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ÉTUDES 



REVUE FONDEE EN 1856 



PAR DES PERES DE LA COMPAGNIE DE JESUS 



TOME 102 



PARIS 
IMPRIMERIE DE J. DUMOULIN 

5, K1,E DES GHANDS-AUCUSTINS, 5 



i 



ÉTUDES 



REVUE FONDÉE EN 1836 



PAR DES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 



ET PARAISSANT LE 5 ET LE 20 DE CHAQUE MOIS 



42° ANNÉE. — TOME 102« DE LA COLLECTION 



JANVIER-FÉVRlER-f/lARS 1905 



?805 
fT8l 





PARIS 

ANCIENNE MAISON RETAUX-BRAY 

VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

82, RUE BONAPARTE, 8-2 
Tous droits de traduction et de reproductioa réserves 



ACADÉMIE D£ QIJtBEC 

ÇHEIVIIN STE-FOY 

QUEBEC 



SAINTE-BEUVE GRITIQU 

LE GENRE ET L'HOMME 
A PROPOS DE SON CENTENAIRE* 




Que la critique tienne le second rang en littérature, les 
aveux de Sainte-Beuve suffiraient à le prouver. Dès 1840, il 
l'envisage comme « le radeau après le navire" », comme « la 
seconde face et le second temps nécessaire de la plupart 
des esprits, un pis aller honorable, s'ils savent n'en pas faire 
fi, et comprendre que c'est un progrès. Il faut, tôt au tard, 
bon gré mal gré, y consentir : la critique hérite finalement 
en nous de nos autres qualités plus superÊes ou plus naïves, 
de nos erreurs, de nos succès caressés ; de [nos échecs 
mieux compris*. » 

L'entendez-vous se prêcher à lui-môme la sagesse ? Mais 
combien elle lui coûte ! Comme il résiste et se débat avant d'a- 
bandonner la poésie, le roman, la littérature dite créatrice, le 
navire qui portait sa fortune, et de se réfugier définitivement 
sur le radeau ! Ce n'est pas trop de vingt-cinq ans pour l'y 
résoudre, et, la chose faite ou à peu près, il n'en dissimule 
pas l'amertume. Je suis « passé à l'état d'intelligence criti- 
que, et assiste avec un œil contristé à la mort de mon cœur. 
L'intelligence luit sur ce cimetière comme une lune morte ^. » 
Or, on le comprend assez bien. 

En rigueur d'exactitude, l'homme se flatte quand il se 
décerne à lui-même le titre de créateur. Donner l'être n'ap- 
partient qu'à Dieu ; ni le talent n'a ce privilège, ni le génie 
même, qui n'est qu'une transcendance moralement appré- 
ciable du talent. Associer, combiner les êtres sortis de la 
main créatrice, constater leurs rapports vrais, leur prêter 
môme des relations imaginaires, mais vraisemblables, c'est- 

1. Conclusion d'une étude d'ensemble : Dix-neuvième siècle. Esquisses 
littéraires et morales, t. IH (sous presse). 

2. Portraits contemporains, l. IV, p. i86. 

3. Correspondance, t. I, p. 130. 



6 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

à-dire conformes aux lois essentielles posées par Dieu : c'est 
tout refTort du talent, du génie, c'est toute leur gloire. Ils 
sont auteurs parce qu'ils augmentent et enrichissent le pa- 
trimoine de l'esprit, de l'àmo. Appelez-les même créateurs : 
entendue au vrai, l'hyperbole peut être inoffensive ; elle se 
justifie par une ressemblance infiniment lointaine avec l'œuvre 
de Dieu. Une doctrine exacte supérieurement établie et illus- 
trée, une médaille historique frappée de main de maître, un 
type d'invention fixé avec éclat dans un poème, un drame, 
un roman : ce sont là comme autant d'ôtres nouveaux qui se 
révèlent à la foule ; ce sont du moins autant de forces dura- 
bles agissant sur elle, et dont elle reste maîtresse de se ra- 
jeunir l'impression. Ainsi le philosophe, le moraliste, l'his- 
torien ont-ils quelque droit au nom toujours hyperbolique 
de créateurs. Le critique, lui, n'y saurait prétendre au môme 
titre; Athalle ou Y Oraison funèbre de t'o/ic^e l'emporteront 
toujours sur la meilleure analyse qu'on en pourra faire; il y 
aura toujours plus de puissance et d'honneur à remuer l'âme 
qu'à bien dire par où on la remue, à produire des chefs- 
d'œuvre qu'à les juger. 

Et malgré tout, la part du critique reste belle. A regarder 
la naturelle hiérarchie des genres, il le cède à l'orateur, au 
poète, à l'historien, au moraliste, au philosophe ; mais qui 
lui défend d'attirer tous les genres au sien et de les y intro- 
duire ? Tout en restant critique et sans empiétement d'aucune 
sorte, qui l'empoche d'être philosophe, moraliste, historien, 
poète, orateur, c'est-à-dire au moins éloquent ? Il le peut: 
disons plus, il le doit, pour remplir l'étendue vraie de son 
rôle. Dieu merci, le temps est passé des Chapelain, des d'Au- 
bignac, le temps où, dans l'œuvre littéraire, on voyait sur- 
tout le métier; où, sauf quelques remarques de pur bon sens, 
le critique pensait tout faire de mesurer l'œuvre nouvelle 
d'après Aristote et les humanistes, ses commentateurs, de la 
confronter avec des modèles dont il fallait prendre non pas 
l'esprit, mais le geste et le costume. Du chaos où nous a 
jetés le romantisme, une grande vérité surnage au moins : 
c'est que l'œuvre littéraire est, avant tout, œuvre d'àme ; 
qu'elle vaut comme l'àme qu'elle exprime, et comme l'action 
qu'elle a sur l'àme du lecteur. 



LE GENRE ET L'HOMME 7 

Comment la bien juger si l'on ne sait l'àme à fond ? Encore 
faut-il beaucoup d'autres connaissances. La littérature touche 
à tout, parle de tout : religion, philosophie, histoire ; et à 
moins de posséder suffisamment tout cela, comment pro- 
noncer qu'elle en parle bien? Qui s'établit juge habituel des 
ouvrages, qui met enseigne de critique, doit donc savoir, 
avec l'âme, la vie, le monde. Dieu, sans lequel rien ne s'ex- 
plique assez. Il lui faut être, et à toute heure, psychologue, 
moraliste, philosophe, souvent historien ; et non seulement 
pour ne pas rester muet devant un livre historique, mais 
pour situer dans leur temps et dans leur milieu les œuvres 
d'invention et de poésie, pour éclairer les littératures par 
les civilisations et les mœurs, les œuvres individuelles par 
la biographie des ouvriers. Dans nos sociétés chrétiennes, et 
parce que, malgré qu'on en ait, la religion se mêle à tout, 
quels services ne rendrait pas au critique, même incroyant, 
une théologie exacte, j'entends cette théologie élémentaire 
qui est le catéchisme bien compris et bien su ! Historien, 
philosophe, théologien par nécessité d'office, accordons 
encore au critique la liberté d'être artiste, poète, ou plutôt 
refusons-lui celle de ne l'être point. S'il n'avait dans l'àme 
un rayon d'art et de poésie, comment saurait-il comprendre 
et goûter les poètes ou artistes qu'il nous présente, s'ajuster 
à eux, entrer en eux, vibrer à leur unisson ? Saurait-il écrire 
seulement? Ou lui en donnerons-nous dispense? Le voilà 
donc obligé d'être, bien qu'avec une puissance moindre, tout 
ce que sont les créateurs dont il n'atteindra pas la gloire. 
C'est là proprement la sienne, et pas du tout méprisable. Je 
conçois qu'un génie ne déroge pas en s'abaissant à la criti- 
que ; je ne vois pas même bien pourquoi un critique de pro- 
fession ne pourrait monter cà et là jusqu'au génie. 

Sans essayer une théorie complète du genre, il est bon 
d'en rappeler les grands devoirs. Le métier veut de larges 
connaissances, des aptitudes riches, souples, quasi univer- 
selles ; mais il veut surtout du caractère et des principes. 
D'aucuns ont appelé la critique un sacerdoce. Hyperbole 
ridicule. Du moins, est-elle une sorte de magistrature, ce 
qui lui impose l'équité. Donc point de prétentions person- 
nelles, de respect humain, de jalousie ; le juge littéraire est 



8 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

probe, désintéressé, consciencieux, impartial au sens légi- 
time; (lu mot, serviteur convaincu et passionné du vrai, n'é- 
pargnant ni sa peine à le trouver, ni ses intérêts j)our le dire. 
Par ailleurs, le moyen de concevoir une juridiction sans 
code, une critique sans j)rincipes? Je le sais trop, en ce 
temps de scepticisme, de profonde et lamentable faiblesse 
mentale, plusieurs la conçoivent comme telle, et s'essayent 
à la faire telle. Celui-ci prétend se borner à comprendre les 
écrivains, à les pénétrer jusqu'à s'identifier avec eux, puis à 
nous les montrer au vrai, nous laissant maîtres d'en penser 
ce qu'il nous plaira, mais surtout de n'en penser rien, car 
enfin, de quel droit, d'après quelles règles en penserions- 
nous quelque chose? Cet autre entend nous communiquer 
purement et simplement ses impressions personnelles et nous 
avertit, au besoin, de n'y tenir pas plus qu'il n'y tient lui- 
même. A ce compte, nous lui répondrions volontiers : Qui 
vous les demande, et que nous importe ? Un troisième s'aven- 
ture à dresser le catalogue raisonné des talents, il les range 
en séries, en groupes, en familles ; il se hausse jusqu'à la 
nomenclature méthodique, effort suprême, dernier amuse- 
ment, dernier leurre d'une intelligence qui peut connaître 
beaucoup, mais qui ne sait rien, parce qu'elle n'a pas de 
principes, et ne veut pas en avoir. Chez qui fait profession 
de discourir sur les ouvrages d'esprit, il y a là tout ensem- 
ble, et un humiliant aveu d'impuissance, et une prétention 
paradoxale à réaliser l'impossible, une gageure insoutenable 
contre la force des mots et celle des choses. Non, le plus 
flottant, le plus insouciant des impressionnistes se moque, 
s'il prétend me laisser libre de mes impressions. Pourquoi 
donc me dire les siennes, sinon pour me les faire partager ? 
Non, quand vous avez photographié la manière d'un auteur; 
quand vous me l'avez mêuie expliquée par certaines causes 
prochaines et légères; quand vous avez classé un talent 
parmi ses analogues, à la façon d'une plante dans un herbier 
ou d'un insecte sous une vitrine, vous n'avez satisfait ni aux 
exigences de mon esprit, ni au titre même de critique, à l'idée 
qu'il représente. Scepticisme et critique s'excluent comme 
incompatibles ; critiquer veut dire juger ou ne veut rien 
dire du tout. Et nous vous demanderons toujours: cette ma- 



LE GENRE ET L'HOMME 9 

nière, que vous me décrivez si joliment, est-elle légitime; ce 
talent, de bon aloi; cette œuvre, conforme aux lois profondes 
de l'art, qui sont ni plus ni moins celles des choses, de l'àme, 
de la vie? Si vous n'en savez rien; si vous n'admettez point 
que ces lois régissent la littérature comme tout le reste; si leur 
existence même vous fait doute ; si leur nom seul vous porte 
à sourire; ayez — pourquoi non? — tout l'esprit, toute la 
grâce, toute l'érudition du monde : vous ne serez jamais un 
critique, vous ne serez qu'un amuseur, un amuseur de la 
foule et de vous-même ; au fond, un impuissant par ignorance 
et un désespéré. Dès lors il pourra nous arriver quelquefois 
de suivre en souriant vos jeux, vos caprices, votre élégante 
voltige ; mais ce ne sera jamais qu'à nos heures de grand 
loisir, et peut-être de respect moindre envers nous-mêmes. 

Qu'on ne s'étonne pas de ces paroles, qu'on ne s'en offense 
pas. Je n'écris ces mots que pour rappeler le lecteur chré- 
tien et digne à ce respect dont Toubli pratique est si facile, 
pour le prémunir contre l'éblouissement du scepticisme 
amusant et spirituel. A ce compte, ne faut-il pas lui faire en- 
tendre la note franche et vive de l'éternel bon sens humain 
et français ? 

Voilà, d'ailleurs, qui nous permet, à nous, de juger quel 
critique fut Sainte-Beuve. Ne remontons pas à l'origine ; 
laissons à de moins pressés l'histoire de ses tâtonnements 
laborieux, de ses vingt ans et plus de formation, depuis les 
débuts du G/oôe jusqu'à l'entrée au Constitutionnel^. Envi- 
sageons surtout ses Lundis et Nouveaux Lundis : c'est le pren- 
dre dans son automne magnifique, dans la maturité plénière 
de son talent. 

Talent hors de pair, habileté consommée; à ne regarder 
qu'elle, Sainte-Beuve est, et reste le prince du genre au dix- 
neuvième siècle; aussi bien n'a-t-il pas de prédécesseur qui 
l'égale. Et d'abord, il le doit à son style, parfois pénible et 
contourné tout d'abord, mais devenu plus tard merveilleu- 
sement ferme et souple; empreint de cette poésie sobre qui 
est d'ailleurs commandée, çà et là, par les objets mêmes dont 
il lui laut vous entretenir. Depuis 1850, L. Veuillot est, à 

1. Cette histoire a été copieusement faite par M. Michaut, Sainte-Beuve 
avant les a Lundis ». Paris, Fribourg, 1904. 



10 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

mon gré, le premier de nos prosateurs, et Sainte-Beuve le 
second. De part et d'autre, même science de la langue, même 
adresse à la manier; mais tant vaut l ame, tant vaut définiti- 
vement le style; entre ces deux maîtres la grande différence 
est là. 

Du reste, l'homme qui possède et manie le français à la 
façon d'un Veuillot ou d'un Sainte-Beuve, n'écrit pas seu- 
lement d'un style coulant et ferme tout ensemble, facile, 
agréable à première vue, et solide, résistant à la lecture 
réfléchie. Comme il sait — chose rare — le sens précis, la 
valeur exacte des mots, c'est-à-dire des idées, il dose ou 
nuance à volonté l'éloge et le blâme, atténuant l'un, voilant 
l'autre, ne disant jamais que ce qu'il lui plaît de dire, gouver- 
nant sa parole et ne se laissant pas mener par elle, comme 
un mauvais cavalier par son cheval. Qualité partout précieuse, 
mais indispensable à un juge ordinaire des écrits. Il est 
piquant d'entendre Veuillot lui-même la reconnaître à Sainte- 
Beuve et la donner en exemple à un confrère en critique, 
Armand de Pontmarlin*. Le fin causeur du samedi n'igno- 
rait certes pas cet art, cette dipioniatie loyale; mais, au gré 
du journaliste, son extrême indulgence l'empêchait d'en user 
assez bien pour caresser de la verge tel et tel, qui le méri- 
taient fort. Et Veuillot de lui analyser une page où, avec une 
aménité parlaite, Sainte-Beuve réduit, pour ne pas dire exé- 
cute, un autre critique, Jules Janin. Sainte-Beuve commenté 
par Veuillot, quatre horauies d'esprit, dont deux en mori- 
gènent deux autres : c'est là une rencontre piquante, mais 
plus encore une excellente leçon. Vous y voyez ce que gagne 
un critique à savoir la langue, et Veuillot est recevable quand 
il atteste que Sainte-Beuve la sait bien. 

Ecrivain hors ligne, l'auteur des Lundis a encore de belles 
parties du grand et parfait ciiliqiie : la sagacité, la (inesse, 
le goût, ce goût tiop peu raisonné, nous le dirons, trop peu 
fondé en principes, mais si vite et si profondément fixé par 
une forte discipline première et une longue habitude aux 
bons auteurs. D'où vient que, dans les questions de pure 
littérature, et si nulle passion ne brouille ses vues, le juge 

I. L. Yciiill»)!, Mélanges, 2* série, l. II, p. 215. 



LE GENRE ET L'HOMME 11 

est souvent exquis. Il a encore, et dans un haut degré, l'in- 
telligence, le don de s'ajuster à ses personnages, de se livrer 
à leur influence, de penser et de sentir avec eux. Il n'est pas 
jusqu'aux grands hommes d'Église qu'il ne comprenne de 
la sorte et qui ne le transforment, pour ainsi dire, en eux- 
mêmes, dans les Lundis au moins, avant l'heure de l'irréli- 
gion déclarée, du parti pris haineux. Ainsi parlera-t-il admi- 
rablement de Bourdaloue, sauf à l'insulter plus tard. Don 
périlleux que cette assimilation facile : avec une égale fidélité, 
le miroir magique pourra bien refléter indifféremment toutes 
les images; don insuffisant, nous l'avons vu, et qui n'est 
pas, à beaucoup près, tout le critique; mais enfin, don néces- 
saire, indispensable, et personne, je crois, ne l'a reçu plus 
large, ni plus largement exercé. 

On a dit que Sainte-Beuve n'a pas, ou presque pas de 
méthode \ La preuve qu'on en donne est pour nous faire 
craindre que l'on ne commence d'altérer le sens du mot 
comme de tant d'autres. Qu'il n'ait pas de principes sûrs, de 
philosophie vraie, la chose est trop claire, et nous y vien- 
drons bientôt. Du moins, a-t-il des procédés favoris, des 
habitudes pratiques et constantes; lui-même s'en est expliqué 
d'ailleurs. Il aimait à confronter l'œuvre avec l'ouvrier, à 
étudier l'écrivain en lui-même et en ses entours : lieu natal, 
famille, éducation, doctrines, sentiments, moralité, train de 
vie, disciples, amis, adversaires, rien ne lui paraissait inutile 
à la parfaite intelligence de l'homme, non plus qu'elle-même 
à celle de l'auteur. « Tel arbre, tel fruit «, disait-il, il s'appli- 
quait à décrire l'arbre en naturaliste consciencieux^. Est-ce 
là une mélhode? Pourquoi non? Incomplète, à la bonne heure; 
sujette à inconvénients, à la minutie, par exemple, sinon aux 
commérages, soit; entraînant, çà et là, trop loin le grand 
esprit qui nous en fait confidence, je l'avoue encore. Mais 
que voir dans ces entraînements, sinon l'excès, l'abus d'une 
méthode, en soi, excellente? Et qu'est cette méthode même, 
sinon la psj'^chologie, la biographie, l'histoire, entrant à 

1. M. E, Faguet, Politiques et moralistes au dix-neuvième siècle^ t. III, 
p. 208 sqq. 

2. Chateaubriand jugé par un ami intime en 4803. [Nouveaux Lundis, t. III, 
p. 13 sqq.) 



12 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

grands (lots dans la critique littéraire? Et quoi de mieux, si 
la manière d'un écrivain représente au vrai le tour naturel 
et acquis de son âme, si le grand art d'écrire est autre chose 
qu'arlifice et métier? 

Louons Sainle-Beuve de l'avoir compris; confessons que 
la nature et la formation l'avaient excellemment doué ou 
muni j)our l'emploi de critique. Tout l'y préparait, et, nous 
l'avons entendu nous le dire, l'emploi définitif profitait de 
toul, des expériences heureuses ou pénibles, des succès 
caressés, des revers mieux compris ; l'emploi donnait place 
et jour aux qualités plus superbes ou plus naïves; il occupait 
et exploitait à son bénéfice le psychologue, l'historien, le 
poète qui, de fait, n'avaient pu se suffire et prospérer à eux 
seuls. Curieux, travailleur, docte, sagace, fin, habile, maître 
en fait de langue et de style, prince des critiques : que man- 
quait-il ta Sainte-Beuve pour remplir l'idée du genre et en 
atteindre la perfection? 

Dans le train commun des choses, le talent n'a pas de pire 
ennemi que le caractère, et, ici, le caractère nous est connu. 
Heureux le critique, s'il n'eût fait que bénéficier de ses revers 
mieux compris. Mais il n'a pas le cœur assez haut pour oublier 
ses rancunes. Replié longtemps et comprimé par l'intérêt 
de sa renommée littéraire ou de ses relations mondaines, le 
jaloux se redresse dès qu'il pense n'avoir plus à craindre, il 
se soulage en se vengeant. Aussi devient-il récusable, ou 
tout au moins suspect, dès qu'il touche aux contemporains, 
aux plus illustres surtout, à Chateaubriand, à Lamartine, à 
Musset, à Cousin, à Villemain. S'il exalte plus volontiers les 
secondaires, est-ce uniquement par un goût de littérature 
tempérée et, pour ainsi dire, à mi-côte? N'est-ce pas aussi 
pour faire pièce aux hommes de premier rang? On l'a dit, 
et rhypolhèse, inexacte peut-être, ne semble pas gratuite ni 
téméiairc. En toul, Sainte-Beuve aime l'exactitude matérielle; 
il sied de lui reconnaître les scrupules de l'érudit, le goût, la 
coquetterie du document comj)let, authentique ; mais où est 
celte j)robilé d'âme qui fait le juge intègre, équitable en 
toute occasion, à toul prix? Avant de la sacrifier aux passions 
antichrélicnnes, il la laissait déjà fléchir à ses ressentiments, 
à ses jalousies de poète avorté, voire de galant malheu- 



LE GENRE ET L'HOILME 13 

reux; son admirable esprit souffrait de son vilain caractère. 

Et n'était-ce pas le caractère aussi qui l'avait fait sceptique? 
Nous savons de lui-même l'histoire de son âme, les viles 
faiblesses qui, de son propre aveu, détendent à la longue le 
ressort de l'intelligence comme celui de la volonté. Elles ont 
emporté son reste de foi et, avec lui, peu à peu, toutes les 
certitudes. Il est devenu sceptique dans son fond, sceptique 
à l'endroit de Dieu même, de l'âme, de la liberté, de la morale, 
de toutes les vérités premières. Il le laisse voir çà et là, plus 
ordinairement il le voile. Prudence politique, frayeur des 
palinodies trop éclatantes? Hypocrisie de bonne compagnie 
et de boa ton? Il peut y avoir un peu de tout cela dans sa 
manière; mais j'y verrais surtout, quant à moi, l'inévitable 
contradiction entre l'erreur acquise et le fond irréductible 
de natura, entre l'absence de doctrine précise, franche, abso- 
lue, et le pli profond que laissent à l'esprit les doctrines 
abandonnées. Où donc est le sceptique parfait, en tout consé- 
quent avec lui-même? Sainte-Beuve ne croit plus nettement 
et fermement à rien; mais, de naissance, il avait le bon sens, 
il ne l'a point perdu tout entier; mais il garde l'empreinte de 
bien des certitudes, au moins naturelles, voire des vérités 
religieuses qu'il a suffisamment connues, qu'il a un temps 
aimées. Joignez-y la forte discipline classique, un fond de 
politesse, une certaine élévation et dignité d'esprit, sinon 
d'âme, l'instinct du beau, le goût formé et affiné de longue 
main, toutes choses qui démentent, chez lui comme chez 
d'autres, le scepticisme de désir, ou d'illusion voulue. Rien 
d'étrange, à ce compte, si ce nihiliste en doctrine nous appa- 
raît spiritualiste, moral et moraliste dans nombre de ses juge- 
ments; s'il suppose, invoque, expose même avec son talent 
habituel, des vérités dont il a, pour lui-même, fait son deuil. 

Mais ne vous y fiez guère. Sa morale est bien celle dont il 
attribuait à Pascal la paternité involontaire, « morale des 
honnêtes gens, morale du rez-de-chaussée »; faite d'habi- 
tudes, de compromis, d'expédients, de conventions sociales 
et de réminiscences chrétiennes; correcte, décente, payant 
de mine tant qu'il ne lui en coûte rien; mais perdant sa 
vigueur et son lustre même, dès que les intérêts sont enjeu. 
Avec cela, un homme bien appris n'a pas grand'peinc à se 



fiiOADEKUE DE QUEBEC 
CHEMIN STê-FûY 
QUEBEC 



14 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

montrer d'ordinaire assez vertueux en écritures; mais celte 
correction de pose et de toilette ne se soutient pas toujours, 
au moins pour les yeux clairvoyants. Et puis, n'a-t-on pas 
là, comme ressources, des notes rétrospectives, des cliro- 
n iques anonymes, des cahiers posthumes, où l'âme se met à 
Taise et se lait voir en déshabillé? 

De fait, une manière de décorum, de goût instinctil, de 
tenue littéraire et sociale, donnant aux inaltentifs 1 illusion 
d'une conviction cl d'une moralité : voilà ce qui 'restait à 
Sainte-Beuve, mais c'était tout. Un jour qu'il se sentait 
d'humeur à poser encore un peu en homme de principes, il 
écrivait (1869) : « Dans celle crise, il n'y a qu'une chose à 
faire pour ne point languir et croupir en décadence : passer 
vite et marcher ferme vers un ordre d'idées raisonnables, 
probables, enchaînées, qui donne des convictions à défaut 
de croyances... et prépare, chez nous, aux esprits lieufs un 
point d'a|)pui pour l'avenir. Il se crée lentement une morale 
et une justice, à base nouvelle, non moins solide que parle 
passé, plus solide même, parce qu'il n'y entrera rien des 
craintes puériles de l'enfance. Cessons donc le plus tôt pos- 
sible d'être des enfants. Dans l'état de société où nous «ommes, 
le salut et la virilité d'une nation sont là et pas ailleurs. » 
Lignes étranges! M. E. Faguet, à qui je les emprunte, ne 
veut pas môme les croire sincères; il estime qu'en fait de 
doctrine, de justice et de morale, on reniait le passé sans 
rien atlendre de l'avenir*. 

En tout cas, la négation est franche et semble importer 
seule : cessons d'être enfants, c'est-à-dire chrétiens. |Pour le 
reste, marchons « vite « vers une doctrine, qui, d'ailleurs, 
« se forme lentement », et ne sera jamais que « probable ». 
Nous rencontrerons bientôt Renan et son premier ouvrage 
longtemps inédit : V Avenir de la science\ or, nous venons 
d'en lire le sommaire; Sainle-Beuvc nous a résumé", par 
avance et comme de génie, les cinq cents j)ages qui ne 
devaient paraître que vingt ans après sa mort*. I 

Déficit intellectuel etmoral, scepticisme etrancune, grandes 

1. Politiques et moralistes au dix-rieuiiîme siècle, t. III, p. 232, 23J. 

2, L Avenir de la science fut publié en 1890. 1 



LE GENRE ET L'HOMME 15 

ruines dans l'esprit, médiocre noblesse d'àme : double et 
grave échec à la perfection du critique, à son excellence pro- 
fessioanelle. Dans ces conditions, l'équité est compromise; 
l'habi.eté, la diplomatie du style risquent de devenir perfides 
et mé:;hantes; la curiosité se tourne en dilettantisme; le 
goût eu fait exact — goût toujours louable en soi — domine 
jusqu'à le remplacer celui des vérités générales et supé- 
rieures; on se croit savant parce qu'on est docte; on se croit 
probe parce qu'on vérifie avec soin les textes et les dates; 
mais c'est coquetterie d'esprit et non loyauté de conscience, 
point d'aonneur d'artiste et non scrupule d'honnête homme. 
Et d'ailieurs, ces textes si authentiques, si bien vérifiés, n'y 
a-t-il pa5 un art de les faire mentir? A la tribune, on groupe 
les chiffres; en critique ou en histoire, on groupe les docu- 
ments; de part et d'autre, on force, pour ainsi dire, l'exacti- 
tude même à rendre témoignage contre la vérité. 

En Sainte-Beuve, l'homme aura donc nui singulièrement à 
l'artiste. Et quelle a été, quelle devait être l'influence de cette 
longue udicature exercée sur les auteurs et les ouvrages^ de 
cette crtique servie par de si beaux talents et compromise 
par de si graves défauts? Si je répondais moi-même à la 
questioa, il se pourrait qu'on m'estimât sévère, prévenu, 
que sa?s-je? Peut-être aussi récuserait-on Pontinartin, — un 
adversiire et une victime, — quand il dit si justement d'ail- 
leurs : « Par un singulier privilège, M. Sainte-Beuve a le 
secretde professer et de pratiquer la saine littérature, tout 
en faiant parfois ce qu'il faut pour assurer le triomphe de 
la maivaise '. » Laissons donc parler deux juges que l'on 
ne tarera point d'intransigeance, de pharisaisme clérical. 
M. Lanson ne voit en Sainte-Beuve qu'un curieux, qu'un 
dilettmte, incapable d'idées générales et scientifiques, pas- 
sionnément attentif au jeu des âmes et n'y cherchant que son 
plaisr; au total, un critique vain et stérilet M. E. Faguel 
pass< outre; il le peint malfaisant. « Sainte-Beuve a comme 
distilé et insinué, goutte à goutte, semaine par semaine, 
pencant trente ans, une sorte de positivisme froid, de scep- 



l.Les Semaines littéraires, p. 220. 

2. G. Lanson, Histoire de la littérature française, p. 102'i-1026. 



16 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

licisrae doux et de désenchantement tranquille. II a glacé 
peu à peu son siècle qu'il a trouvé en ébullilion. 11 a dissipé 
d'une main lente, très active, mais qui semblait presque 
nonchalante, toutes les illusions, toutes les espérances et 
toutes les fois. C'était un travail long, minutieux, précau- 
tionné et presque respectueux, mais obstiné, contre les 
anciennes croyances et aussi les croyances nouvelles : chris- 
tianisme, progrès, perfectibilité, optimisme, confiaice de 
rhomme en Dieu, confiance de l'homme en soi... Il k aidé à 
naître ainsi une école de scepticisme, où de plus graids que 
lui, comme Renan*, ont fini par se trouver doucenent et 
mollement enveloppés. L'école sceptique du milieu Ju dix- 
neuvième siècle, si particulière, composée, non pluscomme 
les autres, d'esprits nonchalants et légers, mais de latorieux, 
d'énergiques et de tristes, a été élevée et nourrie parSainte- 
Beuve^. » 

Je ne me sens ni le droit ni l'envie de contredire cîs juge- 
ments. 

G. LONGH^YE. 



1, CeUe supériorité de Renan me parait, je l'avoue, fort discutable, mais 
entre les deux hommes, je vois, avec des différences marquées, un ^rand et 
fâclieux rapport: le dilettantisme égoïste, chose dont il est difficih de leur 
savoir gré. L'un et l'autre, au fond, n'ont voulu que jouir d'eux-mêmes, 
quoi qu'il pût en advenir de leurs lecteurs. Le second, Renan, y a ris plus 
de poésie, mais surtout de légèreté, d'impertinence, de mépris pourl'intel- 
ligence humaine. S'il l'emporte sur Sainte-Beuve, c'est par là ; mas il lui 
doit reconnaissance comme à un précurseur, à un maître. 

2. Polilif/ites cl vioralisfes au dix-neuvième siècle, t. III, p. 232, 33. 



PIE VII 

ET LES 

ÊVÊQUES CONSTITUTIONNELS 



De toutes les conditions mises au sacre de l'empereur, au- 
cune ne tenait peut-être au cœur du pape comme celle qui 
regardait les évêques constitutionnels. Pour aucune, le gou- 
vernement français ne fut aussi résolu à discuter les limites 
de ses engagements ; et, par une sorte de contradiction, le 
moment venu de faire honneur à sa parole, en aucune, il ne 
se montra plus facile à seconder les vues du Saint-Père. Si 
l'on obtint quelque chose desjureurs, en 1804, ce fut par le 
concours des deux puissances. 

Le récit d'Haussonville et les Mémoires de Consalvi don- 
nent une impression tout opposée. Tous deux sont inexacts 
et fort incomplets. Theiner, qui plaide contre eux pour Napo- 
léon, n'est pas un guide plus sûr. Il y a là, semble-t-il, une 
raison décisive pour présenter ici la question dans son 
ensemble : sachant exactement en quelles circonstances 
douze intrus furent mis, après le Concordat, à la tête d'un 
diocèse, on comprendra mieux leur attitude en 1804; l'on 
sera plus à même de juger la conduite de tous ceux qui eu- 
rent à s'occuper de ces incorrigibles. 

Le profit vaut la peine qu'il faudra prendre pour remonter 
de l'affaire du sacre jusqu'en 1802. Ce retour en arrière sera, 
d'ailleurs, aussi rapide que possible. 

I 

Qu'est-ce que Bonaparte confia de ses intentions sur les 
constitutionnels à l'évêque de Verceil, au lendemain de Ma- 

1. Cf. Eludes, 20 décembre I90i : le Sacre de l'empereur. 



18 PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 

rengoPNous ne pouvons le savoir avec précision: la lettre 
de Martiniana à Pie VII est trop sommaire sur ce point'. 

Quoi qu'il en soit, dès le début de la négociation du Con- 
cordat, la théorie du premier consul est nettement établie. 
Talleyrand l'expose à Dernier sans ambages : dans la « forma- 
tion de la hiérarchie » le gouvernement n'admettra aucune 
« distinction » entre assermentés et insermentés ; la « paix 
|)olilique » ne saurait avoir « d'autres bases que l'oubli de 
toutes les anciennes dissidences )> ; la « paix religieuse » 
demande « la réunion de toutes les consciences » sous l'auto- 
rité « bienveillante et paternelle » du Saint-Père 2. Lorsqu'il 
parle de la sorte, le ministre des affaires étrangères ne fait pas 
un plaidoyer personnel, impoituné qu'il sérail par les tristes 
souvenirs de 1790. Bonaparte lui-même ne s'exprime pas 
autrement avec Spina; c'est par là qu'il justifie son dessein 
de réserver aux jureurs quelques évéchés*. 

Gonsalvi n'oublia point celte grave confidence des premiers 
jours. Aussi, quand il vint à Paris, pril-il les précautions les 
plus savantes pour arriver à ce que le mot « titulaire », dans 
l'article 3 de la convention, ne pût regarder, en aucune 
manière, les constitutionnels*. 

Mais celte concession sur le passé n'indiquait pas que le 
gouvernement eut rien changé à ses projets pour l'avenir. 
Cinq jours après la signature du Concordai, Bonaparte dé- 
clara à Consalvi qu'il nommerait « sept ou huit » jureurs ; 
ceux-ci ne |)ourraient plus être regardés comme intrus, du 
moment (ju'ils accepteraient la convention (jui venait de rap- 
procher les deux puissances; tout reniement du passé c[u'on 
imposerait aux assermentés serait odieux et déshonorant ; 
s'il fallait, de quelque façon, les réconcilier avec 1 Eglise, 
avant de leur confier des diocèses, ce devait être sans rétrac- 
tation ^. Les objections du cardinal n'ébranlèrent pas le 
consul. Mais elles lui firent sentir que son idée ne trioniphe- 

1. Cf. Boulay de l;i -Meurlhc, Documents sur la ncguciatiun du Con- 
cordat, etc., l. III, p. 538; t. V, p. 5'J5. 

2. Ilnd., t. I, p. 167, Talleyrand à Beniier, 26 décembre 1800. 
'.i. fhid., p. 27G, Spina à Consjaivi, 9 janvier 1801. 

4. Ibid., l. III, p, loG, Scliiarimenli, 6 juillet; p. 1G8, Scliiarimeuti, 
16 juillet. 

5. Ibid., p. 293, Consalvi à Duria, 2^i juillet. 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 19 

rait pas sans peine ; et il en demeurait préoccupé. Par deux 
fois, le jour môme de l'audience accordée à Consalvi, il écri- 
vit à Joseph Bonaparte pour lui ordonner de voir le cardinal 
et de s'accorder avec lui sur cet « objet très essentiel à 
régler^ ». 

Ce règlement tant souhaité ne put avoir lieu. Dans une 
conférence assez longue, les plénipotentiaires qui avaient 
signé le Concordat échangèrent leurs vues; il en fut dressé 
un protocole ; comme on ne pouvait s'entendre, on convint 
d'attendre « les ordres ultérieurs du premier consul et le 
bref de Sa Sainteté à intervenir, pour aviser aux moj'^ens de 
terminer une scission si regrettable ^ )>. 

Afin de mieux assurer ses avantages, le gouvernement 
aurait voulu que la minute des brefs concernant la démission 
des évêques fût rédigée à Paris. Le départ trop rapide de 
Consalvi ne le permit pas. Bernier fut chargé de rappelei- à 
Rome les désirs du chef de l'ÉLat. Le document pontifical ne 
« doit respirer et peindre » que « des sentiments pater- 
nels ». Accepter le Concordat, voilà ce que l'on peut « uni- 
quement » exiger des jureurs. Au surplus, rien n'empêchera 
le Saint-Siège « d'agir ensuite canoniquement » au for inté- 
rieur; le gouvernement n'a rien à y voir. Mais si Pie VII 
s'obstine à prescrire une « rétractation formelle », il doit 
s'attendre à une résistance inflexible ^. 

Le pape était prêt à tous les moyens de conciliation légi- 
times. 

Il avait signé un bref, adressé à ses «vénérables frères les 
archevêques et évêques de France en communion avec le 
Saint-Siège ». Il y faisait l'éloge de leur fidélité à l'Eglise 
romaine, et il exprimait l'espoir que leur « science » et leur 
« vertu » éminente les amèneraient tous à faire promptement 
cet abandon de leur charge pastorale qu'il réclamait d'eux, 
au nom de la paix*. 

Comment se conduire à l'égard des constitutionnels? A la 
rigueur, le titre de « frères » leur convenait aussi, puisqu'ils 

1. Boulay de la Meurthe, op. cit., t. III, p. 292, 293. 

2. Ibid., p. 291, Pi-olocole du 22 juillet. 

3. Ibid,, p. 317, Bernier à Consalvi, 31 juillet. 

4. Ibid., p. 376, Bref Tarn multa, 15 août 1801. 



20 PIE Vil ET LES ÉVKQUES CONSTITUTIONNELS 

étaient évoques par le caractère reçu au jour de leur sacre. 
La chancellerie romaine prépara donc un bref où Pie Yll 
exhortait à se démettre ses « vénérables frères » les arche- 
vêques et évéqiios qui avaient gouverné des diocèses « sans 
l'institution du Siège apostolique ». Une seconde rédaction, 
moins (laiteuse, ne leur donnait que le titre de « fils ». Enfin, 
dans une troisième formule, le Souverain Pontife gardait les 
distances avec plus de jalousie encore. Au lieu de parler lui- 
même aux rejjelles qui avaient méconnu l'autorité de son 
prédécesseui-, il donnait à Spina commission de leur notifier 
ses volontés. Le prélat devait les engager, au nom du pape, 
à « résigner leurs évêchés », à « s'abstenir de leurs fonc- 
tions d'ordre », à promettre « par écrit » une sincère « obéis- 
sance » aux « commandements » qui leur seraient transmis. 
Suivait un formulaire à souscrire'. Le choix, entre les trois 
textes était laissé à la prudence de Spina. 

L'archevêque de Gorinthe, pour les raisons c[ue l'on devine, 
necommuniqua au gouvernement que la troisième rédaction. 
Lorsqu'il vit qu'elle était agréée, il s'empressa de brûler les 
deux autres et écrivit aux constitutionnels une lettre étudiée 
où il résumait brièvement la pièce pontificale ; celle-ci était 
jointe en copie certifiée ~. 

L'accueil que le hre( Post miiltos avait trouvé en haut lieu 
permettait toutes les espérances. Le pape ne demandait aux 
coupables que d'accepter les jugeinenls du Saint-Siège sur les 
afjaires ecclésiastiques de France. Cette formule était la plus 
adoucie que l'on put trouver pour la rétractation nécessaire. 
Le consul en fit à Spina les compliments les plus flatteurs. 
Talleyi'and s'en déclara satisfait. Bcrnicr témoigna de la 
« vive » et heureuse « impression » partout produite par 
« l'esprit de charité » vraiment évangéliquc, dont débordait 
l'écrit venu de Rome. « Tant il est vrai, en thèse générale, 
concluait-il, que le meilleur moyen d'attirer ses ennemis est 
de les accabler par la douceur^. » 

1. Boulciy de la Meurlhe, oj). cit., l. III, p. 381. Voir aussi Tlieiner, His- 
toire dfs deux Concordats, t. II, p. 71, 72. 

2. Boulay de la Meurthc, op. cit., t. IV, p. 12'i, Spina à Roycr, 29 septembre. 
'.i. lliid., t. III, p. 472, Spina à Consaivi, 28 août; p. 484, Talleyrand au 

premier consul, 29 août; p. 490, Spina ù Consaivi, l" septembre; p. 498, 
Bcrnier à Consaivi, 10 septembre. 



PIE VII ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 21 

Les intrus allaient montrer, sur l'heure, qu'il ne leur plai- 
sait point de se laisser « accabler par la douceur ». 

Depuis le 29 juin, trente-quatre d'entre eux étaient réunis 
en concile national. Tandis que le Saint-Siège et le gouver- 
nement de la République achevaient d'arrêter les moyens 
d'éteindre le schisme, ces pieux restaurateurs de l'Eglise 
primitive cherchaient, assez superbement, comment ils pour- 
raient, sans renier leur serment de 1790, laisser la constitu- 
tion civile du clergé descendre dans l'oubli, parmi les choses 
mortes. Le Concordat signé, leurs recherches devenaient 
inutiles et ridicules. Le premier consul leur donna l'ordre 
de se séparer. Ils obéirent avec le plus grand empresse- 
ment, et, pour faire une fin, s'avisèrent d'envoyer à Bonaparte 
leurs hommages, leurs principes et leurs observations. 
Content de leurs « principes », Bonaparte les fit inviter à dîner 
par son ministre de l'intérieur, le chimiste Ghaptal '. De 
leurs « observations » il retint celle où ils le mettaient en 
garde « contre les prétentions exagérées de la cour 
romaine ». 

Or c'était à leurs yeux une « prétention exagérée de la 
cour romaine » que de leur notifier un bref sans l'attache 
du gouvernement 2. C'en était une autre de ne les point 
traiter avec le même honneur que les évêques émigrés. C'en 
était une encore — et la plus intolérable — d'oser leur dire 
qu'ils étaient « séparés de l'unité de l'Eglise » et qu'ils de- 
vaient se soumettre aux « jugements du Saint-Siège sur les 
choses ecclésiastiques de France ». Autant que personne ils 
étaient catholiques ; n'avaient-ils pas fait, en plein concile 
national, la profession de foi de Pie IV? Quant à accepter les 
brefs de Pie VI, jamais on ne pourrait les y contraindre. Ce 
serait « trahir la patrie» ; une « puissance étrangère », même 
celle du pontife romain, n'avait rien à voir dans les lois qu'il 
avait plu à la France de se donner ^. 

Ce fut avec cette explosion de colère que les chefs des 
jureurs reçurent la commission dont Spina s'acquittait. Cha- 
cun d'eux protesta, suivant ses moyens : Grégoire, par des 

1. Boulay de la Meurihe, op. cil., t. III, p. 472. 

2. Iliid., t. IV, p. 168, Les évèques réunis à Portalis, IS octobre 1801. 

3. Ibid., p. 125, Observations de Grégoire sur le bref, 3 octobre 1801. 



22 PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 

dissertations politiques, Le Goz, avec des apostrophes décla- 
matoires, Desbois, en retournant à rarclicvôquede Corintlie, 
sans les ouvrir, les papiers envoyés par le prélat. 

Malgré tout, les démissions que demandait le pape furent 
données, sans exception et assez vite. Mais il était clair que 
les démissionnaires entendaient obéir à Bonaparte plus qu'à 
Pie YII. Leurs formules étaient concertées avec Portalis* ; 
aucun d'eux ne souscrivit celle qui leur était venue de Rome. 
Et c'est au Concordat qu'ils professaient d'adhérer, non aux 
jugements du Saint-Siège^. Appuyés sur le bras séculier, ils 
mettaient à braver les foudres spirituelles une sorte d'osten- 
tation. Leurs journaux et leurs amis publiaient partout qu'ils 
ne rétracteraient rien ; qu'il était inique de proposer une 
abjuration à des hommes qui avaient « la foi des apôtres ». 

En face de cette fureur de déraison, le gouvernement 
aurait dû tourner le dos à ses protégés. Bien au contraire, il 
avait fait bonne garde autour de ces fils récalcitrants de 
l'Eglise, prêt à défendre leur « honneur » et leur « sensibi- 
lité » en péril. A la veille de ratifier le Concordat, il avait fait 
savoir à Rome, par la plume de Talleyrand, qu'il aimerait 
mieux sacrifier la convention signée avec le pape, plutôt que 
de consentir à contrister ces prêtres-cit03^cns ^. 

Les ratifications du traité signé le 15 juillet ayant été solen- 
nellement échangées le 10 septembre, quelque? semaines 
plus tard (4 octobre), Caprara arrivait à Paris. Le légat du pape 
venait restaurer, de concert avec le premier consul, cette 
Eglise gallicane à qui le Concordat venait de promettre une 
vie nouvelle. 

Qu'allait obtenir du gouvernement ce troisième négocia- 
teur ? 

II 

Caprara ne fut pas plus heureux que Spina etConsalvi. Dès 
la j)remière entrevue (6 octobre), Bonaparte lui enfonça dans 
l'àme un coup douloureux, lui disant qu'il donnerait aux 



1. Boulay de la Meurllie, op. cit., t. IV, p. 155, 14 octobre 1801. 

2. Il/id., p. 153, Letlrcs d'évoqués cousliluliounels au p.Tpe, octobre 1801. 

3. Jhid., t. III, p. 325, Talleyrand à Cacault, 3 août 1801. 



PIE VII ET LES ÉVÉQUES CONSTITUTIONNELS 23 

constitutionnels un tiers des évôchés. Le légat laissa parler 
son bon sens de diplomate et sa foi de prêtre. Avec respect 
et fermeté, il observa que le choix de pareils pasteurs ne 
servirait pas mieux l'Etat que l'Eglise ; des hommes comme 
les orateurs du concile national ne sauraient être que des 
brandons de guerre religieuse. Le consul renvoya le cardinal 
à Portails. 

Celui-ci était déjà, in petto ^ « le conseiller d'Etat chargé 
de toutes les affaires concernant les cultes ». Deux jours 
après, sa nomination paraissait au Bulletin des lois. Instruit 
des choses ecclésiastiques, modéré de caractère, sincèrement 
religieux, Portails était malheureusementimprégné, dans les 
moelles, d'esprit régalien et gallican. La consigne donnée 
par Bonaparte au sujet des jureurs le trouva donc fort docile. 
Caprara ne put rien gagner sur lui. Les constitutionnels 
comptaient dans les conseils du gouvernement un avocat de 
plus et qui allait faire bientôt ses preuves. 

Dans la pensée fort habile de présenter sa politique exté- 
rieure en un tout cohérent, et de faire servir à la direction 
de l'esprit public les grands événements de la vie nationale, 
Bonapîtrte aurait voulu promulguer le Concordat le 18 bru- 
maire an X. Cette date en aurait été triplement sacrée. Avec le 
souvenir d'une « rédemption politique » — c'est un mot de 
Portails — elle aurait rappelé aux citoyens la restauration de 
la religion des aïeux, et ce traité de paix qui, après de si 
longues guerres, allait rapprocher, de la France victorieuse, 
l'Angleterre, la Russie, le Portugal et la Porte ottomane *. 

Mais il fallait beaucoup de temps pour établir la bulle de 
circonscriptiondesdiocèses. Pie VII, d'ailleurs, aimait uîieux 
attendre, pour promulguer lanouvelle organisation ecclésias- 
tique, que tous les titulaires des anciens évôchés eussent 
donné leur démission. El les prélats émigrés se hàiaiont len- 
tement de répondre aux désirs du pape. Ce retard contra- 
riant ses combinaisons savantes, le consul en lit au légat, 
dans une audience à La Malmaison, les plus vifs reproches. 
C'est à peine si Caprara put couper ce « torrent » de paroles 

1. Bouhiy de la Meurthe, op. cit., t. lY, p. 146, Le premier consul au pape, 
10 oclobre 1801; p. 161, le premier cousul à Portalis, 15 octobre 1801. 



24 PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 

amères, p;ir quelques plirases où il essaya de faire passer la 
vérité '. Sur l'ordre du maître, Porlalis répéta, en style diplo- 
matique, celte scène de violence. Caprara et Cacault reçurent 
une dépêche où ils pouvaient lire ce passage digne du futur 
rédacteur des articles organiques : 

Le premier Consul ne pourra nommer les titulaires que lorsqu'il y 
aura des titres bien reconnus et bien établis. 

Son intention déjà manifestée est de choisir ces titulaires parmi les 
anciens évêques, parmi ceux vulgairenientdits constitutionnels, et parmi 
les ecclésiastiques de second ordre. 

S. E. sait qu'un coliateur n'est point ce que serait un casuiste au 
tribunal de la pénitence et qu'il n'est juge que des capacités exté- 
rieures de l'ecclésiastique nommé. 

S. E. sait encore que, d'après les maximes de France, le Saint-Siège 
est coliateur forcé. 

Des divisions fnnestes à l'Eglise et inquiétantes pour l'Etat doivent 
avoir un terme, et ce terme doit être celui de l'œuvre salutaire qu'il est 
pressant de consommer. La constitution civile du clergé avait été déli- 
bérée par l'Assemblée constituante et sanctionnée par le roi ; elle n'a 
point été l'ouvrage des prêtres. Soumettre à des précautionsalarmantes 
ceux d'entre les ecclésiastiques qui n'ont fait qu'obéir aux lois de leur 
pa ys, ce serait réveiller, entre le Sacerdoce et l'Empire, des discussions 
terminées, et ce serait compromettre la dignité de la nation elle-même. 
Des évêques qui ont donné la démission de leurs sièges, et qui, s'ils 
sont nommés à de nouveaux titres épiscopaux, réclameront l'institution 
canonique de S. S., rendent, par ce seul fait, un hommage solennel aux 
principes de l'unité catholique et reconnaissent l'état présent de la 
discipline'-. 

Un tel langage devait provoquer des protestations ; malgré 
la confiance qu'il pouvait avoir en ses connaissances cano- 
niques, Portalis s'y attendait, sans doute. Consalvi, à qui cette 
dépêche avait été communiquée, prit sa plume des grands 
jours de combat diplomatique et réfuta point par poinlle con- 
seiller d'Etat. iNous allons ramasser en quelques lignes les 
longues pages du cardinal. La force de sa réplique apparaîtra 
plus irrésistible. 

« Oîi il y va du salut des âmes », comment pourrait-il y 

1. Boulay de la Mcurllie, op. cit., t. IV, p. 269, Caprara à Consalvi, 
2 novembre. 

2, Ibid., p. 280, Portalis à Caprara, 3 novembre. 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 25 

avoir collation forcée ? Dieu ne demandera-t-il pas compte , 
comme s'exprime le concile de Trente, « du sang des ouailles 
confiées à des pasteurs indignes » ? Il est vrai que le pape ne 
connaît pas de cette indignité « en casuiste », mais en admi- 
nistrateur. Malheureusement pour eux, lesjureurs ont publié 
sur les toits les erreurs doctrinales qui, en les mettant hors 
de l'unité de l'Église, les rendent absolument indignes de 
l'épiscopat. 

Ils ont beau adhérer au Concordat, souscrire à la profes- 
sion de foi de Pie IV, proclamer que leur « foi est celle des 
apôtres » ; en quoi cela change-t-il leur attitude de schisma- 
tiques obstinés? Le Concordat ne parle pas de la constitution 
civile du clergé, non plus que le Symbole des apôtres ou la 
profession de foi de Pie IV. Cette constitution civile du clergé 
a été condamnée par Pie VI en des brefs que ses successeurs 
ne peuvent reviser ; lui-môme n'aurait pu le faire, ayant parlé 
en matière de foi. Les jureurs refusent de reconnaître l'au- 
torité de ces brefs et d'abjurer les erreurs qu'ils censurent. 
Par là « ils se mettent eux-mêmes dans l'impossibilité d'être 
reçus dans la communion du Saint-Siège «, puisqu'ils persé- 
vèrent dans l'attitude qui jadis les en sépara. 

Le Saint-Père a « mitigé, autant que son autorité le lui a 
permis », la rétractation nécessaire. Il est prêt à « embrasser » 
avec charité les repentants et à « instituer ceux d'entre eux 
qui seront nommés par le premier consul, pourvu qu'ils 
remplissent les prescriptions » du hreî Post multos. Sa con- 
descendance ne saurait aller plus loin, sans engager sa « con- 
science » et trahira les obligations de son apostolat ». La garde 
du « dépôt sacré » de la foi est le premier de ses devoirs. 

La « religion du premier consul » ne contestera pas qu'en 
« matière de foi » il « appartient » au pape, « et à nul autre », 
de «juger si les évêques constitutionnels » tiennent le lan- 
gage qu'il faut *. 

A ces réflexions décisives, le pape voulut joindre les siennes. 
Il écrivit à Bonaparte une lettre noble, ferme et touchante, 
où transparaît, dans toute sa beauté, l'indissoluble alliance 



1. Boulay de la Meurlhe, op. cit., t. IV, p 314, Consalvi à Cacault, 
30 novembre. 



26 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

qui tenait unies, au fond de son âme religieuse, la condes- 
cendance à tout ce qui serait nécessaire et la résolution de 
ne jamais dépasser les limites du permis ^ 11 affirmait avec 
une force tranquille : « Nous répandrions tout notre sang, 
plutôt que de commettre une prévarication qui nous rendrait 
coupable de la plus noire trahison, devant ce tribunal du 
Christ où nous aurons à rendre compte des âmes confiées 
à notre i2:ardc. >> 

Pour soutenir sa cause, Pie YII eut la bonne fortune de 
trouver dans l'ambassadeur de France un allié fidèle. L'in- 
tervention de ce personnage n'était pas superflue dans un 
combat où le drapeau des constitutionnels était gardé par le 
gouvernement lui-même. 

Pourquoi, observait Gacault, ces citoyens [les jureurs] n'ont-ils pas 
obéi ponctuellement au bref reçu et approuvé par le gouvernement ? 
Ils ont au contraire donné la plus grande publicité aux actes de leur 
démission, ainsi qu'à d'autres écrits qui sont remplis de ce que le Pape 
appelle des erreurs. Proclamer en consistoire de tels évêques, c'est 
sanctionner leur doctrine. Le Saint-Père se croirait perdu comme 
Honorius, s'il nous accordait ce point... 

Je ne saurais saisir en quoi consiste l'hérésie des jansénistes et les 
dilférences d'opinion entre mon ancien collègue au corps législatif 
Grégoire et le Saint-Père. Je ne connais que les règles qui enfin doivent 
gouverner le monde. L'abbé Grégoire n'est pas pape ; et c'est le Pape 
dont l'autorité est reconnue et établie pour décider ces questions. 

Qui ne sent qu'après des secousses et des convulsions comme les 
nôtres, le rétablissement de l'ordre ne peut naître que de l'obéissance ? 
Aqui faut-ilqu'elle soit rendue, en matière de religion? Est-ce à Pie VII 
•u à l'abbé Grégoire '^ ? 

Sous cette charge où Cacault fonçait à bride abattue, quelle 
contenance pouvait faire le gouvernement ? quelle réponse 
donner à ces coups frappés par le bon sens ? 

in 

Comme s'il eût fléchi sous le poids d'une coalition trop 
puissante, Bonaparte, quand il eut vu toutes ces lettres, ne 
parla plus des constitutionnels. 

1. Boiilay (le la Meurtlie, op. cit., t. IV. p. 339, Pie VII au premier consul, 
2 décembre. 

2. Ihid.. p. 340, Cacault à Porlalis, 2 décembre. 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 27 

Dans son entourage, d'ailleurs, les voix venues de Rome 
trouvaient un écho d'autant plus profond, que, des quatre 
coins de la France, s'élevaient contre les jureurs des protes- 
tations imposantes. 

Vous jugerez vous-même, écrivait Portalis au consul, par les notes 
que je me suis procurées sur chaque évêque constitutionnel, que pres- 
que aucun d'eux n'a des droits à votre confiance et à celle du public. 
... Ce serait donc compromettre le grand œuvre du rétablissement de 
la religion, que de placer aujourd'hui à la tête des diocèses des sujets 
qui ne peuvent inspirer que [le mépris ou le ridicule. L'honneur du 
gouvernement est donc ici parfaitement d'accord avec le plus grand 
bien de la religion même. 

Cependant je conviendrai que, parmi les évêques dits constitution- 
nels, il en est trois ou quatre qui ont de l'instruction et des mœurs, et 
qui peuvent être utiles s'ils savent, par leur conduite, faire oublier 
celle de leurs malheureux coopérateurs. Ils auront beaucoup à faire 
pour vaincre la répugnance des peuples et prendre racine dans l'opi- 
nion publique. 

Le cri presque unanime des préfets sur le danger qu'il y aurait à 
nommer des évêques constitutionnels déconcerte la bonne volonté que 
l'on aurait de les placer dans la nouvelle organisation ' . 

Si Portalis semble définitivement désabusé, Talleyrand ne 
l'est pas. Il demeure fidèle à la théorie de « l'amalgame ». 
Il veut bien que l'on prenne l'avis de « quelques personnes 
vertueuses », pour n'appeler au gouvernement des diocèses 
que des intrus « dignes de ce choix ». Mais il faut qu'il en 
soit nommé, et leur chiffre doit aller à « quinze ». A ce prix 
seulement, le Concordat sera « une mesure de rapproche- 
ment » et de paix-. 

Ainsi conseillé en sens contraire par des hommes dont il 
fait grand cas, Bonaparte prend le parti de se taire et d'at- 
tendre. Ce silence et cette expectative ne marquent pas qu'il 
hésite. Les difficultés rencontrées lui ont fait sentir que la 
bataille sera dure. Il veut la gagner, non l'éviter. Son génie 
et sa vie d'homme de guerre lui ont appris que, pour vaincre, 
il importe de concentrer les forces sur un point décisif, au 



1. Boulay de la Meurlhe, op. cit., t. V, p. 233, Rapport de Portalis au 
premier consul, 20 février 1802. 

2. Ibid., p. 174, Talleyrand au premier consul, 25 février. 



28 PIE Vil p:t les eveques constitutionnels 

moment opportun. Il le fera. Et Caprara sera vaincu, comme 
tant dô vieux généraux des coalitions européennes. 

Le légat, à qui cette question des constitutionnels ne laisse 
aucun repos, est inquiet de l'attitude du premier consul. 
Envoyer des notes à Talleyrand lui paraît, avec raison, bien 
inutile. Les entretiens avec Portails — qui est revenu à ses 
anciennes amours — n'aboutissent qu'à constater une com- 
plète divergence de vues. Quant à ('onvertir les constitu- 
tionnels qui peuvent venir à l'hôtel de la légation, il y a 
beau temps que Caprara y a renoncé. Malgré tout, sa respon- 
sabilité est engagée dans celte grave alVaire. Ses instructions 
sont précises ; elles sont même devenues plus sévères depuis 
la fameuse dépêche du 3 novembre*. Il veut bien s'y tenir, 
et il s'y tient en effet. 

Chaque fois que l'occasion s'en est offerte, il a parlé au 
consul avec la plus courageuse netteté. Quand, pour fôter la 
paix d'Amiens, on lui propose un Te Deiim à Notre-Dame, 
où il figurerait entouré des évoques présents à Paris, jureurs 
ou autres, il refuse, et dans une note catégorique, il expose 
à Portalis ses motifs^. La cérémonie était annoncée, elle 
était imminente; le gouvernement recula, et il n'y eut pas 
de Te Deum. Cette victoire, qui aurait dû donner au légat 
quelque confiance, le laisse abattu et angoissé. C'est de l'ac- 
cent le plus modeste qu'il la conte à Consalvi, et il ajoute : 

Je demeure convaincu que si on désigne des constitutionnels — 
Dieu veuille que l'on n'en désigne aucun! — on les présentera un à 
un pour nj'enlever les raisons d'une résistance invincible... Mais un 
ou deux adniihi, comment refuser les autres, surtout avec des gens qui 
ont en mains la volonté et la puissance?... Je ne sais que faire et je 
ne puis [)révoir ni quand ni comment celte allaite prendra (in ^. 

Malgré ces tristes pressentiments, Caprara était loin de 

1. Boulay de la Mcurthc, op. cit., f. Y, p. 73, Instructions au l«5gat, 
5 octobre; p. 328, Instructions du l^décerabre •.celles-ci impoSîiicnl un dés- 
aveu du concile national et une foiniule à souscrire différente de celle qui 
était jointe au hrei Post muUos ; en outre, on défendait d'accepter comme 
évêques les diefs de la socle. 

'2. Ihid., p. L'G't, Caprara ù Portalis, 27 mars. 

3. Ibid., p. 293, Caprara à Consalvi, 4 avril. 



PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 29 

compte; et il est surprenant que l'audience du 30 mars ne 
l'eût pas mieux éclairé sur le duel terrible qui allait s'en- 
gager entre Bonaparte et lui. 

Cinq jours après la signature de la paix d'Amiens, le légat 
avait été admis à La Mal maison, pour présenter ses félicita- 
tions au chef de l'État. A peine les compliments terminés, 
celui-ci déclara qu'il y aurait « un petit nombre » de consti- 
tutionnels. Il en pouvait parler d'autant plus pertinemment, 
que, depuis le 15 mars, il en avait arrêté la liste *. Le cardinal 
se récria, au nom de la religion et de la paix publique. Il 
invoqua le Concordat, les intrigues nouées à Londres par 
les évéques émigrés, les égards dus au Saint-Père, l'impo- 
pularité des jureurs auprès des vrais croyants. Un à un, le 
consul ramassa dans les pièces de ses ministres les argu- 
ments qui y traînaient depuis des mois; dans sa langue 
brusque et impérieuse, il les lança à la tête de son interlo- 
cuteur. Pendant des heures, ce fut un combat tragique. Por- 
tails, qui était présent, « renchérit » sur Bonaparte; il parla 
de « l'orgueil » qu'il y avait à exiger des rétractations, et 
reprocha au prélat ses « principes romains «. Avec une noble 
franchise, celui-ci reprit qu'il se faisait « un devoir » de 
professer et de propager les « principes romains «, parce 
que c'étaient les « principes catholiques )),les seuls. Le consul 
conclut : « Ma résolution est prise; il y aura dix constitu- 
tionnels : deux archevêques et huit évêques;cela ou rien. 
— J'ai des instructions du Saint-Siège, répondit Caprara; 
je ne m'en départirai pas d'une ligne; quoi qu'il arrive, je ne 
ferai rien, si les candidats aux évêchés ne se soumettent aux 
conditions dictées par le pape... mon honneur et ma con- 
science l'exigent. » Le consul affecta quelque dédain, et se 
tournant vers Portails : « Vous avez entendu ce que veut le 
légat; vous en répondrez-. » 

Ce mot fatal allait tout perdre irrémédiablement. Plutôt 
que de répondre à Bonaparte d'un échec, Portails épuisera 
tous les moyens d'aboutir. Il entraînera Bernier, Bernier 
entraînera Caprara. Et le jour de Pâques, après une réconci- 

1. Boulay de la Meurlhc, op. cit., t. Y, p. 231, 233, Note du premier 
consuL 15 mars. 

2. Ibid., p. 29i, Caprara à Consalvi, 4 avril. 



30 PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 

liation qui demeure douteuse, les jureurs, triomphants sous 
leurs mitres, paraderont à Notre-Dame, aux côtés du légat 
du pape. 

IV 



Le 8 et le 9 avril, les j)remières nominations furent 
signées. Sur quarante-cinq prélats, il y avait dix constitu- 
tionnels : Le Goz, Primat, Belmas, Le Blanc-Beaulieu, Char- 
rier de la Roche, Lacombc, Montault des Iles, Perier, Rey- 
mond et Saurine. 

Depuis octobre ou novembre, Charrier de la Roche était 
réconcilié avec le Saint-Siège. Le 5 mars, Montault des Iles 
avait écrit au pape une lettre de soumission; le légat l'avait 
absous le 11 mars des censures encourues par le fait du ser- 
ment de la constitution civile du clergé. Berdolet ne fut 
nommé que le 29 avril et Becherel que le 8 juillet. Restaient 
donc huit jureurs, auxquels, selon les instructions impé- 
rieuses du Saint-Siège, Caprara devait imposer une rétrac- 
talion. 

Il eut connaissance de leurs nominations le 12 avril. 

Le 15, quelques-uns d'entre eux vinrent à la légation. Le 
cardinal. leur proposa de souscrire le formulaire envoyé de 
Rome. Us s'y refusèrent. Les arguments les plus solides, les 
supplications les plus cordiales ne purent faire brèche dans 
ces àmcs obstinées. On se sépara sans rien conclure*. 

Portalis vit les récalcitrants et les entretint à loisir. Il avait 
été leur funeste conseiller dans la rédaction de leurs lettres 
de démission. Il continua son rôle. D'accord avec eux, il 
arrêta les termes d'une lettre au pape. Les prélats y décla- 
raient abandonner la consliluUon civile du clergé, adhérer au 
Concordat et professer envers Sa Sainteté et ses successeurs 
une vraie obéissance. Mn. envoyant à Dernier ce chef-d'œuvre, 
Portalis ne manquait pas d'observer que ces lignes devaient 
« rassurer entièrement le Saint-Siège » et qu'on ne pourrait 
« aller au delà, sans avilii" la nation elle-même ». Dernier 
communiqua à Caprara toutes ces pièces. Il y joignit ses 

1. Boulay do la Meurthe, o/;. c/^,t. V, p. 498, Caprara à Consalvi, 18 avril. 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 31 

instances, le pressant de céder aux désirs du gouv>3rnemcnt. 
Au surplus, ajoutait-il, « votre institution n'étant que provi- 
soire, Sa Sainteté sera juge définitif » et vous nous aurez tiré 
« d'un pas difficile ». Le légat fut inflexible. Sa réponse à 
Bernier est très belle de simplicité, de brièveté et de force. 
Il est faux que son « institution » soit provisoire ; les évoques 
pourvus par lui auront « pleine et entière juridiction » dans 
leurs diocèses. Avant donc qu'il puisse instituer les intrus, 
il est indispensable que ceux-ci remplissent les conditions 
dictées par le pape. Or, la formule concertée avec Portalis 
n'y satisfait pas^ 

C'est alors qu'apparut, dans son habileté irrésistiblement 
yictorieuse, le plan du premier consul. 

Il tenait beaucoup à ce que le jour où le Concordat serait 
proclamé, l'Eglise gallicane, selon l'expression de Portalis, 
sortît « toute formée des mains du gouvernement ». Mais pour 
monter ce grandiose « coup de théâtre », — le mot est de 
Bonaparte lui-même, — il fallait que l'institution canonique 
pût suivre immédiatement les nominations. On avait demandé 
et obtenu que Pie VII donnât au légat les facultés nécessaires 
pour instituer les évoques-. Tant que le Concordat n'était 
pas promulgué, les hommes et les choses d'Eglise, en France, 
se trouvaient dans un état provisoire qui empirait en se pro- 
longeant : dans quelques diocèses, les divisions parmi le 
clergé étaient profondes; un peu partout, l'absence d'une loi 
claire et indiscutable sur le culte laissait aux jacobins de 
village mille occasions d'arbitraire. On le voit, les raisons 
graves ne manquaient pas pour conférer au légat le pouvoir 
de faire des évêques. 

Mais, pour un homme comme Bonaparte, la tentation était 
prompte de plier à la violence de ses desseins les meilleures 
choses. Du moment que l'affaire des jureurs souffrait des 
entraves, il ne mit pas longtemps à calculer qu'il lui serait 
plus facile de faire céder Caprara à Paris que Pie YÏI à Rome. 
Et c'est son déshonneur d'avoir conçu ce plan machiavélique, 

1. Boulay de la Mcurthe, op. cit., t.V.p. 489. Portalis à Bernier, 15 avril ; 
p. 490, Bernier à Caprara, 15 avril; p. 491, Caprara à Bernier, 15 avril. 

2. lOid., t. IV, p. 311, Breï Quoriiam favenle Deo, 19 novembre 1801. 



32 PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 

d'enfermer le malheureux légat dans le cercle de fer d'une 
semaine, pour que, sans avoir le loisir de consulter le Qui- 
rinal, il choisît de lui-même, dans l'angoisse, entre la res- 
ponsabilité d'instituer des jureurs et celle de hasarder une 
rupture. 

Le premier mouvement fut à la résistance, nous l'avons 
dit. Bernier et Portalis revinrent à la charge. L'âme du vieux 
cardinal n'était pas assez forte pour repousser toujours de 
nouveaux assauts. Une conférence suprême s'ouvrit à la léga- 
tion; les secrétaires y furent appelés. Devant Dernier, Rubbi, 
Sala et Mazio parlèrent tour à tour. Celui-ci proposa un 
niezzo termine. Les instructions venues de Rome devaient 
demeurer la règle du légat et il fallait en sauver « la sub- 
stance ». Les évéques abjureraient leurs erreurs. Mais pour- 
quoi exiger une lettre? Cette formalité n'était qu'accessoire. 
L'histoire de l'Eglise ne mentionnait-elle pas des rétracta- 
tions verbales? On pouvait donc admettre les jureurs à sou- 
scrire la formule concertée avec Portalis; s'ils ajoutaient ce 
qui y manquait, de vive voix et en présence des deux témoins 
requis pour le procès canonique, tout serait sauf. 

Bernier goûta le projet. Caprara l'approuva. Il fui convenu 
que l'évêque d'Orléans et l'évoque de Vannes serviraient de 
témoins à la rélractation verbale; ils emportèrent les certi- 
ficats d'absolution qui devaient être remis aux jureurs repen- 
tants et réconciliés ^ C'était le Jeudi saint. 

Le lendemain, 16 avril, Bernier apporta à la légation une 
attestation écrite, que cinq des jureurs. Primat, Le Blanc- 
Beaulieu, Perier, Le Coz, Saurinc, avaient écrit au pape une 
lettre de soumission et reçu l'absolution des censures. Le 
Samedi saint, 17 avril, même témoignage en faveur de Belmas 
et de Lacombe; le 29, en faveur de Reymond. L'évêque de 
\'annes, malgré les engagements pris, n'était pas présent, 
dans l'entrevue de Bernier avec tous ces prélats. Lui-même 
réconcilia seul, plus tard, Berdolet (9 mai) et Bccherel 
(10 juillet). Les procès canoniques d'usage suivirent; les huit 
évoques furent admis à prêter le serment d'obéissance au 

1. Jîoulay delà Meuitlio, op. cit., t. V, Mémoire de Caprara (1802). 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 33 

pape et reçurent du légat les patentes d'institution cano- 
nique. 

Le témoignage de Bernier et de Pancemont doit-il faire 
foi? Un doute grave subsiste. Dès la première heure, Rey- 
mond et Le Goz protestèrent qu'ils ne s'étaient pas rétractés *. 
Après l'allocution consislorialc du 24 mai, dans laquelle 
Pie VII assurait aux cardinaux qu'avant « d'être appelés à 
gouverner de nouveaux diocèses », les intrus avaient été 
« dûment réconciliés avec le Saint-Siège- », ce furent les 
mêmes déclarations énergiques. Grégoire prit la défense de 
tous ses amis. Le Coz et Lacombe opposèrent à la parole du 
pape un démenti formel. La fameuse lettre de Lacombe au 
prêtre Biiios ayant été livrée à la presse pour la propagande, 
le préfet de police Dubois, sur les instances de Portails, la fit 
saisir à l'imprimerie chrétienne. Mais le ministre des cultes 
entendait étouffer un scandale, non réprimer un mensonge. 
Quant à Bernier et à Caprara, leurs assertions paraissent 
vagues et timides, à côté des récits détaillés et des dénéga- 
tions catégoriques des jureurs. ^Manifestement, ils sont em- 
barrassés. 

Ce qui se passa en 1804 peut nous aider à conjecturer la 
triste scène du Vendredi saint 1802. La lettre au pape signée, 
Bernier aura parlé de l'absolution des censures. On se sera 
récrié en chœur. Les moins ardents auront cédé. Les chefs 
comme Le Goz auront expliqué qu'ils voulaient bien faire un 
acte de soumission légale^ à condition de garder leurs prin- 
cipes intimes et que la soumission restât secrète. Et Bernier 
aura eu la faiblesse de consentir à cette fiction. 

Lamentable aboutissement du mezzo termine qui devait 
tout sauver! Portails, Talleyrand et Bonaparte triomphent, 
avec la théorie de « l'amalgame » ; l'épiscopat de la nouvelle 
Eglise gallicane compte appareillés à seize anciens évêques 
légitimes douze anciens jureurs. 

Durant la seconde quinzaine d'avril, Consalvi et Pie VII, 
anxieux sur les nouvelles de France, en furent réduits aux 

1. Boulay de la Meurthe, op. cit., t. V, p. 529-531. 

2. Ibid.^ p. 590, Allocution consistoriale du 24 mai, 

en. - -3 



34 PIE VU ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

bruits inquiétants des jouiiiaux '. Quand ils surent la vérité, 
ce fut une consternation-'. Le légat s'y attendait, et ses 
dépôcdics tardives trahissent une àme brisée et confuse. 
Malgré tout, les pièces signées par Bernicr demeuraient. 
Le pape s'y appuya, et les fit résumer, en appendice à son 
allocution consistoriale du 24 mai sur la promulgation du 
Concordat 3. 

Mais la blessure faite à son (;œur ne se ferma |)lus. Une 
seule chose l'aurait pu fermer, la joie d'apprendre que ces 
prélats, dont la conduite semblait si suspecte, gouvernaient 
leurs diocèses comme les meilleurs évoques. Hélas! Caprara 
envoyait à Rome des informations peu rassurantes. Le cadre 
de celte étude ne comporte pas de longs détails sur ce point. 
Qu'il suffise de savoir ceux-ci. Les anciens intrus donnaient 
aux assermentés leurs faveurs; c'était inévitable. Ils les 
admettaient aux cures, sans exiger d'eux aucune rétractation. 
En bonne logique, ils n'admettaient pas qu'il fût parlé d'ab- 
solutions nulles ou de mai'iages nuls au temps du schisme; 
ils couvraient de la garantie de leur parole tous ces actes 
accomplis pourtant sans juridiction. Brcl, (;es hommes conti- 
nuaient d'être, à la tête d'un diocèse, ce qu'ils avaient été au 
concile national. Leurs collègues les l'egardaient avec quel- 
que défian(;e; leurs prêtres insermentés surveillaient leurs 
paroles et leurs actes avec une curiosité d'autant plus âpre 
que la foi était en cause. 

Le légat était tout désigné par ses fonctions pour recevoir 
la confidence de ces suspicions. Malgré la réserve extrême de 
sa correspondance, on sent qu'il souhaite être renseigné. A 
mesure (|uc ses dossiers grossissent, il se fait, dans son àme, 
comme un mélange d'humiliation et de soulagement. Le 
besoin et l'espoir de dégager sa responsabilité grandissent 
de jour en jour. Rome, dans sa sagesse, tr-ouver'a le remède 
convenable ; lui dénonce le mal avec vigilance. 

On comprend que Pie VII, instruit de ces choses, ait 
attaché, dans la négoctiation du sacre, une si gr'ave impor- 
tance à la question des jureurs. En toute vérité, il y avait 

1. lîouliiy de la .Mcuillic, op. cil., t. V, p. 580, Coiis.ilvi à Ca|)riira, '6 mai 
1802. 

2. Ibid., j). r)82, Caciult à Portails, 12 mai. — 3. Ibid,, \>. 586, en note. 



PIE VU ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 35 

pour lui une obligation rigoureuse de conscience de mettre 
fin à une situation déplorable. Son voyage en France lui 
offrait une providentielle occasion d'agir. Il s'y appliqua de 
toute son âme. 

V 

Il fut question, tout d'abord, de régler l'affaire à Lyon 
plutôt qu'à Paris. Fesch aurait voulu appeler dans sa ville 
épiscopale tous les prélats suspects. Il promettait « d'user 
de tous les ménagements possibles « et de « n'omettre aucun 
moyen de conciliation' ». Le ministre des cultes entrait dans 
ces vues. Il tenait seulement qu'une réunion plénière des 
constitutionnels serait dangereuse. Gerlains étaient « dans 
de bons principes » ; il fallait les laisser en paix. Les autres 
ne pourraient que « s'échauffer mutuellement » s'ils se trou- 
vaient ensemble ; mieux valait les « isoler entièrement », sur- 
tout Le Goz et Lacombe ". A cela près, Portalis était disposé à 
faire le voyage de Lyon et il le demanda à l'empereur : il lui 
paraissait utile de « pressentir ce que nos italiens » pou- 
vaient « avoir dans l'âme ^ ». De son côté, Fesch écrivit à son 
neveu, dans le même sens^. 

Napoléon n'agréa pas le projet. Tout devait se décider à 
Paris. 

A dire vrai, l'affaire ne comporlait qu'une solution logique : 
la démission des prélats incorrigibles. Il avaient passé l'âge 
où l'on change d'idées. Depuis deux ans, leur attitude était 
un scandale. Que pouvait-on attendre d'eux ? Mais ce n'est 
pas selon la logique que se régit le monde. La justice de 
Dieu, et même celle des hommes, sont en général moins 
raides qu'un syllogisme. Le gouvernement ne songea pas 
une minute à inviter les évoques jureurs à résigner leurs fonc- 
tions; le pape ne demanda point au gouvernement ce service. 
Ensemble ils essayèrent d'amener les coupables à résipis- 
cence. Haussonville raconte la chose en six lignes, et, à l'en- 

1. F^esch à Porlalis, IG Iruclidoi- an I^I. 

2. Portalis à Fesch, 2 vendémiaire an XIII. 

3. Porlalis à Napoléon, 18 brumaire an XIII. 

4. Fescli à Napoléon, 17 fructidor an XIII. — Le zèle de Fesch, en cette 
afl'aire, est d'autant plus à remarquer que lui-même avait été jureur, à ce 
que veut bien m'assurer M. Frédéric Masson. 



36 PIE VII ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 

tendre, le seul rce:ard céleste de Pie VII aurait fait fondre de 
contrition le cœur des égarés'. Ce raccourci est peut-être 
attendrissant ; mais il fausse les faits et le rôle des hommes 
qui y furent mêlés. Nous allons tout raconter en détail. 

Au jugement de Dernier, les plus récalcitrants des prélats 
suspects seraient: «Le Coz, de Besançon, homme de parti dans 
tous les temps ; Lacombe, d'Angoulême, tête souverainement 
exallée ; Saurinc, de Strasbourg, assez brave homme, mais 
un peu hop vif; Reymond, de Dijon », qui ne gardait « ni les 
convenances ni les mesures de son état ~ ». 

A celte liste, Caprara joignait : Belmas, évéque de Cambrai, 
et Perier, évéque d'Avignon '. Portalis, au contraire, pensait 
«favorablement » de Belmas et il disait de Perier qu'on ne 
serait pas « sans ressources vis-à-vis de lui », parce qu'il avait 
du savoir et de l'esprit^. De l'avis de tous, Becherel, Berdo- 
let. Le Blanc-Beaulieu et Primat étaient plus ou moins hors 
de cause. Et voici au juste comment le légat caractérisait le 
cas de chacun d'eux. 

Becheimîl. — La manière dont il a été réconcilié laisse des doutes 
très graves sur la sincérité de son retour; en diverses circonstances, il 
a montré (pril adhérait encore à ses anciennes erreurs. Peut-être ne 
serait-il pas difficile de le gagner, d'autant que c'est un homme de très 
peu de moyens. 

Beudolet. — Il n'a fait aucun acte qui démente sa réconciliation ; 
mais il mérite d'être repris pour divers passages de ses lettres pastora- 
les, et aussi pour certains de ses princi[)es qui favorisent trop la puis- 
sance civile elles erreurs courantes sur le mariage... 

Primat. — Il avait mal commencé. Puis il changea de système. Ré- 
cemment, il s'est mis en règle, faisant les actes qu'il devait ; il a reçu 
une nouvelle absolution du cardinal légat. 

Le Blanc-Beaulieu. — Lui aussi avait mal commencé ; mais ensuite 
il a reconnu ses erreurs et s'est converti sincèrement. 

Quant à Le Coz, Lacombe, Reymond, Saurine, Belmas et 

1. Il.iussonviile, op. cit., t. I, p. 375. L'auteur prétend s'appuyer sur Con- 
salvi ; il en a quelque droit, mais il exagère les Mémoires (t. II, p. •'«75), qui, 
d'ailleurs, sont ici inexacts. 

2. Bcniier à Talh-yrand, 8 juillet 1804. 

3. Caprara à Fesch, 7 mars 1803. 

4. l'orlalia à Fesch, 22 septembre ISOi. 



i 



PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 37 

Perier, Caprarales déclare « en opposition ouverte avec les 
principes catholiques, tant sur l'article du schisme que sur 
d'autres points très importants qui regardent le divorce, le 
mariage et l'autorité du Saint-Siège ». 

Dès le 29 novembre, — Pie Vil étant arrivé à Paris le 28 au 
soir, — les conférences commencèrent pour amener les pré- 
lats suspects à signer une formule acceptable. On se rappelle 
leurs sentiments de 1802. Dansla lettre qu'ils écrivirent alors, 
ils ne condamnaient pas la constitution civile du clergé, ils 
l'abandonnaient. Ce verbe équivoque n'était pas sans rappe- 
ler cet abeat quo libuerit si fameux dans l'histoire du gallica- 
nisme. L'intégrité de la foi demandait autre chose. 

Les prélats le comprirent si peu que trois jours de discus- 
sion ne purent réduire leur orgueil obstiné. Voici la lettre 
que Perier et Belmas écrivirent, la veille du sacre : 

Très saint Père, 

J'ai abandonné sincèrement la constitution civile du clergé que le 
Saint-Siège n'avait pas approuvée. Si l'on m'a calomnié sur cet objet 
auprès de V. S., je la prie de vouloir bien entendre ma justification. 
Je suis soumis de cœur et d'esprit au jugement du Saint-Siège et de 
l'Eglise romaine. 

Je prie V. S. de m'accorder la bénédiction apostolique'. 

Les calculs de l'amour-propre, les réticences savantes 
sautent aux yeux, dans cet écrit ; il faut espérer qu'on n'aura 
point osé le présenter au pape. 

Napoléon en personne apporta à Pie VII la feuille signée 
par Le Goz, le 30 novembre au soir. Le lendemain matin, le 
pape lui mandait : 

Hier soir, aussitôt que nous fûmes en liberté, nous prîmes en consi- 
dération la déclaration de Tévêque Le Goz, que V. M. dans sa 
bonté daigna nous apporter elle-même. En la parcourant, nous remar- 
quâmes une chose qui nous avait échappé dans la rapide lecture que 
nous en fit V. M. Le susdit évêque, aux mots conservés dans la for- 

1. M. Durand, dans son intéressant travail sur Perier {Un prélat constitu- 
tionnel, p. 372), dit que l'évêque d'Avignon ne fut point de ceux qui eurent à 
souscrire une déclaration en 1804. I^a pièce ci-dessus prouve évidemment le 
contraire. Mais il y a lieu de croire que Perier céda de bonne heure aux 
instances qui lui furent faites. 



38 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

mule minutée par le cardinal Fescli et M. Portalis : « Soumission à 
ses jugements sur les affaires ecclésiastiques de France », a substitué 
ceux-ci : « sur les âiXniire's canoniques de France ». 

Nous connaissons suffisamment la malice de ce changement, nous 
ne pouvons l'admettre. Nous nous sommes cru obligé d'en prévenir 
sur-le-champ V. M., puisque nous sommes pressé et qu'on n'a encore 
rien obtenu d'un petit nombre de réfractaires obstinés '. 

Le pontife terminait en priant l'empereur « de prendre les 
mesures nécessaires » pour sauvegarder l'honneur du Saint- 
Siège. 

LeCoz ne sera pas le seul à user du stratagème dénoncé par 
Pie VII. Reymond mit son devoir à suivre ce bel exemple de 
droiture. Fesch l'affirme dans une lettre à Fouché, du 1" dé- 
cembre; et après avoir raconté la démarche du pape auprès 
de l'empereur, le cardinal ajoute •. 

S. M, a daigné accéder à la demande du Saint-Père. En consé- 
quence, je vous adresse deux coptes de la déclaration telle que la 
demande S. S., vouspriant de les faire souscrire à M. l'archevêque de 
Besançon et à M. l'évêque de Dijon. 

Quelle était exactement cette « déclaration » ? D'après le 
témoignage môme du pape, il est indubitable que Fesch avait 
travaillé à la rédiger. Voici le texte d'une minute de sa 
main : 

Je n'hésite pas à déclarer à V. S. que depuis l'institution cano- 
nique donnée par le cardinal-légat, j'ai constamment été attaché 
de cœur et d'esprit au grand principe de l'unité catholique, et que tout 
ce que l'on m'aurait supposé et qui aurait pu m'échapper de contraire 
à ce principe n'a jamais été dans mes intentions. Jeprofessse attache- 
ment sincère et entier au Saint-Siègeet soumission à ses jugements sur 
les affaires ecclésiastiques de France^. 



1. Haussonville aurait pu lire dans Artaud, t. I, p. 517, celte lettre de 
Pie VII qui atteste que Napoléon ne demeura pas étranger à toute cette 
aCfaire. 

2. L'Ami de la religion (20 novembre 1816) a publié un récit qui résume 
toute celte histoire des évoques constitutionnels ; la formule de rélractalioa 
qui y est rapportée est celle dont nous parlerons plus bas. Des le 28 dé- 
cembre de la même année, dans une rectification anonyme au récit du 20 no- 
Tcmbrc, L'Ami insérait une autre formule qui est exactement, sauf la restric- 
tion finale, celle qui sera signée par Le Coz et trois autres prélats le 3 dé- 
eembro. 



i 



PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 39 

Il était difficile d'être plus condescendant sur les exigen- 
ces de l'orthodoxie ; mais il était possible d'être plus habile. 
La première partie de la formule permettait de supposer 
qu'avant l'institution de 1802, les prélats signataires n'avaient 
pas été attachés « de cœur et d'esprit au grand principe de 
l'unité catholique ». Le Goz en fit la remarque et s'en expli- 
qua avec l'empereur*. Il faut ajouter que la dernière phrase 
de cette formule avait le tort, pour les jureurs, de donner 
satisfaction au bref Post miiltos. De là, de longues résis- 
tances. On arriva au soir du 1" décembre, sans aboutir à la 
réconciliation tant souhaitée. 

Le pape se devait à lui-même d'être vigilant et ferme ; il 
écrivit à Fesch : 

Après avoir songé toute la nuit à l'affaire des évêques constitution- 
nels, Nous avons cru bon de nous |)rémunir, par la déclaration ci-in- 
cluse, contre les subterfuges qu'il y a lieu de redouter de cesévêques, 
vu leur caractère. Nous vous adressons cette déclaration à vous dont 
le zèle pour la gloire de Dieu Nous est bien connu, comptant que vous 
Nous saurez gré de la confiance, d'ailleurs si légitime, que Nous avons 
et Nous vous donnons de cœur la bénédiction apostolique. 
Des Tuileries, le 2 décembre 1804. 

Plus P. P. VIL 

Au billet du pape était jointe la déclaration suivante : 

S. S. Notre Seigneur Pie VII, pape par la divine Providence, 
fait savoir que si ceux des évêques constilutionnelsqui ont jusqu'ici re- 
fusé de souscrire la formule de réconciliation — prescrite par le Saint- 
Siège Apostolique dans les lettres Per multos labores écrites à l'arche- 
vêque de Goriiitlie, le 15 août 1801 — assistent j)ar hasard, avec l'il- 
lustre clergé de France à la solennelle et sainte cérémonie du sacre, 
cette assistance n'aura lieu que malgré la volonté très expresse de Sa 
Sainteté ; et par conséquent lesdits évêques ne doivent ni ne peuvent 
présumer que cette rencontre témoigne, en aucune façon, qu'ils sont 
rentrés en communion et en grâce avec le Siège Apostolique. 

Pie VII est tellement soucieux de prendre ses sûretés 
qu'avant d'expédier ce pli au mandataire qu'il a choisi pour 
remplir ses instructions, il insiste une fois encore : 

1. Correspondance de Le Coz, t. II, p. 188, Le Coz à Napoléon, 30 no- 
vembre 1804. 



40 PIE Vil ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 

Monsieur le Cardinal Fescli voudra bien avoir la complaisance de 

communiquer lu déclaration ci-dessus aux ëvêques français, afin de 
nous précautionner contre toute ruse. 

2 décembre 180'i. P. P. VU. 



Avec deshommes comme Le Goz et ses fidèles suivants, une 
pareille minutie dans les mesures de prudence n'était point 
déplacée. Leur ihéologie était assez byzantine pour machiner 
une surprise. Ils étaient capables d'assister à la fonction 
liturgique du sacre mêlés à leurs frères dans l'épiscopat, et 
de tirer argument de cette communication in divinis, pour 
se dispenser de toute autre démarche auprès du Souverain 
Pontife. 

La sage réserve de Pie Vil coupait court, par avance, 
à toute tentative de ce genre ; mais elle constatait aussi que 
le 2 décembre la réconciliation nécessaire n'était pas encore 
faite. Comment finit-on par y réussir ? 

Le 3 décembre, Le Coz, Belmas, Reymond et Saurine si- 
gnèrent une formule analogue à celle rédigée par Fesch;ilsy 
ajoutèrent la restriction suivante : 

... Je professe adhésion et soumission aux jugements du Saint-Siège 
sur les alfaires ecclésiastiques de France qui ne seraient point contrai- 
res au Concordat et à la fidélité que je dois à la personne de l'Empe- 
reur Napoléon l"'. 

Cette déclaration ne pouvait être acceptée ; elle ne le fut 
point. 

Le dernier historien de Le Coz nous assure que, le 14 dé- 
cembre, l'archevêque de Besançon protesta par écrit de sa 
soumission aux décrets du Saint-Siège, à la condition qu'ils 
fussent confirmés par l'assentiment de l'Eglise. On n'aurait 
pu obtenir de lui rien de plus ; ce qui n'aurait pas empêché 
Pie VII de combler de ses bontés « le pauvre prélat ^ », 

Il est invraisemblable et il n'est point vrai que tout ait fini 
de la sorte ; une explication est ici nécessaire. 

Quand il sut que sa déclaration du 3 était rejetée, Le Coz 



1. Housse], Un cvi't/ ne asseï inertie, p. 480. I/auleur a mis trop de confiance 
dans le journal de Grappin et ne s'est pas assez, souvenu des lettres de Le Coz 
lui-mt'me qui contredisent le récit de Grappin. 



PIE VJI ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 41 

écrivit à Fouché une lettre exaltée, où il protestait, que « ni 
comme évêque ni comme Français » il ne pouvait souscrire 
« aux prétentions de la cour de Rome ». 

Nous sommes à la veille, Monseigneur, d^être immolés avec les prin- 
cipes que nous défendons. Nous subirons tout sans murmurer ; mais 
nous désirons que S. M. l'Empereur sache du moins que les maximes 
pour lesquelles nous nous immolons nous semblent tenir à la sûreté de 
sa couronne et à la tranquillité de son empire. Rappelez à S. M. l'his- 
toire de Henri IV et les tracasseries faites même au vieux Louis XIV, 
Du reste, nous sommes prêts à tout et nous serons consolés, si vous 
voulez bien assurer S. M. I. qu'elle n'a et qu'elle n'aura jamais de plus 
(idèles sujets que nous ^. 

Voilà donc établi, et par Le Coz en personne, que, même 
après le 14 décembre, le prélat, tout en dénonçant avec hu- 
meur les prétentions de Rome, était prêt à les « subir », 
pourvu que ce sacrifice pût agréer à l'empereur. Nous verrons 
tout à l'heure comment il tiendra parole. 

Les conférences continuèrent, jusqu'à la veille de Noël, 
sans que pût se lasser la patience du pape, ni fléchir l'orgueil 
de ses fils révoltés. 

Enfin, le i^" nivôse (22 décembre). Portails pouvait écrire à 
Napoléon ce singulier bulletin de victoire ~ : 

Sire, 

J'allais ce matin rendre compte à V. M. de ce qui s'était passé hier 
entre le Pape et les évêquesdits constitutionnels. Après quelquetemps, 
on m'a assuré queles grandes occupations de V. M. ne lui permettaient 
pas de me recevoir aujourd'hui. Je vais en conséquence vous exposer 
par écrit ce que je n'ai pu faire de vive voix. 

Mercredi soir •^, M. le ministre de la police ne put obtenir la signa- 
ture au bas de la formule présentée au nom du Pape, de nos évèques 
que l'on voulait déterminer à la souscrire. Us en signèrent une autre 
qui ne plaisait pas. 

Lejeudi matin * fut encore perdu. L'évêque de Vannes étant venu 
m'en instruire, je pris le j)arti de me rendre chez le cardinal-légat en 

1. Coiresfjondaiice de Le Coz, t. II, p. 189, Le Coz à Fouché, 15 décembre 
iSOi. 

2. M. Boulay de la Meurlhe a publié une partie de celle lettre (o/a. cii.,[.\, 
p. 591). Je la iranscris ici tout entière à cause de son importance Ciipitalo. 

'S. 19 décembre. — i. 20 décembre. 



42 PIE VU ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

témoignant le désir d'y trouver les autres cardinaux. Je ni 'y rendis le 
jeudi;» huit heures du soir. Après une conférence qui dura jusqu'à minuit, 
il fut arrêté que les évêques dits constitutionnels seraient reçus le len- 
dennaiti, dans la matinée, chez le Pape, que S. S. leur parlerait avec 
afleclion, et qu'Elle se contenterait de toute déclaration raisonnable, 
sans vétiller sur les termes ; j'obtins cette résolution, en parlant avec 
fermeté et sentiment. 

Le lendemain vendredi \ c'est-à-dire hier, le cardinal-légat et les 
autres cardinaux se rendirent de bonne heure chez le Pape pour le pré- 
venir de ce qui s'était passé la veille. Les évêques constitutionnels 
|)arurent à l'heure indiquée. Le Pape leur paria comme un Père et la 
réconciliation fut consommée avec attendrissement de part et d'autre. 
Il n'y eut que M. Le Coz, archevêque de Besançon, qui se perdit en dis- 
sertations froides et théologiques et qui sortit en refusant tout. 

L'évêque de Vannes avait été présent à la conférence chez le Pape. 
Il m'instruisit du résultat. Je m'em|)ressai d'en donner connaissance à 
M. le ministre de la police, en le priant de vouloir bien agir auprès de 
ce prélat pour le ramener à des sentiments de paix. 

Aujourd'hui, sur les cinq heures et demie du soir, M, le Ministre de 
la police m'a envoyé la déclaration bien simple qui avait été signée hier 
chez le Pape par les autres évêques constitutionnels, et à l iquelle 
Le Coz a enfin donné sa signature, sur les instances du ministre. 

M. l'évêque de Vannes se trouvait chez moi. Il s'est tout de suite 
porté chez le Pape. Il lui a présenté la déclaration signée par M. Le Coz 
et il vient de me dire que S. S. recevra demain, à huit heures «lu matin, 
M, Le Coz qui a promis, de son côté, de ne plus eutaraer aucune ques- 
tion théologique et qui n^a plus besoin que de se taire. 

Ainsi toute l'alFaire est consommée et la paix est rétablie définitive- 
ment et sans retour. La déclaration signée ne consiste plus que dans 
une simple phrase de soumission aux jugements du Saint-Siège et de 
l'Eglise catholique, apostolique, et romaine sur les affaires ecclésiasti- 
ques de France. Le janséniste le plus outré ne se refuserait pas à signer 
celte déclaration. 

V. M. ne sera donc plus importunée d'une affaire qui ne tenait qu'à 
l'araour-propre et à de petites passions. L'évêque de Vannes m'a attesté 
que les cai-dinaux. chez le Pape, avaient été fidèles à tout ce qu'ils avaient 
promis dans leur conférence avec moi, et c'est une justice que je dois 
leur rendre, auprès de V. M. Le Pape s'est conduit avec une douceur et 
une charité admirable. 

Portalis laconta-t-il à Napoléon tout ce qu'il savait ? L'évê- 
que de Vannes n'avait-il pas fait au ministre d'autres confi- 
dences? Celte scène de ré(;onciliation, toule « d'altendrisse- 
ment », n'aurait-elle pas été aussi une scène de justice ? 

1. 21 d«îcembre. 



I 



PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 43 

Les nombreux évoques accourus à Paris pour le sacre 
n'avaient pu demeurer indifîérents à l'affaire des constitu- 
tionnels. En 1790, plutôt que de faire un serment schisma- 
tique, ils s'étaient exposés à l'exil et aux fers. Le scandale 
de 1802 les avait indignés et humiliés. Et ils ne pouvaient pas 
oublier combien l'attitude de ces premiers pasteurs, qui se 
vantaient de n'avoir rien rétracté , avait rendu difficile la ré- 
tractation des prêtres jureurs épars dans tous les diocèses 
de France. Quelques-uns des bonsévéques étaient en relations 
d'amitié avec Fesch, Bernier, Pancemont et aussi avec le 
ministre des cultes, tous personnages qui durent savoir tous 
les secrets de ces pénibles négociations. Il est donc impos- 
sible qu'ils n'aient point essayé de les surprendre et qu'ils 
n'y aient point réussi. 

Sans rien décider, à titre de renseignement dont il faut 
faire état, je transcris simplement une note qui me parait 
émaner de l'évêque d'Autun, François de Fontanges ^ Voici 
donc ce qui se serait passé au pavillon de Flore : 

Interrogatioa a été faite par le Saint-Père sur les cinq articles 
suivants : 

1* Quels sont vos sentiments sur la constitution civile du clergé? 
La regardez-vous comme tombée en désuétude par l'abandon que l'État 
en a fait, ou bien comme proscrite par un jugement de l'Eglise? 

2" Croyez-vous que les jugements de Pie VI sur les affaires ecclé- 
siastiques de France, et notamment sur la constitution civile du clergé, 
soient un jugement régulier du Saint-Siège et revêtu du consentement 
de la majorité des évêques de la chrétienté? Si vous l'ignoriez, je peux 
vous le prouver, en vous montrant l'adhésion des évêques. 

3° Si par des événements im|)révus il arrivait que l'Etat donnât 
encore au clergé une nouvelle constitution, Tadopteriez^vous sans le 
consentement du Saint-Siège, et la règle tracée par le Saint-Siège 
serait-elle la vôtre ? 

4* Que pensez-vous des mariages, et des fonctions curiales qui 
demandent juridiction, administrées |)ar des personnes non revêtues 
de la juridiction m persecutionis tempnribus? Et ferez-vous tout ce qui 
est en vous pour rendre légitime ce qui a été illégitimement et illici- 
teraent fait? 



1. On sait que la vue du « désespoir » où la nominatiou des constitutioa- 
nels jetait les fidèles avait décidé l'ancien ai'chcvéque de Toulouse à accepter 
l'évèché d'Autun. 



' 44 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

5» Ferez-vous tenir à vos prêtres engagés dans les mêmes erreurs 
que vous la conduite que le chef de l'Eglise tient à votre égard? 

Toutes les réponses ont été satisfaisantes. 

Formule : 

Très Saint-Père, je de'clare devant Dieu que je professe adhésion et 
soumission aux jugements émanes du Saint-Sièi^e et de V Église catholique ^ 
apostolique et romaine sur les affaires ecclésiastiques de France •, et je 
prie V. S. de m'accorder la bénédiction apostolique. 

Après la signature, S. S. a dit : 

1* Je vous reçois dans ma communion. Tout le passé est oublié. 

2* Pourvoyez le plus tôt possible à votre conscience par une bonne 
retraite. 

3» Je donne au confesseur que vous choisirez tous les pouvoirs du 
Saint-Siège. 

4" Vous tiendrez la même conduite à l'égard de vos prêtres, et vous 
le ferez dans le silence, pour que les autorités constituées ne puissent 
être troublées. 

5* Vous direz à leur confesseur que c'est moi qui ai accordé tous les 
pouvoirs qui dépendent du chef de l'Eglise. 

(>• Recevez ma bénédiction. Si de nouvelles f)laintes parviennent à 
Rome contre vous, je donnerai à tout ce que vous avez fait en ma pré- 
sence, à tout ce que vous m'avez dit et à tout ce que j'ai dit, toute la 
publicité nécessaire pour préserver l'Eglise des scandales. Et, je vous 
le répète avec douleur, vous me forcerez de prendre les moyens de 
vous relever de l'épiscopat par une procédure canonique. 

Celle sorle de procès-verbal offre le plus vif intérêt. Si les 
papiers emportés de Paris par Pie VII n'ont point disparu 
en 1809, peut-être les retrouvera-t-on. II ne serait pas sur- 
prenant (ju'ils confirment le document que l'on vient de lire. 

Un mot, le dernier, sur un épilogue de cette histoire fasti- 
dieuse. 

Le 3 janvier 1805, le Courrier du Bas-Rhin publiait, sous 
la garantie du préfet du département, Menri Shéc, une lettre 
de Paris annonçant que Saurine, évoque de Strasbourg, avait 
été reçu par le pape, « qui ne lui avait parlé d'aucune rétrac- 
tation ». La Gazelle universelle d'Ulm reproduisit la nou- 
velle quelques jours après (9 janvier). Le pape « fit aussitôt 
des plaintes à l'empereur, qui en fut très fâché et assura le 

1. Ou remarquera la parfaite idenlilé de celle formule avec ce que dit Por- 
lalis (Jhiis la leUre citée plus haut. 



I 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 45 

Saint-Père qu'il le ferait démentir sur-le-champ, par le Moni- 
teur^ ». 

Cette parole fut tenue. Le Moniteur du 15 janvier apprit au 
public que Saurine, comme « tous les évoques de France », 
avait témoigné au Saint-Père « un respect profond pour le 
Saint-Sièsre et une soumission entière à ses décisions comme 
principe de foi dans toute la chrétienté ». 

Mgr Spina n'aurait reconnu là qu'une traduction fort large 
du hvaî Per multos labores. Mais Napoléon pensait que les 
« discussions théologiques ne doivent pas être portées de- 
vant l'opinion ». Et cela amenait le Moniteur k dire que « les 
décisions du Saint-Siège étaient bien préférables aux incon- 
vénients des conciles généraux ». Les théologiens romains 
durent trouver l'aveu piquant dans les colonnes du journal 
officiel de l'empire. Et on n'est point surpris d'apprendre 
qu'en envoyant le numéro du Moniteur à Gonsalvi, Anto- 
nelli ait ajouté : « S. S. a été très satisfaite de ce démenti. » 

Gonsalvi prit soin de lui donner en Allemagne la publicité 
qu'avait eue la « rhapsodie » insérée dans le Courrier du 
Bas-Rhin. « Les évêques ci-devant constitutionnels, man- 
dait-il à Munich, se sont entièrement réconciliés, à la satis- 
faction réciproque du Saint-Père et de S. M. l'Empereur. 
S. S. annoncera ce fait dans une allocution 2. » 

Il convient de citer ici les paroles mêmes par lesquelles 
Pie VII a tenu à rendre témoignage sur un fait pour lui si 
grave : 

... Ces évêques ont fait cesser nos inquictuc^es, après un intervalle 
de quelques jours, soit de vive voix, soit pac des écrits que Nousavons 
apportés avec Nous, ils ont déclaré qu'ils adhéraient et se soumettaient 
fermement et de cœur aux jugements du Saint-Siège sur les affaires 
ecclésiastiques de France '. 

Contre cette assertion du plus consciencieux des hommes 
rien ne saurait prévaloir. A elle seule, elle démontreiait 
le fait. Tous les évêques cités à comparaître se sont soumis; 
tous, même Le Cozet Saurine, ont signé, sans addition ni cor- 

1. Antonelli ù Gonsalvi, 20 janvier 1805. 

2. Gonsalvi au chargé d'affaires de Munich, 30 janyier 1805. 
li. Allocution coQsisloriale du 25 juin 1805. 



46 PIE VU ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 

rection, le formulaire accepté par le pape. Le légat en donne 
rassurance aux prêtres de Strasbourg et de Besançon qui le 
questionnent'. 

Quant à l'incident du Courrier du Bas-Rhin^ Pie Vil en 
profita pour renouveler au gouvernement ses leçons et ses 
instances. Dans un mémoire à Napoléon — sur lequel nous 
aurons occasion de revenir — le pape avertit l'empereur de 
veiller à ce que des évéques pardonnes aucun « n'abusât de 
la grâce reçue ». Sinon, lui ponlife se trouverait contraint 
d'user des « voies de rigueur que prescrivent les saintes lois 
de l'Eglise- » ; et cette conduite « ne pourrait manquer d'être 
approuvée par S. M., puisque la tolérance d'une pareille 
obstination mettrait en péril « le salut des âmes, la dignité 
du Saint-Siège, la conscience » du chef de l'Eglise et la con- 
servation d'une paix religieuse « achetée par tant de sacrifices 
et de peines ». 

VII 

11 faut conclure. 

En souscrivant une formule acceptée par le Souverain 
Pontife, les évêques constitutionnels furent-ils sincères? 
Le Coz, archevêque de Besançon, ne le fut pas. 

Je déclare, a-t-il écrit lui-même, que dans les jugements du Saint- 
Siège auxquels on me demande adhésion et soumission, je ne puis 
comprendre les brefs et rescrils du pape Pie VI, lesquels contestent à 
la nation ses droits, menacent d'excommunication une grande partie 
de la Fiance, déclarent sacrilège la vente des biens nationaux et ten- 
dent à consacrer parmi nous des maximes que nos pères ont constam- 
ment et justement repoussées ^. 

Si Le Coz avait tenu à Pie VII un pareil langage, il faudrait, 
en j)laignanL sa folie, louer sa franchise. Mais c'est à Napo- 
léon que le prélat confie ses restrictions mentales. Et alors 
les mots mancjucnl pour flétrir cette déloyauté d'un évêque, 

1. Le Co/., interrogé par des indiscrets, ne répond que par des explica- 
tions pleines de rélicenrcs qui sont un aveu. Cf. Correspondance de Le Coz, 
t. II, p 225, 237, 242, 251. 

2. Observer la concordiince de ce langage avec les menaces prêtées au 
pape, dans le procès-verbal cité plus haut. 

3. Corresfjondance de Le Coz, t. II, p. 190, Le Coz à ISapoléon, 21 dé- 
cembre 1804. 



PIE VII ET LES ÉVÉQUES CONSïITUTIO>;NELS 47 

qui ment au pape, dans le moment môme où il fait à ses 
genoux profession d'une entière obéissance à ses oVdres, — 
sauf à se vanter ensuite du paternel accueil de Sa Sainteté, 
avec laquelle il a mêlé ses « douces larmes^ ». 

Le Coz a pu étudier, travailler, soufïVir beaucoup pour la 
religion catholique, pour confondre ceux qu'il appelle ses 
«détracteurs* », l'étalage de ses écrits et de ses bonnes 
actions ne saurait suffire. Rien de tout cela n'empêche qu'il 
n'ait volontairement trompé Pie VII. Et cela est sans excuse. 

Saurine doit porter la môme condamnation. Lui aussi a (;ru 
devoir certifier à Napoléon qu'il n'abandonnait rien des 
« saintes maximes » gallicanes, et qu'il lui était impossible 
de se soumettre à des brefs dont il n'avait aucune connais- 
sance^. C'est donc avec des sous-entendus analogues à ceux 
de l'archevêque de Besançon qu'il a signé un formulaire 
agréé par le pape. Nous avons pour garant de cette duperie 
Le Coz lui-même *. 

Au sujet des autres, les pièces manquent pour conclure à 
coup sûr. Belmas et Perier durent céder avec plus de facilité 
et de bonne foi. Mais il est à craindre que Lacombe et Rey- 
mond n'aient agi avec la même inconscience et la même 
superbe que l'archevêque de Besançon et l'évoque de Stras- 
bourg. 

Pour qui faisait de la constitution civile du clergé une sorte 
de symbole intangible, à la fois gallican et révolutionnaire, 
une rétractation sincère était de tout point impossible. Mais 
justement la question qui se pose est de savoir en vertu de 
quels principes de sens commun et de foi, ces intrus pou- 
vaient tenir pour vénérable un symbole que l'Eglise galli- 
cane, comme l'Église romaine, avait condamné, rejeté, ana- 
thémalisé. Toutes les fibres de leur cerveau étaient saturées 
des prin(;ipes régnants, et pour les arracher d'une main vail- 
lante, il aurait fallu une vertu plus forte que tout leur amour- 
propre, un esprit de renoncement héroïque. Soit. Mais entie 
le pape qui leur commandait ce renoncement et l'empereur 

1. Correspondance de Le Coz, t. II, p. 2U3, 1,e Co/. à Aubert, 28 février 1805. 

2. Ibid., p. 205, Le Co/. à Fie VII, 26 mars 1805. 

3. Saurine ù Napoléon, 3 décembre 1804. 

4. Le Coz à Aubert, 28 février 1805. 



48 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

(lui les en clispcnsait, pourquoi donner à renipereur la pré- 
férence? Autant la tentation était naturelle, autant il était 
inepte d'y céder. Selon la boutade d-e Cacault, n'est-ce pas le 
pape — et non Napoléon ou Tabbé Grégoire — qui a été 
« établi )) pour trancher les questions de religion? 

Le bon sens donc, autant que l'humilité, a manqué à ces 
récalcitrants, et en cela ils ressemblaient aux jansénistes et 
aux gallicans leurs ancêtres. 

Malgré w la sublime simplicité » dont parlait Le Goz, il n'est 
pas possible que Pic VII se soit lait de grandes illusions sur 
la portée d'une rétractation si péniblement arrachée? La 
conscience intime de chacun des intrus, il la livrait aux juge- 
ments du ciel. Mais la parole et la vie publique des évoques, 
lui, pontife suprême, en répondait. Aussi lit-il tous ses efforts 
pour en garantir l'orthodoxie. Pardonnant miséricordieuse- 
mcnt le passé, il comptait, dans l'avenir, sur la notoriété de 
la rétractation imposée, sur les menaces qu'il y avait jointes, 
sur le bon sens du gouvernement, sur le temps qui use 
toutes choses, même les convictions des hérétiques, sur la 
grâce de Dieu à qui les cœurs appartiennent. Celait beau- 
coup qu'un scandale criant eût enfin disparu. 

C'était plus encore que, pour le faire disparaître, le pape 
eût trouvé tant de collaborateurs. N'oublions pas que, pour 
faire courber la tète des jureurs, avec le « regard céleste» de 
Pie VII, il fallut les prières de Pancemont, de Fesch, de 
Dernier peut-être, et sûrement la main de Fouché, de Por- 
talis et de Napoléon. 

On sait avec quel aveuglement obstiné, toute la puissance 
de l'Etal fut mise, pour ainsi dire, au service de l'Église 
constitutionnelle en détresse. Or, lors(ju'il calculait, en 
homme polititiue, la valeur du Concordat, Talleyrand n'hési- 
tait pas à dire qu'il y voyait « un moyen d ordre public dans 
les rapports du gouvernement avec les citoyens, de concorde 
morale dans les rapports des citoyens entre eux, de bonne 
intelligence dans les rapports de la France avec les autres 
peuples ». Le libre exercice de la religion catholique lui 
apparaissait comme ce nécessaire et résistant « lien des 
mœurs sociales » que « la philosophie » avait été «incapable » 



PIE VII ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 49 

de fournir à la société moderne. Portalis pensait de même. 
Le jour où il défendit devant le Corps législatif la convention 
signée avec le Saint-Siège, son discours roula tout entier sur 
les convenances nationales de la restauration des autels. En 
défendant son œuvre au Conseil d'Etat, Bonaparte se récla- 
mait des mêmes vues profondes. Et ce sera son éternel 
honneur — celui de son génie et de sa force — d'avoir com- 
pris, voulu, imposé à une poignée de jacobins, jusque-là les 
maîtres, le Concordat. Et par une aberration singulière, ces 
mômes hommes, qui avaient un sentiment si net de la néces- 
sité du catholicisme en France, en compromettaient le bien- 
fait pour épargner à douze intrus l'ennui de dire qu'ils 
s'étaient trompés en 1790. 

Entraînés dans le même cercle vicieux, des évêques — 
Fesch, Pancemont, Dernier — en oubliaient les délicatesses 
élémentaires de l'orthodoxie. Comme si les raisons exposées 
par Boisgelin contre la constitution civile du clergé n'avaient 
pas justifié par avance tous les brefs de Pie VI ! Comme si, 
dans les diocèses qu'ils gouvernaient, ces prélats n'impo- 
saient pas aux prêtres constitutionnels de « pourvoir, à leur 
conscience » ! Comme si, surtout, en face d'un pape dont les 
intentions étaient si droites, la bonne volonté si large, de 
véritables évêques n'eussent point dû déclarer tout net que 
jamais ils ne soutiendraient, contre leur père, les torts de 
ses fils rebelles! 

Finalement, il fallut en venir à la formule imaginée par la 
miséricorde et la justice de Pie VII. Après deux ans d'efforts 
et de patience, le hreî Post nniltos labores eut son heure. Et 
la Providence consola la bonté patiente du pape, en lui don- 
nant pour agents d'exécution ceux-là mêmes qui s'y étaient 
opposés. 

En 1801, le Saint-Siège avait obtenu du gouvernement que 
les restes de Pie VI, mort à Valence, fussent rendus à 
Rome. Spina, le messager si malheureux du bref de rétrac- 
talion, eut la mission de ramener de l'exil les ossements du 
saint pontife. Ce fut un voyage triomphal. Dans la Ville éter- 
nelle, ces tardives funérailles eurent l'éclat d'une apothéose * 

1. Voir Artaud, t. I, p. 241. 



50 PIE VII ET LES ÉVÉQUES CONSTITUTIONNELS 

(février 1802). Pie VII ne voulut point que les Dauphinois 
fussent à jamais privés des reliques qu'ils avaient longtemps 
gardées avec un pieux respect. Les entrailles de Pie VI 
furent renvoyées à Valence, dont le jureur Becherel était 
évéque. Sur quoi Portails éci'ivail au consul : a Ce sera 
une chose assez piquante dans l'iiisloire de l'esprit humain, 
que de voir les honneurs rendus à ce pape par un évéque 
constitutionnel '. » 

Le vrai triomphe de Pie VI n'eut lieu ni à Valence ni à 
Rome. La chambre du pavillon de Floie, aux Tuileries, où 
fut reçue la soumission des évoques intrus, vit la vraie re- 
vanche du pontife qui avait condamné la constitution civile du 
clergé. Pour lui faire des obsèques grandioses et touchantes, 
il suffisait de connaître ses malheurs. Mais accepter ses « ju- 
gements sur les choses ecclésiastiques de France », c'était 
reconnaître enfin le chef dont on avait méconnu le pouvoir. 
Peu importe la mauvaise grâce ou les mensonges dont usè- 
rent quelques prélats. Ils furent coniraints finalement de 
proclamer, en termes exprès, ce droit papal dont Pie VI avait 
été le témoin outragé. 

Malheureusement, ni Portails ni Napoléon ne comprirent 
cette leçon si haute. La querelle des constitutionnels avec 
Pie VII ne fil jamais que les importuner. S'ils eussent moins 
oublié le Concordat et la foi catholique, ils n'auraient jamais 
souffert que des pasteurs avouant le pontife romain pour 
leur maître, fissent mépris de ses ordres; et eux-mêmes, à 
leur tour, lorsque Pie VII leur adressa les « remontrances » 
dont nous parlerons, ils auraient hésité à les repousser dédai- 
gneusement comme des « prétentions romaines ». 

Paul DU DON. 
1. Portalis au premier consul, 17 germinal an XI. 



EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

A MILO, ExN 1735 



Le cinquantième anniversaire de la fondation de VEcole 
française c^'^^Aè/ze^ (1847-1903) a été l'occasion d'une brillante 
fête internationale, qui a donné occasion de passeren revue, 
au grand honneur de nos compatriotes, ce qu'ils ont fait 
depuis 1847 pour ramener au jour tant de monuments ense- 
velis dans la Grèce continentale et insulaire. Mais les Fran- 
çais n'avaient pas attendu le milieu ni le commencement 
du dix-neuvième siècle, pour faire le pèlerinage de la terre 
« mère des arts », fouiller ses ruines et s'efforcer de rendre 
au monde moderne la vision la plus complète possible de ce 
que fut cette antique civilisation, à laquelle la nôtre est si rede- 
vable. Deux beaux volumes, parus à peu près à la date du 
centenaire, rappellent la mémoire de ces explorateurs plus 
anciens. A la vérité, ils contiennent davantage. Avec la plé- 
nitude et la sûreté de son érudition merveilleuse, M.Henri 
Omont, conservateur des manuscrits de la Bibliothèque 
nationale, y fait l'histoire de toutes les Missions archéolo- 
giques françaises en Orient aux dix-septième et dix-hui' 
tième siècles^. Constantinople et l'Asie Mineure, la Syrie, 
l'Egypte, l'Inde et la Chine y figurent avec la Grèce ; mais 
celle-ci tient la plus large place, et bien que la recherche 
des anciens manuscrits et des médailles fût l'objet principal 
de nos premiers missionnaires-archéologues, suivant les 
désirs des gouvernements et des grands amateurs qu'ils 
servaient, plusieurs ont, dès le dix-septiètne siècle, pour- 
suivi avec une curiosité intelligente les restes artistiques de 

1. Missions archéologiques françaises en Orient aux dix-septième et dix- 
huitième sièc/es. Documents publiés par Henri Omont, membre de l'Institut, etc. 
Paris, Imprimerie nationale, 1902. 2 volumes in-4, wi-I 234 pages. Fait 
partie de la collection des Documents inédits sur l'histoire de France. 



52 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

tout genre. Los documents publiés par M. Omont en fournis- 
sent des preuves très intéressantes. 

A ce propos, et à titre de modeste complément, je crois 
devoir faire connaître un voyage qui, presque ignoré à l'épo- 
que môme où il a eu lieu, n'a pas encore eu la mention qu'il 
mérite dans l'histoire des explorations françaises sur le sol 
de la Grèce classique. Celte mention paraît d'autant plus 
due, que l'excursion principale des deux voyageurs dont je 
veux parler a eu pour but l'ile de Milo, et que si elle ne leur 
a point valu la fortune de trouver la célèbre statue que ce 
nom rappelle à tous les connaisseurs d'art classique, elle 
n'est pourtant pas demeurée sans résultats. Enfin, si leur 
découverte la plus intéressante n'a pas été comprise des 
savants d'alors en France, et n'a été appréciée à sa valeur 
qu'après avoir été laite de nouveau par des étrangers, c'est 
une raison de plus pour rendre enfin ce qui leur appartient 
à nos compatriotes. 

Les deux voyageurs de 1735 sont un marin et un jésuite : 
association qui, n'en déplaise à certains, s'est produite plus 
d'une fois dans des entreprises utiles à la France. Le nom 
personnel du jésuite ne dira rien, sinon peut-être à quelques 
spécialistes d'histoire littéraire. Le marin, au contraire, por- 
tait un nom célèbre à divers titres, mais qui peut faire naître 
un juste étonnement de l'association que je viens de dire. 

Le P. Nicolas Sarrabat, que je nomme le premier parce 
que nous lui devons la relation du voyage, n'était pas, à 
proprement parler, un archéologue ni un érudit. Né à Lyon 
en 1698 et entré dans la Compagnie de Jésus en 1712, il avait, 
suivant la coutume de son ordre, enseigné pendant quelques 
années la grammaire et les humanités, avant d'étudier la 
théologie ; puis ses études ihéologiques faites, et devenu 
prêtre, il eut à enseigner d'abord la philosophie à Nîmes et 
a Avignon ; les neuf dernicies années de sa vie (1731-1739), il 
fut appli(jué aux sciences, spécialement aux mathématiques, 
qu'il professa à Avignon, à Toulon et à Marseille. Plusieurs 
mémoires qu'il donna aux académies de province, notam- 
ment à celle de Bordeaux, sur des questions de physique et 
d'histoire naturelle, furentalors remarquéset léi»oignentd'ob- 



A MILO, EN 1735 53 

servations originales. Durantson séjour au collège d'Avignon, 
il s'était lié avec un des plus grands amateurs de littérature 
et d'antiquités, ie marquis de Caumont * ; leurs relations con- 
tinuèrent par correspondance, après son départ pour Toulon, 
en 1734. 

Ce sont les lettres du P. Sarrabat au marquis de Caumont 
qui nous font connaître le voyage dont nous allons parler. 
Ces lettres, dont nous avons eu les originaux entre les mains, 
sont complètement inédites, à l'exception d'un fragment 
relatif à l'excursion de^Milo, que M. Omont a trouvé dans 
une copie, qui n'en désigne pas le signataire. 

Galvet, le fondateur du musée-bibliothèque qui porte son 
nom à Avignon, a inséré une copie de cinq de ces pièces 
dans ses recueils manuscrits de correspondances littéraires. 
Dans une note préliminaire, il observe que les lettres du 
P. Sarrabat sont « agréables par leur gayeté «. Nos lecteurs 
ne seront peut-être pas fâchés de lire ici quelques spécimens 
de cette « gayeté », bien qu'ils ne nous mènent pas immédia- 
tement au sujet principal de cet article, 

La première lettre que le P. Sarrabat écrit de Toulon (28 oc- 
tobre 1734), rend d'une manière assez piquante l'impression 
peu favorable qu'il reçut d'abord de sa nouvelle résidence. 

« ... Me voici donc réduit au bout du monde dans un pais 
étranger où l'on ne parle que Nord, Ouest, tribord, où les 
lettres et les sciences polies ne sont regardées que comme 
des rêves et ceux qui les cultivent comme des gens d'un 
autre monde. Toulon eu Barbarie, jamais proveibe ne fut 
mieux fondé : commerce sans politesse, habitans brutaux, 
séparation presque totale de tout le reste du royaume. Le 
croiriez-vous, Monsieur, la bataille de Guastalla est ici une 
nouvelle des plus fraîches, et l'on m'a demandé sérieusement 
si M. de Ramsai n'était pas l'auteur d'un certain livre qu'on 
appelle le Paradis perdu. Voyez après cela si la beauté du 

1. Joseph de Seylres, marquis de Caumont, né à Avignon, correspondant 
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, fut en rapport avec presque 
tous les arcliéologues et érudils de son temps; de nombreux débris de ces 
correspondances sont conservés à Paris, à Avignon, à Munich. M. Omont les 
a souvent citées. 



54 EXCURSION ARCHEOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

climat, si la fraîcheur de la campagne, si les jardins des 
Hespérides avec toutes leurs pommes d'or peuvent suffisam- 
ment dédommager. La mer cependant, il faut l'avouer, est un 
spectacle qui fournit aux rêveries d'un physicien et quelque- 
fois môme à la curiosité d'un nouvelliste. » 

Dans les leltres suivantes, jusqu'en avril 1735, l'on trouve 
en efl'et, outre des observations de physique, surtout des 
nouvelles maritimes, ou mieux àes faits divers^ comme il s'en 
présente nalurellement dans un grand port, nolamment en 
temps de guerre. Car, depuis l'automne de 1733, la France, 
avec l'Espagne et la Sardaigne comme alliées, était en 
guerre contre l'Autriche et la Russie, pour soutenir les 
droits du père de la reine de France, Stanislas Leczinski, au 
trône de Pologne. 

Ainsi, le 7 février 1735, Sarrabat envoie une relation pitto- 
resque de la rentrée triomphale de la Florc^ frégate com- 
mandée par M. de Gallifet, qui ramenait un vaisseau corsaire 
de vingt-six canons capturé après un brillant combat. 

A d'autres jours, il parle des armements faits dans le port 
pour parer aux éventualités de cette guerre, d'ailleurs mol- 
lement poussée. Le 26 décembre 1734, il dépeint avec enthou- 
siasme un spectacle qu'il avait cru jusque-là banal, mais qui 
lui a paru « le plus beau, le plus frappant et le plus digne de 
l'attention d'un curieux )),à savoir le lançage d'un vaisseau; 
il s'agit du Borée^ vaisseau de soixante-quatre canons : 
« Imaginez-vous une maison entière de cent cinquante pieds 
de longueur et de quarante de large, se metlie en mouvement, 
augmenter graduellement * de vitesse ; elle met en feu tout 
ce qu'elle rencontre à son passage, et va se précipiter à la 
mer où il semble qu'elle doit se perdre ; point du tout, elle 
y reparoit avec plus de majesté que sur terre... » 

Dans la môme lettre, voici un récit degenre différent : « Le 
lendemain, jeudi, nous eûmes un autre spectacle: ce fui'ent 
les obsèques de M. Le Bret', que le corps de ville fit faire 



1. Le manuscril porte « gravement », par suite d'une évidente distraction. 

'1. Cîirdiii Le Brel, premier président du parlement de l'rovence, comman- 
dant pour le Way et intendant de cette province, mort à Marseille dans la 
nuit du 13 au 14 octobre. Son père avait rempli avec distinction les mêmes 
hautes cliarges. 



A MILO, EN 1735 g& 

dans l'église des Minimes. Douze tréteaux posés les uns sur 
les autres, noircis avec du noir de fumée, formoient, sans 
autre ornement, le plus magnifique catafalque qu'en eût 
encore vu à Toulon. Une bande de cadis noir régnoit tout 
autour de l'église, d'où pendoient de distance en distance 
quelques bouts d'étoiï'e noire, le tout avec une simplicité qui 
faisoit honneur à l'économie de Messieurs les Consuls. M. le 
Comte de Marnesia, comte de Lyon et grand vicaire de 
Toulon, y officia, assisté de quatre Minimes des mieux 
portant chape. Le corps de musique étoit composé de quatre 
grands Observantins soutenus de quelques Récollets, dont 
la voix peu nourrie faisoit la critique du déjeuner qu'on leur 
avoit donné. L'assemblée cependant étoit fort belle, et l'orai- 
son funèbre que prononça le P. d'Allemand répondit mieux 
au brillant de l'assemblée qu'à la simplicité de l'appareil. 
Le texte qu'avoit pris ce Père étoit heureux : Disponam 
popuUim meam juste et ero dignus sediam patrismei{?iai^.^ ix). 
Il nous représenta M. Le Bret comme le magistrat le plus 
propre et le plus dévoué au bonheur du peuple qui lui avoit 
été confié ; et quoique dans l'assemblée il y eût des gens qui 
branlassent de temps en temps la tête, ce père ne laissa pas 
dédire d'excellentes choses et de les bien dire... » 

Mais il est temps d'arriver au voyage qui fait l'intérêt prin- 
cipal de cette correspondance. C'est le 14 avril 1735 que le 
P. Sarrabat annonce à Caumont qu'il va s'embarquer. 

« Enfin, Monsieur, le dessein en est pris, il faut essayer tout 
de bon si je puis devenir marin ; je m'embarque sur le 
Diamant apparemment pour visiter les Echelles du Levant. 
Nous ne savons cependant pas encore positivement notre 
route; les instructions de la Cour la fixeront. Nous partons, 
deux frégates et deux brigantins, sous les ordres de M. le che- 
valier de Caylus, capitaine du Diamant. Je compte notre 
départ pour le 25 du mois. Nos vaisseaux sont à la carène, et 
les autres préparatifs seront bientôt faits. D'ici au 25, il y a 
onze jours bien comptés, cette lettre vous sera remise sa- 
medi 16", vous penserez jusqu'à lundi à quoi je pourrai vous 
être bon dans ma course, et ce sera mercredi au soir que 
j'aurai le plaisir de recevoir cette lettre où vous me détaillerez 



56 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

tout ce que vous exigez de moi durant les six mois que 
durera notre voyage. » 

Caylus! Ce nom n'aurait pas manqué d'éveiller chez Gau- 
mont quelques appréhensions pour son ami, s'il n'avait su 
quels rapports existaient déjà, depuis un certain temps, entre 
le jésuite et le commandant de la flottille. En ellet, dans sa 
lettre du 3 février, après avoir dit combien, à Toulon, il était 
sevré de lectures nouvelles, le P. Sarrabat ajoutait: 

« J'ai cependant trouvé le Mercure et bien d'autres bonnes 
choses de ce genre auprès de M. le chevalier de Caylus, oui 
Caylus, neveu de Mgr l'évèque d'Auxcrre*: Salutem ex ini- 
micis nostris. Parenté à part, c'est un très aimable homme ; 
et môme, depuis qu'il a bien connu son oncle et toutes les 
attenances janséniennes, il a commencé de vouloir du bien 
aux jésuites. » 

Certes, il était piquant de voir un jésuite lié d'amitié avec 
un Caylus. Celui-ci était le second fils de la célèbre nièce 
de Mme de Maintenon. Il avait pour frère aîné le comte de 
Caylus, l'archéologue bien connu, que sa mère n'avait pas 
vu sans chagrin abandonner la carrière des armes pour l'étude, 
le culte des arts et de l'érudition'. Si Mme de Caylus se 
lamentait de voir son premier-né « mélancolique », le caractère 
tout opposé du cadet paraît lui avoir causé d'abord des soucis 
d'un autre genre ^ ; mais enfin elle put le voir, dans la marine, 
satisfaire honorablement son besoin de distractions et son 
goût pour les aventures. Après un apprentissage dans l'ordre 
de Malte, le chevalier de Caylus commence à se faire un nom 
dans les campagnes maritimes de 1723 à 1736; capitaine de vais- 
seau, le 10 mars 1727, il prit part au bombardement de Tripoli 
en 1728; en 1730, son frère, le comte archéologue, lui rend 



1. Charles-Gabriel de Caylus, un des soutiens du parti janséniste et grand 
adversaire des Jésuites. 

2. Voir dans l'édition des Souvenirs et correspondances de Mme de Caylus, 
par E.Raunié (Paris, 1881), la lettre LV à Mme de Maintenon; à rapprocher 
la réponse de celle-ci, dans A. GcfTroy, Madame de Maintenon (t. II, p. 368) : 
o Anne-Claude-Philippe de Tliubières etc., comte de Caylus, était né à Paris 
en 1692; il y mourut en 1765. «On peut voir son éloge par Le Beau, dans les 
Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. \li. 

3. Voir la lettre de Mme de Maintenon à Mme de Caylus, dans Gelfroy, 
op. cit., t. II, p. 388 (18 avril 1717). 



A MILO, EN 173") 57' 

ce témoignage : « On convient qu'il y a en lui de quoi faire 
un grand homme de mer' » ; à ÏÉLat delà marine pour 1734, 
il figurait dans l'escadre de M. de Court La Bruyère comme 
commandant du Trident^ vaisseau de soixante-quatre canons^. 
Suivons-le maintenant dans sa croisière de 1735. 

Partie de Toulon le samedi (29 avril), le jeudi d'après, la 
flottille était aux côtes d^Malte, d'où le P. Sarrabat envoyait 
quelques lignes à Gaumont, le lendemain, 5 mai. La lettre 
suivante est écrite c de la rade de Milo^ 4* juin 1735 ». 

Le voyageur commence par indiquer les autres localités 
touchées depuis le départ de Malte : quelques observations 
de mœurs, entre autres, ont leur « gaieté )). 

« De Malte,"d'où j'eus l'honneur de vous écrire, nous sommes 
allés à Géphalonie où nous arrivâmes le 8 mai. Un petit 
corsaire impérial qui venoit d'achever de faire son monde, 
attendoit dans cette rade le moment favorable d'appareiller. 
Notre rencontre le déconcerta et quelques volées de canon 
que nous lui lâchâmes, l'obligèrent à s'enfoncer dans la rade, 
dans un endroit où nous ne crûmes pas pouvoir le suivre, 
faute de fond; nous nous contentâmes de le bloquer, l'A- 
quilon d'un côté et nous de l'autre. Je vous fais grâce du 
détail des pourparlers que nous eûmes en conséquence 
avec le Signer Proveditore, dont le résultat fut qu'il obli- 
geroit les Grecs de son.ile qui s'étoient embarqués, disoit-il, 
à sou insu, de retourner incessamment à terre. GependanI 
nous avons laissé l'Aquilon à la garde de ce corsaire et nous 
sommes partis le 10. 

« Les deux jours que nous passâmes à la rade me donnèrent 
le loisir d'aller à terre et d'y prendre quelque connaissance 
du pais. Gette isle est sous la domination des Vénitiens qui 
y envoyent un provéditeur particulier de deux en deux ans. 
Ge provéditeur a ses ajudans et ses conseillers; ceux-ci ont 
une suite et des domestiques et tous une bonne envie de ne 
pas s'en retourner à Venise les mains vuides, moyennant 



1. H. Bonlioinrne, Madame de Maintenon et sa famille , p. 187. 18fi3. 

2. La Cour-Gayet, Histoire de la marine française, p. 467. Cf. p. 109. 



58 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

qiioy toutes les plus mauvaises afl'aires s'y accommodent à 
prix d'argent. L'isle entière est divisée en deux factions : à la 
tête de l'une est la lamille Anini, à la tête de l'autre est la 
ûimille Metara. Tant qu'il y a abondance de sequins, de part 
ou d'autre, on se fait la guerre, on s'assassine sur les grands 
chemins; mais à présent que les fonds sont épuisés et que 
les chefs auroient de la peine à trouver assés d'argent pour 
paier les assassins et la justice, on vit en paix de part et 
d'autre. 

« Le terroir de l'isle est montucux et néanmoins assés 
fertile; il porte du froment, des olives et des raisins de Perse 
dont on fait un commerce assés considérable avec les Anglois. 
On y recueille de deux sortes de vin, du rouge qui ne vaut 
pas grand'chose et du muscat assés bon qu'on transporte à 
Venise pour faire l'honneur des premières tables de la séré- 
nissime république. J'ai goûté du n)eilleur, il n'approche pas 
de celui de Chipre, quoyque l'on puisse vous avoir dit en sa 
faveur. 

« A l'est de Céphalonie est un petit islot que les cartes 
daignent à peine marquer : les Vénitiens le nomment le 
picolo Cephaloni, c'est la fameuse Itaque, et les Grecs la nom- 
ment encor letachi. De Céphalonie nous sommes allés à 
Modon et à la Spessia, dans le voisinage de Naple de Romanie. 
Nous avons vu en passant la fameuse Cythère, aujourd'hui 
Cerigo. Kn vérité je ne scai à quoy pensèrent les poètes d'aller 
loger la déesse des grâces dans une isle aussi disgraciée de 
la nature; mais ce n'est pas là seulement que j'ai reconnu 
combien les Grecs étaient exagératifs en faveur de leur patrie. 

« Nous voici depuis quatre jours à Milo. Cette isle ne vous 
est pas inconnue; les médailles avec le mot MIAIHN vous 
seroient vantées par le P. Panel et mises sûrement au rang 
des rarissimes, s'il en avoit quelqu'une de cette espèce à 
vous vendre à vous ou à vos amys, y compris M. Ligli'. Sans 
avoir recours aux médailles, j'ai bien des choses à vous dire 

1. Sur les monnaies de Mélos (ancien nom de Milo) et l'iiisloirc de celte 
île célèbre, on peut voir ^^':lddinn;t()n, dans le Voyage archéologique de Le 
Bas et IVadilington -, Inscriptions, l. III, Explication, p. 2-6. 



A MILO, EX 1736 59 

sur Milo dont quelques-unes seront sûrement de votre 
goût. 

(f Cette isle peut avoir douze ou quinze lieues de tour; la 
rade en est grande, bien à l'abri, mais elle a un défaut consi- 
dérable, c'est que lorsqu'on y est entré une fois, on n'est pas 
libre d'en sortir quand on veut, faute de vents favorables. 

« Le terroir est inégal et il n'y en a qu'une partie de cul- 
tivée ; il fournit cependant aux habitants au delà de ce qu'il 
leur faut de blé et de vin et une assez grande quantité de 
cotton. Il y a des mines d'alun et de fer, mais les habitants 
les ont bouchées, par la crainte qu'ils ont eu que les Turcs 
ne les surchargeassent d'impositions. On y trouve encore des 
eaux chaudes minérales, qui ont beaucoup de rapport à 
celles de Balaruc, à l'exception qu'elles sont fort salées. On 
en trouve une au bord de la mer dont les eaux sont bouillantes ; 
on la distingue en passant des autres eaux par les vapeurs 
sulphureuses et chaudes qui viennent de la mer. 

«Il n'y a dans Milo que deux villages, où l'on compte environ 
douze cents habitants ^ Le principal, qu'on appelle le Mile, 
est dans la partie basse de l'isle, à une promenade du bord 
de la mer. Les maisons en sont basses, elles n'ont au plus 
qu'un étage au-dessus du rés de chaussée. Elles sont toutes 
terrassées et bâties de pierres de taille, mais la pluspart 
tombent en ruines et les rues sont presque toutes pleines de 
décombres et de pierres tombées les unes sur les autres, 
triste effet de la domination des Turcs. Gela n'empêche pas 
que les maisons des Milieus n'aient en dedans un air de pro- 
preté qui frappe : ce sont toujours des murs bien blanchis, 
des planchers nettoies avec soin. Pour meubles, on nV voit 
que des coffres et des sièges de bois, mais si bien frottés que 
cela fait plaisir à voir. Au-dessus des portes et des fenêtres 
sont des corniches de pierre ou de bois, sur lesquelles ils 
rangent avec art des pièces de vaisselle de cuivre bien écurées, 
des tasses et des soucoupes de verre, ou même de simples 
vases de terre. Tant il est vray que la propreté n'a pas besoin 
de l'opulence. 

