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ÉTUDES 



REVUE FONDEE EN 1856 



PAR DES PERES DE LA COMPAGNIE DE JESUS 



TOME 102 



PARIS 
IMPRIMERIE DE J. DUMOULIN 

5, K1,E DES GHANDS-AUCUSTINS, 5 



i 



ÉTUDES 



REVUE FONDÉE EN 1836 



PAR DES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 



ET PARAISSANT LE 5 ET LE 20 DE CHAQUE MOIS 



42° ANNÉE. — TOME 102« DE LA COLLECTION 



JANVIER-FÉVRlER-f/lARS 1905 



?805 
fT8l 





PARIS 

ANCIENNE MAISON RETAUX-BRAY 

VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

82, RUE BONAPARTE, 8-2 
Tous droits de traduction et de reproductioa réserves 



ACADÉMIE D£ QIJtBEC 

ÇHEIVIIN STE-FOY 

QUEBEC 



SAINTE-BEUVE GRITIQU 

LE GENRE ET L'HOMME 
A PROPOS DE SON CENTENAIRE* 




Que la critique tienne le second rang en littérature, les 
aveux de Sainte-Beuve suffiraient à le prouver. Dès 1840, il 
l'envisage comme « le radeau après le navire" », comme « la 
seconde face et le second temps nécessaire de la plupart 
des esprits, un pis aller honorable, s'ils savent n'en pas faire 
fi, et comprendre que c'est un progrès. Il faut, tôt au tard, 
bon gré mal gré, y consentir : la critique hérite finalement 
en nous de nos autres qualités plus superÊes ou plus naïves, 
de nos erreurs, de nos succès caressés ; de [nos échecs 
mieux compris*. » 

L'entendez-vous se prêcher à lui-môme la sagesse ? Mais 
combien elle lui coûte ! Comme il résiste et se débat avant d'a- 
bandonner la poésie, le roman, la littérature dite créatrice, le 
navire qui portait sa fortune, et de se réfugier définitivement 
sur le radeau ! Ce n'est pas trop de vingt-cinq ans pour l'y 
résoudre, et, la chose faite ou à peu près, il n'en dissimule 
pas l'amertume. Je suis « passé à l'état d'intelligence criti- 
que, et assiste avec un œil contristé à la mort de mon cœur. 
L'intelligence luit sur ce cimetière comme une lune morte ^. » 
Or, on le comprend assez bien. 

En rigueur d'exactitude, l'homme se flatte quand il se 
décerne à lui-même le titre de créateur. Donner l'être n'ap- 
partient qu'à Dieu ; ni le talent n'a ce privilège, ni le génie 
même, qui n'est qu'une transcendance moralement appré- 
ciable du talent. Associer, combiner les êtres sortis de la 
main créatrice, constater leurs rapports vrais, leur prêter 
môme des relations imaginaires, mais vraisemblables, c'est- 

1. Conclusion d'une étude d'ensemble : Dix-neuvième siècle. Esquisses 
littéraires et morales, t. IH (sous presse). 

2. Portraits contemporains, l. IV, p. i86. 

3. Correspondance, t. I, p. 130. 



6 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

à-dire conformes aux lois essentielles posées par Dieu : c'est 
tout refTort du talent, du génie, c'est toute leur gloire. Ils 
sont auteurs parce qu'ils augmentent et enrichissent le pa- 
trimoine de l'esprit, de l'àmo. Appelez-les même créateurs : 
entendue au vrai, l'hyperbole peut être inoffensive ; elle se 
justifie par une ressemblance infiniment lointaine avec l'œuvre 
de Dieu. Une doctrine exacte supérieurement établie et illus- 
trée, une médaille historique frappée de main de maître, un 
type d'invention fixé avec éclat dans un poème, un drame, 
un roman : ce sont là comme autant d'ôtres nouveaux qui se 
révèlent à la foule ; ce sont du moins autant de forces dura- 
bles agissant sur elle, et dont elle reste maîtresse de se ra- 
jeunir l'impression. Ainsi le philosophe, le moraliste, l'his- 
torien ont-ils quelque droit au nom toujours hyperbolique 
de créateurs. Le critique, lui, n'y saurait prétendre au môme 
titre; Athalle ou Y Oraison funèbre de t'o/ic^e l'emporteront 
toujours sur la meilleure analyse qu'on en pourra faire; il y 
aura toujours plus de puissance et d'honneur à remuer l'âme 
qu'à bien dire par où on la remue, à produire des chefs- 
d'œuvre qu'à les juger. 

Et malgré tout, la part du critique reste belle. A regarder 
la naturelle hiérarchie des genres, il le cède à l'orateur, au 
poète, à l'historien, au moraliste, au philosophe ; mais qui 
lui défend d'attirer tous les genres au sien et de les y intro- 
duire ? Tout en restant critique et sans empiétement d'aucune 
sorte, qui l'empoche d'être philosophe, moraliste, historien, 
poète, orateur, c'est-à-dire au moins éloquent ? Il le peut: 
disons plus, il le doit, pour remplir l'étendue vraie de son 
rôle. Dieu merci, le temps est passé des Chapelain, des d'Au- 
bignac, le temps où, dans l'œuvre littéraire, on voyait sur- 
tout le métier; où, sauf quelques remarques de pur bon sens, 
le critique pensait tout faire de mesurer l'œuvre nouvelle 
d'après Aristote et les humanistes, ses commentateurs, de la 
confronter avec des modèles dont il fallait prendre non pas 
l'esprit, mais le geste et le costume. Du chaos où nous a 
jetés le romantisme, une grande vérité surnage au moins : 
c'est que l'œuvre littéraire est, avant tout, œuvre d'àme ; 
qu'elle vaut comme l'àme qu'elle exprime, et comme l'action 
qu'elle a sur l'àme du lecteur. 



LE GENRE ET L'HOMME 7 

Comment la bien juger si l'on ne sait l'àme à fond ? Encore 
faut-il beaucoup d'autres connaissances. La littérature touche 
à tout, parle de tout : religion, philosophie, histoire ; et à 
moins de posséder suffisamment tout cela, comment pro- 
noncer qu'elle en parle bien? Qui s'établit juge habituel des 
ouvrages, qui met enseigne de critique, doit donc savoir, 
avec l'âme, la vie, le monde. Dieu, sans lequel rien ne s'ex- 
plique assez. Il lui faut être, et à toute heure, psychologue, 
moraliste, philosophe, souvent historien ; et non seulement 
pour ne pas rester muet devant un livre historique, mais 
pour situer dans leur temps et dans leur milieu les œuvres 
d'invention et de poésie, pour éclairer les littératures par 
les civilisations et les mœurs, les œuvres individuelles par 
la biographie des ouvriers. Dans nos sociétés chrétiennes, et 
parce que, malgré qu'on en ait, la religion se mêle à tout, 
quels services ne rendrait pas au critique, même incroyant, 
une théologie exacte, j'entends cette théologie élémentaire 
qui est le catéchisme bien compris et bien su ! Historien, 
philosophe, théologien par nécessité d'office, accordons 
encore au critique la liberté d'être artiste, poète, ou plutôt 
refusons-lui celle de ne l'être point. S'il n'avait dans l'àme 
un rayon d'art et de poésie, comment saurait-il comprendre 
et goûter les poètes ou artistes qu'il nous présente, s'ajuster 
à eux, entrer en eux, vibrer à leur unisson ? Saurait-il écrire 
seulement? Ou lui en donnerons-nous dispense? Le voilà 
donc obligé d'être, bien qu'avec une puissance moindre, tout 
ce que sont les créateurs dont il n'atteindra pas la gloire. 
C'est là proprement la sienne, et pas du tout méprisable. Je 
conçois qu'un génie ne déroge pas en s'abaissant à la criti- 
que ; je ne vois pas même bien pourquoi un critique de pro- 
fession ne pourrait monter cà et là jusqu'au génie. 

Sans essayer une théorie complète du genre, il est bon 
d'en rappeler les grands devoirs. Le métier veut de larges 
connaissances, des aptitudes riches, souples, quasi univer- 
selles ; mais il veut surtout du caractère et des principes. 
D'aucuns ont appelé la critique un sacerdoce. Hyperbole 
ridicule. Du moins, est-elle une sorte de magistrature, ce 
qui lui impose l'équité. Donc point de prétentions person- 
nelles, de respect humain, de jalousie ; le juge littéraire est 



8 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

probe, désintéressé, consciencieux, impartial au sens légi- 
time; (lu mot, serviteur convaincu et passionné du vrai, n'é- 
pargnant ni sa peine à le trouver, ni ses intérêts j)our le dire. 
Par ailleurs, le moyen de concevoir une juridiction sans 
code, une critique sans j)rincipes? Je le sais trop, en ce 
temps de scepticisme, de profonde et lamentable faiblesse 
mentale, plusieurs la conçoivent comme telle, et s'essayent 
à la faire telle. Celui-ci prétend se borner à comprendre les 
écrivains, à les pénétrer jusqu'à s'identifier avec eux, puis à 
nous les montrer au vrai, nous laissant maîtres d'en penser 
ce qu'il nous plaira, mais surtout de n'en penser rien, car 
enfin, de quel droit, d'après quelles règles en penserions- 
nous quelque chose? Cet autre entend nous communiquer 
purement et simplement ses impressions personnelles et nous 
avertit, au besoin, de n'y tenir pas plus qu'il n'y tient lui- 
même. A ce compte, nous lui répondrions volontiers : Qui 
vous les demande, et que nous importe ? Un troisième s'aven- 
ture à dresser le catalogue raisonné des talents, il les range 
en séries, en groupes, en familles ; il se hausse jusqu'à la 
nomenclature méthodique, effort suprême, dernier amuse- 
ment, dernier leurre d'une intelligence qui peut connaître 
beaucoup, mais qui ne sait rien, parce qu'elle n'a pas de 
principes, et ne veut pas en avoir. Chez qui fait profession 
de discourir sur les ouvrages d'esprit, il y a là tout ensem- 
ble, et un humiliant aveu d'impuissance, et une prétention 
paradoxale à réaliser l'impossible, une gageure insoutenable 
contre la force des mots et celle des choses. Non, le plus 
flottant, le plus insouciant des impressionnistes se moque, 
s'il prétend me laisser libre de mes impressions. Pourquoi 
donc me dire les siennes, sinon pour me les faire partager ? 
Non, quand vous avez photographié la manière d'un auteur; 
quand vous me l'avez mêuie expliquée par certaines causes 
prochaines et légères; quand vous avez classé un talent 
parmi ses analogues, à la façon d'une plante dans un herbier 
ou d'un insecte sous une vitrine, vous n'avez satisfait ni aux 
exigences de mon esprit, ni au titre même de critique, à l'idée 
qu'il représente. Scepticisme et critique s'excluent comme 
incompatibles ; critiquer veut dire juger ou ne veut rien 
dire du tout. Et nous vous demanderons toujours: cette ma- 



LE GENRE ET L'HOMME 9 

nière, que vous me décrivez si joliment, est-elle légitime; ce 
talent, de bon aloi; cette œuvre, conforme aux lois profondes 
de l'art, qui sont ni plus ni moins celles des choses, de l'àme, 
de la vie? Si vous n'en savez rien; si vous n'admettez point 
que ces lois régissent la littérature comme tout le reste; si leur 
existence même vous fait doute ; si leur nom seul vous porte 
à sourire; ayez — pourquoi non? — tout l'esprit, toute la 
grâce, toute l'érudition du monde : vous ne serez jamais un 
critique, vous ne serez qu'un amuseur, un amuseur de la 
foule et de vous-même ; au fond, un impuissant par ignorance 
et un désespéré. Dès lors il pourra nous arriver quelquefois 
de suivre en souriant vos jeux, vos caprices, votre élégante 
voltige ; mais ce ne sera jamais qu'à nos heures de grand 
loisir, et peut-être de respect moindre envers nous-mêmes. 

Qu'on ne s'étonne pas de ces paroles, qu'on ne s'en offense 
pas. Je n'écris ces mots que pour rappeler le lecteur chré- 
tien et digne à ce respect dont Toubli pratique est si facile, 
pour le prémunir contre l'éblouissement du scepticisme 
amusant et spirituel. A ce compte, ne faut-il pas lui faire en- 
tendre la note franche et vive de l'éternel bon sens humain 
et français ? 

Voilà, d'ailleurs, qui nous permet, à nous, de juger quel 
critique fut Sainte-Beuve. Ne remontons pas à l'origine ; 
laissons à de moins pressés l'histoire de ses tâtonnements 
laborieux, de ses vingt ans et plus de formation, depuis les 
débuts du G/oôe jusqu'à l'entrée au Constitutionnel^. Envi- 
sageons surtout ses Lundis et Nouveaux Lundis : c'est le pren- 
dre dans son automne magnifique, dans la maturité plénière 
de son talent. 

Talent hors de pair, habileté consommée; à ne regarder 
qu'elle, Sainte-Beuve est, et reste le prince du genre au dix- 
neuvième siècle; aussi bien n'a-t-il pas de prédécesseur qui 
l'égale. Et d'abord, il le doit à son style, parfois pénible et 
contourné tout d'abord, mais devenu plus tard merveilleu- 
sement ferme et souple; empreint de cette poésie sobre qui 
est d'ailleurs commandée, çà et là, par les objets mêmes dont 
il lui laut vous entretenir. Depuis 1850, L. Veuillot est, à 

1. Cette histoire a été copieusement faite par M. Michaut, Sainte-Beuve 
avant les a Lundis ». Paris, Fribourg, 1904. 



10 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

mon gré, le premier de nos prosateurs, et Sainte-Beuve le 
second. De part et d'autre, même science de la langue, même 
adresse à la manier; mais tant vaut l ame, tant vaut définiti- 
vement le style; entre ces deux maîtres la grande différence 
est là. 

Du reste, l'homme qui possède et manie le français à la 
façon d'un Veuillot ou d'un Sainte-Beuve, n'écrit pas seu- 
lement d'un style coulant et ferme tout ensemble, facile, 
agréable à première vue, et solide, résistant à la lecture 
réfléchie. Comme il sait — chose rare — le sens précis, la 
valeur exacte des mots, c'est-à-dire des idées, il dose ou 
nuance à volonté l'éloge et le blâme, atténuant l'un, voilant 
l'autre, ne disant jamais que ce qu'il lui plaît de dire, gouver- 
nant sa parole et ne se laissant pas mener par elle, comme 
un mauvais cavalier par son cheval. Qualité partout précieuse, 
mais indispensable à un juge ordinaire des écrits. Il est 
piquant d'entendre Veuillot lui-même la reconnaître à Sainte- 
Beuve et la donner en exemple à un confrère en critique, 
Armand de Pontmarlin*. Le fin causeur du samedi n'igno- 
rait certes pas cet art, cette dipioniatie loyale; mais, au gré 
du journaliste, son extrême indulgence l'empêchait d'en user 
assez bien pour caresser de la verge tel et tel, qui le méri- 
taient fort. Et Veuillot de lui analyser une page où, avec une 
aménité parlaite, Sainte-Beuve réduit, pour ne pas dire exé- 
cute, un autre critique, Jules Janin. Sainte-Beuve commenté 
par Veuillot, quatre horauies d'esprit, dont deux en mori- 
gènent deux autres : c'est là une rencontre piquante, mais 
plus encore une excellente leçon. Vous y voyez ce que gagne 
un critique à savoir la langue, et Veuillot est recevable quand 
il atteste que Sainte-Beuve la sait bien. 

Ecrivain hors ligne, l'auteur des Lundis a encore de belles 
parties du grand et parfait ciiliqiie : la sagacité, la (inesse, 
le goût, ce goût tiop peu raisonné, nous le dirons, trop peu 
fondé en principes, mais si vite et si profondément fixé par 
une forte discipline première et une longue habitude aux 
bons auteurs. D'où vient que, dans les questions de pure 
littérature, et si nulle passion ne brouille ses vues, le juge 

I. L. Yciiill»)!, Mélanges, 2* série, l. II, p. 215. 



LE GENRE ET L'HOMME 11 

est souvent exquis. Il a encore, et dans un haut degré, l'in- 
telligence, le don de s'ajuster à ses personnages, de se livrer 
à leur influence, de penser et de sentir avec eux. Il n'est pas 
jusqu'aux grands hommes d'Église qu'il ne comprenne de 
la sorte et qui ne le transforment, pour ainsi dire, en eux- 
mêmes, dans les Lundis au moins, avant l'heure de l'irréli- 
gion déclarée, du parti pris haineux. Ainsi parlera-t-il admi- 
rablement de Bourdaloue, sauf à l'insulter plus tard. Don 
périlleux que cette assimilation facile : avec une égale fidélité, 
le miroir magique pourra bien refléter indifféremment toutes 
les images; don insuffisant, nous l'avons vu, et qui n'est 
pas, à beaucoup près, tout le critique; mais enfin, don néces- 
saire, indispensable, et personne, je crois, ne l'a reçu plus 
large, ni plus largement exercé. 

