Full text of "Études"
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ÉTUDES
REVUE FONDEE EN 1856
PAR DES PERES DE LA COMPAGNIE DE JESUS
TOME 102
PARIS
IMPRIMERIE DE J. DUMOULIN
5, K1,E DES GHANDS-AUCUSTINS, 5
i
ÉTUDES
REVUE FONDÉE EN 1836
PAR DES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
ET PARAISSANT LE 5 ET LE 20 DE CHAQUE MOIS
42° ANNÉE. — TOME 102« DE LA COLLECTION
JANVIER-FÉVRlER-f/lARS 1905
?805
fT8l
PARIS
ANCIENNE MAISON RETAUX-BRAY
VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
82, RUE BONAPARTE, 8-2
Tous droits de traduction et de reproductioa réserves
ACADÉMIE D£ QIJtBEC
ÇHEIVIIN STE-FOY
QUEBEC
SAINTE-BEUVE GRITIQU
LE GENRE ET L'HOMME
A PROPOS DE SON CENTENAIRE*
Que la critique tienne le second rang en littérature, les
aveux de Sainte-Beuve suffiraient à le prouver. Dès 1840, il
l'envisage comme « le radeau après le navire" », comme « la
seconde face et le second temps nécessaire de la plupart
des esprits, un pis aller honorable, s'ils savent n'en pas faire
fi, et comprendre que c'est un progrès. Il faut, tôt au tard,
bon gré mal gré, y consentir : la critique hérite finalement
en nous de nos autres qualités plus superÊes ou plus naïves,
de nos erreurs, de nos succès caressés ; de [nos échecs
mieux compris*. »
L'entendez-vous se prêcher à lui-môme la sagesse ? Mais
combien elle lui coûte ! Comme il résiste et se débat avant d'a-
bandonner la poésie, le roman, la littérature dite créatrice, le
navire qui portait sa fortune, et de se réfugier définitivement
sur le radeau ! Ce n'est pas trop de vingt-cinq ans pour l'y
résoudre, et, la chose faite ou à peu près, il n'en dissimule
pas l'amertume. Je suis « passé à l'état d'intelligence criti-
que, et assiste avec un œil contristé à la mort de mon cœur.
L'intelligence luit sur ce cimetière comme une lune morte ^. »
Or, on le comprend assez bien.
En rigueur d'exactitude, l'homme se flatte quand il se
décerne à lui-même le titre de créateur. Donner l'être n'ap-
partient qu'à Dieu ; ni le talent n'a ce privilège, ni le génie
même, qui n'est qu'une transcendance moralement appré-
ciable du talent. Associer, combiner les êtres sortis de la
main créatrice, constater leurs rapports vrais, leur prêter
môme des relations imaginaires, mais vraisemblables, c'est-
1. Conclusion d'une étude d'ensemble : Dix-neuvième siècle. Esquisses
littéraires et morales, t. IH (sous presse).
2. Portraits contemporains, l. IV, p. i86.
3. Correspondance, t. I, p. 130.
6 SAINTE-BEUVE CRITIQUE
à-dire conformes aux lois essentielles posées par Dieu : c'est
tout refTort du talent, du génie, c'est toute leur gloire. Ils
sont auteurs parce qu'ils augmentent et enrichissent le pa-
trimoine de l'esprit, de l'àmo. Appelez-les même créateurs :
entendue au vrai, l'hyperbole peut être inoffensive ; elle se
justifie par une ressemblance infiniment lointaine avec l'œuvre
de Dieu. Une doctrine exacte supérieurement établie et illus-
trée, une médaille historique frappée de main de maître, un
type d'invention fixé avec éclat dans un poème, un drame,
un roman : ce sont là comme autant d'ôtres nouveaux qui se
révèlent à la foule ; ce sont du moins autant de forces dura-
bles agissant sur elle, et dont elle reste maîtresse de se ra-
jeunir l'impression. Ainsi le philosophe, le moraliste, l'his-
torien ont-ils quelque droit au nom toujours hyperbolique
de créateurs. Le critique, lui, n'y saurait prétendre au môme
titre; Athalle ou Y Oraison funèbre de t'o/ic^e l'emporteront
toujours sur la meilleure analyse qu'on en pourra faire; il y
aura toujours plus de puissance et d'honneur à remuer l'âme
qu'à bien dire par où on la remue, à produire des chefs-
d'œuvre qu'à les juger.
Et malgré tout, la part du critique reste belle. A regarder
la naturelle hiérarchie des genres, il le cède à l'orateur, au
poète, à l'historien, au moraliste, au philosophe ; mais qui
lui défend d'attirer tous les genres au sien et de les y intro-
duire ? Tout en restant critique et sans empiétement d'aucune
sorte, qui l'empoche d'être philosophe, moraliste, historien,
poète, orateur, c'est-à-dire au moins éloquent ? Il le peut:
disons plus, il le doit, pour remplir l'étendue vraie de son
rôle. Dieu merci, le temps est passé des Chapelain, des d'Au-
bignac, le temps où, dans l'œuvre littéraire, on voyait sur-
tout le métier; où, sauf quelques remarques de pur bon sens,
le critique pensait tout faire de mesurer l'œuvre nouvelle
d'après Aristote et les humanistes, ses commentateurs, de la
confronter avec des modèles dont il fallait prendre non pas
l'esprit, mais le geste et le costume. Du chaos où nous a
jetés le romantisme, une grande vérité surnage au moins :
c'est que l'œuvre littéraire est, avant tout, œuvre d'àme ;
qu'elle vaut comme l'àme qu'elle exprime, et comme l'action
qu'elle a sur l'àme du lecteur.
LE GENRE ET L'HOMME 7
Comment la bien juger si l'on ne sait l'àme à fond ? Encore
faut-il beaucoup d'autres connaissances. La littérature touche
à tout, parle de tout : religion, philosophie, histoire ; et à
moins de posséder suffisamment tout cela, comment pro-
noncer qu'elle en parle bien? Qui s'établit juge habituel des
ouvrages, qui met enseigne de critique, doit donc savoir,
avec l'âme, la vie, le monde. Dieu, sans lequel rien ne s'ex-
plique assez. Il lui faut être, et à toute heure, psychologue,
moraliste, philosophe, souvent historien ; et non seulement
pour ne pas rester muet devant un livre historique, mais
pour situer dans leur temps et dans leur milieu les œuvres
d'invention et de poésie, pour éclairer les littératures par
les civilisations et les mœurs, les œuvres individuelles par
la biographie des ouvriers. Dans nos sociétés chrétiennes, et
parce que, malgré qu'on en ait, la religion se mêle à tout,
quels services ne rendrait pas au critique, même incroyant,
une théologie exacte, j'entends cette théologie élémentaire
qui est le catéchisme bien compris et bien su ! Historien,
philosophe, théologien par nécessité d'office, accordons
encore au critique la liberté d'être artiste, poète, ou plutôt
refusons-lui celle de ne l'être point. S'il n'avait dans l'àme
un rayon d'art et de poésie, comment saurait-il comprendre
et goûter les poètes ou artistes qu'il nous présente, s'ajuster
à eux, entrer en eux, vibrer à leur unisson ? Saurait-il écrire
seulement? Ou lui en donnerons-nous dispense? Le voilà
donc obligé d'être, bien qu'avec une puissance moindre, tout
ce que sont les créateurs dont il n'atteindra pas la gloire.
C'est là proprement la sienne, et pas du tout méprisable. Je
conçois qu'un génie ne déroge pas en s'abaissant à la criti-
que ; je ne vois pas même bien pourquoi un critique de pro-
fession ne pourrait monter cà et là jusqu'au génie.
Sans essayer une théorie complète du genre, il est bon
d'en rappeler les grands devoirs. Le métier veut de larges
connaissances, des aptitudes riches, souples, quasi univer-
selles ; mais il veut surtout du caractère et des principes.
D'aucuns ont appelé la critique un sacerdoce. Hyperbole
ridicule. Du moins, est-elle une sorte de magistrature, ce
qui lui impose l'équité. Donc point de prétentions person-
nelles, de respect humain, de jalousie ; le juge littéraire est
8 SAINTE-BEUVE CRITIQUE
probe, désintéressé, consciencieux, impartial au sens légi-
time; (lu mot, serviteur convaincu et passionné du vrai, n'é-
pargnant ni sa peine à le trouver, ni ses intérêts j)our le dire.
Par ailleurs, le moyen de concevoir une juridiction sans
code, une critique sans j)rincipes? Je le sais trop, en ce
temps de scepticisme, de profonde et lamentable faiblesse
mentale, plusieurs la conçoivent comme telle, et s'essayent
à la faire telle. Celui-ci prétend se borner à comprendre les
écrivains, à les pénétrer jusqu'à s'identifier avec eux, puis à
nous les montrer au vrai, nous laissant maîtres d'en penser
ce qu'il nous plaira, mais surtout de n'en penser rien, car
enfin, de quel droit, d'après quelles règles en penserions-
nous quelque chose? Cet autre entend nous communiquer
purement et simplement ses impressions personnelles et nous
avertit, au besoin, de n'y tenir pas plus qu'il n'y tient lui-
même. A ce compte, nous lui répondrions volontiers : Qui
vous les demande, et que nous importe ? Un troisième s'aven-
ture à dresser le catalogue raisonné des talents, il les range
en séries, en groupes, en familles ; il se hausse jusqu'à la
nomenclature méthodique, effort suprême, dernier amuse-
ment, dernier leurre d'une intelligence qui peut connaître
beaucoup, mais qui ne sait rien, parce qu'elle n'a pas de
principes, et ne veut pas en avoir. Chez qui fait profession
de discourir sur les ouvrages d'esprit, il y a là tout ensem-
ble, et un humiliant aveu d'impuissance, et une prétention
paradoxale à réaliser l'impossible, une gageure insoutenable
contre la force des mots et celle des choses. Non, le plus
flottant, le plus insouciant des impressionnistes se moque,
s'il prétend me laisser libre de mes impressions. Pourquoi
donc me dire les siennes, sinon pour me les faire partager ?
Non, quand vous avez photographié la manière d'un auteur;
quand vous me l'avez mêuie expliquée par certaines causes
prochaines et légères; quand vous avez classé un talent
parmi ses analogues, à la façon d'une plante dans un herbier
ou d'un insecte sous une vitrine, vous n'avez satisfait ni aux
exigences de mon esprit, ni au titre même de critique, à l'idée
qu'il représente. Scepticisme et critique s'excluent comme
incompatibles ; critiquer veut dire juger ou ne veut rien
dire du tout. Et nous vous demanderons toujours: cette ma-
LE GENRE ET L'HOMME 9
nière, que vous me décrivez si joliment, est-elle légitime; ce
talent, de bon aloi; cette œuvre, conforme aux lois profondes
de l'art, qui sont ni plus ni moins celles des choses, de l'àme,
de la vie? Si vous n'en savez rien; si vous n'admettez point
que ces lois régissent la littérature comme tout le reste; si leur
existence même vous fait doute ; si leur nom seul vous porte
à sourire; ayez — pourquoi non? — tout l'esprit, toute la
grâce, toute l'érudition du monde : vous ne serez jamais un
critique, vous ne serez qu'un amuseur, un amuseur de la
foule et de vous-même ; au fond, un impuissant par ignorance
et un désespéré. Dès lors il pourra nous arriver quelquefois
de suivre en souriant vos jeux, vos caprices, votre élégante
voltige ; mais ce ne sera jamais qu'à nos heures de grand
loisir, et peut-être de respect moindre envers nous-mêmes.
Qu'on ne s'étonne pas de ces paroles, qu'on ne s'en offense
pas. Je n'écris ces mots que pour rappeler le lecteur chré-
tien et digne à ce respect dont Toubli pratique est si facile,
pour le prémunir contre l'éblouissement du scepticisme
amusant et spirituel. A ce compte, ne faut-il pas lui faire en-
tendre la note franche et vive de l'éternel bon sens humain
et français ?
Voilà, d'ailleurs, qui nous permet, à nous, de juger quel
critique fut Sainte-Beuve. Ne remontons pas à l'origine ;
laissons à de moins pressés l'histoire de ses tâtonnements
laborieux, de ses vingt ans et plus de formation, depuis les
débuts du G/oôe jusqu'à l'entrée au Constitutionnel^. Envi-
sageons surtout ses Lundis et Nouveaux Lundis : c'est le pren-
dre dans son automne magnifique, dans la maturité plénière
de son talent.
Talent hors de pair, habileté consommée; à ne regarder
qu'elle, Sainte-Beuve est, et reste le prince du genre au dix-
neuvième siècle; aussi bien n'a-t-il pas de prédécesseur qui
l'égale. Et d'abord, il le doit à son style, parfois pénible et
contourné tout d'abord, mais devenu plus tard merveilleu-
sement ferme et souple; empreint de cette poésie sobre qui
est d'ailleurs commandée, çà et là, par les objets mêmes dont
il lui laut vous entretenir. Depuis 1850, L. Veuillot est, à
1. Cette histoire a été copieusement faite par M. Michaut, Sainte-Beuve
avant les a Lundis ». Paris, Fribourg, 1904.
10 SAINTE-BEUVE CRITIQUE
mon gré, le premier de nos prosateurs, et Sainte-Beuve le
second. De part et d'autre, même science de la langue, même
adresse à la manier; mais tant vaut l ame, tant vaut définiti-
vement le style; entre ces deux maîtres la grande différence
est là.
Du reste, l'homme qui possède et manie le français à la
façon d'un Veuillot ou d'un Sainte-Beuve, n'écrit pas seu-
lement d'un style coulant et ferme tout ensemble, facile,
agréable à première vue, et solide, résistant à la lecture
réfléchie. Comme il sait — chose rare — le sens précis, la
valeur exacte des mots, c'est-à-dire des idées, il dose ou
nuance à volonté l'éloge et le blâme, atténuant l'un, voilant
l'autre, ne disant jamais que ce qu'il lui plaît de dire, gouver-
nant sa parole et ne se laissant pas mener par elle, comme
un mauvais cavalier par son cheval. Qualité partout précieuse,
mais indispensable à un juge ordinaire des écrits. Il est
piquant d'entendre Veuillot lui-même la reconnaître à Sainte-
Beuve et la donner en exemple à un confrère en critique,
Armand de Pontmarlin*. Le fin causeur du samedi n'igno-
rait certes pas cet art, cette dipioniatie loyale; mais, au gré
du journaliste, son extrême indulgence l'empêchait d'en user
assez bien pour caresser de la verge tel et tel, qui le méri-
taient fort. Et Veuillot de lui analyser une page où, avec une
aménité parlaite, Sainte-Beuve réduit, pour ne pas dire exé-
cute, un autre critique, Jules Janin. Sainte-Beuve commenté
par Veuillot, quatre horauies d'esprit, dont deux en mori-
gènent deux autres : c'est là une rencontre piquante, mais
plus encore une excellente leçon. Vous y voyez ce que gagne
un critique à savoir la langue, et Veuillot est recevable quand
il atteste que Sainte-Beuve la sait bien.
Ecrivain hors ligne, l'auteur des Lundis a encore de belles
parties du grand et parfait ciiliqiie : la sagacité, la (inesse,
le goût, ce goût tiop peu raisonné, nous le dirons, trop peu
fondé en principes, mais si vite et si profondément fixé par
une forte discipline première et une longue habitude aux
bons auteurs. D'où vient que, dans les questions de pure
littérature, et si nulle passion ne brouille ses vues, le juge
I. L. Yciiill»)!, Mélanges, 2* série, l. II, p. 215.
LE GENRE ET L'HOMME 11
est souvent exquis. Il a encore, et dans un haut degré, l'in-
telligence, le don de s'ajuster à ses personnages, de se livrer
à leur influence, de penser et de sentir avec eux. Il n'est pas
jusqu'aux grands hommes d'Église qu'il ne comprenne de
la sorte et qui ne le transforment, pour ainsi dire, en eux-
mêmes, dans les Lundis au moins, avant l'heure de l'irréli-
gion déclarée, du parti pris haineux. Ainsi parlera-t-il admi-
rablement de Bourdaloue, sauf à l'insulter plus tard. Don
périlleux que cette assimilation facile : avec une égale fidélité,
le miroir magique pourra bien refléter indifféremment toutes
les images; don insuffisant, nous l'avons vu, et qui n'est
pas, à beaucoup près, tout le critique; mais enfin, don néces-
saire, indispensable, et personne, je crois, ne l'a reçu plus
large, ni plus largement exercé.