1. D'après une relation adressée aux cardinaux de la congrégation de la 
Propagande par Mgr Giusliniani, archevêque latin de Naxos, en 1698, Milo 
avait, à cette date, quatre raille habitants grecs et vingt catholiques. 



60 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

« L'habit des femmes de Milo est singulier : je me rappelle 
de l'avoir vu représenté dans les voyages de M. de Tournefort, 
jettésy iincoup d'œil, c'estbien cela ^ Une chose remarquable, 
c'est que toutes les femmes sont habillées de blanc, excepté 
seulement en temps de deuil, où elles s'habillent de vert et 
de bleu; ces couleurs gaies leur sont accordées apparemment 
pour diminuer leur allliclion. 

« Les habitants de Milo sont tous grecs, ils ne voient les 
Turcs qu'une fois l'an, lorsqu'ils viennent prendre le car- 
rache '; ils ont pourtant reçu cette année deux visites et ont 
paie un second carrache quatre mois après le premier. Cette 
seconde visite les a fort incommodés. 

«Les eaux du bourg de Milo sont malsaines; aux mois d'août 
et de septembre, il y règne ordinairement des maladies qui 
laissent à ceux qui en sont attaqués un air jaunâtre et hidro- 
pique. Celles de Castro, qui est le second village de l'isle, 
sont meilleures; aussi les habitants paroissent-ils avoir l'air 
plus sain et moins cacochyme. 

« Castro, dont je viens de vous parler, est perché tout au 
haut d'une montagne fort élevée; il ne paroit d'abord qu'un 
amas de ruines, ce n'est guèreautre choseen effet; cependant 
on retrouve encore dans les maisons, toutes riiineuses qu'elles 
sont, l'air de propreté qui y règne en dedans comme au Mile. 

« Je fus hier à Castro avec M. le chevalier de Cailus; nous 
grimpâmes pendant quatre ou cinq heures par les plus 
mauvais sentiers du monde, avec un soleil sept degrés plus 
sud que le vôtre, et M. le chevalier, qui peut vous le disputer 
en grosseur, fut l'auteur de la partie. Pour achever de vous 
étonner, je vous dirai que si vous vous trouvez jamais au 
Mile, vous en ferés tout autant que nous et peut être encore 
plus. Il s'agit. Monsieur, de monuments antiques et même 

1. Pilton de Tournefort, lîelalion d'un voyage du Levant fait par ordre du 
Ho); t. I, p. 179, planche. Lyon, 1727. En ajoutant ;i la lettre du P. Sarrabat 
ce renvoi à l'ouvrage de Tournefort, avec lequel il se rencontre encore 
ailleurs dans ses descriptions, je fais remarquer qu'il n'avait pas cet ouvrage 
durant son expédition, et, dans une autie lettre, il dit ne l'avoir pas lu depuis 
neuf ans. 

2. C'est le mot turc kharadj, en grec moderne yapocTdi, signifiant « impôt, 
taxe ». 



A MILO, EN 1735 61 

de découverte en ce genre. Voici que ma lettre ya devenir 
intéressante et pourra vous dédommager des bagatelles dont 
je vous ai entretenu. 

M M. de Cailus, qui joint aux qualités des Tourvilles et de 
nos premiers héros de la marine un goût naturel pour toutee 
qui peut mériter l'attentioji des gens d'esprit, ayant appris 
qu'aux environs de Castro il y avait des marbres et quelques 
restes d'antiquité, me proposa de les aller voir avec lui ; il 
prit quelques gens du pais pour le conduire et se fit accom- 
pagner à terre de six ou sept matelots armés de pinces et de 
pics. 

« Au milieu de l'entrée delà rade, à main gauche en entrant, 
nous trouvâmes d'abord plusieurs ruines informes, dont 
quelques-unes s'avancent bien avant sur la mer. On soup- 
çonna d'abord que c'étoit là l'ancien port des Miliens, et que 
c'étoit les restes des magasins et du môle. Les Miliens étaient 
en efet puissants sur mer, et il me semble avoir lu dans 
Thucidide que dans la guerre du Péloponèse, ils entrete- 
naient un bon nombre de galères. Au sortir de ces ruines, 
nous commençâmes à monter par des chemins scabreux, où 
nous trouvions de temps en temps des fragments de marbre. 
De là nous arrivâmes à une espèce de terrasse formant un 
demi-cercle où nous découvrîmes quelques grandes pierres 
de marbre et force débris. La figure du lieu et quelques 
autres indices me firent soupçonner que c'étoient les restes 
d'un théâtre : on fit sonder et l'on découvrit dans tout le 
contour de l'arc de belles pierres de marbre de Paros. Tout 
de suite on fit lever une de ces pierres, et l'on en trouva une 
autre semblable au-dessous qui s'avançait vers l'intérieur du 
demi-cercle de vingt-huit pouces ; on lève celte seconde 
pierre, et l'on en trouve une troisième toute pareille ; de part 
et d'autre de celles que nous venions de découvrir, nous 
en trouvâmes d'autres qui leur étaient jointes. En un mot 
nous reconnûmes les rangs qui formaient l'hémicycle du 
théâtre, et après quelques autres recherches nous en trou- 
vâmes le plan entier, tel à peu près que je l'ai tracé*: je 

1. Ce plan tracé par le P. Sarrabat ne se trouve plus avec sa lettre. 
Le théâtre qu'il décrit a été redécouvert et complètemeat dégagé par les 
soins du prince, depuis roi Louis de Bavière, lors de son séjour en Grèce, en 



62 EXCURSION ARCHEOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

dis à peu près, parce que je n'eus pas la présence d'esprit d'en 
prendre exactement toutes les mesures. 

V Le premier rang de marches que nous découvrîmes, 
marque dans le plan A B C, a cent pieds de diamètre; le 
second déborde de vingl-huil pouces sur le premier et le 
troisième d'autant sur le second. H M N et K I L sont des 
restes de mur placés de pari et d'autre à l'extrémité de l'arc. 
Ces murs sont d'une belle bâtisse à la grecque, revêtus do 
pierres de taille de trois pieds environ de longueur sur dix- 
huit pouces de largeur; ils s'élèvent dans quelques endroits 
de douze, quinze et vingt pieds au-dessus du sol du premier 
rang de marches A B G. O, P sont des restes de bâtisse 
informe à niveau du plan de la terrasse. G F est un mur mo- 
derne qui soutient les terres dont la capacité du théâtre a été 
comblée. 

« Les marches, dont le profila été représenté dans la figure 
seconde, ont trente-deux pouces de large de a jusqu'à b ; 
le petit enfoncement c cl, destiné apparemment aux pieds de 
ceux qui étaient assis dans un rang supérieur, est de quatorze 
pouces; l'autre partie f/ 6, destinée à servir de siège, est 
pareillement de quatorze pouces, aussi bien que la hauteur 
b g, La partie a c étoit engagée sous la marche supérieure; 
sa longueur est de six pieds. Elles sont toutes parfaitement 
égales. 

« Au-dessus du rang A B G, il y en avoit un autre, dont nous 
avons vu des marches transportées àGastro chez un Grec qui 
nous a reçu à dîner; et au-dessus de celles-ci il devoit encore 
y en avoir d'autres, puisqu'elles ont l'enfoncement destiné 
aux pieds de ceux qui éloient dans les sièges supérieurs. 

« Si l'on faisoit enlever la terre dont ce théâtre a été comblé, 
on peut compter que l'on découvriroit le théâtre ancien le 
plus entier (jui soit peut-être dans le monde, les marches 
que nous avons découvertes n'ayant point soulfert des injures 
du temps et paraissant encore aussi bien jointes ensemble 
que si on ne faisoit (jue de les poser. Comme ce sont les 
terres éboulées de la montagne qui ont couvert et comblé ce 

1836. Voir L. Ross, Reisen aufden griechischcn Insein desàgdischen Meeres, 
l. III, p. 7-8. 



A MILO, EN 1735 63 

théâtre, elles l'auront apparemment mis de bonne heure à 
couvert de la barbarie et de la malignité de l'air*. 

«Au delà et un peu plus bas que le théâtre, on trouve plu- 
sieurs sépultures anliques^creusées dans le roc : ce sont des 
sales bien blanchies dans lesquelles on entre par des portes fort 
basses; dans quelques-unes mêmes on ne peut entrer qu'en 
se traînant sur le ventre. Tout autour de ces sales sont creu- 
sées des niches triangulaires, dont la base est une caisse de sept 
à huit pieds de longueur. Quelques-unes de ces sépultures 
ont plusieurs sales qui communiquent des unes aux autres. 
Sans respe(;t pour les mânes des Miliens qui y avaient été 
ensevelis, je fouillai avec curiosité dans la plupart de ces 
tombeaux, sans y trouver autre chose que des pierres^. Entre 
ces sépultures et le théâtre se trouvent deux grands pans de 
murs parallèles, épais et revêtus de belles pierres de taille, 
qui descendent par cascade du côté de la mer; je les pris 
pour les restes d'une double enceinte de remparts dont la 
ville était environnée. 

«De là ^ nous allâmes en montant toujours par des sentiers 
très scabreux jusqu'à une caloyeri ou chappelle grecque, 
située comme nos hermitages sur la pointe d'une montagne 
escarpée. Là je trouvai entre autres restes de belle anti- 
quité deux colonnes d'un beau granit, de quinze pieds de 
hauteur, chacune d'une seule pièce. Mais ce qui me frappa 
davantage ce fut un reste de fronton triangulaire, d'un seul 
bloc de marbre blanc de six pieds de longueur sur trois et demi 
de hauteur et un peu plus d'épaisseur. L'architecture en est 
d'ordre dorique et du meilleur goût; on y voit en beaux 

1. On u'a retrouvé en 1836 que les neuf langs cie gradins iiiT riours. Ce 
théâtre, d'ailleurs, ne date que de l'époque romaine. 

2. Ces sépultures sont manifestement les catacombes clirctienncs « décou- 
•vertes » en 18'i4 et qui ont été visitées et décrites par L. Ross {op. cit., t. III, 
p. 145 sffrj.) et par M. Bayet [Bulletin de correspondance hellénique, 1878, 
p. 347). On n'y a trouvé que quelques inscriptious funéraires, publiées par 
L. Ross, Inscripliones grxcx iiiedilx, fasc. III. Berlin, 1845. Cf. le nouveau 
Corpus inscriplionuni grxcaruin de Berlin; InsuLr Maris .l^gxi, fasc. III. 

3. Presque tout ce qu'on va lire dans cet alinéa et une partie du suivant 
a déjà été publié par M. Omont [op. cit., t. II, p. 700, note), d'après une 
copie dont je reparlerai plus loin et qui se trouve dans la correspondance de 
Bouhier à la Bibliothèque nationale. 



64 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

caractères ce commencement d'inscriplion iiABEINO^i: ZOIIT... 
Ce fronton portoit sur des colonnes canelées, aussi de 
marbre blanc, dont je trouvai quelques fragments. Il n'y a 
pas longtemps que l'on a tiré de dessous terre ce morceau de 
fronton; je vis l'endroit et je regrettai fort de n'avoir pas le 
loisir de creuser au voisinage pour tenter si nous n'en pour- 
rions point découvrir le reste, G'étoit apparemment le fron- 
tispice de quelque temple, érigé par ce Sabinos Zopy...; je 
crois même qu'il était consacré à Cybèle : du moins on a 
trouvé tout auprès une statue de cette déesse, sans tête et 
sans mains, qu'on transporta il y a quelques années au 
jardin des Pères capucins dans le bourg d'en bas. M. de 
Gaylus a obtenu cette statue du Père capucin qui reste seul 
pour servir de Curé latin au Mile et à l'Argentière. 

« Cette statue est de marbre de Paros, sans tête et sans 
mains, comme je l'ai déjà observé. Elle est de hauteur natu- 
relle, avec des mammelles sans nombre. Pour en abréger la 
description, je vous envoie un dessein de ma façon, c'est 
assés dire pour vous faire comprendre qu'il ne peut être 
montré à personne qu'à un ami comme vous^ Sur le haut des 
bras sont deux petits lionceaux, placés comme ces deux je ne 
scai quoy que j'y ai barbouillés. Sur la gorge sont trois 
femmes qui dansent en se donnant la main. Sur les deux 
faces collatérales de la guaine sont placés alternativement 
des cscarbots et des rosettes. Sur la face du milieu sont des 
trous disposés comme dans mon grif'onage'-. 

« Peut-être ne trouveiés vous rien dans cette statue qui la 



1. Co dessin ne se rclrouve plus avec la lettre du P. Sarrabat. 

2. A cette description, on aura reconnu, non une Cybèle, mais une Artéinis 
ou Diane d'Eplièse. Il existe au Vatican une statue semblable, décrite par 
Visconti {Muspo Pio-Clcincnlino, t. ), j). i^i). Le musée du Louvre en pos- 
sède une éj;alen)ent mutilée, sans tête ni mains. (Frceliner, Notice de la sculp- 
ture antiqtic [Louvre], t. I, p. 116. 1869.) Le comte de Caylus, dans son 
Itccucil cVaiitiquitcs, t. IV, p. 151, pi. LH, et dans un mémoire spécial [Mé- 
moires de l'Académie des inscriptions, t. XXX, p. 428), a décrit une Diane 
d'Iiphèse, dont lui avait fuit présent le P. Paciaudi. Il est singulier que le 
comte n'ait rien dit de la slatue qu'a dû rapporter son frère; d'ailleurs, je 
n'ai non plus trouvé, ni dans les sept vr)lumes de son Recueil, ni dans sa 
correspondance avec le P. Paciaudi, aucune allusion à l'excursion faite par 
le clievalicr à l'île de Milo : il n'a guère pu l'ignorer; serait-ce parce qu'elle 
a été faite eu compagnie d'un jésuite, qu'il n'a pas voulu en parler ? 



A MILO, EN 1735 



65 



distingue de quantité d'autres qui vous sont déjà connues. 
Pour suppléer à ce qui lui manque de singularités remar- 
quables, je veux m'aviser moy, ne fut ce que pour vous faire 
rire, de vous donner ici une explication des figures symbo- 
liquesqui ornent cette statue. Gybele, déesse de la Terre, est la 
mèrenourricière deshommes, desanimaux, desinsectes etdes 
plantes. Sesmammelles sans nombre désignent la qualité de 
nourrice. Les trois femmes qui dansent sont les Parques qui 
dansent le branle de la vie humaine, naissance, vie et mort ; 
elles sont placées sur la gorge de la déesse, pour marquer 
combien les hommes lui sont chers. Les lions sur les épaules 
marquent les animaux que la terre nourrit et soutient; les 
escarbots et les rosettes sont pour signifier les insectes et 
les plantes qui y croissent. Les trous sont la place des clous 
de bronze qui y attachoient des caractères ou hièrogliphes 
en forme d'inscription '. 

« Pour achever de m'ériger en antiquaire, je joins atout ceci 
deuxinscriptions grecques, dontla première estsurune pierre 
sépulcrale et l'autre posée en long sur une colonne cannelée 
de mauvais goût. Celle-ci me parait toutà fait barbare; elle ne 
vous fera pas par conséquent grand plaisir; mais n'importe, 
ce sera de l'occupation pourM.de la Bâtie. Elle est en deux 
lignes, et je vous en rends fidèlement les caractères, à quel- 
ques H près que je soupçonne être des N. 







OiAtOZ 

A E ONrOZ 



« Sarracat. 



1. Voir, si l'on veut, l'interprétatioa de Creuzer, Symbolik, t. II, p. 578. 
3» édition, 18'iO. 



Ctl, — 3 



66 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

Arrêloiis-noiis pour faire quelques réflexions sur celte 
lettre, assurément curieuse, il en ressort que nos deux com- 
patriotes, le marin et le jésuite, ont été les premiers à décou- 
vrir et à signaler l'importance de cette petite île de Milo 
pour l'art et Tarchéologie. Les trouvailles qu'ils y ont faites, 
dans le peu de temps et avec le peu de moyens dont ils 
disposaient, sont de grand intérêt ; et l'on doit regretter 
qu'ils n'aient pas pu pousser plus avant leurs fouilles. Quel- 
ques coups de pic de plus auraient suffi peul-ôtre pour faire 
paraître au jour, quatre-vingt-cinq ans j)lus tôt et peut-être 
dans son intégrité, la Vénus de Milo, « l'orgueil du Louvre»; 
car c'est non loin des ruines du théâtre, découvert et en partie 
déblayé par le P. Sarrabat, et dans un champ situé sous les murs 
de l'ancienne ville, également signalés par lui, que le paysan 
Yorgos déterra par hasard la célèbre statue, le 8 avril 1820*. 
La fortune, qui ne leur a pas laissé rencontrer cet inestimable 
joyau d'art classique, a été pourtant, si on peut dire, intelli- 
gente et équitable, en ne permettant pas qu'il échût à un 
autre ])ays que celui des premiers explorateurs de Milo. 

L'inscription que le P. Sarrabat a eu la bonne inspiration 
de copier, quoiqu'elle lui parût « tout à fait barbare », est, de 
fait, un des plus anciens et, à ce titre, un des plus curieux 
monuments de l'épigraphie grecque. Il a fallu bien du temps 
pour arriver à la déchifl'rer, et quand elle l'a été, personne 
ne savait plus à qui l'on en devait la première connaissance. 

« Ce sera de l'occupation pour M. de la Bâtie », avait dit 
le P. Sarrabat en envoyant sa copie à Caumont. Le baron 
Joseph Bimard de la Bastie était, lui aussi, un gentilliomme 
« antiquaire », résidant habituellement à Carpentras, d'où il 
correspondait avec Caumont, ainsi qu'avec d'autres savants 
ou amateurs de France et d'Italie. Il était plus réellement 
savant que Caumont et s'occupait spécialement d'inscriptions. 
Il en avait recueilli, en Provence, un certain nombre d'iné- 
dites, qu'il envoya à Muratori pour son grand recueil; il y 
joignit même des dissertations, que le savant italien publia 

1. Mpmdire de M. Rav.nissson, d;iiis les Mémoires de l'Académie des 
inscriptions et belles-lettres, t. XXXIV, f" partie, p. 152. 



A MILO, EN 1735 67 

également, mais avec des modifications qui indisposèrent 
l'auteur au point de lui faire désavouer le tout *. 

Le marquis de CaumonL ne tarda pas à communiquer la 
lettre de MiloàM. de laBastie. Celui-ci lui écrit de Garpentras, 
le 27 septembre 1735 : 

Je vous rends mille grâces de la bonté que vous avez de me commu- 
niquer la lettre du P. Sarrabat. S'il étoit aussi versé dans la connois- 
sance des inscriptions et de l'ancienne écriture grecque qu'il l'est dans 
la physique, les mathématiques, l'architecture et la botanique, je ne 
serois pas obligé de dire, au sujet de la seconde inscription qu'il a 
trouvée dans l'île de Milo, Davus sum, non OEdlpas. Une mai-que qu'il 
ne l'a pas bien copiée, c'est que j'en connois parfaitement toutes les 
lettres, mais que je ne saurois néanmoinsentirer aucun sens. Ces lettres 
sont des anciennes ioniques, et vous en trouverez les semblablesdans les 
alphabets que le P. de Montfaucon a fait graver dans la p. 234 de sa 
Paléographie, il y en a plusieurs qui ressemblent à celles de la fameuse 
inscription de Sigée, la plus ancienne qui nous reste et la seule que 
nous ayons Boustrophedon : mais encore une fois de toutes ces diffé- 
rentes lettresqueje connois, je n'en puis faire des mots queje connoisse, 
je conçois seulement que ces deux lignes font deux vers <lont le pre- 
mier est hexamètre et se termine par le mot àyaXfxa, et le second 
pentamètre. Il peut arriver que dans la suite il me vienne quelque 
lueur qui m'éclaire davantage, mais à présent je n'y vois rien de plus. 
Vous pourrez éprouver si MM. Maffei et Muratorl, ou le P' [Président) 
Bouhier qui est plus hardi qu'eux pour la conjecture, seront plus 
heureux à expliquer cette énigme -. 

L'épigraphiste de Garpentras avait tort d'attribuer l'impos- 
sibilité où il était de lire et d'interpréter l'inscription aux 
défautsdelacopieduP. Sarrabat : en réalité, celle-ci estremar- 
quablement fidèle et vaut presque un fac-similé, sauf pour 
une ou deux lettres^. La Bastie se faisait illusion en croyant 
en connaître toutes les lettres; celles-ci ne sont pas « des an- 
ciennes ioniques », mais appartiennent à un autre alphabet 
plus archaïque et encore très voisin de l'alphabet phénicien. 
Ainsi, la lettre qui ressemble le plus au p des inscriptions 

1. C'est ce qui ressort d'une lettre écrite par Bituardà l'archéologue Séguier 
(de Nîmes) et datée de Garpentras, 21 octobre 1735. (Manuscrits de la biblio- 
thèque de la ville de Niiues, u" 13816.) 

2. BibI R. de Muaich, Mauu.script. Gall. 722, fol. 48. 

3. Comparer le fac-similé du nouveau Corpus [iiscriptionum grxcarum de 
Berlin, Inscriptiones Maris ^gxi, fasc. III, u» 1075, p. 200. 



68 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

ioniennes, M, représente on réalité un ciyiJ.ct, 2; celle qui 
resseml)le à un r.xa, II, ne figure qu'une aspiration, de sorte 
que, par exemple, KH équivaut à X, jX^. N'ayant pas su 
deviner cela, il n'est pas surprenant que M. de la Bastie n'ait 
pu tirer des mots intelligibles du texte qui lui était soumis. 
Il a bien vu cependant que l'inscription formait un distique, 
et sa lecture du dernier mot de l'hexamètre est juste. Il a pu 
se consoler en apprenant que Bouhier, si hardi qu'il fût, 
n'avait pas été plus « heureux » que lui. 

La Bibliothèque nationale possède la lettre, datée du 
26 septembre 1735, dans laquelle Caumont envoie au savant 
président^ des extraits « d'une lettre écrite de la rade de 
Milo le 29 juin 1735». Le P. Sarrabat n'y est pas nommé, non 
plus que le chevalier de Caylus. La minute de la réponse de 
Bouhier nous est également conservée. 

A Dijon, ce 12 octobre 1735. 

A mon retour d'un petit voyage, Monsieur, j'ai trouvé ici la lettre où 
vous avez la bonté de me faire part d'une lettre curieuse écrite de 
l'île de Milo. Je vous en rends mille grâces, et souhaiterois fort que 
celui qui l'a écrite eût eu plus de taras pour considérer à loisir les 
précieux restes d'Antiquitez, qu'il y a trouvez. Je regrette surtout qu'il 
n'ait j)û copier entièrement l'inscription, qui commence : ii\BElN021, etc. 
La séj)ulclirale, qui commence par IKANH est peu de chose... Pour 
l'inscription, qui est sur une colonne cannelée, je n'y entens rien, et 
soupçonne qu'elle n'a pas été exactement copiée. Car j'y reconnois par 
ci par là quelques mots grecs •'. 

1. Voici iii transcription moderne du distique, d'abord lettre pour lettre ; 
puis suivant r»)rlii()graphc des dirniers temps classiques : 

n\I AlOi EKIIHAISTOI AEKIAl TOA AMENDHKi: AFAAMA 
10\ VXV EllEÏKHOMENOi;TOVT ETEAEliiE EPOllHON 
IlaT Aiôç, 'ExceotVTw Se'çai TdS'à(jiev(p£<; aYa)v(j.«. 
2)ol Y^p ÈTreuyofjLevoi; toîjt' izilsaat vjiocpojv. 

« Enfant de JMpiter, accepte (de la maia) d'Ekphantos cette œuvre d'art 
irréprocliable ; car c'est en l'adressant ses vœux qu'il l'a achevée on la sculp- 
tant. » La divinité à laquelle s'adresse l'offrande paraît être Diane; aYaX(/,a 
est sans doute la colonne elle-même. 

2. Sur le président Bouhier et son influence, voir l'intéressant oiivrae^e de 
M. l'abbé Emile Deberrc, la Vie littéraire à Dijon au dix-huitième siècle. 
Paris, A. Picaid, 1902. 

3. Bibliothèque nationale, Manuscrits franc lis, nouvelles acquisitions, 
n« 24210, fol. 130. 



A MILO, EN 1735 69 

Dans un post-scriptum, écrit après que Bouhier avait pris 
connaissance de la lettre de Bimard de la Bastie, que Gau- 
mont lui avait communiquée, le président revient sur les 
inscriptions : 

Par ce que j'ai eu l'honeur de vous marquer ci-dessus sur l'inscrip- 
tion sé|)ulchrale de Milo, vous avez vu quejesuis à peu près de l'avis de 
votre ami... Pour ce qui est de l'autre, il faut estre bien fin pour y 
trouver deux vers. A mon égard, Davus sum, non OEdipus. 

Je ne sais ce qu'ont pu répondre MafFei et Muratori. Ce 
dernier, qui a publié dans son Thésaurus Inscriptionum 
les deux fragments 2ABEIN05... et IKANH^... que lui avait 
communiqués Bimard de la Bastie, a sans doute jugé la copie 
de la colonne trop défectueuse pour être reproduite. Il sup- 
pose d'ailleurs, par une méprise dont ses correspondants 
français ne sont certainement pas responsables, que celles 
qu'il édite ont été rapportées par Tournefort-. 

Ainsi la publicité partielle donnée aux découvertes de nos 
deux voyageurs de 1735, aboutissait à les priver de l'hon- 
neur de les avoir faites. 

Leur dépossession fut achevée, quand un commandant de 
vaisseau vénitien, Jacques Nani, passante l'île de Milo, en 
1755, vit, lui aussi, la colonne et résolut de l'envoyer à son 
frère Bernard, sénateur de Venise et grand amateur d'anti- 
quités. L'enlèvement dut se faire maladroitement, puisque 
la colonne ne parvint à Venise que brisée en deux. Placée 
dans le Museo Naniaiio, le monument fut désormais connu 
sous le nom de Coloima Naniatia et Jacques Nani passa pour 
l'avoir découverte. 

Les déchiftVeurs se remirent à la tâche, travaillant cette 
fois sur l'inscription originale, mais ne furent, d'abord, pas 
plus heureux que ceux qui s'étaient escrimés sur la copie 
du P. Sarrabat. Le bibliothécaire de Saint-Marc de Venise, 
Jérôme Zanelti, en publia, dès 1755, une interprétation qui 

1. Il a corrigé le second suivant une conjecture de Boiiliier, qui propose, 
d.ins la lettre même que je viens de citer, de lire lOYAlO— au lieu de 

oiAioi:. 

2. Cette erreur a été en partie rectifiée par Bœckh, qui déclare qu'il n'a 
pas trouvé ces inscriptions chez, Tournefort et qu'il les publie d'après liouliier, 
Corpus Inscr. Grxc, t. II, n» 24:58. 



70 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

ne témoigne que de sa hardiesse, comme aurait dit Bimard 
de la Bastie. Corrigeant, suppléant les traits gravés dans 
le marbre, sans s'écarter des alphabets grecs alors connus, 
il arrive à construire des mots, mais dont aucun n'appar- 
tient réellement à l'inscription, excepté celui qu'avait déjà 
deviné l'archéologue de Carpentras, APAAMA, et la parti- 
cule TAP. Naturellement, le sens qu'il tire péniblement de 
cet amas de conjectures n'a rien de commun avec la véri- 
table signification du texte ^ 

o 

Sans parler d'autres tentatives également manquées, 
disons que le premier qui réussit à lire exactement presque 
toute l'inscription et à en pénétrer ainsi le vrai sens, a u 
moins en général, fut le P. Odoardo Gorsini, des Écoles Pies. 
L'abbé Barthélémy, qui fit faire de si grands progrès au 
déchiffrement des inscriptions phéniciennes et qui vit la 
colonne à Venise en 1757, acheva de fixer la vraie lecture, 
en rectifiant sur deux ou trois points celle du P. Gorsini. Il 
améliora également l'interprétation, tout en laissantsubsister 
des doutes sur quelques détails, qui aujourd'hui même ne 
sont pas complètement éclaircis^. 

Nous quitterons la colonne deMilo, après avoir ajouté que 
la dispersion du musée Nani, en 1821, lui fit subir de nou- 
velles migrations, où elle faillit se perdre, et que, retrouvée, 
en 1894, à Legnaro (province de Padoue), elle a été récem- 
ment acquise par le Musée royal de Berlin. L'inscription est 
désormais classée, immédiatement à la suite ou à côté des 
fameuses inscriptions archaïques de Théra, parmi les plus 
anciens monuments épigraphiques de la Grèce : on la 
rapporte au sixième siècle avant Jésus-Ghrist. 



1. G.-F. ZaneUi, Z>ue antichissiine greche iscrizioni spiegate e indirizzate a 
S. E. il signor Ciacopo Nani. Venise, 1755. In-i, 2'i pages. 

2. Lettres de l'abbé B.irlhélemy au P. Paciaudi, à la suite de la Corres- 
pondance du comte de Caylus avec le P. Paciaudi, publiée par Ch. Nisard, 
t. II, p. 183 et 201. Voir aussi une uole de M. Nisard, ibid., p. 18'i. Sur 
l'état actuel de l'interprétation de ce monument, on peut voir S. Ricci, Mis- 
crllanea epigraphica, dans Monunienli antichi puhlicati per cura délia R. Acca- 
deinia dei Lincei, vol. II, p. 270 (Milan, 1894), et le nouveau C. 1. G. de Ber- . 
lin déjà cité. 



I 



A MILO, EN 1735 71 

Cette excursion vcrilablement fructueuse, quoique trop 
courte, n'aurait pas été la seule entreprise par nos deux 
voyageurs, s'ils avaient été libres de régler leurs mouve- 
ments suivant leurs goûts et l'intérêt de l'archéologie. Le 
P. Sarrahat écrit « des Isles de Sapience*», le 19 juin : 

« Du Mile nous sommes revenus à Modon, et j'y revenois 
avec plaisir parce que je comptois que j'aurois le loisir de 
faire quelques voyages de trois ou quatre jours dans les 
terres, pourvoir les fameuses villes de Messène et de Sparte; 
mais les circonstances ont déterminé M. de Caylus à ne pas 
séjourner plus de deux jours. Nous allons appareiller aujour- 
d'huy ou demain pour l'isle de Chypre, où nous avons ap- 
pris qu'un corsaire croisoit ; heureusement M. Fourmont a 
demeuré assés longtemps dans ce pais pour n'avoir rien 
omis de ce qu'il y a de curieux, et quand il lui plaira donner 
au public le journal de son voyage littéraire 2, vous y trouvères 
de quoy vous dédommager amplement de ce que j'aurois pu 
vous en écrire. 

«Je fus hier à Modon qui esta demi lieiie de notre moiiil- 
lage. Ce n'est, à proprement parler, qu'une forteresse envi- 
ronnée de la mer de trois côtés. Les Vénitiens avoient 
entrepris de creuser un fossé dans le roc du côté qu'elle tient 
à la terre, pour l'en détacher entièrement; mais lorsque 
l'ouvrage a été sur le point d'être fini, les Turcs s'en sont 
rendus maîtres et n'ont eu garde de rien achever de ce que 
les Vénitiens avoient commencé. Ce sont de vilaines eens 
que ces Turcs : tout dépérit entre leurs mains et ils ne 
rétablissent rien... Du reste nous n'avons que sujet de nous 
loiier de la nation. Ils nous traitent en bons amis... » 

Il ne fut pas donné au P. Sarrabat de voir Chypre plus que 
Messène et Sparte; mais il fut un peu dédommagé de ses 

1, Ile Sapienza, vers l'extrémité sud-ouest de la Morée (ou Péloponèse). 

2. Ce n'est que d'aujourd'hui que « le public « possède le journal à peu 
près complet des voyages de l'abbé de Fourmont en Grèce, grâce encore à 
M. Henri Omont (op. cit., p. 537 sqq.). Le voyageur lui-même n'en avait 
publié qu'une relation fort succiucte, en 1733, dans les Mémoires de l'Aca- 
démie des inscriptions. 



72 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUK DE DEUX FRANÇAIS 

déceplions comme archéologue parle plaisir inattendu qu'il 
éprouva, comme physicien, à visiter les fameuses grottes à 
stalactites de l'île d'Antiparos. Sa description de cette mer- 
veille du monde, que son correspondant a dû trouver très 
« agréable », ne diffère pas assez néanmoins de celles que 
tout le monde a pu lire, pour que nous la reproduisions. La 
lettre^ qui la contient fut envoyée de Smyrne, le 11 août 1735. 
Quelques lignes curieuses, concernant (^ette dernière ville, 
et qui furent écrites de Malte le 2 octobre 1735, seront les 
dernières que nous emprunterons à cette correspondance. 

« Je commence à sentir que ma curiosité de voir la mer 
s'achelte un peu trop cher... Cette campagne que nous 
devions faire avec tant d'agréments et dans les plus beaux 
pais du monde, s'est presque toute terminée à rouler dans 
les écùeuils de l'Archipel, et ce n'a été que par hazard que 
nous avons poussé jusqu'à Smyrne. Cette ville, comme vous 
sçavés, est une des plus marchandes de la Turquie; c'est 
l'appanage de la Sultane Validé et ce titre lui vaut beaucoup 
de privilèges. Les Francs y ont une rue' entière, où on jouit 
d'une liberté aussi grande qu'en aucune ville de Hollande. 
Notre Nation y est assés nombreuse, mais les fortunes n'y 
sont pas aussi brillantes qu'elles l'ctoient il y a quelques 
années. Le commerce immédiat que nous avons établi dans 
les Indes, et en dernier lieu la guerre de Perse est cause de 
ce changement. Notre Consul M. de Peleran ne laisse pas d'y 
bien fiiifurer. Voici le cortège où nous l'avons vu marcher 
deux fois pour se rendre en cérémonie à l'église des 
Capucins qui sert de paroisse aux François. Deux janis- 
saires avec leur grande canne à pomme d'argent, les tru- 
chements habillés à la levantine, un domestique assés nom- 
breux, puis M. le consul avec une longue simarre blanche, 
une large ceinture rouge et le cordon de Saint-Lazare, et 
pardessus un caffetan de moire d'un rouge foncé et fort 
am|)Ie, une moustache retroussée et une vaste corpulence; 
à ses côtés Madame de France (vous n'en connoissés que 
deux de ce nom, en voici cependant une troisième, qui, à 
Smyrne, est bien plus connue que les vôtres), Madame de 
France donc, avec tous les atours grecs les plus ma- 



A MILO, EN 1735 73 

gnifiques, coiffée en cheveux, un triple rang de perles 
fines sur la tête et une quantité prodigieuse de pierreries; 
derrière elle, ses femmes habillées à la grecque ; puis suivent 
les principaux de la nation au nombre de vint ou trente, 
habillés à la françoise, à k moustache près, sur laquelle est 
hypotéqué l'honneur des Levantins. La première fois que 
nous vîmes cet appareil, fut le lendemain de notre arrivée : 
on alloit chanter le Te Deum pour la cessation de la peste; 
elle avoit duré six à sept mois, mais sans faire grand 
mal. » 

A Malte, d'où il espérait rentrer sans retard à Toulon, le 
P. Sarrabat n'était pas au bout de ses tribulations d'apprenti 
marin. M. de Caylus y trouva un ordre d'aller en droiture 
rejoindre l'escadre à Cadix. Dans ce voyage, la flottille toucha 
au « cap Carthage », où le jésuite eut le temps de visiter les 
ruines de la célèbre ville. Le 6 novembre, on se trouvait au 
milieu de quarante vaisseaux de guerre dans l'admirable 
baie de Cadix; l'on y resta deux mois, trop longs pour ne 
point (t gâter toute la beauté du spectacle ». Enfin, le 5 jan- 
vier 1736, on repart avec toute l'escadre française pour le 
détroit de Gibraltar, où le P. Sarrabat salue Ceuta, « que 
son siège éternel rend mémorable », puis Gibraltar, « ce roc 
inaccessible dont les Espagnols ne peuvent entendre parler 
sans frémir de rage et d'indionation contre les Ancflois ». 
Le détroit passé, on remonte le long des côtes d'Espagne 
jusque par le travers de Barcelone, où M, de Caylus, charge 
de « porter des piastres » à Gènes, se détache de nouveau 
des autres vaisseaux qui, sous le commandement du marquis 
d'Antin, continuent leur route vers Toulon. La croisière du 
Diamant, se termine au milieu d'effroyables tempêtes. 



Revenu à terre, le P. Sarrabat fut envoyé à Avignon, où il 
put, tout en se reposant, continuer de vive voix à l'érudit 
marquis le récit de son odyssée. L'année suivante (1737), 
nous le retrouvons à Marseille enseignant rhydrogiaphic; il 
avait gagné de pouvoir confirmer de ses expériences les 
leçons qu'il donnait aux futurs marins. En 1739, il est à Paris, 



74 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

surtout, semble-t-il, pour faire traiter une maladie de l'oie; il 
y succomba le 17 avril de la même année. 

Le chevalier de Caylus, nommé gouverneur général des 
îles du Vent en 1745, chef d'escadre en 1748, mourut à la 
Martinique, le 26 octobre 1750. 

Joseph BRUCKER. 



I 



LES CATHOLIQUES ET LES ÉLECTIONS DE 1906 

PAR U^^ DELAMAIRE 

ÉVÈQUE DE PÉRIGUEUX ET DE SARLAT i 



Éloquent, courageux et souverainement opportun, cet 
écrit nous fait entendre le cri d'alarme d'un cœur passionné 
pour les âmes et pour la France, l'appel aux armes d'un chef 
vaillant et décidé. Mais il nous apporte aussi les enseigne- 
ments d'un évêque, parlant avec l'autorité que lui donne sa 
mission doctrinale. Si ces pages doivent rallumer la flamme 
du patriotisme et du zèle, elles doivent aussi raffermir dans 
les esprits des principes de conduite, trop oubliés aux jours 
où il serait le plus nécessaire de s'en inspirer. Le résumé 
suivant a pour but de dégager ces principes et de les rendre 
en quelque sorte plus visibles. Il ne saurait d'ailleurs dis- 
penser de lire l'opuscule ; tout ce qu'il se propose c'est 
d'aider à le bien lire ou à mieux le relire. 

Dans cette terrible crise actuelle où il y va « de la vie na- 
tionale et catholique » de notre patrie, quelle a été la grande 
faute de la plupart des bons Français? D'autres ont répondu 
que leur plus grande faute a été de ne pas s'unir, de ne 
pas s'organiser, pour mieux agir et pour mieux lutter. 
L'évêque de Périgueux, lui, répond que c'a été de ne pas 
vouloir assez l'action et la lutte, de ne se préoccuper que 
mollement de leurdevoir politique. Mgr Delamaire a raison. 
Les divisions sont funestes sans doute, mais l'inaction Test 
encore plus. Et ces divisions mêmes auraient été bien moins 
sensibles, si au lieu de gémir sans fin sur leurs inconvé- 
nients, chacun avait passé par-dessus cet obstacle pour courir 
à l'ennemi de tout son élan. Rien ne rétablit l'union entre 
soldats désunis comme leur résolution commune d'emporter 
d'assaut une position. Rien ne fait oublier les divergences et 

1. Périgueux, Cassard, rue Denfert-Rochereau, 3. 



76 LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 

les froissements de la vie degarnison comme les exigeiK^es et 
les ardeurs du champ de bataille. Si un trop grand nombre 
sont reslés chacun de son côté, n'est-ce pas qu'un trop grand 
nombre voulaient rester chez eux ? Ils craignaient le combat, 
bien plus que le voisinage d'un drapeau peu aimé qui aurait 
flotté à côté du leur. 

C'est donc l'esprit de lutte qu'il faut ranimer, c'est 
« l'apostolat du patriotisme » qu'il faut partout exciter, c'est 
à l'accomplissement intégral du devoir politique qu'il faut 
courir soi-môme et entraîner les autres. 

Le devoir politique consiste à s'intéresser efficacement à la 
politique du pays, à s'efforcer d'influer sur elle, par tous les 
moyens dont on dispose, pour la rendre conforme aux vrais 
intérêts de la nation. 

La politique, objet de ce devoir, c'est d'abord la constitu- 
tion des pouvoirs publics et le choix des hommes qui les 
exercent ; ce sont ensuite leurs tendances et leur programme 
de gouvernement, c'est enfin leur action gouvernementale 
soit au dedans soit au dehors. 

Les moyens d'influer sur cette politique, c'est le vote dans 
les élections à tous degrés, les fonctions officielles, l'auto- 
rité du talent, de la situation, de la fortune, l'action person- 
nelle, publique ou privée avec ses mille formes. 

De ces moyens d'influence, il n'estpersonne qui n'ait, petite 
ou grande, sa part, inséparable de sa qualité de citoyen; le 
devoir politique étant inséparable lui-môme du devoir civi- 
que, dont il est la partie active, comme l'obéissance aux lois 
en est la partie passive. 

Donc trop de Français ont négligé, ont oublié l'accomplis- 
sement du devoir politique; et, dès lors, la politique, livrée 
à des hommes qui n'y cherchaient que l'assouvissement de 
leurs aj)pétits, est devenue de plus en plus malhonnête, 
impie, ignominieuse et désastreuse. 

Mais ces plaintes, voilà bien longtemps qu'elles sont sur 
toutes les lèvres et sous toutes les plumes, et si notre opus- 
cule ne disait pas autre chose, il ne nous apporterait que des 
variations sur un thème usé. Voici donc où l'illustre écrivain 
entre dans son sujet et nous donne sa pensée personnelle. 

Cet oubli même du devoir politique, d'un devoir si capital 



LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 77 

et en môme temps plus facile, semble-t-il, à observ,er (pie la 
plupart des autres, parcequ'il est moins opposé aux penchants 
les plus intimes de l'homme, cet oubli à ({ui et à quoi (aut-il 
l'altribuer? Le prélat répond avec franchise et hardiesse : il 
faut l'attribuer tout d'abord au clergé, à sa malheureuse ab- 
stention. Son rôle était de diriger les fidèles sur ce terraiji 
comme sur tous les autres: il ne l'a pas fait ou il l'a trop peu 
fait. 

On lui reprochait à grand bruit de faire de la politique. Sa 
principale préoccupation a été de ne pas mériter ce reproche, 
de désarmerl'accusation par l'évidence même de sa fausseté. 
Ilfallait répondre : «Oui, j'en fais, c'est mon droit et c'est mon 
devoir. » Non pas celte politique de club ou de place publi- 
que, qui rendrait le prêtre odieux en le mêlant lui-même aux 
compétitions des partis et des personnes, ou qui l'avilirait 
en le jetant au milieu des mêlées électorales, mais cette poli- 
tique sacerdotale qui consiste à former la conscience du 
citoyen comme celle de l'homme, à instruire le peuple de 
ses devoirs politiques et à les lui faire observer, ceux-là 
comme tous les autres. 

En a-t-il été ainsi ? « La chaire chrétienne, dit Mgr Dela- 
maire, dans la majeure partie de la France, avouons-le, a été 
presque muette sur ces sujets surtout depuis cinquante ans. 
Or, le silence du maître sur ces questions, c'est pour les dis- 
ciples la nécessité de l'ignorance. » Et, pourrait-on ajou- 
ter, l'indifférence apparente du pasteur, c'est bientôt aussi 
l'indifférence trop réelle des fidèles ; le parti pris du confes- 
seur de ne pas interroger sur cette faute, c'est la fausse 
sécurité des consciences; l'omission de ceux qui instruisent 
la jeunesse, catéchistes ou autres, c'est l'abandon de l'enfant, 
devenu citoven, à tous les embaucheurs électoraux. Bref, 
l'abstention du prêtre c'est l'abstention des fidèles ou, ce 
qui est pire, leur passage à l'ennemi. Par là s'explique le 
phénomène désolant qu'offrent ces contrées, bien rares il y 
a trente ans, nombreuses aujourd'hui, où la religion est 
encore généralement pratiquée, où cependant les élections 
sont détestables, et compromettent tous les intérêts religieux. 
C'est que pendant que le prêtre ne songeait à s'occuper que 
des chrétiens, d'autres s'emparaient du citoyen et lui persua- 



78 LES CATHOLIQUES ET LES ÉLECTIONS DE 1906 

daieni qu'à ce tilre il ne relevait en rien de son curé et de 
son évt'que, c'esl-à-dire de l'autorité spirituelle. 

Mais en dépend-il réellement? et par suite, quelque avan- 
tageuse que puisse être celte inlervention du prêtre, peut-on 
bien lui en laire un devoir? Ne faut-il pas de plus qu'elle 
fasse partie de son rôle et de sa mission ? — Oui, sans aucun 
doute, et c'est précisément pour cela qu'elle lui est demandée. 
Le prêtre, gaidien des âmes, doit leur faire observer la loi 
morale, toute la loi morale d'où dépend leur salut, les pré- 
munir contre le péché, contre tout péché qui pourrait les 
perdre. Or il y a une morale de la vie politique comme il y a 
une morale de la vie privée et de la vie familiale. El comme 
il y a le péché individuel ou conjugal, il y a aussi le péché 
électoral, administratif, gouvernemental. « N'est-ce pas sur 
ce terrain, dit Mgr Delamaire, que se donnent rendez-vous 
toutes les passions humaines les plus viles et les plus nuisi- 
bles : orgueil, ambition, cupidité, mensonge, abus de la force 
et égoïsmes de toute espèce ? » Gomment donc le prêtre ne 
suivrait il pas les âmes dont il a la charge là où elles sont en 
si grand danger de périr? 

Le prêtre aussi est le défenseur-né des droits de l'Eglise, 
qui sont les droits de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de 
Dieu. Et ne savons-nous pas, ne voyons-nous pas qu'il ne les 
défendra efficacement que par l'action politique ? Les vertus 
sacerdotales du clergé, son assiduité à ses fonctions d'église, 
son zèle, sa charité à l'égard de tous, tout cela a-t-il empêt^hé 
de métonnaîlre de plus en plus ces droits, de les violer, de 
lesusuiper d'autant plus brutalement que l'iniquité était plus 
patietn u>ent supportée? 11 serait plus que temps, semble-t-il, 
de changer de tactique. 

Le prêtre enfin est, par état, le meilleur des citoyens : 
le meilleur par l'amour désintéressé qu'il porte à son pays; 
le meilleur par la connaissance acquise de ses maux et de ses 
besoins; le meilleur par le crédit et la confiance que doit 
naturellement lui concilier son ministère de sacrifice et de 
dévouement. « Tels sont nos prêtres français dans leur 
immense majorité, dit l'éminenl auteur. Or, ne serait-ce pas 
une erreur grossière et pres(jue un malheur national, que de 
refuser à de tels hommes leur part d'iniluence, d'ailleurs 



LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 79 

discrète et mesurée, sur ceux de qui dépendent les affaires 
publiques, et aussi, indirectement, sur ces affaires elles- 
mêmes? » 

Telle est en substance la thèse de Mgr Delamaire. 

Mais, objeclera-t-on, le»clergé est rétribué par l'Etat, il est 
fonctionnaire de l'État. —Fonctionnaire, non, ou s'il l'est, il 
ne l'est que de l'Église, de qui seule il tient sa mission et ses 
pouvoirs. Demandons-nous cependant s'il n'aurait pas encou- 
ragé les gouvernements à le traiter de fonctionnaire, en se 
comportant trop comme s'il l'était*? Le clergé rétribué par 
l'État? Nullement, mais faiblement indemnisé de tout ce que 
rÉiat lui a pris et lui redevrait s'il supprimait l'indemnité 
convenue. Depuis quand donc la personne qui s'est acquis 
un droit à une rente viagère, en abandonnant son avoir, est- 
elle rétribuée par son débiteur? Et si on n'accepte pas cette 
réponse, si on veut à tout prix voir dans le prêtre un fonc- 
tionnaire rétribué par l'Etat, l'objection se retournera contre 
elle-même et confirmera tout ce qu'elle prétend réfuter. 

« C'est qu'en effet c'est le droit naturel, autant que légal, 
des fonctionnaires de s'occuper des affaires de leur pays. Ils 
doivent même, à un certain point de vue, s'en soucier plus 
que les autres; car, serviteurs attitrés du peuple, payés par 
l'impôt, ils doivent plus que personne chérir la patrie et 
travailler à la grandir, en usant honnêtement de toute leur 
influence personnelle pour cela. » 

« Mais le prêtre est inapte à traiter les affaires du pays, 
ayant son intelligence prisonnière du dogme et esclave d'un 
étranger, le pape. » — L'intelligence du prêtre, prisonnière 
du dogme? Oui, comme tout esprit est prisonnier de la vérité 
connue; mais qu'on cite donc un dogme chrétien qui s'op- 
pose à la vraie grandeur d'un pays. — Le chef de l'Église, étran- 

1. Au moment d'une nouvelle et grave atteinte aux droits de l'Eglise, on 
cita le mot prononcé, avec une naïve sincérité, par un de ces prèlres pieux 
et paciûques, auxquels on donne facilement l'épilhète d'exemplaires : « Voyez, 
disait-il, cet admirable clergé de France, il se laisse tondre comme un 
agneau, sans proférer une parole ! «A celle admiration il n'y a qu'une difQcullé. 
c'est que se laisser tondre sans proférer une parole, c'est bien le rôle du 
mouton, mais ce ne saurait être le rôle ni du berger ni môme ducliien. Heu- 
reusement, la plupart des prèlres sont tout disposés à montrer qu'ils ne tom- 
bent point dans celte confusion. 



80 LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 

ger chez la fille aînée de cette même Eglise? Peut-on le dire 
sérieusement, surtout quand on le voit défendre dans le 
monde entier les intérêts de la France avec une paternelle 
prédilection? Et son intervention, quand elle se produit 
autrement qu'en matière de doctrine ou de morale, enlève- 
t-elle au citoyen sa liberté en matière politique? Des faits 
récents prouvent qu'il n'en est rien : réponse hardie, mais 
qui se présente couverte de l'autorité d'un évêque. 

Voici toutefois une objection plus spécieuse : « Si le clergé 
intervient dans la politique, ce sont les causes mêmes qui 
lui sont chères qui en souffriront, à raison de son extrême 
impopularité. La France, dit-on, est profondément anticléri- 
cale et ne veut absolument pas que le prêtre se mêle de ses 
affaires. » 

L'évêque de Périgueux, « depuis de longues années en 
contact avec le peuple de notre vieux sol catholique », qu'il 
a u approché de très près dans les faubourgs de Paris, dans 
les usines et dans les campagnes », croit le connaître « à peu 
près autant que bien d'autres, sinon plus ». 

Eh bien, l'anticléricalisme de ce peuple ne lui parait ni 
aussi général, ni aussi profond qu'on ledit. Sans doute, il se 
trouve des localités trop atteintes par le mal, pour que le 
prêtre puisse songer immédiatement à y exercer son rôle 
social et surtout politique ; mais, en général, il le pourra plus 
ou moins, pourvu que dans son ministère sacerdotal il ne man- 
que pas de zèle, ou dans son zèle de discrétion et de savoir- 
faire. « La vérité, dit Sa Grandeur, c'est que l'électeur, en 
présence du prêtre, est un peu — qu'on me pardonne cette 
comparaison familière — comme le mari devant sa ména- 
gère. Il ne demande pas mieux que de donner ses excellents 
conseils, mais à la condition qu'il mette des formes en les 
donnant et qu'il n'ait pas l'air de conduire d'autorité. » 

Mais ce rôle de conseiller et de directeur en matière poli- 
tique, où donc et comment le prêtre pourra-t-il le remplir? 

En chaire d'abord et dans ses actes officiels de ministre 
de la religion. On a dit, dans des comptes rendus de la bro- 
chure dont nous nous occupons, que Mgr Delamaire interdit 
l'accès de la chaire à tous les sujets qui se rapportent au 
devoir politique. C'était l'avoir mal lue. L'illustre auteur n'a- 



J 



LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 81 

t-il pas déploré plus haut que « la chaire chrétieixne, dans 
la majeure partie du pays, ait été presque muette sur ces 
sujets, surtout depuis cinquante ans »? Et il dit plus loin, 
à la page même d'où on a déduit l'assertion contestée : « Il 
serait même sage pour le.s sujets dont je parlais aux pages 
précédentes (le devoir politique des fidèles), et qui de droit 
appartiennent à V enseignement intégral de la morale évangé- 
lique^ mais dont le développement tend logiquement à diri- 
ger l'attitude électorale de nos fidèles, d'en éviter le com- 
rïienldiive pendant les quelques mois qui précèdent une élection. 
Donc ce n'est que par exception, à certains moments, que la 
prudence conseille de ne pas parler à l'église des principes 
qui doivent éclairer et diriger la vie publique des chrétiens. 
En dehors de ces heures où les passions surexcitées abuse- 
raient de la parole du prêtre, ces principes, comme ceux qui 
se rapportent à tous les autres devoirs, restent l'objet légi- 
time et nécessaire des catéchismes, des prières, des instruc- 
tions. 

El il n'en reste pas moins vrai, aussi, que le clergé ne doit 
pas faire de politique en chaire ; car cela ce n'est pas faire de 
la politique, pas plus que de dire aux fidèles qu'ils doivent 
payer les impôts équitables. « Quand on ne traite que des 
principes, je tiens à le faire remarquer, dit l'évêque de Péri- 
gueux, ce n'est pas là, à proprement parler, faire de la poli- 
tique, même prononçât-on ce mot si désagréable à certaines 
oreilles trop chatouilleuses. Faire de la politique, c'est pren- 
dre part, au moyen de la parole et de l'action personnelle, à 
la critique des hommes publics, aux compétitions électorales, 
à l'élaboration plus ou moins immédiate des lois du pays, 
toutes choses qui ne seraient pas à leur place dans une 
église. » (P. 20.) 

Mais ces choses-là, cette politique si importante pour la 
conscience des fidèles et pour les intérêts de l'Eglise, où 
donc, dans la vie du prêtre, sera-t-elle à sa place ? Dans ses 
relations de chaque jour^ dans son action personnelle et pri- 
vée., « position stratégique d'où personne ni aucune loi ne 
pourra jamais les déloger » (p. 20). Il faut lire, il faut méditer 
la page qui suit. Elle trace tout un plan, tout un programme 
d'action, infatigable comme l'est le zèle lui-même, diver- 



82 LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 190G 

sifiée à rinfiiii comme le sont les dispositions des hommes, 
nécessairement efficace comme l'est tout effort sage et con- 
stant : 

« Le champ de combat pour la religion et pour la patrie, po ur 
les âmes et pour le peuple, où nous appelons le prêtre, le 
voilà. Ce champ s'ouvre devant lui, large, clair et propice ; 
il peut y évoluer, non seulement le dimanche et au profit de 
quelques croyants, mais tous les jours de la semaine et pour 
tout le monde. Chaque petit fait de sa vie quotidienne lui 
servira d'occasion àdes causeriesdocumentéesetlumineuses : 
visites faites ou reçues, rencontres fortuites ou ménagées, 
lectures offertes ou déconseillées. A tout propos, il reviendi-a 
sur certains thèmes essentiels, expliquant, preuves en main, 
que tous est menacé chez nous, travail de l'ouvrier, prospé- 
rité du commerce, liberté des pères de famille... Il pourra, et 
très justement, faire remarquer que les mêmes hommes qui, 
par une sorte d'aberration criminelle, s'emploient à faire 
craindre, au dehors, l'influence malsaine de notre pays, ne 
cessent d'affaiblir sa puissance militaire, comme si, au fond 
(ce qui n'est pas, nous voulons le croire), leur secret dessein 
était de le livrer sans défense à ses pires ennemis. Enfin, si le 
Concordat est toujours sérieusement menacé, si surtout sa 
dénonciation a reçu un commencement d'exécution antilibé- 
rale, il aura le plus clair, le plus fort et le plus convaincant 
des arguments contre la vieille majorité que la candidature 
officielle a poussée au pouvoir », etc., etc. 

Le prêtre, toutefois, ne peut aborder tout le monde ni tou t 
obtenir de tous. Pour suppléer à son impuissance, il lui reste 
un troisième mode d'action: faire par d' autres ce qu'il ne peut 
pas faire par lui-même. Qu'il se cherche dans son troupeau 
des auxiliaires. Qu'il les forme, qu'il réveille en eux l'esprit 
d'apostolat patriotique et chrétien ; alors son action se multi- 
j)liera au centuple. Par eux il prêchera le devoir électoral à 
ceux que sa voix n'atteint pas ; par eux, il acheminera vers 
les emplois, vers les conseils municipaux ou autres, de bons 
chrétiens, s'il le peut, ou tout au moins des gens honnêtes ; 
par eux, par le mot d'ordre qu'il leur fera passer, il redres- 
sera au besoin l'opinion égarée ; avec eux il formera un de 
ces comités de défense des libertés religieuses et civiques. 



LES CATHOLIQUES Eï LES ELECTIONS DE 1906 83 

qui auraient dû par ses soins se multiplier depuis longtemps, 
autant qu'il y a de paroisses et de diocèses, et qui pourtant 
ne sont encore à peu près nulle part. Agissant ainsi, sans lui 
mais sous son inspiration, quelques hommes résolus feront 
pénétrer partout cette influence salutaire, que TÉglise doit 
exercer sur Tesprit et sur*la vie d'un pays chrétien. 

Et du prêtre qui, loin de borner son ambition à des gains indi- 
viduels, d'ailleurs de plus en plus difficiles et aléatoires, tra- 
vaillera ainsi, dans sa sphère, à arrêter sur la pente une nation 
qu'on ramène au paganisme, à sauver un grand pays qui périt, 
nul ne pourra légitimement se plaindre. Son zèle, son désinté- 
ressement, son dévouement égal pour tous, justifieront l'in- 
fluence qu'il revendique. On verra qu'il n'est point l'homme 
d'un parti, mais seulement un homme passionné pour l'Eglise, 
pour la France, pour l'honnêteté, l'ami sincère de ceux qui 
aiment ces grandeschoses, l'adversaire irréconciliable detous 
ceux qui les combattent. 

Après avoir exposé le plan de campagne, Mgr Delamaire 
nous dit, avec une vaillance et une fierté tout épiscopales, 
ce que nous pouvons en espérer. Pour lui, il en attend, quoi 
qu'il arrive, un triomphe pour les catholiques. 

Ce triomphesera peut-être, sera probablementleur victoire, 
à brève échéance, sur les ennemis qui les oppriment. Le 
cynisme même de leur rage contre la religion sert la bonne 
cause. « Une intervention sérieuse du clergé qui n'eût pas été 
comprise de l'opinion, il y a vingt ans, a toutes chances de 
l'être cette fois*. Ensuite, nos hommes publics, je tiens à en 
faire l'observation, méconnaissent beaucoup trop l'abondante 
réserve de catholicisme qui sommeille par atavisme au tré- 
fonds de l'àme française; et ils nesongent pas assez au désen- 
chantement qu'elle ménage à leur anticléricalisme intem- 
pérant et forcené. » 

Enfin, les menaces croissantes du socialisme forceront bien, 
tôt ou tard, les hommes tant soit peu attachés à l'ordre pu- 
blic, à se rapprocherdes catholiques pour demander à l'Eglise 
d'opposer la seule barrière capable d'arrêter cette barbarie 

1. A condition que des voix discordantes ne viennent pas démentir et 
égarer cette opinion. 



84 LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 

du dedans. Ainsi, les excès même de la persécution sont des 
motifs d'espérer. « Pour ma part, conclut Mgr Delamaire, je ne 
crains pas de le dire, je crois absolument à la victoire finale. » 

Si Dieu diffère delà donner aux catholiques, ce sera encore 
pour eux un triomphe, triomphe tout moral en attendant 
mieux, mais qui n'en sera pas moins une compensation magni- 
fique de leurs souffrances et de leurs efibrls. « Si nous 
sommes défaits, eh bien, nous ferons face de nouveau à la 
tempête avec bravoure, et, celte fois, dans la meilleure des 
postures... Il ne faut pas que nos adversaires s'imaginent 
que nous, catholiques français du vingtième siècle, nous 
soupirons après le martyre des siècles de Néron, de Robes- 
pierre et de Tu-Duc. Tendre ainsi le col au glaive des légion- 
naires ou au couperet des révolutionnaires, nous semble 
une façon beaucoup trop commode de gagner le paradis. 
Nous trouvons aussi glorieux, et peut-cire plus méritoire et 
plus utile, socialement parlant, de vendre chèrement notre 
vie et de lutter pied à pied, parmi les incidents de chaque 
jour, dans les salles de réunion et devant les urnes. Et c'est 
là ce que nous ferons, je puis leur en donner l'assurance. » 

Et ce ne sera pas là seulement l'attitude la plus fière, ce 
sera, de plus, la meilleure tactique. « Au point où nous en 
sommes, le clergé de France, avec ses fidèles, pourrait pren- 
dre, à l'unaniiiiilé, le parti de se faire les plus humbles et les 
plus petits possible, de se soumettre sans mot dire à tous 
les caprices anticléricaux des francs-maçons, que, même 
alors, pas un coup ne leur seiait épargné pour prix de leur 
effacement... On ne nous respectera que si on nous croit 
forts cl dans la mesure où nous ferons peur. » 

Vraies et belles paroles qui expliquent le passé en même 
temps qu'elles présagent l'avenir. Elles nous apprennent 
pouiquoi l'histoire de notre pays, depuis trente ans, a été ce 
qu'elle a été et ce (ju'il aurait fallu pour qu'elle fût. tout 
autre. 

Tel est l'opuscule de Mgr l'évêque de Périgueux. En le 
résumant, je n'ai pu qu'affaiblir les accents de celte parole 
vibrante, que lui enlever la couleur et la chaleur de la vie. 
J'espère, du moins, n'en avoir point altéré la pensée, ni 
diminué la portée. 



LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 Sô 

Ce coup de clairon, sonnant le réveil, ne sera pas agréable 
à tout le monde. « Je sais bien, dil Mgr Delamaire, que nombre 
de catholiques ont le plus vif désir qu'on les laisse tranquil- 
lement dormir, comme par le passé; qu'ils ont à leur usage 
toutes sortes de formules piétistes, sceptiques ou politiques, 
parfois même ironiques ^impies raisons de paresseux, au 
fond), pour se persuader qu'il n'y a qu'à laisser les événe- 
ments se développer pour que tout s'arrange à la longue. » 

Mais l'écrit s'adresse surtout au clergé : l'important est 
de savoir la réponse qu'il fera. S'il entre résolument dans 
la voie qui lui est montrée, il entraînera tous les bons catho- 
liques, et il enlèvera aux tièdes une excuse dont ils ne man- 
quent pas de couvrir leur immobilité. Que fera donc le 
clergé? 

Le conseil ne lui viendra-t-il pas encore, d'ici ou de là, de 
se renfermer dans ses fonctions professionnelles les plus 
strictement entendues, de ne mettre sa force que dans les 
armes surnaturelles, de se borner à poursuivre de ses prières 
et de son zèle toute brebis perdue, sans chercher à exercer 
sur le milieu social d'autre action que la conversion des 
pécheurs? a C'est âme par âme, lui a-t-on déjà dit, qu'il faut 
regagner la France à Jésus-Christ, w Mais arrivera-ton jamais 
à la regagner, si pour une âme reprise, on en perd trois ou 
quatre? Et c'est le cas malheureusement dans cette France, 
livrée à toutes les influences des sectes impies et à l'oppres- 
sion d'un gouvernement livré lui-même à leurs desseins sata- 
niques! Quand, dans les évêchés, dans les presbytères, on 
pose cette question : « La religion est-elle en progrès ou en 
décadence dans votre diocèse, dans votre paroisse? Neuf 
fois sur dix on reçoit cette réponse : « Elle est en décadence, 
« elle perd du terrain, soit pour la pratique, soit surtout pour 
« l'esprit chrétien. » Et on ajoute qu'elle se perdra désormais 
de plus en plus, par suite du mal déjà fait, surtout de la des- 
truction des communautés religieuses et de l'influence crois- 
sante des écoles neutres et des lycées. Comment donc avan- 
cer, si on marche sur un sol qui lui-même ne cesse de reculer 
plus vite qu'on ne marche? 

D'autres presseront bien le clergé de sortir de la sacristie, 
d'aller au peuple, selon les formules courantes, mais pour 



86 LES CATHOLIQUES ET LES ÉLECTIONS DE 1906 

tourner tout son dévouement et toute son activité vers les 
œuvres sociales. De celte tendance, nous avons vu naître toute 
une littérature sacerdotale qui grossit chaque jour. L'opus- 
cule de Mgr Delamaire s'en distingue surtout en ceci, que de 
ces syndicats mutualistes, banques de crédit populaire, con- 
férences agricoles, etc., il ne parle pas ou pour. ainsi dire 
pas : quatre lignes, très pressantes, il est vrai, dans qua- 
rante pages. 

Il veut pourtant bien, cet opuscule, que le prêtre exerce 
son influence au dehors, il le veut plus que tous les autres; 
mais il ne l'arrête pas à mi-chemin, il le mène jusqu'au 
terme; il ne le passionne pas pour le moyen au point de 
lui faire perdre de vue le but. 11 ne l'expose pas à prendre 
pour la mission propre de l'Eglise et du clergé, ce qui ne 
peut en être que la préparation ou le complément de suréro- 
gation. La mission propre de l'Eglise n'a pour objet ni le 
coflVe-fort du riche, ni le pot-au-feu du pauvre. L'Eglise, 
assurément, concouit pour une large part au bien-être maté- 
riel des hommes, mais c'est indirectement, en leur apprenant 
l'honuêtelé et la vertu. Ou, si elle y travaille directement aussi 
comme elle l'a fait dans tous les temps, c'est, ou bien pour 
arriver, par le bien fait au corps, à en faire aux âmes, alors 
c'est la préparation de sa mission; ou bien parce que pré- 
chant dans le monde la charité, toute charité, elle la pratique 
elle-même la première, même à l'égard des corps, quand elle 
le peut; bienfaisance, quelque naturelle qu'elle lui soif, de 
surérogalion et de surcroît par rapport à sa mission propre- 
ment dite. Celte mission, répétons-le, a pour objet la vie 
morale et chrétienne des hommes, cette vie non seulement 
privée et domestique, mais encore publique et politique. 
C'est donc sur cela, sur tout cela que le clergé est tenu de 
diriger tous ses efforts. Or, cela, l'amélioration du sort des 
travailleurs de l'atelier ou de la terre ne l'atteint pas par 
elle-même, elle ne peut que préparer, qu'aider à l'atteindre : il 
ne faut donc pas en faire l'œuvre uni(|ue ou môme princi- 
pale. Et il le faut d'autant moins, que cette préoccupation 
trop exclusive des réformes sociales peut avoir facilement 
pour elfet de fausser certaines doctrines en les forçant, et 
d'égarer de généreux dévouements. 



LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 87 

Il faut, au contraire, que le clergé regarde comine une obli- 
gation propre, comme sa tâche normale de former le citoyen, 
l'électeur, l'homme public, honnête et chrétien, et de s'op- 
poser lui-même, de tout son pouvoir, d'opposer tous ceux 
qu'il pourra grouper auto^ir de lui, à toute politique attenta-' 
toire aux droits et à Finfluence de l'Eglise. L'évêque de 
Périgueux ne demande, ni plus ni moins, que cet accom- 
plissement intégral du devoir sacerdotal ; qui pourrait lui en 
faire un reproche ou seulement s'en étonner? 

On nous permettra, en terminant, de réveiller l'écho d'une 
voix bien plus digne que la nôtre de répondre à celle du 
prélat. En 1889, Mgr Freppel avait publié une instruction 
pastorale sur le devoir des chrétiens dans Texercice du droit 
de suffrage. Les Etudes en prirent occasion pour traiter la 
question générale du rôle du clergé dans la politique et dans 
les élections : elles le firent dans le même sens qu'aujour- 
jourd'hui'. Quelques jours après, Mgr Freppel daignait écrire 
à l'écrivain de la Revue la lettre suivante : 

,, , „, Angers, le 29 août 1889. 

Mon cher Père, ^ 

J'ai lu avec grand plaisir vos excellents articles sur le clergé, la 
politique, les électeurs. Puissent vos lecteurs se laisser convaincre par 
celte démonstration si claire et si puissante ! Ou plutôt, souhaitons que 
la pratique soit conforme à la théorie ; car, en principe, il n'est pas de 
catholique digne de ce nom qui puisse nous contredire. Mais, c'est tout 
autre chose quand on en vient à l'application. Alors arrivent les fai- 
blesses, les excuses, disons le mot, les lâchetés. Nous manquons encore 
plus de caractère que de raison. On n'ose pas, par peur de se compro- 
mettre. Et cependant qu'y a-t-il à craindre de nos faibles gouverne- 
ments ? Il ne sont rien, tandis que le peuple catholique est tout. C'est 
par lui qu'il faut agir, par la parole et par l'exemple. 

Agréez, mon cher Père, avec mes félicitations, l'assurance de mon 
affectueux dévouement. Emile, évêque d'Angers. 

De cette lettre, nous pouvons conclure quel accueil le 
grand évêque, s'il vivait encore, aurait fait à l'opuscule de 
l'évêque de Périgueux. Sans nul doute, il se serait empressé 
de lui envoyer le témoignage, non plus seulement d'une ap- 
probation indulgente, mais de son adhésion fraternelle et de 

sa reconnaissante admiration. 

R. DE SCORRAILLE. 

1. Études, juin et août 1889. 



LE DERNIER INTERROGATOIRE 

ET 

L'EXÉCUTION DE JEAN CHATEL 

D'APRÈS LES PROCÈS-VERBAUX INÉDITS 



Le 27 décembre 1594, vers six heures du soir, Henri IV, 
revenant de Picardie, où il était allé « donner un ordre à la 
frontière », rentrait à Paris. Accompagné du prince de Gonly, 
du comte de Soissons et d'un bon nombre de seigneurs, 
il se rendit d'abord à l'hôtel de Schomberg situé derrière le 
Louvre. La foule des courtisans accourut à son appartement 
pour le saluer. Dans le va-et-vient, un petit jeune homme, 
Jean Chatel, « vestu de noir honnestement », trouva moyen 
de se glisser « dans la presse de cette chambre »; puis, au 
moment oîi le marquis de Montigny entrait et faisait la révé- 
rence, il donna un coup de couteau au roi, « pensant le 
frapper droit à la gorge ' ». A l'instant même, Henri IV s'était 
baissé « pour recevoir et embrasser ledit sieur de Mon- 
tigny ». Le meurtrier ne l'atteignit « que dans la lèvre d'en 
haut qu'il coupa de telle violence que, sans les dents qui 
soustindrent ledit coup, il l'eust sans doute bien blessé 
davantage ». 

Tout cela fut fait si rapidement que Chatel ne fut aperçu 
ni du roi ni de personne; on avait seulement « ouy un bruit 
comme si on eût donné un soufflet à quelqu'un ». Cependant, 
quand Henri IV se sentit frappé il mit aussitôt la main à sa 
bouche <( et pensant que ce fust quelque efîect de la liberté 
d'une folle qu'il avoit là, nommée Mathurine, il dit : Au diable 
soit la folle ! xMais comme il se retira la main de sa bouche, il 

1. Voir sur cet attentat les difTérents récits du temps, spécialement : it/e- 
moj'res de Cheverny (édition Michaud), p. 5'iO, 541 ; WEsloWe, Registre-Journal 
de Henri /F (édition Micliaud), p. 252; Falma-Cayet, Chronologie novenaire 
(édition Micliaud) p. 623 sqq. ; Pral, liccherches historiques sur la Compa- 
gnie de Jésus, pièces justiiicutivcs, document viii, Kécit du P. de Mena; 
Carayon, Documents inédits, t. I, p. 67. 



LE DERNIER INTERROGATOIRE DE JEAN CHATEL 89 

la rapporta toute pleine de sang; chacun jugea bien comme 
luy que c'estoit autre chose ». 

Dans l'entourage, tous se regardent avec étonnement et 
effroi. Ghafel n'avait point che^rché à s'esquiver; il était là; on 
le remarque « interdit, se trouvant incognu et tout près de 
Sa Majesté ». Pris d'un soupçon, M. de Montigny lui dit outré 
de colère : « C'est vous ou moi qui avons blessé le roy. » 
Henri IV n'y voulut pas croire tout d'abord, « disant par une 
extresme bonté que ce ne pouvoit estre luy, veu ses façons 
et simplicités trop apparentes ». Mais, par terre, auprès du 
jeune homme, on aperçoit encore tout sanglant le couteau 
qu'il avait laissé tomber à ses pieds. Jean Ghatel est arrêté, 
remis aux mains du grand prévôt et conduit au Fort-l'Evéque. 

Sur l'ordre de M. de Gheverny, chancelier, deux maîtres 
des requêtes et « le lieutenant de robe courte dudit grand 
prévost » vont interroger le prisonnier.il se nomme; il avoue 
son crime avec toutes ses particularités. Il se dit fils de 
« Pierre Ghastel, marchand drapier, tout contre la porte du 
Palais » ; il a dix-neuf ans; il étudie maintenant le droit sous 
Marcilius, et a fait sa philosophie chez les Jésuites sous le 
P. Jean Guéret. Il déclare en outre que le couteau dont il 
s'est servi n'est pas empoisonné. 

La nouvelle de l'attentat et ses diverses circonstances, 
plus ou moins travesties, se répandirent rapidement dans la 
capitale d'abord effrayée. Bienlôt, au bruit que le roi a reçu 
une blessure sans gravité, la joie succède aux premières 
craintes. Le monarque lui-même, a pour rendre grâces pu- 
bliques à Dieu et rassurer le peuple, alla sur les huit heures 
du soir à l'église Nostre-Dame, avec toute la cour, où le 
Te Deum fut chanté ». 

Alors, cependant, tout un groupe de hauts personnages, la 
coterie anticatholique du Parlement et de l'Université, avait 
l'esprit bien ailleurs qu'aux actions de grâces. Ges person- 
nages s'évertuaient depuis trente ans à la ruine du collège de 
Glermont, ce collège des Jésuites où le jeune criminel avait 
suivi les cours de philosophie. Ils venaient même, tout der- 
nièrement, de subir dans cette lutte un échec complet. Au 
mois de mai, Jacques d'Amboise, politique sans religion, 
alors recteur de l'Université et jadis apothicaire du roi, 



90 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

s'6lait présenlc devant le Parlement au nom de cette univer- 
sité qu'il n'avait j3as consultée, et des curés de Paris qui ne 
l'avaienl pas chargé de cette commission, et avait remis aux 
magisirats une requête à l'effet d'obtenir que la Compa- 
gnie de Jésus lût expulsée non seulement de la capitale, 
mais de toute la France. Une bonne partie du Parlement 
ne demandait pas mieux. On plaida l'aflaire le 16 juillet. 
Antoine Arnauld et Louis Dollé, deux politiques^ furent les 
avocats, l'un du corps universitaire, l'autre du clergé de 
Paris. Ils entassèrent calomnies sur calomnies pour essayer 
de prouver que les religieux de la Compagnie de Jésus 
jetaient le trouble dans l'Université et renversaient la hié- 
rarchie ecclésiastique. L'avocat Duret plaida la défense des 
Jésuites, et, rapporte un bon juge en ces matières, le chan- 
celier de Cheverny, « il montra si clairement l'animosité 
injuste et la fausseté des allégations de leurs parties, que 
ledit Parlement n'en détermina rien et les appointa au Con- 
seil ». Pourtant « les premiers » de ce parlement, des 
hommes comme Achille de Harlay et Louis Servyn, heureux 
du complot tramé par Jacques d'Amboise, auraient aimé 
« donner ce contentement aux huguenots et aux mauvais 
catholiques de ruiner ainsy lesdits jésuites », car « d'assès- 
longtemps ils leur vouloient mal, ne cherchans qu'un pré- 
texte pour ruiner cette société* ». 

Le soir du 27 décembre, ils crurent l'avoir enfin ce pré- 
texte et ils s'empressèrent d'en profiter. Jean Chatcl avait été 
élève du collège de CIcrmont, donc tous les professeurs de 
celte maison,, donc tous les jésuites sont coupables de son 
crime. 

Pendant que dans la foule se répand le bruit « qu'un jésuite 
desguisé a voulu tuer le roy », au moment où Henri IV et 
sa cour se rendent à Notre-Dame pour le Te Deum, le sieur 
Brisard, capitaine du quartier Saint-Jacques, leçoit « man- 
dement » de se transporter au collège. Les Pères venaient à 
peine de connaître l'attentat. A huit heures et demie, la com- 
munauté écoutait tranquillement une exhortation spirituelle 
du P. Provincial, lorsque Brisard et une troupe de gens 

1. Mémoires de Cheverny, p. 539 et 541 ; Carayon, op. cit., t. I, p. 68, 69. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 91 

armés investissent l'établissement de toutes parts. On de- 
mande au P. Recteur la liste de ses religieux, et tous, sauf 
trois malades, sont conduits, 'au nombre de trente-sept, 
chacun par un soldat, dans le domicile de M. Brisard, « au tra- 
vers d'une populace furieuse qui deschargeoit contre eux 
mille injures et sur aucuns mesmes quelques coups de haie- 
bardes* ». Ils étaient depuis peu de temps réunis dans la 
maison du capitaine quand parvint un ordre « de Monsieur 
le premier président de luy envoyer sous bonne et seure 
escorte le P. Jean Guéret ». Celui-ci est mené au Fort-1'Evô- 
que et confronté avec Ghalel : « Jean, lui dit-il tout haut, 
dites hardiement en la présence de messieurs si vous m'avez 
jamais parlé ou demandé conseil du faict pour lequel vous 
estes en peine? — Le jeune homme respondit que non et qu'il 
estoit plus marry de la peine qu'on faisoit à son dict maistre 
et aux autres jésuistes, qui en estoient très innocens, que 
de la sienne propre. » 

Le lendemain, 28 décembre, le P. Guéret et Jean Chatel 
furent transférés à la Conciergerie; puis le procès commença 
devant le Parlement. Au matin du même jour, les jésuites 
qui avaient passé la nuit chez M. Brisard furent ramenés au 
collège où l'on plaça un corps de garde. Vers onze heures, 
le président du Drac et l'avocat Servyn s'y rendirent à leur 
tour pour visiter minutieusement toutes les chambres. Dans 
celle du P. Guignard, professeur de théologie, ils trouvèrent 
« en son pupitre certains cayers escrits de sa main et trait- 
tant des troubles passez et entreprinse du Frère Jacque Clé- 
ment, jacobin, sur la sacrée personne de Henry troisiesme. 
Cet escrit avec autres livrets imprimés pendant les derniers 
troubles furent enlevés et serrés en main de justice-. » 

Pendant ces perquisitions chez les jésuites, le procès de 
Chatel s'instruisait. Malgré tous les efforts de leurs ennemis, 
il fut impossible, dit du Breul, de découvrir dans les ré- 
ponses du coupable la moindre charge contre eux, « combien 
qu'il fust interrogé et questionné ordinairement et extraordi- 
nairement, tenaillé, desmembré et pressé par promesses et 



1. Garayon, op. cit., t. I, p. 68, 69. 

2. Ibid., p. 72. 



92 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

menaces en toutes les façons qui peuvent arracher la vérité 
du profond de l'àme^ ». 

C'est un fait avoué par tous les écrivains du temps, 
L'Estoile, Palma-Cayet, de Thou, Mathieu, Dupleix et les 
Mémoires de la Ligne c\ue Jean Ghatel disculpa formellement 
son professeur et tous les jésuites, et affirma qu'ils n'avaient 
jamais eu connaissance de son dessein. 

Il est regrettable que les historiens, qui écrivirent sur 
la même question, n'aient pas eu la curiosité de lire dans 
les registres du Parlement les procès-verbaux originaux des 
interrogatoires que subirent alors Jean Chatel, ses parents, 
le P. Guéret et le P. Guignard. 

En 1595, peu de temps après la mort du coupable et l'exil 
des Jésuites innocents, parut à Paris un imprimé que l'on 
trouve reproduit dans les Mémoires de Condé et plus tard 
dans les Archives curieuses de l'histoire de France -. Gelte 
publication émanait sans doute du Parlement, car elle semble 
avoir été faite pour couvrir la honte de ceux qui, au dire de 
l'historien de Thou lui-même, condamnèrent la Compagnie 
de Jésus « sans avoir ni observé les formes, ni entendu les 
parlies : neque servato juris ordine^ neque partibus auditis i). 
Son lilre seul en indique assez l'esprit et le but : Procédure 
faicte contre Jehan Chastel escholier estudiant au collège des 
Jésuites... par la cour de parlement de Paris et arrests 
donnés contre le parricide et contre les Jésuites. Ghatel n'était 
plus élève des Jésuites depuis sept mois; il n'avait étudié 
chez eux que la philosophie ; au moment de son crime il sui- 
vait les cours de droit du professeur Marcilius, et l'on voit 
dans l'interrogatoire de son père qu'il avait fait ses classes 
de lettres aux collèges de Navarre et de Justice' : il était donc 

1. Jacques du Breul, Théâtre des antiquités de Paris, p. 234. Paris, chez 
Claude de la Tour, à l'eiiseigiic Saint-Hilaire, 1612, In-8. 

2. Mémoires de Condé sen'nnt d'éclaircissement et de preuves à l'histoire de 
M. de 7hou, t. VI, p. 12G sqf/. (\,:\ II:iyc-, \7f,:i; 6 volume'^ ii)-8) ; Cimher et 
Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France, 1" série, l. XlIT, p. 373 
Sfjff. Les éditeurs de ces deux ouvrages ont fait précéder le docunient en 
qu<'slion d'un avertissement où ils stigmatisent comme il le mérite l'arrêt 
du bannissement des Jésuites. 

3. Archives nationales, X^*, 958. « A dit qu'il l'a mis aux collèges de Na- 
varre, de Justice, et depuis, parce qu'il esloit myèvre, au collège des Jhésuitcs, 
pour le tenir enfermé. » 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 93 

enfant de l'Université de Paris à l'époque où celle-ci condui- 
sait ses élèves d'église en église pou'r conjurer le ciel d'éloi- 
gner à jamais du trône de saint Louis un prince hérétique tel 
que le roi de Navarre; il avait pu entendre alors les terribles 
anathèmes que les docteurs de cette université lançaient 
contre le Béarnais^ V excommunié^ le relaps. 

Conformément à son titre, le reste de la plaquette de 1595 
laisse l'impression d'une certaine culpabilité des Jésuites, 
qui n'a jamais été établie et à laquelle personne n'a jamais 
cru. Le Parlement se serait bien gardé de publier sans alté- 
ration les procès-verbaux de son registre d'audience : nous 
en donnerons deux tout à l'heure. 

Revenons d'abord à cette journée du 28 décembre où, dès 
le matin, le chancelier de Gheverny avait adressé au Parle- 
ment une commission expresse du roi « pour parfaire le 
procès commencé par le lieutenant du grand prévost, tant 
dudit Chastel que de ses complices ». 

Nous avons vainement cherché aux Archives nationales, 
dans les plumitifs du Parlement criminel, le procès-verbal de 
l'interrogatoire de Gliatel par les officiers de la cour ce jour- 
là : on est surpris de ne point le retrouver dans le registre 
de 1594 à côté de celui du lendemain '. Le résumé que la 
Procédure donne de cette audience, complété par les récits 
contemporains et les entretiens de Chatel avec d'autres pri- 
sonniers dans son cachot 2, permet d'esquisser l'état d'àme 
de ce malheureux jeune homme, accusé d'un crime qui est 
aussi le crime de son temps. 

Des individus à la tête faible, à l'imagination exaltée, aux 
facultés sans équilibre, sont vite bouleversés par les mau- 
vaises passions que soulèvent et surchauffent les troubles 
religieux ou politiques; puis, un jour vient où, grisés par 
l'air ambiant de révolte, qu'ils respirent à doses trop fortes, 
ils ne reculent plus ni devant le meurtre ni devant la mort. 

Tel fut Jean Ghalel. Il a passé son adolescence au milieu 
des excès furieux de la Ligue; il a entendu agiter ici et là des 

1. Archives nationales, X-*, 958. 

2. Ces entretiens sont relatés dans le récit du P. de Mena ; il les tenait du 
P. Hay, jésuite, qui se trouva quelques jours après enfermé avec ces mêmes 
prisonniers. (Prat., op. cit., t. Y, document vin.) 



94 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

théories dangereuses et discuter les cas où il serait permis 
de se défaire d'un tyran ; il a enlendu jusque dans les églises 
ces malédictions contre le roi de Navarre que des prédicateurs, 
égarés par un faux zèle, fulminaient du haut de la chaire de 
vérité. Il s'est ainsi habitué à considérer ce prince comme le 
fléau delà religion, et lorsque, le calme un peu rétabli, il sut 
que Henri IV, le 25 juillet 1593, avait été reçu par plusieurs 
évéques dans l'église de Saint-Denis' pour y faire son abju- 
ration, il resta défiant, estima « que cela n'estoit point va- 
lable et se persuada que ce n'estoit que par dissimulation 
pour obtenir plus aysément le royaume et pour un jour y 
introduire l'hérésie^». Jusque-là cependant, si son esprit fût 
resté sage, rien qui pùl le déterminer à des projets homi- 
cides. Mais vient un moment où, à la suite de péchés hon- 
teux, réels ou imaginaires, cette tcte folle est échauffée par 
les remords, les scrupules et le désespoir. Ghatel s'imagine 
qu'il ne peut se délivrer de ses peines qu'en hâtant l'heure de 
sa mort et que le moyen le plus sur pour mourir, tout en fai-j 
sant une oeuvre utile à la patrie, c'est de frapper le roi. 

D'après la Procédure et le récit du P. de Mena, Jean Gha- 
tel, convaincu que plus il vivra plus il péchera, « asseuré 
d'être damné comme l'antéchrist, vouloit de deux maux éviter 
le pire, et, estant damné, aimoit mieux que ce fust ut qua- 
tuor que ut octo ^ ». En d'autres termes, il pensait qu'en 
vivant moins et en terminant sa vie par un bienfait public, il 
diminuerait les peines d'un enfer pourtant assuré. Mais les 
aveux qu'il fit dans son dernier interrogatoire et au moment 
de son exécution, aveux consignés dans des procès-verbaux 
authentiques, dénotent chez lui, même au milieu de sa folie, 
beaucoup plus de bon sens et un ferme espoir de sauver son 
àme : il a cru faussement que ses fautes étaient trop graves 
pour (ju'un prêtre lui donnât l'absolution pendant sa vie; il 
savait d'ailleurs qu'en cas de mort tout prêtre la lui donne- 
rait; il s'est donc décidé à un genre de mort tel qu'il serait 
certainement assisté d'un ministre du pardon : la mort d'un 



1. Mémoires de Clieverny, p. 525. 

2. Récit (lu P. de Mena. 

3. Archives curieuses de l'histoire de France, loco cit. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 95 

condamné. De là son infâme dessein, et, après l'attentat 
commis, son audace à attendre qu'on rarrêlât. 

Mais laissons parler lui-même ce pauvre halluciné; nous 
sommes au matin de son dernier jour : 

Du jeudy xxix^ jour de décembre 1594, en la grand'chambre, les 
er.Tnd'charabre et tournelle assemblées du matin. 

M. A. de Harlay, chevalier, premier [|)résident]. 

MM. P. Séguier, Potier, de Thou, Forget, présidens. 

M. de Thou Dairaery. 

MM. de Chanteclerc, Viette, de Marie, Briçonnet, Viole, maistres 
des requestes. 

MM. de Fleury, Angenoust, Auroiix, MoIé, de Turin, Courtin, de 
Monlholon, Dufour, Bavyn, Scarron, Le Jau, Jabin, Le Masuyer, 
conseillers. 

A esté mandé Jehan Ghastel qui s'est dict fils de Pierre Chastel, 
aagé de dix-neuf ans, après serment par luy faict de dire vérité 

Luy a esté remonstré que il a esté par deux fois interrogé sur le 
meschanlet malheureux acte qu'il a commis en la personne du roy le 
voulant tuer d'un coup de cousteau et qu'il a recogneu s'estre coullé en 
la chambre du roy ayant un cousteau pour luy donner en la gorge. 
Interrogé qui luy a faict prendre ceste malheureuse résolution et par 
le conseil de qui il l'a entrepris, qui sont ceulx qui l'ont persuadé à ce 
faire 

A dict que la ja dict par ses interrogatoires, et que c'est par un 
désespoir auquel il est entré, n'ayant esté à ce faire incité par aucune 
personne. 

Enquis depuis quel temps il a pris ceste malheureuse resolution 

A dict que ce fut le jour de saint Jehan dernier. 

Remonstré qu'il a dict par ses interrogatoires qu'il y a quatre sep- 
maines qu'il a eu ceste imagination, et enquis où il demouroit lors- 
qu'il a eu ceste imagination 

A dict que lors que l'imagination l'a pris il estoit à saint Pierre-des- 
Assis (sicj*. 

Si lors il fut tousjours au service qui se dict à l'église 

A dict que non. 

Gomment il savoit que le roy debvoit arriver 

A dict que estant allé le matin à la messe à Saint-Laurent, revenant 
et traversant la ville il oyt dire que le roi debvoit arriver; lors, il prit 
la rétiolulion de tuer le roy. 

Où il prist le cousteau duquel il a frappé le roy 

Dict que ce fut sur le dressoir du logis de son père. 

S'il avoit servy 

A dict que oy, et s'en estoit servy le jour de devant. 

1. Saint-Pierre-des-Arsis, quartier de la Cité. 



96 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

A quelle lieure il lut au logis où cstoit le roy jjour le tuer 

Dict que ce fut sur l'heure du soupper et fut bien trois quarts 
d'heure daub la chambre avant que faire le coup. 

En quel endroit il avoit volunté de frapper le roy 

A dict que en considérant que le roy estoit bien vestu et que son 
Cousteau estoit mal poinclu il se résolut luy donner en la gorge, ce que 
ne peult faire parce que le roy se baissa en jectant * son coup. 

S'il sentit la résistance au coup 

A dict que non. 

Luy a esté remonstré qu'il a dict par ses interrogatoires y avoir 
longtemps qu'il avoit envye de faire un coup pour avoir faict un grand 
péché duquel il ne pouvoit avoir absolution, et qu'ayant faict ce coup 
en la personne du roy les gentilshommes auroient pitié de luy et ne le 
tueroient sur-le-champ, et en ce faisant il auroit moyen de se confesser 
et obtiendroit pardon de fees péchez 

A rocogneu l'avoir dict et a persisté en ses interrogatoires et en ce 
qu'il a dict. 

Luy a este remonstré que il ne dict vérité, parce que tant s'en fault 
qu'il eust volunté de mourir en faisant le coup que si tost qu'il l'a faict 
il s'est voulu sauver en déniant l'avoir faict ^ 

.A dict que ne l'a dénié et vouloit sauver son âme en recevant absolu- 
tion et se délivrer d'aultres peynes à l'advenir. 

Pourquoy il ne trouvoit moyen de se confesser sans prendre cette 
malheureuse résolution 

A dict qu'il sçavoit bien que on ne luy donneroit l'absolution de ses 
péchez, et c'est pourquoy il a pris ceste résolution affin d'avoir abso- 
lution avant que mourir. 

Remonstré que ayant dénié le faict et s'estant mis en debvoir de 
s'enfuyr ce n'estoit chercher occasion de mourir et avoir absolution 
comme il a dict 

A dict qu'il l'a dénié avec une raison saige, ayant le roy dict luy- 
mesme et en sa présence que ce n'estoit luy qui l'avoit frappé, comme 
le roy en sera plustost creu que nul aultre. 

Luy a esté remonstré que déniant le faict et le roy le deschargeant 
ce n'estoit le moyen d'avoir confession et absolution 

A dict que par la dénégation que il faisoit il vouloit laisser passer la 
chollère et furie des gentilshommes, et sçachant que ne pouvoit éviter 
la coiidemnation il avoit moyen de se confesser. 

S'il eslimoit que Dieu doiinast si longue patience à la noblesse qu'ils 
n'eussent soudainement jeté la main sur luy pour le tuer 

A dict que, voyant que le roy le deschargeoit, il pensa que la vio- 



1. C'est-à-dire pendant que lui, Chalel, jetait son coup. 

2. Nous avons vu qu'après son attentat, Chalel ne chercha pas à dispa- 
raître comme il le pouvait ; une fois découvert, il est à croire que, l'in- 
stinct de la conservation se réveillant, il fit d'abord quelque résistance. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 97 

lente chollère de la noblesse se passeroit et cependant il pourroit rece- 
voir absolution. 

Remonstré cpi'il n'est vrayserablable que il ait esté persuadé et 
poulsé de luy-mesme à faire ce très cruel parricide, et a chargé son 
père par ses confessions * et sera cause de sa mort pour descharger 
ceulx qui l'ont persuadé à ce faire; qu'il est temps qu'il pense à luy et 
advise à sauver son âme et de dire la vérité; et enquis qui sont ceulx 
qui l'ont persuadé et poulsé à faire ce desloyal acte, qu'il ayt à les des- 
clarer et nommer 

A dict que c'est la ratiocination et le désespoir auquel il est entré 
jour et nuit. 

Où il a apris ceste ratiocination 

A dict qu'il a apris, pendant que ceste ville estoit rebelle, qu'il estoit 
loisible de tuer un tyran. 

Ou il a apris qu'il estoit licite de tueries tyrans 

A dict qu'il l'a apris aux prédications de Garinus ^ et d'autres qui 
l'ont presché. 

Qui sont ceux qu'il appelle tyrans 

A dict que sont ceulx qui persécutent l'Eglise et ne sont en l'Eglise. 

S'il tient que le roy soit catholicque 

A dict que oy pourveu qu'il se soubraette au chef de l'Eglise. 

Remonstré qu'il a dict par ses interrogatoires n'avoir entrepris ce 
très meschant parricide que pour sauver son âme, et oultre a dict qu'il 
aymoit mieux damner son âme quatuor que octo; où il a apris ceste 
doctrine 

A recogneu qu'il l'a ainsi dict par ses interrogatoires et a apris ces 
nombres en la philosophie. 

Où il a apris la philosophie 

A dict l'avoir aprise soubs le P. Guéret au collège des Jhesuites et y 
a estudié deux ans et demy soubs luy. 

Remonstré que Guéret a demandé à parler à luy lors qu'il a esté 
prest d'exécuter ce malheureux acte et enquis s'il a pas esté par luy 
persuadé à le commettre 

A dict qu'il ne luy en a jamais parlé. 

Quels propos il a euz avec ledict Guéret la dernière fois qu'il a parlé 
à luy ^ 

A dict que son père parla à Guéret en sa présence et luy dict que 
luy, respondant, avoit des folles opinions en sa teste et le pria de luy 
donner moyen de les destourner, et lors Guéret luy feit plusieurs 
remonstrances salutaires, et alors dict audict Guéret qu'il estoit si 
troublé qu'il vouldroit avoir perdu son corjis pour sauver son âme, 

1. Ses aveux dans les autres interroffatoires. 

2. Jean Gaiin, cordelier savoyard, horno iiotœ impudcntiœ et temeritalis, dit 
de Thou. Depuis la nouvelle de la Trêve de Heuri II [ avec le roi de Na- 
varre, il ne cessa de fulminer contre le Valois et le Béarnais. Cf. Labitte, la 
Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue. Paris, 1866. 

en. — 4 



98 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

à quoy ledict Guéret luy dict qu'il valoit inieulx perdre son corps que 
son ânae. 

Que luy vouloit Guéret quand il fut par luy envoyé quérir par le fils 
de Messier et ceilu}'^ du Peuple ' 

A dict qu'il ne parla à luy. 

Si Guéret voulant parler à luy il ne le vouloit pas confirmer en 
ceste raeschante résolution 

A dict que Guéret n'en sravoit rien. 

llemonstré qu'il doibt dire la vérité, et conjuré par la figure de 
Jhésus Crist, qui luy est re|)résentée au tableau, qu'il ayt à dire la 
vérité, et admonesté de recognoistre et nommer ceulx qui l'ont induit 
et persuadé à commettre ce malheureux acte 

A dict qu'il a dict tout ce quMl en a sur la conscience et qu'il n'y a 
personne qui luy en ait parlé'-. 

A la tournure que prend cet interrogatoire, cité in extenso^ 
on voit assez l'impatience, de la part des juges, de saisir une 
réponse compromettante pour le professeur de philosophie. 
Celui-ci, plusieurs jours avant le crime, avait reçu la visite 
de l'accusé et de son père. Les soupçons de la cour sont 
éveillés; le P. Guéret est appelé séance tenante. 

A esté mandé en la court Jehan Guéret, Jhésuiste. Après le serment 
par lui faict la main mise au pictz ^ 

Enquis de quelle profession il est 

Dict qu'il est prestre et docteur en théologie. 

Quelle profession {sic) il enseigne au collège 

Dict qu'il n'enseigne plus. 

Pourquoy il a esté arresté prisonnier 

Dict qu'on l'a interrogé sur le faict de Jehan Chastel, et luy a-t-on 
demandé s'il luy avoit communicqué cest acte exécrable qu'il a faict; il 
a répondu que ne luy en avoit communicqué, comme aussy ne luy en a 
oncques parlé, et a dict que vendredy ou samedy dernier le père dudict 
Chastel mena son (ils au coUeige et luy dict que son filz estoit prest 
d'entrer dans une follye et mesme pour un faict particulier qu'il avoit 
commis d'avoir battu sa mère, se déliant de son salut ; il feit au lilz 
j)lusieurs exhortations salutaires, et, parce que c'estoit l'heure du 
disner il l'a renvoyé à une aultre foys. 

Luy a esté remonstré que l'onfant a dit qu'il y a oy prescher qu'il 
estoit licite de tuer les tyrans, que lui sçachaut ce filz avoir ceste mau- 
vaise volunté de tuer le roy il a envoyé quérir le dict filz par Messier 
et Le Peuple aflin de le confirmer en ceste résolution 

1. Col homme s'appelait Le Am/^/c. (^f. l'intei rogaloire du P. Guéret, rn//-«. 

2. Archives nationales X-», ^ib^, l'iumitif du Parlement criminel. 

3. Ad pectus : sur la poitrine. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 1)9 

A recogneu l'avoir envoyé quérir par Messier pour luy dire qu'il 
jouast à la paulrae avec luy pour le divertir de la follye de laquelle son 
père luy avoit parlé ; dénie avoir presclié en cesle ville, bien h faict 
leçons de philosophie ; n'a jamais rien sceu du faict que Chastel a com- 
mis, et n'a rien dict aultre chose à Messier que ce qu'il a dict cy-devant. 

S'il en veult croire Messier 

A dict qu'il ne se souvient de luy avoir dict davantage sinon qu'il 
allast veoir son voysin Chastel et qu'il le consolast. 

Enquis si ce lilz luy ayant communicqué les erreurs auxquelles il 
estoit tombé, pourquoy il ne l'a retenu pour les luy oster, ou, s'il a estimé 
que ce ne fust point nécessaire, pourquoy il l'envoyoit quérir 

A dict que ne l'a envoyé quérir que pour luy dire ce qu'il a dict cy- 
dessus. 

Remonstré qu'il l'a envoyé quérir le jour de devant et le matin qu'il 
a fait le coup, et que on ne peult présumer aultre chose de luy sinon 
que c'estoit pour le confirmer en ceste meschante résolution 

A dict qu'il n'y a jamais pensé et n'a parlé au Peuple ; quant à Mes- 
sier, il luy dict, scachant que le père luy avoit envoyé son filz, qu'il dit 
à Chastel qu'un autre jour il le viendroit veoir pour le consoler davan- 
tage ^ . 



Devantces réponses si nettes, ces explications si naturelles, 
la cour, pour le moment, se contenta de garder le P. Guéret 
en prison; puis elle osa, dès ce jour même, ajouter le bannis- 
sement de tous les Jésuites à l'arrêt de mort qu'elle dressa 
contre Jean Chatel. 

Celui-ci, «atteint du crime de lèze-majesté divine ethumaine 
au premier chef», fut condamné « à faire amende honorable 
devant la principale porte de l'église de Paris, nud en chemise, 
tenant une torche de cire ardente du poids de deux livres... 
ce faict, estre mené en un tombereau en la place de Grève, 
illec tenaillé aux bras et aux cuisses, sa main dextre coiippée, 
et après, son corps tiré et démembré avec quatre chevaux' ». 

Le crime de Chatel avait mérité cette expiation : la justice 
allait être satisfaite. Mais avant le dernier supplice on s'effo!- 
cera, suivant l'usage, d'obtenir du condamné qu'il déclare 
ses complices. D'ailleurs quelques-uns de ses juges n'ont pas 
perdu peut-être tout espoir de lui arracher dans les tortures 
de la question une parole, sinon accablante pour les Jésuites, 

1. Archives nationales, X-*, 958, Plumitif du Parlement criminel. 

2. Archives curieuses de l'histoire de France, loco cit., p. 382. 



100 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

au moins capable de faire planer un doute sur leur innocence, 
et, au moment suprême où il sera tenaillé et mutilé sur 
l'échafaud, ils le presseront encore, toujours en vain, de 
questions insidieuses, au risque, dil-il lui-même, « de le 
damner en le faisant charger autrui », 

Rien d'impressionnant comme celte scène tracée par la 
plume rapide et sobre d'un greffier du palais* : 

Du dict jour, jeudi xxix' jourde décembre 1594, en la chambre de la 
Buvette par rindisposition de M. le premier président qui n'a peu mon- 
ter en la chambre de la Question. 

En la présence de Monsieur le premier président, de Messieurs Sé- 
guier, Potier et Forget, présidens, Monsieur de Thou Dairaery, de 
Messieurs de Fleury et Angenoust conseillers, a esté |)ar moy Ré- 
mond Assé, principal clerc et commis au greffe criminel de la court, 
prononcé à Jehan Gliastel estant h genoux l'arrest de mort et de ques- 
tion contre luy donné, et après lecture d'icelluy 

Luy a esté remonstré par Monsieur le premier président qu'il estoit 
temps de recognoistre la vérité et de dire par qui il a esté induit à com- 
mettre le détestable parricide qu'il a atenté sur la personne du roy 

A dict que sont imaginations qu'il a eues et en a dict ce qu'il en sça- 
voit par ses interrogatoires. 

Luy a esté remonstré qu'il a dict avoir pris ceste résolution affin de 
mourir et avoir absolution ; toutesfois, ayant faict l'acte, il s'est mis en 
debvoir de se sauver et a dénié au commencement avoir commis l'acte 

A dict que c'est le subject pour lequel il a eu cette volunté et dési- 
roit estre rais en justice affin de mourir. 

Remonstré qu'il a pensé que les prestres ne luy pouvoient donner 
l'absolution sinon estant en l'article de la mort et pour ceste cause a 
voulu atenter de tuer le roy, et ])ouvoit jienser qu'il seroit à l'instant tué 
et n'auroit moyen d'avoir son absolution 

A dict qu'il n'en peult dire autre chose. 

Luy ont esté applicquez les brodequins^. 

Admonesté de dire la vérité et remonstré qu'il met son père et sa 
mère en liazard de leur vye et qu'il a eu une faulse instruction de pen- 
ser (pi'il estoit permis de tuer les roys, et enquis qui luy a ])ersuadé de 
ce faire 

1. On trouve dans les Mémoires de Condé et dans les Archives curieuses 
de l'histoire de France, à la fin de la Procédure contre Jean Chastel,\in récit 
de son exécution uuilenienl conforme an procès-verbal auLlicatique qnc nous 
donnons ici. 

2. Dans la question aux l/rodcrjuins, ]cs jnmhes du condamne étaient pla- 
cées entre des planclies que l'introduction successive de plusieurs coins 
rapprochaient peu à peu, de sorte que les jambes étaient horriblement com- 
primées. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 101 

A dict que ce ne sont que les prédications qu'il a oyes en ceste ville, 
et vouloit fructifier en la paroUe de Dieu. 

A esté appliqué un coing. 

Enquis de la vérité, s'est escrié disant : ce sont les prédicateurs. 

Interrogé qui sont ces prédicateurs a dict que sont les prédicateurs 
sans les nommer. 

Qui luy a parlé de faire ce meschant coup 

A dict que on ne luy en parla jamais. 

Luy a esté applicqué un second coing et interrogé de la vérité 

A dict qu'il ne peult dire autre chose. 

S'il a des compagnons participans à ce meschant acte 

A dict que non. 

A qui il a communicqué de ce faict 

A dict que ce n'a esté qu'à son père que il a dict. 

S'il y en a d'aultres qui ayent ceste volunté de tuer le roy 

A dict qu'il n'en sçait d\Tultres. 

Qui sont ceulx qui luy ont faict faire, ou donner conseil à ce faire ou 
persuadé 

A dict que personne ne luy en a parlé. 

A luy remonstré qu'il sera cause de la mort de son père s'il ne des- 
clare ceulx qui l'ont persuadé de ce faire 

Dict que personne ne luy en a parlé. 

Luy a esté applicqué un troisiesme coing ; n'en a voulu dire aultre 
chose demandant si on le vouloit faire damner. 

Ce faict, luy ont esté osté les coings et relasché, et interrogé si ceste 
malheureuse volunté est venue de luj-mesme et de sa teste 

A dict que oy et qu'il estoit en volunté de se tuer soy-mesme. 

Qui est le confesseur qui luy a rais cela en teste 

A dict qu'il n'a esté à confesse depuis la Toussaincts*. 

Et le voulant remettre dedans les brodequins et applicquer les coings, 
admonesté de dire la vérité 

A dict que passant par les rues il a vendes hommes qui tiroient leurs 
cousteaux et luy montroient comment il failloit faire, conjecturant par 
là qu'ils l'excitoient à faire ce qu'il a faict. 

Enquis qui sont ceulx qu'ils a veus tirans leurs cousteaux 

A dict qu'il ne les cognoit et qu'allant à Saint Jehan oyr vespres, le 
mesme jour qu'il feit le coup, il veit deux hommes habillés en Espai- 
gnols qui le suivirent, plus veit passer un gentilhomme à cheval qui le 
regardoit comme s'il l'eust voulu exciter à ce faire. 

Remonstré que le roy a eu advis desdictz espaignols mesraes qu'il 
y avait entreprise sur sa personne, partant qu'il ne se doit retenir de 



1. Il s'était alors confessé à « maislre Claude Lalement, curé de Saint- 
Pierre-des-Assis, maistre Jacques Bernard, prestic clerc, et maistre Lucas 
Morin, prestre habitué en icelle esglise ». Cf. Archives curieuses de l'histoire 
de France [loco cit.), Procédure contre Jean Cliastel. 



102 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

desclaror quels sont ceulx (|ui l'ont incité à ce faire et enquis qui sont 
ces deux hommes habillez en Espaignols 

A dict que si tost (ju'il eust agité de faire ce meschant acte il explic- 
quait tous ces actes sur ce faict. 

Qui sont ces deux hommes qui estoient habillez en Espaignols et s'il 
avoit pas parlé à eulx 

A dict (|u'i[ n'avoit pas |)arlé à eulx, mais, parce que ils le veyrent 
aller ça et là, ils le suivirent. 

Interrogé derechef s'il a parlé à eulx et ce qu'ils ont dict ensemble 

A (lit que s'estant allé promener au faulxbourg il y veit un homme 
qui avait un pourpoincl gris et un hault de chausses de mesnie, qui fai- 
soit contenance de tirer un poignard etdansoit, lors se persuada qu'il 
l'excitoit à ce faire. 

Luy a esté baillé un coing. 

Interrogé de la vérité et qui sont ceulx qui l'ont persuadé de faire ce 
meschant coup 

A dict qu'il n'en peult direaultre chose sinon que tout ce qu'il voyoit 
et oyoit il l'explicquoit pour ce faict. 

Admonesté de nommer l'un desdictz deux hommes 

A dict qu'il ne les cognoist, et a dict oultre de luy raesme qu'il veyt 
un homme sur le pont au change qui lisoit une lettre, il explicqua aussy 
tost que c'estoit pour l'exciter à faire ce qu'il a faict, disant oultre que 
ne se veult damner pour charger autruy. 

Quels propos luy ont tenu ces hommes habillés en Espaignols 

Dict qu'ils le vindrent trouver au bout du pont au change, et les veyt 
passer, et après il le suivirent jusques vers Saint Jehan, et explicquoit 
leurs gestes qu'ils l'incitoient à faire le coup, mais ne parlèrent à luy. 

A esté délyé et envoyé en la chappelle oti a esté laissé avec un doc- 
teur en théologie pour l'exorter. 

Et advenant l'heure de cinq heures, avant que île le faire mener au 
lieu du suplice, a esté enquis sy avant (pie mourir il vouloit pas des- 
charger sa conscience et recognoistre la vérité en desclarant ceulx qui 
l'ont persuadé à vouloir faire ce meschant et détestable paricide 

A dict que ne peult dire aultrc chose que ce qu'il a dict devant mes- 
sieurs et a demandé si on le vouloit faire damner et chai-ger quelques 
uns. 

Luy a esté remonstré qu'il a mis ses père et mère en hazard de leur 
vie et qu'il les peult garantir par la desclaration qu'il fera de ceulx qui 
l'ont persuadé à faire ce meschant iicic. 

A dict que personne ne luy en a parlé et que ne sont que les ratioci- 
nations qu'il a faictes en luy mesrae et le désespoir auquel il est 
entré qui luy ont faict faire. 

A esté tiré de la conciergerie, à l'yssue d(ï hupiellc, ayant esté le cry 
faict en la manière accoustumée, le peuple avec grande allégresse s'est 
pris à crier : Vive le roy, vive le roy, vive le roy. Ayans ces voix 
continué jusques à l'église Nostre Dame, où estant devant la princip- 
j)alle porte, et le cry faict derechef, le peuple s'est escrié : Vive le roy. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 103 

Et estant ledict Ghastel despouillé a faict l'amende honorable portée 
par l'arrest, ayant néantmoins faict reffuz de prononcer ces mots : 
qu'il estoit permis de tuer les roys, disant qu'il n'avoit dict les roys 
mais les tyrans. Et ce faict, mené en la place de Grève, n'ayant le peuple 
cessé depuis le parvis Nostre Dame jusques à ladicte place de Grève de 
crier : Vive le roy, et ayant en chacune maison du pont Nostre Dame, 
mis des flambeaux et torches allumées ^ aux portes et fenestres. 

Estant à la place de Grève, et le cry faict en la manière accoustu- 
mée, le peuple derechef s'est escrié : Vive le roy. 

A esté ledict Chastel derechef admonesté de dire vérité et de révéler 
à justice ceulx qui ont participé au conseil du meschant acte et qui l'ont 
induict à ce faire 

A dict qu'il n'y a eu aultre que luy et le désespoir auquel il est entré. 

A esté monté sur Teschaffault estant couché et lié de cordes pour 
estre tiré parles chevaulx, et apprès qu'il a eu le poing couppé tenant 
le Cousteau^, et qu'il a esté tenaillé, a esté interrogé de la vérité de ses 
complices et qui estoient ceulx qui l'avoient incité à ce faire 

A dict en levant la teste et d'une parotle ferme que il n'y a eu aultre 
chose que les ratiocinations et le désespoir qui l'ont poulsé à ce faire. 

Derechef sur ce enquis, après que luy a esté remonstré qu'il estoit 
proche de la perte de son âme s'il ne revelloit à la justice ceulx qui 
l'avoient incité et persuadé à ce faire 

A dict que ce n'est aultre que le diable et que il ne se veult damner 
pour accuser aultru}^. 

A esté attaché par les bras et jambes pour estre tiré par les che- 
vaulx, et après avoir eu quatre ou cinq secousses des chevaulx, dere- 
chef enquis qui sont les deux hommes habillés en Espaignols et 
l'homme de cheval qu'il a dict l'avoir conduict jusques à saint Jehan 

A dict que ne les cognoist et n'a parlé à eulx. 

Ce faict, a l'exécuteur incisé les membres, et ayant les chevaulx par 
plusieurs fois tiré et bandé, a esté desmembré, et les dicts membres, 
corps et poing jetés au feu et consumés en cendres et l'arrest entière- 
ment exécuté *. 

Tout aurait dû finir là, car le crime était expié et le crimi- 
nel n'avait pas eu de complices. 

Cependant le Parlement, devenu l'instrument de la ven- 
geance des politiques et des protestants, avait enveloppé 
toute la Compagnie de Jésus dans la condamnation du parri- 
cide. A l'exception de Pierre et Antoine Séguier et de quel- 

1. D'après ce qui a été dit plus haut, il devait être environ six heures du 
soir, et on était en hiver. 

2. Le couteau dont il frappa le roi. 

3. Archives nationales, X-*, 958, Plumitif du Parlement criminel. 



104 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

ques autres, la plupart de ses membres avaient été assez 
faibles pour subir l'ascendant du premier président et de sa 
coterie. Ils avaient condamné au bannissement les Pères du 
collège de Paris et tous leurs confrères de France comme 
« corrupteurs de la jeunesse, pertubateurs du repos public, 
ennemis du roy el de Testât ». 

Depuis longtemps, l'histoire a fait justice de ce jugement 
inique. Jusque dans le protestantisme il s'est trouvé des 
écrivains assez impartiaux, comme Sismondi, pour flétrir 
« la cruauté, la précipitation et la lâche servilité du premier 
corps de la magistrature... qui ne s.e contentait pas de faire 
périr le jeune coupable mais qui étendait les châtiments 
jusqu'aux innocents... qui ne se donnait pas le temps de 
reconnaître la vérité et condamnait en masse, en quarante- 
huit heures, à un exil déshonorant une nombreuse société 
religieuse qui n'avait été ni écoutée ni défendue, pour une 
tentative de régicide à laquelle elle n'avait eu aucune part ^ ». 

Espérant cependant découvrir la complicité des Jésuites 
ou y faire croire, les magistrats gardèrent le P. Guéret en 
prison jusqu'au 10 janvier 1595, et môme l'appliquèrent à la 
question. Elle lui fut donnée « de deux coincs et demi, qui 
est une des plus grandes^». Sa patience, sa résignation, sa 
fermeté, surprirent et émurent ses juges : l'un d'eux ne 
put retenir ses sanglots. L'innocence manifeste de ce reli- 
gieux aurait dû le faire renvoyer absous ; banni à perpétuité 
il eut du moins la vie sauve. 

Il n'en fut pas de même de son confrère Jean Guignard. 
Bibliothécaire du collège, il avait reçu en dépôt dans sa 
chambre, des mains de son supérieur, un certain nombre 
d'ouvrages composés dans l'effervescence de la Ligue ou 
contre le roi de Navarre « comme ennemi de la religion », 
avec ordre de les mettre sous clef, à titre de livres défendus 
et dangereux. Vint, quelque temps après, l'édit de Henri IV 
qui ordonnait de brûler ou de lacérer tous les livres de celte 
espèce; « c'estoit au Père Guignard à l'exécuter, comme 
bibliothécaire; il eut le malheur de ne pas le faire aussitost, 

1. Histoire des Français, t. XXI, p. 319, 323. 

2. Heiatioa écrite par le P. Guérel iui-mOaie. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL l(fâ 

et puis de l'oublier* ». Oubli d'autant plus dangereux que 
parmi les ouvrages à détruire se trouvaient des dissertations 
théologiques sur la question de tyranno et même quelques 
écrits de sa propre main. Il paya de sa tête cette négligence. 

La cour le condamna à être pendu et étranglé en place de 
Grève; auparavant il devait faire amende honorable et 
« déclarer que meschamment et contre vérité il a escritle feu 
roy avoir esté justement tué par Jacques Clément, et que si 
le roy à présent régnant ne mouroit à la guerre il le faloit 
faire mourir" ». Ces termes de l'arrêt étaient contraires à la 
vérité. Sur le point de paraître devant Dieu, le P. Jean Gui- 
gnard ne voulut point faire une déclaration mensongère, 
dût-il par cette sainte désobéissance encourir déplus grands 
supplices. 

Le procès-verbal de son exécution, qui eut lieu le 7 janvier, 
se trouve dans le plumitif déjà cité et relate son courageux 
refus : 

(c Advenant l'heure de quatre heures a esté extraict des prisons de 
la conciergerie... et mené devant Téglise Nostre Dame pour faire 
l'amende honorable portée par ledict arrest... et à genoux devant la 
princi|)alle porte, a dict que ne pouvoit déclarer les mots contenuz en 
l'arrest et ne les pouvoit dire qu'en offensant sa conscience; sur quoy 
lui a esté dict que la court l'avoit roqu.s et qu'il y failloit obéir. A dict 
qu'il ne le diroit pas; et sur ce qui luy a esté reraonstré que cette 
désobéissance seroit cause de faire changer la doulce mort en laquelle 
il estoit condamné en une plus rigoureuse, ou estre bruslé vif, ou tiré 
à quatre chevaulx, a dict que quant on le devroit brusier à petit feu il 
ne le dira jamais et que c'est contre sa conscience, que ce qu'il a 
€script a esté au temps que le roy estoit héréticque et n'a entendu 
parler que contre les héréticques. Veu laquelle opiniastreté et après 
avoir le tout faict entendre à monsieur le premier président, a esté mené 
à la place de Grève.. .A esté monté au hault de l'eschelle où, après que 
par le peuple a esté chanté le Salve Regina a dict au peuple que luy et 
ses confrères ont faict tout ce qui leur a esté possible pour la conser- 
vation de la religion et pour l'instruction delà jeunesse... » Ensuite il 
exhorta la foule à prier pour le triomphe de la foi et pour l'union du 
royaume, comme lui-même « depuis la réduction de la ville a tousjours 
prié pour le roy en ses mémento ». Et après qu'il eut recommandé son 
âme à Dieu « en disant in manus tuas, Domine, commendo spiritum 

1. Bibliothèque nationale, manuscrits français, 157'.i8, fol. 262 sifq. « Mé- 
moire touchant les plaintes qu'on fait contre l'Histoire du P. Jouvancy ». 

2. Archives nationales, X-", 8, Plumitif du Parlement criminel. 



106 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

meurn, a esté jeté [du haut de l'échelle] par l'exécuteur et le corps mort 
bruslé suyvant l'arrest*. » 

Le lendemain et le surlendemain, 8 et *J janvier, les 
jésuites de Paris prirent la roi^te de l'exil sans qu'on leur 
permit d'emporter les ressources suffisantes pour leurs 
besoins. Sur leVirs biens confisqués le Parlement assigna des 
pensions aux huguenols. Leur bibliothèque, une des plus 
riches de France, devint, selon l'expression de L'Estoile, la 
proie « des plus piètres frippiers de l'Université ». Beaugrand 
et Gosselin, deux prédicants fanatiques, s'installèrent dans 
les chambres de ceux qu'ils avaient contribué à expulser. 
Passerat, qui avait accusé les Pères d'être des accapareurs 
de testaments, pensa que son zèle lui donnait bien le droit de 
les voler ; il s'empara de plusieurs de leurs livres et de leurs 
meubles, et se logea dans l'un des meilleurs appartements 
de leur collège. Et, satisfait de la réussite de cette affaire 
inespérée, Duplessis-Mornay écrivit au sieur de Sancy, 
proche parent de Harlay et l'un des acteurs du drame, ces 
lignes qui expliquent tout : « Votre prudence a paru en ce 
que vous avez si dextrement pris l'occasion pour l'expulsion 
des jésuites. C'est un coup inestimable sur ces nouveaulx 
estançons de la toute-puissance de Rome-. » 

Mais, huit ans plus tard, Henri IV, en roi très chrétien, 
montra aux protestants qu'il entendait sauvegarder cette toute- 
puissance de Rome et protéger les défenseurs de la papauté. 
Par l'édit de Rouen, du l^"" septembre 1603, il rétablit les 
Jésuites dans tout le royaume. Un peu plus tard, le l*^"" mai 1605, 
fut détruite par son ordre la fameuse Pyramide que le Parle- 
ment avait fait dresser sur les ruines de la maison paternelle 
de Chatel'et dont Scaliger avait composé les inscriptions 
très injurieuses pour la Compagnie de Jésus. Puis, après cette 
double réparation, le monarque voulut élever à son tour plu- 

1. Archives nationales, X'-î, 958, IMiiniitildu Parlement criminel. 

2. Mémoires de Duplessis-Moniay [ôdilion de 1824), p. 159-160. 

3. Le Parlement ût si bien les choses que les biens de Chatel ne suffirent 
pas à couvrir les frais du monument ; il fallut y employer en plus : 1° une 
rente appartenant au collège ; 2** la maison de campagne du collège « size au 
village d'Issy, vendue à un marchand maçon, entrepreneur de ladite pyra- 
mide, n (Carayon, op. cit., p. 85.) 



ET L'EXÉCUTION DE JEAN CHATEL 107 

sieurs monuinenls durables de sa confiance eL de son affec- 
tion à l'égard d'un ordre religieux si combattu par les enne- 
mis de l'Eglise catholique : plusieurs des collèges de 
Jésuites, qu'il fonda ou aida de ses libéralités, sonl toujours 
debout; celui de Poitiers montre encore sur sa vieille façade 
le buste du bon roi Henri\ et celui de La Flèche, fidèle au 
désir de son fondateur, conserve avec vénération l'urne qui 
contient, réduit en cendres par des fanatiques', le cœur du 
plus français et du plus magnanime des Bourbons. 

He.nri FOUQUERAY. 

1. En 1793 rurne où était renfermé le cœur de Henri IV fut profanée et le 
cœur jeté sur un petit brasier qu'on avait allumé sur la place de la Révolu- 
tion. Un homme de bien, M. Charles Boucher, trouva moyen de recueillir et 
de sauver les cendres. En 1814, M. de la Bouillerie, alors maire de La Flèche, 
obtint de la famille Boucher ces restes précieux et les fît solennellement 
remettre dans l'église du Prytanée. 



BULLETIN CANONIQUE 



LE DÉCRET « UT DEBITA » RELATIF AUX MESSES MANUELLES 



I 

Saint Paul écrivait aux Corinthiens ^ : « Qui jamais fait la guerre 
à ses (rais? Qui plante une vigne et ne mange pas de son fruit?... 
Ne savez-vous pas que les ministres du temple mangent de ce qui 
est offert dans le temple, et que ceux qui servent à l'autel ont part 
à l'autel ? Ainsi, le Seigneur lui-même a prescrit à ceux qui 
annoncent l'Evan^file de vivrede rEvanjfile. » C'est sous une autre 
forme la parole de Notre-Seigneur : « L'ouvrier est digne de son 
salaire-. » 

Aussi, conformément à ce précepte divin, est-ce une véritable 
obligation pour les fidèles de subvenir aux besoins du prêtre, qui 
remplit auprès d'eux les fonctions de son saint ministère. Il faut 
le dire à l'honneur de l'Eglise et de ses enfants, la charité chré- 
tienne n'a jamais failli à ce devoir sacré. Dans les premiers temps, 
les oblations volontaires ou publiques suffisaient largement à la 
subsistance du clergé 3. A l'origine, le nombre des chrétiens 
étant relativement petit, c'était presque l'usage ordinaire de toutes 
les églises de n'y dire qu'une messe, et tous y devaient offrir et 
participer en commun ^. Les progrès rapides du christianisme ren- 
dirent bientôt cette coutume impraticable; peu à^eu, les prêtres 
se mirent à célébrer la sainte messe chacun en leur particulier. 

1. I Cor., IX, 7, 13, 14. 

2. Saint Luc, x, 7. 

3. C{.^éié\é, Histoire des conciles, t. I, p. 146; Benedict. XIV, De sacro- 
sanclo Missœ sacrificio, lib. II, cap. vi, n. 6, et cap. viii, n. 2; Gasparri, 
De sanclissima Eucharistia, t. I, ii. 535, p. 388 ; WernV,, Jus Decretalium, 
t. III, n. 537, § 2, et not. 87, p. 531 ; Duchesiie, Origines du culte chrétien, 
p. 173. 

4. Cf. Tliomassiu, Vêtus et Nova Ecclesix disciplina, part. I, lib. II, 
cap. XXI, n. 5, 6, 7, et cap. xxii, n. 6, et part. III, lib. I, cap. lxxi. Voir 
aussi la Discipline de l'Église touchant les bénéfices, part. IV, lib. III, 
cap. r, n. 1 sqq. 



BULLETIN CANONIQUE 109 

Les fidèles, en faisant des offrandes spéciales, demandaient sou- 
vent aux prêtres de prier, d'appliquer le saint sacrifice à leur 
intention, et dès le huitième siècle, l'habitude de donner au 
prêtre un honoraire de messe est reçue K Chrodegand, évêque de 
Metz (seconde moitié du huitième siècle), dans la célèbre règle 
qu'il écrivit pour les chanoines de sa cathédrale, a un article spé- 
cial, en vertu duquel les chanoines sont entièrement libres 
d'accepter l'aumône que les fidèles offraient pour la messe et d'en 
disposer à leur gré 2. Aux onzième et douzième siècles, cette cou- 
tume est générale et connue de tout le monde, même des enfants, 
comme l'insinue l'anecdote suivante, rapportée par Thomassin : 
« Le moine Jean, qui a écrit la vie de Pierre Damien, dont il avait 
été le disciple, dit que ce saint, étant encore tout petit, trouva 
une pièce d'argent, et qu'après avoir bien délibéré sur ce qu'il 
devait faire, enfin il résolut d'en faire dire une messe pour son 
père, qui était décédé. Mellus est ut tradam presbytero qui offerat 
sacriflciuin pro pâtre rneo^. » Cette louable coutume a persisté 
jusqu'à nos jours, et avec les legs pies, les offrandes diverses, 
elle constitue un moyen excellent de contribuer h la subsistance 
du prêtre. 

Mais si les chrétiens font ainsi des offrandes, il n'est que Juste 
que les prêtres, qui les reçoivent, satisfassent h leur tour aux 
obligations contractées. De tout temps, l'Eglise a veillé avec le 
plus grand soin à la fidèle exécution des pieuses volontés de ses 
enfants. Ce devoir est un des plus sacrés de la charge pastorale. 
Célèbre est la décrétale de Grégoire IX^, dans laquelle il déclare 
que c'est le droit et le devoir de l'évêque de veiller à l'exécution 
des legs pies, et cela, même lorsqu'un testateur, par une clause 
singulière, aurait voulu l'empêcher d'intervenir, parce qu'une dis- 
position privée d'un particulier ne peut pas changer, suspendre 
l'effet et la sanction d'une loi générale. Le concile de Trente 
affirme solennellement ce droit et cette obligation des évêques, 

1. Cf. Gasparri, op. cit., n. 536, p. 389; Wernz, op. cit., t. III, n. 537, 
§2, p. 532. 

2. Cf. Walter, Fontes juris can., § 6, De régula Chrodogangi (composila 
circa an. 760), cap. xxxii, De eleemosynis; Ducliesne, op. cit., p. 102. 

3. CF. Thomassin, la Discipline de l'Église touchant les bénéfices, part. IV, 
lib. III, cap. V, n. 4. 

4. Cf. C. Tua nobis, 17, X, De testainentis et ultimis voluntatibus, lib. III, 
lit. 26. 



110 BULLETIN CANONIQUE 

et dans un décret spécial, il rappelle ce qu'il faut observer et 
éviter dans la célébration des messes^. 

Après le concile de Trente, cette grave affaire de la célébration 
des messes a été l'objet de plusieurs décrets, portés parUrbain VIII, 
et confirmés par Innocent XII, dans sa constitution Nuper, du 
23 novembre 1697 2. Benoît XIV, par la bulle Quanta cura, du 
30 juin 1741, s'élève avec force contre certains abus, et recom- 
mande aux évèques de les réprimer avec énergie^. Pie VI, dans la 
bulle Auctoreiu fidei^ du 28 août 1794, condamne certaines erreurs 
des protestants, renouvelées par le pseudo-synode de Pistoie, et 
approuve Pusage de donner une aumône, un honoraire pour les 
messes*. 

On ne peut que signaler, tant elles sont nombreuses, les décla- 
rations des congrégations romaines à ce sujet, en particulier de 
la Sacrée Congrégation du Concile, et de la Pénitencerie ^. Pie IX, 
dans la bulle Apostolicœ sedis, § 2, n. 12, punit sévèrement un 
abus, déjà flétri par Benoît XIV, dans la constitution Quantacura, 
que nous venons de mentionner. Suivant la direction et l'exemple 
des souverains pontifes, les évoques réunis en conciles particu- 
liers, n'ont pas moins montré de zèle pour maintenir la discipline 
ecclésiastique dans toute sa pureté et vigueur^. Enfin Léon XIII, 
le 25 mai 1893, publiait le décret Vigilantiy contenant les ordon- 
nances les plus sages sur cette question si importante de la célé- 
bration des messes^. Le 11 mai de cette année, S. S. Pie X l'a con- 
firmé et complété par le décret Ut débita^, dont je voudrais donner 
un petit commentaire. 

1. CI. Cuncil. Trid., sess. xxii, c. 8 ; et ead. sess. xxn, post cari, de sacri- 
ficio Missae, habetur. Dccictum de observandis et evitandis in celebralione 
Missse, cdiiion liicliler, p. 127. 

2. Cf. KeiTiiris, Proinpta hibliotheca, w° Missa, art. 2, n. 1 ; Liieidi, De 
Visitalioiie ss. liminum, t. III, n. 42; Dccictum de celebratione Missaïuni 
Urbani VIII, confirinatum ab Innoceiitio XII, p. 384. , 

3. l-'erraiis, op. cit., v'^ Missa, art. 2, n. IG. 

4. Cf. Gaspani, op. cit., n. 466, p. 330, et n. 538, p. 391. 

6. Cf. Concil. Trid., éililioii Uicliler, p. 120, n. 136 ; Lingen et Reiiss, 
Causx setectx, p. 317 et 376; Gasparri, op. cit., n. 574 sqq., p. 415. 

6. Cl. yicla et Décréta Concilii plcnarii Aincricx lalinœ (a. 1809), tit. 13, 
c. 6 ; Z)c stipeiidiis missarum, n. 863, p. 370; Synod. Sciarfens. Syrorum, 
(a. 18. .S), art. i; B. De liucharistia quatenus est .sacrificiuin,% 10 ; De Missa: 
stipendia, p. 115 ; Collecl. Lac, v° Missa, y. g. t. IV, § 4, Missarum stipendia, 
u. sS-.V.i, et I. V, § 6 ; Stipendia, fundaliones, n 23-26, de. 

7. Cf. Analecla eccL, l. I, p. 270. — 8. Ibid., mai 1904, p. 202. 



BULLETIN CANONIQUE Ul 

II 
DÉFINITION DES MESSES MANUELLES 

Dans ce décret, il s'agit principalement des messes manuelles. 
La Sacrée Congrégation commence par les définir et les distinguer 
des messes de fondation : 

« Celles-ci sont annexées à un bénéfice, ou fondées pour être 
dites dans une église déterminée h perpétuité, ou tout au moins 
pour un temps si long qu'il y ait lieu de les regarder comme fon- 
dées à perpétuité^. » 

Au contraire, les messes manuelles sont toutes celles dont les 
honoraires, remis au prêtre qui doit les acquitter ou les faire 
acquitter une fois pour toutes, ne constituent pas une fondation 
perpétuelle ou censée telle. (Décret Ut débita, n° 1, Déclarât in 
primis sacra Congregatio^...) 

Le décret lui-même, entrant dans le détail, range parmi les 
messes manuelles : 

1° Les messes que les fidèles demandent au prêtre et dont ils 
lui remettent l'honoraire de la main à la main ; 

2° Celles qu'ils demandent par testament, pourvu que la somme 
assignée à cet effet soit convertie en honoraires et non placée en 
fondation perpétuelle (ou censée telle); 

3° Les messes qui grèvent certains patrimoines d'une charge 
perpétuelle, et que le possesseur du patrimoine peut faire célé- 
brer où il veut et par des prêtres de son choix; 

4° Sont assimilées aux messes manuelles, les messes de fonda- 
tion que ceux qui ont charge de les célébrer ne peuvent acquit- 
ter par eux-mêmes, et que, par conséquent, en droit ou par induit, 
ils doivent remettre à d'autres prêtres pour les faire acquitter. 
[Revue du diocèse d'Annecy, loco cit.) 

1. Cf. Revue du diocèse d'Annecy, 12 août 1904, communiqués de l'évèché, 
§ 1, p. 645 ; Bened. XIV, De synod diœc, lib. XIII, cap. ult,, n. 4. 

2. Cf. Bened. XIV, Instit. eccL, 56, n. 10 ; De synod diœc, loco cit., n. 4; 
Lucidi.o/;. cit., t. II, § 7, art.l, n. 4, p. 393; Gasparri, op. cit., t. ï, n, 559, 
p. 403. 



112 BULLETIN CANONIQUE 

III 
DÉLAIS ACCORDÉS POUR LA CÉLÉBRATION 

' DES MESSES MANUELLES 

Un principe fondamental domine toute cette question de la célé- 
bration des messes. Le voici. C'est une obligation de justice pour 
un prêtre qui a reçu des honoraires pour une messe, de l'acquitter 
ou de la faire acquitter par un autre; « et c'est une obligation 
grave^ suivant le sentiment le plus probable, lors même que la 
rétribution ne serait pas par elle-même matière suffisante pour un 
vol mortel. Ainsi, celui qui reçoit un franc pour une messe ne 
peut se dispenser de la dire ou de la faire dire, sans pécher 
mortellement. En effet, l'obligation qu'on a contractée de dire 
une messe ne se mesure point sur la quotité de la rétribution, 
mais bien sur l'importance de la grande action à laquelle on s'est 
engagé, sur le prix qu'on attache à Tapplication particulière des 
fruits du saint Sacrifice. » (Gousset, Theol. moral., t. III, n. 298; 
saint Alphonse, lib. YI, n. 317, quaer. 3.) 

De plus, le nombre des messes doit être proportionné aux 
honoraires reçus: Autant d'honoraires, autant de messes à 
acquitter., sous peine de restitution. C'est ce que déclare Inno- 
cent XII dans sa constitution Nuper du 23 novembre 1697, n. 3, 
§ 3 : Sacra Congregatio sub obtestatione divini judicii mandat 
ac propcipit, ut absolute tôt missse celebrentur^ quoi ad rationem 
attributic eleemosynse prsescriptœ fuerint, ita ut alioquin ii, ad 
quos pertinet, suse obligationi non satisfaciant; quin imo graviter 
peccent, et ad restitutionem teneantur. 

On ne peut donc satisfaire, par une seule messe, h l'obligation 
qu'on a contractée d'en dire plusieurs en recevant, soit d'une 
seule, soit de différentes personnes, des honoraires pour plusieurs 
messes. Ce serait une injustice de n'offrir le sacrifice qu'une fois, 
ayant reçu des honoraires pour l'offrir plusieurs fois. Aussi le 
pape Alexandre VII avait-il déjà condamné la proposition con- 
traire : Non est contra justiliam pro pluribus sacrificiis stipendiurn 
accipere. (Décret de 1665.) lia condamné en même temps la pro- 
position par laquelle on prétendait qu'un prêtre peut recevoir 
deux rétributions pour une seule messe, pourvu qu'il appliquât à 
la personne qui les donne la partie des fruits du sacrifice dont il 



BULLETIN CANONIQUE 113 

doit profiter lui-même. Il ne peut disposer à volonté de cette 
portion qui lui revient ; il doit offrir la messe pour lui comme 
pour le peuple; il ne peut disposer que du fruit plus spécial, qui 
est particulièrement pour ceux à l'intention desquels on dit la 
messe. 

Quand une certaine somme a été donnée pour des messes dont 
le nombre n'a pas été déterminé, on doit en dire le nombre suffi- 
sant pour qu'elles soient rétribuées selon le taux fixé dans le 
diocèse pour des messes basses. « Celui qui a reçu des rétributions 
n'a pas le droit de diminuer le nombre des messes, en les conver- 
tissant, de son autorité propre, en grand'messes. » (Gousset, 
op. cit., t. II, n. 295.) 

Il faut ajouter que, règle générale, les messes doivent être 
dites et les fondations acquittées au temps prescrit; ou, si le 
temps n'a pas été déterminé, le plus tôt possible, moralement 
parlant. 

C'est précisément cette obligation d'acquitter les messes dans 
le délai voulu que la Sacrée Congrégation va préciser : 

1. Personne ne doit demander ou accepter plus de messes 
qu'il ne peut, selon les probabilités, en célébrer ou en faire 
célébrer dans les délais fixés ci-dessous. Cette rèofle, étant d'ordre 
moral, atteint tous ceux qui peuvent solliciter ou accepter des 
honoraires de messes, soit les prêtres qui les acquittent par eux- 
mêmes, soit les Ordinaires et les prélats réguliers qui les font 
acquitter par leurs sujets. (Décret Ut débita, n^l, Jam vero de his 
omnibus.) 