On a dit que Sainte-Beuve n'a pas, ou presque pas de 
méthode \ La preuve qu'on en donne est pour nous faire 
craindre que l'on ne commence d'altérer le sens du mot 
comme de tant d'autres. Qu'il n'ait pas de principes sûrs, de 
philosophie vraie, la chose est trop claire, et nous y vien- 
drons bientôt. Du moins, a-t-il des procédés favoris, des 
habitudes pratiques et constantes; lui-même s'en est expliqué 
d'ailleurs. Il aimait à confronter l'œuvre avec l'ouvrier, à 
étudier l'écrivain en lui-même et en ses entours : lieu natal, 
famille, éducation, doctrines, sentiments, moralité, train de 
vie, disciples, amis, adversaires, rien ne lui paraissait inutile 
à la parfaite intelligence de l'homme, non plus qu'elle-même 
à celle de l'auteur. « Tel arbre, tel fruit «, disait-il, il s'appli- 
quait à décrire l'arbre en naturaliste consciencieux^. Est-ce 
là une mélhode? Pourquoi non? Incomplète, à la bonne heure; 
sujette à inconvénients, à la minutie, par exemple, sinon aux 
commérages, soit; entraînant, çà et là, trop loin le grand 
esprit qui nous en fait confidence, je l'avoue encore. Mais 
que voir dans ces entraînements, sinon l'excès, l'abus d'une 
méthode, en soi, excellente? Et qu'est cette méthode même, 
sinon la psj'^chologie, la biographie, l'histoire, entrant à 

1. M. E, Faguet, Politiques et moralistes au dix-neuvième siècle^ t. III, 
p. 208 sqq. 

2. Chateaubriand jugé par un ami intime en 4803. [Nouveaux Lundis, t. III, 
p. 13 sqq.) 



12 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

grands (lots dans la critique littéraire? Et quoi de mieux, si 
la manière d'un écrivain représente au vrai le tour naturel 
et acquis de son âme, si le grand art d'écrire est autre chose 
qu'arlifice et métier? 

Louons Sainle-Beuve de l'avoir compris; confessons que 
la nature et la formation l'avaient excellemment doué ou 
muni j)our l'emploi de critique. Tout l'y préparait, et, nous 
l'avons entendu nous le dire, l'emploi définitif profitait de 
toul, des expériences heureuses ou pénibles, des succès 
caressés, des revers mieux compris ; l'emploi donnait place 
et jour aux qualités plus superbes ou plus naïves; il occupait 
et exploitait à son bénéfice le psychologue, l'historien, le 
poète qui, de fait, n'avaient pu se suffire et prospérer à eux 
seuls. Curieux, travailleur, docte, sagace, fin, habile, maître 
en fait de langue et de style, prince des critiques : que man- 
quait-il ta Sainte-Beuve pour remplir l'idée du genre et en 
atteindre la perfection? 

Dans le train commun des choses, le talent n'a pas de pire 
ennemi que le caractère, et, ici, le caractère nous est connu. 
Heureux le critique, s'il n'eût fait que bénéficier de ses revers 
mieux compris. Mais il n'a pas le cœur assez haut pour oublier 
ses rancunes. Replié longtemps et comprimé par l'intérêt 
de sa renommée littéraire ou de ses relations mondaines, le 
jaloux se redresse dès qu'il pense n'avoir plus à craindre, il 
se soulage en se vengeant. Aussi devient-il récusable, ou 
tout au moins suspect, dès qu'il touche aux contemporains, 
aux plus illustres surtout, à Chateaubriand, à Lamartine, à 
Musset, à Cousin, à Villemain. S'il exalte plus volontiers les 
secondaires, est-ce uniquement par un goût de littérature 
tempérée et, pour ainsi dire, à mi-côte? N'est-ce pas aussi 
pour faire pièce aux hommes de premier rang? On l'a dit, 
et rhypolhèse, inexacte peut-être, ne semble pas gratuite ni 
téméiairc. En toul, Sainte-Beuve aime l'exactitude matérielle; 
il sied de lui reconnaître les scrupules de l'érudit, le goût, la 
coquetterie du document comj)let, authentique ; mais où est 
celte j)robilé d'âme qui fait le juge intègre, équitable en 
toute occasion, à toul prix? Avant de la sacrifier aux passions 
antichrélicnnes, il la laissait déjà fléchir à ses ressentiments, 
à ses jalousies de poète avorté, voire de galant malheu- 



LE GENRE ET L'HOILME 13 

reux; son admirable esprit souffrait de son vilain caractère. 

Et n'était-ce pas le caractère aussi qui l'avait fait sceptique? 
Nous savons de lui-même l'histoire de son âme, les viles 
faiblesses qui, de son propre aveu, détendent à la longue le 
ressort de l'intelligence comme celui de la volonté. Elles ont 
emporté son reste de foi et, avec lui, peu à peu, toutes les 
certitudes. Il est devenu sceptique dans son fond, sceptique 
à l'endroit de Dieu même, de l'âme, de la liberté, de la morale, 
de toutes les vérités premières. Il le laisse voir çà et là, plus 
ordinairement il le voile. Prudence politique, frayeur des 
palinodies trop éclatantes? Hypocrisie de bonne compagnie 
et de boa ton? Il peut y avoir un peu de tout cela dans sa 
manière; mais j'y verrais surtout, quant à moi, l'inévitable 
contradiction entre l'erreur acquise et le fond irréductible 
de natura, entre l'absence de doctrine précise, franche, abso- 
lue, et le pli profond que laissent à l'esprit les doctrines 
abandonnées. Où donc est le sceptique parfait, en tout consé- 
quent avec lui-même? Sainte-Beuve ne croit plus nettement 
et fermement à rien; mais, de naissance, il avait le bon sens, 
il ne l'a point perdu tout entier; mais il garde l'empreinte de 
bien des certitudes, au moins naturelles, voire des vérités 
religieuses qu'il a suffisamment connues, qu'il a un temps 
aimées. Joignez-y la forte discipline classique, un fond de 
politesse, une certaine élévation et dignité d'esprit, sinon 
d'âme, l'instinct du beau, le goût formé et affiné de longue 
main, toutes choses qui démentent, chez lui comme chez 
d'autres, le scepticisme de désir, ou d'illusion voulue. Rien 
d'étrange, à ce compte, si ce nihiliste en doctrine nous appa- 
raît spiritualiste, moral et moraliste dans nombre de ses juge- 
ments; s'il suppose, invoque, expose même avec son talent 
habituel, des vérités dont il a, pour lui-même, fait son deuil. 

Mais ne vous y fiez guère. Sa morale est bien celle dont il 
attribuait à Pascal la paternité involontaire, « morale des 
honnêtes gens, morale du rez-de-chaussée »; faite d'habi- 
tudes, de compromis, d'expédients, de conventions sociales 
et de réminiscences chrétiennes; correcte, décente, payant 
de mine tant qu'il ne lui en coûte rien; mais perdant sa 
vigueur et son lustre même, dès que les intérêts sont enjeu. 
Avec cela, un homme bien appris n'a pas grand'peinc à se 



fiiOADEKUE DE QUEBEC 
CHEMIN STê-FûY 
QUEBEC 



14 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

montrer d'ordinaire assez vertueux en écritures; mais celte 
correction de pose et de toilette ne se soutient pas toujours, 
au moins pour les yeux clairvoyants. Et puis, n'a-t-on pas 
là, comme ressources, des notes rétrospectives, des cliro- 
n iques anonymes, des cahiers posthumes, où l'âme se met à 
Taise et se lait voir en déshabillé? 

De fait, une manière de décorum, de goût instinctil, de 
tenue littéraire et sociale, donnant aux inaltentifs 1 illusion 
d'une conviction cl d'une moralité : voilà ce qui 'restait à 
Sainte-Beuve, mais c'était tout. Un jour qu'il se sentait 
d'humeur à poser encore un peu en homme de principes, il 
écrivait (1869) : « Dans celle crise, il n'y a qu'une chose à 
faire pour ne point languir et croupir en décadence : passer 
vite et marcher ferme vers un ordre d'idées raisonnables, 
probables, enchaînées, qui donne des convictions à défaut 
de croyances... et prépare, chez nous, aux esprits lieufs un 
point d'a|)pui pour l'avenir. Il se crée lentement une morale 
et une justice, à base nouvelle, non moins solide que parle 
passé, plus solide même, parce qu'il n'y entrera rien des 
craintes puériles de l'enfance. Cessons donc le plus tôt pos- 
sible d'être des enfants. Dans l'état de société où nous «ommes, 
le salut et la virilité d'une nation sont là et pas ailleurs. » 
Lignes étranges! M. E. Faguet, à qui je les emprunte, ne 
veut pas môme les croire sincères; il estime qu'en fait de 
doctrine, de justice et de morale, on reniait le passé sans 
rien atlendre de l'avenir*. 

En tout cas, la négation est franche et semble importer 
seule : cessons d'être enfants, c'est-à-dire chrétiens. |Pour le 
reste, marchons « vite « vers une doctrine, qui, d'ailleurs, 
« se forme lentement », et ne sera jamais que « probable ». 
Nous rencontrerons bientôt Renan et son premier ouvrage 
longtemps inédit : V Avenir de la science\ or, nous venons 
d'en lire le sommaire; Sainle-Beuvc nous a résumé", par 
avance et comme de génie, les cinq cents j)ages qui ne 
devaient paraître que vingt ans après sa mort*. I 

Déficit intellectuel etmoral, scepticisme etrancune, grandes 

1. Politiques et moralistes au dix-rieuiiîme siècle, t. III, p. 232, 23J. 

2, L Avenir de la science fut publié en 1890. 1 



LE GENRE ET L'HOMME 15 

ruines dans l'esprit, médiocre noblesse d'àme : double et 
grave échec à la perfection du critique, à son excellence pro- 
fessioanelle. Dans ces conditions, l'équité est compromise; 
l'habi.eté, la diplomatie du style risquent de devenir perfides 
et mé:;hantes; la curiosité se tourne en dilettantisme; le 
goût eu fait exact — goût toujours louable en soi — domine 
jusqu'à le remplacer celui des vérités générales et supé- 
rieures; on se croit savant parce qu'on est docte; on se croit 
probe parce qu'on vérifie avec soin les textes et les dates; 
mais c'est coquetterie d'esprit et non loyauté de conscience, 
point d'aonneur d'artiste et non scrupule d'honnête homme. 
Et d'ailieurs, ces textes si authentiques, si bien vérifiés, n'y 
a-t-il pa5 un art de les faire mentir? A la tribune, on groupe 
les chiffres; en critique ou en histoire, on groupe les docu- 
ments; de part et d'autre, on force, pour ainsi dire, l'exacti- 
tude même à rendre témoignage contre la vérité. 

En Sainte-Beuve, l'homme aura donc nui singulièrement à 
l'artiste. Et quelle a été, quelle devait être l'influence de cette 
longue udicature exercée sur les auteurs et les ouvrages^ de 
cette crtique servie par de si beaux talents et compromise 
par de si graves défauts? Si je répondais moi-même à la 
questioa, il se pourrait qu'on m'estimât sévère, prévenu, 
que sa?s-je? Peut-être aussi récuserait-on Pontinartin, — un 
adversiire et une victime, — quand il dit si justement d'ail- 
leurs : « Par un singulier privilège, M. Sainte-Beuve a le 
secretde professer et de pratiquer la saine littérature, tout 
en faiant parfois ce qu'il faut pour assurer le triomphe de 
la maivaise '. » Laissons donc parler deux juges que l'on 
ne tarera point d'intransigeance, de pharisaisme clérical. 
M. Lanson ne voit en Sainte-Beuve qu'un curieux, qu'un 
dilettmte, incapable d'idées générales et scientifiques, pas- 
sionnément attentif au jeu des âmes et n'y cherchant que son 
plaisr; au total, un critique vain et stérilet M. E. Faguel 
pass< outre; il le peint malfaisant. « Sainte-Beuve a comme 
distilé et insinué, goutte à goutte, semaine par semaine, 
pencant trente ans, une sorte de positivisme froid, de scep- 



l.Les Semaines littéraires, p. 220. 

2. G. Lanson, Histoire de la littérature française, p. 102'i-1026. 



16 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

licisrae doux et de désenchantement tranquille. II a glacé 
peu à peu son siècle qu'il a trouvé en ébullilion. 11 a dissipé 
d'une main lente, très active, mais qui semblait presque 
nonchalante, toutes les illusions, toutes les espérances et 
toutes les fois. C'était un travail long, minutieux, précau- 
tionné et presque respectueux, mais obstiné, contre les 
anciennes croyances et aussi les croyances nouvelles : chris- 
tianisme, progrès, perfectibilité, optimisme, confiaice de 
rhomme en Dieu, confiance de l'homme en soi... Il k aidé à 
naître ainsi une école de scepticisme, où de plus graids que 
lui, comme Renan*, ont fini par se trouver doucenent et 
mollement enveloppés. L'école sceptique du milieu Ju dix- 
neuvième siècle, si particulière, composée, non pluscomme 
les autres, d'esprits nonchalants et légers, mais de latorieux, 
d'énergiques et de tristes, a été élevée et nourrie parSainte- 
Beuve^. » 

Je ne me sens ni le droit ni l'envie de contredire cîs juge- 
ments. 

G. LONGH^YE. 



1, CeUe supériorité de Renan me parait, je l'avoue, fort discutable, mais 
entre les deux hommes, je vois, avec des différences marquées, un ^rand et 
fâclieux rapport: le dilettantisme égoïste, chose dont il est difficih de leur 
savoir gré. L'un et l'autre, au fond, n'ont voulu que jouir d'eux-mêmes, 
quoi qu'il pût en advenir de leurs lecteurs. Le second, Renan, y a ris plus 
de poésie, mais surtout de légèreté, d'impertinence, de mépris pourl'intel- 
ligence humaine. S'il l'emporte sur Sainte-Beuve, c'est par là ; mas il lui 
doit reconnaissance comme à un précurseur, à un maître. 

2. Polilif/ites cl vioralisfes au dix-neuvième siècle, t. III, p. 232, 33. 



PIE VII 

ET LES 

ÊVÊQUES CONSTITUTIONNELS 



De toutes les conditions mises au sacre de l'empereur, au- 
cune ne tenait peut-être au cœur du pape comme celle qui 
regardait les évêques constitutionnels. Pour aucune, le gou- 
vernement français ne fut aussi résolu à discuter les limites 
de ses engagements ; et, par une sorte de contradiction, le 
moment venu de faire honneur à sa parole, en aucune, il ne 
se montra plus facile à seconder les vues du Saint-Père. Si 
l'on obtint quelque chose desjureurs, en 1804, ce fut par le 
concours des deux puissances. 

Le récit d'Haussonville et les Mémoires de Consalvi don- 
nent une impression tout opposée. Tous deux sont inexacts 
et fort incomplets. Theiner, qui plaide contre eux pour Napo- 
léon, n'est pas un guide plus sûr. Il y a là, semble-t-il, une 
raison décisive pour présenter ici la question dans son 
ensemble : sachant exactement en quelles circonstances 
douze intrus furent mis, après le Concordat, à la tête d'un 
diocèse, on comprendra mieux leur attitude en 1804; l'on 
sera plus à même de juger la conduite de tous ceux qui eu- 
rent à s'occuper de ces incorrigibles. 

Le profit vaut la peine qu'il faudra prendre pour remonter 
de l'affaire du sacre jusqu'en 1802. Ce retour en arrière sera, 
d'ailleurs, aussi rapide que possible. 

I 

Qu'est-ce que Bonaparte confia de ses intentions sur les 
constitutionnels à l'évêque de Verceil, au lendemain de Ma- 

1. Cf. Eludes, 20 décembre I90i : le Sacre de l'empereur. 



18 PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 

rengoPNous ne pouvons le savoir avec précision: la lettre 
de Martiniana à Pie VII est trop sommaire sur ce point'. 

