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ÉTUDES 

RELIGIEUSES 

PHILOSOPHIQUES, HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES 

DIX-HUITIÈME ANNÉE — CINQUIÈME SÉRIE 

TOME CINQUIÈME 

HOOSEUBRAM ]Wl«^-/*""» f^X^ 
lj»YOLA COLLEGE, umrmaâu U 



ITON — IMrBlMtRIE TITRAT .VISE, R f E (SESTIL, i 



ÉTUDES 

RELIGIEUSES 

PHILOSOPHIQUES, HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES 



DES PERES DE LA COMPAGNIE 




DIX-HUITIÈME ANNEE - CINQUIÈME SÉRIE 



TOME CINQUIÈME ^ O/fVi/ 1 1^ ' ^ tti Y» 

^^ libris 
8,BU0THFC.r MAJORIS 

-se Mariae, 

BUREAUX 



LYON 

LECOFFRE FILS &0^ LIBRAIRES 

2, RUE BELLtCOUR 



PARIS 

JOSEPH ALBANEL, LIBRAIRE 

7, EUE IIONORÉ-CHKVALIER 



1874 



LÀ 



BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 



Si nous embrassons d'un regard toute l'étendue du monde 
civilisé, nous verrons se dégager des événements qui s'y accom- 
plissent deux vérités contradictoires en apparence, mais en réalité 
liées l'une à l'autre par une connexion nécessaire : le libéra- 
lisme obtient partout un complet triomphe et partout il est con- 
traint de se détruire lui-même. 

Qu'il soit partout triomphant, c'est ce qu'il n'est pas néces- 
saire de prouver : il suffit d'ouvrir les yeux pour s'en convaincre. 
Il a établi son empire tout à la fois dans les esprits, dans les lois 
et dans les mœurs. La presse, cette reiae des sociétés modernes, 
est partout à son service. Il réunit sous son drapeau des parti- 
sans de tous les régimes pohtiques, des adeptes de toutes les 
croyances, des rejetons de toutes les races. Les États dont les 
institutions semblent l'exclure, comme la Russie, subissent eux- 
mêmes l'influence de ses doctrines. En Allemagne « l'homme 
de fer et de sang » n'a conquis le pouvoir absolu dont il fait un 
usage si tyrannique qu'à partir du moment où il s'est mis à la 
tête du parti national-libéral. C'est au nom du libéralisme que 
les antiques franchises provinciales de l'Autriche et les droits 
souverains des cantons suisses ont été sacrifiés à la centralisa- 
tion. C'est le libéralisme qui gouverne l'Angleterre, l'ilahe, la 
Hollande, la Belgique, le Portugal, par le mécanisme de la mo- 
narchie parlementaire ; dans la république radicale d'Espagne et 
dans la république provisoirement conservatrice de France, les 
partis les plus opposés s'accordent à reconnaître sa suprématie. 
Il n'y a pas jusqu'au Japon qui ne tienne à honneur de se ranger 
sous ses lois. 



6 LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 

Et c'est au moment où ses complots ont été couronnés d'un 
plein succès, au moment où il s'est assuré le concours de tous 
les pouvoirs appelés à le combattre, qu'un défenseur de la vérité 
vaincue ^ a osé proclamer dans le parlement, de Berlin la ban- 
qtceroute du libéralisme ! 

Oui, ce mot a été dit ; et nous allons démontrer qu'il est d'une 
vérité rigoiu-euse. On accuse parfois les adversaires du libéralisme 
de remplacer les raisonnements par des déclamations et de ne 
pas même définir la doctrine qu'ils combattent. Nous ne nous 
exposerons point à ce reproche. Nous définirons le libéralisme ; 
nous en distinguerons soigneusement les différents genres et les 
différents degrés ; nous analyserons le mensonge qui constitue 
son essence et les erreurs radicales qu'il implique ; et c'est là, 
que nous trouverons le principe de la double réfutation théorique 
et pratique par laquelle la Providence le condamne à détromper 
les peuples qu'il a abusés. 

Telle est en etFet la vengeance que Dieu ménage à l'éternelle 
vérité, temporairement vaincue par l'erreur. Au moment où 
celle-ci est arrivée à l'apogée de sa puissance ; au moment où elle 
se flatte d'avoir acquis sur les cames et sur des nations entières 
un empire incontesté, il lui fait expier sa victoire par un double 
châtiment: par les fléaux qu'elle déchaîne sur les peuples sou- 
mis à son joug et par les contradictions dans lesquelles l'entraî- 
nent, en se développant, les erreurs cachées sous d'hypocrites 
formules. 

Le libéralisme est arrivé à cette heure fatale où, reniant toutes 
ses maximes et démentant toutes ses promesses, il détruit ses 
principes par l'extrême développement de leurs conséquences. 
Pour constater cette double faillite il suffira d'entendre son lan- 
gage et de voir ses œuvres, de l'étudier d'abord dans ses prin- 
cipes et puis dans ses résultats ^. 



• M. A. ùè Reichensperjer . 

2 Nous serons puissamment aidé dans cetle étude par le beau livre que M. Blanc 
de Saint-Bonnet a récemment publié sous le titre de La Légitimité (1 toI. gr. iu-8, 
chez Castermann à Tournai, et à Paris, chez Laroche). Un juge compétent, Mgr 
l'évèque de Poitiers, a dit de ce livre que « c'est l'œuvre d'un éminent esprit constam- 
ment inspiré par un grand cœur. » Le prélat ajoute : « On ne peut guère mieux dire 
a nature de la société, sa loi essentielle, sa fonction divine à l'é^jard de l'humanité, 
sa nécessité, sa grandeur... La vraie notion de la liberté est aussi dégagée du men- 



LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME T 

Mais avant tout il faut définir avec précision ce mot de libéra- 
lisme, qui est loin d'avoir le même sens dans l'esprit et sur les 
lèvres de tous ceux qui l'emploient. Nous aurons fait faire un 
grand pas à la discussion si nous parvenons à donner une notion 
bien nette de la doctrine désignée par ce nom. 



I 

Qu'est-ce que le Libéralisme? 

Est-il possible d'en donner la définition? Comment saisir ce 
Protée qui prend, en divers temps et en divers lieux, les formes 
les plus contraires ? M. de Bismarlv se donne comme libéral, et le 
chef du ministère anglais, M. Gladstone, s'attribue également 
cette appellation ; M. Minghetti et M. Castelar la revendiquent 
comme une gloire, et plusieurs de nos ministres français ne la 
considéreraient probablement pas comme une injure. Qu'y a-t-il 
de commun entre le libéralisme de ces hommes d'État, dont la 
politique est si différente ? « Je suis chrétien pénitent, mais libéral 
impénitent, » disait Lacordaire à la fin de sa vie ; il se croyait 



songe sous lequel le libéralisme la présente au monde, pour son malheur et pour sa 
ruine. Le libéralisme est d'ailleurs étudié à fond, démasqué sans pitié, dénoncé ayec 
vigueur etjugé sans appel. Le libéralisme catholique, en particulier, est fortement 
combattu et solidement réfuté. » 

Ce livre a pourtant un défaut glorieux, qu'il partage avec le volume si remarquable 
qui l'a précédé sous le titre de : La Restauration française, l'un et l'autre ne 
peuvent être goûtés que par des esprits sérieux; et ce ne sont pas les esprits sérieux 
qui, aujourd'hui, font la vogue des livres. Peut-être M. de Saint-Bonnet aurait-il 
pu, sans préjudice pour Tèlévatiou de sa doctrine, condescendre un peu à l'infii-mité 
des lecteurs en analysant davantage ses théories et en les encadrant dans une mé- 
thode plus saisissable. Mais on n'a pas le droit de reprocher à Platon de n'être pas 
Aristote ; et pas un de ceux qui auront Je courage de suivre M. de Saint-Bonnet 
jusqu'au bout ne regrettera les fatigues d'un voyage qui aura dévoilé à leurs re- 
gards de splendides horizons. 

Nous lui renvoyons donc les lecteurs qui désireraient approfondir les questions 
que nous allons traiter. Nous leur indiquerons également quatre volumes édités par 
M. Goemaere à Bruxelles sous le litre de : La Révolution et la Restauration de 
l'Ordre social. M. l'abbé Onclair y a réuni dans un ordre méthodique les travaux 
les plus remarquables publiés sur ces questions dans la Civiltà cattolica. 11 n'est 
pas besoin de signaler les deux ouvrages que M. Auguste Nicolas a récemment pu- 
bliés sur ce même sujet: L'État sans Dieu, el La Révolution et l'ordre chrétien. 
Pour ceux qui ne les connaîtraient pas encore, le nom de l'auteur serait une re- 
commandation suffisante (Paris, Vaton). 



g LA BANQUEROUTE DU LIBKRALISME 

donc autorisé par son amour pour la religion à garder son libéra- 
lisme ; et peu d'années après, un de ses successeurs dans la chaire 
de Notre-Dame était conduit par son libéralisme à une scanda- 
leuse apostasie. Gomment un même principe peut-il produire des 
effets aussi opposés ? Sommes-nous en présence d'une pure mysti- 
fication, d'un fantôme, dont les formes changeantes permettent à 
chacun d'en revêtir arbitrairement le système qu'il préfère ? 

Non, le libéralisme cache sous cette diversité d'apparences une 
unité réelle ; mais pour trouver cette unité, il ne faut pas exami- 
ner au hasard ce qui, à bon droit ou à tort, porte le nom de libé- 
ral ; il faut procéder comme font les savants qui se livrent à l'étude 
des races. Quand ils veulent saisir le vrai type de la race nègre, 
par exemple, ils ne l'étudient pas dans les individus chez qui ce 
type est plus ou moins fondu avec des types différents; ils cher- 
chent de vrais nègres, des nègres pur sang. En les considérant 
avec attention et en les comparant les uns aux autres, on n'a pas 
de peine à discerner les caractères de la race ; et il devient 
ensuite facile de retrouver ces caractères dans les individus à 
type mélangé. 

Les idées établissent entre les esprits des affluités analogues 
à la parenté physique des races : elles constituent des races intel- 
lectuelles à types très-divers. Mais entre ces idées il peut se 
produire des mélanges; il y a des métis dans l'ordre moral comme 
dans l'ordre physique ; et ce n'est pas chez eux qu'il faut étudier 
les types des doctrines auxquelles ils se rattachent. Si donc 
nous voulons savoir ce que c'est que le libéralisme, il faut le 
considérer chez ceux qui ne mettent aucune réserve dans la pro- 
fession de ses principes. Quand nous aurons discerné chez eux 
l'essence du système, nous saurons ce qu'il faut penser des 
formes sous lesquelles il peut se mêler à des systèmes différents. 

I. — Le principe du libc'ralisme. En partant de cette donnée, 
nous arriverons sans peine à une définition très-précise du libé- 
ralisme. C'est la doctrine qui affirme la complète indépendance 
de la liberté humaine et qui nie par conséquent toute autorité 
supérieure à l'homme, dans Tordre intellectuel, religieux et 
politique. Telle est bien en effet l'idée qui ressort de la fameuse 
Déclaration des droits de Thomme, symbole fondamental du 



LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 9 

libéralisme ; et si l'ambiguité de certaines formules pouvait faire 
naître quelques doutes, il suffirait pour en saisir le sens réel de 
lire les débats qui en précédèrent la rédaction définitive. On 
consentit, il est vrai, après bien des discussions, à mettre en 
tête de ce nouvel évangile le nom de l'Etre suprême ; mais 
conformément au déisme de Rousseau, on ne reconnut, à la 
première ligne, l'existence du Créateur, que pour nier son auto- 
rité dans la pièce tout entière. De l'homme seul dérive la souve- 
raineté (art. 3). La pensée et la parole sont indépendantes. 
Tout homme est libre non -seulement de repousser intérieure- 
ment la révélation divine, mais de miner son autorité dans 
l'esprit de ses semblables ; et cette liberté est proclamée un des 
droits les plus précieux de l'homme (art. 11). La religion chré- 
tienne n'est plus, aux yeux de la société, qu'une opinion, absolu- 
ment égale aux cultes erronés (art. 10). 

Dieu n'est donc plus le maître, ni dans l'ordre intellectuel 
ni dans l'ordre religieux, ni dans l'ordre politique ; et dans cette 
triple sphère c'est l'homme qui est souverain. 

Tel est le principe du libéralisme : négation directe et absolue 
de la doctrine cathohque. Celle-ci, en eflfet, affirme la souverai- 
neté de Dieu, dans tous les ordres où l'erreur libérale proclame 
l'indépendance de l'homme. 

En niant ce dogme fondamental, l'hérésie nouvelle porte à la 
vérité révélée un coup bien plus mortel que si elle se contentait de 
combattre un ou plusieurs des articles du symbole. Elle renverse, 
autant qu'il est en elle, la base même de la foi; elle nie virtuelle- 
ment toute vérité, eu reconnaissant à la raison le droit de pro- 
fesser toute erreur : c'est l'antichristianisme complet et radical. 

Logiquement, il n'y a pas de milieu entre ces deux doctrines : 
si le christianisme est vrai, le libéralisme est faux sous toutes ses 
différentes formes. Dans l'ordre intellectuel, la raison humaine 
se rend coupable d'une inexcusable rébellion, si elle refuse de se 
soumettre à la raison divine ; dans l'ordre religieux, la liberté ne 
saurait répudier sans crime les devoirs qui lui sont intimés par 
l'autorité établie de Dieu ; dans l'ordre politique, il ne peut être 
permis de résister aux pouvoirs légitimes ; enfin, dans l'ordre 
politico-religieux, la société temporelle ne peut avoir le droit 
d'entraver l'action de l'autorité spirituelle. 



10 LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 

D'un autre côté, si l'on n'accepte pas purement et simplement 
l'autorité que le Fils de Dieu est venu établir sur la terre pour y 
tenir sa place, il ne reste aucun pouvoir capable de diriger 
la raison de l'homme, de gouverner sa volonté libre et de refréner 
ses passions mauvaises. En dehors de Dieu, il n'y a plus pour 
commander à l'homme que des hommes semblables à lui ; et quel 
est l'hômrae assez hardi pour s'arroger, à l'égard de ses sem- 
blables, l'autorité qu'il refuse au Créateur ? Nous le répétons : si 
la doctrine cathoUque est repoussée, la logique donne raison au 
libéralisme extrême. Dans l'ordre intellectuel, dans l'ordre 
religieux et dans l'ordre politique l'homme est indépendant ; la 
liberté individuelle est souveraine, et le droit de chacun n'a de 
limite que son pouvoir. 

Voilà ce que demande la logique des idées et ce qu'exigera tôt 
ou tard la logique des faits. 

Mais ce n'est pas en un seul jour que les esprits arrivent ainsi 
aux dernières conséquences de leurs principes. Combien il est 
peu d'hommes qui soient pleinement d'accord avec la doctrine 
qu'ils professent ! Si la plupart des chrétiens sont moins bons 
que leur croyance, le plus grand nombre des incroyants sont 
meilleurs que leur doctrine. Si incompatibles qu'elles soient entre 
elles, la vérité et l'erreur se mêlent, chez la plupart des hommes, 
dans les proportions les plas diverses. Ne nous étonnons donc pas 
de trouver, dans le grand parti libéral, autant de variétés d'opi- 
nions qu'il y a de degrés intermédiaires entre la nuit obscure et 
le plein jour. Sauf le blanc pur de la vérité, ce parti renferme 
toutes les nuances, depuis la négation radicale du positiviste, jus- 
qu'au libéralisme catholique dont un œil exercé peut seul discer- 
ner la teinte délicate. 

Cette extrême variété rend très -difficile la tache des défenseurs 
de la vérité qui entreprennent de combattre cet insaisissable 
ennemi. Comment mesurer assez bien leurs coups pour qu'ils 
atteignent avec une égale justesse des adversaires aussi éloignés 
les uns des autres? Il n'y a évidemment qu'une chose à faire : 
attaquer l'erreur en elle-même et laisser ensuite chacun de ceux 
qui la défendent prendre sa part du blâme dans la mesure de 
l'adhésion qu'il lui donne. 

Qu'il soit donc bien entendu que dans tout ce que nous allons 



LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 11 

dire contre le libéralisme nous n'avons nullement en vue les per- 
sonnes, mais uniquement la doctrine. 

Dans chacun des quatre genres de libéralisme indiqués plus 
liaut, nous admettons des degrés infinis ; mais pour nous fixer 
davantage nous ramènerons ces degrés à trois principaux, que 
nous pouvons nommer le radicalisme, le libéralisme proprement 
dit et le libéralisme catholique. 

II. — Le libéralisme radical. — Le radicalisme est le libé- 
ralisme sincère et logique, qui avoue tous ses principes et ne 
recule devant aucune de ses conséquences. Dans l'ordre intellec- 
tuel, il se nomme la libre pensée et il consiste à dire que 
l'homme ne relève que de sa raison et n'est responsable de ses 
actes envers aucune puissance supérieure. Dans l'ordre reli- 
gieux, c'est l'individualisme absolu, la négation de tout ensei- 
gnement dogmatique et de tout sacerdoce. Dans l'ordre politique, 
c'est la démagogie, le droit attribué aux masses de bouleverser 
et de changer à leur guise les institutions civiles. Dans l'ordre 
politico-religieux, c'est le complet asservissement de la société 
religieuse à la société politique. 

On le voit, dans ces différentes sphères, le radicalisme ne fait 
que développer jusqu'à ses dernières conclusions le principe 
libéral et affirmer avec une complète franchise l'indépendance 
absolue de la liberté humaine. 

III. — Le libéralisme modéré. — Pourquoi donc réservons- 
nous, pour une nuance plus modérée, le nom de libéralisme pro- 
prement dit, qui semblerait mieux convenir à cette forme plus 
complète de la doctrine? C'est que l'usage le veut ainsi. La 
masse du parti libéral proteste contre le pur radicalisme aussi 
bien que contre le pur catholicisme. Et, en faisant cette protes- 
tation, elle se montre d'autant plus habile qu'elle est moins 
logique. Car, si les principes du libéralisme sont très-sédui- 
sants, les conséquences sont très-repoussantes. En admettant 
les principes, mais en rejetant les conséquences, les libéraux 
proprement dits conservent à leur doctrine le pouvoir de fasci- 
nation dont la logique des radicaux ne tarderait pas à la dé- 
pouiller. Car, ce qui rend l'erreur séduisante, ce n'est pas son 



1? L4 BANQUEROUTE DU LIBERALISME 

opposition avec la vérité, c'est au contraire le mélange de vérité 
qu'elle contient. C'est par là qu'elle est mensonge ; et l'on peut 
dire par conséquent qu'elle est d'autant plus mensonge qu'elle 
mêle à une plus grande somme d'erreur une dose plus considé- 
rable de vérité. Le plus trompeur de tous les mensonges est, 
sans contredit, celui qui a perdu l'humanité, le mensonge du 
serpent au paradis terrestre : Erilis sicut dii. Et pourtant cette 
parole du grand séducteur contient une grande vérité. Elle est 
identique à la parole de l'Écriture, rappelée et confirmée par 
Jésui-Ghrist : Ego dixi : du estis. La déification de l'homme 
par la soumission à Dieu, voilà le christianisme ; la déification de 
l'homme par la révolte contre Dieu, voilà l'antichristiaaisme ; 
mais, pour insinuer cette énorme erreur, le père du mensonge 
met en saillie ce qu'elle renferme de vérité. Le libéralisme, qui a 
pour but de mener à terme l'œuvre commencée par le serpent, 
ne s'y prend pas autrement que lui. 

Son vrai programme n'est pas celui qui exprime le plus nette- 
ment sa doctrine, mais au contraire celui qui la cache avec le 
plus d'art ; et il reconnaît pour ses légitimes représentants, non 
les violents qui, par leur brutale logique, détruisent toute illu- 
sion, mais les habiles et les modérés qui font profession d'allier 
ensemble les conséquences de la vérité avec les principes de 
l'erreur. Voilà le parti libéral proprement dit, celui qui se faisait 
jadis nommer le parti du juste milieu. Dans cette appellation, il 
n'ya quel'épithète de juste qui manque complètement de justesse. 
Le seul juste milieu est la vérité, également éloignée de deux 
erreurs extrêmes ; le libéralisme, au contraire, également éloi- 
gné de la vérité complète et d'une erreur plus logique, n'est lui- 
même qu'une erreur plus dangereuse. 

Où donc place-t-il la limite qui le sépare de la vérité de droite 
et de l'erreur de gauche ? 

Dans l'ordre intellectuel, ce parti admet volontiers, à côté de 
la liberté de penser, une autorité nominale : celle de la raison 
éternelle, qu'il ne craindra pas d'appeler, si on le veut, la raison 
de Dieu ; mais c'est à la condition que ce Dieu, régulateur de la 
raison individuelle, renoncera à l'exercice de son autorité ; et 
s'il lui a plu d'établir sur la terre un interprète de la vérité, il 
faut qu'il se résigne à ce qu'on n'en tienne aucun compte. 



LA BANQUEROUTE DU LIBERALISME 13 

Dans l'ordre religieux, le parti libéral veut un culte ; mais il 
laisse à chaque homme laliberté de prendre celui qui lui convient. 

Dans l'ordre politique, il reconnaît la nécessité de soumettre 
la plèbe turbulente à une autorité ; mais cette autorité sera sous 
le contrôle des classes éclairées, qui eu disposeront à leur guise 
par le système parlementaire. Pour ce parti, le parlementarisme 
n'est pas une forme politique destinée à régler l'exercice de 
l'autorité : c'est un principe, supérieur au principe même de 
l'autorité. 

Enfin, dans les rapports de l'Eglise et de l'État, ces hommes 
modérés s'abstiendront de la persécution violente ; ils pourront 
même pousser la condescendance jusqu'à entourer la religion 
d'une protection généreuse ; mais ils exigent que la société spiri- 
tuelle reconnaisse la suprématie absolue de l'autorité temporelle, 
même dans les questions où les intérêts des âmes sont directe- 
ment impliqués. 

On le voit, la sagesse de ces hommes consiste à garder la 
neutralité entre les deux puissances qui se disputent l'empire de 
la terre, à concilier les droits de Bélial avec ceux de Jésus- 
Christ. Médecins des peuples, ils croient ne pouvoir mieux gué- 
rir leurs maux qu'en leur offrant, à doses égales, l'e^Teur et la 
vérité; et ils déploient une habileté prodigieuse à maintenir les 
sociétés dans un équilibre instable qui les préserve de toute 
secousse par trop violente, sans arriver jamais à l'ordre complet. 

IV. — Le libérali^iiie catholique. — Le troisième groupe 
du parti Hbéral se tient à une distance bien plus grande encore 
du radicalisme, et il se montre à nous moins comme une doc- 
trine que comme une tendance et un esprit : c'est le hbéralisme 
catholique. Quelquefois, il est vrai, ses fauteurs s'oubhent et 
laissent échapper des propositions qui les confondent avec les 
libéraux proprement dits. Mais les plus habiles sauront éviter 
renonciation de théories contraires à la doctrine révélée. Ils 
respectent les principes, et c'est par excès de respect qu'ils ne 
veulent pas qu'on y touche. S'abstenir de les combattre, c'est 
à quoi ils consentent assez volontiers ; mais ils veulent que, d'un 
autre côté, on s'abstienne de les proclamer et de les défendre. 
Quand on les pousse un peu vigoureusement, ils reconnaissent 



14 LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 

qu'en thèse la doctriae catholique est parfaitement vraie ; mais, 
pour eux, cette thèse est une pure abstraction. Ce n'est pas 
dans telle hypothèse particulière et par suite de certains faits 
transitoires qu'ils jugent cette doctrine inapplicable : c'est par 
suite des conditions permanentes de la nature humaine. L'homme 
étant ce qu'il est, ces catholiques estiment que la religion a plus 
à perdre qu'à gagner dans le maintien de sa doctrine tradition- 
nelle sur l'alliance des deux pouvoirs. Ils ne croient donc pas 
pouvoir mieux servir les intérêts de la vérité que par le silence 
dans les circonstances mêmes oii ce silence peut être interprété 
comme un abandon. Ils se conduisent comme s'ils avaient reçu 
de Jésus-Christ procuration pour renoncer en son nom à la 
royauté sociale. L'affirmation des droits souverains est, à leurs 
yeux inopportune, du moment qu'elle déplaît, tandis qu'en 
réalité, l'opposition que ces droits rencontrent est, par elle- 
même, un motif de les soutenir avec plus d'énergie. Sincère- 
ment dévoués à l'Église, s'ils comprenaient combien cette fausse 
prudence compromet ses intérêts, ils suivraient une tout autre 
conduite. Mais c'est ce que leur illusion ne leur permet pas de 
s'avouer à eux-mêmes, et c'est ce qu'ils peuvent encore moins 
souffrir de s'entendre dire par d'autres. Aussi se montrent-ils 
vivement blessés lorsqu'ils voient leur tactique condamnée par 
le langage et la conduite des catholiques plus résolus. De là une 
irritation bien naturelle, qui les rendta sévères jusqu'à l'injustice 
envers les serviteurs les plus dévoués de l'Église, tandis qu'ils 
sont obséquieux et presque caressants pour ses adversaires décla- 
rés. Pourvu que ces derniers mettent certaines formes dans leur 
hostilité, on leur prodiguera les éloges, tandis qu'on n'épargnera 
ni le blcàme ni même l'injure aux catholiques, si peu qu'ils man- 
quent de formes dans la profession et la défense de leur foi. Que 
si l'Église interpose son autorité pour maintenir l'intégrité des 
principes, on ne se révoltera pas ouvertement contre ses déci- 
sions, c?r on veut rester catholique ; mais, pour éviter d'abjurer 
les erreurs qu'elle censure, on atténuera la portée de ses sen- 
tences et on détournera le sens de ses expressions. En tout cas, 
on ne se croira pas obligé de prendre ces décisions pour règle 
de sa vie publique. On se fera deux consciences : l'une pour le 
for intérieur, l'autre pour le for extérieur. Chaque catholique 



LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 15 

libéral portera en soi deux hommes, mais dans un sens bien dif- 
férent de celui de saint Paul : à l'église et dans sa famille, il se 
montrera catholique ; mais, au forum et dans le prétoire, il ne 
laissera paraître que le libéral*. 

Nous avons répondu, à la première question : qu'est-ce que le 
libérahsme?et en considérant dans sa pure essence cette erreur 
dangereuse, nous avons montré son intluence graduée sur tous 
ceux qui sont plus ou moins infectés de son venin. Nous n'avons 
rien voulu dissimuler, mais nous croyons n'avoir rien exagéré. 
Nous serions également infidèle à notre mission si, par crainte 
de déplaire, nous cachions une vérité utile, ou si nous inventions 
des erreurs chimériques pour nous procurer le triste plaisir de 
les combattre. Uniquement désireux de suivre la direction du 
"V icaire de Jésus-Christ, nous avons du d'abord constater la réa- 
lité et décrire les symptômes de la maladie dont il nous a si sou- 
vent signalé la gravité. Il faut poursuivre notre tâche et dire les 

* Dans une brochure très-remarquée, qui parut, duraut le concile du V.ilican,sou8 
ce titre: Il concilia ecumernco Vaticano ed i cattoUci libérait, le P. Ludovico 
da Castt'lj'lanio, Franciscain, étahlit autrement que nous la distinction entre les trois 
fractions du parti libéral. Selon lui, les libéraux purs sont ceux qui nient les droits 
de Dieu sur l'individu lui-même ; les libéraux modérés ceux qui s» contentent de 
soustraire à son empire les sociétés ; enfin les catholiques libéraux sont ceux qui 
niant, comme catholiques, les principes erronés du libéralisme, acceptent avec les 
libéraux les faits dérivés de ces principes. Comme ces sortes de classifications sont 
plus ou moins arbitraires, nous ne croyons pas nécessaire de défendre la noire. Le 
lecteur ju^-era par lui-même si nous avons eu tort ou raison de distinguer différents 
genres de libéralisme, et, dans chacun de ces genres, les trois degrés que nous avons 
indiqués. Mais nous ne pouvons nous dispenser de faire, à propos du libéralisme 
catholique, une remarque qui écartera l'opposition apparente qu'on pourrait re- 
marijuer entre notre doctrine et celle du docte Franciscain. Dans notre livre inti- 
tulé : Le.i Doctrines romaines sur le libe'ralisme, nous avons affirmé, d'accord, 
croyons-nous, avec les plus émineuts écrivains catholiques, que celui-là ne mérite 
nullement d'être taxé de libéral qui se contente d'accepter en fait, et comrne hypo- 
thèse, les lib-Tlés modernes, pourvu qu'en thèse il maintienne les principes dans 
leur intégrité. Cette affirmation semble contredite par le P. de Castelplanio qui 
fait précisément consister dans l'acceptation des faits l'erreur des catholiques libé- 
raux. Cette apparente divergence disparaîtra si l'on distingue deux genres d'accep- 
tation : l'une approbative, l'autre purement permissive. Accepter les libertés mo- 
dernes, en ce sens qu'on ne les combat pas dans les sociétés oil leur destruction est 
impossible ou pourrait même produire un plus grand mal. c'est ce que fait l'Église 
elle-même, et ce que, par conséquent tout catholique peut faire sans encourir aucun 
blâme. L'erreur des catholiques libéraux consiste donc uniquement dans l'acceptation 
approbative de ces libertés contraires aux droits de Jésus-Christ et de rÉgli8e;car 
en les approuvant ils compromettent les prmcipes, ne serait-ce que par le silence 
qu'ils gardent systématiquement, lors même qu'ils sont rais en demeure de les pro 
t esser. 



16 LA BANQUEROUTE DU LIBERALISME 

principes d'où naît cette dangereuse maladie et les éléments qui 
la constituent ; dévoiler le mensonge qui donne au libéralisme sa 
puissance de séduction, et distinguer soigneusement les erreurs 
qu'il porte dans son fonds de l'apparence de vérité qui en colore 
la surface. 



II 

Mensonge et erreurs du Libéralisme 

« Notre siècle est en proie à un mensonge redoutable et fait 
pour troubler les nations. L'orgueil, prenant le nom de liberté, a 
inondé le monde. Sous ce nom supposé, il a pu conquérir les 
idées une à une, devenir maître des positions, frapper même à 
la porte du sanctuaire. Sans ce déguisement, il n'aurait jamais 
réussi à pénétrer du même coup dans les âmes sous le nom de 
liberté intrinsèque des consciences ; dans les Etats, sous le nom 
de liberté absolue des cultes ; dans les mœurs, sous le nom de 
liberté absolue de la presse ; dans la foule, sous le nom de sou- 
veraineté du peuple... 

« De tous côtés, on a vu sortir la secte immense de ceux qui, 
prenant leur orgueil pour la liberté, se nomment libéraux : les 
uns allant d'autant pbis ardemment à la conquête de l'orgueil 
qu'ils la prennent pour la vraie liberté, et les autres d'autant 
plus ardemment à la poursuite de la liberté qu'ils savent qu'elle 
est l'orgueil*. » 

On ne pouvait mieux décrire que M. de Saint-Bonnet l'a 
fait par ces paroles la déception gigantesque à laquelle le monde 
est en proie depuis un siècle. Le libéralisme, en etïet, est, avant 
tout, comme nous l'avons dit, un mensonge et par conséquent 
une déception. On nomme mensonger un langage qui fait pren- 
dre l'erreur pour la vérité. A ce compte, il n'y a pas de mensonge 
pire que celui que le libéralisme cache sous le nom spécieux de 
liberté. 

I. — Mensonge constitutif . — Nous trouvons la formule la 

* M. Blaac tle Saint-Bouue!, De la LègUiinitc, avaut-propos. 



LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 17 

plus habile et la plus perfide de ce mensonge dans la Déclara- 
tion des droits de Thomme. 

L'article 4 est ainsi conçu : « La liberté consiste à pouvoir 
faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi, l'exercice des droits 
naturels à chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent 
aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes 
droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » 

Quoi de plus inotfensif, en apparence, que cette définition? 
Elle serait, en effet, parfaitement acceptable, si l'on supposait 
admise l'autorité de Dieu et si la loi à laquelle est attribué le 
droit exclusif de fixer les bornes de la vérité était non-seulement 
la loi arbitraire des hommes, mais encore et surtout la loi essen- 
tielle du Créateur. La liberté ainsi entendue est bien celle que 
Jésus-Christ est venu assurer à tous les membres de la famille 
humaine. Tandis qu'avant lui le plus grand nombre d'entre eux 
étaient réduits à l'état de choses et ne possédaient aucun droit 
personnel, l'Homme-Dieu leur a rendu leurs droits humains en 
leur conférant une dignité divine. A chacun d'eux il a attribué 
une fin personnelle et il leur a imposé à tous le devoir de s'en- 
tr'aider dans la poursuite de cette fin. La liberté ainsi comprise 
est essentiellement chrétienne. Acquise au prix du sang de Jésus- 
Christ, elle n'a pas eu, sur la terre, de défenseur plus intrépide 
et plus constant que l'Eglise. On peut la définir : l'afiranchisse- 
ment de toute entrave qui empêcherait l'homme de tendre à son 
bonheur et d'acquérir sa perfection. 

Mais telle n'est pas la liberté du libéralisme. Ici Dieu n'est 
pour rien. La déclaration que nous venons de citer ne nous 
permet à ce sujet aucun doute. La loi sur laquelle elle fonde la 
liberté et à laquelle est attribué le droit exclusif d'en fixer les 
bornes n'est pas la loi divine, mais celle qui est définie quelques 
lignes plus bas « l'expression de la volonté générale. » Et c'est 
bien ainsi , du reste, que la liberté a été comprise par les sociétés 
modernes, formées à l'école du libéralisme. Elles y ont vu, non 
l'exemption de tout pouvoir illégitime usurpé par les hommes, 
mais l'indépendance à l'égard de Dieu ; non la liberté du bien, 
mais la liberté du mal. Il y a sans doute un pouvoir de mal faire 
impliqué dans le pouvoir de faire hbrement le bien. Mais ce 
n'est pas ce pouvoir physique que le libéralisme revendique pour 



V SERIE. — T. V. 



l'S LA BANQUEROUTE DU LIBERALISME 

l'homme ; c'est le droit de faire le mal, c'est-à-dii'e le droit de 
violer le droit. La liberté à ses yeux n'est plus l'exemption de 
toute entrave dans la poursuite du bonheur ; c'est l'exemption de 
teute loi qui empêche l'homme de se perdre. Ce n'est plus une 
vérité lumineuse, c'est une absurdité palpable. Rien en effet 
n'est plus absurde que d'attribuer l'indépendance à une créature 
quelconque. Celui-là seul est indépendant qui, ayant en lui- 
même la raison de son être, y trouve également le principe de sa 
perfection ; mais la créature qui ne s'est pas faite elle-même et 
qui ne peut prolonger son existence un seul instant par sa propre 
vertu ne trouve en elle-même rien de ce qui lui est nécessaire 
pour se conserver et se développer. L'homme se déclarerait indé- 
pendant ! mais il dépend de tout, et sa dépendance est conti- 
nuelle : il dépend de l'air qu'il respire, du sol qui le porte, des 
plantes qui lui préparent sa nourriture, du père qui l'a engendré, 
de la mère qui l'a nourri, de la société qui par la parole l'a mis 
en possession de sa raison. Il dépend de toutes les créatures et il 
oserait se dire indépendant du Créateur ! Oui, voilà l'absurdité 
révoltante que les nations chrétiennes embrassent avec enthou- 
siasme, depuis un siècle, sous le nom de libéralisme. Cette société 
moderne, si fière de ses lumières, est fondée sur cette absurdité 
tout aussi rationnelle qu'un cercle carré : l'indépendance de ce 
qui est essentiellement dépendant. 

On dira peut-être : cette absurdité n'est le fait que du radica- 
lisme : le libéralisme modéré ne la professa jamais. — Il n'est 
pas en etfet dans l'habitude de dire le fond de sa pensée ; mais 
s'il ne professe pas formellement cette doctrine, il la suppose 
évidemment ; car dans toutes les sphères où se déploie l'activité 
libre de l'homme, il l'autorise à ne tenir aucun compte de l'au- 
torité de Dieu et de la manifestation certaine de sa volonté. 
N'est-ce pas se déclarer indépendant à l'égard du supérieur 
que tenir systématiquement ses ordres pour nuls et non avenus ? 

Cette notion mensongère de la liberté fait tout le fond du libé- 
ralisme ; mais cette erreur ne va pas seule : elle est accompa- 
gnée de tout un cortège d'autres erreurs également capitales sur 
Dieu, sur Jésus-Christ, sur l'homme, sur la mission des gouver- 
nements et sur l'organisation des sociétés. 



LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 19 

II. — Erreurs qiiimpUque le Ubéralisinc. — Athéisme. — 
Nous l'avons déjà fait remarquer : bien que tous les libéraux ne 
soient pas des athées, bien qu'un grand nombre d'entre eux aient 
horreur de l'athéisme, ils ne peuvent professer le dogme libéral 
de l'indépendance de la société civile à l'égard de la religion 
sans nier implicitement la souveraineté de Dieu et par consé- 
quent son existence. Quoi de plus contradictoire, en eifet, que 
de reconnaître un Dieu créateur de l'homme et de nier que 
l'homme soit obligé d'obéir à ce Dieu ? Ou Dieu est le Seigneur, 
ou il n'est pas ; donc, en niant son autorité sociale, ou nie son 
existence même. Ce n'est pas par suite d'un entraînement mo- 
mentané qu'un des chefs de l'école libérale a dit : « La loi est 
athée et doit l'être. » Il a parlé ainsi parce que, si religieux que 
soient quelques libéraux, le libéralisme est logiquement athée. 

Par cette négation radicale nécessairement impliquée dans son 
principe, ce système social, préconisé par beaucoup de chrétiens 
comme un progrès, fait descendre nos sociétés modernes au- 
dessous des sociétés païennes de l'antiquité. Celles-ci sont tom- 
bées dans de graves erreurs religieuses ; mais jamais elle:- n'ont 
déraisonné au point de chercher à l'ordre social une autre base 
que la rehgiou. Nous ne citerons point les paroles des philo- 
sophes qui s'accordent à taxer de folie une pareille tentative. 
A force d'être répétées, leurs sentences sont devenues banales . 
Le simple bon sens disait à ces païens que pour obhger l'homme 
il fallait chercher un principe d'obligation supérieur à l'Ljmme. 
Mais comment se fait-il que des chrétiens puissent vanter comme 
la perfection de l'ordre social un système dont, depuis deux mille 
ans, on a reconnu l'évidente absurdité ? 

III. — Antichristianisme. — Cette conduite est d'autant 
plus inexcusable que, avec la négation du premier dogme de la 
religion naturelle, ce système implique le reniement du premier 
article du symbole chrétien. Impossible, en etFet, de croire à la 
divinité du Christ et de nier sa royauté sociale. Impossible 
d'admettre que le Fils de Dieu se soit fait homme et qu'il ne soit 
pas devenu par là même le chef de l'humanité ; qu'il ait accepté 
le titre et la mission de Sauveur et qu'il soit loisible aux âmes, 
aux familles et aux peuples, de chercher hors de lui leur salut. 



20 LA BANQUEROLTK DU LIBÉRALISME 

C'est évidemment dans la société que la nature humaine atteint 
sa perfection ; c'est par l'exercice des vertus sociales qu'elle se 
rapproche davantage de la perfection divine. Donc, borner 
l'empire de l'Homme-Dieu dans l'étroite enceinte des consciences 
individuelles et le bannir des sociétés, c'est lui ravir sa plus 
belle œuvre et l'exclure de son plus magnidque domaine. Mieux 
vaudrait nier franchement sa divinité. 

Du reste, le libéralisme vient bien tard pour jeter des nuages 
sur ce dogme de la royauté sociale de Jésus-Christ : car entre tous 
les titres de l'Homme-Dieu il n'en est point peut-è(re qui lui ait 
été plus solennellement attribué dans les antiques prophéties, point 
qui ait été plus hautement et plus fréquemment proclamé par les 
Écritures. C'est comme le Roi et le Désiré des nations qu'il est 
annoncé à l'iiumanité plusieurs siècles avant sa naissance '. Ce 
sont les peuples entiers et non pas seulement quelques individus 
isolés qui sont invités à venir se ranger sous ses lois et recevoir 
la paix qu'il leur apporte '. Ce sont les nations que Dieu donne 
à son Fils pour héritage et qu'il le charge de gouverner avec un 
sceptre de fer ^ Ce sont enfin les rois et les juges des nations 
que le Tout-Puissant somme de venir rendre hommage à sou 
Christ, s'ils veulent éviter son courroux ''. 

Et cette royauté, qui avait été si clairement prédite avant sa 
naissance, Jésus-Christ l'a hautement revendiquée Je jour même 
de sa mort. Au tribunal du grand prêtre Caiphe, il avait été mis 
en demeure de proclamer sa divinité; mais, au tribunal du ma- 
gistrat romain, c'est sur sa royauté que roule son interrogatoire. 
« Vous êtes donc Roi ? » lui demande Pilate ; et Jésus répond : 
« Vous l'avez dit : oui, je suis Roi. m Et, en confessant sa 
royauté, il en explique l'origine, la nature et l'étendue : l'origine 
qui est céleste : « JSIon royaume, dit-il, n'est pas de ce monde »; 
sa nature : c'est une royauté spirituelle dans son essence, c'est 
la suprématie de la vérité : « Je suis venu dans ce monde pour 
rendre témoignage à la vérité » ; son étendue : elle est sans 



• Rex gemiura (Jer., x, 7); JesideratuscuDctis geiitibus (Ag^- , i), >). 

2 Ps., LXxi, 2; Lxxxv, 9. — Is., ij, ? cl &eq. 

3 Ps., 11, 8. 
Ps., it, i). 



LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 21 

bornes, puisque tout est soumis à la vérité : « Quiconque tient à 
la vérité écoute ma voix. » 

Il était impossible d'énoncer plus clairement le genre de supré- 
matie que Jésus-Christ venait exercer sur la terre par son Eglise. 
Cette royauté n'est pas temporelle, en ce sens qu'elle n'a pas les 
faits temporels pour principe et les intérêts temporels pour objet. 
Elle s'étend cependant sur les sociétés temporelles, en tant que 
celles-ci doivent être réglées par la vérité et par la justice. 

Le libéralisme ne peut donc nier cette royauté sans nier en 
même temps l'une de ces deux choses : ou bien que la vérité et 
la justice dirigent l'action des sociétés et les rapports de leurs 
membres, ou bien que l'Horame-Dieu soit pour les hommes la 
règle suprême de la justice et de la vérité. Pendant quatoriie 
siècles, les sociétés chrétiennes, au milieu de leurs plus crimi- 
nelles défaillances, n'avaient jamais songé à contester cette su- 
prématie du Fils de Dieu. Princes et peuples s'accordaient à 
reconnaître son autorité comme base de tous les pouvoirs et sa 
loi comme règle de toutes leurs lois. Aussi formaient-elles, sous 
son sceptre paternel, une famille de nations qu'on nommait la 
chrétienté. En détruisant cette création, la plus magnifique dont 
la terre ait jamais été le théâtre, la Révolution a consommé une 
véritable apostasie sociale, et c'est ce criminel reniement des droits 
de Jésus-Christ que le libéralisme érige en système. Avons- nous 
eu tort de le nommer l'antichristianisme ? 

IV. — Erreurs sur Vhomme. — Le libéralisme ne se mé- 
prend pas moins gravement sur la nature de l'homme que sur 
la personne de l'Homme-Dieu. 11 perd complètement de vue 
les deux traits les plus saillants que cette nature otïre, dans sa 
condition présente, aux regards de l'observateur : sa dignité 
sublime et son profond abaissement. Celui-là ne sait pas ce que 
c'est que l'homme, qui ne voit pas en lui la réunion de ces deux 
extrêmes ; or, le libéralisme n'est pas seulement hors d'état de 
les concilier, il est incapable même de les apercevoir. 

Il suppose l'homme fait uniquement pour la terre et l'assimile 
sous ce rapport aux brutes. Mais comment ne pas voir que si, 
dans la brute, tout s'harmonise avec sa|destinée purement tempo- 
relle, ses facultés, ses instincts, son bonheur, dans l'homme, au 



22 LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 

contraire, facultés, aspirations, joies et douleurs, tout suppose 
une vie d'outre-tombe ? C'est ce qu'a fort bien démontré 
M. de Saint-Bonnet, en se plaçant même au point de vue, si 
peu théologique en apparence, de l'économie sociale. « Pour 
comprendre la société temporelle, cherchons son but au-delà du 
temps. » Mais si vous traitez l'homme comme s'il était fait uni- 
quement pour la terre, vous le mettez hors d'état de conquérir les 
jouissances même de la terre; car, tournant vers ces jouissances 
nécessairement limitées leur soif illimitée de bonheur, les mem- 
bres de la famille humaine, devenus d'irréconciliables rivaux, 
s'arracheront les uns aux autres cet insuffisant patrimoine. Assi- 
milés aux brutes, mais privés de leur instinct, ils seront cent fois 
plus malheureux et arriveront à une dégradation dont elles sont 
incapables. 

Mais il ne suffit pas au libéralisme de contraindre l'homme à 
ramper sur la terre par la négation de sa céleste destinée; il 
achève de rendre sa restauration impossible en niant sa déchéance. 
Méconnaissant un fait que nous avons constamment sous les 
yeux, oubliant ce que nous rappelle notre expérience de chaque 
jour, donnant un audacieux démenti à la voix des siècles et au 
témoignage unanime du genre humain, il suppose l'homme né 
bon et porté naturellement vers la vérité et la justice. Livrez-le 
à lui-même, augmentez seulement sa liberté, vous verrez que, par 
le penchant de sa nature, il donnera à la vérité la préférence sur 
l'erreur et assujettira ses passions désordonnées sous le joug de 
la justice. 

S'il est une hypothèse en opposition manifeste avec la réalité, 
c'est bien celle-là, et pourtant c'est là-dessus que repose toute 
la théorie sociale du libéralisme. 

V. — Erreurs sur la société. — Cette théorie est donc radi- 
calement fausse par l'idée de la nature humaine qui lui sert de 
point de départ. Elle ne l'est pas moins par le but qu'elle assi- 
gne à la société. D'après la doctrine chrétienne, la fin de la 
société est de défendre l'homme contre les mauvais penchants, 
suite de sa déchéance, et de favoriser le développement de ses 
facultés supérieures. Mais si, comme Rousseau l'a proclamé, 
l'homme est né bon et n'a été dépravé que par les institutions 



LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 23 

sociales ; si l'état de nature est celui où tous étaient égaux et 
affranchis de toute obligation, la société ne peut avoir d'autre 
but que de ramener ses membres à cet heureux état. « Il faut 
donc écarter tout ce qui nous vient de la civilisation, pour retrou- 
ver l'homme de la nature. » C'est la tache que s'impose le 
radicalisme ; mais comme il risquerait de compromettre l'œuvre 
par la violence de ses procédés, le libéralisme intervient comme 
modérateur. « 11 y met des tempéraments : dans sa prudence, il 
s'emploie non pas à abolir, mais à diminuer successivement 
l'autorité, les lois, surtout la religion, source de tous les maux *. » 
Qui ne le voit ? Cette tactique constante n'est intelligible qu'au- 
tant qu'on suppose vraie la théorie sociale que Proudhon a pro- 
clamée avec une franchise brutale quand il a dit : « La société 
c'est l'an-archie. » 

Ici encore la position mitoyenne que le libéralisme prétend con- 
server est absolument intenable. S'il n'admet pas la doctrine 
sociale que le christianisme a fondée sur le dogme de la chute 
et de la rédemption, il est contraint d'admettre dans toute son 
étendue la doctrine antisociale déduite par le socialisme de l'hy- 
pothèse naturaliste. La logique de l'erreur, secondée par la 
violence des passions, a fait jaillir les conséquences de leurs 
principes ; il n'est pas au monde de pouvoir, il n'est pas d'habi- 
leté capable d'arrêter le cours de ce torrent. Il faut en tarir la 
source ou se résigner à le voir déraciner toutes les institutions 
sociales et tout entraîner au fond de l'abîme. 

« Il faut être catholique ou socialiste, dit très-bien M. Blanc 
de Saint-Bonnet. Toute la politique se balance entre ces deux 
idées : ou l'homme naît bon ; de là la liberté, l'égalité des droits, 
l'illégitimité du code pénal et de l'autorité ; ou l'homme naît 
mauvais ; de là la répression, l'éducation, la légitimité de la 
peine et celle des pouvoirs. La question religieuse est toute la 
question politique. Votre rationalisme, ô hommes d'Etat, n'est 
que la métaphysique du socialisme ^. » 

Telle est en effet la conclusion qui ressort déjà avec évidence 
de cette première partie de notre étude. Le libéralisme et la 



3 De la Legitimit-, p. 102. 

* Restauration française, t. IL c. xxvi, p 198. 



21 LA BANQUEROUTE DU LIBÉRALISME 

Révolution, c'est tout un. Le libéralisme est la doctrine de la 
Révolution, et la Révolution l'application pratique du libéralisuae. 
Cette pratique, comme la théorie elle-même, peut être plus ou 
moins logique : il y a la Révolution modérée et la Révolution 
radicale; mais entre l'une et l'autre il n'y a pas d'autre diffé- 
rence que celle qui distingue le torrent au moment où il rompt 
sa digue do ce même torrent lorsqu'il ravage les campagnes : la 
différence du principe et de ses conséquences. Nous le compren- 
drons mieux encore, eu considérant l'inexorable nécessité en 
vertu de laquelle les peuples qui se sont laissé séduire par le 
mensonge du principe libéral sont contraints de dévorer toute 
l'amertume des conséquences. 

H. Ramièrk. 



DE LA LANGUE RUSSE 

DANS LE CULTE CATHOLIQUE 



Rien u'est plus ordinaire que d'entendre parler de la russifica- 
tion des anciennes provinces de la Pologne. Il existe, en etfet, 
tout un système d'assimilation forcée que le gouvernement actuel 
de Russie applique à ces contrées. Ce système, inauguré en 1863, 
sous l'impression des événements que personne n'ignore, est 
hautement avoué parla presse indigène, et le gouvernement lui- 
même n'en fait point un mystère. Loin de là. il le proclame par 
ses paroles comme par ses actes. C'est le mot d'ordre qu'il donne 
aux gouverneurs des provinces, en leur confiant la charge im- 
portante attachée à ce titre. Ce fut, il n'y a pas longtemps encore, 
le cri de guerre du journalisme officiel et officieux ; la devise 
adoptée par les apôtres du socialisme et du nihilisme, dont la 
classe est assez nombreuse, sans excepter les historiens et les 
publicistes à gages, qui restaient conservateui-s sur toutes les 
autres questions, sauf celle dont il s'agit. Russifier le pays, telle 
est encore aujourd'hui la formule consacrée. 

Mais si le mot de russification se trouve sur toutes les lèvres, 
il est peu probable que tous en aient une notion précise, y atta- 
chent un sens bien déterminé. Il importe cependant d'avoir la 
signification exacte du mot. 

Que signifie donc la russification? 

Russification veut dire d'abord introduction de la langue russe. 
Dans les vues du gouvernement, cette langue doit devenir domi- 
nante dans les provinces occidentales, comme elle l'est dans l'in- 



J6 DE LA LANGUE RUSSE 

térieur de l'empire, à Moscou, à Pétersbourg et partout. Langue 
officielle, elle doit y régner dans l'administration, dans les tri- 
bunaux, dans l'armée, dans les écoles, dans la vie privée et 
jusque dans le sanctuaire. De là, comme conséquence inévitable, 
proscription du polonais partout où on l'entend parler. 

Russification signifie encore substitution de la nationalité russe 
à la nationalité polonaise, ainsi qu'à la civilisation qui en est le 
fruit naturel. Pour opérer cette substitution, deux moyens ont 
été choisis. Le premier est l'expropriation sur une grande échelle : 
des terrains immenses ont été confisqués sur les seigneurs polo- 
nais et vendus aux Russes et Allemands venus, pour la plu- 
part, de l'intérieur de l'empire. L'autre moyen, c'est Vêlnnina~ 
tion : on éloigne les Polonais de toutes les charges publiques, 
que l'on confie, de préférence, aux employés à la fois russes et 
orthodoxes. 

Enfin la russification suppose aussi la décatholicisation du pays, 
l'orthodoxie étant, aux yeux des Russes, un signe distinctif de 
leur nationalité. De là la propagande religieuse. Toutefois, ce ne 
sont pas des prêtres qui y prêchent l'orthodoxie grecque ; les 
missionnaires qui l'annoncent, ce sont des bureaucrates, des 
agents de police, des gendarmes : singuliers apôtres qui usent 
de tous les moyens, sauf celui de la persuasion et du raisonne- 
ment, et qui tiennent leurs pouvoirs non pas du synode, mais 
de l'autorité civile, aux mains de laquelle sont, en réalité, les 
rênes du gouvernement ecclésiastique. 

Tel est le vrai sens du mot russification et l'ensemble du sys- 
tème décoré de ce nom. 

L'introduction de la langue russe dans le culte catholique en 
est la phase la plus intéressante au point de vue de notre sainte 
religion ; mais en même temps, elle se complique d'une foule de 
considérations qui en rendent l'otu-lc difficile, et dont dépondont 
pourtant et l'intelligence et la solution du problème que le Saint- 
Siège est, en ce moment, occupé, dit-on, à résoudre. 

Il importe donc d'envisager la question sous toutes ses faces 
et de la circonscrire ; car nous voulons, avant tout, lui conserver 
son caractère religieux, sans jamais descendre sur le terrain 
politique. Gela n'empêche nullement d'interroger l'histoire ou de 
s'engager dans des recherches statistiques et ethnographiques, 



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DANS LE CULTE CATHOLIQUE 27 

sans lesquelles, d'ailleurs, on ne comprendrait pas de quoi il 
s';igit; on se méprendrait sur le véritable caractère de la mesure 
décrétée par le gouvernement russe et on serait obligé de rester 
dans les abstraites régions des principes. 

Voilà pourquoi il nous paraît comme impossible de traiter de 
l'introduction de la langue russe dans le culte catholique, sans 
avoir auparavant fait connaître au lecteur le pa3's où l'on a 
résolu d'établir cette innovation, les peuples qui y sont le plus 
intéressés, leur origine, leur langue, leur passé historique et 
religieux. Après ce travail préliminaire, nous retracerons l'his- 
torique de la question agitée, ainsi que les intéressants débats 
qu'elle avait suscités dans les sphères ofdcielles, ceux, en parti- 
culier, qui tendaient à faire rejeter la mesure proposée et qui 
étaient soutenus par les Russes eu-x-mêmes. Enfin, nous exami- 
nerons la question en elle-même, au double point de vue du prin- 
cipe et du fait, et après avoir mis dans la balance les arguments 
apportés par les parties adverses, nous tirerons les conclusions. 
Telle est la trame du travail que nous commençons aujourd'hui 
et la marche que nous nous proposons d'y suivre. 



I 



Les provinces de l'ouest de la Russie dont nous avous à parler 
embrassent tout l'espace compris entre la Gourlande, la Livonie, 
la Russie intérieure, la Galicie, la Pologne et la Prusse. Elles 
forment aujourd'hui neuf gouvernements qu'on peut partager en 
trois groupes. Le premier, ou la Lithuanie proprement dite, se 
compose des provinces de Kovno, Vilno et Grodao. La Russie - 
Blanche, avec ses trois gouvernements de Vitebsk, Mohilev et 
Minsk, forme le second groupe, qu'on comprend parfois sous le 
nom de Lithuanie pris dans un sens plus large. Enfin les gou- 
vernements de la Volhynie, de la Podolie et de Kiev, qu'on 
appelle la Petite-Russie ou l'Ucraine polonaise, constituent le 
troisième groupe*. 

* Voir la carte ci-jointe, où chaque groupe est marq lè d'une couleur distincte. 



28 DE LA LANGUE RUSSE 

De grands cours d'eau servent au pays de limites naturelles, 
surtout de trois côtés. A l'orient, le Dnieper le sépare de l'Ucraine 
russe, depuis l'extrémité sud du gouvernement de Kiev jusqu'à 
celle de la province de Mohilev, oii la frontière se détourne dans 
la direction de l'est et se continue vers le nord par une ligne 
brisée difficile à décrire. La frontière occidentale est formée par 
le Sbroutch, qui se déverse dans le Dniester, puis par le Boug, 
tributaire de la Vistule, le Narev et le Bober (affluents du Boug), 
et le Néman. Du côté du sud, le pays est limité par le Dniester 
et Yagorlyk, l'autre Boug et ses affluents (Sénukha et Kodyme), 
et par la rivière Vyss. Au nord coule la Duna ; mais elle n'olfre 
qu'une frontière partielle très-incomplète. 

Outre ces eaux limitrophes, le pays est arrosé par une quan- 
tité de fleuves, dont les principaux se déversent dans le Dnieper ; 
tels sont le Pripiet (avec la Goryne, le Styr, le Sloutch, ses 
affluents), la Bérézina, la vSoja. 

Les bassins du Dnieper et du Dniester peuvent être considérés 
comme le pays classique et le siège par excellence des peuples 
russes, auxquels il faut ajouter les Slaves de Novgorod fixés 
autour du lac d'Ilmène et le long du Volkhov. 

La géographie joue dans l'histoire russe un rôle très-impor- 
tant ; elle explique eu grande partie la formation des anciennes 
principautés russes, qui correspondaient d'ordinaire à autant de 
systèmes d'eau et s'y groupaient autour de quelque centre plus 
ou moins important. 

Le sol du pays est extrêmement varié : aux sables de Vitebsk 
succèdent les marécages de la Polésie, et à ceux-ci la terre noire 
de la fertile Volhynie, où coulent le lait et le miel. La partie sep- 
tentrionale est généralement assez élevée et boisée ; elle abonde 
en petits lacs et otfre des paysages pittoresques. Au-delà de 
Grodno, Novogrodek et Minsk, le sol s'abaisse, les collines dis- 
paraissent, et vous découvrez, à travers un voile de brouillards, 
une vaste contrée couverte de forêts traversées par des eaux dor- 
mantes. C'est la Polésie, immense marécage occupant tout l'espace 
situé entre le Boug occidental et le Dnieper sur 400 kilomètres de 
largeur. Commençant dans la partie sud de Grodno, il se conti- 
nue sur la plus grande partie de la province de Minsk, la Volhy- 
nie septentrionale, et entame le coin nord du gouvernement de 



DANS LE CULTE CATHOLIQUE 29 

Kiev. Plus au sud, à partir de Vladimir et de Sloulsk, le sol 
s'élève, les forêts deviennent plus rares, les collines, — contre- 
forts des Garpathes, — se dressent dans toutes les directions et 
forment auprès du Dniester une de> plus belles contrées qu'on 
puisse voir en Russie. C'est à travers ces trois provinces du 
midi que passe la ligne de la population la plus dense de l'empire 
russe ^ Encore plus bas, vers le sud, le terrain s'abaisse de nou- 
veau et va se confondre avec les steppes interminables de 
Kherson. 

Tel est l'aspect général des provinces de l'ouest. Depuis un 
temps immémorial, il est habité par les Lithuaniens et les Russes, 
deux branches de la famille indo-européenne qui vivent l'une à 
côté do l'autre sans se confondre. Si vous suivez la ligne que par- 
court le chemin de fer de Varsovie à Saint-Pétersbourg, en 
vous en écartant un peu vers l'est, sauf à passer, à certains en- 
droits, sur la rive opposée, vous aurez tracé à peu près la limite 
ethnographique qui sépare les deux nationalités. Gomme la nation 
lithuanienne était jadis répandue en toute la contrée de l'ouest, 
depuis la mer Baltique jusqu'aux rivages de la mer Noire, il est 
tout naturel d'en trouver encore aujourd'hui quelques restes dis- 
séminés en plusieurs endroits. Mais, en général, à mesure qu'ils 
s'éloignent de Kovno, fojer principal de la race lithuanienne, 
ils deviennent de plus en plus rares. Dans le gouvernement de 
Kovno, la population lithuanienne présente une masse compacte, 
dans la proportion de 80 0/0 sur la population totale. La densité 
en est déjà moindre dans le gouvernement de Vilno; elle est 
presque nulle dans les provinces de la Podolie et de Kiev, situées 
à l'extrémité opposée. On compte près de 2 millions de Lithua- 
niens en tout, y compris ceux qui habitent la Prusse (au nombre 
de 150,000)-. Nous donnerons plus loin des chitïres plus dé- 
taillés. 



* En Poilolie, par exemple, le nomtre d'habitants par mille carré s'élève à 2,17S 
d'après les uns (V. le taVileau ethnogr., n' 1) ; et d'après les autres à 2,26S. Ce der- 
nier chiffre, qui paraît plus exact, n'est dépassé que dans le gouvernement de Moscou, 
le plus populeux de tous, où il arrive à 3,4'J9 (V. Buschen, Bcfôlkerung des rus- 
sisrhen Kaisen-vichs, p. 62. Gotha, 18(32). 

Sous le nom de Lithuaniens on comprend aussi les Lettons, qui habitent la 
Courlande et la partie nord-ouest du gouvernement de Viïebsk. 



30 DE LA LANGUE RUSSE 

A côté des Lithuaiiious demeurent, en masses également com- 
pactes, les Blancs-Russiens, et plus au sud, les Petits-Russieus, 
deux branches du même tronc séparées l'une de l'autre par les 
eaux du Pripiet. Leur nombre s'élève à peu près à 7 millions 
d'âmes, dont plus de GUO,(lOO dans les gouvernements de Vilno 
et de Grodno, qui ne font point partie des provinces russiennes. 

Je dois prévenir les lecteurs, une fois pour toutes, que les 
termes de Russien, Ruthène, Roussine, Roussniaque, ne sont 
que des formes diverses d'un même nom désignant la même 
nationalité et sont synonymes de Russe. Quand on parle donc 
des Petits-Russiens, des Blancs-Russiens, des Grands-Russiens 
ou des Russiens tout court, on veut indiquer par là autant de 
variétés de la même nationalité russe. Le mot Ruthène n'est 
que la forme latine de Russien, comme Roussniaque en est la 
forme hongroise. Réserver le nom de Russe tantôt pour les habi- 
tants de la Grande-Russie seuls, tantôt pour les Slaves de la 
Petite-Russie et de la Russie-Blanche, en donnant aux Grands- 
Russes le nom de Moscovites, c'est susciter une vaine dispute de 
mots et introduire dans le langage usuel une regrettable confu- 
sion. Il me semble qu'après les explications données plus loin au 
sujet de l'origine etlmographique des Grands-Russiens, les 
malentendus devraient cesser pour faii-e place à une entente 
commune. 

Indépendamment de deux groupes principaux de la population 
russe proprement dite, il en est d'autres qui leur sont bien infé- 
rieurs en nombre. Nous parlons des Grands-Russiens dissémi- 
nés çà et là, sans former une masse compacte. Ainsi, on en 
trouve près de X?2,000 dont les deux tiers appartiennent à la 
secte des starovères, au centre même de la population lithua- 
nienne, en Samogitie. 

En général, l'élément grand-russien est peu considérable. 
Nul dans le gouvernement de Grodno, faible dans ceux de la 
Petite-Russie (où il atteint le chitïre de XifiAA), il arrive à 
Minsk à son maximum, qui ne dépasse pas 58,000. Dans sa 
totalité, il ne donne que 200,457 âmes, dont plus de la moitié se 
compose de rascolniks *. 

' D'après M. Rittich, il y eu uuiait 105^399 



DANS LE CULTE CATHOLIQUE 31 

Ce chiffre permet de conclure que le peuple grand-russe n'a 
point porté à l'ouest le même génie de colonisation qu'il a mani- 
festé dans les vastes terrains du nord-est de l'Europe. Autant 
sa puissance colonisatrice a été efdcace au milieu des éléments 
ouraliens, autant elle est demeurée faible, disons mieux, nulle 
parmi les populations lithuaniennes et slaves de l'ouest. Tout 
autre fut l'action de l'élément polonais, quoiqu'il soit numérique- 
ment inférieur à l'élément letto-slave, puisqu'il n'atteint pas 
2 millions *. 

En examinant la carte, vous y apercevrez, dans le coin occi- 
dental du gouvernement de Grodno, une sorte de passage enfermé 
entre les eaux du Néman et du Boug. Ce fut la voie principale 
suivie par l'immigration polonaise, non-seulement parce que la 
nature elle-même semblait la lui indiquer, mais encore parce 
qu'anciennement, une partie considérable de cette contrée avait 
été hypothéquée aux princes de Mazovie par les seigneurs 
lithuaniens. C'était au commencement du xv" siècle. Depuis ce 
temps surtout, l'élément polonais y jeta de profondes racines et 
exerça son action particulièrement sur les populations russiennes 
du voisinage, ainsi que le témoigne leur idiome. De là, il s'éten- 
dit sur toutes les contrées russiennes en suivant deux directions 
principales : l'une vers le sud-est, à travers la Volhynie et la 
Podohe, jusqu'aux steppes de la mer Noire ; l'autre vers le nord- 
est, par Vilno et la Duna, jusqu'au Dnieper, dont il descendit le 
cours. 

Cette marche de l'immigration polonaise a donné lieu à des 
interprétations où les passions et la fantaisie semblent parler 
plus que la calme raison. La chose s'explique pourtant d'une 
manière bien simple. Il suftit de consulter la carte et de se rap- 
peler que la zone du milieu, couverte d'immenses marécages et 
de forêts (de là son nom de Polésie) -, n'otfrait rien qui put atti- 



• Voir les tableauv n°» I et II. 

