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ÉTUDES PHILOLOGIQUES
SUR LES
INSCRIPTIONS GALLO-ROMAINES
DE RENNES
— LE NOM DE PEUPLE REDONES —
PAR
Robert MOWAT.
(Extrait du tome VII des Mémoires de la Société Ârchéologiqiie du
département^ dllle-et-Vilaine. )
PARIS
LIBRAIRIE A. FRANCK,
Rae Richelieu, 67.
RENNES
LIBRAIRIE YERDIER,
Roe Motte-Fablet. 5.
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DU MÊME AUTEUR :
Noms propres anciens et modernes, étude d'onouatologie com-
parer. — Paris, Librairiet Franck et Didier, 1869. — In-S».
ÉTUDES PHILOLOGIQUES
SUR LES
INSCRIPTIONS GALLO-ROMAINES
DE HENNES.
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— LE NOM DE PEVPLE REDONES. —
Colligite fragmenta ne pereant.
Les seuls spécimens d'épigraphie gallo-romaine que possède
le Musée de Rennes consistent en deux fragments d^rnscrip^
lions provenant des démolitions exécutées dans le vieux mur
d'enceinte pendant l'hiver de 1868, sur l'emplacement de la
porte Saint-Michel, pour le prolongement de la rue Rallier.
De ces deux fragments, le plus grand, c'est-à-dire celui qui
porte six lignes mutilées b chacune de leurs extrémités, a été
publié dans le vi* volume des Mémoires de la Société Archéo-
logique d' Ille-el-Vilaine (p. 133), ainsi que dans le xvn^ volume
de la Revue Archéologique (p. 246). Je me suis assuré, par
un collalionnement attentif, que les deux lectures proposées
ne sont pas parfaitement d'accord, ni entre elles, ni avec l'o-
_4 -
riginal. Quant \k Tautre fragfnent, réduit k sept lettres, dont
deux presque effacées, il a été passé sous silence, ayant été
jugé, sans doute, de, trop peu d'importance. Et cependant, si
bref qu'il soit, on aurait tort de le laisser dans l'oubli, car
l'interprétation de l'inscription à laquelle il a appartenu dé-
pend éventuellement de cette pierre dédaignée. Il n'est nul-
lement téméraire de supposer que le mur d'enceinte recèle
encore dans ses flancs d'autres portions du même monument
épigraphique, dont la restitution deviendra un jour possible
k la suite de quelque heureuse circonstance que les ar-
chéologues, désormais prévenus» ne manqueront pas de guet-
ter.
C'est ainsi qu'on s'attend, lors de la reconstruction pro-
chaine de l'église de Monaco, k y retrouver des portions du
fameuK Tropaeum Alpium dont Pline nous a heureusement
conservé le texte, et dont quelques échantillons, récemment
découverts k la Turbie parmi les voussoirs d'une ancienne
porte fortifiée, viennent d'être déposés au Musée de Saint-
Germain .
Dans le cas d'inscriptions tronquées, comme celles de
la porte Saint-Michel de Rennes, il ne suffit pas, aux personnes
qui ne peuvent les étudier, sur place, d'en posséder une bonne
transcription , pour arriver k reconstituer intégralement le
texte.
Ce n'est qu'k la condition de connaître le contour même
de la cassure et l'aspect des parties^ dégradées qu'on sera
en mesure de faire un choix raisonné des lettres k restituer.
Disons-le en passant, c'est Ik un soin que négligent trop sou-
vent les éditeurs de textes épigraphiques.
D'après toutes ces considérations, il m'a semblé qu'il
y aurait k la fois utilité et intérêt k réunir, dans une repré-
sentation figurative exécutée' avec fidélité, les fragments lapi-
— 5 —
daires dont je viens de parler. J'ai pensé aussi que l'on me
saurait gré de donner, par la même occasion, un dessin de
rihscription de la porlq Mordelaise, d'après l'épreuve photo-
graphique présentée par M. Goupil k la Société Archéologique.
Bien des personnes apprendront sans doute avec étonnement
que, malgré l'extrême facilité des moyens de vérification,
cette inscription /si souvent publiée, n'a presque jamais été
donnée d'une manière exacte dans tous ses détails; il y
a tantôt suppression, tantôt addition de lettres-, d'autres
fois, l'ordonnance linéaire fait défaut ou n'est indiquée que
d'une manière erronée; qu'il me suffise, pour le moment,
d'une simple énonciation. Par une singulière inadvertance,
le savant éditeur du « Cartulaire de Redon » (Prolégom.
p. cxxi) dispose sur trois lignes l'inscription de Gordien III;
or, elle en a ctng, en réalité ; cela saute aux yeux de n'im-
porte qui passe par la porte Mordelaise.
Pour commencer, je vais faire connaître les fragments
lapidaires de la porte Saint-Michel. Les caractères qu'on y
voit tracés sont des capitales romaines d'un style extrê-
mement pur et d'une facture soignée. On remarque que, sur
chacun d'eux, la hauteur des lettres va en décroissant d'une
ligne k la suivante, ainsi que cela se rencontre très-fréquem-
ment dans répigraphie romaine. J'incline assez volontiers
k croite que cette particularité ne doit pas être attribuée k un
simple caprice du lapicide, mais qu'elle résulte de certaines
habitudes techniques et conventionnelles auxquelles semblent
faire allusion quelques passages d'auteurs anciens. Qu'il me
soit permis d'en faire la citation in extenso. Dans le peu de
lignes que Trebellius Pollion consacre au règne éphémère de
l'usurpateur Âp. daudius Censorin/us, nous lisons ce qui
suit : (t Exstat ejus sepulcrum in quo grandibus literis circa
Bononiam incisi suntomnes ejus honores; ultimo tamen versu
adscripto, feux àd omnià, imfelicissimus imperàtor. » De son
— 6 —
côté, Cicéron dit : « Uuic etiam Bomse videmus in basi sla-
tuarum ma&imis lileris iDcisum, a gommuni sigili^ datas ^ » (1)
et ailleurs : « In qua (t. e. basi) grandibus literis P. Âfricani
nomen/ erat incisum, eumque Cakthagine gapta restituisse
perscriptpm. )) (2) L'interprétation qui s'ofire le plus naturel-
lement à l'esprit itprès une première lecture de ces passages,
c'est que les inscriptions dont ils nous entretiennent étaient,
depuis le commencement jusqu'à la fin, uniformément com-
posées de grandes lettres-, cependant, en pressant davantage
le texte, mais sans le forcer, on peut admettre que certaines
portions étaient figurées en caractères plus grands que
d'autres, dans l'intention de mieux mettre en évidence, soit
le cunus honorum^ soit le nom du titulaire ou toute autre
mention spéciale. Quoi qu'il en soit de cette question inci-
dente, je reviens à nos fragments pour faire observer qu'ils
paraissent être l'œuvre du même ouvrier; la nature de
la pierre est identique pour chacun d'eux; enfin, circonstance
non moins significative, les deux fragments gisaient dans
le voisinage le plus immédiat quand on fit leur découverte.