Quoi qu'il en soit, dès le début de la négociation du Con- 
cordat, la théorie du premier consul est nettement établie. 
Talleyrand l'expose à Dernier sans ambages : dans la « forma- 
tion de la hiérarchie » le gouvernement n'admettra aucune 
« distinction » entre assermentés et insermentés ; la « paix 
|)olilique » ne saurait avoir « d'autres bases que l'oubli de 
toutes les anciennes dissidences )> ; la « paix religieuse » 
demande « la réunion de toutes les consciences » sous l'auto- 
rité « bienveillante et paternelle » du Saint-Père 2. Lorsqu'il 
parle de la sorte, le ministre des affaires étrangères ne fait pas 
un plaidoyer personnel, impoituné qu'il sérail par les tristes 
souvenirs de 1790. Bonaparte lui-même ne s'exprime pas 
autrement avec Spina; c'est par là qu'il justifie son dessein 
de réserver aux jureurs quelques évéchés*. 

Gonsalvi n'oublia point celte grave confidence des premiers 
jours. Aussi, quand il vint à Paris, pril-il les précautions les 
plus savantes pour arriver à ce que le mot « titulaire », dans 
l'article 3 de la convention, ne pût regarder, en aucune 
manière, les constitutionnels*. 

Mais celte concession sur le passé n'indiquait pas que le 
gouvernement eut rien changé à ses projets pour l'avenir. 
Cinq jours après la signature du Concordai, Bonaparte dé- 
clara à Consalvi qu'il nommerait « sept ou huit » jureurs ; 
ceux-ci ne |)ourraient plus être regardés comme intrus, du 
moment (ju'ils accepteraient la convention (jui venait de rap- 
procher les deux puissances; tout reniement du passé c[u'on 
imposerait aux assermentés serait odieux et déshonorant ; 
s'il fallait, de quelque façon, les réconcilier avec 1 Eglise, 
avant de leur confier des diocèses, ce devait être sans rétrac- 
tation ^. Les objections du cardinal n'ébranlèrent pas le 
consul. Mais elles lui firent sentir que son idée ne trioniphe- 

1. Cf. Boulay de l;i -Meurlhc, Documents sur la ncguciatiun du Con- 
cordat, etc., l. III, p. 538; t. V, p. 5'J5. 

2. Ilnd., t. I, p. 167, Talleyrand à Beniier, 26 décembre 1800. 
'.i. fhid., p. 27G, Spina à Consjaivi, 9 janvier 1801. 

4. Ibid., l. III, p, loG, Scliiarimenli, 6 juillet; p. 1G8, Scliiarimeuti, 
16 juillet. 

5. Ibid., p. 293, Consalvi à Duria, 2^i juillet. 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 19 

rait pas sans peine ; et il en demeurait préoccupé. Par deux 
fois, le jour môme de l'audience accordée à Consalvi, il écri- 
vit à Joseph Bonaparte pour lui ordonner de voir le cardinal 
et de s'accorder avec lui sur cet « objet très essentiel à 
régler^ ». 

Ce règlement tant souhaité ne put avoir lieu. Dans une 
conférence assez longue, les plénipotentiaires qui avaient 
signé le Concordat échangèrent leurs vues; il en fut dressé 
un protocole ; comme on ne pouvait s'entendre, on convint 
d'attendre « les ordres ultérieurs du premier consul et le 
bref de Sa Sainteté à intervenir, pour aviser aux moj'^ens de 
terminer une scission si regrettable ^ )>. 

Afin de mieux assurer ses avantages, le gouvernement 
aurait voulu que la minute des brefs concernant la démission 
des évêques fût rédigée à Paris. Le départ trop rapide de 
Consalvi ne le permit pas. Bernier fut chargé de rappelei- à 
Rome les désirs du chef de l'ÉLat. Le document pontifical ne 
« doit respirer et peindre » que « des sentiments pater- 
nels ». Accepter le Concordat, voilà ce que l'on peut « uni- 
quement » exiger des jureurs. Au surplus, rien n'empêchera 
le Saint-Siège « d'agir ensuite canoniquement » au for inté- 
rieur; le gouvernement n'a rien à y voir. Mais si Pie VII 
s'obstine à prescrire une « rétractation formelle », il doit 
s'attendre à une résistance inflexible ^. 

Le pape était prêt à tous les moyens de conciliation légi- 
times. 

Il avait signé un bref, adressé à ses «vénérables frères les 
archevêques et évêques de France en communion avec le 
Saint-Siège ». Il y faisait l'éloge de leur fidélité à l'Eglise 
romaine, et il exprimait l'espoir que leur « science » et leur 
« vertu » éminente les amèneraient tous à faire promptement 
cet abandon de leur charge pastorale qu'il réclamait d'eux, 
au nom de la paix*. 

Comment se conduire à l'égard des constitutionnels? A la 
rigueur, le titre de « frères » leur convenait aussi, puisqu'ils 

1. Boulay de la Meurthe, op. cit., t. III, p. 292, 293. 

2. Ibid., p. 291, Pi-olocole du 22 juillet. 

3. Ibid,, p. 317, Bernier à Consalvi, 31 juillet. 

4. Ibid., p. 376, Bref Tarn multa, 15 août 1801. 



20 PIE Vil ET LES ÉVKQUES CONSTITUTIONNELS 

étaient évoques par le caractère reçu au jour de leur sacre. 
La chancellerie romaine prépara donc un bref où Pie Yll 
exhortait à se démettre ses « vénérables frères » les arche- 
vêques et évéqiios qui avaient gouverné des diocèses « sans 
l'institution du Siège apostolique ». Une seconde rédaction, 
moins (laiteuse, ne leur donnait que le titre de « fils ». Enfin, 
dans une troisième formule, le Souverain Pontife gardait les 
distances avec plus de jalousie encore. Au lieu de parler lui- 
même aux rejjelles qui avaient méconnu l'autorité de son 
prédécesseui-, il donnait à Spina commission de leur notifier 
ses volontés. Le prélat devait les engager, au nom du pape, 
à « résigner leurs évêchés », à « s'abstenir de leurs fonc- 
tions d'ordre », à promettre « par écrit » une sincère « obéis- 
sance » aux « commandements » qui leur seraient transmis. 
Suivait un formulaire à souscrire'. Le choix, entre les trois 
textes était laissé à la prudence de Spina. 

L'archevêque de Gorinthe, pour les raisons c[ue l'on devine, 
necommuniqua au gouvernement que la troisième rédaction. 
Lorsqu'il vit qu'elle était agréée, il s'empressa de brûler les 
deux autres et écrivit aux constitutionnels une lettre étudiée 
où il résumait brièvement la pièce pontificale ; celle-ci était 
jointe en copie certifiée ~. 

L'accueil que le hre( Post miiltos avait trouvé en haut lieu 
permettait toutes les espérances. Le pape ne demandait aux 
coupables que d'accepter les jugeinenls du Saint-Siège sur les 
afjaires ecclésiastiques de France. Cette formule était la plus 
adoucie que l'on put trouver pour la rétractation nécessaire. 
Le consul en fit à Spina les compliments les plus flatteurs. 
Talleyi'and s'en déclara satisfait. Bcrnicr témoigna de la 
« vive » et heureuse « impression » partout produite par 
« l'esprit de charité » vraiment évangéliquc, dont débordait 
l'écrit venu de Rome. « Tant il est vrai, en thèse générale, 
concluait-il, que le meilleur moyen d'attirer ses ennemis est 
de les accabler par la douceur^. » 

1. Boulciy de la Meurlhe, oj). cit., l. III, p. 381. Voir aussi Tlieiner, His- 
toire dfs deux Concordats, t. II, p. 71, 72. 

2. Boulay de la Meurthc, op. cit., t. IV, p. 12'i, Spina à Roycr, 29 septembre. 
'.i. lliid., t. III, p. 472, Spina à Consaivi, 28 août; p. 484, Talleyrand au 

premier consul, 29 août; p. 490, Spina ù Consaivi, l" septembre; p. 498, 
Bcrnier à Consaivi, 10 septembre. 



PIE VII ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 21 

Les intrus allaient montrer, sur l'heure, qu'il ne leur plai- 
sait point de se laisser « accabler par la douceur ». 

Depuis le 29 juin, trente-quatre d'entre eux étaient réunis 
en concile national. Tandis que le Saint-Siège et le gouver- 
nement de la République achevaient d'arrêter les moyens 
d'éteindre le schisme, ces pieux restaurateurs de l'Eglise 
primitive cherchaient, assez superbement, comment ils pour- 
raient, sans renier leur serment de 1790, laisser la constitu- 
tion civile du clergé descendre dans l'oubli, parmi les choses 
mortes. Le Concordat signé, leurs recherches devenaient 
inutiles et ridicules. Le premier consul leur donna l'ordre 
de se séparer. Ils obéirent avec le plus grand empresse- 
ment, et, pour faire une fin, s'avisèrent d'envoyer à Bonaparte 
leurs hommages, leurs principes et leurs observations. 
Content de leurs « principes », Bonaparte les fit inviter à dîner 
par son ministre de l'intérieur, le chimiste Ghaptal '. De 
leurs « observations » il retint celle où ils le mettaient en 
garde « contre les prétentions exagérées de la cour 
romaine ». 

Or c'était à leurs yeux une « prétention exagérée de la 
cour romaine » que de leur notifier un bref sans l'attache 
du gouvernement 2. C'en était une autre de ne les point 
traiter avec le même honneur que les évêques émigrés. C'en 
était une encore — et la plus intolérable — d'oser leur dire 
qu'ils étaient « séparés de l'unité de l'Eglise » et qu'ils de- 
vaient se soumettre aux « jugements du Saint-Siège sur les 
choses ecclésiastiques de France ». Autant que personne ils 
étaient catholiques ; n'avaient-ils pas fait, en plein concile 
national, la profession de foi de Pie IV? Quant à accepter les 
brefs de Pie VI, jamais on ne pourrait les y contraindre. Ce 
serait « trahir la patrie» ; une « puissance étrangère », même 
celle du pontife romain, n'avait rien à voir dans les lois qu'il 
avait plu à la France de se donner ^. 

Ce fut avec cette explosion de colère que les chefs des 
jureurs reçurent la commission dont Spina s'acquittait. Cha- 
cun d'eux protesta, suivant ses moyens : Grégoire, par des 

1. Boulay de la Meurihe, op. cil., t. III, p. 472. 

2. Iliid., t. IV, p. 168, Les évèques réunis à Portalis, IS octobre 1801. 

3. Ibid., p. 125, Observations de Grégoire sur le bref, 3 octobre 1801. 



22 PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 

dissertations politiques, Le Goz, avec des apostrophes décla- 
matoires, Desbois, en retournant à rarclicvôquede Corintlie, 
sans les ouvrir, les papiers envoyés par le prélat. 

Malgré tout, les démissions que demandait le pape furent 
données, sans exception et assez vite. Mais il était clair que 
les démissionnaires entendaient obéir à Bonaparte plus qu'à 
Pie YII. Leurs formules étaient concertées avec Portalis* ; 
aucun d'eux ne souscrivit celle qui leur était venue de Rome. 
Et c'est au Concordat qu'ils professaient d'adhérer, non aux 
jugements du Saint-Siège^. Appuyés sur le bras séculier, ils 
mettaient à braver les foudres spirituelles une sorte d'osten- 
tation. Leurs journaux et leurs amis publiaient partout qu'ils 
ne rétracteraient rien ; qu'il était inique de proposer une 
abjuration à des hommes qui avaient « la foi des apôtres ». 

En face de cette fureur de déraison, le gouvernement 
aurait dû tourner le dos à ses protégés. Bien au contraire, il 
avait fait bonne garde autour de ces fils récalcitrants de 
l'Eglise, prêt à défendre leur « honneur » et leur « sensibi- 
lité » en péril. A la veille de ratifier le Concordat, il avait fait 
savoir à Rome, par la plume de Talleyrand, qu'il aimerait 
mieux sacrifier la convention signée avec le pape, plutôt que 
de consentir à contrister ces prêtres-cit03^cns ^. 

Les ratifications du traité signé le 15 juillet ayant été solen- 
nellement échangées le 10 septembre, quelque? semaines 
plus tard (4 octobre), Caprara arrivait à Paris. Le légat du pape 
venait restaurer, de concert avec le premier consul, cette 
Eglise gallicane à qui le Concordat venait de promettre une 
vie nouvelle. 

Qu'allait obtenir du gouvernement ce troisième négocia- 
teur ? 

II 

Caprara ne fut pas plus heureux que Spina etConsalvi. Dès 
la j)remière entrevue (6 octobre), Bonaparte lui enfonça dans 
l'àme un coup douloureux, lui disant qu'il donnerait aux 



1. Boulay de la Meurllie, op. cit., t. IV, p. 155, 14 octobre 1801. 

2. Il/id., p. 153, Letlrcs d'évoqués cousliluliounels au p.Tpe, octobre 1801. 

3. Jhid., t. III, p. 325, Talleyrand à Cacault, 3 août 1801. 



PIE VII ET LES ÉVÉQUES CONSTITUTIONNELS 23 

constitutionnels un tiers des évôchés. Le légat laissa parler 
son bon sens de diplomate et sa foi de prêtre. Avec respect 
et fermeté, il observa que le choix de pareils pasteurs ne 
servirait pas mieux l'Etat que l'Eglise ; des hommes comme 
les orateurs du concile national ne sauraient être que des 
brandons de guerre religieuse. Le consul renvoya le cardinal 
à Portails. 

Celui-ci était déjà, in petto ^ « le conseiller d'Etat chargé 
de toutes les affaires concernant les cultes ». Deux jours 
après, sa nomination paraissait au Bulletin des lois. Instruit 
des choses ecclésiastiques, modéré de caractère, sincèrement 
religieux, Portails était malheureusementimprégné, dans les 
moelles, d'esprit régalien et gallican. La consigne donnée 
par Bonaparte au sujet des jureurs le trouva donc fort docile. 
Caprara ne put rien gagner sur lui. Les constitutionnels 
comptaient dans les conseils du gouvernement un avocat de 
plus et qui allait faire bientôt ses preuves. 

Dans la pensée fort habile de présenter sa politique exté- 
rieure en un tout cohérent, et de faire servir à la direction 
de l'esprit public les grands événements de la vie nationale, 
Bonapîtrte aurait voulu promulguer le Concordat le 18 bru- 
maire an X. Cette date en aurait été triplement sacrée. Avec le 
souvenir d'une « rédemption politique » — c'est un mot de 
Portails — elle aurait rappelé aux citoyens la restauration de 
la religion des aïeux, et ce traité de paix qui, après de si 
longues guerres, allait rapprocher, de la France victorieuse, 
l'Angleterre, la Russie, le Portugal et la Porte ottomane *. 

Mais il fallait beaucoup de temps pour établir la bulle de 
circonscriptiondesdiocèses. Pie VII, d'ailleurs, aimait uîieux 
attendre, pour promulguer lanouvelle organisation ecclésias- 
tique, que tous les titulaires des anciens évôchés eussent 
donné leur démission. El les prélats émigrés se hàiaiont len- 
tement de répondre aux désirs du pape. Ce retard contra- 
riant ses combinaisons savantes, le consul en lit au légat, 
dans une audience à La Malmaison, les plus vifs reproches. 
C'est à peine si Caprara put couper ce « torrent » de paroles 

1. Bouhiy de la Meurthe, op. cit., t. lY, p. 146, Le premier consul au pape, 
10 oclobre 1801; p. 161, le premier cousul à Portalis, 15 octobre 1801. 



24 PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 

amères, p;ir quelques plirases où il essaya de faire passer la 
vérité '. Sur l'ordre du maître, Porlalis répéta, en style diplo- 
matique, celte scène de violence. Caprara et Cacault reçurent 
une dépêche où ils pouvaient lire ce passage digne du futur 
rédacteur des articles organiques : 

Le premier Consul ne pourra nommer les titulaires que lorsqu'il y 
aura des titres bien reconnus et bien établis. 

Son intention déjà manifestée est de choisir ces titulaires parmi les 
anciens évêques, parmi ceux vulgairenientdits constitutionnels, et parmi 
les ecclésiastiques de second ordre. 

