cette même rue. Elle 
appartenait au chapitre de Saint-Quiriace qui y rendait la justice. Un 
passage à trois voûtes d'arêtes y mène à une longue salle qui montre 
deux fenêtres géminées coupées par un meneau en losange allongé dou- 
blé à l'extérieur par trois colonnettes qui supportent le linteau droit sur- 
monté d'un arc plein cintre. Une autre belle salle vient ensuite, dont on 
a tout récemment dissimulé sous un plafond de plâtre la curieuse char- 
pente en carène. Enfin, à quelques pas de là, la grande famille des Bré- 
ban avait son hôtel, seulement marqué aujourd'hui par le Puits-Certain 
et par quelques contreforts noyés dans les constructions modernes. 



PROVINS 



13» 



En suivant la rue des Beaux-Arts, où se voit la maison de Moreau le 
ieune, simple souvenir historique, on atteint l'église Saint-Quiriace. Ce 
grand édifice, qui a remplacé, dit la tradition, un oratoire construit au 
m" siècle sur l'emplacement d'un temple païen, est dû à l'inépuisable 
charité du comte Henri. Le grand bàtisseur'^le fit élever vers 1160 pour 
y recevoir le crâne du juif 
converti Quiriace qui in- 
diqua à sainte Hélène le 
lieu où avaient été en- 
fouies les croix de la Pas- 
sion et souffrit le martyre 
en 363. A en juger par 
son importance, termi- 
née, cette église eût été 
immense. Malheureuse- 
ment, l'œuvre s'arrêtait 
dès le xiir' siècle et la 
nef est fermée à partir 
de la deuxième travée 
par une façade nue dans 
laquelle se dessine une 
grande fenêtre ogivale à 
deux jours, bouchée, au- 
dessus d'un portail à lin- 
teau droit. Dans le tym- 
pan de celui-ci on a nip- 
porté un Christ inscrit 
dans une amande, prove- 
nant de l'église Saint- 
Thibaut. Les portails des 
basses nefs sont égale- 
ment sans intérêt. Il n'en est pas de même des portails latéraux, d'ailleurs 
condamnés. Celui du nord, qu'encadre une archivolte en tiers-point décorée 
de boudins, de bâtons brisés et de feuilles d'acanthe et appuyée ^r six colon- 
nettes, remonte à la première époque de la construction. Celui du sud, qui 
appartient au XIII^ siècle, montre un élégant tympan trilobé sur colon- 
nettes à chapiteaux chargés d'animaux fantastiques. Le chœur et l'abside, 
soutenus par de puissants contreforts à arcs-boutants, éclairés de pleins 
cintres à cordons d'étoiles, ont toute la sobre grandeur des constructions 




Photo de> .Monuments llistorii|ues. 

La Maison romane. 



132 



PROVINS 



romanes. Par malheur, la tour en forme de dôme qui montait sur le 
transept a été ruinée par un incendie en 1662 et on a cru la remplacer, au 
XVIII® siècle d'abord, puis en 1836, en lui substituant une énorme coupole 
à lanternon, sorte de moule à pâtisserie gigantesque dont une carapace 
de zinc aggrave encore l'incohérente laideur. 

L'intérieur rachète cette impression fâcheuse. Sauf dans une travée 
remaniée au XVI*' siècle, le roman et le gothique primitif y régnent dans 




Photo Martin-?:ilion. 



Abside de l'église Saint-Q.uiriace. 



toute leur pureté et si les désastres éprouvés par la collégiale et la sottise 
d'un de ses doyens, Tissart de Rouvres, qui se fit, comme tant d'autres 
au xviir siècle, vandale par amour^de l'art, en ont fait disparaître toute 
trace de vitrail, ils n'ont pu, la coupole à part, attenter contre la majesté 
et l'unité de ce beau vaisseau dont la grande lumière qui tombe des 
fenêtres blanches accentue encore l'ampleur et l'élévation. En raison du 
peu de dimension de la nef, le chœur semble former toute l'église. 
Ouvert par de grandes arcades en tiers-point qui, à droite, s'appuient 
sur quatre piles et quatre colonnes isolées et, dans l'hémicycle, sur des 
colonnes rondes à chapiteaux feuillages, il est surmonté d'un triforium, 



PROVINS 



133 



aveuglé aujourd'hui à l'extérieur, mais ajouré à l'intérieur par de doubles 
baies plein cintre entre lesquelles les huit nervures de la voûte montent 
se rejoindre à une clef centrale. Au-dessus, de longues fenêtres enca- 
drées d'un tore occupent chaque travée. 




Photo Martin-Sabon. 



Intérieur de Saint-Quiriace. 



Un large déambulatoire, flanqué d'une arcature en tiers-point, entoure 
le chœur en formant un chevet carré et débouche au sud sur une sacristie 
et une salle capitulaire. Sous labside règne une petite crj'pte sans 
intérêt. 

Le transept, d'une importance qui correspond à celle du chœur, con- 
tinue la décoration en arcature et en triforium. Au croisillon nord, on a 
dû murer la grande rose et les fenêtres en tiers-point que, à cette hau- 



134 



PROVINS 



teur, le vent s'obstinait à éventrer. Au sud, deux grandes fenêtres du 
'XIV'' siècle rappellent celle qui se dessine dans la façade occidentale. 

Entre les croisillons, la coupole repose aux angles sur des pendentifs 
ornés de figures en stuc des Evangélistes qui continuent à l'intérieur 

l'anachronisme de cette ar- 
chitecture. 