Tout concourt donc, a priori^ k nous les faire regarder comme
contemporains l'un de l'antre, sinon comme débris d'un même
monument. C'est ce qu'il convient d'examiner.
Le fragment que je désigne par le n® 1 sur la planche I
porte, en trois lignes, les lettres
...HON...
...VSDIV...
...I
Il n'y a aucune hésitation possible pour celles de la première
ligne et pour les deux premières de la deuxième ligne; mais
(1) Vêrr. 8, 8, «8.
(a) Verr. 2, 4, 34.
— 7 —
le D et le I, presque entièrement emportés par l'usure,
exigent une inspeetion plus attentive; on peut cependant les
reconnaître encore, ainsi qu'une amorce du Y; de la troisième
ligne il ne subsiste qu'un faible vestige, représenté par
un petit trait vertical placé au-dessous du S, et appartenant
soit k un I, soit au jambage de droite d'un N. Dans les
groupes ...fton.. vs div..^ je reconnais les lambeaux d'une
formule dédicatoire bien familière aux épigraphistes : In honih
rem domus divinae — en l'honneur de la divine famille
(k savoir, impériale).
En la disposant d'après la coupe que j'ai adoptée, il est
facile de constater que l'on tombe parfaitement en lignes,
c'est-k-dire que l'en-tête d'une ligne correspond, sur la même
verticale, à celui de la ligne voisine*, c'est Ik une épreuve qui
garantit la justesse de la restitution. Nous possédons une
ligne entière et, comme conséquence, nous connaissons du
même coup, très-approximativement, la dimension de l'in-
scription dans le sens horizontal*, elle devait avoir, marges
comprises, environ 60 ou 65 centimètres. Quant au surplus
du texte, il faut, dans l'état actuel des choses, nous résigner
a l'ignorer; le bloc que nous avons sous les yeux nous a
révélé tout ce qu'il est capable de donner par lui-même, et
la question est résolue au point de vue intrinsèque.
Si l'on veut aller plus loin et se former une idée de l'âge
et de la destination probables du monument, il ne reste guère
plus, pour se maintenir sur le terrain des inductions légi-
times, qu'un moyen indirect d'information-, c'est de prendre
connaissance des textes épigraphiques, complètement détermi-
nés, où se rencontre la formule m honorem domus divinae^ et
d'en inférer les cas auxquels elle est applicable.
On ne s'attend pas k ce que je rassemble ici tous ces
textes, car ils sont assez nombreux *, je me bornerai donc k
f
— 8 —
reproduire quelques-uns de ceux x)ù la formule se montre,
soit explicitement en toutes lettres, soit elliptiquement sous
la forme habituelle des sigles m. h. d. d.
. \° Pro Salute Aug(asti|, In honorem I)(oinus) Diivinae), Soli Invicto
Mylhr(ae), Hilarus Àug(usti) Lib(ertus) Tab(ulariu8) Pr(oYinciae) N(orici),
£t Ëpicetus Ark(arius} Aug(usti) N(oslri), Tem(plum) Yetastate Con1(apsuni
Sàmpta Sao Guih Pictnra Rere(cerunt), Imp(eratore) D(oniino) N(ostro)
Gordiano Aug(a6to) Et Aviola (consulibus), C(aio) Roin(iHo) D(ecarione),
N(amerio) Licin(io) Marcello Pat(re), ])(ie) YIII K(«lendas) Julias.
{JHuratori, Thesaur. Yet. Inscript. CCCLX, 4.)
2<> In Honore Domus Divinae, Dis Matrabus, .Yicani Yici Pacis.
(Gruter, Corp. Inscript. \Cll, 1.)
Z° In Honorem Domus Divinae, Nautae Aruranci Aramici Scholam De
Suo Instruxerunt L(oco) D(ato) D(ecreto) D(ecarionam. )
{Orelli, Inscr. Lat. Sel. Collect. n» 365.)
i° In Honorem Domus Divine, (tic) Ex Decrelo Ordinis Salins Sumelo-
cennensis, Curam Agent(ibns) Jul(io) Dextro Et G(aio) Turran(io) Mar-
ciano îî Yiris Gi(vium )
{Orelli, ib. n» 5248.)
50 In H(onorem) D(omus) D(ivinae), Dae (sic) Lune {tic) Marcelinus
Plaoidiiius D(ecurio) C(iYium] R(omanorum) Mog(ontiaci) Et Martinia
Martiniame (sic) Ex Yoto P(osuerunt), J(ulio) Tacito Et Aemiliano
Cos(uUbus.)
{Orelli, îb. n» 4980.)
Je m'arréie, afin de ne pas multiplier outre mesure mes
citations-, mais pour épargner des recherches fastidieuses aux
personnes qui désireraient une plus grande variété dé rensei-
gnements, je donne les indications suivantes, dont le nombre
pourrait être encore augmenté :
Gruter^ vu, 5-, xii, 10-, xxxiv, 7-, un, iO-^ lv, 10-, lxii,
4-5 LXiv, 65 Lxxii, 4^ cviii, 1; cxii, 12; CLxm, 5.
Orelli, 178-, 180; 181; 325; 403; 404; 929; 1986;
— 9 —
4983 î 8027-, 5238^ 5241-, 5247; 5783-, 5784; 5786; 6803;
6804; 7151; 7259.
Buebner, Corp. Inscript. Lat. t. ii, 3221, 3231.
Mommsen, Inscript. Helv., 14.
D'après Tanalogie de la majorité de ces exemples, il est
légitime de conclure que notre fragment appartenait proba-
blement à un monument votif dont la date devait être com-
prise entre les années 171 et 246 de notre ère, et très-vrai-
semblablement dans la dernière partie de cette période. Il
résulte, en effet, d'une observation due a M. Henzen, que la
formule m honorem domus divinae apparaît pour la première
fois en 171, et qu'elle tombe en désuétude vers 246.