2. Le temps fixé pour acquitter les messes manuelles est de 
un mois pour une messe isolée; six mois pour un lot de cent 
messes ; et, proportionnellement, un temps plus ou moins long, 
suivant l'importance plus ou moins grande du lot de messes. 
(Décret Ut débita, n" 2.) 

3. Il est défendu de recevoir plus de messes qu'on n'en peut 
dire dans le délai d'une année, sauf à tenir compte toujours de la 
volonté positive des fidèles, qui offrent les honoraires, soit qu'ils 
imposent expressément un plus court délai, ou qu'ils l'exigent 
implicitement, en demandant une messe pour quelque raison 
urgente, soit qu'au contraire ils accordent des délais plus longs, 
soit que, spontanément, ils donnent un plus grand nombre de 
messes; dans ce dernier cas, on interprète raisonnablement 



114 BULLETIN CANONIQUE 

l'intention des donateurs en prenant un temps convenable, 
normal '. 

Conformément à ces dispositions (n°* 1, 2, 3), on peut dire que f 
tout prêtre, pour déterminer le temps où il doit célébrer les 
messes reçues, doit, avant tout, tenir compte de la volonté du 
donateur, puisque la messe est dite à son intention. Celui-ci, en 
effet, a pu fixer une date ou, sans rien déterminer de précis, 
exiger expressément ou implicitement un terme, plus restreint 
que le temps légal, ou bien permettre un délai plus long. Bref, 
avant tout, il laut s'en tenir exactement à l'intention des fidèles 
envers lesquels on s'est engagé à dire la messe. C'est l'intention 
des fidèles qui fait la loi. 

Ensuite, si celui qui a donné des honoraires n'a pas fait 
connaître ses intentions, s'il n'a fixé aucun ternie pour l'acquit- 
tement des messes, le décret nous donne une norme pour juger le 
délai dans lequel on doit acquitter les messes reçues : un mois 
pour î/«e messe isolée, six mois pour cent messes, et proportion- 
nellement un temps plus ou moins long, suivant l'importance plus 
ou moins grande du lot de messes; par exemple : trois mois pour 
cinquante messes, un an pour deux cents, etc. 

Incontestablement, toutes ces prescriptions positives du droit 
laissent subsister les préceptes moraux que rappellent, à cette 
occasion, tous les auteurs de morale. Ainsi, il faut bien se garder, 
en différant d'offrir le saint sacrifice, de s'exposer à frustrer 
V intention de celui pour qui on doit célébrer. Exemple : « On vient 
vous demander une messe pour une affaire pressante, pour obtenir 
l'heureuse conclusion d'un procès, la guérison d'un malade qui est 
en diinger, la conversion d'un mourant ; vous étant chargé de cette 
messe, vous êtes tenu sub gravi de la dire ou au jour convenu ou 
au plus tôt, et si vous ne la dites qu'après la conclusion du procès, 
qu'après le rétablissement ou la mort du malade, vous péchez 
mortellement et vous ne pouvez, sans injustice, retenir le salaire 
que vous avez reçu » : Sacerdos tenetur stipendium restituere 
etiam si postea celebraverit. (Saint Alphonse, lib.VI, n. 317, 
quser. 2; Gousset, op. cit., t. II, n. 299.) 



1. Cf. Concil. Trid., sess. xxn, Decretum de observandis et evitandis in 
celebratione Missx,é<l'\iion Ricliter, p. 127 ; et ihid., Declarationes et reso- 
lutiones, a. 90 ; Prohibent décréta Urbani VIII, p. 141 ; Lucidi, op. cit., 



BULLETIN CANONIQUE 115 

De même, il ne faut pas trop tarder d'acquitter les messes pour 
des défunts récemment décédés, etc. (Cf. Vermeersch, De î'eligiosis 
iiistitutis et personis siipplementa et monumeiita periodica, 
l' séries, n° 2, 25 jul. 1904, p. 48, n° 4.) 

Il est également facile de dégager de ces mêmes articles sur le 
délai pour la célébration des messes, les différents cas où il est 
permis ou défendu d'accepter ou de rechercher des honoraires 
de messes. Ainsi, peut accepter des messes : 

a) Tout prêtre qui n'a pour lui personnellement ; 

b) Tout supérieur qui n'a pour lui et les siens des honoraires 
de messes pour une année(art. 1 et 3) ; 

c) Tout prêtre auquel les donateurs accordent expressément 
ou implicitement, par une offrande spontanée d^un grand nombre 
de messes, un délai plus long que le temps déterminé par l'arti- 
cle 2 du décret (art. 1) ; 

d) Tout Ordinaire, tout supérieur qui peut acquitter ou faire 
acquitter les messes reçues dans les délais normaux (art, 1) ; 

e) Tout prêtre qui, avec le consentement exprès des fidèles, 
recueille des honoraires de messes pour les remettre sans dimi~ 
nution et dans leur espèce propre à d'autres prêtres, par exemple 
à des missionnaires, à des prêtres d'une région pauvre. Dans ce 
cas, le prêtre n'est pour ainsi dire que le mandataire du donateur, 
et la loi ne l'atteint pas. (Cf. Vermeersch, /oco cit.j p. 48.) 

Au contraire, il est défendu d'accepter des messes : 

a) A tout prêtre qui en a déjà pour une année ; 

b) A tout supérieur qui ne pourrait pas par lui-même ou les 
siens acquitter les messes dans les délais voulus, ou selon l'inten- 
tion des donateurs (art. 3). (Cf. r Ami du Clergé, loco cit., p. 982.) 

Remarquons encore que pour rechercher ou accepter légiti- 
mement des messes, il suffit de juger d'une manière probable 
qu'on pourra les acquitter dans le délai voulu ; il n'est pas 
nécessaire d'avoir la certitude ; le décret l'insinue clairement 
(art. 1) : Neminen posse plus missarum quserere et acciperc quam 
celebrare probabiliter yaleat, etc. Dans la suite, si l'on perd 
l'espoir fondé qu'on avait de satisfaire aux obligations contractées, 
il faut chercher immédiatement à les faire célébrer par un autre 
le plus tôt possible. (Cf. Vermeersch, loco cit., p. 47, n" 3.) 

t. III, 11. 42 ; Decictum de celcbratione Missarum Urbani VIII, confirmatum 
ab Iiinocentio XII, §9, Eleeinosynas vero maniialcs, et § 21, quicr. 11, 12. 



116 BULLETIN CANONIQUE 

4. D'après le décret Vigilanti du. 25 mai 1893 *, toute personne 
char*i^ée, à un titre quelconque, d'acquitter ou de faire acquitter 
des honoraires de messes, est obligée de remettre à son Ordi- 
naire - ce qui reste des messes non acquittées, à la fin de l'année. 
Le nouveau décret précise cette obligation et déclare qu'elle 
commence : pour les messes fondées, dès la fin de l'année pendant 
laquelle elles auraient dû être célébrées ; pour les messes ma- 
nuelles, dès qu'un an s'est écoulé depuis le jour où elles ont été 
reçues, s'il s'agit d'un gfrand nombre de messes : ceci sans déro- 
ger aux prescriptions ci-dessus concernant les messes reçues en 
plus petit nombre, et tenant toujours compte de la volonté con- 
traire des fidèles. 

Les prescriptions de cet article et des précédents obligent 
sub gravi tous ceux qu'elles atteignent. [Rewue du diocèse d\An- 
necy^ loco cit.) (Décret Ut débita, n° 4.) 

Il peut cependant yavoir légèreté de matière, par exemple, dans 
l'acceptation de quelques messes en plus; ou, si le prêtre qui 
reçoit de la même personne des rétributions pour un assez grand 
nombre de messes, pour deux ou trois mois, les disait toutes au 
temps convenu à l'exception d'une ou deux, qu'il acquitterait ou 
ferait acquitter un peu plus tard, nous ne le croirions pas coupa- 
ble de faute mortelle ; eu égard au grand nombre de messes 
célébrées, ce retard cesserait d'être regardé comme une injure 
grave, à en juger d'après la commune estimation des hommes. 

IV 

DE LA DISTRIBUTION DES MESSES A D'AUTRES PRÊTRES 

5. Ceux qui sont surabondamment pourvus de messes, dont 
ils puissent librement disposer (sans aller contre la volonté de 
ceux qui les ont fondées ou remises, quant au temps et au lieu où 
elles doivent être dites), sont autorisés à les donner non seulement 
à leur Ordinaire ou au Saint-Siège, mais aussi à d'autres prêtres 
de leur connaissance et d'une parfaite honorabilité. (Décret 
Ut débita, n" 5.) 

1. Cf. Analecta ceci., vol. I, p. 270. 

2. Pour les réguliers, l'Ordinaire est leur propre supérieur ou prélat. 
Cf. Revue du Clergé français, l" septembre, p. 96. 



BULLETIN CANONIQUE 117 

6. Ceux qui remettent des honoraires à leur Ordinaire ou au 
Saint-Siège sont, parle seul fait, entièrement déchargés de toute 
obligation devant Dieu et la sainte Eglise. 

Mais ceux qui les confient à d'autres prêtres en restent person- 
nellement chargés, jusqu'à ce qu'ils aient reçu de ceux-ci l'assu- 
rance que les messes ont été dites ; de telle sorte que si la perte 
des honoraires, la mort du prêtre qui devait célébrer ces messes, 
ou tout autre accident imprévu, rend la chose impossible, celui 
qui a remis les messes est tenu de les faire acquitter à ses frais. 

7. Les Ordinaires diocésains qui centralisent des messes par 
application des articles précédents, les inscriront aussitôt sur un 
registre, avec le chiffre de l'honoraire ; ils veilleront à les faire 
célébrer le plus promptement possible, en commençant par les 
messes manuelles, et ensuite les messes fondées qui leur sont 
assimilées. Conformément au décret Vigilanti, i\s\es distribueront, 
en premier lieu, à ceux de leurs prêtres qui en manquent. Ils 
pourront çnsuite en remettre, s'il y a surabondance, soit au 
Saint-Siège, soit aux autres Ordinaires, ou encore à des prêtres 
étrangers dont ils connaîtront pertinemment la vertu. 

Ils restent d'ailleurs, suivant la règ-le de l'article 6, charo-és 
des messes qu'ils confient aux prêtres étrangers tant que ceux-ci 
ne leur ont pas donné l'assurance qu'ils les ont acquittées. i^Revue 
du diocèse d' Annecy , loco cit.) (Décret Ut débita, n° 7.) 



A propos de ces articles 5 et 6 une question fort intéressante 
et pratique se pose : 

Nous venons de le voir, l'article 5 du décret Ut débita autorise 
expressément les prêtres, qui sont surabondamment pourvus de 
messes, dont ils puissent disposer..., à les donner non seulement 
à leur Ordinaire ou au Saint-Siège, mais encore h d'autres prêtres 
de leur connaissance et d'une parfaite honorabilité. 

Toutefois, un certain nombre de statuts diocésains défendent 
formellement cette transmission des messes à d'autres prêtres qui 
ne sont pas du diocèse. 

Mais la question se pose aussitôt, puisque la Sacrée Congréga- 
tion autorise cette cession d'honoraires par un prêtre à un autre 
prêtre du même diocèse, pourra-t-ou user de cette liberté lorsque 



118 BULLETIN CANONIQUE 

les statuts diocésains défendent de transmettre des honoraires en 
dehors du diocèse ? Le distingué canoniste auquel nous em- 
pruntons CCS lignes, après avoir écarté quelques hypothèses acces- 
soires, précise encore davantage le point de litige : « Il est 
évident que la parvitas niateriie innocente pleinement certains 
cas, et que la transmission de quelques honoraires ne peut être 
sévèrement prohibée. Mais un prêtre peut-il, malgré la défense 
des statuts, envoyer h un de ses amis, appartenant <à un autre dio- 
cèse et parfaitement honorable, un nombre considérable d'hono- 
raires de messes, à lui directement remises ' ? » 

Telle est la difficulté nettement mise au point. L'auteur y 
répond avec une certaine hésitation ; c'est qu'en effet, la ques- 
tion est complexe. Cependant, sans donner une solution ferme, 
il ne « dissimule pas ses préférences pour l'opinion qui permet la 
transmission d'honoraires ». [Revue du Clergé français^ loco cit., 
P-98.) 

Il en donne plusieurs raisons, dont voici la prenjière : « Le 
décret Ut débita reconnaît expressément aux prêtres ce pouvoir 
de transmettre des honoraires de messes en dehors du diocèse, 
sans faire aucune réserve pour le cas où l'évêque diocésain 
l'aurait interdit. » [Revue du Clergé français^ loco cit., p. 98.) 

C'est vrai. Mais qu'importe? Une loi générale postérieure abroge 
une loi générale antérieure qui lui est directement contraire, même 
sans en faire mention; mais une loi générale n'abroge pas une 
loi spéciale, qui lui est contraire; pour cela, il faut qu'elle en 
fasse mention expresse, parce que le législateur n'est pas censé 
connaître le droit particulier, lorsqu'il n'en fait pas mention, et 
par conséquent, tout en faisant la loi générale, il n'a pas Vinten- 
tlon (V abroger le droit particulier; et dansée cas les deux lois 
gardent leur valeur propre, non sans une certaine harmonie selon 
le droit : la loi générale constitue le droit commun, et la loi spé~ 
ciale, une exception à la loi générale. C'est l'opinion commune 
des docteurs. N'est-ce donc pas le cas d'appliquer l'axiome juri- 
dique : Gcneri per speciem derogatur; et Barbosa, dans l'expli- 
calioii (ju'il en donne (Axiom. 107, n° 1), ajoute au numéro 5 : 
Gcneri per speciem derogatur, sive prxcedat, sive sequatur 

1. Cf. le Canoniste fOrt^t/«/>orrt/«, juillet-auùt, 1904 ; ^crHc </« Clergé fr an- 
rais, 1" scplcmbrc l'J04, p. 98. 



BULLETIN CANONIQUE 119 

genus ^ Sans doute, l'évêque doit user avec prudence, modé- 
ration de son autorité. Ainsi, il ne peut pas, par exemple, 
prohiber à un prêtre de recevoir un honoraire au-dessus de la 
taxe diocésaine. S'il plaît aux fidèles de faire cette aumône à un 
prêtre, pourquoi celui-ci ne pourrait-il pas l'accepter *? Mais il 
peut, semble-t-il, défendre à ses prêtres de transmettre des 
messes hors du diocèse sans sa permission; cette défense peut 
être motivée par les besoins particuliers du diocèse, par les 
dangers d'abus, que présente une transmission sans contrôle..., 
ou tout autre motif. De fait, le concile de la province d'Ulrecht 
(tenu en 1865) dit formellement: Nominatiin prohibemus //tissas 
celebranclas darc extra luiiusciijusque diœcesis ambitur/i absque 
Ordinarii perrnissione. (Cf. Collect. Lac, t. V, col. 852.) La 
Sacrée Congrégation a approuvé ce concile, et n'a donc rien 
trouvé d'exorbitant dans une pareille défense. 

Toutefois, cette prescription n'atteint nullement les réguliers, 
parce que cette question de messes doit être réglée par l'Ordi- 
naire (décret Vigila/iti et décret Ut débita, n" 4), et pour les 
réguliers, l'Ordinaire est leur propre supérieur, leur prélat. D'ail- 
leurs, l'administration des biens des maisons religieuses a ses 
lois, auxquelles l'évêque lui-même doit se conformer^. Gas- 
parri [op. cit., n. 583, p. 420) a donc raison de dire que l'évêque 
ne peut pas empêcher les fidèles de remettre des honoraires de 
messes à qui bon leur semble, même à des prêtres qui ne sont 
pas du diocèse; chacun, en effet, peut disposer librement de ce 
qui lui appartient. Mais il ajoute : 

« Pour la /nème raiso/i, le prêtre qui reçoit des messes, dont 
il peut librement disposer, peut, malgré la défense des statuts 

\. Cf. C. 1 de Const., lib. I, lit. 2, iu-6; Suarez, De Legibus, lib. VI, 
cap. XXVII, n. 12, 13 ; Schmalzgrueber, lib. I, lit. 2, De Const., § 8, n. 52 ; 
Pirhing, lib. I, tit. 2, n, 137 ; Fagaanus, inc. Ciiin esses, n. 88, De testant., 
Ferraris, v" Lex, art. 5, n, 12, 13; Leurenius, Forum ceci., lib. I, tit. 2, 
qusest. 160, n. 1 ; Marianus de Luca, Prelsect. jur. can., latrod. gênerai., 
sect. V, art. 1, § 3, n. 82 ; V\'evm.,Jus Décrétai., t. I, n. 118, p. 125. 

2. S. C. C. in caus. Pistoriens, 16jan. 1649. Cf. Gasparri, op. cit.,n. 556, 
p. 402 ; Wernz, op. cit.. t. III, n. 537, § 3, et not. 102, p. 533. 

3. Cf. Gaspard, op. cit., n. 583, p. 420 ; Wernz, op. cit., t. III, n. 537, 
§3, not. 101, p. 533; Liicidi, De Visitât. SS. Lim., t. II, n. 95, \i, p. 60; 
Sacrée Congrégation des évêques et réguliers, Sancti Hippolyti, 11 mai 1904; 
Analecta eccl. , mai 1904, p. 247; l'Ami du Clergé, 22 septembre 1904, 
p. 849. 



120 BULLETIN CANONIQUE 

diocésains, les envoyer à d'autres prêtres hors du diocèse. » 
L'auteur de l'article cite s'exprime de même, et c'est la seconde 
raison qu'il apporte en faveur de son opinion : « De plus, par le 
fait que des honoraires sont remis à un prêtre, celui-ci y a un 
certain droit personnel, mais qui parait assez sérieux pour qu'il 
puisse le céder à qui bon lui semble^ »; j'oserais ajouter [saU>a 
reverentia) : à moins qu'il n'y ait une disposition légitime du 
droit qui le lui défende, au moins quant à la licéité. 

Sans contredit, l'honoraire de la messe, accepté par un prêtre, 
lui appartient^. Faut-il conclure immédiatement que le prêtre 
peut, à l'ê<^al du fidèle, céder ce droit propre, sérieux, incontesté, 
à qui bon lui semble? Le prêtre est certainement maître de cet 
honoraire accepté, comme le fidèle en est maître avant de le 
donner; mais, au regard de l'évêque, la situation n'est pas iden- 
tique. Le prêtre, en acceptant l'honoraire, contracte des obliga- 
tions spéciales, à l'accomplissement desquelles l'évêque doit 
veiller. Do plus, l'intérêt commun du clergé, du diocèse, le 
danger d'abus... peuvent exiger quelque mesure spéciale. Les 
cas sont donc bien différents. Il n'en reste pas moins vrai que le 
prêtre a un droit propre, sérieux, incontesté sur l'honoraire. 
Mais, pourquoi l'usage de ce droit, au moins quant à la licéité, 
ne pourrait-il pas être limité, réglé, s'il y a des motifs plausibles? 
Supposons un clerc ordonné avec le titre de patrimoine ; les biens, 
qui constituent ce titre^ quoiqu'on les appelle communément, à 
raison de leur destination, patrimoine sacrc^ ne deviennent nul- 
lement la propriété de l'Eglise, ils restent la propriété privée du 
clerc ainsi ordonné; il a sur ces biens un droit incontesté^. 
Cependant, il ne peut pas en disposer à son gré : il ne peut pas 
faire une permutation, un échange ; il ne peut pas validement les 
aliéner sans une permission de l'évêque^... Voilà certes un droit 

1. Revue du Clergé français, loco cit., p. 98. 

2. A ce propos, le P. Wernz fait une bonne observation (op. cit., t. III, 
n. 537, § 3, n. 115, p. 536) : « Quodsi Gaspard (op. cit., n. 588, p. 4-24-425) 
docet etiam in missis manualibus cessare obiigationem cclebrundi, si absque 
ullius culpa stipendia pereant, v. g. furto, non salis videtur dislinguere sacer- 
dotem, in cujiis dominiuin illa stipendia jaiu tiansicinnl, a simplice deposi- 
tario, qui tantum tenetur de dolo et culpa, et non de casu. » 

3. Wernz, Jus Décrétai., t. II, nul. 92, § 2, n. 55, p. 1 14 : « Bona illa, quamvis 
dicantur patt'imonium sacrum, laïuen in veruni doniiniuni Ecclesiae non tran- 
seunt, sed rémanent in doininio privato clerici ordinati. » 

4. Cf. Concil. Trid., sess. xxi, c. 2; Pirhing, lib. I, lit. 11, sect. i, § 8, 



BULLETIN CANONIQUE 121 

propre limité... pour des raisons légitimes, sans doute; mais les 
motifs plausibles ne manquent pas dans notre cas. 

« En outre, ajoute-t-on ', interdire à un prêtre de transmettre 
à un confrère d'un autre diocèse des honoraires de messes, sous 
peine de manquement, serait interdire également au confrère de 
les recevoir sous peine d'un égal manquement; or, cette consé- 
quence pourra, h bon droit, sembler sévère et même excessive. 
On peut le constater par une comparaison : un prêtre ne peut 
remettre des honoraires à un autre Ordinaire ; celui-ci serait tenu, 
en conscience, le cas échéant, de refuser ou de demander l'auto- 
risation de l'Ordinaire. En dira-t-on autant du confrère en ques- 
tion? » 

Pourquoi pas? si l'on admet qu'un Ordinaire, le cas échéant, 
est soumis à cette obligation, pourquoi « le confrère en question » 
n'y serait-il pas soumis? D'ailleurs, les statuts diocésains obligent 
directement les prêtres sujets de l'évêque, ils n'atteignent (\u in- 
directement les prêtres du dehors ; et sûrement, un prêtre, sachant 
qu'un de ses amis viole une loi en lui remettant des honoraires, 
ne peut pas, au moins licitement, les recevoir... parce qu'il ne 
doit pas coopérer à une action mauvaise, défendue. 

Evidemment, dans toute cette discussion, nous ne parlons pas 
des prêtres qui auraient reçu des honoraires avec Vautorisation 
des donateurs de les remettre à d'autres prêtres; dans ce cas, ils 
peuvent ou les acquitter par eux-mêmes, ou les faire acquitter 
par d'autres, comme il leur plaira (tenant compte cependant de 
l'article 6) ; ils ne sont que mandataires de ceux qui leur ont 
remis les honoraires. (Cf. l'Ami du Clergé^ 8 novembre 1904, 
p. 982, § 2 : Célébration par un autre, 1**.) 

Il faut conclure : « La prohibition des statuts s'inspire de l'in- 
térêt général du clergé diocésain; de plus, on doit présumer la 
valeur de toutes les prescriptions émanées de l'autorité compé- 
tente jusqu'à preuve du contraire ^ »; on sait d'ailleurs que la loi 
générale n'abroge pas la loi spéciale, qui lui serait contraire, à 

n. 72; Riganti Commentai-, in Régulas Concellarix apostolicx, t. II, Com- 
mentar. in regul. 24, n. 137, 138, p. 415; Reiffenstuel, lib. I, lit. 11, n. 72; 
Schmalzgrueber, lib. I, lit. 11, n. 55, 56; Bened. XIV, Institut eccl., 26, n. 27 
s(jq.; Gasparri, De Sacra Ordinatione, t. I, n. 608, p. 406, 407 ; Wernz, op. 
cit., t. II, n. 92, § 2. 

1. Revue du Clergé français, loco cit., p. 98. 

2. Ibid. 



122 BULLETIN CANONIQUE 

moins qu'elle n'en fasse mention expresse; et dans l'espèce, le 
législateur, par cette disposition spéciale du droit qui permet la 
transmission d'honoraires à d'autres prêtres (décret Ut débita^ 
n" 5), n'a voulu en rien limiter le pouvoir des évêques, des Ordi- 
naires... 

Donc l'évêque est dans son droit en portant cette loi spéciale... 
Mais, si l'évêque a le droit de commander, les sujets ont, en 
conscience, le devoir d'obéir. 

VI 
CE QU'IL FAUT ÉVITER DANS LA TRANSMISSION 

DES HONORAinES 

8. Il est absolument interdit de remettre des honoraires de 
messes à des libraires, marchands, directeurs de journaux ou 
revues, nés^ociants en ornements d'église ou objets de piété, 
quelque religieux que soient ces hommes. De même, défense 
ri^'^oiireuse de remettre des honoraires de messes à quiconque, 
lût-il piêlre, cherche à recueillir des messes dans un autre but 
que de les célébrer ou de les faire célébrer par ses sujets (s'il 
s'agit d'un Ordinaire). 

Cette énumération, comme pour le décret Vigilanti, est faite 
exeiupli causa et non ta.vatii^e', la prohibition est universelle et 
absolue : et generatini quibuslibet. (Décret Ut débita.) C'est qu'un 
pareil échange ne peut guère se faire sans qu'il y ait un certain 
commerce avec -les honoraires, ou sans arriver à diminuer ces der- 
niers : double inconvénient que la Sacrée Congrégation veut pré- 
venir à tout prix. Aussi, porte-telle une loi absolue, révoquant 
tout privilège, tout induit, qui aurait pu être accordé à ce sujet. 
D'ailleurs, la raison de cette loi est d'ordre moral^ et par consé- 
quent atteint tout le monde sans exception. Et, à ce point de vue, 
la portée du décret est absolument universelle; tout le monde est 
strictement tenu de s'y conformer. « Tout induit, privilège, auto- 
risation quelconque, est absolument supprimé, et le principe 
demeure sans aucune exception. La Sacrée Congrégation ne tolère 
aucune exception. » [Revue du Clergé français, loco cit..,^. 100, 
n. 5) Léon XIll avait déjà étendu aux Orientaux tout le décret 
Vigi/a/tti; le document authentique contenant cette disposition 
est daté du 18 août 1893. 



BULLETIN CANONIQUE 123 

Quiconque oserait violer cette loi, soit en donnant sciemment 
des messes, soit en les acceptant dans les conditions prohibées, 
commettrait une faute grave et encourrait les peines canoniques 
ci-dessous mentionnées (art. 12 et 13). (Décret Ut débita^ 
n^Sl.) 

9. Conformément à l'article précédent, la Sacrée Congrégation 
statue que l'honoraire des messes manuelles ou des messes fon- 
dées assimilées aux messes manuelles, ne deyra jamais être séparé 
de la célébration de la messe, ni remplacé par d'autres objets ou 
diminué; mais il devra être remis au célébrant intégralement et 
dans son espèce propre \ et elle révoque tout induit, privilège, res- 
crit perpétuel ou temporaire, bref toute concession qui aurait pn 
être faite à qui que ce soit... Cette clause indique manifestement 
la volonté ferme du législateur, qui commande avec autorité et 
impose une obligation absolue. (Décret Ut débita, n° 9.) 

10. C'est pourquoi il est rigoureusement prohibé « d'acquitter 
au moyen d'honoraires de messes à célébrer ou célébrées tout 
abonnement à des journaux et revues, tout achat de livres, d'orne- 
ments d'église et d'objets quelconques ». [Revue du Clergé fran- 
çais, loco cit., p. 100, n. 5.) (Décret Ut débita, n" 10.) 

Dans ces articles 9 et 10, il n'est pas question de libraires 
remettant à un prêtre, ou de prêtres donnant à d'autres prêtres, 
comme honoraires de messes, des livres qui leur appartiennent; il 
n'y aurait dans le cas aucun échange ; l'honoraire, dans son espèce 
propre, consisterait en livres ; et -rien n'empêche un prêtre, qui 
aurait reçu des honoraires de ce genre, de les remettre, s'il ne 

1. <i Pour que la violation d'une censure, dit Stremler (Des peines ecclé- 
siastiques, cap. XII, p. 219), entraîne les peines canoniques, il faut qu'elle ail 
été formelle et coupable, qu'elle constitue un péché mortel... Tout ce qui 
excuse de faute grave dans l'acte constituant la violation d'une censure excu- 
sera également des peines attachées à cette violation. Parmi ces causes excu- 
santes, reconnues par le droit, se trouve en premier lieu Vignorancc pro- 
bable de la censure, suivant ces paroles du chapitre Apostolicx 9, X, De clc- 
rico excommunicato, deposito, etc., lib. V, tit. 27 : Vos reddit ignoiantia pro- 
bahilis excusatos. A l'ignorance, il faut joindre {'inadvertance : les saints 
canons requièrent la témérité, la présomption, une connaissance claire : prx- 
sumpserint, aiisi fuerinl... « C'est précisément le cas ; car. dans le décret, il 
est dit expressément, article 8 : « Quilibet hanc legem violare prxsumpseril 
aut scientcr tradendo... » ; et article 12: « Qui auteni statuta in prœceden- 
tibus articulis 8, 9, 10, 11... perfringere ausus fuerit. » Il faut donc, pour 
encourir les peines édictées, une connaissance claire de la loi et de sa 
sanction. 



124 BULLETIN CANONIQUE 

peut pas lui-même acquitter les messes, à un autre prêtre, pour les 
faire acquitter. 

Un fidèle peut même, à Voccasion, en toute simplicité et fran- 
chise, en laissant le prêtre libre d'accepter, ofTrir pour une messe 
un objet quelconque comme honoraire; il n'y a encore là aucun 
échange, aucun trafic; l'honoraire est remis dans son espèce 
propre. 

Bien plus, supposé que le prêtre doive h un fidèle une petite 
somme, celui-ci peut parfaitement lui laisser comme honoraire la 
somme due ou une partie, pourvu, bien entendu, qu'indirectement 
et par fraude, il ne cherche pas à faire un trafic, que la liberté du 
prêtre reste entière. (Cf. Vermeersch, loco cit., p. 49-50.) 

VII 

DISPOSITION SPÉCIALE RELATIVE AUX SANCTUAIRES, 

LIEUX DE PÈLERINAGE 

11. Les fidèles offrent volontiers des honoraires de messes aux 
sanctuaires célèbres, aux centres de pèlerinage. Désormais, sans 
une permission nouvelle et spéciale du Saint-Siège (et elle ne sera 
accordée qu'en cas de vraie nécessité et moyennant les précau- 
tions requises et opportunes), il est absolument interdit de retenir 
une paj-tie quelconque de ces honoraires de messes, pour subvenir 
à l'entretien de ces églises. 

Tous les induits accordés jusqu'à présent à ce sujet cesseront 
ipso facto à la fin de cette année 190k. (Décret Ut débita, n°" 11 
et 14.) Cette disposition du décret atteint déjà les sanctuaires qui 
n'ont pas obtenu d'induits. 

PEINES 

12. Comme nous venons de le voir, les articles 8, 9, 10, 11 con- 
cernent le turpe mercimoniuni circa missaruni stipendia.. 

Tous ceux qui oseront enfreindre un de ces articles de quelque 
manière et sous quelque prétexte que ce soit, encourront les 
peines suivantes : si c'est un prêtre, il encourra ipso facto la 
suspense a divinis^ réservée au Saint-Siège; si c'est un clerc non 
prêtre, la suspense des ordres reçus et Vinhabilitê à recei>oir les 
ordres supérieurs; enfin, s'il s'agit d'un laïque, l'excommunication 



BULLETIN CANONIQUE 125 

latx sejitentiœ^ réservée à l'évêque. (Décret Ut débita, n" 12 et 
décret Vigilante* .) 

Comme nous sommes in odiosis et odia restringi, ac favores 
C07n>enit arnpliari, L. 15, de R. J. in-6, cette suspense a dii>inis 
s'entend de la suspense ab ordine^ et non de la suspense ab officio 
ou a beneficio. (Cf. Stremler, Peines ecclésiastiques : De la suspense, 
p. 295.) Toutefois, dans l'espèce, cette suspense a dipi/iis, ou 
ab ordine, est totale : Lex ubi non distinguit, nec nos distinguera 
debenius. La loi ne fait ni distinction ni restriction. 

U inhabilité à recevoir les ordres supérieurs... ne constitue pas 
une irrégularité au sens strict du mot; c'est une prohibition pro- 
prement dite, et pour être relevé de cette peine, il faut une dis- 
pense spéciale. 

13. De plus, dans la constitution Apostolicse sedis,^2, n. 12, 
une excommunication latœ sententise, réservée au Souverain Pon- 
tife, atteint ceux qui recueillent des messes et réalisent un béné- 
fice sur les honoraires, en les faisant acquitter à un taux inférieur : 
Colligentes eleemosynas majoris pretii pro missis, et ex iis lucrum 
captantes, faciendo eas celebrari in locis, ubi missarum stipendia, 
ininoris pretii esse soient. (Cf. Déclarât. S.C. Inq., 13 janvier 1892.) 
La Sacrée Congrégation déclare cette censure maintenue dans 
toute sa vigueur. (Décret Ut débita, n" 13.) (Cf. d'Annibale, 
Comment, in Const. Apost. sedis, sect. ii, n. 12, p. 81; Bucceroni, 
Tkeol. nior., t. II, De Const. Apost. sedis, § 2, n. 12.) 

Cette censure serait-elle surajoutée aux peines déjà portées par 
l'article précédent? Pour plus de clarté dans la réponse, distin- 
guons deux cas : 1° le cas où un prêtre recueille [colligit), recher- 
che [active, ex industria) des messes et les fait acquitter à un taux 
inférieur pour réaliser un bénéfice sur les honoraires, et 2° le 
cas où un prêtre reçoit [passive se habet) des honoraires de messes, 
est chargé par les fidèles ou d'autres prêtres d'acquitter ou de 
faire acquitter des messes, et retient une partie de l'honoraire, 
en donnant ces messes à d'autres prêtres pour les faire célébrer. 

Dans le premier cas, les coupables encourent V excommunication, 
simplement réservée au Souverain Pontife, de la constitution 
Apostolicse sedis, mais non la suspense a divinis, prévue par 

1. V. Santi-Leitner, Praelect. jur. can., lib. V, til. 3; De Simonia, n. 66' et 
66'', p. 42-45 ; Wernz, op. cit., t. III, p. 535, not. 109 ; Bucceroni, in Analecta 
eccl., t. IV, p. 374 sqq. ; Gasparri, op. cit., n. 572, p. 413. 



126 BULLETIN CANONIQUE 

l'article 12 du présent décret, parce qu'il ne peut pas y avoir 
deux pénalités pour le même fait. 

Dans le second cas, il y aura faute grave, et le prêtre encourra 
la suspense a divinis portée par le décret Ut débita contre les vio- 
lateurs des prescriptions de l'article 9, mais non l'excommunica- 
tion de la bulle Apostolicœ sedis, qui ne vise pas ce cas. (Cf. l'Ami 
du Clergé, loco cit., p. 981.) 

14. Toutefois, Rome procède avec sagesse, et le numéro 14 
contient en effet une mesure de prudence pour faciliter la tran- 
sition. Un changement brusque, subit, aurait pu nuire à certaines 
œuvres pies, à des publications, qui avaient bien mérité de 
l'Eglise. Aussi le numéro 14 leur accorde-t-il un^délai, du temps 
pour se mettre en règle avec le nouveau décret. 

Certains directeurs de revues ou publicistcs, avec les autorisa- 
tions et garanties requises, pour faciliter le payement des abon- 
nements, avaient la faculté de remettre aux ecclésiastiques un 
nombreproportionné d'intentionsde messes: les prêtres devaient 
acquitter les messes qu'on leur envoyait, et l'administration gar- 
dait l'honoraire pour couvrir leur abonnement. // est permis 
d'acltei>er les abonnements annuels en cours. (Décret Ut débita, 
n° 14.) 

VIll 
L'ARTICLE 15 DÉTERMINE AVEC PRÉCISION LE TAUX 

DKS HONORAIRES DK MESSES QU'ON DOIT TRANS.METTRE 

15. On sait déjà (art. 9) que l'honoraire des messes manuelles 
doit être remis intégralement et en son espèce propre. 

S'il s'agit de messes annexées à un bénéfice, l'honoraire de la 
messe sera le même que celui qui est régulièrement en usage 
dans le diocèse où se trouve le béuéfice : on se conformera donc 
à la taxe diocésaine. Il n'y a pas, en effet, de taux fixé pour les 
messes bénéficialcs. Voilà, par exemple, un bénéfice d'un revenu 
de deux mille francs par an, comportant comme charge la messe 
tous les jours aux intentions du bienfaiteur et de sa famille. 
Assurément, le curé possesseur du bénéfice ne pourra pas acquit- 
ter par lui-même toutes ces messes; il a d'autres obligations 
auxquelles il doit satisfaire; il devra en transmettre un certain 
nombre à d'autres prêtres, ou au Saint-Siège ou à son Ordinaire. 



I 



BULLETIN CANONIQUE 127 

A quel taux les offrir? Nous venons de le dire : dans l'ei>pèce, il 
n'y a qu'à se conformer à la taxe diocésaine. 

Quant aux messes proprement fondées dans une paroisse ou 
toute autre église, si on ne peut pas toutes les acquitter, on 
devra les transmettre en remettant l'honoraire tel qu'il est fixé 
dans la fondation, ou, si dans la suite il a subi une réduction, tel 
qu'il a été réduit par l'autorité compétente. Bien entendu, on 
peut retenir les droits légitimement reconnus à la fabrique, au 
curé comme tel, conformément aux déclarations formelles de la 
Sacrée Congrégation dans les causes de Munich (25 juillet 1874), 
et d'Hildshein (21 janvier 1898). 

Enfin la Sacrée Congrégation recommande encore aux Ordi- 
naires de veiller à la bonne tenue des registres^. Cet article pres- 
crit très clairement trois registres : Que chaque église, outre le 
tablau des fondations et charges perpétuelles^ ait un registre dans 
lequel on inscrit régulièrement des messes manuelles avec le chiffre 
de l'honoraire^ et un autre registre dans lequel on marque à mesure 
V acquittement de ces diverses charges et obligations. Ainsi, on 
sait toujours clairement ce que l'on a fait et ce que l'on a à faire. 
(Décret Ut débita, n° 15.) 

Il est bon de rappeler, avec VAmidu Clergé [loco cit.), que tout 
prêtre, ne fût-il pas atteint par cette disposition de la loi qui 
prescrit les registres, n'en a pas moins l'impérieux devoir de 
tenir un registre particulier des messes qu'il reçoit. Le prêtre, en 
effet, est strictement tenu de célébrer les messes au temps voulu 
et d'en assurer l'acquittement en cas de mort imprévue. Il faut 
que les héritiers trouvent ses volontés nettement exprimées sur 
ce point si important, et qu'ils sachent sûrement le nombre de 
messes qui restent à acquitter et les honoraires qui leur sont 
affectés . 

Cette précaution s'impose pour prévenir les surprises de la 
mort et garantir l'accomplissement régulier d'un devoir capital. 
Rien de plus efficace pour obtenir ce but qu'un livre spécial bien 
tenu, où chacun marque h mesure les messes qu'il reçoit avec le 
chiffre de l'honoraire, et celles qu'il acquitte. 

Il convient que les registres soient dûment signés, pour qu'ils 
aient toute leur valeur au point de vue juridique. Les instruments 

1. Cf. Décret Nuper Innoc. XII, § 19; Gaspard, op. cil., n. 568, p. 410. 



128 BULLETIN CANONIQUE 

vraiment authentiques constituent une preuve juridique irréfra- 
gable. 

Enfin, la Sacrée Conorrég'ation termine le décret en recomman- 
dant aux évêques, h tous les Ordinaires de veiller avec le plus 
grand soin à ce qu'il soit fidèlement exécuté et observé. 

Lucien CHOUPIN. 



REVUE DES LIVRES 




I. Versailles, par André Péhaté, Paris, H. Laiirens, 1904. 
1 volume petit in-4, 202 pages, illustré de 149 gravures. 
Prix : broché, 4 francs; relié, 5 francs. 

II. Rouen, par Camille Enlart. Même éditeur, 1904. 
1 volume petit in-4, 164 pages, illustré de 108 gravures. 
Prix : broché, 4 francs; relié, 5 francs. 

III. Strasbourg, par Henri WELSCHI^'GER. Même éditeur, 
1905. 1 volume petit in-4, 152 pages, illustré de 115 gra- 
vures. Prix : broché, 4 francs; relié, 5 francs. 

I. M. André Pératé, le distingué conservateur adjoint du Musée 
national de Versailles, était tout désigné pour écrire la première 
de ces monographies. Il nous fait successivement admirer la 
magnificence du château et de sa chapelle, la majestueuse régu- 
larité du parc peuplé de statues et animé par le jeu des grandes 
eaux, l'élégance des deux Trianons. On conçoit qu'auprès de ces 
splendeurs, la cité même pâlisse quelque peu. C'est pourquoi ce 
livre est avant tout l'histoire du château et de ses entours. L'au-- 
teur s'est acquitté de son double rôle d'historien et de critique 
avec l'érudition sûre et le goût artistique qu'on lui connaît. 

II. « Rouen n'a jamais cessé de prospérer; c'est pourquoi elle 
est une ville d'art très complète. » Ces paroles de M. Enlart 
nous révèlent le plan qu'il a adopté et légitiment le choix qu'il a 
fait. La cathédrale, Saint-Ouen, Saint-Maclou, le Palais de jus- 
tice, la Grosse Horloge, l'Aître de Saint-Maclou, obtiennent une 
attention de faveur, très méritée, parce que ce sont les monu- 
ments rouennais les plus beaux et les plus populaires. Si l'auteur 
bornait là son évocation, pour splendide qu'elle soit, nous n'au- 
rions de l'antique capitale de la Normandie qu'une vision bien 
incomplète. Il a donc eu grandement raison de faire encore défiler 
devant nous les quais, les rues pittoresques, les vieilles maisons, 
les souvenirs historiques, — par exemple ceux qui se rapportent 
à la prison de Jeanne d'Arc et à l'emplacement de son bûcher, — 

cii. — s 



130 



REVUE DES LIVRES 



les monuments secondaires enfin qui achèvent de donner à une 
ville sa physionomie particulière. Le présent volume est digne, 
en tout point, de VexcvUent Manuel d'archéologie française, dont 
l'éminent directeur du Musée de sculpture comparée a commencé 
la publication. Un grand nombre des reproductions, qui illustrent 
si bien le livre, sont dues, ce qui ue gâte rien, à l'érudit archéo- 
logfue lui-même. 

III. Le nom seul de Strasbourg éveille parmi nous les plus 
vives sympathies. Bien peu de villes offrent un passé aussi dra- 
matique que celui de cette cité, placée sur le chemin des inva- 
sions, qui lut tour à tour au pouvoir des Celtes, des Romains, des 
Alémans, des Francs, des Germains, des Français, et qui appar- 
tient aujourd'hui aux Prussiens. M. Henri Wiîlschingeu, dont 
l'érudition et le talent d'historien sont très appréciés, a traité 
cet émouvant sujet avec la sincérité d'un savant et l'ardeur d'un 
patriote. Sous la conduite d'un tel guide, et grâce à de nom- 
breuses et belles gravures, nous faisons la plus agréable et la plus 
instructive excursion : vieux croquis de la ville, costumes anciens, 
tableaux célèbres du Musée, reproductions du fameux manuscrit 
florins deliciarum, statues de Sabine et d'Erwin de Steinbach, 
de Gutenberg, de Goethe et de Kléber, tombeaux d'Oberlin, de 
Koch, d'Adeloch et du maréchal de Saxe, aspects divers de la 
merveilleuse cathédrale, château des Rohan, Œuvre de Notre- 
Dame [Frauenhaus), ponts couverts et moulins, Rabenhof et 
Petite France, pompeux édifices de la ville neuve, comme le Palais 
impérial et le Palais universitaire, tout cela décrit, expliqué, 
fi"fu ré, concourt à nous donner de Strasbourof une connaissance 
érudite et comme une vue immédiate. Vraiment l'auteur a réussi 
à faire revivre le passé et à peindre le présent. Quant à l'avenir, 
il l'esquisse d'une façon discrètement émue : « En quittant ces 
lieux historiques où tant de souvenirs s'étaient réveillé.s en moi, 
j'aperçus et je conlemphû une dernière fois avec tendresse la 
(lèche de la cathédrale, cpie d'énormes casernes, nouvellement 
bâties près du fleuve, essayent vainement de dérober à la vue. 
Elle ennoblissait tout le paysage, et son élau vers le ciel que rien 
n'a pu arrêter, pas même la bombe du 15 septembre 1870, m'ap- 
paraissait comme un emblème, comme un symbole, comme une 
espérance. » 

Ces trois nouvelles monographies doivent compter, pour le 



REVUE DES LIVRES ' 131 

fond comme pour la forme, parmi les meilleures de la belle collec- 
tion des Villes d'art célèbres. Gaston Sortais. 



L'Italie illustrée, par P. Jousset. Paris, Larousse, 1904. 
Grand iii-4, 370 pages, avec 14 cartes et plans en couleurs, 
9 caries en noir, 12 planches hors texte, 784 reproductions 
photographiques. Prix: broché, 22 francs; relié, 28 francs. 

L'Italie illustrée est un livre charmant et instructif, à mettre 
sur toutes les tables, à ouvrir sous tous les yeux. Il convient à 
tous ceux qui ont le goût des arts et de la belle nature. 

Lucien Delille. 

I. Rome, par Emile Bertaux. Paris, H. Laurens,1905. Collec- 
tion Les Villes d'art célèbres. 1 volume petit in-4, 523 pages, 
illustré de 345 gravures. Prix: broché, 12 francs; relié, 
15 francs. 

II. Donatello, par Arsène Alexandre ; Boucher, par Gustave 
Kahn ; Fragonard. par Camille Mauclair; Chardin, par Gaston 
Schéfer; La Tour, par Maurice Tourneux; Hogarth, par 
François Benoit, Paris, H. Laurens. Collection Les Grands 
Artistes. Chaque volume petit in-8, 128 pages, avec 24 gra- 
vures. Prix : broché, 2 fr. 50; relié, 3 fr. 50. 

I. Il n'y a pas que les enfants qui aiment les ëtrennes. Les grands 
jeunes gens et les grandes jeunes filles n'y sont pas insensibles. 
Il n'est même personne par qui un joli souvenir ne soit bien 
agréé, sans compter ceux qui aiment à s'offrir, de temps en temps, 
un cadeau de leur choix. 

A ces friands de belles choses s'offrent la collection des Villes 
d'art célèbres et la collection des Grands Artistes^ de la maison 
II. Laurens. Parmi ces villes, la Rome de M. E. Bertaux tient, 
conitne il est convenable, la place d'honneur. Mais il y a là plus 
que d'artistiques gravures. On y trouve une érudition très infor- 
mée et très sûre, en même temps que présentée avec une parfaite 
bonne grâce. La Rome antique s'offre à nous avec tout ce qu'ont 
révélé les plus récentes découvertes archéologiques, comme les 
fouilles pratiquées au Forum et au Palatin, les études de M. Ché- 
dame sur le Panthéon d' Agrippa et d'iladrien, ce qu'on sait des 



132 REVUE DES LIVRES 

"•rands travaux d' haussmannisation entrepris par Auguste, les 
marbres qui forment le nouveau musée aux Thermes de Dioclë- 
tieu. 

Dans la Rome chrétienne, nous allons des Catacombes à l'Ap- 
partement Borgia. Enfin la Home moderne nous conduit des 
grands projets de Jules II aux bouleversements commis pour 
installer la capitiile de la « troisième Italie ». Le livre se ferme 
par la description du monument élevé à Garibaldi sur le Janicule 
et h la colonnade dressée au flanc du Capitole, en l'honneur de 
Victor-Emmanuel II. Mais pourquoi appeler l'aventurier, chef 
d'aventuriers, le « glorieux vaincu de Mentana » ? C'est d'ailleurs, 
il faut le dire, une des rares notes du livre qui sonnent mal à une 
oreille catholique. 

Chacune des trois parties de l'ouvrage peut être acquise seule. 

II. Dans la suite des Grands Artistes, brille au premier rang 
Donatello. Son biographe le place bien près des sculpteurs 
grecs, presque au-dessus. Mais il y a entre eux et lui une ligne 
de séparation nettement marquée. L'art antique cultive le géné- 
ral, Donatello a la passiou du particulier. C'est aussi le créateur 
des formes en action par opposition aux formes en repos des 
Grecs. Etrange par son originalité et sa puissance d'expression, 
il reste le sculpteur des sombres prophètes et des enfants joueurs. 

Il était difficile de refaire, ad usum Delphini, les pastorales 
de Boucher, l'Anacréon de la peinture, tout autant que les toiles 
galantes et voluptueuses de Fragonard, destinées à des financiers 
libertins. Ni M. G. Kahn, ni M. C. Mauclair ne l'ont tenté. Nous 
aimons mieux signaler et louer Chardin avec ses familières scènes 
d'intérieur qui s'idéalisent en leur vapeur lumineuse; La Tour^ 
ce puissant évocateur d'âmes en ses pastels magiques; Hogarth^ 
le romancier-peintre et le moraliste au réalisme expressif. 

Tous ces ouvrages méritent un succès plus durable que le succès 
éphémère des livres d'étrennes. Lucien Delille. 

Les Bizarreries des races humaines, par H. Goupin. Paris, 
Vuibert et Nony, 1905. Grand in-8, 285 pages, illustré de 
214 gravures. Prix : broché, 4 francs ; relié percaline, 6 francs ; 
relié amateur, 10 francs. 

C'est une idée assez étrange que d'avoir collectionné les Bizar- 



REVUE DES LIVRES 133 

reries des races humaines. Si au moins cela pouvait nous inciter 
à nous corrio^er de nos travers. Le livre pourrait être intitulé : 
Particularités curieuses tirées de l'Jiisloire des voyages ; et, en 
cette qualité, il intéressera ceux qui aiment à faire le tour du 
monde, du coin de leur feu. L'auteur a, d'ailleurs, eu le bon goût 
de s'arrêter, soit dans la description, soit dans l'illustration, là 
où la bizarrerie deviendrait grossièreté ou inconvenance. 

Ces coutumes bizarres et curieuses sont surtout empruntées 
aux peuplades sauvages. C'est peut-être les gratifier trop géné- 
reusement. Nos civilisés ont des modes à rendre jaloux les été- 
gants et les élégantes des pays dits primitifs. Au moins a-t-on 
noté la fourrure de nos « chauffeurs », que l'on croirait dérobée 
« à quelque Samcjyède en rupture de banquise ». 

Lucien Delille. 



L'Indo-Chine française, par Paul Doumer, député, ancien 
gouverneur général de l'IndoGhine. Paris, Vuibert et 
Nony. 1 volume grand in-4, orné de 170 illustrations (dont 
12 hors texte), par G. Fraipont, d'après ses croquis pris sur 
place, avec carte en couleurs de l'Indo-Chine, et enrichi d'un 
portrait de l'auteur, en héliogravure Dujardin. Prix: broché, 
10 francs; relié fers spéciaux, 14 francs; reliure amateur, 
18 francs. 

M. Paul DouMER est un travailleur. Homme politique très en vue, 
ministre désigné pour la prochaine combinaison gouvernemen- 
tale, président de la commission du budget de la Chambre des 
députés, il trouve encore du temps pour rédiger ses Souvenirs 
d'Indo-Chine et en faire un très beau livre d'étrennes. 

M. Paul Doumer a été gouverneur général de l'Indo-Chine 
française pendant cinq ans, de 1897 à 1902. Seul jusqu'ici il est 
resté dans cette charge jusqu'à la fin de son mandat : tous ses 
prédécesseurs étaient morts ou avaient été révoqués avant cette 
échéance. On ne peut lui contester l'honneur d'avoir donné à nos 
colonies d'Extrême-Orient une impulsion vigoureuse. Le pays a 
été pacifié, l'outillage économique développé, la construction des 
chemins de fer poussée activement et le commerce extérieur porté 
de 215 millions de francs à 534 millions. Jeune et robuste, le 
gouverneur général a pu parcourir en personne, explorer à fond 



134 REVUE DES LIVRES 

et voir de ses yeux l'une «npiès l'autre toutes les provinces de la 
colonie: Cochinchine, Tonkin, Annam, Laos, Cambodge. A cha- 
cune d'elles est consacré un lono' chapitre. Un autre, an début, 
renferme l'histoire de notre établissement en Iiido-Chine avec 
des vues d'ensemble sur la rég'ion et ses habitants ; un autre enfin 
expose l'essor actuel des possessions françaises et les perspec- 
tives d'avenir. 

Peut-être aurait-on pu supprimer celui qui a pour titre : De 
Paris à Saïgoti,ç\m ne nous apprend pas orand'chose surl'Indo- 
Chine, sinon quelle est bien loin de Paris et que M. le gouver- 
neur g-énéral eut quelques ennuis pour se rendre dans son gou- 
vernement. Ce sera l'avis sans doute des hommes d'Elat, des 
économistes, des coloniaux et autres personnes graves ; mais 
M. Doumer nous avertit que ce n'est pas précisément pour elles, 
mais bien jtlutôt pour la jeunesse qu'il écrit. Et après tout, les 
menues aventures des grands personnages ont leur intérêt, et peu- 
vent trouver place dans un livre qu'on intitule modestement : 
Souvenirs. Joseph Burnichon. 



Les Mémorables Aventures du docteur J.-B. Quiès, par J 

Paul Célières. Paris, Henmiyer. 1 volume petit in-8 écu, jj 

320 pages, avec 55 dessins. Prix : relié toile, fers spéciaux, 
tranche dorée, 5 francs. 

« Me rappelant que tous les genres sont bons, hors le genre 
ennuyeux, je n'ai eu d'autre intention que de ne pas ennuyer 
mes lecteurs. » C'est en ces termes que l'auteur des Aventures du 
docteur J.-B. Quiès annonce le but de son livre; il l'a dépassé, 
car cet ouvrage est de nature à égayer positivement les lecteurs 
de tout âge. Je sais tel collège où il a été fort utile pour les ré- 
créations des mauvais jours d'hiver. On rit aux dépens du déso- 
pilant docteur, mais on reste convaincu que M. Paul Ciîlières 
« n'a voulu tourner en ridicule ni la science ni les savants », et * 

que, de plus, il a le talent de distraire et d'instruire. 

J. B. 



I. La Poule à poils, texic et illustrations par A. Vimar. 
Paris, Laurens, 1904. 1 volume in-8, avec 4 planches hors 



REVUE DES LIVRES 135 

texte en couleurs et 93 gravures en noir. Prix : broché, 
2fr. 50; relié, 3fr. 50. 

II. L'Enfance laborieuse. Yves le Marin, texte et illustra- 
tions par G. Frâjpgnt. Paris, Laurens, 1904. i volume iii-8, 
avec 4 planches hors texte en couleurs et 66 gravures en noir. 
Prix : broché, 2 fr. 50; relié, 3 Ir. 50. 

Ces deux volumes font partie de la collection Plume et Crayon: 
Les récits amusants et instructifs qu'ils renferment, les des- 
sins qui accompagnent la narration, réalisent bien le but que 
l'on s'est proposé, de distraire utilement les enfants. 

Au Pays des Manchots, par Georges Lecomte. Bruxelles, 
0. Schepens. 

Le (c pays des Manchots », c'est la terre Adélie, la terre de 
Graham, la terre d'Alexandre P"" ou de Guillaume II, ou de Vic- 
toria, dans la zone antarctique. 

Sous ce titre, M. Georges Lecomte nous donne le récit humo- 
ristique, et en même temps très exact, du voyage que fit, vers le 
pôle nord, de 1897 à 1899, la Belgica^ dont il était le comman- 
dant en second. 

Il y a plaisir et profit à suivre les hardis navigateurs belges à 
travers toutes les péripéties de leur aventureux voyage. Des cartes, 
des dessins variés accompagnent la narration, et la rendent plus 
attrayante encore. 



La Laïcisation des hôpitaux. Appel à tous les amis des pau- 
vres. Paris, Oudin, 1905. In-8, 125 pages. Prix : 1 fr. 50. 

Quiconque a lu dans VUnwers les premiers chapitres de cette 
étude, voudra en savourer ici les derniers. Quant à ceux qui n'en 
connaissent rien encore, ils iront d'un trait du commencement 
h la fin. Même après avoir appris dans les extraits du journal 
d'une infirmière parus à la Revue des Deux Mondes et dans les 
articles d'une si fine ironie publiés dans l'Eclair^ on trouvera à 
s'instruire et à s'indigner presque à chaque ligne du présent 
volume. L'auteur n'est pas de ceux qui cherchent à nuancer ou 
à gazer leur pensée. Il a le verbe franc et le vocable expressif, 



136 REVUE DES LIVRES 

parle du « féroce Calvin » et des « féroces communards ». Mais 
quels trésors de tendresse et de commisération profonde il répand 
sur les pauvres et les malheureux ! On dirait que ce sont ses privi- 
légiés à lui et qu'il les^défcnd, comme un père ses enfants, contre 
leurs ennemis. 

Cependant, à part quelques cris du cœur ponctuant çà et là 
l'exposé des réalités, ou quelques échappées vers les horizons 
troublés de la situation générale du pays, l'ami des pauvres sait 
contenir son émotion. Outre qu'il témoigne perpétuellement de 
connaissances techniques acquises dans la visite des hôpitaux et 
au contact des divers personnels, il ne cite que des faits et des 
documents. Encore les emprunte-t-il assez souvent à des adver- 
saires, par exemple, au Petit Marseillais. 

Le meilleur moyen de donner une idée de cette empoignante 
brochure nous paraît l'indication des sujets successivement 
traités : But de la laïcisation • — la Formation des infirmières 
congrcganistes et celle des infirmières laïques ; — le Prosélytisme 
religieux et le proséhjtisme sectaire ; — les Hôpitaux et les œuvres 
de charité spoliés au profit des sectaires, et pour l'asservissement 
de la France; — Par qui sont remplacées les religieuses hospita- 
lières ; — Comment les malades sont soignés da/is les hôpitaux 
laïcisés; — Quelques conclusions. 

Dans ces dernières pages, l'auteur élargit la question. Certes» 
il ne veut de mal h personne, mais il souhaiterait un peu d'amé- 
lioration pour ceux qui souffrent. Sans peindre leur régime avec 
une plume aussi acerbe que M. Léon A. -Daudet, dans ses immor- 
tels Morticoles., il rapporte cette parole de J. de Maistre : « Les 
Français ont donné de telles preuves de patience, qu'il n'est 
aucun genre de dégradation qu'ils puissent craindre. » Le mot 
est aussi vrai aujourd'hui qu'au temps du Directoire, et cela sur 
toute la surface de la France, mais surtout dans certains hôpitaux. 
On a vu partir les sœurs et on les regrette ; mais on ne fait rien 
pour les rappeler, La paralysie n'existe pas seulement à l'inté- 
rieur de ces établissements; elle règne sur tout le pays. .Ceux-là 
qui liront ce travail se sentiront pourtant secoués, et peut-être 
aideront-ils les autres à sortir de leur léthar<rie. 

Henri Chkrot. 



REVUE DES LIVRES 137 

Essai sur i éducation des femmes, par Mme de Rémusat. 
Précédé d'une Etude par Oct. Gréard, de l'Acadéraie fran- 
çaise. Paris, Hnrhette, 1903. In-12. cxx-197 pages. 

Le ministère de l'instruction publique, en quête d'ouvrages de 
pédagogie à inscrire au pro^i amme des écoles normales de filles, 
a fait choix de VEssai de Mme de Rémusat. Il faut l'en féliciter, 
encore qu'on s'en étonne quelque peu. Les principes de cette 
dame ne sont en effet guère en harmonie avec ceux qui inspirent 
à l'heure présente l'éducation olficielle. 

Fille d'une victime de la Terreur, mariée à un chambellan de 
l'empereur qui fut ensuite préfet de la Restauration, Mme de 
Rémusat dut à son éducation et au milieu où elle vécut de com- 
prendre qu'il faut savoir s'accommoder à son temps. Qu'on le 
veuille ou qu'on ne le veuille pas, la Révolution française a 
apporté, dans les conditions de la vie, des changements profonds 
dont il est nécessaire de tenir compte dans l'éducation des jeunes 
filles, sous peine d'en faire des femmes étrangères à leur temps 
et à leur pays. Il y a des idées et des devoirs qui s'imposent à la 
femme dans la société moderne, et que la femme, aux siècles 
passés, n'était pas tenue de connaître. Mais, à côté des formes 
changeantes des relations sociales, il y a la loi de nature, fonde- 
ment de la famille, qui ne change pas. Mme de Rémusat s'empresse 
de le proclamer, et c'est sur cette double base de la vocation 
essentielle de la femme et des exigences spéciales du temps 
qu'elle établira son système d'éducation. « L'homme doit être 
formé pour les institutions de son pays; la femme pour l'homme 
tel qu'il est devenu. » Epouse et mère de citoyens, elle ne doit 
pas pour cela sortir des limites que la nature lui assigne. Or, 
« la nature, qui nous met au second rang, défend à notre éduca- 
tion de tenter de nous élever au premier. Il faut toujours voir 
dans les jeunes filles qu'on élève la future compagne d'un être 
dont elle ne peut rester indépendante. » Par suite, « l'éducation 
perfectionnée ne chargera pas une femme de ce trésor de science 
qui pourrait effaroucher justement un bonhomme de mari, et 
même celui qui n'est pas bonhomme dans le sens vulgaire de ce 
mot ». Comment les demoiselles de Sèvres vont-elles accueillir 
de tels enseignements? 

Mme de Rémusat ne se prononce pas moins nettement sur la 



138 REVUE DES LIVRES 

religion, la morale chrétienne, et même « les déplorables progrès 
de rincrédiilité et du scepticisme si souvent intolérants dans leur 
incertitude ». Elle ne va jias sans doute jusqu'à faire de la piété 
un des ressorts de l'éducation; elle avait l'esprit fortement teinté 
de philosophisme à la mode du dix-huitième siècle. Toutefois sa 
croyance paraît sincère, encore que froide et raisonneuse.il est à 
regretter qu'elle n'ait point achevé son chapitre sur la religion. 
Telle qu'elle est, celte ébauche a semblé dangereuse ; on a voulu 
en atténuer l'effet et on est allé chercher dans la Correspondance 
une de ces tirades sur la fausse dévotion et les faux dévots, vraies 
à les bien prendre, mais dont il est si aisé de faire abus ! C'est par 
là que se termine VEssai; on vous laisse sous l'impression de ce 
morceau qui vous donne « l'expression intime des sentiments 
de Mme de Rémusat ». Des méchants verraient là une petite 
perfidie. 

Mme de Rémusat a beaucoup écrit ; morte à quarante et un 
ans, elle a laissé des monceaux de lettres et de noies dont son fils 
Charles a extrait dix volumes de Correspondance et trois volumes 
de Mcnioires. Esprit ouvert, ferme et pondéré, elle a presque 
toujouis la note juste. UEssai sur Vcducation des femmes^ tout 
spécialement, témoigne d'un grand bon sens, exempt d'exagé- 
ration comme de parti pris, La langue est généralement très soi- 
gnée ; la {>hrase a de la correction et de la tenue classique. On 
n'y trouvera pas de brillantes envolées, mais les pages de belle 
venue abondent. La pensée, ramassée avec effort, prend volon- 
tiers une allure de sentence, et l'on pourrait extraire de ce petit 
livre quantité de ces formules, plus ou moins profondes, que les 
maîtres universitaires ont coutume de donner comme sujets de 
devoirs, et qui, malheureusement, isolées de leur contexte, res- 
semblent parfois à des devinettes. Exemple : « La beauté, dit 
Mme de Rémusat, en facilitant les succès, refroidit l'imagina tion.))(?) 

La nouvelle édition de VEssai est .précédée d'une Etude de 
M. Oclave Gréard sur la personne de l'auteur et sur VEssai lui- 
même. Œuvre exquise de goût et de fine littérature, cette pré- 
face, d'ailleurs aussi longue que le livre, fut le dernier écrit et, 
conime on disait jadis, le chaut du cygne du regretté vice-rec- 
teur de l'Université de Paris. Joseph Burnichon. 

Annuaire pour Tan 1905, public par le Bureau des longi- 



. REVUE DES LIVRES 139 

tudes, avec des notices scientifiques. Paris, Gauthier-Viilars. 
In-16, 787 pages. Prix : 1 fr. 50. 

Le Bureau des lono^itudes a introduit récemment une modifi- 
cation considérable dans la publication de son précieux Annuaire : 
certains documents sont publiés chaque année, tandis que d'autres 
ne sont plus insérés que tous les deux ans; il en résulte que la 
somme des documents n'est plus fournie que par l'ensemble de 
deux annuaires consécutifs, mais a pu être rendue de beaucoup 
plus considérable. Cette année, et pour la première fois, ce sont 
les tableaux relatifs à la physique et à la chimie qui sont omis, 
tandis que la partie géographique et statistique est donnée avec 
des développements inaccoutumés. On ne saurait trop recom- 
mander au lecteur les magnifiques tableaux*, ne renfermant pas 
moins de 174 pages, où M. Levasseur a condensé les principales 
données relatives à la géographie statistique. La métrologie a 
été aussi complètement remaniée, pour la mettre en accord avec 
la loi du 11 juillet 1903, consacrant les nouveaux étalons métri- 
ques. Une notice scientifique de M. Hatt, sur les marées, com- 
plète celle que ce savant avait déjà donnée l'année dernière sur 
cet intéressant et difficile sujet. Joseph de Joanms. 



Les Etudes ont encore reçu les ouvrages et opuscules sui- 
vants* : 

Sainte Vierge. — Hisioria de la Sagrada iinagen de nuestra sehora dcl 
patrocinio y cultos que se la tribiUan desde el aîto de 15i6, por el R. P. Lau- 
reaiio Veres Acevedo, S. J. Mexico, J. Aguilar Vera, 1904. 1 volume in-12, 
264 pages. 

Hagiographie. — Saintes pour jeunes filles, par l'abbé Henry Bolo. Paris, 
Poussielgue, 1904. 1 volume in-18, 339 pages. Prix : 3 h: 50. 

Ecriture sainte. — Paraboles évan^éliques expliquées et méditées, par 
Gh. Lacoiiture, V. de W. Tome I : Paraboles en saint Matthieu. Tome II: 
Paraboles ea saint Marc, saint Luc et saint Jean. Paris, Retaux, J905. 2 vo- 
lumes in-32 de 427 et 328 pages. 

Droit canon. — Ordo des indulgences plénières, par l'abbé Grimaud. 
Paris, Poussielgue. 1 volume in-12, 158 pages. Prix : 1 fr. 75. 

Apologétique. — Série de brochures in-18 de 60 pages environ, par Lu- 

1. Les ouvrages et opuscules annoncés ici ne sont point pour cela recom- 
mandés : les Études rendront compte le plus tôt possible de ceux qu'il 
paraîtra bon de faire plus amplement connaître à leurs lecteurs. 



140 REVUE DES LIVRES 

dovico Macinani. I. Credo. II. Fm Materia e la Vita. III. L'Uomo. IV. L'A- 
nima. Rome, Desclée, 1904. 

— Les Sacrements, Instructions d'apologétique, par Léon Désers. Paris, 
Poussielgue. 1904. 1 volume in-18, 331 pages. Prix : 2 fr. 50. 

Religion. — • Le Soir de la vie, par Ch. Laurent, prêtre S, M. Paris, Haton, 
1904. 1 volume in-18, 302 pages. Prix : 2 francs; franco, 2 fr. 40. 

— Manuel de prières et ckoi.v de cantiques, à l'usage des enfants, par 
labbo Mourot. Nouvelle édition. Paris, Haton, 1904. 1 volume in-32, 
148 pages. 

— Instruction aux enfants de Marie et aux personnes pieuses, par l'abbé 
Edelin. Paris, Haton, 1904. 1 volume in-12, 386 pages. 

— Soldat de César et soldat du Christ, par l'abbé J.-B. Gay. Paris, Haton, 
1904, 1 volume grand in-8 illustré, 352 pages. Prix : 4 francs ; franco, 4 fr. 75. 

— Abrégé de In doctrine chrétienne. Paris, Poussielgue, 1904. 1 brochure 
in-32, 56 pages. Prix : 25 centimes. 

— De la peur de Dieu, par l'abbé J. Cellier. Paris, Poussielgue, 1904. 
1 volume in-18, 244 pages. Prix: 2 fr. 50. 

— Lettres de direction, par Mgr d'Hulst, publiées par M. Alfred Baudril- 
lart. Paris, Poussielgue, 1904. 1 volume in-8, 380 pages. Prix: 5 francs. 

— Lettres à un jeune bachelier sur la virilité chrétienne du caractère, par 
Léon Désers. Paris, Poussielgue, 1904. 1 volume in-12, 80 pages. Prix : 
1 franc. 

— La Flamme de l'apostolat, par le chanoine P. Lenfant. Paris, Pous- 
sielgue, 1904. 1 volume in-16, 342 pages. Prix: 2 fr. 50. 

Ascétisme. — La Vie de la grâce dans l'âme chrétienne, par l'abbé F. Sor- 
nay, curé de Grièges (Ain). Lyon, Nouvelet. 1 volume in-12, 296 pages. 

— Ma vie avec Jésus. Paris, Poussielgue. 1 volume in-32, 160 pages. Prix : 
80 centimes. 

— La Bonté, son prix, ses caractères, ses sources, ses contrefaçons. Paris, 
Poussielgue. 1 volume in-32, 194 pages. Prix : 1 franc. 

Sermons. — OEuvres choisies de Mgr Billard, évéque de Carcassonne. 
Tome III. Paris, Vie cl Amat, 1904. 1 volume in-r2, 471 pages. 

Littérature. — La Méthode des classiques français (Corneille, Poussin, 
Pascal), par Paul Desjardins. Paris. Colin, 1904. 1 volume in-18 jésus, 
275 pages. Prix : 3 fr. 50. 

Philosophie. — De genesi et divisione scicntiarum juxta Herbert Spencer et 
juxta philosophiam scholasiicam, par Henri Pla Deniei. Barcelone, Riera et 
Sans, 1904. 1 brochure in-8, 36 pages. 

SciENCKS. — Dictionnaire populaire illustre d'histoire naturelle, par J. Pi/.- 
xetta, revu et précédé d'une introduction, par Edmond Perrier, de l'Académie 
des sciences. 2* édition. Paris, Hennuyer, 1904. 1 fort volume in-4, orné de 
1 750 gravures dans le texte. Prix : broché, 22 francs ; relié demi-chagrin, 
tranche jaspée, 27 francs. 

Peinture. — Les Secrets du coloris, guide pratique d'observations expéri- 
mentales sur les harmonies coloriées, par G. de Lescluze, Bruges, Deniolin- 
Claeys, 1904. 1 volume in-8, 215 pages, avec planches de couleurs et 13 gra- 



REVUE DES LIVRES , 141 

vures. Prix : 10 francs. Cet ouvrage est accompagné d'un cahier Tablatures- 
gammes et page chiffrée. 

Archéologie. — Le Forum romain et la voie sacrée, aspects successifs des 
monuments fidèlement restitués d'après les documents authentiques, depuis 
le quatrième siècle jusqu'à nos jours, par M. F, Hofl'bauer, texte par M. H. Tlié- 
denat, de l'Institut. Paris, Pion, 1905. 1 volume in-4 grand jésus, 152 pages, 
avec couverture tirée en couleurs, orné de 4 aquarelles typographiques et 
de 2 gravures en noir hors texte, de 5 plans et de 42 illustrations; Prix: 
broché, 20 francs. 

Economie sociale. — L'Alcoolisme et les moyens de le combattre, jugés par 
l'expérience, par le D' Jacques Berlillon. 2e édition. Paris, Lecoffre, 1904. 
1 volume in-12, 232 pages. Prix: 2 francs. 

— Le Code du travail annoté, par Louis André et Léon Guibourg. Paris, 
Librairie généralede droit et de jurisprudence. 1 volumein-8 carré, 684 pages. 
Prix : 6 francs. 

— Rapport relatif à l'exécution de la loi du 31 mars 1898 sur les unions 
professionnelles pendant les années 1898-1901, présenté aux Chambres légis- 
latives par M, le ministre de l'industrie et du travail. Bruxelles, J, Lebègue, 
O. Schepens, 1904. 1 volume in-8, 370 pages. 

Histoire. — Un chouan : Le général de Boisguy (Fougères-Vitré, Basse- 
Normandie et frontière du Maine, 1793-1890), par le vicomte du Breil de 
Ponlbriand. Paris, Honoré Champion, 1904.1 volume in-8, 476 pages. Prix : 
7 fr. 50. 

— Archives historiques de la Saintonge et de VAunis. Tome XXXIV. Paris, 
Picard, 1904. 1 volume in-8, 363 pages. 

Biographie, — Ernest Lelièvre et les fondations des Petites-Sœurs des pau- 
vres, par Mgr Baunard. Paris, Poussielgue. 1 volume in-8, 499 pages. Prix : 
4 francs. 

— Le Cardinal Manning, par Victor de Marolles. Paris, librairie des 
Saints-Pères, 1905. Collection Les Grands Hommes de l'Eglise au dix-neu- 
vième siècle. 2e édition. 1 volume in-12, 214 pages. Prix : 2 francs. 

Théâtre. — Francesca, drame lyrique en deux actes et un épilogue, par 
Jehan Grech. Paris, Haton, 1904. 1 volume in-12, 70 pages. 

— Marias Larbineau, comédie en deux actes, par Joseph Roques. Paris, 
Haton, 1904. 1 volume in-12, 70 pages. 

Romans. — La Tour du cardinal, par Lucie des Ages. Paris, Haton, 1904. 
1 volume in-12, 248 pages. Prix: 2 francs; franco, 2 fr. 40. 

— La Sœur aînée, par F. de Noce. Paris, Haton, 1904. 1 volume in-12, 
273 pages. Prix : 3 francs; franco, 3 fr. 50. 

— La Gorge d'enfer, par S. de Saint-Loup. Paris, Haton, 1905. 1 volume 
in-12 illustré, 424 pages. 

— L'Odyssée d'un petit Cévenol, par Henri Gauthier-Villars. Illustrations 
de J. Geoffroy. Paris, Hennuyer. 1 volume petit in-4, 310 pages. Prix : bro- 
ché, 6 francs ; relié toile avec fers spéciaux tirés en couleurs, 7 francs. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 



Décembre 11. — A Rome, à Saint-Pierre, cérémonies solennelles de 
la canonisation des bienheureux Alexandre Sauli, barnabite, et Gérard 
Majella, rédemptoriste. 

13. — A Paris, la Chambre des députés alloue aux différents minis- 
tères 31 millions de crédits supplémentaires. 

— Une circulaire du ministre de la guerre prohibe aux militaires l'en- 
trée dans une association ayant un caractère politique ou religieux; 
pour faire partie d'une autre société, quelle qu'elle soit, l'autorisation 
du ministre leur est nécessaire. 

— A Panama, une expertise prouve que le matériel laissé par la So- 
ciété française vaut à lui seul les 200 millions qui lui ont été payés 
par la Société américaine décidée à percer l'isthme, suivant les plans 
de M. de Lesseps. 

— L'escadre de l'amiral Rodjestvensky vient de doubler le cap de 
Bonne-Espérance. Elle fera à Madagascar sa jonction avec celle de 
l'amiral Feikerson qui a quitté Djibouti. 

14. — En Russie, Sasonof, l'assassin de M. de Plehve, et son complice 
Sikorski sont condamnés, le premier aux travaux forcés à perpétuité, 
le second à vingt ans de la même peine. 

15. — A Budapest (Hongrie), le parti de l'opposition, à la Chambre, 
fait une telle obstruction que le président du conseil, comte Tisza ne 
peut prononcer son discours. 

— En Espagne, le général Azcarraga a accepté la mission de consti- 
tuer un nouveau cabinet. 

16. — A Paris, la Chambre des députés absout M. Pelletan de la perte 
du transport la Vienne, et renvoie à la suite des autres l'interpellation 
de M. Aynard sur la délation par des professeurs de l'Université. 

— A Pretoria, funérailles solennelles du président Kruger. 

17. — A Ché-fou (Chine), huit Russes échappés de Port-Arthur 
annoncent que la place renferme encore vingt mille hommes, que la 
flotte russe n'a été détruite que sur les ordres de Stœssel lui-même. 

— En Hongrie, l'empereur François-Joseph ajourne le Parlement 
Jusqu'au 28 «lecembre. 

18. — A Paris, la rentrée en France de M. Marcel Habert, condamné 



EVENEMENTS DE LA QUINZAINE \ 143 

le 23 février 1900 par la Ilaute-Gour à cinq années d'exil, a été l'ccca- 
sion d'une ira|)ortante manifestation de sympathie. 

19. — A Rome, béatification du vénérable Gaspard de! Bufalo. 

— A Paris, clôture du congrès de V Action libérale populaire, ouvert 
le 15 dans la salle de la Société de géographie, sous la présidence de 
M. Jacques Piou. Neuf cents délégués représentant six cent quarante- 
six comités et venus de soixante-dix-huit départements ont pris part aux 
importants travaux du congi-ès. Là se trouvaient réunis les membres 
les plus distingués et les plus influents de l'oppo^^ition, c'est-à-dire « de 
toutes les causes généreuses : l'honnêteté, la justice, la liberté, le patrio- 
tisme, la conscience ». Après avoir compté ses forces devenues consi- 
dérables, V Action libérale décide d'étendre son influence dans les cam- 
pagnes, mais reconnaît dans la persévérance et la discipline les condi- 
tions de succès. La question ouvrière et celle du vote sont l'objet de 
remarquables discours et de résolutions précises qui seront fécondes 
en résultats. Le dernier meeting de la salle Wagram, auquel assistaient 
plus de cinquante députés, fut un vrai triomphe pour le président 
général. 

20. — A Paris, M. Garriguet, directeur du séminaire de Paris, est 
choisi par les douze électeurs de la Conipa;^nie de Saint-Sulpice, pour 
supérieur général en remplacement de M. Lebas, récemment décédé. 

21. — A La Malmaison, près Paris, mort du comte de Bari, lils 
de Louise de France, duchesse de Parme, neveu du comte de Gham- 
bord. Il était né en 1852. 

— En Russie, les troupes de deux cent quinze districts militaires 
sont mobilisées. 

22. — A Paris, première réunion, au ministère des affaires étran- 
gères de la commission chargée de régler l'incident de Hull. Elle se 
compose de l'amiral Kaznakow (Russie], de l'amiral sir Lewis Beaumont 
(Angleterre), de l'amiral Fournier (France), de l'amiral Davis (États- 
Unis], et enfin de l'amiral baron de Spaun. 

23. — A Lyon, S. Em. le cardinal Coullié célèbre ses noces d'or 
sacerdotales. 

— A Paris, la Chambre, dans sa séance du matin, vote la création 
d'une caisse de retraite pour les anciens députés, leurs veuves et leurs or- 
phelins, et, dans la séance très mouvementée du soir, approuve, encore 
une fois, par Ibvoix de majorité, le système de délation dont le comman- 
dant Pasquier a usé contre deux cent vingt-huit officiers, dont huit 
généraux. M. de Montebello avait interpellé le ministère à ce sujet. 

— Une collision a lieu sur le chemin de fer du Nord, près de La Cha- 
pelle. Il y a douze morts et plus de quarante blessés. 

— De Mandchourie, une dépêche du général Kouropatkine annonce 
que les Russes auraient repris la colline de 203 mètres. 



144 



EVENEMENTS DE LA QUINZAINE 



24. — A Paris, l'amiral Bienairaé, démissionnaire depuis quelques 
jours à ia suite de ses difficultés avec M. Pelletan, accepte définitive- 
ment la candidature au siège de député du deuxième arrondissement, 
laissé vacant par la mort de M. Syveton. 

— Au Maroc, depuis la convention qui nous reconnaît officiellement 
un droit de surveillance sur ce pays, le sultan Moulay-Abd-el-Aziz mani- 
feste les dispositions les plus hostiles contre les Européens. Il a fallu 
traiter avec les indigènes assiégeant Alcazar et réclamant la personne 
même du consul de France. 



Paris, le 25 décembre 1904. 



Le Gérant: Victor RE TAUX. 



Imprimerie J. Dutnoolio, roe des Gr&nds-Augustins, 5, à Paris. 



LOUIS VEUILLOT 

DE 1855 A 1869 ' 



Nous aurions honte de notre lenteur à parler de ce volume, 
s'il y avait faute de noire part et préjudice quelconque pour 
L. Veuillot ou pour son éminent biographe; mais, assuré- 
ment, ni l'un ni l'autre n'avaient besoin d'être recommandés 
au public. 

Du biographe ne disons qu'un mot. Il y a cinq ans déjà, 
résumant la première partie de son œuvre, nous écartions " 
résolument la question littéraire. Faisons de même et pour 
les mêmes raisons. A part l'âge, l'autorité, le mérite, il en est 
une en soi décisive ; c'est que, pour nous raconter son illus- 
tre frère, M. Eugène Veuillot s'est placé en dehors et au- 
dessus de tout ce qui est proprement littérature. Point de 
préparations savantes, de groupements habiles, de morceaux 
à effet. L'historien poursuit sa tâche comme il l'a commencée, 
avec la même probité ferme et grave ; il continue la chro- 
nique ou les annales du grand journaliste, et du même coup 
celles de l'Église de France pour une large part au moins ; il 
construit l'édifice, estimant bien superflu de le décorer. Or, 
il y a dans cette sobriété voulue une exquise convenance au 
regard de l'auteur, comme à celui du héros. Historien d'un 
frère et compagnon d'armes, il lui sied de s'interdire l'en- 
thousiasme, sans pourtant cacher son cœur. Quelques lec- 
teurs, beaucoup plus jeunes que les événements, pourraient 
le trouver çà et là dur à l'adversaire. Pour ceux qui, jeunes 
eux-mêmes alors, ont quelque peu respiré le feu de ces 
grandes luttes, ils inclineront plutôt à louer son équité, sa 
mesure. Point d'engouement qui s'épanche, ni de rancune qui 
s'exhale : c'est de l'histoire, et voilà bien ce que méritait 
TjOuïs Veuillot. 

1. Eugène Veuillot, Louis Veuillot, t. III. 

2. Études, 5 août 1899. 

eu. — 6 



146 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

Cette histoire de quatorze ans (1855-1869), tout le monde 
l'aura lue, et personne, je suppose, n'attend que nous la 
reprenions ici tout entière. Encore un coup, c'est presque 
toute celle de l'Eglise de France sous Napoléon III, et le bio- 
graphe lui-même a eu fort à faire de l'abréger. Louis Veuillot 
s'y montre à la fois sous des aspects très divers et dans une 
invariable unité d'action et de vie. Journaliste catholique et 
purement catholique, il suffit à toutes les tâches et, de fait, 
n'en soutient qu'une ; avec les armes delà justice, il fait face à 
droite et à gauche. A gauche, ce sont les ennemis naturels, 
ceux de Jésus-Christ et de son Eglise ; à droite, les adver- 
saires dont la rencontre est particulièrement douloureuse, les 
tenants de la même cause, mais qui l'estiment compromise 
par les allures du polémiste et risquent fort de la compro- 
mettre eux-mêmes en faisant sans le savoir le jeu del'ennemi. 
Au-dessus — politiquement j)arlant — c'est le pouvoir, d'a- 
bord conservateur et catholique, puis rentrant peu à peu dans 
les voies révolutionnaires, et qu'il faut loyalement combattre, 
après l'avoir loyalement appuyé. Un jour vient où l'arme de 
combat se brise dans les mains du luîteur, et en voilà pour 
sept ans. Du 29 janvier 1860 au 19 février 1867, V Univers est 
et demeure supprimé. Achille reste donc sous la tente, non 
par dépit, mais par contrainte; en attendant qu'on lui rende 
son épée, et qu'il la brandisse avec une vigueurtoujours aussi 
jeune, son repos n'aura pas été infécond. Lui-même, alors, 
s'intitulait plus simplement « ouvrier en chambre» : mais la 
besogne était bonne encore; on avait bien pu mettre en 
interdit le journaliste; on n'avait pas réduit au chômage 
l'ouvrier de Dieu. 

La belle et noble chose qu'une grande âme, souple à évo- 
luer dans la confuse mêlée des événements, mais qui doit cette 
vive souplesse, moins encore à un bonheur de nature qu'à la 
très |)ure unité de ses vues, au rayonnement universel d'une 
foi devenue l'unique lumière, l'unique maîtresse, l'unique 
passion! A parler en général, pareille âme, restant humaine, 
reste faillible ; mais, partant de là, ses erreurs sont innocentes, 
mériloiresmême dans l'intention première, et Dieu ne permet 
pasqu'ellessoientfuncstes. Aussi bien, parmi les catholiques 
éminents du siècle, nul peul-être ne s'est moins trompé que 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 I47 

celui-là. Pourquoi ? Parce que nul ne s'est plus complètement 
donné, dévoue, livré à la vérité souveraine, à la gardienne 
par excellence du droit sens humain. Là est l'unité, mais 
encore la multiple fécondité de sa vie. Si Louis Veuillot se 
montre à la fois si constant avec lui-même et si riche en res- 
sources, cherchez-en la cause plus haut que son talent et son 
caractère d'homme. Il a été le pur catholique, le type excel- 
lent du catholique avant tout : voilà son secret, encore plus 
glorieux à Dieu qu'à lui-même, d'ailleurs à la portée de qui 
voudra. 

Obligé de nous réduire, esquissons brièvement, d'après ce 
troisième volume, son attitude en face du pouvoir impérial, 
puis devant les catholiques d'une autre école ; après quoi, 
nous rappellerons, par manière de délassement, ses travaux 
d'ouvrier en chambre, d'homme de lettres. 

I 

On l'a dit courtisan et stipendié du second Empire. Sti- 
pendié ? Non certes, car il n'en a jamais rien reçu ni voulu 
recevoir, pas même le ruban rouge qu'il a refusé au moins 
deux fois. Courtisan ? Pas davantage. Il a publiquement loué 
Napoléon III tant qu'il l'a trouvé louable; c'était justice et 
habileté, fort loyale d'ailleurs. En montrant le prince engagé 
dans le bien, on l'y maintenait autant que possible. L'histoire 
écarte invinciblement toutes les hypothèses ou insinuations 
qui amoindriraient chez le grand journaliste chrétien l'indé- 
pendance, la fière intégrité du caractère. En fait, il a déses- 
péré moins vite que d'autres. De ce chef, on a pu l'estimer 
confiant à l'excès, crédule, imprudent pour tout dire, et lui- 
même, après coup, semble quelquefois s'en accuser. Or, sans 
faire l'avocat ni le panégyriste, nous pourrions observer 
qu'entre la crédulité généreuse et la perspicacité maligne, 
l'honneur chrétien n'hésiterait pas à choisir. Au reste, 
L. Veuillot n'a jamais été crédule; pas plus que Monlalem- 
bert, il n'a oublié le passé ni garanti l'avenir. Et si les faits 
ont trahi sa confiance, d'autres faits la rendaient assez vrai- 
semblable et rationnelle. Arrivé au trône, le conspirateur, 
l'aventurier coupableet quasi grotesque, ne pouvait-il demeu- 



148 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

rer conservateur par intérêt et favorable à l'Eglise par pure 
sagesse polilique ?Il y a plus : on ne lui savait pas l'âme mé- 
chante; on lui savait môtne la foi, une foi ignorante, super- 
stitieuse, mal soutenue dans la vie privée, mais enfin la foi. Il 
la professait, il la pratiquait publiquement, il l'invoquait 
volontiers dans certaines paroles qui, venant d'un chef d'État, 
valaient presque des actes. Il agissait d'ailleurs et donnait 
des gages; au début du règne, l'Eglise était presque aussi 
honorée que sous la Restauration ; en tout cas, elle était plus 
libre. Pourquoi donc s'interdire l'espoir? Il pouvait être déçu; 
il l'a été cruellement; mais on avait droit de l'accueillir, et 
dès lors il y avait générosité, sagesse même, à ne pas le taire. 

Quand l'après-midi est à l'orage et que le jour s'achève en 
tempête, faut-il nier, oublier môme le beau soleil du matin? 
C'est pourtant où l'on incline en jugeant l'histoire, l'histoire 
contemporaine 'surtout. Soyons plus fermes d'esprit. Sachons 
nous replacer à une date et en retrouver l'impression" nor- 
male. Or, elle était assurément belle, cette date de 1855, où 
commence le volume que nous suivons. La guerre de Crimée 
se poursuivait, elle finissait par un triomphe. Guerre mal 
engagée, guerre infructueuse, à la bonne heure; mais féconde 
en vertus, mais chrétienne par le sentiment général de 
l'armée et par certaines interventions personnelles du maître. 
La France y moissonnait la gloire, et Napoléon III se trouvait 
pouruneheure l'arbitre de l'Europe. Malheurs, fautes, crimes, 
tout ce qui a suivi, tout ce qui allait commencer si vite, 
n'empêche point cela d'être vrai. S'ils n'applaudissaient pas, 
les opposants politiques à l'empire s'honoraient du moins 
par le silence; pour salir en prose et en vers un pareil renou- 
veau de grandeur nationale, il ne fallait rien moins que les 
basses rancunes de Victor llusro*. 

Louis Veuillot aima cette guerre, moins pour le prestige 
de la victoire que pourles avantages moraux de la lutte même, 
tels qu'il les voyait en patriote chrétien. Elle lui semblait un 
heureux dérivatif aux querelles (;iviles, une noble réaction 
contre la mollesse envahissante et le (uilte des intérêts, une 

1. V. Hugo, Actes et paroles. C'est pour ces belles elioses que le pauvre 
poL'le fui obligé de quiller Jersej-, comme insultant à la fois les drapeaux 
alliés di; la Fiance et de l'Angleterre, son pays natal et son asile de réfugié. 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 149 

crise salutaire où se retrempait l'âme française, où, mise en 
demeure d'être héroïque, du môme coup elle se retrouvait 
croyante. Ce baptême de sang rafraîchissant la trace du 
baptême catholique, il ne l'augurait pas seulement, il le 
racontait sur bonnes preuves; j'allais dire il le chantait avec 
une éloquence, une sobre et màle poésie qu'il n'a jamais 
dépassées*. Le souverain avait naturellement sa large part 
d'éloges, et si, plus tard, l'écrivain dut sourire tristement en 
relisant ces pages enflammées, il put les rééditer sans rougir. 
A leur moment, elles n'avaient été que justes. On pouvait 
bien alors saluer d'un « Vive l'empereur ! » Napoléon III 
chevauchant, le 29 décembre 1855, à la tête des revenants de 
Crimée^. A cette date, on n'était pas bonapartiste pour souhai- 
ter que le prince vécût et vécût semblable à lui-même ; il 
suffisait d'être français. Ainsi pouvait-on l'opposer victo- 
rieusement à son antagoniste bientôt disparu (2 mars 1855), 
à ce tsar Nicolas P"", le gentilhomme, le Slave religieux, 
mystique, mais despote et persécuteur s. « Homme simple et 
bon^ )), osait bien écrire le journaliste à propos de ce même 
Napoléon dont on a pu dire par la suite : « Quand il parle, il 
ment; quand il se lait, il conspire. » L'éloge était vif, empreint 
peut-être d'une certaine candeur, qui ne messied pas à l'àme 
généreuse; mais si Tonne regarde que les débuts du règne, 
était-il si peu mérité? Dans le conflit actuel, était-ce du côté 
de Nicolas qu'il fallait chercher la droiture? Utopie, indéci- 
sion, faiblesse, frayeur, chaînes de jeunesse, retombant tout 
de nouveau et lourdement quand on se flattait de les avoir 
secouées pour toujours : voilà qui allait trop vite rejeter le 
malheureux souverain dans la duplicité, dans la fourberie ; 
mais Veuillot n'était pas tenu d'être prophète et pourquoi 
lui en vouloir d'avoir écrit en 1855 ce qui lui semblait la 
vérité, ce qui l'était dans la circonstance ? 

On s'attarderait volontiers à cette heure glorieuse et riche 



1. Mélanges, 1" série, t. VI, p. 445 sqq. Voir en particulier: le Maré- 
chal Saint-Arnaud, la Guerre, Prêtre et Soldai, lientrée de la garde im- 
périale. 

2. lientrée de la garde impériale. [Mélanges, loco cit., p. 494.) 

3. Les Deux Empereurs, Chute de Séhastopol. [Ibid., p. 445 sqq., p. 453.) 

4. Mélanges, loco cit., p. 453. 



150 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

d'espoir; mais il faut courir, et le spectacle change. Dès le 
congrès de Paris, qui clôt cette guerre, Cavour entre en 
scène; le gouvernement de Pie IX est dénoncé aux puis- 
sances européennes, avec la complicité morale de cette môme 
France officielle qui veille encore en armes sur le territoire 
romain. Le nuage se forme : 1' « homme simple et bon » — 
hélas! — comiuence à s'envelopper de ténèbres. Cependant, 
pour quiconque n'entre pas dans ses secrets, l'espérance 
est encore possible. 11 continue à l'auloriser par de bonnes 
paroles, par des actes de souverain catholique, peut-être à demi 
sincères, peut-être — qui sait les replis de l'àme humaine? — 
couvrant et rachetant jusqu'à un certain point, à ses propres 
yeux, les menées souterraines du conspirateur. Le 21 juil- 
let 1858, à Plombières, il a secrètement comploté avec Cavoui- 
le bouleversement politique de l'Italie, la spoliation, au moins 
partielle, du pape. A la fin d'août, il est en Bretagne, don- 
nant à celte tournée une couleur de pèlerinage, s'agenouil- 
lant publiquement à Sainte-Anne-d'Auray. Est-ce hypocrisie 
froide et formelle? J'avouerai simplement que je ne me sens 
pas obligé de le croire. Pourquoi n'y aurait-il pas eu, à cer- 
taines heures, un peu de Louis XI dans le malheureux Napo- 
léon 111? Que Dieu en juge! Quanta Louis Veuillot, il pouvait 
louer de bon cœur les manifestations religieuses du mois 
d'août : on ne l'avait pas admis en tiers à l'entrevue de juillet. 
Ne le faisons point d'ailleurs trop confiant ni trop crédule. 
Bien avant cette époque et la grande intrigue italienne, il 
avait eu plus d'une inquiétude. Alors même qu'il devait croire 
aux bonnes intentions du maître, il le savait mal conseillé 
par plusieurs, mal servi par nombre de fonctionnaires, ou 
sceptiques, ou gallicans et redoutant l'Eglise presque autant 
que la Révolution, ou libéraux au mauvais sens du terme, 
c'est-à-dire estimant politique de tenir la balance égide entre 
les fils des croisés et les fils de Voltaire. Lui-même en faisait 
déjà l'épreuve, gôné, tracassé dans son droit de réprimer le 
blas[)hème public. Dès 1855, il s'alarmait de voir l'épaisse 
irréligion du Siècle tolérée, protégée dans une certaine me- 
sure. Ce moniteur de la libre pensée vulgaire, il le voyait 
tenu en haut lieu, sinon tout à fait comme un instrument de 
règne, au moins comme un précieux exutoire à l'esprit d'op- 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 151 

position. Libres d'égratigner l'Église, le Siècle et sa lourde 
clientèle oublieraient, pensait-on, de toucher à l'établisse- 
ment impérial. Et Veuillot d'écrire : « Je commence à avoir 
peur pour l'empereur et pournous, plus encore pour l'em- 
pereur que pour nous^. » Deux ans plus tôt, il avait écrit au 
même correspondant : c» Je crains fort que l'Europe, qui n'a 
pas voulu de l'alliance de Bonaparte contre la Révolution, 
n'ait préparé contre elle-même l'alliance de Bonaparte avec 
la Révolution^. » Et, en 1857, accusant surtout l'entourage du 
prince : « J'ai peur que notre Gharlemagne ne fasse pis que 
rater •^. » 

La clairvoyance ne lui manquait donc pas, le courage et 
l'abnégation moins encore. Malgré les avis officieux du minis- 
tère, présage des avertissements officiels que la suppression 
pouvait suivre, malgré les frayeurs d'amis prudents qui le 
suppliaient de ne pas se compromettre, il poussait ferme et 
droit la guerre aux insulleurs de l'Eglise. Pour l'empereur, 
il le ménageait, il ne lui marchandait pas l'éloge quand l'éloge 
avait sa raison d'être. Aux catholiques amoureux d'opposi- 
tion quand môme, aux esprits entiers et chagrins qui lui en 
faisaient un reproche, il répondait en substance : « Faut-il 
que le mal nous empêche de rendre hommage au bien?» 
Sagesse, encore un coup, indépendance généreuse, également 
éloignée de flatter le pouvoir ou les partis, habileté loyale 
qui s'efforçait de retenir moralement le prince dans la voie 
droite en notant les pas qu'il y faisait encore. Napoléon 111 
n'était point, que je sache, un Néron; et pourtant l'attitude 
gardée alors envers lui par le journaliste catholique rappelle 
assez bien le beau rôle que Tacite prête à Burrhus. L'hon- 
nête païen louait en public les dernières bonnes actions de 
son impérial élève et gémissait tout bas de voir poindre le 
tyran*. L'aimeriez-vous mieux faisant, par dépit, des éclats 
de vertu indignée, dénonçant bruyamment Néron au monde, 
pour honorer d'autant sa perspicacité personnelle et se 
mettre d'avance en règle avec l'opinion? Louis Veuillot eût-il 

1. A G. de la Tour, 15 mai 1855. 

2. Lettre du 29 juin 1853. 

3. A Mgr de Salinis, octobre. 

4. Laiidans ac mœrens. (Tacite, Annales.) 



152 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

mieux fait de crier sur les toits avant Iheurc de l'évidence : 
« Catholiques, on nous trompe, on nous abandonne, on nous 
trahit! n Fallait-il môme se hâter de bouder le prince jusqu'à 
l'injustice? N'était-ce pas le pousser plus vile du côté où il 
penchait pour son malheur et pour le nôtre? 11 est au moins 
permis d'en douter. 

L'heure de l'évidence n'allait que trop tôt venir, et l'on 
sait si Louis Veuillot s'est manqué alors à lui-même. En 
attendant, il convient d'en rappeler une autre, bien courte, 
où l'on avait pu se reprendre à l'espoir. Entre les menaces 
du congrès de Paris et la guerre de 1859, les bombes d'Or- 
sini (14 janviei' 1858) semblaient devoir tout remettre en 
question. Voyant mieux quels éléments révolutionnaires se 
mêlaient, en Italie, à l'amour de l'indépendance nationale. 
Napoléon allait-il se rejeter en arrière? Allait-il rompre la 
partie déjà vaguement liée avec Cavour? Cavouren trembla ' ; 
les honnêtes gens espérèrent un retour à la politique toute 
conservatrice et, par là même, religieuse. Dans ces premiers 
jours, Louis Veuillot vit le minislie de l'intérieur, Billault; 
il vit l'empereur en personne. De ce dernier entretien, con- 
fiant, cordial même en apparence, il emporta un doute sur 
les vrais sentiments du prince à l'endroit de la religion, 
avec cette impression, du moins, qu'on ne songeait point 
formellement à la trahir^. 

Rien n'oblige de l'estimer dupe; mais la faiblesse et, pour 
tout dire, la peur, allaient pousser les choses au même point 
que le mauvais vouloir formel. Napoléon se trouvait à l'un 
de ces moments critiques dont la pensée fait frissonner, 
tant sont graves les conséquences du coup de barre que va 
donner à droite ou à gauche la liberté d'un homme, d'un 
chef d'empire. Celui-ci venait d'être averti par la Providence. 
Avec une foi moins trouble et moins vague, il se fût remis à 
Elle de sa propre vie, et — que sait-on? — son fils régnerait 
peut-être à cette heure. Ce fut le contraire : la peur aida les 
utopies, la guerre d'Italie fut décidée en principe : c'en était 
bien fait du Charlcmagne, de Vu homme simple et bon ». 

1, P. de la Gorce, Histoire du second Empire, t. II, p. S'iô. 

2. Eutiène V(Miillot, op. cit., l. II!, p. 215. — L. Veuillot, Mélanges, 
3* série, t. VI, p. 99 sqq. 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 153 

Une année se passa encore. Suivez, dans M. Eugène Veuillot 
ou dans les Mélanges^ les oscillations de la (Dolif ique apparente 
et les actes du rédacteur en chef de V Univers : vous ne 
prendrez pas plus en défaut sa perspicacité que son courage. 
Vous le verrez plus attentif que personne au péril révolu- 
tionnaire inséparable de la guerre qui s'annonce, plus clair- 
voyant sur l'intérêt temporel du Saint-Siège, plus hardi à 
s'en expliquer en toute occasion. Le voilà parmi les méfiants, 
parmi les opposants; mais à qui la faute? Est-ce lui qui a 
changé? On s'irrite, on multiplie les avertissements : il parle 
toujours; mais, comme son opposition n'a rien de l'animosité 
personnelle ou du système, il recule jusqu'à la dernière 
limite devant la nécessité de désespérer. Il prend acte des 
protestations rassurantes du prince au début des hostilités, 
de sa visite à Notre-Dame avant de quitter Paris, de la parole 
impériale qui, après les victoires, à Villafranca, stipule et 
maintient le droit des souverains dépossédés, l'intégrité de la 
royauté pontificale. A ce moment, en son âme et conscience, 
augure-t-il que le victorieux se laissera bénévolement dé- 
mentir, que l'allié conditionnel, le chef absolu d'un grand 
peuple, se réduira demain au rôle de complice, puis de dupe 
et de jouet? S'il entrevoit, ce dont je doute, cet abîme de 
déchéance morale, il se garde bien de le prédire; à tous 
égards, il a raison. 

Mais les choses se précipitent, et bientôt il faut s'avouer 
ce qui eût révolté l'esprit comme impossible. L'émeute dé- 
chaînée par la guerre ne lâche point ses conquêtes ; de gré 
ou de force, les Romagnes, comme les duchés, se donnent à 
la royauté sarde ; le programme de Villafranca devient lettre 
morte; la parole de l'empereur, la parole de la France, ne 
compte plus, et l'empereur même en fait son deuil, il est avec 
ceux qui la prolestent. Il provoque un congrès européen 
tout exprès pour la reviser; puis, sans même attendre cette 
revision humiliante, il prend les devants; il engage l'opinion 
par une brochure ^ et Pie IX par une lettre, à s'incliner de- 
vant les faits accomplis, c'est-à-dire à reconnaître que lui- 
même. Napoléon III, s'il n'a pas été simplement fourbe, a 

1. Le Pape et le Congrès, décembre 1859. 



1J4 LOUIS VEUILLOT, DE 1S55 A 1869 

promis par delà son pouvoir. Pie IX refuse sa part de la 
honlc; il répond à l'empereur, et, comme on dénie la publi- 
cité à sa réponse, il parle au monde par l'encyclique Nullis 
cerle verhis\ 19 janvier 1860. Le 28, Louis Veuillot apporte le 
document à ses collaborateurs en leur disant : « Voici l'arrêt 
de mort. Le journal ne vivra plus demain. » C'était vrai à la 
lettre. Traduite et imprimée pendant la nuit, l'encyclique 
parut le 29 au matin; le soir même, V Univers était supprimé. 

Deux mois plus tôt, il avait déjà failli périr pour sa har- 
diesse à divulguer les protestations épiscopales, puis à com- 
menter l'interdiction générale qui en avait été faite, avec 
soulignements intentionnels à son endroit. Mais Dieu lui 
réservait cette gloire de tomber en se faisant l'organe du chef 
même de l'Eglise. Fin noble entre toutes; ses rivaux catho- 
liques la lui envièrent; chose triste à dire : quelques irré- 
conciliables l'estimèrent trop belle pour lui. On railla ce 
dénouement de ses prétendues complaisances pour l'empire. 
On évoqua les anciens appels de L. Veuillot au bras séculier 
contre la licence de la presse; on lui dit et il se laissa dire, 
paraît-il, d'assez bonne grâce : Patere legem quam ipse lau- 
dasli^. J'ose croire pourtant que, la première amertume 
passée, il s'applaudit, tout comme devant, de sa généreuse 
et longanime confiance, plus encore de sa fermeté à com- 
battre l'impunité légale du blasphème. On peut abuser d'une 
bonne loi, la retourner même contre son principe et sa fin 
propres, tout comme on peut employer à l'assassinat l'épée 
forgée pour la guerre légitime. L'épée n'a pas à répondre; la 
loi peut n'en être pas moins juste et nécessaire. Aucun Etat, 
s'il veut vivre, ne peut tout permettre à la presse : reste à 
savoir ce qu'il lui permet et lui défend. 

L. Veuillot était donc interdit comme journaliste, et il le 
resta, non pas deux ans, mais sept ans, car le Monde^ qui 
continuait de son mieux Vllnivers''^^ trembla toujours d'ac- 

1. Ce fut le sage et digne M. Koisset. (R. P. Lecanuet, Montalembert, 
t. III, p. 215, 216, note.) Au même temps, Crétineau-Joly disait à quelqu'un 
en son style original : « Feu Veuillot cric du fond de son sépulcre : Cet 
liomine-là (Napoléon III) m'a volé ma confiance. » 

2. 11 fait bon recueillir le généreux témoignage rendu par L. Veuillot lui- 
même à SCS héritiers et remplaçants. « On ne saurait trop remercier les 
écrivains qui, à contre-cœur, mais d'accord avec leurs confrères expulsés, 



1 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 155 

cueillir, même sous le voile du pseudonyme, la prçse trop 
reconnaissable du ci-devant rédacteur en chef. Lui-mcrae, à 
la vérité, ne cessa jamais tout à fait de combattre, mais avec 
quel désavantage! Il en souiïrit cruellement, sentant, comme 
il le dit quelque part, l'angoisse du prisonnier qui, derrière 
ses barreaux, verrait une certaine livrée insulter sa mère. II. 
ne lui fut pas donné de marquer au jour le jour les progrès 
de la révolution italienne et du suicide moral de l'empire. Il 
était au silence, au secret, lors du fac citius de Chambéry, 
lors de Castelfidardo et même de la convention du 4 sep- 
tembre. Libre d'écrire, eùt-il empêché quelque chose? Du 
moins, quels beaux accents nous y avons perdus! quel soula- 
gement pour la conscience catholique ou simplement hu- 
maine ! 

Il est d'étranges rencontres. Dans son audience du 19 fé- 
vrier 1858, après l'attentat d'Orsini, L. Veuillot avait supplié 
l'empereur de ne pas entrer dans la voie du libéralisme poli- 
tique, de garder, pour le bien, tout son pouvoir. En 1867, 
Napoléon IIl crut devoir prendre le contre-pied de ce con- 
seil; après l'empire autoritaire, on eut un essai d'empire 
libéral. Or, l'un des résultats de cette abdication partielle fut 
précisément la liberté rendue à Veuillot, la résurrection de 
V Univers. Le conseil de 1858 n'en avait pas été moins bon 
pour 1858, tout comme certaines lois répressives ne perdent 
pas leur raison et leur valeur intrinsèques pour être appli- 
quées à contresens. 

Pressé par le temps et l'abondance des matières, le bio- 
graphe passe vite sur les deux années qui s'écoulent entre la 
reprise du journal et le concile du Vatican. Au moins mar- 
que-t-il nettement l'attitude un peu nouvelle de son frère 
devant le pouvoir qui, après l'avoir bâillonné, lui a, de guerre 
lasse, rouvert la bouche. Plus de confiance : et comment 
aurait-elle été possible? L'homme simple et bon avait trop 
fait ses preuves de duplicité. Pris lui-même à son piège, déçu 
dans son rêve de contenir la révolution en la flattant, faible 
de toutes ses concessions passées, indécis, fatigué, malade, 

acceptèrent cette situation laborieuse. Ils maintinrent admirablenieut l'es- 
prit de l'œuvre que la violence de l'administration avait voulu détruire. » 
(29 janvier 1869. Mélanges, o" série, t. III, p. 309.) 



156 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

c'est l'homme qui se débat et qui se noie. Trop sensé, trop 
généreux, trop bon Français pour le repousser du rivage, 
L. Vcuillot ne dédaigne pas de lui tendre la main, mais celte 
main n'est plus sympathique : main d'honnête homme, non 
d'ami, encore moins d'ennemi. Comparant l'abandon de 
Rome à celui du Sonderbund en 1847, il disait : « Quand les 
gouvernements ont manqué leur but, ils perdent leurs défen- 
seurs naturels. On ne conspire pas contre eux, on ne les 
attaque pas, on les supporte, mais leur sort n'intéresse plus. 
La vieillesse arrive, les embarras se multiplient, un choc 
survient : ils succombent*. » Ces lignes, qui visent directe- 
ment Louis-Philippe, résument, avec un grand bonheur 
d'exactitude, et la situation de Napoléon 111, et les sentiments 
du journaliste à son égard. Le sort du prince ne l'intéresse 
que comme étant, bon gré mal gré, jusqu'à nouvel ordre, le 
sort de la France. Quant à l'homme, il était visible que 
L.Veuillot n'y compte plus. Selon lui, le but du gouverne- 
ment impérial, sa raison d'être, son titre, sa mission devant 
le peuple et devant Dieu, c'était d'enchaîner la révolution-. 
Ce but, Napoléon III l'a manqué par ses fautes et ne paraît 
guère de force à y revenir. Avec la môme équité, la môme 
noblesse que jadis, on le louera de retourner quelquefois les 
yeux de ce côté, d'essayer çà et là quelques pas sur cette 
route. On lui saura gré de Mentana, par exemple, sans dissi- 
muler que cette victoire in extremis a été remportée quasi 
malgré lui. D'ailleurs on ne cessera de l'avertir, de lui 
dénoncer nettement le péril. L'édifice impérial n'est plus 
qu'une masure branlante. L.Veuillot ne s'en cache pas, il le 
déplore^; il en redit sans relâche les causes extérieures et 
intérieures : l'Italie, la Prusse fille de l'Italie, partout la 
révolution que le pouvoir a follement rêvé d'accomplir, alors 
qu'il existait pour la terminer'^. Sans espoir bien visible, sans 

1. Conséquences de l'abaudon du Sonderbund, 2 novembre 1867. [Mélanges, 
3* série, l. III, p. 199.) 

2. Les titres de la dynastie napoléonienne, 23 mars 1868. [Ihid,, p. 408.) 

3. « Hélas ! en être là après vingt ans d'un règne rendu si facile ! Avoir 
eu vingt ans ot les hommes et les événements si complaisants pour sortir 
du bourbier révolutionnaire, et s'y trouver plus enfoncé! » (14 novembre 
1868. Ihid., p. 176. 

4. Kadoubage de la Constitution, 3 août 1869, [Ihid., p. 517.) 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 157 

enthousiasme en tout cas, par devoir de patriote et de chré- 
tien, il se proie à étayer cette ruine. Aux approches du coup 
d'Etat, il voulait l'accord de tous les gens de bien autour 
de Louis Bonaparte, leur seul chef alors possible. « Aujour- 
d'hui, pcnse-t-il (3aoùt 1869), il est souverainement à désirer 
que l'accord se refasse. Les besoins sont réciproques, comme 
alors. Récriminer est fort inutile; se venger serait [Périlleux. 
En politique, comme en tout le reste, les chrétiens pardon- 
nent, et les gens de bon sens, quand le moment est venu, 
c'est-à-dire quand ils sont forts, proclament l'amnistie*. » 
Voilà bien son dernier mot, et qui l'honore. Bâillonné sept 
ans, il ne se venge pas, il pardonne; trahi par la défection 
du maître, il ne songe qu'à l'empêcher de la consommer. 
C'est que, de fait, il n'a jamais servi ce maître-là, il l'a flatté 
moins encore; il n'en a jamais eu qu'un seul et plus grand. 
Tant que Napoléon III a paru suivre le Maître des maîtres, 
L. Veuillot a librement suivi Napoléon III; du jour où l'em- 
pereur a failli à Jésus-Christ, L. \ euillot s'est cru dégagé de 
plein droit et il a eu raison de le croire. Mêlé par office à 
toute la vie politique de son temps, vous ne le verrez jamais 
ni bonapartiste, ni orléaniste, ni républicain, ni légitimiste 
au sens absolu, au sens étroit du terme. Il n'est partout que 
l'homme de l'Eglise, l'homme de Jésus-Christ, le pur catho- 
lique, le pur et parfait ligueur. Certes, dans l'histoire du 
dix-neuvième siècle, rien de plus saisissant, de plus triste, 
que les fautes du troisième Napoléon et la catastrophe du 
second Empire; mais dans ce navrant épisode, rien de plus 
droit, de plus un,* de plus noble, que le rôle du grand joui- 
naliste chrétien, de Louis Veuillot. 

II 

« Personne n'ignore, écrivait-il en 1869, que l'Univers est 
généralement haï des autres journaux. Comme un autre 
Ismaël, quoique fils de l'Épouse, il naquit pour la guerre, la 
main levée contre tous et la main de tous levée contre lui... 
L'on croira que c'est ma faute, mais non. Cette situation était 

1. Mélanges, 3' série, t. III, p. 519. 



158 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

faite quand j'y vins; il se peut qu'elle m'ai!, attirée » Ne lui 
prêtons pas un ooût passionné de la bataille pour elle-même. 
Le fait est qu'aimant l'Eglise jusqu'au dévouement sans 
réserve, il acceptait dès lors une vie de combat, y compris 
le chagrin, toujours amer, de voir se lever contre lui plus 
d'une main catholique, sacerdotale, épiscopale. Suite inévi- 
table des complications humaines; malheur spécial aux épo- 
ques troublées comme la nôtre. Mais quoi! Ne fallait-il pas 
s'y résoudre? 

Dans les quinze ans que M. Eugène Veuillot nous raconte, 
la guerre entre croyants est vive et rude, en attendant qu'elle 
se dénoue au concile, autant du moins qu'elle se peut 
dénouer en ce monde. Nombreuses sont les causes de dis- 
corde, nombreux les griefs qui arment contre le rédacteur 
en chef de l'Univers quelques-uns de ses alliés naturels. 

C'est d'abord le gallicanisme. Déjà malade, mais lent à 
mourir, le vieux préjugé se retranche et se fortifie dans 
l'entourage de quelques évêques. A Paris notamment, plus 
d'un abbé caresse les rancunes mal étouffées de Ms:r Sibour% 
et se fait applaudir des libres penseurs en attaquant l'ultra- 
montanisme, c'est-à-dire en entravant de son mieux le mao-ni- 
fique retour à la parfaite unité qui restera le grand honneur 
et la grande joie de l'Eglise de France au dix-neuvième 
siècle. Et comme l'Univers porte haut le drapeau romain, on 
juge si les coups pleuvent sur ces journalistes brouillons, sur 
ces laïques érigés sans mission en docteurs, sur ces démo- 
crates d'Eglise, qui s'autorisent de Rome pour échapper ou 
même se substituer à l'épiscopat. 

Aux gallicans joignez les parlementaires mis au silence 
par le régime impérial. L. Veuillot ne regrette nullement de 
ne plus les entendre; il le leur dit, un peu trop souvent et 
trop malicieusement peut-être. Et voilà pour le mettre auprès 
d'eux fort mal en cour. 

Il y a plus : parmi ces mécontents on commence à voir 
poindre un nouveau libéralisme catholique. Engoués des 

1. Mémoire pour l'Univers, 29 janvier 18G9. {Mélanges, 3* série, t. III, 
p. 304.) 

2. A propos de l'encyclique Intcr multiplices, qui avait donné gain de 
cause à l'Univers, contre l'arehevèque. 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 159 

libertés politiques disparues, très peu confiants dans la pro- 
tection dont Napoléon III couvre officiellement l'Eglise, outrés 
surtout de la confiance, parfois naïve et enthousiaste, qu'af- 
fiche tel ami ou collaborateur de l'Univers^ ils en viennent 
/peu à peu à s'engager sur des pentes dangereuses, à ré- 
chauffer, sans y prendre assez garde, les vieilles thèses 
menaisiennes. Leur idéal va bientôt se résumer en une for- 
mule confuse comme lui-même : « L'Eglise libre dans l'Etat 
libre, m Or, celui de Veuillot serait plutôt : « L'Eglise à sa 
vraie place dans un Etat officiellement chrétien. » D'une part, 
quelque chose comme la tolérance américaine; de l'autre, 
un retour, estimé toujours désirable, voire toujours possible, 
aux errements des Constantin, des Théodose, des Gharle- 
magne. Là sera la question brûlante, le terrain du grand 
choc. 

Et puis, que ne peuvent les rancunes, les antipathies per- 
sonnelles, pour embrouiller et envenimer les dissidences 
d'esprit! M. de Falloux pardonnera-t-il à l'Univers d'avoir 
combattu la loi de 1850? Mgr Dupanloup, de ne s'être pas 
laissé confisquer en 1845? Montalembert, de ne pas le suivre 
dans sa rupture avec l'empire, comme on le suivait jadis à 
la conquête de la liberté d'enseignement? Infirmité humaine! 
Les saints mêmes en laissent voir çà et là quelques traces; il 
faut bien se résoudre à l'avouer chez des chrétiens qu'on 
serait si heureux d'admirer toujours. 

Il est enfin une dernière classe d'adversaires, plus capable 
encore, ce semble, d'exercer la patience du militant catho- 
lique, j'entends les professionnels ou professeurs de modé- 
ration. Oui certes, la modération vraie est une admirable et 
sainte chose. Elle est prudence, charité, sang-froid imper- 
turbable, empire absolu sur le ressentiment, le caractère, 
l'humeur, le zèle même; elle est abnégation parfaite, d'un 
mot, sagesse, vertu et sainteté consommées. L. Veuillot n'y 
a-t-il jamais failli? Qu'on veuille bien me dispenser de relire 
vingt volumes et de colliger quelques douzaines de fiches 
pour établir le chiffre précis des mots un peu trop vifs, des 
sarcasmes un peu trop cuisants, pour décider si, toute pro- 
portion gardée, ils abondent plus chez un Veuillot que chez 
un saint Jérôme par exemple. Lui-môme en a confessé plu- 



160 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A ISCU 



sieurs, et nous n'avions |ias besoin de cette confession pour 
être sûrs qu'en trente ans de polémique, il lui en échapperait 
un ( citain nombre. Plaide qui voudra les entiaînements de 
la lutte, le caractère de la fonction, laquelle n'était point pré- 
cisément de prêcher, de ramener, de convertir, mais de 
réprimer l'insolence, la mauvaise foi, souvent manifeste, des 
ennemis de l'Eglise, de dissiper les illusions des amis, de 
secouer leur indolence. Pensez seulement quelle fatigue, 
quelle irritation devaient naturellement causer au grand 
journaliste ces perpétuels conseils de modération, où la 
modération môme ne se trouvait pas toujours, au moins dans 
la forme; ces injonctions, parfois aigres, d'avoir à s'interdire 
l'aigreur. Figurez-vous un gendarme aj^ant consigne de con- 
tenir, voire de dissiper, une bande de furieux et d'incen- 
diaires, mais à qui l'on répéterait impérieusement : « Vous 
serez puni si vous leur faites le moindre mal. » Je ne sais 
plus quel César romain prit un jour fantaisie de lutter publi- 
quement avec une bande d'infirmes ramassée tout exprès. 
Or, tandis qu'il les perçait de belles et bonnes flèches, le 
gladiateur impérial voulait bien leur permettre par grâce de 
le lapider lui-même avec des éponges. Entre 1855 et 1869, il 
ne manquait pas d'excellentes gens pour entendre à peu près 
ainsi le rôle du polémiste catholique. On le criblerait de 
blessures, la chose allait de soi; mais lui, sous peine d'être 
rappelé à la modération, ne jetterait à ses adversaires que 
des roses. Eh bien, non : cela même est de trop pour un 
martyr; cela peut convenir le plus souvent à un apôtre de 
profession; mais dans l'estime de L. Veuillol, c'était trop 
peu pour un journaliste, et je ne me sens pas le courage de 
lui donner lort. 

Au septième volume de sa Correspondance^ vous trouverez 
toute une série de lettres infiniment curieuses adressées en 
1842, 1843, 1844, au digne M. Foisset, le sage et le modéré 
par excellence. Veuillot débute alors dans le métier de polé- 
miste au service de l'Eglise, et, à qui s'inquiète de sa ver- 
deur, il répond avec une docilité, disons le mot, avec une 
humilité admirables. Il avoue des intempérances de plume; 
il les explique par l'ignorance [sic]^ par la précipitation du 
métier, par l'expérience personnelle des misères du peuple 



\ 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 161 

sevré de la foi, par l'insoleiK-e des sectaires et la torpeur des 
calholiques. Il essayera de se brider, de se contraindra; et 
pourtant que de bonnes raisons pour frapper fort ! Sentiment 
d'une vocation spéciale, conscience qui lui fait redouter 
moins d'être excessif que d'être lâche. « J'aime mieux rendre 
compte (à Dieu) d'un zèle imprudent que d'un manque de 
zèle; j'aime mieux aller dans le purgatoire pour ma chaleur, 
que dans l'enfer pour ma tiédeur*. » Dix ans après, vous ne 
trouverez plus ces mômes aveux, cette même candeur de bon 
vouloir; et pour le sage Foisset, en particulier, il n'aura plus 
voix au chapitre, sa voix étant manifestement acquise aux 
adversaires politiques de L. Veuillot. Croirons-nous la suffi- 
sance venue au journaliste avec le succès et l'autorité? Rien 
assurément ne nous y oblige. Mais l'expérience lui a montré 
de quoi est faite ))ien souvent cette modération qu'on lui 
prêche; combien il y entre de timidité naturelle, de complai- 
sance humaine, d'intérêt craintif, de dégoût secret pour les 
positions tranchées et les vérités intégrales. Il connaît mieux 
€63 professeurs de charité, ces charitains^ comme il les 
appelle dans l'intime : sucre et miel pour l'adversaire, 
vinaigre et fiel pour l'ami qui les effarouche, les gêne et les 
«ompromettra devant le monde, s'ils ne se hâtent de le dés- 
cvouer et de l'admonester bien haut. 

Singulières gens, moins effrayés par leurs ennemis que 
par leurs défenseurs, attentifs à les paralyser, prompts à les 
lifrer pour se tirer eux-mêmes d'affaire. Aux modérés de cette 
himeur — et ils sont légion — ce qui manque le plus, c'est 
la fierté de leur foi. Ils croient: qui en doute? En cas 
exrême, ils sacrifieraient tout à leurs croyances : on veut 
Teipérer. Mais dans l'ordinaire de la pensée et de la vie, leur 
foigarde je ne sais quoi de rabaissé, de timide; elle aime à 
se donner, à se concevoir peut-être, comme une opinion 
ente autres, comme une liberté inolfensive, bonne à mettre 
souile couvert de la liberté commune; elle n'ose pas se 
pose- nettement comme la vérité exclusive, comme l'ordre 
absou, le droit souverain. Faute de se connaître et de se 

senti', elle n'est pas assez fîère; elle ne se fait pas assez 

1 

1. AM. Foisset, 25 septembre 1843. {Correspondance, t. VII, p. 152, 153.) 



162 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

d'honneur à elle-même, à Dieu plutôt. De là ses défiances, 
son chagrin, voire ses colères contre les hommes de convic- 
tion plus vigoureuse, plus hardie, plus intransigeante, qui 
planlent bravement le drapeau et ne l'abaissent jamais. Or, 
Louis Veuillot fut de ceux-là. Dès la conversion, dès le 
second baptême en 1838, il reçoit, en vue de sa mission pro- 
videntielle, un double don magnifique et aujourd'hui trop 
rare : le sens catholique, la fierté catholique aussi. Sans 
orgueil, car il sait ne rien devoir à lui-même ; sans dédain 
pour les attardés, car il ne veut que les amener à sa propre 
hauteur, il a pleine conscience d'être rentré dans le vrai, 
dans le droit, dans la lumière, dans l'élite de l'humanité. Juste 
et noble conscience que rien ne fera faiblir. Les musulmans 
disaient de saint Louis prisonnier : « Nous n'avons jamais vu 
si fier chrétien. » Dans une mesure que Dieu sait, le client 
peut partager avec le patron ce glorieux éloge. Il lui a été 
donné de faire beaucoup pour aviver dans un grand nombre 
d'âmes cette fierté de la sainte cause; et c'est là peut-être 1* 
premier de ses mérites, de ses services. Mais on entend qu'il 
ait dû le payer cher. 

On n'entend pas moins que, dans cette esquisse d(S 
modérés, des « charitains », aucun trait ne s'applique aix 
plus illustres de ses adversaires, à Montalembert, pir 
exemple, ou à Mgr Dupanloup. Ceux-là furent aussi de fiers 
chrétiens; mais n'est-il pas triste que d'autres griefs, disais 
le mot, d'autres passions, les aient parfois amenés à fare 
chorus avec les timides, à blâmer aigrement chez le jouria- 
lisle l'énergie de conviction et de polémique par laquelle ils 
s'honoraient eux-mêmes si fort? 

Personnalités froissées, gallicans parlementaires, mod;rés 
craintifs et modérateurs impérieux: on voit combien d'ennemis 
le journaliste avait à combattre, même dans les rangs ctho- 
liques. La tâche de son biographe était de nous conter eurs 
attaques et les résistances intrépides où elles se heurtaient. 
La nôtre n'est pas même d'énumérer en courant cesbaailles 
petites ou grandes. Au moins la justice oblige-t-elle d( noter 
que Veuillot n'est jamais, ou quasi jamais, l'agreseur. 
Appellerez-vous agression ses fines remarques sur larécep- 
lion de Mgr Dupanloup à l'Académie (1854)? A peine efleure- 






LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 163 

t-il de quelques traits fort littéraires et fort courtois le 
« vénérable » récipiendaire; travaillant à le bien séparer des 
scoliastes officieux qui tournent sa harangue et son succès en 
revanche des lettres latines, contre le journal coupable 
\ d'avoir souhaité plus large la part des classiques chrétiens*. 
Encore moins y aura-t-il provocation à l'endroit du P. Lacor- 
daire, quand l'illustre dominicain, dans sa Notice sur Frédéric 
Ozanain, fera entendre que l'Univers a été bien indigne de 
combattre pour la liberté d'enseignement-. Ici, le rédacteur 
en chef est bien dans le cas de défense légitime : on le vise, 
on le désigne jusqu'à l'évidence, mais sans daigner ou oser 
le nommer en toutes lettres. C'est la première fois, peut-être, 
mais d'autres y reviendront assez souvent pour lui en faire 
prendre l'habitude. — A la même époque, le Correspondant 
se relève; il commence une carrière nouvelle qui sera écla- 
tante, qui l'est encore, Dieu merci. Ses rédacteurs et patrons 
demandent secours et conseil. Veuillot les prend au mot et 
leur prêche une attitude un peu plus vigoureuse et militante^. 
Ne prévoit-il pas, ou veut-il ne pas prévoir que, pendant une 
quinzaine d'années, cette noble et brillante revue militera 
surtout contre lui-même ? Qu'importe.'* Le conseil est bon en 
soi et ne sent pas l'ennemi. — Défensive encore, le redres-» 
sèment infligé à M. de Falloux accusant VUnivers d'avoir 
compromis le parti catholique jusqu'à le détruire *. En vérité, 
qui repassera sans préjugés l'histoire de ces douloureuses 
querelles entre frères, s'étonnera de trouver quasi toujours 
sur la défensive l'homme que d'aucuns figuraient en semeur 
de discorde et en provocateur éternel. 

Dans l'été de 1856, parut un mince in-octavo, intitulé 
VUnivers jugé par lui-même. « Œuvre honteuse )), disait le 
nonce, Mgr Sacconi^; œuvre anonyme, se donnant d'abord 
pour collective, puis endossée par un prêtre qui la déclara 
sienne et voulut bien la soutenir jusque devant les tribunaux, 
où elle n'évita la condamnation que grâce à une ruse de plai- 

1. Article du 27 novembre 185i. (Ibid., l" série, t. VI, p. 201.) 

2. 6 décembre 1855. [Ibid., p. 374.) 

3. 3 novembre 1855. [Ibid., p. 360.) 

4. Hisloire du parti catliolique. \lbid., V" série, t. XI, p. 534.) 

5. Eugène Veuillot, op. cit., t. III, p. 93. 



164 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

doirie et à une sorte de cote mal taillée. M. Eugène Veuillot 
établit amplement que le prêtre en question couvrait l'évéque 
d'Orléans, instigateur et principal responsable. Ne suivons 
pas le biographe dans celte discussion : elle est pénible. 
Avouons du moins qu'à défaut de la certitude absolue, sa 
thèse a toutes les vraisemblances. Et la plus forte, peut-être, 
est le silence gardé sur tout cet épisode par l'historien de 
Mgr Dupanloiip. M.L'Ablée, plus tard Mgr Lagrange, n'igno- 
rait pas les soupçons élevés contre son héros, et, dès lors, il 
n'avait, ce semble, que deux partis à prendre : ou essayer 
bravement de justifier le libelle, ou protester que l'illustre 
évéquc n'y était pour rien. On a lieu de croire que ni la 
protestation ne lui parut soutenable, ni la justification 
possible. 

D'où qu'elle vînt, l'attaque était violente, et les passions 
qu'elle flattait pouvaient la rendre mortelle, encore bien 
qu'elle se discréditât par la violence même. Ne prétendait-on 
pas démontrer sur pièces qu'entre 1845 et 1855, V Univers 
avait préconisé, de par l'autorité de l'Eglise, la démagogie, le 
fouriérisme, l'athéisme politique et bien d'autres choses 
encore? Fanatique de liberté, un brusque revirement l'avait 
rendu fanatique d'absolutisme; d'ailleurs toujours le même, 
au fond, parmi ces étranges palinodies, toujours sophistique, 
insultant, grossier, bas, calculateur, et le reste. Quant à 
Louis Veuillot, il apparaissait là en émule de Danton, voire 
de l'Arétin. Bref, les patrons et partisans d'un tel journal 
étaient ou complices, ou lâches; on le leur disait fort nette- 
ment, sans prendre garde qu'on enfermait dans ce dilemme 
bien des évêques et même le pape qui, deux ans plus tôt, les 
avait pressés d'appuyer VUiiivers. 

Il est notable que, dans ce furieux assaut, le rédacteur en 
chef paya peu de sa personne. On ne trouve dans sqs Mélanges 
qu'un bref narré de l'affaire et un spécimen de réfutation 
partielle, dû à la plume de M. Eugène Veuillot. En revanche, 
on y trouve les lettres d'une trentaine d'évêques, lesquels 
acceptèrent hautement le rôle de dupes ou de complices 
qu'on leur avait infligé par avance. A leur tête, marchait 
Mgr Parisis, le grand leader ecclésiastique d'alors. S'adres- 
sant aune feuille qui patronnait le libelle, ce prélat déclarait 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 165 

que « la suppression de VUiiivers serait pour la religion un 
malheur public ». Et comme on se permettait d'assimiler sa 
lettre à une plaidoirie d'avocat, il protesta d'avoir parlé en 
évêque, et ne craignit pas d'appeler « une grande inslitution 
catholique », le journal que l'on osait présenter comme 
honteux et funeste au catholicisme. Bientôt Pie IX, à son 
tour, chargeait un religieux de rapporter à L. Veuillot 
cette parole : « Je WsV Univers et je l'aime. » Etait-il dupe ou 
complice, lui aussi? 

Laissons le biographe sonder, comme l'y oblige son rôle, 
les dessous de cette pénible histoire. On y verrait jusqu'où 
peut la passion aveugler parfois les consciences. A quoi bon ? 
Mieux vaut regarder à l'œuvre ceux que l'on diffamait avec 
un si fol emportement. Cette fois plus que jamais, ils ne 
faisaient que se défendre, et l'on décidera sans peine de quel 
côté se trouvaient la droiture, la modération, la générosité, 
l'honneur. 

Entre les adversaires catholiques de L. Veuillot, Mon- 
talembert fut-il le plus irrité, le plus irréconciliable? J'en 
doute. A raison de ses éminents services, de son ancienne 
confraternité d'armes avec le journaliste, il est, du moins, 
celui qu'on regrette le plus de voir engagé dans cette voie 
nouvelle et monté à ce ton. Mais ici, j'avoue mon embarras. 
Il y a deux ans, présentant aux lecteurs de cette revue le 
troisième volume de Montalembert, par le R. P. Lecanuet, je 
me suis expliqué sur cette douloureuse matière ^ et bien 
que tout le inonde n'ait pas sous la main la collection des 
Études^ on me pardonnera, je l'espère, de ne point me répé- 
ter in extenso. Quelques mots peuvent suffire, d'ailleurs. 
L'époque dont M. Eugène Veuillot nous entretient est préci- 
sément celle du dissentiment le plus aigu entre les deux 
illustres laïques. Alors Montalembert saisit ou amène toutes 
les occasions de lancer contre VUnivers et son rédacteur en 
chef des traits amers et qu'il faut bien appeler obliques, 
puisqu'ils visent manifestement un adversaire dont on cher- 
cherait en vain le nom. Alors aussi, L. Veuillot, excédé, 
croit devoir, moins à sa personne qu'à sa cause, un éclaircis- 

1. La Fin de Montalembert, premier article. (Éludes, 5 septembre 1902.) 



160 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

sèment complet que la force des clioses tourne en exécution 
véritable*. Je relis ces quarante-cinq pages : elles me sem- 
blent un chef-d'œuvre, comme la Relation sur le Quiéiisme^ 
par exemple, mais encore un chef-d'œuvre beaucoup moins 
regrettable en soi. On n'y fait pas de satire personnelle, on 
n'y transporte pas sur le terrain des faits privés une querelle 
doctrinale. Aussi bien, cette fois encore, le journaliste n'est 
pas l'agresseur. Montalembert, le premier, n'a pas voulu 
qu'on estimât l'Eglise catholique solidaire des idées de 
L. Veuillot; L. Veuillot, à son tour, ne veut pas qu'on la fasse 
responsable des aigreurs de Montalembert. A ce compte, 
les deux champions sont au moins égaux dans leur droit; 
mais le sont-ils dans leurs armes? Celles du journaliste ont 
l'avantage d'une plus fière franchise, par cela même qu'il 
nomme son antagoniste et va droit à lui. Dans les coups 
portés, sent-on la passion, l'orgueil qui se venge? Pour ma 
part, j'adoucirais peut-être et légèrement quelques détails, 
mais à tout prendre, je sens par-dessus tout une dignité qui 
se défend, une équité qui avertit avec une précision sévère, 
mais sans emportement et sans fiel. Supposez L. Veuillot 
un saint dans toute la force du terme : eût-il écrit ces qua- 
rante-cinq pages absolument telles quelles? Non, peut-être. 
Montalembert a3^ant plus d'une fois, au cours de sa vie mili- 
tante, réclamé la permission de n'être pas tout à fait un saint, 
on serait un peu dur de la refuser à son adversaire. Je l'ai 
dit ailleurs-, jugeant à distance, hors du feu et de la mêlée, 
on aimerait mieux, en plus d'un cas, avoir été L. Veuillot 
que Montalembert. Et que penser du cas présent? En admet- 
tant même que le factum du journaliste ne soit pas de tout 
point irrépréhensible, encore le porterais-je, ce me semble, 
d'une conscience plus légère que les attaques obstinées 
auxquelles il répond. 

Mais il ne nous appartient pas de conjecturer à (j^ui les 
querelles d'autrefois auront valu un plus long purgatoire. 
Jouissons plutôt de nous figurer ces deux grandes âmes 



1. M. de Montalembert, ses idées et sa silualion politique. Caractère de sa 
polémique, décembre 1857. [Mélanines, 2* série, t. III, p. 344-389.) 

2. Uaas l'article précité sur le troisième volume du R. P. Lecanuet. 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 167 

réconciliées aujourd'hui en Dieu, et souriant peut-être de nos 
efforts pour leur rendre, ici-bas, parfaite justice. 