L'œuvre révolutionnaire 
a réduit à peu de chose le 
mobilier religieux de Saint- 
Ouiriace. On ne peut plus 
guère signaler qu'un cu- 
rieux tronc Renaissance 
d'une sculpture plutôt rudi- 
mentaire, de belles boise- 
ries peintes et incrustées du 
xv^r siècle dans une cha- 
])elle du collatéral nord, la 
somptueuse pierre tombale 
du doyen Jehan de Vizines 
Y 1273) qui l'avoisine et, 
avec quelques tableaux, une 
jolie grille à rinceaux de la 
bonne époque Louis XV, 
au portail principal. On 
conserve au trésor deux 
pièces précieuses pour l'his- 
toire du costume, un bon- 
net de grosse laine brune 
et la chasuble en soie verte 
de saint Edme, évêque de 
Cantorbéry, mort en 1241 et enterré à l'abbaye de Saint-Jacques de 
Provins. 




l'holo .Murtiii-b.ilM 



Grille à Saint-Quiriace. 



Du Palais des comtes de Champagne, reconstruit au xiii* siècle à 
l'est de la collégiale, la plus grande partie a disparu pour faire place au 
Collège. Un tronçon de tour près de l'entrée et quelques pans de murs 
rappellent seuls l'enceinte qui le rattachait aux fortifications. Une grande 
salle souterraine avec voûte de blocage, qui a servi de chapelle, remonte 
à la construction première du xr siècle ; c'est par conséquent la plus 



PROVINS 



135 



ancienne de la ville. Le réfectoire occupe une autre grande pièce à arca- 
ture et colonnes monolithes. A l'est, on a fait une classe d'une autre 
chapelle privée à chevet carré, arcature sous les fenêtres plein cintre et 
voûtes d'ogives, qui est signalée dans une charte de 1 178. Avec un tuyau 
de cheminée du xiii" siècle, en partie refait, et quelques autres pans de 
murailles, voilà tout ce 
qui reste du puissant 
manoir des seigneurs 
de Provins. 

Avant de descen- 
dre à la ville basse, 
gagnons la rue Saint- 
Thibaut, ainsi nom- 
mée de la maison, 
transformée plus tard 
en orphelinat, où na- 
quit en 1130 ce pieux 
personnage, fils du 
comte Arnout. Un pan 
de façade troué de fe- 
nêtres placées sous des 
arcs de décharge rap- 
pelle seul le logis natal 
du saint. Au n" 26 s'en- 
castre la pierre de cens 
de la paroisse Saint- 
Pierre. Plus loin, une 
autre maison histori- 
que, celle du fameux 
marin Nicolas Durand 
de Villegagnon, qui 

accompagna Charles-Quint dans son expédition d'Alger et alla, en 1548, 
chercher en Ecosse Marie Stuart, destinée au dauphin, renferme de belles 
caves analogues à celles de la ville haute. 

Presque au bas de la descente se voit le grand Hôtel-Dieu dont la 
fondation, en 1050, est attribuée à Thibaut I" le Grand. Henri le Libéral 
l'agrandit. Depuis, les siècles ont passé, bousculant et remaniant au point 
que les fondateurs, s'ils revenaient en ce monde, auraient quelque peine 
à reconnaître leur Maison-Dieu. Un élégant portail du xiir siècle, la 




riiutu (les Alunumeots llisturiques 

L'hôtel de Vauluisant. 



136 



PROVINS 



grande salle et des caves voûtées d'ogives, c'est tout ce qui a gardé la 
physionomie médiévale. On ne saurait toutefois négliger de mentionner, 
dans le vestibule, une cuve baptismale du xiii" siècle, d'un faire assez 
grossier, un retable Renaissance plutôt médiocre, qui représente la 




Pliolii des Mi)imiiienls Historiques. 



L'église Sainte-Croix. 



Vierge-mère invoquée par une donatrice agenouillée, — la femme 
d'AUeaume de Chenoise, bailli de JMeaux et de Provins, — entre quatre 
compartiments à sujets énigmatiques, et, dans la chapelle, un Sacré- 
Cœur par le peintre sans bras Ducornet. 

Nous voici maintenant parvenus à la ville basse. Derrière THôtel- 
Dieu, à l'angle de la rue des Lions et de la rue des Capucins, l'ancien 
Hôtel des Lions a conservé une grande salle du Xlir siècle, à quatre tra- 



PROVINS 137 

vées sur pilier central et piliers engagés. C'est, malheureusement, 
aujourd'hui une écurie. Presque en face, rue des Capucins, rhôtellerie 
de la Croix-d'Or, même époque, montre à l'étage deux belles fenêtres 
gothiques inscrites dans des ogives maîtresses et appuyées sur un lar- 
mier mouluré qui court le long de la façade. 




i'Iioto Lefcvre-Ponlalis. 

Portail du xvi" siècle à Sainte-Croix. 

Plus complètement intacte apparaît, de l'autre côté de la rue, la 
coquette façade de l'hôtel de Vauluisant, pied-à-terre ou plus probable- 
ment magasin des Cisterciens de ce couvent du diocèse de Sens dont, nous 
l'avons vu, un prieuré baptise encore à Troyes l'hôtel élevé sur son 
emplacement. Au rez-de-chaussée, une grande porte en tiers-point, can- 
tonnée d'une autre plus petite à linteau droit et imposte et d'une baie 
grillée, débouche dans une salle à piliers du type déjà tant de fois ren- 
contré. A l'étage, sur une corniche, quatre élégantes fenêtres à meneaux 



i.sS 



PROVINS 



trilobés surmontés d'un trèfle et une petite, à droite ; deux autres baies 
carrées à deux jours sous le pignon, qui se termine au nord par une 
grosse gargouille, tel est ce charmant édifice qui ofi're un très agréable 
mélange de force et de grâce. 

En revenant sur ses pas par la rue du Val et la rue Sainte-Croix, on 
arrive à l'église de ce nom qui a succédé au Xll" siècle à une ancienne 
chapelle de Saint-Laurent-des-Ponts et qui dut son changement de voca- 




l'iioto ilei Monuments Ujsloriquet. 