Je passe maintenant k Texamen du fragment n® 2 de la
planche I. Toutes les lettres tracées dans l'intérieur de Taire
que l'on a sous les yeux sont d'une netteté qui ne laisse rien
k désirer; je ne m'occupe donc que de celles qui, se trouvant
tout près du bord de la pierre, sont partiellement oblitérées
et nécessitent quelques mots d'explication. La première lettre
de la ligne supérieure est certainement un H dont il ne reste
plus que le jambage de droite, et dont la barre a été effacée
par l'usure; l'autre jambage devait se trouver sur un fragment
absent. Au-dessous de ce H et k la ligne suivante, on voit un
trait oblique qui figure le bras droit d'un V; sur cette même
ligne, mais au bord opposé, se montre un petit trait horizon-
\ii\ qui peut appartenir k la traverse d'unT; sur la troisième
ligne, le N est précédé d'une trace verticale très-faible qui
parait être le jambage d'un I; le  de cette même ligne est
suivi d'une lettre dont il ne reste qu'un jambage surmonté
d'une amorce horizontale, de telle sorte qu'on peut compléter
par la pensée, soit un E ou un F, soit un P ou un R. Les
trois dernières lignes n'ont sur leurs bords aucune lettre
incertaine. L'ensemble des caractères dont la lecture est
assurée se réduit donc k :
— 10 —
...HONOR...
...VINAEE...
...INIMA...
...OSTVMI..
..EETAVGQ...
• JTASRIED..
C*cst encore à la formule in honorem domus divinae que je
rapporte le groupe complet honor^ de la ligue supérieure, et
le groupe partiel, vinae^ de la deuxième*, mais le cas actuel
diffère de celui du fragment n"" 1 en ce que les positions
relatives .des quatre membres de la formule se trouvent no-
tablement modifiées dans le champ épigraphique*, pour satis*
faire aux exigences du cadre, notre deuxième alinéa doit être
pris sur la lettre initiale du mot divinae^ tandis que précé-
demment c'est le M du mot domus qui a servi d'en-tête k la
deuxième ligne*
La facilité et le succès avec lesquels la formule vient de se
prêter a nos essais de restitution, en passant par répreuve de
deux coupes différentes, sont de nature à inspirer confiance
dans la sincérité de la lecture que nous proposons, tant pour
le fragment n^ 1 que pour le fragment n'^ 2. Non-seulement
nous possédons la ligne supérieure dans son intégrité littérale,
mais, en donnant aux lettres restituées le style des lettres
existantes, nous arrivons à déterminer très-approximativement
la longueur de cette ligne, c'est-a-dire la laideur de façade
de rinscription. En tenant compte des marges, on peut esti-
mer que cette dimension était d'environ 60 ou 65 centi-
mètres^ c'est la même largeur que, par des motifs analogues,
nous avons attribuée à la façade de l'inscription dont le frag-
ment n"" 1 faisait partie^^ c'est aussi la même largeur que l'on
obtient en mesurant l'inscription de Gordien III. Dès mainte-
nant se présente a l'esprit une question que nous posons sous
- n —
toutes réserves des résultats auxquels conduiraient éventuelle-
ment de nouveaux éléments d'information. Nous avons dit
que la nature de la pierre parait absolument la même pour
chacun des deux blocs; outre cette identité physique, nous
ayons aussi constaté l'identité de style des lettres qui y sont
tracées; voici qu'à présent nous découvrons sur Tun et sur
Tautre Tèxistence simultanée de toute une phrase caracléristi*
que, et, subséquemment, la preuve que les deux façades étaient
de même largeur. N'y a-t-il pas là des motifs suffisants pour
présumer que nous avons sous les yeux deux fractions d'un
seul et même texte qui- était répété sur les faces oppo-
sées d'un monument unique, par exemple, d'un ex-voto à base
carrée? Bien plus, cette hypothèse aurait pour effet d'expli-
quer comment la coupe linéaire de la formule dédicaloire s'est
faite de deux manières différentes; le lapicide, ayant sans
doute reconnu tardivement que la hauteur des lettres qu'il
avait adoptée pour le tracé de la première façade n'était pas
en rapport avec l'espace disponible, et ne voulant pas com-
mettre la même faute sur la deuxième façade, avait pris le
parti de changer le module des lettres, et comme la longueur
des lignes était la même dans l'un et dans l'autre cas, une
différence avait nécessairement dû s'ensuivre dans les alinéas.
Quant aux mots qui suivaient la formule dédicatoire, j'a-
voue que jusqu'à présent toutes mes tentatives de restitution
sont demeurées infructueuses; mais j'espère qu'un autre, plus
heureux que moi, pourra tirer parti des résultats acquis pour
combler d'autres lacunes. Je dois cependant ajouter quelques
observations qui, sans jeter en ce moment un grand jour sur
le corps du texte, ne seront peut-être pas absolument inutiles.
D'après la place disponible, le nombre de lettres qu'on peut
inscrire dans la partie laissée en blanc, en tête de chacune
des lignes suivantes, est de deux ou trois lettres au plus, selon
le cas; ainsi, le groupe ostvmi^ de la quatrième ligne, appelle
— 12 —
évidemment à sa gauche un P complémentaire qm ne laisse
plus de place que pour une seule lettre*, ce devait être, très*
vraisemblablement, la sigle initiale d'un des prénoms usités
dans la nomenclature romaine, L(ucius), P(nblius), M(ar-
eus), etc. En effet, Posiumi appartient soit à la déclinaison de
Postumus, soit a celle de l'une des formes dérivées Postumius,
ou Postumianus; or, le nom gentilice Postumius est incom-
parablement plus usité qu'aucun des surnoms Postumus ou
Postumianus^ et, de plus, on sait qu'en règle le prœnomen
était immédiatement suivi du nom de famille, et non pas du
cognomen. Il s'agit donc ici d'un Postumius, et ainsi se trouve
écartée l'hypothèse que l'on serait tenté de faire en attribuant
h M. Latinius Cassianus Postumus le fragment épigrapbique
n** 2. D'ailleurs, le règne de cet empereur (258-267) est pos-
térieur a l'époque (ann. 24Ç), où la formule in honorem do-
mus divinae avait cessé d'être en usage.
Je passe k la sixième ligne, itasried, et j'observe que le
groupe itas forme le deuxième tronçon du mot civ-itas^ dont
la première partie, ctv, renferme précisément les trois lettres
nécessaires pour occuper la place vacante en tête de la ligne.
Quant au groupe ried, la seule restitution qui me paraisse
possible consiste, à rétablir en entier le mot riedonum^ que je
lis pour redonum.