S. E. sait qu'un coliateur n'est point ce que serait un casuiste au 
tribunal de la pénitence et qu'il n'est juge que des capacités exté- 
rieures de l'ecclésiastique nommé. 

S. E. sait encore que, d'après les maximes de France, le Saint-Siège 
est coliateur forcé. 

Des divisions fnnestes à l'Eglise et inquiétantes pour l'Etat doivent 
avoir un terme, et ce terme doit être celui de l'œuvre salutaire qu'il est 
pressant de consommer. La constitution civile du clergé avait été déli- 
bérée par l'Assemblée constituante et sanctionnée par le roi ; elle n'a 
point été l'ouvrage des prêtres. Soumettre à des précautionsalarmantes 
ceux d'entre les ecclésiastiques qui n'ont fait qu'obéir aux lois de leur 
pa ys, ce serait réveiller, entre le Sacerdoce et l'Empire, des discussions 
terminées, et ce serait compromettre la dignité de la nation elle-même. 
Des évêques qui ont donné la démission de leurs sièges, et qui, s'ils 
sont nommés à de nouveaux titres épiscopaux, réclameront l'institution 
canonique de S. S., rendent, par ce seul fait, un hommage solennel aux 
principes de l'unité catholique et reconnaissent l'état présent de la 
discipline'-. 

Un tel langage devait provoquer des protestations ; malgré 
la confiance qu'il pouvait avoir en ses connaissances cano- 
niques, Portalis s'y attendait, sans doute. Consalvi, à qui cette 
dépêche avait été communiquée, prit sa plume des grands 
jours de combat diplomatique et réfuta point par poinlle con- 
seiller d'Etat. iNous allons ramasser en quelques lignes les 
longues pages du cardinal. La force de sa réplique apparaîtra 
plus irrésistible. 

« Oîi il y va du salut des âmes », comment pourrait-il y 

1. Boulay de la Mcurllie, op. cit., t. IV, p. 269, Caprara à Consalvi, 
2 novembre. 

2, Ibid., p. 280, Portalis à Caprara, 3 novembre. 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 25 

avoir collation forcée ? Dieu ne demandera-t-il pas compte , 
comme s'exprime le concile de Trente, « du sang des ouailles 
confiées à des pasteurs indignes » ? Il est vrai que le pape ne 
connaît pas de cette indignité « en casuiste », mais en admi- 
nistrateur. Malheureusement pour eux, lesjureurs ont publié 
sur les toits les erreurs doctrinales qui, en les mettant hors 
de l'unité de l'Église, les rendent absolument indignes de 
l'épiscopat. 

Ils ont beau adhérer au Concordat, souscrire à la profes- 
sion de foi de Pie IV, proclamer que leur « foi est celle des 
apôtres » ; en quoi cela change-t-il leur attitude de schisma- 
tiques obstinés? Le Concordat ne parle pas de la constitution 
civile du clergé, non plus que le Symbole des apôtres ou la 
profession de foi de Pie IV. Cette constitution civile du clergé 
a été condamnée par Pie VI en des brefs que ses successeurs 
ne peuvent reviser ; lui-môme n'aurait pu le faire, ayant parlé 
en matière de foi. Les jureurs refusent de reconnaître l'au- 
torité de ces brefs et d'abjurer les erreurs qu'ils censurent. 
Par là « ils se mettent eux-mêmes dans l'impossibilité d'être 
reçus dans la communion du Saint-Siège «, puisqu'ils persé- 
vèrent dans l'attitude qui jadis les en sépara. 

Le Saint-Père a « mitigé, autant que son autorité le lui a 
permis », la rétractation nécessaire. Il est prêt à « embrasser » 
avec charité les repentants et à « instituer ceux d'entre eux 
qui seront nommés par le premier consul, pourvu qu'ils 
remplissent les prescriptions » du hreî Post multos. Sa con- 
descendance ne saurait aller plus loin, sans engager sa « con- 
science » et trahira les obligations de son apostolat ». La garde 
du « dépôt sacré » de la foi est le premier de ses devoirs. 

La « religion du premier consul » ne contestera pas qu'en 
« matière de foi » il « appartient » au pape, « et à nul autre », 
de «juger si les évêques constitutionnels » tiennent le lan- 
gage qu'il faut *. 

A ces réflexions décisives, le pape voulut joindre les siennes. 
Il écrivit à Bonaparte une lettre noble, ferme et touchante, 
où transparaît, dans toute sa beauté, l'indissoluble alliance 



1. Boulay de la Meurlhe, op. cit., t. IV, p 314, Consalvi à Cacault, 
30 novembre. 



26 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

qui tenait unies, au fond de son âme religieuse, la condes- 
cendance à tout ce qui serait nécessaire et la résolution de 
ne jamais dépasser les limites du permis ^ 11 affirmait avec 
une force tranquille : « Nous répandrions tout notre sang, 
plutôt que de commettre une prévarication qui nous rendrait 
coupable de la plus noire trahison, devant ce tribunal du 
Christ où nous aurons à rendre compte des âmes confiées 
à notre i2:ardc. >> 

Pour soutenir sa cause, Pie YII eut la bonne fortune de 
trouver dans l'ambassadeur de France un allié fidèle. L'in- 
tervention de ce personnage n'était pas superflue dans un 
combat où le drapeau des constitutionnels était gardé par le 
gouvernement lui-même. 

Pourquoi, observait Gacault, ces citoyens [les jureurs] n'ont-ils pas 
obéi ponctuellement au bref reçu et approuvé par le gouvernement ? 
Ils ont au contraire donné la plus grande publicité aux actes de leur 
démission, ainsi qu'à d'autres écrits qui sont remplis de ce que le Pape 
appelle des erreurs. Proclamer en consistoire de tels évêques, c'est 
sanctionner leur doctrine. Le Saint-Père se croirait perdu comme 
Honorius, s'il nous accordait ce point... 

Je ne saurais saisir en quoi consiste l'hérésie des jansénistes et les 
dilférences d'opinion entre mon ancien collègue au corps législatif 
Grégoire et le Saint-Père. Je ne connais que les règles qui enfin doivent 
gouverner le monde. L'abbé Grégoire n'est pas pape ; et c'est le Pape 
dont l'autorité est reconnue et établie pour décider ces questions. 

Qui ne sent qu'après des secousses et des convulsions comme les 
nôtres, le rétablissement de l'ordre ne peut naître que de l'obéissance ? 
Aqui faut-ilqu'elle soit rendue, en matière de religion? Est-ce à Pie VII 
•u à l'abbé Grégoire '^ ? 

Sous cette charge où Cacault fonçait à bride abattue, quelle 
contenance pouvait faire le gouvernement ? quelle réponse 
donner à ces coups frappés par le bon sens ? 

in 

Comme s'il eût fléchi sous le poids d'une coalition trop 
puissante, Bonaparte, quand il eut vu toutes ces lettres, ne 
parla plus des constitutionnels. 

1. Boiilay (le la Meurtlie, op. cit., t. IV. p. 339, Pie VII au premier consul, 
2 décembre. 

2. Ihid.. p. 340, Cacault à Porlalis, 2 décembre. 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 27 

Dans son entourage, d'ailleurs, les voix venues de Rome 
trouvaient un écho d'autant plus profond, que, des quatre 
coins de la France, s'élevaient contre les jureurs des protes- 
tations imposantes. 

Vous jugerez vous-même, écrivait Portalis au consul, par les notes 
que je me suis procurées sur chaque évêque constitutionnel, que pres- 
que aucun d'eux n'a des droits à votre confiance et à celle du public. 
... Ce serait donc compromettre le grand œuvre du rétablissement de 
la religion, que de placer aujourd'hui à la tête des diocèses des sujets 
qui ne peuvent inspirer que [le mépris ou le ridicule. L'honneur du 
gouvernement est donc ici parfaitement d'accord avec le plus grand 
bien de la religion même. 

Cependant je conviendrai que, parmi les évêques dits constitution- 
nels, il en est trois ou quatre qui ont de l'instruction et des mœurs, et 
qui peuvent être utiles s'ils savent, par leur conduite, faire oublier 
celle de leurs malheureux coopérateurs. Ils auront beaucoup à faire 
pour vaincre la répugnance des peuples et prendre racine dans l'opi- 
nion publique. 

Le cri presque unanime des préfets sur le danger qu'il y aurait à 
nommer des évêques constitutionnels déconcerte la bonne volonté que 
l'on aurait de les placer dans la nouvelle organisation ' . 

Si Portalis semble définitivement désabusé, Talleyrand ne 
l'est pas. Il demeure fidèle à la théorie de « l'amalgame ». 
Il veut bien que l'on prenne l'avis de « quelques personnes 
vertueuses », pour n'appeler au gouvernement des diocèses 
que des intrus « dignes de ce choix ». Mais il faut qu'il en 
soit nommé, et leur chiffre doit aller à « quinze ». A ce prix 
seulement, le Concordat sera « une mesure de rapproche- 
ment » et de paix-. 

Ainsi conseillé en sens contraire par des hommes dont il 
fait grand cas, Bonaparte prend le parti de se taire et d'at- 
tendre. Ce silence et cette expectative ne marquent pas qu'il 
hésite. Les difficultés rencontrées lui ont fait sentir que la 
bataille sera dure. Il veut la gagner, non l'éviter. Son génie 
et sa vie d'homme de guerre lui ont appris que, pour vaincre, 
il importe de concentrer les forces sur un point décisif, au 



1. Boulay de la Meurlhe, op. cit., t. V, p. 233, Rapport de Portalis au 
premier consul, 20 février 1802. 

2. Ibid., p. 174, Talleyrand au premier consul, 25 février. 



28 PIE Vil p:t les eveques constitutionnels 

moment opportun. Il le fera. Et Caprara sera vaincu, comme 
tant dô vieux généraux des coalitions européennes. 

Le légat, à qui cette question des constitutionnels ne laisse 
aucun repos, est inquiet de l'attitude du premier consul. 
Envoyer des notes à Talleyrand lui paraît, avec raison, bien 
inutile. Les entretiens avec Portails — qui est revenu à ses 
anciennes amours — n'aboutissent qu'à constater une com- 
plète divergence de vues. Quant à ('onvertir les constitu- 
tionnels qui peuvent venir à l'hôtel de la légation, il y a 
beau temps que Caprara y a renoncé. Malgré tout, sa respon- 
sabilité est engagée dans celte grave alVaire. Ses instructions 
sont précises ; elles sont même devenues plus sévères depuis 
la fameuse dépêche du 3 novembre*. Il veut bien s'y tenir, 
et il s'y tient en effet. 

Chaque fois que l'occasion s'en est offerte, il a parlé au 
consul avec la plus courageuse netteté. Quand, pour fôter la 
paix d'Amiens, on lui propose un Te Deiim à Notre-Dame, 
où il figurerait entouré des évoques présents à Paris, jureurs 
ou autres, il refuse, et dans une note catégorique, il expose 
à Portalis ses motifs^. La cérémonie était annoncée, elle 
était imminente; le gouvernement recula, et il n'y eut pas 
de Te Deum. Cette victoire, qui aurait dû donner au légat 
quelque confiance, le laisse abattu et angoissé. C'est de l'ac- 
cent le plus modeste qu'il la conte à Consalvi, et il ajoute : 

Je demeure convaincu que si on désigne des constitutionnels — 
Dieu veuille que l'on n'en désigne aucun! — on les présentera un à 
un pour nj'enlever les raisons d'une résistance invincible... Mais un 
ou deux adniihi, comment refuser les autres, surtout avec des gens qui 
ont en mains la volonté et la puissance?... Je ne sais que faire et je 
ne puis [)révoir ni quand ni comment celte allaite prendra (in ^. 

Malgré ces tristes pressentiments, Caprara était loin de 

1. Boulay de la Mcurthc, op. cit., f. Y, p. 73, Instructions au l«5gat, 
5 octobre; p. 328, Instructions du l^décerabre •.celles-ci impoSîiicnl un dés- 
aveu du concile national et une foiniule à souscrire différente de celle qui 
était jointe au hrei Post muUos ; en outre, on défendait d'accepter comme 
évêques les diefs de la socle. 

'2. Ihid., p. L'G't, Caprara ù Portalis, 27 mars. 

3. Ibid., p. 293, Caprara à Consalvi, 4 avril. 



PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 29 

compte; et il est surprenant que l'audience du 30 mars ne 
l'eût pas mieux éclairé sur le duel terrible qui allait s'en- 
gager entre Bonaparte et lui. 

Cinq jours après la signature de la paix d'Amiens, le légat 
avait été admis à La Mal maison, pour présenter ses félicita- 
tions au chef de l'État. A peine les compliments terminés, 
celui-ci déclara qu'il y aurait « un petit nombre » de consti- 
tutionnels. Il en pouvait parler d'autant plus pertinemment, 
que, depuis le 15 mars, il en avait arrêté la liste *. Le cardinal 
se récria, au nom de la religion et de la paix publique. Il 
invoqua le Concordat, les intrigues nouées à Londres par 
les évéques émigrés, les égards dus au Saint-Père, l'impo- 
pularité des jureurs auprès des vrais croyants. Un à un, le 
consul ramassa dans les pièces de ses ministres les argu- 
ments qui y traînaient depuis des mois; dans sa langue 
brusque et impérieuse, il les lança à la tête de son interlo- 
cuteur. Pendant des heures, ce fut un combat tragique. Por- 
tails, qui était présent, « renchérit » sur Bonaparte; il parla 
de « l'orgueil » qu'il y avait à exiger des rétractations, et 
reprocha au prélat ses « principes romains «. Avec une noble 
franchise, celui-ci reprit qu'il se faisait « un devoir » de 
professer et de propager les « principes romains «, parce 
que c'étaient les « principes catholiques )),les seuls. Le consul 
conclut : « Ma résolution est prise; il y aura dix constitu- 
tionnels : deux archevêques et huit évêques;cela ou rien. 
— J'ai des instructions du Saint-Siège, répondit Caprara; 
je ne m'en départirai pas d'une ligne; quoi qu'il arrive, je ne 
ferai rien, si les candidats aux évêchés ne se soumettent aux 
conditions dictées par le pape... mon honneur et ma con- 
science l'exigent. » Le consul affecta quelque dédain, et se 
tournant vers Portails : « Vous avez entendu ce que veut le 
légat; vous en répondrez-. » 

Ce mot fatal allait tout perdre irrémédiablement. Plutôt 
que de répondre à Bonaparte d'un échec, Portails épuisera 
tous les moyens d'aboutir. Il entraînera Bernier, Bernier 
entraînera Caprara. Et le jour de Pâques, après une réconci- 

1. Boulay de la Meurlhc, op. cit., t. Y, p. 231, 233, Note du premier 
consuL 15 mars. 

2. Ibid., p. 29i, Caprara à Consalvi, 4 avril. 



30 PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 

liation qui demeure douteuse, les jureurs, triomphants sous 
leurs mitres, paraderont à Notre-Dame, aux côtés du légat 
du pape. 

IV 



Le 8 et le 9 avril, les j)remières nominations furent 
signées. Sur quarante-cinq prélats, il y avait dix constitu- 
tionnels : Le Goz, Primat, Belmas, Le Blanc-Beaulieu, Char- 
rier de la Roche, Lacombc, Montault des Iles, Perier, Rey- 
mond et Saurine. 

Depuis octobre ou novembre, Charrier de la Roche était 
réconcilié avec le Saint-Siège. Le 5 mars, Montault des Iles 
avait écrit au pape une lettre de soumission; le légat l'avait 
absous le 11 mars des censures encourues par le fait du ser- 
ment de la constitution civile du clergé. Berdolet ne fut 
nommé que le 29 avril et Becherel que le 8 juillet. Restaient 
donc huit jureurs, auxquels, selon les instructions impé- 
rieuses du Saint-Siège, Caprara devait imposer une rétrac- 
talion. 

Il eut connaissance de leurs nominations le 12 avril. 

Le 15, quelques-uns d'entre eux vinrent à la légation. Le 
cardinal. leur proposa de souscrire le formulaire envoyé de 
Rome. Us s'y refusèrent. Les arguments les plus solides, les 
supplications les plus cordiales ne purent faire brèche dans 
ces àmcs obstinées. On se sépara sans rien conclure*. 