2 Liess veut dire en russe forêt. A l'heure qu'il est, une commission est chargée 
(l'explorer tous les terrains marécageux et d'étudier les moyens de les dessécher. 
Déjà elle a fait le nivellement des marécages qui longent le Pripiet dans le gou- 
vernement de Minsk et dans une partie de la Volhynie, sur une étendue de 6,500 
verstes cai-rées. On croit leur dessèchement très-possible, dès qu'on pourra en cana- 
liser les eaux ; l'industrie et la population ds ces provinces ne tarderont pas alors 



32 DE LA LANGI'E RUSSE 

rer ou favoriser l'immigration. Les provinces méridionales, au 
contraire, étaient réputées pour leur fertilité, comme elles le sont 
encore de nos jours. Quant aux contrées du nord-ouest, si on ne 
pouvait pas dire d'elles que le lait et la thiel >/ voulaient comme 
dans les terres de la Petite-Russie, elles attiraient le Polonais 
à cause de leur importance politique. Vilno était la capitale du 
grand-duché de Lithuanie, qui eut ses jours de puissance et de 
gloire ; il fut même un moment où ses princes étaient sur le point 
de saisir l'hégémonie du monde slave. La Pologne sentait bien 
la nécessité de s'unir à une si puissante voisine déjà agrandie 
par la conquête des principautés russiennes ; elle l'essaya plus 
d'une fois; entin l'union fut consommée eu 1509, à Lublin, et 
les deux pays ne firent plus qu'un seul corps politique, v'-^i, au- 
jourd'hui, la Lithuanie (dans le sens large du mot) est un objet 
de contestation entre les Russes et les Polonais, il faut en cher- 
cher la cause surtout dans ce lien historique qui a duré pendant 
quatre siècles. 

Ainsi s'explique la bifurcation apparente de la voie suivie par 
les Hots de l'immigration polonaise. En réalité, ces tlots, .sans 
cesse renouvelés, ont envahi tout le pays du grand-duché lithua- 
nien comme des principautés russiennes, quoique dans une mesure 
inégale, ainsi que nous venons de le dire. Si nous insistons 
sur ce point, c'est afin de suppléer en quelque manière à ce qui 
manque au modeste tracé géographique placé en tête de ce tra- 
vail, et qui, nous l'avouons, ne parle pas aux yeux autant que 
nous l'aurions déliré. 

Celui qui voudrait se rendre la chose plus sensible pourra 
prendre, par exemple, l'atlas de M. Erkert '. Il y verra, sur la 
première carte, chaque nationalité indiquée par une couleur dis- 
tincte. 11 remarquera, sur le fond vert qui représente la nationa- 
lité russe, une foule de taches roses d'nutant plus nombreuses et 



à entrer dans la voie du pi-ogtvs, après des siècles de slagnaliou. Anjourd'lnii, |i:ir 
exemple, dans le gouvernement de Minsk, ([ui éirale en étendue les trois gouverne- 
ments de Moscou, de Kalouga et de Foula pris ensemble, il y a, en moyenne, 
tiS4 lialiilants sur une lieue carrée; et dans le district de Mozyr, le plus marécageuï 
de tous, on n'en compte que 287, tandis qu'on les évalue à 1,547 par lieue carrée dans 
les disliicts situés en dehors du rayons des marécages, et à ?,770 ilans l'intérieur de 
u Russie. 
' U eu sera question plus loiu. 



DANS LE CULTE CATHOLIQUE 33 

plus considérables qu'elles approchent de la frontière polonaise : 
elles le sont, en particulier, dans les gouvernements de Grodno 
et de Vilno. Il en distinguera aisément comme deux tramées 
principales qui, en partant de ce point-là, suivent la direction 
sud-est et nord- est, c'est-à-dire vers Kiev et vers Vilno, et tou- 
chent à peine la zone marécageuse du milieu. La Polésie, par 
exemple, n'offre que quelques taches isolées, taudis qu'elles gros- 
sissent et se multiplient visiblement en Volhynie et en Podolie. Ces 
taches roses représentent l'élément polonais. Les Polonais ont, en 
effet, dans ces deux provinces, des possessions plus vastes et plus 
nombreuses qu'ailleurs. De la sorte, on peut suivre des yeux la 
marche de l'immigration polonaise et en constater le progrès. 
D'autre part , comme aujourd'hui les Russes appartiennent à 
l'Église orthodoxe, à peu d'exceptions près, tandis que les Lithua- 
niens et les Polonais sont pour la plupart catholiques, il s'en suit 
que la frontière ethnographique qui sépare ces deux nationalités 
de la population russienne coïncide presque avec la limite géo- 
graphique des religions qu'elles professent . Quant aux protestants, 
il y en a plusieurs milliers parmi les Lithuaniens et les Lettons 
(25,753), quelques centaines parmi les Polonais (657), et, chose 
digne de remarque, pas in seul parmi les Russes. Nous ne 
dirons rien des juifs, dont le nombre, malgré son caractère spo- 
radique, s'élève à plus de 1 million et demi ; ni des Allemands 
qui arrivent à peine au chiffre de 35,000. Nous ferons remar- 
quer seulement que le nombre de ces derniers que donne Schédo- 
Férotti (tabl. IV, rubrique : rfùrrs ou protestants) est évidem- 
ment exagéré. 

Afin que le lecteur puisse avoir une idée générale de la popu- 
lation de toutes les neuf provinces, nous plaçons sous ses yeux 
quatre tableaux différents, dont les deux premiers sont disposés 
d'après les nationalités et le troisième d'après les cultes. Le 
premier donne, en outre, la statistique des diverses nationalités 
dans le royaume de Pologne, y compris les parties apparte- 
nant aujourd'hui à la Prusse et à l'Autriche, ainsi que la Cour- 
lande. Le quatrième tableau indique les mêmes nalionalités et 
cultes dans leur rapport à la totalité des habitants. Ce dernier 
tableau n'étant qu'une simple reproduction de ce qui a été publié 
par le Comité statistique de Saint-Pétersbourg, il suffira de 

V SÉRIE.— T. V. 3 



34 DE LA LANGUE RUSSE 

dire que nous l'avons emprunté à l'ouvrage intitulé : La Ques- 
tion polonaise, p. 92 et 94 (Paris, 1864), une des nombreuses 
publications que le feu baron Firksen, plus connu sous le pseu- 
donyme de Schédo-Férotti, a laissées sur la Russie. Nous nous 
arrêterons davantage sur les travaux de ]\BI. d'Erkert et Rittich, 
d'après lesquels ont été faits tous les autres tableaux et qui 
méritent d'être connus davantage. 

Le travail de M. le colonel d'Erkert, membre de la Société 
géograpliique de Saint-Pétersbourg, eut deux éditions, dont 
l'une, destinée à l'étranger, a paru en français sous le titre sui- 
vant : Atlas ethnographique des provinces habitées, en totalité 
ou en partie, par des Polonais, avec six cartes chromolithogra- 
phiées; Saint-Pétersbourg, 1863. Dans l'édition russe, les cour- 
tes légendes ethnographiques qui accompagnaient chaque carte 
furent remplacées par une brochure de 72 pages iu-S", intitu- 
lée : Coup d'oeil sur l'histoire et l'ethnographie des provinces 
occidentales de la Russie (1864); et l'atlas lui-même a reçu un 
titre moins polonais : c'est un simple Atlas ethnographique 
des provinces occidentales de la Russie et des pai/s voisins. 
Dans l'une et l'autre édition, la carte générale qui figure en pre- 
mier Heu est accompagnée d'un tableau ethnographique et sta- 
tistique, celui que nous avons reproduit ici même, sauf quelques 
légères modifications réclamées par le but du présent travail. 
Ajoutons que M. d'Erkert donne partout des chiffres ronds, 
approximatifs ; que ces chifires se rapportent à l'année 1858 et 
que, pour les provinces de la Russie, ils représentent la moyenne 
entre les données du bureau statistique et celles du clergé parois- 
sial. L'auteur assure avoir apporté dans ses recherches la 
plus grande impartialité et fait son travail dans l'intérêt de la 
science plutôt que de la politique. Malgré cela et malgré le ton 
de modération qu'il a su garder dans son commentaire, on ne 
saurait partager toutes les conclusions qu'il y développe. Au 
reste, son travail ne parait pas avoir de caractère officiel. On ne 
peut en dire autant de l'atlas de M. Rittich, lieutenant-colonel de 
l'état-major. Fait sous la direction immédiate de M. Batuchkov, 
que le gouvernement avait cliargé de la restauration des églises 
orthodoxes dans les provinces de l'ouest, il fut publié en 1864, 
jKtr autorisation suprême (sic) et aux frais du ministère de 



DANS LE CULTE CATHOLIQUE 33 

l'intérieui'; il peut donc servir d'indicateur officiel. Les popu- 
lations y sont disposées d'après les cultes; l'indication des races 
n'y manque pas, il est vrai; mais elles occupent une place secon- 
daire et ne présentent aucune vue d'ensemble, ce qui nous a 
engagé à les réunir et à les coordonner dans un tableau séparé 
(n" II), afin qu'on puisse le comparer à celui d'Erkert. 

L'Atlas confessionnel de M. Batuchkov, nous n'hésitons pas 
à le déclarer, prime toutes les publications relatives au même 
sujet. Toutefois, nous n'attachons pas une foi absolue à ses indi- 
cations ; nous les croyons, au contraire, sujettes à caution, 
quelque officielles qu'elles soient d'ailleurs et précisément à cause 
de leur caractère trop officiel. Il n'est que trop évident, eu effet, 
que l'idée qui a présidé à la confection de cet atlas est de per- 
suader à l'Europe occidentale que la nationalité polonaise, dans 
les provinces de l'ouest, n'est point aussi considérable qu'on le 
croit communément; qu'on a grand tort, par conséquent, de les 
décorer du nom de polonaises. Si M. d'Erkert n'a pas réussi à 
être à l'abri d'un pareil reproche, M. Batuchkov l'évitera bien 
moins assurément. En attendant que ses calculs soient rectifiés 
par d'autres données, son atlas sera d'un précieux secours pour 
la science ethnographique *. 



« En voici le coatenu. Entête de l'atlas qui a le format d'un folio maximo figure 
un tableau synchronistique [sic) des anciennes principautés russes, dressé dans le 
but de rendre visible cette vérité incontestable (aux yeux de M. Batuchkov), ;'i sivoir 
que les provinces occidentales sont bien réellement russes. Les diverses souve- 
rainetés dont ce pays a successivement dépendu sont indiquées par autant de cou- 
leurs diverses : le vert représente la domination russe, \ejaU7ie celle de la Lithuanie, 
le rose indique le règne de la Pologne. Pour rendre ce tableau et la carte générale 
accessible aux étrangers, le texte a été publié aussi en français. — Chaque carte 
spéciale se compose de deux parties dont l'une représente en dessin chromolitho- 
graphie les localités et le nombre des habitants de la province d'après les cultes ; 
l'autre indique la population de chaque paroisse. L'élément catholique est figuré par 
la couleur rose, les orthodoxes par le vert, les protestants par le bleu ; enfin la 
couleur brune indique les mahoraétans. Les starovères n'en ont aucune; mais ils 
figurent dans les tableaux ajoutas à la marge. Une carte générale réunit les neufs 
gouvernements et est suivie d'un tableau statistique contenant la totalité de la 
population de chacun d'eux d'après les cultes, ainsi que le rapport numérique de la 
population orthodoxe à celle des autres confessions. 

C'est cette carte qui a servi de modèle à la notre, quant aux choses principales, 
bien entendu, et moins l'indication de la limite qui sépare sur l'original les nationa- 
lités lithuanienne et russe. Cette limite recule considérablement la frontière admi- 
nistrative et officielle, dans la direction de l'ouest. Ainsi, dans le gouvernement de 
Grodno, elle la fait presque toucher à la Pologne ; elle diminue de près d'un tiers celui 
de Viluo, n'offrant en compensation de toutes ces pertes que le coia nord-ouest de 



30 DE LA LANGUE RbSSE 

II 

C'est à dessein que nous avons reproduit plusieurs tableaux 
statistiques des provinces en question ; chacun pourra les com- 
parer et arriver à des conclusions intéressantes. On ne tardera 
pas à se convaincre de l'extrême difdculté qu'il y a d'obtenir des 
calculs exacts. Les chiffres officiels ne sont pas plus rassurants ; 
ils on t même le triste privilège d'inspirer moins de confiance que 
les autres. Telle est au moins l'opinion assez répandue dans le 
public russe. Quelques détails vont démontrer le fait. 

Prenon i, par exemple, le gouvernement de Grodno. D'après 
M. Erkert, il contient 270,000 Polonais, tandis que la Société 
géographique de Saint-Pétersbourg n'en compte que 193,228, 
et l'atlas de MM. Batuchkov et Rittich les réduit à 82,908. De 
la sorte, nous avons ici à la fois le viaxiinum, le minimum et 
la moyenne, les différences les plus tranchées. Lequel des trois 
chiffres est le vrai, et comment le savoir ? « Pour ma part, dit 
M. Erkert, je tiens le chiffre de 83,800 pour tout à fait in- 
exact : d'abord, par la raison que le gouvernement de Grodno est 
plus rapproché de la Pologne que les autres ; ensuite, parce que 
sa partie occidentale a été durant des siècles sous la dépendance 
immédiate du royaume ; enfin, c'est le seul gouvernement où la 
très-grande majorité de la population rurale se compose de 
Polonais. Le chiffre de 83,800 est basé sur l'évaluation faite 
en 1848. Un autre calcul basé sur les idiomes aurait des résultats 
plus vraisemblables, quoique ce dernier moyen offre de grandes 
difficultés ^ » 

M. Erkert parle ici d'un auteur qui a mis en avant le chiff're de 
83,800; il ne le nomme pas; mais tout ce qu'il dit s'applique 
parfaitement à M. Batuchkov, dont il connaissait d'ailleurs l'ou- 
vrage*. Les raisons apportées par M. Erkert à l'appui de son 

la province de Vitebsk. Il nous a paru suffisant d'indiquer la division officielle. 
Quant aux deux tableaux (n'* II et 111) qui i)rovieuuent de la même source, la forme 
seule et la distrihution des donnée qu'ils contiennent virniient de nous ; le fond ap- 
partient aux auteuis de VAHasionfcsbionnel. 

' Coup d'œil 6i«i" la pi 00. occiU., p. ùo. 

^' lOid., p. ■^. 



DANS LE CULTE CATHOLIQUE 37 

assertion paraissent fort justes; toutefois, elles n'expliquent pas 
la difliculté, et ce qu'il ajoute, à la fiu, au sujet des calculs basés 
sur les idiomes, semblerait les compliquer encore davantage, 
puisque, selon lui, les idiomes otïrent une base peu favorable à 
la nationalité polonaise. « Prendre pour base de la délimitation 
des peuples polonais et russes la langue qu'ils parlent actuelle- 
ment, c'est, dit-il, le moyen d'obtenir le minimum des Polonais. 
Dans les gouvernements de Vilno et de Grodno. l'intluence polo- 
naise s'était fait sentir d'une manière si puissante qu'elle y a 
créé une langue à part; qui n'est ni le polonais ni le russe, mais 
un mélange de l'un et de l'autre. En tenant compte de ce phéno- 
mène, qui se reproduit aussi ailleurs, quoique dans une mesure 
diverse, on devrait diminuer en conséquence le chiffre assigné à 
la nationalité polonaise, de telle manière qu'elle serait insigni- 
fiante dans les provinces russienues du sud (Volhynie, Kiev et 
Podolie), mais deviendrait plus sensible dans celles de la Russie- 
Blanche , d'après la gradation suivante : Mohilev, Vitebsk, 
Minsk, Vilno, Grodno. De cette façon, au lieu de 1,257,000 
Polonais, on en obtiendrait tout au plus 1 million (p. 55). » 
C'est, en effet, ce qu'a obtenu la Société géographique, qui n'en 
compte que 1,027,947 (tabl. IV). M. Schédo-Férotti, qui nous 
donne ce chiffre, dit expressément que, dans son tableau, il a 
mis sous la rubrique Rîcsses tous les habitants parlant n'im- 
porte lequel des diverses idiomes russes, le petit-russien, le 
ruthène (?), le patois de la Russie-Blanche, etc. (p. 91). Mais 
c'est aussi ce qui explique le chiff"re insignifiant de 82,908 adopté 
par les auteurs de l'Atlas confessionnel. Il est évident qu'ils y 
sont arrivés en considérant comme non polonais les 187,632 
catholiques russiens qui habitent le gouvernement de Grodno 
(tabl. III) et qui parlent une langue mixte; car eu les ajoutant 
aux Polonais de la même province, on obtient précisément le 
nombre indiqué par M. Erkert (270,540). Si donc les calculs 
basés sur les idiomes amènent des résultats plus vraisemblables, 
ils donnent raison à M. Batuchkov. On le voit, toute la question 
se réduit à savoir si les Russiens de Grodno sont polonais ou 
non, et on pourrait en dire autant des Russiens de Vilno. Tou- 
jours est-il cependant que le désaccord subsiste. 

Autre exemple. M. Rittich porte le nombre des Grands-Rus- 



38 DE LA LANGUE RUSSE 

siens, dans la province de Kovno, à 21,743, dont 14,609 staro- 
vères et 257 catholiques. D'après M. Erkert, ce gouvernement 
n'aurait que 16,000 Russes en tout, chiffre bien plus vraisem- 
blable *. Gomme le starovérisme est une plante qui ne pousse que 
sur le sol grand-russien et que les Russes de l'Ouest ne le culti- 
vent guère, il faut en conclure que les 6,877 Grands-Russes qui 
restent en trop se composent d'employés du gouvernement ou de 
soldats en garnison dans le pays, — population trop liottante 
pour mériter de figurer sur un tableau ethnographique. Il peut 
se faire cependant que le chiffre des rascolniks soit marqué 
au-dessous de la réalité, rien n'étant plus mystérieux que le 
nombre réel de ces sectaires. Ainsi, les tableaux ofâciels en 
comptent près de 1 milUon seulement, tandis qu'ils dépassent cer- 
tainement 10 millions. Il y a des auteurs qui portent leur nom- 
bre à 12 et même à 15 millions. De même, d'après les calculs 
officiels, dans tout le gouvernement de Toula, il n'y aurait que 
2,000 starovères, et la vérité est que la seule ville de ce nom 
en contient davantage ^. 

La statistique des Lithuaniens offre des divergences non moins 
frappantes. Ainsi, M. Rittich n'en compte que 1,286,296 en 
tout, tandis que la Société géographique porte leur nombre à 
1,645,587. De plus, tous les deux en assignent 64,149 au gou- 
vernement de Minsk, environ 1,000 à celui de Mohilev et près 
de 20,500 à la Volhynie, — soit 85,694 âmes dont il n'existe 
pas la moindre trace sur le tableau d'Erkert. Enfin, dans le 
gouvernement de Vitebsk, il y aurait d'après Rittich, 167,000 
Lithuaniens, et seulement 140,000 d'après Erkert. Malgré cela, 
chose étrange ! la totaUté de la population lithuanienne l'emporte 
chez ce dernier sur le chiffre qu'en donne M. Rittich ! 

On pourrait multipher les exemples qui constatent des diver- 
gences analogues. Bornons-nous à une remarque générale. En 
examinant le tableau de ^L Batuchkov, on ne saurait s'empê- 
cher d'y découvrir une certaine tendance à exagérer partout 
l'élément russe au détriment de l'élément polonais et lithuanien. 
Mais il est dans le vrai quand il s'agit des totalités : en règle 

' En ajoutant aus t4,lj09 rascolniks les 1,141 Russiens orthodoxes et les 275 ca- 
tholiques russes, on obtient juste 16,025. 
2 Voir La Causerie, de 1871, t. X, article de M. Zavadski-Krasnoplskoi. 



OCT 30 iQTh 






D.^^S LE CULTE CATHOLIQUE 

générale, il donne le maximum, tandis que M. 
moyen, et la Société géographique suit le minii lurii.' t'excegtioii-^Y 
n'existe que pour le gouvernement de Minsk; auqitël "CSlfë^ 
assigne plus de 1 million d'habitants que l'atlas de Batuchkov 
réduit à 994,023. 

Au reste, que prouvent, en définitive, toutes ces divergences? 
A quels résultats nous mènent-elles ? Supposons que tous les 
calculs soient exacts, qu'ils ne portent aucune trace d'exagéra- 
tion, qu'en couclurez-vous ? Que la supériorité numérique est du 
côté de la nationalité russe? Personne ne le nie. Et puis? Que 
toute la question est résolue et la cause tinie ? Nullement. Pour 
qu'elle le fût, ou devrait prouver que les Russiens de l'Ouest ne 
sont point polonisés , qu'ils sont dans la même condition que les 
Grands-Russes et doivent être confondus avec eux. Il est des 
auteiu's , cependant , qui exagèrent énormément les consé- 
quences. De ce nombre est Schédo-Férotti, pour ne citer qu'un 
seul entre mille. Ecoutons : 

Ces chiffres, dit le feu baron ', sont bien plus éloquents que ne pour- 
rait l'être aucun raisonnement. — Ils prouvent à l'évidence que, dans 
les provinces en question, le nombre de ceux qui parlent le russe est six 
fois plus grand que celui des habitants polonais ; que, dans aucune de 
ces contrée-, pas même en Lithuanie, les Polonais ne sont plus nom- 
breux que les Russes, et que, dans d'autres (Kiev et Mohilev), il y a de 
dix-sept à vingt-six fois plus de Russes que de Polonais. 

Nous l'avons vu, l'auteur comprend sous le nom de Russes 
tous ceux qui parlent un idiome russe quelconque, restant ainsi 
dans l'équivoque à laquelle prête ce nom. Il oublie de dire que dans 
les deux provinces de Kiev et de Mohilev il n'y a que 35,000 
Grands-Russes, tandis que les Polonais s'y comptent au nombre 
de 110 à 115,000. 

La prétention de ceux qui revendiquent les anciennes provinces de la 
Pologne à titre de pays habités par une population polonaise tombe 
donc à plat devant la supériorité numérique de l'élément russe, à moins 
qu'on ne veuille faire abstraction du peuple, pour ne prendre en consi- 
dération que la nationalité des classes qui le dominent, soit par leur 



' La Question polonaise, p. 92. Nous citons les propres paroles Je l'auteur dont 
le fiançais laisse un peu à désirer. 



40 DE LA LANGUE RUSSE 

position, soit par leur richesse...; mais alors même... on trouverait qu'il 
y a deux nationalités rivales à se disputer les provinces, la nationalité 
polonaise et la nationalité juive, ou l'aristocratie de race et l'aristo- 
cratie financière. Il j a onze juifs sur dix Polonais, et, dans les pro- 
vinces de Vitebsk, Mohilev et Kiev, la supériorité numérique des juifs 
est encore plus grande. A Mohilev, il y a quatre fois plus de juifs que 
de Polonais. Tant qu'on maintient le principe que la nationalité d'un 
paj'S est à déterminer d'après celle de la majorité de ses habitants, et 
à moins de nier que soixante est plus que seize, — seize plus que onze, 
— et onze plus que dix, — les provinces jadis soumises à la couronne de 
Pologne doivent être déclarées russes, lithuaniennes ou juives, mais 
jam&is polonaises (ji. 95). 

C'est cependant cette dernière dénomination qui est la plus 
reçue en Occident et elle ne manque pas d'avoir sa raison d'être. 
D'abord, parmi les Polonais eux-mêmes, il en est fort peu qui 
soutiennent que les Pvussiens soient d'origine polonaise. S'ils 
donnent aux provinces occidentales le nom de polonaises, c'est 
parce qu'ils se mettent au point de vue politique, que leur domi^ 
nation passée durant des siècles justifie assez. Schédo-Férotti 
n'en tient pas suffisamment compte. Au lieu de parler de la 
nationalité juive ou lithuanienne, il aurait mieux fait d'évaluer 
l'élément grand- russe qui est principalement en cause et de nous 
expliquer quelle nécessité il y a de russifier le pays , s'il est 
vrai que cet élément y est dominant et d'une supériorité numé- 
rique écrasante. 

L'assertion des Polonais, dit-il, que leurs anciennes conquêtes, la 
Podolie, la Volhynie etc., leur reviennent de droit, est aussi vraie que 
si l'on disait que la Gujenne, l'Aquitaine, la Normandie, la Picardie et 
même l'Ile-de-France avec Paris, sont des provinces anglaises, parce que 
dans le temps elles ont m» moment appartenu aux Anglais. En élevant 
àes "Çivéienûomswc ces anciennes conquêtes, les Polonais compromet- 
tent leur propre cause, car en évoquant le droit de conquête, ils confir- 
ment la domination russe sur leur pays, qui est une conquête de la 
Russie (p. 89). . 

On pourrait simplement nier la parité. Il y a, en effet, une 
énorme différence entre la domination à'un moment et celle qui 
a duré qjiatre siècles. Ensuite, on pourrait faire observer que 
ce droit historique s'appuie non sur la conquête, mais sur les 
traités. La Pologne n'a rien conquis : les deux Russies (Blanche 



DANS LE CULTE CATHOLIQUE 41 

et Petite) appartenaient déjà à la Lithuanie. Lorsque celle-ci 
s'est unie au royaume de Pologne, les provinces russiennes par- 
tagèrent le même sort. 

Outre la parité de race entre les Polonais et ces habitants des provinces 
en litige, continue Schédo-Férotti. on a essayé de fonder les prétentions 
du parti ultra-piitriotique sur le principe de parité entre les convictions 
religieuses, en affirmant que la population de ces provinces, à l'instar 
de celle de la Grande-Pologne, était catholique, apostolique et romaine. 

Ici encore la supériorité numérique est du côté des orthodoses grecs, 
qui comprennent presque les deux tiers de la population de ces provin- 
ces. A l'eiception de Vilno *, où le peuple est Uihuanien et non pas polo- 
nais, les adhérents de l'Église orthodoxe grecque sont partout plus 
nombreux que les catholiques ; dans deux provinces, Mohilev et Kiev, 
il y a même trois fois plus de juifs que de catholiques (p. 95). 

Schédo-Férotti semble avoir oublié qu'il n'y a pas très-long- 
temps encore, la supériorité numérique était du côté des catholi- 
ques ; qu'outre les latins, il y avait près de 2 millions de catho- 
liques du rite grec, et que cette Église unie avait été encore 
plus nombreuse lors du partage de la Pologne. Maintenant que 
rUnion n'existe plus oiïïciellement dans les provinces de l'Ouest, 
on aurait mauvaise grâce, sans doute, à prétendre que les catho- 
liques surpassent en nombre les orthodoxes. 11 est même fort 
douteux qu'il se trouve des gens qui puissent s'illusionner à ce 
point, à moins qu'Us ne tiennent pour catholiques les anciens 
grecs unis, malgré leur passage au schisme. Dans ce cas, ils 
mériteraient le même reproche que ces prétendus orthodoxes qui 
regardent les grecs unis comme leurs coreligionnaires et s'éton- 
nent de les voir figurer sur la liste des catholiques. Le nombre 
de gens qui se font de pareilles idées sur les choses les plus sim- 
ples de la religion est plus considérable qu'on ne le croit, et ce 
ne sont pas toujours les moins instruits qui pensent ainsi ^. 

* Sous ce nom, l'auteur comprend aussi le gouvernement de Kovno. 

* Qu'il me soit permis de produire ici les raisonnements par lesquels un écrivain 
russe a motivé cette étrange opinion. Dans sa Statistique comparée de Russie, 
1871, M. Pavlov, en énumérant les catholiques, a compris dans leur nombre les 
200,000 grecs unis du diocèse de Khelm, dans le royaume de Pologne. Un écrivain 
de la Causerie (Besieda), revue panslaviste de Moscou, en fut fort scandalisé, 
ic Apparemment, écrit-il, l'auteur de la Statistique ignorait que les uniates russes 
communient sous les deux espèces et ont des prêtres mariés; que les offices divins 
sa font chez eux en vieux slavon d'après le rite et les usages de l'Eglise « ortho- 



■52 DE LA LANGHK RUSSE 

Gela nous amène à examiner de plus près le principe de natio- 
nalité et de déterminer la place qu'il doit occuper dans la ques- 
tion de la russification du culte catholique. 



III 

Trois choses concourent puissamment à former une nationa- 
lité : la communauté de la langue, celle de la foi et enfin celle 
de la civilisation. C'est ce qui eut lieu dans les provinces de 
l'Ouest, et d'autant plus facilement qu'il n'y avait aucune dispa- 
rité de race entre les peuples indigènes, sans excepter les Lithua- 
niens, que certains ethnographes considèrent même comme une 
branche aînée des Slaves. Nous voyons s'établir entre ce peuple 
d'une part, les Russes et les Polonais de l'autre, une certaine 
communauté de langue, de religion et de mœurs. D'abord, en ce 
qui concerne la langue, le polonais devint la langue habituelle 
de l'administration, de l'école, de l'Eglise, de la vie privée, et 
cela non-seulement dans les hautes classes des Russes ou des 
Lithuaniens, mais encore parmi les gens du peuple et même 
parmi le clergé hétérodoxe. L'idiome blanc-russien subit une si 
forte influence de la langue dominante, que le fameux grammai- 
rien Gretch, dont le nom faisait jadis autorité, le considérait 
comme une nuance, une variation du polonais. 

D'après SchleicherS qu'une mort prématurée a enlevé à la 

K doxe » (donc les grecs unis sont orthodoxes?!), à cette exception près qu'au lieu 
de prier pour le synode, comme cela se fait dans l'Eglise orthodoxe, leurs prêtres 
prient pour le très-saint Père le pape de Rome. (Bagatelle !) L'auteur parait ne 
pas avoir été bien renseigné sur le compte des unis ; autrement il n'aurait pas 
séparé de J'orthodoxie ceux qui s'en étaient séparés non pas en vertu d'une protes- 
tation, ainsi que l'ont fait les rascoluiks, mais sous la pression inexorahle du joug 
« nobiliaire et jésuitique. » (1871, t. X, section Xouveaux livres, p. 49.) 

Ce docte théologien de la revue panslaviste ^'article est signé: Zavadski-Kras- 
nopolski) aurait besoin d'être instruit bien plus que l'auteur de la Statistique com- 
'parée, qui a parlé très-correctement ; il aurait mieux fait de s'occuper de chiffres 
et de ne pas toucher aux questions dont évidemment il ignore les premiers éléments. 
Rien n'est plus commun cependant parmi les Russes que de tenir les catholiques du 
rite grec pour orthodoxes, uniquement parce qu'ils ont le même rite que l'Église 
russe et malgré leur croyance à la primauté du pape, chef de l'Église et vicaire 
de Jésus-Christ; comme si la diversité du rite constituait celle de la religion. Si les 
savants pensent de la sorte, que ne doit-on pas attendre des masses ! 

i Les laiif/ues de l'Europe moderne, trad. par H. Ewerbeck, p. 2(50, Paris, 1852. 
Schleicher y a suivi l'auleur des Antiquités slaves, le célèbre Schafarik. Je regrette 



DANS LE CULTE CATHOLIQUE 43 

science, le russe se divise en trois dialectes principaux : ceux de 
la Grande-Russie, de la Petite-Russie et de la Russie-Blanche, 
dont chacun se subdivise en beaucoup de dialectes* secondaires. 
Tous ils subissent l'influence permanente du dialecte de la 
Grande-Russie, lequel tient le milieu entre la langue ecclésias- 
tique et celle du peuple. 

« Le dialecte de la Grande-Russie est à peu près limité par 
une ligne tirée du lac Peïpouss jusqu'à l'embouchure du Don, 
dans la mer d'Azov. La partie nord-ouest de ce domaine grand- 
russe est occupée par le. sous-dialecte de Novgorod. » 

Le dialecte de la Petite-Russie occupe la partie méridionale, 
depuis la Galicie orientale jusqu'au delà de la limite déjà mention- 
née du dialecte grand-russe, au nord de la mer d'Azov. Le dia- 
lecte petit-russien diflêre notablement de celui des Grand-Russes 
et se rapproche plus ou moins des idiomes (slaves) occidentaux. 
Une variété du dialecte petit-russien se parle chez les Ruthènes 
en Galicie, dans la Hongrie septentrionale et en Bucovine. Dans 
sa Grammaire comparée des langues slaves, M. Mildosich con- 
sidère aussi comme un fait acquis à la science que le petit-rus- 
sien doit être tenu pour une langue indépendante (selbsistœndig), 
et non pour un dialecte du grand-russien (Introduction, p. ix). 
Aussi en donne-t-il à part la grammaire à la suite de celle de la 
langue grand'russe. 

Le dialecte de la Russie-Blanche, le plus restreint de tous, 
se parle dans toute la Lithuanie, c'est-à-dii'e dans les gouver- 
nements de Vilno, Kovno, Grodno et Bialostock, et dans toute 
la Russie-Blanche- (ou dans les gouvernements de Mohilev, 
Vitebsk et Minsk), jusqu'à la rivière Pripiet^. 

Tout le monde admet l'existence de trois dialectes bien dis- 



de ne pas avoir sous lu main le texte oiiginal de l'auteui', qui a été peu satisfait de 
la version française. 

i II serait plus exact de dire variétés. 

- Ce n'est pas dans une partie qu'il domine, mais dans toute la Russie-Blanche, 
sauf le coin nord-ouest du gouvernement do Vitebsk. 

8 Quelqu'un a fait la remai'que que. dans les localités où les Blancs-Russiens et 
les Petits-Russiens se rencontrent, leurs idiomes perdent les particularités dialecti- 
ques et se rapprochent de celui de la Grande-Russie. Phénomène singulier, qui, s'il 
était constaté, indiquerait l'origine de la langue grand'russe et confirmerait l'opi- 
nion de ceux qui croient voir en elle un produit des idiomes parlés par les babilants 
de la Blanche et Petite-Russie. 



44 DE LA LANGUE RUSSE 

tincts de la langue russe ; mais l'accord cesse, lorsqu'il s'agit de 
déterminer leur ancienneté. Existaient-ils dès le ix" siècle, ou 
sont-ils d'une formation postérieure à l'époque de l'invasion des 
Tatars (xiif-xiv' siècle)? Là-dessus, les opinions se partagent. 
Les uns soutiennent que primitivement il n'y avait qu'une seule 
langue commune à tous les peuples slaves dont fait mention la 
chronique attribuée à Nestor ; que les trois dialectes se sont for- 
més après l'invasion des Tatars, par suite des situations di- 
verses où avaient été placés les peuples qui les parlent. 
D'autres prétendent, au contraire, que cette diversité est contem- 
poraine de la formation du peuple russe et que, par conséquent, 
les trois dialectes existaient dès le commencement, quoique sous 
des formes moins déterminées. 

On se demande, de plus, quelle est cette langue autrefois com- 
mune aux Slaves du midi ? Les partisans de l'Ucraine assurent 
que c'est le pétit-russien, langue de Nestor, du chant d'Igor, 
etc., le russe par excellence. Les défenseurs de la nationalité 
grand'russe assurent de leur côté que c'est l'idiome grand-rus- 
sieu, que les premiers habitants de la Kiovie (les Polanes des 
chroniqueurs) étaient les Grands-Russiens, lesquels, refoulés au 
nord par les Tatars, furent remplacés par les Petits-Russiens 
venus des monts Garpathes. 

Comment concilier ces deux opinions et à laquelle des deux 
langues rivales donner la priorité ? L'état actuel de la linguis- 
tique est trop peu avancé et les monuments littéraires de la pre- 
mière période sont trop peu nombreux pour pouvoir fournir une 
réponse satisfaisante. Toutefois, le témoignage de la chronique la 
plus ancienne, qui parle de divers peuples ayant chacun leur re- 
ligion et leurs usages particuliers, permet de supposer aussi la 
diversité des idiomes locaux. En outre, la différence qui existe 
entre la langue du Nord et celle du Midi est telle qu'elle fait du 
petit-russien un idiome aussi distinct du grand-russien que le 
sont d'autres dialectes slaves, et, en tout cas, elle suppose que 
cette branche s'est séparée de la souche commune à une époque 
très-éloignée. De la diversité des langues on concluait à celle de 
la nationalité ; c'était une conséquence naturelle, et c'est à ce ti- 
tre que les Ucrainiens revendiquaient une littérature à part. 
Mais il y avait encore une autre, raison, c'est que la langue do- 



DANS LE CULTE CATHOLIQUE 45 

minante de l'Empire est peu intelligible pour la masse desPetits- 
Russiens. On peut en dire autant du peuple blanc-russieu ; car, 
il ne faut pas oublier que la langue qu'on veut introduire dans 
l'Église catholique n'est point celle que parle le peuple, mais bien 
la langue littéraire et officielle, différente de la première. 

Quant à la religion, qui est sans contredit le lien le plus puis- 
sant, son unité rencontrait ici un grand obstacle de la part du 
schisme grec. Toutefois, ces difficultés furent surmontées, puis- 
que, cà l'époque du premier partage de la Pologne, le catholi- 
cisme était dominant dans le royaume non-seulement parmi les 
Polonais et les Lithuaniens, mais encore parmi les Russiens. 

Reste la civilisation, compagne inséparable de la religion. 
Mais ici nous laisserons la parole à un auteur russe, dont le té- 
moignage nous sera d'un grand secours : 

La nationalité, dit M. "Vladimir Bézobrazov ', ne consiste pas seule- 
ment dans la communauté de sang ou d'origine ethnographique ; ce qui 
la constitue c'est le caractère moral, l'esprit et tout l'ensemble des élé- 
ments sociaux, dont le sang et la race ne sont qu'une partie. Cet esprit 
national qui donne une direction commune aux opinions et aux senti- 
ments d'un peuple est parfois presque nul en regard d'autres conditions, 
comme cela a lieu, par exemple, en Alsace-Lorraine. Les habitants de 
ces provinces sont, de l'aveu commun des Français et des Allemands, 
tellement imprégnés de l'esprit national de la France, que toutes leurs 
sympathies sont pour elle et qu'elles n'ont que de la haine pour les Alle- 
mands. 

Aussi, les Allemands les plus exaltés sont-ils forcés d'avouer que 
la population de ces provinces ne pourra être dépouillée de l'écorce 
française qu'au prix des plus énergiques efforts de la part de la Prusse, 
et encore pas avant cinquante ans. Nous ne voulons pas examiner si, 
même d'ici à ce temps-là, la chose est réalisable; nous demandons seu- 
lement de quel droit on fait subir de pareilles opérations chirurgicales 
à des centaines de milliers d'hommes? Est-ce parce qu'il sied davantage 
à l'homme d'être allemand que français, ou bien parce que l'avenir 
appartient à la race germanique? Est-ce parce qu'il faut profiter du 
temps favorable pour ramener au foyer paternel les enfants prodigues 
du germanisme, ou bien parce que la mémoire des ancêtres violemment 
transformés en Français demande vengeance ? Les patriotes teutons 
peuvent deviser de la sorte inter pocula ; mais ce sont là des rêveries que 
l'ivresse du triomphe peut seule excuser. Dans notre siècle, où la fièvre 



1 Meàsai^cr yu.:Sc, mai 13(3 



« DE LA LANGUK RUSSE 

du nationalisme empoche de résoudre bien d'autres questions plus vitales 
que celles d'ethnographie, on doit plus que jamais nier le droit d'an- 
nexion ou de conquête, quand il est réclamé au nom du principe des 
nationalités. Un pareil droit, qui entraîne 'ordinairemeut des mouve- 
n-.ents populaires, ne ferait que compromettre la paix de l'Europe pour 
longtemps, si ce n'est pour toujours, en soulevant des questions que ni 
la science ni le fer ne peuvent résoudre. Gomment déterminer, par 
exemple, en Autriche, la nationalité de telle ou telle population, en sai- 
sir la nuance jusque dans le moindre fragment isolé et dire à quel corps 
politique il doit appartenir. L'ambition et l'ignorance seules ont intérêt 
à exploiter ces prétendues aspirations nationales des masses, afin de 
détourner l'attention du pajs. des questions dont dépend son existence 
politique. 

Mais n'insistons pas : car il est presque impossible de traiter ce sujet 
en peu de mots, tant sont vastes les dimensions artificielles que lui a 
données l'imagination de certains doctrinaires; rappelons-nous seule- 
ment cette maxime incontestable, savoir : qu'au point de vue du déve- 
loppement intellectuel et moral d'une nation, de son progrès historique 
comme race, il importe souverainement qu'elle puisse vivre et se déve- 
lopper au milieu des circonstances politiques les plus variées, qu'elles 
soient favorables ou non. Il y a un très-grand avantage pour elle à 
vivre dans des états divers, ainsi que cela a lieu, par exemple pour la 
nationalité française en France et en Suisse, pour les Allemands en 
Allemagne et en Suisse. Tout en conservant intacts ses traits princi- 
paux, la nationalité revêt alors des formes plus variées dans les mani- 
festations importantes de sa vie, et cette variété exerce une influence 
bienfaisante sur son développement social. 

Par contre, les unités absolues de race seraient le plus grand mal qui 
pût frapper les intérêts de la civilisation européenne. Dans le commerce 
habituel et la vie pratique une certaine homogénéité des peuples dont 
se compose un État offre, sans doute, des avantages ; mais l'unification 
absolue, si toutefois elle est possible, serait désastreuse. Les États eux- 
mêmes sont intéressés à la répudier : les nationalités diverses sont un 
lien naturel qui les unit pour former un seul système européen ; elles 
facilitent les relations internationales et garantissent la paix générale. 
Sans elles les contrastes politiques deviendraient incomparablement plus 
sensibles, les chocs plus rudes, les luttes plus fréquentes, sinon perpé- 
tuelles. Une tentative d'unification condamnerait l'Europe à des guerres 
sanglantes. 

Autant il est vrai que l'affinité de race et les sympathies ou les anti- 
pathies qu'elle fait naître forment un des éléments de la vie sociale et 
politique des peuples, autant il est certain que les aspirations nationales 
des derniers temps doivent leur existence à bien des influences dont le 
caractère n'est rien moins qu'ethnographique... 
L'histoire des nations, si variée dans ses formes, réunit les hommes 



DANS LE CULTE CATHOLIQUE 47 

en dehors de toute loi fixe ; les groupe sans avoir égard au sang ni 
à la race et crée ainsi les unités politiques auxquelles nous don- 
nons le nom de peuples et qui ne coïncident guère avec les nationa- 
lités. C'est ainsi qu'elle a uni l'Alsace et la Lorraine à la nation fran- 
çaise si intimement qu'elles en ont adopté l'esprit : esprit qui nulle part, 
peut-être, ne s'est montré, lors des derniers événements aussi vivace que 
chez elles. Et qu'on n'aille pas invoquer ici le droit historique ; qu'on 
ne dise pas que ces provinces doivent appartenir à l'Allemagne à titre 
d'ancien patrimoine, jadis violemment arraché par la France. Si on 
voulait appliquer un semblable principe aux Etats européens, il n'y 
aurait pas un seul d'entre eux qui ne dût craindre pour ses domaines. 
D'ailleurs ce principe est très-incertain, les frontières politiques ayant 
subi des changements sans nombre ; il justifierait toutes les violences et 
bouleverserait la carte de l'Europe. En outre, si l'on invoque l'état de 
choses qui a existé il y a cent cinquante ans, pourquoi ne pas remonter 
quelques siècles plus haut, à l'époque où l' Alsace-Lorraine n'appartenait 
ni à la France ni à l'Allemagne, mais formait un "territoire mitoyen et 
indépendant? 

En poursuivant ses considérations, lepubliciste russe estime que 
la haine inspirée à la France par son démembrement doit, tôt ou 
tard, aboutir aune guerre; que c'est pour elle un devoir sacré 
de délivrer les plus dévoués de ses fils gémissant sous le joug 
étranger. « De même, continue- t-il, ce serait peine perdue de 
vouloir prouver aux Alsaciens qu'ils ne sont nullement français, 
mais de vrais Allemands. Pour y réussir, il faudrait d'abord les 
germaniser, c'est-à-dire les dénationaliser, ce qui ne pourra se 
faire qu'après quelques générations. Admettons cependant que 
cela s'accomplisse un jour ; reste à savoir si la France ne pren- 
dra pas sa revanche d'ici là. Quoi qu'il arrive, c'est toujours, 
pour la Prusse, uue perte de forces morales et matérielles qu'elle 
aurait pu employer à autre chose. Mais voilà ce qui arrive 
d'ordinaire dans des cas semblables : on se voit en face d'une 
nécessité historique inexorable et on s'incUne devant elle, 
comme le fait, par exemple, la Russie par rapport à la Polo- 
gne. » (P. 151.) 

Le lecteur me pardonnera d'avoir peut-être abusé de sa pa- 
tience. Le toa sympathique des pages qu'il vient de lire, leur 
actualité et surtout la justesse de la plupart des appréciations 
qu'elles contiennentj le porteront, je l'espère, à en excuser la 
longueur. Je ne crois pas, d'ailleurs, être sorti de mon sujet, et 



*8 DE LA LANGUE RUSSE 

la dernière phrase relative à la Pologne nous y ramène tout 
naturellement. Il peut se faire que l'auteur de ces considérations, 
tout en plaidant la cause de l'Alsace-Lorraine, ait eu en vue les 
provinces baltiques de la Russie, qui pourraient bien devenir une 
pomme de discorde entre elle et sa puissante voisine. Mais elles 
s'appliquent également aux provinces occidentales de la Russie. 
Ainsi que l'Alsace-Lorraine, ces provinces formaient autrefois 
des principautés autonomes, indépendantes; plus tard, elles 
furent conquises par les grands-ducs de Lithuanie, et quand 
celle-ci se fut unie à la Pologne, elles tirent partie du royaume 
jusqu'à l'époque de son partage (arrivé dans l'intervalle de 1772 
à 1795) où elles passèrent enfin à la Russie. Je n'ai pas à appré- 
cier ici la valeur du principe de la nécessité historique, à l'aide 
duquel on voudrait justifier le démembrement de la Pologne . Mais 
puisque le Messager russe a recours à ce nouveau Deus ex 
machina, qui est en etfet très-commode pour trancher les diffi- 
cultés les plus gênantes et pour absoudre n'importe quel méfait, 
il ne saurait trouver mauvais qu'on s'en serve aussi contre 
lui. Il ne faut pas oublier que la revue dont nous avons extrait 
ces passages a pour rédacteur en chef un des promoteurs les 
plus systématiques de la russification des provinces de l'ouest, 
notamment pour le culte. Elle considère naturellement ces con- 
trées comme étant russes et nullement polonaises. On pourrait 
lui demander sur quoi elle fonde son assertion. Est-ce sur le 
droit de conquête ? Mais elle vient de le déclarer indigne du 
xix'' siècle ; et d'ailleurs, la conquête ne change pas le caractère 
ethnographique des peuples conquis. Invoquera-t-elle le droit Itis- 
torique^ Dira-t-elle que les provinces ont primitivement fait 
partie de la Russie et que celle-ci, par conséquent, n'a fait que 
reprendre son ancien patrimoine ? Mais elle vient de dire que ce 
droit est, au fond, révolutionnaire. Ensuite, si par le mot Russie 
il faut entendre la Grande-Russie actuelle (l'ancienne Mosco- 
vie), l'argument repose sur une fausse supposition. En effet, la 
Grande-Russie, comme Etat, ne date que du xiv' siècle. La 
plus ancienne chronique russe, attribuée à Nestor (1100), n'en 
connaissait pas l'existence ; elle énumère cependant les princi- 
pales tribus asiatiques fixées, à cette époque, sur le territoire 
qu'occupe anjourdfhui le peuple grand-russien. Il n'y avait alors. 



DANS LE CULTE CATHOLIQUE 49 

d'après la même chroiiiquo, que des Russes occidentaux et mé- 
ridionaux (appelés plus tard Blancs-Russiens et Petits- Rus- 
siens), qui occupaient tout le territoire des provinces actuelles de 
l'Ouest, sans compter le pays également russe de Novgorod ^ Là 
était la véritable Russie, ayant ses deux centres principaux à 
Novgorod et à Kiev. On ne peut donc invoquer le droit histori- 
que en faveur de la Russie orientale ou moscovite, puisqu'alors 
Moscou n'existait même pas, au moins comme Etat. Reste le 
principe de nationalité; mais celui-ci, nous l'avons vu, a été 
avec raison déclaré inadmissible, d'autant plus que, dans le cas 
présent, le slavisme des Grands-R.usses est lui-même mis en 
question par leurs adversaires. 

Nous devons entrer ici dans quelques détails. Il existe une 
théorie d'après laquelle les Grands-Russes appartiendraient à la 
race touranienne ; par conséquent, ils n'auraient rien de com- 
mun avec la nationalité éminemment slave des provinces occi- 
dentales. Cette théorie ingénieuse, dont la nouveauté a séduit 
quelques écrivains français, semble avoir été imaginée pour les 
besoins d'une cause devenue populaire en France- Elle peut 
satisfaire aux aspirations patriotiques de la nation polonaise et 
expliquer en partie ses persévérantes protestations contre Tordre 
actuel des choses ; elle n'est point nécessaire à la question qui 
nous occupe. En effet, quand même il serait démoiitré que les 
Grands-Russiens sont d'origine touranienne, tatare ou mon- 
gole, qu'eu pourrions-nous conclure au sujet du droit qu'ils s'ar- 
rogent d'introduire la langue russe dans le culte catholique, ou 
de s'ingérer dans des affaires ressortissant exclusivement à la 
juridiction de l'Eglise? D'ailleurs, cette théorie est loin d'être 
adoptée par tous les Polonais. « La vérité est, dit M. Ladislas 
Mickievvicz , que personne n'accusera de tendresse à l'égard de 
la Russie, la vérité est que les Russes sont dos Slaves, mais des 
Slaves dont le cœur est comme pétrifié, dont Tàme s'est mongo- 
lisée. La nation polonaise, comme Abel, est victime d'un fratri- 



1 M. Kostomarov les fait venir du sud à cause de la frappaule ressemblance qu'il 
dit exister entre Tidiome qu'on parle à Novgorod et la langue des Petits-Russiens. 
La première fois qu'il a entendu parler un Novgorodien, il l'a pris pour un Petit- 
Russien s'efforçant de parler la langue de la Grande-Russie (Mojiographies et 
recherches historiques, l I, \<. 331, éd. de 1872). 

V SÉRIE. — T. v. 4 



50 DE LA LA.NGUL RLsSE 

cide. C'est la lutte de deux esprits, de deux :iatioiis, uuu do deux 

Otez le cœur pétrifié et l'àme raongolisée, et vous aurez la 
vérité. Il serait facile de multiplier les témoignao-es venant du 
même camp et parlant dans le même sens. Oh! mais à quoi 
bon? 

Encore un coup, la théorie dont nous parlons n'est point néces- 
saire à notre thèse ; elle est trop entachée d'exagération pour 
ne pas rendre suspectes ses meilleures preuves. En voulant 
prouver ùvp, elle risque de ne prouver rien. Est-ce à dire 
qu'elle n'ait rien qui mérite l'attention de Thistorien? Nous 
sommes les premiers à déclarer le contraire, d'autant plus que 
ce qu'elle contient de vrai, de sensé, les historiens russes de nos 
jours le disent également. Ils reconnaissent franchement que les 
Grands-Russiens sont un peuple mixte, ce qui leur est commun, 
ajoutent-ils, avec d'autres grands peuples, les Romains, les 
Français, les Anglais. Ils avouent qu'ils sont le produit de la 
colonisation de la Russie par les Slaves de l'Ouest ; qu'à coté 
d'eux, au nord et au nord-est de la Russie actuelle, vivaient 
jadis et vivent encore de nombreuses tribus finnoises ou turques, 
avec lesquelles ils se mêlèrent et qu'ils finirent par absorber. Ils 
ne nient pas que le sang finnois n'ait laissé des traces dans les 
veines du Graud-Russien, comme la domination tatare en a laissé 
dans son caractère. Ils concéderont même que, de tous les peu- 
ples qui prétendent au nom de Slaves, c'est le plus mêlé, le 
moins slave, et que, sous ce rapport, il est l'opposé des Blancs- 
Russieus, dont le sang slave est le moins mêlé-. Ils font remar- 
quer que le mélange date de temps immémorial, qu'il s'est fait 
lentement, naturellement, presque sans violence. Ni les chroni- 
ques, ni les traditions ne laissent supposer que les tribus finnoi- 
ses aient été détruites ou chassées des localités où les trouva le 
plus ancien annaliste russe et où elles ne subsistent plus ; à leur 



' Histoire 2'Opulaii'e de Pologne, par Adam Mickiewic/.. |iubUée et annotée p.-ir 
I.. M., p. 54. Paris, 1867. 

- Toutes ces considérations ont étO parfaitement développées par M. Anatole 
Leroy-Beaulieu, dans ses remarquables études sur la Russie, qu'il publie daus la 
li'tiic des Deux Mondes deiiuis septembre 1872. Nous espérons qu'elles i)araltront 
iii.utot en volmne sépare. 



DANS LE CULTK CATHOLIQUE 51 

place, on ue voit que des Grauds-Russiens. Que sont-elles deve- 
nues ? La réponse, la voici : elles se mêlèrent avec Télément 
russe, elles s'y fondirent, elles se sont russifiées. Ainsi s'expli- 
que la formation du peuple grand-russien, qui, au xii' siècle, exis- 
tait à peine, puisque la plus ancienne chronique indigène (attri- 
buée à Nestor) ne le connaissait point, et qui compte aujourd'hui 
environ 40 millions d'àmes. 

Voilà ce qui est acquis à la science moderne et enseigné par 
les Russes eux-mêmes. En conclura-t-ou, encore une fois, que 
les Grands-Russiens ne sont point de la famille slave ? 

« Pour être croisés de Finnois et de Tatares, répond excel- 
lemment M. Lerov-Beaulieu {Revue des Deux Mondes, lo sep- 
tembre 1873), les Grauds-Russiens ne sont devenus ni l'un ni 
l'autre, et de ce qu'ils ne sont point de pure race indo-euro- 
péenne, il ue suit pas que ce soient des Touraniens. La langue 
et l'éducation historique ne sont pas les seuls titres au nom de 
Slave. Le Grand-Russien n'est pas seulement slave par les tra- 
ditions, par l'àme; il l'est encore par filiation directe, par le 
corps, par le sang. Une part notable du sang de ses veines ?st 
slavonne et caucasique. La proportion est impossible à détermi- 
ner. La Grande-Russie ue fut pas soumise par les Slaves de 
Kiev et de Novgorod à main armée ; ce ilit une longue et lente 
colonisation, comme une infiltration sourde et séculaire des Sla- 
ves, qui a cela de remarquable qu'elle a presque échappé aux 
annahstes et que l'histoire eu devine le début sans en pou jir 
fixer les phases ^ » 

Le grand fait de la colonisation de la Russie centrale nous 
fournit encore une autre conclusion. Pourquoi l'élément finnois 
s'est-il fondu dans l'élément slave, sinon parce qu'il lui était 
inférieur sous le rapport de la civiUsation, quelque peu avancée 



* La formation du peuple grand-russien est un des problèmes les plus impor- 
tants de l'histoire russe. In ouvrage complet sur cette riche matière est encore à 
faire, mais il existe d'excellentes monographies, qu'on peut consulter avec profit. 
Nous indiquerons eu premier lieu les travaux de MM. léchevski et Kavéline, publiés 
dans le Messaf/er de l'Europe (mars et juin 1866), les ouvrages de M. Thirsov, 
Populations indigènes dans la partie nord-est de la Moscovie (Kazan. 1866), 
de M. Korsakov : Méras et la principauté de Rostov ; L'Histoire de la princi- 
pauté de Riazan, par M. llovaïski, et Les Histoires générales de Russie, par 
Soloviev, Bestoujev-Rumine, etc. 



52 DE LA LANGUE RUSSE 

que fût celle des colons grands-russiens. Des phénomènes ana- 
logues se sont produits dans les contrées occidentales autrefois 
soumises à la Pologne. L'élément russe y étant mis en présence du 
lithuanien, l'a dominé moralement, tout en restant son vaincu dans 
l'ordre politique. Les Lithuaniens adoptèrent la langue des Blancs- 
Russiens, qui devint celle de l'administration^ des lois, de l'aris- 
tocratie et des habitants des villes, si bien que l'idiome de la 
nation conquérante ne fut parlé que par le peuple de la Lithuanie 
proprement dite et de la Samogitie. Les Blancs-Russiens, à leur 
tour, étant placés en contact avec la nation polonaise, en subi- 
rent l'influence en adoptant sa langue, sa religion, ses mœurs. 
Bref, ils se -polonkèrent. Dans l'un et l'autre cas, la cause 
est la même, et ces transformations ne furent provoquées ni 
par la violence, ni par la pression ; ce fut la censéquence natu- 
relle de cette loi générale, en vertu de laquelle un élément supé- 
rieur exercera toujours une action transformatrice sur un autre 
qui lui est inférieur. 

Dans les pages qui précèdent, nous avons essayé de faire con- 
naître les populations auxquelles on voudrait imposer la langue 
officielle comme langue du culte public. Nous avons esquissé 
à grands traits les diversités plus ou moins profondes qui les 
séparent des Russes de l'empire, au point de vue de l'histoire, 
de la langue, de la nationalité et de la rehgion. De toutes ces 
considérations se dégage, ce nous semble, la conclusion sui- 
vante : savoir que, si les provinces occidentales ne sont pas 
polonaises d'origine, elles Font été par le fait d'une longue domi- 
nation de la Pologne, dont elles ont adopté la nationalité, et 
que, pour légitimer la mesure que poursuit la Russie vis-à-vis 
des catholiques de l'Ouest, il faudrait l'appuyer sur des titres 
et des droits moins sujets à contestation. 

Dans une seconde et dernière étude, nous aborderons de front 
la question de l'introduction du russe dans le culte catholique. 
Après avoir donné un aperçu historique de la question et fait 
connaître les résultats déjà obtenus par le gouvernement, nous 
exposerons les motifs pour lesquels on doit, selon nous, reje- 
ter la mesure dont le gouvernement russe sollicite l'approbation 
à Ronie, après l'avoir décrétée de son propre chef. 

(Jai, suite pfocJiaineinent.) J. Martinov. 



L'INFAILLIBILITÉ PONTIFICALE 

ET LA SÛRBONNE EN 1GG3 



I. — BûssuET ET l'Établissement officiel du gallicanisme 

L'Église de France, au milieu du x\if siècle, a subi, en moins 
de trois ans, une crise sans exemple dans la -tradition catho- 
lique. Au début de l'année 1663, elle triomphait encore de l'hé- 
résie, en obtenant de Rome la condamnation de Jansénius, 
comme l'Église d'Afrique, au v" siècle, avait obtenu celle de 
Pelage, sans qu'il fût besoin de réunir un concile œcuménique. 

Dès l'année 1665, la Sorbonne, qui a eu la gloire de prendre 
l'initiative contre la nouvelle hérésie, se tourne ouvertement 
contre Rome et entraîne l'Église de France dans une rébellion 
non moins scandaleuse que celle des jansénistes. Condamnée par 
une bulle solennelle du Souverain Pontife, elle la déclare nulle 
et sans valeur, sur le rapport de douze docteurs chargés de l'exa- 
miner. Bossuet lui-même est au nombre de ces docteurs ; le 
Parlement, l'université de Paris et l'assemblée générale du 
clergé font cause commune avec la Faculté de théologie. Le 
cardinal de Retz, muni d'instructions secrètes par le roi 
Louis XIV, va demander audience au Souverain Pontife, qu'il 
trouve encore animé d'une bonté paternelle, quoique profondé- 
ment affligé de la défection du royaume très-chrétien ; mais 
lorsqu'il lui propose de faire le premier pas pour un accommode- 
ment avec la Sorbonne : « Serait-il possible, réplique vive- 
ment Alexandre VII, que vous voulussiez que le Pape capitulât 
avec une Faculté de théologie ? » C'est en vain que l'habile car- 
dinal, dans une longue négociation, insiste sur la nécessité 
« d'etfacer, dit-il, par quelque marque authentique, la tache 
d'erreur et d'hérésie répandue sur toute la France. — Tout ce 



4 L'INFAU.LIBIMTÉ PONTIFICALE 

que je pourrais faire, répond le Pape, ne servirait de rien dans 

la disposition où l'on est; le cœur est gàté^ » 

Gomment une situation si déplorable, constatée en termes si 
énergiques par le juge le plus autorisé, a-t-elle pu suivre de si 
près une situation assez glorieuse pour être souvent comparée, 
trois ans auparavant, au plus beau temps de l'Église africaine 
sous l'épiscopat de saint Augustin ? 

Saint Augustin avait dit : « Rome a parlé, la cause est ter- 
minée » ; et l'hérésie pélagienne, démasquée par le grand évêque, 
foudroyée par le Pape, avait bientôt disparu de l'Afrique. Les 
évêques français avaient d'abord tenu le même langage, et l'on 
avait eu lieu d'espérer le même triomphe définitif sur l'hérésie 
de Jansénius ; mais c'était à là condition de l'ester dans la même 
soumission à la sentence du juge souverain. Or, la France, ou 
plutôt son gouvernement, prétendit s'affranchir de cette soumis- 
sion sans réserve, sous le faux prétexte d'indépendance et de 
libertés gallicanes. 

Louis XIV, exagérant l'outrage fait à son ambassadeur, ve- 
nait de tourner ses armes et sa diplomatie contre le pape 
Alexandre VII ; il commit la faute de consentir à une attaque 
plus formidable. Au commencement de Tannée 1663, le parle- 
ment de Paris, avec l'autorisation du roi et le concours de ses 
ministres, rendit plus de six arrêts consécutifs pour obtenir de la 
Sorbonne la célèbre Déclaration des six articles, érigée bientôt 
en loi de l'Etat et destinée à hmiter l'exercice de l'autorité pon- 
tificale dans le royaume très-chrétien. Nous avons déjà exposé 
les circonstances qui précédèrent cette déclaration officielle du 
gallicanisme -. Pour en déterminer le caractère et les consé- 
quences, il nous suffira de montrer comment l'intervention ty- 

1 Nous avons déjà pa;-lé, dans les Études (4° série, t. III, p. 910 et suiv.), de la 
découverte de, notes que Bossuet écrivit de sa main, comme docteur et commissaire 
de la Sorbonne, contre la bulle du pape Alexandre VII. Nous reproduirons iutégra- 
lemaut ces notes autographes avec un fac-si,nih\ Quant aux dépêches du cardinal 
de Retz, nous en avons d'abord découvert quelques-unes dans le volumineux iitcueji 
Thohy (Bibl. nat., Mat. ecclésiast., t. UI, in-lol., coté 22S4 Z ■+- g-O). Une bien- 
veillante communication nous a permis de les contrôler et d'en voir plusieurs autres, 
toutes signées de la main du cardinal. 

* Voir les Ètuies {'i série, t. III, p 879 et suiv.) pour ce qui regarde les démMés 
de Louis XIV avec le pape Alexandre VII et les arrêts du parlement contre deux 
thèses de théologie et contre le syndic île la Faculté. 



ET LA SORBONNE KX 1663 55 

rannique des ministres et des magistrats, en changeant l'ensei- 
gnement doctrinal de la Faculté de théologie, amènera une lutte 
acharnée contre l'infaillibilité du Pape. La Sorbonne, après avoir 
déclaré qu'elle n'admettait pas cette infaillibilité, alla jusqu'à la 
frapper de ses censures, et, comme dernière conséquence, jus- 
qu'à la mépriser dans sa forme la plus authentique, en annulant 
la bulle solennelle du pape Alexandre VII. 

Un seul historien paraît avoir attaché une grande importance 
à ces tristes événements, dont il fut témoin et auxquels il prit 
même une part active ; mais il en écrivit le récit, plus de vingt 
ans après, dans le dessein de justifier la Déclaration qu'il avait 
rédigée en 1682, au nom de l'assemblée du clergé de France. 
Tout le plan de Bossuet, dans sa Défense de la Dêclaraiion, 
peut se résumer en ces quelques mots : les quatre articles de 1682 
ne furent que la reproduction exacte, quoique plus solennelle, 
des six articles de 1663; ceux-ci n'étaient eux-mêmes que la 
consécration officielle de la doctrine que la Sorbonne avait tou- 
jours professée et qu'elle avait le droit de maintenir au moyen 
des censures qui furent condamnées, en 1665, par la bulle du 
pape Alexandre Vil. L'illustre historien, en nous présentant 
cette bulle comme contraire aux hbertés gallicanes, ne nous parle 
ni de sou rôle personnel pour la faire annuler, ni de l'impor- 
tante mission confiée au cardiual de Retz. Ce qu'il cherche sur- 
tout à démontrer, c'est que les censures de la Sorbonne étaient 
légitimes et que la bulle pontificale, tout en les condamnant, ne 
touchait en rien à la Déclaration des six articles. Voici sa con- 
clusion : « Le parlement défendit de publier la bulle, et l'atlaire 
n'alla pas plus loin. Ainsi, les censures gardèrent chez nous leur 
valeur. Quant à la bulle, on la mit au nombre de ces choses qui, 
restant ignorées, ne nous regarderaient point ^ » 

Nous verrons plus loin que cette bulle, examinée durant un 
mois en Sorbonne, était assez connue pour préoccuper le public 
et pour fournir matière à plus de cent dépoches officielles ; nous 
verrons aussi que, de l'aveu autographe de Bossuet, elle touchait 

1 « Senatus Biillara divulgarl vetuit, neqie uUerius processit negoiium. Itaque 
censur;e suo apud nos loco st?t3runt. Bulla naaumerala iis quie ignota nihil al nos 
perlinereiit. » Œuvres de Sossuet, édition d^ Ve-sailles. t. XXXII, p ifll-WO, Cl", 
t. XXXI, p. 221; t. XXXIII. ;.. 632.6.37 .) 



r,6 L'INFAII.LIBIUTÉ PONTIFICALE 

à la Déclaration des six articles *. Ce que nous voulons seule- 
ment constater ici, c'est que Bossuet, dans sa Défense de la 
Déclaration du vierge de France, s'est trompé sur les événe- 
ments de cette époque, comme il s'est trompé sur la question 
capitale du fjallicanisme. Cette question a été résolue contre lui 
dans le concile du Vatican. Le prestige de son nom, si légitime 
à tant d'autres égards, ne doit plus faire aucune illusion sur la 
valeur de ses écrits contre l'autorité suprême du chef de l'Église. 
11 est permis d'y voir un juste châtiment pour l'appui formidable 
que l'auteur des quatre articles de 1682 a donné, depuis près 
de deux siècles, à tous les ennemis du Saint-Siège. Pour nous, 
nous aimons mieux insister sur cette leçon consolante : le génie, 
même le plus puissant, n'a point le privilège de prévaloir, encore 
moins de prescrire contre les droits de la vérité. Bossuet, en 
attaquant l'infaillibilité du Souverain Pontife, n'a réussi qu'à 
nous faire comprendre le danger du gallicanisme, puisqu'il n'a 
pas su lui-même en éviter les funestes conséquences, malgré les 
ressources d'un esprit qui a produit tant de chefs-d'œuvre dans 
des genres si divers. Plus ou admire son génie, plus on doit 
reconnaître le vice du système religieux qu'il entreprit de défen- 
dre et qui l'entraîna si loin de la vérité. 