An point où je suis parvenu, je demande h entrer dans
quelques développements au sujet de ce nom de peuple sur
lequel se concentre l'intérêt principal de la question. La men-
tion des Redones est, en effet, tellement rare en épigraphie,
qu'on n'en connaît jusqu'à présent qu'un seul autre exemple,
celui de l'inscription de Gordien III, à la porte Mordelaise,
et encore cette mention ne figure-t-elle que sous la forme
d'une sigle, R, longtemps regardée comme énigmatique.
Et d'abord, il faut rendre compte de la présence d'un i
dans la première syllabe d'un mot que l'on est habitué
- 13-
à orthographier Redones; rexplicaiion la plus commode con-
siste à attribuer celle anomalie lout simplement à Tignoranee
ou k rinadverlance du lapicide*, on rencontre souvent des
formes d^éfectueuses de ce genre, comme habiet pour habet,
lumphieis pour lumpheiSy etc. Je crois cependant pouvoir pré-
senter une explication qui satisfera des esprits plus exigeants.
Que le nom des Redones ait, dans certaines circonstances, ëté
prononcé et écrit Riedones^ c'est ce que laisse clairement
entrevoir la leçon Tvi^^ovei; que Wilberg, et plus tard M.L.
Renier, ont adoptée dans leurs éditions de Ptolémée. Il est
même remarquable que Tédition de Jodocus Hondt(iim5(erd.,
éd. 1605, p. 47), porte dans la partie latine la forme Riedones
en regard de T^aovsç. Nous allons voir qu'il est pos^ble de
confirmer la légitimité de ces inductions par des considéra-^
lions d'un autre ordre.
Ce que Ton connaît de la phonétique gauloise se réduit à si
peu de chose, qu'on ne peut guère en parler qu'à l'aide de
rapprochements empruntés aux idiomes congénères. Or, on sait
que, dans les langues néo-celtiques, le e long est sujet k se
diphthoDguer, et que, notamment en irlandais, cette voyelle
se change souvent en ta (Zeuss, Grammatie. Celtic, p. 21 et
113)*, exemples : lat. rêgula=irl. riagol, lat. Rhênus=:irl.
Rian, b.-bret. Iec'h=irland. liac. Il est extrêmement pro-
bable que, dans les dialectes gaulois, le e long dégénérait en
un son bivocal très-voisia du ta irlandais-, en effet, des in-
scriptions et des monnaies de la Gaule montrent que le
groupe tt servait k la transcription du e latin : MiiRiTO=me-
rito, LiiPiDi=^Lepidi, TASGiiTios=Tasgetius, RiiM08=Remus.
Entre les diphthongues ta et tt, il y a évidemment place pour
le son bivocal te; si maintenant l'on songe qne le nom du
char que les Gaulois appelaient reda (improprement orthogra-
phié rheda) subsiste encore dans l'irlandais rtad, on n'hésitera
pas k admettre que Riedones soit une variante dialectale de
- 14 ~
Reionei, avant-courrière de la forme 'Aidons, fournie par des
monnaies carolingiennes. Un degré d'accentuation plus énèr-
gi({ue me parait en avoir fait sortir la forme Raedonum qni
se lit (1) sur un mannscrit du x® siècle (cfr. B^irappa, Biterrae^
Baetertae; rheda^ et sa variante rhaeda, citée par M. de Bel-
loguet, n*" 40). En regard de la diphtbongaison indigène eh
te, iU je dois signaler le son bivocal ot, oe, oa, importé
par les Bretons insulaires, auxquels on est redevable de la
forme Roazon, nom de Rennes, la ville des Redones en bas-
breton .
J'at rendu compte du groupe épigrapbique Ried, que je
regarde comme le radical de /{iedontim-, je vais maintenant
donner les raisons pour lesquelles je préfère la terminaison
onum ^ toutes celles qu'on peut gramnraticalement imaginer
pour les divers déterminatifs du mot cititas^ tels que Redo-
nicà^ Redonensis^ Redonensium. J'ai d'abord, en faveur dé la
construction eivitas Riedonùm^ l'analogie des cas similaires,
civitas Pictonunty eivitas Lingonum^ etc., etc., suivant un
usage pour ainsi dire constant, non-seulement dans Tépigra->
pbie contemporaine (2), mais aussi dans des documeùts écrits
à une date postérieure. La Notice des Provinces et des Cités de
la Gaule^ rédigée sous Honorius (395-423), construit invaria-
blement le mot civitas avec le génitif pluriel d'un nom eth-
nique. Un fait remarquable qui, je crois, est resté inaperçu
jusqu'à présent, c'est que tous les noms de peuples terminés
en -efuîtim, et la liste en est nombreuse dans la Notice y ont,
(t) Guérard, Essai SDr les divis. lerritor. de la Ganle, note de la
page .15. .
(a) OrelH, Inscript. latin, ampl.^collect. 189; 248; 1096. -- Muruttori,
Nov. Thés. Yet. Insc. lxit, 1; cnn, 1; hxli, l;.HLiy, 4; iu.xxxix, 1.
— Huebner^ Corp. Insc. Lat., t. II, 2517, 1180. Notez cependant deux cas
exceptionnels, etvitas Arueitana et civUajf Pompelonensis^ dans l'épigra-
ptaie hispino-ihomaine {op, eit\ 953, 2958).
- 15 -
sans exception, pour radical un nom de ville; exemples :
Lugdunensium, Turnacensium, tandis que, dans les noms de
peuples qui n'ont pas cette terminaison, le radical ne repré-
sente aucun nom de lieu connu à cette époque-, exemples :
Turonum^ Santonum. C'est qu'en effet, ^ la terminaison
-ensfe s'attache une idée essentiellement locative, habitative;
les thèmes sur lesquels ont été formés les adjectifs Carthagi*-
ntensis, Aiheniensis, ont un caractère topologique tout aussi
manifeste que les mots alriensis, coslremts, hortensis^ dérivés
de alrium^ castmm^ hortus.