Sainte-Croix. Bas côté nord. 



ble à un fragment de la vraie croix rapporté de la croisade par Thi- 
baut IV. Agrandie et remaniée au xiii* et au XVI" siècle, elle a gagné à 
ces diverses phases de son existence son aspect disparate qui s'annonce 
dès l'entrée par la diversité de ses portails. La porte centrale, refaite par 
la Renaissance, montre une voussure nue sur colonnettes, au-dessous 
d'une grande fenêtre plein cintre, et elle n'oifrirait aucun intérêt sans la 
belle menuiserie de ses vantaux. Au bas côté sud, il n'y a qu'une baie 
brutale, ouverte pendant la Révolution pour le passage des chargements 
de salpêtre fabriqué dans l'église. Un bas relief très mutilé est fixé sur 
l'un de ses piédroits. Quant à la porte du bas côté nord, elle réédite le 
type, fréquent au commencement du xvi" siècle et particulièrement à 



PROVINS 



139 



ïroyes, de l'archivolte à redents trèfles appu^^ée sur des pilastres en 
aiguilles et sur un fond de meneaux appliqués. Ce bas côté fut effective- 
ment doublé à cette époque de chapelles à pignons et à fenêtres flam- 
boyantes. Le mur extérieur de la nef méridionale date de la construction 
primitive, mais les voûtes appartiennent au xiir siècle. Sur le transept, 
une grosse tour se termine par une flèche moderne. C'est la partie la 
plus ancienne de l'église ; on le reconnaît intérieurement aux voûtes du 
carré du transept qui retombent sur des consoles à têtes d'un dessin et 




Fonts baptismaux de Sainte-Croix. 



d'un modelé très rudimentaires. La nef, un peu plus jeune, a des arcades 
basses à grosses piles qu'écourte encore le relèvement du dallage 
nécessité par les inondations qui l'envahirent à plusieurs reprises, et 
des voûtes modernes. 

Les deux nefs du nord montrent deux piliers en hélice très fouillés, 
avec chapiteaux à chimères et feuillages. D'une des voûtes descend une 
belle clef entourée d'anges qui portent les instruments de la Passion. Dans 
la chapelle des fonts, fermée d'une jolie grille de 17 14, la cuve baptis- 
male est un don fait à Tancienne église Saint-Pierre, vers 1230, par Mar- 
guerite, mère de Pierre de Sergines, abbé de Saint-Jacques, dont elle 
porte les armes. Une longue procession de personnages représentant la 
cérémonie d'un baptême déroule autour de ses flancs son original cortège. 
Malheureusement, toutes les têtes sont brisées. A côté, un monumental 



140 



PROVINS 



lutrin en fer forgé érige ses entrelacs compliqués et fleuris comme une 
orfèvrerie. 

Le chœur, reconstruit au XVI" siècle, est clos de grilles Louis XV et 
entouré d'un double déambulatoire de dix colonnes que vient encore pro- 
longer une profonde chapelle absidale. Quelques vitraux, les seuls que 
l'église ait conservés, et par surcroît fort mutilés et mal rapiécés, ornent 
trois fenêtres. Une assez bonne grisaille de 1560 représentant Saint 




l'iidlu 01. Lil.-neau. 



L'église Saint- Ayoul. 



Joseph dans son atelier et V Annonciation ; une autre qui retrace quel- 
ques épisodes de la Vie de saint Denis et V Arrestation de Jésus au 
Jardin des Oliviers^ et, dans la chapelle de la Vierge, une Vierge 
mère, un Saint Pierre et une Adoration des Mages, font regretter la 
perte des autres que ne compensent pas suffisamment quelques honnêtes 
tableaux, une Descente de croix, d'après Jouvenet, un Episode de la 
vie de saint Bruno, de l'école de Lesueur, etc. Joignons-y un curieux 
bénitier en forme de colonne, œuvre plus barbare qu'élégante du 
XVI* siècle, qui montre les instruments de la Passion, un dauphin, une 
croix, une fleur de lis et un vase de fleurs séparés en zones par des bandes 
de cannelures diagonales, et nous aurons dressé tout le bilan du mobilier. 



PROVINS 



141 



En 996, un miracle qui se produisit aux portes de Provins, près de la 
chapelle Saint-Médard, fit découvrir le corps de saint Ayoul, réformateur 
de Lérins et du Mont-Arluc, martyrisé au Vil^ siècle et que les religieux 
de Saint-Fleury, fuyant devant les Normands, avaient enterré à cet 




Plioto Martin-Sabon. 



Portail de Saint- Ay oui. 



endroit. On bâtit là une église qui fut confiée à des séculiers. Mais, en 
1048, le comte Thibaut I" fit venir de Montier-la-Celle, près de ïroyes, 
trente bénédictins, sous la conduite de Robert, fondateur de Cîteaux, et 
leur construisit un couvent qui fut incendié en 1160, mais que le comte 
Henri releva et dota d'immenses privilèges. Ce fut l'origine de la ville 
basse, qui ne tarda pas à s'élever alentour. 

Saint-Ayoul, Téglise de ce monastère, offre aux yeux du visiteur 



142 PROVINS 

cet étrange paradoxe, unique sans doute en son genre, d'un sanc- 
tuaire en partie désaffecté, en partie consacré au culte. Coupée en 
deux au seuil du transept, par une cloison, dès le temps des moines, son 
chœur servait au moyen âge aux offices de l'abbaye, tandis que la nef 
formait la paroisse du quartier. Les religieux dispersés à la Révolution, 
la séparation subsista, même après la réouverture des églises, et l'ancien 
chœur des Cisterciens fut transformé en magasin à fourrages. Et ce n'est 
pas l'un des moindres étonnements auxquels se heurte le touriste qui 
vient de visiter Saint-Ayoul que de voir, en faisant le tour extérieur de 
l'église, les cavaliers de la garnison lancer des bottes de paille et de foin 
sur leurs voitures par des ouvertures ménagées dans les anciennes fenê- 
tres de Tabside. En ce temps de restaurations judicieuses, on n'est pas 
médiocrement surpris qu'une autorité sans appel ne soit pas encore inter- 
venue pour faire cesser cet état de choses qui tôt ou tard amènera une 
irrémédiable catastrophe. Quand on songe qu'il suffirait d'une étincelle 
pour anéantir un des plus anciens et des plus intéressants monuments de 
la France, on demeure confondu d'une semblable indifférence. 