Voyons d'abord comment la Déclaration officielle des six 
articles, au lieu de confirmer une doctrine déjà reçue et une 
situation déjà acquise en Sorbonne, changea l'une et l'autre au 
détriment de l'autorité pontificale et détermina cette crise reli- 
gieuse qui devait bientôt précipiter la France vers le schisme et 
lui préparer tant d'autres malheurs pour l'avenir. 



i Bossuet constate lui-môme, dans ses notes autographes (fol. 2), que le Souverain 
Pontife se réserve, par sa bulle, le jugement de la Déclaration des six articles. A 
l'époque ovi ces notes sont écrites, Hugues de Lionne, ministre des affaires étran- 
gères, parle de la notoriété « de la bulle, qui fait aujourd'hui tous les disco urs de 
Rome et d'î Paris, » Dépèche adressée, le 21 août lGi35, à M. l'abbé de Bourlémont, 
qui remplit à Rome les fonctions d'ambassadeur. L'avocat général Talon déclare, 
en plein parlement, quo « la chose est de notoriété publique. » (Reg. du parlement, 
cavt. X'", 8,Sl5; .\rch. nation.). 



ET LA SORBONNE EN 1663 57 



Lutte de Cornet pour l'infaillibilité 

Au commencement de l'année 1663, on s'entretenait à Paris 
d'un riche présent envoyé de Rome par le pape Alexandre VII. 
C'était une médaille d'or représentant le Souverain Pontife assis 
sur la chaire de saint Pierre, que soutenaient quatre docteurs. 
On assurait qu'à la figure et aux attributs de ces docteurs, d'après 
l'indication même du pape, il était facile de reconnaître Nicolas 
Cornet avec Martin Graudin et deux autres docteurs de Sor- 
bonne. Tel était le glorieux témoignage rendu à une Faculté de 
théologie où l'on voyait un simple prêtre, assiste de ses amis, 
devenir le plus ferme appui du Saint-Siège et le principal défen- 
seur de l'Église dans le royaume très-chrétien. 

Nicolas Cornet, grand maître du collège de Navarre et syndic 
de la Faculté, a été le premier à dénoncer en Sorbonne l'hérésie 
naissante ; il en a exprimé tout le venin dans cinq propositions 
fameuses, que Rome a frappées d'anathème, aux applaudisse- 
ments des évêques français. Les sectaires, pour échapper à 
l'auathème, ont atfecté de désavouer les propositions condam- 
nées, en prétendant qu'elles ne se trouvaient point dans le livre 
de leur patriarche Jansénius ; mais Cornet, les poursuivant dans 
cette vaine distinction du droit et du fait, a invoqué contre eux 
la sentence pontificale pour leur porter un coup efficace, en fai- 
sant exclure de la Sorbonne Antoine Arnauld avec plus de 
soixante autres jansénistes déclarés. Depuis cette victoire déci- 
sive, il dirige à son gré les délibérations de la Faculté de théo- 
logie ; il y compte pour alliés fidèles le syndic Martin Grandin, 
les plus anciens docteurs et tous les docteurs des ordres religieux. 
Appuyé d'ailleurs par le gouvernement et par les déclarations 
réitérées des assemblées du clergé, il n'use de son influence que 
pour maintenir en Sorbonne les doctrines les plus conformes aux 
prérogatives du Saint-Siège. Ses nombreux ennemis ont beau lui 
reprocher d'être « trop attaché au pape » et de former ce qu'ils 
nomment la cabale de Cornet et des jésuites, le sage Cornet 
n'en persiste pas moins à braver leur haine implacable, en soute- 



58 L'INFAILLIBILITE PuNTIFlCALE 

nant qu'ils doivent avant tout se soumettre à l'autorité du pape, 
parce que son jugement est sans appel ; et ce seul principe de 
la foi catholique lui suffit longtemps pour déjouer leurs intrigues 
et lours attaques, « la première maxime de ces gens-là étant, 
disait- il, de buter le pape en toutes choses ^ » 

Une situation si belle, qui a donné à la Sorbonne une in- 
tluence prépondérante dans l'Eglise de France, ne laisse pas 
d'offrir un grave danger, en présence de sectaires aussi haljiles 
qu"opinicàtres. Pour leur imposer une obéissance absolue à un 
jugement sans appel en matière de foi, il faut nécessairement 
présupposer, d'une manière plus ou moins explicite, que le juge 
a le privilège de ne pouvoir pas se tromper, c'est-à-dire l'infail- 
libilité. Or, ce privilège, les jansénistes le refusent même à 
l'Eglise universelle sur la question de fait, sur le sens propre et 
naturel d'un livre en tant qu'il se rattache aux vérités révélées. 
A côté des jansénistes déclarés, et en union plus ou moins étroite 
avec eux, se trouvent une foule d'adversaires acharnés de l'in- 
faillibilité du pape, à quelque titre et en quelque matière qu'on 
prétende l'invoquer. On en a eu la preuve manifeste au commen- 
cement de l'année 1662, à l'occasion d'une thèse soutenue chez 
les Jésuites au collège deClermont. Cette thèse accordait au pape 
l'infaillibilité sur la question de fait, comme sur la question de 
droit. Aussitôt les jansénistes de dénoncer la nouvelle hérésie 
des jésuites à tous les évêques et à tous les parlements du 
royaume ; leurs libelles et leurs intrigues trouvent de zélés auxi- 
liaires dans le public, au sein du parlement de Paris, en Sor- 
bonne et à la cour. Louis XIV lui-même est d'abord gagné par 
la frayeur qu'on lui inspire pour sa couronne ; mais son confes- 



' Bibl. nat. Mss. fr. 10,493, fol. 2440 et suiv. L'historien janséniste, l'un des 
doc'tùurs eiclusiie la Sji'bonne avec Antoiiia Aniauld, i^avle anisi de riiir.neiicu de 
Cornet dans la Faculté de théologie : a. Jamais homme n'eut plus de pouvoir dans 
aucune compagnie qu'il en eut dans la sienne jusqu'au dernier soupir. Les docteurs 
attachés au parti des jésuites l'écoutaient comme leur oracle ; ils consultaient son 
visage, sa contenance et ses gesles avant que de former leurs avis. » (Mss. franc. 
17,728, fol. iiïii. — Œuvres il'.\ntoine Arnauld. t. XIX, p. 1 etsuiv.;t. XXI, p. Liv. 
— Mémoires du P. Rapin, t. I, p. 185-18(5.) Nous verrons plus loin quede était la 
doctrine de iSlarlin Graa Jin, de GharaiUard et des autres principaux docteurs qu'on 
disait former la cabale de Cornet et des jésuites, Bossuet disait lui-raème à. son 
secrétaire, en 1700, qu'on avait changé de doctrine si l'époque de la Déclaration des 
six articles [Journal de l'abbé Ledieu, t. I, p. 8-10). ')'( 'f:q •♦l^t.-n'f'q UO'il 



ET LA SmRBONN'E EN 1663 59 

seur, le P. Aimat, parvient à le rassurer sur un danger ima- 
ginaire, et l'archevêque de Toulouse lui représente avec 
raison que, « si on met la thèse en dispute diins la Faculté 
de théologie, on ruine toute l'autorité des constitutions contre 
Jansénius et on fait un horrible schisme entre le pape et la 
France. » 

Ordre est donné à l'avocat général Talon de ne point déférer 
au parlement la thèse de Clermont. On use plutôt d'influence 
qu'on n'intervient d'autorité pour en empêcher l'examen dans la 
prochaine assemblée de la Faculté. Heureusement Cornet et son 
ami Grandin ont réussi encore une fois à raUier la majorité des 
docteurs dans cette assemblée délibérante, et l'opposition propose 
en vain de censurer la thèse incriminée. Un membre du parle- 
ment, témoin de cette séance orageuse et venu dans l'espoir 
d'assister à la victoire de son parti, ne peut contenir l'expression 
de son dépit : « Nous voyons bien maintenant, s'écrie-t-il en 
sortant, qu'il n'y a que la lie des docteurs qui soit restée parmi 
vous *. » 

Depuis ce triomphe éclatant, obtenu au mois de janvier 1662, 
Cornet n'ignore pas que le danger reste le même, qu'il est en- 
core aggravé par la rupture de Louis XIV avec le pape 
Alexandre VU. Aussi Juge-t-il prudent de ne pas donner pré- 
texte à un nouveau coutlit, et son ami Grandin, syndic de la 
Faculté de théologie, a soin d'effacer le mot d'infaillibilité sur le 
manuscrit d'une thèse qui accorde au successeur de saint Pierre 
l'autorité souverame sur l'Eglise ; mais il ne sait pas encore à 
quel point les passions sont surexcitées dans ce qu'il appelle le 
mauvais temps de la brouillerie avec Rome. La thèse est 
dénoncée, comme celle de Clermont, par le curé Fortin, ennemi 
acharné de Rome autant qu'ardent janséniste ; l'avocat général 
Talon déploie le même zèle, et, cette fois, avec plus de succès. 
Louis XIV, déjà décidé à humilier Alexandre VII, se laisse faci- 
lement persuader qu'il serait dangereux de lui accorder le pri- 
vilège si redoutable de rinfaillibiHté. Les sages conseils d'un 



1 Méritoires du P. Rapin, t. UI, p. 140-147. - Biljl. nat., Mss. fi-. 10,496, fol. 
2621 et sui7. — Mss. Golbert, Cinq Cents, vol. 155, doc. 2. — Mss fr. 24,498, p. 335. 
— Œuvres d'.irnauld, t. XXI. p. nx et passim. 



60 L'INFAILLIBILITIJ PONTIl-ICALK 

confesseur n'ont plus de prise sur un monarque de vingt-six ans, 
qui croit sa couronne menacée : il donne au parlement, en jan- 
vier 1663, à l'occasion d'une thèse beaucoup moins explicite, 
l'autorisation qu'il lui a refusée l'année précédente ; et le parle- 
ment, procédant par arrêts rendus au nom du roi, entreprend 
contre la Sorbonne et l'infaillibilité une campagne dont le ré- 
sultat ne saurait être douteux. Il supprime d'abord la thèse 
incriminée, puis une seconde thèse, encore plus inotfensive, en 
vertu d'un nouvel arrêt qui suspend Martin Grandiu de ses fonc- 
tions de syndic et réduit la Faculté de théologie à subir en silence 
le joug tyrannique des magistrats. 

Il faut le constater, à la gloire de la Sorbonne, elle n'a suc- 
combé dans cette lutte inégale qu'après une défense opiniâtre. 
Nicolas Cornet, chef de la majorité depuis plusieurs années, a 
donné aux siens l'exemple du courage et de la fermeté contre des 
ennemis dont il avait si longtemps triomphé. Sa résistance au 
premier arrêt des magistrats lui a valu l'honneur d'être dénoncé 
au ministre Golbert comme le plus redoutable adversaire du gou- 
vernement : son nom hgure en tête de la liste des docteurs notés 
comme coupables, et l'on y voit, avec les noms de ses anciens 
compagnons de Sorbonne, celui de Bossuet, son plus brillant 
élève, qu'il a su enrôler pour la défense d'une cause aussi belle 
qu'elle est maintenant compromettante. Les espions du ministre 
attestent eux-mêmes qu'à cause de sa réputation de sagesse et 
de vertu parmi « ceux de son parti, il en est le chef sans contre- 
dit, et comme l'àme de leurs délibérations. » Cornet méritait si 
bien cet éloge que, malgré les soutfrances d'une cruelle maladie 
dont il était atteint à l'âge de soixante et onze ans, il a voulu 
encore avoir une entrevue de trois heures avec le confesseur du 
roi et avec son ami Martin Grandin. On a décidé, dans cette 
longue conférence, de ne céder qu'à la force, en attendant l'oc- 
casion favorable de repousser les empiétements iniques du par- 
lement et de rendre à la Faculté de théologie son indépendance. 
Mais quelques jours plus tard, Cornet n'était plus, et il avait eu 
la douleur de mourir en voyant tous ses amis déconcertés par 
tant de violences, l'infaillibilité du Souverain Pontife attaquée 
par une cour de justice avec l'appui du gouvernement, et le jan- 
sénisme prêt à rentrer triomphant dans cette Sorbonne où il 



ET LA SORBONNE EN 1663 61 

avait lui-même démasqué la nouvelle hérésie pour lui porter les 
premiers coups*. 

Transaction de Grandin sub. l'infaillibilité 

I.a mort de l'illustre Cornet, coïncidant avec la suspension du 
syndic, privait la Faculté du seul docteur qui fût en état de con - 
trebalancer encore, dans les assemblées, l'influence des minis- 
tres et des magistrats. Cet empire de la sagesse, si utile à 
l'Église, qu'il avait su acquérir dès son premier syndicat, trente- 
deux ans auparavant, disparaissait avec lui, et l'on peut dire 
qu'il emportait dans la tombe la gloire de l'ancienne Sorbonne. 
C'était son œuvre que l'avocat général Talon avait voulu dé- 
truire, eu dénonçant « une espèce de complot et de cabale, un 
dessein concerté d'élever l'autorité du pape par la dépression de 
celle de l'Église universelle et des conciles. « Le fougueux ora- 
teur, traçant ensuite son plan de campagne contre l'infaillibilité, 
avait signalé « les trois sources qui corrompent et pervertissent 
la Faculté : l'inondation des moines, qui viennent cabaler par 
cinquantaines quand il y a quelque chose d'avantageux à Rome à 
établir, et qui sont la mauvaise semence qui étoutïe le bon grain ; 
l'incapacité des professeurs, qui inspirent à leurs disciples les per- 
nicieuses maximes qui ont maintenant trop de cours; le com- 
merce trop fréquent que les docteurs ont avec les nonces. » Et 
l'avocat général « requit qu'il leur fût fait défense de les voir sans 
permission du roi par écrit, et cela sous peine de vie. » Il n'y a 
plus de nonce en France depuis que celui du pape Alexandre VII 
a été conduit jusqu'à la frontière du royaume sous l'escorte des 
mousquetaires ; mais il y a un personnage important, élu depuis 
plus d'un an pour diriger les délibérations des docteurs, connu 
pour son dévouement au Pape et qu'on a frappé à coups redou- 
blés, dans l'espoir de lui arracher une déclaration doctrinale qui 
confirme les avantages déjà obtenus sur la Sorbonne et la réduise 



i Bibl. nat. Mss. fr. 10,496, fol. 2426, 2440 et suiv. « Sa mort, jointe à l'arrêt du 
l.arlement (qui suspendait le syndic), réduisit toutes ses troupes confédérées, tant 
séculières que régulières, dans la dernière consternation. » 



6,2 L'INFAILLIBILITE PONTIFICALE 

à n'être plus que riiistrumcnt docile du pouvoir royal contre l'au- 
torité pontidcale *. 

Martin Grandin a succédé à son ami Cornet comme chef de 
l'ancienne majorité, mais sans hériter ni de la trempe énergique 
de sou caractère, ni de sou habileté. Plusieurs fois cité à la 
barre du parlement, réprimandé par le premier président, enfin 
frappé d'interdit, l'infortuné syndic, pour comble de malheur, 
apprend qu'il est encore eu butte à la colère du roi comme fau- 
teur de la doctrine de l'infaillibinté, qui ruine le temporel des 
princes. Un ministre tout-puissant ne lui présente qu'un seul 
moyeu possible de recouvrer ses fonctions avec les bonnes grâces 
du monarque : le timide syndic a la faiblesse d'accepter, et, par 
un triste compromis de sa conscience avec les exigences de sa 
position, il se joint à quelques amis pour disputer à ses adver- 
saires les termes de six articles dont il donne lecture en Sor- 
bonue et que l'archevêque de Paris va présenter à Louis XIV ^. 

Cette déclaration de principes, annoncée depuis quelques jours, 
était attendue avec une vive impatience. A peine fut-elle connue 



1 Regist. du parlement, cai-t. X», S,864 (Arcli. nat.). — Mss. l"r. (Bibl. nat). 
10,496. fol. 2,250. 

2 La Déclaration des six articles, présentée au roi, le S mai 16J3, par Hardouin ce 
Perefise, archevêque nommé de Paris, fut enregistrée au parlement de Paris le 30 
du même mois. Une déclaration royale donna force de loi aux six articles, en prohi- 
bant toute doctrine qui y serait contraire. Voici le texte des six articles tel qu'il 
fat présenté à Louis XIV : 

Déclarations de la Faculté de Paris, faites au Roi sur certaines proposi- 
tions que quelques-uns ont voulu attribuer à laméme Faculté': 

I. Que ce n'est point la doctrine de la Faculté que le pape ait aucune auto- 
rité sur le temporel du Roi; qu'au contraire, elle a toujours résisté même à 
ceux qui n'ont voulu lui attribuer qu'' une jouissance indirecte. 

II. Que c'est la doctrine de la Faculté que le Roi ne reconnaît et n'a d'autre 
supérieur au temporel que Dieu seicl; que c'est S07i aticientie doctrine, de 
laquelle elle ne se départira jamais. 

III. Que c'est la doctrine de la même Faculté que les sujets du roi lui doivent 
tellement la fidélité et l'obéissance, qu'ils n'en peuvent être dispensés, sous 
quelque prétexte que ce soit. 

IV. Que ut même Faculté n'approuve point et qu'elle n'a jamais approuvé 
aucunes propositions contraires A l'autorité du Roi ou aux véritables libertés 
de l'Église gallicane et aux canons reçus dans le royaume; par exemple, que 
le pape puisse déposer les évéqurs, contrairement aux mêmes canons. 

Y. Que ce n'est pas la doctrine de la Faculté que le pape soit au-dessus du 
concile général. 

VI. Que ce n'est pas la doctrine ou un dogme de la Faculté que le pape 
soit infaillible, lorsqu'il n'intervient aucun consentement de l'Église. 



ET LA SORBONXE l'N 1603 63 

qu'elle excita ua mécouteatement universel, parce qu'elle trompa 
toutes les espérances. C'était le sort inévitable d'une transaction 
discutée entre théologiens animés de sentiments contraires : les 
uns, par conscience, accordant le moins possible; les autres, par 
intérêt, exigeant le plus qu'ils pouvaient. Ceux-ci, appuyés et 
salariés par les ministres, avaient obtenu, non sans peine, une 
déclaration explicite et eu termes affirmatifs de la plus complète 
indépendance du pouvoir royal. C'était l'objet de quatre articles 
sur six, et des quatre premiers, comme pour attester que la 
déclaration de la Faculté de théologie, imposée par intimidation, 
avait un caractère politique plutôt que religieux. Plusieurs écri- 
vains osèrent critiquer ces articles, et Launoy lui-même con- 
damne le premier en ces termes : « Depuis que la Faculté de 
théologie est Faculté de théologie, on ne trouvera point cette 
proposition dans aucun de ses registres jusqu'en l'an 1663 *. » 
Mais c'était dans le sixième et dernier article que se trouvait 
relégué le mot le plus important, celui qui préoccupait vivement 
tous les esprits, comme présentant aux uns l'unique moyen de 
salut, à beaucoup d'autres un horrible épouvantail dont il fallait 
se débarrasser à tout prix. L'infaillibilité, au témoignage d'un 
contemporain bien informé, « était, pour ainsi dire, la maladie 
du temps. » C'était au nom de l'infaillibilité qu'on avait d'abord 
etfrayé Louis XIV, puis supprimé deux thèses innocentes, et 
enfin, poussé à bout le malheureux syndic. N'avait-on pas lieu 
d'espérer, pour fruit de tant d'etibrts, que le syndic s'entendrait 
avec les autres docteurs pour la condamnation formelle de ce 
qui causait, disait-il lui-même, « le martyre de sa déposition? » 
Il serait difticile de s'imaginer quel fut le désappointement et le 
dépit à la lecture d'un article qui traitait de l'infaillibilité du 
pape en termes négatifs, qui l'admettait même à une condition 
exprimée en termes vagues et équivoques. « On représentait 
que, si ces députés de la Faculté, dit un témoin de l'événement, 
eussent voulu agir en véritables docteurs, ils auraient pris cette 



■* J. Lminoi opéra, p. 2", t. IV, p. 126-132. Le moyen de rectifier les propo- 
sitions que la Faculté' de théologie donna au Roi l'a/i 1063. — Xouveaux opus- 
cules de Fleuri/, p. 47-52.— Bibl. uat., Mss. fr. 24,Ï98, p. 401-402, 469 etc.— Col- 
lect. de Baluze, arm. 7, p. 3, t. II, fol. 149 verso. — Mss. Colbert, Cinq Cents, 
vol. CLV, p. 103. 



64 L'INFAILLIBILITÉ PONTIFICALE 

occasion si importante, et peut-être l'unique qui se présentera 
dans toute leur vie, pour faire une ample et sincère déclaration 
de leur doctrine en ce point ; et que leur silence afiecté en ce point 
avait fait dire aux personnes les plus éclairées que ce qu'ils ont 
déclaré dans tous les autres articles devait passer pour suspect. » 
Aussi ces personnes en concluaient-elles que les députés, n'ayant 
pas condamné positivement l'infaillibilité du pape, lui reconnais- 
saient le droit de disposer du temporel des princes et de s'élever 
au-dessus des conciles et des canons; car « le premier de tous 
leurs prétendus canons, qu'ils tâchaient de recevoir en France 
dans ces derniers temps, était que Summus Pontifex a nemine 
judicatur : le Souverain Pontife n"a personne pour juge ^ » 

Telle était, eu etfet, la doctrine de Martin Grandin, qu'on avait 
toujours vu « tenant dans son cœur et dans ses discours toute 
l'infaillibilité du pape. » Ce théologien, réputé le plus habile de 
son temps, avait mis toute sa subtilité au service de sa conscience 
pour ne pas sacrifier l'infaillibilité au désir de plaire au roi et de 
rentrer dans sa charge de syndic. Sur aucun autre point, on ne 
l'avait trouvé plus intraitable. A force de discuter et de changer 
les termes, il s'était flatté de n'accorder à ses adversaires qu'un 
article inotfensif, parce qu'il l'expliquait ainsi : Ce n'est pas la 
doctrine de la Faculté que le pape soU faillible. Lorsqu'on 
lui témoignait quelque étonnement d'une telle explication, il la 
contîrraait par la volonté expresse du roi lui-même. « Le roi, 
disait-il, ne prétendait pas qu'on déclarât que le pape est fail- 
lible, mais seulement que ce n'était pas un dogme ou une maxime 
reçue par la Faculté que le pape est infailUble. » Louis XIV avait 
refusé d'aller plus loin dai.s une matière si délicate, parce qu'on 
lui avait représenté qu'ôter au pape l'infaillibilité, c'était détruire 
ce qu'on avait fait contre les jansénistes et ruiner la religion 
elle-même, en réduisant le chef de l'Eglise à n'avoir plus que 
l'autorité d'un docteur particulier. Mais les ministres et leurs 
agents ne semblaient point partager de tels scrupules ^. 



' BibL liât., mss. fr. 10,49G, fol. 2'i69-2i75. « On concluait de toutes ces obser- 
vations que ces articles ne devaient jioint être présentes au roi au nom de la Faculté 
et qu'il les fallait exprimer d'une autre manière plutôt que de donner lieu à de per- 
nicieuses conséquences par ces obscurités alVectées, ces détours et ces équivoques. » 

2 Bibl nat., mss. fr. 24,998, p. 403, 410, 451, etc. — P. Rapin, t. III, p. 143-147, 



ET LA SORBoNNE EN 1663 65 

Il arrive nécessairement, après une transaction quelconque, 
surtout en matière de doctrine, que chacun des deux partis l'in- 
terprète dans son intérêt et que le plus fort s'en réserve à lui 
seul tout le bénéfice. Les adversaires de Grandin prétendirent 
qu'il avait accordé par écrit tout autre chose que ce qu'il voulait 
seulement accorder par une explication tardive et forcée. 11 n'y a 
point de milieu, disait-on, entre deux propositions contradictoires : 
si la Faculté ne croit pas que le pape soit infaillible, il faut, par 
une conséquence nécessaire, qu'elle juge qu'il peut tomber et être 
induit en erreur, c'est-à-dire qu'il est faillible. A ceux qui reje- 
taient cette conclusion comme illégitime, parce que les termes de 
l'article étaient négatifs, on répondait qu'après tout, si l'article 
était susceptible de quelque arabiguité, il fallait l'expliquer par 
les anciens décrets de la Sorbonne, et l'on ne manquait pas d'eu 
trouver plusieurs fort explicites, eu remontant jusqu'au grand 
schisme d'Occident. Si l'infortuné Grandin eût pu avoir encore 
quelque illusion, il y eût renoncé le jour même où il se rendit au 
parlement pour être réintégré dans ses fonctions de syndic. 
« Personne n'ignore, dit Talon, les efforts et les artifices prati- 
qués parles partisans de Rome depuis trente ans, pour élever la 
puissance du pape par de fausses prérogatives et pour intro- 
duire les opinions nouvelles des ulttamontains... La Faculté de 
théologie, occupée par une cabale puissante de moines et de sé- 
culiers liés avec eux par intérêt et par faction, a eu de la peine à 
se démêler de cesliens injustes. » Et l'avocat général, constatant 
officiellement le triomphe du parlement sur la Faculté, la félicite 
d'avoir exposé ses véritables sentiments dans six propositions 
« qui contiennent non-seulement la condamnatiou de ce qui pou- 

A 
I • 

207-210, etc. — Recherches historiques, par M. GU. Gérin, 2* édition, p. 590 et 610. 
Nous ne voulons parler ici que des trois ministres Colbert, Letelli.-r et Lionne, 
dont nous avons déjà signalé la funeste influence (Études, loc. cit., p SS4). Le der- 
nier nous a laissé ce témoignage de la dilïèrence que le pape et son nonce à Paris 
mettaient entre le roi et ses ministres : « U (le nonce) a accoutumé de dire, et il dit 
Vrai, que Sa Majesté a les m':'illeures intentions du monde à l'égai-d du Saint-Siège 
et de la personne du pape ; mais il ajoute que ses ministres le pervertissent... Il ne 
tient pas de discours que Sa Sainteté ne lui en ait donné l'exemple, en nous esii- 
iiiant être janse'nistcs. Mais comme on reçoit avec respect tout ce qui soitde cette 
bouche sacrée, quoique non infailliljle, on ne peut pas aussi ne se point plaindre 
avec raison de celui (le nonce) qui lui inspire ces sortes de sentiments. » (Dépêche 
adressée (31 juillet 16ô5) à M. l'abbé de Bourlémonl. qui rem|ilis<ait à Rome les fonc- 
tions d'ambassadeur.) 

V' SÉRIE. — T. V. 5 



63 L'INFAILLIBILITÉ PuNTiKIGALK 

vait établir la supéiidritc du pape sur le temporel, mais aussi de 
cette chimère d'infaillibilité et cette dépendance imaginaire du 
concile au pape'. » 

Le syndic, en recouvrant sa charge, n'avait point recouvré les 
bonnes grcàces du roi, encore moins celles du parlement. L'an- 
cienne majorité, dont il était le chef, passait pour trop favorable 
anx intérêts de la cour de Rome ; elle n'était plus, pour le gouver- 
nement comme autrefois pour les jansénistes, qu'une cabale et 
une faction. Ce qui aftigeait surtout Grandin, c'était de se voir 
accusé de mollesse et de lâcheté, non-seulement par ses adver- 
saires, qui ne dissimulaient point leur mépris, mais encore par la 
plupart de ses amis, qui lui reprochaient les six propositions 
comme une concession coupable, contraire à ses sentiments et 
aux intérêts de l'Église. « Elles ne sont pas au fond si méchantes, 
disait le malheureux syndic ; elles ont un bon sens caché. Le 
bien qui est en cela, je l'ai fait ; pour le mal, j'ai été contraint 
de le soutfrir, ne pouvant pas l'empêcher, w Un grand nombre 
de docteurs, invoquant une raison plus plausible, affirmaient qu'on 
ne devait pas imputer a la Faculté une déclaration sur laquelle 
elle n'avait pas été appelée à délibérer. Les professeurs de Sor- 
boune, même ceux qui étaient payés par le roi, refusèrent d'en- 
seigner les articles qui lui avaient été présentés. D'autres pro- 
testations, secrètes d'abord, mais bientôt divulguées, firent une 
vive impression dans la capitale ; les principaux docteurs, au 
nombre de plus de vingt, les avaient envoyées au nonce, qui ré- 
sidait alors à Ghambéry. Dans l'impuissance où ils étaient de 
résister à la force, ils avaient signé une déclaration de leurs 
véritables sentiments au sujet de V infaillibilité, en ajoutant qu'ils 
étaient prêts à mourir pour le contenu de leurs dites protesta- 
tions. Un espion de Colbert qualifiait ces protestations « de cri- 
minelles et de séditieuses, « surtout de la part de Grandin, l'un 
des signataires, qu'il dénonçait au ministre, comme étant « extra- 
ordinairement prévaricateur et extraordinairement dissimulé -. » 

1 D'Argentri-, ColleH. Judic, t. III, p. Ol-9'i. - BiM. iiat., coUect. de Baluze. 
arm. 7, p. 3, t. II, foi. 149 et seq. — Gui Patin, le nouvelliste du temps, parie des 
arrêts contre VinfalUibilUé, de la prétendue infaillibilité que Von avait cassée 
tant en SorOunne qu'au parlement (Lettres, éiit. de ISiO, t. III, p. 420, 533, etc.). 

2 Bibl. nat., Mss. Colbert, Cinq Cents, vol. CLV, p. 105-106. — Mss. fr. 24,998, 
p. 343-346, 410, 469, 402-403. 



ET LA SORBONNE EN 1663 67 

A la même époque, un cloc;teui' de la Faculté de théologie, 
prêchant à Paris devant une assemblée d'ecclésiastiques, « re- 
commanda à leurs prières trois guerres : la première, du roi 
contre le pape ; la seconde, des jansénistes contre l'E-rlise, et 
la troisième, du parlement contre la Sorbonne. » L'espion qui 
le dénonce au ministre motive son rapport : « comme si c'étaient 
des entreprises injustes et violentes et pour donner une horreur 
de la conduite du roi et du parlement, m On ne saurait mieux 
dire que l'espion, et il suffit d'ajouter que ces trois guerres ten- 
daient naturellement à n'en faire qu'une seule, puisqu'elles 
avaient le même but, étant toutes trois dirigées contre l'infailli- 
bilité du pape. 



Mesures officielles contre l'Infaillibilité 

Les six articles de la Faculté de théologie, enregistrés au par- 
lement, avaient reçu force de loi, avec défense expresse « de sou- 
tenir, lire et enseigner directement, es écoles publiques ni ail- 
leurs, aucunes propositions contraires à l'ancienne doctrine de 
l'Eglise, aux saint canons, décrets des conciles généraux, et aux 
libertés de l'Église gallicane et autres décrets de la Faculté de 
théologie, à peine de punition exemplaire ; et aux syndics et doc- 
teurs qui présideront aux actes, de souffrir que telles propositions 
soient insérées dans aucunes thèses, à peine d'en répondre en 
leurs noms et d'être procédé contre eux extraordinaireniant. » 
Des menaces si terribles, qui supprimaient l'ancienne liberté au 
profit du nouvel enseignement officiel, ne suffirent pas encore 
pour etfrayer tous les partisans de l'infaillibilité. A Reims, à 
Angers, à Poitiers et dans plusieurs autres villes, on vit afficher 
des thèses qui attribuaient au Souverain Pontife la qualité déjuge 
suprême de la foi et, quand il parlait ex cathedra, le privilège 
de ne pouvoir être induit en erreur. Les jeunes théologiens 
apprirent à leurs dépens, selon l'expression d'un contemporain, 
que l'étoile n'était pas heureuse pour les thèses : ils furent cités 
devant les tribunaux, réprimandés par les magistrats et con- 
damnés à voir leurs propositions supprimées par arrêts. (Tétaient 
des arguments qui ne soutiraient point de réplique. Les jansénis- 



68 I/INFAII.LIRILITÉ PONTIFICALE 

tes applaudissaient, k L'iniaillibilité du pape, dit l'un des plus 
zélés, ayant trouvé des défenseurs chez les Augustins de Reims, 
où l'on avait soutenu une thèse, le présidial en prit connaissance 
et obligea ces Pères d'en venir faire une satisfaction publique, 
tête nue et avec une extrême confusion *. » i 

Les livres avaient le même sort que les thèses. Une censure 
vigilante en supprima quelques-uns, en fit corriger d'autres et 
inspira à plusieurs auteurs la mesure prudente de ne pas publier 
des manuscrits compromettants. Le savant Thomassin, prêtre 
de l'Oratoire, avait écrit un livre sur les quatre premiers con- 
ciles, « où il avait traité, dit un janséniste, la question de l'in- 
faillibilité dans le droit et dans le fait, suivant les desseins du 
nonce, qui l'avait engagé à la composition de cet ouvrage. Mais 
lorsqu'on en attendait l'affiche et le débit, la congrégation (de 
l'Oratoire), qui jugeait qu'il était fort à contre-temps et n'était 
propre qu'à attirer sur elle une nouvelle tempête, en retira tous 
les exemplaires et les supprima, bien que l'impression en eût 
coûté deux mille livres. )i Le P. Thomassin avait commis la 
faute de ne pas s'en rapporter au jugement du syndic Martin 
Grandin, qui « lui avait conseillé de remettre l'impression et la 
publication de ce livre à un autre temps plus favorable, quand 
les brouilleries de Rome seraient calmées ^. » 

L'infaillibilité, poursuivie dans les livres et dans les thèses, 
était encore persécutée avec plus de zèle et d'opiniâtreté dans 
l'enseignement de la théologie. Les manuscrits de Golbert nous 
en fournissent des preuves nombreuses et authentiques. On y 
voit les agents du ministre surveiller les leçons des professeurs, 
noter leurs opinions sur les prérogatives du Saint-Siège et pro- 
poser tous les changements qu'ils jugent conformes aux intérêts 
du gouvernement. S'il leur semble nécessaire de maintenir quel- 
ques professeurs favorables au pape, c'est à cause du danger 
qu'il y aurait à les remplacer par d'autres docteurs animés de 
meilleurs sentiments, mais ou incapables ou trop favorables au 
jansénisme. Cette crainte d'ouvrir la porte à l'hérésie, en admet- 

« D'Argentré, Collect. Judic, loc. cit. -Bibl. uat., Mss. fr. 15,'34, iloc. 80, 81, 
Sô, etc. - 10,496, fol. 2539. - 24,998, p. 280, 340, 408. - Mémoires du P. Rapin, 
t. m, p. 206-207. 

= Bibl. Maïai-ine, mss. 3,012, p. 310. - Bibl. nat., Mss. fr. 15,734, doc. 91. 



ET LA SORBUNNE EN 1663 69 

tant ses adeptes dans les chaires publiques, est souvent exprimée 
par les agents de Golbert. Il leur échappe même un aveu ter- 
rible, qui s'accorde d'ailleurs avec d'autres témoignages, pour 
nous faire connaître les tendances du nouvel enseignement offi- 
ciel. Il s'agit des connaissances nécessaires aux bacheliers en 
théologie : « Ne pouvant point, à leur âge, avoir puisé dans les 
sources et les originaux, ils ne savent où aller chercher ces con- 
naissances. Aussi ceux qui ont l'esprit libre ne peuvent avoir 
dautre recours que dans les hérétiques, comme Blondel, de Do- 
minis ; et n'ayant point ni ne pouvant avoir le discernement sur 
ces matières, ils font des fautes dans leurs thèses qui embarras- 
sent la Faculté et qui l'embarrasseront davantage à l'avenir, 
parce que l'on aura plus de liberté de traiter ces matières K » 

La main du docteur a hésité en traçant sur le papier ces lignes 
trop significatives; son manuscrit eu garde la preuve évidente. 
Quel moyen propose-t-il pour arrêter les jeunes théologiens sur 
cette pente fatale de l'hérésie ? le choix d'un docteur nommé 
Faure, qui sera promoteur de l'assemblée de 1682, qui est déjà 
connu pour son animosité contre Rome, « que tous ceux de l'autre 
parti (du parti de Grandin) craignent, qui travaille continuelle- 
ment à inspirer les anciens sentiments de la Faculté et ceux qui 
sont avantageux pour le Roi. C'est un trésor pour le pays latin. » 
Or, on estime qu'il est « le seul qui soit présentement dans la Fa- 
culté capable de composer un livre où les bacheliers pourraient 
prendre leurs thèses et les instructions pour les soutenir con- 
formes aux anciens sentiments. » 

Nous avons cherché et heureusement trouvé quelques écrits 
de ce docteur , les uns autographes , les autres imprimés , qui 
prouvent assez quelle influence il exerça dès lors sur l'enseigne- 
ment officiel. L'un des premiers à devancer les thèses inotfen- 
sives supprimées par le parlement en I6G3, il sera le dernier à 
soutenir les censures de la Sorbonne et à scandaliser les cardi- 
naux par des diatribes contre la bulle du pape Alexandre VII. 
Dans un écrit composé pour les jeunes théologiens, il a soin de 



1 Bibl. nat., Mss. Colbert, Cinq Cents, vol. CLV, p. 63. — M. Ch. Gérin, dans 
son excellent livre des Recherches historiques, a publié (p. 518-542) ces précieux 
Documents SKI' la Faculté' de théologie de Paris en 1663. 



e 



70 L'INFAILLIBILITE PONTIFICALE 

leur dire « que l'Église n'observe plus la même discipline depuis 
quelques siècles et qu'il ne faut pas ignorer comment ce chan- 
ement s'est fait, afin qu'on ne soit pas nouveau dans le siècle 
où l'on vit. » En conséquence, il leur recommande de ne lire 
que des ouvrages condamnés à Rome, comme « Y Histoire du 
Schisme, faite par M. Dupuis, et ce qu'en a fait Théodorus à 
Niem, etc. » Dans un long discours, prononcé en Sorbonne, ce 
partisan déclaré des libertés gallicanes, donne libre cours à sa 
haine contre Rome et contre l'infaillibilité du pape. Nous n'en 
citons que le passage où il déclare qu'on peut corriger à Paris 
les fautes qui ont été faites à Rome ' : 

« La demande si, au cas que l'on ait fait quelque faute à 
Rome, c'est à Paris à la corriger, est tout à fait déraisonnable 
et injurieuse, personne ne pouvant ni douter ni ignorer combien 
de choses ont été faites à Rome mal à propos dans les derniers 
siècles, qu'il a fallu corriger, non-seulement à Paris, mais dans 
tout le royaume de France, et que l'on a condamné dans les 
assemblées de la faculté de Paris quantité de choses qui eussent 
été approuvées à Rome, etc.. - p 

Gomme l'orateur continuait de parler avec plus de violence 
encore, le syndic Martin Grandin et plusieurs autres l'interrom- 
pirent par de bruyantes protestations. Le docteur qui devait être 
bientôt le personnage le plus illustre de cette assemblée, Bossuet 
lui-même, voulut « faire délibérer de la Faculté, s'il ne se taisait , 
promptement. » Bossuet imposant silence au théologien le plus 
autorisé du nouveau gallicanisme officiel, voilà un fait assez 
étrange pour nous arrêter, malgré notre désir de dire comment, 
d'une part, les jansénistes ^applaudissent à la Déclaration des six 
articles, et d'autre part, le pape Alexandre Vil reproche à 
Louis XIV de tendre « à se séparer do l'Église romaine et à 
établir le luthéranisme en France. » 

Quel a donc été le rôle de Bossuet dans tous les événements 
que nous avons racontés jusqu'ici et dont il a fait l'apologie dans 

* On trouve quelques lettres de ce docteur dans les manuscrits ûf. Colbert et de 
Baluze. Le recueil Thoisy (Mat. ecclés., t. VIII, p. 233 et suiv.) contient un Écrit 
qu'il composa pow diriger les études de ceux qui sortent de licence. Nous 
n'aurons que trop souvent l'occasiou de parler du futur promoteur de l'assemblée 
de 1G82. 

« Bibl. nat., Mss. Ir. 10.491!, l'ol. ;.'6yP-2075. 



ET LX SORBONNE EN 1663 71 

sa Défense de la Déclaration du clergé de France ? Cet éta- 
blissement officiel du gallicanisme, qu'il approuva et glorifia par 
écrit, plus de vingt ans après, l'avait-il approuvé et glorifié par 
ses actes et par ses paroles dans la première moitié de Tan- 
née 1663 ? Nous avons découvert un document assez explicite 
pour ajouter de nouvelles lumières à celles que nous avions déjà 
sur ce fait important. Le voici : 

« Cette action (l'oraison funèbre de Nicolas Cornet, prononcée 
le 27 juin 1663) ne fut pas fort avantageuse à la réputation de 
M. l'abbé Bossuet, qui d'ailleurs n'était pas fort agréable à la 
cour en ce temps-là, pour ce qu'il avait paru préférer dans la 
Faculté les intérêts de Al. Graudin au zèle que l'on doit avoir 
pour la conservation de la juste autorité royale contre les pré- 
tentions des ultramontains ; et le roi lui-même s'en était plaint 
en disant qu'il voyait bien que cet abbé ne se souciait pas beau- 
coup d'être du nombre de ses amis. Mais son mérite l'a relevé 
de cette chute ; et la mort de M. Cornet, à qui il était attaché 
par un excès de reconnaissance, lui a aplani les voies pour un 
des plus importants emplois de notre siècle, en lui procurant 
l'instruction de Monseigneur le Dauphin, dont toute la France l'a 
vu s'acquitter avec beaucoup de bénédiction et de succès ^ » 

Nous savions déjà, par les rapports des espions de Colbert, 
que Bossuet s'était signalé, comme son maître Nicolas Cornet, 
dans la résistance au premier arrêt du parlement, qu'il avait 
même proposé de censurer la harangue prononcée en Sorbonne 
par le fils et substitut du procureur général de Harlay. Mais ce 
que nous ne savions pas encore, c'est que Bossuet fût resté fidèle, 
quelque temps du moins, à l'ancienne cause pour laquelle il 
avait d'abord protesté contre la pression injuste et tyrannique 
du parlement ; c'est qu'il eût eu le noble courage de compro- 
mettre son avenir, un avenir prévu déjà si brillant, en poussant 
le dévouement à ses anciens amis de Sorbonne jusqu'au point de 
mécontenter le roi Louis XIV et de lui faire dire : « Je vois 
bien que cet abbé ne se soucie pas beaucoup d'être du nombre de 
mes amis. » 

Nous savons donc maintenant, à la gloire de Bossuet, qu'il 

» Bibl. nat., Mss. IV, 10.490, fol. 2545-2540. 



72 L'INFAILUBIUTK PONTIFICALE 

n'a point abandonné le malheureux Grandin dans le martyre de 
pa dépo.titiou, qu'il a appuyé ses protestations eu Sorbonne contre 
les violences du docteur Faure. Nous le verrons encore, en 1663, 
venir au secours du pauvre syndic, persécuté de nouveau par le 
curé Fortin, par l'avocat général Talon et par tous les impla- 
cables ennemis de l'ancienne majorité. Mais pourquoi le ver- 
rons-nous, dans le courant de la même année, d'après d'autres 
documents ignorés jusqu'ici, promettre aux jansénistes de parler 
d'eux « le plus modérément qu'il pourra » dans l'oraison funèbre 
de Cornet, puis approuver, comme suffisante, une déclaration 
de leurs sentiments qui sera rejetée par une assemblée d'évêques 
et par le Saint-Siège ? Enfin, pourquoi lisons-nous, dans un 
document postérieur et déjà publié, que Bossuet « se ménage 
extraordinairement, cherche dans la Faculté quelque milieu à 
prendre et quelque détour ? » 

Il faut bien l'avouer, hélas ! puisque le fait est certain, Bos- 
suet change peu à peu, dès cette même année 1663, au début de 
laquelle la majorité a changé brusquement en Sorbonne, sous 
l'intluence oppressive du gouvernement. Nous croyons sans 
peine, comme l'historien janséniste, que son mérite était capable 
de le relever d'une chute ; mais nous nous garderons bien de 
dire avec le même historien que Bossuet eût fait d'abord une 
chute, parce qu'il avait préféré à la faveur du roi Louis XR' les 
intérêts de M. Grandin, qui étaient ceux de la justice et de la 
vérité. Nous l'estimons plus haut placé au point d'oii il est parti 
qu'à celui où il est arrivé plus tard. Laissons à la charge du sec- 
taire cette imputation odieuse, que la mort de M. Cornet, à qui 
il était attaché par un excès de reconnaissance, ait pu lui aplanir 
les voies pour un des plus importants emplois de sou siècle. Mais 
ce qui semble du moins incontestable, c'est que M. Cornet n'eût 
pas vu sans surprise, en 1664, son ancien élève passer dans les 
rangs de ceux qu'il avait d'abord combattus et voter avec eux 
des censures qui tendaient « à buter le pape en toutes choses ; » 
c'est que M. Cornet, l'intrépide défenseur des bulles pontificales, 
n'eût pas vu, sans une profonde douleur, son cher Bossuet parler 
comme l'avocat général Talon et devenir commissaire de la Sor- 
bonne avec les docteurs Fortin et Faure, pour faire annuler une 
bulle solennelle du pape Alexandre VU. 



ET LA SORBONNE EN 1663 73 

Il serait superflu de dire ce qu'eût pensé M. Cornet, s'il avait 
pu prévoir que Grandin et ses autres amis seraient persécutés à 
l'occasion des quatre articles rédigés par Bossuet en 1682; que 
ce jeune docteur, luttant à ses côtés et sous sa direction contre 
les empiétements d'un corps judiciaire en matière doctrinale, 
entreprendrait, plus de vingt ans après, de justitier l'intervention 
du parlement, en écrivant qu'un enreg'istrement solennel avait 
seulement consacré ofticiellement ane déclaration spontanée des 
sentiments de la Sorbonne et que tout s'était passé d'un accord 
unanime, entre théologiens et magistrats, au sujet de l'infail- 
libilité. 

Nous étudierons, dans un prochain article, l'oraison funèbre 
de Cornet par Bossuet. F. G.\zeau. 



LES RESULTATS 

DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 

D'APRÈS LES CONGRÈS ET RÉUNIONS DES SOCIÉTÉS SAVANTES 



» 



Quelle est l'attitude qui convient à la théologie et à l'exégèse 
catholique, vis-à-vis des sciences naturelles, et, en particulier, 
des sciences qu'on appelle •préhistoriques? On peut, ce semble, 
l'indiquer en quelques mots. 

Nous autres , catholiques , nous professons que tout ce que 
contiennent nos Livres saints est la vérité. Mais , d'autre part , 
nous n'admettons pas comme un point de foi que nos Écritures 
révélées renferment l'histoire du globe jusque dans ses moindres 
détails, et nous ne saurions trouver étrange que les sciences 
naturelles parviennent à découvrir des choses qui ne sont pas 
mentionnées dans les pages écrites sous l'inspiration divine. Je 
me représente volontiers la Bible et les sciences naturelles comme 
fournissant chacune leur croquis du monde. Les grandes lignes 
se confondent dans ces deux esquisses, et même les détails, 
partout où les données de la Bible et celles des sciences ont 
permis de les tracer. Mais il peut arriver, et de fait il en est 
ainsi , que l'un des deux croquis montre des particularités qui 
n'apparaissent point sur l'autre. Le dessin que crayonnent les 
sciences naturelles est conduit péniblement, point par point : des 
études longuement continuées amènent des rectilications nom- 
breuses aux contours primitifs : souvent des naturalistes aventu- 
reux jetteront, ça et là , des traits hasardés ; ces lignes seront 
condamnées à disparaître : des géologues plus expérimentés, plus 
sévères, Guvier par exemple, Buckland, etc., après avoir indiqué 
les faits, ont essayé d'ingénieuses conjectures pour les relier entre 
eux; ils ont mis en avant des théories; de ces essais, de ces 



LES RÉSULTATS DES RECHERCHES PREHISTORIQUES "a 

systèmes on a conservé quelques traits , les autres ont dû être 
modifiés ou elfacés. Ainsi, nous voyons les cartes géographiques 
des pays inconnus ne porter d'abord que des indications hypo- 
thétiques ou même rester presque blanches : mais peu à peu elles 
deviennent plus complètes, quand des voyageurs hardis se 
lancent par des routes' non frayées et parviennent, après de 
grandes fatigues, à reconnaître la position des cités , les limites 
des territoires, les accidents du sol et le cours des rivières. 

Le théologien , l'exégète catholique arrive en moins de temps 
à construire une esquisse plus définie. Nous trouvons dans son 
travail des points complètement déterminés par l'enseignement 
de rÉglise, d'autres encore que l'affirmation unanime des Pères 
et des docteurs place hors de discussion. Mais il reste des ques- 
tions douteuses, et en assez grand nombre, sur lesquelles ne s'est 
pas prononcée l'autorité qui a mission, sur cette terre, d'éclairer 
et de diriger nos intelhgences. Sur ces questions incertaipes, les 
exégètes discutent entre eux suivant les règles de leur science. 
Ils cherchent aussi des théories qui encadrent les faits et les 
relient en un tout harmonieux, acceptable pour l'esprit ; ils 
essaient de donner quelque satisfaction à cet instinct d'unité et 
de proportion qui est un besoin de notre nature. 

Cette observation bien simple suffit pour faire comprendre que 
le théologien doit, en règle générale, se tenir dans une attitude 
expectante en présence des investigations des sciences naturelles. 
Il faut se rappeler que , depuis dix-huit cents ans , la science 
théologique scrute les Livres saints. Une multitude d'ouvrages 
très-sérieux, très-savants, ont été publiés , et nous ne sommes 
maintenant que les rapporteurs des discussions d'autrefois. La 
géologie et la paléontologie sont d'hier. seulement ; elles n'ont 
pas encore de tradition , et l'enseignement des siècles ne leur a 
pas fourni des principes qui soient là comme autant de jalons 
pour diriger le travail ultérieur : elles sont occupées aujourd'hui 
à réunir en corps de doctrine les matériaux amassés, à mettre de 
la suite, de la symétrie dans les déductions. Déjà des résultats 
sont acquis : nous sommes loin de le nier, puisque l'objet du 
présent travail est précisément de le montrer . D'ailleurs , le 
théologien catholique désire sincèrement le progrès des nouvelles 
études, car il sait que les sciences cosmogoni.jues ne peuvent pas 



76 LES RÉSULTATS 

être en contradiction avec la science sacrée ; il a de plus l'espé- 
rance que plusieurs endroits des saintes lettres recevront quelque 
lumière de l'observation de la nature. Ce qui pourra arriver, ce 
qui, probablement, arrivera, c'est que l'opinion ou la théorie de 
tel ou tel exégète devienne moins probable et soit même déclarée 
inadmissible. On objectera peut-être ici la conduite de certains 
écrivains qui , dans ces derniers temps , ont pris beaucoup de 
peine pour établir la concordance entre le texte de nos Livres 
saints et les données de la géologie et de la paléontologie. Mais 
tous ces efforts étaient prématurés : malgré leur grande condes- 
cendance, les doctes auteurs n'ont pu produire que des systèmes 
peu durables ; un nouveau progrès ou une nouvelle théorie eu 
histoire naturelle a exigé qu'on remît , dès le jour suivant , la 
main à l'édifice si laborieusement construit, pour eu changer les 
détails et quelquefois toute l'ordonnance. 

Les questions dont nous nous occupons nous offrent l'applica- 
tion des idées que nous venons de développer. Les docteurs et 
les interprètes catholiques ne sont point arrivés à nous donner 
un système chronologique indiscutable des événements bibhques. 
Nous voyons même que sur ce sujet règne une grande incerti- 
tude ; car l'Église, le Saint-Siège, reste neutre sur ces points qui 
n'intéressent ni le dogme ni la morale. Avec les savants les plus 
orthodoxes, nous disons que ni l'Ecriture, ni la tradition , ni les 
règles ecclésiastiques ne déterminent d'une manière précise l'âge 
du monde, ni même l'âge de l'apparition de l'homme sur la terre. 
Nous avons en effet trois textes des Livres sacrés parfaitement 
d'accord sur tout ce qui regarde le dogme, la morale, la législa- 
tion et la substance de l'histoire ; mais ils diffèrent dans la sup- 
putation des années. Qu'y faire? oîi chercher les vrais chiffres* ? 

Cependant si la Bible ne satisfait pas les souhaits de l'érudit 
en lui donnant le nombre exact des années qui se sont écoulées 
depuis Adam , elle ne permet pas de douter , d'un autre côté , 
que l'apparition de l'homme sur le globe ne soit relativement 
récente : elle nous apprend qu'il n'arriva pas à la dignité hu- 
maine par une suite de je ne sais quelles évolutions de la matière 

1 Voie en particulier l'ouvrage du savant P. de Valroger intitulé; L'âge du 
Monde et de l'Homme, d'après la Bible et VÈylise. Nous en avons rendu compte 
ici même (livraison d'avril 1870, p. 644). 



DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 77 

et de l'animalité , mais que le roi de la création fut placé par 
Dieu au milieu des êtres préexistants, avec la pleine possession 
de ses facultés intellectuelles et morales. 

Il est encore écrit dans notre Bible, et il est vrai, que, plusieurs 
siècles après ce premier jour de l'humanité, un déluge général 
fit périr toutes les familles répandues sur la surface de la terre, 
à l'exception de la seule famille de Noé , composée de huit per- 
sonnes. 

Voilà ce que nous affirmons et ce que nous défendrons toujours 
facilement contre ceux qui nous opposent, au nom de la science , 
des suppositions arbitraires. La Bible n'autorise pas les calculs 
fantastiques , et l'enseignement catholique repousse les opinions 
hasardées de certains chrouologistes comme les imaginations 
téméraires de ceux qui mettent le singe dans leur généalogie. 

Les recherches préhistoriques ont fourni à quelques écrivains 
l'occasion de se poser en adversaires de ces enseignements clairs 
et précis de nos Livres saints. On écrit sans sourciller : que 
des découvertes aussi heureuses qu'imprévues sont venues mon- 
trer l'origine de notre race plus reculée qu'on ne le supposait et 
présenter en traits saisissants les phases successives depuis l'état 
sauvage jusqu'à la connaissance et l'usage des métaux (M. Le 
Hon, V Homme fossile, avant-propos). 

« On peut démontrer, ajoute un autre, avec la même certi- 
tude que la rotation de la terre autour du soleil, que l'ancienneté 
de l'homme en Europe est immense et dépasse de beaucoup 
toutes les idées qu'on s'en est faites jusqu'ici. Les six ou dix mille 
ans qu'indiquent les anciennes traditions ne sont, pour ainsi dire, 
qu'une goutte du temps qui s'est écoulé depuis l'apparition de 
l'homme sur le sol européen.» (M. Karl Vogt.) 

A la vérité, les principes de solution ne font point défaut : 
mais l'esprit n'est pas entièrement satisfait par ces réponses 
générales. On se demande ce qu'il y a au fond de toutes ces 
assertions; on s'étonne de voir des savants, qui paraissent si 
ardents à scruter les secrets du monde antique cachés dans les 
couches terrestres, rejeter et mépriser le plus ancien et le plus 
vénérable de tous les livres. 11 est donc utile de rechercher si 
vraiment les attaques contre Moïse ont au moins une apparence 
de fondement dans les découvertes récentes , ou bien si l'on 



78 LES RÉSULTATS 

pi'éteucl tout simplement uous soumettre à des décisions arbi- 
traires et nous donner pour vrais principes des systèmes bâtis 
par l'imagination. Je voudrais essayer quelque chose dans cet 
ordre d'idées. 

Pour atteindre le but que je me propose, il est nécessaire de 
prendre avant tout une connaissance exacte des faits. Dans ces 
dernières années les découvertes préhistoriques se sont multi- 
pliées ; chaque jour elles fournissent la matière de publications 
spéciales. Mais, dans tous ces écrits, il est rare que le fait soit 
présenté dégagé de toute préoccupation théorique. Nous avons 
un moyen de contrôle efûcace dans les discussions qui se pro- 
duisent entre les savants dans les congrès et réunions scientifi- 
ques, et nous en tirerons un très-utile parti. Nous n'oublierons 
point les leçons de l'histoire, et nous rapprocherons constam- 
ment les narrations des naturalistes des récits que fournissent les 
annales des peuples. Si je ne m'abuse, l'essai que je me hasarde 
à mettre sous les yeux du lecteur mènera à cette double conclu- 
sion : la première, que les recherches préhistoriques ne fournis- 
sent aucun fondement aux assertions que l'on oppose à Moïse ; 
la seconde, que les peuplades appelées préhistoriques sont plus . 
modernes qu'on ne veut le dire. 

I. — Etat de l'ecorce do globe pendant les temps préhis- 
toriques. Habitudes et industrie des peuplades prêhisto- , 

RIQUES. 

Quand l'homme se trouve devant des souterrains obscurs, aux 
extrémités desquels la lumière incertaine et vacillante de quelques 
fanaux permet à peine de distinguer les objets les mieux placés, 
l'imagination se donne facilement carrière et les cavernes les 
plus désertes, les plus nues, sont bien vite peuplées d'êtres fan- 
tastiques et ornées avec magnificence. Le premier âge du monde 
a eu le privilège d'exciter ainsi l'imagination des hommes. Les 
anciens avaient les récits fabuleux des poètes : parmi nous des 
auteurs de livres scientifiques donnent quelquefois pour des faits 
leurs brillantes fictions. Butfon, par exemple, a une page très- 
émouvante sur les commencements de l'humanité : « Les hom- 
mes, dit-il, témoins des mouvements convulsifs de la terre. 



DES RECHERCHB.S PRÉHISTORIQUES 79 

encore récents et très-fréquents , n'ayant que les moutagues 
pour asiles contre les inondations , chassés souvent de ces mêmes 
asiles par le feu des volcans, tremblant sur une terre qui trem- 
blait sous leurs pieds . nus d'esprit et de corps, exposés aux 
injures de tous les éléments, victimes de la fureur des animaux 
féroces, dont ils ne pouvaient évitei- de devenir la proie, tous 
également pressés par la nécessité , n'ont-ils pas cherché promp- 
tement à se réunir, d'abord pour se défendre par le nombre, 
ensuite pour s'aider et ti-availler de concert à se faire un domicile 
et des armes * ? » 

Le tableau a des couleurs vives et fortes : les mouvements 
convulsifs du sol , les cratères ouverts et vomissant leurs feux , 
ces hommes nus d'esprit et de corps, tout est pour l'etfet. Mais 
est-ce bien la réalité? Sans aucun doute, en ces temps comme 
dans les nôtres, il y avait des tremblements de terre, des mouve- 
ments du sol, les uns lents, les autres rapides; il y avait aussi des- 
éruptions volcaniques. On vit à cette époque des désastres comme 
celui de Lisbonne. Peut-être cependant ces premiers hommes ne 
comptèrent-ils pas en un an plus d'oscillations de la croiite ter- 
restre qu'il y en a eu durant le cours de l'année 1868 de 
l'ère chrétienne^. En janvier, Bar-sur-Seinc, Naples et l'Algérie 
éprouvent des secousses; ce sont, en février, les villes de Tifhs 
et d'Alexandropol dans le Caucase, l'île de Hawai de l'archipel 
Sandwich, Saint-Brieuc, Lorieut, la ville d'Alep en Syrie. Les 
trois mois suivants furent un temps de calme : on mentionne de 
légères trépidations à Gauterets dans la chaîne des Pyrénées 
thermales. Au mois d'août, nous comptons cinq tremblements de 
terre : le premier, le 5 août, ébranla le Puy, maïs sans causer 
de dégât. 11 n'en fut pas de même le 13 et le 16 août sur les 
côtes de l'Amérique du Sud , baignées par l'océan Pacifique. 
Dans ces deux jours, le Chili, le Pérou et la république de 
l'Equateur furent couverts de ruines et de deuil : vingt villes 
importantes et un grand nombre de bourgs et de villages ont été 
détruits. On a évalué à quarante mille le nombre des morts et 



• Ëpoquef: de la natttfe : septième et Joi-niére époque, lorsque la puiseanc'- de 
I liomme a secondé celle de la nature. 
2 Année scientifique, ISÔS: M. L. Figuier. 



80 LES RÉSULTATS 

des blessés , et près de trois cent mille personnes se trouvèrent 
sans abri ni ressources. Les événements ont présenté un carac- 
tère commun. La secousse renversa les maisons et les édifices. 
Sur la côte, la mer se retira d'abord , puis elle revint furieuse : 
une immense lame, peut-être de cinquante pieds de haut, envahit 
le continent, inonda les villes, rasa tout ce qui restait des mai- 
sons , emporta les vaisseaux grands et petits , bâtiments de 
commerce ou de guerre, engloutissant ou brisant les uns, et jetant 
les autres à une distance de plus d'un kilomètre dans les terres. 
Les autres mouvements du sol, ressentis à Gibraltar, en Hongrie, 
en Angleterre et en Irlande , n'eurent point de suites funestes. 
Entin , au mois d'octobre , la ville de Montgommery , en Cali- 
fornie, fut très-éprouvée; quelques constructions furent complè- 
tement renversées, d'autres crevassées des fondations au sommet, 
et il restait bien peu d'édifices qui n'eussent point soutFert de dom- 
mages. Pendant cette même année, le Vésuve fut en activité : au 
mois de décembre , les phénomènes prirent un caractère mena- 
çant : un nouveau cratère s'ouvrit et laissa échapper un torrent 
de lave de cent vingt mètres de large, qui coulait à travers la 
campagne et s'avançait vers Portici. 

De cette page d'histoire contemporaine ressort une leçon im- 
portante pour la sage direction des études préhistoriques. Elle 
nous précautionnera contre cette tendance trop générale qui porte 
à accorder avec peu de réserve une antiquité très-reculée aux, 
objets travaillés et aux ossements humains enfouis dans des cail- 
loux ou des terres remaniées par les eaux. Si l'inondation des 
côtes d'Amérique fût arrivée il y a seulement deux mille ans, 
l'heureux chercheur dont la bêche découvrirait aujourd'hui 
quelques-uns des nombreux ossements ensevelis dans le limon et 
les décombres donnerait peut-être sa trouvaille comme pré- 
historique, et les premières apparences ne seraient pas con- 
traires . 

Quoique les mouvements convulsifs du sol ne soient point rares 
dans notre siècle, nous ne pourrions cependant pas dire de nos 
temps ce que Butfon a écrit des premiers âges de l'humanité; 
mais il l'a dit avec bien peu de fondement ; car la géologie nous 
permet d'affirmer que quand l'homme parut, l'éeorce du globe 
avait autant de stabilité et de solidité que maintenant sous nos 



DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 81 

pieds. Consultons les faits et voyons dans quelles couches géolo- 
giques on a signalé les vestiges de l'homme. 

Si nous jetons les yeux sur une carte géologique représentant 
une assez grande étendue de pays, la France par exemple, nous 
serons certainement frappés de la configuration que présentent 
les teintes adoptées pour marquer les ditiërents groupes de roches, 
et les divers terrains. Nous trouverons que les masses calcaires, 
argileuses et sableuses, composant les terrains tertiaires sont dis- 
posées sur la surface terrestre par lambeaux, par bassins, pour 
employer le terme reçu. Ces couches tertiaires ont été déposées 
dans des concavités creusées en forme de cuvettes pkis ou moins 
irrégulières dans le terrain sous-jacent qui est le terrain crétacé 
des géologues. Or, les assises crétacées offrent en moyenne une 
profondeur de plusieurs centaines de mètres : à Paris, la sonde 
les a traversées sur une épaisseur de quaire cents mètres. Nous 
savons encore que la craie repose sur des lits épais d'autres 
roches dont les tranches se montrent sur le pourtour du ter- 
vain crétacé. Ces roches, le calcaire du Jura et ses analogues, 
composent la partie moyenne des terrains secondaires. Ne des- 
cendons pas plus bas dans la série des assises géologiques ; 
laissons les couches d'où on extrait le charbon, les roches qui 
donnent l'ardoise. Nous venons d'en dire assez pour conclm'e 
que, quelque théorie que l'on adopte sur l'état de la masse cen- 
trale du globe, l'écorce de la terre était aussi sohdemeut construite 
au moment de l'apparition de l'homme qu'elle l'est aujourd'hui. 

En effet, les restes humains, les débris de l'industrie humaine 
n'ont jamais été trouvés dans les assises secondaires ou dans celles 
qui leur sont inférieures. Il faut remonter jusque dans la partie 
supérieure du terrain tertiaire, au-dessus du calcaire grossier et 
du gypse de l'étage parisien ou éocène , pour avoir la bonne 
chance de mettre la main sur un objet préhistorique. On ne ren- 
contre même que peu de géologues qui pensent devoir rapporter 
certains silex taillés aux couches supérieures des terrains ter- 
tiaires, aux étages miocène et pliocène; mais ils ne sont pas 
encore parvenus à convaincre la majorité de leurs collègues ^ Les 

' L'homme lertiaire! Certaines gens s'imaginent qu'il suffit d'évoquer ce fantôme 
pour oter toute \a!eur au récit mosaïque. Mais, d'ahord, y a-t-il eu un homme ter- 
tiaire ? Le R . P. de Valroger s'est occupé de cette question dans une récente liviai- 

V" S>ÉRU.. — T. V. 6 



?2 U'.S KÉ.^ULTATS 

Ibssiles humains se tiouveatdoiic, exclusivement, on peut le dire, 
dans la partie très-superficielle du sol, à des profondeurs très- 
petites, infiniment petites même, si on les compare non-seulement 
au rayon du globe, mais à l'épaisseur explorée. Ces couches sédi- 
mentaires, qui recèlent les restes de l'homme, les pierres travail- 
lées, les os sculptés, sont appelées terrains quaternaires, terrains 
diluviens, terrains de transport : la dénomination et la division 
diffèrent suivant les auteurs et les théories. 