On peut affirmer que toute forme dérivée d'un nom ethnique
par l'addition du suffixe -ensis appartient à la latinité de la
décadence*, c'est au commencement du vu* siècle, et tout an
plus vers la fin du vi'', qu'apparaissent dans les écrits de
Grégoire de Tours, de Fortunat, d'Isidore de Séville, les
formes barbares, telles que Lingonensis^ Turonicensis et
Turonensis. De l'époque gallo-romaine ^ l'époque franque,
une révolution grammaticale s'opère dans la nomenclature
territoriale de la Gaule, et aux anciennes dénominations,
dvilas Redonum, civitas Lugdunensium^ civitas Senonum, se
substituent les locutions moins concrètes, civitas Redonensis^
civitas Lugdunensis^ civitas Senonensis^ qui désignent des cir-
conscriptions politiques, tandis que les dénominations propre-
tnent topographiques prennent plutôt les terminaisons -icus,
'iacus; exemple : urbs Redonica, pagus Redonicus^ urbs Part-
siaca^ pagus Parisiacus. Tels sont du moins les résultats de
la comparaison que chacun peut faire comme moi en mettant
en regard, d'un côté, la Notice des Provinces et des Cités, et,
de l'autre, la Liste des divisions territoriales de la Gaule
Franque, telle qu'elle a été dressée par Guérard {op. dt.,
p. 144-154). II ne s'agit ici, bien entendu, que des carac-
tères généraux de la transformation subie par le langage géo-
graphique, sur lequel agirent, tout comme sur la langue cou-
— 16 —
rante, des causes très-complexes de confusion. Quelques cas
exceptionnels qui se rencontrent çk et Ik ne diminuent point
la portée des propositions que je viens d'émettre^ sans m'at-
tacher à les relever tous, je me contente de mentionner les
expressions urbs Redonum^ dvitas Redonica^ pagus Redonicuê
et pagiLS Redonensis^ qui se rencontrent tour-à-tour dans le
Cartplaire de Redon.
Dç toutes ces considérations, il ressort une conclusion que
je reliens pour ce qui concerne notre fragment épigraphique
n^ 2 : sous peine d^anachronisme, on doit s'interdire de resti-
tuer sur un monument qui date du ui^ siècle une quelconque
des formes Riedonensis^ Riedonensium^ Riedonica k la suite
du mot civitas. >
Malgré la longueur de la digression dans laquelle je suis
entré, je n'aurai pas sujet de la regretter si je suis parvenu à
éclaircir les points de philologie et de géographie historique
qui se sont incidemment présentés. Pour compléter ces notions,
il y aurait à expliquer Torigine du nom de lieu Redonas et à
rechercher Tétymologie de l'ethnique Redones; mais pareille
étude trouvera mieux sa place dans une note rejetée en
dehors du cadre de ce Mémoire.
J'aborde maintenant Tinscription de la porte Mordelaise, en
invitant mes lecteurs à se reporter au dessin de la planche II.
Quoique la pierre soit assez fruste, ils reconnaîtront sans
peine que l'irrégularité du tracé accuse une main-d'œuvre peu
soignée. L'ouvrier avait si mal pris ses mesures que, pour ne
pas dépasser l'encadrement a double moulure dont on voit
encore de$ vestiges dans le coin inférieur dé droite, il s'est
trouvé dans la nécessité de réduire k des proportions exiguës
la lettre o qui termine chacun des mots Antonio et Pio.
En venant, après tant d'autres, parler k mon tour de ce
monument, je me propose en partie de montrer comment la
question a été traitée par quelques-uns de ceux qui s'en sont
— 17 -
occupés. Cette élude rétrospeciîve comporte un enseignement
curieux.
Dès 1740, Muratori, Tun des fondateurs de la science épi-
graphique, consigna Tinscriplion de Gordien IHf dans son
Nov. Thesaur. Veter Inscr, (p. mlxxv, 5), d'après une copie
qui lui fut communiquée par Bimard de la Bastie. On a peine
k comprendre que jusqu'à présent aucun archéologue breton
ne paraisse avoir soupçonné l'existence de cette importante
mention dans un recueil réputé classique en la matière»
Je répare cette injuste omission en reproduisant la propre
annotation de l'auteur*,' pour l'avoir méconnue, la plupart des
commentateurs venus après Muratori se sont égarés dans
les plus malencontreuses conjectures. Il faut dire toutefois
que, par une erreur dont le célèbre épigraphiste n'est sans
doute pas responsable, sa copie est fautivement partagée
en trois lignes, tandis que l'original en comporte cinq.
ce IMP.CâES.M.AMTOMIO II 60RDIAN0.PI0.FEL. A VG || P. M. TR. P. COS.
« o.R. Id est : Ordo Rodonum (sic), Decnrionum videlicet.
« Redonum Civilas olim Gallise Celticse Urbs, Condate a Plo-
« lomeo appellatur. Lapis hic posiius fuit Ânno Christi 239. »
Non-seulement la mention de Muratori resta ignorée, mais
aucun de ceux qui se firent les historiens de l'inscription de
Gordien III ne se préoccupa d'en donner, avant tout, une
copie fidèle. L'abbé Gallet (l)ne tient nul compte des alinéas,
mais en revanche introduit arbitrairement neuf lettres en plus,
aux deuxième, septième et huitième mots. — « imp.gaesar.m.
ANTONIO GORDIANO PIO FELIGI AVGVSTO P.M.TR.P.COS.O.R. » —
Ogée, réédité avec un fâcheux ne varietur par Marteville (2),
et recopié avec trop de confiance par d'autres auteurs encore,
ramène à trois le nombre des lignes de l'original, supprime
(1) Dora Morice, Hist, de Bret. (t. I, col. 859).
(2) Dict. de Bret,, édit. 1780 <t. IV, p. 19); édit. 1813 ft. II, p. U6).
— 18 -
rinitiale du prénom M(arcus) et donne une traduction plus
que libre des lettres finales o.r. — « imp.cles.ântonio. jjgor*
DiANO.pio.FËL.AVG.p.M. || TR .p.GOS.o.R. ie. civitas Redonii. •
— Une faute de coupe, identique ï celle de Muratori, dépare la
leçon introduite par M. de Courson dans son récent ouvrage.
(Cart. de Redon^ Prolég., p. cxxi.)
Les signes o.r*. ont successivement signiflé Offerunt Rhe-
doues ou Optimales Rhedonensis (Gallet)-, Omnes Romani
(de Robien); Oppidum Rhedonense, ou Ordo Rhedonensium
(voir Marteville, op. cit.)-, Ordo Rhedonensis (Bizeul). (1)
Antérieurement k Muratori, quelques auteurs avaient i^arlé
de l'inscription de Gordien HI. Elle a été exactement trans*-
crite, mais sans indication de coupe épigraphique, en 1736,
par P. Hévin {Quest, et observât, concernant les matières fio^
daleSyp. 55), et, en 1707, par dom Lobineau [Hist. de Rret.^
t. II, col. 2), qui lit oppidum Rhedonense dans les lettres o. r.
Enfin, d'après une communication que je dois h l'obligeance
de notre savant confrère M. André, j'apprends qu'il en a été
fait mention par Bertrand d'Ârgenlré {Hist. de Rret., 1588,
^ édit., p. 19 recto) ^ le céièbre historien-magistrat reproduit
fautivement cette inscription ainsi qu'il suit : c imperatori
CAESARI M. ANTONIO GORDIANO PIO.FEL. AVGVST.P.M.T.R.P.COSS.
