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ÉTUDES
RELIGIEUSES
PHILOSOPHIQUES, HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
DIX-HUITIÈME ANNÉE — CINQUIÈME SÉRIE
TOME CINQUIÈME
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ÉTUDES
RELIGIEUSES
PHILOSOPHIQUES, HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
DES PERES DE LA COMPAGNIE
DIX-HUITIÈME ANNEE - CINQUIÈME SÉRIE
TOME CINQUIÈME ^ O/fVi/ 1 1^ ' ^ tti Y»
^^ libris
8,BU0THFC.r MAJORIS
-se Mariae,
BUREAUX
LYON
LECOFFRE FILS &0^ LIBRAIRES
2, RUE BELLtCOUR
PARIS
JOSEPH ALBANEL, LIBRAIRE
7, EUE IIONORÉ-CHKVALIER
1874
LÀ
BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME
Si nous embrassons d'un regard toute l'étendue du monde
civilisé, nous verrons se dégager des événements qui s'y accom-
plissent deux vérités contradictoires en apparence, mais en réalité
liées l'une à l'autre par une connexion nécessaire : le libéra-
lisme obtient partout un complet triomphe et partout il est con-
traint de se détruire lui-même.
Qu'il soit partout triomphant, c'est ce qu'il n'est pas néces-
saire de prouver : il suffit d'ouvrir les yeux pour s'en convaincre.
Il a établi son empire tout à la fois dans les esprits, dans les lois
et dans les mœurs. La presse, cette reiae des sociétés modernes,
est partout à son service. Il réunit sous son drapeau des parti-
sans de tous les régimes pohtiques, des adeptes de toutes les
croyances, des rejetons de toutes les races. Les États dont les
institutions semblent l'exclure, comme la Russie, subissent eux-
mêmes l'influence de ses doctrines. En Allemagne « l'homme
de fer et de sang » n'a conquis le pouvoir absolu dont il fait un
usage si tyrannique qu'à partir du moment où il s'est mis à la
tête du parti national-libéral. C'est au nom du libéralisme que
les antiques franchises provinciales de l'Autriche et les droits
souverains des cantons suisses ont été sacrifiés à la centralisa-
tion. C'est le libéralisme qui gouverne l'Angleterre, l'ilahe, la
Hollande, la Belgique, le Portugal, par le mécanisme de la mo-
narchie parlementaire ; dans la république radicale d'Espagne et
dans la république provisoirement conservatrice de France, les
partis les plus opposés s'accordent à reconnaître sa suprématie.
Il n'y a pas jusqu'au Japon qui ne tienne à honneur de se ranger
sous ses lois.
6 LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME
Et c'est au moment où ses complots ont été couronnés d'un
plein succès, au moment où il s'est assuré le concours de tous
les pouvoirs appelés à le combattre, qu'un défenseur de la vérité
vaincue ^ a osé proclamer dans le parlement, de Berlin la ban-
qtceroute du libéralisme !
Oui, ce mot a été dit ; et nous allons démontrer qu'il est d'une
vérité rigoiu-euse. On accuse parfois les adversaires du libéralisme
de remplacer les raisonnements par des déclamations et de ne
pas même définir la doctrine qu'ils combattent. Nous ne nous
exposerons point à ce reproche. Nous définirons le libéralisme ;
nous en distinguerons soigneusement les différents genres et les
différents degrés ; nous analyserons le mensonge qui constitue
son essence et les erreurs radicales qu'il implique ; et c'est là,
que nous trouverons le principe de la double réfutation théorique
et pratique par laquelle la Providence le condamne à détromper
les peuples qu'il a abusés.
Telle est en etFet la vengeance que Dieu ménage à l'éternelle
vérité, temporairement vaincue par l'erreur. Au moment où
celle-ci est arrivée à l'apogée de sa puissance ; au moment où elle
se flatte d'avoir acquis sur les cames et sur des nations entières
un empire incontesté, il lui fait expier sa victoire par un double
châtiment: par les fléaux qu'elle déchaîne sur les peuples sou-
mis à son joug et par les contradictions dans lesquelles l'entraî-
nent, en se développant, les erreurs cachées sous d'hypocrites
formules.
Le libéralisme est arrivé à cette heure fatale où, reniant toutes
ses maximes et démentant toutes ses promesses, il détruit ses
principes par l'extrême développement de leurs conséquences.
Pour constater cette double faillite il suffira d'entendre son lan-
gage et de voir ses œuvres, de l'étudier d'abord dans ses prin-
cipes et puis dans ses résultats ^.
• M. A. ùè Reichensperjer .
2 Nous serons puissamment aidé dans cetle étude par le beau livre que M. Blanc
de Saint-Bonnet a récemment publié sous le titre de La Légitimité (1 toI. gr. iu-8,
chez Castermann à Tournai, et à Paris, chez Laroche). Un juge compétent, Mgr
l'évèque de Poitiers, a dit de ce livre que « c'est l'œuvre d'un éminent esprit constam-
ment inspiré par un grand cœur. » Le prélat ajoute : « On ne peut guère mieux dire
a nature de la société, sa loi essentielle, sa fonction divine à l'é^jard de l'humanité,
sa nécessité, sa grandeur... La vraie notion de la liberté est aussi dégagée du men-
LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME T
Mais avant tout il faut définir avec précision ce mot de libéra-
lisme, qui est loin d'avoir le même sens dans l'esprit et sur les
lèvres de tous ceux qui l'emploient. Nous aurons fait faire un
grand pas à la discussion si nous parvenons à donner une notion
bien nette de la doctrine désignée par ce nom.
I
Qu'est-ce que le Libéralisme?
Est-il possible d'en donner la définition? Comment saisir ce
Protée qui prend, en divers temps et en divers lieux, les formes
les plus contraires ? M. de Bismarlv se donne comme libéral, et le
chef du ministère anglais, M. Gladstone, s'attribue également
cette appellation ; M. Minghetti et M. Castelar la revendiquent
comme une gloire, et plusieurs de nos ministres français ne la
considéreraient probablement pas comme une injure. Qu'y a-t-il
de commun entre le libéralisme de ces hommes d'État, dont la
politique est si différente ? « Je suis chrétien pénitent, mais libéral
impénitent, » disait Lacordaire à la fin de sa vie ; il se croyait
songe sous lequel le libéralisme la présente au monde, pour son malheur et pour sa
ruine. Le libéralisme est d'ailleurs étudié à fond, démasqué sans pitié, dénoncé ayec
vigueur etjugé sans appel. Le libéralisme catholique, en particulier, est fortement
combattu et solidement réfuté. »
Ce livre a pourtant un défaut glorieux, qu'il partage avec le volume si remarquable
qui l'a précédé sous le titre de : La Restauration française, l'un et l'autre ne
peuvent être goûtés que par des esprits sérieux; et ce ne sont pas les esprits sérieux
qui, aujourd'hui, font la vogue des livres. Peut-être M. de Saint-Bonnet aurait-il
pu, sans préjudice pour Tèlévatiou de sa doctrine, condescendre un peu à l'infii-mité
des lecteurs en analysant davantage ses théories et en les encadrant dans une mé-
thode plus saisissable. Mais on n'a pas le droit de reprocher à Platon de n'être pas
Aristote ; et pas un de ceux qui auront Je courage de suivre M. de Saint-Bonnet
jusqu'au bout ne regrettera les fatigues d'un voyage qui aura dévoilé à leurs re-
gards de splendides horizons.
Nous lui renvoyons donc les lecteurs qui désireraient approfondir les questions
que nous allons traiter. Nous leur indiquerons également quatre volumes édités par
M. Goemaere à Bruxelles sous le litre de : La Révolution et la Restauration de
l'Ordre social. M. l'abbé Onclair y a réuni dans un ordre méthodique les travaux
les plus remarquables publiés sur ces questions dans la Civiltà cattolica. 11 n'est
pas besoin de signaler les deux ouvrages que M. Auguste Nicolas a récemment pu-
bliés sur ce même sujet: L'État sans Dieu, el La Révolution et l'ordre chrétien.
Pour ceux qui ne les connaîtraient pas encore, le nom de l'auteur serait une re-
commandation suffisante (Paris, Vaton).
g LA BANQUEROUTE DU LIBKRALISME
donc autorisé par son amour pour la religion à garder son libéra-
lisme ; et peu d'années après, un de ses successeurs dans la chaire
de Notre-Dame était conduit par son libéralisme à une scanda-
leuse apostasie. Gomment un même principe peut-il produire des
effets aussi opposés ? Sommes-nous en présence d'une pure mysti-
fication, d'un fantôme, dont les formes changeantes permettent à
chacun d'en revêtir arbitrairement le système qu'il préfère ?
Non, le libéralisme cache sous cette diversité d'apparences une
unité réelle ; mais pour trouver cette unité, il ne faut pas exami-
ner au hasard ce qui, à bon droit ou à tort, porte le nom de libé-
ral ; il faut procéder comme font les savants qui se livrent à l'étude
des races. Quand ils veulent saisir le vrai type de la race nègre,
par exemple, ils ne l'étudient pas dans les individus chez qui ce
type est plus ou moins fondu avec des types différents; ils cher-
chent de vrais nègres, des nègres pur sang. En les considérant
avec attention et en les comparant les uns aux autres, on n'a pas
de peine à discerner les caractères de la race ; et il devient
ensuite facile de retrouver ces caractères dans les individus à
type mélangé.
Les idées établissent entre les esprits des affluités analogues
à la parenté physique des races : elles constituent des races intel-
lectuelles à types très-divers. Mais entre ces idées il peut se
produire des mélanges; il y a des métis dans l'ordre moral comme
dans l'ordre physique ; et ce n'est pas chez eux qu'il faut étudier
les types des doctrines auxquelles ils se rattachent. Si donc
nous voulons savoir ce que c'est que le libéralisme, il faut le
considérer chez ceux qui ne mettent aucune réserve dans la pro-
fession de ses principes. Quand nous aurons discerné chez eux
l'essence du système, nous saurons ce qu'il faut penser des
formes sous lesquelles il peut se mêler à des systèmes différents.
I. — Le principe du libc'ralisme. En partant de cette donnée,
nous arriverons sans peine à une définition très-précise du libé-
ralisme. C'est la doctrine qui affirme la complète indépendance
de la liberté humaine et qui nie par conséquent toute autorité
supérieure à l'homme, dans Tordre intellectuel, religieux et
politique. Telle est bien en effet l'idée qui ressort de la fameuse
Déclaration des droits de Thomme, symbole fondamental du
LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 9
libéralisme ; et si l'ambiguité de certaines formules pouvait faire
naître quelques doutes, il suffirait pour en saisir le sens réel de
lire les débats qui en précédèrent la rédaction définitive. On
consentit, il est vrai, après bien des discussions, à mettre en
tête de ce nouvel évangile le nom de l'Etre suprême ; mais
conformément au déisme de Rousseau, on ne reconnut, à la
première ligne, l'existence du Créateur, que pour nier son auto-
rité dans la pièce tout entière. De l'homme seul dérive la souve-
raineté (art. 3). La pensée et la parole sont indépendantes.
Tout homme est libre non -seulement de repousser intérieure-
ment la révélation divine, mais de miner son autorité dans
l'esprit de ses semblables ; et cette liberté est proclamée un des
droits les plus précieux de l'homme (art. 11). La religion chré-
tienne n'est plus, aux yeux de la société, qu'une opinion, absolu-
ment égale aux cultes erronés (art. 10).
Dieu n'est donc plus le maître, ni dans l'ordre intellectuel
ni dans l'ordre religieux, ni dans l'ordre politique ; et dans cette
triple sphère c'est l'homme qui est souverain.
Tel est le principe du libéralisme : négation directe et absolue
de la doctrine cathohque. Celle-ci, en eflfet, affirme la souverai-
neté de Dieu, dans tous les ordres où l'erreur libérale proclame
l'indépendance de l'homme.
En niant ce dogme fondamental, l'hérésie nouvelle porte à la
vérité révélée un coup bien plus mortel que si elle se contentait de
combattre un ou plusieurs des articles du symbole. Elle renverse,
autant qu'il est en elle, la base même de la foi; elle nie virtuelle-
ment toute vérité, eu reconnaissant à la raison le droit de pro-
fesser toute erreur : c'est l'antichristianisme complet et radical.
Logiquement, il n'y a pas de milieu entre ces deux doctrines :
si le christianisme est vrai, le libéralisme est faux sous toutes ses
différentes formes. Dans l'ordre intellectuel, la raison humaine
se rend coupable d'une inexcusable rébellion, si elle refuse de se
soumettre à la raison divine ; dans l'ordre religieux, la liberté ne
saurait répudier sans crime les devoirs qui lui sont intimés par
l'autorité établie de Dieu ; dans l'ordre politique, il ne peut être
permis de résister aux pouvoirs légitimes ; enfin, dans l'ordre
politico-religieux, la société temporelle ne peut avoir le droit
d'entraver l'action de l'autorité spirituelle.
10 LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME
D'un autre côté, si l'on n'accepte pas purement et simplement
l'autorité que le Fils de Dieu est venu établir sur la terre pour y
tenir sa place, il ne reste aucun pouvoir capable de diriger
la raison de l'homme, de gouverner sa volonté libre et de refréner
ses passions mauvaises. En dehors de Dieu, il n'y a plus pour
commander à l'homme que des hommes semblables à lui ; et quel
est l'hômrae assez hardi pour s'arroger, à l'égard de ses sem-
blables, l'autorité qu'il refuse au Créateur ? Nous le répétons : si
la doctrine cathoUque est repoussée, la logique donne raison au
libéralisme extrême. Dans l'ordre intellectuel, dans l'ordre
religieux et dans l'ordre politique l'homme est indépendant ; la
liberté individuelle est souveraine, et le droit de chacun n'a de
limite que son pouvoir.
Voilà ce que demande la logique des idées et ce qu'exigera tôt
ou tard la logique des faits.
Mais ce n'est pas en un seul jour que les esprits arrivent ainsi
aux dernières conséquences de leurs principes. Combien il est
peu d'hommes qui soient pleinement d'accord avec la doctrine
qu'ils professent ! Si la plupart des chrétiens sont moins bons
que leur croyance, le plus grand nombre des incroyants sont
meilleurs que leur doctrine. Si incompatibles qu'elles soient entre
elles, la vérité et l'erreur se mêlent, chez la plupart des hommes,
dans les proportions les plas diverses. Ne nous étonnons donc pas
de trouver, dans le grand parti libéral, autant de variétés d'opi-
nions qu'il y a de degrés intermédiaires entre la nuit obscure et
le plein jour. Sauf le blanc pur de la vérité, ce parti renferme
toutes les nuances, depuis la négation radicale du positiviste, jus-
qu'au libéralisme catholique dont un œil exercé peut seul discer-
ner la teinte délicate.
Cette extrême variété rend très -difficile la tache des défenseurs
de la vérité qui entreprennent de combattre cet insaisissable
ennemi. Comment mesurer assez bien leurs coups pour qu'ils
atteignent avec une égale justesse des adversaires aussi éloignés
les uns des autres? Il n'y a évidemment qu'une chose à faire :
attaquer l'erreur en elle-même et laisser ensuite chacun de ceux
qui la défendent prendre sa part du blâme dans la mesure de
l'adhésion qu'il lui donne.
Qu'il soit donc bien entendu que dans tout ce que nous allons
LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 11
dire contre le libéralisme nous n'avons nullement en vue les per-
sonnes, mais uniquement la doctrine.
Dans chacun des quatre genres de libéralisme indiqués plus
liaut, nous admettons des degrés infinis ; mais pour nous fixer
davantage nous ramènerons ces degrés à trois principaux, que
nous pouvons nommer le radicalisme, le libéralisme proprement
dit et le libéralisme catholique.
II. — Le libéralisme radical. — Le radicalisme est le libé-
ralisme sincère et logique, qui avoue tous ses principes et ne
recule devant aucune de ses conséquences. Dans l'ordre intellec-
tuel, il se nomme la libre pensée et il consiste à dire que
l'homme ne relève que de sa raison et n'est responsable de ses
actes envers aucune puissance supérieure. Dans l'ordre reli-
gieux, c'est l'individualisme absolu, la négation de tout ensei-
gnement dogmatique et de tout sacerdoce. Dans l'ordre politique,
c'est la démagogie, le droit attribué aux masses de bouleverser
et de changer à leur guise les institutions civiles. Dans l'ordre
politico-religieux, c'est le complet asservissement de la société
religieuse à la société politique.
On le voit, dans ces différentes sphères, le radicalisme ne fait
que développer jusqu'à ses dernières conclusions le principe
libéral et affirmer avec une complète franchise l'indépendance
absolue de la liberté humaine.
III. — Le libéralisme modéré. — Pourquoi donc réservons-
nous, pour une nuance plus modérée, le nom de libéralisme pro-
prement dit, qui semblerait mieux convenir à cette forme plus
complète de la doctrine? C'est que l'usage le veut ainsi. La
masse du parti libéral proteste contre le pur radicalisme aussi
bien que contre le pur catholicisme. Et, en faisant cette protes-
tation, elle se montre d'autant plus habile qu'elle est moins
logique. Car, si les principes du libéralisme sont très-sédui-
sants, les conséquences sont très-repoussantes. En admettant
les principes, mais en rejetant les conséquences, les libéraux
proprement dits conservent à leur doctrine le pouvoir de fasci-
nation dont la logique des radicaux ne tarderait pas à la dé-
pouiller. Car, ce qui rend l'erreur séduisante, ce n'est pas son
1? L4 BANQUEROUTE DU LIBERALISME
opposition avec la vérité, c'est au contraire le mélange de vérité
qu'elle contient. C'est par là qu'elle est mensonge ; et l'on peut
dire par conséquent qu'elle est d'autant plus mensonge qu'elle
mêle à une plus grande somme d'erreur une dose plus considé-
rable de vérité. Le plus trompeur de tous les mensonges est,
sans contredit, celui qui a perdu l'humanité, le mensonge du
serpent au paradis terrestre : Erilis sicut dii. Et pourtant cette
parole du grand séducteur contient une grande vérité. Elle est
identique à la parole de l'Écriture, rappelée et confirmée par
Jésui-Ghrist : Ego dixi : du estis. La déification de l'homme
par la soumission à Dieu, voilà le christianisme ; la déification de
l'homme par la révolte contre Dieu, voilà l'antichristiaaisme ;
mais, pour insinuer cette énorme erreur, le père du mensonge
met en saillie ce qu'elle renferme de vérité. Le libéralisme, qui a
pour but de mener à terme l'œuvre commencée par le serpent,
ne s'y prend pas autrement que lui.
Son vrai programme n'est pas celui qui exprime le plus nette-
ment sa doctrine, mais au contraire celui qui la cache avec le
plus d'art ; et il reconnaît pour ses légitimes représentants, non
les violents qui, par leur brutale logique, détruisent toute illu-
sion, mais les habiles et les modérés qui font profession d'allier
ensemble les conséquences de la vérité avec les principes de
l'erreur. Voilà le parti libéral proprement dit, celui qui se faisait
jadis nommer le parti du juste milieu. Dans cette appellation, il
n'ya quel'épithète de juste qui manque complètement de justesse.
Le seul juste milieu est la vérité, également éloignée de deux
erreurs extrêmes ; le libéralisme, au contraire, également éloi-
gné de la vérité complète et d'une erreur plus logique, n'est lui-
même qu'une erreur plus dangereuse.
Où donc place-t-il la limite qui le sépare de la vérité de droite
et de l'erreur de gauche ?
Dans l'ordre intellectuel, ce parti admet volontiers, à côté de
la liberté de penser, une autorité nominale : celle de la raison
éternelle, qu'il ne craindra pas d'appeler, si on le veut, la raison
de Dieu ; mais c'est à la condition que ce Dieu, régulateur de la
raison individuelle, renoncera à l'exercice de son autorité ; et
s'il lui a plu d'établir sur la terre un interprète de la vérité, il
faut qu'il se résigne à ce qu'on n'en tienne aucun compte.
LA BANQUEROUTE DU LIBERALISME 13
Dans l'ordre religieux, le parti libéral veut un culte ; mais il
laisse à chaque homme laliberté de prendre celui qui lui convient.
Dans l'ordre politique, il reconnaît la nécessité de soumettre
la plèbe turbulente à une autorité ; mais cette autorité sera sous
le contrôle des classes éclairées, qui eu disposeront à leur guise
par le système parlementaire. Pour ce parti, le parlementarisme
n'est pas une forme politique destinée à régler l'exercice de
l'autorité : c'est un principe, supérieur au principe même de
l'autorité.
Enfin, dans les rapports de l'Eglise et de l'État, ces hommes
modérés s'abstiendront de la persécution violente ; ils pourront
même pousser la condescendance jusqu'à entourer la religion
d'une protection généreuse ; mais ils exigent que la société spiri-
tuelle reconnaisse la suprématie absolue de l'autorité temporelle,
même dans les questions où les intérêts des âmes sont directe-
ment impliqués.
On le voit, la sagesse de ces hommes consiste à garder la
neutralité entre les deux puissances qui se disputent l'empire de
la terre, à concilier les droits de Bélial avec ceux de Jésus-
Christ. Médecins des peuples, ils croient ne pouvoir mieux gué-
rir leurs maux qu'en leur offrant, à doses égales, l'e^Teur et la
vérité; et ils déploient une habileté prodigieuse à maintenir les
sociétés dans un équilibre instable qui les préserve de toute
secousse par trop violente, sans arriver jamais à l'ordre complet.
IV. — Le libérali^iiie catholique. — Le troisième groupe
du parti Hbéral se tient à une distance bien plus grande encore
du radicalisme, et il se montre à nous moins comme une doc-
trine que comme une tendance et un esprit : c'est le hbéralisme
catholique. Quelquefois, il est vrai, ses fauteurs s'oubhent et
laissent échapper des propositions qui les confondent avec les
libéraux proprement dits. Mais les plus habiles sauront éviter
renonciation de théories contraires à la doctrine révélée. Ils
respectent les principes, et c'est par excès de respect qu'ils ne
veulent pas qu'on y touche. S'abstenir de les combattre, c'est
à quoi ils consentent assez volontiers ; mais ils veulent que, d'un
autre côté, on s'abstienne de les proclamer et de les défendre.
Quand on les pousse un peu vigoureusement, ils reconnaissent
14 LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME
qu'en thèse la doctriae catholique est parfaitement vraie ; mais,
pour eux, cette thèse est une pure abstraction. Ce n'est pas
dans telle hypothèse particulière et par suite de certains faits
transitoires qu'ils jugent cette doctrine inapplicable : c'est par
suite des conditions permanentes de la nature humaine. L'homme
étant ce qu'il est, ces catholiques estiment que la religion a plus
à perdre qu'à gagner dans le maintien de sa doctrine tradition-
nelle sur l'alliance des deux pouvoirs. Ils ne croient donc pas
pouvoir mieux servir les intérêts de la vérité que par le silence
dans les circonstances mêmes oii ce silence peut être interprété
comme un abandon. Ils se conduisent comme s'ils avaient reçu
de Jésus-Christ procuration pour renoncer en son nom à la
royauté sociale. L'affirmation des droits souverains est, à leurs
yeux inopportune, du moment qu'elle déplaît, tandis qu'en
réalité, l'opposition que ces droits rencontrent est, par elle-
même, un motif de les soutenir avec plus d'énergie. Sincère-
ment dévoués à l'Église, s'ils comprenaient combien cette fausse
prudence compromet ses intérêts, ils suivraient une tout autre
conduite. Mais c'est ce que leur illusion ne leur permet pas de
s'avouer à eux-mêmes, et c'est ce qu'ils peuvent encore moins
souffrir de s'entendre dire par d'autres. Aussi se montrent-ils
vivement blessés lorsqu'ils voient leur tactique condamnée par
le langage et la conduite des catholiques plus résolus. De là une
irritation bien naturelle, qui les rendta sévères jusqu'à l'injustice
envers les serviteurs les plus dévoués de l'Église, tandis qu'ils
sont obséquieux et presque caressants pour ses adversaires décla-
rés. Pourvu que ces derniers mettent certaines formes dans leur
hostilité, on leur prodiguera les éloges, tandis qu'on n'épargnera
ni le blcàme ni même l'injure aux catholiques, si peu qu'ils man-
quent de formes dans la profession et la défense de leur foi. Que
si l'Église interpose son autorité pour maintenir l'intégrité des
principes, on ne se révoltera pas ouvertement contre ses déci-
sions, c?r on veut rester catholique ; mais, pour éviter d'abjurer
les erreurs qu'elle censure, on atténuera la portée de ses sen-
tences et on détournera le sens de ses expressions. En tout cas,
on ne se croira pas obligé de prendre ces décisions pour règle
de sa vie publique. On se fera deux consciences : l'une pour le
for intérieur, l'autre pour le for extérieur. Chaque catholique
LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 15
libéral portera en soi deux hommes, mais dans un sens bien dif-
férent de celui de saint Paul : à l'église et dans sa famille, il se
montrera catholique ; mais, au forum et dans le prétoire, il ne
laissera paraître que le libéral*.
Nous avons répondu, à la première question : qu'est-ce que le
libérahsme?et en considérant dans sa pure essence cette erreur
dangereuse, nous avons montré son intluence graduée sur tous
ceux qui sont plus ou moins infectés de son venin. Nous n'avons
rien voulu dissimuler, mais nous croyons n'avoir rien exagéré.
Nous serions également infidèle à notre mission si, par crainte
de déplaire, nous cachions une vérité utile, ou si nous inventions
des erreurs chimériques pour nous procurer le triste plaisir de
les combattre. Uniquement désireux de suivre la direction du
"V icaire de Jésus-Christ, nous avons du d'abord constater la réa-
lité et décrire les symptômes de la maladie dont il nous a si sou-
vent signalé la gravité. Il faut poursuivre notre tâche et dire les
* Dans une brochure très-remarquée, qui parut, duraut le concile du V.ilican,sou8
ce titre: Il concilia ecumernco Vaticano ed i cattoUci libérait, le P. Ludovico
da Castt'lj'lanio, Franciscain, étahlit autrement que nous la distinction entre les trois
fractions du parti libéral. Selon lui, les libéraux purs sont ceux qui nient les droits
de Dieu sur l'individu lui-même ; les libéraux modérés ceux qui s» contentent de
soustraire à son empire les sociétés ; enfin les catholiques libéraux sont ceux qui
niant, comme catholiques, les principes erronés du libéralisme, acceptent avec les
libéraux les faits dérivés de ces principes. Comme ces sortes de classifications sont
plus ou moins arbitraires, nous ne croyons pas nécessaire de défendre la noire. Le
lecteur ju^-era par lui-même si nous avons eu tort ou raison de distinguer différents
genres de libéralisme, et, dans chacun de ces genres, les trois degrés que nous avons
indiqués. Mais nous ne pouvons nous dispenser de faire, à propos du libéralisme
catholique, une remarque qui écartera l'opposition apparente qu'on pourrait re-
marijuer entre notre doctrine et celle du docte Franciscain. Dans notre livre inti-
tulé : Le.i Doctrines romaines sur le libe'ralisme, nous avons affirmé, d'accord,
croyons-nous, avec les plus émineuts écrivains catholiques, que celui-là ne mérite
nullement d'être taxé de libéral qui se contente d'accepter en fait, et comrne hypo-
thèse, les lib-Tlés modernes, pourvu qu'en thèse il maintienne les principes dans
leur intégrité. Cette affirmation semble contredite par le P. de Castelplanio qui
fait précisément consister dans l'acceptation des faits l'erreur des catholiques libé-
raux. Cette apparente divergence disparaîtra si l'on distingue deux genres d'accep-
tation : l'une approbative, l'autre purement permissive. Accepter les libertés mo-
dernes, en ce sens qu'on ne les combat pas dans les sociétés oil leur destruction est
impossible ou pourrait même produire un plus grand mal. c'est ce que fait l'Église
elle-même, et ce que, par conséquent tout catholique peut faire sans encourir aucun
blâme. L'erreur des catholiques libéraux consiste donc uniquement dans l'acceptation
approbative de ces libertés contraires aux droits de Jésus-Christ et de rÉgli8e;car
en les approuvant ils compromettent les prmcipes, ne serait-ce que par le silence
qu'ils gardent systématiquement, lors même qu'ils sont rais en demeure de les pro
t esser.
16 LA BANQUEROUTE DU LIBERALISME
principes d'où naît cette dangereuse maladie et les éléments qui
la constituent ; dévoiler le mensonge qui donne au libéralisme sa
puissance de séduction, et distinguer soigneusement les erreurs
qu'il porte dans son fonds de l'apparence de vérité qui en colore
la surface.
II
Mensonge et erreurs du Libéralisme
« Notre siècle est en proie à un mensonge redoutable et fait
pour troubler les nations. L'orgueil, prenant le nom de liberté, a
inondé le monde. Sous ce nom supposé, il a pu conquérir les
idées une à une, devenir maître des positions, frapper même à
la porte du sanctuaire. Sans ce déguisement, il n'aurait jamais
réussi à pénétrer du même coup dans les âmes sous le nom de
liberté intrinsèque des consciences ; dans les Etats, sous le nom
de liberté absolue des cultes ; dans les mœurs, sous le nom de
liberté absolue de la presse ; dans la foule, sous le nom de sou-
veraineté du peuple...
« De tous côtés, on a vu sortir la secte immense de ceux qui,
prenant leur orgueil pour la liberté, se nomment libéraux : les
uns allant d'autant pbis ardemment à la conquête de l'orgueil
qu'ils la prennent pour la vraie liberté, et les autres d'autant
plus ardemment à la poursuite de la liberté qu'ils savent qu'elle
est l'orgueil*. »
On ne pouvait mieux décrire que M. de Saint-Bonnet l'a
fait par ces paroles la déception gigantesque à laquelle le monde
est en proie depuis un siècle. Le libéralisme, en etïet, est, avant
tout, comme nous l'avons dit, un mensonge et par conséquent
une déception. On nomme mensonger un langage qui fait pren-
dre l'erreur pour la vérité. A ce compte, il n'y a pas de mensonge
pire que celui que le libéralisme cache sous le nom spécieux de
liberté.
I. — Mensonge constitutif . — Nous trouvons la formule la
* M. Blaac tle Saint-Bouue!, De la LègUiinitc, avaut-propos.
LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 17
plus habile et la plus perfide de ce mensonge dans la Déclara-
tion des droits de Thomme.
L'article 4 est ainsi conçu : « La liberté consiste à pouvoir
faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi, l'exercice des droits
naturels à chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent
aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes
droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. »
Quoi de plus inotfensif, en apparence, que cette définition?
Elle serait, en effet, parfaitement acceptable, si l'on supposait
admise l'autorité de Dieu et si la loi à laquelle est attribué le
droit exclusif de fixer les bornes de la vérité était non-seulement
la loi arbitraire des hommes, mais encore et surtout la loi essen-
tielle du Créateur. La liberté ainsi entendue est bien celle que
Jésus-Christ est venu assurer à tous les membres de la famille
humaine. Tandis qu'avant lui le plus grand nombre d'entre eux
étaient réduits à l'état de choses et ne possédaient aucun droit
personnel, l'Homme-Dieu leur a rendu leurs droits humains en
leur conférant une dignité divine. A chacun d'eux il a attribué
une fin personnelle et il leur a imposé à tous le devoir de s'en-
tr'aider dans la poursuite de cette fin. La liberté ainsi comprise
est essentiellement chrétienne. Acquise au prix du sang de Jésus-
Christ, elle n'a pas eu, sur la terre, de défenseur plus intrépide
et plus constant que l'Eglise. On peut la définir : l'afiranchisse-
ment de toute entrave qui empêcherait l'homme de tendre à son
bonheur et d'acquérir sa perfection.
Mais telle n'est pas la liberté du libéralisme. Ici Dieu n'est
pour rien. La déclaration que nous venons de citer ne nous
permet à ce sujet aucun doute. La loi sur laquelle elle fonde la
liberté et à laquelle est attribué le droit exclusif d'en fixer les
bornes n'est pas la loi divine, mais celle qui est définie quelques
lignes plus bas « l'expression de la volonté générale. » Et c'est
bien ainsi , du reste, que la liberté a été comprise par les sociétés
modernes, formées à l'école du libéralisme. Elles y ont vu, non
l'exemption de tout pouvoir illégitime usurpé par les hommes,
mais l'indépendance à l'égard de Dieu ; non la liberté du bien,
mais la liberté du mal. Il y a sans doute un pouvoir de mal faire
impliqué dans le pouvoir de faire hbrement le bien. Mais ce
n'est pas ce pouvoir physique que le libéralisme revendique pour
V SERIE. — T. V.
l'S LA BANQUEROUTE DU LIBERALISME
l'homme ; c'est le droit de faire le mal, c'est-à-dii'e le droit de
violer le droit. La liberté à ses yeux n'est plus l'exemption de
toute entrave dans la poursuite du bonheur ; c'est l'exemption de
teute loi qui empêche l'homme de se perdre. Ce n'est plus une
vérité lumineuse, c'est une absurdité palpable. Rien en effet
n'est plus absurde que d'attribuer l'indépendance à une créature
quelconque. Celui-là seul est indépendant qui, ayant en lui-
même la raison de son être, y trouve également le principe de sa
perfection ; mais la créature qui ne s'est pas faite elle-même et
qui ne peut prolonger son existence un seul instant par sa propre
vertu ne trouve en elle-même rien de ce qui lui est nécessaire
pour se conserver et se développer. L'homme se déclarerait indé-
pendant ! mais il dépend de tout, et sa dépendance est conti-
nuelle : il dépend de l'air qu'il respire, du sol qui le porte, des
plantes qui lui préparent sa nourriture, du père qui l'a engendré,
de la mère qui l'a nourri, de la société qui par la parole l'a mis
en possession de sa raison. Il dépend de toutes les créatures et il
oserait se dire indépendant du Créateur ! Oui, voilà l'absurdité
révoltante que les nations chrétiennes embrassent avec enthou-
siasme, depuis un siècle, sous le nom de libéralisme. Cette société
moderne, si fière de ses lumières, est fondée sur cette absurdité
tout aussi rationnelle qu'un cercle carré : l'indépendance de ce
qui est essentiellement dépendant.
On dira peut-être : cette absurdité n'est le fait que du radica-
lisme : le libéralisme modéré ne la professa jamais. — Il n'est
pas en etfet dans l'habitude de dire le fond de sa pensée ; mais
s'il ne professe pas formellement cette doctrine, il la suppose
évidemment ; car dans toutes les sphères où se déploie l'activité
libre de l'homme, il l'autorise à ne tenir aucun compte de l'au-
torité de Dieu et de la manifestation certaine de sa volonté.
N'est-ce pas se déclarer indépendant à l'égard du supérieur
que tenir systématiquement ses ordres pour nuls et non avenus ?
Cette notion mensongère de la liberté fait tout le fond du libé-
ralisme ; mais cette erreur ne va pas seule : elle est accompa-
gnée de tout un cortège d'autres erreurs également capitales sur
Dieu, sur Jésus-Christ, sur l'homme, sur la mission des gouver-
nements et sur l'organisation des sociétés.
LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 19
II. — Erreurs qiiimpUque le Ubéralisinc. — Athéisme. —
Nous l'avons déjà fait remarquer : bien que tous les libéraux ne
soient pas des athées, bien qu'un grand nombre d'entre eux aient
horreur de l'athéisme, ils ne peuvent professer le dogme libéral
de l'indépendance de la société civile à l'égard de la religion
sans nier implicitement la souveraineté de Dieu et par consé-
quent son existence. Quoi de plus contradictoire, en eifet, que
de reconnaître un Dieu créateur de l'homme et de nier que
l'homme soit obligé d'obéir à ce Dieu ? Ou Dieu est le Seigneur,
ou il n'est pas ; donc, en niant son autorité sociale, ou nie son
existence même. Ce n'est pas par suite d'un entraînement mo-
mentané qu'un des chefs de l'école libérale a dit : « La loi est
athée et doit l'être. » Il a parlé ainsi parce que, si religieux que
soient quelques libéraux, le libéralisme est logiquement athée.
Par cette négation radicale nécessairement impliquée dans son
principe, ce système social, préconisé par beaucoup de chrétiens
comme un progrès, fait descendre nos sociétés modernes au-
dessous des sociétés païennes de l'antiquité. Celles-ci sont tom-
bées dans de graves erreurs religieuses ; mais jamais elle:- n'ont
déraisonné au point de chercher à l'ordre social une autre base
que la rehgiou. Nous ne citerons point les paroles des philo-
sophes qui s'accordent à taxer de folie une pareille tentative.
A force d'être répétées, leurs sentences sont devenues banales .
Le simple bon sens disait à ces païens que pour obhger l'homme
il fallait chercher un principe d'obligation supérieur à l'Ljmme.
Mais comment se fait-il que des chrétiens puissent vanter comme
la perfection de l'ordre social un système dont, depuis deux mille
ans, on a reconnu l'évidente absurdité ?
III. — Antichristianisme. — Cette conduite est d'autant
plus inexcusable que, avec la négation du premier dogme de la
religion naturelle, ce système implique le reniement du premier
article du symbole chrétien. Impossible, en etFet, de croire à la
divinité du Christ et de nier sa royauté sociale. Impossible
d'admettre que le Fils de Dieu se soit fait homme et qu'il ne soit
pas devenu par là même le chef de l'humanité ; qu'il ait accepté
le titre et la mission de Sauveur et qu'il soit loisible aux âmes,
aux familles et aux peuples, de chercher hors de lui leur salut.
20 LA BANQUEROLTK DU LIBÉRALISME
C'est évidemment dans la société que la nature humaine atteint
sa perfection ; c'est par l'exercice des vertus sociales qu'elle se
rapproche davantage de la perfection divine. Donc, borner
l'empire de l'Homme-Dieu dans l'étroite enceinte des consciences
individuelles et le bannir des sociétés, c'est lui ravir sa plus
belle œuvre et l'exclure de son plus magnidque domaine. Mieux
vaudrait nier franchement sa divinité.
Du reste, le libéralisme vient bien tard pour jeter des nuages
sur ce dogme de la royauté sociale de Jésus-Christ : car entre tous
les titres de l'Homme-Dieu il n'en est point peut-è(re qui lui ait
été plus solennellement attribué dans les antiques prophéties, point
qui ait été plus hautement et plus fréquemment proclamé par les
Écritures. C'est comme le Roi et le Désiré des nations qu'il est
annoncé à l'iiumanité plusieurs siècles avant sa naissance '. Ce
sont les peuples entiers et non pas seulement quelques individus
isolés qui sont invités à venir se ranger sous ses lois et recevoir
la paix qu'il leur apporte '. Ce sont les nations que Dieu donne
à son Fils pour héritage et qu'il le charge de gouverner avec un
sceptre de fer ^ Ce sont enfin les rois et les juges des nations
que le Tout-Puissant somme de venir rendre hommage à sou
Christ, s'ils veulent éviter son courroux ''.
Et cette royauté, qui avait été si clairement prédite avant sa
naissance, Jésus-Christ l'a hautement revendiquée Je jour même
de sa mort. Au tribunal du grand prêtre Caiphe, il avait été mis
en demeure de proclamer sa divinité; mais, au tribunal du ma-
gistrat romain, c'est sur sa royauté que roule son interrogatoire.
« Vous êtes donc Roi ? » lui demande Pilate ; et Jésus répond :
« Vous l'avez dit : oui, je suis Roi. m Et, en confessant sa
royauté, il en explique l'origine, la nature et l'étendue : l'origine
qui est céleste : « JSIon royaume, dit-il, n'est pas de ce monde »;
sa nature : c'est une royauté spirituelle dans son essence, c'est
la suprématie de la vérité : « Je suis venu dans ce monde pour
rendre témoignage à la vérité » ; son étendue : elle est sans
• Rex gemiura (Jer., x, 7); JesideratuscuDctis geiitibus (Ag^- , i), >).
2 Ps., LXxi, 2; Lxxxv, 9. — Is., ij, ? cl &eq.
3 Ps., 11, 8.
Ps., it, i).
LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 21
bornes, puisque tout est soumis à la vérité : « Quiconque tient à
la vérité écoute ma voix. »
Il était impossible d'énoncer plus clairement le genre de supré-
matie que Jésus-Christ venait exercer sur la terre par son Eglise.
Cette royauté n'est pas temporelle, en ce sens qu'elle n'a pas les
faits temporels pour principe et les intérêts temporels pour objet.
Elle s'étend cependant sur les sociétés temporelles, en tant que
celles-ci doivent être réglées par la vérité et par la justice.
Le libéralisme ne peut donc nier cette royauté sans nier en
même temps l'une de ces deux choses : ou bien que la vérité et
la justice dirigent l'action des sociétés et les rapports de leurs
membres, ou bien que l'Horame-Dieu soit pour les hommes la
règle suprême de la justice et de la vérité. Pendant quatoriie
siècles, les sociétés chrétiennes, au milieu de leurs plus crimi-
nelles défaillances, n'avaient jamais songé à contester cette su-
prématie du Fils de Dieu. Princes et peuples s'accordaient à
reconnaître son autorité comme base de tous les pouvoirs et sa
loi comme règle de toutes leurs lois. Aussi formaient-elles, sous
son sceptre paternel, une famille de nations qu'on nommait la
chrétienté. En détruisant cette création, la plus magnifique dont
la terre ait jamais été le théâtre, la Révolution a consommé une
véritable apostasie sociale, et c'est ce criminel reniement des droits
de Jésus-Christ que le libéralisme érige en système. Avons- nous
eu tort de le nommer l'antichristianisme ?
IV. — Erreurs sur Vhomme. — Le libéralisme ne se mé-
prend pas moins gravement sur la nature de l'homme que sur
la personne de l'Homme-Dieu. 11 perd complètement de vue
les deux traits les plus saillants que cette nature otïre, dans sa
condition présente, aux regards de l'observateur : sa dignité
sublime et son profond abaissement. Celui-là ne sait pas ce que
c'est que l'homme, qui ne voit pas en lui la réunion de ces deux
extrêmes ; or, le libéralisme n'est pas seulement hors d'état de
les concilier, il est incapable même de les apercevoir.
Il suppose l'homme fait uniquement pour la terre et l'assimile
sous ce rapport aux brutes. Mais comment ne pas voir que si,
dans la brute, tout s'harmonise avec sa|destinée purement tempo-
relle, ses facultés, ses instincts, son bonheur, dans l'homme, au
22 LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME
contraire, facultés, aspirations, joies et douleurs, tout suppose
une vie d'outre-tombe ? C'est ce qu'a fort bien démontré
M. de Saint-Bonnet, en se plaçant même au point de vue, si
peu théologique en apparence, de l'économie sociale. « Pour
comprendre la société temporelle, cherchons son but au-delà du
temps. » Mais si vous traitez l'homme comme s'il était fait uni-
quement pour la terre, vous le mettez hors d'état de conquérir les
jouissances même de la terre; car, tournant vers ces jouissances
nécessairement limitées leur soif illimitée de bonheur, les mem-
bres de la famille humaine, devenus d'irréconciliables rivaux,
s'arracheront les uns aux autres cet insuffisant patrimoine. Assi-
milés aux brutes, mais privés de leur instinct, ils seront cent fois
plus malheureux et arriveront à une dégradation dont elles sont
incapables.
Mais il ne suffit pas au libéralisme de contraindre l'homme à
ramper sur la terre par la négation de sa céleste destinée; il
achève de rendre sa restauration impossible en niant sa déchéance.
Méconnaissant un fait que nous avons constamment sous les
yeux, oubliant ce que nous rappelle notre expérience de chaque
jour, donnant un audacieux démenti à la voix des siècles et au
témoignage unanime du genre humain, il suppose l'homme né
bon et porté naturellement vers la vérité et la justice. Livrez-le
à lui-même, augmentez seulement sa liberté, vous verrez que, par
le penchant de sa nature, il donnera à la vérité la préférence sur
l'erreur et assujettira ses passions désordonnées sous le joug de
la justice.
S'il est une hypothèse en opposition manifeste avec la réalité,
c'est bien celle-là, et pourtant c'est là-dessus que repose toute
la théorie sociale du libéralisme.
V. — Erreurs sur la société. — Cette théorie est donc radi-
calement fausse par l'idée de la nature humaine qui lui sert de
point de départ. Elle ne l'est pas moins par le but qu'elle assi-
gne à la société. D'après la doctrine chrétienne, la fin de la
société est de défendre l'homme contre les mauvais penchants,
suite de sa déchéance, et de favoriser le développement de ses
facultés supérieures. Mais si, comme Rousseau l'a proclamé,
l'homme est né bon et n'a été dépravé que par les institutions
LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 23
sociales ; si l'état de nature est celui où tous étaient égaux et
affranchis de toute obligation, la société ne peut avoir d'autre
but que de ramener ses membres à cet heureux état. « Il faut
donc écarter tout ce qui nous vient de la civilisation, pour retrou-
ver l'homme de la nature. » C'est la tache que s'impose le
radicalisme ; mais comme il risquerait de compromettre l'œuvre
par la violence de ses procédés, le libéralisme intervient comme
modérateur. « 11 y met des tempéraments : dans sa prudence, il
s'emploie non pas à abolir, mais à diminuer successivement
l'autorité, les lois, surtout la religion, source de tous les maux *. »
Qui ne le voit ? Cette tactique constante n'est intelligible qu'au-
tant qu'on suppose vraie la théorie sociale que Proudhon a pro-
clamée avec une franchise brutale quand il a dit : « La société
c'est l'an-archie. »
Ici encore la position mitoyenne que le libéralisme prétend con-
server est absolument intenable. S'il n'admet pas la doctrine
sociale que le christianisme a fondée sur le dogme de la chute
et de la rédemption, il est contraint d'admettre dans toute son
étendue la doctrine antisociale déduite par le socialisme de l'hy-
pothèse naturaliste. La logique de l'erreur, secondée par la
violence des passions, a fait jaillir les conséquences de leurs
principes ; il n'est pas au monde de pouvoir, il n'est pas d'habi-
leté capable d'arrêter le cours de ce torrent. Il faut en tarir la
source ou se résigner à le voir déraciner toutes les institutions
sociales et tout entraîner au fond de l'abîme.
« Il faut être catholique ou socialiste, dit très-bien M. Blanc
de Saint-Bonnet. Toute la politique se balance entre ces deux
idées : ou l'homme naît bon ; de là la liberté, l'égalité des droits,
l'illégitimité du code pénal et de l'autorité ; ou l'homme naît
mauvais ; de là la répression, l'éducation, la légitimité de la
peine et celle des pouvoirs. La question religieuse est toute la
question politique. Votre rationalisme, ô hommes d'Etat, n'est
que la métaphysique du socialisme ^. »
Telle est en effet la conclusion qui ressort déjà avec évidence
de cette première partie de notre étude. Le libéralisme et la
3 De la Legitimit-, p. 102.
* Restauration française, t. IL c. xxvi, p 198.
21 LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME
Révolution, c'est tout un. Le libéralisme est la doctrine de la
Révolution, et la Révolution l'application pratique du libéralisuae.
Cette pratique, comme la théorie elle-même, peut être plus ou
moins logique : il y a la Révolution modérée et la Révolution
radicale; mais entre l'une et l'autre il n'y a pas d'autre diffé-
rence que celle qui distingue le torrent au moment où il rompt
sa digue do ce même torrent lorsqu'il ravage les campagnes : la
différence du principe et de ses conséquences. Nous le compren-
drons mieux encore, eu considérant l'inexorable nécessité en
vertu de laquelle les peuples qui se sont laissé séduire par le
mensonge du principe libéral sont contraints de dévorer toute
l'amertume des conséquences.
H. Ramièrk.
DE LA LANGUE RUSSE
DANS LE CULTE CATHOLIQUE
Rien u'est plus ordinaire que d'entendre parler de la russifica-
tion des anciennes provinces de la Pologne. Il existe, en etfet,
tout un système d'assimilation forcée que le gouvernement actuel
de Russie applique à ces contrées. Ce système, inauguré en 1863,
sous l'impression des événements que personne n'ignore, est
hautement avoué parla presse indigène, et le gouvernement lui-
même n'en fait point un mystère. Loin de là. il le proclame par
ses paroles comme par ses actes. C'est le mot d'ordre qu'il donne
aux gouverneurs des provinces, en leur confiant la charge im-
portante attachée à ce titre. Ce fut, il n'y a pas longtemps encore,
le cri de guerre du journalisme officiel et officieux ; la devise
adoptée par les apôtres du socialisme et du nihilisme, dont la
classe est assez nombreuse, sans excepter les historiens et les
publicistes à gages, qui restaient conservateui-s sur toutes les
autres questions, sauf celle dont il s'agit. Russifier le pays, telle
est encore aujourd'hui la formule consacrée.
Mais si le mot de russification se trouve sur toutes les lèvres,
il est peu probable que tous en aient une notion précise, y atta-
chent un sens bien déterminé. Il importe cependant d'avoir la
signification exacte du mot.
Que signifie donc la russification?
Russification veut dire d'abord introduction de la langue russe.
Dans les vues du gouvernement, cette langue doit devenir domi-
nante dans les provinces occidentales, comme elle l'est dans l'in-
J6 DE LA LANGUE RUSSE
térieur de l'empire, à Moscou, à Pétersbourg et partout. Langue
officielle, elle doit y régner dans l'administration, dans les tri-
bunaux, dans l'armée, dans les écoles, dans la vie privée et
jusque dans le sanctuaire. De là, comme conséquence inévitable,
proscription du polonais partout où on l'entend parler.
Russification signifie encore substitution de la nationalité russe
à la nationalité polonaise, ainsi qu'à la civilisation qui en est le
fruit naturel. Pour opérer cette substitution, deux moyens ont
été choisis. Le premier est l'expropriation sur une grande échelle :
des terrains immenses ont été confisqués sur les seigneurs polo-
nais et vendus aux Russes et Allemands venus, pour la plu-
part, de l'intérieur de l'empire. L'autre moyen, c'est Vêlnnina~
tion : on éloigne les Polonais de toutes les charges publiques,
que l'on confie, de préférence, aux employés à la fois russes et
orthodoxes.
Enfin la russification suppose aussi la décatholicisation du pays,
l'orthodoxie étant, aux yeux des Russes, un signe distinctif de
leur nationalité. De là la propagande religieuse. Toutefois, ce ne
sont pas des prêtres qui y prêchent l'orthodoxie grecque ; les
missionnaires qui l'annoncent, ce sont des bureaucrates, des
agents de police, des gendarmes : singuliers apôtres qui usent
de tous les moyens, sauf celui de la persuasion et du raisonne-
ment, et qui tiennent leurs pouvoirs non pas du synode, mais
de l'autorité civile, aux mains de laquelle sont, en réalité, les
rênes du gouvernement ecclésiastique.
Tel est le vrai sens du mot russification et l'ensemble du sys-
tème décoré de ce nom.
L'introduction de la langue russe dans le culte catholique en
est la phase la plus intéressante au point de vue de notre sainte
religion ; mais en même temps, elle se complique d'une foule de
considérations qui en rendent l'otu-lc difficile, et dont dépondont
pourtant et l'intelligence et la solution du problème que le Saint-
Siège est, en ce moment, occupé, dit-on, à résoudre.
Il importe donc d'envisager la question sous toutes ses faces
et de la circonscrire ; car nous voulons, avant tout, lui conserver
son caractère religieux, sans jamais descendre sur le terrain
politique. Gela n'empêche nullement d'interroger l'histoire ou de
s'engager dans des recherches statistiques et ethnographiques,
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de la
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C-an- rlu-^/iihAi-d-
DANS LE CULTE CATHOLIQUE 27
sans lesquelles, d'ailleurs, on ne comprendrait pas de quoi il
s';igit; on se méprendrait sur le véritable caractère de la mesure
décrétée par le gouvernement russe et on serait obligé de rester
dans les abstraites régions des principes.
Voilà pourquoi il nous paraît comme impossible de traiter de
l'introduction de la langue russe dans le culte catholique, sans
avoir auparavant fait connaître au lecteur le pa3's où l'on a
résolu d'établir cette innovation, les peuples qui y sont le plus
intéressés, leur origine, leur langue, leur passé historique et
religieux. Après ce travail préliminaire, nous retracerons l'his-
torique de la question agitée, ainsi que les intéressants débats
qu'elle avait suscités dans les sphères ofdcielles, ceux, en parti-
culier, qui tendaient à faire rejeter la mesure proposée et qui
étaient soutenus par les Russes eu-x-mêmes. Enfin, nous exami-
nerons la question en elle-même, au double point de vue du prin-
cipe et du fait, et après avoir mis dans la balance les arguments
apportés par les parties adverses, nous tirerons les conclusions.
Telle est la trame du travail que nous commençons aujourd'hui
et la marche que nous nous proposons d'y suivre.
I
Les provinces de l'ouest de la Russie dont nous avous à parler
embrassent tout l'espace compris entre la Gourlande, la Livonie,
la Russie intérieure, la Galicie, la Pologne et la Prusse. Elles
forment aujourd'hui neuf gouvernements qu'on peut partager en
trois groupes. Le premier, ou la Lithuanie proprement dite, se
compose des provinces de Kovno, Vilno et Grodao. La Russie -
Blanche, avec ses trois gouvernements de Vitebsk, Mohilev et
Minsk, forme le second groupe, qu'on comprend parfois sous le
nom de Lithuanie pris dans un sens plus large. Enfin les gou-
vernements de la Volhynie, de la Podolie et de Kiev, qu'on
appelle la Petite-Russie ou l'Ucraine polonaise, constituent le
troisième groupe*.
* Voir la carte ci-jointe, où chaque groupe est marq lè d'une couleur distincte.
28 DE LA LANGUE RUSSE
De grands cours d'eau servent au pays de limites naturelles,
surtout de trois côtés. A l'orient, le Dnieper le sépare de l'Ucraine
russe, depuis l'extrémité sud du gouvernement de Kiev jusqu'à
celle de la province de Mohilev, oii la frontière se détourne dans
la direction de l'est et se continue vers le nord par une ligne
brisée difficile à décrire. La frontière occidentale est formée par
le Sbroutch, qui se déverse dans le Dniester, puis par le Boug,
tributaire de la Vistule, le Narev et le Bober (affluents du Boug),
et le Néman. Du côté du sud, le pays est limité par le Dniester
et Yagorlyk, l'autre Boug et ses affluents (Sénukha et Kodyme),
et par la rivière Vyss. Au nord coule la Duna ; mais elle n'olfre
qu'une frontière partielle très-incomplète.
Outre ces eaux limitrophes, le pays est arrosé par une quan-
tité de fleuves, dont les principaux se déversent dans le Dnieper ;
tels sont le Pripiet (avec la Goryne, le Styr, le Sloutch, ses
affluents), la Bérézina, la vSoja.
Les bassins du Dnieper et du Dniester peuvent être considérés
comme le pays classique et le siège par excellence des peuples
russes, auxquels il faut ajouter les Slaves de Novgorod fixés
autour du lac d'Ilmène et le long du Volkhov.
La géographie joue dans l'histoire russe un rôle très-impor-
tant ; elle explique eu grande partie la formation des anciennes
principautés russes, qui correspondaient d'ordinaire à autant de
systèmes d'eau et s'y groupaient autour de quelque centre plus
ou moins important.
Le sol du pays est extrêmement varié : aux sables de Vitebsk
succèdent les marécages de la Polésie, et à ceux-ci la terre noire
de la fertile Volhynie, où coulent le lait et le miel. La partie sep-
tentrionale est généralement assez élevée et boisée ; elle abonde
en petits lacs et otfre des paysages pittoresques. Au-delà de
Grodno, Novogrodek et Minsk, le sol s'abaisse, les collines dis-
paraissent, et vous découvrez, à travers un voile de brouillards,
une vaste contrée couverte de forêts traversées par des eaux dor-
mantes. C'est la Polésie, immense marécage occupant tout l'espace
situé entre le Boug occidental et le Dnieper sur 400 kilomètres de
largeur. Commençant dans la partie sud de Grodno, il se conti-
nue sur la plus grande partie de la province de Minsk, la Volhy-
nie septentrionale, et entame le coin nord du gouvernement de
DANS LE CULTE CATHOLIQUE 29
Kiev. Plus au sud, à partir de Vladimir et de Sloulsk, le sol
s'élève, les forêts deviennent plus rares, les collines, — contre-
forts des Garpathes, — se dressent dans toutes les directions et
forment auprès du Dniester une de> plus belles contrées qu'on
puisse voir en Russie. C'est à travers ces trois provinces du
midi que passe la ligne de la population la plus dense de l'empire
russe ^ Encore plus bas, vers le sud, le terrain s'abaisse de nou-
veau et va se confondre avec les steppes interminables de
Kherson.
Tel est l'aspect général des provinces de l'ouest. Depuis un
temps immémorial, il est habité par les Lithuaniens et les Russes,
deux branches de la famille indo-européenne qui vivent l'une à
côté do l'autre sans se confondre. Si vous suivez la ligne que par-
court le chemin de fer de Varsovie à Saint-Pétersbourg, en
vous en écartant un peu vers l'est, sauf à passer, à certains en-
droits, sur la rive opposée, vous aurez tracé à peu près la limite
ethnographique qui sépare les deux nationalités. Gomme la nation
lithuanienne était jadis répandue en toute la contrée de l'ouest,
depuis la mer Baltique jusqu'aux rivages de la mer Noire, il est
tout naturel d'en trouver encore aujourd'hui quelques restes dis-
séminés en plusieurs endroits. Mais, en général, à mesure qu'ils
s'éloignent de Kovno, fojer principal de la race lithuanienne,
ils deviennent de plus en plus rares. Dans le gouvernement de
Kovno, la population lithuanienne présente une masse compacte,
dans la proportion de 80 0/0 sur la population totale. La densité
en est déjà moindre dans le gouvernement de Vilno; elle est
presque nulle dans les provinces de la Podolie et de Kiev, situées
à l'extrémité opposée. On compte près de 2 millions de Lithua-
niens en tout, y compris ceux qui habitent la Prusse (au nombre
de 150,000)-. Nous donnerons plus loin des chitïres plus dé-
taillés.
* En Poilolie, par exemple, le nomtre d'habitants par mille carré s'élève à 2,17S
d'après les uns (V. le taVileau ethnogr., n' 1) ; et d'après les autres à 2,26S. Ce der-
nier chiffre, qui paraît plus exact, n'est dépassé que dans le gouvernement de Moscou,
le plus populeux de tous, où il arrive à 3,4'J9 (V. Buschen, Bcfôlkerung des rus-
sisrhen Kaisen-vichs, p. 62. Gotha, 18(32).
Sous le nom de Lithuaniens on comprend aussi les Lettons, qui habitent la
Courlande et la partie nord-ouest du gouvernement de Viïebsk.
30 DE LA LANGUE RUSSE
A côté des Lithuaiiious demeurent, en masses également com-
pactes, les Blancs-Russiens, et plus au sud, les Petits-Russieus,
deux branches du même tronc séparées l'une de l'autre par les
eaux du Pripiet. Leur nombre s'élève à peu près à 7 millions
d'âmes, dont plus de GUO,(lOO dans les gouvernements de Vilno
et de Grodno, qui ne font point partie des provinces russiennes.
Je dois prévenir les lecteurs, une fois pour toutes, que les
termes de Russien, Ruthène, Roussine, Roussniaque, ne sont
que des formes diverses d'un même nom désignant la même
nationalité et sont synonymes de Russe. Quand on parle donc
des Petits-Russiens, des Blancs-Russiens, des Grands-Russiens
ou des Russiens tout court, on veut indiquer par là autant de
variétés de la même nationalité russe. Le mot Ruthène n'est
que la forme latine de Russien, comme Roussniaque en est la
forme hongroise. Réserver le nom de Russe tantôt pour les habi-
tants de la Grande-Russie seuls, tantôt pour les Slaves de la
Petite-Russie et de la Russie-Blanche, en donnant aux Grands-
Russes le nom de Moscovites, c'est susciter une vaine dispute de
mots et introduire dans le langage usuel une regrettable confu-
sion. Il me semble qu'après les explications données plus loin au
sujet de l'origine etlmographique des Grands-Russiens, les
malentendus devraient cesser pour faii-e place à une entente
commune.
Indépendamment de deux groupes principaux de la population
russe proprement dite, il en est d'autres qui leur sont bien infé-
rieurs en nombre. Nous parlons des Grands-Russiens dissémi-
nés çà et là, sans former une masse compacte. Ainsi, on en
trouve près de X?2,000 dont les deux tiers appartiennent à la
secte des starovères, au centre même de la population lithua-
nienne, en Samogitie.
En général, l'élément grand-russien est peu considérable.
Nul dans le gouvernement de Grodno, faible dans ceux de la
Petite-Russie (où il atteint le chitïre de XifiAA), il arrive à
Minsk à son maximum, qui ne dépasse pas 58,000. Dans sa
totalité, il ne donne que 200,457 âmes, dont plus de la moitié se
compose de rascolniks *.
' D'après M. Rittich, il y eu uuiait 105^399
DANS LE CULTE CATHOLIQUE 31
Ce chiffre permet de conclure que le peuple grand-russe n'a
point porté à l'ouest le même génie de colonisation qu'il a mani-
festé dans les vastes terrains du nord-est de l'Europe. Autant
sa puissance colonisatrice a été efdcace au milieu des éléments
ouraliens, autant elle est demeurée faible, disons mieux, nulle
parmi les populations lithuaniennes et slaves de l'ouest. Tout
autre fut l'action de l'élément polonais, quoiqu'il soit numérique-
ment inférieur à l'élément letto-slave, puisqu'il n'atteint pas
2 millions *.
En examinant la carte, vous y apercevrez, dans le coin occi-
dental du gouvernement de Grodno, une sorte de passage enfermé
entre les eaux du Néman et du Boug. Ce fut la voie principale
suivie par l'immigration polonaise, non-seulement parce que la
nature elle-même semblait la lui indiquer, mais encore parce
qu'anciennement, une partie considérable de cette contrée avait
été hypothéquée aux princes de Mazovie par les seigneurs
lithuaniens. C'était au commencement du xv" siècle. Depuis ce
temps surtout, l'élément polonais y jeta de profondes racines et
exerça son action particulièrement sur les populations russiennes
du voisinage, ainsi que le témoigne leur idiome. De là, il s'éten-
dit sur toutes les contrées russiennes en suivant deux directions
principales : l'une vers le sud-est, à travers la Volhynie et la
Podohe, jusqu'aux steppes de la mer Noire ; l'autre vers le nord-
est, par Vilno et la Duna, jusqu'au Dnieper, dont il descendit le
cours.
Cette marche de l'immigration polonaise a donné lieu à des
interprétations où les passions et la fantaisie semblent parler
plus que la calme raison. La chose s'explique pourtant d'une
manière bien simple. Il suftit de consulter la carte et de se rap-
peler que la zone du milieu, couverte d'immenses marécages et
de forêts (de là son nom de Polésie) -, n'otfrait rien qui put atti-
• Voir les tableauv n°» I et II.
2 Liess veut dire en russe forêt. A l'heure qu'il est, une commission est chargée
(l'explorer tous les terrains marécageux et d'étudier les moyens de les dessécher.
Déjà elle a fait le nivellement des marécages qui longent le Pripiet dans le gou-
vernement de Minsk et dans une partie de la Volhynie, sur une étendue de 6,500
verstes cai-rées. On croit leur dessèchement très-possible, dès qu'on pourra en cana-
liser les eaux ; l'industrie et la population ds ces provinces ne tarderont pas alors
32 DE LA LANGI'E RUSSE
rer ou favoriser l'immigration. Les provinces méridionales, au
contraire, étaient réputées pour leur fertilité, comme elles le sont
encore de nos jours. Quant aux contrées du nord-ouest, si on ne
pouvait pas dire d'elles que le lait et la thiel >/ voulaient comme
dans les terres de la Petite-Russie, elles attiraient le Polonais
à cause de leur importance politique. Vilno était la capitale du
grand-duché de Lithuanie, qui eut ses jours de puissance et de
gloire ; il fut même un moment où ses princes étaient sur le point
de saisir l'hégémonie du monde slave. La Pologne sentait bien
la nécessité de s'unir à une si puissante voisine déjà agrandie
par la conquête des principautés russiennes ; elle l'essaya plus
d'une fois; entin l'union fut consommée eu 1509, à Lublin, et
les deux pays ne firent plus qu'un seul corps politique, v'-^i, au-
jourd'hui, la Lithuanie (dans le sens large du mot) est un objet
de contestation entre les Russes et les Polonais, il faut en cher-
cher la cause surtout dans ce lien historique qui a duré pendant
quatre siècles.