Disons un mot de la composition de ces terrains quaternaires, 
de leur disposition stratigraphique et géographique. Les terrains 
diluviens sont formés de cailloux roulés, de sables, d'argiles 
sableuses. Leurs éléments minéralogiques varient avec les con- 
trées et paraissent avoir été empruntés le plus souvent à des ter- 
rains plus anciens situés à peu de distance. On peut même ordi- 
nairement indiquer par quelle route ces matériaux ont été trans- 
portés jusqu'à l'endroit où ils gisent actuellement. Voici dans quel 
ordre se présentent en général les lits : au bas du dépôt, des 
cailloux roulés plus ou moins volumineux; du sable recouvre 



son du Correspondant (10 novembre 1873). Son article a pour titre : Les précurseurs 
de l'homme aiio: temps tertiaires. J'en extrais ce qui suit : « Ce fut en 1867 que 
M. l'abbé Bourgeois annonça qu'il venait de découvrir des silex taillés à Thenay 
(Loir-et-Cher) dans les couches marneuses de l'étage des calcaires de la Beauce,c'est- 
à-dire à la base du terrain miocène. On contesta d'abord l'authenticité du gisement, 
et quand de nouvelles trouvailles de M. Bourgeois eurent élucidé ce point, les doutes 
se concentrèrent sur une autre question: «les silex sont-ils réellement authentiques?» 
M. Hamy écrivait à ce propos en 1S70 dans son Précis de paléontolo lie humaine : 
« Bien des archéologues et des naturalistes, sans parti pris, je dois le dire, contre 
l'homme miocène, se refusèrent à reconnaître des instruments dans ces éclats gros- 
siers ; et l'un de ces derniers, auquel l'anthropologie préhistorique a de grandes 
obligations, M. le professeur Hébert, a plusieurs fois déclaré en public que les 
communications de cet ordre étaient de nature à déconsidérer la science. Acceptées 
par MM. Worsaœ, de Vibraye, de Mortillet, V. Schraitlt, Roujou, repoussées par 
MM. Nilsson, Hébert, etc., les pierres de M. Bourgeois sont généralement mal 
accueillies dans les sociétés savantes, n Le congrès d'anthropologie préhistorique tenu 
à Bruxelles en 1872 ne montra pas plus Je faveur pour M. Bourgeois. Une com- 
mission de quinze membres fut nommée pour examiner les silex recueillis dans le 
terrain tertiaire. Les commissaires, après l'examen de trente-deux échantillons, 
émirent des avis très-différents : deux ne voulurent pas se prononcer; cinq ne 
reconnurent pas de traces évidentes il'un travail humain; les antres acceptèrent 
comme trava'Iles quelques objets et rejetèrent les autres. Dernièroment M. l'abbé 
Bourgeois a fourni deux nouvelles pièces : l'une, la plus curieuse, est une scie ovale 
dont le pourtour présente de nombreuses retailles très-régulièrement faites. La 
seconde est un grattoir; sur une face qui a trois centimètres de longueur, on voit 
des retailles fort régulières, serrées sans interruption, toutes dans le même sens: 
ce sont autant de caractères d'une taille intentionnelle. Une action mécanique 



DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES $3 

cette première assise, et l'argile plus ou moins sableuse s'étend à 
la superticie. L'ensemble repose ici sur le terrain tertiaire, là sur 
la craie, ailleurs sur le calcaire du Juia ou sur des roclies plus 
anciennes , comme le marbre carbonifère ou les schistes. 
Nous lisons souvent dans les recueils scientifiques que le terrain 
quaternaire, en tout ou en partie, s'étend sur les roches formées 
antérieurement comme un vaste manteau, mais il faut comprendre 
comme un manteau bien déchiqueté. Les cailloux et les sables 
sont accumulés surtout sur les pentes qui avoisinent les cours 
d'eau : l'argile sableuse déborde en général ce dépôt et recouvre 
quelquefois d'assez vastes contrées. Ces éléments du terrain dilu- 
vien ont été introduits dans les cavernes creusées sur le flanc des 
collines, et même la superposition des divers matériaux plusieurs 
fois répétée prouve que le phénomène s'est renouvelé à plusieurs 
reprises. 

Les naturalistes insistent souvent aussi sur l'épaisseur des lits de 
galets et de sables, et le soin que mettent les observateurs à noter 
jusqu'aux centimètres pourra peut-être sembler exagéré. Les 
auteurs nous donnent la raison de ce scrupule pour les mesures. 

aurait-elle pu produire cettu i-égularité, cette continuilé ? Tous las autres bords du 
silex sont restés anguleux, vifs, sans petits éclats. Ce silex n'a donc pas été heurté, 
roule, n'a pas subi d'actions mécaniques pouvant expliquer plus ou moins la produc- 
lion de petits éclats simulant des retailles. Comment dès lors comprendre la forma- 
tion de ce grattoir, si ce n'est par l'intervention d'une volonté réfléchie? (De Mor- 
tillet, Revue scientifique du 6 septembre 1S73.) 

La conclusion parait nette : ces deux silex n'ont reçu leur forme que par l'action 
de l'homme, d'une intelligence servie par des organes. Le R. P. de V::.ioger 
n'est cependant pas convaincu que ce travail soit de l'homme tertiaire. « M. de Mor- 
tillet, dit-il, néj;lige de traiter une troisième question dont l'obscurité doit tenir 
en suspens un bon nombre d'esprits. Plusieurs savants justement illustres, et qui 
avaient montré ime rare pénétration dans des études très-diiticiles, ont été induits 
en erreur par des hommes ignorants, mais adroits et rusés, qui feignaient de par- 
tager leur zèle pour les recherches scientifiques et fabriquaient une multitude de 
pièces apocryphes pour obtenir des récompenses imméritées. » Voilà où en est la 
question de Thomme tertiaire: rien n'est donc prouve ; il y a même de fortes raisons 
pour se tenir sur une réserve absolue.— Le savant P. de Valroger s'est demandé 
cependant ce qu'il y aurait à dire dans le cas où l'existence de l'homme tertiaire 
se trouverait plus tard démontrée. Une des solutions qu'd propose a déjà été exa- 
minée ici même à l'occasion d'une autre publication (voir livraison d'oc'obrs : Un 
mot sur la question x>réhistorique, par le P. Jean). Quant à l'autre solution, à 
savoir la possibilité d'admettre qu'il ait existé avant la création de l'homme telles 
espèces animales capables (le tailler le silex, cette hypothèse assurément résou- 
drait la difficulté ; mais est-elle suffisamment fondée en vraisemblance, même 
comme simple hypothèse? Nous en doutons très-fort, maigre toute notre estime 
pour le docte oratorien. 



84 LES RÉSULTATS 

On a pensé que Tépaisseur desassises pourrait aider à supputer l'âge 
de chacun des éléments du terrain. Si nous voulons apprécier le 
temps que mettra une aiguille conduite par un pendule pour faire 
le tour du cadran, il nous suffit de connaître le nombre de secondes 
employées à parcourir un arc déterminé. Ainsi, d'après quelques 
géologues, afin de calculer le nombre d'années ou de siècles qui 
ont été nécessaires pour la formation d'un dépôt quaternaire, il 
ne faut qu'observer quelle hauteur de cette même roche se forme 
aujourd'hui dans des circonstances connues. On conçoit que, 
d'après ce principe, mesurer les épaisseurs puisse s'appeler me- 
surer le temps , et que l'ensemble des assises puisse se nommer 
un chronomètre. Mais les phénomènes géologiques sont loin de 
s'accomplir avec une régularité qui rappelle celle du pendule. En 
second lieu, voici une remarque qui est principalement vraie pour 
les terrains quaternaires : l'épaisseur d'une même couche varie 
beaucoup, et très-souvent, à quelques mètres de distance, eUe 
change du simple au double. Ajoutons encore que le mode de for- 
mation est imparfaitement connu, et que si Ton veut l'apprécier 
d'après les faits contemporains on risque fort de se tromper. 

C'est ici le lieu d'indiquer quel est le point le plus obscur dans 
la question des terrains quaternaires. Ces couches diluviennes 
ou de transport se rencontrent à des altitudes diverses, mais d'or- 
dinaire relativement élevées par rapport aux niveaux actuels des 
cours d'eau qui semblent avoir joué un grand rôle dans leur for- 
mation. Pour exphquer ma pensée, je prends un exemple clas- 
sique dans l'espèce. La station préhistorique de Saint-Acheul est 
célèbre. Cette colline se présente comme une presqu'île qui ne 
tiendi'ait au continent que par une étroite langue de terre, l'arête 
qui va de Saint-Acheul à Dury. Le bourg de Dury est à une 
hauteur de soixante-dix mètres environ au-dessus du niveau de 
la Somme, et Saint-Acheul à peu près à trente mètres. La colhne 
est constituée par la craie blanche qui a été entamée par les eaux 
à l'est, au nord et à l'ouest, et ces érosions ont donné au monti- 
cule sa forme particulière. Les dépôts quaternaires manquent à 
l'est près de l'Avre ; ils n'apparaissent que du nord-est à l'ouest 
en suivant les bords de la Somme. De ces côtés, les amas de 
cailloux et les sables se montrent jusqu'au sommet de la coUine, 
sur une largeur moyenne d'environ deux kilomètres à partir de 



DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES S5 

la Somme. On trouve à la base de trois à cinq mètres de silex 
plus ou moins roulés, dans lesquels s'intercalent des veines de 
sable, et l'ensemble otfre de singulières alternances et de curieuses 
sinuosités. C'est dans cette couche qu'ont été recueillis les silex 
taillés appelés par les ouvriers langues de chat : mais ces lan- 
gues de chat ne se trouvent qu'en quelques endroits pour ainsi 
dire privilégiés. Au-dessus des cailloux sont superposées deux 
couches, Tune de sable, l'autre de terre à brique. 

Maintenant on saisit mieux la difficulté : il s'agit de se rendre 
compte de la formation du dépôt d'alluvion à trente mètres au- 
dessus du niveau actuel de la rivière. Les silex roulés viennent du 
pays ; ils ont été enlevés quand la craie fut ravinée, et les eaux 
courantes les déposèrent alors sur la crête et sur la pente de la 
colline qui regarde la Somme. Mais pourquoi ce terrain quater- 
naire se prolonge-t-il en aval de Saint- Acheid, pendant qu'en 
amont il est peu ou point apparent? Pourquoi près d'Amiens le 
dépôt s'est-il etiéctué sur la seule rive gauche, tandis qu'à Abbe- 
ville les alluvions envahissaient les deux rives et formaient sur 
la rive droite les gisements bien connus de Menchecourt et de 
Moulin-Quignon ? Ne cherchons pas maintenant une réponse à 
toutes ces questions. Qu'il nous suffise d'avoir signalé un fait 
important : nous le rencontrerons partout. 

Nous voici bien loin du récit fantaisiste de Butïon. Le sol était 
ferme dès le premier jour que l'homme le foula, et les trépida- 
tions accidentelles qu'il éprouvait ne suffisaient point pour pro- 
duire les etfets qu'a décrits le spirituel écrivain. Écoutons ce que 
Butfon nous dit des hommes eux-mêmes. Il nous les a montrés 
a se réunissant pour se défendre par le nombre, ensuite pour 
« s'aider et travailler de concert à se faire un domicile et des 
« armes. » Le brillant narrateur, sous le charme de l'imagina- 
tion, n'a pas pris garde à l'invraisemblance de son récit. D'oii 
venaient ces hommes dispersés et sans aucun lien entre eux ? Il 
n'admettait certainement pas comme une réalité la fable de Deu- 
calion, qui seule cependant pourrait nous donner des êtres hu- 
mains aussi étrangers les uns aux autres : 

Inque brevi spatio, superorum nuraine, saxa 
Missa viri manibus faciem traxere virorum: 
Et de fœmineo reparata e3t fœmina jactu. 



8(5 LES RÉSULTATS 

L'utopie transformiste et l'hypothèse gratuite de plusieurs 
centres de création n'avaient aucun crédit. De plus, puisque la 
condition de l'homme était tellement précaire au milieu des élé- 
ments déchaînés et des animaux poussés par la faim et par leur 
férocité, ne devons-nous pas croire que la même nécessité qui 
réunissait les hommes en peuplades les a empêchés de se dis- 
perser? Rienn"est beau que le vrai mous aurons un tableau aussi 
émouvant en considérant les choses telles qu'elles se sont passées. 
Les hommes partent d'un centre et se répandent au loin par des 
migrations successives. Qu'ils fussent voyageurs aventureux, 
chasseurs pleins d'audace ou guerriers malheureux, quand ils 
quittaient le pays où ils étaient nés, ils n'emportaient que bien 
peu d'objets ; leur industrieuse adresse savait mettre en œuvre 
les matériaux, pierres ou bois, qu'ils trouvaient partout, et ils 
parvenaient, de cette manière, à subvenir aux premiers besoins 
de la vie. . , 

« Ils ont commencé, dit Buiîon, par aiguiser en forme de 
haches ces cailloux durs, ces jades, ces pierres de foudre, que 
l'on a crues tombées des nues et formées par le tonnerre, et qui, 
néanmoins, ne sont que les premiers monuments de l'art de 
l'homme dans l'état de pure nature. 11 aura tiré le feu de ces 
mêmes cailloux, en les frappant les uns contre les autres ; il aura 
saisi la hamme des volcans ou profité du feu de leurs laves brû- 
lantes, pour le communiquer, pour se faire jour dans les forêts, 
les broussailles : car, avec le secours de ce puissant élément, il a 
nettoyé, assaini, purifié les terrains qu'il voulait habiter ; avec 
la hache de pierre, il a tranché, coupé les arbres, menuisé le bois, 
façonné les armes et les instruments de première nécessité ; et, 
après s'être munis de massues et d'autres armes pesantes et 
défensives, ces premiers hommes n'ont-ils pas trouvé le moyen 
d'en faire d'offensives, plus légères, pour atteindre de loin ? Un 
nerf, un tendon d'animal, des fils d'aloës ou Técorce simple d'une 
plante ligneuse leur ont servi pour réunir les deux extrémités 
d'une branche élastique, dont ils ont fait leur arc ; ils ont aiguisé 
d'autres petits cailloux pour eu armei" la flèche. Bientôt ils au- 
ront eu des filets, des radeaux, des canots. « 

Retranchons ce trait qui nous représente les hommes emprun- 
tant leur feu aux volcans, et nous aurons une peinture assez 



DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES S7 

exacte des habitudes et de l'industrie de nombreuses tribus des 
temps préhistoriques : nous en avons pour garants les objets que 
nous retrouvons en beaucoup d'endroits. 

Cependant, nous ne devons pas oublier qu'alors, comme 
aujourd'hui, vivaient juxtaposés des groupes humains chez les- 
quels la civilisation était arrivée à des degrés très-divers. Le 
Nouveau- Monde a présenté ce spectacle, au moment de sa décou- 
verte. 11 y avait, sur ce continent, des empires florissants, dont 
l'organisation était aussi complète que celle de nos Etats euro- 
péens ; là, on cultivait les lettres, on pratiquait les arts, on tra- 
vaillait la terre, on exploitait les mines. Il sufdt de rappeler le 
Mexique et le Pérou. Dans d'autres parties du Nouveau-Monde 
et quelquefois à des distances relativement petites de ces grandes 
sociétés, vivaient des peuplades sans lien entre elles, dispersées 
dans les déserts ou les bois ; elles ne se nourrissaient que de la 
pêche et de la chasse de chaque jour, sans aucune prévoyance 
pour le lendemain, et ne cherchaient nullement à se rendre la 
vie plus commode. L'importance de cette remarque n'échappera 
pas au lecteur. Admettons que les choses se soient passées sur 
l'ancien continent comme on l'a constaté sur le nouveau, il y 
avait donc, il pouvait du moins y avoir, — la possibilité nous 
suffit, — il y avait, dis-je, des réunions d'hommes offrant entre 
elles le même contraste de mœurs, d'habitudes, de civihsation, 
que les sociétés américaines. Ainsi, pendant que vivaient, en 
Europe, des tribus ayant seulement pour instruments des silex 
taillés, des morceaux d'os ou de bois, de grands peuples, en Asie, 
bâtissaient des villes, employaient la pierre et la brique dans 
leurs édifices, connaissaient l'extraction du fer et des autres 
métaux. 

Peut-être est-on surpris que les connaissances industrielles 
aient été ainsi comme cantonnées dans certaines limites et que 
les émigrants n'aient pas transporté avec eux toutes les pratiques 
de leur pays natal. La chose doit paraître étonnante, je le veux ; 
mais ce phénomène s'est présenté en Amérique. Cherchons, tou- 
tefois, à nous rendre raison du fait. Des hommes hardis s'avan- 
cent dans les contrées non habitées, au milieu des forêts. Dès 
leur jeune âge, pi'obablement, leurs mains s'étaient accoutumées 
au travail mécanique, à la culture des champs. Mais, dans les 



?8 LKS RÉSULTATS 

circonstances nouvelles, la première occupation de ces éraigrants 
est de chercher de quoi apaiser leur faim : la chasse et la pêche 
deviennent leur genre de vie. La disette et l'abondance se succè- 
dent tour à tour. Quand la chasse est heureuse, ils jouissent sans 
aucun souci ; mais, si la proie manque, ils savent soutfrir et 
attendre. 

Nous jugeons trop facilement ces hommes d'après nous-mêmes. 
Une longue habitude de la vie civilisée, de ses exigences, de ses 
passions, de ses travers, ne nous permet pas d'apprécier ce que 
le sauvage aimait dans sa vie dure et aventureuse. Nous disons 
qu'un peuple ne saurait être heureux s'il n'a à son service les 
chemins de fer et le télégraphe électrique. Une sorte d'agitation 
fiévreuse nous force à nous déplacer sans relâche ; nous sommes 
tourmentés du besoin de savoir ce qui se passe à chaque instant 
sur les divers points du globe, et, surtout, nous ne résistons pas 
au désir insatiable d'amasser, d'accumuler, de nous enrichir, eu 
un mot. L'homme que nous appelons sauvage, l'homme, par 
exemple, que nos marins trouvèrent dans la Nouvelle-France, 
quand ils j fondèrent des colonies, ne ressentait pas cette maladie 
de vouloir à tout prix faire fortune. « La passion de s'enrichir, 
disent les anciennes relations, n'entre pas dans le cœur d'un 
sauvage, mais celle de Tambition se montre grande. Il veut do- 
miner, il ne supporte pas de rivaux. Ces pauvres barbares, non- 
obstant leur si grand manque de police, de puissance, dé lettres, 
d'art, de richesses, néanmoins tiennent un si grand compte 
d'eux qu'ils nous en déprisent, se magnifîans par dessus nous. 
C'est, à ce que je vois, une contagion dont personne n'est 
exempté que par la miséricorde de Dieu que de se trop estimer 



soi-même * . » 



1 Relations de la Nouvelle- Fran^'e : Relation pour l'année 1611 par le P. Pierre 
BiarJ. Dans la relation pour l'année 1(J34, le P. Paul Le Jeune nous a tracé lepoi'trait 
dessauvagîb. Chap, v: Des bonnes choses qui se trouvent dans les sauvages. Chap. vi : 
De leurs vices et de leurs imperfection^. Le P. Lafitau, missionnaire au Canada ])en- 
dant cinq ans, a résumé ses impressions dans les termes suivants : « Les sauvages 
ont l'esprit bon, l'imagination vive, la conceptiou aisée, la mémoire admirable. 
Tous ont au moins des traces d'une religion ancienne et héréditaire et une forme 
de gouvernement. Ils pensent juste sur leurs affaires, et mieux que le peuple parmi 
nous. Ils vont à leurs fins par des voies sûres ; ils agissent de sang-l'ioid et avec 
un flegme qui lasserait noire patience; par raison d'honneur et de grandeur d'Anie , 



DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 89 

Mettons en lumière le caractère de ces peuplades, en citant 
encore un ou deux traits. M. de Montmagny, commandant à 
Trois-Rivières, demandait à un Huron de vouloir bien lui céder 
im prisonnier iroquois et lui promettait^ en retour, de l'argent, 
des haches de fer et d'autres objets. Voici la réponse du Huron ; 
on ne peut trouver rien de plus fier : « Je suis un homme de 
guerre et non un marchand ; je suis venu pour combattre et non 
trafiquer. Ma gloire n'est p.s de rapporter des présents, mais de 
ramener des prisonniers. Ainsi, je ne veux toucher ni à tes 
haches, ni à tes chaudières. Si tu as un si grand désir d'avoir ce 
prisonnier, prends-le : j'ai encore assez de force pour en faire 
un autre. Si j'y perds la vie, on dira dans mon pays : Onontio 
(le capitaine français) a retenu leur prisonnier ; ils se sont voués 
à la mort pour en avoir un autre ^ » 

« Les sauvages vivent vraimeut, jouissent de la vie », écrivent 
les missionnaires. « Sur leurs canots très-légers, ils pourraient 

lis ne se fâchent jamais, paraissent toujours maîtres d'eux-mêmes et jamais en 
colère; ils ont le cœur haut et fier, un courage à l'épreuve, une valeur intrépide, une 
constance dans les tourments qui est héroïque, une égalité que les contre-temps et 
les mauvais succès n'altèrent point: entre eux ils ont une espèce de civilité à leur 
mode, dont ils gardent toutes les bienséances, un respect pour leurs anciens, une 
déférence pour leurs égaux qui a quelque chose de surprenant et qu'on a peine à 
concilier avec cette indépendance et cette liberté dont ils paraissent extrêmement 
jaloux : ils sont peu caressants et font peu de démonstrations : mais nonobstant 
cela, ils sont bons et afi'ables et exercent envers les étrangers et les malheureux 
une charitable hospitalité qui a de quoi confondre toutes les nations de l'Europe. 

« Ces bonnes qualités sont mêlées sans doute de plusieurs défauts; car ils sont 
légers et volages, fainéants au delà de toute expression, ingrats avec excès, soup- 
çonneux, traîtres, vindicatifs, et d'autant plus dangereux qu'ils savent mieux cou- 
vrir, et qu'ils couvent plus longtemps leurs ressentiments : ilssont cruels envers leurs 
ennemis, brutaux dans leurs plaisirs, vicieux par ignorance et par maiice ; mais 
leur rusticité et la disette où ils sont de presque toutes choses leur donnent sur 
nous cet avantage, qu'ils ignorent tous ces raffinements du vice qu'ont introduits 
le luxe et l'abondance. 

« Il est vrai qu'il doit paraître étrange qu'ayant de l'esprit, de l'industrie et de 
l'adresse aux doigts, pour faire beaucoup de petits ouvrages qui leur sont propres, 
ils aient passé tant de siècles sans inventer aucun de ce^; arts que d'autres peuples 
ont portés à une si haute perfection. Mais bien loin de leur en faire un crime, peut- 
être devrait-on admirer en eux cette modération qui a su se contenter de peu et 
qui les fait rire aujourd'hui de ce que les Européens bâtissent des maisons, entre- 
prennent des ouvrages qui doivent durer des siècles, ayant eux-mêmes si peu de 
temps à vivre qu'ils ne sont pas assurés de voir la fin de leur ouvrage. » {Mœurs 
des Sauvages ame'riquains comparées aux 'ino:urs des premiers temps. Paris, 
1724, t. I, p. 97.) 

* Le R. P.Isaac Jor/ues, premier apôtre des Iroquois, pai- le P. F. Martin. S. J. 
Paris, Albanel, 1873. 



90 LES RÉSULTATS 

faire trente et quarante lieues par jour ; mais on ne les voit 
guère postillonner ainsi, car leurs journées ne sont que tout beau 
passe-temps. Ils n'ont jamais de hâte, bien divers de nous, qui 
ne saurions rien faire sans presse et oppresse, dis-je, parce que 
notre désir nous tyrannise et bannit la paix de nos cœurs. » 

Ce n'est point perdre le temps (jue de considérer avec un peu 
d'attention les mœurs des nations sauvages qui ont existé ou 
existent encore sur le globe. Nous n'avons, en etfet, que ce seul 
moyen de nous représenter au vrai ce qu'étaient les hommes 
dont nous retrouvons les vestiges dans le terrain diluvien. Les 
objets que nous recueillons ne diffèrent pas de ceux dont se ser- 
vaient beaucoup de barbares d'Amérique ou de l'Océanie. Ils nous 
prouvent qu'à ces deux moments du temps, séparés par des siècles, 
la même industrieuse intelligence dirigeait l'œuvre de l'homme. 
Ces peuples employaient les uns et les autres des éléments que 
leur fournissaient la terre et les forêts. Ils taillaient les pierres 
dures, comme le silex, pour en former des marteaux, des coins, 
des haches, des couteaux, des scies, des racloirs, des ciseaux. 
Ils travaillaient les os et les dents des animaux et en tiraient des 
poinçons, des aiguilles, des pointes de lance, des harpons. Une 
phalange percée leur offrait un sifflet pour donner les signaux ; 
une conque marine en hélice, dont la pointe avait été usée, rem- 
plaçait nos trompettes et nos clairons pour convoquer les assem- 
blées et réunir les guerriers. Les ornements étaient des colliers 
de coquillages ou des chapelets de dents d'animaux. Le mobilier 
des habitations se composait de fourrures, qui servaient de tapis 
ou de lits, et d'enveloppes dures de différents fruits, pour contenir 
les liquides. Quelquefois, des pierres rares, d'une couleur écla- 
tante et apprêtées pour différents usages, donnaient à la case une 
apparence de luxe. 

L'art de la sculpture n'était pas poussé bien loin. Les figures 
et dessins que nous trouvons chez les anciens et modernes sau- 
vages rappellent les tracés grossiers que les enfants de nos cam- 
pagnes crayonnent sur les murs. Les objets sculptés ou taillés 
sont ordinairement en ivoire. On rencontre cependant aussi des 
silex qu'une main adroite a entamés de manière à reproduire le 
profil de la figure humaine. La station préhistorique de Saint- 
Acheul a procuré un certain nombre de ces objets, et un amateur 



Dr:S RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 91 

d'Amiens, M. Normand, peut en montrer un assez bel assor- 
timent. Le plus souvent, l'artiste choisissait un éclat de silex qui 
présentait des particularités dont on pouvait tirer parti, ou bien 
une coloration plus vive, plus variée,, ou un point dont la position 
fi.xait la plac(3 de l'œil. Ensuite, par quelques coups, il détermi- 
nait les autres éléments du profil, la forme du menton, les con- 
tours du nez et de la bouche, la hauteur du front. Ces camées 
primitifs sont vraiment curieux, mais il ne faut pas leur donner 
plus de valeur qu'ils n'en comportent. Ainsi, on va beaucoup trop 
loin lorsqu'on cherche à déterminer, d'après ces ébauches impar- 
faites, dans lesquelles les proportions ne sont point gardées, les 
formes caractéristiques des variétés humaines ou les traits dis- 
tinclifs des races animales. 

Tout cet ensemble de faits et les rapprochements qu'il pro- 
voque ne montrent assurément pas le total abrutissement dont 
certains auteurs gratifient les premiers représentants de notre 
espèce. Si nous considérons la chose de près, nous verrons même 
que les travaux accomphs par ces sauvages, avec leurs grossiers 
instruments, dénotent chez eux une adresse intelligente, dont 
beaucoup de leurs calomniateurs ne seraient point capables. Nous 
admirons un habile musicien qui sait tirer des sons harmonieux 
d'un mauvais instrument ; nous conservons comme curieux ou- 
vraî^es les élégantes figurines que le pâtre des Alpes a taillées 
avec un simple couteau, et nous pourrions n'éprouver aucune 
surprise en nous rappelant que ces hommes, avec une pierre 
taillée, un os aiguisé ou un bâton durci au feu, parvenaient à 
construire leurs pirogues, à préparer et assembler les peaux de 
bêtes dont se composaient leurs vêtements, à creuser les grottes, 
habitations des vivants ou sépultures des morts ? Sans aucun 
doute, ils employaient bien des heures pour achever ces ouvrages. 
Je marquais mon étonnement, devant un missionnaire du Canada, 
de ce que les sauvages parvenaient à abattre un gros arbre au 
moyen d'une hache en pierre : u Les sauvages », me répondit-il, 
« ont beaucoup de patience. Un rat musqué pourrait, à la longue, 
ronger le contour de l'arbre et le jeter par terre : ce qu'un rat 
musqué saurait faire avec ses dents, le sauvage l'exécutera avec 
une pierre. » 

Rendons-nous compte de l'habileté qui est nécessaire pour se 



92 LES RÉSILTATS 

servir utilement des instruments primitifs dont étaient pourvus 
les antiques habitants de la France : le meilleur moyen pour 
atteindre ce but est encore d'étudier comment opéraient les nations 
chez lesquelles on a trouvé des outils analogues. Sous ce rapport, 
l'histoire des Hurous, des Iroquois et des insulaires de l'Océanie, 
est celle des peuplades préhistoriques. 

C'était un grand travail que de construire un canot. On com- 
mençait par abattre dans la forêt voisine les ai'bres qui devaient 
fournir la matière première. Cette opération se faisait tantôt en 
employant la hache de pierre, tantôt en attaquant par le feu le 
pied de l'arbre. La charpente du canot était composée de plan- 
ches minces. Pour arriver à fendre les arbres, les habitants 
d'Otahiti brûlaient un des bouts du tronçon jusqu'à ce qu'il com- 
mençât à se gercer, et dans les interstices ainsi produits ils enfon- 
çaient des coins très-durs. Ils parvenaient par ce moyen à obte- 
nir des planches qui avaient quelquefois jusqu'à quinze et vingt 
pieds de longueur sur deux de largeur. Ils en aplanissaient les 
faces avec de petites haches de pierre : six ou huit hommes tra- 
vaillaient à la fois sur la même planche. Dans d'autres pays, les 
sauvages se servaient, en guise de rabot, des os plats et durs, 
comme ceux qui forment la carapace et le plastron des tortues ; 
ils rendaient ces plaques osseuses plus appropriées au travail en 
usant leurs bords obliquement. Un os taillé en pointe tenait lieu 
de vilebrequin pour percer les trous dans les planches, et l'assem- 
blage était maintenu au moyen de tresses passées dans les trous. 
Enfin les joints étaient calfatés avec des joncs secs et l'extérieur 
de la nacelle enduit de résine. 

Les Indiens du Canada faisaient leurs barques plus légères. La 
charpente était formée de lattes, assujetties à leurs extrémités 
dans des lisses un peu plus fortes qui servaient de bordage. Cette 
construction était revêtue à l'extérieur d'écorce de bouleau de 
deux millimètres d'épaisseur. Comme une seule écorce ne pouvait 
suffire pour un canot tout entier , les différents morceaux étaient 
cousus l'un à l'autre avec des filaments tirés de la racine du cèdre : 
les coutures et les trous étaient recouverts de résine. Les sauvages 
et surtout les femmes excellaient dans l'art de faire ces canots ; 
peu de Français y réussissaient. La grandeur des embarcations 
variait : les plus petites ne portaient que trois hommes ; les plus 



DES RECHhRCHES PRÉHISTORIQUt-S 93 

grandes pouvaicut en recevoir jusqu'à vingt-quatre, avec quinze 
cents kilogrammes de bagages, chiens, sacs, peaux, chaudrons. 

La facihté avec laquelle se manœuvraient ces canots déterminait 
la préférence des sauvages. Mais aussi leur destruction était plus 
rapide, et nous ne pouvons guère espérer d'en retrouver les restes 
dans les tourbières ou les habitations lacustres. Un autre genre 
de barques en usage parmi les sauvages résistait mieux à la pour- 
riture, et on en signale les débris dans certains lacs autrefois 
habités par l'homme. Je veux parler des pirogues faites d'un seul 
tronc d'arbre. Le constructeur de la pirogue creusait avec sa 
hache de pierre la cavité destinée à recevoir les nautonniers et 
s'aidait quelquefois du feu ; car le bois préalablement calciné est 
plus facilement attaqué par le choc. 

Avec les traces de l'art nautique de ces temps reculés, les ma- 
rais où furent des habitations sur pilotis recèlent encore des lam- 
beaux de tissus grossiers formés de lîls entrelacés. Etait-ce là 
toute l'industrie en ce genre ? Les hommes de cette époque ne 
savaient-ils ourdir que ces toiles imparfaite? ? Qui oserait l'afflr- 
mer en voyant quel parti l'esprit inventif de l'homme sait tirer 
de tout ce que lui otfre la nature ? Voici le procédé qu'employaient 
les Otahitiens pour préparer leur étoffe. L'écorce du mûrier leur 
en procurait les éléments. On faisait macérer l'écorce pour en 
détacher les fibres intérieures qui constituent le liber. 11 sul'dsait 
ensuite de battre fortement cette masse fibreuse en l'humectant 
avec une eau glutineuse que donne V Hibiscus esculentus. Les 
naturels obtenaient ainsi une sorte de feutre ou de papier qui 
leur tenait lieu d'étoffe tissée. 

Passons maintenant en revue l'armement des guerriers. Ils 
avaient pour armes défensives le bouclier et quelquefois le casque. 
Le bouclier se composait ou bien d'une simple fourrure d'animal 
suspendue devant le corps, ou encore d'un assemblage de petites 
planches attachées à l'épaule, d'un treillis d'osier garni d'une 
peau. Le plus souvent les guerriers ne protégeaient pas leur tête 
contre les coups ; quelques peuplades cependant employaient des 
casques en osier. 

Les armes offensives sont en partie entre nos mains par suite 
des trouvailles qui ont été faites. Pour combattre de près, on se 
servait de bâtons aiguisés et durcis au feu, on frappait avec le 



94 LES UÉ^lLTATS 

casse-tète formé d'une tig3 ou d'une branche d'arbre terminée 
en massue ; on brandissait la hache qui se composait d'une pierre 
amincie à l'une de ses extrémités et fixée à un manche. 

Dans l'attaque à distance, les sauvages prenaient le Javelot et 
la flèche. Les Indiens d'Amérique armaient leurs traits d'un éclat 
de pierre ou d'une pointe d'os. Les javelots étaient parfois atta- 
chés à une courroie assez longue avec laquelle le combattant 
ramenait son arme à soi après l'avoir lancée. Avec la 
fronde, on envoyait sur rennemi des pierres de toutes formes. 
Indiquons encore deux autres moyens d'atteindre de loin les assail- 
lants ; les enfants de nos campagnes les mettent en pratique dans 
leursjeux. Une baguette flexible, fendue légèrement à son extré- 
mité, permet d'imprimer une grande vitesse à l'éclat de silex 
engagé dans la fente. La force du projeclile et l'amplitude du 
jet dépendent à la fois de la vigueur du bras et de la longueur 
de la baguette. La fente d'ailleurs peut être remplacée par une 
cavité qui recevra des pierres plus ou moins volumineuses. L'es- 
tolica des Indiens des bords de l'Amazone est plus compliquée. 
Pour préparer cette arme, on prend une baguette un peu longue 
qu'on effile en pointe : c'est l'instrument qui sert à lancer. Le 
projectile est une sorte de flèche percée d'un trou vers son milieu. 
On adapte la flèche sur la baguette, "et en brandissant celle-ci 
on donne une grande vitesse au trait. 

Les sauvages de l'Australie confectionnent une sorte'de jave- 
lot qui manifeste de remarquables efi'ets de rétroversion ou de 
recul. I.e boomerang, c'est le nom de l'arme, est fait d'un mor- 
ceau de bois en forme de 7 allongé, un peu mince, mais long. Ce 
trait, lancé d'une certaine façon, prend un mouvement rapide de 
rotation en décrivant sa trajectoire dans l'espace, frappe l'objet 
qu'on s'était proposé d'atteindre, et, si le coup a été bien dirigé, 
il revient tomber aux pieds du guerrier qui un instant avant le 
projetait dans les airs. Bien plus, sans rencontrer d'obstacle, le 
boomerang est souvent renvoyé par le seul effet de la résistance 
de l'air. 

Après ces détails, il est permis d'admettre, ce me semble, que 
la majeure partie des pierres dont se servaient nos ancêtres pour 
armes ou instruments échappera toujours à. nos recherches. Les 
haches, les pointes taillées ou polies étaient la moindre partie de 



DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 95 

leur outillage. Tout ce travail de longue pi-éparatiou iulique 
même une vie relativemaiit tranquille et sédentaire K Les peupla- 
des exclusivement nomades ou guenières devaient avoir peu de 
ces objets de luxe. Pourrait-on cependant leur accorder moins 
d'intelligence qu'aux tribus stationnaires qui accumulaient des 
pierres travaillées, et fallait-il avoir moins de sagacité indus- 
trieuse pour tirer prompt parti de ce qui tombait sous la main ? 
Quelques auteurs, très-amis des hypothèses hardies, voudraient 
pourtant assigner un ordre chronologique aux instruments de 
pierre, d'après le degré de perfection de l'ouvrage. L'homme, 
nous disent-ils, n'eut d'abord que des haches de silex taillées en 
forme d'amande et qu'il tenait à la main. L'être humain de la 
vallée de la Somme, du type le plus bestial, inférieur aux plus 
dégradés des représentants actuels de notre espèce, était incapable 
de mieux faire et n'avait pas même l'idée d'adapter un manche à 
son outil. Pendant la longue série des siècles, l'intelligence se 
développe et acquiert lentement de nouveaux degrés : les géné- 
rations parviennent successivement à fabriquer des ciseaux, des 
grattoirs, d'élégantes pointes dont les contours rappellent la feuille 
de laurier : enfin elles apprennent à polir l'instrument de pierre. 
Sans ouvrir la discussion sur ces systèmes aventureux, je me 
contente de remarquer qu'ils n'ont aucun appui dans les faits 
historiques ; car, dans la suite des temps jusqu'à nos jours, nous 
constatons la pratique des mêmes procédés industriels, et, simul- 
tanément en des contrées diverses, nous retrouvons ces procédé s 
à des points de développement très-variés. 

De même que nous avons essayé de nous faire une idée des 
habitudes de l'homme de l'âge de pierre en Europe, cherchons 

' Le P. Lnfitau nous indique comment les sauvages de l'Amérique préparaient 
leurs belles haches. « Ces haches de pierre sont faites d'une espèce de caillou fort 
dur et peu cassant ; elles demandent beaucoup de préparation pour les mettre en 
état de service. La manière de les préparor est de les aiguiser en les frottant sur un 
grès et de leur donner, à force de temps et de travail, la figure à peu près d.j nos 
haches, ou d'un coin à fendre le. bois. Souvent la vie d'un sauvage n'y suffit pas; 
d'où vient qu'un pareil meuble, fùt-il encore brut et imparfait, est un précieux 
héritage )iour les enfants. La pieri'e perfectionnée, c'est un autre embarras pour 
l'emmancher : il faut choisir un jeune arbre et en faire un manche sans le co'iper; 
on le fend par un bout, on y insère la pierre, l'arbre croît, la serre et l'incorpore 
tellement dans son tronc qu'il est diflicile et rare de Tarracher. » (P. Lafîtau, 
Maws de'! Sauvages amcriquains comparées aux mœurs des premiers temps. 
Paris, 1724, t. III, p. lUO.I 



96 LES RÉSULTATS 

aussi à nous figurer l'aspect que présentait alors le pays. De vastes 
et épaisses forêts s'étendaient presque partout. Elles olFraientdes 
clairières où les peuplades élevaient leurs huttes. D'autres 
familles cependant préféraient chercher un abri dans les cavernes 
naturelles creusées sur les pentes des cours d'eau. Il est bien pro- 
bable que toutes n'avaient pas la même manière de vivre. Comme 
chez les sauvages historiques, certaines tribus préhistoriques 
étaient toujours errantes ou restaient peu de temps dans le même 
lieu ; mais dos tribus [)lus tranquilles avaient une demeure fixe, 
qu'elles ne quittaient pas, ou cà laquelle elles revenaient après 
des excursions plus ou moins lointaines. 

Le tableau sera complet si nous indiquons les animaux qui 
peuplaient alors nos forêts. On y trouvait plusieurs espèces que 
nous voyons aujourd'hui autour de nous. Mais, avec ces espèces, 
qui se sont perpétuées sous notre latitude jusqu'à nos jours, 
vivaient d'autres espèces qui ont disparu do nos contrées, soit 
qu'elles aient cessé d'exister, soit qu'elles aient émigré vers 
d'autres pays. Ainsi, les unes, comme le renne, sont montées 
vers le nord ; d'autres, le singe de Gibraltar, par exemple, se 
rencontrent plus au midi. Il est utile de Considérer un instant 
les animaux dont le nom reviendra le plus souvent sous notre 
plume. 

Tout le monde a entendu parler du mammoutli. On a retrouvé 
ses restes bien conservés avec la cliair, la peau et le peil, dans 
les glaces qui bordent les fleuves de la Sibérie. C'était un élé- 
phant de très-grande taille ; il avait jusqu'à cinq et six mètres de 
hauteur. Ses défenses monstrueuses, recourbées en demi-cercle, 
atteignaient quatre mètres do longueur. Ses dents présentaient 
une large surface coupée par des sillons réguliers. Le mammouth 
avait la tête allongée, le front concave, la mâchoire courbe et 
tronquée en avant. Mais la particularité la plus remarquable était 
son épaisse fourrure. Sa peau, au lieu d'être presque nue comme 
chez ses congénères actuels, portait une laine rouge abondante et 
des poils noirs dont la longueur pouvait être de quarante centi- 
mètres. Les mammouths étaient alors nombreux dans les régions 
du nord : certaines îles de la mer Glaciale sont nommées îles à 
ossements, à cause du grand nombre de défenses d'éléphants 
qu'elles fournissent chaque année au moment du dégel. Les 



DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 97 

steppes de la Russie, les bassins des grandes rivières de l'Alle- 
magne, otFrent aussi de cet ivoire fossile. A Canstadt, en 1816, 
une fouille donna d'un seul coup treize défenses de mammouth. 
L'Italie, la Grèce, les lies Britanniques, quoique moins riches en 
débris de ces grands animaux, n'en sont pas dépourvues. Les 
proboscidiens d'aucune race ne vivent plus en Europe; mais ils 
sont loin d'être rares en Asie et en Afrique : le commerce de 
l'ivoire en est une preuve. On évalue à quarante ou cinquante 
mille kilogrammes la quantité d'ivoire importée annuellement 
en France; or, une défense d'éléphant pèse environ cinquante 
kilogrammes ; on doit donc compter par centaines les éléphants 
qu'il faut mettre à mort pour alimenter le commerce. Les élé- 
phants fossiles fournissent à la vérité leur contingent. 

A côté du mammouth vivait une sorte d'ours d'un quart plus 
grand que les ours actuellement vivants. On l'a nommé ursus 
spelœus, l'ours des cavernes. Plusieurs galeries d'histoire natu- 
relle possèdent les squelettes de beaux individus qui n'avaient pas 
moins de trois mètres de longueur et deux mètres de hauteur. 

Mentionnons encore un tigre gigantesque, tenant à la fois du 
lion et du tigre de nos jours. 11 était long de quatre mètres et 
aussi haut que l'ours des cavernes. 

On rencontrait dans les forêts marécageuses le rhinocéros à 
narines cloisonnées, dont la cloison médiane du nez est ossifiée 
complètement. Ce rhinocéros, trouvé entier avec sa peau et sa 
chair dans les glaces du Nord, portait deux cornes, l'une nasale, 
l'autre frontale. Cette espèce était beaucoup plus grande que son 
analogue à deux cornes qui vit dans l'île de Sumatra. 

Le cerf à bois gigantesque, cervus megaceros, était un des 
plus beaux animaux de cette époque. Ce cerf a été trouvé dans 
les tourbières d'Irlande. Il est assez rare en France, en Allema- 
gne, en Italie, en Suisse. Ses bois à large empaumure mesurent 
quelquefois plus de trois mètres d'une extrémité à l'autre. Dans 
une tourbière près de Gurrah, on a découvert plusieurs de ces 
animaux la tête haute, le cou tendu, comme si, en enfonçant dans 
un terrain boueux, ils s'étaient efforcés de maintenir dans l'air 
l'ouverture des voies respiratoires. 

Les inventaires des différentes stations déjà explorées con- 
tiennent les noms de plusieurs autres quadrupèdes. Les géologues 

V« SÉRIE. — T. V. 7 



98 LES RÉSULTATS 

citent le bos priscus, peu différent de l'aurochs ; le bos primi- 
genius, souche de nos bœufs ; le bos pallasii, qui ressemble au 
bœuf musqué du Canada. Les restes de chevaux sont abondants. 
On note encore le chevreuil de la Somme, le chevreuil d'Orléans, 
le daim d'Abbeville, le renne d'Étampes, etc. 

Les hommes des temps préhistoriques avaient-ils des animaux 
domestiques ? Il est assez difficile de donner à cette question une 
réponse catégorique. Dans certaines localités, les débris appar- 
tiennent presque tous à des animaux susceptibles de domestica- 
tion : mais dans beaucoup d'autres endroits nous trouvons pêle- 
mêle les os d'espèces domestiques et d'espèces sauvages ou 
féroces. Probablement, quand les familles étaient sédentaires, elles 
tenaient eu captivité les bœufs, le renne etc.; les tribus nomades 
abattaient pour leur nourriture les bêtes qu'elles pouvaient attein- 
dre, le mammouth, l'ours, le tigre, etc. 

Je n'ai rien dit du chien ; nous retrouvons cependant ses restes 
avec ceux des autres animaux. Etait-il déjà le fidèle compagnon 
de riiomme ? M. Steenstrup l'assure pour les stations du Dane- 
mark, et voici la preuve qu'il déduit de ses perspicaces observa- 
tions. Si le chien était alors animal domestique, il était présent 
aux repas de l'homme et y prenait part. Il traitait les os qu'on 
lui donnait à ronger comme le font encore aujourd'hui ceux de 
son espèce : les fragments qui disparaissent sont les portions 
spongieuses ; le milieu des os longs des membres, les os durs de 
la tête et les apophyses vertébrales sont conservées. Or ce traite- 
ment systématique des os se reconnaît dans les débris de cuisine 
ou Kjœkenmoddings du Danemark. II semble donc qu'un Carni- 
vore, le chien, vivait alors dans la hutte de l'homme. Les amas 
d'ossements trouvés en Belgique ne présentent point ces parti- 
cularités. 

« Quand les races humaines ont débuté sur la terre, il était 
incertain si l'empire devait leur appartenir. » Ainsi parle 
M. LUtré*, mais ainsi ne parle pas la science. Car si pendant un 
seul instant l'espèce humaine n'avait pas eu l'empire du monde, 
jamais elle n'aurait pu le conquérir, et bien vite elle aurait dis- 
paru. M. Littré, peu conséquent avec lui-même, nous en donne 

1 Revue des Deux Mondes, iSâS. 



DES RECHERCHES PRÉHISTORIQUES 99 

de bonnes raisons en exposant la faiblesse, l'impuissance des 
premiers représentants de notre race et les luttes qu'ils devaient 
soutenir. « Ces races géologiques, dit notre académicien, appar- 
tenant à un milieu plus uniforme et moins développé et naissant 
au milieu d'animaux reculés eux aussi dans les époques lointaines, 
n'otfrent qu'en ébauche , en rudiment , ce qui devait être le 
propre de l'espèce humaine, savoir : l'industrie, les arts, la 
science et leur développement continu. » 

Cependant que devaient-elles accomplir ? « Les premiers 
hommes, loin d'être en paix sur une terre toute clémente, étaient 
engagés dans la grande guerre avec les animaux puissants..., 
alors que les éléphants et les mastodontes erraient dans les 
plaines de la Picardie, alors que les hippopotames ou quelques 
espèces analogues peuplaient la Somme et l'Oise. » 

Admettez, avec certains naturalistes, que l'homme soit cet être 
bizarre et fantastique qui, parti du point le plus bas de l'échelle 
animale, devait monter jusqu'au point oîi nous le trouvons en 
parcourant lentement « tous les degrés de l'iutelhgence et de la 
moralité » ; il a dû périr dans la lutte ; car les théories malsaines 
que nous rappelons dépouillent l'homme de tout ce qui fait sa 
force, sans lui donner aucun des avantages que possède la brute. 
L'animal a, de naissance, ses instincts et ses ruses pour l'aider à 
conserver sa vie et à se procurer sa nourriture. L'être misérable 
qui devait s'appeler l'homme n'avait rien de tout cela et était 
livré sans défense à l'action destructive des bêtes féroces et des 
éléments. 

Et cependant l'homme est bien le maître du monde. C'est que 
cette noble créature de Dieu reçut, avec l'existence, l'empire de la 
terre et les dons nécessaires pour l'exercer. Ouvrons notre Bible 
à la première page : « Faisons l'homme, dit le Seigneur, fai- 
sons l'homme à notre image et ressemblance, afin qu'il commande 
aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes et à toute 
la nature et à tout ce qui se remue et rampe sur la terre. » C'est 
un animal né pour le commandement, ajoute Bossuet, et il déve- 
loppe dans ses Élévations les « singularités » qui caractérisent 
la création de l'homme. « Dieu le forme de sa propre main et de 
ses doigts. Tous les animaux sont créés par commandement et 
sans qu'il soit dit que Dieu y ait mis la main. Mais quand il veut 



100 LES RÉSULTATS 

former le corps de l'homme, il prend lui-même de la boue entre 
ses doigts et il lui donne sa figure. Dieu n'a point de doigts ni de 
mains ; Dieu n'a pas plus fait le corps de l'homme que celui des 
autres animaux. Mais il nous montre seulement dans celui de 
l'homme un dessin et une attention particuHère. C'est, parmi les 
animaux, le seul qui est droit, le seul tourné vers le ciel, le seul 
où reluit, par une si belle et si singulière situation, l'inclination 
naturelle de la nature raisonnable aux choses hautes. C'est de là 
aussi qu'est venue à l'homme cette singulière beauté sur le visage, 
dans les yeux, dans tout le corps. D'autres animaux montrent 
plus de force ; d'autres, plus de vitesse et plus de légèreté, et 
ainsi du reste : l'excellence de la beauté appartient à l'homme, 
et c'est comme un admirable rejaillissement de l'image de Dieu 
sur sa face. Le Seigneur Dieu, ajoute l'Ecriture, ayant donc 
formé de la terre tous les animaux terrestres et tous les oiseaux 
du ciel, il les amena devant Adam, afin qu'il vît comment il les 
appellerait, et le nom qu'Adam donna à chacun des animaux est 
son nom véritable. » 

« En amenant les animaux à l'homme , reprend Bossuet, 
Dieu lui fit voir qu'il en est le maître, comme un maître dans 
sa famille, qui nomme ses serviteurs pour la facilité du comman- 
dement. L'Ecriture, substantielle et courte dans ses expressions, 
nous indique en même temps les belles connaissances données à 
l'homme, puisqu'il n'aurait pu nommer les animaux sans en 
connaître la nature et les différences, pour ensuite leur donner 
des noms convenables. C'est donc alors qu'il connut les mer- 
veilles de la sagesse de Dieu, dans cette apparence et cette 
ombre de sagesse qui paraît dans les industries naturelles des 
animaux. » 

Je ne me lasse pas de lire ces belles pages. L'âme humaine y 
contemple sa grandeur et ses traits divins. L'esprit y retrouve le 
calme et la paix de la vérité, quand il a été d'obligé d'errer dans 
le dédale des utopies et des systèmes imaginaires de quelques 
anthropologistes. 

Mais il est temps de conclure. Nos saintes lettres n'ont rien à 
redouter des recherches préhistoriques. L'archéologie nous met 
sous les yeux une histoire de l'humanité parallèle et semblable 
à celle que Moïse a écrite. La science, c'est-à-dire l'ensemble 



DES RECHERCHES PREHISTORIQUES 101 

des faits, avec leur enchaînement méthodique et leur interpréta- 
tion rationnelle, la science est bonne ; il faut l'honorer, il faut 
l'aimer. Mais plusieurs savants, si toutefois nous pouvons leur 
accorder ce beau nom, abusent des connaissances qu'ils ont 
acquises pour essayer d'obscurcir des vérités d'un autre ordre. 
Voilà nos adversaires, et nous devons répondre à leur fallacieuse 
argumentation. 

Vous nous opposez en vain, dirai-je à ces hardis auteurs, la 
série artificielle de plusieurs époques qui se seraient succédé 
pendant de longs siècles, pour fournir le temps nécessaire au 
développement graduel des facultés humaines. Vous présentez 
inutilement, pour soutenir vos invraisemblables théories, des objets 
d'industrie que vous juxtaposez à votre gré : le silex éclaté de 
Saint- Acheul et de Menchecourt, puis la pierre mieux taillée de 
Moustier et de la Madelaine ; ensuite l'ivoire et l'os travaillé, 
enfin le bronze suivi du fer. Ajoutez encore, si vous le voulez, de 
nouveaux termes à cette série. Vos assertions, malgré leur ap- 
parence scientifique, n'ont point de fondement. Non, vous n'avez 
point la vérité. Car, en premier lieu, notre race est récente sur 
cette terre. La géologie interrogée nous répond que l'homme se 
trouve seulement dans les couches superficielles. Pendant que nos 
mineurs vont chercher dans les profondeurs du sol le combustible 
fossile qui alimente l'industrie, un coup de bêche suffit pour 
remuer les quelques mètres au-dessous desquels disparait tout 
vestige humain*. Ensuite, vos âges de pierre taillée ou polie, de 
bronze ou de fer, que vous voudriez aligner les uns après les 
autres dans les siècles passés, ces âges furent contemporains ; 
comme Vâge de pierre des sauvages d'Amérique était contempo- 
rain de l'âge d'or ou d'argent du Pérou et du Mexique ; comme 
Y âge de pierre des Groënlandais fut pendant des siècles parallèle 
à Vâge de bronze, de cuivre et de fer des Européens. 



' Voici, comme exemple, les couches que l'on voit à Moulin-Quignon. La mâ- 
choire humaine ne se trouvait pas à cinq mètres de profondeur. 

1» Terre végétale 0m,30 

2" Sable gris avec silex brisés Û™,70 

3'^ Sable jaune argileux sur sable gris lm,50 

4" Sable jaune ferrugineux &vec deats d' Elephas l^JO ■ 

T)" Sable noir, cailloux roulés : silex taillés et mâchoire humaine. 0"i,50 
L'ensemble forme une épaisseur de 4",70 et repose sur la craie. 



102 LES RÉSULTATS DES RECHERCHES PRÉHISTORIQL'ES 

Mais on insiste. L'éclat de la pierre, l'usure du silex par le 
frottement, la sculpture sur l'ivoire nous montrent un perfec- 
tionnement gradué. Les faits répondent. La moindre retaille 
intentionnelle du plus grossier silex prouve autant d'intelligence 
que la figurine la mieux tracée. Le second ouvrier était peut-être 
plus artiste, plus adroit, plus patient; mais il n'était pas plus 
raisonnable que le premier : la raison, la nature intelligente 
complète appartenait à l'un comme à l'autre. La confection de 
l'humble brouette, je dis plus, l'assemblage grossier d'une 
planche et de quatre disques, dont les enfants de nos campagnes 
forment leurs petits véhicules demandent la possession pleine et 
entière de la nature intelligente, aussi bien que la construction 
d'une voiture de luxe ou d'une locomotive ; et l'esprit qui a conçu 
les plans des premiers instruments a essentiellement et vraiment 
tout ce qu'il faut pour qu'il puisse, si les circonstances sont favo- 
rables, tracer les dessins des deux autres. Autrement nous de- 
vrions dire que la découverte des chemins de fer a augmenté 
la substance de l'intelligence humaine, et cette substance, 
si une, si indivisible, se serait ainsi faite pièce à pièce ! Non, la 
nature intelligente est restée ce qu'elle était ; mais son activité 
s'est appliquée à une nouvelle branche d'mdustrie négligée jus- 
qu'alors. 

Les conclusions que je viens d'indiquer ne s'appuienj pas uni- 
quement sur les considérations que nous avons faites ci-dessus : 
elles auront leur confirmation dans les résultats des recherches 
que nous ferons sur les habitations et les sépiûtures des temps 
préhistoriques. 

A. Haté. 



SAINTE NINA 



LES ORIGINES CHRETIENNES DE LA GEORGIE 



La Géorgie, écrit M. de Villeneuve, cet écrin que le monde 
n'a point ouvert, que l'Europe n'a point regardé, se cache sous 
le manteau du tsar avec ses héros et ses luttes, avec ses douces 
légendes et ses figures de saints. Ployée sous le joug, impuis- 
sante à réclamer, elle appelle l'étude sur sa vie pleine de nobles 
combats, elle découvre son berceau qu'éclaire une lueur mys- 
tique, elle donne ses clefs à la science*. Ses documents, ses tra- 
ditions, son histoire, sa poésie et sa littérature sont presque 
entièrement ignorés de l'Occident. Gomme nation, la Géorgie 
est étouffée sous les luttes des conquérants, qui, tour à tour, 
l'écrasent, la dominent, l'anéantissent. De ce chaos, pourtant, 
sort une lumière qui met en relief une page de l'histoire restée, 
jusqu'à ce jour, à lire et à étudier, page pleine de choses ancien- 
nes et de choses nouvelles qui présentent le double attrait de 
l'inconnu, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une reconnaissance 
à constater^. 

Certainement, la science ne sera pas indifférente à des don- 
nées telles que les curieux documents relatifs à la famille des 
Bagratides. Il ressortirait de ces notices sur l'ex-royaume de 
Géorgie que cette famille serait la plus ancienne des maisons 
souveraines, ce qu'avancent les historiens de l'Arménie et ce 
qu'affirme mieux encore ce protocole des rois de Géorgie : « Nous, 



* De Villeneuve, La Géorgie, p. 37. In-12; Didot, 1870. 

* De Villeneuve, La Géorgie, p. 6. 



104 SAINTE NINA 

roi des rois, sacré par la bonté divine, autocrate et souverain 
indépendant, fils de Jessé, de David, de Salomon, de Bagrat, 
maître des sept royaumes, etc. » Ajoutons que les attributs des 
armes des princes Bagratides présentent dans leurs détails des 
particularités bien remarquables : ainsi, on voit figurer sur leur 
écu la harpe et la fronde du saint roi David, symbole qui a ici 
sa valeur comme argument*. 

Mais une empreinte bien autrement frappante, souvenir vivant 
encore aujourd'hui au cœur du peuple géorgien, c'est l'histoire 
merveilleuse de l'établissement du christianisme dans ces con- 
trées. « Un de ces anges descendus du ciel, qui n'avaient pas 
d'ailes, mais qui, de plus que des ailes, avaient des larmes^», 
une jeune vierge de seize printemps à peine quittait, à la voix 
du ciel, biens, patrie, famille, et seule, une simple croix à la 
main, venait apporter la bonne nouvelle au milieu d'une nation 
barbare encore assise à l'ombre de la mort, encore sous l'escla- 
vage du paganisme le plus monstrueux. 

La conversion de l'Ibérie, — tous les auteurs s'accordent sur 
ce point, — fut l'œuvre d'une jeune fille. Mais tandis que les 
historiens latins et byzantins sont excessivement sobres de détails 
et ne savent pas même le nom de la jeune vierge qu'ils appel- 
lent la captive chrétienne, la servante ch}-étie?ine, on trouve, 
au contraire, chez les historiens de la Géorgie et de l'Arménie, 
une légende où abondent les récits merveilleux et des détails 
pleins de grâce ^. 

Le nom de Nina, la douce vierge de Jérusalem, ainsi que la 
nomme avec amour un vieux chroniqueur, brille d'un vif éclat 
dans toutes les régions qui avoisinent le Caucase; mais il est 
resté jusqu'ici presque inconnu à l'Occident. Aussi, avant d'aller 
plus loin, il nous faut examiner avec soin la valeur historique des 
documents nouveaux que nous présentons au public. La fête de 
la chrétienne d'Ibérie est inscrite au 15 décembre dans le mar- 
tyrologe romain. L'œuvre magistrale des boUandistes nous fait 



1 De ViUeneuTe, La Géorgie, 7. 

2 Ozaiiam, Civilis. au v" siècle, t. II, p. 81. 

2 P. Gagarin, Les missionnaires catholiques en Géorgie. Études relit;., juin 1866, 
p. 222. 



ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE 105 

donc défaut, et cette privation rend notre tache encore plus 
difficile. 

La vie de sainte Nina est tirée des Synaxaires géorgiens, et 
les actes originaux de son apostolat, composés des récits d'Abia- 
thar, de Sidonia et de la reine Salomé, font partie intégrante 
de l'histoire nationale de Géorgie. 

Là, comme partout, c'est à la patiente érudition des moines 
que nous devons la conservation des chroniques religieuses et 
politiques du pays. Les Géorgiens, toujours les armes à la main, 
constamment occupés à défendre leur indépendance et leur foi, 
tantôt contre les Perses, tantôt contre les farouches sectateurs 
de Mahomet, attendirent jusqu'au xviii* siècle un historien capa- 
ble de réunir et de coordonner les nombreux matériaux amassés 
jusque-là : c'est dans la célèbre abbaye de Mtskhet* que le roi 
Wakhtang trouva la plupart des documents qui devaient servir 
de base à cette grande œuvre littéraire. Son fils Wakhoucht con- 
tinua ce beau travail et y mit la dernière main. 

Cette histoire, qui, parmi les savants orientalistes, jouit d'une 
grande autorité, est écrite en langue géorgienne. Elle n'a été 
connue en Europe qu'en 1858, par la traduction française que 
publia, à 8aint-Pétersbourg, M. Brosset^, disciple du célèbre 
Saint-Martin^ et très-versé dans la langue géorgienne. 

Les chroniqueurs royaux de la Géorgie ne" sont pas les seuls 
qui nous aient conservé les actes de sainte Nina. 

L'Arménien Moïse de Khorène, que sa vaste érudition et son 
merveilleux talent d'écrire ont placé à la tête des historiens de 
sa nation, s'accorde parfaitement avec Wakhoucht au sujet de 
notre sainte ; seulement, il l'appelle Nunia. 11 éciùvit, comme 
on le sait, vers le milieu du v* siècle, et son témoignage a une 
grande valeur, puisqu'il a pu facilement connaître les traditions 
d'un pays limitrophe. 

Chez les latins, nous trouvons le moine Rufin, mort en 410. 



* Aujourd'hui petit bourg à quelques kilomètres de Tiflis. 

- M. Brosset, membre de l'Académie nationale des sciences, a consacré sa vie à 
l'histoire de la Géorgie. Il publia en 1S3Û la Chronique géorgienne, écrivit sur la 
poésie et la littérature de ce peuple de nombreux ife'nwtres, puis enfin donna, de 1858 
à 1862, la grande Histoire de Géorgie, vaste répertoire de toutes les chroniques 
géorgiennes. 

* Orientaliste connu par de savants travaux sur l'histoire d'.\rménie. 



106 SAINTE NINA 

Cet auteur presque contemporain fut instruit des actes de notre 
sainte par un certain Bakour, prince ibérien, qu'il rencontra à 
Jérusalem. Ce Bakour, fort jeune à l'arrivée de sainte Nina, 
avait été témoin de sa prédication. Destiné, suivant Rufin, au 
trône d'Ibérie, il aurait renoncé, par piété, à son rang et à son 
pays, et aurait été nommé par l'empereur Théodose comte des 
domestiques et duc de Palestine. Il mourut vers 394, en combat- 
tant, dans les armées grecques, contre le tyran Eugène*. 

Rufln raconte, avec les mêmes circonstances que Wakhtang, 
les principaux événements de la prédication de Nina; seule- 
ment, il ignore le nom de notre sainte et ne la désigne que sous 
l'appellation de : une captive chrétienne. 

Eusèbe, Ammien Marcellin, Socrate, Sozomène, 'Baronius, 
ne firent que copier l'annaliste latin. Nos principaux historiens 
ecclésiastiques, Fleury, Bérault-Bercastel, Henrion, Rohrba- 
cher, ont fait de même ^. Nos hagiographes modernes ne savent 
rien de plus au sujet de notre sainte ; seulement, plusieurs d'entre 
eux ont traduit maladroitement le rirgo ckristiana de Baronius ; 
au lieu de : une vierge chrétienne, ils ont dit : sainte Chré- 
tienne, vierge. 

Le voyageur protestant Chardin, dans son Voyage en Pe>^se, 
vers le milieu du xvif siècle, recueillit les traditions relatives à 
la conversion de l'Ibérie. Il donne à notre sainte le nom de Nine 
ou de Ninone. 

De nos jours, le P. Martinov, dans son ouvrage : Annus 
ecclesiasticus Grœco-Slavicus ^, inséré au tome XI d'octobre des 
Acta sanctorum, consacre à notre sainte une courte notice 
et lui restitue son nom (p. 42). 

Le P. Gagarin a aussi publié, en 1866, une belle page sur 
sainte Nina et sa mission en Géorgie *. 

Ainsi l'apôtre d'Ibérie, que les historiens et les hagiographes 
occidentaux, copiant Rufin, appellent la captive chrétienne, 



* Les historiens de Géorgie ne parlent pas de ce Bakour. Il reste à supposer que 
c'était quelque prince de grande famille, chargé de commander les troupes auxiliaires 
d'Ibérie envoyées à Théodose. 

' M. l'abbé Darras ne consacre que trois lignes à la conversion des Ihèriens. 
3 Publié en 1863. 

* Les missionnaires catholiques en Oeorgia {Études relig., juin 1866, p. 222). 



ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE 107 

puis, par abréviation, sainte Chrétienne, les historiens d'Arménie 
et de Géorgie l'appellent unanimement sainte Nina ou Nino. 
Nous trouvons une nouvelle preuve de l'authenticité des actes de 
sainte Nina dans la tradition constante de l'Église géorgienne*. 
En effet la liturgie ibérienne, une des plus anciennes et des 
plus respectables de l'Orient, célèbre le 14 janvier la solennelle 
mémoire de sainte Nina. C'est une fête qui remonte bien haut : 
nous la trouvons indiquée dans un calendrier du xiif siècle, publié 
par M. Brosset en 1830. Cette tradition, consignée dans lalégende 
du bréviaire, s'accorde parfaitement avec les chroniqueurs armé- 
niens et géorgiens et nous apprend que sainte Nina ne fut ni 
captive, ni de condition obscure, mais d'une famille parfaitement 
Hbre et du rang le plus illustre. 

Un séjour de deux années sur les rives du Bosphore, dans cet 
Orient qui garde encore tant d'ineffaçables traces de nos origi- 
nes chrétiennes, de nombreuses relations avec des Géorgiens 
connaissant à fond l'histoire de leur pays, la communication de 
l'ancienne chronique géorgienne manuscrite du Karthlis Tzkhvo- 
réba, que j'ai reçue de M. Brosset, membre de l'Académie impé- 
riale des sciences de Saint-Pétersbourg, et que vient de publier 
à Tifiis, en géorgien, M. Démétrius Sakhradzé, ont mis entre 
mes mains des documents précieux qui me permettront, j'espère, 
de rendre à la vierge d'Ibérie son nom encore inconnu de nos 
principaux écrivains ecclésiastiques, de lui restituer sa physiono- 
mie véritable, de décrire sa merveilleuse mission, de faire assis- 
ter le lecteur au grand spectacle de tout un peuple qui se trans- 
forme sous l'action vivifiante du christianisme, de refaire enfin 
toute une page de ce iv" siècle, l'un des plus brillants de l'his- 
toire^de l'Eglise'. 