V.R., » et la rapportant k l'an 244, la développe de cette ma-
nière : Imperatori Caesari Marco Antonio Gordiano . Pio .
Felici . Augusto . Pontifici Maximo . Tribunitia potestate . ConsuU»
Quinctum . Rhedonen .
Je termine ce résumé bibliographique en disant que je n'ai
encore rencontré qu'une seule leçon exacte de tous points,
celle que M. E. Desjardins yient de donner dans son édition
de la Carte de Peutinger (p. 27). (2)
(1) Soc, Archéologique de Francet Congrès de Nantes en 1856 (t. xx, p. 124).
(2) M. L. Renier s'est également occupé de Tinscription de Gordien ÎII,
— 19-
Pour ma part, je me tiens k la version de Muratori, et je
développe de la manière suivante la fin de l'inscription :
P[ontifici) ii[aximo)^ Tj\{%bunicia) P{olestaté), Cos(tiïf), 0{rdo)
l^(edonum).
Le choix que je fais de la forme Redonum est justifié par
ce que j'ai dit précédemment au sujet du fragment lapidaire
n"" 2-, d'ailleurs, une foule d'inscriptions montrent le mot ordo
écrit en toutes lettres et suivi d'un ethnique au génitif plu-
riel {Gruter^ cclxxvii, 5-, cglxxxiv, 4-, Huebner, 1046, 1184,
1923, 4463). Mais, en tant que sigle signifiant ordo, la
lettre est extrêmement rare^ j'en signale un autre exemple
dans l'épigraphie hispano- romaine {Huebner, 863).
Les sigles tr.p. signifient Iribunicia poiestate ou tribuni"
ciae potestatis (en sous-entendant soit functus, soit munere
fun€tus\ car on trouve ces deux locutions développées de
la sorte [Orell,, 248, 958, 959). La forme orthographique
Iribunicia par un c est préférable à Iribunitia^ par un t; c'est
ce que montrent copieusement les plus anciennes inscriptions
(Or«K., 648, An, Chr, 47; 859, An. Chr. 66-, 968, ^n. Chr.
228). Un titulus de l'an 222 de notre ère {Orell, 957) exhibe
la notation du t ; il prouve qu'à cette' époque la prononciation
gutturale de ci- et dentale de ti- commençait à s'altérer sous
l'influence d'une voyelle suivante, et que ces sons, essentiel-
lement distincts en principe, se sont confondus, non pas l'un
dans l'autre, mais tous deux dans un troisième, le son sif-
flant. Le mot tribufUcia ne peut passer eu français que sous
la forme tribunice; ainsi le veut l'analogie des mots adventi-
cttts, facticius^ novicius^ patricius, devenus adventice, factice^
dans V Annuaire de la Société des Antiquaires de France, 1848, oavrage qoe
J'aurais certainement consulté avec fruit si J'avais pu en trouver un exem-
plaire â la Bibliothèque de la ville.
— 20 -
novice^ patries. L'adjectif tribunicienne ou tribunitienne, géné-
ralement usité, est donc de formation incorrecte.
En consé()uence, je traduis l'inscription de la porte Morde-
laise ainsi qu'il suit : A l'empereur César Marc Antoine
Gordien, pieux, heureux^ auguste, pontife suprême, revêtu
de la puissance tribunice^ Consul^ VOrdre [dècurional) des
Rédons,
Il s'agit Ik, évidemment, d'un hommage public rendu à
l'empereur par le corps politique le plus élevé des Redones;
mais a quelle occasion? Le texte est muet sur ce point. Ce
silence me parait trop significatif pour ne pas renfermer l'in-
dice que je cherche. En effet, les seuls grands événements
qui puissent donner lieu k un acte officiel sans y être men-
tionnés, sont un changement de gouvernement, une accession
au trône, la prise de possession par le prince régnant d'une
nouvelle prérogative, d'une nouvelle attribution (cfr. Orelli,
n^ 5563). Or, il se trouve que précisément notre inscription,
par la mention qu'elle porte du consulat de Gordien-le-Pieux,
appartient k la première année de son règne, l'an 239 de
notre ère. Elle réunit donc tous les caractères d'une promul-
gation officielle de l'avènement de ce prince. Si je ne m'a-
buse, ma conjecture peut devenir le point de départ d'une
règle propre k déterminer, dans certains cas, l'âge d'inscrip-
tions qui ne portent point de date, mais qui sont assimilables
k celle de Gordien par la teneur de leur contexte. Ce n'est
pas le lieu de m'engager dans de pareilles recherches^ je me
borne k indiquer les inscriptions de Probus, de Carus, d'Âuré-
lien et de Constance {Huebner, 2071, 3660; Gruler, cclxxvï,
ccLxxxiv, 4). Je ferai cependant exception pour une inscrip-
tion (1) qui a un rapport tellement immédiat avec celle de
(1) Huebner f Corp. Insc. Lat., t. II» S070.
— 2i —
Gordien III, qu'on ne saurait lui trouver un meilleur pendant.
La voici :
FVRIAE . SABINIAE . TRANQVILLI
NAE.AVG
CONI VGI . IMP . CAES . M . ANTONII
GORDIANI . PII . FEL . AVG . ORDO . M . FLOR . ILIBER
RITA^I . DEVOTVS . NVMINI . M AIESTATIQ VE
SVMPT V . PVBLICO . POSVIT
D.D.
Le groupe m. flor/, qui vient après ordo, signifie municipii
Florenlii^ et nous donne le nom romain de Tancienne Iliber-
ris, aujourd'hui Grenade; les sigles d. d. représentent la
formule décréta decurionutn.
Par son mariage avec Gordien III, Tranquillina devenait
impératrice, événement qu'Eckhel place dans l'année 241 *, le
tilulus se rapporte, d'après ma thèse, à la promulgation de
Cet avènement, et son âge se trouve déterminé en consé-
quence.
Quelques personnes ont déjà fait la remarque que la pierre
de Gordien, sans avoir subi de retaille, a les mêmes dimen-
sions que d'autres voussoirs de la porte Mordelaise, et se
fondent sur ce fait pour conjecturer que ces voussoirs sont
des monuments du même genre, dont Tinscription serait
tournée k l'intérieur de la maçonnerie; peut-être même la
pierre de Gordien est-elle revêtue d'une autre inscription sur
sa face opposée. J'enregistre cette opinion qui n'a rien de
déraisonnable en soi, et qui est de nature à provoquer de
nouvelles découvertes, quand arrivera le moment de déplacer
les voussoirs de la porte Mordelaise.