Aussi bien, M. Eugène Veuillot a-t-il à nous présenter 
encore la dernière et décisive passe d'armes entre catholiques 
à propos du concile. Après cela seulement, nous serons en 
mesure d'établir, dans une lumière encore plus complète, 
le bilan des deux partis. Au moins savons-nous dès mainte- 
nant que, si L. Veuillot soulevait, parmi les croyants eux- 
mêmes, des oppositions violentes, parfois amères, plus nom- 
breuses à coup sûr étaient les sympathies, souvent poussées 
à l'enthousiasme, ou, ce qui vaut mieux, à la reconnaissance 
profonde et au dévouement. Un jour, dit-on, quelque adver- 
saire exaspéré se serait permis une exclamation, vraiment 
jolie : « Ce Veuillot! 11 n'a pour lui que le pape. » Authen- 
tique ou non, la boutade n'est pas absolument invraisem- 
blable; en tout cas, elle ne serait vraie qu'à moitié. Cousin 
disait mieux : « Veuillot a pour lui le pape et la grammaire. » 
Or, je m'assure que, grammaire à part, le journaliste catho- 
lique eût encore estimé tolérable de se trouver seul contre 
tous avec le successeur de Pierre, avec Thomme dont le suf- 
frage vaut plus que tous les autres ensemble, parce qu'il 
garantit le plus celui de Dieu. Or il est bien vrai que 
Pie IX fut toujours avec L. Veuillot, disons mieux, que 
L. Veuillot eut la gloire et la joie de se savoir toujours avec 
Pie IX; toujours béni, soutenu, encouragé, approuvé, non 
pas assurément dans tous ses dires sans exception, mais 
dans l'ensemble de son esprit et de sa polémique; parfois 
même consulté, non pas, bien entendu, comme théologien, 
mais comme témoin fidèle et grave des fausses doctrines en 
cours et de l'état général des âmes. Nous n'ignorons plus 
aujourd'hui que, dès 1852, Pie IX méditait un Syllabus ou 
catalogue des erreurs modernes, et que, dès lors, L. Veuillot 
recevait l'injonction secrète de collaborer, pour sa part d'in- 
formateur laïque, à ce grand dessein'. Ainsi le chef de 
l'Eglise jugeait-il celui que plusieurs croyants, et non des 
moindres, accusaient d'être une honte et un fléau pour 

1. Lettre du cardinal Fornari, 20 mai 1852. (Eugène Veuillot, op. cit., 
t. III, p. 493.) 



168 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 



l'Église. Voilà, je n'en doute pas, qui aurait suffi à le conso- 
lera Mais ayant pour lui le pape, il avait nécessairement les 
plus dociles au pape, et lui-même, par son action person- 
nelle, ne cessait de grossir et d'animer cette légion de catho- 
liques avant tout. Quelques évoques ne l'aimaient guère; 
un ou deux cherchaient à l'accabler; mais d'autres le cou- 
vraient et le soutenaient jusqu'à nommer son œuvre « une 
grande institut ion catholique ». Pour quelques prêtres qui 
le déchiraient de la j)lume, l'immense majorilé du clergé 
secondaire l'aimait, sinon comme un chef, au moins comme 
un porte-élendard; eu les rendant plus fiers de leur foi, il 
les avail, sans le chercher, rendus fiers de lui-même. Si des 
laïques infiniment distingués et honorables nourrissaient à 
son endroit défiance ou rancune, je n'aurais qu'à «appeler 
mes souvenirs de première jeunesse pour savoir quel concert 
d'acclamations ardentes saluait en lui l'intrépide champion 
de la vérité sans mélange. Rencontrer haine et amour, c'est 
le lot de toule âme non vulgaire; être passionnément aimé 
de ceux qui aimaient l'Eglise plus que chose humaine, plus 
qu'intérêt de personne ou de parti, ce fut alors et toujours 
l'honneur de L. Veuillot. A ce compte, ne le plaignons pas 

d'avoir (Combattu et souffert. 

Georges LONGHAYE. 

(A suivre.) 

1. Dans lu belle conclusion du Parfum de Home, :idressée à son frère, 
L. Veuillot, qu'on n'accusera pas, je l'espère, de mensonge public, résume 
ainsi le jugement de Pie IX sur les deux points touchés dans cette élude : 
résistance aux conciliateurs hasardeux, équité généreuse envers le pouvoir 
j)olilique. « Tu sais quelles paroles j'ai entendues de lui en diverses occa- 
sions. Je les ai écrites comme autant d'oracles, et elles ont été notre règle. 
Si nous n'avons pas su, autant qu'il l'aurait désiré, garder le calme dans la 
polémique ; s'il nous est arrivé de manquer en cela, tantôt sans le vouloir, 
tantôt sous le coup de l'indignation, tantc)t par nécessite, jamais nous n'avons 
pris une voie qu'il eût désapprouvée. Dieu merci, les deux choses que cer- 
taines personnes nous reprochent le plus, lui ne nous les reproche-pas. Il 
ne condamne ni nos rébellions contre les visées do l'esprit moderne et contre 
les thèses d'accommodemeni entre Jésus-Christ et Bélial, ni notre acceptation 
sincère de l'élablissemcnl j)olitiqiie de 1851 et le giand désir que nous avons 
eu de voir régner la concorde entre les deux puissances. Tu sais comme 
il m'a jadis recommandé, non seulement de n'êlre point hostile sans motif 
et dans la seule vue de mériter de misérables applaudissements, faiblesse 
contraire à la loyauté chrétienne ; mais encore d'avoir soin de ne pas taire 
le bien et de chercher plutôt l'occasion de louer... » (Le Parfum de Rome, 
3« édition, t. II, p. 326.) 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

IL— L'HOMME D'ÉTAT» 

LE DUC DE GANDIE ^ 
I 

Le 22 avril 1543, don Francisco de los Gobos avait expé- 
dié de Barcelone les diplômes impériaux qui conféraient au 
duc de Gandie le titre de grand majordome de la princesse 
d'Espagne. Borgia était, en outre, investi de la double 
charge de président du conseil de la princesse et de surin- 
tendant de ses finances. Il devait aussi siéger dans les con- 
seils d'Etat. L'empereur lui accordait d'ores et déjà tous les 
honneurs, toutes les prérogatives dont avait joui le comte de 
Miranda, majordome de la défunte impératrice. La duchesse 
de Gandie devenait camarera mayor de la princesse. Elle 
et son mari recevaient quatre mille ducats de traitement ^, 
solvables du jour où le prince Philippe les appellerait. La sœur 
de la duchesse, dona Juana de Meneses, était admise au ser- 
vice de la princesse d'Espagne ; deux filles du duc, Isabelle 
et Jeanne, étaient nommées dames d'honneur. Le duc et sa 
famille logeraient au palais. «Considérant, ajoutait Charles- 
Quint, que c'est nous qui ordonnons au duc d'accepter cet 
office, et que nous lui retirons, à cet effet, sa charge de vice- 
roi, nous aurons soin de lui donner une meilleure comman- 

1. Voir Etudes des 5 et 20 octobre, 5 novembre, 20 décembre 1904. 

2. Procès [Archives d'Osunà). — Archives de Simancas. — Archives d'Etat de 
Valence. — Archives municipales de Gandie. — Le P. Gabriel Alvarez, ^/5- 
toria de la provincia de Aragon. 2 volumes iii-t'olio ms. (piéface signée 
le 12 mars 1607). — Monuinenta historica S. J. : Borgia, t. II; Chronicon 
Polanci; E/jislolœ Mixlx, Quadrimestres et P'^ Nadal. — Cartas de S. Igna- 
cio. — Carias y otros escritos del B. Pedro Fabro. — Antonio Astraia, Uis- 
toria de la Compaliia de Jésus en la Asistencia de Espana, t. 1. — Pascual 
Sanz. y Forés, Colegio y Vniversitad de Gandia. 

3. Borgia dit cinq mille ducats dans une lettre à Jean Vasquex de Molina, 
secrétaire de l'empereur (26 août 1549). 



170 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

derie et de l'avantager comme il le mérite. » Cette dernière 
promesse fut tenue trois mois plus tard. 

En attendant, le duc avait la permission d'aller visiter sa 
maison de Gandie, et, pendant le mois d'avril 1543 que dure- 
rait son absence, l'empereur lui continuait le traitement de 
vice-roi. Mais l'empereur n'autorisait, Borgia ne projetait 
qu'un rapide séjour à Gandie: le temps d'aviser aux besoins 
de l'Etat et de régler l'onéreuse succession du feu duc. 
Borgia pensait ensuite rejoindre la cour à Valladolid et 
prendre aussitôt possession de sa charge. 

Dans les conditions où elle s'offrait à lui, cette charge 
ouvrait au duc de Gandie l'accès aux rôles les plus consi- 
dérables. En imposant ce marjordome à son fils, Charles- 
Quint paraissait désigner le premier ministre du prochain 
règne. L'heure était donc singulièrement grave pour Fran- 
çois de Borgia. Il entrait dans la crise qui causera son chan- 
gement de vie. Les premiers historiens avaient-ils intérêt à 
taire cette crise? En ignoraient-ils les détails? Ils ne l'ont 
toujours pas racontée. De là, peut-être, l'importance exagérée 
que prend, dans leur récit, la « conversion de Grenade ». Ce 
sont les épreuves qu'il nous reste à retracer, qui, autant, 
plus peut-être que la mort de l'impératrice, ont fait du duc 
de Gandie un prêtre et un religieux. 

Situé à huit lieues au sud de Valence, et composé du 
duché, du marquisat de Lombay et de quatorze baronnies, 
l'Etat de Gandie abritait plus de trois mille familles vassales. 
Sur la côte, il s'étendait depuis Cullcra jusqu'à Dénia; il 
allait de la mer jusqu'à la chaîne de l'Azafor. De l'Azafor des- 
cend l'Alcoy, qui, grossie de la Vernica, arrose les mu- 
railles de Gandie. 

La liuerta de Gandie est, encore aujourd'hui, un des coins 
les plus riants de l'Espagne, les plus gracieux du "monde. 
Sa végétation est tout africaine ; son climat excellent est 
devenu un peu fiévreux depuis que la culture des rizières a 
remplacé celle des cannes à sucre. Vingt-quatre villes ou 
villages se pressent dans la plaine toujours verte que cou- 
ronne un amphithéâtre de plateaux ondulés, cerné par de 
jolies montagnes. Le palais ducal, bàli ou du moins restauré 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 171 

par les deux premiers ducs, fils d'Alexandre VI, domine des 
jardins baignés par l'Alcoy, et, au delà de la jolie rivière, il 
a vue sur une plaine enchantée, bordée par l'Océan. 

Viciana a visité et décrit Gandie en 1563, telle que l'avait 
laissée François de Borgia, La ville était quadrangulaire, 
entourée de solides remparts et de fossés; son périmètre 
mesurait huit cents brasses. Soixante pièces d'artillerie la 
défendaient. C'était une jolie cité, aux rues larges, aux 
maisons spacieuses. De nombreux gentilshommes, beau- 
coup de marchands l'habitaient. Chaque samedi, on y tenait 
un marché très fréquenté. Warnieria du palais ducal renfer- 
mait toujours de quoi équiper cinquante hommes d'armes 
et six cents arquebusiers. Les écuries abritaient quarante 
chevaux. Aucun grand d'Espagne n'en possédait de mieux 
tenues. Le duc avait un bel équipage de chasse, une opu- 
lente argenterie, un mobilier précieux. Sa maison comptait 
cent trente chevaliers ou serviteurs titrés. Les revenus 
annuels de la principauté atteignaient quarante-deux mille 
ducats. Ils provenaient surtout de l'industrie sucrière. Le 
duc possédait six trapigs ou sucreries, munies de cinquante- 
cinq meules, de quatre-vingt-seize chaudières et d'un maté- 
riel qu'on estimait quinze mille écus. La fabrication com- 
mençait le 25 novembre et durait environ cinquante jours. 
Nuit et jour cinq cent cinquante ouvriers, deux cents mules 
y étaient employés. La seule exportation des mélasses, qui 
se vendaient en Flandre, rapportait mille ducats. Gandie 
devait cette brillante situation au sage gouvernement de son 
dernier duc François. 

Les Morisques formaient la population principale du 
duché et la population totale du marquisat de Lombay, Sur 
cent vingt familles plébéiennes, Gandie n'en comptait que 
trente d'anciens chrétiens ^ D'autres villes en possédaient 
quarante, six, quatre. Partout ailleurs on ne rencontrait que 
ces nouveaux chrétiens (mille familles morisques environ), 
dont la foi religieuse était peu sûre, et la fidélité poliliqui- 
encore douteuse. Le duché recelait en outre un grand 
nombre de familles maures et même juives. P'àcheux voisi- 

1. En 1547, Gandie comptait quatre cents foyers. (Lettre d'Oviedo.) 



172 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

nage pour des chrétiens. Si le proverbe espagnol: Quien tiene 
Moro, tiene oro^ disait vrai, le duché, copieusement pourvu 
de Maures, était du moins riche en or, el si François de 
Borgia avait hérité les goûts de son père, il aurait pu, dans 
cette j)rincipauté tranquille et retirée, jouir d'une paix bien- 
faisante. 

Mais cette paix et cet isolement contrastaient trop avec la 
vie mouvementée qu'il avait toujours connue, pour que 
lui, habitué au train de la cour, à la féconde agitation des 
affaires, pût s'en accommoder. Aussi bien, c'eût été grand 
dommage que Borgia se confinât dans son duché. Il était 
fait pour exercer de grands commandements, profitables à 
toute l'f^spagne, et son éducation politique le préparait à 
être mieux qu'un grand seigneur terrien. 

Cependant, venu à Gandie pour un mois, il y resta sept 
ans. En 1545, communiquant quelques projets à saint Ignace, 
il ajoutait : « Voilà ce que je ferai, si cet exil se prolonge, 
comme le méritent mes péchés. » Six mois plus tard, la 
duchesse et lui avaient à se plaindre d'injustices commises, 
au préjudice de leurs vassaux, par des officiers royaux, 
u Parce que nous sommes oubliés dans ce royaume, écrivait 
le duc au prince Philippe, il ne s'ensuit pas que nous devions 
l'être de S. M. ni de Votre Altesse. » Exil! oubli! En fait, ce 
séjour prolongé à Gandie voilait une sorte de disgrâce, la 
première dont ait souffert le duc, jusque-là si heureux en 
cour. Cette disgrâce ne lui venait ni de l'empereur, plus 
attaché que jamais à Borgia, ni du prince d'Espagne; elle 
naissait d'un froissement bien injustifié et bien puéril des 
rois de Portugal. 

La reine Catherine gardait-elle quelque rancune à son 
ancien menin de Tordesillas, qui ne l'avait point suivie en 
Portugal? Elle et le roi Jean III furent-ils simplement 
froissés de ce que Charles-()uint ait constitué la maison de 
leur fille sans les consulter? Toujours est-il qu'ils refusèrent 
avec aigreur d'accepter le duc et la duchesse de Gandie 
comme grands officiers de la future princesse d'Espagne. 
Charles-Quint pensait être déli(;at, en confiant le service de 
la princesse à une Portugaise, l'ancienne camarera et amie 
de l'impératrice Isabelle, et à un grand d'Espagne des mieux 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 173 

titrés et d'une verlu hors pair. Borgia et !a duchesse 
s'étaient soumis sans arrière-pensée aux ordres de l'empe- 
reur, mais la reine de Portugal ne leur pardonnait point 
d'avoir présumé son agrément. 

Avertis d'une opposition si inattendue, le duc et la du- 
chesse de Gandie écrivirent à Lisbonne pour offrir leurs 
compliments au roi et à la reine, et pour expliquer leur con- 
duite. Par prudence, Borgia soumit sa lettre à don Francisco 
de los Cobos. Le ministre l'approuva et l'expédia à l'infant 
don Luis, qui, au lieu de la transmettre aussitôt, la retint 
quatre mois. Cependant de Cintra, le 13 août 1543, le roi, la 
reine et la princesse de Portugal adressaient au duc et à la 
duchesse des lettres pareillement compassées et creuses^. 
Le même jour, l'infant don Luis expliquait plus ouvertement 
la pensée royale. 11 approuvait le ressentiment de ses 
parents, et, malgré des protestations d'attachement, il mon- 
trait qu'il le partageait : « Vous étiez obligée, mandait-il à la 
duchesse, de vous souvenir que vous étiez Portugaise... 
L'amour que vous avait toujours témoigné l'impératrice 
Isabelle, vous obligeait à contenter LL. AA. et à leur être 
soumise. Vous ne pouvez, par la voie que vous avez prise, 
aller servir la princesse. Quand l'empereur s'est ouvert à 
vous de ses projets, vous deviez lui dire qu'il convenait de 
les manifester d'abord à LL. AA. et de considérer l'obli- 
gation où vous étiez de ne pas accepter cette charge et cette 
faveur sans leur consentement; S. M. vous aurait approuvée, 
etvous auriez ainsi observé la fidélité requise... En voyant 
qu'on tardait tant à informer LL. AA. d'une résolution 
déjà notoire, j'étais moi-même étonné... Quand vinrent vos 

1. Voici, par exemple, la lettre de la reine à la duchesse : « Très honorée 
et magnifique duchesse, ma nièce, moi, D* Catherine, par la grâce de Dieu 
reine de Portugal et des Algarves, des mers de-ci et de-là, en Afrique, Maî- 
tresse de Guinée et de la conquête, de la navigation et du commerce en 
Ethiopie, Arabie, Perse et Inde, Infante d'Allemagne, de Castille, de Léon 
et d'Aragon, des Deux-Siciles et de JéruyaJem, je vous fais saluer comme 
une que j'aime beaucoup. J'ai vu la lettre que vous m'avez écrite, et l'infant 
mon frère m'a dit tout ce que vous lui avez écrit, et parce qu'il n'y a rien 
a répondre et que l'infant vous dira et vous avisera de tout ce qui m'en 
semble, je m'en remets à lui. Ecrit à Cintra, le 30 août 1543. — La Kcine. 

« A la très honorée et magnifique D* Léonore de Castro, duchesse de 
Gandie, ma très aimée et appréciée nièce. » 



174 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

lettres, je me demandais comment vous pouviez croire que 
ce manège réussirait, et comment vous pouviez entrer dans 
la maison de la princesse, sachant le déplaisir de LL.AA. 
Cet hommage, que vous avez négligé de rendre et qui était 
tellement dû, m'a montre que vous ne faisiez aucun cas de 
leur sentiment... Quand j'ai vu que vous m'écriviez pour me 
notifier une chose déjà laite, j'en ai été extrêmement peiné 
et j'étais sur le point de ne pas remettre vos lettres à LL. 
AA... Ne pensez pas que vous pourrez jamais entrer dans 
la maison de la princesse l'épée à la main, alors qu'il le fau- 
drait faire avec le consentement amical de LL. AA... » 

Rien n'avait préparé la duchesse de Gandie à entendre un 
pareil langage. La lettre de l'infant était cruelle, et il fau- 
drait ignorer le culte qu'un gentilhomme fidèle vouait alors 
à ses souverains, pour ne pas comprendre quel coup cette 
lecture porta à la duchesse. Depuis ses dernières couches, 
en 1540, la santé de dona Léonore ne s'était jamais bien 
remise. A partir de 1544, elle devint tout à fait souffrante, et 
l'on ne peut croire que l'injustice des rois de Portugal à son 
égard n'ait contribué en rien à l'aggravation de ses maux. 
On l'accusait, à Lisbonne, d'avoir forcé la main à l'empereur, 
d'être ambitieuse et intrigante. Sa dignité lui commandait de 
prouver le contraire. 

Toute la cour d'Espagne souffrait de la fausse situation 
que les ressentiments de Jean III et de sa femme créaient au 
duc de Gandie. La reine Catherine avait donné à sa fille des 
officiers portugais. Doiia Marguerite de Mendoza était sa 
camarcra mayoi\ et don Alexis de Meneses son majordome. 
Le duc d'Albe écrivait, le 4 février 1544, à Charles-Quint : 
« La détermination qu'avait prise V. M. d'envoyer ici la du- 
chesse de Gandie servir la princesse était très opporlune... 
et je crois que, si V. M. était ici, on s'y serait déterminé. Le s 
personnages qu'elle a amenés sont honorables, mais je ne 
les crois pas de taille à diriger une pareille situation. » 

En tout cas, le 2 octobre 1542, la duchesse de Gandie 
avait écrit à l'empereur : « Parla lettre du duc, V. M. verra 
ce qui arrive au sujet de notre départ pour la cour. Quoique 
cette affaire nous cause bien des ennuis, je les supporterais t, , 
volontiers si le service de V. M. pouvait s'en accommoder, ^fJ 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 175 

mais, d'après les lettres de la princesse, je juge qu'il y per- 
dra... V. M. verra le peu de crédit que m'accordera la prin- 
cesse si je pars sans attendre ses ordres. Par la lettre de l'in- 
fant, V. M. jugera comment je puis espérer d'être traitée de 
près, quand de loin on me charge si étrangement. Grâce à 
Dieu, cette lettre marque expressément la seule faute qu'on 
me reproche. J'aurais été bouleversée, si V. M. avait pu croire 
que, dans un pays où l'on me connaît, les rois me jugent si 
mal. Mais puisque la cause du ressentiment de S. A. est 
qu'elle veut être obéie dans le royaume de V. M. comme dans 
le sien, ma faute est légère. Etant donné que je vis depuis 
tant d'années auprès de V. M., que je suis sa servante et que 
j'ai reçu tant de faveurs de sa main impériale, je devais 
obéir aux ordres de V. M., et, étant mariée, je devais faire 
ce que voulait le duc... Dieu merci, V. M. me donne de quoi 
vivre, et S. A. (la reine) ne pourra m'enlever ma fortune 
comme elle l'a fait au cardinal de Viseu. Elle le ferait si elle 
le pouvait, tant elle est furieuse contre moi. Chaque fois que 
j'ai parlé à V. M. de cette charge, je lui ai représenté les 
inconvénients que je voyais à l'accepter, à cause de la mau- 
vaise volonté qu'on me témoigne...; à plus forte raison 
însisté-je maintenant que cette mauvaise volonté s'accroît. 
Aussi supplié-je V. M., qui m'a toujours montré tant de 
bonté, de ne pas m'ordonner d'aller où je m'attends à être 
traitée d'une tout autre façon... Si je m'y rendais, le seul 
souvenir de vos bontés passées suffirait pour m'achever... et 
cependant je prendrais sur moi de tout braver, s'il y allait 
du service de V. M. » 

A la môme date le duc de Gandie écrivait à Charles-Quint : 
« Par les lettres de l'Infant, V. M. verra où en est notre 
affaire et le mécontentement que montrent le Roi et la Reine 
de la bonne volonté avec laquelle je me suis offert à servir 
S. A. Leurs plaintes sont dénuées de raison. Ils veulent 
qu'avant d'obéir aux ordres de V. M., j'attende de savoir 
si LL. AA. y consentent, mais je devrais m'offenser à mon 
tour qu'ils m'aient assez peu apprécié pour espérer cela de 
moi, qui suis à tel point serviteur de V. M. Quoi qu'il en 
soit, et bien qu'ils n'aient aucune raison de se plaindre, leur 
opposition est très dommageable, car elle empêche la prin- 



176 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

cesse d'ôlre servie comme le désire V. M. Ma présence ne 
pourra qu'augmenter les inconvénients déjà signalés... Les 
volontés sont, là-bas, si mal disposées, que ni mes paroles, 
ni mes actes, ni mes services ne pourront être bien reçus. 
Quoique ce mécompte m'ait peiné, je suis content que V. M. 
sache quelle en est la cause. Puisque le Roi s'est exprimé 
comme il l'a fait, bien que je reste tout dévoué au service de 
V. M, et que V. M. ne veuille point céder au Roi, je la sup- 
plie de me permelire de difierer mon départ jusqu'à son 
retour si désiré. Alors, V. M. aidant, il n'y aura pas canot qui 
ne puisse naviguer, et V. M. pourra déterminer ce qui con- 
vient à son service. En tout cas, il me semble que je ne 
pourrai jamais servir V.M., si les officiers venus de Por- 
tugal ne sont pas congédiés avant mon arrivée. Je supplie 
V. M. le plus humblement possible qu'elle veuille bien 
tout décider de façon que nous, ses serviteurs, ne soyons 
pas réduits à une situation que ni nos services passés, ni 
nos intentions ne méritent. Du train où va cette affaire, que 
je reste ici ou que je parte, je n'aurai à gagner qu'ennuis et 
humiliations. Cependant j'ai l'espérance, que, puisque V. M. 
m'a ordonné de prendre cette charge, et que, pour la servir, 
je l'ai acceptée, elle me sortira de ces ennuis, et tiendra 
compte de la volonté désintéressée que je porte à son ser- 
vice. J'espère que tous verront que nous sommes mieux 
connus de V. M. que des autres princes. Aussi bien, ne 
désirons-nous salisfaire que V. M. Je ne partirai donc point 
de Gandie avant de connaître les ordres de V. M., et, en 
attendant, je m'occuperai de fortifier cette place. » 

Le 15 novembre 1543, le prince Philippe épousait, à Sala- 
manque, la |)iincesse Marie de Portugal, sa cousine ger- 
maine. Les deux époux avaient chacun seize ans. Le jeune 
prince écrivait fréquemment à Gandie qu'il gardait vis-à-vis 
des ducs les mêmes sentiments d'alfection, et qu'il les vou- 
lait toujours à la tête de sa maison. Seule la princesse parta- 
geait les ressentiments de sa mère. Gc[)endant, la volonté de 
l'empereur restant immuable, les ducs de Gandie se tenaient 
prêts à rejoindre, au premier jour, la cour de Valladolid. 

Le 4 février 1544, le P. Ai'aoz écrivait à saint Ignace : 
« On m'a dit que le duc et la duchesse de Gandie gagnent la 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 177 

cour la première semaine de carême. » Le 6, le duc écrivait, 
au contraire, à l'empereur : « J'ai vu que V. M. nous permet 
de différer notre départ à cause des difficultés qui viennent 
du Portugal. Dès le début de cette affaire, notre unique 
volonté a élé d'obéir à vos ordres impériaux et de reconnaître 
ainsi vos bienfaits. Puisque V. M. nous permet d'attendre, 
nous l'en remercions. Cette affaire marche par une voie labo- 
rieuse. Partir, serait nous exposer à être mal accueillis. 
Rester, peut faire croire aux gens que nos démérites nous 
exilent de la cour. Mais V. M. connaît notre bonne volonté. 
Elle aura égard à l'honneur de ses serviteurs, comme m'en 
donnent la confiance les paroles qu'elle a daigné m'écrire 
dans sa lettre royale. La duchesse et moi nous nous repo- 
sons sur V. M., persuadés que le remède nous viendra de sa 
main. Loin d'avoir démérité, nous prouvons notre désinté- 
ressement en différant notre départ. » 

L'attente dura un an. Elle était doublement dommageable 
au duc. Elle réduisait ses revenus et compromettait sa répu- 
tation, et ceci surtout lui coûtait. Aussi, à plusieurs reprises, 
pria-t-il l'empereur de sauvegarder son honneur. La présence 
de Charles-Quint en Espagne eût aplani toutes les difficultés, 
mais, après avoir châtié le duc de Glèves, l'empereur, allié à 
Henri VllI, entreprenait alors de conquérir Paris. Il poussa 
jusqu'à Château-Thierry, et, le 29 septembre 1544 seule- 
ment, conclut avec le roi de France la paix de Grespy. Il est 
surprenant qu'au milieu de si graves soucis le prince ait 
prêté quelque attention à la mésaventure du duc de Gandie. 
Il s'en préoccupa cependant, et son ambassadeur à Lis- 
bonne, don Lope de Hurtado, reçut l'ordre de calmer les 
susceptibilités de la reine Catherine. 

Durant ces négociations, Borgia mit au service de ses 
Etats son intelligente activité. Au mois de juin 1543, l'es- 
cadre de Barberousse ravageait les côtes de l'Italie et allait 
bientôt s'unir au duc d'Enghicn pour assiéger Nice. On 
craignit qu'elle n'attaquât l'Espagne. Borgia aussitôt promit 
au vice-roi de Valence d'armer cinq cents hommes d'armes 
et de combattre à leur tête. Fort de l'expérience acquise à 
Barcelone, il commença aussi à refaire les murailles de 

eu. — 7 



178 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

Gandie, et, n'ayant pas à compter avec les résistances d'un 
conseil, il mena prestement celte œuvre. 

Au mois de décembre 1543, il fut bruit d'une raine d'or 
découverte dans la région. Les Morisques qui l'ont trouvée 
n'ont confiance qu'en Borgia, et veulent, en sa présence, 
éprouver le minerai. Le duc rit d'abord de la découverte, 
puis demande et obtient la permission de tenter l'expé- 
rience. Après tout, celte mine alimenterait fort à propos le 
trésor de l'empereur, et la duchesse songe aussi à en faire 
profiler la famille de Gobos et la sienne. De dix onces de 
terre, on tire, en présence de Borgia, quatre réaux et demi 
d'or. Le duc se doute d'une supercherie. « Ma mine, écrit-il, 
va, je le crains, finir en alchimie. » Bien lui en prit d'avoir 
douté : de nouvelles expériences le convainquirent que le 
minerai contenait seulement l'or qu'on y recelait. 

Le majorât de sa maison devant passer à son fils aîné, le 
duc de Gandie était soucieux de l'avenir de ses autres 
enfants, et la fortune des cadets reposant toute sur la faveur 
royale, le duc, en dépit de son désintéressement personnel, 
ne perdait aucune occasion de solliciter pour ses fils. Selon 
le déplorable usagede l'époque, les gouvernements militaires, 
comme lescommanderies religieuses, étaient accordés à des 
gentilshommes qui en remettaient la garde effective à des 
lieutenants médiocrement soldés. Don Luis Ferrer, gouver- 
neur de Valence, avait ainsi administré les deux places 
importantes de Jativa et de Castellon de la Plana. Apprenant, 
au commencement de 1544, que Luis Ferrer voulait se 
démettre de sa charge, Borgia désira que le gouvernement 
et Valcaldla de Jativa fussent octroyés à son fils Jean, âgé 
seulement de onze ans. La duchesse et lui sollicitèrent avi- 
dement celle faveur de l'empereur, du prince d'Espagne et 
de Francisco de los Cobos. On objectait que le candidat était 
bien enfant. Borgia promettait de lui trouver un lieutenant, 
M dont Dieu et Sa Majesté seraient contents ». Ces sollicita- 
lions ne furent pas écoutées. L'empereur jugea avec raison 
qu'un enfant de onze ans ne pouvait, à aucun titre, ol)tenir 
un tel gouvernement. Nouveau mécompte pour une famille 
éprouvée. 

D'autres plus douloureux allaient fondre sur elle. Soit 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 179 

que les préventions de la reine Catherine fussent tombées, 
soit que l'empereur eût ordonné de passer outre, le duc de 
Gandie, à l'automne de 1544, put croire que son exil allait 
finir. On l'attendait à Valladolid. Mais un insurmontable 
obstacle se dressait alors devant lui. La santé de la duchesse 
inspirait, depuis quelques mois, de vives inquiétudes. Le 
17 novembre, Borgia écrivait au prince d'Espagne : « La 
duchesse et moi avons reçu la lettre de V. A. datée du 3 no- 
vembre, et, pour la bonté qu'Elle prend de s'inquiéter de 
nos tracas et de nos peines, nous lui baisons les pieds. 
Puisque V. A. veut bien nous demander desnouvelles de nos 
santés, parlons d'abord de ce sujet. Je ne dis rien de la 
mienne : depuis longtemps les fièvres m'ont quitté ; je vais 
bien, Dieu merci, et j'ai le désir qu'on peut penser d'obéir à 
S. M. et de servir V. A. Inutile de faire de nouvelles offres de 
dévouement ; dès la première heure nous nous sommes entiè- 
rement donnés... Puique, malgré tout ce qui s'estpassé, S. M. 
veut que nous allions servir V. A., nous sommes reconnais- 
sants du contentement que V. A. en témoigne. Il est vrai que 
la duchesse est sujette, depuis le mois d'avril, à tant de maux 
et d'accidents, que j'ai cru souvent sa fin prochaine. Depuis 
cinq à six jours, il a plu à N.-S. de la rétablir un peu. Elle 
commence à s'habiller et à s'étendre sur une chaise longue. 
Elle n'en peut faire plus. J'espère que Dieu lui donnera assez 
de forces pour qu'elle les puisse employer au service de 
V. A. Elle n'en désire qu'à cette intention. » 

Le même jour, le duc écrivait à don Francisco de los Cobos : 
« Ce courrier m'apporte une lettre de V.S. et d'autres de 
S. M. et de S. A. pour la duchesse et pour moi. J'apprends 
par elles toutes que la volonté de S. M. reste immuable et 
qu'Elle veut toujours nous faire, à la duchesse et à moi, la 
faveur de nous ordonner d'aller servir LL. AA... Ces bien- 
faits, nous le comprenons, nous viennent des mains de 
V. S. Aussi les baisons-nous mille fois, et nous prions Dieu 
qu'il nous permette de vous témoigner notre reconaissance... 
Je dois vous donner des nouvelles de la duchesse. Il y a peu 
de jours, elle a été si malade que nous pensions la perdre; 
N.-S. l'a un peu rétablie. Elle commence à s'habiller et à 
s'étendre. J'espère que Dieu lui rendra la santé pour qu'elle 



180 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

puisse l'employer au service de LL. AA. puisque le Prince 
montre un tel contenteuient de noire venue. Je vais la tirer 
de Gandie qui est trop rapprochée de la mer et la conduire 
à la montagne. J'attendrai que Dieu la guérisse et que le 
Prince ordonne notre départ. Nous nous préparons, en atten- 
dant, et nous partirons quand Dieu aura rendu à la duchesse 
la santé que nous lui désirons. Nous n'en voulons avoir, 
elle et moi, que pour l'employer au service de S. A. 

« Mais, ajoutait Borgia avec une certaine tristesse, à vous 
je dois confier ce qui me revient de la cour. J'en ai ressenti 
peu de peine, grâce à Dieu, car je sais que le monde 
ne peut donner que ce qu'il a. On me dit qu'on cache à la 
Princesse cet ordre de S. M. relativement à notre venue, 
afin de ne pas la contrister pendant sa grossesse. Quelle 
nouvelle pour la duchesse ! Elle n'a d'autre mobile que son 
amour et son désir d'obéir à S. M. ; aucun motif d'intérêt ne 
pourrait nous faire sortir de chez nous. Y. S. sait tout ce que 
nous avons écrit à S. M., et combien peu nous avons sollicité 
celte charge et la bonne volonté que nous porterons à son 
service. J'avoue pourtant que c'est nous enlever notre bonne 
volonté, que nous faire entrevoir un mauvais accueil. Enfin 
que tout cela soit agréable à N.-S. Gela étant, tout ira bien. » 

Cobos dut convenir que la nouvelle était vraie. « A vous 
seul et très franchement, répondait-il le 10 décembre, je 
dois dire, que, voyant l'état de la Princesse, et craignant 
que la nouvelle de votre arrivée ne lui causât quelque 
trouble, il a paru bon de ne l'avertir que quand sa grossesse 
sera plus avancée. Aussi bien, cela ne retarde rien, puisque 
la duchesse est, elle aussi, indisposée. On est ici de votre 
avis : il faut attendre l'arrivée de S. M. » 

De Gastellon del Du([ue, le 7 décembre, Borgia écrit au 
prince : « La lettre de V. A. a trouvé la duchesse au fort, de 
sa maladie de poitrine. Avant de répondre, j'ai attendu un 
avis plus explicite des physiciens. Nous restons, la duchesse 
et moi, tout disposés à servir V. A., quand N.-S. lui don- 
nera assez de forces pour mettre en œuvre ses bons désirs. 
J'ai tiré la duchesse de Gandie, dont le climat lui était nui- 
sible. Ici, elle entre en convalescence, mais elle est très 
faible. » 



1 




SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 181 

A Cobos il disait : « S. A. me dit de l'averlir quand la 
duchesse pourra se mettre en route. Cela étant surtout 
entre les mains de Dieu, je ne puis rien affirmer, sinon que 
je suis prêt à obéir. Un excellent physicien que j'ai ici, me 
promet qu'aux premiers jours de février, elle pourra partir. 
A N.-S. de pourvoir à tout le reste. » 

Le 10 janvier, la duchesse va mieux, mais elle se lève à 
peine, et la température est encore rigoureuse pour elle. 
« Espérons, dit toujours Borgia, que Dieu arrangera tout de 
façon que nous puissions obéir à son Altesse. » Février 
passe; les assurances du physicien sont déçues. Le 4 mars, 
le duc est à Gotalba, monastère de Hiéronymites situé à 
deux heures de Gandie, sur les plateaux, au milieu des bois. 
Patrons du couvent, fondé au quatorzième siècle par les 
infants d'Aragon, les ducs de Gandie y possédaient de beaux 
appartemements, devenus depuis l'hôtellerie. « Nous sommes 
venus passer le carême chez les Hiéronymites, écrit Borgia 
au prince Philippe. J'ai profité de ce que la duchesse avait 
un peu plus de force pour lui faire accomplir le voyage, — 
deux lieues; — j'espère qu'ici N.-S. la rétablira complète- 
ment. Nous ne désirons cette santé que pour pouvoir obéir 
à S. M. Aussi faisons-nous tout ce qui dépend de nous pour 
la retrouver. » « Loué soit N.-S. ! écrit-il à Cobos. La du- 
chesse, chaque jour, gagne du terrain. Elle fait de son mieux 
pour obéir à S, A. qui lui ordonne de guérir. » 

Le prince Philippe multipliait, envers la malade, les témoi- 
gnages de sympathie. « Je remercie V. A., lui écrivait Borgia, 
le 22 mars, des soins qu'elle prend de nous demander si 
souvent des nouvelles de la duchesse. Sa convalescence 
progresse. Elle va mieux et marche plus facilement; la chaleur 
la rendra plus forte. » Après Pâques la duchesse est rentrée 
à Gandie. Le 28 avril, de Valence, Borgia écrit au prince et 
donne encore d'assez bonnes nouvelles. Le 28 mai, il mande 
à saint Ignace : « Entre les deux Pâques (Pâques et la Pente- 
côte) la duchesse a eu quelques accidents, mais elle va mieux 
que l'an passé. Dieu merci. Que N.-S. récompense V. R. 
des prières qu'elle a faites pour elle et pour moi. Nous nous 
recommandons à vous d'autant plus que notre départ pour 
la cour approche. De là-bas on nous presse, et comme la 



182 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

malade va mieux, nous ne pouvons résister. Que le Seigneur 
fasse ce qui lui plaira davantage. Vivamus et moriarnur curn 
eo*. Qu'il en soit de nous, en tout, comme il lui sera plus 
agréable. » 

Le 8 juillet, la princesse d'Espagne avait mis au monde 
Tenfant qui devait être l'infortuné don Carlos. Le 10, le duc 
en écrit au prince sa joie. Joie éphémère. Le 12 juillet, la 
princesse expirait. Un chroniqueur, Fr. José Manuel Miniana, 
relate ainsi la cause de cette mort. « La duchesse d'Albe et 
D" Maria de Mendoza assistaient la jeune mère. Sur ces 
entrefaites, les inquisiteurs célébrèrent un autodafé pour 
prononcer la sentence de quelques condamnés, dont deux 
furent brûlés. Les femmes sont avides de ces spectacles; les 
dames de la princesse s'y rendirent donc et laissèrent seule 
la malade. Celle-ci voulut manger un citron; on le lui porta. 
Tant aurait-il valu lui donner un poison. Quand les dames 
revinrent au palais, après Vauto, elles trouvèrent la princesse 
expirée. » L'opposition que la pauvre princesse avait faite à 
François de Borgia ne lui avait pas porté bonheur, et les 
souverains portugais, cruellement punis de leur défiance, 
regrettèrent sans doute de n'avoir point admis, près de leur 
fille, la femme d'élite qu'était la duchesse de Gandie. 

La douleur de Borgia fut profonde. Elle s'exprima par 
cette lettre, déjà digne d'un saint : « Je viens d'apprendre la 
mort de la princesse, notre souveraine. Par la douleur que 
tous ont ressentie, on peut comprendre celle que la duchesse 
et moi avons éprouvée, nous qui sommes si sincèrement ser- 
viteurs et vassaux de V. A. Je partirais sur-le-champ pour 
baiser les pieds de V. A., si ma santé me le permettait. Ce 
qui augmente le plus notre douleur, c'est la pensée du 
désespoir de V. A., mais j'espère que son âme catholique 
saura se conformer à la volonté de N.-S., et mériter ainsi une 
grande augmentation de grâce. En vérité, ce sont là des 
occasions qu'il ne faut pas perdre. Quand N.-S. nous visite, 
et qu'avec humilité et résignation on reçoit ce qu'envoie 
sa main compatissante, nous l'obligeons, en une certaine 
manière, à nous soutenir de sa main avec plus d'amour et 

1. Vivons et mourons avec lui. 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 183 

plus de grâce. Il le fait, quand il nous éprouve et nous trouve 
dignes de lui. D'autres considérations plus importantes ne 
manqueront pas à V. A. Que N. -S., qui est la vraie consolation, 
donne à V. A., dans sa miséricorde, le secours dont elle a 
besoin. » 

La mort de la princesse ne rompait pas tous les liens qui 
attachaient à la cour le duc de Gandie. Jamais l'empereur ni 
le prince Philippe n'avaient plus apprécié le désintéres- 
sement de Borgia, que durant la douloureuse épreuve qui 
l'avait séparé d'eux. Neuf ans plus tard seulement, Philippe II 
épousa Marie Tudor, mais, en 1545 déjà, il s'était agi pour 
lui d'un second mariage avec l'infante Marie, fille d'Em- 
manuel de Portugal et d'Éléonore, sœur de Charles-Quint, 
alors femme de François V. 

Le 11 décemjjre 1545, le P. Araoz écrivait à saint Ignace : 
« Le prince devant se marier à la fille du roi de France, on 
tient pour certain que le duc et la duchesse de Gandie iront 
à la cour, pour y remplir le môme emploi que ci-devant. Le 
duc m'a dit que, pour faire connaître à la cour ce qu'était 
la Compagnie de Jésus, il désirait y aller, mais non pour son 
intérêt ou par ambition, car il n'a plus que du dégoût pour 
les honneurs. » 

Un nouveau deuil traversa bientôt les desseins impériaux. 
Les émotions causées par la mort de la princesse d'Espagne 
n'étaient point faites pour guérir la duchesse de Gandie. Le 
42 mars 1546, le duc écrivait au P. Lefebvre que la duchesse 
était très fatiguée. Il la recommandait aux prières du Bien- 
heureux. Borgia aimait tendrement sa femme et la pensée 
de la perdre le désolait profondément; pour obtenir que 
Dieu conservât cette mère à sa jeune et nombreuse famille, 
le duc multiplia ses aumômes, et, dans tout le duché, ordonna 
des prières. Un jour, dans son oratoire, il priait lui-môme 
avec ferveur devant un crucifix que l'on conserve encore 
au palais de Gandie. Son âme fut éclairée d'une lumière 
soudaine et il entendit ces paroles intérieures : « Si tu veux 
que je laisse plus longtemps vivre la duchesse, sa santé 
est entre tes mains; mais je t'avertis que cela ne te convient 
pas. » 



184 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

Alors, s'en remettant au bon plaisir divin, le duc laissa 
Dieu libre de faire ce qui lui agréerait le mieux. Son sacrifice 
fui accepté. La malade passait depuis longtemps par des 
alternatives qui laissaient place à l'espérance; dès lors elle 
baissa rapidement et comprit que sa fin était proche. Le duc 
l'assista, lui prodiguant les marques de la tendresse la plus 
délicate, les consolations qu'inspire la foi la plus élevée. 
Dona Eléonore de Castro se confessa au P.André de Oviedo; 
elle reçut pieusement les derniers sacrements. Elle se fit lire 
la passion de Notrc-Seigneur, et mourut le 27 mars 1546. 

Le 29 avril, le duc écrivait au P. Araoz : « Je sais bien 
que Votre Révérence m'aura excusé, si, ces jours passés, je 
n'ai pas répondu à ses lettres. Notre-Seigneur me tenait 
occupé à d'autres écritures. Dieu veuille que celles-là ne 
soient pas gravées in tabidis lapideis^. Ce ne serait pas 
répondre aux bienfaits que j'ai reçus. Ils ont été plus abon- 
dants que je n'aurais osé, que je n'aurais su les demander. 
Aussi me suis-je souvenu de ce que disait Votre Révérence, 
à savoir que la miséricorde du Seigneur exauce avec surabon- 
dance nos désirs. Béni soit son saint nom ! Je supplie Votre 
Révérence de m'aider à remercier la Bonté infinie pour sa 
miséricorde envers ses inutiles serviteurs : ainsi mon ini^ra- 
titude paraîtra moindre. J'attends impatiemment le P. Le- 
febvre. 11 ne vient que pour peu de jours. Ne me donnàt-il 
que quelques heures, je sais que je ne mérite pas d'entendre 
sa sainte conversation. 

« Quant au reste, ô mon Père, je ne sais que vous dire de 
votre bonne amie [de su baena amigct)^ sinon qu'on peut lui 
appliquer ces mots : Dominus mortificat et vivificat. En sa 
maladie, elle a été mortifiée merveilleusement; dans son 
agonie et sa mort, elle a été récompensée très merveilleuse- 
ment. Mais le P. André vous aura tout raconté, et mes 
indispositions ne me permettent pas de m'étendre davantage. 
Que Votre Révérence, de temps en temps, me console par 
ses lettres. Par ses prières je sais qu'elle le fait... Et que la 
très sainte Trinité fasse éprouver à votre âme ce que vous 
lui demandez pour la mienne et pour tout l'univers. » 

1. Sur des tables de pierre. 




SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 185 

L'heure de Dieu était venue. La mort de l'impératrice 
Isabelle, sept ans plus tôt, n'avait pu détacher Borgia que 
de la cour et des vanités du monde; les épreuves délicates 
qu'il venait de traverser, la mort de sa femme le détachaient 
du monde lui-même. Le terme où Dieu l'acheminait allait 
lui apparaître. Trop d'obstacles le cachaient à sa vue, pour 
qu'il ait pu l'apercevoir plus tôt. En peu d'années, tous ces 
obstacles étaient tombés. Lui qui, dans la droiture de son 
âme, n'avait jamais voulu que le devoir, en face d'un devoir 
difficile à remplir, il n'allait pas hésiter. 

II 

Jusqu'à la mort de sa femme, François de Borgia n'avait 
donc jamais songé à s'établir fixement à Gandie. Menacé 
d'être, au premier jour, appelé à Valladolid, il tenait sa pré- 
sence dans ses Etats pour provisoire. Mais ce provisoire se 
perpétuant, il en tira doublement profit. Son àme, épurée 
par l'épreuve et le sacrifice, attirée par la grâce à la pratique 
des plus hautes vertus, fit, en ces quelques années, de vigou- 
reuses ascensions. Gandie fut son école de sainteté, et cette 
sorte d'exil dans ses terres fut aussi un bonheur pour ses 
Etats. Il les agrandit; il les fortifia. 11 rêva pour sa petite 
capitale un grand rôle intellectuel. Le testament de son père 
avait obéré sa fortune. Il sut pourtant augmenter ses revenus 
et les dépenser noblement. Le peuple de Gandie n'appelle 
son ancien souverain que le saint duc. Il nous faut raconter 
quelles œuvres méritèrent ce nom à François de Borgia. 

A la mort de son père, et faisant allusion à ses frères du 
second lit, Borgia écrivait à Cobos le 20 janvier 1543 : « Huit 
nouveaux enfants me sont nés, sans compter ceux que j'avais : 
Dieu y pourvoira. « Le duc de Gandie ne se reposa point 
sur la seule Providence du soin de pourvoir à la fortune de 
ses fils. Son majorât était un dépôt sacré, qu'il entendait 
transmettre intact à son héritier. Il chercha donc, pour ses 
cadets, de nouvelles ressources. Le gouvernement de Jativa 
avait été refusé à son fils Jean. En 1550, Borgia écrit au 
prince d'Espagne que son fils Alvaro pense être d'Eglise* et 



186 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

il sollicite, pour ce fils, un bénéfice ecclésiastique. En 1547, 
l'avant-dernier fils d'Alexandre YI, Jean, duc de Camerino et 
de Nepi, était mort à Gênes, intestat. Par suite, les biens 
qu'il laissait dans le royaume de Valence devaient être 
employés en œuvres pies. Le 20 janvier 1548, le duc de 
Gandie, appelant de cette loi, demanda au pape Paul III que 
les biens du duc de Camerino lui fussent accordés pour ses 
fils. « A moins, disail-il au pape, que V. S. ne veuille que 
ces biens passent à des inconnus, peut-être à des ingrats, 
plutôt que de rester à mes fils, qui sont serviteurs de V. S. 
et pauvres. » Le 23 janvier 1549 ^ Paul III faisait droit à la 
demande du duc : « Considérant, disait le pape, que, petit- 
fils de notre prédécesseur Alexandre, auquel nous devons 
tant, vous êtes chargé de sept enfants, que l'aîné doit vous 
succéder, et que les autres sont trop pauvres pour vivre 
selon leur noblesse et leur condition, considérant aussi 
votre dévouement à ce siège apostolique..., nous vous per- 
mettons de faire hériter votre fils Jean ou tout autre, à la 
place des pauvres ou des œuvres pies, de la valeur de vingt- 
cinq mille ducats d'or..., à la charge pour vous, ou pour eux, 
d'élever, dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure, un 
sépulcre au pape Alexandre et un autre au cardinal Henri 
de Borgia, et de consacrer à cette construction quinze cents 
ducats. » 

Le 28 septembre 1561, Pie IV autorisait Borgia, alors reli- 
gieux, à ériger le tombeau d'Alexandre VI, non plus à Sainte- 
Marie-Majeure, mais dans la future église du Gesà^ alors 
en projet. Le même pape ou un de ses successeurs dut 
aff'ranchir François de Borgia de cette obligation, car elle 
ne fut jamais remplie. Peu fiers de leur aïeul, les Borgia 
craignirent peut-être, en remuant ses cendres, de raviver 
son souvenir. Aucun ne retira la bière d'Alexandre VI de la 
sacristie obscure où elle gisait oubliée. 

Le culte de leur maison, la passion de l'agrandir animaient 
alors toutes les familles seigneuriales. Nous venons de voir 
que le duc de Gandie, ce grand désintéressé, n'estima pas 

1. Les Monumenta (t. I, p. 662) disent 23 janvier i5i7. Cette lecture doit 
être fautive; la réponse serait venue avant que la demande fût partie. 



■ 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 187 

choquant d'alléguer la pauvreté de ses fils pour leur assurer 
un héritage qui revenait à de vrais pauvres. Sa marâtre, la 
duchesse veuve de Gandie, mettait, à enrichir ses fils, une 
véritable avidité. Le fils aîné de la duchesse, Pedro-Galceran, 
commandeur de Montesa, aspirait à la grande maîtrise de 
cet ordre. Au chapitre de 1544, âgé seulement de seize ans, 
il avait obtenu vingt et une voix. Vingt-cinq voix allèrent à 
son concurrent Guerau Brou, un vieillard, qui, à bon droit, 
s'estima élu. Mais Pedro-Galceran et surtout la duchesse de 
Gandie voulaient l'emporter. Ils dépêchèrent à Rome des 
procureurs chargés de soutenir leurs prétentions. A leur 
prière, François de Borgia et sa femme appuyèrent puis- 
samment, auprès de l'empereur, du prince Philippe et de 
Cobos, la candidature de leur frère, et Paul 111, qui n'avait 
rien à refuser aux Borgia, trancha le différend en faveur de 
Pedro-Galceran. 

Ni la duchesse, ni le jeune grand maître ne se montrèrent 
très reconnaissants envers François de Borgia de sa oféné- 
reuse intervention. La duchesse douairière avait eu la part 
belle dans l'héritage de son mari. Le feu duc rendait à sa 
veuve toute sa dot, ainsi que la prime dont, suivant l'usage 
de Valence, il avait augmenté sa dot d'épouse vierge. Il lui 
rendait aussi six mille livres de biens paraphernaux. Mais 
les legs paternels distribués, il restait à François de Borgia 
vingt-quatre mille ducats de dettes à payer, et il ne lui sem- 
blait pas juste qu'il en fût seul redevable. Il se faisait scru- 
pule d'ébrécher, pour les acquitter, le majorât inaliénable 
qu'il devait transmettre à son fils. Quand son père, en 1530, 
lui avait cédé la moitié du marquisat de Lombay, en échange 
des biens maternels dont François héritait, il avait fait 
réserve des dettes attachée» à cet héritage, et François pensait 
maintenant en user de môme envers la veuve de son père. 
Dona Francisca de Castro Pinos, au contraire, ne voulait 
rien connaître des dettes de son mari, ni des difficultés que 
le duc de Gandie trouvait à les payer. Assez oublieux du 
récent service que lui avait rendu le duc son frère, Pedro- 
Galceran écrivait au prince Philippe de protéger, contre 
François de Borgia, sa mère, « cette veuve inconsolée, si 
chargée d'enfants et si pauvre ». Toujours larmoyante, la 



188 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

duchesse veuve mandait elle-même, le 15 octobre 1546, au 
prince d'Espagne : « De ce que leur père laissait à ses 
enfants, pour leur permettre de vivre, je n'ai pu, jusqu'à ce 
jour, rien tirer de l'héritier, et ils n'ont aucune fortune. 
Pour me contrister davantage, la cause se traite actuellement 
à l'audience royale de ce royaume de Valence, et le duc a 
introduit des oppositions contre toute raison et toute justice. 
Je supplie V. A. de s'apitoyer sur mon malheur et sur mes 
larmes. J'ai si peu de secours et tant d'enfants! Que V. A. 
ordonne au Conseil de ne pas tenir compte de ces opposi- 
tions, surtout quand il s'agit d'orphelins et d'une veuve 
aussi malheureuse que moi. » Et elle signait : « La triste 
veuve de Gandie. » 

Ces plaintes et ces accusations étonnent. Un concordat, 
conclu en 1544, avait assuré à la duchesse des avantages 
considérables. Le feu duc léguait à sa femme les meubles 
et joyaux dont elle s'était servie. Le long inventaire de l'ar- 
genterie, des tapisseries, joyaux et meubles qu'emporta la 
duchesse, prouve que François de Borgia avait très largement 
interprété la pensée paternelle, et il ne paraît pas vraisem- 
blable qu'il ait, sur d'autres points, montré moins d'équité. 
La duchesse se démena pourtant si bien, qu'elle obtint gain 
de cause devant l'audience royale. François de Borgia fît 
appel de ce jugement. Un pénible procès s'ensuivit qui dura 
jusqu'en 1549. Borgia écrivait alors à saint Ignace : « Informé 
par beaucoup de lettrés de la justice de ma cause, j'ai résolu 
de réclamer pour ne point grever l'héritage de mes succes- 
seurs. Ce qu'on me demande, revient en effet au majorât. 
Comme héritier de mon père, j'ai dû décharger sa conscience 
en payant tout ce qu'il devait. J'ai fait demander à la duchesse 
qu'elle se contentât de solder les dettes. Je ne lui réclame 
rien pour moi. Ces dettes montent à douze ou quatorze mille 
ducats. J'en ai déjà payé autant. Sa Seigneurie n'a point 
voulu, et son refus a surpris bien des gens. Je lui ai alors 
demandé de s'en remettre à l'arbitrage du prince Philippe 
et de l'archevêque de Valence (saint Thomas de Villeneuve), 
Elle a refusé, 

« Quant à sa dot, si j'ai appelé de la sentence rendue, c'est 
qu'on m'en a fait une obligation de conscience. J'ai soumis 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 189 

cette cause aux plus doctes théologiens de Valence. Trois 
ont déclaré que j'étais obligé, sous peine de faute grave, 
d'appeler de la sentence. Deux se sont contentés d'affirmer 
que j'y étais obligé, sans dire sous peine de péché. J'ai 
suivi le parti le plus sûr. Mais ces procès vont me causer 
bien des ennuis. 

« La sustentation qu'elle exige, je la lui donnerai volon- 
tiers : aux juges de fixer la quantité. Je suis le premier à le 
leur demander. Reste seulement le reliquat des dettes pater- 
nelles, douze mille ducats. J'ai offert d'en payer trois mille, 
quoique n'étant obligé à rien. On refuse. J'allends. Le plus 
grand danger que je trouve en cette affaire, c'est qu'il me 
semble injuste de prendre sur le majorât, et, quant à donner 
de mon argent, il appartient avant tout à mes fils, qui ne 
m'embarrassent pas médiocrement. Enfin, que le Seigneur 
soit loué! » 

Finalement, la duchesse gagna son procès, et ordre fut 
intimé aux parties de ne plus le rouvrir. « Un jour, raconte 
un ancien biographe, François de Borgia vint au couvent des 
Clarisses. « Quelle bonne nouvelle j'ai à vous annoncer, dit-il 
« à l'abbesse, le Conseil royal vient de rendre une sentence 
« contre moi. — Et vous vous en réjouissez? — Oui. Mes fils 
« ont moins de besoins que la duchesse, et j'avais toujours 
« désiré cette solution. » Sans aucun doute, Borgia fit, contre 
mauvaise fortune, bon cœur et bon visage, mais c'est tomber 
dans la légende que de dissimuler les efforts qu'il tenta, six 
ans durant, pour éloigner cette mauvaise fortune ^ 

Le duc de Gandie était moins enclin aux querelles d'intérêt 
qu'aux projets généreux. Il défendait ses droits, s'y croyant 
tenu en conscience : il portait un vrai scrupule à remplir 
ces obligations. Par tendance, il n'était que bienfaisant. Il 
se savait des devoirs envers ses sujets malheureux, et sa 
charité devança toujours l'appel de la misère. Près de son 
palais, il restaura, ou, pour mieux dire, il fonda l'hôpital de 
San Marcos, que son arrière-petil-fiis, Melchior Centelles 

1. D'autres procès lui furent intentés par Catalina Diaz, la more de Jean- 
Christophe de Borgia. Ceci touchait au chantage. 



190 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

de Borgia, agrandit en 1667. L'hôpital subsiste encore et se 
compose de trois salles, contenant chacune trente-trois 
alcôves. Il tait destiné aux malades du duché. Le duc le 
visitait souvent, et, une fois par semaine, il y conduisait ses 
fils pour les habituer à assister les pauvres. L'apanage de 
rhôpital, constitué parles ducs de Gandie, fut vendu en 1802 ^ 
La collégiale de Gandie devait beaucoup au pape Alexan- 
dre VI et à la duchesse Marie Enri([uez. François de Borgia 
l'enrichit de ses libéralités, et il usa de son droit de patronage 
pour introduire, dans cette église, de saines traditions litur- 
giques et musicales. Des efforts analogues, ceux par exemple 
du patriarche Ribera à Valence, assurèrent alors au culte, 
dans les églises de la coronilla d'Aragon, une splendeur et 
une dignité dont les restes subsistent et font impression. 
La collégiale de Gandie comprenait douze chanoines, dont 
un chantre et un doyen, deux vicaires, six enfants de chœur, 
dix officiers, deux sacristains, deux acolytes, un joueur de 
basse et un massicr. Le 20 mars 1547, Borgia obtint, pour 
le doyen, la jouissance intra mœiiia des insignes épiscopaux. 
Le prince artiste dut fournir de nombreuses compositions 
à la chapelle de la collégiale. Il avait surtout à cœur ce qui 
pouvait rehausser le culte du saint Sacrement. La ville de 
Gandie observe encore un usage qu'elle dit immémorial et 
que François de Borgia connut, s'il ne l'établit pas. Quand 
la cloche de la collégiale sonne l'élévation de la messe capilu- 
laire, chacun se tait, se recueille et prie. Le samedi, jour de 
marché, un silence soudain envahit la place, les boutiques et 
les rues. François de Borgia ne devait pas être le dernier à 
obéir à ce signal. 

L'éducation religieuse et morale de ses sujets morisques 
préoccupait fort le duc de Gandie. Le marquisat de Lombay, 
peuplé de ces nouveaux chrétiens, comprenait quatre vil- 
lages. Le duc augmenta d'abord les revenus des paroisses. 

1. Il g;irde la constitution que lui donnèrent ses fondateurs. Un majordome 
le <lirige assisté d'un vicaire, d'un médecin et d'un chirurgien. Le conseil 
d'administration était jadis composé de quatre membres : le doyen de la col- 
légiale, le premier regidor de l'ayuntamieuto et deux notables désignés par 
le duc, 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 191 

Afin d'assurer à celte région des apôtres zélés, dès 1543, il 
résolut de fonder à Lombay un couvent de Dominicains. Le 
3 août, veille de la fête de saint Dominique, il remit l'édifice 
achevé au provincial Fr. Juan Hizquierdo, qu'entouraient 
dix religieux. Le 14 septembre suivant, Borgia fit publier 
une bulle de Paul 111, qui rattachait au nouveau couvent de 
Sainte-Croix les quatre paroisses du marquisat. Le prieur 
les devait administrer ou les confier à des prêtres choisis 
par lui. Le môme jour, le couvent élut, pour premier prieur, 
le bienheureux Jean Mycon, qui appela aussitôt près de lui 
un autre saint, Louis Bertran K A cette époque, l'Eglise, qui 
se régénérait, voyait partout surgir des saints. Nulle part, 
peut-être, ils n'étaient plus nombreux qu'en Espagne. Borgia 
ne cessera plus d'en être escorté. 

Plus encore que sur les prédications faites aux foules, le 
duc comptait sur l'éducation des enfants pour amener les 
Morisques à la vraie vie chrétienne. Aussi voulut-il, à Gandie 
même, leur ouvrir une école confiée à ces Pères de la Com- 
pagnie de Jésus qu'il avait appréciés à Barcelone. Durant le 
carême de 1544, il s'ouvrit de ce désir au P. Araoz, qui le 
communiqua à saint Ignace. 

Si le saint fondateur connut vraiment, dès 1541, que Borgia 
lui succéderait un jour, on comprend le soin qu'il eut d'en- 
tretenir avec lui une correspondance qui se faisait de plus 
en plus intime. Entre ces deux hommes d'un vaste esprit et 
d'un grand cœur, admirablement doués pour le gouverne- 
ment et destinés tous deux à travailler si efficacement à la 
réforme de l'Eglise, il s'était établi, dès qu'ils s'étaient con- 
nus par lettres, une sympathie profonde. Personne n'entra 
plus avant que Borgia dans les vues de saint Ignace et ne 
les seconda avec plus de constance. Personne, surtout, ne 
s'y soumit avec plus de docilité. 

Au lieu d'un catéchuménat pour les seuls Morisques, 
saint Ignace conseilla au duc de fonder un collège ouvert à 
tous ses sujets. Cette idée sortait entièrement du plan de 
Borgia, mais elle venait de saint Ignace : il l'accepta. 

Le 28 mai 1545, le duc écrivait à Rome: « J'ai reçu la lettre 

1« Canonisé par Clément X, le même jour que François de Borgia. 



192 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

de V. R. datée du 14 mars, et j'ai éprouvé une inexprimable 
consolalion en voyant que V. R. acceptait ce collège... Voici 
mon idée, idée que je soumets du reste au jugement de 
V. R. Tandis qu'on bâtira la maison, et qu'on lui annexera 
quelques rentes, je serais très consolé et regarderais comme 
une faveur que V. R. m'envoyât un mailre es arts avec deux 
étudiants qui commenceraient l'œuvre. Ils ne seraient pas 
inutiles : le bien spirituel de ceux qui fréquentent ici les sa- 
crements s'en accroîtrait, et, aux Morisques convertis, ils 
commenceraient à donner des leçons, ne fût-ce qu'une fois 
par semaine. 

tt Ici, ce qui nous manque, ce sont des hommes. La bonne 
volonté fait défaut à ceux qui ont des connaissances ; ceux 
qui ont bonne volonté manquent de science. Aussi marchons- 
nous en boitant, ou, pour mieux dire, nous ne marchons 
pas du tout, et ainsi, viœ Sion lugent\.. En attendant, la mai- 
son s'achèvera. Je voudrais qu'on la commençât bientôt, et 
qu'elle fût au goût des premiers qui doivent l'habiter. J'es- 
père avoir, pour ce collège de la sainte Compagnie et pour 
les enfants morisques, six cents ducats de rente... Mais je 
me repose surtout sur la charité que V. R. témoigne à cette 
affaire. Je crois d'ailleurs que ma confiance ne me trompe 
pas, et je le dis nihil hesitans : le Seigneur sera servi et cette 
œuvre menée à bien. Que le Seigneur nous fasse compren- 
dre et reconnaître quel bienfait c'est, de sa part, d'inviter 
quelqu'un et de se servir de lui, alors qu'il n'a besoin de 
personne, et de l'employer à l'œuvre à laquelle il a consacré 
son très saint Fils. Assurément, si l'on appréciait cette faveur 
comme elle le mérite, les rois laisseraient leurs affaires pour 
se rendre les serviteurs des serviteurs de Dieu. 

« Je prie V. R. de m'assister de ses lettres. Je sais qu'elle 
ne m'oublie pas dans ses prières. Que le Seigneur ne per- 
mette point que je sois toujours son serviteur inutile, qui 
mange son pain sans le gagner. Aussi, dites pour moi ce 
verset : Ad te Domine clcunabo, et ne sileas a me, ne quando 
taceas a me, et assimilabor descendentibiis in lacum^... J'ou- 



1. Les voies de Sion pleurent. (r,,imeiil., l. IV.) 

2. Vers vous, Seigneur, je crierai. Ne vous détournez pas de nioit ne 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 193 

bliais le plus important : l'ordre des études, pour le collège, 
vous sera indiqué dès que je saurai quel maître doit venir. Il 
verra les choses de près, et nous déciderons ensemble s'il 
suffit d'enseigner à Gandie la grammaire et la philosophie, 
et de s'en remettre à Valence pour la théologie. » 

Le 24 juillet, Borgia écrivit une autre lettre à laquelle 
saint Ignace répondit : « J'ai reçu, le 31 octobre, une lettre 
du 24 juillet écrite de votre main, et je me suis fort réjoui en 
constatant, enV. S., des effets de son expérience et de ses 
méditations, tels que N.-S. a coutume, en son infinie bonté, 
d'en communiquer aux âmes qui s'établissent entièrement 
en la bonté divine, comme en leur premier principe et leur 
fin. 

« Vous me demandez de ne pas vous oublier dans mes 
prières et de vous visiter par mes lettres. Pour le premier 
point, je le fais chaque jour... Ayant ainsi, tous les jours, 
V. S. présente à mon esprit, je pensais satisfaire suffisam- 
ment à votre désir de lettres. Les personnes qui sortent 
d'elles-mêmes pour entrer en leur Créateur et Seigneur, ont 
entre elles une communication et une consolation récipro- 
ques. Elles sentent que notre bien éternel s'étend à toutes 
les créatures. » Après avoir indiqué combien il importe 
d'enlever de soi tout obstacle à l'action de la grâce, saint 
Ignace ajoute : « Je désire beaucoup que, puisque N.-S. fait 
passer V. S. par une école si sainte (elle ne peut le nier; 
qu'elle regarde seulement en son àme, comme, par ses let- 
tres, je crois le comprendre), qu'elle travaille et qu'elle 
s'emploie le plus possible à se faire des condisciples, com- 
mençant d'abord par ceux de sa maison, auxquels nous 
sommes plus obligés, afin de les conduire à Dieu par la voie 
la plus sûre et la plus droite. Et comme cette voie, c'est 
N.-S. J.-G.,je remercie grandement la divine Bonté de ce 
que V. S. le reçoit fréquemment. Outre les grâces nombreu- 
ses et grandes que l'âme obtient en recevant son Créateur 
et Seigneur, une des principales est qu'il ne la laisse pas 
tomber en un péché durable et obstiné. Dès qu'elle tombe 



vous taisez pas, sinon je ressemblerai à ceux qui tombent dans l'abîme. 

(Ps. xxvii, 1.) 



194 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

dans les moindres fautes (quel péché, il est vrai, est petit, 
quand l'objet qu'il atteint est infini et est le Bien souverain !), 
il la relève avec des forces plus grandes et avec un propos 
plus ferme de servir son Créateur et Seigneur. 

« Allant par cette voie avec le secours divin, et gagnant 
votre prochain et vos frères, employant ainsi le talent que 
sa divine Majesté a donné à V. S., je désire mériter — mais 
je ne le mérite pas — d'imiter V. S. et lui communiquer, comme 
elle le désire, le fruit de tous les travaux que je fais. Puis- 
que j'ai le poids si lourd du gouvernement de cette Compa- 
gnie, poids que m'a imposé la volonté divine en son éter- 
nelle bonté à cause de mes si grands et abominables péchés, 
que V.S., par amour et respect pour Dieu N.-S., m'aide de ses 
prières, et m'aide aussi en se chargeant de la surintendance 
et du gouvernement de la maison qui se fera à Gandie pour 
les scolastiques de la Compagnie, puisque V. S. l'a demandée, 
et que, à notre consolation, ils ont été si bien reçus. Daignez 
les favoriser avec la faveur et la protection qui vous semble- 
ront convenables en N.-S. et que vous jugerez convenir pour 
sa plus grande gloire. » 

Saint Ignace destina au nouveau collège de Gandie deux 
sujets distingués qui étudiaient à Coimbre : maître André de 
Oviedo, Espagnol, et François Onfroy, Français, et cinq autres 
qui étudiaient à Rome : Ambroise de Lyra, Belge, Jean Gottan 
et Pierre Canal, Français, Alberto Cavalino, de Modène, et 
Jacobo Maria, de Milan. Le 16 novembre 1545, ils entraient à 
Gandie, et habitaient d'abord chez don Alphonse de la Serna, 
chevalier de Saint-Jacques et majordome du duc, puis dans 
une maison voisine du monastère de Sainte-Claire. Seul 
Oviedo était prêtre, et, bien qu'encore sans désignation offi- 
cielle, il était tenu par tous comme supérieur. 

L'arrivée de ces maîtres accrut les espérances de Borgia, 
qui rêvait, maintenant, de faire mieux qu'un collège. « J'ar- 
rive de Gandie, écrivait le P. Araoz le 11 décembre. En ce 
qui touche au collège, le duc ne dépassera pas vos désirs 
d'un point. 11 voudrait des j docteurs, c'est beaucoup, et c'est 
plutôt préparer une université qu'un collège. Mais si on doit 
condescendre à quelqu'un, c'est au duc, dont je ne saurais 
décrire la bonté et la perfection. Il est si désintéressé, qu'il 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 195 

ne cherche que la plus grande gloire du Seigneur. » « C'est 
une àme, disait Araoz dans une autre lettre, dans laquelle 
Dieu se montre merveilleux, » 

Le 16 janvier 1546, Borgia écrivait lui-même à saint Ignace : 
« Je confesse une faute : j'ai trop tardé à répondre à V. R., 
et, pour n'être pas de ceux qui habent excusatioiies in pec- 
caiis^, je m'abstiens de me disculper. Le P. maître André est 
arrivé de Portugal, et les Frères, de Rome. Ils allaient tous 
bien, car ils portaient Dieu dans leurs âmes. Inutile de vous 
dire la consolation que m'ont procurée leur arrivée et la 
visite du P. Araoz. Que les Anges remercient le Seigneur 
des seigneurs pour les miséricordes qu'il prodigue à ce 
pécheur ingrat, en lui envoyant des ministres qui l'enten- 
dent, lui parlent et remédient à ses nécessités ! Bénie soit son 
immense charité! Oh! siV. R.me connaissait! Sicile savait 
qui je suis, comme son amour pour son Dieu augmenterait, 
voyant ce qu'il fait de moi. J'aime à croire que les Anges le 
louent avec une admiration spéciale, pour ce qu'il a opéré 
en moi, afin de m'amener à le connaître. Plaise à sa bonté 
non pereat opus saiiin factiim in /«e, et que je ne sois pas 
de ceux qui fuerunt rebelles hunini-. 

« Mais laissons cela ! Parler de moi, c'est ne rien dire. 
Venons-en à notre collège. Par les lettres du P. Araoz, 
V. R. saura à quoi je me suis déterminé... Je n'ai d'ailleurs 
d'autre volonté que d'obéir à celle de Y. R. Je prendrai sa 
détermination pour loi, tenant pour certain qu'elle sera lex 
immaculata convertens animas^. 

« J'ai reçu les chapelets qu'apportaient, de votre part, les 
Pères venus de Rome. Nous vous en remercions beaucoup, 
la duchesse, dona Juana et moi. Puisque V. R. nous a donné 
de quoi compter, demandez à N.-S. que nous lui servions 
un bon compte. Il ne faut pas que nous ayons reçu en vain 
nos âmes. Chacun de nous doit être innocens manibus et 
mundo corde, ut mereamur ascendere in montent Domini et 



1. Qui trouvent des excuses dans leurs péchés. (Ps. cxl, 4.) 

2. Que l'œuvre qu'il a opérée en moi ne périsse pas. Qui furent rebelles à 
la lumière. (Job, xxiv, 13.) 

3. Une loi immaculée qui convertit les âmes. 



19Ô SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

stare in loco saiicto ejiis^. Nous nous recommandons beau- 
coup, beaucoup à vos saintes prières, et je vous demande de 
ne pas me refuser vos lettres. Mes péchés m'empêchent 
d'être un des fils d'Israël ; je suis pourtant, grâce à la bonté 
de Dieu, de ceux auquels il a donné le désir de manger de 
micis quoR cadant de meiisa doiniiioriim siioram-. Aussi, avec 
autant de hardiesse que la Chananécnne, mais avec moins de 
foi, je vous prie de demander pour moi à Dieu un don, à l'ac- 
quisition duquel il commence à m'incliner. Je vois qu'il me 
le veut donner, et qu'il commence à me l'accorder. Mais ma 
faiblesse est telle, qu'en une heure elle détruit ce que l'ange 
de Dieu a bâti en un mois. D'où un grand besoin de persé- 
vérance et de revenir sans cesse à poser la première pierre. 
La force de V. R. m'y aidera et l'aide de ses prières. Et voici 
ma demande : que le Seigneur me donne le désir de dire 
avec le Prophète : Providebani Domiiiiun in conspectu meo sem- 
per. Que V. R. m'aide, afin qu'il me soit donné ce que Dieu 
même désire pour ses (créatures, à savoir l'exercice de la 
contemplation continuelle, pour laquelle nous avons été 
créés. Je sais que je demande beaucoup, et que cette grâce 
coûte beaucoup à acquérir. Mais demander au feu qu'il 
échauffe, c'est demander une chose juste ; de même, deman- 
der que l'homme contemple, loue et sanctifie son Créateur. 
Plaise à sa divine Majesté que V. R. réponde : Fides mea le 
salvum fecit^^ car j'ai demandé au Seigneur cette grâce au 
nom de la foi et des mérites de V. R. J'espère l'obtenir, et 
que l'Esprit-Saint se communiquera aux justes de façon que 
ceux-ci puissent préparer les pécheurs à obtenir la vie éter- 
nelle, où entièrement et éternellement s'accomplira la divine 
volonté. » 

Deuxmois plus tard. Dieu répondaità la demande du saint 
duc en prenant à lui la duchesse de Gaudie. La mort de sa 
femuie mit soudain Borgia en face du terme vers lequel, de- 
puis la mort de l'impératrice. Dieu l'avait acheminé. La mar- 



1. Innocent dans ses œuvres et pur Je cœur, après que nous mentions de 
monter jusqu'à la montagne du Seigneur et de nous y tenir, (i's. x.viii, 3.) 

2. ... Des mies qui tombent de la table de leurs maîtres. (Mattli., xv, 27.) 
y. Ma foi t'a sauvé, (Marc, v, 52.) 



/ 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 197 

che à l'holocauste s'était faile par étapes ^ La dernière était 
franchie. François de Borgia ignorait les lenteurs et les 
indécisions. Son parti fut vite pris d'embrasser la vie reli- 
gieuse. On a parlé de ses hésitations entre l'ordre de Saint- 
François et celui de Saint-Ignace. Il aurait, raconte Vasquez, 
promis une grosse aumône au frère Jean de Texeda, si celui-ci 
lui conseillait de se faire franciscain. Cette affirmation bizarre 
mérite peu de crédit. Les plans de Borgia étaient person- 
nels et réfléchis : aucune ligne d'aucun document ne laisse 
deviner en lui la moindre hésitation. Il donna son cœur à la 
Compagnie dès qu'il la connut, et y entra dès qu'il fut libre ^. 

Le 2 mai 1546, le P. Pierre Lefebvre arrivait à Gandie. Le 
duc, veuf depuis deux mois, trouva dans le Bienheureux le 
maître qu'il désirait entendre. Il ne jouit pas longtemps de 
sa présence. Le 10 mai, Lefebvre écrivait à Araoz : « Nous 
sommes arrivés a Valence le jeudi de Pâques, et je suis resté 
à Valence tout le vendredi. Le samedi, je partis pour Gandie 
où je ne pus parvenir que le dimanche à la nuit. Je ne suis 
resté à Gandie que deux jours pleins. Je les ai consacrés, partie 
à nos frères, partie — la presque totalité — au duc, et partie 
aux religieuses. » 

Lefebvre, en ces deux jours, ne put évidemment pas faire 
suivre au duc les exercices spirituels, mais, dans cette en- 
trevue avec le Bienheureux, Borgia arrêta, sans nul doute, 
le projet qu'il allait, bientôt après, accomplir. Le 22 septembre 
suivant, le P. Oviedo écrivait à saint Ignace cette lettre en 
caractères chiffrés : « Voici exactement comment le duc s'est 
décidé. Il a fait les exercices 3, et, amené à faire un choix, 

1. Le P. Nadal, dans sou Journal (t. II, p. 17), dislingue fort bien ces éta- 
pes : Motus (fuit) religione Granatœ, quuin pvxcsset funeri Augustx... ; Vice- 
rex... vehementer profecit in pietale et rerum spiritualium meditaiione... 
(Gandiœ); confirniatus ex morte uxoris, fecit exercitia et elegit Socictatis insti- 
tutuni. — Il fut touché d'un sentiment relif;ieu\ à Grenade, quand il présidait 
aux funérailles de l'Impératrice... ; Vice-Roi, il progressa grandement dans 
la piété et la méditation des choses spirituelles; confirmé par suite de la 
mort de sa femme, il fit les exercices et choisit l'Institut de la Compagnie. 

2. Dès le 8 décembre, 1545, Oviedo écrivait : « Le duc se doune éperdu- 
ment aux choses de la Compagnie. Esta quasi perdido par las casas de la 
Compagnie. On dit ici que, s'il éiait libre, il en serait. » 

3. Oviedo omet de dire sous quelle direcliou. Ce fut sans doute sous la 
sienne, et c'est, me semble-t-il, la première fois qu'il les fît. En 1550 le 



198 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

après avoir tout examiné avec une grande clarté, raisons na- 
turelles et sentiments surnaturels, il s'est déterminé pour 
la Compagnie. Il s'est fixé un jour où il arrêterait sa résolu- 
tion. La veille de l'Ascension passée (2 juin), il s'est con- 
fessé et a communié. Après la messe, il m'a déclaré qu'il 
voulait faire le vœu d'entrer dans la Compagnie. J'ai laissé à 
sa dévotion le soin d'en fixer le mode. Il voulut émettre ce 
vœu entre mes mains. J'essayai de m'excuser. Il insista, et fit 
alors le vœu d'entrer, quand il aurait terminé ses affaires. Il 
les pousse avec une ardeur dont je suis témoin. Il désire 
tellement mettre à exécution son saint projet, que, s'il le 
pouvait, il n'attendrait pas à demain. Ce qui l'arrête, c'est le 
mariage de ses fils aînés, le marquis et doria Isabelle, puis 
ses procès avec sa marâtre et ses frères, et la transmission 
de sa commanderie à l'un de ses fils. Il veut laisser à ses 
enfants de quoi vivre honorablement et sans superfluités. 
En attendant, il achève le monastère de Lombay et le col- 
lège. Il espère qu'à la fin de 1547 il sera débarrassé, et son 
désir est alors d'entrer à Rome, près de Votre Paternité. 

« Pour ne point perdre de temps, nous étudions, deux fois 
par jour, la Somme de Cajetan. Nous espérons finir pour la 
Toussaint. Sa Seigneurie veut encore étudier la dialectique 
de Titelman^ Mais désirant agir par obéissance, elle me 
prie de demander à V. S. si elle doit commencer sa philo- 
sophie, ne serait-ce que pour mieux comprendre d'autres 
matières, ou s'il faut s'occuper uniquement des cas de con- 
science. 

« Le duc a trente-six ans et une saine complexion, bien 
qu'affligé parfois de la goutte, mais rarement et peu. Son 
talent est grand; il est très porté aux lettres. Aussi lui ai-je 

P. Polanco écrivait : « Depuis longues années le duc vit comme un grand 
serviteur de Dieu. Même du vivant de sa femme et au milieu des affaires du 
gouvernement, il était très adonné à la contemplation, à l'oraison et aux 
bonnes œuvres... Il le fut bien plus quand il connut la Compagnie et ilt les 
exercices spirituels après la mort de la duchesse. Dieu loucha si vivement 
son âme, qu'après mûre considération, il résolut d'abandonner ses Etats... Il 
s'éprit à tel point de mortification, qu'il lallul vivement le prier et même lui 
ordonner de modérer l'usage des cilices, des disciplines quotidiennes et san- 
glantes, des oraisons continues et ferventes... », etc. 

1. François Titelman, d'Hassell, O. S. F., De consideratioiie dialectica, 
libri scx, Arislotclici organi. 



'Wr- I 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA I99 

conseillé d'étudier. Le Seigneur pourra se servir de lui en 
tous emplois, car il dépend entièrement de la volonté de 
Dieu; il est très avancé dans les voies spirituelles et est déjà 
très versé dans la connaissance de la sainte Écriture. Sa 
Seigneurie a fait part de sa détermination à la Mère abbesse 
qui s'en est grandement réjouie; d'ailleurs, elle la garde 
secrète. » 

Dans le journal spirituel, auquel nous avons déjà fait allu- 
sion, François de Borgia écrivait, le 22 mai 1566 : « Veille 
de l'Ascension. Aujourd'hui vingt ans depuis que j'ai fait 
les vœux de la Compagnie par la grâce du Seigneur. C'a été un 
jour de jubilation. Dans l'espérance et dans la joie. Com- 
mençons une vie nouvelle. Bene! Laus Deo^ ! » 

Le duc de Gandie espérait, au bout d'un an, pouvoir publier 
son changement de vie. 11 dut, quatre ans encore, le tenir se- 
cret. Il avait chargé le P. Lefebvre d'en informer saint Ignace. 
Lefebvre, désigné par le pape comme son théologien au con- 
cile, mourut à peine arrivé à Rome, le 2 août 1546. Il avait 
sans doute eu le temps d'accomplir son message, mais Borgia, 
qui en doutait, dépêcha, dès qu'il connut cette mort, un nou- 
veau courrier à saint Ignace. Le saint lui répondit, le 9 oc- 
tobre 1546 : 

« Illustrissime Seigneur, la divine bonté m'a consolé par 
la détermination qu'elle a inspirée à l'âme de Votre Sei- 
gneurie. Que les anges et tous les saints du ciel le louent! 
Ici-bas nous ne suffirons pas à le remercier de la miséricorde 
qu'il a témoignée à cette petite Compagnie, en lui donnant 
V. S. La divine miséricorde tirera de cette entrée un srrand 



O' 



1. 22 de Mayo 1566, vigilia de la Ascension q. se cumplieron 20 aTios que 
hise los votos de La Compania por gia del S°^ (fuit dies jubilationis)... in 
spe et gaudio...ad vitam novani inchoandani. Bene ! Laus Deo! — Borgia célé- 
brait cet anniversaire la veille de l'Ascension, sans tenir compte qu'en 1546, 
l'Ascensioa tombait le 3 juin, et non le 23 mai. Ribadeneyra raconte qu'à 
cette époque, sept jours de suite, Borgia vit une tiare resplendissante qui 
le couronnait. Et, devenu général, il aurait compris que celte tiare prophé- 
tisait ce futur généralat. Nadal, dans son Journal, fait une allusion fort 
vague à des visions analogues de Texada : Hic (à Cordoue) in cubiculo 
suff'uUo storeis stramineis ad parietem, interrogavi P. Franciscuni de visioni- 
hus Fratris Texeda, id est de papatu... Dixit mihi illa infusa (?) esse. Ces 
deux histoires sont, peut-être, des variantes du même fait passé en tradi- 
tion. 



200 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

fruit, pour l'âme de V. S. d'abord, puis pour d'autres sans 
nombre qui profiteront d'un tel exemple. Nous, qui sommes 
déjà de la Compagnie, nous nous animerons à commencer de 
nouveau à servir le divin Père de famille qui nous donne un 
tel frère et qui s'est choisi un tel ouvrier pour le champ dont 
il m'a donné le soin, à moi indigne. Au nom du Seigneur, je 
vous accepte donc, et reçois dès maintenant V. S. pour notre 
frère, et, comme tel, mon àme aura toujours pour vous 
l'amour que mérite celui qui, si généreusement, se donne à 
la maison de Dieu pour le servir parfaitement. Pour en venir 
aux détails que V. S. désire connaître, au sujet du temps et 
du mode de son entrée, après avoir, directement et par d'au- 
tres, beaucoup recommandé cette affaire au Seigneur, il me 
semble que, pour mieux remplir toute obligation, il faut faire 
ce changement avec lenteur et prudence, pour la plus grande 
gloire de Dieu Noire-Seigneur. Il faut tout disposer de telle 
sorte, que, sans avertir aucun séculier de votre détermination, 
vous vous trouviez libre de faire ce que vous désirez tant. Et 
pour mieux préciser, puisque mesdames vos filles sont en âge 
d'être mariées, V. S. les devrait établir honorablement selon 
leur naissance. S'il se pouvait, le marquis aussi devrait se 
marier. Aux autres fils il ne faudrait pas seulement laisser 
la protection et l'ombre de leur frère aine votre héritier, 
mais il leur faudrait assurer une fortune suffisante, ou les 
placer dans une université où ils pourraient achever leurs 
études. 11 faut d'ailleurs espérer que S. M. l'Empereur, étant 
donné ce qu'ils sont et ce qu'ils seront, les favorisera selon 
que le méritent vos services, et comme on peut l'attendre de 
l'amour qu'il vous a toujours porté. Il faut aussi parfaire les 
constructions commencées; il faut que toutes vos œuvres 
restent achevées, quand il plaira à N.-S. de faire connaître 
votre changement de vie. En attendant que les affaires se 
concluent, puisque V. S. possède la culture voulue pour 
commencer les études théologiques, je voudrais, et Dieu, 
me semble-t-il, serait servi, si V. S. pouvait étudier et prendre 
le gracie de docteur dans l'Université de Candie, mais cela 
secrètement. Pour le moment, le monde n'a pas les oreilles 
assez fortes pour entendre une telle explosion [para oir tal 
estampido). Attendons que, Dieu aidant, les circonstances 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 201 

VOUS donnent pleine liberté. J'attendrai souvent des lettres 
de V. S. et lui écrirai régulièrement, et je prierai la divine 
et souveraine bonté de poursuivre le cours des miséricordes 
commencées. » 

PiERKE su AU. 
{A suivre.} 



LE MONISME DE M. LE DANTEG 

D'APRÈS SES RÉCENTS OUVRAGES 



I. Les Limites du connaissahle, la vie et les phénomènes naturels, par 
Félix Le Danlec, chargé de cours à Li Sorbonne. Paris, Alcan, 1903. Biblio- 
thèque de philosophie contemporaine. In-8, 237 pages. Prix : 3 fr. 75. 

II. Traité de biologie, par le même. Paris, Alcan, 1903. In-8, 553 pages. 
Prix : 15 francs. 

III. Les Lois naturelles, réflexions d'un biologiste sur les sciences, par le 
même. Paris, Alcan, 190'i. Bibliothèque scientifique internationale. In-8, 
xvi-308 pages. Prix: 6 francs. 

IV. Les Influences ancestrales, par le même. Paris, Alcan, 1904. Biblio- 
thèque de philosophie scientifique. In-12, vi-306 pages. Prix : 3 fr. 50. 

La plume féconde de M. Le Danlec nous a donné, en 1903 
et 1904, quatre nouveaux ouvrages; ils s'ajoutent à une liste 
déjà longue, sur laquelle le nom de l'auteur, chargé de 
cours à la Sorbonne, le choix des titres, — passablement 
variés, avec une tendance marquée vers la philosophie, — 
la faveur du public, — attestée par de rapides rééditions, — 
sont bien de nature à attirer l'attention des lecteurs des 
Etudes. Serait-il inexact de dire que plus d'un, après avoir 
suivi M. Le Dantec jusqu'au bout, après s'être laissé aller au 
charme de cette exposition alerte et brillante, après avoir 
admiré celte richesse d'aperçus ingénieux et neufs, s'est 
trouvé fort en peine pour expliquer la défiance que lui inspi- 
raient encore non seulement la philosophie, mais la science 
même de l'auteur? Ces quelques pages n'ont pas la préten- 
tion de porter sur M. Le Dantec un jugement définitif, ni 
surtout de discuter en détail chacune de ses théories; elles 
'voudraient seulement suggérer quelques réllexions qui pour- 
ront préparer ce jugement. 

Un mot d'abord j)our rappeler le contenu des derniers 
ouvrages. Les Limites du connaissahle sont un recueil d'ar- 
ticles parus dans diverses revues; ce recueil renferme les 
idées maîtresses de l'auteur tant biologiques que philoso- 



LE MONISME DE M. LB DANTEC 203 

phiques; l'introduction est consacrée à Lamarck, l'homme de 
génie dont M. Le Dantec s'est proposé très justement, à la 
suite de M. Giard, de relever la gloire dans notre pays, en 
montrant l'importance des facteurs primaires de l'évolution. 
Vient ensuite une longue étude sur « la place de la vie dans 
les phénomènes naturels ». Distinction faite entre les mou- 
vements « molaires », perceptibles aux sens, et les mouve- 
ments « moléculaires » qui nous donnent l'illusion du repos, 
mais que manifestent les diverses actions physiques et chi- 
miques interprétées par le principe de l'équivalence des 
énergies, la vie sous toutes ses formes, même consciente et 
intellectuelle, est classée parmi les phénomènes chimiques; 
y voir autre chose, c'est dépasser les limites du connaissable, 
c'est faire de la « métanthropie ». Suivent une série de con- 
troverses : avec M. Grasset [les Limites de la biologie^ cV après 
M. Grasset), avec M. l'abbé Hébert [le Divin), avec M. Vignon 
[le Mouvement rétrograde en biologie); enfin trois appendices 
sur des points de biologie que reprendra plus au long le 
Traité. 

Le Traité de biologie est de beaucoup l'ouvrage le plus 
considérable qu'ait produit jusqu'à présent M. Le Dantec. 
Le titre ferait croire à un ouvrage technique; il s'agit bien 
plutôt d'un système de philosophie biologique, où l'hypo- 
thèse tient une large place, et où le monisme matérialiste est 
poussé jusqu'à ses conséquences psychologiques, voire 
sociologiques. L'introduction sur « la méthode et le langage 
biologiques » nous servira plus tard à dégager les principes 
et les procédés de l'auteur. Le livre premier, intitulé : Acti- 
vité chimique et éléments figurés, étudie le phénomène de 
l'assimilation, caractéristique des êtres vivants, et présente 
la formation des éléments reproducteurs comme en étant un 
simple cas particulier; le livre second traite de « Thérédité 
dans la génération agame et la génération sexuelle »; le troi- 
sième : Ontogénie et généalogie, expose le développement de 
l'individu et celui des espèces ; enfin un appendice donne un 
aperçu sur les conséquences psychologiques du système. 

Tout théoricien épris de synthèse rencontre tôt ou tard sur 
sa route la question de la nature et de l'organisation de la 
science. M. l^e Dantec qui y avait bien déjà touché plus d'une 



204 LE MONISME DE M. LE DANTEC 

fois la traite explicitement dans les Lois naturelles . Notre 
connaissance étant for?née des impressions reçues par l'orga- 
nisme, se répartit naturellement en autant de compartiments 
que nous avons de sens : ce senties divers « cantons senso- 
riels » à l'origine absolument hétérogènes, mais que la 
science a mission d'unifier dans la mesure du possible. Elle 
y parvient peu à peu, grâce à l'élément mesurable, donc jus- 
ticiable de l'optique, que renferme le mouvement annexé à 
tout phénomène matériel. Les conclusions sont dégagées 
dans le livre cinquième sur « la place de la biologie dans les 
sciences »; le premier chapitre de ce livre, le vingt-huitième 
de l'ouvrage, mérite une attention spéciale, puisque l'auteur 
le présente lui-même comme son « Discours sur la méthode ». 
Enfin quelques appendices, dont le premier et le plus impor- 
tant institue une comparaison entre « la flamme et l'être 
vivant ». 

Dans les Influences anceslrales, de date toute récente, 
l'auteur reprend et développe l'idée souvent émise par lui et 
fondamentale dans son système, que notre logique est le 
résidu de l'expérience acquise par nos ancêtres, complété 
par notre expérience personnelle. Après un premier livre 
intitulé Lignée et variation^ qui ne contient rien de bien nou- 
veau, xM.Le Dantec passe en revue les principaux sentiments 
qui forment le fond de notre vie morale, et montre com- 
ment ils se déduisent naturellement les uns des autres, au frot- 
tement de l'expérience des générations : l'égoïsme d'abord, 
où il voit l'origine de la logique et qui, dérivant de l'instinct 
de la conservation, aboutit, par la peur, à la fiction des entités 
métaphysiques; l'altruisme ensuite, qui, tirant son origine 
de l'instinct reproducteur, mène peu à peu, par le moyen 
surtout du langage articulé, à l'ensemble des conceptions 
sociales, en grande partie artificiel et factice, dont nous 
vivons aujourd'hui. Le livre troisième et dernier reprend un 
problème spécial rencontré au cours de l'ouvrage, celui de 
l'amphimixie, ou mélange des caractères des parents dans 
les produits de leur union. 



Cette rapide analyse aura montré que les ouvrages de M. Le 



D'APRÈS SES RÉCENTS OUVRAGES 205 

Dantec touchent à bien des choses et qu'il y a peu de pro- 
blèmes dont son système ne prétende donner la solution. 
Cette réflexion, qui s'impose avant toute autre, suggère au 
critique l'idée de se demander s'il a affaire, en M. Le Dantec 
à un biologiste ou à un philosophe. La réponse sera un élé- 
ment utile du jugement à porter. 

Biologiste ou philosophe ? il est tout au moins assez pi- 
quant d'avoir à poser la question au sujet d'un chargé de 
cours en Sorbonne enseignant depuis plusieurs années l'em- 
bryologie générale. Mais le comble, c'est que la réponse à 
faire est assez embarrassante, si l'on écoute les voix auto- 
risées qui se sontfaitentendre : trop mince bagage technique, 
disent les professionnels, collègues de M. Le Dantec ; psy- 
chologie un peu courte et procédés vieillis, disent les phi- 
losophes. Ecoutons quelques-unes de ces voix. 

M. Cuénot, professeur de zoologie à l'Université de Nancy, 
apprécie ainsi le Traité de biologie ^ : 

Tandis que certains chapitres, surtout au début et dans la partie 
psychologique, sont écrits de main de maître, dans un langage sai- 
sissant et rigoureux, plein d'expressions heureuses, d'autres parais- 
sent de vrais romans, peut-être d'apparence logique, mais où le rai- 
sonnement conduit à des conceptions tellement fantastiques qu'il faut 
quelque temps pour s'y habituer et les prendre au sérieux. D'ordi- 
naire, le biologiste, tourmenté par le démon de la théorie, commence 
par rassemblera grand'peine tous les faits constatés, sans en omettre 
un seul ; il les vérifie au besoin, les groupe, puis ne hasarde sa théorie 
que lorsqu'elle relie tous les faits, sans être en contradiction avec 
aucun d'eux. M. Le Dantec n'est j)as si difliciie : il théorise dVibord et 
ne s'arrête pas, même si ses conceptions cessent de cadrer avec les 
faits les plus apparents. 

Quant à M. Yves Delage, professeur d'anatomie comparée 
à la Sorbonne, voici comment il juge un précédent ouvrage 
de AL Le Dantec ^ : 

Ce mémoire est une nouvelle application du procédé de l'auteur : 
fournir des explications verbales qui n'expliquent rien, vagues et 
simplistes, sans se soucier des objections capitales qui restent dans 
l'ombre ou des lacunes énormes qui restent béantes. 

1. Jievue générale des sciences, 1903, p. 961. 

2. L'Année biologique, t. \'II, p. lvi. 



206 LE MONISME DE M. LE DANTEC 

Faut-il faire remarquer, pour mieux montrer tout ce que 
ces jugements ont de grave, qu'ils émanent d'hommes, non 
seulement très qualifiés au point de vue scientifique, mais 
aussi très sympaliques aux tendances générales de M. Le 
Dantec, et comme lui évolutionnistes convaincus ? 

Ecoutons maintenant les philosophes. Les comptes rendus 
de la Revue de métaphysique et de morale ne sont jamais 
signés, mais on connaît assez la compétence et les tendances 
de ceux qui la dirigent et l'inspirent. Or nous y glanons les 
appréciations suivantes: A propos de l'Unité dans l'être 
vivant (1902) : 

L'auteur accumule les hypothèses pour imaginer des interprétations 
niécanistes de tous les phénomènes de sexualité et de reproduction. 
D'une manière générale, on peut lui reprocher de transposer les diffi- 
cultés plutôt que de les résoudre, car son procédé constant consiste 
à douer la molécule vivante de toutes les propriétés manifestées par les 
êtres supérieurs^ . 

Sur les conclusions des Limites du connaissable : 

Nous imaginons que de tout cela les philosophes se doutaient un peu. 
Aussi bien, nous ne connaissons aucun psychologue qui admette que 
l'homme perçoit ce qui ne modifie nullement son corps. Personne ne 
soutient cpie l'esprit se j)romène autour du corj)S pour connaître direc- 
tement, et sans l'intermédiaire des organes des sens, le monde extérieur. 
M. Le Dantec croit diriger ses coups contre les spiritualistes, mais il 
n'atteint que les spirites. 

On j)eut regretter que l'auteur ne s'attaque pas aux vraies diffi- 
cultés qui mettent aux prises spiritualistes et matérialistes et empê- 
chent des esprits parfaitement libres d'accepter le matérialisme. Nom- 
breux encore et «sérieux» sont les philosophes qui ne comprennent pas 
comment on peut admettre l'action d'un principe matériel sur le cor|)S. 
C'est la même difficulté que ses adversaires retrouvent dans sa propre 
doctrine. Passep de la matière à la pensée n'est pas plus aisé que pas- 
ser de la pensée à la matière -. 

Eu 1904, à propos du Traité de biologie et par manière de 
jugement d'ensemble : 

Vraiment il y a de quoi sourire quand on voit ce que la |)sychoIogie 
doit à cette méthode prétendue scientifique. Ainsi M. Le Dantec veut 

1. Hevuc de métaphysique et de morale, 1903, Supplément, janvier, p. 3. 

2. Ihid., Supplémeiil, septeiubre, p. i). 



D'APRÈS SES RECENTS OUVRAGES 207 

étudier les rapports de l'instinct et de l'intelligence. Le premier 
psychologue venu remarquerait que l'intelligence est plus souple et 
l'instinct plus fin. M. Le Dantec est de cet avis, mais il croit que notre 
psychologie sera beaucoup plus scientifique si elle paraît emprunter 
le secours de la biologie et si nous disons que l'instinct dépend 
de centres nerveux adultes, l'intelligence de centres nerveux non 
adultes. A merveille; mais est-ce l'histologie qui nous fait connaître' 
des centres nerveux adultes et d'autres non adultes ? Point du lout. 
Le cerveau n'est jamais adulte, dit quelque part notre auteur, puis- 
qu'un vieillard est toujours capable d'apprendre quelque chose, il ne 
peutpas être adulte, puisque l'intelligence est souple, capable d'adapta- 
tions nouvelles. C'est donc la simple observation du psychologue, si 
méprisée, qui vient ici au secours du biologiste pour lui permettre de 
faire une hypothèse sur le développement du système nerveux *. 

Enfin dans la critique des Lois naturelles , après l'éloge 
de «l'homme de science n, voici ce qui est dit du philosophe : 

M. Le Dantec a voulu aborder les problèmes de la théorie de la con- 
naissance avec une défiance, qu'il croit salutaire, de la métaphysique; il 
n'a gardé qu'un minimum de contact avec les philosophes de métier ; 
tout au plus marque-t-il qu'il croit légitimer par une méthode positive 
et biologique la thèse kantienne, qu'il n'y a de vraiment scientifique que 
ce qui est susceptible de prendre la forme mathématique. Il en résulte 
qu'il est obligé de réintroduire dans son exposé, sans le contrepoids 
de la critique moderne, une série de concepts qu'il croit emprunter 
au sens commun et qui sont nécessairement le produit d'une métaphy- 
sique antérieure. Et après un exemple emprunté à la notion du temj)s 
que M. Le Dantec accepte sans vouloir en faire la critique : a C'est 
là, nae dira M. Le Dantec, la « réflexion d'un biologiste, » J'entends 
bien, mais je lui demanderai à mon tour : que penserait-il d'un homme 
qui, ayant trouvé dans un dictionnaire la définition de l'estomac, en 
conclurait que l'estomac du ruminant est nécessairement identique à 
l'estomac du Carnivore ? Il le traiterait de philosophe, je pense. Or 
croit-il vraiment qu'en refusant d'analyser la notion du temps, en la 
supposant partout identique à elle-même, à la façon de la trop fameuse 
école écossaise, il ne pèche par un excès de confiance dans les dic- 
tionnaires anonymes et incolores, auxquelsil emprunte, qu'il le veuille 
ou non, la détermination de ses concepts essentiels - ? 

Ces citations, un peu longues peut-être, n'étaient pas inu- 
tiles. Quand d'une œuvre qui mène logiquement à la négation 
de toute religion et de toute morale, un catholique entre - 

1. Revue de métaphysique et de morale, 1904, Supplément, mais, p. 9. 

2. Ibid., Supplément, juillet, p. 6. 



208 LE MONISME DE M. LE DANTEC 

prend la critique, lia beau rester strictement objectif et éviter 
soigneusement la méthode trop facile des exclamations indi- 
gnées, on déclare trouver en lui du préjugé. On s'expliquera 
donc que nous ayons voulu nous mettre à couvert, et pour 
cela invoquer des témoignages peu suspects de préoccupa- 
tions apologétiques, laissant décote par exemple la conscien- 
cieuse élude dcM.Yignondânslalievuede philosophie ^; nous 
y renvoyons d'ailleurs le lecteur pour la discussion du système. 
Il nous reste, pour atteindre le but plus modeste que nous 
nous sommes proposé, à caractériser d'un mot l'œuvre à la 
fois scientifique et philosophique de M. Le Dantcc, du moins 
ce qu'y ont ajouté les quatre derniers ouvrages. Qu'il n'y 
faille pas chercher de résultats techniques nouveaux, l'auteur 
nous en avertit lui-même pour le Traité de biologie et ce qu'il 
y dit s'applique à plus forte raison aux autres volumes. Le 
passage est important : 

Aujourd'hui le nombre des observations enregistrées en sciences 
naturelles est immense ; pendant quêtant de chercheurs s'occupent 
activement de le grossir encore, il est peut-être utile de se demander 
si, d'ores et déjà, l'on ne saurait pas tirer, de la considération d'en- 
semble des résultats acquis, certains principes généraux, certaines 
lois qui mettant un peu d'ordre dans tout ce chaos, autoriseraient 
ensuite, grâce à la connaissance réelle des faits élémentaires, l'organisa- 
tion d'expériences vraiment scientifiques, d'expériences dont le résultat 
précis ne donnerait pas lieu à autant d'interprétations qu'il y aurait de 
gens à les interj)réter! 

Tel est le but que je me suis proposé en écrivant cet ouvrage ; 
plusieurs de mes maîtres ont trouvé que j'aurais emjiloyé mon temps 
plus utilement à faire des expériences de laboratoire ^... 

C'est donc un travail non de découverte, mais de synthèse, 
non de conquête, mais d'organisation et de systématisation 
qu'a entrepris M. Le Dantec. Et comme son système n'est 
autre chose que le monisme évolutionniste le plus strict, il 
conduit le lecteur de l'atome inerte à l'organisation sociale 
dans toute sa complexité. Ce souci de montrer la parfaite 



1. Paul Vignon, Sur le matérialisme; scieiilifiquc ou mécanisme antilclco- 
Ingique, à propos- d'un récent traité de biologie. [Revue de philosophie, 190'i, 
iiifirs, aviil, mai, juillet.) 

2. Traité de biologie, Introduction, p. 17. 



D'APRES SES RECENTS OUVRAGES 209 

continuité des phénomènes de tous les ordres est peut-être 
son trait le plus caractéristique; tout ce qui sort de sa plume 
en porte la marque et le biologiste en quête de positions 
fermes et de méthodes précises qui, sur la foi des lignes 
citées plus haut, aura entrepris la lecture du Traité, n'aura 
pas sans doute été peu étonné de le voir s'achever par des 
considérations sur la liberté de conscience et la liberté 
d'enseignement. 

Assurément, c'est quelque chose que d'oser visera faire si 
grand ! La synthèse ne tente que les esprits puissants et 
riches de connaissances variées. L'aisance avec laquelle 
M. Le Dantec se meut à travers les notions chimiques, phy- 
siques, mathématiques même, et que fait ressortir encore 
une langue claire, alerte, enjouée, lui a valu de tous les cri- 
tiques de chauds éloges, donnés d'autant plus volontiers 
que le fond appelait de plus sérieuses réserves. Mais la syn- 
thèse joue des tours, même aux esprits puissants et souples. 
Que l'on songe aux innombrables solutions de continuité que 
présente la chaîne des déductions scientifiques, rigoureu- 
sement tirées de l'expérience! Peut-on même parler de 
chaîne, et ne devrait-on pas dire que les résultais ne for- 
ment que des points isolés? Qui veut combler les lacunes, 
doit faire appel à l'hypothèse. C'est là un instrument que 
M. Le Dantec manie avec une virtuosité étonnante. Deux 
exemples topiques nous le montreront. On peut dire que 
tout le système de M. Le Dantec est suspendu aux deux 
points suivants : d'une part, la connexion nécessaire entre la 
forme d'un être et sa constitution chimique; d'autre part, la 
réduction du phénomène de l'hérédité à celui de l'assimila- 
tion. Connexion nécessaire entre la forme et la constitution 
chimique : il le faut bien pour expliquer par le seul jeu des 
forces matérielles la construction des organismes ; on nous 
parlera donc de substance de hanneton, substance de chèvre, 
substance d'homme, bien plus, substance de Pierre, sub- 
stance de Paul, telles qu'un seul des éléments analomiques 
d'un individu quelconque suflirait à déterminer l'individu 
tout entier. Est-ce le microscope ou la balance qui révèle 
cette loi? Non, mais la théorie l'exige. Réduction du phéno- 
mène de l'hérédité à celui de l'assimilation : cela encore est 

cil. — 8 



210 LE MONISME DE M. LE DANTEC 

nécessaire, puisque l'assimilation est la seule caractéristique 
des êtres vivants; or, rien n'est plus simple : il suffit de sup- 
poser que les éléments reproducteurs, arrivés à maturité, ne 
peuvent plus assimiler au sein de l'organisme. Et pourquoi 
une fois complétés par la fécondation, redeviendiont-ils 
capables d'assimiler? Parce qu'ils se retrouveront alors dans 
le cas que M. Le Dantec suppose normal : présence dans 
toute cellule de deux éléments de sexes différents. Hypo- 
thèses gratuites, que les critiques les plus modérés ont 
appelées « ingénieuses ». 

Mais soit! admettons qu'elles sont fondées. On nous a 
donné une explication parfaitement cohérente qui, à l'aide du 
principe de l'évolution, construit le monde actuel tout entier, 
rend compte de tout ce qui se passe dans un cerveau humain. 
Que vaut cet ensemble? nous pouvons le juger assez juste- 
ment, semble-t-il, par son point de départ et par son point 
d'arrivée. Le point de départ, c'est l'évolution, au sens le 
plus absolu, sans hiatus d'un règne à l'autre. Or, M. Le 
Dantec a beau nous dire qu'wiln'y a pas d'antagoniste sérieux 
de la théorie chimique de la vie*», d'autres savants, au 
moins aussi bien informés, s'expriment d'une façon beaucoup 
plus réservée. Personne ne refuse à la théorie de l'évolution 
une réelle valeur explicative, un sérieux mérite au point de 
vue de 1' « économie de la pensée »; personne ne nie que 
les derniers résultats des observations n'obligent à recon- 
naître aux « espèces » une plasticité tout à fait remarquable; 
mais l'absence des formes intermédiaires dans le domaine 
paléontologique connu jusqu'ici, et surtout l'irréductibilité 
absolue du moindre fait de conscience au simple jeu des 
forces chimiques restent encore, pour tous ceux qui ne veu- 
lent pas se payer de mots, des difficultés inextricables. Les 
catlioliques, il est vrai, sont à l'aise, du moins à l'égard d'une 
évolution restreinte, respectant la création immédiate de 
l'âme spirituelle-; mais on comprendia qu'ils ne devancent 
pas sur ce point les savants rationalistes. 



1. Les Limites du connaissahle, p. 73. 

2. A qui voudrait savoir jusqu'où va ceUe liberté d'esprit dans l'expéri- 
mentation, nous indiquerions le beau livre de l'infatigable chercheur qu'est 



D'APRES SES OUVRAGES RECENTS 211 

Pure hypothèse, voilà donc le point de départ du monisme. 
Son point d'arrivée, c'est une discordance absolue entre le 
langage de la théorie et le langage « humain ». Je le sais, 
M. Le Dantec ne redoute pas cette objection, il la prévient, 
et tout son livre des Influences ancestrales est pour la déve- 
lopper; lui-même, quand il lui arrive d'employer une expres- 
sion finaliste, métaphysique, se reprend, et en tire, avec 
une habileté de virtuose, une confirmation de sa théorie : on 
ne se refait pas en un jour une mentalité! Par exemple, pas 
de concessions sur le terrain des idées, et c'est un spectacle 
curieux de voir avec quelle sérénité, j'allais dire avec quelle 
bonne grâce, M. Le Dantec congédie ces entités métaphy- 
siques qui s'appellent l'àme, la liberté, la responsabilité, 
l'art, le désintéressement. 

Une observation avant de conclure. Bonne grâce et séré- 
nité, avons-nous dit pour caractériser la réfutation de M. Le 
Dantec; ces mots appellent des correctifs. La bonne grâce, 
quand elle éconduit sans entendre, irrite plus que la rigueur, 
et la sérénité, quand elle s'exprime sur un certain ton, est 
bien voisine de l'impertinence. Or, M. Le Dantec a fort peu 
écouté ses adversaires, ce qui ne l'empêche pas de les juger 
de très haut. Pour lui, ils forment tous un seul bloc, celui 
des « amoureux de la tradition qui s'acharnent à maintenir 
debout l'édifice des vieilles croyances en face duquel s'est 
dressé victorieux l'échafaudao-e des découvertes humaines^ ». 
Il ne paraît pas se douter qu'il y a bien des manières de com- 
battre la théorie chimique de la vie, en particulier, qu'à côté 
du vieux spiritualisme cartésien pour lequel l'âme est en elTct 
une sorte de « divinité statique «, et le corps, son « hôte ^)) , 
il y a la solution péripatéticienne de l'union substantielle 
entre âme et corps, qui explique, elle aussi, pourquoi « aucun 
phénomène bien étudié chez un être vivant ne s'est jusqu'à 
présent trouvé en désaccord avec les lois de la physique et 
de la chimie 3». Il est vrai que ce système a été proposé avant 
Lamarck, et que « c'est à Lamarck que revient l'éternel hon- 
neur d'avoir placé la vie parmi les phénomènes naturels et 

le P. Wasmann. S. J. : Die moderne Biologie und die Entwicklimgstheorie. 
Fribourg, Hcrder, 1904. 

1. Les Limites du connaissablc, p. 1. — 2. Ibid., p. 87. — 3. Ibid., p. 69. 



212 



LE MONISME DE M. LE DANTEC 



d'avoir secoué le lourd manleaii des traditions ignorantes' ». 
Les phrases de ce genre abondent chez M. Le Dante cet il 
est à noter qu'à mesure qu'il avance dans sa carrière d'au- 
teur, le nombre en va croissant^. Serait-ce que le succès le 
grise et qu'il a saisi le secret de gagner la faveur du public? 
La ( hose n'est pas impossible. M. Le Dantec paraît être, au 
point de vue intellectuel, de la famille de Renan et de 
M. Anatole France : talent incontestable, mais que la pour- 
suite d'un succès trop rapide et trop facile détourne des 
recherches lentes et laborieuses ; la morale y perd ^ et à coup 
sur la science y gagne peu. 

Paul G EN Y. 

1. Les Limites du connaissahle, p. 4. 

2. Citons encore un ou deux exemples. « Rien n'est plus facile que de con- 
struire des phrases parfaitement correctes, quoique entièrement dépourvues 
de signification. Imaginons un cercle qui n'ait point de centre ; supposons un 
homme réduit à deux dimensions et appliqué sur une surface sphérique ; 
Dieu seul en trois personnes, etc., etc.. Presque toute la scolastique vient 
de là. » (Les Lois naturelles, p. 76.) Où donc M. Le Dantec a-t-il appris à 
connaître la scolastique ! Quant à la foi, c'est à Rabelais qu'il en a demandé 
la notion : « La foi étant un ramassis de mots qui ne représentent rien (écoutez 
Rabelais : « foy est argument des choses de nulle apparence »)... » [Les 
Influences ancestrales, p. 243.) Du moins Rabelais, qui avait étudié la théo- 
logie, savait-il qu'il faisait un jeu de mots sur le texte de saint Paul (//ei/.,xi,l). 
M. Le Dantec le sait-il? 

'.i. A vrai dire, M. Le Dantec a une confiance robuste en la morale du 
monisme. Entendons cette réflexion naïve : « Les saints laïques comme Littré 
sont, il est vrai, assez rares, mais leur existence devrait suffire à montrer 
que l'altruisme est indépendant de la foi. » (Les Influences ancestrales, p. 198, 
note.) 



LE CONGRÈS DE RATISBONNE 



ET 



L'IxNFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE* 



NATURE, ORGAÎÏISATION, 
FONCTIONNEMENT DES ASSEMBLÉES CATHOLIQUES 

I 

On a souvent comparé les assemblées générales des catho- 
liques allemands à une revue cl' armée. Winàlhorst se plaisait à 
les appeler nos manœuvres d'automne. Cette comparaison 
est exacte; car le congrès renouvelle chaque année, entre le 
15 août elle 15 septembre, la /;?oZ'i7/5«^jo« des principales forces 
de l'Eglise d'Allemagne. Il fait de'/i 1er ces, mas9,es puissamment 
enrégimentées, devant des chefs éprouvés, aux applaudisse- 
ments de la bonne presse et de l'opinion publique, formant 
galerie. Là se dresse, fier et immaculé, au-dessus de toutes 
les dissidences, le drapeau du Christ; là les fanfares éclatantes 
des réunions solennelles rallient chaque soir les troupes qui 
évoluent le jour sur leurs terrains respectifs, et réveillent, 
au milieu d'acclamations enthousiastes, la vaillance et la foi ; 
là s'affirment l'union et la discipline, tandis que dans les 
réunions des sections et dans d'innombrables groupements 
partiels, on examine la tactique des divers corps d'armée de 
l'Eglise militante, pour corriger, perfectionner, voire créera 
nouveau, tout ce qui peut assurer la victoire du lendemain. 

Le noble comte Clément de Droste-Vischering, président 
du comité central permanent depuis la retraite du prince 
Charles de Lœwenstein en 1898, salua en ces termes une des 
cinq grandes assemblées ouvrières, tenues simultanément 
dans l'après-midi du dimanche 21 août 1904 à Ralisbonne : 

1t. Voir Etudes du 20 novembre 1904. A la page 491 de ce premier ar- 
ticle (23« ligne), au lieu de délégué apostolique de liatisùonne, lire : délégué 
apostolique de Khartoum. 



214 LE CONGRES DE RATISBONNE 

Qu'est-ce qu'une assemble'e catholique et quel est son but? Elle est à la 
fois une revue de troupes et un examen de conscience. Elle doit encou- 
rager et entraîner à un renouveau de vie catholique. Nous savons tous 
qu'une armée prête au combat ne peut se maintenir à la hauteur de sa 
mission, sans subir de temps en temps des manœuvres et des inspec 
lions. Nous autres, catholiques, nous n'aimons pas la guerre, mais 
la guerre nous est imposée. L'histoire et notre expérience personnelle 
nous prouvent que nous avons toujours à nous défendre, nous et notre 
sainte foi, à repousser la calomnie, et à faire éclater la vérité. Voilà 
pourquoi il est nécessaire que nous nous tenions sur le qui-vive... Nos 
chefs naturels sont nos seigneurs les évêques. Sous leur direction, 
prêtres et laïques fournissent leurlabeur. Ceux auxquels lacontiance de 
leurs concitoyens donne une place dirigeante, doivent profiter de la cir- 
constance pour enrôler de nouvelles troupes auxiliaires et gagner de 
jeunes recrues. Vous savez tout ce qu'ont déjà produit nos congrès. 
Ces résultats se manifestent surtout sur le terrain de la charité, des 
œuvres sociales et apostoliques. Nous nous occupons de ce qui nous 
regarde. [Très bien.) Nous examinons ce qui nous manque encore, ce 
que nous pouvons améliorer et compléter. Chaque année, le jeu des 
événements amène des situations nouvelles, et il devient nécessaire de 
voir si le chemin suivi jusque-là est le bon. De nouveaux points de vue 
se présentent, dont il faut tenir compte. Il faut aussi profiter de l'occa- 
sion pour renouveler sans cesse des revendications légitimes. Nous 
demandons la libre profession de notre foi dans les pays allemands. 
[Vifs applaudissements.) Nous demandons la suppression du para- 
graphe l'^'" de la loi contre les Jésuites. [Vifs et longs applaudissements.) 
Quoi de plus propre que nos assemblées à faire naître eu chacun de 
nous cette question : « Ne puis-je pas, plus que je ne l'ai fait jusqu'à 
présent, consacrer mes forces à l'action catholique ?» Le congrès 
nous pousse donc à une nouvelle vigueur, à de nouveaux sacrifices. Ce 
ne sont pas des impressions inusitées qui nous remuent, mais encore 
et toujours l'impression saisissante de la grandeur, de la puissance de 
ri']glise catholique, de la foi catholique. Nous nous réjouissons, nous 
réchauffons notre ardeur à la vue de ces manifestations de vitalité reli- 
gieuse, et nul ne rentre dans ses foyers sans se dire : « Je bénis Dieu 
d'être catholique. » [Vif assentiment.) 

Ces dernières paroles sont bien l'impression que la niasse 
emporte du congrès ; elle se lit dans les regards et domine 
dans les conversations. Ces braves gens sont heureux et tiers 
d'une fierlé bien légitime. « Nous avons tant travaillé, 
disent-ils, pour en arriver là, » Et à ce point de vue, l'assem- 
blée générale peut se comparer en second lieu à une sorte de 

MISSION COLOSSALE. 

Il est incontestable qu'après avoir suivi pendantcinqjours, 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 215 

avec un intérêt croissant, ces débats intimes ou publics, ces 
joutes oratoires de premier ordre, où tout découle des prin- 
cipes chrétiens, où tout y ramène, où tout tend à l'apologie 
rationnelle, scientifique et populaire du christianisme, on 
sort de là meilleur et plus fort, plus intégralement catholi- 
que dans tous les fibres de son être, plus décidé à alfirmer 
sa foi dans la vie familiale et dans la vie publique. Le salut 
traditionnel entre catholiques : « Gelobt sei Jesus-CJiristusl 
Loué soit Jésus-Christ ! » est le premier cri qui retentit à l'ou- 
verture de l'assemblée, il est aussi le dernier écho qu'on en 
remporte, quand l'élite d'une nation a lancé au ciel le chant 
majestueux du Te Z)eM7?ï allemand, du Groszer Gott, wir loben 
dich ! (Grand Dieu, nous vous louons !), dont la mélodie sai- 
sissante dans sa simplicité est à la fois une hymne d'adora- 
tion et un chant de triomphe. 

L'idée dominante du congrès de Ratisbonne qui, après 
l'assemblée j ubilaire de Cologne en 1903, ouvre avec splendeur 
la seconde série des grandes manifestations catholiques 
annuelles, a été le mot de Pie X dans sa première encycli- 
que : Instaurare om/iia in Christo. Tous les discours sur la 
philosophie, l'art, la science, la littérature, l'éducation, la 
question sociale, les droits et les devoirs du catholique etc., 
ont été dominés par ce leitmotiv souverain, harmonisant en 
un accord, puissant et doux, et la foi divine et les données de 
la raison, montrant aux adversaires exempts de passion la 
vertu civilisatrice et bienfaisante de FEoflise de Jésus-Christ 
dans tous les domaines de l'humaine activité. 

Songeons que cette machine, forte et souple à la fois par 
son organisme central et ses innombrables ramifications, se 
transporte chaque année, comme une tour roulante, dans un 
des centres populeux de l'empire, de préférence là où se fait 
sentir le besoin d'un réveil, d'une concentration, d'une créa- 
tion ou d'un rajeunissement de vie et d'action catholiques. 
Songeons qu'elle met en branle pendant une année de pré- 
paration les principales forces du catholicisme de la cité, 
agite la région, devient souvent une occasion de missions 
paroissiales, d'expansion nouvelle pour le Volksvereiii^ cette 
incomparable association du peuple catholique, qu'elle est 



216 LE CONGRÈS DE RATISBONNE 

une des préoccupations de la presse locale et régionale : nous 
aurons alors une idée de son immense portée religieuse, 
morale et sociale. 

Aussi longtemps, écrit M. de Gerlach, député protestant, que des 
congrès comme celui de Ratisbonne pourront se tenir chaque année en 
Allemagne, la tour du Centre restera inébranlable. Sans doute le tra- 
vail d'organisation fait beaucoup; mais il ne saurait suffire. Bien des 
partis donneraient tout au monde |)Our mettre sur pied un semblable 
congrès; mais, avec tout l'or du monde, ils ne réussiraient pas. 
Les socialistes et les agrariens parviennent à remuer des masses 
d'hommes. Mais ce ne sont que des classes de gens spécialement inté- 
ressées qui répondent à leur appel. Seules les assemblées catholiques 
savent embrasser et unir toutes les conditions sociales depuis le prince 
immédiat de l'empire jusqu'au plus pauvre ouvrier. Le Centre nous 
j)résente un microcosme du peuple allemand. Le lien religieux s'af- 
firme supérieur à toutes les compétitions d'intérêt. C'est là ce qui 
donne au Centre sa puissance et aux congrès catholiques leur carac- 
tère imposant. [Berliner Zeitung^ n° 401.) 

Les Hamburger Nachrichten (n" 605) avouent que l'organi- 
sation des congrès catholiques ne saurait être surpassée en 
Allemagne. « La seule manifestation analogue du parti socia- 
liste n'est que du bousillage en comparaison. Où se trouve 
dans le monde entier une libre organisation de catholiques 
approchant même de loin en importance des assemblées alle- 
mandes? Chose étrange ! en pays protestant, elles sont deve- 
nues un ferme appui de l'Eglise que la France « très chré- 
tienne )) défendait autrefois et persécute aujourd'hui. » 

Pour expliquer plus pleinement la nature de ces grandes 
assises et le secret de leur influence, disons encore qu'elles 
peuvent surtout se comparer à un immense parlement d^ hom- 
mes libres, examinant en commun leurs intérêts et affirmant 
leurs droits, même vis-à-vis des pouvoirs publics. Ecoutez 
ces fières paroles de Windthorst à Trêves, le 28 août 1887 : 

Lorsque les vues de l'Eglise concordent avec celles des pouvoirs 
publics, il ne peut en résulter que du bien. Nos assemblées sont spécia- 
lement propres;! mettre en pleine lumière l'homogénéité des catholiques 
de toute rAllomagne et même d'au delà. Elles montrent à amis et 
à ennemis que nous nous tenons en faisceau serré pour la défense de 
la liberté et le maintien du bon droit. Nous levons fièrement la tête, 
dans la revendication de nos droits ; nous ne demandons que ce qui 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 217 

nous appartient. Nous sommes des hommes libres, prêts à nous sou- 
mettre en hommes libres: mais nous ne mendierons jamais. 

Il est incontestable que c'est surtout à une sorte àe par- 
lement monstre^ à la fois régulier et intermittent, qu'il faut 
comparer une telle assemblée ^ Elle captive l'attention de 
l'Allemagne phis vivement que les débats des divers parle- 
ments de l'empire. Les paroles qui s'y prononcent sont épiées, 
jugées, interprétées ; elles ont un retentissement prolongé 
dans la presse, par les polémiques qu'elles provoquent. Con- 
sidérez sans un saisissement, si vous le pouvez, huit à dix 
mille têtes d'hommes, l'élite morale d'un grand peuple, en- 
tassée dans un hall immense; suivez le jeu ardent de ces 
physionomies reflétant les sentiments les plus variés; regar- 
dez les qualre-vingts journalistes prenant leurs notes à une 
vingtaine de tables au pied de la tribune. Voici se dresser le 
type ébahi de quelque hétérodoxe, égaré là, dirait-on, par 
hasard, quand l'enthousiasme soulève la foule ou que la 
bénédiction d'un prince de l'Eglise descend sur l'assemblée 
à genoux. J'en ai vu qui, à ce moment, avec un goût fort 
douteux, affectaient de s'asseoir. 

Voyez sur l'estrade, de chaque côté de la tribune aux haran- 
gues, les tables des sténographes ofliciels d'où s'échappent 
des liasses de télégrammes. Un de ces messieurs, sympa- 
thique dans son infatigable labeur, me disait : « Ces télé- 
grammes sont expédiés à deux centres principaux, Essen et 
Breslau,d'où ils rayonnent aussitôt dans l'empire. Ils seront 
demain dans tous les journaux. » Annexes de la Festhalle^ 
voici un bureau de poste et de télégraphe, un vaste local 
réservé aux écrivains, voire même la buvette d'où s'épanche 
à flots la bière de Bavière, brune ou blonde, agréable et 
bienfaisante : le toutbàli pour la circonstance. 

Revenons à l'estrade d'honneur, au centre de laquelle se 
dresse la tribune richement drapée. A droite, le pavillon des 
évêques aux couleurs pontificales; à gauche, celui du prince 

1. « Présider l'assemblée générale des catholiques, se peut-il une plus 
belle situation ! C'est présider V Assemblée nationale des catholiques », disait 
dès 1849, à Breslau, le vieux conseiller délégation, Maurice Liobcr, mort on 
1860. 



218 LE CONGRÈS DE RATISBONNE 

de Thiirn et Taxis, aux couleurs bleues et rouges. Dans le 
vaslc hémicycle qui les unit, nous voyons les sommités de 
l'Allemagne catholique : princes, prélats, abbés mitres, ora- 
teurs des parlements et des assemblées populaires, profes- 
seurs d'universités, prêtres à l'action puissante, grands indus- 
triels, hommes d'œuvres, religieux, confesseurs de la foi sous 
le Kulturkampf, chefs des grandes associations. Ils se cou- 
doient là avec une bonne grâce, une simplicité, une courtoisie 
exemples de gcne et de prétention. Ces messieurs sont bien 
chez eux; un délégué de groupes ouvriers n'y semble pas 
moins à sa place qu'un moine ou un grand seigneur. Rien de 
plus solennel, de plus distingué, de plus familial à la fois. 
Le spectacle vaut qu'on y repose ses regards. Voici, un peu 
au hasard : le vénérable évoque de Ralisbonne, INIgr Ignace 
de Senestrcy, le Nestor del'épiscopat allemand avec ses qua- 
tre-vingt-sept ans et son air de fine bonté; Mgr le coadjuteur, 
baron Sigismond von Ow, jeune, populaire, aux traits éner- 
giques comme sa parole; Mgr le baron von Stein, archevêque 
de Munich, au verbe grave et lent ; Mgr le comte Maylath, 
évêque de Transylvanie, type d'une distinction exquise, fidèle 
à toutes les réunions ; Mgr l'archevêque de Zara ; le prince de 
Lœwenstein; les membres du comité central, du comité local; 
M. leprésidentPorsch, chamarré de décorations ; le comte Max 
de Droste-Yischering,fils du comte Clément, deuxième prési- 
dent ; le baron Max von Pfetten, troisième président ; M.Charles 
Mayer, grand industriel, et le docteur Théodore Linck, profes- 
seur, vice-présidents;les présidents des sections, MM. Charles 
Bachem, Antoni, Werthmann et Huppert; l'abbé Delsor, 
curé de Marlenheim, le député expulsé de Lunéville, qui 
semble seul isfnorer le bruit fait autour de son nom. Gomment 
ne pas remarquer le député Scluicdler, chanoine de Bamberg, 
lutteur intrépide, orateur original, dont chaque mot porte, 
aimé des masses, redouté des grands; le sympathique 
Grœber, le Souabe à la taille superbe, à la barbe ondoyante 
et fleurie, d'une bonhomie si avenante, parlementaire habile, 
resté garçon pour se dévouer tout entier à la cause catho- 
lique; l'abbé Dasbach, député de Trêves, agitateur populaire 
infatigable; le savant jésuite Lehmkuhl, j)etit homme au bon 
sourire, au regard pétillant sous ses lunettes dorées; déjà 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 219 

âgé, il semble disparaître entre ses deux collègues, le P. de 
Santi, de Rome, et le P. Fonck, d'Iniisbruck. Plus loin voici le 
docteur von Oerterer, président du Parlement de Bavière, qui 
dirigea l'assemblée de Cologne l'année dernière; l'aimable 
député Thaler, de Wûrzbarg; MM.Brandts et Pieper, chefs du 
Volksvereiii\ M. Cahensly, président du Sanct RapJiaelsverein 
pour les émigrants; le docteur Heim, chef du centre bava- 
rois, la bête noire des libéraux ; deux nobles anglais, délégués 
du duc de Norfolk, une pléiade d'autres hommes marquants 
auxquels se môle la fleur de la noblesse bavaroise. Ils sont 
tous là, dans le rayonnement des trois grands bustes de Pie X, 
de l'empereur et du prince-régent qui les dominent, encadrés 
dans un triple massif de fleurs, de verdure et de riches dra- 
peries; eux-mêmes dominent la magnifique assemblée. 

Quel est l'aréopage politique qui présente un ensemble de 
sommités aussi imposantes? 

Comme dans nos parlements, nous avons ici les divers 
bureaux ou sections avec leurs présidents ; un journal officiel 
appelé Festblatt, qui a paru quatorze fois, du dimanche 21 au 
jeudi 26 août; les groupes variés des intérêts professionnels ; 
une commission permanente, dite comité central, dont nous 
allons parler; voire même parfois des commissions d'enquête 
et des missions à l'étranger; enfin des décisions, ayant force 
de loi pour les catholiques. 

A l'occasion du congrès général, un grand nombre 
d'œuvres se donnent rendez-vous dans tous les principaux 
édifices publics et privés de la cité, depuis l'hôtel de ville 
jusqu'aux plus modestes « restaurations », en passant par 
les écoles, les séminaires, le vélodrome, les hôtels et les su- 
perbes brasseries bavaroises. C'est un flux et reflux qui 
décuple le mouvement de la ville de Ratisbonne, si calme 
d'habitude, et fait de ce parlement une sorte de fédération 
d'œuvres, une série de congrès, désespoir du reporter ou du 
curieux. Le bureau de l'assemblée se multiplie sans répit pour 
honorer de sa présence et de ses encouragements ces réunions 
spéciales et les ramène à lui dans les parades générales de la 
soirée. Ainsi, tandis que dans la plupart des parlements, 
nous assistons aux batailles lamentables d'intérêts qui se 



220 LE CONGRES DE RATISBONNE 

contrecarrent et cherchent à se détruire, ici tout tend à 
runil(5. Les chefs du parli catholique, qui sont souvent aussi 
les leaders de la campagne politique, tiennent avec une 
maîtrise superbe la baguette magique qui fond dans un 
accord grandiose ces harmonies variées. Cette union m'a 
toujours paru si belle, dans son respect des organismes 
complexes qui la composent, qu'elle fait naître la persuasion 
que c'est l'esprit de concorde par excellence, le souverain 
ordonnateur du monde des corps et du monde immatériel, 
l'Esprit-Saint, qui souflle ici et nous donne, avec une image 
anticipée de la céleste Jérusalem, la vraie image de l'Eglise 
catholique : heala pacis visio. 

Voici ce qu'en dit éloquemment Auguste Reichensperger, 
dès 1858, à Cologne : 

« Je ne crains pas de le dire : ce ne sont pas précisément 
les incidents variés, les discours, les résolutions qui donnent 
à nos assemblées leur signification la plus élevée. Bien plus 
élevée se trouve, à mes yeux, ce que j'appellerai leur «signi- 
fication symbolique w. Elles me semblent un vivant symbole 
de l'unité catholique, de cette unité qui ramasse en un large 
accord tous les tons qui résonnent ici-bas dans l'histoire, de 
cette unité vers laquelle converge, comme en un point 
central, tout ce qui est beau, noble et grand. « 

Cette unité de vues et d'action grandit la force individuelle, 
met en pleine valeur les talents ordinaires, préserve des 
écarts qui résultent de l'isolement et de l'inexpérience, livre 
entre les mains du prêtre les forces saines et vives de sa 
paroisse, donne à toutes les classes sociales des guides et 
des défenseurs, et fait parfois d'un ouvrier ou d'un paysan un 
apôtre éloquent par la solidité et la valeur intrinsèque de sa 
parole. Ainsi se développe l'esprit d'initiative et d'entreprise 
qui répond à toutes les situations et couvre d'oeuvres le 
sol de rAUemagne catholique. 

Envisager autrement ce chef-d'œuvre d'organisation serait 
en avoir une notion incomplète. Le mot môme de congrès, 
tel du moins que nous le concevons en France, n'en rend 
pas exactement l'idée. L'expression allemande est phis 
exacte ; c'est V Assemblée générale des catholiques d'Aile- 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 221 

magiie^ ou, si l'on veut, le Parlement des intérêts et des forces 
du parti, ou encore un de ces Chanips-de-Mai décrits par 
Guizot, où les hommes libres d'une nation discutaient en 
commun leurs affaires. 

Un coup d'œil sur la liste des réunions annoncées officiel- 
lement pour un seul jour du congrès, le mardi 23 août, ']ouv 
le plus chargé, suffira à montrer l'intensité du mouvement 
qu'il provoque. Voici cette énumération : 

Le matin. — A huit heures : Messe de Requiem à la cathé- 
drale pour les membres défunts des assemblées précédentes; 

A huit heures et demie : Assemblée de l'Association : « Ut 
omnes unum » (salle du balcon de l'hôtel Neues Haus); 

A neuf heures et demie : Assemblée du Volksverein de 
l Allemagne catholique (grande salle des fêtes); 

Aneuf heures et demie : Assemblée des Associations catho- 
liques d'étudiants de VUnitas (salle de l'horticulture du A^ewe.y 
Haus) ; 

A neuf heures et demie : Assemblée des instituteurs catho- 
liques (salle Saint-Erhard); 

A dix heures et demie : Deuxième Assemblée générale 
fermée (au Vélodrome). 

L'après-midi. — A deux heures et demie : Séances des 
Commissions (au lycée et au grand séminaire, — en quatre 
groupes différents); 

A deux heures et demie : Réunion des Alsaciens catho- 
liques (petite salle du Neues Haus)\ 

A deux heures et demie : Assemblée des Associations d étu- 
diants de VUnitas (môme salle que le matin); 

A deux heures et demie : Réunion de l'Association catho- 
lique de la Presse bavaroise (brasserie de l'Etoile); 

A deux heures et demie : Assemblée de V Albertus-Magnus- 
verein^ (salle impériale de l'hôtel de « la Croix d Or») ; 

A deux heures et demie : Assemblée de la Fédération des 
unions des commerçants catholiques d'Allemagne (salle de la 
Cccrmelitenbrauereî). 

Le soiii. — A cinq heures : Assemblée générale (F'esthalle) ; 



1. Cette association, l'ondce en 1901 pour le soutien des étudiants catho- 
liques, prend do consolants développements. 



222 LE CONGRÈS DE RATISBONNE 

A huit heures : Festkonuners des Associations d'étudiants 
qui ne portent pas de couleurs (au Vélodrome) ; 

A huit heures : Festkommers des Associations catholiques 
des étudiants de V Allemagne du Sud (grande salle du Neues 
Haus) ; 

A huit heures : Réunion amicale des instituteurs catholiques 
(salle de la Carmelitenbrauerei)\ 

A huit heures : Assemblée de fête de la Fédération des 
Ligues de Windthorst en Allemagne (grande salle Saint- 
Erhard)»; 

A huit heures : Fête de l'Association catholique d'étudiants 
« RJiœtia » (salle impériale de l'hôtel de « la Croix d'Or »); 

A luiil heures : Assemblée de fête de la Fédération des 
unions des commerçants catholiques d'Allemagne (brasserie 
de l'Étoile). 

Cela l'ait vingt-deux réunions pour le mardi 23; il y en eut 
trois dès le samedi 20; sept le dimanche 21, dont une frac- 
tionnée en cinq groupements simultanés; dix-neuf le 
lundi 22; quinze le mercredi 24; six le jeudi 25, sans parler 
de bien des réunions qui n'ont pas figuré au programme 
officiel. 



En parcourant l'œuvre féconde des cinquante et une assem- 
blées générales des catholiques d'Allemagne, on fait une 
double constatation qui pourrait devenir l'objet d'une étude 
approfondie pleine d'intérêt. 