Ce n'est pas que Saint-Ayoul, pas plus que Sainte-Croix, soit un 
édifice d'une homogénéité parfaite. Il s'en faut grandement. Le plan de 
cette église offre, au contraire, la plus étrange complication. Si les por- 
tails datent de la construction, si le transept et sa tour carrée, avec ses 
baies décorées de billettes, présentent le plus beau spécimen de roman 
qui soit à Provins, si la nef, du xiiT siècle, porte un triforium où le plein 
cintre persiste dans des arcatures accouplées quatre par quatre et retom- 
bant sur un faisceau de trois colonnettes, le bas côté nord, comme à 
Sainte-Croix, a été doublé d'une nef et d'un mur extérieur vers 1550, et 
la clôture occidentale de ce bas côté, surmontée d'une galerie Renais- 
sance qui se termine à l'angle nord-ouest par un lanternon, achève de 
donner une physionomie fort bizarre à la façade. De plus, l'église est 
flanquée au sud d'une salle capitulaire du xiir siècle, à longues fenêtres 
coupées par un meneau et à voûtes d'ogives sur deux colonnes, qui, 
pour continuer l'anomalie du grenier à fourrages, sert de boulangerie à 
la garnison. D'autre part, le chœur, à pans coupés, du xvi® siècle, auquel 
s'adosse une grande chapelle du XI Y" siècle, aune charpente en carène 
renversée et l'on a dissimulé sous une voûte en plâtre l'ancienne voûte 
en bois de la nef que la Renaissance avait décorée de peintures. 

Le portail de Saint-Ayoul n'est plus, hélas, qu'une ruine, ruine élo- 
quente, il est vrai, mais on a besoin d'évoquer les portails contemporains 
qu'il rappelle, comme ceux de Chartres, d'Etampes, du Mans et celui 



PROVINS 



143 



tout voisin de Saint-Loup de Naud, pour se le représenter dans sa richesse 
première. Moins profond et moins vaste que ceux-ci, il; comporte, mais 
aussi avec une semblable magnificence, la noble décoration classique du 
roman de transition. Or, il semble que tout, le temps et les hommes, se 
soit acharné à ne plus en laisser que juste ce qu'il faut pour partager 




l'iiotu Mailin-âaboii. 



Intérieur de Saint-Ayoul. 



l'impression du visiteur entre l'admiration et le regret. Les huit statues 
plaquées sur les jambages, longues figures idéalement émaciées et réduites 
au minimum de corps dans la gaine aux mille plis de leurs robes, sont 
méconnaissables. Le visage a sauté sous les coups de marteau des sans- 
culottes et c'est tout au plus si un tronçon de clef identifie un saint Pierre. 
Pour les autres, on est réduit aux conjectures. On croit voir cependant 
dans deux hommes et deux femmes sans nimbe les fondateurs, Thi- 
baut I" et x\lix, sa femme, Henri le Libéral et Marie de France. Égale- 



144 



PROVINS 



ment décapitées sont les figurines des voussures qui représentent, selon 
l'ordonnance traditionnelle, le Jugement dernier — une singulière 
méprise du sculpteur a interverti le paradis et l'enfer — des élus, des 
anges adorateurs et les vieillards de l'Apocalypse. Pour comble de désas- 
tre, le tympan, dont le trumeau a disparu, a été largement échancré à 

sa base pour faire place à une fenêtre et ne laisse 
plus voir que l'image complètement fruste du 
Christ entre les symboles également martelés 
des Évangélistes. 

Au-dessus de ce portail, se dresse en retraite 
un grand pignon à trois baies sans style, et, de 
part et d'autre", les portes des bas côtés sont can- 
tonnées de colonnettes en fuite à chapiteaux 
décorés de chimères. A l'intérieur, les vitraux, 
enlevés par M. Lenoir, ont émigré à Paris depuis 
un siècle et le mobilier offre la même disparate 
qu'à Sainte-Croix. Le plus flagrant anachronisme 
consiste dans le grand retable corinthien en bois 
et à colonnes torses du maître-autel, exécuté au 
XVii' siècle pour les Cordeliers par le sculpteur 
amiénois Pierre Blasset, en même temps que 
les excellentes boiseries du collatéral sud, qui 
représentent des scènes de l'Ancien Testament. 
Ce retable encadre un tableau du peintre lyonnais 
Jacques Stella, Jésus au milieu des Docteurs. 
Une chapelle au nord, près de la sacristie, trans- 
formée en calvaire, renferme une Pietà entre la 
Madeleine et Saint Jean ^ statues datées de 1510 
et d'un pathétique assez naturel malgré leurs 
poses déjà contournées. Au sud, une Sainte Mar- 
guerite qui, en 1793, servit de déesse Raison, 
n'est pas dénuée d'intérêt, mais il y a plus d'art, élégant et maniéré, il 
est vrai, dans les deux Anges musiciens de la chapelle des fonts et dans 
la délicieuse Vierge en ivoire de la chapelle méridionale. Par sa pose 
un peu précieuse, sa coiffure à longues nattes et, d'ailleurs, par un certain 
air de famille très frappant, cette Vierge à la moue légèrement boudeuse, 
au sourire quelque peu énigmatique, rappelle incontestablement un autre 
chef-d'œuvre de la même époque, — première moitié du xvi* siècle, — 
VImmaculéej de Saint-André, près Troyes. 




l'iiolo Martin-Sabon. 

Saint-Ayoul. Vierge 
Renaissance (xvi" siècle). 



PROVINS 



M5 



A quelques pas au nord, Saint-Ayoul a son clocher dans la haute tour 
de l'ancienne collégiale de Notre-Dame du Val. Fondée en iigô, démolie 
en 1358 par peur des Anglais, reconstruite en 1542- 1544, sur l'emplace- 
ment de l'ancienne Porte Bailly, qui subsiste en partie dans l'arcade 




Photo Eus. Maréchal. 