Portalis vit les récalcitrants et les entretint à loisir. Il avait 
été leur funeste conseiller dans la rédaction de leurs lettres 
de démission. Il continua son rôle. D'accord avec eux, il 
arrêta les termes d'une lettre au pape. Les prélats y décla- 
raient abandonner la consliluUon civile du clergé, adhérer au 
Concordat et professer envers Sa Sainteté et ses successeurs 
une vraie obéissance. Mn. envoyant à Dernier ce chef-d'œuvre, 
Portalis ne manquait pas d'observer que ces lignes devaient 
« rassurer entièrement le Saint-Siège » et qu'on ne pourrait 
« aller au delà, sans avilii" la nation elle-même ». Dernier 
communiqua à Caprara toutes ces pièces. Il y joignit ses 

1. Boulay do la Meurthe, o/;. c/^,t. V, p. 498, Caprara à Consalvi, 18 avril. 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 31 

instances, le pressant de céder aux désirs du gouv>3rnemcnt. 
Au surplus, ajoutait-il, « votre institution n'étant que provi- 
soire, Sa Sainteté sera juge définitif » et vous nous aurez tiré 
« d'un pas difficile ». Le légat fut inflexible. Sa réponse à 
Bernier est très belle de simplicité, de brièveté et de force. 
Il est faux que son « institution » soit provisoire ; les évoques 
pourvus par lui auront « pleine et entière juridiction » dans 
leurs diocèses. Avant donc qu'il puisse instituer les intrus, 
il est indispensable que ceux-ci remplissent les conditions 
dictées par le pape. Or, la formule concertée avec Portalis 
n'y satisfait pas^ 

C'est alors qu'apparut, dans son habileté irrésistiblement 
yictorieuse, le plan du premier consul. 

Il tenait beaucoup à ce que le jour où le Concordat serait 
proclamé, l'Eglise gallicane, selon l'expression de Portalis, 
sortît « toute formée des mains du gouvernement ». Mais pour 
monter ce grandiose « coup de théâtre », — le mot est de 
Bonaparte lui-même, — il fallait que l'institution canonique 
pût suivre immédiatement les nominations. On avait demandé 
et obtenu que Pie VII donnât au légat les facultés nécessaires 
pour instituer les évoques-. Tant que le Concordat n'était 
pas promulgué, les hommes et les choses d'Eglise, en France, 
se trouvaient dans un état provisoire qui empirait en se pro- 
longeant : dans quelques diocèses, les divisions parmi le 
clergé étaient profondes; un peu partout, l'absence d'une loi 
claire et indiscutable sur le culte laissait aux jacobins de 
village mille occasions d'arbitraire. On le voit, les raisons 
graves ne manquaient pas pour conférer au légat le pouvoir 
de faire des évêques. 

Mais, pour un homme comme Bonaparte, la tentation était 
prompte de plier à la violence de ses desseins les meilleures 
choses. Du moment que l'affaire des jureurs souffrait des 
entraves, il ne mit pas longtemps à calculer qu'il lui serait 
plus facile de faire céder Caprara à Paris que Pie YÏI à Rome. 
Et c'est son déshonneur d'avoir conçu ce plan machiavélique, 

1. Boulay de la Mcurthe, op. cit., t.V.p. 489. Portalis à Bernier, 15 avril ; 
p. 490, Bernier à Caprara, 15 avril; p. 491, Caprara à Bernier, 15 avril. 

2. lOid., t. IV, p. 311, Breï Quoriiam favenle Deo, 19 novembre 1801. 



32 PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 

d'enfermer le malheureux légat dans le cercle de fer d'une 
semaine, pour que, sans avoir le loisir de consulter le Qui- 
rinal, il choisît de lui-même, dans l'angoisse, entre la res- 
ponsabilité d'instituer des jureurs et celle de hasarder une 
rupture. 

Le premier mouvement fut à la résistance, nous l'avons 
dit. Bernier et Portalis revinrent à la charge. L'âme du vieux 
cardinal n'était pas assez forte pour repousser toujours de 
nouveaux assauts. Une conférence suprême s'ouvrit à la léga- 
tion; les secrétaires y furent appelés. Devant Dernier, Rubbi, 
Sala et Mazio parlèrent tour à tour. Celui-ci proposa un 
niezzo termine. Les instructions venues de Rome devaient 
demeurer la règle du légat et il fallait en sauver « la sub- 
stance ». Les évéques abjureraient leurs erreurs. Mais pour- 
quoi exiger une lettre? Cette formalité n'était qu'accessoire. 
L'histoire de l'Eglise ne mentionnait-elle pas des rétracta- 
tions verbales? On pouvait donc admettre les jureurs à sou- 
scrire la formule concertée avec Portalis; s'ils ajoutaient ce 
qui y manquait, de vive voix et en présence des deux témoins 
requis pour le procès canonique, tout serait sauf. 

Bernier goûta le projet. Caprara l'approuva. Il fui convenu 
que l'évêque d'Orléans et l'évoque de Vannes serviraient de 
témoins à la rélractation verbale; ils emportèrent les certi- 
ficats d'absolution qui devaient être remis aux jureurs repen- 
tants et réconciliés ^ C'était le Jeudi saint. 

Le lendemain, 16 avril, Bernier apporta à la légation une 
attestation écrite, que cinq des jureurs. Primat, Le Blanc- 
Beaulieu, Perier, Le Coz, Saurinc, avaient écrit au pape une 
lettre de soumission et reçu l'absolution des censures. Le 
Samedi saint, 17 avril, même témoignage en faveur de Belmas 
et de Lacombe; le 29, en faveur de Reymond. L'évêque de 
\'annes, malgré les engagements pris, n'était pas présent, 
dans l'entrevue de Bernier avec tous ces prélats. Lui-même 
réconcilia seul, plus tard, Berdolet (9 mai) et Bccherel 
(10 juillet). Les procès canoniques d'usage suivirent; les huit 
évoques furent admis à prêter le serment d'obéissance au 

1. Jîoulay delà Meuitlio, op. cit., t. V, Mémoire de Caprara (1802). 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 33 

pape et reçurent du légat les patentes d'institution cano- 
nique. 

Le témoignage de Bernier et de Pancemont doit-il faire 
foi? Un doute grave subsiste. Dès la première heure, Rey- 
mond et Le Goz protestèrent qu'ils ne s'étaient pas rétractés *. 
Après l'allocution consislorialc du 24 mai, dans laquelle 
Pie VII assurait aux cardinaux qu'avant « d'être appelés à 
gouverner de nouveaux diocèses », les intrus avaient été 
« dûment réconciliés avec le Saint-Siège- », ce furent les 
mêmes déclarations énergiques. Grégoire prit la défense de 
tous ses amis. Le Coz et Lacombe opposèrent à la parole du 
pape un démenti formel. La fameuse lettre de Lacombe au 
prêtre Biiios ayant été livrée à la presse pour la propagande, 
le préfet de police Dubois, sur les instances de Portails, la fit 
saisir à l'imprimerie chrétienne. Mais le ministre des cultes 
entendait étouffer un scandale, non réprimer un mensonge. 
Quant à Bernier et à Caprara, leurs assertions paraissent 
vagues et timides, à côté des récits détaillés et des dénéga- 
tions catégoriques des jureurs. ^Manifestement, ils sont em- 
barrassés. 

Ce qui se passa en 1804 peut nous aider à conjecturer la 
triste scène du Vendredi saint 1802. La lettre au pape signée, 
Bernier aura parlé de l'absolution des censures. On se sera 
récrié en chœur. Les moins ardents auront cédé. Les chefs 
comme Le Goz auront expliqué qu'ils voulaient bien faire un 
acte de soumission légale^ à condition de garder leurs prin- 
cipes intimes et que la soumission restât secrète. Et Bernier 
aura eu la faiblesse de consentir à cette fiction. 

Lamentable aboutissement du mezzo termine qui devait 
tout sauver! Portails, Talleyrand et Bonaparte triomphent, 
avec la théorie de « l'amalgame » ; l'épiscopat de la nouvelle 
Eglise gallicane compte appareillés à seize anciens évêques 
légitimes douze anciens jureurs. 

Durant la seconde quinzaine d'avril, Consalvi et Pie VII, 
anxieux sur les nouvelles de France, en furent réduits aux 

1. Boulay de la Meurthe, op. cit., t. V, p. 529-531. 

2. Ibid.^ p. 590, Allocution consistoriale du 24 mai, 

en. - -3 



34 PIE VU ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

bruits inquiétants des jouiiiaux '. Quand ils surent la vérité, 
ce fut une consternation-'. Le légat s'y attendait, et ses 
dépôcdics tardives trahissent une àme brisée et confuse. 
Malgré tout, les pièces signées par Bernicr demeuraient. 
Le pape s'y appuya, et les fit résumer, en appendice à son 
allocution consistoriale du 24 mai sur la promulgation du 
Concordat 3. 

Mais la blessure faite à son (;œur ne se ferma |)lus. Une 
seule chose l'aurait pu fermer, la joie d'apprendre que ces 
prélats, dont la conduite semblait si suspecte, gouvernaient 
leurs diocèses comme les meilleurs évoques. Hélas! Caprara 
envoyait à Rome des informations peu rassurantes. Le cadre 
de celte étude ne comporte pas de longs détails sur ce point. 
Qu'il suffise de savoir ceux-ci. Les anciens intrus donnaient 
aux assermentés leurs faveurs; c'était inévitable. Ils les 
admettaient aux cures, sans exiger d'eux aucune rétractation. 
En bonne logique, ils n'admettaient pas qu'il fût parlé d'ab- 
solutions nulles ou de mai'iages nuls au temps du schisme; 
ils couvraient de la garantie de leur parole tous ces actes 
accomplis pourtant sans juridiction. Brcl, (;es hommes conti- 
nuaient d'être, à la tête d'un diocèse, ce qu'ils avaient été au 
concile national. Leurs collègues les l'egardaient avec quel- 
que défian(;e; leurs prêtres insermentés surveillaient leurs 
paroles et leurs actes avec une curiosité d'autant plus âpre 
que la foi était en cause. 

Le légat était tout désigné par ses fonctions pour recevoir 
la confidence de ces suspicions. Malgré la réserve extrême de 
sa correspondance, on sent qu'il souhaite être renseigné. A 
mesure (|uc ses dossiers grossissent, il se fait, dans son àme, 
comme un mélange d'humiliation et de soulagement. Le 
besoin et l'espoir de dégager sa responsabilité grandissent 
de jour en jour. Rome, dans sa sagesse, tr-ouver'a le remède 
convenable ; lui dénonce le mal avec vigilance. 

On comprend que Pie VII, instruit de ces choses, ait 
attaché, dans la négoctiation du sacre, une si gr'ave impor- 
tance à la question des jureurs. En toute vérité, il y avait 

1. lîouliiy de la .Mcuillic, op. cil., t. V, p. 580, Coiis.ilvi à Ca|)riira, '6 mai 
1802. 

2. Ibid., j). r)82, Caciult à Portails, 12 mai. — 3. Ibid,, \>. 586, en note. 



PIE VU ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 35 

pour lui une obligation rigoureuse de conscience de mettre 
fin à une situation déplorable. Son voyage en France lui 
offrait une providentielle occasion d'agir. Il s'y appliqua de 
toute son âme. 

V 

Il fut question, tout d'abord, de régler l'affaire à Lyon 
plutôt qu'à Paris. Fesch aurait voulu appeler dans sa ville 
épiscopale tous les prélats suspects. Il promettait « d'user 
de tous les ménagements possibles « et de « n'omettre aucun 
moyen de conciliation' ». Le ministre des cultes entrait dans 
ces vues. Il tenait seulement qu'une réunion plénière des 
constitutionnels serait dangereuse. Gerlains étaient « dans 
de bons principes » ; il fallait les laisser en paix. Les autres 
ne pourraient que « s'échauffer mutuellement » s'ils se trou- 
vaient ensemble ; mieux valait les « isoler entièrement », sur- 
tout Le Goz et Lacombe ". A cela près, Portalis était disposé à 
faire le voyage de Lyon et il le demanda à l'empereur : il lui 
paraissait utile de « pressentir ce que nos italiens » pou- 
vaient « avoir dans l'âme ^ ». De son côté, Fesch écrivit à son 
neveu, dans le même sens^. 

Napoléon n'agréa pas le projet. Tout devait se décider à 
Paris. 

A dire vrai, l'affaire ne comporlait qu'une solution logique : 
la démission des prélats incorrigibles. Il avaient passé l'âge 
où l'on change d'idées. Depuis deux ans, leur attitude était 
un scandale. Que pouvait-on attendre d'eux ? Mais ce n'est 
pas selon la logique que se régit le monde. La justice de 
Dieu, et même celle des hommes, sont en général moins 
raides qu'un syllogisme. Le gouvernement ne songea pas 
une minute à inviter les évoques jureurs à résigner leurs fonc- 
tions; le pape ne demanda point au gouvernement ce service. 
Ensemble ils essayèrent d'amener les coupables à résipis- 
cence. Haussonville raconte la chose en six lignes, et, à l'en- 

1. F^esch à Porlalis, IG Iruclidoi- an I^I. 

2. Portalis à Fesch, 2 vendémiaire an XIII. 

3. Porlalis à Napoléon, 18 brumaire an XIII. 

4. Fescli à Napoléon, 17 fructidor an XIII. — Le zèle de Fesch, en cette 
afl'aire, est d'autant plus à remarquer que lui-même avait été jureur, à ce 
que veut bien m'assurer M. Frédéric Masson. 



36 PIE VII ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 

tendre, le seul rce:ard céleste de Pie VII aurait fait fondre de 
contrition le cœur des égarés'. Ce raccourci est peut-être 
attendrissant ; mais il fausse les faits et le rôle des hommes 
qui y furent mêlés. Nous allons tout raconter en détail. 

Au jugement de Dernier, les plus récalcitrants des prélats 
suspects seraient: «Le Coz, de Besançon, homme de parti dans 
tous les temps ; Lacombe, d'Angoulême, tête souverainement 
exallée ; Saurinc, de Strasbourg, assez brave homme, mais 
un peu hop vif; Reymond, de Dijon », qui ne gardait « ni les 
convenances ni les mesures de son état ~ ». 

A celte liste, Caprara joignait : Belmas, évéque de Cambrai, 
et Perier, évéque d'Avignon '. Portalis, au contraire, pensait 
«favorablement » de Belmas et il disait de Perier qu'on ne 
serait pas « sans ressources vis-à-vis de lui », parce qu'il avait 
du savoir et de l'esprit^. De l'avis de tous, Becherel, Berdo- 
let. Le Blanc-Beaulieu et Primat étaient plus ou moins hors 
de cause. Et voici au juste comment le légat caractérisait le 
cas de chacun d'eux. 

Becheimîl. — La manière dont il a été réconcilié laisse des doutes 
très graves sur la sincérité de son retour; en diverses circonstances, il 
a montré (pril adhérait encore à ses anciennes erreurs. Peut-être ne 
serait-il pas difficile de le gagner, d'autant que c'est un homme de très 
peu de moyens. 

Beudolet. — Il n'a fait aucun acte qui démente sa réconciliation ; 
mais il mérite d'être repris pour divers passages de ses lettres pastora- 
les, et aussi pour certains de ses princi[)es qui favorisent trop la puis- 
sance civile elles erreurs courantes sur le mariage... 

Primat. — Il avait mal commencé. Puis il changea de système. Ré- 
cemment, il s'est mis en règle, faisant les actes qu'il devait ; il a reçu 
une nouvelle absolution du cardinal légat. 

Le Blanc-Beaulieu. — Lui aussi avait mal commencé ; mais ensuite 
il a reconnu ses erreurs et s'est converti sincèrement. 

Quant à Le Coz, Lacombe, Reymond, Saurine, Belmas et 

1. Il.iussonviile, op. cit., t. I, p. 375. L'auteur prétend s'appuyer sur Con- 
salvi ; il en a quelque droit, mais il exagère les Mémoires (t. II, p. •'«75), qui, 
d'ailleurs, sont ici inexacts. 

2. Bcniier à Talh-yrand, 8 juillet 1804. 

3. Caprara à Fesch, 7 mars 1803. 

4. l'orlalia à Fesch, 22 septembre ISOi. 



i 



PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 37 

Perier, Caprarales déclare « en opposition ouverte avec les 
principes catholiques, tant sur l'article du schisme que sur 
d'autres points très importants qui regardent le divorce, le 
mariage et l'autorité du Saint-Siège ». 