On a dit que Sainte-Beuve n'a pas, ou presque pas de
méthode \ La preuve qu'on en donne est pour nous faire
craindre que l'on ne commence d'altérer le sens du mot
comme de tant d'autres. Qu'il n'ait pas de principes sûrs, de
philosophie vraie, la chose est trop claire, et nous y vien-
drons bientôt. Du moins, a-t-il des procédés favoris, des
habitudes pratiques et constantes; lui-même s'en est expliqué
d'ailleurs. Il aimait à confronter l'œuvre avec l'ouvrier, à
étudier l'écrivain en lui-même et en ses entours : lieu natal,
famille, éducation, doctrines, sentiments, moralité, train de
vie, disciples, amis, adversaires, rien ne lui paraissait inutile
à la parfaite intelligence de l'homme, non plus qu'elle-même
à celle de l'auteur. « Tel arbre, tel fruit «, disait-il, il s'appli-
quait à décrire l'arbre en naturaliste consciencieux^. Est-ce
là une mélhode? Pourquoi non? Incomplète, à la bonne heure;
sujette à inconvénients, à la minutie, par exemple, sinon aux
commérages, soit; entraînant, çà et là, trop loin le grand
esprit qui nous en fait confidence, je l'avoue encore. Mais
que voir dans ces entraînements, sinon l'excès, l'abus d'une
méthode, en soi, excellente? Et qu'est cette méthode même,
sinon la psj'^chologie, la biographie, l'histoire, entrant à
1. M. E, Faguet, Politiques et moralistes au dix-neuvième siècle^ t. III,
p. 208 sqq.
2. Chateaubriand jugé par un ami intime en 4803. [Nouveaux Lundis, t. III,
p. 13 sqq.)
12 SAINTE-BEUVE CRITIQUE
grands (lots dans la critique littéraire? Et quoi de mieux, si
la manière d'un écrivain représente au vrai le tour naturel
et acquis de son âme, si le grand art d'écrire est autre chose
qu'arlifice et métier?
Louons Sainle-Beuve de l'avoir compris; confessons que
la nature et la formation l'avaient excellemment doué ou
muni j)our l'emploi de critique. Tout l'y préparait, et, nous
l'avons entendu nous le dire, l'emploi définitif profitait de
toul, des expériences heureuses ou pénibles, des succès
caressés, des revers mieux compris ; l'emploi donnait place
et jour aux qualités plus superbes ou plus naïves; il occupait
et exploitait à son bénéfice le psychologue, l'historien, le
poète qui, de fait, n'avaient pu se suffire et prospérer à eux
seuls. Curieux, travailleur, docte, sagace, fin, habile, maître
en fait de langue et de style, prince des critiques : que man-
quait-il ta Sainte-Beuve pour remplir l'idée du genre et en
atteindre la perfection?
Dans le train commun des choses, le talent n'a pas de pire
ennemi que le caractère, et, ici, le caractère nous est connu.
Heureux le critique, s'il n'eût fait que bénéficier de ses revers
mieux compris. Mais il n'a pas le cœur assez haut pour oublier
ses rancunes. Replié longtemps et comprimé par l'intérêt
de sa renommée littéraire ou de ses relations mondaines, le
jaloux se redresse dès qu'il pense n'avoir plus à craindre, il
se soulage en se vengeant. Aussi devient-il récusable, ou
tout au moins suspect, dès qu'il touche aux contemporains,
aux plus illustres surtout, à Chateaubriand, à Lamartine, à
Musset, à Cousin, à Villemain. S'il exalte plus volontiers les
secondaires, est-ce uniquement par un goût de littérature
tempérée et, pour ainsi dire, à mi-côte? N'est-ce pas aussi
pour faire pièce aux hommes de premier rang? On l'a dit,
et rhypolhèse, inexacte peut-être, ne semble pas gratuite ni
téméiairc. En toul, Sainte-Beuve aime l'exactitude matérielle;
il sied de lui reconnaître les scrupules de l'érudit, le goût, la
coquetterie du document comj)let, authentique ; mais où est
celte j)robilé d'âme qui fait le juge intègre, équitable en
toute occasion, à toul prix? Avant de la sacrifier aux passions
antichrélicnnes, il la laissait déjà fléchir à ses ressentiments,
à ses jalousies de poète avorté, voire de galant malheu-
LE GENRE ET L'HOILME 13
reux; son admirable esprit souffrait de son vilain caractère.
Et n'était-ce pas le caractère aussi qui l'avait fait sceptique?
Nous savons de lui-même l'histoire de son âme, les viles
faiblesses qui, de son propre aveu, détendent à la longue le
ressort de l'intelligence comme celui de la volonté. Elles ont
emporté son reste de foi et, avec lui, peu à peu, toutes les
certitudes. Il est devenu sceptique dans son fond, sceptique
à l'endroit de Dieu même, de l'âme, de la liberté, de la morale,
de toutes les vérités premières. Il le laisse voir çà et là, plus
ordinairement il le voile. Prudence politique, frayeur des
palinodies trop éclatantes? Hypocrisie de bonne compagnie
et de boa ton? Il peut y avoir un peu de tout cela dans sa
manière; mais j'y verrais surtout, quant à moi, l'inévitable
contradiction entre l'erreur acquise et le fond irréductible
de natura, entre l'absence de doctrine précise, franche, abso-
lue, et le pli profond que laissent à l'esprit les doctrines
abandonnées. Où donc est le sceptique parfait, en tout consé-
quent avec lui-même? Sainte-Beuve ne croit plus nettement
et fermement à rien; mais, de naissance, il avait le bon sens,
il ne l'a point perdu tout entier; mais il garde l'empreinte de
bien des certitudes, au moins naturelles, voire des vérités
religieuses qu'il a suffisamment connues, qu'il a un temps
aimées. Joignez-y la forte discipline classique, un fond de
politesse, une certaine élévation et dignité d'esprit, sinon
d'âme, l'instinct du beau, le goût formé et affiné de longue
main, toutes choses qui démentent, chez lui comme chez
d'autres, le scepticisme de désir, ou d'illusion voulue. Rien
d'étrange, à ce compte, si ce nihiliste en doctrine nous appa-
raît spiritualiste, moral et moraliste dans nombre de ses juge-
ments; s'il suppose, invoque, expose même avec son talent
habituel, des vérités dont il a, pour lui-même, fait son deuil.
Mais ne vous y fiez guère. Sa morale est bien celle dont il
attribuait à Pascal la paternité involontaire, « morale des
honnêtes gens, morale du rez-de-chaussée »; faite d'habi-
tudes, de compromis, d'expédients, de conventions sociales
et de réminiscences chrétiennes; correcte, décente, payant
de mine tant qu'il ne lui en coûte rien; mais perdant sa
vigueur et son lustre même, dès que les intérêts sont enjeu.
Avec cela, un homme bien appris n'a pas grand'peinc à se
fiiOADEKUE DE QUEBEC
CHEMIN STê-FûY
QUEBEC
14 SAINTE-BEUVE CRITIQUE
montrer d'ordinaire assez vertueux en écritures; mais celte
correction de pose et de toilette ne se soutient pas toujours,
au moins pour les yeux clairvoyants. Et puis, n'a-t-on pas
là, comme ressources, des notes rétrospectives, des cliro-
n iques anonymes, des cahiers posthumes, où l'âme se met à
Taise et se lait voir en déshabillé?
De fait, une manière de décorum, de goût instinctil, de
tenue littéraire et sociale, donnant aux inaltentifs 1 illusion
d'une conviction cl d'une moralité : voilà ce qui 'restait à
Sainte-Beuve, mais c'était tout. Un jour qu'il se sentait
d'humeur à poser encore un peu en homme de principes, il
écrivait (1869) : « Dans celle crise, il n'y a qu'une chose à
faire pour ne point languir et croupir en décadence : passer
vite et marcher ferme vers un ordre d'idées raisonnables,
probables, enchaînées, qui donne des convictions à défaut
de croyances... et prépare, chez nous, aux esprits lieufs un
point d'a|)pui pour l'avenir. Il se crée lentement une morale
et une justice, à base nouvelle, non moins solide que parle
passé, plus solide même, parce qu'il n'y entrera rien des
craintes puériles de l'enfance. Cessons donc le plus tôt pos-
sible d'être des enfants. Dans l'état de société où nous «ommes,
le salut et la virilité d'une nation sont là et pas ailleurs. »
Lignes étranges! M. E. Faguet, à qui je les emprunte, ne
veut pas môme les croire sincères; il estime qu'en fait de
doctrine, de justice et de morale, on reniait le passé sans
rien atlendre de l'avenir*.
En tout cas, la négation est franche et semble importer
seule : cessons d'être enfants, c'est-à-dire chrétiens. |Pour le
reste, marchons « vite « vers une doctrine, qui, d'ailleurs,
« se forme lentement », et ne sera jamais que « probable ».
Nous rencontrerons bientôt Renan et son premier ouvrage
longtemps inédit : V Avenir de la science\ or, nous venons
d'en lire le sommaire; Sainle-Beuvc nous a résumé", par
avance et comme de génie, les cinq cents j)ages qui ne
devaient paraître que vingt ans après sa mort*. I
Déficit intellectuel etmoral, scepticisme etrancune, grandes
1. Politiques et moralistes au dix-rieuiiîme siècle, t. III, p. 232, 23J.
2, L Avenir de la science fut publié en 1890. 1
LE GENRE ET L'HOMME 15
ruines dans l'esprit, médiocre noblesse d'àme : double et
grave échec à la perfection du critique, à son excellence pro-
fessioanelle. Dans ces conditions, l'équité est compromise;
l'habi.eté, la diplomatie du style risquent de devenir perfides
et mé:;hantes; la curiosité se tourne en dilettantisme; le
goût eu fait exact — goût toujours louable en soi — domine
jusqu'à le remplacer celui des vérités générales et supé-
rieures; on se croit savant parce qu'on est docte; on se croit
probe parce qu'on vérifie avec soin les textes et les dates;
mais c'est coquetterie d'esprit et non loyauté de conscience,
point d'aonneur d'artiste et non scrupule d'honnête homme.
Et d'ailieurs, ces textes si authentiques, si bien vérifiés, n'y
a-t-il pa5 un art de les faire mentir? A la tribune, on groupe
les chiffres; en critique ou en histoire, on groupe les docu-
ments; de part et d'autre, on force, pour ainsi dire, l'exacti-
tude même à rendre témoignage contre la vérité.
En Sainte-Beuve, l'homme aura donc nui singulièrement à
l'artiste. Et quelle a été, quelle devait être l'influence de cette
longue udicature exercée sur les auteurs et les ouvrages^ de
cette crtique servie par de si beaux talents et compromise
par de si graves défauts? Si je répondais moi-même à la
questioa, il se pourrait qu'on m'estimât sévère, prévenu,
que sa?s-je? Peut-être aussi récuserait-on Pontinartin, — un
adversiire et une victime, — quand il dit si justement d'ail-
leurs : « Par un singulier privilège, M. Sainte-Beuve a le
secretde professer et de pratiquer la saine littérature, tout
en faiant parfois ce qu'il faut pour assurer le triomphe de
la maivaise '. » Laissons donc parler deux juges que l'on
ne tarera point d'intransigeance, de pharisaisme clérical.
M. Lanson ne voit en Sainte-Beuve qu'un curieux, qu'un
dilettmte, incapable d'idées générales et scientifiques, pas-
sionnément attentif au jeu des âmes et n'y cherchant que son
plaisr; au total, un critique vain et stérilet M. E. Faguel
pass< outre; il le peint malfaisant. « Sainte-Beuve a comme
distilé et insinué, goutte à goutte, semaine par semaine,
pencant trente ans, une sorte de positivisme froid, de scep-
l.Les Semaines littéraires, p. 220.
2. G. Lanson, Histoire de la littérature française, p. 102'i-1026.
16 SAINTE-BEUVE CRITIQUE
licisrae doux et de désenchantement tranquille. II a glacé
peu à peu son siècle qu'il a trouvé en ébullilion. 11 a dissipé
d'une main lente, très active, mais qui semblait presque
nonchalante, toutes les illusions, toutes les espérances et
toutes les fois. C'était un travail long, minutieux, précau-
tionné et presque respectueux, mais obstiné, contre les
anciennes croyances et aussi les croyances nouvelles : chris-
tianisme, progrès, perfectibilité, optimisme, confiaice de
rhomme en Dieu, confiance de l'homme en soi... Il k aidé à
naître ainsi une école de scepticisme, où de plus graids que
lui, comme Renan*, ont fini par se trouver doucenent et
mollement enveloppés. L'école sceptique du milieu Ju dix-
neuvième siècle, si particulière, composée, non pluscomme
les autres, d'esprits nonchalants et légers, mais de latorieux,
d'énergiques et de tristes, a été élevée et nourrie parSainte-
Beuve^. »
Je ne me sens ni le droit ni l'envie de contredire cîs juge-
ments.
G. LONGH^YE.
1, CeUe supériorité de Renan me parait, je l'avoue, fort discutable, mais
entre les deux hommes, je vois, avec des différences marquées, un ^rand et
fâclieux rapport: le dilettantisme égoïste, chose dont il est difficih de leur
savoir gré. L'un et l'autre, au fond, n'ont voulu que jouir d'eux-mêmes,
quoi qu'il pût en advenir de leurs lecteurs. Le second, Renan, y a ris plus
de poésie, mais surtout de légèreté, d'impertinence, de mépris pourl'intel-
ligence humaine. S'il l'emporte sur Sainte-Beuve, c'est par là ; mas il lui
doit reconnaissance comme à un précurseur, à un maître.
2. Polilif/ites cl vioralisfes au dix-neuvième siècle, t. III, p. 232, 33.
PIE VII
ET LES
ÊVÊQUES CONSTITUTIONNELS
De toutes les conditions mises au sacre de l'empereur, au-
cune ne tenait peut-être au cœur du pape comme celle qui
regardait les évêques constitutionnels. Pour aucune, le gou-
vernement français ne fut aussi résolu à discuter les limites
de ses engagements ; et, par une sorte de contradiction, le
moment venu de faire honneur à sa parole, en aucune, il ne
se montra plus facile à seconder les vues du Saint-Père. Si
l'on obtint quelque chose desjureurs, en 1804, ce fut par le
concours des deux puissances.
Le récit d'Haussonville et les Mémoires de Consalvi don-
nent une impression tout opposée. Tous deux sont inexacts
et fort incomplets. Theiner, qui plaide contre eux pour Napo-
léon, n'est pas un guide plus sûr. Il y a là, semble-t-il, une
raison décisive pour présenter ici la question dans son
ensemble : sachant exactement en quelles circonstances
douze intrus furent mis, après le Concordat, à la tête d'un
diocèse, on comprendra mieux leur attitude en 1804; l'on
sera plus à même de juger la conduite de tous ceux qui eu-
rent à s'occuper de ces incorrigibles.
Le profit vaut la peine qu'il faudra prendre pour remonter
de l'affaire du sacre jusqu'en 1802. Ce retour en arrière sera,
d'ailleurs, aussi rapide que possible.
I
Qu'est-ce que Bonaparte confia de ses intentions sur les
constitutionnels à l'évêque de Verceil, au lendemain de Ma-
1. Cf. Eludes, 20 décembre I90i : le Sacre de l'empereur.
18 PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS
rengoPNous ne pouvons le savoir avec précision: la lettre
de Martiniana à Pie VII est trop sommaire sur ce point'.
Quoi qu'il en soit, dès le début de la négociation du Con-
cordat, la théorie du premier consul est nettement établie.
Talleyrand l'expose à Dernier sans ambages : dans la « forma-
tion de la hiérarchie » le gouvernement n'admettra aucune
« distinction » entre assermentés et insermentés ; la « paix
|)olilique » ne saurait avoir « d'autres bases que l'oubli de
toutes les anciennes dissidences )> ; la « paix religieuse »
demande « la réunion de toutes les consciences » sous l'auto-
rité « bienveillante et paternelle » du Saint-Père 2. Lorsqu'il
parle de la sorte, le ministre des affaires étrangères ne fait pas
un plaidoyer personnel, impoituné qu'il sérail par les tristes
souvenirs de 1790. Bonaparte lui-même ne s'exprime pas
autrement avec Spina; c'est par là qu'il justifie son dessein
de réserver aux jureurs quelques évéchés*.
Gonsalvi n'oublia point celte grave confidence des premiers
jours. Aussi, quand il vint à Paris, pril-il les précautions les
plus savantes pour arriver à ce que le mot « titulaire », dans
l'article 3 de la convention, ne pût regarder, en aucune
manière, les constitutionnels*.
Mais celte concession sur le passé n'indiquait pas que le
gouvernement eut rien changé à ses projets pour l'avenir.
Cinq jours après la signature du Concordai, Bonaparte dé-
clara à Consalvi qu'il nommerait « sept ou huit » jureurs ;
ceux-ci ne |)ourraient plus être regardés comme intrus, du
moment (ju'ils accepteraient la convention (jui venait de rap-
procher les deux puissances; tout reniement du passé c[u'on
imposerait aux assermentés serait odieux et déshonorant ;
s'il fallait, de quelque façon, les réconcilier avec 1 Eglise,
avant de leur confier des diocèses, ce devait être sans rétrac-
tation ^. Les objections du cardinal n'ébranlèrent pas le
consul. Mais elles lui firent sentir que son idée ne trioniphe-
1. Cf. Boulay de l;i -Meurlhc, Documents sur la ncguciatiun du Con-
cordat, etc., l. III, p. 538; t. V, p. 5'J5.
2. Ilnd., t. I, p. 167, Talleyrand à Beniier, 26 décembre 1800.
'.i. fhid., p. 27G, Spina à Consjaivi, 9 janvier 1801.
4. Ibid., l. III, p, loG, Scliiarimenli, 6 juillet; p. 1G8, Scliiarimeuti,
16 juillet.
5. Ibid., p. 293, Consalvi à Duria, 2^i juillet.
PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 19
rait pas sans peine ; et il en demeurait préoccupé. Par deux
fois, le jour môme de l'audience accordée à Consalvi, il écri-
vit à Joseph Bonaparte pour lui ordonner de voir le cardinal
et de s'accorder avec lui sur cet « objet très essentiel à
régler^ ».
Ce règlement tant souhaité ne put avoir lieu. Dans une
conférence assez longue, les plénipotentiaires qui avaient
signé le Concordat échangèrent leurs vues; il en fut dressé
un protocole ; comme on ne pouvait s'entendre, on convint
d'attendre « les ordres ultérieurs du premier consul et le
bref de Sa Sainteté à intervenir, pour aviser aux moj'^ens de
terminer une scission si regrettable ^ )>.
Afin de mieux assurer ses avantages, le gouvernement
aurait voulu que la minute des brefs concernant la démission
des évêques fût rédigée à Paris. Le départ trop rapide de
Consalvi ne le permit pas. Bernier fut chargé de rappelei- à
Rome les désirs du chef de l'ÉLat. Le document pontifical ne
« doit respirer et peindre » que « des sentiments pater-
nels ». Accepter le Concordat, voilà ce que l'on peut « uni-
quement » exiger des jureurs. Au surplus, rien n'empêchera
le Saint-Siège « d'agir ensuite canoniquement » au for inté-
rieur; le gouvernement n'a rien à y voir. Mais si Pie VII
s'obstine à prescrire une « rétractation formelle », il doit
s'attendre à une résistance inflexible ^.
Le pape était prêt à tous les moyens de conciliation légi-
times.
Il avait signé un bref, adressé à ses «vénérables frères les
archevêques et évêques de France en communion avec le
Saint-Siège ». Il y faisait l'éloge de leur fidélité à l'Eglise
romaine, et il exprimait l'espoir que leur « science » et leur
« vertu » éminente les amèneraient tous à faire promptement
cet abandon de leur charge pastorale qu'il réclamait d'eux,
au nom de la paix*.
Comment se conduire à l'égard des constitutionnels? A la
rigueur, le titre de « frères » leur convenait aussi, puisqu'ils
1. Boulay de la Meurthe, op. cit., t. III, p. 292, 293.
2. Ibid., p. 291, Pi-olocole du 22 juillet.
3. Ibid,, p. 317, Bernier à Consalvi, 31 juillet.
4. Ibid., p. 376, Bref Tarn multa, 15 août 1801.
20 PIE Vil ET LES ÉVKQUES CONSTITUTIONNELS
étaient évoques par le caractère reçu au jour de leur sacre.
La chancellerie romaine prépara donc un bref où Pie Yll
exhortait à se démettre ses « vénérables frères » les arche-
vêques et évéqiios qui avaient gouverné des diocèses « sans
l'institution du Siège apostolique ». Une seconde rédaction,
moins (laiteuse, ne leur donnait que le titre de « fils ». Enfin,
dans une troisième formule, le Souverain Pontife gardait les
distances avec plus de jalousie encore. Au lieu de parler lui-
même aux rejjelles qui avaient méconnu l'autorité de son
prédécesseui-, il donnait à Spina commission de leur notifier
ses volontés. Le prélat devait les engager, au nom du pape,
à « résigner leurs évêchés », à « s'abstenir de leurs fonc-
tions d'ordre », à promettre « par écrit » une sincère « obéis-
sance » aux « commandements » qui leur seraient transmis.
Suivait un formulaire à souscrire'. Le choix, entre les trois
textes était laissé à la prudence de Spina.
L'archevêque de Gorinthe, pour les raisons c[ue l'on devine,
necommuniqua au gouvernement que la troisième rédaction.
Lorsqu'il vit qu'elle était agréée, il s'empressa de brûler les
deux autres et écrivit aux constitutionnels une lettre étudiée
où il résumait brièvement la pièce pontificale ; celle-ci était
jointe en copie certifiée ~.
L'accueil que le hre( Post miiltos avait trouvé en haut lieu
permettait toutes les espérances. Le pape ne demandait aux
coupables que d'accepter les jugeinenls du Saint-Siège sur les
afjaires ecclésiastiques de France. Cette formule était la plus
adoucie que l'on put trouver pour la rétractation nécessaire.
Le consul en fit à Spina les compliments les plus flatteurs.
Talleyi'and s'en déclara satisfait. Bcrnicr témoigna de la
« vive » et heureuse « impression » partout produite par
« l'esprit de charité » vraiment évangéliquc, dont débordait
l'écrit venu de Rome. « Tant il est vrai, en thèse générale,
concluait-il, que le meilleur moyen d'attirer ses ennemis est
de les accabler par la douceur^. »
1. Boulciy de la Meurlhe, oj). cit., l. III, p. 381. Voir aussi Tlieiner, His-
toire dfs deux Concordats, t. II, p. 71, 72.
2. Boulay de la Meurthc, op. cit., t. IV, p. 12'i, Spina à Roycr, 29 septembre.
'.i. lliid., t. III, p. 472, Spina à Consaivi, 28 août; p. 484, Talleyrand au
premier consul, 29 août; p. 490, Spina ù Consaivi, l" septembre; p. 498,
Bcrnier à Consaivi, 10 septembre.
PIE VII ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 21
Les intrus allaient montrer, sur l'heure, qu'il ne leur plai-
sait point de se laisser « accabler par la douceur ».
Depuis le 29 juin, trente-quatre d'entre eux étaient réunis
en concile national. Tandis que le Saint-Siège et le gouver-
nement de la République achevaient d'arrêter les moyens
d'éteindre le schisme, ces pieux restaurateurs de l'Eglise
primitive cherchaient, assez superbement, comment ils pour-
raient, sans renier leur serment de 1790, laisser la constitu-
tion civile du clergé descendre dans l'oubli, parmi les choses
mortes. Le Concordat signé, leurs recherches devenaient
inutiles et ridicules. Le premier consul leur donna l'ordre
de se séparer. Ils obéirent avec le plus grand empresse-
ment, et, pour faire une fin, s'avisèrent d'envoyer à Bonaparte
leurs hommages, leurs principes et leurs observations.
Content de leurs « principes », Bonaparte les fit inviter à dîner
par son ministre de l'intérieur, le chimiste Ghaptal '. De
leurs « observations » il retint celle où ils le mettaient en
garde « contre les prétentions exagérées de la cour
romaine ».
Or c'était à leurs yeux une « prétention exagérée de la
cour romaine » que de leur notifier un bref sans l'attache
du gouvernement 2. C'en était une autre de ne les point
traiter avec le même honneur que les évêques émigrés. C'en
était une encore — et la plus intolérable — d'oser leur dire
qu'ils étaient « séparés de l'unité de l'Eglise » et qu'ils de-
vaient se soumettre aux « jugements du Saint-Siège sur les
choses ecclésiastiques de France ». Autant que personne ils
étaient catholiques ; n'avaient-ils pas fait, en plein concile
national, la profession de foi de Pie IV? Quant à accepter les
brefs de Pie VI, jamais on ne pourrait les y contraindre. Ce
serait « trahir la patrie» ; une « puissance étrangère », même
celle du pontife romain, n'avait rien à voir dans les lois qu'il
avait plu à la France de se donner ^.
Ce fut avec cette explosion de colère que les chefs des
jureurs reçurent la commission dont Spina s'acquittait. Cha-
cun d'eux protesta, suivant ses moyens : Grégoire, par des
1. Boulay de la Meurihe, op. cil., t. III, p. 472.
2. Iliid., t. IV, p. 168, Les évèques réunis à Portalis, IS octobre 1801.
3. Ibid., p. 125, Observations de Grégoire sur le bref, 3 octobre 1801.
22 PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS
dissertations politiques, Le Goz, avec des apostrophes décla-
matoires, Desbois, en retournant à rarclicvôquede Corintlie,
sans les ouvrir, les papiers envoyés par le prélat.
Malgré tout, les démissions que demandait le pape furent
données, sans exception et assez vite. Mais il était clair que
les démissionnaires entendaient obéir à Bonaparte plus qu'à
Pie YII. Leurs formules étaient concertées avec Portalis* ;
aucun d'eux ne souscrivit celle qui leur était venue de Rome.
Et c'est au Concordat qu'ils professaient d'adhérer, non aux
jugements du Saint-Siège^. Appuyés sur le bras séculier, ils
mettaient à braver les foudres spirituelles une sorte d'osten-
tation. Leurs journaux et leurs amis publiaient partout qu'ils
ne rétracteraient rien ; qu'il était inique de proposer une
abjuration à des hommes qui avaient « la foi des apôtres ».
En face de cette fureur de déraison, le gouvernement
aurait dû tourner le dos à ses protégés. Bien au contraire, il
avait fait bonne garde autour de ces fils récalcitrants de
l'Eglise, prêt à défendre leur « honneur » et leur « sensibi-
lité » en péril. A la veille de ratifier le Concordat, il avait fait
savoir à Rome, par la plume de Talleyrand, qu'il aimerait
mieux sacrifier la convention signée avec le pape, plutôt que
de consentir à contrister ces prêtres-cit03^cns ^.
Les ratifications du traité signé le 15 juillet ayant été solen-
nellement échangées le 10 septembre, quelque? semaines
plus tard (4 octobre), Caprara arrivait à Paris. Le légat du pape
venait restaurer, de concert avec le premier consul, cette
Eglise gallicane à qui le Concordat venait de promettre une
vie nouvelle.
Qu'allait obtenir du gouvernement ce troisième négocia-
teur ?
II
Caprara ne fut pas plus heureux que Spina etConsalvi. Dès
la j)remière entrevue (6 octobre), Bonaparte lui enfonça dans
l'àme un coup douloureux, lui disant qu'il donnerait aux
1. Boulay de la Meurllie, op. cit., t. IV, p. 155, 14 octobre 1801.
2. Il/id., p. 153, Letlrcs d'évoqués cousliluliounels au p.Tpe, octobre 1801.
3. Jhid., t. III, p. 325, Talleyrand à Cacault, 3 août 1801.
PIE VII ET LES ÉVÉQUES CONSTITUTIONNELS 23
constitutionnels un tiers des évôchés. Le légat laissa parler
son bon sens de diplomate et sa foi de prêtre. Avec respect
et fermeté, il observa que le choix de pareils pasteurs ne
servirait pas mieux l'Etat que l'Eglise ; des hommes comme
les orateurs du concile national ne sauraient être que des
brandons de guerre religieuse. Le consul renvoya le cardinal
à Portails.
Celui-ci était déjà, in petto ^ « le conseiller d'Etat chargé
de toutes les affaires concernant les cultes ». Deux jours
après, sa nomination paraissait au Bulletin des lois. Instruit
des choses ecclésiastiques, modéré de caractère, sincèrement
religieux, Portails était malheureusementimprégné, dans les
moelles, d'esprit régalien et gallican. La consigne donnée
par Bonaparte au sujet des jureurs le trouva donc fort docile.
Caprara ne put rien gagner sur lui. Les constitutionnels
comptaient dans les conseils du gouvernement un avocat de
plus et qui allait faire bientôt ses preuves.
Dans la pensée fort habile de présenter sa politique exté-
rieure en un tout cohérent, et de faire servir à la direction
de l'esprit public les grands événements de la vie nationale,
Bonapîtrte aurait voulu promulguer le Concordat le 18 bru-
maire an X. Cette date en aurait été triplement sacrée. Avec le
souvenir d'une « rédemption politique » — c'est un mot de
Portails — elle aurait rappelé aux citoyens la restauration de
la religion des aïeux, et ce traité de paix qui, après de si
longues guerres, allait rapprocher, de la France victorieuse,
l'Angleterre, la Russie, le Portugal et la Porte ottomane *.
Mais il fallait beaucoup de temps pour établir la bulle de
circonscriptiondesdiocèses. Pie VII, d'ailleurs, aimait uîieux
attendre, pour promulguer lanouvelle organisation ecclésias-
tique, que tous les titulaires des anciens évôchés eussent
donné leur démission. El les prélats émigrés se hàiaiont len-
tement de répondre aux désirs du pape. Ce retard contra-
riant ses combinaisons savantes, le consul en lit au légat,
dans une audience à La Malmaison, les plus vifs reproches.
C'est à peine si Caprara put couper ce « torrent » de paroles
1. Bouhiy de la Meurthe, op. cit., t. lY, p. 146, Le premier consul au pape,
10 oclobre 1801; p. 161, le premier cousul à Portalis, 15 octobre 1801.
24 PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS
amères, p;ir quelques plirases où il essaya de faire passer la
vérité '. Sur l'ordre du maître, Porlalis répéta, en style diplo-
matique, celte scène de violence. Caprara et Cacault reçurent
une dépêche où ils pouvaient lire ce passage digne du futur
rédacteur des articles organiques :
Le premier Consul ne pourra nommer les titulaires que lorsqu'il y
aura des titres bien reconnus et bien établis.
Son intention déjà manifestée est de choisir ces titulaires parmi les
anciens évêques, parmi ceux vulgairenientdits constitutionnels, et parmi
les ecclésiastiques de second ordre.
S. E. sait qu'un coliateur n'est point ce que serait un casuiste au
tribunal de la pénitence et qu'il n'est juge que des capacités exté-
rieures de l'ecclésiastique nommé.
S. E. sait encore que, d'après les maximes de France, le Saint-Siège
est coliateur forcé.
Des divisions fnnestes à l'Eglise et inquiétantes pour l'Etat doivent
avoir un terme, et ce terme doit être celui de l'œuvre salutaire qu'il est
pressant de consommer. La constitution civile du clergé avait été déli-
bérée par l'Assemblée constituante et sanctionnée par le roi ; elle n'a
point été l'ouvrage des prêtres. Soumettre à des précautionsalarmantes
ceux d'entre les ecclésiastiques qui n'ont fait qu'obéir aux lois de leur
pa ys, ce serait réveiller, entre le Sacerdoce et l'Empire, des discussions
terminées, et ce serait compromettre la dignité de la nation elle-même.
Des évêques qui ont donné la démission de leurs sièges, et qui, s'ils
sont nommés à de nouveaux titres épiscopaux, réclameront l'institution
canonique de S. S., rendent, par ce seul fait, un hommage solennel aux
principes de l'unité catholique et reconnaissent l'état présent de la
discipline'-.
Un tel langage devait provoquer des protestations ; malgré
la confiance qu'il pouvait avoir en ses connaissances cano-
niques, Portalis s'y attendait, sans doute. Consalvi, à qui cette
dépêche avait été communiquée, prit sa plume des grands
jours de combat diplomatique et réfuta point par poinlle con-
seiller d'Etat. iNous allons ramasser en quelques lignes les
longues pages du cardinal. La force de sa réplique apparaîtra
plus irrésistible.
« Oîi il y va du salut des âmes », comment pourrait-il y
1. Boulay de la Mcurllie, op. cit., t. IV, p. 269, Caprara à Consalvi,
2 novembre.
2, Ibid., p. 280, Portalis à Caprara, 3 novembre.
PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 25
avoir collation forcée ? Dieu ne demandera-t-il pas compte ,
comme s'exprime le concile de Trente, « du sang des ouailles
confiées à des pasteurs indignes » ? Il est vrai que le pape ne
connaît pas de cette indignité « en casuiste », mais en admi-
nistrateur. Malheureusement pour eux, lesjureurs ont publié
sur les toits les erreurs doctrinales qui, en les mettant hors
de l'unité de l'Église, les rendent absolument indignes de
l'épiscopat.
Ils ont beau adhérer au Concordat, souscrire à la profes-
sion de foi de Pie IV, proclamer que leur « foi est celle des
apôtres » ; en quoi cela change-t-il leur attitude de schisma-
tiques obstinés? Le Concordat ne parle pas de la constitution
civile du clergé, non plus que le Symbole des apôtres ou la
profession de foi de Pie IV. Cette constitution civile du clergé
a été condamnée par Pie VI en des brefs que ses successeurs
ne peuvent reviser ; lui-môme n'aurait pu le faire, ayant parlé
en matière de foi. Les jureurs refusent de reconnaître l'au-
torité de ces brefs et d'abjurer les erreurs qu'ils censurent.
Par là « ils se mettent eux-mêmes dans l'impossibilité d'être
reçus dans la communion du Saint-Siège «, puisqu'ils persé-
vèrent dans l'attitude qui jadis les en sépara.
Le Saint-Père a « mitigé, autant que son autorité le lui a
permis », la rétractation nécessaire. Il est prêt à « embrasser »
avec charité les repentants et à « instituer ceux d'entre eux
qui seront nommés par le premier consul, pourvu qu'ils
remplissent les prescriptions » du hreî Post multos. Sa con-
descendance ne saurait aller plus loin, sans engager sa « con-
science » et trahira les obligations de son apostolat ». La garde
du « dépôt sacré » de la foi est le premier de ses devoirs.
La « religion du premier consul » ne contestera pas qu'en
« matière de foi » il « appartient » au pape, « et à nul autre »,
de «juger si les évêques constitutionnels » tiennent le lan-
gage qu'il faut *.
A ces réflexions décisives, le pape voulut joindre les siennes.
Il écrivit à Bonaparte une lettre noble, ferme et touchante,
où transparaît, dans toute sa beauté, l'indissoluble alliance
1. Boulay de la Meurlhe, op. cit., t. IV, p 314, Consalvi à Cacault,
30 novembre.
26 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS
qui tenait unies, au fond de son âme religieuse, la condes-
cendance à tout ce qui serait nécessaire et la résolution de
ne jamais dépasser les limites du permis ^ 11 affirmait avec
une force tranquille : « Nous répandrions tout notre sang,
plutôt que de commettre une prévarication qui nous rendrait
coupable de la plus noire trahison, devant ce tribunal du
Christ où nous aurons à rendre compte des âmes confiées
à notre i2:ardc. >>
Pour soutenir sa cause, Pie YII eut la bonne fortune de
trouver dans l'ambassadeur de France un allié fidèle. L'in-
tervention de ce personnage n'était pas superflue dans un
combat où le drapeau des constitutionnels était gardé par le
gouvernement lui-même.
Pourquoi, observait Gacault, ces citoyens [les jureurs] n'ont-ils pas
obéi ponctuellement au bref reçu et approuvé par le gouvernement ?
Ils ont au contraire donné la plus grande publicité aux actes de leur
démission, ainsi qu'à d'autres écrits qui sont remplis de ce que le Pape
appelle des erreurs. Proclamer en consistoire de tels évêques, c'est
sanctionner leur doctrine. Le Saint-Père se croirait perdu comme
Honorius, s'il nous accordait ce point...
Je ne saurais saisir en quoi consiste l'hérésie des jansénistes et les
dilférences d'opinion entre mon ancien collègue au corps législatif
Grégoire et le Saint-Père. Je ne connais que les règles qui enfin doivent
gouverner le monde. L'abbé Grégoire n'est pas pape ; et c'est le Pape
dont l'autorité est reconnue et établie pour décider ces questions.
Qui ne sent qu'après des secousses et des convulsions comme les
nôtres, le rétablissement de l'ordre ne peut naître que de l'obéissance ?
Aqui faut-ilqu'elle soit rendue, en matière de religion? Est-ce à Pie VII
•u à l'abbé Grégoire '^ ?
Sous cette charge où Cacault fonçait à bride abattue, quelle
contenance pouvait faire le gouvernement ? quelle réponse
donner à ces coups frappés par le bon sens ?
in
Comme s'il eût fléchi sous le poids d'une coalition trop
puissante, Bonaparte, quand il eut vu toutes ces lettres, ne
parla plus des constitutionnels.
1. Boiilay (le la Meurtlie, op. cit., t. IV. p. 339, Pie VII au premier consul,
2 décembre.
2. Ihid.. p. 340, Cacault à Porlalis, 2 décembre.
PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 27
Dans son entourage, d'ailleurs, les voix venues de Rome
trouvaient un écho d'autant plus profond, que, des quatre
coins de la France, s'élevaient contre les jureurs des protes-
tations imposantes.
Vous jugerez vous-même, écrivait Portalis au consul, par les notes
que je me suis procurées sur chaque évêque constitutionnel, que pres-
que aucun d'eux n'a des droits à votre confiance et à celle du public.
... Ce serait donc compromettre le grand œuvre du rétablissement de
la religion, que de placer aujourd'hui à la tête des diocèses des sujets
qui ne peuvent inspirer que [le mépris ou le ridicule. L'honneur du
gouvernement est donc ici parfaitement d'accord avec le plus grand
bien de la religion même.
Cependant je conviendrai que, parmi les évêques dits constitution-
nels, il en est trois ou quatre qui ont de l'instruction et des mœurs, et
qui peuvent être utiles s'ils savent, par leur conduite, faire oublier
celle de leurs malheureux coopérateurs. Ils auront beaucoup à faire
pour vaincre la répugnance des peuples et prendre racine dans l'opi-
nion publique.
Le cri presque unanime des préfets sur le danger qu'il y aurait à
nommer des évêques constitutionnels déconcerte la bonne volonté que
l'on aurait de les placer dans la nouvelle organisation ' .
Si Portalis semble définitivement désabusé, Talleyrand ne
l'est pas. Il demeure fidèle à la théorie de « l'amalgame ».
Il veut bien que l'on prenne l'avis de « quelques personnes
vertueuses », pour n'appeler au gouvernement des diocèses
que des intrus « dignes de ce choix ». Mais il faut qu'il en
soit nommé, et leur chiffre doit aller à « quinze ». A ce prix
seulement, le Concordat sera « une mesure de rapproche-
ment » et de paix-.
Ainsi conseillé en sens contraire par des hommes dont il
fait grand cas, Bonaparte prend le parti de se taire et d'at-
tendre. Ce silence et cette expectative ne marquent pas qu'il
hésite. Les difficultés rencontrées lui ont fait sentir que la
bataille sera dure. Il veut la gagner, non l'éviter. Son génie
et sa vie d'homme de guerre lui ont appris que, pour vaincre,
il importe de concentrer les forces sur un point décisif, au
1. Boulay de la Meurlhe, op. cit., t. V, p. 233, Rapport de Portalis au
premier consul, 20 février 1802.
2. Ibid., p. 174, Talleyrand au premier consul, 25 février.
28 PIE Vil p:t les eveques constitutionnels
moment opportun. Il le fera. Et Caprara sera vaincu, comme
tant dô vieux généraux des coalitions européennes.
Le légat, à qui cette question des constitutionnels ne laisse
aucun repos, est inquiet de l'attitude du premier consul.
Envoyer des notes à Talleyrand lui paraît, avec raison, bien
inutile. Les entretiens avec Portails — qui est revenu à ses
anciennes amours — n'aboutissent qu'à constater une com-
plète divergence de vues. Quant à ('onvertir les constitu-
tionnels qui peuvent venir à l'hôtel de la légation, il y a
beau temps que Caprara y a renoncé. Malgré tout, sa respon-
sabilité est engagée dans celte grave alVaire. Ses instructions
sont précises ; elles sont même devenues plus sévères depuis
la fameuse dépêche du 3 novembre*. Il veut bien s'y tenir,
et il s'y tient en effet.
Chaque fois que l'occasion s'en est offerte, il a parlé au
consul avec la plus courageuse netteté. Quand, pour fôter la
paix d'Amiens, on lui propose un Te Deiim à Notre-Dame,
où il figurerait entouré des évoques présents à Paris, jureurs
ou autres, il refuse, et dans une note catégorique, il expose
à Portalis ses motifs^. La cérémonie était annoncée, elle
était imminente; le gouvernement recula, et il n'y eut pas
de Te Deum. Cette victoire, qui aurait dû donner au légat
quelque confiance, le laisse abattu et angoissé. C'est de l'ac-
cent le plus modeste qu'il la conte à Consalvi, et il ajoute :
Je demeure convaincu que si on désigne des constitutionnels —
Dieu veuille que l'on n'en désigne aucun! — on les présentera un à
un pour nj'enlever les raisons d'une résistance invincible... Mais un
ou deux adniihi, comment refuser les autres, surtout avec des gens qui
ont en mains la volonté et la puissance?... Je ne sais que faire et je
ne puis [)révoir ni quand ni comment celte allaite prendra (in ^.
Malgré ces tristes pressentiments, Caprara était loin de
1. Boulay de la Mcurthc, op. cit., f. Y, p. 73, Instructions au l«5gat,
5 octobre; p. 328, Instructions du l^décerabre •.celles-ci impoSîiicnl un dés-
aveu du concile national et une foiniule à souscrire différente de celle qui
était jointe au hrei Post muUos ; en outre, on défendait d'accepter comme
évêques les diefs de la socle.
'2. Ihid., p. L'G't, Caprara ù Portalis, 27 mars.
3. Ibid., p. 293, Caprara à Consalvi, 4 avril.
PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 29
compte; et il est surprenant que l'audience du 30 mars ne
l'eût pas mieux éclairé sur le duel terrible qui allait s'en-
gager entre Bonaparte et lui.
Cinq jours après la signature de la paix d'Amiens, le légat
avait été admis à La Mal maison, pour présenter ses félicita-
tions au chef de l'État. A peine les compliments terminés,
celui-ci déclara qu'il y aurait « un petit nombre » de consti-
tutionnels. Il en pouvait parler d'autant plus pertinemment,
que, depuis le 15 mars, il en avait arrêté la liste *. Le cardinal
se récria, au nom de la religion et de la paix publique. Il
invoqua le Concordat, les intrigues nouées à Londres par
les évéques émigrés, les égards dus au Saint-Père, l'impo-
pularité des jureurs auprès des vrais croyants. Un à un, le
consul ramassa dans les pièces de ses ministres les argu-
ments qui y traînaient depuis des mois; dans sa langue
brusque et impérieuse, il les lança à la tête de son interlo-
cuteur. Pendant des heures, ce fut un combat tragique. Por-
tails, qui était présent, « renchérit » sur Bonaparte; il parla
de « l'orgueil » qu'il y avait à exiger des rétractations, et
reprocha au prélat ses « principes romains «. Avec une noble
franchise, celui-ci reprit qu'il se faisait « un devoir » de
professer et de propager les « principes romains «, parce
que c'étaient les « principes catholiques )),les seuls. Le consul
conclut : « Ma résolution est prise; il y aura dix constitu-
tionnels : deux archevêques et huit évêques;cela ou rien.
— J'ai des instructions du Saint-Siège, répondit Caprara;
je ne m'en départirai pas d'une ligne; quoi qu'il arrive, je ne
ferai rien, si les candidats aux évêchés ne se soumettent aux
conditions dictées par le pape... mon honneur et ma con-
science l'exigent. » Le consul affecta quelque dédain, et se
tournant vers Portails : « Vous avez entendu ce que veut le
légat; vous en répondrez-. »
Ce mot fatal allait tout perdre irrémédiablement. Plutôt
que de répondre à Bonaparte d'un échec, Portails épuisera
tous les moyens d'aboutir. Il entraînera Bernier, Bernier
entraînera Caprara. Et le jour de Pâques, après une réconci-
1. Boulay de la Meurlhc, op. cit., t. Y, p. 231, 233, Note du premier
consuL 15 mars.
2. Ibid., p. 29i, Caprara à Consalvi, 4 avril.
30 PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS
liation qui demeure douteuse, les jureurs, triomphants sous
leurs mitres, paraderont à Notre-Dame, aux côtés du légat
du pape.
IV
Le 8 et le 9 avril, les j)remières nominations furent
signées. Sur quarante-cinq prélats, il y avait dix constitu-
tionnels : Le Goz, Primat, Belmas, Le Blanc-Beaulieu, Char-
rier de la Roche, Lacombc, Montault des Iles, Perier, Rey-
mond et Saurine.
Depuis octobre ou novembre, Charrier de la Roche était
réconcilié avec le Saint-Siège. Le 5 mars, Montault des Iles
avait écrit au pape une lettre de soumission; le légat l'avait
absous le 11 mars des censures encourues par le fait du ser-
ment de la constitution civile du clergé. Berdolet ne fut
nommé que le 29 avril et Becherel que le 8 juillet. Restaient
donc huit jureurs, auxquels, selon les instructions impé-
rieuses du Saint-Siège, Caprara devait imposer une rétrac-
talion.
Il eut connaissance de leurs nominations le 12 avril.
Le 15, quelques-uns d'entre eux vinrent à la légation. Le
cardinal. leur proposa de souscrire le formulaire envoyé de
Rome. Us s'y refusèrent. Les arguments les plus solides, les
supplications les plus cordiales ne purent faire brèche dans
ces àmcs obstinées. On se sépara sans rien conclure*.
Portalis vit les récalcitrants et les entretint à loisir. Il avait
été leur funeste conseiller dans la rédaction de leurs lettres
de démission. Il continua son rôle. D'accord avec eux, il
arrêta les termes d'une lettre au pape. Les prélats y décla-
raient abandonner la consliluUon civile du clergé, adhérer au
Concordat et professer envers Sa Sainteté et ses successeurs
une vraie obéissance. Mn. envoyant à Dernier ce chef-d'œuvre,
Portalis ne manquait pas d'observer que ces lignes devaient
« rassurer entièrement le Saint-Siège » et qu'on ne pourrait
« aller au delà, sans avilii" la nation elle-même ». Dernier
communiqua à Caprara toutes ces pièces. Il y joignit ses
1. Boulay do la Meurthe, o/;. c/^,t. V, p. 498, Caprara à Consalvi, 18 avril.
PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 31
instances, le pressant de céder aux désirs du gouv>3rnemcnt.
Au surplus, ajoutait-il, « votre institution n'étant que provi-
soire, Sa Sainteté sera juge définitif » et vous nous aurez tiré
« d'un pas difficile ». Le légat fut inflexible. Sa réponse à
Bernier est très belle de simplicité, de brièveté et de force.
Il est faux que son « institution » soit provisoire ; les évoques
pourvus par lui auront « pleine et entière juridiction » dans
leurs diocèses. Avant donc qu'il puisse instituer les intrus,
il est indispensable que ceux-ci remplissent les conditions
dictées par le pape. Or, la formule concertée avec Portalis
n'y satisfait pas^
C'est alors qu'apparut, dans son habileté irrésistiblement
yictorieuse, le plan du premier consul.
Il tenait beaucoup à ce que le jour où le Concordat serait
proclamé, l'Eglise gallicane, selon l'expression de Portalis,
sortît « toute formée des mains du gouvernement ». Mais pour
monter ce grandiose « coup de théâtre », — le mot est de
Bonaparte lui-même, — il fallait que l'institution canonique
pût suivre immédiatement les nominations. On avait demandé
et obtenu que Pie VII donnât au légat les facultés nécessaires
pour instituer les évoques-. Tant que le Concordat n'était
pas promulgué, les hommes et les choses d'Eglise, en France,
se trouvaient dans un état provisoire qui empirait en se pro-
longeant : dans quelques diocèses, les divisions parmi le
clergé étaient profondes; un peu partout, l'absence d'une loi
claire et indiscutable sur le culte laissait aux jacobins de
village mille occasions d'arbitraire. On le voit, les raisons
graves ne manquaient pas pour conférer au légat le pouvoir
de faire des évêques.
Mais, pour un homme comme Bonaparte, la tentation était
prompte de plier à la violence de ses desseins les meilleures
choses. Du moment que l'affaire des jureurs souffrait des
entraves, il ne mit pas longtemps à calculer qu'il lui serait
plus facile de faire céder Caprara à Paris que Pie YÏI à Rome.
Et c'est son déshonneur d'avoir conçu ce plan machiavélique,
1. Boulay de la Mcurthe, op. cit., t.V.p. 489. Portalis à Bernier, 15 avril ;
p. 490, Bernier à Caprara, 15 avril; p. 491, Caprara à Bernier, 15 avril.
2. lOid., t. IV, p. 311, Breï Quoriiam favenle Deo, 19 novembre 1801.
32 PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS
d'enfermer le malheureux légat dans le cercle de fer d'une
semaine, pour que, sans avoir le loisir de consulter le Qui-
rinal, il choisît de lui-même, dans l'angoisse, entre la res-
ponsabilité d'instituer des jureurs et celle de hasarder une
rupture.
Le premier mouvement fut à la résistance, nous l'avons
dit. Bernier et Portalis revinrent à la charge. L'âme du vieux
cardinal n'était pas assez forte pour repousser toujours de
nouveaux assauts. Une conférence suprême s'ouvrit à la léga-
tion; les secrétaires y furent appelés. Devant Dernier, Rubbi,
Sala et Mazio parlèrent tour à tour. Celui-ci proposa un
niezzo termine. Les instructions venues de Rome devaient
demeurer la règle du légat et il fallait en sauver « la sub-
stance ». Les évéques abjureraient leurs erreurs. Mais pour-
quoi exiger une lettre? Cette formalité n'était qu'accessoire.
L'histoire de l'Eglise ne mentionnait-elle pas des rétracta-
tions verbales? On pouvait donc admettre les jureurs à sou-
scrire la formule concertée avec Portalis; s'ils ajoutaient ce
qui y manquait, de vive voix et en présence des deux témoins
requis pour le procès canonique, tout serait sauf.
Bernier goûta le projet. Caprara l'approuva. Il fui convenu
que l'évêque d'Orléans et l'évoque de Vannes serviraient de
témoins à la rélractation verbale; ils emportèrent les certi-
ficats d'absolution qui devaient être remis aux jureurs repen-
tants et réconciliés ^ C'était le Jeudi saint.
Le lendemain, 16 avril, Bernier apporta à la légation une
attestation écrite, que cinq des jureurs. Primat, Le Blanc-
Beaulieu, Perier, Le Coz, Saurinc, avaient écrit au pape une
lettre de soumission et reçu l'absolution des censures. Le
Samedi saint, 17 avril, même témoignage en faveur de Belmas
et de Lacombe; le 29, en faveur de Reymond. L'évêque de
\'annes, malgré les engagements pris, n'était pas présent,
dans l'entrevue de Bernier avec tous ces prélats. Lui-même
réconcilia seul, plus tard, Berdolet (9 mai) et Bccherel
(10 juillet). Les procès canoniques d'usage suivirent; les huit
évoques furent admis à prêter le serment d'obéissance au
1. Jîoulay delà Meuitlio, op. cit., t. V, Mémoire de Caprara (1802).
PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 33
pape et reçurent du légat les patentes d'institution cano-
nique.
Le témoignage de Bernier et de Pancemont doit-il faire
foi? Un doute grave subsiste. Dès la première heure, Rey-
mond et Le Goz protestèrent qu'ils ne s'étaient pas rétractés *.
Après l'allocution consislorialc du 24 mai, dans laquelle
Pie VII assurait aux cardinaux qu'avant « d'être appelés à
gouverner de nouveaux diocèses », les intrus avaient été
« dûment réconciliés avec le Saint-Siège- », ce furent les
mêmes déclarations énergiques. Grégoire prit la défense de
tous ses amis. Le Coz et Lacombe opposèrent à la parole du
pape un démenti formel. La fameuse lettre de Lacombe au
prêtre Biiios ayant été livrée à la presse pour la propagande,
le préfet de police Dubois, sur les instances de Portails, la fit
saisir à l'imprimerie chrétienne. Mais le ministre des cultes
entendait étouffer un scandale, non réprimer un mensonge.
Quant à Bernier et à Caprara, leurs assertions paraissent
vagues et timides, à côté des récits détaillés et des dénéga-
tions catégoriques des jureurs. ^Manifestement, ils sont em-
barrassés.
Ce qui se passa en 1804 peut nous aider à conjecturer la
triste scène du Vendredi saint 1802. La lettre au pape signée,
Bernier aura parlé de l'absolution des censures. On se sera
récrié en chœur. Les moins ardents auront cédé. Les chefs
comme Le Goz auront expliqué qu'ils voulaient bien faire un
acte de soumission légale^ à condition de garder leurs prin-
cipes intimes et que la soumission restât secrète. Et Bernier
aura eu la faiblesse de consentir à cette fiction.
Lamentable aboutissement du mezzo termine qui devait
tout sauver! Portails, Talleyrand et Bonaparte triomphent,
avec la théorie de « l'amalgame » ; l'épiscopat de la nouvelle
Eglise gallicane compte appareillés à seize anciens évêques
légitimes douze anciens jureurs.
Durant la seconde quinzaine d'avril, Consalvi et Pie VII,
anxieux sur les nouvelles de France, en furent réduits aux
1. Boulay de la Meurthe, op. cit., t. V, p. 529-531.
2. Ibid.^ p. 590, Allocution consistoriale du 24 mai,
en. - -3
34 PIE VU ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS
bruits inquiétants des jouiiiaux '. Quand ils surent la vérité,
ce fut une consternation-'. Le légat s'y attendait, et ses
dépôcdics tardives trahissent une àme brisée et confuse.
Malgré tout, les pièces signées par Bernicr demeuraient.
Le pape s'y appuya, et les fit résumer, en appendice à son
allocution consistoriale du 24 mai sur la promulgation du
Concordat 3.
Mais la blessure faite à son (;œur ne se ferma |)lus. Une
seule chose l'aurait pu fermer, la joie d'apprendre que ces
prélats, dont la conduite semblait si suspecte, gouvernaient
leurs diocèses comme les meilleurs évoques. Hélas! Caprara
envoyait à Rome des informations peu rassurantes. Le cadre
de celte étude ne comporte pas de longs détails sur ce point.
Qu'il suffise de savoir ceux-ci. Les anciens intrus donnaient
aux assermentés leurs faveurs; c'était inévitable. Ils les
admettaient aux cures, sans exiger d'eux aucune rétractation.
En bonne logique, ils n'admettaient pas qu'il fût parlé d'ab-
solutions nulles ou de mai'iages nuls au temps du schisme;
ils couvraient de la garantie de leur parole tous ces actes
accomplis pourtant sans juridiction. Brcl, (;es hommes conti-
nuaient d'être, à la tête d'un diocèse, ce qu'ils avaient été au
concile national. Leurs collègues les l'egardaient avec quel-
que défian(;e; leurs prêtres insermentés surveillaient leurs
paroles et leurs actes avec une curiosité d'autant plus âpre
que la foi était en cause.
Le légat était tout désigné par ses fonctions pour recevoir
la confidence de ces suspicions. Malgré la réserve extrême de
sa correspondance, on sent qu'il souhaite être renseigné. A
mesure (|uc ses dossiers grossissent, il se fait, dans son àme,
comme un mélange d'humiliation et de soulagement. Le
besoin et l'espoir de dégager sa responsabilité grandissent
de jour en jour. Rome, dans sa sagesse, tr-ouver'a le remède
convenable ; lui dénonce le mal avec vigilance.
On comprend que Pie VII, instruit de ces choses, ait
attaché, dans la négoctiation du sacre, une si gr'ave impor-
tance à la question des jureurs. En toute vérité, il y avait
1. lîouliiy de la .Mcuillic, op. cil., t. V, p. 580, Coiis.ilvi à Ca|)riira, '6 mai
1802.
2. Ibid., j). r)82, Caciult à Portails, 12 mai. — 3. Ibid,, \>. 586, en note.
PIE VU ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 35
pour lui une obligation rigoureuse de conscience de mettre
fin à une situation déplorable. Son voyage en France lui
offrait une providentielle occasion d'agir. Il s'y appliqua de
toute son âme.
V
Il fut question, tout d'abord, de régler l'affaire à Lyon
plutôt qu'à Paris. Fesch aurait voulu appeler dans sa ville
épiscopale tous les prélats suspects. Il promettait « d'user
de tous les ménagements possibles « et de « n'omettre aucun
moyen de conciliation' ». Le ministre des cultes entrait dans
ces vues. Il tenait seulement qu'une réunion plénière des
constitutionnels serait dangereuse. Gerlains étaient « dans
de bons principes » ; il fallait les laisser en paix. Les autres
ne pourraient que « s'échauffer mutuellement » s'ils se trou-
vaient ensemble ; mieux valait les « isoler entièrement », sur-
tout Le Goz et Lacombe ". A cela près, Portalis était disposé à
faire le voyage de Lyon et il le demanda à l'empereur : il lui
paraissait utile de « pressentir ce que nos italiens » pou-
vaient « avoir dans l'âme ^ ». De son côté, Fesch écrivit à son
neveu, dans le même sens^.
Napoléon n'agréa pas le projet. Tout devait se décider à
Paris.
A dire vrai, l'affaire ne comporlait qu'une solution logique :
la démission des prélats incorrigibles. Il avaient passé l'âge
où l'on change d'idées. Depuis deux ans, leur attitude était
un scandale. Que pouvait-on attendre d'eux ? Mais ce n'est
pas selon la logique que se régit le monde. La justice de
Dieu, et même celle des hommes, sont en général moins
raides qu'un syllogisme. Le gouvernement ne songea pas
une minute à inviter les évoques jureurs à résigner leurs fonc-
tions; le pape ne demanda point au gouvernement ce service.
Ensemble ils essayèrent d'amener les coupables à résipis-
cence. Haussonville raconte la chose en six lignes, et, à l'en-
1. F^esch à Porlalis, IG Iruclidoi- an I^I.
2. Portalis à Fesch, 2 vendémiaire an XIII.
3. Porlalis à Napoléon, 18 brumaire an XIII.
4. Fescli à Napoléon, 17 fructidor an XIII. — Le zèle de Fesch, en cette
afl'aire, est d'autant plus à remarquer que lui-même avait été jureur, à ce
que veut bien m'assurer M. Frédéric Masson.
36 PIE VII ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS
tendre, le seul rce:ard céleste de Pie VII aurait fait fondre de
contrition le cœur des égarés'. Ce raccourci est peut-être
attendrissant ; mais il fausse les faits et le rôle des hommes
qui y furent mêlés. Nous allons tout raconter en détail.
Au jugement de Dernier, les plus récalcitrants des prélats
suspects seraient: «Le Coz, de Besançon, homme de parti dans
tous les temps ; Lacombe, d'Angoulême, tête souverainement
exallée ; Saurinc, de Strasbourg, assez brave homme, mais
un peu hop vif; Reymond, de Dijon », qui ne gardait « ni les
convenances ni les mesures de son état ~ ».
A celte liste, Caprara joignait : Belmas, évéque de Cambrai,
et Perier, évéque d'Avignon '. Portalis, au contraire, pensait
«favorablement » de Belmas et il disait de Perier qu'on ne
serait pas « sans ressources vis-à-vis de lui », parce qu'il avait
du savoir et de l'esprit^. De l'avis de tous, Becherel, Berdo-
let. Le Blanc-Beaulieu et Primat étaient plus ou moins hors
de cause. Et voici au juste comment le légat caractérisait le
cas de chacun d'eux.
Becheimîl. — La manière dont il a été réconcilié laisse des doutes
très graves sur la sincérité de son retour; en diverses circonstances, il
a montré (pril adhérait encore à ses anciennes erreurs. Peut-être ne
serait-il pas difficile de le gagner, d'autant que c'est un homme de très
peu de moyens.
Beudolet. — Il n'a fait aucun acte qui démente sa réconciliation ;
mais il mérite d'être repris pour divers passages de ses lettres pastora-
les, et aussi pour certains de ses princi[)es qui favorisent trop la puis-
sance civile elles erreurs courantes sur le mariage...
Primat. — Il avait mal commencé. Puis il changea de système. Ré-
cemment, il s'est mis en règle, faisant les actes qu'il devait ; il a reçu
une nouvelle absolution du cardinal légat.
Le Blanc-Beaulieu. — Lui aussi avait mal commencé ; mais ensuite
il a reconnu ses erreurs et s'est converti sincèrement.
Quant à Le Coz, Lacombe, Reymond, Saurine, Belmas et
1. Il.iussonviile, op. cit., t. I, p. 375. L'auteur prétend s'appuyer sur Con-
salvi ; il en a quelque droit, mais il exagère les Mémoires (t. II, p. •'«75), qui,
d'ailleurs, sont ici inexacts.
2. Bcniier à Talh-yrand, 8 juillet 1804.
3. Caprara à Fesch, 7 mars 1803.
4. l'orlalia à Fesch, 22 septembre ISOi.
i
PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 37
Perier, Caprarales déclare « en opposition ouverte avec les
principes catholiques, tant sur l'article du schisme que sur
d'autres points très importants qui regardent le divorce, le
mariage et l'autorité du Saint-Siège ».
Dès le 29 novembre, — Pie Vil étant arrivé à Paris le 28 au
soir, — les conférences commencèrent pour amener les pré-
lats suspects à signer une formule acceptable. On se rappelle
leurs sentiments de 1802. Dansla lettre qu'ils écrivirent alors,
ils ne condamnaient pas la constitution civile du clergé, ils
l'abandonnaient. Ce verbe équivoque n'était pas sans rappe-
ler cet abeat quo libuerit si fameux dans l'histoire du gallica-
nisme. L'intégrité de la foi demandait autre chose.
Les prélats le comprirent si peu que trois jours de discus-
sion ne purent réduire leur orgueil obstiné. Voici la lettre
que Perier et Belmas écrivirent, la veille du sacre :
Très saint Père,
J'ai abandonné sincèrement la constitution civile du clergé que le
Saint-Siège n'avait pas approuvée. Si l'on m'a calomnié sur cet objet
auprès de V. S., je la prie de vouloir bien entendre ma justification.
Je suis soumis de cœur et d'esprit au jugement du Saint-Siège et de
l'Eglise romaine.
Je prie V. S. de m'accorder la bénédiction apostolique'.
Les calculs de l'amour-propre, les réticences savantes
sautent aux yeux, dans cet écrit ; il faut espérer qu'on n'aura
point osé le présenter au pape.
Napoléon en personne apporta à Pie VII la feuille signée
par Le Goz, le 30 novembre au soir. Le lendemain matin, le
pape lui mandait :
Hier soir, aussitôt que nous fûmes en liberté, nous prîmes en consi-
dération la déclaration de Tévêque Le Goz, que V. M. dans sa
bonté daigna nous apporter elle-même. En la parcourant, nous remar-
quâmes une chose qui nous avait échappé dans la rapide lecture que
nous en fit V. M. Le susdit évêque, aux mots conservés dans la for-
1. M. Durand, dans son intéressant travail sur Perier {Un prélat constitu-
tionnel, p. 372), dit que l'évêque d'Avignon ne fut point de ceux qui eurent à
souscrire une déclaration en 1804. I^a pièce ci-dessus prouve évidemment le
contraire. Mais il y a lieu de croire que Perier céda de bonne heure aux
instances qui lui furent faites.
38 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS
mule minutée par le cardinal Fescli et M. Portalis : « Soumission à
ses jugements sur les affaires ecclésiastiques de France », a substitué
ceux-ci : « sur les âiXniire's canoniques de France ».
Nous connaissons suffisamment la malice de ce changement, nous
ne pouvons l'admettre. Nous nous sommes cru obligé d'en prévenir
sur-le-champ V. M., puisque nous sommes pressé et qu'on n'a encore
rien obtenu d'un petit nombre de réfractaires obstinés '.
Le pontife terminait en priant l'empereur « de prendre les
mesures nécessaires » pour sauvegarder l'honneur du Saint-
Siège.
LeCoz ne sera pas le seul à user du stratagème dénoncé par
Pie VII. Reymond mit son devoir à suivre ce bel exemple de
droiture. Fesch l'affirme dans une lettre à Fouché, du 1" dé-
cembre; et après avoir raconté la démarche du pape auprès
de l'empereur, le cardinal ajoute •.
S. M, a daigné accéder à la demande du Saint-Père. En consé-
quence, je vous adresse deux coptes de la déclaration telle que la
demande S. S., vouspriant de les faire souscrire à M. l'archevêque de
Besançon et à M. l'évêque de Dijon.
Quelle était exactement cette « déclaration » ? D'après le
témoignage môme du pape, il est indubitable que Fesch avait
travaillé à la rédiger. Voici le texte d'une minute de sa
main :
Je n'hésite pas à déclarer à V. S. que depuis l'institution cano-
nique donnée par le cardinal-légat, j'ai constamment été attaché
de cœur et d'esprit au grand principe de l'unité catholique, et que tout
ce que l'on m'aurait supposé et qui aurait pu m'échapper de contraire
à ce principe n'a jamais été dans mes intentions. Jeprofessse attache-
ment sincère et entier au Saint-Siègeet soumission à ses jugements sur
les affaires ecclésiastiques de France^.
1. Haussonville aurait pu lire dans Artaud, t. I, p. 517, celte lettre de
Pie VII qui atteste que Napoléon ne demeura pas étranger à toute cette
aCfaire.
2. L'Ami de la religion (20 novembre 1816) a publié un récit qui résume
toute celte histoire des évoques constitutionnels ; la formule de rélractalioa
qui y est rapportée est celle dont nous parlerons plus bas. Des le 28 dé-
cembre de la même année, dans une rectification anonyme au récit du 20 no-
Tcmbrc, L'Ami insérait une autre formule qui est exactement, sauf la restric-
tion finale, celle qui sera signée par Le Coz et trois autres prélats le 3 dé-
eembro.
i
PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 39
Il était difficile d'être plus condescendant sur les exigen-
ces de l'orthodoxie ; mais il était possible d'être plus habile.
La première partie de la formule permettait de supposer
qu'avant l'institution de 1802, les prélats signataires n'avaient
pas été attachés « de cœur et d'esprit au grand principe de
l'unité catholique ». Le Goz en fit la remarque et s'en expli-
qua avec l'empereur*. Il faut ajouter que la dernière phrase
de cette formule avait le tort, pour les jureurs, de donner
satisfaction au bref Post miiltos. De là, de longues résis-
tances. On arriva au soir du 1" décembre, sans aboutir à la
réconciliation tant souhaitée.
Le pape se devait à lui-même d'être vigilant et ferme ; il
écrivit à Fesch :
Après avoir songé toute la nuit à l'affaire des évêques constitution-
nels, Nous avons cru bon de nous |)rémunir, par la déclaration ci-in-
cluse, contre les subterfuges qu'il y a lieu de redouter de cesévêques,
vu leur caractère. Nous vous adressons cette déclaration à vous dont
le zèle pour la gloire de Dieu Nous est bien connu, comptant que vous
Nous saurez gré de la confiance, d'ailleurs si légitime, que Nous avons
et Nous vous donnons de cœur la bénédiction apostolique.
Des Tuileries, le 2 décembre 1804.
Plus P. P. VIL
Au billet du pape était jointe la déclaration suivante :
S. S. Notre Seigneur Pie VII, pape par la divine Providence,
fait savoir que si ceux des évêques constilutionnelsqui ont jusqu'ici re-
fusé de souscrire la formule de réconciliation — prescrite par le Saint-
Siège Apostolique dans les lettres Per multos labores écrites à l'arche-
vêque de Goriiitlie, le 15 août 1801 — assistent j)ar hasard, avec l'il-
lustre clergé de France à la solennelle et sainte cérémonie du sacre,
cette assistance n'aura lieu que malgré la volonté très expresse de Sa
Sainteté ; et par conséquent lesdits évêques ne doivent ni ne peuvent
présumer que cette rencontre témoigne, en aucune façon, qu'ils sont
rentrés en communion et en grâce avec le Siège Apostolique.
Pie VII est tellement soucieux de prendre ses sûretés
qu'avant d'expédier ce pli au mandataire qu'il a choisi pour
remplir ses instructions, il insiste une fois encore :
1. Correspondance de Le Coz, t. II, p. 188, Le Coz à Napoléon, 30 no-
vembre 1804.
40 PIE Vil ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS
Monsieur le Cardinal Fescli voudra bien avoir la complaisance de
communiquer lu déclaration ci-dessus aux ëvêques français, afin de
nous précautionner contre toute ruse.
2 décembre 180'i. P. P. VU.
Avec deshommes comme Le Goz et ses fidèles suivants, une
pareille minutie dans les mesures de prudence n'était point
déplacée. Leur ihéologie était assez byzantine pour machiner
une surprise. Ils étaient capables d'assister à la fonction
liturgique du sacre mêlés à leurs frères dans l'épiscopat, et
de tirer argument de cette communication in divinis, pour
se dispenser de toute autre démarche auprès du Souverain
Pontife.
La sage réserve de Pie Vil coupait court, par avance,
à toute tentative de ce genre ; mais elle constatait aussi que
le 2 décembre la réconciliation nécessaire n'était pas encore
faite. Comment finit-on par y réussir ?
Le 3 décembre, Le Coz, Belmas, Reymond et Saurine si-
gnèrent une formule analogue à celle rédigée par Fesch;ilsy
ajoutèrent la restriction suivante :
... Je professe adhésion et soumission aux jugements du Saint-Siège
sur les alfaires ecclésiastiques de France qui ne seraient point contrai-
res au Concordat et à la fidélité que je dois à la personne de l'Empe-
reur Napoléon l"'.
Cette déclaration ne pouvait être acceptée ; elle ne le fut
point.
Le dernier historien de Le Coz nous assure que, le 14 dé-
cembre, l'archevêque de Besançon protesta par écrit de sa
soumission aux décrets du Saint-Siège, à la condition qu'ils
fussent confirmés par l'assentiment de l'Eglise. On n'aurait
pu obtenir de lui rien de plus ; ce qui n'aurait pas empêché
Pie VII de combler de ses bontés « le pauvre prélat ^ »,
Il est invraisemblable et il n'est point vrai que tout ait fini
de la sorte ; une explication est ici nécessaire.
Quand il sut que sa déclaration du 3 était rejetée, Le Coz
1. Housse], Un cvi't/ ne asseï inertie, p. 480. I/auleur a mis trop de confiance
dans le journal de Grappin et ne s'est pas assez, souvenu des lettres de Le Coz
lui-mt'me qui contredisent le récit de Grappin.
PIE VJI ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 41
écrivit à Fouché une lettre exaltée, où il protestait, que « ni
comme évêque ni comme Français » il ne pouvait souscrire
« aux prétentions de la cour de Rome ».
Nous sommes à la veille, Monseigneur, d^être immolés avec les prin-
cipes que nous défendons. Nous subirons tout sans murmurer ; mais
nous désirons que S. M. l'Empereur sache du moins que les maximes
pour lesquelles nous nous immolons nous semblent tenir à la sûreté de
sa couronne et à la tranquillité de son empire. Rappelez à S. M. l'his-
toire de Henri IV et les tracasseries faites même au vieux Louis XIV,
Du reste, nous sommes prêts à tout et nous serons consolés, si vous
voulez bien assurer S. M. I. qu'elle n'a et qu'elle n'aura jamais de plus
(idèles sujets que nous ^.
Voilà donc établi, et par Le Coz en personne, que, même
après le 14 décembre, le prélat, tout en dénonçant avec hu-
meur les prétentions de Rome, était prêt à les « subir »,
pourvu que ce sacrifice pût agréer à l'empereur. Nous verrons
tout à l'heure comment il tiendra parole.
Les conférences continuèrent, jusqu'à la veille de Noël,
sans que pût se lasser la patience du pape, ni fléchir l'orgueil
de ses fils révoltés.
Enfin, le i^" nivôse (22 décembre). Portails pouvait écrire à
Napoléon ce singulier bulletin de victoire ~ :
Sire,
J'allais ce matin rendre compte à V. M. de ce qui s'était passé hier
entre le Pape et les évêquesdits constitutionnels. Après quelquetemps,
on m'a assuré queles grandes occupations de V. M. ne lui permettaient
pas de me recevoir aujourd'hui. Je vais en conséquence vous exposer
par écrit ce que je n'ai pu faire de vive voix.
Mercredi soir •^, M. le ministre de la police ne put obtenir la signa-
ture au bas de la formule présentée au nom du Pape, de nos évèques
que l'on voulait déterminer à la souscrire. Us en signèrent une autre
qui ne plaisait pas.
Lejeudi matin * fut encore perdu. L'évêque de Vannes étant venu
m'en instruire, je pris le j)arti de me rendre chez le cardinal-légat en
1. Coiresfjondaiice de Le Coz, t. II, p. 189, Le Coz à Fouché, 15 décembre
iSOi.
2. M. Boulay de la Meurlhe a publié une partie de celle lettre (o/a. cii.,[.\,
p. 591). Je la iranscris ici tout entière à cause de son importance Ciipitalo.
'S. 19 décembre. — i. 20 décembre.
42 PIE VU ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS
témoignant le désir d'y trouver les autres cardinaux. Je ni 'y rendis le
jeudi;» huit heures du soir. Après une conférence qui dura jusqu'à minuit,
il fut arrêté que les évêques dits constitutionnels seraient reçus le len-
dennaiti, dans la matinée, chez le Pape, que S. S. leur parlerait avec
afleclion, et qu'Elle se contenterait de toute déclaration raisonnable,
sans vétiller sur les termes ; j'obtins cette résolution, en parlant avec
fermeté et sentiment.
Le lendemain vendredi \ c'est-à-dire hier, le cardinal-légat et les
autres cardinaux se rendirent de bonne heure chez le Pape pour le pré-
venir de ce qui s'était passé la veille. Les évêques constitutionnels
|)arurent à l'heure indiquée. Le Pape leur paria comme un Père et la
réconciliation fut consommée avec attendrissement de part et d'autre.
Il n'y eut que M. Le Coz, archevêque de Besançon, qui se perdit en dis-
sertations froides et théologiques et qui sortit en refusant tout.
L'évêque de Vannes avait été présent à la conférence chez le Pape.
Il m'instruisit du résultat. Je m'em|)ressai d'en donner connaissance à
M. le ministre de la police, en le priant de vouloir bien agir auprès de
ce prélat pour le ramener à des sentiments de paix.
Aujourd'hui, sur les cinq heures et demie du soir, M, le Ministre de
la police m'a envoyé la déclaration bien simple qui avait été signée hier
chez le Pape par les autres évêques constitutionnels, et à l iquelle
Le Coz a enfin donné sa signature, sur les instances du ministre.
M. l'évêque de Vannes se trouvait chez moi. Il s'est tout de suite
porté chez le Pape. Il lui a présenté la déclaration signée par M. Le Coz
et il vient de me dire que S. S. recevra demain, à huit heures «lu matin,
M, Le Coz qui a promis, de son côté, de ne plus eutaraer aucune ques-
tion théologique et qui n^a plus besoin que de se taire.
Ainsi toute l'alFaire est consommée et la paix est rétablie définitive-
ment et sans retour. La déclaration signée ne consiste plus que dans
une simple phrase de soumission aux jugements du Saint-Siège et de
l'Eglise catholique, apostolique, et romaine sur les affaires ecclésiasti-
ques de France. Le janséniste le plus outré ne se refuserait pas à signer
celte déclaration.
V. M. ne sera donc plus importunée d'une affaire qui ne tenait qu'à
l'araour-propre et à de petites passions. L'évêque de Vannes m'a attesté
que les cai-dinaux. chez le Pape, avaient été fidèles à tout ce qu'ils avaient
promis dans leur conférence avec moi, et c'est une justice que je dois
leur rendre, auprès de V. M. Le Pape s'est conduit avec une douceur et
une charité admirable.
Portalis laconta-t-il à Napoléon tout ce qu'il savait ? L'évê-
que de Vannes n'avait-il pas fait au ministre d'autres confi-
dences? Celte scène de ré(;onciliation, toule « d'altendrisse-
ment », n'aurait-elle pas été aussi une scène de justice ?
1. 21 d«îcembre.
I
PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 43
Les nombreux évoques accourus à Paris pour le sacre
n'avaient pu demeurer indifîérents à l'affaire des constitu-
tionnels. En 1790, plutôt que de faire un serment schisma-
tique, ils s'étaient exposés à l'exil et aux fers. Le scandale
de 1802 les avait indignés et humiliés. Et ils ne pouvaient pas
oublier combien l'attitude de ces premiers pasteurs, qui se
vantaient de n'avoir rien rétracté , avait rendu difficile la ré-
tractation des prêtres jureurs épars dans tous les diocèses
de France. Quelques-uns des bonsévéques étaient en relations
d'amitié avec Fesch, Bernier, Pancemont et aussi avec le
ministre des cultes, tous personnages qui durent savoir tous
les secrets de ces pénibles négociations. Il est donc impos-
sible qu'ils n'aient point essayé de les surprendre et qu'ils
n'y aient point réussi.
Sans rien décider, à titre de renseignement dont il faut
faire état, je transcris simplement une note qui me parait
émaner de l'évêque d'Autun, François de Fontanges ^ Voici
donc ce qui se serait passé au pavillon de Flore :
Interrogatioa a été faite par le Saint-Père sur les cinq articles
suivants :
1* Quels sont vos sentiments sur la constitution civile du clergé?
La regardez-vous comme tombée en désuétude par l'abandon que l'État
en a fait, ou bien comme proscrite par un jugement de l'Eglise?
2" Croyez-vous que les jugements de Pie VI sur les affaires ecclé-
siastiques de France, et notamment sur la constitution civile du clergé,
soient un jugement régulier du Saint-Siège et revêtu du consentement
de la majorité des évêques de la chrétienté? Si vous l'ignoriez, je peux
vous le prouver, en vous montrant l'adhésion des évêques.
3° Si par des événements im|)révus il arrivait que l'Etat donnât
encore au clergé une nouvelle constitution, Tadopteriez^vous sans le
consentement du Saint-Siège, et la règle tracée par le Saint-Siège
serait-elle la vôtre ?
4* Que pensez-vous des mariages, et des fonctions curiales qui
demandent juridiction, administrées |)ar des personnes non revêtues
de la juridiction m persecutionis tempnribus? Et ferez-vous tout ce qui
est en vous pour rendre légitime ce qui a été illégitimement et illici-
teraent fait?
1. On sait que la vue du « désespoir » où la nominatiou des constitutioa-
nels jetait les fidèles avait décidé l'ancien ai'chcvéque de Toulouse à accepter
l'évèché d'Autun.
' 44 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS
5» Ferez-vous tenir à vos prêtres engagés dans les mêmes erreurs
que vous la conduite que le chef de l'Eglise tient à votre égard?
Toutes les réponses ont été satisfaisantes.
Formule :
Très Saint-Père, je de'clare devant Dieu que je professe adhésion et
soumission aux jugements émanes du Saint-Sièi^e et de V Église catholique ^
apostolique et romaine sur les affaires ecclésiastiques de France •, et je
prie V. S. de m'accorder la bénédiction apostolique.
Après la signature, S. S. a dit :
1* Je vous reçois dans ma communion. Tout le passé est oublié.
2* Pourvoyez le plus tôt possible à votre conscience par une bonne
retraite.
3» Je donne au confesseur que vous choisirez tous les pouvoirs du
Saint-Siège.
4" Vous tiendrez la même conduite à l'égard de vos prêtres, et vous
le ferez dans le silence, pour que les autorités constituées ne puissent
être troublées.
5* Vous direz à leur confesseur que c'est moi qui ai accordé tous les
pouvoirs qui dépendent du chef de l'Eglise.
(>• Recevez ma bénédiction. Si de nouvelles f)laintes parviennent à
Rome contre vous, je donnerai à tout ce que vous avez fait en ma pré-
sence, à tout ce que vous m'avez dit et à tout ce que j'ai dit, toute la
publicité nécessaire pour préserver l'Eglise des scandales. Et, je vous
le répète avec douleur, vous me forcerez de prendre les moyens de
vous relever de l'épiscopat par une procédure canonique.
Celle sorle de procès-verbal offre le plus vif intérêt. Si les
papiers emportés de Paris par Pie VII n'ont point disparu
en 1809, peut-être les retrouvera-t-on. II ne serait pas sur-
prenant (ju'ils confirment le document que l'on vient de lire.
Un mot, le dernier, sur un épilogue de cette histoire fasti-
dieuse.
Le 3 janvier 1805, le Courrier du Bas-Rhin publiait, sous
la garantie du préfet du département, Menri Shéc, une lettre
de Paris annonçant que Saurine, évoque de Strasbourg, avait
été reçu par le pape, « qui ne lui avait parlé d'aucune rétrac-
tation ». La Gazelle universelle d'Ulm reproduisit la nou-
velle quelques jours après (9 janvier). Le pape « fit aussitôt
des plaintes à l'empereur, qui en fut très fâché et assura le
1. Ou remarquera la parfaite idenlilé de celle formule avec ce que dit Por-
lalis (Jhiis la leUre citée plus haut.
I
PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 45
Saint-Père qu'il le ferait démentir sur-le-champ, par le Moni-
teur^ ».
Cette parole fut tenue. Le Moniteur du 15 janvier apprit au
public que Saurine, comme « tous les évoques de France »,
avait témoigné au Saint-Père « un respect profond pour le
Saint-Sièsre et une soumission entière à ses décisions comme
principe de foi dans toute la chrétienté ».
Mgr Spina n'aurait reconnu là qu'une traduction fort large
du hvaî Per multos labores. Mais Napoléon pensait que les
« discussions théologiques ne doivent pas être portées de-
vant l'opinion ». Et cela amenait le Moniteur k dire que « les
décisions du Saint-Siège étaient bien préférables aux incon-
vénients des conciles généraux ». Les théologiens romains
durent trouver l'aveu piquant dans les colonnes du journal
officiel de l'empire. Et on n'est point surpris d'apprendre
qu'en envoyant le numéro du Moniteur à Gonsalvi, Anto-
nelli ait ajouté : « S. S. a été très satisfaite de ce démenti. »
Gonsalvi prit soin de lui donner en Allemagne la publicité
qu'avait eue la « rhapsodie » insérée dans le Courrier du
Bas-Rhin. « Les évêques ci-devant constitutionnels, man-
dait-il à Munich, se sont entièrement réconciliés, à la satis-
faction réciproque du Saint-Père et de S. M. l'Empereur.
S. S. annoncera ce fait dans une allocution 2. »
Il convient de citer ici les paroles mêmes par lesquelles
Pie VII a tenu à rendre témoignage sur un fait pour lui si
grave :
... Ces évêques ont fait cesser nos inquictuc^es, après un intervalle
de quelques jours, soit de vive voix, soit pac des écrits que Nousavons
apportés avec Nous, ils ont déclaré qu'ils adhéraient et se soumettaient
fermement et de cœur aux jugements du Saint-Siège sur les affaires
ecclésiastiques de France '.
Contre cette assertion du plus consciencieux des hommes
rien ne saurait prévaloir. A elle seule, elle démontreiait
le fait. Tous les évêques cités à comparaître se sont soumis;
tous, même Le Cozet Saurine, ont signé, sans addition ni cor-
1. Antonelli ù Gonsalvi, 20 janvier 1805.
2. Gonsalvi au chargé d'affaires de Munich, 30 janyier 1805.
li. Allocution coQsisloriale du 25 juin 1805.
46 PIE VU ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS
rection, le formulaire accepté par le pape. Le légat en donne
rassurance aux prêtres de Strasbourg et de Besançon qui le
questionnent'.
Quant à l'incident du Courrier du Bas-Rhin^ Pie Vil en
profita pour renouveler au gouvernement ses leçons et ses
instances. Dans un mémoire à Napoléon — sur lequel nous
aurons occasion de revenir — le pape avertit l'empereur de
veiller à ce que des évéques pardonnes aucun « n'abusât de
la grâce reçue ». Sinon, lui ponlife se trouverait contraint
d'user des « voies de rigueur que prescrivent les saintes lois
de l'Eglise- » ; et cette conduite « ne pourrait manquer d'être
approuvée par S. M., puisque la tolérance d'une pareille
obstination mettrait en péril « le salut des âmes, la dignité
du Saint-Siège, la conscience » du chef de l'Eglise et la con-
servation d'une paix religieuse « achetée par tant de sacrifices
et de peines ».
VII
11 faut conclure.
En souscrivant une formule acceptée par le Souverain
Pontife, les évêques constitutionnels furent-ils sincères?
Le Coz, archevêque de Besançon, ne le fut pas.
Je déclare, a-t-il écrit lui-même, que dans les jugements du Saint-
Siège auxquels on me demande adhésion et soumission, je ne puis
comprendre les brefs et rescrils du pape Pie VI, lesquels contestent à
la nation ses droits, menacent d'excommunication une grande partie
de la Fiance, déclarent sacrilège la vente des biens nationaux et ten-
dent à consacrer parmi nous des maximes que nos pères ont constam-
ment et justement repoussées ^.
Si Le Coz avait tenu à Pie VII un pareil langage, il faudrait,
en j)laignanL sa folie, louer sa franchise. Mais c'est à Napo-
léon que le prélat confie ses restrictions mentales. Et alors
les mots mancjucnl pour flétrir cette déloyauté d'un évêque,
1. Le Co/., interrogé par des indiscrets, ne répond que par des explica-
tions pleines de rélicenrcs qui sont un aveu. Cf. Correspondance de Le Coz,
t. II, p 225, 237, 242, 251.
2. Observer la concordiince de ce langage avec les menaces prêtées au
pape, dans le procès-verbal cité plus haut.
3. Corresfjondance de Le Coz, t. II, p. 190, Le Coz à ISapoléon, 21 dé-
cembre 1804.
PIE VII ET LES ÉVÉQUES CONSïITUTIO>;NELS 47
qui ment au pape, dans le moment môme où il fait à ses
genoux profession d'une entière obéissance à ses oVdres, —
sauf à se vanter ensuite du paternel accueil de Sa Sainteté,
avec laquelle il a mêlé ses « douces larmes^ ».
Le Coz a pu étudier, travailler, soufïVir beaucoup pour la
religion catholique, pour confondre ceux qu'il appelle ses
«détracteurs* », l'étalage de ses écrits et de ses bonnes
actions ne saurait suffire. Rien de tout cela n'empêche qu'il
n'ait volontairement trompé Pie VII. Et cela est sans excuse.
Saurine doit porter la môme condamnation. Lui aussi a (;ru
devoir certifier à Napoléon qu'il n'abandonnait rien des
« saintes maximes » gallicanes, et qu'il lui était impossible
de se soumettre à des brefs dont il n'avait aucune connais-
sance^. C'est donc avec des sous-entendus analogues à ceux
de l'archevêque de Besançon qu'il a signé un formulaire
agréé par le pape. Nous avons pour garant de cette duperie
Le Coz lui-même *.
Au sujet des autres, les pièces manquent pour conclure à
coup sûr. Belmas et Perier durent céder avec plus de facilité
et de bonne foi. Mais il est à craindre que Lacombe et Rey-
mond n'aient agi avec la même inconscience et la même
superbe que l'archevêque de Besançon et l'évoque de Stras-
bourg.
Pour qui faisait de la constitution civile du clergé une sorte
de symbole intangible, à la fois gallican et révolutionnaire,
une rétractation sincère était de tout point impossible. Mais
justement la question qui se pose est de savoir en vertu de
quels principes de sens commun et de foi, ces intrus pou-
vaient tenir pour vénérable un symbole que l'Eglise galli-
cane, comme l'Église romaine, avait condamné, rejeté, ana-
thémalisé. Toutes les fibres de leur cerveau étaient saturées
des prin(;ipes régnants, et pour les arracher d'une main vail-
lante, il aurait fallu une vertu plus forte que tout leur amour-
propre, un esprit de renoncement héroïque. Soit. Mais entie
le pape qui leur commandait ce renoncement et l'empereur
1. Correspondance de Le Coz, t. II, p. 2U3, 1,e Co/. à Aubert, 28 février 1805.
2. Ibid., p. 205, Le Co/. à Fie VII, 26 mars 1805.
3. Saurine ù Napoléon, 3 décembre 1804.
4. Le Coz à Aubert, 28 février 1805.
48 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS
(lui les en clispcnsait, pourquoi donner à renipereur la pré-
férence? Autant la tentation était naturelle, autant il était
inepte d'y céder. Selon la boutade d-e Cacault, n'est-ce pas le
pape — et non Napoléon ou Tabbé Grégoire — qui a été
« établi )) pour trancher les questions de religion?
Le bon sens donc, autant que l'humilité, a manqué à ces
récalcitrants, et en cela ils ressemblaient aux jansénistes et
aux gallicans leurs ancêtres.
Malgré w la sublime simplicité » dont parlait Le Goz, il n'est
pas possible que Pic VII se soit lait de grandes illusions sur
la portée d'une rétractation si péniblement arrachée? La
conscience intime de chacun des intrus, il la livrait aux juge-
ments du ciel. Mais la parole et la vie publique des évoques,
lui, pontife suprême, en répondait. Aussi lit-il tous ses efforts
pour en garantir l'orthodoxie. Pardonnant miséricordieuse-
mcnt le passé, il comptait, dans l'avenir, sur la notoriété de
la rétractation imposée, sur les menaces qu'il y avait jointes,
sur le bon sens du gouvernement, sur le temps qui use
toutes choses, même les convictions des hérétiques, sur la
grâce de Dieu à qui les cœurs appartiennent. Celait beau-
coup qu'un scandale criant eût enfin disparu.
C'était plus encore que, pour le faire disparaître, le pape
eût trouvé tant de collaborateurs. N'oublions pas que, pour
faire courber la tète des jureurs, avec le « regard céleste» de
Pie VII, il fallut les prières de Pancemont, de Fesch, de
Dernier peut-être, et sûrement la main de Fouché, de Por-
talis et de Napoléon.
On sait avec quel aveuglement obstiné, toute la puissance
de l'Etal fut mise, pour ainsi dire, au service de l'Église
constitutionnelle en détresse. Or, lors(ju'il calculait, en
homme polititiue, la valeur du Concordat, Talleyrand n'hési-
tait pas à dire qu'il y voyait « un moyen d ordre public dans
les rapports du gouvernement avec les citoyens, de concorde
morale dans les rapports des citoyens entre eux, de bonne
intelligence dans les rapports de la France avec les autres
peuples ». Le libre exercice de la religion catholique lui
apparaissait comme ce nécessaire et résistant « lien des
mœurs sociales » que « la philosophie » avait été «incapable »
PIE VII ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 49
de fournir à la société moderne. Portalis pensait de même.
Le jour où il défendit devant le Corps législatif la convention
signée avec le Saint-Siège, son discours roula tout entier sur
les convenances nationales de la restauration des autels. En
défendant son œuvre au Conseil d'Etat, Bonaparte se récla-
mait des mêmes vues profondes. Et ce sera son éternel
honneur — celui de son génie et de sa force — d'avoir com-
pris, voulu, imposé à une poignée de jacobins, jusque-là les
maîtres, le Concordat. Et par une aberration singulière, ces
mômes hommes, qui avaient un sentiment si net de la néces-
sité du catholicisme en France, en compromettaient le bien-
fait pour épargner à douze intrus l'ennui de dire qu'ils
s'étaient trompés en 1790.
Entraînés dans le même cercle vicieux, des évêques —
Fesch, Pancemont, Dernier — en oubliaient les délicatesses
élémentaires de l'orthodoxie. Comme si les raisons exposées
par Boisgelin contre la constitution civile du clergé n'avaient
pas justifié par avance tous les brefs de Pie VI ! Comme si,
dans les diocèses qu'ils gouvernaient, ces prélats n'impo-
saient pas aux prêtres constitutionnels de « pourvoir, à leur
conscience » ! Comme si, surtout, en face d'un pape dont les
intentions étaient si droites, la bonne volonté si large, de
véritables évêques n'eussent point dû déclarer tout net que
jamais ils ne soutiendraient, contre leur père, les torts de
ses fils rebelles!
Finalement, il fallut en venir à la formule imaginée par la
miséricorde et la justice de Pie VII. Après deux ans d'efforts
et de patience, le hreî Post nniltos labores eut son heure. Et
la Providence consola la bonté patiente du pape, en lui don-
nant pour agents d'exécution ceux-là mêmes qui s'y étaient
opposés.
En 1801, le Saint-Siège avait obtenu du gouvernement que
les restes de Pie VI, mort à Valence, fussent rendus à
Rome. Spina, le messager si malheureux du bref de rétrac-
talion, eut la mission de ramener de l'exil les ossements du
saint pontife. Ce fut un voyage triomphal. Dans la Ville éter-
nelle, ces tardives funérailles eurent l'éclat d'une apothéose *
1. Voir Artaud, t. I, p. 241.
50 PIE VII ET LES ÉVÉQUES CONSTITUTIONNELS
(février 1802). Pie VII ne voulut point que les Dauphinois
fussent à jamais privés des reliques qu'ils avaient longtemps
gardées avec un pieux respect. Les entrailles de Pie VI
furent renvoyées à Valence, dont le jureur Becherel était
évéque. Sur quoi Portails éci'ivail au consul : a Ce sera
une chose assez piquante dans l'iiisloire de l'esprit humain,
que de voir les honneurs rendus à ce pape par un évéque
constitutionnel '. »
Le vrai triomphe de Pie VI n'eut lieu ni à Valence ni à
Rome. La chambre du pavillon de Floie, aux Tuileries, où
fut reçue la soumission des évoques intrus, vit la vraie re-
vanche du pontife qui avait condamné la constitution civile du
clergé. Pour lui faire des obsèques grandioses et touchantes,
il suffisait de connaître ses malheurs. Mais accepter ses « ju-
gements sur les choses ecclésiastiques de France », c'était
reconnaître enfin le chef dont on avait méconnu le pouvoir.
Peu importe la mauvaise grâce ou les mensonges dont usè-
rent quelques prélats. Ils furent coniraints finalement de
proclamer, en termes exprès, ce droit papal dont Pie VI avait
été le témoin outragé.
Malheureusement, ni Portails ni Napoléon ne comprirent
cette leçon si haute. La querelle des constitutionnels avec
Pie VII ne fil jamais que les importuner. S'ils eussent moins
oublié le Concordat et la foi catholique, ils n'auraient jamais
souffert que des pasteurs avouant le pontife romain pour
leur maître, fissent mépris de ses ordres; et eux-mêmes, à
leur tour, lorsque Pie VII leur adressa les « remontrances »
dont nous parlerons, ils auraient hésité à les repousser dédai-
gneusement comme des « prétentions romaines ».
Paul DU DON.
1. Portalis au premier consul, 17 germinal an XI.
EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS
A MILO, ExN 1735
Le cinquantième anniversaire de la fondation de VEcole
française c^'^^Aè/ze^ (1847-1903) a été l'occasion d'une brillante
fête internationale, qui a donné occasion de passeren revue,
au grand honneur de nos compatriotes, ce qu'ils ont fait
depuis 1847 pour ramener au jour tant de monuments ense-
velis dans la Grèce continentale et insulaire. Mais les Fran-
çais n'avaient pas attendu le milieu ni le commencement
du dix-neuvième siècle, pour faire le pèlerinage de la terre
« mère des arts », fouiller ses ruines et s'efforcer de rendre
au monde moderne la vision la plus complète possible de ce
que fut cette antique civilisation, à laquelle la nôtre est si rede-
vable. Deux beaux volumes, parus à peu près à la date du
centenaire, rappellent la mémoire de ces explorateurs plus
anciens. A la vérité, ils contiennent davantage. Avec la plé-
nitude et la sûreté de son érudition merveilleuse, M.Henri
Omont, conservateur des manuscrits de la Bibliothèque
nationale, y fait l'histoire de toutes les Missions archéolo-
giques françaises en Orient aux dix-septième et dix-hui'
tième siècles^. Constantinople et l'Asie Mineure, la Syrie,
l'Egypte, l'Inde et la Chine y figurent avec la Grèce ; mais
celle-ci tient la plus large place, et bien que la recherche
des anciens manuscrits et des médailles fût l'objet principal
de nos premiers missionnaires-archéologues, suivant les
désirs des gouvernements et des grands amateurs qu'ils
servaient, plusieurs ont, dès le dix-septiètne siècle, pour-
suivi avec une curiosité intelligente les restes artistiques de
1. Missions archéologiques françaises en Orient aux dix-septième et dix-
huitième sièc/es. Documents publiés par Henri Omont, membre de l'Institut, etc.
Paris, Imprimerie nationale, 1902. 2 volumes in-4, wi-I 234 pages. Fait
partie de la collection des Documents inédits sur l'histoire de France.
52 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS
tout genre. Los documents publiés par M. Omont en fournis-
sent des preuves très intéressantes.
A ce propos, et à titre de modeste complément, je crois
devoir faire connaître un voyage qui, presque ignoré à l'épo-
que môme où il a eu lieu, n'a pas encore eu la mention qu'il
mérite dans l'histoire des explorations françaises sur le sol
de la Grèce classique. Celte mention paraît d'autant plus
due, que l'excursion principale des deux voyageurs dont je
veux parler a eu pour but l'ile de Milo, et que si elle ne leur
a point valu la fortune de trouver la célèbre statue que ce
nom rappelle à tous les connaisseurs d'art classique, elle
n'est pourtant pas demeurée sans résultats. Enfin, si leur
découverte la plus intéressante n'a pas été comprise des
savants d'alors en France, et n'a été appréciée à sa valeur
qu'après avoir été laite de nouveau par des étrangers, c'est
une raison de plus pour rendre enfin ce qui leur appartient
à nos compatriotes.
Les deux voyageurs de 1735 sont un marin et un jésuite :
association qui, n'en déplaise à certains, s'est produite plus
d'une fois dans des entreprises utiles à la France. Le nom
personnel du jésuite ne dira rien, sinon peut-être à quelques
spécialistes d'histoire littéraire. Le marin, au contraire, por-
tait un nom célèbre à divers titres, mais qui peut faire naître
un juste étonnement de l'association que je viens de dire.
Le P. Nicolas Sarrabat, que je nomme le premier parce
que nous lui devons la relation du voyage, n'était pas, à
proprement parler, un archéologue ni un érudit. Né à Lyon
en 1698 et entré dans la Compagnie de Jésus en 1712, il avait,
suivant la coutume de son ordre, enseigné pendant quelques
années la grammaire et les humanités, avant d'étudier la
théologie ; puis ses études ihéologiques faites, et devenu
prêtre, il eut à enseigner d'abord la philosophie à Nîmes et
a Avignon ; les neuf dernicies années de sa vie (1731-1739), il
fut appli(jué aux sciences, spécialement aux mathématiques,
qu'il professa à Avignon, à Toulon et à Marseille. Plusieurs
mémoires qu'il donna aux académies de province, notam-
ment à celle de Bordeaux, sur des questions de physique et
d'histoire naturelle, furentalors remarquéset léi»oignentd'ob-
A MILO, EN 1735 53
servations originales. Durantson séjour au collège d'Avignon,
il s'était lié avec un des plus grands amateurs de littérature
et d'antiquités, ie marquis de Caumont * ; leurs relations con-
tinuèrent par correspondance, après son départ pour Toulon,
en 1734.
Ce sont les lettres du P. Sarrabat au marquis de Caumont
qui nous font connaître le voyage dont nous allons parler.
Ces lettres, dont nous avons eu les originaux entre les mains,
sont complètement inédites, à l'exception d'un fragment
relatif à l'excursion de^Milo, que M. Omont a trouvé dans
une copie, qui n'en désigne pas le signataire.
Galvet, le fondateur du musée-bibliothèque qui porte son
nom à Avignon, a inséré une copie de cinq de ces pièces
dans ses recueils manuscrits de correspondances littéraires.
Dans une note préliminaire, il observe que les lettres du
P. Sarrabat sont « agréables par leur gayeté «. Nos lecteurs
ne seront peut-être pas fâchés de lire ici quelques spécimens
de cette « gayeté », bien qu'ils ne nous mènent pas immédia-
tement au sujet principal de cet article,
La première lettre que le P. Sarrabat écrit de Toulon (28 oc-
tobre 1734), rend d'une manière assez piquante l'impression
peu favorable qu'il reçut d'abord de sa nouvelle résidence.
« ... Me voici donc réduit au bout du monde dans un pais
étranger où l'on ne parle que Nord, Ouest, tribord, où les
lettres et les sciences polies ne sont regardées que comme
des rêves et ceux qui les cultivent comme des gens d'un
autre monde. Toulon eu Barbarie, jamais proveibe ne fut
mieux fondé : commerce sans politesse, habitans brutaux,
séparation presque totale de tout le reste du royaume. Le
croiriez-vous, Monsieur, la bataille de Guastalla est ici une
nouvelle des plus fraîches, et l'on m'a demandé sérieusement
si M. de Ramsai n'était pas l'auteur d'un certain livre qu'on
appelle le Paradis perdu. Voyez après cela si la beauté du
1. Joseph de Seylres, marquis de Caumont, né à Avignon, correspondant
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, fut en rapport avec presque
tous les arcliéologues et érudils de son temps; de nombreux débris de ces
correspondances sont conservés à Paris, à Avignon, à Munich. M. Omont les
a souvent citées.
54 EXCURSION ARCHEOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS
climat, si la fraîcheur de la campagne, si les jardins des
Hespérides avec toutes leurs pommes d'or peuvent suffisam-
ment dédommager. La mer cependant, il faut l'avouer, est un
spectacle qui fournit aux rêveries d'un physicien et quelque-
fois môme à la curiosité d'un nouvelliste. »
Dans les leltres suivantes, jusqu'en avril 1735, l'on trouve
en efl'et, outre des observations de physique, surtout des
nouvelles maritimes, ou mieux àes faits divers^ comme il s'en
présente nalurellement dans un grand port, nolamment en
temps de guerre. Car, depuis l'automne de 1733, la France,
avec l'Espagne et la Sardaigne comme alliées, était en
guerre contre l'Autriche et la Russie, pour soutenir les
droits du père de la reine de France, Stanislas Leczinski, au
trône de Pologne.
Ainsi, le 7 février 1735, Sarrabat envoie une relation pitto-
resque de la rentrée triomphale de la Florc^ frégate com-
mandée par M. de Gallifet, qui ramenait un vaisseau corsaire
de vingt-six canons capturé après un brillant combat.
A d'autres jours, il parle des armements faits dans le port
pour parer aux éventualités de cette guerre, d'ailleurs mol-
lement poussée. Le 26 décembre 1734, il dépeint avec enthou-
siasme un spectacle qu'il avait cru jusque-là banal, mais qui
lui a paru « le plus beau, le plus frappant et le plus digne de
l'attention d'un curieux )),à savoir le lançage d'un vaisseau;
il s'agit du Borée^ vaisseau de soixante-quatre canons :
« Imaginez-vous une maison entière de cent cinquante pieds
de longueur et de quarante de large, se metlie en mouvement,
augmenter graduellement * de vitesse ; elle met en feu tout
ce qu'elle rencontre à son passage, et va se précipiter à la
mer où il semble qu'elle doit se perdre ; point du tout, elle
y reparoit avec plus de majesté que sur terre... »
Dans la môme lettre, voici un récit degenre différent : « Le
lendemain, jeudi, nous eûmes un autre spectacle: ce fui'ent
les obsèques de M. Le Bret', que le corps de ville fit faire
1. Le manuscril porte « gravement », par suite d'une évidente distraction.
'1. Cîirdiii Le Brel, premier président du parlement de l'rovence, comman-
dant pour le Way et intendant de cette province, mort à Marseille dans la
nuit du 13 au 14 octobre. Son père avait rempli avec distinction les mêmes
hautes cliarges.
A MILO, EN 1735 g&
dans l'église des Minimes. Douze tréteaux posés les uns sur
les autres, noircis avec du noir de fumée, formoient, sans
autre ornement, le plus magnifique catafalque qu'en eût
encore vu à Toulon. Une bande de cadis noir régnoit tout
autour de l'église, d'où pendoient de distance en distance
quelques bouts d'étoiï'e noire, le tout avec une simplicité qui
faisoit honneur à l'économie de Messieurs les Consuls. M. le
Comte de Marnesia, comte de Lyon et grand vicaire de
Toulon, y officia, assisté de quatre Minimes des mieux
portant chape. Le corps de musique étoit composé de quatre
grands Observantins soutenus de quelques Récollets, dont
la voix peu nourrie faisoit la critique du déjeuner qu'on leur
avoit donné. L'assemblée cependant étoit fort belle, et l'orai-
son funèbre que prononça le P. d'Allemand répondit mieux
au brillant de l'assemblée qu'à la simplicité de l'appareil.
Le texte qu'avoit pris ce Père étoit heureux : Disponam
popuUim meam juste et ero dignus sediam patrismei{?iai^.^ ix).
Il nous représenta M. Le Bret comme le magistrat le plus
propre et le plus dévoué au bonheur du peuple qui lui avoit
été confié ; et quoique dans l'assemblée il y eût des gens qui
branlassent de temps en temps la tête, ce père ne laissa pas
dédire d'excellentes choses et de les bien dire... »
Mais il est temps d'arriver au voyage qui fait l'intérêt prin-
cipal de cette correspondance. C'est le 14 avril 1735 que le
P. Sarrabat annonce à Caumont qu'il va s'embarquer.
« Enfin, Monsieur, le dessein en est pris, il faut essayer tout
de bon si je puis devenir marin ; je m'embarque sur le
Diamant apparemment pour visiter les Echelles du Levant.
Nous ne savons cependant pas encore positivement notre
route; les instructions de la Cour la fixeront. Nous partons,
deux frégates et deux brigantins, sous les ordres de M. le che-
valier de Caylus, capitaine du Diamant. Je compte notre
départ pour le 25 du mois. Nos vaisseaux sont à la carène, et
les autres préparatifs seront bientôt faits. D'ici au 25, il y a
onze jours bien comptés, cette lettre vous sera remise sa-
medi 16", vous penserez jusqu'à lundi à quoi je pourrai vous
être bon dans ma course, et ce sera mercredi au soir que
j'aurai le plaisir de recevoir cette lettre où vous me détaillerez
56 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS
tout ce que vous exigez de moi durant les six mois que
durera notre voyage. »
Caylus! Ce nom n'aurait pas manqué d'éveiller chez Gau-
mont quelques appréhensions pour son ami, s'il n'avait su
quels rapports existaient déjà, depuis un certain temps, entre
le jésuite et le commandant de la flottille. En ellet, dans sa
lettre du 3 février, après avoir dit combien, à Toulon, il était
sevré de lectures nouvelles, le P. Sarrabat ajoutait:
« J'ai cependant trouvé le Mercure et bien d'autres bonnes
choses de ce genre auprès de M. le chevalier de Caylus, oui
Caylus, neveu de Mgr l'évèque d'Auxcrre*: Salutem ex ini-
micis nostris. Parenté à part, c'est un très aimable homme ;
et môme, depuis qu'il a bien connu son oncle et toutes les
attenances janséniennes, il a commencé de vouloir du bien
aux jésuites. »
Certes, il était piquant de voir un jésuite lié d'amitié avec
un Caylus. Celui-ci était le second fils de la célèbre nièce
de Mme de Maintenon. Il avait pour frère aîné le comte de
Caylus, l'archéologue bien connu, que sa mère n'avait pas
vu sans chagrin abandonner la carrière des armes pour l'étude,
le culte des arts et de l'érudition'. Si Mme de Caylus se
lamentait de voir son premier-né « mélancolique », le caractère
tout opposé du cadet paraît lui avoir causé d'abord des soucis
d'un autre genre ^ ; mais enfin elle put le voir, dans la marine,
satisfaire honorablement son besoin de distractions et son
goût pour les aventures. Après un apprentissage dans l'ordre
de Malte, le chevalier de Caylus commence à se faire un nom
dans les campagnes maritimes de 1723 à 1736; capitaine de vais-
seau, le 10 mars 1727, il