La Tour de Notre-Dame du Val. 



Ogivale sous laquelle passe la rue, cette église disparut pour la dernière 
fois en 1792, ne laissant pour témoins de son existence que cette tour de 
42 mètres et deux échauguettes de l'enceinte du cloître dissimulées 
aujourd'hui dans les maisons environnantes. 

Une légende gracieuse raconte qu'en 1244, Thibaut IV, rêvant à une 
fenêtre du Palais, vit sur la colline du nord sainte Catherine traçant de 
son épée le plan d'une vaste maison et qu'a3'ant compris qu'elle lui com- 

10 



146 



PROVINS 



mandait d'établir là un monastère, il obéit sans tarder. De fait, c'est à ce 
prince qu'est due la fondation, cette année même, du couvent des Corde- 
lières, pour lequel sainte Claire envoya six de ses filles et qui devint rapi- 
dement prospère. Incendié et dévasté à plusieurs reprises et toujours rebâti, 
le monastère se trouvait, au xviil^ siècle, assez désert pour que Louis XV 
jugeât à propos de le désaffecter et d'y installer un Hôpital-Général. 

De nos jours, ce n'est plus qu'une vaste maison, qui serait sans grand 
intérêt sans sa merveilleuse situation au sommet de jardins étages en 




L'Hôpital-Général. 



Photo Eui;. Marcclial. 



terrasses, devant l'admirable panorama de la ville et de ses verdoyants 
boulevards. Mais les deux galeries qui restent du cloître suffisent à garder 
à l'ensemble son caractère d'antiquité. On reconnaît le xv° siècle dans les 
élégantes arcades de l'ouest, portées sur des piles de colonnettes à chapi- 
teaux. A l'est, la galerie, qui date du xvi", se compose de 35 colonnettes 
alternativement grosses ou minces sur lesquelles la sablière de la voûte 
de bois porte directement. L'orangerie, ancienne salle capitulaire, a de 
belles voûtes sur colonnes isolées, et la chapelle, reconstruite en 1580, 
renferme trois retables en bois et un très remarquable monument de 
pierre du Xlll° siècle, où l'on conserve le cœur de Thibaut V (f 1270), 
autrefois dans l'église des Jacobins. 



PROVINS 



147 



Sur une base hexagonale s'élèvent six panneaux montrant chacun, 
sous une arcature trilobée, encadrée de colonnettes, une statuette de moine 
tenant un livre. Le couvercle, en métal doré, forme six autres comparti- 
ments gravés de blasons que supportent de petites figures, toutes diffé- 
rentes, un évèque, une femme, un cerf, un joueur de viole, des animaux 
fantastiques, etc. A la pointe de la pyramide, un globe de cristal contient 
une représentation en pierre rosée du cœur de Thibaut. 




Hioto Lefèvre -Pontali». 



L'Hôpital-Général. Galerie ouest du cloître. 



De l'Hôpital-Général, si Ton regagne la ville par le chemin le plus 
direct, on passe près d'un établissement d'eaux minérales ferrugineuses 
découvertes en 1648, par Michel Prévost, médecin de Donnemarie, et 
dont les Provinois ne sont pas médiocrement fiers, et l'on traverse le 
petit mais gracieux parc de la Villa Garnier. Sous ses ombrages s'abrite 
le Monument aux victimes delà guerre de 1870, figuré par le Génie de 
r Immortalité soutenant un soldat mourant, œuvre non sans mérite du 
sculpteur Longepied. La villa, donnée à Provins par le philanthrope dont 
elle porte le nom, renferme le Musée et la Bibliothèque. Celle-ci, dépouillée, 
par l'incendie de THôtel de Ville en 182 1, de la riche collection de l'abbé 



148 PROVINS 

d'Aligre, est presque exclusivement moderne. Il convient cependant de 
mentionner, parmi les documents de valeur, une charte du comte Henri 
datée de 11 76 et gardée dans un riche étui de cuir gaufré, de beaux 
missels des xiv" et xv" siècles, plusieurs manuscrits précieux pour l'his- 
toire locale, ainsi que la bibliothèque particulière de l'académicien Pierre 
Lebrun, l'auteur de Marie Stuart^ qui passa à Provins les dernières 
années de sa vie. Quant au Musée, encore peu important, il peut reven- 




Pluto Lefi'vre-l'onl.ilis 



L'Hôpital-Général. Galerie est du cloître. 



diquer comme numéros intéressants un Saint Bruno, de Lesueur, un 
Portrait LViine Montmorency, par Santerre, un Abel de Pujol, des 
dessins de David, des bustes de Chapu, Barre, Adam-Salomon, Massoulle, 
des statuettes de Léon Fourquet et Longepied et des miniatures de Saint. 
Les temps modernes n'ont apporté à Provins que des édifices où le 
côté utilitaire prédomine. L'Hôtel de Ville, le Théâtre, sont des cons- 
tructions quelconques dans lesquelles l'art n'a que peu à réclamer, mais 
qui, pas plus que les villas modernes des quartiers neufs, n'altèrent en 
rien la physionomie générale de la ville, restée très « vieille France » 
avec ses rues sinueuses, baptisées de noms pittoresques comme elles et 



PROVINS 149 

baignées par le cours capricieux et tranquille de cette douce Voulzie qu'a 
immortalisée le poète Hégésippe Moreau, enfant adoptif de Provins. Simple 
chef-lieu d'arrondissement de Seine-et-Marne, bien tombée de son ancienne 
importance comme population et Comme activité, Provins est aujourd'hui 
une calme et silencieuse cité provinciale qui évoque l'âme de ces petites 
sous-préfectures où Balzac a placé quelques-unes de ses intrigues domes- 
tiques dans un décor qui est à lui seul tout un drame. Traversée par la 
grande route de Paris à Bàle, mais sottement méprisée par les grandes 
lignes de chemins de fer, elle a certainement gagné à ce dédain de n'être 
point devenue une cité « américaine » qui aurait jeté bas tous ses vestiges 
du passé pour se hérisser de cheminées d'usines, ou l'un de ces carrefours 
bruyants, machinés à Tusage des touristes, où aboutissent les snobismes 
ennuyés des deux mondes. 