Mais avant d'aborder ce grand fait de la conversion des Ibé- 
riens, examinons sommairement l'état politique et religieux du 
peuple géorgien quand sainte Nina commença sa prédication. 



* Les paroisses géorgiennes d'Anaga, de Kistaour, de Tsmida et de Niuo-Tminda, 
sont consacrées sous le vocable de sainte Nina. 

• Mgr Macaire, savant prélat dont s'enorgueillit à l)on droit la Russie catholique, 
a récemment esquissé la vie et la mission de notre sainte dans son remarquable 
ouvrage : Introduction à l'histoire de l'Église russe : il l'appelle Nouna. 



108 SAINTE NINA 



I. — La Géorgie avant l'ère chrétienne 

Le Caucase, qui se dresse entre l'Europe et l'Asie, touche à 
toutes les antiques traditions, au berceau même de l'humanité. 
Nous y trouvons l'Eden*, dont la race géorgienne semble avoir 
conservé quelque vestige dans sa mâle beauté. Puis c'est l' Ara- 
rat, où Noé, par l'ordre de Dieu, reconstitue la société humaine; 
plus loin la Judée, d'où sortu-a la lumière qui éclairera tout 
homme venant en ce monde. 

Cette contrée mystérieuse semble être l'objet de l'ambition de 
tous les grands conquérants des temps anciens. Jason vint y 
enlever la symbolique Toison d'or. Le Caucase vit tour à tour 
les armées de Cyrus, les phalanges d'Alexandre et les légions 
victorieuses de Trajan. Au v' siècle, par ces gorges inaccessi- 
bles, vont se précipiter sur l'empire romain les hordes de bar- 
bares qui rajeuniront, par un sang nouveau, la sève épuisée de 
l'Europe. Enfin, nos croisades impriment dans ces défilés un 
souvenir inetfaçable : la cotte de mailles, la croix rouge des sol- 
dats du Christ, des noms à peine modifiés, l'admiration et le 
respect pour le nom de Francs, rappellent assez le passage de 
nos anciens chevaliers dans ces contrées lointaines^. 

Cette chaîne fameuse du Caucase est habitée aujourd'hui par 
des peuplades de hardis montagnards, Circassiens, Ossètes, Les- 
ghiens et Svanètes. Plus au sud, du côté de la mer Caspienne, 
les Tatars occupent le bassin du Kour. Sur le bord de l'Araxe 
et au pied de l'Ararat, nous trouvons les Arméniens. Enfin, sur 
les rives de la mer Noire et au sud du Caucase, habite une nation 
belliqueuse qui, parmi tous ces peuples, occupe une des premiè- 
res places, si ce n'est la première, et dont les traditions glo- 
rieuses méritent d'être connues^. 

» Le Paradis terrestre, d'après plusieurs savants, se trouvait dans la riche Col- 
chide. aujourd'hui Mingrélie. 

2 Les Kevsours, peuplade ossète, portent encore de nos jours la cotte de mailles 
et la croix rouge. L'une de leurs tribus est désignée sous le nom de Châtillonie. — 
Pendant mon séjour en Orient, j'ai pu bien des fois recueillir de la bouche des Géor- 
giens l'expression de leur amour respectueux pour ces Francs intrépides, défenseurs 
de toutes les nobles causes. 

' P. Gagarin, Les missionnaires catholiques en Gsorgie (Études relig., 1866, p. 222). 



ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE 109 

Les historiens de l'antiquité nous apprennent peu de chose au 
sujet de la Géorgie, connue alors sous le nom d'Ibérie. L'expé- 
dition des Argonautes, enveloppée de mythes obscurs, le subit 
passage du torrent macédonien, l'incertitude et le peu de durée 
de la domination des Romains dans ces contrées lointaines, que 
Trajan ne fit que traverser, sont à peu près les seuls faits histo- 
riques dignes de remarque. 

Les traditions religieuses de ce pays avant l'ère chrétienne 
nous présentent peu de documents. Voici ce que nous avons pu 
recueillir dans les auteurs du temps. 

Placée géographiquement entre deux grands empires, celui 
de Rome et celui de Ctésiphou, l'Ibérie, depuis longtemps idolâ- 
tre, subit une double influence religieuse et adopte à la fois les 
dieux de Rome et le culte du feu. Là, comme partout ailleurs, le 
paganisme avait perverti la volonté humaine en la détournant 
du souverain bien par deux passions : la cruauté et la volupté. 
Aux plus beaux siècles de la République et de l'Empire, on enter- 
rait tout vivants un Gaulois et une Gauloise, un Grec et une 
Grecque, pour détourner l'oracle qui promettait le sol de Rome 
aux barbares. En Ibérie, on massacrait les prisonniers faits à 
la guerre et l'on dévorait leurs cadavres. Dans tout l'empire 
romain, la prostitution était un culte, et elle avait ouvert à Chy- 
pre, à Samos, à Gorinthe, des temples desservis par des milliers 
de courtisanes. En Ibérie, dit la chronique, les mœurs étaient 
plus abominables que chez aucun autre peuple : les liens conju- 
gaux et la débauche ne connaissaient point de parenté. Là aussi, 
Aphrodite (Vénus) avait ses infâmes adorateurs. 

Écoutons encore le vieux chroniqueur ibérien : « En ce temps- 
là (environ deux siècles avant J.-G.), les Géorgiens avaient 
oublié Dieu, leur créateur, pour adorer le soleil, la lune et les 
planètes. Kaïkhosro (Gyrus), roi de Perse, après avoir traversé 
toute l'Arménie et la Géorgie, avait fait bâtir, en s'éloignant, 
une maison de prière de sa religion (le magisme). Ason, heu- 
tenant d'Alexandre de Macédoine, construisit un temple et y 
dressa deux idoles en argent, Gatz et Gaïm. L'historien royal 
Wakhoucht * aftirme qu'on honorait ces divinités en leur sacri- 

1 Description géographique de la Géorgie, p. l'i- 



110 SAINTE NINA 

fiant de jeunes enfants. Après le départ d'Alexandre, on avait 
cessé, en Géorgie, de dévorer des victimes humaines, à l'excep- 
tion de celles qu'on offrait en sacrifice. Le roi Pharnaos (302- 
237), originaire de Perse, établit une grande idole armée de 
pied en cap, qu'il nomma Armaz* et qu'il dressa à l'entrée de 
Karthlis. Il fit honorer ce dieu terrible par un culte fort 
solennel. 

« Saournaz (237-162), fils de Pharnaos, éleva sur la route 
de Mtskhet deux autres divinités, Ainina et Danana ^. 

« Dans le Samtzkhé ^, à Atzkhour, on adorait, dans un temple 
païen, les impures idoles d'Artemios et d'Apollon. 

« Enfin, plus tard, fut apportée de Grèce et placée au-dessus 
de la capitale la déesse de l'impudicité, Aphrodite, la Vénus des 
Romains. » 

Les instincts cruels, inspirés par celui qui fut homicide dès le 
commencement amenèrent en Ibérie , comme dans toutes les 
nations païennes, des sacrifices humains. Sur ce point, la tradi- 
tion est incontestable en Géorgie, et elle s'est conservée jusqu'à 
nos jours. Wakhoucht, qui écrivait au xviii" siècle, cite un vieux 
proverbe géorgien ainsi conçu : « Les Karsanes doivent cinq 
cadavres au Kodmans'*. » 



* Ce dieu Ai'inaz était ou le Mars des Grecs, ou l'Ormadz perse, ou l'Aramadz 
arménieu. 

2 Brosset, Hist. de Géorgie, p. 44. — Waklioucht, Descr. géogt:, p. 22. — 
Chronique arménienne, p. 10. 

3 Région située sur le Kour inférieur. 

< Description géograph. de la Géorgie, p. 9. 

L'académicien Brosset, dans son Hist. de Géorgie, se refuse à admettre cette 
tradition du cannibalisme. Il croit volouliers aux mœurs incestueuses d'un peuple 
primitif et à l'abandon des moits sans sépulture, mais il lui répugne de reconnaître 
que jamais il ait existé chez les Ibérieus une coutume d'anthropophagie. 11 en donne 
pour raison que le cannibalisme n'a été pratiqué que par des peuples chasseurs et 
vagabonds, comme les naturels d'Amérique et d'Oceanie. Or, dit-il, on sait que le 
peuple géorgien a toujours été agriculteur et sédentaire. 

On peut répondre à cela par un fait coustant que j'ai déjà touché plus haut et 
qu'Ozanam a longuement développé dans ses Études germaniques, à savoir que le 
paganisme a porté partout le double stijjmate du libertinage et de la cruauté. M. de 
Champagny, dans ses savants travaux sur l'empire romain, a établi la même thèse 
par des arguments irréfragables. Ces coutumes hideuses se sont introduites pour 
honorer des dieux qui n'inspiraient que la terreur et sont entrées dans la vie des 
peuples, consacrées par les rites religieux. 

Sans recourir aux témoignages des historiens anciens, qui nous montrent les sa- 
crifices humains comme une suite inévitable de l'idolâtrie, citous en passant le témoi- 
gnage de Chardin, voyageur français du xvn» siècle, qui trouva en Mingrélie l'usage 



ET LES ORIGINES CHRETIENNES DE LA GÉORGIE 111 



II. — Apostolat de saint André 

Aux ténèbres et aux infamies du paganisme venait de succé- 
der une lumière et une doctrine qui allaient transformer le 
monde. Pierre à Rome, Paul à Athènes, Jean à Ephèse, prê- 
chaient la religion du Crucifié. 

Quand les douze pêcheurs galiléens se partagèrent audacieuse- 
ment la conquête de l'univers, l'un d'eux se dirigea vers l'Ibérie 
et y porta presque immédiatement la foi chrétienne. Elle dut ce 
bonheur à sa position géographique. En effet, les pays limitro- 
phes se trouvaient alors sous la domination l'omaine, et de nom- 
breuses colonies grecques liorissaient sur le littoral de la mer 
Noire. Dans les régions caucasiennes elles-mêmes se trouvaient 
un grand nombre de Juifs qui entretenaient de continuelles rela- 
tions avec Jérusalem, leur première patrie. C'est pourquoi les 
événements extraordinaires de la ville sainte avaient leur écho 
dans les vallées du Caucase. 

Ainsi, dit la chronique géorgienne, les choses merveilleuses 
qui signalèrent la venue de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa 
naissance à Bethléem, l'adoration des rois mages, sa prédication 
et sa mort, furent apportées en Ibérie par les Juifs qui s'y 
trouvaient établis *. Ajoutons encore que le pays des Ibériens con- 
finait à l'Asie Mineure , le premier et le principal théâtre de la 
prédication des apôtres. 

Après l'ascension du Sauveur, la conversion de l'Ibérie, si 
l'on en croit une antique et touchante tradition du pays, échut à 
la Vierge Marie ^ qui envoya à sa place l'apôtre saint André, 

de l'infanticide. De nos jours encore, la coutume de mettre à mort des enfants da 
sexe féminin existait chez deux peuplades iréorgiennes, les Svanetes' et les Inghiloïz. 

En terminant cette discussion, nous appellerons encore l'attention de nos lecteurs 
sur les fouilles opérées de 1871 à. 1872, au milieu des plus anciens tombeaux de 
Mtskhet. Le naturaliste, M. Baehr, chargé de ces travaux, prétend que les ossements 
trouvés dans plusieurs de ces tombeaux paraissent cuits et grillés. 

» Les Juifs étaient venus se fixer en Iberie au commencement du v° siècle avant 
l'ère chrétienne, après la destruction de la ville sainte par Nabuchonodosor. 

8 Brosset, Hist. de Géorgie, 1. 1, p. 55. 

"Bernonville, La Svanétie iudèjieadanle (dans les Bulletins de la Société Je géographie 
1873). 



112 SAINTE NINA 

en lui donnant son image, nommée encore aujourd'hui « l'image 
de la Vierge d' Atzldiour ^ . » 

C'est sous le roi d'Ibérie Aderc (2 av. J.-G. — 55 ap. J.-C.)» 
qu'André, l'un des douze, parut en Miugrélie, vers l'an 40 après 
Jésus-Christ. Il trouva, dit le chroniqueur, les habitants plongés 
dans une démence bestiale. De là, il se dirigea vers la grande 
Adjarie ^ ; mais là encore, les hommes étaient plus insensés que 
les bêtes, car ils ne connaissaient pas Dieu, leur créateur, et 
s'adonnaient à des rites tellement abominables qu'il ne sied 
point d'en parler '■'. 

L'apôtre franchit ensuite une montagne nommée Rkinis- 
Djvary '', descendit le défilé d'Odzrkhis et de Sedan-Gory et 
continua sa marche jusqu'à Atzkhour, où il trouva un temple 
païen et un peuple livré à toutes les horreurs de la plus honteuse 
idoLàtrie. 

Une princesse^ du nom de Samdziwar, gouvernait alors le 
pays d' Atzkhour. A l'arrivée du saint apôtre, elle venait d'être 
frappée dans ses affections les plus chères : une mort soudaine 
lui avait ravi son fils unique, l'objet de toutes ses espérances. 
Samdziwar, inconsolable, passa la nuit dans les pleurs : elle ne 
pouvait se détacher de la dépouille glacée de son enfant et n'es- 
pérait plus aucun soulagement à sa douleur. Vers minuit, elle 
aperçut une vive lumière au-dessus de la citadelle d 'Atzkhour. 
Etonnée d'un tel prodige, elle dépêcha, au point du jour, un 
messager qui lui rapporta bientôt qu'un étranger était arrivé la 
veille, qu'il prêchait un Dieu nouveau assez puissant pour rappe- 
ler les morts à la vie, qu'il portait avec lui une image d'une 
grande beauté, et que c'était au dessus de la maison où l'image 
était déposée qu'avait brillé la lumière. 

Frappée de ce récit, Samdziwar ordonne de lui amener cet 
étranger. André parut devant la princesse, tenant entre ses 



* Cette tradition, très-ancienne et très-répandue, s'appuie sur le grand nombre 
d'églises élevées en l'honneur de la Mère de Dieu, ainsi que sur le texte de chartes 
et de différents ouvrages historiques et religieux. On trouve en Géorgie plus de 
soixante-quinze églises dédiées à la très-sainte Vier^ie. 

2 Région située au sud-est de la mer Noire et faisant aujourd'hui partie de l'Ar- 
ménie. 

3 Chronique déjà citée. 

* Cette montagne est située au sud-est de la mer Noire, sur la IVonliere d'Arménie. 



ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE H3 

mains la merveilleuse image. « Qui êtes-vous ? lui dit-elle, 
quel est votre pays ? quelle religion annoncez-vous ? — Je 
viens, reprit l'apôtre, de la ville sainte de Jérusalem, et je suis 
le serviteur de Jésus-Christ, vrai Dieu qui commande en souve- 
rain à la vie et à la mort. Celui qui croit en lui obtient la vie éter- 
nelle. » Samdziwar conduit André près du lit mortuaire, puis, 
tombant à ses genoux : « Serviteur de Dieu, dit la princesse 
fondant en larmes, rendez-moi mon enfant et je ferai tout ce 
que vous ordonnerez. — Croyez en Jésus-Christ, fils de Dieu, 
reprend le saint apôtre. — Je crois, dit Samdziwar avec force. » 
André dépose sur le lit l'image de la mère de Dieu, puis se met 
à genoux et prie quelques instants. Se levant alors, il saisit la 
main glacée du cadavre : « Au nom de Jésus-Christ et de sa 
très-sainte mère, dit-il, lève-toi, je te le commande. » Aussitôt 
l'enfant ouvre les yeux, sourit à André, se dépouille des livrées 
de la mort et court se jeter entre les bras de sa mère transporlée 
d'une indicible joie. I.a princesse ne savait comment exprimer 
au saint apôtre sa reconnaissance. André l'instruisit et la baptisa 
bientôt avec toute sa maison. 

Ce miracle éclatant amena dans Atzkhour un grand nombre 
de conversions, mais il excita en même temps la fureur des prê- 
tres des idoles. Outrés de dépit, ils soulevèrent la populace, qui 
se mit à crier d'une voix menaçante : « Apollon et Artémios 
sont de puissantes divinités. — Non, répondaient les nouveaux 
chrétiens, c'est Jésus-Christ, c'est le Dieu d'André qu'il faut 
adorer. » L'irritation était au comble. Les deux partis allaient 
en venir aux dernières extrémités, quand le saint apôtre s' avan- 
çant : « Mes frères, dit-il, mettons à l'épreuve le pouvoir de vos 
dieux. Ouvrez les portes de ce temple, j'y placerai cette image au 
milieu de vos idoles ; puis, en votre présence, on scellera les 
portes, et de concert avec les chrétiens, vous y mettrez des gar- 
diens fidèles. Vos prêtres invoqueront Apollon, je prierai mon 
Dieu et nous examinerons au lever de l'aurore. Si vos dieux 
sont vainqueurs, nous les adorerons ; si c'est le mien, il faudra 
l'adorer. )> 

La foule applaudit à l'expédient, et tout fut exécuté fidèlement. 
Au point du jour, une multitude immense stationnait devant le 
temple. Quand on ouvrit les portes en présence des magistrats 

V SÉRIE. — T. V. g 



114 SAINTE NINA 

delà cité, le peuple s'y précipita. Les deux idoles étaient brisées 
et leurs débris poudreux couvraient le sol : l'image de Marie 
resplendissait d'un éclat merveilleux. « C'est le Dieu d'André 
qu'il faut adorer, s'écria-t-on de toutes parts : le seul vrai Dieu, 
c'est le Dieu des chrétiens. » Les prêtres des idoles, couverts de 
confusion, quittèrent la ville. La plupart des habitants d'Atz- 
khour crurent en Jésus-Christ et reçurent le baptême ^ André 
leur donna un évêque, des prêtres et des diacres, construisit des 
églises, dressa des croix et laissa dans la ville d'Atzkhour l'image 
de Marie, mère de Dieu. L'apôtre revint, de là, dans l'Arménie, 
qu'il ne fit que traverser pour aller célébrer la pàque à Jérusalem. 

Sur ces entrefaites, le roi Aderc avait appris qu'un grand 
nombre de ses sujets avaient abjuré le culte des faux dieux : il 
en fut vivement irrité et envoya ses officiers pour forcer les nou- 
veaux convertis à renoncer à la religion chrétienne. Les caté- 
chumènes, effrayés, cachèrent leurs croix et leurs images. 

La chronique géorgienne nous montre saint André paraissant 
de nouveau sur les bords du Pout-Euxin, mais cette fois accom- 
pagné de saint Mathias et de saint Simon le Cananéen'. Les 
trois apôtres évaugélisèrent avec des fatigues incroyables toutes 
les bourgades de l'Abkhasie ^ et firent de nombreuses conver- 
sions. Laissant ses deux compagnons achever l'œuvre commen- 
cée, André s'enfonça dans les gorges inaccessibles du Caucase. 
Les sauvages habitants de ces montagnes furent scJurds à la 
parole de Dieu et voulurent même donner la mort au saint apô- 
tre, qui dut abandonner cette terre inhospitalière. Saint André 
travailla encore à la conversion du Swaneth et du pays des 
Ossètes, d'où il passa chez les Scythes \ Mathias, avec d'autres 
disciples, continua d'annoncer l'Evangile aux peuples du Cau- 
case^. L'apôtre Simon, d'après la légende, serait mort en Abkha- 
sie et aurait été enseveli à Nicopsie. 

' Brosset, Hist. de Géorgie-, t. !, p. 57-59. 

2 Ibid., p. 60, 61. 

3 Province de Circassie au nord-est de la mer Noire, dans la vallée du Caucase. 

-* Mgr Macaire a établi par de fortes autorités l'aposlolat de saint André chez les 
Scythes (aujourd'hui peuples de la Russie méridionale). La prédication du saint 
apôtre sur les bords du Volga est aussi traditionnelle que ses travaux eu Ibérie. 

5 Acta sanctorum, 24 l'ebruarii. — D'api-ès la tradition, saint Matliias aurait 
surtout évangélisé la Golchide (aujourd'hui Mingrélie). — Maistre, Hist. de saint 
Mathias ; p. 418. In-8 ; 1870. 



ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE L/V GEORGIE H5 

La mission apostolique d'André s'étendit au delà des confins 
occidentanx de la Géorgie. Voici en quels termes un écrivain du 
IX' siècle, Nicétas le Paphlagonien, chante l'apostolat de l'en- 
voyé de Dieu : 

« Toi, André, homme digne de toute ma vénération, ayant 
reçu le Nord en partage, tu parcourus les contrées des Ibères, 
des Sarmates, des Tauriens, des Abases et des Scythes ; tu visi- 
tas toutes les régions et les villes qui avoisinent le Pont-Euxin 
au nord et au sud. » 

Cette tradition de l'apostolat de saint André en Ibérie s'est 
conservée jusqu'aujourd'hui ^ Le récit du chroniqueur est con- 
firmé "parle gondjar ou acte de l'Eglise ibérienne en 1480. 

Une autre tradition locale place le martyre de saint .lodré en 
Abkhasie, pays d'anthropophages. Son* corps aurait été enseveli 
à Bidchwint^. Au xi° siècle, Georges de la Montagne-Sainte^, 
traducteur bien connu du saint Evangile en langue géorgienne, 
ayant à défendre la pureté de la foi devant le patriarche d'An- 
tioche, dit que l'Eghse de Géorgie a été fondée par André, le 
premier appelé, et par Simon le Cananéen, dont le saint corps 
repose à Nicopsie. Eusèbe et Fabricius indiquent aussi cette ville 
comme lieu de sépulture du Cananéen*. 

Le récit de la prédication d'André nous a été conservé par un 
écrivain géorgien du v" siècle, le savant Nicétas, et il est fort 
probable que son travail a servi de base à la chronique géor- 
gienne. Quoi qu'il en soit, le fait historique de l'apostolat de saint 



1 Les auteurs ecclésiastiques, dont plusieurs du v= siècle, sont aussi de cette opi- 
nion. Voir Baillet, III, p. 462, où sont citées de nombreuses autorités à ce sujet, 
et TiUeraont, Mem. sur Vhist. ecclésiastique, II, p. 318, où les actes du saint sont 
discutés avec de nouveaux témoignages. — Cf. Maistre, Hist. de saint André 
p. 19 et suiv. In-8 ; 1870, Wattelier, 

* Bidchwint, ville située au nord-est de la mer N'oire, est, d'après Wakhoucht 
(Description de la Géorgie, p. 407) l'ancienne Nicopsie. —Cette tradition touchant 
saint André me parait peu fondée. Il me semble plus probable que c'est saint Simon 
le Cananéen et non saint André qui a été enspveli à Bidchwint. 

3 Cf. Martinov, Annus ecclesiasticus Grceco-Slavicus, d^ jnmi. 

■1 Acta sanctorum, 27 octobris. — Cf. Maistre, /fîrf. de saint Simon et de saint 
Jude, p. 3G8 et 392. In-8. — Moïse de Khorène dit, dans son Hist, d'Arménie 
édit. Whiston, p. 143, que saint Simon annonça l'Évangile en Perse et qu'il mourut 
prés du Bosphore ibérien. Parmi les auteurs ecclésiastiques, les uns mettent le mar- 
tyre de l'apdtre à Suanir ou Suanis eu Perse, les autres chez les Svanètes, d'auti-es 
enfin à Nicopsie (aujourd'hui Bidchwint). Cette dernière opinion me parait plausible. 



116 SAINTE NINA 

André parmi les peuples du Caucase est incontestable, ainsi que 
la conversion de la partie occidentale du pays. 

Plus tard, vers l'an 100, le pape saint Clément fut exilé par 
l'empereur Trajan et relégué dans la Chersonèse Taurique'. Le 
saint martyr, d'après la légende, aurait continué chez les Ibériens 
la prédication de l'apôtre ^ et contirmé dans la foi chrétienne 
un grand nombre de fidèles chancelants. 

Le voisinage de l'Église florissante du Pont servit merveilleu- 
sement à entretenir ces précieuses semences de la foi. Aussi plu- 
sieurs évêques de ces contrées prirent-ils part aux premiers 
conciles œcuméniques. Nous voyons en Golchide (MingréUe) 
Palma et, plus tard, son fils Marcion ; puis les évêques de Bidch- 
wint ou Nicopsie, Hypatius, Stratophyle, Épatien, etc. Rappe- 
lons encore que, pendant les grandes persécutions qui désolèrent 
Rome et les provinces, beaucoup de chrétiens vinrent chercher 
un asile dans le Pont et qu'un grand nombre d'autres y furent 
exilés par la cruauté des empereurs. 

Quels qu'aient été les efforts tentés pour la conversion des peu- 
ples du Caucase, il est certain que la plus grande portion de 
ribérie, ou bien ne fut pas entamée par la prédication aposto- 
lique, ou bien ne tarda pas à retourner au paganisme. C'est à la 
glorieuse sainte Nina qu'était réservée la conquête définitive de 
ce pays à la foi du Christ. 



III. — Premières années de sainte Nina 

Pendant trois siècles, la religion chrétienne avait grandi dans 
l'ignominie et dans les supplices. Les sages l'avaient raillée, les 
politiques l'avaient châtiée, la populace l'avait poursuivie de ses 
huées et de ses clameurs homicides. La société romaine, épuisée 
par une dernière convulsion de rage, couchée sur son lit de dou- 
leur, appelait à sou aide un Dieu longtemps détesté et encore 
inconnu. Le christianisme allait s'avancer sous l'étendard de 



' Aujourd'hui la Crimée. 

• Bavonius, (Ann.. II, y. 'i ; Venise, 1706), rapporte ce fait d'après saintlrénèe, 
presque coutemporaiii. Il ajoute, d'après la nii^me autorité, que dès lors on mention- 
nait déjà les Églises d'Ibérie. 



ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DK LA GÉORGIE 117 

Constantin pour recueillir tous les débris de l'empire en dissolu- 
tion, pour les marquer de son empreinte et, tout en préparant au 
monde une vie nouvelle, retenir quelques jours encore, un souffle 
de vie prêt à s'échapper. 

La vérité, prêchée par des milliers d'apôtres, commençait à 
marcher, pour ainsi dire, à grandes journées, sur les vastes che- 
mins que la politique romaine avait ouverts d'un bout de l'empire 
à l'autre pour le passage des légions ; elle devait bientôt prendre 
son vol victorieux jusqu'aux extrémités du monde. 

On sait trop peu l'histoire des missions qui achevèrent la con- 
version de tant de peuples. Dans ce combat de cinq cents ans con- 
tre la barbarie, on aurait lieu d'admirer autant d'héroïsme et de 
génie qu'aux plus beaux jours de l'Église. Les Pères du iv' siècle, 
les Athanase, les Ghrysostome, les Ambroise, les Augustin, ces 
gloires brillantes de la littérature chrétienne, n'eurent ni plus de 
courage à délier les dangers, ni plus d'inspiration pour émouvoir 
les peuples, ni plus de sagesse pour les gouverner que les mis- 
sionnaires trop peu connus des premiers temps, saint Grégoire 
riUuminateur, sainte Nina, saint Colomban, saint Boniface. 

Sainte Nina, saluée apôtre de Vlbérie par tous les historiens 
orientaux, fut destinée de Dieu pour être la conductrice de tout 
un peuple. De même que plus tard Glotilde, Berthe, Théodehnde, 
Hedwige, elle entraîna à sa suite la nation ibérienne comme 
enchantée et lui traça les voies par lesquelles elle devait mar- 
cher. Aussi a-t-elle reçu de ses contemporains le glorieux surnom 
Ôl Illmninatrice, comme saint Grégoire, l'apôtre de l'Arménie, a 
été surnommé l'Illuminateur. 

Sainte Nina vit le jour à Golastra*, en Cappadoce, vers la fin 
du m' siècle, dit la chronique d'ibérie. Issue d'une noble et 
illustre famille, elle était, par sa mère, proche parente du 
patriarche de Jérusalem et nièce, par son père, du grand martyr 
saint Georges, si célèbre encore aujourd'hui dans tout l'Orient. 
Donné par Nina pour protecteur à tout le pays, ce grand saint 
transmit à la nation sa vaillance militaire, l'éneigie de sa foi et 
son héroïsme de martyr en même temps que son nom^. 

* Brosset, Hist. de Géorgie, t. I, p. 90. 

* On a cherche plusieurs origines au nom de Géorgie. La plus probable est qu'il 
vient de saint Georges, si célèbre dans tout l'Orient et particulièrement honoré en 



118 SAINTE NINA 

Zabulon, son père, riche seigneur et brave guerrier, avait, 
dit la légende, mis son épée au service des armées impériales. 
Si nous en croyons le chroniqueur ibérien, Zabulon se signala 
dans les légions du Rhin et contribua à repousser au delà du 
fleuve les peuplades franques. C'est probablement à Rome qu'il 
embrassa le christianisme. Au retour de ses expéditions, il épousa 
la tille du patriarche de Jérusalem, Suzanne, jeune chrétienne, 
ornée de tous les dons du cœur et de l'esprit. 

L'épouse de Zabulon mit au monde Nina, cette enfant de 
bénédiction, et l'éleva à l'ombre des autels, dans la crainte et 
l'amour de Dieu. Dès l'âge de sept ans, le plus grand bonheui- 
de l'enfant était de répandre d'abondantes aumônes dans le sein 
des pauvres et de relever leurs âmes par la pensée du ciel. 

La jeune vierge n'avait encore que douze ans, quand ses 
parents vendirent tous leurs biens pour les distribuer aux pau- 
vres, à l'exemple des premiers chrétiens, et la conduisirent à 
Jérusalem, près du tombeau du Sauveur'. Là, Zabulon, grand 
serviteur de Dieu, sentant l'appel d'en haut, dit généreusement 
adieu à sa jeune épouse et à sa Nina bien-aimée, demanda la 
bénédiction du patriarche et se retira près du Jourdain, dans une 
sohtude, pour y vaquer au jeûne, au silence et à toutes sortes 
d'austérités-. C'était le moment où les déserts d'Orient commen- 
çaient à se rempUr de sohtaires qui y cherchaient u^ refuge con- 
tre la corruption romaine. 

Le patriarche de Jérusalem confia à des parentes la mère de 
notre sainte. Pour Nina, elle fut recueillie par l'arménienne Nicé- 
phora, qui, pendant deux années, lui enseigna soigneusement la 
religion du Christ. Docile à ces pieuses leçons, la jeune vierge 
parvint bientôt à une connaissance approfondie des choses de la 
foi. Très-habile dans l'art de guérir, elle connaissait, dit la 
chronique ibérienne, l'arménien, le grec, le latin et l'hébreu. 
Elle écoutait avec délices le long récit des souffrances et de la 
passion du Seigneur Jésus. Elle ne pouvait se lasser d'entendre, 
dans ses moindres détails, l'histoire de son crucifieraent, de sa 



Ibéi'ie. Aujouril'liui encore plus de cinquante paroisses de Géorgie sont sous le patro- 
nage du ijnind martyr, comme ou l'appelle dans tout l'Orient. 

i Chronique arménienne, p. 20. 

* Brosset, Hist. de Géorgie, t. I, p. 93. 



ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE H9 

sépulture, les merveilles de sa résurrection et de sa glorieuse 
ascension. Un jour, Nicéphora avait longuement entretenu sa 
jeune protégée des instruments qui avaient servi à la passion du 
Sauveur, des clous, de la lance, du linceul et du suaire, du ro- 
seau et de la couronne d'épines. « Et la robe sans couture, qu'est- 
elle devenue? demanda l'enfant. — Elle a été le partage des 
heureux habitants de Mtzkliet, répondit l'Arménienne. — Mais 
où est cette ville de Mtzkhet? reprit vivement la jeune fille. — 
Elle est au pays des Ibérieus, mon enfant, et ce pays est encore 
enseveli dans les ténèbres de l'erreur. — Pauvres Ibériens ! dit 
Nina; ah! s'ils connaissaient le trésor qu'ils possèdent*! » 

Dès ce moment, toutes les pensées, toutes les atfections de la 
bienheureuse se portèrent vers la lointaine Ibérie. .Un immense 
amour pour la passion d'un Dieu fait homme l'entraînait, elle, 
faible enfant, vers un piuple sauvage et inconnu, au-devant de 
la tunique sans couture, comme plus tard saint Louis partira 
pieds nus, à vingt-quatre ans, au-devant de la couronne d'épines. 



IV. — LÉGENDE DE LA SAINTE TUNIQUE 

La légende de la sainte tunique est tellement liée à l'histoire 
de sainte Nina que le lecteur nous pardonnera d'interrompre 
notre récit pour exposer ce que nous trouvons dans les plus an- 
ciennes chroniques de Géorgie, dans la tradition constante de 
cette Éghse orientale, dans les monuments les plus authentiques 
de ce peuple où le christianisme a laissé de son passage des tra- 
ces encore bien profondes. 

Cette pieuse et antique tradition de la tunique du Seigneur, 
tombée entre les mains d'un colon juif, qui l'aurait apportée eu 
Géorgie, a été transmise d'âge en âge, et elle est fidèlement 
racontée par les historiens nationaux Wakhtang et Wakhoucht, 
et par les autres chroniqueurs du pays. 

Vers le v" siècle, avant Jésus-Ghrist, un petit groupe de Juifs 
vint s'établir à Mtskhet". Ces Israélites envoyaient tous les ans 

1 Brosset, Hist. de Géorgie, t. I, p. 94. 

• Les descendants de ces Juifs existent encore dans certaines familles de la 
Géorgie, chez les Élioz, les Guédévanov et d'autres. 



120 SAINTE NINA 

uue députation choisie pour les représenter à Jérusalem pendant 
la Pàque. Le bruit des miracles accomplis par le Christ parvint 
ainsi en Ibérie, et l'année où le Seigneur Jésus devait souffrir, le 
choix du chef de la députation tomba sur Éiias, de la tribu de 
Lévi et descendant du grand prêtre Héli. La mère d'Elias, fort 
pieuse et avancée en âge, supplia son fils de ne point prendre part 
aux conseils iniques qui se formaient contre le Sauveur, venu en 
ce monde pour le salut des nations. Elle compatissait même aux 
souffrances de Jésus, car, au moment suprême où la terre se cou- 
vrit de ténèbres et trembla d'horreur à la mort de l'Homme-Dieu, 
elle s'écria : « Le royaume d'Israël tombe aujourd'hui » et elle 
expira *. 

Elias assista au supplice de Jésus et acheta d'un soldat romain 
la tunique sans couture, qui venait d'être tirée au sort. Lorsqu'il 
revint dans sa ville natale, sa sœur Sidonia, pénétrée des paro- 
les de sa mère mourante, courut à sa rencontre, lui arracha des 
mains le vêtement sacré et, pressant sur son cœur la sainte 
tunique, elle tomba morte aux pieds d'Elias^. Aucune force 
humaine ne put arracher à ses embrassements ce gage béni 
qu'elle était seule digne de toucher, et il fut enterré avec elle 
dans le jardin royal d'Aderc, l'un des Arsacides, qui régnaient 
alors en Ibérie. Un cèdre majestueux grandit sur cette tombe et 
cacha pendant bien des années la place sainte aux regards des 
hommes ^. 

Ce qui donne un certain caractère d'authenticité à cette 
pieuse légende, c'est l'écusson des rois de Géorgie, dont la 
tunique du Sauveur est la pièce principale. M. de Villeneuve 
en donne la description dans son ouvrage : il l'a extraite de la 
Bible géorgienne et des archives nationales de ce vaillant 
peuple, dont l'histoire n'a été qu'un long combat pour défendre 
sa foi et où le christianisme a laissé une empreinte ineffa- 
çable. 



1 Chronique artnénienne, p. 27. 

« Le clironiqueur assigne trois causes de la mort si inopinée de Siilonia. « Celait 
d'abord à cause de la mort de Notre-Seigneur, puis parce que son ireie avait par- 
ticipé au déicide des Juifs, et enan parce qu'elle avait appris eu même temps la uiur 
de sa mère. 

3 Baron de Haxtliauseu, Transcaucasia passim. 



ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE 121 

Les princes géorgiens ^ portent dans leurs armes à dextre, en 
haut de l'eau, l'empreinte de la tunique de Notre-Seigneur. 

Voici la traduction de l'inscription qui entoure l'image de la 
sainte relique : « La tunique du Seigneur, qui était tissue sans 
couture. » Ainsi, vers le même temps où Constantin arbore sur 
ses enseignes le signe de la rédemption, le roi des rois de la 
Géorgie met le sort de ses armes sous la protection de la sainte 
tunique. 

Il serait peut-être intéressant pour l'archéologie, dit M. des 
Ayes^, de comparer cette tradition nette et suivie des Géorgiens 
avec les documents vagues que présente, à ce sujet, l'Eglise de 
Trêves *. 

Nous laisserons parler l'auteur de la Notice sur la sainte 
tunique de Trêves'' : « Ici, dit-il, se présente l'importante ques- 
tion de savoir ce qu'est devenue la robe du Seigneur après le 
crucifiement. Privés de toutes données ■positives, nous ne pou- 
vons faire sur ce point que des conjectures plus ou moins pro- 
bables, en examinant avec soin ce qui se présente de plus naturel 
et le caractère des personnes qui se trouvaient le plus près des 
événements. Mathieu de Westminster, chroniqueur de la fin du 
XIII* siècle, penche à croire que la sainte robe fut achetée par 
Pilate; puis l'auteur ^<?nsg que la tunique sacrée, échue au sol- 
dat, a dû être achetée peut-être par saint Jean, peut-être par 
Marie-Madeleine... Puis on igyiore absolument ce que devint 
la sainte robe pendant trois siècles, et c'est au voyage de sainte 
Hélène dans la Terre-Sainte que la tradition de Trêves fait 
remonter l'acquisition de la sainte robe par cette Eglise. 

« Sainte Hélène, après son retour, ayant conservé un souve- 
nir affectueux de Trêves, sa patrie ^ lui fit don de la sainte robe 



* Aujourd'hui encore les princes, petits-fils et neveux du dernier roi de Géorgie, 
portent dans leur blason cette empreinte, ce souvenir et ce témoignage. 

2 De Villeneuve, La Géorgie, introduction, p. 8, 

3 II lie peut être question de la sainte robe d'Argenteuil ; là se conserve la robe, 
proprement dite, c'est-à-dire le vêtement extérieur, tandis que la sainte tunique est 
le vêtement intérieur. 

* Hist. delà robe de Jésus-Christ, conservée à Trêves, parMarx, p. H. —Tra- 
duction du même ouvrage par l'abbé Wayant (Metz). 

5 L'opinion qui donne à sainte Hélène Trêves pour patrie est entièrement rejetée 
par les boUandistPS, qui indiquent Drépane eu BIthynie comme lieu natal de la mère 
de Constantin (Cf. Acta sanctorum, 18 augustij. 



122 SAINTE NINA 

par l'intermédiaire de saint Agrice% son évêque. Gomme nous 
n'avons pas les monuments contemporains de cette donation, il 
importe d'examiner si cette tradition, qui, plus tard, se trouve 
aussi écrite, repose sur d'assez respectables fondements ; car, 
pour ce qui est de l'évidence, nous ne saurions y arriver, en 
cette matière, par la voie des preuves historiques. Qu'il nous 
suffise de dire que cette tradition a pour elles toutes les vrai- 
semblances. » 

En y regardant de près, peut-être découvrirait-on que cer- 
taine assertion avancée par Grégoire de Tours serait un témoi- 
gnage en faveur de Mtskhet. 

Je laisse à de plus habiles le soin d'éclaircir cette importante 
question. Ce point d'archéologie sera, sans doute, sérieusement 
étudié un jour. Je me borne, en attendant, à esquisser les faits 
que je trouve consignés chez les Géorgiens, et je les otfre, dans 
leur simplicité, à l'appréciation du lecteur -. 

Voici, pour tinir, ce que m'écrit, à ce sujet, un de mes amis, 
Géorgien de Tiflis : c( Quand, en 1386, le farouche Tamerlan 
envahit l'Ibérie, sema le pays de ruines et dépouilla surtout les 
églises, on trembla pour le sacré dépôt de Mtskhet. Aussi, dès 
qu'il eut quitté le pays, un chrétien de Mtskhet, grand serviteur 
de Dieu, d'après un chroniqueur, retira la sainte tunique du 
tombeau de iSidonia, la plaça religieusement dans une châsse de 
grand prix, faite en Ibime de croix, et cette châsse fut placée au 
patriarcat, dans le lieu où Ton conservait les objets les plus 
précieux du culte. En 1618, Ghab-Abas envahit la Géorgie, en 
saccagea les viUes et dépouilla toutes les églises. La sainte' tuni- 
que tomba entre ses mains et il l'envoya, en 1625, avec d'au- 



1 Les actes de saint Agrice donneut peu d'autorité à la tradition de Trêves. Ce 
saint évêque reçut une petite caisse fermée contenant des reliques, mais ou ignorait 
généralement ce qu'elle renfermait. Les uns pensaient que c'était le haillon de pour- 
pre de la passion ; les autres assuraient que c'étaient les chaussures du Sauveur ou 
la sainte tunique. Un moine de cette Eglise voulut connaître le précieux secret. Il 
commande un jeûne général aux lldéles, et, après plusieurs jours de prières, ouvre 
la caisse mystérieuse, mais à peine le couvercle fut-il soulevé que le moiue peu 
discret fut frappé de cécité. Personne après lui, dit le chroniqueur, ne tenta plus de 
découvrir le contenu de la boite merveilleuse (/4c<« .sYiîîctorww, 13januarii). 

2 En iS45, a l'occasion de l'exposition de la sainte robe à Trêves, il y eut une 
grande controverse sur l'authenticité de cette relique. Le ournal L'Univers et \'Ami 
de la religion imblièrent u ce sujet d'intéressants articles. 



ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GÉORGIE 123 

très objets fort précieux, en présent au roi des Russes, Miciiel 
Romauov. Le patriarche de Russie, Pliilarète, propre père du 
tsar, la déposa très- solennellement dans l'église de l'Assomption 
de la très-sainte Vierge. Lui-même établit la fête de la Déposi- 
tion de la sainte tunique, qui se célèbre chez les Grecs le 10 
du mois de juillet. Depuis cette époque, la sainte tunique se 
conserve à Moscou * . » 

(La suite prochainement J A. Daras. 



* La sainte tunique a été divisée en trois morceaux : les deux premiers sont ho- 
norés à Saint-Pétersbourg, le troisième est à Moscou (Martinov, Annus eccle- 
siasiicus Grœco-Slavicus, 10 julii). 



MADAME DE SOULANGES 

LES DERNIERS JOURS DU MONASTÈRE DE ROYAL-LIEU 



En racontant l'éducation reçue à Fontevrault par la vénérable 
Louise-Marie de France, nous exprimions le regret de n'avoir pu 
découvrir quel sort fut réservé à sa très-digne institutrice, madame 
de Soulanges, pendant les années sanglantes de la période révolu- 
tionnaire. Une communication de la dernière heure nous permet de 
compléter notre récit et d'apporter un document de plus à l'histoire 
de la destruction des ordres religieux en France , sur la fin du 
xviii" siècle*. 

Frappée, le 6 août 1762, par l'arrêt de proscription que dictaient 
au parle.ment de Paris les haines combinées de la philosophie et 
du jansénisme, la Compagnie de Jésus était mise en demeure « de 
se parjurer ou de sortir du royaume. » Vainement la famille royale 
daignait-elle s'interposer en faveur des victimes , vainement Marie 
Leckzinska s'était-elle abaissée jusqu'à demander leur grâce à 
Ghoiseul, le faible Louis XV se laissa forcer la main par une 
femme qui les détestait et il consentit à sanctionner tout ce que 
les parlements venaient d'entreprendre contre son autorité et 
contre la justice. Tandis que, par de généreuses protestations, l'épis- 
copat français fait écho à la parole sévère de Clément XIII, le clan 
tout entier de l'Encyclopédie triomphe, dans la pensée que cette 
ruine va précipiter la destruction des autres ordres et préparer la 
chute même de l'Église. Les lettres de Voltaire, de d'Alembert, de 
Frédéric de Prusse, sont remplies de ces espérances et suggèrent 
les moyens pratiques de les réaliser sans retard. « Il s'agirait de 
détruire les cloîtres, au moins de commencer à diminuer leur 
nombre. Ce moment est venu , parce que le gouvernement français 



1 Nous devons la plupart des notes qui concernent Royal-Lien aux recherches 
de M. l'abbé Deladreue, curé de Saint-Paul lés Beauvais. 



MADAME DE SOULANGES 125 

et celui de l'Autriche sont endettés, qu'ils ont épuisé les ressources 
de l'industrie pour acquitter leurs dettes sans y parvenir. L'appât 
des riches abbayes et des couvents bien rentes est tentant. En leur 
représentant le mal que les cénobites font à la population de leurs 
Etats, ainsi que l'abus du grand nombre des cucullati qui rem- 
plissent les provinces , en même temps la facilité de payer une 
partie de leurs dettes en y appliquant les trésors de ces commu- 
nautés qui n'ont point de successeurs, je crois qu'on les détermi- 
nerait à commencer cette réforme; et il est à présumer qu'après 
avoir joui de la sécularisation de quelques bénéfices , leur avidité 
engloutira le reste. » {Lettre de Frédéric à Voltaire , 24 mars 
1767.) 

Ce mot de réforme est d'autant plus pénible à relever ici que 
l'assemblée générale du clergé de France venait de s'en servir, en 
1765 et 1766, pour recommander à la sollicitude du Saint-Siège 
les considérants d'un projet relatif aux abus introduits dans certaines 
communautés ou corporations religieuses. Il est vrai qu'elle était 
loin de s'imaginer que l'ageA principal d'une commission de cette 
importance serait choisi, contre le gré des prélats , parmi les 
hommes dont les relations étroites avec le parti philosophique 
avaient déjà fourni plus d'un gage aux ennemis de l'Église. Loménie 
de Brienne ne tarda pas en effet à diriger les opérations de manière 
à soulever, malheureusement sans profit pour la cause du bon droit, 
des polémiques nombreuses et ardentes. On peut suivre, dans 
\ Essai historique du P. Prat, la marche progressive de cette 
commission qui, munie des édits du Conseil d'Etat, s'en va suppri- 
mant des communautés religieuses, réduisant le nombre des mo- 
nastères, abolissant certains ordres et assurant d'avance la ruine 
des autres par un bouleversement complet des constitutions propres 
et des usages établis. — Nous n'avons pas à refaire cette histoire, 
dans laquelle cependant il nous plairait de retrouver encore le 
nom vénéré de madame Louise, toujours dévouée à la Compagnie 
de Jésus persécutée et ne cessant de présenter au roi des mémoires 
en faveur de ses membres absents et proscrits. Nous voulons, dans 
un cadre beaucoup plus restreint, nous borner à raconter quelles 
furent, pour l'abbaye de Royal-Lieu, les conséquences des arrêts 
alors rendus contre les maisons religieuses. 

Madame Françoise Paris de Soulanges avait été placée à la tète 



126 MADAME DE SOULANGES 

de ce monastère, en 1754 , sur la demande motivée de sa royale 
élève de Fontevrault. Après avoir recueilli , avec la succession de 
Jeanne-Gabrielle de Grimaldy, l'héritage des quarante abbesses qui 
l'avaient précédée , il fallait qu'elle eût la douleur d'assister à 
l'écroulement d'une institution six fois séculaire. La chère madame 
Louise venait de passer à une vie meilleure, le 23 décembre 1787, 
Madame de Soulanges entrait alors dans sa soixante- douzième 
année. Les douleurs morales qui avaient assiégé l'âme de la sainte 
carmélite à ses derniers moments ne laissaient pas que de préoc- 
cuper péniblement l'abbesse de Royal-Lieu, car l'avenir était 
sombre et les premières concessions de Louis XVI en faisaient pré- 
sager de plus alarmantes encore. Peu |de jours après la mort de 
la mère Thérèse de Saint- Augustin, Mgr Urbain-René de Hercé, 
évêque de Dol, parlant au nom des députés de Bretagne, n'avait pas 
craint d'élever la voix en ces termes: « Vous répondrez. Sire, 
devant Dieu et devant les hommes, des malheurs qu'entraînera le 
rétablissement des protestants. Madame Louise, du haut des cieux 
où ses vertus l'ont placée, voit votre conduite et la désapprouve. » 
(Dépêche de M'^" de Staël, ambassadrice de Suède, 14 janvier 
1788.) — Beaucoup d'autres regrettèrent l'édit de tolérance arraché 
au roi, parce qu'ils y voyaient comme le prélude des agitations qui 
depuis ont désolé le royaume. 

Les premiers bruits de la Révolution retentirent à Royal-Lieu 
avec les événements mêmes qui signalèrent la prise de la Bastille. 
C'est non loin de leur paisible habitation que, le 22 juillet 1789 , 
fut découvert et arrêté l'intendant Bertier de Sauvigny, gendre du 
malheureux Foulon. On sait comment il fut conduit de Compiègne 
à Paris, à travers la cohue d'une populace ameutée qui couvrait 
les routes, vociférant des cris de mort, jusqu'au moment où elle put 
s'acharner sur sa victime avec les raffinements d'une atroce bar- 
barie. Bientôt des rumeurs sinistres commencèrent à irriter la 
convoitise de ceux que le nouvel ordre de choses ruinait ou qui 
s'apprêtaient à conquérir la fortune dans le pillage. On parlait, plus 
haut que jamais, de la fortune fabuleuse des couvents ; on affirmait 
que, dans les vastes carrières de Sentis et de Chantilly, des amas 
considérables de grains étaient cachés par des accapareurs, prêtres 
ou moines, heureux d'augmenter « la misère des peuples » en les 
réduisant par la famine. Ce fut en vain que le gouvernement or- 



ET LES DERNIERS JOURS DE ROYAL-LIEU 127 

donna des enquêtes; ce fut en vain qu'où ouvrit à la multitude 
l'entrée de ces carrières, pour constater en sa présence qu'il n'y 
avait pas et ne pouvait pas y avoir trace de grains enfouis. L'ima- 
gination populaire avait été surexcitée à dessein : la foule se por- 
tera bientôt aux derniers excès. 

Dès le 2 novembre 1789, un décret de l'Assemblée nationale 
ordonne que les biens du clergé seront mis « à la disposition de la 
nation. » Ces législateurs nouveaux avaient hâte de battre mon- 
naie, et ils se flattaient de s'enrichir à la façon d'Henri VIII, en 
éventrant comme lui ce qu'il appelait « sa poule aux œufs d'or. » 
Ils ne faisaient qu'imiter le sauvage, imprévoyant du lendemain, 
qui coupe l'arbre au pied pour en cueillir le fruit. Le même jour 
en effet, sur la motion de Target le philosophe, il est enjoint « par 
provision » que « l'émission des vœux sera suspendue dans les 
monastères de l'un et de l'autre sexe. » (Moniteur du 3 novembre.) 
C'était le premier pas vers la suppression totale des ordres reli- 
gieux et la complète abolition des vœux monastiques. Cette der- 
nière motion fut portée à la tribune, le 13 février 1790, par le 
calviniste Barnave et le vote définitif l'adopta sous la forme sui- 
vante : « L'Assemblée nationale décrète, comme articles contitu- 
tionnels, que la loi ne reconnaîtra plus les vœux monastiques et 
solennels des personnes de l'un et de l'autre sexe ; déclare, en 
conséquence, que les ordres et congrégations de l'un et de l'autre 
sexe sont et demeureront supprimés en France, sans qu'on puisse 
à l'avenir en établir d'autres. » (Moniteur du 14 février.) 

Alors, comme de nos jours, les commotions politiques entrete- 
naient sur tous les points des bruits de prophéties merveilleuses. 
Il était question, pour le mois de mai, d'un signe remarquable 
dans le ciel qui devait, en frappant le monde « du plus grand élon- 
nemeiit », être le prélude « d'un secours éclatant pour la religion 
redevenue florissante comme aux premiers siècles. » (Journal 
historique, 15 avril 1790.) Le chartreux Dom Gerle faisait encore 
allusion, un mois plus tard, en pleine Assemblée nationale, à ces 
rêveries d'une visionnaire; du Périgord ; on lui répondait par l'ordre 
du jour. (Moniteur àxL 14 juin.) — Loin de s'arrêter à nourrir de 
telles espérances, le monastère de Royal-Lieu attendait, dans 
l'anxiété et la douleur, le moment où il serait contraint de céder 
à la force. Aussi, dès la première nouvelle du sort qui leur était 



128 Madame de soulanges 

réservé, toutes, religieuses de chœur et sœurs converses, se ran- 
gent autour de la vénérable abbesse et font serment, avec elle, que 
la violence seule les arrachera de l'asile sacré librement choisi. 
Pas une ne devait trahir son devoir ni sa parole. Le mercredi 
18 août, les agents du district de Gompiègne se présentent à l'ab- 
baye, pour demander à M°" de Soulanges quelles sont ses inten- 
tions relativement à la profession religieuse. Ils ne manquent point 
de l'informer qu'il lui est loisible d'user du bénéfice apporté par le 
décret de l'Assemblée abolissant les vœux de religion et qu'elle 
peut, dès ce moment, quitter le monastère pour aller vivre en 
liberté dans le monde. Indignée à la seule pensée d'une apostasie 
sacrilège. M"'» de Soulanges proteste avec l'énergie et l'autorité 
que lui donne son grand âge et déclare qu'elle restera dans sa 
maison jusqu'à la mort. A son exemple, les vingt religieuses de 
chœur et les onze sœurs converses fout entendre les mêmes protes- 
tations et refusent de franchir la clôture. S'il faut que les portes 
s'ouvrent en dépit de leur volonté, elles attendront qu'on les brise. 
Les déclarations écrites de toutes ces pieuses filles ont été con- 
servées ; nous avons sous les yeux le catalogue complet de leurs 
noms et de leurs charges. La plus âgée avait quatre-vingt-huit 
ans, la plus jeune vingt-quatre. 

De leur côté. Mesdames de France, Adélaïde et Victoire, alar- 
mées du danger qui menaçait ce cher carrael de Saint-Denis, tout 
vivant encore des souvenirs de madame Louise, essayaient'en vain, 
pour le sauver de sa ruine, d'appuyer de leur crédit la pétition 
adressée dans ce sens à l'Assemblée nationale. Les dons patrio- 
tiques qu'elles avaient versés à la Monnaie, les deux mille trois 
cents marcs d'argent qu'elles ajoutèrent dans le courant de sep- 
tembre et d'octobre ne parvenaient pas à émouvoir des hommes 
déterminés à passer outre. Saint-Denis, aussi bien que Royal-Lieu, 
était frappé à mort. Dès la fin de 1790, la plupart des couvents 
d'hommes avaient disparu; seules quelques communautés de femmes 
étaient restées debout, à cause de certaines réserves contenues 
dans les décrets qui prescrivaient l'abolition générale de ces sortes 
d'établissements. Rien de touchant comme l'eff'usion naïve des 
sentiments qu'elles firent éclater alors, en se livrant tout entières 
à l'espérance, sitôt évanouie, de couler tranquillement le reste 
de leurs jours dans leurs solitudes aimées. Mais dénoncées inces- 



ET LES DERNIERS JOURS DE ROYAL-LIEU 129 

samment aux représentants du peuple, ces rares maisons, exceptées 
de la proscription, étaient représentées comme « d'absurdes reli- 
ques de l'ancien régime », comme « des antres de conspiration 
d'où partaient des excitations à la révolte contre le régime nou- 
veau. » 

C'est dans ces circonstances que l'Assemblée nationale, qui ve- 
nait de ravir à la royauté tous ses droits, s'enhardit à usurper le 
pouvoir législatif de la sainte Église. Les évèques constitutionnels 
firent les plus grands efforts pour attacher à leurs principes schis- 
matiques les communautés religieuses ; ces tentatives échouèrent 
à peu près partout aussi complètement qu'à Royal-Lieu. Ce mo- 
nastère, qui dépendait alors du diocèse de Soissons, resta fidèlement 
attaché à Mgr Claude de Bourdeilles réfugié à l'étranger, et l'intrus 
MaroUes n'y recueillit que la plus humiliante déconvenue. C'était 
un démenti de plus infligé aux déclamations de Diderot, de Laharpe 
et de tant d'autres sur « les victimes cloitrées » ; soumis dans toute 
la France au feu de la persécution, le creuset rendait à peine « une 
écume imperceptible. » Dès lors la destruction radicale des com- 
munautés est résolue. En attendant, on les fatigue par des vexations 
de tout genre , on les prive de leurs aumôniers, on leur impose 
des ecclésiastiques jureurs. Vaines menaces ! Non contentes de se 
refuser à reconnaître l'évêque intrus, elles préfèrent s'abstenir de 
toute relation avec les prêtres qu'il leur envoie. La persécution 
succède aux menaces : de honteuses voies de fait sont commises 
contre de pauvres recluses, les unes encore adolescentes, les autres 
déjà octogénaires, et ces profanateurs de couvents, qui n'ont même 
pas épargné les filles de la Charité, défilent impunis sous les yeux 
d'une municipalité complice. Une lettre que le ministre Delessart 
écrit, le 9 avril 1791, au directoire du département de Paris, tout 
en manifestant l'affliction profonde que de pareilles scènes causent 
au cœur du roi, témoigne plus encore de la désespérante nullité du 
pouvoir. Il est triste, en eff"et, de constater que le chef de l'État ne 
possédait alors aucun moyen pour réprimer de tels désordres, ré- 
duit qu'il était à solliciter, par des plaintes sans écho, une punition 
stérile auprès des corps administratifs subalternes. 

Or, tandis que s'accomplissaient ces actes lamentables, l'Église, 
dont la tendresse de mère ne pouvait oublier sa fille aînée, si mal- 
heureuse et déjà si coupable, descendait dans les tombeaux des 
V" sÉBie. — T. V. 9 



130 MADAME DE S'jLLANGES 

cloîtres proscrits pour y recueillir les restes béais d'une française 
illustre, qui s'était immolée à Dieu par ces mêmes vœux solen- 
nels qu'on venait d'abolir. C'était le temps où Paris découronnait 
sainte Geneviève, pour fêter sacrilégement l'idole du jour, Mira- 
beau ; Rome, plus soucieuse des gloires qui durent, répondait 
d'avance à l'apothéose de Voltaire, ce jîlat courtisan de l'étranger, 
par l'ovation triomphante d'une noble enfant de la France catho- 
lique. Le 5 juin 1791, aux applaudissements du monde chrétien, 
Pie VI élevait sur les autels l'humble femme qui avait fondé le 
Carmel français, la bienheureuse Marie de l'Incarnation, si connue 
dans le monde sous le nom de madame Acarie. 

Cependant les monastères cloîtrés vivaient de leur vie précaire, 
lorsque, dans la séance du 7 août 1792, l'Assemblée nationale, pro- 
cédant d'urgence à l'aliénation des maisons religieuses, ordonna que 
les municipalités y feraient sans retard « la vérification des effets 
inventoriés en exécution des précédents décrets » et se charge- 
raient de veiller « à la conservation de ce mobilier national, jus- 
qu'à ce qu'il en ait été disposé. » C'était déclarer la vente des édi- 
fices religieux à courte échéance. — Un mois après, le 10 septembre, 
au lendemain des terribles massacres dans les prisons et les mai- 
sons de force, les administrateurs et le procureur syndic du direc- 
toire du district de Compiègne se présentent de nouveau à Royal- 
Lieu. Leur mission est d'enlever effets et meubles, titres et papiers. 
Madame de Soulauges, qui les reçoit dans l'intérieur de la' clôture, 
est chargée d'assister au récolement de l'inventnire dressé en aoiit 
1790. Les pièces sont produites ; tout paraît dans l'état. Il arrive 
seulement, à l'occasion d'une lampe, qu'on s'étonne de trouver du 
cuivi^e où. l'inventaire portait de l'argent. La remarque en est 
faite avec une dureté blessante. L'abbesse, sans rien perdre de sa 
dignité, répond « que cette lampe étant un cadeau personnel qui 
lui avait été fait par madame Louise de France, elle avait cru pou- 
voir en disposer, et qu'au surplus elle s'était conduite avec délica- 
tesse, puisqu'elle avait représenté en ce jour beaucoup d'effets qui 
n'avaient point été déclarés dans l'inventaire et qu'elle aurait pu 
s'approprier sans danger. >> Au reste, cette question des objets à 
l'usage personnel était réglée par l'article 11 de ce même décret, 
eu vertu duquel avait lieu la visite domiciliaire. (Moniteur du 
15 août). — Les agents de la Révolution eurent le bon goût de ne 



ET LES DERNIERS JOURS DE ROYAL-LIEU 131 

pas insister, mais ils prirent soin de déclarer en leur procès-ver- 
bal : < Nous avons à cet égard reçu purement et simplement son 
dire, laissant au département à prononcer... Nous avons aussi pensé 
que la crosse abbatiale était un meuble particulier à l'abbesse, 
qui nous a assuré que partout on les en avait laissées propriétaires ; 
le tout encore soumis au jugement du département. » 

Alors se passa une de ces aventures qui se reproduisaient chaque 
jour, en un temps où le gaspillage des effets et des meubles s'exerça 
de la même manière dans toutes les abbayes. On parle de tel orne- 
ment d'église qu'on vendit au premier acquéreur venu, à moins de 
deux cents livres, quand il en avait coûté plus de dix mille. Le reste 
s'écoulait dans la même proportion. A Royal-Lieu, on avait vu 
entrer avec les commissaires du district une foule d'.achetenrs sans 
conscience ; parmi eux s'étaient glissés maints pillards qui se fai- 
saient moins scrupule encore de voler et de dévaster à plaisir. Le 
procès-verbal dressé pour l'administration suffirait à nous édifier 
amplement sur le compte de ces hommes rapaces. On lit dans cette 
pièce officielle : « Ayant remarqué que la maison était pleine 
d'étrangers qui la dévastaient, nous y avons fait une revue et en 
avons fait sortir plusieurs et même décharger des voitures remplies 
d"objets non achetés, ou qui ne devaient pas ètro vendus, et nous 
avons dépêché un exprès au district pour nous envoyer des gardes 
nationales r'Sîc> qui nous aidassent à une police salutaire et à la con- 
servation des propriétés nationales. » — Le détachement demandé 
était arrivé à cinq heures ; on posa les sentinelles, et une patrouille 
fit sortir tous les étrangers de l'établissement. Les commissaires 
alors entrèrent dans l'église et en enlevèrent tous les vases sacrés 
et autres objets du culte. Nous ne les énumérerons point ici : le dé- 
tail en serait navrant. Qu'il suffise de savoir que tous ces objets d'or 
et de vermeil, d'argent haché et relevé de diamants, furent trans- 
portés immédiatement sur des brancards escortés par les gardes 
nationaux, jusqu'au dépôt général établi à Compiègne en l'abbaye 
de Saint-Corneille. En même temps on faisait charger dans une voi- 
ture tous les ornements sacerdotaux, qui furent déposés au même 
lieu. Les commissaires accompagnaient ce triste cortège, et la garde 
du monastère demeura confiée à quatre grenadiers de service, avec 
ordre formel de n'en rien laisser sortir. 

C'est en conformité du même arrêt que les carmélites de Saint- 



132 MADAME DE SOUI.ANGES : 

Denis furent conrlamnÀes à voir pareillement charger sur des voi- 
tures et portera la Monnaie les vases sacrés, les reliquaires précieux 
et toute l'argenterie de leur église. La perte la plus sensible fut 
celle des magnifiques chandeliers du maître-autel, ancienne dépouille 
du collège Romain, que le pape Clément XIV avait donnés à 
madame Louise, après la suppression delà Compagnie de Jésus. Ces 
chandeliers, d'un superbe travail, mesuraient plus de deux mètres 
de hauteur: la croix, haute de trois mètres soixante centimètres, 
portait un christ dont les premiers artistes ne se lassaient pas d'ad- 
mirer l'expression et le fini. Un ordre de la Convention fit fondre, 
en 1793, ces lourdes pièces d'argenterie, dont le seul transport sur 
un navire français avait coûté six mille livres à la maison du roi. 
Madame de Soulanges ne put rester spectatrice de ces spoliations 
qui lui déchiraient l'âme. Elle quitta son monastère devenu inhos- 
pitalier, et toutes ses religieuses la suivirent pour chercher à Senlis 
un abri provisoire. Leur pauvreté était grande. La nation, « tou- 
jours généreuse », comme on disait dans l'ironie sanglante du lan- 
gage officiel, avait bien décrété, en 1790, que les abbesses « dont le 
revenu n'excédait pas dix mille livres » en conserveraient mille 
comme pension alimentaire ; c'était le cas de madame de Soulanges 
à qui Royal-Lieu n'avait jamais rapporté que huit mille livres par 
an ; mais les comités révolutionnaires songeaient plus à la poursuivre 
qu'à la payer. Elle passa peu de jours tranquilles à Senlis. Collot 
d'Herbois venait de se glorifier devant l'Assemblée, 'avec un 
cynisme railleur, de la résolution qu'il avait prise de transformer 
en prison le château de Chantilly {Moniteur du 26 octobre). Durant 
les derniers jours de septembre, on avait en effet ramené de cette 
maison princière des files de voitures encombrées de sculptures et de 
bronzes, au milieu desquels se détachaient les fragments dépecés de 
la statue équestre du connétable de Montmorency, qu'on traînait 
aux fonderies de canons. Conduite à Chantilly, le 5 octobre 1793, 
le jour même où l'on décrétait le bizarre calendrier destiné à eff'acer 
le souvenir des fêtes consacrées par la religion, madame de Sou- 
langes, presque octogénaire, subit dans cette prison improvisée une 
pénible détention de dix mois. 