La première est que, depuis 1848, ces assemblées ont été, 
d'une année à l'autre, comme le reflet des principaux événe- 
ments de la vie politico-religieuse de l'Allemagne. L'histoire 
religieuse de l'année écoulée y trouve un écho fidèle, y 
reçoit sa note caractéristique ; les discours et les résolutions 
de l'assemblée en cours manifestent l'élat d'esprit des catho- 
liques, comme une résultante précise de leurs luttes, de 
leurs revendications, de leurs succès, de leurs épreuves. Par 



1. Le Windthorslhund a fait sa première apparition au congrès de Dort- 
mund en 1896. Il a pour but la formation d'hommes poliliqaes dans la jeu- 
nesse allemande. Les résultats obtenus sont déjà fort appréciables. 



m 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 223 

là, elles joucnl un rôle si considérable, se différencient l'une 
de l'autre, tout en gardant leur allure commune, et font 
comprendre l'enthousiasme renouvelé qu'elles provoquent. 
L'étude de ces congrès permet de suivre à la trace l'évolution 
religieuse de plus d'un demi-siècle en Allemagne; elle fait 
admirer le tact, la sûreté de coup d'œil croissante, la sagesse 
avec laquelle ces assemblées, tout en maintenant les droits 
des catholiques, n'ont pas dépassé la mesure du raisonnable 
et du possible dans leurs revendications, en face d'une société 
ébranlée par mille faux principes et surtout par le dualisme' 
confessionnel, cette plaie toujours vive au flanc de l'Alle- 
magne. Ainsi s'est affirmée et a grandi l'influence des catho- 
liques. Où en serait aujourd'hui cette influence, sans la 
réaction puissante de ces assemblées ! Quelle part d'actioit 
politique et sociale garderaient-ils? Il n'est que trop facile de 
répondre en voyant ce qui se passe, hélas! ailleurs, en 
voyant la haine dont les poursuit la majorité protestante du 
pays, soutenue presque partout par des gouvernants favo- 
rables à ses vues intolérantes. Lempire évangélique triom- 
phant de la Rome des papes^ voilà l'Allemagne dans son 
concept idéal pour tout protestant militant. Le catholique est 
pour lui un être rétrograde, ignorant, sans patriotisme et 
sans droit. Si on le tolère, si on le respecte, c'est qu'il a su 
conquérir de haute lutte tolérance et respect, et qu'on a 
besoin de lui comme d'une digue contre les torrents envahis- 
sants du socialisme et du libéralisme impie qui, de plus en 
plus, se donnent la main. Plutôt rouge que noii\ c'est trop 
souvent le mot d'ordre aveugle de l'orgueilleuse raison des 
pseudo-libéraux. 

Au milieu d'agitations et d'assauts continuels, nous vovons, 
de 1848 à 1858, l'œuvre des congrès s'organiser et s'affirmei-. 
De 1858 à 1870, les grandes assemblées suivent avec un 
douloureux intérêt le drame qui se déroule autour de Pie IX 
et dont la brèche de la Porta Pia est le dénouement. La 
poussée antireligieuse que provoquent, en 1866, le triomphe 
de la Prusse et l'exclusion de l'Autriche du grand concert 
allemand, les faux principes de l'Etal libéral avec ses maximes 
de liberté à outrance, les erreurs modernes sur le principe 
des nationalités, la force primant le droit et l'autorité du fait 



22^ LE CONGRES DE RATISBONNE 

accompli qui sanctionne toute iniquité, sont dénoncés et 
(létris. 

La question scolaire est sans cesse à l'ordre du jour. Le 
congrès de Bamberg, en 18G8, un de ceux où elle fut le plus 
passionnément agitée, adopte la résolution suivante : 

L'Assemblée affirme le droit incontestable qu'ont les parents catho- 
liques de régler l'éducation de leurs enfants. Elle prétend maintenir 
le droit des catholiques à des écoles et fondations scolaires indépen- 
dantes. Elle demande que la législation leur donne le pouvoir de créer 
des établissements d'enseignement conformes à leurs convictions. Si 
la séparation de l'école et de l'Eglise entrait dans la législation, les 
catholiques réclament une entière liberté d'enseignement. 

Le couplet varie tous les ans, le refrain reste le même. 
Actuellement, c'est la Simultanschule^ l'équivalent de l'école 
neutre, contre laquelle les catholiques dressent leurs batte- 
ries. 

Le devoir électoral trouve aussi d'intrépides défenseurs, 
et il est réconfortant, aujourd'hui encore, d'entendre le cha- 
noine Moufang s'élever, en 1868, contre les bonnets de nuit 
[Schlafmiitzen) qui se dérobent et s'abstiennent par indiffé- 
rence. 

Tu dois voter selon ta conscience. C'est ton droit, par conséquent 
ton devoir. Tu es responsable du mal qui surviendra, car tu pouvais 
empêcher l'entrée de ce monsieur dans le conseil communal. Ah ! si 
tous les catholiques savaient paraître sur le champ de bataille électoral !... 

La lutte pour la parité, c'est-à-dire pour une juste partici- 
pation des catholiques à toutes les fonctions publiques, revient 
aussi sans cesse battre en brèche l'odieux exclusivisme des 
régimes protestants, et parfois la lâche insouciance des gou- 
vernements catholiques, dominés par la pression libérale. 
Quand le Kultii//>anip/ suvw'int, les catholiques étaient prêts; 
contre l'intention de ses auteurs, il donna à la vitalité catho- 
lique, secouée par la tempête, un magnifique essor et aux 
assemblées annuelles une splendeur inconnue auparavant. 

La seconde constatation est que presque toutes les œuvres 
catholiques d'Allemagne ont trouvé dans les assemblées 
annuelles soit leur origine, soit du moins, avec la grande 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 225 

publicité, leur sanction et le principe de leurs développe- 
ments. Depuis le Bonifatiusverein, créé en 1849, à Ratis- 
bonne, jusqu'au Volksverein^ la dernière conception du lion 
mourant Windlhorst, en 1890, et depuis le Volksvereiii jus- 
qu'à la Ligue contre le duel^ œuvre récente du prince de 
Lœwenstein, en passant par des associations si nombreuses 
que la seule énumération en serait fatigante, tout découle de 
l'œuvre des assemblées, tout s'y rattache, tout y puise la vie, 
tout y apporte en retour, nous l'avons vu, un merveilleux 
afflux d'entrain, de labeur solide et de splendeur vitale. 

Mais c'est surtout V action sociale qui doit à ces assemblées 
ses plus magnifiques résultats. Le caractère social que leur 
imprima Ketteler, dès la première assemblée de 1848, s'est 
affirmé à travers les années comme une partie essentielle de 
leur programme. En cela, les catholiques ont admirablement 
compris leur devoir; le secret de leur puissance, aujourd'hui, 
consiste précisément en ce que le peuple, même protestant 
de bonne foi, voit bien tout ce qu'il a déjà obtenu des catho- 
liques, tout ce qu'il a droit d'en attendre. La législation et 
l'initiative privée, la justice et la charité, ont été inspirées 
par ces assemblées. Si le centre est, dans la plus pure accep- 
tion du terme, le parti démocratique en Allemagne, c'est 
qu'il s'est toujours fait l'écho des justes revendications de 
l'âme populaire. Ici nobles et plébéiens marchent d'accord. 

On a pu lire dans un journal national libéral, a dit, dès 1871, le 
baron de Schorlenicr-Alst, le roi des paysans de Westplialie, que la 
noblesse catholique en est venue à ce point de vouloir marcher la main 
dans la main avec les ouvriers, mais qu'heureusement il se trouve 
encore dans cette noblesse des hommes qui ne veulent rien avoir de 
commun avec cette race ultramontaine. Je regrette, Messieurs, qu'il y 
ait encore dans la noblesse catholique des hommes qui ne veulent rien 
avoir de commun avec ce mode d'action. J'accepte le reproche comme 
le meilleur des hommages. Oui, nous voulons marcher avec les ouvriers 
la main dans la main, pour les relever aux points de vue religieux, 
moral et matériel. 

.Les paysans, les ouvriers, les artisans, ont leurs plus siirs 
champions dans le centre, inspiré par les assemblées an- 
nuelles. La section des questions sociales y est, de tradition, 
la plus assidiiment fréquentée. La science sociale catholique, 



226 LE CONGRÈS DE RATISBONNE 

grâce en partie à la merveilleuse mobilisation des forces du 
Volksvcreiii (association générale du peuple catholique), 
compte des sociologues de théorie et de pratique, d'une sûreté 
de doctrine et d'activité remarquable; tels sont les Hitze, 
les Piepcr, les Trimborn, les Brandts, et une pléiade de 
maîtres qui, dans leurs cours publics, leurs universités popu- 
laires et leurs innombrables assemblées, initient le peuple 
à l'organisation de toutes les branches du travail, à la légis- 
lation (|ui le concerne, à la vie corporative et à la défense de 
ses intérêts. L'abbé Pieper, directeur général du Volksi'erein, 
de taille superbe et bien jeune encore, pousse, avec une 
vigueur d'autant plus grande qu'elle est plus exempte de 
tout appareil oratoire, les catholiques de tous les états et de 
toutes les conditions, à l'action politique sociale. Donner 
l'aumône, c'est bien, dit-il; préserver de la misère et de la 
mendicité^c est mieux. h^'n\s\.\nc\. d'association a détruit l'iso- 
lement. Le député Grœber a pu à peine énumérer, l'année 
dernière, à Cologne, l'œuvre des catholiques sur le terrain 
social. Bcbel lui-même a bénéficié comme apprenti des bien- 
faits des Gesellenvereîne. Ceux-ci, à eux seuls, comptent 
plus de 1100 groupements avec plus de 200 000 membres, 
et 453 hospices; les compagnons versent 2 700 000 marks 
par an dans leurs caisses d'épargne. Les associations d'ou- 
vriers sont plus de 1300 avec 210000 membres; les asso- 
ciations de paysans comptent 260 000 membres, le Volks- 
verein lui-même a dépassé 400 000 hommes. Toutes ces cor- 
porations défendent leurs intérêts et sont une puissance 
avec laquelle les pouvoirs doivent compter; à leur tête mar- 
chent les députés catholiques, leurs mandataires, et le clergé, 
leur guide. 

Dans un article sur le congres de Ratisbonne intitulé 
le Secret de la force du Centre, M. de Gerlach montre que si 
le centre est un facteur prépondérant dans la politique, c'est 
qu'il a su joindre, à d'incontestables aptitudes de gouverne- 
ment, un souci constant des intérêts populaires. [Hilfe, n° 36.) 

On me permettra de croire que si nos députés catholiques 
de France avaient su s'afhrmer sur le terrain de la législation 
sociale et des intérêts poj)ulaires, comme le promettaient 
leurs brillants débuts, il y a trente ans, sous la noble impul- 



% 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 227 

sion du comte Albert de Mun et de ses amis; que si, en ces 
dernières années encore, à chaque projet de loi sectaire, et 
par conséquent stérile et ruineuse, ils avaient su opposer 
parallèlement un projet pour l'amélioration des conditions du 
travail, ils eussent fini par gagner l'estime du peuple, par 
couper l'herbe sous les pieds des socialistes, qui ne sont que 
d'impuissants plagiaires, et par conquérir une situation bien 
autrement imposante, qu'en s'usant à un jeu de politique de 
bascule, de compromis et d'alliances immorales, où ils n'ont 
cessé d'être les dupes. 

Des assemblées comme celles des catholiques allemands, 
cela se comprend, ne se créent pas toutes seules, et si tout 
ordre suppose un ordonnateur, celui qui préside à la mobi- 
lisation de ces masses d'hommes est le résultat d'une longue 
expérience et d'une sage direction. Il sera d'une utilité pra- 
tique réelle à'' examiner les rouages de cette organisation^ 
modèle que S. S. PieX voudrait voir appliqué à d'autres pays. 

Trois facteurs entrent en jeu pour le fonctionnement du 
congrès annuel : ce sont le comité central^ le comité local et 
le règlement même de V assemblée qui préside à l'évolution de 
ses débats. Examinons ces trois éléments constitutifs des 
congrès catholiques. 

Le comité central permanent est né de l'importance crois- 
sante des assemblées catholiques et de la nécessité de les pré- 
parer, de reviser et de codifier les usages et règlements établis 
dans les débuts. Le congrès de Wûrzburg, en 1864, constata 
le dommage qui résultait du manque d'un organisme central 
pour maintenir l'unité de direction et assurer l'exécution des 
résolutions adoptées ; il hésita cependant à accepter la pro- 
position du chanoine Thissen qui en sollicitait la création. 
L'idée n'était pas mûre. On craignait « le danger de la cen- 
tralisation ». 

En 1868, àBamberg, plus que jamais le besoin d'une direc- 
tion ferme se fit sentir. On s'accorda pour nommer un 
comité central provisoire^ avec mission de dresser un plan 
d'organisation définitive. On voulait remettre l'hégémonie des 
assemblées à un groupe d'hommes éminents, capables de 



228 



LE CONGRES DE RATISBONNE 



leur donner un plein épanouissement parleur expérience du 
mouvement catholique. Ce comité devait, au cours de l'année, 
s'occuper des intérêts de rassemblée générale, entrer encon- 
tact avec les associations partielles existantes, y trouver un 
point d'ap|)ui avant la réunion, pour la mettre en train, et après, 
pour exécuter ses décisions. A titre d'essai, on confia ces 
fonctions, ainsi que le choix du lieu de la prochaine assemblée 
à ce comité constitué comme il suit: pour la Prusse : le baron 
Félix de Loe, le docteur Hiilskamp, de Munster, le curé Ibach, 
de Limburg; pour la Bavière: le prince de Lœwenstein et 
l'avocal Freitag ; pour la liesse : le baron de Wambolt; pour 
l'Autriche : le comte Henri Brandis. 

Dès ses débuts, le comité se signala parla vigueur de son 
action. Il sut, sous la présidence du prince Charles de Lœwen- 
stein, un des hommes qui ont le mieux mérité des catholiques 
allemands, élargir sa sphère d'influence, y rattacher les 
diverses classes de la société, les représentants des oeuvres 
les plus variées. Il fit brillamment ses preuves entre le con- 
grès de Bamberg et celui de Dusseldorfen 1869. C'est à son 
infatigable esprit d'entreprise qu'on dut la splendeur unique 
en Allemagne des fêtes jubilaires de Pie IX. L'assemblée de 
Dusseldorf, reconnaissante, sanctionna l'existence du Zentral- 
comitee et manifesta la volonté qu'il ne fût plus seulement à 
l'avenir un principe d'union, mais aussi un principe de vie 
et de direction pour toutes les branches de l'activité catholi- 
que en Allemagne. 

Après vingt ans de luttes constantes, on arrivait à une orga- 
nisation complète. L'heure était providentielle. La guerre 
allait éclater; les catholiques devaient, souvent aux premiers 
rangs, mêler leur sang à celui de leurs frères d'armes et ils 
étaient loin de soupçonner que, dans la pensée de Bismaick, 
l'unité politique concjuise sur les champs de bataille n'était 
que le prélude de Vunité religieuse, par la destruction du 
catholicisme. A côté de la France calliolique abaissée^ devait 
s'élever Venipire évangélique triomphant, sous l'hégémonie 
du roi de Prusse. Quel réveil pour des patriotes, un peu illu- 
sionnés, comme KettelerM 



1. Le KiiUurkampf i\x\. une odieuse ingratitude envers les sujets callio-J 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 229 

C'est à ce moment surtout que sefont sentir l'importance et 
l'opportunité du comité central. A la vue des dangers qui 
menacentles catholiques, il prend une allure militante et orga- 
nise la défense. Il s'adjoint des hommes éminents dans pres- 
que tous les diocèses, constitue une association suprême de 
trois cents membres qui rayonnent sur le pays, prépare ainsi 
ce qui manque encore aux catholiques et ce que la persécu- 
tion va leur faire conquérir : la création à'' un parti politique 
au Parlement, résultat de la lutte, sur le terrain électoral, 
pour la défense des intérêts religieux assaillis. De là nait le 

CENTRE. 

Le comité central fait imprimer une statistique complète 
des associations existantes ; s'abouche avec les catholiques 
marquants de l'étranger pour une attitude commune dans la 
résistance; organise, pour protester contre la prise de Rome, 
le grand pèlerinage de Fulda, origine d'une foule d'autres ; 
envoie, dès le début de 1871, une première députation à 
Pie IX, sous la conduite du comte Caius Stolberg, pour le 
consoler et lui remettre une offrande de 340 000 francs ; une 
seconde, forte de neuf cents personnes, avec une offrande 
de 350 000 francs, à l'occasion du second jubilé. De son côté, 
chaque membre du comité travaille à développer la vie cor- 
porative en Allemagne. «Le comité central, dit l'historien des 
assemblées catholiques, M. le curé May, devient le grand 
état-major qui organise les masses de quatorze millions de 
catholiques et les mobilise pour la bataille. C'est lui qui 
donne le mot d'ordre, signe la feuille de route et dispose à 
l'heure décisive les catholiques allemands à la victoire, au 
triomphe. » Il renforce le mur de granit où le géant se biise : 
la fausse science s'y heurte avec DoUinger et les vieux- 
catholiques ; la fausse politique s'y heurte avec le chancelier 
de fer. 

Cependant, quand la guerre religieuse éclata, on redouta 

tiques de l'empire. Ce fut un prince catliolique, le roi Louis II de Bavière, 
qui prit l'initiative de l'union de toutes les races allemandes et de la consti- 
tution du nouvel empire. Les Jésuites, sacriQés si brutalement, s'étaient 
dépensés sans mesure sur les champs de bataille et daas les hôpitaux ; ils 
avaient conquis l'admiration des chefs protestants et nombre d'entre eux 
partaient en exil la croix de fer sur la poitrine. D'autres la reçurent... à 
l'étranger. 



230 LE CONGRÈS DE RATISBONNE 

pour le comité central des conflits avec l'autorité de l'Etat. 
Pour parer à toutes les dillicultés possibles, on suspendit 
l'action du comité et on confia ses fonctions à un commissaire 
unique et permanent, le priuce Charles de Lœwenstein. 

J'ai dit, dans un article sur le Congrès de Mayence [Éludes^ 
janvier 1893), l'œuvre incomparable et les mérites de ce grand 
catholique. Par son inlassable dévouement et ses travaux, il 
a été pendant trente ans l'àme des congrès, chef puissant 
autant que modeste du mouvement catholique en dehors des 
luttes parlementaires. Il est sur la brèche pour la prépara- 
lion de toutes les assemblées de 1872 à 1898. La confiance 
des catholiques lui maintient d'une année à l'autre un litre et 
des fonctions qu'il remplit si bien. Des monceaux de docu- 
ments font foi de sa prodigieuse activité. Dans la guerre, 
dans la paix, dans la tourmente, dans le triomphe, il reste 
debout au gouvernail, s'appuyant sur Dieu, calme dans la 
prière, embrassant l'avenir de son large regard, sillonnant 
l'Allemagne pour tout activer. Son nom restera inséparable 
de l'œuvre des assemblées catholiques. Il fut vraiment, avec 
toute sa douceur, son nom l'indique {nomen, omen l) selon le 
beau jeu de mots du baron de Schorlemer-Alst : « Un lion 
[Lœwe) dans la lutte, dur comme la pierre [Steinhart] dans 
sa fidélité à l'Eglise. « 

Les catholiques allemands l'aiment, le vénèrent et garde- 
ront sa mémoire. Nous le vîmes à Ratisbonne encore, non sans 
émotion, marquer le pas au milieu du cortège des ouvriers, 
comme l'un d'entre eux, et saluer d'en bas au passage le comité 
du congrès, qui assistait au défilé sur un balcon. 

Ce ne fut que le déclin de ses forces qui l'amena à supplier 
qu'on le déchargeât de son fardeau. A Landshut, en 1897, il 
demanda le rétablissement du Zentralcomitee et ne consentità 
garder ses fonctions, pour un an encore, que sur les prières 
de l'assemblée. Mais, en 1898, toutes les instances échouèrent, 
il fallut accepter sa retraite. Le comité central fut reconstitué 
le 17 novembre 1898. 

On mit à sa tête le comte Clément de Droste-Vischerinsr, de 
la famille de l'illustre évéque Clément-Auguste. On lui adjoi- 
gnit quinze membres permanents et quatre temporaires. Ces 
derniers sont les présidents du comité local et les premiers 



II 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 231 

présidents des deux derniers congrès. Fuient choisis comme 
membres permanents : MM. FranzBrandts,le grand industriel 
de Miinchen-Gladbach, président àuVolksvereiii\ le savant 
sociologue, abbé député Hitze; Mgr Nacke, chef du Boiiifa- 
ciusvereiii, à Paderborn ; l'abbé Werthmam, président des 
associations charitables ;Mgr le prélat Hiilskamp, de Miinster, 
vétéran de l'ancien comité, représentant la presse et la litté- 
rature catholique ; M. Custodis, de Cologne ; le comte Con- 
rad de Preysing, cette «perle M del'aristocratie bavaroise, dont 
il fut déjà question ; l'éditeur Otto, de Grefeld, représentant 
V Augustinusverein (association fondée en 1877, à Wiirsburg, 
pour soutenir et développer la bonne presse); le prince Franz 
d'Arenberg, de Berlin, représentant les œuvres de missions ; 
de plus, l'orateur Schaedler, le prince Aloys Lœwenstein 
(Bavière), le comte Konigsegg (Wurtemberg), le docteur 
Porsclî, connu du lecteur; l'avocat Stephan (Silésie), le com- 
merçant Walter d'Erfurt, pour les pays de Thuringe. 

La mission principale du comité est le choix de la ville et 
la préparation de l'assemblée. On pose en principe qu'il n'est 
pas désirable que chaque congrès surpasse le précédent en 
nombre et en éclat. Le choix de la localité deviendrait de 
plus en plus difficile; les petites villes, même les villes 
moyennes, ne suffiraient plus à la tâche. Où trouver des 
locaux assez vastes, des logements assez nombreux? D'après 
cette idée, le comité choisit, pour le congrès de 1899, la 
petite ville de Neisse^ en Haute-Silésie; elle ne compte que 
vingt mille habitants. C'est aussi pour cela qu'on se rendit à 
Ratisbonne cette année. Dans son discours de clôture, M. le 
président Porsch s'exprime ainsi : 

Nos congrès se sont déveloj)j)és d'une manière que je pourrais 
appeler effrayante, si bien qu'il est à peine possible de créer des locaux 
assez vastes et qu'il est plus diflicile encore de trouver des orateurs 
au verbe assez puissant pour les remplir. Voilà pourquoi nous avons 
eu, en ces derniers temps, au comité central, Tidée d'alterner, d'aller 
tantôt dans une ville capable de recevoir des grandes masses d'hommes, 

1. Le Bonifaciusvereina été fondé eu 1849 pour le soutien et la propaga- 
tion de la foi dans les régions du Nord, et au milieu des petites couiiuunaulés 
catholiques dispersées dans les milieux protestants et nommées Diaspora. 



232 



LE CONGRES DE RATISBONNE 



tantôt dans des lieux plus paisibles pour délibérer en un cercle plus 
restreint. Je ne fais certes pas tort aux braves habitants de Ratisbonne, 
en trahissant notre pensée. Il sera bon, nous sommes-nous dit, après 
la s|)lenilide assemblée jubilaire de Cologne, de nous reposer sur les 
bords du Danube, à l'ombre du dôme superbe, dans l'antique et silen- 
cieuse cité épiscopale. [Sourires.) Mais voici qu'au lieu de la modeste 
réunion sur laquelle nous comptions, s'est formée cette assemblée gran- 
diose. Notre salle est spacieuse, plus spacieuse peut-être que celle de 
Cologne, et elle s'est trouvée remplie au delà de toute attente... au 
point que, le jour de la première réunion, ses abords ont dû être barrés 
par la police. 

Voici ce que m'écrivait récemment M. Charles Pustet fils : 
« Ail comité central se réunissent, comme en un point conver- 
gent, les expériences faites jusque-là. On y débat d'avance 
les propositions et les vœux reçus, on en formule de nou- 
veaux. Le bureau du Zentralcomilee se tient en relations con- 
stantes avec les personnalités religieuses et laïques influentes 
de l'Allemagne catholique, pour réaliser une marche en 
avant et des procédés uniformes. 

« C'est à ce comité, dont le siège fut à Mayence l'année der- 
nière, que s'adressent les catholiques qui désirent avoir l'as- 
semblée générale dans leur ville, et s'engagent à fournir les 
garanties nécessaires. Voici, en général, la marche de l'af- 
faire : les chefs des associations commencent par s'entendre 
à l'amiable; on sollicite l'assentiment de l'évéque du lieu ou 
du diocèse et celui des pouvoirs publics. Puis on se concerte 
avec le comité central, qui décide en première instance sur 
la proposition et voit s'il y a lieu de la présenter à la pro- 
chaine assemblée générale. p]n ce cas, l'invitation à venir 
siéger dans la ville en question y est apportée par un de ses 
représentants. Parfois l'initiative vient du comité central. » 
Par suite de difficultés locales ou d'époques trop troublées, 
il n'y a pas eu de congrès en 1854, 1855 (refus de Cologne); 
en 186G, à cause de la guerre austro-allemande; en 1870, à 
cause de la guerre franco-allemande; en 1873 et en 1874, par 
suite des fureurs du Kulturkainpf. Depuis lors, l'assemblée 
s'est tenue régulièrement tous les ans. 

« Quand le choix de la ville est fixé, continue mon corres- 
pondant, les catholiques qui ont pris l'initiative du mouve— i 
ment créent un comité local. Ce dernier nomme le bureau et 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 233 

constitue les commissions^ qui ont, surtout dans des villes 
de moindre importance, de rudes problèmes à résoudre. 
Tout ce monde travaille pendant une année, et c'est parfois 
après maint tâtonnement qu'on tombe d'accord sur tous les 
points. 11 importe, dès le début, d'assurer le côté financier. 
Autrement, comment se lancer dans de grosses commandes, 
dans des contrats qui engagent des sommes considérables? 
Combien sont à plaindre ceux qui, ayant agi sans prévision, 
se trouvent après coup dans la gêne et la misère! Grâce à 
Dieu, nous nous sommes garantis d'avance contre cette éven- 
tualité à Ratisbonne. Il importe de choisir pour le comité 
des hommes populaires. Une cheville ouvrière du mouve- 
ment est le premier secrétaire, qui a les devoirs les plus 
importants à remplir. 11 doit connaître la ville et les gens, 
les journaux et les diverses publications. Un bon journaliste 
fait le mieux l'affaire. Nous avons eu pour cela, en la per- 
sonne de M. le rédacteur en chef Held, une ressource hors 
ligne. En dehors du comité local proprement dit, qui s'at- 
telle à la besogne, on crée un comité d'honneur^ composé 
des notabilités de la ville et du haut clergé. Outre les invita- 
tions générales lancées dans la presse, le comité adresse des 
invitations particulières à tout l'épiscopat de langue alle- 
mande, à la noblesse, aux parlementaires et aux personnages 
de marque. 11 se concerte avec le comité central pour la 
formation du bureau de la future assemblée «, etc. 

Le gros problème à résoudre pour le comité local de 
Ratisbonne fut la création d'une salle capable de contenir de 
huit à dix mille personnes. 

Il en existait une à Constance, ayant servi à une fête de 
gymnastique, appartenant à l'entreprise Strohmeyer et C'". 
Quarante mètres sur quatre-vingts, des tribunes, six mille 
chaises disponibles, une bonne acoustique! On traita avec le 
propriétaire; on la fit bel et bien venir. Elle fut déinontée, 
chargée sur plusieurs trains, expédiée tout comme un vul- 
gaire colis, ou comme un cirque Barnum. L'immense car- 
casse fit sensation à son arrivée. On le pense bien. Quelles 
pièces! quels madriers! L'antique cité de saint Wollgang 
n'avait jamais contemplé pareil castel...; bref, à mesure qu'il 



234 LE CONGRKS DE RATISBONNE 

montait sur la vaste jjelouse, au milieu des promenades 
publiques, l'enthousiasme montait aussi, et l'enthousiasme 
est père des grandes entreprises. Quand l'immense hall fut 
dressé, il fut impossible de hisser le paratonnerre qu'exi- 
geait la police. Par contre, le prince de Thurn et Taxis offrit 
ses tentures et toutes les splendeurs de ses serres pour le 
parer, au désespoir des jardiniers locaux, qui n'auraient pu, 
du reste, y suffire; deux grands lustres furent garnis de 
lampes électriques; six larges issues furent ménagées pour 
l'entrée et la sortie des foules, deux tribunes s'ouvrirent aux 
musiciens, aux chœurs de chant, aux dames de la ville; les 
écussons des évoques d'Allemagne ornèrent les piliers du 
pourtour. Tout le fond, à gauche de l'estrade dont j'ai déjà 
parlé, n'était qu'un massif de fleurs et de plantes arbores- 
centes, du milieu duquel émergeait, encadrée dans un portique 
grec richement sculpté, une splendide et douce statue en 
marbre blanc de la Vierge immaculée, dont le front, le soir, 
s'irradiait des scintillements de douze étoiles électriques.. 
Elle est l'œuvre du sculpteur Georges Schreiner.La création 
d'un tel local dissipa les inquiétudes, donna un splendide 
essor à l'assemblée, et l'assemblée, de son côté, illustra le 
local. 11 est reparti pour Constance. Peut-être le reverra-t-on 
à Strasbourg*. 

1. Le 17 novembre, s'est tenue à Ratisbonne la réunion de clôlure du co- 
mité local de la 51' assemblée générale des catholiques d' Allemagne, au 
milieu d'une afflueuce d'élite. M. le premier président Puslet jette un dernier 
coup d'œi! sur le congrès qui, à tous points de vue, a été brillant. Il remercie 
ceux qui ont contribué à ce succès, spécialement le haut protecteur de l'as- 
semblée, le prince de Thurn et Taxis, Mgr l'évêque de Senestrey, Mgr le coad- 
juteur, M. le bourgmestre Geib, la population de la ville et la presse. Le 
compte rendu des dépenses et recettes est écouté avec un vif intérêt. Les 
frais d'établissement de la salle des fêtes s'élèvent à 18 500 marks, la loca- 
tion de six mille chaises à 'j 000 marks, la décoration à 6 000 marks, l'illu- 
miualion du dôme à 245 marks; dépenses variées, 3 500 marks; frais d'im- 
pression, 11 421 marks ; frais d'insertions, 2185 marks ; musique, 1 800 marks ; 
sténographes, dépêches, matériel de bureau, 1700 marks; le compte rendu 
sténographique tiré à deux mille sept cents exemplaires, 5 600 marks. L'en- 
semble des dépenses se monte ainsi à 73 125 marks. Recettes : pour cartes des 
membres participants, 29 000 marks; imprimés, 1 1 400 marks; bière, 426 marks. 
Il a été vendu quarante-neuf mille caries de fêle rapportant 6 000 marks ; don 
de Mgr l'évêque, 3 000 marks; du prince de Thurn et Taxis, 5 000 marks; 
dons volontaires, 17 700 marks. Le déficit n'est donc que de 2 454 marks, 
somme inférieure aux prévisions et couverte par le bureau. Après des dis- 



i 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 235 

Il y a longtemps que le choix de la ville de Strasbourg a 
été décidé pour le séjour de l'assemblée générale de 1905. 
M. le docteur Biirguburu est venu à Ratisbonne saluer le 
congrès au nom de ses compatriotes alsaciens et lui donner 
rendez-vous dans la belle cité des bords du Rhin. Cette déci- 
sion est habile ; si les Allemands gardent le tact indispensable 
en l'occurrence, elle contribuera à englober les catholiques 
d'Alsace-Lorraine, déjà fort ébranlés, dans le grand engre- 
nage du mouvement catholique d'Allemagne. L'heure est 
favorable, et on a certainement escompté, sans le dire tout 
haut, l'aversion profonde et le mépris légitime que le gou- 
vernement persécuteur de France inspire aux provinces 
annexées. 

« Nous sommes bien aises, m'a dit un brave curé d'un coin 
charmant de la montagne, de ne pas être gouvernés ici par 
les francs-maçons de Paris. Après avoir fléchi, par suite des 
émigrations, la vie catholique et la proportion numérique 
des catholiques remontent. » Et M. l'abbé Delsor m'a dit à 
Ratisbonne : « Le régime Combes a plus fait que cinquante 
ans de germanisation pour ruiner les sympathies françaises 
en Alsace. « 

Voici, à titre d'exemple, comment on vient de procédera 
Strasbourg^ le 8 novembre dernier, pour la constitution du 
comité local de préparation de la prochaine assemblée. Dans 
la grande salle de 1' « Union » se sont donné rendez-vous les 
catholiques influents de tous les milieux, de tous les états : 
Mgr Fritzen et son coadjuteur, Mgr Zornde Bulacli, sont pré- 
sents; Mgr Werthmann, de Fribourg, et M. le jugeGiesler, de 
Mannheim, représentent le comité central ; M. le conseiller 
municipal docteur Burguburu ouvre la séance et donne une 
idée de travaux à entreprendre, et de la distribution de ces 
travaux à diverses commissions. Sous la direction de M. l'ar- 
chiprôtre Kiefter et sur sa proposition, on élit le bureau du 
comité local, à savoir : président d'honneur, Mgr Fritzen ; pré- 
sident, le docteur Burguburu; vice-présidents, M.Bachmann 
et l'abbé docteur Miiller-Simonis. Après quelques paroles de 

cours, dos toasts et des acclamations variées, M. Pustet dit à l'assemblée 
un dernier merci cordial et ainsi se termine définitivement la liquidation 
du cinquante et unième congrès des catholiques allemands. 



236 LE CONGRES DE RATISBONNE 

remerciements et la promesse de mettre tout en œuvre pour 
donner au congrès le ])lus grand éclat possible, M. Burguburu 
prend la présidence, et sur sa proposition, agréée par l'as- 
semblée, on établit les commissions comme il suit: 

Commission des orateurs : Mgr Zorn dcBulach,MM. Biium- 
ker, Ehrhard, Hober, Schteffer, Spahn, Hoffler et Vonder- 
scheer. 

Commission de la presse : MM. le docteur Barth, Ehrhard, 
Hauss et Vierlino:. 

Commission des finances : MM. Kehren,Bock, Hanauczecket 
Strauven. 

Commission des logements : MM. Schalck, Diebolt, von Dorth 
et Weydmann. 

Commission des bâtiments : MM. Knaulh, Otl, Ritleng et 
Zimmer. 

Commission de l'ordre: MM. Hottenrott, docteur Gass, doc- 
teur Gelleret Mertz. 

Commission des fêtes : MM. le docteur professeur Lœffler, 
Hurst, Victori et Zcnner. 

Sont nommés secrétaires : MM. Steinhart, avocat; doc- 
teur Sipp, Thomas et Hommcl ; trésorier: M. Bœtz. Suit une 
liste de dix-sept membres honoraires. 

Les représentants du comité central, MM.Werthmann et 
Giesler, adressent ensuite à l'assemblée des paroles de remer- 
ciement, d'encouragement et d'instruction. MgrFritzen salue 
de tout son cœur le comité qui vient d'être formé, montre la 
grandeur de sa tâche, l'encourage par la pensée que l'assem- 
blée calholi((ue est une œuvre utile et grandiose qui contri- 
buera au plus grand bien des catholiques d'Allemagne et 
surtout de la chère Alsace-Lorraine. Pour attirer les béné- 
dictions de Dieu sur les travauxdu comité local, MgrZorn de 
Bulach a chanté une grand'messe pontificale à la cathédrale, 
le 20 novembre. Mgr Fritzen, les membres du bureau, les 
présidents des diverses commissions, les représentants des 
diverses associations de la ville et des faubourgs avec ban- 
nières, y assistaient. Il est à croire dès maintenant que la pré- 
paration du grand congrès de 1905 donnera une intensité 
nouvelle à la vie et au mouvement catholi(|ues en Alsace. 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 237 

Le comité local, après avoir présidé la fête solennelle de 
réception des h6les{Begrûssungsfeier),le dimanche soir, remet 
le lendemain matin ses pouvoirs au bureau de l'assemblée 
qui est constitué, sous sa présidence, dans la première assem- 
blée générale close. Alors entre en pleine vigueur le règle- 
ment^ troisième élément constitutif des congrès et dont il 
reste quelques mots à dire. 

En voici les traits principaux, tels qu'ils ont été fixés par 
les décisions du comité central, le 25 août 1901, et légère- 
ment modifiés à Ratisbonne. Il se compose de vingt-sept 
articles. 

Les six premiers traitent de l'ordre et des dispositions 
générales du congrès, des membres qu'on y admet, de ceux 
qu'on pourrait être amené à en exclure. Au 4® article, on a 
ajouté ce paragraphe : « Les catholiques adultes deVétranger 
peuvent également obtenir des cartes de membres qui don- 
nent droit aux délibérations, mais non aux votes. » 

L'article 7 fixe le caractère des diverses réunions. Ce sont : 

a) Les assemblées générales publiques, pour lesquelles les 
orateurs ont été choisis d'avance et d'où toute discussion est 
exclue ; 

b) hes séances des sections [Ausschiisse]^ dans lesquelles on 
met en discussion les motions présentées ; 

c) Les assemblées générales closes, dans lesquelles les prési- 
dents des sections apportent les motions examinées et votées 
dans leurs sections respectives, pour les voir sanctionnées, 
modifiées ou rejetées définitivement. 

Le congrès de Ratisbonneajoute ici un paragraphe concer- 
nant la grandemanifestation ouvrière ,'\niYoàm\.e depuis quel- 
ques années dans les usages et qui a lieu le dimanche dans 
l'après-midi. 

L'article 8 prévoit la formation des diverses sections et 
laisse à l'assemblée le droit d'en augmenter ou d'en diminuer 
le nombre. 

Lès articles 9 et 10 règlent tout ce qui concerne la nomi- 
nation des membres du bureau. 

Les articles 11, 42, 13 et 14 précisent en détail le rôle des 
divers membres du bureau et celui des présidents des 
sections. 



238 LE CONGRÈS DE RATISBONNE 

Le 15', nous l'avons vu déjà, exclut de l'assemblée toute 
polémique confessionnelle. 

Les arlicles 16 et 19 règlent ce qui a rapport aux diverses 
motions présentées dans les sections. Dès avant l'ouverture 
du congrès, elles sont soumises à l'examen du comité local 
et du comité central, et livrées à l'impression, autant que 
possible. 

Les articles 17, 18 et 20 établissent ce qui a rapport aux 
orateurs et à leurs discours. Les discours, à moins de raisons 
approuvées, ne doivent pas être lus. Le temps de leur durée 
est aussi déterminé. 

Le 21^ règle le vote sur les diverses propositions. Il a lieu 
à la majorité absolue des membres présents. 

Le 22' défend toute collecte parmi les congressistes. 

Par le 23% l'assemblée générale reçoit le pouvoir de 
désigner dans la dernière séance close les membres du comité 
central, de remplacer les disparus, de confirmer les membres 
en charge. 

Le 24' précise en plusieurs paragraphes les fonctions de ce 
comité central dont le rôle nous est connu. 

Le 25' confie au comité local le soin de la publication du 
compte rendu in extenso.^ et règle en cela le devoir des 
orateurs. 

Le 26' a trait à la question financière. 

Le 27' statue que tout ce qui n'est pas prévu dans ce 
règlement reste soumis aux décisions du bureau et, s'il y a 
lieu, du comité central. 

Souvent une exposition d'art chrétien est annexée au con- 
grès; ce fut le cas à Ralisbonne. Les cartes des membres 
contiennent le programme complet de l'assemblée au jour le 
jour, et donnent droit à un guide historique et local^ imprimé 
pour la circonstance. Les librairies de Ratisbonne ont misen 
vente un choix on ne peut plus joli et varié de cartes postales 
illustrées, et un riche souvenir de l'assemblée contenant, 
avec le j)ortrait de S. S. Pie X, ceux d'une trentaine des 
membres les plus distingués du congrès. 



Telle est l'œuvre dans ses grandes lignes; des détails plus 



I 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 239 

complets dépasseraient les proportions de cet article. Nous 
croyons avoir analysé assez intimement le mécanisme des 
congrès catholiques d'Allemagne pour faire comprendre au 
lecteur qu'ils sont bien le résultat de la sagesse et de l'expé- 
rience appuyées sur un infatigable labeur. Par leur nature 
même, par leur constitution et leur fonctionnement, ils 
présentent une des organisations les plus belles, les plus 
puissantes, les plus fécondes qu'ait su inspirer et créer le 
génie catholique. L'ossature d'une cathédrale gothique, avec 
toutes ses parties qui se tiennent et se soutiennent delà base 
aux voûtes aériennes, est un objet d'étude stupéfiant pour 
l'architecte qui a su en pénétrer la structure et en admirer 
l'indéfectible solidité. Une impression d'ordre moral analogue 
domine le spectateur qui a étudié le monument grandiose 
que l'union et la discipline des catholiques d'Allemagne ont 
su élever à l'honneur du Christ et de l'Eglise et au profit 
même de leur patrie. Car les congrès catholiques annuels 
ont été un puissant élément de rapprochement et de fusion des 
diverses races qui constituent aujourd'hui l'empire d'Alle- 
magne. Les adversaires eux-mêmes le reconnaissent. 

Nous avons encore à voir défiler les orateurs du congrès 
de Ratisbonne, dans le cadre des principaux événements qui 
remplirent les jours glorieux du Katholikentag. 

Toutefois nous voudrions montrer auparavant, dans une 
sorte d'article intermédiaire, comme résultat de nos entre- 
tiens à Ratisbonne, ce que les catholiques de France, 
écrasés aujourd'hui, pourraient faire pour se ressaisir. Ne 
pourraient-ils pas, eux aussi, créer leur premier parlement? 
La situation actuelle leur impose, comme suprême ressource, 
l'obligation de s'unir et de s'organiser. Le succès du récent 
congrès de VActio7i libérale populaire est bien fait pour les 
encourager. 

LÉON SŒHNLIIS'. 



SUR L'HISTOIRE DU PROTESTANTISME 



L'Institut catholique de Paris attribue, chaque trimestre, à un 
nouveau spécialiste, l'enseignement apologétiquefondé depuis peu. 
On entend ainsi une brillante série de maîtres exposer le rapport 
delà foi chrétienne avec les diverses sciences. Pendant le premier 
trimestre de 1904, les conférences ont porté sur une question 
d'histoire: l Eglise catholique, la Renaissance, le Protestantisme. 
L'amphithéâtre de la rue d'Assas a paru bien étroit pour l'audi- 
toire qui venait écouter M. Alfred Baudrillart. Des instances 
nombreuses ont ensuite déterminé l'auteur à publier ses confé- 
rences. L'accueil du public n'a pas été moins sympathique au 
volume qu'aux leçons orales. Déjà paraît la quatrième édition '. 

M. l'abbé Baudrillart a voulu nettement conserver à son œuvre 
le caractère de conférences apologétiques. Dans les éditions pré- 
cédemment parues, il s'était même interdit la moindre note au 
bas des pages. Les plaintes de beaucoup ont été si ardentes que, 
cette fois, l'auteur accepte de marquer des références aux écrits 
mentionnés dans le texte ; mais il refuse tout autre étalage d'éru- 
dition. Nous ne pouvons que l'en féliciter : autant l'appareil des 
notes critiques est indispensable à une étude savante et spé- 
ciale, autant il serait mal placé dans un volume comme celui-ci. 
M. Baudrillart ne cherche, en effet, qu'à résumer une époque 
historique et à présenter des solutions aux problèmes généraux 
qu'elle souleva. Toute la valeur du travail est dans la science, les 
méditations, le jugement du conférencier. Ce ne sont pas des 
listes bibliographiques ou des cotes des Archives nationales qui 
prouveront le bien fondé d'appréciations concernant l'influence 
de l'humanisme et le rôle social de la « Réforme ». 

Les conférences apparaissent, dans le volume, telles qu'elles 



1. Nous ferons nos renvois à la troisième édition. L'Eglise catholique, la 
Renaissance, le Prolcslanlismc, par Alfred Baiulrilliirl. Paris, Bloud, 4, rue 
Madame, 1904. In-8 de xv-400 pages. — Personne n'ignore que l'Académie 
française a décerné deux fois le grand prix Gobert au principal ouvrage de 
M. Baudrillart: Philippe V cl la cour de France. 



SUR L'HISTOIRE DU PROTESTANTISME 241 

furent données : avec cette modération de langage, cette loyauté 
d'accent, que connaissent tous les élèves et tous les auditeurs de 
M. Baudrillart. La forme est, volontairement, 'un peu froide: cor- 
recte, bien ordonnée, ^ans aucune recherche de l'élégance, et 
parfois, peut-être, légèrement dépourvue de relief. L'auteur a voulu 
dire clairement et franchement la vérité sur des questions com- 
plexes : il aurait craint, parle moindre artifice oratoire, de retirer 
quelque chose à la sérénité de son enquête, à l'équité vraiment 
scrupuleuse de ses conclusions. 

M. Baudrillart est très familiarisé avec le sujet dont il s'oc- 
cupe, et dont il a déjà, par plusieurs articles, éclairé des aspects. 
Naguère, à l'Ecole normale, il étudiait de près le seizième siècle, 
sous la direction de M. Gabriel Monod. Chargé, plus tard, d'en- 
seigner l'histoire moderne à l'Institut catholique, il choisissait, 
trois fois en dix ans, pour matière de son cours, la Renaissance 
et la Réforme. Un long contact avec les documents, de multiples 
lectures, l'ont fait pénétrer dans tous les secrets de cette période. 
Aussi a-t-il pu en dégager une synthèse impartiale et objective. 
Lorsqu'ils liront les conférences, ceux qui ont quelque usage de 
la littérature scientifique du sujet, ceux qui en ont, pour certaines 
parties, consulté les sources originales, rendront hommage h 
l'entière exactitude des informations ; ils témoigneront de la 
somme de recherches et de réflexions que supposent tant de 
pages, agréables et faciles à lire dans la sobriété de leur style. 
Nulle « apologie » ne pouvait être plus érudite et plus sincère. 

Exposer avec loyauté l'attitude de l'Église romaine en face de la 
Renaissanceei du Protestantisme \xnyoc[u.er les seules conclusions 
que l'histoire a enregistrées, voilà toute la méthode apologétique 
de M. Baudrillart. 






La Renaissance est, d'abord, étudiée : en Italie, puis en France, 
en Angleterre, en Allemagne. Bien souvent, elle emprunte, sem- 
ble-t-il, à l'antiquité les principes les plus contraires à l'esprit chré- 
tien. Pourquoi donc la papauté a-t-elle favorisé un pareil mou- 
vement? L'auteur ne recule pas devant les épines du problème. Il 
montre ce qu'eut de périlleux l'excessive bienveillance de Rome 
pour l'humanisme néo-païen, tant sous Nicolas V que de Sixte IV 
à Léon X. Mais il défend la position générale adoptée par le 

en. —9 



242 SUR L'HISTOIRE DU PROTESTANTISME 

Saint-Sièffc envers la Renaissance. La démoralisation et la déchris- 
tianisation, qui marquèrent cette période, avaient leur principale 
cause dans Vétat politique et social de l'Italie au quinzième siècle^ 
et non pas dans le culte littéraire de la beauté antique. L'œuvre 
qu'accompliront les maîtres du dix-septième siècle ne prouvera- 
t-elle pas que l'humanisme est fort conciliable avec le meilleur 
idéal religieux? Les papes agissent donc avec sagesse lorsqu'ils 
favorisent le renouveau des lettres et des arts ; quand ils font 
bénéficier l'Eglise de la grande transformation intellectuelle qui 
emporte les esprits (p. 63-96). 

Plus douloureux sont les problèmes soulevés par l'histoire de 
la « Réforme » protestante. 



M. Baudrillart montre comment elle naquit. Au début du 
seizième siècle, une révolution profonde couve en Allemagne. 
Les causes politiques, économiques, nationales se mêlent aux 
causes intellectuelles et religieuses. Déjà, les princes et les villes 
ont empiété sur le pouvoir impérial, tandis que les paysans com- 
mençaient à s'insurger contre les propriétaires ; Ulrich de Hutten et 
les chevaliers ont lancé leurs imprécations contre Rome, au nom 
du vieil esprit germanique; Erasme, Mutian, Reuchlin, ont exalté 
le libre examen et bafoué la tradition scolastique ; Geyler de Kai- 
sersberg, Jean de Wesel, Nicolas Russ, ont enseigné qu'il fallait 
aller droit à Dieu, sans passer par l'Eglise; qu'en face du péché 
universel, on devait désespérer des œuvres et ne chercher la jus- 
tification que dans la foi au Christ. Or, un jour, tous ces éléments 
de révolte s'incarnent en un même homme, et le branle décisif 
est donné. Mais l'agitateur est un moine, théologien et mystique : 
aussi la révolution qui éclate prend- elle surtout un caractère reli- 
gieux. « La force de Luther et celle du mouvement luthérien sont 
venues de la satisfaction même qu'ils donnaient aux tendances con- 
temporaines. Luther en fut la personnification vivante. » (P. 116.) 
Loin d'être un dialecticien austère et froid comme Calvin, Luther 
est une « âme vivante, originale, personnelle, mais aussi profondé- 
ment allemande: Je suis né pour mes Allemands, disait-il, y'^ (>eux 
les servir. » Dans les invectives enflammées, les ignobles injures 
que cet homme sensuel et orgueilleux prodigue à l'Eglise romaine, 
le peuple retrouve la rudesse grossière de ses propres passions. 



SUR L'HISTOIRE DU PROTESTANTISME 243 

A quelque brutalité le génie allemand unit beaucoup de senti- 
mentalité mystique et religieuse : quel écho ne trouvent donc pas 
les conlessions émouvantes où Luther raconte ce que furent les 
douleurs, les angoisses de son âme, jusqu'au jour où il crut 
éprouver le témoignage intérieur de la bienveillance divine et 
conquérir « le bonheur de l'âme unie à Jésus-Christ par l'anneau 
de la foi, comme une épouse est unie à son époux » (p. 119)! As- 
pirations morales, préjugés nationaux, appétits violents, Luther 
a tout reflété : il est kerndeutsch, « foncièrement allemand ». Voilà 
pourquoi il réussit à insurger tant de ses compatriotes. Etrange 
est, d'ailleurs, la destinée de cette révolution. Au bout de peu 
d'années, tousleséléments révolutionnaires, chevaliers ou paysans, 
ont été écrasés ; les écoles tombent en ruine ; l'Allemagne est, 
plus que jamais, morcelée ; une seule chose demeure : l'hérésie. 
Les princes, devenus propriétaires des biens ecclésiastiques, 
deviennent aussi les maîtres des consciences de leurs sujets. Le 
luthéranisme est imposé par formulaires officiels ; c'est une Eglise 
d'État. 

L'exemple de l'Allemagne est contagieux. On l'imite en Suède, 
en Danemark, en Angleterre. Par la ruse ou la force, des sou- 
verains y font prévaloir le protestantisme, tantôt pour raison 
financière, tantôt pour raison politique, tantôt pour une raison 
encore plus honteuse (p. 97-130). 



Que va faire la France ? Elle compte bientôt nombre de pro- 
testants. Les premiers sont les meilleurs, ce C'étaient de pauvres 
petites gens, clercs ou artisans, mal affermis dans la doctrine, dont 
le sentiment religieux s'exaltait à la vue du désordre de l'Eglise 
établie. Sans la renier positivement, ils cherchaient à se passer 
d'elle pour atteindre Dieu. » Souvent, ils regardent même le 
bûcher comme une séduction et une récompense. D'autres mé- 
contents adoptent aussi la Réforme^ et pour des motifs très divers : 
par exemple, quelques évêques ou abbés qui viennent y chercher 
dispense des lois canoniques, notamment du célibat. Les églises 
nouvelles s'organisent, tandis qu'avec Calvin, la doctrine se for- 
mule. Puis, autour de 1560, le pur Évangile recueille beaucoup 
de nouveaux prosélytes : gens de grande ou de petite noblesse, 



244 SUR L'HISTOIRE DU PROTESTANTISME 

léoion de cadets de Gascoefiie.» Le sentiment religieux leur est à 
peu près étranger.,. L'ambition, la soif de rindépendance, la tur- 
bulence, l'exemple contagieux des seigneurs allemands, détermi- 
nèrent presque toujours leur conduite, souvent aussi la vulgaire 
cupidité, » Mais, par la protection de Dieu, la masse du peuple 
français demeure fidèle à sa vieille foi. 

Le gouvernement, depuis le concordat de 1516, n'a pas intérêt 
à modifier l'organisation ecclésiastique. La doctrine, sinon la con- 
duite de l'épiscopat, reste ferme et saine : « A l'éternel honneur de 
notre Eglise, elle n'a jamais connu les lâches défections en masse 
du clergé d'Angleterre. » Sans doute, les catholiques de France 
ont toujours été portés à montrer quelque main>ais esprit contre 
la cour romaine ; mais cette disposition d' « enfants incommodes » 
n'exclut pas un attachement profond, qui s'affirme par bien des 
preuves. Le génie national ne répugne nullement à ces formes de 
la piété catholique, décriées si haut par les contempteurs de la 
superstition papiste. En revanche, l'âpre dialectique de Calvin, 
son étrange et odieuse doctrine de la prédestination ne s'accor- 
dent guère avec l'esprit français, qui aime la raison, la limpidité, 
la mesure et point du tout le mysticisme. « A cause de ses inces- 
santes relations avec les peuples de race et de langue germani- 
ques », le protestantisme prend, de bonne heure, chez nous, « ce 
quelque chose d'exotique dont il ne s'est jamais dépouillé ». 

Les calvinistes montrent, d'ailleurs, ce que peut faire une 
énergique minorité, qui s'organise et ne recule devant rien. En 
face du péril, la monarchie est, alternativement, trop brutale et 
trop faible ; l'épiscopat est en complet désaccord sur l'attitude à 
prendre ; la magistrature, quand elle voit à sa tête Michel de l'Hos- 
pital, se décourage de résister ; les Guise mêlent des « passions 
humaines et coupables » à leur zèle religieux. Mais tandis que flé- 
chissent toutes les forces officielles, la nation reste catholique 
parce qu'elle l'a voulu. Le spectacle de l'hérésie, l'apostolat nou- 
veau des Capucins et des Jésuites ravivent la foi et la piété dans 
les âmes. Quand on apprend que la couronne va passer en des 
mains protestantes, la mesure est comble. Au parti huguenot, les 
catholiques opposent une grande association populaire, qui do- 
mine bientôt le pays et résiste des années à un Henri IV. Bien 
plus, le principe de la Ligue triomphe, car la lutte ne prend fin 
que lorsque le roi, sans mentir à la conscience, embrasse la foi 



% 




SUR L'HISTOIRE DU PROTESTANTISME 245 

de la nation. M. Baudrillart, évoquant ces souvenirs, rend hom- 
mage à l'héroïsme des Parisiens, durant le siège de 1590. II défend 
les états généraux de 1593 et juge en termes très durs la Satire 
Mènippée. De même, il justifie le long délai par lequel Clément VIII 
différa d'absoudre Henri IV : « L'Église est-elle une maison ou- 
verte, d'où l'on sort et où l'on entre à volonté? Ou bien les 
princes sont-ils au-dessus de ses lois ? Ne fallait-il pas, d'ailleurs, 
qu'après avoir fait tant de mal au catholicisme, Henri IV fournît, 
pour l'avenir, de sérieuses garanties au chef de l'Église ? Quelle 
honte et quel danger, s'il fut retourné à l'hérésie ! Enfin le Saint- 
Siège pouvait-il honorablement abandonner, du jour au lende- 
main, une ligne de conduite qu'il n'avait adoptée que sous l'iné- 
luctable pression des événements et d'un devoir impérieux? « Le 
conflit reçut la plus heureuse des solutions par le retour « des 
ligueurs au principe monarchique, celui des royalistes et du roi 
au principe catholique », A part divers jugements qui semblent 
un peu trop inspirés par la symétrie même de la thèse, cette étude 
de M. Baudrillart, sur l'échec du protestantisme en France, est 
du plus haut mérite (p. 131-181) ^ 



* 



Le prétexte de l'insurrection luthérienne et calviniste a été 
dans les abus, trop réels et trop graves, dont souffrent les 
membres et le chef de l'Eglise, depuis l'époque du grand schisme. 
Dès le quinzième siècle, Nicolas de Cuse, Julien Cesarini, saint 
Jean Capistran, comme les Pères de Constance, et aussi comme 

1. Depuis les conférences des M.Baudi'illart, a paru le volume de M. J.-H. Ma- 
riéjol, sur la Réforme et la Ligue, dans Y Histoire de France de M. Lavisse 
(t. VI, impartie; Paris, 1904; grand in-8). Il a été déjà signalé dans les 
Etudes par notre collaborateur, M. Doiz.é. Pour la plupart des questions, le 
récit de M. Mariéjol s'accorde parfaitement avec les conclusions de M. Bau- 
drillart. — Les passages les plus remarquables du volume semblent être : le 
début des guerres religieuses (p. 55-65), la Saint-Barthclemy (p. 125-133), 
les mœurs et le gouvernement sous Henri III (p. 212-237), la Ligue de 1585 
(p. 138-148), le siège de Paris en 1590 (p. 317-322), les états de 1593 (p. 365- 
382), l'édit de Nantes (p. 415-423). — Les jugements diffèrent parfois: là où 
M. Baudrillart voit de l'héroïsme, M. Mariéjol voit an fanatisme \'(i. 322). La 
Mènippée, si fort maltraitée par M. Baudrillart, marque, pour M. Mariéjol, 
« le triomplie du bon sens sur la fureur sectaire » (p. 368). — Ajoutons que 
le récit du bannissement des Jésuites en 1594, tel que le fait M. Mariéjol, 
appelle des réserves (p. 396). 



246 SUR L'HISTOIRE DU PROTESTANTISME 

Savonarole, ont fait entendre hi revendication universelle et né- 
cessaire : Reforme ! Les apostasies du seizième siècle ont, du 
moins, cet excellent résultat que l'Église catholique se ressaisit, 
et, dans son propre sein, accomplit alors la véritable Réforme. 
Depuis les hauts dignitaires de la hiérarchie jusqu'aux plus jeunes 
recrues du clergé, l'ordre ecclésiastique se voit imposer une règle 
de conduite, sévèrement conforme à l'esprit de l'Evangile. De 
nouveaux ordres religieux d'hommes et de femmes s'inspirent plus 
strictement encore du même idéal. Puis l'apostolat catholique 
raffermit les consciences troublées, dispute à l'hérésie ses con- 
quêtes, et va gagner au Christ les terres lointaines, que découvrent 
les explorateurs. La sainteté refleurit, particulièrement en Italie 
et en Espagne, et elle y garde la gracieuse ou chevaleresque 
empreinte du caractère national. Dans cette conférence, l'exposi- 
tion de M. Baudrillart, toujours correcte et méthodique, ne dis- 
simule qu'à demi l'enthousiasme ; et, lorsque vient le charmant 
portrait de saint Philippe de Néri, le fondateur de l'Oratoire, 
l'émotion du conférencier transperce discrètement et laisse deviner 
bien des souvenirs... et aussi une espérance obstinée. Ajoutons 
que les pages sur le caractère et l'œuvre spirituelle] de saint 
Ignace de Loyola sont excellentes de vie et de vérité (p. 183-219). 



Mais la persuasion n'a pas été le seul instrument des victoires 
catholiques. Avec franchise, M. Baudrillart aborde la question 
brûlante : « De l'emploi que l'Eglise catholique a fait de la force 
contre les protestants. » Rien n'est dissimulé. En Espagne, voici 
les autodafés terribles de Philippe II ; en Angleterre, les supplices 
ordonnés par Marie Tudor ; eu France, les bûchers sous Henri II, 
et la répression à main armée sous ses fils. Le pape s^int Pie V, non 
content de faire fonctionner l'Inquisition daus Rome, adresse à 
Charles IX et à Catherine de Médicis des conseils de guerre 
sainte et sans quartier, qui nous font frémir (p. 259), Les protes- 
tants sont donc d'innocentes victimes ; ils revendiquent la liberté 
des consciences, et on leur répond par l'emploi de la force ? Les 
protestants, répond M. Baudrillart, « partageaient exactement les 
idées et les manières de procéder des catholiques; on peut même 
allirmer qu'au seizième siècle, les protestants ont précédé les ca- 



SUR L'HISTOIRE DU PROTESTANTISME 247 

tholiques dans les voies de la violence » (p. 231). Suivent des 
textes bien topiques de Luther, de Calvin, de Bèze, de Farel. Ce 
que, par exemple, Calvin reproche à François I"", « ce n'est pas 
d'infliger des supplices aux hérétiques, c'est de qualifier d'héré- 
tiques des gens qui ne le sont pas, mais représentent, au con- 
traire, le vrai christianisme. Quant aux hérétiques, ils méritent 
le feu. Conclusion : ce sont les catholiques qu'il faudrait brûler * .» 
(P. 237.) Les protestants ne s'en privent pas. La série est 
effrayante de leurs rigueurs, en Suisse, en Allemagne, dans les pays 
Scandinaves, en Angleterre, dans les provinces françaises où ils 
sont les plus forts (p. 237-248). Ce ne sont pas, en général, les ca 
tholiques qui ont commencé, ni qui ont été les plus cruels. Peut-on 
cependant justifier e/ic?roiY, dans leur principe, les répressions ma- 
térielles qu'ordonnait alors l'Église? M. Baudrillart l'affirme sans 
ambages et reproduit la démonstration, si convaincante et lumi- 
neuse, qu'en a donnée Mgr d'Hulst. Quant aux calvinistes fran- 
çais, ajoute-t-il, un crime contre la patrie se joint à leur insur- 
rection contre l'Eglise : « Si, lorsque les Bretons (en 1902) ont 
essayé de défendre leurs religieuses persécutées, il avait plu aux 
sénateurs et aux députés de la région d'appeler l'étranger à leur 
secours et de lui livrer quelque place, comme Coligny et les siens 
livrèrent Le Havre aux Anglais en 1562 2, pensez-vous que le gou- 
vernement de la République, si libéral qu'il soit, aurait attendu 
dix ans pour les châtier? Eh bien ! ne nous indignons pas si, en 
plein seizième siècle, le roi très chrétien a mis parfois ses armes 
au service de l'Eglise, pour combattre une hérésie à la répression 
de laquelle il était si directement intéressé. » (P. 230.) 

1. Dans V Histoire de Fiance, publiée par M. Lavisse (t. Y, 2» partie; Paris, 
1904; grand in-8), M.Henri Lemonnier est, sur ce point, aussi affiroiatît 
que M. Baudrillart (p. 207, 208). Et, pourtant, M. Lemonnier aime, dans la 
« Réforme », les semences de Liberté (\nc\\e répandait par le monde (p. -37), 
alors qu'il est bien rigoureux pour le catholicisme. — La période étudiée 
par M. Lemonnier finit en 1559, date où commence le travail de M. Mariéjol. 

2. Il y a quelques mois, le Bulletin de la Société d'histoire du protestan- 
tisme français a tenté de retirer à cet acte tout caractère de trahison. Malgré 
la science et la sincérité de l'avocat, le plaidoyer ne paraît pas très concluant. 
11 semble que le fait mérite bien le jugement porté par le duc d'Auraale. 
M. Mariéjol observe que l'unique justification sérieuse des protestants aurait 
été d'avouer bien haut qu'il sacrifiaient la patrie terrestre à la patrie céleste. 
Les autres excuses sont de « pauvres défaites ». {Op. cit., p. 79.) 



248 SUR L'HISTOIRE DU PROTESTANTISME 






Les trois dernières conférences de M. Baudrillart portent sur 
les problèmes suivants : Le protestantisme a-t-ii été, comme il le 
prétend, plus favorable <jiie le catholicisme au progrès moral et 
spirituel? Le protestantisme a-t-il été plus favorable (pie le catho- 
licisme au progrès intellectuel des peuples chrétiens P Le protestan- 
tisme a-t-il été plus favorable que le catholicisme au progrès social 
et politique des nations modernes ? Nous croyons qu'il sera dilfi- 
cile à un lecteur de bonne foi d'en répudier les solutions, tant 
elles sont fortement établies, tant elles sont loyales et modérées. 

Impartialité méritoire, car le protestantisme n'est pas un mort, 
mais est une réalité vivante ; et, lorsque le conférencier de la rue 
d'Assas résume les enseignements de la science historique, au 
sujet des origines et des destinées de la « Réforme », il sait bien 
qu'il apporte des leçons pour les luttes d'aujourd'hui. Plus encore 
que le protestantisme doctrinal et le protestantisme politique, 
M. Baudrillart redoute « ce protestantisme à couleur philoso- 
phique et mystique, qui est plus un état d'esprit qu'une doctrine, 
et qui, par sa façon d'entendre le dogme et les rapports de l'âme 
religieuse avec Dieu, est si propre à séduirelesintclligences vagues, 
flottantes, impuissantes à conclure, d'un si grand nombre de nos 
contemporains, même parmi ceux qui se disent et se croient 
catholiques. Ah ! je ne suis pas de ceux qui nient les infiltrations 
protestantes, dont il est de mode de se railler dans une certaine 
école qui sent apparemment où le bât la blesse ; il y a longtemps, 
pour ma part, que je les ai constatées chez plus d'un fidèle, et 
même chez plus d'un prêtre. La conquête protestante n'est pas un 
vain mot; elle nous menace : que dis-je, elle s'accomplit sous nos 
yeux, par la politique, par l'école et par le livre. A bien connaître 
comment elle s'est faite dans le passé, nous gagnerons peut-être 
de mieux nous en défendre dans le présent. » (P. 100.) 

En terminant ses conférences, l'ancien universitaire devenu 
prêtre catholique, s'adresse à nos frères séparés, dont plusieurs 
furent ses camarades et ses amis. Ou bien, leur dit-il, Luther, 
Calvin, Zwingle, furent inspirés de Dieu : alors pourquoi profes- 
sez-vous aujourd'hui tant de doctrines qu'ils désavoueraient? Ou 
bien ces hommes furent des rebelles et des hérétiques : alors 



SUR L'HISTOIRE DU PROTESTANTISME 249 

pourquoi ne vous soumettez-vous pas à l'Eglise qu'ils eurent tort 
de quitter? « Ou bien ces hommes ont été tout simplement des 
penseurs religieux, qui ont accompli humainement une œuvre 
purement humaine, et c'est ce que soutiennent les plus logiques 
d'entre vous. Alors, croyez, comme ces derniers, que le dogme 
est chose changeante, que la connaissance religieuse est pure- 
ment subjective et symbolique, qu'elle admet toutes les contin- 
gences présentes et à venir de l'interprétation personnelle. Mais, 
en ce cas, vous n'êtes plus chrétiens. » (P. 397.) C'est la conclu- 
sion la plus profonde de l'histoire du protestantisme. 

Yves de LA BRI ÈRE. 



« L'INFAILLIBILITÉ DU PAPE ET LE SYLLABUS ' » 



Si la bonne intention d'un auteur suffisait à faire la valeur de 
son livre, celui que vient de publier M. Paul Viollet serait excel- 
lent. Voyant de nos jours certains ennemis de l'Eglise retourner 
contre elle l'arme du Syllabus^ le docte professeur voudrait leur 
arracher cette arme des mains. Pour atteindre ce but, il essaye 
de montrer que le SyUabns, soit au point de vue doctrinal, soit 
môme au point de vue historique, est loin d'avoir l'autorité qu'on 
lui attribue communément. 

Essai malheureux, disons-le tout de suite, qui, sans éclairer 
ceux qu'on voulait convaincre, ne peut manquer de scandaliser 
profondément ceux qu'on voulait défendre. 

Que le Syllabus soit ou non un document ex cathedra, il a été 
composé sur l'ordre et sous les yeux de Pie IX, envoyé d'office 
à tous les évcques du monde, accepté et promulgué authentiquc- 
ment par eux dans tous les diocèses de la catholicité. Je dis tous 
les diocèses, car si, en France, l'interdit ministériel empêcha 
une promulgation régulière, cet abus de pouvoir n'eut d'autre 
résultat que d'accentuer la pensée des évoques sur un document 
qui fut bientôt dans toutes les mains. Or, du seul fait de cette 
acceptation et de cette promulgation universelles, il faut voir 
dans le Syllabus tout au moins un enseignement du magistère 
ordinaire de TÉglise, enseignement qui s'impose au respect et à 
l'adhésion de tous les fidèles. 

Mais M. Viollet ne s'est pas contenté de contester la valeur 
du Syllabus comme document ex cathedra. Pour appuyer cette 
thèse, il suppose que le pape n'est infaillible que dans les défini- 
tions strictement dogmatiques, définitions tellement rares, qu'on 
n'en connaît qu'une seule, en dehors du concile, depuis cent trois 
ans, celle de l'Immaculée Conception. « Pie IX, dans le temps 
où il définit, dans les conditions prévues pour l'infaillibilité, le 

1. L'Infaillibilité du pape et le Syllalnis. Elude liistoiique el ihéologique, 
par l'aul Viollet, luembie de l'Institut, professeur de droit civil et de droit 
canonique à l'École des chartes. Besançon, Jacquin ; Paris, Lethielleux, 
1904. In-8 de 114 pages. 



« L'INFAILLIBILITÉ DU PAPE ET LE SYLLABUS » 251 

dogme de l'Immaculée Conception, reste faillible dans tous les 
autres cas. » (P. 66.) « Nous constatons qu'au cours de ces cent 
trois ans, un seul acte pontifical se présente avec les caractères 
de l'infaillibilité. » (P. 70.) 

Je le dis à regret, mais il n'v a point ici d'atténuation possible, 
une pareille restriction de l'infaillibilité pontificale est en oppo- 
sition flagrante avec la définition vaticane. On a même introduit 
dans la définition des termes choisis tout exprès pour prévenir 
cette interprétation fautive. 

Les Pères du concile, voulant définir que le pape est infaillible, 
examinèrent une première formule où il était dit précisément 
que le pape ne peut errer quand il définit, en matière de foi et 
de morale, ce qui doit être cru de foi catholique par toute l'Eglise : 
Cuni définit quid in rébus fidei et morum ab universa Ecclesia fide 
catholica credendum sit. Cette formule fut écartée, disent les 
actes du concile, « de crainte que les fidèles, prenant ce chapitre 
pour une exposition complète de la doctrine sur l'infaillibilité du 
pontife romain, n'en vinssent à restreindre cette infaillibilité aux 
seules définitions de foi^ ». 

D'autres formules furent examinées, et finalement on s'arrêta 
à celle où il est dit que le pape, définissant ex cathedra la doc- 
trine qui doit être tenue par l'Eglise universelle, en matière de 
foi ou de morale, a la même infaillibilité que l'Eglise^. 

Ainsi donc, pour savoir quelle est l'étendue de l'infaillibilité 
du pape, il faut chercher quelle est celle de l'Eglise, puisque, 
d'après la définition du concile, la mesure de l'une est la mesure 
de l'autre. 

Eh bien, c'est l'enseignement unanime, il est de foi que l'Eglise 
est infaillible quand elle définit les vérités révélées qu'il laut 
croire, ou les erreurs qu'il faut rejeter comme hérétiques ; et il est 

1. « Inde enim timenduni esse, no fidèles, quum plenain expositionem 
doctrinae de Romani Pontificis infallibilitate illo capite conlineri putcnt, luiuc 
ad illas solas definitiones référant, quibus fides divina praescribitur. » 
(Collect. Lac, t. VII, c. 1700.) 

2. « Detiuimus Roinanum Pontiiîcem, cum ex cathedra loquilur, id est, cum 
omnium Christianorum Pastoris et Dootoris munere fungens, pro suprema 
sua Apostolica auctoritate doctrinam de fide vel moribus ab universa Ecclesia 
teuendam définit... ea infallibilitate pollere qua diviuus Redemptor Ecclesiam 
suam in definienda doctriua de fide vel moribus instructam esse volait. » 

3. Une proposition est dite théologiquement certaine quand elle découle 
certainement par une déduction régulière d'une proposition révélée. 



252 « L'INFAILLIBILITÉ DU PAPE ET LE SYLLABUS » 

théologiquement certain ^ que l'Église est infaillible quand elle 
définit des vérités connexes avec la foi, quand elle condamne des 
erreurs avec des notes inférieures à celle d'hérésie et quand elle 
tranche définitivement sur des faits dog-matiques. 

Tel est donc aussi, par conséquent, le champ de l'infaillibilité 
papale : il est de foi que le pape est infaillible lorsqu'il définit 
des dogmes comme l'Immaculée Conception, et il est théologi- 
quement certain que le pape, comme l'Eglise, est infaillible dans 
les autres définitions. L'évêque de Brixen, rapporteur de la com- 
mission conciliaire qui avait préparé la définition, disait, devant 
les Pères, que nier cette infaillibilité non encore définie comme 
de foi et n'ayant qu'une certitude théologique, « ce n'est point, 
il est vrai, tomber dans l'hérésie, mais c'est tomber dans une très 
grave erreur et commettre un péché très grave ^ ». 

Qui ne voit dès lors que restreindre l'infaillibilité papale, 
depuis un siècle, au seul dogme de l'Immaculée Conception, nier, 
par conséquent, cette infaillibilité dans les canonisations qui ont 
eu lieu en grand nombre, la nier pour des encycliques comme 
l'encyclique Quanta cura, avec sa formule si grave et si explicite : 
Pravas opinio/ies ac doctrinas... comuieinoratas auctoritate Nostra 
apostolica reprobanius, proscribimus atque dainnatnus^ casque ab 
omnibus catholicœ Ecclesise flliis, çeluti reprobatas, proscriptas 
atque damnatas oninino haberi çolunius ac mandainus , c'est aller 
non seulement contre l'esprit, mais contre la lettre de la formule 
acceptée et promulguée par le concile du Vatican, c'est se mettre 
formellement dans le cas signalé par l'évêque de Brixen? 

Inutile, après cela, de suivre l'auteur dans la partie de sa bro- 
chure où il énumère les papes qui se seraient trompés ou qui 
auraient soumis leurs actes et leurs paroles au jugement de 
l'Eglise. C'est un hors-d'œuvre qui ne jette aucune lumière sur 
la question a résoudre. Si étendu, en effet, qu'on suppose le 
champ de l'inlaillibilité des papes, il n'en reste pas moins que 
le privilège de l'inerrance ne les garantit contre l'erreur ni dans 
les rapports de la vie privée, ni dans les écrits ou discours qui 
ne contiennent que leurs vues personnelles, ni dans les conseils 

1. « lisl cerlitudo ihuologica eo sensu ut is «jiii nogarel Ecclesiain vel ex pari 
eliam Ponliliceui iu tali decrelo edeudo iiou ioiu iufallibilem, ut lalis quideiu 
non essel aperle hsereticus, attamen errorein gravissimum et peccatum 
gravissimuui sic errando committeret. « (Collect. Lac, t. VII, c. 475.) 



Il 



« L'INFAILLIBILITE DU PAPE ET LE SYLLABUS j 253 

qu'ils peuvent donner, ni dans les ordonnances qui ne visent pas 
l'ensemble des fidèles. Pourquoi s'étonner alors qu'on ait relevé 
des erreurs dans ce qu'ont dit, en pareils cas, tels ou tels souve- 
rains pontifes, ou qu'ils aient eux-mêmes, en mourant, soumis ces 
actes et ces paroles au jugement de TEglise? Il faut expliquer 
toutes ces formules à la lumière de la doctrine catholique. Quant 
au fait d'Honorius, sur lequel M. Viollet croit h propos d'appuyer, 
il a été discuté à fond tant de fois, surtout à l'occasion du concile 
du Vatican, qu'il n'y a plus rien à y découvrir. On a établi pé- 
remptoirement que les lettres de ce pape, qui font l'objet du débat. 
ne contiennent aucune définition ex cathedra ni aucune erreur 
contre la foi. On a également établi que l'anathème prononcé par 
le sixième concile contre Honorius est une condamnation de son 
imprudent conseil, mais non de sa doctrine. 

Après ces considérations fantaisistes et erronées sur l'infailli- 
bilité pontificale, l'auteur arrive au SijUahns. A l'entendre, ce 
document aurait été rédigé par un compilateur anonyme, de la 
façon la plus légère et la plus maladroite. 

« Le Sjj/labns, dit-il, n'est rien de plus que le classement de 
certaines erreurs fait par un écrivain anonyme... Quel qu'il soit, 
le rédacteur a assez mal compris sa tâche (p. 83). Sur un point, 
l'ordre du pape a été réalisé avec une insigne maladresse. Sur un 
autre point très important, la pensée du pape a été faussée (p. 89). 
L'anonyme a joué de malheur avec l'allocution du 16 mars 1861 
(p. 93). Nous pouvons affirmer que le Syllabus est une œuvre mal 
exécutée. » (P. 101.) Et à propos de la proposition 67* : « Qui 
donc se pourrait refuser à déplorer ici, chez le rédacteur du Syl- 
labus^ à tout le moins, une singulière maladresse et gaucherie? » 
(P. 101.) 

Telle est l'appréciation d'un théologien improvisé sur ce 
document fameux, l'un de ceux qui, sans contredit, ont été pré- 
parés, discutés, libellés avec le plus grand soin. La lenteur et 
la prudence de la curie romaine sont légendaires. Mais celte fois 
lenteur et prudence dépassèrent la mesure habiluellc'. 

Ce travail de rédaction ne dura pas moins de douze années. 
C'est en 1852 qu'un certain nombre d'évèqucs et de laïques 

1. Pour tous les détails sur l'iiistoire du Syllabus et de sa préparation, 
cf. Rinaldi, // valore del Sillaho; llourat, le Syllabus, élude documentaire. 



254 (( L'INFAILLIBILITE DU PAPE ET LE SYLLABUS » 

furent consultés confidentiellement sur un premier projet, proba- 
l)lement composé, certainement envoyé par le cardinal Fornari. 
La commission qui avait préparé le décret relatif à l'Immaculée 
Conception (1854) eut à peine terminé son travail, qu'elle fut 
chargée d'examiner le projet Fornari et les observations aux- 
([uelles il avait donné lieu. Trois autres rédactions suivirent, 
après combien de discussions, de consultations et de remanie- 
ments! De son côté, Mgr Gcrbct, évêque de Perpignan, se livrait 
à un travail analogue, et composait un catalogue de quatre-vingt- 
cinq propositions, distribuées sous onze chefs distincts et for- 
mulant les principales erreurs contemporaines. Il promulgua ce 
catalogue dans une lettre pastorale datée du 25 juillet 1860. Cette 
même année, la commission qui siégeait à Rome se composait 
du cardinal Caterini comme président, de Mgr Jacobini comme 
secrétaire, et de trois théologiens choisis parmi les plus en vue. 
Plus tard, le nombre des membres de celte commission fut porté 
à douze. Tous ces membres sont connus. 

En 1862, plus de deux cents évêques se trouvaient réunis à 
Rome pour les fêtes de la canonisation des martyrs japonais. La 
rédaction à laquelle on était arrivé, après un travail de dix années, 
fut remise h chacun d'eux. Ils devaient l'examiner et, au besoin, 
en conférer entre eux; chacun avait l'autorisation de consulter 
sous le secret un théologien de son choix; tous étaient tenus de 
garder sur ce document un silence rigoureux, et, dans l'espace 
de deux ou trois mois, ils devaient faire parvenir au cardinal 
Caterini leurs remarques et leurs avis, en même temps que 
l'exemplaire des propositions qui leur avait été confié. 

Une nouvelle commission fut alors constituée pour arrêter, 
d'après ces remarques et ces avis, le texte définitif. Le futur car- 
dinal Bilio, qui en faisait partie, proposa d'ajouter à chaque pro- 
position l'indication des documents dont elle était extraite, et fut 
chargé d'exécuter lui-même ce travail. 

Ce ne fut qu'en 1864 que le Syllabus ainsi préparé fut envoyé, 
par ordre de Pie IX, à tous les évêques catholiques, en même 
temps que l'encyclique Quanta cura. 

Et c'est un document, élaboré avec cette sage et lente maturité, 
passé au crible de la critique par les liommes les plus compé- 
tents qu'il y eût alors dans rKglise, qu'on ose appeler « une 
Oiuvre mal exécutée » par un rédacteur anonyme, qui aurait 



51 



« L'INFAILLIBILITE DU PAPE ET LE SYLLABUS » ^=j 

« assez mal compris sa tâche », qui l'aurait accomplie « avec une 
insigne maladresse », qui aurait même « faussé la pensée du 
pape » ! 

Pour justifier son appréciation, l'auteur signale trois des pro- 
positions condamnées, qu'il déclare, lui, parfaitement admiis- 
sibles, 

11 est inutile, croyons-nous, de reproduire tous les commen- 
taires dont il les accompagne. Quelques mots suffiront pour indi- 
quer le véritable sens de ces propositions et montrer combien 
sont fondées les censures qui les ont stigmatisées. 

La proposition 61'^ est ainsi conçue : a Injustitia facti fortunata 
nullum juris sanctitati detrimentuin afj'ert. Une injustice de 
fait couronnée de succès ne préjudicie en rien à la sainteté du 
droit. » 

Hélas I il n'y a qu'à en appeler à l'expérience. Elle prouve 
assez, en effet, que le succès de l'injustice accepté, toléré, 
applaudi, finit par oblitérer le sens du droit dans la conscience 
publique. Et voilà précisément pourquoi Pie IX et ses succes- 
seurs n'ont cessé de protester contre l'usurpatioa du domaine 
pontifical : ces protestations réitérées ont pour but d'empêcher 
l'injustice triomphante de prévaloir contre le droit. 

Et c'est de cette proposition, dont le sens condamnable et 
condamné saute si facilement aux yeux, que M.Viollet n'a pas 
craint d'écrire: « Isolée d'un contexte où déjà elle n'avait de 
sens que pour les initiés, l'erreur notée apparaît à tout esprit 
droit, comme une incontestable vérité. » (P. 92.) 

La proposition 67" du Syllabus a trait à l'indissolubilité du 
m triage : « Jure naturse matrimonii çinculuni non est indissolubile 
et in variis casib us divortium proprie dictuin auctoritate ciç>ili san~ 
ciri potest. De droit naturel, le lien du mariage n'est pas indis- 
soluble, et dans certains cas, le divorce proprement dit peut être 
sanctionné par l'autorité civile. » 

La doctrine que contredit cette proposition condamnée, n'est 
pas nouvelle dans l'Eglise. Saint Thomas l'enseignait explici- 
tement : Inseparabilitas matrimonii est de lege naturx. {S. T., 
III p., q. Lxva, a. 1, c.) Léon XIII la rappelait encore, en 1880, 
dans son encyclique Arcanum. Du reste, la plupart des auteurs 
qui ont écrit de nos jours contre la loi du divorce ont fait sur- 
tout valoir des raisons empruntées au droit naturel : ils ont montré 



256 « L'INFAILLIBILITÉ DU PAPE ET LE SYLLABUS » 

combien le divorce est opposé, sinon à la fin primaire, au moins 
aux lins secondaires du mariage, l'éducation des enfants, l'union 
intime des époux, la morale publique, etc. 

« Quoi! s'écrie M.Viollet, de droit naturel, le lien du mariage 
serait indissoluble! Mais alors, il faudra soutenir que la législa- 
tion du peuple de Dieu qui admettait le divorce était contraire au 
droit naturel! » (P. 93.) La solution de cette objection classique 
se trouve dans tous les philosophes et théologiens catholiques. 
(Cf. Saint Thomas, .«?. T., l-ll p., q. c, a.8; 111 p., q. lxvii, a.2.) Elle 
n'est point d'ailleurs particulière au mariage. Il est interdit par le 
droit naturel de tuer un innocent, cependant Dieu a ordonné h 
Abraham d'immoler son fils; il est interdit par le droit naturel de 
prendre le bien d'autrui, cependant Dieu a permis aux Hébreux 
d'emporter les vases précieux des Egyptiens. Certaines lois 
naturelles défendent des actes opposés à la nature même de Dieu, 
comme le blasphème, le parjure, le mensonge; de ces lois. Dieu 
lui-même ne peut dispenser. D'autres lois naturelles interdisent 
des actes opposés seulement au domaine de Dieu; de ces lois. Dieu 
peut dispenser, soit par lui-même, soit par ceux qu'il investit de 
son autorité. 

Enfin, la troisième proposition qui scandalise jM. Viollet, c'est 
la proposition 80" du Si/llabus : « Romanus Pontifejc potest ac débet 
ciun progressa, cuin liberalisnio et cuni recenli civililate sese recon- 
ciliare et componere. Le pontife romain peut et doit <se récon- 
cilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation 
moderne. » 

C'est à propos de cette proposition que le rédacteur aurait 
«joué de malheur « (p. 93), et « faussé la pensée du pape » (p. 98). 

Non, le rédacteur n'a point été si malheureux et n'a point 
davantage faussé la pensée du pape. Le sens de la proposition est 
fort clair et justifie surabondamment la condamnation qui l'a 
frappée. Eu effet, ou la civilisation moderne est considérée dans 
ce qu'elle a de bon, et alors il est faux de dire que le pape soit 
brouillé avec elle et doive se réconcilier; ou elle est considérée 
dans ce qu'elle a de mauvais, et alors il est également faux de 
dire que le pape doive se réconcilier avec elle et pactiser ainsi 
avec le mal. 

Telles sont les trois propositions qui ont déterminé M.Viollet 
à partir en guerre contre le Syllabus. 



« L'INFAILLIBILITE DU PAPE ET LE SYLLABUS » 257 

Pour nous, nous condamnons et nous répudions ces trois pro- 
positions, comme toutes les autres du Stjllabus^ avec la soumis- 
sion que tous les fils de l'Église doivent à son autorité doctri- 
nale. Sans doute le Sijllabus n'applique pas la note d'hérésie aux 
ti'ès graves erreurs qu'il énumère et qu'il dénonce. Mais nous 
n'attendons pas, pour nous incliner devant les enseignements de 
l'Eglise, qu'elle nous y contraigne, sous peine de nous chasser de 
son sein. Pie IX le rappelait, dans une lettre célèbre adressée à 
l'archevêque de Munich (21 décembre 1863), « les catholiques 
sont obligés en conscience d'accepter et de respecter non seu- 
lement les dogmes définis, mais encore ces points de doctrine, 
admis dans l'Église, d'un accord commun et constant, comme des 
vérités et des conclusions théologiques tellement certaines que 
les opinions opposées, sans pouvoir être qualifiées d'hérésies, 
méritent cependant quelque censure théologique ». 

P. BOUVIER. 



BULLETIN D'ÉCRITURE SAINTE 



Dictionnaire de la Bible. — Biblische Studien : Herkenne, Fischer, de Hum- 
melauer. — Isaïe, du P. Condamin. 

Le vingt-troisième fascicule du Dictionnaire de la Bible ' a 
commencé le quatrième volume de cette importante publication, 
et permet ainsi d'eu entrevoir l'achèvement dans un avenir qui 
ne paraît plus très éloigné. Les articles de ce fascicule se ratta- 
chant à la théologie scripturaire ne sont pas nombreux; citons : 
Lamentations^ Langues [don des), Lé^^irat [loi du), Limbes. Au 
sujet des Lamentations, M. Ermoni expose et défend solidement 
comme il l'a déjà fait pour Jérémie (fasc. xx), les thèses tradi- 
tionnelles de l'unité et de l'authenticité de ce livre. Parmi les 
articles concernant les textes, le plus important traite des \>er- 
sions latines de /a 2?i^/e ; la Vulgate devantavoir son article spécial 
sous la lettre V, il n'est guère question ici que des traductions 
antérieures à saint Jérôme, L'auteur, bien connu des lecteurs des 
Etudes, le P. Méchineau, expose d'abord amplement les sources où 
sont conservées des versions de ce genre, manuscrits ou citations 
bibliques des Pères ; puis il discute à son tour les questions si 
souvent agitées : date des premières versions latines de la Bible; 
unité fondamentale ou pluralité de ces versions ; classement par 
groupes ou recensions diverses ; pays d'origine de la première 
Bible latine. Le P. Méchineau admet, avec raison, comme vrai- 
semblable que, vers la lin du premier siècle, il existait déjà quel- 
que traduction latine de l'un ou l'autre des trois premiers 
Evangiles; l'on a des preuves positives que le peuple chrétien 
d'Afrique possédait en latin les Epîtres de saint Paul et d'autres 
parties de l'Ecriture, dans la seconde moitié du deuxième siècle. 
II se prononce pour la pluralité originaire des versions et ne voit 
pas de raisons suffisantes pour attribuer à l'Afrique, plutôt qu'à 



1. Dictionnaire de la Bible, publié par F. Vigoureux, prêtre de Saint-Sul- 
pice, avec le coucours d'un grand nombre de collaborateurs. Fascicule xxiii 
(L-Lit). Paris, Letouiiey et Ane, 1904. ln-4, l'i4 pages et gravures. 



Il 



BULLETIN D'ECRITURE SAINTE 259 

rilalie, le premieressai d'une traduction latine des textes sacrés. 
Dans l'article Laudianns [Codex)^ le P. F. Prat décrit l'intéressant 
manuscrit grec-latin des Actes des apôtres, écrit vers la fin du 
sixième siècle, qui est conservé à Oxlord. Le fac-similé d'une 
page de ce codex accompagne ce travail. Dans l'important article 
LeV/ [tribu de), M. Legendre étudie, non seulement les questions 
particulières touchant l'origine et les fonctions des lévites 
d'Israël, mais encore la question générale des origines du sacer- 
doce chez le peuple de Dieu ; il y maintient doctement l'inter- 
prétation naturelle des témoignages bibliques sur ce sujet et en 
défend la vérité contre les théories arbitraires des critiques 
rationalistes. 

Dans le grand nombre d'autres articles se rapportant à l'ar- 
chéologie et aux usages orientaux, on remarquera particuliè- 
ment celui de hachis, où M. Legendre résume les intéressantes 
découvertes faites de 1890 à 1893, au monticule de Tell el-Hesy, 
formé des ruines de cette ville ou plutôt de huit villes qui se sont 
succédé sur le même emplacement, de 1700 environ à 400 ans 
avant Jésus-Christ. Très curieux encore, dans la même catégorie, 
est l'article traitant à.ts Lettres missives . Après le relevé des lettres 
mentionnées dans l'Ancien et le Nouveau Testament, M. Beurlier 
fait connaître la manière dont correspondaient par écrit les Egyp- 
tiens, les Assyriens, les Babyloniens et les autres peuples qui ont 
été en relation avec les Juifs. Cet exposé est heureusement illus- 
tré par les trouvailles faites, par exemple, à Tell el-Amarna 
(Haute-Egypte), à Nippour (Babylonie). 



Le docte auteur ne dit rien des deux lettres qu'on lit en tête du 
second livre des Macchabées, sans doute parce que ces deux 
pièces, avec les problèmes qu'elles soulèvent, devaient avoir une 
assez grande place dans l'article réservé au livre sacré dont elles 
font partie. A ce propos, je signalerai la remarquable étude que 
vient de consacrer à ces deux lettres M. Henri Herkenne, privat- 
docent de théologie à l'Université de Bonn ^. L'auteur décrit 
d'abord avec assez de détails les sources que nous possédons pour 

1. Biblische Studien, YlII. Band, 4. Heft : Die Briefe zu Beginn des zn'citen 
Makkabacrbuches (I, l-II, 18). Fribourg-eu-Brisgau, Herder, 1904. Ia-8 de 
103 pages. Prix: 2 Mk. 40. 



260 BULLETIN D'ECRITURE SAINTE 

la critique du texte, elles permettent de corriger heureusement 
la Vulgate en plusieurs endroits. Il examine ensuite à fond les 
questions de l'authenticité et de la véracité des deux pièces. Cen- 
sées adressées par les Juifs de Judée à ceux d'Egypte, elles ne 
sont pas une fiction littéraire ; l'auteur du second livre des Mac- 
chabées, qui, selon toute vraisemblance, a mis lui-même ces 
lettres en tête de son récit, les reproduit telles qu'il les a trouvées. 
Ces points solidement établis, M. Ilerkenne, en passant à la 
question de véracité, observe très justement que l'inspiration du 
livre où ces documents sont insérés n'exige pas qu'ils soient 
exacts dans tous leurs détails, elle demande seulement qu'ils 
soient rapportés avec fidélité. Ainsi, l'on n'a point à se mettre en 
peine de justifier, par exemple, le récit delà mort d'Antiochus tel 
qu'on le lit dans la seconde lettre [II Macch., i, 12-16) ; le croyant 
est parfaitement libre d'admettre que ce récit, contredit par le 
premier et même le second livre des Macchabées, est inexact. 
L'auteur du second livre, en laissant subsister dans la lettre qu'il 
reproduit ces informations qu'il sait inexactes, a prouvé par là 
même qu'il n'est que rapporteur, rapporteur fidèle, mais qui 
n'entend point garantir la vérité de tout ce qu'il répète. Cepen- 
dant, on n'est pas pour cela autorisé à faire bon march.é de tout ce 
que nous lisons dans ces lettres. Evidemment, l'auteur inspiré ne 
les aurait pas jointes à son écrit, s'il n'avait pensé que le fond 
principal en était vrai. M. Herkeune montre en elfet qu'elles 
ne renferment rien que de croyable, à part ce qui est dit de la 
mort d'Antiochus, probablement d'après une rumeur populaire, 
accueillie peut-être un peu trop vite, mais de bonne foi, par les 
signataires de la seconde lettre. Tout ce travail témoigne d'une 
information historique parfaite, aussi bien que de la pleine con- 
naissance des auteurs qui ont déjà touché au même sujet, 

La collection des i>i^/fS6'/ie Studien, publiée sous la direction du 
professeur Bardenhewer, continue ainsi à s'enrichir d'études 
variées et consciencieuses sur les problèmes de la critique et de ■« 
l'exégèse bibliques. Un peu avant l'étude de M. Ilerkenne, a paru 
celle du docteur Joseph Fischer sur les Questions chronologiques 
dans les livres d' Esdras-Nc/ié/nias '. C'est une discussion bien 

1. Biblische Studien, VIII. Band, 3. Hefl : Die chronologischen Fragen in 



m 



BULLETIN D'ECRITURE SAINTE 261 

raisonnée et bien documentée des principales hypothèses émises 
sur ces questions fort débattues. 

L'auteur combat surtout la théorie du professeur de Louvain, 
M. Van lioonacker, qui bouleverse la chronologie tradilionnelle. 
Il repousse également, mais en quelques lignes, l'opinion du 
R. P. Lagrange et de M. l'abbé Tostivint,qui placent l'activité de 
Néhémie à Jérusalem sous le règne d'Artaxerxès II Mnémon (405- 
360 av. J,-C.)^, tandis que M, Fischer, avec la plupart des com- 
mentateurs, la met sous Artaxerxès P"" Longuemain (445-424). Je 
ne puis que signaler ici le travail de M. Fischer, dont la lecture 
s'impose encore après tant d'autres sur la matière, bien qu'il ne 
dissipe pas non plus toutes les obscurités. 

Dans la même collection, le R. P. François de Hummelauer vient 
de faire paraître une sorte d'exposé de principes, qui demande 
une plus longue analyse. Le titre, un peu difficile à traduire, 
annonce une étude ejcégètique sur la question de l'inspiration^ spé- 
cialement par rapport à V Ancien Testament^. L'auteur se défend 
de vouloir donner « un travail définitif;) sur l'inspiration; «le 
temps pour cela n'est pas encore venu » ; il ne veut qu'aider à la 
discussion. Il nous prévient même qu'il nous offre moins un 
travail personnel, qu'une combinaison d'emprunts faits à divers 
auteurs catholiques ; il a constaté que « beaucoup de choses, 
dispersées dans les livres et les revues, découvrent, si on les 
rapproche convenablement, des points de vue inattendus ». Pour 
le dire tout de suite, je ne pense pas que les écrivains qu'il cite 
reconnaissent toujours les idées qu'il leur prête : ce n'est pas 
que les citations soient infidèles, mais Vexégèse se ressent des 
conceptions propres de l'auteur ; car c'est un esprit personnel^ 
malgré la déclaration modeste qu'on vient de lire. Il s'applique 
à mettre en relief trois « principes », qui, selon lui, seraient 
autant de moyens de résoudre beaucoup de difficultés élevées 
contre la Bible, soit historiques^ soit critiques. 

dcii Biichern Esra-Nehemia. Fribourg-en-Brisgau, Herder, 1903. In-8 de 
98 pages. Prix : 2 Mk. 40. 

1. Lagrange, dans la. Revue biblique, 1894, p. 501 et 1895, p. 186 ; Tosti- 
vint, Esdras et Néhémie, Essai de chronologie, extrait du Musécn, 34 pages. 

2. Biblischc Studien, IX. Baud, 4. Heft: Exegetisches zur Inspirations frage. 
Mit hesondeier Rûcksicht aufdas alte Testament. Herder, Fribourg-en-Bris- 
gau, 1904. Iu-8 de vii-129 pages. 



262 BULLETIN D'ECRITURE SAINTE 

Premier principe : 11 faut déterminer avec soin le genre litté- 
raire des divers récits de l'Ancien Testament; il y a en effet des 
genres littéraires différents, chez les Hébreux comme ailleurs; 
chaque genre a sa i'critc propre, et c'est la seule qu'on doive y 
chercher ; cette vérité ne représente pas toujours la stricte vérité 
historique, mais peut aussi bien rester beaucoup au-dessous. 

Deuxième principe : Il est nécessaire de déterminer plus pré- 
cisément le côté humain de ^inspiration (je traduis la formule de 
l'auteur) ; cela comprend tout « ce que l'écrivain sacré apporte 
de son côté à l'inspiration », c'est-à-dire toute son individualité 
humaine, voire ses imperfections, l'erreur exceptée ; dans les 
matières de science profane, il pense et parle comme ses con- 
temporains, ne dépasse pas leur niveau et ne voit rien au delà de 
leur horizon intellectuel. 

Troisième principe : « Les questions concernant les auteurs ou 
rédacteurs, la composition, la date d'origine, l'histoire des livres 
inspirés, en un mot les questions de la haute critique sont, de 
leur nature et sous certaines réserves, 7ion des questions théologi- 
ques, mais des questions de science profane^ » 

Le P. de Hummelauer ajoute que, de ces trois principes, le 
premier n'est que l'application d'une vérité stilistique incontes- 
table; le second est dérivé de Yex\c'yjc\\Qiy\e Providetitissimus Deus\ 
le troisième représente « la doctrine unanime de l'antiquité chré- 
tienne «.Je vais dire brièvement ce que je pense de chacun de 
ces « principes » et de l'usage qu'en fait l'auteur. 

J'admets aussi que le premier est incontestable ; et même il ne 
me semble contesté par aucun exégète sérieux, au moins en 
théorie. Mais il s'agit de savoir comment on déterminera \e genre 
littéraire de toutes les narrations bibliques, et surtout quelle 
sorte de vérité on attribuera à chacune, en conséquence de son 
genre. Le P. de Hummelauer distingue dans les parties narra- 
tives de l'Ancien 'i'estament la fable, la parabole, la poésie épique, 
l'histoire religieuse, l'histoire ancienne, la tradition populaire et 
familiale, le récit libre, le midrasch, le récit prophétique ou apo- 
calyptique; mais, selon lui, l'histoire rigoureuse, telle que nous 
l'entendons aujourd'hui, ne s'y rencontre pas ; aucun écrivain 
biblique ne vise à mettre une stricte vérité dans tous les détails 
de ses récits. Or, si l'inspiration s'étend à toutes les affirmations 
de l'auteur sacré, elle ne garantit pourtant rien de plus que ce 



BULLETIN D'ECRITURE SAINTE 263 

que cet auteur veut précisément allirmer ; elle n'assure donc 
pas à tous les détails de ses récits la stricte vérité que lui-même 
n'a pas prétendu y mettre. 

Jusqu'ici, rien qui ne soit admissible, et même plausible. Et 
qu'on ne dise pas que c'est revenir à l'hypothèse condamnée de 
l'inspiration restrebite. Non, l'inspiration de toutes les assertions 
des Livres saints reste intacte; ce qui est mis plus en relief, c'est 
la différence de degrés dans l'affirmation de l'écrivain inspiré ; et 
de même que l'inspiration ne transforme pas en affirmation pré- 
cise un renseignement que cet écrivain ne donne que comme une 
approximation % elle ne confère pas la rigueur historique à un 
genre de narration qui, de sa nature, ou de par l'intention de 
l'auteur, ne la comporte pas. 

Mais, si le principe des genres littéraires ne prête pas à des 
objections sérieuses, peut-être n'en est-il pas de même des appli- 
cations qu'eu fait le P. de Hummelauer, spécialement en ce qui 
concerne la Genèse, dont il semble bien diminuer par trop le 
caractère historique. L'examen des considérations, d'ailleurs 
fort intéressantes, où il entre sur ce sujet, me conduirait ici trop 
loin. 

Qu'on me permette, avant de quitter son premier « principe », 
une petite rectification personnelle. Le P. de Hummelauer veut 
bien citer de moi le passage, écrit en 1903, où je disais que les 
livres de Ruth, de Judith, d'Esther et de Tobie pouvaient n'être 
pas strictement historiques, dans l'intention de leurs auteurs; 
mais il croit bon d'ajouter qu'en 1895, je pensais encore que les 
défenseurs de cette opinion étaient au moins indirectement con- 
damnés par l'encyclique. Il m'a lu avec distraction ou préoc- 
cupation : l'opinion au sujet de laquelle j'écrivais, en 1895, que 
je « n'oserais dire » qu'elle ne lût point « frappée au moins 
indirectement » par l'encyclique, allait bien plus loin que celle 
que j'ai déclarée soutenable, en 1903 ; il s'agissait du refus de 
tout caractère historique, non seulement à Ruth, Judith, Esther 
et Tobie, mais encore à Job, à Jouas et surtout aux onze premiers 
chapitres de la Genèse ~. Je persiste à penser que l'encyclique 
commande de voir notamment dans toute la Genèse une « véri- 

1. Cf. Luc, m, 23; Jean, xxi, 8. 

2. Questions actuelles d'Ecriture sainte, p. 129. C'est l'endroit auquel le 
P. de Hummelauei" renvoie. (Voir p. 38 de sa brociiure.) 



264 BULLETIN D'ECRITURE SAINTE 

table histoire », ce qui ne signifie pas une histoire rigoureuse et 
scientifique, mais, en tout cas, mieux qu'un recueil de « tradi- 
tions n mythiques, de légendes et de fables moralisées. 

Le second principe du P. de Hummelaucr est formulé en 
termes équivoques, et la façon dont il l'explique n'est pas faite 
pour dissiper les scrupules, h'homme ne disparaît pas dans 
l'écrivain inspiré, h merveille; mais, pour cela, faut-il dire que 
l'inspiration ne l'élève jamais au-dessus de son temps et de ses 
connaissances naturelles dans les matières de science jjrofane? 
L'Esprit-Saint peut cependant avoir des raisons de l'élever 
ainsi, et l'on peut citer des cas où il est vraisemblable qu'il l'a 
fait. 

Le commentaire de l'auteur est encore moins bon que sa for- 
mule. On a déjà vu qu'il donne son principe comme « dérivé de 
l'encyclique Providenlissimus ». Cependant, cette encyclique 
ne s'occupe de l'élément humain de l'Ecriture inspirée qu'en un 
seul passage, là où on lit que les écrivains sacrés, pour parler 
des choses de la nature, emploient quelquefois le langage vul- 
gaire de leur temps. Le P. de Hummelaucr se croit en droit de 
généraliser cette observation et de l'étendre aux parties de la 
Bible touchant à la matière d'une science profane quelconque, 
de l'histoire aussi bien que de l'astronomie ou de la physique. 
La raison, c'est que Léon XIII, « immédiatement après avoir 
traité des rapports de l'exégèse avec la science de la nature », 
continue : « Hivc ipsa deindc ad cognatas disciplinas^ ad liisloriam 
prœsertim, jm>abit transferri. Il convient aussi d'appliquer ces 
remarques aux sciences voisines, principalement à l'histoire. » 
Qui voudra relire cette phrase dans son contexte se convaincra 
tout de suite qu'elle n'a de rapport direct ni avec le passage, 
déjà passablement éloigné, où le j)ape a parlé de l'emploi du 
langage vulgaire par les écrivains inspirés, ni avec l'ensemble 
du paragraphe où il a traité de l'exégèse des textes touchant aux 
choses de la nature; elle se rattache à une recommandation de pru- 
dence, à savoir de ne pas condamner trop vite au nom de l'Écri- 
ture, mais aussi de ne pas accepter trop facilement les prétendus 
résultats scientifiques contraires à la Bible. Le P. de Humme- 
laucr n'est donc pas bien autorisé, par ces paroles de Léon Xlli, 

1. On peut voir les Eludes, t. I^XI, p. 17. 



1 



BULLETIN D'ECRITURE SAINTE 265 

à appliquer comme il lait, à l'histoire et à bien d'autres matières, 
tout ce que l'encyclique a dit des sciences de la nature. 

Pour continuer cependant l'exposé de sa théorie, de même, 
dit-il, que l'écrivain sacré décrit les choses de la nature dans les 
termes dont se sert le vulgaire et qui ne représentent que les 
apparences sensibles, de même il racontera les événements pro- 
fanes de la manière dont il les trouve rapportés dans ses sources 
humaines. Gela est ensuite développé spécialement par rapport 
aux livres de Samuel, des Rois, des Paralipomènes et IP des 
Macchabées, dont les rédacteurs spécifient les documents où ils 
ont puisé le fond de leurs récits. Le P. de Hummelauer conclut 
que la vérité de ces histoires sacrées consiste, en première 
ligne, dans la conformité avec leurs sources, et, à titre secon- 
daire seulement, dans la conformité avec la réalité des faits. Il ne 
regarde donc pas comme impossible que les historiens inspirés 
aient avancé, sur la foi de leurs sources, quelques erreurs histo- 
riques, en matière « indifférente au salut ». 

Malheureusement l'assimilation sur laquelle repose cette théo- 
rie n'est justifiée, ni par l'encyclique, ni par aucune bonne raison. 
En effet, celui qui parle des phénomènes de la nature suivant 
l'usage vulgaire, ne trompe personne et n'encourt nulle respon- 
sabilité pour l'erreur matérielle que renferme ce langage. Il n'en 
est pas de même de l'historien qui répète les erreurs de ses 
sources. Oa a le droit de supposer qu'il n'a pas choisi ses infor- 
mateurs sans examen préalable et qu'il endosse la responsabilité 
de ce qu'il leur emprunte, tant qu'il ne nous avertit pas qu'il 
cite ou rapporte simplement. Et le fait d'indiquer ses sources ne 
suffit pas, même chez un auteur biblique, pour prouver qu'il se 
contente du rôle de rapporteur. 

Le second « principe » du P. de Hummelauer, et surtout les 
théories qu'il y rattache, sont donc trop aventurés, pour servir 
de direction à l'exégèse. 

Le troisième ce principe » ne vaut pas mieux et je dois même 
dire qu'il me paraît franchement erroné. Si les questions de la 
« haute critique », en général, et la question des auteurs des 
livres inspirés enparticulier, ne sontpas àes (\\xes\\onsthcologiqucs, 
c'est-à-dire sont étrangères à la révélation, indifférentes pour le 
dogme, l'Eglise n'a ni le droit ni le pouvoir de les trancher en 
vertu de son infaillibilité. Or, pour plusieurs, elle s'est prati- 



266 BULLETIN D'ECRITURE SAINTE 

quement attribué ce droit et ce pouvoir. Je ne rappellerai que 
la question des auteurs des Evangiles et des autres livres du 
Nouveau Testament. Comme on l'a montré plus d'une fois, et ici 
même, si l'Eglise a séparé ces livres de la multitude des apocry- 
phes et les a déclarés seuls inspirés et canoniques, c'est qu'elle a 
reconnu qu'ils étaient seuls œuvre des apôtres, témoins et dépo- 
sitaires exclusifs de la révélation de Jésus-Christ^. Si donc la 
question de leurs auteurs, question de critique et d'histoire 
littéraire, n'avait pu être tranchée par l'autorité infaillible de 
l'Église, sur quoi reposerait le dogme de l'inspiration du Nou- 
veau Testament? Sur rien. 

Je ne conçois pas que le P. de llummelauer ne l'ait pas vu. Il 
affirme (sa hardiesse d'affirmation est presque déconcertante) que 
son troisième « principe » est « la doctrine unanime de l'anti- 
quité chrétienne ». La vérité est que pas un seul des anciens 
Pères ou docteurs n'a dit que la question des auteurs des saints 
Livres, en général^ était indifférente pour la foi. Les textes qu'il 
cite se rapportent tous à des ouvrages dont les auteurs ne sont 
connus avec certitude ni par l'Ecriture ni par la tradition, et dont 
l'utilité dogmatique ou morale ne dépend nullement du nom de 
l'auteur: tels Job, beaucoup de psaumes, etc. Il n'en a cité aucun 
— et pour cause — qui admette son « principe », par exemple, 
pour les Evangiles ou d'autres livres sur les auteurs desquels la 
tradition est fixée. 

Le P. de llummelauer n'ayant voulu, par son travail, que four- 
nir des matériaux à la discussion, il ne conviendrait pas de qua- 
lifier bien sévèrement les assertions trop peu pondérées qui s'y 
rencontrent; on peut seulement regretter qu'il n'ait pas examiné 
et trié davantage ces matériaux, avant de les soumettre à ses 
confrères en exégèse. Ceux-ci pourront faire le départ néces- 
saire de ce qui est à prendre et de ce qui est à rejeter ; mais Dieu 
garde que d'autres prennent ces « principes » pour des résultats 
acquis ! 



Comme le R.P.Lagrange, O. P., pour les/wo^^s, le R. P. Conda- 
min, S. J., inaugure pour le Livre d'haïe un type de traduction et 

1. Cf. Sclianz, dans Theol. Qnartalschrift, 1903, p. 359. 



I 



BULLETIN D'ÉCRITURE SAINTE 267 

de commentaire nouveau en France*. Ce qui en est le caractère 
distinctif, nous l'avons déjà remarqué, c'est la grande place 
donnée à la critique, soit textuelle, soit littéraire, soit historique. 
L'œuvre du grand prophète, si importante à tous les points de 
vue et si tourmentée., en raison même de son importance, par la 
critique rationaliste, appelait depuis longtemps un interprète qui, 
connaissant parfaitement cette critique et capable delà discuter, 
au besoin de la réfuter, sût faire sei'vir tout ce qu'elle a d'utile 
à une intelligence plus parfaite du livre, à la correction des 
erreurs accréditées par la routine, à la défense de la tradition vrai- 
ment autorisée. Si le P. Goudamin ne réalise pas encore l'idéal de 
cet interprète, il en approche à un degré très remarquable. Son 
beau volume se recommande pour toute sorte de lecteurs par le 
mérite de la traduction, où l'on trouvera les admirables poèmes 
d'Isaïe fidèlement rendus dans un style coulant, avec des divisions 
faisant ressortir l'ordonnance et le développement des idées. Les 
notes résument tout ce qui a été trouvé jusqu'à présent par un 
labeur obstiné pour fixer la vraie lecture, suppléer des lacunes, 
éliminer des gloses, résoudre les énigmes des locutions obscures. 
Dans la « critique littéraire et historique », viennent les ques- 
tions d'authenticité et celles qui concernent la date, le cadre his- 
torique et la réalisation des prophéties. Quelques oracles, parti- 
culièrement célèbres et discutés, donnent lieu à des développe- 
ments plus considérables : ainsi notamment la prophétie relative 
à Emmanuel (chap. vii-ix), les quatre passages concernant le 
serviteur de la/ivé; la longue dissertation consacrée à celui-ci 
(p. 325-344) est surtout intéressante. Les questions plus générales, 
comme celle de l'unité ou de la pluralité des auteurs du livre, de 
la date des chapitres annonçant la fin de l'exil de Babyloue, sont 
réservées à un autre volume, devant former Vlntroductio/i au livre 
d'Isaïe. 

Le savant commentateur s'est beaucoup préoccupé du rythme 
de ses textes, et les peines qu'il s'est données à ce sujet ont été 
récompensées par des résultats neufs et de grand intérêt. Le 
premier, il a pu mettre en évidence, dans presque tout le livre 
d'Isaïe, le système de strophes que le P.J.K. Zenner a déjà 

1. Le Livre d'Isaïe, traduction critique avec notes et coniraentaires, par 
le P. Albert Condamin, de la Compagnie de Jésus. Paris, Lecolire, 1905. 
Ia-8 de xix-400 pages. 



268 BULLETIN D'ECRITURE SAINTE 

établi pour le livre des Psaumes*. Ce système consiste essentiel- 
lement en ce que les vers sont groupés, d'après le sens, en séries 
telles, qu'à un groupe ayant de trois h dix vers et plus [strophe), en 
répond symétriquement un autre ayant le même nombre de vers 
[antistrophe), et que d'ordinaire suit un troisième (strophe intei'- 
inédiaire ou alternante), dont les vers répondent alterjiatwement 
aux deux strophes précédentes. L'application de ce système à 
Isaïe, déjà commencée sur un fragment par le P.Zenner, réalisée 
en grand par le P. Condamin, s'adapte si bien au plan du prophète, 
donne une division si naturelle de son œuvre, et réclame si peu 
de changements au texte reçu, qu'on ne peut que déclarer 
l'épreuve décisive et féliciter le commentateur qui a si heureu- 
sement résolu cet intéressant problème. 

On aurait bien tort de ne voir là qu'une espèce de jeu de 
patience savant; le P. Condamin a raison de dire, et surtout 
prouve par le fait, qu' « une restitution exacte des strophes est de 
la plus grande importance. D'abord, elle sert beaucoup à l'intel- 
ligence du texte : car la loi principale qui mesure et distingue les 
strophes, c'est le sens du poème et de ses diverses parties. En 
second lieu, la critique textuelle en profite : telle leçon de la 
version des Septante est parfois confirmée d'une façon très 
heureuse par la répétition symétrique des mots. Mais surtout la 
symétrie du nombre de vers dans les strophes rend évidente une 
glose, une addition au texte primitif, probable déjà pour d'autres 
raisons, ou proteste avec force contre une interpolation [supposée], 
contre de prétendus compléments rédactionnels. Au lieu d'une 
série quelconque de membres parallèles, où l'on peut ajouter et 
retrancher impunément, c'est un agencement harmonieux des 
parties, un tout rythmique, un poème vivant où toute coupure 
est une mutilation. » (Préiace, p. vu.) 

Un brillant exemple à l'appui de ces paroles de l'auteur est 
dans la partie de sou travail se rapportant au serviteur de lahvé. 
La seule considération du sens tend à faire soupçonner que le 
passage qu'on lit actuellement au chapitre xlii (v. 1-9), n'est 
pas bien à sa place dans ce contexte; or, précisément, cette 

1. Die Chorges'ànge im Bûche der Psalmen. I/ire Existenz und ihre Form 
nacfigen'icsen, von I. K. Zenner, S. J. — I. Prolegomena, Ûbersetzune^on 
und Erlauleriingen. — II. Texte. Fribourg-en-Brisgau, llerder, J896. In-4, 
91 et 71 pages. 



BUÏ.LETIN D'ÉCRITURE SAINTE 269 

conclusion est imposée parles règles de la structure symétrique 
des strophes, de la répétition des mots les plus saillants au 
commencement et à la fin des strophes appartenant au même 
morceau, etc. Mais, que l'on transporte ce passage après xlix, 7, 
les règles rythmiques sont satisfaites et, du même coup, l'on 
constate que l'enchaînement des idées avec ce qui précède et ce 
qui suit est parfait; et l'exégèse de cette importante prophétie en 
est singulièrement facilitée. 

Joseph BRUCKER. 



REVUE DES LIVRES 



Le Réalisme chrétien et l'Idéalisme grec, par L. Laberthon- 
MÈRE. Paris, Letliielleux. In-12. Prix: 2 fr. 50. 

L'intellectualisme, ou encore l'extrinsécisme, est la bête noire 
de la nouvelle école d'apologétique. Dans ce livre nouveau, 
M. Laberthonnikhe nous les dénonce encore une fois, et nous les 
découvre dans l'idéalisme grec. Toute la philosophie hellénique, 
d'après lui, n'a été et n'a voulu être qu'un dogmatisme abstrait 
et idéaliste, naïvement objectiviste, n'ayant point cure de la 
réalité et de la vie. Le christianisme au contraire est tout concret 
et réaliste, préoccupé avant tout de la vie et de la destinée, moins 
soucieux de la spéculation sur les choses que de leur explication 
morale et de leur interprétation du dehors par le dedans. 

L'auteur prend occasion de ces vues générales pour développer 
les idées qui lui sont chères sur le rôle de la raison, et particuliè- 
rement des sciences historiques, dans la. genèse de la foi. 

Peut-être y a-t-il lieu de regretter que M. Laberthonnière n'ait 
pas tout au moins retenu au profit de ses lecteurs quelque chose 
dont l'intellectualisme faisait profession, à savoir : la distinction 
des concepts et la clarté des idées; faute de cette précision, et je 
ne suis pas le seul à le faire remarquer, bien des propositions 
de l'auteur paraissent obscures et métaphoriques, quelques-unes 
même paradoxales et allant au delà de la vérité. Quelques cita- 
tions permettront d'en juger. Qu'est-ce que la foi d'après M. Laber- 
thonnière? C'est « un acte par lequel on' s'ouvre à Dieu pour être et 
pour vivre réellement et éternellement en lui » (p. 98). a Croire 
au Christ : c'est appuyer son être au sien pour y trouver le salut. » 
(P. 123.) Un intellectualiste aurait jugé cette définition peu 
caractéristique, car l'espérance, la charité, la religion, la reven- 
diqueraient à bon droit. Il faut ajouter que la foi dont il est ques- 
tion ne ressemble que de loin à celle des théologiens ; elle 
s'appuie bien sur une révélation, mais « cette révélation ou cette 



i 



REVUE DES LIVRES 271 

inspiration ne consistent pas à introduire dans l'esprit humain 
une vérité qui serait extérieure et étrangère à la réalité vivante 
que nous sommes..., mais elle consiste à mettre en lumière ce 
qui se trouve dans cette réalité même, c'est-à-dire ce que Dieu 
fait en elle avec elle, et ce qu'il lui propose de faire avec lui » 
(p. 105). « Ce n'est pas certes que la foi ne comporte pas de 
connaissance, mais la connaissance qu'elle comporte relève 
essentiellement d'une expérience de vie et non d'une étude sur 
les faits et les documents. » (P. 149.) 

Par suite, l'auteur se montre à l'égard des sciences historiques, 
dans leur rapport avec la croyance religieuse, d'un scepticisme 
surprenant : « Ces témoignages que nous fournit l'histoire, tant 
que nous ne les considérons qu'en historiens et du dehors, sont 
purement contradictoires et se détruisent, » (P. 133.) Cette 
affirmation est grave et sent bien le paradoxe. 

Il faut donc opter (p. 137). Ce n'est pas cependant à la manière 
de Pascal ; la méthode d'immanence nous vient à point pour nous 
tirer de l'incertitude où les preuves historiques nous laissaient: 
« Le motif universel et fondamental que nous avons de nous atta- 
cher au Christ..., c'est sa vérité répondant à l'inquiétude sourde, 
à l'attente secrète de notre âme en travail de sa destinée » 
(p. 147). Remarquons que la vérité du Christ, ne s'imposant pas 
du dehors comme un absolu, n'est telle que dans la mesure où 
elle répond au besoin de notre âme et nous avouons ne pas voir 
comment toute cette doctrine est conciliable avec le troisième 
canon sur la foi, du concile du Vatican. 

L'histoire, insuffisante pour nous donner une démonstration 
de la divinité du Christ, est cependant, d'après M. Laberthon- 
nière, nécessaire, quand l'expérience intime nous a convaincus, 
pour faire revivre la figure du Christ, a le rendre présent et sen- 
sible à travers le temps..., c'est plus qu'une satisfaction de piété 
qu'on se donne par là ; c'est encore pour la foi une précision au 
moins extérieure et comme une consolidation de son objet « 
(p. 165). L'histoire généralise de plus l'expérience personnelle 
et, en faisant « voir clair dans le passé, elle nous fait voir clair en 
nous ». 

Sans entrer dans la discussion de ces idées, disons qu'aban- 
donner les positions pour échapper plus aisément aux attaques 
de la critique semble une tactique dangereuse, et que l'imma- 



272 REVUE DES LIVRES 

nence est un pont bien fragile et bien périlleux pour soi 
scepticisme historique. H. Dutouquei 



Les Celtes depuis les temps les plus anciens jusqu'en l'ai 
avant notre ère. Etude historique^ par H. d'Arbois de Jui 
VILLE, membre de l'Institut, professeurau Collège de France. 
Paris, Fontemoing, 1904. ln-16, xii-219 pages. 

Parmi les solutions apportées par le savant auteur aux difficiles 
problèmes ethnographiques qui remplissent une partie impor- 
tante de son nouvel ouvrage, celle de l'élément germanique en 
France et celtique en Allemagne est une des plus intéressantes. 
M. d'Aiibois de Jubaixville demande qu'on n'exagère pas le 
rôle d'ailleurs considérable joué par l'élément celtique dans la 
formation de notre race. Si peu connues que soient les géné- 
rations primitives des périodes paléolithique et néolithique qui, 
bien longtemps avant les invasions indo-européennes, ont habité 
notre pays, elles paraissent avoir fourni la plus grande part du 
sang français. Les Indo-Européens, Ligures d'abord, puis Celtes- 
Gaulois, Romains et enfin Francs, qui s'imposèrent par la con- 
quête aux premiers possesseurs du sol, furent relativement peu 
nombreux. 

Par contre, M. d'Arbois de Jnbainville insiste surl'importance 
de l'élément celtique dans les contrées dites aujourd'hui germa- 
niques. Les Volcx Tectosages qui, du vivant de César, résidaient à 
Toulouse, étaient, h la même époque, maîtres des régions les plus 
fertiles de la Germanie autour de la forêt Hercynie. Ces régions 
comprenaient la Bavière septentrionale, la Saxe royale et ducale, 
la Silésie.Au temps de Tacite, les Cotini, peuple gaulois, étaient 
établis dans la llaute-Silésie. La Bohême, ou pays des Boii, fut 
également celtique. Le territoire des Helvetii, avant leur arrivée 
en Suisse, dut comprendre le duché de Bade, une partie de la 
liesse, le Wurtemberg et une partie de la Bavière méridionale. 
C'est pourquoi Denys d'IIalicarnasse donnait pour limites à la 
Celtique qu'il se représentait carrée, les Alpes, les Pyrénées, 
l'Océan, le Danube, la Thrace et la Scythie (Bulgarie et Russie 
actuelles). 

Les Germains n ont été, à l'origine, d'après M. d'Arbois de Jn- 
bainville qu'un cf fort petit peuple, occupant un territoire très 



REVUE DES LIVRES 273 

restreint : par les armes ils se sont imposés h des masses considé- 
rables qui ne savaient plus l'art de la guerre et qui ont été con- 
traintes d'adopter la langue de leurs vainqueurs tant à l'est qu'à 
l'ouest du Rhin » (p. xi). 

Bien que ces théories puissent paraître hardies, l'auteur les 
appuie de si bons textes et les expose si clairement qu'elles sem- 
blent vraiment démontrées. Henri Chérot. 



Condorcet et la Révolution française, par L. Gahen. Paris, 
Alcan, 1904. In-8, xxxi-592 pages. Prix : 10 francs. 

Le sujet de ce livre est très bien indiqué par le titre. L'auteur 
n'a point voulu faire une biographie, ni une étude philosophique : 
c'est l'action de Condorcet sur la Révolution et de la Révolution 
sur Condorcet qu'il a essayé de mettre en lumière. . 

Le travail est consciencieux, méthodique, minuiieux même. 
Les sources imprimées et manuscrites ont été vues de près. 
M. Cahen proteste que son livre était écrit quand a paru celui de 
M. Alengry sur le même sujet. Personne n'en doutera parmi 
ses lecteurs. 

Peut-être aura-t-on plus de peine à ratifier tous les éloges qu'il 
d(»nne à Condorcet. Avant 89, ce marquis démocrate avait son 
idéal et ses plans de réforme. Mais il ne paraît pas que son 
influence sur la marche de la Révolution ait été fort considérable. 
Et l'on peut douter que les corrections incessantes que ce philo- 
sophe politique s'est vu obligé d'apporter à ses théories, soient 
à l'honneur de son esprit ou de son caractère. M. Cahen s'émer- 
veille de cette souplesse de « possibiliste » : il y voit un sens très 
aigu des réalités présentes, en même temps qu'un touchant respect 
pour les mentalités successives du peuple souverain. Tout cela 
esl-il aussi « objectif » que l'auteur le pense? En ce temps-là comme 
de nos jours qu'est-ce que l'opinion du peuple? Et puis, n'est-ce 
point parce qu'elles étaient utopiques que les idées de Condorcet 
ne pouvaient descendre telles quelles dans les faits? 

De l'impuissance de son héros, M, Cahen donne cette explica- 
tion que Condorcet ne sut ni parler avec éloquence, ni écrire avec 
éclat. Il y a du vrai. Mais il faudrait dire davantage. Cet homnu' 
n'était qu'un froid spéculatif. Les dons d'autorité et d'entraîne- 

CII. - 10 



274 REVUE DES LIVRES 

ment, qui sont indispensables pour l'action, lui faisaient totale- 
ment drfaut, Paul Dudon. 



Le Département du Nord sous la deuxième République, par 

A. -M. GossEz. Lille, Leicu, 19U4. Iii-S. 

« 

Ce livre est plein de détails curieux. Pour les trouver, l'auteur 
n'a point marchandé sa peine; il a cherché avec méthode et 
patience. Sa conclusion, c'est que la détresse industrielle et agri- 
cole a tué tour à tour la monarchie de Juillet et la république 
de 1848. Il paraît, en effet, certain que de ces souffrances les 
partis se sont emparés pour diriger les élections dans le dépar- 
tement du Nord. Mais c'est à Paris que s'est jouée la partie déci- 
sive, dans les journées de Février, comme au coup d'Etat. Et je 
ne pense pas que là les causes économiques aient été prépon- 
dérantes. 

Au point de vue purement local, le livre de M. Gossez est 
plein d'intérêt. 11 renseigne admirablement sur la vie du dépar- 
tement, de 1848 à 1852. Paul Dudon. 

Le Maréchal Canrobert. Souvenirs d'un siècle, par Germain 
Bapst. Tome III : Paris et la cour pendant le congrès; La 
naissance du prince impérial; La guerre d'Italie. Paris, Pion, 
1904. In-18, 547 pages. Prix: 7 fr. 50. 

Il n'y a pas hrevenir ici sur le mode de composition deces semi- 
mémoires ; il a été exposé dans les Etudes, à propos du tome II ^ . 
Nous y entendons tantôt Canrobert, tantôt son fidèle porte- 
parole, M. Germain Bapst. L'ensemble de ce mélange de dictées 
et de recherches continue d'être fort intéressant. Le nouveau 
volume n'est ni moins vivant, ni moins riche en anecdotes et en 
portraits que ses deux aînés. 

On y trouvera donc la suite des tableaux de la société française 
à Paris sous le second Empire, et c'est la partie la plus agréable 
du livre; mais c'est la deuxième partie, celle consacrée h la guerre 
d'Italie, qui attirera de préférence les historiens. Sans que Can- 
robert prenne aux événements militaires »ine part aussi considé- 

1, y o'w Etudes, 20 juin 1902 : Canrobert en Crimée, d'après une publication 
récente. 



REVUE DES LIVRES 275 

rable que naguère en Crimée, on le voit faire campagne et surtout 
exercer au début, sur le plan général des opérations, une influence 
dont tout le reste devait se ressentir heureusement. Certains 
détails de cette première période du commandement de Canrobert 
étaient déjà connus grâce à la visite au vieux maréchal si bien 
racontée par Henry d'Ideville ; mais on a ici la relation com- 
plète de ces curieux préliminaires. 

C'est d'abord la description sincère et trop fréquente, hélas ! 
du manque général de préparation du côté de la France, et du 
défaut absolu d'organisation. « Vous y remédierez », lui écrivait, 
en post-scriptum d'une lettre invraisemblable, le ministre de la 
guerre (p. 225). Aux soldats, on disait plus bonnement : 
« Débronillez-vous. » Pas de plan de campagne arrêté entre 
l'empereur et le roi de Piémont. Insuffisance déplorable de car- 
touches; on attend un envoi de dix par hommes. On se bat 
dans un pays coupé de cours d'eau perpétuels, et point d'équi- 
pages de ponts. Le capitaine Schneegans, mené chez l'empereur 
par Lebœuf, déclare qu'il y en a bien un, mais trop court de 
moitié. L'autre est à Strasbourg; quant au pont de chevalets, il 
est resté à Lyon ! 

Chargé du S'' corps de l'armée des Alpes, Canrobert se mit 
immédiatement en rapport avec Victor-Emmanuel, et contre le 
roi, contre Cavour, aussi bien que contre l'empereur, il se refusa 
à défendre Turin en occupant les lignes de la Dora-Baltea. 11 finit 
par imposer son idée, qui était de menacer le flanc gauche des 
Autrichiens du coté de Casale et d'Alexandrie. Turin fut sauvé. 

Des scènes à la fois épiques et familières émaillent presque à 
chaque page les considérations stratégiques et rendent la lecture 
de ces récits militaires fort divertissante. Victor-Emmanuel y appa- 
raît dans sa brusquerie de soudard, sa grossièreté indigne d'un 
souverain et son habileté à exploiter les circonstances. C'est un 
Henri IVbrutal. « Il paraît que vous me croyez ungrand àne dans 
mon métier », écrit-il h Cavour(p. 258). Dansun conseil deguerre 
tenu avec Canrobert et Niel, voici sa tenue : « Le roi lève la jambe 
et pose le pied sur le parapet de la plate-forme; puis, donnant un 
coup de coude à chacun de ses interlocuteurs et se tapant forte- 
ment la cuisse avec sa larae main calleuse : « Hein ?... tàtez-moi 
« ça, est-ce de l'acier?... » (P. 259.) Au demeurant, un prince très 
religieux, si l'on en croit le bon Canrobert; mais on préférera se 



2rG REVUE DES LIVRES 

fitT îi lui sur d'autres poiuls. A lire encore le combat de Palestro, 
vision dramatique du régiment des « chacals » et maint autre 
chapitre pleiu d'humour et d'entrain. Henri Chkrot. 



Souvenirs sur la Révolution, l'Empire et la Restauration, par 
le général marquis Aniand d'HAUTPOUL. Mémoires inédits 
publiés par le comte Flcury, Paris, Emile-Paul, 1904. ln-8, 
iv-547 pages. 

Les Études signalaient, il y a deux ans (20 novembre 1902), les 
souvenirs du général Amand d'HAUTPOUL sur l'éducation du duc 
de Bordeaux. Ces ^Mémoires fort curieux furent aussitôt l'objet 
d'une réponse adressée h \2l Reçue des Deux Mondes par le comte 
de Damas, Mais si la couleur historique a gagné à ces ini'orma- 
tionscomplémentaireSjla sincérité personnelle du marquis d'Haut- 
poul n'a pas eu à en souffrir. Quelque opinion qu'on adopte dans 
ce litige, les nouveaux souvenirs n'en constituent pas moins un 
ouvrage égal, sinon supérieur, en intérêt aux Mémoires sur les 
quelques mois passés à la cour exilée de Prague. 

Hautpoul garde ici sa finesse d'esprit, son tempérament mili- 
taire, sa largeur d'idées, son remarquable savoir-faire dans les 
circonstances critiques, et son admirable bon sens. Nous ne 
reviendrons point sur sa biographie. On la trouvera d'ailleurs 
tout au long dans le volume publié par l'infatigable comte 
Fleury. On y rencontre pourtant de fortes lacunes. Une énorme 
coupure s'étend de 1807 à 1830. La faute en est aux yeux fatigués 
du général qui lui refusèrent leur service alors qu'il rédigeait ses 
Souvenirs. Mais les périodes tragiques de la Révolution et des 
journées de Juillet ne sont-elles pas de nature à compenser le 
silence du narrateur sur les années moins fécondes en événements ? 
On regrettera cependant que les campagnes de Russie et de Saxe, 
1814 et 1815, manquent au tableau. 

Nous avons ici l'exposé de la vie d'IIautpoul entremêlé par lui 
à l'histoire générale des événements. En même temps aussi qu'il 
raconte les faits, il les juge, soit en se reportant à l'opinion qui 
régnait lors des événements, soit en les appréciant à distance, 
avec la lumière de l'expérience. L'ensemble de ces éléments, bien 
Ibndus sous la plume de l'excellent écrivain, forme une lec- 
ture facile et instructive, souvent agréable et parfois captivante. 



I 



REVUE DES LIVRES 277 

Hantpoul avait vu trop de révolutions pour n'être point sévère 
envers les meneurs qui dupent le peuple, et indulgent pour les 
malheureux qui se laissent exploiter au profit de quelques ambi- 
tieux. Mais il ne peut que déplorer la faiblesse des pouvoirs publics 
qui ne veulent ou ne savent pas réprimer les émeutes ou insur- 
rections, et il constate que les révolutionnaires arrivés sont de 
beaucoup les plus enclins à employer la force pour se maintenir. 
« C'est, dit-il, que les pouvoirs usurpateurs n'ont pas les mêmes 
scrupules que les pouvoirs légitimes, et il est à remarquer que le 
peuple est ordinairement disposé à se révolter contre ceux qui le 
ménagent et à prendre parti pour ceux qui le frappent. Ce fait 
extraordinaire s'est reproduit dans presque toutes nos révolu- 
tions. » (P. 33.) 

L'existence de la famille d'Hautpoul pendant la Terreur fut une 
véritable idylle, dans la banlieue de Paris. Retirés à Fontenay 
grâce à la protection d'un maire jacobin, jadis leur obligé, ils y 
vécurent en vrais paysans des produits de leur étable et de leur 
jardin, cuisant leur pain bis et faisant leur cidre. Amand allait 
chaque semaine à Versailles avec un âne pour vendre les provi- 
sions contre des assignats. Et l'on trouvait encore moyen de rap- 
peler le souvenir des jours heureux. 

Au milieu de ces pénibles travaux d'où dépendait notre existence, et mal- 
gré les préoccupations de mon père et de ma mère, nous nous livrions sou- 
vent à la gaieté de notre âge. A la un de nos journées, mes sœurs cliantaient 
ou jouaient de la harpe dans notre intérieur ; nous faisions des lectures, 
nous racontions des histoires ; notre fille de basse-cour (ma seconde sœur) 
avait adopté un sarrau de toile grise qu'elle appelait son habit de cour ; elle 
avait donné à ses vaches les noms de Vénus et de Minerve; j'allais quelque- 
fois l'aider dans les travaux trop pénibles pour elie. Un accord parlait ré- 
gnait entre nous tous par la seule pensée d'adoucir le sort d'un père et d'une 
mère qui étaient tout pour nous ; et dans nos misères nous nous trouvions 
heureux, quaiid les nouvelles extérieures ne venaient pas trop souvent 
renouveler nos anxiétés (p. 74). 

A côté de cette peinture d'un Trianou familial sous la Révolu- 
tion, on trouve de belles pages militaires sur les hommes et les 
choses de l'Empire, le camp de Boulogne et les grandes parades. 
C'est à une revue deCompiègne qu'Hautpoul vit pour la première 
fois de près l'empereur, ce « simple lieutenant d'artillerie devenu 
l'un des plus grands capitaines de notre époque et le chef suprême 
de la France, dont allaient dépendre les destinées de mon pays. 
Je remarquai sa figure calme et cependant expressive, son profil 



278 REVUE DES LIVRES 

romain, son regard pénétrant, et j'avoue qu'il produisit sur moi 
une profonde impression. » (P. 251.) 

La partie la plus vivante et la plus dramatique de ces souvenirs 
est sans conteste le récit de la révolution de 1830. L'auteur y 
raconte son étonnement devant l'inénarrable incurie du gouver- 
nement, son dégoût devant les palinodies de Marmont, le maître 
de cérémonie des enterrements dynastiques, et enfin la glorieuse 
part prise par lui-même à la défense de l'école de l'état-major et 
à celle des Invalides. Les scènes ou figure Latour-Maubourg, le 
dernier fidèle du drapeau blanc, sont d'un héroïsme qui touche 
au sublime. On voudrait voir ces belles pages lues par tous les 
jeunes gens. 

Hautpoul paraît sincèrement religieux ; mais qu'allait-il donc 
faire dans les réunions maçonniques aux loges de Douai et de 
Lille (p. 252)? Trois ou quatre bals par soirée (p, 386), car il 
aimait beaucoup le monde, ne sufïîsaient-ils pas à l'emploi de ses 
loisirs ? Henri Chérot. 

Lettres de la comtesse d'Albany, publiées par L.-G. Pélis- 
sier. Paris, Fontemoing, 1904. 482 pages. 