Résignée à son isolement, elle se console de la perte de ses grandeurs 
en cultivant sa belle rose pourpre — véritable cadeau de poète que lui a 
fait Thibaut IV — dans les jardins dont se bordent les venelles en pente 
qui ménagent aux regards des perspectives si joliment imprévues sur la 
campagne. Et, coquetterie de vieille dame qui connaît la noblesse impo- 
sante de ses rides, elle prend sa revanche d'un trop long oubli en accueil- 
lant avec une hospitalière simplicité le voyageur, de jour en jour plus 
fréquent, qui passe et en le renvoyant émerveillé et tout songeur à la 
révélation de ce que peuvent receler de poésie intense et d'évocation à la 
fois grandiose et mélancolique quelques arpents de rues tranquilles, à 
l'ombre de cinq kilomètres de murailles romantiques et de quelques clo- 
chers séculaires. 



BIBLIOGRAPHIE 



OUVRAGES COMMUNS AUX DEUX VILLES 

H. d'Arbois de Jubainville. Histoire des ducs et des comtes de Champagne, Paris, 
1859-1866, 7 vol. in-8'*. 

F. DE MoNTROL. Résumè de l'Histoire de la Champagne, 3" édit., Paris, 1872, in-12. 

M. PoiNSiGNON. Histoire de la Champagne et de la Brie, Paris, 1885-86, 3 vol. in-8°. 

FÉLIX BouRQUELOT. Etude sur les Foires de Champagne (Mém. présentés à l'Acad. 
des Inscript, et B.-L., 2° série, t. V, 1865), 2 vol. in-4". 

Ch. Nodier, J. Taylor et Alph. de Cailleux. Vojyages romantiques de l'ancienne 
France (En Champagne), Paris, 185b, 3 vol. in-fol. 

Congrès archéologique de France, LXIX* session tenue à Troyes et à Provins, 
Paris, 1902, in-8''. 

TROYES 

P.-J. Grosley. Ephèmèrides, Paris, 18 11, 2 vol. in-8". 

— Mémoires historiques et critiques pour V histoire de Troyes, Paris, i8ii, 2 vol. in-8'^. 
Courtalon-Delaistre. Topographie historique de la ville et du diocèse de Troyes, 

Troyes, 1783-84, 3 vol. in-8". 

Th. Boutiot. Histoire de la ville de Troyes et de la Champagne méridionale, Paris, 
1 870-1880, 5 vol. in-8", 

A. -F. Arnaud. Voyage archéologique dans le département de l'Aube et dans l'ancien 
diocèse de Troyes, Troyes, 1837, i"-4'*' 

A. AuFAUVRE et Ch. Fichot. Album pittoresque et monumental de l'Aube, Troyes, 
1852, in-tol. 

A. AuFAUVRE. Troyes et ses environs, Troyes, 1860, in-12. 

H. d'Arbois de Jubainville. Répertoire archéologique du département de l'Aube, 
Paris, 1861, in-40. 

Ch. Fichot. Statistique monumentale de l'Aube, t. III, IV et V (La ville de Troyes), 
Paris, 18941908, 3 vol. in-8. 

R. Kœchlin et J.-J. Marquet de Vas«selot. La Sculpture à Troyes et dans la Cham- 
pagne méridionale au xvi® siècle, Paris, 1900, in-8'^. 

Albert Babeau. Les Vues d'ensemble de Troyes, Annuaire de l'Aube, 1892, in-8'^. 

— Dominique Florentin, Paris, 1877, in-8'^. 

— L'Enigme de François Gentil, Paris, 1901, in-8'^, 

— Jacques Julyot et les bas-reliefs de l'église Saint-Jean de Troyes, Annuaire de 
l'Aube, 1886, in-80. 

— La Peinture à Troyes au xvi^ siècle, Annuaire de l'Aube, 1903, in-8'^. 

— Ninet de Lestin, peintre troyen. Annuaire de l'Aube, 1882, in-8". 

— Linard Gantier et sesjîls, peintres verriers à Troyes, Ann. de l'Aube, 1888, in-8''. 
EuG. Lefèvre-Pontalis. Jean Langlois, architecte de Saint-Urbain de Troyes, Caen, 

1904, in-80. 



BIBLIOGRAPHIE 151 

L. PiGEOïTE. Etude sur les travaux d^ achèvement de la cathédrale de Iroyes, Paris, 
1870, in-8°. 

Albert Babeau. Saint-Urbain de Troyes, Annuaire de l'Aube, 1891, in-S". 

— L'Eglise Saint-Pantaléon de Troyes, Annuaire de l'Aube, 1881, in-8'*. 

Louis Morin. Les Travaux d'achèvement et les vitraux de l'église Saint-Pantaléon à 
Troyes, Caen, 1904, in 8'^. 

Abbé Cn. Nioré. La statue de Sainte Marthe dans Véglise Sainte-Madeleine de 
Troyes, Mcm. de la Soc. Acad. de l'Aube, 1905, in-8". 

Abbé MoRLOT. Notice sur la paroisse Saint-Jean de Troyes, Saint-Germain-en-Laye, 
1884, in-8". 

A. AuFAUVRE. La Chapelle Saint-Gilles, Troyes, 1853, in-4". 

Louis Le Clert. Histoire et description de Véglise Saint-Martin-ès-Vigncs, Paris, 
1899, in-8<'. 

Albert Babeau. La Reconstruction de l'Hôtel-Dieu, Mém. de la Soc. Acad. de 
l'Aube, 1875, in-8". 

Lebrun-Dalbanne. La Grille de THôtel-Dieu de Troyes, Mém. de la Soc. Acad. de 
l'Aube, 1860, in-8'^. 