Par une étrange similitude de destinée, c'est à la réédifica-
tion des portes de la vieille enceinte qu*ont été également
employés les débris épigraphiques découverts à Rennes,
3
--22 —
après avoir peut-être servi plusieurs fois de matériaux à des
constructioDs différentes élevées successivement dans le même
voisinage. Il est k présumer que, suivant l'usage romain, les
monuments dont nous ne possédons que des restes mutilés,
bordaient la voie publique aux approches de la ville.
On ne peut s'empêcher, en parlant de l'inscription de
Gordien, d'exprimer une fois de plus le regret que la plus
antique archive municipale de Rennes continue à être misé-
rablement exposée à toutes les causes possibles de dégradation.
Que de fois n'a-t-on pas vu les intérêts les plus vulgaires et
les plus mesquins, ou }a manie irréfléchie de destruction
d'un enfant, d'un passant malintentionné, anéantir ou mutiler
les legs les plus précieux de l'antiquité! Qu'il me soit donc
permis, pour conclure, de répéter la belle recommandation
d'un Âpott^ : Colligite fragmenta ne pereant.
La prochaine ouverture d'une salle d'antiquités au musée
de la ville vient très-opportunément offrir a l'Administration
municipale l'occasion de réaliser enfln le vœu des Rennais
éclairés qui s'intéressent au passé de leur vieille cité. Caveant
Consules, et, pour mieux faire que le Préteur, curent de mi--
nimis.
Éttjmologie de « Redones. » — Ce mot a déjà exercé la sagacité
des philologues; j'indique^ simplement pour mémoire, et sans en
accepter aucune, les diverses solutions auxquelles on est arrivé par
le recours aux idiomes congénères, gall. rwydd, « expeditus, faci*
lis, prosper » ; irl. reidk, rédh, « ad ordinem redactus, planus » ;
irl. riadhy vieux haut allem. raida, reita; nors. reid, « currus,
vebiculum ». M. Moët de la Forte-Maison propose pour traduction,
lanciers équestres {Dict, de Bretag,, t. Il, p. 514). Gliick démontre
que la forme Rhedones renferme un h inorganique , attribuable
seulement à Tinfluence de la transcription grecque, f = rh. D'ac-
cord avec Zeuss, il suggère la paraphrase celeres, veloces, agiles,
ou mieux, currihus utentes (Gr, Celt,, p. 50; Kelf. Nam., p. 149).
M. Pictet préfère la signification habitants de la plaine (Bev, Arch,,
t. XI, p. 114). Cette étymologie, quoique venue après les autres,
est encore celle que j'admets le moins. En effet, il est avéré que le
territoire des Bedones était, sous la domination romaine, couvert
de profondes forêts entrecoupées de landes et de pâturages. Quand
un pays présente un caractère aussi prédominant, ce n'est pas la
notion de plaine qui a été choisie pour le désigner, si plat qu'il
soit; en parieil cas, la configuration topographique disparait sous le
manteau de la végétation.
Dans le mot redones^ nous distinguons le radical red et la termi-
naison ^oms. De celle-ci, je dirai seulement qu'elle est très-usitée
dans la formation des noms de peuples celtiques, Santones, Pic-
tone^, Stcessiones, Centrones, Lingones, Britones, etc. On est assuré
par la transcription grecque, TY)^dov&ç, Savroveç, ainsi que par les
exigences de la versification latine, que le o est bref, contrairement
à ce que l'on observe dans les noms d'agents, decuriônes, petrô-
nés, etc. Quant au radical red^ rhed, il figure dans un petit nombre
de mots gaulois que les auteurs nous ont transmis. La signification
de chacun de ces mots est déterminée si nettement, qu'il suffit de
— at —
les rapprocher entr'eiix poar en déduire la valeur idéologique de
leur radical. Ainsi, le composé epo-redia nous est expliqué en ces
termes par Pline (H. N., lib. UI, 21) : « Eporedias Galli honos
equorum domitorés vocant, » Or, on sait que le premier élément,
epo, signifie incontestablement finroç, equus; c'est donc au deuxième
élément, redia, que se rapporte le sens de bonus domitor. En
second lieu, Martial nous apprend que le ve-redus était le cheval
de course, de chasse; or, ce mot est phonétiquement identique avec
le gallois go-rwydd, pour gwo-^rwydd, par exemple, dans gorwydd-
farch, cheval dressé. Enfin, d'après la description que Fortunat
nous a laissée de la rheda gauloise, nous savons que c'était une
espèce de voiture attelée à quatre cheyaux, sur deux de front; un
pareil équipage suppose des animaux dociles, bien dressés, et diri-
gés par un habile conducteur. Le passage de Fortunat mérite d'être
textuellement reproduit (Poem. III, 22) :
GurricuU genus est/memorat quod GaUia, rhedam,
MoIUter incedens orbita sulcat humum.
Exsiliens dupUci bijugo volat axe citato
Alque movet rapidas Juncla quadriga rotas.
Des trois mots eporedia, veredus, rheda, se dégage donc, pour
le radical red, l'idée de dresser, assouplir, élever, en tant qu'il
s'agit de l'éducation du cheval.
Le nom des Redones est, en vertu de son radical, étroitement
apparenté avec ces trois mots gaulois, avec le dernier surtout, ce
qui ne veut pas dire qu'il soit synonyme de rhedarii, conducteurs
des rhedae. En effet, cette espèce de véhicule parait avoir été d'un
usage trop général par toute la Gaule pour qu'il soit raisonnable
d'en faire l'attribution aux seuls Redones. Je crois plutôt que, «par
ce dernier mot, il faut entendre un peuple adonné à l'élevage des
chevaux, et renommé pour leur dressage. L'étymologie que je pro-
pose est conforme à l'idée qu'on peut se faire du genre de vie d'une
peuplade gauloise; elle nous révèle qu'à une époque reculée, Fin*
dustrie chevaline était déjà, comme elle l'est encore de nos jours,
en grand honneur dans le territoire rennais.