Dès le 29 novembre, — Pie Vil étant arrivé à Paris le 28 au 
soir, — les conférences commencèrent pour amener les pré- 
lats suspects à signer une formule acceptable. On se rappelle 
leurs sentiments de 1802. Dansla lettre qu'ils écrivirent alors, 
ils ne condamnaient pas la constitution civile du clergé, ils 
l'abandonnaient. Ce verbe équivoque n'était pas sans rappe- 
ler cet abeat quo libuerit si fameux dans l'histoire du gallica- 
nisme. L'intégrité de la foi demandait autre chose. 

Les prélats le comprirent si peu que trois jours de discus- 
sion ne purent réduire leur orgueil obstiné. Voici la lettre 
que Perier et Belmas écrivirent, la veille du sacre : 

Très saint Père, 

J'ai abandonné sincèrement la constitution civile du clergé que le 
Saint-Siège n'avait pas approuvée. Si l'on m'a calomnié sur cet objet 
auprès de V. S., je la prie de vouloir bien entendre ma justification. 
Je suis soumis de cœur et d'esprit au jugement du Saint-Siège et de 
l'Eglise romaine. 

Je prie V. S. de m'accorder la bénédiction apostolique'. 

Les calculs de l'amour-propre, les réticences savantes 
sautent aux yeux, dans cet écrit ; il faut espérer qu'on n'aura 
point osé le présenter au pape. 

Napoléon en personne apporta à Pie VII la feuille signée 
par Le Goz, le 30 novembre au soir. Le lendemain matin, le 
pape lui mandait : 

Hier soir, aussitôt que nous fûmes en liberté, nous prîmes en consi- 
dération la déclaration de Tévêque Le Goz, que V. M. dans sa 
bonté daigna nous apporter elle-même. En la parcourant, nous remar- 
quâmes une chose qui nous avait échappé dans la rapide lecture que 
nous en fit V. M. Le susdit évêque, aux mots conservés dans la for- 

1. M. Durand, dans son intéressant travail sur Perier {Un prélat constitu- 
tionnel, p. 372), dit que l'évêque d'Avignon ne fut point de ceux qui eurent à 
souscrire une déclaration en 1804. I^a pièce ci-dessus prouve évidemment le 
contraire. Mais il y a lieu de croire que Perier céda de bonne heure aux 
instances qui lui furent faites. 



38 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

mule minutée par le cardinal Fescli et M. Portalis : « Soumission à 
ses jugements sur les affaires ecclésiastiques de France », a substitué 
ceux-ci : « sur les âiXniire's canoniques de France ». 

Nous connaissons suffisamment la malice de ce changement, nous 
ne pouvons l'admettre. Nous nous sommes cru obligé d'en prévenir 
sur-le-champ V. M., puisque nous sommes pressé et qu'on n'a encore 
rien obtenu d'un petit nombre de réfractaires obstinés '. 

Le pontife terminait en priant l'empereur « de prendre les 
mesures nécessaires » pour sauvegarder l'honneur du Saint- 
Siège. 

LeCoz ne sera pas le seul à user du stratagème dénoncé par 
Pie VII. Reymond mit son devoir à suivre ce bel exemple de 
droiture. Fesch l'affirme dans une lettre à Fouché, du 1" dé- 
cembre; et après avoir raconté la démarche du pape auprès 
de l'empereur, le cardinal ajoute •. 

S. M, a daigné accéder à la demande du Saint-Père. En consé- 
quence, je vous adresse deux coptes de la déclaration telle que la 
demande S. S., vouspriant de les faire souscrire à M. l'archevêque de 
Besançon et à M. l'évêque de Dijon. 

Quelle était exactement cette « déclaration » ? D'après le 
témoignage môme du pape, il est indubitable que Fesch avait 
travaillé à la rédiger. Voici le texte d'une minute de sa 
main : 

Je n'hésite pas à déclarer à V. S. que depuis l'institution cano- 
nique donnée par le cardinal-légat, j'ai constamment été attaché 
de cœur et d'esprit au grand principe de l'unité catholique, et que tout 
ce que l'on m'aurait supposé et qui aurait pu m'échapper de contraire 
à ce principe n'a jamais été dans mes intentions. Jeprofessse attache- 
ment sincère et entier au Saint-Siègeet soumission à ses jugements sur 
les affaires ecclésiastiques de France^. 



1. Haussonville aurait pu lire dans Artaud, t. I, p. 517, celte lettre de 
Pie VII qui atteste que Napoléon ne demeura pas étranger à toute cette 
aCfaire. 

2. L'Ami de la religion (20 novembre 1816) a publié un récit qui résume 
toute celte histoire des évoques constitutionnels ; la formule de rélractalioa 
qui y est rapportée est celle dont nous parlerons plus bas. Des le 28 dé- 
cembre de la même année, dans une rectification anonyme au récit du 20 no- 
Tcmbrc, L'Ami insérait une autre formule qui est exactement, sauf la restric- 
tion finale, celle qui sera signée par Le Coz et trois autres prélats le 3 dé- 
eembro. 



i 



PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 39 

Il était difficile d'être plus condescendant sur les exigen- 
ces de l'orthodoxie ; mais il était possible d'être plus habile. 
La première partie de la formule permettait de supposer 
qu'avant l'institution de 1802, les prélats signataires n'avaient 
pas été attachés « de cœur et d'esprit au grand principe de 
l'unité catholique ». Le Goz en fit la remarque et s'en expli- 
qua avec l'empereur*. Il faut ajouter que la dernière phrase 
de cette formule avait le tort, pour les jureurs, de donner 
satisfaction au bref Post miiltos. De là, de longues résis- 
tances. On arriva au soir du 1" décembre, sans aboutir à la 
réconciliation tant souhaitée. 

Le pape se devait à lui-même d'être vigilant et ferme ; il 
écrivit à Fesch : 

Après avoir songé toute la nuit à l'affaire des évêques constitution- 
nels, Nous avons cru bon de nous |)rémunir, par la déclaration ci-in- 
cluse, contre les subterfuges qu'il y a lieu de redouter de cesévêques, 
vu leur caractère. Nous vous adressons cette déclaration à vous dont 
le zèle pour la gloire de Dieu Nous est bien connu, comptant que vous 
Nous saurez gré de la confiance, d'ailleurs si légitime, que Nous avons 
et Nous vous donnons de cœur la bénédiction apostolique. 
Des Tuileries, le 2 décembre 1804. 

Plus P. P. VIL 

Au billet du pape était jointe la déclaration suivante : 

S. S. Notre Seigneur Pie VII, pape par la divine Providence, 
fait savoir que si ceux des évêques constilutionnelsqui ont jusqu'ici re- 
fusé de souscrire la formule de réconciliation — prescrite par le Saint- 
Siège Apostolique dans les lettres Per multos labores écrites à l'arche- 
vêque de Goriiitlie, le 15 août 1801 — assistent j)ar hasard, avec l'il- 
lustre clergé de France à la solennelle et sainte cérémonie du sacre, 
cette assistance n'aura lieu que malgré la volonté très expresse de Sa 
Sainteté ; et par conséquent lesdits évêques ne doivent ni ne peuvent 
présumer que cette rencontre témoigne, en aucune façon, qu'ils sont 
rentrés en communion et en grâce avec le Siège Apostolique. 

Pie VII est tellement soucieux de prendre ses sûretés 
qu'avant d'expédier ce pli au mandataire qu'il a choisi pour 
remplir ses instructions, il insiste une fois encore : 

1. Correspondance de Le Coz, t. II, p. 188, Le Coz à Napoléon, 30 no- 
vembre 1804. 



40 PIE Vil ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 

Monsieur le Cardinal Fescli voudra bien avoir la complaisance de 

communiquer lu déclaration ci-dessus aux ëvêques français, afin de 
nous précautionner contre toute ruse. 

2 décembre 180'i. P. P. VU. 



Avec deshommes comme Le Goz et ses fidèles suivants, une 
pareille minutie dans les mesures de prudence n'était point 
déplacée. Leur ihéologie était assez byzantine pour machiner 
une surprise. Ils étaient capables d'assister à la fonction 
liturgique du sacre mêlés à leurs frères dans l'épiscopat, et 
de tirer argument de cette communication in divinis, pour 
se dispenser de toute autre démarche auprès du Souverain 
Pontife. 

La sage réserve de Pie Vil coupait court, par avance, 
à toute tentative de ce genre ; mais elle constatait aussi que 
le 2 décembre la réconciliation nécessaire n'était pas encore 
faite. Comment finit-on par y réussir ? 

Le 3 décembre, Le Coz, Belmas, Reymond et Saurine si- 
gnèrent une formule analogue à celle rédigée par Fesch;ilsy 
ajoutèrent la restriction suivante : 

... Je professe adhésion et soumission aux jugements du Saint-Siège 
sur les alfaires ecclésiastiques de France qui ne seraient point contrai- 
res au Concordat et à la fidélité que je dois à la personne de l'Empe- 
reur Napoléon l"'. 

Cette déclaration ne pouvait être acceptée ; elle ne le fut 
point. 

Le dernier historien de Le Coz nous assure que, le 14 dé- 
cembre, l'archevêque de Besançon protesta par écrit de sa 
soumission aux décrets du Saint-Siège, à la condition qu'ils 
fussent confirmés par l'assentiment de l'Eglise. On n'aurait 
pu obtenir de lui rien de plus ; ce qui n'aurait pas empêché 
Pie VII de combler de ses bontés « le pauvre prélat ^ », 

Il est invraisemblable et il n'est point vrai que tout ait fini 
de la sorte ; une explication est ici nécessaire. 

Quand il sut que sa déclaration du 3 était rejetée, Le Coz 



1. Housse], Un cvi't/ ne asseï inertie, p. 480. I/auleur a mis trop de confiance 
dans le journal de Grappin et ne s'est pas assez, souvenu des lettres de Le Coz 
lui-mt'me qui contredisent le récit de Grappin. 



PIE VJI ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 41 

écrivit à Fouché une lettre exaltée, où il protestait, que « ni 
comme évêque ni comme Français » il ne pouvait souscrire 
« aux prétentions de la cour de Rome ». 

Nous sommes à la veille, Monseigneur, d^être immolés avec les prin- 
cipes que nous défendons. Nous subirons tout sans murmurer ; mais 
nous désirons que S. M. l'Empereur sache du moins que les maximes 
pour lesquelles nous nous immolons nous semblent tenir à la sûreté de 
sa couronne et à la tranquillité de son empire. Rappelez à S. M. l'his- 
toire de Henri IV et les tracasseries faites même au vieux Louis XIV, 
Du reste, nous sommes prêts à tout et nous serons consolés, si vous 
voulez bien assurer S. M. I. qu'elle n'a et qu'elle n'aura jamais de plus 
(idèles sujets que nous ^. 

Voilà donc établi, et par Le Coz en personne, que, même 
après le 14 décembre, le prélat, tout en dénonçant avec hu- 
meur les prétentions de Rome, était prêt à les « subir », 
pourvu que ce sacrifice pût agréer à l'empereur. Nous verrons 
tout à l'heure comment il tiendra parole. 

Les conférences continuèrent, jusqu'à la veille de Noël, 
sans que pût se lasser la patience du pape, ni fléchir l'orgueil 
de ses fils révoltés. 

Enfin, le i^" nivôse (22 décembre). Portails pouvait écrire à 
Napoléon ce singulier bulletin de victoire ~ : 

Sire, 

J'allais ce matin rendre compte à V. M. de ce qui s'était passé hier 
entre le Pape et les évêquesdits constitutionnels. Après quelquetemps, 
on m'a assuré queles grandes occupations de V. M. ne lui permettaient 
pas de me recevoir aujourd'hui. Je vais en conséquence vous exposer 
par écrit ce que je n'ai pu faire de vive voix. 

Mercredi soir •^, M. le ministre de la police ne put obtenir la signa- 
ture au bas de la formule présentée au nom du Pape, de nos évèques 
que l'on voulait déterminer à la souscrire. Us en signèrent une autre 
qui ne plaisait pas. 

Lejeudi matin * fut encore perdu. L'évêque de Vannes étant venu 
m'en instruire, je pris le j)arti de me rendre chez le cardinal-légat en 

1. Coiresfjondaiice de Le Coz, t. II, p. 189, Le Coz à Fouché, 15 décembre 
iSOi. 

2. M. Boulay de la Meurlhe a publié une partie de celle lettre (o/a. cii.,[.\, 
p. 591). Je la iranscris ici tout entière à cause de son importance Ciipitalo. 

'S. 19 décembre. — i. 20 décembre. 



42 PIE VU ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

témoignant le désir d'y trouver les autres cardinaux. Je ni 'y rendis le 
jeudi;» huit heures du soir. Après une conférence qui dura jusqu'à minuit, 
il fut arrêté que les évêques dits constitutionnels seraient reçus le len- 
dennaiti, dans la matinée, chez le Pape, que S. S. leur parlerait avec 
afleclion, et qu'Elle se contenterait de toute déclaration raisonnable, 
sans vétiller sur les termes ; j'obtins cette résolution, en parlant avec 
fermeté et sentiment. 

Le lendemain vendredi \ c'est-à-dire hier, le cardinal-légat et les 
autres cardinaux se rendirent de bonne heure chez le Pape pour le pré- 
venir de ce qui s'était passé la veille. Les évêques constitutionnels 
|)arurent à l'heure indiquée. Le Pape leur paria comme un Père et la 
réconciliation fut consommée avec attendrissement de part et d'autre. 
Il n'y eut que M. Le Coz, archevêque de Besançon, qui se perdit en dis- 
sertations froides et théologiques et qui sortit en refusant tout. 

L'évêque de Vannes avait été présent à la conférence chez le Pape. 
Il m'instruisit du résultat. Je m'em|)ressai d'en donner connaissance à 
M. le ministre de la police, en le priant de vouloir bien agir auprès de 
ce prélat pour le ramener à des sentiments de paix. 

Aujourd'hui, sur les cinq heures et demie du soir, M, le Ministre de 
la police m'a envoyé la déclaration bien simple qui avait été signée hier 
chez le Pape par les autres évêques constitutionnels, et à l iquelle 
Le Coz a enfin donné sa signature, sur les instances du ministre. 

M. l'évêque de Vannes se trouvait chez moi. Il s'est tout de suite 
porté chez le Pape. Il lui a présenté la déclaration signée par M. Le Coz 
et il vient de me dire que S. S. recevra demain, à huit heures «lu matin, 
M, Le Coz qui a promis, de son côté, de ne plus eutaraer aucune ques- 
tion théologique et qui n^a plus besoin que de se taire. 

Ainsi toute l'alFaire est consommée et la paix est rétablie définitive- 
ment et sans retour. La déclaration signée ne consiste plus que dans 
une simple phrase de soumission aux jugements du Saint-Siège et de 
l'Eglise catholique, apostolique, et romaine sur les affaires ecclésiasti- 
ques de France. Le janséniste le plus outré ne se refuserait pas à signer 
celte déclaration. 

V. M. ne sera donc plus importunée d'une affaire qui ne tenait qu'à 
l'araour-propre et à de petites passions. L'évêque de Vannes m'a attesté 
que les cai-dinaux. chez le Pape, avaient été fidèles à tout ce qu'ils avaient 
promis dans leur conférence avec moi, et c'est une justice que je dois 
leur rendre, auprès de V. M. Le Pape s'est conduit avec une douceur et 
une charité admirable. 

Portalis laconta-t-il à Napoléon tout ce qu'il savait ? L'évê- 
que de Vannes n'avait-il pas fait au ministre d'autres confi- 
dences? Celte scène de ré(;onciliation, toule « d'altendrisse- 
ment », n'aurait-elle pas été aussi une scène de justice ? 

1. 21 d«îcembre. 



I 



PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 43 

Les nombreux évoques accourus à Paris pour le sacre 
n'avaient pu demeurer indifîérents à l'affaire des constitu- 
tionnels. En 1790, plutôt que de faire un serment schisma- 
tique, ils s'étaient exposés à l'exil et aux fers. Le scandale 
de 1802 les avait indignés et humiliés. Et ils ne pouvaient pas 
oublier combien l'attitude de ces premiers pasteurs, qui se 
vantaient de n'avoir rien rétracté , avait rendu difficile la ré- 
tractation des prêtres jureurs épars dans tous les diocèses 
de France. Quelques-uns des bonsévéques étaient en relations 
d'amitié avec Fesch, Bernier, Pancemont et aussi avec le 
ministre des cultes, tous personnages qui durent savoir tous 
les secrets de ces pénibles négociations. Il est donc impos- 
sible qu'ils n'aient point essayé de les surprendre et qu'ils 
n'y aient point réussi. 