Corrard de Breban. Notice sur la vie et les œuvres de François Girardon, de Troyes, 
Troyes, 1850, in-8". 

Lebrun-Dalbanne. Etude sur Pierre Mignard, Paris, 1878, in-8". 

Corrard de Breban. Recherches sur quelques œuvres de Jacques Carrey, peintre 
troyeti, Mém. de la Suc. Acad. de l'Aube, 1864, in-8». 

Abbé E. Defer. Histoire de l'Abbaye de Saint-Martin-ès-Aires, Mém. de la Soc. 
Acad. de l'Aube, 1875, in^'-'. 

— La Chapelle du Petit Séminaire de Troyes, Troyes, 1894, in-8". 



PROVINS 

Claude Rivot. Histoire de la ville de Provins, Biblioth. de Provins, manuscrit 
n° 102. 

Ytiiier. Histoire de Provins, Biblioth. de Provins, mss. 103-128, 25 vol. in-8". 
L'abbé Pasques. Histoire de Provins, Biblioth. de Provins, mss. 129-131, 3 vol. in-S". 
Du SoMMERARD. Vues de Provins, Paris, 1822, in- 4". 

A. AuFAuvRE etCn. Fichot. Les Monuments de Seine-et-Marne, Troyes, 1858. in-fol. 
Chr. Opoix. Histoire et description de Provins, 2" édit.. Provins, 1846, in-S". 

F. BouRQUELOT. Histoire de Provins, Provins, 1839-40, 2 vol. in-8". 

G. Lebceuf. Guide de V étranger dans Provins, Provins, 1884, in-i2°. 

Ed. Ditsch. Guide itinéraire descriptif, historique et archéologique de Provins, 
de ses monuments et curiosités, Provins, 1908, in-8''. 

Emile Lefèvre. Les Rues de Provins, 1868, in-8°. 

— La Tour de Provins. Paris, 1868, in-12. 

Alphonse Fourtier. Les Rues de Provins, s. d., in-S". 

Louis Rogeron. Les Fortijications et la Tour de César de Provins (Nouvelle édi- 
tion). Provins, 1888, in-8". 

Antheaume. Notice sur les Eaux minérales de Provins, 1882, in-8". 

Louis Morin. La Voul^ie à Provins (Le Siècle typographique), 1904, in-8". 




Flioto -Ncurdcin. 

Troyes. La place des Anciennes-Boucheries et la rue de la République. 



TABLE DES ILLUSTRATIONS 



Troyes au xvii" siècle, d'après une peinture de l'époque i 

Abside de la cathédrale et panorama de Troyes, pris de Saint-Nizier 3 

Panorama de Troyes, pris de la Madeleine 5 

La Seine, cours Jacquin 7 

Le bassin du Canal, la place de la Préfecture et l'église Saint-Urbain 10 

Porte de l'ancien cimetière de Sainte-Madeleine 11 

Sainte-Madeleine. Chapiteaux 12 

Jubé de Sainte-Madeleine 13 

Sainte-Madeleine. La Création des animaux, verrière 15 

Sainte-Madeleine. Sainte Marthe (xvi° siècle) 16 

La cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul 16 

Cathédrale. Façade latérale 17 

Cathédrale. Portail nord, dit le beau Portail 21 

Intérieur de la cathédrale 23 

Cathédrale. Collatéral sud du chœur et triforium 25 

Cathédrale. L'évêque Hervée. Verrière du xiii" siècle, d'après une aquarelle de 

Ch. Fichot 27 

Cathédrale. L'histoire de Job {1500) 29 

Cathédrale. Émaux de la châsse de saint Loup (xvi" siècle) 3'^ 

Saint-Urbain. Façade sud et abside 31 

Saint-Urbain. Côté nord-ouest . 33 

Le Jugement dernier (portail de Saint-Urbain) ... 35 



TABLE DES ILLUSTRATIONS 153 

Intérieur de Saint-Urbain 37 

Saint-Urbain. Piscine 38 

Saint-Urbain. Lévi, Cham et Samuel, verrière du xiii'' siècle 39 

Saint-Urbain. Vierge mère " 40 

Saint-Urbain. Gisant (1570) 41 

Saint Urbain. Pierre tombale de Pierre Le Breton (1497) 42 

L'église Saint-Remy 43 

Saint-Remy. La Passion, diptyque sur bois (xvi" siècle) 44 

Saint-Remy. La Mort en prières, par François Girardon 45 

Saint-Remy, Le Christ de Girardon 46 

Abside et minaret de l'église Saint-Jean 47 

Saint-Jean. Baptême du Christ, par Pierre Mignard 4g 

Saint-Jean. La Visitation ■ 50 

Saint-Jean. La Cène, bas-relief de Jacques Julyot 51 

La rue Passerat 53 

Intérieur de Saint-Pantaléon. A droite, statue de saint Jacques 55 

Saint-Pantaléon. La Charité, par Dominique Florentin 57 

Saint-Pantaléon. Arrestation de saint Crépin et de saint Crépinien 59 

Saint-Pantaléon. Le Calvaire 60 

Saint-Pantaléon. Histoire de Daniel et Festin de Balthasar, verrière du xvi*" siècle 