Peut-être que s'il n'habitait pas Montpellier, M. Pélissier n'eût 
jamais songé à publier les lettres de la comtesse d'ALBAxY. Et 
l'on peut se demander ce qu'y aurait perdu l'histoire de la société, 
à la fin du dix-huitième et aux débuts du dix-neuvième siècle. 

Sans doute, les grands événements delà Révolution et de l'Em- 
pire sont mentionnés dans ces lettres, mais ils ne prennent à la 
comtesse qu'une attention restreinte et superficielle. Et, au sur- 
plus, ni son esprit, ni son cœur n'étaient capables d'y porter un 
intérêt suprême ou d'en mesurer la gravité. 

Le peintre Fabre, qui avait donné des leçons de son art à sa 
maîtresse, n'a point jugé h propos de nous conserver quelque 
tableau d'elle. M. Pélissier aurait pu se souvenir de ce dédain de 
Fabre. 11 aurait eu des loisirs pour d'autres œuvres plus utiles et 
de plus grande portée. Paul Dudon. 

L'Allemagne française sous Napoléon P^ par Georges Ser- 
vikiiEs. Paris, Perrin, 1904. ln-8, vin-492 pages. Prix : 7 fr. 50. 

Ce livre diffère absolument de celui que M.Rambaud écrivit 



REVUE DES LIVRES 279 

jadis sur le même sujet. Il se borne au pays de Hambourg et c'est 
uniquement au drame économique qui se passa là, de 1810 à 
1814, que l'auteur s'attache. 

Il a voulu montrerparunw impartialexposé des faits » comment 
se font et où aboutissent « les annexions imposées par la conquête, 
au détriment des intérêts des peuples, de leurs besoins écono- 
miques, sans souci des limites géographiques, des affinités natu- 
relles, des aspirations nationales». 

Avant d'aborder l'histoire, M. Servières a écrit des œuvres 
d'imagination. On ne s'en douterait pas en lisant son livre. L'art 
y manque : les détails sont trop nombreux et trop peu coordon- 
nés. Toute l'enquête de l'auteur est là comme étalée. Et le volume 
s'achève sans qu'un chapitre d'ensemble vienne aider le lecteur 
à conclure. Il n'y a guère qu'une impression forte et nette, à savoir 
que le blocus continental était une impossibilité pure. Au sur- 
plus, cela suffit pour condamner l'annexion des territoires soumis 
au grand empire par le sénatus-consulte de 1810. 

Paul DuDON. 

Le Général La Horie, par Louis Le Barbier. Paris, Dujar- 
ric, 1904. In-12, 800 pages. Prix : 3 fr. 50. 

La Horie est surtout connu parce qu'il se trouve mêlé à la 
conspiration Malet et qu'il fut le parrain de la mère de Victor 
Hus:o. 

Du travail de M. Le Barbier, il ressort que le général fut plus 
malheureux que coupable, et que s'il fut conspirateur ce fut sans 
le savoir. 

Les documents surabondent dans le livre. M. Le Barbier y a 
versé tous ses dossiers. Il aurait pu faire l'économie de quelques 
textes encombrants et prendre la place nécessaire pour une pré- 
face et une table; sans augmenter de volume, son travail en eût 
mieux valu. Paul Dudox. 

En Corée, par Emile Bourdaret. Paris, Pion, 1904. In-12, 
363 pages et 30 gravures hors texte. 

La Corée est une longue presqu'île projetée à la rencontre du 
Japon, comme pour lui faciliter l'invasion du continent asiatique. 



280 REVUE DES LIVRES 

Les Japonais n'ont pas résisté à cette invite. Ils ont commencé 
par rendre la Corée intlépendante de la Chine, puis, tout douce- 
ment, ils y ont pris pied par le commerce, par les afl'aires, par la 
colonisation. Comme les Russes faisaient exactement de même 
en Mandchourie, les convoitises rivales ne pouvaient manquer 
de mettre aux prises les envahisseurs du Nord et ceux du Midi. 
La Corée lui le premier théâtre de leur lutte, et elle en reste 
l'enjeu. C'est ainsi que ce pays, presque inconnu jusqu'ici, a tout 
à coup attiré les regards du monde entier. Nous avons vu paraître 
depuis le commencement de la guerre russo-japonaise plusieurs 
livres sur la Corée; celui de M. Bouiîdahet n'en est pas moins 
le bienvenu. Aucun outre ne contient des renseignements plus 
abondants et plus précis. 

L'auteur a séjourné quatre ans en Corée, et s'il n'a pas beau- 
coup exploré les montagnes et les vallées de l'intérieur, du moins 
il connaît tous les recoins de la capitale et n'ignore rien des 
mœurs, des usages, de l'histoire et des légendes du « pays de la 
fraîcheur matinale ». Joseph Burnichon. 

Voyage en France, par Ardouin-Dumazet. 39% 40% 41" séries. 
Paris, lierger-Levrault, 1904. 3 volumes in-12, avec cartes. 

M. Ardouin-Dumazet a entrepris une grande œuvre ; il la pour- 
suit depuis douze ou quinze ans avec persévérance et succès. Son 
Voilage en France atteint aujourd'hui X^^il" série, et chaque série 
forme un juste volume de 320 à 350 pages avec 20 à 25 cartes. 
C'est une œuvre, cela. 

Les trois séries qui viennent de paraître sont consacrées à la 
région pyrénéenne : Pyrénées orientales, Pyrénées centrales, 
Pyrénées occidentales. 

La terre de France a été explorée, étudiée et décrite dans une 
multitude d'ouvrages. Quel est le caractèri; distinctif, ou, si l'on 
veut, l'originalité de celui de M. Ardouin-Dumazet? C'est d'abord, 
scmble-t-il, d'être complet. A sa suite, on fait vraiment le tour 
de France, du septentrion au midi, du levant au couchant, de 
l'Océan aux Alpes et des Alpes aux Pyrénées. Encore six volumes 
consacrés à l'Ile-de-France et à Paris, — ils sont tout prêts, paraît- 
il, — et le voyage prend lin; on aura parcouru tout le pays, examiné 
de près les choses les plus intéressantes et au moins entrevu ce 



I 



i 



REVUE DES LIVRES 281 

que l'on ne pouvait visiter en détail. De plus, c'est vraiment un 
voyage^ la plupart du temps même le voyage à pied. M. Ardouin- 
Dumazet n'est pas un géographe en chambre, décrivant le 
relief du sol ou le cours des torrents, assis à son bureau et la 
carte de l'état-major sous les yeux. Il dit ce qu'il voit : vallées, 
montagnes, cultures, usines ou monuments. La partie pittoresque 
ou descriptive tient dans son œuvre une place considérable ; mais 
les préoccupations économiques, sociales même, l'emportent. 
L'exploitation, la mise en valeur, la production agricole ou 
industrielle, est notée avec discernement et précision. Les docu- 
ments statistiques abondent, mais assez choisis et fondus dans le 
récit pour se laisser lire. 

J'avais relevé jadis, dans une des premières séries, un détail 
qui m'avait paru révélateur d'un état d'àme inquiétant. M. Ardouin- 
Dumazet en était encore à Lyon. Naturellement, il avait gravi 
la colline deFourvières et, chose curieuse, il n'y avait pas aperçu 
la basilique, qui est pourtant visible à l'œil nu. En revanche, 
il avait découvert sur un des quais du Rhône la façade d'un 
temple protestant dont il avait fait l'un des édifices les plus remar- 
quables de la grande cité. Cette admiration, combinée avec cette 
distraction, donnait à craindre que le voyage ne fût empreint 
d'un certain esprit fâcheux. Je n'ai rien trouvé dans les trois 
volumes des Pyrénées, pas même dans la visite de Lourdes, qui 
justifiât cette appréhension. Joseph Buunichon. 

La Bible d'Amiens, par John Ruskin. Traduction, notes et 
préface par Marcel Proust. Paris, Société du Mercure de 
France, 1904. In-12. Prix : 3 fr. 50. 

RusKiN, sur ses vieux jours, avait entrepris une série d'études 
historiques et artistiques intitulée : « Nos peines nous ont dit », 
esquisse de l'histoire de la chrétienté pour les garçons et les 
filles quiont été tenus sur ses fonts baptismaux. Il y eût considéré 
les plus beaux spécimens de l'art chrétien. A chaque monument 
ou groupe de monuments, il eût donné comme avenue historique 
trois chapitres de récits ou considérations. Les cathédrales 
eussent ainsi apparu chacune comme l'aboutissement d'idées 
religieuses ou sociales, restées en suspension pendant des siècles, 
dans l'Europe chrétienne. 



282 REVUE DES LIVRES 

Soit Notre-Dame d'Amiens, avec sa Bible, c'est-à-dire son 
grand portail qui groupe si harmonieusement les hommes et les 
événements de la Bible autour de Jésus-Christ. Dans le chapitre 
Au bord des courants d'eau vive, Ruskin nous montre le très vieil 
Amiens, celui de saint Firminetde saint Martin. Puis au chapitre 
intitulé Sous le Drachenfels, il s'attache h nous parler des 
Francs. Chapitre m, le Dompteur de lions, c'est saint Jérôme qui 
vient ici à titre de traducteur et vulgarisateur de la Bible. Le 
àermer ch^T^xixe, Interprétations ^ est consacré à la cathédrale. Tout 
cela, bien entendu, selon la méthode ruskinienne, entrelacé de 
mille réflexions et digressions. 

Les autres livres devaient avoir exactement le même plan. Un 
seul a été écrit, celui dont M. Marcel Proust nous donne la 
traduction. 

La Bible d'Amiens n'est pas le meilleur ouvrage de Ruskin, 
mais c'est bien encore du Ruskin. Lorsque, désorienté par ces 
soubresauts de la pensée, parées divagations (sens étymologique), 
ces développements, ces excursions à l'entour et très loin du 
sujet, notre esprit classique cherche à se reprendre et à trouver 
quelque chose d'analogue, c'est à Montaigne que l'on songe ; 
mais un Montaigne mystique, enthousiaste, aimant les sentiers 
de chèvres, moins par dessein, peut-être, que par tempérament. 
Du reste, un guide charmant pour vous initier à goûter une 
grande œuvre d'art. Passablement moqueur pour ses compatriotes 
anglais, très sympathique, en somme, à la France, et très catho- 
lique d'instinct. Enthousiaste comme personne... Mais laissez-le 
vous conduire. Il s'informe du temps dont vous disposez pour 
voir le chef-d'œuvre. Si vous venez avec du loisir, il vous indique 
le chemin des écoliers, celui qui vous mènera très loin, là-bas, 
au bon endroit, d'où vous pourrez, d'un coup d'œil, avoir la vue 
d'ensemble, puis les rues par où il conviendra de vous rapprocher. 
Et, plus elles seront misérables, sales, étroites, mieux cela 
vaudra. Une autre route pour les gens pressés, qui viennent 
entre deux trains. Même alors, il est des préparations d'âmes: 
Ruskin est d'avis qu'avant tout il faut être en joie et à l'aise. 
Donc, profitez des jolies pâtisseries que vous rencontrerez. Le 
texte, un peu obscur, ne dit pas assez nettement si c'est pour 
vous mettre à vous-même l'estomac en joie, ou pour vous dilater 
l'âme en faisant plaisir aux enfants... les deux, sans doute. 



REVUE DES LIVRES 283 

Arrivez par le transept sud. Faites l'aumône à tous les mendiants 
qui sont là. Ce n'est pas h nous de savoir s'ils méritent le sou 
que vous leur donnerez. « Sachez seulement si vous-même méritez 
d'en avoir un à donner et donnez-le gentiment, non comme s'il 
vous brûlait les doigts. » Tout cela est exquis. 

Puis quand vous remonterez en wagon, vous aurez le livre de 
Ruskin, qui vous dira une foule de choses fort inattendues, vous 
promènera par le monde, vous agacera parfois, vous charmera le 
plus souvent; dans son style à lui, enchevêtré, mais semé de si 
jolis mots, de réflexions si fines, de si amusantes boutades. 

Le traducteur a fait précéder le texte de quatre études, articles 
de revues juxtaposés en forme de préface. Le style en est parfois 
un peu enveloppé : serait-ce une influence du maître, qui, lui non 
plus, n'est pas toujours très clair? Une excellente idée a été de 
commenter Ruskin par Ruskin. Une foule de citations prises à 
d'autres ouvrages complètent et précisent la pensée de l'auteur. 

Disons en terminant un souhait que nous faisons. La mode est 
aux « pages choisies ». Ne nous donnera-t-on pas, quelque jour, 
des pages choisies de Ruskin? A. Brou. 

Storia dell' arteitaliana,par Adolfo Yei^tvri.I. Dai primorcli 
delV arte cristiana al tempo di Giustiniano . II. DelV arte 
barbarica alla romanica. Milan, Hoepli, 1901-1902. 2 volumes 
grand in-8, xvi-558 et xxiv-674 pages, ornés de 462 et 
506 gravures en phototj^pographie. Prix : 16 et 20 francs^. 

M. le professeur A.Venturi a entrepris la publication d'une 
histoire générale de l'art italien depuis les origines du christia- 
nisme jusqu'à nos jours; et, certes, nul n'est mieux préparé que lui 
pour ce vaste travail, ni mieux placé pour le mener à bonne fin. On 
nous promettait d'abord six, puis septvolumes de cinq à six cents 
pages : en réalité, l'ouvrage prend des proportions de plus en 
plus considérables au fur et à mesure que l'auteur se rapproche 
des périodes qui font le sujet le plus habituel de ses travaux : 
mais ce n'est pas nous qui regretterons de voir ainsi le savant 
historien développer son œuvre. 

Pour ne parler que des deux premiers volumes, M. Venturî nous 

1. Le troisième volume: VArie romanica (xxxxi-1 014 pages et 900 gra- 
vures) a paru récemment, mais je ne l'ai pa» encore eu entre les mains. 



284 REVUE DES LIVRES 

montre d'abord les origines de l'art chrétien avant la paix de 
TF^glise, puis le développement parallèle de l'architecture, de la 
peinture et de la sculpture jusqu'à la lin du règne de Justinien, 
c'est-à-dire jusqu'au moment où la civilisation gréco-romaine va 
disparaître de presque toute l'Italie devant les invasions lom- 
bardes. On a trouvé, et avec raison, que les peintures des cata- 
combes étaient trop sommairement étudiées, car, en définitive, 
c'est là que se sont créés beaucoup des types dont devait vivre 
longtemps l'art des périodes suivantes ^ ; mais le premier chapitre 
et, à un moindre degré, tout le premier volume semble n'être 
qu'une large introduction à l'étude des époques postérieures. 
Toutefois, M. Venturi aurait dû le dire : et on n'en regrette que 
plus qu'il n'ait pas jugé bon de faire précéder son ouvrage d'une 
introduction où il aurait indiqué son plan. C'est, du reste, le 
principal défaut de l'ouvrage que de ne pas assez montrer son 
plan, de manquer de divisions, de sous-titres et de tables qui en 
faciliteraient l'usage : l'index géographique qui précède chaque 
volume est très précieux, mais ne suffit pas. 

Le deuxième volume, après une étude sur l'art barbare des 
Goths et des Lombards, contient deux longs chapitres : l'un sur 
l'art lombard et carolingien dans le nord de l'Italie jusqu'au début 
du onzième siècle, où va paraître le roman ; l'autre sur l'art 
oriental, byzantin et arabe, et son influence, surtout à Venise, 
dans l'Italie méridionale et la Sicile. 

De nombreuses notes bibliographiques viennent compléter 
l'ouvrage : elles sont fort bonnes, sauf toutefois celles qui ont 
trait à l'histoire des idées ou de la littérature : il eût mieux valu 
supprimer ces dernières et les remplacer par un renvoi général 
aux ouvrages spéciaux que de les faire si insuffisantes. Il y aurait 
aussi quelques réserves à faire sur les pages où l'auteur parle des 
dogmes chrétiens et de leur influence sur l'art; il y a là quelques 
inexactitudes. Mais, malgré ces quelques défauts de détails, cet 

1. Voir, par exemple, dans le livre même de M.Venluri, Moïse recevant 
la loi, les maius couvertes de son inaiileau (devant d'autel de la catliédrale 
de Salerne, t. II, p. 640), ou bien la cène sculptée sur un ivoire du treizième 
tiiècle (collection Siioganod", t. II, p. 622) : c'est la reproduction fidèle des 
Ivpes de l'art chrélien primitif. Il ist regrettable que M. Venturi n'ait pas 
pu utiliser pour son premier volume la superbe publication de Mgr Wilperl 
( 1 903) sur les catacombes et pour le second celle de M. Bertaux sur l'art dans 3 

l'Italie méridionale (Paris, 190'i). ® 



I 



I 



REVUE DES LIVRES 235 

ouvrage, splendidement illustré, d'une lecture ugréable, constitue 
à la fois uii magnifique album de l'art italien et un instrument de 
travail indispensable à tous ceux qui s'occupent d'archéologie ou- 
d'histoire de l'art. Jos. de Guiîiert. 



Poesias, par Paz de Bourbo> . Friburgo de Brisgovia, Herder, 
1904. 1 plaquette iii-16, 68 pages. 

Quand elle quitta sa Castille ensoleillée pour la rêveuse Bavière, 
l'infante dofia Maria de la Paz crut peut-être épouser quelque 
héritier des burgraves, terrible justicier et grand manieur de fer. 
Il manie le fer en effet, le noble prince Louis-Ferdinand de 
Bavière, mais il ne taille dans les chairs que pour les guérir, et 
sa retraite de Nymphenburg n'a rien d'un nid d'aigle inacces- 
sible : les malades y reçoivent ses soins ; il leur rend la vigueur 
du corps et sa bonté touchante guérit encore mieux leurs âmes. 
Témoin, depuis des années déjà, de ce spectacle, dona Paz de 
Bourbon, princesse de Bavière, s'est souvenue qu'elle avait, elle 
aussi, dans ses trésors, un baume souverain pour bien des dou- 
leurs, la poésie. Et à vingt ans de distance, elle réédite, en l'aug- 
mentant de plusieurs pièces nouvelles, le petit recueil de vers 
qu'elle publia, bien jeune encore, en 1883. Son but est exposé 
dans la pièce qui sert de prologue : elle A'eut aider son époux et 
sire à secourir les miséreux : 

Je n'ai pas d'argent, lui dis-je ; 
Je puis te donner mes vers. 

Avec un tel prologue, le livre se recommande de lui-même; 
mais, par un excès de modestie, la princesse a voulu le faire pré- 
senter au public lettré par un homme qui porte un nom déjà deux 
fois illustre dans la littérature espagnole, le duc de Rivas. Celui-ci 
a écrit une préface charmante, s'achevaut sur un madrigal bien 
castillan. 

Les poésies du recueil chantent des sujets variés. Il y a de jolis 
vers à la Vierge, h la Vierge du Carmel, si populaire en Espagne, 
et à la Vierge madrilène de la Alniudena, celle que chanta Lope 
de Vega. Il y a surtout d'exquises pièces de circonstance, comme 
les vers à la petite princesse des Asturies, une enfant alors, doua 



286 REVUE DES LIVRES 

Mercedes-, on y sent revivre tout l'art mélancolique et délicat des 

vieilles qiiintillas : 

Tu ne sais pas que d'être Altesse 

N'est pas une l'élicité... 

... Fais le bien, sans en espérer 

La récompense sur la terre ; 

Le monde paie en oubliant ; 

Mais Dieu nous donne en récompense 

La paix, la douce paix du cœur... 

Il y a des élans admirables de patriotisme, de foi, de charité 
chrétienne et parfois même des strophes d'une superbe envolée 
lyrique, comme dans la Despedida et Plus Ultra. Ce dernier mot, 
du reste, est celui que dirait volontiers tout lecteur en fermant 
le livre trop court de Mme la princesse Louis-Ferdinand de 
Bavière. J- B. 



Nouveau Dictionnaire anglais-français et français anglais, 
par E. Clii-ton, refondu et considérablement augmenté par 
J.Mc Laughlin. Paris, Garnier frères, 1904. hi-8, toile: l"" par- 
tie, anglais-français, xii-658 pages; 2" partie, français-anglais, 
xx-673 pages. (Les parties ne se vendent pas séparément.) 
Prix : 5 francs. 

Le Petit Dictionnaire Cliftoiiy qui fut secourable à tant d'entre 
nous, à l'âge où nous peinions sur les devoirs anglais, vient d'être 
frappé à mort. Et ce serait un malheur, ce dictionnaire étant 
d'emblée le meilleur de la collection de lexiques in-32 publiée 
par MM. Garnier frères, s'il ne se survivait pas à lui-même en 
se métamorphosant. C'est chose faite. M. Me Laughlin, profes- 
seur à l'Institut commercial de Paris, bien connu d'ailleurs 
pour ses travaux linguistiques, a voulu, pour sa part, contribuer 
au perfectionnement de l'outillage lexicographique. Il a donc 
pris le dictionnaire Clii'ton, Ta refondu et transformé," c'est-à- 
dire surtout complété. De sorte que, dit la préface, « le petit 
dictionnaire Clifton reparaît, totalement modifié, augmenté de 
plus du double, et néanmoins à un prix plus modique que 
jusqu'ici ». 

Le nouveau dictionnaire sort, par le fait, de la catégorie des 
vocabulaires de poche, et tient le milieu entre les lexiques som- 



REVUE DES LIVRES 287 

maires et les ouvrages spéciaux. En revanche, il promet d'être 
un excellent instrument de travail pour tous ceux, écoliers ou. 
autres, qui se livrent à l'étude de l'anglais. Les termes techniques 
abondent, ainsi que les exemples et les idiotismes ; les préposi- 
tions («, eji, sur, poiu-, etc.), les verbes auxiliaires ou délectifs 
[matj, can, miist, ought, shall, A'iileX leurs équivalents français), 
sont soigneusement traités. Il est vrai que d'autres mots sont 
moins bien ^partagés, ç'. ^. absoute, accalmie, allier^, allonger,, 
aménager, etc., ne sontpas traduits suivant toutes leurs acceptions. 
L'article grâce est incomplet ; les locutions : faire grâce, deman- 
der grâce, — la grâce de quelqu un, — une grâce, ne sont pas 
suffisamment distingfuées les unes des autres. Demander ^râce est 
traduit par to ask a favour, ce qui est inexact. Chapier, ainsi 
expliqué : a priest waring a cope, signifie en outre et surtout un 
fabricant de chapes. Apéritif es\ pris pour synonyme de laxatif 1 
En face de baisement, on lit : Kissing the pope s foot. Le Nou- 
veau Dictionnaire classique illustré de Gazier donne le même 
sens au mot baisement, mais pourquoi ? Si, en certains endroits, 
le départ des missionnaires est accompagné d'un cérémonial dont 
fait partie le baisement des pieds, faut-il que ce soient les pieds 
du pape ? Çà et là on pouvait être plus prodigue de syno- 
nymes, V. g. marriageable est rendu par mariahle ; il était facile 
d'ajouter nubile. Et puis, ne serait-il pas temps de désemcombrer 
les lexiques élémentaires de termes archaïques, comme amé, 
arder o\x ardre, atourner, attifet, etc., ou devocables rares, comme 
assoter, astrolâtrie, etc. ? Mieux vaudrait réserver la place pour 
certains mots qui, pour être nouveaux venus, n'en sont pas 
moins d'un usage courant. De ceux-ci l'auteur s'est, du reste, 
préoccupé ; on trouve dans son dictionnaire les mots voiturette, 
motocijcle, etc. ; et peut-être les Anglais lui sauront-ils gré d'avoir 
inséré gniaf gnan-gnan, gnognotte, etc. Enfin, dernier détail, les 
coquilles, rares en somme, pouvaient être évitées (cf. partie 
française-anglaise, p. 4, col. 2,1. 19 ; p. 10, col. 2, 1. 4 ; p. 11, 
col. 2, 1. 55 ; p. 28, col. 2, 1. 2 ; p. 35, col. 2, 1. 38 ; p. 6 et 20, 
les mots Absalon et aiguillage ne figurent pas à leur rang alpha- 
bétique ; p. 100, on lit car la vingien ; c'est désormais carolingien 
qu'il faut dire). 

Mais ce sont là des vétilles, et j'ai l'air, h propos d'anglais, de 
vouloir faire à l'auteur une querelle d'Allemand. Le A^owceaw Z>/f- 



288 REVUE DES LIVRES 

tionnaire peut avantageusement se comparer aux meilleurs du 
même type, et, en tout cas, pour le modique prix de 5 francs, on 
ne trouvera pas mieux. René Jeannière. 



La Papauté, par J. Dollinger. Traduction de l'allemand 
par Giraud-Teulon, professeur honoraire de l'Université de 
Genève. Paris, Alcan, 1904. In-8, xxiii-474 pages. Prix : 
7 francs. 

Ce livre n'est qu'une traduction nouvelle d'un ouvrage fameux 
de DoLLiNGER. Au moment où cet ouvrage parut, en 1869, sous 
la signature de Janus, on en fit, sur l'heure, des réfutations 
auxquelles le temps n'a rien enlevé de leur valeur. Le travail de 
M. Giraud-Teulon sera donc d'un profit très mince pour la 
science. Il ne servira guère qu'à fournir aux journalistes enquête 
d'allégations tapageuses un répertoire commode et abondant. Au 
surplus, il suffirait, peut-être, pour démolir Dollinger de recou- 
rir à Dollinger lui-même. 11 n'a pas toujours écrit sur la papauté 
avec la plume de Ja/ius. 

Le célèbre chanoine et professeur de Munich qui essaya de 
faire échec au concile du Vatican avant sa tenue, et qui résista à 
ses définitions dogmatiques, était un puissant travailleur, un 
grand érudit, un esprit vigoureux. S'il eût mieux pénétré l'his- 
toire et la théologie, il n'aurait pas écrit son livre et il se serait 
soumis au pape. En menant son enquête à travers les neuf pre- 
miers siècles de l'Eglise pour y découvrir le rôle des pontifes 
romains, il eut le grand tort de dédaigner une foule de textes 
et de faits certains dont la primauté et l'infaillibilité des papes 
sont la seule explication possible. Son esprit systématique l'in- 
clinait à ce vice de méthode. 11 faut ajouter qu'à lui comme à 
beaucoup de ses contemporains il a manqué de comprendre que 
le dogme catholique est à la fois vivant et immuable. 

Un seul mot suffira ici pour juger le Janus que M. Giraud- 
Teulon a voulu ressusciter. Est-ce qu'on ne passe pas toute 
vraisemblance, quand on veut expliquer la fortune de la monar- 
chie pontificale par une entreprise audacieuse des papes appli- 
qués pendant des siècles à forger des textes et à falsifier le récit 
des événements? A quelle homme de sang-froid et d'esprit fera- 
t-on croire celte histoire de brigands? Paul Deslandes. 




NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 



L'abbé J. Grimault, aumô- 
nierdes Dames de la Retraite 
de Redon. — La Sainte Messe. 
Doctrine et pratique. Paris et 
Lille, Société de Saint-Au- 
gustin, Desclée. In-16, 512 pa- 
ges. Prix : 2 fr. 50. 

Douloureusement frappé, com- 
me beaucoup d'autres prêtres, de 
l'indifTérence étrange que les pré- 
tendus chrétiens de nos jours 
semblent professer pour l'assis- 
tance à la sainte messe, M. l'abbé 
Grimault a voulu écrire un livre 
qui soit comme le manuel destiné 
à faire connaître et aj)précier, à 
faire suivre et goûter les mystères 
du divin sacrifice de l'autel. 

Son pieux désir est dès mainte- 
nant un fait accompli. Le petit 
livre qu'il nous présente, d'un 
format commode, sera utilement 
porté à l'église pour être lu et 
relu et ne perdra rien à être mé- 
dité à loisir par les fidèles. S'ils 
connaissaient le don de Dieu, ils 
n'auraient pas de peine à recon- 
naître, eux aussi, la vérité de 
cette pensée mise en exergue : 
« Une seule messe vaut plus que 
tous les trésors du monde. » 

Une partie doctrinale met en 
évidence deux vérités qui nous 
émerveilleraient, si elles étaient 
bien comprises : d'une part, la 
sainte messe est la continuation 
du sacrifice de Notre-Seigneur au 



Calvaire et donc elle en a toute 
l'efficacité; de l'autre, les fidèles 
sont, dans une certaine mesure, 
sacrificateurs avec le prêtre qui 
offre le divin sacrifice. 

Quant aux méthodes pratiques 
pour assister à la sainte messe, 
l'auteur les étudie successivement 
dans la seconde partie de son livre. 
Il en donne une dizaine des plus 
suggestives pour la piété. On y 
remarquera une messe des enfants, 
une de la Passion, une du Sacré- 
Cœur et une en l'honneur de la 
sainte Vierge. Puissent les fidèles 
entrer dans ses vues et faire de 
son livre leur vade-mecum ! 

A. BouÉ. 



Méthodes et formules pour 
bien entendre la messe, par 
l'auteur de Pratique progres- 
sive de la confession et de la 
direction. Tome I: Sujets eu- 
charistiques. Paris, Lethiel- 
leux, 1904. In-18, 306 pages. 

L'auteur donne douze formules 
eucharistiques pour entendre la 
messe, en variant les points de 
vue. Chaque méditation est comme 
une strophe nouvelle du cantique 
que doit chanter l'âme chrétienne 
en élevant sa pensée vers les di- 
vines réalités de l'autel. 

Tout ramener aux réalités eu- 



290 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 



charistiques, afin de ne pas laisser 
les esprits des (idèles s'égarer 
dans des considérations étran- 
gères à Faction par excellence qui 
s'opère à l'autel, tel est le but de 
cet ouvrage. L'auteur a su l'at- 
teindre en s'inspirant de sa piété 
solide et de sa connaissance appro- 
fondie des mystères eucharisti- 
ques. Espérons qu'un second vo- 
lume viendra bientôt compléter 
son œuvre. A. B. 



ÎNIorr Doublet. — Les Ri- 
chesses oratoires de saint 
Jean Chrysostome réunies et 
disposées pour la prédication. 
Paris, Berchc et Tralin, 1902. 
2 volumes in-8, 498 et 578 pa- 
ges. 

Le grand évoque de Constanti- 
nople a été surnommé la bouche 
d'or. Ses œuvres pourraient s'ap- 
peler avec non moins de justesse 
une mine d'or. Impossible de ren- 
contrer un répertoire plus riche 
et plus abondant. Tous les grands 
sujets de la morale chrétienne y 
sont traités avec une ampleur et 
une éloquence incomparables. 
Mais n'est-ce pas l'abondance qui 
devient ici un obstacle pour un 
certain nombre d'ouvriers évan- 
géliquos ? MgrDouiu.ET l'a pensé, 
et pour faciliter à tous l'emploi de 
ce précieux trésor, il a voulu lui- 
même en extraire ce qui lui a paru 
le plus utile dans le cours ordi- 
naire de la prédication. Ce sont 
ces e-xlraits , rassemblés sous 
différents chefs, qu'il vient de 
publier. Ceux qu'eiirayerait la lec- 
ture des (jeuvres immenses de 
saint Jean Ciirysostome peuvent 



désormais se consoler; ils ont 
sous la main un choix discrète- 
ment fait des passages qui sem- 
blent d'un usage fréquent et facile. 
11 est à regretter que le patient 
coraj)ilateur,en agençant les mor- 
ceaux qu'il présente, n'ait pas 



songe 



à distinguer nettement, 



dans son texte, les paroles mêmes 
du saint docteur des quelques 
phrases par lesquelles il s'est cru 
obligé ou de les annoncer ou de 
les relier entre elles. Inconvé- 
nient réel, à coup sûr, mais qui 
laisse subsister le mérite et les 
avantages d'un pareil travail. 

P. B. 



J. Fontaine. — La Crise 
scolaire et religieuse en Fran- 
ce. Paris, Retaux, 1903. ln-12, 
viii-122 pages. Prix : 1 iVanc. 

Dans ce petit livre, M. J. Fon- 
taine — disons comme autrefois 
le P. Fontaine — expose avec sa 
vigueur coutumière comme quoi 
toute la besogne anticléricale, qui 
s'accomplit sous nos yeux, se 
fait, quels que soient d'ailleurs 
les ouvriers, au bénéfice du pro- 
testantisme libéral, entendez du 
protestantisme arrivé à la dernière 
j)hase de son évolution, où il n'est 
plus même chrétien et ne se dis- 
lingue pas nettement de l'irréli- 
gion absolue ni même de Tathéis- 



me 



C'est par l'enseignement 
officiel que les meneurs espèrent 
conquérir la France à cette doc- 
trine. 

L'auteur use volontiers des 
statistiques et des chiffres ; je ne 
sais oùilavuque« l'enseignement 
libre corajjte, à peu près, autant 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 



291 



d'élèves que renseignement pu- 
blic lui-même ». Ce fut vrai peut- 
être, il y a quelques années pour 
l'enseignement secondaire ; mais 
pour le primaire, malheureusement 
au temps le plus prospère, nos 
écoles libres ne comptèrent ja- 
mais beaucoup plus du tiers de 
l'effectif des écoles officielles. 

Joseph de Blacé. 



Antonin Bernard. — Leçons 
de philosophie, préparatoires 
aux baccalauréats classique 
et moderne^ conformément au 
programme de 1902. Paris, 
Vie et Amat, '1904. 2 volumes 
in-8, 11-449 et 508 pages. Prix : 
10 francs les 2 volumes. 

Aux ouvrages si justement esti- 
més de MM. Béthenod, Durand, 
Sortais, Lahr, l'enseignement libre 
ajoute un nouveau cours de philo- 
sophie. Il figurera en bon rang 
près de ses aînés. C'est une nou- 
velle preuve de la vitalité de l'en- 
seignement chrétien que nous 
sommes heureux de saluer. 

Ces leçons, d'ailleurs, ne s'a- 
dressent pas seulement aux jeunes 
gens, mais aux membres du clergé 
et aux hommes du monde soucieux 
d'une certaine culture philosophi- 
que. Ce dessein n'estpas trop ambi- 
tieux. Mais c'est pour cela même que 
nous aurions désiré que M. l'abbé 
A. Bernard, dans ses citations, 
références, listes d'auteurs à con- 
sulter, se fût montré moins tribu- 
taire de penseurs universitaires, 
plus ou moins suspects, quelques- 
uns d'une valeur inférieure, la |)lu- 
part incom|)lets. On sera mal venu 
à se séparer d'eux sur les points es- 



sentiels lorsque précédemment on 
n'aura cessé de les invoquer. Au 
moins aura-t-on amoindri le crédit 
du maître. Sans vouloir être ex- 
clusif, on aurait pu facilement faire 
plus longue la liste des emprunts 
aux auteurs catholiques. Dans le 
même ordre d'idées, nous avons 
trouvé trop écourtée la |>art faite 
aux conclusions scolastiques. Cel- 
les-ci même nous ont semblé par- 
fois peu exactement présentées 
(par exemple, t. I, p. 66 et 259). 
Par contre, pourquoi emprunter 
au superficiel Henri Marion, dont 
on fait d'ailleurs un usage exces- 
sif, cette phrase sur Descartes, ni 
exacte ni correcte, qu' « en pro- 
fessant le mécanisme absolu il est 
devenu le père de la science mo- 
derne, tout aussi bien qu'il l'est 
de la philosophie » (l. I, p. 399) ? 
Pourquoi encore demander à 
M.Boiracune délinition arbitraire 
ou fausse des attributs moraux de 
Dieu et de sa personnalité (t. II, 
p. 473) ? 

Il est assez superflu de renvo3-er 
in globo à l'Intelligence, de Taine, 
au Cours de philosophie positive 
d'Auguste Comte, ou, à propos de 
« l'Erreur », à la Somme the'oLogique 
de saint Thomas. Ces indications 
doivent être précisées. 

L'effort pour parler aux yeux 
par la dispositon typographique 
est louable. Mais n'a-l-on pas dé- 
passé le but ? Quelques pages sont 
de vraies mosaïques aux tons heur- 
tés. Certains caractères de man- 
chettes ra})pelleront trop aux élèves 
de philosophie le temps lointain 
de leur abécédaire. Ailleurs, il y a 
abus de menus caractères : toute 
la théodicée en est presque illisi- 
ble. Enfin ce qui pourrait être con- 
servé de notes trop longues et 



292 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 



trop nombreuses aurolt mieux fait 
à la lin do chaque leçon que de tirer 
l'œil au bas des i)ages. 

S'il nous est permis d'énoncer 
un vœu, une certaine refonte de 
l'ouvrage, selon les desiderata 
que nous avons pris la liberté 
d'indiquer, ferait de ce livre un 
excellent ouvrage. 

Lucien Roure. 



E. DupoRCQ. — Compte 
rendu du deuxième congrès 
international des mathémati- 
ciens, tenu à Paris du 6 au 
12 août 1900. Paris, Gaulhicr- 
Villars, 1902. 455 pages. 

Le deuxième congrès interna- 
tional des mathématiciens réunis- 
sait à Paris, du 6 au 12 août 1900, 
environ deux cent cinquante sa- 
vants professeurs ou amateurs de 
science mathématique. La plus 
grande partie, une centaine envi- 
ron, étaient français naturelle- 
ment; les plus nombreux ensuite 
venaient de l'empire d'Allemagne. 
M. E. DupoRCQ, secrétaire géné- 
ral du congrès, en a publié le 
compte rendu. La première partie 
du volume comprend les docu- 
ments et procès-verbaux. La 
seconde renferme les conférences 
et communications. Parmi les 
conférences, signalons celle de 
M. H. Poincaré, président du 
congrès : Du rôle de l'intuition et 
de la logique en mathématiques 
(p. 115). 

Le congrès avait ])arlagé ses 
travaux eu six sections : I. Arilh- 
raéti(iue et algèbre. — II. Ana- 
lyse. — 111. Géométrie. — IV. 
Mécanique. — V. Bibliographie 



et histoire. — VI. Enseignement 
et méthode. 

Entre beaucoup de travaux fort 
intéressants que l'on trouve grou- 
pés sous ces titres dans le compte 
rendu, signalons une élude de 
]\L R. Fnjisavoa : Note on tlie ma- 
thcmatics ofthe old Japonese School 
(p. 379) ; une autre de M. G. Vero- 
nese : les Postulats de la géomé- 
trie dans l'enseignement (p. 433). 

Pierre de Mathan. 



E. JouFFRET. — Traité élé- 
mentaire de géométrie à qua- 
tre dimensions, et introduction 
à la géométrie à ii dimensions. 
Paris, Gauthier-Villars, 1903. 
xxx-215 pages. 

« Le monde à quatre dimensions 
n'existe sans doute qu'au sens 
géométrique. Mais rien n'empêche 
de lui supposer aussi l'existence 
concrète. » (Début de l'avant-pro- 
pos, p. I.) 

L'auteur semble bien considé- 
rer cette existence concrète au 
moins comme très probable. Son 
esprit aurait parcouru le stade 
décrit dans les lignes suivantes: 

« Ne pourrait-il pas se produire 
progressivement dans notre men- 
talité mise aux prises avec des 
causes de plus en plus nombreu- 
ses, une transformation corres- 
pondante à celle de l'analyse, et 
ayant pour résultat de donner à 
nos lointains descendants la sen- 
sation de se voir, et de concevoir 
l'espace, avec quatre dimensions?» 
(P. VIII.) 

L'étude de ce livre aura sans, 
doute pour résultat de hâter cette 



A 




« transformation » chez ceux qui 
le désirent. Mais est-ce très dési- 
rable? Quoi qu'il en soit, les 
lignes que nous venons de citer 
montrent assez les tendances 
philosophiques, de l'ouvrage. (Voir 
aussi le paragraphe 40.) 

La partie mathématique, c'est-à- 
dire presque tout l'ouvrage, est 
rédigée avec clarté et largeur de 
vues : c'est vraiment un traité 
élémentaire mettant à la portée de 
tous, les éléments de la géométrie 
à quatre dimensions : généralisa- 
tion ingénieuse, et évidemment 
féconde au point de vue mathé- 
matique, de la géométrie analy- 
tique. 

Dans le chapitre ix : Applica- 
tions, l'auteur montre, d'après 
Pi. de Saussure et d'autres, l'avan- 
tage qu'il y aurait, pour l'explica- 
tion des phénomènes physiques et 
chimiques, à faire intervenir la 
quatrième dimension. C'est une 
manière de résoudre certains pro- 
blèmes ; mais est-ce la seule pos- 
sible ? Evidemment non ; elle ne 
s'impose donc pas comme néces- 
saire. Pierre de Mathan. 



I. F. de PoNGHARRA. — Pro- 
priétés et essais des matériaux 
de l'électrotechnique . Paris, 
Gaiithier-Villars. Encyclopé- 
die scientifique des Aide- 
mémoire. Petit in-8, conte- 
nant 28 figures. Prix : broché, 
2 fr. 50 ; cartonné, 3 francs. 

II. E.-J. Brunswick et M. 
Aliamet. — Enroulements d'in- 
duits à courant continu. Paris, 
Gauthier- Villars. Encyclopé- 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 293 

die scientifique des Aide-mé- 
moire. Petit in-8. 

III. F.LoppÉ. — Essais indus- 
triels des machines électriques 
et des groupes électrogènes. 

Paris, Gauthier- Villars. Grand 
in-8. 



I. L'ouvrage de M. de Pox- 
CHARRA est divisé en trois par- 
ties consacrées à l'étude succes- 
sive des isolants, des conducteurs 
et des matériaux magnétiques. 
Chaque partie comporte deux cha- 
l)itres.Dans le premier, sont expo- 
sées les propriétés de chaque corps 
et dans le second les méthodes 
d'essai à appliquer à ces corps. 

IL Yi'ètViàeàes enroulements d'in- 
duits a fait l'objet d'ouvrages im- 
portants. Il était à souhaiter que 
les principes et les résultats essen- 
tiels fussent résumés dans un 
petit précis. L'aide-mémoire de 
MM. Brunswick et Aliamet ré- 
pond à ce desideratum. 

III. L'ouvrage de M. Loppé est 
un résumé de conférences faites à 
l'Ecole supérieure d'électricité. Il 
est d'ordre purement technique et 
s'adresse principalement aux ingé- 
nieurs. L'auteur consacre les deux 
premiers chapitres à l'exposition 
du but et organisation des essais et 
à l'étude des méthodes "éne'rales 
dressais. Dans les chapitres sui- 
vants, il traite successivement des 
essais des machines à courant con- 
tinu, à courant alternatif et des 
groupes électrogènes. L'ouvrage 
se termine par des règlements di- 
vers relatifs aux essais des ma- 
chines et appareils électriques, 
par des tables et des modèles de 
feuilles d'essais. 

R. de V. 



294 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 



A. BÉ CHAUX, professeur à 
la Faculté libre de droit de 
Lille. — La Réglementation 
du travail. Paris, Locofl're. 

Problème difficile et ardu entre 
tous ! Mais, placé au centre même 
d'une région éminemment indus- 
trielle, et témoin des crises que 
suscitent cliaque jour les appétits 
croissants de la masse ouvrière, 
l'auteur était mieux que personne à 
même de constater les faits, d'en 
chercher le j-emède. 

C'est le résultat d'études i)i'ises 
ainsi sur le vif que M. Béchaux 
nous fait connaître. Avec la com- 
pétence que lui assurent ses fonc- 
tions, il nous donne le résumé de 
ses reflexions. Après avoir montré 
l'insuffisance des procédés mul- 
tij)les, successivement expérimen- 
tés par les législations diverses, 
tant de France que de l'étranger, 
pour la solution du problème 
social, il nous amène hnalement 
à conclure avec lui que, « quelles 
que soient les transformations 
matérielles des sociétés..., si heu- 
reusement ordonnée que soit la 
vie publique, un peuple ne garde 
le bien-être qu'en y joignant la 
(idèle observance dos préceptes 
divins ». En sommes-nous là en 
France? Jos. Piu'xox. 

DkdjL — Les Sociétés de 
secours mutuels. Leur rôle éco- 
nomique et social. Paris, rue 
Bajard, 5. 

Tous ceux que les questions 
économiques et sociales intéres- 
sent à (pielque degré trouveront 
dans la lecture de ce livre joie et 
profit. 



Une analyse philosophique aisée 
et pénétrante, la science du passé, 
une riche documentation, projet- 
tent, dans cet ouvrage, sur l'idée 
etl'institution mutualiste, de lumi- 
neuses clartés. La mutualité n'est 
pas destinée, comme pourraient le 
faire croire les formes individua- 
listes qu'elle revêt trop souvent de 
nos jours, à suppléer à la pré- 
voyance que doivent exercer en 
faveur de leurs membres les grou- 
pements naturels : la famille, la 
profession ; mais à unir jjar un 
lien de plus les membres de la 
même famille et de la même pro- 
fession. Parmi les institutions 
mutualistes, créées à Tencontre de 
cette loi de nature et que l'auteur 
critique justement, peut-être la 
mutualité scolaire eût-elle mérité, 
à titre d'institution provisoire, 
propre à développer dans les 
jeunes générations le goût de l'é- 
pargne, un traitement de faveur. 
Ecrit dans un style parfois élé- 
gant, toujours ferme et net, avec 
des allures oratoires et un mou- 
vement, qui entraîne et passionne 
l'attention, le livre de M. DiiuÉ a 
des séductions que l'austérité de 
sou titre ne laisse pas soupçonner. 
Le public, d'ailleurs, en enlevant 
en trois mois sa première édition, 
n'a pas laissé ignorer à son au- 
teur qu'il savait plaire en instrui- 
sant. _j_^_ 



Philéas Lebesgue. — Le 
Portugal littéraire d'aujour- 
d'hui. Paris, Bibliolhèquc in- 
lernalionale d'édition, 1904. 
Brochure in-18 jésus, 68 pa- 
ges. Prix: 1 fr. 50. 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 



295 



C'est une heureuse idée de 
vouloir faire connaître en France 
la littérature j)ortugaise d'aujour- 
d'hui. M. PhiJéas Lkbesgue a le 
mérite de connaître bien ce dont 
il parle et ses jugements sont 
ordinairement justes. Mais en 
condamnant — oh ! combien bé- 
nignement, d'ailleurs ! — les ten- 
dances pessimistes, tolstoîciennes, 
hartmanniennes de certains poè- 
tes, il insiste d'autre part trop 
coraplaisamment sur les ouvrages 
à tendances révolutionnaires et 
anticléricales. Beaucoup même des 
œuvres qu'il signale auraient droit 
plus encore à l'oubli qu'au blâme. 
Est-ce pour faire parade d'éru- 
dition ou par excès de modestie, 
que ce bon critique appuie tou- 
jours son jugement sur l'autorité 
des autres ? Toujours est-il que 
l'abus des citations donne à son 
livre l'air d'un travail fait à la hâte 
et tout au moins de seconde main. 
Il est fâcheux enfin que le style 
de M. Lebesgue ne soit pas un j)eu 
plus soigné. Rien ne peut donner 
une idée de l'apocalyptique en- 
chevêtrement de ses périodes et 
du pathos où le fait sombrer par- 
fois sa dangereuse prédilection 
pour les aperçus par trop synthé- 
tiques. Joseph BouBÉE. 

D"" Surbled. — La Vie de 
jeune fille. Ouvrage réservé 
aux mères de famille. 

N'est-il pas à craindre que le 
sous-titre attire une catégorie de 
lectrices que l'auteur voudrait 
écarter ? Du moins trouveront- 
elles consignées, aussi chastement 
que possible, des notions que la 
curiosité leur a fait soupçonner. 



L'auteur a résumé dans ce livre 
les conseils, fruits de sa longue 
expérience. D'aucuns les trouve- 
ront trop précis, d'autres trop 
vagues. Ils permettront en certains 
cas d'initier des jeunes filles à ce 
qu'elles doivent savoir, avant de 
se marier. V. Loiselet. 



Louis Ghabaud. — Madame 
deMiramion et la Charité. Pa- 
ris, Lethielietix, 1904. In-12, 
xv-320 pages. 

Mme de Miramion est une des 
grandes ligures dans l'histoire de 
la charité au dix-septième siècle, 
et mérite une étude approfondie. 
Celle que nous offre M. Louis 
Chabaud fera peut-être un peu 
patienter les curieux, mais elle ne 
les satisfera qu'en partie. Si l'au- 
teur avait l'intention de reprendre 
et de pousser plus à fond son 
esquisse, il y aurait bien des points 
à élucider. Et, par exemple, quels 
furent les rapports de Mme de 
Miramion avec la célèbre, et si 
méritante compagniedu Saint-Sa- 
crement ? Souvent on voit leurs 
œuvres se côtoyer, se succéder, 
se compléter. 

Il est excessif de dire qu'elle a 
créé le séminaire des Missions 
étrangères (p. 170). C'est le danger 
du biographe de tellement tout 
concentrer sur son héros qu'on 
finit par l'isoler, et, pai' suite, j)ar 
fausserson vrai caractère. Je crains 
que ce ne soit un peu le cas ici. 

Signalons quelques erreurs de 
détail : Page2o, letexte cité n'existe 
nulle part, tel quel, dans l'Evan- 
gile; page 29, il est faux de dire que 
tous les saints sont égaux devant 



2^0 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 



la grâce de Dieu ; tous n'ont p;is 
droit à la même vénération de la 
part des hommes: saiiil Joseph, je 
pense, a sa place à part et au-des- 
sus des autres. La pensée de l'au- 
teur de Vlniitation est à prendre 
ciun graiio salis. Les saints sont 
inégaux, mais ce n'est |)as à nous 
de juger de leur inégalité. Page 103, 
Donald s'appelait Louis-Gabriel, 
et non Joseph. Page 121, les ré- 
flexions sur rinfanticide en Chine 
sontquelque peu incohérentes. Une 
première phrase range cette cou- 
tume parmi les légendes, et une 
seconde en parle comme d'une 
réalité. Cette page est à tout le 
moins inutile, et elle laisserait 
croire que l'auteurcondamne l'œu- 
vre delà Sainte-Enfance. Page 163, 
la longue note sur « le péché de 
Mme de Miramion » trahit un 
homme bien peu au courant de ce 
qu'est la direction, et des raisons 
pour lesquelles une confession 
générale peut coûter à une âme 
sainte. Et puis que viennent faire 
(|). 166) « les pusillanimités j)ué- 
riles d'une novice ou les sugges- 
tions délirantes d'une visionnaire», 
immédiatement après avoir j)arlé 
de certaines infjuiétudes de sainte 
Thérèse ? Evidemment, la plume 
a, çà et là, trahi la pensée. 

Malgré ces taches, le livre se 
fait lire avec intérêt, et il en res- 
sort à tout le moins cette grande 
leçon, c'est que notre siècle n'a 
pas inventé l'organisation dans la 
charité. Quand RL Chabaud nous 
aura donné une histoire plus forte- 
ment documentée et plus criticpie, 
il y aura plaisir et profit à se 
mettre à l'école pratique de cette 
grande organisatrice du bien 
qu'était Mme de Miramion. 

A. Buou. 



Gabriel Compayré. — Félix 
Pécaud. Paris, Delaplane,. 
1904. ln-18, 112 pages. Prix: 
90 centimes. 

On sait le rôle important joué 
par Pécaud dans la laïcisation de 
l'enseignement primaire des fem- 
mes. M. Compayré le marque en 
quelques pages émues et graves. 
Mais, dans le fond, cet éveilleur 
d'esprits, cet excitateur de con- 
sciences avait une pédagogie quel- 
que ])eu moyenâgeuse : c'était 
un libre penseur religieux. Le rec- 
teur de l'Académie de Lyon pré- 
fère un libre penseur tout court, 
pour éduquer les petits Français 
et les petites Françaises. Et il ne 
doute pas que, pour le bonheur de 
notre pays, cela n'arrive un jour, 
par l'évolution inévitable de la 
science. Quelles consciences cela 
nous promet ! Paul Dudon. 



Conrad de Mandacii. — Le 
Comte Guillaume de Portes 
(1750-1823). Paris, Pcrrin, 
1904. In-8, 338 pages. Prix : 

7 fr. 50. 

La vie de ce gentilhomme suisse 
se passe, suivant l'expression de 
son descendant et biograjihe, « en 
marge de l'histoire ». L'intérêt 
n'en est donc que secondaire. Guil- 
laume de Portes est d'ailleurs le 
personnage le j)lus sympathique 
du monde : il rentre en France dès 
que redit de novembre 1787 rend 
aux protestants le libre exercice 
du culte et l'état civil; il se bat 
|)Our la patrie de ses ancêtres qu'il 
a retrouvée ; il fait de la philoso- 
phie politique sur la Suisse où les 




siens étaient réfugiés depuis la 
révocation de l'édit de Nantes ; il 
a des amis et des parents qui lui 
écrivent et auxquels il réjjond des 
lettres pleines de tendresse. Avec 
un soin pieux M. de Mandach a 
recueilli toutes ces choses. Son 
livre est honnête et paisible. 

Paul DuDox. 



NOTES BIBLIOGRAPHÎQUKS 297 

version oî Sir Tobie Matthew 
to the catholic Faith... now 
published for the first time. 
Loiidon, Buins and Gates, 
1904. 1 volume in-i2, 178 pa- 
o-es, reliure toile ano:laise. 



L'abbé Charles Dementhon. 
— Notes de bibliographie, 
pour lliistoire religieuse de La 
Révolution dans le départe- 
ment de l'Ain. Paris, Picard, 
1904. In-8, 71 pages. 

Dans le Bulletin de la Société 
Gorini,M. Demexthon a écrit — 
surtout en vue de susciter, dans le 
jeune clergé, des vocations d'histo- 
rien — quelques jjages qu'il vient 
de réunir en brochure. C'est une 
initiative des plus louables. Les 
indications que donne l'auteur sur 
les sources manuscrites et les tra- 
vaux imprimés sont assez com- 
plètes dans leur brièveté. Un éru- 
dit de profession souhaiterait 
davantage. Mais il ne faut pas 
oublier pour qui M.Dementhon a 
écrit les Notes. 

Si, dans chaque grand sémi- 
naire de France, le professeur 
d'histoire ecclésiastique nous don- 
nait un travail semblable, nous 
serions mieux outillés que nous 
ne le sommes pour étudier cette 
histoire religieusede la Révolution 
dont le détail exact nous est en- 
core si inconnu. Paul Dudon. 



A.- H. Matthew. — A true 
historical relation oî the Gon- 



La curieuse histoire de Tobie 
Matthew est connue de|)uis long- 
temps. Né dans le protestantisme, 
converti malgré ses parents et 
déshérité ])ar eux, ])ersécuté et 
obligé de fuir plusieurs fois l'An- 
gleterre ; puis rentré en dissi- 
mulant son titre de prêtre, fait 
chevalier, chargé d'une mission 
diplomatique, et de nouveau con- 
traint à l'exil; mourant enfin dans 
le dénuement, hospitalisé chez les 
Jésuites anglais de Gand, cet 
homme eut une vie assez pleine 
d'aventures pour que le récit en 
soit vivement intéressant. Dans 
un manuscrit adressé à une reli- 
gieuse bénédictine, il a raconté 
lui-même ses premières années de 
voyage en Europe et sa conver- 
sion au catholicisme. Jusqu'ici, on 
n'avait imprimé encore que quel- 
ques extrails de ce pittoresque 
récit dans le Baenn and Shakes- 
peare de Henry Smith. Mais un 
pieux descendant du grand con- 
verti nous en donne, avec l'aulo- 
risation et le concours du protes- 
seur Edward Dowden, une publi- 
cation intégrale. Avant tous autres 
les amis et admirateurs de Fran- 
cis Dacon salueront avec joie l'ap- 
parition de ce volume : Tobie 
Matthew est en effet celui i|ue le 
chancelier appela toujours — 
même après cette conversion au 
catholicisme dont il voulut en 
vain le détourner — son meilleur 
ami et son aller ego, celui auquel 



298 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 



il cominuuk[uut le manuscrit de 
ses œuvres secrètes et la clef de 
sa fameuse cryptographie. jNIais 
en dehors même de ceux que i)as- 
sionne la controverse baconienne, 
tout le monde i)eut lire avec profit 
et intérêt cette autobiographie 
pleine de détails de mœurs, riche 
en anecdotes pittoresques, et cou- 
pée de réflexions tantôt piquantes, 
tantôt ingénument émues. 

Joseph BouBÉE. 



D" Joseph Bach, Direktor 
des bischoflichen gymna- 
siums zu Strassburg. — Jakob 
Balde. Ein religibs-patrioti- 
scherDichter aus dem Elsass. 
[Strassbiirger t heologisch e 
Studien, VI, 3-4.) Fribourg- 
en-Brisgau,Herder,1904.In-8, 
ix-160 pages. Prix : 4 Mk. 

L'Alsace célèbre cette année le 
troisième centenaire du P. J. Balde 
(Baldus), le poète latin de la 
îruerre do Trente ans. M. Bach 
profite de cette occasion pour 
étudier l'homme, le patriote, le 
jésuite, le poète. Cette étude, écrite 
agréablement, met en bonne lu- 
mière le talent poétique de Balde; 
plusieurs de ses œuvres, données 
en appendice, permettent de le 
mieux apprécier. On regrette seu- 
lement (|ue ces poésies, au lieu 
d'être publiées dans leur texte ori- 
ginal, aient été traduites en alle- 
mand. Espérons que M. Bach com- 
plétera son travail en éditant, si- 
non l'œuvre entière de Balde, du 
moins un choix de ses poésies.^ 

J. Lkhiif-ton. 



Les Contemporains. 23^ sé- 
rie. Paris, maison de la 
Bonne Presse. 1 volume in-8, 
400 pages. Prix : 2 francs. 

La collection des Contemporains, 
qui atteint aujourd'hui, avec la 
24'= série, le total respectable de 
six cents biographies, présente, 
dans sa 23' série, des notices d'in- 
térêt varié : l'histoire politique, 
et anecdotique aussi, s'y trouve 
représentée avec l'impératrice Jo- 
séphine, Joseph II, Louis XVI, 
Victor Jacobs, Marie-Louise; l'his- 
toire religieuse avec Wiseman, le 
P. J. -Gabriel Perboyre, le cardi- 
nale Fesch ; la guerre, la marine, 
les découvertes géographiques, les 
inventions, l'histoiredes artsetdes 
lettres, y figurent avec Dugom- 
mier, Villaret de Joyeuse, Lejean, 
Chappe et Stephenson, Hoffmann, 
X. de Maistre, Liszt, Longfellow, 
Chapu, Goya et d'autres. On voit, 
d'aprèscetteénumérationde noms, 
que certains personnages du dix- 
huitième siècle ont leur place dans 
cette galerie de Contemporains. 

Toutes ces biographies sont 
attrayantes et instructives ; celles 
de Longfellow, de Chapu, offrent, 
par les citations poétiques qui 
relèvent le récit, un charme tout 
particulier. Toutes aussi sont sé- 
rieusement documentées, et l'on 
voit, par exemjjle, dans celles de 
l'impératrice Joséphine, de l'impé- 
ratrice Marie-Louise, du cardinal 
Fesch, avec quel souci de l'infor- 
mation exacte l'auteur s'est tenu 
au courant des derniers travaux, 
livres ou articles publiés sur les 
hommes et les choses de l'époque 

impériale. 

J. D. 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 

Les Gloires militaires con- 
temporaines, o" série. Paris, 
maison de la Bonne Presse. 

1 volume in-8, 400 pages. Prix : 

2 francs. 



299 



Vingt-cinq biographies de géné- 
raux, de marins, de soldats, 
extraites de la riche collection des 
Contemporains, font passer devant 
les yeux les figures de héros des 
guerres du premier Empire, des 
guerres d'Afrique, de la guerre 
de 1870. La France n'est pas seule 
représentée dans cette galerie : 
Bolivar, Palafox , Washington, 
Zumalacarréguy , rappellent les 
grandes luttes entreprises pour 
l'indépendance d'un pays, ou pour 
la fidélité à un principe. Aujour- 
d'hui plus que jamais, le spectacle 
de ces nobles vies est réconfortant 
et opportun, et il y a profit à ad- 
mirer und'Aumale, un Ladmirault, 
un Tréhouart, un Théodore Wi- 
baux, un Marceau, un Magallon. 
Mais peut-être ces noms-là suffi- 
raient pour faire interdire les 
Gloires militaires dans les Foyers 
du soldat. Ces pages où brillent 
tous les genres de vaillance sont 
une utile et bienfaisante lecture 
pour les patronages, les œuvres 
de jeunes gens et de soldats, et 
les curieux d'histoire y trouveront 
à s'instruire. C'est une continua- 
tion, intéressante et bien mise au 
point, de la France héroïque. 

J. D. 

A. Debidour. _. Le Général 
Fabvier. Sa vie militaire et po- 
litique. Paris, Pion, 1894. In-8, 
520 pages, avec 1 portrait en 
héliogravure. Prix : 7 fr. 50. 



La figure de Fabvier, très po- 
pulaire encore à Pont-à-Mousson, 
pays natal du héros français de 
l'indépendance grecque, est bien 
éteinte aujourd'hui par la brume 
des lointains. Moitié soldat, moitié 
diplomate, finalement homme po- 
litique, le général traversa, tantôt 
en ami, tantôt en adversaire, tous 
les régimes qui se succédèrent du 
premier Empire au second, et fut 
mêlé, mais plutôt secondairement, 
à beaucoup d'événements impor- 
tants. 11 mérite donc de conserver 
une part de renommée que la dé- 
fense de l'Acropole suffirait à 
maintenir longtemps pure et glo- 
rieuse. 

Conservateur à la manière d'un 
pair du gouvernement de Juillet, 
mais descendant d'une vieille race 
catholique et royaliste, Fabvier se 
montra sincèrement attaché à la 
foi de ses pères. « LHinique base 
de la morale, déclarait-il, c'est la 
religion. Soyons donc catholiques 
et l'ordre renaîtra partout où il a 
été troublé, c'est-à-dire partout 
où les croyances religieuses ont 
été affaiblies. » (P. 453.) Il défen- 
dit par la parole le clergé, la ma- 
gistrature et l'armée, déplora l'avè- 
nement de la démocratie, qui, se- 
lon lui, devait conduire la France 
aux abîmes, réclama en vain d'in- 
telligentes réformes adoptées de- 
puis, mais trop tard, dans notre 
organisation militaire, et regarda 
l'Algérie comme une école déplo- 
rable i)Our la formation de nos 
officiers. M. Debidour, qui expose 
nettement, et avec intérêt, les idées 
de Fabvier, est moins heureux 
dans le récit, un peu froid, de ses 
actions. 

Henri CnÉnoT. 



300 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 



Paul DEnucHY, licencie es 
lettres. — Théorie brève de la 
composition littéraire. Tours, 
A. Caltier, 1904. Iii-12, xii- 
144 pages. Prix : 1 fr. 75. 

Les bons |)rofesseiu's ont lior- 
reiir des gros livres, coûteux, 
lourds d'érudition et que les 
élèves ne lisent pas. Voici un mo- 
deste manuel, niais plein de choses 
excellentes. Ces principes de lit- 
térature et de rhétorique (pour 
parler le vieux style) enseignent 
clairement aux élèves de la secon- 
de et de la première tout ce qu'ils 
doivent connaître de littérature 
j)Our affronter le baccalauréat. 
Mais si lumineuse que soit l'ex- 
j)osilionde l'auteur, elle réclame 
pourtant les explications d'un 
maître. C'est proprement un texte 
concis que l'élève étudiera avec 
fruit quand le professeur en aura 
développé la substance. Ce déve- 
lojjjieinent sera facile grâce aux 
notes intelligentes qui indiquent, 
au bas des pages, une foule de 
lectures prolilahlcs : double ser- 
vice rendu par un homme compé- 
tent aux professeurs et aux 
élèves. A ceux-ci sont indiqués 
d'excellents modèles, à ceux-là les 
références épargneront des re- 
cherches souvent infructueuses et 
la perte d'un temps précieux. 

Lucien Guii>ox. 

Paul WiEGLEi;. — L'Alle- 
magne littéraire contempo- 
raine. Paris, Bibliolhùijue in- 
lernalionalc d'édition, 1904. 
1 volume in-18jcsus,96pages. 
Piix : 2 francs. 

Le livre de M.Wiegliîr serait 



peut-être intéressant, si l'auteur 
l'eût écrit, comme il Ta j)ensé sans 
doute, en allemand. Mais pas lui 
lecteur français n'aura la patience 
de démêler et de suivre le fil de 
ses idées dans des phrases comme 
les suivantes : « La farce et la né- 
gation ont été répandues même 
par l'immortel Henri Heine, em- 
poisonné ])ar le destin de sa race, 
enthousiaste qui n'a jamais cessé 
de brûler ce qu'il adorait, lamen- 
table Christ (pii, dans ses livres 
d'amour, a salué la passiflore et, 
par ce geste, s'est racheté de 
l'ignominie. Mais lui et ses imita- 
teurs, fervents de Rousseau, hos- 
tiles aux croyances profondément 
enracinées dans l'ethnique, hos- 
tiles aussi à la patrie, adonnés ii 
un stérile cosmopolitisme et à 
l'émancipation de la chair, ont 
anéanti l'héritage du ministre de 
Weimar, lequel, dans sa sagesse, 
avait proclamé la vénération. » 
Encore y a-t-il plus fort que cela 
dans son livre, ])uisque certains 
passages mettent en déi'oute à la 
fois la critique, la logique et la 
grammaire: « Henckell, pas trop 
artiste, beaucoup trop partisan, 
genre Carmagnole ( ]\L Wiegler a 
même écrit Çanna^nole)^ est, 
somme toute, un épigone... » 
« Il y a Franz Held, qu'il faut 
approcher de la manière Bleib- 
treu [sic). « « Avec le songeur 
Deliev von Liliencron que deux 
fois nous avons nommé et dont la 
spontanéité ne cessir j)as, mais 
regorge de santé, répond de l'ave- 
nir des instincts. » — En vérité, 
l'on se demande si de tels livres 
sont le résultat d'une s:a<reure ou 
simplement un ironique défi au 
bon sens public? 

Joseph BounKK. 



À\ 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 301 

Les Études ont encore reçu les ouvrages et opuscules sui- 
vants : 

Actualités. — Mes quarante-cinq jours de prison, par le curé de Brete- 
noux. Cahors, Société d'imprimerie cadurcienne, 1904. 1 volume iii-12, 
214 pages. 

— Le Mariage civil, par René Lemaire. Paris, maison de la Bonne Presse. 
1 volume in-8, 275 pages, 

— Dossiers maçonniques. La Franc-maçonnerie contre l'armée, par Paul 
Fesch. Paris, Clavreuil, rue Furstenberg, 2. 1 volume in-18, 5i0 pages. 
Prix : 3 fr. 50. 

— La Grande Française Jeanne d'Arc, par H. Dunand, auteur des Etudes 
critiques sur Jeanne d'Arc, couronnées par l'Académie française (1904). Paris, 
LetUielleux. Deux éditions : 1° in-18, papier ordinaire, 288 pages, orné de 
4 gravures hors texte. Prix : 60 centimes ; franco, 75 centimes ; 2° sur beau 
papier. Prix : 1 franc ; franco, 1 fr. 20. (Paraîtra prochainement.) 

Philosophie. — Précis de philosophie scientifique et de philosophie morale, 
par Gaston Sortais. Paris, Lethielleux. 1 volume in-8 écu, 608 pages. 
Prix : 6 francs. 

— Nietzsche et la réforme philosophique par J. de Gaultier. Paris, Société 
du Mercure de France. 1 volume in-12, 311 pages. Prix: 3 fr. 50. 

Etudes bibliques. — Le « Magnificat » expression réelle de l'âme de Marie, 
revendication critique contre M. Loisy et autres, par F. Jubaru, S. J., pro- 
fesseur à l'institut papal d'Anagni. Rome, Desclée, 1905. 1 brochure in-12, 
29 pages. 

Hagiographie. — Les Seize Carmélites de Compiègne, par Victor Pierre. 
Paris, Lecoffre. Collection Les Saints. 1 volume in-12, 188 pages. Prix: 
2 francs. 

Enseignement. — Université et enseignement libre. Deux systèmes d'éduca- 
tion, par Théodore Joran, directeur de l'école d'Assas. Paris, Bloud, 1905. 
1 volume in-12, 230 pages. Prix : 2 fr. 50 ; franco, 2 fr. 75. 

Questions soci.\.les. — Rapport relatif à l'exécution de la loi du 31 mars 
1898 sur les unionsprofessionnelles pendant les années 1898-1901, présente aux 
chambres législatives de Belgique par M. le ministre de l'industrie et du tra- 
vail. Bruxelles, Schepens, 1904. 1 volume in-8. 367 pages. 

— Manuel pratique des accidents du travail et de l'assurance-accidents, 
par Paul Page. Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence. 
1 volume in-12, 288 pages. Prix : 3 fr. 50. 

Archéologie. — Le Tombeau de la sainte Vierge à Ephèse. Réponse au 
li. P. Barnabe d'Alsace, O. F. M., par Gabrielovich. Paris, Oudin. i volume 
broché, in-8, 263 pages. Prix : 2 fr. 50. 

Art. — Moscou, par Louis Léger. Paris, Laurens. Collection Les Villes 
d'art célèbres. 1 volume petit in-4, 135 pages, illustré de 86 gravures. Prix : 
broché, 3 fr. 50 ; relié, 4 fr. 50. 

Poésie. — La Sonate des heures, par Albert Reggio. Paris, Pcrrin. 1 vo- 
lume in-16, 316 pages, l'rix : 3 fr. 50. 

Correspondance. — Zrt Correspondance de M. Louis Tronson, troisième 
supérieur de la Compagnie de Saint-Sulpice. Lettres choisies, annotées et 
publiées par L. Bertrand. Paris, Lecoffre, 1904. 3 volumes in-8. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 



Décembre 2(3. — A Bombay, mille délégués prennent part au con- 
grès national des Indes, présidé par sir Henry Gotton. Parmi les vœux 
émis on remarque celui de la création des Etats-Unis des Indes, avec les 
indigènes comme membres de l'administration. 

27. — A Paris, la loi sur les inlmraations, revenue du Sénat à la 
Chambre, est délinitivement votée et sera applicable à partir du i"" jan- 
vier 1905. Désormais le service extérieur des pompes funèbres (y com- 
pris les fournitures et le personnel), appartient aux communes, à titre 
de service public. C'est une réduction de 40 à 75 p. 100, suivant les loca- 
lités, des revenus des fabriques ; « c'est, comme l'a déclaré M. Combes, 
une excellente préparation à la séparation des Eglises et de l'Etat », 
c'est-à-dire à la spoliation et à l'asservissement de TEglise catholique. 

— A Saint-Pétersbourg, publication, jiar /e Messager de l'empire, du 
rescrit par lequel Nicolas II fait part au Sénat de ses projets de ré- 
formes : amélioration du sort des jiaysans, décentralisation au profit des 
municipalités, revision des lois d'exception, liberté religieuse, liberté 
de la presse. Le tsar répondra ainsi aux réclamations des Zcmstvos 
(assemblées provinciales). 

28. — A Vienne (Autriche), M. de Kœrber, président du conseil, 
remet à l'empereur la démission du ministère à qui la commission du 
budget a refusé 69 millions pour dépenses d'armement. 

29. — A Biicharest (Roumanie), démission du ministère Stourdza. 

31. — En France, l'année politique peut se résumer ainsi : insulte au 
Souverain Pontife par le voyage de M. Loubet à Rome ; rupture avec 
le Vatican ; suppression de l'enseignement congréganiste ; organisation 
de la délation, par le président du conseil. 

— Excédent des retraits sur les versements aux caisses d'épargne 
pendant la présente année, 43178 332 francs. [Journal officiel.) 

— Sur la liste des cent soixante-cinq missionnaires morts dans l'exer- 
cice de leur apostolat, figurent soixante-huit Français et treize Alsaciens. 

1905. Janvier 1""". — A Rome, béatification des vénérables-Agathange 
et Cassien, capucins français martyrisés en Abyssinie. 

— A Reims, mort du cardinal Langénieux. Né à Villefranche (Rhône) 
le 15 octobre 1824, évêque de Tarbes en 1873 après avoir été curé à 
Paris, Mgr Langénieux avait été promu au siège archiépiscopal de 



EVENEMENTS DE LA QUINZAINE 303 

Reiras le 21 décembre 1874. Pendant son cardinalat, qui date du 7 juin 
1886, il fut envoyé à Jérusalem en 1893, par Léon XIII, comme légat du 
pape; il fat l'instigateur, en 1899, des fêtes jubilaires du baptême des 
Francs, et joua un rôle important dans la lutte pour la liberté de l'Eglise. 

2. — A Port-Arthur, la capitulation, proposée le 1" par le général 
Slœssel au général Nogi, est signée. Après sept mois d'un siège mé- 
morable, Port-Arthur ne conservait plus que quatre à cinq mille défen- 
seurs valides, dont l'héroïsme, universellement reconnu, serait demeuré 
impuissant, surtout après la prise du fort d'Erlung-Ghan. Le mikado 
a ordonné de rendre au général Stœssel les honneurs militaires. Les 
officiers conservent leur épée et peuvent, ainsi que les fonctionnaires, 
rentrer en Russie sur leur promesse de ne pas reprendre les armes. 
Les simples soldats seront emmenés prisonniers au Japon. 

— A Bordeaux, Mgr Ricard, évêque d'Angoulême, comparaît devant 
la cour d'aj)pel jugeant correctionnellement, sous l'inculpation d'avoir 
loué une maison à une congrégation sécularisée seulement en apparence 
et tenant école à Segonzac. 

3. — En France, le Journal officiel publie le décret d'administration 
publique réglementant la liquidation des biens des congrégations mixtes 
afTectés jusqu'alors à l'enseignement, et le fonctionnement des novi- 
ciats permis encore en France aux congrégations enseignantes ayant 
des maisons aux colonies ou à Fétranger. Le décret est aussi restrictif 
que possible de ce lambeau de liberté. 

— La demande en radiation des légionnaires délateurs, adressée par 
le général Février au général Florentin, grand chancelier de la Légion 
d'honneur, se couvre des signatures des membres les plus éminents de 
l'Ordre. 

— A Altamura (Italie), mort de Mélanie Mathieu qui, le 19 septembre 
1846, fut favorisée de la célèbre apparition de La Salette. 

4. — Dans la Nouvelie-Galles du Sud, un immense incendie exerce 
ses ravages sur plusieurs centaines de kilomètres. 

6. — A Rome, la C'wlltà cattoUca publie un article invitant les catho- 
liques italiens à s'organiser sur le terrain social. 

— En Russie, le tsar aurait décidé la levée de deux cent mille hommes 
pour continuer la guerre, la réfection 'de la flotte, et le rappel de l'es- 
cadre commandée par l'amiral Piodjestvenski. 

8. — A Rome, béatification du vénérable curé d'Ars, M. Vianney. 
Vingt-huit cardinaux et de nombreux évoques, parmi lesquels le cardi- 
nal de Lyon et l'évêque de Belley, ont pris part à cette fête célébrée avec 
un éclat extraordinaire. Sur la demande de Mgr Coullié, le nouveau 
bienheureux est déclaré par Pie X protecteur des curés de l'rance. 

— A Paris, l'amiral Bienaimé, une des victimes de M. Pelletan, est 



304 EVENExMENTS DE LA QUINZAINE 

élu député du deuxième arrondissement, par 6 437 voix. Son concurrent, 
M. Bellan, depuis longtemps conseiller municipal de ce même arron- 
dissement, n'en obtient que 5 105. Le siège était vacant depuis la mort, 
toujours mystérieuse, de M. Syveton. 

— Une mission allemande, chargée de négocier un traité de com- 
merce avec Ménélik, vient d'arriver à Djibouti. 

10. — A Paris, M. Paul Doumer, adversaire déclaré de M. Combes, 
est élu président de la Chambre des députés, à 25 voix de majorité. 
M. Lockroy est élu vice-président. 

Paris, le 10 janvier 1905. 



Le Gérant: Victor RE TAUX. 



l:iiii-!--i crli- .1, Dumouli:), rue des Grands-Augustins, 5, à Puris. 



UN NOUVEAU SAINT 

A PROPOS DU CURÉ D'ARS 



L'apparition d'un nouveau saint dans l'Église est un événe- 
ment qui ne saurait passer inaperçu. Il y a dans ce seul fait, 
qu'un homme encore surla terre, serait-il le pape, ose décla- 
rer sciemment qu'un autre homme est arrivé au port de l'éter- 
nité heureuse, une affirmation si singulière qu'elle tranche 
d'un coup av-ec les hésitations ordinaires de la science hu- 
maine. 

Une telle certitude, dans un homme qui est de soi-même 
chancelant et borné, ne peut parvenir que d'une source de 
lumière plus haute. 

Un saint est donc à la fois, et une affirmation d'un monde 
supérieur au nôtre, puisqu'il y est entré ; et une affirmation 
que nous pouvons communiquer avec ce monde supérieur, 
puisque nous savons qu'il y est; et aussi une affirmation qu'il 
y a ici-bas une autorité absolue pour garantir l'authenticité 
de ces relations. 

N'y aurail-il que cela dans la béatification d'un saint que 
ce serait à tous ces titres un fait capital pour l'humanité. 

Mais à l'occasion de la récente béatification du curé d'Ars, 
nous voudrions appeler l'attention sur un autre côté de l'évé- 
nement, et pas le moindre assurément, 

La genèse d'un saint; comment se fait un saint; et d'abord 
se fait-il? Est-il admissible qu'on puisse par un travail per- 
sonnel se faire cet être extraordinaire, cet être hors limites 
qui s'appelle un saint ?car ce qui frappe au premier coup d'œil 
dans un saint, c'est ce que nous appellerions volontiers la 
marche hors la route commune. 

Ainsi, à première vue, ce qui nous frappe dans la silhouette 
anguleuse, émaciée, éthérée de Jean Marie Vianney, c'est 
son extraordinaire pénitence, son dénuement absolu. Il 
semble qu'il ait eu gageure avec lui-môrae pour savoir « jus- 

CII. — H 



306 UN NOUVEAU SAINT 

qu'à quel point l'âme peut se dégager des sens, et l'homme 
s'approcher de l'ange ». 

Pour en arriver là il lui a fallu évidemment faire des choses 
contre le sens commun de la vie. Ainsi, ces couchers pro- 
gressivement plus sévères : ce pauvre lit se vidant de tout ce 
qu'on y avait mis, d'abord des couvertures, ensuite du mate- 
las ; puis la paillasse paraissant même trop douce, il n'y eut 
bientôt plus que la planche nue dans un grenier, sous les 
toits. Ainsi encore, ces repas si succincts : cette marmite avec 
sa ration hebdomadaire de pommes de terre moisies ; dans 
les grands appétits on allait jusqu'à une, la seconde eût été 
« pour la gourmandise ». Ainsi ce mobilier se simplifiant de 
jour eu jour : la misérable écuelle de terre ébréchée, où tout 
mijotait, le lait, la soupe, les pommes de terre, le pain men- 
dié au bissac des cliemineaux..., et quand on cherchait à lais- 
ser comme par mégarde une autre écuelle sur la table, un 
mouvement brusque — la seule colère du saint curé — la 
jetait presque par terre avec un mot comme celui-ci : « On 
ne viendra donc pas à bout de pratiquer un peu de pauvreté 
en son ménage. » 

En face de cette si persévérante pauvreté, car la parole 
que nous venons de citer est des derniers jours de la vie du 
bienheureux Vianney, on est bien forcé de conclure qu'il y a 
là une ténacité préméditée, un parti pris de pénitence qui 
dénote un vouloir énergique. Donc le curé d'Arsa voulu être 
dénué de tout, et si par là il est devenu saint, il a voulu être 
saint: dans la proportion il s'est fait saint. 

Nous sommes curieux de la vie des autres : nous recher- 
chons avec avidité les procédés du talent et du génie ; 
nous fouillons les moindres événements pour découvrir 
leur influence sur l'éclosion d'une œuvre d'art : rien de 
plus rationnel. Or les saints sont les génies de l'Eglise; ils 
ont leur genèse, nous pouvons donc légitimement, et avec 
profit pour nous, rechercher les causes de leur sainteté, les 
procédés employés, les influences du dehors et celles du 
dedans. 

Il y a tout d'abord dans les saints un fonds premier de 
dons et de force supérieurs, comme il y a chez les autres 
génies un fonds premier de talent. C'est la trame plus ou 



A PROPOS DU CURE D'ARS 307 

moins riche ; mais elle doit exister, et nous l'appelons la 
grâce de Dieu. Sur cette trame commune et nécessaire, il y 
aura des variétés de dessins qui proviendront du travail per- 
sonnel du sainl, des milieux traversés par lui et aussi des 
plans que Dieu veut réaliser dans ses élus. 

Ces plans sont différents selon que Dieu regarde son édi- 
fice d'en haut, celui qu'il construit avec chaque âme prédes- 
tinée dans le palais de son éternité ; ou son édifice d'en bas, 
qui est son Eglise où il voudrait faire entrer toute l'huma- 
nité. Il faut, pour comprendre un saint, avoir devant les yeux 
ce double but de Dieu. 

* 

Pour cette cité d'en haut, « dont les murs sont revêtus 
d'or, les pavés d'un cristal transparent et les portes d'une seule 
pierre précieuse )>, Dieu choisit lui-même les pierres, il les 
taille d'après son plan éternel, il les hiérarchise en quelque 
sorte selon la position qu'elles doivent occuper. 

Dans cette splendeur déjà lointaine, mais toujours impres- 
sionnante, qu'est le palais de Versailles, ne remarquons-nous 
pas ce progrès de l'art et de la richesse à mesure que nous 
approchons de l'appartement du roi ? « On a observé, dit Féli- 
bien*, cité par M. Alphonse Bertrand, d'employer les marbres 
les plus rares et les plus précieux dans les lieux les plus 
proches de la personne du Roy. » 

Pourquoi Dieu n'agirait-il pas de même, et certes pour une 
raison plus juste et plus haute? Ceux donc des élus qui 
doivent s'approcher le plus près de lui, comme des pierres 
de premier choix, seront taillées, polies en conséquence. 
Or la taille divine ne peut se faire sans des coups répétés; 
il faut briser, il faut rompre, il faut polir ; l'Artiste divin a tout 
un choix d'instruments pour affiner la pierre élue. 

Nous les appellerons d'un nom général et qui englobe tout : 
la contradiction. Nom qui convient à merveille à ce genre 
de travail, car il indique que la pierre n'est pas inerte, qu'elle 
a une volonté, et une parole difi'érente de celle qui la con- 
tredit. Cette contradiction est donc le signe on peut dire 

1. André Félibien, 1619-1695. 



308 UN NOUVEAU SAINT 

absolu du travail de Di(!U sur une àme. Nous la retrouverons 
alors chez tous les saints, la difTércnce n'existera que dans 
le mode ou dans l'intensité. 

Celte contradiction, c'est une lulte ; lutte de l'artiste avec 
la matière qu'il veut pétrir de son idéal. Quelle heure labo- 
rieuse pour le sculpteur que celle où, en face du bloc inerte 
qui sera son chef-d'œuvre, il veut faire passer son idée dans 
les veines sans feu cl sans vie du marbre à peine tiré de la 
carrière M Quelle heure plus laborieuse, pour Dieu, allions- 
nous dire, que celle où il se trouve en face d'une âme qui 
n'est pas inerte, certes, puisqu'elle a le pouvoir de vouloir 
contre lui ! Lutte sublime, obscure souvent, la plupart du 
temps incomprise des hommes. Quelque chose comme la 
lutte mystérieuse de Jacob contre l'ange pendant la nuit. 
Eugène Delacroix, dans sa fresque admirable de Saint-Sul- 
pice, dépeint, « à grands traits non tâtés », cette lulte étrange 
et mystique. Tandis que dans un coin du tableau, à marche 
précipitée, s'enfuient les serviteurs et les troupeaux du pa- 
triarche, sur un tertre, où s'étend l'ombre d'un arbre orien- 
tal, on voit l'ange lutter contre Jacob. C'est un corps à corps 
puissant, et l'on dirait que le peintre a saisi le moment où 
l'esprit céleste, pressant du doigt la jambe de son adversaire, 
et desséchant un nerf, le laisse infirme pour la vie, mais vic- 
torieux du combat ; « à tel point, lui dit-il, que tu ne t'appel- 
leras plus Jacob, mais Israël, c'est-à-dire fort contre Dieu- ». 

Il ya dans la vie des saints une lutte semblable. Tandis 
qu'à l'enlour d'eux s'agitent hommes et choses emportés 
dans le tourl)illon du monde, ils luttent obscurément contre 
Dieu qui les éprouve, mais eux aussi ils sortent blessés de 
ce combat. C'est de là que leur vient cette physionomie sou- 
vent déprimée, ce côté amoindri et défectueux dont j)arlc si 
éloquemment saint Bernard dans son sermon sur les Can- 
tiques ^ Certes, il était sensible chez le curé d'Ars ce côté 
extérieur amoindri, mais comme l'àme s'y devinait taillée, 
affinée, sous l'enveloppe exténuée, transparente à force de 

1. On se souvient du mot de l'iigct au sortir d'une de ces luttes intimes : 
« Le marbre tremble devant moi ! » 

2. Gcn., XXXII, 28. 

3. Saint Bornard, Sermons f.iir les Ca/itifiucs, '25* sermon. 




A PROPOS DU CURE D'ARS 309 

maigreur: « Sur celte face amaigrie et détruite, dit son bio- 
graphe, on ne voyait rien d'humain. » 

« Est-ce vous qui êtes le curé d'Ars dont on parle tant? lui 
demande un jour unconfrère fraîchementdébarqué auvillage. 
— Hé oui, mon bon ami, c'est moi qui suis le pauvre curé 
d'Ars. — C'est un peu fort; je m'étais figuré un homme im- 
posant, ayant de la tenue et des manières : c'est tout le con- 
traire. Ce petit curé n'a point de dignité, il mange en pleine 
rue, son pot à la main; quelle mystification! » Et le ])on 
curé de dire dans la suite, quand il rappelait ce fait: « Voilà, 
il a été bien attrapé, il s'attendait de trouver quelque chose 
à Ars, il n'a rien trouvé. » 

« Pourquoi court-on après vous ? disait-on autrefois à saint 
François d'Assise ; vous n'êtes pourtant pas un bel homme ! » 
A ces paroles François entrait en extase, des larmes cou- 
laient sur ses joues creuses et livides. « Pourquoi? répon- 
dait-il. Parce que Dieu choisit ce qu'il y a de faible et d'in- 
firme pour confondre la force mondaine. » 

Et nous pourrions ajouter aussi: parce que le ciseau de 
Dieu, à force de polir, a tellement enlevé ce qu'il y a de ter- 
restre dans l'enveloppe des saints, qu'on n'y voit plus que 
l'âme, l'àme miroir de la divinité, et les hommes, inconsciem- 
ment, courent éperdus et saisis après cette petite image de 
Dieu qui leur est montrée dans un de leurs semblables. 

Or, que le curé d'Ars ait été cette âme taillée, polie par le 
ciseau divin, qu'il se soit vu en butte à cette contradiction 
supérieure ; toute sa vie en fait foi. Si elle n'y était pas, il n'y 
aurait pas de sainteté en lui, parce qu'il n'y aurait pas le tra- 
vail divin. 

La main de Dieu, on peut le dire, saisit même cette âme 
dès l'aube. La toile est à peine tissée, la trame en est encore 

o ■ La voilà ceUe main qui se met en chaleur, 

Elle prend les pinceaux, trace, clead la couleur, 
Empâte, adoucit, touche, et ne fait nulle pause '. 

Mais comme le dessin en est tracé profondément, avec du 
sang et des larmes souvent. 

Contradiction initiale de celte naissance si rustique qu'elle 

1. Molière, la Gloire du Val-de- Grâce. 



310 UN NOUVEAU SAINT 

semble l'éloigner d'une carrière où l'on n'entre que par la 
culture intellectuelle ; contradiction plus précise dans cet 
appel au sacerdoce, contrarié par cet appel à l'armée, dans des 
temps aussi impérieux que ceux du premier Empire ; contra- 
diction plus raffinée dans ces désirs et cette piété qui le 
marquent obstinément pour l'autel, alors que son intelligence 
vulgaire l'en éloigne absolument; contradiction plus écla- 
tante dans ses œuvres rompues, sa Providence détruite; con- 
tradiction plus intime dans ces luttes avec lui-même ; cette 
défiance qui le paralyse et ne lui donne d'autre ressource 
dans les tentations de désespoir « que de se jeter au pied du 
tabernacle comme un petit chien aux pieds de son maître »; 
contradiction si désolante à la vue de « ses pauvres péchés, de 
sa pauvre vie », qu'elle le fait fuir comme un criminel pen- 
dant la nuit, a portant tout son linge plié, sous le bras, dans 
un mouchoir de poche». Il s'estime incapable de diriger les 
autres, « il n'est propre qu'à tout gâter », il ne veut plus que 
la solitude. On est obligé de l'en arracher: nouvelle et plus 
poignante contradiction. Et quand il a épuisé tout ce genre 
d'humaines contradictions, il faut qu'il subisse celles des 
esprits infernaux. 

C'est une lutte incessante avec le démon. On connaît les 
colères, les bizarreries, les coups et les rages de celui qu'il 
appelait « le Grappin »; et c'était toujours au sortir de ses 
longues et épuisantes sessions de dix-sept heures dans son 
confessionnal, c'était pendant les deux ou trois heures de 
repos qu'il s'accordait, que le démon venait, apeurant le 
pauvre vieillard, le jetant hors de son lit, y mettant le feu, 
tâchant de briser cette indomptable énergie ou de troubler 
au moins cette inaltérable sérénité. Rien n'y faisait: chaque 
coup polissait davantage la pierre, et le saint curé disait : 
« Les contradictions nous mettent au pied de la croix et la 
croix à la porte du ciel. Pour y arriver, il faut qu'on nous 
marche dessus, que nous soyons vilipendés, broyés, mé- 
prisés. J'ai été bien calomnié, bien contredit, bien bousculé. 
Oh ! j'ai eu des croix, j'ai demandé l'amour de ces croix et 
alors j'ai été heureux. Vraiment il n'y a de bonheur que là; 
c'est toujours Dieu qui nous donne ce moyen de lui prouver 
notre amour. » 



■ 



A PROPOS DU CURE D'ARS 311 

Cette dernière parole nous livre le secret même du travail 
parfois si cruel de Dieu sur son marbre élu. 

En définitive pourquoi ces coups, ces épreuves, ces con- 
tradictions ? Quand Dieu frappe, il interroge; chaque coup 
est une question ; c'est l'écho de celle de Jésus-Christ à 
Pierre converti et fidèle : « M'aimes-tu plus que ceux-ci ? » 

Nous ne serons élus que si nous avons, quelquefois au 
moins, aimé Dieu par-dessus toute chose ; car nous irons 
plus tard du côté de notre amour. A nous donc de le faire 
pencher le plus possible du côté de Dieu. 

Car pour l'amour de Dieu comme pour l'amour humain la 
loi est la même; il faut qu'on en puisse dire ce qu'un génie 
célèbre disait du sien, coupable, hélas ! « Notre amour est 
au-dessus de tout obstacle, chaque entrave l'agrandit. » 
(Wagner.) 

Quand la digue s'oppose au fleuve qui bouillonne et rugit, 
elle fait monter son niveau et le rend plus profond. On n'a 
pas coutume de jeter de frêles sarments desséchés sur un 
brasier dévorant : on y jette des masses de bois. Un instant 
la flamme fléchit sous le poids, et puis tout à coup elle se fait 
jour, traverse et s'élance plus haute encore. Voilà tout le 
secret « des duretés mystérieuses » de Dieu. 

Il frappe la pierre, pour qu'il en jaillisse une onde abon- 
dante et claire; il frappe le cœur, pour qu'il puisse dire avec 
le poète : 

Je viens à vous, Seigneur, Père auquel il faut croire, 

Je vous porte, apaisé, 
Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire, 
Que vous avez brisé '. 

Il frappe cette âme enfin, pour que sous ces coups répétés 
elle clame encore à Dieu : « Quand bien même tu me tuerais, 
j'espérerais en toi^. » 

« Le cœur des saints, disait le curé d'Ars, est constant 
comme un rocher au milieu de la mer. » 

Alors Dieu est content, son plan supérieur est réalisé, et 
c'est avec ce rocher battu des vents et des tempêtes qu'il fait 



1. Victor Hugo, les Contemplations. 

2. Job., XIII, 15. 



312 UN NOUVEAU SAINT 

cette pierre élue, cette pierre ferme, pour rÉdifice d'en 

haut. 

* 

Tout en poursuivant son but dernier qui est la construc- 
tion de cette cité mystique d'en haut, Dieu n'oublie pas celle 
d'en bas qui est l'Eglise. Mais cette cité d'en bas est essen- 
tiellement mouvante : c'est une cité en marche, s'accroissant 
ou diminuant tour à lour; c'est un vaisseau aux passagers 
incertains, et c'est le seul qui puisse aborder au rivage de 
l'éternilé heureuse : on conçoit que Dieu y veuille faire 
entrer l'humanité. Et alors, dans sa pensée, chaque saint est 
un flambeau prêté au monde, comme un phare, mais un phare 
qui marcherait sans cesse à nos côtés pour nous aider dans 
l'orageuse traversée. S'il en est ainsi, chaque saint aura donc 
la lumière qui convient à l'époque où Dieu a daigné le mon- 
trer au monde. 

Assurément cette lumière sera toujours et avant tout une 
orientation vers la patrie du ciel : c'est, dirions-nous, la 
lumière commune qui sort de tous, comme la grâce était la 
trame commune sur laquelle Dieu travaillait en tous; mais, 
dans cette lumière commune et entraînante, il y aura des 
rayons qui toucheront plus précisément telles ou telles ténè- 
bres qui nous enserrent. C'est ce que nous appellerons la 
lumière spéciale émanant d'un saint béatifié. Et c'est là le 
plan miséricordieux de Dieu et son dessein secret, quand il 
permet au ciel de l'Eglise l'éclosion d'une nouvelle étoile. 

Quelle est donc cette lumière dans la vie du curé d'Ars? 

A la première étude de cette longue et laborieuse exis- 
tence, une chose se dégage, frappante. De 1818, date de son 
arrivée à Ars, jusqu'à 1859, date de sa mort, c'est-à-dire pen- 
dant quarante et un ans, cet homme est resté à la même place, 
il s'est sanctifié dans les limites de cet étroit village; il est 
devenu saint dans la plus humble, dans la moins étendue des 
fonctions ecclésiastiques. Quarante et un ans curé de la der- 
nière paroisse de son diocèse, ou peu s'en faut. « Allez, 
mon ami, il n'y a pas beaucoup d'amour de Dieu dans celte 
paroisse, vous en mettrez, w Telles avaient été les paroles de 
son chef hiérarchique en le désignant à ce posle. El le jeune 



1 




A PROPOS DU CURE D'ARS 318 

homme était parti, il avait trente-deux ans, il n'est pas sorti 
de ce décor vulgaire où on lui ordonnait de jouer ainsi le 
drame si obscur de sa vie ; et il n'a pas cherché à en jouer un 
autre, ni sur un théâtre plus en vue. 

La seule ambition des saints est de rester où Dieu les a 
placés. 

N'y aurait-il pas, dans ce seul fait, mis en relief par Dieu 
lui-même, un rappel de nos attentions blasées ou étourdies 
par le mouvement fiévreux qui emporte l'humanité sans 
cesse en quête de cieux changeants et d'impressions nou- 
velles?,.. Tout va vite aujourd'hui; un tourbillon saisit 
l'homme moderne et l'enlève comme une poussière. On n'a 
plus le loisir de s'arrêter; à peine a-t-on celui de penser. 
Les distances une fois supprimées, il semble que le progrès 
incessant de la locomotion a modifié en quelque sorte la 
matière elle-même, et nous commençons presque en vérité à 
résoudre le problème de la spiritualité des corps, qui devront 
plus tard, dans la glorification dernière, suivre le vol de la 
pensée. 

Il s'en faut, toutefois, que le problème se résolve au profit 
de notre âme. Sans doute, le progrès a déifié l'homme : il Ta 
rendu maître de la matière ; mais, en multipliant les aises de 
la vie, il nous a finalement éloignés de Dieu dont nous croyons 
n'avoir plus grand besoin. Et alors nous oublions ce que 
prêchait le curé d'Ars : « La terre, disait-il, n'est qu'un 
pont pour passer l'eau, elle ne sert qu'à soutenir nos pas, 
nous ne sommes pas de ce monde, puisque nous disons tous 
les jours : Notre Père qui êtes aux cieux! Il faut attendre 
notre récompense quand nous serons chez nous, dans la 
« maison paternelle ». C'est à cette maison que nous ne son- 
geons pas assez. » 

Les uns la nient ouvertement. « Croyez-moi, cher ami, 
écrit un romancier moderne, il n'y a qu'une vie qui passe 
et à laquelle il est logique de demander le plus de jouis- 
sances possible. » (P. Loli.) Les autres la jugent si loin- 
taine (|u'ils agissent pratiquement comme les premiers. 

De là, pour tous, celte agitation vers le plaisir; c'est la pro- 
duction à outrance : il faut jouir, il faut jouir vile, il faut 
jouir partout. Et voilà pourquoi, en face de celle agitation 



314 UN NOUVEAU SAINT 

malsaine, Dieu nous a montré cet homme humble qui fut le 
curé d'Ars, pauvre d'esprit en vérité, mais qui a eu pourtant 
celui de ne pas manquer son but unique : le ciel. 

« Je connais quelqu'un qui serait bien attrapé, disait-il vers 
la fin de sa vie, s'il n'y avait pas de paradis. » 

Dieu nous le montre donc ne s'agitant pas, ne connaissant 
même rien de ce grand mouvement qui emporte la société 
moderne. Il n'a jamais vu un chemin de fer! 

Il nous le montre uniquement occupé à la besogne qui lui 
a été impartie : la sanctification de sa petite paroisse. Toute 
la vie de ce saint s'est passée entre les quelques kilomètres 
qui limitaient sa commune. Bientôt il ne sortira plus de son 
presbytère et de son église; puis il se restreindra encore à 
cette église, où il vient dès une heure du matin pour y rester 
jusqu'au soir; et dans cette église, il finira par s'ensevelir 
dans son confessionnal. Ce fut toute sa vie. 

Mais alors, par un juste retour des choses, comme cet 
homme ne sort pas de chez lui, qu'il consent à être ce que 
Dieu veut, et à n'être que cela, voici le monde entier qui 
accourt à cette commune, à ce presbytère, à ce confessionnal. 
Car tout le mouvement qui se fait autour d'Ars aboutit à un 
confessionnal, au dix-neuvième siècle, dans le temps même 
où florissaient les Ilomais !... 

Dès 1830, c'est déjà un concours quasi européen. Tous 
les jours ce sont de nouveaux arrivants; le pauvre village 
ne peut plus les loger : on couche sous le porche étroit 
de l'église, on couche dans les voitures, même sur la 
place. 

Chaque matin, au presbytère, la petite table en chêne — 
cette table usée et noircie qu'on voit encore au milieu de la 
chambre — se couvre de lettres venant de tous pays. En 1835, 
il faudra établir un service régulier de voitures publiques 
entre Ars et Lyon. En une année ordinaire, les seuls omnibus 
qui mettent ce petit village en communication avec Ville- 
franche amènent au moins quatre-vingt mille pèlerins. 
Quand les chemins de fer fonctionnent, l'affluence n'a plus 
de bornes... 

El qui venait-on voir en vérité? Un ami de Dieu. Que 
venait-on chercher? L'amitié de Dieu, la grâce, pas autre 



A PROPOS DU CURE D'ARS 315 

chose; un mot qui guérisse l'âme. On venait chercher la 
paix de la conscience par la confession : on ne la trouvait 
donc pas ailleurs. 

Voilà, il nous le semble, l'explication providentielle de ce 
pauvre curé. Quand Bossuet écrivait au sujet du mystère de 
Nazareth : « Jésus-Christ trente ans caché, trente ans char- 
pentier, trente ans inutile en apparence, et en effet très utile 
au monde à qui il fait voir que le réel est de n'être que pour 
Dieu )), il donnait une formule applicable à la sainteté du 
bienheureux Vianney, et ce souci de servir Dieu obscuré- 
ment où il nous a placés, nous paraît la première lumière 
spéciale qui sort de cette vie. 

Et la seconde sera précisément de nous montrer que, pour 
le bonheur de l'humanité qui progresse et se glorifie de son 
progrès, rien ne saurait remplacer ce que peut et doit donner 
le dernier des curés de campagne : la paix, la grâce de Dieu. 
Et cette lumière a une portée plus grande que la première : 
elle touche à la question sociale, le tourment des philan- 
thropes modernes. v 

Certainement, il faut louer notre siècle de s'être tourné 
vers les petits et les délaissés : il s'est penché sur eux, il a 
voulu leur faire du bien; et c'est un des plus beaux côtés de 
cette question sociale que le souci du relèvement des humbles, 
et la sage répartition de la science et de l'aisance entre tous. 
Le mouvementétait bon à son origine : la haine religieuse l'a 
fait dévier; on a voulu tenter cette grande réforme sans Dieu. 

On avait rêvé une instruction obligatoire et gratuite; cela 
était peut-être mieux qu'un rêve. Mais parce qu'on ne l'a 
voulu que laïque, cela est devenu une dangereuse chimère. 

On ne supprime pas aussi aisément Dieu qu'un fonction- 
naire trop clérical. 

On a donc dans presque toutes nos communes, de par la 
loi, grevé le petit budget municipal pour édifier des écoles 
et on les a faites splendides : tout a été mesuré, pesé, cubé, 
il y aura place pour tout; on a oublié d'y mettre Dieu. 

La réforme accomplie, on a eu l'orgueil de son œuvre et 
poussé la coquetterie dans les expositions publiques (nous 
l'avons vu il y a quelques années à Yevey, en Suisse) jusqu'à 
vouloir juxtaposer deux salles d'écoles, l'ancienne et la 



316 UN NOUVEAU SAINT 

moderne, afin de bien fiiire saisir au peuple la différence. 

Dans la première, un misérable mobilier, des tables cre- 
vassées, un air de misère oui sentait, disait-on, la servitude 
et l'incurie religieuse; mais peut-élre qu'il y avait aux murs 
de... cette ctable, un crucifix, et la vue de cette misère divine 
faisait accepter l'autre. 

Dans la deuxième, lout était aménagé au dernier goût, 
avec le dernier confort : mais il n'y avait rien au-dessus du 
maître... Dieu était absent. Il ne peut pas l'être. 

Il faut donc conclure : on ne remplacera pas dans la 
paroisse la plus souple aux idées de l'Etat, la mieux disci- 
plinée, le modeste enseignement du curé; parce que lui seul, 
comme le pauvre curé d'Ars, peut donner la paix de l'âme, la 
paix avec Dieu : or, à des paysans qui souffrent sans espé- 
rance du côté de la terre, il est nécessaire que quelqu'un 
ouvre des espérances du côté du ciel. On ne remplacera pas 
non plus le rôle heureusement influent du curé, parce que 
lui seul pourra faire régner Dieu dans sa paroisse : or, en 
définitive, quel meilleur gouvernement que celui de Dieu.-^ 

C'est une erreur moderne — et quelques catholiques trop 
prudents et trop humains ont pu verser dans cette erreur — 
de croire qu'il faut tellement diviser toute chose, que le prêtre 
doive se confiner à l'église et n'en point sortir; que l'enfant 
doive laisser son intelligence à des mains exclusivement 
laïfjues, quitte à remettre son àme au prêtre et le soin de son 
corps à ses parents... En tout cas, dit-on, c'est pousser trop 
loin l'ardeur pour Dieu que de vouloir le mettre en tout et 
partout au premier rang. 

« Scient quia ego Dominas : Ils sauront que je suis le seul 
Seigneur »: telle est la réponse que Dieu a déjà faite et qu'il 
fera encore. « Notre Sire Dieu premier servi ! » répondait 
fièrement Jeanne d'Arc à ses juges. 

Celui donc qui établit les droits supérieurs de Dieu, qui 
les défend et les propage, est en somme le meilleur agent du 
bonheur public : et c'est peut-être une des leçons que Dieu, 
à sa manière, veut nous donner dans la glorification de ce 
dernier salarié du budget des cultes qui s'appelle un curé de 
village. 

Ne serait-ce pas même la solution pratique de cette ques- 



A PROPOS DU CURE D'ARS 317 

tion sociale par un rouage bien simple et bien effacé? Car 
enfin, si votre paroisse est heureuse, si les gens y vivent 
calmes, résignés, contents de Dieu, sans ambition malsaine 
vers les grandes villes, sans regrets amers d'une situation 
obscure... mais cela ressemble bien à du bonheur, au vrai, à 
celui dont on n'écrit pas l'histoire et qui n'a pas d'annonces 
dans les journaux. 

Or, quelle paroisse a été plus heureuse que celle du curé 
d'Ars pendant que, grâce à lui, Dieu y régnait en maître? Il 
est vrai qu'on n'entendait plus de blasphèmes ; il est vrai qu'on 
se cachait pour travailler le dimanche, car, selon le mot d'un 
paj-^san : « Chez nous le respect humain est retourné » ; il est 
vrai encore que les cabarets et les salles de danse avaient 
disparu. « Sans doute, nous ne valons pas mieux que les 
autres, disaient les habitants, mais nous aurions trop de 
honte de nous livrer à de semblables désordres si près d'un 
saint. » 

Il est vrai qu'au son de la cloche de midi on voyait en 
pleins champs des hommes s'arrêter et réciter leur .4«^e/i/5 : 
le tableau de Millet. Il est vrai encore « que tous les samedis 
ressemblaient, sous le rapport des sacrements, à la veille des 
fêtes ». Mais il est vrai aussi que le souvenir de cette époque, 
déjà lointaine, est resté comme le meilleur de la vie de 
ceux qui ont eu l'heureuse fortune d'approcher le saint 
curé. 

Ainsi Dieu a résolu le problème du bonheur des humbles. 
Il a pris ce pauvre enfant du peuple, un paysan bien authen- 
tique, il ne lui a donné que peu de talents humains, aucuiio 
magie extérieure; mais il lui met au cœur cet amour de son 
service avant tout et par-dessus tout, et cet homme, ave»- > o 
seul souci au cœur, transforme son pays, et le monde flér:iit 
les genoux aujourd'hui devant lui. 

Et maintenant, encore un mot avant de clore celte rapi.b; 
étude : nous le dirons en regardant une dernière fois l:t 
rayonnante figure de Jean-Marie Vianney telle que Cabuchet 
l'a sculptée dans cette admirable statue qui va prendre sa 
place auprès des reliques honorées de notre saint. Le bien- 
heureux y est représenté à ce moment inoubliable pour tous 
les témoins, où, au sortir de son confessionnal, il se jetait à 



318 UN NOUVEAU SAINT 

genoux devant l'autel pour faire une hâtive préparation avant 
de célébrer la messe. 

La physionomie que nous avons essayé de dégager est là 
tout entière, austère et radieuse à la fois; le saint curé ne 
voit plus que Dieu; le reste a disparu : n'est-ce pas le reste 
en comparaison? 

C'est devant cette extatique image que nous conclurons : 
Le bras de Dieu ne s'est pas raccourci, et son amour non 
plus ne s'est pas éteint comme un astre lassé au-dessus de 
nos fronts, puisqu'il nous envoie ce rayon de sa bonté : le 
curé d'Ars. 

Bien mieux, il réserve de semblables faveurs, de plus 
grandes peut-être, à ceux qui voudront se tenir comme le 
saint curé dans le rôle que leur a départi la Providence, et 
qui ne craindront pas de metlre Dieu en première ligne dans 
toute leur vie. 

Si nous savions seconder les plans de Dieu, nous serions 
étonnés des merveilles que nous ferions... à deux. 

Si donc il n'y a plus assez de saints en France, la faute n'en 
est pas à Dieu qui veut toujours en faire et pour en haut et 
pour en bas: il faut le dire humblement, — et cet aveu peut 
en faire éclore ; — la faute en est à nous. 

Louis PERROY. 



I 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR' 



Les fêtes du sacre passées, le temps devait être aux 
affaires. Napoléon s'occupait aux plus graves et aux plus 
vastes. Dérangé dans ses plans contre l'Angleterre par la 
mort de Latouche-Tréville, il ne renonce pas pour si peu à 
passer le détroit. Encore moins pense-t-il laisser la Russie, 
l'Autriche et la Prusse s'insurger contre les changements 
faits par lui aux frontières de la France. Pourquoi même n'irait- 
il pas jusqu'aux Indes retrouver le prestige des conquêtes 
lointaines et le secret de l'empire du monde ^ ? 

Tandis que l'incorrigible conquérant agite ces desseins 
grandioses, Pie VII jouit délicieusement de la faveur des Pari- 
siens et de la piété des fidèles. Tous les curés de Paris ont 
l'honneur de le recevoir dans leur paroisse'. Partout c'est 
un immense concours de peuple : on veut communier de la 
main du pontife; on s'empresse à baiser le pied de ce pèlerin 
apostolique venu en France annoncer la paix et le salut. Le 
clergé le harangue en latin, les maires des arrondissements 
apprêtent leur meilleure éloquence, les femmes des ministres 
offrent le pain bénit. Les grandes dames du faubourg Saint- 
Germain, en correspondance avec les évêques émigrés ou la 
cour de Mittau, sont aussi jalouses que personne de rendre 
leurs hommages au pape, ce qui inspire aux rédacteurs des 
bureaux de Fouché ces réflexions piquantes: 

1. Cf. Études, 20 décembre 1904, 5 janvier 1905. 

2. Cf. Correspondance de Napoléon, t. X, p. 78, 148, 182, 225, 238, 271, 
276. 

3. Pie VII visita les Invalides (18 décembre), Sainl-Sulpice et les Filles de 
la Cliarité, rue du Vieux-Colombier (23 décembre), Notre-Dame de Paris 
(25 décembre), Saint-Tliomas-dAquin (26 décembre), Saint-Eustache (28 dé- 
cembre), Saint-Roch (30 décembre), Versailles (3 janvier), l'Assomption à 
Paris (6 janvier), Saint-Etienne-du-Mont (10 janvier), l'Hùtel-Dieu (12 janvier), 
Saint-Louis-d'Antin (13 janvier), Saint-Sulpice (2 février), Sainte-Marguerite 
(10 février), Saint-Germain-l'Auxerrois (17 février), Saint-Nicolas -des- 
Champs (21 février), Saint-Meri'i (24 février), Saint-Germain-dcs-Prés 
(3 mars), Saint-Laurent (7 mars), Saint-Louis-en-l'Ile (10 mars). 



320 REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

C'est une chose bien digne d'attention que cette situation de gens 
respectables, qui, pris entre des considérations mondaines et leurs prin- 
cipes religieux, entre des préjugés et leur conscience, sont réduits à 
l'inconséquence. Ils honorent le chef de l'Eglise et sont attachés aux 
évêques qui sont retirés de sa communion. Et ils rêvent peut-être un 
autre trône que celui que le Saint-Père est venu consacrer de ses 
mains... Cela prouve aussi l'excellence des moyens divers par lesquels 
S. M. marche et arrive plus ou moins directement à son grand but ». 

Au souverain dont Fabre de l'Aude, au nom du Tribunal, 
avait vanté le gouvernement temporel, les grands établisse- 
ments publics de la capitale ne pouvaient être indifférents- 
Pie Vil visita le Jardin des Plantes, les Gobelins et Sèvres, 
la Monnaie, l'Imprimerie et la Bibliothèque impériales, 
l'Hôtel-Dieu, les sourds-muets et les aveugles. Fourcroy, 
Denon, Le Preux, Luce de Lancival, Guyton de Morveau, lui 
adressèrent des compliments flatteurs. On lui ménagea des 
surprises délicates : devant lui on frappa des médailles du 
sacre, on imprima le Pater en cent langues. 

Napoléon, qui savaitôtre, dès qu'il le voulait, gracieux jus- 
qu'à la séduction, se plutà recevoir à La Malmaison et à Saint- 
Gloud son auguste visiteur. Les dépèches d'Antonelli à 
Consaivi ne cessent de redire combien Pie VII était touché 
de celte hospitalité magnifique et déférente 2. 

Mais ces honneursetces charmes ne pouvaient faire oublier 
au Saint-Père les devoirs du pontificat. Avant de retourner à 
Rome, il fallait tenter de réaliser les grandes espérances qui 
seules justifiaient le voyage de France. Pie VII y travailla de 
son mieux par de courageuses « remontrances » auxquelles, 
plusieurs fois, il a été fait allusion ici même*, et dont il con- 
vient, aujourd'hui, de donner une connaissance exacte et 
pleine*. 



1. C'est le jour où le faubourg Saint-Germain afflue à la messe du pape à 
Saint-Tliomas-d'Aquin, que les policiers fout ces rcflexious de haute poli- 
tique. 

2. Cf. Tl.einer. op. cit., I. Il, p. 250. 

3. Cf. Études, 20 juillet 1901. 

4. Hanssouville, o/>. r/7., l. I, p. 360 ; '1 hciiipr, op. cit., p. 250 ; Artaud, op. 
cit., I. Il, p. 18; l.yonnel. le Cardinal Fescli, t. I, p. 402, sont fort incom- 
plets et iiit'xncts sur ente question. Les pages que M. Wolscliinger vient 
d'écrire [le Pape et l'Empereur, p. 39-42) ne valent pas mieux. — C'est 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 321 



Dès que la négociation du sacre prit fin, on se préoccupa à 
Paris de savoir comment serait composée la suite du pape. 
Bernier avait la confiance de Caprara ; il conféra avec lui et 
voici ce qu'il mandait à Talleyrand, après ces entretiens con- 
fidentiels : Caselli « va très bien, surtout depuis qu'il est 
éyéque français à Parme et cardinal français j^ar pension ». 
Di Pietro, qui est « grand travailleur », a l'oreille du pape 
« pour tout ce qui s'appelle décisions ihéologiques ». Il est 
d'ailleurs « plein de bonnes vues ». Le reste du Sacré Collège 
n'a pas d'imj)ortance. Il y a pourtant trois cardinaux qu'il y 
aurait grand intérêt à ne pas laisser venir en France, ce An- 
tonelli, exagéré et très entêté; Litta,si contraire au Concordat 
qu'il fit une scène au pape à cette occasion; Roveretta, 
ennemi déclaré du légat et de la France, auteur de l'intrigue 
ourdie, il y a peu de temps, contre Consalvi par la faction 
russe. » Ces trois hommes exclus, « le séjour » de Pie YII à 
Paris sera « paisible », aucune « tête étrangère ne lui inspi- 
rera des sentiments contraires aux vues dugouvernement^ ». 

Pie VII arrêta, d'assez bonne heure, le choix de ses con- 
seillers; dès le 4 septembre, Fesch écrivait à Napoléon: 

Le S. P. se propose de mener à Paris les cardinaux Antonelli, Bor- 
gia, di Pietro et Caselli. Ce sont des théologiens qui ne sauraient intri- 
guer. Les deux premiers sont plus coulants, les deux derniers plus 
difficiles. Mais je crains qu'Antonelli ne s'excuse surson âge et ses infir- 
mités et qu'on ne le remplace par le cardinal Spina qui va arriver de 
Gênes, sous prétexte de visiter les tombeaux des SS. apôtres, obliga- 
tion qu'on ne remplit plus que par procureur. Je crois que Spina serait 
chargé de la partie des intrigues. 

Les craintes chimériques de Fesch ne se réalisèrent pas. 
Spina resta en Italie, Caselli, di Pietro, Borgia, Antonelli, 
accompagnèrent le pape; Antonelliavaitles fonctions de vice- 
secrétaire d'Etat. 

Artaud insinue et Haussonville affirme que ce cardinal 

d'après les textes inédits des mémoires écrits au nom du pape qu'est faite 
la présente étude. 

1. Beruier à Talleyrand, 30 thermidor an XII. 



322 REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

exerça sur Pie VII, durant le séjour à Paris, la plus fiicheuse 
influence. Il n'aurait été qu'un important « plein de lui- 
même », un zelante dont la plume ne pouvait se répandre 
qu'en « élucubrations » intempestives*. 

Quelque opinion que l'on se fasse du caractère d'Anto- 
nelli, rien n'autorise à lui prêter un rôle tellement considé- 
rable. Les pièces diplomatiques signées par lui n'ont point — • 
sauf trois ou quatre — grande importance. Et quant aux 
mémoires sur les affaires religieuses, il faut, pour les attri- 
buera son zèle farouche, une force de divination qui touche 
au parti pris. Il est peut-être plus simple et plus sûr de s'en 
rapporter, sur cet article, au cardinal Antonelli lui-môme. Il 
écrivait à Gonsalvi, aux premiers jours de février 1805 : 

On ne laisse pas de soumettre ici les observations nécessaires. Je me 
suis j)articulièreraent occupé de l'extrême pauvreté du clergé. Après 
plusieurs réunions avec quelques évêques,j'ai remisunmémoire... [qui], 
je l'espère, atteindra son but. 

Quant à l'autre objet très important des lois organiques, le P. Fon- 
tana et Mgr Bertazzoli s'en sont particulièrement occupés. Le premier 
a écrit un mémoire qu'un secrétaire met actuellement au net pour le 
transmettre à S. S., afin qu'elle puisse le remettre à l'empereur; une 
copie sera donnée au cardinal Fescli, afin qu'il puisse aider à atteindre 
un bon résultat. 

Donc, ce théologien intransigeant, auquel on veut impo- 
ser la paternité d'une discussion ultramontaine des articles 
organiques, n'a rédigé qu'un mémoire de comptable ; il a 
supputé minutieusement le taux des traitements des curés 
et des évoques. On confessera que les libertés de l'Eglise 
gallicane ne pouvaient être, pour si peu, en péril. 

Certes le cardinal Antonelli s'intéressait à la discipline 
plus encore qu'à la bourse du clergé. En défiance à l'égard 
des ministres influents, mais croyant aux « bonnes inten- 
tions » de Napoléon, il estimait que « rien » de la part de 
Rome ne devait « être néglige » pour essayer d'améliorer 
l'application du Concordat. Il n'en est que plus digne de foi, 

1. Haussonville prend occasion de là pour déplorer la mort du cardinal 
Borgia à Lyon, laquelle, dit-il, força le pape à confier les affaires à Antonelli. 
Ceci esl imagination pure. Anloaelli, dès Rome même, fut uommé vice-secré- 
taire d'Etat. 



4 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 323 

' quand il nous assure que le grand mémoire — dont l'exagé- 
ration prétendue scandalise si fort Haussonville — n'est 
point son œuvre. Et puis, il fut gravement malade et longue- 
ment convalescent. N'est-il pas permis de penser qu'un 
homme qui avait reçu le saint viatique ne put déployer une 
bien grande activité dans les affaires ? 

En revanche, le rôle de Caprara fut moins effacé que ne le 
croit Haussonville. 11 s'occupa, avec Bernier, à rassembler les 
informations qui permirent au pape de présenter des mé- 
moires exacts et précis. 

Au reste, ces détails importent assez peu. En adressant 
au gouvernement français des remontrances. Pie VII les fit 
siennes; dès lors, la personne de ses secrétaires doit dis- 
paraître, de quelque nom qu'ils s'appellent. 



II 

C'est à La Malraaison, le 21 février, que le pape confia à 
l'empereur ses réflexions sur l'état de l'Église de France. 
Jusque dans le filigrane du papier qui les portait, les inten- 
tions amicales du pontife étaient naïvement marquées. Du 
triangle trinitaire où brillait le nom de Jéhovah pendaient 
les écussons des deux souverains, entourés d'une branche 
de laurier et d'un double cercle où étaient inscrits ces mots : 
Vis atque virtus una duobus, 180^. Au bas du feuillet, on 
lisait ces deux vers : 

Vivant felices sapiens dux, papa verendus, 
Quorum augusta ferarn venturis nornina sseclis. 

Le mémoire remis à Napoléon n'était que le' résumé d'un 
écrit plus étendu: on voulait ménager le temps et la patience 
du grand homme. Le 22 février, Antonelli envoya à Fesch 
le texte complet des remontrances. Pie VII entendait donner 
par là une marque de confiance au primat des Gaules, et 
surtout lui rappeler que les promesses, si souvent pro- 
diguées au cours de la négociation du sacre, engageaient la 
responsabilité de l'ambassadeur de France : 

Il ne reste plus, écrivait Antoiielli, que de faire jouir S. S. de Teffet 



324 REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

des engagements pris, en donnant à la religion, à son culte, à ses 
minisires l'éclat et l'augmentalion de dignité que le peuple lui-même 
paraît désirer, si l'on en juge par les preuves multipliées de piété, de 
dévotion et de respect qu'il a données au chef suprême de l'Eglise. ..Il 
ne reste plus que de voir l'autorité d'un monarque religieux se joindre 
à la voix du peuple et V. E. emj)loyer son zèle et son crédit efficace 
pour obtenir de S. M. les grâces que le Saint-Père demande par les 
remontrances ci-incluses. 



Nous verrons comment Fesch remplit les commissions 
pontificales. Voici tout de suite l'analyse fidèle du mémoire 
remis à Napoléon par Pie Yll. 



Le pape respecte trop les graves et nombreuses affaires 
qui « occupent sans trêve S. M. » pour lui dérober un temps 
bien long. Il a exprimé dans un « mémoire séparé » sa 
pensée tout entière. Pour l'empereur, un résumé suffira. 
Les « besoins de la religion » sont « réels » et « pressants ». 
Pourémouvoir le « cœur magnanime » du prince, ce sera assez 
de les exposer. C'est dans « l'espoir » de restaurer l'Eglise 
gallicane que le pape a entrepris le voyage de France. Le 
bon accueil que Sa Majesté lui a fait a grandi cet « espoir »,11 
n'est pas possible que le gouvernement laisse « imparfaite 
et incertaine la plus grande de toutes ses entreprises ». Le 
Concordat ne fut signé que pour « rétablir » dans sa pleine 
« liberté » et dans son « éclat » d'autrefois a la religion 
catholique ». Pour achever cette œuvre, « il reste beaucoup 
de choses à faire; voici les principales » : 

1" Il y a une surveillance qui peut appartenir à un gouver- 
nement catholique, en matière ecclésiastique; celle qui est 
exercée en France n'est point d'accord avec la liberté de la 
religion promise par le Concoidat. 

2" L'enseignement qui appartient à l'Eglise est « entravé 
de bien des façons » et jiarticulièrement par « les articles 1*% 
3, 17, 23, 24 et 52 des lois organiques ». Il est nécessaire que 
ces articles soient « réformes ». 

3° « On trouve dans le code quelques lois opposées à cer- 
taines lois de l'Eglise », par exemple sur le mariage et le 
divorce. Il y faut remédier, puisque « rhonnételé des mœurs. 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 325 

le repos des consciences » et la dignité des sacrements sont 
en cause. 

4° Le 36® article organique qui permet aux vicaires géné- 
raux « de proroger leurs fonctions après la mort de l'évoque» 
est contraire au droit canonique. 

5° Cet « esclavage » de l'Eglise qui résulte des lois est 
encore aggravé par « les entreprises des agents locaux de la 
puissance politique ». Un pareil état de choses ne cessera que 
si on rend aux évéques « la connaissance des plaintes et 
dénonciations pour délits ecclésiastiques », avec mission 
donnée aux magistrats laïques « de prêter la main à l'exécu- 
tion des ordonnances épiscopules ». 

6° Pourquoi a-t-on essayé d'imposer aux ecclésiastiques 
d'autres serments que celui du Concordat? C'est le seid con- 
venu et il suffit à son but. 

7° Le budget des cultes est insuffisant: rien pour les cathé- 
drales, ni pour les séminaires; cinq mille vicaires, huit mille 
succursalistes n'ont point de traitement ; les hôpitaux et les 
régiments sont sans aumôniers ; le décret qui confie aux 
départements le soin de subvenir à certaines dépenses du 
culte n'est pas exécuté. 

Les séminaristes sont soumis à la conscription; il faudrait 
les exempter jusqu'à vingt-quatre ans ; alors, ils seront ou 
sous-diacres ou soldats. 

Il y a un grand nombre de religieux et de religieuses 
que la modicité ou le défaut de pension réduisent à l'indi- 
gence. 

8° Puisque le dimanche est le jour de repos fixé pour les 
fonctionnaires publics, pourquoi ne pas imposer « la ces- 
sation, en ce même jour, de tout travail public » ? 

9" Il arrive trop souvent que les maîtres d'école de village 
sont choisis parmi « les religieux apostats et les prêtres 
mariés ». Il serait bon de les soumettre à l'autorisation de 
révêque,et aussi de déterminer le « mode d'inspection » qui 
convient aux évéques dans les lycées et écoles secondaires 
« par rapporta l'instruction religieuse ». 

10° L'unité de foi étant le premier bien dans l'Eglise, il 
faudrait veiller à ce que les évoques constitutionnels ne 
démentent point par la conduite les protestations qu'ils 



326 ■ REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

viennent de faire. Sinon le Saint-Siège serait obligé de « pro- 
céder contre eux ». 

11° En vue de donner à la religion son ancien éclat, on 
demande à l'empereur de rendre au culte « le magnifique 
temple de Sainte-Geneviève » ; d'encourager le chant de 
l'office dans les cathédrales ; de rétablir « différentes congré- 
gations de prêtres qui donnaient jadis au clergé de France 
tant de lustre », et de favoriser les « religieuses vouées à 
l'éducation des jeunes filles ». 

12° Enfin que l'on « déclare dominante » la religion que 
Sa Majesté a rétablie sur le trône et qui est professée par 
l'immense majorité de la nation. 

Par cette mesure, Sa Majesté « mettra le comble au mérite 
qu'elle s'est acquis devant le Roi des rois, à la gloire qu'elle 
s'est assurée à travers le monde jusque dans la postérité la 
plus reculée, et enfin à cette affection universelle de son 
peuple que lui a conciliée la grande œuvre du Concordat ». 

Tel est le document remisa l'empereur par le pape. Après 
l'avoir gardé une semaine, Napoléon l'envoya, le 3 mars, à 
son ministre des cultes ; de son écriture montante et emportée, 
il avait tracé sur le premier feuillet ces simples mots: 

M. PortaHs, faites traduire ces demandes; les faire transcrire à 
demi-marge ' avec les observations à côté. 

Napoléon. 

Le ministre se mit au travail avec sa diligence accoutumée. 
Au bout de huit jours, il présentait son rapport : 

V. M. m'a renvoyé un précis des demandes du pape rédigé en 
langue italienne.. .Ce précis est l'extrait d'un mémoire plus étendu qui 
avait été remis ù M. le Cardinal Fesch et que cette Eminence m'a com- 
muniqué. J'ai l'avantage d'annoncer à V. M. que le mémoire et le précis 
qui ne présentaient (\ne les systèmes les plus exagérés des docteurs 
ultramontains ont été retirés par le paj)e et remplacés |)ar un nouvel 
écrit (jui contient des représentations et des demandes iniiniraent plus 
raisonnables. 

D'abord il ne s'agissait de rien moins que d'attaquer les quatre 
articles de l'assemblée du clergé de France en 1082, et de renverser 
toute la sage économie des articles organiques qui n'ont lait que rap- 
peler nos franchises et nos libertés... 

1. Napoléou a ccriL uiarclic. 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 327 

Le pape, abandonné à lui-même et à sa propre sagesse, n'a pas tardé 
à sentir qu'il fallait mettre à l'écart les conseils de l'ambition, pour tout 
rapporter à l'utilité de PEglise^. 

Le fait avancé par le ministre des cultes est certain. Les 
articles de sa « réponse » officielle aux « observations de 
Sa Sainteté » ne correspondent pas à ceux du « précis » remis 
à Napoléon par Pie VIL II y aura eu une rédaction de la der- 
nière heure. Elle nous manque. Mais nous possédons le 
(c mémoire » et le « précis » dont ce « nouvel écrit » devait 
tenir lieu. Et, d'autre part, la réplique de Portalis est bien 
connue. Nous sommes donc à même de savoir quelles 
réflexions le pape fit valoir finalement et quelles il crut 
bon d'abandonner; ainsi pourrons-nous prendre l'exacte 
mesure de l'incident dramatisé par les frayeurs gallicanes 
de Portalis. 

III 

Les demandes non maintenues par le Saint-Siège se 
réduisent à quatre. Sur chacune d'elles, il y a lieu de donner 
quelques brefs éclaircissements. 

1° Le pape désirait qu'on n'imposât pas aux ecclésiastiques 
d'autre serment que celui du Concordat. Là-dessus, Fesch 
se révolte : il lui paraît que Rome empiète sur le pouvoir du 
souverain. Susceptibilité bien ombrageuse et tout à fait 
inopportune. Car, ainsi que l'expliquait le mémoire pontifical, 
parmi les « troubles » et les « maux « sans fin dont la Révo- 
lution avait été la source féconde, les plus profonds et les 
plus funestes s'étaient produits à l'occasion des serments 
divers imposés au clergé. L'avantage de la formule prévue 
par le Concordat était de concilier, sans discussion possible, 
« les devoirs des ecclésiastiques envers Dieu et envers 
César ». En si délicate matière, le gouvernement pouvait 
facilement, par des exigences nouvelles, inquiéter les con- 
sciences plus qu'il ne le pensait. Les serments requis pour la 
Légion d'honneur et par le sénatus-consulte du 28 lloréal 
an XII n'avaient pas laissé que d'occasionner quelques « dis- 

1. Discours, etc., p. 284. Rapport du 21 ventôse an XII. 



328 REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

putes » parmi des prêlres « probes et instruits »* (la corres- 
pondance de Caprara en témoigne). A quoi bon encourir ce 
danger, puisque la formule concordataire assurait déjà 
« l'obéissance » et la « fidélité » du clergé français? — C'était 
le langage du bon sens et de la prudence, il faut en con- 
venir. 

2° L'article 36 des organiques proroge les pouvoirs des 
vicaires généraux après la mort de l'évoque et confie le 
gouvernement d'un diocèse vacant au métropolitain ou au 
sufi'ragant le plus ancien. Avec raison, le pape prie l'em- 
pereur de considérer que cet objet concernant « la juri- 
diction spirituelle » se trouve hors de la compétence du 
pouvoir civil. — Et il n'y a rien à répondre. 

3° La liberté étant promise à la religion catholique par le 
Concordat, doit être assurée, par là même, à son enseigne- 
ment. Pie VII en concluait : il faut donc réformer l'article 1" 
des organiques, qui soumet au placet du gouvernement la 
publication, l'impression, l'exécution des brefs et bulles 
de Rome, fussent-ils dogmatiques; l'article 3, par lequel 
le pouvoir civil se réserve le même droit sur les décrets des 
conciles généiaux; l'article 17, qui cite les évoques nom- 
més devant un jury ecclésiastique institué par le chef de 
l'Etat, à qui compte sera rendu de la doctrine du candidat; 
l'article 13, qui prescrit l'approbation du gouvernement pour 
les règlements des séminaires ; l'article 24, qui oblige les pro- 
fesseurs des séminaires à souscrire la déclaration de 1682, 
avec la promesse d'enseigner la doctrine qui y est contenue ; 
l'article 52, par lequel il est interdit aux prédicateurs de se 

1. Le serment prévu par l'article 56 du sénatus-consulte <Ju 28 floréal ne 
regardait pas expressément le clergé; mais, dans certains départements, 
on l'avait «'xigé des prèlres ; il était ainsi libellé : « Je jure obéissance aux 
conslilulions de i'empiie et fidélilé à l'empereur. » Le décret du 29 floréal an X 
« portant création d'une Légion d'honneur » réglait ainsi le serment des 
légionnairos : a Chaque individu admis dans la Légion jurera sur son hon- 
neur de se dévouer au service de la Képublique, à la conservation de son 
territoire dans son inlégralité, à la défense de son gouvernement, de ses lois 
et des propriétés qu'elles ont consacrées ; de co mbattre, par tous les moyens 
que la jusiico, la raison et les lois autorisent, toute enlroprise tendant à réta- 
blir 1<; régime Féodal, à reproduire les litres et qualités qui en étaient l'at- 
tribut, cnfln de concourir de tout son pouvoir au maintien de la liberté et de 
l'égalité. » 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 329 

permettre en chaire aucune inculpation directe ou indirecte 
contre les cultes autorisés par l'Etat. 

4° Enfin, tout en reconnaissant à l'autorité politique un cer- 
tain droit de surveillance en matière ecclésiastique, Pie VII 
se plaignait de nouveau que les articles organiques eussent 
été faits sans entente avec lui, publiés ensemble avec le Con- 
cordat, maintenus malgré les solennelles protestations de 
Rome. Il estimait en outre anormal, inconvenant et dange- 
reux que les affaires concernant les cultes fussent aux mains 
d'un laïque — tout comme la guerre et les finances — en un 
temps et sous une constitution qui permettaient au chef de 
l'Elat de prendre pour ministre un juif, un protestant ou un 
incrédule. Le système de l'ancien régime qui confiait à un 
évéque la feuille des bénéfices ecclésiastiques paraissait 
préférable au Saint-Père; il le rappelait à « la religion » et à 
« l'équité » de l'empereur. 

Il pouvait déplaire à Portails qu'on le jugeât mal désigné 
pour ses fonctions. Il n'en était pas moins que Talleyrand 
aurait agréé Dernier à la direction des cultes et que Bona- 
parte ne répugna pas toujours à l'idée de confier cette 
charge à un prêtre ^ Depuis, l'expérience de tout le dix-neu- 
vième siècle a montré par quelle facile aberration un ministre, 
dont la charge est d'être le gardien-né du Concordat, peut 
employer ses forces à le trahir et à le détruire. 

Quant aux articles organiques, en dénonçant quelques-unes 
de leurs dispositions, en critiquant la manière dont ils furent 
promulgués, en discutant les principes où se fondait le gou- 
vernement pour autoriser une législation pareille, Pie VII 
renouvelait une ancienne et importante querelle qu'il faut 
exposer ici avec toute la précision possible. 

IV 

Sur la forme légale dans laquelle seraient arrêtées les me- 
suresnécessaires à l'exécution du Concordat, legouvernement 
eut des idées successives. En novembre 1801, il songeait à 



1. Boulay de la Meurllie, op. cit., t. IV, p. 115, Spiiia à Consalvi, 3 oc- 
tobre 1801. 



330 REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

un simple règlement administratif; dans le courant de 
mars 1802, il fut décidé que les articles organiques du culte 
catholique, ceux du culte protestant et le Concordat seraient 
soumis, en une seule loi, à la sanction des assemblées 
politiques. Il n'est point douteux que la restauration des 
autels ne fût ainsi plus imposante et plus autorisée devant 
l'opinion; il est clair encore que l'affectation de mettre sur 
un pied d'égalité le catholicisme et le protestantisme, le soin 
de joindre au traité conclu avec le pape un code de police 
ecclésiastique sévère pouvaient apparaître, aux yeux des 
jacobins du Tribunal et du Corps législatif, comme une 
rançon de ce Concordat, qui, reniant la Révolution, leur 
coûtait à voter*. 

Mais le gouvernement avait d'autres préoccupations se- 
crètes et profondes. Bonaparte voulait garder dans sa main 
le clergé auquel il devait par le Concordat liberté et protec- 
tion ; Talleyrand estimait que la convention signée avec; 
Pie VII favorisait trop l'Église; Portalis rêvait de rajuster, 
par-dessus la Révolution et au moyen du gallicanisme parle- 
mentaire, le nouveau régime ecclésiastique à l'ancien. De 
cette triple pensée sortirent les articles organiques; ils en 
étaient sortis, avant qu'il ne fût question de demander aux 
assemblées politiques de se prononcer sur la paix religieuse" ; 
et là avait sa source tout le venin qui allait bientôt infecter 
le corps de l'Eglise de France, 

C'est ce qui explique l'altitude du Saint-Siège. 

Dans l'allocution consistoriale du 24 mai, où il célébrait 
magnifiquement le bienfait de la restauration du culte en 
France, les plaintes de Pie VII au sujet des articles orga- 
niques portent sur un point de fait et sur un point de 
droit. 

En fait, les organiques ont été « inconnus » au pape, avant 
leur promulgation. C'est indéniable. En janvier 1802, Portalis 
communiqua à Caprara, dans une conversation, quelques 

1. Boulay de la Meurlhe [o/). cit., t. V, p. 684) éniiraère avec soin les pré- 
caulions prises par le consul à l'égard des corps politiques. 

2. En substance, l'arrêté proposé par Portalis, en brumaire an X, contient 
les mêmes dispositions fâcheuses que les organiques votés le 18 germinal. 
(Cf. lîoulay àc la Meurtlie, op. cit., t. IV, p. 195 et t. V, p. 313.) 




REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 331 

« fragments » assez inoffensifs du règlement préparé*; dans 
la fameuse journée du 30 mars où se livra, à La Malmaison, 
une si rude bataille autour des évêques constitutionnels, lec- 
ture fut faite des soixante-dix-sept articles organiques au pau- 
vre légat quin'étaitguèreen étal de comprendre et dediscuter 
à fond^. Peut-être Gaprara eut-il tort de ne point faire, à ce 
moment-là, desréserves formelles^. Mais il ne donna en rien 
sonapprobation, toutes qualités et pouvoirs luimanquantpour 
traiter; et d'ailleurs, sur des mesures arrêtées de la pleine 
puissance du gouvernement, Bonaparte, Talleyrand et Por- 
tails n'entendirent pas un instant engager une discussion, ni 
solliciter l'avis de Rome. Diplomatiquement donc les organi- 
ques ne furent jamais soumis au Saint-Siège et le texte en 
demeura « inconnu » au pape, avant le 18 germinal. 

En fait encore, Pie VII donnait à entendre que ces articles 
entamaient « la discipline sagement établie par les lois de 
l'Eglise » et faisaient brèche à « la très sainte constitution » 
de cette religion catholique que le Concordat devait restaurer. 

Aussi — et c'est le point de droit touché par l'allocution — 
le Saint-Père ne manquerait pas, « à l'exemple de ses pré- 
décesseurs » de revendiquer la liberté violée, en réclamant 
auprès du premier consul « les changements opportuns et 
les modifications nécessaires » à cette législation abusive. 

Le gouvernement avait conscience que sa conduite prê- 
tait à l'inquiétude. Il avait proposé, fait voter et promulguer 
en une seule loi, trois actes d'origine et de valeur fort diver- 
ses. En outre, et comme s'il eut voulu créer une paradoxale 
équivoque, dans son fameux discours sur l'organisation des 
cultes. Portails avait dit à la tribune : « La convention avec 
le pape et les articles organiques de cette convention parti- 

1. Boulay de la Meurthe, op. cit., t. V, p. 64, Caprara à Consalvi, 2 fé- 
vrier 1802. 

2. Ihid.j-ç. 111, Caprara à Consalvi, 4 avi'il. De cette vaste procédure in- 
stituée contre l'Eglise, le cardinal retint pourtant que les « principes français » 
et les « maximes des souverains » en étaient l'âme. 

8. Dans une dépèche du 26 mai [op. cit., p. 583), Caprara déclare à Con- 
salvi qu'il n'a point manqué de représenter au gouvernement français « l'es- 
clavage » auquel les organiques réduisent « l'Eglise et ses ministres » ; mais 
il semble que ces représentations soient postérieures au 18 germinal. 



332 REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

cipent à la nature des traités diplomatiques, c'est-à-dire à la 
nature d'un véritable contra t. «L'expression était malheureuse. 
Suivait une assimilation qui ne l'était pas moins : « Ce que 
nous disons de la convention avec le pape s'applique aux 
articles organiques des cultes protestants. » Pour achever la 
confusion, le minisire ajoutait ce propos singulier : « On ne 
peut voir en tout cela l'expression de la volonté souveraine 
et nationale, on n'y voit au contraire que l'expression et la 
déclaration particulière de ce que croient et de ce que prati- 
quent ceux qui appartiennent aux différents cultes. » 

Après de tels aphorismes, il était difficile de ne point se 
demander si les articles organiques du culte catholique 
n'avaient point été établis, comme ceux des confessions pro- 
testantes, après des pourparlers avec qui de droit*. Enfermé 
comme à plaisir dans une situation fausse, le Saint-Siège 
devait à sa dignité d'en sortir. Pie VII le fit d'un mouvement 
net et calme. 

Bonaparte eut l'air de ne point s'en offenser. L'allocution 
consistoriale parut au Moniteur (8 juin) sans coupures; les 
lecteurs furent simplement avertis que les plaintes du pape 
avaient « rapport à une discussion » vieille de « six cents ans » 
entre la cour de Rome et la cour de France, au sujet des 
libertés de l'Eglise gallicane. Mais cette indolence ironique 
n'était que de surface. Portails reçut ordre d'écrire à Cacault. 
Le ministre prononçait que u les représentations du chef de 
la chrétienté contre des actes delà souveraineté nationale ne 
sauraient comporter une publicité capable de jeter des inquié- 
tudes dans les esprits et de mettre un obstacle au bien ». Et 
comme, dans une lettre au consul, Pie VU content de quel- 
ques réflexions générales, avait abandonné au légat le soin 
d'expliquer en détail « ses désirs », Portails disait : 

M. le cardinal, invité à s'expliquer, a observé vaguement que les arti- 
cles organiques paraissent imposer une trop grande gêne au ministère 

1. Je conviens avec M. Boulay de la Meuillie (o/). ct7., t.V, p. 389,581) que 
Portalis n'avait pas l'inteiilicn de dire ni de faire croire que les articles orga- 
niques étaient concertés avec le Saint-Siège ; mais il faut bien avouer que les 
circonstances et les paroles du niiiiislre ann-naient à penser que (elles étaient 
peut-être ses intentions. Le gouvenieuieut ayant falsifié au Moniteur le ser- 
ment du légat, les inquiétudes étaient permises. 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 



333 



ecclésiastique. Ces articles, citoyen ministre, ne sont qu'un recueil 
de textes consacrés dans le dépôt de nos libertés et le rappel des dispo- 
sitions des anciennes ordonnances d'Orléans et de Blois. 

On le voit, dès la première heure du conflit, les positions 
sont nettement prises. Tandis qu'à Rome on invoque le Con- 
cordat et la constitution de TEglise, à Paris, on se réclame 
des libertés de l'Église gallicane et des droits de la couronne. 
Que ce soit Portails, Fesch ou Napoléon qui parlent, l'ardeur 
est égale et la volonté de ne rien céder à l'ultramonlanisme. 
Fesch se cramponne à la théologie qu'on lui enseigna jadis 
à Aix-en-Provence^ ; Portails récite d'Aguesseau, Talon et 
Fleury. L'empereur ne veut pas avoir moins de puissance que 
Louis XIV, ni plus de religion que Bossuet. En face de l'émo- 
tion de cette jeune cour de France, aussi jalouse que l'an- 
cienne, Pie VII aime mieux prévenir qu'essuyer un refus. 
Les protestations de son légat n'ont reçu naguère qu'une 
réponse désespérante-. Le temps n'a rien appris à ces gal- 
licans obstinés. On retirera dpnc du ménioire pontifical les 
observations qui choquent plus rudement les préjugés dits 
nationaux. 

C'était une condescendance de plus dont le gouvernement 
ne fut guère touché. Mais pour avoir été sacrifiées à un bien 
de paix, les demandes du pape n'en étaient pas moins fort 
raisonnables. 

V 

La querelle entre Pie VII et Napoléon est dominée par une 
double question : dans un pays où le chef de l'État fait pro- 
fession d'être calliolique, l'Eglise peut-elle et doit-elle 
revendiquer le libre gouvernement d'elle-même? La liberté 
promise par le Concordat peut-elle être et doit-elle être limi- 
tée par le souverain ? 

1. Les lii^toriens, se copiant l'un l'autre sans en avoir l'yir, répètent 
tous que Fesch appuya de tout son zèle les réclamations de Pie VIL C'est 

I invention pure. Fesch fut le premier à déclarer « inadmissibles » les remon- 
trances du Saint-Siège concernant les articles organiques. Il s'offrait, si 
I Napoléon l'eût voulu, à le signifier au pape. 

2. La note du légat, rédigée par Dernier, est très longue et discute article 
par article (18 août 1803); Portails y répondit en janvier ISO'i ; ce texte est 

t, introuvable; mais le sens général en est connu par d'autres pièces, et en 
particulier par le rapport au consul, du 5* compl. aa XL 



334 REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

Pour en décider, Pie VII en appelle à la théologie catho- 
lique, au texte des traités, à la logique du gouvernement : 

Le pape est le dépositaire, non Tarbitre, des droits sacrés du Saint- 
Siège et des prérogatives essentielles de l'Eglise de Jésus-Christ. Il n'a 
donc pu assujettir à aucune puissance ou législation humaine aucune des 
choses qui constituent la religion divine dont il est le chef visible, 
parce que ces choses, qu'on en considère l'origine et la fin, sont spiri- 
tuelles uniquement, et dès lors ne peuvent ressortir qu'à une autorité 
spirituelle. 

Comment pouvions-nous soupçonner que le gouvernement préten- 
dait exiger de nous un pareil assujettissement, alors que dans le 
rétablissement du culte catholique il avait en vue de donner satisfac- 
tion aux désirs de la majorité des citoyens français, et que ces désirs 
se réduisaient à jouir du libre exercice de la religion, comme avaient 
fait leurs aïeux, avant la persécution révolutionnaire. D'ailleurs, la 
sagesse du gouvernement ne nous laissait pas le droit de le soupçon- 
ner de contradiction ; et il y en a une très manifeste à vouloir admettre 
dans l'Etat notre religion, mais dans des conditions qui répugnent 
aux principes et aux règles du catholicisme ; ce qui revient à l'admettre 
en parole et à l'exclure en fait, à la vouloir tout ensemble libre et 
dépendante. • 

Et le pape établissait, d'après l'article 1" et la négocia- 
tion du Concordat, que les « règlements de police » con- 
sentis par Consalvi étaient facultatifs, temporaires et bornés 
aux cérémonies faites en dehors des édifices du culte. Il 
s'emparait habilement de cette maxime formulée à deux 
reprises par Portalis dans son discours sur l'organisation 
des cultes : 

La religion, qui a son asile dans la conscience, n'est pas du domaine 
direct de la loi... Quand une religion est admise, on admet, par raison 
de conséquence, les principes et les règles d'après lesquels elle se 
gouverne... La liberté des cultes est un bienfait de la loi, mais la 
nature, l'enseignement et la nature de chaque culte sont des faits qui ne 
s'établissent pas par la loi, et qui ont leur sanctuaire dans le retranche- 
ment impénétrable de la liberté du cœur '. 

C'est précisément cette impénétrabilité que le pape s'éton- 
nait de voir violée par ceux-là mêmes qui la proclamaient 
inviolable. Et contre sa discussion loyale, aucun sophisme 

1, Discours, etc., p. 54, 55. 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 335 

ne pouvait être recevable, ni ceux du jacobinisme, ni ceux 
du despotisme, ni ceux du gallicanisme. 

Comment invoquer les lois révolutionnaires ? S'il n'avait 
point voulu les abolir, pourquoi Bonaparte aurait-il fait le 
Concordai ? Et dans le moment même de leurs rigueurs les 
plus sanglantes, les esprits élevés et sincères de la Conven- 
tion et du Directoire n'avaient-ils pas affirmé que cette oppres- 
sion des consciences était la négation brutale de la Déclara- 
tion des droits ? 

Quant à la jalousie du pouvoir qui a soulevé contre l'auto- 
rité spirituelle l'humeur et le bras irrité de tous les despotes, 
c'est avant de signer le Concordat que le premier consul 
aurait dû réserver nettement sa part. La loyauté l'exigeait 
comme la logique. Il s'agissait alors de définir le statut 
légal de l'Église de France. Ce qu'on n'acceptait pas de ses 
lois, de ses institutions, de ses doctrines, il fallait l'articuler, 
et l'exclure du pacte. Sans quoi, la liberté promise sans res- 
triction s'étendait à tout de plein droit ; d'autant mieux que 
le chef de l'État faisait profession d'être catholique. 

Un catholique admettant la primauté d'honneur, de juridic- 
tion et de magistère du pontife romain, et gardant, par devers 
lui, la liberté de soutenir telle vérité, de rejeter telle insti- 
tution, de condamner telle discipline, malgré le pape, est 
un croyant illogique, un fils révolté, un membre séparé du 
corps mystique, pour employer la vive image de saint Paul. 
Pour autoriser sa séparation, sa révolte et son illogisme, il 
a beau en appeler à Louis XIV et à Bossuet. Autant, en 
un sens, se réclamer de Craraner et de Henri YIII, de Photius 
et de Michel III. 

Qu'avaient-ils fait, l'évêque grec et l'évêque anglais, le 
souverain de Constantinople et celui de Londres, sinon pré- 
tendre savoir, mieux que le pape, ce qui appartient vraiment 
à l'intangible Credo de l'Église ? Sans qu'ils pensassent en 
devenir schismatiques, le roi de France et l'évoque de Meaux 
avaient pourtant imité ces factieux, en signifiant à Rome, en 
leurs fameux articles de 1682, les conditions de la monarchie 
pontificale. En face de Pie VII, Napoléon prenait la môme 
attitude ridicule et odieuse, quand il revendiquait le droit 



336 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 



impérial et royal de définir, en soixante-dix-sept articles, les 
intangibles fronlières de l'autorité du pape et la discipline 
de rEoflisc de France au dix-neuvième jnôcle*. 

Avec son habitude d'aller droit au nœud des choses, l'em- 
pereur disait un jour à Pie VII : « Ou la déclaration de 1682 
est contraire à l'enseignement divin, ou non. Dans le pre- 
mier cas, comment l'a-t-on soufferte ? Dans le second, ce 
n'est pas chose si importante, qu'on nous la laisse. » A ce 
dilemme du théologien novice et couronné, Pie VII répondait 
que les papes avaient réprouvé la déclaration de 1682 et que 
Louis XIV avait dû la désavouer. II eût pu répondre aussi en 
ouvrant l'histoire des dogmes. On rappelait récemment, ici 
même, comment la vérité divine se prépare, lentement et 
par étapes, un chemin assuré dans les âmes chrétiennes^. 
L'homme de génie qui avait ménagé avec tant de précautions 
habiles l'affaire du Concordat aurait peut-être pu comprendre 
cette marche lente de la Providence dans l'économie de la foi. 

Mais les conseillers impériaux, Fesch et Portails, étaient 
munis des plus larges œillères du gallicanisme. Ils les por- 
taient fièrement comme un signe national. Par fidélité dynas- 
tique, il les passèrent à l'empere.ur. Celui-ci s'en accommoda 
de bonne grâce. Quand il n'était qu'un lieutenant d'artillerie 
incrédule, il coUigeait passionnément dans l'histoire les 
méfaits de l'orgueilleuse caste sacerdotale ; maintenant 
qu'il venait d'être sacré par le pape, il était tenu plus que 
jamais de professer quelque catholicisme. En inculquant 
fortement à leur souverain «la reiioion de Bossuet », Fesch 
et Portalis accordaient l'homme d'autrefois et l'homme d'au- 
jourd'hui, la sagesse de ses vues politicjues et les jalousies 
de son ambition. Ils oubliaient tous trois le catéchisme, 
l'histoire et môme le bon sens. Car enfin Portalis l'avait dit 
— et avec condjien de raison — dans son discours au Corps 
législatif : « La nature, l'enseignement, la discipline » d'une 
religion « sont des faits qui ne s'établissent pas par la loi ». 
Ce mot si juste suffit à condamner, avec la constitution civile 
du clergé et les ordonnances gallicanes de l'ancien régime, 
le principe même des articles organiques. 

1. Ces r.ippiocliemeiils laisbcnt subsister eiilre ces faits des différence» 
qui n'échappent pas au lecteur. — 2. Etudes, 5 décembre 1904. 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREURi 337 

Revenons aux « re:ii -ntrances » de Pie VII. Elles étaient 
donc réduites à huit poiuls, sur lesquels nous verrons com- 
ment s'expliquera le gouvernement. Le pape finit par y 
joindre trois mémoires séparés portant sur la dotation du 
clergé, le séminaire anglais de Douai et les Missions étran- 
gères. Quelques détails là-dessus ne seront peut-être pas 
sans intérêt. 

Après de longs pourparlers avec Caprara et Gonsalvi, le 
nombre des diocèses de France fut fixé d'abord à cinquante 
puis à soixante. L'article 60 des organiques prévoyait une 
paroisse par justice de paix et autant de succursales que le 
besoin pourrait l'exiger. L'établissement de ces circonscrip- 
tions paroissiales fut un vrai jeu de patience: pétitions des 
fidèles, revendications des anciens curés, mauvais vouloir 
ou préjugés des préfets rendirent à la plupart des évêques 
ce travail fort pénible. L'organisation ecclésiastique de la 
France était à peine achevée au commencement de 1804. 

Tout ce clergé était sans ressources. Les biens d'Eglise 
avaient été mis, par le décret du 4 novembre 1789, « à la dis- 
position de la nalion ». Or, par l'article 13 du Concordat, le 
pape venait de déclarer (ju'il laissait « incommutables » 
entre les mains de leurs détenteurs ces possessions venues 
d'une confiscation légale. L'Etat devait donc s'engager — et 
il le fit par l'article 14 du Concordat — à fournir « un traite- 
ment convenable aux évêques ot aux curés... compris dans 
la circonscription nouvelle ». 

Mais Bonaparte n'avait pas d'argent. La grande enquête 
de l'an IX, dont les résultats furent si précieux pour ren- 
seigner le gouvernement — et nous renseigner nous-mêmes 
— sur l'état du pays au 18 Brumaire', avait été inspirée au 
consul parla détresse des finances publiques. Les impôts ne 
rentraient pas. D'autre part, pour ménager les députés ou 
tribuns pour qui le Concordat était chose ridicule, il était 
peut-être prudent de pouvoir dire que la paix religieuse 

1. M. Rocquain a écrit, en 1874, d'après cette enquête : l'État de la France 
au 18 Brumaire; il y aurait lieu de compléter sou travail. 

Cil. - 1-2 



338 REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

n'allait guère coûter au Trésor. Sous l'empire de cette double 
préoccupation, le « traitement convenable » du au clergé se 
trouva réduit à un taux assez bas. Et encore Bonaparte prit-il 
la précaution de ne le point faire figurer en entier dans le 
budofet de l'an X, de l'ordonnancer sur les fonds d'une 
vieille contribution de guerre dite de Batavie, et de recom- 
mander à Portalis et aux prélats le secret le plus rigoureux 
sur les libéralités à eux accordées pour solder les frais de 
premier établissement. L'insuffisance de ces ressources 
n'échappait pas au chef de l'Etat ; mais il protestait au légat 
que les circonstances lui imposaient cette parcimonie. 

Peu à peu, la situation du clergé s'améliora. Un décret du 
14 ventôse an XI fixa le traitement des vicaires généraux et 
des chanoines ; un autre du 11 prairial an XII prit vingt-quatre 
mille succursales à la charge du Trésor. Mais des milliers de 
prêtres demeuraient sans autres ressources que leur maigre 
pension et leur casuel plus maigre encore. Les conseils 
généraux avaient bien été invités à voter des crédits supplé- 
mentaires pour les évèques, leurs palais et leurs cathédrales ; 
de même, les conseils municipaux pour les curés, leurs pres- 
bytères et leurs églises. Malheureusement, toute sanction 
manquait pour rendre les votes de ces assemblées obliga- 
toires et exécutoires. En outre, les séminaires n'étaient pas 
dotés et les séminaristes étaient soumis à la conscription. 



Le pape disait donc, dans son mémoire à l'empereur, que 
s'il voulait rétablir la religion sur « une base solide et 
durable » il devait augmenter le nombre des paroisses, favo- 
riser le recrutement du clergé, lui assurer une existence 
moins misérable et moins précaire. 

Les ecclésiastiques sont hommes ; et quoique des hommes dévoués" 
au service de l'Eglise dussent être exempts de tout sentiment ter- 
restre, ils ne peuvent cependant être des anges. Ils ont besoin d'être 
tenus d'une manière décente, et leur ministère ne peut être utile qu'au- 
tant que le peuple éprouve un profond respect pour leur caractère. 
Il n'y aura pas de père de famille qui permette à ses enfants de suivre 
l'état ecclésiastique, si cet état n'est pas honoré et accrédité parle gou- 
vernement, et s'il ne présente la perspective d'un établissement solide 
et décent. 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 339 

Et pour atteindre ce but, le pape présente ses vues. Le 
budget des cultes devrait être porté de 12 millions à 38. Le 
clergé ne saurait oublier que bien des dépenses s'imposent 
au Trésor « pour la défense de l'empire et la gloire du nom 
français ». Aussi ne s'agit-il pas de procéder, d'iin seul cou(), 
à cet accroissement des frais du culte. 

Les départements pourraient continuer à voter les supplé- 
ments de traitement nécessaires pour les évéques, les cathé- 
drales et les séminaires : 4 millions suffiraient ; partagés entre 
tous les départements français, ils ne seraient pour chacun 
qu'une charge légère. Elle pourrait, d'ailleurs, s'alléger 
graduellement, si l'Etat permettait aux fidèles, par donation 
entre vifs ou testament, de donner des immeubles aux sémi- 
naires. Quant aux six mille vicaires, aux trente-deux mille 
trois cents desservants, aux trois mille cinq cents curés que 
l'on estime nécessaires pour le service religieux, il semble 
que le gouvernement ne doive pas être très embarrassé de 
trouver les 33 millions qui assureraient à chacun de ces 
pi êtres un traitement convenable. Il verse 24 millions de pen- 
sions viagères. Comme la mortalité des prêtres est considé- 
rable, celte somme diminue tous les ans d'une façon sen- 
sible. Que le gouvernement veuille maintenir au budget ce 
chiffre de 24 millions annuels, au bout d'un certain laps de 
temps, il y aura « un capital répondant à l'intérêt, dépense du 
culte, sans que le Trésor éprouve une nouvelle surcharge ». 

Toutefois, ajoute le pape, « il faut avouer que la dotation 
du clergé portant tout entière sur le Trésor public, est non 
seulement onéreuse à l'Etat, mais encore exposée à l'incerti- 
tude et aux changements des circonstances, et même à l'arbi- 
traire de celui qui, un jour, pourra en être le dispensateur». 
Il serait donc, peut-être, prudent et possible d'établir un 
nouveau système de dîmes imité de l'ancien régime. Sa 
Majesté en décidera dans sa sagesse. 

Dans le mémoire sur le séminaire anglais de Douai, Pie Vil 
rappelait avec complaisance comment cette fondation de Pie V 
et du vénérable Allen (1568) était devenue « l'origine et le 
modèle de plusieurs autres séminaires établis en France, en 
faveur des catholiques d'Ecosse, d'Angleterre et d'Irlande ». 



340 REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

La Révolution avait ruiné celte maison, grandie sous la pro- 
tection du ponlife de Rome et des rois très chrétiens ^ Sa 
Majesté l'a relevée par un décret du 11 décembre 1802. Mais il 
est fâcheux qu'un «arrêté postérieur» ait réuni « en une seule 
administration tous les séminaires anglais, écossais, irlandais 
établis en France». Les pays à évangéliser sont différents; 
les évêques qui les gouvernent ne sont pas les mêmes; ils 
réclament chacun leur part d'autorité. On ne peut réunir 
ensemble tous ces séminaristes « sans contrarier leurs goûts, 
les vues de leurs supérieurs, et l'institution primitive de ces 
séminaires ». 

C'est encore sur un décret impérial que Pie Vil hasarde 
des observations, dans son mémoire concernant les Missions 
étrangères. 

Au lendemain du Concordat, Bonaparte avait pensé aux 
Missions. Les démarches du vénérable abbé Bilhère, les 
rapports de Portails l'avaientamenéà ressusciter lesanciennes 
congrégations de missionnaires. INIais, ici encore, « l'amal- 
game » avait été imposé, l^es missionnaires furent mécon- 
tents, la propagande s'émut, le légat protesta-. Comme 
l'affaire demeurait pendante, elle fut reprise par le Saint- 
Père. 

A rencontre des dispositions prises par l'empereur, Pie VII 
élève trois objections. « Les pays de missions dans lesquels 
il n'a pas été encore possible d'élever un siège épiscopal avec 
son clergé, dépendent uniquement du Saint-Siège. Il fallait 
donc « se concerter avec le Saint-Siège » pour rétablir les 
missions lointaines. Le décret du 7 prairial nomme un « di- 
recteur » des Missions, et attribue à l'archevêque de Paris 
« la nomination du provicaire apostolique des îles de Francei 
et de la Réunion ». C'est un pouvoir que les archevêques dej 
Paris n'ont jamais eu, qui ne peut leur venir de l'autoritéi 
civile incompétente et « que le Saint-Siège ne pourrait leur* 

1. En 1791, comme en 1901, le gouvernement anglais fit des efforts pour 
empêcher la dispersion de ses nationaux, et la mainmise du fisc sur les bient 
de ces séminaires. 

2. Voir, sur cette altitude; <hi gouvernement, Launay, Histoire générale 
de la Sociétc des Missions étrangères, t. II, p. 353-377. 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 341 

conférer sans préjudice de ses droits et sans s'écarter de ses 
devoirs ». Enfin l'empereur, par ce décret, « réunit dans 
un seul et même corps et sous la même dénomination des 
congrégations distinctes », telles que les Lazaristes, les 
prêtres dits du Saint-Esprit et ceux des Missions étrangères. 
Combien il serait «plus simple et plus naturel » de recueillir 
« les restes précieux » de ces congrégations et de rendre à 
chacune son existence propre. Le respect du passé, la variété 
des institutsle demande; la prédication de l'Evangile n'en sera 
que mieux assurée, car il y aura, entre ces différents corps 
de missionnaires, comme une « émulation de vertu ». Sa 
Majesté doit comprendre que « l'unité ne convient qu'au 
pouvoir suprême ». 

Peut-être, pour les colonies des Indes occidentales, pour- 
rait-on revenir à un ancien projet de l'empereur, et y ériger 
des évêchés. Alors « chaque évêque exercerait immédiate- 
ment sa juridiction sur les prêtres français qui voudraient y 
exercer le saint ministère ». Quant aux pays qui ne sont pas 
sous la domination de la France, le mieux est que les mis- 
sionnaires dépendent directement du Saint-Siège. Outre que 
celui-ci est la source nécessaire des pouvoirs spirituels, « il 
est de la prudence » que les prédicateurs de l'Evangile « ne 
paraissent pas être les agents d'une puissance. Ce serait 
provoquer contre eux la jalousie des autresEtats etpeut-ôtre 
la persécution dans ceux qu'ils voudraient convertir ». 

En terminant, le Saint-Père remercie Napoléon de la pro- 
tection accordée à l'archevêque de Naxos et à ses ouailles et 
le prie d'achever son ouvrage « en rendant cette protection 
bienfaisante à tous les catholiques soumis à la domination 
des Turcs » et aussi en accordant à ces missions du Levant 
« si précieuses à l'Eglise... les secours qu'elles recevaient 
annuellement de la couronne de France ». 

Telles sont les réflexions, observations et propositions 
présentées par le pape à l'empereur. Haussonville reproche 
aux « rédacteurs » de ces divers mémoires d'avoir confondu 
« pêle-mêle les demandes les plus disparates et de la valeur 
la plus inégale » ; d'avoir « mis sur la même ligne et demandé 
du même ton d'immenses concessions qu'il eût été impossible 



342 REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

à tout gouvernement réfléchi d'accorder et d'insignifiantes 
faveurs auxquelles le cabinet des Tuileries n'avait aucune 
raison de se refuser ». Le lecteur est à même d'apprécier 
comme il convient ce jugement de parti pris. Insister est 
inutile. 

Par les lignes qui viennent d'être citées, on devine que 
l'historien, si dur au pape, admire fort le « bon sens » et 
« l'infinie délicatesse », la grande « habileté » et la force 
« péremptoire », la rare « autorité » et « l'accent chrétien » 
delà « réponse » faite au nom de l'empereur par son ministre 
des cultes « aux observations de Sa Sainteté*». Peut-être 
trouvera-t-on cette admiration mal placée, quand nous aurons 
exposé le sens de la réponse de Portails. 



VII 

En annonçant à Napoléon que « le mémoire et le précis » 
remis par le pape étaient remplacés par « un nouvel écrit », 
Portails disait qu'on y avait abandonné « tout ce qui est 
outré » pour se réduire « à ce qui est utile ». Les dernières 
« représentations » et « demandes » du chef de l'Eglise lui 
paraissaient fort « raisonnables ». 

Malgré ce témoignage rendu à la modération du Saint-Père, 
Portalis ne se montre pas fort accueillant aux réclamations 
faites. Sur huit articles, il n'est favorable très nettement qu'à 
deux. La demande de « restituer au culte l'église Sainte- 
Geneviève de Paris » ne lui paraît pas comporter « une grande 
discussion » : « ce temple a été construit pour être une église; 
il ne peut, par ses formes, servir à aucun autre usage ». 
Encore, il estime « juste » que « l'office quotidien » soit 
« célébré dans les cathédrales ». Au sujet des congrégations 
à rétablir, de la conscription à épargner aux séminaristes, 
du budget des cultes à grossir, des séminaires à fonder en 
chaque diocèse, de l'inspection à confier aux évoques dans 
les écoles pour y contrôler l'instruction religieuse, le ministre 
ne propose à l'empereur aucun engagement précis. Il a déjà 

1, Op. cit., p. 363-365. 



• REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 343 

fait beaucoup ; le passé répond de ses intentions magnanimes ; 
le temps amènera toutes les améliorations utiles. Enfin, sur 
quelques points, Portails conseille un refus catégorique : il 
ne faut point supprimer la loi du divorce, ni réserver aux 
évéques le jugement de leurs prêtres, ni rendre le repos 
dominical obligatoire, ni déclarer que le catholicisme sera 
la religion dominante. 

Quant aux mémoires sur le séminaire de Douai et les 
missions, le « rapport à l'empereur « n'y touche pas. Ils 
auront été remis après le 21 ventôse. Voici, d'ailleurs, à 
quoi se réduit la « réponse » officielle. C'est parce que ces 
établissements étaient fermés par la Révolution qu'on n'a 
pu les rétablir tous. Ce qui restait des biens de chacun n'est 
pas de trop pour un seul. Cette « unité », loin d'avoir des 
inconvénients, présente « un grand avantage » : elle garantit 
le même esprit et la même doctrine dans des hommes consa- 
crés à suivre et à enseigner la même religion. — Ces rai- 
sons sont peut-être d'une valeur douteuse; mais le refus est 
clair. — Sur les missions, les vœux de Pie VII seront exaucés. 
Les trois congrégations recommandées par lui recevront 
une existence légale ^ Aux colonies françaises, on pourra 
ériger des évêchés. L'ambassadeur de France est autorisé à 
traiter avec le Saint-Siège. Dans les pays évangélisés, avant 
1789, par les Récollets, les Capucins et autres religieux, on 
enverra à l'avenir « des ecclésiastiques qui auront étudié 
dans les séminaires métropolitains » et que leurs ordinaires 
« auront jugés capables d'y être employés ». Enfin, il est 
entendu que l'archevêque de Paris « ne donne ni ne peut 
donner aucun pouvoir » aux missionnaires. Sauf que l'empe- 
reur se tait sur le protectorat des missions du Levant, la 
réponse est donc satisfaisante. Elle n'empêchera pas malheu- 

1. On peut remarquer, sur ce poiat, une différence entre la « réponse aux 
observations » du pape telle qu'elle est insérée dans la Correspondance de 
Napoléon (t. X, p. 243) et celle publiée dans les œuvres de Portalis. La date 
attribuée à ces deux rédactions est la même (30 ventôse [21 mars]) ; mais la 
seconde est évidemment postérieure; elle vise un décret qui est du 2 ger- 
minal (23 mars) et qui concerne les Missions étrangères et les Pères du Saint- 
Esprit. Cinq jours après (7 germinal), Fesch, en sa qualité de grand aumô- 
nier, était nommé supérieur général des Missions. 



344 REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

reiisement les missions de languir pendant tout le premier 
Empire, malgré les efTorts du cardinal Fesch. 

Napoléon trouva desongoûl la parcimonie de sonconseiller. 
Il adopta ses vues, sauf à préciser certains points comme le 
droit des évoques à faire partie des administrations des 
lycées; à accentuer les promesses relatives à la conscription 
et aux aumôniers militaires; à réserver pour un examen ulté- 
rieur la question des congrégations de prêtres. Ceci mis à 
part, ainsi que les articles concernant le séminaire anglais de 
Douai, les missions et Saint-Jean de Latran, entre le rapport 
à l'empereur et la réponse olficielle, il n'y a guère d'autre 
différence que celle du ton. En proposant au maître ses idées, 
le ministre dit ouvertement ce qu'il pense; en écrivant au 
pape, il atténue et il enveloppe; il donne aux « oui » et sur- 
tout aux « non » de Sa Majesté Impériale cet « accent chré- 
tien » qui touchait Haussonville. 

Malgré cette religieuse politesse et les faveurs faites, la 
« réponse », dans son ensemble, demeure mesquine. A l'heure 
des promesses, et lorsqu'il s'agissait de déterminer au voyage 
de Paris Pie VII hésitant, on était autrement magnifique : 
Pie VI, en allant à Vienile, n'avait peut-être pas obtenu 
grand'chose; mais quelle « différence » la « nature » avait 
mise « entre Joseph II et Napoléon » !... Et voici que, sur les 
points où le Saint-Père jugeait son intervention plus urgente 
et plus grave, le gouvernement se dérobait en remettant au 
lendemain les réformes demandées. « S. M. ne laissera 
échapper aucune occasion favorable de concourir avec V. S. 
au plus grand bien de la religion et de ses ministres. » C'est 
par ces paroles que se termine l'écrit de Portails. A quoi 
Pie Vil pouvait répondre : Quelle « occasion » plus «favo- 
rable » que celle du sacre ! Y avait-il autre chose dans les 
« remontrances » qu'une invitation à tirer les conséquences 
légitimes de celte scène grandiose qui venait de se- dérouler 
à Notre-Dame devant tout un peuple émerveillé? 

En effet, le sacre, plus encore que le Concordat, est un 
reniement solennel de celte idée de sécularisation poli- 
tique et sociale dont la Révolution a été la mise en œuvre. 
Non seulement le nouveau chef de l'Etat ne traite pas l'Église 
en ennemie, mais il la protège, et fait profession d'en être 



REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 345 

membre. Il laisse dire et il dit que son autorité n'est que la 
délégation d'une « puissance que son propre intérêt défend 
au peuple d'exercer lui-môme' ». Il pense toutefois, et volon- 
tiers il proclame, que sa couronne lui vient plus encore d'une 
Providence attentive aux destinées de « la grande nation ». 
Il lient à soumettre « à la sanction du peuple » l'empire héré- 
ditaire qu'il fonde. Mais jamais, en songeant au 18 Brumaire 
ou au plébiscite de l'an XII, il n'a eu la sottise de croire que 
« ce sacre en vaut bien un autre ». Cet « autre », que mépri- 
sera bourgeoisement Louis-Philippe, il l'a souhaité et obtenu, 
pour qu'aux yeux des Français rayonne autour de son front 
la prestigieuse auréole des monarques chrétiens. 

Voilà le prince auquel parle Pie VII dans ses « remon- 
trances ». 

Et, par suite, le pape est dans la plus irrésistible logique, 
lorsqu'il l'adjure de régler son gouvernement, à la manière 
d'un « dévot fils » de la sainte Eglise catholique, apostolique 
et romaine. Parmi les articles organiques, il y en a qui sont 
un outrage et une entrave à l'enseignement, à la législation, 
à la hiérarchie ecclésiastiques. Ne faut-il pas que ces articles 
soient abolis ou modifiés ? La situation des ministres du culte 
est précaire. Il faut l'assurer. Les institutions religieuses 
renversées par la tourmente révolutionnaire gisent à terre 
ou commencent à peine de se relever. Il faut hâter et achever 
leur restauration. Enfin, puisque la religion catholique est 
celle de l'empereur et celle de l'immense majorité des 
citoyens de l'empire, qu'est-ce qui empêche de proclamer 
celte religion dominante ? Ce mot ne saurait effrayer personne. 
Il ne menace point les athées, les protestants et les juifs : la 
liberté des cultes est proclamée par la loi, et au sacre même 
le serment a été fait par l'empereur de l'assurer à tous. Ce 
mot n'engage à rien de nouveau, ni les sujets ni le souverain 
catholiques : leur foi ne leur dicle-t-elle pas qu'ils sont en 
conscience tenus de soumettre aux commandements de Dieu 
et de l'Eglise leur conduite tout entière? Henri IV était pro- 
testant, lorsque les circonstances en firent un candidat au 
trône. Sa conversion, la profession qu'il fit de soutenir le 

1. Discours de Camhacérès à Sainl-Cload, le IS floroal au XII. 



346 REMONTRANCES DU PAPE A L'EMPEREUR 

catliolicisme comme religion dominante « ajoutèrent à l'éclat 
de sa renommée et aux transports de la nation pour lui. Il 
fut les délices de la France et mérita le surnom de Grand. » 
Ces paroles habiles, qui terminent les « remontrances », 
suffiraient à montrer combien Pie VII était loin de demander 
à Napoléon des « concessions immenses » inacceptables pour 
<c tout gouvernement réfléchi ». Pour tout dire d'un mot, le 
pape conviait simplement à une complète et franche pro- 
fession de foi catholique le prince qu'il venait de sacrer. 

Malgré qu'elle fut assez élémentaire pour n'être point 
imprévue, l'invitation ne trouva pas l'empereur bien disposé; 
il refusa d'y faire honneur. Ses attaches révolutionnaires et 
la crainte des partis violents, sa frayeur de l'ambition des 
prêtres et la courte théologie de ses conseillers l'enfermèrent 
dans celte conception jalouse, bâtarde et toute païenne : la 
religion catholique officiellement installée et honorée dans 
le pays, afin d'y être le plus puissant ressort de l'ordre public 
et de la paix sociale; le gouvernement maître de ce ressort. 
Le vice du système saute aux yeux de quiconque sait au juste 
ce que sont une conscience de croyant et une religion divine. 
Mais il paraît bien que, pour les chefs d'Etat, la difficulté de 
le voir est grande, puisque, avant Napoléon P" et depuis, on 
compte sur les doigts ceux d'entre eux qui n'ont point cédé 
à la tentation de gouverner la religion. Pie VII aura pensé 
qu'un homme exceptionnel en génie et en puissance comme 
Bonaparte pouvait comprendre assez vite ce que des siècles 
n'avaient pu apprendre à la foule des rois très chrétiens. 
L'erreur est excusable et instructive. Elle n'enlève rien à la 
légitimité des « remontrances ». 

Avec ses vues sur la situation et les besoins de l'Église de i 
France, le pape avait confié à la générosité de Pempcreur 
ses désirs sur les Etats pontificaux. Avant de clore nos études, 
il faudra examiner cette question du « temporel ». 

Paul DUDON. 



LES SEIZE CARMELITES DE GOMPIEGNE 

MARTYRES SOUS LA RÉVOLUTION 
D'APRÈS LES DOCUMENTS ORIGINAUX i 



Devant une question aussi complexe que le serment de 
liberté et d'égalité, il n'appartenait pas à des religieuses de se 
prononcer de leur autorité privée. L'abbé Rigaud avait dirigé 
quarante ans les carmels de France; il était encore leur visi- 
teur général honoraire, et Compiègne continuait à le regarder 
comme son supérieur. Ce fut à lui que les ex-carmélites 
s'adressèrent. Sa réponse fut prompte, nette et aflirmative. 
11 s'empressa de leur mander qu'elles pouvaient prêter le 
serment « sans intéresser leur conscience ». Mais tant s'en 
fallait qu'il eût ainsi levé tous leurs scrupules. Les sœurs se 
rappelaient que Pie VII, dans son bref du 13 avril 1791 ~, avait 
traité sévèrement la liberté et l'égalité révolutionnaires ; elles 
attendaient qu'il eût tranché le nouveau cas et parlé en chef 
de l'Église. 

Nous en étions là, continue Marie de l'Incarnation, lorsque, peut- 
être deux mois après avoir été chassées de notre n<onastère, les auto- 
rités de la ville se présentèrent chez notre Mère, demandant à nous 
voir toutes. « Citoyennes, nous dit le Maire, ne vous effrayés pas de 
notre visite nocturne » (à huit heures en novembre) et ouvrant un 
registre que lui remit l'adjoint : « Nous ne venons pas ici avec des vues 
hostiles; c'est tout bonnement pour assurer votre tranquilité autant 
que la noire que nous requerrons votre signature au bas de cette page. 
— Mais citoyen, dit la Mère P[rieure], je ne vois qu'il y ait rien 
d'écrit... L'usage n'est pas de signer ce que l'on ne connoit pas. 
Auriez-vous dessein de nous faire apposer notre signature au bas 
d'une |)age dont vous rempliriez le haut de la formule du serment de 
Liberté et Eg[alité]...Vous me permettrez de vous dire, que si telle est 
votre intention, je suis autorisée à vous déclarer, au nom de toutes mes 
sœurs, que nous ne sommes nullement en volonté de nous prêter à 



1. Voii- Etudes des 5, 20 novembre et 20 décembre 1904. 

2. Marie de l'Incaruatiun écrit à tort le 11. 



348 LES SEIZE CARMELITES DE COMPIEGNE 

votre subterfuge. — Vous avez grand tort de vous tant tourmenter... 
Il n'est point question de serment et entendez donc bien que la signa- 
ture qu'on vous demande est pour assurance que vous ne ferez rien qui 
puisse troubler la tranquilité publique et [que] vous vous [trêterez au 
contraire à faire tout le bien qui sera en votre pouvoir... De bonne foi 
trouvez-vous qu'il y ait là de quoi alarmer la conscience? Tranquilisez- 
vous donc... et venez signer parce que le tems me presse. » 

Nous sifflâmes. Mais nous fûmes trois qui ne tardèrent pas à 
apprendre la supercherie du maire. Ayant entendu dire peu après, la 
Mère prieure, Mère Henriette et moi, que le Maire se vantait d'avoir 
trompé notre bonne foi, nous serions allées sur le champ protester 
contre cette supercherie à la mairie; mais les personnes de qui nous 
tenions l'avertissement, ayant représenté à notre Mère les graves 
inconvéniens qui pourroient résulter d'une démarche aussi inoppor- 
tune dans les affreux et terribles momens où on se trouvoit, que nos 
Mères se décidèrent à la retarder. 

Ce franc et simple récit porte en soi-même toutes les 
marques d'une parfaite sincérité. L'auteur est un contempo- 
rain, un témoin, un acteur qui parle de ce qu'il a vu et 
entendu. C'est de plus une religieuse, d'une conscience et 
d'une probité notoires. Sa véracité frappait le futur cardinal 
Villecourt qui nous en a déjà fait le plus bel éloge * ; son cou- 
rage nous étonnera bientôt. 

Cependant son témoignage irrécusable a rencontré la con- 
tradiction, et l'on a été jusqu'à écrire qu'il « s'évanouit com- 
plément » devant les documents, une véritable confusion 
ayant dû se produire ici « dans les souvenirs de la digne 
Sœur- ». Tel n'est point notre sentiment. Qu'il y ait une 
erreur de date, aisément nous l'accordons, la sœur ayant 
elle-même varié sur ce point dans ses diverses rédactions 
manuscrites"^. Mais, en bonne critique, il nous paraît inadmis- 
sible que le fait principal puisse être contesté. Le registre, 

1. Voir Éludes du 20 novembre, p. 839. 

2. Sorel, op. cit., p. 22. 

3. Le lexlc que nous avons emprunté au Manuscrit avertit loyalement le 
lecteur : c Peut-être deux mois après avoir été ciiassées de notre monastère. >• 
Or, l'expulsion avait eu lieu le 14 septembre, ce qui reporte en novrnihre, 
comme il est dit un peu plus loin. Mais celle date est évidemment impos.sible, 
puisque l'une des signataires est Mme d'IIangcst (sœur Pierre de Jésus) dé- 
cédce le 31 octobre 1792. Un autre manuscrit porte : « Un mois ou six semaines 
après notre sortie. » C'est encore un délai trop coivsidérable; il n'y eut en 
réalité que cinq jours d'intervalle : 14-19 septembre 1792. 



MARTYRES SOUS LA REVOLUTION 349 

longtemps égaré, enfin retrouvé, qui contient l'attestation 
de la municipalité compiôgnoise, nous semble confirmer 
plutôt qu'infirmer la relation de la carmélite. Le calque de la 
page où figure le procès-verbal de la prestation de serment 
est sous nos yeux. Le feuillet mesure en hauteur 347 millimè- 
tres. La première signature, celle de Madelaine Lidoiiie^ com- 
mence à 17 centimètres, soit à moitié. Cette disposition s'ac- 
corde parfaitement avec le propos tenu par la prieure et rap- 
porté plus haut : « Auriez-vous dessein de nous faire apposer 
notre signature au bas (c'est-à-dire dans la seconde partie) 
d'une page dont vous rempliriez le haut de la formule... « La 
crainte de la clairvoyante religieuse n'était que trop fondée. 
Au-dessus des signatures figure l'acte que ses pressenti- 
ments l'avertissaient devoir être ajouté après coup. Il com- 
mence au septième centimètre à partir du sommet. j\L Sorel 
ne prouve donc rien, quand il écrit que (f la prestation est 
rédigée non pas au bas d'une page, mais, au contraire, 
presque en haut du feuillet où elle se trouve » ; ou plutôt il 
prouve que Marie de l'Incarnation a été fidèlement servie par 
ses souvenirs et que la vision matérielle du registre était 
restée gravée exactement, trente ou quarante ans après, dans 
sa mémoire. Voici ce qu'on lit au registre : 

Le mercredi 19 septembre 1792, se sont présentées les dames Mag- 
deleine Lidoine, Marie-Anne Brideau, Marie-Anne Piédcourt, Magde- 
leine Thouret, Marie-Glaudine-Cyprienne Brard, Marie-Louise le Gros, 
Marie-Josepli d'hangest, Marie-Françoise de Groissy, Marie-Anne 
Hanisset, Marie-Gabriel Trézel, Marie-Elisabeth Jourdain, Rose Gré- 
tien, Anne Pelras, Françoise-Geneviève Philippe, Angélique Roussel, 
Marie Dufour, Julitte Vérolot, ci-devant Religieuses Carmélites, et la 
Dame Marie-Placide Langiois, ci-devant religieuse Bénédictine à 
Royal-lieu, toutes citoyennes de cette ville, à l'effet de prêter le ser- 
ment i)rescrit par la loi; et en conséquence, le sieur Monier, Procu- 
reur de la Gommune a lu le serment d'être (idèle à la nation, de main- 
tenir la liberté et l'Egalité, ou de mourir en la défendant; les d. 
Dames susnommées, la main levée ont toutes prononcé individuelle- 
ment /e le jure, et ont signé excepté Marie Dufour, laquelle a déclaré 
ne savoir écrire. 

Madelaine Lidoine. Marie anne Brideau. 
Marie piédcourt. Madelaine Thouret. Marie Glaudine Gyprienne 
Brard. Marie-Louise Le Gros. Marie Josephe D'hangest. 
Marie-françoise de Groissy. Marie-Anue hanisset. 



350 lp:s seize carmklites de compiegne 

Marie gabrielle irezel et Marie Elisabeth Jourdain. 
Rose Crétien. anne pelras. ft-ançoise Geneviève Philippe 
angelique roussoll» julitte véro'ol 

Alarie placide Langlois. Mosnier. 

Pr. de la C. 

En quoi, nous le demandons, la teneur de cetle pièce 
détruit-elle l'accusation de subterfuge porLce par l'histo- 
rienne des carmélites, cetle Françoise-Geneviève Philippe^ 
l'une des dernières signataires? Et à qui fera-t-on prendre 
pour des réalités ces banales énoncialions : que les reli- 
gieuses se sevdiieni présentées devant le procureur de la com- 
mune, à riiôlcl de ville, auraient levé chacune la main et cha- 
cune aussi prononcé la formule? Ce sont là pures clauses de 
style, qu'on rencontre à nouveau dès le bas de la page pour 
la prestation de Geneviève Guilbert, sœur converse à Royal- 
lieu, et de trois religieuses de la Visitation : Marie Duthé- 
zaque, Anne-Marie de Sachit, Aimée-Claire de Sachit, autres 
« citoyennes de cetle ville ». 

D'ailleurs, le serment des carmélites aurait-il été prêté 
librement, et non extorqué ou plutôt imaginé, personne ne 
serait en droit de leur en faire le moindre reproche, leur 
supérieur hiérarchique, seul compétent dans l'espèce, ne 
leur avait-il pas permis de le signer en conscience? 

Nous oserons aller plus loin et nous solliciterons la même 
indulgence pour le maire de Compiegne, M. de Cayrol. 
Depuis deux années, il remplissait dans un esprit de tolé- 
rance, des fonctions difiiciles et qui devaient bientôt prendre 
fin. « Le temps me presse », avait-il dit en terminant sa 
harangue. Il n'était que trop vrai. Un misérable, appelé 
Alexandre Scellier, fut nommé maire sept jours après, le 
26 septembre ^ Cayrol, homme bienveillant et modéré, dont 
la protection avait permis aux religieuses de vivredans une 
tranquillité relative de 1790 à 1792, voulut, par intérêt pour 
elles, enlever aux personnages violents qui incessamment le 
remplaceraient, un prétexte de persécuter les carmélites 
dispersées. Il crut pouvoir demander à ces religieuses un 
blanc-seing et il en usa. Ce fui à tort ou à raison, et malgré 

1. Summarium, p. 118. 




MARTYRES SOUS LA RÉVOLUTION 351 

elles, mais pour elles. Combien de vénérables ecclésiastiques 
ne durent leur salut qu'à àe?, fictions légales analogues, eux 
réfractaires, refusant les serments ou ne les prêtant qu'avec 
des réserves expresses, et les greffiers complaisants écrivant 
à leur insu qu'ils les avaient prêtés sans aucune restriction. 

IX 

ARRESTATION ET EMPRISONNEMENT 

Les années 1793 et 1794 planèrent sur la France comme un 
nuage de sang. Mais, habituées à vivre par la pensée dans un 
monde supérieur, les carmélites continuaient à garder, en 
leurs humbles retraites, leur insensibilité apparente aux 
choses du dehors. Leurs lettres deviennent seulement plus 
énigmatiques, sinon indéchiffrables. On sent que la discré- 
tion absolue est de rigueur. L'atmosphère ambiante est telle- 
ment saturée d'espionnage et de délation! Elles ne commu- 
niquent guère qu'avec leurs sœurs envoyées en Picardie, 
leurs propres parents, d'anciennes religieuses et des amis 
très sûrs. En échange, il leur arrive des renseignements 
privés, des nouvelles de famille, ou des commandes d'ou- 
vrage appréciables en ce temps d'universelle détresse. 

Nous sommes ici toujours fort tranquilles, leur écrit Mme Jourdain 
(sœur Thérèse de Jésus), l'une des deux réfugiées de Rosières. Je vou- 
drais bien que vous fussiez de même; mais il s'en faut bien! Quand je 
pense à toutes les alertes que vous éprouvez depuis si longtemps, je 
ne sais comment vous pouvez résister. Le bon Dieu vous soutient 
toutes et j'ai confiance qu'il le fera jusqu'à la fin'. 

Comment ne pas trembler en effet, — on dirait aujourd'hui : 
s'énerver, — quand les dénonciations et les perquisitions, 
les arrestations et les exécutions sont devenues l'état normal 
du pays, quand les comités de surveillance organisés sur 
toute la surface de la France pourvoient les prisons de la 
province et de la capitale de milliers de suspects. A Paris, il 
y a plus de quatre mille détenus, au 1" décembre 1793; en 



1. Mme Jourdîiinà Mme Lidoine. (S. 1.), 6 mai 179''». (ArchÏTCs dépai temen- 
talcs de l'Oise, FFI, pièce 99.) 



352 LES SEIZE CARMELITES DE COMPIEGNE 

février 1794, on en comptera six mille, et ce nombre sera 
bientôt doublé. 

Et comment nos recluses dispersées n'auraient-elles pas 
observé tout particulièrement la prudence, en matière de 
correspondance, dans la ville de Gompiègne? Le bureau de 
poste faisant face à l'un des deux groupes de carmélites de la 
rue Neuve, y était dirigé par Claude-René Chambon, un révo- 
lutionnaire des plus actifs. Fonction, opinion, voisinage, tout 
l'invitait à guetter les anciennes religieuses comme une proie 
facile et promise. Une tradition veut, en effet, qu'il ait causé 
leur perte. 

Incapable d'avoir peur de la mort, elle qui avait inspiré à 
ses filles l'acte de consécration de 1792, Mme Lidoine n'igno- 
rait pas cependant qu'une supérieure est tenue à veiller sur 
les existences qui lui sont confiées, et elle savait agir en 
conséquence. Aussi peut-on s'étonner à bon droit que l'accu- 
sation d'imprudence ait pu, à propos d'une lettre mal com- 
prise, effleurer son inattaquable mémoire ^ 

/ 

1. M. Sorel, si équitable d'ordinaire, a relevé dans ce sens le passage, 
qu'il a malheureusement tronqué, d'une lettre adressée à Mme Lidoine par 
une certaine sœur Saint-Jean-l'Evangélisle : « J'inlerrompt ma retraite ou 
plutôt je la continue, puisque je parle à des saintes qui marchent sur les traces 
de leur sainte Mère (Tliérèse)... Si vous saviez combien j'ai besoin de recueil- 
lement intérieur, etc., votre bon cœur en seroit touché. Ne vous gênez jamais 
quand vous avez besoin d'écrire à mon père, je lui ferez remettre exacte- 
ment ; mais entre nous deux, ma bonne Mère, recommandez la prudence: 
on parle trop à Compiegne, et on m'en a parlé à Sentis, quelqu'un de poid 
qui m'a dit <|ue l'on manquoit de circonspection et que cela pouvoit avoir 
des suites ; on m'a prié de l'en avertir lui-même afin qu'il recommande le 
silence, vertu si nécessaire ! Dites-le, je vous prie, à toute sa famille. Sa femme 
est toujours bien affligée de la maladie en question, vous savez sans doute 
la mort de son fils aîné. » (Archives nationales, W, 421, dossier 956, pièce 98.) 
< Il n'est pas sans intérêt, écrit le sévère magistrat, de voir combien les 
carmélites avaient été imprudentes de conserver chez elles de pareils papiers, 
surtout à une époque où k' moindre mot, la moindre ligne suffisaient à en- 
voyer une victime de plus à l'échafaud » ; et il cite à l'appui une'partie de la 
lettre ci-dessus (p. S'-^ pour 34, n. 1). Mais celte alTaire spéciale, connue 
aujourd'hui dans ses détails, ne prête aucunement au blâme. La sœur Saint- 
Jean-rÉvangéliste était une ursulinc de Sentis, appelée dans le monde Marie- 
Magdeleiae Prévost, encore novice, et qui ne songeait guère à envoyer des 
admonestations, mais uniquement à demander des prières aux f saintes » 
de Gompiègne, d'autant plus qu'elle était affiliée à la confrérie du Scapulaire 
et connaissait les habitudes de discrétion des religieuses. Sa recommanda- 
tion ne vise pas les ex-carméliles, mais un Coinpiègnois marié et sa famille. 
Summarium, p. 123, et Archives nationales, même dossier, pièce 96.) 



MARTYRES SOUS LA REVOLUTION 353 

L'abbé Auger, curé de Saint-Antoine de Gorapiègne, cette 
paroisse où demeurèrent les quatre groupes de carmélites, 
était bien placé sans doute pour recueillir les traditions du 
quartier, vivantes encore à l'époque où il écrivait; or, il 
a fait précisément ressortir l'extrême circonspection des, 
religieuses : 

Une observation très remarquable, c'est que pas un mot, pas la 
moindre allusion à l'état des affaires publiques, ne se trouve dans les 
circulaires, quoique fort longues et fort bien écrites, publiées en 1790, 
et même en 1791, par la mère Thérèse de Saint-Augustin. Il semble 
que Dieu voulût ainsi faire voir combien gratuites et éternelles seraient, 
quelques années après, les accusations portées contre les Carmélites. 
Il est resté évident que c'est leur état et leur fidélité à la loi de Dieu qui 
les ont conduites à la mort. 

Et encore : 

Leur retraite ne fut pas moins qu'au monastère consacrée par le 
recueillement, et, comme alors on supposait que les amis de la religion 
étaient nécessairement ennemis de l'Etat, comme il suffisait d'être 
suspect pour être accusé, d'être accusé pour être condamné, la malice 
de quelques hommes qui haïssaient la leligion, la lâcheté de quelques 
autres qui voulaient faire leur cour au pouvoir par des dénonciations, 
devinrent, pour les Carmélites, des causes de proscription et de 
mort ^ 

Oserons-nous ajouter que cette impression a été person- 
nellement la nôtre? En dépouillant, sans aucune idée 
préconçue, les correspondances, non des carmélites mêmes, 
— elles sont la plupart disparues, — mais celles de leurs 
correspondants, nous rencontrions sans cesse la preuve 
indirecte de leur constante circonspection. L'un d'eux croit 
devoir recommander à Mme Lidoine, comme un devoir 
d'état qu'elle semble ignorer, la lecture des journaux, pour 
y trouver les nouvelles du jour elles décrets de l'Assemblée-. 
Point davantage, l'ex-prieure ne s'aventure à quitter Com- 
piègne, pour se rendre à Paris, où toute sa famille ne cesse 
cependant de l'appeler de la façon la plus pressante^. Ses 

1. Auger, Notice sur les Carmélites de Compiègne, p. 28. Paris, 1835. 

2. Décadi, 1" prairial [sic). (Arcliives déparlemeulales de l'Oise, FFI, 
pièce 3L).) 

3. Il faudrait citer ici la correspondance entière. (Voir, aux archives dépar- 



354 LES SEIZE CARMELITES DE COMPIEGNE 

vieux parents étaient, en effet, sur le point de quitter la capi- 
tale et de se retirera Ornans, en Franche-Comté*. Elletarda 
si bien que le père. « qui croyait déjà être dans son pays par 
la joie qu'il en avait" », eut le temps de mourir avant d'avoir 
réalisé son rêve et môme de revoir sa fille. Alors, ce fut à la 
mère, devenue veuve, de renouveler ses instances. Elle 
écrit, un an après, en 1794 : 

Je ne peux terininer mes affaires sans votre présence... 

Vous êtes rappelée à la succession de votre père, et si vous persistez 
à ne pas venir, cela m'occasionnera encore plus de frais; voicy la 
Saint-Jean^ qui s'aproche, et tout me dit qu'il n'y a pas de temps à 
perdre — je ne vous presserois j^as tant si le terme étoit plus éloigné; 
vous me connoissez assez pour être de ces gens qui ne désirent que la 
tranquilité de chaqun. D'après cela, je vous laisse à penser ce qu'il en 
peut être à votre sujet. Consultez votre cœur sensible qui ne pourra 
sans doute voir partir une mère chargée d'années à plus de quatre-vingt 
lieues, sans lui donner la consolation qu'elle attend de vous, n'aiyant 
aucun espoir de vous revoir jamais. J'ai confiance que Notre-Seigneur 
ne s'oppose pas à mon désir, car je ne cesse de lui demander l'accom- 
plissement de sa sainte volonté*. 

Mais la voix de la nature semble entièrement dominée, — 
non point certes étouffée, — dans l'âme de la nouvelle 
Thérèse, par la voix de la grâce. Sans doute elle craint que, 
elle absente, son troupeau, déjà dispersé, ne soit dévoré par 
les loups qui rôdent. De là des lenteurs sans fin qui, à la 
longue, fatiguent et dépitent sa bonne vieille mère, malgré 
un tempérament fort placide. 

tementales de l'Oise, FFI, les lettres de ses père, mère, cousine, etc., 
pièces 13, 3'*, 35, 36. 38,40, 41, 53, 55, 58, 64, 69, 72, 76, 81, des 1" janvier, 
16 février, 12 et 26 mars 1793, etc., à « la citoyenne Lidoiue » ; tantôt 
« rue Neuve des Cordeliers, vis-à-vis la poste, chez le citoyea Chevalier, 
u" 224 » ; tantôt « maison de la veuve Seugct {sic) ou Seigel {sic), fue Dam- 
pierre »;ou encore: «maison de M. Seigct (sic), rue Saint-Antoine vis-à-vis la 
paroisse à Compiègnc » ; aux Archives nationales, la pièce 104, dul5 aoùtl793.) 

1. ( Vous voyez ma chère Clle, combien nous sommes engagés à quitter 
notre inl'orlunée ville [Paris] pour aller nous domicilier dans la famille de 
votre père », etc. (Mme Lidoine la mire, à sa lille l'ex-prieure. [Paris], 
26 mars 1793. [Archives départementales de l'Oise, FFI, pièce 35.]) 

2. Même lettre. 

3. 2\ juin. 

4. Mme veuve Lidoine « à la citoyenne Lidoine, maison de la citoyenne 
▼euve Seiget, rue Dempierre (sic), à Compiègne ». [Paris], s. d. (Archives 
départementales de l'Oise, l'II, j.iice 'lO.) 



MARTYRES SOUS LA REVOLUTION 355 

Je suis surprise, rua chère iille, que votre cousine ne vous ait pas 
trouvée Iner à la voiture, .«près vous avoir mandé que je vous atendois. 
sitôt ma dernière reçue. N'imaginez pas que votre voyage ne soit que 
pour la satisfaclioi) de vous voir seulement j il est absolument des plus 
pressant et par cousequand [sec) très nécessaire, ne pouvant rien 
décider dans mes affaires que vous ne soyez présente ; on m'en a encore 
assurée, lorsque je fus chez le notaire. Les tems approchent; congé 
donné, et toute prête pour ainsi dire à partir pour près de cent lieues, 
âgée, comme vous savez, de soixanie-dix'neuf. En voilà bien assez pour 
vous décider. Je vous aiens donc vendredy prochain ^ . Adieu, ma très 
chère enfant; le tems et la faiblesse de ma vue ne me j)ermettetit pas de 
vous en dire davantage 2... 

Sensible, l'ex-prieure l'était autant que la respectable 
septuagénaire; mais quitter sa communauté pour sa famille 
en un pareil moment lui paraissait sans doute une défaillance. 
Ni les conjurations de l'amour maternel, ni l'écho de sa 
tendresse filiale n'eussent fait taire en 'son âme les prescrip- 
tions du devoir, si l'abbé Rigaud, son supérieur, ne lui eût 
expressément intimé « Vordre de se rendre à Paris, pour y 
voir Mme sa mère et en recevoir les derniers adieux^ ». Elle 
était partie le jour même où ces suprêmes instances lui 
étaient adressées *, le jour aussi où la terrible loi du 22 prairial 
attribuait à la compétence du tribunal révolutionnaire les 
délits dont elle serait bientôt prévenue. Son second et futur 
voyage, celui du martyre, était ainsi décrété d'avance par les 
hommes à cette heure même, comme si le présent et premier 
déplacement n'était, dans les conseils de la Providence, qu'un 
essai et un apprentissage du suprême départ. 

Nous ne sommes pas ici dans la pure conjecture. Que la 
Mère Thérèse de Saint-Augustin songeât au mart^^re, nous le 
savons formellement. Deux ou trois mois plus tôt, le 7 ger- 
minal an II (27 mars 1794), avait été jugée et exécutée, la 

1. i:i juin 1794. 

2. Mme veuve Lidoine « à la citoyenne Lidoine », etc. Lettre inédite. 
[Paris], 22 prairial [an II] (mardi 10 juin 1794). 

3. Marie de l'incarnalion, Ms. 2, p. 5. Colleclion de Compiègue. Elle se 
trompe de date, dans ce récit, eu rapportant cet ordre au mois à'aviil. Dans un 
autre endroit de sa relation, elle se rapproche davantage de l'exactilnde en 
plaçant son propre départ pour Paris « à la £n ou vers le milieu de uiai 
1794 5. [Ms.'è, p. 63. Même collection.) 

4. Hummariuin, p. 130, 



356 LES SEIZE CARMELITES DE COMPIEGNE 

même journée, à Paris, une carmélite de Saint-Denis, Marie- 
Gatherine-Gabrielle de Cliamboran. « Celte religieuse, écrit 
l'abbé Guillon, étoit restée liée d'amitié et d'inclination avec 
la prieure des Carmélites de Compiègne, Marie-Charlotte (*tc) 
Lidoine. Celle-ci, apprenant que la sœur de Cliamboran, 
malgîé la foiblesse inséparable de son grand âge, éloit 
allée à la mort avec tout le courage des anciens Martyrs, en 
témoigna sa joie à ses filles par un discours propre à les 
exciter de plus en plus à la gloire du martyre ^ » 

Mais, à peine arrivée à Paris, elle donnait une preuve, plus 
significative encore, de ses sentiments. Une de ses reli- 
gieuses, Mme Philippe, femme d'un caractère inégal, tantôt 
décidé, tanlôt craintif, mais que les voyages n'effrayaient 
point comme elle, l'avait précédée dans la capitale où l'ap- 
pelait « la liquidation d'une rente sur l'État ». Sitôt que 
Mme Philippe apprit la présence de sa supérieure^, elle 
s'empressa d'aller la rejoindre. 

Toutes deux, nées à Paris en ces temps de l'ancien régime 
qui laissaient goûter pleinement « la joie de vivre », suivant 
le mot de Talleyrand, retrouvaient la capitale bien différente 
de ce qu'elles l'avaient connue. La Terreur atteignait à son 
apogée. En six semaines, elle allait faire périr treize cents 
victimes. Jamais la guillotine n'avait travaillé avec plus de 
rapidité. La machine, prétendue humanitaire, avait de la 
peine à se fixer, l'infection des mares de sang ou la vue des 
charrettes dégoûtant successivement les divers quartiers. 
Jusqu'au vendredi 25 prairial, après avoir erré de la Grève au 
Carrousel, et d'un côté à l'autre de la place de la Révolution 
(aujourd'hui de la Concorde), elle fonctionnait sur celle de la 
Bastille, avant d'être transférée à l'extrémité de Paris, barrière 
du Trône-Renversé^. Une triste rencontre attendait, dans ce 
quartier révolutionnaire, les deux carmélites venues de la 
province. Laissons la parole à celle des deux qui, seule, fut 
à même de relater ses souvenirs : 

Il arrivât qu'en conduisant la mère Prieure chez une dame qui demeu- 

1. Guillon, les Martyrs de la foi, t. II, p. 403. 

2. Marie de l'Iiicarnalion, Ms. 3, p. 63. Colleclion de Compiègne. 

3. Voir les Emplacements de l'échafaud, dans Lenotre, Histoire de la guil- 
lotine, p. 2i8 sqq. el 271. 4e édilion, 1904. Iii-12. 



MARTYRES SOUS LA REVOLUTION 357 

rait faubourg Saint-Antoine, nous rencontrons un attroupement tumul- 
tueux qui precefJoit un cortège de soldats par lesquels les victimes de. 
la Révolution étoient conduites au supplice, à l'einplaceraent qu'avoit 
occu|)é la Bastille. G'étoit à cette place, nommée la barrière du T/ôrie >, 
place qui a succédé à celle de la Révolution ou autrement place LouisXV, 
que se faisoient alors les exécutions. La religieuse (c'était elle-même) 
qui accompagnoit la mère ijrieure-vouloit la détourner de ce spectacle: 
« Ma chère Mère, ma bonne Mère, lui dit-elle, au nom de Dieu, 
rebroussons chemin. Je ne me sens pas le courage de demeurer pour 
voir^. » 

L'esprit de foi qui animoit notre Mère la fit me prier, me sollicitera 
rester. « Ah, ne me refusez pas, me disoit-elle, la triste consolation de 
voir comment les saints alloient à la mort. » Force me fut de me rendre 
à ses désirs, me tenant serrée et pressée du bras et de la main. Nous 
nous trouvâmes, sans l'avoir cherché, très près des fatales charettes 
ou tombereaux, au moment où elles passoient devant nous. Notre 
Mère (était) extasiée de l'air de sérénité qui paroissoit sur leur 
visage. Deux des victimes, ayant les yeux fixés sur nous, je (lui) dis : 
« Ne remarquez-vous pas comme ces hommes nous regardent ; ils 
semblent nous dire : bientôt vous suivrez la même route... Oh! quel 
bonheur ce seroit pour nous, si Dieu daignoit nous en faire la grâce... 
Cette pensée la combloit de joie^. 

C'est bien le martyre qu'elle avait entrevu dans sa pensée, 
la mort des premiers chrétiens, indifFérents aux clameurs 
de la plèbe, les yeux tournés en haut ou abaissés encore sur 
la terre pour reconnaître et encourager un frère dans la foi. 

Le lendemain, une occasion toute différenle permettait à 
la prieure de manifester avec une égale vivacité cette soif 
d'offrir sa vie en sacrifice qui de plus en plus dévorait son 
âme. Il y avait alors, à Passy, un vertueux évêque, Mgr de 
Maillé de la Tour-Landry. Lors de la suppression de son 
diocèse de Saint-Papoul, il s'était retirée Paris, et, jusqu'en 
mai 1794, il y avait conféré secrètement les saints ordres, 
tout en se prêtant avec libéralisme aux exigences civiques. 



1. L'auteur confond ici deux places distinctes, celle de la Bastille au bout 
de la rue Saint-Antoine, et celle du Trône, à l'exlréoiilé du faubourg de mèaie 
nom. Comme, dans une seconde rédaction, elle parle de la rue et non du 
faubourg, il semble bien qu'il s'agisse ici de la première place. 

2. Marie de l'Incarnation (Mme Philippe), Ms. 2, p. 5. Collection de Com- 
piègne. 

3. Ms. 3, p. 5. Nous avons dû passer ici à ce Manuscrit, le précédent offrant 
des lacunes, et rétablir des mots effacés 



:^8 LES SEIZE CARMELITES DE COMPIKGNE 

Réfugié ensuite dans la banlieue, il ne cessait pas d'y exercer 
en cachette le ministère ecclésiastique ^ Un chrétien, l'ayant 
accompagné dans la visite d'une malade, venait d'être 
témoin d'un spectacle bien fait pour toucher et attendrir. 
Ce brave homme en était même resté si frappé que Mme Phi- 
lippe lui demanda avec un accent de reproche pourquoi lui, 
dont la figure annonçait toujours le calme et la joie du Sei- 
gneur, paraissait si triste et si rêveur. Alors il révéla aux deux 
carmélites la scène des derniers sacrements administrés, la 
veille, par Mgr de Maillé « à une jeune personne de quinze à 
seize ans, belle et vertueuse comme un ange ». Il poursui- 
vit : 

Il arriveat. .. que comme nous étions à la fui des prières de la 
recommandation de Tâme et que nous croiyons (sic) la malade expi- 
ranle, nous la vîmes sortir tout à coup les bras du lit, joindre ses 
mains et dire, en portant son regard vers le ciel : « Ali ! que vois-je ? 
Oh mon Dieu ! Eh quoi, Seigneur, le sang de vos confesseurs ne vous 
suflit donc pas, que vous voulez encore le sang des vierges vos 
épouses ? » De grosses larmes tombaient de ses yeux en proférant ces 
paroles. Mgr l'évêque de Saint-Papoul lui ayant demandé ce qu'elle 
voyait, elle répondit : « Je vois un grand nombre de religieuses et en 
particulier une communauté moissonnée par la faulx révolutionnaire... 
Je la vois revêtue d'un manteau blanc, une palme à la main, et le ciel 
s'ouvre pour les recevoir. » Ces mots achevés, elle rendit elle-même 
sa belle âme à son créateur -. 

Il ne fallait pas tant qu'un tel récit pour raviver les 
impressions de l'ardente prieure : « Mon Dieu, mon Dieu, 
s'écriait-elle devant Mme Philippe, oserions-nous nous fla- 
ter, pourrions-nous espérer que ce fût la nôtre^... que le 
ciel ait eu en vue? Ah ! quelle grâce, quelle faveur insigne 
il nous accorderoit, si par sa bonté et miséricorde infinie il 
pouvoit nous trouver dignes d'un tel bonheur! » Puis, se 
souvenant que ses sentiments personnels ne devaient pour- 
tant pas prévaloir sur les obligations impérieuses de sa 
charge : « Dieu me garde, reprit-elle, que ce désir que j'ai de 



1. Voir le beau livre de M.Victor Pierre, la Terreur sous le Directoire, 
p. 19't srf(f. 

2. Miuie de l'Incarnalion, M.i. 3, p. 7. Collection de Compiègue. 

3. C'est-à-dire noire communauté. 



\«l^ 



MARTYRES SOUS LA REVOLUTION 359 

mourir pour son amour me fasse commettre la plus légère 
imprudence 1 !» 

Aussi était-elle préoccupée de ses sœurs demeurées seules 
à Gompiègne et livrées à elles-mêmes en des circonstances 
plus difficiles que jamais. Pressée de s'en retourner, elle, 
ne prolongea point son séjour au delà d'une semaine. Elle 
eût bien préféré emmener avec elle Mme Philippe, celle-ci 
dût-elle au besoin revenir à Paris une seconde fois. « Mais 
lui ayant représenté que cette récidive de voyage pourroit 
Tparaiiire suspecte, elle adhéra à mes raisons et repartit seule 
pour Gompiègne ~. » Celle qui restait était loin de prévoir, 
en faisant ses adieux à celle qui s'en allait, que ces adieux 
devaient être éternels^. Regardant, elle aussi, la capitale 
comme un « lieu d'horreur et d'abomination », la future his- 
torienne prit la route de Gisors afin d'y passer les cinq 
jours de loisir que lui imposaient les lenteurs de ses affaires. 

Cependant il n'claitque temps pour la prieure de rejoindre 
ses filles dispersées. En arrivant à Gompiègne, elle trouva 
au-devant d'elle une sœur venue la prévenir « que si elle 
étoit porteuse de quelques objets suspects, elle eut à s'en 
démunir sur le champ, parce qu'une nouvelle visite se fai- 
sait dans leurs quatre maisons* ». 

Le 3 messidor an 11 (21 juin 1794), le comité de surveillance 
de Gompiègne avait pris l'arrêt suivant, première pièce de 
l'engrenage qui aboutirait au couperet de la guillotine. 

Sur l'avis reçu que les ci-devant CarméUtes dispersées en trois ou 
quatre sections de cette communauté se réunissent le soir, que depuis 
l'arrestation de la fameuse Théot, se disant Mère de Dieu'^, il paraît 
plus de mouvement, il s'aperçoit plus d'empressement de la part des 
ci-devant religieuses et de certaines dévotes de la commune. 

Le comité, considérant que déjà il existe dans ses registres une 
dénonciation qui atteste que ces filles existent toujours en commu- 
nauté ; qu'elles vivent toujours soumises au régime fanatique de leur 
ci-devant cloître; qu'il peut exister entre ces ci-devant religieuses et 



1. Ms.Z. Collection de Gompiègne. — 2. Ibid. 

3. Ibid., p. 63. 

4. Ms. 12, p. 7. 

5. Le 27 prairial an II (15 juin I79'i), la célèbre visionnaire Tenait d'être 
dénoncée ù la Convention. Elle fut ensuite envoyée au tribunal révolution- 
naire et mise en libsrlé après Thermidor. Toir Guillon, t. I, p. 2iO si/y. 



360 LES SEIZE CARMELITES DE COMPIEGNE 

les fanatiques de Paris, une correspondance criminelle ; qu'il y a lieu 
de soupçonner chez elles des rassemblements dirigés par le fana- 
tisme : 

Arrête qu'il sera, par les membres divisés en plusieurs sections, 
fait une visite dans les différentes maisons par elles occupées et que 
chaque section se fera accompagner d'un nombre suffisant de dra- 
gons *. 

A travers tout ce jargon il est aisé de démêler deux faits : 
dénoncialion et suspicion. La dénonciation n'était que trop 
réelle, bien que l'auteur en soit resté inconnu. La suspicion 
n'était qu'un vain prétexte mis en avant pour faire expier 
aux anciennes carmélites la persistance de leur prétendu 
fanatisme^ c'est-à-dire de leur fidélité à leurs règles et de 
leur attachement à la foi chrétienne. « Cette qualification de 
fanatique^ écrit l'abbé Guillon, exprimée dans l'accusation 
ou la sentence, suffit pour faire déclarer martyr de la reli- 
gion 2. y, Or, si parfois il est difficile de distinguer le mobile 
qui a dirigé les persécuteurs, il apparaît ici clairement qu'un 
grief religieux intervint à l'origine. C'est parce que carmé- 
lites, et non point comme royalistes, que les réfugiées de la 
paroisse Saint-Antoine furent lâchement et méchamment 
signalées par un délateur, puis soumises à des perquisitions 
vexatoires par un comité franchement hostile. Dès lors une 
des circonstances du marlj^re énumérées au nombre de six 
par Benoît XIV étant d'avoir « fait un acte religieux quel- 
conque, sans être retenu par une injuste loi qui le défen- 
doit ^ », ce cas n'est-il point le leur ? 

Les membres du comité procédèrent le jour même aux 
perquisitions décrétées et opérèrent la saisie de plusieurs 
pièces qui leur parurent compromettantes. Il ressort de 
l'arrêté pris par eux le lendemain, 4 messidor (22 juin), dès 
neuf heures du malin, que le prétexte politique cherché 
contre les religieuses avait été trouvé; car, examen fait de 
ces papiers, ils déclaraient reconnaître « qu'il existait entre 
les ci-devant carmélites une correspondance criminelle, 
tendant au rétablissement de la royauté, annonçant le désir 



1. DansSorel, op. cit., p. 27-28. 

2. Op. cit., l. I, p. 56. — 3. Ihid., t. I, p. 



MARTYRES SOUS LA REVOLUTION 361 

de la contre-révolution, l'avilissement et même la dissolu- 
tion de la Convention nationale, et l'anéantissement de la 
République ^ ». 

Les gens du comité présidé par Mosnier s'entendaient, on 
le voit, à jouer du spectre noir et à se poser en sauveurs de 
la République. Ces terroristes feignent hypocritement d'être 
en proie à la terreur. Aussi siègent-ils en permanence. C'est 
peu pour ces gens soi-disant apeurés de décréter la mise en 
arrestation immédiate des « ci-devant religieuses carmélites 
logées dans la maison de la citoyenne Saiget et Chevalier », 
ainsi que leur transfert à la maison de réclusion et leur mise 
au secret. Séance tenante, ils ordonnent « une seconde visite 
très rigoureuse pour s'assurer entièrement des papiers qui 
existent dans les maisons^ et deux commissaires, les nom- 
més Valansart et Rogée, sont désignés pour s'y transporter 
« à Vinstant^ accompagnés de la force armée ». 

Il est visible que le comité ne se séparera point avant d'en 
avoir fini avec les suspectes. Il attend donc le résultat des 
nouvelles perquisitions. Les premières avaient compromis 
les locataires de la veuve Saiget (rue Dampierre), c'est-à-dire 
les dames Lidoine, Thouret, Brard et Dufour, avec celles 
logées rue Neuve, dans la maison de l'ancien aubergiste 
Chevalier, Mmes de Croissy, Pelras, Meunier et Vérolot. 
La seconde recherche ne fut pas moins fructueuse ; les 
commissaires de retour déposèrent sur le bureau leurs 
trouvailles provenant des « deux maisons », et les papiers 
apportés furent examinés. Les membres du comité en con- 
clurent : 1° « que les cy-devant religieuses, au mépris des 
lois, quoique séparées dans différentes maisons, vivaient 
encore en communauté ; qu'elles observaient les mêmes 
règles que celles de leur ci-devant monastère »; 2" que, 
d'après leur correspondance, « elles tramaient en secret 
contre la liberté ; que leurs conspirations avaient des rami- 
fications très étendues ». Ils arrêtaient doue que « les ci- 
devant religieuses carmélites logées chez le citoyen Laval- 
lée rue de la Liberté- », c'étaient les dames Brideau, Pied- 



1. Dans Sorel, op. cit., p. 29, n. 1. 

2. Actuellement dite t des Cordeliers ». {Ibid., p. 30, n. 1.) 



362 LES SEIZE CARMELITES DE COMPIEGNE 

court et rianisset, ainsi que la tourière Catherine Soiron, 
seraient comme les réfugiées des deux groupes précédents 
« mises sur le champ en arrestation et transférées à la mai- 
son de réclusion ». Puisque le quatrième groupe n'est point 
mentionné, il est naturel de supposer qu'à l'occasion de 
l'absence momentanée de Mme Lidoine et de Mme Philippe, 
peut-être même avant la délivrance des certificats de rési- 
dence datés du 4 juin, il s'était fondu avec les trois autres. 
Nous ne savons si cette hypothèse a été émise ; mais elle nous 
paraît vraisemblable. Ce serait le va-et-vient occasionné par 
ces divers changements de local qui aurait constitué cette 
recrudescence de inouvenient et d'empressement^ soit de la 
part des ex-religieuses, soit de la part de leurs visiteuses, que 
l'arrêté du 21 juin interprète malignement, mais n'a peut- 
être pas inventé de toutes pièces. Quoi qu'il en soit, 
Mmes Trézel, Chrétien et Roussellc, ainsi que Thérèse 
Soiron, portèrent à seize le nombre des religieuses à airê- 
ter*. Un laïque nommé Mulot de la Ménardière, vrai per- 
sonnage de comédie, destiné à finir tragiquement, était com- 
pris dans les mômes mesures auxquelles on ajoutait la mise 
de ses papiers sous scellés -. Le sort de cet infortuné qui 
avait déjà tâté de la prison en 1793, pour avoir été « suspecté 
d'indiscrétion dans les propos^ », devient inséparable, moins 
la cause, de celui des religieuses. 

Comme si tant de précautions ne suffisaient pas au comité 
de surveillance de Compiègne, le lendemain, 5 messidor, 
il prescrit des visites domiciliaires, à Monchy-Humières, 
« tendant à suivre la trace de la correspondance fanatique 
€t contre-révolutionnaire et royaliste desdites ex-religieuses 
carmélites ». Notons en passant que l'accusation de fana- 
tisme précède celle de contre -révolution et de roya- 
lisme. 

Enfin le surlendemain, 6 messidor, l'infatigable comité 
faisait perquisitionner encore une fois à Compiègne, et chez 

1. Voir Marie de l'Incarnalioii. Elle maiiiticut jusqu'à la fin les quatre mai- 
sons et eulre en de curieux détails sur les perquisitions ; mais elle n'est pas 
ici témoin oculaire. 

2. Dans Sorel, op. cit., p. 29, n. 1. 

3. Arrêté du 27 août 1793. Dans Sorei, op. cit., p. 27. 



I 



MARTYRES SOUS LA REVOLUTION 363 

diverses citoyennes et chez les anciennes sœurs de la charité 
de Saint-Jacques. Mais on n'y découvrit rien. 

La battue terminée, le comité révolutionnaire décida, le 
7 messidor (25 juin), d'écrire aux Comités de salut public 
et de sûreté générale de la Convention, pour leur faire part 
des mesures prises contre les ex-carmélites et Mulot de la 
Ménardière. Trente et une pièces parafées par le président 
Mosnier, avec la liste des noms, furent jointes à la lettre du 
président Dubret et expédiées à Paris. Arrêté et lettre étaient 
rédigés dans ce style emphatique et grotesque spécial aux 
autorités révolutionnaires*. Retenons seulement, dans le 
second document, outre l'accusation de reconstitution de 
communauté que nous avons déjà vue el revue, la constata- 
tion d'une « correspondance des plus criminelles », saisie 
grâce à « plusieurs visites rigoureuses ». Non seulement 
« les cy-devant religieuses carmélites de cette commune 
fanatisaient les personnes qu'elles admettaient chez elles à 
une confrairie dite du Scapulaire, mais elles faisaient des 
vœux pour la contre-révolution, la destruction de la répu- 
blique et le rétablissement de la tyrannie ». 

Malheureusement pour les rhéteurs qui ont composé ces 
factums boursouflés, le dossier expédié par eux à Paris s'y 
trouve encore et l'on peut le consulter aux Archives natio- 
nales. La haine seule — odiiim ficlei? — a pu convertir en 
corps de délit ces misérables paperasses. 

La lettre attire l'attention des représentants du peuple sur 
ce fait que « la nommée Lidoine avait dans sa poche le por- 
trait du Tyran et venait de rapporter de Paris une relique 
avec un certificat de croyance ». Il est surprenant qu'on se 
soit ainsi vanté d'avoir osé pratiquer des fouilles jusque 
dans les poches de l'ex-prieure et il est assez paradoxal 

1. Dans l'arrêté, il est question en général des écrits « contre-révolutionnaires 
ou insidieux », des « machinations et intelligences obliques et tortueuses de 
l'aristocratie et du fanatisme 9. (Sorel,o/;.cj7.,p.33.) Dans la lettre, les meuibres 
du comité se vantent d'être « toujours à la poursuite dos traîtres » et de porter 
sans cesse leurs regardé « sur les perlïdes qui osent traîner contre la Répu- 
blique ou qui forment des vœux pour l'anéantissement de la liberté», a Comp- 
tez, citoyens représentants, disent-ils en terminant, sur notre zèle et notre 
surveillance, nows saurons démasquer tous les scélérats, sousquelque couleur 
qu'ils se présentent. » (Ibicl., p. o8.) 



364 LES SEIZE CARMÉLITES DE COMPIEGNE 

d'entendre qualifier de tyran, [non tel ou tel membre des 
comités terroristes, mais une gravure représentant le bon 
roi Louis XVI, avec ce quatrain: 

De notre liberté, c'est le Restaurateur, 

De Nestor, des Titus auguste imitateur... 

Que dis-je ? ô Peuple heureux, par son amour extrême 

Tu ne peux comparer ce grand Roi qu'à lui-même. 

On insiste également sur une lettre * et une pièce de vers 
écrites de la main dti « nommé Mulot dit La Ménardère ». 
Ce rimeur incorrigible était cousin de Mme Brard (sœur 
Euphrasie), et celle-ci, habituée à garder comme un trésor 
des correspondances qui remontaient jusqu'au début de sa 
vie religieuse 2, ne s'était pas doutée qu'on lui imputerait 
prose ou poésie du médiocre littérateur son parent. Autre- 
ment elle n'eût point conservé ses strophes sur le veto pro- 
videntiel mis par un récent hiver au progrès de la végé- 
tation : 

Le froid détruira les insectes..., 
S'il détruisait tous les méchans, 
Des jacobins, toutes les sectes, 
Et nombre de représentans^. 

On ne prête qu'aux riches. La pièce intitulée Mon apo- 
logie^y copie qui n'est pas de la main de ce pauvre Mulot 
et encore moins de sa composition, puisqu'elle a été 
reconnue par Mgr de Teil pour être le mémoire du lazariste 
M. François, et imprimée vers 1790, porte en tête : « Par 
Mullot. M Cette apostille écrite par une plume étrangère 
constituait dans l'espèce une fausse imputation et une absur- 
dité, l'auleiir se disant prêtre; mais cette calomnie devait 
suivre Mulot jusqu'à l'échafaud, sans qu'il pût se justifier. 
Incapable d'ailleurs, comme tant de victimes de la Révo- 
lution, de prendre au sérieux les plus graves événements, il 

1. Cotée aujourd'hui aux Archives nationales -.W, 421, pièce 84 et commençant 
par « Je vous piéviens ». Reproduite en fac-similé dans Sorel,o/^. cit., pi. '1. 

2. Voir une lettre du temps de son noviciat, aux Archives départementales 
de l'Oise (l'FI, pièce 31), d'aulres de 1760 (FFI, pièces 6 et 13), et de plus 
récentes (FFl, pièces 17, 24, 25, 29). 

3. Archives nationales, W, 421, pièce 85, Voir la poésie complète dans 
Sorel, op. cit., p. 37, et le fac-similé du quatrain, pi. 2. 

4. Nous en avons déjà parlé. [Eludes^ 20 décembre 1904, p. 852, n. 1.) 



MARTYRES SOUS LA REVOLUTION 365 

demandera dans quelques jours au comité de surveillance 
la levée des scellés apposés sur sa cave, par crainte de 
perdre son vin collé, et il obtiendra un arrêté de mise en 
bouteilles *. 

Tout autre, on le devine, était l'attitude des seize carmé- 
lites incarcérées le 4 messidor (22 juin). Elles avaient été 
conduites dans l'ancien couvent de la Visitation, transformé 
en logement pour les troupes de passage, puis en maison de 
réclusion ^. 

Leur premier acte avait été de rétracter le serment de 
liberté et d'égalité. L'ex-prieure avait été en effet informée, 
lors de son départ de Paris, par Mme Philippe, que Mgr de 
Bourdeilles, dont dépendait Compiègne^ avait condamné ce 
serment*. Déjà elle l'eût rétracté plus tôt si des personnes 
amies ne lui eussent représenté les sérieux inconvénients 
qui pouvaient en résulter^. Maintenant qu'elle n'avait plus 
rien à ménager, elle n'hésita point. 

Dès que mes sœurs, écrit Marie de l'Incarnation, furent dans la 
maison d'arrêt de Gorapiègne, elles firent demander le maire, l'adjoint 
et le greffier, qui s'étant rendus, elles déclarèrent en la j^résence des 
trois qu'on ne pouvoit leur refuser de coucher sur les registres la for- 
mule de la retractation qu'elles montrèrent, et que volontiers elles 
seroient prêtes à signer de leur sang s'il le (aWah. Je tiens cette anecdote 
du maire lui-même qui un an après me fit voir sur le registre leur 
retractation en me disant : « J'ai cherché par tous les moïens possible 
à les détourner de faire cet acte que ma fonction de maire m'obligeait 
à rendre notoire : « Il en pourrait, leur dis-je, résulter pour elles un 
« très grand mal. — Notre conscience, me répondirent-elles, est au- 
« dessus de tout, et nous préférons mille fois mourir, plutôt que rester 
« coupables d'un tel serment. » Il nous fallut donc, ajoutât le maire 
Scellier^, en recevoir le désaveu solennel'. » 

1. Sorel, op. cit., p. 47. 

2. La maison « ci-devant Sainte-Marie » fut vendue comme bien national 
le 4 venlôse an IV (23 février 1796) et démolie. Son emplacement est couvert 
par l'îlot de maisons compris aujourd hui entre les rues Sauvage, Vivenel, 
Soiférino, Eugène-Floquet et Sainte-Marie. 

3. L'intrus Marolles avait envalii son siège. 

4. « Je lui dis que ma conscience m'imposait la loi de renoncer à la pen- 
sion. « Je vous approuve », me dit-elle. » (Marie de l'Incarnalion, Ms. 3, 
p. 63. Collection de Compiègne.) — 5. Ibid. 

6. Alexandre-Pierre-Gabriel Scellier, mort le 13 décembre 1821, juge a 
Compiègne. Voir sa notice, dans Sore!, o[>. cil., p. 39, n. 2. 

7. Àls. 2, p. 62. Collection de Compiègne. 



366 LES SEIZE CARMELITES DE COMPIEGNE 

Ce registre manque malheureusement aujourd'hui dans 
les Archives ; mais il est une autre rétractation qu'on peut 
encore y lire. Elle figure en marge de la prestation du 
19 septembre 1792 ; c'est celle de la narratrice elle-même 
dont la véracité nous est singulièrement garantie par ce fait '. 

Leur conscience ainsi tranquillisée, les prisonnières 
n'avaient plus qu'à souffrir patiemment et à transformer leur 
nouvelle demeure cellulaire en noviciat de la mort. Peu de 
jours avant leur incarcération, l'abbé de Lamarche, leur 
confesseur depuis l'expulsion de l'abbé Courouble, les avait 
encore fortifiées contre les pires éventualités ; devenu plus 
tard aumônier du Sacré-Cœur de Beauvais (1816), il racontait 
ceci à la supérieure: 

Ces ferventes Carmélites de Compiègne s'entretenant,en récréation, 
du bonheur de monter sur l'écliafaud, pour confesser leur foi et prouver 
leur (idélilé aux saints engagements qui les unissaient à Jesus-Christ, 
une des plus jeunes se sentait glacée d'effroi à ce discours ; les seuls 
mots de prison, d'échafaud et de mort la faisaient trembler. Elle 
avoua son anxiété à son directeur qui lui répondit tranquillement: 

— Ma fille, quand vos sœurs parlent de guillotine, eu avez-vous 
l'oreille blessée ? 

— Non, mon père. 

— Maintenant, je suppose qu'on vienne vous chercher pour vous 
mener en piison... 

— Ah 1 mon père ! 

— Mais enfin, en souffrez-vous ? 

— Non, mon père. 

— Ensuite on vous conduit au tribunal révolutionnaire, où vous êtes 
condamnée à mort, éprouvez-vous quelque douleur ? 

— Non. 

— On voiis ordonne de monter les marches de l'écliafaud. SoufTrez- 
vous ? 

— Non, mon père. 

— Enfin on vous place au-dessous du couteau et l'on vous dit de 
baisser la tête, est-ce une torture ? 

1. « Le 11 germinal de l'an III, la citoyenne Françoise Geneviève Philippe 
cy-devant religieuse carmélite, a déclaré qu'elle rétractait le serment de la 
liberté et de l'égalité par elle prèle et souscrit le 17 septembre 1792, comme 
contraire à su conscience et a signé. Ajoutant lad. citoyenne qu'elle faisait 
cette démarche par attachement pour 1.» religion catholique, apostolique et 
romaine dans laquelle elle veut vivre et mourir ; el a signé Françoise Gene- 
viève Philippe. )) Nous regretlons que l'inlôressant épisode de celte rétracta- 
tion nous reporte au 31 mars 1795, période qui n'est plus la notre. 



MARTYRES SOUS LA RÉVOLUTION 367 

— Pas encore. 

— Le bourreau laisse tomber le tranchant de la lame ; vous sentez à 
peine votre tête séparée du corps, puis vous entrez en paradis. Etes- 
vous contente ? 

— Oui, mon père, et je n'ai plus peur ^. 

Telles étaient, sous la direction de l'homme de Dieu, ce 
qu'on pourrait appeler « les répétitions du martyre. » 

Sur lessouffrances que les détenus eurent d'abord à éprou- 
ver durant leurs trois semaines de captivité, nous possédons 
un témoignage également contemporain.il vient d'être remis 
en lumière par les bénédictines de Stanbroock, héritières des 
souvenirs des bénédictines anglaises de Cambrai, incar- 
cérées à Gompiègne. Elles étaient au nombre de vingt et 
avaient leur chapelain 2. Gompiègne avait été choisi pour 
leur lieu d'emprisonnement, écrit Anna Teresa Partington, 
l'une d'elles devenue leur historienne « parce qu'il était plus 
à portée des assassins de Paris' ». Quelle que fût l'intention 
des persécuteurs, voyons-y un trait de la Providence qui 
avait ménagé des témoins dignes d'ellas aux carmélites leurs 
coprisonnières. Celles-ci pouvaient se consoler d'être enfer- 
mées avec une femme perdue, la Girard, en pensant que de 
pieuses filles de Saint-Benoit sanctifiaient déjà depuis neuf 
mois ce triste local. Leurs peines y étaient grandes ; leur pri- 
vation la plus sensible consistait dans le manque de feu et 
de nourriture. Le combustible ne leur arrivait qu'en très 
petite quantité et le pain qui ne leur était pas plus largement 
distribué était « de la plus dégoûtante qualité* ». Le régime 
des carmélites dut être aussi dur. Mais habituées depuis 

1. Histoire de la fondation de la maison des Daines du Sacré-Cœur dt 
Cuignères transférée à Beauvais en iSiô. Manuscrit. Sur l'abbé de Lamarche, 
voir l'abbé Blond, op. cit., p. 121, 

2. Vingt à leur arrivée, plus deux cbapelains ; mais quelques décès avaient 
éclairai leurs rangs. 

3. A brief narrative of tlie seizure of tlie Bénédictine Dames of Canibray 
of their sufferings while in tlie liauds of tlie frencli lîepuhlicans, and of Iheir 
arrivai in England, by one of the religions who was an, eye witness to the 
events site relates. Celle relation paraît avoir été rédigée en 1795 ou 1796 au 
plus lard, par Anna Teresa Parlinglon, moniale et célerière du monastère. 
Nous avons déjà signalé la lettre de l'abbesse Mary Blyde. (Etudes, 5 novem- 
bre 1904, p. 318.) Voir aussi The Laityrs directory, 179G, p. 1123. 

4. Anna Teresa Parlinglon, citée dans le Sununarium, p. 210. 



368 LES SEIZE CARMELITES DE COMPIÈGNE 

longtemps au jeûne, elles ne virent dans le vieux couvent 
transformé en prison qu'un nouveau cloître favorable à la 
pratique de leur ancien genre de vie. 

Elles s'estimoient heureuses, écrit l'abbé Guillon, d'avoir pu reprendre 
en commun les exercices de leur règle que |)récédemraent elles ne 
pouvoient faire que par compagnies séparées. Toutes ayant à leur tête 
la supérieure, vaquoieiit ensemble à rexercice de l'oraison mentale, 
chantoient leurs matines, disoient aux heures prescrites les autres 
parties de leur oflice et récitoient leurs prières accoutumées * . 

On assure même que leur confesseur, l'abbé de Lamarche, 
avait été autorise à pénétrer dans leur prison et qu'il leur 
distribuait ses secours spirituels, plus précieux que jamais. 

Tels, en des temps plus rapprochés de nous, certains 
martyrs de la Commune consacrèrent leurs loisirs forcés 
de Mazas ou de la Roquette aux Exercices spirituels de saint 
Ignace et se firent, au milieu des convulsions de Paiis, une 
solitude intérieure remplie par la méditation des choses 
éternelles. 

La détention des carmélites ne dura guère que trois 
semaines. Le 22 messidor an II (10 juillet 1794), le Comité de 
sûreté générale et de surveillance de la Convention avait 
ordonné la mise en jugement des prisonnières, et arrêté 
qu'elles seraient « traduites au Tribunal révolutionnaire 
pour y être jugées conformément aux lois^ ». Cet ordre par- 
vint à Compiègne deux jours après, 24 messidor (12 juillet)'. 
Le comité révolutionnaire, chargé de faire conduire les 
coupables ou prévenus à la Conciergerie, requit aussitôt un 
gendarme national et dix dragons, invitant les municipalités 
de passage à fournir nouvelles voitures, escorte suffisante 
et l'étape à la force armée. 

Au moment où les autorités se présentèrent à la maison 
de réclusion, les détenues qui n'avaient pu obtenir encore 
de changer de linge, venaient de recevoir l'aulorisation 

1. Les Martyrs de la foi, t. II, p. 303, article Brard. Il est à remarquer que 
ceUe description du séjour si cclifianl des carmélites dans la prison de Com- 
piègne est laite à propos de la sœur Euplirasie. 

2. Dans Sorel, op. cit., p. 100. 

3. El non 6, comme on le lit dans Sorel, op. cit., p. 48, ni le 10, comme 
l'écrit Marie de l'Incarnation, Ms. 3, p, 9. Collection de Compiègne. 



MARTYRES SOUS LA REVOLUTION 369 

nécessaire pour blanchir elles-mêmes leurs effets. Toutes, 
vieilles et jeunes, s'étaient mises allègrement à la besogne. 
L'apparition des membres du comité, du maire, de l'adjoint, 
de l'agent du district, suivis de quatre gendarmes et d'autant 
de dragons venant leur signifier le transfert à Paris, les 
surprit en pleine lessive. Mmes Lidoine et de Groissy, 
inquiètes de voir les sœurs les plus âgées avec une partie 
de leurs vêtements non seulement mouillés mais trempés, — 
il était dix heures du matin, — demandèrent quelque répit 
pour elles et la permission d'achever de prendre un potage. 
Le maire, Alexandre Scellier, ancien protégé de la maison, 
répondit brutalement à la prieure : « Vas, vas, tu n'as besoin 
de rien, ni toi, ni tes compagnes, et dépêchés vous de des- 
cendre, parce que les voitures sont là qui vous attendent'. » 
Les détenues reprirent leurs vêtements tels quels, aban- 
donnant une partie de leur linge désormais inutile-. Puis 
elles se mirent aux fenêtres, pour adresser le salut de ceux 
qui vont mourir aux bénédictines anglaises, logées en face 
dans l'infirmerie convertie en cachot. « Nous les vîmes, écrit 
Anna Teresa Partino-ton, s'embrasser mutuellement avant de 
partir, et elles nous firent leurs adieux affectueux par des 
signes de mains et autres marques d'amitié. » 

Sur le seuil, elles recueillirent une nouvelle marque de 
sympathie. Pour la seconde et dernière fois l'abbesse anglaise, 
Mary Blyde, leur adressa quelques paroles « quoique avec 
une grande crainte^ ». 

1. 7J/s. 3, p. 10. Collection de Compiègne. 

2. Elles laissèrent trente-quatre bonnets, trente-quatre fichus, seize désha- 
I billes et fourreaux. Le 28 messidor (18 juillet), lendemain de leur mort, le 

comité révolulionnaire de Compiègne s'empressa d'arrêter que lesdits effets 
seraient délivrés à litre d'emprunt aux bénédictines anglaises, celles-ci « étant 
encore embéguinées, guimpées et revêtues d'habits dont la bigarrure ne peut 
qu'offenser des regards républicains ». (Dans Sorel, o^. cif., p. 55, n. l.)«Ua 
tel cadeau, écrit Anna Teresa Partington, en parlant de ses sœurs, si vil qu'il 
fût aux yeux des mondains, était pour elles plus précieux que des robes royales ; 
elles reçurent ces pauvres habits à genoux, les baisant et les arrosant de leurs 
larmes, et ces habits formaient part des tristes bardes dont elles étaient 
vêtues à leur retour dans leur pays natal. » (Cite dans le Sunimarium, 
p. 209.) Telle est l'origine des reliques, revenues partiellement au carmel de 
Compiègne et auxquelles nous avons fait allusiou. (Etudes, 5 novembre 190'!, 
p. 318 et 20 décembre, p. 844.) 

3. Lettre de Mary Blyde. 

CII. — 13 



370 LES SEIZE CARMÉLITES DE COMPIÈGNE 

Au dehors môme l'émotion était considérable et des voix 
courageuses dominant le tumulte s'écriaient : « C'est dom- 
mage de faire mourir des femmes comme celles-là*! » Ceux 
qui jetaient cette protestation aux gens attroupés étaient 
pourtant « des plus ardens révolutionnaires «. Mais la popu- 
lace, surtout grand nombre de femmes,, de celles, hélas! que 
la communauté assistait en toute manière, entourait les 
charrettes, injuriant (les religieuses), choquant des mains 
en disant « que l'on faisoit très bien de les détruire, parce 
que c'étoit des bouches inutiles ». Semblable ingratitude est 
un peu de tous les temps. En celui-là, où la bête humaine 
démuselée se livrait cyniquement à ses instincts, le fait était 
courant^. 

Les carmélites et Mulot de la Ménardière, prirent place 
dans les deux charrettes garnies de paille, rangés comme 
des bestiaux. Leurs mains serrées derrière le dos par des 
cordes ajoutaient aux souffrances des habits mouillés, du 
jeune et du cahot sur une route de vingt lieues. Départ de 
Gompiègne entre deux et trois heures de l'après-midi ; arrivée 
à Senlis, situé à mi-chemin, vers onze heures et demie du 
soir; là, changement de voiture et d'escorte. On ne parvint 
à Paris que dans la matinée du dimanche 13 juillet (25 mes- 
sidor). 

L'accueil fut hostile et de mauvais augure. « Quelques 
satellites du crime, écrit Mgr Jauffret, se trouvant sur leur 
passage à leur entrée dans cette dernière ville, les acca- 
blèrent d'injures, et appelèrent à grands cris sur elles le 
tranchant de la guillotine. Leur réponse fut de bénir le Sei- 
gneur de les avoir jugées dignes de souffrir pour son nom, 
et de le prier pour leurs persécuteurs^. » 

Faut-il supposer avec M. Sorel que les prévenus furent 
aussitôt menés à la Conciergerie ; faut-il croire avec Marie 
de l'Incarnation que « la journée entière se passât "à les con- 



1. Guillou, op. cit., t. II, p. 304. 

2. Voir l'abbé U/,ureau, les Filles de la Charité d'Angers pendant la Bévo- 
lution (Paris, 1903; in-8), et Taine, Révolution, t. III, liv. III, cliap. ii. 

3. Mgr Jaudret, évèque de Met/., Mémoires pour servir à l'histoire de la 
Révolution à la fin du dix-huitième siècle, t. II, p. 353. Paris, an XI (1803)i 
2 Tolumcs in-8. 



MARTYRES SOUS LA REVOLUTION 371 

duire de prison en prison, qui toutes se trouvaient tellement 
encombrées qu'il ne restait point de place » ? La statistique 
connue du nombre des prisonniers à cette époque donne plus 
que de la vraisemblance à cette dernière assertion. Sur les 
onze mille quatre cents détenus enfermés à Paris à la date 
du l^"" juillet 1794, soit dans la maison d'arrêt, soit dans leurs 
propres domiciles, sept mille cinq cent deux encombraient 
encore les trente-six prisons et les quatre-vingt-seize geôles 
provisoires, le jour même de l'arrivée des carmélites dans 
la capitale. Il est donc fort possible que le soir seulement 
elles aient été écrouées à la Gonciero^erie. 

Une scène de brutalité sans nom marqua leur entrée. 
Mme Thouret (sœur Charlotte de la Résurrection), nous nous 
en souvenons, traînait péniblement avec une béquille ses 
soixante-dix-huit ans et ses infirmités. 

Aussi présentât-elle, écrit notre historienne, un bien douloureux 
spectacle, lorsqu'on vit les fatales voitures arrêtées dans la cour de la 
Conciergerie et des cerbères se mettre en devoir de la faire descendre 
(la difficulté qu'éprouvoit cette vénérable sœur que 9«s compagnes ne 
pouvoient aider, puisque leurs mains étoient garottées), de farouches 
satellites monter alors dans la charette, l'en arracher brutalement et la 
jetter sur le pavé comme un lourd et méprisable fardeau. Le peuple de 
s'écrier: « Ah malheureux, vous l'avez fait mourir... vous lavez tuée... 
misérables que vous êtes. » Ce qui le fit croire, c'est que comme elle 
était tombée la face contre terre, le corps était resté tout à fait im- 
mobile. Hélas ! Il importait peu à ses bourreaux de la relever morte ou 
vive; mais le ciel qui voulait encore donner à la terre un nouveau 
spectacle d'édification, permit qu'il ne lui fut rien arrivé autre chose 
sinon qu'après s'être relevée elle parut avec le visage tout ensanglanté, 
mais n'ayant rien perdu de ses facultés morales, car regardant ceux 
qui l'avaient ainsi maltraitée, on l'entendit leur dire d'une voix très 
distincte: « Croyez que je ne vous en veux pas, et que je vous ai au 
contraire bien de la reconnaissance de ce que vous nem'avez tuée, parce 
que si je fusse morte par vos mains, j'aurais été ravie au bonheur et à 
la gloire du martyre... que mes compagnons et moi, nous osons 
espérer de l'infinie bonté du divin rédempteur Jésus-Christ'. » 

Une fois dans leurs cachots, les prisonnières trouvèrent 
heureusement un être plus humain. C'était un nommé Blot, 
vigneron d'Orléans, détenu lui-même à la Conciergerie, 

1. Ms. 3, p. 21-22. Collection de Compiègne. 



372 LES SEIZE CARMELITES DE COMPIEGNE 

mais y ayant obtenu du (;oncicrge Lebeau le droit de circuler 
et de rendre des services' aux malheureux captifs. Le mer- 
credi 16 juillet, f'éte de Notre-Dame du Mont-Garmel, une 
des religieuses le j)ri;i de lui procurer quelques brins de 
bois brûlé ou de charbon, — comme jadis le Grand Cond6 au 
donjon de Vincennes, — et Rose Chrétien s'en servit en guise 
de plume pour composer, aidée peut-être de l'ex-prieure ou 
de Mme de Groissy, celte parodie de la Marseillaise qui nous 
a transmis leurs désirs enflammés du martyre: 

Livrons nos cœurs à l'alégresse, 

Le jour de gloire est arrivé. 

Loin de vous la moindre faiblesse. 

Le glaive sanglant est levé {bis). 

Préparons-nous à la victoire 

Sous les drapeaux d'un Dieu mourant : 

Que chacun marche en conquérant 2. 



X 

JUGEMENT ET EXÉCUTION 



Lorsqu'elles écrivaient et chantaient ces vers, elles étaient 
à la veille, suivant leur expression, d'aller « des cachots à la 
mort ». Le lendemain, 17 juillet (29 messidor), elles compa- 
raissaient devant le tribunal révolutionnaire. Tout a été dit 
sur ce tribunal de sang qui venait d'être réorganisé le 
22 prairial (10 juin) par la su[)prcssion des garanties les 
plus élémentaires dues aux accusés. Ge jour-là, au Palais, 
salle de la Liberté, il était présidé par un Gompiègnois. 
G'était Toussaint -Gabriel Scellier, frère de ce maire, si 
grossier envers les religieuses lors de leur départ. De petit 
homme de loi au bailliage de iNoyon, il était arrivé, d'étape en 
éta[)e, juge, puis vice-président du tribunal révolutionnaire 
de Paris, ce même 22 prairial an II. Quelques jours après, il 
était nommé secrétaire de la Société des Jacobins'. Deux 



1. Lui-même rendu à la liberlé raconta ces détails en octobre 1795, à 
Mme Philippe, alors à Orléans. 

2. Voir les autres strophes dans VJIis/oirc, p. 63 sr/t/. 

3. Voir, sur la carrière de cet arri\iste sans scrupule, Sorel, of). cit., 
p. 60 s<ff/. 



i 



MARTYRES SOUS LA REVOLUTION 373 

assesseurs: Deliège et Barbier ; un greffier ; neuf jurés, dont 
un charpentier, deux tailleurs, un perruquier et un orfèvre. 
De l'avocat Sézille-Montarlet, on n'a rien retenu. Le minis- 
tère public élait occupé soit par Fouquier-Tinville, soit par 
l'un de ses substituts. 

Trente-quatre accusés avaient trouvé place sur les gradins, 
dont les seize carmélites et Mulot de la Ménardière. L'au- 
dience ouverte, les noms et prénoms furent déclinés; puis 
l'accusateur prit la. parole, s'attaquant à Mulot, ex-prêLre 
réfractaire, et aux ex -religieuses carmélites. Au lieu de 
reproduire ce lourd fatras d'invectives ineptes ou odieuses 
et sans prétendre l'apprécier en juriste, ce qui a déjà été 
fait et bien fait', passons à l'interrogatoire qui suivit et 
citons tout au long celte page de Marie de l'Incarnation, vrai 
feuillet des Actes de nos martyres : 

Le président. — Vous êtes accusées d'avoir recellé dans votre 
monastère des armes pour les émigrés. 

Mme Lidoine (remarquant que Taccuss-teur public s'adresse plus 
directement à elle et tirant un crucifix). — Voilà, voilà, citoïen, les 
seules armes que nous ayons jamais eues dans notre maison, et l'on ne 
prouvera point que nous en ayons eu d'autres. 

Le président. — Vous avez affecté d'exposer le Saint-Sacrement 
sous un pavdlon qui avait la forme d'un dais royal ? 

Mme Lidoine. — Le pavillon est un ancien parement de notre autel; 
sa forme n'avait rien qui ne fut conforme aux ornements de cette 
espèce; il est bien loin d'avoir aucun rapport avec le projet de con- 
spiration dans lequel vous nous impliquez à cause de ce pavillon, et je 
ne savais pas qu'on veuille sérieusement nous en faire un crime ^, 

Comme le président^ insistait, affirmant que cet ornement 
indiquait quelque attachement à la royauté et par consc({uent 
à la famille déchue, la prieure ne fit point difficulté d'avouer 
des sentiments intimes qui ne tombaient et ne pouvaient 
tomber sous le coup d'aucune loi, la loi ne punissant que 
les actes extérieurs. Elle se souvenait qu'elle devait son 
entrée au Carmel à Madame Louise de France et ne se 
croyait point dispensée de l'obligation de la reconnaissance. 
« Vous ne pourrez jamais, dit-elle, arracher de nos cœurs 

1. Sorel, op. cit., p. 62. — 2. Ma. 3, p. 11. Collection de Compiègne. 
3. Marie de l'Incarnation le confond avec l'accusateur public. 



374 . LES SEIZE CARMELITES DE COMPIEGNE 

l'attachement à Louis XVI et à son auguste famille. Vos loix 
ne peuvent défendre ce sentiment ; elle ne peuvent étendre 
leur empire sur les affections de l'âme. Dieu, Dieu seul a 
droit de les juger, m 

Le président. — Vous avez entretenu des correspondances avec 
les émigrés et leur avez fait passer de l'argent ? 

Mme Lidoink. — Les lettres que nous avons reçues étaient du 
chapelain de notre maison, condamné par vos loix à la déportation'. 
Ces lettres ne contenaient que des avis spirituels ; mais au surplus, si 
cette correspondance est un crime à vos yeux, ce crime ne regarde 
que moi ; il ne peut être le crime de la communauté à qui la règle 
défend toutes correspondances même avec les plus proches parents, 
sans la jiermission de la supérieure... Si donc il vous faut une victime, 
la voici; c'est moi seule que vous devez frapper; mes sœurs sont 
innocentes. i 

Le président. — Elles sont tes complices. 

Mme LiDoiNE. — Si vous jugez qu'elles sont mes complices, de 
quoi pouvez-vous accuser nos deux tourières ? 

Lk PRÉSIDENT. — De quoi ? N'ont-elles pas été tes commission- 
naires pour porter tes lettres à la poste ? 

Mme Lidoine. — Mais elles ignoraient le contenu des lettres et ne 
connaissaient pas le lieu où je les adressais ; d'ailleurs leur condition 
de femmes gagées les obligeoit à faire ce qui leur était commandé. 

Le président. — Tais-toi, leur devoir était d'en prévenir la nation. 

En vain Mulot de la Ménardière protestait à son tour et se 
défendait énergiquement d'être prêtre, se déclarant marié 
depuis quinze ans et en appelant à Scellier qui l'avait bien 
connu à Compiègne : « Tais-toi, reprit à nouveau le prési- 
dent, tu n'as pas la parole. » 

Mme Pelras fut plus heureuse. Ayant entendu prononcer 
\e moi àe fanatiques^ elle feignit de ne pas comprendre et 
en demanda hardiment l'explicalion. Son interlocuteur ne 
répliqua que par un torrent d'injures; mais, pressé par la 
sœur qui insistait avec fermeté, il finit par répondre: «J'en- 
tends par fanatisme votre attachement à ces croyances pué- 
riles, vos sottes pratiques de religion. » 

Cette déclaration était tout ce que désirait la jeune reli- 
gieuse. « Ma chère Mère et mes sœurs, s'écria-t-elle en se 
tournant vers Mme Lidoine, vous venez d'entendre l'accu- 

1. L'abbé Courouble. 



1 



MARTYRES SOUS LA REVOLUTION 375 

sateur vous déclarer que c'est pour votre attachement à notre 
sainte religion! Toutes nous désirions cet aveu! Oh! quel' 
bonheur ! Quel bonheur de mourir pour son Dieu! » 

Tel élait en eftet le vrai mobile de ces poursuites iniques 
contre des femmes inoffensives, mais consacrées au Seigneur. 

Aucun témoin ne fut entendu. Pour être conforme à l'atroce 
loi de prairial, cette procédure n'en constituait pas moins une 
monstruosité. Les accusés sortirent tous, tandis que le jury 
délibérait, et ne rentrèrent que pour entendre prononcer la 
sentence de mort. Le jugement ordonnait que l'exécution 
aurait lieu dans les vingt-quatre heures, sans recours ni appel. 

Suivant l'usage, car le résultat était trop souvent réglé 
d'avance, les juges ne siégeant que pour la forme, les pièces 
étaient déjà prêtes pour servir de décharge au geôlier et de 
feuille de route au conducteur des charrettes. Moins d'une 
heure après la levée de l'audience, les condamnés, mains 
liées au dos, prenaient place dans les tombeaux roulants, 
comme les surnommait le peuple, qui stationnaient dans ia 
cour de Mai. 

La joie s'était peinte sur le visage des religieuses sitôt 
qu'elles s'étaient entendu condamner à mort. Vêtues de 
robes brunes et recouvertes de leurs blancs manteaux de 
chœur, — ce vêtement qu'avait vu la mourante de Passy, — 
elle portaient sur la tête la toque monastique retombant sur 
les épaules et la poitrine. Avant même leur départ de Com- 
piègne elles avaient pris la précaution de se faire la toilette 
en coupant leur chevelure pour ne point gêner l'action du 
couteau de la guillotine. Un sentiment de virginale déli- 
catesse leur faisait appréhender que le bourreau eût à 
approcher de leur corps. 

Au sortir de la Conciergerie, debout entre les ridelles des 
charrettes, les mains attachées, elles furent saluées par le 
silence respectueux du peuple, et à mesure qu'elles avan- 
çaient vers la place du Trône, cette sympathie ne se démentit 
pas un instant. L'une d'elles jeta son livre d'offices à une 
sainte fille entrevue dans la foulée Toutes chantaient. Elles 
psalmodiaient le Miserere^ le Salve liegiua le long de ces 

1. C'était Tliérèse Binart, lu future Mère Euphrasie, lomlatrice du couvent 



376 LES SEIZE CARMELITES DE COMPIEGNE 

rues qui avaient retenti si souvent des hymnes révolution- 
naires. Et tous, exécuteurs et spectateurs, les écoutaient, 
subjugués par celte mélodie nouvelle. Elles terminèrent 
par le Veni creator, puis renouvelèrent à haute voix leurs 
promesses de baptême et leurs vœux de religion. 

Arrivées au pied de l'échafaud, la prieure demanda la per- 
mission de mourir la dernière. Elle voulait être là jusqu'à la 
fin, comme un capitaine sur sa barque en perdition, pour ne 
quitter ses filles qu'après les avoir toutes soutenues en leur 
suprême combat. Elle appela la plus jeune la première. 
C'était Constance Meunier, la novice à qui la loi interdisait 
les vœux; elle se mit à genoux devant sa supérieure, et, par 
une touchante inspiration de l'obéissance religieuse, elle lui 
demanda, avec la permission de mourir, sa dernière béné- 
diction; ensuite elle se releva et, montant les degrés, elle 
entonna le Laudate Domiiium omnes génies. Défendant au 
bourreau do la toucher, elle mit d'elle-même sa tête sous la 
guillotine et mourut pour la cause de la religion. A tour de 
rôle les quinze autres, professes, converses et tourièi'es, 
imitèrent son glorieux exemple. La prieure ferma le défilé. 
Aucun cri n'avait retenti; aucun roulement de tambour 
n'avait couvert le bruit de la sinistre machine ou les invo- 
cations des litanies de la Vierge récitées à haute voix par les 
martyres « jusqu'à ce que le couteau fatal eût brisé la der- 
nière voix S). En moins d'une demi-heure tout était consommé. 

Les corps furent jetés dans la chaux, au cimetière des 
suppliciés, à Picpus. 

« Mon Dieu, s'était écriée l'une des seize carmélites, après 
avoir renouvelé ses vœux, trop heureuse si ce léger sacrifice 
peut apaiser voire colère et diminuer le nombre des vic- 
times ' ! » 

Dix jours plus tard, Robespierre, Fouquier-Tinville et 
Scellier recevaient sur l'échafaud le châtiment de leurs for- 
faits sanguinaires. La Terreur était finie. 

Henri CHÉROT. 



des Oiseaux. Voir, sur cet épisode, Victor Delaporte, le Monastère des 
Oiseaux, p. 46 el 77. 

1. Mgr Jauifret, /oco cj7. 

2. Anna Teresa Parlington. 



LE LOTUS BLEU 



L — LES THEOSOPHES ET LA THEOSOPHIE 

Nous sommes à Bénarès. « Au fond d'un vieux jardin, une 
humble maison indienne, très basse, et que le temps a un 
peu marquée. Elle est toute blanche de chaux, avec des 
contrevents verts, comme les maisons d'autrefois dans mon 
pays natal. Mais le toit, qui s'avance beaucoup pour former 
alentour une véranda sur des piliers blancs, témoigne où 
l'on est, indique une région de soleil éternel... Rien que de 
très paisible et de très hospitalier, dans cette maison des 
Sages, toujours ouverte à qui veut y venir... Tout le jour les 
sages travaillent et méditent, solitairement ou ensemble. 
Sur leurs modestes tables, sont ouverts des livres sanscrits 
renfermant les arcanes de ce brahmanisme qui a devancé de 
plusieurs millénaires* nos philosophies et nos religions. 
Dans ces livres insondables, les penseurs des vieux âges, 
qui voyaient infiniment plus loin que les hommes de nos 
races et de nos temps, ont déposé comme le summum de la 
connaissance ; ils avaient presque conçu l'inconcevable, et 
leur œuvre, qui avait dormi oubliée pendant des siècles, 
dépasse aujourd'hui nos compréhensions dégénérées. Aussi 
faut-il des années d'initiation, à présent, pour voir peu à peu, 
derrière l'obscurité des mots, s'élargir et s'éclairer les inef- 
fables abîmes... Une femme, une Européenne échappée au 
tourbillon occidental^, a pris place et s'est hautement imposée 
parmi eux (les Sages de Bénarès). Charmante encore de 
visage, sous sa chevelure blanche, elle vit là détachée du 
monde, pieds nus, frugale comme une épouse de brahme et 
austère comme une ascète. C'est sur son bon vouloir que j'ai 

1. Il va sans dire que je laisse au romancier la responsabilité de cette 
fabuleuse chronologie. 

2. Mme Annie Besant. (Noie de Pierre Loti.) 



378 



LE LOTUS BLEU 



compté surtout pour enlr'ouvrir un peu à mon ignorance 
les jîortes redoutables du savoir *.« 

Des cent mille personnes qui ont lu ces pages, où Pierre 
Loli nous raconte sa dernière aventure religieuse, on en 
étonnerait beaucoup en leur disant que les Sages de Bénarès 
font des recrues, — et plus sérieuses peut-être que l'auteur 
de Pêcheur d'Islande, — jusque dans notre monde occi- 
dental. Le fait est là néanmoins, et les théosophes ont en 
Amérique, en Angleterre, en France, ailleurs encore, leurs 
sociétés, leurs revues-, leurs œuvres de secours mutuels et 
leurs cercles d'études, voire leur école de peinture et leurs 
congrès internationaux : le premier s'est réuni les 19, 20 et 
21 juin derniers, à Amsterdam, et a été moins bruyant, mais 
singulièrement plus cordial que le congrès socialiste qui lui 
a succédé dans la même ville 3. Ce qui est plus grave, c'est 
l'adhésion plus ou moins complète d'un nombre croissant de 
catholiques aux doctrines du Lotus bleu. On ne veut pas dire 
que ce nombre soit jusqu'ici considérable : il l'est assez pour 
provoquer les réflexions des bons esprits, et justifier, par là 
même, Téludeque nous proposons au lecteur d'entreprendre 
avec nous. 

On a désigné longtemps, sous le nom de « théosophes » 
(et les Histoires de la philosophie leur réservent encore cette 
qualification), certains penseurs illuminés, dissidents mys- 
tiques de la philosophie reçue et de la théologie tradition- 
nelle. Le trait commun qui les distingue, est la prétention de 
fonder leur conception des choses et de la vie, sur une com- 
munication directe, encore que confuse, et le plus souvent 
inexprimable, de la divinité. Toute une lignée de philosophes 
allemands a partagé celle croyance, depuis le haut moyen 
âge jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle : le premier en 
date a été le cordonnier Jacob Boehme, auquel M. Boutroux 
a consacré naguère une pénétrante étude '* ; le dernier serait 
Franz von Baader. Mors de l'Allemagne, il s'en faut qu'ils 

1. Pierre Loti, l'Jncle sans les Anglais: Vers Bénarès, cliap. vi. 1903. 

2. La Revue théosophiqne française, le Lotus bleu, public le sommaire do 
qualor/.c revues lli.'osophiqucs distinctes d'flle-inêine. 

3. Compte rendu tlu congrès, par le docteur Tli. Pascal, dans le Lolits hlcu, 
juillet 190'*, p. I'i9-152. 

4. E. lîiniti-oux, Etudes d'histoire de la philosophie, p. 211-289. 1897. 



LE LOTUS BLEU 379 

n'aient pas eu d'émulés : Svedenborg en Suède, et le « phi- 
losophe inconnu » Saint-Martin, en France, ont été les repré- 
sentants les plus notables de cette tendance. Il serait même 
aisé de leur trouver des ancêtres, et, sans parler des Sages 
de l'Inde, il faudrait rappeler ici les néo-platoniciens de 
l'école d'Alexandrie, Plotin, Proclus, Porphyre; les cabba- 
listes juifs, et, jusqu'à un certain point, les mystiques de 
l'école allemande du quatorzième siècle, maître Eckhart et 
Jean Tauler. Mais vers la fin du dix-neuvième siècle le nom 
de théosophe était tombé en déshérence, aussi bien qu'en 
discrédit les spéculations aventureuses qu'il avait toujours 
couvertes. Aussi n'y eut-il pas de contestation sérieuse élevée 
contre le petit groupe d'occultistes qui releva ce nom pour le 
faire sien. C'est de ces tliéosophes tard venus qu'il nous faut 
présentement parler : leur histoire, encore courte, se ramène 
tout entière à celle des deux femmes qui en ont été les 
infatigables — et souvent heureux — apôtres. 

I 

Hélène Petrovna de Hahn, alliée par sa mère aux meil- 
leures familles de l'aristocratie russe, avait épousé un fonc- 
tionnaire de l'empire, le général Nicéphore Blavatsky, 
sous-gouverneur de la province d'Erivan, dans le Caucase. 
Restée veuve, Mme Blavatsky voyagea en Orient, puis aux 
Indes, où elle s'initia aux sciences occultes sous la direction 
de maîtres indigènes. Après un premier essai infructueux 
pour fonder en Egypte une société de spiritisme, elle passa 
en Amérique, et réussit à grouper autour d'elle un nombre 
suffisant de disciples : ainsi fut établie à New- York, le 17 no- 
vembre 1875,1a ^Ye,m\h\:e Société théosophiq lie. La fondatrice 
fut aidée dans sa tâche par un ancien officier de l'armée fédé- 
rale, devenu ensuite journaliste, le colonel H. -S. Olcott, qui 
mit au service de la cause son expérience des affaires et son 
talent de vulgarisateur. Mais c'est Mme Blavatsky qui fut, et 
resta jusqu'à sa mort, survenue le 8 mai 1891, « l'àme et le 
cœur de la société * ». C'est elle qui donna aux théosophes 

1. A.Besant, Une introduction à la théosophie (traduction française J. S.), 
p. 5. Paris, 1903. 



380 LE LOTUS BLEU 

leurs meilleures recrues, leurs livres principaux', l'exposé 
le plus étenilu comme le plus autorisé de la doctrine ésoté- 
rique. C'est elle qui établit et maintint le contact des initiés 
avec les « maîtres » orientaux et la sagesse de l'Inde. Douée 
de connaissances étendues, bien que confuses, et parfois 
enfantines, elle eut l'art de rattacher sa fondation aux illu- 
minés de tous les siècles, se réclamant des alexandrins 
comme des bouddhistes, de Svedenborg comme du fabuleux 
ApoUonios de Tyane. Plus encore que par cette virtuosité à 
se trouver des ancêtres, elle fut servie par ses aptitudes sin- 
gulières aux pratiques de l'occultisme : c'est sur le terrain 
du spiritisme qu'elle joignit le colonel Olcott, c'est en met- 
tant en œuvre ses pouvoirs de médium qu'elle fit la conquête 
de Mme Annie Besant, Dangereux succès, eau trouble où 
faillit sombrer la jeune société : un de ses vice-présidents, 
l'Américain W.-Q. Judge, fut accusé formellement d'avoir 
fa])riqué de toutes pièces les messages que des théosophes 
confiants attribuaient aux maîtres, à ces fameux Mahâlinas 
thibétains, dépositaires prétendus des secrets de la Sagesse 
divine. Mme Blavatsky, qui savait à quoi s'en tenir, aurait 
fermé les yeux sur cette déloyale habileté^. Les loges (c'est 
le nom officiel des cercles d'initiés) s'émurent : Mme Besant 
et M. Olcott prirent parti contre le malencontreux vice-prési- 
dent; on proposa de soumettre le cas à un jury d'honneur : 
Judge se récusa. J'ai sous les yeux les explications qu'il 
donna et fit donner à cette occasion^, et il faut avouer qu'elles 
sont rien moins que convaincantes. La Société théosophi- 
que aurait probablement péri : une femme sauva l'œuvre 
d'Hélène Blavatsky. Sur cette femme nous sommes rensei- 
gnés de première main, elle-même ayant pris soin de raconter 



1. Ihîs Unvcilcd, 2 volumes, 1875 ; The secret Doctrine, 6 volumes (traduc- 
tion fi-ançaise en cours de publicalion) ; The Key to Theosophy, 1889 (tra- 
duction française H. de Neufvilie). 

2. Mme Blavatsky avait de trop bonnes raisons d'être indulgente, comme 
on le veri-a plus loin, à propos des a merveilles de la théosopliie ». Mais, 
aux yeux des adeptes, riniliatrice restait intangible, et le scandale donné 
par M. Jud^e lour parut plus grand. 

3. Isis and the AJahiitmas, a iicply by William Q. Judge. London, 1895. — 
On peut voir la contre-partie dans E. Garrett, Jsis very much unveiled. Lon- 
don, 1895. 



LE LOTUS BLEU 381 

sa vie dans une copieuse autobiographie *. Reconnaissons 
que le sujet valait la peine d'être traité, et que rarement vie 
humaine passa par de plus étranges vicissitudes. 

Celle qui devait être Mme Besant, Annie Wood, unit en 
elle dès l'enfance, — et le cas est moins rare peut-être en 
Angleterre qu'en France, — à une exaltation mystique con- 
finant à l'illuminisme, un sens très ferme des moyens pra- 
ti([ues d'action. Son imagination, assez semblable à celle que 
les historiens des religions prêtent volontiers aux primitifs, 
peuplait l'air qu'elle respirait d'êtres spirituels, moitié 
anges, moitié fées, avec lesquels l'enfant croyait pouvoir 
entrer en relation. Elevée jusqu'à quinze ans dans l'évangé- 
lisme le plus austère, elle n'en goûta que davantage, au 
cours d'un long séjour à Paris, sinon la piété catholique, du 
moins le décor harmonieux dont elle s'entoure parfois. Annie 
se plut dans les églises, adopta les pratiques les plus aus- 
tères du ritualisme, jeûna, se flagella, rêva de mart3'^re et 
d'union mystique. Mysticisme troublé, troublant aussi, si 
l'on en juge par les confidences qu'elle multiplie à ce sujet^. 
INIariée à un ministre anglican très positif, le révérend Frank 
Besant, et bientôt mère de deux enfants, la future théosophe 
fut assez vite lasse des exigences terre à terre de la vie de 
ménage. A ces désillusions, contre lesquelles elle lutta 
quelque temps, succédèrent des crises d'exaltation sensible, 
d'angoisse religieuse, qui, par instants, l'inclinèrent au sui- 
cide. Sa foi anglicane, puis sa foi chrétienne, vacillèrent : 
rassurée à demi par le latitudinarisme esthétique, d'ailleurs 
rien moins qu'orthodoxe, du doyen de Westminster, Stanley, 
Annie Besant fut au contraire rebutée par la rigueur de 
Pusey. Poussée à bout, cédant à l'impérieux entraînement 
de son imagination surexcitée, de sa sensibilité en détresse, 
elle s'enfuit, elle s'évada, brisa avec son Eglise, déserta son 
foyer, et, acceptant pour vivre une place de cuisinière chez 

1. A. Besant, An Aiitobiography. 1895. — Dans la Revue des Deux Mondes 
du 1*' juillet 1895, M. Pierre Mille a résumé l'ouvrage d'une (açou peut- 
être un peu trop humoristique sous ce titre : les Aventures d'une âme en 
peine. 

2. Je sens l'inconvenance qu'il y aurait à rappeler ces détails s'ils n'étaient 
complaisamment narrés dans nne Autobiographie ré^AixàM^ ù milliers d'exem- 
plaires. 



382 LE LOTUS BLEU 

un pasteur, suivit dans le noir le fil de son aventureuse 
destinée. 

Intelligente, cultivée, pourvue d'un don d'attirance indis- 
cutable, Mme Basant émergea peu à peu de la misère. Le 
fameux preneur du sécularisme, M. Bradlaugh, faisait alors 
en Angleterre sa fougueuse campagne en faveur de l'athéisme : 
il remarqua dans son auditoire cette jeune femme émancipée, 
ardente, cherchant moins une foi nouvelle qu'une cause à 
défendre, un évangile à annoncer. La connaissance fut vite 
faite, et la liaison, tout en restant platonique \ très intime. 
De compagnie, lesapôtres sécularistes prêchèrent l'athéisme, 
se mesurèrent, dans des conférences tapageuses, avec les 
pasteurs dissidents. Toujours extrême, armée à la hâte de 
notions économiques mal digérées, initiée de fraîche date à 
la biologie, Mme Besant adopta les théories les plus radi- 
cales, et, avec un succès de scandale presque sans exemple, 
se fit le champion du malthusianisme et du matérialisme le 
plus cru*. Cependant, Bradlaugh avait réussi à prendre place 
au Parlement britannique, et, dès lors, l'inquiète activité de 
son amie lui parut excessive, compromettante môme ; il le 
lui fit sentir : après dix ans d'union cordiale et d'efforts 
communs, une séparation s'imposa. 

C'est à ce moment que — ces vicissitudes et ces déchirc- 
rements n'ayant pas eu raison du besoin d'agir de cette 
femme indomptable — Annie Besant se tourna vers la théoso- 
phie. Dégoûtée du matérialisme par la vue des matérialistes, 
conquise, magnétisée à la lettre par Hélène Blavatsky, dont 
l'instinct sûr avait pressenti dans cette néophyte le sou- 
tien de son œuvre chancelante, la transfuge de l'athéisne 
s'adonna à l'occultisme, s'enivra de merveilleux, habitua son 
esprit aux obscurités traversées d'éclairs de la sagesse de 
l'Inde. Deux ans lui suffirent pour passer du rôle de disciple 
à celui d'initiatrice : avec sa fougue ordinaire et sa logique 



1. Les tribunaux anglais ont donné raison sur ce point à Mme Besant, au 
cours d'un procès à elle intenté par son mari. 

2. Au cours de ses dix ans daposLolat séculariste, Mme Besant a publié 
d'assez nombreux ouvrages, entre autres un Manuel du libre penseur, en 
deux volumes; et de nombreux Essais : Un monde sans Dieu; l'Evangile de 
l'athéisme ; Pourquoi Je suis socialiste; r Athéisme et sa portée morale, etc. 



LE LOTUS BLEU 383 

passionnée, insoucieuse des contradictions comme des pali- 
nodies, elle se mitàprêcherla bonne nouvelle du Lotus bleu, 
fit des adeptes, multiplia les conférences, les tracts et les 
volumes. Elle devint ainsi très vite, et c'était justice, le chef 
incontesté de la Société théosophique, elle l'est encore 
aujourd'hui : son prestige n'a même fait que croître, et les 
témoignages d'honneur qu'on lui rend aux Indes confinent, çà 
et là, à ^adoration^ En dehors de ses campagnes en Améri- 
que, en Angleterre, en France, partout où les besoins de la 
cause l'amènent, Mme Besant habite actuellement Bénarès. 
C'est là que, en compagnie des Sages, elle a fait naguère à 
Pierre Loti ces catéchismes étranges, dont le romancier a 
traduit quelques bribes, d'un style prestigieux, à l'usage des 
Occidentaux. Mais tandis que H. P. B. (c'est ainsi que les 
initiés désignent Mme Blavatsky) et ses premiers fidèles 
avaient emprunté surtout au bouddhisme les éléments de leur 
doctrine, Mme Besant préfère s'adresser aux brahmes; et, 
pour rendre son action plus contagieuse en Occident, elle 
atténue beaucoup, en dehors de Vliide'-^ la couleur antichré- 
tienne de la théoGophie. Je me borne à signaler ce double 
caractère du Lotus bleu contemporain : il est temps de 
décrire l'organisation théosophique et d'esquisser une vue 
rapide du système. Tout ce qui va suivre est emprunté aux 
livres mêmes des initiés, aux écrits qui font autorité parmi 
eux^. 

1. Dans le dernier congrès national hindou, tenu à Madras, Annie Besant 
a été reçue en triomphatrice : le premier ministre du rajah de Travancore 
vint lui rendre ses hommages « comme à une divinité, comme à la vivante 
incarnation de la déesse Sarasvali ». Voir les Katholischeii Missionen, Fri- 
bourg-en-Brisgau, novembre 190i, p. 41. 

2. Dans l'Inde, au contraire, l'attitude des théosophes, et en particulier de 
Mme Besant, est nettement antichrétienne. On peut voir, dans la revue citée 
plus haut (p. 42), le fragment de sa conférence de Madras où elle distingue 
entre la culture occidentale, qu'elle engage les Hindous à s'assimiler, et la 
religion occidentale (le christianisme), qu'ils doivent regarder comme l'en- 
nemie. 