Sans rien décider, à titre de renseignement dont il faut 
faire état, je transcris simplement une note qui me parait 
émaner de l'évêque d'Autun, François de Fontanges ^ Voici 
donc ce qui se serait passé au pavillon de Flore : 

Interrogatioa a été faite par le Saint-Père sur les cinq articles 
suivants : 

1* Quels sont vos sentiments sur la constitution civile du clergé? 
La regardez-vous comme tombée en désuétude par l'abandon que l'État 
en a fait, ou bien comme proscrite par un jugement de l'Eglise? 

2" Croyez-vous que les jugements de Pie VI sur les affaires ecclé- 
siastiques de France, et notamment sur la constitution civile du clergé, 
soient un jugement régulier du Saint-Siège et revêtu du consentement 
de la majorité des évêques de la chrétienté? Si vous l'ignoriez, je peux 
vous le prouver, en vous montrant l'adhésion des évêques. 

3° Si par des événements im|)révus il arrivait que l'Etat donnât 
encore au clergé une nouvelle constitution, Tadopteriez^vous sans le 
consentement du Saint-Siège, et la règle tracée par le Saint-Siège 
serait-elle la vôtre ? 

4* Que pensez-vous des mariages, et des fonctions curiales qui 
demandent juridiction, administrées |)ar des personnes non revêtues 
de la juridiction m persecutionis tempnribus? Et ferez-vous tout ce qui 
est en vous pour rendre légitime ce qui a été illégitimement et illici- 
teraent fait? 



1. On sait que la vue du « désespoir » où la nominatiou des constitutioa- 
nels jetait les fidèles avait décidé l'ancien ai'chcvéque de Toulouse à accepter 
l'évèché d'Autun. 



' 44 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

5» Ferez-vous tenir à vos prêtres engagés dans les mêmes erreurs 
que vous la conduite que le chef de l'Eglise tient à votre égard? 

Toutes les réponses ont été satisfaisantes. 

Formule : 

Très Saint-Père, je de'clare devant Dieu que je professe adhésion et 
soumission aux jugements émanes du Saint-Sièi^e et de V Église catholique ^ 
apostolique et romaine sur les affaires ecclésiastiques de France •, et je 
prie V. S. de m'accorder la bénédiction apostolique. 

Après la signature, S. S. a dit : 

1* Je vous reçois dans ma communion. Tout le passé est oublié. 

2* Pourvoyez le plus tôt possible à votre conscience par une bonne 
retraite. 

3» Je donne au confesseur que vous choisirez tous les pouvoirs du 
Saint-Siège. 

4" Vous tiendrez la même conduite à l'égard de vos prêtres, et vous 
le ferez dans le silence, pour que les autorités constituées ne puissent 
être troublées. 

5* Vous direz à leur confesseur que c'est moi qui ai accordé tous les 
pouvoirs qui dépendent du chef de l'Eglise. 

(>• Recevez ma bénédiction. Si de nouvelles f)laintes parviennent à 
Rome contre vous, je donnerai à tout ce que vous avez fait en ma pré- 
sence, à tout ce que vous m'avez dit et à tout ce que j'ai dit, toute la 
publicité nécessaire pour préserver l'Eglise des scandales. Et, je vous 
le répète avec douleur, vous me forcerez de prendre les moyens de 
vous relever de l'épiscopat par une procédure canonique. 

Celle sorle de procès-verbal offre le plus vif intérêt. Si les 
papiers emportés de Paris par Pie VII n'ont point disparu 
en 1809, peut-être les retrouvera-t-on. II ne serait pas sur- 
prenant (ju'ils confirment le document que l'on vient de lire. 

Un mot, le dernier, sur un épilogue de cette histoire fasti- 
dieuse. 

Le 3 janvier 1805, le Courrier du Bas-Rhin publiait, sous 
la garantie du préfet du département, Menri Shéc, une lettre 
de Paris annonçant que Saurine, évoque de Strasbourg, avait 
été reçu par le pape, « qui ne lui avait parlé d'aucune rétrac- 
tation ». La Gazelle universelle d'Ulm reproduisit la nou- 
velle quelques jours après (9 janvier). Le pape « fit aussitôt 
des plaintes à l'empereur, qui en fut très fâché et assura le 

1. Ou remarquera la parfaite idenlilé de celle formule avec ce que dit Por- 
lalis (Jhiis la leUre citée plus haut. 



I 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 45 

Saint-Père qu'il le ferait démentir sur-le-champ, par le Moni- 
teur^ ». 

Cette parole fut tenue. Le Moniteur du 15 janvier apprit au 
public que Saurine, comme « tous les évoques de France », 
avait témoigné au Saint-Père « un respect profond pour le 
Saint-Sièsre et une soumission entière à ses décisions comme 
principe de foi dans toute la chrétienté ». 

Mgr Spina n'aurait reconnu là qu'une traduction fort large 
du hvaî Per multos labores. Mais Napoléon pensait que les 
« discussions théologiques ne doivent pas être portées de- 
vant l'opinion ». Et cela amenait le Moniteur k dire que « les 
décisions du Saint-Siège étaient bien préférables aux incon- 
vénients des conciles généraux ». Les théologiens romains 
durent trouver l'aveu piquant dans les colonnes du journal 
officiel de l'empire. Et on n'est point surpris d'apprendre 
qu'en envoyant le numéro du Moniteur à Gonsalvi, Anto- 
nelli ait ajouté : « S. S. a été très satisfaite de ce démenti. » 

Gonsalvi prit soin de lui donner en Allemagne la publicité 
qu'avait eue la « rhapsodie » insérée dans le Courrier du 
Bas-Rhin. « Les évêques ci-devant constitutionnels, man- 
dait-il à Munich, se sont entièrement réconciliés, à la satis- 
faction réciproque du Saint-Père et de S. M. l'Empereur. 
S. S. annoncera ce fait dans une allocution 2. » 

Il convient de citer ici les paroles mêmes par lesquelles 
Pie VII a tenu à rendre témoignage sur un fait pour lui si 
grave : 

... Ces évêques ont fait cesser nos inquictuc^es, après un intervalle 
de quelques jours, soit de vive voix, soit pac des écrits que Nousavons 
apportés avec Nous, ils ont déclaré qu'ils adhéraient et se soumettaient 
fermement et de cœur aux jugements du Saint-Siège sur les affaires 
ecclésiastiques de France '. 

Contre cette assertion du plus consciencieux des hommes 
rien ne saurait prévaloir. A elle seule, elle démontreiait 
le fait. Tous les évêques cités à comparaître se sont soumis; 
tous, même Le Cozet Saurine, ont signé, sans addition ni cor- 

1. Antonelli ù Gonsalvi, 20 janvier 1805. 

2. Gonsalvi au chargé d'affaires de Munich, 30 janyier 1805. 
li. Allocution coQsisloriale du 25 juin 1805. 



46 PIE VU ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 

rection, le formulaire accepté par le pape. Le légat en donne 
rassurance aux prêtres de Strasbourg et de Besançon qui le 
questionnent'. 

Quant à l'incident du Courrier du Bas-Rhin^ Pie Vil en 
profita pour renouveler au gouvernement ses leçons et ses 
instances. Dans un mémoire à Napoléon — sur lequel nous 
aurons occasion de revenir — le pape avertit l'empereur de 
veiller à ce que des évéques pardonnes aucun « n'abusât de 
la grâce reçue ». Sinon, lui ponlife se trouverait contraint 
d'user des « voies de rigueur que prescrivent les saintes lois 
de l'Eglise- » ; et cette conduite « ne pourrait manquer d'être 
approuvée par S. M., puisque la tolérance d'une pareille 
obstination mettrait en péril « le salut des âmes, la dignité 
du Saint-Siège, la conscience » du chef de l'Eglise et la con- 
servation d'une paix religieuse « achetée par tant de sacrifices 
et de peines ». 

VII 

11 faut conclure. 

En souscrivant une formule acceptée par le Souverain 
Pontife, les évêques constitutionnels furent-ils sincères? 
Le Coz, archevêque de Besançon, ne le fut pas. 

Je déclare, a-t-il écrit lui-même, que dans les jugements du Saint- 
Siège auxquels on me demande adhésion et soumission, je ne puis 
comprendre les brefs et rescrils du pape Pie VI, lesquels contestent à 
la nation ses droits, menacent d'excommunication une grande partie 
de la Fiance, déclarent sacrilège la vente des biens nationaux et ten- 
dent à consacrer parmi nous des maximes que nos pères ont constam- 
ment et justement repoussées ^. 

Si Le Coz avait tenu à Pie VII un pareil langage, il faudrait, 
en j)laignanL sa folie, louer sa franchise. Mais c'est à Napo- 
léon que le prélat confie ses restrictions mentales. Et alors 
les mots mancjucnl pour flétrir cette déloyauté d'un évêque, 

1. Le Co/., interrogé par des indiscrets, ne répond que par des explica- 
tions pleines de rélicenrcs qui sont un aveu. Cf. Correspondance de Le Coz, 
t. II, p 225, 237, 242, 251. 

2. Observer la concordiince de ce langage avec les menaces prêtées au 
pape, dans le procès-verbal cité plus haut. 

3. Corresfjondance de Le Coz, t. II, p. 190, Le Coz à ISapoléon, 21 dé- 
cembre 1804. 



PIE VII ET LES ÉVÉQUES CONSïITUTIO>;NELS 47 

qui ment au pape, dans le moment môme où il fait à ses 
genoux profession d'une entière obéissance à ses oVdres, — 
sauf à se vanter ensuite du paternel accueil de Sa Sainteté, 
avec laquelle il a mêlé ses « douces larmes^ ». 

Le Coz a pu étudier, travailler, soufïVir beaucoup pour la 
religion catholique, pour confondre ceux qu'il appelle ses 
«détracteurs* », l'étalage de ses écrits et de ses bonnes 
actions ne saurait suffire. Rien de tout cela n'empêche qu'il 
n'ait volontairement trompé Pie VII. Et cela est sans excuse. 

Saurine doit porter la môme condamnation. Lui aussi a (;ru 
devoir certifier à Napoléon qu'il n'abandonnait rien des 
« saintes maximes » gallicanes, et qu'il lui était impossible 
de se soumettre à des brefs dont il n'avait aucune connais- 
sance^. C'est donc avec des sous-entendus analogues à ceux 
de l'archevêque de Besançon qu'il a signé un formulaire 
agréé par le pape. Nous avons pour garant de cette duperie 
Le Coz lui-même *. 

Au sujet des autres, les pièces manquent pour conclure à 
coup sûr. Belmas et Perier durent céder avec plus de facilité 
et de bonne foi. Mais il est à craindre que Lacombe et Rey- 
mond n'aient agi avec la même inconscience et la même 
superbe que l'archevêque de Besançon et l'évoque de Stras- 
bourg. 

Pour qui faisait de la constitution civile du clergé une sorte 
de symbole intangible, à la fois gallican et révolutionnaire, 
une rétractation sincère était de tout point impossible. Mais 
justement la question qui se pose est de savoir en vertu de 
quels principes de sens commun et de foi, ces intrus pou- 
vaient tenir pour vénérable un symbole que l'Eglise galli- 
cane, comme l'Église romaine, avait condamné, rejeté, ana- 
thémalisé. Toutes les fibres de leur cerveau étaient saturées 
des prin(;ipes régnants, et pour les arracher d'une main vail- 
lante, il aurait fallu une vertu plus forte que tout leur amour- 
propre, un esprit de renoncement héroïque. Soit. Mais entie 
le pape qui leur commandait ce renoncement et l'empereur 

1. Correspondance de Le Coz, t. II, p. 2U3, 1,e Co/. à Aubert, 28 février 1805. 

2. Ibid., p. 205, Le Co/. à Fie VII, 26 mars 1805. 

3. Saurine ù Napoléon, 3 décembre 1804. 

4. Le Coz à Aubert, 28 février 1805. 



48 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

(lui les en clispcnsait, pourquoi donner à renipereur la pré- 
férence? Autant la tentation était naturelle, autant il était 
inepte d'y céder. Selon la boutade d-e Cacault, n'est-ce pas le 
pape — et non Napoléon ou Tabbé Grégoire — qui a été 
« établi )) pour trancher les questions de religion? 

Le bon sens donc, autant que l'humilité, a manqué à ces 
récalcitrants, et en cela ils ressemblaient aux jansénistes et 
aux gallicans leurs ancêtres. 

Malgré w la sublime simplicité » dont parlait Le Goz, il n'est 
pas possible que Pic VII se soit lait de grandes illusions sur 
la portée d'une rétractation si péniblement arrachée? La 
conscience intime de chacun des intrus, il la livrait aux juge- 
ments du ciel. Mais la parole et la vie publique des évoques, 
lui, pontife suprême, en répondait. Aussi lit-il tous ses efforts 
pour en garantir l'orthodoxie. Pardonnant miséricordieuse- 
mcnt le passé, il comptait, dans l'avenir, sur la notoriété de 
la rétractation imposée, sur les menaces qu'il y avait jointes, 
sur le bon sens du gouvernement, sur le temps qui use 
toutes choses, même les convictions des hérétiques, sur la 
grâce de Dieu à qui les cœurs appartiennent. Celait beau- 
coup qu'un scandale criant eût enfin disparu. 

C'était plus encore que, pour le faire disparaître, le pape 
eût trouvé tant de collaborateurs. N'oublions pas que, pour 
faire courber la tète des jureurs, avec le « regard céleste» de 
Pie VII, il fallut les prières de Pancemont, de Fesch, de 
Dernier peut-être, et sûrement la main de Fouché, de Por- 
talis et de Napoléon. 

On sait avec quel aveuglement obstiné, toute la puissance 
de l'Etal fut mise, pour ainsi dire, au service de l'Église 
constitutionnelle en détresse. Or, lors(ju'il calculait, en 
homme polititiue, la valeur du Concordat, Talleyrand n'hési- 
tait pas à dire qu'il y voyait « un moyen d ordre public dans 
les rapports du gouvernement avec les citoyens, de concorde 
morale dans les rapports des citoyens entre eux, de bonne 
intelligence dans les rapports de la France avec les autres 
peuples ». Le libre exercice de la religion catholique lui 
apparaissait comme ce nécessaire et résistant « lien des 
mœurs sociales » que « la philosophie » avait été «incapable » 



PIE VII ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 49 

de fournir à la société moderne. Portalis pensait de même. 
Le jour où il défendit devant le Corps législatif la convention 
signée avec le Saint-Siège, son discours roula tout entier sur 
les convenances nationales de la restauration des autels. En 
défendant son œuvre au Conseil d'Etat, Bonaparte se récla- 
mait des mêmes vues profondes. Et ce sera son éternel 
honneur — celui de son génie et de sa force — d'avoir com- 
pris, voulu, imposé à une poignée de jacobins, jusque-là les 
maîtres, le Concordat. Et par une aberration singulière, ces 
mômes hommes, qui avaient un sentiment si net de la néces- 
sité du catholicisme en France, en compromettaient le bien- 
fait pour épargner à douze intrus l'ennui de dire qu'ils 
s'étaient trompés en 1790. 

Entraînés dans le même cercle vicieux, des évêques — 
Fesch, Pancemont, Dernier — en oubliaient les délicatesses 
élémentaires de l'orthodoxie. Comme si les raisons exposées 
par Boisgelin contre la constitution civile du clergé n'avaient 
pas justifié par avance tous les brefs de Pie VI ! Comme si, 
dans les diocèses qu'ils gouvernaient, ces prélats n'impo- 
saient pas aux prêtres constitutionnels de « pourvoir, à leur 
conscience » ! Comme si, surtout, en face d'un pape dont les 
intentions étaient si droites, la bonne volonté si large, de 
véritables évêques n'eussent point dû déclarer tout net que 
jamais ils ne soutiendraient, contre leur père, les torts de 
ses fils rebelles! 

Finalement, il fallut en venir à la formule imaginée par la 
miséricorde et la justice de Pie VII. Après deux ans d'efforts 
et de patience, le hreî Post nniltos labores eut son heure. Et 
la Providence consola la bonté patiente du pape, en lui don- 
nant pour agents d'exécution ceux-là mêmes qui s'y étaient 
opposés. 