Ainsi s'explique la bifurcation apparente de la voie suivie par
les Hots de l'immigration polonaise. En réalité, ces tlots, .sans
cesse renouvelés, ont envahi tout le pays du grand-duché lithua-
nien comme des principautés russiennes, quoique dans une mesure
inégale, ainsi que nous venons de le dire. Si nous insistons
sur ce point, c'est afin de suppléer en quelque manière à ce qui
manque au modeste tracé géographique placé en tête de ce tra-
vail, et qui, nous l'avouons, ne parle pas aux yeux autant que
nous l'aurions déliré.
Celui qui voudrait se rendre la chose plus sensible pourra
prendre, par exemple, l'atlas de M. Erkert '. Il y verra, sur la
première carte, chaque nationalité indiquée par une couleur dis-
tincte. 11 remarquera, sur le fond vert qui représente la nationa-
lité russe, une foule de taches roses d'nutant plus nombreuses et
à entrer dans la voie du pi-ogtvs, après des siècles de slagnaliou. Anjourd'lnii, |i:ir
exemple, dans le gouvernement de Minsk, ([ui éirale en étendue les trois gouverne-
ments de Moscou, de Kalouga et de Foula pris ensemble, il y a, en moyenne,
tiS4 lialiilants sur une lieue carrée; et dans le district de Mozyr, le plus marécageuï
de tous, on n'en compte que 287, tandis qu'on les évalue à 1,547 par lieue carrée dans
les disliicts situés en dehors du rayons des marécages, et à ?,770 ilans l'intérieur de
u Russie.
' U eu sera question plus loiu.
DANS LE CULTE CATHOLIQUE 33
plus considérables qu'elles approchent de la frontière polonaise :
elles le sont, en particulier, dans les gouvernements de Grodno
et de Vilno. Il en distinguera aisément comme deux tramées
principales qui, en partant de ce point-là, suivent la direction
sud-est et nord- est, c'est-à-dire vers Kiev et vers Vilno, et tou-
chent à peine la zone marécageuse du milieu. La Polésie, par
exemple, n'offre que quelques taches isolées, taudis qu'elles gros-
sissent et se multiplient visiblement en Volhynie et en Podolie. Ces
taches roses représentent l'élément polonais. Les Polonais ont, en
effet, dans ces deux provinces, des possessions plus vastes et plus
nombreuses qu'ailleurs. De la sorte, on peut suivre des yeux la
marche de l'immigration polonaise et en constater le progrès.
D'autre part , comme aujourd'hui les Russes appartiennent à
l'Église orthodoxe, à peu d'exceptions près, tandis que les Lithua-
niens et les Polonais sont pour la plupart catholiques, il s'en suit
que la frontière ethnographique qui sépare ces deux nationalités
de la population russienne coïncide presque avec la limite géo-
graphique des religions qu'elles professent . Quant aux protestants,
il y en a plusieurs milliers parmi les Lithuaniens et les Lettons
(25,753), quelques centaines parmi les Polonais (657), et, chose
digne de remarque, pas in seul parmi les Russes. Nous ne
dirons rien des juifs, dont le nombre, malgré son caractère spo-
radique, s'élève à plus de 1 million et demi ; ni des Allemands
qui arrivent à peine au chiffre de 35,000. Nous ferons remar-
quer seulement que le nombre de ces derniers que donne Schédo-
Férotti (tabl. IV, rubrique : rfùrrs ou protestants) est évidem-
ment exagéré.
Afin que le lecteur puisse avoir une idée générale de la popu-
lation de toutes les neuf provinces, nous plaçons sous ses yeux
quatre tableaux différents, dont les deux premiers sont disposés
d'après les nationalités et le troisième d'après les cultes. Le
premier donne, en outre, la statistique des diverses nationalités
dans le royaume de Pologne, y compris les parties apparte-
nant aujourd'hui à la Prusse et à l'Autriche, ainsi que la Cour-
lande. Le quatrième tableau indique les mêmes nalionalités et
cultes dans leur rapport à la totalité des habitants. Ce dernier
tableau n'étant qu'une simple reproduction de ce qui a été publié
par le Comité statistique de Saint-Pétersbourg, il suffira de
V SÉRIE.— T. V. 3
34 DE LA LANGUE RUSSE
dire que nous l'avons emprunté à l'ouvrage intitulé : La Ques-
tion polonaise, p. 92 et 94 (Paris, 1864), une des nombreuses
publications que le feu baron Firksen, plus connu sous le pseu-
donyme de Schédo-Férotti, a laissées sur la Russie. Nous nous
arrêterons davantage sur les travaux de ]\BI. d'Erkert et Rittich,
d'après lesquels ont été faits tous les autres tableaux et qui
méritent d'être connus davantage.
Le travail de M. le colonel d'Erkert, membre de la Société
géograpliique de Saint-Pétersbourg, eut deux éditions, dont
l'une, destinée à l'étranger, a paru en français sous le titre sui-
vant : Atlas ethnographique des provinces habitées, en totalité
ou en partie, par des Polonais, avec six cartes chromolithogra-
phiées; Saint-Pétersbourg, 1863. Dans l'édition russe, les cour-
tes légendes ethnographiques qui accompagnaient chaque carte
furent remplacées par une brochure de 72 pages iu-S", intitu-
lée : Coup d'oeil sur l'histoire et l'ethnographie des provinces
occidentales de la Russie (1864); et l'atlas lui-même a reçu un
titre moins polonais : c'est un simple Atlas ethnographique
des provinces occidentales de la Russie et des pai/s voisins.
Dans l'une et l'autre édition, la carte générale qui figure en pre-
mier Heu est accompagnée d'un tableau ethnographique et sta-
tistique, celui que nous avons reproduit ici même, sauf quelques
légères modifications réclamées par le but du présent travail.
Ajoutons que M. d'Erkert donne partout des chiffres ronds,
approximatifs ; que ces chifires se rapportent à l'année 1858 et
que, pour les provinces de la Russie, ils représentent la moyenne
entre les données du bureau statistique et celles du clergé parois-
sial. L'auteur assure avoir apporté dans ses recherches la
plus grande impartialité et fait son travail dans l'intérêt de la
science plutôt que de la politique. Malgré cela et malgré le ton
de modération qu'il a su garder dans son commentaire, on ne
saurait partager toutes les conclusions qu'il y développe. Au
reste, son travail ne parait pas avoir de caractère officiel. On ne
peut en dire autant de l'atlas de M. Rittich, lieutenant-colonel de
l'état-major. Fait sous la direction immédiate de M. Batuchkov,
que le gouvernement avait cliargé de la restauration des églises
orthodoxes dans les provinces de l'ouest, il fut publié en 1864,
jKtr autorisation suprême (sic) et aux frais du ministère de
DANS LE CULTE CATHOLIQUE 33
l'intérieui'; il peut donc servir d'indicateur officiel. Les popu-
lations y sont disposées d'après les cultes; l'indication des races
n'y manque pas, il est vrai; mais elles occupent une place secon-
daire et ne présentent aucune vue d'ensemble, ce qui nous a
engagé à les réunir et à les coordonner dans un tableau séparé
(n" II), afin qu'on puisse le comparer à celui d'Erkert.
L'Atlas confessionnel de M. Batuchkov, nous n'hésitons pas
à le déclarer, prime toutes les publications relatives au même
sujet. Toutefois, nous n'attachons pas une foi absolue à ses indi-
cations ; nous les croyons, au contraire, sujettes à caution,
quelque officielles qu'elles soient d'ailleurs et précisément à cause
de leur caractère trop officiel. Il n'est que trop évident, eu effet,
que l'idée qui a présidé à la confection de cet atlas est de per-
suader à l'Europe occidentale que la nationalité polonaise, dans
les provinces de l'ouest, n'est point aussi considérable qu'on le
croit communément; qu'on a grand tort, par conséquent, de les
décorer du nom de polonaises. Si M. d'Erkert n'a pas réussi à
être à l'abri d'un pareil reproche, M. Batuchkov l'évitera bien
moins assurément. En attendant que ses calculs soient rectifiés
par d'autres données, son atlas sera d'un précieux secours pour
la science ethnographique *.
« En voici le coatenu. Entête de l'atlas qui a le format d'un folio maximo figure
un tableau synchronistique [sic) des anciennes principautés russes, dressé dans le
but de rendre visible cette vérité incontestable (aux yeux de M. Batuchkov), ;'i sivoir
que les provinces occidentales sont bien réellement russes. Les diverses souve-
rainetés dont ce pays a successivement dépendu sont indiquées par autant de cou-
leurs diverses : le vert représente la domination russe, \ejaU7ie celle de la Lithuanie,
le rose indique le règne de la Pologne. Pour rendre ce tableau et la carte générale
accessible aux étrangers, le texte a été publié aussi en français. — Chaque carte
spéciale se compose de deux parties dont l'une représente en dessin chromolitho-
graphie les localités et le nombre des habitants de la province d'après les cultes ;
l'autre indique la population de chaque paroisse. L'élément catholique est figuré par
la couleur rose, les orthodoxes par le vert, les protestants par le bleu ; enfin la
couleur brune indique les mahoraétans. Les starovères n'en ont aucune; mais ils
figurent dans les tableaux ajoutas à la marge. Une carte générale réunit les neufs
gouvernements et est suivie d'un tableau statistique contenant la totalité de la
population de chacun d'eux d'après les cultes, ainsi que le rapport numérique de la
population orthodoxe à celle des autres confessions.
C'est cette carte qui a servi de modèle à la notre, quant aux choses principales,
bien entendu, et moins l'indication de la limite qui sépare sur l'original les nationa-
lités lithuanienne et russe. Cette limite recule considérablement la frontière admi-
nistrative et officielle, dans la direction de l'ouest. Ainsi, dans le gouvernement de
Grodno, elle la fait presque toucher à la Pologne ; elle diminue de près d'un tiers celui
de Viluo, n'offrant en compensation de toutes ces pertes que le coia nord-ouest de
30 DE LA LANGUE RbSSE
II
C'est à dessein que nous avons reproduit plusieurs tableaux
statistiques des provinces en question ; chacun pourra les com-
parer et arriver à des conclusions intéressantes. On ne tardera
pas à se convaincre de l'extrême difdculté qu'il y a d'obtenir des
calculs exacts. Les chiffres officiels ne sont pas plus rassurants ;
ils on t même le triste privilège d'inspirer moins de confiance que
les autres. Telle est au moins l'opinion assez répandue dans le
public russe. Quelques détails vont démontrer le fait.
Prenon i, par exemple, le gouvernement de Grodno. D'après
M. Erkert, il contient 270,000 Polonais, tandis que la Société
géographique de Saint-Pétersbourg n'en compte que 193,228,
et l'atlas de MM. Batuchkov et Rittich les réduit à 82,908. De
la sorte, nous avons ici à la fois le viaxiinum, le minimum et
la moyenne, les différences les plus tranchées. Lequel des trois
chiffres est le vrai, et comment le savoir ? « Pour ma part, dit
M. Erkert, je tiens le chiffre de 83,800 pour tout à fait in-
exact : d'abord, par la raison que le gouvernement de Grodno est
plus rapproché de la Pologne que les autres ; ensuite, parce que
sa partie occidentale a été durant des siècles sous la dépendance
immédiate du royaume ; enfin, c'est le seul gouvernement où la
très-grande majorité de la population rurale se compose de
Polonais. Le chiffre de 83,800 est basé sur l'évaluation faite
en 1848. Un autre calcul basé sur les idiomes aurait des résultats
plus vraisemblables, quoique ce dernier moyen offre de grandes
difficultés ^ »
M. Erkert parle ici d'un auteur qui a mis en avant le chiff're de
83,800; il ne le nomme pas; mais tout ce qu'il dit s'applique
parfaitement à M. Batuchkov, dont il connaissait d'ailleurs l'ou-
vrage*. Les raisons apportées par M. Erkert à l'appui de son
la province de Vitebsk. Il nous a paru suffisant d'indiquer la division officielle.
Quant aux deux tableaux (n'* II et 111) qui i)rovieuuent de la même source, la forme
seule et la distrihution des donnée qu'ils contiennent virniient de nous ; le fond ap-
partient aux auteuis de VAHasionfcsbionnel.
' Coup d'œil 6i«i" la pi 00. occiU., p. ùo.
^' lOid., p. ■^.
DANS LE CULTE CATHOLIQUE 37
assertion paraissent fort justes; toutefois, elles n'expliquent pas
la difliculté, et ce qu'il ajoute, à la fiu, au sujet des calculs basés
sur les idiomes, semblerait les compliquer encore davantage,
puisque, selon lui, les idiomes otïrent une base peu favorable à
la nationalité polonaise. « Prendre pour base de la délimitation
des peuples polonais et russes la langue qu'ils parlent actuelle-
ment, c'est, dit-il, le moyen d'obtenir le minimum des Polonais.
Dans les gouvernements de Vilno et de Grodno. l'intluence polo-
naise s'était fait sentir d'une manière si puissante qu'elle y a
créé une langue à part; qui n'est ni le polonais ni le russe, mais
un mélange de l'un et de l'autre. En tenant compte de ce phéno-
mène, qui se reproduit aussi ailleurs, quoique dans une mesure
diverse, on devrait diminuer en conséquence le chiffre assigné à
la nationalité polonaise, de telle manière qu'elle serait insigni-
fiante dans les provinces russienues du sud (Volhynie, Kiev et
Podolie), mais deviendrait plus sensible dans celles de la Russie-
Blanche , d'après la gradation suivante : Mohilev, Vitebsk,
Minsk, Vilno, Grodno. De cette façon, au lieu de 1,257,000
Polonais, on en obtiendrait tout au plus 1 million (p. 55). »
C'est, en effet, ce qu'a obtenu la Société géographique, qui n'en
compte que 1,027,947 (tabl. IV). M. Schédo-Férotti, qui nous
donne ce chiffre, dit expressément que, dans son tableau, il a
mis sous la rubrique Rîcsses tous les habitants parlant n'im-
porte lequel des diverses idiomes russes, le petit-russien, le
ruthène (?), le patois de la Russie-Blanche, etc. (p. 91). Mais
c'est aussi ce qui explique le chiff"re insignifiant de 82,908 adopté
par les auteurs de l'Atlas confessionnel. Il est évident qu'ils y
sont arrivés en considérant comme non polonais les 187,632
catholiques russiens qui habitent le gouvernement de Grodno
(tabl. III) et qui parlent une langue mixte; car eu les ajoutant
aux Polonais de la même province, on obtient précisément le
nombre indiqué par M. Erkert (270,540). Si donc les calculs
basés sur les idiomes amènent des résultats plus vraisemblables,
ils donnent raison à M. Batuchkov. On le voit, toute la question
se réduit à savoir si les Russiens de Grodno sont polonais ou
non, et on pourrait en dire autant des Russiens de Vilno. Tou-
jours est-il cependant que le désaccord subsiste.
Autre exemple. M. Rittich porte le nombre des Grands-Rus-
38 DE LA LANGUE RUSSE
siens, dans la province de Kovno, à 21,743, dont 14,609 staro-
vères et 257 catholiques. D'après M. Erkert, ce gouvernement
n'aurait que 16,000 Russes en tout, chiffre bien plus vraisem-
blable *. Gomme le starovérisme est une plante qui ne pousse que
sur le sol grand-russien et que les Russes de l'Ouest ne le culti-
vent guère, il faut en conclure que les 6,877 Grands-Russes qui
restent en trop se composent d'employés du gouvernement ou de
soldats en garnison dans le pays, — population trop liottante
pour mériter de figurer sur un tableau ethnographique. Il peut
se faire cependant que le chiffre des rascolniks soit marqué
au-dessous de la réalité, rien n'étant plus mystérieux que le
nombre réel de ces sectaires. Ainsi, les tableaux ofâciels en
comptent près de 1 milUon seulement, tandis qu'ils dépassent cer-
tainement 10 millions. Il y a des auteurs qui portent leur nom-
bre à 12 et même à 15 millions. De même, d'après les calculs
officiels, dans tout le gouvernement de Toula, il n'y aurait que
2,000 starovères, et la vérité est que la seule ville de ce nom
en contient davantage ^.
La statistique des Lithuaniens offre des divergences non moins
frappantes. Ainsi, M. Rittich n'en compte que 1,286,296 en
tout, tandis que la Société géographique porte leur nombre à
1,645,587. De plus, tous les deux en assignent 64,149 au gou-
vernement de Minsk, environ 1,000 à celui de Mohilev et près
de 20,500 à la Volhynie, — soit 85,694 âmes dont il n'existe
pas la moindre trace sur le tableau d'Erkert. Enfin, dans le
gouvernement de Vitebsk, il y aurait d'après Rittich, 167,000
Lithuaniens, et seulement 140,000 d'après Erkert. Malgré cela,
chose étrange ! la totaUté de la population lithuanienne l'emporte
chez ce dernier sur le chiffre qu'en donne M. Rittich !
On pourrait multipher les exemples qui constatent des diver-
gences analogues. Bornons-nous à une remarque générale. En
examinant le tableau de ^L Batuchkov, on ne saurait s'empê-
cher d'y découvrir une certaine tendance à exagérer partout
l'élément russe au détriment de l'élément polonais et lithuanien.
Mais il est dans le vrai quand il s'agit des totalités : en règle
' En ajoutant aus t4,lj09 rascolniks les 1,141 Russiens orthodoxes et les 275 ca-
tholiques russes, on obtient juste 16,025.
2 Voir La Causerie, de 1871, t. X, article de M. Zavadski-Krasnoplskoi.
OCT 30 iQTh
D.^^S LE CULTE CATHOLIQUE
générale, il donne le maximum, tandis que M.
moyen, et la Société géographique suit le minii lurii.' t'excegtioii-^Y
n'existe que pour le gouvernement de Minsk; auqitël "CSlfë^
assigne plus de 1 million d'habitants que l'atlas de Batuchkov
réduit à 994,023.
Au reste, que prouvent, en définitive, toutes ces divergences?
A quels résultats nous mènent-elles ? Supposons que tous les
calculs soient exacts, qu'ils ne portent aucune trace d'exagéra-
tion, qu'en couclurez-vous ? Que la supériorité numérique est du
côté de la nationalité russe? Personne ne le nie. Et puis? Que
toute la question est résolue et la cause tinie ? Nullement. Pour
qu'elle le fût, ou devrait prouver que les Russiens de l'Ouest ne
sont point polonisés , qu'ils sont dans la même condition que les
Grands-Russes et doivent être confondus avec eux. Il est des
auteiu's , cependant , qui exagèrent énormément les consé-
quences. De ce nombre est Schédo-Férotti, pour ne citer qu'un
seul entre mille. Ecoutons :
Ces chiffres, dit le feu baron ', sont bien plus éloquents que ne pour-
rait l'être aucun raisonnement. — Ils prouvent à l'évidence que, dans
les provinces en question, le nombre de ceux qui parlent le russe est six
fois plus grand que celui des habitants polonais ; que, dans aucune de
ces contrée-, pas même en Lithuanie, les Polonais ne sont plus nom-
breux que les Russes, et que, dans d'autres (Kiev et Mohilev), il y a de
dix-sept à vingt-six fois plus de Russes que de Polonais.
Nous l'avons vu, l'auteur comprend sous le nom de Russes
tous ceux qui parlent un idiome russe quelconque, restant ainsi
dans l'équivoque à laquelle prête ce nom. Il oublie de dire que dans
les deux provinces de Kiev et de Mohilev il n'y a que 35,000
Grands-Russes, tandis que les Polonais s'y comptent au nombre
de 110 à 115,000.
La prétention de ceux qui revendiquent les anciennes provinces de la
Pologne à titre de pays habités par une population polonaise tombe
donc à plat devant la supériorité numérique de l'élément russe, à moins
qu'on ne veuille faire abstraction du peuple, pour ne prendre en consi-
dération que la nationalité des classes qui le dominent, soit par leur
' La Question polonaise, p. 92. Nous citons les propres paroles Je l'auteur dont
le fiançais laisse un peu à désirer.
40 DE LA LANGUE RUSSE
position, soit par leur richesse...; mais alors même... on trouverait qu'il
y a deux nationalités rivales à se disputer les provinces, la nationalité
polonaise et la nationalité juive, ou l'aristocratie de race et l'aristo-
cratie financière. Il j a onze juifs sur dix Polonais, et, dans les pro-
vinces de Vitebsk, Mohilev et Kiev, la supériorité numérique des juifs
est encore plus grande. A Mohilev, il y a quatre fois plus de juifs que
de Polonais. Tant qu'on maintient le principe que la nationalité d'un
paj'S est à déterminer d'après celle de la majorité de ses habitants, et
à moins de nier que soixante est plus que seize, — seize plus que onze,
— et onze plus que dix, — les provinces jadis soumises à la couronne de
Pologne doivent être déclarées russes, lithuaniennes ou juives, mais
jam&is polonaises (ji. 95).
C'est cependant cette dernière dénomination qui est la plus
reçue en Occident et elle ne manque pas d'avoir sa raison d'être.
D'abord, parmi les Polonais eux-mêmes, il en est fort peu qui
soutiennent que les Pvussiens soient d'origine polonaise. S'ils
donnent aux provinces occidentales le nom de polonaises, c'est
parce qu'ils se mettent au point de vue politique, que leur domi^
nation passée durant des siècles justifie assez. Schédo-Férotti
n'en tient pas suffisamment compte. Au lieu de parler de la
nationalité juive ou lithuanienne, il aurait mieux fait d'évaluer
l'élément grand- russe qui est principalement en cause et de nous
expliquer quelle nécessité il y a de russifier le pays , s'il est
vrai que cet élément y est dominant et d'une supériorité numé-
rique écrasante.
L'assertion des Polonais, dit-il, que leurs anciennes conquêtes, la
Podolie, la Volhynie etc., leur reviennent de droit, est aussi vraie que
si l'on disait que la Gujenne, l'Aquitaine, la Normandie, la Picardie et
même l'Ile-de-France avec Paris, sont des provinces anglaises, parce que
dans le temps elles ont m» moment appartenu aux Anglais. En élevant
àes "Çivéienûomswc ces anciennes conquêtes, les Polonais compromet-
tent leur propre cause, car en évoquant le droit de conquête, ils confir-
ment la domination russe sur leur pays, qui est une conquête de la
Russie (p. 89). .
On pourrait simplement nier la parité. Il y a, en effet, une
énorme différence entre la domination à'un moment et celle qui
a duré qjiatre siècles. Ensuite, on pourrait faire observer que
ce droit historique s'appuie non sur la conquête, mais sur les
traités. La Pologne n'a rien conquis : les deux Russies (Blanche
DANS LE CULTE CATHOLIQUE 41
et Petite) appartenaient déjà à la Lithuanie. Lorsque celle-ci
s'est unie au royaume de Pologne, les provinces russiennes par-
tagèrent le même sort.
Outre la parité de race entre les Polonais et ces habitants des provinces
en litige, continue Schédo-Férotti. on a essayé de fonder les prétentions
du parti ultra-piitriotique sur le principe de parité entre les convictions
religieuses, en affirmant que la population de ces provinces, à l'instar
de celle de la Grande-Pologne, était catholique, apostolique et romaine.
Ici encore la supériorité numérique est du côté des orthodoses grecs,
qui comprennent presque les deux tiers de la population de ces provin-
ces. A l'eiception de Vilno *, où le peuple est Uihuanien et non pas polo-
nais, les adhérents de l'Église orthodoxe grecque sont partout plus
nombreux que les catholiques ; dans deux provinces, Mohilev et Kiev,
il y a même trois fois plus de juifs que de catholiques (p. 95).
Schédo-Férotti semble avoir oublié qu'il n'y a pas très-long-
temps encore, la supériorité numérique était du côté des catholi-
ques ; qu'outre les latins, il y avait près de 2 millions de catho-
liques du rite grec, et que cette Église unie avait été encore
plus nombreuse lors du partage de la Pologne. Maintenant que
rUnion n'existe plus oiïïciellement dans les provinces de l'Ouest,
on aurait mauvaise grâce, sans doute, à prétendre que les catho-
liques surpassent en nombre les orthodoxes. 11 est même fort
douteux qu'il se trouve des gens qui puissent s'illusionner à ce
point, à moins qu'Us ne tiennent pour catholiques les anciens
grecs unis, malgré leur passage au schisme. Dans ce cas, ils
mériteraient le même reproche que ces prétendus orthodoxes qui
regardent les grecs unis comme leurs coreligionnaires et s'éton-
nent de les voir figurer sur la liste des catholiques. Le nombre
de gens qui se font de pareilles idées sur les choses les plus sim-
ples de la religion est plus considérable qu'on ne le croit, et ce
ne sont pas toujours les moins instruits qui pensent ainsi ^.
* Sous ce nom, l'auteur comprend aussi le gouvernement de Kovno.
* Qu'il me soit permis de produire ici les raisonnements par lesquels un écrivain
russe a motivé cette étrange opinion. Dans sa Statistique comparée de Russie,
1871, M. Pavlov, en énumérant les catholiques, a compris dans leur nombre les
200,000 grecs unis du diocèse de Khelm, dans le royaume de Pologne. Un écrivain
de la Causerie (Besieda), revue panslaviste de Moscou, en fut fort scandalisé,
ic Apparemment, écrit-il, l'auteur de la Statistique ignorait que les uniates russes
communient sous les deux espèces et ont des prêtres mariés; que les offices divins
sa font chez eux en vieux slavon d'après le rite et les usages de l'Eglise « ortho-
■52 DE LA LANGHK RUSSE
Gela nous amène à examiner de plus près le principe de natio-
nalité et de déterminer la place qu'il doit occuper dans la ques-
tion de la russification du culte catholique.
III
Trois choses concourent puissamment à former une nationa-
lité : la communauté de la langue, celle de la foi et enfin celle
de la civilisation. C'est ce qui eut lieu dans les provinces de
l'Ouest, et d'autant plus facilement qu'il n'y avait aucune dispa-
rité de race entre les peuples indigènes, sans excepter les Lithua-
niens, que certains ethnographes considèrent même comme une
branche aînée des Slaves. Nous voyons s'établir entre ce peuple
d'une part, les Russes et les Polonais de l'autre, une certaine
communauté de langue, de religion et de mœurs. D'abord, en ce
qui concerne la langue, le polonais devint la langue habituelle
de l'administration, de l'école, de l'Eglise, de la vie privée, et
cela non-seulement dans les hautes classes des Russes ou des
Lithuaniens, mais encore parmi les gens du peuple et même
parmi le clergé hétérodoxe. L'idiome blanc-russien subit une si
forte influence de la langue dominante, que le fameux grammai-
rien Gretch, dont le nom faisait jadis autorité, le considérait
comme une nuance, une variation du polonais.
D'après SchleicherS qu'une mort prématurée a enlevé à la
K doxe » (donc les grecs unis sont orthodoxes?!), à cette exception près qu'au lieu
de prier pour le synode, comme cela se fait dans l'Eglise orthodoxe, leurs prêtres
prient pour le très-saint Père le pape de Rome. (Bagatelle !) L'auteur parait ne
pas avoir été bien renseigné sur le compte des unis ; autrement il n'aurait pas
séparé de J'orthodoxie ceux qui s'en étaient séparés non pas en vertu d'une protes-
tation, ainsi que l'ont fait les rascoluiks, mais sous la pression inexorahle du joug
« nobiliaire et jésuitique. » (1871, t. X, section Xouveaux livres, p. 49.)
Ce docte théologien de la revue panslaviste ^'article est signé: Zavadski-Kras-
nopolski) aurait besoin d'être instruit bien plus que l'auteur de la Statistique com-
'parée, qui a parlé très-correctement ; il aurait mieux fait de s'occuper de chiffres
et de ne pas toucher aux questions dont évidemment il ignore les premiers éléments.
Rien n'est plus commun cependant parmi les Russes que de tenir les catholiques du
rite grec pour orthodoxes, uniquement parce qu'ils ont le même rite que l'Église
russe et malgré leur croyance à la primauté du pape, chef de l'Église et vicaire
de Jésus-Christ; comme si la diversité du rite constituait celle de la religion. Si les
savants pensent de la sorte, que ne doit-on pas attendre des masses !
i Les laiif/ues de l'Europe moderne, trad. par H. Ewerbeck, p. 2(50, Paris, 1852.
Schleicher y a suivi l'auleur des Antiquités slaves, le célèbre Schafarik. Je regrette
DANS LE CULTE CATHOLIQUE 43
science, le russe se divise en trois dialectes principaux : ceux de
la Grande-Russie, de la Petite-Russie et de la Russie-Blanche,
dont chacun se subdivise en beaucoup de dialectes* secondaires.
Tous ils subissent l'influence permanente du dialecte de la
Grande-Russie, lequel tient le milieu entre la langue ecclésias-
tique et celle du peuple.
« Le dialecte de la Grande-Russie est à peu près limité par
une ligne tirée du lac Peïpouss jusqu'à l'embouchure du Don,
dans la mer d'Azov. La partie nord-ouest de ce domaine grand-
russe est occupée par le. sous-dialecte de Novgorod. »
Le dialecte de la Petite-Russie occupe la partie méridionale,
depuis la Galicie orientale jusqu'au delà de la limite déjà mention-
née du dialecte grand-russe, au nord de la mer d'Azov. Le dia-
lecte petit-russien diflêre notablement de celui des Grand-Russes
et se rapproche plus ou moins des idiomes (slaves) occidentaux.
Une variété du dialecte petit-russien se parle chez les Ruthènes
en Galicie, dans la Hongrie septentrionale et en Bucovine. Dans
sa Grammaire comparée des langues slaves, M. Mildosich con-
sidère aussi comme un fait acquis à la science que le petit-rus-
sien doit être tenu pour une langue indépendante (selbsistœndig),
et non pour un dialecte du grand-russien (Introduction, p. ix).
Aussi en donne-t-il à part la grammaire à la suite de celle de la
langue grand'russe.
Le dialecte de la Russie-Blanche, le plus restreint de tous,
se parle dans toute la Lithuanie, c'est-à-dii'e dans les gouver-
nements de Vilno, Kovno, Grodno et Bialostock, et dans toute
la Russie-Blanche- (ou dans les gouvernements de Mohilev,
Vitebsk et Minsk), jusqu'à la rivière Pripiet^.
Tout le monde admet l'existence de trois dialectes bien dis-
de ne pas avoir sous lu main le texte oiiginal de l'auteui', qui a été peu satisfait de
la version française.
i II serait plus exact de dire variétés.
- Ce n'est pas dans une partie qu'il domine, mais dans toute la Russie-Blanche,
sauf le coin nord-ouest du gouvernement do Vitebsk.
8 Quelqu'un a fait la remai'que que. dans les localités où les Blancs-Russiens et
les Petits-Russiens se rencontrent, leurs idiomes perdent les particularités dialecti-
ques et se rapprochent de celui de la Grande-Russie. Phénomène singulier, qui, s'il
était constaté, indiquerait l'origine de la langue grand'russe et confirmerait l'opi-
nion de ceux qui croient voir en elle un produit des idiomes parlés par les babilants
de la Blanche et Petite-Russie.
44 DE LA LANGUE RUSSE
tincts de la langue russe ; mais l'accord cesse, lorsqu'il s'agit de
déterminer leur ancienneté. Existaient-ils dès le ix" siècle, ou
sont-ils d'une formation postérieure à l'époque de l'invasion des
Tatars (xiif-xiv' siècle)? Là-dessus, les opinions se partagent.
Les uns soutiennent que primitivement il n'y avait qu'une seule
langue commune à tous les peuples slaves dont fait mention la
chronique attribuée à Nestor ; que les trois dialectes se sont for-
més après l'invasion des Tatars, par suite des situations di-
verses où avaient été placés les peuples qui les parlent.
D'autres prétendent, au contraire, que cette diversité est contem-
poraine de la formation du peuple russe et que, par conséquent,
les trois dialectes existaient dès le commencement, quoique sous
des formes moins déterminées.
On se demande, de plus, quelle est cette langue autrefois com-
mune aux Slaves du midi ? Les partisans de l'Ucraine assurent
que c'est le pétit-russien, langue de Nestor, du chant d'Igor,
etc., le russe par excellence. Les défenseurs de la nationalité
grand'russe assurent de leur côté que c'est l'idiome grand-rus-
sieu, que les premiers habitants de la Kiovie (les Polanes des
chroniqueurs) étaient les Grands-Russiens, lesquels, refoulés au
nord par les Tatars, furent remplacés par les Petits-Russiens
venus des monts Garpathes.
Comment concilier ces deux opinions et à laquelle des deux
langues rivales donner la priorité ? L'état actuel de la linguis-
tique est trop peu avancé et les monuments littéraires de la pre-
mière période sont trop peu nombreux pour pouvoir fournir une
réponse satisfaisante. Toutefois, le témoignage de la chronique la
plus ancienne, qui parle de divers peuples ayant chacun leur re-
ligion et leurs usages particuliers, permet de supposer aussi la
diversité des idiomes locaux. En outre, la différence qui existe
entre la langue du Nord et celle du Midi est telle qu'elle fait du
petit-russien un idiome aussi distinct du grand-russien que le
sont d'autres dialectes slaves, et, en tout cas, elle suppose que
cette branche s'est séparée de la souche commune à une époque
très-éloignée. De la diversité des langues on concluait à celle de
la nationalité ; c'était une conséquence naturelle, et c'est à ce ti-
tre que les Ucrainiens revendiquaient une littérature à part.
Mais il y avait encore une autre, raison, c'est que la langue do-
DANS LE CULTE CATHOLIQUE 45
minante de l'Empire est peu intelligible pour la masse desPetits-
Russiens. On peut en dire autant du peuple blanc-russieu ; car,
il ne faut pas oublier que la langue qu'on veut introduire dans
l'Église catholique n'est point celle que parle le peuple, mais bien
la langue littéraire et officielle, différente de la première.
Quant à la religion, qui est sans contredit le lien le plus puis-
sant, son unité rencontrait ici un grand obstacle de la part du
schisme grec. Toutefois, ces difficultés furent surmontées, puis-
que, cà l'époque du premier partage de la Pologne, le catholi-
cisme était dominant dans le royaume non-seulement parmi les
Polonais et les Lithuaniens, mais encore parmi les Russiens.
Reste la civilisation, compagne inséparable de la religion.
Mais ici nous laisserons la parole à un auteur russe, dont le té-
moignage nous sera d'un grand secours :
La nationalité, dit M. "Vladimir Bézobrazov ', ne consiste pas seule-
ment dans la communauté de sang ou d'origine ethnographique ; ce qui
la constitue c'est le caractère moral, l'esprit et tout l'ensemble des élé-
ments sociaux, dont le sang et la race ne sont qu'une partie. Cet esprit
national qui donne une direction commune aux opinions et aux senti-
ments d'un peuple est parfois presque nul en regard d'autres conditions,
comme cela a lieu, par exemple, en Alsace-Lorraine. Les habitants de
ces provinces sont, de l'aveu commun des Français et des Allemands,
tellement imprégnés de l'esprit national de la France, que toutes leurs
sympathies sont pour elle et qu'elles n'ont que de la haine pour les Alle-
mands.
Aussi, les Allemands les plus exaltés sont-ils forcés d'avouer que
la population de ces provinces ne pourra être dépouillée de l'écorce
française qu'au prix des plus énergiques efforts de la part de la Prusse,
et encore pas avant cinquante ans. Nous ne voulons pas examiner si,
même d'ici à ce temps-là, la chose est réalisable; nous demandons seu-
lement de quel droit on fait subir de pareilles opérations chirurgicales
à des centaines de milliers d'hommes? Est-ce parce qu'il sied davantage
à l'homme d'être allemand que français, ou bien parce que l'avenir
appartient à la race germanique? Est-ce parce qu'il faut profiter du
temps favorable pour ramener au foyer paternel les enfants prodigues
du germanisme, ou bien parce que la mémoire des ancêtres violemment
transformés en Français demande vengeance ? Les patriotes teutons
peuvent deviser de la sorte inter pocula ; mais ce sont là des rêveries que
l'ivresse du triomphe peut seule excuser. Dans notre siècle, où la fièvre
1 Meàsai^cr yu.:Sc, mai 13(3
« DE LA LANGUK RUSSE
du nationalisme empoche de résoudre bien d'autres questions plus vitales
que celles d'ethnographie, on doit plus que jamais nier le droit d'an-
nexion ou de conquête, quand il est réclamé au nom du principe des
nationalités. Un pareil droit, qui entraîne 'ordinairemeut des mouve-
n-.ents populaires, ne ferait que compromettre la paix de l'Europe pour
longtemps, si ce n'est pour toujours, en soulevant des questions que ni
la science ni le fer ne peuvent résoudre. Gomment déterminer, par
exemple, en Autriche, la nationalité de telle ou telle population, en sai-
sir la nuance jusque dans le moindre fragment isolé et dire à quel corps
politique il doit appartenir. L'ambition et l'ignorance seules ont intérêt
à exploiter ces prétendues aspirations nationales des masses, afin de
détourner l'attention du pajs. des questions dont dépend son existence
politique.
Mais n'insistons pas : car il est presque impossible de traiter ce sujet
en peu de mots, tant sont vastes les dimensions artificielles que lui a
données l'imagination de certains doctrinaires; rappelons-nous seule-
ment cette maxime incontestable, savoir : qu'au point de vue du déve-
loppement intellectuel et moral d'une nation, de son progrès historique
comme race, il importe souverainement qu'elle puisse vivre et se déve-
lopper au milieu des circonstances politiques les plus variées, qu'elles
soient favorables ou non. Il y a un très-grand avantage pour elle à
vivre dans des états divers, ainsi que cela a lieu, par exemple pour la
nationalité française en France et en Suisse, pour les Allemands en
Allemagne et en Suisse. Tout en conservant intacts ses traits princi-
paux, la nationalité revêt alors des formes plus variées dans les mani-
festations importantes de sa vie, et cette variété exerce une influence
bienfaisante sur son développement social.
Par contre, les unités absolues de race seraient le plus grand mal qui
pût frapper les intérêts de la civilisation européenne. Dans le commerce
habituel et la vie pratique une certaine homogénéité des peuples dont
se compose un État offre, sans doute, des avantages ; mais l'unification
absolue, si toutefois elle est possible, serait désastreuse. Les États eux-
mêmes sont intéressés à la répudier : les nationalités diverses sont un
lien naturel qui les unit pour former un seul système européen ; elles
facilitent les relations internationales et garantissent la paix générale.
Sans elles les contrastes politiques deviendraient incomparablement plus
sensibles, les chocs plus rudes, les luttes plus fréquentes, sinon perpé-
tuelles. Une tentative d'unification condamnerait l'Europe à des guerres
sanglantes.
Autant il est vrai que l'affinité de race et les sympathies ou les anti-
pathies qu'elle fait naître forment un des éléments de la vie sociale et
politique des peuples, autant il est certain que les aspirations nationales
des derniers temps doivent leur existence à bien des influences dont le
caractère n'est rien moins qu'ethnographique...
L'histoire des nations, si variée dans ses formes, réunit les hommes
DANS LE CULTE CATHOLIQUE 47
en dehors de toute loi fixe ; les groupe sans avoir égard au sang ni
à la race et crée ainsi les unités politiques auxquelles nous don-
nons le nom de peuples et qui ne coïncident guère avec les nationa-
lités. C'est ainsi qu'elle a uni l'Alsace et la Lorraine à la nation fran-
çaise si intimement qu'elles en ont adopté l'esprit : esprit qui nulle part,
peut-être, ne s'est montré, lors des derniers événements aussi vivace que
chez elles. Et qu'on n'aille pas invoquer ici le droit historique ; qu'on
ne dise pas que ces provinces doivent appartenir à l'Allemagne à titre
d'ancien patrimoine, jadis violemment arraché par la France. Si on
voulait appliquer un semblable principe aux Etats européens, il n'y
aurait pas un seul d'entre eux qui ne dût craindre pour ses domaines.
D'ailleurs ce principe est très-incertain, les frontières politiques ayant
subi des changements sans nombre ; il justifierait toutes les violences et
bouleverserait la carte de l'Europe. En outre, si l'on invoque l'état de
choses qui a existé il y a cent cinquante ans, pourquoi ne pas remonter
quelques siècles plus haut, à l'époque où l' Alsace-Lorraine n'appartenait
ni à la France ni à l'Allemagne, mais formait un "territoire mitoyen et
indépendant?
En poursuivant ses considérations, lepubliciste russe estime que
la haine inspirée à la France par son démembrement doit, tôt ou
tard, aboutir aune guerre; que c'est pour elle un devoir sacré
de délivrer les plus dévoués de ses fils gémissant sous le joug
étranger. « De même, continue- t-il, ce serait peine perdue de
vouloir prouver aux Alsaciens qu'ils ne sont nullement français,
mais de vrais Allemands. Pour y réussir, il faudrait d'abord les
germaniser, c'est-à-dire les dénationaliser, ce qui ne pourra se
faire qu'après quelques générations. Admettons cependant que
cela s'accomplisse un jour ; reste à savoir si la France ne pren-
dra pas sa revanche d'ici là. Quoi qu'il arrive, c'est toujours,
pour la Prusse, uue perte de forces morales et matérielles qu'elle
aurait pu employer à autre chose. Mais voilà ce qui arrive
d'ordinaire dans des cas semblables : on se voit en face d'une
nécessité historique inexorable et on s'incUne devant elle,
comme le fait, par exemple, la Russie par rapport à la Polo-
gne. » (P. 151.)
Le lecteur me pardonnera d'avoir peut-être abusé de sa pa-
tience. Le toa sympathique des pages qu'il vient de lire, leur
actualité et surtout la justesse de la plupart des appréciations
qu'elles contiennentj le porteront, je l'espère, à en excuser la
longueur. Je ne crois pas, d'ailleurs, être sorti de mon sujet, et
*8 DE LA LANGUE RUSSE
la dernière phrase relative à la Pologne nous y ramène tout
naturellement. Il peut se faire que l'auteur de ces considérations,
tout en plaidant la cause de l'Alsace-Lorraine, ait eu en vue les
provinces baltiques de la Russie, qui pourraient bien devenir une
pomme de discorde entre elle et sa puissante voisine. Mais elles
s'appliquent également aux provinces occidentales de la Russie.
Ainsi que l'Alsace-Lorraine, ces provinces formaient autrefois
des principautés autonomes, indépendantes; plus tard, elles
furent conquises par les grands-ducs de Lithuanie, et quand
celle-ci se fut unie à la Pologne, elles tirent partie du royaume
jusqu'à l'époque de son partage (arrivé dans l'intervalle de 1772
à 1795) où elles passèrent enfin à la Russie. Je n'ai pas à appré-
cier ici la valeur du principe de la nécessité historique, à l'aide
duquel on voudrait justifier le démembrement de la Pologne . Mais
puisque le Messager russe a recours à ce nouveau Deus ex
machina, qui est en etfet très-commode pour trancher les diffi-
cultés les plus gênantes et pour absoudre n'importe quel méfait,
il ne saurait trouver mauvais qu'on s'en serve aussi contre
lui. Il ne faut pas oublier que la revue dont nous avons extrait
ces passages a pour rédacteur en chef un des promoteurs les
plus systématiques de la russification des provinces de l'ouest,
notamment pour le culte. Elle considère naturellement ces con-
trées comme étant russes et nullement polonaises. On pourrait
lui demander sur quoi elle fonde son assertion. Est-ce sur le
droit de conquête ? Mais elle vient de le déclarer indigne du
xix'' siècle ; et d'ailleurs, la conquête ne change pas le caractère
ethnographique des peuples conquis. Invoquera-t-elle le droit Itis-
torique^ Dira-t-elle que les provinces ont primitivement fait
partie de la Russie et que celle-ci, par conséquent, n'a fait que
reprendre son ancien patrimoine ? Mais elle vient de dire que ce
droit est, au fond, révolutionnaire. Ensuite, si par le mot Russie
il faut entendre la Grande-Russie actuelle (l'ancienne Mosco-
vie), l'argument repose sur une fausse supposition. En effet, la
Grande-Russie, comme Etat, ne date que du xiv' siècle. La
plus ancienne chronique russe, attribuée à Nestor (1100), n'en
connaissait pas l'existence ; elle énumère cependant les princi-
pales tribus asiatiques fixées, à cette époque, sur le territoire
qu'occupe anjourdfhui le peuple grand-russien. Il n'y avait alors.
DANS LE CULTE CATHOLIQUE 49
d'après la même chroiiiquo, que des Russes occidentaux et mé-
ridionaux (appelés plus tard Blancs-Russiens et Petits- Rus-
siens), qui occupaient tout le territoire des provinces actuelles de
l'Ouest, sans compter le pays également russe de Novgorod ^ Là
était la véritable Russie, ayant ses deux centres principaux à
Novgorod et à Kiev. On ne peut donc invoquer le droit histori-
que en faveur de la Russie orientale ou moscovite, puisqu'alors
Moscou n'existait même pas, au moins comme Etat. Reste le
principe de nationalité; mais celui-ci, nous l'avons vu, a été
avec raison déclaré inadmissible, d'autant plus que, dans le cas
présent, le slavisme des Grands-R.usses est lui-même mis en
question par leurs adversaires.
Nous devons entrer ici dans quelques détails. Il existe une
théorie d'après laquelle les Grands-Russes appartiendraient à la
race touranienne ; par conséquent, ils n'auraient rien de com-
mun avec la nationalité éminemment slave des provinces occi-
dentales. Cette théorie ingénieuse, dont la nouveauté a séduit
quelques écrivains français, semble avoir été imaginée pour les
besoins d'une cause devenue populaire en France- Elle peut
satisfaire aux aspirations patriotiques de la nation polonaise et
expliquer en partie ses persévérantes protestations contre Tordre
actuel des choses ; elle n'est point nécessaire à la question qui
nous occupe. En effet, quand même il serait démoiitré que les
Grands-Russiens sont d'origine touranienne, tatare ou mon-
gole, qu'eu pourrions-nous conclure au sujet du droit qu'ils s'ar-
rogent d'introduire la langue russe dans le culte catholique, ou
de s'ingérer dans des affaires ressortissant exclusivement à la
juridiction de l'Eglise? D'ailleurs, cette théorie est loin d'être
adoptée par tous les Polonais. « La vérité est, dit M. Ladislas
Mickievvicz , que personne n'accusera de tendresse à l'égard de
la Russie, la vérité est que les Russes sont dos Slaves, mais des
Slaves dont le cœur est comme pétrifié, dont Tàme s'est mongo-
lisée. La nation polonaise, comme Abel, est victime d'un fratri-
1 M. Kostomarov les fait venir du sud à cause de la frappaule ressemblance qu'il
dit exister entre Tidiome qu'on parle à Novgorod et la langue des Petits-Russiens.
La première fois qu'il a entendu parler un Novgorodien, il l'a pris pour un Petit-
Russien s'efforçant de parler la langue de la Grande-Russie (Mojiographies et
recherches historiques, l I, \<. 331, éd. de 1872).
V SÉRIE. — T. v. 4
50 DE LA LA.NGUL RLsSE
cide. C'est la lutte de deux esprits, de deux :iatioiis, uuu do deux
Otez le cœur pétrifié et l'àme raongolisée, et vous aurez la
vérité. Il serait facile de multiplier les témoignao-es venant du
même camp et parlant dans le même sens. Oh! mais à quoi
bon?
Encore un coup, la théorie dont nous parlons n'est point néces-
saire à notre thèse ; elle est trop entachée d'exagération pour
ne pas rendre suspectes ses meilleures preuves. En voulant
prouver ùvp, elle risque de ne prouver rien. Est-ce à dire
qu'elle n'ait rien qui mérite l'attention de Thistorien? Nous
sommes les premiers à déclarer le contraire, d'autant plus que
ce qu'elle contient de vrai, de sensé, les historiens russes de nos
jours le disent également. Ils reconnaissent franchement que les
Grands-Russiens sont un peuple mixte, ce qui leur est commun,
ajoutent-ils, avec d'autres grands peuples, les Romains, les
Français, les Anglais. Ils avouent qu'ils sont le produit de la
colonisation de la Russie par les Slaves de l'Ouest ; qu'à coté
d'eux, au nord et au nord-est de la Russie actuelle, vivaient
jadis et vivent encore de nombreuses tribus finnoises ou turques,
avec lesquelles ils se mêlèrent et qu'ils finirent par absorber. Ils
ne nient pas que le sang finnois n'ait laissé des traces dans les
veines du Graud-Russien, comme la domination tatare en a laissé
dans son caractère. Ils concéderont même que, de tous les peu-
ples qui prétendent au nom de Slaves, c'est le plus mêlé, le
moins slave, et que, sous ce rapport, il est l'opposé des Blancs-
Russieus, dont le sang slave est le moins mêlé-. Ils font remar-
quer que le mélange date de temps immémorial, qu'il s'est fait
lentement, naturellement, presque sans violence. Ni les chroni-
ques, ni les traditions ne laissent supposer que les tribus finnoi-
ses aient été détruites ou chassées des localités où les trouva le
plus ancien annaliste russe et où elles ne subsistent plus ; à leur
' Histoire 2'Opulaii'e de Pologne, par Adam Mickiewic/.. |iubUée et annotée p.-ir
I.. M., p. 54. Paris, 1867.
- Toutes ces considérations ont étO parfaitement développées par M. Anatole
Leroy-Beaulieu, dans ses remarquables études sur la Russie, qu'il publie daus la
li'tiic des Deux Mondes deiiuis septembre 1872. Nous espérons qu'elles i)araltront
iii.utot en volmne sépare.
DANS LE CULTK CATHOLIQUE 51
place, on ue voit que des Grauds-Russiens. Que sont-elles deve-
nues ? La réponse, la voici : elles se mêlèrent avec Télément
russe, elles s'y fondirent, elles se sont russifiées. Ainsi s'expli-
que la formation du peuple grand-russien, qui, au xii' siècle, exis-
tait à peine, puisque la plus ancienne chronique indigène (attri-
buée à Nestor) ne le connaissait point, et qui compte aujourd'hui
environ 40 millions d'àmes.
Voilà ce qui est acquis à la science moderne et enseigné par
les Russes eux-mêmes. En conclura-t-ou, encore une fois, que
les Grands-Russiens ne sont point de la famille slave ?
« Pour être croisés de Finnois et de Tatares, répond excel-
lemment M. Lerov-Beaulieu {Revue des Deux Mondes, lo sep-
tembre 1873), les Grauds-Russiens ne sont devenus ni l'un ni
l'autre, et de ce qu'ils ne sont point de pure race indo-euro-
péenne, il ue suit pas que ce soient des Touraniens. La langue
et l'éducation historique ne sont pas les seuls titres au nom de
Slave. Le Grand-Russien n'est pas seulement slave par les tra-
ditions, par l'àme; il l'est encore par filiation directe, par le
corps, par le sang. Une part notable du sang de ses veines ?st
slavonne et caucasique. La proportion est impossible à détermi-
ner. La Grande-Russie ue fut pas soumise par les Slaves de
Kiev et de Novgorod à main armée ; ce ilit une longue et lente
colonisation, comme une infiltration sourde et séculaire des Sla-
ves, qui a cela de remarquable qu'elle a presque échappé aux
annahstes et que l'histoire eu devine le début sans en pou jir
fixer les phases ^ »
Le grand fait de la colonisation de la Russie centrale nous
fournit encore une autre conclusion. Pourquoi l'élément finnois
s'est-il fondu dans l'élément slave, sinon parce qu'il lui était
inférieur sous le rapport de la civiUsation, quelque peu avancée
* La formation du peuple grand-russien est un des problèmes les plus impor-
tants de l'histoire russe. In ouvrage complet sur cette riche matière est encore à
faire, mais il existe d'excellentes monographies, qu'on peut consulter avec profit.
Nous indiquerons eu premier lieu les travaux de MM. léchevski et Kavéline, publiés
dans le Messaf/er de l'Europe (mars et juin 1866), les ouvrages de M. Thirsov,
Populations indigènes dans la partie nord-est de la Moscovie (Kazan. 1866),
de M. Korsakov : Méras et la principauté de Rostov ; L'Histoire de la princi-
pauté de Riazan, par M. llovaïski, et Les Histoires générales de Russie, par
Soloviev, Bestoujev-Rumine, etc.
52 DE LA LANGUE RUSSE
que fût celle des colons grands-russiens. Des phénomènes ana-
logues se sont produits dans les contrées occidentales autrefois
soumises à la Pologne. L'élément russe y étant mis en présence du
lithuanien, l'a dominé moralement, tout en restant son vaincu dans
l'ordre politique. Les Lithuaniens adoptèrent la langue des Blancs-
Russiens, qui devint celle de l'administration^ des lois, de l'aris-
tocratie et des habitants des villes, si bien que l'idiome de la
nation conquérante ne fut parlé que par le peuple de la Lithuanie
proprement dite et de la Samogitie. Les Blancs-Russiens, à leur
tour, étant placés en contact avec la nation polonaise, en subi-
rent l'influence en adoptant sa langue, sa religion, ses mœurs.
Bref, ils se -polonkèrent. Dans l'un et l'autre cas, la cause
est la même, et ces transformations ne furent provoquées ni
par la violence, ni par la pression ; ce fut la censéquence natu-
relle de cette loi générale, en vertu de laquelle un élément supé-
rieur exercera toujours une action transformatrice sur un autre
qui lui est inférieur.
Dans les pages qui précèdent, nous avons essayé de faire con-
naître les populations auxquelles on voudrait imposer la langue
officielle comme langue du culte public. Nous avons esquissé
à grands traits les diversités plus ou moins profondes qui les
séparent des Russes de l'empire, au point de vue de l'histoire,
de la langue, de la nationalité et de la rehgion. De toutes ces
considérations se dégage, ce nous semble, la conclusion sui-
vante : savoir que, si les provinces occidentales ne sont pas
polonaises d'origine, elles Font été par le fait d'une longue domi-
nation de la Pologne, dont elles ont adopté la nationalité, et
que, pour légitimer la mesure que poursuit la Russie vis-à-vis
des catholiques de l'Ouest, il faudrait l'appuyer sur des titres
et des droits moins sujets à contestation.
Dans une seconde et dernière étude, nous aborderons de front
la question de l'introduction du russe dans le culte catholique.
Après avoir donné un aperçu historique de la question et fait
connaître les résultats déjà obtenus par le gouvernement, nous
exposerons les motifs pour lesquels on doit, selon nous, reje-
ter la mesure dont le gouvernement russe sollicite l'approbation
à Ronie, après l'avoir décrétée de son propre chef.
(Jai, suite pfocJiaineinent.) J. Martinov.
L'INFAILLIBILITÉ PONTIFICALE
ET LA SÛRBONNE EN 1GG3
I. — BûssuET ET l'Établissement officiel du gallicanisme
L'Église de France, au milieu du x\if siècle, a subi, en moins
de trois ans, une crise sans exemple dans la -tradition catho-
lique. Au début de l'année 1663, elle triomphait encore de l'hé-
résie, en obtenant de Rome la condamnation de Jansénius,
comme l'Église d'Afrique, au v" siècle, avait obtenu celle de
Pelage, sans qu'il fût besoin de réunir un concile œcuménique.
Dès l'année 1665, la Sorbonne, qui a eu la gloire de prendre
l'initiative contre la nouvelle hérésie, se tourne ouvertement
contre Rome et entraîne l'Église de France dans une rébellion
non moins scandaleuse que celle des jansénistes. Condamnée par
une bulle solennelle du Souverain Pontife, elle la déclare nulle
et sans valeur, sur le rapport de douze docteurs chargés de l'exa-
miner. Bossuet lui-même est au nombre de ces docteurs ; le
Parlement, l'université de Paris et l'assemblée générale du
clergé font cause commune avec la Faculté de théologie. Le
cardinal de Retz, muni d'instructions secrètes par le roi
Louis XIV, va demander audience au Souverain Pontife, qu'il
trouve encore animé d'une bonté paternelle, quoique profondé-
ment affligé de la défection du royaume très-chrétien ; mais
lorsqu'il lui propose de faire le premier pas pour un accommode-
ment avec la Sorbonne : « Serait-il possible, réplique vive-
ment Alexandre VII, que vous voulussiez que le Pape capitulât
avec une Faculté de théologie ? » C'est en vain que l'habile car-
dinal, dans une longue négociation, insiste sur la nécessité
« d'etfacer, dit-il, par quelque marque authentique, la tache
d'erreur et d'hérésie répandue sur toute la France. — Tout ce
4 L'INFAU.LIBIMTÉ PONTIFICALE
que je pourrais faire, répond le Pape, ne servirait de rien dans
la disposition où l'on est; le cœur est gàté^ »
Gomment une situation si déplorable, constatée en termes si
énergiques par le juge le plus autorisé, a-t-elle pu suivre de si
près une situation assez glorieuse pour être souvent comparée,
trois ans auparavant, au plus beau temps de l'Église africaine
sous l'épiscopat de saint Augustin ?
Saint Augustin avait dit : « Rome a parlé, la cause est ter-
minée » ; et l'hérésie pélagienne, démasquée par le grand évêque,
foudroyée par le Pape, avait bientôt disparu de l'Afrique. Les
évêques français avaient d'abord tenu le même langage, et l'on
avait eu lieu d'espérer le même triomphe définitif sur l'hérésie
de Jansénius ; mais c'était à là condition de l'ester dans la même
soumission à la sentence du juge souverain. Or, la France, ou
plutôt son gouvernement, prétendit s'affranchir de cette soumis-
sion sans réserve, sous le faux prétexte d'indépendance et de
libertés gallicanes.
Louis XIV, exagérant l'outrage fait à son ambassadeur, ve-
nait de tourner ses armes et sa diplomatie contre le pape
Alexandre VII ; il commit la faute de consentir à une attaque
plus formidable. Au commencement de Tannée 1663, le parle-
ment de Paris, avec l'autorisation du roi et le concours de ses
ministres, rendit plus de six arrêts consécutifs pour obtenir de la
Sorbonne la célèbre Déclaration des six articles, érigée bientôt
en loi de l'Etat et destinée à hmiter l'exercice de l'autorité pon-
tificale dans le royaume très-chrétien. Nous avons déjà exposé
les circonstances qui précédèrent cette déclaration officielle du
gallicanisme -. Pour en déterminer le caractère et les consé-
quences, il nous suffira de montrer comment l'intervention ty-
1 Nous avons déjà pa;-lé, dans les Études (4° série, t. III, p. 910 et suiv.), de la
découverte de, notes que Bossuet écrivit de sa main, comme docteur et commissaire
de la Sorbonne, contre la bulle du pape Alexandre VII. Nous reproduirons iutégra-
lemaut ces notes autographes avec un fac-si,nih\ Quant aux dépêches du cardinal
de Retz, nous en avons d'abord découvert quelques-unes dans le volumineux iitcueji
Thohy (Bibl. nat., Mat. ecclésiast., t. UI, in-lol., coté 22S4 Z ■+- g-O). Une bien-
veillante communication nous a permis de les contrôler et d'en voir plusieurs autres,
toutes signées de la main du cardinal.
* Voir les Ètuies {'i série, t. III, p 879 et suiv.) pour ce qui regarde les démMés
de Louis XIV avec le pape Alexandre VII et les arrêts du parlement contre deux
thèses de théologie et contre le syndic île la Faculté.
ET LA SORBONNE KX 1663 55
rannique des ministres et des magistrats, en changeant l'ensei-
gnement doctrinal de la Faculté de théologie, amènera une lutte
acharnée contre l'infaillibilité du Pape. La Sorbonne, après avoir
déclaré qu'elle n'admettait pas cette infaillibilité, alla jusqu'à la
frapper de ses censures, et, comme dernière conséquence, jus-
qu'à la mépriser dans sa forme la plus authentique, en annulant
la bulle solennelle du pape Alexandre VII.
Un seul historien paraît avoir attaché une grande importance
à ces tristes événements, dont il fut témoin et auxquels il prit
même une part active ; mais il en écrivit le récit, plus de vingt
ans après, dans le dessein de justifier la Déclaration qu'il avait
rédigée en 1682, au nom de l'assemblée du clergé de France.
Tout le plan de Bossuet, dans sa Défense de la Dêclaraiion,
peut se résumer en ces quelques mots : les quatre articles de 1682
ne furent que la reproduction exacte, quoique plus solennelle,
des six articles de 1663; ceux-ci n'étaient eux-mêmes que la
consécration officielle de la doctrine que la Sorbonne avait tou-
jours professée et qu'elle avait le droit de maintenir au moyen
des censures qui furent condamnées, en 1665, par la bulle du
pape Alexandre Vil. L'illustre historien, en nous présentant
cette bulle comme contraire aux hbertés gallicanes, ne nous parle
ni de sou rôle personnel pour la faire annuler, ni de l'impor-
tante mission confiée au cardiual de Retz. Ce qu'il cherche sur-
tout à démontrer, c'est que les censures de la Sorbonne étaient
légitimes et que la bulle pontificale, tout en les condamnant, ne
touchait en rien à la Déclaration des six articles. Voici sa con-
clusion : « Le parlement défendit de publier la bulle, et l'atlaire
n'alla pas plus loin. Ainsi, les censures gardèrent chez nous leur
valeur. Quant à la bulle, on la mit au nombre de ces choses qui,
restant ignorées, ne nous regarderaient point ^ »
Nous verrons plus loin que cette bulle, examinée durant un
mois en Sorbonne, était assez connue pour préoccuper le public
et pour fournir matière à plus de cent dépoches officielles ; nous
verrons aussi que, de l'aveu autographe de Bossuet, elle touchait
1 « Senatus Biillara divulgarl vetuit, neqie uUerius processit negoiium. Itaque
censur;e suo apud nos loco st?t3runt. Bulla naaumerala iis quie ignota nihil al nos
perlinereiit. » Œuvres de Sossuet, édition d^ Ve-sailles. t. XXXII, p ifll-WO, Cl",
t. XXXI, p. 221; t. XXXIII. ;.. 632.6.37 .)
r,6 L'INFAII.LIBIUTÉ PONTIFICALE
à la Déclaration des six articles *. Ce que nous voulons seule-
ment constater ici, c'est que Bossuet, dans sa Défense de la
Déclaration du vierge de France, s'est trompé sur les événe-
ments de cette époque, comme il s'est trompé sur la question
capitale du fjallicanisme. Cette question a été résolue contre lui
dans le concile du Vatican. Le prestige de son nom, si légitime
à tant d'autres égards, ne doit plus faire aucune illusion sur la
valeur de ses écrits contre l'autorité suprême du chef de l'Église.
11 est permis d'y voir un juste châtiment pour l'appui formidable
que l'auteur des quatre articles de 1682 a donné, depuis près
de deux siècles, à tous les ennemis du Saint-Siège. Pour nous,
nous aimons mieux insister sur cette leçon consolante : le génie,
même le plus puissant, n'a point le privilège de prévaloir, encore
moins de prescrire contre les droits de la vérité. Bossuet, en
attaquant l'infaillibilité du Souverain Pontife, n'a réussi qu'à
nous faire comprendre le danger du gallicanisme, puisqu'il n'a
pas su lui-même en éviter les funestes conséquences, malgré les
ressources d'un esprit qui a produit tant de chefs-d'œuvre dans
des genres si divers. Plus ou admire son génie, plus on doit
reconnaître le vice du système religieux qu'il entreprit de défen-
dre et qui l'entraîna si loin de la vérité.
Voyons d'abord comment la Déclaration officielle des six
articles, au lieu de confirmer une doctrine déjà reçue et une
situation déjà acquise en Sorbonne, changea l'une et l'autre au
détriment de l'autorité pontificale et détermina cette crise reli-
gieuse qui devait bientôt précipiter la France vers le schisme et
lui préparer tant d'autres malheurs pour l'avenir.
i Bossuet constate lui-môme, dans ses notes autographes (fol. 2), que le Souverain
Pontife se réserve, par sa bulle, le jugement de la Déclaration des six articles. A
l'époque ovi ces notes sont écrites, Hugues de Lionne, ministre des affaires étran-
gères, parle de la notoriété « de la bulle, qui fait aujourd'hui tous les disco urs de
Rome et d'î Paris, » Dépèche adressée, le 21 août lGi35, à M. l'abbé de Bourlémont,
qui remplit à Rome les fonctions d'ambassadeur. L'avocat général Talon déclare,
en plein parlement, quo « la chose est de notoriété publique. » (Reg. du parlement,
cavt. X'", 8,Sl5; .\rch. nation.).
ET LA SORBONNE EN 1663 57
Lutte de Cornet pour l'infaillibilité
Au commencement de l'année 1663, on s'entretenait à Paris
d'un riche présent envoyé de Rome par le pape Alexandre VII.
C'était une médaille d'or représentant le Souverain Pontife assis
sur la chaire de saint Pierre, que soutenaient quatre docteurs.
On assurait qu'à la figure et aux attributs de ces docteurs, d'après
l'indication même du pape, il était facile de reconnaître Nicolas
Cornet avec Martin Graudin et deux autres docteurs de Sor-
bonne. Tel était le glorieux témoignage rendu à une Faculté de
théologie où l'on voyait un simple prêtre, assiste de ses amis,
devenir le plus ferme appui du Saint-Siège et le principal défen-
seur de l'Église dans le royaume très-chrétien.
Nicolas Cornet, grand maître du collège de Navarre et syndic
de la Faculté, a été le premier à dénoncer en Sorbonne l'hérésie
naissante ; il en a exprimé tout le venin dans cinq propositions
fameuses, que Rome a frappées d'anathème, aux applaudisse-
ments des évêques français. Les sectaires, pour échapper à
l'auathème, ont atfecté de désavouer les propositions condam-
nées, en prétendant qu'elles ne se trouvaient point dans le livre
de leur patriarche Jansénius ; mais Cornet, les poursuivant dans
cette vaine distinction du droit et du fait, a invoqué contre eux
la sentence pontificale pour leur porter un coup efficace, en fai-
sant exclure de la Sorbonne Antoine Arnauld avec plus de
soixante autres jansénistes déclarés. Depuis cette victoire déci-
sive, il dirige à son gré les délibérations de la Faculté de théo-
logie ; il y compte pour alliés fidèles le syndic Martin Grandin,
les plus anciens docteurs et tous les docteurs des ordres religieux.
Appuyé d'ailleurs par le gouvernement et par les déclarations
réitérées des assemblées du clergé, il n'use de son influence que
pour maintenir en Sorbonne les doctrines les plus conformes aux
prérogatives du Saint-Siège. Ses nombreux ennemis ont beau lui
reprocher d'être « trop attaché au pape » et de former ce qu'ils
nomment la cabale de Cornet et des jésuites, le sage Cornet
n'en persiste pas moins à braver leur haine implacable, en soute-
58 L'INFAILLIBILITE PuNTIFlCALE
nant qu'ils doivent avant tout se soumettre à l'autorité du pape,
parce que son jugement est sans appel ; et ce seul principe de
la foi catholique lui suffit longtemps pour déjouer leurs intrigues
et lours attaques, « la première maxime de ces gens-là étant,
disait- il, de buter le pape en toutes choses ^ »
Une situation si belle, qui a donné à la Sorbonne une in-
tluence prépondérante dans l'Eglise de France, ne laisse pas
d'offrir un grave danger, en présence de sectaires aussi haljiles
qu"opinicàtres. Pour leur imposer une obéissance absolue à un
jugement sans appel en matière de foi, il faut nécessairement
présupposer, d'une manière plus ou moins explicite, que le juge
a le privilège de ne pouvoir pas se tromper, c'est-à-dire l'infail-
libilité. Or, ce privilège, les jansénistes le refusent même à
l'Eglise universelle sur la question de fait, sur le sens propre et
naturel d'un livre en tant qu'il se rattache aux vérités révélées.
A côté des jansénistes déclarés, et en union plus ou moins étroite
avec eux, se trouvent une foule d'adversaires acharnés de l'in-
faillibilité du pape, à quelque titre et en quelque matière qu'on
prétende l'invoquer. On en a eu la preuve manifeste au commen-
cement de l'année 1662, à l'occasion d'une thèse soutenue chez
les Jésuites au collège deClermont. Cette thèse accordait au pape
l'infaillibilité sur la question de fait, comme sur la question de
droit. Aussitôt les jansénistes de dénoncer la nouvelle hérésie
des jésuites à tous les évêques et à tous les parlements du
royaume ; leurs libelles et leurs intrigues trouvent de zélés auxi-
liaires dans le public, au sein du parlement de Paris, en Sor-
bonne et à la cour. Louis XIV lui-même est d'abord gagné par
la frayeur qu'on lui inspire pour sa couronne ; mais son confes-
' Bibl. nat. Mss. fr. 10,493, fol. 2440 et suiv. L'historien janséniste, l'un des
doc'tùurs eiclusiie la Sji'bonne avec Antoiiia Aniauld, i^avle anisi de riiir.neiicu de
Cornet dans la Faculté de théologie : a. Jamais homme n'eut plus de pouvoir dans
aucune compagnie qu'il en eut dans la sienne jusqu'au dernier soupir. Les docteurs
attachés au parti des jésuites l'écoutaient comme leur oracle ; ils consultaient son
visage, sa contenance et ses gesles avant que de former leurs avis. » (Mss. franc.
17,728, fol. iiïii. — Œuvres il'.\ntoine Arnauld. t. XIX, p. 1 etsuiv.;t. XXI, p. Liv.
— Mémoires du P. Rapin, t. I, p. 185-18(5.) Nous verrons plus loin quede était la
doctrine de iSlarlin Graa Jin, de GharaiUard et des autres principaux docteurs qu'on
disait former la cabale de Cornet et des jésuites, Bossuet disait lui-raème à. son
secrétaire, en 1700, qu'on avait changé de doctrine si l'époque de la Déclaration des
six articles [Journal de l'abbé Ledieu, t. I, p. 8-10). ')'( 'f:q •♦l^t.-n'f'q UO'il
ET LA SmRBONN'E EN 1663 59
seur, le P. Aimat, parvient à le rassurer sur un danger ima-
ginaire, et l'archevêque de Toulouse lui représente avec
raison que, « si on met la thèse en dispute diins la Faculté
de théologie, on ruine toute l'autorité des constitutions contre
Jansénius et on fait un horrible schisme entre le pape et la
France. »
Ordre est donné à l'avocat général Talon de ne point déférer
au parlement la thèse de Clermont. On use plutôt d'influence
qu'on n'intervient d'autorité pour en empêcher l'examen dans la
prochaine assemblée de la Faculté. Heureusement Cornet et son
ami Grandin ont réussi encore une fois à raUier la majorité des
docteurs dans cette assemblée délibérante, et l'opposition propose
en vain de censurer la thèse incriminée. Un membre du parle-
ment, témoin de cette séance orageuse et venu dans l'espoir
d'assister à la victoire de son parti, ne peut contenir l'expression
de son dépit : « Nous voyons bien maintenant, s'écrie-t-il en
sortant, qu'il n'y a que la lie des docteurs qui soit restée parmi
vous *. »
Depuis ce triomphe éclatant, obtenu au mois de janvier 1662,
Cornet n'ignore pas que le danger reste le même, qu'il est en-
core aggravé par la rupture de Louis XIV avec le pape
Alexandre VU. Aussi Juge-t-il prudent de ne pas donner pré-
texte à un nouveau coutlit, et son ami Grandin, syndic de la
Faculté de théologie, a soin d'effacer le mot d'infaillibilité sur le
manuscrit d'une thèse qui accorde au successeur de saint Pierre
l'autorité souverame sur l'Eglise ; mais il ne sait pas encore à
quel point les passions sont surexcitées dans ce qu'il appelle le
mauvais temps de la brouillerie avec Rome. La thèse est
dénoncée, comme celle de Clermont, par le curé Fortin, ennemi
acharné de Rome autant qu'ardent janséniste ; l'avocat général
Talon déploie le même zèle, et, cette fois, avec plus de succès.
Louis XIV, déjà décidé à humilier Alexandre VII, se laisse faci-
lement persuader qu'il serait dangereux de lui accorder le pri-
vilège si redoutable de rinfaillibiHté. Les sages conseils d'un
1 Méritoires du P. Rapin, t. UI, p. 140-147. - Biljl. nat., Mss. fi-. 10,496, fol.
2621 et sui7. — Mss. Golbert, Cinq Cents, vol. 155, doc. 2. — Mss fr. 24,498, p. 335.
— Œuvres d'.irnauld, t. XXI. p. nx et passim.
60 L'INFAILLIBILITIJ PONTIl-ICALK
confesseur n'ont plus de prise sur un monarque de vingt-six ans,
qui croit sa couronne menacée : il donne au parlement, en jan-
vier 1663, à l'occasion d'une thèse beaucoup moins explicite,
l'autorisation qu'il lui a refusée l'année précédente ; et le parle-
ment, procédant par arrêts rendus au nom du roi, entreprend
contre la Sorbonne et l'infaillibilité une campagne dont le ré-
sultat ne saurait être douteux. Il supprime d'abord la thèse
incriminée, puis une seconde thèse, encore plus inotfensive, en
vertu d'un nouvel arrêt qui suspend Martin Grandiu de ses fonc-
tions de syndic et réduit la Faculté de théologie à subir en silence
le joug tyrannique des magistrats.
Il faut le constater, à la gloire de la Sorbonne, elle n'a suc-
combé dans cette lutte inégale qu'après une défense opiniâtre.
Nicolas Cornet, chef de la majorité depuis plusieurs années, a
donné aux siens l'exemple du courage et de la fermeté contre des
ennemis dont il avait si longtemps triomphé. Sa résistance au
premier arrêt des magistrats lui a valu l'honneur d'être dénoncé
au ministre Golbert comme le plus redoutable adversaire du gou-
vernement : son nom hgure en tête de la liste des docteurs notés
comme coupables, et l'on y voit, avec les noms de ses anciens
compagnons de Sorbonne, celui de Bossuet, son plus brillant
élève, qu'il a su enrôler pour la défense d'une cause aussi belle
qu'elle est maintenant compromettante. Les espions du ministre
attestent eux-mêmes qu'à cause de sa réputation de sagesse et
de vertu parmi « ceux de son parti, il en est le chef sans contre-
dit, et comme l'àme de leurs délibérations. » Cornet méritait si
bien cet éloge que, malgré les soutfrances d'une cruelle maladie
dont il était atteint à l'âge de soixante et onze ans, il a voulu
encore avoir une entrevue de trois heures avec le confesseur du
roi et avec son ami Martin Grandin. On a décidé, dans cette
longue conférence, de ne céder qu'à la force, en attendant l'oc-
casion favorable de repousser les empiétements iniques du par-
lement et de rendre à la Faculté de théologie son indépendance.
Mais quelques jours plus tard, Cornet n'était plus, et il avait eu
la douleur de mourir en voyant tous ses amis déconcertés par
tant de violences, l'infaillibilité du Souverain Pontife attaquée
par une cour de justice avec l'appui du gouvernement, et le jan-
sénisme prêt à rentrer triomphant dans cette Sorbonne où il
ET LA SORBONNE EN 1663 61
avait lui-même démasqué la nouvelle hérésie pour lui porter les
premiers coups*.
Transaction de Grandin sub. l'infaillibilité
I.a mort de l'illustre Cornet, coïncidant avec la suspension du
syndic, privait la Faculté du seul docteur qui fût en état de con -
trebalancer encore, dans les assemblées, l'influence des minis-
tres et des magistrats. Cet empire de la sagesse, si utile à
l'Église, qu'il avait su acquérir dès son premier syndicat, trente-
deux ans auparavant, disparaissait avec lui, et l'on peut dire
qu'il emportait dans la tombe la gloire de l'ancienne Sorbonne.
C'était son œuvre que l'avocat général Talon avait voulu dé-
truire, eu dénonçant « une espèce de complot et de cabale, un
dessein concerté d'élever l'autorité du pape par la dépression de
celle de l'Église universelle et des conciles. « Le fougueux ora-
teur, traçant ensuite son plan de campagne contre l'infaillibilité,
avait signalé « les trois sources qui corrompent et pervertissent
la Faculté : l'inondation des moines, qui viennent cabaler par
cinquantaines quand il y a quelque chose d'avantageux à Rome à
établir, et qui sont la mauvaise semence qui étoutïe le bon grain ;
l'incapacité des professeurs, qui inspirent à leurs disciples les per-
nicieuses maximes qui ont maintenant trop de cours; le com-
merce trop fréquent que les docteurs ont avec les nonces. » Et
l'avocat général « requit qu'il leur fût fait défense de les voir sans
permission du roi par écrit, et cela sous peine de vie. » Il n'y a
plus de nonce en France depuis que celui du pape Alexandre VII
a été conduit jusqu'à la frontière du royaume sous l'escorte des
mousquetaires ; mais il y a un personnage important, élu depuis
plus d'un an pour diriger les délibérations des docteurs, connu
pour son dévouement au Pape et qu'on a frappé à coups redou-
blés, dans l'espoir de lui arracher une déclaration doctrinale qui
confirme les avantages déjà obtenus sur la Sorbonne et la réduise
i Bibl. nat. Mss. fr. 10,496, fol. 2426, 2440 et suiv. « Sa mort, jointe à l'arrêt du
l.arlement (qui suspendait le syndic), réduisit toutes ses troupes confédérées, tant
séculières que régulières, dans la dernière consternation. »
6,2 L'INFAILLIBILITE PONTIFICALE
à n'être plus que riiistrumcnt docile du pouvoir royal contre l'au-
torité pontidcale *.
Martin Grandin a succédé à son ami Cornet comme chef de
l'ancienne majorité, mais sans hériter ni de la trempe énergique
de sou caractère, ni de sou habileté. Plusieurs fois cité à la
barre du parlement, réprimandé par le premier président, enfin
frappé d'interdit, l'infortuné syndic, pour comble de malheur,
apprend qu'il est encore eu butte à la colère du roi comme fau-
teur de la doctrine de l'infaillibinté, qui ruine le temporel des
princes. Un ministre tout-puissant ne lui présente qu'un seul
moyeu possible de recouvrer ses fonctions avec les bonnes grâces
du monarque : le timide syndic a la faiblesse d'accepter, et, par
un triste compromis de sa conscience avec les exigences de sa
position, il se joint à quelques amis pour disputer à ses adver-
saires les termes de six articles dont il donne lecture en Sor-
bonue et que l'archevêque de Paris va présenter à Louis XIV ^.
Cette déclaration de principes, annoncée depuis quelques jours,
était attendue avec une vive impatience. A peine fut-elle connue
1 Regist. du parlement, cai-t. X», S,864 (Arcli. nat.). — Mss. l"r. (Bibl. nat).
10,496. fol. 2,250.
2 La Déclaration des six articles, présentée au roi, le S mai 16J3, par Hardouin ce
Perefise, archevêque nommé de Paris, fut enregistrée au parlement de Paris le 30
du même mois. Une déclaration royale donna force de loi aux six articles, en prohi-
bant toute doctrine qui y serait contraire. Voici le texte des six articles tel qu'il
fat présenté à Louis XIV :
Déclarations de la Faculté de Paris, faites au Roi sur certaines proposi-
tions que quelques-uns ont voulu attribuer à laméme Faculté':
I. Que ce n'est point la doctrine de la Faculté que le pape ait aucune auto-
rité sur le temporel du Roi; qu'au contraire, elle a toujours résisté même à
ceux qui n'ont voulu lui attribuer qu'' une jouissance indirecte.
II. Que c'est la doctrine de la Faculté que le Roi ne reconnaît et n'a d'autre
supérieur au temporel que Dieu seicl; que c'est S07i aticientie doctrine, de
laquelle elle ne se départira jamais.
III. Que c'est la doctrine de la même Faculté que les sujets du roi lui doivent
tellement la fidélité et l'obéissance, qu'ils n'en peuvent être dispensés, sous
quelque prétexte que ce soit.
IV. Que ut même Faculté n'approuve point et qu'elle n'a jamais approuvé
aucunes propositions contraires A l'autorité du Roi ou aux véritables libertés
de l'Église gallicane et aux canons reçus dans le royaume; par exemple, que
le pape puisse déposer les évéqurs, contrairement aux mêmes canons.
Y. Que ce n'est pas la doctrine de la Faculté que le pape soit au-dessus du
concile général.
VI. Que ce n'est pas la doctrine ou un dogme de la Faculté que le pape
soit infaillible, lorsqu'il n'intervient aucun consentement de l'Église.
ET LA SORBONXE l'N 1603 63
qu'elle excita ua mécouteatement universel, parce qu'elle trompa
toutes les espérances. C'était le sort inévitable d'une transaction
discutée entre théologiens animés de sentiments contraires : les
uns, par conscience, accordant le moins possible; les autres, par
intérêt, exigeant le plus qu'ils pouvaient. Ceux-ci, appuyés et
salariés par les ministres, avaient obtenu, non sans peine, une
déclaration explicite et eu termes affirmatifs de la plus complète
indépendance du pouvoir royal. C'était l'objet de quatre articles
sur six, et des quatre premiers, comme pour attester que la
déclaration de la Faculté de théologie, imposée par intimidation,
avait un caractère politique plutôt que religieux. Plusieurs écri-
vains osèrent critiquer ces articles, et Launoy lui-même con-
damne le premier en ces termes : « Depuis que la Faculté de
théologie est Faculté de théologie, on ne trouvera point cette
proposition dans aucun de ses registres jusqu'en l'an 1663 *. »
Mais c'était dans le sixième et dernier article que se trouvait
relégué le mot le plus important, celui qui préoccupait vivement
tous les esprits, comme présentant aux uns l'unique moyen de
salut, à beaucoup d'autres un horrible épouvantail dont il fallait
se débarrasser à tout prix. L'infaillibilité, au témoignage d'un
contemporain bien informé, « était, pour ainsi dire, la maladie
du temps. » C'était au nom de l'infaillibilité qu'on avait d'abord
etfrayé Louis XIV, puis supprimé deux thèses innocentes, et
enfin, poussé à bout le malheureux syndic. N'avait-on pas lieu
d'espérer, pour fruit de tant d'etibrts, que le syndic s'entendrait
avec les autres docteurs pour la condamnation formelle de ce
qui causait, disait-il lui-même, « le martyre de sa déposition? »
Il serait difticile de s'imaginer quel fut le désappointement et le
dépit à la lecture d'un article qui traitait de l'infaillibilité du
pape en termes négatifs, qui l'admettait même à une condition
exprimée en termes vagues et équivoques. « On représentait
que, si ces députés de la Faculté, dit un témoin de l'événement,
eussent voulu agir en véritables docteurs, ils auraient pris cette
■* J. Lminoi opéra, p. 2", t. IV, p. 126-132. Le moyen de rectifier les propo-
sitions que la Faculté' de théologie donna au Roi l'a/i 1063. — Xouveaux opus-
cules de Fleuri/, p. 47-52.— Bibl. uat., Mss. fr. 24,Ï98, p. 401-402, 469 etc.— Col-
lect. de Baluze, arm. 7, p. 3, t. II, fol. 149 verso. — Mss. Colbert, Cinq Cents,
vol. CLV, p. 103.
64 L'INFAILLIBILITÉ PONTIFICALE
occasion si importante, et peut-être l'unique qui se présentera
dans toute leur vie, pour faire une ample et sincère déclaration
de leur doctrine en ce point ; et que leur silence afiecté en ce point
avait fait dire aux personnes les plus éclairées que ce qu'ils ont
déclaré dans tous les autres articles devait passer pour suspect. »
Aussi ces personnes en concluaient-elles que les députés, n'ayant
pas condamné positivement l'infaillibilité du pape, lui reconnais-
saient le droit de disposer du temporel des princes et de s'élever
au-dessus des conciles et des canons; car « le premier de tous
leurs prétendus canons, qu'ils tâchaient de recevoir en France
dans ces derniers temps, était que Summus Pontifex a nemine
judicatur : le Souverain Pontife n"a personne pour juge ^ »
Telle était, eu etfet, la doctrine de Martin Grandin, qu'on avait
toujours vu « tenant dans son cœur et dans ses discours toute
l'infaillibilité du pape. » Ce théologien, réputé le plus habile de
son temps, avait mis toute sa subtilité au service de sa conscience
pour ne pas sacrifier l'infaillibilité au désir de plaire au roi et de
rentrer dans sa charge de syndic. Sur aucun autre point, on ne
l'avait trouvé plus intraitable. A force de discuter et de changer
les termes, il s'était flatté de n'accorder à ses adversaires qu'un
article inotfensif, parce qu'il l'expliquait ainsi : Ce n'est pas la
doctrine de la Faculté que le pape soU faillible. Lorsqu'on
lui témoignait quelque étonnement d'une telle explication, il la
contîrraait par la volonté expresse du roi lui-même. « Le roi,
disait-il, ne prétendait pas qu'on déclarât que le pape est fail-
lible, mais seulement que ce n'était pas un dogme ou une maxime
reçue par la Faculté que le pape est infailUble. » Louis XIV avait
refusé d'aller plus loin dai.s une matière si délicate, parce qu'on
lui avait représenté qu'ôter au pape l'infaillibilité, c'était détruire
ce qu'on avait fait contre les jansénistes et ruiner la religion
elle-même, en réduisant le chef de l'Eglise à n'avoir plus que
l'autorité d'un docteur particulier. Mais les ministres et leurs
agents ne semblaient point partager de tels scrupules ^.
' BibL liât., mss. fr. 10,49G, fol. 2'i69-2i75. « On concluait de toutes ces obser-
vations que ces articles ne devaient jioint être présentes au roi au nom de la Faculté
et qu'il les fallait exprimer d'une autre manière plutôt que de donner lieu à de per-
nicieuses conséquences par ces obscurités alVectées, ces détours et ces équivoques. »
2 Bibl nat., mss. fr. 24,998, p. 403, 410, 451, etc. — P. Rapin, t. III, p. 143-147,
ET LA SORBoNNE EN 1663 65
Il arrive nécessairement, après une transaction quelconque,
surtout en matière de doctrine, que chacun des deux partis l'in-
terprète dans son intérêt et que le plus fort s'en réserve à lui
seul tout le bénéfice. Les adversaires de Grandin prétendirent
qu'il avait accordé par écrit tout autre chose que ce qu'il voulait
seulement accorder par une explication tardive et forcée. 11 n'y a
point de milieu, disait-on, entre deux propositions contradictoires :
si la Faculté ne croit pas que le pape soit infaillible, il faut, par
une conséquence nécessaire, qu'elle juge qu'il peut tomber et être
induit en erreur, c'est-à-dire qu'il est faillible. A ceux qui reje-
taient cette conclusion comme illégitime, parce que les termes de
l'article étaient négatifs, on répondait qu'après tout, si l'article
était susceptible de quelque arabiguité, il fallait l'expliquer par
les anciens décrets de la Sorbonne, et l'on ne manquait pas d'eu
trouver plusieurs fort explicites, eu remontant jusqu'au grand
schisme d'Occident. Si l'infortuné Grandin eût pu avoir encore
quelque illusion, il y eût renoncé le jour même où il se rendit au
parlement pour être réintégré dans ses fonctions de syndic.
« Personne n'ignore, dit Talon, les efforts et les artifices prati-
qués parles partisans de Rome depuis trente ans, pour élever la
puissance du pape par de fausses prérogatives et pour intro-
duire les opinions nouvelles des ulttamontains... La Faculté de
théologie, occupée par une cabale puissante de moines et de sé-
culiers liés avec eux par intérêt et par faction, a eu de la peine à
se démêler de cesliens injustes. » Et l'avocat général, constatant
officiellement le triomphe du parlement sur la Faculté, la félicite
d'avoir exposé ses véritables sentiments dans six propositions
« qui contiennent non-seulement la condamnatiou de ce qui pou-
A
I •
207-210, etc. — Recherches historiques, par M. GU. Gérin, 2* édition, p. 590 et 610.
Nous ne voulons parler ici que des trois ministres Colbert, Letelli.-r et Lionne,
dont nous avons déjà signalé la funeste influence (Études, loc. cit., p SS4). Le der-
nier nous a laissé ce témoignage de la dilïèrence que le pape et son nonce à Paris
mettaient entre le roi et ses ministres : « U (le nonce) a accoutumé de dire, et il dit
Vrai, que Sa Majesté a les m':'illeures intentions du monde à l'égai-d du Saint-Siège
et de la personne du pape ; mais il ajoute que ses ministres le pervertissent... Il ne
tient pas de discours que Sa Sainteté ne lui en ait donné l'exemple, en nous esii-
iiiant être janse'nistcs. Mais comme on reçoit avec respect tout ce qui soitde cette
bouche sacrée, quoique non infailliljle, on ne peut pas aussi ne se point plaindre
avec raison de celui (le nonce) qui lui inspire ces sortes de sentiments. » (Dépêche
adressée (31 juillet 16ô5) à M. l'abbé de Bourlémonl. qui rem|ilis<ait à Rome les fonc-
tions d'ambassadeur.)
V' SÉRIE. — T. V. 5
63 L'INFAILLIBILITÉ PuNTiKIGALK
vait établir la supéiidritc du pape sur le temporel, mais aussi de
cette chimère d'infaillibilité et cette dépendance imaginaire du
concile au pape'. »
Le syndic, en recouvrant sa charge, n'avait point recouvré les
bonnes grcàces du roi, encore moins celles du parlement. L'an-
cienne majorité, dont il était le chef, passait pour trop favorable
anx intérêts de la cour de Rome ; elle n'était plus, pour le gouver-
nement comme autrefois pour les jansénistes, qu'une cabale et
une faction. Ce qui aftigeait surtout Grandin, c'était de se voir
accusé de mollesse et de lâcheté, non-seulement par ses adver-
saires, qui ne dissimulaient point leur mépris, mais encore par la
plupart de ses amis, qui lui reprochaient les six propositions
comme une concession coupable, contraire à ses sentiments et
aux intérêts de l'Église. « Elles ne sont pas au fond si méchantes,
disait le malheureux syndic ; elles ont un bon sens caché. Le
bien qui est en cela, je l'ai fait ; pour le mal, j'ai été contraint
de le soutfrir, ne pouvant pas l'empêcher, w Un grand nombre
de docteurs, invoquant une raison plus plausible, affirmaient qu'on
ne devait pas imputer a la Faculté une déclaration sur laquelle
elle n'avait pas été appelée à délibérer. Les professeurs de Sor-
boune, même ceux qui étaient payés par le roi, refusèrent d'en-
seigner les articles qui lui avaient été présentés. D'autres pro-
testations, secrètes d'abord, mais bientôt divulguées, firent une
vive impression dans la capitale ; les principaux docteurs, au
nombre de plus de vingt, les avaient envoyées au nonce, qui ré-
sidait alors à Ghambéry. Dans l'impuissance où ils étaient de
résister à la force, ils avaient signé une déclaration de leurs
véritables sentiments au sujet de V infaillibilité, en ajoutant qu'ils
étaient prêts à mourir pour le contenu de leurs dites protesta-
tions. Un espion de Colbert qualifiait ces protestations « de cri-
minelles et de séditieuses, « surtout de la part de Grandin, l'un
des signataires, qu'il dénonçait au ministre, comme étant « extra-
ordinairement prévaricateur et extraordinairement dissimulé -. »
1 D'Argentri-, ColleH. Judic, t. III, p. Ol-9'i. - BiM. iiat., coUect. de Baluze.
arm. 7, p. 3, t. II, foi. 149 et seq. — Gui Patin, le nouvelliste du temps, parie des
arrêts contre VinfalUibilUé, de la prétendue infaillibilité que Von avait cassée
tant en SorOunne qu'au parlement (Lettres, éiit. de ISiO, t. III, p. 420, 533, etc.).
2 Bibl. nat., Mss. Colbert, Cinq Cents, vol. CLV, p. 105-106. — Mss. fr. 24,998,
p. 343-346, 410, 469, 402-403.
ET LA SORBONNE EN 1663 67
A la même époque, un cloc;teui' de la Faculté de théologie,
prêchant à Paris devant une assemblée d'ecclésiastiques, « re-
commanda à leurs prières trois guerres : la première, du roi
contre le pape ; la seconde, des jansénistes contre l'E-rlise, et
la troisième, du parlement contre la Sorbonne. » L'espion qui
le dénonce au ministre motive son rapport : « comme si c'étaient
des entreprises injustes et violentes et pour donner une horreur
de la conduite du roi et du parlement, m On ne saurait mieux
dire que l'espion, et il suffit d'ajouter que ces trois guerres ten-
daient naturellement à n'en faire qu'une seule, puisqu'elles
avaient le même but, étant toutes trois dirigées contre l'infailli-
bilité du pape.
Mesures officielles contre l'Infaillibilité
Les six articles de la Faculté de théologie, enregistrés au par-
lement, avaient reçu force de loi, avec défense expresse « de sou-
tenir, lire et enseigner directement, es écoles publiques ni ail-
leurs, aucunes propositions contraires à l'ancienne doctrine de
l'Eglise, aux saint canons, décrets des conciles généraux, et aux
libertés de l'Église gallicane et autres décrets de la Faculté de
théologie, à peine de punition exemplaire ; et aux syndics et doc-
teurs qui présideront aux actes, de souffrir que telles propositions
soient insérées dans aucunes thèses, à peine d'en répondre en
leurs noms et d'être procédé contre eux extraordinaireniant. »
Des menaces si terribles, qui supprimaient l'ancienne liberté au
profit du nouvel enseignement officiel, ne suffirent pas encore
pour etfrayer tous les partisans de l'infaillibilité. A Reims, à
Angers, à Poitiers et dans plusieurs autres villes, on vit afficher
des thèses qui attribuaient au Souverain Pontife la qualité déjuge
suprême de la foi et, quand il parlait ex cathedra, le privilège
de ne pouvoir être induit en erreur. Les jeunes théologiens
apprirent à leurs dépens, selon l'expression d'un contemporain,
que l'étoile n'était pas heureuse pour les thèses : ils furent cités
devant les tribunaux, réprimandés par les magistrats et con-
damnés à voir leurs propositions supprimées par arrêts. (Tétaient
des arguments qui ne soutiraient point de réplique. Les jansénis-
68 I/INFAII.LIRILITÉ PONTIFICALE
tes applaudissaient, k L'iniaillibilité du pape, dit l'un des plus
zélés, ayant trouvé des défenseurs chez les Augustins de Reims,
où l'on avait soutenu une thèse, le présidial en prit connaissance
et obligea ces Pères d'en venir faire une satisfaction publique,
tête nue et avec une extrême confusion *. » i
Les livres avaient le même sort que les thèses. Une censure
vigilante en supprima quelques-uns, en fit corriger d'autres et
inspira à plusieurs auteurs la mesure prudente de ne pas publier
des manuscrits compromettants. Le savant Thomassin, prêtre
de l'Oratoire, avait écrit un livre sur les quatre premiers con-
ciles, « où il avait traité, dit un janséniste, la question de l'in-
faillibilité dans le droit et dans le fait, suivant les desseins du
nonce, qui l'avait engagé à la composition de cet ouvrage. Mais
lorsqu'on en attendait l'affiche et le débit, la congrégation (de
l'Oratoire), qui jugeait qu'il était fort à contre-temps et n'était
propre qu'à attirer sur elle une nouvelle tempête, en retira tous
les exemplaires et les supprima, bien que l'impression en eût
coûté deux mille livres. )i Le P. Thomassin avait commis la
faute de ne pas s'en rapporter au jugement du syndic Martin
Grandin, qui « lui avait conseillé de remettre l'impression et la
publication de ce livre à un autre temps plus favorable, quand
les brouilleries de Rome seraient calmées ^. »
L'infaillibilité, poursuivie dans les livres et dans les thèses,
était encore persécutée avec plus de zèle et d'opiniâtreté dans
l'enseignement de la théologie. Les manuscrits de Golbert nous
en fournissent des preuves nombreuses et authentiques. On y
voit les agents du ministre surveiller les leçons des professeurs,
noter leurs opinions sur les prérogatives du Saint-Siège et pro-
poser tous les changements qu'ils jugent conformes aux intérêts
du gouvernement. S'il leur semble nécessaire de maintenir quel-
ques professeurs favorables au pape, c'est à cause du danger
qu'il y aurait à les remplacer par d'autres docteurs animés de
meilleurs sentiments, mais ou incapables ou trop favorables au
jansénisme. Cette crainte d'ouvrir la porte à l'hérésie, en admet-
« D'Argentré, Collect. Judic, loc. cit. -Bibl. uat., Mss. fr. 15,'34, iloc. 80, 81,
Sô, etc. - 10,496, fol. 2539. - 24,998, p. 280, 340, 408. - Mémoires du P. Rapin,
t. m, p. 206-207.
= Bibl. Maïai-ine, mss. 3,012, p. 310. - Bibl. nat., Mss. fr. 15,734, doc. 91.
ET LA SORBUNNE EN 1663 69
tant ses adeptes dans les chaires publiques, est souvent exprimée
par les agents de Golbert. Il leur échappe même un aveu ter-
rible, qui s'accorde d'ailleurs avec d'autres témoignages, pour
nous faire connaître les tendances du nouvel enseignement offi-
ciel. Il s'agit des connaissances nécessaires aux bacheliers en
théologie : « Ne pouvant point, à leur âge, avoir puisé dans les
sources et les originaux, ils ne savent où aller chercher ces con-
naissances. Aussi ceux qui ont l'esprit libre ne peuvent avoir
dautre recours que dans les hérétiques, comme Blondel, de Do-
minis ; et n'ayant point ni ne pouvant avoir le discernement sur
ces matières, ils font des fautes dans leurs thèses qui embarras-
sent la Faculté et qui l'embarrasseront davantage à l'avenir,
parce que l'on aura plus de liberté de traiter ces matières K »
La main du docteur a hésité en traçant sur le papier ces lignes
trop significatives; son manuscrit eu garde la preuve évidente.
Quel moyen propose-t-il pour arrêter les jeunes théologiens sur
cette pente fatale de l'hérésie ? le choix d'un docteur nommé
Faure, qui sera promoteur de l'assemblée de 1682, qui est déjà
connu pour son animosité contre Rome, « que tous ceux de l'autre
parti (du parti de Grandin) craignent, qui travaille continuelle-
ment à inspirer les anciens sentiments de la Faculté et ceux qui
sont avantageux pour le Roi. C'est un trésor pour le pays latin. »
Or, on estime qu'il est « le seul qui soit présentement dans la Fa-
culté capable de composer un livre où les bacheliers pourraient
prendre leurs thèses et les instructions pour les soutenir con-
formes aux anciens sentiments. »
Nous avons cherché et heureusement trouvé quelques écrits
de ce docteur , les uns autographes , les autres imprimés , qui
prouvent assez quelle influence il exerça dès lors sur l'enseigne-
ment officiel. L'un des premiers à devancer les thèses inotfen-
sives supprimées par le parlement en I6G3, il sera le dernier à
soutenir les censures de la Sorbonne et à scandaliser les cardi-
naux par des diatribes contre la bulle du pape Alexandre VII.
Dans un écrit composé pour les jeunes théologiens, il a soin de
1 Bibl. nat., Mss. Colbert, Cinq Cents, vol. CLV, p. 63. — M. Ch. Gérin, dans
son excellent livre des Recherches historiques, a publié (p. 518-542) ces précieux
Documents SKI' la Faculté' de théologie de Paris en 1663.
e
70 L'INFAILLIBILITE PONTIFICALE
leur dire « que l'Église n'observe plus la même discipline depuis
quelques siècles et qu'il ne faut pas ignorer comment ce chan-
ement s'est fait, afin qu'on ne soit pas nouveau dans le siècle
où l'on vit. » En conséquence, il leur recommande de ne lire
que des ouvrages condamnés à Rome, comme « Y Histoire du
Schisme, faite par M. Dupuis, et ce qu'en a fait Théodorus à
Niem, etc. » Dans un long discours, prononcé en Sorbonne, ce
partisan déclaré des libertés gallicanes, donne libre cours à sa
haine contre Rome et contre l'infaillibilité du pape. Nous n'en
citons que le passage où il déclare qu'on peut corriger à Paris
les fautes qui ont été faites à Rome ' :
« La demande si, au cas que l'on ait fait quelque faute à
Rome, c'est à Paris à la corriger, est tout à fait déraisonnable
et injurieuse, personne ne pouvant ni douter ni ignorer combien
de choses ont été faites à Rome mal à propos dans les derniers
siècles, qu'il a fallu corriger, non-seulement à Paris, mais dans
tout le royaume de France, et que l'on a condamné dans les
assemblées de la faculté de Paris quantité de choses qui eussent
été approuvées à Rome, etc.. - p
Gomme l'orateur continuait de parler avec plus de violence
encore, le syndic Martin Grandin et plusieurs autres l'interrom-
pirent par de bruyantes protestations. Le docteur qui devait être
bientôt le personnage le plus illustre de cette assemblée, Bossuet
lui-même, voulut « faire délibérer de la Faculté, s'il ne se taisait ,
promptement. » Bossuet imposant silence au théologien le plus
autorisé du nouveau gallicanisme officiel, voilà un fait assez
étrange pour nous arrêter, malgré notre désir de dire comment,
d'une part, les jansénistes ^applaudissent à la Déclaration des six
articles, et d'autre part, le pape Alexandre Vil reproche à
Louis XIV de tendre « à se séparer do l'Église romaine et à
établir le luthéranisme en France. »
Quel a donc été le rôle de Bossuet dans tous les événements
que nous avons racontés jusqu'ici et dont il a fait l'apologie dans
* On trouve quelques lettres de ce docteur dans les manuscrits ûf. Colbert et de
Baluze. Le recueil Thoisy (Mat. ecclés., t. VIII, p. 233 et suiv.) contient un Écrit
qu'il composa pow diriger les études de ceux qui sortent de licence. Nous
n'aurons que trop souvent l'occasiou de parler du futur promoteur de l'assemblée
de 1G82.
« Bibl. nat., Mss. Ir. 10.491!, l'ol. ;.'6yP-2075.
ET LX SORBONNE EN 1663 71
sa Défense de la Déclaration du clergé de France ? Cet éta-
blissement officiel du gallicanisme, qu'il approuva et glorifia par
écrit, plus de vingt ans après, l'avait-il approuvé et glorifié par
ses actes et par ses paroles dans la première moitié de Tan-
née 1663 ? Nous avons découvert un document assez explicite
pour ajouter de nouvelles lumières à celles que nous avions déjà
sur ce fait important. Le voici :
« Cette action (l'oraison funèbre de Nicolas Cornet, prononcée
le 27 juin 1663) ne fut pas fort avantageuse à la réputation de
M. l'abbé Bossuet, qui d'ailleurs n'était pas fort agréable à la
cour en ce temps-là, pour ce qu'il avait paru préférer dans la
Faculté les intérêts de Al. Graudin au zèle que l'on doit avoir
pour la conservation de la juste autorité royale contre les pré-
tentions des ultramontains ; et le roi lui-même s'en était plaint
en disant qu'il voyait bien que cet abbé ne se souciait pas beau-
coup d'être du nombre de ses amis. Mais son mérite l'a relevé
de cette chute ; et la mort de M. Cornet, à qui il était attaché
par un excès de reconnaissance, lui a aplani les voies pour un
des plus importants emplois de notre siècle, en lui procurant
l'instruction de Monseigneur le Dauphin, dont toute la France l'a
vu s'acquitter avec beaucoup de bénédiction et de succès ^ »
Nous savions déjà, par les rapports des espions de Colbert,
que Bossuet s'était signalé, comme son maître Nicolas Cornet,
dans la résistance au premier arrêt du parlement, qu'il avait
même proposé de censurer la harangue prononcée en Sorbonne
par le fils et substitut du procureur général de Harlay. Mais ce
que nous ne savions pas encore, c'est que Bossuet fût resté fidèle,
quelque temps du moins, à l'ancienne cause pour laquelle il
avait d'abord protesté contre la pression injuste et tyrannique
du parlement ; c'est qu'il eût eu le noble courage de compro-
mettre son avenir, un avenir prévu déjà si brillant, en poussant
le dévouement à ses anciens amis de Sorbonne jusqu'au point de
mécontenter le roi Louis XIV et de lui faire dire : « Je vois
bien que cet abbé ne se soucie pas beaucoup d'être du nombre de
mes amis. »
Nous savons donc maintenant, à la gloire de Bossuet, qu'il
» Bibl. nat., Mss. IV, 10.490, fol. 2545-2540.
72 L'INFAILUBIUTK PONTIFICALE
n'a point abandonné le malheureux Grandin dans le martyre de
pa dépo.titiou, qu'il a appuyé ses protestations eu Sorbonne contre
les violences du docteur Faure. Nous le verrons encore, en 1663,
venir au secours du pauvre syndic, persécuté de nouveau par le
curé Fortin, par l'avocat général Talon et par tous les impla-
cables ennemis de l'ancienne majorité. Mais pourquoi le ver-
rons-nous, dans le courant de la même année, d'après d'autres
documents ignorés jusqu'ici, promettre aux jansénistes de parler
d'eux « le plus modérément qu'il pourra » dans l'oraison funèbre
de Cornet, puis approuver, comme suffisante, une déclaration
de leurs sentiments qui sera rejetée par une assemblée d'évêques
et par le Saint-Siège ? Enfin, pourquoi lisons-nous, dans un
document postérieur et déjà publié, que Bossuet « se ménage
extraordinairement, cherche dans la Faculté quelque milieu à
prendre et quelque détour ? »
Il faut bien l'avouer, hélas ! puisque le fait est certain, Bos-
suet change peu à peu, dès cette même année 1663, au début de
laquelle la majorité a changé brusquement en Sorbonne, sous
l'intluence oppressive du gouvernement. Nous croyons sans
peine, comme l'historien janséniste, que son mérite était capable
de le relever d'une chute ; mais nous nous garderons bien de
dire avec le même historien que Bossuet eût fait d'abord une
chute, parce qu'il avait préféré à la faveur du roi Louis XR' les
intérêts de M. Grandin, qui étaient ceux de la justice et de la
vérité. Nous l'estimons plus haut placé au point d'oii il est parti
qu'à celui où il est arrivé plus tard. Laissons à la charge du sec-
taire cette imputation odieuse, que la mort de M. Cornet, à qui
il était attaché par un excès de reconnaissance, ait pu lui aplanir
les voies pour un des plus importants emplois de sou siècle. Mais
ce qui semble du moins incontestable, c'est que M. Cornet n'eût
pas vu sans surprise, en 1664, son ancien élève passer dans les
rangs de ceux qu'il avait d'abord combattus et voter avec eux
des censures qui tendaient « à buter le pape en toutes choses ; »
c'est que M. Cornet, l'intrépide défenseur des bulles pontificales,
n'eût pas vu, sans une profonde douleur, son cher Bossuet parler
comme l'avocat général Talon et devenir commissaire de la Sor-
bonne avec les docteurs Fortin et Faure, pour faire annuler une
bulle solennelle du pape Alexandre VU.
ET LA SORBONNE EN 1663 73
Il serait superflu de dire ce qu'eût pensé M. Cornet, s'il avait
pu prévoir que Grandin et ses autres amis seraient persécutés à
l'occasion des quatre articles rédigés par Bossuet en 1682; que
ce jeune docteur, luttant à ses côtés et sous sa direction contre
les empiétements d'un corps judiciaire en matière doctrinale,
entreprendrait, plus de vingt ans après, de justitier l'intervention
du parlement, en écrivant qu'un enreg'istrement solennel avait
seulement consacré ofticiellement ane déclaration spontanée des
sentiments de la Sorbonne et que tout s'était passé d'un accord
unanime, entre théologiens et magistrats, au sujet de l'infail-
libilité.
Nous étudierons, dans un prochain article, l'oraison funèbre
de Cornet par Bossuet. F. G.\zeau.
LES RESULTATS
DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES
D'APRÈS LES CONGRÈS ET RÉUNIONS DES SOCIÉTÉS SAVANTES
»
Quelle est l'attitude qui convient à la théologie et à l'exégèse
catholique, vis-à-vis des sciences naturelles, et, en particulier,
des sciences qu'on appelle •préhistoriques? On peut, ce semble,
l'indiquer en quelques mots.
Nous autres , catholiques , nous professons que tout ce que
contiennent nos Livres saints est la vérité. Mais , d'autre part ,
nous n'admettons pas comme un point de foi que nos Écritures
révélées renferment l'histoire du globe jusque dans ses moindres
détails, et nous ne saurions trouver étrange que les sciences
naturelles parviennent à découvrir des choses qui ne sont pas
mentionnées dans les pages écrites sous l'inspiration divine. Je
me représente volontiers la Bible et les sciences naturelles comme
fournissant chacune leur croquis du monde. Les grandes lignes
se confondent dans ces deux esquisses, et même les détails,
partout où les données de la Bible et celles des sciences ont
permis de les tracer. Mais il peut arriver, et de fait il en est
ainsi , que l'un des deux croquis montre des particularités qui
n'apparaissent point sur l'autre. Le dessin que crayonnent les
sciences naturelles est conduit péniblement, point par point : des
études longuement continuées amènent des rectilications nom-
breuses aux contours primitifs : souvent des naturalistes aventu-
reux jetteront, ça et là , des traits hasardés ; ces lignes seront
condamnées à disparaître : des géologues plus expérimentés, plus
sévères, Guvier par exemple, Buckland, etc., après avoir indiqué
les faits, ont essayé d'ingénieuses conjectures pour les relier entre
eux; ils ont mis en avant des théories; de ces essais, de ces
LES RÉSULTATS DES RECHERCHES PREHISTORIQUES "a
systèmes on a conservé quelques traits , les autres ont dû être
modifiés ou elfacés. Ainsi, nous voyons les cartes géographiques
des pays inconnus ne porter d'abord que des indications hypo-
thétiques ou même rester presque blanches : mais peu à peu elles
deviennent plus complètes, quand des voyageurs hardis se
lancent par des routes' non frayées et parviennent, après de
grandes fatigues, à reconnaître la position des cités , les limites
des territoires, les accidents du sol et le cours des rivières.
Le théologien , l'exégète catholique arrive en moins de temps
à construire une esquisse plus définie. Nous trouvons dans son
travail des points complètement déterminés par l'enseignement
de rÉglise, d'autres encore que l'affirmation unanime des Pères
et des docteurs place hors de discussion. Mais il reste des ques-
tions douteuses, et en assez grand nombre, sur lesquelles ne s'est
pas prononcée l'autorité qui a mission, sur cette terre, d'éclairer
et de diriger nos intelhgences. Sur ces questions incertaipes, les
exégètes discutent entre eux suivant les règles de leur science.
Ils cherchent aussi des théories qui encadrent les faits et les
relient en un tout harmonieux, acceptable pour l'esprit ; ils
essaient de donner quelque satisfaction à cet instinct d'unité et
de proportion qui est un besoin de notre nature.
Cette observation bien simple suffit pour faire comprendre que
le théologien doit, en règle générale, se tenir dans une attitude
expectante en présence des investigations des sciences naturelles.
Il faut se rappeler que , depuis dix-huit cents ans , la science
théologique scrute les Livres saints. Une multitude d'ouvrages
très-sérieux, très-savants, ont été publiés , et nous ne sommes
maintenant que les rapporteurs des discussions d'autrefois. La
géologie et la paléontologie sont d'hier. seulement ; elles n'ont
pas encore de tradition , et l'enseignement des siècles ne leur a
pas fourni des principes qui soient là comme autant de jalons
pour diriger le travail ultérieur : elles sont occupées aujourd'hui
à réunir en corps de doctrine les matériaux amassés, à mettre de
la suite, de la symétrie dans les déductions. Déjà des résultats
sont acquis : nous sommes loin de le nier, puisque l'objet du
présent travail est précisément de le montrer . D'ailleurs , le
théologien catholique désire sincèrement le progrès des nouvelles
études, car il sait que les sciences cosmogoni.jues ne peuvent pas
76 LES RÉSULTATS
être en contradiction avec la science sacrée ; il a de plus l'espé-
rance que plusieurs endroits des saintes lettres recevront quelque
lumière de l'observation de la nature. Ce qui pourra arriver, ce
qui, probablement, arrivera, c'est que l'opinion ou la théorie de
tel ou tel exégète devienne moins probable et soit même déclarée
inadmissible. On objectera peut-être ici la conduite de certains
écrivains qui , dans ces derniers temps , ont pris beaucoup de
peine pour établir la concordance entre le texte de nos Livres
saints et les données de la géologie et de la paléontologie. Mais
tous ces efforts étaient prématurés : malgré leur grande condes-
cendance, les doctes auteurs n'ont pu produire que des systèmes
peu durables ; un nouveau progrès ou une nouvelle théorie eu
histoire naturelle a exigé qu'on remît , dès le jour suivant , la
main à l'édifice si laborieusement construit, pour eu changer les
détails et quelquefois toute l'ordonnance.
Les questions dont nous nous occupons nous offrent l'applica-
tion des idées que nous venons de développer. Les docteurs et
les interprètes catholiques ne sont point arrivés à nous donner
un système chronologique indiscutable des événements bibhques.
Nous voyons même que sur ce sujet règne une grande incerti-
tude ; car l'Église, le Saint-Siège, reste neutre sur ces points qui
n'intéressent ni le dogme ni la morale. Avec les savants les plus
orthodoxes, nous disons que ni l'Ecriture, ni la tradition , ni les
règles ecclésiastiques ne déterminent d'une manière précise l'âge
du monde, ni même l'âge de l'apparition de l'homme sur la terre.
Nous avons en effet trois textes des Livres sacrés parfaitement
d'accord sur tout ce qui regarde le dogme, la morale, la législa-
tion et la substance de l'histoire ; mais ils diffèrent dans la sup-
putation des années. Qu'y faire? oîi chercher les vrais chiffres* ?
Cependant si la Bible ne satisfait pas les souhaits de l'érudit
en lui donnant le nombre exact des années qui se sont écoulées
depuis Adam , elle ne permet pas de douter , d'un autre côté ,
que l'apparition de l'homme sur le globe ne soit relativement
récente : elle nous apprend qu'il n'arriva pas à la dignité hu-
maine par une suite de je ne sais quelles évolutions de la matière
1 Voie en particulier l'ouvrage du savant P. de Valroger intitulé; L'âge du
Monde et de l'Homme, d'après la Bible et VÈylise. Nous en avons rendu compte
ici même (livraison d'avril 1870, p. 644).
DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 77
et de l'animalité , mais que le roi de la création fut placé par
Dieu au milieu des êtres préexistants, avec la pleine possession
de ses facultés intellectuelles et morales.
Il est encore écrit dans notre Bible, et il est vrai, que, plusieurs
siècles après ce premier jour de l'humanité, un déluge général
fit périr toutes les familles répandues sur la surface de la terre,
à l'exception de la seule famille de Noé , composée de huit per-
sonnes.
Voilà ce que nous affirmons et ce que nous défendrons toujours
facilement contre ceux qui nous opposent, au nom de la science ,
des suppositions arbitraires. La Bible n'autorise pas les calculs
fantastiques , et l'enseignement catholique repousse les opinions
hasardées de certains chrouologistes comme les imaginations
téméraires de ceux qui mettent le singe dans leur généalogie.
Les recherches préhistoriques ont fourni à quelques écrivains
l'occasion de se poser en adversaires de ces enseignements clairs
et précis de nos Livres saints. On écrit sans sourciller : que
des découvertes aussi heureuses qu'imprévues sont venues mon-
trer l'origine de notre race plus reculée qu'on ne le supposait et
présenter en traits saisissants les phases successives depuis l'état
sauvage jusqu'à la connaissance et l'usage des métaux (M. Le
Hon, V Homme fossile, avant-propos).
« On peut démontrer, ajoute un autre, avec la même certi-
tude que la rotation de la terre autour du soleil, que l'ancienneté
de l'homme en Europe est immense et dépasse de beaucoup
toutes les idées qu'on s'en est faites jusqu'ici. Les six ou dix mille
ans qu'indiquent les anciennes traditions ne sont, pour ainsi dire,
qu'une goutte du temps qui s'est écoulé depuis l'apparition de
l'homme sur le sol européen.» (M. Karl Vogt.)
A la vérité, les principes de solution ne font point défaut :
mais l'esprit n'est pas entièrement satisfait par ces réponses
générales. On se demande ce qu'il y a au fond de toutes ces
assertions; on s'étonne de voir des savants, qui paraissent si
ardents à scruter les secrets du monde antique cachés dans les
couches terrestres, rejeter et mépriser le plus ancien et le plus
vénérable de tous les livres. 11 est donc utile de rechercher si
vraiment les attaques contre Moïse ont au moins une apparence
de fondement dans les découvertes récentes , ou bien si l'on
78 LES RÉSULTATS
pi'éteucl tout simplement uous soumettre à des décisions arbi-
traires et nous donner pour vrais principes des systèmes bâtis
par l'imagination. Je voudrais essayer quelque chose dans cet
ordre d'idées.
Pour atteindre le but que je me propose, il est nécessaire de
prendre avant tout une connaissance exacte des faits. Dans ces
dernières années les découvertes préhistoriques se sont multi-
pliées ; chaque jour elles fournissent la matière de publications
spéciales. Mais, dans tous ces écrits, il est rare que le fait soit
présenté dégagé de toute préoccupation théorique. Nous avons
un moyen de contrôle efûcace dans les discussions qui se pro-
duisent entre les savants dans les congrès et réunions scientifi-
ques, et nous en tirerons un très-utile parti. Nous n'oublierons
point les leçons de l'histoire, et nous rapprocherons constam-
ment les narrations des naturalistes des récits que fournissent les
annales des peuples. Si je ne m'abuse, l'essai que je me hasarde
à mettre sous les yeux du lecteur mènera à cette double conclu-
sion : la première, que les recherches préhistoriques ne fournis-
sent aucun fondement aux assertions que l'on oppose à Moïse ;
la seconde, que les peuplades appelées préhistoriques sont plus .
modernes qu'on ne veut le dire.
I. — Etat de l'ecorce do globe pendant les temps préhis-
toriques. Habitudes et industrie des peuplades prêhisto- ,
RIQUES.
Quand l'homme se trouve devant des souterrains obscurs, aux
extrémités desquels la lumière incertaine et vacillante de quelques
fanaux permet à peine de distinguer les objets les mieux placés,
l'imagination se donne facilement carrière et les cavernes les
plus désertes, les plus nues, sont bien vite peuplées d'êtres fan-
tastiques et ornées avec magnificence. Le premier âge du monde
a eu le privilège d'exciter ainsi l'imagination des hommes. Les
anciens avaient les récits fabuleux des poètes : parmi nous des
auteurs de livres scientifiques donnent quelquefois pour des faits
leurs brillantes fictions. Butfon, par exemple, a une page très-
émouvante sur les commencements de l'humanité : « Les hom-
mes, dit-il, témoins des mouvements convulsifs de la terre.
DES RECHERCHB.S PRÉHISTORIQUES 79
encore récents et très-fréquents , n'ayant que les moutagues
pour asiles contre les inondations , chassés souvent de ces mêmes
asiles par le feu des volcans, tremblant sur une terre qui trem-
blait sous leurs pieds . nus d'esprit et de corps, exposés aux
injures de tous les éléments, victimes de la fureur des animaux
féroces, dont ils ne pouvaient évitei- de devenir la proie, tous
également pressés par la nécessité , n'ont-ils pas cherché promp-
tement à se réunir, d'abord pour se défendre par le nombre,
ensuite pour s'aider et ti-availler de concert à se faire un domicile
et des armes * ? »
Le tableau a des couleurs vives et fortes : les mouvements
convulsifs du sol , les cratères ouverts et vomissant leurs feux ,
ces hommes nus d'esprit et de corps, tout est pour l'etfet. Mais
est-ce bien la réalité? Sans aucun doute, en ces temps comme
dans les nôtres, il y avait des tremblements de terre, des mouve-
ments du sol, les uns lents, les autres rapides; il y avait aussi des-
éruptions volcaniques. On vit à cette époque des désastres comme
celui de Lisbonne. Peut-être cependant ces premiers hommes ne
comptèrent-ils pas en un an plus d'oscillations de la croiite ter-
restre qu'il y en a eu durant le cours de l'année 1868 de
l'ère chrétienne^. En janvier, Bar-sur-Seinc, Naples et l'Algérie
éprouvent des secousses; ce sont, en février, les villes de Tifhs
et d'Alexandropol dans le Caucase, l'île de Hawai de l'archipel
Sandwich, Saint-Brieuc, Lorieut, la ville d'Alep en Syrie. Les
trois mois suivants furent un temps de calme : on mentionne de
légères trépidations à Gauterets dans la chaîne des Pyrénées
thermales. Au mois d'août, nous comptons cinq tremblements de
terre : le premier, le 5 août, ébranla le Puy, maïs sans causer
de dégât. 11 n'en fut pas de même le 13 et le 16 août sur les
côtes de l'Amérique du Sud , baignées par l'océan Pacifique.
Dans ces deux jours, le Chili, le Pérou et la république de
l'Equateur furent couverts de ruines et de deuil : vingt villes
importantes et un grand nombre de bourgs et de villages ont été
détruits. On a évalué à quarante mille le nombre des morts et
• Ëpoquef: de la natttfe : septième et Joi-niére époque, lorsque la puiseanc'- de
I liomme a secondé celle de la nature.
2 Année scientifique, ISÔS: M. L. Figuier.
80 LES RÉSULTATS
des blessés , et près de trois cent mille personnes se trouvèrent
sans abri ni ressources. Les événements ont présenté un carac-
tère commun. La secousse renversa les maisons et les édifices.
Sur la côte, la mer se retira d'abord , puis elle revint furieuse :
une immense lame, peut-être de cinquante pieds de haut, envahit
le continent, inonda les villes, rasa tout ce qui restait des mai-
sons , emporta les vaisseaux grands et petits , bâtiments de
commerce ou de guerre, engloutissant ou brisant les uns, et jetant
les autres à une distance de plus d'un kilomètre dans les terres.
Les autres mouvements du sol, ressentis à Gibraltar, en Hongrie,
en Angleterre et en Irlande , n'eurent point de suites funestes.
Entin , au mois d'octobre , la ville de Montgommery , en Cali-
fornie, fut très-éprouvée; quelques constructions furent complè-
tement renversées, d'autres crevassées des fondations au sommet,
et il restait bien peu d'édifices qui n'eussent point soutFert de dom-
mages. Pendant cette même année, le Vésuve fut en activité : au
mois de décembre , les phénomènes prirent un caractère mena-
çant : un nouveau cratère s'ouvrit et laissa échapper un torrent
de lave de cent vingt mètres de large, qui coulait à travers la
campagne et s'avançait vers Portici.
De cette page d'histoire contemporaine ressort une leçon im-
portante pour la sage direction des études préhistoriques. Elle
nous précautionnera contre cette tendance trop générale qui porte
à accorder avec peu de réserve une antiquité très-reculée aux,
objets travaillés et aux ossements humains enfouis dans des cail-
loux ou des terres remaniées par les eaux. Si l'inondation des
côtes d'Amérique fût arrivée il y a seulement deux mille ans,
l'heureux chercheur dont la bêche découvrirait aujourd'hui
quelques-uns des nombreux ossements ensevelis dans le limon et
les décombres donnerait peut-être sa trouvaille comme pré-
historique, et les premières apparences ne seraient pas con-
traires .
Quoique les mouvements convulsifs du sol ne soient point rares
dans notre siècle, nous ne pourrions cependant pas dire de nos
temps ce que Butfon a écrit des premiers âges de l'humanité;
mais il l'a dit avec bien peu de fondement ; car la géologie nous
permet d'affirmer que quand l'homme parut, l'éeorce du globe
avait autant de stabilité et de solidité que maintenant sous nos
DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 81
pieds. Consultons les faits et voyons dans quelles couches géolo-
giques on a signalé les vestiges de l'homme.
Si nous jetons les yeux sur une carte géologique représentant
une assez grande étendue de pays, la France par exemple, nous
serons certainement frappés de la configuration que présentent
les teintes adoptées pour marquer les ditiërents groupes de roches,
et les divers terrains. Nous trouverons que les masses calcaires,
argileuses et sableuses, composant les terrains tertiaires sont dis-
posées sur la surface terrestre par lambeaux, par bassins, pour
employer le terme reçu. Ces couches tertiaires ont été déposées
dans des concavités creusées en forme de cuvettes pkis ou moins
irrégulières dans le terrain sous-jacent qui est le terrain crétacé
des géologues. Or, les assises crétacées offrent en moyenne une
profondeur de plusieurs centaines de mètres : à Paris, la sonde
les a traversées sur une épaisseur de quaire cents mètres. Nous
savons encore que la craie repose sur des lits épais d'autres
roches dont les tranches se montrent sur le pourtour du ter-
vain crétacé. Ces roches, le calcaire du Jura et ses analogues,
composent la partie moyenne des terrains secondaires. Ne des-
cendons pas plus bas dans la série des assises géologiques ;
laissons les couches d'où on extrait le charbon, les roches qui
donnent l'ardoise. Nous venons d'en dire assez pour conclm'e
que, quelque théorie que l'on adopte sur l'état de la masse cen-
trale du globe, l'écorce de la terre était aussi sohdemeut construite
au moment de l'apparition de l'homme qu'elle l'est aujourd'hui.
En effet, les restes humains, les débris de l'industrie humaine
n'ont jamais été trouvés dans les assises secondaires ou dans celles
qui leur sont inférieures. Il faut remonter jusque dans la partie
supérieure du terrain tertiaire, au-dessus du calcaire grossier et
du gypse de l'étage parisien ou éocène , pour avoir la bonne
chance de mettre la main sur un objet préhistorique. On ne ren-
contre même que peu de géologues qui pensent devoir rapporter
certains silex taillés aux couches supérieures des terrains ter-
tiaires, aux étages miocène et pliocène; mais ils ne sont pas
encore parvenus à convaincre la majorité de leurs collègues ^ Les
' L'homme lertiaire! Certaines gens s'imaginent qu'il suffit d'évoquer ce fantôme
pour oter toute \a!eur au récit mosaïque. Mais, d'ahord, y a-t-il eu un homme ter-
tiaire ? Le R . P. de Valroger s'est occupé de cette question dans une récente liviai-
V" S>ÉRU.. — T. V. 6
?2 U'.S KÉ.^ULTATS
Ibssiles humains se tiouveatdoiic, exclusivement, on peut le dire,
dans la partie très-superficielle du sol, à des profondeurs très-
petites, infiniment petites même, si on les compare non-seulement
au rayon du globe, mais à l'épaisseur explorée. Ces couches sédi-
mentaires, qui recèlent les restes de l'homme, les pierres travail-
lées, les os sculptés, sont appelées terrains quaternaires, terrains
diluviens, terrains de transport : la dénomination et la division
diffèrent suivant les auteurs et les théories.
Disons un mot de la composition de ces terrains quaternaires,
de leur disposition stratigraphique et géographique. Les terrains
diluviens sont formés de cailloux roulés, de sables, d'argiles
sableuses. Leurs éléments minéralogiques varient avec les con-
trées et paraissent avoir été empruntés le plus souvent à des ter-
rains plus anciens situés à peu de distance. On peut même ordi-
nairement indiquer par quelle route ces matériaux ont été trans-
portés jusqu'à l'endroit où ils gisent actuellement. Voici dans quel
ordre se présentent en général les lits : au bas du dépôt, des
cailloux roulés plus ou moins volumineux; du sable recouvre
son du Correspondant (10 novembre 1873). Son article a pour titre : Les précurseurs
de l'homme aiio: temps tertiaires. J'en extrais ce qui suit : « Ce fut en 1867 que
M. l'abbé Bourgeois annonça qu'il venait de découvrir des silex taillés à Thenay
(Loir-et-Cher) dans les couches marneuses de l'étage des calcaires de la Beauce,c'est-
à-dire à la base du terrain miocène. On contesta d'abord l'authenticité du gisement,
et quand de nouvelles trouvailles de M. Bourgeois eurent élucidé ce point, les doutes
se concentrèrent sur une autre question: «les silex sont-ils réellement authentiques?»
M. Hamy écrivait à ce propos en 1S70 dans son Précis de paléontolo lie humaine :
« Bien des archéologues et des naturalistes, sans parti pris, je dois le dire, contre
l'homme miocène, se refusèrent à reconnaître des instruments dans ces éclats gros-
siers ; et l'un de ces derniers, auquel l'anthropologie préhistorique a de grandes
obligations, M. le professeur Hébert, a plusieurs fois déclaré en public que les
communications de cet ordre étaient de nature à déconsidérer la science. Acceptées
par MM. Worsaœ, de Vibraye, de Mortillet, V. Schraitlt, Roujou, repoussées par
MM. Nilsson, Hébert, etc., les pierres de M. Bourgeois sont généralement mal
accueillies dans les sociétés savantes, n Le congrès d'anthropologie préhistorique tenu
à Bruxelles en 1872 ne montra pas plus Je faveur pour M. Bourgeois. Une com-
mission de quinze membres fut nommée pour examiner les silex recueillis dans le
terrain tertiaire. Les commissaires, après l'examen de trente-deux échantillons,
émirent des avis très-différents : deux ne voulurent pas se prononcer; cinq ne
reconnurent pas de traces évidentes il'un travail humain; les antres acceptèrent
comme trava'Iles quelques objets et rejetèrent les autres. Dernièroment M. l'abbé
Bourgeois a fourni deux nouvelles pièces : l'une, la plus curieuse, est une scie ovale
dont le pourtour présente de nombreuses retailles très-régulièrement faites. La
seconde est un grattoir; sur une face qui a trois centimètres de longueur, on voit
des retailles fort régulières, serrées sans interruption, toutes dans le même sens:
ce sont autant de caractères d'une taille intentionnelle. Une action mécanique
DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES $3
cette première assise, et l'argile plus ou moins sableuse s'étend à
la superticie. L'ensemble repose ici sur le terrain tertiaire, là sur
la craie, ailleurs sur le calcaire du Juia ou sur des roclies plus
anciennes , comme le marbre carbonifère ou les schistes.
Nous lisons souvent dans les recueils scientifiques que le terrain
quaternaire, en tout ou en partie, s'étend sur les roches formées
antérieurement comme un vaste manteau, mais il faut comprendre
comme un manteau bien déchiqueté. Les cailloux et les sables
sont accumulés surtout sur les pentes qui avoisinent les cours
d'eau : l'argile sableuse déborde en général ce dépôt et recouvre
quelquefois d'assez vastes contrées. Ces éléments du terrain dilu-
vien ont été introduits dans les cavernes creusées sur le flanc des
collines, et même la superposition des divers matériaux plusieurs
fois répétée prouve que le phénomène s'est renouvelé à plusieurs
reprises.
Les naturalistes insistent souvent aussi sur l'épaisseur des lits de
galets et de sables, et le soin que mettent les observateurs à noter
jusqu'aux centimètres pourra peut-être sembler exagéré. Les
auteurs nous donnent la raison de ce scrupule pour les mesures.
aurait-elle pu produire cettu i-égularité, cette continuilé ? Tous las autres bords du
silex sont restés anguleux, vifs, sans petits éclats. Ce silex n'a donc pas été heurté,
roule, n'a pas subi d'actions mécaniques pouvant expliquer plus ou moins la produc-
lion de petits éclats simulant des retailles. Comment dès lors comprendre la forma-
tion de ce grattoir, si ce n'est par l'intervention d'une volonté réfléchie? (De Mor-
tillet, Revue scientifique du 6 septembre 1S73.)
La conclusion parait nette : ces deux silex n'ont reçu leur forme que par l'action
de l'homme, d'une intelligence servie par des organes. Le R. P. de V::.ioger
n'est cependant pas convaincu que ce travail soit de l'homme tertiaire. « M. de Mor-
tillet, dit-il, néj;lige de traiter une troisième question dont l'obscurité doit tenir
en suspens un bon nombre d'esprits. Plusieurs savants justement illustres, et qui
avaient montré ime rare pénétration dans des études très-diiticiles, ont été induits
en erreur par des hommes ignorants, mais adroits et rusés, qui feignaient de par-
tager leur zèle pour les recherches scientifiques et fabriquaient une multitude de
pièces apocryphes pour obtenir des récompenses imméritées. » Voilà où en est la
question de Thomme tertiaire: rien n'est donc prouve ; il y a même de fortes raisons
pour se tenir sur une réserve absolue.— Le savant P. de Valroger s'est demandé
cependant ce qu'il y aurait à dire dans le cas où l'existence de l'homme tertiaire
se trouverait plus tard démontrée. Une des solutions qu'd propose a déjà été exa-
minée ici même à l'occasion d'une autre publication (voir livraison d'oc'obrs : Un
mot sur la question x>réhistorique, par le P. Jean). Quant à l'autre solution, à
savoir la possibilité d'admettre qu'il ait existé avant la création de l'homme telles
espèces animales capables (le tailler le silex, cette hypothèse assurément résou-
drait la difficulté ; mais est-elle suffisamment fondée en vraisemblance, même
comme simple hypothèse? Nous en doutons très-fort, maigre toute notre estime
pour le docte oratorien.
84 LES RÉSULTATS
On a pensé que Tépaisseur desassises pourrait aider à supputer l'âge
de chacun des éléments du terrain. Si nous voulons apprécier le
temps que mettra une aiguille conduite par un pendule pour faire
le tour du cadran, il nous suffit de connaître le nombre de secondes
employées à parcourir un arc déterminé. Ainsi, d'après quelques
géologues, afin de calculer le nombre d'années ou de siècles qui
ont été nécessaires pour la formation d'un dépôt quaternaire, il
ne faut qu'observer quelle hauteur de cette même roche se forme
aujourd'hui dans des circonstances connues. On conçoit que,
d'après ce principe, mesurer les épaisseurs puisse s'appeler me-
surer le temps , et que l'ensemble des assises puisse se nommer
un chronomètre. Mais les phénomènes géologiques sont loin de
s'accomplir avec une régularité qui rappelle celle du pendule. En
second lieu, voici une remarque qui est principalement vraie pour
les terrains quaternaires : l'épaisseur d'une même couche varie
beaucoup, et très-souvent, à quelques mètres de distance, eUe
change du simple au double. Ajoutons encore que le mode de for-
mation est imparfaitement connu, et que si Ton veut l'apprécier
d'après les faits contemporains on risque fort de se tromper.
C'est ici le lieu d'indiquer quel est le point le plus obscur dans
la question des terrains quaternaires. Ces couches diluviennes
ou de transport se rencontrent à des altitudes diverses, mais d'or-
dinaire relativement élevées par rapport aux niveaux actuels des
cours d'eau qui semblent avoir joué un grand rôle dans leur for-
mation. Pour exphquer ma pensée, je prends un exemple clas-
sique dans l'espèce. La station préhistorique de Saint-Acheul est
célèbre. Cette colline se présente comme une presqu'île qui ne
tiendi'ait au continent que par une étroite langue de terre, l'arête
qui va de Saint-Acheul à Dury. Le bourg de Dury est à une
hauteur de soixante-dix mètres environ au-dessus du niveau de
la Somme, et Saint-Acheul à peu près à trente mètres. La colhne
est constituée par la craie blanche qui a été entamée par les eaux
à l'est, au nord et à l'ouest, et ces érosions ont donné au monti-
cule sa forme particulière. Les dépôts quaternaires manquent à
l'est près de l'Avre ; ils n'apparaissent que du nord-est à l'ouest
en suivant les bords de la Somme. De ces côtés, les amas de
cailloux et les sables se montrent jusqu'au sommet de la coUine,
sur une largeur moyenne d'environ deux kilomètres à partir de
DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES S5
la Somme. On trouve à la base de trois à cinq mètres de silex
plus ou moins roulés, dans lesquels s'intercalent des veines de
sable, et l'ensemble otfre de singulières alternances et de curieuses
sinuosités. C'est dans cette couche qu'ont été recueillis les silex
taillés appelés par les ouvriers langues de chat : mais ces lan-
gues de chat ne se trouvent qu'en quelques endroits pour ainsi
dire privilégiés. Au-dessus des cailloux sont superposées deux
couches, Tune de sable, l'autre de terre à brique.
Maintenant on saisit mieux la difficulté : il s'agit de se rendre
compte de la formation du dépôt d'alluvion à trente mètres au-
dessus du niveau actuel de la rivière. Les silex roulés viennent du
pays ; ils ont été enlevés quand la craie fut ravinée, et les eaux
courantes les déposèrent alors sur la crête et sur la pente de la
colline qui regarde la Somme. Mais pourquoi ce terrain quater-
naire se prolonge-t-il en aval de Saint- Acheid, pendant qu'en
amont il est peu ou point apparent? Pourquoi près d'Amiens le
dépôt s'est-il etiéctué sur la seule rive gauche, tandis qu'à Abbe-
ville les alluvions envahissaient les deux rives et formaient sur
la rive droite les gisements bien connus de Menchecourt et de
Moulin-Quignon ? Ne cherchons pas maintenant une réponse à
toutes ces questions. Qu'il nous suffise d'avoir signalé un fait
important : nous le rencontrerons partout.
Nous voici bien loin du récit fantaisiste de Butïon. Le sol était
ferme dès le premier jour que l'homme le foula, et les trépida-
tions accidentelles qu'il éprouvait ne suffisaient point pour pro-
duire les etfets qu'a décrits le spirituel écrivain. Écoutons ce que
Butfon nous dit des hommes eux-mêmes. Il nous les a montrés
a se réunissant pour se défendre par le nombre, ensuite pour
« s'aider et travailler de concert à se faire un domicile et des
« armes. » Le brillant narrateur, sous le charme de l'imagina-
tion, n'a pas pris garde à l'invraisemblance de son récit. D'oii
venaient ces hommes dispersés et sans aucun lien entre eux ? Il
n'admettait certainement pas comme une réalité la fable de Deu-
calion, qui seule cependant pourrait nous donner des êtres hu-
mains aussi étrangers les uns aux autres :
Inque brevi spatio, superorum nuraine, saxa
Missa viri manibus faciem traxere virorum:
Et de fœmineo reparata e3t fœmina jactu.
8(5 LES RÉSULTATS
L'utopie transformiste et l'hypothèse gratuite de plusieurs
centres de création n'avaient aucun crédit. De plus, puisque la
condition de l'homme était tellement précaire au milieu des élé-
ments déchaînés et des animaux poussés par la faim et par leur
férocité, ne devons-nous pas croire que la même nécessité qui
réunissait les hommes en peuplades les a empêchés de se dis-
perser? Rienn"est beau que le vrai mous aurons un tableau aussi
émouvant en considérant les choses telles qu'elles se sont passées.
Les hommes partent d'un centre et se répandent au loin par des
migrations successives. Qu'ils fussent voyageurs aventureux,
chasseurs pleins d'audace ou guerriers malheureux, quand ils
quittaient le pays où ils étaient nés, ils n'emportaient que bien
peu d'objets ; leur industrieuse adresse savait mettre en œuvre
les matériaux, pierres ou bois, qu'ils trouvaient partout, et ils
parvenaient, de cette manière, à subvenir aux premiers besoins
de la vie. . ,
« Ils ont commencé, dit Buiîon, par aiguiser en forme de
haches ces cailloux durs, ces jades, ces pierres de foudre, que
l'on a crues tombées des nues et formées par le tonnerre, et qui,
néanmoins, ne sont que les premiers monuments de l'art de
l'homme dans l'état de pure nature. 11 aura tiré le feu de ces
mêmes cailloux, en les frappant les uns contre les autres ; il aura
saisi la hamme des volcans ou profité du feu de leurs laves brû-
lantes, pour le communiquer, pour se faire jour dans les forêts,
les broussailles : car, avec le secours de ce puissant élément, il a
nettoyé, assaini, purifié les terrains qu'il voulait habiter ; avec
la hache de pierre, il a tranché, coupé les arbres, menuisé le bois,
façonné les armes et les instruments de première nécessité ; et,
après s'être munis de massues et d'autres armes pesantes et
défensives, ces premiers hommes n'ont-ils pas trouvé le moyen
d'en faire d'offensives, plus légères, pour atteindre de loin ? Un
nerf, un tendon d'animal, des fils d'aloës ou Técorce simple d'une
plante ligneuse leur ont servi pour réunir les deux extrémités
d'une branche élastique, dont ils ont fait leur arc ; ils ont aiguisé
d'autres petits cailloux pour eu armei" la flèche. Bientôt ils au-
ront eu des filets, des radeaux, des canots. «
Retranchons ce trait qui nous représente les hommes emprun-
tant leur feu aux volcans, et nous aurons une peinture assez
DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES S7
exacte des habitudes et de l'industrie de nombreuses tribus des
temps préhistoriques : nous en avons pour garants les objets que
nous retrouvons en beaucoup d'endroits.
Cependant, nous ne devons pas oublier qu'alors, comme
aujourd'hui, vivaient juxtaposés des groupes humains chez les-
quels la civilisation était arrivée à des degrés très-divers. Le
Nouveau- Monde a présenté ce spectacle, au moment de sa décou-
verte. 11 y avait, sur ce continent, des empires florissants, dont
l'organisation était aussi complète que celle de nos Etats euro-
péens ; là, on cultivait les lettres, on pratiquait les arts, on tra-
vaillait la terre, on exploitait les mines. Il sufdt de rappeler le
Mexique et le Pérou. Dans d'autres parties du Nouveau-Monde
et quelquefois à des distances relativement petites de ces grandes
sociétés, vivaient des peuplades sans lien entre elles, dispersées
dans les déserts ou les bois ; elles ne se nourrissaient que de la
pêche et de la chasse de chaque jour, sans aucune prévoyance
pour le lendemain, et ne cherchaient nullement à se rendre la
vie plus commode. L'importance de cette remarque n'échappera
pas au lecteur. Admettons que les choses se soient passées sur
l'ancien continent comme on l'a constaté sur le nouveau, il y
avait donc, il pouvait du moins y avoir, — la possibilité nous
suffit, — il y avait, dis-je, des réunions d'hommes offrant entre
elles le même contraste de mœurs, d'habitudes, de civihsation,
que les sociétés américaines. Ainsi, pendant que vivaient, en
Europe, des tribus ayant seulement pour instruments des silex
taillés, des morceaux d'os ou de bois, de grands peuples, en Asie,
bâtissaient des villes, employaient la pierre et la brique dans
leurs édifices, connaissaient l'extraction du fer et des autres
métaux.
Peut-être est-on surpris que les connaissances industrielles
aient été ainsi comme cantonnées dans certaines limites et que
les émigrants n'aient pas transporté avec eux toutes les pratiques
de leur pays natal. La chose doit paraître étonnante, je le veux ;
mais ce phénomène s'est présenté en Amérique. Cherchons, tou-
tefois, à nous rendre raison du fait. Des hommes hardis s'avan-
cent dans les contrées non habitées, au milieu des forêts. Dès
leur jeune âge, pi'obablement, leurs mains s'étaient accoutumées
au travail mécanique, à la culture des champs. Mais, dans les
?8 LKS RÉSULTATS
circonstances nouvelles, la première occupation de ces éraigrants
est de chercher de quoi apaiser leur faim : la chasse et la pêche
deviennent leur genre de vie. La disette et l'abondance se succè-
dent tour à tour. Quand la chasse est heureuse, ils jouissent sans
aucun souci ; mais, si la proie manque, ils savent soutfrir et
attendre.
Nous jugeons trop facilement ces hommes d'après nous-mêmes.
Une longue habitude de la vie civilisée, de ses exigences, de ses
passions, de ses travers, ne nous permet pas d'apprécier ce que
le sauvage aimait dans sa vie dure et aventureuse. Nous disons
qu'un peuple ne saurait être heureux s'il n'a à son service les
chemins de fer et le télégraphe électrique. Une sorte d'agitation
fiévreuse nous force à nous déplacer sans relâche ; nous sommes
tourmentés du besoin de savoir ce qui se passe à chaque instant
sur les divers points du globe, et, surtout, nous ne résistons pas
au désir insatiable d'amasser, d'accumuler, de nous enrichir, eu
un mot. L'homme que nous appelons sauvage, l'homme, par
exemple, que nos marins trouvèrent dans la Nouvelle-France,
quand ils j fondèrent des colonies, ne ressentait pas cette maladie
de vouloir à tout prix faire fortune. « La passion de s'enrichir,
disent les anciennes relations, n'entre pas dans le cœur d'un
sauvage, mais celle de Tambition se montre grande. Il veut do-
miner, il ne supporte pas de rivaux. Ces pauvres barbares, non-
obstant leur si grand manque de police, de puissance, dé lettres,
d'art, de richesses, néanmoins tiennent un si grand compte
d'eux qu'ils nous en déprisent, se magnifîans par dessus nous.
C'est, à ce que je vois, une contagion dont personne n'est
exempté que par la miséricorde de Dieu que de se trop estimer
soi-même * . »
1 Relations de la Nouvelle- Fran^'e : Relation pour l'année 1611 par le P. Pierre
BiarJ. Dans la relation pour l'année 1(J34, le P. Paul Le Jeune nous a tracé lepoi'trait
dessauvagîb. Chap, v: Des bonnes choses qui se trouvent dans les sauvages. Chap. vi :
De leurs vices et de leurs imperfection^. Le P. Lafitau, missionnaire au Canada ])en-
dant cinq ans, a résumé ses impressions dans les termes suivants : « Les sauvages
ont l'esprit bon, l'imagination vive, la conceptiou aisée, la mémoire admirable.
Tous ont au moins des traces d'une religion ancienne et héréditaire et une forme
de gouvernement. Ils pensent juste sur leurs affaires, et mieux que le peuple parmi
nous. Ils vont à leurs fins par des voies sûres ; ils agissent de sang-l'ioid et avec
un flegme qui lasserait noire patience; par raison d'honneur et de grandeur d'Anie ,
DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 89
Mettons en lumière le caractère de ces peuplades, en citant
encore un ou deux traits. M. de Montmagny, commandant à
Trois-Rivières, demandait à un Huron de vouloir bien lui céder
im prisonnier iroquois et lui promettait^ en retour, de l'argent,
des haches de fer et d'autres objets. Voici la réponse du Huron ;
on ne peut trouver rien de plus fier : « Je suis un homme de
guerre et non un marchand ; je suis venu pour combattre et non
trafiquer. Ma gloire n'est p.s de rapporter des présents, mais de
ramener des prisonniers. Ainsi, je ne veux toucher ni à tes
haches, ni à tes chaudières. Si tu as un si grand désir d'avoir ce
prisonnier, prends-le : j'ai encore assez de force pour en faire
un autre. Si j'y perds la vie, on dira dans mon pays : Onontio
(le capitaine français) a retenu leur prisonnier ; ils se sont voués
à la mort pour en avoir un autre ^ »
« Les sauvages vivent vraimeut, jouissent de la vie », écrivent
les missionnaires. « Sur leurs canots très-légers, ils pourraient
lis ne se fâchent jamais, paraissent toujours maîtres d'eux-mêmes et jamais en
colère; ils ont le cœur haut et fier, un courage à l'épreuve, une valeur intrépide, une
constance dans les tourments qui est héroïque, une égalité que les contre-temps et
les mauvais succès n'altèrent point: entre eux ils ont une espèce de civilité à leur
mode, dont ils gardent toutes les bienséances, un respect pour leurs anciens, une
déférence pour leurs égaux qui a quelque chose de surprenant et qu'on a peine à
concilier avec cette indépendance et cette liberté dont ils paraissent extrêmement
jaloux : ils sont peu caressants et font peu de démonstrations : mais nonobstant
cela, ils sont bons et afi'ables et exercent envers les étrangers et les malheureux
une charitable hospitalité qui a de quoi confondre toutes les nations de l'Europe.
« Ces bonnes qualités sont mêlées sans doute de plusieurs défauts; car ils sont
légers et volages, fainéants au delà de toute expression, ingrats avec excès, soup-
çonneux, traîtres, vindicatifs, et d'autant plus dangereux qu'ils savent mieux cou-
vrir, et qu'ils couvent plus longtemps leurs ressentiments : ilssont cruels envers leurs
ennemis, brutaux dans leurs plaisirs, vicieux par ignorance et par maiice ; mais
leur rusticité et la disette où ils sont de presque toutes choses leur donnent sur
nous cet avantage, qu'ils ignorent tous ces raffinements du vice qu'ont introduits
le luxe et l'abondance.
« Il est vrai qu'il doit paraître étrange qu'ayant de l'esprit, de l'industrie et de
l'adresse aux doigts, pour faire beaucoup de petits ouvrages qui leur sont propres,
ils aient passé tant de siècles sans inventer aucun de ce^; arts que d'autres peuples
ont portés à une si haute perfection. Mais bien loin de leur en faire un crime, peut-
être devrait-on admirer en eux cette modération qui a su se contenter de peu et
qui les fait rire aujourd'hui de ce que les Européens bâtissent des maisons, entre-
prennent des ouvrages qui doivent durer des siècles, ayant eux-mêmes si peu de
temps à vivre qu'ils ne sont pas assurés de voir la fin de leur ouvrage. » {Mœurs
des Sauvages ame'riquains comparées aux 'ino:urs des premiers temps. Paris,
1724, t. I, p. 97.)
* Le R. P.Isaac Jor/ues, premier apôtre des Iroquois, pai- le P. F. Martin. S. J.
Paris, Albanel, 1873.
90 LES RÉSULTATS
faire trente et quarante lieues par jour ; mais on ne les voit
guère postillonner ainsi, car leurs journées ne sont que tout beau
passe-temps. Ils n'ont jamais de hâte, bien divers de nous, qui
ne saurions rien faire sans presse et oppresse, dis-je, parce que
notre désir nous tyrannise et bannit la paix de nos cœurs. »
Ce n'est point perdre le temps (jue de considérer avec un peu
d'attention les mœurs des nations sauvages qui ont existé ou
existent encore sur le globe. Nous n'avons, en etfet, que ce seul
moyen de nous représenter au vrai ce qu'étaient les hommes
dont nous retrouvons les vestiges dans le terrain diluvien. Les
objets que nous recueillons ne diffèrent pas de ceux dont se ser-
vaient beaucoup de barbares d'Amérique ou de l'Océanie. Ils nous
prouvent qu'à ces deux moments du temps, séparés par des siècles,
la même industrieuse intelligence dirigeait l'œuvre de l'homme.
Ces peuples employaient les uns et les autres des éléments que
leur fournissaient la terre et les forêts. Ils taillaient les pierres
dures, comme le silex, pour en former des marteaux, des coins,
des haches, des couteaux, des scies, des racloirs, des ciseaux.
Ils travaillaient les os et les dents des animaux et en tiraient des
poinçons, des aiguilles, des pointes de lance, des harpons. Une
phalange percée leur offrait un sifflet pour donner les signaux ;
une conque marine en hélice, dont la pointe avait été usée, rem-
plaçait nos trompettes et nos clairons pour convoquer les assem-
blées et réunir les guerriers. Les ornements étaient des colliers
de coquillages ou des chapelets de dents d'animaux. Le mobilier
des habitations se composait de fourrures, qui servaient de tapis
ou de lits, et d'enveloppes dures de différents fruits, pour contenir
les liquides. Quelquefois, des pierres rares, d'une couleur écla-
tante et apprêtées pour différents usages, donnaient à la case une
apparence de luxe.
L'art de la sculpture n'était pas poussé bien loin. Les figures
et dessins que nous trouvons chez les anciens et modernes sau-
vages rappellent les tracés grossiers que les enfants de nos cam-
pagnes crayonnent sur les murs. Les objets sculptés ou taillés
sont ordinairement en ivoire. On rencontre cependant aussi des
silex qu'une main adroite a entamés de manière à reproduire le
profil de la figure humaine. La station préhistorique de Saint-
Acheul a procuré un certain nombre de ces objets, et un amateur
Dr:S RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 91
d'Amiens, M. Normand, peut en montrer un assez bel assor-
timent. Le plus souvent, l'artiste choisissait un éclat de silex qui
présentait des particularités dont on pouvait tirer parti, ou bien
une coloration plus vive, plus variée,, ou un point dont la position
fi.xait la plac(3 de l'œil. Ensuite, par quelques coups, il détermi-
nait les autres éléments du profil, la forme du menton, les con-
tours du nez et de la bouche, la hauteur du front. Ces camées
primitifs sont vraiment curieux, mais il ne faut pas leur donner
plus de valeur qu'ils n'en comportent. Ainsi, on va beaucoup trop
loin lorsqu'on cherche à déterminer, d'après ces ébauches impar-
faites, dans lesquelles les proportions ne sont point gardées, les
formes caractéristiques des variétés humaines ou les traits dis-
tinclifs des races animales.
Tout cet ensemble de faits et les rapprochements qu'il pro-
voque ne montrent assurément pas le total abrutissement dont
certains auteurs gratifient les premiers représentants de notre
espèce. Si nous considérons la chose de près, nous verrons même
que les travaux accomphs par ces sauvages, avec leurs grossiers
instruments, dénotent chez eux une adresse intelligente, dont
beaucoup de leurs calomniateurs ne seraient point capables. Nous
admirons un habile musicien qui sait tirer des sons harmonieux
d'un mauvais instrument ; nous conservons comme curieux ou-
vraî^es les élégantes figurines que le pâtre des Alpes a taillées
avec un simple couteau, et nous pourrions n'éprouver aucune
surprise en nous rappelant que ces hommes, avec une pierre
taillée, un os aiguisé ou un bâton durci au feu, parvenaient à
construire leurs pirogues, à préparer et assembler les peaux de
bêtes dont se composaient leurs vêtements, à creuser les grottes,
habitations des vivants ou sépultures des morts ? Sans aucun
doute, ils employaient bien des heures pour achever ces ouvrages.
Je marquais mon étonnement, devant un missionnaire du Canada,
de ce que les sauvages parvenaient à abattre un gros arbre au
moyen d'une hache en pierre : u Les sauvages », me répondit-il,
« ont beaucoup de patience. Un rat musqué pourrait, à la longue,
ronger le contour de l'arbre et le jeter par terre : ce qu'un rat
musqué saurait faire avec ses dents, le sauvage l'exécutera avec
une pierre. »
Rendons-nous compte de l'habileté qui est nécessaire pour se
92 LES RÉSILTATS
servir utilement des instruments primitifs dont étaient pourvus
les antiques habitants de la France : le meilleur moyen pour
atteindre ce but est encore d'étudier comment opéraient les nations
chez lesquelles on a trouvé des outils analogues. Sous ce rapport,
l'histoire des Hurous, des Iroquois et des insulaires de l'Océanie,
est celle des peuplades préhistoriques.
C'était un grand travail que de construire un canot. On com-
mençait par abattre dans la forêt voisine les ai'bres qui devaient
fournir la matière première. Cette opération se faisait tantôt en
employant la hache de pierre, tantôt en attaquant par le feu le
pied de l'arbre. La charpente du canot était composée de plan-
ches minces. Pour arriver à fendre les arbres, les habitants
d'Otahiti brûlaient un des bouts du tronçon jusqu'à ce qu'il com-
mençât à se gercer, et dans les interstices ainsi produits ils enfon-
çaient des coins très-durs. Ils parvenaient par ce moyen à obte-
nir des planches qui avaient quelquefois jusqu'à quinze et vingt
pieds de longueur sur deux de largeur. Ils en aplanissaient les
faces avec de petites haches de pierre : six ou huit hommes tra-
vaillaient à la fois sur la même planche. Dans d'autres pays, les
sauvages se servaient, en guise de rabot, des os plats et durs,
comme ceux qui forment la carapace et le plastron des tortues ;
ils rendaient ces plaques osseuses plus appropriées au travail en
usant leurs bords obliquement. Un os taillé en pointe tenait lieu
de vilebrequin pour percer les trous dans les planches, et l'assem-
blage était maintenu au moyen de tresses passées dans les trous.
Enfin les joints étaient calfatés avec des joncs secs et l'extérieur
de la nacelle enduit de résine.
Les Indiens du Canada faisaient leurs barques plus légères. La
charpente était formée de lattes, assujetties à leurs extrémités
dans des lisses un peu plus fortes qui servaient de bordage. Cette
construction était revêtue à l'extérieur d'écorce de bouleau de
deux millimètres d'épaisseur. Comme une seule écorce ne pouvait
suffire pour un canot tout entier , les différents morceaux étaient
cousus l'un à l'autre avec des filaments tirés de la racine du cèdre :
les coutures et les trous étaient recouverts de résine. Les sauvages
et surtout les femmes excellaient dans l'art de faire ces canots ;
peu de Français y réussissaient. La grandeur des embarcations
variait : les plus petites ne portaient que trois hommes ; les plus
DES RECHhRCHES PRÉHISTORIQUt-S 93
grandes pouvaicut en recevoir jusqu'à vingt-quatre, avec quinze
cents kilogrammes de bagages, chiens, sacs, peaux, chaudrons.
La facihté avec laquelle se manœuvraient ces canots déterminait
la préférence des sauvages. Mais aussi leur destruction était plus
rapide, et nous ne pouvons guère espérer d'en retrouver les restes
dans les tourbières ou les habitations lacustres. Un autre genre
de barques en usage parmi les sauvages résistait mieux à la pour-
riture, et on en signale les débris dans certains lacs autrefois
habités par l'homme. Je veux parler des pirogues faites d'un seul
tronc d'arbre. Le constructeur de la pirogue creusait avec sa
hache de pierre la cavité destinée à recevoir les nautonniers et
s'aidait quelquefois du feu ; car le bois préalablement calciné est
plus facilement attaqué par le choc.
Avec les traces de l'art nautique de ces temps reculés, les ma-
rais où furent des habitations sur pilotis recèlent encore des lam-
beaux de tissus grossiers formés de lîls entrelacés. Etait-ce là
toute l'industrie en ce genre ? Les hommes de cette époque ne
savaient-ils ourdir que ces toiles imparfaite? ? Qui oserait l'afflr-
mer en voyant quel parti l'esprit inventif de l'homme sait tirer
de tout ce que lui otfre la nature ? Voici le procédé qu'employaient
les Otahitiens pour préparer leur étoffe. L'écorce du mûrier leur
en procurait les éléments. On faisait macérer l'écorce pour en
détacher les fibres intérieures qui constituent le liber. 11 sul'dsait
ensuite de battre fortement cette masse fibreuse en l'humectant
avec une eau glutineuse que donne V Hibiscus esculentus. Les
naturels obtenaient ainsi une sorte de feutre ou de papier qui
leur tenait lieu d'étoffe tissée.
Passons maintenant en revue l'armement des guerriers. Ils
avaient pour armes défensives le bouclier et quelquefois le casque.
Le bouclier se composait ou bien d'une simple fourrure d'animal
suspendue devant le corps, ou encore d'un assemblage de petites
planches attachées à l'épaule, d'un treillis d'osier garni d'une
peau. Le plus souvent les guerriers ne protégeaient pas leur tête
contre les coups ; quelques peuplades cependant employaient des
casques en osier.
Les armes offensives sont en partie entre nos mains par suite
des trouvailles qui ont été faites. Pour combattre de près, on se
servait de bâtons aiguisés et durcis au feu, on frappait avec le
94 LES UÉ^lLTATS
casse-tète formé d'une tig3 ou d'une branche d'arbre terminée
en massue ; on brandissait la hache qui se composait d'une pierre
amincie à l'une de ses extrémités et fixée à un manche.
Dans l'attaque à distance, les sauvages prenaient le Javelot et
la flèche. Les Indiens d'Amérique armaient leurs traits d'un éclat
de pierre ou d'une pointe d'os. Les javelots étaient parfois atta-
chés à une courroie assez longue avec laquelle le combattant
ramenait son arme à soi après l'avoir lancée. Avec la
fronde, on envoyait sur rennemi des pierres de toutes formes.
Indiquons encore deux autres moyens d'atteindre de loin les assail-
lants ; les enfants de nos campagnes les mettent en pratique dans
leursjeux. Une baguette flexible, fendue légèrement à son extré-
mité, permet d'imprimer une grande vitesse à l'éclat de silex
engagé dans la fente. La force du projeclile et l'amplitude du
jet dépendent à la fois de la vigueur du bras et de la longueur
de la baguette. La fente d'ailleurs peut être remplacée par une
cavité qui recevra des pierres plus ou moins volumineuses. L'es-
tolica des Indiens des bords de l'Amazone est plus compliquée.
Pour préparer cette arme, on prend une baguette un peu longue
qu'on effile en pointe : c'est l'instrument qui sert à lancer. Le
projectile est une sorte de flèche percée d'un trou vers son milieu.
On adapte la flèche sur la baguette, "et en brandissant celle-ci
on donne une grande vitesse au trait.
Les sauvages de l'Australie confectionnent une sorte'de jave-
lot qui manifeste de remarquables efi'ets de rétroversion ou de
recul. I.e boomerang, c'est le nom de l'arme, est fait d'un mor-
ceau de bois en forme de 7 allongé, un peu mince, mais long. Ce
trait, lancé d'une certaine façon, prend un mouvement rapide de
rotation en décrivant sa trajectoire dans l'espace, frappe l'objet
qu'on s'était proposé d'atteindre, et, si le coup a été bien dirigé,
il revient tomber aux pieds du guerrier qui un instant avant le
projetait dans les airs. Bien plus, sans rencontrer d'obstacle, le
boomerang est souvent renvoyé par le seul effet de la résistance
de l'air.
Après ces détails, il est permis d'admettre, ce me semble, que
la majeure partie des pierres dont se servaient nos ancêtres pour
armes ou instruments échappera toujours à. nos recherches. Les
haches, les pointes taillées ou polies étaient la moindre partie de
DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 95
leur outillage. Tout ce travail de longue pi-éparatiou iulique
même une vie relativemaiit tranquille et sédentaire K Les peupla-
des exclusivement nomades ou guenières devaient avoir peu de
ces objets de luxe. Pourrait-on cependant leur accorder moins
d'intelligence qu'aux tribus stationnaires qui accumulaient des
pierres travaillées, et fallait-il avoir moins de sagacité indus-
trieuse pour tirer prompt parti de ce qui tombait sous la main ?
Quelques auteurs, très-amis des hypothèses hardies, voudraient
pourtant assigner un ordre chronologique aux instruments de
pierre, d'après le degré de perfection de l'ouvrage. L'homme,
nous disent-ils, n'eut d'abord que des haches de silex taillées en
forme d'amande et qu'il tenait à la main. L'être humain de la
vallée de la Somme, du type le plus bestial, inférieur aux plus
dégradés des représentants actuels de notre espèce, était incapable
de mieux faire et n'avait pas même l'idée d'adapter un manche à
son outil. Pendant la longue série des siècles, l'intelligence se
développe et acquiert lentement de nouveaux degrés : les géné-
rations parviennent successivement à fabriquer des ciseaux, des
grattoirs, d'élégantes pointes dont les contours rappellent la feuille
de laurier : enfin elles apprennent à polir l'instrument de pierre.
Sans ouvrir la discussion sur ces systèmes aventureux, je me
contente de remarquer qu'ils n'ont aucun appui dans les faits
historiques ; car, dans la suite des temps jusqu'à nos jours, nous
constatons la pratique des mêmes procédés industriels, et, simul-
tanément en des contrées diverses, nous retrouvons ces procédé s
à des points de développement très-variés.
De même que nous avons essayé de nous faire une idée des
habitudes de l'homme de l'âge de pierre en Europe, cherchons
' Le P. Lnfitau nous indique comment les sauvages de l'Amérique préparaient
leurs belles haches. « Ces haches de pierre sont faites d'une espèce de caillou fort
dur et peu cassant ; elles demandent beaucoup de préparation pour les mettre en
état de service. La manière de les préparor est de les aiguiser en les frottant sur un
grès et de leur donner, à force de temps et de travail, la figure à peu près d.j nos
haches, ou d'un coin à fendre le. bois. Souvent la vie d'un sauvage n'y suffit pas;
d'où vient qu'un pareil meuble, fùt-il encore brut et imparfait, est un précieux
héritage )iour les enfants. La pieri'e perfectionnée, c'est un autre embarras pour
l'emmancher : il faut choisir un jeune arbre et en faire un manche sans le co'iper;
on le fend par un bout, on y insère la pierre, l'arbre croît, la serre et l'incorpore
tellement dans son tronc qu'il est diflicile et rare de Tarracher. » (P. Lafîtau,
Maws de'! Sauvages amcriquains comparées aux mœurs des premiers temps.
Paris, 1724, t. III, p. lUO.I
96 LES RÉSULTATS
aussi à nous figurer l'aspect que présentait alors le pays. De vastes
et épaisses forêts s'étendaient presque partout. Elles olFraientdes
clairières où les peuplades élevaient leurs huttes. D'autres
familles cependant préféraient chercher un abri dans les cavernes
naturelles creusées sur les pentes des cours d'eau. Il est bien pro-
bable que toutes n'avaient pas la même manière de vivre. Comme
chez les sauvages historiques, certaines tribus préhistoriques
étaient toujours errantes ou restaient peu de temps dans le même
lieu ; mais dos tribus [)lus tranquilles avaient une demeure fixe,
qu'elles ne quittaient pas, ou cà laquelle elles revenaient après
des excursions plus ou moins lointaines.
Le tableau sera complet si nous indiquons les animaux qui
peuplaient alors nos forêts. On y trouvait plusieurs espèces que
nous voyons aujourd'hui autour de nous. Mais, avec ces espèces,
qui se sont perpétuées sous notre latitude jusqu'à nos jours,
vivaient d'autres espèces qui ont disparu do nos contrées, soit
qu'elles aient cessé d'exister, soit qu'elles aient émigré vers
d'autres pays. Ainsi, les unes, comme le renne, sont montées
vers le nord ; d'autres, le singe de Gibraltar, par exemple, se
rencontrent plus au midi. Il est utile de Considérer un instant
les animaux dont le nom reviendra le plus souvent sous notre
plume.
Tout le monde a entendu parler du mammoutli. On a retrouvé
ses restes bien conservés avec la cliair, la peau et le peil, dans
les glaces qui bordent les fleuves de la Sibérie. C'était un élé-
phant de très-grande taille ; il avait jusqu'à cinq et six mètres de
hauteur. Ses défenses monstrueuses, recourbées en demi-cercle,
atteignaient quatre mètres do longueur. Ses dents présentaient
une large surface coupée par des sillons réguliers. Le mammouth
avait la tête allongée, le front concave, la mâchoire courbe et
tronquée en avant. Mais la particularité la plus remarquable était
son épaisse fourrure. Sa peau, au lieu d'être presque nue comme
chez ses congénères actuels, portait une laine rouge abondante et
des poils noirs dont la longueur pouvait être de quarante centi-
mètres. Les mammouths étaient alors nombreux dans les régions
du nord : certaines îles de la mer Glaciale sont nommées îles à
ossements, à cause du grand nombre de défenses d'éléphants
qu'elles fournissent chaque année au moment du dégel. Les
DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 97
steppes de la Russie, les bassins des grandes rivières de l'Alle-
magne, otFrent aussi de cet ivoire fossile. A Canstadt, en 1816,
une fouille donna d'un seul coup treize défenses de mammouth.
L'Italie, la Grèce, les lies Britanniques, quoique moins riches en
débris de ces grands animaux, n'en sont pas dépourvues. Les
proboscidiens d'aucune race ne vivent plus en Europe; mais ils
sont loin d'être rares en Asie et en Afrique : le commerce de
l'ivoire en est une preuve. On évalue à quarante ou cinquante
mille kilogrammes la quantité d'ivoire importée annuellement
en France; or, une défense d'éléphant pèse environ cinquante
kilogrammes ; on doit donc compter par centaines les éléphants
qu'il faut mettre à mort pour alimenter le commerce. Les élé-
phants fossiles fournissent à la vérité leur contingent.
A côté du mammouth vivait une sorte d'ours d'un quart plus
grand que les ours actuellement vivants. On l'a nommé ursus
spelœus, l'ours des cavernes. Plusieurs galeries d'histoire natu-
relle possèdent les squelettes de beaux individus qui n'avaient pas
moins de trois mètres de longueur et deux mètres de hauteur.
Mentionnons encore un tigre gigantesque, tenant à la fois du
lion et du tigre de nos jours. 11 était long de quatre mètres et
aussi haut que l'ours des cavernes.
On rencontrait dans les forêts marécageuses le rhinocéros à
narines cloisonnées, dont la cloison médiane du nez est ossifiée
complètement. Ce rhinocéros, trouvé entier avec sa peau et sa
chair dans les glaces du Nord, portait deux cornes, l'une nasale,
l'autre frontale. Cette espèce était beaucoup plus grande que son
analogue à deux cornes qui vit dans l'île de Sumatra.
Le cerf à bois gigantesque, cervus megaceros, était un des
plus beaux animaux de cette époque. Ce cerf a été trouvé dans
les tourbières d'Irlande. Il est assez rare en France, en Allema-
gne, en Italie, en Suisse. Ses bois à large empaumure mesurent
quelquefois plus de trois mètres d'une extrémité à l'autre. Dans
une tourbière près de Gurrah, on a découvert plusieurs de ces
animaux la tête haute, le cou tendu, comme si, en enfonçant dans
un terrain boueux, ils s'étaient efforcés de maintenir dans l'air
l'ouverture des voies respiratoires.
Les inventaires des différentes stations déjà explorées con-
tiennent les noms de plusieurs autres quadrupèdes. Les géologues
V« SÉRIE. — T. V. 7
98 LES RÉSULTATS
citent le bos priscus, peu différent de l'aurochs ; le bos primi-
genius, souche de nos bœufs ; le bos pallasii, qui ressemble au
bœuf musqué du Canada. Les restes de chevaux sont abondants.
On note encore le chevreuil de la Somme, le chevreuil d'Orléans,
le daim d'Abbeville, le renne d'Étampes, etc.
Les hommes des temps préhistoriques avaient-ils des animaux
domestiques ? Il est assez difficile de donner à cette question une
réponse catégorique. Dans certaines localités, les débris appar-
tiennent presque tous à des animaux susceptibles de domestica-
tion : mais dans beaucoup d'autres endroits nous trouvons pêle-
mêle les os d'espèces domestiques et d'espèces sauvages ou
féroces. Probablement, quand les familles étaient sédentaires, elles
tenaient eu captivité les bœufs, le renne etc.; les tribus nomades
abattaient pour leur nourriture les bêtes qu'elles pouvaient attein-
dre, le mammouth, l'ours, le tigre, etc.
Je n'ai rien dit du chien ; nous retrouvons cependant ses restes
avec ceux des autres animaux. Etait-il déjà le fidèle compagnon
de riiomme ? M. Steenstrup l'assure pour les stations du Dane-
mark, et voici la preuve qu'il déduit de ses perspicaces observa-
tions. Si le chien était alors animal domestique, il était présent
aux repas de l'homme et y prenait part. Il traitait les os qu'on
lui donnait à ronger comme le font encore aujourd'hui ceux de
son espèce : les fragments qui disparaissent sont les portions
spongieuses ; le milieu des os longs des membres, les os durs de
la tête et les apophyses vertébrales sont conservées. Or ce traite-
ment systématique des os se reconnaît dans les débris de cuisine
ou Kjœkenmoddings du Danemark. II semble donc qu'un Carni-
vore, le chien, vivait alors dans la hutte de l'homme. Les amas
d'ossements trouvés en Belgique ne présentent point ces parti-
cularités.
« Quand les races humaines ont débuté sur la terre, il était
incertain si l'empire devait leur appartenir. » Ainsi parle
M. LUtré*, mais ainsi ne parle pas la science. Car si pendant un
seul instant l'espèce humaine n'avait pas eu l'empire du monde,
jamais elle n'aurait pu le conquérir, et bien vite elle aurait dis-
paru. M. Littré, peu conséquent avec lui-même, nous en donne
1 Revue des Deux Mondes, iSâS.
DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 99
de bonnes raisons en exposant la faiblesse, l'impuissance des
premiers représentants de notre race et les luttes qu'ils devaient
soutenir. « Ces races géologiques, dit notre académicien, appar-
tenant à un milieu plus uniforme et moins développé et naissant
au milieu d'animaux reculés eux aussi dans les époques lointaines,
n'otfrent qu'en ébauche , en rudiment , ce qui devait être le
propre de l'espèce humaine, savoir : l'industrie, les arts, la
science et leur développement continu. »
Cependant que devaient-elles accomplir ? « Les premiers
hommes, loin d'être en paix sur une terre toute clémente, étaient
engagés dans la grande guerre avec les animaux puissants...,
alors que les éléphants et les mastodontes erraient dans les
plaines de la Picardie, alors que les hippopotames ou quelques
espèces analogues peuplaient la Somme et l'Oise. »
Admettez, avec certains naturalistes, que l'homme soit cet être
bizarre et fantastique qui, parti du point le plus bas de l'échelle
animale, devait monter jusqu'au point oîi nous le trouvons en
parcourant lentement « tous les degrés de l'iutelhgence et de la
moralité » ; il a dû périr dans la lutte ; car les théories malsaines
que nous rappelons dépouillent l'homme de tout ce qui fait sa
force, sans lui donner aucun des avantages que possède la brute.
L'animal a, de naissance, ses instincts et ses ruses pour l'aider à
conserver sa vie et à se procurer sa nourriture. L'être misérable
qui devait s'appeler l'homme n'avait rien de tout cela et était
livré sans défense à l'action destructive des bêtes féroces et des
éléments.
Et cependant l'homme est bien le maître du monde. C'est que
cette noble créature de Dieu reçut, avec l'existence, l'empire de la
terre et les dons nécessaires pour l'exercer. Ouvrons notre Bible
à la première page : « Faisons l'homme, dit le Seigneur, fai-
sons l'homme à notre image et ressemblance, afin qu'il commande
aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes et à toute
la nature et à tout ce qui se remue et rampe sur la terre. » C'est
un animal né pour le commandement, ajoute Bossuet, et il déve-
loppe dans ses Élévations les « singularités » qui caractérisent
la création de l'homme. « Dieu le forme de sa propre main et de
ses doigts. Tous les animaux sont créés par commandement et
sans qu'il soit dit que Dieu y ait mis la main. Mais quand il veut
100 LES RÉSULTATS
former le corps de l'homme, il prend lui-même de la boue entre
ses doigts et il lui donne sa figure. Dieu n'a point de doigts ni de
mains ; Dieu n'a pas plus fait le corps de l'homme que celui des
autres animaux. Mais il nous montre seulement dans celui de
l'homme un dessin et une attention particuHère. C'est, parmi les
animaux, le seul qui est droit, le seul tourné vers le ciel, le seul
où reluit, par une si belle et si singulière situation, l'inclination
naturelle de la nature raisonnable aux choses hautes. C'est de là
aussi qu'est venue à l'homme cette singulière beauté sur le visage,
dans les yeux, dans tout le corps. D'autres animaux montrent
plus de force ; d'autres, plus de vitesse et plus de légèreté, et
ainsi du reste : l'excellence de la beauté appartient à l'homme,
et c'est comme un admirable rejaillissement de l'image de Dieu
sur sa face. Le Seigneur Dieu, ajoute l'Ecriture, ayant donc
formé de la terre tous les animaux terrestres et tous les oiseaux
du ciel, il les amena devant Adam, afin qu'il vît comment il les
appellerait, et le nom qu'Adam donna à chacun des animaux est
son nom véritable. »
« En amenant les animaux à l'homme , reprend Bossuet,
Dieu lui fit voir qu'il en est le maître, comme un maître dans
sa famille, qui nomme ses serviteurs pour la facilité du comman-
dement. L'Ecriture, substantielle et courte dans ses expressions,
nous indique en même temps les belles connaissances données à
l'homme, puisqu'il n'aurait pu nommer les animaux sans en
connaître la nature et les différences, pour ensuite leur donner
des noms convenables. C'est donc alors qu'il connut les mer-
veilles de la sagesse de Dieu, dans cette apparence et cette
ombre de sagesse qui paraît dans les industries naturelles des
animaux. »
Je ne me lasse pas de lire ces belles pages. L'âme humaine y
contemple sa grandeur et ses traits divins. L'esprit y retrouve le
calme et la paix de la vérité, quand il a été d'obligé d'errer dans
le dédale des utopies et des systèmes imaginaires de quelques
anthropologistes.
Mais il est temps de conclure. Nos saintes lettres n'ont rien à
redouter des recherches préhistoriques. L'archéologie nous met
sous les yeux une histoire de l'humanité parallèle et semblable
à celle que Moïse a écrite. La science, c'est-à-dire l'ensemble
DES RECHERCHES PREHISTORIQUES 101
des faits, avec leur enchaînement méthodique et leur interpréta-
tion rationnelle, la science est bonne ; il faut l'honorer, il faut
l'aimer. Mais plusieurs savants, si toutefois nous pouvons leur
accorder ce beau nom, abusent des connaissances qu'ils ont
acquises pour essayer d'obscurcir des vérités d'un autre ordre.
Voilà nos adversaires, et nous devons répondre à leur fallacieuse
argumentation.
Vous nous opposez en vain, dirai-je à ces hardis auteurs, la
série artificielle de plusieurs époques qui se seraient succédé
pendant de longs siècles, pour fournir le temps nécessaire au
développement graduel des facultés humaines. Vous présentez
inutilement, pour soutenir vos invraisemblables théories, des objets
d'industrie que vous juxtaposez à votre gré : le silex éclaté de
Saint- Acheul et de Menchecourt, puis la pierre mieux taillée de
Moustier et de la Madelaine ; ensuite l'ivoire et l'os travaillé,
enfin le bronze suivi du fer. Ajoutez encore, si vous le voulez, de
nouveaux termes à cette série. Vos assertions, malgré leur ap-
parence scientifique, n'ont point de fondement. Non, vous n'avez
point la vérité. Car, en premier lieu, notre race est récente sur
cette terre. La géologie interrogée nous répond que l'homme se
trouve seulement dans les couches superficielles. Pendant que nos
mineurs vont chercher dans les profondeurs du sol le combustible
fossile qui alimente l'industrie, un coup de bêche suffit pour
remuer les quelques mètres au-dessous desquels disparait tout
vestige humain*. Ensuite, vos âges de pierre taillée ou polie, de
bronze ou de fer, que vous voudriez aligner les uns après les
autres dans les siècles passés, ces âges furent contemporains ;
comme Vâge de pierre des sauvages d'Amérique était contempo-
rain de l'âge d'or ou d'argent du Pérou et du Mexique ; comme
Y âge de pierre des Groënlandais fut pendant des siècles parallèle
à Vâge de bronze, de cuivre et de fer des Européens.
' Voici, comme exemple, les couches que l'on voit à Moulin-Quignon. La mâ-
choire humaine ne se trouvait pas à cinq mètres de profondeur.
1» Terre végétale 0m,30
2" Sable gris avec silex brisés Û™,70
3'^ Sable jaune argileux sur sable gris lm,50
4" Sable jaune ferrugineux &vec deats d' Elephas l^JO ■
T)" Sable noir, cailloux roulés : silex taillés et mâchoire humaine. 0"i,50
L'ensemble forme une épaisseur de 4",70 et repose sur la craie.
102 LES RÉSULTATS DES RECHERCHES PRÉHISTORIQL'ES
Mais on insiste. L'éclat de la pierre, l'usure du silex par le
frottement, la sculpture sur l'ivoire nous montrent un perfec-
tionnement gradué. Les faits répondent. La moindre retaille
intentionnelle du plus grossier silex prouve autant d'intelligence
que la figurine la mieux tracée. Le second ouvrier était peut-être
plus artiste, plus adroit, plus patient; mais il n'était pas plus
raisonnable que le premier : la raison, la nature intelligente
complète appartenait à l'un comme à l'autre. La confection de
l'humble brouette, je dis plus, l'assemblage grossier d'une
planche et de quatre disques, dont les enfants de nos campagnes
forment leurs petits véhicules demandent la possession pleine et
entière de la nature intelligente, aussi bien que la construction
d'une voiture de luxe ou d'une locomotive ; et l'esprit qui a conçu
les plans des premiers instruments a essentiellement et vraiment
tout ce qu'il faut pour qu'il puisse, si les circonstances sont favo-
rables, tracer les dessins des deux autres. Autrement nous de-
vrions dire que la découverte des chemins de fer a augmenté
la substance de l'intelligence humaine, et cette substance,
si une, si indivisible, se serait ainsi faite pièce à pièce ! Non, la
nature intelligente est restée ce qu'elle était ; mais son activité
s'est appliquée à une nouvelle branche d'mdustrie négligée jus-
qu'alors.
Les conclusions que je viens d'indiquer ne s'appuienj pas uni-
quement sur les considérations que nous avons faites ci-dessus :
elles auront leur confirmation dans les résultats des recherches
que nous ferons sur les habitations et les sépiûtures des temps
préhistoriques.
A. Haté.
SAINTE NINA
LES ORIGINES CHRETIENNES DE LA GEORGIE
La Géorgie, écrit M. de Villeneuve, cet écrin que le monde
n'a point ouvert, que l'Europe n'a point regardé, se cache sous
le manteau du tsar avec ses héros et ses luttes, avec ses douces
légendes et ses figures de saints. Ployée sous le joug, impuis-
sante à réclamer, elle appelle l'étude sur sa vie pleine de nobles
combats, elle découvre son berceau qu'éclaire une lueur mys-
tique, elle donne ses clefs à la science*. Ses documents, ses tra-
ditions, son histoire, sa poésie et sa littérature sont presque
entièrement ignorés de l'Occident. Gomme nation, la Géorgie
est étouffée sous les luttes des conquérants, qui, tour à tour,
l'écrasent, la dominent, l'anéantissent. De ce chaos, pourtant,
sort une lumière qui met en relief une page de l'histoire restée,
jusqu'à ce jour, à lire et à étudier, page pleine de choses ancien-
nes et de choses nouvelles qui présentent le double attrait de
l'inconnu, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une reconnaissance
à constater^.
Certainement, la science ne sera pas indifférente à des don-
nées telles que les curieux documents relatifs à la famille des
Bagratides. Il ressortirait de ces notices sur l'ex-royaume de
Géorgie que cette famille serait la plus ancienne des maisons
souveraines, ce qu'avancent les historiens de l'Arménie et ce
qu'affirme mieux encore ce protocole des rois de Géorgie : « Nous,
* De Villeneuve, La Géorgie, p. 37. In-12; Didot, 1870.
* De Villeneuve, La Géorgie, p. 6.
104 SAINTE NINA
roi des rois, sacré par la bonté divine, autocrate et souverain
indépendant, fils de Jessé, de David, de Salomon, de Bagrat,
maître des sept royaumes, etc. » Ajoutons que les attributs des
armes des princes Bagratides présentent dans leurs détails des
particularités bien remarquables : ainsi, on voit figurer sur leur
écu la harpe et la fronde du saint roi David, symbole qui a ici
sa valeur comme argument*.
Mais une empreinte bien autrement frappante, souvenir vivant
encore aujourd'hui au cœur du peuple géorgien, c'est l'histoire
merveilleuse de l'établissement du christianisme dans ces con-
trées. « Un de ces anges descendus du ciel, qui n'avaient pas
d'ailes, mais qui, de plus que des ailes, avaient des larmes^»,
une jeune vierge de seize printemps à peine quittait, à la voix
du ciel, biens, patrie, famille, et seule, une simple croix à la
main, venait apporter la bonne nouvelle au milieu d'une nation
barbare encore assise à l'ombre de la mort, encore sous l'escla-
vage du paganisme le plus monstrueux.
La conversion de l'Ibérie, — tous les auteurs s'accordent sur
ce point, — fut l'œuvre d'une jeune fille. Mais tandis que les
historiens latins et byzantins sont excessivement sobres de détails
et ne savent pas même le nom de la jeune vierge qu'ils appel-
lent la captive chrétienne, la servante ch}-étie?ine, on trouve,
au contraire, chez les historiens de la Géorgie et de l'Arménie,
une légende où abondent les récits merveilleux et des détails
pleins de grâce ^.
Le nom de Nina, la douce vierge de Jérusalem, ainsi que la
nomme avec amour un vieux chroniqueur, brille d'un vif éclat
dans toutes les régions qui avoisinent le Caucase; mais il est
resté jusqu'ici presque inconnu à l'Occident. Aussi, avant d'aller
plus loin, il nous faut examiner avec soin la valeur historique des
documents nouveaux que nous présentons au public. La fête de
la chrétienne d'Ibérie est inscrite au 15 décembre dans le mar-
tyrologe romain. L'œuvre magistrale des boUandistes nous fait
1 De ViUeneuTe, La Géorgie, 7.
2 Ozaiiam, Civilis. au v" siècle, t. II, p. 81.
2 P. Gagarin, Les missionnaires catholiques en Géorgie. Études relit;., juin 1866,
p. 222.
ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE 105
donc défaut, et cette privation rend notre tache encore plus
difficile.
La vie de sainte Nina est tirée des Synaxaires géorgiens, et
les actes originaux de son apostolat, composés des récits d'Abia-
thar, de Sidonia et de la reine Salomé, font partie intégrante
de l'histoire nationale de Géorgie.
Là, comme partout, c'est à la patiente érudition des moines
que nous devons la conservation des chroniques religieuses et
politiques du pays. Les Géorgiens, toujours les armes à la main,
constamment occupés à défendre leur indépendance et leur foi,
tantôt contre les Perses, tantôt contre les farouches sectateurs
de Mahomet, attendirent jusqu'au xviii* siècle un historien capa-
ble de réunir et de coordonner les nombreux matériaux amassés
jusque-là : c'est dans la célèbre abbaye de Mtskhet* que le roi
Wakhtang trouva la plupart des documents qui devaient servir
de base à cette grande œuvre littéraire. Son fils Wakhoucht con-
tinua ce beau travail et y mit la dernière main.
Cette histoire, qui, parmi les savants orientalistes, jouit d'une
grande autorité, est écrite en langue géorgienne. Elle n'a été
connue en Europe qu'en 1858, par la traduction française que
publia, à 8aint-Pétersbourg, M. Brosset^, disciple du célèbre
Saint-Martin^ et très-versé dans la langue géorgienne.
Les chroniqueurs royaux de la Géorgie ne" sont pas les seuls
qui nous aient conservé les actes de sainte Nina.
L'Arménien Moïse de Khorène, que sa vaste érudition et son
merveilleux talent d'écrire ont placé à la tête des historiens de
sa nation, s'accorde parfaitement avec Wakhoucht au sujet de
notre sainte ; seulement, il l'appelle Nunia. 11 éciùvit, comme
on le sait, vers le milieu du v* siècle, et son témoignage a une
grande valeur, puisqu'il a pu facilement connaître les traditions
d'un pays limitrophe.
Chez les latins, nous trouvons le moine Rufin, mort en 410.
* Aujourd'hui petit bourg à quelques kilomètres de Tiflis.
- M. Brosset, membre de l'Académie nationale des sciences, a consacré sa vie à
l'histoire de la Géorgie. Il publia en 1S3Û la Chronique géorgienne, écrivit sur la
poésie et la littérature de ce peuple de nombreux ife'nwtres, puis enfin donna, de 1858
à 1862, la grande Histoire de Géorgie, vaste répertoire de toutes les chroniques
géorgiennes.
* Orientaliste connu par de savants travaux sur l'histoire d'.\rménie.
106 SAINTE NINA
Cet auteur presque contemporain fut instruit des actes de notre
sainte par un certain Bakour, prince ibérien, qu'il rencontra à
Jérusalem. Ce Bakour, fort jeune à l'arrivée de sainte Nina,
avait été témoin de sa prédication. Destiné, suivant Rufin, au
trône d'Ibérie, il aurait renoncé, par piété, à son rang et à son
pays, et aurait été nommé par l'empereur Théodose comte des
domestiques et duc de Palestine. Il mourut vers 394, en combat-
tant, dans les armées grecques, contre le tyran Eugène*.
Rufln raconte, avec les mêmes circonstances que Wakhtang,
les principaux événements de la prédication de Nina; seule-
ment, il ignore le nom de notre sainte et ne la désigne que sous
l'appellation de : une captive chrétienne.
Eusèbe, Ammien Marcellin, Socrate, Sozomène, 'Baronius,
ne firent que copier l'annaliste latin. Nos principaux historiens
ecclésiastiques, Fleury, Bérault-Bercastel, Henrion, Rohrba-
cher, ont fait de même ^. Nos hagiographes modernes ne savent
rien de plus au sujet de notre sainte ; seulement, plusieurs d'entre
eux ont traduit maladroitement le rirgo ckristiana de Baronius ;
au lieu de : une vierge chrétienne, ils ont dit : sainte Chré-
tienne, vierge.
Le voyageur protestant Chardin, dans son Voyage en Pe>^se,
vers le milieu du xvif siècle, recueillit les traditions relatives à
la conversion de l'Ibérie. Il donne à notre sainte le nom de Nine
ou de Ninone.
De nos jours, le P. Martinov, dans son ouvrage : Annus
ecclesiasticus Grœco-Slavicus ^, inséré au tome XI d'octobre des
Acta sanctorum, consacre à notre sainte une courte notice
et lui restitue son nom (p. 42).
Le P. Gagarin a aussi publié, en 1866, une belle page sur
sainte Nina et sa mission en Géorgie *.
Ainsi l'apôtre d'Ibérie, que les historiens et les hagiographes
occidentaux, copiant Rufin, appellent la captive chrétienne,
* Les historiens de Géorgie ne parlent pas de ce Bakour. Il reste à supposer que
c'était quelque prince de grande famille, chargé de commander les troupes auxiliaires
d'Ibérie envoyées à Théodose.
' M. l'abbé Darras ne consacre que trois lignes à la conversion des Ihèriens.
3 Publié en 1863.
* Les missionnaires catholiques en Oeorgia {Études relig., juin 1866, p. 222).
ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE 107
puis, par abréviation, sainte Chrétienne, les historiens d'Arménie
et de Géorgie l'appellent unanimement sainte Nina ou Nino.
Nous trouvons une nouvelle preuve de l'authenticité des actes de
sainte Nina dans la tradition constante de l'Église géorgienne*.
En effet la liturgie ibérienne, une des plus anciennes et des
plus respectables de l'Orient, célèbre le 14 janvier la solennelle
mémoire de sainte Nina. C'est une fête qui remonte bien haut :
nous la trouvons indiquée dans un calendrier du xiif siècle, publié
par M. Brosset en 1830. Cette tradition, consignée dans lalégende
du bréviaire, s'accorde parfaitement avec les chroniqueurs armé-
niens et géorgiens et nous apprend que sainte Nina ne fut ni
captive, ni de condition obscure, mais d'une famille parfaitement
Hbre et du rang le plus illustre.
Un séjour de deux années sur les rives du Bosphore, dans cet
Orient qui garde encore tant d'ineffaçables traces de nos origi-
nes chrétiennes, de nombreuses relations avec des Géorgiens
connaissant à fond l'histoire de leur pays, la communication de
l'ancienne chronique géorgienne manuscrite du Karthlis Tzkhvo-
réba, que j'ai reçue de M. Brosset, membre de l'Académie impé-
riale des sciences de Saint-Pétersbourg, et que vient de publier
à Tifiis, en géorgien, M. Démétrius Sakhradzé, ont mis entre
mes mains des documents précieux qui me permettront, j'espère,
de rendre à la vierge d'Ibérie son nom encore inconnu de nos
principaux écrivains ecclésiastiques, de lui restituer sa physiono-
mie véritable, de décrire sa merveilleuse mission, de faire assis-
ter le lecteur au grand spectacle de tout un peuple qui se trans-
forme sous l'action vivifiante du christianisme, de refaire enfin
toute une page de ce iv" siècle, l'un des plus brillants de l'his-
toire^de l'Eglise'.
Mais avant d'aborder ce grand fait de la conversion des Ibé-
riens, examinons sommairement l'état politique et religieux du
peuple géorgien quand sainte Nina commença sa prédication.
* Les paroisses géorgiennes d'Anaga, de Kistaour, de Tsmida et de Niuo-Tminda,
sont consacrées sous le vocable de sainte Nina.
• Mgr Macaire, savant prélat dont s'enorgueillit à l)on droit la Russie catholique,
a récemment esquissé la vie et la mission de notre sainte dans son remarquable
ouvrage : Introduction à l'histoire de l'Église russe : il l'appelle Nouna.
108 SAINTE NINA
I. — La Géorgie avant l'ère chrétienne
Le Caucase, qui se dresse entre l'Europe et l'Asie, touche à
toutes les antiques traditions, au berceau même de l'humanité.
Nous y trouvons l'Eden*, dont la race géorgienne semble avoir
conservé quelque vestige dans sa mâle beauté. Puis c'est l' Ara-
rat, où Noé, par l'ordre de Dieu, reconstitue la société humaine;
plus loin la Judée, d'où sortu-a la lumière qui éclairera tout
homme venant en ce monde.
Cette contrée mystérieuse semble être l'objet de l'ambition de
tous les grands conquérants des temps anciens. Jason vint y
enlever la symbolique Toison d'or. Le Caucase vit tour à tour
les armées de Cyrus, les phalanges d'Alexandre et les légions
victorieuses de Trajan. Au v' siècle, par ces gorges inaccessi-
bles, vont se précipiter sur l'empire romain les hordes de bar-
bares qui rajeuniront, par un sang nouveau, la sève épuisée de
l'Europe. Enfin, nos croisades impriment dans ces défilés un
souvenir inetfaçable : la cotte de mailles, la croix rouge des sol-
dats du Christ, des noms à peine modifiés, l'admiration et le
respect pour le nom de Francs, rappellent assez le passage de
nos anciens chevaliers dans ces contrées lointaines^.
Cette chaîne fameuse du Caucase est habitée aujourd'hui par
des peuplades de hardis montagnards, Circassiens, Ossètes, Les-
ghiens et Svanètes. Plus au sud, du côté de la mer Caspienne,
les Tatars occupent le bassin du Kour. Sur le bord de l'Araxe
et au pied de l'Ararat, nous trouvons les Arméniens. Enfin, sur
les rives de la mer Noire et au sud du Caucase, habite une nation
belliqueuse qui, parmi tous ces peuples, occupe une des premiè-
res places, si ce n'est la première, et dont les traditions glo-
rieuses méritent d'être connues^.
» Le Paradis terrestre, d'après plusieurs savants, se trouvait dans la riche Col-
chide. aujourd'hui Mingrélie.
2 Les Kevsours, peuplade ossète, portent encore de nos jours la cotte de mailles
et la croix rouge. L'une de leurs tribus est désignée sous le nom de Châtillonie. —
Pendant mon séjour en Orient, j'ai pu bien des fois recueillir de la bouche des Géor-
giens l'expression de leur amour respectueux pour ces Francs intrépides, défenseurs
de toutes les nobles causes.
' P. Gagarin, Les missionnaires catholiques en Gsorgie (Études relig., 1866, p. 222).
ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE 109
Les historiens de l'antiquité nous apprennent peu de chose au
sujet de la Géorgie, connue alors sous le nom d'Ibérie. L'expé-
dition des Argonautes, enveloppée de mythes obscurs, le subit
passage du torrent macédonien, l'incertitude et le peu de durée
de la domination des Romains dans ces contrées lointaines, que
Trajan ne fit que traverser, sont à peu près les seuls faits histo-
riques dignes de remarque.
Les traditions religieuses de ce pays avant l'ère chrétienne
nous présentent peu de documents. Voici ce que nous avons pu
recueillir dans les auteurs du temps.
Placée géographiquement entre deux grands empires, celui
de Rome et celui de Ctésiphou, l'Ibérie, depuis longtemps idolâ-
tre, subit une double influence religieuse et adopte à la fois les
dieux de Rome et le culte du feu. Là, comme partout ailleurs, le
paganisme avait perverti la volonté humaine en la détournant
du souverain bien par deux passions : la cruauté et la volupté.
Aux plus beaux siècles de la République et de l'Empire, on enter-
rait tout vivants un Gaulois et une Gauloise, un Grec et une
Grecque, pour détourner l'oracle qui promettait le sol de Rome
aux barbares. En Ibérie, on massacrait les prisonniers faits à
la guerre et l'on dévorait leurs cadavres. Dans tout l'empire
romain, la prostitution était un culte, et elle avait ouvert à Chy-
pre, à Samos, à Gorinthe, des temples desservis par des milliers
de courtisanes. En Ibérie, dit la chronique, les mœurs étaient
plus abominables que chez aucun autre peuple : les liens conju-
gaux et la débauche ne connaissaient point de parenté. Là aussi,
Aphrodite (Vénus) avait ses infâmes adorateurs.
Écoutons encore le vieux chroniqueur ibérien : « En ce temps-
là (environ deux siècles avant J.-G.), les Géorgiens avaient
oublié Dieu, leur créateur, pour adorer le soleil, la lune et les
planètes. Kaïkhosro (Gyrus), roi de Perse, après avoir traversé
toute l'Arménie et la Géorgie, avait fait bâtir, en s'éloignant,
une maison de prière de sa religion (le magisme). Ason, heu-
tenant d'Alexandre de Macédoine, construisit un temple et y
dressa deux idoles en argent, Gatz et Gaïm. L'historien royal
Wakhoucht * aftirme qu'on honorait ces divinités en leur sacri-
1 Description géographique de la Géorgie, p. l'i-
110 SAINTE NINA
fiant de jeunes enfants. Après le départ d'Alexandre, on avait
cessé, en Géorgie, de dévorer des victimes humaines, à l'excep-
tion de celles qu'on offrait en sacrifice. Le roi Pharnaos (302-
237), originaire de Perse, établit une grande idole armée de
pied en cap, qu'il nomma Armaz* et qu'il dressa à l'entrée de
Karthlis. Il fit honorer ce dieu terrible par un culte fort
solennel.
« Saournaz (237-162), fils de Pharnaos, éleva sur la route
de Mtskhet deux autres divinités, Ainina et Danana ^.
« Dans le Samtzkhé ^, à Atzkhour, on adorait, dans un temple
païen, les impures idoles d'Artemios et d'Apollon.
« Enfin, plus tard, fut apportée de Grèce et placée au-dessus
de la capitale la déesse de l'impudicité, Aphrodite, la Vénus des
Romains. »
Les instincts cruels, inspirés par celui qui fut homicide dès le
commencement amenèrent en Ibérie , comme dans toutes les
nations païennes, des sacrifices humains. Sur ce point, la tradi-
tion est incontestable en Géorgie, et elle s'est conservée jusqu'à
nos jours. Wakhoucht, qui écrivait au xviii" siècle, cite un vieux
proverbe géorgien ainsi conçu : « Les Karsanes doivent cinq
cadavres au Kodmans'*. »
* Ce dieu Ai'inaz était ou le Mars des Grecs, ou l'Ormadz perse, ou l'Aramadz
arménieu.
2 Brosset, Hist. de Géorgie, p. 44. — Waklioucht, Descr. géogt:, p. 22. —
Chronique arménienne, p. 10.
3 Région située sur le Kour inférieur.
< Description géograph. de la Géorgie, p. 9.
L'académicien Brosset, dans son Hist. de Géorgie, se refuse à admettre cette
tradition du cannibalisme. Il croit volouliers aux mœurs incestueuses d'un peuple
primitif et à l'abandon des moits sans sépulture, mais il lui répugne de reconnaître
que jamais il ait existé chez les Ibérieus une coutume d'anthropophagie. 11 en donne
pour raison que le cannibalisme n'a été pratiqué que par des peuples chasseurs et
vagabonds, comme les naturels d'Amérique et d'Oceanie. Or, dit-il, on sait que le
peuple géorgien a toujours été agriculteur et sédentaire.
On peut répondre à cela par un fait coustant que j'ai déjà touché plus haut et
qu'Ozanam a longuement développé dans ses Études germaniques, à savoir que le
paganisme a porté partout le double stijjmate du libertinage et de la cruauté. M. de
Champagny, dans ses savants travaux sur l'empire romain, a établi la même thèse
par des arguments irréfragables. Ces coutumes hideuses se sont introduites pour
honorer des dieux qui n'inspiraient que la terreur et sont entrées dans la vie des
peuples, consacrées par les rites religieux.
Sans recourir aux témoignages des historiens anciens, qui nous montrent les sa-
crifices humains comme une suite inévitable de l'idolâtrie, citous en passant le témoi-
gnage de Chardin, voyageur français du xvn» siècle, qui trouva en Mingrélie l'usage
ET LES ORIGINES CHRETIENNES DE LA GÉORGIE 111
II. — Apostolat de saint André
Aux ténèbres et aux infamies du paganisme venait de succé-
der une lumière et une doctrine qui allaient transformer le
monde. Pierre à Rome, Paul à Athènes, Jean à Ephèse, prê-
chaient la religion du Crucifié.
Quand les douze pêcheurs galiléens se partagèrent audacieuse-
ment la conquête de l'univers, l'un d'eux se dirigea vers l'Ibérie
et y porta presque immédiatement la foi chrétienne. Elle dut ce
bonheur à sa position géographique. En effet, les pays limitro-
phes se trouvaient alors sous la domination l'omaine, et de nom-
breuses colonies grecques liorissaient sur le littoral de la mer
Noire. Dans les régions caucasiennes elles-mêmes se trouvaient
un grand nombre de Juifs qui entretenaient de continuelles rela-
tions avec Jérusalem, leur première patrie. C'est pourquoi les
événements extraordinaires de la ville sainte avaient leur écho
dans les vallées du Caucase.
Ainsi, dit la chronique géorgienne, les choses merveilleuses
qui signalèrent la venue de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa
naissance à Bethléem, l'adoration des rois mages, sa prédication
et sa mort, furent apportées en Ibérie par les Juifs qui s'y
trouvaient établis *. Ajoutons encore que le pays des Ibériens con-
finait à l'Asie Mineure , le premier et le principal théâtre de la
prédication des apôtres.
Après l'ascension du Sauveur, la conversion de l'Ibérie, si
l'on en croit une antique et touchante tradition du pays, échut à
la Vierge Marie ^ qui envoya à sa place l'apôtre saint André,
de l'infanticide. De nos jours encore, la coutume de mettre à mort des enfants da
sexe féminin existait chez deux peuplades iréorgiennes, les Svanetes' et les Inghiloïz.
En terminant cette discussion, nous appellerons encore l'attention de nos lecteurs
sur les fouilles opérées de 1871 à. 1872, au milieu des plus anciens tombeaux de
Mtskhet. Le naturaliste, M. Baehr, chargé de ces travaux, prétend que les ossements
trouvés dans plusieurs de ces tombeaux paraissent cuits et grillés.
» Les Juifs étaient venus se fixer en Iberie au commencement du v° siècle avant
l'ère chrétienne, après la destruction de la ville sainte par Nabuchonodosor.
8 Brosset, Hist. de Géorgie, 1. 1, p. 55.
"Bernonville, La Svanétie iudèjieadanle (dans les Bulletins de la Société Je géographie
1873).
112 SAINTE NINA
en lui donnant son image, nommée encore aujourd'hui « l'image
de la Vierge d' Atzldiour ^ . »
C'est sous le roi d'Ibérie Aderc (2 av. J.-G. — 55 ap. J.-C.)»
qu'André, l'un des douze, parut en Miugrélie, vers l'an 40 après
Jésus-Christ. Il trouva, dit le chroniqueur, les habitants plongés
dans une démence bestiale. De là, il se dirigea vers la grande
Adjarie ^ ; mais là encore, les hommes étaient plus insensés que
les bêtes, car ils ne connaissaient pas Dieu, leur créateur, et
s'adonnaient à des rites tellement abominables qu'il ne sied
point d'en parler '■'.
L'apôtre franchit ensuite une montagne nommée Rkinis-
Djvary '', descendit le défilé d'Odzrkhis et de Sedan-Gory et
continua sa marche jusqu'à Atzkhour, où il trouva un temple
païen et un peuple livré à toutes les horreurs de la plus honteuse
idoLàtrie.
Une princesse^ du nom de Samdziwar, gouvernait alors le
pays d' Atzkhour. A l'arrivée du saint apôtre, elle venait d'être
frappée dans ses affections les plus chères : une mort soudaine
lui avait ravi son fils unique, l'objet de toutes ses espérances.
Samdziwar, inconsolable, passa la nuit dans les pleurs : elle ne
pouvait se détacher de la dépouille glacée de son enfant et n'es-
pérait plus aucun soulagement à sa douleur. Vers minuit, elle
aperçut une vive lumière au-dessus de la citadelle d 'Atzkhour.
Etonnée d'un tel prodige, elle dépêcha, au point du jour, un
messager qui lui rapporta bientôt qu'un étranger était arrivé la
veille, qu'il prêchait un Dieu nouveau assez puissant pour rappe-
ler les morts à la vie, qu'il portait avec lui une image d'une
grande beauté, et que c'était au dessus de la maison où l'image
était déposée qu'avait brillé la lumière.
Frappée de ce récit, Samdziwar ordonne de lui amener cet
étranger. André parut devant la princesse, tenant entre ses
* Cette tradition, très-ancienne et très-répandue, s'appuie sur le grand nombre
d'églises élevées en l'honneur de la Mère de Dieu, ainsi que sur le texte de chartes
et de différents ouvrages historiques et religieux. On trouve en Géorgie plus de
soixante-quinze églises dédiées à la très-sainte Vier^ie.
2 Région située au sud-est de la mer Noire et faisant aujourd'hui partie de l'Ar-
ménie.
3 Chronique déjà citée.
* Cette montagne est située au sud-est de la mer Noire, sur la IVonliere d'Arménie.
ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE H3
mains la merveilleuse image. « Qui êtes-vous ? lui dit-elle,
quel est votre pays ? quelle religion annoncez-vous ? — Je
viens, reprit l'apôtre, de la ville sainte de Jérusalem, et je suis
le serviteur de Jésus-Christ, vrai Dieu qui commande en souve-
rain à la vie et à la mort. Celui qui croit en lui obtient la vie éter-
nelle. » Samdziwar conduit André près du lit mortuaire, puis,
tombant à ses genoux : « Serviteur de Dieu, dit la princesse
fondant en larmes, rendez-moi mon enfant et je ferai tout ce
que vous ordonnerez. — Croyez en Jésus-Christ, fils de Dieu,
reprend le saint apôtre. — Je crois, dit Samdziwar avec force. »
André dépose sur le lit l'image de la mère de Dieu, puis se met
à genoux et prie quelques instants. Se levant alors, il saisit la
main glacée du cadavre : « Au nom de Jésus-Christ et de sa
très-sainte mère, dit-il, lève-toi, je te le commande. » Aussitôt
l'enfant ouvre les yeux, sourit à André, se dépouille des livrées
de la mort et court se jeter entre les bras de sa mère transporlée
d'une indicible joie. I.a princesse ne savait comment exprimer
au saint apôtre sa reconnaissance. André l'instruisit et la baptisa
bientôt avec toute sa maison.
Ce miracle éclatant amena dans Atzkhour un grand nombre
de conversions, mais il excita en même temps la fureur des prê-
tres des idoles. Outrés de dépit, ils soulevèrent la populace, qui
se mit à crier d'une voix menaçante : « Apollon et Artémios
sont de puissantes divinités. — Non, répondaient les nouveaux
chrétiens, c'est Jésus-Christ, c'est le Dieu d'André qu'il faut
adorer. » L'irritation était au comble. Les deux partis allaient
en venir aux dernières extrémités, quand le saint apôtre s' avan-
çant : « Mes frères, dit-il, mettons à l'épreuve le pouvoir de vos
dieux. Ouvrez les portes de ce temple, j'y placerai cette image au
milieu de vos idoles ; puis, en votre présence, on scellera les
portes, et de concert avec les chrétiens, vous y mettrez des gar-
diens fidèles. Vos prêtres invoqueront Apollon, je prierai mon
Dieu et nous examinerons au lever de l'aurore. Si vos dieux
sont vainqueurs, nous les adorerons ; si c'est le mien, il faudra
l'adorer. )>
La foule applaudit à l'expédient, et tout fut exécuté fidèlement.
Au point du jour, une multitude immense stationnait devant le
temple. Quand on ouvrit les portes en présence des magistrats
V SÉRIE. — T. V. g
114 SAINTE NINA
delà cité, le peuple s'y précipita. Les deux idoles étaient brisées
et leurs débris poudreux couvraient le sol : l'image de Marie
resplendissait d'un éclat merveilleux. « C'est le Dieu d'André
qu'il faut adorer, s'écria-t-on de toutes parts : le seul vrai Dieu,
c'est le Dieu des chrétiens. » Les prêtres des idoles, couverts de
confusion, quittèrent la ville. La plupart des habitants d'Atz-
khour crurent en Jésus-Christ et reçurent le baptême ^ André
leur donna un évêque, des prêtres et des diacres, construisit des
églises, dressa des croix et laissa dans la ville d'Atzkhour l'image
de Marie, mère de Dieu. L'apôtre revint, de là, dans l'Arménie,
qu'il ne fit que traverser pour aller célébrer la pàque à Jérusalem.
Sur ces entrefaites, le roi Aderc avait appris qu'un grand
nombre de ses sujets avaient abjuré le culte des faux dieux : il
en fut vivement irrité et envoya ses officiers pour forcer les nou-
veaux convertis à renoncer à la religion chrétienne. Les caté-
chumènes, effrayés, cachèrent leurs croix et leurs images.
La chronique géorgienne nous montre saint André paraissant
de nouveau sur les bords du Pout-Euxin, mais cette fois accom-
pagné de saint Mathias et de saint Simon le Cananéen'. Les
trois apôtres évaugélisèrent avec des fatigues incroyables toutes
les bourgades de l'Abkhasie ^ et firent de nombreuses conver-
sions. Laissant ses deux compagnons achever l'œuvre commen-
cée, André s'enfonça dans les gorges inaccessibles du Caucase.
Les sauvages habitants de ces montagnes furent scJurds à la
parole de Dieu et voulurent même donner la mort au saint apô-
tre, qui dut abandonner cette terre inhospitalière. Saint André
travailla encore à la conversion du Swaneth et du pays des
Ossètes, d'où il passa chez les Scythes \ Mathias, avec d'autres
disciples, continua d'annoncer l'Evangile aux peuples du Cau-
case^. L'apôtre Simon, d'après la légende, serait mort en Abkha-
sie et aurait été enseveli à Nicopsie.
' Brosset, Hist. de Géorgie-, t. !, p. 57-59.
2 Ibid., p. 60, 61.
3 Province de Circassie au nord-est de la mer Noire, dans la vallée du Caucase.
-* Mgr Macaire a établi par de fortes autorités l'aposlolat de saint André chez les
Scythes (aujourd'hui peuples de la Russie méridionale). La prédication du saint
apôtre sur les bords du Volga est aussi traditionnelle que ses travaux eu Ibérie.
5 Acta sanctorum, 24 l'ebruarii. — D'api-ès la tradition, saint Matliias aurait
surtout évangélisé la Golchide (aujourd'hui Mingrélie). — Maistre, Hist. de saint
Mathias ; p. 418. In-8 ; 1870.
ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE L/V GEORGIE H5
La mission apostolique d'André s'étendit au delà des confins
occidentanx de la Géorgie. Voici en quels termes un écrivain du
IX' siècle, Nicétas le Paphlagonien, chante l'apostolat de l'en-
voyé de Dieu :
« Toi, André, homme digne de toute ma vénération, ayant
reçu le Nord en partage, tu parcourus les contrées des Ibères,
des Sarmates, des Tauriens, des Abases et des Scythes ; tu visi-
tas toutes les régions et les villes qui avoisinent le Pont-Euxin
au nord et au sud. »
Cette tradition de l'apostolat de saint André en Ibérie s'est
conservée jusqu'aujourd'hui ^ Le récit du chroniqueur est con-
firmé "parle gondjar ou acte de l'Eglise ibérienne en 1480.
Une autre tradition locale place le martyre de saint .lodré en
Abkhasie, pays d'anthropophages. Son* corps aurait été enseveli
à Bidchwint^. Au xi° siècle, Georges de la Montagne-Sainte^,
traducteur bien connu du saint Evangile en langue géorgienne,
ayant à défendre la pureté de la foi devant le patriarche d'An-
tioche, dit que l'Eghse de Géorgie a été fondée par André, le
premier appelé, et par Simon le Cananéen, dont le saint corps
repose à Nicopsie. Eusèbe et Fabricius indiquent aussi cette ville
comme lieu de sépulture du Cananéen*.
Le récit de la prédication d'André nous a été conservé par un
écrivain géorgien du v" siècle, le savant Nicétas, et il est fort
probable que son travail a servi de base à la chronique géor-
gienne. Quoi qu'il en soit, le fait historique de l'apostolat de saint
1 Les auteurs ecclésiastiques, dont plusieurs du v= siècle, sont aussi de cette opi-
nion. Voir Baillet, III, p. 462, où sont citées de nombreuses autorités à ce sujet,
et TiUeraont, Mem. sur Vhist. ecclésiastique, II, p. 318, où les actes du saint sont
discutés avec de nouveaux témoignages. — Cf. Maistre, Hist. de saint André
p. 19 et suiv. In-8 ; 1870, Wattelier,
* Bidchwint, ville située au nord-est de la mer N'oire, est, d'après Wakhoucht
(Description de la Géorgie, p. 407) l'ancienne Nicopsie. —Cette tradition touchant
saint André me parait peu fondée. Il me semble plus probable que c'est saint Simon
le Cananéen et non saint André qui a été enspveli à Bidchwint.
3 Cf. Martinov, Annus ecclesiasticus Grceco-Slavicus, d^ jnmi.
■1 Acta sanctorum, 27 octobris. — Cf. Maistre, /fîrf. de saint Simon et de saint
Jude, p. 3G8 et 392. In-8. — Moïse de Khorène dit, dans son Hist, d'Arménie
édit. Whiston, p. 143, que saint Simon annonça l'Évangile en Perse et qu'il mourut
prés du Bosphore ibérien. Parmi les auteurs ecclésiastiques, les uns mettent le mar-
tyre de l'apdtre à Suanir ou Suanis eu Perse, les autres chez les Svanètes, d'auti-es
enfin à Nicopsie (aujourd'hui Bidchwint). Cette dernière opinion me parait plausible.
116 SAINTE NINA
André parmi les peuples du Caucase est incontestable, ainsi que
la conversion de la partie occidentale du pays.
Plus tard, vers l'an 100, le pape saint Clément fut exilé par
l'empereur Trajan et relégué dans la Chersonèse Taurique'. Le
saint martyr, d'après la légende, aurait continué chez les Ibériens
la prédication de l'apôtre ^ et contirmé dans la foi chrétienne
un grand nombre de fidèles chancelants.
Le voisinage de l'Église florissante du Pont servit merveilleu-
sement à entretenir ces précieuses semences de la foi. Aussi plu-
sieurs évêques de ces contrées prirent-ils part aux premiers
conciles œcuméniques. Nous voyons en Golchide (MingréUe)
Palma et, plus tard, son fils Marcion ; puis les évêques de Bidch-
wint ou Nicopsie, Hypatius, Stratophyle, Épatien, etc. Rappe-
lons encore que, pendant les grandes persécutions qui désolèrent
Rome et les provinces, beaucoup de chrétiens vinrent chercher
un asile dans le Pont et qu'un grand nombre d'autres y furent
exilés par la cruauté des empereurs.
Quels qu'aient été les efforts tentés pour la conversion des peu-
ples du Caucase, il est certain que la plus grande portion de
ribérie, ou bien ne fut pas entamée par la prédication aposto-
lique, ou bien ne tarda pas à retourner au paganisme. C'est à la
glorieuse sainte Nina qu'était réservée la conquête définitive de
ce pays à la foi du Christ.
III. — Premières années de sainte Nina
Pendant trois siècles, la religion chrétienne avait grandi dans
l'ignominie et dans les supplices. Les sages l'avaient raillée, les
politiques l'avaient châtiée, la populace l'avait poursuivie de ses
huées et de ses clameurs homicides. La société romaine, épuisée
par une dernière convulsion de rage, couchée sur son lit de dou-
leur, appelait à sou aide un Dieu longtemps détesté et encore
inconnu. Le christianisme allait s'avancer sous l'étendard de
' Aujourd'hui la Crimée.
• Bavonius, (Ann.. II, y. 'i ; Venise, 1706), rapporte ce fait d'après saintlrénèe,
presque coutemporaiii. Il ajoute, d'après la nii^me autorité, que dès lors on mention-
nait déjà les Églises d'Ibérie.
ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DK LA GÉORGIE 117
Constantin pour recueillir tous les débris de l'empire en dissolu-
tion, pour les marquer de son empreinte et, tout en préparant au
monde une vie nouvelle, retenir quelques jours encore, un souffle
de vie prêt à s'échapper.
La vérité, prêchée par des milliers d'apôtres, commençait à
marcher, pour ainsi dire, à grandes journées, sur les vastes che-
mins que la politique romaine avait ouverts d'un bout de l'empire
à l'autre pour le passage des légions ; elle devait bientôt prendre
son vol victorieux jusqu'aux extrémités du monde.
On sait trop peu l'histoire des missions qui achevèrent la con-
version de tant de peuples. Dans ce combat de cinq cents ans con-
tre la barbarie, on aurait lieu d'admirer autant d'héroïsme et de
génie qu'aux plus beaux jours de l'Église. Les Pères du iv' siècle,
les Athanase, les Ghrysostome, les Ambroise, les Augustin, ces
gloires brillantes de la littérature chrétienne, n'eurent ni plus de
courage à délier les dangers, ni plus d'inspiration pour émouvoir
les peuples, ni plus de sagesse pour les gouverner que les mis-
sionnaires trop peu connus des premiers temps, saint Grégoire
riUuminateur, sainte Nina, saint Colomban, saint Boniface.
Sainte Nina, saluée apôtre de Vlbérie par tous les historiens
orientaux, fut destinée de Dieu pour être la conductrice de tout
un peuple. De même que plus tard Glotilde, Berthe, Théodehnde,
Hedwige, elle entraîna à sa suite la nation ibérienne comme
enchantée et lui traça les voies par lesquelles elle devait mar-
cher. Aussi a-t-elle reçu de ses contemporains le glorieux surnom
Ôl Illmninatrice, comme saint Grégoire, l'apôtre de l'Arménie, a
été surnommé l'Illuminateur.
Sainte Nina vit le jour à Golastra*, en Cappadoce, vers la fin
du m' siècle, dit la chronique d'ibérie. Issue d'une noble et
illustre famille, elle était, par sa mère, proche parente du
patriarche de Jérusalem et nièce, par son père, du grand martyr
saint Georges, si célèbre encore aujourd'hui dans tout l'Orient.
Donné par Nina pour protecteur à tout le pays, ce grand saint
transmit à la nation sa vaillance militaire, l'éneigie de sa foi et
son héroïsme de martyr en même temps que son nom^.
* Brosset, Hist. de Géorgie, t. I, p. 90.
* On a cherche plusieurs origines au nom de Géorgie. La plus probable est qu'il
vient de saint Georges, si célèbre dans tout l'Orient et particulièrement honoré en
118 SAINTE NINA
Zabulon, son père, riche seigneur et brave guerrier, avait,
dit la légende, mis son épée au service des armées impériales.
Si nous en croyons le chroniqueur ibérien, Zabulon se signala
dans les légions du Rhin et contribua à repousser au delà du
fleuve les peuplades franques. C'est probablement à Rome qu'il
embrassa le christianisme. Au retour de ses expéditions, il épousa
la tille du patriarche de Jérusalem, Suzanne, jeune chrétienne,
ornée de tous les dons du cœur et de l'esprit.
L'épouse de Zabulon mit au monde Nina, cette enfant de
bénédiction, et l'éleva à l'ombre des autels, dans la crainte et
l'amour de Dieu. Dès l'âge de sept ans, le plus grand bonheui-
de l'enfant était de répandre d'abondantes aumônes dans le sein
des pauvres et de relever leurs âmes par la pensée du ciel.
La jeune vierge n'avait encore que douze ans, quand ses
parents vendirent tous leurs biens pour les distribuer aux pau-
vres, à l'exemple des premiers chrétiens, et la conduisirent à
Jérusalem, près du tombeau du Sauveur'. Là, Zabulon, grand
serviteur de Dieu, sentant l'appel d'en haut, dit généreusement
adieu à sa jeune épouse et à sa Nina bien-aimée, demanda la
bénédiction du patriarche et se retira près du Jourdain, dans une
sohtude, pour y vaquer au jeûne, au silence et à toutes sortes
d'austérités-. C'était le moment où les déserts d'Orient commen-
çaient à se rempUr de sohtaires qui y cherchaient u^ refuge con-
tre la corruption romaine.
Le patriarche de Jérusalem confia à des parentes la mère de
notre sainte. Pour Nina, elle fut recueillie par l'arménienne Nicé-
phora, qui, pendant deux années, lui enseigna soigneusement la
religion du Christ. Docile à ces pieuses leçons, la jeune vierge
parvint bientôt à une connaissance approfondie des choses de la
foi. Très-habile dans l'art de guérir, elle connaissait, dit la
chronique ibérienne, l'arménien, le grec, le latin et l'hébreu.
Elle écoutait avec délices le long récit des souffrances et de la
passion du Seigneur Jésus. Elle ne pouvait se lasser d'entendre,
dans ses moindres détails, l'histoire de son crucifieraent, de sa
Ibéi'ie. Aujouril'liui encore plus de cinquante paroisses de Géorgie sont sous le patro-
nage du ijnind martyr, comme ou l'appelle dans tout l'Orient.
i Chronique arménienne, p. 20.
* Brosset, Hist. de Géorgie, t. I, p. 93.
ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE H9
sépulture, les merveilles de sa résurrection et de sa glorieuse
ascension. Un jour, Nicéphora avait longuement entretenu sa
jeune protégée des instruments qui avaient servi à la passion du
Sauveur, des clous, de la lance, du linceul et du suaire, du ro-
seau et de la couronne d'épines. « Et la robe sans couture, qu'est-
elle devenue? demanda l'enfant. — Elle a été le partage des
heureux habitants de Mtzkliet, répondit l'Arménienne. — Mais
où est cette ville de Mtzkhet? reprit vivement la jeune fille. —
Elle est au pays des Ibérieus, mon enfant, et ce pays est encore
enseveli dans les ténèbres de l'erreur. — Pauvres Ibériens ! dit
Nina; ah! s'ils connaissaient le trésor qu'ils possèdent*! »
Dès ce moment, toutes les pensées, toutes les atfections de la
bienheureuse se portèrent vers la lointaine Ibérie. .Un immense
amour pour la passion d'un Dieu fait homme l'entraînait, elle,
faible enfant, vers un piuple sauvage et inconnu, au-devant de
la tunique sans couture, comme plus tard saint Louis partira
pieds nus, à vingt-quatre ans, au-devant de la couronne d'épines.
IV. — LÉGENDE DE LA SAINTE TUNIQUE
La légende de la sainte tunique est tellement liée à l'histoire
de sainte Nina que le lecteur nous pardonnera d'interrompre
notre récit pour exposer ce que nous trouvons dans les plus an-
ciennes chroniques de Géorgie, dans la tradition constante de
cette Éghse orientale, dans les monuments les plus authentiques
de ce peuple où le christianisme a laissé de son passage des tra-
ces encore bien profondes.
Cette pieuse et antique tradition de la tunique du Seigneur,
tombée entre les mains d'un colon juif, qui l'aurait apportée eu
Géorgie, a été transmise d'âge en âge, et elle est fidèlement
racontée par les historiens nationaux Wakhtang et Wakhoucht,
et par les autres chroniqueurs du pays.
Vers le v" siècle, avant Jésus-Ghrist, un petit groupe de Juifs
vint s'établir à Mtskhet". Ces Israélites envoyaient tous les ans
1 Brosset, Hist. de Géorgie, t. I, p. 94.
• Les descendants de ces Juifs existent encore dans certaines familles de la
Géorgie, chez les Élioz, les Guédévanov et d'autres.
120 SAINTE NINA
uue députation choisie pour les représenter à Jérusalem pendant
la Pàque. Le bruit des miracles accomplis par le Christ parvint
ainsi en Ibérie, et l'année où le Seigneur Jésus devait souffrir, le
choix du chef de la députation tomba sur Éiias, de la tribu de
Lévi et descendant du grand prêtre Héli. La mère d'Elias, fort
pieuse et avancée en âge, supplia son fils de ne point prendre part
aux conseils iniques qui se formaient contre le Sauveur, venu en
ce monde pour le salut des nations. Elle compatissait même aux
souffrances de Jésus, car, au moment suprême où la terre se cou-
vrit de ténèbres et trembla d'horreur à la mort de l'Homme-Dieu,
elle s'écria : « Le royaume d'Israël tombe aujourd'hui » et elle
expira *.
Elias assista au supplice de Jésus et acheta d'un soldat romain
la tunique sans couture, qui venait d'être tirée au sort. Lorsqu'il
revint dans sa ville natale, sa sœur Sidonia, pénétrée des paro-
les de sa mère mourante, courut à sa rencontre, lui arracha des
mains le vêtement sacré et, pressant sur son cœur la sainte
tunique, elle tomba morte aux pieds d'Elias^. Aucune force
humaine ne put arracher à ses embrassements ce gage béni
qu'elle était seule digne de toucher, et il fut enterré avec elle
dans le jardin royal d'Aderc, l'un des Arsacides, qui régnaient
alors en Ibérie. Un cèdre majestueux grandit sur cette tombe et
cacha pendant bien des années la place sainte aux regards des
hommes ^.
Ce qui donne un certain caractère d'authenticité à cette
pieuse légende, c'est l'écusson des rois de Géorgie, dont la
tunique du Sauveur est la pièce principale. M. de Villeneuve
en donne la description dans son ouvrage : il l'a extraite de la
Bible géorgienne et des archives nationales de ce vaillant
peuple, dont l'histoire n'a été qu'un long combat pour défendre
sa foi et où le christianisme a laissé une empreinte ineffa-
çable.
1 Chronique artnénienne, p. 27.
« Le clironiqueur assigne trois causes de la mort si inopinée de Siilonia. « Celait
d'abord à cause de la mort de Notre-Seigneur, puis parce que son ireie avait par-
ticipé au déicide des Juifs, et enan parce qu'elle avait appris eu même temps la uiur
de sa mère.
3 Baron de Haxtliauseu, Transcaucasia passim.
ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE 121
Les princes géorgiens ^ portent dans leurs armes à dextre, en
haut de l'eau, l'empreinte de la tunique de Notre-Seigneur.
Voici la traduction de l'inscription qui entoure l'image de la
sainte relique : « La tunique du Seigneur, qui était tissue sans
couture. » Ainsi, vers le même temps où Constantin arbore sur
ses enseignes le signe de la rédemption, le roi des rois de la
Géorgie met le sort de ses armes sous la protection de la sainte
tunique.
Il serait peut-être intéressant pour l'archéologie, dit M. des
Ayes^, de comparer cette tradition nette et suivie des Géorgiens
avec les documents vagues que présente, à ce sujet, l'Eglise de
Trêves *.
Nous laisserons parler l'auteur de la Notice sur la sainte
tunique de Trêves'' : « Ici, dit-il, se présente l'importante ques-
tion de savoir ce qu'est devenue la robe du Seigneur après le
crucifiement. Privés de toutes données ■positives, nous ne pou-
vons faire sur ce point que des conjectures plus ou moins pro-
bables, en examinant avec soin ce qui se présente de plus naturel
et le caractère des personnes qui se trouvaient le plus près des
événements. Mathieu de Westminster, chroniqueur de la fin du
XIII* siècle, penche à croire que la sainte robe fut achetée par
Pilate; puis l'auteur ^<?nsg que la tunique sacrée, échue au sol-
dat, a dû être achetée peut-être par saint Jean, peut-être par
Marie-Madeleine... Puis on igyiore absolument ce que devint
la sainte robe pendant trois siècles, et c'est au voyage de sainte
Hélène dans la Terre-Sainte que la tradition de Trêves fait
remonter l'acquisition de la sainte robe par cette Eglise.
« Sainte Hélène, après son retour, ayant conservé un souve-
nir affectueux de Trêves, sa patrie ^ lui fit don de la sainte robe
* Aujourd'hui encore les princes, petits-fils et neveux du dernier roi de Géorgie,
portent dans leur blason cette empreinte, ce souvenir et ce témoignage.
2 De Villeneuve, La Géorgie, introduction, p. 8,
3 II lie peut être question de la sainte robe d'Argenteuil ; là se conserve la robe,
proprement dite, c'est-à-dire le vêtement extérieur, tandis que la sainte tunique est
le vêtement intérieur.
* Hist. delà robe de Jésus-Christ, conservée à Trêves, parMarx, p. H. —Tra-
duction du même ouvrage par l'abbé Wayant (Metz).
5 L'opinion qui donne à sainte Hélène Trêves pour patrie est entièrement rejetée
par les boUandistPS, qui indiquent Drépane eu BIthynie comme lieu natal de la mère
de Constantin (Cf. Acta sanctorum, 18 augustij.
122 SAINTE NINA
par l'intermédiaire de saint Agrice% son évêque. Gomme nous
n'avons pas les monuments contemporains de cette donation, il
importe d'examiner si cette tradition, qui, plus tard, se trouve
aussi écrite, repose sur d'assez respectables fondements ; car,
pour ce qui est de l'évidence, nous ne saurions y arriver, en
cette matière, par la voie des preuves historiques. Qu'il nous
suffise de dire que cette tradition a pour elles toutes les vrai-
semblances. »
En y regardant de près, peut-être découvrirait-on que cer-
taine assertion avancée par Grégoire de Tours serait un témoi-
gnage en faveur de Mtskhet.
Je laisse à de plus habiles le soin d'éclaircir cette importante
question. Ce point d'archéologie sera, sans doute, sérieusement
étudié un jour. Je me borne, en attendant, à esquisser les faits
que je trouve consignés chez les Géorgiens, et je les otfre, dans
leur simplicité, à l'appréciation du lecteur -.
Voici, pour tinir, ce que m'écrit, à ce sujet, un de mes amis,
Géorgien de Tiflis : c( Quand, en 1386, le farouche Tamerlan
envahit l'Ibérie, sema le pays de ruines et dépouilla surtout les
églises, on trembla pour le sacré dépôt de Mtskhet. Aussi, dès
qu'il eut quitté le pays, un chrétien de Mtskhet, grand serviteur
de Dieu, d'après un chroniqueur, retira la sainte tunique du
tombeau de iSidonia, la plaça religieusement dans une châsse de
grand prix, faite en Ibime de croix, et cette châsse fut placée au
patriarcat, dans le lieu où Ton conservait les objets les plus
précieux du culte. En 1618, Ghab-Abas envahit la Géorgie, en
saccagea les viUes et dépouilla toutes les églises. La sainte' tuni-
que tomba entre ses mains et il l'envoya, en 1625, avec d'au-
1 Les actes de saint Agrice donneut peu d'autorité à la tradition de Trêves. Ce
saint évêque reçut une petite caisse fermée contenant des reliques, mais ou ignorait
généralement ce qu'elle renfermait. Les uns pensaient que c'était le haillon de pour-
pre de la passion ; les autres assuraient que c'étaient les chaussures du Sauveur ou
la sainte tunique. Un moine de cette Eglise voulut connaître le précieux secret. Il
commande un jeûne général aux lldéles, et, après plusieurs jours de prières, ouvre
la caisse mystérieuse, mais à peine le couvercle fut-il soulevé que le moiue peu
discret fut frappé de cécité. Personne après lui, dit le chroniqueur, ne tenta plus de
découvrir le contenu de la boite merveilleuse (/4c<« .sYiîîctorww, 13januarii).
2 En iS45, a l'occasion de l'exposition de la sainte robe à Trêves, il y eut une
grande controverse sur l'authenticité de cette relique. Le ournal L'Univers et \'Ami
de la religion imblièrent u ce sujet d'intéressants articles.
ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE 123
très objets fort précieux, en présent au roi des Russes, Miciiel
Romauov. Le patriarche de Russie, Pliilarète, propre père du
tsar, la déposa très- solennellement dans l'église de l'Assomption
de la très-sainte Vierge. Lui-même établit la fête de la Déposi-
tion de la sainte tunique, qui se célèbre chez les Grecs le 10
du mois de juillet. Depuis cette époque, la sainte tunique se
conserve à Moscou * . »
(La suite prochainement J A. Daras.
* La sainte tunique a été divisée en trois morceaux : les deux premiers sont ho-
norés à Saint-Pétersbourg, le troisième est à Moscou (Martinov, Annus eccle-
siasiicus Grœco-Slavicus, 10 julii).
MADAME DE SOULANGES
LES DERNIERS JOURS DU MONASTÈRE DE ROYAL-LIEU
En racontant l'éducation reçue à Fontevrault par la vénérable
Louise-Marie de France, nous exprimions le regret de n'avoir pu
découvrir quel sort fut réservé à sa très-digne institutrice, madame
de Soulanges, pendant les années sanglantes de la période révolu-
tionnaire. Une communication de la dernière heure nous permet de
compléter notre récit et d'apporter un document de plus à l'histoire
de la destruction des ordres religieux en France , sur la fin du
xviii" siècle*.
Frappée, le 6 août 1762, par l'arrêt de proscription que dictaient
au parle.ment de Paris les haines combinées de la philosophie et
du jansénisme, la Compagnie de Jésus était mise en demeure « de
se parjurer ou de sortir du royaume. » Vainement la famille royale
daignait-elle s'interposer en faveur des victimes , vainement Marie
Leckzinska s'était-elle abaissée jusqu'à demander leur grâce à
Ghoiseul, le faible Louis XV se laissa forcer la main par une
femme qui les détestait et il consentit à sanctionner tout ce que
les parlements venaient d'entreprendre contre son autorité et
contre la justice. Tandis que, par de généreuses protestations, l'épis-
copat français fait écho à la parole sévère de Clément XIII, le clan
tout entier de l'Encyclopédie triomphe, dans la pensée que cette
ruine va précipiter la destruction des autres ordres et préparer la
chute même de l'Église. Les lettres de Voltaire, de d'Alembert, de
Frédéric de Prusse, sont remplies de ces espérances et suggèrent
les moyens pratiques de les réaliser sans retard. « Il s'agirait de
détruire les cloîtres, au moins de commencer à diminuer leur
nombre. Ce moment est venu , parce que le gouvernement français
1 Nous devons la plupart des notes qui concernent Royal-Lien aux recherches
de M. l'abbé Deladreue, curé de Saint-Paul lés Beauvais.
MADAME DE SOULANGES 125
et celui de l'Autriche sont endettés, qu'ils ont épuisé les ressources
de l'industrie pour acquitter leurs dettes sans y parvenir. L'appât
des riches abbayes et des couvents bien rentes est tentant. En leur
représentant le mal que les cénobites font à la population de leurs
Etats, ainsi que l'abus du grand nombre des cucullati qui rem-
plissent les provinces , en même temps la facilité de payer une
partie de leurs dettes en y appliquant les trésors de ces commu-
nautés qui n'ont point de successeurs, je crois qu'on les détermi-
nerait à commencer cette réforme; et il est à présumer qu'après
avoir joui de la sécularisation de quelques bénéfices , leur avidité
engloutira le reste. » {Lettre de Frédéric à Voltaire , 24 mars
1767.)
Ce mot de réforme est d'autant plus pénible à relever ici que
l'assemblée générale du clergé de France venait de s'en servir, en
1765 et 1766, pour recommander à la sollicitude du Saint-Siège
les considérants d'un projet relatif aux abus introduits dans certaines
communautés ou corporations religieuses. Il est vrai qu'elle était
loin de s'imaginer que l'ageA principal d'une commission de cette
importance serait choisi, contre le gré des prélats , parmi les
hommes dont les relations étroites avec le parti philosophique
avaient déjà fourni plus d'un gage aux ennemis de l'Église. Loménie
de Brienne ne tarda pas en effet à diriger les opérations de manière
à soulever, malheureusement sans profit pour la cause du bon droit,
des polémiques nombreuses et ardentes. On peut suivre, dans
\ Essai historique du P. Prat, la marche progressive de cette
commission qui, munie des édits du Conseil d'Etat, s'en va suppri-
mant des communautés religieuses, réduisant le nombre des mo-
nastères, abolissant certains ordres et assurant d'avance la ruine
des autres par un bouleversement complet des constitutions propres
et des usages établis. — Nous n'avons pas à refaire cette histoire,
dans laquelle cependant il nous plairait de retrouver encore le
nom vénéré de madame Louise, toujours dévouée à la Compagnie
de Jésus persécutée et ne cessant de présenter au roi des mémoires
en faveur de ses membres absents et proscrits. Nous voulons, dans
un cadre beaucoup plus restreint, nous borner à raconter quelles
furent, pour l'abbaye de Royal-Lieu, les conséquences des arrêts
alors rendus contre les maisons religieuses.
Madame Françoise Paris de Soulanges avait été placée à la tète
126 MADAME DE SOULANGES
de ce monastère, en 1754 , sur la demande motivée de sa royale
élève de Fontevrault. Après avoir recueilli , avec la succession de
Jeanne-Gabrielle de Grimaldy, l'héritage des quarante abbesses qui
l'avaient précédée , il fallait qu'elle eût la douleur d'assister à
l'écroulement d'une institution six fois séculaire. La chère madame
Louise venait de passer à une vie meilleure, le 23 décembre 1787,
Madame de Soulanges entrait alors dans sa soixante- douzième
année. Les douleurs morales qui avaient assiégé l'âme de la sainte
carmélite à ses derniers moments ne laissaient pas que de préoc-
cuper péniblement l'abbesse de Royal-Lieu, car l'avenir était
sombre et les premières concessions de Louis XVI en faisaient pré-
sager de plus alarmantes encore. Peu |de jours après la mort de
la mère Thérèse de Saint- Augustin, Mgr Urbain-René de Hercé,
évêque de Dol, parlant au nom des députés de Bretagne, n'avait pas
craint d'élever la voix en ces termes: « Vous répondrez. Sire,
devant Dieu et devant les hommes, des malheurs qu'entraînera le
rétablissement des protestants. Madame Louise, du haut des cieux
où ses vertus l'ont placée, voit votre conduite et la désapprouve. »
(Dépêche de M'^" de Staël, ambassadrice de Suède, 14 janvier
1788.) — Beaucoup d'autres regrettèrent l'édit de tolérance arraché
au roi, parce qu'ils y voyaient comme le prélude des agitations qui
depuis ont désolé le royaume.
Les premiers bruits de la Révolution retentirent à Royal-Lieu
avec les événements mêmes qui signalèrent la prise de la Bastille.
C'est non loin de leur paisible habitation que, le 22 juillet 1789 ,
fut découvert et arrêté l'intendant Bertier de Sauvigny, gendre du
malheureux Foulon. On sait comment il fut conduit de Compiègne
à Paris, à travers la cohue d'une populace ameutée qui couvrait
les routes, vociférant des cris de mort, jusqu'au moment où elle put
s'acharner sur sa victime avec les raffinements d'une atroce bar-
barie. Bientôt des rumeurs sinistres commencèrent à irriter la
convoitise de ceux que le nouvel ordre de choses ruinait ou qui
s'apprêtaient à conquérir la fortune dans le pillage. On parlait, plus
haut que jamais, de la fortune fabuleuse des couvents ; on affirmait
que, dans les vastes carrières de Sentis et de Chantilly, des amas
considérables de grains étaient cachés par des accapareurs, prêtres
ou moines, heureux d'augmenter « la misère des peuples » en les
réduisant par la famine. Ce fut en vain que le gouvernement or-
ET LES DERNIERS JOURS DE ROYAL-LIEU 127
donna des enquêtes; ce fut en vain qu'où ouvrit à la multitude
l'entrée de ces carrières, pour constater en sa présence qu'il n'y
avait pas et ne pouvait pas y avoir trace de grains enfouis. L'ima-
gination populaire avait été surexcitée à dessein : la foule se por-
tera bientôt aux derniers excès.
Dès le 2 novembre 1789, un décret de l'Assemblée nationale
ordonne que les biens du clergé seront mis « à la disposition de la
nation. » Ces législateurs nouveaux avaient hâte de battre mon-
naie, et ils se flattaient de s'enrichir à la façon d'Henri VIII, en
éventrant comme lui ce qu'il appelait « sa poule aux œufs d'or. »
Ils ne faisaient qu'imiter le sauvage, imprévoyant du lendemain,
qui coupe l'arbre au pied pour en cueillir le fruit. Le même jour
en effet, sur la motion de Target le philosophe, il est enjoint « par
provision » que « l'émission des vœux sera suspendue dans les
monastères de l'un et de l'autre sexe. » (Moniteur du 3 novembre.)
C'était le premier pas vers la suppression totale des ordres reli-
gieux et la complète abolition des vœux monastiques. Cette der-
nière motion fut portée à la tribune, le 13 février 1790, par le
calviniste Barnave et le vote définitif l'adopta sous la forme sui-
vante : « L'Assemblée nationale décrète, comme articles contitu-
tionnels, que la loi ne reconnaîtra plus les vœux monastiques et
solennels des personnes de l'un et de l'autre sexe ; déclare, en
conséquence, que les ordres et congrégations de l'un et de l'autre
sexe sont et demeureront supprimés en France, sans qu'on puisse
à l'avenir en établir d'autres. » (Moniteur du 14 février.)
Alors, comme de nos jours, les commotions politiques entrete-
naient sur tous les points des bruits de prophéties merveilleuses.
Il était question, pour le mois de mai, d'un signe remarquable
dans le ciel qui devait, en frappant le monde « du plus grand élon-
nemeiit », être le prélude « d'un secours éclatant pour la religion
redevenue florissante comme aux premiers siècles. » (Journal
historique, 15 avril 1790.) Le chartreux Dom Gerle faisait encore
allusion, un mois plus tard, en pleine Assemblée nationale, à ces
rêveries d'une visionnaire; du Périgord ; on lui répondait par l'ordre
du jour. (Moniteur àxL 14 juin.) — Loin de s'arrêter à nourrir de
telles espérances, le monastère de Royal-Lieu attendait, dans
l'anxiété et la douleur, le moment où il serait contraint de céder
à la force. Aussi, dès la première nouvelle du sort qui leur était
128 Madame de soulanges
réservé, toutes, religieuses de chœur et sœurs converses, se ran-
gent autour de la vénérable abbesse et font serment, avec elle, que
la violence seule les arrachera de l'asile sacré librement choisi.
Pas une ne devait trahir son devoir ni sa parole. Le mercredi
18 août, les agents du district de Gompiègne se présentent à l'ab-
baye, pour demander à M°" de Soulanges quelles sont ses inten-
tions relativement à la profession religieuse. Ils ne manquent point
de l'informer qu'il lui est loisible d'user du bénéfice apporté par le
décret de l'Assemblée abolissant les vœux de religion et qu'elle
peut, dès ce moment, quitter le monastère pour aller vivre en
liberté dans le monde. Indignée à la seule pensée d'une apostasie
sacrilège. M"'» de Soulanges proteste avec l'énergie et l'autorité
que lui donne son grand âge et déclare qu'elle restera dans sa
maison jusqu'à la mort. A son exemple, les vingt religieuses de
chœur et les onze sœurs converses fout entendre les mêmes protes-
tations et refusent de franchir la clôture. S'il faut que les portes
s'ouvrent en dépit de leur volonté, elles attendront qu'on les brise.
Les déclarations écrites de toutes ces pieuses filles ont été con-
servées ; nous avons sous les yeux le catalogue complet de leurs
noms et de leurs charges. La plus âgée avait quatre-vingt-huit
ans, la plus jeune vingt-quatre.
De leur côté. Mesdames de France, Adélaïde et Victoire, alar-
mées du danger qui menaçait ce cher carrael de Saint-Denis, tout
vivant encore des souvenirs de madame Louise, essayaient'en vain,
pour le sauver de sa ruine, d'appuyer de leur crédit la pétition
adressée dans ce sens à l'Assemblée nationale. Les dons patrio-
tiques qu'elles avaient versés à la Monnaie, les deux mille trois
cents marcs d'argent qu'elles ajoutèrent dans le courant de sep-
tembre et d'octobre ne parvenaient pas à émouvoir des hommes
déterminés à passer outre. Saint-Denis, aussi bien que Royal-Lieu,
était frappé à mort. Dès la fin de 1790, la plupart des couvents
d'hommes avaient disparu; seules quelques communautés de femmes
étaient restées debout, à cause de certaines réserves contenues
dans les décrets qui prescrivaient l'abolition générale de ces sortes
d'établissements. Rien de touchant comme l'eff'usion naïve des
sentiments qu'elles firent éclater alors, en se livrant tout entières
à l'espérance, sitôt évanouie, de couler tranquillement le reste
de leurs jours dans leurs solitudes aimées. Mais dénoncées inces-
ET LES DERNIERS JOURS DE ROYAL-LIEU 129
samment aux représentants du peuple, ces rares maisons, exceptées
de la proscription, étaient représentées comme « d'absurdes reli-
ques de l'ancien régime », comme « des antres de conspiration
d'où partaient des excitations à la révolte contre le régime nou-
veau. »
C'est dans ces circonstances que l'Assemblée nationale, qui ve-
nait de ravir à la royauté tous ses droits, s'enhardit à usurper le
pouvoir législatif de la sainte Église. Les évèques constitutionnels
firent les plus grands efforts pour attacher à leurs principes schis-
matiques les communautés religieuses ; ces tentatives échouèrent
à peu près partout aussi complètement qu'à Royal-Lieu. Ce mo-
nastère, qui dépendait alors du diocèse de Soissons, resta fidèlement
attaché à Mgr Claude de Bourdeilles réfugié à l'étranger, et l'intrus
MaroUes n'y recueillit que la plus humiliante déconvenue. C'était
un démenti de plus infligé aux déclamations de Diderot, de Laharpe
et de tant d'autres sur « les victimes cloitrées » ; soumis dans toute
la France au feu de la persécution, le creuset rendait à peine « une
écume imperceptible. » Dès lors la destruction radicale des com-
munautés est résolue. En attendant, on les fatigue par des vexations
de tout genre , on les prive de leurs aumôniers, on leur impose
des ecclésiastiques jureurs. Vaines menaces ! Non contentes de se
refuser à reconnaître l'évêque intrus, elles préfèrent s'abstenir de
toute relation avec les prêtres qu'il leur envoie. La persécution
succède aux menaces : de honteuses voies de fait sont commises
contre de pauvres recluses, les unes encore adolescentes, les autres
déjà octogénaires, et ces profanateurs de couvents, qui n'ont même
pas épargné les filles de la Charité, défilent impunis sous les yeux
d'une municipalité complice. Une lettre que le ministre Delessart
écrit, le 9 avril 1791, au directoire du département de Paris, tout
en manifestant l'affliction profonde que de pareilles scènes causent
au cœur du roi, témoigne plus encore de la désespérante nullité du
pouvoir. Il est triste, en eff"et, de constater que le chef de l'État ne
possédait alors aucun moyen pour réprimer de tels désordres, ré-
duit qu'il était à solliciter, par des plaintes sans écho, une punition
stérile auprès des corps administratifs subalternes.
Or, tandis que s'accomplissaient ces actes lamentables, l'Église,
dont la tendresse de mère ne pouvait oublier sa fille aînée, si mal-
heureuse et déjà si coupable, descendait dans les tombeaux des
V" sÉBie. — T. V. 9
130 MADAME DE S'jLLANGES
cloîtres proscrits pour y recueillir les restes béais d'une française
illustre, qui s'était immolée à Dieu par ces mêmes vœux solen-
nels qu'on venait d'abolir. C'était le temps où Paris découronnait
sainte Geneviève, pour fêter sacrilégement l'idole du jour, Mira-
beau ; Rome, plus soucieuse des gloires qui durent, répondait
d'avance à l'apothéose de Voltaire, ce jîlat courtisan de l'étranger,
par l'ovation triomphante d'une noble enfant de la France catho-
lique. Le 5 juin 1791, aux applaudissements du monde chrétien,
Pie VI élevait sur les autels l'humble femme qui avait fondé le
Carmel français, la bienheureuse Marie de l'Incarnation, si connue
dans le monde sous le nom de madame Acarie.
Cependant les monastères cloîtrés vivaient de leur vie précaire,
lorsque, dans la séance du 7 août 1792, l'Assemblée nationale, pro-
cédant d'urgence à l'aliénation des maisons religieuses, ordonna que
les municipalités y feraient sans retard « la vérification des effets
inventoriés en exécution des précédents décrets » et se charge-
raient de veiller « à la conservation de ce mobilier national, jus-
qu'à ce qu'il en ait été disposé. » C'était déclarer la vente des édi-
fices religieux à courte échéance. — Un mois après, le 10 septembre,
au lendemain des terribles massacres dans les prisons et les mai-
sons de force, les administrateurs et le procureur syndic du direc-
toire du district de Compiègne se présentent de nouveau à Royal-
Lieu. Leur mission est d'enlever effets et meubles, titres et papiers.
Madame de Soulauges, qui les reçoit dans l'intérieur de la' clôture,
est chargée d'assister au récolement de l'inventnire dressé en aoiit
1790. Les pièces sont produites ; tout paraît dans l'état. Il arrive
seulement, à l'occasion d'une lampe, qu'on s'étonne de trouver du
cuivi^e où. l'inventaire portait de l'argent. La remarque en est
faite avec une dureté blessante. L'abbesse, sans rien perdre de sa
dignité, répond « que cette lampe étant un cadeau personnel qui
lui avait été fait par madame Louise de France, elle avait cru pou-
voir en disposer, et qu'au surplus elle s'était conduite avec délica-
tesse, puisqu'elle avait représenté en ce jour beaucoup d'effets qui
n'avaient point été déclarés dans l'inventaire et qu'elle aurait pu
s'approprier sans danger. >> Au reste, cette question des objets à
l'usage personnel était réglée par l'article 11 de ce même décret,
eu vertu duquel avait lieu la visite domiciliaire. (Moniteur du
15 août). — Les agents de la Révolution eurent le bon goût de ne
ET LES DERNIERS JOURS DE ROYAL-LIEU 131
pas insister, mais ils prirent soin de déclarer en leur procès-ver-
bal : < Nous avons à cet égard reçu purement et simplement son
dire, laissant au département à prononcer... Nous avons aussi pensé
que la crosse abbatiale était un meuble particulier à l'abbesse,
qui nous a assuré que partout on les en avait laissées propriétaires ;
le tout encore soumis au jugement du département. »
Alors se passa une de ces aventures qui se reproduisaient chaque
jour, en un temps où le gaspillage des effets et des meubles s'exerça
de la même manière dans toutes les abbayes. On parle de tel orne-
ment d'église qu'on vendit au premier acquéreur venu, à moins de
deux cents livres, quand il en avait coûté plus de dix mille. Le reste
s'écoulait dans la même proportion. A Royal-Lieu, on avait vu
entrer avec les commissaires du district une foule d'.achetenrs sans
conscience ; parmi eux s'étaient glissés maints pillards qui se fai-
saient moins scrupule encore de voler et de dévaster à plaisir. Le
procès-verbal dressé pour l'administration suffirait à nous édifier
amplement sur le compte de ces hommes rapaces. On lit dans cette
pièce officielle : « Ayant remarqué que la maison était pleine
d'étrangers qui la dévastaient, nous y avons fait une revue et en
avons fait sortir plusieurs et même décharger des voitures remplies
d"objets non achetés, ou qui ne devaient pas ètro vendus, et nous
avons dépêché un exprès au district pour nous envoyer des gardes
nationales r'Sîc> qui nous aidassent à une police salutaire et à la con-
servation des propriétés nationales. » — Le détachement demandé
était arrivé à cinq heures ; on posa les sentinelles, et une patrouille
fit sortir tous les étrangers de l'établissement. Les commissaires
alors entrèrent dans l'église et en enlevèrent tous les vases sacrés
et autres objets du culte. Nous ne les énumérerons point ici : le dé-
tail en serait navrant. Qu'il suffise de savoir que tous ces objets d'or
et de vermeil, d'argent haché et relevé de diamants, furent trans-
portés immédiatement sur des brancards escortés par les gardes
nationaux, jusqu'au dépôt général établi à Compiègne en l'abbaye
de Saint-Corneille. En même temps on faisait charger dans une voi-
ture tous les ornements sacerdotaux, qui furent déposés au même
lieu. Les commissaires accompagnaient ce triste cortège, et la garde
du monastère demeura confiée à quatre grenadiers de service, avec
ordre formel de n'en rien laisser sortir.
C'est en conformité du même arrêt que les carmélites de Saint-
132 MADAME DE SOUI.ANGES :
Denis furent conrlamnÀes à voir pareillement charger sur des voi-
tures et portera la Monnaie les vases sacrés, les reliquaires précieux
et toute l'argenterie de leur église. La perte la plus sensible fut
celle des magnifiques chandeliers du maître-autel, ancienne dépouille
du collège Romain, que le pape Clément XIV avait donnés à
madame Louise, après la suppression delà Compagnie de Jésus. Ces
chandeliers, d'un superbe travail, mesuraient plus de deux mètres
de hauteur: la croix, haute de trois mètres soixante centimètres,
portait un christ dont les premiers artistes ne se lassaient pas d'ad-
mirer l'expression et le fini. Un ordre de la Convention fit fondre,
en 1793, ces lourdes pièces d'argenterie, dont le seul transport sur
un navire français avait coûté six mille livres à la maison du roi.
Madame de Soulanges ne put rester spectatrice de ces spoliations
qui lui déchiraient l'âme. Elle quitta son monastère devenu inhos-
pitalier, et toutes ses religieuses la suivirent pour chercher à Senlis
un abri provisoire. Leur pauvreté était grande. La nation, « tou-
jours généreuse », comme on disait dans l'ironie sanglante du lan-
gage officiel, avait bien décrété, en 1790, que les abbesses « dont le
revenu n'excédait pas dix mille livres » en conserveraient mille
comme pension alimentaire ; c'était le cas de madame de Soulanges
à qui Royal-Lieu n'avait jamais rapporté que huit mille livres par
an ; mais les comités révolutionnaires songeaient plus à la poursuivre
qu'à la payer. Elle passa peu de jours tranquilles à Senlis. Collot
d'Herbois venait de se glorifier devant l'Assemblée, 'avec un
cynisme railleur, de la résolution qu'il avait prise de transformer
en prison le château de Chantilly {Moniteur du 26 octobre). Durant
les derniers jours de septembre, on avait en effet ramené de cette
maison princière des files de voitures encombrées de sculptures et de
bronzes, au milieu desquels se détachaient les fragments dépecés de
la statue équestre du connétable de Montmorency, qu'on traînait
aux fonderies de canons. Conduite à Chantilly, le 5 octobre 1793,
le jour même où l'on décrétait le bizarre calendrier destiné à eff'acer
le souvenir des fêtes consacrées par la religion, madame de Sou-
langes, presque octogénaire, subit dans cette prison improvisée une
pénible détention de dix mois.
C'est là qu'elle apprit le martyre héroïque des carmélites de
Compiègne, escortant à l'échafaud du 17 juillet 1794 leur admirable
prieure, cette protégée de madame Louise, dont Marie-Antoinette
ET LES DERNIliRS JOURS DE ROYAL-LIEU 133
avait payé la dot, et qui voulut, par reconnaissance, prendre en
religion le nom si cher de mère Thérèse de Saint-Augustin. Dix
jours après, la chute de Robespierre mettait fin à la Terreur san-
glante. A la veille de mourir , Mgr de Roquelaure , évéque de
Senlis, et les pieuses filles arrêtées dans sa ville épiscopale se rat-
tachèrent à l'espoir d'une délivrance sur laquelle ils ne comptaient
plus. La liberté pleine toutefois ne devait pas s'ouvrir encore pour
les captifs. Le 28 juillet, madame de Soulanges fut transférée avec
un graud nombre de prisonniers dans le château d'Hondainville
(Orne) qui avait été transformé en maison de détention pour les
suspects. Ils emportaient pour leur route une livre de pain et une
bouteille de cidre. Deux mois plus tard, la dernière abbesse de
Royal-Lieu recouvrait la liberté, avec tous ses compagnons, pour
n'être plus inquiétée jusqu'à sa mort.
Après le départ des religieuses, la vieille abbaye avait été con-
vertie en hôpital militaire, et son nom changé en celui de Beau-
Lieu, qui disparut vite. Le 17 septembre 1797, eUe fut vendue,
pour lasommede 201,000 fr., à trois habitants de Compiègne dont
nous tairons les noms. Ils en firent démolir la plus grande partie.
Après être passée dans plusieurs mains , l'abbaye démembrée de
Royal-Lieu fut achetée, il y. a quelque vingt ans, par un dernier
propriétaire ; elle est louée aujourd'hui à ua entraîneur de courses.
Malheureusement la Révolution disperse autre chose que des
pierres. Que de souvenirs populaires à jamais éteints ! Que d'oeuvres
admirables ruinées sans retour! Que de ressources taries pour la
charité publique ! Dépouiller la religion de ses propriétés sécu-
laires, n'était-ce pas détruire l'hypothèque même qu'elle assignait
sur ses biens à toutes les infortunes ? — « Faites donc vendre les
biens ecclésiastiques, avait un jour écrit une femme trop célèbre,
madame Roland ; jamais nous ne serons débarrassés des bètes fé-
roces, tant qu'on ne détruira pas leurs repaires. » (Lettre à Lan-
thenas, 30 juin 1790.) — Les repaires ont été détruits ; est-ce de
là que sortirent les bâtes féroces qui dévorèrent madame Roland
sur l'échafaud du 9 novembre 1793 ? E. Régnaolt.
BIBLIOGRAPHIE
VINDICTE BALLERINIAN^ SEU GUSTUS RECOGNITIONIS VINDICIARUM
ALPHONSlAN'ARtM, — Brugis Flandroium. apud Begaert-Defoort bibliopo-
lam, 1873.
Les Vindiciœ Alphonsianœ appelaient fatalement des Vindiciœ
Ballerimanœ. Comment ne pas repousser une attaque si grave, si
pressante et à laquelle on a voulu donner tant d'éclat? Se taire en
présence d'un acte d'accusation qui n'a pas moins de neuf cent
cinquante pages in-4° et oii l'on s'efl'orce de jeter de la défaveur,
non-seulement sur quelques-unes de ses opinions, mais sur l'en-
semble de sa doctrine et sur des principes qui lui sont communs
avec un grand nombre de théologiens catholiques, semblerait, de
la part du savant professeur romain, un aveu public d'impuissance;
ce serait déserter honteusement sa propre cause, au moment où la
défendre devient un impérieux devoir. Le R. P. Ballerini ne pou-
vait donc garder le silence, ou du moins quelqu'un devait parler
pour lui. Cette nécessité que nous constatons, nous ne 'pouvons
nous empêcher de la déplorer. Rien n'est plus malheureux que les
discussions engagées sur des noms propres : la passion s'y mêle
toujours, et quelquefois dans des proportions telles qu'elle obscurcit
et gâte tout. On se blesse mutuellement, on ne s'éclaire jamais.
Bien au contraire, le tourbillon bruyant des récriminations, des
reproches, des accusations réciproques, forme comme un épais
nuage qui, se répandant sur les intelligences, leur cache presque
entièrement la vérité. La lutte, néanmoins, une fois engagée, il
faut savoir l'accepter malgré ses inconvénients nu ses ennuis et la
pousser jusqu'au bout si les circonstances l'exigent. Le pire de
tout serait de laisser les esprits en suspens, de retenir les questions
dans l'obscurité en refusant de les éclaircir par une discussion
loyale. Voilà pourquoi nous accueillons avec plaisir la brochure,
qui nous arrive de Belgique, avec le titre de Vmdiciœ Balleri-
nianœ; non qu'elle ne laisse absolument rien à désirer, ou qu'elle
BIBLIOGRAPHIE 135
nous apporte la réfutation intégrale de l'ouvrage des Pères rédemp-
toristes. On peut y reprendre quelque chose pour la forme ; et, pour
le fond, on doit y chercher un essai (gustus recognitionis), plutôt
qu'un travail complet et définitif ; mais enfin, telle qu'elle est, nous
croyons qu'elle sera utile. Elle engagera les esprits sérieux à ne
point se laisser surprendre par des affirmations, quelquefois plus
retentissantes que solides ; elle provoquera l'examen et empêchera
de regarder comme chose jugée ce qui a certainement besoin de
passer encore par l'épreuve de la discussion. Nous y aurions voulu
un langage moins âpre : les rédacteurs de la Civiltà en ont déjà
fait la remarque. L'auteur laisse trop échapper le cri de l'amitié
blessée. Cette amitié l'excuse peut-être, mais elle ne suffit pas
pour le justifier. Dans des querelles de ce genre, où des noms res-
pectables sont forcément prononcés, où l'honneur des doctrines re-
ligieuses est en jeu, on ne saurait apporter ni trop de calme ni trop
de dignité. Cette réserve faite, nous exhortons vivement ceux de
nos lecteurs pour lesquels les discussions théologiques ont de
l'attrait à prendre connaissance de ce petit volume. Après l'avoir
lu, ils connaîtront suffisamment ce que l'on peut appeler les élé-
ments constitutifs de la cause : les faits qui ont amené lapublication
des Vindiciœ Alphonsiaiiœ, l'attitude honorable du P. Ballerini
dans cette afl'aire, les principaux écrits publiés à cette occasion
dans les journaux, les savantes dissertations où l'on a démontré la
c onciliation possible du probabilisme et de l'équiprobabilisme, les
no tes de l'auteur qui, malgré une certaine rudesse, sont toujours
intéressantes et instructives.
Et maintenant, si l'on nous permet d'émettre notre opinion sur
l'état actuel de cet important débat, nous dirons qu'il y reste je ne
sais quoi encore de confus et d'inexpliqué, parce que l'on a négligé
de faire une distinction essentielle. M. l'abbé Grandclaude, em-
pruntant naguère au général de Lamarmora le titre de son dernier
ouvrage, s'écriait, à ce propos, dans la Revue des Sciences ecclé-
siastiques -• « Un poco pià di luce! Un peu plus de lumière ! »
La lumière se fera dès que l'on ne mêlera plus ce qui doit être
séparé, dès que l'on dégagera les questions particulières et en quel-
que sorte privées des doctrines et des tendances générales. Les
premières occupent, matériellement au moins, la plus grande place
dans l'œuvre des enfants de saint Liguori ; ils les ont traitées avec
une abondance d'érudition, une sagacité de vues, un zèle filial que
nous n'avons nullement l'intention de méconnaître, quoique nous
soyons loin d'en admirer tous les résultats. Nous comprenons qu'ils
13Ô BIBLIOGRAPHIE
aient séduit par là des intelligences d'élite et se soient attiré des
louanges dont ils aimeront longtemps à se prévaloir. Après
tout, ces problèmes spéciaux de la théologie morale sont matières
abandonnées à la libre dispute des écoles ; chacun peut les résoudre
comme bon lui semble, et pour nous, nous ne trouverons jamais
mauvais que l'on ne veuille point adopter notre solution ou celle
de nos amis. 11 en est tout autrement des questions générales. Nous
appelons de ce nom, dans la controverse présente, la question de
l'autorité attachée au titre de docteur de l'Église, l'accusation inten-
téecontreleP. Ballerini d'avoirfait « une œuvre antialphonsienne »,
parce qu'il a contredit, dans plusieurs de ses notes, le grand évêque
de Sainte- Agathe; nous désignons surtout le jugement porté sur le
probabilisme et l'équiprobabilisme. Ici, l'accord n'est point aussi
facile et ne peut plus .se faire dans la liberté. S'il faut dire fran-
chement notre pensée, nous croyons que, sur ces trois points, le
P. Ballerini et ses frères ont droit de se plaindre, et que le
livre des Vindiciœ Alphonsianœ est entaché d'injustice et d'er-
reur. C'est pourquoi nous protestons et nous réclamons. Nous protes-
tons contre les injustices, nous réclamons contre les erreurs. Certes,
nous ne le nions pas, le titre de docteur est grand, il est digne du
plus profond respect; mais il n'a jamais imposé à personne l'obliga-
tion de reconnaître comme vraies toutes les opinions de celui qui
en a été honoré. Maintes fois et dans nombre d'écrits, on a com-
battu, réfuté, tenu pour fausses certaines opinions de saint Thomas
ou de saint Bonaventure : nul n'a jamais songé à taxer cette con-
duite d'audace coupable, ni à transformer ceux qui la tenaient en
ennemi de ces grands docteurs. Pourquoi ce qui a été permis à l'égard
de ceux-ci ne le serait-il pas à l'égard de saint Alphonse? Pourquoi
voudrait-on créer en sa faveur un privilège exceptionnel? Pourquoi
aurait-on le droit de dénoncer à l'indignation des écoles catholi-
ques, de flétrir du nom odieux à'antialphonsiens ceux qui, ayant
été, — il est aisé de le démontrer, — les plus ardents propagateurs
de ses doctrines, ont cru devoir quelquefois les abandonner ? N'y
a-t-il pas là une exagération poussée jusqu'à l'injustice?
Que dire encore du singulier excès de langage par lequel on
arrive à faire du « probabilisme commun, ordinaire », de ce pro-
babilisme qui a été l'opinion dominante parmi les théologiens du
xvi= et du xvii° siècle, et que les papes n'ont jamais voulu condam-
ner malgré les instances importunes de ses adversaires, une forme
du libéralisme et de la morale indépendante, une source empes-
tée de laxisme? (Vindiciœ Alphonsianœ, p. 39.) Si cela n'était
BIBLIOGRAPHIE 137
écrit et imprimé, on ne voudrait pas le croire. Au fait, qui se rési-
gnera jamais à voir dans Suarez , le docteur excellent, eximius
doctor, un acolyte du libéral Jules Simon ; dans l'illustre et pieux
Lessius, un précurseur de Pierre Leroux ou de tout autre champion
de la morale indépendante ; dans le grand cardinal de Lugo, le pre-
mier des théologiens après saint Thomas, nous dit saint Liguori
lui-même, un apôtre inconscient de la morale relâchée ? Nous ne
voulons point insister. Devant de pareilles conséquences, toute réfu-
tation devient inutile.
Faisons plutôt un appel à la concorde ; demandons que les dis-
cussions scientifiques, bonnes et louables lorsqu'elles sont contenues
dans de justes bornes, ne dégénèrent point en disputes amères et
ne sèment point dans nos cœurs des germes de discorde. Des hommes
qui se proposent le même but et qui, plus d'une fois, ont eu de com-
munes destinées ne doivent pas se diviser. Il faut qulls demeurent
unis, afin de défendre ensemble cette grande cause de la vérité
à laquelle ils ont voulu consacrer leur vie, cette cause pour laquelle
ils ont eu si souvent l'honneur insigne de porter les mêmes souf-
frances et de subir les mêmes persécutions.
H. Ddmas.
CLEF DES EPITRES DE SAINT PAUL. Analyse raisonnée, par J. M. Guillemon,
prêtre de Saint-Sulpice. 2 vol. in-18. Paris, Bray et Retaux, 1873.
Tout le monde sait combien la lecture des épîtres de saint Paul
est souvent difficile. Le grand Apôtre semble y parler une langue
qui lui est propre, langue fort claire sans doute pour ses disciples
et ses auditeurs assidus , mais que nous avons besoin d'étudier
comme un idiome à part. Puis, son style vif et animé, mais incor-
rect et irrégulier, par ses tournures hardies et ses mouvements
brusques, déroute à chaque instant le lecteur inexpérimenté. Ajou-
tez les allusions fréquentes à des circonstances connues de ceux à
qui s'adressaient les épîtres , et que nous ignorons ou ne connais-
sors qu'imparfaitement aujourd'hui. La sublimité ou la profondeur
des doctrines vient encore accroître ces difficultés : et c'est surtout
à cette cause que paraissent se rapporter les mémorables paroles de
saint Pierre (ép. II, c. m, v. 16). Cependant la source principale des
obscurités de saint Paul se trouve dans la méthode même, ou plu-
tôt dans l'absence de méthode proprement dite, qui se fait remar-
quer dans presque toutes ses lettres. On y chercherait en vain cet
138 BIBLIOGRAPHIE
ordre que nous sommes habitués à rencontrer dans les traités di-
dactiques. Ce sont des instructions, des exhortations, des discours,
mais in'éductibles aux lègles de la rhétorique humaine. L'Apôtre
n'y auit d'autre guide, ni d'autre règle, que son ardent amour pour
Jésus-Christ et pour les âmes, accompagné d'un sentiment profond
et divinement éclairé des besoins de ceux auxquels il écrit.
Pourtant il y a une marche logique au fond de ces vives im-
provi -nations. C'est la tâche du commentateur de retrouver et de
rendre sensible le plan caché, mais rationnel, qui a présidé à la
pensée et conduit la plume de l'Apôtre. Tel aussi a été le but de
M. Guillemon dans le travail remarquable qu'il vient de publier. Il
pense avec raison que « la clef des épitres de saint Paul est dans
l'analyse , qui remonte au dessein général de l'écrivain sacré,
montre la liaison de toutes les parties du discours, l'enchaînement
des raisonnements, la justesse des conséquences, la raison des di-
gressions, etc. )) (T. I. p. 44.) Cette idée n'est pas nouvelle, notreau-
teur est le premier à le reconnaître. Mais, si l'on a toujours senti
que l'analyse était « d'une importance capitale pour l'intelligence
des écrits de saint Paul, elle est peut-être, nous dit M. Guillemon,
la partie la plus défectueuse des travaux qui ont été faits sur
cette partie des divines Écritures. i) Ce jugement paraîtrait bien
sévère, si on le prenait d'une manière absolue. En se plaçant au
point de vue pratique et en tenant compte des besoins de la ma-
jorité des lecteurs, il faut reconnaître qu'il est assez motivé. Les
analyses qu'on trouve dans les anciens commentaires, comme ceux
d'Estius et de Cornélius à Lapide, sont généralement écrasées par
les développements théologiques. Quant à celles que Picquigny a
jointes à ses paraphrases si répandues et si recommandables pour
l'onction et la piété, elles sont trop superficielles. C'est ce que
M. Guillemon a bien fait remarquer. 11 ne parle pas de VAnalysis
biblica du savant P. Kilber, de l'ancienne université de Wiirz-
bourg. C'est là, sans doute, un ouvrage d'apparence bien sèche et
de forme trop scolastique. On peut encore y regretter l'absence de
tout éclaircissement sur l'historique des textes sacrés, sur l'inter-
prétation des points difficiles. En un mot, ce n'est qu'une suite de
tables méthodiques et détaillées des livres saints : mais le genre
étant admis, on y trouvera des vues d'ensemble justes et bien fon-
dées et qui sont précieuses pour s'instruire prompteraent du but
de l'auteur inspiré, de la manière dont il a envisagé et traité son
sujet, enfin des preuves dont il s'appuie. Revenons à la nouvelle
« clef. ))
BIBLIOGRAPHIE 139
M, Guillemon s'est fait une idée très-juste de ce que doit être une
véritable analyse de l'Écriture sainte. Ce n'est pas une dissection,
qui détache et pose à part toutes les pièces d'un organisme vivant,
en nous enlevant du même coup la vue du lien qui les unissait et du
ressort qui leur imprimait un mouvement commun et harmonieux.
Laissons le savant sulpicieu nous exposer lui-même le plan de
sou travail (p. 45 et suiv.). « Analyser les épîtres de saint Paul,
c'est-à-dire déterminer avec précision l'objet principal de chacune
de ses lettres, détacher les thèses des pensées accessoires, faire
ressortir le raisonnement de l'Apôtre en le mettant sous une forme
syllogistique et le complétant en exprimant ce qu'il passe sous
silence ou ce qu'il ne dit qu'à demi-mot ; indiquer les digressions
qui rendent le discours obscur et embarrassé; montrer la liaison des
diverses parties d'une thèse, la liaison des divers points d'une lettre,
signaler les transitions, etc., etc. , en un mot suivre la pensée de
l'Apôtre dans tous les développements qu'il lui donne, tel est le but
que » M. Guillemon s'esta proposé. )> Maintenant comment l'attein-
dre? En tète de chaque épitre nous trouvons quelques explications
sommaires sur l'occasion de la lettre, sur son objet, sa doctrine et
au besoin sur son authenticité. Puis l'auteur la divise en parties,
sections, articles et paragraphes, selon son étendue et la matière
qu'elle traite, et il exprime dans de courtes formules l'idée géné-
rale de l'écrit inspiré et l'idée particulière qui domine chacune de
ses subdivisions. De cette manière, « l'objet premier et les grandes
thèses de l'épitre » viennent dès l'abord se fixer dans l'esprit du
lecteur. Après ces « préliminaires », nous entrons dans l'analyse
proprement dite. L'auteur va dessiner les détails de l'esquisse
qu'il a ébauchée, « suivant pas à pas les raisonnements et les pen-
sées de l'Apôtre » et faisant remarquer leur enchaînement, le rap-
port qu'ils ont avec l'objet principal de l'épîlre et avec le but par-
ticulier de chaque section. Les passages correspondants du texte
latin, accompagnés d'une traduction française (celle de Mgr Bail-
largeon, archevêque de Québec) se trouvent intercalés entre les
différentes parties de l'analyse. Pour compléter son œuvre, sans
trop la charger, le commentateur renvoie la solution des difficultés
de détail que soulève l'interprétation du texte sacré à des notes
placées d'ordinaire ù la suite de l'épitre. Enfin toute l'analyse est
résumée dans des tableaux synoptiques annexés à chaque volume.
Prise dans son ensemble, cette méthode ne mérite que des éloges :
c'était celle de M. Le Hir, et l'on pourrait en trouver le modèle
dans les commentaires de saint Thomas d'Aquin. Elle a , entre
14U BIBLIOGRAPHIE
autres avantages, comme le fait observer M. Guillemon, celui
d'obliger le lecteur à lire et à méditer le texte sacré et de lui appren-
dre en même temps à le faire avec fruit.
Quant au fond même des explications et de la doctrine renfermée
dans cette analyse, il n'a pas davantage besoin de notre recom-
mandation. Le savant abbé Le Hir a une part notable dans l'ou-
vrage. L'auteur lui-même nous avertit qu'il s'est borné à repro-
duire la pensée de son maitre, là où les notes prises à son cours
ont pu la lui indiquer. De plus, il a eu à sa disposition les manus-
crits laissés par « ce regretté professeur » et il nous donne in
extenso, marquées d'un signe particulier, celles de ces notes qui
se rapportent aux textes analysés. Tous les lecteurs sauront gré à
M. Guillemon du respect religieux avec lequel il a recueilli ces
restes précieux. Ils rehaussent le prix de son œuvre, en lui lais-
sant un m rite personnel considérable. Avec M. Le Hir, le docte
sulpicien a consulté les auteurs les plus recommandables qui l'ont
précédé sur le terrain de l'interprétation des épîtres de saint Paul.
Ses explications nous offrent le résumé fidèle et intelligent des meil-
leurs commentateurs de la France et de l'étranger. Sans doute
quelques-unes de ses interprétations demeurent discutables : gé-
néralement, néanmoins, nous nous rangerions volontiers à l'avis
qu'il a embrassé.
Il faut pourtant faire une petite place à la critique. La méthode
suivie par M. Guillemon menait à un écueil, qu'il n'a pas su entiè-
rement éviter. Nous aurions voulu que, s'appliquant surtout à faire
ressurtir les idées générales, il se préoccupât moins de chercher
jusque dans les détails un plan rigoureux et arrêté. Peut-être s'est-il
laissé séduire trop facilement par cette sorte de disposition symé-
trique que présentent parfois ses divisions. Comme exemple, nous
signalerons l'analyse de l'épitre aux Romains. La première partie
de cette lettre, la partie dogmatique, « renferme, nous dit l'auteur,
les preuves de la thèse et la solution des objections. » La thèse est
bien posée : « C'est le dogme de la justification et du salut par la
foi et la grâce. » Les objections contre cette doctrine sont au nombre
de deux, ni plus ni moins : la première, tirée de la conduite de
Dieu envers les bons ; le moyen de justification et de salut est trop
facile (ch. vi, vu vui) ; la seconde, tirée de la conduite de Dieu
à l'égard des méchants : le moyen de justification et de salut est
trop difficile (ch. ix, x, xi). Cette dernière division nous paraît
bien artificielle. Elle a de plus l'inconvénient délaisser dans l'ombre
une portion très-importante de la pensée de saint Paul. En effet,
BIBLIOGRAPHIE 141
dans les chapitres vi. vu et viii, ainsi que dans le chapitre v, auquel
ils se rattachent étroitement, l'Apôtre est surtout occupé à déve-
lopper les effets de la justification obtenue par la foi et la grâce.
C'était là le complément naturel de la doctrine qu'il avait précé-
demment exposée avec une éloquence irrésistible, sur l'impuissance
de l'humanité abandonnée à elle-même, ou aidée seulement par la
loi de Moïse, à trouver la véritable justification et le salut (chap. i-iv
incl.)- Quant aux objections sérieuses contre cet enseignement, saint
Paul ne les aborde directement qu'à partir du chapitre ix, où il
entreprend de concilier la réprobation des Juifs avec les promesses
faites par Dieu à son peuple choisi.
Nous pourrions, en développant cette observation et quelques
autres semblables, indiquer plus d'un point, oîi l'on aperçoit diffici-
lement le rapport qui existe entre l'analyse et le texte et où le
commentateur semblerait prêter, comme on dit, à son auteur.
Cependant nous ne voudrions pas attacher une grande importance
à ces imperfectio.is de détail. Nous y voyons les conséquences pres-
que inévitables d'une méthode excellente en elle-même, mais qu'il
est facile d'exagérer. L'analyse logique, pour s'appliqi:er à un
genre d'écrit aussi libre qu'est une lettre, et une lettre d'apôtre,
demande également une certaine liberté et une sorte d'ampleur.
Autrement il lui en arrivera, — si je puis me servir d'une compa-
raison triviale, — comme à un vêtement qu'on a voulu trop juste
et qui devient gênant.
Malgré ces réserves, nous ne pouvons que recommander vive-
ment le livre de M. Guillemon, comme une œuvre solide, conscien-
cieuse, et qui. si elle n'est pas seulement lue, mais étudiée, ainsi
que le demande l'auteur, ne manquera pas d'être très-utile. Elle le
serait encore davantage, si la langue en était plus attrayante. Un
travail semblable, pour n'être pas d'une lecture trop pénible, demande
une grande souplesse et une certaine variété de style. Puis, pour
bien caractériser le but et l'idée principale dans chaque passage
important, la clarté et la propriété des termes sont de rigueur. Nous
regrettons que ces qualités ne se rencontrent pas toujours dans cet
ouvrage d'ailleurs si estimable.
Enfin, on uouspermettra d'appeler l'attention de l'auteuretdel'édi-
teur sur des fautes d'impression, qui ne sont point signalées dans les
Errata. Elles sont peu nombreuses, croyons-nous ; mais dans le
texte sacré elles peuvent avoir leur gravité. Dans les notes (à la page
205 du tome 1", ligne 6) il y a sansdoute omission des mots « du
refus. )).Pour le dire en passant, la phrase, même restituée en son
142 BIBLIOGRAPHIE
entier, nous paraît donner un sens un peu dur. Mais la question
qu'elle soulève est trop grave et trop ardue pour être traitée ici.
Au reste, notre observation porte plutôt sur la forme que sur le
fond de la doctrine. J. Brucker.
.JEAN, SIRE DE JOINVILLE, Histoire de saint Louis, Ci-erlo et Lettre à Louis X :
texte original accompagné d'une traduction, par M. Natalis de Wailly, membre
de l'Institut. Paris, Firmin Didot, 1S74. 1 vol. gr. in-S Jésus; xxx-690 pages.
Broclié, 15 francs.
M. de Wailly vient de publier, chez Firmin Didot, une édition
nouvelle, plus complète et magnifiquement illustrée du texte res-
tauré de Juinville. Nous prenons cette occasion pour donner à nos
lecteurs une idée de ce beau travail.
Dans la préface, le savant éditeur fait connaître Joinville, le but,
le plan et le style de son ouvrage. \J Histoire de saint Lords, com-
mencée en 1305, à la prière delà reine Jeanne de Navarre, femme
de Philippe le Bel, fut terminée en 1309, après la mort de cette
princesse, et dédiée à son fils, Louis le Hutin, futur roi de France
et déjà roi de Navarre et comte de Champagne et de Brie. Joinville,
homme plein de sens et de franchise, chrétien fervent, ami de saint
Louis, s'est proposé d'édifier par un récit fidèle et simple ceux qui
liront la vie du pieux roi. C'est dans ce dessein qu'il la divise en
deux parties : l'une qu'on pourrait, dit Sainte-Beuve, appeler son
esprit, raconte « comment il se gouverna tout son tens selonc Dieu
et selonc l'Église et au profit de son règne. « La seconde, beaucoup
plus développée, parle « de ses granz chevaleries et de ses granz
faiz d'armes. » Ce sont des mémoires plutôt qu'une histoire ache-
vée. Le narrateur s'étend plus longuement sur ce qu'il a vu et en-
tendu lui-même, surtout dans la croisade où il eut la gloire d'être
pendant six années, en Egypte et en Syrie, vainqueur ou captif,
l'inséparable compagnon et le confident de son héros. Il a fidèlement
conservé dans son souvenir, et il retrace avec de vives couleurs
et un relief surprenant les personnes, les faits et les discours qui
l'ont frappé. S'il y a dans son style un peu d'inexpérience et dans
son récit quelque désordre, il supplée à l'art par la vérité des pein-
tures, il charme par le naturel de son langage, par l'a -propos et le
bon sens de ses réflexions, par les saillies brillantes et d'une hu-
meur toute française qui lui échappent.
Après la préface vient un examen critique des éditions et du texte
de Joinville. Le premier éditeur (1547) fut Antoine de Rieux, qui
BIBLIOGRAPHIE i43
crut bien faire eu corrigeant l'œuvre du vieux séuéclial, selon lui
« ungpeu mal ordonnée et mise en langage assez rude. » D'ailleurs
il paraît que le manuscrit dont il s'est servi était défiguré par des
erreurs grossières. Celui que Claude Ménard, du temps de Louis XIII,
prit pour l'original n'était non plus qu'une copie altérée : il eut du
moins le mérite de la reproduire avec exactitude. Capperonier et
les autres, qui préparèrent la grande édition de 1761, furent plus
heureux : ils suivirent pour le texte un manuscrit du xiv" siècle,
récemment apporté de Bruxelles par Maurice de Saxe, et puisèrent
des variantes dans un autre manuscrit fait au xvi° siècle, rajeuni
pour le style et qu'on avait découvert àLucques en 1741. Enfin un
troisième manuscrit, inconnu jusqu'à nos jours, semblable à celui
de Lucques, dont il comble deux lacunes considérables, l'ut commu-
niqué par M. Brissart-Binet à M. de Wailly qui l'a mis à profit
pour donner au public, en 1867, une traduction fidèle et en 1868
un texte restauré de .Joinville. Ce même travail nous est oftert dans
la présente édition, mais perfectionné, enrichi d'éclaircissements
nouveaux, complété par un glossaire et illustré avec non moins de
goût que de science.
Le texte original de Joinville, au moins de son œuvre principale,
ne se retrouve plus; comment a-t-il pu être' rétabli à force de sa-
vantes conjectures ? C'est ce qu'il faut maintenant expliquer en peu
de mots. On ne connaît, ai-je dit, que trois manuscrits de V Histoire
de saint Lotiis. Est-ce qu'ils représentent les deux exemplaires
primitifs, celui qui resta dans le manoir de Joinville et celui qui fut
ofi'ert à Louis le Hutin, ou viennent-ils d'une copie interpolée, au
moins dans certains passages des enseignements du saint roi ? Nous
n'entrerons pas dans cette controverse. La vieille langue de l'auteur
est déjà rajeunie dans celui de Bruxelles, qui remonte à l'année 1350 ;
elle l'est bien davantage dans les deux autres, qui sont du xvi" siè-
cle, et qui ne dérivent pas du premier. M. de Wailly sait à fond
le moj'en âge : non-seulement il peut dire quelles règles d'ortho-
graphe et de grammaire, encore respectées en 1309, avaient défini-
tivement fait place à d'autres quarante ou cinquante ans plus tard,
mais en étudiant avec soin des chartes sorties de la chancellerie de
Joinville, signées, annotées quelquefois par le célèbre sénéchal, il
s'est assuré que telles formes de noms et de verbes, tels signes de
nombre et de cas y sont observés constamment. Or, les secrétaires
qui ont écrit ces chartes ne sont autres que ceux à qui Joinville a
dicté son histoire. Leur langue est donc connue et l'on a des règles
fixes d'après lesquelles il a été possible de faire mille corrections
144 BIBLIOGRAPHIE
heureuses et de restaurer presque entièrement le texte original. Un
exemple rendra la chose plus facile à saisir. Voici le commence-
ment du quatorzième chapitre, tel qu'il est dans le manuscrit de
Lucques (xvi' siècle) :
La paix qu'il feist au loy d'Angleterre ce fut contre la voulenté de son
conseil, lesquels luy disoient : « Sii'e, il nous semble que vous perdez toute
la terre que vous donnez au roy d'Angleterre, car il nous semble qu'il n'y
a droit; car son père la perdit par jugement. » A ce respondit le roy que
bien sçavoit que le roy d'Angleterre n'y avoit droit; mais il y avoit
raison par quoy il luy devoit bien donner. « Car nous avons deux seurs à
femmes; et est nostre enfant cousin germain ; par quoy il appartient bien
que la paix y soit. 11 m'est moult grant honneur en la paix que j'ay faicte
au roy d".\ngleterre, pour ce qu'il est mon homme, qu'i n'estoit pas par
avant. »
Ce passage est comme il suit dans le manuscrit de Bruxelles
(xiv' siècle), dont le texte a été conservé par M. de Wailly, sauf
les corrections indiquées ci-dessous entre parenthèses :
La paix (p lis) qu'il fist au roy d'.\ngleteri'e fist-il contre la volenté {vo-
lontei) de son conseil (consoil), lequel (liquex) li disoit : « Sire, il nous sem-
ble que vous perde's la terre que vous donnez au roy d'Angleterre, pour ce
que il n'i a droit; car son père [ses pcres) la perdi par jugement. » Et à ce
respondile roy (li roy-:) que il ?avoit bien que le roy {li roy<) d'.\ngleterre
n'i avoit droit ; mes (mais) il y avoit reson (raison) par quoy il li devoit
bien donner. « Car nous avon (avons) ii seurs (dous serours) à femmes, et
sont nos enfants cousins germains (sont nostre enfant cousin germain) ;
par quoy il affiert bien que paiz y soit. Il m'est moult grant honneur (tnout
granz honitours) en la paix que je foiz (pa>: que je fciiz) au roi d'Angleterre,
pour ce que il est mon home (mes hom), ce que il n'estoit pas devant. »
Toutes ces corrections sont motivées sur des lois de la langue
romane que l'usage n'avait pas encore abolies au temps de Joinville.
On distinguait généralement deux cas dans les noms, le sujet et le
régime. Les noms masculins avaient un s au suj'et singulier (li roys,
ses pères) et au régime pluriel ; ils n'avaient point d's au régime
singulier (au roij) ni au sujet pluriel (sont nostre enfant cousin
germain). Cependant l'on disait hom au sujet et home au régime.
Pais on paiz, de même que la forme actuelle paix, restait inva-
riable. L'article masculin était li au sujet singulier comme au sujet
pluriel. L'adjectif possessif masculin faisait mes, tes, ses au sujet
singulier (mes hom, ses pères), et mon, ton, son au régime (de
son consoil). Les deux lettres /s à la fin des mots se changeaient
en X, liquex pour Usuels (lequel). Les terminaisons enci au lieu
BIBLIOGRAPHIE 145
àeé (volonteO, en our au lieu de eur (honnours, serours) étaient
des particularités du dialecte lorrain. Pour avoir ignoré ces règles,
les auteurs du manuscrit de Lucques au xvi' siècle ont fait des fautes
qui sont aujourd'hui des preuves irrécusables de l'ancienne oi-tho-
graphe : par exemple, persuadés que ces mots nostrc enfant cou-
sin germain étaient au singulier, ils ont mis aussi le verbe au sin-
gulier, ce qui fait un sens absurde.
Mais ilfaut nous borner. Nous renvoyons le lecteur à l'éclaircis-
sement sur la langue et la grammaire deJoinville : qu'on le lise
avec soin, on sera à même de comprendre aisément le texte original
de cet aimable historien et de goûter toute la saveur de son vieux
langage. D'autres notes, également savantes, expliquent le système
monétaire de saint Louis, le vêtement et les armes offensives et dé-
fensives en usage au xiii^ siècle, l'emploi du .sceau et du contre-
sceau à cette époque. Deux splendides chromolithographies, des
fac-similé, des figures hors texte et de nombreuses vignettes, orne-
ments d'une valeur scientifique et tirés des manuscrits, des mon-
naies, des sceaux et des médailles du temps, charment les yeux et
rendent le livre plus intelligible. Enfin trois cartes géographiques
représentent le théâtre de la septième et de la huitième croisade et
la France féodale en 1257, après le traité d'Abbeville : cette der-
nière, due à M. Aug. Longnon, est surtout remarquable, soit par sa
parfaite exécution, soit par le choix et la richesse des détails qu'elle
renferme, soit par le commentaire érudit qui l'accompagne. Les
éditeurs ne s'avancent pas trop en disant que cette carte de la France
au xiii= siècle « surpassera tous les travaux des savants étrangers
et fera date dans l'histoire de notre érudition nationale. »
Il nous reste un souhait à exprimer : c'est que les autres chefs-
d'œuvre historiques et littéraires du moyen âge, dont la publication
est annoncée, n'aient pas moins de succès que le Joinville et le Ville-
Hardouin de M. de Wailly. F. Desjacques.
COURS ÉLÉMENTAIRE D'ÉCRITURE SAINTE, par l'abbé H. Rault. 3 vol.
in-12. Paris, Lecoffre, 1872-73.
M. l'abbé Rault est aujourd'hui vicaire général titulaire et supé-
rieur du grand séminaire de Séez. Auparavant il était, et cela de-
puis bien des années, professeur d'Écriture sainte dans le vaste et
toujours fécond établissement dont il a depuis trois ans la direction
suprême. Si la durée du professorat, unie aux goûts, aux aptitudes
V SÉRIE. — T. V. 10
115 BIBLIOGRAPHIE
et aux autres qualités naturelles ou surnaturelles qui font les bons
professeurs, sunt la garantie tlun enseignement solide, agréable et
fructueux, disons bien haut que le diocèse de Séez est singulière-
ment favorisé sous ces rapports dans ses divers séminaires. Les
preuves existent ; on les connaît fort bien dans les classes de gram-
maire et d'histoire de nos collèges catholiques. Le Cours élémen-
taire d'Écriture sainte sera, pour les grands séminaires, une
preuve nouvelle qui n'infirmera en rien les précédentes.
L'Écriture sainte! Tous les prêtres doivent en faire la substance
de leurs prédications et l'aliment de leur piété; par conséquent, ils
sont obligés de l'étudier le plus tôt et le mieux possible. Douce
obligation qu'un bon nombre de pieux laïques leur envient ! Aussi,
dès le séminaire, a-t-onsoin d'habituer les jeunes clercs à la lec-
ture quotidienne de leur Bible; et dans des leçons publiques on leur
donne la clef du livre divin. Il n'est pas temps encore de leur mettre
entre les mains ces illustres commentateurs qui ont expliqué en
grand le texte sacré : ils ont besoin d'un guide, d'une introduc-
tion, d'une sorte de manuel, qui leur présente à la fois un coup
d'œil d'ensemble sur la Bible eu général, une notice et une analyse
de chaque livre en particulier, les principes d'interprétation reçus
dans l'Église et la solution des difficultés les plus notables, soit
qu'elles viennent d'une critique ennemie, soit qu'elles naissent du
texte lui-même.
En tout pays et en chaque siècle chrétien, il a été publié sur la
sainte Écriture des introductions générales ou particulières, des dis-
sertations apologétiques ou critiques, sans parler des coniraentaires
de toute espèce. Le mérite du cours élémentaire que nous annon-
çons, c'est qu'en trois volumes de modeste apparence, et après des
prolégomènes succincts, mais complets, sur l'inspiration, la cano-
nicité et l'interprétation de l'Ecriture, il divise sa matière selon
l'ordre traditionnel et logique, pour parcourir ensuite, l'un après
l'autre, tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, depuis
la Genèse jusqu'à l'Apocalypse, donnant pour chacun d'eux une
introduction particulière, avec une analyse exacte, suivie de l'ex-
plication des difficultés principales, de l'appréciation motivée tant
des doctrines qui sont contenues dans le fond que des beautés litté-
raires de la forme : on y trouve encore, suffisamment indiquées,
les applications les plus remarquables qu'ont faites de tel ou tel pas-
sade, les saints Pères, les prédicateurs et même les grands poètes
modernes.
On peut l'aflirmer sans crainte, l'auteur, condamné qu'il était à
BIBLIOGRAPHIE 147
une grande brièveté, n'a pourtant pas omis de toucher à toutes les
questions célèbres dans le passé ; il a su aussi mettre ses lecteurs au
courant des controverses contemporaines dont certains livres ou de
notables parties de la Bible ont été l'occasion.
Ce cours est donc complet tout en restant élémentaire. Après
l'avoir lu, on lit avec plus de profit le texte révélé ; on peut consulter
au besoin les ouvrages spéciaux qui sont loyalement indiqués en
note, et on est mis à même de recourir aux grands commentateurs
quand il y a nécessité. Disons pourtant que le Nouveau Testament,
quoiqu'il remplisse lui seul tout le tome IQ, aurait exigé des dé-
veloppements plus considérables et les aurait certainement reçus si
l'auteur avait eu plus de confiance dans ses manuscrits, ou si du
moins il avait joui de loisirs moins lahorieux. Ignoscenda quidem.
L'auteur avance dans sa préface, et avec fondement,, qu'il n'exis-
tait pas encore de cours élémentaire complet pour l'Écritu.v sainte,
comme il en existe pour la philosophie, la théologie, le droit cano-
nique, l'histoire ecclésiastique. Les cours complets sont nombreux,
mais ils sont spéciaux, et ce ne sont pas des cours à l'usage des
commençants, clercs ou laïques. Qu'on ne s'étonne pas de ce der-
nier mot : nous sommes persuadé que ces trois volumes rendront
service à d'autres qu'à des prêtres et qu'ils peuvent convenablement
avoir leur place dans la bibliothèque d'un simple fidèle, pour peu
que celui-ci veuille prendre une part active aux controverses de nos
jours, ou qu'il désire s'édifier en lisant de temps en temps un cha-
pitre, un livre, une partie entière de l'Ancien et du Nouveau Tes-
tament.
Il va sans dire que le Cours élémentaire paraît dans les condi-
tions voulues : l'auteur est très-compétent ; l'ouvrage est approuvé
par Mgr l'évêque de Séez, il a l'imprimatur de l'ordinaire : l'exé-
cution typographique laisse peu à désirer et le prix est abordable.
A. J.
CHRONIQUE
Assiégé d'abord, bientôt captif dans le château Saint-Ange, le
pape Clément VII, délaissé des princes catholiques, réduit à parta-
ger avec les treize cardinaux qui l'avaient suivi une nourriture mi-
sérable, s'oubliait lui-même pour ne point tenir en souffrance les
intérêts de l'Eglise universelle. Le 3 mai et le 21 novembre de
cette terrible année 1527 qui vit se reproduire, dans Rome sacca-
gée par les Impériaux, tous les excès des anciens Goths et Vanda-
les, le Souverain Pontife avait jugé pressant de tenir un consis-
toire en pleine prison. Parmi les quatorze cardinaux créés en ces
douloureuses circonstances, nous remarquons le nom d'un Français,
Antoine ûuprat, archevêque de Sens et chancelier du royaume.
Dans l'intervalle, la ville sainte venait d'être livrée à une solda-
tesque sans discif line ni pudeur, qui se ruait au pillage, à l'incen-
die, à l'assassinat; une horde de ces bandits avait bien osé un jour
parodier sacrilégement les cérémonies du conclave et jouer à la
papauté de Luther. Dieu ne tarda pas à envoyer l'ange de ses jus-
tices, la peste ; une moitié des envahisseurs succomba au Héau. Le
13 février 1528, Rome était libre.
Ces souvenirs historiques sont encore aujourd'hui bien amers.
Depuis plus de trois ans, nous sommes à gémir sur des attentats
qui, pour se présenter avec des circonstances moins révoltantes,
n'en sont pas moins odieux et criminels. Depuis plus de trois ans,
l'enceinte du Vatican n'a pas été franchie par le doux Pontife, que
la violence faite à Rome contraint de s'y tenir enfermé. Mieux
disciplinée qu'en 1527, la violence change de caractère sans chan-
ger de nom. Rien d'ailleurs ne nous donne l'assurance que ce der-
nier refuge du Pape prisonnier ne sera pas un jour emporté de
haute lutte par la révolution maîtresse. Aussi Pie IX, à qui tous
reconnaissent, avec le don des paroles opportunes, celui des inspira-
tions heureuses, prenait-il soin naguère de pourvoir aux éventua-
CHRONIQUE 149
litës les plus menaçantes, en comblant les vides laissés par la mort
dans les rangs du Sacré Collège. C'était un témoignage, non pas
expressément de liberté extérieure, mais de suprême autorité : on
peut bien gêner l'exercice de cette autorité, on ne saurait la retenir
captive. Si Pie VII s'abstint de nommer des cardinaux entre le
16 mars 1804 et le 8 mars 1816, les événements donnèrent raison
à sa réserve prudente ; on verra qu'ils donneront pareillement rai-
son à la détermination spontanée de Pie IX. « Nous avons pris
conseil des circonstances, a-t-il dit lui-même aux cardinaux élus,
et nous avons pensé à vous, que vos vertus, votre intelligence et
votre dévouement éprouvé signalaient plus particulièrement à notre
choix. » La France, cette fois encore, a eu sa belle part dans les
sollicitudes du Prince des pasteurs. Indépendamment de l'homme
éminent qu'il accrédite auprès d'elle à la nonciature de Paris et
dont les qualités exquises le recommanderont partout, le Souverain
Pontife a daigné associer deux de nos prélats les mieux méritants
au gouvernement de l'Église de Dieu. L'un, magnanime apôtre de
la charité, infatigable patron des œuvres catholiques, dont le nom
se confondra désormais avec les souvenirs de la basilique de Saint-
Martin et le monument du Vœu national ; l'autre, placé à la tête
d'un des plus vastes diocèses de la clirétienté, proclamé d'une voix
unanime, à Rome même, le « général des zouaves pontificaux », et
qui peut revendiquer le premier rang parmi « les tributaires du de-
nier de Saint-Pierre »; tous deux, couronnés de l'auréole d'un long
épiscopat, également passionnés pour les droits imprescriptibles
du Saint-Siège, prêts à signer de leur sang l'intégrité de la doc-
trine, comme Pierre le martyr écrivait son Credo sur la terre qui
le vit tomber.
Il y a dix ans aujourd'hui, — c'était le 14 janvier 1864, — Napo-
léon III disait au vénérable archevêque de Rouen, en lui remettant
la barrette cardinalice : « Vous devez être étonné comme moi de
voir, à un si court intervalle, des hommes à peine échappés du
naufrage appeler à leur aide les vents et les tempêtes. Dieu pro-
tège trop visiblement la France pour permettre que le génie du mal
vienne encore l'agiter. » Hélas! ce « génie du mal » allait venir;
mais ce n'est pas au jour anniversaire de la mort de l'empereur
déchu que nous redirons en quels termes il « l'appelait » lui-même,
dans sa proclamation fameuse de juillet 1870. Il faut un autre
130 CHRONIQUE
souffle que celui des « principes de notre grande révolution »
pour enfler le drapeau de la France, sans qu'il donne prise aux
« tempêtes. »
Nous permettra-t-on d'envoyer, en passant, un sympathique et
fraternel hommage à l'humble religieux que la pourpre est venu
surprendre au milieu de ses doctes et vaillants travaux? La mo-
destie nous eût peut-être interdit de parler, la gratitude nous dé-
fend de nous taire. En introduisant le R. P. Tarquini dans la famille
des Tolet, desLugo, des Bellarmin, des Pallavicini et autres rares
cardinaux de la compagnie de Jésus, Pie IX n'a pas caché qu'il
voulait donner à ses frères un témoignage de paternelle aflection
et protester contre les rigueurs imméritées dont ils sont la victime.
Que Sa Sainteté daigne en être remerciée. C'est la seule allusion
qu'on nous pardonnera de faire à des événements connus ; car si la
reconnaissance a ses devoirs, elle a aussi sa pudeur. — Dirons-
nous que les organes de la Révolution se sont irrités d'un acte d'au-
torité pontificale bien propre à fortifier nos espérances? Us n'igno-
rent pas sans doute que les nouveaux cardinaux sont destinés à
partager les angoisses du Père bien plus que les honneurs du Sou-
verain, mais ils se dissimulent moins encore ce qu'il y a de justesse
dans cette réflexion d'un généreux publiciste : « Ceux qui portent
la pourpre dans l'Église résistent mieux que ceux qui por-
tent la pourpre des césars; les cabinets fléchissent, les conclaves
ne fléchissent pas. » (Poujoulat.) En attendant, la Providence, qui
semble dormir, trahit son action par de mystérieuses coïncidences.
Quoi qu'en aient les habiles qui escomptaient sa mort et les impa-
tients qui l'annoncent toujours. Pie IX, après avoir passé les années
de Pierre, continue la vieillesse de Jean. En voyant disparaître suc-
cessivement les plus acharnés aussi bien que les plus hypocrites de
ses ennemis, on serait tenté de répéter avec les premiers chrétiens :
Quia discipulus ille non moz-itur. Voici qu'après tant d'autres,
l'homme qui avait pris les armes en 1849 contre la fille aînée de
l'Église et qui profitait de ses malheurs en 1870 pour entrer par
effraction dans la Ville éternelle, Nino Bixio, l'un des « mille » de
Ttlarsala, est foudroyé du choléra sur un rivage inhospitalier. Dans
la séance du 24 novembre 1862, ce même homme avait parlé de
jeter au Tibre le pape et les cardinaux ; serait-il vrai que son cada-
vre, par mesure d'hygiène, vient d'être précipité sans honneur dans
CHRONIQUE 151
les flots de l'océan indien ? Trois fois, dans la séance du 20 mai 1867,
Bixio déclarait bien haut son absolu « mépris » pour la cour ro-
maine et son auguste chef ; nous savons en eflet, d'après les témoi-
gnages des saints Livres, que telle est la dernière ressource de
l'impie arrivé al fondo, mais ils ajoutent que « l'ignominie et la
honte s'attachent à sa suite. » Au lendemain de la mort du général-
sénateur, le papa toujours vivant créait des cardinaux toujours ho-
norés.
Pendant que les cadres de l'armée Je Dieu se remplissent, pen-
dant que Pierre, entouré de ses compagnons d'apostolat, leur prédit
la souffrance et peut-être le martyre, la guerre à l'Eglise s'organise
de toutes parts avec une tactique d'ensemble qui laisserait place au
découragement, si les portes de i'enfer pouvaient jamais prévaloir.
Un intrépide journal, qui n'en est plus à compter le chiffre des
amendes qu'on lui inflige et des séquestres qu'il subit, VUnità
cattolica, le faisait justement remarquer au début de 1874. « Re-
lativement aux années qui se sont succédé depuis 1848, l'année
présente offre ce caractère particulier, qu'il ne saurait plus y avoir
de question italienne, de question romaine, de question française, de
question allemande ou telle autre de même genre. Toutes choses
arrivent à se simplifier, et la Révolution se montre partout à visage
découvert : en Italie, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, il
est déclaré sans détour qu'on ne poursuit plus qu'un seul but,
la destruction de la papauté et du catholicisme. » Au fait, les di-
vei'ses questions nationales n'apparaissent que comme des épisodes
du grand combat. La franc-maçonnerie, cette force centrale et su-
périeure de la Révolution, a donné un mot d'ordre obéi. Une coa-
lition immense et formidable, inspirée et conduite par elle, étend
ses ramifications jusque dans le Nouveau-Monde et les propage en
Europe , non plus seulement dans le secret des loges et des ventes,
mais hardiment et au plein jour. Tout le monde a connu le vœu
sauvage qu'exprimait un des grands ennemis de l'Église : « S'il se for-
mait quelque part une société du démon pour combattre le despo-
tisme et les prêtres, je m'eni'ôlerais dans ses rangs. » Elle existe
cette société d'enfer, et Pie IX l'avait caractérisée depuis long-
temps : « La Révolution est inspirée par Satan lui-même ; son but
est de détruire de foad eu comble l'édifice du christianisme et de
reconstituer sur ses ruines l'ordre social païen. » Aux peuples qui
152 CHRONIQUE
semblent prendre leur pari i de s'affranchir du règne de Dieu la secte
se prépare à faire connaître le règne de Satan. Ce n'est pas qu'elle
se fasse illusion sur la force de résistance passive que l'Église va lui
opposer. La Gazette nationale de Berlin confessait dernièrement
que la guerre contre Rome est chose difficile et que le libéralisme
a besoin de toutes ses armes pour atteindre à la victoire, w Les ca-
tholiques, ajoutait-elle, sont de vaillants champions qui se défendent
avec une vigueur à laquelle personne ne s'attendait. » Ce mot de
libéralisme est charmant ici pour accentuer un état de choses où
les pires lois de proscription sont appelées du nom pompeux et
menteur de « lois de liberté. » Au siècle dernier, ceux qui prépa-
raient la ruine de la France appelaient le jansénisme « un fantôme » ;
fantôme, en effet, depuis qu'il réussissait à se fondre dans le déisme
et l'athéisme absolus. De nos jours, ceux qui ont besoin de fermer
les yeux pour se cacher à eux-mêmes qu'ils vont droit à l'abime
rient volontiers aussi quand on évoque devant eux ce qu'ils appel-
lent « un spectre. » Ils oublient que la franc-maçonnerie se confond
presque partout avec le libéralisme, que les œuvres de cette double
« peste » sont les mêmes, que ni l'une ni l'autre ne veulent de l'au-
torité sociale de l'Eglise et de la restauration dans le monde du
règne social de Jésus-Christ.
Ne disons rien de la malheureuse Espagne. Livrée aux entrepre-
neurs de révolutions qui culbutent le lendemain l'idole acclamée la
veille, elle ne calcule plus combien d'années, mais combien de se-
maines et de jours peut durer une constitution et un gouvernement.
Pourquoi même appeler du nom de révolution nouvelle le coup de
caserne qui vient de la frapper? C'est la crise du malade qui se
retourne violemment sur le lit de souffrance où, depuis des années,
les empiriques révolutionnaires travaillent ses chairs. — Plaignons
la noble et catholique Autriche, dont on a pu dire que ses hommes
d'Etat semblent « payés pour faire l'œuvre des ennemis et leur pré-
parer les voies. » La composition du nouveau Reichsrath est loin
d'être rassurante pour les intérêts religieux qu'on y va débattre;
la bonne volonté personnelle de François-Joseph ne se verra-t-elle
pas encore mise en défaut et débordée? Outre que le concordat
de 1855 n'existe plus en fait, voici que, pour répondre aux projets
de lois qui devront régler toute relation entre l'Église et l'État, le
parti avancé propose tel contre-projet d'où pourrait bien sortir une
CHRONIQUE 153
législation semblable à la nouvelle législation prussienne. Inutile
d'avertir que ces résolutions s'annoncent assez oppressives pour que
le Journal des Débats les estime conçues « dans l'esprit le plus
libéral. » Il convient toutefois d'attendre, afin déjuger les libéraux
à l'œuvre.
Pour le moment, le vrai théâtre où s'exerce cet esprit libéral
moderne, c'est la Suisse. En expulsant du territoire le représentant
de Pie IX, elle supprime du coup une des plus anciennes noncia-
tures de l'Europe et consomme sa rupture définitive avec le Saint-
Siège. On peut s'affliger de voir cette « terre classique de la li-
berté » envoyer ainsi ses passeports au mandataire accrédité chez
elle par le plus légitime des souverains ; mais qui voudra s'en éton-
ner? N'est-ce pas faire œuvre « libérale » que de punirPie IX d'avoir
osé dire la vérité aux puissants comme aux faibles ? Il faut lire
dans la Liberté de Fribourg ^ l'histoire, au jour le jour, de cette
oppression des catholiques qu'on ne prend même plus la peine de
couvrir d'un fragile « vernis de légalité », depuis qu'on en est au
règne de « la brutalité pure. » Les fidèles se serrent, il est vrai,
autour des légitimes pasteurs ; mais, comme au temps de l'évêque
de Gésarée, abiguntur pastores nt grèges dispergantur. Un
journal protestant, la Gazette suisse de Bâle, n'a pu s'empêcher
d'écrire ces mots qui vont frapper au visage les pseudo-libéraux
du conseil fédéral : « Si un gouvernement ultramontain se permet-
tait de procéder de la même manière à l'égard des protestants ou
des vieux-catholiques, quel déluge de télégrammes et de protesta-
tions ! Que de clameurs, que de colères, que d'anathèmes contre les
tyrans ! Quelle sympathie pour les martyrs de la persécution ! Mais
comme il s'agit d'ultramontains, on n'a que des sourires ou des
applaudissements. » Il faut bien obéir au mot d'ordre. La note fédé-
rale avait la prétention d'être une simple réponse à l'encyclique
du 21 novembre; en Allemagne, les mesures promettent d'être
' Ce journal quotidien, politique et religieux, renlt-rme des correS|iondances nom-
breuses du Jura sur les attentats contre la liberté religieuse qui se consomment dans
ce pays. Il reçoit également des informations précises et sûres au sujet du mouve-
ment politique et religieux des dilièrents cantons. Quant à ses correspondances de
Paris, d'Allemagne, d'Autriche, de Pologne, de Belgique, elles sont justement
appréciées, et permettent de suivre le mouvement catholique dans la plupart des
états <le l'Europe. — L'abonnement pour un an est de 36 francs pour la France.
Bureau d'expédition : Granrl'Rue, 10, à Fribourg.
154 CHRONIQUE
plus radicales. On dit que M. de Bismarck se propose d'y rem-
placer les évêques emprisonnés ou bannis par des évêques de la
variofi': Reinkens, pour se ménager insensiblement le moyeu de
fonder une église nationale sur le patron de l'Eglise d'Henri VIU et
d'Elisabeth. Nihil non arrogat armis.
En Angleterre, lord John Russell, qui ne dédaignait pas de se
commettre à présider un meeting approbateur de ces mesures, se-
rait-il vraiment jaloux de se prêter au rôle de satellite dans la poli-
tique ecclésiastique du ministre allemaud? Le sectaire percerait
donc toujours sous le masque du libéral? Ce sont là de ces félici-
tations que M. de Pressensè n'hésite pas à qualifier de « scanda-
leuses. » En dénonçant la persécution prussienne jusque dans la
Revue des Deux Mondes, il écrivait : « Nous savons que le par-
lement anglais ne souffrirait même pas la discussion d'une des lois
votées à Berlin, et il n'y a pas de raison pour applaudir ce que nous
ne voudrions pas faire. » C'est parler d'or. Mais leshommes d'État,
prompts àfavoriser l'absorption delà hiérarchie religieuse parlepou-
voir séculier, sont-ils gens à s'embarrasser beaucoup des formules?
L'Église catholique avait créé l'honneur du droit public; l'intérêt,
appuyé sur le droit delà force, voilà qui paraît résumer pour plu-
sieurs tout le code des principes du jour. A la fin du siècle dernier,
quand lord Georges Gordon excitait en 1780 la populace de Londres à
détruire tout ce qui était soupçonné de « papisme », il prenait plai-
sir à exagérer le nombre des chapelles catholiques; et lorsqu'on
lui demandait comment il avait pu affirmer un fait qu'il savait être
faux : «Bah! répliquait-il, cela fait impression sur le peuple. »
N'est-ce pas bien le « Mentez toujours » appliqué aux nécessités
journalières d'une politique sans principes toute faite d'expédients?
Il fut un temps aussi où le prince de Bismark, qui défendait alors
les idées conservatrices, insistait sur l'importance, au point de vue
social, de maintenir au mariage son caractère religieux. Or, dans
la récente discussion du projet de loi sur le mariage civil, inter-
pellé par les députés catholiques qui lui demandaient compte de ses
opinions d'autrefois et de sa palinodie présente, qu'a-t-il répondu ?
A-t-il expliqué, a-t-il rétracté quelque chose? Non, mais il a dit,
avec une aisance de langage que soulignaient les applaudissements
d'une majorité satisfaite : « Aujourd'hui je ne suis plus membre
d'une fraction, je suis ministre , et je dois subordonner mon
CHRONIQUE 155
opinion personnelle à la raison d'État. » En vérité, on n'est pas
plus dégagé. Et voilà pourtant les hommes qui imputeront calom-
nieusement à d'autres cette maxime dont ils sont les premiers
à se targuer, que a la fin justifie les moyens. « Ces habiles con-
finent, plus qu'ils ne croient, aux hommes sans Dieu qui, tout
en jetant comme une injure le perinde ac cadaver , se glori-
fient d'entretenir à leur compte une véritable « traite de cada-
vres », partout flétrie du nom « d'enterrements civils. « On re-
connaît là une des mille industries de la secte qui veut , par le
développement de la libre éducation si voisine de la libre-jouis-
sance, faire pénétrer dans les masses le venin d'un matérialisme
sans cœur ; doctrine misérable, que, du haut de la chaire de Notre-
Dame, Lacordaire écrasait un jour d'une parole souverainement
dédaigneuse, en l'appelant « cette canaille de doctrine. » (48° con-
férence.)
Travailler à élever la jeunesse en dehors des principes chrétiens,
c'est apporter à l'Europe révolutionnaire l'appoint de toute une
génération de ces matérialistes déclarés. Or, pourquoi se dissimuler
que certaines associations tendent là ? C'est après avoir constaté
ces résultats déplorables que Mgr l'évêque d'Angers poussait na-
guère un cri d'alarme, en signalant le péril de cette Ligue de
V Enseignement qui, sous prétexte de favoriser la diffusion des
lumières, ne se propose d'autre fin que de bannir la religion chré-
tienne de l'éducation. « Lors même que ses promoteurs n'annonce-
raient pas hautement le dessein de combattre l'influence chrétienne,
ce serait déjà l'avouer que d'exclure la religion d'un programme où
elle doit figurer en première ligne. » Est-ce qu'on éleva jamais un
peuple sans Dieu ? Le corps social est comme un arbre : à mesure
qu'il monte, ne dit-on pas qu'il a autant besoin du ciel que de la
terre? Mais quel homme d'Etat semble croire aujourd'hui à cette
nécessité de la foi religieuse pour le règlement des destinées d'un
pays ? Tous, je le sais, n'ont pas « la haine » de Dieu ; en est -il
beaucoup qui ne soient pas atteints de « la honte » de Dieu ? En
Angleterre encore, où la Ligue de Birmingham voudrait faire
consacrer ce principe, si cher aux hommes de la secte, que « l'État
doit enseigner uniquement les choses sur lesquelles tout le monde
est d'accord », nous aimons à entendre le ministre Forster déclarer
qu'un tel principe serait « destructif de toute éducation saine et
156 CHRONIQUE
solide. » Enregistrons surtout cette parole significative de M. Dis-
raeli : « Tout système d'enseignement populaire qui n'a pas pour
base la reconnaissance du gouvernement providentiel du monde ne
peut avoir pour résultat qu'un désastre national. » C'est le même
homme qui a dit un jour : « La société a une àme aussi bien qu'un
corps ; sa foi religieuse est une partie de son existence, aussi bien
que son agriculture, son commerce et son industrie. »
Au moment où nous écrivons ces lignes, deux existences modestes
viennent de s'éteindre, qui laissent après elles un sillon lumineux
dans l'histoire de l'éducation chrétienne des enfants. Le monde
entier honorera de ses regrets la mémoire du très-cher frère
Philippe, ce vieillard si populaire et si affable, ce type du dévoue-
ment dans sa forme la plus suave et la plus pure. Le bon ouvrier
s'est endormi, sa tâche faite, dans le sein du Dieu qui récompense
l'aumône de vérité qu'on distribue aux pauvres et aux petits. C'est
la même vérité que répandait sur un autre terrain la vénérable
supérieure de la société du Sacré-Cœur; c'est le même Dieu qu'elle
était jalouse de faire aimer aux classes élevées de la jeunesse chré-
tienne, c'est par le même dévouement qu'elle s'est sacrifiée et qu'elle
meurt. Les regrets qu'elle emporte ne sont ni moins unanimes ni
moins mérités. Les hommes qui décrochaient autrefois le crucifix
des écoles ne comprendront point ces larmes ; ceux qui ferment
encore les établissements prospères où l'enfance s'instruit aux
sources catholiques s'en réjouiront peut-être. Dieu ne permettra
pas que de sinistres souhaits s'accomplissent et que des généra-
tions entières de chrétiens soient empoisonnées par les docteurs de
l'iniquité et du mensonge.
Telles ne sont point, paraît-il, les espérances des ennemis de
l'ordre et du bien ; sous ce rapport, le Nouveau-Monde semble dis-
puter à l'ancienne Europe l'honneur de se placer « au niveau de la
civilisation moderne. » Seule la république de l'Equateur continue
de reconnaître la religion catholique comme religion de l'Etat, à
l'exclusion de toute autre. Les sociétés secrètes condamnées par
l'Église y sont proscrites et leurs membres déclarés incapables
d'exercer aucune charge publique. Un récent décret vient de con-
sacrer l'État au Sacré Cœur de Jésus, en fixant un jour de l'année
comme fête commémorative de cette consécration solennelle. Un
autre décret, rendu par les chambres, alloue au pape le dixième
CHRONIQUE 157
des impôts perçus dans tout le territoire de la république et ouvre,
à cet effet, par anticipation, un crédit de 10.000 pesos (53,400 fr.)
sur l'exercice courant. C'est l'offrande des Mages au Pontife-Roi.
La pièce otBcielle elle-même est trop remarquable, par ce temps de
défaillances et d'oublis, pour que nous ne nous empressions pas de
la reproduire, d'après la traduction du Monde (11 janvier) :
Le sénat et la chambre des députés de l'Equateur, réunis en congrès,
considérant :
i" Que c'est un devoir pour les nations catholiques de contribuer au
soutien du gouvernement universel de l'Eglise;
2" Que ce devoir est encore plus impérieux en ce moment, où le Saint-
Père est dépouillé de ses domaines et de ses revenus par une inique usur-
pation, et qu'aucun gouvernement ne paraît s'en mettre en peine;
3" Que la situation de la république lui permet de donner en quelque
manière un témoignage solennel de sa fidélité au Saint-Siège,
Décrètent :
1" Que dix pour cent des revenus de l'Etat seront annuellement envoyés
au Saint-Père, par le pouvoir exécutif, aussi longtemps qu'il sera dans les
misérables conditions où il se trouve actuellement, comme un témoignage
de justice, de loyauté et de respect du peuple de l'Equateur envers le chef
de l'Eglise.
2» Ce décret prendra force de loi à partir de cette année.
î/exécutif sera avisé de le remplir dans sa teneur.
Donné à Quito, capitale de la république de l'Equateur, le l"" octobre
1873.
Signé: Robsrto di ASGOSDRI, Préaident du Sénat; Vincente SALASAR, Président de la
Chambre des Députés; puis les deux Secrétaires, et Garcia MORENO, Président.
Pendant que ces actes de foi s'accomplissent sur les bords du
Pacifique, le gouvernement mexicain ne veut pas rester en arrière
des gouvernements persécuteurs. On sait que le congrès de Mexico
vient d'adopter des lois à peu près identiques à celles qui régissent
aujourd'hui les rapports entre l'Eglise et l'Etat prussien. Le Pérou,
moins avancé peut-être, moins acerbe surtout dans ses procédés,
demeure emprisonné dans l'immense réseau des loges maçonniques,
en attendant que la révolution s'y acclimate comme ailleurs. Mais
c'est au Brésil que la guerre contre l'Eglise est conduite avecle plus
d'acharnement et de perfidie. La secte, toute-puissante t-n cette
contrée, remplit le parlement brésilien, occupe les premières fonc-
tions de l'empire et siège jusque dans les conseils du gouvernement;
en outre, elle dirige absolument la presse, force redoutable qui se
trouve d'autant mieux disciplinée à ses manœuvres que pleine
158 CHRONIQUE
liberté est laissée au mal. Le terrain était prêt dès longtemps : on
ne guettait plus que le prétexte. Un jeune religieux de l'ordre des
capucins, après avoir édifié ses frères de Versailles et de Toulouse,
était parti pour le Brésil, où la dignité épiscopale l'attendait de
bonne heure. Mgr Vital d'Oliveira n'avait que vingt-sept ans lors-
que le Souverain Pontife le mit à la tète du vaste diocèse dont Per-
nambuco est la ville principale. Les francs-maçons du pays s'étaient
réjouis de la jeunesse inexpérimentée du nouveau prélat. Dom
Pedro II, comme autrefois Modeste en présence de saint Basile,
s'aperçut vite qu'il avait « rencontré un évèque. » Pei'suadé que le
Goliath ennemi ne saurait être atteint mortellement qu'au front,
l'évèque a déchiré les masques, il a pénétré dans les mystères
d'une faction qui s'enveloppe d'ombres, il a reproduit les condam-
nations géminées des souverains pontifes sans craindre de frapper,
pour sa part, les réfractaires insoumis. Il /tait temps. Une portion
du clergé risquait de subir quelque influence de l'épidémie maçon-
nique, et déjà même une congrégation pieuse se ressentait fâcheuse-
ment du voisinage malsain. Pie IX a parlé, et, dans un bref adressé
au courageux prélat dont on a juré la mort, il ne manque pas
d'avertir qu'il faut s'attendre à « une dissolution totale de la société
liumaine, si l'on n'abat les forces de cette secte très-criminelle. »
La voix du Pontife suprême sera-t-elle écoutée? Qui de nous ignore
qu'elle retentit ailleurs qu'au Brésil? Certes, s'il est vrai que le
difficile, à certaines heures troublées, n'est pas de faire soiî devoir,
mais de le connaître, pas un catholique attentif aux enseigne-
ments qui descendent si nombreux de la chaire du Vatican ne
pourra arguer de cette ignoi'ance du devoir. Dieu a permis que la
prison du captif ne fût pas muette, et nous pensons aussi que les
discours de Pie IX resteront au premier rang des choses qui doi-
vent immortaliser le pontificat de ce grand Pape. Improvisés au
jour le jour, selon l'occasion, ces monuments d'éloquence chré-
tienne, qu'une voix auguste appelait « une continuation des Evan-
giles et des Actes des apôtres », offriront encore plus tard tout
l'intérêt d'un document liistorique. C'est merveille de voir les évè-
ques du monde entier s'inspirer à cette école de fermeté qui inter-
rompt, plus haut que ne voudraient quelquefois les prudents, une
prescription sacrilège. Étouffer une telle parole sous la conspira-
tion du silence ne semble guère plus généreux que de confisquer les
CHRONIQUE 159
encycliques à la frontière, car c'est oublier que, si le dernier degré
du malheur est de n'oser se permettre une plainte, le dernier degré
de la vexation est de l'interdire.
Sourde aux avertissements du Pontife-Roi, l'Italie poursuit sa
campagne contre les ordreis religieux ; elle continue d'abattre, sans
désemparer, des institutions séculaires qui faisaient l'honneir et
la sécurité de Rome. Elle sent bien que l'argent qu'elle extorque,
même quand elle oublie ensuite de paj'er aux religieux spoliés leur
rente dérisoire, profitera mal à ses finances en déroute ; mais ne
faut-il pas qu'elle amuse un peu, ne pouvant les apaiser, des
appétits toujours plus grands que la proie? « La révdlution , disait
Pie IX, est une louve qui n'est jamais rassasiée. » Ne parle-t-ou
pas déjà de soustraire au Pape l'administration des catacombes, ce
berceau où l'Eglise est née dans le sang de ses martyrs et les
larmes de ses enfants?
Humainement sans doute le mal doit l'emporter ; mais le bras
du Seigneur n'est pas raccourci et les paroles de Pie IX sont
encore à la « confiance. » 11 est de ceux dont toute la politique
est dans la foi et qui interrogent l'avenir avec le flambeau du
passé. C'est le mot de la Sagesse : Scit prœtetHla et de futuris
œstiniat. Il déclare qu'il ne peut « préciser le moment de la
délivrance de l'Eglise », mais, comme il le dit, a la violence de
la persécution est telle que le moment ne peut tarder à venir. »
Recueillerons- nous en 1874 les fruits semés par les pèlerinages de
1873? L'année du centenaire de saint Thomas d'Aquiu et de saint
Bonaventure, les grands docteurs, achèvera-t-elle ce que faisait
entrevoir l'année du centenaire de Grégoire VII, le grand pape?
C'est le secret de Dieu : l'Eglise peut avoir encore à pleurer. Tou-
tefois l'histoire est là pour nous apprendre comment il arrive que
les situations les plus emmêlées se dénouent à miracle, quand Dieu
veut, par l'incident le plus brusque et le plus imprévu. Captif en-
core le 1" janvier 1814, Pie Vil aurait-il pensé qu'il rentrerait en
triomphe, dès le 24 mai, dans la ville des papes? Quatre mois ne
s'étaient pas écoulés qu'il pouvait adresser aux cardinaux ces pa-
roles consolantes : « Nous avons rompu dans notre domaine pon-
tifical les sociétés secrètes d'hommes impies, très-nuisibles égale-
ment à la religion et au trône des princes. Nous avons relevé de
ses cendres la compagnie de Jésus, très-propre à étendre le culte
160 CHRONIQUE
de Dieu et à procurer le salut des âmes. Nous avons rouvert les
couvents des religieux, contre lesquels les fureurs de la persécu-
tion avaient sévi d'une manière particulière. Nous avons arraché
les vierges sacrées aux périls du siècle et nous avons pris soin de .
les réunir dans les monastères d'où elles avaient été indignement
expulsées. »
Ce sont les représentants mêmes des ordres religieux, aujour-
d'hui si éprouvés , que Pie IX, dans son allocution du 15 dé-
cembre, encourageait en ces termes : « Nous devons hciter par la
prière les jours de la miséricorde divine ; ils ne sont pas éloignés. «
— Mais si le pape réclame des hommes de piété et de prière, il at-
tend de toutes les classes de la société des âmes de courage et de
foi pratique. Aux femmes romaines il a dit : « Sans les œuvres, la
prière n'est ni bonne ni efficace, et l'absence des œuvres est la cause
des maux de l'Europe. Nous verrous cesser les jours de la tribula-
tion, lorsqu'à la piété qui se montre à l'Église correspondront les
œuvres du dehors. » D'autre part, il a recommandé aux chefs d'or-
dres d'inviter les fidèles à l'action, « en public comme dans les
églises, dans les conversations générales comme aux foyers. » A
tous il prêche « l'union « , vertu rare, parfois si peu comprise, si
mal pratiquée souvent de ceux qu'on nomme encore les « gens hon-
nêtes. » Attendrons-nous donc, .selon le mot de Joseph deMaistre,
d'être broyés pour être fondus? — A qui voudrait tenir un moin-
dre compte des enseignements du Vicaire de Jésus-Chrrst il pour-
rait être opportun de faire relire ces paroles de l'orateur romain :
« Les gens de bien, plus lents à s'émouvoir, négligent les pre-
mières atteintes du mal et ne s'éveillent enfin que lorsqu'ils y sont
contraints par la nécessité ; d'où il arrive qu'à force de tarder et
de temporiser, eu voulant conservej' le repos même aux dépens de
l'honneur, ils perdent tout à la fois honneur et repos. » (Pro P.
Sextio, XLVii.) E. Régnault.
Le Gérant: C. SOMMERVOGEL
LYC A.
IMPRIMERIE P/ï-^JAT A Mj, HUE aEMTII,, i.
LE CENTENAIKE
DE SAINT THOMAS D'AOUIN
ET NOS FUTURES UNIVERSITÉS CATHOLIQUES
La Frauce peut à bon droit se glorifier d'être la secoude patrie
de saint Thomas d'Aquin : c'est Paris qui le nomma docteur et
fut le berceau de sa gloire ; c'est Toulouse qui a été choisie pour
être son tombeau et garder le dépôt de ses reliques sacrées.
D'aussi précieux souvenirs nous font un devoir de ne pas oublier
le sixième centenaire de la mort du saint docteur.
Fidèle au culte du grand homme dont elle est la mère, l'Italie
cherchera dans la fête du 7 mars une force et une consolation.
Au nom du Docteur angélique, VUnità CattoUca recueille cha-
que jour le tribut de l'amour filial à VAngelico Pio. Toutes les
villes qui conservent des souvenirs du maitre se préparent à
l'honorer dans les temples et dans les athénées. Une académie
de médecine, dite de Saint-Thomas d'Aquin, se constitue à Rome
avec l'approbation de Pie IX et ouvrira ses séances le 8 mars.
L'Ange du Vatican encourage la célébration de cet anniversaire
et lui-même veut s'associer au zèle des fils de saint Dominique.
Pendant que les rehgieux, malgré leur expulsion du célèbre cou-
vent de Sainte-Marie sur Minerve, font restaurer dans leur
église la chapelle dédiée à saint Thomas, le Pontife, toujours
généreux, a donné ordre de préparer, pour orner cette chapelle,
un splendide reliquaire, qu'il enrichira, en dépouillant son propre
oratoire. Une autre rehque du saint sera proposée à la vénéra-
tion du monde. Il existe, à la bibliothèque nationale de Naples,
un codex autographe qui contient le commentaire inédit et au-
T' SÉRIE. — T. V. {\
162 LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQUIN
thentique sur le livre De Divinis Nominibus de saint Denys ; un
savant chanoine, D, Antonio Uccelli, a conçu le projet de publier
la reproduction originale de ce précieux manuscrit.
Une publication d'un genre différent nous viendra d'Allema-
gne. Car l'Allemagne, elle aussi, s'honore d'avoir possédé quel-
que temps l'Ange de l'Ecole. Un professeur d'outre-Rhin oppo-
sera aux erreurs libérales l'enseignement de saint Thomas et
dira quelle mission est réservée dans les temps modernes au doc-
teur du moyen âge ^
Tel est le privilège de l'homme admirable auquel Dieu et son
génie ont créé une sorte de royauté : après six cents ans, son in-
fluence demeure aussi puissante sur les esprits ; son nom vénéré
rencontre chez tous les peuples les mêmes hommages. L'orgueil
moderne, si impatient de toute domination, n'a point réussi à dé-
truire une souveraineté consacrée par les siècles. La France, qui
avait tenté de se soustraire à ce bienfaisant empire, reconnaît
d'elle-même son erreur et commence à restaurer dans ses écoles
l'autorité de celui qu'elle avait eu le tort de détrôner.
Le centenaire devra faire tomber les derniers préjugés et
mettre un terme aux dissentiments qui ont été si nuisibles à la
vraie science. Combien n'est-il pas désirable que l'accord des
intelligences achève de se rétablir parmi nous, à l'heure où nous
allons relever les ruines de nos antiques universités ! Pour être
fécond, notre enseignement aura besoin d'unité ; et nous n'arri-
verons à l'harmonie nécessaire que si nous professons tous un
sincère et profond respect, non-seulement pour les définitions de
l'Eglise, mais aussi pour la doctrine des maîtres qui ont illustré
les âges chrétiens. Le siècle présent attend de nous que nous lui
rendions une grande synthèse religieuse et scientifique, que nous
lui fassions une so»ime nouvelle sur le plan des anciennes. Il
faudrait au xix" siècle, avant qu'il s'achevàt,un Thomas d'Aquin.
Si cet homme doit venir, il sortira de nos futures universités ca-
tholiques, de celle en qui revivra plus puissamment l'esprit des
universités d'autrefois.
i Scliazler. Siinis Thomas, -D. A., invictc pi-opugnans veritatem cathoUcaiii
conira modcvnum Ubcraliàmiim, sive de peculiari missione B. Thomœ pro
CEiate moderna (Fribourg, Herder).
ET NOS FUTURES UNIVERSITÉS CATHOLIQUES 163
Lorsque le pape Urbain V, mettant fin aux longs débats des
villes et des nations qui se disputaient les restes de Thomas
d'Aquin, se prononça en 1368 pour la noble cité décorée jadis du
nom de Palladia, c'est à l'université de Toulouse que le Souve-
rain Pontife envoya et recommanda tout spécialement ces inesti-
mables reliques. « Une jeune université, dit-il, s'est établie à
Toulouse : je veux que la science y soit forte et solide. Gomme
la doctrine du saint doit en être le fondement pour la théologie,
j'ordonne-que son corps y soit porté. ' » Il y a dans ces paroles
une indication providentielle : de même que saint Thomas
d'Aquin a présidé, du fond de sa tombe, aux leçons J^ la vieille
université toulousaine, ainsi lui appartient-il d'inspirer de nos
jours le haut enseignement catholique. Le génie qui, après s'être
nouri'i de l'enseignement chrétien du xm'" siècle, en a fait la
somme, sera l'ange de nos universités et le guide de celui qui
doit, s'il plaît à Dieu, écrire la somme du xix° siècle.
Nous ne pouvons songer aux gloires du passé, que nous rap-
pelle le centenaire du 7 mars, sans reporter notre attention sur le
présent. Une éclatante manifestation de science et de raison chré-
tienne serait nécessaire pour éclipser les ténébreuses lueurs qui
ont égaré un si grand nombre d'esprits. Mais comment se pourra
faire cette œuvre d'illumination ? d'où viendra le triomphe de la
vérité sur la génération future ? Le Centenaire lui-même nous
met sur la voie du salut. — L'Ecole du moyen âge a étô YAhna
mater du docteur dont le nom s'est identifié avec le sien , et la
Somme n'est que la science de l'Ecole vulgarisée par le génie.
— L'enseignement universitaire du xm" siècle Qi\& Somme théo-
logique ont eu pour base l'union de la science et de la foi. —
Nos institutions renaissantes n'auront de fécondité qu'à la condi-
tion d'un retour aux traditions et à la méthode des temps chré
tiens.
* Manuscrit conservé à la bibliuthéque Je la ville de Toulouse et cité par M.
chanoine Duilhé de Saint-Projet dans son Appel an monde catholique pour r
congrès de savants à Toulouse.
164 LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQUiN
l'École au temps de saint thomas d aquin
En 1852, lorsque le chef du Docteur angélique fut solennelle-
ment transféré dans un reliquaire nouveau, la voix la plus élo-
quente de ce siècle eut à prononcer le panégyrique du plus grand
des docteurs. Le P. Lacordaire répondit par son discours à ces
deux questions : quelle est la place que la théologie occupe dans
le monde ? quelle est la place que saint Thomas occupe dans la
théologie ? La théologie, c'est l'accord stable et progressif de la
science, de la raison et de la foi. Et saint Thomas est le théologien
par excellence ; car tous les autres, saint Augustin lui-même,
n'avaient laissé que des fragments ; Thomas seul a donné une
synthèse, la synthèse de la science, de la raison et de la foi. Or,
ajoutait l'orateur, tout homme a une genèse ; quelle est celle de
saint Thomas d' Aquin ? Il était né prince, il s'est fait moine ;
et, pour devenir raaitre, il a commencé par être disciple. « Piince,
moine, disciple, saint Thomas d' Aquin pouvait monter sur le
trône de la science divine ; il y monta en effet ; et depui^ six siè-
cles qu'il y est assis, la Providence ne lui a point encore envoyé
de successeur ni de rival. »
Il fut disciple : arrêtons-nous à ce dernier terme de la genèse
du grand docteur ; demandons à l'histoire par quelle éducation
s'est achevé le développement de sa puissante intelligence. Il y
aurait une grave erreur à s'imaginer que le génie est dispensé
d'être disciple. Pour peu qu'on étudie l'histoire de l'esprit hu-
main, on reconnaît bien vite que toute intelligence, même la plus
merveilleusement douée, a besoin d'être enseignée, et reçoit de
l'enseignement un essor, une perfection que rien ne saurait rem-
placer. La force et l'élan sont de Dieu ; mais l'impulsion et la di-
rection viennent d'un maître qui communique une tradition,
On l'a dit avec justesse, le xiii' siècle fut, pour les intelligen-
ces, le foyer d'une émulation cà laquelle rien ne peut Ctre com-
ET NOS FUTURES UNIVERSITES CATHOLIQUES i05
paré dans les autres temps*. C'était l'âge d'or des universités.
Une transformation s'était opérée dans les écoles épiscopales et
monastiques, qui, .du viii^ au xiii' siècle, avaient conservé le culte
du savoir ; elles avaient cédé la place à des agrégations, qui
rassemblaient sous une direction unique les divers enseignements,
à des corporations librement organisées pour donner à chaque
science une chaire spéciale et régir tout un peuple d'écoliers.
« Dieu avait créé l'université des choses ; l'Europe, formée par
le christianisme, créa l'université des sciences. » (Lacordaire.)
Le xiu' siècle tendait à l'unité, comme le nôtre à l'anarchie. Le
génie chrétien, agrandi par le parfait accord de la science et de
la foi, ramassait en un centre lumineux l'enseignement de toutes
les vérités révélées et de toutes les connaissances conquises par
le travail humain. Autour de la doctrine sacrée, vrai soleil des
esprits, se groupaient harmonieusement toutes les sphères du
monde intellectuel. Aucun des éléments de la connaissance
n'était négligé, la philosophie et les sciences avaient fait alliance
avec la théologie. Les philosophes de la Grèce étaient commentés
dans ces écoles, où l'on ne voulait rien perdre de la tradition
universelle ; et, si de nouvelles découvertes n'étendaient pas le
champ des connaissances physiques, on le remuait sans relâche
pour y trouver les lois intimes des êtres et le système général de
la nature. Les hommes du xiii' siècle croyaient à la parenté de
toutes les sciences ; ou plutôt, toutes les sciences étaient par eux
ramenées, autant qu'elles peuvent l'être, à l'unité. Au sommet de
la hiérarchie, dans laquelle chaque science avait son rang en
rapport avec la noblesse de son objet, ils plaçaient, dans l'ordre
naturelle, la science des principes, la métaphysique; et, dans la
sphère complète du savoir, la philosophie de la révélation, la
théologie.
De ces efforts pour réaliser l'universalité et l'unité sont nées
les sommés, immenses travaux synthétiques, qui résumaient et
coordonnaient toutes les sciences. Au sein des écoles, où de vi-
goureux esprits agitaient les divers problèmes de l'ordre naturel
et de l'ordre surnaturel, plusieurs maîtres de la pensée, rayouv
nants d'intelligence et illuminés de foi, entreprirent d'élever ces
1 Études sur les temps prhnitifs de l'ordre de Saint-Bijminique, par le
R. P. Danzas. Le B. Jourdain de Saxe, t. I, p. 50.
166 LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQl'IN
monuments, qui, mieux encore que nos cathédrales, sont l'im-
mortel honneur du génie chrétien. Aristote, en qui se person-
nifie le génie de l'antiquité, avait bien pu faire l'encyclopédie de
son siècle ; pour en faire la somme , il lui eût fallu une théolo-
gie, et le paganisme n'en avait pas. Guidés par une inspiration
supérieure, les Aristotes du xiii° siècle ont mieux saisi l'harmonie
des choses divines et des choses humaines ; ils ont apporté, dans
la classification des richesses intellectuelles de l'homme, des vues
d'ensemble plus larges et une méthode plus sûre. Thomas
d'Aquin, succédant à des précurseurs et à un maître dignes de
lui, les a tous surpassés.
L'ère des précurseurs se termine à "Vincent de Beauvais, et le
maître fut cet homme qui s'appelle dans le monde Albert le
Grand et dans la religion le bienheureux Albert, en attendant
que l'Église lui décerne le nom de saint *. Vincent, le lecteur et
le bibliothécaire du roi saint Louis, a condensé dans son vaste
Spéculum toutes les connaissances de l'antiquité, des temps
chrétiens et des écoles arabes. La science d'Albert tenait du pro-
dige, à ce point qu'il est demeuré populaire dans les souvenirs
de la postérité comme un a être presque mythologique et plus
qu'humain. » Le moyen âge, comparant Albert et son disciple,
qualifiait le premier de luminare minus, et le second de lumi-
nare majus. Celui-là fut l'astre qui éclaire la science naturelle
ou la philosophie , celui-ci, le soleil qui préside au plein jour de
la science révélée.
Un autre parallèle se présente de lui-même à l'esprit; car on
ne peut séparer dans l'histoire, surtout dans l'histoire de cette
année 1274, Thomas d'Aquin et Bonaventure de Bagnorea.
Tous deux avaient été appelés au deuxième concile de Lyon :
l'un mourut en chemin, l'autre ne vit que les premières sessions
1 Les évèques d'Allemagne, réunis à Fulda au mois de septembre 1872, ont
demandé au Saint-Siège de reprendre la cause du B. Albert le Grand. « Les hon-
neurs de la canonisation, disaient-ils, n"ont pas encora été rendus au B. Albert que
le monde entier proclame Grand. Il l'ut le maître du Docteur angélique, il illustra
par son immense savoir et la perfection de sa sainteté non-seulement les chaires les
plus célèbres de la France et de rA[lemagne,le second concile de Lyon lui-même {?),
mais encore le monde chrétien lout entier. » L'èpiscopat catholique s'unit à l'épis-
copat allemand, et Pie IX ne voulut point se refuser à des vœux si légitimes et si
universels. Aussi la cause est-elle reprise depuis quelques mois.
ET NOS FUTURES UNIVERSITÉS CATHOLIQUES 167
de l'assemblée. « Un même âge rapprochait ces deux génies
frères ; un même jour les réunit à Paris pour y recevoir les hon-
neurs académiques ; Tamitié les rassembla pendant la vie , la
même année dans le tombeau, le même culte sur les autels *. »
Les aunales de nos universités n'ont pas connu de jour plus glo-
rieux que ce 23 octobre 1257, où Thomas et Bonaventure furent
proclamés, ou, pour mieux dire, acclamés docteurs de l'univer-
sité de Paris. Ou raconte qu'une voix mystérieuse avait désigné
à Thomas, pour texte de sa thèse, ces paroles du Psalmiste :
Vous arroserez les montagnes avec les eaux supérieures du
ciel ; du fruit de vos ouvrages la terre se rassasiera : Rigans
montes cU superioribus suis, de fructu operum tuorum sa-
tiabitur terra (Ps. cm, 13). Appliquant ce texte à la divine
économie de la religion, Thomas fit voir comment Dieu répand
sur toutes les âmes les flots de la grâce et de la vérité. Les pa-
roles prophétiques ont reçu de la postérité une autre application :
elles expriment, en effet, d'une manière admirable, la mission
des deux grands docteurs, qui allaient verser des torrents de
lumière et de vie sur les plus hauts sommets comme sur les plus
humbles vallées du monde des intelligences.
Tous ces illustres représentants de la science chrétienne, quel-
les que fussent les tendances particulières de leur génie, don-
naient à leur enseignement encyclopédique la même base, à leur
synthèse le même fondement. Ils établissaient l'union de la
science et de la foi par la subordination de l'une à l'autre ; et,
ce principe admis de tous, chacun l'appliquait aux diflférentes
sciences. « Tous les arts, écrit Vincent de Beauvais, sont subor-
donnés à la divine sagesse ; et la science inférieure, si elle est
bien ordonnée, doit conduire à la supérieure. » Le Docteur sé-
raphique développe cette idée féconde dans un livre qu'il inti-
tule : Reductio artiurn ad theologiam. Albert le Grand ré-
duit la théorie en pratique. « La plus belle gloire d'Albert, dit
un savant moderne, est d'avoir terminé le cercle des connaissances
humaines en comblant son hiatus par la démonstration scienti-
fique des rapports de l'homme et de Dieu. Ce principe une fois
posé, cette grande intelligence s'est en quelque sorte concentrée
* Ozauam, Dante et la philosophie catholique au xm" siècle, i" partie, ch. ii.
168 LE CENTFA'AIRE DE SAINT THOMAS D'AQUIN
sur la terre. Pour la première fois, les corps naturels reçoivent
une description précise ; et pour la première fois aussi, ils se
trouvent rangés d'après leurs analogies et; d'après leurs degrés
d'organisation. Posées de cette manière, les sciences naturelles
apparaissent avec leur caractère fondamental, l'utilité physique
et l'utilité théolog'ique '. »
C'est du prince des théologiens surtout qu'il faut apprendre
comment la théologie, reine des sciences, est le principe de leur
unité et le magnifique couronnement de l'édifice intellectuel. Si
ces idées ne nous deviennent familières comme elles l'étaient au
siècle de Thomas d'Aquin, nos sciences et notre enseignement
sont voués à une anarchie sans remède ; nos universités n'auront
jamais la gloire de produire une somme, d'enfanter un homme de
génie.
II
l'ange de l'école et la synthèse sc«lastique
L'Ecole commençait par bien définir les procédés de k science
naturelle et par déterminer nettement le domaine de la raison.
La métaphysique moderne a eu le tort de vouloir remplacer par
de brillants, mais fantastiques systèmes, une doctrine plus con-
forme à l'espérience et à la nature même de nos tacuHés.
En face de l'immense inconnu qui s'offre à lui, l'homme, ainsi
que l'enseignent les scolastiques, contemple tout d'abord les mer-
veilles de la création, le spectacle varié de cet univers ; appelant
à son aide les ressources de l'observation, il considère avec une
attention ravie les mille phénomènes qui se produisent à tous les
points de l'espace. Le fait à peine connu, il en veut saisir la cause ;
la suite réglée des phénomènes l'excite à en découvrir l'origine
et le principe ; à travers le mécanisme de la nature, il cherche à
démêler la loi idéale d'ordre et de beauté. Puis, du dehors se re-
pliant sur elle-même, l'àme étudie ses facultés constitutives et
ses idées fondamentales ; elle examine comment, par sa propre
énergie, elle a conquis la notion des choses, s'élevant de la sen-
sation à l'idée, delà matière à l'esprit, du visible à l'invisible,
1 Pûucliet, Histoire des sciences naturelle-; au moyen âge,i>. 319.
ET NOS FUTURES UNIVERSITÉS CATHOLIQUES 169
du relatif à l'absolu. Embrassant alors d'un seul regard les rap-
ports harmonieux des êtres et la relation nécessaire de l'ordre à
son principe, l'intelligence, dans uu sublime élan, atteint la rai-
son première des choses, salue le législateur suprême et le tout-
puissant auteur de l'univers . Cédant aux preuves qui surgissent
de tous les horizons du monde et du fond de lui-même, l'homme
reconnaît et adore l'Etre souverain duquel tout dépend et qui est
lui-même d'une absolue indépeudance.
Livrée à ses seules forces, l'intelligence connaît d'une façon
plus ou moins parfaite le monde des corps et le monde des esprits
créés, le Cosmos tout entier ; de plus, par la science rationnelle
des premiers principes et des premières causes, elle arrive jus-
qu'aux confins du monde d'en haut ; mais alors éclatent son in-
suffisance native et, pour monter au delà, le besoin d'un secours
surnaturel. Car au delà sont les profondeurs de Dieu, profunda
Dei, suivant l'expression de saint Paul ; au delà est ce que Dieu
ne nous a pas manifesté dans les oeuvres de ses mains. Arrêtée
donc au seuil du temple où le Très-Haut se renferme avec ses
plus sublimes mystères, la raison s'incline et se tait ; elle attend
que le voile se déchire et qu'un rayon de la lumière incréée vienne
lui révéler quelques-uns des attributs intimes de l'Être infini.
Ces enseignements de l'école ont fourni au plus grand poëte
du moyen âge et peut-être de tous les temps, à Dante, le thème
de sa brillante fiction. Virgile, qui représente l'esprit humain, est
parvenu avec son disciple jusqu'à l'entrée des régions célestes ;
mais il lui est interdit d'aller plus loin. Une vierge mystérieuse
descend des sommets inaccessibles, semblable à l'épouse qui vient
des hauteurs du Liban. Elle se nomme la louange de Dieu, la lu-
mière qui s'interpose entre l'intelligence et la vérité ; c'est par
elle que l'espèce humaine peut pénétrer au delà des choses sublu-
naires. S'élevant à travers l'espace, elle se rapproche, et l'homme
avec elle, du trône de la divinité. Cette vierge, qui brille d'une
beauté incorruptible et qui se pose en reine sur un char triom-
phal, cette Béatrix idéale, c'est la théologie, c'est la science ins-
piratrice qui révèle les secrets de l'essence divine.
De ce style poétique rapprochons le grave et vigoureux lan-
gage de Thomas d'Aquiu. « La science théologique est, dit-il,
sagesse entre toutes les sagesses humaines ; elle est sagesse, non
170 LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQUIN
pas dans tel ou tel genre, mais simplement, dans le sens le plus
élevé et le plus propre. Par la certitude de ses principes, par
l'excellence de son objet et par la perfection de sa fin, elle sur-
passe toutes les sciences spéculatives et pratiques. Elle n'est su-
bordonnée qu'aux lumières supérieures de Dieu et des bienheu-
reux. )) La prééminence appartient manifestement aune science
qui vient de Dieu, qui s'occupe de Dieu et qui mène à Dieu; à
une science qui reçoit directement de la Vérité vivante, substan-
tielle et infinie, les principes d'où la saine logique pourra déduire
d'incontestables conclusions. La raison était humiliée dans son
impuissance au seuil du sanctuaire où Dieu voile les mystérieuses
opérations de son être adorable ; introduite par la révélation dans
ce foyer de lumière, la théologie en revient couronnée de clartés
et en possession des secrets de Dieu, de Dieu en trois personnes,
de Dieu incarné, de Dieu auteur et consommateur de la foi.
Quand la théologie a reçu d'en haut par rÉcriture sainte et
par la tradition les principes qui lui servent de base, il est per-
mis à la raison d'opérer scientifiquement sur ces données supé-
rieures, d'appliquer la force logique à déduire toutes les conclu-
sions que peuvent contenir les vérités révélées, de chercher les
rapports du monde divin surnaturellement connu avec le monde
des esprits et même avec le monde des corps. Dans ce labeur
grandiose, celui-là sera digne des honneurs du premier rang,
dont les connaissances seront étendues et coordonnées, dont la
doctrine sera pure et capable de confondre tout ce qui s'oppose à
la vérité, dont l'Église enfin, arbitre suprême dans ce qui touche
à la foi, acceptera et recommandera l'enseignement avec con-
fiance. A ces différents titres, saint Thomas est le roi des théo-
logiens ; il est roi par le droit du génie qui crée et qui ordonne,
par le droit de la victoire remportéa sur l'erreur, par le droit
du consentement universel qui reconnaît son imposante autorité.
Thomas d'Aquin avait reçu du ciel une glorieuse mission.
Placé à la limite do deux mondes, dans le dernier siècle du
moyen âge, lorsque les expéditions lointaines et le commerce
avec les Arabes, infidèles commentateurs de la philosophie péri-
patéticienne, avaient répandu dans les esprits de funestes idées
d'indépendance, à l'entrée de Tàge moderne, dont la juvénile
indocilité allait causer à l'EgHse tant d'inquiétudes et amener de
ET NOS FUTURES UNIVERSITÉS CATHOLIQUES 171
si cruels déchirements ; placé, dis-je, par la Providence à la li-
mite de ces deux mondes, l'Ange de l'École était appelé à résu-
mer par un miracle de génie toute la science des siècles de foi
et à préparer des armes contre les futures révoltes de la raison
émancipée. Lecteur assidu des divines Écritures, disciple des an-
ciens docteurs, et particulièrement d'Augustin, l'interprète le
plus complet de l'enseignement traditionnel, Thomas a recueilli
fidèlement l'esprit et les maximes de'k doctrine révélée, pour en
faire le substantiel aliment et comme le pain des intelligences
chrétiennes. L'auteur de la Somme n'a rien pour l'éclat et la
fascination ; tout se conforme chez lui aux clartés de l'évidence,
aux lois du raisonnement, à la règle de la tradition catholique ;
point d'exagérations, point d'affirmations tranchantes ni d'asser-
tions aventureuses ; toujours une auguste sérénité et un calme
divin, toujours la douce et haute majesté du génie. Sublime
dans ses pensées, mais prudent dans son élévation même, aussi
réservé dans ses déductions que hardi dans ses aperçus, le
prince de l'orthodoxie concilie dans une inviolable unité et avec
la mesure d'un bon sens magistral toutes les conclusions de la
science religieuse. De lui, mieux que de Bossuet, il est permis de
dire qu'il « posséda toute la raison humaine en la sienne. »
Aussi voit-on que, malgré des dissidences secondaires et très-
permises, les théologiens et les philosophes, qui jouissent de
quelque autorité dans l'Eglise, ont tenu à honneur de reconnaître
saint Thomas pour leur maître et leur « docteur particulier. »
Un vieux peintre, dans un tableau que je me rappelle avoir vu
à Sainte-Catherine de Pise, a exprimé d'une façon curieuse l'idée
qu'il s'était faite de la mission du Docteur angélique. Au-dessus
du saint, il a représenté Notre-Seigneur avec des personnages
de l'Ancien Testament et les quatre évangélistes. A droite et à
gauche sont Aristote et Platon ; au bas, sous les pieds du maître
qui l'a confondu, Averroès. De la bouche du Christ partent des
rayons lumineux qui vont frapper les évangélistes et se réfléchir
sur saint Thomas, pour se diviser ensuite sur une foule de doc-
teurs, d'évêques et de papes. Les figures de Platon et d' Aristote
sont éclairées par des reflets de lumière.
Cette peinture originale, qui date du xiv" siècle, rend assez
bien le rôle historique du grand docteur. La même pensée ins-
172 LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQI'IN
pirait l'orateur qui fit le discours d'ouverture au concile de 1274.
« Une mort imprévue, dit-il, a privé celte auguste assemblée
de la présence du divin Thomas ; mais il vit toujours par la
meilleure partie de lui-même et il triomphera jusque dans la pos-
térité la plus reculée : Verum ecce superstes in ceternum vi-
cturus. Sans aucun doute, le concile du Vatican, dans les ses-
sions à venir, fera écho après six siècles à celui de Lyon et
recommandera solennellement l'étude du prince de la scolas-
tique.
III
LA SOMME DU XIX' SIECLE ET LES UNIVERSITES CATHOLIQUES
La théologie est la reine des sciences ; mais c'est une reine
découronnée. Thomas d'Aquin est le roi de la théologie, mais
c'est un roi qui ne gouverne plus. Nos écoles sont en ruines ;
notre enseignement supérieur en désordre; nos sciences ont
éliminé, comme de vaines fictions, toutes les idées théologiqiies
et métaphysiques ; au lieu d'une synthèse, nous avons des diction-
naires soi-disant universels qui sont de véritables chaos alpha-
bétiques. Toutes les forces créatrices du génie chrétien ne seront
pas de trop pour un renouvellement qui doit embrassçr tant de
choses et tant d'institutions.
Mille préjugés s'opposent à l'œuvre de restauration que nous
appelons de nos vœux, et que, malgré tout, nous saluons de nos
espérances. Je n'ai pas écrit une seule des lignes qui précèdent,
sans me dire que, même, hélas ! parmi les chrétiens, elle soulève-
rait des contradictions. Vous allez donner à penser aux fils
du xix" siècle que vous prétendez les ramener au moyen âge.
Les sciences modernes ne consentiront jamais à se ranger autour
de la théologie comme des vassales. La Somme de saint Thomas
est par trop insuffisante pour notre temps. Qu'il soit l'Ange de
l'École, à la bonne heure! mais l'École n'a pas posé les co-
lonnes d'Hercule de l'esprit humain ! Allez-vous dire anathème
à quiconque ne partage pas vos exagérations?...
Il y a des années que toutes ces phrases creuses alimentent la
polémique. Nous nous souvenons d'avoir déjà dans ces Études
ET NOS FUTURES UNIVERSITÉS CATHOLIQUES 173
réduit à leur juste valeur ces déclamations contemporaines. La
théologie ne menace pas les sciences ; mais elle leur manque. Ja-
mais la théologie, cette grande théologie que représente Thomas
d'Aquin, n'a dit à la science, à la véritable science un Vade
rétro. Bien plutôt, elle ne cesse de répéter : Ascende superius.
Bossuet ne voulait pas dire autre chose, même lorsqu'il lançait
cet anathème : « Qu'elle soit donc frappée de mort toute science
qui n'a pas Dieu pour objet », c'est-à-dire qui ne sert pas à la
glorification de Dieu. Aux esprits tentés de s'emprisonner dans
la matière, la religion adresse de pressantes invitations à mon-
ter plus haut. Plus haut ! vers les sommets d'où ruisselle la lu-
mière divine. N'eiïacez pas, — c'est la prière que nous adressons
aux positivistes, — n'effacez pas les vestiges de Dieu dans la créa-
tion ; suivez à travers la série des êtres les manifestations de la
toute -puissance et ce qu'on a si bien appelé les harmonies provi-
dentielles; devant le spectacle de cet univers pénétré de pensée
jusque dans ses dernières profondeurs, élevez les regards et le
cœur vers Celui qui est la source du vrai et du beau, de l'ordre
et de l'harmonie. Non, nous ne voulons pas faire obstacle à la
science, mais lui faire honneur, en émettant le vœu d'unesomme
nouvelle, qui coordonne à la lumière de Dieu toutes les conquêtes
de l'esprit humain.
La seule idée de subordination offense les prétentions scienti-
fiques. Mais, à le bien prendre, ce vasselage n'est pas un asser-
vissement. Les sciences ont chacune leur objet déterminé et un
domaine de faits qui leur est propre ; il est de la dernière évi-
dence qu'elles ne se déduisent pas des idées métapliysiques et
encore moins des vérités théologiques. Mais de même que la phi-
losophie, par qui seule lei sciences naturelles sont constituées à
l'état de sciences, était à cause de cela nommée par les scolasti-
ques scientia scientiarum , disciplina discijplinmnmi ; ainsi,
parce que toute science, même la philosophie, est inférieure par
son objet et par sa fin à la théologie, c'est à celle-ci qu'il appar-
tient légitimement de commander, de réclamer, en qualité de
maîtresse, un service qui, en réalité, est plus honorable qu'hu-
miliant. Le cardinal Wiseman pensait comme les anciens doc-
teurs, lorsqu'il comparait les sciences à des « sœurs immortelles
qui font leur cour à la religion » Nous n'effaçons pas la distinc-
17-i LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQUIN
tion entre les sciences humaines et la science sacrée ; nous dési-
rons voir cesser leur hostilité. Et non-seulement nous croyons à
un système d'alliance dans lequel elles se prêteront un mutuel
appui ; mais nous avons la conviction que , sans absorber la
science dans la foi et sans encourir le reproche de mysticisme, il
est possible de relier en un seul faisceau toutes les vérités natu-
relles et surnaturelles.
Pendant que l'esprit révolutionnaire fait de la science un
royaume divisé d'avec lui-même, Dieu inspire aux siens l'idée de
reconstituer une synthèse, qui, pour parler avec l'Apôtre, « fonde
et récapitule dans le Christ tout ce qui est sur la terre et tout ce
qui est dans les cieux. » (Eph., i, 10. ) Le concile du Vatican
doit avoir pour résultat, dans les desseins de la Providence, de
détruire les germes de discorde entre les croyants, de remettre
sur le trône la science du Christ, la science de la révélation, de
rendre à la philosophie elle-même sa certitude et sa noblesse.
Le triomphe du christianisme dans les esprits dissipera tous les
malentendus et facilitera l'unité.
« Le moment est venu, a dit un écrivain de nos jours, de sau-
ver la philosophie et le monde, en faisant subir à la philosophie
et à la science modernes le même travail d'assimilation et d'épu-
ration que saint Augustin et saint Thomas ont fait subir à la phi-
losophie de Platon et d'Aristote. Le moment est venu de fonder
une nouvelle scolastique et de jeter les bases d'une œuvre analo-
gue à la Somme et qui en sera la couronne... Cette scolastique
sera d'autant plus brillante et plus belle qu'elle pourra s'assimiler
les trésors de théologie, de science, de philosophie et d'histoire
accumulés par dix-neuf siècles de christianisme... L'unité de la
science, c'est la religion ramassant à terre toutes ces pauvres
sciences contemporaines, qui se traînent sans Dieu, sans lumière,
sans beauté, sans lien entre elles, décousues, à l'état d'enfance,
incapables de bégayer même le nom du Seigneur. »(M. P.Pradié.)
Ou n'attend pas de moi que je trace l'esquisse d'un aussi grand
ouvrage. Je dirai seulement, parce que cela ressort de l'idée
même du travail, que l'on y devra trouver, d'une paxi, le ta-
bleau complet de la science du Cosmos au point oîi l'ont portée
les conquêtes modernes et en tant qu'elle se lie aux enseigne-
ments de la foij d'autre part, une exposition raisonnée des vé-
ET NOS FUTURES UNIVERSITES CATHOLIQUES 175
rites religieuses dans leur merveilleux enchaînement et dans
leur harmonie avec les connaissances naturelles, les données de
rhistoire, les intérêts de l'humanité.
Pour une œuvre aussi gigantesque, bien des qualités seront
absolument requises. Sans compter les dons que Dieu seul peut
départir, il sera nécessaire de connaître à fond les sciences qui
devront être mises en harmonie. Avant tout, il faudra une théolo-
gie parfaitement orthodose, exacte et complète. Leibniz, Pascal
et Bossuet lui-même ne pouvaient, on comprend pourquoi, conti-
nuer saint Thomas d'Aquin. Et à notre époque, Lamennais n'est
pas le seul dont le génie ait été faussé par l'esprit de système;
d'autres que le P. Gratry ont eu une métaphysique plus originale
que correcte. Il ne sera pas moins indispensable d'avoir étudié
autre part que dans de vulgaires manuels les diverses parties de
la science humaine. N'arrive-t-il pas quelquefois que des écri-
vains s'avisent de disserter sur les rapports de la science et de
la religion, sans bien savoir leur religion ni leurs sciences ? Bon
moyen de mécontenter à la fois les croyants et les savants !
Mais cet idéal encyclopédique u'est-il pas à reléguer tout sim-
plement au pays des chimères ? Si notre enseignement supérieur
doit demeurer dans l'état actuel, oui. Si, au contraire, l'Église
retrouve sa pleine liberté, il n'est plus téméraire de se livrer à de
meilleures espérances. Un enseignement universitaire, organisé
d'après les plans et avec l'esprit catholique d'autrefois, reprodui-
rait les merveilles du passé. Ou dit que la race des géants a dis-
paru ; je le crois bien, tout le génie moderne se tourne à rape-
tisser les hommes. J'ai vu de près ce grand Collège romain
contre lequel s'est acharnée la haine brutale de la Piévolution ;
je puis dire que déjà la somme du xix° siècle m'est apparue là
vivante, dans un groupe de professeurs dont l'univers entier con-
naît les noms. Tôt ou tard un disciple de ces hommes éminents
se serait appelé Albert le Grand ; et un autre, Thomas d'Aquin.
Mais 1870 est venu après 1848, et 1848 n'était pas loin d'autres
dates aussi fatales. A mesure que le cathohcisme édifie, les Van-
dales démolissent. Lorsque finira ce jeu barbare, Dieu donnera
au monde un sublime et dernier architecte de la vérité.
Des esprits généreux ont fait plus d'une fois appel aux sa-
vants, dans la pensée que des congrès hâteraient l'avancement
17 LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQUIN
des sciences vers leur forme synthétique. Nous ne contestons
pas l'utilité des congrès ; nous applaudirions à une réunion de
savants chrétiens rassemblés sous le patronage de saint Thomas
en ce glorieux centenaire. Mais il est malheureusement avéré
qu'il y a très-loin, si l'on peut ainsi ^parler, de la pléiade à
l'unité. Etablissez, si vous le pouvez, dans un groupe de savants,
même choisis, l'accord indispensable pour collaborer, je ne dis
pas à une somme, mais seulement à une encyclopédie. L'homo-
généité ne se formera jamais dans les idées que par un ensei-
gnement commun, et dont l'autorité s'impose, en quelque sorte,
d'elle-même. Que dans nos grandes écoles restaurées les maî-
tres s'inspirent de saint Thomas, et la scolastique nouvelle, ou,
si l'on aime mieux, la scolastique renouvelée arrivera par des dé-
veloppements réguliers à couronner magnifiquement, sous le re-
gard de Dieu, le travail de la raison humaine.
A l'imitation de ces architectes modernes qui étudient avec
tant d'intelligence les chefs-d'œuvre du moyen âge, mettons-
nous à l'école de celui qui a été justement appelé le Salomon de
la loi évangélique '. Formons-nous à cette méthode large et sé-
vère, à cette géométrie de la pensée qu'il sut employer à cons-
truire un monument, objet de l'admiration de tous les siècles.
Prenant tout ce que la tradition chrétienne et l'élaboration philo-
sophique lui avaient légué de faits et d'idées, Thomas les a clas-
sés, combinés, coordonnés. Descendant jusqu'aux fondements de
la raison, il a solidement assis sur leur base de granit les vé-
rités naturelles, et les a disposés comme un majestueux péri-
style à l'entour de l'édifice sacré. P;iis, pénétrant à l'intérieur, il
a l'angé par ordre les vérités révélées comme autant de colonnes
appuyées sur la terre et s'élevant vers le ciel. Enfin, il a jeté
dans les airs ce dôme de la vérité que soutient la foi, qu'embellit
l'espérance et que couronne la vérité. Au fronton de l'incompa-
rable édifice inscrivons ce que Dieu disait à Moïse après lui avoir
révélé h plan de l'arche sainte : Impice et fac secundinn exem-
plar C[Uod tibi in monte monstratum est. (Exod., xxv, 40.)
E. }\L-VRQUIGNY.
' Ecce plus (jiiam Salomon hic : ce l'ut le texte du second panég-yrlque de saint
Thomas, par Bossuef, en 1(565.
LE SUFFRAGE UNIVERSEL
SES DANGERS ET SON ORGANISATION
DE LA REFORME ET DE L'ORGANISATION NORMALE DU SUFFRAGE
UNIVERSEL, par Henri Lasserre '
I
« Le suffrage universel est le sphynx moderne. Il dévore ou
dévorera tous les pouvoirs impuissants à deviner l'énigme. »
C'est ainsi que M. de Belcastel prélude à l'exposé de son projet
de loi électorale. D'accord avec lui sur le fond de la pensée, nous
nous exprimerions un peu diflféremment. Le sphynx moderne,
c'est la Révolution, cette hérésie antichrétienne et antisociale
dont naguère nous exposions les principes ; le suffrage universel
n'est qu'une des énigmes que le monstre propose aux nations
assez aveugles pour lui confier leurs destinées.
Aussi, le livre de M. Lasserre, écrit pour résoudre l'énigme,
saisit-il avant tout l'esprit du lecteur par un sentiment d'horreur
profonde à la vue des périls qu'amasse sur nos têtes le système
social inauguré et maintenu par la Révolution. Les deux traits
caractérisques de ce système, le mensonge et la contradiction, se
montrent ici sous leur aspect le plus odieux. C'est surtout par
le suffrage universel que la R évolution se vante d'affranchir les
peuples ; et c'est par là surtout qu'elle consomme leur ruine.
Que cette institution puisse être inoffeusive ou même produire
d'heureux résultats dans des circonstances exceptionnelles, nous
ne le nions pas. Mais affirmé comme un principe absolu, le suf-
' 1 Tol. in-12. Paris, Palmé éditeur.
V* SÉRIE. — T. V. 12
178 LE SUFFRAGE UNIVERSICL
frage universel est à la fois absurde et malfaisant, puisqu'il dé-
truit l'idée même de l'autorité, et, dans toute la force du terme,
met la société sens dessus dessous.
Or, cette affirmation est un des premiers articles du symbole
révolutionnaire ; et nous ne pouvons voir qu'une méprise dans
l'asssertion émise naguère par M. Batbie, dans un remarquable
discours : que « l'élection des députés par le suffrage universel
et direct ne fait pas partie des principes de 1789 '. » Pour le
suffrage direct, d'accord ; ce n'est qu'un détail accessoire ; mais
le suffrage universel est manifestement contenu dans la définition
de la loi telle qu'elle est formulée par la déclaration des droits de
l'homme : « La loi est l'expression de la volonté générale. »
Comment peut-elle être l'expression de la volonté générale si la
généralité des volontés n'a pas une part directe ou indirecte à sa
confection ? Ce que l'honorable président de la commission des
Trente avait le droit de dire, c'est que ce principe inscrit dans la
déclaration de 1789 ne passa pas immédiatement dans les faits ^.
Il est assez remarquable que les niveleurs du dernier siècle, si
follement téméraires en tout le reste, n'aient point oser braver le
bon sens au point de conférer a tous les citoyens les droits élecr
toraux. Le principe révolutionnaire a mis soixante ans à produire
ce fruit ; et pourtant il le portait en germe, dès l'origine, non-
seulement dans ses formules, mais dans son essence. Qu'est-ce,
en effet, que le suffrage universel sinon l'exercice de la souve-
raineté du peuple ? Si la société n'a pas une origine divine, comme
l'enseigne la foi chrétienne d'accord avecla raison, si elle est une
création arbitraire des hommes, comme le veut la doctrine révo-
lutionnaire, chacun de ceux qui en fout partie a le droit évident
de faire peser son influence dans la direction de cette œuvre com-
mune. Le pouvoir de gouvernement accompagne de toute néces-
sité le pouvoir de création. L'exercice de l'autorité peut être
i Discours de M. Batbie, président de la commission des Trente.
2 La Constitution du 24 juillet 1793, qui établissait le suffrage universel n'a jamais
été mise à exécution; celle de 1791 n'attribuait les droits électoraux qu'aux ci-
toyens actifs, et on entendait par là ceux qui payaient un impôt et faisaient partie
de la garde nationale. Ces dispositions furent maintenues dans la constilution
promulfjuée le 27 août l'iOô, et ou modifia seulement les conditions d'âge. Au lieu
de vingt-cmq ans ans ou n'exigea plus que vingt et un ans pour l'exercice des droits
électoraux.
SES DANGERS ET SON ORGANISATIuN 179
délégué ; mais l'autorité elle-même appartient nécessairement à
fauteur. Si donc, vous ne voulez plus reconnaître Dieu comme
l'auteur et le souverain de la société, la souveraineté appartient
aux hommes. Et comme ils sont tous égaux par nature, tous
participent à cette souveraineté et doivent être mis en demeure
de l'exercer, au moins en désignant ceux qui l'exerceront en leur
nom. Le libéralisme modéré, en soutenant à la fois le principe de
la souveraineté du peuple et le système du suffrage restreint,
tombe dans une de ces contradictions flagrantes qui font toucher
au doigt l'ineptie de cette doctrine.
Aussi il a beau faire : son inconséquence ne le sauvera pas.
Le sentiment de l'intérêt sera impuissant à l'arrêter sur la pente
où le pousse son principe et ne l'empêchera pas d'arriver tôt ou
tard au fond de l'abîme. Voyez, au-delà de la Manche, ce peuple
éminemment sensé, qui fait si bon marché de la logique, lorsque
la voix de l'intérêt se fait entendre. Il éprouve pour nous un sen-
timent de pitié, en nous voyant nous livrer de gaîté de cœur au
sphynx révolutionnaire et nous débattre contre les désastreuses
conséquences du suffrage universel. Mais lui-même ne suit-il pas
avec une vitesse accélérée la route qui nous conduit à notre
ruine? En 1832, une première réforme électorale avait enlevé à
l'aristocratie territoriale la prépondérance qui lui appartenait
depuis des siècles, dans les élections pour la Chambre des com-
munes. Quarante ans se sont à peine écoulés, et voilà qu'r i
ministère conservateur se voit contraint d'étendre à la petite
bourgeoisie le droit de suffrage et par conséquent la souveraineté
politique. On ne s'arrêtera pas là certainement; car si, dans ces
régions plus froides, les idées ne germent pas aussi vite que sous
notre soleil plus ardent, leur développement n'en est pas moins
irrésistible. La démagogie a partout les mêmes convoitises ; et
chaque nouvelle concession la rend à la fois plus forte et plus
exigeante. Le libéralisme anglais se fait donc une grande illu-
sion s'il se persuade qu'en continuant à favoriser les principes
qui nous perdent, il échappera toujours à leurs conséquences.
Son heure viendra tôt ou tard ; et s'il ne profite pas de la leçon que
la Providence donne au monde à nos dépens, lui aussi recueillera
les fruits du principe révolutionnaire et savourera les bienfaits du
suffrage universel.
180 LE SUFFRAGE UNIVERSEL
Nous venons, en effet, de le démontrer : entre ces deux choses,
la connexion est manifeste : le principe révolutionnaire étant
donné, le suffrage universel en est la conséquence nécessaire.
Mais d'un autre côté, le suffrage universel étant donné, la société
devient impossible.
Qu'est-ce que le suffrage universel ? C'est la souveraineté poli-
tique ôtée à la capacité et attribuée à l'ignorance ; c'est le droit
de gouverner donné à ceux qui ont besoin d'être gouvernés ;
c'est la mission de conserver l'ordre et la propriété confiée à ceux
qui n'ont pas de propriété à conserver et que toutes leurs passions
poussent à troubler l'ordre; c'est le pouvoir de tout détruire livré
sans contrôle à ceux qui voient dans la destruction le moyeu le
plus commode de s'élever. M. Lasserre nous fait très-justement
remarquer que le suffrage universel ne nous a encore montré que
ses coups d'essai. Il n'en a été jusqu'à présent qu'à son âge
d'enfance; et n'ayant pas encore la pleine conscience de sa force,
il s'est laissé pendant vingt ans mener en lisière par la politique
impériale.
Mais cette période touche à son terme ; déj à le regard de l'observateur
entrevoit que les millions de membres du monstre se disciplinent, que
ses mouvements prennent de l'unité, que s'a volonté se formule, que sa
direction s'accentue. Nous assistons à un spectacle inouï; et le refrain
révolutionnaire a raison : Le Peuple Souverain s'avance! L'armée
du désordre se met en ordre. — Depuis la montée du déluge, depuis les
invasions des hordes barbares, rien n'est comparable à ce qu'aperçoivent
en ce moment les quelques hommes qui ont des yeux... Le suffrage
universel tend à se coordonner sous l'action de quelque centralisation
puissante, qui s'intitulera soit l'Internationale, soit la Ligue populaire,
le nom importe peu, et qui fera manœuvrer la grande armée du scrutin,
— comme déjà,, à plusieurs reprises, on a fait manœuvrer les grèves, —
de façon à écraser sous ces foules innombrables les malheureuses mino-
rités numériques qui s'appellent l'intelligence, le savoir, la vertu, qui
s'appellent aussi la richesse et la propriété (p. 15).
Que pourront dire alors ceux qui, depuis un siècle, ne cessent
de crier qu'il n'y a pas d'autorité supérieure à l'homme, que
l'humanité seule crée le droit, que la décision des majorités dis-
tingue seule le bien du mal moral, que la loi est l'expression de
la volonté générale et que la légalité est la suprême justice ? Voici
le peuple qui vient faire l'application de ses principes :
SES DANGERS ET SON ORGANISATION Igl
Qu'est-ce que la volonté générale, vous crie-t-il, sinon la volonté
du plus grand nombre? Je suis le Grand Nombre : donc ma volonté
c'est la loi. Tout ce que je veux est légitime, par cela seul que je le
veux et que je suis le grand nombre. Je fais la loi dans mon in-
térêt, et j'ai raison de la faire ainsi, parce que je suis le grand
nombre. Je réalise par là l'idéal des plus purs philosophes. Mon égoïsme,
qui serait un crime si j'étais le petit nombre, devient la suprême sagesse,
parce que je suis le grand nombre. Sacrifier le grand nombre au plus
petit, ce fut le forfait de mes prédécesseurs au gouvernement; mais
sacrifier le plus petit au plus grand, c'est la justice parfaite. Ils étaient
la majorité factice : je suis la majorité réelle, incontestable comme
l'Océan; je suis l'innumérable multitude.
A ces ondes humaines qui résistera? — Personne.
La terreur de leur prochaine arrivée glaçait naguère d'épouvante et
désorganisait les elasses conservatrices, qui ne se sentaient ni force
matérielle ni force morale contre ce débordement. Si des circonstances
plus heureuses ont, un instant, relevé les courages; si les flots démago-
giques ont fait un mouvement de recul, ne nous berçons point d'espé-
rances vaines; ne croyons pas avoir vaincu l'Océan, parce que nous
assistons, durant quelques heures, au spectacle de la marée qui descend
et que nous foulons sur la grève le sable qu'elle abandonne. Tous les
océans ont ces flux et reflux. Demain, la mer sera plus haute qu'elle
n'était hier, et les tempêtes des équinoxes, se mC'lant à son mouvement
progressif, submergeront la terre ferme et se joueront des digues de
pierre, comme des falaises de sable.
L'ignorance et la déraison , excitées par la fièvre révolutionnaire, —
et aussi parla misère toujours croissante en de pareils temps, — auront
en main l'autorité régulière. Ce qui est illégitime sera légal. Ce qui est
antisocial sera à la tête de la société. Les ennemis de l'ordre public
commanderont la force publique. Les brigands occuperont le ministère
de la justice et nommeront la magistrature. Les voleurs auront à leurs
ordres la gendarmerie. Hier une poignée d'hommes, agissant en petit
et illégalement, s'appelait « la Commune » et donnait un échantillon
de ce qu'on fera en grand et légalement, en s'appelant « la nation. »
(P. 18 et 19.)
En présence de cette perspective malheureusement trop réelle,
nous ne saurions, avec certains journalistes anglais, taxer d'exa-
gération la comparaison empruntée par M. de Belcastel à la
mythologie classique. Oui, il est bien là, le sphynx révolution-
naire, s'apprêtant à nous dévorer si nous ne parvenons pas à
résoudre promptement la formidable énigme. Le mieux , sans
doute, serait de tuer le monstre. Mais puisqu'on a repoussé la
seule main capable d'accomplir ce prodige, puisse-t-il se ren-
13» LE SUFFRAGE ITNIVEP.SEI,
contrer un penseur assez pénétrant pour résoudre l'énigme ! Celui
qui nous rendra ce service aura plus fait pour le bonheur de son
pays que s'il eût gagné vingt batailles.
II
Il y avait dans cette perspective de quoi stimuler la patrio-
tique ambition de M. Henri Lasser re. Aussi, pendant douze ans,
d'après son propre témoignage, s'est-il attaché à l'étude du pro-
blème. Pour en éclaircir toutes les difficultés pratiques, cet esprit
si vif a su acquérir la patience du statisticien le plus laborieux ;
et c'est le résultat de ses longues réflexions et de ses ingénieux
calculs qu'il nous otfre aujourd'hui.
Il commence par démontrer avec une grande vigueur de logi-
que l'absurdité de la solution adoptée jusqu'à ce jour et l'insuf-
fisance de celles qu'on a proposé de lui substituer. Nous allons
résumer, en la complétant par nos propres réflexions, cette
démonstration éloquente.
Le suffrage universel, tel qu'il est pratiqué eu France, est
d'abord un mensonge flagrant ; c'est de plus une manifeste ini-
quité; c'est un vol organisé ; c'est une absurdité palpable ; c'est
une cruelle dérision ; c'est une tyrannie et un attentat à la liberté
des électeurs; c'est enfin une ignominie et un outrage à la
dignité des candidats.
Tel est le signalement sincère de l'institution qui sert de base
au nouveau droit politique substitué dans nos sociétés révolu-
tionnaires à l'ancien droit chrétien.
Le suffrage universel est d'abord un mensonge flagrant, czr
il n'est rien moins qu'universel. Sur trente-six millions d'habitants
que renferme la France, eile ne compte guère'que dix millions
de votants. Il est vrai que les vingt-six millions privés du droit
de suffrage sont les femmes et les mineurs censés incapables
d'exercer ce droit. Mais M. Lasserre fait observer avec raison
qu'autre chose est l'exercice du droit, autre chose le droit lui-
même. Dans l'ordre civil, on distingue soigneusement l'un de
l'autre , et on ne peut les confondre dans l'ordre politique sans
aller contre les principes du droit moderne. De deux choses l'une :
SES DANGERS ET SON ORGANISATION' 183
OU le suffrage est fondé sur la capacité, ou il est fondé sur l'in-
■ térêt. S'il est fondé sur la capacité, vous pouvez le refuser aux
femmes et aux mineurs ; mais combien d'autres catégories de
personnes sont plus manifestement incapables que les femmes et
grand nombre de mineurs, de voter avec intelligence! Elles
devraient par conséquent être également exclues du scrutin.
Évidemment, le suffrage universel ne peut se défendre qu'en
invoquant un autre principe : le droit qu'ont tous les intérêts de
plaider leur cause au grand tribunal de la nation. Mais alors
n'excluez pas les intérêts des femmes et des mineurs , aussi légi-
times et aussi importants que ceux des hommes majeurs, et
donnez aux premiers, comme aux seconds, un moyen direct ou
indirect de s' affirmer et de se défendre.
Notre suffrage universel est de plus une iniquité manifeste,
puisqu'il sacrifie l'élite au vulgaire, les minorités éclairées aux
majorités aveugles. Il passe sur la société un niveau de fer, qui ne
respecte aucune supériorité, ni de naissance, ni d'éducation, ni
de mérite personnel. Devant lui, le vote d'un jeune débauché a
tout autant de valeur que celui du magistrat qui a vieilli dans
l'étude et la défense des lois sociales. Et comme l'ignorance est
beaucoup plus répandue que la science, comme le nombre dos
hommes vicieux et irréfléchis est incomparablement plus consi-
dérable que celui des hommes sages et vertueux, les sociétés qui
acceptent le suffrage universel prennent pour base la supériorité
de l'ignorance sur la sagesse et du vice sur la vertu. Si ce n'est
pas là une iniquité manifeste, qu'est-ce donc que nous appelle-
rons de ce nom ?
Ce second caractère, qui déjà se révèle sous un aspect révol-
tant dans certaines élections partielles, ne peut que se généraliser
et s'accentuer davantage à mesure que l'armée révolutionnaire
complétera son organisation. Les minorités seront de plus en
plus écrasées par les majorités et se verront privées de tout
moyen de défendre leurs droits et d'exercer leur influence.
Inhérent à l'institution elle-même, comme nous venons de le
montrer, ce désordre est encore aggravé par le fractionnement
des circonscriptions électorales. Un homme sur qui se porte-
raient un million de suffrages peut être exclu de la représenta-
tion nationale, si, dans chacun des collèges électoraux où ses suf-
184 LE SUFFRAGE UNIVERSEL
frages ki ont été donnés, un autre candidat en a obtenu un plus
grand nombre. Ce million d'électeurs va done se trouver sans re-
présentant et sans défenseur. Une pareille organisation équivaut
manifestement à la privation des droits politiques infligée aux mi-
norités ; et elle constitue, par conséquent, une iniquité flagrante.
Elle implique de plus et elle autorise un vol, et le plus gigan-
tesque de tous les vols, en livrant toutes les propriétés à ceux qui
ne possèdent rien. Car les droits politiques, dont la minorité se
voit ainsi dépouillée, renferment la disposition souveraine et sans
contrôle non-seulement de la richesse publique, mais encore de la
richesse privée, par l'impôt, les lois de succession et le droit
d'expropriation. L'Etat moderne, en effet, s'attribue un droit su-
prême sur tout ce qui appartient aux particuliers, et il use large-
ment de ce prétendu droit. De la combinaison de ce principe
éminemment libéral avec le suffrage universel peut naître, d'un
moment à l'autre, la confiscation en masse, sous un nom ou sous
un autre, de toute la propriété privée. En effet, les classes aux-
quelles, par le droit de suffrage, appartient le'pouvoir souverain
sont celles qui ne possèdent pas ; et les minorités dont l'influence
va sans cesse en décroissant détiennent à peu près toute la richesse
territoriale et mobilière du pays. Qui ne voit la conséquence iné-
vitable de cet état de choses? Le suffrage universel nous a déjà
montré ce dont il est capable, dans l'administration municipale
de plusieurs grandes villes. A Lyon, par exemple, il avait dé-
pouillé, en fait, des droits municipaux la propriété foncière, l'in-
dustrie, le commerce, la magistrature, le clergé, le corps ensei-
gnant, c'est-à-dire tous les grands intérêts matériels et moraux,
toutes les capacités éprouvées, toutes les lumières acquises,
pour remettre la gestion des deniers de la ville aux mains des
sycophantes les plus habiles à flatter les masses et à les tromper.
Déjà, dans beaucoup de départements, les élections politiques
conduisent à des résultats tout semblables. Qu'ils se généralisent,
comme nous avons tout lieu de le craindre, et les propriétaires
pourront apprendre à leurs dépens ce qu'il en coûte de laisser
renverser les principes. Mais, qu'on le comprenne bien : ce qui
demain peut être un fait' consommé existe déjà en droit par la
vertu du suffrage universel. Si l'État est le haut propriétaire de
tous les biens de la nation , et si la souveraine puissance de l'État
SES DANGERS ET SON ORGANIs^ATION IK
appartient à la majorité des électeurs, il est évident que d'ores et
déjà le prolétariat est le vrai maître de la propriété.
Si l'on veut toucher au doi^t V absurdité du système qui pro-
duit de pareils résultats, il sufnt de l'appliquer par hypothèse à
des intérêts de bien moindre importance. Supposons qu'un ré-
formateur aventureux publiât un livre pour modifier l'organisa-
tion de la famille; qu'il proposât sérieusement de déposséder le
père du gouvernement de sa maison et de la gestion de ses
biens, pour faire décider toutes les affaires domestiques par le
suffrage universel des enfants et des serviteurs ; supposons qu'un
autre demandât que ce même régime fût adopté dans tous les
ateliers et qu'un troisième l'étendît aux écoles : comment ces trois
propositions seraient-elles accueillies ? Et si leurs auteurs persis-
taient à les propager avec conviction ; s'ils cherchaient et réussis-
saient à faire des prosélytes dans les écoles, dans les ateliers et
dans les familles, ne se croirait-on pas autorisé à les considérer
comme des fous dangereux et à les enfermer ? Qu'on nous dise
maintenant si la question des intérêts sociaux demande moins de
lumières, d'expérience et de réflexions que la décision des affaires
privées ; et si l'on convient qu'à ces intérêts plus élevés et à ces
débats plus complexes il faut au contraire des juges plus éclairés,
on sera contraint de reconnaître que le suffrage universel, qui en
attribue la décision souveraine aux masses aveugles et crédules,
est une immense folie.
Et quelle est la victime de cet attentat contre le sens com-
mun ? La société tout entière, sans doute ; mais ce sont avant
tout les masses populaires, que la Révolution dépouille des avan-
tages les plus substantiels en les investissant d'une souveraineté
dérisoire. Elle nous donne par là une répétition en grand de la
comédie qui représente un joyeux ouvrier transformé en roi du-
rant son ivresse, et mal dédommagé, par les assujettissements de
la grandeur, de la bonne humeur qu'il a perdue. A chaque état,
des charges en rapport avec ses aptitudes et ses intérêts. Rien
de plus insensé que de conférer les prérogatives d'une fonction à
celui qui n'est pas préparé à en remplir les devoirs ; ce serait lui
en iutiiger les ennuis sans lui permettre^d'en goûter les jouis-
sances. Laissez le laboureur et l'artisan faire leur utile métier,
affranchissez-les de toute entrave, favorisez l'échange des fruits
183 LE SUFFRAGE UNIVERSEL
de leur industrie, donnez-leur, dans la gestion de leurs intérêts
domestiques et municipaux, toute l'indépendance possible ; vous
leur aurez conféré des avantages réels. Mais la politique n'est pas
leur affaire ; c'est vous moquer d'eux que de les appeler à contri-
buer par leur vote au gouvernement de l'Etat. Pour exercer avec
quelque indépendance cette prétendue souveraineté, ils devraient
se livrer à des travaux pour lesquels ils n'ont ni loisir, ni goût,
ni aptitude. Car, on ne fait pas deux métiers à la fois; et le gou-
vernement d'une nation n'est sûrement pas le seul métier où on
puisse réussir sans aucun apprentissage. En confiant cette charge
à des classes qui ne sont nullement préparées à la remplir, on
les condamne à devenir les dupes de menées dont quelques
intrigants recueillent les bénéfices. Aussi, voyez ce qu'est devenu
ce peuple français jadis si joyeux, depuis qu'on en a fait un sou-
verain. Un simple indice suffira pour apprécier la transformation
qu'il a subie. Dans plusieurs de nos villes, les noms actuels
des places ou des boulevards rappellent les jeux publics qui,
jadis, réunissaient, chaque dimanche, la population virile : jeu de
paume, jeu de mail, boulingrin, etc. Aujourd'hui, ces jeux du
dehors ont été, en grande partie, remplacés par les cafés et les
cabarets ; au lieu de se refaire par un exercice salubre, l'ouvrier
s'enferme pour lire les journaux ets'enivrer. Ces bouges infects,
où il laisse à la fois ses épargnes et sa santé, sont les palais ou-
verts par la Révolution au nouveau souverain ; c'est la. qu'il vient
apprendre l'usage qu'il doit faire de son pouvoir ; c'est là qu'il tire
de son vote le seul avantage qui ait pour lui quelque prix , en le
vendant pour un pot de vin. Jadis, le peuple consentait à se lais-
ser gouverner, mais en revanche, il s'amusait et vivait joyeux.
Depuis qu'il est souverain, il ne s'amuse plus, mais il boit et
s'abrutit. Une pareille souveraineté n'est-elle pas une cruelle
dérision ?
Le suffrage universel, tel qu'il est organisé aujourd'hui, est
de plus une tyrannie et un attentat à la liberté des électeurs. Car
si vous les supposez capables de voter avec intelligence, vous
devez leur laisser une pleine indépendance dans le choix de leurs
candidats. L'électeur possède-t-il aujourd'hui cette indépendance ?
— Nullement. Il peut sans doute donner son vote à qui il lui
plaît ; mais avec la certitude que ce vote sera perdu s'il ne se
SES DANGERS ET SON ORGANISATION 187
porte sur l'un des candidats proposés par les partis. Le plus sou-
vent les candidats seront pour les électeurs des étrangers ou même
des inconnus. 11 faudra, par conséquent, lorsqu'il s'agira de leur
déléguer le pouvoir souverain, les croire sur parole ou se fier
aux assurances des brocanteurs d'élections. Deux moyens d'être
trompés, à peu près aussi efficaces l'un que l'autre. Car on sait
que, d'm côté, les fourbes sont beaucoup plus prodigues de belles
paroles que les honnêtes gens ; et, d'un autre côté, les trafiquants
d'élections jouent auprès du peuple souverain le rôle que jouaient
autrefois à la cour des princes les pourvoyeurs de leurs honteux
plaisirs : il n'est pas de basse tromperie dont ces hommes ne
soient capables pour se rendre maîtres de ceux dont ils servent
les passions.
Attentatoire à la hberté des électeurs, ce système ne l'est pas
moins « la dignité des candidats. Chaque élection est une
bataille désespérée, dans laquelle les partis emploient pour se
vaincre mutuellement les armes les plus déloyales, les procédés
les plus iniques, les ruses les plus perfides. Et comme les juges
du camp sont pour la plupart aussi disposés à croii^e le mensonge
que peu capables de discerner la vérité, on ne peut se défendre
victorieusement contre ces attaques sans s'abaisser à des expli-
cations, à des démarches, à des sollicitations qui répugnent
invinciblement aux âmes les plus nobles. Même dans la k répu-
blique modèle » des Etats-Unis, on a remarqué depuis longtemps
que les hommes éminents s'éloignaient de la vie publique plutôt
que de se mesurer avec les ambitieux et les charlatans sur la
plateforme du sufirage universel. Il est impossible qu'il n'en
soit pas de même partout et que la suprématie attribuée à ce
qu'il y a dans la société de plus infime ne produise pas un
abaissement général.
Tel est le système électoral actuel.
Il dit : Je suis le suffrage universel, et il n'est pas plus le suffrage
sincère qu'il n'est l'universalitéj réelle. 11 dit : Je suis la nation, et il
est la proscription systématique de tout ce qui est national. Il dit : Je
suis la liberté de tous et de chacun, et il est, au contraire, la servitude
de chacun et de tous. Il dit : Je suis l'équité, et il est l'une des ini-
quités les plus monstrueuses qui aient paru ici-bas. Il dit : Je suis la
justice, et c'est précisément ce que son principe peut contenir de juste
188 LE SUFFRAGE UNIVERSEL
qui est violemment sacrifié dans l'application à ce qu'il a d'absurde; de
sorte que le suffrage universel, tel qu'il fonctionne, est radicalement
inique, depuis sa base môme, qui est le corps électoral, jusqu'à son
sommet, qui est la représentation élue. Il dit, en son orgueil plétho-
rique : Je viens enfin relever la dignité humaine, et voilà qu'il la ravale
et tend visiblement à l'abaissement général des caractères. Il dit : Je
suis la délivrance des faibles, et il est leur écrasement brutal et la
mise en pratique de la loi du plus fort. Il dit : Je suis la fraternité,
et il est l'organisation fratricide des haines sociales et la préparation de
la guerre civile. Il dit : Je suis le souverain, et il n'est qu'un pauvre
esclave enchaîné. Il se donne comme l'ordre, et il est, par sa réglemen-
tation même, le plus profond des désordres (p. 38 et 39).
m
M. Lasserre a dit vrai : ils sont rares dans ce siècle des
lumières les hommes qui ont des yeux pour voir. Si le nombre
des voyants n'était pas si réduit, on n'aurait pu tolérer un seul
jour une institution entachée de vices aussi radicaux et aussi
manifestes. Mais ce n'est pas la tolérance seulement qu'elle
obtient : c'est de l'estime et un attachement qui, chez quelques-
uns, va jusqu'au fanatisme. Et chose plus étrange : ceux mêmes
dont le suffrage universel menace les plus chers intérêts sont
pénétrés pour lui d'une sorte de crainte superstitieuse, qui ne
leur permet pas d'entretenir même dans leur esprit la pensée de
toucher à cette arche sainte de la Révolution.
On aperçoit pourtant vaguement les vices du système, et on
convient qu'il faudrait le réformer ; mais quelles sont les réfor-
mes qu'on met en avant pour écarter les dangers dont il nous
menace.
Ecoutons d'abord un des chefs les plus admirés de l'école
libérale, M. Laboulaye. Il va nous fournir un frappant exemple
de la cécité vraiment miraculeuse dont sont atteintes les intelli-
gences qui ont absorbé le venin du libéralisme.
• Un scélérat armé d'une massue se précipite sur vous pour
vous dévahser, peut-être pour vous ôter la vie ; un gardien de
la sûreté pubhque accourt à votre défense ; et au moment où vous
croyez qu'il va arrêter le brigand, vous le voyez avec stupéfac-
SES DANGERS ET SON ORGANISATION 189
tien lui offrir une épée qui lui permettra de consommer plu
facilement le forfait qu'il médite. Vous vous récriez contre l'in-
fâme trahison dont vous allez être victime ; et cet étrange dé-
fenseur vous proteste qu'il croit, en agissant comme il l'a fait,
avoir parfaitement servi vos intérêts. Vous aurez quelque peine
sans doute à le croire sincère ; mais si son honnêteté vous est
démontrée, que penserez-vous de sou intelligence ?
Mettez la France à votre place, et vous aurez une idée très-
exacte de la méthode proposée par les « hommes d'ordre » dont
AI. Laboulaye est le type, pour arracher notre malheureuse patrie
à l'épouvantable ruine dont le suffrage universel la menace. On
aurait tort, à sou avis, de toucher au suffrage universel. 11 n'y
a qu'une chose à faire : répandre l'instruction parmi le peuple.
Mettez le fruit de l'arbre de la science à la portée de tous ceux
que le droit moderne a investis de la souveraineté ; et, devenus
comme des dieux, sachant le bien et le mal, ils seront à l'abri
de tous les désordres et ne pourront que faire un bon usage de
leur pouvoir.
Celui qui nous offre ce moyen de salut n'est certainement pas
un méchant homme. Il est le chef de la fraction la plus honnête
et la plus sincère du parti libéral. On ne saurait donc le soup-
çonner d'aucune sympathie pour les horreurs de la Commune. Il
ne peut cependant s'empêcher de voir que, sous l'influence d'une
presse dévergondée, le suffrage universel tend à ramener au
pouvoir les fauteurs de ces effroyables excès. L'histoire de toutes
les révolutions lui démontre que, dans ces sortes de crises, les
plus violents sont toujours les plus forts, et, que pour n'être pas
écrasés par le mouvement qu'ils ont pi'ovoqué, ils sont contraints
d'exagérer leur propre violence. Il est donc impossible d'en
douter : la réaction révolutionnaire qui se produit en ce moment
dans les élections ne tend à rien moins qu'à établir légalement
dans toute la France le régime de la Commune de Paris. Le
suffrage universel tient le couteau sur la gorge à tous les droits,
et il approche de l'édifice social la torche qui menace de consu-
mer tous les intérêts. Tremblante de frayeur, la France appelle
ses représentants à son secours. Ceux-ci nomment une commis-
sion pour pour leur indiquer 1*3 moyens d'écarter le danger ;
M. Laboulaye est un des médecins réunis pour cette consultation
190 LE SUFFRAGE UNIVERSEL
in extremis; et c'est dans un pareil moment, c'est en présence
de ce danger extrême qu'il s'efforce de nous endormir avec lui
dans la plus vaine de toutes les illusions !
N'essayons pas de raisonner avec une école pour laquelle les
principes sont une abstraction creuse. Renonçons à lui faire
comprendre que, comme toute force, l'instruction, qui est la force
intellectuelle, peut servir indifféremment au bien et au mal, et
qu'autant elle est salutaire lorsqu'elle est dirigée par la vertu,
autant elle devient malfaisante entre les mains de la perversité.
Mais si on peut fermer les yeux à une notion si évidente, com-
ment ne pas les ouvrir à la lugubre clarté des faits? Dans quels
milieux le suffrage universel revêt-il un caractère plus alarmant
et se livre-t-il avec moins de retenue aux influences les plus
funestes ? Ne sont-ce pas les grands centres, oii l'instruction, telle
que la comprend le libéralisme, est le plus répandue ? Et parmi les
différentes classes de la population ouvrière, quelles sont celles
qui fournissent à l'armée du désordre ses meneurs les plus ar-
dents ? Ne sont-ce pas celles qui s'élèvent au-dessus des autres
par une instruction que la religion n'a pas assainie ? Il n'y a donc
pas de doute : Tinstruction ainsi comprise est le glaive qui nous
tue et la flamme qui menace de tout consumer. Et c'est en
attisant cette flamme, c'est en mettant cette arme aux mains d'un
plus grand nombre d'ennemis que les conservateurs libéraux
prétendent nous mettre à l'abri de la destruction ? Céiie illusion
persistante chez les hommes chargés de nous sauver n'est-elle
pas le signe le plus alarmant de notre ruine ? Jadis pour rendre
odieux les émigrés, on les accusait d'être rentrés dans leur patrie
renouvelée de fond en comble par la Révolutic»i, sans avoir
rien oublié ni rien appris. Le libéralisme produit un autre effet
sur ses adeptes : en les rendant incapables de rien apprendre, il
leur donne la facilité de tout oublier. C'est ainsi, qu'après quatre-
vingts ans de bouleversements périodiques et d'agitations perpé-
tuelles ; après les désastres de la guerre étrangère et de nos
discordes civiles ; après la ruine de notre prestige et le démem-
brement de notre territoire, après les massacres de la Terreur
et les incendies de la Commune, des hommes éclairés et honnêtes
osent nous répéter, sur la vertu de l'instruction et les bienfaits de
la liberté, les phrases sonores et les promesses menteuses qui
SES DANGERS ET SON ORGANISATION 191
firent taut de dupes à l'aurore de l'Ore nouvelle. C'est bien à
cette espèce de maîtres et de médecins des peuples que s'applique
la parole du seul vrai Sauveur : Cœci sunt et duces cœcorum.
Ce sont des aveugles qui se chargent de conduire d'autres aveu-
gles. Puisse la France échapper à la prédiction qui suit cette
parole : « Si un aveugle en conduit un autre, ils tomberont l'un
et l'autre dans le précipice. »
Non, ce n'est pas en propageant l'instruction qu'on réussira à
rendre inofîensif le pouvoir souverain attribué par le suffrage
universel aux classes les plus incapables de l'exercer. Que faire
donc ? Il faut nécessairement le réglementer, l'organiser, dùt-on
pour cela le restreindre. Et pour atteindre ce but, chacun propose
son système.
M. Lasserre écarte en bloc toutes ces propositions par une fin
de non-recevoir dont la validité ne nous semble pas absolument
évidente. Il croit que toute tentative pour restreindre, de quelque
' manière que ce soit, le suffrage universel ne peut avoir d'autre
résultat que de provoquer la guerre civile. Nous nous permettons
d'en douter : ce que nous avons vu en 1852 et ce qui s'est passé
à d'autres époques nous prouve que lorsque, après un accès de
fièvre révolutionnaire, l'instinct de la conservation se réveille
chez le peuple français, il n'est que trop disposé à sacrifier au
premier despote venu les libertés dont l'abus lui a été funeste.
Si donc, dans des circonstances pareilles, la Providence nous
donnait, au lieu d'un aventurier sans principe, un véritable roi
chrétien, il lui serait facile, croyons-nous, en conservant à tous
les intérêts leur légitime représentation, de restreindre dans ses
justes limites l'exercice du suffrage populaire. Mais nous avouons
que ce qui serait facile à un vrai roi, agissant avec la double auto-
rité de son principe supérieur et de son prestige personnel, serait
peut-être impossible à une assemblée divisée en elle-même et en
proie aux hostilités du dehors. Mais nous n'avons pas, en ce
moment, à nous préoccuper de cet ordre de considérations. C'est
en eux-mêmes que nous devons examiner les divers systèmes
proposés pour réformer et organiser le suffrage universel.
Le premier de ces systèmes, celui qui se présente de lui-même
à la pensée, est le retour ci l'ancien ordre de choses, le rétablis-
sement du cens électoral. C'est ce qu'on a proposé, non pour la
192 LE SUFFRAGE UNIVERSEL
réprésentation tout entière, c'eût été trop hardi, mais pour l'une
des deux Chambres. On a pensé qu'en mettant'eu face des élus
de la nation une assemblée nommée par les seuls propriétaires,
on tempérerait par la prudence naturelle aux intérêts le besoin
de changement qui pourrait tourmenter outre mesure les élus des
masses populaires. — L'adoption de cette mesure aurait un ré-
sultat certain : à l'unité , qui est la condition essentielle do toute
souveraineté, il substituerait un antagonisme qui, chez un peuple
aussi ardent que le nôtre, ne tarderait pas à produire de violents
conflits. Ce qui est beaucoup moins certain, c'est l'influence sé-
rieusement conservatrice des restrictions apportées par ce système
au droit de suffrage. On ne songe pas évidemment à élever très-
haut le chiffre des contributions qui assurerait le droit électoral.
Mais si on n'exige qu'un cens peu considérable, à quoi aboutira
cette réforme? à faire entrer en partage de la souveraineté élec-
torale la petite bourgeoisie, c'est-à-dire la classe qui a subi plus
que toute autre l'influence des idées révolutionnaires. Nous ris-
querions donc, si ce système était adopté, d'avoir deux assem-
blées qui représenteraient les deux nuances de la Révolution :
l'une, la Révolution doctrinale et modérée, l'autre, la Révolution
active et radicale. Ne vaut-il pas autant gardei- ce que nous
avons ?
Une autre réforme, qui compte des partisans dans tous les par-
tis pohtiques, consisterait à remplacer la votation du'ecte par
l'élection à deux degrés. Ou espère rendre par ce moyen le suf-
frage plus éclairé. Les électeurs primaires, dont l'œil est censé
moins clairvoyant, choisiraient dans leur voisinage immédiat des
hommes bien connus, qu'ils cl. armeraient de nommer pour eux
les membres de l'Assemblée suprême. Mais il suffit d'avoir vu de
près le mal qu'il s'agit de guérir pour concevoir des doutes sé-
rieux sur l'efncacité du remède. Les courtiers d'élections dont
nous avons déjà signalé la funeste influence n'en useraient pas
avec moins do succès dans ce système ; et pour s'assurer du vote
des électeurs du second degré, ils emploieraient l'expédient déjà
fort en vogue du mandat impératif. Eu changeant, non le fond,
mais uniquement la forme du système, on ne changerait rien au
résultat. Il suffit, du reste, de rappeler un souvenir historique
pour montrer combien nous risquerions d'être déçus si nous fon-
SES DANGERS ET SON ORGANISATION 193
dions notre espoir sur l'électiou à deux degrés : c'est d'après cette
méthode qu'a été élue la Convention.
Arriverait-on plus sûrement au but, en restreignant le corps
électoral par des conditions plus rigoureuses d'âge et de domicile?
— On pouvait l'espérer lorsque les villes avaient le triste privi-
lège de faire triompher les candidats de la Révolution. La mesure
indiquée moditlerait le vote des grandes agglomérations indus-
trielles, en écartant du scrutin la population nomade, qui, dans
tous les centres considérables, compose le gros de l'armée du dé-
sordre. Mais depuis que la propagande révolutionnaire s'est
étendue aux campagnes comme aux villes, et a su exploiter la
crédulité du paysan aussi bien que les passions de l'ouvrier, l'effi-
cacité des restrictions proposées est devenue bien plus douteuse,
et serait loin en tous cas d'être complète.
Restreindre le suffrage par un autre côté, en créant des ca-
tégories d'éligibles, est un expedientencoremoinsacceptable.il
porte une atteinte manifeste au principe du système, sans en écar-
ter les dangers. Quelles que soient les catégories établies par la
loi, la Révolution y trouvera toujours des candidats disposés à
se mettre à son service pour se servir d'elle à leur tour. D'un
autre côté, ne serait-il pas plus simple et plus logique de dépouil-
ler les masses du droit de suffrage que de leur reconnaître ce
droit souverain et de le nier en même temps par les restrictions
qu'on mettrait à son exercice ?
Ne peut-on pas apercevoir quelque vestige de cette contradic-
tion dans la mesure, si judicieuse du reste, proposée récemment
par l'un des membres les plus éminents de la commission des
Trente, l'honorable M. Pradié. Il s'agirait de guider le suffrage
universel en rétablissant les candidatures officielles. Mais au Ueu
que, sous l'empire, ces candidatures étaient mises en avant par
l'administration, elles seraient, dans le nouveau système, l'œuvre
d'un comité départemental, au sein duquel on réunirait toutes les
intiuences conservatiùces. On le voit : l'auteur de cette proposition
a eu l'heureuse idée d'appliquer au suffrage universel la mesure
de paternelle prévoyance que prend la loi civile pour protéger
l'inexpérience des mineurs et empêcher les prodigues de dissiper
leur fortune. Elle donne aux premiers un tuteur et aux seconds
un conseil judiciaire. Jeune encore, le suffrage universel a mon-
V" SÉBIE. — T. V. 13
194 LE SUFFRAGE UNIVERSEL
tré jusqu'à ce jour la crédule iiiexpérieace des mineurs et les
tendances dissipatrices des prodigues : c'est donc lui rendre un
très-utile service que de lui donner un conseil de tuteurs chargé
de lui indiquer l'usage qu'il doit faire de son omnipotence. Mais
est-U bien logique de traiter en mineur ce capricieux souverain,
tout en lui laissant le plein exercice de sa souveraineté ? Si on ne
lui reconnaît pas assez de lumières pour en user comme il faut,
est-il sage d'en laisser peser sur lui l'écrasante responsabilité ?
Est-on bien sûr qu'il acceptera docilement la direction qu'on pré-
tend lui donner, et que pour manifester son indépendance, il ne
repoussera pas, de parti pris, les candidatures qu'on lui propose?
Sera-t-il d'ailleurs facile de réunir dans un même conseil toutes
les influences conservatrices et de les mettre d'accord sur le
choix des candidats ? Il y a parmi nous des conservateurs de tant
d'espèces ! Il y en a tant dont l'esprit de conservation n'a pour
objet que leur cotîre-fort et qui sont toujours prêts à livrer, avec
les principes, les intérêts supérieurs delà société ! Enfin n'a-t-on
pas lieu de craindre que la propagande révolutionnaire, mettant en
œuvre avec un redoublement d'énergie les moyens malhonnêtes
dont elle a le monopole, ne réussisse à faire prévaloir ses candi-
datures sur celles du comité conservateur ? Ces observations n'ont
pas pour but d'écarter la proposition de M. Pradié. Si Ton ne
supprime point les candidatures, on ne trouvera probablement
point de meilleur préservatif contre les dangers qu'elles entraînent
inévitablement ; mais que cet expédient soit complètement efd-
cace, c'est ce que l'inventeur n'espère probablement pas plus
que nous.
Nous en dirons autant du l'ote plural proposé par MM. Com-
bler, de Belcastel et d'Andelarre. Au lieu de procéder par voie
d'exclusion, pour diminuer la force destructive du suffrage uni-
versel, ce projet tend à accroître l'influence des éléments conser-
vateurs. On y arriverait en donnant un double, un triple ou même
un quadruple suffrage aux électeurs qui réuniraient certaines
conditions, à savoir : 1" à ceux qui seraient mariés ou veufs;
2° à ceux qui paieraient au moins vingt-cinq francs d'impôts ;
3" à ceux qui appartiendraient à des professions impliquant une
certaine capacité. Dans un travail récemment publié par \s. Revue
du monde catholique, M. Chantrel propose un autre moyen
SES DANGERS ET SON ORGANISATION 195
pour arriver à un résultat analogue : non-seulement il voudrait
soustraire au suffrage universel la seconde Chambre, mais dans
la première même il ferait entrer un certain nombre de repré-
sentants de la propriété et des corps moraux. Tandis que le suf-
frage universel nommerait un député par arrondissement, les
propriétaires en éliraient un par département ; et le clergé, les
universités, la magistrature en éliraient, de leur côté, un nom-
bre déterminé. Que dire de ces divers projets ? Ce que M. de
Belcastel lui-même dit du sien : ils réalisent un progrès con-
sidérable, relativement au système actuellement en vigueur. Ils
résolvent en partie la formidable énigme; mais la quei'.ion est
de savoir si cette solution partielle suffirait pour empêcher le
sphynx de nous dévorer.
Reste le système prussien, qu'un membre de la haute magis-
trature proposait naguère d'étendre à la France. Il consiste à
laisser au sulfrage universel toute son universalité, mais à donner
aux votes une valeur différente suivant l'étendue de la propriété
possédée par chaque électeur. Eu Prusse, on divise les électeurs
de chaque commune en trois groupes, dont chacun paie un tiers de
l'impôt levé dans la commune ; dans le premier groupe sont les
plus grands propriétaires; le second comprend la moyenne pro-
priété ; le troisième, la petite propriété et le prolétariat. Ces trois
groupes prennent à l'élection une part égale, et, par conséquent.
la grande et la moyenne propriété peuvent, en s'unissant, déci^'z-r
du résultat.
Nous avouons ne pas saisir la première difficulté opposée par
M. Batbie à ce système. « La loi prussienne, dit-il, distingue
entre la grande, la moyenne et la petite propriété et assure une
représentation spéciale à chacune des trois sections. Cette division
tripartite serait chez nous sans objet. Il n'y a qu'une espèce de
propriété foncière : les intérêts de la moyenne et de la petite sont
les mêmes que ceux de la grande. » Que les intérêts de la pro-
priété soient les mêmes, quelle que soit son étendue, on ne saurait
le nier ; mais il n'est pas également certain que ces communs
intérêts soient également bien compris par toutes les classes de
propriétaires. M. Batbie constate lui-même les tendances oppo-
sées du grand propriétaire et du petit. Le premier est naturel-
lement conservateur, non -seulement de sa propriété, mais aussi
igg LE SUFFRAGE UNIVERSEL
de celle de son voisin moins opulent. Il est convaincu que, si
le droit était violé chez le détenteur du champ le plus exigu ,
cette atteinte le menacerait lui-même. Au contraire, le petit pro-
priétaire est porté à croire que l'orage révolutionnaire ne menace
que les hauts sommets. Conservateur à outrance de ce qu'il pos-
sède, il défendrait mollement celui qui possède beaucoup. Ces
considérations, dont on ne saurait contester la justesse, militent
évidemment en faveur du système qui assure la prépondérance
de la grande propriété. Aussi paraissent-elles avoir frappé la
commission chargée par notre Assemblée souveraine de pré-
parer le nouveau projet de loi électorale ; en ce moment, cette
commission semble incliner vers un système qui a des analogies
avec le système prussien. Les grands propriétaires ou les plus
fort imposés auraient chacun une voix dans l'élection des
députés, tandis que les autres citoyens n'y contribueraient que
par des représentants. Nous ne contesterons pas les avantages de
ce système ; ce qui ne nous paraît pas évident, c'est la possibi-
lité de le faire adopter par la reine des sociétés modernes,
l'opinion publique ; et il n'est pas certain que dans l'Assemblée
elle même il puisse réunir la majorité des suffrages. Plusieurs
de ceux qu'on range parmi les conservateurs, dominés par les
préjugés révolutionnaires, n'y verront-ils pas la négation de l'un
des « grands principes de 89 », l'égalité de tous devant la loi ?
IV
La réforme proposée par M. Lasserre est inattaquable de ce
côté. Non-seulement elle ne porte aucune atteinte à l'égalité,
mais elle la sanctionne. Plus i-adicale qu'aucune de celles que
nous venons d'exposer, elle est en même temps moins exclusive
que le système actuellement en vigueur. C'est en l'élargissant
qu'elle le modifie ; c'est en rendant le suffrage vraiment universel,
qu'elle prétend en écarter les dangers et en assurer l'efficacité
salutaire. LaCiviltàcattoUca, qui a consacré naguère une étude
sérieuse à l'examen de cette ingénieuse conception , déclare que
(( en supposant la nécessité de conserver le suffrage universel,
la méthode de M. Lasserre se distingue de toutes celles qui
SES DANGERS ET SON ORGANISATION 197
ont été proposées jusqu'à ce jour, comme la plus juste, la plus
raisonnable, la plus propre à obtenir une vraie représentation
nationale, sans les inconvénients, les turpitudes, les mensonges
et les pernicieux effets qui déshonorent le système parlemen-
taire, tel qu'il est pratiqué dans les assemblées présentes. »
Ces éloges ne sont point exagérés si M. Lasserre est par-
venu à exécuter le programme qu'il se trace à lui-même dans
les termes suivants : « Gréer une organisation électorale actuel-
lement acceptable et possible à établir, dans laquelle soient repré-
sentés, sans aucune exception, et suivant la proportion même
qu'ils occupent dans le pays, toutes les opinions, tous les intérêts,
tous les droits ; dont le fonctionnement régulier amène, en outre,
tous les votants, parle jeu même des institutions, à choisir libre-
ment toutes les supériorités ; et qui entoure constamment de
toutes les lumières du pays chacune des décisions du gouverne-
ment. »
Ce programme paraît déjà assez difficile ; mais M. Lasserre
va plus loin encore : il s'engage à faire que, dans son système,
« pas un vote ne soit perdu, que la volonté qu'il exprime soit
comptée pour sa valeur dans la représentation nationale et pèse
de tout son poids dans toute délibération de la Chambre, dans
tout acte du gouvernement. »
Nous sommes contraint de renvoyer au livre de M. Lasserre
ceux qui voudront connaître dans ses détails la méthode proposée
pour remplir ces conditions irréalisables en apparence. Tout ce que
nous pouvons faire, c'est d'en tracer une esquisse, qui permette
aux lecteurs de s'en faire une idée suffisamment exacte.
L M. Lasserre propose d'abord de diviser la représentation du
pays en deux chambres, dont l'une représenterait les intérêts mo-
raux, les personnes ; l'autre, les intérêts matériels, le territoire.
Parlons d'abord de la première de ces deux chambres, dont la se-
conde reproduit l'organisation avec quelques légères différences.
II. Tout citoyen français, quels que soient son sexe, son âge et
sa condition, sera représenté dans la première chambre et con-
courra par un suffrage à l'élection des députés. Ce droit sera
exercé directement par les hommes majeurs ; les femmes mariées
et les enfants mineurs seront représentés par leurs maris, leurs
pères et leurs tuteurs. Les femmes majeures, veuves ou non
198 LE SUFFRAGE UNIVERSEL
mariées (sauf celles qui -vivent notoirement en concubinage)
donnent à qui elles veulent le mandat de voter pour elles et
pour leurs enfants légitimes. Les absents peuvent envoyer leur
vote par une lettre chargée.
Cette disposition a un double avantage : d'abord, elle rend le
suffrage vraiment universel et pourvoit à la représentation de
tous les intérêts ; en second lieu, elle assure la prépondérance
des pères de famille, attachés à l'ordre social par les liens les
plus forts, sur les célibataires, dont la position est bien loin d'offrir
les mêmes garanties.
III. Les circonscriptions électorales sont abolies. La France ne
constituera plus qu'un grand collège électoral dont chaque com-
mune ou fraction de commune formera une section.
Par suite de cette disposition, les candidatures seront suppri-
mées ; et avec elles disparaîtront les intrigues, la corruption, les
luttes de partis et de personnes qui troublent aujourd'hui les
élections. Nous verrons bientôt comment les candidats sont dé-
signés tout naturellement au choix des électeurs.
IV. Au jour fixé, chaque électeur dépose dans l'urne autant de
billets qu'il a de votes. Chacun de ces bulletins porte le nom d'un
seul candidat. Après la clôture de ce premier scrutin, on dresse
dans chaque commune une liste des élus, indiquant le nombre
de voix obtenu par chacun d'entre eux. Des listes de communes
on forme, au chef-lieu, une liste départementale; et enfin, au siège
même du gouvernement, on dresse un catalogue contenant les
noms de tous ceux qui ont obtenu un nombre quelconque de voix
dans la France entière. Ce catalogue est renvoyé aux communes
sous une triple forme : d'abord, suivant le nombre des suËFrages
donnés à chaque élu ; en second lieu, par ordre alphabétique ;
en troisième lieu, par catégories de professions, afin de donner
aux différents intérêts la facilité de se grouper.
V. Les élus du premier scrutin sont divisés en deux catégories,
suivant le nombre des suffrages obtenus. Les 30,000 premiers,
au nombre duquel doivent évidemment se trouver tous ceux
qui ont quelque chance d'être définitivement élus, sont signalés
comme éligibles. Les autres sont mandataires-êlecteiirs ; et dans
un deuxième scrutin ceux-ci sont appelés à reporter sur les pre-
miers les voix qui leur ont été données à eux-mêmes.
SES DAN'CtERS et son organisation 199
Par un procédé semblable, le nombre de 30,000 est réduit
à 3,000, dans un troisième scrutin qui a lieu au centre de chaque
département ; puis, au siège même du gouvernement, et eu une
seule séance, les 3,000 reportent leurs voix sur 1,500 ; ceux-ci
sur 750, et enfin les 750 sur 3G0, nombre supposé des députés.
Dans ces reports successifs, aucune des voix données dans le
premier scrutin ne s'est perdue ; toutes ont passé successivement
aux élus de chaque degré et sont venues enfin se grouper, en
nombres probablement très-inégaux, autour des noms des diffé-
rents membres de l'Assemblée.
Dans le plan proposé par M. Lasserre, chaque député devrait
avoir dans les décisions de la Chambre une influence proportion-
nelle au nombre d'électeurs qu'il représente : par exemple, le vote
de celui qui aurait été nommé par un million de suffrages vau-
drait dix fois plus que s'il n'en eût eu que cent mille. Cette dis-
position, si elle était adoptée, aurait sans doute un avantage :
celui de faire de l'Assemblée la représentation en quelque sorte
mathématique du pays. AI. Lasserre prévient du reste la diffi-
culté qui pourrait naître de l'appréciation de ces votes inégaux en
valeur, et il propose un moyen très-ingénieux qui dispenserait
même de les compter. Mais la Civiltà cattolica signale une autre
difficulté plus grave. Elle fait remarquer que cette inégalité de
droits entre les députés nuirait essentiellement à la liberté des
délibérations. La coalition de quelques hommes pourrait paraly-
ser complètement l'action de l'immense majorité et rendre en-
tièrement vaines les discussions. Du reste, ce point n'est nulle-
ment essentiel dans le plan de M. Lasserre; et lai-même indique
un moyen d'éviter l'inconvénient signalé, sans perdre aucun des
avantages du système. Les députés auxquels auraient été attri-
bués, dans les premiers scrutins, plus de suffrages qu'il n'était
nécessaire pour les faire entrer à l'Assemblée deviendraient
électeurs pour la quantité de suffrages qui dépasserait le nombre
susdit. Ainsi, dans l'hypothèse déjà indiquée, à savoir que l'As-
semblée est composée de 360 membres ; le nombre total des suf-
frages s'élevant à 36 millions, en divisant ce dernier nombre par
le premier, on aurait le chiffre de 100,000, indiquant le nombre
de suffrages nécessaires pour élire un député. Le candidat qui,
dans les scrutins préparatoires, aurait 130,000 voix serait mis
200 LE SUFFRAGE UNIVERSEL
en demeure de reporter sur un autre candidat les 30,000 voix
qui lui sont inutiles. Ces suffrages se trouveraient ainsi utilisés,
sans aucun préjudice pour l'égalité des membres de l'As-
semblée.
Les élections de la seconde chambre se feraient d'après la
même méthode, sauf que le nombre des suffrages attribué à
chaque électeur, au lieu de se mesurer sur le nombre de personnes
dont il gère les intérêts se mesurerait sur le nombre de francs
qu'il paie annuellement à l'Etat, comme impôt, soit pour lui-
même, soit pour les personnes dont il est le représentant légal.
Ces suffrages se reporteraient également, de degré en degré,
jusqu'à s'accumuler sur la tête des élus définitifs.
Du reste, M. Lasserre demande que ce même mode d'élection,
qui seul assure la sincérité de la représentation et garantit les
droits des minorités, soit adopté pour les conseils municipaux et
départementaux aussi bien que pour la formation des commis-
sions législatives, en un mot, pour tous les corps délibérants.
Il voudrait de plus que, dans les chambres, comme au sein
des commissions, tous les hommes capables d'éclairer les dis-
cussions fussent appelés à donner: leur avis, sans acquérir pour
cela, bieu entendu, le droit de prendre part au vote.
Cet exposé sommaire suffît, croyons-nous, pour donner à nos
lecteurs une notion exacte du système très-ingénieux mis en avant
par M. Lasserre. On ne saurait en disconvenir : si difficile que
parût le programme que l'auteur s'était prescrit, il a été com-
plètement réalisé. Le suffrage a été étendu jusqu'à ses dernières
limites, et, en devenant vraiment universel, il n'en a été que
mieux ordonné et plus conservateur. Le scandale des candida-
tures a été écarté et le choix des électeurs n'en a été que plus
éclairé. Cet autre scandale qui, dans le système actuel, va gran-
dissant chaque jour, celui des abstentions, n'a plus sa raison
d'être, du moment que chaque électeur est assuré de l'efficacité
de son vote. Ce sont là, au compte du système que nous venons
d'analyser, autant de mérites incontestables, qu'aucune autre
méthode ne peut revendiquer au même degré.
Mais, ne présente-t-il pas des inconvénients capables de con-
trebalancer d'aussi précieux avantages ?
On leur en a reproché plus d'un; mais, avouons-le, ces repro-
SES dang:;rs et son organisation soi
ches ne sont pas tous également fondés. C'est à tort, par exemple,
qu'on a voulu voir dans ce projet la consécration du désordre le
plus radical du système actuel, de la prépondérance du nombre.
Il est vrai que M. Lasserre donne un vote à chacun des individus
qui composent le corps delà nation, et qu'à ctiacun de ces votes
il attribue une valeur égale; mais, en groupant entre les mains
des chefs de famille les votes de tous ceux sur qui ils exercent
leur autorité, il leur donne sur les individus isolés une prépondé-
rance incontestable. Le principal vice du système actuel, c'est
qu'il décompose le corps social en atomes, et prétend ensuite le
recomposer par la juxtaposition de ces atomes ; c'est avec des
grains de sable qu'il construit l'édifice dont la Révolution a brisé
toutes les pierres. Rien de plus irrationnel et de plus contraire à
la nature des choses. Le système de M. Lasserre, au contraire,
suppose les individus déjà réunis en familles, les atomes du corps
social devenus des organes vivants et agissant par l'intermédiaire
de celui que la nature a constitué leur principe d'action. C'est
déjà un grand pas fait dans la voie du retour aux saines doctrines
sociales. Un autre progrès, également incontestable, résulterait
de l'institution d'une chambre haute, représentant la propriété;
car quoi qu'on puisse dire des cas particidiers, on ne saurait con-
tester la thèse générale si admirablement démontréefpar M. Blanc
de Saint-Bonnet, dans son livre de La Restauration françai&e :
la propriété a une connexion nécessaire avec la moralité ; fruit
du travail et de l'épargne, elle représente les traditions de vertu
léguées à chaque famille par les ancêtres. Il y a donc tout à la
fois sagesse et justice à lui donner dans le gouvernement de la
société une influence considérable. Il faut pourtant en convenir :
dans le plan de M. Lasserre, cette influence est par trop exclu-
sive. Il est d'autres supériorités intellectuelles et morales, pour le
moins aussi dignes que la fortune de siéger dans la chambre
haute. Mais cette lacune peut facilement être remplie sans que
le plan de M. Lasserre subisse pour cela aucune altération sub-
stantielle. M. Pradié a présenté à l'Assemblée de Versailles,
pour l'organisation d'une seconde chambre, un projet dont les
dispositions pourraient heureusement se combiner avec celles du
plan que nous examinons. A la représentation de la propriété
territoriale proposée par M. Lasserre on pourrait joindre celle
202 LE SUFFRAGE UNIVERSEL
des grands corps de l'État et des sociétés industrielles, du clergé,
de la magistrature, de l'armée, des universités, des chambres
de commerce, des compagnies de chemins de fer, et réunir ainsi
dans le Sénat toutes les influences supérieures, toutes les forces
conservatrices de la nation.
Le principal inconvénient reproché au système de M. Lasserre
est peut-être plus apparent que réel, et pourtant nous craignons
qu'il ne l'empêche même d'être sérieusement discuté : c'est sa
com^)lication. L'auteur fait très-justement remarquer que plusieurs
des services publics sont incomparablement plus complexes et
fonctionnent pourtant avec la plus grande facilité. Il en serait
de même de ce plan, s'il était une fois adopté ; mais le dif-
ficile sera de le faire entrer dans les mœurs. Malheureusement
cette complication, par cela même qu'elle est dans l'apparence
. et la forme extérieure du système, est la première chose qui
frappe l'esprit, tandis que les précieux avantages qui en dérivent
ne peuvent être saisis que par un certain etfort de réflexion ;
et il est si petit, de nos jours, le nombre des esprits qui réflé-
chissent !
Du reste, M Lasserre nous indique à la fin de son livre un
moyen d'obvier à cet inconvénient, par une simplification, qui,
sans changer les caractères essentiels de son système, le rap-
procherait de l'élection à plusieurs degrés. Du moment que les
administrations municipales, nommées d'après la méth'ode indi-
quée plus haut, représentent avec une sincérité parfaite les mem-
bres de la commune et leurs intérêts, on pourrait leur confier le
soin d'élire, au nom de leurs mandants, les membres des conseils
généraux ; ceux-ci, à leur tour, éliraient, d'après le même procédé,
les membres de la représentation nationale. Chaque électeur
votant, à chacun de ses degrés, pour la représentation des per-
sonnes, suivant le nombre de voix qui l'ont élu lui-même, et pour
la représentation des intérêts, suivant le chiffre d'impôts, c'est-
à-dire suivant la part de territoire et de capital social dont il est
le représentant, cette simplification n'altérerait en aucune ma-
nière la proportion des influences, qui, dans ces différents con-
seils, resterait toujours en rapport exact et, en quelque sorte,
mathématique avec leur prépondérance relative dans le pays.
Les électeurs du premier degré auraient donc, dans cette vota-
SES DANGERS ET SON ORGANISATION 208
tien indirecte, une action beaucoup plus réelle sur la composition
des chambres suprêmes qu'ils ne l'ont, pour la plupart, dans la
■cotation directe en usage aujourd'hui. Sous cette forme, le plan
de M. Lasserre devient, il est vrai, plus praticable ; il se dépouille
de sa compHcatiou sans perdre aucun de ses avantages ; mais il
s'éloigne encore plus des usages reçus, et par conséquent il soulève
avec plus de force les résistances du grand ennemi de toute ré-
forme, l'esprit de routine.
Ne l'oublions pas, du reste : il y a dans cette question, comme
dans la question plus générale du régime représentatif, un point
fondamental que M. Lasserre ne touche pas et qu'il est pourtant
indispensable de décider, car tout le reste eu dépend. Il s'agit
avant tout de savoir si la représentation nationale, créée par le
suffrage soit universel, soit restreint, a pour mission de constituer
l'autorité ou simplement de la conseiller. La théorie révolution-
naire fait naître l'autorité du suffrage ; et, par conséquent, elle
fait dépendre des caprices du scrutin l'existence même de l'au-
torité, et avec elle l'ordre social tout entier. C'est de cette théorie
anti sociale et non pas de telle ou telle méthode de votation que
résultent les dangers du système parlementaire, élevés par le
suffrage universel à leur plus haute puissance. C'est ce qui' fait
de chaque élection un champ clos, où les ambitions et les convoi-
tises emploient pour se combattre les armes les plus meurtrières
et les procédés les plus iniques. Supposez au contraire que l'au-
torité soit fortement constituée et que la représentation nationale
ait pour mission unique d'en éclairer et d'en contrôler l'exercice.
Les passions mauvaises n'auront plus ni les mêmes motifs ni les
mêmes moyens de se disputer les votes. Le succès d'un parti
n'entraînera plus nécessairement la consécration des iniquités
à l'aide desquelles ce succès a été obtenu ; et, la méthode fut-elle
plus imparfaite , l'élection se fera avec plus de régularité et don -
nera de meilleurs résultats.
Telle est donc la question qui domine aujourd'hui toutes les
autres : la reconstitution de l'autorité. Tant qu'on n'aura pas ré-
solu cette question capitale, toutes les autres demeureront inso-
lubles. Aux formidables dangers suspendus sur nos têtes l'ha-
bileté des politiques ne pourra opposer que d'inefficaces expé-
dients ; et, la base faisant défaut, les procédés de construction
204 LE SUPFRAGR UNIVERSEL
les plus ingénieux ne pourront donner aucune solidité à l'édi-
fice.
Nous n'osons donc promettre à M. Lasserreque son livre réa-
lisera prochainement ses patriotiques désirs. Espérons du moins
que les excellentes idées qu'il y développe avec tant d'élégance
et d'énergie feront leur chemin, en détruisant peu à peu dans les
esprits la fascination des préjugés révolutionnaires. Impossible
de lire ce beau livre sans en retirer au moins ce fruit. Quoi qu'on
pense de la seconde partie, où l'auteur expose son système, on
ne peut refuser ni son adhésion ni son admiration à la première,
oîi il fait ressortir les vices du système actuellement en vigueur.
N'obtînt-il pas d'autre succès, il n'aurait pas lieu de regretter le
temps et le travail que son œuvre lui a coûtés. Dégoûter de la
Révolution les peuples qu'elle a séduits, voilà notre tâche prin-
cipale. Nous n'aurons rien gagné tant que nous ne les aurons pas
soustraits à l'intiuence du serpent et que nous ne leur aurons pas
arraché des mains le fruit maudit dont ils se nourrissent depuis
un siècle. Si les idées révolutionnaires conservent sur les popu-
lations le fatal prestige qui semble aller croissant chaque jour,
l'adoption du plan si ingénieux que nous venons d'exposer pourrait
n'avoir d'autre résultat que d'investir un démagogue quelconque
d'une véritable dictature, en l'envoyant à l'Assemblée souveraine,
avec une masse énorme de sutiVages. Du reste, M. Lasserre est
le premier à le reconnaître : tous les perfectionnements apportés
au mécanisme d'un moulin ne peuvent remédier au tarissement
de la source vive, bien qu'ils puissent temporairement et incom-
plètement suppléer à la diminution de ses eaux. C'est par cette
comparaison que l'éloquent écrivain caractérise avec autant de
justesse que de modestie son système. Il ne nous le présente pas
comme une recette pour sauver, sans Jésus-Christ, la société qui
s'est perdue en s'éloignant de lui , mais comme un expédient pour
réunir ce qui lui reste de forces, retarder sa complète ruine et
donner le temps à la rehgion de la sauver.
Ailleurs pourtant il paraît attribuer au plan qu'il nous propose
I
SES DANGERS ET SON ORGANISATION 205
une plus grande verlu : il espère par son moyen agir sur la
source vive, non pas sans doute pour en accroître l'abondance
mais pour diriger le cours de ses eaux et changer en fleuve bien-
faisant le torrent dévastateur.
Un tremblement de terre a ouvert dans la montagne la source des
grandes eaux qui se perdaient sous la terre. L'immense torrent déborde
sur les prairies, emporte l'espoir des moissons, renverse les arbres, fait
écrouler les maisons et jette bas tous les obstacles. Il promène la ruine
la désolation, la terreur : les digues qu'on lui oppose ne font qu'augmen-
ter sa fureur : il les aborde, \\ les pousse, il les surmonte, il les brise en
écumant. C'est le fléau de Dieu qui passe. — Voici maintenant un cours
d'eau, paisible et puissant, descendant doucement à travers les vallées.
11 irrigue sur ses bords les jardins, les prés et les vignes, et il leur laisse
la fécondité. Ça et là il touche aux habitations. Parfois même il les pé-
nètre en leur intérieur, ainsi qu'un hôte familier ; et, faisant mouvoir
sur son passage les moulins et les usines, il prête aux hommes son tra-
vail et leur fait don delà richesse. De même qu'il est la fécondité et la
richesse, il est aussi le commerce. Il transporte sans effort les navires
énormes, dont la cale est toute remplie de denrées et de marchandises
dont le pont est tout couvert de voyageurs et de matelots...
Et cette belle rivière n'est pourtant autre chose que le torrent • et cet
immense bienfait est composé des mêmss ondes que ce fléau dévastateur.
Mais, au lieu de lui opposer des digues, on lui a creusé un lit naturel et
préparé son cours régulier...
Et ses eaux sont entrées en effet comme en un chemin creux, dans cette
route magniflque, bordée de saules et de peupliers, et elles ont commencé
leur voyage immortel. Et cet harmonique canal, fait de main d'homme,
a bientôt pris le nom de fleuve dans le langage des peuples. Et sur le
bord du fleuve on a creusé des rigoles; et les eaux, suivant leur pente,
ont fécondé lesjardins. Et dans le fleuve on a bâti des maisons ; et les
eaux, suivant leur pente, ont fait mouvoir usines et moulins. Et sur la
surface du fleuve on a assis des barques et des navires ; et les eaux,
suivant leur pente, ont porté légèrement les flottes et les cargaisons. Et
la ménagère, tenant en sa main le linge et le battoir, est venue sur la
rive, et a chanté, toute joyeuse, le cours béni du fleuve sacré.
Cette comparaison est-elle aussi exacte qu'elle est poétique ?
ne pèche-t-elle pas en un point essentiel ? Les eaux du tor-
rent suivent aussi fidèlement que celles du fleuve la loi de leur
nature : les unes et les autres courent vers l'Océan. Le problème
de leur utilisation est donc bien plus facile à résoudre. C'est
206 LE SUFFR GE UNIVERS
celui que M. Lasserre pose lui-même eu ces termes : « Etaut
donné l'invincible torrent des grandes eaux, étant donnée la loi
qu'il ira toujours où le pousse son poids, et qu'on ne le fera pas
rebrousser chemin, trouver une organisation telle que ces eaux,
tout en suivant librement leur pente, emploient leur force à pro-
duire l'ordre, à enrichir au lieu de ruiner. » Parmi les données
essentielles de ce problème, il en est une qui ne peut s'appliquer
à l'endiguement de ces eaux vivantes qu'on nomme les peuples.
Celles-ci ont le pouvoir de s'éloigner du terme vers lequel les
pousse la loi de leur nature, de sortir violemment de leur lit et
de renverser les digues construites avec le plus d'habileté et
de prévoyance. L'Écriture nous montre la grande prostituée,
la Révolution antichrétienne, assise auprès des grandes eaux et
exerçant son empire sur leurs flots fturbulents. Pour combattre
cet empire, tous les procédés humains sont insuffisants. Mettons
en réquisition toute notre sagesse, déployons toutes nos ressour-
ces, creusons des canaux et construisons des digues : c'est notre
devoir, et rien ne saurait nous dispenser de le remplir. Mais en
agissant comme si nous avions la certitude de réussir, n'attendons
le succès que de l'action de Dieu. Lui seul a sur ces grandes
eaux, comme sur toute la création, un empire souverain ; et pour
les soulever jusqu'aux cieux, comme pour calmer leurs agitations,
pour les faire remonter vers leur source, comme pour ouvrir dans
leur sein un passage à ses serviteurs il lui suffit de faire entendre
sa puissante voix. « La voix de Dieu sur les eaux, dit le roi-
Prophète ; le Dieu de majesté a fait gronder son tonnerre, le
Seigneur a commandé aux eaux tumulteuses. » Quand il plaira
au Maître que nous servons de prononcer cette parole souveraine,
et quand il trouvera en nous le concours qu'il attend, il parlera ;
et tout ce qui nous semble aujourd'hui impossible deviendra
facile; l'insoluble énigme se résoudra d'elle-même, et le torrent
qui menace aujourd'hui de tout renverser, rentrera dans son lit
et redeviendra un fleuve paisible et fécond. H. Ramière.
SAINTE NINA
LES ORIGINES CHRETIENNES DE LA GEORGIE
V. — Mission de sainte Nina •
Dieu, qui fait servir à ses plus grands desseins les plus faibles
de ses créatures, préparait Nina pour être la lumière de la
nation la plus brave du Caucase, et cette mission, elle la reçoit
de Marie, « mère de Dieu », qui, dit la légende, avait déjà en-
voyé son serviteur André.
Nina reçut de bonne heure les communications divines. La
Vierge Marie lui apparut un jour et lui remit une croix de cep
qu'elle attacha avec les cheveux de la sainte enfant. Elle lui fît
comprendre qu'elle aurait à porter ses pas vers l'Ibérie*.
La vie de notre sainte continua de s'écouler dans la retraite
et le silence de l'oraison. Plus tard, Nina revit la mère de Dieu,
reçut de célestes inspirations, s'inclina sous la bénédiction du
patriarche et quitta Jérusalem dans la compagnie d'une princesse
du sang des rois d'Arménie, nommée Ripsimé ^. Cette noble
vierge était venue à la ville sainte pour s'y faire instruire dans
la vraie foi et y avait été baptisée avec une pieuse femme nom-
mée Gaïana et cinquante jeunes filles, ses suivantes. Nina, qui
s'était liée d'une étroite amitié avec la princesse arménienne,
l'accompagna jusqu'à Ephèse pour se rapprocher de cette terre
d'Ibérie, où l'appelaient ses plus chers souvenirs d'enfance ^.
* Chronigue arménienne, p. 20.
2 Brosset. Hist. de Géorgie, 1. 1, p. 95.
3 Dulaurier, Hist. des dogmes et des traditions deVÈ^ilise arménienne orien-
tale, 3' édit., 1859, p. 17. — Acta sanctorum, 30 septembris.
20S SAINTE NINA
Ce fut à Éphèse que Nina se sentit faiblir. Troublée par le
découragement et etfrayée par la hardiesse de sa démarche, la
jeune fille hésite : la timidité, les craintes, les terreurs la domi-
nent ; elle va revenir sur ses pas, quand Notre-Seigneur lui
apparaît et la fortifie. Elle était, en 303, sur le point de quitter
rionie. Alors éclata la sanglante persécution de Dioclétien, qui
devait amener, neuf ans après, le triomphe de l'Église.
La princesse Ripsimé, recherchée comme chrétienne, quitta
précipitamment Éphèse et vint avec Nina, Gaïana et ses compa-
gnes, pour se réfugier en Arménie. Se croyant en sûreté, elles
s'établirent près de la vieille capitale, Vngarchabad, où elles
vécurent, d'après Agathangc, du travail de leurs mains.
Le roi d'Arménie Tiridate découvrit la retraite de Ripsimé
et la poursuivit. Subjugué par la merveilleuse beauté de la prin-
cesse, il avait employé vainement tous les moyens pour la sé-
duire. La mort de Ripsimé fut décrétée. Le barbare lui fit couper
la langue et crever les yeux ; puis elle fut, sur son ordre, atta-
chée par les membres à quatre poteaux au-dessus d'un feu qui
la brûlait lentement. Les bourreaux l'accablèrent ensuite de
pierres qui lui ouvrirent le corps, et ils finirent par mettre en
pièces la princes se-martyre * .
Ses compagnes, s'étant rendues au lieu du supplice pour i-e-
cueillir les restes de la sainte, furent lapidées sur place. Ma-
rianne, l'une d'elles, qui n'avait pu les accompagner, fut massa-
crée dans sa propre demeure ".
Le lendemain, Gaïana et deux jeunes suivantes de Ripsimé
furent soumises à d'autres tortures : au heu de les brûler, les
bourreaux les écorchèrent touic? vives et leur coupèrent la tête
quand elles respiraient encore. Les restes de trente-sept martyrs
furent jetés aux bêtes, mais celles-ci ne touchèrent pas à ces
saintes reliques.
Six jours après cet effroyable drame, le roi d'Arménie et les
principaux seigneurs de sa cour étaient subitement frappés d'alié-
nation mentale.
Mais le sang des chrétiens n'avait pas coulé en vain : la glo-
' Acta sanctoritm, 30 septembris.
- Brosset, ffisl. dcGcoryie, t. I, p. 9S. — Dulauriei-, //'tsi. et traditions del'É;/Use
arménienne orientale, Darand, 1S59, p. 18. — Acta sanctoruni, 30 septembris.
ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GEORGIE 209
rieuse mort de Ripsimé allait amener la conversion du roi, son
bourreau, et l'Arménie allait recevoir le bienfait de la foi^ Il
s'était fait là, avant l'heure de Constantin, une nation chrétieûne
et indépendante sous un roi chrétien -. C'est ce voisinage du
christianisme que Maximin Daïa ne pouvait souffrir. « Maître
de toute l'Asie romaine, il marcha contre le petit peuple armé-
nien pour l'obliger à renier son Dieu, et, pour la première fois
dans l'histoire des peuples (si nous exceptons celle des Juifs),
eut lieu ce spectacle, plus d'une fois renouvelé depuis le iv' siè-
cle, d'une nation libre défendant, les armes à la main, sa reli-
gion et sa liberté. Daïa ne put vaincre l'Arménie chrétienne : son
armée échoua, non sans de grandes pertes, dans cette guerre
contre un petit peuple montagnard, et le despote païen porta la
peine de son aveugle haine contre les chrétiens ^. »
Cependant , quelques-unes des compagnes de la princesse-
martyre s'étaient cachées : de ce nombre fat Nina. On était
alors au commencement du printemps. La jeune vierge trouva
un asile dans un buisson d'aubépine qui commençait à se couvrir
de feuilles. Là, une voix céleste retentit à son oreille : « Lève-
toi, prends le chemin du nord, les épis jaunissants sont prêts à
tomber sous la faucille du moissonneur, et il n'y a pas d'ou-
vriers •*. »
* C'est une chose fort embrouillée et fort difficile, dit M. rosset, que la chrono-
logie géorgienne : le défaut de dales précises, les inconséquences fréquentes des au-
teurs qui en ont fait usage, le peu d'accord qui régne entre eui, jettent une pertur-
bation continuelle dans les chroniques de la Géorgie.
La conversion de l'Arménie ne précéda que de quelques années c elle des Ibériens
sur ce point l'accord est complet entre les historiens. Donc, établir la date à laquelle
les Arméniens reçurent le bienfait de la foi sera le moyen de fixer l'époque la plus pro-
bable de l'étabUîsement du christianisme en Géorgie.
L'orientaliste Saint-Martin se trompe évidemment en plaçant ce fait en 2T6' d'anrès
Baronius le martyre de sainte Ripsimé eut lieu en 311, la conversion de Tiridate en
315. Le savant P. Tchamitch met en 301 l'introduction du christianisme en Arménie
Le P. Stilting, dans son excellente dissertation sur la chronologie d'Ai^athange hé-
site entre les aanées 305-310 ; l'historien arménien inédit Asolic fixe la reforme du
calendrier arménien à l'an 553, « 242 ans après la conversion de l'Arménie» qui se
troHve par là reportée à l'an 311 de notre ère. Enfin M. Dulaurier, connu dans le
monde savant par ses remarquables travaux sur la chronologie arménienne place en
301 ou 302 l'institution du premier siège patriarcal du catholicos d'Edchmiadzim dans
la personne de saint Grégoire l'Illuminateur, que l'Arménie catholique reconnaît
pour son premier pasteur.
' M. de Champagny, Les Césars au m' siècle, i, III, p. 434.
3 Même ouvrage, t. III, p. 435.
* Ckiaoniquc arménientie, p. 20.
T« SÉXIE. — T. V. 1 !
210 SAINTE NINA
Au même instant, le buisson d'aubépine se couvrit de roses
épanouies qui exhalèrent un doux parfum. Dieu voulut, par ce
gracieux miracle, fortifier la vierge d'Ibérie à la veille des tra-
vaux de son apostolat.
Nina s'était vue avec regret privée de la couronne du mar-
tyre; mais celle de l'apostolat brillait à ses yeux. Docile à l'ins-
piration d'en haut, elle part seule, une croix de bois à la main*,
pour la conquête de toute une nation encore « assise à l'ombre de
la mort. »
Cependant, que d'obstacles allaient s'opposer à sa mission ! Le
peuple entier était plongé dans la plus grossière ignorance. Trop
crédule pour se défier d'aucune fable, il s'accommodait d'un
culte sans devoirs et d'une vie toute de jouissances.
Le paganisme régnait en maître : il se mêlait à tout comme
un usage ou comme un plaisir ; il ornait les noces et les funé-
railles. Tel est l'ennemi redoutable que venait attaquer une fa