— 28 —
Origine de « Redoms. » — Les formes Redones, Lingones, San^
tones, Namnetes, etc., qui prennent les inflexions de la 3*" déclinai-
son latine, se sont, à une certaine époque, bifurquées dans la
Ire déclinaison; mais, dans ce passage, elles ont perdu la significa-
tion ethnique pour prendre, en échange, le sens topologique; c'est
ce qu'on peut démontrer par une foule de citations. Dès Tan 400
ou 401, le rédacteur de la Notice des Dignités employait, dans une
acception purement géographique, l'accusatif pluriel féminin Bedo-
nas : «c Prsefectus Lsetorum Francorum, Redonas, Lugdunensis ter-
tiœ. » On connaît encore les passages suivants : « Imperator Redo-
nas civitatem venit » {Annal. Eginh., ann. 824). — « Ad Redonas
oppidum » {Chron. Fontan,^ ann. 850). — « Nomenoius Rhedonas
et Namnetas capiens, partem murorum portasque earum destruxit »
{Chron, Aquit. ap. Pertz, t. TI, p. 2S5). — « lerunt Rhedonas »
{Chron, Brioc, ap, D, Morice^ t. I, col. 9). Grégoire de Tours et
Frédégaire emploient à tout propos les locutions Lingonas civita-
tem, Senonas civitatem, Suessonias civitatem, ou simplement Lin-
gonas, Senonas, Santonas, Namnetas j ainsi que les datifs-ablatifs
LingoniSy Santonis, Ces formes finissent par devenir indéclinables,
témoin la légende Hredonis civriAS de quelques monnaies carolin-
giennes. Les tournures périphrastiques, telles que civitas Bhedo-
num^ étaient d'un usage trop incommode pour persister dans le lan-
gage populaire; de là, l'origine d'un vocable simple, comportant à la
fois la notion du pluriel et celle du genre féminin respectivement
attachées à chacun des membres de la locution périmée. C'est ainsi
du moins que j'explique les formes Bedonas, Namnetas, etc. Si
l'on ne rencontre pas le cas direct Bedonae, cela tient certainement
à ce que les cas obliques, étant d'un usage beaucoup plus fréquent,
suffisaient à tous les besoins d'une langue qui abolissait de jour en
jour le système de sa déclinaison. Remarquons aussi que le carac-
tère essentiellement topologique des nouvelles formes les rendait
dès lors aptes à recevoir la terminaison -ensis, incompatible avec
les thèmes ethniques. En réalité, c'est de Bedonas, et non de
Bedonesj que dérive l'adjectif Bedonensis. Dans cette terminaison,
le son nasal en se laissait déjàr si faiblement percevoir, que la lettre
n y est souvent omise; la notation du mot Lugdunesis {Gruter,
M
- 86 —
çGGCxxYi, 5}^ que je choisis parmi cent exemples, et la transcription
XQUT^ouvifidfa (Pialém.) indiquent assez clairement comment la pro-
nonciation de 'éns'is a fini par se résoudre dans le son français
-ais.
De même, le nom moderne de Rennes provient directement de
l'un des cas obliques {Redonas^ Redonis) de la forme topologique
qui avait depuis longtemps supplanté Tethnique Redones. La trans-
formation s'explique aisément. En effets la brièveté de la pénultième
prouve que Taccent tonique était fixé sur la première syllabe; il
en est résulté que les voyelles des syllabes suivantes, privées
de l'appui de la voix, sont passées à l'état de muettes, Réd^nes ;
mais les consounes médianes, ainsi mises en contact immédiat, ne
pouvaient se prononcer sans une certaine accommodation, et le d
ne tarda pas à se convertir en n, par assimilation aveo la voyelle
suivante, Rén-nes,
Par des procédés phonétiques qui lui sont propres, et dont Zeusa
aamplement traité dans son ouvrage capital (Gramm, Celt,, V" édit.,
p 115 et p. 164), le breton armoricain fit subir une autre transfor-
mation au nom de lieu Redonas, en l'amenant à la forme Roazon,
Roazun, et voici comment. En premier lieu, le ê long de la pre-
mière syllabe se diphthongue régulièrement en oa; c'est ainsi que
les mots latins clèric-us, cer^a sont devenus en b.-bret. cloarec,
coar. En second lieu, le d s'affaiblit en z) comparez, en effet,
lat. ord-o avez bret. urz, vieux bret. hled avec bret. modem.
bleiz « loup », et, parmi les noms propres, Judith avec Juzeth,
{Chart. Coi\, ap., D. Mor., 378), Gaufridm^ Judieael (Chari.
Roton., passim)y avec les formes modernes Jaffrez, Jézéquel. Des
traces de cette prononciation sifflante se laissent même entrevoir
dans le dialecte français de la Haute-Bretagne; c'est du moins
ce que l'on peut inférer de certains passages d'un manuscrit du
iBY^ siècle, le Missel de Michel Guibé, où on lit Morzelaise pour
Mordelaise (Bullet. Asssac. Bret,, t. II, p. 168). Quant aux dési-
nences latines -as, -is, le b.-bret. les a complètement laissé tomber.
Une dernière observation, sur laquelle j'insiste tout particulière-
ment. Je sais que quelques personnes, embarrassées de la présence
d'un I & la suite de La lettre R dans la dernière ligne du fragment
— 27 — •
n^2, voudraient lire ce caractère comme si c'était un H à une seule
haste. Mon attention s'est portée tout récemment encore sur ce
point; or, la netteté du trait, ainsi que l'état de la surface environ-
nante, sont tels qu'il m'est impossible d'y voir autre chose qu'un I.
La vérité est qu'il existe deux petits éclats sur le bord gauche du
trait de cette lettre, l'un au premier tiers environ, l'autre au second
tiers de la hauteur. Ces éclats sont si minimes qu'on n'est pas sûr
de les retrouver à l'estampage; ils s'étendent latéralement à deux
millimètres au plus, et leur profondeur n'est pas le quart de celle
du jambage; ils n'apparaîtraient sur un dessin que comme des
points, ou tout au plus comme ces petits traits déliés qui servent
de base aux extrémités des jambages. Sérieusement, on ne peut
regarder ni l'un ni l'autre comme la traverse d'un H, même à l'état
le plus rudimentaire ; encore faudrait-il que l'un d'eux fût à mi-
hauteur de la haste. Il faut donc renoncer à la lecture d'un H et en
prendre son parti; je dirais même, si je ne craignais de paraître
jouer sur les mots, qu'il faut en tirer parti et accepter la présence
inattendue du I à la place du H comme un nouvel élément d'étude
de la phonétique gauloise. Quant à l'interprétation du texte, elle
est étrangère à ce débat philologique et reste la méme^ quelle que
soit la lecture adoptée.
RoBBBT MOWAT.
loip. Gatel, Rennes.
r
FRAGMENTS D'INSCRIPTIONS
TROUVÉS DANS LES DÉMOLITIONS
DE LA PORTE S^MICHELA RENNES
N«l
> «
I
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PLI
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N!2.
Échelle de 0™002 pour 0"()l (è)
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INSCRIPTION ENCASTRÉE
DANS LA- PORTE BORDELAISE ■
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