3. On trouvera sans doute que je traite bien sérieusement une chose peu 
sérieuse, et je suis le premier à reconnaître qu'il y a là un excès d'iionneur 
que la Ihéùsopliie est loin de mériter. Mon excuse est que le Lotus bleu fait 
des adeptes, et quelques-uns convaincus, parmi nous. 



384 



LE LOTUS BLEU 



II 



Officiellement, la Société théosophique se compose de trois 
groupes de personnes : les sociétaires, les théosophes diri- 
geants, groupés en « loges », et les maîtres ou Mahâtmas. 
Pour être sociétaire, il suffit de donner son nom avec l'in- 
tention d'étudier la théosophie; cette démarche est consi- 
dérée comme une acceptation suffisante des trois buts de la 
Société, qui sont les suivants : « Former le noyau d'une fra- 
ternité universelle de l'humanité, sans distinction de race, de 
credo, de sexe, de caste et de couleur; propager l'étude des 
littératures orientales, anciennes et autres, l'étude des reli- 
gions, philosophies et sciences, etendémontrerl'importance ; 
étudier les lois inexpliquées de la nature et les pouvoirs 
psychiques latents dans l'homme ^ » « La Société théosophi- 
que ne formule pas de dogmes; elle ne force à aucune 
croyance, à aucune Église... ; elle ne cherche pas à éloigner 
les hommes de leur propre religion, mais elle les pousse 
plutôt à rechercher l'aliment spirituel dont ils ont besoin 
dans les profondeurs de leur foi. Elle présente les enseigne- 
ments de la sagesse antique comme une étude à poursuivre, 
et non pas comme des dogmes à accepter. La Société attaque 
non seulement les deux grands ennemis de l'homme, la 
superstition et le matérialisme, mais, partout où elle s'étend, 
elle propage la paix et la bienveillance, établissant une force 
pacificatrice dans les conflits de la civilisation moderne'-. » 
Ce sont là des lieux communs de morale humanitaire : rien 
de plus inoflensifetde moins spécifiquement « bouddhique ». 
Le sociétaire peut être catholique, ou mahomélan, ou mor- 
mon, et le rester si bon lui semble; la carte n'est pas forcée. 

Mais aussi n'est-ce là que la théosophie ésotérique, et, à 
vrai dire, une antichambre banale et spacieuse. Pour être 
théosophe « au sens véritable du mot », il faut entrer dans 
le temple, s'affilier au groupe ésotérique de la Société, qua- 
lifié depuis 1890 d' « Ecole orientale théosophique ». « Les 



1. A. Besant, Une inlroduction à la théosophie, p. 6, 7. 

2. Jbid., p. 13-14. 



> LE LOTUS BLEU 385 

membres de ce groupe acceptent définitivement la philoso- 
phie ésotérique, ils croient aux maîtres, et considèrent 
H. P. B. comme le messager de ceux-ci. Ils sont prêts à tra- 
vailler pour la Société avec persévérance et désintéresse- 
ment, et même à faire des sacrifices pour elle'. » 

Au-dessus enfin de l'Ecole orientale, au-dessus des loges 
d'initiation aux sciences occultes, dont les chefs sont l'âme de 
la théosophie, il y a (on nous assure qu'il y a) une fraternité 
de maitre"S, de sages, les Mahâtmas. v Nous prétendons, 
déclare Mme Besant dans son exposé officiel, qu'il existe 
une Fraternité d'hommesilluminés spirituellement, gardiens 
d'un enseignement ayant existé depuis un temps immémo- 
rial jusqu'à nos jours... On les a appelés Initiés, Adeptes, 
Mages, Hiérophantes, Mahâtmas, Frères aînés, Maîtres : peu 
importe le nom, le fait que le monde possède de tels aides 
estlavérité etla consolation sublime. LaSociététhéosophique 
est un de leurs moyens d'action dans le secours qu'ils veu- 
lent apporter aux hommes. Leur bénéà^iction repose sur elle; 
mais Ils ne la guident pas directement, sauf dans les cas 
urgents, où on implore leur aide et où on leur obéit stricte- 
ment'. » M. Arthur Arnould, président delà Branche fran- 
çaise de la Société théosophique^, veut bien nous apprendre 
à ce sujet que les Mahâtmas sont « des Etres plus complète- 
ment évolués ou développés que les hommes antérieurs ou 
actuels. Ces Etres plus avancés ont acquis la science de ces 
lois (de la nature), et ilsen fontconnaître, sous une lormesyn- 
thétique et simplifiée, tout ce que le cerveau des races aux- 
quelles ils s'adressent, en peut concevoir ou admettre^. » Et 
l'on nous cite, à titre d'exemple, dans un pêle-mêlo qui serait 
réjouissant si des noms sacrés ne figuraient dans la liste : 
Pythagore, Alexandre le Grand, Orphée, Moïse, Osiris, 
Çàkya-Mouni, Krishna, Jésus-Christ et saint Paul! 

Comment devient-on Mahatma ? — « Quelques rares indi- 

1. A. Besant, Une introduction à la théosophie, p. 14-15. 

2. Jhid., p. 20. Je respecte les m;ijuscules de l'auteur. 

3. M.Aruould l'était, du moins, quand il écrivit le livre que je cite ; j'ignore 
s'il l'est resté. Sou ouvrage a, dans tous les cas, une autorité particulière, 
ayant été rédigé après entente des principaux théosopiies dirigeants. 

4. A. Arnould, les Croyances fondamentales du bouddhisme, p. 15. Paris, 
1895. 



386 LE LOTUS BLEU 

vidus, par un eiilraînement particulier, une hygiène à la fois 
spirituelle, morale et physique, et un persévérant travail, — 
dont la science occulte donne les règles secrètes, peuvent 
atteindre le but avant leurs frères : c'est le cas des Maîtres, 
grands Initiés ou Mahàl mas, et Çàkya-Mouni appelé le Bouddha 
était l'un d'eux. D'autres les suivront dans des siècles à 
venir. A certaines époques, prévues et calculées, un Bouddha 
s'incarne toujours pour apporter à l'humanité la quantité de 
véritésnouvellesdont elle peut supporter l'éclat*. » Cesbien- 
faiteurs de l'humanité, qui renoncent ainsi, pour un temps, 
au repos suprême du Nirvana, s'appellent les « Bouddhas de 
compassion ' ». 

De nos jours il y a encore de ces maîtres, et qui communi- 
niquent, par voie psychique, à grande distance, avec les 
principaux initiés de l'Ecole orientale théosophique, investis 
par le fait même d'un magistère particulier à l'égard desautres 
hommes. Quelquefois môme les Mahàtmas daignent rendre 
leurs oracles par écrit, et c'est tant pis pour eux ; car certes 
cesmessages transmis parHélèneBlavatskyouM.W.-Q. Judge 
sont loin de justifier le développement spécial qu'on prête à 
leur auteurs. Le plus fécond des maîtres contemporains, 
Koot Hoomi Lai Sing, ne semble pas, si l'on en juge par sa 
volumineuse correspondance, avoir grandement profité de 
son passage parle Nirvana. Quand il ne borne pas ses com- 
munications à des avis pratiques, concernant les « merveilles 
de la théosophie » et les petites intrigues des initiés, son 
style est « misérablement pauvre, et les idées qu'il convoie 
de la nature de celles que je suis obligé d'appeler des bana- 
lités pures et simples ^ ». Nous verrons plus loin à qui ce 
style et ces banalités doivent être attribués. 

Où sont les maîtres? — H. P. B. et les premiers adeptes 
répondent carrément: au Thibet ! Ira y voir qui voudra. 
MmcBesant estplusdiscrète, et, dans ses écrits, les Mahàtmas 
gardent généralement l'anonyme, comme il sied à leur dignité 
de Bouddhas, mais déplus, ils observent un incognito telle- 

1. A. Arnould, op. cit., p. 46. 

2. Ibid., p. 49. 

3. R.-F. Clarke, The MarvelsofTIieosophy, dans The Month, February 1892. 
p. 180. 



LE LOTUS BLEU 387 

ment strict qu'on ne peut arriver à les localiser avec cer- 
titude. 11 ne faut pas les confondre, en tout cas, avec les 
Sages de Madras et de Bénarès, simples pandits, dont le rôle 
se borne à expliquer, daiis le sens voulu par les ihéosophes, 
les livres sacrés de leur pays. 

Telle étant l'organisation de la Société, il reste à exposer 
la doctrine qu'elle propage. Tâche délicate, et d'autant plus 
que, dans ses trente années d'existence, il semble bien que 
cette doctrine ait considérablement évolué. 

III 

Un premier point, très important à noter, c'est quela théo- 
sopliie ne se donne pas pour une religion. « La théosophie 
n'est pas une religion. Mais on peut trouver quelque chose 
de la théosophie sous tous les symboles et dans tous les 
dogmes religieux, par la bonne raison qu'elle est la Religion- 
Science d'où sont sorties toutes les religions et toutes les 
ï^ sciences*. » Dans le catéchisme officiel de Mme Blavatsky, la 
l| première demande de la première leçon est celle-ci : « La 
théosophie est-elle une religion? » Réponse : « Elle ne l'est 
pas. La théosophie est la connaissance, ou science divine*. » 
Il serait sans doute malaisé de concilier ces déclarations caté- 
goriques avec les paroles des maîtres rapportées par 
Mme Besant dans son Introduction^ par exemple : « C'est 
bien (l'ensemble des doctrines théosophiques) une religion 
qui mérite ce nom, puisque en elle se rencontrent l'homme 
physique, l'homme psychique et tout ce qui en dépend ^ » ; 
ou encore : « La Société théosophique a été choisie comme la 
pierre angulaire des futures religions de l'humanité..., le 
chaînon pur et béni entre ceux d'en haut et ceux d'en bas'^ » 
Ce qu'il est aisé de voir, c'est l'avantage de la tactique 
adoptée par les théosophes. En présentant leur doctrine 
comme une religion, il fallait ou bien dater celte religion du 

1. A. Arnould, op. cit., p. 5. 

2. tl.-P. Blavatsky, The Key to Theosophy, p. 1. o° édition, Loudon, 1893. 
Même déclaration, p. 40. 

3. A. Besant, Une introduction à la théosophie, p. 11. 

4. llid., p. 12. 



388 LE LOTUS BLEU 

17 novembre 1S75, ou bien la rattacher à quelqu'une des 
religions déjà existantes, et par exemple au bouddhisme. La 
première alternative exposait la jeune société au ridicule ; la 
seconde la privait de la liberté, si utile, de prendre son bien 
librement partout oîi elle le trouvait. L'atlitude adoptée per- 
mettait par surcroît de présenter la théosophie comme la 
source première et immaculée, où toutes les religions posi- 
tives avaient puisé, et ces religions elles-mêmes comme «les 
filles dégénérées* » d'une mère auguste. On n'avait pas enfin 
à exiger des adeptes une abjuration préalable : chacun d'eux 
restait libre de garder ses croyances, tout en les expliquant 
désormais dans le sens nouveau révélé par Finiliation. 

La théosoplîie est donc une philosophie, un ensemble de 
conceptions ordonnées touchant le monde et la vie, ce qu'on 
nomme en Allemagne une Weltanschaiiung. Voyonsce qu'elle 
enseigne sur le divin et les dieux, sur l'homme et ses des- 
tinées. 

« Croyez-vous en Dieu ? — Cela dépend du sens que vous 
donnez à ce terme. — J'entends parla le Dieu des chrétiens, 
le Père de Jésus, le Créateur... — A ce Dieu-là nous ne 
croyons pas. Nous rejetons l'idée d'un Dieu personnel, d'un 
Dieu extra-cosmique et anthropomorphique'^,.. ; le Dieu delà 
théologie est un tissu de contradictions et une impossibilité 
logique. Aussi ne voulons-nous avoir rien à faire avec lui... 
— Alors vous êtes athées? — Non, que nous sachions, à moins 
qu'on applique l'épithèle d'athées k ceux qui ne croient pas 
en un Dieuanlhropomorphique. Nous croyons en un Principe 
Divin Universel, racine de tout, dont tout procède, et dans 
lequel tout sera résorbé à la fin du grand cycle de l'Etre... 
Notre Déilé n'est ni dans ui\ paradis, ni dans un arbre, un 
monument ou une montagne : elle est partout, dans chaque 
atome du Cosmos visible et de l'invisible ; dans, au-dessus 
et autour de chaque atome invisible et de toute" molécule 
divisible : car c'est {h is, au neutre) le mystérieux pouvoir 
d'évolution et d'involution, l'omnipotente, omniprésente, et 

1. A. Arnould, op. cit., p. 7. 

2. Extra-cosmique signifie, je pense, transcendant; antliropomorphique est 
un synonyme péjoratif (et tout à fait inexact) pour personnel. 



LE LOTUS BLEU 



389 



même omnisciente (!) Potentialité créatrice '. » Tels sont les 
enseignements du catéchisme de Mme Blavatsky : Mme Besant 
ajoute: « La tiiéosophie postule l'existence d'un Principe 
éternel connu seulement par ses effets. Cela, nul mot ne peut 
le décrire, car les mots impliquent distinction, et cela est 
Tout. Nous murmurons : Absolu, infini, inconditionné, mais 
ces vocables n'ont pas de sens. Les Sages disent : SAT, ou : 
Be-ness., pas même Être ou Existence... L'espace est la seule 
conception qui puisse représenter Cela sans trop le fausser ; 
mais le silence est ce qu'ilya de moinsdéplacédans ceshautes 
régions où les ailes de la pensée défaillent, où les lèvres 
peuvent seulement balbutier, non prononcer". » Et l'on 
pourrait désirer daiisle détail une clarté plus « tourangelle », 
mais la doctrine générale est suffisamment caractérisée. En 
deux mots : « La îhéosophie, en matière théologique, est 
panthéiste: Dieu est tout, et tout est Dieu 3. » 

Ce panthéisme est, de plus, émanaliste : « L'Univers est 
créé par l'émanation du grand souffle de l'unité * » ; « Il y a 
un grand battement rythmique dans l'Infini, dans le Tout 
Unique, qui, alternativement, émane les formes transitoires, 
et les réabsorbe, quand par elles ont été acquises l'Expé- 
rience et la Connaissance ^. » 

Comment s'opèrent ces émanations successives ? On nous 
répond, avec une assurance qui, malheureusement, n'éclair- 
cit pas la matière : « Le Logos ou Verbe, jaillissant du silence, 
début de toute manifestation, émane, Trinité première sous 
un triple aspect : le Premier, substance que notre imagina- 
tion ne peut concevoir : le Second, Esprit dans la matière, 
énergie dans la forme, vie dans le manifesté,.., essence 
d'esprit, essence de matière, inconcevable à nos intelligen- 
ces humaines ; le Troisième aspect est l'intelligence, la 
conscience universelle... De lui tout procède, par gradations 
et combinaisons infinies allant du plus subtil au plusgros- 



1. H.-B. Blavatsky, The Key to Theosophy, p. 42-44. 

2. A. Besiuit, Theosophy, dans Religions Systems of the World, p. 642. 
3« édition, London, 1892. 

3. A. Besant, Wliy I becaine a Theosophist, p. 18. London, 189L 

4. A. Besant, Une introduclion à la théosophie, p. 2!. 

5. A. Arnould, op. cit., p. 13. 



390 LE LOTUS BLEU 

sier^ «Au-dessous de ces premières émanations de Sat, il y 
a les « dieux », nés des Logos, « qui s'occupent de l'évolu- 
tion des mondes, qui construisent les Univers, et dirigent les 
forces cosmiques. Ce sont les « Dieux» des religions hin- 
doue, égyptienne et chaldéenne. Ce sont les « Archanges » 
des chrétiens -... » Viennent ensuite les « Elémentaires supé- 
rieurs », l'homme, et les « Elémentaires inférieurs », formés 
d'entités vivantes dont l'homme peut capter les forces au 
moyen de la magie pratique ^. 

Lesthéosophes insistentpeu, engénéral, sur ce gnosticisme 
extravagant, que ne peuvent justifier ni l'appel au mystère, 
— contraire d'ailleurs aux prétentions rationalistes du sys- 
tème, — ni des rapprochements évidemment fantaisistes. Ils 
ont hâte d'arriver à ce qui leur parait la partie la plus solide 
de leur doctrine, aux enseignements delà sagesse antique 
sur l'homme et ses destinées. 

Il faut distinguer dans l'univers, et dans l'homme, « image 
en miniature * » du monde, sept plans, sept degrés d'êtres 
différents. Il y a deux hommes en nous: l'homme spirituel 
et l'homme physique : celui-ci est composé lui-même de 
(juatre principes hiérarchisés, celui-là de trois ; sept en tout. 
Le tableau suivant que j'emprunte àMme Blavatsky^, rendra 
claire cette division acceptée, avec quelques tlifférences *, 
par tous les ihéosophes. 

Noms : Signification sxoterique : 

I. Rûpa, «u : Stliûla Sharîra. Corps ptiysique. 

Prâiia Vie, principe vital. 

Linga Sharîra Corps astral, double, corps phantoruatique. 

Kàma Rûpa Siège des désirs animaux, des passions. 

II. Manas Entendement, intelligence, vouç humain supé- 
rieur, dont la lumière, ou radiation, unit, 
par la durée de la vie, la Monade à l'iiomme 
mortel. 

Buddhi Ame spirituelle 

Atmà Esprit, une même chose avec l'Absolu, dont il 

est la radiation. 

1. A. Besant, Une introduction à la tliéosophie, p. 21. 

2. Ihid., p. 22.— 3. Ihid., p. 23.— 4. llnd., p. 23. 

5. II. -1*. Blavatsky, The Key to Theosopfty, p. 63. 

6. Mme Besant, dans son Introduction à la tliéosophie (p. 25), intervertit! 
l'ordre des principes 2 et 3. 



I 



LE LOTUS BLEU 391 

L'homme animal est constitué par l'union éphémère de 
quatre principes inférieurs, dont l'ensemble, soumis au de- 
venir, et illusoire, est condamné à mourir tout entier. 
L'homme réel, moteur unique et impérissable de l'homme 
animal, est constitué par le cinquième principe, le Manas. 
C'est là le nœud vital de l'anthropologie théosophique ; ce 
Manas, en effet, a deux fonctions distinctes : unique dans 
son essence, il se dédouble, en s'unissant pour un temps à la 
matière. Sous sa formalité inférieure, le Manas régit, en se 
servant du cerveau comme d'instrument, le corps animal; 
sous sa formalité supérieure, il tend à dominer le Kâma, l'at- 
trait sensible qui cherche à l'entraîner en bas. La mort con- 
siste dans la séparation, ou, pour mieux dire, la libération 
du Manas : l'homme spirituel entre alors, après un stade de 
dissolution plus ou moins lent, dans « un état mental heu- 
reux, nommé Dévachan, où l'àme s'assimile les expérien- 
ces de la vie terrestre qui vient de finir et où elle se déve- 
loppe, et termine toutes les pensées Gommencées pendant 
cette vie * ». Ce Dévachan est « la vie normale de l'àme » 
interrompue par des incarnations successives; il n'a pas pour 
tous la même durée, bien qu'on s'accorde à lui donner une 
durée moyenne de quinze siècles^. 

C'est dans le Dévachan que l'homme recueille ce qu'il a 
semé, et prépare la suite de son évolution. Cette activité 
dévachanique,qui aboutira aune réincarnation, est dominée 
par « la loi universelle de justice distributive ^ », le Karma. 
Le Karma est « la LOI, sans exception, qui régit l'uni- 
vers entier, depuis l'atome invisible et impondérajjle 
jusqu'aux soleils; depuis l'infusoire jusqu'aux Dieux les 
plus élevés de la hiérarchie..., et cette loi est que toute 
cause produit son effet, sans que rien puisse empêcher 
ou détourner l'effet, une fois la cause produite ^ ». Les théo- 
sophes entendent là-dessous un million de choses, et d'abord 
que, dans le règlement de comptes, il n'y a intervention 
efficace possible d'aucune volonté, humaine ou surhumaine: 

1. A. Besaiit, Une introduction ii la théosophie, p. 29, oO. 

2. Ibid., p. 30. 

3. H. -P. Blavatslcy, Tlie Key to T/teosophy, p. 133. 

4. A. Arnoultl, op. cit., p. 56. 



392 LE LOTUS BLEU 

« Ni le repentir, ni le regret ne peuvent rien racheter. » Pas 
de pardon, pas de rédemption, pas d'indulgence; le Karma 
est « aveugle, automatique, et non intelligent * » ; ce qui est 
fait est fait. Et, dans l'admiration de cette justice impitoyable 
et mécanique, M. Arnould s'indigne contre la conception 
chrétienne d'un Dieu que l'expiation satisfait, et qui pardonne 
au repentir"! Mais en quoi consiste au juste le Karma? Ici les 
auteurs s'embarrassent : obligés, pour répondre aux exi- 
gences des esprits occidentaux, de préciser en l'élaguant la 
complexe et fuyante notion bouddhique^, ils se réfugient : 
Mme Blavatsky dans l'inconnaissable *, ce qui est bien com- 
mode; Mme Besant dans l'hypothèse, à la fois enfantine et 
subtile, de quelques bouddhistes de basse époque : « Dans 
toutes ces étapes, dans toutes ces vies, sur différents plans, 
l'homme récoltera ce qu'il aura semé... Cette vérité est expri- 
mée dans le mot Karma... Comme un maître le fait remar- 
quer : tout homme génère des pensées ; ces pensées pren- 
nent forme, et ces formes-pensées se réunissent dans le 
monde astral aux élémentals et s'animent d'une vie propre 
qui en fait des entités indépendantes, bonnes ou mauvaises, 
selon que la pensée qui les a créées était elle-même bonne ou 
mauvaise. Ces entités, qui remplissent l'atmosphère as- 
trale de l'âme qui leur a donné naissance, formentson Karma ; 
et vie après vie, elle construit sa destinée au milieu de ces 
forces qui l'entourent et dont elle est elle-même la créa- 
trice ^. » Quoi qu'il en soit, chaque homme dépend absolu- 
ment, dans ses incarnations successives, de deux Karmas, 
l'individuel et le distributif : selon la bonté et la malice de 
ses actes et des actes de ceux dont il est solidaire, il renaitia 
dans un état meilleur ou pire que celui qu'il a quitté pour 
entrer en Dévachan. 

Le cycle des renaissances n'est pas fermé cependant : les 

1. H. Siiowden Ward, Karma, and its twin doctrine lie-Incarnation, p. 6. 
London, s. d. 

2. A. Arnouid, o/;. cit., p. ob. 

3. Sur le Karma bouddhique, on peyt consulter le savant mémoire «Je 
M. L. de la Vailc-e-Poussin, Dogmatique bouddhique. Nouvelles recherches 
sur la doctrine de l'Acte, Paris, 190i. 

4. H. -P. Blavatsky, The Key to Theosophy, p. 136. 

5. A. Besant, Une introduction à la théosophie, p. 32-33. 



LE LOTUS BLEU 393 

méchants, de chute en chute, s'acheminent au néant; les 
bons montent, et sentent grandir en eux le germe spirituel, 
le Boddhi : quand le Boddhi sera pleinement évolué, ce sera 
l'entrée dans le Nirvana. Le Nirvana lui-même est défini 
par l'union à l'Atmâ, la fusion dans l'Unité. En quoi consiste 
celte union, et quelles sont ses conséquences pour l'homme 
spirituel? Ici encore, finde non-recevoir : « Gela (le Nirvana) 
ne peut ni se décrire, ni se définir ^. » Sur un point cepen- 
dant, il y a accord entre les théosophes : le Nirvana n'est 
pas l'anéantissement, « comme on le croit vulgairement, et 
comme le racontaient les orientalistes, ignorants du premier 
mot de ce dont ils parlaient"». Qu'est-ce donc? — C'est, 
répond Mme Blavatsky, « l'absorption dans l'essence univer- 
selle»... Le Souffle (partie spirituelle de l'homme), arrivé à 
cet état, « n'est plus rien^ car il est tout ^ ». En d'autres 
termes, il a acquis « la conscience complète de sa divinité, 
' et perdu tout sentiment de séparativité (sic)'' ». Etrange 
immortalité ! 

La morale théosophique, dans ses préceptes, n'est guère 
qu'une transcription modernisée de la morale bouddhique : 
l'altruisme en est la clef de voûte. « Le Devoir est ce qui est 
dû à l'humanité, à nos compagnons humains, à nos voisins, 
à notre famille, spécialement à tous ceux qui sont plus 
pauvres et plus abandonnés que nous-mêmes... Finalement, 
si vous me demandez comment nous comprenons le devoir 
théosophique pratiquement, et en vue du Karma, je vous 
réponds que notre devoir est de boire jusqu'à la dernière 
goutte, et sans un murmure, le contenu, quel qu'il soit, que 
la coupe de la vie nous présente, de cueillir les roses de la 
vie seulement en vue du parfum qu'elles épandent pour les 
autres^.., » Le théosophe, dans l'accomplissement de cette 
tâche ardue, ne doit s'appuyer sur aucun motif d'intérêt per- 
sonnel, mais « agir droitement parce que c'est le droit, et 
non parce que cette action peut lui apporter du bonheur" ». 

1. A. Arnould, op. cit., p. 50. — 2. Ibid., p. 47. 

3. H. -P. Blavatsky, T/ie Key to Thcosophy, p. 78- 

4. A. Arnould, op. cit., p. 48. 

5. H.-P. Blavatsky, The Key to Theosophy, p. 154-155 

6. Ibid.^ p. 154. 



394 LE LOTUS BLEU 

Et, pour ce faire, il ne doit compter que sur lui-même : 
« l'homme ne peut être sauvé par un pouvoir extérieur à 
lui-même* ». Il n'y a pas de place, dans le système, pour 
quoi que ce soit qui ressemble à la grâce, à un secours venu 
de plus haut : l'appel à un Dieu personnel est une flèche 
lancée dans le vide, la prière une faiblesse fondée sur une 
erreur-, le sacrifice une impiété. On a reconnu déjà l'étrange 
orgueil, et l'accent désespéré, du bouddhisme authentique : 

Ne priez pas. L'obscurité ne s'éclairera pas. Ne demandez 

Rien au silei»ce, car il ne peut parler! 

Ne tourmentez pas vos esprits en deuil de peines pieuses. 

Aîi ! frères, sœurs, ne demandez 

Rien aux dieux impuissants par des offrandes ou des hymnes,.. 

C'est en vous-mêmes qu'il faut chercher la délivrance'. 

Les théosophes accordent cependant que l'homme encore 
mineur peut s'aider, dans l'accomplissement de ses devoirs, 
des rites et des symboles que lui offrent les religions posi- 
tives. Et cela nous amène à considérer la théosophie dans 
ses rapports avec ces religions, en particulier le christia- 
nisme. 

IV 

Historiquement, c'est au bouddhisme que la théosophie 
a le plus emprunté : les adeptes de la première génération, 
les Olcott, les Sinnett, les Arnould, ont même exposé tout 
d'abord leurs doctrines sous forme néo-bouddhique. Mais 
la Société a pris conscience du danger qui la guettait dans 
cette voie, aussi a-t-elle eu soin de distinguer nettement sa 
cause de celle des sectateurs de Gautama. D'après les décla- 
rations maintes fois répétées de loges dirigeantes, la théoso- 
phie se considère comme une doctrine ésotérique autonome, 
en possession des vérités fondamentales préseatées suc- 
cessivement, sous forme exotérique, aux masses, par les 
diverses religions qui se partagent l'humanité. Les maîtres, 

1. C. Wachtmeister, la Théosophie pratiquée journellement (traduction 
française A. B.), p. 34. Paris, 1900. Cet opuscule contient une série de con- 
seils pratiques pour tous les jours de la semaine. 

2. II. -P. Blnvatsky, The Key to Theosophy, p. 47 sqq. 

3. Edwiu Arnold, The Light ofthe Easl. 



LE LOTUS BLEU 395 

les Mahâtmas considérés par le vulgaire comme prophètes 
et fondateurs de religions, n'ont jamais fait que rappeler 
certaines vérités primitives, et c'est à l'inintelligence de 
leurs disciples qu'il faut attribuer les prétentions qu'on 
leur prête au rôle de révélateurs. En dépit de cette dévia- 
tion première, et de beaucoup d'autres, les religions posi- 
tives ont gardé quelques parcelles des vérités proposées de 
nouveau par les maîtres, et les ihéosophes ont le droit d'aller 
les y reprendre. Parmi ces religions, la plus pure, la moins 
chargée de scories, est celle qui se réclame du Bouddha 
Gautama : elle doit bénéficier en conséquence d'un traite- 
ment de faveur. Entendu selon l'esprit, le bouddhisme du 
Nord, ou thibétain, se confond presque avec la théosophie, 
dont il a conservé toutes les doctrines, — et n'importe quel 
bo-uddhisme, « même dans sa lettre morte, est incompara- 
blement plus haut, plus noble, plus philosophique et plus 
scientifique que l'enseignement de toute autre Eglise ou 
religion S). ^- 

Le christianisme a d'abord été tenu en suspicion, voire en 
mépris, par les initiés. Dans le Glossaire théosophique offi- 
ciel, dont la traduction française paraît actuellement dans 
le Lotus bleu, Jésus n'a pas de place, et l'on semble même 
(art. Josephus) mettre en doute son existence historique; 
sous le mot Chrestos, on nous apprend que Christ est la 
transcription inexacte du mot Chrestes ou Chrestos, et que 
c'est là un nom commun, désignant un certain degré d'ini- 
tiation dans les mystères païens antiques. En revanche, le 
même Glossaire nous donne une biographie abrégée d'Apol- 
lonios de Tyane, où la réalité de ses miracles est prouvée 
par un passage apocryphe attribué à saint Justin '. Le colo- 

1. H. -P. Blavatsky, J'Ai? À>j<o Thcosof)hy,p.ii. — Sur la prétendue supério- 
rité morale et intellectuelle du bouddhisme, les théosoplies ne tarissent pas. 
On peut voir H. -S Olcott, Tfieosophy, lîcligious and Occult Science, p. 361 
sqq. (London, 1885) ; A. Arnould, op. cit., p. 20. 

2. On peut voir le texte dans le Corpus apologelarum d'Otto, Opéra Jus- 
tini, t. III, 2 (0/;e/rt 7Hs/i«i su/;c?/</cia), p. 3'>. Non seulement le texte est apo- 
cryplie dans son allrlbulit)n à saint Justin, mais il est emprunté à une oltjec- 
tion, que réfute le prétendu Justin ; ce qui n'empèclie pas .Mme Bosant de le 
reproduire comme décisif. (77jco5o/;/<)- and ils évidences, p. 16. Londoii, s. d ) 
Mais nous en verrons d'autres sur la documentation des théosoplies. 



396 LE LOTUS BLEU 

nelOlcott affirme, de son côté, que la chrétienté est « mora- 
lement pourrie, et spirituellement paralysée ^ ». Tout ce 
qu'il y a de bon dans le christianisme, ajoute M. Arnould, 
« était dit et enseigné à des centaines de millions de fidèles, 
bien avant le christianisme », qui n'a fait que « rétrécir et 
matérialiser » les doctrines bouddhiques^. 

Mais celte animosité n'élait pas pour concilier à la Société 
les sympathies des peu|)les chrétiens. Aussi voit-on se dessi- 
ner, depuis quelques années, sous l'impulsion active de 
Mme Besant, un mouvement tout contraire. Au lieu de mon- 
trer ce qui sépare la théosophie du christianisme, on mon- 
trera ce qui les rapproche; au lieu de déprécier la religion 
chrétienne et son fondateur, on exaltera leurs mérites, tout 
en prenant soin de les ramener aux limites imposées par la 
« transcendance » prétendue de la théosophie. Ce ne sont 
pas seulement les doctrines principales de notre foi qu'on 
annexe de la sorte, mais les sacrements eux-mêmes, et jus- 
qu'aux pratiques de la piété catholique ; et si cette volte-face 
manque de dignité — et de droiture — l'habileté de la tac- 
tique n'est malheureusement pas contestable. Bien des âmes, 
que les violences des initiés de la première heure eussent 
révoltées, écoutent sans répugnance les subtiles prédica- 
tions de Mme Besant. Jésus-Christ, que le Glossaire de 
Mme Blavalsky traitait en quantité négligeable, devient, 
sous la plume de sa continuatrice, « le grand et divin in- 
structeur qui fonda rÉglise chrétienne...; le seul auquel 
rame chrétienne doive s'adresser comme à son maître, son 
guide et son seigneur^ ». On laisse aux chrétiens leur Sei- 
gneur, aux catholiques les rites qui leur sont chers. Con- 
fessez-vous, disent les théosophes à leurs adeptes venus de 
l'Eglise, communiez surtout : c'est là sans doute une tolé- 
rance, une concession aux âmes encore mineures et aux 
volontés encore faibles ^; mais, cette concession, on vous la 
fait. Et voici une méthode théosophique pour assister à la 

1. IL-S. Olcott, oj). cit., p. 300. 

2. A. Arnould, oj). cit., p. 69, 20. 

3. A. Besant, La llicosopliie est-cllc antichrétienne ? p. 19, 25. Paris, 1904. 

4. A. Besant, le Sentier du disciple, dans la Revue théosophique, septem- 
bre 1904, p. 200. 



LE LOTUS BLEU 397 

messe*, voici le Credo chrétien expliqué aux adeptes du 
Lotus bleu 2, voici « le sens ésotérique du Pater Noster^ », 
voici « la présence réelle » du Christ « nirvânique^ ». 

Ces leçons sont entendues. Dans un roman tout récent, 
la femme distinguée qui signe Pierre de Goulevain raconte, 
à la première personne, la mort de son héroïne. Le mot de 
théosophie n'est pas prononcé, mais tout se passe dans le 
plus pur esprit d'Annie Besant. « Elle craignait peut-être 
(la sœur garde-malade) que je fusse hostile à la religion. 
Dieu garde ! Je n'approuve pas les enfants japonais, qui, au 
sortir de l'école, cassent le nez au dieu-renard que leurs 
parents ont adoré^... A mon entrée en ce monde, j'ai été 
bénie par les rites de l'Eglise catholique; à mon départ, je 
veux être bénie de même. Et puis un grand, un obsédant 
désir m'est venu de recevoir le viatique...; le germe de ce 
désir a été jeté en moi, il y a plus de trente ans », par un 
sermon, où le prédicateur « déclara que la communion était 
une loi de la nature. Après nous avoir démontré que nous 
communions dans l'amour, dans l'amitié avec la lumière, 
avec toutes les forces de l'existence, il fit... ressortir la pos- 
sibilité, la nécessité de la communion avec Dieu, source 
éternelle de la vie... L'explication de ce mystère de l'eucha- 
ristie, qui, jusqu'alors, ne m'avait pas paru digne d'une 
discussion sérieuse, est demeurée dans mon esprit... Mais 
sur des milliers de créatures humaines qui s'approchent de 
la table mystique, combien peu doivent communier réelle- 
ment ! Il me semble qu'il faut être capable d'une aspiration 
profonde vers l'idéal, vers le divin, qu'il faut avoir un état 
d'àme spécial. J'ai cru y être arrivée. Voilà pourquoi j'ai 
voulu voir le prêtre. Il est venu... Il m'a apporté ce qu'il 
appelle « le pain de vie »; quel beau nom à l'oreille d'une 
mourante ! Et ce pain m'a donné une joie aux ondes pro- 



1. A.-L.-B. Hardcasile, le Cérémonial de la messe, dans la Revue théoso- 
phicjue, septembre 1904, p. 199-205. 

2. C.-W. Leadbeater, le Credo chrétien. 1900. 

3. G. Currie, dans Theosophical Review, août 190i. 

4. A.-L.-B. nardcaslie, dans \i\ Revue tUéosophique, sQ\tiGmhve 190 1, p. 204. 

5. On m'assure qu'il y a des gens assez mallieureux pour trouver une 
saveur chrétienne au livre qui contient ces odieux blasphèmes. 



398 LE LOTUS BLEU 

fondes, une paix qui a fait en moi un silence étrange. En 
vérité, je crois que j'ai communié ^. » 

Ainsi la théosophie, conclut-on triomphalement, loin 
d'être incompatible avec le christianisme, est pour lui « une 
source d'inspiration et une force nouvelle ^ ». 

Que ce démarquage trouve des esprits assez oublieux de 
leur foi pour y souscrire; ce mysticisme dissolvant, des âmes 
assez désemparées pour y chercher leur aliment, ceux-là seuls 
s'en étonneront qui ignorent la profondeur de l'ignorance 
religieuse de plusieurs de nos contemporains ; mais ce n'est 
pas une raison pour se taire, pour ne pas réclamer contre 
cette mainmise audacieuse sur les objets les plus sacrés. 

Le christianisme est la religion d'un Dieu personnel, Père, 
Fils et Saint-Esprit. La théosophie enseigne que ce Dieu 
n'existe pas. « 11 n'y a qu'M/ze substance... dont toutes les 
choses et tous les êtres, sans exception, ne sont qu'un aspect 
transitoire... le Dieu des Relioions a fait les Athées^. » 
« Des critiques peu bienveillants m'ont accusé de croire à un 
Dieu personnel. Il sera impossible à n'importe qui d'appor- 
ter, à l'appui de cette accusation., un seul mot écrit ou dit 
par moi^. » « La première chose qu'enseignent les théo- 
sophes est que toute idée d'un surnaturel existant doit être 
rejetée... La seconde... est la négation d'un Dieu personnel, 
et de là vient (comme Mme Blavatsky l'a remarqué) que les 
Agnostiques et les Athées s'assimilent plus aisément les 
enseignements de la théosophie que les croyants aux credo 
orthodoxes^. » Bien plus, les bouddhistes « qui sont indénia- 
blement athées, sont aussi les hommes qui aiment le plus, 
qui pratiquent le mieux la vertu, du monde entier^ ». 

(hiant au dogme de la Trinité, oubliant qu'elle l'a 
traité ailleurs d' « anthropomorphisme compromettant' », 
Mme Besant nous assure que la façon dont elle définit les 

1. Pierre de Coulevain, Sur la hranche, p. 458-460. Paris, 1904. Le resle 
du livre est saturé d'idées ihéosopliiques. 

"2. A. Besant, La théosop/iie est-elle antichrétienne ? p. 33 sqq. 

3. A. Arnould, op. cit, p. 42, 35. 

4. H. -S. Olcoll, op. cit., p. 38, note. C'est moi qui souligne. 

5. A. Besant, ty/ty I hecamc a Theosophist, p. 17, 18. 

6. H. -P. Blavatsky, The Kcy ta Theosophy, p. 50. 

7. A. Besant, Theosophy and its évidences^ p. 19. 



LE LOTUS BLEU 



399 



trois Logoi « prouve bien l'identité de l'idée théosophique 
avec celle des théologiens chrétiens* ». Mais si elle les 
définit ainsi, pour les besoins de sa cause, — et sans abandon- 
ner du reste le principe d'émanation panthéistique, exclusif 
de personnes divines, — elle ne veut plus se souvenir 
qu'elle les a définis tout autrement dans son Introduction à 
la théosophie'^. Qui trompe-t-on ici? 

Le christianisme se donne pour une religion révélée aux 
hommes par Jésus-Christ, Fils de Dieu, médiateur unique 
entre son Père et les hommes, et Rédempteur. La théosophie, 
quand elle veut bien accorder l'existence historique de 
Jésus-Christ, refuse de voir en lui autre chose qu'un initia- 
teur, inférieur au Bouddha Gautama, un maître du même 
ordre que les mythologiques Osiris et Orphée, le fabuleux 
Krishna, le romanesque Apollonios de Tyane. Elle condamne 
la notion de rédemption comme monstrueuse, dénonce le 
surnaturel comme une erreur, la révélation comme une 
impossibilité, la foi comme une duperie. Qu'on en juge par 
les déclarations suivantes, qu'on pourrait aisément multi- 
plier. « Dans toutes les religions « Dieu » s'incarne. L'en- 
seignement théosophique parle également d'un « Pèlerin » 
qui s'incarne à travers des cycles sans nombre, de l'entité 
divine qui est le Moi h util ai ii, apprenant ses leçons de l'expé- 
rience dans l'école de l'univers. Ce Moi était le Khristos, 
crucifié dans la matière, et rachetant par son volontaire 
sacrifice les «c moi » inférieurs de leur état d'animalité... 
Dans les mystères [antiques] ce pèlerinage était dramatique- 
ment représenté en la personne du néophyte subissant 
l'initiation, jusqu'à ce qu'enfin, étendu en forme de croix sur 
le sol ou l'autel de pierre, il gisait comme mort, pour se 
relever Hiérophante, Initié du soleil, « Khristos ressuscité », 



1. A. Besant, La théosophie est-elle antichrétienne ? p. 12. 

2. A. Besant, Une introduction à la théosophie, p. 21. Dans cetouvrage, la Tiù- 
nité est décrite comme il suit : 1° substance inconcevable; 2" esprit, énergie 
et vie ; 3" intelligence. Dans l'autre : 1° volonté, racine de l'existence ; 2° sa- 
gesse divine, connaissance ; 3° activité créatrice, esprit. Ailleurs, Mme Basant 
assimile la Trinité chrétienne, clans une citation ([u'elie tait sienne et qu'elle 
commente, à la triade hellénique : Zeus, Minerve, Apollon, et même aux trois 
notions matérialistes: cause, matière, énergia.iTheosophy and its évidences, 
p. 19.) 



400 LE LOTUS BLEU 

OU Christ. Sous bien des formes, cette histoire a été pré- 
sentée comme un dogme religieux, mais, qu'il s'agisse de 
Mithra, Krishna, Bacchus, Osiris, le Christ, le nom seul 
varie... Ce qu'ils adorent sans le connaître, nous le leur 
annonçons ^ » — « Pourquoi accepterions-nous, comme 
société, plutôt Jésus que Vasishta, Gautama ou Zoroastre-? » 
Et, môme dans sa conférence « chrétienne », Mme Besant, 
après avoir distingué le Christ ésotérique, « deuxième Per- 
sonne (!) de la Trinité », et le Christ exotérique, l'homme 
Jésus de IVazareth, et déclaré qu'on peut adorer le premier, 
ajoute : « Seulement, je dois vous dire, en toute sincérité 
et en toute franchise, que je m'exprimerais en termes iden- 
tiques si je m'adressais à un Hindou, dont le culte s'adresse 
au même Deuxième Logos sous le nom de Vishnou ^. » Voilà 
pour la transcendance personnelle du Christ. 

La révélation? — « Toutes les vérités sont naturelles... 
Ces vérités sont enseignées, non par Dieu, ou ses envoyés^ 
mais par des Etres plus complètement évolués ou dévelop- 
pés^. » La foi chrétienne? — « Votre foi est comme la 
logique de ces femmes impressionnables dont TourgenyefF 
dit que pour elles deux et deux font habituellement cinq... 
Votre foi enfin, non seulement brise avec tout ce qu'on peut 
concevoir, en fait de justice et de logique, mais, si on l'ana- 
lyse, mène l'homme à sa perdition morale, entrave le progrès 
de l'humanité, et, changeant positivement la force en droit, 
transforme tout homme en Gain pour son frère Abel ^. » La 
prédestination? — « Dogme cruel et idiot". » La rédemp- 
tion? — « Ce dogme cruel... conduit ceux qui continuent 
d'y croire au seuil de tous les crimes imaginables., plus aisé- 
ment qu'aucune autre doctrine que je connaisse... Ce n'est 
pas seulement un rêve d'égoïsme, c'est un cauchemar de 
l'intelligence humaine'. » Telle est la doctrine officielle des 

1. A. Besant, Tlieosophy and ils évidences, p. 19. C'est moi qui souligne, 
en m'excus.int de citer ces blasphèmes. 

2. H. -S. Oicott, op. cit., p. 59. 

3. A. Besant, La tlicosophie est-elle antichrétienne ? p. 24, 

4. A. Arnould, op. cit., p. 15. C'est moiqui souligne. 

5. H.- P. Blavatsky, The Key ta Theosophy, p. Î50. 

6. Ibid., p. 145. 

7. Ibid., p. 150, 151. C'est l'auteur qui souligne. 



LE LOTUS BLEU 401 

loges théosophiques ; et elle est cohérente avec leurs prin- 
cipes du salut par l'homme seul, de la self made destiny^ 
et du Karma. « Naturellement, remarque M. H. Snowden 
Ward, le sacrifice expiatoire de Jésus, immolé comme un 
agneau pour apaiser le courroux d'un Dieu personnel irrité... 
ne peut être admis par aucun de ceux qui croient au Karma ^ » ; 
et si l'énoncé de la notion chrétienne de rédemption laisse à 
désirer, la condamnation passée sur le dogme est assez 
claire. 

Mais cela était bon quand la théosophie n'avait pas d'inté- 
rêt à se concilier les croyants ! Mme Besant nous déclare 
maintenant que l'interprétation théosophique de la rédemp- 
tion a le droit de prendre place « parmi les interprétations 
chrétiennes » du dogme. Et voici comme : « Qu'est-ce que la 
doctrine de la Rédemption, au point de vue théosophique? 
C'est la déclaration que la rédemption accomplie par le Christ, 
ne consiste pas dans la substitution d'un individu à un autre, 
mais dans l'identité de nature entre l'homme divin et les 
hommes qui s'élèvent vers la divinité, que la divinité même 
de Christ lui permet, grâce à cette identité, de répandre Sa 
force et Ses secours dans ses frères, divins comme Lui, mais 
qui n'ont pas encore atteint Sa stature 2... » Le seul sens plau- 
sible de cette phraséologie captieuse, c'est que la rédemp- 
tion consiste dans l'évolution — sur le modèle et avec l'aide 
du Christ, arrivé au Nirvana — du principe divin qui est, /?«/• 
identité, le même en chacun de nous qu'il était dans le 
Christ. Si l'on veut qualifier cette notion de chrétienne, et la 
donner comme une interprétation correcte du dogme de la 
rédemption, c'est donc que « tout est dans tout », et je pense 
qu'il n'est pas besoin de pousser plus loin notre enquête. 
La théosophie, dans son principe, qui est le panthéisme 
émanatiste ; dans ce qu'elle affirme : réincarnation, Karma, 
Dévachan, Nirvana; dans ce qu'elle proscrit : la prière, le 
sacrifice, la grâce, le surnaturel, la rédemplion; dans son 
terme enfin, qui est la dissolution de loule foi positive, est 
nettement incompatible avec le christianisme. 



1. H. Snowden Ward, Karma, p. 6. 

2. A. Besant, La tliéosophie est-elle antichrétienne ? p. 18. 

cir. — u 



402 



LE LOTUS BLEU 



Quelles raisons peut-on avoir d'adhérer à la théosophie? 
Que faut-il penser des merveilles opérées par les initiés du 
Lotus bleu ? Quel jugement, enfin, doit-on porter sur les 
théosophes? — Ce sera le sujet d'un second et prochain 
article. 



LÉONCE DE GRAND M AI s ON. 



LA DELATION 



Le parti politique, qui s'est affublé lui-môme du sobriquet 
saugrenu de Bloc, vient d'écrire l'un des plus vilains cha- 
pitres de sa vilaine histoire. Si du moins ce devait être le 
dernier! Instruit par l'expérience, Thiers disait que la Répu- 
blique était destinée chez nous à finir dans l'imbécillité ou dans 
le sang. Nous n'en sommes pas encore tout à fait à la période 
sanglante. M. Combes en tirait même argument certain jour 
à la tribune : « De quoi vous plaignez-vous ? Nous n'avons pas 
encore envoyé à l'échafaud un seul congréganiste. » — C'est 
vrai, les victimes des jacobins dégénérés n'ont connu jus- 
qu'ici que la spoliation, la prison et l'exil. Mais si le régime 
n'a pas encore glissé dans le sang, pendant quelques semaines 
il a pataugé en plein dans la boue. 

C'est l'impression qu'on éprouve malgré soi devant l'abo- 
minable système d'espionnage et de délation organisé contre 
l'armée par le gouvernement lui-même, d'accord avec la franc- 
maçonnerie, et dont la révélation a jeté le pays dans la stu- 
peur et le dégoût. 

Ce sujet n'est pas de ceux qu'on aborde volontiers; il est 
désagréable de remuer certaines fanges. On voudrait pouvoir 
cacher ces hontes dont, fatalement, l'éclaboussure rejaillit 
sur la France elle-même. Mais, précisément, de peur que la 
tache ne s'étende, il faut que le pays crie, par toutes ses voix, 
sa protestation. C'est le moyen d'empêcher qu'on ne le con- 
fonde avec la bande de politiciens qui semblent ne s'en être 
emparés que pour le mener à la ruine et au déshonneur. 
Ces bons apôtres nous exhortent maintenant à un patriotique 
silence ; ils seraient bien aises que la pudeur nationale tirât 
le rideau sur ces ignominies. Ils reprochent aux justiciers 
qui les ont découvertes de faire œuvre mauvaise et antipa- 
triotique ; mieux que cela, par un audacieux renversement 
des rôles, ils appellent délateurs ceux qui ont éventé la delà- 



404 LA DELATION 

tîon. La manœuvre est grossière et il faudrait être naïf pour 
s'y laisser prendre. Non ; le meilleur désinfectant c'est encore 
la lumière, et le premier moyen à prendre pour assainir une 
maison contaminée, c'est d'ouvrir toutes grandes les portes 
et les fenêtres pour y faire entrer l'air et le soleil. 

Nous n'apportons pas de révélations nouvelles; nous ne 
possédons pas de fiches inédites. Nous voulons simplement 
résumer et présenter dans un cadre restreint des faits qui, 
en ces derniers temps, ont attiré l'attention publique en 
France, et aussi, hélas ! dans le monde entier. Nous ferons 
suivre ce récit de quelques réflexions qui en dégageront la 
moralité. 

I 

Dès la rentrée des Chambres pour la session de fin d'an- 
née, le Matin et le Figaro avaient publié des documents qui 
établissaient l'existence de relations très étroites entre le 
ministère de la guerre et la franc-maçonnerie. Le 28 octobre, 
M. Guyot de Villeneuve adressait une interpellation au géné- 
ral André. Il l'accusait d'avoir organisé, en dehors des chefs 
de l'armée, un service de renseignements occultes contre les 
officiers suspects de tiédeur pour les institutions républi- 
caines. Le député de Neuilly lut à la tribune une série de 
lettres échangées entre le capitaine Mollin, officier d'ordon- 
nance du ministre de la guerre, et le F.'.Vadecard, secrétaire 
général du Grand Orient. Voici quelques spécimens de cette 
correspondance : 

Paris, le 20 juillet 1901. 
Très cher F.-. 
... Pourrait-on avoir des renseignements très complets et très 
détaillés au point de vue politique et philosophique sur tous les offi- 
ciers supérieurs et généraux, commandants, lieutenants-colonels, colo- 
nels et généraux, de La Roche-sur-Yon ? 

Des notes semblables étaient envoyées à la rueCadet, au 
fur et à mesure des besoins. En voici de plus explicites : 

MlNISTIillE DE LA GUERHF, 

Cabinet du ministre 

Paris, le 8 mars 1902. 
T. G. F. Vadecard, 
Ci-joint je vous envoie une liste de commandants brevetés, devant ^ 



LA DELATION 405 

pal' conséquent être à bref délai affectés à un service d'état-major et 
sur lesquels nous n'avons aucun renseignement. En nous en procurant, 
vous nous donnerez le moyen de classer dans les états-majors impor- 
tants et agréables ceux qui seraient par hasard répul^licains, et au 
contraire de classer les autres dans des endroits comme Gap,Briançon 
et autres lieux de plaisance. 

Si vous voulez bien, ce ne sera là que le c<Mamencement d'un travail 
très vaste que nous avons l'intention de faire sur l'état-major tout 
entier... Vous nous aiderez certainement. Sans votre concours, nous 
ne pourrions le faire que d'une façon très incomplète. 

La lettre suivante prouve que les Très Chers F.-, n'éclai- 
raient pas en vain la religion du ministre. 

Ministère de la guerre 
Cabinet du ministre 

Paris, le 11 mars 1902. 
Très cher Fr. Vadecard, 

Je vous envoie les deux listes ci-jointes dont l'une représente les 
officiers qui, ne réunissant pas les conditions d'ancienneté suffisante 
pour être maintenus au tableau de concours pour la Légion d'honneur, 
l'ont été cependant, grâce à leurs opinions républicaines que nous 
avons connues par vous, et dont l'autre représente, au contraire, les 
officiers qui réunissaient toutes les conditions d'ancienneté et de notes 
militaires pour être maintenus, mais que nous avons éliminés, j)arce 
que vous nous les avez signalés comme étant hostiles à nos institutions. 
Vous voyez par là que nous avons tenu un grand compte de vos ren- 
seignements. Les républicains sont avantagés et les cléricaux sont 
désavantagés. Jusqu'ici c'était le contraire qui avait lieu, et c'est grâce 
à cette façon de faire qu'on était parvenu à nous doter d'un corps d'of- 
ficiers si parfaitement jésuite dans son ensemble. Nul doute que la 
méthode que nous avons adoptée ne produise des résultats opposés 
aux premiers, pourvu que nous restions ici un temps suffisant... 

Aussi on revient à la charge toutes les fois qu'il y a une 
promotion en perspective; on sait que la complaisance 
des correspondants du Grand Orient est inépuisable. Le 
31 octobre 1901, le capitaine Mollin écrit du cabinet du 
ministre : 

T.*. C.-. F.-. Vadecard, 
Ci-joint je vous adresse une longue série de noms d'officiers d'in- 
fanterie qui, tous, figurent déjà au tableau d'avancement, et sur lesquels 
il importe au plus haut point que nous soyons fixés le plus tôt possible. 
Le général vous demande instamment de hâter autant que vous le 



éû6 LA DELATION 

pourrez l'arrivée des renseignements et me charge de vous dire qu'il 
est plein de confiance en vous. 

Et encore quelques mois après, le 7 février 1902 : 

T.-, C.-. F.-. Vadecard, 

C'est des grands seigneurs de l'armée qu'il faut aujourd'hui nous 
occuper. Aussitôt le général Percin rentré, on va faire les tableaux 
d'avancement des généraux... Ces tableaux-là ne sont pas ])ubliés au 
Journal officiel; ce sont des documents secrets que le ministre con- 
serve dans son tiroir. 

jXpus avons déjà des renseignements sur la plupart des généraux et 
colonels proposés pour l'avancement. Cependant il y en a encore un 
assez grand nombre sur lesquels nous ne sommes pas fixés, etc'est pour 
nous éclairer qu'une fois de plus nous avons recours à votre extrême 
obligeance. En conséquence, voulez-vous obtenir des renseignements 
très sûrs, très complets, sur les officiers ci-après? 

(Suit une liste comprenant les noms de trente-trois généraux com- 
mandants de corps d'armée, de généraux de division et de généraux de 
brigade.) 

Je vous enverrai demain la liste des colonels proposés pour généraux 
de brigade sur lesquels nous n'avons pas de renseignements. 

Veuillez agréer, T.*. C.\ F.'. Vadecard, l'expression de mes senti- 
ments frat.*. et dévoués. 

MOLLIN. 

Cet édifiant commerce épistolaire entre la rue Saint-Domi- 
nique et la rue Cadet se poursuit pendant tout le séjour du 
général André au ministère de la guerre. Son fidèle officier 
d'ordonnance écrit encore, à la date du 15 mars de l'année 
qui vient de finir: 

Voici les listes des colonels, lieutenants-colonels, chefs de bataillon 
d'infanterie qui, l'année prochaine, ouplutôtà la finde cette année 1904, 
seront dans les conditions d'ancienneté, d'âge et de services, pour être 
proposés pour l'avancement par leurs chefs. C'est donc en vue du 
prochain travail d'avancement que je vous envoie ces listes pour 
que, dès maintenant, vous puissiez envoyer vos demandes xle rensei- 
gnements et que ceux-ci nous parviennent dans le courant de l'année, 
lorsque nous avons tout le temps nécessaire pour procéder à leur 
classement et à leur mise au point. 

C'est un gros travail que je vous envoie là, mon cher ami; mais, du 
moment qu'il s'agit de la République, je sais que vous ne reculerez pas 
devant la tâche. Prochainement, je vous enverrai la liste des capitaines 
et des lieutenants. 



LA DELATION 407 

C'était en effet bien de la besogne que l'on taillait ainsi au 
Tr. Gh. F. Vadecard; mais il était activement secondé. Il lui 
suffisait de transmettre aux Vénérables des loges affiliées la 
note des officiers de leurs garnisons; grâce à la clairvoyance et 
au zèle des frères, les réponses affluaient au Grand Orient et 
le secrétaire général les passait au ministère, mais en conser- 
vant dans les archives les pièces originales. Ce sont les 
fameuses fiches, qui devaient y rester à l'abri des regards pro- 
fanes, mais qui ont vu le jour, parce que la garde en fut con- 
fiée à un certain Bidegain, dont la fidélité maçonnique ne sut 
pas résister à la toute-puissante séduction de la forte somme. 

Ces documents étaient de provenance diverse. On a fait 
croire aux imbéciles qu'il y a des jésuites partout, dans toutes 
les professions et sous tous les costumes. Pour être dans le 
vrai, il suffit de mettre francs-maçons à la place de jésuites. 
Cette congrégation-là, en effet, a le privilège, entre beaucoup 
d'autres, de compter des membres dans tous les corps d'état. 
L'administration civile, l'Université, la magistrature, le bar- 
reau et l'armée elle-même, hélas! ont fourni leur contingent 
de maçons délateurs. M. Guyot de Villeneuve apporta à la tri- 
bune quelques échantillons de chaque catégorie. L'un des 
plus curieux était assurément la lettre d'un universitaire, le 
F.*. Gaumand, professeur au lycée de Gap. 

Très cher F.*. Vadecard, 

Je vous parlais hier de machines à écrire ; mais le nombre à Gap 
en est trop restreint. Quatre seulement, et par élimination, il serait facile, 
trop facile, de voir d'où cela vient. Nous serions donc tout aussi vite 
brûlés. Il est plus simple de ne pas laisser le document, écrit de Gap. 
Malgré la longueur, il est préférable de le faire recopier, car notre 
écriture est trop connue, et par élimination encore, nos F.*, de l'armée 
seraientvite brûlés et nous ne saurions plus rien... Vous voudrez bien 
me dire si vous avez reçu les derniers documents (quatre en ce qui con- 
cerne le 99'); car il faut même se délier de la poste en cette circon- 
stance... 

Cord.-. et frat.'. à vous. M, Gaumand. 

On entendit pareillement la lecture des fiches rédigées par 
le F.". Bédarride, avocat très en vue à Marseille [et à Aix, par 
le F.-. Bourgueil, procureur de la République à Orléans, par 
le F.'. Bernardin, juge de paix à Pont-à-Mousson. La litté- 



408 LA DELATION 

rature de ce dernier méritait en effet les honneurs de l'ordre 
du jour. Qu'on en juge : 

Le général H. de L., orléaniste et clérical, antirépublicain enragé. 
Si le général en question j)Ouvait étrangler le ministre de la guerre 
actuel, ce ne serait pas long. 

En résumé, c'est un jésuite, un sale jésuite, un triple jésuite qui salit 
l'armée. 

Les révélations de M. Guyot de Villeneuve jetèrent la con- 
sternation dans les rangs de la majorité ministérielle. A mesure 
qu'il avançait dans sa lecture, imperturbable, insouciant 
des interruptions, sans émotion apparente, le malaise gran- 
dissait; ce n'était plus de l'embarras, c'était de l'ahurisse- 
ment. Jamais le gouvernement ne s'était trouvé en aussi triste 
posture. Déjà quelques-uns de ses champions, et des plus 
considérables, manifestaient leur désapprobation en termes 
énergiques. « Laissez-moi m'étonner, s'écriait M. Barthou, 
qu'il n'y ait pas dans la Chambre un mouvement d'indigna- 
tion unanime devant les faits abominables qui nous sont 
dénoncés. » Et comme on allait crier à la trahison, sur les 
bancs de l'extrême gauche, M. Barthou reprenait de plus 
belle : « Oui, je déplore hautement que, sous prétexte de 
favoriser l'avancement des officiers républicains dans l'armée, 
on ait recours à des procédés honteux, qui ne peuvent avoir 
pour résultat que de perdre l'armée et de déshonorer la Répu- 
blique. M Aussi la troupe accoutumée à marcher à la suite de 
M. Combes était en plein désarroi, quand M. Guyot de Ville- 
neuve descendit delà tribune, après avoir jeté, en manière de 
péroraison, cette virulente apostrophe au général André : 

Ministre de la guerre, à qui la France avait condé la force et 
l'honneur de son armée, vous avez semé la discorde dans le corps des 
officiers... Vous ne pouvez plus rester sur ces bancs; l'armée est trahie; 
l'armée n'a plus de chef; l'armée en appelle au Parlement. 

Au cours de l'interpellation, le général André avait déjà 
déclaré qu'il ignorait absolument l'existence des lettres dont 
on parlait. On verra plus loin ce que valait celte dénégation. 
A la sommation de M. Guyot de Villeneuve, il secontentadc 
répondre, en un langage embarrassé, qu'il blâmait énergique- 



LA DELATION 409 

ment «les procédés qui semblaient résulter des lectures » 
que la Chambre venait d'entendre. Mais il lui fallait du temps 
pour examiner si les choses s'étaient bien passées comme 
on le disait, et en ce cas il prenait l'engagement de se retirer. 

Je vous assure, Messieurs de la droite, que si je viens à constater la 
réalité de ces faits, je n'Iiésiterai pas une minute à considérer que ma 
responsabilité est engagée et à venir vous l'offrir. 

Tout le monde savait parfaitement à quoi s'en tenir. Les 
documents étaient d'une authenticité indiscutable et per- 
sonne, dans aucun camp, n'était assez simple pour admettre 
que le ministre fut resté étranger à l'organisation qui fonc- 
tionnait au ministère de la guerre depuis qu'il y était entré. 
Néanmoins, le Bloc se retrouva encore pour approuver ses 
déclarations, en prenant acte de sa promesse. La séance, 
désormais historique, du 28 octobre se termina par l'ordre 
du jour suivant, voté par 294 voix contre 263 : 

La Chambre, blâmant, s'ils sont reconnus exacts, les procédés 
inadmissibles signalés à la tribune, et convaincue que M. le ministre 
de la guerre donnera dans ce cas les sanctions nécessaires, et repous- 
sant toute addition, passe à l'ordre du jour. 

Si quelque doute avait pu subsister encore sur Texactitude 
des faits dénoncés à la tribune, il n'allait pas tarder à se 
dissiper. En effet, les mêmes journaux qui apportaient au 
pays l'écho de la séance du 28 octobre, l'informaient de la 
disparition du commis infidèle qui avait livré les secrets 
maçonniques et de la démission du malheureux officier qui 
avait servi d'intermédiaire entre le ministère de la guerre et 
le Grand Orient. Et maintenant, qu'allait faire le ministre ? 
Franc-maçon ou non, il ne pouvait songer à désavouer, moins 
encore à frapper les F.*, qui n'avaient été que ses trop 
dociles collaborateurs. Au surplus, le Grand Orient lui-même 
se chargea de lui tracer d'autorité sa ligne de conduite. Le 
conseil de l'Ordre, réuni d'urgence, comprit qu'il n'y avait 
qu'un parti à prendre : payer d'audace et proclan)er hono- 
rable et méritoire l'odieuse besogne accomplie sous son 
patronage et par ses soins. Un manifeste fut rédigé en ce 
sens. En voici les passages les plus saillants : 



410 LA DELATION 

On clierche, au milieu des clameurs et des outrages, à dénaturer des 
actes dont nous nous glorifions justement,.. Nous tenons, au nom de 
la franc-maçonnerie tout entière, à déclarer hautement que, en four- 
nissant au ministère de la guerre des renseignements sur les serviteurs 
tidèies à la République et ceux qui, par leur attitude toujours hostile, 
peuvent faire concevoir la plus légitime inquiétude, le Grand Orient 
de France u la prétention, non seulement d'avoir exercé un droit légi- 
time, mais d'avoir encore accompli le plus strict des devoirs... Et ce 
sont ces hommes (les réactionnaires), que leurs impudents méfaits 
devraient obliger à baisser la tête, qui le prennent de haut aujourd'hui 
et viennent jeter l'accusation de déloyauté sur une des œuvres les plus 
loyales, les plus légitimes, les plus républicaines qu'ait accomplies le 
Grand Orient de France. 

Le général André se résolut donc, lui aussi, à faire tête. 
On dit bien qu'il jeta au feu les fiches accumulées dans 
ses armoires, si bien qu'un coxnmencement d'incendie fut 
signalé au ministère de la guerre. Mais ce fut tout. Aussi, 
le 4 novembre, vendredi, jour réservé aux interpellations, 
M. Guyot de Villeneuve montait de nouveau à la tribune et 
demandait compte au ministre des engagements pris par lui 
la semaine précédente. La démission du capitaine Mollin 
n'avait pas même été acceptée : « Vous ne l'avez pas puni, 
parce que vous vous êtes senti responsable de ses actes, au 
sujet desquels vous lui aviez donné des ordres. » L'orateur 
ne s'en tint pas là. Le général politicien avait affirmé éner- 
giquement — il en eût donné, s'il l'eût osé, sa parole d'hon- 
neur — qu'il n'avait jamais rien su de la correspondance 
qui s'échangeait entre son cabinet et les chefs de la franc- 
maconnerie. 

M. Combes était venu à la rescousse; il avait pris les dieux 
à témoin que le ministre de la guerre et lui-même avaient 
été, à cet é^ard, dans la plus complète ignorance, jusqu'au 
moment où M. Guyot de Villeneuve était venu les instruire. 
Or, l'impitoyable orateur leur jetait à la face deux documents 
qui avaient fait le tour de la presse, sans être jamais démentis. 
L'un était un tableau d'avancement du ministère de la guerre, 
avec annotations de la main du ministre, renvoyant aux fiches 
de la franc-maçonnerie. li'autre, plus curieux encore, une 
page d'un carnet de M, Waldeck-Rousseau. L'ancien prési- 
dent du conseil y note, à la date du 24 décembre 1902, une 



LA DELATION 411 

visite qu'il reçut ce jour-là même du général Percin, chef 
d'état-inajor du ministère de la guerre : 

Aujourd'hui, le général Percin a été plus explicite. Il m'a dit qu'un 
officier du cabinet, M. iNIoUin, recevait des loges des notes sur les 
officiers, qu'elles servaient à établir des fiches... 

Le général qui, à ce moment, goûtait peu cette manière 
d'agir, songeait, paraît-il, à donner sa démission. M.Waldeck- 
Rousseau l'en dissuada. 

Mais, continue-t-il, je lui ai dit que s'il devait, à mon sens, rester 
à son poste, il devait refuser catégoriquement de se prêter à des pra- 
tiques aussi extraordinaires, aussi blâmables et aussi inadmissibles 
que celles qu'il me signalait. 

Ému de ce qu'il vient d'apprendre, et croyant sans doute 
rendre service à son successeur, M. Waldeck-Rousseau va 
trouver M. Combes pour l'informer de ce qui se passe chez 
son collègue de la guerre. Le carnet mentionne l'entretien. 

30 décembre. Vu Combes. Je lui ai rapporté la conversation précé- 
dente ; mon avis est que le procédé mis en vigueur à la Guerre est 
inadmissible et déchaînera de légitimes colères quand il sera connu. 

Combes en convient : il ne connaissait pas les feuilles avec renvoi 
aux fiches. Tout cela doit cesser; mais il attend Delpech^ après les 
élections sénatoriales. 

Tout aussi bien que le ministre de la guerre, le président 
du conseil était donc dès lors convaincu d'avoir parfaitement 
connu les pratiques si sévèrement stigmatisées par son pré- 
décesseur. Cela ne l'empêchera pas de persévérer dans ses 
dénégations. Quant au général André, il faut croire que, s'il 
avait tout d'abord feint l'ignorance, c'était simplement un 
mouvement instinctif de tactique parlementaire. Il allait tout 
à l'heure justifier sa conduite d'une manière tout à la fois 
hautaine et tortueuse, mais qui équivalait assez clairement à 
un aveu. Plus tard, ses complices et lui-même en vinrent 
peu à peu à dire la vérité toute crue. Le plus compromis des 



1. M. le sénateur Delpecli était alors président du conseil de l'Ordre du 
Grand Orient. 



412 LA DELATION 

officiers délateurs, le commandant Pasquier, s'exprimait ainsi 
dans la lettre publique où il présentait sa défense : 

Faisant partie d'une association à laquelle le ministre de la guerre 
s'était adressé pour se renseigner sur l'attitude politique et la conduite 
extérieure de certains officiers, je n'ai fait que déférer au désir officiel 
qui m'avait été exprimé. 

Le 4 novembre, on ne pouvait encore faire état de sem- 
blables témoignages. Au surplus, ce n'était pas nécessaire. 
Le ministre avait eu le temps de vérifier l'exactitude de la 
situation abominable qui lui avait été signalée. On attendait 
ses explications. 

Le sfénéral André se défendit en accusant l'armée. Ce 
déplorable plaidoyer ne fut, en réalité, qu'un long et amer 
réquisitoire contre le corps des officiers, surtout des offi- 
ciers de grades supérieurs. Le délégué à la Guerre ne les 
trouvait pas suffisamment républicains; peu s'en fallut que 
tels d'entre eux ne fussent dénoncés comme traîtres à la 
République. Il était mal secondé ; les généraux et les colo- 
nels se montraient peu empressés à distinguer parmi leurs 
subordonnés les républicains de ceux qui ne l'étaient pas. 
Impossible de connaître par leurs rapports le degré de répu- 
blicanisme des officiers. Alors il s'est adressé ailleurs. La 
franc-maçonnerie, elle, nemarchanderaitpas son dévouement. 

M. LE MINISTRE. — Le Capitaine Mollin était autorisé à demander des 
renseignements et à en rececoir. 

M. Chaules Bkxoist. — Vous avez dit le contraire l'autre jour. 

M. GuYOT DE Villeneuve. — Vous n'avez donc pas dit alors la vérité, 
et M. le président du conseil non plus? 

M. LE ministre. — Le capitaine Mollin était autorisé à demander des 
renseisrnements et à en recevoir; mais... 

M. Laurent Bougère. — Mais il ne devait pas le dire ! 

M. LE MINISTRE. — ... Mais il n'était autorisé à donner à personne des 
renseignements de la nature de ceux contenus dans les lettres qui ont 
été lues à la tribune... Je désavoue ces lettres et je blâme ces agis- 
sements. 

Comprenne qui pourra. Le pauvre officier d'ordonnance 
devait demander des renseignements aux francs-maçons, 
mais il ne devait pas communiquer ceux qu'il recevait. Alors 
pourquoi les demander? Le minisire désavoue les Jellres 



LA DELATION 413 

envoyées parle secrétaire du Grand Orient, lequel n'est pas 
son subordonné. Incohérence et galimatias. 

Le général André termina en déclarant qu'il restait à son 
poste « pour défendre la République et les officiers républi- 
cains ». Et comme on le traquait de plus belle: « Je sais, 
s'écria-t-il, qu'un certain nombre de mes ennemis ont juré 
d'avoir ma peau; mais je résisterai à toutes ces attaques et je 
resterai à mon poste... » C'était la seule parole d'allure mili- 
taire qu'eût encore prononcée le chef de l'armée française. 
Mais en dépit de cette bravade, sa harangue laissait la Chambre 
sous une impression fâcheuse. 11 fallut que, tour à tour, 
M. Jaurès et M. Combes vinssent détourner l'attention de 
l'objet du débat et montrer la réaction cléricale engageant 
contre le Bloc une offensive dangereuse. Ils parvinrent péni- 
blement à rallier juste assez de voix pour que le gouverne- 
ment ne fût pas en minorité, 279 contre 277, dans un premier 
ordre du jour, celui qui traduisait le véritable état d'àme de 
l'Assemblée. Ce succès ramena quelques hésitants, et un 
second ordre du jour plus explicite en faveur du ministère 
lui donna 10 voix de majorité. 

L'absolution était accordée à l'homme qui avait introduit 
la délation dans l'armée et qui, pour se laver de son igno- 
minie, venait de calomnier ceux qu'il avait charge de défendre. 
C'est à ce moment que l'infortuné Syveton s'en vint appliquer 
deux maîtresses gifles sur la face du général André. 11 n'agis- 
sait point sous l'empire d'une émotion violente et soudaine; 
il avait prémédité et résolu d'avance, on l'a su plus tard, ce 
qu'il considérait comme de justes représailles contre la 
félonie du ministre et la lâche connivence de la majorité 
ministérielle. Certes, nous sommes loin d'approuver une 
exécution de ce genre; le geste n'est ni parlementaire, ni 
chrétien. Mais nous pensons sincèrement que le cas est de 
ceux où se vérifie la parole de Joseph de Maistre : « Il y a des 
châtiments très justes dont les exécuteurs peuvent être très 
coupables. » 

Le minisire souffleté ne se cramponnait que plus fort à son 
ministère ; l'agression brutale dont il avait été victime lui avait 
valu, au scrutin qui termina la séance du 4 novembre, la voix 
de quelques dissidents touchés de compassion ou désireux 



414 LA DELATION 

de protester contre un acte violent. Le général André pou- 
vait se croire une fois de plus victorieux. Mais ses collègues 
lui préparaient la suprême amertume. Il était par trop en- 
combrant; il fallait le débarquer; on le persuada, non sans 
peine, d'offrir sa démission; en réalité, selon le mot plaisant 
de M. Clemenceau, on le démissionna le 16 novembre, et un 
agent de change fut installé à sa place à la tête de l'armée 
française. 

C'était une première satisfaction pour la conscience du 
pays. Ce général politicien, entré au ministère de la guerre 
pour décléricaliser l'armée, qui avait montré sa vaillance à 
chasser des hôpitaux militaires la cornette des sœurs, qui 
avait remplacé les proclamations militaires par des déclama- 
tions antireligieuses, cet homme grotesque et malfaisant dis- 
paraissait enfin de la scène publique, emportant, disait-il, 
« la fierté de son œuvre et de lui-même », bagage léger en 
comparaison du poids de honte inexorablement attaché à son 
nom et dont le soufflet de Syveton n'était que le symbole. 

M. le général André, disait un journal sérieux et connu pour sa mo- 
dération, laisse sur la République et sur l'armée une tache qui s'elfacera 
sur elles, mais qui restera sur lui. Il a été l'introducteur de la délation. 
De son ministèie s'exhalera dans l'hisloiie une odeur de mouchardage. 
On ne pourra pas parler du cabinet Combes sans raconter les deux 
séances consacrées à l'interpellation de M. de Villeneuve, spectacle sans 
précédent. On dira que si M. le général André s'est démis de son porte- 
feuille, c'est que le soulèvement de la conscience publique lui en avait 
fait une obligation impérieuse. [Journal des Débats, 17 novembre 1904.) 

Quant à M. Combes, débarrassé d'un complice gênant, res- 
ponsable pourtant des mêmes méfaits, il demeurait pour con- 
tinuer, avec sa majorité un moment ébranlée et quelque peu 
éclaircie, la satanique besogne, autichrétienne et antifran- 
çaise, à laquelle ces gens-là paraissent condamnés. 

Cependant, la lumière continuait à se faire sur l'œuvre 
répugnante des loges. Les journaux avaient désormais une 
rubrique consacrée à la délation dans l'armée. Tous les 
jours, on voyait paraître une nouvelle liste de fiches. Le nom 
du délateur figure en tête du dossier; puis viennent les noms 
des officiers avec des renseignements plus ou moins étendus, 
mais peu variés: clérical, clérical militant, clérical enragé; 



LA DELATION 



ilh 



va à la messe; sa femme quête à l'église; ses enfants font 
leurs éludes dans des établissements religieux; parle mal 
du général André, etc., etc. On ne sort guère de là; la plu- 
part de ces pièces atteignent les limites extrêmes de la mé- 
chanceté et de la bêtise; il y en a de positivement infâmes, et 
souvent les éditeurs sont obligés de remplacer par des points 
ce qui ne pourrait s'imprimer sans salir Thonneur des vic- 
times. Après trois mois, nous ne sommes pas au bout; com- 
bien d'officiers verront-ils ainsi sortir des collections du 
Grand Orient leur portrait esquissé par la plume d'un franc- 
macon? 

II 

Mais l'opposition s'était promis de harceler sans merci le 
gouvernement. Au lendemain de la retraite du général André, 
trois nouvelles demandes d'interpellation sont déposées à la 
fois, relatives à des magistrats délateurs. 

...Je ne veux pas, dit M. Charles Benoist, demander leur tête. 
Grands dieux ! qu'en ferais-je ? Je veux savoir si le gouvernement 
estime qu'ils puissent faire des juges, ces agents bénévoles qui s'em- 
pressent d'apporter des renseignements, sans prendre même la peine 
de les contrôler, à je ne sais quelle agence Tricoche et Gacolet, pour 
qu'elle en fasse l'usage qui vous a été révélé. 

M. Combes fait alors une déclaration attendue mais qui 
n'en est pas moins stupéfiante : 

Les adversaires du cabinet se tromperaient singulièrement s'ils 
s'imaginaient que nous allons livrer à leurs vengeances les fonction- 
naires républicains dont les noms figurent dans les papiers qui vous 
ont été lus à la tribune... Non, Messieurs, nous ne voulons pas perdre 
en une semaine le travail de propagande républicaine de cinq années^ 



Ainsi, on devait en prendre son parti. En dépit du vote du 
28 octobre, par lequel la Chambre entendait que le gouver- 
nement appliquât « les sanctions nécessaires )),si les faits de 
délation étaient reconnus exacts, le président du conseil, lui, 
protestaitque pas un délateur ne serait inquiété. Cette résolu- 
tion avait été prise à la suite d'une intervention du Grand 
Orient qui avait signifié au président du conseil que telle était 



416 LA DELATION 

sa volonté. Deux ministres, en effet, celui de la justice et celui 
de l'instruction publique, avaient manifesté l'intention de sévir 
contre les plus compromis. Devant le veto de la franc-maçon- 
nerie, il fallut y renoncer. Vainement M. Ribot vintà la tribune 
adjurer M. Combes de démentir cette incroyable capitulation, 
après laquelle on avait bien le droit de dire « qu'il n'y a plus de 
gouvernement dans ce pays». M. Combes ne démentit rien et 
la fidèle majorité, se déjugeant elle-même, approuva de son 
vote l'impunité garantie aux délateurs par la volonté souve- 
raine de la franc-maçonnerie. Dans son dernier mandement, 
le Grand Orient avait averti les députés d'un mot profond 
qui devait avoir raison de tous les scrupules et de toutes les 
velléités d'indépendance : « L'œil des ateliers est sur vous ! » 
Toutefois, en amnistiant le passé, M. Combes avait dû 
prendre des engagements pour l'avenir; comme l'écolier 
devenu sage après correction, il avait promis de ne plus 
recommencer. M. Ferdinand Buisson lui-même l'avait exigé 
dans une interruption. Il s'agissait donc de réglementer le 
commerce des informations sur les fonctionnaires de tous 
ordres et d'en réserver le monopole aux agents officiels du 
pouvoir. Ce fut l'objet de la circulaire aux préfets, datée du 
18 novembre. On leur rappelle d'abord qu'il importe au plus 
haut point que « tous ceux, sans exception, qui détiennent ou 
aspirent à détenir une parcelle de la puissance publique », 
du président de la Cour de cassation, par conséquent, jusqu'au 
garde champêtre, et du général de corps d'armée jusqu'au 
caporal, soient animés du plus pur dévouement pour la 
République; après quoi, le document ministériel poursuit : 

Vous répondrez, Monsieur le préfet, à la confiance que le gouverne- 
ment a placée en vous, en l'éclairant en toute conscience à cet égard. Il 
ne m'appartient pas de limiter le champ de vos informations, mais il 
m'est pei'mis de vous inviter à ne j)uiser vos renseignements qu'auprès 
des fonctionnaires de l'ordre politique, des ])ersonnalités politiques 
réj)ublicaines investies d'un mandat électif et de celles que vous avez 
choisies comme t/e'/cg^wé* ou corresjiondants administratifs, en raison de 
leur autorité morale et de leur attachement à la République. 

On savait déjà ce qu'il fallait entendre par les délégués ou 
correspondants administratifs. M. Combes s'en était expliqué 
et il fut amené, à plusieurs reprises, à fournir des explications 



LA DÉLATION 417 

plus précises qu'il n'eût voulu sans doute. Dans les communes 
où l'on manque de personnages officiels assez dévoués à la 
République pour renseigner le gouvernement sur les fonc- 
tionnaires ou candidats fonctionnaires, dans celles, par 
exemple, qui ont un maire réactionnaire, le préfet doit 
choisir un républicain sûr qui se charge de surveiller et de 
dénoncer ceux qui oseraient aller à la messe ou envoyer leurs 
filles à l'école des sœurs. C'est en quoi consiste la charge de 
délégué, désormais élevée à la hauteur d'une institution régu- 
lière. Bien entendu, la désignation du délégué reste un 
secret entre lui et le préfet qui l'honore de sa confiance. Par 
définition, le délégué est inconnu de ceux qu'il doit sur- 
veiller. L'introduction de ce nouvel élément dans le personnel 
des informateurs officiels nous indique clairement que la 
France est soumise au régime d'un espionnage occulte qui 
rappelle les plus mauvais jours de son histoire. C'est très 
justement que la circulaire qui l'organise a été dénommée 
le code de la délation. 

De son côté, le ministre de l'instruction publique rédigeait 
une circulaire pour blâmer les membres de l'Université, 
auteurs de fiches délatrices. Mais ce n'étaient toujours laque 
des paroles, et, tout en condamnant la délation, on n'avait 
garde de chagriner les délateurs. Le l'""décembre, M. Grosjean 
porte à la tribune une liste de vingt-deux fonctionnaires de 
l'enseignement public convaincus de s'être faits les pour- 
voyeurs du Grand Oiùent. Il en est de tous grades, depuis 
celui de doyen de faculté, jusqu'à celui d'instituteur primaire ; 
les professeurs de lycées sont en majorité. On a déplacé 
M. Gaumand, ce professeur de Gap, qui ne voulait pas môme 
confier sa correspondance à la machine à écrire. ^Mais les 
autres? M. Grosjean citait un professeur qui avait encore 
parmi ses élèves le fils d'un officier dénoncé par lui. M. Chau- 
mié répondit qu'il lui fallait du temps pour examiner chaque 
cas en particulier. Et voilà les universitaires délateurs bien 
tranquilles. Quinze jours plus tard, le 16 décembre, M.Aynard 
demandera à interpeller le ministère sur le cas de M. Crescent, 
professeur au lycée de Lyon. Toute la ville a été indignée de 
la conduite de ce personnage; les pères de famille, TAsso- 
ciation des anciens élèves ont protesté; il n'y a plus que trois 



418 LA DELATION 

élèves dans sa classe. Le maintien du professeur dans de 
telles conditions est un défi jeté à l'opinion publique. Mais 
le professeur Crescent est un haut dignitaire de la franc- 
maçonnerie ; M. Chaumic n'a eu encore que six semaines 
pour examiner la cause! L'interpellation est renvoyée à la 
suite des autres. 

Entre temps, le Grand Orient avait pris soin de manifester 
en pleine Chambre des députés sa volonté expresse de ne 
pas tolérer de répression. Le F.*. LafFerre, président du 
conseil de l'Ordre et membre lui-même de l'Université, vint 
à la tribune, dans la séance du l*"" décembre, déclarer très 
nettement que la majorité républicaine avait eu grand tort 
de voter l'ordre du jour qui appelait des sanctions contre les 
délateurs. Elle avait été victime d'une heure d'affolement. 
Maintenant on voulait « arracher à la pusillanimité de certains 
membres du cabinet » des mesures disciplinaires contre de 
très honnêtes gens, coupables seulement d'avoir servi la 
République au détriment de leurs propres intérêts. Mais 
non, les vrais républicains ne permettraient pas pareille 
félonie, et, en dépit des audaces de la réaction, ils étaient 
bien résolus à poursuivre leur œuvre jusqu'au bout. 

Quelques jours auparavant « l'œil des ateliers « braqué sur 
eux, rendait le courage aux défaillants; cette fois, on enten- 
dait leur voix; c'était assez pour raffermir l'âme pusillanime 
des ministres. 

III 

Mais l'opposition ne désarmait pas. L'aftaire de la délation 
était bien la tunique de Nessus dont ce triste gouvernement 
ne pouvait se débarrasser et qui finirait par l'étouffer. Voici, 
rapidement esquissée, la série des derniers assauts qui lui 
furent livrés et dont chacun le laissait plus aft'aibli et plus 
déshonoré. 

Le 8 décembre, M. Maurice Colin, un fidèle du Bloc pour- 
tant, dejuande qu'on défère au Conseil supérieur de la magis- 
trature les magistrats délateurs. Le ministre Vallé répond 
que, en déplaçant deux ou trois d'entre eux, il a fait tout ce 
qu'il pouvait faire. Il a consulté les chefs de cours, et aucun 
d'eux ne lui a conseillé de sévir davantage. Pressé de dire si, 



I 



LA DELATION 419 

oui ou non, il réprouve ces infamies, le ministre franc-maçon 
se renferme dans un silence prudent. Ce jour-là, des répu- 
blicains de marque, comme M. Leygues et M. Millerand, 
ayant chargé vigoureusement, le gouvernement eut une ter- 
rible alerte; la majorité tomba à 2 voix. Le lendemain, 
M. Combes paye de sa personne; il fait, dans un interminable 
discours, la théorie, la casuistique et finalement l'apologie, 
pour ne pas dire l'apothéose de la délation. 11 appelle le 
Dictionnaire de l'Académie à la rescousse. Du moment qu'on 
ne moucharde pas pour de l'argent, on n'est pas délateur. Les 
francs-maçons magistrats, professeurs, officiers que l'on 
poursuit avec tant de malveillance, mériteraient bien plutôt 
des couronnes civiques pour leurs loyaux services et leur 
désintéressement. M. Combes rallie il voix de majorité. 

Le vendredi suivant, c'est sur l'affaire Crescent que s'en- 
gage l'escarmouche. 

Le 23 décembre, la bataille est plus chaude. M. Lannes de 
Montebcllo prend texte du dossier du commandant Pasquier 
pour pousser une interpellation que, cette fois, on n'a pas 
osé renvoyer à plus tard. Ce malheureux officier a positive- 
ment fait métier de délateur; il a rédigé à lui seul des fiches 
contre deux cent vingt-huit officiers, dont neuf généraux, et 
ses dénonciations atteignent jusqu'à l'entourage et à la famille 
même du président de la République. Par ailleurs, le virus de 
la délation a gagné tous les degrés de la hiérarchie; des offi- 
ciers subalternes jugent et dénoncent leurs supérieurs; c'est 
l'indiscipline et l'anarchie envahissant l'armée. « Pour de 
pareils faits, dit M. Deschanel, de simples soldats passeraient 
en conseil de guerre. » Qu'a-t-on fait pour les officiers 
coupables? On les envoie dans d'autres garnisons. Mais 
quels crimes ont donc commis les régiments à qui on les 
impose? 

Le successeur du général André répondit avec un bel 
aplomb que son principal souci, depuis son entrée au mi- 
nistère de la guerre, était de faire l'apaisement, de rétablir 
dans l'armée la concorde et la camaraderie si troublées par 
ces malheureuses affaires. C'est pourquoi il était bien résolu 
à ne pas tolérer de représailles et à punir les officiers qui 
entretiendraient l'agitation. Cela voulait dire que les vie- 



420 LA DELATION 

times n'avaient qu'à se taire; car on les rendrait responsables 
de tous les ennuis que leurs ressentiments pourraient causer 
au ministre. Cette fois encore, la majorité servile ratifia les 
étranges déclarations des serviteurs du Grand Orient. Toute- 
fois, en accordant sa confiance au gouvernement, elle confir- 
mait ce fameux ordre du jour du 28 octobre, que le gouver- 
nement s'obstinait depuis deux mois à tenir pour quantité 
négligeable. C'était une pantalonnade après beaucoup d'au- 
tres ; mais on ne les comptait plus. 

Ainsi s'achevait, dans une honte que notre pays n'avait pas 
connue encore, cette année calamiteuse. M. Combes gouver- 
nait encore la République pour le compte de la franc-maçon- 
nerie et les délateurs pouvaient se promettre encore de 
beaux jours. 

Cependant l'indignation et le dégoût grandissaient de 
toutes les victoires apparentes du ministère. Les dissidents 
de la majorité devenaient plus nombreux; le Bloc menaçait 
de s'effriter. Au dehors l'opinion se manifestait par des symp- 
tômes auxquels on ne pouvait se méprendre. Des membres 
influents de la Ligue maçonnique des Droits de l'homme 
envoyaient leur démission, parce que le président avait mani- 
festé ses sympathies pour le parti delà délation. Des francs- 
maçons notoires protestaient bruyamment contre les pra- 
tiques déshonorantes où les loges s'étaient laissé entraîner. 

Mais, entre toutes les manifestations, celle de la Légion 
d'honneur allait causer aux ministres de mortels déplaisirs 
et les jeter dans des difficultés inextricables. Le général Flo- 
rentin, grand chancelier de l'Ordre, était invité à appliquer 
les sanctions prévues par les règlements contre des légion- 
naires indignes. Se pouvait-il imaginer pire forfaiture àlhon- 
neurque la délation ? Des raisons de procédure avaient em- 
j)ôchc certaines de ces requêtes d'aboutir. Mais voici qu'une 
pétition adressée au grand chancelier par quelques dignitaires 
de l'Ordre se couvraient en quelques jours de signatures; elle 
devenait une sorte de plébiscite de la Légion d'honneur. 
La poussée était irrésistible ; le conseil de l'Ordre procéda à 
l'examen d'un cas où le gouvernement n'avait pas le moyen 
d'entraver sa liberté d'action, et à l'unanimité se prononça 



LA DELATION 421 

pour la radiation du commandant en retraite Bégnicourt. La 
signature du président de la République, contresignée du 
garde des sceaux, étant nécessaire pour mettre la sentence à 
exécution, le gouvernement se voyait donc mis en demeure 
de frapper malgré lui les délateurs et la délation ; car une 
fois la porte ouverte, il faudrait bien chasser au moins quel- 
ques coupables. 

Pour compliquer une situation déjà inextricable survient 
la lettre du général Peigné au F.*. Vadecard. C'est bien 
de tous les documents de ce genre connus jusqu'ici le plus 
odieux et le plus révoltant. Le général commandant du 
9" corps d'armée se vante auprès du secrétaire du Grand 
Orient des exécutions qu'il vient de faire dans ses régi- 
ments. Et il se félicite d'être si bien secondé par les officiers 
francs-maçons qui consentent à se faire les mouchards de 
leurs camarades. 

Grâce à notre excellent fr.*. Chevallier et aux divers Vén.'. du 
9^ corps, je suis averti et je puis frapper à coup sûr, 

La maçonnerie veut bien rn'aider dans la tâche si ingrate de démo- 
cratiser et de de'seiisoutauer (ouf !) mes officiers si hostiles et si inféo- 
dés à Sarto ! 

Merci donc à vous tous, et à vous en particulier, T.-. G.'. F.*. Vade- 
card, merci de tout cœur. 

Votre bien dévoué fr.'. Peigné.*. 



C'est dans ces conditions que s'engagea la bataille parle- 
mentaire du 13 janvier, qui se continua le jour suivant pour 
prendre fin le 15, à une heure du matin, après une séance qui 
avait duré bien près d'un tour du cadran. Officiellement la 
discussion avait pour objet la politique générale du gouver- 
nement. En fait, elle portait sur la délation. M. Combes eut 
beau écarter d'un mot dédaigneux cette question déplai- 
sante : « Pour nous, l'incident est clos », en réalité on ne 
parla guère que de cela et surtout on ne pensait qu'à cela, 
alors même qu'on avait l'air de parler d'autre chose. C'est 
bien sur les procédés de gouvernement, déshonorants et 
malpropres, adoptés par lui et défendus par lui, qu'il obtint 
un vole de confiance à 6 voix de majorité, dans lequel le 
cabinet comptait pour 8 suffrages qu'il se donnait à lui- 



422 LA DELATION 

même, ce qui transformait la majorité en une minorité de 
2 voix. 

Après une telle victoire, il ne restait qu'à s'en aller. 
M. Combes s'y résigna avec la bonne grâce d'un laquais 
orgueilleux congédié pour indélicatesse. Sa lettre de démis- 
sion au président de la République témoignait d'une arro- 
gance qui donne à penser que la colère lui avait fait perdre 
l'équilibre mental. 

Ainsi finit ce que l'un de ses collègues du Bloc appelait 
naguère la « domination abjecte » de M. Combes. D'autres 
hommes d'Etat tombent pour avoir glissé, dit-on, sur une 
pelure d'orange ; lui, il a glissé dans la boue et s'y est étendu 
tout de son long. 

On pourra plus tard résumer l'histoire du gouverne- 
ment de ce triste renégat en retournant un mot de l'Evan- 
gile : « Il a passé en faisant le mal. » Dans son discours du 
14 janvier à la Chambre des députés, comprenant que son 
heure était venue, il se mit à dresser le bilan de ses exploits : 
Quatorze mille écoles fermées, cinquante-cinq congrégations 
d'hommes et quatre-vingts congrégations de femmes non 
autorisées, trois cent quatre-vingt-trois congrégations de 
femmes autorisées, toutes, les unes comme les autres, dis- 
soutes, exterminées. On néglige le chiffre des vieillards, des 
infirmes réduits à la mendicité, des malheureux et des 
malheureuses partis pour l'exil. Voilà, certes, bien des 
hautes œuvres exécutées, et qui prouvent l'activité de l'exé- 
cuteur. Aussi le misérable osait ajouter : « Quant à moi, 
j'ai le droit de dire, avec la conscience publique, que c'est 
là sans contredit l'acte, du moins un des actes les plus consi- 
dérables qui aient été accomplis depuis un siècle. » Devrai, 
cet homme néfaste a beaucoup détruit, et il est bien supé- 
rieur aux bandits de la Commune qui avaient s^eulement 
pétrole les Tuileries, l'Hôtel de ville et la Cour des comptes. 
On ne voit guère au-dessus de lui que Néron jouant de la 
flùte devant Rome incendiée par ses soins. 

M. Combes ne pensait pas avoir fait encore assez pour la 
République et pour sa propre gloire. Il nous a appris dans 
ces mêmes iiovissima verba qu'il avait un projet de loi tout 
prêt pour supprimer dans un délai de cinq ans tous les éta- 



LA DELATION 423 

blissements hospitaliers congréganistes. 11 est parti avec la 
douleur de n'avoir pu ajouter ce trophée à ceux qu'il avait 
déjà conquis. Mais il s'est du moins accordé la satisfaction 
de fermer encore un demi-millier d'écoles. Le décréta paru en 
même temps que la lettre de démission. Un voyageur, retour 
d'Amérique, racontait l'an dernier sa visite aux établissements 
de Chicago où l'on immole chaque jour plusieurs milliers de 
porcs. Les animaux frappés du coup mortel viennent tomber 
dans d'immenses bassins d'eau chaude, où ils achèvent de 
mourir en se mordant furieusement les uns les autres. Per- 
sonne ne songe à établir une comparaison quelconque entre 
ces innocentes victimes et l'ancien président du conseil; 
mais qui donc, devant son dernier geste, n'a pas pensé malgré 
lui au coup de dent enragé de la bêle aux abois? 

Mais nous n'avons pas à faire ici l'oraison funèbre de 
M. Combes. La chute de cet homme malfaisant ne rentre 
dans notre sujet que parce qu'elle a eu pour cause le système 
de délation qui restera la caractéristique et la honte de son 
gouvernement. La France honnête l'a rejeté dans une nausée 
irrésistible. Il s'est plaint d'être traqué par « la coalition des 
haines cléricales et nationalistes ». Mais, en réalité, il y a eu 
dans le sentiment public soulevé contre le ministre organi- 
sateur de la délation et patron des délateurs trop de mépris 
pour laisser beaucoup de place à la haine. 

Et maintenant dans quel état cet homme et ses coopéra- 
teurs de tout degré ont-ils jeté le pays livré en proie, depuis 
trois ans, à leurs détestables manœuvres ? Sous prétexte de 
défendre la République que personne ne menace, une moitié 
de la France est occupée à espionner l'autre. La délation 
est partout, entretenant partout le malaise, l'inquiétude, la 
défiance, la terreur, semant entre les enfants d'une même 
patrie d'atroces discordes et d'inexpiables rancunes. Pas une 
profession, pas une catégorie de citoyens n'échappe à l'abo- 
minable gangrène. Il y a quelque temps — peut-être a-t-on 
cessé depuis les derniers événements — un journal à grand 
tirage avait une rubrique dirigée par le sénateur Delpech ; 
le titre importe peu. Les instituteurs étaient invités frécjuem- 
ment et chaudement à dénoncer ceux de leurs collègues ou 



424 LA DELATION 

des membres de l'Université chez qui ils découvriraient 
quelque trace de cléricalisme. Et chaque jour apportait son 
contingent de dénonciations avec appel aux sévérités admi- 
nistratives. De son côté, Mgr Lacroix, évéque de Moutiers, 
a publié une lettre où il se plaignait du mal fait à l'Église 
de France par les délateurs acharnés contre le clergé. 

Si dans la plupart des diocèses, disait-il en terminant, il y a tant d'in- 
térêts en souffrance, tant de conflits aigus qui demeurent sans solutions, 
si tant de suppressions de traitement sont maintenues au mépris de 
toute justice, si un malaise angoissant règne à tous les degrés de la 
hiérarchie religieuse, si enfin tant d'évêques et de prêtres qui ont eu la 
nohle ambition de servir d'un même zèle l'Église et la France, ont 
aujourd'hui la douleur d'assister à l'écroulement de leur rêve, et si leur 
âme est en proie à la tristesse et au découragement, tout cela est 
l'œuvre de la hideuse délation. 

Mgr Germain, archevêque de Toulouse, remerciait l'évêque 
de Tarentaise d'avoir dénoncé le mal et il ajoutait pour sa 
part: 

La délation est depuis quelques années le plus grand obstacle au 
gouvernement de nos diocèses. C'est elle qui fait écarter des postes les 
plus importants les meilleurs sujets; et certains qui s'étonnent de voir 
le pape examiner le choix des évoques, décident tous les jours bruta- 
lement du choix des curés sous l'influence des délations inspirées par 
l'injustice et la haine. 

Au surplus, qui pourrait se flatter d'être à l'abri, quand on 
a entendu des députés et des sénateurs déclarer très haut 
que l'espionnage et la délation s'exerçaient jusque dans l'en- 
ceinte du Parlement ? 



Voilà pourtant quelles habitudes et quelles mœurs tendent 
à s'acclimater dans cette France si longtemps éprise de 
loyauté et d'honneur! Voilà l'étal d'àme des gens qui se sont 
donné pour mission d'extirper de leur République ce qu'ils 
appellent la lèpre cléricale! Voilà le degré d'avilissement où 
ils se comj)laisent, dont ils sont fiers et qu'ils exaltent à 
l'occasion! H y a dans la Bible une parole à leur adresse: 
« Ceux qui me méprisent, dit le Seigneur, deviendront eux- 



I 



LA DELATION 425 

mêmes méprisables... » Peut-être, pour avoir le mot juste, 
faudrait-il traduire littéralement : 

Ils seront ignobles! Erunt ignobiles*. 

Les faits que nous venons de rapporter ne vérifient que 
trop la prophétie vengeresse. Ils renferment bien d'autres 
leçons précieuses à recueillir. En vérité, il y a beaucoup de 
philosophie dans cette lamentable histoire. Nou s y revien- 
drons dans un prochain article. 

Joseph BURNICHON. 
1. Qui contemnunt me erunt ignobilcs. (I Reg., ii, 30.) 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 



La flotte de la Baltique : Sa force offensive et défensive. — Ses fai- 
blesses. — Timides pronostics. Astronomie : Retour d'une comète. — 

Singulière accélération. — L'hypothèse d'Encke. — Le neuvième satellite de 
Saturne. — Des années de vingt-cinq mille jours ! — Abondances de clairs de 

lune. — Phocbé et son mouvement rétrograde. — Graves conséquences. 

Le forçage des fleurs : Inaction hivernale. — Repos physiologique. — Un 
lilas maltraité, puis choyé. — Effet des anesthésiques sur les plantes. ■ — Une 
scène d'enivrement. — Théories dilficiles mais résultats certains. — Singu- 
lière action d'un « coup de feu ». La fièvre typhoïde : Un complice pré- 
sumé du bacille d'Eberth. — Le sérum antityphoide du docteur Chantemesse. 
— Statistiques. 

Tous les regnrds sont fixés, en ce moment, sur la flotte de la 
Baltique qui va entreprendre, après un long* et périlleux voyage, 
la rude tâche de rendre à la Russie le commandement de la mer 
Jaune. Il nous a semblé intéressant de donner quelques rensei- 
gnements techniques sur la nature et la puissance des unités de 
cette escadre, nombreuse, mais peu homogène. 

Sa force principale — d'aucuns diraient unique — repose sur 
les cinq cuirassés qui, escortés de deux croiseurs cuirassés et 
d'un croiseur protégé rapide, VAurora^ ont fait route par le cap 
de Bonne-Espérance. 

Les quatre cuirassés d'escadre : Souçaroff, Alexandre Ilf, 
Orel et Borodino^ sont des navires entièrement neufs, présentant 
h peu près, avec quelques améliorations néanmoins, les caracté- 
ristiques du Czarévitch^ aujourd'hui désemparé dans le port alle- 
mand de Kiao-Tcheou. Chacun d'entre eux porte quatre gros 
canons de 305 millimètres, douze de 152 millimètres et une 
nombreuse artillerie légère. La cuirasse qui protège la ligne de 
flottaison est en acier Krupp, de 230 millimètres au milieu du 
navire, et va s'amincissant aux extrémités où l'épaisseur est 
réduite de moitié. Les gros canons sont en tourelles blindées h 
260 millimètres d'acier environ; ceux de 152 millimètres sont 
protégés par des tourelles de même épaisseur (152 mm.). Le pont 
cuirassé a 100 millimètres dans la partie recourbée et il est sur- 
monté d'un second pont moitié moins épais. Enfin, la forteresse 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 427 

centrale est garnie, jusqu'en haut, d'un blindage de 100 milli- 
mètres. Ajoutons qu'un système spécial de compartiments 
étanches rend ces beaux cuirassés à peu près insubmersibles, 

A leurs côtés, se trouve VOsliaha, moins récent, et qui pré- 
sente l'inconvénient d'être extrêmement haut sur l'eau, ce qui 
offre une trop belle cible aux adroits canonniers japonais. Il 
porte quatre gros canons de 250 millimètres seulement, onze de 
152 millimètres. La protection est assurée par une cuirasse en 
acier-nickel Harvey de 230 millimètres. C'est, en somme, un 
beau navire, avec ses 18 nœuds et demi de vitesse, mais il semble 
notablement inférieur aux précédents et aux terribles lutteurs 
qu'il va affronter. 

Les croiseurs cuirassés, Dinitri-Donskoi et A rniral-Na khi/no ff^, 
sont de vieux navires, dont le premier date de 1883 et le second 
de 1885 ; il est vrai que ce dernier a été transformé en 1899, mais il 
garde sa vieille cuirasse, d'acier relativement inférieur. Sa vitesse 
est de 18 nœuds et demi, son tonnage de 8 000 tonnes, tandis que 
son compagnon n'en jauge que 5 800 et ne file que 15 nœuds 
et demi. Leur armement comprend huit canons de 152 mil- 
limètres et dix de 120 millimètres pour le Nakhinioff; l'autre ne 
porte que six pièces de gros calibre et le même nombre de 
120 millimètres. 

UAurora est un croiseur protégé de bonne vitesse, 20 nœuds, 
et de 6630 tonnes. Il fait normalement partie de la flotte de 
croiseurs rapides qui a passé par le canal de Suez et a, sans 
doute, été adjoint à l'escadre des gros cuirassés comme 
éclaireur. 

La seconde et troisième division comprennent, outre de nom- 
breux vaisseaux de la flotte auxiliaire sans valeur militaire, deux 

cuirassés déjà vieillis, quatre ou cinq croiseurs protégés, des 

destroyers et torpilleurs. 

Les cuirassés sont : le Sissoi-Veliki^ lancé en 1894, de 

9 000 tonnes, filant 16 nœuds, et le Navarin, construit en 1891, 

à peu près de même force. Chacun porte quatre canons de 

305 millimètres, ancien modèle, et six ou huit de 152 millimètres. 

Leurs cuirasses, du vieux système, les défendront mal contre les 

projectiles pénétrants actuels. 

Enfin, les croiseurs protégés rapides sont \Oleg (6 200 tonnes, 

23 nœuds); le Jemtchug et l'/^wwrMf/ (3 200 tonnes, 22 nœuds et 



42S BULLETIN SCIENTIFIQUE 

demi); le S{>iella?ia (3900 tonnes, 21 nœuds et demi); VAlmaz, 
sœur de l'intrépide petitiVocfA- (3 000 tonnes, 25 nœuds). Ces unités 
n'ont évidemment qu'une très faible valeur de combat, mais elles 
pourraient, surtout jointes aux croiseurs de Yladivostock, ruiner 
le commerce du Japon et couler à fond ses transports. 

Tels sont les renseignements techniques que nous avons pu 
nous procurer et peut-être serait-il sage de nous en tenir là. 
Mais nous sentons peser sur nous la question du lecteur : « Quelle 
est la valeur, quelles sont les chances de cette flotte? » Ilélas! il 
nous est bien difficile de répondre, étant, dans toute la force du 
terme, ce que les marins appellent avec dédain un « éléphant»... 
sans doute parce qu'ils nous reprochent de fouler le plancher des 
yaches! ironie des mots! Aussi est-ce avec une timide réserve 
que nous risquerons quelques appréciations, qui nous paraissent, 
d'ailleurs, relever du simple bon sens. 

Il nous semble donc que la flotte de la Baltique n'est guère en 
mesure d'affronter victorieusement les flottes fatiguées, mais 
admirablement entraînées, de Togo et de Kamimura. Les Japo- 
nais, qui ont de belles qualités militaires, ont particulièrement 
celle de la discrétion. Aussi n'est-il pas facile de savoir dans quel 
état se trouvent leurs escadres. Si cependant ils ont avoué toutes 
leurs pertes, ils n'auraient à regretter qu'un cuirassé, le Hatsuse^ 
et quelques croiseurs protégés. Mentionnons toutefois un bruit 
qui tend à s'accréditer et d'après lequel le cuirassé Yashima 
aurait, lui aussi, péri *. Quoi qu'il en soit, il resterait au Japon ou 
bien quatre ou bien cinq beaux cuirassés, de construction récente, 
et huit croiseurs cuirassés, de grande vitesse, bien défendus et 
puissamment armés. Nous ne comptons pas les croiseurs pro- 
tégés. C'est là un formidable adversaire contre une flotte de sept 
cuirassés et de deux croiseurs cuirassés, dont quatre, au moins, 
ont plus de dix ans d'âge. On parle, il est vrai, d'une nouvelle 
escadre, mais elle ne pourra guère être composée que de vieux 
navires, placés en réserve, sinon en retraite, depuis longtemps. 

Pour toutes ces raisons, il nous paraît difficile, maintenant 
qu'est acccomplie l'irréparable perte des cuirassés de Port- 
Arthur, de voir le pavillon russe reprendre la maîtrise de la mer 



1. Un simple croiseur protégé porte un nom analogue, le Yoshino. Peut- 
être y a-t-il une simple confusion. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 429 

Jaune, Restent les chances heureuses dont, plus qu'une bataille 
sur terre, est susceptible un combat naval. Mais leur réalisation 
est le secret de Dieu et, pas plus que marin, nous ne sommes 
prophète. 



Il nous faut maintenant lever les yeux au ciel... astronomique 
que nous avons peut-être trop négligé. Deux faits divers sont à 
noter: l'un relatif au neuvième satellite de Saturne, l'autre con- 
cernant le retour, attendu d'ailleurs, de la comète d'Encke. Com- 
mençons par cette dernière. 

C'est en 1818 que Pons, de Marseille, la découvrit ; mais ce 
fut Encke qui établit son état civil, en déterminant ses éléments. 
Par reconnaissance, l'astre a pris son nom. C'est une des rares 
comètes périodiques ayant, par conséquent, une orbite ellip. 
tique. On sait, en effet, que la plupart de ces astres errants se 
meuvent sur des paraboles ou des hyperboles. Arrivant des pro- 
fondeurs de l'espace, ils se précipitent indiscrètement dans notre 
•système solaire, y décrivent — souvent avec une vitesse prodi- 
gieuse ^ — un arc parabolique ou hyperbolique, puis s'éloignent 
pour ne plus revenir, semble-t-il. 

Les comètes périodiques, au contraire, ayant été captées par 
l'attraction du soleil ou d'une grosse planète, parcourent une 
courbe fermée et reviennent à intervalles réglés, visiter notre 
petit monde planétaire intime. Il n'y en a guère qu'une douzaine ', 
encore leur nombre est-il exposé à décroître. C'est ainsi que la 
comète de Biela s'est partagée en deux, vers 1846, et semble s'être 
ultérieurement réduite en fragments. 

La comète d'Encke est celle dont la période est la plus courte; 
elle revient à peu près tous les trois ans (exactement: 3,3). Son 
orbite ne s'étend pas tout à fait jusqu'à Jupiter. Elle est peu 
visible, ne dépassant jamais, dans les circonstances les plus favo- 
rables, l'éclat d'une étoile de cinquième grandeur. En général, 
elle est moins brillante encore et on ne la voit qu'au télescope 
ou à la lunette, sous forme d'une nébulosité, sans noyau et sans 
queue. 

1. Certaines comètes ont décrit, en un jour, des arcs de 40* et même de 
120° en longitude. 

3. On en a observé exactement dix-sept. 



430 BULLETIN SCIENTIFIQUE 

Cet astre présente une particularité importante qui lui donne 
une singulière célébrité. Ses retours régulièrement constatés, et 
il y en a déjà vingt-neuf, ont montré que la durée de sa révolu- 
tion va en diminuant sans cesse. La comète se rapproche donc 
constamment du soleil* et l'on peut prévoir le moment où elle 
ira se précipiter sur lui. Pour expliquer cette anomalie, Encke 
lança sa fameuse hypothèse d'un milieu résistant, existant autour 
du soleil, et dont l'efTet serait d'accélérer la révolution des astres 
qui le traversent. Cette conception n'est guère admise aujour- 
d'hui, même en limitant ce milieu au voisinage immédiat du 
soleil, même en le supposant doué d'un mouvement de rotation. 
En effet, l'accélération du parcours de la comète d'Encke n'est 
pas constante, comme elle avait paru l'être de 1819 à 1858; elle 
a diminué ensuite jusqu'en 1868, pour garder finalement une 
valeur à peu près constante, mais inférieure d'un tiers à Taccé- 
lératiou primitivement constatée. Or, si celle-ci était due à la ré- 
sistance d'un milieu, on ne voit pas pourquoi elle varierait. De 
plus, cette espèce d'atmosphère devrait réfracter les rayons de 
Vénus et de Mercure lorsqu'ils se trouvent de l'autre côté du 
soleil par rapport à nous, — ce qui n'a pas lieu. Enfin il est une 
comète, celle de Brorsen, dont le mouvement retarde au lieu 
d'avancer. C'est pourquoi M. Backlund rejette l'hypothèse 
d'Encke et attribue l'accélération variable de sa comète à l'action 
d'un essaim de corpuscules célestes qu'elle rencontrerait en un 
point de sa trajectoire. Il est difficile, en l'état actuel delà science, 
de dire si cette hypothèse nouvelle sera confirmée. En attendant, 
la comète d'Encke a joué quelques tours aux astronomes. Ceux-ci 
espéraient la voir assez brillante ; or elle ne s'est guère montrée 
en novembre que comme une étoile de treizième ou de quinzième 
grandeur. Elle passe au périhélie, c'est-à-dire au point le plus 
rapproché du soleil, le 4 janvier 1905, et sa distance minimum à 
la terre, quia été atteinte le 21 novembre dernier, était d'environ 
56 millions de kilomètres. Ceux qui sont hantés de la crainte de 
rencontrer une comète peuvent donc se rassurer rétrospective- 
ment. 

Passons au neuvième satellite de Saturne. Celui-ci est une étrange 



1. La troisième loi de Kepler est ainsi conçue : « Les carrés des temps des 
révolutions sont proportionnels aux cubes des grands axes. » 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 



431 



planète avec son anneau, unique dans notre système et dont la 
nature, les conditions d'équilibre, etc., suscitent les plus palpi- 
tants problèmes de mécanique céleste. Cette planète, dont la 
distance au soleil est une dizaine de fois plus grande que celle 
de la terre ^, tourne autour de l'astre lumineux en vingt-neuf 
années et demie à peu près^, et pivote sur elle-même en 10 heu- 
res, 14 minutes, 24 secondes. On voit que chaque année de Saturne 
compte un peu plus de vingt-cinq mille jours: voilà décidément 
le sanatorium où il faut envoyer ceux qui n'ont plus que quelques 
années à vivre. . 

Il faut y envover aussi ceux qui aiment la poésie des clairs de 
lune, Saturne possédant au moins neuf lunes pour sa part. Ce 
sont, en commençant par les satellites les plus rapprochés de la 
planète : Mimas^ Encelade, Téthys^ Dioné, ces quatre premiers 
étantplus voisins de Saturne que la lune ne l'est de la terre ^ ; puis 
viennent : Rhéa^ Tlî'^^rw * (h plus de 1 million de kilomètres), Hype- 
rion, Japet (3 millions et demi) ; enfin l'objet de la découverte 
en question, Phœbé, à plus de 12 millions de kilomètres de la 
planète. 

C'est en 1898 que M. W.-H. Pickering le découvrit sur des 
clichés pris à l'observatoire de FlagstafFdans l'Arizona, sous un 
des cieux les plus purs qui existent. Cependant les astronomes 
ne furent pas convaincus : l'astre était si petit, si éloigné de la 
planète ! puis on n'arrivait pas à le voir dans la lunette et la pla- 
que photographique ne paraissait pas infaillible. L'inventeur ne 
se découragea pas. En examinant de nombreux clichés, il par- 
vint à fixer les éléments de l'énigmatique satellite et, dès lors, il 
ne restait plus qu'à le chercher au moyen de la lunette et h le 
trouver, M. Pickering eut cette joie et l'existence de Phœbé (dont 
le nom est d'ailleurs fort mal choisi, puisque notre lune s'en 
pare lorsqu'elle veut faire de la poésie), cette existence, dis-je, 
n'est plus guère contestée. Mais voici qui est plus grave : d'après 



1. 9,0046 au périhélie; 10,073 à l'aphélie; cela donne une distance au 
soleil variant de 1330 millions de kilomètres à 1490 millions. 

2. Révolution sidérale : vingt-neuf ans, cinq mois, seize jours, cinq heures. 

3. La distance moyenne de la terre à la luue est de 38» 445 kilomètres. 

4. Titan, le plus gros de ces satellites, a un volume presque égal à celui 
de Mars et une masse double de celle de la lune. Cependant des recherches 
récentes tendent à faire croire que l'on a exagéré ses dimensions. Son dia- 
mètre n'aurait que 4000 kilomètres environ. 



432 BULLETIN SCIENTIFIQUE 

les récentes recherches de l'observatoire d'Arequipa, il sem- 
blerait que ce nouveau satellite a un mouvement rétrograde. Le 
lecteur n'est peut-être pas très ému de cette communication sen- 
sationnelle, il va pourtant en saisir l'importance. 

Toutes les planètes, sans exception, tournent en se/is direct 
(inverse des aiguilles d'une montre), autour du soleil. Tous les 
satellites, y compris ceux de Saturne connus jusqu'ici, suivent la 
même loi. Mais, chose singulière, et que Laplace avait déclarée 
impossible, les quatre satellites d'Uranus et le satellite de Nep- 
tune * tournent en sens rétrograde (celui des aiguilles d'une 
montre). Cette anomalie a même été la première grande difficulté 
contre la théorie cosmogonique de Laplace et la cause du rema- 
niement que lui fît subir M. Faye. Celui-ci suppose que les pla- 
nètes les plus voisines du soleil se sont formées les premières par 
condensation d'anneaux nébuleux, à une époque où l'astre central 
n'étant pas encore formé, la loi d'attraction était telle que les 
vitesses linéaires de ces anneaux croissaient en raison de la 
distance. Il en résultait qu'à la rupture, la matière devait s'en- 
rouler toujours dans le même sens, sens direct. Au contraire, 
lorsque la condensation du soleil a été plus avancée, la loi d'at- 
traction a changé, les vitesses linéaires ont décru aveç^la distance, 
en raison de la racine carrée de cette distance, et l'enroulement 
s'est effectué en sens contraire. 

Cette théorie était-elle, jusqu'ici, plus satisfaisante que celle 
de Laplace? Les avis étaient partagés. En tout cas, s'il est vrai 
que le neuvième satellite de Saturne tourne en sens rétrograde, 
alors que ses collègues tournent en sens direct, le système de 
Faye, comme son rival, semble se heurter à une très grosse diffi- 
culté. En revanche, la confirmation de cette découverte favori- 
serait une des idées que M. le colonel du Ligondès a exposées 
dans son ouvrage sur la formation mécanique du monde, car il 
y soutient, précisément, la coïncidence possible des deux rota- 
tions*. On comprend maintenant toute l'importance que prendra 
peut-être Phœbé, dans le monde astronomique, en dépit de l'exi- 
guïté de sa taille. L'abbé Th. Moreux avait d'abord admis que 
son diamètre était compris entre 150 et 300 kilomètres. Il lui 

1. Ces deux planètes sont au delà de Saturne. 

2. Voir, Cosmos, 27 novembre 1904, un intéressant article de cet auteur à 
ce sujet. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 



433 



accorde aujourd'hui 320 kilomètres, ce qui reste modeste pour 
un astre. Un sphéroïde dont le diamètre égale la distance Paris- 
Dijon, et dont un rapide ferait le tour en neuf ou dix heures! 
Voilà de quoi tenter les globe trotters. Le satellite accomplit sa 
révolution autour de Saturne en cinq cent quarante-six jours et 
ne doit être vu de cette planète que comme une étoile de faible 
grandeur. Allons ! Phcebé n'ajoutera pas grand'chose aux charmes 
des nuits saturniennes. Elle pourrait du moins ajouter quelque 
chose aux connaissances des habitants de la terre. 



La mode se répand de plus en plus d'orner les salons de 
fleurs durant l'hiver, et ceux qui n'ont pas les moyens de se 
payer ce luxe peuvent, du moins, contempler en plt-in mois de 
décembre des devantures de fleuristes égayées de lilas ou autres 
fleurs. Comment l'art du jardinier satisfait-il ces caprices de 
l'amateur? Il sera peut-être intéressant de le dire brièvement, 
d'autant plus qu'une découverte récente de M. Johannsen, pro- 
fesseur de physiologie végétale à l'Ecole supérieure d'agriculture 
de Copenhague, vient de renouveler l'industrie du forçage. 

Forcer des fleurs, des fruits, des légumes, c'est les obliger à 
fleurir ou mûrir à contretemps, soit en retard, soit en avance. 
Le maraîcher qui prépare ses primeurs, fraises ou melons, sous 
la cloche classique, à grand renfort de fumier, lait déjà du forçage 
« sur une petite échelle». Mais à mesure que l'industrie — 
même la plus humble — ne craint pas d'utiliser les découvertes 
de la science, ses procédés s'étendent et se perfectionnent. Cela 
arrive surtout en Allemagne, où l on a, bien mieux que chez 
nous, compris la nécessité d'unir, dans toute exploitation, les 
efforts du savant à ceux de l'industriel. Jusqu'ici, nos horticul- 
teurs ont gardé un bon rang pour la production des fleurs hâtives, 
dont l'exportation est une source sérieuse de bénéfices. Il ne 
faudrait pas cependant qu'ils s'endormissent sur... leurs lauriers, 
car il semble que le nouveau procédé doive permettre à l'Alle- 
magne, qui l'a déjà adopté, de nous faire une terrible concur- 



rence 



1 



1. M. Albert Maumené s'est constitué, en France, le propagateur de cette nou- 

CII. — 15 



434 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 



Les végétaux de nos climats tempérés passent, on le sait, par 
deux phases très distinctes. Du printemps à l'automne, ils se 
couvrent de feuilles, puis de fleurs, mûrissent ensuite leurs fruits 
et leurs graines. Ija bise étant venue, toute manifestation de vie 
extérieure cesse, les feuilles tombent, il ne reste plus que de secs 
branchages ou quelques tubercules enfouis dans la terre. 

Cet arrêt de la végétation est dû au froid; il peut être aussi 
causé par la sécheresse prolongée. C'est un repos imposé par les 
conditions extérieures et que M. Johannsen appelle une « inaction 
forcée ». Aussi, dès que cessent ces conditions, la vie extérieure 
reparaît; vienne la tiédeur, l'humidité du printemps, la plante 
se réveille et recommence son cycle fleuri. On comprend que 
l'on puisse dès lors, en prolongeant le froid (dans des serres 
frigorifiques, par exemple), retarder l'éclosion des premières 
pousses. Et voilà déjà un moyen d'avoir des fleurs hors de saison, 
non bien entendu des prinleurs, mais au contraire des retarda- 
taires. Inversement, en cultivant la plante dans une serre chaude, 
on lui donnera l'illusion du printemps et l'on avancera de 
plusieurs semaines son éclosion. Pour le coup, voilà la primeur 
vulgaire... 

Mais ce procédé simpliste ne réussit, en général, qu'aux envi- 
rons de la saison normale où la fleur s'épanouit. Prenez une 
pomme de terre immédiatement après la récolte et plantez-la 
dans la plus chaude des serres, elle ne germera pas, tandis que 
plus tard elle donnerait des bourgeons, même dans un milieu 
moins favorable. Pourquoi cela? C'est qu'elle n'a pas eu son 
véritable repos, intrinsèque, physiologique, et, pour ainsi dire, 
sa période de recueillement intime. Pendant ce temps, l'arrêt de 
la plante est causé par l'état de ses échanges et de ses régulations 
internes, non par des conditions extérieures, et il semble que 
ce repos soit absolument nécessaire, au moins dans une certaine 
mesure. C'est ainsi que les bourgeons du lilas ou du marronnier, 
destinés à s'épanouir normalement au printemps prochain, étaient 
déjà formés dès le mois de juillet; mais ils resteront en repos 
jusqu'à l'époque fixée, à moins que n'intervienne le forçage. 
M. Johannsen distingue même l'avant-repos, le repos central, 

velle méthode. Il a publié la Nouvelle inélhode de culture forcée (Vnris, Librai- 
rie horticole) et, dans la Revue scientifique du 19 septembre 1903, un article 
sur l'Anesthésie des végétaux, auquel nous faisons plusieurs emprunts. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 435 

l'après-repos : nous négligeons ces subdivisions afin de ne pas 
compliquer des choses déjn un peu obscures de leur nature^. En 
résumé, les plantes, particulièrement les bourgeons, formés l'été 
précédent et destinés à s'ouvrir au printemps, les plantes, dis-je, 
ont une période de repos physiologique, dépendant de leurs con- 
ditions internes (structure, échanges, etc.); ce repos leur est 
nécessaire, mais seulement dans certaines limites; le froid et la 
sécheresse, eux, n'agissent qu'extérieurement; ils peuvent seule- 
ment prolonger l'inaction du végétal, alors que son repos inté- 
rieur est achevé; peut-être aussi accélérer l'entrée dans le repos 
central. 

Ceci posé, voyons comment l'on force les fleurs par l'ancien 
procédé et supposons, par exemple, qu'on veuille avoir des lilas 
en hiver. 

A cet effet, on prend des arbustes riches en bourgeons qui ont 
déjà revêtu leur garniture écailleuse et leurs enveloppes de coton 
pour affronter les frimas, et supposons qu'ils ne soient pas encore 
entrés complètement dans le repos hivernal. On arrache les 
touffes avec les racines et on les met sous un hangar bien sec, 
où elles se fanent et se dessèchent. Ce traitement barbare peut 
dorer jusqu'à six semaines. L'activité vitale s'arrête et le repos 
commence ou s'accentue. Alors la dureté fait place aux petits 
soins. Dans une serre chauffée à 25°, on replante l'arbuste, en 
entourant ses racines d'excellent terreau. On arrose de temps en 
temps à l'eau tiède, et le jardinier, — l'artiste, — son sécateur h la 
main, supprime tout bouton qui ne lui plaît pas. La plante a eu 
son repos, du moins l'essentiel; elle trouve une chaleur printa- 
uière et plus que printanière, elle se croit donc au printemps, 
et voilà qu'au bout de vingt jours environ, les feuilles, les fleurs, 
ont poussé. Tl ne reste plus qu'à les cueillir. 

Ce procédé est bon, mais il dépend trop des conditions clima- 
tériques. Ainsi, par un automne humide et chaud, il réussit fort 
mal. De plus, il n'est applicable que lorsque la saison est déjà 
assez avancée. Enfin, nous verrons que la qualité des produits est 
inférieure à celle qu'assure la méthode Johannsen. 

Celle-ci consiste à faire agir les aneslhésiques sur les plantes. 



1. Cette théorie du repos physiologique ne paraît pas être admise par 
tout le monde. 



436 BULLETIN SCIENTIFIQUE 

On sait depuis Leclerc (1853) que l'élher et le chloroforme 
agissent sur la sensitive [mimosa piidica) et lui enlèvent, pour 
un lemps, sa sensibilité. Ileckel et Paul Bcrt étendirent ces 
recherches. Surtout, Claude Bernard montra que les substances 
anesthésiantes interrompent les mouvements du protoplasma 
dans les cellules et arrêtent le développement des plantes. Enfin, 
l'on établit — et les expériences même de Johannsen le prouvent 
— que des doses très Aiibles d'éther produisent, au contraire, 
une action excitante. 11 en va donc des végétaux comme des 
ivrognes : un peu de leur liquide aimé les émoustille, leur donne 
de l'esprit et de l'activité ; beaucoup les endort et les stupéfie. 

Le professeur danois eut donc l'idée d'utiliser cette propriété 
pour forcer les arbustes à Heurs. Il prit des rameaux de saule et 
les plaça sous une cloche avec un peu d'éther. Après vingt- 
quatre heures, ces branches furent plongées dans l'eau et portées 
dans une serre concurremment avec des rameaux non éthérisés 
destinés à servir de témoins. Au bout de deux jours, les branches 
traitées par l'éther ouvrirent leurs bourgeons, les autres ne bou- 
gèrent pas. 

Voici maintenant le traitement industriel. Bien entendu, on 
ne choisit que des arbustes dont les bouigeons sont déjà formés. 
On les arrache et on laisse sécher la motte. Puis on les place 
dans le récipient h éthérisation, caisse, cloche ou chambre, selon 
les dimensions. Sur le plancher est étendu du sable sec sur 
lequel on pose les plantes debout, et l'on ferme hermétiquement. 
L'éther est introduit par le haut à cause de la lourdeur de ses 
vapeurs, et à la dose de 40 grammes, à peu près, par hecto- 
litre d'air contenu dans le récipient. La température est main- 
tenue aux environs de 18°. Et dans cette atmosphère saturée 
d'ivresse, on laisse les arbustes deux, ou même trois jours ^ 
Quand on les retire de cet assommoir, hélas! combien piteux 
est leur état. Les feuilles, s'il en restait, sont tristement tom- 
bées et il semblerait que ces rameaux intempérants fussent bons 
à jeter au feu. Mais n'allons pas trop vite; voyez : les bourgeons, 
eux, sont gonflés comme aux premiers sourires du printemps. 
Vite, on met en serre chaude et, avec une rapidité étonnante, la 



1. Inutile de faire remarquer que, ces vapeurs étant très inflammables, 
des précautions s'imposent. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 437 

plante se couvre de feuilles et de fleurs. En dix jours, les thyrses 
des lilas sont formés et cinq jours après ils sont épanouis. Il 
faudrait dix à ving-t jours de plus pour que des plantes non éthé- 
risées soient dans le même état. D'où résulte une sérieuse éco- 
nomie de combustible. 

De plus, alors que, dans le forçage ordinaire, beaucoup de 
boutons avortent, avec le procédé d'éthérisation, tous, ou presque 
tous, prospèrent. Enfui, dernier avantage, on peut, par cette 
méthode, obtenir des fleurs quatre ou cinq mois plus tôt que 
par la méthode ordinaire. Dès juillet-août, on fait fleurir des 
plantes qui, normalement, ne fleuriraient qu'au printemps suivant. 

Quelle est la théorie de cette action de l'éther ou du chloro- 
forme, — car celui-ci agit de la même façon, mais à dose moins 
forte? Les auteurs ne sont pas d'accord. Pour les uns, les anes- 
thésiques agissent comme stupéfiants, comme soporifiques et, à 
ce titre, modifient l'état de repos physiologique de la plante. 
Pour les autres, tout est dans le rôle excitant, reconnu à ces 
substances lorsqu'elles sont à petite dose. Et ils font remarquer 
que si, après i'élhérisation, on attend plus de deux jours pour 
mettre en serre, le départ de végétation ne se produit pas. Donc 
ce n'est pas l'état interne de repos qui a été modifié, si tant est 
que ce repos existe, c'est une excitation passagère qui a eu lieu : 
celle-ci passée, la plante redort. 

Sans avoir la moindre prétention de trancher un pareil litige, 
il nous semble que cette dernière théorie s'accorde mieux avec 
les apparences. 

Notons encore un fait singulier qui a été signalé récemment 
par M. J. JoUy, à la Société de biologie. 

Le 2 septembre 1904, un violent incendie éclatait à La Chaussée- 
sur-Marne et détruisait tout un quartier. Le feu s'arrêta devant 
un verger, après avoir brûlé les deux premières rangées d'arbres 
et fortement roussi les trois suivantes. La sixième rangée eut 
seulement quelques branches endommagées; le reste en fut quitte 
pour avoir été exposé à une forte chaleur. Or, vers la (in du 
mois, tous ces arbres se mettaient à fleurir (h l'exception, bien 
entendu, des rameaux roussis). De l'autre côté du village, la 
flamme s'était arrêtée au voisin;iue de lilas. Ceux-ci, à leur tour, 
se couvrirent de fleurs. 

Il paraît donc qu'eu certaines circonstances, l'exposition à une 



438 BULLETIN SCIENTIFIQUE 

chaleur intense peut produire le forçage. C'est là un fait à étudier. 
Peut-être ménag'e-t-il aux horticulteurs de nouvelles méthodes 
pour l'exécution des tours de force que leur demande une civili- 
sation de plus en plus raffinée et capricieuse. 

* 

Nous parlerons, pour finir, de la fièvre typhoïde, qui vient de 
susciter plusieurs travaux intéressants. 

On sait que cette redoutable maladie est causée — du moins 
jusqu'à nouvel ordre — par le bacille d'Eberth ^ . Celui-ci s'attaque 
principalement aux plaques de Peyer, sortes d'amas glanduleux 
situés dans l'épaisseur de la muqueuse intestinale; il envahit 
encore, avec une égale fureur, la rate, le foie, les ganglions 
mésentériques et même, parfois, d'autres organes. 

Or, comment le bacille, véhiculé en général par l'eau, soi-disant 
potable, ou les aliments souillés, parvient-il à franchir la barrière 
que lui oppose l'épithélium protecteur de la paroi interne de 
l'intestin? Dans un travail récent, présenté à l'Académie de méde- 
cine, M. Guiart pense que le microbe a un complice sans lequel 
il ne pourrait pratiquer son odieuse effraction. Ce complice serait 
le Irichocéphale, vers intestinal armé d'une extrémité antérieure, 
effilée comme une baïonnette. De cette pointe, il perforerait la 
paroi protectrice et, la porte étant ainsi ouverte, le bacille assassin 
s'introduirait à domicile. 

Le trichocéphale a mauvaise réputation, surtout depuis que 
M. MetchnikofFlui a attribué l'appendicite. Mais enfin, sur quoi 
se base le nouvel acte d'accusation? Voici : 

M. Guiart rappelle que, dès 1762, Rœderer et Wagler avaient 
attribué une épidémie de fièvre typhoïde à des vers intestinaux 
qu'ils trouvaient en grand nombre, au cours des autopsies. Morg- 
sagni avait constaté des faits semblables. D'autres médecins, 
Pinel, Raspail, Davaine, ont soutenu la même opinion et c'est 
celle que paraissent confirmer les observations de notre auteur. 

En effet, au début d'une petite épidémie de typhoïde, à Brest, 
en septembre 1904, il a trouvé des œufs de trichocéphale dans 

1. Durant ces dernières années, on a contesté la spécificité du bacille 
d'Eberlh et certains auteurs ont pense qu'il se confondait avec le colibacille. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 439 

les selles de dix malades sur douze. L'un des deux qui paraissait 
indemne du parasite, en avait néanmoins dans le cfecum, ainsi 
que le révéla l'autopsie. Celle-ci ne put être faite sur le dernier 
malade. 

L'hypothèse de M. Guiart se montre donc très plausible. Il 
faut évidemment un bien plus grand nombre de constatations pour 
fixer une loi ; mais du moins une voie est ouverte et elle est à 
explorer. Peut-être une pleine confirmation de cette théorie amè- 
nerait-elle à modifier le traitement de la fièvre typhoïde. On y 
déclarerait la guerre aux vers intestinaux et on les exterminerait 
à coups de substances anthelmiuthiques, par le thymol surtout. 
Aux médecins de voir si ceia n'aurait pas d'inconvénients. 

De tout autre nature est la communication faite par le docteur 
Chantemesse au congrès français de médecine, sur la sérothérapie 
de la typhoïde^. Il s'agit ici, non pas seulement d'une hypothèse, 
séduisante d'ailleurs, et peut-être vérité de demain, mais d'une 
longue expérience poursuivie jusqu'à présent avec succès. 

L'auteur a fait connaître, dès 1897, le mode de préparation 
d'un sérum antityphoïde. Il l'obtient en injectant le cheval avec 
des toxines typhoïdes solubles, selon un procédé analogue, sans 
doute, à celui que nous avons jadis décrit. Chargé du service de 
la fièvre typhoïde au bastion 29,1e docteur Chantemesse y utilise 
son sérum depuis trois ans et demi, sans toutefois négliger, en 
cas de fièvre violente, le traitement par les bains froids. Il lui 
est donc facile de comparer les résultats par lui obtenus, avec 
ceux des autres hôpitaux de Paris, où l'on continue d'appliquer 
les procédés pharmaceutiques ordinaires, combinés, eux aussi, 
avec la balnéothérapie. 

Voici les statistiques fournies par ces derniers établissements. 
Dans la période qui s'écoule entre le 1" avril 1901 et le 1*"" oc- 
tobre 1904, sur 3 199 malades de typhoïde entrés, il en est mort 
581, ce qui donne une proportion de 18 p. 100. Ce pourcentage n'a 
d'ailleurs rien d'extraordinaire. Murchison a noté, sur 2 500 cas 
observés à l'hôpital de Londres, une mortalité de 18,5 p. 100. 
Griesinger, sur 18000 cas, enregistre 18,5 p. 100 de décès. A 
l'hôpital général de Vienne, sur 21 000 cas, ou a eu 22,2 p. 100 
de mortalité. Le docteur Chantemesse cite encore d'autres statis- 

1. Publiée dans la Presse médicale du 26 octobre 1904. 



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tiques tl'où il ressort qu'en général, à moins de circonstances 
exceptionnelles, — nous en signalerons une tout à l'heure, — le 
chiffre de 18 p. 100 représente bien la mortalité moyenne dans 
cette maladie. 

Or, au bastion 29, du 1"'" avril 1901 au 26 octobre 1904, 545 ma- 
lades triiités n'ont fourni que 22 décès, ce qui donne un taux de 
4 p. 100 seulement! 

Jamais on n'avait obtenu pareil résultat. Celui qui s'en rap- 
proche le plus est celui de l'armée allemande, où les soldats 
entrent à l'hôpital beaucoup plus tôt que nos malades hospitalisés 
et où le système des bains froids est appliqué de très bonne 
heure et avec méthode. Dans ces circonstances éminemment favo- 
rables, la mortalité est de 9,5 p. 100. 

L'armée française présente un taux supérieur : en 1902, sur 
1 845 cas de fièvre typhoïde, on y déplore 253 décès, soit 13,7 
p. 100. 

De toutes manières, il semble que la méthode sérothérapique 
du docteur Chantemesse donne des résultats jamais atteints sans 
elle. Il paraît cependant qu'elle présente un inconvénient, celui 
d'être difficile à appliquer. Les doses de sérum à injecter diffèrent 
beaucoup selon la gravité de la maladie et, contrairement à ce 
qui a lieu pour la diphtérie par exemple, elles doivent être d'au