C'est là qu'elle apprit le martyre héroïque des carmélites de 
Compiègne, escortant à l'échafaud du 17 juillet 1794 leur admirable 
prieure, cette protégée de madame Louise, dont Marie-Antoinette 



ET LES DERNIliRS JOURS DE ROYAL-LIEU 133 

avait payé la dot, et qui voulut, par reconnaissance, prendre en 
religion le nom si cher de mère Thérèse de Saint-Augustin. Dix 
jours après, la chute de Robespierre mettait fin à la Terreur san- 
glante. A la veille de mourir , Mgr de Roquelaure , évéque de 
Senlis, et les pieuses filles arrêtées dans sa ville épiscopale se rat- 
tachèrent à l'espoir d'une délivrance sur laquelle ils ne comptaient 
plus. La liberté pleine toutefois ne devait pas s'ouvrir encore pour 
les captifs. Le 28 juillet, madame de Soulanges fut transférée avec 
un graud nombre de prisonniers dans le château d'Hondainville 
(Orne) qui avait été transformé en maison de détention pour les 
suspects. Ils emportaient pour leur route une livre de pain et une 
bouteille de cidre. Deux mois plus tard, la dernière abbesse de 
Royal-Lieu recouvrait la liberté, avec tous ses compagnons, pour 
n'être plus inquiétée jusqu'à sa mort. 

Après le départ des religieuses, la vieille abbaye avait été con- 
vertie en hôpital militaire, et son nom changé en celui de Beau- 
Lieu, qui disparut vite. Le 17 septembre 1797, eUe fut vendue, 
pour lasommede 201,000 fr., à trois habitants de Compiègne dont 
nous tairons les noms. Ils en firent démolir la plus grande partie. 
Après être passée dans plusieurs mains , l'abbaye démembrée de 
Royal-Lieu fut achetée, il y. a quelque vingt ans, par un dernier 
propriétaire ; elle est louée aujourd'hui à ua entraîneur de courses. 
Malheureusement la Révolution disperse autre chose que des 
pierres. Que de souvenirs populaires à jamais éteints ! Que d'oeuvres 
admirables ruinées sans retour! Que de ressources taries pour la 
charité publique ! Dépouiller la religion de ses propriétés sécu- 
laires, n'était-ce pas détruire l'hypothèque même qu'elle assignait 
sur ses biens à toutes les infortunes ? — « Faites donc vendre les 
biens ecclésiastiques, avait un jour écrit une femme trop célèbre, 
madame Roland ; jamais nous ne serons débarrassés des bètes fé- 
roces, tant qu'on ne détruira pas leurs repaires. » (Lettre à Lan- 
thenas, 30 juin 1790.) — Les repaires ont été détruits ; est-ce de 
là que sortirent les bâtes féroces qui dévorèrent madame Roland 
sur l'échafaud du 9 novembre 1793 ? E. Régnaolt. 



BIBLIOGRAPHIE 



VINDICTE BALLERINIAN^ SEU GUSTUS RECOGNITIONIS VINDICIARUM 

ALPHONSlAN'ARtM, — Brugis Flandroium. apud Begaert-Defoort bibliopo- 
lam, 1873. 

Les Vindiciœ Alphonsianœ appelaient fatalement des Vindiciœ 
Ballerimanœ. Comment ne pas repousser une attaque si grave, si 
pressante et à laquelle on a voulu donner tant d'éclat? Se taire en 
présence d'un acte d'accusation qui n'a pas moins de neuf cent 
cinquante pages in-4° et oii l'on s'efl'orce de jeter de la défaveur, 
non-seulement sur quelques-unes de ses opinions, mais sur l'en- 
semble de sa doctrine et sur des principes qui lui sont communs 
avec un grand nombre de théologiens catholiques, semblerait, de 
la part du savant professeur romain, un aveu public d'impuissance; 
ce serait déserter honteusement sa propre cause, au moment où la 
défendre devient un impérieux devoir. Le R. P. Ballerini ne pou- 
vait donc garder le silence, ou du moins quelqu'un devait parler 
pour lui. Cette nécessité que nous constatons, nous ne 'pouvons 
nous empêcher de la déplorer. Rien n'est plus malheureux que les 
discussions engagées sur des noms propres : la passion s'y mêle 
toujours, et quelquefois dans des proportions telles qu'elle obscurcit 
et gâte tout. On se blesse mutuellement, on ne s'éclaire jamais. 
Bien au contraire, le tourbillon bruyant des récriminations, des 
reproches, des accusations réciproques, forme comme un épais 
nuage qui, se répandant sur les intelligences, leur cache presque 
entièrement la vérité. La lutte, néanmoins, une fois engagée, il 
faut savoir l'accepter malgré ses inconvénients nu ses ennuis et la 
pousser jusqu'au bout si les circonstances l'exigent. Le pire de 
tout serait de laisser les esprits en suspens, de retenir les questions 
dans l'obscurité en refusant de les éclaircir par une discussion 
loyale. Voilà pourquoi nous accueillons avec plaisir la brochure, 
qui nous arrive de Belgique, avec le titre de Vmdiciœ Balleri- 
nianœ; non qu'elle ne laisse absolument rien à désirer, ou qu'elle 



BIBLIOGRAPHIE 135 

nous apporte la réfutation intégrale de l'ouvrage des Pères rédemp- 
toristes. On peut y reprendre quelque chose pour la forme ; et, pour 
le fond, on doit y chercher un essai (gustus recognitionis), plutôt 
qu'un travail complet et définitif ; mais enfin, telle qu'elle est, nous 
croyons qu'elle sera utile. Elle engagera les esprits sérieux à ne 
point se laisser surprendre par des affirmations, quelquefois plus 
retentissantes que solides ; elle provoquera l'examen et empêchera 
de regarder comme chose jugée ce qui a certainement besoin de 
passer encore par l'épreuve de la discussion. Nous y aurions voulu 
un langage moins âpre : les rédacteurs de la Civiltà en ont déjà 
fait la remarque. L'auteur laisse trop échapper le cri de l'amitié 
blessée. Cette amitié l'excuse peut-être, mais elle ne suffit pas 
pour le justifier. Dans des querelles de ce genre, où des noms res- 
pectables sont forcément prononcés, où l'honneur des doctrines re- 
ligieuses est en jeu, on ne saurait apporter ni trop de calme ni trop 
de dignité. Cette réserve faite, nous exhortons vivement ceux de 
nos lecteurs pour lesquels les discussions théologiques ont de 
l'attrait à prendre connaissance de ce petit volume. Après l'avoir 
lu, ils connaîtront suffisamment ce que l'on peut appeler les élé- 
ments constitutifs de la cause : les faits qui ont amené lapublication 
des Vindiciœ Alphonsiaiiœ, l'attitude honorable du P. Ballerini 
dans cette afl'aire, les principaux écrits publiés à cette occasion 
dans les journaux, les savantes dissertations où l'on a démontré la 
c onciliation possible du probabilisme et de l'équiprobabilisme, les 
no tes de l'auteur qui, malgré une certaine rudesse, sont toujours 
intéressantes et instructives. 

Et maintenant, si l'on nous permet d'émettre notre opinion sur 
l'état actuel de cet important débat, nous dirons qu'il y reste je ne 
sais quoi encore de confus et d'inexpliqué, parce que l'on a négligé 
de faire une distinction essentielle. M. l'abbé Grandclaude, em- 
pruntant naguère au général de Lamarmora le titre de son dernier 
ouvrage, s'écriait, à ce propos, dans la Revue des Sciences ecclé- 
siastiques -• « Un poco pià di luce! Un peu plus de lumière ! » 
La lumière se fera dès que l'on ne mêlera plus ce qui doit être 
séparé, dès que l'on dégagera les questions particulières et en quel- 
que sorte privées des doctrines et des tendances générales. Les 
premières occupent, matériellement au moins, la plus grande place 
dans l'œuvre des enfants de saint Liguori ; ils les ont traitées avec 
une abondance d'érudition, une sagacité de vues, un zèle filial que 
nous n'avons nullement l'intention de méconnaître, quoique nous 
soyons loin d'en admirer tous les résultats. Nous comprenons qu'ils 



13Ô BIBLIOGRAPHIE 

aient séduit par là des intelligences d'élite et se soient attiré des 
louanges dont ils aimeront longtemps à se prévaloir. Après 
tout, ces problèmes spéciaux de la théologie morale sont matières 
abandonnées à la libre dispute des écoles ; chacun peut les résoudre 
comme bon lui semble, et pour nous, nous ne trouverons jamais 
mauvais que l'on ne veuille point adopter notre solution ou celle 
de nos amis. 11 en est tout autrement des questions générales. Nous 
appelons de ce nom, dans la controverse présente, la question de 
l'autorité attachée au titre de docteur de l'Église, l'accusation inten- 
téecontreleP. Ballerini d'avoirfait « une œuvre antialphonsienne », 
parce qu'il a contredit, dans plusieurs de ses notes, le grand évêque 
de Sainte- Agathe; nous désignons surtout le jugement porté sur le 
probabilisme et l'équiprobabilisme. Ici, l'accord n'est point aussi 
facile et ne peut plus .se faire dans la liberté. S'il faut dire fran- 
chement notre pensée, nous croyons que, sur ces trois points, le 
P. Ballerini et ses frères ont droit de se plaindre, et que le 
livre des Vindiciœ Alphonsianœ est entaché d'injustice et d'er- 
reur. C'est pourquoi nous protestons et nous réclamons. Nous protes- 
tons contre les injustices, nous réclamons contre les erreurs. Certes, 
nous ne le nions pas, le titre de docteur est grand, il est digne du 
plus profond respect; mais il n'a jamais imposé à personne l'obliga- 
tion de reconnaître comme vraies toutes les opinions de celui qui 
en a été honoré. Maintes fois et dans nombre d'écrits, on a com- 
battu, réfuté, tenu pour fausses certaines opinions de saint Thomas 
ou de saint Bonaventure : nul n'a jamais songé à taxer cette con- 
duite d'audace coupable, ni à transformer ceux qui la tenaient en 
ennemi de ces grands docteurs. Pourquoi ce qui a été permis à l'égard 
de ceux-ci ne le serait-il pas à l'égard de saint Alphonse? Pourquoi 
voudrait-on créer en sa faveur un privilège exceptionnel? Pourquoi 
aurait-on le droit de dénoncer à l'indignation des écoles catholi- 
ques, de flétrir du nom odieux à'antialphonsiens ceux qui, ayant 
été, — il est aisé de le démontrer, — les plus ardents propagateurs 
de ses doctrines, ont cru devoir quelquefois les abandonner ? N'y 
a-t-il pas là une exagération poussée jusqu'à l'injustice? 

Que dire encore du singulier excès de langage par lequel on 
arrive à faire du « probabilisme commun, ordinaire », de ce pro- 
babilisme qui a été l'opinion dominante parmi les théologiens du 
xvi= et du xvii° siècle, et que les papes n'ont jamais voulu condam- 
ner malgré les instances importunes de ses adversaires, une forme 
du libéralisme et de la morale indépendante, une source empes- 
tée de laxisme? (Vindiciœ Alphonsianœ, p. 39.) Si cela n'était 



BIBLIOGRAPHIE 137 

écrit et imprimé, on ne voudrait pas le croire. Au fait, qui se rési- 
gnera jamais à voir dans Suarez , le docteur excellent, eximius 
doctor, un acolyte du libéral Jules Simon ; dans l'illustre et pieux 
Lessius, un précurseur de Pierre Leroux ou de tout autre champion 
de la morale indépendante ; dans le grand cardinal de Lugo, le pre- 
mier des théologiens après saint Thomas, nous dit saint Liguori 
lui-même, un apôtre inconscient de la morale relâchée ? Nous ne 
voulons point insister. Devant de pareilles conséquences, toute réfu- 
tation devient inutile. 

Faisons plutôt un appel à la concorde ; demandons que les dis- 
cussions scientifiques, bonnes et louables lorsqu'elles sont contenues 
dans de justes bornes, ne dégénèrent point en disputes amères et 
ne sèment point dans nos cœurs des germes de discorde. Des hommes 
qui se proposent le même but et qui, plus d'une fois, ont eu de com- 
munes destinées ne doivent pas se diviser. Il faut qulls demeurent 
unis, afin de défendre ensemble cette grande cause de la vérité 
à laquelle ils ont voulu consacrer leur vie, cette cause pour laquelle 
ils ont eu si souvent l'honneur insigne de porter les mêmes souf- 
frances et de subir les mêmes persécutions. 

H. Ddmas. 



CLEF DES EPITRES DE SAINT PAUL. Analyse raisonnée, par J. M. Guillemon, 
prêtre de Saint-Sulpice. 2 vol. in-18. Paris, Bray et Retaux, 1873. 

Tout le monde sait combien la lecture des épîtres de saint Paul 
est souvent difficile. Le grand Apôtre semble y parler une langue 
qui lui est propre, langue fort claire sans doute pour ses disciples 
et ses auditeurs assidus , mais que nous avons besoin d'étudier 
comme un idiome à part. Puis, son style vif et animé, mais incor- 
rect et irrégulier, par ses tournures hardies et ses mouvements 
brusques, déroute à chaque instant le lecteur inexpérimenté. Ajou- 
tez les allusions fréquentes à des circonstances connues de ceux à 
qui s'adressaient les épîtres , et que nous ignorons ou ne connais- 
sors qu'imparfaitement aujourd'hui. La sublimité ou la profondeur 
des doctrines vient encore accroître ces difficultés : et c'est surtout 
à cette cause que paraissent se rapporter les mémorables paroles de 
saint Pierre (ép. II, c. m, v. 16). Cependant la source principale des 
obscurités de saint Paul se trouve dans la méthode même, ou plu- 
tôt dans l'absence de méthode proprement dite, qui se fait remar- 
quer dans presque toutes ses lettres. On y chercherait en vain cet 



138 BIBLIOGRAPHIE 

ordre que nous sommes habitués à rencontrer dans les traités di- 
dactiques. Ce sont des instructions, des exhortations, des discours, 
mais in'éductibles aux lègles de la rhétorique humaine. L'Apôtre 
n'y auit d'autre guide, ni d'autre règle, que son ardent amour pour 
Jésus-Christ et pour les âmes, accompagné d'un sentiment profond 
et divinement éclairé des besoins de ceux auxquels il écrit. 

Pourtant il y a une marche logique au fond de ces vives im- 
provi -nations. C'est la tâche du commentateur de retrouver et de 
rendre sensible le plan caché, mais rationnel, qui a présidé à la 
pensée et conduit la plume de l'Apôtre. Tel aussi a été le but de 
M. Guillemon dans le travail remarquable qu'il vient de publier. Il 
pense avec raison que « la clef des épitres de saint Paul est dans 
l'analyse , qui remonte au dessein général de l'écrivain sacré, 
montre la liaison de toutes les parties du discours, l'enchaînement 
des raisonnements, la justesse des conséquences, la raison des di- 
gressions, etc. )) (T. I. p. 44.) Cette idée n'est pas nouvelle, notreau- 
teur est le premier à le reconnaître. Mais, si l'on a toujours senti 
que l'analyse était « d'une importance capitale pour l'intelligence 
des écrits de saint Paul, elle est peut-être, nous dit M. Guillemon, 
la partie la plus défectueuse des travaux qui ont été faits sur 
cette partie des divines Écritures. i) Ce jugement paraîtrait bien 
sévère, si on le prenait d'une manière absolue. En se plaçant au 
point de vue pratique et en tenant compte des besoins de la ma- 
jorité des lecteurs, il faut reconnaître qu'il est assez motivé. Les 
analyses qu'on trouve dans les anciens commentaires, comme ceux 
d'Estius et de Cornélius à Lapide, sont généralement écrasées par 
les développements théologiques. Quant à celles que Picquigny a 
jointes à ses paraphrases si répandues et si recommandables pour 
l'onction et la piété, elles sont trop superficielles. C'est ce que 
M. Guillemon a bien fait remarquer. 11 ne parle pas de VAnalysis 
biblica du savant P. Kilber, de l'ancienne université de Wiirz- 
bourg. C'est là, sans doute, un ouvrage d'apparence bien sèche et 
de forme trop scolastique. On peut encore y regretter l'absence de 
tout éclaircissement sur l'historique des textes sacrés, sur l'inter- 
prétation des points difficiles. En un mot, ce n'est qu'une suite de 
tables méthodiques et détaillées des livres saints : mais le genre 
étant admis, on y trouvera des vues d'ensemble justes et bien fon- 
dées et qui sont précieuses pour s'instruire prompteraent du but 
de l'auteur inspiré, de la manière dont il a envisagé et traité son 
sujet, enfin des preuves dont il s'appuie. Revenons à la nouvelle 
« clef. )) 



BIBLIOGRAPHIE 139 

M, Guillemon s'est fait une idée très-juste de ce que doit être une 
véritable analyse de l'Écriture sainte. Ce n'est pas une dissection, 
qui détache et pose à part toutes les pièces d'un organisme vivant, 
en nous enlevant du même coup la vue du lien qui les unissait et du 
ressort qui leur imprimait un mouvement commun et harmonieux. 
Laissons le savant sulpicieu nous exposer lui-même le plan de 
sou travail (p. 45 et suiv.). « Analyser les épîtres de saint Paul, 
c'est-à-dire déterminer avec précision l'objet principal de chacune 
de ses lettres, détacher les thèses des pensées accessoires, faire 
ressortir le raisonnement de l'Apôtre en le mettant sous une forme 
syllogistique et le complétant en exprimant ce qu'il passe sous 
silence ou ce qu'il ne dit qu'à demi-mot ; indiquer les digressions 
qui rendent le discours obscur et embarrassé; montrer la liaison des 
diverses parties d'une thèse, la liaison des divers points d'une lettre, 
signaler les transitions, etc., etc. , en un mot suivre la pensée de 
l'Apôtre dans tous les développements qu'il lui donne, tel est le but 
que » M. Guillemon s'esta proposé. )> Maintenant comment l'attein- 
dre? En tète de chaque épitre nous trouvons quelques explications 
sommaires sur l'occasion de la lettre, sur son objet, sa doctrine et 
au besoin sur son authenticité. Puis l'auteur la divise en parties, 
sections, articles et paragraphes, selon son étendue et la matière 
qu'elle traite, et il exprime dans de courtes formules l'idée géné- 
rale de l'écrit inspiré et l'idée particulière qui domine chacune de 
ses subdivisions. De cette manière, « l'objet premier et les grandes 
thèses de l'épitre » viennent dès l'abord se fixer dans l'esprit du 
lecteur. Après ces « préliminaires », nous entrons dans l'analyse 
proprement dite. L'auteur va dessiner les détails de l'esquisse 
qu'il a ébauchée, « suivant pas à pas les raisonnements et les pen- 
sées de l'Apôtre » et faisant remarquer leur enchaînement, le rap- 
port qu'ils ont avec l'objet principal de l'épîlre et avec le but par- 
ticulier de chaque section. Les passages correspondants du texte 
latin, accompagnés d'une traduction française (celle de Mgr Bail- 
largeon, archevêque de Québec) se trouvent intercalés entre les 
différentes parties de l'analyse. Pour compléter son œuvre, sans 
trop la charger, le commentateur renvoie la solution des difficultés 
de détail que soulève l'interprétation du texte sacré à des notes 
placées d'ordinaire ù la suite de l'épitre. Enfin toute l'analyse est 
résumée dans des tableaux synoptiques annexés à chaque volume. 

Prise dans son ensemble, cette méthode ne mérite que des éloges : 
c'était celle de M. Le Hir, et l'on pourrait en trouver le modèle 
dans les commentaires de saint Thomas d'Aquin. Elle a , entre 



14U BIBLIOGRAPHIE 

autres avantages, comme le fait observer M. Guillemon, celui 
d'obliger le lecteur à lire et à méditer le texte sacré et de lui appren- 
dre en même temps à le faire avec fruit. 

Quant au fond même des explications et de la doctrine renfermée 
dans cette analyse, il n'a pas davantage besoin de notre recom- 
mandation. Le savant abbé Le Hir a une part notable dans l'ou- 
vrage. L'auteur lui-même nous avertit qu'il s'est borné à repro- 
duire la pensée de son maitre, là où les notes prises à son cours 
ont pu la lui indiquer. De plus, il a eu à sa disposition les manus- 
crits laissés par « ce regretté professeur » et il nous donne in 
extenso, marquées d'un signe particulier, celles de ces notes qui 
se rapportent aux textes analysés. Tous les lecteurs sauront gré à 
M. Guillemon du respect religieux avec lequel il a recueilli ces 
restes précieux. Ils rehaussent le prix de son œuvre, en lui lais- 
sant un mrite personnel considérable. Avec M. Le Hir, le docte 
sulpicien a consulté les auteurs les plus recommandables qui l'ont 
précédé sur le terrain de l'interprétation des épîtres de saint Paul. 
Ses explications nous offrent le résumé fidèle et intelligent des meil- 
leurs commentateurs de la France et de l'étranger. Sans doute 
quelques-unes de ses interprétations demeurent discutables : gé- 
néralement, néanmoins, nous nous rangerions volontiers à l'avis 
qu'il a embrassé. 

Il faut pourtant faire une petite place à la critique. La méthode 
suivie par M. Guillemon menait à un écueil, qu'il n'a pas su entiè- 
rement éviter. Nous aurions voulu que, s'appliquant surtout à faire 
ressurtir les idées générales, il se préoccupât moins de chercher 
jusque dans les détails un plan rigoureux et arrêté. Peut-être s'est-il 
laissé séduire trop facilement par cette sorte de disposition symé- 
trique que présentent parfois ses divisions. Comme exemple, nous 
signalerons l'analyse de l'épitre aux Romains. La première partie 
de cette lettre, la partie dogmatique, « renferme, nous dit l'auteur, 
les preuves de la thèse et la solution des objections. » La thèse est 
bien posée : « C'est le dogme de la justification et du salut par la 
foi et la grâce. » Les objections contre cette doctrine sont au nombre 
de deux, ni plus ni moins : la première, tirée de la conduite de 
Dieu envers les bons ; le moyen de justification et de salut est trop 
facile (ch. vi, vu vui) ; la seconde, tirée de la conduite de Dieu 
à l'égard des méchants : le moyen de justification et de salut est 
trop difficile (ch. ix, x, xi). Cette dernière division nous paraît 
bien artificielle. Elle a de plus l'inconvénient délaisser dans l'ombre 
une portion très-importante de la pensée de saint Paul. En effet, 



BIBLIOGRAPHIE 141 

dans les chapitres vi. vu et viii, ainsi que dans le chapitre v, auquel 
ils se rattachent étroitement, l'Apôtre est surtout occupé à déve- 
lopper les effets de la justification obtenue par la foi et la grâce. 
C'était là le complément naturel de la doctrine qu'il avait précé- 
demment exposée avec une éloquence irrésistible, sur l'impuissance 
de l'humanité abandonnée à elle-même, ou aidée seulement par la 
loi de Moïse, à trouver la véritable justification et le salut (chap. i-iv 
incl.)- Quant aux objections sérieuses contre cet enseignement, saint 
Paul ne les aborde directement qu'à partir du chapitre ix, où il 
entreprend de concilier la réprobation des Juifs avec les promesses 
faites par Dieu à son peuple choisi. 

Nous pourrions, en développant cette observation et quelques 
autres semblables, indiquer plus d'un point, oîi l'on aperçoit diffici- 
lement le rapport qui existe entre l'analyse et le texte et où le 
commentateur semblerait prêter, comme on dit, à son auteur. 
Cependant nous ne voudrions pas attacher une grande importance 
à ces imperfectio.is de détail. Nous y voyons les conséquences pres- 
que inévitables d'une méthode excellente en elle-même, mais qu'il 
est facile d'exagérer. L'analyse logique, pour s'appliqi:er à un 
genre d'écrit aussi libre qu'est une lettre, et une lettre d'apôtre, 
demande également une certaine liberté et une sorte d'ampleur. 
Autrement il lui en arrivera, — si je puis me servir d'une compa- 
raison triviale, — comme à un vêtement qu'on a voulu trop juste 
et qui devient gênant. 

Malgré ces réserves, nous ne pouvons que recommander vive- 
ment le livre de M. Guillemon, comme une œuvre solide, conscien- 
cieuse, et qui. si elle n'est pas seulement lue, mais étudiée, ainsi 
que le demande l'auteur, ne manquera pas d'être très-utile. Elle le 
serait encore davantage, si la langue en était plus attrayante. Un 
travail semblable, pour n'être pas d'une lecture trop pénible, demande 
une grande souplesse et une certaine variété de style. Puis, pour 
bien caractériser le but et l'idée principale dans chaque passage 
important, la clarté et la propriété des termes sont de rigueur. Nous 
regrettons que ces qualités ne se rencontrent pas toujours dans cet 
ouvrage d'ailleurs si estimable. 

Enfin, on uouspermettra d'appeler l'attention de l'auteuretdel'édi- 
teur sur des fautes d'impression, qui ne sont point signalées dans les 
Errata. Elles sont peu nombreuses, croyons-nous ; mais dans le 
texte sacré elles peuvent avoir leur gravité. Dans les notes (à la page 
205 du tome 1", ligne 6) il y a sansdoute omission des mots « du 
refus. )).Pour le dire en passant, la phrase, même restituée en son 



142 BIBLIOGRAPHIE 

entier, nous paraît donner un sens un peu dur. Mais la question 
qu'elle soulève est trop grave et trop ardue pour être traitée ici. 
Au reste, notre observation porte plutôt sur la forme que sur le 
fond de la doctrine. J. Brucker. 



.JEAN, SIRE DE JOINVILLE, Histoire de saint Louis, Ci-erlo et Lettre à Louis X : 
texte original accompagné d'une traduction, par M. Natalis de Wailly, membre 
de l'Institut. Paris, Firmin Didot, 1S74. 1 vol. gr. in-S Jésus; xxx-690 pages. 
Broclié, 15 francs. 

M. de Wailly vient de publier, chez Firmin Didot, une édition 
nouvelle, plus complète et magnifiquement illustrée du texte res- 
tauré de Juinville. Nous prenons cette occasion pour donner à nos 
lecteurs une idée de ce beau travail. 

Dans la préface, le savant éditeur fait connaître Joinville, le but, 
le plan et le style de son ouvrage. \J Histoire de saint Lords, com- 
mencée en 1305, à la prière delà reine Jeanne de Navarre, femme 
de Philippe le Bel, fut terminée en 1309, après la mort de cette 
princesse, et dédiée à son fils, Louis le Hutin, futur roi de France 
et déjà roi de Navarre et comte de Champagne et de Brie. Joinville, 
homme plein de sens et de franchise, chrétien fervent, ami de saint 
Louis, s'est proposé d'édifier par un récit fidèle et simple ceux qui 
liront la vie du pieux roi. C'est dans ce dessein qu'il la divise en 
deux parties : l'une qu'on pourrait, dit Sainte-Beuve, appeler son 
esprit, raconte « comment il se gouverna tout son tens selonc Dieu 
et selonc l'Église et au profit de son règne. « La seconde, beaucoup 
plus développée, parle « de ses granz chevaleries et de ses granz 
faiz d'armes. » Ce sont des mémoires plutôt qu'une histoire ache- 
vée. Le narrateur s'étend plus longuement sur ce qu'il a vu et en- 
tendu lui-même, surtout dans la croisade où il eut la gloire d'être 
pendant six années, en Egypte et en Syrie, vainqueur ou captif, 
l'inséparable compagnon et le confident de son héros. Il a fidèlement 
conservé dans son souvenir, et il retrace avec de vives couleurs 
et un relief surprenant les personnes, les faits et les discours qui 
l'ont frappé. S'il y a dans son style un peu d'inexpérience et dans 
son récit quelque désordre, il supplée à l'art par la vérité des pein- 
tures, il charme par le naturel de son langage, par l'a -propos et le 
bon sens de ses réflexions, par les saillies brillantes et d'une hu- 
meur toute française qui lui échappent. 

Après la préface vient un examen critique des éditions et du texte 
de Joinville. Le premier éditeur (1547) fut Antoine de Rieux, qui 



BIBLIOGRAPHIE i43 

crut bien faire eu corrigeant l'œuvre du vieux séuéclial, selon lui 
« ungpeu mal ordonnée et mise en langage assez rude. » D'ailleurs 
il paraît que le manuscrit dont il s'est servi était défiguré par des 
erreurs grossières. Celui que Claude Ménard, du temps de Louis XIII, 
prit pour l'original n'était non plus qu'une copie altérée : il eut du 
moins le mérite de la reproduire avec exactitude. Capperonier et 
les autres, qui préparèrent la grande édition de 1761, furent plus 
heureux : ils suivirent pour le texte un manuscrit du xiv" siècle, 
récemment apporté de Bruxelles par Maurice de Saxe, et puisèrent 
des variantes dans un autre manuscrit fait au xvi° siècle, rajeuni 
pour le style et qu'on avait découvert àLucques en 1741. Enfin un 
troisième manuscrit, inconnu jusqu'à nos jours, semblable à celui 
de Lucques, dont il comble deux lacunes considérables, l'ut commu- 
niqué par M. Brissart-Binet à M. de Wailly qui l'a mis à profit 
pour donner au public, en 1867, une traduction fidèle et en 1868 
un texte restauré de .Joinville. Ce même travail nous est oftert dans 
la présente édition, mais perfectionné, enrichi d'éclaircissements 
nouveaux, complété par un glossaire et illustré avec non moins de 
goût que de science. 

Le texte original de Joinville, au moins de son œuvre principale, 
ne se retrouve plus; comment a-t-il pu être' rétabli à force de sa- 
vantes conjectures ? C'est ce qu'il faut maintenant expliquer en peu 
de mots. On ne connaît, ai-je dit, que trois manuscrits de V Histoire 
de saint Lotiis. Est-ce qu'ils représentent les deux exemplaires 
primitifs, celui qui resta dans le manoir de Joinville et celui qui fut 
ofi'ert à Louis le Hutin, ou viennent-ils d'une copie interpolée, au 
moins dans certains passages des enseignements du saint roi ? Nous 
n'entrerons pas dans cette controverse. La vieille langue de l'auteur 
est déjà rajeunie dans celui de Bruxelles, qui remonte à l'année 1350 ; 
elle l'est bien davantage dans les deux autres, qui sont du xvi" siè- 
cle, et qui ne dérivent pas du premier. M. de Wailly sait à fond 
le moj'en âge : non-seulement il peut dire quelles règles d'ortho- 
graphe et de grammaire, encore respectées en 1309, avaient défini- 
tivement fait place à d'autres quarante ou cinquante ans plus tard, 
mais en étudiant avec soin des chartes sorties de la chancellerie de 
Joinville, signées, annotées quelquefois par le célèbre sénéchal, il 
s'est assuré que telles formes de noms et de verbes, tels signes de 
nombre et de cas y sont observés constamment. Or, les secrétaires 
qui ont écrit ces chartes ne sont autres que ceux à qui Joinville a 
dicté son histoire. Leur langue est donc connue et l'on a des règles 
fixes d'après lesquelles il a été possible de faire mille corrections 



144 BIBLIOGRAPHIE 

heureuses et de restaurer presque entièrement le texte original. Un 
exemple rendra la chose plus facile à saisir. Voici le commence- 
ment du quatorzième chapitre, tel qu'il est dans le manuscrit de 
Lucques (xvi' siècle) : 

La paix qu'il feist au loy d'Angleterre ce fut contre la voulenté de son 
conseil, lesquels luy disoient : « Sii'e, il nous semble que vous perdez toute 
la terre que vous donnez au roy d'Angleterre, car il nous semble qu'il n'y 
a droit; car son père la perdit par jugement. » A ce respondit le roy que 
bien sçavoit que le roy d'Angleterre n'y avoit droit; mais il y avoit 
raison par quoy il luy devoit bien donner. « Car nous avons deux seurs à 
femmes; et est nostre enfant cousin germain ; par quoy il appartient bien 
que la paix y soit. 11 m'est moult grant honneur en la paix que j'ay faicte 
au roy d".\ngleterre, pour ce qu'il est mon homme, qu'i n'estoit pas par 
avant. » 

Ce passage est comme il suit dans le manuscrit de Bruxelles 
(xiv' siècle), dont le texte a été conservé par M. de Wailly, sauf 
les corrections indiquées ci-dessous entre parenthèses : 

La paix (p lis) qu'il fist au roy d'.\ngleteri'e fist-il contre la volenté {vo- 
lontei) de son conseil (consoil), lequel (liquex) li disoit : « Sire, il nous sem- 
ble que vous perde's la terre que vous donnez au roy d'Angleterre, pour ce 
que il n'i a droit; car son père [ses pcres) la perdi par jugement. » Et à ce 
respondile roy (li roy-:) que il ?avoit bien que le roy {li roy<) d'.\ngleterre 
n'i avoit droit ; mes (mais) il y avoit reson (raison) par quoy il li devoit 
bien donner. « Car nous avon (avons) ii seurs (dous serours) à femmes, et 
sont nos enfants cousins germains (sont nostre enfant cousin germain) ; 
par quoy il affiert bien que paiz y soit. Il m'est moult grant honneur (tnout 
granz honitours) en la paix que je foiz (pa>: que je fciiz) au roi d'Angleterre, 
pour ce que il est mon home (mes hom), ce que il n'estoit pas devant. » 

Toutes ces corrections sont motivées sur des lois de la langue 
romane que l'usage n'avait pas encore abolies au temps de Joinville. 
On distinguait généralement deux cas dans les noms, le sujet et le 
régime. Les noms masculins avaient un s au suj'et singulier (li roys, 
ses pères) et au régime pluriel ; ils n'avaient point d's au régime 
singulier (au roij) ni au sujet pluriel (sont nostre enfant cousin 
germain). Cependant l'on disait hom au sujet et home au régime. 
Pais on paiz, de même que la forme actuelle paix, restait inva- 
riable. L'article masculin était li au sujet singulier comme au sujet 
pluriel. L'adjectif possessif masculin faisait mes, tes, ses au sujet 
singulier (mes hom, ses pères), et mon, ton, son au régime (de 
son consoil). Les deux lettres /s à la fin des mots se changeaient 
en X, liquex pour Usuels (lequel). Les terminaisons enci au lieu 



BIBLIOGRAPHIE 145 

àeé (volonteO, en our au lieu de eur (honnours, serours) étaient 
des particularités du dialecte lorrain. Pour avoir ignoré ces règles, 
les auteurs du manuscrit de Lucques au xvi' siècle ont fait des fautes 
qui sont aujourd'hui des preuves irrécusables de l'ancienne oi-tho- 
graphe : par exemple, persuadés que ces mots nostrc enfant cou- 
sin germain étaient au singulier, ils ont mis aussi le verbe au sin- 
gulier, ce qui fait un sens absurde. 

Mais ilfaut nous borner. Nous renvoyons le lecteur à l'éclaircis- 
sement sur la langue et la grammaire deJoinville : qu'on le lise 
avec soin, on sera à même de comprendre aisément le texte original 
de cet aimable historien et de goûter toute la saveur de son vieux 
langage. D'autres notes, également savantes, expliquent le système 
monétaire de saint Louis, le vêtement et les armes offensives et dé- 
fensives en usage au xiii^ siècle, l'emploi du .sceau et du contre- 
sceau à cette époque. Deux splendides chromolithographies, des 
fac-similé, des figures hors texte et de nombreuses vignettes, orne- 
ments d'une valeur scientifique et tirés des manuscrits, des mon- 
naies, des sceaux et des médailles du temps, charment les yeux et 
rendent le livre plus intelligible. Enfin trois cartes géographiques 
représentent le théâtre de la septième et de la huitième croisade et 
la France féodale en 1257, après le traité d'Abbeville : cette der- 
nière, due à M. Aug. Longnon, est surtout remarquable, soit par sa 
parfaite exécution, soit par le choix et la richesse des détails qu'elle 
renferme, soit par le commentaire érudit qui l'accompagne. Les 
éditeurs ne s'avancent pas trop en disant que cette carte de la France 
au xiii= siècle « surpassera tous les travaux des savants étrangers 
et fera date dans l'histoire de notre érudition nationale. » 

Il nous reste un souhait à exprimer : c'est que les autres chefs- 
d'œuvre historiques et littéraires du moyen âge, dont la publication 
est annoncée, n'aient pas moins de succès que le Joinville et le Ville- 
Hardouin de M. de Wailly. F. Desjacques. 



COURS ÉLÉMENTAIRE D'ÉCRITURE SAINTE, par l'abbé H. Rault. 3 vol. 
in-12. Paris, Lecoffre, 1872-73. 

M. l'abbé Rault est aujourd'hui vicaire général titulaire et supé- 
rieur du grand séminaire de Séez. Auparavant il était, et cela de- 
puis bien des années, professeur d'Écriture sainte dans le vaste et 
toujours fécond établissement dont il a depuis trois ans la direction 
suprême. Si la durée du professorat, unie aux goûts, aux aptitudes 

V SÉRIE. — T. V. 10 



115 BIBLIOGRAPHIE 

et aux autres qualités naturelles ou surnaturelles qui font les bons 
professeurs, sunt la garantie tlun enseignement solide, agréable et 
fructueux, disons bien haut que le diocèse de Séez est singulière- 
ment favorisé sous ces rapports dans ses divers séminaires. Les 
preuves existent ; on les connaît fort bien dans les classes de gram- 
maire et d'histoire de nos collèges catholiques. Le Cours élémen- 
taire d'Écriture sainte sera, pour les grands séminaires, une 
preuve nouvelle qui n'infirmera en rien les précédentes. 

L'Écriture sainte! Tous les prêtres doivent en faire la substance 
de leurs prédications et l'aliment de leur piété; par conséquent, ils 
sont obligés de l'étudier le plus tôt et le mieux possible. Douce 
obligation qu'un bon nombre de pieux laïques leur envient ! Aussi, 
dès le séminaire, a-t-onsoin d'habituer les jeunes clercs à la lec- 
ture quotidienne de leur Bible; et dans des leçons publiques on leur 
donne la clef du livre divin. Il n'est pas temps encore de leur mettre 
entre les mains ces illustres commentateurs qui ont expliqué en 
grand le texte sacré : ils ont besoin d'un guide, d'une introduc- 
tion, d'une sorte de manuel, qui leur présente à la fois un coup 
d'œil d'ensemble sur la Bible eu général, une notice et une analyse 
de chaque livre en particulier, les principes d'interprétation reçus 
dans l'Église et la solution des difficultés les plus notables, soit 
qu'elles viennent d'une critique ennemie, soit qu'elles naissent du 
texte lui-même. 

En tout pays et en chaque siècle chrétien, il a été publié sur la 
sainte Écriture des introductions générales ou particulières, des dis- 
sertations apologétiques ou critiques, sans parler des coniraentaires 
de toute espèce. Le mérite du cours élémentaire que nous annon- 
çons, c'est qu'en trois volumes de modeste apparence, et après des 
prolégomènes succincts, mais complets, sur l'inspiration, la cano- 
nicité et l'interprétation de l'Ecriture, il divise sa matière selon 
l'ordre traditionnel et logique, pour parcourir ensuite, l'un après 
l'autre, tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, depuis 
la Genèse jusqu'à l'Apocalypse, donnant pour chacun d'eux une 
introduction particulière, avec une analyse exacte, suivie de l'ex- 
plication des difficultés principales, de l'appréciation motivée tant 
des doctrines qui sont contenues dans le fond que des beautés litté- 
raires de la forme : on y trouve encore, suffisamment indiquées, 
les applications les plus remarquables qu'ont faites de tel ou tel pas- 
sade, les saints Pères, les prédicateurs et même les grands poètes 
modernes. 

On peut l'aflirmer sans crainte, l'auteur, condamné qu'il était à 



BIBLIOGRAPHIE 147 

une grande brièveté, n'a pourtant pas omis de toucher à toutes les 
questions célèbres dans le passé ; il a su aussi mettre ses lecteurs au 
courant des controverses contemporaines dont certains livres ou de 
notables parties de la Bible ont été l'occasion. 

Ce cours est donc complet tout en restant élémentaire. Après 
l'avoir lu, on lit avec plus de profit le texte révélé ; on peut consulter 
au besoin les ouvrages spéciaux qui sont loyalement indiqués en 
note, et on est mis à même de recourir aux grands commentateurs 
quand il y a nécessité. Disons pourtant que le Nouveau Testament, 
quoiqu'il remplisse lui seul tout le tome IQ, aurait exigé des dé- 
veloppements plus considérables et les aurait certainement reçus si 
l'auteur avait eu plus de confiance dans ses manuscrits, ou si du 
moins il avait joui de loisirs moins lahorieux. Ignoscenda quidem. 

L'auteur avance dans sa préface, et avec fondement,, qu'il n'exis- 
tait pas encore de cours élémentaire complet pour l'Écritu.v sainte, 
comme il en existe pour la philosophie, la théologie, le droit cano- 
nique, l'histoire ecclésiastique. Les cours complets sont nombreux, 
mais ils sont spéciaux, et ce ne sont pas des cours à l'usage des 
commençants, clercs ou laïques. Qu'on ne s'étonne pas de ce der- 
nier mot : nous sommes persuadé que ces trois volumes rendront 
service à d'autres qu'à des prêtres et qu'ils peuvent convenablement 
avoir leur place dans la bibliothèque d'un simple fidèle, pour peu 
que celui-ci veuille prendre une part active aux controverses de nos 
jours, ou qu'il désire s'édifier en lisant de temps en temps un cha- 
pitre, un livre, une partie entière de l'Ancien et du Nouveau Tes- 
tament. 

Il va sans dire que le Cours élémentaire paraît dans les condi- 
tions voulues : l'auteur est très-compétent ; l'ouvrage est approuvé 
par Mgr l'évêque de Séez, il a l'imprimatur de l'ordinaire : l'exé- 
cution typographique laisse peu à désirer et le prix est abordable. 

A. J. 



CHRONIQUE 



Assiégé d'abord, bientôt captif dans le château Saint-Ange, le 
pape Clément VII, délaissé des princes catholiques, réduit à parta- 
ger avec les treize cardinaux qui l'avaient suivi une nourriture mi- 
sérable, s'oubliait lui-même pour ne point tenir en souffrance les 
intérêts de l'Eglise universelle. Le 3 mai et le 21 novembre de 
cette terrible année 1527 qui vit se reproduire, dans Rome sacca- 
gée par les Impériaux, tous les excès des anciens Goths et Vanda- 
les, le Souverain Pontife avait jugé pressant de tenir un consis- 
toire en pleine prison. Parmi les quatorze cardinaux créés en ces 
douloureuses circonstances, nous remarquons le nom d'un Français, 
Antoine ûuprat, archevêque de Sens et chancelier du royaume. 
Dans l'intervalle, la ville sainte venait d'être livrée à une solda- 
tesque sans discif line ni pudeur, qui se ruait au pillage, à l'incen- 
die, à l'assassinat; une horde de ces bandits avait bien osé un jour 
parodier sacrilégement les cérémonies du conclave et jouer à la 
papauté de Luther. Dieu ne tarda pas à envoyer l'ange de ses jus- 
tices, la peste ; une moitié des envahisseurs succomba au Héau. Le 
13 février 1528, Rome était libre. 

Ces souvenirs historiques sont encore aujourd'hui bien amers. 
Depuis plus de trois ans, nous sommes à gémir sur des attentats 
qui, pour se présenter avec des circonstances moins révoltantes, 
n'en sont pas moins odieux et criminels. Depuis plus de trois ans, 
l'enceinte du Vatican n'a pas été franchie par le doux Pontife, que 
la violence faite à Rome contraint de s'y tenir enfermé. Mieux 
disciplinée qu'en 1527, la violence change de caractère sans chan- 
ger de nom. Rien d'ailleurs ne nous donne l'assurance que ce der- 
nier refuge du Pape prisonnier ne sera pas un jour emporté de 
haute lutte par la révolution maîtresse. Aussi Pie IX, à qui tous 
reconnaissent, avec le don des paroles opportunes, celui des inspira- 
tions heureuses, prenait-il soin naguère de pourvoir aux éventua- 



CHRONIQUE 149 

litës les plus menaçantes, en comblant les vides laissés par la mort 
dans les rangs du Sacré Collège. C'était un témoignage, non pas 
expressément de liberté extérieure, mais de suprême autorité : on 
peut bien gêner l'exercice de cette autorité, on ne saurait la retenir 
captive. Si Pie VII s'abstint de nommer des cardinaux entre le 
16 mars 1804 et le 8 mars 1816, les événements donnèrent raison 
à sa réserve prudente ; on verra qu'ils donneront pareillement rai- 
son à la détermination spontanée de Pie IX. « Nous avons pris 
conseil des circonstances, a-t-il dit lui-même aux cardinaux élus, 
et nous avons pensé à vous, que vos vertus, votre intelligence et 
votre dévouement éprouvé signalaient plus particulièrement à notre 
choix. » La France, cette fois encore, a eu sa belle part dans les 
sollicitudes du Prince des pasteurs. Indépendamment de l'homme 
éminent qu'il accrédite auprès d'elle à la nonciature de Paris et 
dont les qualités exquises le recommanderont partout, le Souverain 
Pontife a daigné associer deux de nos prélats les mieux méritants 
au gouvernement de l'Église de Dieu. L'un, magnanime apôtre de 
la charité, infatigable patron des œuvres catholiques, dont le nom 
se confondra désormais avec les souvenirs de la basilique de Saint- 
Martin et le monument du Vœu national ; l'autre, placé à la tête 
d'un des plus vastes diocèses de la clirétienté, proclamé d'une voix 
unanime, à Rome même, le « général des zouaves pontificaux », et 
qui peut revendiquer le premier rang parmi « les tributaires du de- 
nier de Saint-Pierre »; tous deux, couronnés de l'auréole d'un long 
épiscopat, également passionnés pour les droits imprescriptibles 
du Saint-Siège, prêts à signer de leur sang l'intégrité de la doc- 
trine, comme Pierre le martyr écrivait son Credo sur la terre qui 
le vit tomber. 

Il y a dix ans aujourd'hui, — c'était le 14 janvier 1864, — Napo- 
léon III disait au vénérable archevêque de Rouen, en lui remettant 
la barrette cardinalice : « Vous devez être étonné comme moi de 
voir, à un si court intervalle, des hommes à peine échappés du 
naufrage appeler à leur aide les vents et les tempêtes. Dieu pro- 
tège trop visiblement la France pour permettre que le génie du mal 
vienne encore l'agiter. » Hélas! ce « génie du mal » allait venir; 
mais ce n'est pas au jour anniversaire de la mort de l'empereur 
déchu que nous redirons en quels termes il « l'appelait » lui-même, 
dans sa proclamation fameuse de juillet 1870. Il faut un autre 



130 CHRONIQUE 

souffle que celui des « principes de notre grande révolution » 
pour enfler le drapeau de la France, sans qu'il donne prise aux 
« tempêtes. » 

Nous permettra-t-on d'envoyer, en passant, un sympathique et 
fraternel hommage à l'humble religieux que la pourpre est venu 
surprendre au milieu de ses doctes et vaillants travaux? La mo- 
destie nous eût peut-être interdit de parler, la gratitude nous dé- 
fend de nous taire. En introduisant le R. P. Tarquini dans la famille 
des Tolet, desLugo, des Bellarmin, des Pallavicini et autres rares 
cardinaux de la compagnie de Jésus, Pie IX n'a pas caché qu'il 
voulait donner à ses frères un témoignage de paternelle aflection 
et protester contre les rigueurs imméritées dont ils sont la victime. 
Que Sa Sainteté daigne en être remerciée. C'est la seule allusion 
qu'on nous pardonnera de faire à des événements connus ; car si la 
reconnaissance a ses devoirs, elle a aussi sa pudeur. — Dirons- 
nous que les organes de la Révolution se sont irrités d'un acte d'au- 
torité pontificale bien propre à fortifier nos espérances? Us n'igno- 
rent pas sans doute que les nouveaux cardinaux sont destinés à 
partager les angoisses du Père bien plus que les honneurs du Sou- 
verain, mais ils se dissimulent moins encore ce qu'il y a de justesse 
dans cette réflexion d'un généreux publiciste : « Ceux qui portent 
la pourpre dans l'Église résistent mieux que ceux qui por- 
tent la pourpre des césars; les cabinets fléchissent, les conclaves 
ne fléchissent pas. » (Poujoulat.) En attendant, la Providence, qui 
semble dormir, trahit son action par de mystérieuses coïncidences. 
Quoi qu'en aient les habiles qui escomptaient sa mort et les impa- 
tients qui l'annoncent toujours. Pie IX, après avoir passé les années 
de Pierre, continue la vieillesse de Jean. En voyant disparaître suc- 
cessivement les plus acharnés aussi bien que les plus hypocrites de 
ses ennemis, on serait tenté de répéter avec les premiers chrétiens : 
Quia discipulus ille non moz-itur. Voici qu'après tant d'autres, 
l'homme qui avait pris les armes en 1849 contre la fille aînée de 
l'Église et qui profitait de ses malheurs en 1870 pour entrer par 
effraction dans la Ville éternelle, Nino Bixio, l'un des « mille » de 
Ttlarsala, est foudroyé du choléra sur un rivage inhospitalier. Dans 
la séance du 24 novembre 1862, ce même homme avait parlé de 
jeter au Tibre le pape et les cardinaux ; serait-il vrai que son cada- 
vre, par mesure d'hygiène, vient d'être précipité sans honneur dans 



CHRONIQUE 151 

les flots de l'océan indien ? Trois fois, dans la séance du 20 mai 1867, 
Bixio déclarait bien haut son absolu « mépris » pour la cour ro- 
maine et son auguste chef ; nous savons en eflet, d'après les témoi- 
gnages des saints Livres, que telle est la dernière ressource de 
l'impie arrivé al fondo, mais ils ajoutent que « l'ignominie et la 
honte s'attachent à sa suite. » Au lendemain de la mort du général- 
sénateur, le papa toujours vivant créait des cardinaux toujours ho- 
norés. 

Pendant que les cadres de l'armée Je Dieu se remplissent, pen- 
dant que Pierre, entouré de ses compagnons d'apostolat, leur prédit 
la souffrance et peut-être le martyre, la guerre à l'Eglise s'organise 
de toutes parts avec une tactique d'ensemble qui laisserait place au 
découragement, si les portes de i'enfer pouvaient jamais prévaloir. 
Un intrépide journal, qui n'en est plus à compter le chiffre des 
amendes qu'on lui inflige et des séquestres qu'il subit, VUnità 
cattolica, le faisait justement remarquer au début de 1874. « Re- 
lativement aux années qui se sont succédé depuis 1848, l'année 
présente offre ce caractère particulier, qu'il ne saurait plus y avoir 
de question italienne, de question romaine, de question française, de 
question allemande ou telle autre de même genre. Toutes choses 
arrivent à se simplifier, et la Révolution se montre partout à visage 
découvert : en Italie, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, il 
est déclaré sans détour qu'on ne poursuit plus qu'un seul but, 
la destruction de la papauté et du catholicisme. » Au fait, les di- 
vei'ses questions nationales n'apparaissent que comme des épisodes 
du grand combat. La franc-maçonnerie, cette force centrale et su- 
périeure de la Révolution, a donné un mot d'ordre obéi. Une coa- 
lition immense et formidable, inspirée et conduite par elle, étend 
ses ramifications jusque dans le Nouveau-Monde et les propage en 
Europe , non plus seulement dans le secret des loges et des ventes, 
mais hardiment et au plein jour. Tout le monde a connu le vœu 
sauvage qu'exprimait un des grands ennemis de l'Église : « S'il se for- 
mait quelque part une société du démon pour combattre le despo- 
tisme et les prêtres, je m'eni'ôlerais dans ses rangs. » Elle existe 
cette société d'enfer, et Pie IX l'avait caractérisée depuis long- 
temps : « La Révolution est inspirée par Satan lui-même ; son but 
est de détruire de foad eu comble l'édifice du christianisme et de 
reconstituer sur ses ruines l'ordre social païen. » Aux peuples qui 



152 CHRONIQUE 

semblent prendre leur pari i de s'affranchir du règne de Dieu la secte 
se prépare à faire connaître le règne de Satan. Ce n'est pas qu'elle 
se fasse illusion sur la force de résistance passive que l'Église va lui 
opposer. La Gazette nationale de Berlin confessait dernièrement 
que la guerre contre Rome est chose difficile et que le libéralisme 
a besoin de toutes ses armes pour atteindre à la victoire, w Les ca- 
tholiques, ajoutait-elle, sont de vaillants champions qui se défendent 
avec une vigueur à laquelle personne ne s'attendait. » Ce mot de 
libéralisme est charmant ici pour accentuer un état de choses où 
les pires lois de proscription sont appelées du nom pompeux et 
menteur de « lois de liberté. » Au siècle dernier, ceux qui prépa- 
raient la ruine de la France appelaient le jansénisme « un fantôme » ; 
fantôme, en effet, depuis qu'il réussissait à se fondre dans le déisme 
et l'athéisme absolus. De nos jours, ceux qui ont besoin de fermer 
les yeux pour se cacher à eux-mêmes qu'ils vont droit à l'abime 
rient volontiers aussi quand on évoque devant eux ce qu'ils appel- 
lent « un spectre. » Ils oublient que la franc-maçonnerie se confond 
presque partout avec le libéralisme, que les œuvres de cette double 
« peste » sont les mêmes, que ni l'une ni l'autre ne veulent de l'au- 
torité sociale de l'Eglise et de la restauration dans le monde du 
règne social de Jésus-Christ. 

Ne disons rien de la malheureuse Espagne. Livrée aux entrepre- 
neurs de révolutions qui culbutent le lendemain l'idole acclamée la 
veille, elle ne calcule plus combien d'années, mais combien de se- 
maines et de jours peut durer une constitution et un gouvernement. 
Pourquoi même appeler du nom de révolution nouvelle le coup de 
caserne qui vient de la frapper? C'est la crise du malade qui se 
retourne violemment sur le lit de souffrance où, depuis des années, 
les empiriques révolutionnaires travaillent ses chairs. — Plaignons 
la noble et catholique Autriche, dont on a pu dire que ses hommes 
d'Etat semblent « payés pour faire l'œuvre des ennemis et leur pré- 
parer les voies. » La composition du nouveau Reichsrath est loin 
d'être rassurante pour les intérêts religieux qu'on y va débattre; 
la bonne volonté personnelle de François-Joseph ne se verra-t-elle 
pas encore mise en défaut et débordée? Outre que le concordat 
de 1855 n'existe plus en fait, voici que, pour répondre aux projets 
de lois qui devront régler toute relation entre l'Église et l'État, le 
parti avancé propose tel contre-projet d'où pourrait bien sortir une 



CHRONIQUE 153 

législation semblable à la nouvelle législation prussienne. Inutile 
d'avertir que ces résolutions s'annoncent assez oppressives pour que 
le Journal des Débats les estime conçues « dans l'esprit le plus 
libéral. » Il convient toutefois d'attendre, afin déjuger les libéraux 
à l'œuvre. 

Pour le moment, le vrai théâtre où s'exerce cet esprit libéral 
moderne, c'est la Suisse. En expulsant du territoire le représentant 
de Pie IX, elle supprime du coup une des plus anciennes noncia- 
tures de l'Europe et consomme sa rupture définitive avec le Saint- 
Siège. On peut s'affliger de voir cette « terre classique de la li- 
berté » envoyer ainsi ses passeports au mandataire accrédité chez 
elle par le plus légitime des souverains ; mais qui voudra s'en éton- 
ner? N'est-ce pas faire œuvre « libérale » que de punirPie IX d'avoir 
osé dire la vérité aux puissants comme aux faibles ? Il faut lire 
dans la Liberté de Fribourg ^ l'histoire, au jour le jour, de cette 
oppression des catholiques qu'on ne prend même plus la peine de 
couvrir d'un fragile « vernis de légalité », depuis qu'on en est au 
règne de « la brutalité pure. » Les fidèles se serrent, il est vrai, 
autour des légitimes pasteurs ; mais, comme au temps de l'évêque 
de Gésarée, abiguntur pastores nt grèges dispergantur. Un 
journal protestant, la Gazette suisse de Bâle, n'a pu s'empêcher 
d'écrire ces mots qui vont frapper au visage les pseudo-libéraux 
du conseil fédéral : « Si un gouvernement ultramontain se permet- 
tait de procéder de la même manière à l'égard des protestants ou 
des vieux-catholiques, quel déluge de télégrammes et de protesta- 
tions ! Que de clameurs, que de colères, que d'anathèmes contre les 
tyrans ! Quelle sympathie pour les martyrs de la persécution ! Mais 
comme il s'agit d'ultramontains, on n'a que des sourires ou des 
applaudissements. » Il faut bien obéir au mot d'ordre. La note fédé- 
rale avait la prétention d'être une simple réponse à l'encyclique 
du 21 novembre; en Allemagne, les mesures promettent d'être 



' Ce journal quotidien, politique et religieux, renlt-rme des correS|iondances nom- 
breuses du Jura sur les attentats contre la liberté religieuse qui se consomment dans 
ce pays. Il reçoit également des informations précises et sûres au sujet du mouve- 
ment politique et religieux des dilièrents cantons. Quant à ses correspondances de 
Paris, d'Allemagne, d'Autriche, de Pologne, de Belgique, elles sont justement 
appréciées, et permettent de suivre le mouvement catholique dans la plupart des 
états <le l'Europe. — L'abonnement pour un an est de 36 francs pour la France. 
Bureau d'expédition : Granrl'Rue, 10, à Fribourg. 



154 CHRONIQUE 

plus radicales. On dit que M. de Bismarck se propose d'y rem- 
placer les évêques emprisonnés ou bannis par des évêques de la 
variofi': Reinkens, pour se ménager insensiblement le moyeu de 
fonder une église nationale sur le patron de l'Eglise d'Henri VIU et 
d'Elisabeth. Nihil non arrogat armis. 

En Angleterre, lord John Russell, qui ne dédaignait pas de se 
commettre à présider un meeting approbateur de ces mesures, se- 
rait-il vraiment jaloux de se prêter au rôle de satellite dans la poli- 
tique ecclésiastique du ministre allemaud? Le sectaire percerait 
donc toujours sous le masque du libéral? Ce sont là de ces félici- 
tations que M. de Pressensè n'hésite pas à qualifier de « scanda- 
leuses. » En dénonçant la persécution prussienne jusque dans la 
Revue des Deux Mondes, il écrivait : « Nous savons que le par- 
lement anglais ne souffrirait même pas la discussion d'une des lois 
votées à Berlin, et il n'y a pas de raison pour applaudir ce que nous 
ne voudrions pas faire. » C'est parler d'or. Mais leshommes d'État, 
prompts àfavoriser l'absorption delà hiérarchie religieuse parlepou- 
voir séculier, sont-ils gens à s'embarrasser beaucoup des formules? 
L'Église catholique avait créé l'honneur du droit public; l'intérêt, 
appuyé sur le droit delà force, voilà qui paraît résumer pour plu- 
sieurs tout le code des principes du jour. A la fin du siècle dernier, 
quand lord Georges Gordon excitait en 1780 la populace de Londres à 
détruire tout ce qui était soupçonné de « papisme », il prenait plai- 
sir à exagérer le nombre des chapelles catholiques; et lorsqu'on 
lui demandait comment il avait pu affirmer un fait qu'il savait être 
faux : «Bah! répliquait-il, cela fait impression sur le peuple. » 
N'est-ce pas bien le « Mentez toujours » appliqué aux nécessités 
journalières d'une politique sans principes toute faite d'expédients? 
Il fut un temps aussi où le prince de Bismark, qui défendait alors 
les idées conservatrices, insistait sur l'importance, au point de vue 
social, de maintenir au mariage son caractère religieux. Or, dans 
la récente discussion du projet de loi sur le mariage civil, inter- 
pellé par les députés catholiques qui lui demandaient compte de ses 
opinions d'autrefois et de sa palinodie présente, qu'a-t-il répondu ? 
A-t-il expliqué, a-t-il rétracté quelque chose? Non, mais il a dit, 
avec une aisance de langage que soulignaient les applaudissements 
d'une majorité satisfaite : « Aujourd'hui je ne suis plus membre 
d'une fraction, je suis ministre , et je dois subordonner mon 



CHRONIQUE 155 

opinion personnelle à la raison d'État. » En vérité, on n'est pas 
plus dégagé. Et voilà pourtant les hommes qui imputeront calom- 
nieusement à d'autres cette maxime dont ils sont les premiers 
à se targuer, que a la fin justifie les moyens. « Ces habiles con- 
finent, plus qu'ils ne croient, aux hommes sans Dieu qui, tout 
en jetant comme une injure le perinde ac cadaver , se glori- 
fient d'entretenir à leur compte une véritable « traite de cada- 
vres », partout flétrie du nom « d'enterrements civils. « On re- 
connaît là une des mille industries de la secte qui veut , par le 
développement de la libre éducation si voisine de la libre-jouis- 
sance, faire pénétrer dans les masses le venin d'un matérialisme 
sans cœur ; doctrine misérable, que, du haut de la chaire de Notre- 
Dame, Lacordaire écrasait un jour d'une parole souverainement 
dédaigneuse, en l'appelant « cette canaille de doctrine. » (48° con- 
férence.) 

Travailler à élever la jeunesse en dehors des principes chrétiens, 
c'est apporter à l'Europe révolutionnaire l'appoint de toute une 
génération de ces matérialistes déclarés. Or, pourquoi se dissimuler 
que certaines associations tendent là ? C'est après avoir constaté 
ces résultats déplorables que Mgr l'évêque d'Angers poussait na- 
guère un cri d'alarme, en signalant le péril de cette Ligue de 
V Enseignement qui, sous prétexte de favoriser la diffusion des 
lumières, ne se propose d'autre fin que de bannir la religion chré- 
tienne de l'éducation. « Lors même que ses promoteurs n'annonce- 
raient pas hautement le dessein de combattre l'influence chrétienne, 
ce serait déjà l'avouer que d'exclure la religion d'un programme où 
elle doit figurer en première ligne. » Est-ce qu'on éleva jamais un 
peuple sans Dieu ? Le corps social est comme un arbre : à mesure 
qu'il monte, ne dit-on pas qu'il a autant besoin du ciel que de la 
terre? Mais quel homme d'Etat semble croire aujourd'hui à cette 
nécessité de la foi religieuse pour le règlement des destinées d'un 
pays ? Tous, je le sais, n'ont pas « la haine » de Dieu ; en est -il 
beaucoup qui ne soient pas atteints de « la honte » de Dieu ? En 
Angleterre encore, où la Ligue de Birmingham voudrait faire 
consacrer ce principe, si cher aux hommes de la secte, que « l'État 
doit enseigner uniquement les choses sur lesquelles tout le monde 
est d'accord », nous aimons à entendre le ministre Forster déclarer 
qu'un tel principe serait « destructif de toute éducation saine et 



156 CHRONIQUE 

solide. » Enregistrons surtout cette parole significative de M. Dis- 
raeli : « Tout système d'enseignement populaire qui n'a pas pour 
base la reconnaissance du gouvernement providentiel du monde ne 
peut avoir pour résultat qu'un désastre national. » C'est le même 
homme qui a dit un jour : « La société a une àme aussi bien qu'un 
corps ; sa foi religieuse est une partie de son existence, aussi bien 
que son agriculture, son commerce et son industrie. » 

Au moment où nous écrivons ces lignes, deux existences modestes 
viennent de s'éteindre, qui laissent après elles un sillon lumineux 
dans l'histoire de l'éducation chrétienne des enfants. Le monde 
entier honorera de ses regrets la mémoire du très-cher frère 
Philippe, ce vieillard si populaire et si affable, ce type du dévoue- 
ment dans sa forme la plus suave et la plus pure. Le bon ouvrier 
s'est endormi, sa tâche faite, dans le sein du Dieu qui récompense 
l'aumône de vérité qu'on distribue aux pauvres et aux petits. C'est 
la même vérité que répandait sur un autre terrain la vénérable 
supérieure de la société du Sacré-Cœur; c'est le même Dieu qu'elle 
était jalouse de faire aimer aux classes élevées de la jeunesse chré- 
tienne, c'est par le même dévouement qu'elle s'est sacrifiée et qu'elle 
meurt. Les regrets qu'elle emporte ne sont ni moins unanimes ni 
moins mérités. Les hommes qui décrochaient autrefois le crucifix 
des écoles ne comprendront point ces larmes ; ceux qui ferment 
encore les établissements prospères où l'enfance s'instruit aux 
sources catholiques s'en réjouiront peut-être. Dieu ne permettra 
pas que de sinistres souhaits s'accomplissent et que des généra- 
tions entières de chrétiens soient empoisonnées par les docteurs de 
l'iniquité et du mensonge. 

Telles ne sont point, paraît-il, les espérances des ennemis de 
l'ordre et du bien ; sous ce rapport, le Nouveau-Monde semble dis- 
puter à l'ancienne Europe l'honneur de se placer « au niveau de la 
civilisation moderne. » Seule la république de l'Equateur continue 
de reconnaître la religion catholique comme religion de l'Etat, à 
l'exclusion de toute autre. Les sociétés secrètes condamnées par 
l'Église y sont proscrites et leurs membres déclarés incapables 
d'exercer aucune charge publique. Un récent décret vient de con- 
sacrer l'État au Sacré Cœur de Jésus, en fixant un jour de l'année 
comme fête commémorative de cette consécration solennelle. Un 
autre décret, rendu par les chambres, alloue au pape le dixième 



CHRONIQUE 157 

des impôts perçus dans tout le territoire de la république et ouvre, 
à cet effet, par anticipation, un crédit de 10.000 pesos (53,400 fr.) 
sur l'exercice courant. C'est l'offrande des Mages au Pontife-Roi. 
La pièce otBcielle elle-même est trop remarquable, par ce temps de 
défaillances et d'oublis, pour que nous ne nous empressions pas de 
la reproduire, d'après la traduction du Monde (11 janvier) : 

Le sénat et la chambre des députés de l'Equateur, réunis en congrès, 
considérant : 

i" Que c'est un devoir pour les nations catholiques de contribuer au 
soutien du gouvernement universel de l'Eglise; 

2" Que ce devoir est encore plus impérieux en ce moment, où le Saint- 
Père est dépouillé de ses domaines et de ses revenus par une inique usur- 
pation, et qu'aucun gouvernement ne paraît s'en mettre en peine; 

3" Que la situation de la république lui permet de donner en quelque 
manière un témoignage solennel de sa fidélité au Saint-Siège, 

Décrètent : 

1" Que dix pour cent des revenus de l'Etat seront annuellement envoyés 
au Saint-Père, par le pouvoir exécutif, aussi longtemps qu'il sera dans les 
misérables conditions où il se trouve actuellement, comme un témoignage 
de justice, de loyauté et de respect du peuple de l'Equateur envers le chef 
de l'Eglise. 