(fragment) 61 

Portail sud de Saint-Nicolas 63 

Saint-Nicolas. Le Christ à la colonne et le Christ tombant sous sa croix 65 

La chaire de Saint-Nicolas 66 

L'église Saint-Nizier 67 

Saint-Nizier. Martyre de saint Sébastien 68 

Saint-Nizier. Christ de Pitié 69 

Saint-Nizier, Mise au tombeau 70 

Cloître de Saint-Martin-ès-Aires 71 

L'église Saint-Martin-ès-Vignes 73 

Saint-Martin-ès-Vignes. L'Apocalypse, verrière de 151 1 74 

Saint-Martin-ès-Vigncs. Mariage de saint Joachim et de sainte Anne, par Linard 

Gontier • ' 75 

L'église Sainte-Savine 76 

Sainte-Savine, La Passion, retable sur bois du xv^' siècle (fragment) ']'j 

La Préfecture 79 

Hôtel des Ursins 80 

Lanterneau de l'hôtel de Marisy 81 

Hôtel de Chapelaines • 82 

Hôtel de Vauluisant 83 

Cheminée Renaissance de l'hôtel de Vauluisant 84 

Cour de l'hôtel de Mauroy . 85 

Porte de l'hôtel de la Montée-Saint-Piqrre 87 

La Maison consulaire et l'Hôtel de Ville 89 

Cheminée de l'Hôtel de Ville 90 

La grille de l'Hôtel-Dieu 91 

Rue Champeaux et tourelle de l'Orfèvre 92 

La rue des Chats 93 

Vieilles maisons, rue Kléber, n"* 64-70 94 

Le rû des Cailles 95 

La Seine à Jaillard , 96 

Pont et tourelles Sainte-Catherine 97 

Monument aux Enfants de l'Aube. Groupe d'Alfred Boucher, hauts-reliefs de 

D. Briden , , 98 

La Vallée-Suisse 99 

La grande salle de la Bibliothèque 100 



154 TABLE DES ILLUSTRATIONS 

Bibliothèque. Calvaire. Missel troyen (xiv" siècle) loi 

Bibliothèque. Frontispice des Postules, de Pierre Desrey (1492) 102 

Bibliothèque. Henri IV à l'Hôtel de Ville, vitrail de Linard Gontier (1621). . . . 103 

La cour du Musée et le cloître de Saint-Loup 104 

Musée. Prophète (xiv*^ siècle) 105 

Musée. Prophète (xiv" siècle) 105 

Musée. Cheminée de Thôtel de Chapelaines 106 

Musée. Oreste, par Ch. Simart 107 

Musée. La Charité, par Paul Dubois 108 

Musée. Les Coureurs, par Alfred Boucher 109 

Musée. Cima da Conegliano. La Vierge, saint Jean et saint Dominique iio 

Musée. Madame de Montespan, par Mignard m 

Musée. Danaé, par Natoire 112 

Musée. Armes et bijoux mérovingiens 115 

Musée. École hollandaise. Hidalgo jouant de la guitare 114 

Provins. La ville haute 115 

Poterne Faneron 117 

La Porte de Jouy 119 

La Tour aux Engins et les courtines 120 

Intérieur d'une tour des remparts 121 

La Porte Saint-Jean 122 

Montagne et Maison du Bourreau 123 

La Tour de César 125 

La Grange aux Dîmes 127 

Rez-de-chaussée de la Grange aux Dîmes 129 

La place du Chàtel, le puits féodal et la croix des Changes 130 

La maison romane 131 

Abside de l'église Saint-Quiriace 132 

Intérieur de Saint-Quiriace 133 

Grille à Saint-Quiriace 134 

L'hôtel de Vauluisant 135 

L'église Sainte-Croix 136 

Portail du xvi" siècle de Sainte-Croix 137 

Sainte-Croix. Bas côté nord 138 

Fonts baptismaux de Sainte-Croix 139 

L'église Saint- Ayoul 140. 

Portail de Saint-Ayoul 141 

Intérieur de Saint-Ayoul 143 

Saint-Ayoul. Vierge Renaissance (xvi° siècle) 144 

La tour de Notre Dame du Val 145 

L'Hôpital-Général 146 

L'Hôpital-Général. Galerie ouest du cloître 147 

L'Hôpital-Général. Galerie est du cloître 148 

Troyes. La place des Anciennes-Boucheries et la rue de la République 152 

Troyes. La place de la Bonneterie 155 

Provins. Hôpital-Général. Monument de Thibaut V 156V 




Troyes. La place de la Bonneterie. 



Pliuto NeurdeiD. 



TABLE DES MATIERES 



TROYES 



CHAPITRE PREMIER. — Coup d'œil sur l'histoire monumentale et artis- 
tique DE LA VILLE I 

CHAPITRE II. — Les églises (du xii*' au xyi*-' siècle). — Sainte-Madeleine. — La 
cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul. — La collégiale Saint-Urbain. — Saint- 
Remy. — Saint-Jean. — Saint Gilles lo 

CHAPITRE III. — Les églises (du xvi" au xix' siècle). — Saint-Pantaléon. — 
Saint-Nicolas. — Saint-Nizier. — L'abbaye de Saint-Martin-ès- Aires. — Le 
Temple protestant. — Saint-Martin-ès-Vignes. — Sainte-Savine 53 

CHAPITRE IV. — Les .monuments civils. — L'hôtel des Ursins. — L'hôtel de 
Marisy. — L'hôtel de Chapelaines. — L'hôtel de Vauluisant. — L'hôtel de Mauroy . 
— L'hôtel d'Autruy. — L'hôtel de Nicolas Riglet. — Lhôtel Deheurles. — L'hôtel 
de la Montée. — L'Évêché. — La Maison consulaire. — L'Hôtel de Ville. — L'Hôtel- 
Dieu-le-Comte. — La Préfecture. — Les anciens Séminaires. — Les maisons 
de pierre et de bois. — Le vieux Troyes. — La Bibliothèque et le Musée .... 79 



156 



TABLE DES MATIÈRES 



PROVINS 

Aperçu historique. — Ville haute et ville basse. — Les fortifications et les portes. 
— Les vieilles maisons et les ruines. — La Grange aux Dîmes. — L'église Saint- 
Quiriace. — Le Palais des comtes de Champagne. — L'Hôtel-Dieu. — L'hôtel de 
Vauluisant. — L'église Sainte-Croix. — L'église Saint- Ayoul. — La tour Notre- 
Dame du Val. — L'Hôpital-Général. — La Bibliothèque et le Musée 115 

Bibliographie i^o 

Tahlp: des illustrations 152 




l'holo Martin-Sabon. 

Provins. Hôpital-Général. Monument de Thibaut V. 



® 



■a: 



-V 



DEC 



19 fW8 






PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY