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ÉTUDES 



REVUE FONDEE EN 1856 



PAR DES PERES DE LA COMPAGNIE DE JESUS 



TOME 102 



PARIS 
IMPRIMERIE DE J. DUMOULIN 

5, K1,E DES GHANDS-AUCUSTINS, 5 



i 



ÉTUDES 



REVUE FONDÉE EN 1836 



PAR DES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 



ET PARAISSANT LE 5 ET LE 20 DE CHAQUE MOIS 



42° ANNÉE. — TOME 102« DE LA COLLECTION 



JANVIER-FÉVRlER-f/lARS 1905 



?805 
fT8l 





PARIS 

ANCIENNE MAISON RETAUX-BRAY 

VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

82, RUE BONAPARTE, 8-2 
Tous droits de traduction et de reproductioa réserves 



ACADÉMIE D£ QIJtBEC 

ÇHEIVIIN STE-FOY 

QUEBEC 



SAINTE-BEUVE GRITIQU 

LE GENRE ET L'HOMME 
A PROPOS DE SON CENTENAIRE* 




Que la critique tienne le second rang en littérature, les 
aveux de Sainte-Beuve suffiraient à le prouver. Dès 1840, il 
l'envisage comme « le radeau après le navire" », comme « la 
seconde face et le second temps nécessaire de la plupart 
des esprits, un pis aller honorable, s'ils savent n'en pas faire 
fi, et comprendre que c'est un progrès. Il faut, tôt au tard, 
bon gré mal gré, y consentir : la critique hérite finalement 
en nous de nos autres qualités plus superÊes ou plus naïves, 
de nos erreurs, de nos succès caressés ; de [nos échecs 
mieux compris*. » 

L'entendez-vous se prêcher à lui-môme la sagesse ? Mais 
combien elle lui coûte ! Comme il résiste et se débat avant d'a- 
bandonner la poésie, le roman, la littérature dite créatrice, le 
navire qui portait sa fortune, et de se réfugier définitivement 
sur le radeau ! Ce n'est pas trop de vingt-cinq ans pour l'y 
résoudre, et, la chose faite ou à peu près, il n'en dissimule 
pas l'amertume. Je suis « passé à l'état d'intelligence criti- 
que, et assiste avec un œil contristé à la mort de mon cœur. 
L'intelligence luit sur ce cimetière comme une lune morte ^. » 
Or, on le comprend assez bien. 

En rigueur d'exactitude, l'homme se flatte quand il se 
décerne à lui-même le titre de créateur. Donner l'être n'ap- 
partient qu'à Dieu ; ni le talent n'a ce privilège, ni le génie 
même, qui n'est qu'une transcendance moralement appré- 
ciable du talent. Associer, combiner les êtres sortis de la 
main créatrice, constater leurs rapports vrais, leur prêter 
môme des relations imaginaires, mais vraisemblables, c'est- 

1. Conclusion d'une étude d'ensemble : Dix-neuvième siècle. Esquisses 
littéraires et morales, t. IH (sous presse). 

2. Portraits contemporains, l. IV, p. i86. 

3. Correspondance, t. I, p. 130. 



6 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

à-dire conformes aux lois essentielles posées par Dieu : c'est 
tout refTort du talent, du génie, c'est toute leur gloire. Ils 
sont auteurs parce qu'ils augmentent et enrichissent le pa- 
trimoine de l'esprit, de l'àmo. Appelez-les même créateurs : 
entendue au vrai, l'hyperbole peut être inoffensive ; elle se 
justifie par une ressemblance infiniment lointaine avec l'œuvre 
de Dieu. Une doctrine exacte supérieurement établie et illus- 
trée, une médaille historique frappée de main de maître, un 
type d'invention fixé avec éclat dans un poème, un drame, 
un roman : ce sont là comme autant d'ôtres nouveaux qui se 
révèlent à la foule ; ce sont du moins autant de forces dura- 
bles agissant sur elle, et dont elle reste maîtresse de se ra- 
jeunir l'impression. Ainsi le philosophe, le moraliste, l'his- 
torien ont-ils quelque droit au nom toujours hyperbolique 
de créateurs. Le critique, lui, n'y saurait prétendre au môme 
titre; Athalle ou Y Oraison funèbre de t'o/ic^e l'emporteront 
toujours sur la meilleure analyse qu'on en pourra faire; il y 
aura toujours plus de puissance et d'honneur à remuer l'âme 
qu'à bien dire par où on la remue, à produire des chefs- 
d'œuvre qu'à les juger. 

Et malgré tout, la part du critique reste belle. A regarder 
la naturelle hiérarchie des genres, il le cède à l'orateur, au 
poète, à l'historien, au moraliste, au philosophe ; mais qui 
lui défend d'attirer tous les genres au sien et de les y intro- 
duire ? Tout en restant critique et sans empiétement d'aucune 
sorte, qui l'empoche d'être philosophe, moraliste, historien, 
poète, orateur, c'est-à-dire au moins éloquent ? Il le peut: 
disons plus, il le doit, pour remplir l'étendue vraie de son 
rôle. Dieu merci, le temps est passé des Chapelain, des d'Au- 
bignac, le temps où, dans l'œuvre littéraire, on voyait sur- 
tout le métier; où, sauf quelques remarques de pur bon sens, 
le critique pensait tout faire de mesurer l'œuvre nouvelle 
d'après Aristote et les humanistes, ses commentateurs, de la 
confronter avec des modèles dont il fallait prendre non pas 
l'esprit, mais le geste et le costume. Du chaos où nous a 
jetés le romantisme, une grande vérité surnage au moins : 
c'est que l'œuvre littéraire est, avant tout, œuvre d'àme ; 
qu'elle vaut comme l'àme qu'elle exprime, et comme l'action 
qu'elle a sur l'àme du lecteur. 



LE GENRE ET L'HOMME 7 

Comment la bien juger si l'on ne sait l'àme à fond ? Encore 
faut-il beaucoup d'autres connaissances. La littérature touche 
à tout, parle de tout : religion, philosophie, histoire ; et à 
moins de posséder suffisamment tout cela, comment pro- 
noncer qu'elle en parle bien? Qui s'établit juge habituel des 
ouvrages, qui met enseigne de critique, doit donc savoir, 
avec l'âme, la vie, le monde. Dieu, sans lequel rien ne s'ex- 
plique assez. Il lui faut être, et à toute heure, psychologue, 
moraliste, philosophe, souvent historien ; et non seulement 
pour ne pas rester muet devant un livre historique, mais 
pour situer dans leur temps et dans leur milieu les œuvres 
d'invention et de poésie, pour éclairer les littératures par 
les civilisations et les mœurs, les œuvres individuelles par 
la biographie des ouvriers. Dans nos sociétés chrétiennes, et 
parce que, malgré qu'on en ait, la religion se mêle à tout, 
quels services ne rendrait pas au critique, même incroyant, 
une théologie exacte, j'entends cette théologie élémentaire 
qui est le catéchisme bien compris et bien su ! Historien, 
philosophe, théologien par nécessité d'office, accordons 
encore au critique la liberté d'être artiste, poète, ou plutôt 
refusons-lui celle de ne l'être point. S'il n'avait dans l'àme 
un rayon d'art et de poésie, comment saurait-il comprendre 
et goûter les poètes ou artistes qu'il nous présente, s'ajuster 
à eux, entrer en eux, vibrer à leur unisson ? Saurait-il écrire 
seulement? Ou lui en donnerons-nous dispense? Le voilà 
donc obligé d'être, bien qu'avec une puissance moindre, tout 
ce que sont les créateurs dont il n'atteindra pas la gloire. 
C'est là proprement la sienne, et pas du tout méprisable. Je 
conçois qu'un génie ne déroge pas en s'abaissant à la criti- 
que ; je ne vois pas même bien pourquoi un critique de pro- 
fession ne pourrait monter cà et là jusqu'au génie. 

Sans essayer une théorie complète du genre, il est bon 
d'en rappeler les grands devoirs. Le métier veut de larges 
connaissances, des aptitudes riches, souples, quasi univer- 
selles ; mais il veut surtout du caractère et des principes. 
D'aucuns ont appelé la critique un sacerdoce. Hyperbole 
ridicule. Du moins, est-elle une sorte de magistrature, ce 
qui lui impose l'équité. Donc point de prétentions person- 
nelles, de respect humain, de jalousie ; le juge littéraire est 



8 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

probe, désintéressé, consciencieux, impartial au sens légi- 
time; (lu mot, serviteur convaincu et passionné du vrai, n'é- 
pargnant ni sa peine à le trouver, ni ses intérêts j)our le dire. 
Par ailleurs, le moyen de concevoir une juridiction sans 
code, une critique sans j)rincipes? Je le sais trop, en ce 
temps de scepticisme, de profonde et lamentable faiblesse 
mentale, plusieurs la conçoivent comme telle, et s'essayent 
à la faire telle. Celui-ci prétend se borner à comprendre les 
écrivains, à les pénétrer jusqu'à s'identifier avec eux, puis à 
nous les montrer au vrai, nous laissant maîtres d'en penser 
ce qu'il nous plaira, mais surtout de n'en penser rien, car 
enfin, de quel droit, d'après quelles règles en penserions- 
nous quelque chose? Cet autre entend nous communiquer 
purement et simplement ses impressions personnelles et nous 
avertit, au besoin, de n'y tenir pas plus qu'il n'y tient lui- 
même. A ce compte, nous lui répondrions volontiers : Qui 
vous les demande, et que nous importe ? Un troisième s'aven- 
ture à dresser le catalogue raisonné des talents, il les range 
en séries, en groupes, en familles ; il se hausse jusqu'à la 
nomenclature méthodique, effort suprême, dernier amuse- 
ment, dernier leurre d'une intelligence qui peut connaître 
beaucoup, mais qui ne sait rien, parce qu'elle n'a pas de 
principes, et ne veut pas en avoir. Chez qui fait profession 
de discourir sur les ouvrages d'esprit, il y a là tout ensem- 
ble, et un humiliant aveu d'impuissance, et une prétention 
paradoxale à réaliser l'impossible, une gageure insoutenable 
contre la force des mots et celle des choses. Non, le plus 
flottant, le plus insouciant des impressionnistes se moque, 
s'il prétend me laisser libre de mes impressions. Pourquoi 
donc me dire les siennes, sinon pour me les faire partager ? 
Non, quand vous avez photographié la manière d'un auteur; 
quand vous me l'avez mêuie expliquée par certaines causes 
prochaines et légères; quand vous avez classé un talent 
parmi ses analogues, à la façon d'une plante dans un herbier 
ou d'un insecte sous une vitrine, vous n'avez satisfait ni aux 
exigences de mon esprit, ni au titre même de critique, à l'idée 
qu'il représente. Scepticisme et critique s'excluent comme 
incompatibles ; critiquer veut dire juger ou ne veut rien 
dire du tout. Et nous vous demanderons toujours: cette ma- 



LE GENRE ET L'HOMME 9 

nière, que vous me décrivez si joliment, est-elle légitime; ce 
talent, de bon aloi; cette œuvre, conforme aux lois profondes 
de l'art, qui sont ni plus ni moins celles des choses, de l'àme, 
de la vie? Si vous n'en savez rien; si vous n'admettez point 
que ces lois régissent la littérature comme tout le reste; si leur 
existence même vous fait doute ; si leur nom seul vous porte 
à sourire; ayez — pourquoi non? — tout l'esprit, toute la 
grâce, toute l'érudition du monde : vous ne serez jamais un 
critique, vous ne serez qu'un amuseur, un amuseur de la 
foule et de vous-même ; au fond, un impuissant par ignorance 
et un désespéré. Dès lors il pourra nous arriver quelquefois 
de suivre en souriant vos jeux, vos caprices, votre élégante 
voltige ; mais ce ne sera jamais qu'à nos heures de grand 
loisir, et peut-être de respect moindre envers nous-mêmes. 

Qu'on ne s'étonne pas de ces paroles, qu'on ne s'en offense 
pas. Je n'écris ces mots que pour rappeler le lecteur chré- 
tien et digne à ce respect dont Toubli pratique est si facile, 
pour le prémunir contre l'éblouissement du scepticisme 
amusant et spirituel. A ce compte, ne faut-il pas lui faire en- 
tendre la note franche et vive de l'éternel bon sens humain 
et français ? 

Voilà, d'ailleurs, qui nous permet, à nous, de juger quel 
critique fut Sainte-Beuve. Ne remontons pas à l'origine ; 
laissons à de moins pressés l'histoire de ses tâtonnements 
laborieux, de ses vingt ans et plus de formation, depuis les 
débuts du G/oôe jusqu'à l'entrée au Constitutionnel^. Envi- 
sageons surtout ses Lundis et Nouveaux Lundis : c'est le pren- 
dre dans son automne magnifique, dans la maturité plénière 
de son talent. 

Talent hors de pair, habileté consommée; à ne regarder 
qu'elle, Sainte-Beuve est, et reste le prince du genre au dix- 
neuvième siècle; aussi bien n'a-t-il pas de prédécesseur qui 
l'égale. Et d'abord, il le doit à son style, parfois pénible et 
contourné tout d'abord, mais devenu plus tard merveilleu- 
sement ferme et souple; empreint de cette poésie sobre qui 
est d'ailleurs commandée, çà et là, par les objets mêmes dont 
il lui laut vous entretenir. Depuis 1850, L. Veuillot est, à 

1. Cette histoire a été copieusement faite par M. Michaut, Sainte-Beuve 
avant les a Lundis ». Paris, Fribourg, 1904. 



10 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

mon gré, le premier de nos prosateurs, et Sainte-Beuve le 
second. De part et d'autre, même science de la langue, même 
adresse à la manier; mais tant vaut l ame, tant vaut définiti- 
vement le style; entre ces deux maîtres la grande différence 
est là. 

Du reste, l'homme qui possède et manie le français à la 
façon d'un Veuillot ou d'un Sainte-Beuve, n'écrit pas seu- 
lement d'un style coulant et ferme tout ensemble, facile, 
agréable à première vue, et solide, résistant à la lecture 
réfléchie. Comme il sait — chose rare — le sens précis, la 
valeur exacte des mots, c'est-à-dire des idées, il dose ou 
nuance à volonté l'éloge et le blâme, atténuant l'un, voilant 
l'autre, ne disant jamais que ce qu'il lui plaît de dire, gouver- 
nant sa parole et ne se laissant pas mener par elle, comme 
un mauvais cavalier par son cheval. Qualité partout précieuse, 
mais indispensable à un juge ordinaire des écrits. Il est 
piquant d'entendre Veuillot lui-même la reconnaître à Sainte- 
Beuve et la donner en exemple à un confrère en critique, 
Armand de Pontmarlin*. Le fin causeur du samedi n'igno- 
rait certes pas cet art, cette dipioniatie loyale; mais, au gré 
du journaliste, son extrême indulgence l'empêchait d'en user 
assez bien pour caresser de la verge tel et tel, qui le méri- 
taient fort. Et Veuillot de lui analyser une page où, avec une 
aménité parlaite, Sainte-Beuve réduit, pour ne pas dire exé- 
cute, un autre critique, Jules Janin. Sainte-Beuve commenté 
par Veuillot, quatre horauies d'esprit, dont deux en mori- 
gènent deux autres : c'est là une rencontre piquante, mais 
plus encore une excellente leçon. Vous y voyez ce que gagne 
un critique à savoir la langue, et Veuillot est recevable quand 
il atteste que Sainte-Beuve la sait bien. 

Ecrivain hors ligne, l'auteur des Lundis a encore de belles 
parties du grand et parfait ciiliqiie : la sagacité, la (inesse, 
le goût, ce goût tiop peu raisonné, nous le dirons, trop peu 
fondé en principes, mais si vite et si profondément fixé par 
une forte discipline première et une longue habitude aux 
bons auteurs. D'où vient que, dans les questions de pure 
littérature, et si nulle passion ne brouille ses vues, le juge 

I. L. Yciiill»)!, Mélanges, 2* série, l. II, p. 215. 



LE GENRE ET L'HOMME 11 

est souvent exquis. Il a encore, et dans un haut degré, l'in- 
telligence, le don de s'ajuster à ses personnages, de se livrer 
à leur influence, de penser et de sentir avec eux. Il n'est pas 
jusqu'aux grands hommes d'Église qu'il ne comprenne de 
la sorte et qui ne le transforment, pour ainsi dire, en eux- 
mêmes, dans les Lundis au moins, avant l'heure de l'irréli- 
gion déclarée, du parti pris haineux. Ainsi parlera-t-il admi- 
rablement de Bourdaloue, sauf à l'insulter plus tard. Don 
périlleux que cette assimilation facile : avec une égale fidélité, 
le miroir magique pourra bien refléter indifféremment toutes 
les images; don insuffisant, nous l'avons vu, et qui n'est 
pas, à beaucoup près, tout le critique; mais enfin, don néces- 
saire, indispensable, et personne, je crois, ne l'a reçu plus 
large, ni plus largement exercé. 

On a dit que Sainte-Beuve n'a pas, ou presque pas de 
méthode \ La preuve qu'on en donne est pour nous faire 
craindre que l'on ne commence d'altérer le sens du mot 
comme de tant d'autres. Qu'il n'ait pas de principes sûrs, de 
philosophie vraie, la chose est trop claire, et nous y vien- 
drons bientôt. Du moins, a-t-il des procédés favoris, des 
habitudes pratiques et constantes; lui-même s'en est expliqué 
d'ailleurs. Il aimait à confronter l'œuvre avec l'ouvrier, à 
étudier l'écrivain en lui-même et en ses entours : lieu natal, 
famille, éducation, doctrines, sentiments, moralité, train de 
vie, disciples, amis, adversaires, rien ne lui paraissait inutile 
à la parfaite intelligence de l'homme, non plus qu'elle-même 
à celle de l'auteur. « Tel arbre, tel fruit «, disait-il, il s'appli- 
quait à décrire l'arbre en naturaliste consciencieux^. Est-ce 
là une mélhode? Pourquoi non? Incomplète, à la bonne heure; 
sujette à inconvénients, à la minutie, par exemple, sinon aux 
commérages, soit; entraînant, çà et là, trop loin le grand 
esprit qui nous en fait confidence, je l'avoue encore. Mais 
que voir dans ces entraînements, sinon l'excès, l'abus d'une 
méthode, en soi, excellente? Et qu'est cette méthode même, 
sinon la psj'^chologie, la biographie, l'histoire, entrant à 

1. M. E, Faguet, Politiques et moralistes au dix-neuvième siècle^ t. III, 
p. 208 sqq. 

2. Chateaubriand jugé par un ami intime en 4803. [Nouveaux Lundis, t. III, 
p. 13 sqq.) 



12 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

grands (lots dans la critique littéraire? Et quoi de mieux, si 
la manière d'un écrivain représente au vrai le tour naturel 
et acquis de son âme, si le grand art d'écrire est autre chose 
qu'arlifice et métier? 

Louons Sainle-Beuve de l'avoir compris; confessons que 
la nature et la formation l'avaient excellemment doué ou 
muni j)our l'emploi de critique. Tout l'y préparait, et, nous 
l'avons entendu nous le dire, l'emploi définitif profitait de 
toul, des expériences heureuses ou pénibles, des succès 
caressés, des revers mieux compris ; l'emploi donnait place 
et jour aux qualités plus superbes ou plus naïves; il occupait 
et exploitait à son bénéfice le psychologue, l'historien, le 
poète qui, de fait, n'avaient pu se suffire et prospérer à eux 
seuls. Curieux, travailleur, docte, sagace, fin, habile, maître 
en fait de langue et de style, prince des critiques : que man- 
quait-il ta Sainte-Beuve pour remplir l'idée du genre et en 
atteindre la perfection? 

Dans le train commun des choses, le talent n'a pas de pire 
ennemi que le caractère, et, ici, le caractère nous est connu. 
Heureux le critique, s'il n'eût fait que bénéficier de ses revers 
mieux compris. Mais il n'a pas le cœur assez haut pour oublier 
ses rancunes. Replié longtemps et comprimé par l'intérêt 
de sa renommée littéraire ou de ses relations mondaines, le 
jaloux se redresse dès qu'il pense n'avoir plus à craindre, il 
se soulage en se vengeant. Aussi devient-il récusable, ou 
tout au moins suspect, dès qu'il touche aux contemporains, 
aux plus illustres surtout, à Chateaubriand, à Lamartine, à 
Musset, à Cousin, à Villemain. S'il exalte plus volontiers les 
secondaires, est-ce uniquement par un goût de littérature 
tempérée et, pour ainsi dire, à mi-côte? N'est-ce pas aussi 
pour faire pièce aux hommes de premier rang? On l'a dit, 
et rhypolhèse, inexacte peut-être, ne semble pas gratuite ni 
téméiairc. En toul, Sainte-Beuve aime l'exactitude matérielle; 
il sied de lui reconnaître les scrupules de l'érudit, le goût, la 
coquetterie du document comj)let, authentique ; mais où est 
celte j)robilé d'âme qui fait le juge intègre, équitable en 
toute occasion, à toul prix? Avant de la sacrifier aux passions 
antichrélicnnes, il la laissait déjà fléchir à ses ressentiments, 
à ses jalousies de poète avorté, voire de galant malheu- 



LE GENRE ET L'HOILME 13 

reux; son admirable esprit souffrait de son vilain caractère. 

Et n'était-ce pas le caractère aussi qui l'avait fait sceptique? 
Nous savons de lui-même l'histoire de son âme, les viles 
faiblesses qui, de son propre aveu, détendent à la longue le 
ressort de l'intelligence comme celui de la volonté. Elles ont 
emporté son reste de foi et, avec lui, peu à peu, toutes les 
certitudes. Il est devenu sceptique dans son fond, sceptique 
à l'endroit de Dieu même, de l'âme, de la liberté, de la morale, 
de toutes les vérités premières. Il le laisse voir çà et là, plus 
ordinairement il le voile. Prudence politique, frayeur des 
palinodies trop éclatantes? Hypocrisie de bonne compagnie 
et de boa ton? Il peut y avoir un peu de tout cela dans sa 
manière; mais j'y verrais surtout, quant à moi, l'inévitable 
contradiction entre l'erreur acquise et le fond irréductible 
de natura, entre l'absence de doctrine précise, franche, abso- 
lue, et le pli profond que laissent à l'esprit les doctrines 
abandonnées. Où donc est le sceptique parfait, en tout consé- 
quent avec lui-même? Sainte-Beuve ne croit plus nettement 
et fermement à rien; mais, de naissance, il avait le bon sens, 
il ne l'a point perdu tout entier; mais il garde l'empreinte de 
bien des certitudes, au moins naturelles, voire des vérités 
religieuses qu'il a suffisamment connues, qu'il a un temps 
aimées. Joignez-y la forte discipline classique, un fond de 
politesse, une certaine élévation et dignité d'esprit, sinon 
d'âme, l'instinct du beau, le goût formé et affiné de longue 
main, toutes choses qui démentent, chez lui comme chez 
d'autres, le scepticisme de désir, ou d'illusion voulue. Rien 
d'étrange, à ce compte, si ce nihiliste en doctrine nous appa- 
raît spiritualiste, moral et moraliste dans nombre de ses juge- 
ments; s'il suppose, invoque, expose même avec son talent 
habituel, des vérités dont il a, pour lui-même, fait son deuil. 

Mais ne vous y fiez guère. Sa morale est bien celle dont il 
attribuait à Pascal la paternité involontaire, « morale des 
honnêtes gens, morale du rez-de-chaussée »; faite d'habi- 
tudes, de compromis, d'expédients, de conventions sociales 
et de réminiscences chrétiennes; correcte, décente, payant 
de mine tant qu'il ne lui en coûte rien; mais perdant sa 
vigueur et son lustre même, dès que les intérêts sont enjeu. 
Avec cela, un homme bien appris n'a pas grand'peinc à se 



fiiOADEKUE DE QUEBEC 
CHEMIN STê-FûY 
QUEBEC 



14 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

montrer d'ordinaire assez vertueux en écritures; mais celte 
correction de pose et de toilette ne se soutient pas toujours, 
au moins pour les yeux clairvoyants. Et puis, n'a-t-on pas 
là, comme ressources, des notes rétrospectives, des cliro- 
n iques anonymes, des cahiers posthumes, où l'âme se met à 
Taise et se lait voir en déshabillé? 

De fait, une manière de décorum, de goût instinctil, de 
tenue littéraire et sociale, donnant aux inaltentifs 1 illusion 
d'une conviction cl d'une moralité : voilà ce qui 'restait à 
Sainte-Beuve, mais c'était tout. Un jour qu'il se sentait 
d'humeur à poser encore un peu en homme de principes, il 
écrivait (1869) : « Dans celle crise, il n'y a qu'une chose à 
faire pour ne point languir et croupir en décadence : passer 
vite et marcher ferme vers un ordre d'idées raisonnables, 
probables, enchaînées, qui donne des convictions à défaut 
de croyances... et prépare, chez nous, aux esprits lieufs un 
point d'a|)pui pour l'avenir. Il se crée lentement une morale 
et une justice, à base nouvelle, non moins solide que parle 
passé, plus solide même, parce qu'il n'y entrera rien des 
craintes puériles de l'enfance. Cessons donc le plus tôt pos- 
sible d'être des enfants. Dans l'état de société où nous «ommes, 
le salut et la virilité d'une nation sont là et pas ailleurs. » 
Lignes étranges! M. E. Faguet, à qui je les emprunte, ne 
veut pas môme les croire sincères; il estime qu'en fait de 
doctrine, de justice et de morale, on reniait le passé sans 
rien atlendre de l'avenir*. 

En tout cas, la négation est franche et semble importer 
seule : cessons d'être enfants, c'est-à-dire chrétiens. |Pour le 
reste, marchons « vite « vers une doctrine, qui, d'ailleurs, 
« se forme lentement », et ne sera jamais que « probable ». 
Nous rencontrerons bientôt Renan et son premier ouvrage 
longtemps inédit : V Avenir de la science\ or, nous venons 
d'en lire le sommaire; Sainle-Beuvc nous a résumé", par 
avance et comme de génie, les cinq cents j)ages qui ne 
devaient paraître que vingt ans après sa mort*. I 

Déficit intellectuel etmoral, scepticisme etrancune, grandes 

1. Politiques et moralistes au dix-rieuiiîme siècle, t. III, p. 232, 23J. 

2, L Avenir de la science fut publié en 1890. 1 



LE GENRE ET L'HOMME 15 

ruines dans l'esprit, médiocre noblesse d'àme : double et 
grave échec à la perfection du critique, à son excellence pro- 
fessioanelle. Dans ces conditions, l'équité est compromise; 
l'habi.eté, la diplomatie du style risquent de devenir perfides 
et mé:;hantes; la curiosité se tourne en dilettantisme; le 
goût eu fait exact — goût toujours louable en soi — domine 
jusqu'à le remplacer celui des vérités générales et supé- 
rieures; on se croit savant parce qu'on est docte; on se croit 
probe parce qu'on vérifie avec soin les textes et les dates; 
mais c'est coquetterie d'esprit et non loyauté de conscience, 
point d'aonneur d'artiste et non scrupule d'honnête homme. 
Et d'ailieurs, ces textes si authentiques, si bien vérifiés, n'y 
a-t-il pa5 un art de les faire mentir? A la tribune, on groupe 
les chiffres; en critique ou en histoire, on groupe les docu- 
ments; de part et d'autre, on force, pour ainsi dire, l'exacti- 
tude même à rendre témoignage contre la vérité. 

En Sainte-Beuve, l'homme aura donc nui singulièrement à 
l'artiste. Et quelle a été, quelle devait être l'influence de cette 
longue udicature exercée sur les auteurs et les ouvrages^ de 
cette crtique servie par de si beaux talents et compromise 
par de si graves défauts? Si je répondais moi-même à la 
questioa, il se pourrait qu'on m'estimât sévère, prévenu, 
que sa?s-je? Peut-être aussi récuserait-on Pontinartin, — un 
adversiire et une victime, — quand il dit si justement d'ail- 
leurs : « Par un singulier privilège, M. Sainte-Beuve a le 
secretde professer et de pratiquer la saine littérature, tout 
en faiant parfois ce qu'il faut pour assurer le triomphe de 
la maivaise '. » Laissons donc parler deux juges que l'on 
ne tarera point d'intransigeance, de pharisaisme clérical. 
M. Lanson ne voit en Sainte-Beuve qu'un curieux, qu'un 
dilettmte, incapable d'idées générales et scientifiques, pas- 
sionnément attentif au jeu des âmes et n'y cherchant que son 
plaisr; au total, un critique vain et stérilet M. E. Faguel 
pass< outre; il le peint malfaisant. « Sainte-Beuve a comme 
distilé et insinué, goutte à goutte, semaine par semaine, 
pencant trente ans, une sorte de positivisme froid, de scep- 



l.Les Semaines littéraires, p. 220. 

2. G. Lanson, Histoire de la littérature française, p. 102'i-1026. 



16 SAINTE-BEUVE CRITIQUE 

licisrae doux et de désenchantement tranquille. II a glacé 
peu à peu son siècle qu'il a trouvé en ébullilion. 11 a dissipé 
d'une main lente, très active, mais qui semblait presque 
nonchalante, toutes les illusions, toutes les espérances et 
toutes les fois. C'était un travail long, minutieux, précau- 
tionné et presque respectueux, mais obstiné, contre les 
anciennes croyances et aussi les croyances nouvelles : chris- 
tianisme, progrès, perfectibilité, optimisme, confiaice de 
rhomme en Dieu, confiance de l'homme en soi... Il k aidé à 
naître ainsi une école de scepticisme, où de plus graids que 
lui, comme Renan*, ont fini par se trouver doucenent et 
mollement enveloppés. L'école sceptique du milieu Ju dix- 
neuvième siècle, si particulière, composée, non pluscomme 
les autres, d'esprits nonchalants et légers, mais de latorieux, 
d'énergiques et de tristes, a été élevée et nourrie parSainte- 
Beuve^. » 

Je ne me sens ni le droit ni l'envie de contredire cîs juge- 
ments. 

G. LONGH^YE. 



1, CeUe supériorité de Renan me parait, je l'avoue, fort discutable, mais 
entre les deux hommes, je vois, avec des différences marquées, un ^rand et 
fâclieux rapport: le dilettantisme égoïste, chose dont il est difficih de leur 
savoir gré. L'un et l'autre, au fond, n'ont voulu que jouir d'eux-mêmes, 
quoi qu'il pût en advenir de leurs lecteurs. Le second, Renan, y a ris plus 
de poésie, mais surtout de légèreté, d'impertinence, de mépris pourl'intel- 
ligence humaine. S'il l'emporte sur Sainte-Beuve, c'est par là ; mas il lui 
doit reconnaissance comme à un précurseur, à un maître. 

2. Polilif/ites cl vioralisfes au dix-neuvième siècle, t. III, p. 232, 33. 



PIE VII 

ET LES 

ÊVÊQUES CONSTITUTIONNELS 



De toutes les conditions mises au sacre de l'empereur, au- 
cune ne tenait peut-être au cœur du pape comme celle qui 
regardait les évêques constitutionnels. Pour aucune, le gou- 
vernement français ne fut aussi résolu à discuter les limites 
de ses engagements ; et, par une sorte de contradiction, le 
moment venu de faire honneur à sa parole, en aucune, il ne 
se montra plus facile à seconder les vues du Saint-Père. Si 
l'on obtint quelque chose desjureurs, en 1804, ce fut par le 
concours des deux puissances. 

Le récit d'Haussonville et les Mémoires de Consalvi don- 
nent une impression tout opposée. Tous deux sont inexacts 
et fort incomplets. Theiner, qui plaide contre eux pour Napo- 
léon, n'est pas un guide plus sûr. Il y a là, semble-t-il, une 
raison décisive pour présenter ici la question dans son 
ensemble : sachant exactement en quelles circonstances 
douze intrus furent mis, après le Concordat, à la tête d'un 
diocèse, on comprendra mieux leur attitude en 1804; l'on 
sera plus à même de juger la conduite de tous ceux qui eu- 
rent à s'occuper de ces incorrigibles. 

Le profit vaut la peine qu'il faudra prendre pour remonter 
de l'affaire du sacre jusqu'en 1802. Ce retour en arrière sera, 
d'ailleurs, aussi rapide que possible. 

I 

Qu'est-ce que Bonaparte confia de ses intentions sur les 
constitutionnels à l'évêque de Verceil, au lendemain de Ma- 

1. Cf. Eludes, 20 décembre I90i : le Sacre de l'empereur. 



18 PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 

rengoPNous ne pouvons le savoir avec précision: la lettre 
de Martiniana à Pie VII est trop sommaire sur ce point'. 

Quoi qu'il en soit, dès le début de la négociation du Con- 
cordat, la théorie du premier consul est nettement établie. 
Talleyrand l'expose à Dernier sans ambages : dans la « forma- 
tion de la hiérarchie » le gouvernement n'admettra aucune 
« distinction » entre assermentés et insermentés ; la « paix 
|)olilique » ne saurait avoir « d'autres bases que l'oubli de 
toutes les anciennes dissidences )> ; la « paix religieuse » 
demande « la réunion de toutes les consciences » sous l'auto- 
rité « bienveillante et paternelle » du Saint-Père 2. Lorsqu'il 
parle de la sorte, le ministre des affaires étrangères ne fait pas 
un plaidoyer personnel, impoituné qu'il sérail par les tristes 
souvenirs de 1790. Bonaparte lui-même ne s'exprime pas 
autrement avec Spina; c'est par là qu'il justifie son dessein 
de réserver aux jureurs quelques évéchés*. 

Gonsalvi n'oublia point celte grave confidence des premiers 
jours. Aussi, quand il vint à Paris, pril-il les précautions les 
plus savantes pour arriver à ce que le mot « titulaire », dans 
l'article 3 de la convention, ne pût regarder, en aucune 
manière, les constitutionnels*. 

Mais celte concession sur le passé n'indiquait pas que le 
gouvernement eut rien changé à ses projets pour l'avenir. 
Cinq jours après la signature du Concordai, Bonaparte dé- 
clara à Consalvi qu'il nommerait « sept ou huit » jureurs ; 
ceux-ci ne |)ourraient plus être regardés comme intrus, du 
moment (ju'ils accepteraient la convention (jui venait de rap- 
procher les deux puissances; tout reniement du passé c[u'on 
imposerait aux assermentés serait odieux et déshonorant ; 
s'il fallait, de quelque façon, les réconcilier avec 1 Eglise, 
avant de leur confier des diocèses, ce devait être sans rétrac- 
tation ^. Les objections du cardinal n'ébranlèrent pas le 
consul. Mais elles lui firent sentir que son idée ne trioniphe- 

1. Cf. Boulay de l;i -Meurlhc, Documents sur la ncguciatiun du Con- 
cordat, etc., l. III, p. 538; t. V, p. 5'J5. 

2. Ilnd., t. I, p. 167, Talleyrand à Beniier, 26 décembre 1800. 
'.i. fhid., p. 27G, Spina à Consjaivi, 9 janvier 1801. 

4. Ibid., l. III, p, loG, Scliiarimenli, 6 juillet; p. 1G8, Scliiarimeuti, 
16 juillet. 

5. Ibid., p. 293, Consalvi à Duria, 2^i juillet. 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 19 

rait pas sans peine ; et il en demeurait préoccupé. Par deux 
fois, le jour môme de l'audience accordée à Consalvi, il écri- 
vit à Joseph Bonaparte pour lui ordonner de voir le cardinal 
et de s'accorder avec lui sur cet « objet très essentiel à 
régler^ ». 

Ce règlement tant souhaité ne put avoir lieu. Dans une 
conférence assez longue, les plénipotentiaires qui avaient 
signé le Concordat échangèrent leurs vues; il en fut dressé 
un protocole ; comme on ne pouvait s'entendre, on convint 
d'attendre « les ordres ultérieurs du premier consul et le 
bref de Sa Sainteté à intervenir, pour aviser aux moj'^ens de 
terminer une scission si regrettable ^ )>. 

Afin de mieux assurer ses avantages, le gouvernement 
aurait voulu que la minute des brefs concernant la démission 
des évêques fût rédigée à Paris. Le départ trop rapide de 
Consalvi ne le permit pas. Bernier fut chargé de rappelei- à 
Rome les désirs du chef de l'ÉLat. Le document pontifical ne 
« doit respirer et peindre » que « des sentiments pater- 
nels ». Accepter le Concordat, voilà ce que l'on peut « uni- 
quement » exiger des jureurs. Au surplus, rien n'empêchera 
le Saint-Siège « d'agir ensuite canoniquement » au for inté- 
rieur; le gouvernement n'a rien à y voir. Mais si Pie VII 
s'obstine à prescrire une « rétractation formelle », il doit 
s'attendre à une résistance inflexible ^. 

Le pape était prêt à tous les moyens de conciliation légi- 
times. 

Il avait signé un bref, adressé à ses «vénérables frères les 
archevêques et évêques de France en communion avec le 
Saint-Siège ». Il y faisait l'éloge de leur fidélité à l'Eglise 
romaine, et il exprimait l'espoir que leur « science » et leur 
« vertu » éminente les amèneraient tous à faire promptement 
cet abandon de leur charge pastorale qu'il réclamait d'eux, 
au nom de la paix*. 

Comment se conduire à l'égard des constitutionnels? A la 
rigueur, le titre de « frères » leur convenait aussi, puisqu'ils 

1. Boulay de la Meurthe, op. cit., t. III, p. 292, 293. 

2. Ibid., p. 291, Pi-olocole du 22 juillet. 

3. Ibid,, p. 317, Bernier à Consalvi, 31 juillet. 

4. Ibid., p. 376, Bref Tarn multa, 15 août 1801. 



20 PIE Vil ET LES ÉVKQUES CONSTITUTIONNELS 

étaient évoques par le caractère reçu au jour de leur sacre. 
La chancellerie romaine prépara donc un bref où Pie Yll 
exhortait à se démettre ses « vénérables frères » les arche- 
vêques et évéqiios qui avaient gouverné des diocèses « sans 
l'institution du Siège apostolique ». Une seconde rédaction, 
moins (laiteuse, ne leur donnait que le titre de « fils ». Enfin, 
dans une troisième formule, le Souverain Pontife gardait les 
distances avec plus de jalousie encore. Au lieu de parler lui- 
même aux rejjelles qui avaient méconnu l'autorité de son 
prédécesseui-, il donnait à Spina commission de leur notifier 
ses volontés. Le prélat devait les engager, au nom du pape, 
à « résigner leurs évêchés », à « s'abstenir de leurs fonc- 
tions d'ordre », à promettre « par écrit » une sincère « obéis- 
sance » aux « commandements » qui leur seraient transmis. 
Suivait un formulaire à souscrire'. Le choix, entre les trois 
textes était laissé à la prudence de Spina. 

L'archevêque de Gorinthe, pour les raisons c[ue l'on devine, 
necommuniqua au gouvernement que la troisième rédaction. 
Lorsqu'il vit qu'elle était agréée, il s'empressa de brûler les 
deux autres et écrivit aux constitutionnels une lettre étudiée 
où il résumait brièvement la pièce pontificale ; celle-ci était 
jointe en copie certifiée ~. 

L'accueil que le hre( Post miiltos avait trouvé en haut lieu 
permettait toutes les espérances. Le pape ne demandait aux 
coupables que d'accepter les jugeinenls du Saint-Siège sur les 
afjaires ecclésiastiques de France. Cette formule était la plus 
adoucie que l'on put trouver pour la rétractation nécessaire. 
Le consul en fit à Spina les compliments les plus flatteurs. 
Talleyi'and s'en déclara satisfait. Bcrnicr témoigna de la 
« vive » et heureuse « impression » partout produite par 
« l'esprit de charité » vraiment évangéliquc, dont débordait 
l'écrit venu de Rome. « Tant il est vrai, en thèse générale, 
concluait-il, que le meilleur moyen d'attirer ses ennemis est 
de les accabler par la douceur^. » 

1. Boulciy de la Meurlhe, oj). cit., l. III, p. 381. Voir aussi Tlieiner, His- 
toire dfs deux Concordats, t. II, p. 71, 72. 

2. Boulay de la Meurthc, op. cit., t. IV, p. 12'i, Spina à Roycr, 29 septembre. 
'.i. lliid., t. III, p. 472, Spina à Consaivi, 28 août; p. 484, Talleyrand au 

premier consul, 29 août; p. 490, Spina ù Consaivi, l" septembre; p. 498, 
Bcrnier à Consaivi, 10 septembre. 



PIE VII ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 21 

Les intrus allaient montrer, sur l'heure, qu'il ne leur plai- 
sait point de se laisser « accabler par la douceur ». 

Depuis le 29 juin, trente-quatre d'entre eux étaient réunis 
en concile national. Tandis que le Saint-Siège et le gouver- 
nement de la République achevaient d'arrêter les moyens 
d'éteindre le schisme, ces pieux restaurateurs de l'Eglise 
primitive cherchaient, assez superbement, comment ils pour- 
raient, sans renier leur serment de 1790, laisser la constitu- 
tion civile du clergé descendre dans l'oubli, parmi les choses 
mortes. Le Concordat signé, leurs recherches devenaient 
inutiles et ridicules. Le premier consul leur donna l'ordre 
de se séparer. Ils obéirent avec le plus grand empresse- 
ment, et, pour faire une fin, s'avisèrent d'envoyer à Bonaparte 
leurs hommages, leurs principes et leurs observations. 
Content de leurs « principes », Bonaparte les fit inviter à dîner 
par son ministre de l'intérieur, le chimiste Ghaptal '. De 
leurs « observations » il retint celle où ils le mettaient en 
garde « contre les prétentions exagérées de la cour 
romaine ». 

Or c'était à leurs yeux une « prétention exagérée de la 
cour romaine » que de leur notifier un bref sans l'attache 
du gouvernement 2. C'en était une autre de ne les point 
traiter avec le même honneur que les évêques émigrés. C'en 
était une encore — et la plus intolérable — d'oser leur dire 
qu'ils étaient « séparés de l'unité de l'Eglise » et qu'ils de- 
vaient se soumettre aux « jugements du Saint-Siège sur les 
choses ecclésiastiques de France ». Autant que personne ils 
étaient catholiques ; n'avaient-ils pas fait, en plein concile 
national, la profession de foi de Pie IV? Quant à accepter les 
brefs de Pie VI, jamais on ne pourrait les y contraindre. Ce 
serait « trahir la patrie» ; une « puissance étrangère », même 
celle du pontife romain, n'avait rien à voir dans les lois qu'il 
avait plu à la France de se donner ^. 

Ce fut avec cette explosion de colère que les chefs des 
jureurs reçurent la commission dont Spina s'acquittait. Cha- 
cun d'eux protesta, suivant ses moyens : Grégoire, par des 

1. Boulay de la Meurihe, op. cil., t. III, p. 472. 

2. Iliid., t. IV, p. 168, Les évèques réunis à Portalis, IS octobre 1801. 

3. Ibid., p. 125, Observations de Grégoire sur le bref, 3 octobre 1801. 



22 PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 

dissertations politiques, Le Goz, avec des apostrophes décla- 
matoires, Desbois, en retournant à rarclicvôquede Corintlie, 
sans les ouvrir, les papiers envoyés par le prélat. 

Malgré tout, les démissions que demandait le pape furent 
données, sans exception et assez vite. Mais il était clair que 
les démissionnaires entendaient obéir à Bonaparte plus qu'à 
Pie YII. Leurs formules étaient concertées avec Portalis* ; 
aucun d'eux ne souscrivit celle qui leur était venue de Rome. 
Et c'est au Concordat qu'ils professaient d'adhérer, non aux 
jugements du Saint-Siège^. Appuyés sur le bras séculier, ils 
mettaient à braver les foudres spirituelles une sorte d'osten- 
tation. Leurs journaux et leurs amis publiaient partout qu'ils 
ne rétracteraient rien ; qu'il était inique de proposer une 
abjuration à des hommes qui avaient « la foi des apôtres ». 

En face de cette fureur de déraison, le gouvernement 
aurait dû tourner le dos à ses protégés. Bien au contraire, il 
avait fait bonne garde autour de ces fils récalcitrants de 
l'Eglise, prêt à défendre leur « honneur » et leur « sensibi- 
lité » en péril. A la veille de ratifier le Concordat, il avait fait 
savoir à Rome, par la plume de Talleyrand, qu'il aimerait 
mieux sacrifier la convention signée avec le pape, plutôt que 
de consentir à contrister ces prêtres-cit03^cns ^. 

Les ratifications du traité signé le 15 juillet ayant été solen- 
nellement échangées le 10 septembre, quelque? semaines 
plus tard (4 octobre), Caprara arrivait à Paris. Le légat du pape 
venait restaurer, de concert avec le premier consul, cette 
Eglise gallicane à qui le Concordat venait de promettre une 
vie nouvelle. 

Qu'allait obtenir du gouvernement ce troisième négocia- 
teur ? 

II 

Caprara ne fut pas plus heureux que Spina etConsalvi. Dès 
la j)remière entrevue (6 octobre), Bonaparte lui enfonça dans 
l'àme un coup douloureux, lui disant qu'il donnerait aux 



1. Boulay de la Meurllie, op. cit., t. IV, p. 155, 14 octobre 1801. 

2. Il/id., p. 153, Letlrcs d'évoqués cousliluliounels au p.Tpe, octobre 1801. 

3. Jhid., t. III, p. 325, Talleyrand à Cacault, 3 août 1801. 



PIE VII ET LES ÉVÉQUES CONSTITUTIONNELS 23 

constitutionnels un tiers des évôchés. Le légat laissa parler 
son bon sens de diplomate et sa foi de prêtre. Avec respect 
et fermeté, il observa que le choix de pareils pasteurs ne 
servirait pas mieux l'Etat que l'Eglise ; des hommes comme 
les orateurs du concile national ne sauraient être que des 
brandons de guerre religieuse. Le consul renvoya le cardinal 
à Portails. 

Celui-ci était déjà, in petto ^ « le conseiller d'Etat chargé 
de toutes les affaires concernant les cultes ». Deux jours 
après, sa nomination paraissait au Bulletin des lois. Instruit 
des choses ecclésiastiques, modéré de caractère, sincèrement 
religieux, Portails était malheureusementimprégné, dans les 
moelles, d'esprit régalien et gallican. La consigne donnée 
par Bonaparte au sujet des jureurs le trouva donc fort docile. 
Caprara ne put rien gagner sur lui. Les constitutionnels 
comptaient dans les conseils du gouvernement un avocat de 
plus et qui allait faire bientôt ses preuves. 

Dans la pensée fort habile de présenter sa politique exté- 
rieure en un tout cohérent, et de faire servir à la direction 
de l'esprit public les grands événements de la vie nationale, 
Bonapîtrte aurait voulu promulguer le Concordat le 18 bru- 
maire an X. Cette date en aurait été triplement sacrée. Avec le 
souvenir d'une « rédemption politique » — c'est un mot de 
Portails — elle aurait rappelé aux citoyens la restauration de 
la religion des aïeux, et ce traité de paix qui, après de si 
longues guerres, allait rapprocher, de la France victorieuse, 
l'Angleterre, la Russie, le Portugal et la Porte ottomane *. 

Mais il fallait beaucoup de temps pour établir la bulle de 
circonscriptiondesdiocèses. Pie VII, d'ailleurs, aimait uîieux 
attendre, pour promulguer lanouvelle organisation ecclésias- 
tique, que tous les titulaires des anciens évôchés eussent 
donné leur démission. El les prélats émigrés se hàiaiont len- 
tement de répondre aux désirs du pape. Ce retard contra- 
riant ses combinaisons savantes, le consul en lit au légat, 
dans une audience à La Malmaison, les plus vifs reproches. 
C'est à peine si Caprara put couper ce « torrent » de paroles 

1. Bouhiy de la Meurthe, op. cit., t. lY, p. 146, Le premier consul au pape, 
10 oclobre 1801; p. 161, le premier cousul à Portalis, 15 octobre 1801. 



24 PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 

amères, p;ir quelques plirases où il essaya de faire passer la 
vérité '. Sur l'ordre du maître, Porlalis répéta, en style diplo- 
matique, celte scène de violence. Caprara et Cacault reçurent 
une dépêche où ils pouvaient lire ce passage digne du futur 
rédacteur des articles organiques : 

Le premier Consul ne pourra nommer les titulaires que lorsqu'il y 
aura des titres bien reconnus et bien établis. 

Son intention déjà manifestée est de choisir ces titulaires parmi les 
anciens évêques, parmi ceux vulgairenientdits constitutionnels, et parmi 
les ecclésiastiques de second ordre. 

S. E. sait qu'un coliateur n'est point ce que serait un casuiste au 
tribunal de la pénitence et qu'il n'est juge que des capacités exté- 
rieures de l'ecclésiastique nommé. 

S. E. sait encore que, d'après les maximes de France, le Saint-Siège 
est coliateur forcé. 

Des divisions fnnestes à l'Eglise et inquiétantes pour l'Etat doivent 
avoir un terme, et ce terme doit être celui de l'œuvre salutaire qu'il est 
pressant de consommer. La constitution civile du clergé avait été déli- 
bérée par l'Assemblée constituante et sanctionnée par le roi ; elle n'a 
point été l'ouvrage des prêtres. Soumettre à des précautionsalarmantes 
ceux d'entre les ecclésiastiques qui n'ont fait qu'obéir aux lois de leur 
pa ys, ce serait réveiller, entre le Sacerdoce et l'Empire, des discussions 
terminées, et ce serait compromettre la dignité de la nation elle-même. 
Des évêques qui ont donné la démission de leurs sièges, et qui, s'ils 
sont nommés à de nouveaux titres épiscopaux, réclameront l'institution 
canonique de S. S., rendent, par ce seul fait, un hommage solennel aux 
principes de l'unité catholique et reconnaissent l'état présent de la 
discipline'-. 

Un tel langage devait provoquer des protestations ; malgré 
la confiance qu'il pouvait avoir en ses connaissances cano- 
niques, Portalis s'y attendait, sans doute. Consalvi, à qui cette 
dépêche avait été communiquée, prit sa plume des grands 
jours de combat diplomatique et réfuta point par poinlle con- 
seiller d'Etat. iNous allons ramasser en quelques lignes les 
longues pages du cardinal. La force de sa réplique apparaîtra 
plus irrésistible. 

« Oîi il y va du salut des âmes », comment pourrait-il y 

1. Boulay de la Mcurllie, op. cit., t. IV, p. 269, Caprara à Consalvi, 
2 novembre. 

2, Ibid., p. 280, Portalis à Caprara, 3 novembre. 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 25 

avoir collation forcée ? Dieu ne demandera-t-il pas compte , 
comme s'exprime le concile de Trente, « du sang des ouailles 
confiées à des pasteurs indignes » ? Il est vrai que le pape ne 
connaît pas de cette indignité « en casuiste », mais en admi- 
nistrateur. Malheureusement pour eux, lesjureurs ont publié 
sur les toits les erreurs doctrinales qui, en les mettant hors 
de l'unité de l'Église, les rendent absolument indignes de 
l'épiscopat. 

Ils ont beau adhérer au Concordat, souscrire à la profes- 
sion de foi de Pie IV, proclamer que leur « foi est celle des 
apôtres » ; en quoi cela change-t-il leur attitude de schisma- 
tiques obstinés? Le Concordat ne parle pas de la constitution 
civile du clergé, non plus que le Symbole des apôtres ou la 
profession de foi de Pie IV. Cette constitution civile du clergé 
a été condamnée par Pie VI en des brefs que ses successeurs 
ne peuvent reviser ; lui-môme n'aurait pu le faire, ayant parlé 
en matière de foi. Les jureurs refusent de reconnaître l'au- 
torité de ces brefs et d'abjurer les erreurs qu'ils censurent. 
Par là « ils se mettent eux-mêmes dans l'impossibilité d'être 
reçus dans la communion du Saint-Siège «, puisqu'ils persé- 
vèrent dans l'attitude qui jadis les en sépara. 

Le Saint-Père a « mitigé, autant que son autorité le lui a 
permis », la rétractation nécessaire. Il est prêt à « embrasser » 
avec charité les repentants et à « instituer ceux d'entre eux 
qui seront nommés par le premier consul, pourvu qu'ils 
remplissent les prescriptions » du hreî Post multos. Sa con- 
descendance ne saurait aller plus loin, sans engager sa « con- 
science » et trahira les obligations de son apostolat ». La garde 
du « dépôt sacré » de la foi est le premier de ses devoirs. 

La « religion du premier consul » ne contestera pas qu'en 
« matière de foi » il « appartient » au pape, « et à nul autre », 
de «juger si les évêques constitutionnels » tiennent le lan- 
gage qu'il faut *. 

A ces réflexions décisives, le pape voulut joindre les siennes. 
Il écrivit à Bonaparte une lettre noble, ferme et touchante, 
où transparaît, dans toute sa beauté, l'indissoluble alliance 



1. Boulay de la Meurlhe, op. cit., t. IV, p 314, Consalvi à Cacault, 
30 novembre. 



26 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

qui tenait unies, au fond de son âme religieuse, la condes- 
cendance à tout ce qui serait nécessaire et la résolution de 
ne jamais dépasser les limites du permis ^ 11 affirmait avec 
une force tranquille : « Nous répandrions tout notre sang, 
plutôt que de commettre une prévarication qui nous rendrait 
coupable de la plus noire trahison, devant ce tribunal du 
Christ où nous aurons à rendre compte des âmes confiées 
à notre i2:ardc. >> 

Pour soutenir sa cause, Pie YII eut la bonne fortune de 
trouver dans l'ambassadeur de France un allié fidèle. L'in- 
tervention de ce personnage n'était pas superflue dans un 
combat où le drapeau des constitutionnels était gardé par le 
gouvernement lui-même. 

Pourquoi, observait Gacault, ces citoyens [les jureurs] n'ont-ils pas 
obéi ponctuellement au bref reçu et approuvé par le gouvernement ? 
Ils ont au contraire donné la plus grande publicité aux actes de leur 
démission, ainsi qu'à d'autres écrits qui sont remplis de ce que le Pape 
appelle des erreurs. Proclamer en consistoire de tels évêques, c'est 
sanctionner leur doctrine. Le Saint-Père se croirait perdu comme 
Honorius, s'il nous accordait ce point... 

Je ne saurais saisir en quoi consiste l'hérésie des jansénistes et les 
dilférences d'opinion entre mon ancien collègue au corps législatif 
Grégoire et le Saint-Père. Je ne connais que les règles qui enfin doivent 
gouverner le monde. L'abbé Grégoire n'est pas pape ; et c'est le Pape 
dont l'autorité est reconnue et établie pour décider ces questions. 

Qui ne sent qu'après des secousses et des convulsions comme les 
nôtres, le rétablissement de l'ordre ne peut naître que de l'obéissance ? 
Aqui faut-ilqu'elle soit rendue, en matière de religion? Est-ce à Pie VII 
•u à l'abbé Grégoire '^ ? 

Sous cette charge où Cacault fonçait à bride abattue, quelle 
contenance pouvait faire le gouvernement ? quelle réponse 
donner à ces coups frappés par le bon sens ? 

in 

Comme s'il eût fléchi sous le poids d'une coalition trop 
puissante, Bonaparte, quand il eut vu toutes ces lettres, ne 
parla plus des constitutionnels. 

1. Boiilay (le la Meurtlie, op. cit., t. IV. p. 339, Pie VII au premier consul, 
2 décembre. 

2. Ihid.. p. 340, Cacault à Porlalis, 2 décembre. 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 27 

Dans son entourage, d'ailleurs, les voix venues de Rome 
trouvaient un écho d'autant plus profond, que, des quatre 
coins de la France, s'élevaient contre les jureurs des protes- 
tations imposantes. 

Vous jugerez vous-même, écrivait Portalis au consul, par les notes 
que je me suis procurées sur chaque évêque constitutionnel, que pres- 
que aucun d'eux n'a des droits à votre confiance et à celle du public. 
... Ce serait donc compromettre le grand œuvre du rétablissement de 
la religion, que de placer aujourd'hui à la tête des diocèses des sujets 
qui ne peuvent inspirer que [le mépris ou le ridicule. L'honneur du 
gouvernement est donc ici parfaitement d'accord avec le plus grand 
bien de la religion même. 

Cependant je conviendrai que, parmi les évêques dits constitution- 
nels, il en est trois ou quatre qui ont de l'instruction et des mœurs, et 
qui peuvent être utiles s'ils savent, par leur conduite, faire oublier 
celle de leurs malheureux coopérateurs. Ils auront beaucoup à faire 
pour vaincre la répugnance des peuples et prendre racine dans l'opi- 
nion publique. 

Le cri presque unanime des préfets sur le danger qu'il y aurait à 
nommer des évêques constitutionnels déconcerte la bonne volonté que 
l'on aurait de les placer dans la nouvelle organisation ' . 

Si Portalis semble définitivement désabusé, Talleyrand ne 
l'est pas. Il demeure fidèle à la théorie de « l'amalgame ». 
Il veut bien que l'on prenne l'avis de « quelques personnes 
vertueuses », pour n'appeler au gouvernement des diocèses 
que des intrus « dignes de ce choix ». Mais il faut qu'il en 
soit nommé, et leur chiffre doit aller à « quinze ». A ce prix 
seulement, le Concordat sera « une mesure de rapproche- 
ment » et de paix-. 

Ainsi conseillé en sens contraire par des hommes dont il 
fait grand cas, Bonaparte prend le parti de se taire et d'at- 
tendre. Ce silence et cette expectative ne marquent pas qu'il 
hésite. Les difficultés rencontrées lui ont fait sentir que la 
bataille sera dure. Il veut la gagner, non l'éviter. Son génie 
et sa vie d'homme de guerre lui ont appris que, pour vaincre, 
il importe de concentrer les forces sur un point décisif, au 



1. Boulay de la Meurlhe, op. cit., t. V, p. 233, Rapport de Portalis au 
premier consul, 20 février 1802. 

2. Ibid., p. 174, Talleyrand au premier consul, 25 février. 



28 PIE Vil p:t les eveques constitutionnels 

moment opportun. Il le fera. Et Caprara sera vaincu, comme 
tant dô vieux généraux des coalitions européennes. 

Le légat, à qui cette question des constitutionnels ne laisse 
aucun repos, est inquiet de l'attitude du premier consul. 
Envoyer des notes à Talleyrand lui paraît, avec raison, bien 
inutile. Les entretiens avec Portails — qui est revenu à ses 
anciennes amours — n'aboutissent qu'à constater une com- 
plète divergence de vues. Quant à ('onvertir les constitu- 
tionnels qui peuvent venir à l'hôtel de la légation, il y a 
beau temps que Caprara y a renoncé. Malgré tout, sa respon- 
sabilité est engagée dans celte grave alVaire. Ses instructions 
sont précises ; elles sont même devenues plus sévères depuis 
la fameuse dépêche du 3 novembre*. Il veut bien s'y tenir, 
et il s'y tient en effet. 

Chaque fois que l'occasion s'en est offerte, il a parlé au 
consul avec la plus courageuse netteté. Quand, pour fôter la 
paix d'Amiens, on lui propose un Te Deiim à Notre-Dame, 
où il figurerait entouré des évoques présents à Paris, jureurs 
ou autres, il refuse, et dans une note catégorique, il expose 
à Portalis ses motifs^. La cérémonie était annoncée, elle 
était imminente; le gouvernement recula, et il n'y eut pas 
de Te Deum. Cette victoire, qui aurait dû donner au légat 
quelque confiance, le laisse abattu et angoissé. C'est de l'ac- 
cent le plus modeste qu'il la conte à Consalvi, et il ajoute : 

Je demeure convaincu que si on désigne des constitutionnels — 
Dieu veuille que l'on n'en désigne aucun! — on les présentera un à 
un pour nj'enlever les raisons d'une résistance invincible... Mais un 
ou deux adniihi, comment refuser les autres, surtout avec des gens qui 
ont en mains la volonté et la puissance?... Je ne sais que faire et je 
ne puis [)révoir ni quand ni comment celte allaite prendra (in ^. 

Malgré ces tristes pressentiments, Caprara était loin de 

1. Boulay de la Mcurthc, op. cit., f. Y, p. 73, Instructions au l«5gat, 
5 octobre; p. 328, Instructions du l^décerabre •.celles-ci impoSîiicnl un dés- 
aveu du concile national et une foiniule à souscrire différente de celle qui 
était jointe au hrei Post muUos ; en outre, on défendait d'accepter comme 
évêques les diefs de la socle. 

'2. Ihid., p. L'G't, Caprara ù Portalis, 27 mars. 

3. Ibid., p. 293, Caprara à Consalvi, 4 avril. 



PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 29 

compte; et il est surprenant que l'audience du 30 mars ne 
l'eût pas mieux éclairé sur le duel terrible qui allait s'en- 
gager entre Bonaparte et lui. 

Cinq jours après la signature de la paix d'Amiens, le légat 
avait été admis à La Mal maison, pour présenter ses félicita- 
tions au chef de l'État. A peine les compliments terminés, 
celui-ci déclara qu'il y aurait « un petit nombre » de consti- 
tutionnels. Il en pouvait parler d'autant plus pertinemment, 
que, depuis le 15 mars, il en avait arrêté la liste *. Le cardinal 
se récria, au nom de la religion et de la paix publique. Il 
invoqua le Concordat, les intrigues nouées à Londres par 
les évéques émigrés, les égards dus au Saint-Père, l'impo- 
pularité des jureurs auprès des vrais croyants. Un à un, le 
consul ramassa dans les pièces de ses ministres les argu- 
ments qui y traînaient depuis des mois; dans sa langue 
brusque et impérieuse, il les lança à la tête de son interlo- 
cuteur. Pendant des heures, ce fut un combat tragique. Por- 
tails, qui était présent, « renchérit » sur Bonaparte; il parla 
de « l'orgueil » qu'il y avait à exiger des rétractations, et 
reprocha au prélat ses « principes romains «. Avec une noble 
franchise, celui-ci reprit qu'il se faisait « un devoir » de 
professer et de propager les « principes romains «, parce 
que c'étaient les « principes catholiques )),les seuls. Le consul 
conclut : « Ma résolution est prise; il y aura dix constitu- 
tionnels : deux archevêques et huit évêques;cela ou rien. 
— J'ai des instructions du Saint-Siège, répondit Caprara; 
je ne m'en départirai pas d'une ligne; quoi qu'il arrive, je ne 
ferai rien, si les candidats aux évêchés ne se soumettent aux 
conditions dictées par le pape... mon honneur et ma con- 
science l'exigent. » Le consul affecta quelque dédain, et se 
tournant vers Portails : « Vous avez entendu ce que veut le 
légat; vous en répondrez-. » 

Ce mot fatal allait tout perdre irrémédiablement. Plutôt 
que de répondre à Bonaparte d'un échec, Portails épuisera 
tous les moyens d'aboutir. Il entraînera Bernier, Bernier 
entraînera Caprara. Et le jour de Pâques, après une réconci- 

1. Boulay de la Meurlhc, op. cit., t. Y, p. 231, 233, Note du premier 
consuL 15 mars. 

2. Ibid., p. 29i, Caprara à Consalvi, 4 avril. 



30 PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 

liation qui demeure douteuse, les jureurs, triomphants sous 
leurs mitres, paraderont à Notre-Dame, aux côtés du légat 
du pape. 

IV 



Le 8 et le 9 avril, les j)remières nominations furent 
signées. Sur quarante-cinq prélats, il y avait dix constitu- 
tionnels : Le Goz, Primat, Belmas, Le Blanc-Beaulieu, Char- 
rier de la Roche, Lacombc, Montault des Iles, Perier, Rey- 
mond et Saurine. 

Depuis octobre ou novembre, Charrier de la Roche était 
réconcilié avec le Saint-Siège. Le 5 mars, Montault des Iles 
avait écrit au pape une lettre de soumission; le légat l'avait 
absous le 11 mars des censures encourues par le fait du ser- 
ment de la constitution civile du clergé. Berdolet ne fut 
nommé que le 29 avril et Becherel que le 8 juillet. Restaient 
donc huit jureurs, auxquels, selon les instructions impé- 
rieuses du Saint-Siège, Caprara devait imposer une rétrac- 
talion. 

Il eut connaissance de leurs nominations le 12 avril. 

Le 15, quelques-uns d'entre eux vinrent à la légation. Le 
cardinal. leur proposa de souscrire le formulaire envoyé de 
Rome. Us s'y refusèrent. Les arguments les plus solides, les 
supplications les plus cordiales ne purent faire brèche dans 
ces àmcs obstinées. On se sépara sans rien conclure*. 

Portalis vit les récalcitrants et les entretint à loisir. Il avait 
été leur funeste conseiller dans la rédaction de leurs lettres 
de démission. Il continua son rôle. D'accord avec eux, il 
arrêta les termes d'une lettre au pape. Les prélats y décla- 
raient abandonner la consliluUon civile du clergé, adhérer au 
Concordat et professer envers Sa Sainteté et ses successeurs 
une vraie obéissance. Mn. envoyant à Dernier ce chef-d'œuvre, 
Portalis ne manquait pas d'observer que ces lignes devaient 
« rassurer entièrement le Saint-Siège » et qu'on ne pourrait 
« aller au delà, sans avilii" la nation elle-même ». Dernier 
communiqua à Caprara toutes ces pièces. Il y joignit ses 

1. Boulay do la Meurthe, o/;. c/^,t. V, p. 498, Caprara à Consalvi, 18 avril. 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 31 

instances, le pressant de céder aux désirs du gouv>3rnemcnt. 
Au surplus, ajoutait-il, « votre institution n'étant que provi- 
soire, Sa Sainteté sera juge définitif » et vous nous aurez tiré 
« d'un pas difficile ». Le légat fut inflexible. Sa réponse à 
Bernier est très belle de simplicité, de brièveté et de force. 
Il est faux que son « institution » soit provisoire ; les évoques 
pourvus par lui auront « pleine et entière juridiction » dans 
leurs diocèses. Avant donc qu'il puisse instituer les intrus, 
il est indispensable que ceux-ci remplissent les conditions 
dictées par le pape. Or, la formule concertée avec Portalis 
n'y satisfait pas^ 

C'est alors qu'apparut, dans son habileté irrésistiblement 
yictorieuse, le plan du premier consul. 

Il tenait beaucoup à ce que le jour où le Concordat serait 
proclamé, l'Eglise gallicane, selon l'expression de Portalis, 
sortît « toute formée des mains du gouvernement ». Mais pour 
monter ce grandiose « coup de théâtre », — le mot est de 
Bonaparte lui-même, — il fallait que l'institution canonique 
pût suivre immédiatement les nominations. On avait demandé 
et obtenu que Pie VII donnât au légat les facultés nécessaires 
pour instituer les évoques-. Tant que le Concordat n'était 
pas promulgué, les hommes et les choses d'Eglise, en France, 
se trouvaient dans un état provisoire qui empirait en se pro- 
longeant : dans quelques diocèses, les divisions parmi le 
clergé étaient profondes; un peu partout, l'absence d'une loi 
claire et indiscutable sur le culte laissait aux jacobins de 
village mille occasions d'arbitraire. On le voit, les raisons 
graves ne manquaient pas pour conférer au légat le pouvoir 
de faire des évêques. 

Mais, pour un homme comme Bonaparte, la tentation était 
prompte de plier à la violence de ses desseins les meilleures 
choses. Du moment que l'affaire des jureurs souffrait des 
entraves, il ne mit pas longtemps à calculer qu'il lui serait 
plus facile de faire céder Caprara à Paris que Pie YÏI à Rome. 
Et c'est son déshonneur d'avoir conçu ce plan machiavélique, 

1. Boulay de la Mcurthe, op. cit., t.V.p. 489. Portalis à Bernier, 15 avril ; 
p. 490, Bernier à Caprara, 15 avril; p. 491, Caprara à Bernier, 15 avril. 

2. lOid., t. IV, p. 311, Breï Quoriiam favenle Deo, 19 novembre 1801. 



32 PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 

d'enfermer le malheureux légat dans le cercle de fer d'une 
semaine, pour que, sans avoir le loisir de consulter le Qui- 
rinal, il choisît de lui-même, dans l'angoisse, entre la res- 
ponsabilité d'instituer des jureurs et celle de hasarder une 
rupture. 

Le premier mouvement fut à la résistance, nous l'avons 
dit. Bernier et Portalis revinrent à la charge. L'âme du vieux 
cardinal n'était pas assez forte pour repousser toujours de 
nouveaux assauts. Une conférence suprême s'ouvrit à la léga- 
tion; les secrétaires y furent appelés. Devant Dernier, Rubbi, 
Sala et Mazio parlèrent tour à tour. Celui-ci proposa un 
niezzo termine. Les instructions venues de Rome devaient 
demeurer la règle du légat et il fallait en sauver « la sub- 
stance ». Les évéques abjureraient leurs erreurs. Mais pour- 
quoi exiger une lettre? Cette formalité n'était qu'accessoire. 
L'histoire de l'Eglise ne mentionnait-elle pas des rétracta- 
tions verbales? On pouvait donc admettre les jureurs à sou- 
scrire la formule concertée avec Portalis; s'ils ajoutaient ce 
qui y manquait, de vive voix et en présence des deux témoins 
requis pour le procès canonique, tout serait sauf. 

Bernier goûta le projet. Caprara l'approuva. Il fui convenu 
que l'évêque d'Orléans et l'évoque de Vannes serviraient de 
témoins à la rélractation verbale; ils emportèrent les certi- 
ficats d'absolution qui devaient être remis aux jureurs repen- 
tants et réconciliés ^ C'était le Jeudi saint. 

Le lendemain, 16 avril, Bernier apporta à la légation une 
attestation écrite, que cinq des jureurs. Primat, Le Blanc- 
Beaulieu, Perier, Le Coz, Saurinc, avaient écrit au pape une 
lettre de soumission et reçu l'absolution des censures. Le 
Samedi saint, 17 avril, même témoignage en faveur de Belmas 
et de Lacombe; le 29, en faveur de Reymond. L'évêque de 
\'annes, malgré les engagements pris, n'était pas présent, 
dans l'entrevue de Bernier avec tous ces prélats. Lui-même 
réconcilia seul, plus tard, Berdolet (9 mai) et Bccherel 
(10 juillet). Les procès canoniques d'usage suivirent; les huit 
évoques furent admis à prêter le serment d'obéissance au 

1. Jîoulay delà Meuitlio, op. cit., t. V, Mémoire de Caprara (1802). 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 33 

pape et reçurent du légat les patentes d'institution cano- 
nique. 

Le témoignage de Bernier et de Pancemont doit-il faire 
foi? Un doute grave subsiste. Dès la première heure, Rey- 
mond et Le Goz protestèrent qu'ils ne s'étaient pas rétractés *. 
Après l'allocution consislorialc du 24 mai, dans laquelle 
Pie VII assurait aux cardinaux qu'avant « d'être appelés à 
gouverner de nouveaux diocèses », les intrus avaient été 
« dûment réconciliés avec le Saint-Siège- », ce furent les 
mêmes déclarations énergiques. Grégoire prit la défense de 
tous ses amis. Le Coz et Lacombe opposèrent à la parole du 
pape un démenti formel. La fameuse lettre de Lacombe au 
prêtre Biiios ayant été livrée à la presse pour la propagande, 
le préfet de police Dubois, sur les instances de Portails, la fit 
saisir à l'imprimerie chrétienne. Mais le ministre des cultes 
entendait étouffer un scandale, non réprimer un mensonge. 
Quant à Bernier et à Caprara, leurs assertions paraissent 
vagues et timides, à côté des récits détaillés et des dénéga- 
tions catégoriques des jureurs. ^Manifestement, ils sont em- 
barrassés. 

Ce qui se passa en 1804 peut nous aider à conjecturer la 
triste scène du Vendredi saint 1802. La lettre au pape signée, 
Bernier aura parlé de l'absolution des censures. On se sera 
récrié en chœur. Les moins ardents auront cédé. Les chefs 
comme Le Goz auront expliqué qu'ils voulaient bien faire un 
acte de soumission légale^ à condition de garder leurs prin- 
cipes intimes et que la soumission restât secrète. Et Bernier 
aura eu la faiblesse de consentir à cette fiction. 

Lamentable aboutissement du mezzo termine qui devait 
tout sauver! Portails, Talleyrand et Bonaparte triomphent, 
avec la théorie de « l'amalgame » ; l'épiscopat de la nouvelle 
Eglise gallicane compte appareillés à seize anciens évêques 
légitimes douze anciens jureurs. 

Durant la seconde quinzaine d'avril, Consalvi et Pie VII, 
anxieux sur les nouvelles de France, en furent réduits aux 

1. Boulay de la Meurthe, op. cit., t. V, p. 529-531. 

2. Ibid.^ p. 590, Allocution consistoriale du 24 mai, 

en. - -3 



34 PIE VU ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

bruits inquiétants des jouiiiaux '. Quand ils surent la vérité, 
ce fut une consternation-'. Le légat s'y attendait, et ses 
dépôcdics tardives trahissent une àme brisée et confuse. 
Malgré tout, les pièces signées par Bernicr demeuraient. 
Le pape s'y appuya, et les fit résumer, en appendice à son 
allocution consistoriale du 24 mai sur la promulgation du 
Concordat 3. 

Mais la blessure faite à son (;œur ne se ferma |)lus. Une 
seule chose l'aurait pu fermer, la joie d'apprendre que ces 
prélats, dont la conduite semblait si suspecte, gouvernaient 
leurs diocèses comme les meilleurs évoques. Hélas! Caprara 
envoyait à Rome des informations peu rassurantes. Le cadre 
de celte étude ne comporte pas de longs détails sur ce point. 
Qu'il suffise de savoir ceux-ci. Les anciens intrus donnaient 
aux assermentés leurs faveurs; c'était inévitable. Ils les 
admettaient aux cures, sans exiger d'eux aucune rétractation. 
En bonne logique, ils n'admettaient pas qu'il fût parlé d'ab- 
solutions nulles ou de mai'iages nuls au temps du schisme; 
ils couvraient de la garantie de leur parole tous ces actes 
accomplis pourtant sans juridiction. Brcl, (;es hommes conti- 
nuaient d'être, à la tête d'un diocèse, ce qu'ils avaient été au 
concile national. Leurs collègues les l'egardaient avec quel- 
que défian(;e; leurs prêtres insermentés surveillaient leurs 
paroles et leurs actes avec une curiosité d'autant plus âpre 
que la foi était en cause. 

Le légat était tout désigné par ses fonctions pour recevoir 
la confidence de ces suspicions. Malgré la réserve extrême de 
sa correspondance, on sent qu'il souhaite être renseigné. A 
mesure (|uc ses dossiers grossissent, il se fait, dans son àme, 
comme un mélange d'humiliation et de soulagement. Le 
besoin et l'espoir de dégager sa responsabilité grandissent 
de jour en jour. Rome, dans sa sagesse, tr-ouver'a le remède 
convenable ; lui dénonce le mal avec vigilance. 

On comprend que Pie VII, instruit de ces choses, ait 
attaché, dans la négoctiation du sacre, une si gr'ave impor- 
tance à la question des jureurs. En toute vérité, il y avait 

1. lîouliiy de la .Mcuillic, op. cil., t. V, p. 580, Coiis.ilvi à Ca|)riira, '6 mai 
1802. 

2. Ibid., j). r)82, Caciult à Portails, 12 mai. — 3. Ibid,, \>. 586, en note. 



PIE VU ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 35 

pour lui une obligation rigoureuse de conscience de mettre 
fin à une situation déplorable. Son voyage en France lui 
offrait une providentielle occasion d'agir. Il s'y appliqua de 
toute son âme. 

V 

Il fut question, tout d'abord, de régler l'affaire à Lyon 
plutôt qu'à Paris. Fesch aurait voulu appeler dans sa ville 
épiscopale tous les prélats suspects. Il promettait « d'user 
de tous les ménagements possibles « et de « n'omettre aucun 
moyen de conciliation' ». Le ministre des cultes entrait dans 
ces vues. Il tenait seulement qu'une réunion plénière des 
constitutionnels serait dangereuse. Gerlains étaient « dans 
de bons principes » ; il fallait les laisser en paix. Les autres 
ne pourraient que « s'échauffer mutuellement » s'ils se trou- 
vaient ensemble ; mieux valait les « isoler entièrement », sur- 
tout Le Goz et Lacombe ". A cela près, Portalis était disposé à 
faire le voyage de Lyon et il le demanda à l'empereur : il lui 
paraissait utile de « pressentir ce que nos italiens » pou- 
vaient « avoir dans l'âme ^ ». De son côté, Fesch écrivit à son 
neveu, dans le même sens^. 

Napoléon n'agréa pas le projet. Tout devait se décider à 
Paris. 

A dire vrai, l'affaire ne comporlait qu'une solution logique : 
la démission des prélats incorrigibles. Il avaient passé l'âge 
où l'on change d'idées. Depuis deux ans, leur attitude était 
un scandale. Que pouvait-on attendre d'eux ? Mais ce n'est 
pas selon la logique que se régit le monde. La justice de 
Dieu, et même celle des hommes, sont en général moins 
raides qu'un syllogisme. Le gouvernement ne songea pas 
une minute à inviter les évoques jureurs à résigner leurs fonc- 
tions; le pape ne demanda point au gouvernement ce service. 
Ensemble ils essayèrent d'amener les coupables à résipis- 
cence. Haussonville raconte la chose en six lignes, et, à l'en- 

1. F^esch à Porlalis, IG Iruclidoi- an I^I. 

2. Portalis à Fesch, 2 vendémiaire an XIII. 

3. Porlalis à Napoléon, 18 brumaire an XIII. 

4. Fescli à Napoléon, 17 fructidor an XIII. — Le zèle de Fesch, en cette 
afl'aire, est d'autant plus à remarquer que lui-même avait été jureur, à ce 
que veut bien m'assurer M. Frédéric Masson. 



36 PIE VII ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 

tendre, le seul rce:ard céleste de Pie VII aurait fait fondre de 
contrition le cœur des égarés'. Ce raccourci est peut-être 
attendrissant ; mais il fausse les faits et le rôle des hommes 
qui y furent mêlés. Nous allons tout raconter en détail. 

Au jugement de Dernier, les plus récalcitrants des prélats 
suspects seraient: «Le Coz, de Besançon, homme de parti dans 
tous les temps ; Lacombe, d'Angoulême, tête souverainement 
exallée ; Saurinc, de Strasbourg, assez brave homme, mais 
un peu hop vif; Reymond, de Dijon », qui ne gardait « ni les 
convenances ni les mesures de son état ~ ». 

A celte liste, Caprara joignait : Belmas, évéque de Cambrai, 
et Perier, évéque d'Avignon '. Portalis, au contraire, pensait 
«favorablement » de Belmas et il disait de Perier qu'on ne 
serait pas « sans ressources vis-à-vis de lui », parce qu'il avait 
du savoir et de l'esprit^. De l'avis de tous, Becherel, Berdo- 
let. Le Blanc-Beaulieu et Primat étaient plus ou moins hors 
de cause. Et voici au juste comment le légat caractérisait le 
cas de chacun d'eux. 

Becheimîl. — La manière dont il a été réconcilié laisse des doutes 
très graves sur la sincérité de son retour; en diverses circonstances, il 
a montré (pril adhérait encore à ses anciennes erreurs. Peut-être ne 
serait-il pas difficile de le gagner, d'autant que c'est un homme de très 
peu de moyens. 

Beudolet. — Il n'a fait aucun acte qui démente sa réconciliation ; 
mais il mérite d'être repris pour divers passages de ses lettres pastora- 
les, et aussi pour certains de ses princi[)es qui favorisent trop la puis- 
sance civile elles erreurs courantes sur le mariage... 

Primat. — Il avait mal commencé. Puis il changea de système. Ré- 
cemment, il s'est mis en règle, faisant les actes qu'il devait ; il a reçu 
une nouvelle absolution du cardinal légat. 

Le Blanc-Beaulieu. — Lui aussi avait mal commencé ; mais ensuite 
il a reconnu ses erreurs et s'est converti sincèrement. 

Quant à Le Coz, Lacombe, Reymond, Saurine, Belmas et 

1. Il.iussonviile, op. cit., t. I, p. 375. L'auteur prétend s'appuyer sur Con- 
salvi ; il en a quelque droit, mais il exagère les Mémoires (t. II, p. •'«75), qui, 
d'ailleurs, sont ici inexacts. 

2. Bcniier à Talh-yrand, 8 juillet 1804. 

3. Caprara à Fesch, 7 mars 1803. 

4. l'orlalia à Fesch, 22 septembre ISOi. 



i 



PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 37 

Perier, Caprarales déclare « en opposition ouverte avec les 
principes catholiques, tant sur l'article du schisme que sur 
d'autres points très importants qui regardent le divorce, le 
mariage et l'autorité du Saint-Siège ». 

Dès le 29 novembre, — Pie Vil étant arrivé à Paris le 28 au 
soir, — les conférences commencèrent pour amener les pré- 
lats suspects à signer une formule acceptable. On se rappelle 
leurs sentiments de 1802. Dansla lettre qu'ils écrivirent alors, 
ils ne condamnaient pas la constitution civile du clergé, ils 
l'abandonnaient. Ce verbe équivoque n'était pas sans rappe- 
ler cet abeat quo libuerit si fameux dans l'histoire du gallica- 
nisme. L'intégrité de la foi demandait autre chose. 

Les prélats le comprirent si peu que trois jours de discus- 
sion ne purent réduire leur orgueil obstiné. Voici la lettre 
que Perier et Belmas écrivirent, la veille du sacre : 

Très saint Père, 

J'ai abandonné sincèrement la constitution civile du clergé que le 
Saint-Siège n'avait pas approuvée. Si l'on m'a calomnié sur cet objet 
auprès de V. S., je la prie de vouloir bien entendre ma justification. 
Je suis soumis de cœur et d'esprit au jugement du Saint-Siège et de 
l'Eglise romaine. 

Je prie V. S. de m'accorder la bénédiction apostolique'. 

Les calculs de l'amour-propre, les réticences savantes 
sautent aux yeux, dans cet écrit ; il faut espérer qu'on n'aura 
point osé le présenter au pape. 

Napoléon en personne apporta à Pie VII la feuille signée 
par Le Goz, le 30 novembre au soir. Le lendemain matin, le 
pape lui mandait : 

Hier soir, aussitôt que nous fûmes en liberté, nous prîmes en consi- 
dération la déclaration de Tévêque Le Goz, que V. M. dans sa 
bonté daigna nous apporter elle-même. En la parcourant, nous remar- 
quâmes une chose qui nous avait échappé dans la rapide lecture que 
nous en fit V. M. Le susdit évêque, aux mots conservés dans la for- 

1. M. Durand, dans son intéressant travail sur Perier {Un prélat constitu- 
tionnel, p. 372), dit que l'évêque d'Avignon ne fut point de ceux qui eurent à 
souscrire une déclaration en 1804. I^a pièce ci-dessus prouve évidemment le 
contraire. Mais il y a lieu de croire que Perier céda de bonne heure aux 
instances qui lui furent faites. 



38 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

mule minutée par le cardinal Fescli et M. Portalis : « Soumission à 
ses jugements sur les affaires ecclésiastiques de France », a substitué 
ceux-ci : « sur les âiXniire's canoniques de France ». 

Nous connaissons suffisamment la malice de ce changement, nous 
ne pouvons l'admettre. Nous nous sommes cru obligé d'en prévenir 
sur-le-champ V. M., puisque nous sommes pressé et qu'on n'a encore 
rien obtenu d'un petit nombre de réfractaires obstinés '. 

Le pontife terminait en priant l'empereur « de prendre les 
mesures nécessaires » pour sauvegarder l'honneur du Saint- 
Siège. 

LeCoz ne sera pas le seul à user du stratagème dénoncé par 
Pie VII. Reymond mit son devoir à suivre ce bel exemple de 
droiture. Fesch l'affirme dans une lettre à Fouché, du 1" dé- 
cembre; et après avoir raconté la démarche du pape auprès 
de l'empereur, le cardinal ajoute •. 

S. M, a daigné accéder à la demande du Saint-Père. En consé- 
quence, je vous adresse deux coptes de la déclaration telle que la 
demande S. S., vouspriant de les faire souscrire à M. l'archevêque de 
Besançon et à M. l'évêque de Dijon. 

Quelle était exactement cette « déclaration » ? D'après le 
témoignage môme du pape, il est indubitable que Fesch avait 
travaillé à la rédiger. Voici le texte d'une minute de sa 
main : 

Je n'hésite pas à déclarer à V. S. que depuis l'institution cano- 
nique donnée par le cardinal-légat, j'ai constamment été attaché 
de cœur et d'esprit au grand principe de l'unité catholique, et que tout 
ce que l'on m'aurait supposé et qui aurait pu m'échapper de contraire 
à ce principe n'a jamais été dans mes intentions. Jeprofessse attache- 
ment sincère et entier au Saint-Siègeet soumission à ses jugements sur 
les affaires ecclésiastiques de France^. 



1. Haussonville aurait pu lire dans Artaud, t. I, p. 517, celte lettre de 
Pie VII qui atteste que Napoléon ne demeura pas étranger à toute cette 
aCfaire. 

2. L'Ami de la religion (20 novembre 1816) a publié un récit qui résume 
toute celte histoire des évoques constitutionnels ; la formule de rélractalioa 
qui y est rapportée est celle dont nous parlerons plus bas. Des le 28 dé- 
cembre de la même année, dans une rectification anonyme au récit du 20 no- 
Tcmbrc, L'Ami insérait une autre formule qui est exactement, sauf la restric- 
tion finale, celle qui sera signée par Le Coz et trois autres prélats le 3 dé- 
eembro. 



i 



PIE VII ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 39 

Il était difficile d'être plus condescendant sur les exigen- 
ces de l'orthodoxie ; mais il était possible d'être plus habile. 
La première partie de la formule permettait de supposer 
qu'avant l'institution de 1802, les prélats signataires n'avaient 
pas été attachés « de cœur et d'esprit au grand principe de 
l'unité catholique ». Le Goz en fit la remarque et s'en expli- 
qua avec l'empereur*. Il faut ajouter que la dernière phrase 
de cette formule avait le tort, pour les jureurs, de donner 
satisfaction au bref Post miiltos. De là, de longues résis- 
tances. On arriva au soir du 1" décembre, sans aboutir à la 
réconciliation tant souhaitée. 

Le pape se devait à lui-même d'être vigilant et ferme ; il 
écrivit à Fesch : 

Après avoir songé toute la nuit à l'affaire des évêques constitution- 
nels, Nous avons cru bon de nous |)rémunir, par la déclaration ci-in- 
cluse, contre les subterfuges qu'il y a lieu de redouter de cesévêques, 
vu leur caractère. Nous vous adressons cette déclaration à vous dont 
le zèle pour la gloire de Dieu Nous est bien connu, comptant que vous 
Nous saurez gré de la confiance, d'ailleurs si légitime, que Nous avons 
et Nous vous donnons de cœur la bénédiction apostolique. 
Des Tuileries, le 2 décembre 1804. 

Plus P. P. VIL 

Au billet du pape était jointe la déclaration suivante : 

S. S. Notre Seigneur Pie VII, pape par la divine Providence, 
fait savoir que si ceux des évêques constilutionnelsqui ont jusqu'ici re- 
fusé de souscrire la formule de réconciliation — prescrite par le Saint- 
Siège Apostolique dans les lettres Per multos labores écrites à l'arche- 
vêque de Goriiitlie, le 15 août 1801 — assistent j)ar hasard, avec l'il- 
lustre clergé de France à la solennelle et sainte cérémonie du sacre, 
cette assistance n'aura lieu que malgré la volonté très expresse de Sa 
Sainteté ; et par conséquent lesdits évêques ne doivent ni ne peuvent 
présumer que cette rencontre témoigne, en aucune façon, qu'ils sont 
rentrés en communion et en grâce avec le Siège Apostolique. 

Pie VII est tellement soucieux de prendre ses sûretés 
qu'avant d'expédier ce pli au mandataire qu'il a choisi pour 
remplir ses instructions, il insiste une fois encore : 

1. Correspondance de Le Coz, t. II, p. 188, Le Coz à Napoléon, 30 no- 
vembre 1804. 



40 PIE Vil ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 

Monsieur le Cardinal Fescli voudra bien avoir la complaisance de 

communiquer lu déclaration ci-dessus aux ëvêques français, afin de 
nous précautionner contre toute ruse. 

2 décembre 180'i. P. P. VU. 



Avec deshommes comme Le Goz et ses fidèles suivants, une 
pareille minutie dans les mesures de prudence n'était point 
déplacée. Leur ihéologie était assez byzantine pour machiner 
une surprise. Ils étaient capables d'assister à la fonction 
liturgique du sacre mêlés à leurs frères dans l'épiscopat, et 
de tirer argument de cette communication in divinis, pour 
se dispenser de toute autre démarche auprès du Souverain 
Pontife. 

La sage réserve de Pie Vil coupait court, par avance, 
à toute tentative de ce genre ; mais elle constatait aussi que 
le 2 décembre la réconciliation nécessaire n'était pas encore 
faite. Comment finit-on par y réussir ? 

Le 3 décembre, Le Coz, Belmas, Reymond et Saurine si- 
gnèrent une formule analogue à celle rédigée par Fesch;ilsy 
ajoutèrent la restriction suivante : 

... Je professe adhésion et soumission aux jugements du Saint-Siège 
sur les alfaires ecclésiastiques de France qui ne seraient point contrai- 
res au Concordat et à la fidélité que je dois à la personne de l'Empe- 
reur Napoléon l"'. 

Cette déclaration ne pouvait être acceptée ; elle ne le fut 
point. 

Le dernier historien de Le Coz nous assure que, le 14 dé- 
cembre, l'archevêque de Besançon protesta par écrit de sa 
soumission aux décrets du Saint-Siège, à la condition qu'ils 
fussent confirmés par l'assentiment de l'Eglise. On n'aurait 
pu obtenir de lui rien de plus ; ce qui n'aurait pas empêché 
Pie VII de combler de ses bontés « le pauvre prélat ^ », 

Il est invraisemblable et il n'est point vrai que tout ait fini 
de la sorte ; une explication est ici nécessaire. 

Quand il sut que sa déclaration du 3 était rejetée, Le Coz 



1. Housse], Un cvi't/ ne asseï inertie, p. 480. I/auleur a mis trop de confiance 
dans le journal de Grappin et ne s'est pas assez, souvenu des lettres de Le Coz 
lui-mt'me qui contredisent le récit de Grappin. 



PIE VJI ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 41 

écrivit à Fouché une lettre exaltée, où il protestait, que « ni 
comme évêque ni comme Français » il ne pouvait souscrire 
« aux prétentions de la cour de Rome ». 

Nous sommes à la veille, Monseigneur, d^être immolés avec les prin- 
cipes que nous défendons. Nous subirons tout sans murmurer ; mais 
nous désirons que S. M. l'Empereur sache du moins que les maximes 
pour lesquelles nous nous immolons nous semblent tenir à la sûreté de 
sa couronne et à la tranquillité de son empire. Rappelez à S. M. l'his- 
toire de Henri IV et les tracasseries faites même au vieux Louis XIV, 
Du reste, nous sommes prêts à tout et nous serons consolés, si vous 
voulez bien assurer S. M. I. qu'elle n'a et qu'elle n'aura jamais de plus 
(idèles sujets que nous ^. 

Voilà donc établi, et par Le Coz en personne, que, même 
après le 14 décembre, le prélat, tout en dénonçant avec hu- 
meur les prétentions de Rome, était prêt à les « subir », 
pourvu que ce sacrifice pût agréer à l'empereur. Nous verrons 
tout à l'heure comment il tiendra parole. 

Les conférences continuèrent, jusqu'à la veille de Noël, 
sans que pût se lasser la patience du pape, ni fléchir l'orgueil 
de ses fils révoltés. 

Enfin, le i^" nivôse (22 décembre). Portails pouvait écrire à 
Napoléon ce singulier bulletin de victoire ~ : 

Sire, 

J'allais ce matin rendre compte à V. M. de ce qui s'était passé hier 
entre le Pape et les évêquesdits constitutionnels. Après quelquetemps, 
on m'a assuré queles grandes occupations de V. M. ne lui permettaient 
pas de me recevoir aujourd'hui. Je vais en conséquence vous exposer 
par écrit ce que je n'ai pu faire de vive voix. 

Mercredi soir •^, M. le ministre de la police ne put obtenir la signa- 
ture au bas de la formule présentée au nom du Pape, de nos évèques 
que l'on voulait déterminer à la souscrire. Us en signèrent une autre 
qui ne plaisait pas. 

Lejeudi matin * fut encore perdu. L'évêque de Vannes étant venu 
m'en instruire, je pris le j)arti de me rendre chez le cardinal-légat en 

1. Coiresfjondaiice de Le Coz, t. II, p. 189, Le Coz à Fouché, 15 décembre 
iSOi. 

2. M. Boulay de la Meurlhe a publié une partie de celle lettre (o/a. cii.,[.\, 
p. 591). Je la iranscris ici tout entière à cause de son importance Ciipitalo. 

'S. 19 décembre. — i. 20 décembre. 



42 PIE VU ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

témoignant le désir d'y trouver les autres cardinaux. Je ni 'y rendis le 
jeudi;» huit heures du soir. Après une conférence qui dura jusqu'à minuit, 
il fut arrêté que les évêques dits constitutionnels seraient reçus le len- 
dennaiti, dans la matinée, chez le Pape, que S. S. leur parlerait avec 
afleclion, et qu'Elle se contenterait de toute déclaration raisonnable, 
sans vétiller sur les termes ; j'obtins cette résolution, en parlant avec 
fermeté et sentiment. 

Le lendemain vendredi \ c'est-à-dire hier, le cardinal-légat et les 
autres cardinaux se rendirent de bonne heure chez le Pape pour le pré- 
venir de ce qui s'était passé la veille. Les évêques constitutionnels 
|)arurent à l'heure indiquée. Le Pape leur paria comme un Père et la 
réconciliation fut consommée avec attendrissement de part et d'autre. 
Il n'y eut que M. Le Coz, archevêque de Besançon, qui se perdit en dis- 
sertations froides et théologiques et qui sortit en refusant tout. 

L'évêque de Vannes avait été présent à la conférence chez le Pape. 
Il m'instruisit du résultat. Je m'em|)ressai d'en donner connaissance à 
M. le ministre de la police, en le priant de vouloir bien agir auprès de 
ce prélat pour le ramener à des sentiments de paix. 

Aujourd'hui, sur les cinq heures et demie du soir, M, le Ministre de 
la police m'a envoyé la déclaration bien simple qui avait été signée hier 
chez le Pape par les autres évêques constitutionnels, et à l iquelle 
Le Coz a enfin donné sa signature, sur les instances du ministre. 

M. l'évêque de Vannes se trouvait chez moi. Il s'est tout de suite 
porté chez le Pape. Il lui a présenté la déclaration signée par M. Le Coz 
et il vient de me dire que S. S. recevra demain, à huit heures «lu matin, 
M, Le Coz qui a promis, de son côté, de ne plus eutaraer aucune ques- 
tion théologique et qui n^a plus besoin que de se taire. 

Ainsi toute l'alFaire est consommée et la paix est rétablie définitive- 
ment et sans retour. La déclaration signée ne consiste plus que dans 
une simple phrase de soumission aux jugements du Saint-Siège et de 
l'Eglise catholique, apostolique, et romaine sur les affaires ecclésiasti- 
ques de France. Le janséniste le plus outré ne se refuserait pas à signer 
celte déclaration. 

V. M. ne sera donc plus importunée d'une affaire qui ne tenait qu'à 
l'araour-propre et à de petites passions. L'évêque de Vannes m'a attesté 
que les cai-dinaux. chez le Pape, avaient été fidèles à tout ce qu'ils avaient 
promis dans leur conférence avec moi, et c'est une justice que je dois 
leur rendre, auprès de V. M. Le Pape s'est conduit avec une douceur et 
une charité admirable. 

Portalis laconta-t-il à Napoléon tout ce qu'il savait ? L'évê- 
que de Vannes n'avait-il pas fait au ministre d'autres confi- 
dences? Celte scène de ré(;onciliation, toule « d'altendrisse- 
ment », n'aurait-elle pas été aussi une scène de justice ? 

1. 21 d«îcembre. 



I 



PIE VII ET LES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 43 

Les nombreux évoques accourus à Paris pour le sacre 
n'avaient pu demeurer indifîérents à l'affaire des constitu- 
tionnels. En 1790, plutôt que de faire un serment schisma- 
tique, ils s'étaient exposés à l'exil et aux fers. Le scandale 
de 1802 les avait indignés et humiliés. Et ils ne pouvaient pas 
oublier combien l'attitude de ces premiers pasteurs, qui se 
vantaient de n'avoir rien rétracté , avait rendu difficile la ré- 
tractation des prêtres jureurs épars dans tous les diocèses 
de France. Quelques-uns des bonsévéques étaient en relations 
d'amitié avec Fesch, Bernier, Pancemont et aussi avec le 
ministre des cultes, tous personnages qui durent savoir tous 
les secrets de ces pénibles négociations. Il est donc impos- 
sible qu'ils n'aient point essayé de les surprendre et qu'ils 
n'y aient point réussi. 

Sans rien décider, à titre de renseignement dont il faut 
faire état, je transcris simplement une note qui me parait 
émaner de l'évêque d'Autun, François de Fontanges ^ Voici 
donc ce qui se serait passé au pavillon de Flore : 

Interrogatioa a été faite par le Saint-Père sur les cinq articles 
suivants : 

1* Quels sont vos sentiments sur la constitution civile du clergé? 
La regardez-vous comme tombée en désuétude par l'abandon que l'État 
en a fait, ou bien comme proscrite par un jugement de l'Eglise? 

2" Croyez-vous que les jugements de Pie VI sur les affaires ecclé- 
siastiques de France, et notamment sur la constitution civile du clergé, 
soient un jugement régulier du Saint-Siège et revêtu du consentement 
de la majorité des évêques de la chrétienté? Si vous l'ignoriez, je peux 
vous le prouver, en vous montrant l'adhésion des évêques. 

3° Si par des événements im|)révus il arrivait que l'Etat donnât 
encore au clergé une nouvelle constitution, Tadopteriez^vous sans le 
consentement du Saint-Siège, et la règle tracée par le Saint-Siège 
serait-elle la vôtre ? 

4* Que pensez-vous des mariages, et des fonctions curiales qui 
demandent juridiction, administrées |)ar des personnes non revêtues 
de la juridiction m persecutionis tempnribus? Et ferez-vous tout ce qui 
est en vous pour rendre légitime ce qui a été illégitimement et illici- 
teraent fait? 



1. On sait que la vue du « désespoir » où la nominatiou des constitutioa- 
nels jetait les fidèles avait décidé l'ancien ai'chcvéque de Toulouse à accepter 
l'évèché d'Autun. 



' 44 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

5» Ferez-vous tenir à vos prêtres engagés dans les mêmes erreurs 
que vous la conduite que le chef de l'Eglise tient à votre égard? 

Toutes les réponses ont été satisfaisantes. 

Formule : 

Très Saint-Père, je de'clare devant Dieu que je professe adhésion et 
soumission aux jugements émanes du Saint-Sièi^e et de V Église catholique ^ 
apostolique et romaine sur les affaires ecclésiastiques de France •, et je 
prie V. S. de m'accorder la bénédiction apostolique. 

Après la signature, S. S. a dit : 

1* Je vous reçois dans ma communion. Tout le passé est oublié. 

2* Pourvoyez le plus tôt possible à votre conscience par une bonne 
retraite. 

3» Je donne au confesseur que vous choisirez tous les pouvoirs du 
Saint-Siège. 

4" Vous tiendrez la même conduite à l'égard de vos prêtres, et vous 
le ferez dans le silence, pour que les autorités constituées ne puissent 
être troublées. 

5* Vous direz à leur confesseur que c'est moi qui ai accordé tous les 
pouvoirs qui dépendent du chef de l'Eglise. 

(>• Recevez ma bénédiction. Si de nouvelles f)laintes parviennent à 
Rome contre vous, je donnerai à tout ce que vous avez fait en ma pré- 
sence, à tout ce que vous m'avez dit et à tout ce que j'ai dit, toute la 
publicité nécessaire pour préserver l'Eglise des scandales. Et, je vous 
le répète avec douleur, vous me forcerez de prendre les moyens de 
vous relever de l'épiscopat par une procédure canonique. 

Celle sorle de procès-verbal offre le plus vif intérêt. Si les 
papiers emportés de Paris par Pie VII n'ont point disparu 
en 1809, peut-être les retrouvera-t-on. II ne serait pas sur- 
prenant (ju'ils confirment le document que l'on vient de lire. 

Un mot, le dernier, sur un épilogue de cette histoire fasti- 
dieuse. 

Le 3 janvier 1805, le Courrier du Bas-Rhin publiait, sous 
la garantie du préfet du département, Menri Shéc, une lettre 
de Paris annonçant que Saurine, évoque de Strasbourg, avait 
été reçu par le pape, « qui ne lui avait parlé d'aucune rétrac- 
tation ». La Gazelle universelle d'Ulm reproduisit la nou- 
velle quelques jours après (9 janvier). Le pape « fit aussitôt 
des plaintes à l'empereur, qui en fut très fâché et assura le 

1. Ou remarquera la parfaite idenlilé de celle formule avec ce que dit Por- 
lalis (Jhiis la leUre citée plus haut. 



I 



PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 45 

Saint-Père qu'il le ferait démentir sur-le-champ, par le Moni- 
teur^ ». 

Cette parole fut tenue. Le Moniteur du 15 janvier apprit au 
public que Saurine, comme « tous les évoques de France », 
avait témoigné au Saint-Père « un respect profond pour le 
Saint-Sièsre et une soumission entière à ses décisions comme 
principe de foi dans toute la chrétienté ». 

Mgr Spina n'aurait reconnu là qu'une traduction fort large 
du hvaî Per multos labores. Mais Napoléon pensait que les 
« discussions théologiques ne doivent pas être portées de- 
vant l'opinion ». Et cela amenait le Moniteur k dire que « les 
décisions du Saint-Siège étaient bien préférables aux incon- 
vénients des conciles généraux ». Les théologiens romains 
durent trouver l'aveu piquant dans les colonnes du journal 
officiel de l'empire. Et on n'est point surpris d'apprendre 
qu'en envoyant le numéro du Moniteur à Gonsalvi, Anto- 
nelli ait ajouté : « S. S. a été très satisfaite de ce démenti. » 

Gonsalvi prit soin de lui donner en Allemagne la publicité 
qu'avait eue la « rhapsodie » insérée dans le Courrier du 
Bas-Rhin. « Les évêques ci-devant constitutionnels, man- 
dait-il à Munich, se sont entièrement réconciliés, à la satis- 
faction réciproque du Saint-Père et de S. M. l'Empereur. 
S. S. annoncera ce fait dans une allocution 2. » 

Il convient de citer ici les paroles mêmes par lesquelles 
Pie VII a tenu à rendre témoignage sur un fait pour lui si 
grave : 

... Ces évêques ont fait cesser nos inquictuc^es, après un intervalle 
de quelques jours, soit de vive voix, soit pac des écrits que Nousavons 
apportés avec Nous, ils ont déclaré qu'ils adhéraient et se soumettaient 
fermement et de cœur aux jugements du Saint-Siège sur les affaires 
ecclésiastiques de France '. 

Contre cette assertion du plus consciencieux des hommes 
rien ne saurait prévaloir. A elle seule, elle démontreiait 
le fait. Tous les évêques cités à comparaître se sont soumis; 
tous, même Le Cozet Saurine, ont signé, sans addition ni cor- 

1. Antonelli ù Gonsalvi, 20 janvier 1805. 

2. Gonsalvi au chargé d'affaires de Munich, 30 janyier 1805. 
li. Allocution coQsisloriale du 25 juin 1805. 



46 PIE VU ET LES ÉVÊQUES CONSTITUTIONNELS 

rection, le formulaire accepté par le pape. Le légat en donne 
rassurance aux prêtres de Strasbourg et de Besançon qui le 
questionnent'. 

Quant à l'incident du Courrier du Bas-Rhin^ Pie Vil en 
profita pour renouveler au gouvernement ses leçons et ses 
instances. Dans un mémoire à Napoléon — sur lequel nous 
aurons occasion de revenir — le pape avertit l'empereur de 
veiller à ce que des évéques pardonnes aucun « n'abusât de 
la grâce reçue ». Sinon, lui ponlife se trouverait contraint 
d'user des « voies de rigueur que prescrivent les saintes lois 
de l'Eglise- » ; et cette conduite « ne pourrait manquer d'être 
approuvée par S. M., puisque la tolérance d'une pareille 
obstination mettrait en péril « le salut des âmes, la dignité 
du Saint-Siège, la conscience » du chef de l'Eglise et la con- 
servation d'une paix religieuse « achetée par tant de sacrifices 
et de peines ». 

VII 

11 faut conclure. 

En souscrivant une formule acceptée par le Souverain 
Pontife, les évêques constitutionnels furent-ils sincères? 
Le Coz, archevêque de Besançon, ne le fut pas. 

Je déclare, a-t-il écrit lui-même, que dans les jugements du Saint- 
Siège auxquels on me demande adhésion et soumission, je ne puis 
comprendre les brefs et rescrils du pape Pie VI, lesquels contestent à 
la nation ses droits, menacent d'excommunication une grande partie 
de la Fiance, déclarent sacrilège la vente des biens nationaux et ten- 
dent à consacrer parmi nous des maximes que nos pères ont constam- 
ment et justement repoussées ^. 

Si Le Coz avait tenu à Pie VII un pareil langage, il faudrait, 
en j)laignanL sa folie, louer sa franchise. Mais c'est à Napo- 
léon que le prélat confie ses restrictions mentales. Et alors 
les mots mancjucnl pour flétrir cette déloyauté d'un évêque, 

1. Le Co/., interrogé par des indiscrets, ne répond que par des explica- 
tions pleines de rélicenrcs qui sont un aveu. Cf. Correspondance de Le Coz, 
t. II, p 225, 237, 242, 251. 

2. Observer la concordiince de ce langage avec les menaces prêtées au 
pape, dans le procès-verbal cité plus haut. 

3. Corresfjondance de Le Coz, t. II, p. 190, Le Coz à ISapoléon, 21 dé- 
cembre 1804. 



PIE VII ET LES ÉVÉQUES CONSïITUTIO>;NELS 47 

qui ment au pape, dans le moment môme où il fait à ses 
genoux profession d'une entière obéissance à ses oVdres, — 
sauf à se vanter ensuite du paternel accueil de Sa Sainteté, 
avec laquelle il a mêlé ses « douces larmes^ ». 

Le Coz a pu étudier, travailler, soufïVir beaucoup pour la 
religion catholique, pour confondre ceux qu'il appelle ses 
«détracteurs* », l'étalage de ses écrits et de ses bonnes 
actions ne saurait suffire. Rien de tout cela n'empêche qu'il 
n'ait volontairement trompé Pie VII. Et cela est sans excuse. 

Saurine doit porter la môme condamnation. Lui aussi a (;ru 
devoir certifier à Napoléon qu'il n'abandonnait rien des 
« saintes maximes » gallicanes, et qu'il lui était impossible 
de se soumettre à des brefs dont il n'avait aucune connais- 
sance^. C'est donc avec des sous-entendus analogues à ceux 
de l'archevêque de Besançon qu'il a signé un formulaire 
agréé par le pape. Nous avons pour garant de cette duperie 
Le Coz lui-même *. 

Au sujet des autres, les pièces manquent pour conclure à 
coup sûr. Belmas et Perier durent céder avec plus de facilité 
et de bonne foi. Mais il est à craindre que Lacombe et Rey- 
mond n'aient agi avec la même inconscience et la même 
superbe que l'archevêque de Besançon et l'évoque de Stras- 
bourg. 

Pour qui faisait de la constitution civile du clergé une sorte 
de symbole intangible, à la fois gallican et révolutionnaire, 
une rétractation sincère était de tout point impossible. Mais 
justement la question qui se pose est de savoir en vertu de 
quels principes de sens commun et de foi, ces intrus pou- 
vaient tenir pour vénérable un symbole que l'Eglise galli- 
cane, comme l'Église romaine, avait condamné, rejeté, ana- 
thémalisé. Toutes les fibres de leur cerveau étaient saturées 
des prin(;ipes régnants, et pour les arracher d'une main vail- 
lante, il aurait fallu une vertu plus forte que tout leur amour- 
propre, un esprit de renoncement héroïque. Soit. Mais entie 
le pape qui leur commandait ce renoncement et l'empereur 

1. Correspondance de Le Coz, t. II, p. 2U3, 1,e Co/. à Aubert, 28 février 1805. 

2. Ibid., p. 205, Le Co/. à Fie VII, 26 mars 1805. 

3. Saurine ù Napoléon, 3 décembre 1804. 

4. Le Coz à Aubert, 28 février 1805. 



48 PIE VII ET LES EVEQUES CONSTITUTIONNELS 

(lui les en clispcnsait, pourquoi donner à renipereur la pré- 
férence? Autant la tentation était naturelle, autant il était 
inepte d'y céder. Selon la boutade d-e Cacault, n'est-ce pas le 
pape — et non Napoléon ou Tabbé Grégoire — qui a été 
« établi )) pour trancher les questions de religion? 

Le bon sens donc, autant que l'humilité, a manqué à ces 
récalcitrants, et en cela ils ressemblaient aux jansénistes et 
aux gallicans leurs ancêtres. 

Malgré w la sublime simplicité » dont parlait Le Goz, il n'est 
pas possible que Pic VII se soit lait de grandes illusions sur 
la portée d'une rétractation si péniblement arrachée? La 
conscience intime de chacun des intrus, il la livrait aux juge- 
ments du ciel. Mais la parole et la vie publique des évoques, 
lui, pontife suprême, en répondait. Aussi lit-il tous ses efforts 
pour en garantir l'orthodoxie. Pardonnant miséricordieuse- 
mcnt le passé, il comptait, dans l'avenir, sur la notoriété de 
la rétractation imposée, sur les menaces qu'il y avait jointes, 
sur le bon sens du gouvernement, sur le temps qui use 
toutes choses, même les convictions des hérétiques, sur la 
grâce de Dieu à qui les cœurs appartiennent. Celait beau- 
coup qu'un scandale criant eût enfin disparu. 

C'était plus encore que, pour le faire disparaître, le pape 
eût trouvé tant de collaborateurs. N'oublions pas que, pour 
faire courber la tète des jureurs, avec le « regard céleste» de 
Pie VII, il fallut les prières de Pancemont, de Fesch, de 
Dernier peut-être, et sûrement la main de Fouché, de Por- 
talis et de Napoléon. 

On sait avec quel aveuglement obstiné, toute la puissance 
de l'Etal fut mise, pour ainsi dire, au service de l'Église 
constitutionnelle en détresse. Or, lors(ju'il calculait, en 
homme polititiue, la valeur du Concordat, Talleyrand n'hési- 
tait pas à dire qu'il y voyait « un moyen d ordre public dans 
les rapports du gouvernement avec les citoyens, de concorde 
morale dans les rapports des citoyens entre eux, de bonne 
intelligence dans les rapports de la France avec les autres 
peuples ». Le libre exercice de la religion catholique lui 
apparaissait comme ce nécessaire et résistant « lien des 
mœurs sociales » que « la philosophie » avait été «incapable » 



PIE VII ET LES ÉVEQUES CONSTITUTIONNELS 49 

de fournir à la société moderne. Portalis pensait de même. 
Le jour où il défendit devant le Corps législatif la convention 
signée avec le Saint-Siège, son discours roula tout entier sur 
les convenances nationales de la restauration des autels. En 
défendant son œuvre au Conseil d'Etat, Bonaparte se récla- 
mait des mêmes vues profondes. Et ce sera son éternel 
honneur — celui de son génie et de sa force — d'avoir com- 
pris, voulu, imposé à une poignée de jacobins, jusque-là les 
maîtres, le Concordat. Et par une aberration singulière, ces 
mômes hommes, qui avaient un sentiment si net de la néces- 
sité du catholicisme en France, en compromettaient le bien- 
fait pour épargner à douze intrus l'ennui de dire qu'ils 
s'étaient trompés en 1790. 

Entraînés dans le même cercle vicieux, des évêques — 
Fesch, Pancemont, Dernier — en oubliaient les délicatesses 
élémentaires de l'orthodoxie. Comme si les raisons exposées 
par Boisgelin contre la constitution civile du clergé n'avaient 
pas justifié par avance tous les brefs de Pie VI ! Comme si, 
dans les diocèses qu'ils gouvernaient, ces prélats n'impo- 
saient pas aux prêtres constitutionnels de « pourvoir, à leur 
conscience » ! Comme si, surtout, en face d'un pape dont les 
intentions étaient si droites, la bonne volonté si large, de 
véritables évêques n'eussent point dû déclarer tout net que 
jamais ils ne soutiendraient, contre leur père, les torts de 
ses fils rebelles! 

Finalement, il fallut en venir à la formule imaginée par la 
miséricorde et la justice de Pie VII. Après deux ans d'efforts 
et de patience, le hreî Post nniltos labores eut son heure. Et 
la Providence consola la bonté patiente du pape, en lui don- 
nant pour agents d'exécution ceux-là mêmes qui s'y étaient 
opposés. 

En 1801, le Saint-Siège avait obtenu du gouvernement que 
les restes de Pie VI, mort à Valence, fussent rendus à 
Rome. Spina, le messager si malheureux du bref de rétrac- 
talion, eut la mission de ramener de l'exil les ossements du 
saint pontife. Ce fut un voyage triomphal. Dans la Ville éter- 
nelle, ces tardives funérailles eurent l'éclat d'une apothéose * 

1. Voir Artaud, t. I, p. 241. 



50 PIE VII ET LES ÉVÉQUES CONSTITUTIONNELS 

(février 1802). Pie VII ne voulut point que les Dauphinois 
fussent à jamais privés des reliques qu'ils avaient longtemps 
gardées avec un pieux respect. Les entrailles de Pie VI 
furent renvoyées à Valence, dont le jureur Becherel était 
évéque. Sur quoi Portails éci'ivail au consul : a Ce sera 
une chose assez piquante dans l'iiisloire de l'esprit humain, 
que de voir les honneurs rendus à ce pape par un évéque 
constitutionnel '. » 

Le vrai triomphe de Pie VI n'eut lieu ni à Valence ni à 
Rome. La chambre du pavillon de Floie, aux Tuileries, où 
fut reçue la soumission des évoques intrus, vit la vraie re- 
vanche du pontife qui avait condamné la constitution civile du 
clergé. Pour lui faire des obsèques grandioses et touchantes, 
il suffisait de connaître ses malheurs. Mais accepter ses « ju- 
gements sur les choses ecclésiastiques de France », c'était 
reconnaître enfin le chef dont on avait méconnu le pouvoir. 
Peu importe la mauvaise grâce ou les mensonges dont usè- 
rent quelques prélats. Ils furent coniraints finalement de 
proclamer, en termes exprès, ce droit papal dont Pie VI avait 
été le témoin outragé. 

Malheureusement, ni Portails ni Napoléon ne comprirent 
cette leçon si haute. La querelle des constitutionnels avec 
Pie VII ne fil jamais que les importuner. S'ils eussent moins 
oublié le Concordat et la foi catholique, ils n'auraient jamais 
souffert que des pasteurs avouant le pontife romain pour 
leur maître, fissent mépris de ses ordres; et eux-mêmes, à 
leur tour, lorsque Pie VII leur adressa les « remontrances » 
dont nous parlerons, ils auraient hésité à les repousser dédai- 
gneusement comme des « prétentions romaines ». 

Paul DU DON. 
1. Portalis au premier consul, 17 germinal an XI. 



EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

A MILO, ExN 1735 



Le cinquantième anniversaire de la fondation de VEcole 
française c^'^^Aè/ze^ (1847-1903) a été l'occasion d'une brillante 
fête internationale, qui a donné occasion de passeren revue, 
au grand honneur de nos compatriotes, ce qu'ils ont fait 
depuis 1847 pour ramener au jour tant de monuments ense- 
velis dans la Grèce continentale et insulaire. Mais les Fran- 
çais n'avaient pas attendu le milieu ni le commencement 
du dix-neuvième siècle, pour faire le pèlerinage de la terre 
« mère des arts », fouiller ses ruines et s'efforcer de rendre 
au monde moderne la vision la plus complète possible de ce 
que fut cette antique civilisation, à laquelle la nôtre est si rede- 
vable. Deux beaux volumes, parus à peu près à la date du 
centenaire, rappellent la mémoire de ces explorateurs plus 
anciens. A la vérité, ils contiennent davantage. Avec la plé- 
nitude et la sûreté de son érudition merveilleuse, M.Henri 
Omont, conservateur des manuscrits de la Bibliothèque 
nationale, y fait l'histoire de toutes les Missions archéolo- 
giques françaises en Orient aux dix-septième et dix-hui' 
tième siècles^. Constantinople et l'Asie Mineure, la Syrie, 
l'Egypte, l'Inde et la Chine y figurent avec la Grèce ; mais 
celle-ci tient la plus large place, et bien que la recherche 
des anciens manuscrits et des médailles fût l'objet principal 
de nos premiers missionnaires-archéologues, suivant les 
désirs des gouvernements et des grands amateurs qu'ils 
servaient, plusieurs ont, dès le dix-septiètne siècle, pour- 
suivi avec une curiosité intelligente les restes artistiques de 

1. Missions archéologiques françaises en Orient aux dix-septième et dix- 
huitième sièc/es. Documents publiés par Henri Omont, membre de l'Institut, etc. 
Paris, Imprimerie nationale, 1902. 2 volumes in-4, wi-I 234 pages. Fait 
partie de la collection des Documents inédits sur l'histoire de France. 



52 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

tout genre. Los documents publiés par M. Omont en fournis- 
sent des preuves très intéressantes. 

A ce propos, et à titre de modeste complément, je crois 
devoir faire connaître un voyage qui, presque ignoré à l'épo- 
que môme où il a eu lieu, n'a pas encore eu la mention qu'il 
mérite dans l'histoire des explorations françaises sur le sol 
de la Grèce classique. Celte mention paraît d'autant plus 
due, que l'excursion principale des deux voyageurs dont je 
veux parler a eu pour but l'ile de Milo, et que si elle ne leur 
a point valu la fortune de trouver la célèbre statue que ce 
nom rappelle à tous les connaisseurs d'art classique, elle 
n'est pourtant pas demeurée sans résultats. Enfin, si leur 
découverte la plus intéressante n'a pas été comprise des 
savants d'alors en France, et n'a été appréciée à sa valeur 
qu'après avoir été laite de nouveau par des étrangers, c'est 
une raison de plus pour rendre enfin ce qui leur appartient 
à nos compatriotes. 

Les deux voyageurs de 1735 sont un marin et un jésuite : 
association qui, n'en déplaise à certains, s'est produite plus 
d'une fois dans des entreprises utiles à la France. Le nom 
personnel du jésuite ne dira rien, sinon peut-être à quelques 
spécialistes d'histoire littéraire. Le marin, au contraire, por- 
tait un nom célèbre à divers titres, mais qui peut faire naître 
un juste étonnement de l'association que je viens de dire. 

Le P. Nicolas Sarrabat, que je nomme le premier parce 
que nous lui devons la relation du voyage, n'était pas, à 
proprement parler, un archéologue ni un érudit. Né à Lyon 
en 1698 et entré dans la Compagnie de Jésus en 1712, il avait, 
suivant la coutume de son ordre, enseigné pendant quelques 
années la grammaire et les humanités, avant d'étudier la 
théologie ; puis ses études ihéologiques faites, et devenu 
prêtre, il eut à enseigner d'abord la philosophie à Nîmes et 
a Avignon ; les neuf dernicies années de sa vie (1731-1739), il 
fut appli(jué aux sciences, spécialement aux mathématiques, 
qu'il professa à Avignon, à Toulon et à Marseille. Plusieurs 
mémoires qu'il donna aux académies de province, notam- 
ment à celle de Bordeaux, sur des questions de physique et 
d'histoire naturelle, furentalors remarquéset léi»oignentd'ob- 



A MILO, EN 1735 53 

servations originales. Durantson séjour au collège d'Avignon, 
il s'était lié avec un des plus grands amateurs de littérature 
et d'antiquités, ie marquis de Caumont * ; leurs relations con- 
tinuèrent par correspondance, après son départ pour Toulon, 
en 1734. 

Ce sont les lettres du P. Sarrabat au marquis de Caumont 
qui nous font connaître le voyage dont nous allons parler. 
Ces lettres, dont nous avons eu les originaux entre les mains, 
sont complètement inédites, à l'exception d'un fragment 
relatif à l'excursion de^Milo, que M. Omont a trouvé dans 
une copie, qui n'en désigne pas le signataire. 

Galvet, le fondateur du musée-bibliothèque qui porte son 
nom à Avignon, a inséré une copie de cinq de ces pièces 
dans ses recueils manuscrits de correspondances littéraires. 
Dans une note préliminaire, il observe que les lettres du 
P. Sarrabat sont « agréables par leur gayeté «. Nos lecteurs 
ne seront peut-être pas fâchés de lire ici quelques spécimens 
de cette « gayeté », bien qu'ils ne nous mènent pas immédia- 
tement au sujet principal de cet article, 

La première lettre que le P. Sarrabat écrit de Toulon (28 oc- 
tobre 1734), rend d'une manière assez piquante l'impression 
peu favorable qu'il reçut d'abord de sa nouvelle résidence. 

« ... Me voici donc réduit au bout du monde dans un pais 
étranger où l'on ne parle que Nord, Ouest, tribord, où les 
lettres et les sciences polies ne sont regardées que comme 
des rêves et ceux qui les cultivent comme des gens d'un 
autre monde. Toulon eu Barbarie, jamais proveibe ne fut 
mieux fondé : commerce sans politesse, habitans brutaux, 
séparation presque totale de tout le reste du royaume. Le 
croiriez-vous, Monsieur, la bataille de Guastalla est ici une 
nouvelle des plus fraîches, et l'on m'a demandé sérieusement 
si M. de Ramsai n'était pas l'auteur d'un certain livre qu'on 
appelle le Paradis perdu. Voyez après cela si la beauté du 

1. Joseph de Seylres, marquis de Caumont, né à Avignon, correspondant 
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, fut en rapport avec presque 
tous les arcliéologues et érudils de son temps; de nombreux débris de ces 
correspondances sont conservés à Paris, à Avignon, à Munich. M. Omont les 
a souvent citées. 



54 EXCURSION ARCHEOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

climat, si la fraîcheur de la campagne, si les jardins des 
Hespérides avec toutes leurs pommes d'or peuvent suffisam- 
ment dédommager. La mer cependant, il faut l'avouer, est un 
spectacle qui fournit aux rêveries d'un physicien et quelque- 
fois môme à la curiosité d'un nouvelliste. » 

Dans les leltres suivantes, jusqu'en avril 1735, l'on trouve 
en efl'et, outre des observations de physique, surtout des 
nouvelles maritimes, ou mieux àes faits divers^ comme il s'en 
présente nalurellement dans un grand port, nolamment en 
temps de guerre. Car, depuis l'automne de 1733, la France, 
avec l'Espagne et la Sardaigne comme alliées, était en 
guerre contre l'Autriche et la Russie, pour soutenir les 
droits du père de la reine de France, Stanislas Leczinski, au 
trône de Pologne. 

Ainsi, le 7 février 1735, Sarrabat envoie une relation pitto- 
resque de la rentrée triomphale de la Florc^ frégate com- 
mandée par M. de Gallifet, qui ramenait un vaisseau corsaire 
de vingt-six canons capturé après un brillant combat. 

A d'autres jours, il parle des armements faits dans le port 
pour parer aux éventualités de cette guerre, d'ailleurs mol- 
lement poussée. Le 26 décembre 1734, il dépeint avec enthou- 
siasme un spectacle qu'il avait cru jusque-là banal, mais qui 
lui a paru « le plus beau, le plus frappant et le plus digne de 
l'attention d'un curieux )),à savoir le lançage d'un vaisseau; 
il s'agit du Borée^ vaisseau de soixante-quatre canons : 
« Imaginez-vous une maison entière de cent cinquante pieds 
de longueur et de quarante de large, se metlie en mouvement, 
augmenter graduellement * de vitesse ; elle met en feu tout 
ce qu'elle rencontre à son passage, et va se précipiter à la 
mer où il semble qu'elle doit se perdre ; point du tout, elle 
y reparoit avec plus de majesté que sur terre... » 

Dans la môme lettre, voici un récit degenre différent : « Le 
lendemain, jeudi, nous eûmes un autre spectacle: ce fui'ent 
les obsèques de M. Le Bret', que le corps de ville fit faire 



1. Le manuscril porte « gravement », par suite d'une évidente distraction. 

'1. Cîirdiii Le Brel, premier président du parlement de l'rovence, comman- 
dant pour le Way et intendant de cette province, mort à Marseille dans la 
nuit du 13 au 14 octobre. Son père avait rempli avec distinction les mêmes 
hautes cliarges. 



A MILO, EN 1735 g& 

dans l'église des Minimes. Douze tréteaux posés les uns sur 
les autres, noircis avec du noir de fumée, formoient, sans 
autre ornement, le plus magnifique catafalque qu'en eût 
encore vu à Toulon. Une bande de cadis noir régnoit tout 
autour de l'église, d'où pendoient de distance en distance 
quelques bouts d'étoiï'e noire, le tout avec une simplicité qui 
faisoit honneur à l'économie de Messieurs les Consuls. M. le 
Comte de Marnesia, comte de Lyon et grand vicaire de 
Toulon, y officia, assisté de quatre Minimes des mieux 
portant chape. Le corps de musique étoit composé de quatre 
grands Observantins soutenus de quelques Récollets, dont 
la voix peu nourrie faisoit la critique du déjeuner qu'on leur 
avoit donné. L'assemblée cependant étoit fort belle, et l'orai- 
son funèbre que prononça le P. d'Allemand répondit mieux 
au brillant de l'assemblée qu'à la simplicité de l'appareil. 
Le texte qu'avoit pris ce Père étoit heureux : Disponam 
popuUim meam juste et ero dignus sediam patrismei{?iai^.^ ix). 
Il nous représenta M. Le Bret comme le magistrat le plus 
propre et le plus dévoué au bonheur du peuple qui lui avoit 
été confié ; et quoique dans l'assemblée il y eût des gens qui 
branlassent de temps en temps la tête, ce père ne laissa pas 
dédire d'excellentes choses et de les bien dire... » 

Mais il est temps d'arriver au voyage qui fait l'intérêt prin- 
cipal de cette correspondance. C'est le 14 avril 1735 que le 
P. Sarrabat annonce à Caumont qu'il va s'embarquer. 

« Enfin, Monsieur, le dessein en est pris, il faut essayer tout 
de bon si je puis devenir marin ; je m'embarque sur le 
Diamant apparemment pour visiter les Echelles du Levant. 
Nous ne savons cependant pas encore positivement notre 
route; les instructions de la Cour la fixeront. Nous partons, 
deux frégates et deux brigantins, sous les ordres de M. le che- 
valier de Caylus, capitaine du Diamant. Je compte notre 
départ pour le 25 du mois. Nos vaisseaux sont à la carène, et 
les autres préparatifs seront bientôt faits. D'ici au 25, il y a 
onze jours bien comptés, cette lettre vous sera remise sa- 
medi 16", vous penserez jusqu'à lundi à quoi je pourrai vous 
être bon dans ma course, et ce sera mercredi au soir que 
j'aurai le plaisir de recevoir cette lettre où vous me détaillerez 



56 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

tout ce que vous exigez de moi durant les six mois que 
durera notre voyage. » 

Caylus! Ce nom n'aurait pas manqué d'éveiller chez Gau- 
mont quelques appréhensions pour son ami, s'il n'avait su 
quels rapports existaient déjà, depuis un certain temps, entre 
le jésuite et le commandant de la flottille. En ellet, dans sa 
lettre du 3 février, après avoir dit combien, à Toulon, il était 
sevré de lectures nouvelles, le P. Sarrabat ajoutait: 

« J'ai cependant trouvé le Mercure et bien d'autres bonnes 
choses de ce genre auprès de M. le chevalier de Caylus, oui 
Caylus, neveu de Mgr l'évèque d'Auxcrre*: Salutem ex ini- 
micis nostris. Parenté à part, c'est un très aimable homme ; 
et môme, depuis qu'il a bien connu son oncle et toutes les 
attenances janséniennes, il a commencé de vouloir du bien 
aux jésuites. » 

Certes, il était piquant de voir un jésuite lié d'amitié avec 
un Caylus. Celui-ci était le second fils de la célèbre nièce 
de Mme de Maintenon. Il avait pour frère aîné le comte de 
Caylus, l'archéologue bien connu, que sa mère n'avait pas 
vu sans chagrin abandonner la carrière des armes pour l'étude, 
le culte des arts et de l'érudition'. Si Mme de Caylus se 
lamentait de voir son premier-né « mélancolique », le caractère 
tout opposé du cadet paraît lui avoir causé d'abord des soucis 
d'un autre genre ^ ; mais enfin elle put le voir, dans la marine, 
satisfaire honorablement son besoin de distractions et son 
goût pour les aventures. Après un apprentissage dans l'ordre 
de Malte, le chevalier de Caylus commence à se faire un nom 
dans les campagnes maritimes de 1723 à 1736; capitaine de vais- 
seau, le 10 mars 1727, il prit part au bombardement de Tripoli 
en 1728; en 1730, son frère, le comte archéologue, lui rend 



1. Charles-Gabriel de Caylus, un des soutiens du parti janséniste et grand 
adversaire des Jésuites. 

2. Voir dans l'édition des Souvenirs et correspondances de Mme de Caylus, 
par E.Raunié (Paris, 1881), la lettre LV à Mme de Maintenon; à rapprocher 
la réponse de celle-ci, dans A. GcfTroy, Madame de Maintenon (t. II, p. 368) : 
o Anne-Claude-Philippe de Tliubières etc., comte de Caylus, était né à Paris 
en 1692; il y mourut en 1765. «On peut voir son éloge par Le Beau, dans les 
Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. \li. 

3. Voir la lettre de Mme de Maintenon à Mme de Caylus, dans Gelfroy, 
op. cit., t. II, p. 388 (18 avril 1717). 



A MILO, EN 173") 57' 

ce témoignage : « On convient qu'il y a en lui de quoi faire 
un grand homme de mer' » ; à ÏÉLat delà marine pour 1734, 
il figurait dans l'escadre de M. de Court La Bruyère comme 
commandant du Trident^ vaisseau de soixante-quatre canons^. 
Suivons-le maintenant dans sa croisière de 1735. 

Partie de Toulon le samedi (29 avril), le jeudi d'après, la 
flottille était aux côtes d^Malte, d'où le P. Sarrabat envoyait 
quelques lignes à Gaumont, le lendemain, 5 mai. La lettre 
suivante est écrite c de la rade de Milo^ 4* juin 1735 ». 

Le voyageur commence par indiquer les autres localités 
touchées depuis le départ de Malte : quelques observations 
de mœurs, entre autres, ont leur « gaieté )). 

« De Malte,"d'où j'eus l'honneur de vous écrire, nous sommes 
allés à Géphalonie où nous arrivâmes le 8 mai. Un petit 
corsaire impérial qui venoit d'achever de faire son monde, 
attendoit dans cette rade le moment favorable d'appareiller. 
Notre rencontre le déconcerta et quelques volées de canon 
que nous lui lâchâmes, l'obligèrent à s'enfoncer dans la rade, 
dans un endroit où nous ne crûmes pas pouvoir le suivre, 
faute de fond; nous nous contentâmes de le bloquer, l'A- 
quilon d'un côté et nous de l'autre. Je vous fais grâce du 
détail des pourparlers que nous eûmes en conséquence 
avec le Signer Proveditore, dont le résultat fut qu'il obli- 
geroit les Grecs de son.ile qui s'étoient embarqués, disoit-il, 
à sou insu, de retourner incessamment à terre. GependanI 
nous avons laissé l'Aquilon à la garde de ce corsaire et nous 
sommes partis le 10. 

« Les deux jours que nous passâmes à la rade me donnèrent 
le loisir d'aller à terre et d'y prendre quelque connaissance 
du pais. Gette isle est sous la domination des Vénitiens qui 
y envoyent un provéditeur particulier de deux en deux ans. 
Ge provéditeur a ses ajudans et ses conseillers; ceux-ci ont 
une suite et des domestiques et tous une bonne envie de ne 
pas s'en retourner à Venise les mains vuides, moyennant 



1. H. Bonlioinrne, Madame de Maintenon et sa famille , p. 187. 18fi3. 

2. La Cour-Gayet, Histoire de la marine française, p. 467. Cf. p. 109. 



58 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

qiioy toutes les plus mauvaises afl'aires s'y accommodent à 
prix d'argent. L'isle entière est divisée en deux factions : à la 
tête de l'une est la lamille Anini, à la tête de l'autre est la 
ûimille Metara. Tant qu'il y a abondance de sequins, de part 
ou d'autre, on se fait la guerre, on s'assassine sur les grands 
chemins; mais à présent que les fonds sont épuisés et que 
les chefs auroient de la peine à trouver assés d'argent pour 
paier les assassins et la justice, on vit en paix de part et 
d'autre. 

« Le terroir de l'isle est montucux et néanmoins assés 
fertile; il porte du froment, des olives et des raisins de Perse 
dont on fait un commerce assés considérable avec les Anglois. 
On y recueille de deux sortes de vin, du rouge qui ne vaut 
pas grand'chose et du muscat assés bon qu'on transporte à 
Venise pour faire l'honneur des premières tables de la séré- 
nissime république. J'ai goûté du n)eilleur, il n'approche pas 
de celui de Chipre, quoyque l'on puisse vous avoir dit en sa 
faveur. 

« A l'est de Céphalonie est un petit islot que les cartes 
daignent à peine marquer : les Vénitiens le nomment le 
picolo Cephaloni, c'est la fameuse Itaque, et les Grecs la nom- 
ment encor letachi. De Céphalonie nous sommes allés à 
Modon et à la Spessia, dans le voisinage de Naple de Romanie. 
Nous avons vu en passant la fameuse Cythère, aujourd'hui 
Cerigo. Kn vérité je ne scai à quoy pensèrent les poètes d'aller 
loger la déesse des grâces dans une isle aussi disgraciée de 
la nature; mais ce n'est pas là seulement que j'ai reconnu 
combien les Grecs étaient exagératifs en faveur de leur patrie. 

« Nous voici depuis quatre jours à Milo. Cette isle ne vous 
est pas inconnue; les médailles avec le mot MIAIHN vous 
seroient vantées par le P. Panel et mises sûrement au rang 
des rarissimes, s'il en avoit quelqu'une de cette espèce à 
vous vendre à vous ou à vos amys, y compris M. Ligli'. Sans 
avoir recours aux médailles, j'ai bien des choses à vous dire 

1. Sur les monnaies de Mélos (ancien nom de Milo) et l'iiisloirc de celte 
île célèbre, on peut voir ^^':lddinn;t()n, dans le Voyage archéologique de Le 
Bas et IVadilington -, Inscriptions, l. III, Explication, p. 2-6. 



A MILO, EX 1736 59 

sur Milo dont quelques-unes seront sûrement de votre 
goût. 

(f Cette isle peut avoir douze ou quinze lieues de tour; la 
rade en est grande, bien à l'abri, mais elle a un défaut consi- 
dérable, c'est que lorsqu'on y est entré une fois, on n'est pas 
libre d'en sortir quand on veut, faute de vents favorables. 

« Le terroir est inégal et il n'y en a qu'une partie de cul- 
tivée ; il fournit cependant aux habitants au delà de ce qu'il 
leur faut de blé et de vin et une assez grande quantité de 
cotton. Il y a des mines d'alun et de fer, mais les habitants 
les ont bouchées, par la crainte qu'ils ont eu que les Turcs 
ne les surchargeassent d'impositions. On y trouve encore des 
eaux chaudes minérales, qui ont beaucoup de rapport à 
celles de Balaruc, à l'exception qu'elles sont fort salées. On 
en trouve une au bord de la mer dont les eaux sont bouillantes ; 
on la distingue en passant des autres eaux par les vapeurs 
sulphureuses et chaudes qui viennent de la mer. 

«Il n'y a dans Milo que deux villages, où l'on compte environ 
douze cents habitants ^ Le principal, qu'on appelle le Mile, 
est dans la partie basse de l'isle, à une promenade du bord 
de la mer. Les maisons en sont basses, elles n'ont au plus 
qu'un étage au-dessus du rés de chaussée. Elles sont toutes 
terrassées et bâties de pierres de taille, mais la pluspart 
tombent en ruines et les rues sont presque toutes pleines de 
décombres et de pierres tombées les unes sur les autres, 
triste effet de la domination des Turcs. Gela n'empêche pas 
que les maisons des Milieus n'aient en dedans un air de pro- 
preté qui frappe : ce sont toujours des murs bien blanchis, 
des planchers nettoies avec soin. Pour meubles, on nV voit 
que des coffres et des sièges de bois, mais si bien frottés que 
cela fait plaisir à voir. Au-dessus des portes et des fenêtres 
sont des corniches de pierre ou de bois, sur lesquelles ils 
rangent avec art des pièces de vaisselle de cuivre bien écurées, 
des tasses et des soucoupes de verre, ou même de simples 
vases de terre. Tant il est vray que la propreté n'a pas besoin 
de l'opulence. 

1. D'après une relation adressée aux cardinaux de la congrégation de la 
Propagande par Mgr Giusliniani, archevêque latin de Naxos, en 1698, Milo 
avait, à cette date, quatre raille habitants grecs et vingt catholiques. 



60 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

« L'habit des femmes de Milo est singulier : je me rappelle 
de l'avoir vu représenté dans les voyages de M. de Tournefort, 
jettésy iincoup d'œil, c'estbien cela ^ Une chose remarquable, 
c'est que toutes les femmes sont habillées de blanc, excepté 
seulement en temps de deuil, où elles s'habillent de vert et 
de bleu; ces couleurs gaies leur sont accordées apparemment 
pour diminuer leur allliclion. 

« Les habitants de Milo sont tous grecs, ils ne voient les 
Turcs qu'une fois l'an, lorsqu'ils viennent prendre le car- 
rache '; ils ont pourtant reçu cette année deux visites et ont 
paie un second carrache quatre mois après le premier. Cette 
seconde visite les a fort incommodés. 

«Les eaux du bourg de Milo sont malsaines; aux mois d'août 
et de septembre, il y règne ordinairement des maladies qui 
laissent à ceux qui en sont attaqués un air jaunâtre et hidro- 
pique. Celles de Castro, qui est le second village de l'isle, 
sont meilleures; aussi les habitants paroissent-ils avoir l'air 
plus sain et moins cacochyme. 

« Castro, dont je viens de vous parler, est perché tout au 
haut d'une montagne fort élevée; il ne paroit d'abord qu'un 
amas de ruines, ce n'est guèreautre choseen effet; cependant 
on retrouve encore dans les maisons, toutes riiineuses qu'elles 
sont, l'air de propreté qui y règne en dedans comme au Mile. 

« Je fus hier à Castro avec M. le chevalier de Cailus; nous 
grimpâmes pendant quatre ou cinq heures par les plus 
mauvais sentiers du monde, avec un soleil sept degrés plus 
sud que le vôtre, et M. le chevalier, qui peut vous le disputer 
en grosseur, fut l'auteur de la partie. Pour achever de vous 
étonner, je vous dirai que si vous vous trouvez jamais au 
Mile, vous en ferés tout autant que nous et peut être encore 
plus. Il s'agit. Monsieur, de monuments antiques et même 

1. Pilton de Tournefort, lîelalion d'un voyage du Levant fait par ordre du 
Ho); t. I, p. 179, planche. Lyon, 1727. En ajoutant ;i la lettre du P. Sarrabat 
ce renvoi à l'ouvrage de Tournefort, avec lequel il se rencontre encore 
ailleurs dans ses descriptions, je fais remarquer qu'il n'avait pas cet ouvrage 
durant son expédition, et, dans une autie lettre, il dit ne l'avoir pas lu depuis 
neuf ans. 

2. C'est le mot turc kharadj, en grec moderne yapocTdi, signifiant « impôt, 
taxe ». 



A MILO, EN 1735 61 

de découverte en ce genre. Voici que ma lettre ya devenir 
intéressante et pourra vous dédommager des bagatelles dont 
je vous ai entretenu. 

M M. de Cailus, qui joint aux qualités des Tourvilles et de 
nos premiers héros de la marine un goût naturel pour toutee 
qui peut mériter l'attentioji des gens d'esprit, ayant appris 
qu'aux environs de Castro il y avait des marbres et quelques 
restes d'antiquité, me proposa de les aller voir avec lui ; il 
prit quelques gens du pais pour le conduire et se fit accom- 
pagner à terre de six ou sept matelots armés de pinces et de 
pics. 

« Au milieu de l'entrée delà rade, à main gauche en entrant, 
nous trouvâmes d'abord plusieurs ruines informes, dont 
quelques-unes s'avancent bien avant sur la mer. On soup- 
çonna d'abord que c'étoit là l'ancien port des Miliens, et que 
c'étoit les restes des magasins et du môle. Les Miliens étaient 
en efet puissants sur mer, et il me semble avoir lu dans 
Thucidide que dans la guerre du Péloponèse, ils entrete- 
naient un bon nombre de galères. Au sortir de ces ruines, 
nous commençâmes à monter par des chemins scabreux, où 
nous trouvions de temps en temps des fragments de marbre. 
De là nous arrivâmes à une espèce de terrasse formant un 
demi-cercle où nous découvrîmes quelques grandes pierres 
de marbre et force débris. La figure du lieu et quelques 
autres indices me firent soupçonner que c'étoient les restes 
d'un théâtre : on fit sonder et l'on découvrit dans tout le 
contour de l'arc de belles pierres de marbre de Paros. Tout 
de suite on fit lever une de ces pierres, et l'on en trouva une 
autre semblable au-dessous qui s'avançait vers l'intérieur du 
demi-cercle de vingt-huit pouces ; on lève celte seconde 
pierre, et l'on en trouve une troisième toute pareille ; de part 
et d'autre de celles que nous venions de découvrir, nous 
en trouvâmes d'autres qui leur étaient jointes. En un mot 
nous reconnûmes les rangs qui formaient l'hémicycle du 
théâtre, et après quelques autres recherches nous en trou- 
vâmes le plan entier, tel à peu près que je l'ai tracé*: je 

1. Ce plan tracé par le P. Sarrabat ne se trouve plus avec sa lettre. 
Le théâtre qu'il décrit a été redécouvert et complètemeat dégagé par les 
soins du prince, depuis roi Louis de Bavière, lors de son séjour en Grèce, en 



62 EXCURSION ARCHEOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

dis à peu près, parce que je n'eus pas la présence d'esprit d'en 
prendre exactement toutes les mesures. 

V Le premier rang de marches que nous découvrîmes, 
marque dans le plan A B C, a cent pieds de diamètre; le 
second déborde de vingl-huil pouces sur le premier et le 
troisième d'autant sur le second. H M N et K I L sont des 
restes de mur placés de pari et d'autre à l'extrémité de l'arc. 
Ces murs sont d'une belle bâtisse à la grecque, revêtus do 
pierres de taille de trois pieds environ de longueur sur dix- 
huit pouces de largeur; ils s'élèvent dans quelques endroits 
de douze, quinze et vingt pieds au-dessus du sol du premier 
rang de marches A B G. O, P sont des restes de bâtisse 
informe à niveau du plan de la terrasse. G F est un mur mo- 
derne qui soutient les terres dont la capacité du théâtre a été 
comblée. 

« Les marches, dont le profila été représenté dans la figure 
seconde, ont trente-deux pouces de large de a jusqu'à b ; 
le petit enfoncement c cl, destiné apparemment aux pieds de 
ceux qui étaient assis dans un rang supérieur, est de quatorze 
pouces; l'autre partie f/ 6, destinée à servir de siège, est 
pareillement de quatorze pouces, aussi bien que la hauteur 
b g, La partie a c étoit engagée sous la marche supérieure; 
sa longueur est de six pieds. Elles sont toutes parfaitement 
égales. 

« Au-dessus du rang A B G, il y en avoit un autre, dont nous 
avons vu des marches transportées àGastro chez un Grec qui 
nous a reçu à dîner; et au-dessus de celles-ci il devoit encore 
y en avoir d'autres, puisqu'elles ont l'enfoncement destiné 
aux pieds de ceux qui éloient dans les sièges supérieurs. 

« Si l'on faisoit enlever la terre dont ce théâtre a été comblé, 
on peut compter que l'on découvriroit le théâtre ancien le 
plus entier (jui soit peut-être dans le monde, les marches 
que nous avons découvertes n'ayant point soulfert des injures 
du temps et paraissant encore aussi bien jointes ensemble 
que si on ne faisoit (jue de les poser. Comme ce sont les 
terres éboulées de la montagne qui ont couvert et comblé ce 

1836. Voir L. Ross, Reisen aufden griechischcn Insein desàgdischen Meeres, 
l. III, p. 7-8. 



A MILO, EN 1735 63 

théâtre, elles l'auront apparemment mis de bonne heure à 
couvert de la barbarie et de la malignité de l'air*. 

«Au delà et un peu plus bas que le théâtre, on trouve plu- 
sieurs sépultures anliques^creusées dans le roc : ce sont des 
sales bien blanchies dans lesquelles on entre par des portes fort 
basses; dans quelques-unes mêmes on ne peut entrer qu'en 
se traînant sur le ventre. Tout autour de ces sales sont creu- 
sées des niches triangulaires, dont la base est une caisse de sept 
à huit pieds de longueur. Quelques-unes de ces sépultures 
ont plusieurs sales qui communiquent des unes aux autres. 
Sans respe(;t pour les mânes des Miliens qui y avaient été 
ensevelis, je fouillai avec curiosité dans la plupart de ces 
tombeaux, sans y trouver autre chose que des pierres^. Entre 
ces sépultures et le théâtre se trouvent deux grands pans de 
murs parallèles, épais et revêtus de belles pierres de taille, 
qui descendent par cascade du côté de la mer; je les pris 
pour les restes d'une double enceinte de remparts dont la 
ville était environnée. 

«De là ^ nous allâmes en montant toujours par des sentiers 
très scabreux jusqu'à une caloyeri ou chappelle grecque, 
située comme nos hermitages sur la pointe d'une montagne 
escarpée. Là je trouvai entre autres restes de belle anti- 
quité deux colonnes d'un beau granit, de quinze pieds de 
hauteur, chacune d'une seule pièce. Mais ce qui me frappa 
davantage ce fut un reste de fronton triangulaire, d'un seul 
bloc de marbre blanc de six pieds de longueur sur trois et demi 
de hauteur et un peu plus d'épaisseur. L'architecture en est 
d'ordre dorique et du meilleur goût; on y voit en beaux 

1. On u'a retrouvé en 1836 que les neuf langs cie gradins iiiT riours. Ce 
théâtre, d'ailleurs, ne date que de l'époque romaine. 

2. Ces sépultures sont manifestement les catacombes clirctienncs « décou- 
•vertes » en 18'i4 et qui ont été visitées et décrites par L. Ross {op. cit., t. III, 
p. 145 sffrj.) et par M. Bayet [Bulletin de correspondance hellénique, 1878, 
p. 347). On n'y a trouvé que quelques inscriptious funéraires, publiées par 
L. Ross, Inscripliones grxcx iiiedilx, fasc. III. Berlin, 1845. Cf. le nouveau 
Corpus inscriplionuni grxcaruin de Berlin; InsuLr Maris .l^gxi, fasc. III. 

3. Presque tout ce qu'on va lire dans cet alinéa et une partie du suivant 
a déjà été publié par M. Omont [op. cit., t. II, p. 700, note), d'après une 
copie dont je reparlerai plus loin et qui se trouve dans la correspondance de 
Bouhier à la Bibliothèque nationale. 



64 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

caractères ce commencement d'inscriplion iiABEINO^i: ZOIIT... 
Ce fronton portoit sur des colonnes canelées, aussi de 
marbre blanc, dont je trouvai quelques fragments. Il n'y a 
pas longtemps que l'on a tiré de dessous terre ce morceau de 
fronton; je vis l'endroit et je regrettai fort de n'avoir pas le 
loisir de creuser au voisinage pour tenter si nous n'en pour- 
rions point découvrir le reste, G'étoit apparemment le fron- 
tispice de quelque temple, érigé par ce Sabinos Zopy...; je 
crois même qu'il était consacré à Cybèle : du moins on a 
trouvé tout auprès une statue de cette déesse, sans tête et 
sans mains, qu'on transporta il y a quelques années au 
jardin des Pères capucins dans le bourg d'en bas. M. de 
Gaylus a obtenu cette statue du Père capucin qui reste seul 
pour servir de Curé latin au Mile et à l'Argentière. 

« Cette statue est de marbre de Paros, sans tête et sans 
mains, comme je l'ai déjà observé. Elle est de hauteur natu- 
relle, avec des mammelles sans nombre. Pour en abréger la 
description, je vous envoie un dessein de ma façon, c'est 
assés dire pour vous faire comprendre qu'il ne peut être 
montré à personne qu'à un ami comme vous^ Sur le haut des 
bras sont deux petits lionceaux, placés comme ces deux je ne 
scai quoy que j'y ai barbouillés. Sur la gorge sont trois 
femmes qui dansent en se donnant la main. Sur les deux 
faces collatérales de la guaine sont placés alternativement 
des cscarbots et des rosettes. Sur la face du milieu sont des 
trous disposés comme dans mon grif'onage'-. 

« Peut-être ne trouveiés vous rien dans cette statue qui la 



1. Co dessin ne se rclrouve plus avec la lettre du P. Sarrabat. 

2. A cette description, on aura reconnu, non une Cybèle, mais une Artéinis 
ou Diane d'Eplièse. Il existe au Vatican une statue semblable, décrite par 
Visconti {Muspo Pio-Clcincnlino, t. ), j). i^i). Le musée du Louvre en pos- 
sède une éj;alen)ent mutilée, sans tête ni mains. (Frceliner, Notice de la sculp- 
ture antiqtic [Louvre], t. I, p. 116. 1869.) Le comte de Caylus, dans son 
Itccucil cVaiitiquitcs, t. IV, p. 151, pi. LH, et dans un mémoire spécial [Mé- 
moires de l'Académie des inscriptions, t. XXX, p. 428), a décrit une Diane 
d'Iiphèse, dont lui avait fuit présent le P. Paciaudi. Il est singulier que le 
comte n'ait rien dit de la slatue qu'a dû rapporter son frère; d'ailleurs, je 
n'ai non plus trouvé, ni dans les sept vr)lumes de son Recueil, ni dans sa 
correspondance avec le P. Paciaudi, aucune allusion à l'excursion faite par 
le clievalicr à l'île de Milo : il n'a guère pu l'ignorer; serait-ce parce qu'elle 
a été faite eu compagnie d'un jésuite, qu'il n'a pas voulu en parler ? 



A MILO, EN 1735 



65 



distingue de quantité d'autres qui vous sont déjà connues. 
Pour suppléer à ce qui lui manque de singularités remar- 
quables, je veux m'aviser moy, ne fut ce que pour vous faire 
rire, de vous donner ici une explication des figures symbo- 
liquesqui ornent cette statue. Gybele, déesse de la Terre, est la 
mèrenourricière deshommes, desanimaux, desinsectes etdes 
plantes. Sesmammelles sans nombre désignent la qualité de 
nourrice. Les trois femmes qui dansent sont les Parques qui 
dansent le branle de la vie humaine, naissance, vie et mort ; 
elles sont placées sur la gorge de la déesse, pour marquer 
combien les hommes lui sont chers. Les lions sur les épaules 
marquent les animaux que la terre nourrit et soutient; les 
escarbots et les rosettes sont pour signifier les insectes et 
les plantes qui y croissent. Les trous sont la place des clous 
de bronze qui y attachoient des caractères ou hièrogliphes 
en forme d'inscription '. 

« Pour achever de m'ériger en antiquaire, je joins atout ceci 
deuxinscriptions grecques, dontla première estsurune pierre 
sépulcrale et l'autre posée en long sur une colonne cannelée 
de mauvais goût. Celle-ci me parait toutà fait barbare; elle ne 
vous fera pas par conséquent grand plaisir; mais n'importe, 
ce sera de l'occupation pourM.de la Bâtie. Elle est en deux 
lignes, et je vous en rends fidèlement les caractères, à quel- 
ques H près que je soupçonne être des N. 







OiAtOZ 

A E ONrOZ 



« Sarracat. 



1. Voir, si l'on veut, l'interprétatioa de Creuzer, Symbolik, t. II, p. 578. 
3» édition, 18'iO. 



Ctl, — 3 



66 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

Arrêloiis-noiis pour faire quelques réflexions sur celte 
lettre, assurément curieuse, il en ressort que nos deux com- 
patriotes, le marin et le jésuite, ont été les premiers à décou- 
vrir et à signaler l'importance de cette petite île de Milo 
pour l'art et Tarchéologie. Les trouvailles qu'ils y ont faites, 
dans le peu de temps et avec le peu de moyens dont ils 
disposaient, sont de grand intérêt ; et l'on doit regretter 
qu'ils n'aient pas pu pousser plus avant leurs fouilles. Quel- 
ques coups de pic de plus auraient suffi peul-ôtre pour faire 
paraître au jour, quatre-vingt-cinq ans j)lus tôt et peut-être 
dans son intégrité, la Vénus de Milo, « l'orgueil du Louvre»; 
car c'est non loin des ruines du théâtre, découvert et en partie 
déblayé par le P. Sarrabat, et dans un champ situé sous les murs 
de l'ancienne ville, également signalés par lui, que le paysan 
Yorgos déterra par hasard la célèbre statue, le 8 avril 1820*. 
La fortune, qui ne leur a pas laissé rencontrer cet inestimable 
joyau d'art classique, a été pourtant, si on peut dire, intelli- 
gente et équitable, en ne permettant pas qu'il échût à un 
autre ])ays que celui des premiers explorateurs de Milo. 

L'inscription que le P. Sarrabat a eu la bonne inspiration 
de copier, quoiqu'elle lui parût « tout à fait barbare », est, de 
fait, un des plus anciens et, à ce titre, un des plus curieux 
monuments de l'épigraphie grecque. Il a fallu bien du temps 
pour arriver à la déchifl'rer, et quand elle l'a été, personne 
ne savait plus à qui l'on en devait la première connaissance. 

« Ce sera de l'occupation pour M. de la Bâtie », avait dit 
le P. Sarrabat en envoyant sa copie à Caumont. Le baron 
Joseph Bimard de la Bastie était, lui aussi, un gentilliomme 
« antiquaire », résidant habituellement à Carpentras, d'où il 
correspondait avec Caumont, ainsi qu'avec d'autres savants 
ou amateurs de France et d'Italie. Il était plus réellement 
savant que Caumont et s'occupait spécialement d'inscriptions. 
Il en avait recueilli, en Provence, un certain nombre d'iné- 
dites, qu'il envoya à Muratori pour son grand recueil; il y 
joignit même des dissertations, que le savant italien publia 

1. Mpmdire de M. Rav.nissson, d;iiis les Mémoires de l'Académie des 
inscriptions et belles-lettres, t. XXXIV, f" partie, p. 152. 



A MILO, EN 1735 67 

également, mais avec des modifications qui indisposèrent 
l'auteur au point de lui faire désavouer le tout *. 

Le marquis de CaumonL ne tarda pas à communiquer la 
lettre de MiloàM. de laBastie. Celui-ci lui écrit de Garpentras, 
le 27 septembre 1735 : 

Je vous rends mille grâces de la bonté que vous avez de me commu- 
niquer la lettre du P. Sarrabat. S'il étoit aussi versé dans la connois- 
sance des inscriptions et de l'ancienne écriture grecque qu'il l'est dans 
la physique, les mathématiques, l'architecture et la botanique, je ne 
serois pas obligé de dire, au sujet de la seconde inscription qu'il a 
trouvée dans l'île de Milo, Davus sum, non OEdlpas. Une mai-que qu'il 
ne l'a pas bien copiée, c'est que j'en connois parfaitement toutes les 
lettres, mais que je ne saurois néanmoinsentirer aucun sens. Ces lettres 
sont des anciennes ioniques, et vous en trouverez les semblablesdans les 
alphabets que le P. de Montfaucon a fait graver dans la p. 234 de sa 
Paléographie, il y en a plusieurs qui ressemblent à celles de la fameuse 
inscription de Sigée, la plus ancienne qui nous reste et la seule que 
nous ayons Boustrophedon : mais encore une fois de toutes ces diffé- 
rentes lettresqueje connois, je n'en puis faire des mots queje connoisse, 
je conçois seulement que ces deux lignes font deux vers <lont le pre- 
mier est hexamètre et se termine par le mot àyaXfxa, et le second 
pentamètre. Il peut arriver que dans la suite il me vienne quelque 
lueur qui m'éclaire davantage, mais à présent je n'y vois rien de plus. 
Vous pourrez éprouver si MM. Maffei et Muratorl, ou le P' [Président) 
Bouhier qui est plus hardi qu'eux pour la conjecture, seront plus 
heureux à expliquer cette énigme -. 

L'épigraphiste de Garpentras avait tort d'attribuer l'impos- 
sibilité où il était de lire et d'interpréter l'inscription aux 
défautsdelacopieduP. Sarrabat : en réalité, celle-ci estremar- 
quablement fidèle et vaut presque un fac-similé, sauf pour 
une ou deux lettres^. La Bastie se faisait illusion en croyant 
en connaître toutes les lettres; celles-ci ne sont pas « des an- 
ciennes ioniques », mais appartiennent à un autre alphabet 
plus archaïque et encore très voisin de l'alphabet phénicien. 
Ainsi, la lettre qui ressemble le plus au p des inscriptions 

1. C'est ce qui ressort d'une lettre écrite par Bituardà l'archéologue Séguier 
(de Nîmes) et datée de Garpentras, 21 octobre 1735. (Manuscrits de la biblio- 
thèque de la ville de Niiues, u" 13816.) 

2. BibI R. de Muaich, Mauu.script. Gall. 722, fol. 48. 

3. Comparer le fac-similé du nouveau Corpus [iiscriptionum grxcarum de 
Berlin, Inscriptiones Maris ^gxi, fasc. III, u» 1075, p. 200. 



68 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

ioniennes, M, représente on réalité un ciyiJ.ct, 2; celle qui 
resseml)le à un r.xa, II, ne figure qu'une aspiration, de sorte 
que, par exemple, KH équivaut à X, jX^. N'ayant pas su 
deviner cela, il n'est pas surprenant que M. de la Bastie n'ait 
pu tirer des mots intelligibles du texte qui lui était soumis. 
Il a bien vu cependant que l'inscription formait un distique, 
et sa lecture du dernier mot de l'hexamètre est juste. Il a pu 
se consoler en apprenant que Bouhier, si hardi qu'il fût, 
n'avait pas été plus « heureux » que lui. 

La Bibliothèque nationale possède la lettre, datée du 
26 septembre 1735, dans laquelle Caumont envoie au savant 
président^ des extraits « d'une lettre écrite de la rade de 
Milo le 29 juin 1735». Le P. Sarrabat n'y est pas nommé, non 
plus que le chevalier de Caylus. La minute de la réponse de 
Bouhier nous est également conservée. 

A Dijon, ce 12 octobre 1735. 

A mon retour d'un petit voyage, Monsieur, j'ai trouvé ici la lettre où 
vous avez la bonté de me faire part d'une lettre curieuse écrite de 
l'île de Milo. Je vous en rends mille grâces, et souhaiterois fort que 
celui qui l'a écrite eût eu plus de taras pour considérer à loisir les 
précieux restes d'Antiquitez, qu'il y a trouvez. Je regrette surtout qu'il 
n'ait j)û copier entièrement l'inscription, qui commence : ii\BElN021, etc. 
La séj)ulclirale, qui commence par IKANH est peu de chose... Pour 
l'inscription, qui est sur une colonne cannelée, je n'y entens rien, et 
soupçonne qu'elle n'a pas été exactement copiée. Car j'y reconnois par 
ci par là quelques mots grecs •'. 

1. Voici iii transcription moderne du distique, d'abord lettre pour lettre ; 
puis suivant r»)rlii()graphc des dirniers temps classiques : 

n\I AlOi EKIIHAISTOI AEKIAl TOA AMENDHKi: AFAAMA 
10\ VXV EllEÏKHOMENOi;TOVT ETEAEliiE EPOllHON 
IlaT Aiôç, 'ExceotVTw Se'çai TdS'à(jiev(p£<; aYa)v(j.«. 
2)ol Y^p ÈTreuyofjLevoi; toîjt' izilsaat vjiocpojv. 

« Enfant de JMpiter, accepte (de la maia) d'Ekphantos cette œuvre d'art 
irréprocliable ; car c'est en l'adressant ses vœux qu'il l'a achevée on la sculp- 
tant. » La divinité à laquelle s'adresse l'offrande paraît être Diane; aYaX(/,a 
est sans doute la colonne elle-même. 

2. Sur le président Bouhier et son influence, voir l'intéressant oiivrae^e de 
M. l'abbé Emile Deberrc, la Vie littéraire à Dijon au dix-huitième siècle. 
Paris, A. Picaid, 1902. 

3. Bibliothèque nationale, Manuscrits franc lis, nouvelles acquisitions, 
n« 24210, fol. 130. 



A MILO, EN 1735 69 

Dans un post-scriptum, écrit après que Bouhier avait pris 
connaissance de la lettre de Bimard de la Bastie, que Gau- 
mont lui avait communiquée, le président revient sur les 
inscriptions : 

Par ce que j'ai eu l'honeur de vous marquer ci-dessus sur l'inscrip- 
tion sé|)ulchrale de Milo, vous avez vu quejesuis à peu près de l'avis de 
votre ami... Pour ce qui est de l'autre, il faut estre bien fin pour y 
trouver deux vers. A mon égard, Davus sum, non OEdipus. 

Je ne sais ce qu'ont pu répondre MafFei et Muratori. Ce 
dernier, qui a publié dans son Thésaurus Inscriptionum 
les deux fragments 2ABEIN05... et IKANH^... que lui avait 
communiqués Bimard de la Bastie, a sans doute jugé la copie 
de la colonne trop défectueuse pour être reproduite. Il sup- 
pose d'ailleurs, par une méprise dont ses correspondants 
français ne sont certainement pas responsables, que celles 
qu'il édite ont été rapportées par Tournefort-. 

Ainsi la publicité partielle donnée aux découvertes de nos 
deux voyageurs de 1735, aboutissait à les priver de l'hon- 
neur de les avoir faites. 

Leur dépossession fut achevée, quand un commandant de 
vaisseau vénitien, Jacques Nani, passante l'île de Milo, en 
1755, vit, lui aussi, la colonne et résolut de l'envoyer à son 
frère Bernard, sénateur de Venise et grand amateur d'anti- 
quités. L'enlèvement dut se faire maladroitement, puisque 
la colonne ne parvint à Venise que brisée en deux. Placée 
dans le Museo Naniaiio, le monument fut désormais connu 
sous le nom de Coloima Naniatia et Jacques Nani passa pour 
l'avoir découverte. 

Les déchiftVeurs se remirent à la tâche, travaillant cette 
fois sur l'inscription originale, mais ne furent, d'abord, pas 
plus heureux que ceux qui s'étaient escrimés sur la copie 
du P. Sarrabat. Le bibliothécaire de Saint-Marc de Venise, 
Jérôme Zanelti, en publia, dès 1755, une interprétation qui 

1. Il a corrigé le second suivant une conjecture de Boiiliier, qui propose, 
d.ins la lettre même que je viens de citer, de lire lOYAlO— au lieu de 

oiAioi:. 

2. Cette erreur a été en partie rectifiée par Bœckh, qui déclare qu'il n'a 
pas trouvé ces inscriptions chez, Tournefort et qu'il les publie d'après liouliier, 
Corpus Inscr. Grxc, t. II, n» 24:58. 



70 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

ne témoigne que de sa hardiesse, comme aurait dit Bimard 
de la Bastie. Corrigeant, suppléant les traits gravés dans 
le marbre, sans s'écarter des alphabets grecs alors connus, 
il arrive à construire des mots, mais dont aucun n'appar- 
tient réellement à l'inscription, excepté celui qu'avait déjà 
deviné l'archéologue de Carpentras, APAAMA, et la parti- 
cule TAP. Naturellement, le sens qu'il tire péniblement de 
cet amas de conjectures n'a rien de commun avec la véri- 
table signification du texte ^ 

o 

Sans parler d'autres tentatives également manquées, 
disons que le premier qui réussit à lire exactement presque 
toute l'inscription et à en pénétrer ainsi le vrai sens, a u 
moins en général, fut le P. Odoardo Gorsini, des Écoles Pies. 
L'abbé Barthélémy, qui fit faire de si grands progrès au 
déchiffrement des inscriptions phéniciennes et qui vit la 
colonne à Venise en 1757, acheva de fixer la vraie lecture, 
en rectifiant sur deux ou trois points celle du P. Gorsini. Il 
améliora également l'interprétation, tout en laissantsubsister 
des doutes sur quelques détails, qui aujourd'hui même ne 
sont pas complètement éclaircis^. 

Nous quitterons la colonne deMilo, après avoir ajouté que 
la dispersion du musée Nani, en 1821, lui fit subir de nou- 
velles migrations, où elle faillit se perdre, et que, retrouvée, 
en 1894, à Legnaro (province de Padoue), elle a été récem- 
ment acquise par le Musée royal de Berlin. L'inscription est 
désormais classée, immédiatement à la suite ou à côté des 
fameuses inscriptions archaïques de Théra, parmi les plus 
anciens monuments épigraphiques de la Grèce : on la 
rapporte au sixième siècle avant Jésus-Ghrist. 



1. G.-F. ZaneUi, Z>ue antichissiine greche iscrizioni spiegate e indirizzate a 
S. E. il signor Ciacopo Nani. Venise, 1755. In-i, 2'i pages. 

2. Lettres de l'abbé B.irlhélemy au P. Paciaudi, à la suite de la Corres- 
pondance du comte de Caylus avec le P. Paciaudi, publiée par Ch. Nisard, 
t. II, p. 183 et 201. Voir aussi une uole de M. Nisard, ibid., p. 18'i. Sur 
l'état actuel de l'interprétation de ce monument, on peut voir S. Ricci, Mis- 
crllanea epigraphica, dans Monunienli antichi puhlicati per cura délia R. Acca- 
deinia dei Lincei, vol. II, p. 270 (Milan, 1894), et le nouveau C. 1. G. de Ber- . 
lin déjà cité. 



I 



A MILO, EN 1735 71 

Cette excursion vcrilablement fructueuse, quoique trop 
courte, n'aurait pas été la seule entreprise par nos deux 
voyageurs, s'ils avaient été libres de régler leurs mouve- 
ments suivant leurs goûts et l'intérêt de l'archéologie. Le 
P. Sarrahat écrit « des Isles de Sapience*», le 19 juin : 

« Du Mile nous sommes revenus à Modon, et j'y revenois 
avec plaisir parce que je comptois que j'aurois le loisir de 
faire quelques voyages de trois ou quatre jours dans les 
terres, pourvoir les fameuses villes de Messène et de Sparte; 
mais les circonstances ont déterminé M. de Caylus à ne pas 
séjourner plus de deux jours. Nous allons appareiller aujour- 
d'huy ou demain pour l'isle de Chypre, où nous avons ap- 
pris qu'un corsaire croisoit ; heureusement M. Fourmont a 
demeuré assés longtemps dans ce pais pour n'avoir rien 
omis de ce qu'il y a de curieux, et quand il lui plaira donner 
au public le journal de son voyage littéraire 2, vous y trouvères 
de quoy vous dédommager amplement de ce que j'aurois pu 
vous en écrire. 

«Je fus hier à Modon qui esta demi lieiie de notre moiiil- 
lage. Ce n'est, à proprement parler, qu'une forteresse envi- 
ronnée de la mer de trois côtés. Les Vénitiens avoient 
entrepris de creuser un fossé dans le roc du côté qu'elle tient 
à la terre, pour l'en détacher entièrement; mais lorsque 
l'ouvrage a été sur le point d'être fini, les Turcs s'en sont 
rendus maîtres et n'ont eu garde de rien achever de ce que 
les Vénitiens avoient commencé. Ce sont de vilaines eens 
que ces Turcs : tout dépérit entre leurs mains et ils ne 
rétablissent rien... Du reste nous n'avons que sujet de nous 
loiier de la nation. Ils nous traitent en bons amis... » 

Il ne fut pas donné au P. Sarrabat de voir Chypre plus que 
Messène et Sparte; mais il fut un peu dédommagé de ses 

1, Ile Sapienza, vers l'extrémité sud-ouest de la Morée (ou Péloponèse). 

2. Ce n'est que d'aujourd'hui que « le public « possède le journal à peu 
près complet des voyages de l'abbé de Fourmont en Grèce, grâce encore à 
M. Henri Omont (op. cit., p. 537 sqq.). Le voyageur lui-même n'en avait 
publié qu'une relation fort succiucte, en 1733, dans les Mémoires de l'Aca- 
démie des inscriptions. 



72 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUK DE DEUX FRANÇAIS 

déceplions comme archéologue parle plaisir inattendu qu'il 
éprouva, comme physicien, à visiter les fameuses grottes à 
stalactites de l'île d'Antiparos. Sa description de cette mer- 
veille du monde, que son correspondant a dû trouver très 
« agréable », ne diffère pas assez néanmoins de celles que 
tout le monde a pu lire, pour que nous la reproduisions. La 
lettre^ qui la contient fut envoyée de Smyrne, le 11 août 1735. 
Quelques lignes curieuses, concernant (^ette dernière ville, 
et qui furent écrites de Malte le 2 octobre 1735, seront les 
dernières que nous emprunterons à cette correspondance. 

« Je commence à sentir que ma curiosité de voir la mer 
s'achelte un peu trop cher... Cette campagne que nous 
devions faire avec tant d'agréments et dans les plus beaux 
pais du monde, s'est presque toute terminée à rouler dans 
les écùeuils de l'Archipel, et ce n'a été que par hazard que 
nous avons poussé jusqu'à Smyrne. Cette ville, comme vous 
sçavés, est une des plus marchandes de la Turquie; c'est 
l'appanage de la Sultane Validé et ce titre lui vaut beaucoup 
de privilèges. Les Francs y ont une rue' entière, où on jouit 
d'une liberté aussi grande qu'en aucune ville de Hollande. 
Notre Nation y est assés nombreuse, mais les fortunes n'y 
sont pas aussi brillantes qu'elles l'ctoient il y a quelques 
années. Le commerce immédiat que nous avons établi dans 
les Indes, et en dernier lieu la guerre de Perse est cause de 
ce changement. Notre Consul M. de Peleran ne laisse pas d'y 
bien fiiifurer. Voici le cortège où nous l'avons vu marcher 
deux fois pour se rendre en cérémonie à l'église des 
Capucins qui sert de paroisse aux François. Deux janis- 
saires avec leur grande canne à pomme d'argent, les tru- 
chements habillés à la levantine, un domestique assés nom- 
breux, puis M. le consul avec une longue simarre blanche, 
une large ceinture rouge et le cordon de Saint-Lazare, et 
pardessus un caffetan de moire d'un rouge foncé et fort 
am|)Ie, une moustache retroussée et une vaste corpulence; 
à ses côtés Madame de France (vous n'en connoissés que 
deux de ce nom, en voici cependant une troisième, qui, à 
Smyrne, est bien plus connue que les vôtres), Madame de 
France donc, avec tous les atours grecs les plus ma- 



A MILO, EN 1735 73 

gnifiques, coiffée en cheveux, un triple rang de perles 
fines sur la tête et une quantité prodigieuse de pierreries; 
derrière elle, ses femmes habillées à la grecque ; puis suivent 
les principaux de la nation au nombre de vint ou trente, 
habillés à la françoise, à k moustache près, sur laquelle est 
hypotéqué l'honneur des Levantins. La première fois que 
nous vîmes cet appareil, fut le lendemain de notre arrivée : 
on alloit chanter le Te Deum pour la cessation de la peste; 
elle avoit duré six à sept mois, mais sans faire grand 
mal. » 

A Malte, d'où il espérait rentrer sans retard à Toulon, le 
P. Sarrabat n'était pas au bout de ses tribulations d'apprenti 
marin. M. de Caylus y trouva un ordre d'aller en droiture 
rejoindre l'escadre à Cadix. Dans ce voyage, la flottille toucha 
au « cap Carthage », où le jésuite eut le temps de visiter les 
ruines de la célèbre ville. Le 6 novembre, on se trouvait au 
milieu de quarante vaisseaux de guerre dans l'admirable 
baie de Cadix; l'on y resta deux mois, trop longs pour ne 
point (t gâter toute la beauté du spectacle ». Enfin, le 5 jan- 
vier 1736, on repart avec toute l'escadre française pour le 
détroit de Gibraltar, où le P. Sarrabat salue Ceuta, « que 
son siège éternel rend mémorable », puis Gibraltar, « ce roc 
inaccessible dont les Espagnols ne peuvent entendre parler 
sans frémir de rage et d'indionation contre les Ancflois ». 
Le détroit passé, on remonte le long des côtes d'Espagne 
jusque par le travers de Barcelone, où M, de Caylus, charge 
de « porter des piastres » à Gènes, se détache de nouveau 
des autres vaisseaux qui, sous le commandement du marquis 
d'Antin, continuent leur route vers Toulon. La croisière du 
Diamant, se termine au milieu d'effroyables tempêtes. 



Revenu à terre, le P. Sarrabat fut envoyé à Avignon, où il 
put, tout en se reposant, continuer de vive voix à l'érudit 
marquis le récit de son odyssée. L'année suivante (1737), 
nous le retrouvons à Marseille enseignant rhydrogiaphic; il 
avait gagné de pouvoir confirmer de ses expériences les 
leçons qu'il donnait aux futurs marins. En 1739, il est à Paris, 



74 EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE DE DEUX FRANÇAIS 

surtout, semble-t-il, pour faire traiter une maladie de l'oie; il 
y succomba le 17 avril de la même année. 

Le chevalier de Caylus, nommé gouverneur général des 
îles du Vent en 1745, chef d'escadre en 1748, mourut à la 
Martinique, le 26 octobre 1750. 

Joseph BRUCKER. 



I 



LES CATHOLIQUES ET LES ÉLECTIONS DE 1906 

PAR U^^ DELAMAIRE 

ÉVÈQUE DE PÉRIGUEUX ET DE SARLAT i 



Éloquent, courageux et souverainement opportun, cet 
écrit nous fait entendre le cri d'alarme d'un cœur passionné 
pour les âmes et pour la France, l'appel aux armes d'un chef 
vaillant et décidé. Mais il nous apporte aussi les enseigne- 
ments d'un évêque, parlant avec l'autorité que lui donne sa 
mission doctrinale. Si ces pages doivent rallumer la flamme 
du patriotisme et du zèle, elles doivent aussi raffermir dans 
les esprits des principes de conduite, trop oubliés aux jours 
où il serait le plus nécessaire de s'en inspirer. Le résumé 
suivant a pour but de dégager ces principes et de les rendre 
en quelque sorte plus visibles. Il ne saurait d'ailleurs dis- 
penser de lire l'opuscule ; tout ce qu'il se propose c'est 
d'aider à le bien lire ou à mieux le relire. 

Dans cette terrible crise actuelle où il y va « de la vie na- 
tionale et catholique » de notre patrie, quelle a été la grande 
faute de la plupart des bons Français? D'autres ont répondu 
que leur plus grande faute a été de ne pas s'unir, de ne 
pas s'organiser, pour mieux agir et pour mieux lutter. 
L'évêque de Périgueux, lui, répond que c'a été de ne pas 
vouloir assez l'action et la lutte, de ne se préoccuper que 
mollement de leurdevoir politique. Mgr Delamaire a raison. 
Les divisions sont funestes sans doute, mais l'inaction Test 
encore plus. Et ces divisions mêmes auraient été bien moins 
sensibles, si au lieu de gémir sans fin sur leurs inconvé- 
nients, chacun avait passé par-dessus cet obstacle pour courir 
à l'ennemi de tout son élan. Rien ne rétablit l'union entre 
soldats désunis comme leur résolution commune d'emporter 
d'assaut une position. Rien ne fait oublier les divergences et 

1. Périgueux, Cassard, rue Denfert-Rochereau, 3. 



76 LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 

les froissements de la vie degarnison comme les exigeiK^es et 
les ardeurs du champ de bataille. Si un trop grand nombre 
sont reslés chacun de son côté, n'est-ce pas qu'un trop grand 
nombre voulaient rester chez eux ? Ils craignaient le combat, 
bien plus que le voisinage d'un drapeau peu aimé qui aurait 
flotté à côté du leur. 

C'est donc l'esprit de lutte qu'il faut ranimer, c'est 
« l'apostolat du patriotisme » qu'il faut partout exciter, c'est 
à l'accomplissement intégral du devoir politique qu'il faut 
courir soi-môme et entraîner les autres. 

Le devoir politique consiste à s'intéresser efficacement à la 
politique du pays, à s'efforcer d'influer sur elle, par tous les 
moyens dont on dispose, pour la rendre conforme aux vrais 
intérêts de la nation. 

La politique, objet de ce devoir, c'est d'abord la constitu- 
tion des pouvoirs publics et le choix des hommes qui les 
exercent ; ce sont ensuite leurs tendances et leur programme 
de gouvernement, c'est enfin leur action gouvernementale 
soit au dedans soit au dehors. 

Les moyens d'influer sur cette politique, c'est le vote dans 
les élections à tous degrés, les fonctions officielles, l'auto- 
rité du talent, de la situation, de la fortune, l'action person- 
nelle, publique ou privée avec ses mille formes. 

De ces moyens d'influence, il n'estpersonne qui n'ait, petite 
ou grande, sa part, inséparable de sa qualité de citoyen; le 
devoir politique étant inséparable lui-môme du devoir civi- 
que, dont il est la partie active, comme l'obéissance aux lois 
en est la partie passive. 

Donc trop de Français ont négligé, ont oublié l'accomplis- 
sement du devoir politique; et, dès lors, la politique, livrée 
à des hommes qui n'y cherchaient que l'assouvissement de 
leurs aj)pétits, est devenue de plus en plus malhonnête, 
impie, ignominieuse et désastreuse. 

Mais ces plaintes, voilà bien longtemps qu'elles sont sur 
toutes les lèvres et sous toutes les plumes, et si notre opus- 
cule ne disait pas autre chose, il ne nous apporterait que des 
variations sur un thème usé. Voici donc où l'illustre écrivain 
entre dans son sujet et nous donne sa pensée personnelle. 

Cet oubli même du devoir politique, d'un devoir si capital 



LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 77 

et en môme temps plus facile, semble-t-il, à observ,er (pie la 
plupart des autres, parcequ'il est moins opposé aux penchants 
les plus intimes de l'homme, cet oubli à ({ui et à quoi (aut-il 
l'altribuer? Le prélat répond avec franchise et hardiesse : il 
faut l'attribuer tout d'abord au clergé, à sa malheureuse ab- 
stention. Son rôle était de diriger les fidèles sur ce terraiji 
comme sur tous les autres: il ne l'a pas fait ou il l'a trop peu 
fait. 

On lui reprochait à grand bruit de faire de la politique. Sa 
principale préoccupation a été de ne pas mériter ce reproche, 
de désarmerl'accusation par l'évidence même de sa fausseté. 
Ilfallait répondre : «Oui, j'en fais, c'est mon droit et c'est mon 
devoir. » Non pas celte politique de club ou de place publi- 
que, qui rendrait le prêtre odieux en le mêlant lui-même aux 
compétitions des partis et des personnes, ou qui l'avilirait 
en le jetant au milieu des mêlées électorales, mais cette poli- 
tique sacerdotale qui consiste à former la conscience du 
citoyen comme celle de l'homme, à instruire le peuple de 
ses devoirs politiques et à les lui faire observer, ceux-là 
comme tous les autres. 

En a-t-il été ainsi ? « La chaire chrétienne, dit Mgr Dela- 
maire, dans la majeure partie de la France, avouons-le, a été 
presque muette sur ces sujets surtout depuis cinquante ans. 
Or, le silence du maître sur ces questions, c'est pour les dis- 
ciples la nécessité de l'ignorance. » Et, pourrait-on ajou- 
ter, l'indifférence apparente du pasteur, c'est bientôt aussi 
l'indifférence trop réelle des fidèles ; le parti pris du confes- 
seur de ne pas interroger sur cette faute, c'est la fausse 
sécurité des consciences; l'omission de ceux qui instruisent 
la jeunesse, catéchistes ou autres, c'est l'abandon de l'enfant, 
devenu citoven, à tous les embaucheurs électoraux. Bref, 
l'abstention du prêtre c'est l'abstention des fidèles ou, ce 
qui est pire, leur passage à l'ennemi. Par là s'explique le 
phénomène désolant qu'offrent ces contrées, bien rares il y 
a trente ans, nombreuses aujourd'hui, où la religion est 
encore généralement pratiquée, où cependant les élections 
sont détestables, et compromettent tous les intérêts religieux. 
C'est que pendant que le prêtre ne songeait à s'occuper que 
des chrétiens, d'autres s'emparaient du citoyen et lui persua- 



78 LES CATHOLIQUES ET LES ÉLECTIONS DE 1906 

daieni qu'à ce tilre il ne relevait en rien de son curé et de 
son évt'que, c'esl-à-dire de l'autorité spirituelle. 

Mais en dépend-il réellement? et par suite, quelque avan- 
tageuse que puisse être celte inlervention du prêtre, peut-on 
bien lui en laire un devoir? Ne faut-il pas de plus qu'elle 
fasse partie de son rôle et de sa mission ? — Oui, sans aucun 
doute, et c'est précisément pour cela qu'elle lui est demandée. 
Le prêtre, gaidien des âmes, doit leur faire observer la loi 
morale, toute la loi morale d'où dépend leur salut, les pré- 
munir contre le péché, contre tout péché qui pourrait les 
perdre. Or il y a une morale de la vie politique comme il y a 
une morale de la vie privée et de la vie familiale. El comme 
il y a le péché individuel ou conjugal, il y a aussi le péché 
électoral, administratif, gouvernemental. « N'est-ce pas sur 
ce terrain, dit Mgr Delamaire, que se donnent rendez-vous 
toutes les passions humaines les plus viles et les plus nuisi- 
bles : orgueil, ambition, cupidité, mensonge, abus de la force 
et égoïsmes de toute espèce ? » Gomment donc le prêtre ne 
suivrait il pas les âmes dont il a la charge là où elles sont en 
si grand danger de périr? 

Le prêtre aussi est le défenseur-né des droits de l'Eglise, 
qui sont les droits de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de 
Dieu. Et ne savons-nous pas, ne voyons-nous pas qu'il ne les 
défendra efficacement que par l'action politique ? Les vertus 
sacerdotales du clergé, son assiduité à ses fonctions d'église, 
son zèle, sa charité à l'égard de tous, tout cela a-t-il empêt^hé 
de métonnaîlre de plus en plus ces droits, de les violer, de 
lesusuiper d'autant plus brutalement que l'iniquité était plus 
patietn u>ent supportée? 11 serait plus que temps, semble-t-il, 
de changer de tactique. 

Le prêtre enfin est, par état, le meilleur des citoyens : 
le meilleur par l'amour désintéressé qu'il porte à son pays; 
le meilleur par la connaissance acquise de ses maux et de ses 
besoins; le meilleur par le crédit et la confiance que doit 
naturellement lui concilier son ministère de sacrifice et de 
dévouement. « Tels sont nos prêtres français dans leur 
immense majorité, dit l'éminenl auteur. Or, ne serait-ce pas 
une erreur grossière et pres(jue un malheur national, que de 
refuser à de tels hommes leur part d'iniluence, d'ailleurs 



LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 79 

discrète et mesurée, sur ceux de qui dépendent les affaires 
publiques, et aussi, indirectement, sur ces affaires elles- 
mêmes? » 

Telle est en substance la thèse de Mgr Delamaire. 

Mais, objeclera-t-on, le»clergé est rétribué par l'Etat, il est 
fonctionnaire de l'État. —Fonctionnaire, non, ou s'il l'est, il 
ne l'est que de l'Église, de qui seule il tient sa mission et ses 
pouvoirs. Demandons-nous cependant s'il n'aurait pas encou- 
ragé les gouvernements à le traiter de fonctionnaire, en se 
comportant trop comme s'il l'était*? Le clergé rétribué par 
l'État? Nullement, mais faiblement indemnisé de tout ce que 
rÉiat lui a pris et lui redevrait s'il supprimait l'indemnité 
convenue. Depuis quand donc la personne qui s'est acquis 
un droit à une rente viagère, en abandonnant son avoir, est- 
elle rétribuée par son débiteur? Et si on n'accepte pas cette 
réponse, si on veut à tout prix voir dans le prêtre un fonc- 
tionnaire rétribué par l'Etat, l'objection se retournera contre 
elle-même et confirmera tout ce qu'elle prétend réfuter. 

« C'est qu'en effet c'est le droit naturel, autant que légal, 
des fonctionnaires de s'occuper des affaires de leur pays. Ils 
doivent même, à un certain point de vue, s'en soucier plus 
que les autres; car, serviteurs attitrés du peuple, payés par 
l'impôt, ils doivent plus que personne chérir la patrie et 
travailler à la grandir, en usant honnêtement de toute leur 
influence personnelle pour cela. » 

« Mais le prêtre est inapte à traiter les affaires du pays, 
ayant son intelligence prisonnière du dogme et esclave d'un 
étranger, le pape. » — L'intelligence du prêtre, prisonnière 
du dogme? Oui, comme tout esprit est prisonnier de la vérité 
connue; mais qu'on cite donc un dogme chrétien qui s'op- 
pose à la vraie grandeur d'un pays. — Le chef de l'Église, étran- 

1. Au moment d'une nouvelle et grave atteinte aux droits de l'Eglise, on 
cita le mot prononcé, avec une naïve sincérité, par un de ces prèlres pieux 
et paciûques, auxquels on donne facilement l'épilhète d'exemplaires : « Voyez, 
disait-il, cet admirable clergé de France, il se laisse tondre comme un 
agneau, sans proférer une parole ! «A celle admiration il n'y a qu'une difQcullé. 
c'est que se laisser tondre sans proférer une parole, c'est bien le rôle du 
mouton, mais ce ne saurait être le rôle ni du berger ni môme ducliien. Heu- 
reusement, la plupart des prèlres sont tout disposés à montrer qu'ils ne tom- 
bent point dans celte confusion. 



80 LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 

ger chez la fille aînée de cette même Eglise? Peut-on le dire 
sérieusement, surtout quand on le voit défendre dans le 
monde entier les intérêts de la France avec une paternelle 
prédilection? Et son intervention, quand elle se produit 
autrement qu'en matière de doctrine ou de morale, enlève- 
t-elle au citoyen sa liberté en matière politique? Des faits 
récents prouvent qu'il n'en est rien : réponse hardie, mais 
qui se présente couverte de l'autorité d'un évêque. 

Voici toutefois une objection plus spécieuse : « Si le clergé 
intervient dans la politique, ce sont les causes mêmes qui 
lui sont chères qui en souffriront, à raison de son extrême 
impopularité. La France, dit-on, est profondément anticléri- 
cale et ne veut absolument pas que le prêtre se mêle de ses 
affaires. » 

L'évêque de Périgueux, « depuis de longues années en 
contact avec le peuple de notre vieux sol catholique », qu'il 
a u approché de très près dans les faubourgs de Paris, dans 
les usines et dans les campagnes », croit le connaître « à peu 
près autant que bien d'autres, sinon plus ». 

Eh bien, l'anticléricalisme de ce peuple ne lui parait ni 
aussi général, ni aussi profond qu'on ledit. Sans doute, il se 
trouve des localités trop atteintes par le mal, pour que le 
prêtre puisse songer immédiatement à y exercer son rôle 
social et surtout politique ; mais, en général, il le pourra plus 
ou moins, pourvu que dans son ministère sacerdotal il ne man- 
que pas de zèle, ou dans son zèle de discrétion et de savoir- 
faire. « La vérité, dit Sa Grandeur, c'est que l'électeur, en 
présence du prêtre, est un peu — qu'on me pardonne cette 
comparaison familière — comme le mari devant sa ména- 
gère. Il ne demande pas mieux que de donner ses excellents 
conseils, mais à la condition qu'il mette des formes en les 
donnant et qu'il n'ait pas l'air de conduire d'autorité. » 

Mais ce rôle de conseiller et de directeur en matière poli- 
tique, où donc et comment le prêtre pourra-t-il le remplir? 

En chaire d'abord et dans ses actes officiels de ministre 
de la religion. On a dit, dans des comptes rendus de la bro- 
chure dont nous nous occupons, que Mgr Delamaire interdit 
l'accès de la chaire à tous les sujets qui se rapportent au 
devoir politique. C'était l'avoir mal lue. L'illustre auteur n'a- 



J 



LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 81 

t-il pas déploré plus haut que « la chaire chrétieixne, dans 
la majeure partie du pays, ait été presque muette sur ces 
sujets, surtout depuis cinquante ans »? Et il dit plus loin, 
à la page même d'où on a déduit l'assertion contestée : « Il 
serait même sage pour le.s sujets dont je parlais aux pages 
précédentes (le devoir politique des fidèles), et qui de droit 
appartiennent à V enseignement intégral de la morale évangé- 
lique^ mais dont le développement tend logiquement à diri- 
ger l'attitude électorale de nos fidèles, d'en éviter le com- 
rïienldiive pendant les quelques mois qui précèdent une élection. 
Donc ce n'est que par exception, à certains moments, que la 
prudence conseille de ne pas parler à l'église des principes 
qui doivent éclairer et diriger la vie publique des chrétiens. 
En dehors de ces heures où les passions surexcitées abuse- 
raient de la parole du prêtre, ces principes, comme ceux qui 
se rapportent à tous les autres devoirs, restent l'objet légi- 
time et nécessaire des catéchismes, des prières, des instruc- 
tions. 

El il n'en reste pas moins vrai, aussi, que le clergé ne doit 
pas faire de politique en chaire ; car cela ce n'est pas faire de 
la politique, pas plus que de dire aux fidèles qu'ils doivent 
payer les impôts équitables. « Quand on ne traite que des 
principes, je tiens à le faire remarquer, dit l'évêque de Péri- 
gueux, ce n'est pas là, à proprement parler, faire de la poli- 
tique, même prononçât-on ce mot si désagréable à certaines 
oreilles trop chatouilleuses. Faire de la politique, c'est pren- 
dre part, au moyen de la parole et de l'action personnelle, à 
la critique des hommes publics, aux compétitions électorales, 
à l'élaboration plus ou moins immédiate des lois du pays, 
toutes choses qui ne seraient pas à leur place dans une 
église. » (P. 20.) 

Mais ces choses-là, cette politique si importante pour la 
conscience des fidèles et pour les intérêts de l'Eglise, où 
donc, dans la vie du prêtre, sera-t-elle à sa place ? Dans ses 
relations de chaque jour^ dans son action personnelle et pri- 
vée., « position stratégique d'où personne ni aucune loi ne 
pourra jamais les déloger » (p. 20). Il faut lire, il faut méditer 
la page qui suit. Elle trace tout un plan, tout un programme 
d'action, infatigable comme l'est le zèle lui-même, diver- 



82 LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 190G 

sifiée à rinfiiii comme le sont les dispositions des hommes, 
nécessairement efficace comme l'est tout effort sage et con- 
stant : 

« Le champ de combat pour la religion et pour la patrie, po ur 
les âmes et pour le peuple, où nous appelons le prêtre, le 
voilà. Ce champ s'ouvre devant lui, large, clair et propice ; 
il peut y évoluer, non seulement le dimanche et au profit de 
quelques croyants, mais tous les jours de la semaine et pour 
tout le monde. Chaque petit fait de sa vie quotidienne lui 
servira d'occasion àdes causeriesdocumentéesetlumineuses : 
visites faites ou reçues, rencontres fortuites ou ménagées, 
lectures offertes ou déconseillées. A tout propos, il reviendi-a 
sur certains thèmes essentiels, expliquant, preuves en main, 
que tous est menacé chez nous, travail de l'ouvrier, prospé- 
rité du commerce, liberté des pères de famille... Il pourra, et 
très justement, faire remarquer que les mêmes hommes qui, 
par une sorte d'aberration criminelle, s'emploient à faire 
craindre, au dehors, l'influence malsaine de notre pays, ne 
cessent d'affaiblir sa puissance militaire, comme si, au fond 
(ce qui n'est pas, nous voulons le croire), leur secret dessein 
était de le livrer sans défense à ses pires ennemis. Enfin, si le 
Concordat est toujours sérieusement menacé, si surtout sa 
dénonciation a reçu un commencement d'exécution antilibé- 
rale, il aura le plus clair, le plus fort et le plus convaincant 
des arguments contre la vieille majorité que la candidature 
officielle a poussée au pouvoir », etc., etc. 

Le prêtre, toutefois, ne peut aborder tout le monde ni tou t 
obtenir de tous. Pour suppléer à son impuissance, il lui reste 
un troisième mode d'action: faire par d' autres ce qu'il ne peut 
pas faire par lui-même. Qu'il se cherche dans son troupeau 
des auxiliaires. Qu'il les forme, qu'il réveille en eux l'esprit 
d'apostolat patriotique et chrétien ; alors son action se multi- 
j)liera au centuple. Par eux il prêchera le devoir électoral à 
ceux que sa voix n'atteint pas ; par eux, il acheminera vers 
les emplois, vers les conseils municipaux ou autres, de bons 
chrétiens, s'il le peut, ou tout au moins des gens honnêtes ; 
par eux, par le mot d'ordre qu'il leur fera passer, il redres- 
sera au besoin l'opinion égarée ; avec eux il formera un de 
ces comités de défense des libertés religieuses et civiques. 



LES CATHOLIQUES Eï LES ELECTIONS DE 1906 83 

qui auraient dû par ses soins se multiplier depuis longtemps, 
autant qu'il y a de paroisses et de diocèses, et qui pourtant 
ne sont encore à peu près nulle part. Agissant ainsi, sans lui 
mais sous son inspiration, quelques hommes résolus feront 
pénétrer partout cette influence salutaire, que TÉglise doit 
exercer sur Tesprit et sur*la vie d'un pays chrétien. 

Et du prêtre qui, loin de borner son ambition à des gains indi- 
viduels, d'ailleurs de plus en plus difficiles et aléatoires, tra- 
vaillera ainsi, dans sa sphère, à arrêter sur la pente une nation 
qu'on ramène au paganisme, à sauver un grand pays qui périt, 
nul ne pourra légitimement se plaindre. Son zèle, son désinté- 
ressement, son dévouement égal pour tous, justifieront l'in- 
fluence qu'il revendique. On verra qu'il n'est point l'homme 
d'un parti, mais seulement un homme passionné pour l'Eglise, 
pour la France, pour l'honnêteté, l'ami sincère de ceux qui 
aiment ces grandeschoses, l'adversaire irréconciliable detous 
ceux qui les combattent. 

Après avoir exposé le plan de campagne, Mgr Delamaire 
nous dit, avec une vaillance et une fierté tout épiscopales, 
ce que nous pouvons en espérer. Pour lui, il en attend, quoi 
qu'il arrive, un triomphe pour les catholiques. 

Ce triomphesera peut-être, sera probablementleur victoire, 
à brève échéance, sur les ennemis qui les oppriment. Le 
cynisme même de leur rage contre la religion sert la bonne 
cause. « Une intervention sérieuse du clergé qui n'eût pas été 
comprise de l'opinion, il y a vingt ans, a toutes chances de 
l'être cette fois*. Ensuite, nos hommes publics, je tiens à en 
faire l'observation, méconnaissent beaucoup trop l'abondante 
réserve de catholicisme qui sommeille par atavisme au tré- 
fonds de l'àme française; et ils nesongent pas assez au désen- 
chantement qu'elle ménage à leur anticléricalisme intem- 
pérant et forcené. » 

Enfin, les menaces croissantes du socialisme forceront bien, 
tôt ou tard, les hommes tant soit peu attachés à l'ordre pu- 
blic, à se rapprocherdes catholiques pour demander à l'Eglise 
d'opposer la seule barrière capable d'arrêter cette barbarie 

1. A condition que des voix discordantes ne viennent pas démentir et 
égarer cette opinion. 



84 LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 

du dedans. Ainsi, les excès même de la persécution sont des 
motifs d'espérer. « Pour ma part, conclut Mgr Delamaire, je ne 
crains pas de le dire, je crois absolument à la victoire finale. » 

Si Dieu diffère delà donner aux catholiques, ce sera encore 
pour eux un triomphe, triomphe tout moral en attendant 
mieux, mais qui n'en sera pas moins une compensation magni- 
fique de leurs souffrances et de leurs efibrls. « Si nous 
sommes défaits, eh bien, nous ferons face de nouveau à la 
tempête avec bravoure, et, celte fois, dans la meilleure des 
postures... Il ne faut pas que nos adversaires s'imaginent 
que nous, catholiques français du vingtième siècle, nous 
soupirons après le martyre des siècles de Néron, de Robes- 
pierre et de Tu-Duc. Tendre ainsi le col au glaive des légion- 
naires ou au couperet des révolutionnaires, nous semble 
une façon beaucoup trop commode de gagner le paradis. 
Nous trouvons aussi glorieux, et peut-cire plus méritoire et 
plus utile, socialement parlant, de vendre chèrement notre 
vie et de lutter pied à pied, parmi les incidents de chaque 
jour, dans les salles de réunion et devant les urnes. Et c'est 
là ce que nous ferons, je puis leur en donner l'assurance. » 

Et ce ne sera pas là seulement l'attitude la plus fière, ce 
sera, de plus, la meilleure tactique. « Au point où nous en 
sommes, le clergé de France, avec ses fidèles, pourrait pren- 
dre, à l'unaniiiiilé, le parti de se faire les plus humbles et les 
plus petits possible, de se soumettre sans mot dire à tous 
les caprices anticléricaux des francs-maçons, que, même 
alors, pas un coup ne leur seiait épargné pour prix de leur 
effacement... On ne nous respectera que si on nous croit 
forts cl dans la mesure où nous ferons peur. » 

Vraies et belles paroles qui expliquent le passé en même 
temps qu'elles présagent l'avenir. Elles nous apprennent 
pouiquoi l'histoire de notre pays, depuis trente ans, a été ce 
qu'elle a été et ce (ju'il aurait fallu pour qu'elle fût. tout 
autre. 

Tel est l'opuscule de Mgr l'évêque de Périgueux. En le 
résumant, je n'ai pu qu'affaiblir les accents de celte parole 
vibrante, que lui enlever la couleur et la chaleur de la vie. 
J'espère, du moins, n'en avoir point altéré la pensée, ni 
diminué la portée. 



LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 Sô 

Ce coup de clairon, sonnant le réveil, ne sera pas agréable 
à tout le monde. « Je sais bien, dil Mgr Delamaire, que nombre 
de catholiques ont le plus vif désir qu'on les laisse tranquil- 
lement dormir, comme par le passé; qu'ils ont à leur usage 
toutes sortes de formules piétistes, sceptiques ou politiques, 
parfois même ironiques ^impies raisons de paresseux, au 
fond), pour se persuader qu'il n'y a qu'à laisser les événe- 
ments se développer pour que tout s'arrange à la longue. » 

Mais l'écrit s'adresse surtout au clergé : l'important est 
de savoir la réponse qu'il fera. S'il entre résolument dans 
la voie qui lui est montrée, il entraînera tous les bons catho- 
liques, et il enlèvera aux tièdes une excuse dont ils ne man- 
quent pas de couvrir leur immobilité. Que fera donc le 
clergé? 

Le conseil ne lui viendra-t-il pas encore, d'ici ou de là, de 
se renfermer dans ses fonctions professionnelles les plus 
strictement entendues, de ne mettre sa force que dans les 
armes surnaturelles, de se borner à poursuivre de ses prières 
et de son zèle toute brebis perdue, sans chercher à exercer 
sur le milieu social d'autre action que la conversion des 
pécheurs? a C'est âme par âme, lui a-t-on déjà dit, qu'il faut 
regagner la France à Jésus-Christ, w Mais arrivera-ton jamais 
à la regagner, si pour une âme reprise, on en perd trois ou 
quatre? Et c'est le cas malheureusement dans cette France, 
livrée à toutes les influences des sectes impies et à l'oppres- 
sion d'un gouvernement livré lui-même à leurs desseins sata- 
niques! Quand, dans les évêchés, dans les presbytères, on 
pose cette question : « La religion est-elle en progrès ou en 
décadence dans votre diocèse, dans votre paroisse? Neuf 
fois sur dix on reçoit cette réponse : « Elle est en décadence, 
« elle perd du terrain, soit pour la pratique, soit surtout pour 
« l'esprit chrétien. » Et on ajoute qu'elle se perdra désormais 
de plus en plus, par suite du mal déjà fait, surtout de la des- 
truction des communautés religieuses et de l'influence crois- 
sante des écoles neutres et des lycées. Comment donc avan- 
cer, si on marche sur un sol qui lui-même ne cesse de reculer 
plus vite qu'on ne marche? 

D'autres presseront bien le clergé de sortir de la sacristie, 
d'aller au peuple, selon les formules courantes, mais pour 



86 LES CATHOLIQUES ET LES ÉLECTIONS DE 1906 

tourner tout son dévouement et toute son activité vers les 
œuvres sociales. De celte tendance, nous avons vu naître toute 
une littérature sacerdotale qui grossit chaque jour. L'opus- 
cule de Mgr Delamaire s'en distingue surtout en ceci, que de 
ces syndicats mutualistes, banques de crédit populaire, con- 
férences agricoles, etc., il ne parle pas ou pour. ainsi dire 
pas : quatre lignes, très pressantes, il est vrai, dans qua- 
rante pages. 

Il veut pourtant bien, cet opuscule, que le prêtre exerce 
son influence au dehors, il le veut plus que tous les autres; 
mais il ne l'arrête pas à mi-chemin, il le mène jusqu'au 
terme; il ne le passionne pas pour le moyen au point de 
lui faire perdre de vue le but. 11 ne l'expose pas à prendre 
pour la mission propre de l'Eglise et du clergé, ce qui ne 
peut en être que la préparation ou le complément de suréro- 
gation. La mission propre de l'Eglise n'a pour objet ni le 
coflVe-fort du riche, ni le pot-au-feu du pauvre. L'Eglise, 
assurément, concouit pour une large part au bien-être maté- 
riel des hommes, mais c'est indirectement, en leur apprenant 
l'honuêtelé et la vertu. Ou, si elle y travaille directement aussi 
comme elle l'a fait dans tous les temps, c'est, ou bien pour 
arriver, par le bien fait au corps, à en faire aux âmes, alors 
c'est la préparation de sa mission; ou bien parce que pré- 
chant dans le monde la charité, toute charité, elle la pratique 
elle-même la première, même à l'égard des corps, quand elle 
le peut; bienfaisance, quelque naturelle qu'elle lui soif, de 
surérogalion et de surcroît par rapport à sa mission propre- 
ment dite. Celte mission, répétons-le, a pour objet la vie 
morale et chrétienne des hommes, cette vie non seulement 
privée et domestique, mais encore publique et politique. 
C'est donc sur cela, sur tout cela que le clergé est tenu de 
diriger tous ses efforts. Or, cela, l'amélioration du sort des 
travailleurs de l'atelier ou de la terre ne l'atteint pas par 
elle-même, elle ne peut que préparer, qu'aider à l'atteindre : il 
ne faut donc pas en faire l'œuvre uni(|ue ou môme princi- 
pale. Et il le faut d'autant moins, que cette préoccupation 
trop exclusive des réformes sociales peut avoir facilement 
pour elfet de fausser certaines doctrines en les forçant, et 
d'égarer de généreux dévouements. 



LES CATHOLIQUES ET LES ELECTIONS DE 1906 87 

Il faut, au contraire, que le clergé regarde comine une obli- 
gation propre, comme sa tâche normale de former le citoyen, 
l'électeur, l'homme public, honnête et chrétien, et de s'op- 
poser lui-même, de tout son pouvoir, d'opposer tous ceux 
qu'il pourra grouper auto^ir de lui, à toute politique attenta-' 
toire aux droits et à Finfluence de l'Eglise. L'évêque de 
Périgueux ne demande, ni plus ni moins, que cet accom- 
plissement intégral du devoir sacerdotal ; qui pourrait lui en 
faire un reproche ou seulement s'en étonner? 

On nous permettra, en terminant, de réveiller l'écho d'une 
voix bien plus digne que la nôtre de répondre à celle du 
prélat. En 1889, Mgr Freppel avait publié une instruction 
pastorale sur le devoir des chrétiens dans Texercice du droit 
de suffrage. Les Etudes en prirent occasion pour traiter la 
question générale du rôle du clergé dans la politique et dans 
les élections : elles le firent dans le même sens qu'aujour- 
jourd'hui'. Quelques jours après, Mgr Freppel daignait écrire 
à l'écrivain de la Revue la lettre suivante : 

,, , „, Angers, le 29 août 1889. 

Mon cher Père, ^ 

J'ai lu avec grand plaisir vos excellents articles sur le clergé, la 
politique, les électeurs. Puissent vos lecteurs se laisser convaincre par 
celte démonstration si claire et si puissante ! Ou plutôt, souhaitons que 
la pratique soit conforme à la théorie ; car, en principe, il n'est pas de 
catholique digne de ce nom qui puisse nous contredire. Mais, c'est tout 
autre chose quand on en vient à l'application. Alors arrivent les fai- 
blesses, les excuses, disons le mot, les lâchetés. Nous manquons encore 
plus de caractère que de raison. On n'ose pas, par peur de se compro- 
mettre. Et cependant qu'y a-t-il à craindre de nos faibles gouverne- 
ments ? Il ne sont rien, tandis que le peuple catholique est tout. C'est 
par lui qu'il faut agir, par la parole et par l'exemple. 

Agréez, mon cher Père, avec mes félicitations, l'assurance de mon 
affectueux dévouement. Emile, évêque d'Angers. 

De cette lettre, nous pouvons conclure quel accueil le 
grand évêque, s'il vivait encore, aurait fait à l'opuscule de 
l'évêque de Périgueux. Sans nul doute, il se serait empressé 
de lui envoyer le témoignage, non plus seulement d'une ap- 
probation indulgente, mais de son adhésion fraternelle et de 

sa reconnaissante admiration. 

R. DE SCORRAILLE. 

1. Études, juin et août 1889. 



LE DERNIER INTERROGATOIRE 

ET 

L'EXÉCUTION DE JEAN CHATEL 

D'APRÈS LES PROCÈS-VERBAUX INÉDITS 



Le 27 décembre 1594, vers six heures du soir, Henri IV, 
revenant de Picardie, où il était allé « donner un ordre à la 
frontière », rentrait à Paris. Accompagné du prince de Gonly, 
du comte de Soissons et d'un bon nombre de seigneurs, 
il se rendit d'abord à l'hôtel de Schomberg situé derrière le 
Louvre. La foule des courtisans accourut à son appartement 
pour le saluer. Dans le va-et-vient, un petit jeune homme, 
Jean Chatel, « vestu de noir honnestement », trouva moyen 
de se glisser « dans la presse de cette chambre »; puis, au 
moment oîi le marquis de Montigny entrait et faisait la révé- 
rence, il donna un coup de couteau au roi, « pensant le 
frapper droit à la gorge ' ». A l'instant même, Henri IV s'était 
baissé « pour recevoir et embrasser ledit sieur de Mon- 
tigny ». Le meurtrier ne l'atteignit « que dans la lèvre d'en 
haut qu'il coupa de telle violence que, sans les dents qui 
soustindrent ledit coup, il l'eust sans doute bien blessé 
davantage ». 

Tout cela fut fait si rapidement que Chatel ne fut aperçu 
ni du roi ni de personne; on avait seulement « ouy un bruit 
comme si on eût donné un soufflet à quelqu'un ». Cependant, 
quand Henri IV se sentit frappé il mit aussitôt la main à sa 
bouche <( et pensant que ce fust quelque efîect de la liberté 
d'une folle qu'il avoit là, nommée Mathurine, il dit : Au diable 
soit la folle ! xMais comme il se retira la main de sa bouche, il 

1. Voir sur cet attentat les difTérents récits du temps, spécialement : it/e- 
moj'res de Cheverny (édition Michaud), p. 5'iO, 541 ; WEsloWe, Registre-Journal 
de Henri /F (édition Micliaud), p. 252; Falma-Cayet, Chronologie novenaire 
(édition Micliaud) p. 623 sqq. ; Pral, liccherches historiques sur la Compa- 
gnie de Jésus, pièces justiiicutivcs, document viii, Kécit du P. de Mena; 
Carayon, Documents inédits, t. I, p. 67. 



LE DERNIER INTERROGATOIRE DE JEAN CHATEL 89 

la rapporta toute pleine de sang; chacun jugea bien comme 
luy que c'estoit autre chose ». 

Dans l'entourage, tous se regardent avec étonnement et 
effroi. Ghafel n'avait point che^rché à s'esquiver; il était là; on 
le remarque « interdit, se trouvant incognu et tout près de 
Sa Majesté ». Pris d'un soupçon, M. de Montigny lui dit outré 
de colère : « C'est vous ou moi qui avons blessé le roy. » 
Henri IV n'y voulut pas croire tout d'abord, « disant par une 
extresme bonté que ce ne pouvoit estre luy, veu ses façons 
et simplicités trop apparentes ». Mais, par terre, auprès du 
jeune homme, on aperçoit encore tout sanglant le couteau 
qu'il avait laissé tomber à ses pieds. Jean Ghatel est arrêté, 
remis aux mains du grand prévôt et conduit au Fort-l'Evéque. 

Sur l'ordre de M. de Gheverny, chancelier, deux maîtres 
des requêtes et « le lieutenant de robe courte dudit grand 
prévost » vont interroger le prisonnier.il se nomme; il avoue 
son crime avec toutes ses particularités. Il se dit fils de 
« Pierre Ghastel, marchand drapier, tout contre la porte du 
Palais » ; il a dix-neuf ans; il étudie maintenant le droit sous 
Marcilius, et a fait sa philosophie chez les Jésuites sous le 
P. Jean Guéret. Il déclare en outre que le couteau dont il 
s'est servi n'est pas empoisonné. 

La nouvelle de l'attentat et ses diverses circonstances, 
plus ou moins travesties, se répandirent rapidement dans la 
capitale d'abord effrayée. Bienlôt, au bruit que le roi a reçu 
une blessure sans gravité, la joie succède aux premières 
craintes. Le monarque lui-même, a pour rendre grâces pu- 
bliques à Dieu et rassurer le peuple, alla sur les huit heures 
du soir à l'église Nostre-Dame, avec toute la cour, où le 
Te Deum fut chanté ». 

Alors, cependant, tout un groupe de hauts personnages, la 
coterie anticatholique du Parlement et de l'Université, avait 
l'esprit bien ailleurs qu'aux actions de grâces. Ges person- 
nages s'évertuaient depuis trente ans à la ruine du collège de 
Glermont, ce collège des Jésuites où le jeune criminel avait 
suivi les cours de philosophie. Ils venaient même, tout der- 
nièrement, de subir dans cette lutte un échec complet. Au 
mois de mai, Jacques d'Amboise, politique sans religion, 
alors recteur de l'Université et jadis apothicaire du roi, 



90 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

s'6lait présenlc devant le Parlement au nom de cette univer- 
sité qu'il n'avait j3as consultée, et des curés de Paris qui ne 
l'avaienl pas chargé de cette commission, et avait remis aux 
magisirats une requête à l'effet d'obtenir que la Compa- 
gnie de Jésus lût expulsée non seulement de la capitale, 
mais de toute la France. Une bonne partie du Parlement 
ne demandait pas mieux. On plaida l'aflaire le 16 juillet. 
Antoine Arnauld et Louis Dollé, deux politiques^ furent les 
avocats, l'un du corps universitaire, l'autre du clergé de 
Paris. Ils entassèrent calomnies sur calomnies pour essayer 
de prouver que les religieux de la Compagnie de Jésus 
jetaient le trouble dans l'Université et renversaient la hié- 
rarchie ecclésiastique. L'avocat Duret plaida la défense des 
Jésuites, et, rapporte un bon juge en ces matières, le chan- 
celier de Cheverny, « il montra si clairement l'animosité 
injuste et la fausseté des allégations de leurs parties, que 
ledit Parlement n'en détermina rien et les appointa au Con- 
seil ». Pourtant « les premiers » de ce parlement, des 
hommes comme Achille de Harlay et Louis Servyn, heureux 
du complot tramé par Jacques d'Amboise, auraient aimé 
« donner ce contentement aux huguenots et aux mauvais 
catholiques de ruiner ainsy lesdits jésuites », car « d'assès- 
longtemps ils leur vouloient mal, ne cherchans qu'un pré- 
texte pour ruiner cette société* ». 

Le soir du 27 décembre, ils crurent l'avoir enfin ce pré- 
texte et ils s'empressèrent d'en profiter. Jean Chatcl avait été 
élève du collège de CIcrmont, donc tous les professeurs de 
celte maison,, donc tous les jésuites sont coupables de son 
crime. 

Pendant que dans la foule se répand le bruit « qu'un jésuite 
desguisé a voulu tuer le roy », au moment où Henri IV et 
sa cour se rendent à Notre-Dame pour le Te Deum, le sieur 
Brisard, capitaine du quartier Saint-Jacques, leçoit « man- 
dement » de se transporter au collège. Les Pères venaient à 
peine de connaître l'attentat. A huit heures et demie, la com- 
munauté écoutait tranquillement une exhortation spirituelle 
du P. Provincial, lorsque Brisard et une troupe de gens 

1. Mémoires de Cheverny, p. 539 et 541 ; Carayon, op. cit., t. I, p. 68, 69. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 91 

armés investissent l'établissement de toutes parts. On de- 
mande au P. Recteur la liste de ses religieux, et tous, sauf 
trois malades, sont conduits, 'au nombre de trente-sept, 
chacun par un soldat, dans le domicile de M. Brisard, « au tra- 
vers d'une populace furieuse qui deschargeoit contre eux 
mille injures et sur aucuns mesmes quelques coups de haie- 
bardes* ». Ils étaient depuis peu de temps réunis dans la 
maison du capitaine quand parvint un ordre « de Monsieur 
le premier président de luy envoyer sous bonne et seure 
escorte le P. Jean Guéret ». Celui-ci est mené au Fort-1'Evô- 
que et confronté avec Ghalel : « Jean, lui dit-il tout haut, 
dites hardiement en la présence de messieurs si vous m'avez 
jamais parlé ou demandé conseil du faict pour lequel vous 
estes en peine? — Le jeune homme respondit que non et qu'il 
estoit plus marry de la peine qu'on faisoit à son dict maistre 
et aux autres jésuistes, qui en estoient très innocens, que 
de la sienne propre. » 

Le lendemain, 28 décembre, le P. Guéret et Jean Chatel 
furent transférés à la Conciergerie; puis le procès commença 
devant le Parlement. Au matin du même jour, les jésuites 
qui avaient passé la nuit chez M. Brisard furent ramenés au 
collège où l'on plaça un corps de garde. Vers onze heures, 
le président du Drac et l'avocat Servyn s'y rendirent à leur 
tour pour visiter minutieusement toutes les chambres. Dans 
celle du P. Guignard, professeur de théologie, ils trouvèrent 
« en son pupitre certains cayers escrits de sa main et trait- 
tant des troubles passez et entreprinse du Frère Jacque Clé- 
ment, jacobin, sur la sacrée personne de Henry troisiesme. 
Cet escrit avec autres livrets imprimés pendant les derniers 
troubles furent enlevés et serrés en main de justice-. » 

Pendant ces perquisitions chez les jésuites, le procès de 
Chatel s'instruisait. Malgré tous les efforts de leurs ennemis, 
il fut impossible, dit du Breul, de découvrir dans les ré- 
ponses du coupable la moindre charge contre eux, « combien 
qu'il fust interrogé et questionné ordinairement et extraordi- 
nairement, tenaillé, desmembré et pressé par promesses et 



1. Garayon, op. cit., t. I, p. 68, 69. 

2. Ibid., p. 72. 



92 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

menaces en toutes les façons qui peuvent arracher la vérité 
du profond de l'àme^ ». 

C'est un fait avoué par tous les écrivains du temps, 
L'Estoile, Palma-Cayet, de Thou, Mathieu, Dupleix et les 
Mémoires de la Ligne c\ue Jean Ghatel disculpa formellement 
son professeur et tous les jésuites, et affirma qu'ils n'avaient 
jamais eu connaissance de son dessein. 

Il est regrettable que les historiens, qui écrivirent sur 
la même question, n'aient pas eu la curiosité de lire dans 
les registres du Parlement les procès-verbaux originaux des 
interrogatoires que subirent alors Jean Chatel, ses parents, 
le P. Guéret et le P. Guignard. 

En 1595, peu de temps après la mort du coupable et l'exil 
des Jésuites innocents, parut à Paris un imprimé que l'on 
trouve reproduit dans les Mémoires de Condé et plus tard 
dans les Archives curieuses de l'histoire de France -. Gelte 
publication émanait sans doute du Parlement, car elle semble 
avoir été faite pour couvrir la honte de ceux qui, au dire de 
l'historien de Thou lui-même, condamnèrent la Compagnie 
de Jésus « sans avoir ni observé les formes, ni entendu les 
parlies : neque servato juris ordine^ neque partibus auditis i). 
Son lilre seul en indique assez l'esprit et le but : Procédure 
faicte contre Jehan Chastel escholier estudiant au collège des 
Jésuites... par la cour de parlement de Paris et arrests 
donnés contre le parricide et contre les Jésuites. Ghatel n'était 
plus élève des Jésuites depuis sept mois; il n'avait étudié 
chez eux que la philosophie ; au moment de son crime il sui- 
vait les cours de droit du professeur Marcilius, et l'on voit 
dans l'interrogatoire de son père qu'il avait fait ses classes 
de lettres aux collèges de Navarre et de Justice' : il était donc 

1. Jacques du Breul, Théâtre des antiquités de Paris, p. 234. Paris, chez 
Claude de la Tour, à l'eiiseigiic Saint-Hilaire, 1612, In-8. 

2. Mémoires de Condé sen'nnt d'éclaircissement et de preuves à l'histoire de 
M. de 7hou, t. VI, p. 12G sqf/. (\,:\ II:iyc-, \7f,:i; 6 volume'^ ii)-8) ; Cimher et 
Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France, 1" série, l. XlIT, p. 373 
Sfjff. Les éditeurs de ces deux ouvrages ont fait précéder le docunient en 
qu<'slion d'un avertissement où ils stigmatisent comme il le mérite l'arrêt 
du bannissement des Jésuites. 

3. Archives nationales, X^*, 958. « A dit qu'il l'a mis aux collèges de Na- 
varre, de Justice, et depuis, parce qu'il esloit myèvre, au collège des Jhésuitcs, 
pour le tenir enfermé. » 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 93 

enfant de l'Université de Paris à l'époque où celle-ci condui- 
sait ses élèves d'église en église pou'r conjurer le ciel d'éloi- 
gner à jamais du trône de saint Louis un prince hérétique tel 
que le roi de Navarre; il avait pu entendre alors les terribles 
anathèmes que les docteurs de cette université lançaient 
contre le Béarnais^ V excommunié^ le relaps. 

Conformément à son titre, le reste de la plaquette de 1595 
laisse l'impression d'une certaine culpabilité des Jésuites, 
qui n'a jamais été établie et à laquelle personne n'a jamais 
cru. Le Parlement se serait bien gardé de publier sans alté- 
ration les procès-verbaux de son registre d'audience : nous 
en donnerons deux tout à l'heure. 

Revenons d'abord à cette journée du 28 décembre où, dès 
le matin, le chancelier de Gheverny avait adressé au Parle- 
ment une commission expresse du roi « pour parfaire le 
procès commencé par le lieutenant du grand prévost, tant 
dudit Chastel que de ses complices ». 

Nous avons vainement cherché aux Archives nationales, 
dans les plumitifs du Parlement criminel, le procès-verbal de 
l'interrogatoire de Gliatel par les officiers de la cour ce jour- 
là : on est surpris de ne point le retrouver dans le registre 
de 1594 à côté de celui du lendemain '. Le résumé que la 
Procédure donne de cette audience, complété par les récits 
contemporains et les entretiens de Chatel avec d'autres pri- 
sonniers dans son cachot 2, permet d'esquisser l'état d'àme 
de ce malheureux jeune homme, accusé d'un crime qui est 
aussi le crime de son temps. 

Des individus à la tête faible, à l'imagination exaltée, aux 
facultés sans équilibre, sont vite bouleversés par les mau- 
vaises passions que soulèvent et surchauffent les troubles 
religieux ou politiques; puis, un jour vient où, grisés par 
l'air ambiant de révolte, qu'ils respirent à doses trop fortes, 
ils ne reculent plus ni devant le meurtre ni devant la mort. 

Tel fut Jean Ghalel. Il a passé son adolescence au milieu 
des excès furieux de la Ligue; il a entendu agiter ici et là des 

1. Archives nationales, X-*, 958. 

2. Ces entretiens sont relatés dans le récit du P. de Mena ; il les tenait du 
P. Hay, jésuite, qui se trouva quelques jours après enfermé avec ces mêmes 
prisonniers. (Prat., op. cit., t. Y, document vin.) 



94 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

théories dangereuses et discuter les cas où il serait permis 
de se défaire d'un tyran ; il a enlendu jusque dans les églises 
ces malédictions contre le roi de Navarre que des prédicateurs, 
égarés par un faux zèle, fulminaient du haut de la chaire de 
vérité. Il s'est ainsi habitué à considérer ce prince comme le 
fléau delà religion, et lorsque, le calme un peu rétabli, il sut 
que Henri IV, le 25 juillet 1593, avait été reçu par plusieurs 
évéques dans l'église de Saint-Denis' pour y faire son abju- 
ration, il resta défiant, estima « que cela n'estoit point va- 
lable et se persuada que ce n'estoit que par dissimulation 
pour obtenir plus aysément le royaume et pour un jour y 
introduire l'hérésie^». Jusque-là cependant, si son esprit fût 
resté sage, rien qui pùl le déterminer à des projets homi- 
cides. Mais vient un moment où, à la suite de péchés hon- 
teux, réels ou imaginaires, cette tcte folle est échauffée par 
les remords, les scrupules et le désespoir. Ghatel s'imagine 
qu'il ne peut se délivrer de ses peines qu'en hâtant l'heure de 
sa mort et que le moyen le plus sur pour mourir, tout en fai-j 
sant une oeuvre utile à la patrie, c'est de frapper le roi. 

D'après la Procédure et le récit du P. de Mena, Jean Gha- 
tel, convaincu que plus il vivra plus il péchera, « asseuré 
d'être damné comme l'antéchrist, vouloit de deux maux éviter 
le pire, et, estant damné, aimoit mieux que ce fust ut qua- 
tuor que ut octo ^ ». En d'autres termes, il pensait qu'en 
vivant moins et en terminant sa vie par un bienfait public, il 
diminuerait les peines d'un enfer pourtant assuré. Mais les 
aveux qu'il fit dans son dernier interrogatoire et au moment 
de son exécution, aveux consignés dans des procès-verbaux 
authentiques, dénotent chez lui, même au milieu de sa folie, 
beaucoup plus de bon sens et un ferme espoir de sauver son 
àme : il a cru faussement que ses fautes étaient trop graves 
pour (ju'un prêtre lui donnât l'absolution pendant sa vie; il 
savait d'ailleurs qu'en cas de mort tout prêtre la lui donne- 
rait; il s'est donc décidé à un genre de mort tel qu'il serait 
certainement assisté d'un ministre du pardon : la mort d'un 



1. Mémoires de Clieverny, p. 525. 

2. Récit (lu P. de Mena. 

3. Archives curieuses de l'histoire de France, loco cit. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 95 

condamné. De là son infâme dessein, et, après l'attentat 
commis, son audace à attendre qu'on rarrêlât. 

Mais laissons parler lui-même ce pauvre halluciné; nous 
sommes au matin de son dernier jour : 

Du jeudy xxix^ jour de décembre 1594, en la grand'chambre, les 
er.Tnd'charabre et tournelle assemblées du matin. 

M. A. de Harlay, chevalier, premier [|)résident]. 

MM. P. Séguier, Potier, de Thou, Forget, présidens. 

M. de Thou Dairaery. 

MM. de Chanteclerc, Viette, de Marie, Briçonnet, Viole, maistres 
des requestes. 

MM. de Fleury, Angenoust, Auroiix, MoIé, de Turin, Courtin, de 
Monlholon, Dufour, Bavyn, Scarron, Le Jau, Jabin, Le Masuyer, 
conseillers. 

A esté mandé Jehan Ghastel qui s'est dict fils de Pierre Chastel, 
aagé de dix-neuf ans, après serment par luy faict de dire vérité 

Luy a esté remonstré que il a esté par deux fois interrogé sur le 
meschanlet malheureux acte qu'il a commis en la personne du roy le 
voulant tuer d'un coup de cousteau et qu'il a recogneu s'estre coullé en 
la chambre du roy ayant un cousteau pour luy donner en la gorge. 
Interrogé qui luy a faict prendre ceste malheureuse résolution et par 
le conseil de qui il l'a entrepris, qui sont ceulx qui l'ont persuadé à ce 
faire 

A dict que la ja dict par ses interrogatoires, et que c'est par un 
désespoir auquel il est entré, n'ayant esté à ce faire incité par aucune 
personne. 

Enquis depuis quel temps il a pris ceste malheureuse resolution 

A dict que ce fut le jour de saint Jehan dernier. 

Remonstré qu'il a dict par ses interrogatoires qu'il y a quatre sep- 
maines qu'il a eu ceste imagination, et enquis où il demouroit lors- 
qu'il a eu ceste imagination 

A dict que lors que l'imagination l'a pris il estoit à saint Pierre-des- 
Assis (sicj*. 

Si lors il fut tousjours au service qui se dict à l'église 

A dict que non. 

Gomment il savoit que le roy debvoit arriver 

A dict que estant allé le matin à la messe à Saint-Laurent, revenant 
et traversant la ville il oyt dire que le roi debvoit arriver; lors, il prit 
la rétiolulion de tuer le roy. 

Où il prist le cousteau duquel il a frappé le roy 

Dict que ce fut sur le dressoir du logis de son père. 

S'il avoit servy 

A dict que oy, et s'en estoit servy le jour de devant. 

1. Saint-Pierre-des-Arsis, quartier de la Cité. 



96 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

A quelle lieure il lut au logis où cstoit le roy jjour le tuer 

Dict que ce fut sur l'heure du soupper et fut bien trois quarts 
d'heure daub la chambre avant que faire le coup. 

En quel endroit il avoit volunté de frapper le roy 

A dict que en considérant que le roy estoit bien vestu et que son 
Cousteau estoit mal poinclu il se résolut luy donner en la gorge, ce que 
ne peult faire parce que le roy se baissa en jectant * son coup. 

S'il sentit la résistance au coup 

A dict que non. 

Luy a esté remonstré qu'il a dict par ses interrogatoires y avoir 
longtemps qu'il avoit envye de faire un coup pour avoir faict un grand 
péché duquel il ne pouvoit avoir absolution, et qu'ayant faict ce coup 
en la personne du roy les gentilshommes auroient pitié de luy et ne le 
tueroient sur-le-champ, et en ce faisant il auroit moyen de se confesser 
et obtiendroit pardon de fees péchez 

A rocogneu l'avoir dict et a persisté en ses interrogatoires et en ce 
qu'il a dict. 

Luy a este remonstré que il ne dict vérité, parce que tant s'en fault 
qu'il eust volunté de mourir en faisant le coup que si tost qu'il l'a faict 
il s'est voulu sauver en déniant l'avoir faict ^ 

.A dict que ne l'a dénié et vouloit sauver son âme en recevant absolu- 
tion et se délivrer d'aultres peynes à l'advenir. 

Pourquoy il ne trouvoit moyen de se confesser sans prendre cette 
malheureuse résolution 

A dict qu'il sçavoit bien que on ne luy donneroit l'absolution de ses 
péchez, et c'est pourquoy il a pris ceste résolution affin d'avoir abso- 
lution avant que mourir. 

Remonstré que ayant dénié le faict et s'estant mis en debvoir de 
s'enfuyr ce n'estoit chercher occasion de mourir et avoir absolution 
comme il a dict 

A dict qu'il l'a dénié avec une raison saige, ayant le roy dict luy- 
mesme et en sa présence que ce n'estoit luy qui l'avoit frappé, comme 
le roy en sera plustost creu que nul aultre. 

Luy a esté remonstré que déniant le faict et le roy le deschargeant 
ce n'estoit le moyen d'avoir confession et absolution 

A dict que par la dénégation que il faisoit il vouloit laisser passer la 
chollère et furie des gentilshommes, et sçachant que ne pouvoit éviter 
la coiidemnation il avoit moyen de se confesser. 

S'il eslimoit que Dieu doiinast si longue patience à la noblesse qu'ils 
n'eussent soudainement jeté la main sur luy pour le tuer 

A dict que, voyant que le roy le deschargeoit, il pensa que la vio- 



1. C'est-à-dire pendant que lui, Chalel, jetait son coup. 

2. Nous avons vu qu'après son attentat, Chalel ne chercha pas à dispa- 
raître comme il le pouvait ; une fois découvert, il est à croire que, l'in- 
stinct de la conservation se réveillant, il fit d'abord quelque résistance. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 97 

lente chollère de la noblesse se passeroit et cependant il pourroit rece- 
voir absolution. 

Remonstré cpi'il n'est vrayserablable que il ait esté persuadé et 
poulsé de luy-mesme à faire ce très cruel parricide, et a chargé son 
père par ses confessions * et sera cause de sa mort pour descharger 
ceulx qui l'ont persuadé à ce faire; qu'il est temps qu'il pense à luy et 
advise à sauver son âme et de dire la vérité; et enquis qui sont ceulx 
qui l'ont persuadé et poulsé à faire ce desloyal acte, qu'il ayt à les des- 
clarer et nommer 

A dict que c'est la ratiocination et le désespoir auquel il est entré 
jour et nuit. 

Où il a apris ceste ratiocination 

A dict qu'il a apris, pendant que ceste ville estoit rebelle, qu'il estoit 
loisible de tuer un tyran. 

Ou il a apris qu'il estoit licite de tueries tyrans 

A dict qu'il l'a apris aux prédications de Garinus ^ et d'autres qui 
l'ont presché. 

Qui sont ceux qu'il appelle tyrans 

A dict que sont ceulx qui persécutent l'Eglise et ne sont en l'Eglise. 

S'il tient que le roy soit catholicque 

A dict que oy pourveu qu'il se soubraette au chef de l'Eglise. 

Remonstré qu'il a dict par ses interrogatoires n'avoir entrepris ce 
très meschant parricide que pour sauver son âme, et oultre a dict qu'il 
aymoit mieux damner son âme quatuor que octo; où il a apris ceste 
doctrine 

A recogneu qu'il l'a ainsi dict par ses interrogatoires et a apris ces 
nombres en la philosophie. 

Où il a apris la philosophie 

A dict l'avoir aprise soubs le P. Guéret au collège des Jhesuites et y 
a estudié deux ans et demy soubs luy. 

Remonstré que Guéret a demandé à parler à luy lors qu'il a esté 
prest d'exécuter ce malheureux acte et enquis s'il a pas esté par luy 
persuadé à le commettre 

A dict qu'il ne luy en a jamais parlé. 

Quels propos il a euz avec ledict Guéret la dernière fois qu'il a parlé 
à luy ^ 

A dict que son père parla à Guéret en sa présence et luy dict que 
luy, respondant, avoit des folles opinions en sa teste et le pria de luy 
donner moyen de les destourner, et lors Guéret luy feit plusieurs 
remonstrances salutaires, et alors dict audict Guéret qu'il estoit si 
troublé qu'il vouldroit avoir perdu son corjis pour sauver son âme, 

1. Ses aveux dans les autres interroffatoires. 

2. Jean Gaiin, cordelier savoyard, horno iiotœ impudcntiœ et temeritalis, dit 
de Thou. Depuis la nouvelle de la Trêve de Heuri II [ avec le roi de Na- 
varre, il ne cessa de fulminer contre le Valois et le Béarnais. Cf. Labitte, la 
Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue. Paris, 1866. 

en. — 4 



98 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

à quoy ledict Guéret luy dict qu'il valoit inieulx perdre son corps que 
son ânae. 

Que luy vouloit Guéret quand il fut par luy envoyé quérir par le fils 
de Messier et ceilu}'^ du Peuple ' 

A dict qu'il ne parla à luy. 

Si Guéret voulant parler à luy il ne le vouloit pas confirmer en 
ceste raeschante résolution 

A dict que Guéret n'en sravoit rien. 

llemonstré qu'il doibt dire la vérité, et conjuré par la figure de 
Jhésus Crist, qui luy est re|)résentée au tableau, qu'il ayt à dire la 
vérité, et admonesté de recognoistre et nommer ceulx qui l'ont induit 
et persuadé à commettre ce malheureux acte 

A dict qu'il a dict tout ce quMl en a sur la conscience et qu'il n'y a 
personne qui luy en ait parlé'-. 

A la tournure que prend cet interrogatoire, cité in extenso^ 
on voit assez l'impatience, de la part des juges, de saisir une 
réponse compromettante pour le professeur de philosophie. 
Celui-ci, plusieurs jours avant le crime, avait reçu la visite 
de l'accusé et de son père. Les soupçons de la cour sont 
éveillés; le P. Guéret est appelé séance tenante. 

A esté mandé en la court Jehan Guéret, Jhésuiste. Après le serment 
par lui faict la main mise au pictz ^ 

Enquis de quelle profession il est 

Dict qu'il est prestre et docteur en théologie. 

Quelle profession {sic) il enseigne au collège 

Dict qu'il n'enseigne plus. 

Pourquoy il a esté arresté prisonnier 

Dict qu'on l'a interrogé sur le faict de Jehan Chastel, et luy a-t-on 
demandé s'il luy avoit communicqué cest acte exécrable qu'il a faict; il 
a répondu que ne luy en avoit communicqué, comme aussy ne luy en a 
oncques parlé, et a dict que vendredy ou samedy dernier le père dudict 
Chastel mena son (ils au coUeige et luy dict que son filz estoit prest 
d'entrer dans une follye et mesme pour un faict particulier qu'il avoit 
commis d'avoir battu sa mère, se déliant de son salut ; il feit au lilz 
j)lusieurs exhortations salutaires, et, parce que c'estoit l'heure du 
disner il l'a renvoyé à une aultre foys. 

Luy a esté remonstré que l'onfant a dit qu'il y a oy prescher qu'il 
estoit licite de tuer les tyrans, que lui sçachaut ce filz avoir ceste mau- 
vaise volunté de tuer le roy il a envoyé quérir le dict filz par Messier 
et Le Peuple aflin de le confirmer en ceste résolution 

1. Col homme s'appelait Le Am/^/c. (^f. l'intei rogaloire du P. Guéret, rn//-«. 

2. Archives nationales X-», ^ib^, l'iumitif du Parlement criminel. 

3. Ad pectus : sur la poitrine. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 1)9 

A recogneu l'avoir envoyé quérir par Messier pour luy dire qu'il 
jouast à la paulrae avec luy pour le divertir de la follye de laquelle son 
père luy avoit parlé ; dénie avoir presclié en cesle ville, bien h faict 
leçons de philosophie ; n'a jamais rien sceu du faict que Chastel a com- 
mis, et n'a rien dict aultre chose à Messier que ce qu'il a dict cy-devant. 

S'il en veult croire Messier 

A dict qu'il ne se souvient de luy avoir dict davantage sinon qu'il 
allast veoir son voysin Chastel et qu'il le consolast. 

Enquis si ce lilz luy ayant communicqué les erreurs auxquelles il 
estoit tombé, pourquoy il ne l'a retenu pour les luy oster, ou, s'il a estimé 
que ce ne fust point nécessaire, pourquoy il l'envoyoit quérir 

A dict que ne l'a envoyé quérir que pour luy dire ce qu'il a dict cy- 
dessus. 

Remonstré qu'il l'a envoyé quérir le jour de devant et le matin qu'il 
a fait le coup, et que on ne peult présumer aultre chose de luy sinon 
que c'estoit pour le confirmer en ceste meschante résolution 

A dict qu'il n'y a jamais pensé et n'a parlé au Peuple ; quant à Mes- 
sier, il luy dict, scachant que le père luy avoit envoyé son filz, qu'il dit 
à Chastel qu'un autre jour il le viendroit veoir pour le consoler davan- 
tage ^ . 



Devantces réponses si nettes, ces explications si naturelles, 
la cour, pour le moment, se contenta de garder le P. Guéret 
en prison; puis elle osa, dès ce jour même, ajouter le bannis- 
sement de tous les Jésuites à l'arrêt de mort qu'elle dressa 
contre Jean Chatel. 

Celui-ci, «atteint du crime de lèze-majesté divine ethumaine 
au premier chef», fut condamné « à faire amende honorable 
devant la principale porte de l'église de Paris, nud en chemise, 
tenant une torche de cire ardente du poids de deux livres... 
ce faict, estre mené en un tombereau en la place de Grève, 
illec tenaillé aux bras et aux cuisses, sa main dextre coiippée, 
et après, son corps tiré et démembré avec quatre chevaux' ». 

Le crime de Chatel avait mérité cette expiation : la justice 
allait être satisfaite. Mais avant le dernier supplice on s'effo!- 
cera, suivant l'usage, d'obtenir du condamné qu'il déclare 
ses complices. D'ailleurs quelques-uns de ses juges n'ont pas 
perdu peut-être tout espoir de lui arracher dans les tortures 
de la question une parole, sinon accablante pour les Jésuites, 

1. Archives nationales, X-*, 958, Plumitif du Parlement criminel. 

2. Archives curieuses de l'histoire de France, loco cit., p. 382. 



100 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

au moins capable de faire planer un doute sur leur innocence, 
et, au moment suprême où il sera tenaillé et mutilé sur 
l'échafaud, ils le presseront encore, toujours en vain, de 
questions insidieuses, au risque, dil-il lui-même, « de le 
damner en le faisant charger autrui », 

Rien d'impressionnant comme celte scène tracée par la 
plume rapide et sobre d'un greffier du palais* : 

Du dict jour, jeudi xxix' jourde décembre 1594, en la chambre de la 
Buvette par rindisposition de M. le premier président qui n'a peu mon- 
ter en la chambre de la Question. 

En la présence de Monsieur le premier président, de Messieurs Sé- 
guier, Potier et Forget, présidens, Monsieur de Thou Dairaery, de 
Messieurs de Fleury et Angenoust conseillers, a esté |)ar moy Ré- 
mond Assé, principal clerc et commis au greffe criminel de la court, 
prononcé à Jehan Gliastel estant h genoux l'arrest de mort et de ques- 
tion contre luy donné, et après lecture d'icelluy 

Luy a esté remonstré par Monsieur le premier président qu'il estoit 
temps de recognoistre la vérité et de dire par qui il a esté induit à com- 
mettre le détestable parricide qu'il a atenté sur la personne du roy 

A dict que sont imaginations qu'il a eues et en a dict ce qu'il en sça- 
voit par ses interrogatoires. 

Luy a esté remonstré qu'il a dict avoir pris ceste résolution affin de 
mourir et avoir absolution ; toutesfois, ayant faict l'acte, il s'est mis en 
debvoir de se sauver et a dénié au commencement avoir commis l'acte 

A dict que c'est le subject pour lequel il a eu cette volunté et dési- 
roit estre rais en justice affin de mourir. 

Remonstré qu'il a pensé que les prestres ne luy pouvoient donner 
l'absolution sinon estant en l'article de la mort et pour ceste cause a 
voulu atenter de tuer le roy, et ])ouvoit jienser qu'il seroit à l'instant tué 
et n'auroit moyen d'avoir son absolution 

A dict qu'il n'en peult dire autre chose. 

Luy ont esté applicquez les brodequins^. 

Admonesté de dire la vérité et remonstré qu'il met son père et sa 
mère en liazard de leur vye et qu'il a eu une faulse instruction de pen- 
ser (pi'il estoit permis de tuer les roys, et enquis qui luy a ])ersuadé de 
ce faire 

1. On trouve dans les Mémoires de Condé et dans les Archives curieuses 
de l'histoire de France, à la fin de la Procédure contre Jean Chastel,\in récit 
de son exécution uuilenienl conforme an procès-verbal auLlicatique qnc nous 
donnons ici. 

2. Dans la question aux l/rodcrjuins, ]cs jnmhes du condamne étaient pla- 
cées entre des planclies que l'introduction successive de plusieurs coins 
rapprochaient peu à peu, de sorte que les jambes étaient horriblement com- 
primées. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 101 

A dict que ce ne sont que les prédications qu'il a oyes en ceste ville, 
et vouloit fructifier en la paroUe de Dieu. 

A esté appliqué un coing. 

Enquis de la vérité, s'est escrié disant : ce sont les prédicateurs. 

Interrogé qui sont ces prédicateurs a dict que sont les prédicateurs 
sans les nommer. 

Qui luy a parlé de faire ce meschant coup 

A dict que on ne luy en parla jamais. 

Luy a esté applicqué un second coing et interrogé de la vérité 

A dict qu'il ne peult dire autre chose. 

S'il a des compagnons participans à ce meschant acte 

A dict que non. 

A qui il a communicqué de ce faict 

A dict que ce n'a esté qu'à son père que il a dict. 

S'il y en a d'aultres qui ayent ceste volunté de tuer le roy 

A dict qu'il n'en sçait d\Tultres. 

Qui sont ceulx qui luy ont faict faire, ou donner conseil à ce faire ou 
persuadé 

A dict que personne ne luy en a parlé. 

A luy remonstré qu'il sera cause de la mort de son père s'il ne des- 
clare ceulx qui l'ont persuadé de ce faire 

Dict que personne ne luy en a parlé. 

Luy a esté applicqué un troisiesme coing ; n'en a voulu dire aultre 
chose demandant si on le vouloit faire damner. 

Ce faict, luy ont esté osté les coings et relasché, et interrogé si ceste 
malheureuse volunté est venue de luj-mesme et de sa teste 

A dict que oy et qu'il estoit en volunté de se tuer soy-mesme. 

Qui est le confesseur qui luy a rais cela en teste 

A dict qu'il n'a esté à confesse depuis la Toussaincts*. 

Et le voulant remettre dedans les brodequins et applicquer les coings, 
admonesté de dire la vérité 

A dict que passant par les rues il a vendes hommes qui tiroient leurs 
cousteaux et luy montroient comment il failloit faire, conjecturant par 
là qu'ils l'excitoient à faire ce qu'il a faict. 

Enquis qui sont ceulx qu'ils a veus tirans leurs cousteaux 

A dict qu'il ne les cognoit et qu'allant à Saint Jehan oyr vespres, le 
mesme jour qu'il feit le coup, il veit deux hommes habillés en Espai- 
gnols qui le suivirent, plus veit passer un gentilhomme à cheval qui le 
regardoit comme s'il l'eust voulu exciter à ce faire. 

Remonstré que le roy a eu advis desdictz espaignols mesraes qu'il 
y avait entreprise sur sa personne, partant qu'il ne se doit retenir de 



1. Il s'était alors confessé à « maislre Claude Lalement, curé de Saint- 
Pierre-des-Assis, maistre Jacques Bernard, prestic clerc, et maistre Lucas 
Morin, prestre habitué en icelle esglise ». Cf. Archives curieuses de l'histoire 
de France [loco cit.), Procédure contre Jean Cliastel. 



102 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

desclaror quels sont ceulx (|ui l'ont incité à ce faire et enquis qui sont 
ces deux hommes habillez en Espaignols 

A dict que si tost (ju'il eust agité de faire ce meschant acte il explic- 
quait tous ces actes sur ce faict. 

Qui sont ces deux hommes qui estoient habillez en Espaignols et s'il 
avoit pas parlé à eulx 

A dict (|u'i[ n'avoit pas |)arlé à eulx, mais, parce que ils le veyrent 
aller ça et là, ils le suivirent. 

Interrogé derechef s'il a parlé à eulx et ce qu'ils ont dict ensemble 

A (lit que s'estant allé promener au faulxbourg il y veit un homme 
qui avait un pourpoincl gris et un hault de chausses de mesnie, qui fai- 
soit contenance de tirer un poignard etdansoit, lors se persuada qu'il 
l'excitoit à ce faire. 

Luy a esté baillé un coing. 

Interrogé de la vérité et qui sont ceulx qui l'ont persuadé de faire ce 
meschant coup 

A dict qu'il n'en peult direaultre chose sinon que tout ce qu'il voyoit 
et oyoit il l'explicquoit pour ce faict. 

Admonesté de nommer l'un desdictz deux hommes 

A dict qu'il ne les cognoist, et a dict oultre de luy raesme qu'il veyt 
un homme sur le pont au change qui lisoit une lettre, il explicqua aussy 
tost que c'estoit pour l'exciter à faire ce qu'il a faict, disant oultre que 
ne se veult damner pour charger autruy. 

Quels propos luy ont tenu ces hommes habillés en Espaignols 

Dict qu'ils le vindrent trouver au bout du pont au change, et les veyt 
passer, et après il le suivirent jusques vers Saint Jehan, et explicquoit 
leurs gestes qu'ils l'incitoient à faire le coup, mais ne parlèrent à luy. 

A esté délyé et envoyé en la chappelle oti a esté laissé avec un doc- 
teur en théologie pour l'exorter. 

Et advenant l'heure de cinq heures, avant que île le faire mener au 
lieu du suplice, a esté enquis sy avant (pie mourir il vouloit pas des- 
charger sa conscience et recognoistre la vérité en desclarant ceulx qui 
l'ont persuadé à vouloir faire ce meschant et détestable paricide 

A dict que ne peult dire aultrc chose que ce qu'il a dict devant mes- 
sieurs et a demandé si on le vouloit faire damner et chai-ger quelques 
uns. 

Luy a esté remonstré qu'il a mis ses père et mère en hazard de leur 
vie et qu'il les peult garantir par la desclaration qu'il fera de ceulx qui 
l'ont persuadé à faire ce meschant iicic. 

A dict que personne ne luy en a parlé et que ne sont que les ratioci- 
nations qu'il a faictes en luy mesrae et le désespoir auquel il est 
entré qui luy ont faict faire. 

A esté tiré de la conciergerie, à l'yssue d(ï hupiellc, ayant esté le cry 
faict en la manière accoustumée, le peuple avec grande allégresse s'est 
pris à crier : Vive le roy, vive le roy, vive le roy. Ayans ces voix 
continué jusques à l'église Nostre Dame, où estant devant la princip- 
j)alle porte, et le cry faict derechef, le peuple s'est escrié : Vive le roy. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL 103 

Et estant ledict Ghastel despouillé a faict l'amende honorable portée 
par l'arrest, ayant néantmoins faict reffuz de prononcer ces mots : 
qu'il estoit permis de tuer les roys, disant qu'il n'avoit dict les roys 
mais les tyrans. Et ce faict, mené en la place de Grève, n'ayant le peuple 
cessé depuis le parvis Nostre Dame jusques à ladicte place de Grève de 
crier : Vive le roy, et ayant en chacune maison du pont Nostre Dame, 
mis des flambeaux et torches allumées ^ aux portes et fenestres. 

Estant à la place de Grève, et le cry faict en la manière accoustu- 
mée, le peuple derechef s'est escrié : Vive le roy. 

A esté ledict Chastel derechef admonesté de dire vérité et de révéler 
à justice ceulx qui ont participé au conseil du meschant acte et qui l'ont 
induict à ce faire 

A dict qu'il n'y a eu aultre que luy et le désespoir auquel il est entré. 

A esté monté sur Teschaffault estant couché et lié de cordes pour 
estre tiré parles chevaulx, et apprès qu'il a eu le poing couppé tenant 
le Cousteau^, et qu'il a esté tenaillé, a esté interrogé de la vérité de ses 
complices et qui estoient ceulx qui l'avoient incité à ce faire 

A dict en levant la teste et d'une parotle ferme que il n'y a eu aultre 
chose que les ratiocinations et le désespoir qui l'ont poulsé à ce faire. 

Derechef sur ce enquis, après que luy a esté remonstré qu'il estoit 
proche de la perte de son âme s'il ne revelloit à la justice ceulx qui 
l'avoient incité et persuadé à ce faire 

A dict que ce n'est aultre que le diable et que il ne se veult damner 
pour accuser aultru}^. 

A esté attaché par les bras et jambes pour estre tiré par les che- 
vaulx, et après avoir eu quatre ou cinq secousses des chevaulx, dere- 
chef enquis qui sont les deux hommes habillés en Espaignols et 
l'homme de cheval qu'il a dict l'avoir conduict jusques à saint Jehan 

A dict que ne les cognoist et n'a parlé à eulx. 

Ce faict, a l'exécuteur incisé les membres, et ayant les chevaulx par 
plusieurs fois tiré et bandé, a esté desmembré, et les dicts membres, 
corps et poing jetés au feu et consumés en cendres et l'arrest entière- 
ment exécuté *. 

Tout aurait dû finir là, car le crime était expié et le crimi- 
nel n'avait pas eu de complices. 

Cependant le Parlement, devenu l'instrument de la ven- 
geance des politiques et des protestants, avait enveloppé 
toute la Compagnie de Jésus dans la condamnation du parri- 
cide. A l'exception de Pierre et Antoine Séguier et de quel- 

1. D'après ce qui a été dit plus haut, il devait être environ six heures du 
soir, et on était en hiver. 

2. Le couteau dont il frappa le roi. 

3. Archives nationales, X-*, 958, Plumitif du Parlement criminel. 



104 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

ques autres, la plupart de ses membres avaient été assez 
faibles pour subir l'ascendant du premier président et de sa 
coterie. Ils avaient condamné au bannissement les Pères du 
collège de Paris et tous leurs confrères de France comme 
« corrupteurs de la jeunesse, pertubateurs du repos public, 
ennemis du roy el de Testât ». 

Depuis longtemps, l'histoire a fait justice de ce jugement 
inique. Jusque dans le protestantisme il s'est trouvé des 
écrivains assez impartiaux, comme Sismondi, pour flétrir 
« la cruauté, la précipitation et la lâche servilité du premier 
corps de la magistrature... qui ne s.e contentait pas de faire 
périr le jeune coupable mais qui étendait les châtiments 
jusqu'aux innocents... qui ne se donnait pas le temps de 
reconnaître la vérité et condamnait en masse, en quarante- 
huit heures, à un exil déshonorant une nombreuse société 
religieuse qui n'avait été ni écoutée ni défendue, pour une 
tentative de régicide à laquelle elle n'avait eu aucune part ^ ». 

Espérant cependant découvrir la complicité des Jésuites 
ou y faire croire, les magistrats gardèrent le P. Guéret en 
prison jusqu'au 10 janvier 1595, et môme l'appliquèrent à la 
question. Elle lui fut donnée « de deux coincs et demi, qui 
est une des plus grandes^». Sa patience, sa résignation, sa 
fermeté, surprirent et émurent ses juges : l'un d'eux ne 
put retenir ses sanglots. L'innocence manifeste de ce reli- 
gieux aurait dû le faire renvoyer absous ; banni à perpétuité 
il eut du moins la vie sauve. 

Il n'en fut pas de même de son confrère Jean Guignard. 
Bibliothécaire du collège, il avait reçu en dépôt dans sa 
chambre, des mains de son supérieur, un certain nombre 
d'ouvrages composés dans l'effervescence de la Ligue ou 
contre le roi de Navarre « comme ennemi de la religion », 
avec ordre de les mettre sous clef, à titre de livres défendus 
et dangereux. Vint, quelque temps après, l'édit de Henri IV 
qui ordonnait de brûler ou de lacérer tous les livres de celte 
espèce; « c'estoit au Père Guignard à l'exécuter, comme 
bibliothécaire; il eut le malheur de ne pas le faire aussitost, 

1. Histoire des Français, t. XXI, p. 319, 323. 

2. Heiatioa écrite par le P. Guérel iui-mOaie. 



ET L'EXECUTION DE JEAN CHATEL l(fâ 

et puis de l'oublier* ». Oubli d'autant plus dangereux que 
parmi les ouvrages à détruire se trouvaient des dissertations 
théologiques sur la question de tyranno et même quelques 
écrits de sa propre main. Il paya de sa tête cette négligence. 

La cour le condamna à être pendu et étranglé en place de 
Grève; auparavant il devait faire amende honorable et 
« déclarer que meschamment et contre vérité il a escritle feu 
roy avoir esté justement tué par Jacques Clément, et que si 
le roy à présent régnant ne mouroit à la guerre il le faloit 
faire mourir" ». Ces termes de l'arrêt étaient contraires à la 
vérité. Sur le point de paraître devant Dieu, le P. Jean Gui- 
gnard ne voulut point faire une déclaration mensongère, 
dût-il par cette sainte désobéissance encourir déplus grands 
supplices. 

Le procès-verbal de son exécution, qui eut lieu le 7 janvier, 
se trouve dans le plumitif déjà cité et relate son courageux 
refus : 

(c Advenant l'heure de quatre heures a esté extraict des prisons de 
la conciergerie... et mené devant Téglise Nostre Dame pour faire 
l'amende honorable portée par ledict arrest... et à genoux devant la 
princi|)alle porte, a dict que ne pouvoit déclarer les mots contenuz en 
l'arrest et ne les pouvoit dire qu'en offensant sa conscience; sur quoy 
lui a esté dict que la court l'avoit roqu.s et qu'il y failloit obéir. A dict 
qu'il ne le diroit pas; et sur ce qui luy a esté reraonstré que cette 
désobéissance seroit cause de faire changer la doulce mort en laquelle 
il estoit condamné en une plus rigoureuse, ou estre bruslé vif, ou tiré 
à quatre chevaulx, a dict que quant on le devroit brusier à petit feu il 
ne le dira jamais et que c'est contre sa conscience, que ce qu'il a 
€script a esté au temps que le roy estoit héréticque et n'a entendu 
parler que contre les héréticques. Veu laquelle opiniastreté et après 
avoir le tout faict entendre à monsieur le premier président, a esté mené 
à la place de Grève.. .A esté monté au hault de l'eschelle où, après que 
par le peuple a esté chanté le Salve Regina a dict au peuple que luy et 
ses confrères ont faict tout ce qui leur a esté possible pour la conser- 
vation de la religion et pour l'instruction delà jeunesse... » Ensuite il 
exhorta la foule à prier pour le triomphe de la foi et pour l'union du 
royaume, comme lui-même « depuis la réduction de la ville a tousjours 
prié pour le roy en ses mémento ». Et après qu'il eut recommandé son 
âme à Dieu « en disant in manus tuas, Domine, commendo spiritum 

1. Bibliothèque nationale, manuscrits français, 157'.i8, fol. 262 sifq. « Mé- 
moire touchant les plaintes qu'on fait contre l'Histoire du P. Jouvancy ». 

2. Archives nationales, X-", 8, Plumitif du Parlement criminel. 



106 LE DERNIER INTERROGATOIRE 

meurn, a esté jeté [du haut de l'échelle] par l'exécuteur et le corps mort 
bruslé suyvant l'arrest*. » 

Le lendemain et le surlendemain, 8 et *J janvier, les 
jésuites de Paris prirent la roi^te de l'exil sans qu'on leur 
permit d'emporter les ressources suffisantes pour leurs 
besoins. Sur leVirs biens confisqués le Parlement assigna des 
pensions aux huguenols. Leur bibliothèque, une des plus 
riches de France, devint, selon l'expression de L'Estoile, la 
proie « des plus piètres frippiers de l'Université ». Beaugrand 
et Gosselin, deux prédicants fanatiques, s'installèrent dans 
les chambres de ceux qu'ils avaient contribué à expulser. 
Passerat, qui avait accusé les Pères d'être des accapareurs 
de testaments, pensa que son zèle lui donnait bien le droit de 
les voler ; il s'empara de plusieurs de leurs livres et de leurs 
meubles, et se logea dans l'un des meilleurs appartements 
de leur collège. Et, satisfait de la réussite de cette affaire 
inespérée, Duplessis-Mornay écrivit au sieur de Sancy, 
proche parent de Harlay et l'un des acteurs du drame, ces 
lignes qui expliquent tout : « Votre prudence a paru en ce 
que vous avez si dextrement pris l'occasion pour l'expulsion 
des jésuites. C'est un coup inestimable sur ces nouveaulx 
estançons de la toute-puissance de Rome-. » 

Mais, huit ans plus tard, Henri IV, en roi très chrétien, 
montra aux protestants qu'il entendait sauvegarder cette toute- 
puissance de Rome et protéger les défenseurs de la papauté. 
Par l'édit de Rouen, du l^"" septembre 1603, il rétablit les 
Jésuites dans tout le royaume. Un peu plus tard, le l*^"" mai 1605, 
fut détruite par son ordre la fameuse Pyramide que le Parle- 
ment avait fait dresser sur les ruines de la maison paternelle 
de Chatel'et dont Scaliger avait composé les inscriptions 
très injurieuses pour la Compagnie de Jésus. Puis, après cette 
double réparation, le monarque voulut élever à son tour plu- 

1. Archives nationales, X'-î, 958, IMiiniitildu Parlement criminel. 

2. Mémoires de Duplessis-Moniay [ôdilion de 1824), p. 159-160. 

3. Le Parlement ût si bien les choses que les biens de Chatel ne suffirent 
pas à couvrir les frais du monument ; il fallut y employer en plus : 1° une 
rente appartenant au collège ; 2** la maison de campagne du collège « size au 
village d'Issy, vendue à un marchand maçon, entrepreneur de ladite pyra- 
mide, n (Carayon, op. cit., p. 85.) 



ET L'EXÉCUTION DE JEAN CHATEL 107 

sieurs monuinenls durables de sa confiance eL de son affec- 
tion à l'égard d'un ordre religieux si combattu par les enne- 
mis de l'Eglise catholique : plusieurs des collèges de 
Jésuites, qu'il fonda ou aida de ses libéralités, sonl toujours 
debout; celui de Poitiers montre encore sur sa vieille façade 
le buste du bon roi Henri\ et celui de La Flèche, fidèle au 
désir de son fondateur, conserve avec vénération l'urne qui 
contient, réduit en cendres par des fanatiques', le cœur du 
plus français et du plus magnanime des Bourbons. 

He.nri FOUQUERAY. 

1. En 1793 rurne où était renfermé le cœur de Henri IV fut profanée et le 
cœur jeté sur un petit brasier qu'on avait allumé sur la place de la Révolu- 
tion. Un homme de bien, M. Charles Boucher, trouva moyen de recueillir et 
de sauver les cendres. En 1814, M. de la Bouillerie, alors maire de La Flèche, 
obtint de la famille Boucher ces restes précieux et les fît solennellement 
remettre dans l'église du Prytanée. 



BULLETIN CANONIQUE 



LE DÉCRET « UT DEBITA » RELATIF AUX MESSES MANUELLES 



I 

Saint Paul écrivait aux Corinthiens ^ : « Qui jamais fait la guerre 
à ses (rais? Qui plante une vigne et ne mange pas de son fruit?... 
Ne savez-vous pas que les ministres du temple mangent de ce qui 
est offert dans le temple, et que ceux qui servent à l'autel ont part 
à l'autel ? Ainsi, le Seigneur lui-même a prescrit à ceux qui 
annoncent l'Evan^file de vivrede rEvanjfile. » C'est sous une autre 
forme la parole de Notre-Seigneur : « L'ouvrier est digne de son 
salaire-. » 

Aussi, conformément à ce précepte divin, est-ce une véritable 
obligation pour les fidèles de subvenir aux besoins du prêtre, qui 
remplit auprès d'eux les fonctions de son saint ministère. Il faut 
le dire à l'honneur de l'Eglise et de ses enfants, la charité chré- 
tienne n'a jamais failli à ce devoir sacré. Dans les premiers temps, 
les oblations volontaires ou publiques suffisaient largement à la 
subsistance du clergé 3. A l'origine, le nombre des chrétiens 
étant relativement petit, c'était presque l'usage ordinaire de toutes 
les églises de n'y dire qu'une messe, et tous y devaient offrir et 
participer en commun ^. Les progrès rapides du christianisme ren- 
dirent bientôt cette coutume impraticable; peu à^eu, les prêtres 
se mirent à célébrer la sainte messe chacun en leur particulier. 

1. I Cor., IX, 7, 13, 14. 

2. Saint Luc, x, 7. 

3. C{.^éié\é, Histoire des conciles, t. I, p. 146; Benedict. XIV, De sacro- 
sanclo Missœ sacrificio, lib. II, cap. vi, n. 6, et cap. viii, n. 2; Gasparri, 
De sanclissima Eucharistia, t. I, ii. 535, p. 388 ; WernV,, Jus Decretalium, 
t. III, n. 537, § 2, et not. 87, p. 531 ; Duchesiie, Origines du culte chrétien, 
p. 173. 

4. Cf. Tliomassiu, Vêtus et Nova Ecclesix disciplina, part. I, lib. II, 
cap. XXI, n. 5, 6, 7, et cap. xxii, n. 6, et part. III, lib. I, cap. lxxi. Voir 
aussi la Discipline de l'Église touchant les bénéfices, part. IV, lib. III, 
cap. r, n. 1 sqq. 



BULLETIN CANONIQUE 109 

Les fidèles, en faisant des offrandes spéciales, demandaient sou- 
vent aux prêtres de prier, d'appliquer le saint sacrifice à leur 
intention, et dès le huitième siècle, l'habitude de donner au 
prêtre un honoraire de messe est reçue K Chrodegand, évêque de 
Metz (seconde moitié du huitième siècle), dans la célèbre règle 
qu'il écrivit pour les chanoines de sa cathédrale, a un article spé- 
cial, en vertu duquel les chanoines sont entièrement libres 
d'accepter l'aumône que les fidèles offraient pour la messe et d'en 
disposer à leur gré 2. Aux onzième et douzième siècles, cette cou- 
tume est générale et connue de tout le monde, même des enfants, 
comme l'insinue l'anecdote suivante, rapportée par Thomassin : 
« Le moine Jean, qui a écrit la vie de Pierre Damien, dont il avait 
été le disciple, dit que ce saint, étant encore tout petit, trouva 
une pièce d'argent, et qu'après avoir bien délibéré sur ce qu'il 
devait faire, enfin il résolut d'en faire dire une messe pour son 
père, qui était décédé. Mellus est ut tradam presbytero qui offerat 
sacriflciuin pro pâtre rneo^. » Cette louable coutume a persisté 
jusqu'à nos jours, et avec les legs pies, les offrandes diverses, 
elle constitue un moyen excellent de contribuer h la subsistance 
du prêtre. 

Mais si les chrétiens font ainsi des offrandes, il n'est que Juste 
que les prêtres, qui les reçoivent, satisfassent h leur tour aux 
obligations contractées. De tout temps, l'Eglise a veillé avec le 
plus grand soin à la fidèle exécution des pieuses volontés de ses 
enfants. Ce devoir est un des plus sacrés de la charge pastorale. 
Célèbre est la décrétale de Grégoire IX^, dans laquelle il déclare 
que c'est le droit et le devoir de l'évêque de veiller à l'exécution 
des legs pies, et cela, même lorsqu'un testateur, par une clause 
singulière, aurait voulu l'empêcher d'intervenir, parce qu'une dis- 
position privée d'un particulier ne peut pas changer, suspendre 
l'effet et la sanction d'une loi générale. Le concile de Trente 
affirme solennellement ce droit et cette obligation des évêques, 

1. Cf. Gasparri, op. cit., n. 536, p. 389; Wernz, op. cit., t. III, n. 537, 
§2, p. 532. 

2. Cf. Walter, Fontes juris can., § 6, De régula Chrodogangi (composila 
circa an. 760), cap. xxxii, De eleemosynis; Ducliesne, op. cit., p. 102. 

3. CF. Thomassin, la Discipline de l'Église touchant les bénéfices, part. IV, 
lib. III, cap. V, n. 4. 

4. Cf. C. Tua nobis, 17, X, De testainentis et ultimis voluntatibus, lib. III, 
lit. 26. 



110 BULLETIN CANONIQUE 

et dans un décret spécial, il rappelle ce qu'il faut observer et 
éviter dans la célébration des messes^. 

Après le concile de Trente, cette grave affaire de la célébration 
des messes a été l'objet de plusieurs décrets, portés parUrbain VIII, 
et confirmés par Innocent XII, dans sa constitution Nuper, du 
23 novembre 1697 2. Benoît XIV, par la bulle Quanta cura, du 
30 juin 1741, s'élève avec force contre certains abus, et recom- 
mande aux évèques de les réprimer avec énergie^. Pie VI, dans la 
bulle Auctoreiu fidei^ du 28 août 1794, condamne certaines erreurs 
des protestants, renouvelées par le pseudo-synode de Pistoie, et 
approuve Pusage de donner une aumône, un honoraire pour les 
messes*. 

On ne peut que signaler, tant elles sont nombreuses, les décla- 
rations des congrégations romaines à ce sujet, en particulier de 
la Sacrée Congrégation du Concile, et de la Pénitencerie ^. Pie IX, 
dans la bulle Apostolicœ sedis, § 2, n. 12, punit sévèrement un 
abus, déjà flétri par Benoît XIV, dans la constitution Quantacura, 
que nous venons de mentionner. Suivant la direction et l'exemple 
des souverains pontifes, les évoques réunis en conciles particu- 
liers, n'ont pas moins montré de zèle pour maintenir la discipline 
ecclésiastique dans toute sa pureté et vigueur^. Enfin Léon XIII, 
le 25 mai 1893, publiait le décret Vigilantiy contenant les ordon- 
nances les plus sages sur cette question si importante de la célé- 
bration des messes^. Le 11 mai de cette année, S. S. Pie X l'a con- 
firmé et complété par le décret Ut débita^, dont je voudrais donner 
un petit commentaire. 

1. CI. Cuncil. Trid., sess. xxii, c. 8 ; et ead. sess. xxn, post cari, de sacri- 
ficio Missae, habetur. Dccictum de observandis et evitandis in celebralione 
Missse, cdiiion liicliler, p. 127. 

2. Cf. KeiTiiris, Proinpta hibliotheca, w° Missa, art. 2, n. 1 ; Liieidi, De 
Visitalioiie ss. liminum, t. III, n. 42; Dccictum de celebratione Missaïuni 
Urbani VIII, confirinatum ab Innoceiitio XII, p. 384. , 

3. l-'erraiis, op. cit., v'^ Missa, art. 2, n. IG. 

4. Cf. Gaspani, op. cit., n. 466, p. 330, et n. 538, p. 391. 

6. Cf. Concil. Trid., éililioii Uicliler, p. 120, n. 136 ; Lingen et Reiiss, 
Causx setectx, p. 317 et 376; Gasparri, op. cit., n. 574 sqq., p. 415. 

6. Cl. yicla et Décréta Concilii plcnarii Aincricx lalinœ (a. 1809), tit. 13, 
c. 6 ; Z)c stipeiidiis missarum, n. 863, p. 370; Synod. Sciarfens. Syrorum, 
(a. 18. .S), art. i; B. De liucharistia quatenus est .sacrificiuin,% 10 ; De Missa: 
stipendia, p. 115 ; Collecl. Lac, v° Missa, y. g. t. IV, § 4, Missarum stipendia, 
u. sS-.V.i, et I. V, § 6 ; Stipendia, fundaliones, n 23-26, de. 

7. Cf. Analecla eccL, l. I, p. 270. — 8. Ibid., mai 1904, p. 202. 



BULLETIN CANONIQUE Ul 

II 
DÉFINITION DES MESSES MANUELLES 

Dans ce décret, il s'agit principalement des messes manuelles. 
La Sacrée Congrégation commence par les définir et les distinguer 
des messes de fondation : 

« Celles-ci sont annexées à un bénéfice, ou fondées pour être 
dites dans une église déterminée h perpétuité, ou tout au moins 
pour un temps si long qu'il y ait lieu de les regarder comme fon- 
dées à perpétuité^. » 

Au contraire, les messes manuelles sont toutes celles dont les 
honoraires, remis au prêtre qui doit les acquitter ou les faire 
acquitter une fois pour toutes, ne constituent pas une fondation 
perpétuelle ou censée telle. (Décret Ut débita, n° 1, Déclarât in 
primis sacra Congregatio^...) 

Le décret lui-même, entrant dans le détail, range parmi les 
messes manuelles : 

1° Les messes que les fidèles demandent au prêtre et dont ils 
lui remettent l'honoraire de la main à la main ; 

2° Celles qu'ils demandent par testament, pourvu que la somme 
assignée à cet effet soit convertie en honoraires et non placée en 
fondation perpétuelle (ou censée telle); 

3° Les messes qui grèvent certains patrimoines d'une charge 
perpétuelle, et que le possesseur du patrimoine peut faire célé- 
brer où il veut et par des prêtres de son choix; 

4° Sont assimilées aux messes manuelles, les messes de fonda- 
tion que ceux qui ont charge de les célébrer ne peuvent acquit- 
ter par eux-mêmes, et que, par conséquent, en droit ou par induit, 
ils doivent remettre à d'autres prêtres pour les faire acquitter. 
[Revue du diocèse d'Annecy, loco cit.) 

1. Cf. Revue du diocèse d'Annecy, 12 août 1904, communiqués de l'évèché, 
§ 1, p. 645 ; Bened. XIV, De synod diœc, lib. XIII, cap. ult,, n. 4. 

2. Cf. Bened. XIV, Instit. eccL, 56, n. 10 ; De synod diœc, loco cit., n. 4; 
Lucidi.o/;. cit., t. II, § 7, art.l, n. 4, p. 393; Gasparri, op. cit., t. ï, n, 559, 
p. 403. 



112 BULLETIN CANONIQUE 

III 
DÉLAIS ACCORDÉS POUR LA CÉLÉBRATION 

' DES MESSES MANUELLES 

Un principe fondamental domine toute cette question de la célé- 
bration des messes. Le voici. C'est une obligation de justice pour 
un prêtre qui a reçu des honoraires pour une messe, de l'acquitter 
ou de la faire acquitter par un autre; « et c'est une obligation 
grave^ suivant le sentiment le plus probable, lors même que la 
rétribution ne serait pas par elle-même matière suffisante pour un 
vol mortel. Ainsi, celui qui reçoit un franc pour une messe ne 
peut se dispenser de la dire ou de la faire dire, sans pécher 
mortellement. En effet, l'obligation qu'on a contractée de dire 
une messe ne se mesure point sur la quotité de la rétribution, 
mais bien sur l'importance de la grande action à laquelle on s'est 
engagé, sur le prix qu'on attache à Tapplication particulière des 
fruits du saint Sacrifice. » (Gousset, Theol. moral., t. III, n. 298; 
saint Alphonse, lib. YI, n. 317, quaer. 3.) 

De plus, le nombre des messes doit être proportionné aux 
honoraires reçus: Autant d'honoraires, autant de messes à 
acquitter., sous peine de restitution. C'est ce que déclare Inno- 
cent XII dans sa constitution Nuper du 23 novembre 1697, n. 3, 
§ 3 : Sacra Congregatio sub obtestatione divini judicii mandat 
ac propcipit, ut absolute tôt missse celebrentur^ quoi ad rationem 
attributic eleemosynse prsescriptœ fuerint, ita ut alioquin ii, ad 
quos pertinet, suse obligationi non satisfaciant; quin imo graviter 
peccent, et ad restitutionem teneantur. 

On ne peut donc satisfaire, par une seule messe, h l'obligation 
qu'on a contractée d'en dire plusieurs en recevant, soit d'une 
seule, soit de différentes personnes, des honoraires pour plusieurs 
messes. Ce serait une injustice de n'offrir le sacrifice qu'une fois, 
ayant reçu des honoraires pour l'offrir plusieurs fois. Aussi le 
pape Alexandre VII avait-il déjà condamné la proposition con- 
traire : Non est contra justiliam pro pluribus sacrificiis stipendiurn 
accipere. (Décret de 1665.) lia condamné en même temps la pro- 
position par laquelle on prétendait qu'un prêtre peut recevoir 
deux rétributions pour une seule messe, pourvu qu'il appliquât à 
la personne qui les donne la partie des fruits du sacrifice dont il 



BULLETIN CANONIQUE 113 

doit profiter lui-même. Il ne peut disposer à volonté de cette 
portion qui lui revient ; il doit offrir la messe pour lui comme 
pour le peuple; il ne peut disposer que du fruit plus spécial, qui 
est particulièrement pour ceux à l'intention desquels on dit la 
messe. 

Quand une certaine somme a été donnée pour des messes dont 
le nombre n'a pas été déterminé, on doit en dire le nombre suffi- 
sant pour qu'elles soient rétribuées selon le taux fixé dans le 
diocèse pour des messes basses. « Celui qui a reçu des rétributions 
n'a pas le droit de diminuer le nombre des messes, en les conver- 
tissant, de son autorité propre, en grand'messes. » (Gousset, 
op. cit., t. II, n. 295.) 

Il faut ajouter que, règle générale, les messes doivent être 
dites et les fondations acquittées au temps prescrit; ou, si le 
temps n'a pas été déterminé, le plus tôt possible, moralement 
parlant. 

C'est précisément cette obligation d'acquitter les messes dans 
le délai voulu que la Sacrée Congrégation va préciser : 

1. Personne ne doit demander ou accepter plus de messes 
qu'il ne peut, selon les probabilités, en célébrer ou en faire 
célébrer dans les délais fixés ci-dessous. Cette rèofle, étant d'ordre 
moral, atteint tous ceux qui peuvent solliciter ou accepter des 
honoraires de messes, soit les prêtres qui les acquittent par eux- 
mêmes, soit les Ordinaires et les prélats réguliers qui les font 
acquitter par leurs sujets. (Décret Ut débita, n^l, Jam vero de his 
omnibus.) 

2. Le temps fixé pour acquitter les messes manuelles est de 
un mois pour une messe isolée; six mois pour un lot de cent 
messes ; et, proportionnellement, un temps plus ou moins long, 
suivant l'importance plus ou moins grande du lot de messes. 
(Décret Ut débita, n" 2.) 

3. Il est défendu de recevoir plus de messes qu'on n'en peut 
dire dans le délai d'une année, sauf à tenir compte toujours de la 
volonté positive des fidèles, qui offrent les honoraires, soit qu'ils 
imposent expressément un plus court délai, ou qu'ils l'exigent 
implicitement, en demandant une messe pour quelque raison 
urgente, soit qu'au contraire ils accordent des délais plus longs, 
soit que, spontanément, ils donnent un plus grand nombre de 
messes; dans ce dernier cas, on interprète raisonnablement 



114 BULLETIN CANONIQUE 

l'intention des donateurs en prenant un temps convenable, 
normal '. 

Conformément à ces dispositions (n°* 1, 2, 3), on peut dire que f 
tout prêtre, pour déterminer le temps où il doit célébrer les 
messes reçues, doit, avant tout, tenir compte de la volonté du 
donateur, puisque la messe est dite à son intention. Celui-ci, en 
effet, a pu fixer une date ou, sans rien déterminer de précis, 
exiger expressément ou implicitement un terme, plus restreint 
que le temps légal, ou bien permettre un délai plus long. Bref, 
avant tout, il laut s'en tenir exactement à l'intention des fidèles 
envers lesquels on s'est engagé à dire la messe. C'est l'intention 
des fidèles qui fait la loi. 

Ensuite, si celui qui a donné des honoraires n'a pas fait 
connaître ses intentions, s'il n'a fixé aucun ternie pour l'acquit- 
tement des messes, le décret nous donne une norme pour juger le 
délai dans lequel on doit acquitter les messes reçues : un mois 
pour î/«e messe isolée, six mois pour cent messes, et proportion- 
nellement un temps plus ou moins long, suivant l'importance plus 
ou moins grande du lot de messes; par exemple : trois mois pour 
cinquante messes, un an pour deux cents, etc. 

Incontestablement, toutes ces prescriptions positives du droit 
laissent subsister les préceptes moraux que rappellent, à cette 
occasion, tous les auteurs de morale. Ainsi, il faut bien se garder, 
en différant d'offrir le saint sacrifice, de s'exposer à frustrer 
V intention de celui pour qui on doit célébrer. Exemple : « On vient 
vous demander une messe pour une affaire pressante, pour obtenir 
l'heureuse conclusion d'un procès, la guérison d'un malade qui est 
en diinger, la conversion d'un mourant ; vous étant chargé de cette 
messe, vous êtes tenu sub gravi de la dire ou au jour convenu ou 
au plus tôt, et si vous ne la dites qu'après la conclusion du procès, 
qu'après le rétablissement ou la mort du malade, vous péchez 
mortellement et vous ne pouvez, sans injustice, retenir le salaire 
que vous avez reçu » : Sacerdos tenetur stipendium restituere 
etiam si postea celebraverit. (Saint Alphonse, lib.VI, n. 317, 
quser. 2; Gousset, op. cit., t. II, n. 299.) 



1. Cf. Concil. Trid., sess. xxn, Decretum de observandis et evitandis in 
celebratione Missx,é<l'\iion Ricliter, p. 127 ; et ihid., Declarationes et reso- 
lutiones, a. 90 ; Prohibent décréta Urbani VIII, p. 141 ; Lucidi, op. cit., 



BULLETIN CANONIQUE 115 

De même, il ne faut pas trop tarder d'acquitter les messes pour 
des défunts récemment décédés, etc. (Cf. Vermeersch, De î'eligiosis 
iiistitutis et personis siipplementa et monumeiita periodica, 
l' séries, n° 2, 25 jul. 1904, p. 48, n° 4.) 

Il est également facile de dégager de ces mêmes articles sur le 
délai pour la célébration des messes, les différents cas où il est 
permis ou défendu d'accepter ou de rechercher des honoraires 
de messes. Ainsi, peut accepter des messes : 

a) Tout prêtre qui n'a pour lui personnellement ; 

b) Tout supérieur qui n'a pour lui et les siens des honoraires 
de messes pour une année(art. 1 et 3) ; 

c) Tout prêtre auquel les donateurs accordent expressément 
ou implicitement, par une offrande spontanée d^un grand nombre 
de messes, un délai plus long que le temps déterminé par l'arti- 
cle 2 du décret (art. 1) ; 

d) Tout Ordinaire, tout supérieur qui peut acquitter ou faire 
acquitter les messes reçues dans les délais normaux (art, 1) ; 

e) Tout prêtre qui, avec le consentement exprès des fidèles, 
recueille des honoraires de messes pour les remettre sans dimi~ 
nution et dans leur espèce propre à d'autres prêtres, par exemple 
à des missionnaires, à des prêtres d'une région pauvre. Dans ce 
cas, le prêtre n'est pour ainsi dire que le mandataire du donateur, 
et la loi ne l'atteint pas. (Cf. Vermeersch, /oco cit.j p. 48.) 

Au contraire, il est défendu d'accepter des messes : 

a) A tout prêtre qui en a déjà pour une année ; 

b) A tout supérieur qui ne pourrait pas par lui-même ou les 
siens acquitter les messes dans les délais voulus, ou selon l'inten- 
tion des donateurs (art. 3). (Cf. r Ami du Clergé, loco cit., p. 982.) 

Remarquons encore que pour rechercher ou accepter légiti- 
mement des messes, il suffit de juger d'une manière probable 
qu'on pourra les acquitter dans le délai voulu ; il n'est pas 
nécessaire d'avoir la certitude ; le décret l'insinue clairement 
(art. 1) : Neminen posse plus missarum quserere et acciperc quam 
celebrare probabiliter yaleat, etc. Dans la suite, si l'on perd 
l'espoir fondé qu'on avait de satisfaire aux obligations contractées, 
il faut chercher immédiatement à les faire célébrer par un autre 
le plus tôt possible. (Cf. Vermeersch, loco cit., p. 47, n" 3.) 

t. III, 11. 42 ; Decictum de celcbratione Missarum Urbani VIII, confirmatum 
ab Iiinocentio XII, §9, Eleeinosynas vero maniialcs, et § 21, quicr. 11, 12. 



116 BULLETIN CANONIQUE 

4. D'après le décret Vigilanti du. 25 mai 1893 *, toute personne 
char*i^ée, à un titre quelconque, d'acquitter ou de faire acquitter 
des honoraires de messes, est obligée de remettre à son Ordi- 
naire - ce qui reste des messes non acquittées, à la fin de l'année. 
Le nouveau décret précise cette obligation et déclare qu'elle 
commence : pour les messes fondées, dès la fin de l'année pendant 
laquelle elles auraient dû être célébrées ; pour les messes ma- 
nuelles, dès qu'un an s'est écoulé depuis le jour où elles ont été 
reçues, s'il s'agit d'un gfrand nombre de messes : ceci sans déro- 
ger aux prescriptions ci-dessus concernant les messes reçues en 
plus petit nombre, et tenant toujours compte de la volonté con- 
traire des fidèles. 

Les prescriptions de cet article et des précédents obligent 
sub gravi tous ceux qu'elles atteignent. [Rewue du diocèse d\An- 
necy^ loco cit.) (Décret Ut débita, n° 4.) 

Il peut cependant yavoir légèreté de matière, par exemple, dans 
l'acceptation de quelques messes en plus; ou, si le prêtre qui 
reçoit de la même personne des rétributions pour un assez grand 
nombre de messes, pour deux ou trois mois, les disait toutes au 
temps convenu à l'exception d'une ou deux, qu'il acquitterait ou 
ferait acquitter un peu plus tard, nous ne le croirions pas coupa- 
ble de faute mortelle ; eu égard au grand nombre de messes 
célébrées, ce retard cesserait d'être regardé comme une injure 
grave, à en juger d'après la commune estimation des hommes. 

IV 

DE LA DISTRIBUTION DES MESSES A D'AUTRES PRÊTRES 

5. Ceux qui sont surabondamment pourvus de messes, dont 
ils puissent librement disposer (sans aller contre la volonté de 
ceux qui les ont fondées ou remises, quant au temps et au lieu où 
elles doivent être dites), sont autorisés à les donner non seulement 
à leur Ordinaire ou au Saint-Siège, mais aussi à d'autres prêtres 
de leur connaissance et d'une parfaite honorabilité. (Décret 
Ut débita, n" 5.) 

1. Cf. Analecta ceci., vol. I, p. 270. 

2. Pour les réguliers, l'Ordinaire est leur propre supérieur ou prélat. 
Cf. Revue du Clergé français, l" septembre, p. 96. 



BULLETIN CANONIQUE 117 

6. Ceux qui remettent des honoraires à leur Ordinaire ou au 
Saint-Siège sont, parle seul fait, entièrement déchargés de toute 
obligation devant Dieu et la sainte Eglise. 

Mais ceux qui les confient à d'autres prêtres en restent person- 
nellement chargés, jusqu'à ce qu'ils aient reçu de ceux-ci l'assu- 
rance que les messes ont été dites ; de telle sorte que si la perte 
des honoraires, la mort du prêtre qui devait célébrer ces messes, 
ou tout autre accident imprévu, rend la chose impossible, celui 
qui a remis les messes est tenu de les faire acquitter à ses frais. 

7. Les Ordinaires diocésains qui centralisent des messes par 
application des articles précédents, les inscriront aussitôt sur un 
registre, avec le chiffre de l'honoraire ; ils veilleront à les faire 
célébrer le plus promptement possible, en commençant par les 
messes manuelles, et ensuite les messes fondées qui leur sont 
assimilées. Conformément au décret Vigilanti, i\s\es distribueront, 
en premier lieu, à ceux de leurs prêtres qui en manquent. Ils 
pourront çnsuite en remettre, s'il y a surabondance, soit au 
Saint-Siège, soit aux autres Ordinaires, ou encore à des prêtres 
étrangers dont ils connaîtront pertinemment la vertu. 

Ils restent d'ailleurs, suivant la règ-le de l'article 6, charo-és 
des messes qu'ils confient aux prêtres étrangers tant que ceux-ci 
ne leur ont pas donné l'assurance qu'ils les ont acquittées. i^Revue 
du diocèse d' Annecy , loco cit.) (Décret Ut débita, n° 7.) 



A propos de ces articles 5 et 6 une question fort intéressante 
et pratique se pose : 

Nous venons de le voir, l'article 5 du décret Ut débita autorise 
expressément les prêtres, qui sont surabondamment pourvus de 
messes, dont ils puissent disposer..., à les donner non seulement 
à leur Ordinaire ou au Saint-Siège, mais encore h d'autres prêtres 
de leur connaissance et d'une parfaite honorabilité. 

Toutefois, un certain nombre de statuts diocésains défendent 
formellement cette transmission des messes à d'autres prêtres qui 
ne sont pas du diocèse. 

Mais la question se pose aussitôt, puisque la Sacrée Congréga- 
tion autorise cette cession d'honoraires par un prêtre à un autre 
prêtre du même diocèse, pourra-t-ou user de cette liberté lorsque 



118 BULLETIN CANONIQUE 

les statuts diocésains défendent de transmettre des honoraires en 
dehors du diocèse ? Le distingué canoniste auquel nous em- 
pruntons CCS lignes, après avoir écarté quelques hypothèses acces- 
soires, précise encore davantage le point de litige : « Il est 
évident que la parvitas niateriie innocente pleinement certains 
cas, et que la transmission de quelques honoraires ne peut être 
sévèrement prohibée. Mais un prêtre peut-il, malgré la défense 
des statuts, envoyer h un de ses amis, appartenant <à un autre dio- 
cèse et parfaitement honorable, un nombre considérable d'hono- 
raires de messes, à lui directement remises ' ? » 

Telle est la difficulté nettement mise au point. L'auteur y 
répond avec une certaine hésitation ; c'est qu'en effet, la ques- 
tion est complexe. Cependant, sans donner une solution ferme, 
il ne « dissimule pas ses préférences pour l'opinion qui permet la 
transmission d'honoraires ». [Revue du Clergé français^ loco cit., 
P-98.) 

Il en donne plusieurs raisons, dont voici la prenjière : « Le 
décret Ut débita reconnaît expressément aux prêtres ce pouvoir 
de transmettre des honoraires de messes en dehors du diocèse, 
sans faire aucune réserve pour le cas où l'évêque diocésain 
l'aurait interdit. » [Revue du Clergé français^ loco cit., p. 98.) 

C'est vrai. Mais qu'importe? Une loi générale postérieure abroge 
une loi générale antérieure qui lui est directement contraire, même 
sans en faire mention; mais une loi générale n'abroge pas une 
loi spéciale, qui lui est contraire; pour cela, il faut qu'elle en 
fasse mention expresse, parce que le législateur n'est pas censé 
connaître le droit particulier, lorsqu'il n'en fait pas mention, et 
par conséquent, tout en faisant la loi générale, il n'a pas Vinten- 
tlon (V abroger le droit particulier; et dansée cas les deux lois 
gardent leur valeur propre, non sans une certaine harmonie selon 
le droit : la loi générale constitue le droit commun, et la loi spé~ 
ciale, une exception à la loi générale. C'est l'opinion commune 
des docteurs. N'est-ce donc pas le cas d'appliquer l'axiome juri- 
dique : Gcneri per speciem derogatur; et Barbosa, dans l'expli- 
calioii (ju'il en donne (Axiom. 107, n° 1), ajoute au numéro 5 : 
Gcneri per speciem derogatur, sive prxcedat, sive sequatur 

1. Cf. le Canoniste fOrt^t/«/>orrt/«, juillet-auùt, 1904 ; ^crHc </« Clergé fr an- 
rais, 1" scplcmbrc l'J04, p. 98. 



BULLETIN CANONIQUE 119 

genus ^ Sans doute, l'évêque doit user avec prudence, modé- 
ration de son autorité. Ainsi, il ne peut pas, par exemple, 
prohiber à un prêtre de recevoir un honoraire au-dessus de la 
taxe diocésaine. S'il plaît aux fidèles de faire cette aumône à un 
prêtre, pourquoi celui-ci ne pourrait-il pas l'accepter *? Mais il 
peut, semble-t-il, défendre à ses prêtres de transmettre des 
messes hors du diocèse sans sa permission; cette défense peut 
être motivée par les besoins particuliers du diocèse, par les 
dangers d'abus, que présente une transmission sans contrôle..., 
ou tout autre motif. De fait, le concile de la province d'Ulrecht 
(tenu en 1865) dit formellement: Nominatiin prohibemus //tissas 
celebranclas darc extra luiiusciijusque diœcesis ambitur/i absque 
Ordinarii perrnissione. (Cf. Collect. Lac, t. V, col. 852.) La 
Sacrée Congrégation a approuvé ce concile, et n'a donc rien 
trouvé d'exorbitant dans une pareille défense. 

Toutefois, cette prescription n'atteint nullement les réguliers, 
parce que cette question de messes doit être réglée par l'Ordi- 
naire (décret Vigila/iti et décret Ut débita, n" 4), et pour les 
réguliers, l'Ordinaire est leur propre supérieur, leur prélat. D'ail- 
leurs, l'administration des biens des maisons religieuses a ses 
lois, auxquelles l'évêque lui-même doit se conformer^. Gas- 
parri [op. cit., n. 583, p. 420) a donc raison de dire que l'évêque 
ne peut pas empêcher les fidèles de remettre des honoraires de 
messes à qui bon leur semble, même à des prêtres qui ne sont 
pas du diocèse; chacun, en effet, peut disposer librement de ce 
qui lui appartient. Mais il ajoute : 

« Pour la /nème raiso/i, le prêtre qui reçoit des messes, dont 
il peut librement disposer, peut, malgré la défense des statuts 

\. Cf. C. 1 de Const., lib. I, lit. 2, iu-6; Suarez, De Legibus, lib. VI, 
cap. XXVII, n. 12, 13 ; Schmalzgrueber, lib. I, lit. 2, De Const., § 8, n. 52 ; 
Pirhing, lib. I, tit. 2, n, 137 ; Fagaanus, inc. Ciiin esses, n. 88, De testant., 
Ferraris, v" Lex, art. 5, n, 12, 13; Leurenius, Forum ceci., lib. I, tit. 2, 
qusest. 160, n. 1 ; Marianus de Luca, Prelsect. jur. can., latrod. gênerai., 
sect. V, art. 1, § 3, n. 82 ; V\'evm.,Jus Décrétai., t. I, n. 118, p. 125. 

2. S. C. C. in caus. Pistoriens, 16jan. 1649. Cf. Gasparri, op. cit.,n. 556, 
p. 402 ; Wernz, op. cit.. t. III, n. 537, § 3, et not. 102, p. 533. 

3. Cf. Gaspard, op. cit., n. 583, p. 420 ; Wernz, op. cit., t. III, n. 537, 
§3, not. 101, p. 533; Liicidi, De Visitât. SS. Lim., t. II, n. 95, \i, p. 60; 
Sacrée Congrégation des évêques et réguliers, Sancti Hippolyti, 11 mai 1904; 
Analecta eccl. , mai 1904, p. 247; l'Ami du Clergé, 22 septembre 1904, 
p. 849. 



120 BULLETIN CANONIQUE 

diocésains, les envoyer à d'autres prêtres hors du diocèse. » 
L'auteur de l'article cite s'exprime de même, et c'est la seconde 
raison qu'il apporte en faveur de son opinion : « De plus, par le 
fait que des honoraires sont remis à un prêtre, celui-ci y a un 
certain droit personnel, mais qui parait assez sérieux pour qu'il 
puisse le céder à qui bon lui semble^ »; j'oserais ajouter [saU>a 
reverentia) : à moins qu'il n'y ait une disposition légitime du 
droit qui le lui défende, au moins quant à la licéité. 

Sans contredit, l'honoraire de la messe, accepté par un prêtre, 
lui appartient^. Faut-il conclure immédiatement que le prêtre 
peut, à l'ê<^al du fidèle, céder ce droit propre, sérieux, incontesté, 
à qui bon lui semble? Le prêtre est certainement maître de cet 
honoraire accepté, comme le fidèle en est maître avant de le 
donner; mais, au regard de l'évêque, la situation n'est pas iden- 
tique. Le prêtre, en acceptant l'honoraire, contracte des obliga- 
tions spéciales, à l'accomplissement desquelles l'évêque doit 
veiller. Do plus, l'intérêt commun du clergé, du diocèse, le 
danger d'abus... peuvent exiger quelque mesure spéciale. Les 
cas sont donc bien différents. Il n'en reste pas moins vrai que le 
prêtre a un droit propre, sérieux, incontesté sur l'honoraire. 
Mais, pourquoi l'usage de ce droit, au moins quant à la licéité, 
ne pourrait-il pas être limité, réglé, s'il y a des motifs plausibles? 
Supposons un clerc ordonné avec le titre de patrimoine ; les biens, 
qui constituent ce titre^ quoiqu'on les appelle communément, à 
raison de leur destination, patrimoine sacrc^ ne deviennent nul- 
lement la propriété de l'Eglise, ils restent la propriété privée du 
clerc ainsi ordonné; il a sur ces biens un droit incontesté^. 
Cependant, il ne peut pas en disposer à son gré : il ne peut pas 
faire une permutation, un échange ; il ne peut pas validement les 
aliéner sans une permission de l'évêque^... Voilà certes un droit 

1. Revue du Clergé français, loco cit., p. 98. 

2. A ce propos, le P. Wernz fait une bonne observation (op. cit., t. III, 
n. 537, § 3, n. 115, p. 536) : « Quodsi Gaspard (op. cit., n. 588, p. 4-24-425) 
docet etiam in missis manualibus cessare obiigationem cclebrundi, si absque 
ullius culpa stipendia pereant, v. g. furto, non salis videtur dislinguere sacer- 
dotem, in cujiis dominiuin illa stipendia jaiu tiansicinnl, a simplice deposi- 
tario, qui tantum tenetur de dolo et culpa, et non de casu. » 

3. Wernz, Jus Décrétai., t. II, nul. 92, § 2, n. 55, p. 1 14 : « Bona illa, quamvis 
dicantur patt'imonium sacrum, laïuen in veruni doniiniuni Ecclesiae non tran- 
seunt, sed rémanent in doininio privato clerici ordinati. » 

4. Cf. Concil. Trid., sess. xxi, c. 2; Pirhing, lib. I, lit. 11, sect. i, § 8, 



BULLETIN CANONIQUE 121 

propre limité... pour des raisons légitimes, sans doute; mais les 
motifs plausibles ne manquent pas dans notre cas. 

« En outre, ajoute-t-on ', interdire à un prêtre de transmettre 
à un confrère d'un autre diocèse des honoraires de messes, sous 
peine de manquement, serait interdire également au confrère de 
les recevoir sous peine d'un égal manquement; or, cette consé- 
quence pourra, h bon droit, sembler sévère et même excessive. 
On peut le constater par une comparaison : un prêtre ne peut 
remettre des honoraires à un autre Ordinaire ; celui-ci serait tenu, 
en conscience, le cas échéant, de refuser ou de demander l'auto- 
risation de l'Ordinaire. En dira-t-on autant du confrère en ques- 
tion? » 

Pourquoi pas? si l'on admet qu'un Ordinaire, le cas échéant, 
est soumis à cette obligation, pourquoi « le confrère en question » 
n'y serait-il pas soumis? D'ailleurs, les statuts diocésains obligent 
directement les prêtres sujets de l'évêque, ils n'atteignent (\u in- 
directement les prêtres du dehors ; et sûrement, un prêtre, sachant 
qu'un de ses amis viole une loi en lui remettant des honoraires, 
ne peut pas, au moins licitement, les recevoir... parce qu'il ne 
doit pas coopérer à une action mauvaise, défendue. 

Evidemment, dans toute cette discussion, nous ne parlons pas 
des prêtres qui auraient reçu des honoraires avec Vautorisation 
des donateurs de les remettre à d'autres prêtres; dans ce cas, ils 
peuvent ou les acquitter par eux-mêmes, ou les faire acquitter 
par d'autres, comme il leur plaira (tenant compte cependant de 
l'article 6) ; ils ne sont que mandataires de ceux qui leur ont 
remis les honoraires. (Cf. l'Ami du Clergé^ 8 novembre 1904, 
p. 982, § 2 : Célébration par un autre, 1**.) 

Il faut conclure : « La prohibition des statuts s'inspire de l'in- 
térêt général du clergé diocésain; de plus, on doit présumer la 
valeur de toutes les prescriptions émanées de l'autorité compé- 
tente jusqu'à preuve du contraire ^ »; on sait d'ailleurs que la loi 
générale n'abroge pas la loi spéciale, qui lui serait contraire, à 

n. 72; Riganti Commentai-, in Régulas Concellarix apostolicx, t. II, Com- 
mentar. in regul. 24, n. 137, 138, p. 415; Reiffenstuel, lib. I, lit. 11, n. 72; 
Schmalzgrueber, lib. I, lit. 11, n. 55, 56; Bened. XIV, Institut eccl., 26, n. 27 
s(jq.; Gasparri, De Sacra Ordinatione, t. I, n. 608, p. 406, 407 ; Wernz, op. 
cit., t. II, n. 92, § 2. 

1. Revue du Clergé français, loco cit., p. 98. 

2. Ibid. 



122 BULLETIN CANONIQUE 

moins qu'elle n'en fasse mention expresse; et dans l'espèce, le 
législateur, par cette disposition spéciale du droit qui permet la 
transmission d'honoraires à d'autres prêtres (décret Ut débita^ 
n" 5), n'a voulu en rien limiter le pouvoir des évêques, des Ordi- 
naires... 

Donc l'évêque est dans son droit en portant cette loi spéciale... 
Mais, si l'évêque a le droit de commander, les sujets ont, en 
conscience, le devoir d'obéir. 

VI 
CE QU'IL FAUT ÉVITER DANS LA TRANSMISSION 

DES HONORAinES 

8. Il est absolument interdit de remettre des honoraires de 
messes à des libraires, marchands, directeurs de journaux ou 
revues, nés^ociants en ornements d'église ou objets de piété, 
quelque religieux que soient ces hommes. De même, défense 
ri^'^oiireuse de remettre des honoraires de messes à quiconque, 
lût-il piêlre, cherche à recueillir des messes dans un autre but 
que de les célébrer ou de les faire célébrer par ses sujets (s'il 
s'agit d'un Ordinaire). 

Cette énumération, comme pour le décret Vigilanti, est faite 
exeiupli causa et non ta.vatii^e', la prohibition est universelle et 
absolue : et generatini quibuslibet. (Décret Ut débita.) C'est qu'un 
pareil échange ne peut guère se faire sans qu'il y ait un certain 
commerce avec -les honoraires, ou sans arriver à diminuer ces der- 
niers : double inconvénient que la Sacrée Congrégation veut pré- 
venir à tout prix. Aussi, porte-telle une loi absolue, révoquant 
tout privilège, tout induit, qui aurait pu être accordé à ce sujet. 
D'ailleurs, la raison de cette loi est d'ordre moral^ et par consé- 
quent atteint tout le monde sans exception. Et, à ce point de vue, 
la portée du décret est absolument universelle; tout le monde est 
strictement tenu de s'y conformer. « Tout induit, privilège, auto- 
risation quelconque, est absolument supprimé, et le principe 
demeure sans aucune exception. La Sacrée Congrégation ne tolère 
aucune exception. » [Revue du Clergé français, loco cit..,^. 100, 
n. 5) Léon XIll avait déjà étendu aux Orientaux tout le décret 
Vigi/a/tti; le document authentique contenant cette disposition 
est daté du 18 août 1893. 



BULLETIN CANONIQUE 123 

Quiconque oserait violer cette loi, soit en donnant sciemment 
des messes, soit en les acceptant dans les conditions prohibées, 
commettrait une faute grave et encourrait les peines canoniques 
ci-dessous mentionnées (art. 12 et 13). (Décret Ut débita^ 
n^Sl.) 

9. Conformément à l'article précédent, la Sacrée Congrégation 
statue que l'honoraire des messes manuelles ou des messes fon- 
dées assimilées aux messes manuelles, ne deyra jamais être séparé 
de la célébration de la messe, ni remplacé par d'autres objets ou 
diminué; mais il devra être remis au célébrant intégralement et 
dans son espèce propre \ et elle révoque tout induit, privilège, res- 
crit perpétuel ou temporaire, bref toute concession qui aurait pn 
être faite à qui que ce soit... Cette clause indique manifestement 
la volonté ferme du législateur, qui commande avec autorité et 
impose une obligation absolue. (Décret Ut débita, n° 9.) 

10. C'est pourquoi il est rigoureusement prohibé « d'acquitter 
au moyen d'honoraires de messes à célébrer ou célébrées tout 
abonnement à des journaux et revues, tout achat de livres, d'orne- 
ments d'église et d'objets quelconques ». [Revue du Clergé fran- 
çais, loco cit., p. 100, n. 5.) (Décret Ut débita, n" 10.) 

Dans ces articles 9 et 10, il n'est pas question de libraires 
remettant à un prêtre, ou de prêtres donnant à d'autres prêtres, 
comme honoraires de messes, des livres qui leur appartiennent; il 
n'y aurait dans le cas aucun échange ; l'honoraire, dans son espèce 
propre, consisterait en livres ; et -rien n'empêche un prêtre, qui 
aurait reçu des honoraires de ce genre, de les remettre, s'il ne 

1. <i Pour que la violation d'une censure, dit Stremler (Des peines ecclé- 
siastiques, cap. XII, p. 219), entraîne les peines canoniques, il faut qu'elle ail 
été formelle et coupable, qu'elle constitue un péché mortel... Tout ce qui 
excuse de faute grave dans l'acte constituant la violation d'une censure excu- 
sera également des peines attachées à cette violation. Parmi ces causes excu- 
santes, reconnues par le droit, se trouve en premier lieu Vignorancc pro- 
bable de la censure, suivant ces paroles du chapitre Apostolicx 9, X, De clc- 
rico excommunicato, deposito, etc., lib. V, tit. 27 : Vos reddit ignoiantia pro- 
bahilis excusatos. A l'ignorance, il faut joindre {'inadvertance : les saints 
canons requièrent la témérité, la présomption, une connaissance claire : prx- 
sumpserint, aiisi fuerinl... « C'est précisément le cas ; car. dans le décret, il 
est dit expressément, article 8 : « Quilibet hanc legem violare prxsumpseril 
aut scientcr tradendo... » ; et article 12: « Qui auteni statuta in prœceden- 
tibus articulis 8, 9, 10, 11... perfringere ausus fuerit. » Il faut donc, pour 
encourir les peines édictées, une connaissance claire de la loi et de sa 
sanction. 



124 BULLETIN CANONIQUE 

peut pas lui-même acquitter les messes, à un autre prêtre, pour les 
faire acquitter. 

Un fidèle peut même, à Voccasion, en toute simplicité et fran- 
chise, en laissant le prêtre libre d'accepter, ofTrir pour une messe 
un objet quelconque comme honoraire; il n'y a encore là aucun 
échange, aucun trafic; l'honoraire est remis dans son espèce 
propre. 

Bien plus, supposé que le prêtre doive h un fidèle une petite 
somme, celui-ci peut parfaitement lui laisser comme honoraire la 
somme due ou une partie, pourvu, bien entendu, qu'indirectement 
et par fraude, il ne cherche pas à faire un trafic, que la liberté du 
prêtre reste entière. (Cf. Vermeersch, loco cit., p. 49-50.) 

VII 

DISPOSITION SPÉCIALE RELATIVE AUX SANCTUAIRES, 

LIEUX DE PÈLERINAGE 

11. Les fidèles offrent volontiers des honoraires de messes aux 
sanctuaires célèbres, aux centres de pèlerinage. Désormais, sans 
une permission nouvelle et spéciale du Saint-Siège (et elle ne sera 
accordée qu'en cas de vraie nécessité et moyennant les précau- 
tions requises et opportunes), il est absolument interdit de retenir 
une paj-tie quelconque de ces honoraires de messes, pour subvenir 
à l'entretien de ces églises. 

Tous les induits accordés jusqu'à présent à ce sujet cesseront 
ipso facto à la fin de cette année 190k. (Décret Ut débita, n°" 11 
et 14.) Cette disposition du décret atteint déjà les sanctuaires qui 
n'ont pas obtenu d'induits. 

PEINES 

12. Comme nous venons de le voir, les articles 8, 9, 10, 11 con- 
cernent le turpe mercimoniuni circa missaruni stipendia.. 

Tous ceux qui oseront enfreindre un de ces articles de quelque 
manière et sous quelque prétexte que ce soit, encourront les 
peines suivantes : si c'est un prêtre, il encourra ipso facto la 
suspense a divinis^ réservée au Saint-Siège; si c'est un clerc non 
prêtre, la suspense des ordres reçus et Vinhabilitê à recei>oir les 
ordres supérieurs; enfin, s'il s'agit d'un laïque, l'excommunication 



BULLETIN CANONIQUE 125 

latx sejitentiœ^ réservée à l'évêque. (Décret Ut débita, n" 12 et 
décret Vigilante* .) 

Comme nous sommes in odiosis et odia restringi, ac favores 
C07n>enit arnpliari, L. 15, de R. J. in-6, cette suspense a dii>inis 
s'entend de la suspense ab ordine^ et non de la suspense ab officio 
ou a beneficio. (Cf. Stremler, Peines ecclésiastiques : De la suspense, 
p. 295.) Toutefois, dans l'espèce, cette suspense a dipi/iis, ou 
ab ordine, est totale : Lex ubi non distinguit, nec nos distinguera 
debenius. La loi ne fait ni distinction ni restriction. 

U inhabilité à recevoir les ordres supérieurs... ne constitue pas 
une irrégularité au sens strict du mot; c'est une prohibition pro- 
prement dite, et pour être relevé de cette peine, il faut une dis- 
pense spéciale. 

13. De plus, dans la constitution Apostolicse sedis,^2, n. 12, 
une excommunication latœ sententise, réservée au Souverain Pon- 
tife, atteint ceux qui recueillent des messes et réalisent un béné- 
fice sur les honoraires, en les faisant acquitter à un taux inférieur : 
Colligentes eleemosynas majoris pretii pro missis, et ex iis lucrum 
captantes, faciendo eas celebrari in locis, ubi missarum stipendia, 
ininoris pretii esse soient. (Cf. Déclarât. S.C. Inq., 13 janvier 1892.) 
La Sacrée Congrégation déclare cette censure maintenue dans 
toute sa vigueur. (Décret Ut débita, n" 13.) (Cf. d'Annibale, 
Comment, in Const. Apost. sedis, sect. ii, n. 12, p. 81; Bucceroni, 
Tkeol. nior., t. II, De Const. Apost. sedis, § 2, n. 12.) 

Cette censure serait-elle surajoutée aux peines déjà portées par 
l'article précédent? Pour plus de clarté dans la réponse, distin- 
guons deux cas : 1° le cas où un prêtre recueille [colligit), recher- 
che [active, ex industria) des messes et les fait acquitter à un taux 
inférieur pour réaliser un bénéfice sur les honoraires, et 2° le 
cas où un prêtre reçoit [passive se habet) des honoraires de messes, 
est chargé par les fidèles ou d'autres prêtres d'acquitter ou de 
faire acquitter des messes, et retient une partie de l'honoraire, 
en donnant ces messes à d'autres prêtres pour les faire célébrer. 

Dans le premier cas, les coupables encourent V excommunication, 
simplement réservée au Souverain Pontife, de la constitution 
Apostolicse sedis, mais non la suspense a divinis, prévue par 

1. V. Santi-Leitner, Praelect. jur. can., lib. V, til. 3; De Simonia, n. 66' et 
66'', p. 42-45 ; Wernz, op. cit., t. III, p. 535, not. 109 ; Bucceroni, in Analecta 
eccl., t. IV, p. 374 sqq. ; Gasparri, op. cit., n. 572, p. 413. 



126 BULLETIN CANONIQUE 

l'article 12 du présent décret, parce qu'il ne peut pas y avoir 
deux pénalités pour le même fait. 

Dans le second cas, il y aura faute grave, et le prêtre encourra 
la suspense a divinis portée par le décret Ut débita contre les vio- 
lateurs des prescriptions de l'article 9, mais non l'excommunica- 
tion de la bulle Apostolicœ sedis, qui ne vise pas ce cas. (Cf. l'Ami 
du Clergé, loco cit., p. 981.) 

14. Toutefois, Rome procède avec sagesse, et le numéro 14 
contient en effet une mesure de prudence pour faciliter la tran- 
sition. Un changement brusque, subit, aurait pu nuire à certaines 
œuvres pies, à des publications, qui avaient bien mérité de 
l'Eglise. Aussi le numéro 14 leur accorde-t-il un^délai, du temps 
pour se mettre en règle avec le nouveau décret. 

Certains directeurs de revues ou publicistcs, avec les autorisa- 
tions et garanties requises, pour faciliter le payement des abon- 
nements, avaient la faculté de remettre aux ecclésiastiques un 
nombreproportionné d'intentionsde messes: les prêtres devaient 
acquitter les messes qu'on leur envoyait, et l'administration gar- 
dait l'honoraire pour couvrir leur abonnement. // est permis 
d'acltei>er les abonnements annuels en cours. (Décret Ut débita, 
n° 14.) 

VIll 
L'ARTICLE 15 DÉTERMINE AVEC PRÉCISION LE TAUX 

DKS HONORAIRES DK MESSES QU'ON DOIT TRANS.METTRE 

15. On sait déjà (art. 9) que l'honoraire des messes manuelles 
doit être remis intégralement et en son espèce propre. 

S'il s'agit de messes annexées à un bénéfice, l'honoraire de la 
messe sera le même que celui qui est régulièrement en usage 
dans le diocèse où se trouve le béuéfice : on se conformera donc 
à la taxe diocésaine. Il n'y a pas, en effet, de taux fixé pour les 
messes bénéficialcs. Voilà, par exemple, un bénéfice d'un revenu 
de deux mille francs par an, comportant comme charge la messe 
tous les jours aux intentions du bienfaiteur et de sa famille. 
Assurément, le curé possesseur du bénéfice ne pourra pas acquit- 
ter par lui-même toutes ces messes; il a d'autres obligations 
auxquelles il doit satisfaire; il devra en transmettre un certain 
nombre à d'autres prêtres, ou au Saint-Siège ou à son Ordinaire. 



I 



BULLETIN CANONIQUE 127 

A quel taux les offrir? Nous venons de le dire : dans l'ei>pèce, il 
n'y a qu'à se conformer à la taxe diocésaine. 

Quant aux messes proprement fondées dans une paroisse ou 
toute autre église, si on ne peut pas toutes les acquitter, on 
devra les transmettre en remettant l'honoraire tel qu'il est fixé 
dans la fondation, ou, si dans la suite il a subi une réduction, tel 
qu'il a été réduit par l'autorité compétente. Bien entendu, on 
peut retenir les droits légitimement reconnus à la fabrique, au 
curé comme tel, conformément aux déclarations formelles de la 
Sacrée Congrégation dans les causes de Munich (25 juillet 1874), 
et d'Hildshein (21 janvier 1898). 

Enfin la Sacrée Congrégation recommande encore aux Ordi- 
naires de veiller à la bonne tenue des registres^. Cet article pres- 
crit très clairement trois registres : Que chaque église, outre le 
tablau des fondations et charges perpétuelles^ ait un registre dans 
lequel on inscrit régulièrement des messes manuelles avec le chiffre 
de l'honoraire^ et un autre registre dans lequel on marque à mesure 
V acquittement de ces diverses charges et obligations. Ainsi, on 
sait toujours clairement ce que l'on a fait et ce que l'on a à faire. 
(Décret Ut débita, n° 15.) 

Il est bon de rappeler, avec VAmidu Clergé [loco cit.), que tout 
prêtre, ne fût-il pas atteint par cette disposition de la loi qui 
prescrit les registres, n'en a pas moins l'impérieux devoir de 
tenir un registre particulier des messes qu'il reçoit. Le prêtre, en 
effet, est strictement tenu de célébrer les messes au temps voulu 
et d'en assurer l'acquittement en cas de mort imprévue. Il faut 
que les héritiers trouvent ses volontés nettement exprimées sur 
ce point si important, et qu'ils sachent sûrement le nombre de 
messes qui restent à acquitter et les honoraires qui leur sont 
affectés . 

Cette précaution s'impose pour prévenir les surprises de la 
mort et garantir l'accomplissement régulier d'un devoir capital. 
Rien de plus efficace pour obtenir ce but qu'un livre spécial bien 
tenu, où chacun marque h mesure les messes qu'il reçoit avec le 
chiffre de l'honoraire, et celles qu'il acquitte. 

Il convient que les registres soient dûment signés, pour qu'ils 
aient toute leur valeur au point de vue juridique. Les instruments 

1. Cf. Décret Nuper Innoc. XII, § 19; Gaspard, op. cil., n. 568, p. 410. 



128 BULLETIN CANONIQUE 

vraiment authentiques constituent une preuve juridique irréfra- 
gable. 

Enfin, la Sacrée Conorrég'ation termine le décret en recomman- 
dant aux évêques, h tous les Ordinaires de veiller avec le plus 
grand soin à ce qu'il soit fidèlement exécuté et observé. 

Lucien CHOUPIN. 



REVUE DES LIVRES 




I. Versailles, par André Péhaté, Paris, H. Laiirens, 1904. 
1 volume petit in-4, 202 pages, illustré de 149 gravures. 
Prix : broché, 4 francs; relié, 5 francs. 

II. Rouen, par Camille Enlart. Même éditeur, 1904. 
1 volume petit in-4, 164 pages, illustré de 108 gravures. 
Prix : broché, 4 francs; relié, 5 francs. 

III. Strasbourg, par Henri WELSCHI^'GER. Même éditeur, 
1905. 1 volume petit in-4, 152 pages, illustré de 115 gra- 
vures. Prix : broché, 4 francs; relié, 5 francs. 

I. M. André Pératé, le distingué conservateur adjoint du Musée 
national de Versailles, était tout désigné pour écrire la première 
de ces monographies. Il nous fait successivement admirer la 
magnificence du château et de sa chapelle, la majestueuse régu- 
larité du parc peuplé de statues et animé par le jeu des grandes 
eaux, l'élégance des deux Trianons. On conçoit qu'auprès de ces 
splendeurs, la cité même pâlisse quelque peu. C'est pourquoi ce 
livre est avant tout l'histoire du château et de ses entours. L'au-- 
teur s'est acquitté de son double rôle d'historien et de critique 
avec l'érudition sûre et le goût artistique qu'on lui connaît. 

II. « Rouen n'a jamais cessé de prospérer; c'est pourquoi elle 
est une ville d'art très complète. » Ces paroles de M. Enlart 
nous révèlent le plan qu'il a adopté et légitiment le choix qu'il a 
fait. La cathédrale, Saint-Ouen, Saint-Maclou, le Palais de jus- 
tice, la Grosse Horloge, l'Aître de Saint-Maclou, obtiennent une 
attention de faveur, très méritée, parce que ce sont les monu- 
ments rouennais les plus beaux et les plus populaires. Si l'auteur 
bornait là son évocation, pour splendide qu'elle soit, nous n'au- 
rions de l'antique capitale de la Normandie qu'une vision bien 
incomplète. Il a donc eu grandement raison de faire encore défiler 
devant nous les quais, les rues pittoresques, les vieilles maisons, 
les souvenirs historiques, — par exemple ceux qui se rapportent 
à la prison de Jeanne d'Arc et à l'emplacement de son bûcher, — 

cii. — s 



130 



REVUE DES LIVRES 



les monuments secondaires enfin qui achèvent de donner à une 
ville sa physionomie particulière. Le présent volume est digne, 
en tout point, de VexcvUent Manuel d'archéologie française, dont 
l'éminent directeur du Musée de sculpture comparée a commencé 
la publication. Un grand nombre des reproductions, qui illustrent 
si bien le livre, sont dues, ce qui ue gâte rien, à l'érudit archéo- 
logfue lui-même. 

III. Le nom seul de Strasbourg éveille parmi nous les plus 
vives sympathies. Bien peu de villes offrent un passé aussi dra- 
matique que celui de cette cité, placée sur le chemin des inva- 
sions, qui lut tour à tour au pouvoir des Celtes, des Romains, des 
Alémans, des Francs, des Germains, des Français, et qui appar- 
tient aujourd'hui aux Prussiens. M. Henri Wiîlschingeu, dont 
l'érudition et le talent d'historien sont très appréciés, a traité 
cet émouvant sujet avec la sincérité d'un savant et l'ardeur d'un 
patriote. Sous la conduite d'un tel guide, et grâce à de nom- 
breuses et belles gravures, nous faisons la plus agréable et la plus 
instructive excursion : vieux croquis de la ville, costumes anciens, 
tableaux célèbres du Musée, reproductions du fameux manuscrit 
florins deliciarum, statues de Sabine et d'Erwin de Steinbach, 
de Gutenberg, de Goethe et de Kléber, tombeaux d'Oberlin, de 
Koch, d'Adeloch et du maréchal de Saxe, aspects divers de la 
merveilleuse cathédrale, château des Rohan, Œuvre de Notre- 
Dame [Frauenhaus), ponts couverts et moulins, Rabenhof et 
Petite France, pompeux édifices de la ville neuve, comme le Palais 
impérial et le Palais universitaire, tout cela décrit, expliqué, 
fi"fu ré, concourt à nous donner de Strasbourof une connaissance 
érudite et comme une vue immédiate. Vraiment l'auteur a réussi 
à faire revivre le passé et à peindre le présent. Quant à l'avenir, 
il l'esquisse d'une façon discrètement émue : « En quittant ces 
lieux historiques où tant de souvenirs s'étaient réveillé.s en moi, 
j'aperçus et je conlemphû une dernière fois avec tendresse la 
(lèche de la cathédrale, cpie d'énormes casernes, nouvellement 
bâties près du fleuve, essayent vainement de dérober à la vue. 
Elle ennoblissait tout le paysage, et son élau vers le ciel que rien 
n'a pu arrêter, pas même la bombe du 15 septembre 1870, m'ap- 
paraissait comme un emblème, comme un symbole, comme une 
espérance. » 

Ces trois nouvelles monographies doivent compter, pour le 



REVUE DES LIVRES ' 131 

fond comme pour la forme, parmi les meilleures de la belle collec- 
tion des Villes d'art célèbres. Gaston Sortais. 



L'Italie illustrée, par P. Jousset. Paris, Larousse, 1904. 
Grand iii-4, 370 pages, avec 14 cartes et plans en couleurs, 
9 caries en noir, 12 planches hors texte, 784 reproductions 
photographiques. Prix: broché, 22 francs; relié, 28 francs. 

L'Italie illustrée est un livre charmant et instructif, à mettre 
sur toutes les tables, à ouvrir sous tous les yeux. Il convient à 
tous ceux qui ont le goût des arts et de la belle nature. 

Lucien Delille. 

I. Rome, par Emile Bertaux. Paris, H. Laurens,1905. Collec- 
tion Les Villes d'art célèbres. 1 volume petit in-4, 523 pages, 
illustré de 345 gravures. Prix: broché, 12 francs; relié, 
15 francs. 

II. Donatello, par Arsène Alexandre ; Boucher, par Gustave 
Kahn ; Fragonard. par Camille Mauclair; Chardin, par Gaston 
Schéfer; La Tour, par Maurice Tourneux; Hogarth, par 
François Benoit, Paris, H. Laurens. Collection Les Grands 
Artistes. Chaque volume petit in-8, 128 pages, avec 24 gra- 
vures. Prix : broché, 2 fr. 50; relié, 3 fr. 50. 

I. Il n'y a pas que les enfants qui aiment les ëtrennes. Les grands 
jeunes gens et les grandes jeunes filles n'y sont pas insensibles. 
Il n'est même personne par qui un joli souvenir ne soit bien 
agréé, sans compter ceux qui aiment à s'offrir, de temps en temps, 
un cadeau de leur choix. 

A ces friands de belles choses s'offrent la collection des Villes 
d'art célèbres et la collection des Grands Artistes^ de la maison 
II. Laurens. Parmi ces villes, la Rome de M. E. Bertaux tient, 
conitne il est convenable, la place d'honneur. Mais il y a là plus 
que d'artistiques gravures. On y trouve une érudition très infor- 
mée et très sûre, en même temps que présentée avec une parfaite 
bonne grâce. La Rome antique s'offre à nous avec tout ce qu'ont 
révélé les plus récentes découvertes archéologiques, comme les 
fouilles pratiquées au Forum et au Palatin, les études de M. Ché- 
dame sur le Panthéon d' Agrippa et d'iladrien, ce qu'on sait des 



132 REVUE DES LIVRES 

"•rands travaux d' haussmannisation entrepris par Auguste, les 
marbres qui forment le nouveau musée aux Thermes de Dioclë- 
tieu. 

Dans la Rome chrétienne, nous allons des Catacombes à l'Ap- 
partement Borgia. Enfin la Home moderne nous conduit des 
grands projets de Jules II aux bouleversements commis pour 
installer la capitiile de la « troisième Italie ». Le livre se ferme 
par la description du monument élevé à Garibaldi sur le Janicule 
et h la colonnade dressée au flanc du Capitole, en l'honneur de 
Victor-Emmanuel II. Mais pourquoi appeler l'aventurier, chef 
d'aventuriers, le « glorieux vaincu de Mentana » ? C'est d'ailleurs, 
il faut le dire, une des rares notes du livre qui sonnent mal à une 
oreille catholique. 

Chacune des trois parties de l'ouvrage peut être acquise seule. 

II. Dans la suite des Grands Artistes, brille au premier rang 
Donatello. Son biographe le place bien près des sculpteurs 
grecs, presque au-dessus. Mais il y a entre eux et lui une ligne 
de séparation nettement marquée. L'art antique cultive le géné- 
ral, Donatello a la passiou du particulier. C'est aussi le créateur 
des formes en action par opposition aux formes en repos des 
Grecs. Etrange par son originalité et sa puissance d'expression, 
il reste le sculpteur des sombres prophètes et des enfants joueurs. 

Il était difficile de refaire, ad usum Delphini, les pastorales 
de Boucher, l'Anacréon de la peinture, tout autant que les toiles 
galantes et voluptueuses de Fragonard, destinées à des financiers 
libertins. Ni M. G. Kahn, ni M. C. Mauclair ne l'ont tenté. Nous 
aimons mieux signaler et louer Chardin avec ses familières scènes 
d'intérieur qui s'idéalisent en leur vapeur lumineuse; La Tour^ 
ce puissant évocateur d'âmes en ses pastels magiques; Hogarth^ 
le romancier-peintre et le moraliste au réalisme expressif. 

Tous ces ouvrages méritent un succès plus durable que le succès 
éphémère des livres d'étrennes. Lucien Delille. 

Les Bizarreries des races humaines, par H. Goupin. Paris, 
Vuibert et Nony, 1905. Grand in-8, 285 pages, illustré de 
214 gravures. Prix : broché, 4 francs ; relié percaline, 6 francs ; 
relié amateur, 10 francs. 

C'est une idée assez étrange que d'avoir collectionné les Bizar- 



REVUE DES LIVRES 133 

reries des races humaines. Si au moins cela pouvait nous inciter 
à nous corrio^er de nos travers. Le livre pourrait être intitulé : 
Particularités curieuses tirées de l'Jiisloire des voyages ; et, en 
cette qualité, il intéressera ceux qui aiment à faire le tour du 
monde, du coin de leur feu. L'auteur a, d'ailleurs, eu le bon goût 
de s'arrêter, soit dans la description, soit dans l'illustration, là 
où la bizarrerie deviendrait grossièreté ou inconvenance. 

Ces coutumes bizarres et curieuses sont surtout empruntées 
aux peuplades sauvages. C'est peut-être les gratifier trop géné- 
reusement. Nos civilisés ont des modes à rendre jaloux les été- 
gants et les élégantes des pays dits primitifs. Au moins a-t-on 
noté la fourrure de nos « chauffeurs », que l'on croirait dérobée 
« à quelque Samcjyède en rupture de banquise ». 

Lucien Delille. 



L'Indo-Chine française, par Paul Doumer, député, ancien 
gouverneur général de l'IndoGhine. Paris, Vuibert et 
Nony. 1 volume grand in-4, orné de 170 illustrations (dont 
12 hors texte), par G. Fraipont, d'après ses croquis pris sur 
place, avec carte en couleurs de l'Indo-Chine, et enrichi d'un 
portrait de l'auteur, en héliogravure Dujardin. Prix: broché, 
10 francs; relié fers spéciaux, 14 francs; reliure amateur, 
18 francs. 

M. Paul DouMER est un travailleur. Homme politique très en vue, 
ministre désigné pour la prochaine combinaison gouvernemen- 
tale, président de la commission du budget de la Chambre des 
députés, il trouve encore du temps pour rédiger ses Souvenirs 
d'Indo-Chine et en faire un très beau livre d'étrennes. 

M. Paul Doumer a été gouverneur général de l'Indo-Chine 
française pendant cinq ans, de 1897 à 1902. Seul jusqu'ici il est 
resté dans cette charge jusqu'à la fin de son mandat : tous ses 
prédécesseurs étaient morts ou avaient été révoqués avant cette 
échéance. On ne peut lui contester l'honneur d'avoir donné à nos 
colonies d'Extrême-Orient une impulsion vigoureuse. Le pays a 
été pacifié, l'outillage économique développé, la construction des 
chemins de fer poussée activement et le commerce extérieur porté 
de 215 millions de francs à 534 millions. Jeune et robuste, le 
gouverneur général a pu parcourir en personne, explorer à fond 



134 REVUE DES LIVRES 

et voir de ses yeux l'une «npiès l'autre toutes les provinces de la 
colonie: Cochinchine, Tonkin, Annam, Laos, Cambodge. A cha- 
cune d'elles est consacré un lono' chapitre. Un autre, an début, 
renferme l'histoire de notre établissement en Iiido-Chine avec 
des vues d'ensemble sur la rég'ion et ses habitants ; un autre enfin 
expose l'essor actuel des possessions françaises et les perspec- 
tives d'avenir. 

Peut-être aurait-on pu supprimer celui qui a pour titre : De 
Paris à Saïgoti,ç\m ne nous apprend pas orand'chose surl'Indo- 
Chine, sinon quelle est bien loin de Paris et que M. le gouver- 
neur g-énéral eut quelques ennuis pour se rendre dans son gou- 
vernement. Ce sera l'avis sans doute des hommes d'Elat, des 
économistes, des coloniaux et autres personnes graves ; mais 
M. Doumer nous avertit que ce n'est pas précisément pour elles, 
mais bien jtlutôt pour la jeunesse qu'il écrit. Et après tout, les 
menues aventures des grands personnages ont leur intérêt, et peu- 
vent trouver place dans un livre qu'on intitule modestement : 
Souvenirs. Joseph Burnichon. 



Les Mémorables Aventures du docteur J.-B. Quiès, par J 

Paul Célières. Paris, Henmiyer. 1 volume petit in-8 écu, jj 

320 pages, avec 55 dessins. Prix : relié toile, fers spéciaux, 
tranche dorée, 5 francs. 

« Me rappelant que tous les genres sont bons, hors le genre 
ennuyeux, je n'ai eu d'autre intention que de ne pas ennuyer 
mes lecteurs. » C'est en ces termes que l'auteur des Aventures du 
docteur J.-B. Quiès annonce le but de son livre; il l'a dépassé, 
car cet ouvrage est de nature à égayer positivement les lecteurs 
de tout âge. Je sais tel collège où il a été fort utile pour les ré- 
créations des mauvais jours d'hiver. On rit aux dépens du déso- 
pilant docteur, mais on reste convaincu que M. Paul Ciîlières 
« n'a voulu tourner en ridicule ni la science ni les savants », et * 

que, de plus, il a le talent de distraire et d'instruire. 

J. B. 



I. La Poule à poils, texic et illustrations par A. Vimar. 
Paris, Laurens, 1904. 1 volume in-8, avec 4 planches hors 



REVUE DES LIVRES 135 

texte en couleurs et 93 gravures en noir. Prix : broché, 
2fr. 50; relié, 3fr. 50. 

II. L'Enfance laborieuse. Yves le Marin, texte et illustra- 
tions par G. Frâjpgnt. Paris, Laurens, 1904. i volume iii-8, 
avec 4 planches hors texte en couleurs et 66 gravures en noir. 
Prix : broché, 2 fr. 50; relié, 3 Ir. 50. 

Ces deux volumes font partie de la collection Plume et Crayon: 
Les récits amusants et instructifs qu'ils renferment, les des- 
sins qui accompagnent la narration, réalisent bien le but que 
l'on s'est proposé, de distraire utilement les enfants. 

Au Pays des Manchots, par Georges Lecomte. Bruxelles, 
0. Schepens. 

Le (c pays des Manchots », c'est la terre Adélie, la terre de 
Graham, la terre d'Alexandre P"" ou de Guillaume II, ou de Vic- 
toria, dans la zone antarctique. 

Sous ce titre, M. Georges Lecomte nous donne le récit humo- 
ristique, et en même temps très exact, du voyage que fit, vers le 
pôle nord, de 1897 à 1899, la Belgica^ dont il était le comman- 
dant en second. 

Il y a plaisir et profit à suivre les hardis navigateurs belges à 
travers toutes les péripéties de leur aventureux voyage. Des cartes, 
des dessins variés accompagnent la narration, et la rendent plus 
attrayante encore. 



La Laïcisation des hôpitaux. Appel à tous les amis des pau- 
vres. Paris, Oudin, 1905. In-8, 125 pages. Prix : 1 fr. 50. 

Quiconque a lu dans VUnwers les premiers chapitres de cette 
étude, voudra en savourer ici les derniers. Quant à ceux qui n'en 
connaissent rien encore, ils iront d'un trait du commencement 
h la fin. Même après avoir appris dans les extraits du journal 
d'une infirmière parus à la Revue des Deux Mondes et dans les 
articles d'une si fine ironie publiés dans l'Eclair^ on trouvera à 
s'instruire et à s'indigner presque à chaque ligne du présent 
volume. L'auteur n'est pas de ceux qui cherchent à nuancer ou 
à gazer leur pensée. Il a le verbe franc et le vocable expressif, 



136 REVUE DES LIVRES 

parle du « féroce Calvin » et des « féroces communards ». Mais 
quels trésors de tendresse et de commisération profonde il répand 
sur les pauvres et les malheureux ! On dirait que ce sont ses privi- 
légiés à lui et qu'il les^défcnd, comme un père ses enfants, contre 
leurs ennemis. 

Cependant, à part quelques cris du cœur ponctuant çà et là 
l'exposé des réalités, ou quelques échappées vers les horizons 
troublés de la situation générale du pays, l'ami des pauvres sait 
contenir son émotion. Outre qu'il témoigne perpétuellement de 
connaissances techniques acquises dans la visite des hôpitaux et 
au contact des divers personnels, il ne cite que des faits et des 
documents. Encore les emprunte-t-il assez souvent à des adver- 
saires, par exemple, au Petit Marseillais. 

Le meilleur moyen de donner une idée de cette empoignante 
brochure nous paraît l'indication des sujets successivement 
traités : But de la laïcisation • — la Formation des infirmières 
congrcganistes et celle des infirmières laïques ; — le Prosélytisme 
religieux et le proséhjtisme sectaire ; — les Hôpitaux et les œuvres 
de charité spoliés au profit des sectaires, et pour l'asservissement 
de la France; — Par qui sont remplacées les religieuses hospita- 
lières ; — Comment les malades sont soignés da/is les hôpitaux 
laïcisés; — Quelques conclusions. 

Dans ces dernières pages, l'auteur élargit la question. Certes» 
il ne veut de mal h personne, mais il souhaiterait un peu d'amé- 
lioration pour ceux qui souffrent. Sans peindre leur régime avec 
une plume aussi acerbe que M. Léon A. -Daudet, dans ses immor- 
tels Morticoles., il rapporte cette parole de J. de Maistre : « Les 
Français ont donné de telles preuves de patience, qu'il n'est 
aucun genre de dégradation qu'ils puissent craindre. » Le mot 
est aussi vrai aujourd'hui qu'au temps du Directoire, et cela sur 
toute la surface de la France, mais surtout dans certains hôpitaux. 
On a vu partir les sœurs et on les regrette ; mais on ne fait rien 
pour les rappeler, La paralysie n'existe pas seulement à l'inté- 
rieur de ces établissements; elle règne sur tout le pays. .Ceux-là 
qui liront ce travail se sentiront pourtant secoués, et peut-être 
aideront-ils les autres à sortir de leur léthar<rie. 

Henri Chkrot. 



REVUE DES LIVRES 137 

Essai sur i éducation des femmes, par Mme de Rémusat. 
Précédé d'une Etude par Oct. Gréard, de l'Acadéraie fran- 
çaise. Paris, Hnrhette, 1903. In-12. cxx-197 pages. 

Le ministère de l'instruction publique, en quête d'ouvrages de 
pédagogie à inscrire au pro^i amme des écoles normales de filles, 
a fait choix de VEssai de Mme de Rémusat. Il faut l'en féliciter, 
encore qu'on s'en étonne quelque peu. Les principes de cette 
dame ne sont en effet guère en harmonie avec ceux qui inspirent 
à l'heure présente l'éducation olficielle. 

Fille d'une victime de la Terreur, mariée à un chambellan de 
l'empereur qui fut ensuite préfet de la Restauration, Mme de 
Rémusat dut à son éducation et au milieu où elle vécut de com- 
prendre qu'il faut savoir s'accommoder à son temps. Qu'on le 
veuille ou qu'on ne le veuille pas, la Révolution française a 
apporté, dans les conditions de la vie, des changements profonds 
dont il est nécessaire de tenir compte dans l'éducation des jeunes 
filles, sous peine d'en faire des femmes étrangères à leur temps 
et à leur pays. Il y a des idées et des devoirs qui s'imposent à la 
femme dans la société moderne, et que la femme, aux siècles 
passés, n'était pas tenue de connaître. Mais, à côté des formes 
changeantes des relations sociales, il y a la loi de nature, fonde- 
ment de la famille, qui ne change pas. Mme de Rémusat s'empresse 
de le proclamer, et c'est sur cette double base de la vocation 
essentielle de la femme et des exigences spéciales du temps 
qu'elle établira son système d'éducation. « L'homme doit être 
formé pour les institutions de son pays; la femme pour l'homme 
tel qu'il est devenu. » Epouse et mère de citoyens, elle ne doit 
pas pour cela sortir des limites que la nature lui assigne. Or, 
« la nature, qui nous met au second rang, défend à notre éduca- 
tion de tenter de nous élever au premier. Il faut toujours voir 
dans les jeunes filles qu'on élève la future compagne d'un être 
dont elle ne peut rester indépendante. » Par suite, « l'éducation 
perfectionnée ne chargera pas une femme de ce trésor de science 
qui pourrait effaroucher justement un bonhomme de mari, et 
même celui qui n'est pas bonhomme dans le sens vulgaire de ce 
mot ». Comment les demoiselles de Sèvres vont-elles accueillir 
de tels enseignements? 

Mme de Rémusat ne se prononce pas moins nettement sur la 



138 REVUE DES LIVRES 

religion, la morale chrétienne, et même « les déplorables progrès 
de rincrédiilité et du scepticisme si souvent intolérants dans leur 
incertitude ». Elle ne va jias sans doute jusqu'à faire de la piété 
un des ressorts de l'éducation; elle avait l'esprit fortement teinté 
de philosophisme à la mode du dix-huitième siècle. Toutefois sa 
croyance paraît sincère, encore que froide et raisonneuse.il est à 
regretter qu'elle n'ait point achevé son chapitre sur la religion. 
Telle qu'elle est, celte ébauche a semblé dangereuse ; on a voulu 
en atténuer l'effet et on est allé chercher dans la Correspondance 
une de ces tirades sur la fausse dévotion et les faux dévots, vraies 
à les bien prendre, mais dont il est si aisé de faire abus ! C'est par 
là que se termine VEssai; on vous laisse sous l'impression de ce 
morceau qui vous donne « l'expression intime des sentiments 
de Mme de Rémusat ». Des méchants verraient là une petite 
perfidie. 

Mme de Rémusat a beaucoup écrit ; morte à quarante et un 
ans, elle a laissé des monceaux de lettres et de noies dont son fils 
Charles a extrait dix volumes de Correspondance et trois volumes 
de Mcnioires. Esprit ouvert, ferme et pondéré, elle a presque 
toujouis la note juste. UEssai sur Vcducation des femmes^ tout 
spécialement, témoigne d'un grand bon sens, exempt d'exagé- 
ration comme de parti pris, La langue est généralement très soi- 
gnée ; la {>hrase a de la correction et de la tenue classique. On 
n'y trouvera pas de brillantes envolées, mais les pages de belle 
venue abondent. La pensée, ramassée avec effort, prend volon- 
tiers une allure de sentence, et l'on pourrait extraire de ce petit 
livre quantité de ces formules, plus ou moins profondes, que les 
maîtres universitaires ont coutume de donner comme sujets de 
devoirs, et qui, malheureusement, isolées de leur contexte, res- 
semblent parfois à des devinettes. Exemple : « La beauté, dit 
Mme de Rémusat, en facilitant les succès, refroidit l'imagina tion.))(?) 

La nouvelle édition de VEssai est .précédée d'une Etude de 
M. Oclave Gréard sur la personne de l'auteur et sur VEssai lui- 
même. Œuvre exquise de goût et de fine littérature, cette pré- 
face, d'ailleurs aussi longue que le livre, fut le dernier écrit et, 
conime on disait jadis, le chaut du cygne du regretté vice-rec- 
teur de l'Université de Paris. Joseph Burnichon. 

Annuaire pour Tan 1905, public par le Bureau des longi- 



. REVUE DES LIVRES 139 

tudes, avec des notices scientifiques. Paris, Gauthier-Viilars. 
In-16, 787 pages. Prix : 1 fr. 50. 

Le Bureau des lono^itudes a introduit récemment une modifi- 
cation considérable dans la publication de son précieux Annuaire : 
certains documents sont publiés chaque année, tandis que d'autres 
ne sont plus insérés que tous les deux ans; il en résulte que la 
somme des documents n'est plus fournie que par l'ensemble de 
deux annuaires consécutifs, mais a pu être rendue de beaucoup 
plus considérable. Cette année, et pour la première fois, ce sont 
les tableaux relatifs à la physique et à la chimie qui sont omis, 
tandis que la partie géographique et statistique est donnée avec 
des développements inaccoutumés. On ne saurait trop recom- 
mander au lecteur les magnifiques tableaux*, ne renfermant pas 
moins de 174 pages, où M. Levasseur a condensé les principales 
données relatives à la géographie statistique. La métrologie a 
été aussi complètement remaniée, pour la mettre en accord avec 
la loi du 11 juillet 1903, consacrant les nouveaux étalons métri- 
ques. Une notice scientifique de M. Hatt, sur les marées, com- 
plète celle que ce savant avait déjà donnée l'année dernière sur 
cet intéressant et difficile sujet. Joseph de Joanms. 



Les Etudes ont encore reçu les ouvrages et opuscules sui- 
vants* : 

Sainte Vierge. — Hisioria de la Sagrada iinagen de nuestra sehora dcl 
patrocinio y cultos que se la tribiUan desde el aîto de 15i6, por el R. P. Lau- 
reaiio Veres Acevedo, S. J. Mexico, J. Aguilar Vera, 1904. 1 volume in-12, 
264 pages. 

Hagiographie. — Saintes pour jeunes filles, par l'abbé Henry Bolo. Paris, 
Poussielgue, 1904. 1 volume in-18, 339 pages. Prix : 3 h: 50. 

Ecriture sainte. — Paraboles évan^éliques expliquées et méditées, par 
Gh. Lacoiiture, V. de W. Tome I : Paraboles en saint Matthieu. Tome II: 
Paraboles ea saint Marc, saint Luc et saint Jean. Paris, Retaux, J905. 2 vo- 
lumes in-32 de 427 et 328 pages. 

Droit canon. — Ordo des indulgences plénières, par l'abbé Grimaud. 
Paris, Poussielgue. 1 volume in-12, 158 pages. Prix : 1 fr. 75. 

Apologétique. — Série de brochures in-18 de 60 pages environ, par Lu- 

1. Les ouvrages et opuscules annoncés ici ne sont point pour cela recom- 
mandés : les Études rendront compte le plus tôt possible de ceux qu'il 
paraîtra bon de faire plus amplement connaître à leurs lecteurs. 



140 REVUE DES LIVRES 

dovico Macinani. I. Credo. II. Fm Materia e la Vita. III. L'Uomo. IV. L'A- 
nima. Rome, Desclée, 1904. 

— Les Sacrements, Instructions d'apologétique, par Léon Désers. Paris, 
Poussielgue. 1904. 1 volume in-18, 331 pages. Prix : 2 fr. 50. 

Religion. — • Le Soir de la vie, par Ch. Laurent, prêtre S, M. Paris, Haton, 
1904. 1 volume in-18, 302 pages. Prix : 2 francs; franco, 2 fr. 40. 

— Manuel de prières et ckoi.v de cantiques, à l'usage des enfants, par 
labbo Mourot. Nouvelle édition. Paris, Haton, 1904. 1 volume in-32, 
148 pages. 

— Instruction aux enfants de Marie et aux personnes pieuses, par l'abbé 
Edelin. Paris, Haton, 1904. 1 volume in-12, 386 pages. 

— Soldat de César et soldat du Christ, par l'abbé J.-B. Gay. Paris, Haton, 
1904, 1 volume grand in-8 illustré, 352 pages. Prix : 4 francs ; franco, 4 fr. 75. 

— Abrégé de In doctrine chrétienne. Paris, Poussielgue, 1904. 1 brochure 
in-32, 56 pages. Prix : 25 centimes. 

— De la peur de Dieu, par l'abbé J. Cellier. Paris, Poussielgue, 1904. 
1 volume in-18, 244 pages. Prix: 2 fr. 50. 

— Lettres de direction, par Mgr d'Hulst, publiées par M. Alfred Baudril- 
lart. Paris, Poussielgue, 1904. 1 volume in-8, 380 pages. Prix: 5 francs. 

— Lettres à un jeune bachelier sur la virilité chrétienne du caractère, par 
Léon Désers. Paris, Poussielgue, 1904. 1 volume in-12, 80 pages. Prix : 
1 franc. 

— La Flamme de l'apostolat, par le chanoine P. Lenfant. Paris, Pous- 
sielgue, 1904. 1 volume in-16, 342 pages. Prix: 2 fr. 50. 

Ascétisme. — La Vie de la grâce dans l'âme chrétienne, par l'abbé F. Sor- 
nay, curé de Grièges (Ain). Lyon, Nouvelet. 1 volume in-12, 296 pages. 

— Ma vie avec Jésus. Paris, Poussielgue. 1 volume in-32, 160 pages. Prix : 
80 centimes. 

— La Bonté, son prix, ses caractères, ses sources, ses contrefaçons. Paris, 
Poussielgue. 1 volume in-32, 194 pages. Prix : 1 franc. 

Sermons. — OEuvres choisies de Mgr Billard, évéque de Carcassonne. 
Tome III. Paris, Vie cl Amat, 1904. 1 volume in-r2, 471 pages. 

Littérature. — La Méthode des classiques français (Corneille, Poussin, 
Pascal), par Paul Desjardins. Paris. Colin, 1904. 1 volume in-18 jésus, 
275 pages. Prix : 3 fr. 50. 

Philosophie. — De genesi et divisione scicntiarum juxta Herbert Spencer et 
juxta philosophiam scholasiicam, par Henri Pla Deniei. Barcelone, Riera et 
Sans, 1904. 1 brochure in-8, 36 pages. 

SciENCKS. — Dictionnaire populaire illustre d'histoire naturelle, par J. Pi/.- 
xetta, revu et précédé d'une introduction, par Edmond Perrier, de l'Académie 
des sciences. 2* édition. Paris, Hennuyer, 1904. 1 fort volume in-4, orné de 
1 750 gravures dans le texte. Prix : broché, 22 francs ; relié demi-chagrin, 
tranche jaspée, 27 francs. 

Peinture. — Les Secrets du coloris, guide pratique d'observations expéri- 
mentales sur les harmonies coloriées, par G. de Lescluze, Bruges, Deniolin- 
Claeys, 1904. 1 volume in-8, 215 pages, avec planches de couleurs et 13 gra- 



REVUE DES LIVRES , 141 

vures. Prix : 10 francs. Cet ouvrage est accompagné d'un cahier Tablatures- 
gammes et page chiffrée. 

Archéologie. — Le Forum romain et la voie sacrée, aspects successifs des 
monuments fidèlement restitués d'après les documents authentiques, depuis 
le quatrième siècle jusqu'à nos jours, par M. F, Hofl'bauer, texte par M. H. Tlié- 
denat, de l'Institut. Paris, Pion, 1905. 1 volume in-4 grand jésus, 152 pages, 
avec couverture tirée en couleurs, orné de 4 aquarelles typographiques et 
de 2 gravures en noir hors texte, de 5 plans et de 42 illustrations; Prix: 
broché, 20 francs. 

Economie sociale. — L'Alcoolisme et les moyens de le combattre, jugés par 
l'expérience, par le D' Jacques Berlillon. 2e édition. Paris, Lecoffre, 1904. 
1 volume in-12, 232 pages. Prix: 2 francs. 

— Le Code du travail annoté, par Louis André et Léon Guibourg. Paris, 
Librairie généralede droit et de jurisprudence. 1 volumein-8 carré, 684 pages. 
Prix : 6 francs. 

— Rapport relatif à l'exécution de la loi du 31 mars 1898 sur les unions 
professionnelles pendant les années 1898-1901, présenté aux Chambres légis- 
latives par M, le ministre de l'industrie et du travail. Bruxelles, J, Lebègue, 
O. Schepens, 1904. 1 volume in-8, 370 pages. 

Histoire. — Un chouan : Le général de Boisguy (Fougères-Vitré, Basse- 
Normandie et frontière du Maine, 1793-1890), par le vicomte du Breil de 
Ponlbriand. Paris, Honoré Champion, 1904.1 volume in-8, 476 pages. Prix : 
7 fr. 50. 

— Archives historiques de la Saintonge et de VAunis. Tome XXXIV. Paris, 
Picard, 1904. 1 volume in-8, 363 pages. 

Biographie, — Ernest Lelièvre et les fondations des Petites-Sœurs des pau- 
vres, par Mgr Baunard. Paris, Poussielgue. 1 volume in-8, 499 pages. Prix : 
4 francs. 

— Le Cardinal Manning, par Victor de Marolles. Paris, librairie des 
Saints-Pères, 1905. Collection Les Grands Hommes de l'Eglise au dix-neu- 
vième siècle. 2e édition. 1 volume in-12, 214 pages. Prix : 2 francs. 

Théâtre. — Francesca, drame lyrique en deux actes et un épilogue, par 
Jehan Grech. Paris, Haton, 1904. 1 volume in-12, 70 pages. 

— Marias Larbineau, comédie en deux actes, par Joseph Roques. Paris, 
Haton, 1904. 1 volume in-12, 70 pages. 

Romans. — La Tour du cardinal, par Lucie des Ages. Paris, Haton, 1904. 
1 volume in-12, 248 pages. Prix: 2 francs; franco, 2 fr. 40. 

— La Sœur aînée, par F. de Noce. Paris, Haton, 1904. 1 volume in-12, 
273 pages. Prix : 3 francs; franco, 3 fr. 50. 

— La Gorge d'enfer, par S. de Saint-Loup. Paris, Haton, 1905. 1 volume 
in-12 illustré, 424 pages. 

— L'Odyssée d'un petit Cévenol, par Henri Gauthier-Villars. Illustrations 
de J. Geoffroy. Paris, Hennuyer. 1 volume petit in-4, 310 pages. Prix : bro- 
ché, 6 francs ; relié toile avec fers spéciaux tirés en couleurs, 7 francs. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 



Décembre 11. — A Rome, à Saint-Pierre, cérémonies solennelles de 
la canonisation des bienheureux Alexandre Sauli, barnabite, et Gérard 
Majella, rédemptoriste. 

13. — A Paris, la Chambre des députés alloue aux différents minis- 
tères 31 millions de crédits supplémentaires. 

— Une circulaire du ministre de la guerre prohibe aux militaires l'en- 
trée dans une association ayant un caractère politique ou religieux; 
pour faire partie d'une autre société, quelle qu'elle soit, l'autorisation 
du ministre leur est nécessaire. 

— A Panama, une expertise prouve que le matériel laissé par la So- 
ciété française vaut à lui seul les 200 millions qui lui ont été payés 
par la Société américaine décidée à percer l'isthme, suivant les plans 
de M. de Lesseps. 

— L'escadre de l'amiral Rodjestvensky vient de doubler le cap de 
Bonne-Espérance. Elle fera à Madagascar sa jonction avec celle de 
l'amiral Feikerson qui a quitté Djibouti. 

14. — En Russie, Sasonof, l'assassin de M. de Plehve, et son complice 
Sikorski sont condamnés, le premier aux travaux forcés à perpétuité, 
le second à vingt ans de la même peine. 

15. — A Budapest (Hongrie), le parti de l'opposition, à la Chambre, 
fait une telle obstruction que le président du conseil, comte Tisza ne 
peut prononcer son discours. 

— En Espagne, le général Azcarraga a accepté la mission de consti- 
tuer un nouveau cabinet. 

16. — A Paris, la Chambre des députés absout M. Pelletan de la perte 
du transport la Vienne, et renvoie à la suite des autres l'interpellation 
de M. Aynard sur la délation par des professeurs de l'Université. 

— A Pretoria, funérailles solennelles du président Kruger. 

17. — A Ché-fou (Chine), huit Russes échappés de Port-Arthur 
annoncent que la place renferme encore vingt mille hommes, que la 
flotte russe n'a été détruite que sur les ordres de Stœssel lui-même. 

— En Hongrie, l'empereur François-Joseph ajourne le Parlement 
Jusqu'au 28 «lecembre. 

18. — A Paris, la rentrée en France de M. Marcel Habert, condamné 



EVENEMENTS DE LA QUINZAINE \ 143 

le 23 février 1900 par la Ilaute-Gour à cinq années d'exil, a été l'ccca- 
sion d'une ira|)ortante manifestation de sympathie. 

19. — A Rome, béatification du vénérable Gaspard de! Bufalo. 

— A Paris, clôture du congrès de V Action libérale populaire, ouvert 
le 15 dans la salle de la Société de géographie, sous la présidence de 
M. Jacques Piou. Neuf cents délégués représentant six cent quarante- 
six comités et venus de soixante-dix-huit départements ont pris part aux 
importants travaux du congi-ès. Là se trouvaient réunis les membres 
les plus distingués et les plus influents de l'oppo^^ition, c'est-à-dire « de 
toutes les causes généreuses : l'honnêteté, la justice, la liberté, le patrio- 
tisme, la conscience ». Après avoir compté ses forces devenues consi- 
dérables, V Action libérale décide d'étendre son influence dans les cam- 
pagnes, mais reconnaît dans la persévérance et la discipline les condi- 
tions de succès. La question ouvrière et celle du vote sont l'objet de 
remarquables discours et de résolutions précises qui seront fécondes 
en résultats. Le dernier meeting de la salle Wagram, auquel assistaient 
plus de cinquante députés, fut un vrai triomphe pour le président 
général. 

20. — A Paris, M. Garriguet, directeur du séminaire de Paris, est 
choisi par les douze électeurs de la Conipa;^nie de Saint-Sulpice, pour 
supérieur général en remplacement de M. Lebas, récemment décédé. 

21. — A La Malmaison, près Paris, mort du comte de Bari, lils 
de Louise de France, duchesse de Parme, neveu du comte de Gham- 
bord. Il était né en 1852. 

— En Russie, les troupes de deux cent quinze districts militaires 
sont mobilisées. 

22. — A Paris, première réunion, au ministère des affaires étran- 
gères de la commission chargée de régler l'incident de Hull. Elle se 
compose de l'amiral Kaznakow (Russie], de l'amiral sir Lewis Beaumont 
(Angleterre), de l'amiral Fournier (France), de l'amiral Davis (États- 
Unis], et enfin de l'amiral baron de Spaun. 

23. — A Lyon, S. Em. le cardinal Coullié célèbre ses noces d'or 
sacerdotales. 

— A Paris, la Chambre, dans sa séance du matin, vote la création 
d'une caisse de retraite pour les anciens députés, leurs veuves et leurs or- 
phelins, et, dans la séance très mouvementée du soir, approuve, encore 
une fois, par Ibvoix de majorité, le système de délation dont le comman- 
dant Pasquier a usé contre deux cent vingt-huit officiers, dont huit 
généraux. M. de Montebello avait interpellé le ministère à ce sujet. 

— Une collision a lieu sur le chemin de fer du Nord, près de La Cha- 
pelle. Il y a douze morts et plus de quarante blessés. 

— De Mandchourie, une dépêche du général Kouropatkine annonce 
que les Russes auraient repris la colline de 203 mètres. 



144 



EVENEMENTS DE LA QUINZAINE 



24. — A Paris, l'amiral Bienairaé, démissionnaire depuis quelques 
jours à ia suite de ses difficultés avec M. Pelletan, accepte définitive- 
ment la candidature au siège de député du deuxième arrondissement, 
laissé vacant par la mort de M. Syveton. 

— Au Maroc, depuis la convention qui nous reconnaît officiellement 
un droit de surveillance sur ce pays, le sultan Moulay-Abd-el-Aziz mani- 
feste les dispositions les plus hostiles contre les Européens. Il a fallu 
traiter avec les indigènes assiégeant Alcazar et réclamant la personne 
même du consul de France. 



Paris, le 25 décembre 1904. 



Le Gérant: Victor RE TAUX. 



Imprimerie J. Dutnoolio, roe des Gr&nds-Augustins, 5, à Paris. 



LOUIS VEUILLOT 

DE 1855 A 1869 ' 



Nous aurions honte de notre lenteur à parler de ce volume, 
s'il y avait faute de noire part et préjudice quelconque pour 
L. Veuillot ou pour son éminent biographe; mais, assuré- 
ment, ni l'un ni l'autre n'avaient besoin d'être recommandés 
au public. 

Du biographe ne disons qu'un mot. Il y a cinq ans déjà, 
résumant la première partie de son œuvre, nous écartions " 
résolument la question littéraire. Faisons de même et pour 
les mêmes raisons. A part l'âge, l'autorité, le mérite, il en est 
une en soi décisive ; c'est que, pour nous raconter son illus- 
tre frère, M. Eugène Veuillot s'est placé en dehors et au- 
dessus de tout ce qui est proprement littérature. Point de 
préparations savantes, de groupements habiles, de morceaux 
à effet. L'historien poursuit sa tâche comme il l'a commencée, 
avec la même probité ferme et grave ; il continue la chro- 
nique ou les annales du grand journaliste, et du même coup 
celles de l'Église de France pour une large part au moins ; il 
construit l'édifice, estimant bien superflu de le décorer. Or, 
il y a dans cette sobriété voulue une exquise convenance au 
regard de l'auteur, comme à celui du héros. Historien d'un 
frère et compagnon d'armes, il lui sied de s'interdire l'en- 
thousiasme, sans pourtant cacher son cœur. Quelques lec- 
teurs, beaucoup plus jeunes que les événements, pourraient 
le trouver çà et là dur à l'adversaire. Pour ceux qui, jeunes 
eux-mêmes alors, ont quelque peu respiré le feu de ces 
grandes luttes, ils inclineront plutôt à louer son équité, sa 
mesure. Point d'engouement qui s'épanche, ni de rancune qui 
s'exhale : c'est de l'histoire, et voilà bien ce que méritait 
TjOuïs Veuillot. 

1. Eugène Veuillot, Louis Veuillot, t. III. 

2. Études, 5 août 1899. 

eu. — 6 



146 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

Cette histoire de quatorze ans (1855-1869), tout le monde 
l'aura lue, et personne, je suppose, n'attend que nous la 
reprenions ici tout entière. Encore un coup, c'est presque 
toute celle de l'Eglise de France sous Napoléon III, et le bio- 
graphe lui-même a eu fort à faire de l'abréger. Louis Veuillot 
s'y montre à la fois sous des aspects très divers et dans une 
invariable unité d'action et de vie. Journaliste catholique et 
purement catholique, il suffit à toutes les tâches et, de fait, 
n'en soutient qu'une ; avec les armes delà justice, il fait face à 
droite et à gauche. A gauche, ce sont les ennemis naturels, 
ceux de Jésus-Christ et de son Eglise ; à droite, les adver- 
saires dont la rencontre est particulièrement douloureuse, les 
tenants de la même cause, mais qui l'estiment compromise 
par les allures du polémiste et risquent fort de la compro- 
mettre eux-mêmes en faisant sans le savoir le jeu del'ennemi. 
Au-dessus — politiquement j)arlant — c'est le pouvoir, d'a- 
bord conservateur et catholique, puis rentrant peu à peu dans 
les voies révolutionnaires, et qu'il faut loyalement combattre, 
après l'avoir loyalement appuyé. Un jour vient où l'arme de 
combat se brise dans les mains du luîteur, et en voilà pour 
sept ans. Du 29 janvier 1860 au 19 février 1867, V Univers est 
et demeure supprimé. Achille reste donc sous la tente, non 
par dépit, mais par contrainte; en attendant qu'on lui rende 
son épée, et qu'il la brandisse avec une vigueurtoujours aussi 
jeune, son repos n'aura pas été infécond. Lui-même, alors, 
s'intitulait plus simplement « ouvrier en chambre» : mais la 
besogne était bonne encore; on avait bien pu mettre en 
interdit le journaliste; on n'avait pas réduit au chômage 
l'ouvrier de Dieu. 

La belle et noble chose qu'une grande âme, souple à évo- 
luer dans la confuse mêlée des événements, mais qui doit cette 
vive souplesse, moins encore à un bonheur de nature qu'à la 
très |)ure unité de ses vues, au rayonnement universel d'une 
foi devenue l'unique lumière, l'unique maîtresse, l'unique 
passion! A parler en général, pareille âme, restant humaine, 
reste faillible ; mais, partant de là, ses erreurs sont innocentes, 
mériloiresmême dans l'intention première, et Dieu ne permet 
pasqu'ellessoientfuncstes. Aussi bien, parmi les catholiques 
éminents du siècle, nul peul-être ne s'est moins trompé que 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 I47 

celui-là. Pourquoi ? Parce que nul ne s'est plus complètement 
donné, dévoue, livré à la vérité souveraine, à la gardienne 
par excellence du droit sens humain. Là est l'unité, mais 
encore la multiple fécondité de sa vie. Si Louis Veuillot se 
montre à la fois si constant avec lui-même et si riche en res- 
sources, cherchez-en la cause plus haut que son talent et son 
caractère d'homme. Il a été le pur catholique, le type excel- 
lent du catholique avant tout : voilà son secret, encore plus 
glorieux à Dieu qu'à lui-même, d'ailleurs à la portée de qui 
voudra. 

Obligé de nous réduire, esquissons brièvement, d'après ce 
troisième volume, son attitude en face du pouvoir impérial, 
puis devant les catholiques d'une autre école ; après quoi, 
nous rappellerons, par manière de délassement, ses travaux 
d'ouvrier en chambre, d'homme de lettres. 

I 

On l'a dit courtisan et stipendié du second Empire. Sti- 
pendié ? Non certes, car il n'en a jamais rien reçu ni voulu 
recevoir, pas même le ruban rouge qu'il a refusé au moins 
deux fois. Courtisan ? Pas davantage. Il a publiquement loué 
Napoléon III tant qu'il l'a trouvé louable; c'était justice et 
habileté, fort loyale d'ailleurs. En montrant le prince engagé 
dans le bien, on l'y maintenait autant que possible. L'histoire 
écarte invinciblement toutes les hypothèses ou insinuations 
qui amoindriraient chez le grand journaliste chrétien l'indé- 
pendance, la fière intégrité du caractère. En fait, il a déses- 
péré moins vite que d'autres. De ce chef, on a pu l'estimer 
confiant à l'excès, crédule, imprudent pour tout dire, et lui- 
même, après coup, semble quelquefois s'en accuser. Or, sans 
faire l'avocat ni le panégyriste, nous pourrions observer 
qu'entre la crédulité généreuse et la perspicacité maligne, 
l'honneur chrétien n'hésiterait pas à choisir. Au reste, 
L. Veuillot n'a jamais été crédule; pas plus que Monlalem- 
bert, il n'a oublié le passé ni garanti l'avenir. Et si les faits 
ont trahi sa confiance, d'autres faits la rendaient assez vrai- 
semblable et rationnelle. Arrivé au trône, le conspirateur, 
l'aventurier coupableet quasi grotesque, ne pouvait-il demeu- 



148 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

rer conservateur par intérêt et favorable à l'Eglise par pure 
sagesse polilique ?Il y a plus : on ne lui savait pas l'âme mé- 
chante; on lui savait môtne la foi, une foi ignorante, super- 
stitieuse, mal soutenue dans la vie privée, mais enfin la foi. Il 
la professait, il la pratiquait publiquement, il l'invoquait 
volontiers dans certaines paroles qui, venant d'un chef d'État, 
valaient presque des actes. Il agissait d'ailleurs et donnait 
des gages; au début du règne, l'Eglise était presque aussi 
honorée que sous la Restauration ; en tout cas, elle était plus 
libre. Pourquoi donc s'interdire l'espoir? Il pouvait être déçu; 
il l'a été cruellement; mais on avait droit de l'accueillir, et 
dès lors il y avait générosité, sagesse même, à ne pas le taire. 

Quand l'après-midi est à l'orage et que le jour s'achève en 
tempête, faut-il nier, oublier môme le beau soleil du matin? 
C'est pourtant où l'on incline en jugeant l'histoire, l'histoire 
contemporaine 'surtout. Soyons plus fermes d'esprit. Sachons 
nous replacer à une date et en retrouver l'impression" nor- 
male. Or, elle était assurément belle, cette date de 1855, où 
commence le volume que nous suivons. La guerre de Crimée 
se poursuivait, elle finissait par un triomphe. Guerre mal 
engagée, guerre infructueuse, à la bonne heure; mais féconde 
en vertus, mais chrétienne par le sentiment général de 
l'armée et par certaines interventions personnelles du maître. 
La France y moissonnait la gloire, et Napoléon III se trouvait 
pouruneheure l'arbitre de l'Europe. Malheurs, fautes, crimes, 
tout ce qui a suivi, tout ce qui allait commencer si vite, 
n'empêche point cela d'être vrai. S'ils n'applaudissaient pas, 
les opposants politiques à l'empire s'honoraient du moins 
par le silence; pour salir en prose et en vers un pareil renou- 
veau de grandeur nationale, il ne fallait rien moins que les 
basses rancunes de Victor llusro*. 

Louis Veuillot aima cette guerre, moins pour le prestige 
de la victoire que pourles avantages moraux de la lutte même, 
tels qu'il les voyait en patriote chrétien. Elle lui semblait un 
heureux dérivatif aux querelles (;iviles, une noble réaction 
contre la mollesse envahissante et le (uilte des intérêts, une 

1. V. Hugo, Actes et paroles. C'est pour ces belles elioses que le pauvre 
poL'le fui obligé de quiller Jersej-, comme insultant à la fois les drapeaux 
alliés di; la Fiance et de l'Angleterre, son pays natal et son asile de réfugié. 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 149 

crise salutaire où se retrempait l'âme française, où, mise en 
demeure d'être héroïque, du môme coup elle se retrouvait 
croyante. Ce baptême de sang rafraîchissant la trace du 
baptême catholique, il ne l'augurait pas seulement, il le 
racontait sur bonnes preuves; j'allais dire il le chantait avec 
une éloquence, une sobre et màle poésie qu'il n'a jamais 
dépassées*. Le souverain avait naturellement sa large part 
d'éloges, et si, plus tard, l'écrivain dut sourire tristement en 
relisant ces pages enflammées, il put les rééditer sans rougir. 
A leur moment, elles n'avaient été que justes. On pouvait 
bien alors saluer d'un « Vive l'empereur ! » Napoléon III 
chevauchant, le 29 décembre 1855, à la tête des revenants de 
Crimée^. A cette date, on n'était pas bonapartiste pour souhai- 
ter que le prince vécût et vécût semblable à lui-même ; il 
suffisait d'être français. Ainsi pouvait-on l'opposer victo- 
rieusement à son antagoniste bientôt disparu (2 mars 1855), 
à ce tsar Nicolas P"", le gentilhomme, le Slave religieux, 
mystique, mais despote et persécuteur s. « Homme simple et 
bon^ )), osait bien écrire le journaliste à propos de ce même 
Napoléon dont on a pu dire par la suite : « Quand il parle, il 
ment; quand il se lait, il conspire. » L'éloge était vif, empreint 
peut-être d'une certaine candeur, qui ne messied pas à l'àme 
généreuse; mais si Tonne regarde que les débuts du règne, 
était-il si peu mérité? Dans le conflit actuel, était-ce du côté 
de Nicolas qu'il fallait chercher la droiture? Utopie, indéci- 
sion, faiblesse, frayeur, chaînes de jeunesse, retombant tout 
de nouveau et lourdement quand on se flattait de les avoir 
secouées pour toujours : voilà qui allait trop vite rejeter le 
malheureux souverain dans la duplicité, dans la fourberie ; 
mais Veuillot n'était pas tenu d'être prophète et pourquoi 
lui en vouloir d'avoir écrit en 1855 ce qui lui semblait la 
vérité, ce qui l'était dans la circonstance ? 

On s'attarderait volontiers à cette heure glorieuse et riche 



1. Mélanges, 1" série, t. VI, p. 445 sqq. Voir en particulier: le Maré- 
chal Saint-Arnaud, la Guerre, Prêtre et Soldai, lientrée de la garde im- 
périale. 

2. lientrée de la garde impériale. [Mélanges, loco cit., p. 494.) 

3. Les Deux Empereurs, Chute de Séhastopol. [Ibid., p. 445 sqq., p. 453.) 

4. Mélanges, loco cit., p. 453. 



150 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

d'espoir; mais il faut courir, et le spectacle change. Dès le 
congrès de Paris, qui clôt cette guerre, Cavour entre en 
scène; le gouvernement de Pie IX est dnoncé aux puis- 
sances européennes, avec la complicité morale de cette môme 
France officielle qui veille encore en armes sur le territoire 
romain. Le nuage se forme : 1' « homme simple et bon » — 
hélas! — comiuence à s'envelopper de ténèbres. Cependant, 
pour quiconque n'entre pas dans ses secrets, l'espérance 
est encore possible. 11 continue à l'auloriser par de bonnes 
paroles, par des actes de souverain catholique, peut-être à demi 
sincères, peut-être — qui sait les replis de l'àme humaine? — 
couvrant et rachetant jusqu'à un certain point, à ses propres 
yeux, les menées souterraines du conspirateur. Le 21 juil- 
let 1858, à Plombières, il a secrètement comploté avec Cavoui- 
le bouleversement politique de l'Italie, la spoliation, au moins 
partielle, du pape. A la fin d'août, il est en Bretagne, don- 
nant à celte tournée une couleur de pèlerinage, s'agenouil- 
lant publiquement à Sainte-Anne-d'Auray. Est-ce hypocrisie 
froide et formelle? J'avouerai simplement que je ne me sens 
pas obligé de le croire. Pourquoi n'y aurait-il pas eu, à cer- 
taines heures, un peu de Louis XI dans le malheureux Napo- 
léon 111? Que Dieu en juge! Quanta Louis Veuillot, il pouvait 
louer de bon cœur les manifestations religieuses du mois 
d'août : on ne l'avait pas admis en tiers à l'entrevue de juillet. 
Ne le faisons point d'ailleurs trop confiant ni trop crédule. 
Bien avant cette époque et la grande intrigue italienne, il 
avait eu plus d'une inquiétude. Alors même qu'il devait croire 
aux bonnes intentions du maître, il le savait mal conseillé 
par plusieurs, mal servi par nombre de fonctionnaires, ou 
sceptiques, ou gallicans et redoutant l'Eglise presque autant 
que la Révolution, ou libéraux au mauvais sens du terme, 
c'est-à-dire estimant politique de tenir la balance égide entre 
les fils des croisés et les fils de Voltaire. Lui-même en faisait 
déjà l'épreuve, gôné, tracassé dans son droit de réprimer le 
blas[)hème public. Dès 1855, il s'alarmait de voir l'épaisse 
irréligion du Siècle tolérée, protégée dans une certaine me- 
sure. Ce moniteur de la libre pensée vulgaire, il le voyait 
tenu en haut lieu, sinon tout à fait comme un instrument de 
règne, au moins comme un précieux exutoire à l'esprit d'op- 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 151 

position. Libres d'égratigner l'Église, le Siècle et sa lourde 
clientèle oublieraient, pensait-on, de toucher à l'établisse- 
ment impérial. Et Veuillot d'écrire : « Je commence à avoir 
peur pour l'empereur et pournous, plus encore pour l'em- 
pereur que pour nous^. » Deux ans plus tôt, il avait écrit au 
même correspondant : c» Je crains fort que l'Europe, qui n'a 
pas voulu de l'alliance de Bonaparte contre la Révolution, 
n'ait préparé contre elle-même l'alliance de Bonaparte avec 
la Révolution^. » Et, en 1857, accusant surtout l'entourage du 
prince : « J'ai peur que notre Gharlemagne ne fasse pis que 
rater •^. » 

La clairvoyance ne lui manquait donc pas, le courage et 
l'abnégation moins encore. Malgré les avis officieux du minis- 
tère, présage des avertissements officiels que la suppression 
pouvait suivre, malgré les frayeurs d'amis prudents qui le 
suppliaient de ne pas se compromettre, il poussait ferme et 
droit la guerre aux insulleurs de l'Eglise. Pour l'empereur, 
il le ménageait, il ne lui marchandait pas l'éloge quand l'éloge 
avait sa raison d'être. Aux catholiques amoureux d'opposi- 
tion quand môme, aux esprits entiers et chagrins qui lui en 
faisaient un reproche, il répondait en substance : « Faut-il 
que le mal nous empêche de rendre hommage au bien?» 
Sagesse, encore un coup, indépendance généreuse, également 
éloignée de flatter le pouvoir ou les partis, habileté loyale 
qui s'efforçait de retenir moralement le prince dans la voie 
droite en notant les pas qu'il y faisait encore. Napoléon 111 
n'était point, que je sache, un Néron; et pourtant l'attitude 
gardée alors envers lui par le journaliste catholique rappelle 
assez bien le beau rôle que Tacite prête à Burrhus. L'hon- 
nête païen louait en public les dernières bonnes actions de 
son impérial élève et gémissait tout bas de voir poindre le 
tyran*. L'aimeriez-vous mieux faisant, par dépit, des éclats 
de vertu indignée, dénonçant bruyamment Néron au monde, 
pour honorer d'autant sa perspicacité personnelle et se 
mettre d'avance en règle avec l'opinion? Louis Veuillot eût-il 

1. A G. de la Tour, 15 mai 1855. 

2. Lettre du 29 juin 1853. 

3. A Mgr de Salinis, octobre. 

4. Laiidans ac mœrens. (Tacite, Annales.) 



152 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

mieux fait de crier sur les toits avant Iheurc de l'évidence : 
« Catholiques, on nous trompe, on nous abandonne, on nous 
trahit! n Fallait-il môme se hâter de bouder le prince jusqu'à 
l'injustice? N'était-ce pas le pousser plus vile du côté où il 
penchait pour son malheur et pour le nôtre? 11 est au moins 
permis d'en douter. 

L'heure de l'évidence n'allait que trop tôt venir, et l'on 
sait si Louis Veuillot s'est manqué alors à lui-même. En 
attendant, il convient d'en rappeler une autre, bien courte, 
où l'on avait pu se reprendre à l'espoir. Entre les menaces 
du congrès de Paris et la guerre de 1859, les bombes d'Or- 
sini (14 janviei' 1858) semblaient devoir tout remettre en 
question. Voyant mieux quels éléments révolutionnaires se 
mêlaient, en Italie, à l'amour de l'indépendance nationale. 
Napoléon allait-il se rejeter en arrière? Allait-il rompre la 
partie déjà vaguement liée avec Cavour? Cavouren trembla ' ; 
les honnêtes gens espérèrent un retour à la politique toute 
conservatrice et, par là même, religieuse. Dans ces premiers 
jours, Louis Veuillot vit le minislie de l'intérieur, Billault; 
il vit l'empereur en personne. De ce dernier entretien, con- 
fiant, cordial même en apparence, il emporta un doute sur 
les vrais sentiments du prince à l'endroit de la religion, 
avec cette impression, du moins, qu'on ne songeait point 
formellement à la trahir^. 

Rien n'oblige de l'estimer dupe; mais la faiblesse et, pour 
tout dire, la peur, allaient pousser les choses au même point 
que le mauvais vouloir formel. Napoléon se trouvait à l'un 
de ces moments critiques dont la pensée fait frissonner, 
tant sont graves les conséquences du coup de barre que va 
donner à droite ou à gauche la liberté d'un homme, d'un 
chef d'empire. Celui-ci venait d'être averti par la Providence. 
Avec une foi moins trouble et moins vague, il se fût remis à 
Elle de sa propre vie, et — que sait-on? — son fils régnerait 
peut-être à cette heure. Ce fut le contraire : la peur aida les 
utopies, la guerre d'Italie fut décidée en principe : c'en était 
bien fait du Charlcmagne, de Vu homme simple et bon ». 

1, P. de la Gorce, Histoire du second Empire, t. II, p. S'iô. 

2. Eutiène V(Miillot, op. cit., l. II!, p. 215. — L. Veuillot, Mélanges, 
3* série, t. VI, p. 99 sqq. 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 153 

Une année se passa encore. Suivez, dans M. Eugène Veuillot 
ou dans les Mélanges^ les oscillations de la (Dolif ique apparente 
et les actes du rédacteur en chef de V Univers : vous ne 
prendrez pas plus en défaut sa perspicacité que son courage. 
Vous le verrez plus attentif que personne au péril révolu- 
tionnaire inséparable de la guerre qui s'annonce, plus clair- 
voyant sur l'intérêt temporel du Saint-Siège, plus hardi à 
s'en expliquer en toute occasion. Le voilà parmi les méfiants, 
parmi les opposants; mais à qui la faute? Est-ce lui qui a 
changé? On s'irrite, on multiplie les avertissements : il parle 
toujours; mais, comme son opposition n'a rien de l'animosité 
personnelle ou du système, il recule jusqu'à la dernière 
limite devant la nécessité de désespérer. Il prend acte des 
protestations rassurantes du prince au début des hostilités, 
de sa visite à Notre-Dame avant de quitter Paris, de la parole 
impériale qui, après les victoires, à Villafranca, stipule et 
maintient le droit des souverains dépossédés, l'intégrité de la 
royauté pontificale. A ce moment, en son âme et conscience, 
augure-t-il que le victorieux se laissera bénévolement dé- 
mentir, que l'allié conditionnel, le chef absolu d'un grand 
peuple, se réduira demain au rôle de complice, puis de dupe 
et de jouet? S'il entrevoit, ce dont je doute, cet abîme de 
déchéance morale, il se garde bien de le prédire; à tous 
égards, il a raison. 

Mais les choses se précipitent, et bientôt il faut s'avouer 
ce qui eût révolté l'esprit comme impossible. L'émeute dé- 
chaînée par la guerre ne lâche point ses conquêtes ; de gré 
ou de force, les Romagnes, comme les duchés, se donnent à 
la royauté sarde ; le programme de Villafranca devient lettre 
morte; la parole de l'empereur, la parole de la France, ne 
compte plus, et l'empereur même en fait son deuil, il est avec 
ceux qui la prolestent. Il provoque un congrès européen 
tout exprès pour la reviser; puis, sans même attendre cette 
revision humiliante, il prend les devants; il engage l'opinion 
par une brochure ^ et Pie IX par une lettre, à s'incliner de- 
vant les faits accomplis, c'est-à-dire à reconnaître que lui- 
même. Napoléon III, s'il n'a pas été simplement fourbe, a 

1. Le Pape et le Congrès, décembre 1859. 



1J4 LOUIS VEUILLOT, DE 1S55 A 1869 

promis par delà son pouvoir. Pie IX refuse sa part de la 
honlc; il répond à l'empereur, et, comme on dénie la publi- 
cité à sa réponse, il parle au monde par l'encyclique Nullis 
cerle verhis\ 19 janvier 1860. Le 28, Louis Veuillot apporte le 
document à ses collaborateurs en leur disant : « Voici l'arrêt 
de mort. Le journal ne vivra plus demain. » C'était vrai à la 
lettre. Traduite et imprimée pendant la nuit, l'encyclique 
parut le 29 au matin; le soir même, V Univers était supprimé. 

Deux mois plus tôt, il avait déjà failli périr pour sa har- 
diesse à divulguer les protestations épiscopales, puis à com- 
menter l'interdiction générale qui en avait été faite, avec 
soulignements intentionnels à son endroit. Mais Dieu lui 
réservait cette gloire de tomber en se faisant l'organe du chef 
même de l'Eglise. Fin noble entre toutes; ses rivaux catho- 
liques la lui envièrent; chose triste à dire : quelques irré- 
conciliables l'estimèrent trop belle pour lui. On railla ce 
dénouement de ses prétendues complaisances pour l'empire. 
On évoqua les anciens appels de L. Veuillot au bras séculier 
contre la licence de la presse; on lui dit et il se laissa dire, 
paraît-il, d'assez bonne grâce : Patere legem quam ipse lau- 
dasli^. J'ose croire pourtant que, la première amertume 
passée, il s'applaudit, tout comme devant, de sa généreuse 
et longanime confiance, plus encore de sa fermeté à com- 
battre l'impunité légale du blasphème. On peut abuser d'une 
bonne loi, la retourner même contre son principe et sa fin 
propres, tout comme on peut employer à l'assassinat l'épée 
forgée pour la guerre légitime. L'épée n'a pas à répondre; la 
loi peut n'en être pas moins juste et nécessaire. Aucun Etat, 
s'il veut vivre, ne peut tout permettre à la presse : reste à 
savoir ce qu'il lui permet et lui défend. 

L. Veuillot était donc interdit comme journaliste, et il le 
resta, non pas deux ans, mais sept ans, car le Monde^ qui 
continuait de son mieux Vllnivers''^^ trembla toujours d'ac- 

1. Ce fut le sage et digne M. Koisset. (R. P. Lecanuet, Montalembert, 
t. III, p. 215, 216, note.) Au même temps, Crétineau-Joly disait à quelqu'un 
en son style original : « Feu Veuillot cric du fond de son sépulcre : Cet 
liomine-là (Napoléon III) m'a volé ma confiance. » 

2. 11 fait bon recueillir le généreux témoignage rendu par L. Veuillot lui- 
même à SCS héritiers et remplaçants. « On ne saurait trop remercier les 
écrivains qui, à contre-cœur, mais d'accord avec leurs confrères expulsés, 



1 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 155 

cueillir, même sous le voile du pseudonyme, la prçse trop 
reconnaissable du ci-devant rédacteur en chef. Lui-mcrae, à 
la vérité, ne cessa jamais tout à fait de combattre, mais avec 
quel désavantage! Il en souiïrit cruellement, sentant, comme 
il le dit quelque part, l'angoisse du prisonnier qui, derrière 
ses barreaux, verrait une certaine livrée insulter sa mère. II. 
ne lui fut pas donné de marquer au jour le jour les progrès 
de la révolution italienne et du suicide moral de l'empire. Il 
était au silence, au secret, lors du fac citius de Chambéry, 
lors de Castelfidardo et même de la convention du 4 sep- 
tembre. Libre d'écrire, eùt-il empêché quelque chose? Du 
moins, quels beaux accents nous y avons perdus! quel soula- 
gement pour la conscience catholique ou simplement hu- 
maine ! 

Il est d'étranges rencontres. Dans son audience du 19 fé- 
vrier 1858, après l'attentat d'Orsini, L. Veuillot avait supplié 
l'empereur de ne pas entrer dans la voie du libéralisme poli- 
tique, de garder, pour le bien, tout son pouvoir. En 1867, 
Napoléon IIl crut devoir prendre le contre-pied de ce con- 
seil; après l'empire autoritaire, on eut un essai d'empire 
libéral. Or, l'un des résultats de cette abdication partielle fut 
précisément la liberté rendue à Veuillot, la résurrection de 
V Univers. Le conseil de 1858 n'en avait pas été moins bon 
pour 1858, tout comme certaines lois répressives ne perdent 
pas leur raison et leur valeur intrinsèques pour être appli- 
quées à contresens. 

Pressé par le temps et l'abondance des matières, le bio- 
graphe passe vite sur les deux années qui s'écoulent entre la 
reprise du journal et le concile du Vatican. Au moins mar- 
que-t-il nettement l'attitude un peu nouvelle de son frère 
devant le pouvoir qui, après l'avoir bâillonné, lui a, de guerre 
lasse, rouvert la bouche. Plus de confiance : et comment 
aurait-elle été possible? L'homme simple et bon avait trop 
fait ses preuves de duplicité. Pris lui-même à son piège, déçu 
dans son rêve de contenir la révolution en la flattant, faible 
de toutes ses concessions passées, indécis, fatigué, malade, 

acceptèrent cette situation laborieuse. Ils maintinrent admirablenieut l'es- 
prit de l'œuvre que la violence de l'administration avait voulu détruire. » 
(29 janvier 1869. Mélanges, o" série, t. III, p. 309.) 



156 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

c'est l'homme qui se débat et qui se noie. Trop sensé, trop 
généreux, trop bon Français pour le repousser du rivage, 
L. Vcuillot ne dédaigne pas de lui tendre la main, mais celte 
main n'est plus sympathique : main d'honnête homme, non 
d'ami, encore moins d'ennemi. Comparant l'abandon de 
Rome à celui du Sonderbund en 1847, il disait : « Quand les 
gouvernements ont manqué leur but, ils perdent leurs défen- 
seurs naturels. On ne conspire pas contre eux, on ne les 
attaque pas, on les supporte, mais leur sort n'intéresse plus. 
La vieillesse arrive, les embarras se multiplient, un choc 
survient : ils succombent*. » Ces lignes, qui visent directe- 
ment Louis-Philippe, résument, avec un grand bonheur 
d'exactitude, et la situation de Napoléon 111, et les sentiments 
du journaliste à son égard. Le sort du prince ne l'intéresse 
que comme étant, bon gré mal gré, jusqu'à nouvel ordre, le 
sort de la France. Quant à l'homme, il était visible que 
L.Veuillot n'y compte plus. Selon lui, le but du gouverne- 
ment impérial, sa raison d'être, son titre, sa mission devant 
le peuple et devant Dieu, c'était d'enchaîner la révolution-. 
Ce but, Napoléon III l'a manqué par ses fautes et ne paraît 
guère de force à y revenir. Avec la môme équité, la môme 
noblesse que jadis, on le louera de retourner quelquefois les 
yeux de ce côté, d'essayer çà et là quelques pas sur cette 
route. On lui saura gré de Mentana, par exemple, sans dissi- 
muler que cette victoire in extremis a été remportée quasi 
malgré lui. D'ailleurs on ne cessera de l'avertir, de lui 
dénoncer nettement le péril. L'édifice impérial n'est plus 
qu'une masure branlante. L.Veuillot ne s'en cache pas, il le 
déplore^; il en redit sans relâche les causes extérieures et 
intérieures : l'Italie, la Prusse fille de l'Italie, partout la 
révolution que le pouvoir a follement rêvé d'accomplir, alors 
qu'il existait pour la terminer'^. Sans espoir bien visible, sans 

1. Conséquences de l'abaudon du Sonderbund, 2 novembre 1867. [Mélanges, 
3* série, l. III, p. 199.) 

2. Les titres de la dynastie napoléonienne, 23 mars 1868. [Ihid,, p. 408.) 

3. « Hélas ! en être là après vingt ans d'un règne rendu si facile ! Avoir 
eu vingt ans ot les hommes et les événements si complaisants pour sortir 
du bourbier révolutionnaire, et s'y trouver plus enfoncé! » (14 novembre 
1868. Ihid., p. 176. 

4. Kadoubage de la Constitution, 3 août 1869, [Ihid., p. 517.) 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 157 

enthousiasme en tout cas, par devoir de patriote et de chré- 
tien, il se proie à étayer cette ruine. Aux approches du coup 
d'Etat, il voulait l'accord de tous les gens de bien autour 
de Louis Bonaparte, leur seul chef alors possible. « Aujour- 
d'hui, pcnse-t-il (3aoùt 1869), il est souverainement à désirer 
que l'accord se refasse. Les besoins sont réciproques, comme 
alors. Récriminer est fort inutile; se venger serait [Périlleux. 
En politique, comme en tout le reste, les chrétiens pardon- 
nent, et les gens de bon sens, quand le moment est venu, 
c'est-à-dire quand ils sont forts, proclament l'amnistie*. » 
Voilà bien son dernier mot, et qui l'honore. Bâillonné sept 
ans, il ne se venge pas, il pardonne; trahi par la défection 
du maître, il ne songe qu'à l'empêcher de la consommer. 
C'est que, de fait, il n'a jamais servi ce maître-là, il l'a flatté 
moins encore; il n'en a jamais eu qu'un seul et plus grand. 
Tant que Napoléon III a paru suivre le Maître des maîtres, 
L. Veuillot a librement suivi Napoléon III; du jour où l'em- 
pereur a failli à Jésus-Christ, L. \ euillot s'est cru dégagé de 
plein droit et il a eu raison de le croire. Mêlé par office à 
toute la vie politique de son temps, vous ne le verrez jamais 
ni bonapartiste, ni orléaniste, ni républicain, ni légitimiste 
au sens absolu, au sens étroit du terme. Il n'est partout que 
l'homme de l'Eglise, l'homme de Jésus-Christ, le pur catho- 
lique, le pur et parfait ligueur. Certes, dans l'histoire du 
dix-neuvième siècle, rien de plus saisissant, de plus triste, 
que les fautes du troisième Napoléon et la catastrophe du 
second Empire; mais dans ce navrant épisode, rien de plus 
droit, de plus un,* de plus noble, que le rôle du grand joui- 
naliste chrétien, de Louis Veuillot. 

II 

« Personne n'ignore, écrivait-il en 1869, que l'Univers est 
généralement haï des autres journaux. Comme un autre 
Ismaël, quoique fils de l'Épouse, il naquit pour la guerre, la 
main levée contre tous et la main de tous levée contre lui... 
L'on croira que c'est ma faute, mais non. Cette situation était 

1. Mélanges, 3' série, t. III, p. 519. 



158 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

faite quand j'y vins; il se peut qu'elle m'ai!, attirée » Ne lui 
prêtons pas un ooût passionné de la bataille pour elle-même. 
Le fait est qu'aimant l'Eglise jusqu'au dévouement sans 
réserve, il acceptait dès lors une vie de combat, y compris 
le chagrin, toujours amer, de voir se lever contre lui plus 
d'une main catholique, sacerdotale, épiscopale. Suite inévi- 
table des complications humaines; malheur spécial aux épo- 
ques troublées comme la nôtre. Mais quoi! Ne fallait-il pas 
s'y résoudre? 

Dans les quinze ans que M. Eugène Veuillot nous raconte, 
la guerre entre croyants est vive et rude, en attendant qu'elle 
se dénoue au concile, autant du moins qu'elle se peut 
dénouer en ce monde. Nombreuses sont les causes de dis- 
corde, nombreux les griefs qui arment contre le rédacteur 
en chef de l'Univers quelques-uns de ses alliés naturels. 

C'est d'abord le gallicanisme. Déjà malade, mais lent à 
mourir, le vieux préjugé se retranche et se fortifie dans 
l'entourage de quelques évêques. A Paris notamment, plus 
d'un abbé caresse les rancunes mal étouffées de Ms:r Sibour% 
et se fait applaudir des libres penseurs en attaquant l'ultra- 
montanisme, c'est-à-dire en entravant de son mieux le mao-ni- 
fique retour à la parfaite unité qui restera le grand honneur 
et la grande joie de l'Eglise de France au dix-neuvième 
siècle. Et comme l'Univers porte haut le drapeau romain, on 
juge si les coups pleuvent sur ces journalistes brouillons, sur 
ces laïques érigés sans mission en docteurs, sur ces démo- 
crates d'Eglise, qui s'autorisent de Rome pour échapper ou 
même se substituer à l'épiscopat. 

Aux gallicans joignez les parlementaires mis au silence 
par le régime impérial. L. Veuillot ne regrette nullement de 
ne plus les entendre; il le leur dit, un peu trop souvent et 
trop malicieusement peut-être. Et voilà pour le mettre auprès 
d'eux fort mal en cour. 

Il y a plus : parmi ces mécontents on commence à voir 
poindre un nouveau libéralisme catholique. Engoués des 

1. Mémoire pour l'Univers, 29 janvier 18G9. {Mélanges, 3* série, t. III, 
p. 304.) 

2. A propos de l'encyclique Intcr multiplices, qui avait donné gain de 
cause à l'Univers, contre l'arehevèque. 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 159 

libertés politiques disparues, très peu confiants dans la pro- 
tection dont Napoléon III couvre officiellement l'Eglise, outrés 
surtout de la confiance, parfois naïve et enthousiaste, qu'af- 
fiche tel ami ou collaborateur de l'Univers^ ils en viennent 
/peu à peu à s'engager sur des pentes dangereuses, à ré- 
chauffer, sans y prendre assez garde, les vieilles thèses 
menaisiennes. Leur idéal va bientôt se résumer en une for- 
mule confuse comme lui-même : « L'Eglise libre dans l'Etat 
libre, m Or, celui de Veuillot serait plutôt : « L'Eglise à sa 
vraie place dans un Etat officiellement chrétien. » D'une part, 
quelque chose comme la tolérance américaine; de l'autre, 
un retour, estimé toujours désirable, voire toujours possible, 
aux errements des Constantin, des Théodose, des Gharle- 
magne. Là sera la question brûlante, le terrain du grand 
choc. 

Et puis, que ne peuvent les rancunes, les antipathies per- 
sonnelles, pour embrouiller et envenimer les dissidences 
d'esprit! M. de Falloux pardonnera-t-il à l'Univers d'avoir 
combattu la loi de 1850? Mgr Dupanloup, de ne s'être pas 
laissé confisquer en 1845? Montalembert, de ne pas le suivre 
dans sa rupture avec l'empire, comme on le suivait jadis à 
la conquête de la liberté d'enseignement? Infirmité humaine! 
Les saints mêmes en laissent voir çà et là quelques traces; il 
faut bien se résoudre à l'avouer chez des chrétiens qu'on 
serait si heureux d'admirer toujours. 

Il est enfin une dernière classe d'adversaires, plus capable 
encore, ce semble, d'exercer la patience du militant catho- 
lique, j'entends les professionnels ou professeurs de modé- 
ration. Oui certes, la modération vraie est une admirable et 
sainte chose. Elle est prudence, charité, sang-froid imper- 
turbable, empire absolu sur le ressentiment, le caractère, 
l'humeur, le zèle même; elle est abnégation parfaite, d'un 
mot, sagesse, vertu et sainteté consommées. L. Veuillot n'y 
a-t-il jamais failli? Qu'on veuille bien me dispenser de relire 
vingt volumes et de colliger quelques douzaines de fiches 
pour établir le chiffre précis des mots un peu trop vifs, des 
sarcasmes un peu trop cuisants, pour décider si, toute pro- 
portion gardée, ils abondent plus chez un Veuillot que chez 
un saint Jérôme par exemple. Lui-môme en a confessé plu- 



160 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A ISCU 



sieurs, et nous n'avions |ias besoin de cette confession pour 
être sûrs qu'en trente ans de polémique, il lui en échapperait 
un ( citain nombre. Plaide qui voudra les entiaînements de 
la lutte, le caractère de la fonction, laquelle n'était point pré- 
cisément de prêcher, de ramener, de convertir, mais de 
réprimer l'insolence, la mauvaise foi, souvent manifeste, des 
ennemis de l'Eglise, de dissiper les illusions des amis, de 
secouer leur indolence. Pensez seulement quelle fatigue, 
quelle irritation devaient naturellement causer au grand 
journaliste ces perpétuels conseils de modération, où la 
modération môme ne se trouvait pas toujours, au moins dans 
la forme; ces injonctions, parfois aigres, d'avoir à s'interdire 
l'aigreur. Figurez-vous un gendarme aj^ant consigne de con- 
tenir, voire de dissiper, une bande de furieux et d'incen- 
diaires, mais à qui l'on répéterait impérieusement : « Vous 
serez puni si vous leur faites le moindre mal. » Je ne sais 
plus quel César romain prit un jour fantaisie de lutter publi- 
quement avec une bande d'infirmes ramassée tout exprès. 
Or, tandis qu'il les perçait de belles et bonnes flèches, le 
gladiateur impérial voulait bien leur permettre par grâce de 
le lapider lui-même avec des éponges. Entre 1855 et 1869, il 
ne manquait pas d'excellentes gens pour entendre à peu près 
ainsi le rôle du polémiste catholique. On le criblerait de 
blessures, la chose allait de soi; mais lui, sous peine d'être 
rappelé à la modération, ne jetterait à ses adversaires que 
des roses. Eh bien, non : cela même est de trop pour un 
martyr; cela peut convenir le plus souvent à un apôtre de 
profession; mais dans l'estime de L. Veuillol, c'était trop 
peu pour un journaliste, et je ne me sens pas le courage de 
lui donner lort. 

Au septième volume de sa Correspondance^ vous trouverez 
toute une série de lettres infiniment curieuses adressées en 
1842, 1843, 1844, au digne M. Foisset, le sage et le modéré 
par excellence. Veuillot débute alors dans le métier de polé- 
miste au service de l'Eglise, et, à qui s'inquiète de sa ver- 
deur, il répond avec une docilité, disons le mot, avec une 
humilité admirables. Il avoue des intempérances de plume; 
il les explique par l'ignorance [sic]^ par la précipitation du 
métier, par l'expérience personnelle des misères du peuple 



\ 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 161 

sevré de la foi, par l'insoleiK-e des sectaires et la torpeur des 
calholiques. Il essayera de se brider, de se contraindra; et 
pourtant que de bonnes raisons pour frapper fort ! Sentiment 
d'une vocation spéciale, conscience qui lui fait redouter 
moins d'être excessif que d'être lâche. « J'aime mieux rendre 
compte (à Dieu) d'un zèle imprudent que d'un manque de 
zèle; j'aime mieux aller dans le purgatoire pour ma chaleur, 
que dans l'enfer pour ma tiédeur*. » Dix ans après, vous ne 
trouverez plus ces mômes aveux, cette même candeur de bon 
vouloir; et pour le sage Foisset, en particulier, il n'aura plus 
voix au chapitre, sa voix étant manifestement acquise aux 
adversaires politiques de L. Veuillot. Croirons-nous la suffi- 
sance venue au journaliste avec le succès et l'autorité? Rien 
assurément ne nous y oblige. Mais l'expérience lui a montré 
de quoi est faite ))ien souvent cette modération qu'on lui 
prêche; combien il y entre de timidité naturelle, de complai- 
sance humaine, d'intérêt craintif, de dégoût secret pour les 
positions tranchées et les vérités intégrales. Il connaît mieux 
€63 professeurs de charité, ces charitains^ comme il les 
appelle dans l'intime : sucre et miel pour l'adversaire, 
vinaigre et fiel pour l'ami qui les effarouche, les gêne et les 
«ompromettra devant le monde, s'ils ne se hâtent de le dés- 
cvouer et de l'admonester bien haut. 

Singulières gens, moins effrayés par leurs ennemis que 
par leurs défenseurs, attentifs à les paralyser, prompts à les 
lifrer pour se tirer eux-mêmes d'affaire. Aux modérés de cette 
himeur — et ils sont légion — ce qui manque le plus, c'est 
la fierté de leur foi. Ils croient: qui en doute? En cas 
exrême, ils sacrifieraient tout à leurs croyances : on veut 
Teipérer. Mais dans l'ordinaire de la pensée et de la vie, leur 
foigarde je ne sais quoi de rabaissé, de timide; elle aime à 
se donner, à se concevoir peut-être, comme une opinion 
ente autres, comme une liberté inolfensive, bonne à mettre 
souile couvert de la liberté commune; elle n'ose pas se 
pose- nettement comme la vérité exclusive, comme l'ordre 
absou, le droit souverain. Faute de se connaître et de se 

senti', elle n'est pas assez fîère; elle ne se fait pas assez 

1 

1. AM. Foisset, 25 septembre 1843. {Correspondance, t. VII, p. 152, 153.) 



162 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

d'honneur à elle-même, à Dieu plutôt. De là ses défiances, 
son chagrin, voire ses colères contre les hommes de convic- 
tion plus vigoureuse, plus hardie, plus intransigeante, qui 
planlent bravement le drapeau et ne l'abaissent jamais. Or, 
Louis Veuillot fut de ceux-là. Dès la conversion, dès le 
second baptême en 1838, il reçoit, en vue de sa mission pro- 
videntielle, un double don magnifique et aujourd'hui trop 
rare : le sens catholique, la fierté catholique aussi. Sans 
orgueil, car il sait ne rien devoir à lui-même ; sans dédain 
pour les attardés, car il ne veut que les amener à sa propre 
hauteur, il a pleine conscience d'être rentré dans le vrai, 
dans le droit, dans la lumière, dans l'élite de l'humanité. Juste 
et noble conscience que rien ne fera faiblir. Les musulmans 
disaient de saint Louis prisonnier : « Nous n'avons jamais vu 
si fier chrétien. » Dans une mesure que Dieu sait, le client 
peut partager avec le patron ce glorieux éloge. Il lui a été 
donné de faire beaucoup pour aviver dans un grand nombre 
d'âmes cette fierté de la sainte cause; et c'est là peut-être 1* 
premier de ses mérites, de ses services. Mais on entend qu'il 
ait dû le payer cher. 

On n'entend pas moins que, dans cette esquisse d(S 
modérés, des « charitains », aucun trait ne s'applique aix 
plus illustres de ses adversaires, à Montalembert, pir 
exemple, ou à Mgr Dupanloup. Ceux-là furent aussi de fiers 
chrétiens; mais n'est-il pas triste que d'autres griefs, disais 
le mot, d'autres passions, les aient parfois amenés à fare 
chorus avec les timides, à blâmer aigrement chez le jouria- 
lisle l'énergie de conviction et de polémique par laquelle ils 
s'honoraient eux-mêmes si fort? 

Personnalités froissées, gallicans parlementaires, mod;rés 
craintifs et modérateurs impérieux: on voit combien d'ennemis 
le journaliste avait à combattre, même dans les rangs ctho- 
liques. La tâche de son biographe était de nous conter eurs 
attaques et les résistances intrépides où elles se heurtaient. 
La nôtre n'est pas même d'énumérer en courant cesbaailles 
petites ou grandes. Au moins la justice oblige-t-elle d( noter 
que Veuillot n'est jamais, ou quasi jamais, l'agreseur. 
Appellerez-vous agression ses fines remarques sur larécep- 
lion de Mgr Dupanloup à l'Académie (1854)? A peine efleure- 






LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 163 

t-il de quelques traits fort littéraires et fort courtois le 
« vénérable » récipiendaire; travaillant à le bien séparer des 
scoliastes officieux qui tournent sa harangue et son succès en 
revanche des lettres latines, contre le journal coupable 
\ d'avoir souhaité plus large la part des classiques chrétiens*. 
Encore moins y aura-t-il provocation à l'endroit du P. Lacor- 
daire, quand l'illustre dominicain, dans sa Notice sur Frédéric 
Ozanain, fera entendre que l'Univers a été bien indigne de 
combattre pour la liberté d'enseignement-. Ici, le rédacteur 
en chef est bien dans le cas de défense légitime : on le vise, 
on le désigne jusqu'à l'évidence, mais sans daigner ou oser 
le nommer en toutes lettres. C'est la première fois, peut-être, 
mais d'autres y reviendront assez souvent pour lui en faire 
prendre l'habitude. — A la même époque, le Correspondant 
se relève; il commence une carrière nouvelle qui sera écla- 
tante, qui l'est encore, Dieu merci. Ses rédacteurs et patrons 
demandent secours et conseil. Veuillot les prend au mot et 
leur prêche une attitude un peu plus vigoureuse et militante^. 
Ne prévoit-il pas, ou veut-il ne pas prévoir que, pendant une 
quinzaine d'années, cette noble et brillante revue militera 
surtout contre lui-même ? Qu'importe.'* Le conseil est bon en 
soi et ne sent pas l'ennemi. — Défensive encore, le redres-» 
sèment infligé à M. de Falloux accusant VUnivers d'avoir 
compromis le parti catholique jusqu'à le détruire *. En vérité, 
qui repassera sans préjugés l'histoire de ces douloureuses 
querelles entre frères, s'étonnera de trouver quasi toujours 
sur la défensive l'homme que d'aucuns figuraient en semeur 
de discorde et en provocateur éternel. 

Dans l'été de 1856, parut un mince in-octavo, intitulé 
VUnivers jugé par lui-même. « Œuvre honteuse )), disait le 
nonce, Mgr Sacconi^; œuvre anonyme, se donnant d'abord 
pour collective, puis endossée par un prêtre qui la déclara 
sienne et voulut bien la soutenir jusque devant les tribunaux, 
où elle n'évita la condamnation que grâce à une ruse de plai- 

1. Article du 27 novembre 185i. (Ibid., l" série, t. VI, p. 201.) 

2. 6 décembre 1855. [Ibid., p. 374.) 

3. 3 novembre 1855. [Ibid., p. 360.) 

4. Hisloire du parti catliolique. \lbid., V" série, t. XI, p. 534.) 

5. Eugène Veuillot, op. cit., t. III, p. 93. 



164 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

doirie et à une sorte de cote mal taillée. M. Eugène Veuillot 
établit amplement que le prêtre en question couvrait l'évéque 
d'Orléans, instigateur et principal responsable. Ne suivons 
pas le biographe dans celte discussion : elle est pénible. 
Avouons du moins qu'à défaut de la certitude absolue, sa 
thèse a toutes les vraisemblances. Et la plus forte, peut-être, 
est le silence gardé sur tout cet épisode par l'historien de 
Mgr Dupanloiip. M.L'Ablée, plus tard Mgr Lagrange, n'igno- 
rait pas les soupçons élevés contre son héros, et, dès lors, il 
n'avait, ce semble, que deux partis à prendre : ou essayer 
bravement de justifier le libelle, ou protester que l'illustre 
évéquc n'y était pour rien. On a lieu de croire que ni la 
protestation ne lui parut soutenable, ni la justification 
possible. 

D'où qu'elle vînt, l'attaque était violente, et les passions 
qu'elle flattait pouvaient la rendre mortelle, encore bien 
qu'elle se discréditât par la violence même. Ne prétendait-on 
pas démontrer sur pièces qu'entre 1845 et 1855, V Univers 
avait préconisé, de par l'autorité de l'Eglise, la démagogie, le 
fouriérisme, l'athéisme politique et bien d'autres choses 
encore? Fanatique de liberté, un brusque revirement l'avait 
rendu fanatique d'absolutisme; d'ailleurs toujours le même, 
au fond, parmi ces étranges palinodies, toujours sophistique, 
insultant, grossier, bas, calculateur, et le reste. Quant à 
Louis Veuillot, il apparaissait là en émule de Danton, voire 
de l'Arétin. Bref, les patrons et partisans d'un tel journal 
étaient ou complices, ou lâches; on le leur disait fort nette- 
ment, sans prendre garde qu'on enfermait dans ce dilemme 
bien des évêques et même le pape qui, deux ans plus tôt, les 
avait pressés d'appuyer VUiiivers. 

Il est notable que, dans ce furieux assaut, le rédacteur en 
chef paya peu de sa personne. On ne trouve dans sqs Mélanges 
qu'un bref narré de l'affaire et un spécimen de réfutation 
partielle, dû à la plume de M. Eugène Veuillot. En revanche, 
on y trouve les lettres d'une trentaine d'évêques, lesquels 
acceptèrent hautement le rôle de dupes ou de complices 
qu'on leur avait infligé par avance. A leur tête, marchait 
Mgr Parisis, le grand leader ecclésiastique d'alors. S'adres- 
sant aune feuille qui patronnait le libelle, ce prélat déclarait 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 165 

que « la suppression de VUiiivers serait pour la religion un 
malheur public ». Et comme on se permettait d'assimiler sa 
lettre à une plaidoirie d'avocat, il protesta d'avoir parlé en 
évêque, et ne craignit pas d'appeler « une grande inslitution 
catholique », le journal que l'on osait présenter comme 
honteux et funeste au catholicisme. Bientôt Pie IX, à son 
tour, chargeait un religieux de rapporter à L. Veuillot 
cette parole : « Je WsV Univers et je l'aime. » Etait-il dupe ou 
complice, lui aussi? 

Laissons le biographe sonder, comme l'y oblige son rôle, 
les dessous de cette pénible histoire. On y verrait jusqu'où 
peut la passion aveugler parfois les consciences. A quoi bon ? 
Mieux vaut regarder à l'œuvre ceux que l'on diffamait avec 
un si fol emportement. Cette fois plus que jamais, ils ne 
faisaient que se défendre, et l'on décidera sans peine de quel 
côté se trouvaient la droiture, la modération, la générosité, 
l'honneur. 

Entre les adversaires catholiques de L. Veuillot, Mon- 
talembert fut-il le plus irrité, le plus irréconciliable? J'en 
doute. A raison de ses éminents services, de son ancienne 
confraternité d'armes avec le journaliste, il est, du moins, 
celui qu'on regrette le plus de voir engagé dans cette voie 
nouvelle et monté à ce ton. Mais ici, j'avoue mon embarras. 
Il y a deux ans, présentant aux lecteurs de cette revue le 
troisième volume de Montalembert, par le R. P. Lecanuet, je 
me suis expliqué sur cette douloureuse matière ^ et bien 
que tout le inonde n'ait pas sous la main la collection des 
Études^ on me pardonnera, je l'espère, de ne point me répé- 
ter in extenso. Quelques mots peuvent suffire, d'ailleurs. 
L'époque dont M. Eugène Veuillot nous entretient est préci- 
sément celle du dissentiment le plus aigu entre les deux 
illustres laïques. Alors Montalembert saisit ou amène toutes 
les occasions de lancer contre VUnivers et son rédacteur en 
chef des traits amers et qu'il faut bien appeler obliques, 
puisqu'ils visent manifestement un adversaire dont on cher- 
cherait en vain le nom. Alors aussi, L. Veuillot, excédé, 
croit devoir, moins à sa personne qu'à sa cause, un éclaircis- 

1. La Fin de Montalembert, premier article. (Éludes, 5 septembre 1902.) 



160 LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 

sèment complet que la force des clioses tourne en exécution 
véritable*. Je relis ces quarante-cinq pages : elles me sem- 
blent un chef-d'œuvre, comme la Relation sur le Quiéiisme^ 
par exemple, mais encore un chef-d'œuvre beaucoup moins 
regrettable en soi. On n'y fait pas de satire personnelle, on 
n'y transporte pas sur le terrain des faits privés une querelle 
doctrinale. Aussi bien, cette fois encore, le journaliste n'est 
pas l'agresseur. Montalembert, le premier, n'a pas voulu 
qu'on estimât l'Eglise catholique solidaire des idées de 
L. Veuillot; L. Veuillot, à son tour, ne veut pas qu'on la fasse 
responsable des aigreurs de Montalembert. A ce compte, 
les deux champions sont au moins égaux dans leur droit; 
mais le sont-ils dans leurs armes? Celles du journaliste ont 
l'avantage d'une plus fière franchise, par cela même qu'il 
nomme son antagoniste et va droit à lui. Dans les coups 
portés, sent-on la passion, l'orgueil qui se venge? Pour ma 
part, j'adoucirais peut-être et légèrement quelques détails, 
mais à tout prendre, je sens par-dessus tout une dignité qui 
se défend, une équité qui avertit avec une précision sévère, 
mais sans emportement et sans fiel. Supposez L. Veuillot 
un saint dans toute la force du terme : eût-il écrit ces qua- 
rante-cinq pages absolument telles quelles? Non, peut-être. 
Montalembert a3^ant plus d'une fois, au cours de sa vie mili- 
tante, réclamé la permission de n'être pas tout à fait un saint, 
on serait un peu dur de la refuser à son adversaire. Je l'ai 
dit ailleurs-, jugeant à distance, hors du feu et de la mêlée, 
on aimerait mieux, en plus d'un cas, avoir été L. Veuillot 
que Montalembert. Et que penser du cas présent? En admet- 
tant même que le factum du journaliste ne soit pas de tout 
point irrépréhensible, encore le porterais-je, ce me semble, 
d'une conscience plus légère que les attaques obstinées 
auxquelles il répond. 

Mais il ne nous appartient pas de conjecturer à (j^ui les 
querelles d'autrefois auront valu un plus long purgatoire. 
Jouissons plutôt de nous figurer ces deux grandes âmes 



1. M. de Montalembert, ses idées et sa silualion politique. Caractère de sa 
polémique, décembre 1857. [Mélanines, 2* série, t. III, p. 344-389.) 

2. Uaas l'article précité sur le troisième volume du R. P. Lecanuet. 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 167 

réconciliées aujourd'hui en Dieu, et souriant peut-être de nos 
efforts pour leur rendre, ici-bas, parfaite justice. 

Aussi bien, M. Eugène Veuillot a-t-il à nous présenter 
encore la dernière et décisive passe d'armes entre catholiques 
à propos du concile. Après cela seulement, nous serons en 
mesure d'établir, dans une lumière encore plus complète, 
le bilan des deux partis. Au moins savons-nous dès mainte- 
nant que, si L. Veuillot soulevait, parmi les croyants eux- 
mêmes, des oppositions violentes, parfois amères, plus nom- 
breuses à coup sûr étaient les sympathies, souvent poussées 
à l'enthousiasme, ou, ce qui vaut mieux, à la reconnaissance 
profonde et au dévouement. Un jour, dit-on, quelque adver- 
saire exaspéré se serait permis une exclamation, vraiment 
jolie : « Ce Veuillot! 11 n'a pour lui que le pape. » Authen- 
tique ou non, la boutade n'est pas absolument invraisem- 
blable; en tout cas, elle ne serait vraie qu'à moitié. Cousin 
disait mieux : « Veuillot a pour lui le pape et la grammaire. » 
Or, je m'assure que, grammaire à part, le journaliste catho- 
lique eût encore estimé tolérable de se trouver seul contre 
tous avec le successeur de Pierre, avec Thomme dont le suf- 
frage vaut plus que tous les autres ensemble, parce qu'il 
garantit le plus celui de Dieu. Or il est bien vrai que 
Pie IX fut toujours avec L. Veuillot, disons mieux, que 
L. Veuillot eut la gloire et la joie de se savoir toujours avec 
Pie IX; toujours béni, soutenu, encouragé, approuvé, non 
pas assurément dans tous ses dires sans exception, mais 
dans l'ensemble de son esprit et de sa polémique; parfois 
même consulté, non pas, bien entendu, comme théologien, 
mais comme témoin fidèle et grave des fausses doctrines en 
cours et de l'état général des âmes. Nous n'ignorons plus 
aujourd'hui que, dès 1852, Pie IX méditait un Syllabus ou 
catalogue des erreurs modernes, et que, dès lors, L. Veuillot 
recevait l'injonction secrète de collaborer, pour sa part d'in- 
formateur laïque, à ce grand dessein'. Ainsi le chef de 
l'Eglise jugeait-il celui que plusieurs croyants, et non des 
moindres, accusaient d'être une honte et un fléau pour 

1. Lettre du cardinal Fornari, 20 mai 1852. (Eugène Veuillot, op. cit., 
t. III, p. 493.) 



168 



LOUIS VEUILLOT, DE 1855 A 1869 



l'Église. Voilà, je n'en doute pas, qui aurait suffi à le conso- 
lera Mais ayant pour lui le pape, il avait nécessairement les 
plus dociles au pape, et lui-même, par son action person- 
nelle, ne cessait de grossir et d'animer cette légion de catho- 
liques avant tout. Quelques évoques ne l'aimaient guère; 
un ou deux cherchaient à l'accabler; mais d'autres le cou- 
vraient et le soutenaient jusqu'à nommer son œuvre « une 
grande institut ion catholique ». Pour quelques prêtres qui 
le déchiraient de la j)lume, l'immense majorilé du clergé 
secondaire l'aimait, sinon comme un chef, au moins comme 
un porte-élendard; eu les rendant plus fiers de leur foi, il 
les avail, sans le chercher, rendus fiers de lui-même. Si des 
laïques infiniment distingués et honorables nourrissaient à 
son endroit défiance ou rancune, je n'aurais qu'à «appeler 
mes souvenirs de première jeunesse pour savoir quel concert 
d'acclamations ardentes saluait en lui l'intrépide champion 
de la vérité sans mélange. Rencontrer haine et amour, c'est 
le lot de toule âme non vulgaire; être passionnément aimé 
de ceux qui aimaient l'Eglise plus que chose humaine, plus 
qu'intérêt de personne ou de parti, ce fut alors et toujours 
l'honneur de L. Veuillot. A ce compte, ne le plaignons pas 

d'avoir (Combattu et souffert. 

Georges LONGHAYE. 

(A suivre.) 

1. Dans lu belle conclusion du Parfum de Home, :idressée à son frère, 
L. Veuillot, qu'on n'accusera pas, je l'espère, de mensonge public, résume 
ainsi le jugement de Pie IX sur les deux points touchés dans cette élude : 
résistance aux conciliateurs hasardeux, équité généreuse envers le pouvoir 
j)olilique. « Tu sais quelles paroles j'ai entendues de lui en diverses occa- 
sions. Je les ai écrites comme autant d'oracles, et elles ont été notre règle. 
Si nous n'avons pas su, autant qu'il l'aurait désiré, garder le calme dans la 
polémique ; s'il nous est arrivé de manquer en cela, tantôt sans le vouloir, 
tantôt sous le coup de l'indignation, tantc)t par nécessite, jamais nous n'avons 
pris une voie qu'il eût désapprouvée. Dieu merci, les deux choses que cer- 
taines personnes nous reprochent le plus, lui ne nous les reproche-pas. Il 
ne condamne ni nos rébellions contre les visées do l'esprit moderne et contre 
les thèses d'accommodemeni entre Jésus-Christ et Bélial, ni notre acceptation 
sincère de l'élablissemcnl j)olitiqiie de 1851 et le giand désir que nous avons 
eu de voir régner la concorde entre les deux puissances. Tu sais comme 
il m'a jadis recommandé, non seulement de n'êlre point hostile sans motif 
et dans la seule vue de mériter de misérables applaudissements, faiblesse 
contraire à la loyauté chrétienne ; mais encore d'avoir soin de ne pas taire 
le bien et de chercher plutôt l'occasion de louer... » (Le Parfum de Rome, 
3« édition, t. II, p. 326.) 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

IL— L'HOMME D'ÉTAT» 

LE DUC DE GANDIE ^ 
I 

Le 22 avril 1543, don Francisco de los Gobos avait expé- 
dié de Barcelone les diplômes impériaux qui conféraient au 
duc de Gandie le titre de grand majordome de la princesse 
d'Espagne. Borgia était, en outre, investi de la double 
charge de président du conseil de la princesse et de surin- 
tendant de ses finances. Il devait aussi siéger dans les con- 
seils d'Etat. L'empereur lui accordait d'ores et déjà tous les 
honneurs, toutes les prérogatives dont avait joui le comte de 
Miranda, majordome de la défunte impératrice. La duchesse 
de Gandie devenait camarera mayor de la princesse. Elle 
et son mari recevaient quatre mille ducats de traitement ^, 
solvables du jour où le prince Philippe les appellerait. La sœur 
de la duchesse, dona Juana de Meneses, était admise au ser- 
vice de la princesse d'Espagne ; deux filles du duc, Isabelle 
et Jeanne, étaient nommées dames d'honneur. Le duc et sa 
famille logeraient au palais. «Considérant, ajoutait Charles- 
Quint, que c'est nous qui ordonnons au duc d'accepter cet 
office, et que nous lui retirons, à cet effet, sa charge de vice- 
roi, nous aurons soin de lui donner une meilleure comman- 

1. Voir Etudes des 5 et 20 octobre, 5 novembre, 20 décembre 1904. 

2. Procès [Archives d'Osunà). — Archives de Simancas. — Archives d'Etat de 
Valence. — Archives municipales de Gandie. — Le P. Gabriel Alvarez, ^/5- 
toria de la provincia de Aragon. 2 volumes iii-t'olio ms. (piéface signée 
le 12 mars 1607). — Monuinenta historica S. J. : Borgia, t. II; Chronicon 
Polanci; E/jislolœ Mixlx, Quadrimestres et P'^ Nadal. — Cartas de S. Igna- 
cio. — Carias y otros escritos del B. Pedro Fabro. — Antonio Astraia, Uis- 
toria de la Compaliia de Jésus en la Asistencia de Espana, t. 1. — Pascual 
Sanz. y Forés, Colegio y Vniversitad de Gandia. 

3. Borgia dit cinq mille ducats dans une lettre à Jean Vasquex de Molina, 
secrétaire de l'empereur (26 août 1549). 



170 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

derie et de l'avantager comme il le mérite. » Cette dernière 
promesse fut tenue trois mois plus tard. 

En attendant, le duc avait la permission d'aller visiter sa 
maison de Gandie, et, pendant le mois d'avril 1543 que dure- 
rait son absence, l'empereur lui continuait le traitement de 
vice-roi. Mais l'empereur n'autorisait, Borgia ne projetait 
qu'un rapide séjour à Gandie: le temps d'aviser aux besoins 
de l'Etat et de régler l'onéreuse succession du feu duc. 
Borgia pensait ensuite rejoindre la cour à Valladolid et 
prendre aussitôt possession de sa charge. 

Dans les conditions où elle s'offrait à lui, cette charge 
ouvrait au duc de Gandie l'accès aux rôles les plus consi- 
dérables. En imposant ce marjordome  son fils, Charles- 
Quint paraissait désigner le premier ministre du prochain 
règne. L'heure était donc singulièrement grave pour Fran- 
çois de Borgia. Il entrait dans la crise qui causera son chan- 
gement de vie. Les premiers historiens avaient-ils intérêt à 
taire cette crise? En ignoraient-ils les détails? Ils ne l'ont 
toujours pas racontée. De là, peut-être, l'importance exagérée 
que prend, dans leur récit, la « conversion de Grenade ». Ce 
sont les épreuves qu'il nous reste à retracer, qui, autant, 
plus peut-être que la mort de l'impératrice, ont fait du duc 
de Gandie un prêtre et un religieux. 

Situé à huit lieues au sud de Valence, et composé du 
duché, du marquisat de Lombay et de quatorze baronnies, 
l'Etat de Gandie abritait plus de trois mille familles vassales. 
Sur la côte, il s'étendait depuis Cullcra jusqu'à Dénia; il 
allait de la mer jusqu'à la chaîne de l'Azafor. De l'Azafor des- 
cend l'Alcoy, qui, grossie de la Vernica, arrose les mu- 
railles de Gandie. 

La liuerta de Gandie est, encore aujourd'hui, un des coins 
les plus riants de l'Espagne, les plus gracieux du "monde. 
Sa végétation est tout africaine ; son climat excellent est 
devenu un peu fiévreux depuis que la culture des rizières a 
remplacé celle des cannes à sucre. Vingt-quatre villes ou 
villages se pressent dans la plaine toujours verte que cou- 
ronne un amphithéâtre de plateaux ondulés, cerné par de 
jolies montagnes. Le palais ducal, bàli ou du moins restauré 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 171 

par les deux premiers ducs, fils d'Alexandre VI, domine des 
jardins baignés par l'Alcoy, et, au delà de la jolie rivière, il 
a vue sur une plaine enchantée, bordée par l'Océan. 

Viciana a visité et décrit Gandie en 1563, telle que l'avait 
laissée François de Borgia, La ville était quadrangulaire, 
entourée de solides remparts et de fossés; son périmètre 
mesurait huit cents brasses. Soixante pièces d'artillerie la 
défendaient. C'était une jolie cité, aux rues larges, aux 
maisons spacieuses. De nombreux gentilshommes, beau- 
coup de marchands l'habitaient. Chaque samedi, on y tenait 
un marché très fréquenté. Warnieria du palais ducal renfer- 
mait toujours de quoi équiper cinquante hommes d'armes 
et six cents arquebusiers. Les écuries abritaient quarante 
chevaux. Aucun grand d'Espagne n'en possédait de mieux 
tenues. Le duc avait un bel équipage de chasse, une opu- 
lente argenterie, un mobilier précieux. Sa maison comptait 
cent trente chevaliers ou serviteurs titrés. Les revenus 
annuels de la principauté atteignaient quarante-deux mille 
ducats. Ils provenaient surtout de l'industrie sucrière. Le 
duc possédait six trapigs ou sucreries, munies de cinquante- 
cinq meules, de quatre-vingt-seize chaudières et d'un maté- 
riel qu'on estimait quinze mille écus. La fabrication com- 
mençait le 25 novembre et durait environ cinquante jours. 
Nuit et jour cinq cent cinquante ouvriers, deux cents mules 
y étaient employés. La seule exportation des mélasses, qui 
se vendaient en Flandre, rapportait mille ducats. Gandie 
devait cette brillante situation au sage gouvernement de son 
dernier duc François. 

Les Morisques formaient la population principale du 
duché et la population totale du marquisat de Lombay, Sur 
cent vingt familles plébéiennes, Gandie n'en comptait que 
trente d'anciens chrétiens ^ D'autres villes en possédaient 
quarante, six, quatre. Partout ailleurs on ne rencontrait que 
ces nouveaux chrétiens (mille familles morisques environ), 
dont la foi religieuse était peu sûre, et la fidélité poliliqui- 
encore douteuse. Le duché recelait en outre un grand 
nombre de familles maures et même juives. P'àcheux voisi- 

1. En 1547, Gandie comptait quatre cents foyers. (Lettre d'Oviedo.) 



172 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

nage pour des chrétiens. Si le proverbe espagnol: Quien tiene 
Moro, tiene oro^ disait vrai, le duché, copieusement pourvu 
de Maures, était du moins riche en or, el si François de 
Borgia avait hérité les goûts de son père, il aurait pu, dans 
cette j)rincipauté tranquille et retirée, jouir d'une paix bien- 
faisante. 

Mais cette paix et cet isolement contrastaient trop avec la 
vie mouvementée qu'il avait toujours connue, pour que 
lui, habitué au train de la cour, à la féconde agitation des 
affaires, pût s'en accommoder. Aussi bien, c'eût été grand 
dommage que Borgia se confinât dans son duché. Il était 
fait pour exercer de grands commandements, profitables à 
toute l'f^spagne, et son éducation politique le préparait à 
être mieux qu'un grand seigneur terrien. 

Cependant, venu à Gandie pour un mois, il y resta sept 
ans. En 1545, communiquant quelques projets à saint Ignace, 
il ajoutait : « Voilà ce que je ferai, si cet exil se prolonge, 
comme le méritent mes péchés. » Six mois plus tard, la 
duchesse et lui avaient à se plaindre d'injustices commises, 
au préjudice de leurs vassaux, par des officiers royaux, 
u Parce que nous sommes oubliés dans ce royaume, écrivait 
le duc au prince Philippe, il ne s'ensuit pas que nous devions 
l'être de S. M. ni de Votre Altesse. » Exil! oubli! En fait, ce 
séjour prolongé à Gandie voilait une sorte de disgrâce, la 
première dont ait souffert le duc, jusque-là si heureux en 
cour. Cette disgrâce ne lui venait ni de l'empereur, plus 
attaché que jamais à Borgia, ni du prince d'Espagne; elle 
naissait d'un froissement bien injustifié et bien puéril des 
rois de Portugal. 

La reine Catherine gardait-elle quelque rancune à son 
ancien menin de Tordesillas, qui ne l'avait point suivie en 
Portugal? Elle et le roi Jean III furent-ils simplement 
froissés de ce que Charles-()uint ait constitué la maison de 
leur fille sans les consulter? Toujours est-il qu'ils refusèrent 
avec aigreur d'accepter le duc et la duchesse de Gandie 
comme grands officiers de la future princesse d'Espagne. 
Charles-Quint pensait être déli(;at, en confiant le service de 
la princesse à une Portugaise, l'ancienne camarera et amie 
de l'impératrice Isabelle, et à un grand d'Espagne des mieux 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 173 

titrés et d'une verlu hors pair. Borgia et !a duchesse 
s'étaient soumis sans arrière-pensée aux ordres de l'empe- 
reur, mais la reine de Portugal ne leur pardonnait point 
d'avoir présumé son agrément. 

Avertis d'une opposition si inattendue, le duc et la du- 
chesse de Gandie écrivirent à Lisbonne pour offrir leurs 
compliments au roi et à la reine, et pour expliquer leur con- 
duite. Par prudence, Borgia soumit sa lettre à don Francisco 
de los Cobos. Le ministre l'approuva et l'expédia à l'infant 
don Luis, qui, au lieu de la transmettre aussitôt, la retint 
quatre mois. Cependant de Cintra, le 13 août 1543, le roi, la 
reine et la princesse de Portugal adressaient au duc et à la 
duchesse des lettres pareillement compassées et creuses^. 
Le même jour, l'infant don Luis expliquait plus ouvertement 
la pensée royale. 11 approuvait le ressentiment de ses 
parents, et, malgré des protestations d'attachement, il mon- 
trait qu'il le partageait : « Vous étiez obligée, mandait-il à la 
duchesse, de vous souvenir que vous étiez Portugaise... 
L'amour que vous avait toujours témoigné l'impératrice 
Isabelle, vous obligeait à contenter LL. AA. et à leur être 
soumise. Vous ne pouvez, par la voie que vous avez prise, 
aller servir la princesse. Quand l'empereur s'est ouvert à 
vous de ses projets, vous deviez lui dire qu'il convenait de 
les manifester d'abord à LL. AA. et de considérer l'obli- 
gation où vous étiez de ne pas accepter cette charge et cette 
faveur sans leur consentement; S. M. vous aurait approuvée, 
etvous auriez ainsi observé la fidélité requise... En voyant 
qu'on tardait tant à informer LL. AA. d'une résolution 
déjà notoire, j'étais moi-même étonné... Quand vinrent vos 

1. Voici, par exemple, la lettre de la reine à la duchesse : « Très honorée 
et magnifique duchesse, ma nièce, moi, D* Catherine, par la grâce de Dieu 
reine de Portugal et des Algarves, des mers de-ci et de-là, en Afrique, Maî- 
tresse de Guinée et de la conquête, de la navigation et du commerce en 
Ethiopie, Arabie, Perse et Inde, Infante d'Allemagne, de Castille, de Léon 
et d'Aragon, des Deux-Siciles et de JéruyaJem, je vous fais saluer comme 
une que j'aime beaucoup. J'ai vu la lettre que vous m'avez écrite, et l'infant 
mon frère m'a dit tout ce que vous lui avez écrit, et parce qu'il n'y a rien 
a répondre et que l'infant vous dira et vous avisera de tout ce qui m'en 
semble, je m'en remets à lui. Ecrit à Cintra, le 30 août 1543. — La Kcine. 

« A la très honorée et magnifique D* Léonore de Castro, duchesse de 
Gandie, ma très aimée et appréciée nièce. » 



174 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

lettres, je me demandais comment vous pouviez croire que 
ce manège réussirait, et comment vous pouviez entrer dans 
la maison de la princesse, sachant le déplaisir de LL.AA. 
Cet hommage, que vous avez négligé de rendre et qui était 
tellement dû, m'a montre que vous ne faisiez aucun cas de 
leur sentiment... Quand j'ai vu que vous m'écriviez pour me 
notifier une chose déjà laite, j'en ai été extrêmement peiné 
et j'étais sur le point de ne pas remettre vos lettres à LL. 
AA... Ne pensez pas que vous pourrez jamais entrer dans 
la maison de la princesse l'épée à la main, alors qu'il le fau- 
drait faire avec le consentement amical de LL. AA... » 

Rien n'avait préparé la duchesse de Gandie à entendre un 
pareil langage. La lettre de l'infant était cruelle, et il fau- 
drait ignorer le culte qu'un gentilhomme fidèle vouait alors 
à ses souverains, pour ne pas comprendre quel coup cette 
lecture porta à la duchesse. Depuis ses dernières couches, 
en 1540, la santé de dona Léonore ne s'était jamais bien 
remise. A partir de 1544, elle devint tout à fait souffrante, et 
l'on ne peut croire que l'injustice des rois de Portugal à son 
égard n'ait contribué en rien à l'aggravation de ses maux. 
On l'accusait, à Lisbonne, d'avoir forcé la main à l'empereur, 
d'être ambitieuse et intrigante. Sa dignité lui commandait de 
prouver le contraire. 

Toute la cour d'Espagne souffrait de la fausse situation 
que les ressentiments de Jean III et de sa femme créaient au 
duc de Gandie. La reine Catherine avait donné à sa fille des 
officiers portugais. Doiia Marguerite de Mendoza était sa 
camarcra mayoi\ et don Alexis de Meneses son majordome. 
Le duc d'Albe écrivait, le 4 février 1544, à Charles-Quint : 
« La détermination qu'avait prise V. M. d'envoyer ici la du- 
chesse de Gandie servir la princesse était très opporlune... 
et je crois que, si V. M. était ici, on s'y serait déterminé. Le s 
personnages qu'elle a amenés sont honorables, mais je ne 
les crois pas de taille à diriger une pareille situation. » 

En tout cas, le 2 octobre 1542, la duchesse de Gandie 
avait écrit à l'empereur : « Parla lettre du duc, V. M. verra 
ce qui arrive au sujet de notre départ pour la cour. Quoique 
cette affaire nous cause bien des ennuis, je les supporterais t, , 
volontiers si le service de V. M. pouvait s'en accommoder, ^fJ 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 175 

mais, d'après les lettres de la princesse, je juge qu'il y per- 
dra... V. M. verra le peu de crédit que m'accordera la prin- 
cesse si je pars sans attendre ses ordres. Par la lettre de l'in- 
fant, V. M. jugera comment je puis espérer d'être traitée de 
près, quand de loin on me charge si étrangement. Grâce à 
Dieu, cette lettre marque expressément la seule faute qu'on 
me reproche. J'aurais été bouleversée, si V. M. avait pu croire 
que, dans un pays où l'on me connaît, les rois me jugent si 
mal. Mais puisque la cause du ressentiment de S. A. est 
qu'elle veut être obéie dans le royaume de V. M. comme dans 
le sien, ma faute est légère. Etant donné que je vis depuis 
tant d'années auprès de V. M., que je suis sa servante et que 
j'ai reçu tant de faveurs de sa main impériale, je devais 
obéir aux ordres de V. M., et, étant mariée, je devais faire 
ce que voulait le duc... Dieu merci, V. M. me donne de quoi 
vivre, et S. A. (la reine) ne pourra m'enlever ma fortune 
comme elle l'a fait au cardinal de Viseu. Elle le ferait si elle 
le pouvait, tant elle est furieuse contre moi. Chaque fois que 
j'ai parlé à V. M. de cette charge, je lui ai représenté les 
inconvénients que je voyais à l'accepter, à cause de la mau- 
vaise volonté qu'on me témoigne...; à plus forte raison 
însisté-je maintenant que cette mauvaise volonté s'accroît. 
Aussi supplié-je V. M., qui m'a toujours montré tant de 
bonté, de ne pas m'ordonner d'aller où je m'attends à être 
traitée d'une tout autre façon... Si je m'y rendais, le seul 
souvenir de vos bontés passées suffirait pour m'achever... et 
cependant je prendrais sur moi de tout braver, s'il y allait 
du service de V. M. » 

A la môme date le duc de Gandie écrivait à Charles-Quint : 
« Par les lettres de l'Infant, V. M. verra où en est notre 
affaire et le mécontentement que montrent le Roi et la Reine 
de la bonne volonté avec laquelle je me suis offert à servir 
S. A. Leurs plaintes sont dénuées de raison. Ils veulent 
qu'avant d'obéir aux ordres de V. M., j'attende de savoir 
si LL. AA. y consentent, mais je devrais m'offenser à mon 
tour qu'ils m'aient assez peu apprécié pour espérer cela de 
moi, qui suis à tel point serviteur de V. M. Quoi qu'il en 
soit, et bien qu'ils n'aient aucune raison de se plaindre, leur 
opposition est très dommageable, car elle empêche la prin- 



176 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

cesse d'ôlre servie comme le désire V. M. Ma présence ne 
pourra qu'augmenter les inconvénients déjà signalés... Les 
volontés sont, là-bas, si mal disposées, que ni mes paroles, 
ni mes actes, ni mes services ne pourront être bien reçus. 
Quoique ce mécompte m'ait peiné, je suis content que V. M. 
sache quelle en est la cause. Puisque le Roi s'est exprimé 
comme il l'a fait, bien que je reste tout dévoué au service de 
V. M, et que V. M. ne veuille point céder au Roi, je la sup- 
plie de me permelire de difierer mon départ jusqu'à son 
retour si désiré. Alors, V. M. aidant, il n'y aura pas canot qui 
ne puisse naviguer, et V. M. pourra déterminer ce qui con- 
vient à son service. En tout cas, il me semble que je ne 
pourrai jamais servir V.M., si les officiers venus de Por- 
tugal ne sont pas congédiés avant mon arrivée. Je supplie 
V. M. le plus humblement possible qu'elle veuille bien 
tout décider de façon que nous, ses serviteurs, ne soyons 
pas réduits à une situation que ni nos services passés, ni 
nos intentions ne méritent. Du train où va cette affaire, que 
je reste ici ou que je parte, je n'aurai à gagner qu'ennuis et 
humiliations. Cependant j'ai l'espérance, que, puisque V. M. 
m'a ordonné de prendre cette charge, et que, pour la servir, 
je l'ai acceptée, elle me sortira de ces ennuis, et tiendra 
compte de la volonté désintéressée que je porte à son ser- 
vice. J'espère que tous verront que nous sommes mieux 
connus de V. M. que des autres princes. Aussi bien, ne 
désirons-nous salisfaire que V. M. Je ne partirai donc point 
de Gandie avant de connaître les ordres de V. M., et, en 
attendant, je m'occuperai de fortifier cette place. » 

Le 15 novembre 1543, le prince Philippe épousait, à Sala- 
manque, la |)iincesse Marie de Portugal, sa cousine ger- 
maine. Les deux époux avaient chacun seize ans. Le jeune 
prince écrivait fréquemment à Gandie qu'il gardait vis-à-vis 
des ducs les mêmes sentiments d'alfection, et qu'il les vou- 
lait toujours à la tête de sa maison. Seule la princesse parta- 
geait les ressentiments de sa mère. Gc[)endant, la volonté de 
l'empereur restant immuable, les ducs de Gandie se tenaient 
prêts à rejoindre, au premier jour, la cour de Valladolid. 

Le 4 février 1544, le P. Ai'aoz écrivait à saint Ignace : 
« On m'a dit que le duc et la duchesse de Gandie gagnent la 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 177 

cour la première semaine de carême. » Le 6, le duc écrivait, 
au contraire, à l'empereur : « J'ai vu que V. M. nous permet 
de différer notre départ à cause des difficultés qui viennent 
du Portugal. Dès le début de cette affaire, notre unique 
volonté a élé d'obéir à vos ordres impériaux et de reconnaître 
ainsi vos bienfaits. Puisque V. M. nous permet d'attendre, 
nous l'en remercions. Cette affaire marche par une voie labo- 
rieuse. Partir, serait nous exposer à être mal accueillis. 
Rester, peut faire croire aux gens que nos démérites nous 
exilent de la cour. Mais V. M. connaît notre bonne volonté. 
Elle aura égard à l'honneur de ses serviteurs, comme m'en 
donnent la confiance les paroles qu'elle a daigné m'écrire 
dans sa lettre royale. La duchesse et moi nous nous repo- 
sons sur V. M., persuadés que le remède nous viendra de sa 
main. Loin d'avoir démérité, nous prouvons notre désinté- 
ressement en différant notre départ. » 

L'attente dura un an. Elle était doublement dommageable 
au duc. Elle réduisait ses revenus et compromettait sa répu- 
tation, et ceci surtout lui coûtait. Aussi, à plusieurs reprises, 
pria-t-il l'empereur de sauvegarder son honneur. La présence 
de Charles-Quint en Espagne eût aplani toutes les difficultés, 
mais, après avoir châtié le duc de Glèves, l'empereur, allié à 
Henri VllI, entreprenait alors de conquérir Paris. Il poussa 
jusqu'à Château-Thierry, et, le 29 septembre 1544 seule- 
ment, conclut avec le roi de France la paix de Grespy. Il est 
surprenant qu'au milieu de si graves soucis le prince ait 
prêté quelque attention à la mésaventure du duc de Gandie. 
Il s'en préoccupa cependant, et son ambassadeur à Lis- 
bonne, don Lope de Hurtado, reçut l'ordre de calmer les 
susceptibilités de la reine Catherine. 

Durant ces négociations, Borgia mit au service de ses 
Etats son intelligente activité. Au mois de juin 1543, l'es- 
cadre de Barberousse ravageait les côtes de l'Italie et allait 
bientôt s'unir au duc d'Enghicn pour assiéger Nice. On 
craignit qu'elle n'attaquât l'Espagne. Borgia aussitôt promit 
au vice-roi de Valence d'armer cinq cents hommes d'armes 
et de combattre à leur tête. Fort de l'expérience acquise à 
Barcelone, il commença aussi à refaire les murailles de 

eu. — 7 



178 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

Gandie, et, n'ayant pas à compter avec les résistances d'un 
conseil, il mena prestement celte œuvre. 

Au mois de décembre 1543, il fut bruit d'une raine d'or 
découverte dans la région. Les Morisques qui l'ont trouvée 
n'ont confiance qu'en Borgia, et veulent, en sa présence, 
éprouver le minerai. Le duc rit d'abord de la découverte, 
puis demande et obtient la permission de tenter l'expé- 
rience. Après tout, celte mine alimenterait fort à propos le 
trésor de l'empereur, et la duchesse songe aussi à en faire 
profiler la famille de Gobos et la sienne. De dix onces de 
terre, on tire, en présence de Borgia, quatre réaux et demi 
d'or. Le duc se doute d'une supercherie. « Ma mine, écrit-il, 
va, je le crains, finir en alchimie. » Bien lui en prit d'avoir 
douté : de nouvelles expériences le convainquirent que le 
minerai contenait seulement l'or qu'on y recelait. 

Le majorât de sa maison devant passer à son fils aîné, le 
duc de Gandie était soucieux de l'avenir de ses autres 
enfants, et la fortune des cadets reposant toute sur la faveur 
royale, le duc, en dépit de son désintéressement personnel, 
ne perdait aucune occasion de solliciter pour ses fils. Selon 
le déplorable usagede l'époque, les gouvernements militaires, 
comme lescommanderies religieuses, étaient accordés à des 
gentilshommes qui en remettaient la garde effective à des 
lieutenants médiocrement soldés. Don Luis Ferrer, gouver- 
neur de Valence, avait ainsi administré les deux places 
importantes de Jativa et de Castellon de la Plana. Apprenant, 
au commencement de 1544, que Luis Ferrer voulait se 
démettre de sa charge, Borgia désira que le gouvernement 
et Valcaldla de Jativa fussent octroyés à son fils Jean, âgé 
seulement de onze ans. La duchesse et lui sollicitèrent avi- 
dement celle faveur de l'empereur, du prince d'Espagne et 
de Francisco de los Cobos. On objectait que le candidat était 
bien enfant. Borgia promettait de lui trouver un lieutenant, 
M dont Dieu et Sa Majesté seraient contents ». Ces sollicita- 
lions ne furent pas écoutées. L'empereur jugea avec raison 
qu'un enfant de onze ans ne pouvait, à aucun titre, ol)tenir 
un tel gouvernement. Nouveau mécompte pour une famille 
éprouvée. 

D'autres plus douloureux allaient fondre sur elle. Soit 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 179 

que les préventions de la reine Catherine fussent tombées, 
soit que l'empereur eût ordonné de passer outre, le duc de 
Gandie, à l'automne de 1544, put croire que son exil allait 
finir. On l'attendait à Valladolid. Mais un insurmontable 
obstacle se dressait alors devant lui. La santé de la duchesse 
inspirait, depuis quelques mois, de vives inquiétudes. Le 
17 novembre, Borgia écrivait au prince d'Espagne : « La 
duchesse et moi avons reçu la lettre de V. A. datée du 3 no- 
vembre, et, pour la bonté qu'Elle prend de s'inquiéter de 
nos tracas et de nos peines, nous lui baisons les pieds. 
Puisque V. A. veut bien nous demander desnouvelles de nos 
santés, parlons d'abord de ce sujet. Je ne dis rien de la 
mienne : depuis longtemps les fièvres m'ont quitté ; je vais 
bien, Dieu merci, et j'ai le désir qu'on peut penser d'obéir à 
S. M. et de servir V. A. Inutile de faire de nouvelles offres de 
dévouement ; dès la première heure nous nous sommes entiè- 
rement donnés... Puique, malgré tout ce qui s'estpassé, S. M. 
veut que nous allions servir V. A., nous sommes reconnais- 
sants du contentement que V. A. en témoigne. Il est vrai que 
la duchesse est sujette, depuis le mois d'avril, à tant de maux 
et d'accidents, que j'ai cru souvent sa fin prochaine. Depuis 
cinq à six jours, il a plu à N.-S. de la rétablir un peu. Elle 
commence à s'habiller et à s'étendre sur une chaise longue. 
Elle n'en peut faire plus. J'espère que Dieu lui donnera assez 
de forces pour qu'elle les puisse employer au service de 
V. A. Elle n'en désire qu'à cette intention. » 

Le même jour, le duc écrivait à don Francisco de los Cobos : 
« Ce courrier m'apporte une lettre de V.S. et d'autres de 
S. M. et de S. A. pour la duchesse et pour moi. J'apprends 
par elles toutes que la volonté de S. M. reste immuable et 
qu'Elle veut toujours nous faire, à la duchesse et à moi, la 
faveur de nous ordonner d'aller servir LL. AA... Ces bien- 
faits, nous le comprenons, nous viennent des mains de 
V. S. Aussi les baisons-nous mille fois, et nous prions Dieu 
qu'il nous permette de vous témoigner notre reconaissance... 
Je dois vous donner des nouvelles de la duchesse. Il y a peu 
de jours, elle a été si malade que nous pensions la perdre; 
N.-S. l'a un peu rétablie. Elle commence à s'habiller et à 
s'étendre. J'espère que Dieu lui rendra la santé pour qu'elle 



180 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

puisse l'employer au service de LL. AA. puisque le Prince 
montre un tel contenteuient de noire venue. Je vais la tirer 
de Gandie qui est trop rapprochée de la mer et la conduire 
à la montagne. J'attendrai que Dieu la guérisse et que le 
Prince ordonne notre départ. Nous nous préparons, en atten- 
dant, et nous partirons quand Dieu aura rendu à la duchesse 
la santé que nous lui désirons. Nous n'en voulons avoir, 
elle et moi, que pour l'employer au service de S. A. 

« Mais, ajoutait Borgia avec une certaine tristesse, à vous 
je dois confier ce qui me revient de la cour. J'en ai ressenti 
peu de peine, grâce à Dieu, car je sais que le monde 
ne peut donner que ce qu'il a. On me dit qu'on cache à la 
Princesse cet ordre de S. M. relativement à notre venue, 
afin de ne pas la contrister pendant sa grossesse. Quelle 
nouvelle pour la duchesse ! Elle n'a d'autre mobile que son 
amour et son désir d'obéir à S. M. ; aucun motif d'intérêt ne 
pourrait nous faire sortir de chez nous. Y. S. sait tout ce que 
nous avons écrit à S. M., et combien peu nous avons sollicité 
celte charge et la bonne volonté que nous porterons à son 
service. J'avoue pourtant que c'est nous enlever notre bonne 
volonté, que nous faire entrevoir un mauvais accueil. Enfin 
que tout cela soit agréable à N.-S. Gela étant, tout ira bien. » 

Cobos dut convenir que la nouvelle était vraie. « A vous 
seul et très franchement, répondait-il le 10 décembre, je 
dois dire, que, voyant l'état de la Princesse, et craignant 
que la nouvelle de votre arrivée ne lui causât quelque 
trouble, il a paru bon de ne l'avertir que quand sa grossesse 
sera plus avancée. Aussi bien, cela ne retarde rien, puisque 
la duchesse est, elle aussi, indisposée. On est ici de votre 
avis : il faut attendre l'arrivée de S. M. » 

De Gastellon del Du([ue, le 7 décembre, Borgia écrit au 
prince : « La lettre de V. A. a trouvé la duchesse au fort, de 
sa maladie de poitrine. Avant de répondre, j'ai attendu un 
avis plus explicite des physiciens. Nous restons, la duchesse 
et moi, tout disposés à servir V. A., quand N.-S. lui don- 
nera assez de forces pour mettre en œuvre ses bons désirs. 
J'ai tiré la duchesse de Gandie, dont le climat lui était nui- 
sible. Ici, elle entre en convalescence, mais elle est très 
faible. » 



1 




SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 181 

A Cobos il disait : « S. A. me dit de l'averlir quand la 
duchesse pourra se mettre en route. Cela étant surtout 
entre les mains de Dieu, je ne puis rien affirmer, sinon que 
je suis prêt à obéir. Un excellent physicien que j'ai ici, me 
promet qu'aux premiers jours de février, elle pourra partir. 
A N.-S. de pourvoir à tout le reste. » 

Le 10 janvier, la duchesse va mieux, mais elle se lève à 
peine, et la température est encore rigoureuse pour elle. 
« Espérons, dit toujours Borgia, que Dieu arrangera tout de 
façon que nous puissions obéir à son Altesse. » Février 
passe; les assurances du physicien sont déçues. Le 4 mars, 
le duc est à Gotalba, monastère de Hiéronymites situé à 
deux heures de Gandie, sur les plateaux, au milieu des bois. 
Patrons du couvent, fondé au quatorzième siècle par les 
infants d'Aragon, les ducs de Gandie y possédaient de beaux 
appartemements, devenus depuis l'hôtellerie. « Nous sommes 
venus passer le carême chez les Hiéronymites, écrit Borgia 
au prince Philippe. J'ai profité de ce que la duchesse avait 
un peu plus de force pour lui faire accomplir le voyage, — 
deux lieues; — j'espère qu'ici N.-S. la rétablira complète- 
ment. Nous ne désirons cette santé que pour pouvoir obéir 
à S. M. Aussi faisons-nous tout ce qui dépend de nous pour 
la retrouver. » « Loué soit N.-S. ! écrit-il à Cobos. La du- 
chesse, chaque jour, gagne du terrain. Elle fait de son mieux 
pour obéir à S, A. qui lui ordonne de guérir. » 

Le prince Philippe multipliait, envers la malade, les témoi- 
gnages de sympathie. « Je remercie V. A., lui écrivait Borgia, 
le 22 mars, des soins qu'elle prend de nous demander si 
souvent des nouvelles de la duchesse. Sa convalescence 
progresse. Elle va mieux et marche plus facilement; la chaleur 
la rendra plus forte. » Après Pâques la duchesse est rentrée 
à Gandie. Le 28 avril, de Valence, Borgia écrit au prince et 
donne encore d'assez bonnes nouvelles. Le 28 mai, il mande 
à saint Ignace : « Entre les deux Pâques (Pâques et la Pente- 
côte) la duchesse a eu quelques accidents, mais elle va mieux 
que l'an passé. Dieu merci. Que N.-S. récompense V. R. 
des prières qu'elle a faites pour elle et pour moi. Nous nous 
recommandons à vous d'autant plus que notre départ pour 
la cour approche. De là-bas on nous presse, et comme la 



182 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

malade va mieux, nous ne pouvons résister. Que le Seigneur 
fasse ce qui lui plaira davantage. Vivamus et moriarnur curn 
eo*. Qu'il en soit de nous, en tout, comme il lui sera plus 
agréable. » 

Le 8 juillet, la princesse d'Espagne avait mis au monde 
Tenfant qui devait être l'infortuné don Carlos. Le 10, le duc 
en écrit au prince sa joie. Joie éphémère. Le 12 juillet, la 
princesse expirait. Un chroniqueur, Fr. José Manuel Miniana, 
relate ainsi la cause de cette mort. « La duchesse d'Albe et 
D" Maria de Mendoza assistaient la jeune mère. Sur ces 
entrefaites, les inquisiteurs célébrèrent un autodafé pour 
prononcer la sentence de quelques condamnés, dont deux 
furent brûlés. Les femmes sont avides de ces spectacles; les 
dames de la princesse s'y rendirent donc et laissèrent seule 
la malade. Celle-ci voulut manger un citron; on le lui porta. 
Tant aurait-il valu lui donner un poison. Quand les dames 
revinrent au palais, après Vauto, elles trouvèrent la princesse 
expirée. » L'opposition que la pauvre princesse avait faite à 
François de Borgia ne lui avait pas porté bonheur, et les 
souverains portugais, cruellement punis de leur défiance, 
regrettèrent sans doute de n'avoir point admis, près de leur 
fille, la femme d'élite qu'était la duchesse de Gandie. 

La douleur de Borgia fut profonde. Elle s'exprima par 
cette lettre, déjà digne d'un saint : « Je viens d'apprendre la 
mort de la princesse, notre souveraine. Par la douleur que 
tous ont ressentie, on peut comprendre celle que la duchesse 
et moi avons éprouvée, nous qui sommes si sincèrement ser- 
viteurs et vassaux de V. A. Je partirais sur-le-champ pour 
baiser les pieds de V. A., si ma santé me le permettait. Ce 
qui augmente le plus notre douleur, c'est la pensée du 
désespoir de V. A., mais j'espère que son âme catholique 
saura se conformer à la volonté de N.-S., et mériter ainsi une 
grande augmentation de grâce. En vérité, ce sont là des 
occasions qu'il ne faut pas perdre. Quand N.-S. nous visite, 
et qu'avec humilité et résignation on reçoit ce qu'envoie 
sa main compatissante, nous l'obligeons, en une certaine 
manière, à nous soutenir de sa main avec plus d'amour et 

1. Vivons et mourons avec lui. 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 183 

plus de grâce. Il le fait, quand il nous éprouve et nous trouve 
dignes de lui. D'autres considérations plus importantes ne 
manqueront pas à V. A. Que N. -S., qui est la vraie consolation, 
donne à V. A., dans sa miséricorde, le secours dont elle a 
besoin. » 

La mort de la princesse ne rompait pas tous les liens qui 
attachaient à la cour le duc de Gandie. Jamais l'empereur ni 
le prince Philippe n'avaient plus apprécié le désintéres- 
sement de Borgia, que durant la douloureuse épreuve qui 
l'avait séparé d'eux. Neuf ans plus tard seulement, Philippe II 
épousa Marie Tudor, mais, en 1545 déjà, il s'était agi pour 
lui d'un second mariage avec l'infante Marie, fille d'Em- 
manuel de Portugal et d'Éléonore, sœur de Charles-Quint, 
alors femme de François V. 

Le 11 décemjjre 1545, le P. Araoz écrivait à saint Ignace : 
« Le prince devant se marier à la fille du roi de France, on 
tient pour certain que le duc et la duchesse de Gandie iront 
à la cour, pour y remplir le môme emploi que ci-devant. Le 
duc m'a dit que, pour faire connaître à la cour ce qu'était 
la Compagnie de Jésus, il désirait y aller, mais non pour son 
intérêt ou par ambition, car il n'a plus que du dégoût pour 
les honneurs. » 

Un nouveau deuil traversa bientôt les desseins impériaux. 
Les émotions causées par la mort de la princesse d'Espagne 
n'étaient point faites pour guérir la duchesse de Gandie. Le 
42 mars 1546, le duc écrivait au P. Lefebvre que la duchesse 
était très fatiguée. Il la recommandait aux prières du Bien- 
heureux. Borgia aimait tendrement sa femme et la pensée 
de la perdre le désolait profondément; pour obtenir que 
Dieu conservât cette mère à sa jeune et nombreuse famille, 
le duc multiplia ses aumômes, et, dans tout le duché, ordonna 
des prières. Un jour, dans son oratoire, il priait lui-môme 
avec ferveur devant un crucifix que l'on conserve encore 
au palais de Gandie. Son âme fut éclairée d'une lumière 
soudaine et il entendit ces paroles intérieures : « Si tu veux 
que je laisse plus longtemps vivre la duchesse, sa santé 
est entre tes mains; mais je t'avertis que cela ne te convient 
pas. » 



184 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

Alors, s'en remettant au bon plaisir divin, le duc laissa 
Dieu libre de faire ce qui lui agréerait le mieux. Son sacrifice 
fui accepté. La malade passait depuis longtemps par des 
alternatives qui laissaient place à l'espérance; dès lors elle 
baissa rapidement et comprit que sa fin était proche. Le duc 
l'assista, lui prodiguant les marques de la tendresse la plus 
délicate, les consolations qu'inspire la foi la plus élevée. 
Dona Eléonore de Castro se confessa au P.André de Oviedo; 
elle reçut pieusement les derniers sacrements. Elle se fit lire 
la passion de Notrc-Seigneur, et mourut le 27 mars 1546. 

Le 29 avril, le duc écrivait au P. Araoz : « Je sais bien 
que Votre Révérence m'aura excusé, si, ces jours passés, je 
n'ai pas répondu à ses lettres. Notre-Seigneur me tenait 
occupé à d'autres écritures. Dieu veuille que celles-là ne 
soient pas gravées in tabidis lapideis^. Ce ne serait pas 
répondre aux bienfaits que j'ai reçus. Ils ont été plus abon- 
dants que je n'aurais osé, que je n'aurais su les demander. 
Aussi me suis-je souvenu de ce que disait Votre Révérence, 
à savoir que la miséricorde du Seigneur exauce avec surabon- 
dance nos désirs. Béni soit son saint nom ! Je supplie Votre 
Révérence de m'aider à remercier la Bonté infinie pour sa 
miséricorde envers ses inutiles serviteurs : ainsi mon ini^ra- 
titude paraîtra moindre. J'attends impatiemment le P. Le- 
febvre. 11 ne vient que pour peu de jours. Ne me donnàt-il 
que quelques heures, je sais que je ne mérite pas d'entendre 
sa sainte conversation. 

« Quant au reste, ô mon Père, je ne sais que vous dire de 
votre bonne amie [de su baena amigct)^ sinon qu'on peut lui 
appliquer ces mots : Dominus mortificat et vivificat. En sa 
maladie, elle a été mortifiée merveilleusement; dans son 
agonie et sa mort, elle a été récompensée très merveilleuse- 
ment. Mais le P. André vous aura tout raconté, et mes 
indispositions ne me permettent pas de m'étendre davantage. 
Que Votre Révérence, de temps en temps, me console par 
ses lettres. Par ses prières je sais qu'elle le fait... Et que la 
très sainte Trinité fasse éprouver à votre âme ce que vous 
lui demandez pour la mienne et pour tout l'univers. » 

1. Sur des tables de pierre. 




SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 185 

L'heure de Dieu était venue. La mort de l'impératrice 
Isabelle, sept ans plus tôt, n'avait pu détacher Borgia que 
de la cour et des vanités du monde; les épreuves délicates 
qu'il venait de traverser, la mort de sa femme le détachaient 
du monde lui-même. Le terme où Dieu l'acheminait allait 
lui apparaître. Trop d'obstacles le cachaient à sa vue, pour 
qu'il ait pu l'apercevoir plus tôt. En peu d'années, tous ces 
obstacles étaient tombés. Lui qui, dans la droiture de son 
âme, n'avait jamais voulu que le devoir, en face d'un devoir 
difficile à remplir, il n'allait pas hésiter. 

II 

Jusqu'à la mort de sa femme, François de Borgia n'avait 
donc jamais songé à s'établir fixement à Gandie. Menacé 
d'être, au premier jour, appelé à Valladolid, il tenait sa pré- 
sence dans ses Etats pour provisoire. Mais ce provisoire se 
perpétuant, il en tira doublement profit. Son àme, épurée 
par l'épreuve et le sacrifice, attirée par la grâce à la pratique 
des plus hautes vertus, fit, en ces quelques années, de vigou- 
reuses ascensions. Gandie fut son école de sainteté, et cette 
sorte d'exil dans ses terres fut aussi un bonheur pour ses 
Etats. Il les agrandit; il les fortifia. 11 rêva pour sa petite 
capitale un grand rôle intellectuel. Le testament de son père 
avait obéré sa fortune. Il sut pourtant augmenter ses revenus 
et les dépenser noblement. Le peuple de Gandie n'appelle 
son ancien souverain que le saint duc. Il nous faut raconter 
quelles œuvres méritèrent ce nom à François de Borgia. 

A la mort de son père, et faisant allusion à ses frères du 
second lit, Borgia écrivait à Cobos le 20 janvier 1543 : « Huit 
nouveaux enfants me sont nés, sans compter ceux que j'avais : 
Dieu y pourvoira. « Le duc de Gandie ne se reposa point 
sur la seule Providence du soin de pourvoir à la fortune de 
ses fils. Son majorât était un dépôt sacré, qu'il entendait 
transmettre intact à son héritier. Il chercha donc, pour ses 
cadets, de nouvelles ressources. Le gouvernement de Jativa 
avait été refusé à son fils Jean. En 1550, Borgia écrit au 
prince d'Espagne que son fils Alvaro pense être d'Eglise* et 



186 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

il sollicite, pour ce fils, un bénéfice ecclésiastique. En 1547, 
l'avant-dernier fils d'Alexandre YI, Jean, duc de Camerino et 
de Nepi, était mort à Gênes, intestat. Par suite, les biens 
qu'il laissait dans le royaume de Valence devaient être 
employés en œuvres pies. Le 20 janvier 1548, le duc de 
Gandie, appelant de cette loi, demanda au pape Paul III que 
les biens du duc de Camerino lui fussent accordés pour ses 
fils. « A moins, disail-il au pape, que V. S. ne veuille que 
ces biens passent à des inconnus, peut-être à des ingrats, 
plutôt que de rester à mes fils, qui sont serviteurs de V. S. 
et pauvres. » Le 23 janvier 1549 ^ Paul III faisait droit à la 
demande du duc : « Considérant, disait le pape, que, petit- 
fils de notre prédécesseur Alexandre, auquel nous devons 
tant, vous êtes chargé de sept enfants, que l'aîné doit vous 
succéder, et que les autres sont trop pauvres pour vivre 
selon leur noblesse et leur condition, considérant aussi 
votre dévouement à ce siège apostolique..., nous vous per- 
mettons de faire hériter votre fils Jean ou tout autre, à la 
place des pauvres ou des œuvres pies, de la valeur de vingt- 
cinq mille ducats d'or..., à la charge pour vous, ou pour eux, 
d'élever, dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure, un 
sépulcre au pape Alexandre et un autre au cardinal Henri 
de Borgia, et de consacrer à cette construction quinze cents 
ducats. » 

Le 28 septembre 1561, Pie IV autorisait Borgia, alors reli- 
gieux, à ériger le tombeau d'Alexandre VI, non plus à Sainte- 
Marie-Majeure, mais dans la future église du Gesà^ alors 
en projet. Le même pape ou un de ses successeurs dut 
aff'ranchir François de Borgia de cette obligation, car elle 
ne fut jamais remplie. Peu fiers de leur aïeul, les Borgia 
craignirent peut-être, en remuant ses cendres, de raviver 
son souvenir. Aucun ne retira la bière d'Alexandre VI de la 
sacristie obscure où elle gisait oubliée. 

Le culte de leur maison, la passion de l'agrandir animaient 
alors toutes les familles seigneuriales. Nous venons de voir 
que le duc de Gandie, ce grand désintéressé, n'estima pas 

1. Les Monumenta (t. I, p. 662) disent 23 janvier i5i7. Cette lecture doit 
être fautive; la réponse serait venue avant que la demande fût partie. 



■ 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 187 

choquant d'alléguer la pauvreté de ses fils pour leur assurer 
un héritage qui revenait à de vrais pauvres. Sa marâtre, la 
duchesse veuve de Gandie, mettait, à enrichir ses fils, une 
véritable avidité. Le fils aîné de la duchesse, Pedro-Galceran, 
commandeur de Montesa, aspirait à la grande maîtrise de 
cet ordre. Au chapitre de 1544, âgé seulement de seize ans, 
il avait obtenu vingt et une voix. Vingt-cinq voix allèrent à 
son concurrent Guerau Brou, un vieillard, qui, à bon droit, 
s'estima élu. Mais Pedro-Galceran et surtout la duchesse de 
Gandie voulaient l'emporter. Ils dépêchèrent à Rome des 
procureurs chargés de soutenir leurs prétentions. A leur 
prière, François de Borgia et sa femme appuyèrent puis- 
samment, auprès de l'empereur, du prince Philippe et de 
Cobos, la candidature de leur frère, et Paul 111, qui n'avait 
rien à refuser aux Borgia, trancha le différend en faveur de 
Pedro-Galceran. 

Ni la duchesse, ni le jeune grand maître ne se montrèrent 
très reconnaissants envers François de Borgia de sa oféné- 
reuse intervention. La duchesse douairière avait eu la part 
belle dans l'héritage de son mari. Le feu duc rendait à sa 
veuve toute sa dot, ainsi que la prime dont, suivant l'usage 
de Valence, il avait augmenté sa dot d'épouse vierge. Il lui 
rendait aussi six mille livres de biens paraphernaux. Mais 
les legs paternels distribués, il restait à François de Borgia 
vingt-quatre mille ducats de dettes à payer, et il ne lui sem- 
blait pas juste qu'il en fût seul redevable. Il se faisait scru- 
pule d'ébrécher, pour les acquitter, le majorât inaliénable 
qu'il devait transmettre à son fils. Quand son père, en 1530, 
lui avait cédé la moitié du marquisat de Lombay, en échange 
des biens maternels dont François héritait, il avait fait 
réserve des dettes attachée» à cet héritage, et François pensait 
maintenant en user de môme envers la veuve de son père. 
Dona Francisca de Castro Pinos, au contraire, ne voulait 
rien connaître des dettes de son mari, ni des difficultés que 
le duc de Gandie trouvait à les payer. Assez oublieux du 
récent service que lui avait rendu le duc son frère, Pedro- 
Galceran écrivait au prince Philippe de protéger, contre 
François de Borgia, sa mère, « cette veuve inconsolée, si 
chargée d'enfants et si pauvre ». Toujours larmoyante, la 



188 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

duchesse veuve mandait elle-même, le 15 octobre 1546, au 
prince d'Espagne : « De ce que leur père laissait à ses 
enfants, pour leur permettre de vivre, je n'ai pu, jusqu'à ce 
jour, rien tirer de l'héritier, et ils n'ont aucune fortune. 
Pour me contrister davantage, la cause se traite actuellement 
à l'audience royale de ce royaume de Valence, et le duc a 
introduit des oppositions contre toute raison et toute justice. 
Je supplie V. A. de s'apitoyer sur mon malheur et sur mes 
larmes. J'ai si peu de secours et tant d'enfants! Que V. A. 
ordonne au Conseil de ne pas tenir compte de ces opposi- 
tions, surtout quand il s'agit d'orphelins et d'une veuve 
aussi malheureuse que moi. » Et elle signait : « La triste 
veuve de Gandie. » 

Ces plaintes et ces accusations étonnent. Un concordat, 
conclu en 1544, avait assuré à la duchesse des avantages 
considérables. Le feu duc léguait à sa femme les meubles 
et joyaux dont elle s'était servie. Le long inventaire de l'ar- 
genterie, des tapisseries, joyaux et meubles qu'emporta la 
duchesse, prouve que François de Borgia avait très largement 
interprété la pensée paternelle, et il ne paraît pas vraisem- 
blable qu'il ait, sur d'autres points, montré moins d'équité. 
La duchesse se démena pourtant si bien, qu'elle obtint gain 
de cause devant l'audience royale. François de Borgia fît 
appel de ce jugement. Un pénible procès s'ensuivit qui dura 
jusqu'en 1549. Borgia écrivait alors à saint Ignace : « Informé 
par beaucoup de lettrés de la justice de ma cause, j'ai résolu 
de réclamer pour ne point grever l'héritage de mes succes- 
seurs. Ce qu'on me demande, revient en effet au majorât. 
Comme héritier de mon père, j'ai dû décharger sa conscience 
en payant tout ce qu'il devait. J'ai fait demander à la duchesse 
qu'elle se contentât de solder les dettes. Je ne lui réclame 
rien pour moi. Ces dettes montent à douze ou quatorze mille 
ducats. J'en ai déjà payé autant. Sa Seigneurie n'a point 
voulu, et son refus a surpris bien des gens. Je lui ai alors 
demandé de s'en remettre à l'arbitrage du prince Philippe 
et de l'archevêque de Valence (saint Thomas de Villeneuve), 
Elle a refusé, 

« Quant à sa dot, si j'ai appelé de la sentence rendue, c'est 
qu'on m'en a fait une obligation de conscience. J'ai soumis 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 189 

cette cause aux plus doctes théologiens de Valence. Trois 
ont déclaré que j'étais obligé, sous peine de faute grave, 
d'appeler de la sentence. Deux se sont contentés d'affirmer 
que j'y étais obligé, sans dire sous peine de péché. J'ai 
suivi le parti le plus sûr. Mais ces procès vont me causer 
bien des ennuis. 

« La sustentation qu'elle exige, je la lui donnerai volon- 
tiers : aux juges de fixer la quantité. Je suis le premier à le 
leur demander. Reste seulement le reliquat des dettes pater- 
nelles, douze mille ducats. J'ai offert d'en payer trois mille, 
quoique n'étant obligé à rien. On refuse. J'allends. Le plus 
grand danger que je trouve en cette affaire, c'est qu'il me 
semble injuste de prendre sur le majorât, et, quant à donner 
de mon argent, il appartient avant tout à mes fils, qui ne 
m'embarrassent pas médiocrement. Enfin, que le Seigneur 
soit loué! » 

Finalement, la duchesse gagna son procès, et ordre fut 
intimé aux parties de ne plus le rouvrir. « Un jour, raconte 
un ancien biographe, François de Borgia vint au couvent des 
Clarisses. « Quelle bonne nouvelle j'ai à vous annoncer, dit-il 
« à l'abbesse, le Conseil royal vient de rendre une sentence 
« contre moi. — Et vous vous en réjouissez? — Oui. Mes fils 
« ont moins de besoins que la duchesse, et j'avais toujours 
« désiré cette solution. » Sans aucun doute, Borgia fit, contre 
mauvaise fortune, bon cœur et bon visage, mais c'est tomber 
dans la légende que de dissimuler les efforts qu'il tenta, six 
ans durant, pour éloigner cette mauvaise fortune ^ 

Le duc de Gandie était moins enclin aux querelles d'intérêt 
qu'aux projets généreux. Il défendait ses droits, s'y croyant 
tenu en conscience : il portait un vrai scrupule à remplir 
ces obligations. Par tendance, il n'était que bienfaisant. Il 
se savait des devoirs envers ses sujets malheureux, et sa 
charité devança toujours l'appel de la misère. Près de son 
palais, il restaura, ou, pour mieux dire, il fonda l'hôpital de 
San Marcos, que son arrière-petil-fiis, Melchior Centelles 

1. D'autres procès lui furent intentés par Catalina Diaz, la more de Jean- 
Christophe de Borgia. Ceci touchait au chantage. 



190 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

de Borgia, agrandit en 1667. L'hôpital subsiste encore et se 
compose de trois salles, contenant chacune trente-trois 
alcôves. Il était destiné aux malades du duché. Le duc le 
visitait souvent, et, une fois par semaine, il y conduisait ses 
fils pour les habituer à assister les pauvres. L'apanage de 
rhôpital, constitué parles ducs de Gandie, fut vendu en 1802 ^ 
La collégiale de Gandie devait beaucoup au pape Alexan- 
dre VI et à la duchesse Marie Enri([uez. François de Borgia 
l'enrichit de ses libéralités, et il usa de son droit de patronage 
pour introduire, dans cette église, de saines traditions litur- 
giques et musicales. Des efforts analogues, ceux par exemple 
du patriarche Ribera à Valence, assurèrent alors au culte, 
dans les églises de la coronilla d'Aragon, une splendeur et 
une dignité dont les restes subsistent et font impression. 
La collégiale de Gandie comprenait douze chanoines, dont 
un chantre et un doyen, deux vicaires, six enfants de chœur, 
dix officiers, deux sacristains, deux acolytes, un joueur de 
basse et un massicr. Le 20 mars 1547, Borgia obtint, pour 
le doyen, la jouissance intra mœiiia des insignes épiscopaux. 
Le prince artiste dut fournir de nombreuses compositions 
à la chapelle de la collégiale. Il avait surtout à cœur ce qui 
pouvait rehausser le culte du saint Sacrement. La ville de 
Gandie observe encore un usage qu'elle dit immémorial et 
que François de Borgia connut, s'il ne l'établit pas. Quand 
la cloche de la collégiale sonne l'élévation de la messe capilu- 
laire, chacun se tait, se recueille et prie. Le samedi, jour de 
marché, un silence soudain envahit la place, les boutiques et 
les rues. François de Borgia ne devait pas être le dernier à 
obéir à ce signal. 

L'éducation religieuse et morale de ses sujets morisques 
préoccupait fort le duc de Gandie. Le marquisat de Lombay, 
peuplé de ces nouveaux chrétiens, comprenait quatre vil- 
lages. Le duc augmenta d'abord les revenus des paroisses. 

1. Il g;irde la constitution que lui donnèrent ses fondateurs. Un majordome 
le <lirige assisté d'un vicaire, d'un médecin et d'un chirurgien. Le conseil 
d'administration était jadis composé de quatre membres : le doyen de la col- 
légiale, le premier regidor de l'ayuntamieuto et deux notables désignés par 
le duc, 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 191 

Afin d'assurer à celte région des apôtres zélés, dès 1543, il 
résolut de fonder à Lombay un couvent de Dominicains. Le 
3 août, veille de la fête de saint Dominique, il remit l'édifice 
achevé au provincial Fr. Juan Hizquierdo, qu'entouraient 
dix religieux. Le 14 septembre suivant, Borgia fit publier 
une bulle de Paul 111, qui rattachait au nouveau couvent de 
Sainte-Croix les quatre paroisses du marquisat. Le prieur 
les devait administrer ou les confier à des prêtres choisis 
par lui. Le môme jour, le couvent élut, pour premier prieur, 
le bienheureux Jean Mycon, qui appela aussitôt près de lui 
un autre saint, Louis Bertran K A cette époque, l'Eglise, qui 
se régénérait, voyait partout surgir des saints. Nulle part, 
peut-être, ils n'étaient plus nombreux qu'en Espagne. Borgia 
ne cessera plus d'en être escorté. 

Plus encore que sur les prédications faites aux foules, le 
duc comptait sur l'éducation des enfants pour amener les 
Morisques à la vraie vie chrétienne. Aussi voulut-il, à Gandie 
même, leur ouvrir une école confiée à ces Pères de la Com- 
pagnie de Jésus qu'il avait appréciés à Barcelone. Durant le 
carême de 1544, il s'ouvrit de ce désir au P. Araoz, qui le 
communiqua à saint Ignace. 

Si le saint fondateur connut vraiment, dès 1541, que Borgia 
lui succéderait un jour, on comprend le soin qu'il eut d'en- 
tretenir avec lui une correspondance qui se faisait de plus 
en plus intime. Entre ces deux hommes d'un vaste esprit et 
d'un grand cœur, admirablement doués pour le gouverne- 
ment et destinés tous deux à travailler si efficacement à la 
réforme de l'Eglise, il s'était établi, dès qu'ils s'étaient con- 
nus par lettres, une sympathie profonde. Personne n'entra 
plus avant que Borgia dans les vues de saint Ignace et ne 
les seconda avec plus de constance. Personne, surtout, ne 
s'y soumit avec plus de docilité. 

Au lieu d'un catéchuménat pour les seuls Morisques, 
saint Ignace conseilla au duc de fonder un collège ouvert à 
tous ses sujets. Cette idée sortait entièrement du plan de 
Borgia, mais elle venait de saint Ignace : il l'accepta. 

Le 28 mai 1545, le duc écrivait à Rome: « J'ai reçu la lettre 

1« Canonisé par Clément X, le même jour que François de Borgia. 



192 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

de V. R. datée du 14 mars, et j'ai éprouvé une inexprimable 
consolalion en voyant que V. R. acceptait ce collège... Voici 
mon idée, idée que je soumets du reste au jugement de 
V. R. Tandis qu'on bâtira la maison, et qu'on lui annexera 
quelques rentes, je serais très consolé et regarderais comme 
une faveur que V. R. m'envoyât un mailre es arts avec deux 
étudiants qui commenceraient l'œuvre. Ils ne seraient pas 
inutiles : le bien spirituel de ceux qui fréquentent ici les sa- 
crements s'en accroîtrait, et, aux Morisques convertis, ils 
commenceraient à donner des leçons, ne fût-ce qu'une fois 
par semaine. 

tt Ici, ce qui nous manque, ce sont des hommes. La bonne 
volonté fait défaut à ceux qui ont des connaissances ; ceux 
qui ont bonne volonté manquent de science. Aussi marchons- 
nous en boitant, ou, pour mieux dire, nous ne marchons 
pas du tout, et ainsi, viœ Sion lugent\.. En attendant, la mai- 
son s'achèvera. Je voudrais qu'on la commençât bientôt, et 
qu'elle fût au goût des premiers qui doivent l'habiter. J'es- 
père avoir, pour ce collège de la sainte Compagnie et pour 
les enfants morisques, six cents ducats de rente... Mais je 
me repose surtout sur la charité que V. R. témoigne à cette 
affaire. Je crois d'ailleurs que ma confiance ne me trompe 
pas, et je le dis nihil hesitans : le Seigneur sera servi et cette 
œuvre menée à bien. Que le Seigneur nous fasse compren- 
dre et reconnaître quel bienfait c'est, de sa part, d'inviter 
quelqu'un et de se servir de lui, alors qu'il n'a besoin de 
personne, et de l'employer à l'œuvre à laquelle il a consacré 
son très saint Fils. Assurément, si l'on appréciait cette faveur 
comme elle le mérite, les rois laisseraient leurs affaires pour 
se rendre les serviteurs des serviteurs de Dieu. 

« Je prie V. R. de m'assister de ses lettres. Je sais qu'elle 
ne m'oublie pas dans ses prières. Que le Seigneur ne per- 
mette point que je sois toujours son serviteur inutile, qui 
mange son pain sans le gagner. Aussi, dites pour moi ce 
verset : Ad te Domine clcunabo, et ne sileas a me, ne quando 
taceas a me, et assimilabor descendentibiis in lacum^... J'ou- 



1. Les voies de Sion pleurent. (r,,imeiil., l. IV.) 

2. Vers vous, Seigneur, je crierai. Ne vous détournez pas de nioit ne 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 193 

bliais le plus important : l'ordre des études, pour le collège, 
vous sera indiqué dès que je saurai quel maître doit venir. Il 
verra les choses de près, et nous déciderons ensemble s'il 
suffit d'enseigner à Gandie la grammaire et la philosophie, 
et de s'en remettre à Valence pour la théologie. » 

Le 24 juillet, Borgia écrivit une autre lettre à laquelle 
saint Ignace répondit : « J'ai reçu, le 31 octobre, une lettre 
du 24 juillet écrite de votre main, et je me suis fort réjoui en 
constatant, enV. S., des effets de son expérience et de ses 
méditations, tels que N.-S. a coutume, en son infinie bonté, 
d'en communiquer aux âmes qui s'établissent entièrement 
en la bonté divine, comme en leur premier principe et leur 
fin. 

« Vous me demandez de ne pas vous oublier dans mes 
prières et de vous visiter par mes lettres. Pour le premier 
point, je le fais chaque jour... Ayant ainsi, tous les jours, 
V. S. présente à mon esprit, je pensais satisfaire suffisam- 
ment à votre désir de lettres. Les personnes qui sortent 
d'elles-mêmes pour entrer en leur Créateur et Seigneur, ont 
entre elles une communication et une consolation récipro- 
ques. Elles sentent que notre bien éternel s'étend à toutes 
les créatures. » Après avoir indiqué combien il importe 
d'enlever de soi tout obstacle à l'action de la grâce, saint 
Ignace ajoute : « Je désire beaucoup que, puisque N.-S. fait 
passer V. S. par une école si sainte (elle ne peut le nier; 
qu'elle regarde seulement en son àme, comme, par ses let- 
tres, je crois le comprendre), qu'elle travaille et qu'elle 
s'emploie le plus possible à se faire des condisciples, com- 
mençant d'abord par ceux de sa maison, auxquels nous 
sommes plus obligés, afin de les conduire à Dieu par la voie 
la plus sûre et la plus droite. Et comme cette voie, c'est 
N.-S. J.-G.,je remercie grandement la divine Bonté de ce 
que V. S. le reçoit fréquemment. Outre les grâces nombreu- 
ses et grandes que l'âme obtient en recevant son Créateur 
et Seigneur, une des principales est qu'il ne la laisse pas 
tomber en un péché durable et obstiné. Dès qu'elle tombe 



vous taisez pas, sinon je ressemblerai à ceux qui tombent dans l'abîme. 

(Ps. xxvii, 1.) 



194 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

dans les moindres fautes (quel péché, il est vrai, est petit, 
quand l'objet qu'il atteint est infini et est le Bien souverain !), 
il la relève avec des forces plus grandes et avec un propos 
plus ferme de servir son Créateur et Seigneur. 

« Allant par cette voie avec le secours divin, et gagnant 
votre prochain et vos frères, employant ainsi le talent que 
sa divine Majesté a donné à V. S., je désire mériter — mais 
je ne le mérite pas — d'imiter V. S. et lui communiquer, comme 
elle le désire, le fruit de tous les travaux que je fais. Puis- 
que j'ai le poids si lourd du gouvernement de cette Compa- 
gnie, poids que m'a imposé la volonté divine en son éter- 
nelle bonté à cause de mes si grands et abominables péchés, 
que V.S., par amour et respect pour Dieu N.-S., m'aide de ses 
prières, et m'aide aussi en se chargeant de la surintendance 
et du gouvernement de la maison qui se fera à Gandie pour 
les scolastiques de la Compagnie, puisque V. S. l'a demandée, 
et que, à notre consolation, ils ont été si bien reçus. Daignez 
les favoriser avec la faveur et la protection qui vous semble- 
ront convenables en N.-S. et que vous jugerez convenir pour 
sa plus grande gloire. » 

Saint Ignace destina au nouveau collège de Gandie deux 
sujets distingués qui étudiaient à Coimbre : maître André de 
Oviedo, Espagnol, et François Onfroy, Français, et cinq autres 
qui étudiaient à Rome : Ambroise de Lyra, Belge, Jean Gottan 
et Pierre Canal, Français, Alberto Cavalino, de Modène, et 
Jacobo Maria, de Milan. Le 16 novembre 1545, ils entraient à 
Gandie, et habitaient d'abord chez don Alphonse de la Serna, 
chevalier de Saint-Jacques et majordome du duc, puis dans 
une maison voisine du monastère de Sainte-Claire. Seul 
Oviedo était prêtre, et, bien qu'encore sans désignation offi- 
cielle, il était tenu par tous comme supérieur. 

L'arrivée de ces maîtres accrut les espérances de Borgia, 
qui rêvait, maintenant, de faire mieux qu'un collège. « J'ar- 
rive de Gandie, écrivait le P. Araoz le 11 décembre. En ce 
qui touche au collège, le duc ne dépassera pas vos désirs 
d'un point. 11 voudrait des j docteurs, c'est beaucoup, et c'est 
plutôt préparer une université qu'un collège. Mais si on doit 
condescendre à quelqu'un, c'est au duc, dont je ne saurais 
décrire la bonté et la perfection. Il est si désintéressé, qu'il 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 195 

ne cherche que la plus grande gloire du Seigneur. » « C'est 
une àme, disait Araoz dans une autre lettre, dans laquelle 
Dieu se montre merveilleux, » 

Le 16 janvier 1546, Borgia écrivait lui-même à saint Ignace : 
« Je confesse une faute : j'ai trop tardé à répondre à V. R., 
et, pour n'être pas de ceux qui habent excusatioiies in pec- 
caiis^, je m'abstiens de me disculper. Le P. maître André est 
arrivé de Portugal, et les Frères, de Rome. Ils allaient tous 
bien, car ils portaient Dieu dans leurs âmes. Inutile de vous 
dire la consolation que m'ont procurée leur arrivée et la 
visite du P. Araoz. Que les Anges remercient le Seigneur 
des seigneurs pour les miséricordes qu'il prodigue à ce 
pécheur ingrat, en lui envoyant des ministres qui l'enten- 
dent, lui parlent et remédient à ses nécessités ! Bénie soit son 
immense charité! Oh! siV. R.me connaissait! Sicile savait 
qui je suis, comme son amour pour son Dieu augmenterait, 
voyant ce qu'il fait de moi. J'aime à croire que les Anges le 
louent avec une admiration spéciale, pour ce qu'il a opéré 
en moi, afin de m'amener à le connaître. Plaise à sa bonté 
non pereat opus saiiin factiim in /«e, et que je ne sois pas 
de ceux qui fuerunt rebelles hunini-. 

« Mais laissons cela ! Parler de moi, c'est ne rien dire. 
Venons-en à notre collège. Par les lettres du P. Araoz, 
V. R. saura à quoi je me suis déterminé... Je n'ai d'ailleurs 
d'autre volonté que d'obéir à celle de Y. R. Je prendrai sa 
détermination pour loi, tenant pour certain qu'elle sera lex 
immaculata convertens animas^. 

« J'ai reçu les chapelets qu'apportaient, de votre part, les 
Pères venus de Rome. Nous vous en remercions beaucoup, 
la duchesse, dona Juana et moi. Puisque V. R. nous a donné 
de quoi compter, demandez à N.-S. que nous lui servions 
un bon compte. Il ne faut pas que nous ayons reçu en vain 
nos âmes. Chacun de nous doit être innocens manibus et 
mundo corde, ut mereamur ascendere in montent Domini et 



1. Qui trouvent des excuses dans leurs péchés. (Ps. cxl, 4.) 

2. Que l'œuvre qu'il a opérée en moi ne périsse pas. Qui furent rebelles à 
la lumière. (Job, xxiv, 13.) 

3. Une loi immaculée qui convertit les âmes. 



19Ô SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

stare in loco saiicto ejiis^. Nous nous recommandons beau- 
coup, beaucoup à vos saintes prières, et je vous demande de 
ne pas me refuser vos lettres. Mes péchés m'empêchent 
d'être un des fils d'Israël ; je suis pourtant, grâce à la bonté 
de Dieu, de ceux auquels il a donné le désir de manger de 
micis quoR cadant de meiisa doiniiioriim siioram-. Aussi, avec 
autant de hardiesse que la Chananécnne, mais avec moins de 
foi, je vous prie de demander pour moi à Dieu un don, à l'ac- 
quisition duquel il commence à m'incliner. Je vois qu'il me 
le veut donner, et qu'il commence à me l'accorder. Mais ma 
faiblesse est telle, qu'en une heure elle détruit ce que l'ange 
de Dieu a bâti en un mois. D'où un grand besoin de persé- 
vérance et de revenir sans cesse à poser la première pierre. 
La force de V. R. m'y aidera et l'aide de ses prières. Et voici 
ma demande : que le Seigneur me donne le désir de dire 
avec le Prophète : Providebani Domiiiiun in conspectu meo sem- 
per. Que V. R. m'aide, afin qu'il me soit donné ce que Dieu 
même désire pour ses (créatures, à savoir l'exercice de la 
contemplation continuelle, pour laquelle nous avons été 
créés. Je sais que je demande beaucoup, et que cette grâce 
coûte beaucoup à acquérir. Mais demander au feu qu'il 
échauffe, c'est demander une chose juste ; de même, deman- 
der que l'homme contemple, loue et sanctifie son Créateur. 
Plaise à sa divine Majesté que V. R. réponde : Fides mea le 
salvum fecit^^ car j'ai demandé au Seigneur cette grâce au 
nom de la foi et des mérites de V. R. J'espère l'obtenir, et 
que l'Esprit-Saint se communiquera aux justes de façon que 
ceux-ci puissent préparer les pécheurs à obtenir la vie éter- 
nelle, où entièrement et éternellement s'accomplira la divine 
volonté. » 

Deuxmois plus tard. Dieu répondaità la demande du saint 
duc en prenant à lui la duchesse de Gaudie. La mort de sa 
femuie mit soudain Borgia en face du terme vers lequel, de- 
puis la mort de l'impératrice. Dieu l'avait acheminé. La mar- 



1. Innocent dans ses œuvres et pur Je cœur, après que nous mentions de 
monter jusqu'à la montagne du Seigneur et de nous y tenir, (i's. x.viii, 3.) 

2. ... Des mies qui tombent de la table de leurs maîtres. (Mattli., xv, 27.) 
y. Ma foi t'a sauvé, (Marc, v, 52.) 



/ 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 197 

che à l'holocauste s'était faile par étapes ^ La dernière était 
franchie. François de Borgia ignorait les lenteurs et les 
indécisions. Son parti fut vite pris d'embrasser la vie reli- 
gieuse. On a parlé de ses hésitations entre l'ordre de Saint- 
François et celui de Saint-Ignace. Il aurait, raconte Vasquez, 
promis une grosse aumône au frère Jean de Texeda, si celui-ci 
lui conseillait de se faire franciscain. Cette affirmation bizarre 
mérite peu de crédit. Les plans de Borgia étaient person- 
nels et réfléchis : aucune ligne d'aucun document ne laisse 
deviner en lui la moindre hésitation. Il donna son cœur à la 
Compagnie dès qu'il la connut, et y entra dès qu'il fut libre ^. 

Le 2 mai 1546, le P. Pierre Lefebvre arrivait à Gandie. Le 
duc, veuf depuis deux mois, trouva dans le Bienheureux le 
maître qu'il désirait entendre. Il ne jouit pas longtemps de 
sa présence. Le 10 mai, Lefebvre écrivait à Araoz : « Nous 
sommes arrivés a Valence le jeudi de Pâques, et je suis resté 
à Valence tout le vendredi. Le samedi, je partis pour Gandie 
où je ne pus parvenir que le dimanche à la nuit. Je ne suis 
resté à Gandie que deux jours pleins. Je les ai consacrés, partie 
à nos frères, partie — la presque totalité — au duc, et partie 
aux religieuses. » 

Lefebvre, en ces deux jours, ne put évidemment pas faire 
suivre au duc les exercices spirituels, mais, dans cette en- 
trevue avec le Bienheureux, Borgia arrêta, sans nul doute, 
le projet qu'il allait, bientôt après, accomplir. Le 22 septembre 
suivant, le P. Oviedo écrivait à saint Ignace cette lettre en 
caractères chiffrés : « Voici exactement comment le duc s'est 
décidé. Il a fait les exercices 3, et, amené à faire un choix, 

1. Le P. Nadal, dans sou Journal (t. II, p. 17), dislingue fort bien ces éta- 
pes : Motus (fuit) religione Granatœ, quuin pvxcsset funeri Augustx... ; Vice- 
rex... vehementer profecit in pietale et rerum spiritualium meditaiione... 
(Gandiœ); confirniatus ex morte uxoris, fecit exercitia et elegit Socictatis insti- 
tutuni. — Il fut touché d'un sentiment relif;ieu\ à Grenade, quand il présidait 
aux funérailles de l'Impératrice... ; Vice-Roi, il progressa grandement dans 
la piété et la méditation des choses spirituelles; confirmé par suite de la 
mort de sa femme, il fit les exercices et choisit l'Institut de la Compagnie. 

2. Dès le 8 décembre, 1545, Oviedo écrivait : « Le duc se doune éperdu- 
ment aux choses de la Compagnie. Esta quasi perdido par las casas de la 
Compagnie. On dit ici que, s'il éiait libre, il en serait. » 

3. Oviedo omet de dire sous quelle direcliou. Ce fut sans doute sous la 
sienne, et c'est, me semble-t-il, la première fois qu'il les fît. En 1550 le 



198 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

après avoir tout examiné avec une grande clarté, raisons na- 
turelles et sentiments surnaturels, il s'est déterminé pour 
la Compagnie. Il s'est fixé un jour où il arrêterait sa résolu- 
tion. La veille de l'Ascension passée (2 juin), il s'est con- 
fessé et a communié. Après la messe, il m'a déclaré qu'il 
voulait faire le vœu d'entrer dans la Compagnie. J'ai laissé à 
sa dévotion le soin d'en fixer le mode. Il voulut émettre ce 
vœu entre mes mains. J'essayai de m'excuser. Il insista, et fit 
alors le vœu d'entrer, quand il aurait terminé ses affaires. Il 
les pousse avec une ardeur dont je suis témoin. Il désire 
tellement mettre à exécution son saint projet, que, s'il le 
pouvait, il n'attendrait pas à demain. Ce qui l'arrête, c'est le 
mariage de ses fils aînés, le marquis et doria Isabelle, puis 
ses procès avec sa marâtre et ses frères, et la transmission 
de sa commanderie à l'un de ses fils. Il veut laisser à ses 
enfants de quoi vivre honorablement et sans superfluités. 
En attendant, il achève le monastère de Lombay et le col- 
lège. Il espère qu'à la fin de 1547 il sera débarrassé, et son 
désir est alors d'entrer à Rome, près de Votre Paternité. 

« Pour ne point perdre de temps, nous étudions, deux fois 
par jour, la Somme de Cajetan. Nous espérons finir pour la 
Toussaint. Sa Seigneurie veut encore étudier la dialectique 
de Titelman^ Mais désirant agir par obéissance, elle me 
prie de demander à V. S. si elle doit commencer sa philo- 
sophie, ne serait-ce que pour mieux comprendre d'autres 
matières, ou s'il faut s'occuper uniquement des cas de con- 
science. 

« Le duc a trente-six ans et une saine complexion, bien 
qu'affligé parfois de la goutte, mais rarement et peu. Son 
talent est grand; il est très porté aux lettres. Aussi lui ai-je 

P. Polanco écrivait : « Depuis longues années le duc vit comme un grand 
serviteur de Dieu. Même du vivant de sa femme et au milieu des affaires du 
gouvernement, il était très adonné à la contemplation, à l'oraison et aux 
bonnes œuvres... Il le fut bien plus quand il connut la Compagnie et ilt les 
exercices spirituels après la mort de la duchesse. Dieu loucha si vivement 
son âme, qu'après mûre considération, il résolut d'abandonner ses Etats... Il 
s'éprit à tel point de mortification, qu'il lallul vivement le prier et même lui 
ordonner de modérer l'usage des cilices, des disciplines quotidiennes et san- 
glantes, des oraisons continues et ferventes... », etc. 

1. François Titelman, d'Hassell, O. S. F., De consideratioiie dialectica, 
libri scx, Arislotclici organi. 



'Wr- I 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA I99 

conseillé d'étudier. Le Seigneur pourra se servir de lui en 
tous emplois, car il dépend entièrement de la volonté de 
Dieu; il est très avancé dans les voies spirituelles et est déjà 
très versé dans la connaissance de la sainte Écriture. Sa 
Seigneurie a fait part de sa détermination à la Mère abbesse 
qui s'en est grandement réjouie; d'ailleurs, elle la garde 
secrète. » 

Dans le journal spirituel, auquel nous avons déjà fait allu- 
sion, François de Borgia écrivait, le 22 mai 1566 : « Veille 
de l'Ascension. Aujourd'hui vingt ans depuis que j'ai fait 
les vœux de la Compagnie par la grâce du Seigneur. C'a été un 
jour de jubilation. Dans l'espérance et dans la joie. Com- 
mençons une vie nouvelle. Bene! Laus Deo^ ! » 

Le duc de Gandie espérait, au bout d'un an, pouvoir publier 
son changement de vie. 11 dut, quatre ans encore, le tenir se- 
cret. Il avait chargé le P. Lefebvre d'en informer saint Ignace. 
Lefebvre, désigné par le pape comme son théologien au con- 
cile, mourut à peine arrivé à Rome, le 2 août 1546. Il avait 
sans doute eu le temps d'accomplir son message, mais Borgia, 
qui en doutait, dépêcha, dès qu'il connut cette mort, un nou- 
veau courrier à saint Ignace. Le saint lui répondit, le 9 oc- 
tobre 1546 : 

« Illustrissime Seigneur, la divine bonté m'a consolé par 
la détermination qu'elle a inspirée à l'âme de Votre Sei- 
gneurie. Que les anges et tous les saints du ciel le louent! 
Ici-bas nous ne suffirons pas à le remercier de la miséricorde 
qu'il a témoignée à cette petite Compagnie, en lui donnant 
V. S. La divine miséricorde tirera de cette entrée un srrand 



O' 



1. 22 de Mayo 1566, vigilia de la Ascension q. se cumplieron 20 aTios que 
hise los votos de La Compania por gia del S°^ (fuit dies jubilationis)... in 
spe et gaudio...ad vitam novani inchoandani. Bene ! Laus Deo! — Borgia célé- 
brait cet anniversaire la veille de l'Ascension, sans tenir compte qu'en 1546, 
l'Ascensioa tombait le 3 juin, et non le 23 mai. Ribadeneyra raconte qu'à 
cette époque, sept jours de suite, Borgia vit une tiare resplendissante qui 
le couronnait. Et, devenu général, il aurait compris que celte tiare prophé- 
tisait ce futur généralat. Nadal, dans son Journal, fait une allusion fort 
vague à des visions analogues de Texada : Hic (à Cordoue) in cubiculo 
suff'uUo storeis stramineis ad parietem, interrogavi P. Franciscuni de visioni- 
hus Fratris Texeda, id est de papatu... Dixit mihi illa infusa (?) esse. Ces 
deux histoires sont, peut-être, des variantes du même fait passé en tradi- 
tion. 



200 SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 

fruit, pour l'âme de V. S. d'abord, puis pour d'autres sans 
nombre qui profiteront d'un tel exemple. Nous, qui sommes 
déjà de la Compagnie, nous nous animerons à commencer de 
nouveau à servir le divin Père de famille qui nous donne un 
tel frère et qui s'est choisi un tel ouvrier pour le champ dont 
il m'a donné le soin, à moi indigne. Au nom du Seigneur, je 
vous accepte donc, et reçois dès maintenant V. S. pour notre 
frère, et, comme tel, mon àme aura toujours pour vous 
l'amour que mérite celui qui, si généreusement, se donne à 
la maison de Dieu pour le servir parfaitement. Pour en venir 
aux détails que V. S. désire connaître, au sujet du temps et 
du mode de son entrée, après avoir, directement et par d'au- 
tres, beaucoup recommandé cette affaire au Seigneur, il me 
semble que, pour mieux remplir toute obligation, il faut faire 
ce changement avec lenteur et prudence, pour la plus grande 
gloire de Dieu Noire-Seigneur. Il faut tout disposer de telle 
sorte, que, sans avertir aucun séculier de votre détermination, 
vous vous trouviez libre de faire ce que vous désirez tant. Et 
pour mieux préciser, puisque mesdames vos filles sont en âge 
d'être mariées, V. S. les devrait établir honorablement selon 
leur naissance. S'il se pouvait, le marquis aussi devrait se 
marier. Aux autres fils il ne faudrait pas seulement laisser 
la protection et l'ombre de leur frère aine votre héritier, 
mais il leur faudrait assurer une fortune suffisante, ou les 
placer dans une université où ils pourraient achever leurs 
études. 11 faut d'ailleurs espérer que S. M. l'Empereur, étant 
donné ce qu'ils sont et ce qu'ils seront, les favorisera selon 
que le méritent vos services, et comme on peut l'attendre de 
l'amour qu'il vous a toujours porté. Il faut aussi parfaire les 
constructions commencées; il faut que toutes vos œuvres 
restent achevées, quand il plaira à N.-S. de faire connaître 
votre changement de vie. En attendant que les affaires se 
concluent, puisque V. S. possède la culture voulue pour 
commencer les études théologiques, je voudrais, et Dieu, 
me semble-t-il, serait servi, si V. S. pouvait étudier et prendre 
le gracie de docteur dans l'Université de Candie, mais cela 
secrètement. Pour le moment, le monde n'a pas les oreilles 
assez fortes pour entendre une telle explosion [para oir tal 
estampido). Attendons que, Dieu aidant, les circonstances 



SAINT FRANÇOIS DE BORGIA 201 

VOUS donnent pleine liberté. J'attendrai souvent des lettres 
de V. S. et lui écrirai régulièrement, et je prierai la divine 
et souveraine bonté de poursuivre le cours des miséricordes 
commencées. » 

PiERKE su AU. 
{A suivre.} 



LE MONISME DE M. LE DANTEG 

D'APRÈS SES RÉCENTS OUVRAGES 



I. Les Limites du connaissahle, la vie et les phénomènes naturels, par 
Félix Le Danlec, chargé de cours à Li Sorbonne. Paris, Alcan, 1903. Biblio- 
thèque de philosophie contemporaine. In-8, 237 pages. Prix : 3 fr. 75. 

II. Traité de biologie, par le même. Paris, Alcan, 1903. In-8, 553 pages. 
Prix : 15 francs. 

III. Les Lois naturelles, réflexions d'un biologiste sur les sciences, par le 
même. Paris, Alcan, 190'i. Bibliothèque scientifique internationale. In-8, 
xvi-308 pages. Prix: 6 francs. 

IV. Les Influences ancestrales, par le même. Paris, Alcan, 1904. Biblio- 
thèque de philosophie scientifique. In-12, vi-306 pages. Prix : 3 fr. 50. 

La plume féconde de M. Le Danlec nous a donné, en 1903 
et 1904, quatre nouveaux ouvrages; ils s'ajoutent à une liste 
déjà longue, sur laquelle le nom de l'auteur, chargé de 
cours à la Sorbonne, le choix des titres, — passablement 
variés, avec une tendance marquée vers la philosophie, — 
la faveur du public, — attestée par de rapides rééditions, — 
sont bien de nature à attirer l'attention des lecteurs des 
Etudes. Serait-il inexact de dire que plus d'un, après avoir 
suivi M. Le Dantec jusqu'au bout, après s'être laissé aller au 
charme de cette exposition alerte et brillante, après avoir 
admiré celte richesse d'aperçus ingénieux et neufs, s'est 
trouvé fort en peine pour expliquer la défiance que lui inspi- 
raient encore non seulement la philosophie, mais la science 
même de l'auteur? Ces quelques pages n'ont pas la préten- 
tion de porter sur M. Le Dantec un jugement définitif, ni 
surtout de discuter en détail chacune de ses théories; elles 
'voudraient seulement suggérer quelques réllexions qui pour- 
ront préparer ce jugement. 

Un mot d'abord j)our rappeler le contenu des derniers 
ouvrages. Les Limites du connaissahle sont un recueil d'ar- 
ticles parus dans diverses revues; ce recueil renferme les 
idées maîtresses de l'auteur tant biologiques que philoso- 



LE MONISME DE M. LB DANTEC 203 

phiques; l'introduction est consacrée à Lamarck, l'homme de 
génie dont M. Le Dantec s'est proposé très justement, à la 
suite de M. Giard, de relever la gloire dans notre pays, en 
montrant l'importance des facteurs primaires de l'évolution. 
Vient ensuite une longue étude sur « la place de la vie dans 
les phénomènes naturels ». Distinction faite entre les mou- 
vements « molaires », perceptibles aux sens, et les mouve- 
ments « moléculaires » qui nous donnent l'illusion du repos, 
mais que manifestent les diverses actions physiques et chi- 
miques interprétées par le principe de l'équivalence des 
énergies, la vie sous toutes ses formes, même consciente et 
intellectuelle, est classée parmi les phénomènes chimiques; 
y voir autre chose, c'est dépasser les limites du connaissable, 
c'est faire de la « métanthropie ». Suivent une série de con- 
troverses : avec M. Grasset [les Limites de la biologie^ cV après 
M. Grasset), avec M. l'abbé Hébert [le Divin), avec M. Vignon 
[le Mouvement rétrograde en biologie); enfin trois appendices 
sur des points de biologie que reprendra plus au long le 
Traité. 

Le Traité de biologie est de beaucoup l'ouvrage le plus 
considérable qu'ait produit jusqu'à présent M. Le Dantec. 
Le titre ferait croire à un ouvrage technique; il s'agit bien 
plutôt d'un système de philosophie biologique, où l'hypo- 
thèse tient une large place, et où le monisme matérialiste est 
poussé jusqu'à ses conséquences psychologiques, voire 
sociologiques. L'introduction sur « la méthode et le langage 
biologiques » nous servira plus tard à dégager les principes 
et les procédés de l'auteur. Le livre premier, intitulé : Acti- 
vité chimique et éléments figurés, étudie le phénomène de 
l'assimilation, caractéristique des êtres vivants, et présente 
la formation des éléments reproducteurs comme en étant un 
simple cas particulier; le livre second traite de « Thérédité 
dans la génération agame et la génération sexuelle »; le troi- 
sième : Ontogénie et généalogie, expose le développement de 
l'individu et celui des espèces ; enfin un appendice donne un 
aperçu sur les conséquences psychologiques du système. 

Tout théoricien épris de synthèse rencontre tôt ou tard sur 
sa route la question de la nature et de l'organisation de la 
science. M. l^e Dantec qui y avait bien déjà touché plus d'une 



204 LE MONISME DE M. LE DANTEC 

fois la traite explicitement dans les Lois naturelles . Notre 
connaissance étant for?née des impressions reçues par l'orga- 
nisme, se répartit naturellement en autant de compartiments 
que nous avons de sens : ce senties divers « cantons senso- 
riels » à l'origine absolument hétérogènes, mais que la 
science a mission d'unifier dans la mesure du possible. Elle 
y parvient peu à peu, grâce à l'élément mesurable, donc jus- 
ticiable de l'optique, que renferme le mouvement annexé à 
tout phénomène matériel. Les conclusions sont dégagées 
dans le livre cinquième sur « la place de la biologie dans les 
sciences »; le premier chapitre de ce livre, le vingt-huitième 
de l'ouvrage, mérite une attention spéciale, puisque l'auteur 
le présente lui-même comme son « Discours sur la méthode ». 
Enfin quelques appendices, dont le premier et le plus impor- 
tant institue une comparaison entre « la flamme et l'être 
vivant ». 

Dans les Influences anceslrales, de date toute récente, 
l'auteur reprend et développe l'idée souvent émise par lui et 
fondamentale dans son système, que notre logique est le 
résidu de l'expérience acquise par nos ancêtres, complété 
par notre expérience personnelle. Après un premier livre 
intitulé Lignée et variation^ qui ne contient rien de bien nou- 
veau, xM.Le Dantec passe en revue les principaux sentiments 
qui forment le fond de notre vie morale, et montre com- 
ment ils se déduisent naturellement les uns des autres, au frot- 
tement de l'expérience des générations : l'égoïsme d'abord, 
où il voit l'origine de la logique et qui, dérivant de l'instinct 
de la conservation, aboutit, par la peur, à la fiction des entités 
métaphysiques; l'altruisme ensuite, qui, tirant son origine 
de l'instinct reproducteur, mène peu à peu, par le moyen 
surtout du langage articulé, à l'ensemble des conceptions 
sociales, en grande partie artificiel et factice, dont nous 
vivons aujourd'hui. Le livre troisième et dernier reprend un 
problème spécial rencontré au cours de l'ouvrage, celui de 
l'amphimixie, ou mélange des caractères des parents dans 
les produits de leur union. 



Cette rapide analyse aura montré que les ouvrages de M. Le 



D'APRÈS SES RÉCENTS OUVRAGES 205 

Dantec touchent à bien des choses et qu'il y a peu de pro- 
blèmes dont son système ne prétende donner la solution. 
Cette réflexion, qui s'impose avant toute autre, suggère au 
critique l'idée de se demander s'il a affaire, en M. Le Dantec 
à un biologiste ou à un philosophe. La réponse sera un élé- 
ment utile du jugement à porter. 

Biologiste ou philosophe ? il est tout au moins assez pi- 
quant d'avoir à poser la question au sujet d'un chargé de 
cours en Sorbonne enseignant depuis plusieurs années l'em- 
bryologie générale. Mais le comble, c'est que la réponse à 
faire est assez embarrassante, si l'on écoute les voix auto- 
risées qui se sontfaitentendre : trop mince bagage technique, 
disent les professionnels, collègues de M. Le Dantec ; psy- 
chologie un peu courte et procédés vieillis, disent les phi- 
losophes. Ecoutons quelques-unes de ces voix. 

M. Cuénot, professeur de zoologie à l'Université de Nancy, 
apprécie ainsi le Traité de biologie ^ : 

Tandis que certains chapitres, surtout au début et dans la partie 
psychologique, sont écrits de main de maître, dans un langage sai- 
sissant et rigoureux, plein d'expressions heureuses, d'autres parais- 
sent de vrais romans, peut-être d'apparence logique, mais où le rai- 
sonnement conduit à des conceptions tellement fantastiques qu'il faut 
quelque temps pour s'y habituer et les prendre au sérieux. D'ordi- 
naire, le biologiste, tourmenté par le démon de la théorie, commence 
par rassemblera grand'peine tous les faits constatés, sans en omettre 
un seul ; il les vérifie au besoin, les groupe, puis ne hasarde sa théorie 
que lorsqu'elle relie tous les faits, sans être en contradiction avec 
aucun d'eux. M. Le Dantec n'est j)as si difliciie : il théorise dVibord et 
ne s'arrête pas, même si ses conceptions cessent de cadrer avec les 
faits les plus apparents. 

Quant à M. Yves Delage, professeur d'anatomie comparée 
à la Sorbonne, voici comment il juge un précédent ouvrage 
de AL Le Dantec ^ : 

Ce mémoire est une nouvelle application du procédé de l'auteur : 
fournir des explications verbales qui n'expliquent rien, vagues et 
simplistes, sans se soucier des objections capitales qui restent dans 
l'ombre ou des lacunes énormes qui restent béantes. 

1. Jievue générale des sciences, 1903, p. 961. 

2. L'Année biologique, t. \'II, p. lvi. 



206 LE MONISME DE M. LE DANTEC 

Faut-il faire remarquer, pour mieux montrer tout ce que 
ces jugements ont de grave, qu'ils émanent d'hommes, non 
seulement très qualifiés au point de vue scientifique, mais 
aussi très sympaliques aux tendances générales de M. Le 
Dantec, et comme lui évolutionnistes convaincus ? 

Ecoutons maintenant les philosophes. Les comptes rendus 
de la Revue de métaphysique et de morale ne sont jamais 
signés, mais on connaît assez la compétence et les tendances 
de ceux qui la dirigent et l'inspirent. Or nous y glanons les 
appréciations suivantes: A propos de l'Unité dans l'être 
vivant (1902) : 

L'auteur accumule les hypothèses pour imaginer des interprétations 
niécanistes de tous les phénomènes de sexualité et de reproduction. 
D'une manière générale, on peut lui reprocher de transposer les diffi- 
cultés plutôt que de les résoudre, car son procédé constant consiste 
à douer la molécule vivante de toutes les propriétés manifestées par les 
êtres supérieurs^ . 

Sur les conclusions des Limites du connaissable : 

Nous imaginons que de tout cela les philosophes se doutaient un peu. 
Aussi bien, nous ne connaissons aucun psychologue qui admette que 
l'homme perçoit ce qui ne modifie nullement son corps. Personne ne 
soutient cpie l'esprit se j)romène autour du corj)S pour connaître direc- 
tement, et sans l'intermédiaire des organes des sens, le monde extérieur. 
M. Le Dantec croit diriger ses coups contre les spiritualistes, mais il 
n'atteint que les spirites. 

On j)eut regretter que l'auteur ne s'attaque pas aux vraies diffi- 
cultés qui mettent aux prises spiritualistes et matérialistes et empê- 
chent des esprits parfaitement libres d'accepter le matérialisme. Nom- 
breux encore et «sérieux» sont les philosophes qui ne comprennent pas 
comment on peut admettre l'action d'un principe matériel sur le cor|)S. 
C'est la même difficulté que ses adversaires retrouvent dans sa propre 
doctrine. Passep de la matière à la pensée n'est pas plus aisé que pas- 
ser de la pensée à la matière -. 

Eu 1904, à propos du Traité de biologie et par manière de 
jugement d'ensemble : 

Vraiment il y a de quoi sourire quand on voit ce que la |)sychoIogie 
doit à cette méthode prétendue scientifique. Ainsi M. Le Dantec veut 

1. Hevuc de métaphysique et de morale, 1903, Supplément, janvier, p. 3. 

2. Ihid., Supplémeiil, septeiubre, p. i). 



D'APRÈS SES RECENTS OUVRAGES 207 

étudier les rapports de l'instinct et de l'intelligence. Le premier 
psychologue venu remarquerait que l'intelligence est plus souple et 
l'instinct plus fin. M. Le Dantec est de cet avis, mais il croit que notre 
psychologie sera beaucoup plus scientifique si elle paraît emprunter 
le secours de la biologie et si nous disons que l'instinct dépend 
de centres nerveux adultes, l'intelligence de centres nerveux non 
adultes. A merveille; mais est-ce l'histologie qui nous fait connaître' 
des centres nerveux adultes et d'autres non adultes ? Point du lout. 
Le cerveau n'est jamais adulte, dit quelque part notre auteur, puis- 
qu'un vieillard est toujours capable d'apprendre quelque chose, il ne 
peutpas être adulte, puisque l'intelligence est souple, capable d'adapta- 
tions nouvelles. C'est donc la simple observation du psychologue, si 
méprisée, qui vient ici au secours du biologiste pour lui permettre de 
faire une hypothèse sur le développement du système nerveux *. 

Enfin dans la critique des Lois naturelles , après l'éloge 
de «l'homme de science n, voici ce qui est dit du philosophe : 

M. Le Dantec a voulu aborder les problèmes de la théorie de la con- 
naissance avec une défiance, qu'il croit salutaire, de la métaphysique; il 
n'a gardé qu'un minimum de contact avec les philosophes de métier ; 
tout au plus marque-t-il qu'il croit légitimer par une méthode positive 
et biologique la thèse kantienne, qu'il n'y a de vraiment scientifique que 
ce qui est susceptible de prendre la forme mathématique. Il en résulte 
qu'il est obligé de réintroduire dans son exposé, sans le contrepoids 
de la critique moderne, une série de concepts qu'il croit emprunter 
au sens commun et qui sont nécessairement le produit d'une métaphy- 
sique antérieure. Et après un exemple emprunté à la notion du temj)s 
que M. Le Dantec accepte sans vouloir en faire la critique : a C'est 
là, nae dira M. Le Dantec, la « réflexion d'un biologiste, » J'entends 
bien, mais je lui demanderai à mon tour : que penserait-il d'un homme 
qui, ayant trouvé dans un dictionnaire la définition de l'estomac, en 
conclurait que l'estomac du ruminant est nécessairement identique à 
l'estomac du Carnivore ? Il le traiterait de philosophe, je pense. Or 
croit-il vraiment qu'en refusant d'analyser la notion du temps, en la 
supposant partout identique à elle-même, à la façon de la trop fameuse 
école écossaise, il ne pèche par un excès de confiance dans les dic- 
tionnaires anonymes et incolores, auxquelsil emprunte, qu'il le veuille 
ou non, la détermination de ses concepts essentiels - ? 

Ces citations, un peu longues peut-être, n'étaient pas inu- 
tiles. Quand d'une œuvre qui mène logiquement à la négation 
de toute religion et de toute morale, un catholique entre - 

1. Revue de métaphysique et de morale, 1904, Supplément, mais, p. 9. 

2. Ibid., Supplément, juillet, p. 6. 



208 LE MONISME DE M. LE DANTEC 

prend la critique, lia beau rester strictement objectif et éviter 
soigneusement la méthode trop facile des exclamations indi- 
gnées, on déclare trouver en lui du préjugé. On s'expliquera 
donc que nous ayons voulu nous mettre à couvert, et pour 
cela invoquer des témoignages peu suspects de préoccupa- 
tions apologétiques, laissant décote par exemple la conscien- 
cieuse élude dcM.Yignondânslalievuede philosophie ^; nous 
y renvoyons d'ailleurs le lecteur pour la discussion du système. 
Il nous reste, pour atteindre le but plus modeste que nous 
nous sommes proposé, à caractériser d'un mot l'œuvre à la 
fois scientifique et philosophique de M. Le Dantcc, du moins 
ce qu'y ont ajouté les quatre derniers ouvrages. Qu'il n'y 
faille pas chercher de résultats techniques nouveaux, l'auteur 
nous en avertit lui-même pour le Traité de biologie et ce qu'il 
y dit s'applique à plus forte raison aux autres volumes. Le 
passage est important : 

Aujourd'hui le nombre des observations enregistrées en sciences 
naturelles est immense ; pendant quêtant de chercheurs s'occupent 
activement de le grossir encore, il est peut-être utile de se demander 
si, d'ores et déjà, l'on ne saurait pas tirer, de la considération d'en- 
semble des résultats acquis, certains principes généraux, certaines 
lois qui mettant un peu d'ordre dans tout ce chaos, autoriseraient 
ensuite, grâce à la connaissance réelle des faits élémentaires, l'organisa- 
tion d'expériences vraiment scientifiques, d'expériences dont le résultat 
précis ne donnerait pas lieu à autant d'interprétations qu'il y aurait de 
gens à les interj)réter! 

Tel est le but que je me suis proposé en écrivant cet ouvrage ; 
plusieurs de mes maîtres ont trouvé que j'aurais emjiloyé mon temps 
plus utilement à faire des expériences de laboratoire ^... 

C'est donc un travail non de découverte, mais de synthèse, 
non de conquête, mais d'organisation et de systématisation 
qu'a entrepris M. Le Dantec. Et comme son système n'est 
autre chose que le monisme évolutionniste le plus strict, il 
conduit le lecteur de l'atome inerte à l'organisation sociale 
dans toute sa complexité. Ce souci de montrer la parfaite 



1. Paul Vignon, Sur le matérialisme; scieiilifiquc ou mécanisme antilclco- 
Ingique, à propos- d'un récent traité de biologie. [Revue de philosophie, 190'i, 
iiifirs, aviil, mai, juillet.) 

2. Traité de biologie, Introduction, p. 17. 



D'APRES SES RECENTS OUVRAGES 209 

continuité des phénomènes de tous les ordres est peut-être 
son trait le plus caractéristique; tout ce qui sort de sa plume 
en porte la marque et le biologiste en quête de positions 
fermes et de méthodes précises qui, sur la foi des lignes 
citées plus haut, aura entrepris la lecture du Traité, n'aura 
pas sans doute été peu étonné de le voir s'achever par des 
considérations sur la liberté de conscience et la liberté 
d'enseignement. 

Assurément, c'est quelque chose que d'oser visera faire si 
grand ! La synthèse ne tente que les esprits puissants et 
riches de connaissances variées. L'aisance avec laquelle 
M. Le Dantec se meut à travers les notions chimiques, phy- 
siques, mathématiques même, et que fait ressortir encore 
une langue claire, alerte, enjouée, lui a valu de tous les cri- 
tiques de chauds éloges, donnés d'autant plus volontiers 
que le fond appelait de plus sérieuses réserves. Mais la syn- 
thèse joue des tours, même aux esprits puissants et souples. 
Que l'on songe aux innombrables solutions de continuité que 
présente la chaîne des déductions scientifiques, rigoureu- 
sement tirées de l'expérience! Peut-on même parler de 
chaîne, et ne devrait-on pas dire que les résultais ne for- 
ment que des points isolés? Qui veut combler les lacunes, 
doit faire appel à l'hypothèse. C'est là un instrument que 
M. Le Dantec manie avec une virtuosité étonnante. Deux 
exemples topiques nous le montreront. On peut dire que 
tout le système de M. Le Dantec est suspendu aux deux 
points suivants : d'une part, la connexion nécessaire entre la 
forme d'un être et sa constitution chimique; d'autre part, la 
réduction du phénomène de l'hérédité à celui de l'assimila- 
tion. Connexion nécessaire entre la forme et la constitution 
chimique : il le faut bien pour expliquer par le seul jeu des 
forces matérielles la construction des organismes ; on nous 
parlera donc de substance de hanneton, substance de chèvre, 
substance d'homme, bien plus, substance de Pierre, sub- 
stance de Paul, telles qu'un seul des éléments analomiques 
d'un individu quelconque suflirait à déterminer l'individu 
tout entier. Est-ce le microscope ou la balance qui révèle 
cette loi? Non, mais la théorie l'exige. Réduction du phéno- 
mène de l'hérédité à celui de l'assimilation : cela encore est 

cil. — 8 



210 LE MONISME DE M. LE DANTEC 

nécessaire, puisque l'assimilation est la seule caractéristique 
des êtres vivants; or, rien n'est plus simple : il suffit de sup- 
poser que les éléments reproducteurs, arrivés à maturité, ne 
peuvent plus assimiler au sein de l'organisme. Et pourquoi 
une fois complétés par la fécondation, redeviendiont-ils 
capables d'assimiler? Parce qu'ils se retrouveront alors dans 
le cas que M. Le Dantec suppose normal : présence dans 
toute cellule de deux éléments de sexes différents. Hypo- 
thèses gratuites, que les critiques les plus modérés ont 
appelées « ingénieuses ». 

Mais soit! admettons qu'elles sont fondées. On nous a 
donné une explication parfaitement cohérente qui, à l'aide du 
principe de l'évolution, construit le monde actuel tout entier, 
rend compte de tout ce qui se passe dans un cerveau humain. 
Que vaut cet ensemble? nous pouvons le juger assez juste- 
ment, semble-t-il, par son point de départ et par son point 
d'arrivée. Le point de départ, c'est l'évolution, au sens le 
plus absolu, sans hiatus d'un règne à l'autre. Or, M. Le 
Dantec a beau nous dire qu'wiln'y a pas d'antagoniste sérieux 
de la théorie chimique de la vie*», d'autres savants, au 
moins aussi bien informés, s'expriment d'une façon beaucoup 
plus réservée. Personne ne refuse à la théorie de l'évolution 
une réelle valeur explicative, un sérieux mérite au point de 
vue de 1' « économie de la pensée »; personne ne nie que 
les derniers résultats des observations n'obligent à recon- 
naître aux « espèces » une plasticité tout à fait remarquable; 
mais l'absence des formes intermédiaires dans le domaine 
paléontologique connu jusqu'ici, et surtout l'irréductibilité 
absolue du moindre fait de conscience au simple jeu des 
forces chimiques restent encore, pour tous ceux qui ne veu- 
lent pas se payer de mots, des difficultés inextricables. Les 
catlioliques, il est vrai, sont à l'aise, du moins à l'égard d'une 
évolution restreinte, respectant la création immédiate de 
l'âme spirituelle-; mais on comprendia qu'ils ne devancent 
pas sur ce point les savants rationalistes. 



1. Les Limites du connaissahle, p. 73. 

2. A qui voudrait savoir jusqu'où va ceUe liberté d'esprit dans l'expéri- 
mentation, nous indiquerions le beau livre de l'infatigable chercheur qu'est 



D'APRES SES OUVRAGES RECENTS 211 

Pure hypothèse, voilà donc le point de départ du monisme. 
Son point d'arrivée, c'est une discordance absolue entre le 
langage de la théorie et le langage « humain ». Je le sais, 
M. Le Dantec ne redoute pas cette objection, il la prévient, 
et tout son livre des Influences ancestrales est pour la déve- 
lopper; lui-même, quand il lui arrive d'employer une expres- 
sion finaliste, métaphysique, se reprend, et en tire, avec 
une habileté de virtuose, une confirmation de sa théorie : on 
ne se refait pas en un jour une mentalité! Par exemple, pas 
de concessions sur le terrain des idées, et c'est un spectacle 
curieux de voir avec quelle sérénité, j'allais dire avec quelle 
bonne grâce, M. Le Dantec congédie ces entités métaphy- 
siques qui s'appellent l'àme, la liberté, la responsabilité, 
l'art, le désintéressement. 

Une observation avant de conclure. Bonne grâce et séré- 
nité, avons-nous dit pour caractériser la réfutation de M. Le 
Dantec; ces mots appellent des correctifs. La bonne grâce, 
quand elle éconduit sans entendre, irrite plus que la rigueur, 
et la sérénité, quand elle s'exprime sur un certain ton, est 
bien voisine de l'impertinence. Or, M. Le Dantec a fort peu 
écouté ses adversaires, ce qui ne l'empêche pas de les juger 
de très haut. Pour lui, ils forment tous un seul bloc, celui 
des « amoureux de la tradition qui s'acharnent à maintenir 
debout l'édifice des vieilles croyances en face duquel s'est 
dressé victorieux l'échafaudao-e des découvertes humaines^ ». 
Il ne paraît pas se douter qu'il y a bien des manières de com- 
battre la théorie chimique de la vie, en particulier, qu'à côté 
du vieux spiritualisme cartésien pour lequel l'âme est en elTct 
une sorte de « divinité statique «, et le corps, son « hôte ^)) , 
il y a la solution péripatéticienne de l'union substantielle 
entre âme et corps, qui explique, elle aussi, pourquoi « aucun 
phénomène bien étudié chez un être vivant ne s'est jusqu'à 
présent trouvé en désaccord avec les lois de la physique et 
de la chimie 3». Il est vrai que ce système a été proposé avant 
Lamarck, et que « c'est à Lamarck que revient l'éternel hon- 
neur d'avoir placé la vie parmi les phénomènes naturels et 

le P. Wasmann. S. J. : Die moderne Biologie und die Entwicklimgstheorie. 
Fribourg, Hcrder, 1904. 

1. Les Limites du connaissablc, p. 1. — 2. Ibid., p. 87. — 3. Ibid., p. 69. 



212 



LE MONISME DE M. LE DANTEC 



d'avoir secoué le lourd manleaii des traditions ignorantes' ». 
Les phrases de ce genre abondent chez M. Le Dante cet il 
est à noter qu'à mesure qu'il avance dans sa carrière d'au- 
teur, le nombre en va croissant^. Serait-ce que le succès le 
grise et qu'il a saisi le secret de gagner la faveur du public? 
La ( hose n'est pas impossible. M. Le Dantec paraît être, au 
point de vue intellectuel, de la famille de Renan et de 
M. Anatole France : talent incontestable, mais que la pour- 
suite d'un succès trop rapide et trop facile détourne des 
recherches lentes et laborieuses ; la morale y perd ^ et à coup 
sur la science y gagne peu. 

Paul G EN Y. 

1. Les Limites du connaissahle, p. 4. 

2. Citons encore un ou deux exemples. « Rien n'est plus facile que de con- 
struire des phrases parfaitement correctes, quoique entièrement dépourvues 
de signification. Imaginons un cercle qui n'ait point de centre ; supposons un 
homme réduit à deux dimensions et appliqué sur une surface sphérique ; 
Dieu seul en trois personnes, etc., etc.. Presque toute la scolastique vient 
de là. » (Les Lois naturelles, p. 76.) Où donc M. Le Dantec a-t-il appris à 
connaître la scolastique ! Quant à la foi, c'est à Rabelais qu'il en a demandé 
la notion : « La foi étant un ramassis de mots qui ne représentent rien (écoutez 
Rabelais : « foy est argument des choses de nulle apparence »)... » [Les 
Influences ancestrales, p. 243.) Du moins Rabelais, qui avait étudié la théo- 
logie, savait-il qu'il faisait un jeu de mots sur le texte de saint Paul (//ei/.,xi,l). 
M. Le Dantec le sait-il? 

'.i. A vrai dire, M. Le Dantec a une confiance robuste en la morale du 
monisme. Entendons cette réflexion naïve : « Les saints laïques comme Littré 
sont, il est vrai, assez rares, mais leur existence devrait suffire à montrer 
que l'altruisme est indépendant de la foi. » (Les Influences ancestrales, p. 198, 
note.) 



LE CONGRÈS DE RATISBONNE 



ET 



L'IxNFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE* 



NATURE, ORGAÎÏISATION, 
FONCTIONNEMENT DES ASSEMBLÉES CATHOLIQUES 

I 

On a souvent comparé les assemblées générales des catho- 
liques allemands à une revue cl' armée. Winàlhorst se plaisait à 
les appeler nos manœuvres d'automne. Cette comparaison 
est exacte; car le congrès renouvelle chaque année, entre le 
15 août elle 15 septembre, la /;?oZ'i7/5«^jo« des principales forces 
de l'Eglise d'Allemagne. Il fait de'/i 1er ces, mas9,es puissamment 
enrégimentées, devant des chefs éprouvés, aux applaudisse- 
ments de la bonne presse et de l'opinion publique, formant 
galerie. Là se dresse, fier et immaculé, au-dessus de toutes 
les dissidences, le drapeau du Christ; là les fanfares éclatantes 
des réunions solennelles rallient chaque soir les troupes qui 
évoluent le jour sur leurs terrains respectifs, et réveillent, 
au milieu d'acclamations enthousiastes, la vaillance et la foi ; 
là s'affirment l'union et la discipline, tandis que dans les 
réunions des sections et dans d'innombrables groupements 
partiels, on examine la tactique des divers corps d'armée de 
l'Eglise militante, pour corriger, perfectionner, voire créera 
nouveau, tout ce qui peut assurer la victoire du lendemain. 

Le noble comte Clément de Droste-Vischering, président 
du comité central permanent depuis la retraite du prince 
Charles de Lœwenstein en 1898, salua en ces termes une des 
cinq grandes assemblées ouvrières, tenues simultanément 
dans l'après-midi du dimanche 21 août 1904 à Ralisbonne : 

1t. Voir Etudes du 20 novembre 1904. A la page 491 de ce premier ar- 
ticle (23« ligne), au lieu de délégué apostolique de liatisùonne, lire : délégué 
apostolique de Khartoum. 



214 LE CONGRES DE RATISBONNE 

Qu'est-ce qu'une assemble'e catholique et quel est son but? Elle est à la 
fois une revue de troupes et un examen de conscience. Elle doit encou- 
rager et entraîner à un renouveau de vie catholique. Nous savons tous 
qu'une armée prête au combat ne peut se maintenir à la hauteur de sa 
mission, sans subir de temps en temps des manœuvres et des inspec 
lions. Nous autres, catholiques, nous n'aimons pas la guerre, mais 
la guerre nous est imposée. L'histoire et notre expérience personnelle 
nous prouvent que nous avons toujours à nous défendre, nous et notre 
sainte foi, à repousser la calomnie, et à faire éclater la vérité. Voilà 
pourquoi il est nécessaire que nous nous tenions sur le qui-vive... Nos 
chefs naturels sont nos seigneurs les évêques. Sous leur direction, 
prêtres et laïques fournissent leurlabeur. Ceux auxquels lacontiance de 
leurs concitoyens donne une place dirigeante, doivent profiter de la cir- 
constance pour enrôler de nouvelles troupes auxiliaires et gagner de 
jeunes recrues. Vous savez tout ce qu'ont déjà produit nos congrès. 
Ces résultats se manifestent surtout sur le terrain de la charité, des 
œuvres sociales et apostoliques. Nous nous occupons de ce qui nous 
regarde. [Très bien.) Nous examinons ce qui nous manque encore, ce 
que nous pouvons améliorer et compléter. Chaque année, le jeu des 
événements amène des situations nouvelles, et il devient nécessaire de 
voir si le chemin suivi jusque-là est le bon. De nouveaux points de vue 
se présentent, dont il faut tenir compte. Il faut aussi profiter de l'occa- 
sion pour renouveler sans cesse des revendications légitimes. Nous 
demandons la libre profession de notre foi dans les pays allemands. 
[Vifs applaudissements.) Nous demandons la suppression du para- 
graphe l'^'" de la loi contre les Jésuites. [Vifs et longs applaudissements.) 
Quoi de plus propre que nos assemblées à faire naître eu chacun de 
nous cette question : « Ne puis-je pas, plus que je ne l'ai fait jusqu'à 
présent, consacrer mes forces à l'action catholique ?» Le congrès 
nous pousse donc à une nouvelle vigueur, à de nouveaux sacrifices. Ce 
ne sont pas des impressions inusitées qui nous remuent, mais encore 
et toujours l'impression saisissante de la grandeur, de la puissance de 
ri']glise catholique, de la foi catholique. Nous nous réjouissons, nous 
réchauffons notre ardeur à la vue de ces manifestations de vitalité reli- 
gieuse, et nul ne rentre dans ses foyers sans se dire : « Je bénis Dieu 
d'être catholique. » [Vif assentiment.) 

Ces dernières paroles sont bien l'impression que la niasse 
emporte du congrès ; elle se lit dans les regards et domine 
dans les conversations. Ces braves gens sont heureux et tiers 
d'une fierlé bien légitime. « Nous avons tant travaillé, 
disent-ils, pour en arriver là, » Et à ce point de vue, l'assem- 
blée générale peut se comparer en second lieu à une sorte de 

MISSION COLOSSALE. 

Il est incontestable qu'après avoir suivi pendantcinqjours, 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 215 

avec un intérêt croissant, ces débats intimes ou publics, ces 
joutes oratoires de premier ordre, où tout découle des prin- 
cipes chrétiens, où tout y ramène, où tout tend à l'apologie 
rationnelle, scientifique et populaire du christianisme, on 
sort de là meilleur et plus fort, plus intégralement catholi- 
que dans tous les fibres de son être, plus décidé à alfirmer 
sa foi dans la vie familiale et dans la vie publique. Le salut 
traditionnel entre catholiques : « Gelobt sei Jesus-CJiristusl 
Loué soit Jésus-Christ ! » est le premier cri qui retentit à l'ou- 
verture de l'assemblée, il est aussi le dernier écho qu'on en 
remporte, quand l'élite d'une nation a lancé au ciel le chant 
majestueux du Te Z)eM7?ï allemand, du Groszer Gott, wir loben 
dich ! (Grand Dieu, nous vous louons !), dont la mélodie sai- 
sissante dans sa simplicité est à la fois une hymne d'adora- 
tion et un chant de triomphe. 

L'idée dominante du congrès de Ratisbonne qui, après 
l'assemblée j ubilaire de Cologne en 1903, ouvre avec splendeur 
la seconde série des grandes manifestations catholiques 
annuelles, a été le mot de Pie X dans sa première encycli- 
que : Instaurare om/iia in Christo. Tous les discours sur la 
philosophie, l'art, la science, la littérature, l'éducation, la 
question sociale, les droits et les devoirs du catholique etc., 
ont été dominés par ce leitmotiv souverain, harmonisant en 
un accord, puissant et doux, et la foi divine et les données de 
la raison, montrant aux adversaires exempts de passion la 
vertu civilisatrice et bienfaisante de FEoflise de Jésus-Christ 
dans tous les domaines de l'humaine activité. 

Songeons que cette machine, forte et souple à la fois par 
son organisme central et ses innombrables ramifications, se 
transporte chaque année, comme une tour roulante, dans un 
des centres populeux de l'empire, de préférence là où se fait 
sentir le besoin d'un réveil, d'une concentration, d'une créa- 
tion ou d'un rajeunissement de vie et d'action catholiques. 
Songeons qu'elle met en branle pendant une année de pré- 
paration les principales forces du catholicisme de la cité, 
agite la région, devient souvent une occasion de missions 
paroissiales, d'expansion nouvelle pour le Volksvereiii^ cette 
incomparable association du peuple catholique, qu'elle est 



216 LE CONGRÈS DE RATISBONNE 

une des préoccupations de la presse locale et régionale : nous 
aurons alors une idée de son immense portée religieuse, 
morale et sociale. 

Aussi longtemps, écrit M. de Gerlach, député protestant, que des 
congrès comme celui de Ratisbonne pourront se tenir chaque année en 
Allemagne, la tour du Centre restera inébranlable. Sans doute le tra- 
vail d'organisation fait beaucoup; mais il ne saurait suffire. Bien des 
partis donneraient tout au monde |)Our mettre sur pied un semblable 
congrès; mais, avec tout l'or du monde, ils ne réussiraient pas. 
Les socialistes et les agrariens parviennent à remuer des masses 
d'hommes. Mais ce ne sont que des classes de gens spécialement inté- 
ressées qui répondent à leur appel. Seules les assemblées catholiques 
savent embrasser et unir toutes les conditions sociales depuis le prince 
immédiat de l'empire jusqu'au plus pauvre ouvrier. Le Centre nous 
j)résente un microcosme du peuple allemand. Le lien religieux s'af- 
firme supérieur à toutes les compétitions d'intérêt. C'est là ce qui 
donne au Centre sa puissance et aux congrès catholiques leur carac- 
tère imposant. [Berliner Zeitung^ n° 401.) 

Les Hamburger Nachrichten (n" 605) avouent que l'organi- 
sation des congrès catholiques ne saurait être surpassée en 
Allemagne. « La seule manifestation analogue du parti socia- 
liste n'est que du bousillage en comparaison. Où se trouve 
dans le monde entier une libre organisation de catholiques 
approchant même de loin en importance des assemblées alle- 
mandes? Chose étrange ! en pays protestant, elles sont deve- 
nues un ferme appui de l'Eglise que la France « très chré- 
tienne )) défendait autrefois et persécute aujourd'hui. » 

Pour expliquer plus pleinement la nature de ces grandes 
assises et le secret de leur influence, disons encore qu'elles 
peuvent surtout se comparer à un immense parlement d^ hom- 
mes libres, examinant en commun leurs intérêts et affirmant 
leurs droits, même vis-à-vis des pouvoirs publics. Ecoutez 
ces fières paroles de Windthorst à Trêves, le 28 août 1887 : 

Lorsque les vues de l'Eglise concordent avec celles des pouvoirs 
publics, il ne peut en résulter que du bien. Nos assemblées sont spécia- 
lement propres;! mettre en pleine lumière l'homogénéité des catholiques 
de toute rAllomagne et même d'au delà. Elles montrent à amis et 
à ennemis que nous nous tenons en faisceau serré pour la défense de 
la liberté et le maintien du bon droit. Nous levons fièrement la tête, 
dans la revendication de nos droits ; nous ne demandons que ce qui 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 217 

nous appartient. Nous sommes des hommes libres, prêts à nous sou- 
mettre en hommes libres: mais nous ne mendierons jamais. 

Il est incontestable que c'est surtout à une sorte àe par- 
lement monstre^ à la fois régulier et intermittent, qu'il faut 
comparer une telle assemblée ^ Elle captive l'attention de 
l'Allemagne phis vivement que les débats des divers parle- 
ments de l'empire. Les paroles qui s'y prononcent sont épiées, 
jugées, interprétées ; elles ont un retentissement prolongé 
dans la presse, par les polémiques qu'elles provoquent. Con- 
sidérez sans un saisissement, si vous le pouvez, huit à dix 
mille têtes d'hommes, l'élite morale d'un grand peuple, en- 
tassée dans un hall immense; suivez le jeu ardent de ces 
physionomies reflétant les sentiments les plus variés; regar- 
dez les qualre-vingts journalistes prenant leurs notes à une 
vingtaine de tables au pied de la tribune. Voici se dresser le 
type ébahi de quelque hétérodoxe, égaré là, dirait-on, par 
hasard, quand l'enthousiasme soulève la foule ou que la 
bénédiction d'un prince de l'Eglise descend sur l'assemblée 
à genoux. J'en ai vu qui, à ce moment, avec un goût fort 
douteux, affectaient de s'asseoir. 

Voyez sur l'estrade, de chaque côté de la tribune aux haran- 
gues, les tables des sténographes ofliciels d'où s'échappent 
des liasses de télégrammes. Un de ces messieurs, sympa- 
thique dans son infatigable labeur, me disait : « Ces télé- 
grammes sont expédiés à deux centres principaux, Essen et 
Breslau,d'où ils rayonnent aussitôt dans l'empire. Ils seront 
demain dans tous les journaux. » Annexes de la Festhalle^ 
voici un bureau de poste et de télégraphe, un vaste local 
réservé aux écrivains, voire même la buvette d'où s'épanche 
à flots la bière de Bavière, brune ou blonde, agréable et 
bienfaisante : le toutbàli pour la circonstance. 

Revenons à l'estrade d'honneur, au centre de laquelle se 
dresse la tribune richement drapée. A droite, le pavillon des 
évêques aux couleurs pontificales; à gauche, celui du prince 

1. « Présider l'assemblée générale des catholiques, se peut-il une plus 
belle situation ! C'est présider V Assemblée nationale des catholiques », disait 
dès 1849, à Breslau, le vieux conseiller délégation, Maurice Liobcr, mort on 
1860. 



218 LE CONGRÈS DE RATISBONNE 

de Thiirn et Taxis, aux couleurs bleues et rouges. Dans le 
vaslc hémicycle qui les unit, nous voyons les sommités de 
l'Allemagne catholique : princes, prélats, abbés mitres, ora- 
teurs des parlements et des assemblées populaires, profes- 
seurs d'universités, prêtres à l'action puissante, grands indus- 
triels, hommes d'œuvres, religieux, confesseurs de la foi sous 
le Kulturkampf, chefs des grandes associations. Ils se cou- 
doient là avec une bonne grâce, une simplicité, une courtoisie 
exemples de gcne et de prétention. Ces messieurs sont bien 
chez eux; un délégué de groupes ouvriers n'y semble pas 
moins à sa place qu'un moine ou un grand seigneur. Rien de 
plus solennel, de plus distingué, de plus familial à la fois. 
Le spectacle vaut qu'on y repose ses regards. Voici, un peu 
au hasard : le vénérable évoque de Ralisbonne, INIgr Ignace 
de Senestrcy, le Nestor del'épiscopat allemand avec ses qua- 
tre-vingt-sept ans et son air de fine bonté; Mgr le coadjuteur, 
baron Sigismond von Ow, jeune, populaire, aux traits éner- 
giques comme sa parole; Mgr le baron von Stein, archevêque 
de Munich, au verbe grave et lent ; Mgr le comte Maylath, 
évêque de Transylvanie, type d'une distinction exquise, fidèle 
à toutes les réunions ; Mgr l'archevêque de Zara ; le prince de 
Lœwenstein; les membres du comité central, du comité local; 
M. leprésidentPorsch, chamarré de décorations ; le comte Max 
de Droste-Yischering,fils du comte Clément, deuxième prési- 
dent ; le baron Max von Pfetten, troisième président ; M.Charles 
Mayer, grand industriel, et le docteur Théodore Linck, profes- 
seur, vice-présidents;les présidents des sections, MM. Charles 
Bachem, Antoni, Werthmann et Huppert; l'abbé Delsor, 
curé de Marlenheim, le député expulsé de Lunéville, qui 
semble seul isfnorer le bruit fait autour de son nom. Gomment 
ne pas remarquer le député Scluicdler, chanoine de Bamberg, 
lutteur intrépide, orateur original, dont chaque mot porte, 
aimé des masses, redouté des grands; le sympathique 
Grœber, le Souabe à la taille superbe, à la barbe ondoyante 
et fleurie, d'une bonhomie si avenante, parlementaire habile, 
resté garçon pour se dévouer tout entier à la cause catho- 
lique; l'abbé Dasbach, député de Trêves, agitateur populaire 
infatigable; le savant jésuite Lehmkuhl, j)etit homme au bon 
sourire, au regard pétillant sous ses lunettes dorées; déjà 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 219 

âgé, il semble disparaître entre ses deux collègues, le P. de 
Santi, de Rome, et le P. Fonck, d'Iniisbruck. Plus loin voici le 
docteur von Oerterer, président du Parlement de Bavière, qui 
dirigea l'assemblée de Cologne l'année dernière; l'aimable 
député Thaler, de Wûrzbarg; MM.Brandts et Pieper, chefs du 
Volksvereiii\ M. Cahensly, président du Sanct RapJiaelsverein 
pour les émigrants; le docteur Heim, chef du centre bava- 
rois, la bête noire des libéraux ; deux nobles anglais, délégués 
du duc de Norfolk, une pléiade d'autres hommes marquants 
auxquels se môle la fleur de la noblesse bavaroise. Ils sont 
tous là, dans le rayonnement des trois grands bustes de Pie X, 
de l'empereur et du prince-régent qui les dominent, encadrés 
dans un triple massif de fleurs, de verdure et de riches dra- 
peries; eux-mêmes dominent la magnifique assemblée. 

Quel est l'aréopage politique qui présente un ensemble de 
sommités aussi imposantes? 

Comme dans nos parlements, nous avons ici les divers 
bureaux ou sections avec leurs présidents ; un journal officiel 
appelé Festblatt, qui a paru quatorze fois, du dimanche 21 au 
jeudi 26 août; les groupes variés des intérêts professionnels ; 
une commission permanente, dite comité central, dont nous 
allons parler; voire même parfois des commissions d'enquête 
et des missions à l'étranger; enfin des décisions, ayant force 
de loi pour les catholiques. 

A l'occasion du congrès général, un grand nombre 
d'œuvres se donnent rendez-vous dans tous les principaux 
édifices publics et privés de la cité, depuis l'hôtel de ville 
jusqu'aux plus modestes « restaurations », en passant par 
les écoles, les séminaires, le vélodrome, les hôtels et les su- 
perbes brasseries bavaroises. C'est un flux et reflux qui 
décuple le mouvement de la ville de Ratisbonne, si calme 
d'habitude, et fait de ce parlement une sorte de fédération 
d'œuvres, une série de congrès, désespoir du reporter ou du 
curieux. Le bureau de l'assemblée se multiplie sans répit pour 
honorer de sa présence et de ses encouragements ces réunions 
spéciales et les ramène à lui dans les parades générales de la 
soirée. Ainsi, tandis que dans la plupart des parlements, 
nous assistons aux batailles lamentables d'intérêts qui se 



220 LE CONGRES DE RATISBONNE 

contrecarrent et cherchent à se détruire, ici tout tend à 
runil(5. Les chefs du parli catholique, qui sont souvent aussi 
les leaders de la campagne politique, tiennent avec une 
maîtrise superbe la baguette magique qui fond dans un 
accord grandiose ces harmonies variées. Cette union m'a 
toujours paru si belle, dans son respect des organismes 
complexes qui la composent, qu'elle fait naître la persuasion 
que c'est l'esprit de concorde par excellence, le souverain 
ordonnateur du monde des corps et du monde immatériel, 
l'Esprit-Saint, qui souflle ici et nous donne, avec une image 
anticipée de la céleste Jérusalem, la vraie image de l'Eglise 
catholique : heala pacis visio. 

Voici ce qu'en dit éloquemment Auguste Reichensperger, 
dès 1858, à Cologne : 

« Je ne crains pas de le dire : ce ne sont pas précisément 
les incidents variés, les discours, les résolutions qui donnent 
à nos assemblées leur signification la plus élevée. Bien plus 
élevée se trouve, à mes yeux, ce que j'appellerai leur «signi- 
fication symbolique w. Elles me semblent un vivant symbole 
de l'unité catholique, de cette unité qui ramasse en un large 
accord tous les tons qui résonnent ici-bas dans l'histoire, de 
cette unité vers laquelle converge, comme en un point 
central, tout ce qui est beau, noble et grand. « 

Cette unité de vues et d'action grandit la force individuelle, 
met en pleine valeur les talents ordinaires, préserve des 
écarts qui résultent de l'isolement et de l'inexpérience, livre 
entre les mains du prêtre les forces saines et vives de sa 
paroisse, donne à toutes les classes sociales des guides et 
des défenseurs, et fait parfois d'un ouvrier ou d'un paysan un 
apôtre éloquent par la solidité et la valeur intrinsèque de sa 
parole. Ainsi se développe l'esprit d'initiative et d'entreprise 
qui répond à toutes les situations et couvre d'oeuvres le 
sol de rAUemagne catholique. 

Envisager autrement ce chef-d'œuvre d'organisation serait 
en avoir une notion incomplète. Le mot môme de congrès, 
tel du moins que nous le concevons en France, n'en rend 
pas exactement l'idée. L'expression allemande est phis 
exacte ; c'est V Assemblée générale des catholiques d'Aile- 



ET L'INFLUENCE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 221 

magiie^ ou, si l'on veut, le Parlement des intérêts et des forces 
du parti, ou encore un de ces Chanips-de-Mai décrits par 
Guizot, où les hommes libres d'une nation discutaient en 
commun leurs affaires. 

Un coup d'œil sur la liste des réunions annoncées officiel- 
lement pour un seul jour du congrès, le mardi 23 août, ']ouv 
le plus chargé, suffira à montrer l'intensité du mouvement 
qu'il provoque. Voici cette énumération : 

Le matin. — A huit heures : Messe de Requiem à la cathé- 
drale pour les membres défunts des assemblées précédentes; 

A huit heures et demie : Assemblée de l'Association : « Ut 
omnes unum » (salle du balcon de l'hôtel Neues Haus); 

A neuf heures et demie : Assemblée du Volksverein de 
l Allemagne catholique (grande salle des fêtes); 

Aneuf heures et demie : Assemblée des Associations catho- 
liques d'étudiants de VUnitas (salle de l'horticulture du A^ewe.y 
Haus) ; 

A neuf heures et demie : Assemblée des instituteurs catho- 
liques (salle Saint-Erhard); 

A dix heures et demie : Deuxième Assemblée générale 
fermée (au Vélodrome). 

L'après-midi. — A deux heures et demie : Séances des 
Commissions (au lycée et au grand séminaire, — en quatre 
groupes différents); 

A deux heures et demie : Réunion des Alsaciens catho- 
liques (petite salle du Neues Haus)\ 

A deux heures et demie : Assemblée des Associations d étu- 
diants de VUnitas (môme salle que le matin); 

A deux heures et demie : Réunion de l'Association catho- 
lique de la Presse bavaroise (brasserie de l'Etoile); 

A deux heures et demie : Assemblée de V Albertus-Magnus- 
verein^ (salle impériale de l'hôtel de « la Croix d Or») ; 

A deux heures et demie : Assemblée de la Fédération des 
unions des commerçants catholiques d'Allemagne (salle de la 
Cccrmelitenbrauereî). 

Le soiii. — A cinq heures : Assemblée générale (F'esthalle) ; 



1. Cette association, l'ondce en 1901 pour le soutien des étudiants catho- 
liques, prend do consolants développements. 



222 LE CONGRÈS DE RATISBONNE 

A huit heures : Festkonuners des Associations d'étudiants 
qui ne portent pas de couleurs (au Vélodrome) ; 

A huit heures : Festkommers des Associations catholiques 
des étudiants de V Allemagne du Sud (grande sal