2» Ce décret prendra force de loi à partir de cette année. 

î/exécutif sera avisé de le remplir dans sa teneur. 

Donné à Quito, capitale de la république de l'Equateur, le l"" octobre 
1873. 

Signé: Robsrto di ASGOSDRI, Préaident du Sénat; Vincente SALASAR, Président de la 
Chambre des Députés; puis les deux Secrétaires, et Garcia MORENO, Président. 

Pendant que ces actes de foi s'accomplissent sur les bords du 
Pacifique, le gouvernement mexicain ne veut pas rester en arrière 
des gouvernements persécuteurs. On sait que le congrès de Mexico 
vient d'adopter des lois à peu près identiques à celles qui régissent 
aujourd'hui les rapports entre l'Eglise et l'Etat prussien. Le Pérou, 
moins avancé peut-être, moins acerbe surtout dans ses procédés, 
demeure emprisonné dans l'immense réseau des loges maçonniques, 
en attendant que la révolution s'y acclimate comme ailleurs. Mais 
c'est au Brésil que la guerre contre l'Eglise est conduite avecle plus 
d'acharnement et de perfidie. La secte, toute-puissante t-n cette 
contrée, remplit le parlement brésilien, occupe les premières fonc- 
tions de l'empire et siège jusque dans les conseils du gouvernement; 
en outre, elle dirige absolument la presse, force redoutable qui se 
trouve d'autant mieux disciplinée à ses manœuvres que pleine 



158 CHRONIQUE 

liberté est laissée au mal. Le terrain était prêt dès longtemps : on 
ne guettait plus que le prétexte. Un jeune religieux de l'ordre des 
capucins, après avoir édifié ses frères de Versailles et de Toulouse, 
était parti pour le Brésil, où la dignité épiscopale l'attendait de 
bonne heure. Mgr Vital d'Oliveira n'avait que vingt-sept ans lors- 
que le Souverain Pontife le mit à la tète du vaste diocèse dont Per- 
nambuco est la ville principale. Les francs-maçons du pays s'étaient 
réjouis de la jeunesse inexpérimentée du nouveau prélat. Dom 
Pedro II, comme autrefois Modeste en présence de saint Basile, 
s'aperçut vite qu'il avait « rencontré un évèque. » Pei'suadé que le 
Goliath ennemi ne saurait être atteint mortellement qu'au front, 
l'évèque a déchiré les masques, il a pénétré dans les mystères 
d'une faction qui s'enveloppe d'ombres, il a reproduit les condam- 
nations géminées des souverains pontifes sans craindre de frapper, 
pour sa part, les réfractaires insoumis. Il /tait temps. Une portion 
du clergé risquait de subir quelque influence de l'épidémie maçon- 
nique, et déjà même une congrégation pieuse se ressentait fâcheuse- 
ment du voisinage malsain. Pie IX a parlé, et, dans un bref adressé 
au courageux prélat dont on a juré la mort, il ne manque pas 
d'avertir qu'il faut s'attendre à « une dissolution totale de la société 
liumaine, si l'on n'abat les forces de cette secte très-criminelle. » 
La voix du Pontife suprême sera-t-elle écoutée? Qui de nous ignore 
qu'elle retentit ailleurs qu'au Brésil? Certes, s'il est vrai que le 
difficile, à certaines heures troublées, n'est pas de faire soiî devoir, 
mais de le connaître, pas un catholique attentif aux enseigne- 
ments qui descendent si nombreux de la chaire du Vatican ne 
pourra arguer de cette ignoi'ance du devoir. Dieu a permis que la 
prison du captif ne fût pas muette, et nous pensons aussi que les 
discours de Pie IX resteront au premier rang des choses qui doi- 
vent immortaliser le pontificat de ce grand Pape. Improvisés au 
jour le jour, selon l'occasion, ces monuments d'éloquence chré- 
tienne, qu'une voix auguste appelait « une continuation des Evan- 
giles et des Actes des apôtres », offriront encore plus tard tout 
l'intérêt d'un document liistorique. C'est merveille de voir les évè- 
ques du monde entier s'inspirer à cette école de fermeté qui inter- 
rompt, plus haut que ne voudraient quelquefois les prudents, une 
prescription sacrilège. Étouffer une telle parole sous la conspira- 
tion du silence ne semble guère plus généreux que de confisquer les 



CHRONIQUE 159 

encycliques à la frontière, car c'est oublier que, si le dernier degré 
du malheur est de n'oser se permettre une plainte, le dernier degré 
de la vexation est de l'interdire. 

Sourde aux avertissements du Pontife-Roi, l'Italie poursuit sa 
campagne contre les ordreis religieux ; elle continue d'abattre, sans 
désemparer, des institutions séculaires qui faisaient l'honneir et 
la sécurité de Rome. Elle sent bien que l'argent qu'elle extorque, 
même quand elle oublie ensuite de paj'er aux religieux spoliés leur 
rente dérisoire, profitera mal à ses finances en déroute ; mais ne 
faut-il pas qu'elle amuse un peu, ne pouvant les apaiser, des 
appétits toujours plus grands que la proie? « La révdlution , disait 
Pie IX, est une louve qui n'est jamais rassasiée. » Ne parle-t-ou 
pas déjà de soustraire au Pape l'administration des catacombes, ce 
berceau où l'Eglise est née dans le sang de ses martyrs et les 
larmes de ses enfants? 

Humainement sans doute le mal doit l'emporter ; mais le bras 
du Seigneur n'est pas raccourci et les paroles de Pie IX sont 
encore à la « confiance. » 11 est de ceux dont toute la politique 
est dans la foi et qui interrogent l'avenir avec le flambeau du 
passé. C'est le mot de la Sagesse : Scit prœtetHla et de futuris 
œstiniat. Il déclare qu'il ne peut « préciser le moment de la 
délivrance de l'Eglise », mais, comme il le dit, a la violence de 
la persécution est telle que le moment ne peut tarder à venir. » 
Recueillerons- nous en 1874 les fruits semés par les pèlerinages de 
1873? L'année du centenaire de saint Thomas d'Aquiu et de saint 
Bonaventure, les grands docteurs, achèvera-t-elle ce que faisait 
entrevoir l'année du centenaire de Grégoire VII, le grand pape? 
C'est le secret de Dieu : l'Eglise peut avoir encore à pleurer. Tou- 
tefois l'histoire est là pour nous apprendre comment il arrive que 
les situations les plus emmêlées se dénouent à miracle, quand Dieu 
veut, par l'incident le plus brusque et le plus imprévu. Captif en- 
core le 1" janvier 1814, Pie Vil aurait-il pensé qu'il rentrerait en 
triomphe, dès le 24 mai, dans la ville des papes? Quatre mois ne 
s'étaient pas écoulés qu'il pouvait adresser aux cardinaux ces pa- 
roles consolantes : « Nous avons rompu dans notre domaine pon- 
tifical les sociétés secrètes d'hommes impies, très-nuisibles égale- 
ment à la religion et au trône des princes. Nous avons relevé de 
ses cendres la compagnie de Jésus, très-propre à étendre le culte 



160 CHRONIQUE 

de Dieu et à procurer le salut des âmes. Nous avons rouvert les 
couvents des religieux, contre lesquels les fureurs de la persécu- 
tion avaient sévi d'une manière particulière. Nous avons arraché 
les vierges sacrées aux périls du siècle et nous avons pris soin de . 
les réunir dans les monastères d'où elles avaient été indignement 
expulsées. » 

Ce sont les représentants mêmes des ordres religieux, aujour- 
d'hui si éprouvés , que Pie IX, dans son allocution du 15 dé- 
cembre, encourageait en ces termes : « Nous devons hciter par la 
prière les jours de la miséricorde divine ; ils ne sont pas éloignés. « 
— Mais si le pape réclame des hommes de piété et de prière, il at- 
tend de toutes les classes de la société des âmes de courage et de 
foi pratique. Aux femmes romaines il a dit : « Sans les œuvres, la 
prière n'est ni bonne ni efficace, et l'absence des œuvres est la cause 
des maux de l'Europe. Nous verrous cesser les jours de la tribula- 
tion, lorsqu'à la piété qui se montre à l'Église correspondront les 
œuvres du dehors. » D'autre part, il a recommandé aux chefs d'or- 
dres d'inviter les fidèles à l'action, « en public comme dans les 
églises, dans les conversations générales comme aux foyers. » A 
tous il prêche « l'union « , vertu rare, parfois si peu comprise, si 
mal pratiquée souvent de ceux qu'on nomme encore les « gens hon- 
nêtes. » Attendrons-nous donc, .selon le mot de Joseph deMaistre, 
d'être broyés pour être fondus? — A qui voudrait tenir un moin- 
dre compte des enseignements du Vicaire de Jésus-Chrrst il pour- 
rait être opportun de faire relire ces paroles de l'orateur romain : 
« Les gens de bien, plus lents à s'émouvoir, négligent les pre- 
mières atteintes du mal et ne s'éveillent enfin que lorsqu'ils y sont 
contraints par la nécessité ; d'où il arrive qu'à force de tarder et 
de temporiser, eu voulant conservej' le repos même aux dépens de 
l'honneur, ils perdent tout à la fois honneur et repos. » (Pro P. 
Sextio, XLVii.) E. Régnault. 



Le Gérant: C. SOMMERVOGEL 



LYC A. 



IMPRIMERIE P/ï-^JAT A Mj, HUE aEMTII,, i. 



LE CENTENAIKE 

DE SAINT THOMAS D'AOUIN 

ET NOS FUTURES UNIVERSITÉS CATHOLIQUES 



La Frauce peut à bon droit se glorifier d'être la secoude patrie 
de saint Thomas d'Aquin : c'est Paris qui le nomma docteur et 
fut le berceau de sa gloire ; c'est Toulouse qui a été choisie pour 
être son tombeau et garder le dépôt de ses reliques sacrées. 
D'aussi précieux souvenirs nous font un devoir de ne pas oublier 
le sixième centenaire de la mort du saint docteur. 

Fidèle au culte du grand homme dont elle est la mère, l'Italie 
cherchera dans la fête du 7 mars une force et une consolation. 
Au nom du Docteur angélique, VUnità CattoUca recueille cha- 
que jour le tribut de l'amour filial à VAngelico Pio. Toutes les 
villes qui conservent des souvenirs du maitre se préparent à 
l'honorer dans les temples et dans les athénées. Une académie 
de médecine, dite de Saint-Thomas d'Aquin, se constitue à Rome 
avec l'approbation de Pie IX et ouvrira ses séances le 8 mars. 
L'Ange du Vatican encourage la célébration de cet anniversaire 
et lui-même veut s'associer au zèle des fils de saint Dominique. 
Pendant que les rehgieux, malgré leur expulsion du célèbre cou- 
vent de Sainte-Marie sur Minerve, font restaurer dans leur 
église la chapelle dédiée à saint Thomas, le Pontife, toujours 
généreux, a donné ordre de préparer, pour orner cette chapelle, 
un splendide reliquaire, qu'il enrichira, en dépouillant son propre 
oratoire. Une autre rehque du saint sera proposée à la vénéra- 
tion du monde. Il existe, à la bibliothèque nationale de Naples, 
un codex autographe qui contient le commentaire inédit et au- 

T' SÉRIE. — T. V. {\ 



162 LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQUIN 

thentique sur le livre De Divinis Nominibus de saint Denys ; un 
savant chanoine, D, Antonio Uccelli, a conçu le projet de publier 
la reproduction originale de ce précieux manuscrit. 

Une publication d'un genre différent nous viendra d'Allema- 
gne. Car l'Allemagne, elle aussi, s'honore d'avoir possédé quel- 
que temps l'Ange de l'Ecole. Un professeur d'outre-Rhin oppo- 
sera aux erreurs libérales l'enseignement de saint Thomas et 
dira quelle mission est réservée dans les temps modernes au doc- 
teur du moyen âge ^ 

Tel est le privilège de l'homme admirable auquel Dieu et son 
génie ont créé une sorte de royauté : après six cents ans, son in- 
fluence demeure aussi puissante sur les esprits ; son nom vénéré 
rencontre chez tous les peuples les mêmes hommages. L'orgueil 
moderne, si impatient de toute domination, n'a point réussi à dé- 
truire une souveraineté consacrée par les siècles. La France, qui 
avait tenté de se soustraire à ce bienfaisant empire, reconnaît 
d'elle-même son erreur et commence à restaurer dans ses écoles 
l'autorité de celui qu'elle avait eu le tort de détrôner. 

Le centenaire devra faire tomber les derniers préjugés et 
mettre un terme aux dissentiments qui ont été si nuisibles à la 
vraie science. Combien n'est-il pas désirable que l'accord des 
intelligences achève de se rétablir parmi nous, à l'heure où nous 
allons relever les ruines de nos antiques universités ! Pour être 
fécond, notre enseignement aura besoin d'unité ; et nous n'arri- 
verons à l'harmonie nécessaire que si nous professons tous un 
sincère et profond respect, non-seulement pour les définitions de 
l'Eglise, mais aussi pour la doctrine des maîtres qui ont illustré 
les âges chrétiens. Le siècle présent attend de nous que nous lui 
rendions une grande synthèse religieuse et scientifique, que nous 
lui fassions une so»ime nouvelle sur le plan des anciennes. Il 
faudrait au xix" siècle, avant qu'il s'achevàt,un Thomas d'Aquin. 
Si cet homme doit venir, il sortira de nos futures universités ca- 
tholiques, de celle en qui revivra plus puissamment l'esprit des 
universités d'autrefois. 



i Scliazler. Siinis Thomas, -D. A., invictc pi-opugnans veritatem cathoUcaiii 
conira modcvnum Ubcraliàmiim, sive de peculiari missione B. Thomœ pro 
CEiate moderna (Fribourg, Herder). 



ET NOS FUTURES UNIVERSITÉS CATHOLIQUES 163 

Lorsque le pape Urbain V, mettant fin aux longs débats des 
villes et des nations qui se disputaient les restes de Thomas 
d'Aquin, se prononça en 1368 pour la noble cité décorée jadis du 
nom de Palladia, c'est à l'université de Toulouse que le Souve- 
rain Pontife envoya et recommanda tout spécialement ces inesti- 
mables reliques. « Une jeune université, dit-il, s'est établie à 
Toulouse : je veux que la science y soit forte et solide. Gomme 
la doctrine du saint doit en être le fondement pour la théologie, 
j'ordonne-que son corps y soit porté. ' » Il y a dans ces paroles 
une indication providentielle : de même que saint Thomas 
d'Aquin a présidé, du fond de sa tombe, aux leçons J^ la vieille 
université toulousaine, ainsi lui appartient-il d'inspirer de nos 
jours le haut enseignement catholique. Le génie qui, après s'être 
nouri'i de l'enseignement chrétien du xm'" siècle, en a fait la 
somme, sera l'ange de nos universités et le guide de celui qui 
doit, s'il plaît à Dieu, écrire la somme du xix° siècle. 

Nous ne pouvons songer aux gloires du passé, que nous rap- 
pelle le centenaire du 7 mars, sans reporter notre attention sur le 
présent. Une éclatante manifestation de science et de raison chré- 
tienne serait nécessaire pour éclipser les ténébreuses lueurs qui 
ont égaré un si grand nombre d'esprits. Mais comment se pourra 
faire cette œuvre d'illumination ? d'où viendra le triomphe de la 
vérité sur la génération future ? Le Centenaire lui-même nous 
met sur la voie du salut. — L'Ecole du moyen âge a étô YAhna 
mater du docteur dont le nom s'est identifié avec le sien , et la 
Somme n'est que la science de l'Ecole vulgarisée par le génie. 
— L'enseignement universitaire du xm" siècle Qi\& Somme théo- 
logique ont eu pour base l'union de la science et de la foi. — 
Nos institutions renaissantes n'auront de fécondité qu'à la condi- 
tion d'un retour aux traditions et à la méthode des temps chré 
tiens. 



* Manuscrit conservé à la bibliuthéque Je la ville de Toulouse et cité par M. 
chanoine Duilhé de Saint-Projet dans son Appel an monde catholique pour r 
congrès de savants à Toulouse. 



164 LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQUiN 



l'École au temps de saint thomas d aquin 

En 1852, lorsque le chef du Docteur angélique fut solennelle- 
ment transféré dans un reliquaire nouveau, la voix la plus élo- 
quente de ce siècle eut à prononcer le panégyrique du plus grand 
des docteurs. Le P. Lacordaire répondit par son discours à ces 
deux questions : quelle est la place que la théologie occupe dans 
le monde ? quelle est la place que saint Thomas occupe dans la 
théologie ? La théologie, c'est l'accord stable et progressif de la 
science, de la raison et de la foi. Et saint Thomas est le théologien 
par excellence ; car tous les autres, saint Augustin lui-même, 
n'avaient laissé que des fragments ; Thomas seul a donné une 
synthèse, la synthèse de la science, de la raison et de la foi. Or, 
ajoutait l'orateur, tout homme a une genèse ; quelle est celle de 
saint Thomas d' Aquin ? Il était né prince, il s'est fait moine ; 
et, pour devenir raaitre, il a commencé par être disciple. « Piince, 
moine, disciple, saint Thomas d' Aquin pouvait monter sur le 
trône de la science divine ; il y monta en effet ; et depui^ six siè- 
cles qu'il y est assis, la Providence ne lui a point encore envoyé 
de successeur ni de rival. » 

Il fut disciple : arrêtons-nous à ce dernier terme de la genèse 
du grand docteur ; demandons à l'histoire par quelle éducation 
s'est achevé le développement de sa puissante intelligence. Il y 
aurait une grave erreur à s'imaginer que le génie est dispensé 
d'être disciple. Pour peu qu'on étudie l'histoire de l'esprit hu- 
main, on reconnaît bien vite que toute intelligence, même la plus 
merveilleusement douée, a besoin d'être enseignée, et reçoit de 
l'enseignement un essor, une perfection que rien ne saurait rem- 
placer. La force et l'élan sont de Dieu ; mais l'impulsion et la di- 
rection viennent d'un maître qui communique une tradition, 

On l'a dit avec justesse, le xiii' siècle fut, pour les intelligen- 
ces, le foyer d'une émulation cà laquelle rien ne peut Ctre com- 



ET NOS FUTURES UNIVERSITES CATHOLIQUES i05 

paré dans les autres temps*. C'était l'âge d'or des universités. 
Une transformation s'était opérée dans les écoles épiscopales et 
monastiques, qui, .du viii^ au xiii' siècle, avaient conservé le culte 
du savoir ; elles avaient cédé la place à des agrégations, qui 
rassemblaient sous une direction unique les divers enseignements, 
à des corporations librement organisées pour donner à chaque 
science une chaire spéciale et régir tout un peuple d'écoliers. 
« Dieu avait créé l'université des choses ; l'Europe, formée par 
le christianisme, créa l'université des sciences. » (Lacordaire.) 
Le xiu' siècle tendait à l'unité, comme le nôtre à l'anarchie. Le 
génie chrétien, agrandi par le parfait accord de la science et de 
la foi, ramassait en un centre lumineux l'enseignement de toutes 
les vérités révélées et de toutes les connaissances conquises par 
le travail humain. Autour de la doctrine sacrée, vrai soleil des 
esprits, se groupaient harmonieusement toutes les sphères du 
monde intellectuel. Aucun des éléments de la connaissance 
n'était négligé, la philosophie et les sciences avaient fait alliance 
avec la théologie. Les philosophes de la Grèce étaient commentés 
dans ces écoles, où l'on ne voulait rien perdre de la tradition 
universelle ; et, si de nouvelles découvertes n'étendaient pas le 
champ des connaissances physiques, on le remuait sans relâche 
pour y trouver les lois intimes des êtres et le système général de 
la nature. Les hommes du xiii' siècle croyaient à la parenté de 
toutes les sciences ; ou plutôt, toutes les sciences étaient par eux 
ramenées, autant qu'elles peuvent l'être, à l'unité. Au sommet de 
la hiérarchie, dans laquelle chaque science avait son rang en 
rapport avec la noblesse de son objet, ils plaçaient, dans l'ordre 
naturelle, la science des principes, la métaphysique; et, dans la 
sphère complète du savoir, la philosophie de la révélation, la 
théologie. 

De ces efforts pour réaliser l'universalité et l'unité sont nées 
les sommés, immenses travaux synthétiques, qui résumaient et 
coordonnaient toutes les sciences. Au sein des écoles, où de vi- 
goureux esprits agitaient les divers problèmes de l'ordre naturel 
et de l'ordre surnaturel, plusieurs maîtres de la pensée, rayouv 
nants d'intelligence et illuminés de foi, entreprirent d'élever ces 

1 Études sur les temps prhnitifs de l'ordre de Saint-Bijminique, par le 
R. P. Danzas. Le B. Jourdain de Saxe, t. I, p. 50. 



166 LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQl'IN 

monuments, qui, mieux encore que nos cathédrales, sont l'im- 
mortel honneur du génie chrétien. Aristote, en qui se person- 
nifie le génie de l'antiquité, avait bien pu faire l'encyclopédie de 
son siècle ; pour en faire la somme , il lui eût fallu une théolo- 
gie, et le paganisme n'en avait pas. Guidés par une inspiration 
supérieure, les Aristotes du xiii° siècle ont mieux saisi l'harmonie 
des choses divines et des choses humaines ; ils ont apporté, dans 
la classification des richesses intellectuelles de l'homme, des vues 
d'ensemble plus larges et une méthode plus sûre. Thomas 
d'Aquin, succédant à des précurseurs et à un maître dignes de 
lui, les a tous surpassés. 

L'ère des précurseurs se termine à "Vincent de Beauvais, et le 
maître fut cet homme qui s'appelle dans le monde Albert le 
Grand et dans la religion le bienheureux Albert, en attendant 
que l'Église lui décerne le nom de saint *. Vincent, le lecteur et 
le bibliothécaire du roi saint Louis, a condensé dans son vaste 
Spéculum toutes les connaissances de l'antiquité, des temps 
chrétiens et des écoles arabes. La science d'Albert tenait du pro- 
dige, à ce point qu'il est demeuré populaire dans les souvenirs 
de la postérité comme un a être presque mythologique et plus 
qu'humain. » Le moyen âge, comparant Albert et son disciple, 
qualifiait le premier de luminare minus, et le second de lumi- 
nare majus. Celui-là fut l'astre qui éclaire la science naturelle 
ou la philosophie , celui-ci, le soleil qui préside au plein jour de 
la science révélée. 

Un autre parallèle se présente de lui-même à l'esprit; car on 
ne peut séparer dans l'histoire, surtout dans l'histoire de cette 
année 1274, Thomas d'Aquin et Bonaventure de Bagnorea. 
Tous deux avaient été appelés au deuxième concile de Lyon : 
l'un mourut en chemin, l'autre ne vit que les premières sessions 



1 Les évèques d'Allemagne, réunis à Fulda au mois de septembre 1872, ont 
demandé au Saint-Siège de reprendre la cause du B. Albert le Grand. « Les hon- 
neurs de la canonisation, disaient-ils, n"ont pas encora été rendus au B. Albert que 
le monde entier proclame Grand. Il l'ut le maître du Docteur angélique, il illustra 
par son immense savoir et la perfection de sa sainteté non-seulement les chaires les 
plus célèbres de la France et de rA[lemagne,le second concile de Lyon lui-même {?), 
mais encore le monde chrétien lout entier. » L'èpiscopat catholique s'unit à l'épis- 
copat allemand, et Pie IX ne voulut point se refuser à des vœux si légitimes et si 
universels. Aussi la cause est-elle reprise depuis quelques mois. 



ET NOS FUTURES UNIVERSITÉS CATHOLIQUES 167 

de l'assemblée. « Un même âge rapprochait ces deux génies 
frères ; un même jour les réunit à Paris pour y recevoir les hon- 
neurs académiques ; Tamitié les rassembla pendant la vie , la 
même année dans le tombeau, le même culte sur les autels *. » 
Les aunales de nos universités n'ont pas connu de jour plus glo- 
rieux que ce 23 octobre 1257, où Thomas et Bonaventure furent 
proclamés, ou, pour mieux dire, acclamés docteurs de l'univer- 
sité de Paris. Ou raconte qu'une voix mystérieuse avait désigné 
à Thomas, pour texte de sa thèse, ces paroles du Psalmiste : 
Vous arroserez les montagnes avec les eaux supérieures du 
ciel ; du fruit de vos ouvrages la terre se rassasiera : Rigans 
montes cU superioribus suis, de fructu operum tuorum sa- 
tiabitur terra (Ps. cm, 13). Appliquant ce texte à la divine 
économie de la religion, Thomas fit voir comment Dieu répand 
sur toutes les âmes les flots de la grâce et de la vérité. Les pa- 
roles prophétiques ont reçu de la postérité une autre application : 
elles expriment, en effet, d'une manière admirable, la mission 
des deux grands docteurs, qui allaient verser des torrents de 
lumière et de vie sur les plus hauts sommets comme sur les plus 
humbles vallées du monde des intelligences. 

Tous ces illustres représentants de la science chrétienne, quel- 
les que fussent les tendances particulières de leur génie, don- 
naient à leur enseignement encyclopédique la même base, à leur 
synthèse le même fondement. Ils établissaient l'union de la 
science et de la foi par la subordination de l'une à l'autre ; et, 
ce principe admis de tous, chacun l'appliquait aux diflférentes 
sciences. « Tous les arts, écrit Vincent de Beauvais, sont subor- 
donnés à la divine sagesse ; et la science inférieure, si elle est 
bien ordonnée, doit conduire à la supérieure. » Le Docteur sé- 
raphique développe cette idée féconde dans un livre qu'il inti- 
tule : Reductio artiurn ad theologiam. Albert le Grand ré- 
duit la théorie en pratique. « La plus belle gloire d'Albert, dit 
un savant moderne, est d'avoir terminé le cercle des connaissances 
humaines en comblant son hiatus par la démonstration scienti- 
fique des rapports de l'homme et de Dieu. Ce principe une fois 
posé, cette grande intelligence s'est en quelque sorte concentrée 

* Ozauam, Dante et la philosophie catholique au xm" siècle, i" partie, ch. ii. 



168 LE CENTFA'AIRE DE SAINT THOMAS D'AQUIN 

sur la terre. Pour la première fois, les corps naturels reçoivent 
une description précise ; et pour la première fois aussi, ils se 
trouvent rangés d'après leurs analogies et; d'après leurs degrés 
d'organisation. Posées de cette manière, les sciences naturelles 
apparaissent avec leur caractère fondamental, l'utilité physique 
et l'utilité théolog'ique '. » 

C'est du prince des théologiens surtout qu'il faut apprendre 
comment la théologie, reine des sciences, est le principe de leur 
unité et le magnifique couronnement de l'édifice intellectuel. Si 
ces idées ne nous deviennent familières comme elles l'étaient au 
siècle de Thomas d'Aquin, nos sciences et notre enseignement 
sont voués à une anarchie sans remède ; nos universités n'auront 
jamais la gloire de produire une somme, d'enfanter un homme de 
génie. 



II 

l'ange de l'école et la synthèse sc«lastique 

L'Ecole commençait par bien définir les procédés de k science 
naturelle et par déterminer nettement le domaine de la raison. 
La métaphysique moderne a eu le tort de vouloir remplacer par 
de brillants, mais fantastiques systèmes, une doctrine plus con- 
forme à l'espérience et à la nature même de nos tacuHés. 

En face de l'immense inconnu qui s'offre à lui, l'homme, ainsi 
que l'enseignent les scolastiques, contemple tout d'abord les mer- 
veilles de la création, le spectacle varié de cet univers ; appelant 
à son aide les ressources de l'observation, il considère avec une 
attention ravie les mille phénomènes qui se produisent à tous les 
points de l'espace. Le fait à peine connu, il en veut saisir la cause ; 
la suite réglée des phénomènes l'excite à en découvrir l'origine 
et le principe ; à travers le mécanisme de la nature, il cherche à 
démêler la loi idéale d'ordre et de beauté. Puis, du dehors se re- 
pliant sur elle-même, l'àme étudie ses facultés constitutives et 
ses idées fondamentales ; elle examine comment, par sa propre 
énergie, elle a conquis la notion des choses, s'élevant de la sen- 
sation à l'idée, delà matière à l'esprit, du visible à l'invisible, 

1 Pûucliet, Histoire des sciences naturelle-; au moyen âge,i>. 319. 



ET NOS FUTURES UNIVERSITÉS CATHOLIQUES 169 

du relatif à l'absolu. Embrassant alors d'un seul regard les rap- 
ports harmonieux des êtres et la relation nécessaire de l'ordre à 
son principe, l'intelligence, dans uu sublime élan, atteint la rai- 
son première des choses, salue le législateur suprême et le tout- 
puissant auteur de l'univers . Cédant aux preuves qui surgissent 
de tous les horizons du monde et du fond de lui-même, l'homme 
reconnaît et adore l'Etre souverain duquel tout dépend et qui est 
lui-même d'une absolue indépeudance. 

Livrée à ses seules forces, l'intelligence connaît d'une façon 
plus ou moins parfaite le monde des corps et le monde des esprits 
créés, le Cosmos tout entier ; de plus, par la science rationnelle 
des premiers principes et des premières causes, elle arrive jus- 
qu'aux confins du monde d'en haut ; mais alors éclatent son in- 
suffisance native et, pour monter au delà, le besoin d'un secours 
surnaturel. Car au delà sont les profondeurs de Dieu, profunda 
Dei, suivant l'expression de saint Paul ; au delà est ce que Dieu 
ne nous a pas manifesté dans les oeuvres de ses mains. Arrêtée 
donc au seuil du temple où le Très-Haut se renferme avec ses 
plus sublimes mystères, la raison s'incline et se tait ; elle attend 
que le voile se déchire et qu'un rayon de la lumière incréée vienne 
lui révéler quelques-uns des attributs intimes de l'Être infini. 

Ces enseignements de l'école ont fourni au plus grand poëte 
du moyen âge et peut-être de tous les temps, à Dante, le thème 
de sa brillante fiction. Virgile, qui représente l'esprit humain, est 
parvenu avec son disciple jusqu'à l'entrée des régions célestes ; 
mais il lui est interdit d'aller plus loin. Une vierge mystérieuse 
descend des sommets inaccessibles, semblable à l'épouse qui vient 
des hauteurs du Liban. Elle se nomme la louange de Dieu, la lu- 
mière qui s'interpose entre l'intelligence et la vérité ; c'est par 
elle que l'espèce humaine peut pénétrer au delà des choses sublu- 
naires. S'élevant à travers l'espace, elle se rapproche, et l'homme 
avec elle, du trône de la divinité. Cette vierge, qui brille d'une 
beauté incorruptible et qui se pose en reine sur un char triom- 
phal, cette Béatrix idéale, c'est la théologie, c'est la science ins- 
piratrice qui révèle les secrets de l'essence divine. 

De ce style poétique rapprochons le grave et vigoureux lan- 
gage de Thomas d'Aquiu. « La science théologique est, dit-il, 
sagesse entre toutes les sagesses humaines ; elle est sagesse, non 



170 LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQUIN 

pas dans tel ou tel genre, mais simplement, dans le sens le plus 
élevé et le plus propre. Par la certitude de ses principes, par 
l'excellence de son objet et par la perfection de sa fin, elle sur- 
passe toutes les sciences spéculatives et pratiques. Elle n'est su- 
bordonnée qu'aux lumières supérieures de Dieu et des bienheu- 
reux. )) La prééminence appartient manifestement aune science 
qui vient de Dieu, qui s'occupe de Dieu et qui mène à Dieu; à 
une science qui reçoit directement de la Vérité vivante, substan- 
tielle et infinie, les principes d'où la saine logique pourra déduire 
d'incontestables conclusions. La raison était humiliée dans son 
impuissance au seuil du sanctuaire où Dieu voile les mystérieuses 
opérations de son être adorable ; introduite par la révélation dans 
ce foyer de lumière, la théologie en revient couronnée de clartés 
et en possession des secrets de Dieu, de Dieu en trois personnes, 
de Dieu incarné, de Dieu auteur et consommateur de la foi. 

Quand la théologie a reçu d'en haut par rÉcriture sainte et 
par la tradition les principes qui lui servent de base, il est per- 
mis à la raison d'opérer scientifiquement sur ces données supé- 
rieures, d'appliquer la force logique à déduire toutes les conclu- 
sions que peuvent contenir les vérités révélées, de chercher les 
rapports du monde divin surnaturellement connu avec le monde 
des esprits et même avec le monde des corps. Dans ce labeur 
grandiose, celui-là sera digne des honneurs du premier rang, 
dont les connaissances seront étendues et coordonnées, dont la 
doctrine sera pure et capable de confondre tout ce qui s'oppose à 
la vérité, dont l'Église enfin, arbitre suprême dans ce qui touche 
à la foi, acceptera et recommandera l'enseignement avec con- 
fiance. A ces différents titres, saint Thomas est le roi des théo- 
logiens ; il est roi par le droit du génie qui crée et qui ordonne, 
par le droit de la victoire remportéa sur l'erreur, par le droit 
du consentement universel qui reconnaît son imposante autorité. 

Thomas d'Aquin avait reçu du ciel une glorieuse mission. 
Placé à la limite do deux mondes, dans le dernier siècle du 
moyen âge, lorsque les expéditions lointaines et le commerce 
avec les Arabes, infidèles commentateurs de la philosophie péri- 
patéticienne, avaient répandu dans les esprits de funestes idées 
d'indépendance, à l'entrée de Tàge moderne, dont la juvénile 
indocilité allait causer à l'EgHse tant d'inquiétudes et amener de 



ET NOS FUTURES UNIVERSITÉS CATHOLIQUES 171 

si cruels déchirements ; placé, dis-je, par la Providence à la li- 
mite de ces deux mondes, l'Ange de l'École était appelé à résu- 
mer par un miracle de génie toute la science des siècles de foi 
et à préparer des armes contre les futures révoltes de la raison 
émancipée. Lecteur assidu des divines Écritures, disciple des an- 
ciens docteurs, et particulièrement d'Augustin, l'interprète le 
plus complet de l'enseignement traditionnel, Thomas a recueilli 
fidèlement l'esprit et les maximes de'k doctrine révélée, pour en 
faire le substantiel aliment et comme le pain des intelligences 
chrétiennes. L'auteur de la Somme n'a rien pour l'éclat et la 
fascination ; tout se conforme chez lui aux clartés de l'évidence, 
aux lois du raisonnement, à la règle de la tradition catholique ; 
point d'exagérations, point d'affirmations tranchantes ni d'asser- 
tions aventureuses ; toujours une auguste sérénité et un calme 
divin, toujours la douce et haute majesté du génie. Sublime 
dans ses pensées, mais prudent dans son élévation même, aussi 
réservé dans ses déductions que hardi dans ses aperçus, le 
prince de l'orthodoxie concilie dans une inviolable unité et avec 
la mesure d'un bon sens magistral toutes les conclusions de la 
science religieuse. De lui, mieux que de Bossuet, il est permis de 
dire qu'il « posséda toute la raison humaine en la sienne. » 
Aussi voit-on que, malgré des dissidences secondaires et très- 
permises, les théologiens et les philosophes, qui jouissent de 
quelque autorité dans l'Eglise, ont tenu à honneur de reconnaître 
saint Thomas pour leur maître et leur « docteur particulier. » 

Un vieux peintre, dans un tableau que je me rappelle avoir vu 
à Sainte-Catherine de Pise, a exprimé d'une façon curieuse l'idée 
qu'il s'était faite de la mission du Docteur angélique. Au-dessus 
du saint, il a représenté Notre-Seigneur avec des personnages 
de l'Ancien Testament et les quatre évangélistes. A droite et à 
gauche sont Aristote et Platon ; au bas, sous les pieds du maître 
qui l'a confondu, Averroès. De la bouche du Christ partent des 
rayons lumineux qui vont frapper les évangélistes et se réfléchir 
sur saint Thomas, pour se diviser ensuite sur une foule de doc- 
teurs, d'évêques et de papes. Les figures de Platon et d' Aristote 
sont éclairées par des reflets de lumière. 

Cette peinture originale, qui date du xiv" siècle, rend assez 
bien le rôle historique du grand docteur. La même pensée ins- 



172 LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQI'IN 

pirait l'orateur qui fit le discours d'ouverture au concile de 1274. 
« Une mort imprévue, dit-il, a privé celte auguste assemblée 
de la présence du divin Thomas ; mais il vit toujours par la 
meilleure partie de lui-même et il triomphera jusque dans la pos- 
térité la plus reculée : Verum ecce superstes in ceternum vi- 
cturus. Sans aucun doute, le concile du Vatican, dans les ses- 
sions à venir, fera écho après six siècles à celui de Lyon et 
recommandera solennellement l'étude du prince de la scolas- 
tique. 

III 

LA SOMME DU XIX' SIECLE ET LES UNIVERSITES CATHOLIQUES 

La théologie est la reine des sciences ; mais c'est une reine 
découronnée. Thomas d'Aquin est le roi de la théologie, mais 
c'est un roi qui ne gouverne plus. Nos écoles sont en ruines ; 
notre enseignement supérieur en désordre; nos sciences ont 
éliminé, comme de vaines fictions, toutes les idées théologiqiies 
et métaphysiques ; au lieu d'une synthèse, nous avons des diction- 
naires soi-disant universels qui sont de véritables chaos alpha- 
bétiques. Toutes les forces créatrices du génie chrétien ne seront 
pas de trop pour un renouvellement qui doit embrassçr tant de 
choses et tant d'institutions. 

Mille préjugés s'opposent à l'œuvre de restauration que nous 
appelons de nos vœux, et que, malgré tout, nous saluons de nos 
espérances. Je n'ai pas écrit une seule des lignes qui précèdent, 
sans me dire que, même, hélas ! parmi les chrétiens, elle soulève- 
rait des contradictions. Vous allez donner à penser aux fils 
du xix" siècle que vous prétendez les ramener au moyen âge. 
Les sciences modernes ne consentiront jamais à se ranger autour 
de la théologie comme des vassales. La Somme de saint Thomas 
est par trop insuffisante pour notre temps. Qu'il soit l'Ange de 
l'École, à la bonne heure! mais l'École n'a pas posé les co- 
lonnes d'Hercule de l'esprit humain ! Allez-vous dire anathème 
à quiconque ne partage pas vos exagérations?... 

Il y a des années que toutes ces phrases creuses alimentent la 
polémique. Nous nous souvenons d'avoir déjà dans ces Études 



ET NOS FUTURES UNIVERSITÉS CATHOLIQUES 173 

réduit à leur juste valeur ces déclamations contemporaines. La 
théologie ne menace pas les sciences ; mais elle leur manque. Ja- 
mais la théologie, cette grande théologie que représente Thomas 
d'Aquin, n'a dit à la science, à la véritable science un Vade 
rétro. Bien plutôt, elle ne cesse de répéter : Ascende superius. 
Bossuet ne voulait pas dire autre chose, même lorsqu'il lançait 
cet anathème : « Qu'elle soit donc frappée de mort toute science 
qui n'a pas Dieu pour objet », c'est-à-dire qui ne sert pas à la 
glorification de Dieu. Aux esprits tentés de s'emprisonner dans 
la matière, la religion adresse de pressantes invitations à mon- 
ter plus haut. Plus haut ! vers les sommets d'où ruisselle la lu- 
mière divine. N'eiïacez pas, — c'est la prière que nous adressons 
aux positivistes, — n'effacez pas les vestiges de Dieu dans la créa- 
tion ; suivez à travers la série des êtres les manifestations de la 
toute -puissance et ce qu'on a si bien appelé les harmonies provi- 
dentielles; devant le spectacle de cet univers pénétré de pensée 
jusque dans ses dernières profondeurs, élevez les regards et le 
cœur vers Celui qui est la source du vrai et du beau, de l'ordre 
et de l'harmonie. Non, nous ne voulons pas faire obstacle à la 
science, mais lui faire honneur, en émettant le vœu d'unesomme 
nouvelle, qui coordonne à la lumière de Dieu toutes les conquêtes 
de l'esprit humain. 

La seule idée de subordination offense les prétentions scienti- 
fiques. Mais, à le bien prendre, ce vasselage n'est pas un asser- 
vissement. Les sciences ont chacune leur objet déterminé et un 
domaine de faits qui leur est propre ; il est de la dernière évi- 
dence qu'elles ne se déduisent pas des idées métapliysiques et 
encore moins des vérités théologiques. Mais de même que la phi- 
losophie, par qui seule lei sciences naturelles sont constituées à 
l'état de sciences, était à cause de cela nommée par les scolasti- 
ques scientia scientiarum , disciplina discijplinmnmi ; ainsi, 
parce que toute science, même la philosophie, est inférieure par 
son objet et par sa fin à la théologie, c'est à celle-ci qu'il appar- 
tient légitimement de commander, de réclamer, en qualité de 
maîtresse, un service qui, en réalité, est plus honorable qu'hu- 
miliant. Le cardinal Wiseman pensait comme les anciens doc- 
teurs, lorsqu'il comparait les sciences à des « sœurs immortelles 
qui font leur cour à la religion » Nous n'effaçons pas la distinc- 



17-i LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQUIN 

tion entre les sciences humaines et la science sacrée ; nous dési- 
rons voir cesser leur hostilité. Et non-seulement nous croyons à 
un système d'alliance dans lequel elles se prêteront un mutuel 
appui ; mais nous avons la conviction que , sans absorber la 
science dans la foi et sans encourir le reproche de mysticisme, il 
est possible de relier en un seul faisceau toutes les vérités natu- 
relles et surnaturelles. 

Pendant que l'esprit révolutionnaire fait de la science un 
royaume divisé d'avec lui-même, Dieu inspire aux siens l'idée de 
reconstituer une synthèse, qui, pour parler avec l'Apôtre, « fonde 
et récapitule dans le Christ tout ce qui est sur la terre et tout ce 
qui est dans les cieux. » (Eph., i, 10. ) Le concile du Vatican 
doit avoir pour résultat, dans les desseins de la Providence, de 
détruire les germes de discorde entre les croyants, de remettre 
sur le trône la science du Christ, la science de la révélation, de 
rendre à la philosophie elle-même sa certitude et sa noblesse. 
Le triomphe du christianisme dans les esprits dissipera tous les 
malentendus et facilitera l'unité. 

« Le moment est venu, a dit un écrivain de nos jours, de sau- 
ver la philosophie et le monde, en faisant subir à la philosophie 
et à la science modernes le même travail d'assimilation et d'épu- 
ration que saint Augustin et saint Thomas ont fait subir à la phi- 
losophie de Platon et d'Aristote. Le moment est venu de fonder 
une nouvelle scolastique et de jeter les bases d'une œuvre analo- 
gue à la Somme et qui en sera la couronne... Cette scolastique 
sera d'autant plus brillante et plus belle qu'elle pourra s'assimiler 
les trésors de théologie, de science, de philosophie et d'histoire 
accumulés par dix-neuf siècles de christianisme... L'unité de la 
science, c'est la religion ramassant à terre toutes ces pauvres 
sciences contemporaines, qui se traînent sans Dieu, sans lumière, 
sans beauté, sans lien entre elles, décousues, à l'état d'enfance, 
incapables de bégayer même le nom du Seigneur. »(M. P.Pradié.) 
Ou n'attend pas de moi que je trace l'esquisse d'un aussi grand 
ouvrage. Je dirai seulement, parce que cela ressort de l'idée 
même du travail, que l'on y devra trouver, d'une paxi, le ta- 
bleau complet de la science du Cosmos au point oîi l'ont portée 
les conquêtes modernes et en tant qu'elle se lie aux enseigne- 
ments de la foij d'autre part, une exposition raisonnée des vé- 



ET NOS FUTURES UNIVERSITES CATHOLIQUES 175 

rites religieuses dans leur merveilleux enchaînement et dans 
leur harmonie avec les connaissances naturelles, les données de 
rhistoire, les intérêts de l'humanité. 

Pour une œuvre aussi gigantesque, bien des qualités seront 
absolument requises. Sans compter les dons que Dieu seul peut 
départir, il sera nécessaire de connaître à fond les sciences qui 
devront être mises en harmonie. Avant tout, il faudra une théolo- 
gie parfaitement orthodose, exacte et complète. Leibniz, Pascal 
et Bossuet lui-même ne pouvaient, on comprend pourquoi, conti- 
nuer saint Thomas d'Aquin. Et à notre époque, Lamennais n'est 
pas le seul dont le génie ait été faussé par l'esprit de système; 
d'autres que le P. Gratry ont eu une métaphysique plus originale 
que correcte. Il ne sera pas moins indispensable d'avoir étudié 
autre part que dans de vulgaires manuels les diverses parties de 
la science humaine. N'arrive-t-il pas quelquefois que des écri- 
vains s'avisent de disserter sur les rapports de la science et de 
la religion, sans bien savoir leur religion ni leurs sciences ? Bon 
moyen de mécontenter à la fois les croyants et les savants ! 

Mais cet idéal encyclopédique u'est-il pas à reléguer tout sim- 
plement au pays des chimères ? Si notre enseignement supérieur 
doit demeurer dans l'état actuel, oui. Si, au contraire, l'Église 
retrouve sa pleine liberté, il n'est plus téméraire de se livrer à de 
meilleures espérances. Un enseignement universitaire, organisé 
d'après les plans et avec l'esprit catholique d'autrefois, reprodui- 
rait les merveilles du passé. Ou dit que la race des géants a dis- 
paru ; je le crois bien, tout le génie moderne se tourne à rape- 
tisser les hommes. J'ai vu de près ce grand Collège romain 
contre lequel s'est acharnée la haine brutale de la Piévolution ; 
je puis dire que déjà la somme du xix° siècle m'est apparue là 
vivante, dans un groupe de professeurs dont l'univers entier con- 
naît les noms. Tôt ou tard un disciple de ces hommes éminents 
se serait appelé Albert le Grand ; et un autre, Thomas d'Aquin. 
Mais 1870 est venu après 1848, et 1848 n'était pas loin d'autres 
dates aussi fatales. A mesure que le cathohcisme édifie, les Van- 
dales démolissent. Lorsque finira ce jeu barbare, Dieu donnera 
au monde un sublime et dernier architecte de la vérité. 

Des esprits généreux ont fait plus d'une fois appel aux sa- 
vants, dans la pensée que des congrès hâteraient l'avancement 



17 LE CENTENAIRE DE SAINT THOMAS D'AQUIN 

des sciences vers leur forme synthétique. Nous ne contestons 
pas l'utilité des congrès ; nous applaudirions à une réunion de 
savants chrétiens rassemblés sous le patronage de saint Thomas 
en ce glorieux centenaire. Mais il est malheureusement avéré 
qu'il y a très-loin, si l'on peut ainsi ^parler, de la pléiade à 
l'unité. Etablissez, si vous le pouvez, dans un groupe de savants, 
même choisis, l'accord indispensable pour collaborer, je ne dis 
pas à une somme, mais seulement à une encyclopédie. L'homo- 
généité ne se formera jamais dans les idées que par un ensei- 
gnement commun, et dont l'autorité s'impose, en quelque sorte, 
d'elle-même. Que dans nos grandes écoles restaurées les maî- 
tres s'inspirent de saint Thomas, et la scolastique nouvelle, ou, 
si l'on aime mieux, la scolastique renouvelée arrivera par des dé- 
veloppements réguliers à couronner magnifiquement, sous le re- 
gard de Dieu, le travail de la raison humaine. 

A l'imitation de ces architectes modernes qui étudient avec 
tant d'intelligence les chefs-d'œuvre du moyen âge, mettons- 
nous à l'école de celui qui a été justement appelé le Salomon de 
la loi évangélique '. Formons-nous à cette méthode large et sé- 
vère, à cette géométrie de la pensée qu'il sut employer à cons- 
truire un monument, objet de l'admiration de tous les siècles. 
Prenant tout ce que la tradition chrétienne et l'élaboration philo- 
sophique lui avaient légué de faits et d'idées, Thomas les a clas- 
sés, combinés, coordonnés. Descendant jusqu'aux fondements de 
la raison, il a solidement assis sur leur base de granit les vé- 
rités naturelles, et les a disposés comme un majestueux péri- 
style à l'entour de l'édifice sacré. P;iis, pénétrant à l'intérieur, il 
a l'angé par ordre les vérités révélées comme autant de colonnes 
appuyées sur la terre et s'élevant vers le ciel. Enfin, il a jeté 
dans les airs ce dôme de la vérité que soutient la foi, qu'embellit 
l'espérance et que couronne la vérité. Au fronton de l'incompa- 
rable édifice inscrivons ce que Dieu disait à Moïse après lui avoir 
révélé h plan de l'arche sainte : Impice et fac secundinn exem- 
plar C[Uod tibi in monte monstratum est. (Exod., xxv, 40.) 

E. }\L-VRQUIGNY. 



' Ecce plus (jiiam Salomon hic : ce l'ut le texte du second panég-yrlque de saint 
Thomas, par Bossuef, en 1(565. 



LE SUFFRAGE UNIVERSEL 

SES DANGERS ET SON ORGANISATION 



DE LA REFORME ET DE L'ORGANISATION NORMALE DU SUFFRAGE 
UNIVERSEL, par Henri Lasserre ' 



I 

« Le suffrage universel est le sphynx moderne. Il dévore ou 
dévorera tous les pouvoirs impuissants à deviner l'énigme. » 
C'est ainsi que M. de Belcastel prélude à l'exposé de son projet 
de loi électorale. D'accord avec lui sur le fond de la pensée, nous 
nous exprimerions un peu diflféremment. Le sphynx moderne, 
c'est la Révolution, cette hérésie antichrétienne et antisociale 
dont naguère nous exposions les principes ; le suffrage universel 
n'est qu'une des énigmes que le monstre propose aux nations 
assez aveugles pour lui confier leurs destinées. 

Aussi, le livre de M. Lasserre, écrit pour résoudre l'énigme, 
saisit-il avant tout l'esprit du lecteur par un sentiment d'horreur 
profonde à la vue des périls qu'amasse sur nos têtes le système 
social inauguré et maintenu par la Révolution. Les deux traits 
caractérisques de ce système, le mensonge et la contradiction, se 
montrent ici sous leur aspect le plus odieux. C'est surtout par 
le suffrage universel que la R évolution se vante d'affranchir les 
peuples ; et c'est par là surtout qu'elle consomme leur ruine. 

Que cette institution puisse être inoffeusive ou même produire 
d'heureux résultats dans des circonstances exceptionnelles, nous 
ne le nions pas. Mais affirmé comme un principe absolu, le suf- 

' 1 Tol. in-12. Paris, Palmé éditeur. 

V* SÉRIE. — T. V. 12 



178 LE SUFFRAGE UNIVERSICL 

frage universel est à la fois absurde et malfaisant, puisqu'il dé- 
truit l'idée même de l'autorité, et, dans toute la force du terme, 
met la société sens dessus dessous. 

Or, cette affirmation est un des premiers articles du symbole 
révolutionnaire ; et nous ne pouvons voir qu'une méprise dans 
l'asssertion émise naguère par M. Batbie, dans un remarquable 
discours : que « l'élection des députés par le suffrage universel 
et direct ne fait pas partie des principes de 1789 '. » Pour le 
suffrage direct, d'accord ; ce n'est qu'un détail accessoire ; mais 
le suffrage universel est manifestement contenu dans la définition 
de la loi telle qu'elle est formulée par la déclaration des droits de 
l'homme : « La loi est l'expression de la volonté générale. » 
Comment peut-elle être l'expression de la volonté générale si la 
généralité des volontés n'a pas une part directe ou indirecte à sa 
confection ? Ce que l'honorable président de la commission des 
Trente avait le droit de dire, c'est que ce principe inscrit dans la 
déclaration de 1789 ne passa pas immédiatement dans les faits ^. 
Il est assez remarquable que les niveleurs du dernier siècle, si 
follement téméraires en tout le reste, n'aient point oser braver le 
bon sens au point de conférer a tous les citoyens les droits élecr 
toraux. Le principe révolutionnaire a mis soixante ans à produire 
ce fruit ; et pourtant il le portait en germe, dès l'origine, non- 
seulement dans ses formules, mais dans son essence. Qu'est-ce, 
en effet, que le suffrage universel sinon l'exercice de la souve- 
raineté du peuple ? Si la société n'a pas une origine divine, comme 
l'enseigne la foi chrétienne d'accord avecla raison, si elle est une 
création arbitraire des hommes, comme le veut la doctrine révo- 
lutionnaire, chacun de ceux qui en fout partie a le droit évident 
de faire peser son influence dans la direction de cette œuvre com- 
mune. Le pouvoir de gouvernement accompagne de toute néces- 
sité le pouvoir de création. L'exercice de l'autorité peut être 



i Discours de M. Batbie, président de la commission des Trente. 

2 La Constitution du 24 juillet 1793, qui établissait le suffrage universel n'a jamais 
été mise à exécution; celle de 1791 n'attribuait les droits électoraux qu'aux ci- 
toyens actifs, et on entendait par là ceux qui payaient un impôt et faisaient partie 
de la garde nationale. Ces dispositions furent maintenues dans la constilution 
promulfjuée le 27 août l'iOô, et ou modifia seulement les conditions d'âge. Au lieu 
de vingt-cmq ans ans ou n'exigea plus que vingt et un ans pour l'exercice des droits 
électoraux. 



SES DANGERS ET SON ORGANISATIuN 179 

délégué ; mais l'autorité elle-même appartient nécessairement à 
fauteur. Si donc, vous ne voulez plus reconnaître Dieu comme 
l'auteur et le souverain de la société, la souveraineté appartient 
aux hommes. Et comme ils sont tous égaux par nature, tous 
participent à cette souveraineté et doivent être mis en demeure 
de l'exercer, au moins en désignant ceux qui l'exerceront en leur 
nom. Le libéralisme modéré, en soutenant à la fois le principe de 
la souveraineté du peuple et le système du suffrage restreint, 
tombe dans une de ces contradictions flagrantes qui font toucher 
au doigt l'ineptie de cette doctrine. 

Aussi il a beau faire : son inconséquence ne le sauvera pas. 
Le sentiment de l'intérêt sera impuissant à l'arrêter sur la pente 
où le pousse son principe et ne l'empêchera pas d'arriver tôt ou 
tard au fond de l'abîme. Voyez, au-delà de la Manche, ce peuple 
éminemment sensé, qui fait si bon marché de la logique, lorsque 
la voix de l'intérêt se fait entendre. Il éprouve pour nous un sen- 
timent de pitié, en nous voyant nous livrer de gaîté de cœur au 
sphynx révolutionnaire et nous débattre contre les désastreuses 
conséquences du suffrage universel. Mais lui-même ne suit-il pas 
avec une vitesse accélérée la route qui nous conduit à notre 
ruine? En 1832, une première réforme électorale avait enlevé à 
l'aristocratie territoriale la prépondérance qui lui appartenait 
depuis des siècles, dans les élections pour la Chambre des com- 
munes. Quarante ans se sont à peine écoulés, et voilà qu'r i 
ministère conservateur se voit contraint d'étendre à la petite 
bourgeoisie le droit de suffrage et par conséquent la souveraineté 
politique. On ne s'arrêtera pas là certainement; car si, dans ces 
régions plus froides, les idées ne germent pas aussi vite que sous 
notre soleil plus ardent, leur développement n'en est pas moins 
irrésistible. La démagogie a partout les mêmes convoitises ; et 
chaque nouvelle concession la rend à la fois plus forte et plus 
exigeante. Le libéralisme anglais se fait donc une grande illu- 
sion s'il se persuade qu'en continuant à favoriser les principes 
qui nous perdent, il échappera toujours à leurs conséquences. 
Son heure viendra tôt ou tard ; et s'il ne profite pas de la leçon que 
la Providence donne au monde à nos dépens, lui aussi recueillera 
les fruits du principe révolutionnaire et savourera les bienfaits du 
suffrage universel. 



180 LE SUFFRAGE UNIVERSEL 

Nous venons, en effet, de le démontrer : entre ces deux choses, 
la connexion est manifeste : le principe révolutionnaire étant 
donné, le suffrage universel en est la conséquence nécessaire. 
Mais d'un autre côté, le suffrage universel étant donné, la société 
devient impossible. 

Qu'est-ce que le suffrage universel ? C'est la souveraineté poli- 
tique ôtée à la capacité et attribuée à l'ignorance ; c'est le droit 
de gouverner donné à ceux qui ont besoin d'être gouvernés ; 
c'est la mission de conserver l'ordre et la propriété confiée à ceux 
qui n'ont pas de propriété à conserver et que toutes leurs passions 
poussent à troubler l'ordre; c'est le pouvoir de tout détruire livré 
sans contrôle à ceux qui voient dans la destruction le moyeu le 
plus commode de s'élever. M. Lasserre nous fait très-justement 
remarquer que le suffrage universel ne nous a encore montré que 
ses coups d'essai. Il n'en a été jusqu'à présent qu'à son âge 
d'enfance; et n'ayant pas encore la pleine conscience de sa force, 
il s'est laissé pendant vingt ans mener en lisière par la politique 
impériale. 

Mais cette période touche à son terme ; déj à le regard de l'observateur 
entrevoit que les millions de membres du monstre se disciplinent, que 
ses mouvements prennent de l'unité, que s'a volonté se formule, que sa 
direction s'accentue. Nous assistons à un spectacle inouï; et le refrain 
révolutionnaire a raison : Le Peuple Souverain s'avance! L'armée 
du désordre se met en ordre. — Depuis la montée du déluge, depuis les 
invasions des hordes barbares, rien n'est comparable à ce qu'aperçoivent 
en ce moment les quelques hommes qui ont des yeux... Le suffrage 
universel tend à se coordonner sous l'action de quelque centralisation 
puissante, qui s'intitulera soit l'Internationale, soit la Ligue populaire, 
le nom importe peu, et qui fera manœuvrer la grande armée du scrutin, 
— comme déjà,, à plusieurs reprises, on a fait manœuvrer les grèves, — 
de façon à écraser sous ces foules innombrables les malheureuses mino- 
rités numériques qui s'appellent l'intelligence, le savoir, la vertu, qui 
s'appellent aussi la richesse et la propriété (p. 15). 

Que pourront dire alors ceux qui, depuis un siècle, ne cessent 
de crier qu'il n'y a pas d'autorité supérieure à l'homme, que 
l'humanité seule crée le droit, que la décision des majorités dis- 
tingue seule le bien du mal moral, que la loi est l'expression de 
la volonté générale et que la légalité est la suprême justice ? Voici 
le peuple qui vient faire l'application de ses principes : 



SES DANGERS ET SON ORGANISATION Igl 

Qu'est-ce que la volonté générale, vous crie-t-il, sinon la volonté 
du plus grand nombre? Je suis le Grand Nombre : donc ma volonté 
c'est la loi. Tout ce que je veux est légitime, par cela seul que je le 
veux et que je suis le grand nombre. Je fais la loi dans mon in- 
térêt, et j'ai raison de la faire ainsi, parce que je suis le grand 
nombre. Je réalise par là l'idéal des plus purs philosophes. Mon égoïsme, 
qui serait un crime si j'étais le petit nombre, devient la suprême sagesse, 
parce que je suis le grand nombre. Sacrifier le grand nombre au plus 
petit, ce fut le forfait de mes prédécesseurs au gouvernement; mais 
sacrifier le plus petit au plus grand, c'est la justice parfaite. Ils étaient 
la majorité factice : je suis la majorité réelle, incontestable comme 
l'Océan; je suis l'innumérable multitude. 

A ces ondes humaines qui résistera? — Personne. 

La terreur de leur prochaine arrivée glaçait naguère d'épouvante et 
désorganisait les elasses conservatrices, qui ne se sentaient ni force 
matérielle ni force morale contre ce débordement. Si des circonstances 
plus heureuses ont, un instant, relevé les courages; si les flots démago- 
giques ont fait un mouvement de recul, ne nous berçons point d'espé- 
rances vaines; ne croyons pas avoir vaincu l'Océan, parce que nous 
assistons, durant quelques heures, au spectacle de la marée qui descend 
et que nous foulons sur la grève le sable qu'elle abandonne. Tous les 
océans ont ces flux et reflux. Demain, la mer sera plus haute qu'elle 
n'était hier, et les tempêtes des équinoxes, se mC'lant à son mouvement 
progressif, submergeront la terre ferme et se joueront des digues de 
pierre, comme des falaises de sable. 

L'ignorance et la déraison , excitées par la fièvre révolutionnaire, — 
et aussi parla misère toujours croissante en de pareils temps, — auront 
en main l'autorité régulière. Ce qui est illégitime sera légal. Ce qui est 
antisocial sera à la tête de la société. Les ennemis de l'ordre public 
commanderont la force publique. Les brigands occuperont le ministère 
de la justice et nommeront la magistrature. Les voleurs auront à leurs 
ordres la gendarmerie. Hier une poignée d'hommes, agissant en petit 
et illégalement, s'appelait « la Commune » et donnait un échantillon 
de ce qu'on fera en grand et légalement, en s'appelant « la nation. » 
(P. 18 et 19.) 

En présence de cette perspective malheureusement trop réelle, 
nous ne saurions, avec certains journalistes anglais, taxer d'exa- 
gération la comparaison empruntée par M. de Belcastel à la 
mythologie classique. Oui, il est bien là, le sphynx révolution- 
naire, s'apprêtant à nous dévorer si nous ne parvenons pas à 
résoudre promptement la formidable énigme. Le mieux , sans 
doute, serait de tuer le monstre. Mais puisqu'on a repoussé la 
seule main capable d'accomplir ce prodige, puisse-t-il se ren- 



13» LE SUFFRAGE ITNIVEP.SEI, 

contrer un penseur assez pénétrant pour résoudre l'énigme ! Celui 
qui nous rendra ce service aura plus fait pour le bonheur de son 
pays que s'il eût gagné vingt batailles. 



II 



Il y avait dans cette perspective de quoi stimuler la patrio- 
tique ambition de M. Henri Lasser re. Aussi, pendant douze ans, 
d'après son propre témoignage, s'est-il attaché à l'étude du pro- 
blème. Pour en éclaircir toutes les difficultés pratiques, cet esprit 
si vif a su acquérir la patience du statisticien le plus laborieux ; 
et c'est le résultat de ses longues réflexions et de ses ingénieux 
calculs qu'il nous otfre aujourd'hui. 

Il commence par démontrer avec une grande vigueur de logi- 
que l'absurdité de la solution adoptée jusqu'à ce jour et l'insuf- 
fisance de celles qu'on a proposé de lui substituer. Nous allons 
résumer, en la complétant par nos propres réflexions, cette 
démonstration éloquente. 

Le suffrage universel, tel qu'il est pratiqué eu France, est 
d'abord un mensonge flagrant ; c'est de plus une manifeste ini- 
quité; c'est un vol organisé ; c'est une absurdité palpable ; c'est 
une cruelle dérision ; c'est une tyrannie et un attentat à la liberté 
des électeurs; c'est enfin une ignominie et un outrage à la 
dignité des candidats. 

Tel est le signalement sincère de l'institution qui sert de base 
au nouveau droit politique substitué dans nos sociétés révolu- 
tionnaires à l'ancien droit chrétien. 

Le suffrage universel est d'abord un mensonge flagrant, czr 
il n'est rien moins qu'universel. Sur trente-six millions d'habitants 
que renferme la France, eile ne compte guère'que dix millions 
de votants. Il est vrai que les vingt-six millions privés du droit 
de suffrage sont les femmes et les mineurs censés incapables 
d'exercer ce droit. Mais M. Lasserre fait observer avec raison 
qu'autre chose est l'exercice du droit, autre chose le droit lui- 
même. Dans l'ordre civil, on distingue soigneusement l'un de 
l'autre , et on ne peut les confondre dans l'ordre politique sans 
aller contre les principes du droit moderne. De deux choses l'une : 



SES DANGERS ET SON ORGANISATION' 183 

OU le suffrage est fondé sur la capacité, ou il est fondé sur l'in- 
■ térêt. S'il est fondé sur la capacité, vous pouvez le refuser aux 
femmes et aux mineurs ; mais combien d'autres catégories de 
personnes sont plus manifestement incapables que les femmes et 
grand nombre de mineurs, de voter avec intelligence! Elles 
devraient par conséquent être également exclues du scrutin. 
Évidemment, le suffrage universel ne peut se défendre qu'en 
invoquant un autre principe : le droit qu'ont tous les intérêts de 
plaider leur cause au grand tribunal de la nation. Mais alors 
n'excluez pas les intérêts des femmes et des mineurs , aussi légi- 
times et aussi importants que ceux des hommes majeurs, et 
donnez aux premiers, comme aux seconds, un moyen direct ou 
indirect de s' affirmer et de se défendre. 

Notre suffrage universel est de plus une iniquité manifeste, 
puisqu'il sacrifie l'élite au vulgaire, les minorités éclairées aux 
majorités aveugles. Il passe sur la société un niveau de fer, qui ne 
respecte aucune supériorité, ni de naissance, ni d'éducation, ni 
de mérite personnel. Devant lui, le vote d'un jeune débauché a 
tout autant de valeur que celui du magistrat qui a vieilli dans 
l'étude et la défense des lois sociales. Et comme l'ignorance est 
beaucoup plus répandue que la science, comme le nombre dos 
hommes vicieux et irréfléchis est incomparablement plus consi- 
dérable que celui des hommes sages et vertueux, les sociétés qui 
acceptent le suffrage universel prennent pour base la supériorité 
de l'ignorance sur la sagesse et du vice sur la vertu. Si ce n'est 
pas là une iniquité manifeste, qu'est-ce donc que nous appelle- 
rons de ce nom ? 

Ce second caractère, qui déjà se révèle sous un aspect révol- 
tant dans certaines élections partielles, ne peut que se généraliser 
et s'accentuer davantage à mesure que l'armée révolutionnaire 
complétera son organisation. Les minorités seront de plus en 
plus écrasées par les majorités et se verront privées de tout 
moyen de défendre leurs droits et d'exercer leur influence. 

Inhérent à l'institution elle-même, comme nous venons de le 
montrer, ce désordre est encore aggravé par le fractionnement 
des circonscriptions électorales. Un homme sur qui se porte- 
raient un million de suffrages peut être exclu de la représenta- 
tion nationale, si, dans chacun des collèges électoraux où ses suf- 



184 LE SUFFRAGE UNIVERSEL 

frages ki ont été donnés, un autre candidat en a obtenu un plus 
grand nombre. Ce million d'électeurs va done se trouver sans re- 
présentant et sans défenseur. Une pareille organisation équivaut 
manifestement à la privation des droits politiques infligée aux mi- 
norités ; et elle constitue, par conséquent, une iniquité flagrante. 
Elle implique de plus et elle autorise un vol, et le plus gigan- 
tesque de tous les vols, en livrant toutes les propriétés à ceux qui 
ne possèdent rien. Car les droits politiques, dont la minorité se 
voit ainsi dépouillée, renferment la disposition souveraine et sans 
contrôle non-seulement de la richesse publique, mais encore de la 
richesse privée, par l'impôt, les lois de succession et le droit 
d'expropriation. L'Etat moderne, en effet, s'attribue un droit su- 
prême sur tout ce qui appartient aux particuliers, et il use large- 
ment de ce prétendu droit. De la combinaison de ce principe 
éminemment libéral avec le suffrage universel peut naître, d'un 
moment à l'autre, la confiscation en masse, sous un nom ou sous 
un autre, de toute la propriété privée. En effet, les classes aux- 
quelles, par le droit de suffrage, appartient le'pouvoir souverain 
sont celles qui ne possèdent pas ; et les minorités dont l'influence 
va sans cesse en décroissant détiennent à peu près toute la richesse 
territoriale et mobilière du pays. Qui ne voit la conséquence iné- 
vitable de cet état de choses? Le suffrage universel nous a déjà 
montré ce dont il est capable, dans l'administration municipale 
de plusieurs grandes villes. A Lyon, par exemple, il avait dé- 
pouillé, en fait, des droits municipaux la propriété foncière, l'in- 
dustrie, le commerce, la magistrature, le clergé, le corps ensei- 
gnant, c'est-à-dire tous les grands intérêts matériels et moraux, 
toutes les capacités éprouvées, toutes les lumières acquises, 
pour remettre la gestion des deniers de la ville aux mains des 
sycophantes les plus habiles à flatter les masses et à les tromper. 
Déjà, dans beaucoup de départements, les élections politiques 
conduisent à des résultats tout semblables. Qu'ils se généralisent, 
comme nous avons tout lieu de le craindre, et les propriétaires 
pourront apprendre à leurs dépens ce qu'il en coûte de laisser 
renverser les principes. Mais, qu'on le comprenne bien : ce qui 
demain peut être un fait' consommé existe déjà en droit par la 
vertu du suffrage universel. Si l'État est le haut propriétaire de 
tous les biens de la nation , et si la souveraine puissance de l'État 



SES DANGERS ET SON ORGANIs^ATION IK 

appartient à la majorité des électeurs, il est évident que d'ores et 
déjà le prolétariat est le vrai maître de la propriété. 

Si l'on veut toucher au doi^t V absurdité du système qui pro- 
duit de pareils résultats, il sufnt de l'appliquer par hypothèse à 
des intérêts de bien moindre importance. Supposons qu'un ré- 
formateur aventureux publiât un livre pour modifier l'organisa- 
tion de la famille; qu'il proposât sérieusement de déposséder le 
père du gouvernement de sa maison et de la gestion de ses 
biens, pour faire décider toutes les affaires domestiques par le 
suffrage universel des enfants et des serviteurs ; supposons qu'un 
autre demandât que ce même régime fût adopté dans tous les 
ateliers et qu'un troisième l'étendît aux écoles : comment ces trois 
propositions seraient-elles accueillies ? Et si leurs auteurs persis- 
taient à les propager avec conviction ; s'ils cherchaient et réussis- 
saient à faire des prosélytes dans les écoles, dans les ateliers et 
dans les familles, ne se croirait-on pas autorisé à les considérer 
comme des fous dangereux et à les enfermer ? Qu'on nous dise 
maintenant si la question des intérêts sociaux demande moins de 
lumières, d'expérience et de réflexions que la décision des affaires 
privées ; et si l'on convient qu'à ces intérêts plus élevés et à ces 
débats plus complexes il faut au contraire des juges plus éclairés, 
on sera contraint de reconnaître que le suffrage universel, qui en 
attribue la décision souveraine aux masses aveugles et crédules, 
est une immense folie. 

Et quelle est la victime de cet attentat contre le sens com- 
mun ? La société tout entière, sans doute ; mais ce sont avant 
tout les masses populaires, que la Révolution dépouille des avan- 
tages les plus substantiels en les investissant d'une souveraineté 
dérisoire. Elle nous donne par là une répétition en grand de la 
comédie qui représente un joyeux ouvrier transformé en roi du- 
rant son ivresse, et mal dédommagé, par les assujettissements de 
la grandeur, de la bonne humeur qu'il a perdue. A chaque état, 
des charges en rapport avec ses aptitudes et ses intérêts. Rien 
de plus insensé que de conférer les prérogatives d'une fonction à 
celui qui n'est pas préparé à en remplir les devoirs ; ce serait lui 
en iutiiger les ennuis sans lui permettre^d'en goûter les jouis- 
sances. Laissez le laboureur et l'artisan faire leur utile métier, 
affranchissez-les de toute entrave, favorisez l'échange des fruits 



183 LE SUFFRAGE UNIVERSEL 

de leur industrie, donnez-leur, dans la gestion de leurs intérêts 
domestiques et municipaux, toute l'indépendance possible ; vous 
leur aurez conféré des avantages réels. Mais la politique n'est pas 
leur affaire ; c'est vous moquer d'eux que de les appeler à contri- 
buer par leur vote au gouvernement de l'Etat. Pour exercer avec 
quelque indépendance cette prétendue souveraineté, ils devraient 
se livrer à des travaux pour lesquels ils n'ont ni loisir, ni goût, 
ni aptitude. Car, on ne fait pas deux métiers à la fois; et le gou- 
vernement d'une nation n'est sûrement pas le seul métier où on 
puisse réussir sans aucun apprentissage. En confiant cette charge 
à des classes qui ne sont nullement préparées à la remplir, on 
les condamne à devenir les dupes de menées dont quelques 
intrigants recueillent les bénéfices. Aussi, voyez ce qu'est devenu 
ce peuple français jadis si joyeux, depuis qu'on en a fait un sou- 
verain. Un simple indice suffira pour apprécier la transformation 
qu'il a subie. Dans plusieurs de nos villes, les noms actuels 
des places ou des boulevards rappellent les jeux publics qui, 
jadis, réunissaient, chaque dimanche, la population virile : jeu de 
paume, jeu de mail, boulingrin, etc. Aujourd'hui, ces jeux du 
dehors ont été, en grande partie, remplacés par les cafés et les 
cabarets ; au lieu de se refaire par un exercice salubre, l'ouvrier 
s'enferme pour lire les journaux ets'enivrer. Ces bouges infects, 
où il laisse à la fois ses épargnes et sa santé, sont les palais ou- 
verts par la Révolution au nouveau souverain ; c'est la. qu'il vient 
apprendre l'usage qu'il doit faire de son pouvoir ; c'est là qu'il tire 
de son vote le seul avantage qui ait pour lui quelque prix , en le 
vendant pour un pot de vin. Jadis, le peuple consentait à se lais- 
ser gouverner, mais en revanche, il s'amusait et vivait joyeux. 
Depuis qu'il est souverain, il ne s'amuse plus, mais il boit et 
s'abrutit. Une pareille souveraineté n'est-elle pas une cruelle 
dérision ? 

Le suffrage universel, tel qu'il est organisé aujourd'hui, est 
de plus une tyrannie et un attentat à la liberté des électeurs. Car 
si vous les supposez capables de voter avec intelligence, vous 
devez leur laisser une pleine indépendance dans le choix de leurs 
candidats. L'électeur possède-t-il aujourd'hui cette indépendance ? 
— Nullement. Il peut sans doute donner son vote à qui il lui 
plaît ; mais avec la certitude que ce vote sera perdu s'il ne se 



SES DANGERS ET SON ORGANISATION 187 

porte sur l'un des candidats proposés par les partis. Le plus sou- 
vent les candidats seront pour les électeurs des étrangers ou même 
des inconnus. 11 faudra, par conséquent, lorsqu'il s'agira de leur 
déléguer le pouvoir souverain, les croire sur parole ou se fier 
aux assurances des brocanteurs d'élections. Deux moyens d'être 
trompés, à peu près aussi efficaces l'un que l'autre. Car on sait 
que, d'm côté, les fourbes sont beaucoup plus prodigues de belles 
paroles que les honnêtes gens ; et, d'un autre côté, les trafiquants 
d'élections jouent auprès du peuple souverain le rôle que jouaient 
autrefois à la cour des princes les pourvoyeurs de leurs honteux 
plaisirs : il n'est pas de basse tromperie dont ces hommes ne 
soient capables pour se rendre maîtres de ceux dont ils servent 
les passions. 

Attentatoire à la hberté des électeurs, ce système ne l'est pas 
moins « la dignité des candidats. Chaque élection est une 
bataille désespérée, dans laquelle les partis emploient pour se 
vaincre mutuellement les armes les plus déloyales, les procédés 
les plus iniques, les ruses les plus perfides. Et comme les juges 
du camp sont pour la plupart aussi disposés à croii^e le mensonge 
que peu capables de discerner la vérité, on ne peut se défendre 
victorieusement contre ces attaques sans s'abaisser à des expli- 
cations, à des démarches, à des sollicitations qui répugnent 
invinciblement aux âmes les plus nobles. Même dans la k répu- 
blique modèle » des Etats-Unis, on a remarqué depuis longtemps 
que les hommes éminents s'éloignaient de la vie publique plutôt 
que de se mesurer avec les ambitieux et les charlatans sur la 
plateforme du sufirage universel. Il est impossible qu'il n'en 
soit pas de même partout et que la suprématie attribuée à ce 
qu'il y a dans la société de plus infime ne produise pas un 
abaissement général. 

Tel est le système électoral actuel. 

Il dit : Je suis le suffrage universel, et il n'est pas plus le suffrage 
sincère qu'il n'est l'universalitéj réelle. 11 dit : Je suis la nation, et il 
est la proscription systématique de tout ce qui est national. Il dit : Je 
suis la liberté de tous et de chacun, et il est, au contraire, la servitude 
de chacun et de tous. Il dit : Je suis l'équité, et il est l'une des ini- 
quités les plus monstrueuses qui aient paru ici-bas. Il dit : Je suis la 
justice, et c'est précisément ce que son principe peut contenir de juste 



188 LE SUFFRAGE UNIVERSEL 

qui est violemment sacrifié dans l'application à ce qu'il a d'absurde; de 
sorte que le suffrage universel, tel qu'il fonctionne, est radicalement 
inique, depuis sa base môme, qui est le corps électoral, jusqu'à son 
sommet, qui est la représentation élue. Il dit, en son orgueil plétho- 
rique : Je viens enfin relever la dignité humaine, et voilà qu'il la ravale 
et tend visiblement à l'abaissement général des caractères. Il dit : Je 
suis la délivrance des faibles, et il est leur écrasement brutal et la 
mise en pratique de la loi du plus fort. Il dit : Je suis la fraternité, 
et il est l'organisation fratricide des haines sociales et la préparation de 
la guerre civile. Il dit : Je suis le souverain, et il n'est qu'un pauvre 
esclave enchaîné. Il se donne comme l'ordre, et il est, par sa réglemen- 
tation même, le plus profond des désordres (p. 38 et 39). 



m 



M. Lasserre a dit vrai : ils sont rares dans ce siècle des 
lumières les hommes qui ont des yeux pour voir. Si le nombre 
des voyants n'était pas si réduit, on n'aurait pu tolérer un seul 
jour une institution entachée de vices aussi radicaux et aussi 
manifestes. Mais ce n'est pas la tolérance seulement qu'elle 
obtient : c'est de l'estime et un attachement qui, chez quelques- 
uns, va jusqu'au fanatisme. Et chose plus étrange : ceux mêmes 
dont le suffrage universel menace les plus chers intérêts sont 
pénétrés pour lui d'une sorte de crainte superstitieuse, qui ne 
leur permet pas d'entretenir même dans leur esprit la pensée de 
toucher à cette arche sainte de la Révolution. 

On aperçoit pourtant vaguement les vices du système, et on 
convient qu'il faudrait le réformer ; mais quelles sont les réfor- 
mes qu'on met en avant pour écarter les dangers dont il nous 
menace. 

Ecoutons d'abord un des chefs les plus admirés de l'école 
libérale, M. Laboulaye. Il va nous fournir un frappant exemple 
de la cécité vraiment miraculeuse dont sont atteintes les intelli- 
gences qui ont absorbé le venin du libéralisme. 
• Un scélérat armé d'une massue se précipite sur vous pour 
vous dévahser, peut-être pour vous ôter la vie ; un gardien de 
la sûreté pubhque accourt à votre défense ; et au moment où vous 
croyez qu'il va arrêter le brigand, vous le voyez avec stupéfac- 



SES DANGERS ET SON ORGANISATION 189 

tien lui offrir une épée qui lui permettra de consommer plu 
facilement le forfait qu'il médite. Vous vous récriez contre l'in- 
fâme trahison dont vous allez être victime ; et cet étrange dé- 
fenseur vous proteste qu'il croit, en agissant comme il l'a fait, 
avoir parfaitement servi vos intérêts. Vous aurez quelque peine 
sans doute à le croire sincère ; mais si son honnêteté vous est 
démontrée, que penserez-vous de sou intelligence ? 

Mettez la France à votre place, et vous aurez une idée très- 
exacte de la méthode proposée par les « hommes d'ordre » dont 
AI. Laboulaye est le type, pour arracher notre malheureuse patrie 
à l'épouvantable ruine dont le suffrage universel la menace. On 
aurait tort, à sou avis, de toucher au suffrage universel. 11 n'y 
a qu'une chose à faire : répandre l'instruction parmi le peuple. 
Mettez le fruit de l'arbre de la science à la portée de tous ceux 
que le droit moderne a investis de la souveraineté ; et, devenus 
comme des dieux, sachant le bien et le mal, ils seront à l'abri 
de tous les désordres et ne pourront que faire un bon usage de 
leur pouvoir. 

Celui qui nous offre ce moyen de salut n'est certainement pas 
un méchant homme. Il est le chef de la fraction la plus honnête 
et la plus sincère du parti libéral. On ne saurait donc le soup- 
çonner d'aucune sympathie pour les horreurs de la Commune. Il 
ne peut cependant s'empêcher de voir que, sous l'influence d'une 
presse dévergondée, le suffrage universel tend à ramener au 
pouvoir les fauteurs de ces effroyables excès. L'histoire de toutes 
les révolutions lui démontre que, dans ces sortes de crises, les 
plus violents sont toujours les plus forts, et, que pour n'être pas 
écrasés par le mouvement qu'ils ont pi'ovoqué, ils sont contraints 
d'exagérer leur propre violence. Il est donc impossible d'en 
douter : la réaction révolutionnaire qui se produit en ce moment 
dans les élections ne tend à rien moins qu'à établir légalement 
dans toute la France le régime de la Commune de Paris. Le 
suffrage universel tient le couteau sur la gorge à tous les droits, 
et il approche de l'édifice social la torche qui menace de consu- 
mer tous les intérêts. Tremblante de frayeur, la France appelle 
ses représentants à son secours. Ceux-ci nomment une commis- 
sion pour pour leur indiquer 1*3 moyens d'écarter le danger ; 
M. Laboulaye est un des médecins réunis pour cette consultation 



190 LE SUFFRAGE UNIVERSEL 

in extremis; et c'est dans un pareil moment, c'est en présence 
de ce danger extrême qu'il s'efforce de nous endormir avec lui 
dans la plus vaine de toutes les illusions ! 

N'essayons pas de raisonner avec une école pour laquelle les 
principes sont une abstraction creuse. Renonçons à lui faire 
comprendre que, comme toute force, l'instruction, qui est la force 
intellectuelle, peut servir indifféremment au bien et au mal, et 
qu'autant elle est salutaire lorsqu'elle est dirigée par la vertu, 
autant elle devient malfaisante entre les mains de la perversité. 
Mais si on peut fermer les yeux à une notion si évidente, com- 
ment ne pas les ouvrir à la lugubre clarté des faits? Dans quels 
milieux le suffrage universel revêt-il un caractère plus alarmant 
et se livre-t-il avec moins de retenue aux influences les plus 
funestes ? Ne sont-ce pas les grands centres, oii l'instruction, telle 
que la comprend le libéralisme, est le plus répandue ? Et parmi les 
différentes classes de la population ouvrière, quelles sont celles 
qui fournissent à l'armée du désordre ses meneurs les plus ar- 
dents ? Ne sont-ce pas celles qui s'élèvent au-dessus des autres 
par une instruction que la religion n'a pas assainie ? Il n'y a donc 
pas de doute : Tinstruction ainsi comprise est le glaive qui nous 
tue et la flamme qui menace de tout consumer. Et c'est en 
attisant cette flamme, c'est en mettant cette arme aux mains d'un 
plus grand nombre d'ennemis que les conservateurs libéraux 
prétendent nous mettre à l'abri de la destruction ? Céiie illusion 
persistante chez les hommes chargés de nous sauver n'est-elle 
pas le signe le plus alarmant de notre ruine ? Jadis pour rendre 
odieux les émigrés, on les accusait d'être rentrés dans leur patrie 
renouvelée de fond en comble par la Révolutic»i, sans avoir 
rien oublié ni rien appris. Le libéralisme produit un autre effet 
sur ses adeptes : en les rendant incapables de rien apprendre, il 
leur donne la facilité de tout oublier. C'est ainsi, qu'après quatre- 
vingts ans de bouleversements périodiques et d'agitations perpé- 
tuelles ; après les désastres de la guerre étrangère et de nos 
discordes civiles ; après la ruine de notre prestige et le démem- 
brement de notre territoire, après les massacres de la Terreur 
et les incendies de la Commune, des hommes éclairés et honnêtes 
osent nous répéter, sur la vertu de l'instruction et les bienfaits de 
la liberté, les phrases sonores et les promesses menteuses qui 



SES DANGERS ET SON ORGANISATION 191 

firent taut de dupes à l'aurore de l'Ore nouvelle. C'est bien à 
cette espèce de maîtres et de médecins des peuples que s'applique 
la parole du seul vrai Sauveur : Cœci sunt et duces cœcorum. 
Ce sont des aveugles qui se chargent de conduire d'autres aveu- 
gles. Puisse la France échapper à la prédiction qui suit cette 
parole : « Si un aveugle en conduit un autre, ils tomberont l'un 
et l'autre dans le précipice. » 

Non, ce n'est pas en propageant l'instruction qu'on réussira à 
rendre inofîensif le pouvoir souverain attribué par le suffrage 
universel aux classes les plus incapables de l'exercer. Que faire 
donc ? Il faut nécessairement le réglementer, l'organiser, dùt-on 
pour cela le restreindre. Et pour atteindre ce but, chacun propose 
son système. 

M. Lasserre écarte en bloc toutes ces propositions par une fin 
de non-recevoir dont la validité ne nous semble pas absolument 
évidente. Il croit que toute tentative pour restreindre, de quelque 
' manière que ce soit, le suffrage universel ne peut avoir d'autre 
résultat que de provoquer la guerre civile. Nous nous permettons 
d'en douter : ce que nous avons vu en 1852 et ce qui s'est passé 
à d'autres époques nous prouve que lorsque, après un accès de 
fièvre révolutionnaire, l'instinct de la conservation se réveille 
chez le peuple français, il n'est que trop disposé à sacrifier au 
premier despote venu les libertés dont l'abus lui a été funeste. 
Si donc, dans des circonstances pareilles, la Providence nous 
donnait, au lieu d'un aventurier sans principe, un véritable roi 
chrétien, il lui serait facile, croyons-nous, en conservant à tous 
les intérêts leur légitime représentation, de restreindre dans ses 
justes limites l'exercice du suffrage populaire. Mais nous avouons 
que ce qui serait facile à un vrai roi, agissant avec la double auto- 
rité de son principe supérieur et de son prestige personnel, serait 
peut-être impossible à une assemblée divisée en elle-même et en 
proie aux hostilités du dehors. Mais nous n'avons pas, en ce 
moment, à nous préoccuper de cet ordre de considérations. C'est 
en eux-mêmes que nous devons examiner les divers systèmes 
proposés pour réformer et organiser le suffrage universel. 

Le premier de ces systèmes, celui qui se présente de lui-même 
à la pensée, est le retour ci l'ancien ordre de choses, le rétablis- 
sement du cens électoral. C'est ce qu'on a proposé, non pour la 



192 LE SUFFRAGE UNIVERSEL 

réprésentation tout entière, c'eût été trop hardi, mais pour l'une 
des deux Chambres. On a pensé qu'en mettant'eu face des élus 
de la nation une assemblée nommée par les seuls propriétaires, 
on tempérerait par la prudence naturelle aux intérêts le besoin 
de changement qui pourrait tourmenter outre mesure les élus des 
masses populaires. — L'adoption de cette mesure aurait un ré- 
sultat certain : à l'unité , qui est la condition essentielle do toute 
souveraineté, il substituerait un antagonisme qui, chez un peuple 
aussi ardent que le nôtre, ne tarderait pas à produire de violents 
conflits. Ce qui est beaucoup moins certain, c'est l'influence sé- 
rieusement conservatrice des restrictions apportées par ce système 
au droit de suffrage. On ne songe pas évidemment à élever très- 
haut le chiffre des contributions qui assurerait le droit électoral. 
Mais si on n'exige qu'un cens peu considérable, à quoi aboutira 
cette réforme? à faire entrer en partage de la souveraineté élec- 
torale la petite bourgeoisie, c'est-à-dire la classe qui a subi plus 
que toute autre l'influence des idées révolutionnaires. Nous ris- 
querions donc, si ce système était adopté, d'avoir deux assem- 
blées qui représenteraient les deux nuances de la Révolution : 
l'une, la Révolution doctrinale et modérée, l'autre, la Révolution 
active et radicale. Ne vaut-il pas autant gardei- ce que nous 
avons ? 

Une autre réforme, qui compte des partisans dans tous les par- 
tis pohtiques, consisterait à remplacer la votation du'ecte par 
l'élection à deux degrés. Ou espère rendre par ce moyen le suf- 
frage plus éclairé. Les électeurs primaires, dont l'œil est censé 
moins clairvoyant, choisiraient dans leur voisinage immédiat des 
hommes bien connus, qu'ils cl. armeraient de nommer pour eux 
les membres de l'Assemblée suprême. Mais il suffit d'avoir vu de 
près le mal qu'il s'agit de guérir pour concevoir des doutes sé- 
rieux sur l'efncacité du remède. Les courtiers d'élections dont 
nous avons déjà signalé la funeste influence n'en useraient pas 
avec moins do succès dans ce système ; et pour s'assurer du vote 
des électeurs du second degré, ils emploieraient l'expédient déjà 
fort en vogue du mandat impératif. Eu changeant, non le fond, 
mais uniquement la forme du système, on ne changerait rien au 
résultat. Il suffit, du reste, de rappeler un souvenir historique 
pour montrer combien nous risquerions d'être déçus si nous fon- 



SES DANGERS ET SON ORGANISATION 193 

dions notre espoir sur l'électiou à deux degrés : c'est d'après cette 
méthode qu'a été élue la Convention. 

Arriverait-on plus sûrement au but, en restreignant le corps 
électoral par des conditions plus rigoureuses d'âge et de domicile? 
— On pouvait l'espérer lorsque les villes avaient le triste privi- 
lège de faire triompher les candidats de la Révolution. La mesure 
indiquée moditlerait le vote des grandes agglomérations indus- 
trielles, en écartant du scrutin la population nomade, qui, dans 
tous les centres considérables, compose le gros de l'armée du dé- 
sordre. Mais depuis que la propagande révolutionnaire s'est 
étendue aux campagnes comme aux villes, et a su exploiter la 
crédulité du paysan aussi bien que les passions de l'ouvrier, l'effi- 
cacité des restrictions proposées est devenue bien plus douteuse, 
et serait loin en tous cas d'être complète. 

Restreindre le suffrage par un autre côté, en créant des ca- 
tégories d'éligibles, est un expedientencoremoinsacceptable.il 
porte une atteinte manifeste au principe du système, sans en écar- 
ter les dangers. Quelles que soient les catégories établies par la 
loi, la Révolution y trouvera toujours des candidats disposés à 
se mettre à son service pour se servir d'elle à leur tour. D'un 
autre côté, ne serait-il pas plus simple et plus logique de dépouil- 
ler les masses du droit de suffrage que de leur reconnaître ce 
droit souverain et de le nier en même temps par les restrictions 
qu'on mettrait à son exercice ? 

Ne peut-on pas apercevoir quelque vestige de cette contradic- 
tion dans la mesure, si judicieuse du reste, proposée récemment 
par l'un des membres les plus éminents de la commission des 
Trente, l'honorable M. Pradié. Il s'agirait de guider le suffrage 
universel en rétablissant les candidatures officielles. Mais au Ueu 
que, sous l'empire, ces candidatures étaient mises en avant par 
l'administration, elles seraient, dans le nouveau système, l'œuvre 
d'un comité départemental, au sein duquel on réunirait toutes les 
intiuences conservatiùces. On le voit : l'auteur de cette proposition 
a eu l'heureuse idée d'appliquer au suffrage universel la mesure 
de paternelle prévoyance que prend la loi civile pour protéger 
l'inexpérience des mineurs et empêcher les prodigues de dissiper 
leur fortune. Elle donne aux premiers un tuteur et aux seconds 
un conseil judiciaire. Jeune encore, le suffrage universel a mon- 

V" SÉBIE. — T. V. 13 



194 LE SUFFRAGE UNIVERSEL 

tré jusqu'à ce jour la crédule iiiexpérieace des mineurs et les 
tendances dissipatrices des prodigues : c'est donc lui rendre un 
très-utile service que de lui donner un conseil de tuteurs chargé 
de lui indiquer l'usage qu'il doit faire de son omnipotence. Mais 
est-U bien logique de traiter en mineur ce capricieux souverain, 
tout en lui laissant le plein exercice de sa souveraineté ? Si on ne 
lui reconnaît pas assez de lumières pour en user comme il faut, 
est-il sage d'en laisser peser sur lui l'écrasante responsabilité ? 
Est-on bien sûr qu'il acceptera docilement la direction qu'on pré- 
tend lui donner, et que pour manifester son indépendance, il ne 
repoussera pas, de parti pris, les candidatures qu'on lui propose? 
Sera-t-il d'ailleurs facile de réunir dans un même conseil toutes 
les influences conservatrices et de les mettre d'accord sur le 
choix des candidats ? Il y a parmi nous des conservateurs de tant 
d'espèces ! Il y en a tant dont l'esprit de conservation n'a pour 
objet que leur cotîre-fort et qui sont toujours prêts à livrer, avec 
les principes, les intérêts supérieurs delà société ! Enfin n'a-t-on 
pas lieu de craindre que la propagande révolutionnaire, mettant en 
œuvre avec un redoublement d'énergie les moyens malhonnêtes 
dont elle a le monopole, ne réussisse à faire prévaloir ses candi- 
datures sur celles du comité conservateur ? Ces observations n'ont 
pas pour but d'écarter la proposition de M. Pradié. Si Ton ne 
supprime point les candidatures, on ne trouvera probablement 
point de meilleur préservatif contre les dangers qu'elles entraînent 
inévitablement ; mais que cet expédient soit complètement efd- 
cace, c'est ce que l'inventeur n'espère probablement pas plus 
que nous. 

Nous en dirons autant du l'ote plural proposé par MM. Com- 
bler, de Belcastel et d'Andelarre. Au lieu de procéder par voie 
d'exclusion, pour diminuer la force destructive du suffrage uni- 
versel, ce projet tend à accroître l'influence des éléments conser- 
vateurs. On y arriverait en donnant un double, un triple ou même 
un quadruple suffrage aux électeurs qui réuniraient certaines 
conditions, à savoir : 1" à ceux qui seraient mariés ou veufs; 
2° à ceux qui paieraient au moins vingt-cinq francs d'impôts ; 
3" à ceux qui appartiendraient à des professions impliquant une 
certaine capacité. Dans un travail récemment publié par \s. Revue 
du monde catholique, M. Chantrel propose un autre moyen 



SES DANGERS ET SON ORGANISATION 195 

pour arriver à un résultat analogue : non-seulement il voudrait 
soustraire au suffrage universel la seconde Chambre, mais dans 
la première même il ferait entrer un certain nombre de repré- 
sentants de la propriété et des corps moraux. Tandis que le suf- 
frage universel nommerait un député par arrondissement, les 
propriétaires en éliraient un par département ; et le clergé, les 
universités, la magistrature en éliraient, de leur côté, un nom- 
bre déterminé. Que dire de ces divers projets ? Ce que M. de 
Belcastel lui-même dit du sien : ils réalisent un progrès con- 
sidérable, relativement au système actuellement en vigueur. Ils 
résolvent en partie la formidable énigme; mais la quei'.ion est 
de savoir si cette solution partielle suffirait pour empêcher le 
sphynx de nous dévorer. 

Reste le système prussien, qu'un membre de la haute magis- 
trature proposait naguère d'étendre à la France. Il consiste à 
laisser au sulfrage universel toute son universalité, mais à donner 
aux votes une valeur différente suivant l'étendue de la propriété 
possédée par chaque électeur. Eu Prusse, on divise les électeurs 
de chaque commune en trois groupes, dont chacun paie un tiers de 
l'impôt levé dans la commune ; dans le premier groupe sont les 
plus grands propriétaires; le second comprend la moyenne pro- 
priété ; le troisième, la petite propriété et le prolétariat. Ces trois 
groupes prennent à l'élection une part égale, et, par conséquent. 
la grande et la moyenne propriété peuvent, en s'unissant, déci^'z-r 
du résultat. 

Nous avouons ne pas saisir la première difficulté opposée par 
M. Batbie à ce système. « La loi prussienne, dit-il, distingue 
entre la grande, la moyenne et la petite propriété et assure une 
représentation spéciale à chacune des trois sections. Cette division 
tripartite serait chez nous sans objet. Il n'y a qu'une espèce de 
propriété foncière : les intérêts de la moyenne et de la petite sont 
les mêmes que ceux de la grande. » Que les intérêts de la pro- 
priété soient les mêmes, quelle que soit son étendue, on ne saurait 
le nier ; mais il n'est pas également certain que ces communs 
intérêts soient également bien compris par toutes les classes de 
propriétaires. M. Batbie constate lui-même les tendances oppo- 
sées du grand propriétaire et du petit. Le premier est naturel- 
lement conservateur, non -seulement de sa propriété, mais aussi 



igg LE SUFFRAGE UNIVERSEL 

de celle de son voisin moins opulent. Il est convaincu que, si 
le droit était violé chez le détenteur du champ le plus exigu , 
cette atteinte le menacerait lui-même. Au contraire, le petit pro- 
priétaire est porté à croire que l'orage révolutionnaire ne menace 
que les hauts sommets. Conservateur à outrance de ce qu'il pos- 
sède, il défendrait mollement celui qui possède beaucoup. Ces 
considérations, dont on ne saurait contester la justesse, militent 
évidemment en faveur du système qui assure la prépondérance 
de la grande propriété. Aussi paraissent-elles avoir frappé la 
commission chargée par notre Assemblée souveraine de pré- 
parer le nouveau projet de loi électorale ; en ce moment, cette 
commission semble incliner vers un système qui a des analogies 
avec le système prussien. Les grands propriétaires ou les plus 
fort imposés auraient chacun une voix dans l'élection des 
députés, tandis que les autres citoyens n'y contribueraient que 
par des représentants. Nous ne contesterons pas les avantages de 
ce système ; ce qui ne nous paraît pas évident, c'est la possibi- 
lité de le faire adopter par la reine des sociétés modernes, 
l'opinion publique ; et il n'est pas certain que dans l'Assemblée 
elle même il puisse réunir la majorité des suffrages. Plusieurs 
de ceux qu'on range parmi les conservateurs, dominés par les 
préjugés révolutionnaires, n'y verront-ils pas la négation de l'un 
des « grands principes de 89 », l'égalité de tous devant la loi ? 



IV 

La réforme proposée par M. Lasserre est inattaquable de ce 
côté. Non-seulement elle ne porte aucune atteinte à l'égalité, 
mais elle la sanctionne. Plus i-adicale qu'aucune de celles que 
nous venons d'exposer, elle est en même temps moins exclusive 
que le système actuellement en vigueur. C'est en l'élargissant 
qu'elle le modifie ; c'est en rendant le suffrage vraiment universel, 
qu'elle prétend en écarter les dangers et en assurer l'efficacité 
salutaire. LaCiviltàcattoUca, qui a consacré naguère une étude 
sérieuse à l'examen de cette ingénieuse conception , déclare que 
(( en supposant la nécessité de conserver le suffrage universel, 
la méthode de M. Lasserre se distingue de toutes celles qui 



SES DANGERS ET SON ORGANISATION 197 

ont été proposées jusqu'à ce jour, comme la plus juste, la plus 
raisonnable, la plus propre à obtenir une vraie représentation 
nationale, sans les inconvénients, les turpitudes, les mensonges 
et les pernicieux effets qui déshonorent le système parlemen- 
taire, tel qu'il est pratiqué dans les assemblées présentes. » 

Ces éloges ne sont point exagérés si M. Lasserre est par- 
venu à exécuter le programme qu'il se trace à lui-même dans 
les termes suivants : « Gréer une organisation électorale actuel- 
lement acceptable et possible à établir, dans laquelle soient repré- 
sentés, sans aucune exception, et suivant la proportion même 
qu'ils occupent dans le pays, toutes les opinions, tous les intérêts, 
tous les droits ; dont le fonctionnement régulier amène, en outre, 
tous les votants, parle jeu même des institutions, à choisir libre- 
ment toutes les supériorités ; et qui entoure constamment de 
toutes les lumières du pays chacune des décisions du gouverne- 
ment. » 

Ce programme paraît déjà assez difficile ; mais M. Lasserre 
va plus loin encore : il s'engage à faire que, dans son système, 
« pas un vote ne soit perdu, que la volonté qu'il exprime soit 
comptée pour sa valeur dans la représentation nationale et pèse 
de tout son poids dans toute délibération de la Chambre, dans 
tout acte du gouvernement. » 

Nous sommes contraint de renvoyer au livre de M. Lasserre 
ceux qui voudront connaître dans ses détails la méthode proposée 
pour remplir ces conditions irréalisables en apparence. Tout ce que 
nous pouvons faire, c'est d'en tracer une esquisse, qui permette 
aux lecteurs de s'en faire une idée suffisamment exacte. 

L M. Lasserre propose d'abord de diviser la représentation du 
pays en deux chambres, dont l'une représenterait les intérêts mo- 
raux, les personnes ; l'autre, les intérêts matériels, le territoire. 
Parlons d'abord de la première de ces deux chambres, dont la se- 
conde reproduit l'organisation avec quelques légères différences. 

II. Tout citoyen français, quels que soient son sexe, son âge et 
sa condition, sera représenté dans la première chambre et con- 
courra par un suffrage à l'élection des députés. Ce droit sera 
exercé directement par les hommes majeurs ; les femmes mariées 
et les enfants mineurs seront représentés par leurs maris, leurs 
pères et leurs tuteurs. Les femmes majeures, veuves ou non 



198 LE SUFFRAGE UNIVERSEL 

mariées (sauf celles qui -vivent notoirement en concubinage) 
donnent à qui elles veulent le mandat de voter pour elles et 
pour leurs enfants légitimes. Les absents peuvent envoyer leur 
vote par une lettre chargée. 

Cette disposition a un double avantage : d'abord, elle rend le 
suffrage vraiment universel et pourvoit à la représentation de 
tous les intérêts ; en second lieu, elle assure la prépondérance 
des pères de famille, attachés à l'ordre social par les liens les 
plus forts, sur les célibataires, dont la position est bien loin d'offrir 
les mêmes garanties. 

III. Les circonscriptions électorales sont abolies. La France ne 
constituera plus qu'un grand collège électoral dont chaque com- 
mune ou fraction de commune formera une section. 

Par suite de cette disposition, les candidatures seront suppri- 
mées ; et avec elles disparaîtront les intrigues, la corruption, les 
luttes de partis et de personnes qui troublent aujourd'hui les 
élections. Nous verrons bientôt comment les candidats sont dé- 
signés tout naturellement au choix des électeurs. 

IV. Au jour fixé, chaque électeur dépose dans l'urne autant de 
billets qu'il a de votes. Chacun de ces bulletins porte le nom d'un 
seul candidat. Après la clôture de ce premier scrutin, on dresse 
dans chaque commune une liste des élus, indiquant le nombre 
de voix obtenu par chacun d'entre eux. Des listes de communes 
on forme, au chef-lieu, une liste départementale; et enfin, au siège 
même du gouvernement, on dresse un catalogue contenant les 
noms de tous ceux qui ont obtenu un nombre quelconque de voix 
dans la France entière. Ce catalogue est renvoyé aux communes 
sous une triple forme : d'abord, suivant le nombre des suËFrages 
donnés à chaque élu ; en second lieu, par ordre alphabétique ; 
en troisième lieu, par catégories de professions, afin de donner 
aux différents intérêts la facilité de se grouper. 

V. Les élus du premier scrutin sont divisés en deux catégories, 
suivant le nombre des suffrages obtenus. Les 30,000 premiers, 
au nombre duquel doivent évidemment se trouver tous ceux 
qui ont quelque chance d'être définitivement élus, sont signalés 
comme éligibles. Les autres sont mandataires-êlecteiirs ; et dans 
un deuxième scrutin ceux-ci sont appelés à reporter sur les pre- 
miers les voix qui leur ont été données à eux-mêmes. 



SES DAN'CtERS et son organisation 199 

Par un procédé semblable, le nombre de 30,000 est réduit 
à 3,000, dans un troisième scrutin qui a lieu au centre de chaque 
département ; puis, au siège même du gouvernement, et eu une 
seule séance, les 3,000 reportent leurs voix sur 1,500 ; ceux-ci 
sur 750, et enfin les 750 sur 3G0, nombre supposé des députés. 

Dans ces reports successifs, aucune des voix données dans le 
premier scrutin ne s'est perdue ; toutes ont passé successivement 
aux élus de chaque degré et sont venues enfin se grouper, en 
nombres probablement très-inégaux, autour des noms des diffé- 
rents membres de l'Assemblée. 

Dans le plan proposé par M. Lasserre, chaque député devrait 
avoir dans les décisions de la Chambre une influence proportion- 
nelle au nombre d'électeurs qu'il représente : par exemple, le vote 
de celui qui aurait été nommé par un million de suffrages vau- 
drait dix fois plus que s'il n'en eût eu que cent mille. Cette dis- 
position, si elle était adoptée, aurait sans doute un avantage : 
celui de faire de l'Assemblée la représentation en quelque sorte 
mathématique du pays. AI. Lasserre prévient du reste la diffi- 
culté qui pourrait naître de l'appréciation de ces votes inégaux en 
valeur, et il propose un moyen très-ingénieux qui dispenserait 
même de les compter. Mais la Civiltà cattolica signale une autre 
difficulté plus grave. Elle fait remarquer que cette inégalité de 
droits entre les députés nuirait essentiellement à la liberté des 
délibérations. La coalition de quelques hommes pourrait paraly- 
ser complètement l'action de l'immense majorité et rendre en- 
tièrement vaines les discussions. Du reste, ce point n'est nulle- 
ment essentiel dans le plan de M. Lasserre; et lai-même indique 
un moyen d'éviter l'inconvénient signalé, sans perdre aucun des 
avantages du système. Les députés auxquels auraient été attri- 
bués, dans les premiers scrutins, plus de suffrages qu'il n'était 
nécessaire pour les faire entrer à l'Assemblée deviendraient 
électeurs pour la quantité de suffrages qui dépasserait le nombre 
susdit. Ainsi, dans l'hypothèse déjà indiquée, à savoir que l'As- 
semblée est composée de 360 membres ; le nombre total des suf- 
frages s'élevant à 36 millions, en divisant ce dernier nombre par 
le premier, on aurait le chiffre de 100,000, indiquant le nombre 
de suffrages nécessaires pour élire un député. Le candidat qui, 
dans les scrutins préparatoires, aurait 130,000 voix serait mis 



200 LE SUFFRAGE UNIVERSEL 

en demeure de reporter sur un autre candidat les 30,000 voix 
qui lui sont inutiles. Ces suffrages se trouveraient ainsi utilisés, 
sans aucun préjudice pour l'égalité des membres de l'As- 
semblée. 

Les élections de la seconde chambre se feraient d'après la 
même méthode, sauf que le nombre des suffrages attribué à 
chaque électeur, au lieu de se mesurer sur le nombre de personnes 
dont il gère les intérêts se mesurerait sur le nombre de francs 
qu'il paie annuellement à l'Etat, comme impôt, soit pour lui- 
même, soit pour les personnes dont il est le représentant légal. 
Ces suffrages se reporteraient également, de degré en degré, 
jusqu'à s'accumuler sur la tête des élus définitifs. 

Du reste, M. Lasserre demande que ce même mode d'élection, 
qui seul assure la sincérité de la représentation et garantit les 
droits des minorités, soit adopté pour les conseils municipaux et 
départementaux aussi bien que pour la formation des commis- 
sions législatives, en un mot, pour tous les corps délibérants. 

Il voudrait de plus que, dans les chambres, comme au sein 
des commissions, tous les hommes capables d'éclairer les dis- 
cussions fussent appelés à donner: leur avis, sans acquérir pour 
cela, bieu entendu, le droit de prendre part au vote. 

Cet exposé sommaire suffît, croyons-nous, pour donner à nos 
lecteurs une notion exacte du système très-ingénieux mis en avant 
par M. Lasserre. On ne saurait en disconvenir : si difficile que 
parût le programme que l'auteur s'était prescrit, il a été com- 
plètement réalisé. Le suffrage a été étendu jusqu'à ses dernières 
limites, et, en devenant vraiment universel, il n'en a été que 
mieux ordonné et plus conservateur. Le scandale des candida- 
tures a été écarté et le choix des électeurs n'en a été que plus 
éclairé. Cet autre scandale qui, dans le système actuel, va gran- 
dissant chaque jour, celui des abstentions, n'a plus sa raison 
d'être, du moment que chaque électeur est assuré de l'efficacité 
de son vote. Ce sont là, au compte du système que nous venons 
d'analyser, autant de mérites incontestables, qu'aucune autre 
méthode ne peut revendiquer au même degré. 

Mais, ne présente-t-il pas des inconvénients capables de con- 
trebalancer d'aussi précieux avantages ? 

On leur en a reproché plus d'un; mais, avouons-le, ces repro- 



SES dang:;rs et son organisation soi 

ches ne sont pas tous également fondés. C'est à tort, par exemple, 
qu'on a voulu voir dans ce projet la consécration du désordre le 
plus radical du système actuel, de la prépondérance du nombre. 
Il est vrai que M. Lasserre donne un vote à chacun des individus 
qui composent le corps delà nation, et qu'à ctiacun de ces votes 
il attribue une valeur égale; mais, en groupant entre les mains 
des chefs de famille les votes de tous ceux sur qui ils exercent 
leur autorité, il leur donne sur les individus isolés une prépondé- 
rance incontestable. Le principal vice du système actuel, c'est 
qu'il décompose le corps social en atomes, et prétend ensuite le 
recomposer par la juxtaposition de ces atomes ; c'est avec des 
grains de sable qu'il construit l'édifice dont la Révolution a brisé 
toutes les pierres. Rien de plus irrationnel et de plus contraire à 
la nature des choses. Le système de M. Lasserre, au contraire, 
suppose les individus déjà réunis en familles, les atomes du corps 
social devenus des organes vivants et agissant par l'intermédiaire 
de celui que la nature a constitué leur principe d'action. C'est 
déjà un grand pas fait dans la voie du retour aux saines doctrines 
sociales. Un autre progrès, également incontestable, résulterait 
de l'institution d'une chambre haute, représentant la propriété; 
car quoi qu'on puisse dire des cas particidiers, on ne saurait con- 
tester la thèse générale si admirablement démontréefpar M. Blanc 
de Saint-Bonnet, dans son livre de La Restauration françai&e : 
la propriété a une connexion nécessaire avec la moralité ; fruit 
du travail et de l'épargne, elle représente les traditions de vertu 
léguées à chaque famille par les ancêtres. Il y a donc tout à la 
fois sagesse et justice à lui donner dans le gouvernement de la 
société une influence considérable. Il faut pourtant en convenir : 
dans le plan de M. Lasserre, cette influence est par trop exclu- 
sive. Il est d'autres supériorités intellectuelles et morales, pour le 
moins aussi dignes que la fortune de siéger dans la chambre 
haute. Mais cette lacune peut facilement être remplie sans que 
le plan de M. Lasserre subisse pour cela aucune altération sub- 
stantielle. M. Pradié a présenté à l'Assemblée de Versailles, 
pour l'organisation d'une seconde chambre, un projet dont les 
dispositions pourraient heureusement se combiner avec celles du 
plan que nous examinons. A la représentation de la propriété 
territoriale proposée par M. Lasserre on pourrait joindre celle 



202 LE SUFFRAGE UNIVERSEL 

des grands corps de l'État et des sociétés industrielles, du clergé, 
de la magistrature, de l'armée, des universités, des chambres 
de commerce, des compagnies de chemins de fer, et réunir ainsi 
dans le Sénat toutes les influences supérieures, toutes les forces 
conservatrices de la nation. 

Le principal inconvénient reproché au système de M. Lasserre 
est peut-être plus apparent que réel, et pourtant nous craignons 
qu'il ne l'empêche même d'être sérieusement discuté : c'est sa 
com^)lication. L'auteur fait très-justement remarquer que plusieurs 
des services publics sont incomparablement plus complexes et 
fonctionnent pourtant avec la plus grande facilité. Il en serait 
de même de ce plan, s'il était une fois adopté ; mais le dif- 
ficile sera de le faire entrer dans les mœurs. Malheureusement 
cette complication, par cela même qu'elle est dans l'apparence 
. et la forme extérieure du système, est la première chose qui 
frappe l'esprit, tandis que les précieux avantages qui en dérivent 
ne peuvent être saisis que par un certain etfort de réflexion ; 
et il est si petit, de nos jours, le nombre des esprits qui réflé- 
chissent ! 

Du reste, M Lasserre nous indique à la fin de son livre un 
moyen d'obvier à cet inconvénient, par une simplification, qui, 
sans changer les caractères essentiels de son système, le rap- 
procherait de l'élection à plusieurs degrés. Du moment que les 
administrations municipales, nommées d'après la méth'ode indi- 
quée plus haut, représentent avec une sincérité parfaite les mem- 
bres de la commune et leurs intérêts, on pourrait leur confier le 
soin d'élire, au nom de leurs mandants, les membres des conseils 
généraux ; ceux-ci, à leur tour, éliraient, d'après le même procédé, 
les membres de la représentation nationale. Chaque électeur 
votant, à chacun de ses degrés, pour la représentation des per- 
sonnes, suivant le nombre de voix qui l'ont élu lui-même, et pour 
la représentation des intérêts, suivant le chiffre d'impôts, c'est- 
à-dire suivant la part de territoire et de capital social dont il est 
le représentant, cette simplification n'altérerait en aucune ma- 
nière la proportion des influences, qui, dans ces différents con- 
seils, resterait toujours en rapport exact et, en quelque sorte, 
mathématique avec leur prépondérance relative dans le pays. 
Les électeurs du premier degré auraient donc, dans cette vota- 



SES DANGERS ET SON ORGANISATION 208 

tien indirecte, une action beaucoup plus réelle sur la composition 
des chambres suprêmes qu'ils ne l'ont, pour la plupart, dans la 
■cotation directe en usage aujourd'hui. Sous cette forme, le plan 
de M. Lasserre devient, il est vrai, plus praticable ; il se dépouille 
de sa compHcatiou sans perdre aucun de ses avantages ; mais il 
s'éloigne encore plus des usages reçus, et par conséquent il soulève 
avec plus de force les résistances du grand ennemi de toute ré- 
forme, l'esprit de routine. 

Ne l'oublions pas, du reste : il y a dans cette question, comme 
dans la question plus générale du régime représentatif, un point 
fondamental que M. Lasserre ne touche pas et qu'il est pourtant 
indispensable de décider, car tout le reste eu dépend. Il s'agit 
avant tout de savoir si la représentation nationale, créée par le 
suffrage soit universel, soit restreint, a pour mission de constituer 
l'autorité ou simplement de la conseiller. La théorie révolution- 
naire fait naître l'autorité du suffrage ; et, par conséquent, elle 
fait dépendre des caprices du scrutin l'existence même de l'au- 
torité, et avec elle l'ordre social tout entier. C'est de cette théorie 
anti sociale et non pas de telle ou telle méthode de votation que 
résultent les dangers du système parlementaire, élevés par le 
suffrage universel à leur plus haute puissance. C'est ce qui' fait 
de chaque élection un champ clos, où les ambitions et les convoi- 
tises emploient pour se combattre les armes les plus meurtrières 
et les procédés les plus iniques. Supposez au contraire que l'au- 
torité soit fortement constituée et que la représentation nationale 
ait pour mission unique d'en éclairer et d'en contrôler l'exercice. 
Les passions mauvaises n'auront plus ni les mêmes motifs ni les 
mêmes moyens de se disputer les votes. Le succès d'un parti 
n'entraînera plus nécessairement la consécration des iniquités 
à l'aide desquelles ce succès a été obtenu ; et, la méthode fut-elle 
plus imparfaite , l'élection se fera avec plus de régularité et don - 
nera de meilleurs résultats. 

Telle est donc la question qui domine aujourd'hui toutes les 
autres : la reconstitution de l'autorité. Tant qu'on n'aura pas ré- 
solu cette question capitale, toutes les autres demeureront inso- 
lubles. Aux formidables dangers suspendus sur nos têtes l'ha- 
bileté des politiques ne pourra opposer que d'inefficaces expé- 
dients ; et, la base faisant défaut, les procédés de construction 



204 LE SUPFRAGR UNIVERSEL 

les plus ingénieux ne pourront donner aucune solidité à l'édi- 
fice. 



Nous n'osons donc promettre à M. Lasserreque son livre réa- 
lisera prochainement ses patriotiques désirs. Espérons du moins 
que les excellentes idées qu'il y développe avec tant d'élégance 
et d'énergie feront leur chemin, en détruisant peu à peu dans les 
esprits la fascination des préjugés révolutionnaires. Impossible 
de lire ce beau livre sans en retirer au moins ce fruit. Quoi qu'on 
pense de la seconde partie, où l'auteur expose son système, on 
ne peut refuser ni son adhésion ni son admiration à la première, 
oîi il fait ressortir les vices du système actuellement en vigueur. 
N'obtînt-il pas d'autre succès, il n'aurait pas lieu de regretter le 
temps et le travail que son œuvre lui a coûtés. Dégoûter de la 
Révolution les peuples qu'elle a séduits, voilà notre tâche prin- 
cipale. Nous n'aurons rien gagné tant que nous ne les aurons pas 
soustraits à l'intiuence du serpent et que nous ne leur aurons pas 
arraché des mains le fruit maudit dont ils se nourrissent depuis 
un siècle. Si les idées révolutionnaires conservent sur les popu- 
lations le fatal prestige qui semble aller croissant chaque jour, 
l'adoption du plan si ingénieux que nous venons d'exposer pourrait 
n'avoir d'autre résultat que d'investir un démagogue quelconque 
d'une véritable dictature, en l'envoyant à l'Assemblée souveraine, 
avec une masse énorme de sutiVages. Du reste, M. Lasserre est 
le premier à le reconnaître : tous les perfectionnements apportés 
au mécanisme d'un moulin ne peuvent remédier au tarissement 
de la source vive, bien qu'ils puissent temporairement et incom- 
plètement suppléer à la diminution de ses eaux. C'est par cette 
comparaison que l'éloquent écrivain caractérise avec autant de 
justesse que de modestie son système. Il ne nous le présente pas 
comme une recette pour sauver, sans Jésus-Christ, la société qui 
s'est perdue en s'éloignant de lui , mais comme un expédient pour 
réunir ce qui lui reste de forces, retarder sa complète ruine et 
donner le temps à la rehgion de la sauver. 

Ailleurs pourtant il paraît attribuer au plan qu'il nous propose 



I 



SES DANGERS ET SON ORGANISATION 205 

une plus grande verlu : il espère par son moyen agir sur la 
source vive, non pas sans doute pour en accroître l'abondance 
mais pour diriger le cours de ses eaux et changer en fleuve bien- 
faisant le torrent dévastateur. 

Un tremblement de terre a ouvert dans la montagne la source des 
grandes eaux qui se perdaient sous la terre. L'immense torrent déborde 
sur les prairies, emporte l'espoir des moissons, renverse les arbres, fait 
écrouler les maisons et jette bas tous les obstacles. Il promène la ruine 
la désolation, la terreur : les digues qu'on lui oppose ne font qu'augmen- 
ter sa fureur : il les aborde, \\ les pousse, il les surmonte, il les brise en 
écumant. C'est le fléau de Dieu qui passe. — Voici maintenant un cours 
d'eau, paisible et puissant, descendant doucement à travers les vallées. 
11 irrigue sur ses bords les jardins, les prés et les vignes, et il leur laisse 
la fécondité. Ça et là il touche aux habitations. Parfois même il les pé- 
nètre en leur intérieur, ainsi qu'un hôte familier ; et, faisant mouvoir 
sur son passage les moulins et les usines, il prête aux hommes son tra- 
vail et leur fait don delà richesse. De même qu'il est la fécondité et la 
richesse, il est aussi le commerce. Il transporte sans effort les navires 
énormes, dont la cale est toute remplie de denrées et de marchandises 
dont le pont est tout couvert de voyageurs et de matelots... 

Et cette belle rivière n'est pourtant autre chose que le torrent • et cet 
immense bienfait est composé des mêmss ondes que ce fléau dévastateur. 
Mais, au lieu de lui opposer des digues, on lui a creusé un lit naturel et 
préparé son cours régulier... 

Et ses eaux sont entrées en effet comme en un chemin creux, dans cette 
route magniflque, bordée de saules et de peupliers, et elles ont commencé 
leur voyage immortel. Et cet harmonique canal, fait de main d'homme, 
a bientôt pris le nom de fleuve dans le langage des peuples. Et sur le 
bord du fleuve on a creusé des rigoles; et les eaux, suivant leur pente, 
ont fécondé lesjardins. Et dans le fleuve on a bâti des maisons ; et les 
eaux, suivant leur pente, ont fait mouvoir usines et moulins. Et sur la 
surface du fleuve on a assis des barques et des navires ; et les eaux, 
suivant leur pente, ont porté légèrement les flottes et les cargaisons. Et 
la ménagère, tenant en sa main le linge et le battoir, est venue sur la 
rive, et a chanté, toute joyeuse, le cours béni du fleuve sacré. 

Cette comparaison est-elle aussi exacte qu'elle est poétique ? 
ne pèche-t-elle pas en un point essentiel ? Les eaux du tor- 
rent suivent aussi fidèlement que celles du fleuve la loi de leur 
nature : les unes et les autres courent vers l'Océan. Le problème 
de leur utilisation est donc bien plus facile à résoudre. C'est 



206 LE SUFFR GE UNIVERS 

celui que M. Lasserre pose lui-même eu ces termes : « Etaut 
donné l'invincible torrent des grandes eaux, étant donnée la loi 
qu'il ira toujours où le pousse son poids, et qu'on ne le fera pas 
rebrousser chemin, trouver une organisation telle que ces eaux, 
tout en suivant librement leur pente, emploient leur force à pro- 
duire l'ordre, à enrichir au lieu de ruiner. » Parmi les données 
essentielles de ce problème, il en est une qui ne peut s'appliquer 
à l'endiguement de ces eaux vivantes qu'on nomme les peuples. 
Celles-ci ont le pouvoir de s'éloigner du terme vers lequel les 
pousse la loi de leur nature, de sortir violemment de leur lit et 
de renverser les digues construites avec le plus d'habileté et 
de prévoyance. L'Écriture nous montre la grande prostituée, 
la Révolution antichrétienne, assise auprès des grandes eaux et 
exerçant son empire sur leurs flots fturbulents. Pour combattre 
cet empire, tous les procédés humains sont insuffisants. Mettons 
en réquisition toute notre sagesse, déployons toutes nos ressour- 
ces, creusons des canaux et construisons des digues : c'est notre 
devoir, et rien ne saurait nous dispenser de le remplir. Mais en 
agissant comme si nous avions la certitude de réussir, n'attendons 
le succès que de l'action de Dieu. Lui seul a sur ces grandes 
eaux, comme sur toute la création, un empire souverain ; et pour 
les soulever jusqu'aux cieux, comme pour calmer leurs agitations, 
pour les faire remonter vers leur source, comme pour ouvrir dans 
leur sein un passage à ses serviteurs il lui suffit de faire entendre 
sa puissante voix. « La voix de Dieu sur les eaux, dit le roi- 
Prophète ; le Dieu de majesté a fait gronder son tonnerre, le 
Seigneur a commandé aux eaux tumulteuses. » Quand il plaira 
au Maître que nous servons de prononcer cette parole souveraine, 
et quand il trouvera en nous le concours qu'il attend, il parlera ; 
et tout ce qui nous semble aujourd'hui impossible deviendra 
facile; l'insoluble énigme se résoudra d'elle-même, et le torrent 
qui menace aujourd'hui de tout renverser, rentrera dans son lit 
et redeviendra un fleuve paisible et fécond. H. Ramière. 



SAINTE NINA 



LES ORIGINES CHRETIENNES DE LA GEORGIE 



V. — Mission de sainte Nina • 

Dieu, qui fait servir à ses plus grands desseins les plus faibles 
de ses créatures, préparait Nina pour être la lumière de la 
nation la plus brave du Caucase, et cette mission, elle la reçoit 
de Marie, « mère de Dieu », qui, dit la légende, avait déjà en- 
voyé son serviteur André. 

Nina reçut de bonne heure les communications divines. La 
Vierge Marie lui apparut un jour et lui remit une croix de cep 
qu'elle attacha avec les cheveux de la sainte enfant. Elle lui fît 
comprendre qu'elle aurait à porter ses pas vers l'Ibérie*. 

La vie de notre sainte continua de s'écouler dans la retraite 
et le silence de l'oraison. Plus tard, Nina revit la mère de Dieu, 
reçut de célestes inspirations, s'inclina sous la bénédiction du 
patriarche et quitta Jérusalem dans la compagnie d'une princesse 
du sang des rois d'Arménie, nommée Ripsimé ^. Cette noble 
vierge était venue à la ville sainte pour s'y faire instruire dans 
la vraie foi et y avait été baptisée avec une pieuse femme nom- 
mée Gaïana et cinquante jeunes filles, ses suivantes. Nina, qui 
s'était liée d'une étroite amitié avec la princesse arménienne, 
l'accompagna jusqu'à Ephèse pour se rapprocher de cette terre 
d'Ibérie, où l'appelaient ses plus chers souvenirs d'enfance ^. 

* Chronigue arménienne, p. 20. 

2 Brosset. Hist. de Géorgie, 1. 1, p. 95. 

3 Dulaurier, Hist. des dogmes et des traditions deVÈ^ilise arménienne orien- 
tale, 3' édit., 1859, p. 17. — Acta sanctorum, 30 septembris. 



20S SAINTE NINA 

Ce fut à Éphèse que Nina se sentit faiblir. Troublée par le 
découragement et etfrayée par la hardiesse de sa démarche, la 
jeune fille hésite : la timidité, les craintes, les terreurs la domi- 
nent ; elle va revenir sur ses pas, quand Notre-Seigneur lui 
apparaît et la fortifie. Elle était, en 303, sur le point de quitter 
rionie. Alors éclata la sanglante persécution de Dioclétien, qui 
devait amener, neuf ans après, le triomphe de l'Église. 

La princesse Ripsimé, recherchée comme chrétienne, quitta 
précipitamment Éphèse et vint avec Nina, Gaïana et ses compa- 
gnes, pour se réfugier en Arménie. Se croyant en sûreté, elles 
s'établirent près de la vieille capitale, Vngarchabad, où elles 
vécurent, d'après Agathangc, du travail de leurs mains. 

Le roi d'Arménie Tiridate découvrit la retraite de Ripsimé 
et la poursuivit. Subjugué par la merveilleuse beauté de la prin- 
cesse, il avait employé vainement tous les moyens pour la sé- 
duire. La mort de Ripsimé fut décrétée. Le barbare lui fit couper 
la langue et crever les yeux ; puis elle fut, sur son ordre, atta- 
chée par les membres à quatre poteaux au-dessus d'un feu qui 
la brûlait lentement. Les bourreaux l'accablèrent ensuite de 
pierres qui lui ouvrirent le corps, et ils finirent par mettre en 
pièces la princes se-martyre * . 

Ses compagnes, s'étant rendues au lieu du supplice pour i-e- 
cueillir les restes de la sainte, furent lapidées sur place. Ma- 
rianne, l'une d'elles, qui n'avait pu les accompagner, fut massa- 
crée dans sa propre demeure ". 

Le lendemain, Gaïana et deux jeunes suivantes de Ripsimé 
furent soumises à d'autres tortures : au heu de les brûler, les 
bourreaux les écorchèrent touic? vives et leur coupèrent la tête 
quand elles respiraient encore. Les restes de trente-sept martyrs 
furent jetés aux bêtes, mais celles-ci ne touchèrent pas à ces 
saintes reliques. 

Six jours après cet effroyable drame, le roi d'Arménie et les 
principaux seigneurs de sa cour étaient subitement frappés d'alié- 
nation mentale. 

Mais le sang des chrétiens n'avait pas coulé en vain : la glo- 

' Acta sanctoritm, 30 septembris. 

- Brosset, ffisl. dcGcoryie, t. I, p. 9S. — Dulauriei-, //'tsi. et traditions del'É;/Use 
arménienne orientale, Darand, 1S59, p. 18. — Acta sanctoruni, 30 septembris. 



ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES DE LA GEORGIE 209 

rieuse mort de Ripsimé allait amener la conversion du roi, son 
bourreau, et l'Arménie allait recevoir le bienfait de la foi^ Il 
s'était fait là, avant l'heure de Constantin, une nation chrétieûne 
et indépendante sous un roi chrétien -. C'est ce voisinage du 
christianisme que Maximin Daïa ne pouvait souffrir. « Maître 
de toute l'Asie romaine, il marcha contre le petit peuple armé- 
nien pour l'obliger à renier son Dieu, et, pour la première fois 
dans l'histoire des peuples (si nous exceptons celle des Juifs), 
eut lieu ce spectacle, plus d'une fois renouvelé depuis le iv' siè- 
cle, d'une nation libre défendant, les armes à la main, sa reli- 
gion et sa liberté. Daïa ne put vaincre l'Arménie chrétienne : son 
armée échoua, non sans de grandes pertes, dans cette guerre 
contre un petit peuple montagnard, et le despote païen porta la 
peine de son aveugle haine contre les chrétiens ^. » 

Cependant , quelques-unes des compagnes de la princesse- 
martyre s'étaient cachées : de ce nombre fat Nina. On était 
alors au commencement du printemps. La jeune vierge trouva 
un asile dans un buisson d'aubépine qui commençait à se couvrir 
de feuilles. Là, une voix céleste retentit à son oreille : « Lève- 
toi, prends le chemin du nord, les épis jaunissants sont prêts à 
tomber sous la faucille du moissonneur, et il n'y a pas d'ou- 
vriers •*. » 

* C'est une chose fort embrouillée et fort difficile, dit M. rosset, que la chrono- 
logie géorgienne : le défaut de dales précises, les inconséquences fréquentes des au- 
teurs qui en ont fait usage, le peu d'accord qui régne entre eui, jettent une pertur- 
bation continuelle dans les chroniques de la Géorgie. 

La conversion de l'Arménie ne précéda que de quelques années c elle des Ibériens 
sur ce point l'accord est complet entre les historiens. Donc, établir la date à laquelle 
les Arméniens reçurent le bienfait de la foi sera le moyen de fixer l'époque la plus pro- 
bable de l'étabUîsement du christianisme en Géorgie. 

L'orientaliste Saint-Martin se trompe évidemment en plaçant ce fait en 2T6' d'anrès 
Baronius le martyre de sainte Ripsimé eut lieu en 311, la conversion de Tiridate en 
315. Le savant P. Tchamitch met en 301 l'introduction du christianisme en Arménie 
Le P. Stilting, dans son excellente dissertation sur la chronologie d'Ai^athange hé- 
site entre les aanées 305-310 ; l'historien arménien inédit Asolic fixe la reforme du 
calendrier arménien à l'an 553, « 242 ans après la conversion de l'Arménie» qui se 
troHve par là reportée à l'an 311 de notre ère. Enfin M. Dulaurier, connu dans le 
monde savant par ses remarquables travaux sur la chronologie arménienne place en 
301 ou 302 l'institution du premier siège patriarcal du catholicos d'Edchmiadzim dans 
la personne de saint Grégoire l'Illuminateur, que l'Arménie catholique reconnaît 
pour son premier pasteur. 

' M. de Champagny, Les Césars au m' siècle, i, III, p. 434. 

3 Même ouvrage, t. III, p. 435. 

* Ckiaoniquc arménientie, p. 20. 

T« SÉXIE. — T. V. 1 ! 



210 SAINTE NINA 

Au même instant, le buisson d'aubépine se couvrit de roses 
épanouies qui exhalèrent un doux parfum. Dieu voulut, par ce 
gracieux miracle, fortifier la vierge d'Ibérie à la veille des tra- 
vaux de son apostolat. 

Nina s'était vue avec regret privée de la couronne du mar- 
tyre; mais celle de l'apostolat brillait à ses yeux. Docile à l'ins- 
piration d'en haut, elle part seule, une croix de bois à la main*, 
pour la conquête de toute une nation encore « assise à l'ombre de 
la mort. » 

Cependant, que d'obstacles allaient s'opposer à sa mission ! Le 
peuple entier était plongé dans la plus grossière ignorance. Trop 
crédule pour se défier d'aucune fable, il s'accommodait d'un 
culte sans devoirs et d'une vie toute de jouissances. 

Le paganisme régnait en maître : il se mêlait à tout comme 
un usage ou comme un plaisir ; il ornait les noces et les funé- 
railles. Tel est l'ennemi redoutable que venait attaquer une fa