En 1801, le Saint-Siège avait obtenu du gouvernement que 
les restes de Pie VI, mort à Valence, fussent rendus à 
Rome. Spina, le messager si malheureux du bref de rétrac- 
talion, eut la mission de ramener de l'exil les ossements du 
saint pontife. Ce fut un voyage triomphal. Dans la Ville éter- 
nelle, ces tardives funérailles eurent l'éclat d'une apothéose * 

1. Voir Artaud, t. I, p. 241. 



50 PIE VII ET LES ÉVÉQUES CONSTITUTIONNELS 

(février 1802). Pie VII ne voulut point que les Dauphinois 
fussent à jamais privés des reliques qu'ils avaient longtemps 
gardées avec un pieux respect. Les entrailles de Pie VI 
furent renvoyées à Valence, dont le jureur Becherel était 
évéque. Sur quoi Portails éci'ivail au consul : a Ce sera 
une chose assez piquante dans l'iiisloire de l'esprit humain, 
que de voir les honneurs rendus à ce pape par un évéque 
constitutionnel '. » 

Le vrai triomphe de Pie VI n'eut lieu ni à Valence ni à 
Rome. La chambre du pavillon de Floie, aux Tuileries, où 
fut reçue la soumission des évoques intrus, vit la vraie re- 
vanche du pontife qui avait condamné la constitution civile du 
clergé. Pour lui faire des obsèques grandioses et touchantes, 
il suffisait de connaître ses malheurs. Mais accepter ses « ju- 
gements sur les choses ecclésiastiques de France », c'était 
reconnaître enfin le chef dont on avait méconnu le pouvoir. 
Peu importe la mauvaise grâce ou les mensonges dont usè- 
rent quelques prélats. Ils furent coniraints finalement de 
proclamer, en termes exprès, ce droit papal dont Pie VI avait 
été le témoin outragé. 

Malheureusement, ni Portails ni Napoléon ne comprirent 
cette leçon si haute. La querelle des constitutionnels avec 
Pie VII ne fil jamais que les importuner. S'ils eussent moins 
oublié le Concordat et la foi catholique, ils n'auraient jamais 
souffert que des pasteurs avouant le pontife romain pour 
leur maître, fissent mépris de ses ordres; et eux-mêmes, à 
leur tour, lorsque Pie VII leur adressa les « remontrances » 
dont nous parlerons, ils auraient hésité à les repousser dédai- 
gneusement comme des « prétentions romaines ». 

Paul DU DON. 
1. Portalis au premier consul, 17 germinal an XI. 



EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

A MILO, ExN 1735 



Le cinquantième anniversaire de la fondation de VEcole 
française c^'^^Aè/ze^ (1847-1903) a été l'occasion d'une brillante 
fête internationale, qui a donné occasion de passeren revue, 
au grand honneur de nos compatriotes, ce qu'ils ont fait 
depuis 1847 pour ramener au jour tant de monuments ense- 
velis dans la Grèce continentale et insulaire. Mais les Fran- 
çais n'avaient pas attendu le milieu ni le commencement 
du dix-neuvième siècle, pour faire le pèlerinage de la terre 
« mère des arts », fouiller ses ruines et s'efforcer de rendre 
au monde moderne la vision la plus complète possible de ce 
que fut cette antique civilisation, à laquelle la nôtre est si rede- 
vable. Deux beaux volumes, parus à peu près à la date du 
centenaire, rappellent la mémoire de ces explorateurs plus 
anciens. A la vérité, ils contiennent davantage. Avec la plé- 
nitude et la sûreté de son érudition merveilleuse, M.Henri 
Omont, conservateur des manuscrits de la Bibliothèque 
nationale, y fait l'histoire de toutes les Missions archéolo- 
giques françaises en Orient aux dix-septième et dix-hui' 
tième siècles^. Constantinople et l'Asie Mineure, la Syrie, 
l'Egypte, l'Inde et la Chine y figurent avec la Grèce ; mais 
celle-ci tient la plus large place, et bien que la recherche 
des anciens manuscrits et des médailles fût l'objet principal 
de nos premiers missionnaires-archéologues, suivant les 
désirs des gouvernements et des grands amateurs qu'ils 
servaient, plusieurs ont, dès le dix-septiètne siècle, pour- 
suivi avec une curiosité intelligente les restes artistiques de 

1. Missions archéologiques françaises en Orient aux dix-septième et dix- 
huitième sièc/es. Documents publiés par Henri Omont, membre de l'Institut, etc. 
Paris, Imprimerie nationale, 1902. 2 volumes in-4, wi-I 234 pages. Fait 
partie de la collection des Documents inédits sur l'histoire de France. 



52 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

tout genre. Los documents publiés par M. Omont en fournis- 
sent des preuves très intéressantes. 

A ce propos, et à titre de modeste complément, je crois 
devoir faire connaître un voyage qui, presque ignoré à l'épo- 
que môme où il a eu lieu, n'a pas encore eu la mention qu'il 
mérite dans l'histoire des explorations françaises sur le sol 
de la Grèce classique. Celte mention paraît d'autant plus 
due, que l'excursion principale des deux voyageurs dont je 
veux parler a eu pour but l'ile de Milo, et que si elle ne leur 
a point valu la fortune de trouver la célèbre statue que ce 
nom rappelle à tous les connaisseurs d'art classique, elle 
n'est pourtant pas demeurée sans résultats. Enfin, si leur 
découverte la plus intéressante n'a pas été comprise des 
savants d'alors en France, et n'a été appréciée à sa valeur 
qu'après avoir été laite de nouveau par des étrangers, c'est 
une raison de plus pour rendre enfin ce qui leur appartient 
à nos compatriotes. 

Les deux voyageurs de 1735 sont un marin et un jésuite : 
association qui, n'en déplaise à certains, s'est produite plus 
d'une fois dans des entreprises utiles à la France. Le nom 
personnel du jésuite ne dira rien, sinon peut-être à quelques 
spécialistes d'histoire littéraire. Le marin, au contraire, por- 
tait un nom célèbre à divers titres, mais qui peut faire naître 
un juste étonnement de l'association que je viens de dire. 

Le P. Nicolas Sarrabat, que je nomme le premier parce 
que nous lui devons la relation du voyage, n'était pas, à 
proprement parler, un archéologue ni un érudit. Né à Lyon 
en 1698 et entré dans la Compagnie de Jésus en 1712, il avait, 
suivant la coutume de son ordre, enseigné pendant quelques 
années la grammaire et les humanités, avant d'étudier la 
théologie ; puis ses études ihéologiques faites, et devenu 
prêtre, il eut à enseigner d'abord la philosophie à Nîmes et 
a Avignon ; les neuf dernicies années de sa vie (1731-1739), il 
fut appli(jué aux sciences, spécialement aux mathématiques, 
qu'il professa à Avignon, à Toulon et à Marseille. Plusieurs 
mémoires qu'il donna aux académies de province, notam- 
ment à celle de Bordeaux, sur des questions de physique et 
d'histoire naturelle, furentalors remarquéset léi»oignentd'ob- 



A MILO, EN 1735 53 

servations originales. Durantson séjour au collège d'Avignon, 
il s'était lié avec un des plus grands amateurs de littérature 
et d'antiquités, ie marquis de Caumont * ; leurs relations con- 
tinuèrent par correspondance, après son départ pour Toulon, 
en 1734. 

Ce sont les lettres du P. Sarrabat au marquis de Caumont 
qui nous font connaître le voyage dont nous allons parler. 
Ces lettres, dont nous avons eu les originaux entre les mains, 
sont complètement inédites, à l'exception d'un fragment 
relatif à l'excursion de^Milo, que M. Omont a trouvé dans 
une copie, qui n'en désigne pas le signataire. 

Galvet, le fondateur du musée-bibliothèque qui porte son 
nom à Avignon, a inséré une copie de cinq de ces pièces 
dans ses recueils manuscrits de correspondances littéraires. 
Dans une note préliminaire, il observe que les lettres du 
P. Sarrabat sont « agréables par leur gayeté «. Nos lecteurs 
ne seront peut-être pas fâchés de lire ici quelques spécimens 
de cette « gayeté », bien qu'ils ne nous mènent pas immédia- 
tement au sujet principal de cet article, 

La première lettre que le P. Sarrabat écrit de Toulon (28 oc- 
tobre 1734), rend d'une manière assez piquante l'impression 
peu favorable qu'il reçut d'abord de sa nouvelle résidence. 

« ... Me voici donc réduit au bout du monde dans un pais 
étranger où l'on ne parle que Nord, Ouest, tribord, où les 
lettres et les sciences polies ne sont regardées que comme 
des rêves et ceux qui les cultivent comme des gens d'un 
autre monde. Toulon eu Barbarie, jamais proveibe ne fut 
mieux fondé : commerce sans politesse, habitans brutaux, 
séparation presque totale de tout le reste du royaume. Le 
croiriez-vous, Monsieur, la bataille de Guastalla est ici une 
nouvelle des plus fraîches, et l'on m'a demandé sérieusement 
si M. de Ramsai n'était pas l'auteur d'un certain livre qu'on 
appelle le Paradis perdu. Voyez après cela si la beauté du 

1. Joseph de Seylres, marquis de Caumont, né à Avignon, correspondant 
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, fut en rapport avec presque 
tous les arcliéologues et érudils de son temps; de nombreux débris de ces 
correspondances sont conservés à Paris, à Avignon, à Munich. M. Omont les 
a souvent citées. 



54 EXCURSION ARCHEOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

climat, si la fraîcheur de la campagne, si les jardins des 
Hespérides avec toutes leurs pommes d'or peuvent suffisam- 
ment dédommager. La mer cependant, il faut l'avouer, est un 
spectacle qui fournit aux rêveries d'un physicien et quelque- 
fois môme à la curiosité d'un nouvelliste. » 

Dans les leltres suivantes, jusqu'en avril 1735, l'on trouve 
en efl'et, outre des observations de physique, surtout des 
nouvelles maritimes, ou mieux àes faits divers^ comme il s'en 
présente nalurellement dans un grand port, nolamment en 
temps de guerre. Car, depuis l'automne de 1733, la France, 
avec l'Espagne et la Sardaigne comme alliées, était en 
guerre contre l'Autriche et la Russie, pour soutenir les 
droits du père de la reine de France, Stanislas Leczinski, au 
trône de Pologne. 

Ainsi, le 7 février 1735, Sarrabat envoie une relation pitto- 
resque de la rentrée triomphale de la Florc^ frégate com- 
mandée par M. de Gallifet, qui ramenait un vaisseau corsaire 
de vingt-six canons capturé après un brillant combat. 

A d'autres jours, il parle des armements faits dans le port 
pour parer aux éventualités de cette guerre, d'ailleurs mol- 
lement poussée. Le 26 décembre 1734, il dépeint avec enthou- 
siasme un spectacle qu'il avait cru jusque-là banal, mais qui 
lui a paru « le plus beau, le plus frappant et le plus digne de 
l'attention d'un curieux )),à savoir le lançage d'un vaisseau; 
il s'agit du Borée^ vaisseau de soixante-quatre canons : 
« Imaginez-vous une maison entière de cent cinquante pieds 
de longueur et de quarante de large, se metlie en mouvement, 
augmenter graduellement * de vitesse ; elle met en feu tout 
ce qu'elle rencontre à son passage, et va se précipiter à la 
mer où il semble qu'elle doit se perdre ; point du tout, elle 
y reparoit avec plus de majesté que sur terre... » 

Dans la môme lettre, voici un récit degenre différent : « Le 
lendemain, jeudi, nous eûmes un autre spectacle: ce fui'ent 
les obsèques de M. Le Bret', que le corps de ville fit faire 



1. Le manuscril porte « gravement », par suite d'une évidente distraction. 

'1. Cîirdiii Le Brel, premier président du parlement de l'rovence, comman- 
dant pour le Way et intendant de cette province, mort à Marseille dans la 
nuit du 13 au 14 octobre. Son père avait rempli avec distinction les mêmes 
hautes cliarges. 



A MILO, EN 1735 g& 

dans l'église des Minimes. Douze tréteaux posés les uns sur 
les autres, noircis avec du noir de fumée, formoient, sans 
autre ornement, le plus magnifique catafalque qu'en eût 
encore vu à Toulon. Une bande de cadis noir régnoit tout 
autour de l'église, d'où pendoient de distance en distance 
quelques bouts d'étoiï'e noire, le tout avec une simplicité qui 
faisoit honneur à l'économie de Messieurs les Consuls. M. le 
Comte de Marnesia, comte de Lyon et grand vicaire de 
Toulon, y officia, assisté de quatre Minimes des mieux 
portant chape. Le corps de musique étoit composé de quatre 
grands Observantins soutenus de quelques Récollets, dont 
la voix peu nourrie faisoit la critique du déjeuner qu'on leur 
avoit donné. L'assemblée cependant étoit fort belle, et l'orai- 
son funèbre que prononça le P. d'Allemand répondit mieux 
au brillant de l'assemblée qu'à la simplicité de l'appareil. 
Le texte qu'avoit pris ce Père étoit heureux : Disponam 
popuUim meam juste et ero dignus sediam patrismei{?iai^.^ ix). 
Il nous représenta M. Le Bret comme le magistrat le plus 
propre et le plus dévoué au bonheur du peuple qui lui avoit 
été confié ; et quoique dans l'assemblée il y eût des gens qui 
branlassent de temps en temps la tête, ce père ne laissa pas 
dédire d'excellentes choses et de les bien dire... » 

Mais il est temps d'arriver au voyage qui fait l'intérêt prin- 
cipal de cette correspondance. C'est le 14 avril 1735 que le 
P. Sarrabat annonce à Caumont qu'il va s'embarquer. 

« Enfin, Monsieur, le dessein en est pris, il faut essayer tout 
de bon si je puis devenir marin ; je m'embarque sur le 
Diamant apparemment pour visiter les Echelles du Levant. 
Nous ne savons cependant pas encore positivement notre 
route; les instructions de la Cour la fixeront. Nous partons, 
deux frégates et deux brigantins, sous les ordres de M. le che- 
valier de Caylus, capitaine du Diamant. Je compte notre 
départ pour le 25 du mois. Nos vaisseaux sont à la carène, et 
les autres préparatifs seront bientôt faits. D'ici au 25, il y a 
onze jours bien comptés, cette lettre vous sera remise sa- 
medi 16", vous penserez jusqu'à lundi à quoi je pourrai vous 
être bon dans ma course, et ce sera mercredi au soir que 
j'aurai le plaisir de recevoir cette lettre où vous me détaillerez 



56 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

tout ce que vous exigez de moi durant les six mois que 
durera notre voyage. » 

Caylus! Ce nom n'aurait pas manqué d'éveiller chez Gau- 
mont quelques appréhensions pour son ami, s'il n'avait su 
quels rapports existaient déjà, depuis un certain temps, entre 
le jésuite et le commandant de la flottille. En ellet, dans sa 
lettre du 3 février, après avoir dit combien, à Toulon, il était 
sevré de lectures nouvelles, le P. Sarrabat ajoutait: 

« J'ai cependant trouvé le Mercure et bien d'autres bonnes 
choses de ce genre auprès de M. le chevalier de Caylus, oui 
Caylus, neveu de Mgr l'évèque d'Auxcrre*: Salutem ex ini- 
micis nostris. Parenté à part, c'est un très aimable homme ; 
et môme, depuis qu'il a bien connu son oncle et toutes les 
attenances janséniennes, il a commencé de vouloir du bien 
aux jésuites. » 

Certes, il était piquant de voir un jésuite lié d'amitié avec 
un Caylus. Celui-ci était le second fils de la célèbre nièce 
de Mme de Maintenon. Il avait pour frère aîné le comte de 
Caylus, l'archéologue bien connu, que sa mère n'avait pas 
vu sans chagrin abandonner la carrière des armes pour l'étude, 
le culte des arts et de l'érudition'. Si Mme de Caylus se 
lamentait de voir son premier-né « mélancolique », le caractère 
tout opposé du cadet paraît lui avoir causé d'abord des soucis 
d'un autre genre ^ ; mais enfin elle put le voir, dans la marine, 
satisfaire honorablement son besoin de distractions et son 
goût pour les aventures. Après un apprentissage dans l'ordre 
de Malte, le chevalier de Caylus commence à se faire un nom 
dans les campagnes maritimes de 1723 à 1736; capitaine de vais- 
seau, le 10 mars 1727, il