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ÉTUDES 



REVUE FONDÉE EN 1856 

PAR DES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JESUS 



TOME 95 



PARIS 
IMPRIMERIE DE J. DUMOULIN 

5, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5 



ETUDES 



REVUE FONDÉE EN 1856 



PAR DES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 



ET PARAISSANT LE 5 ET LE 20 DE CHAQUE MOIS 



40" ANNÉE. — TOME 95« DE LA COLLECTION 



AVRIL-MAI-JUIN 1903 



PÔOS 
FTBl 




PARIS 

ANCIENNE MAISON RETAUX-BRAY 

VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

88, RUE BONAPARTE, 82 
Tons droits de traduction et de reproduction réservés. 



ACADEr/l(E DE QUÉBEC 

CHEMIN STE-FOY 

QUEBEC 




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LE GÉNÉRAL DUGROT A 

(1865-1870) 




Le 25 septembre 1865, le général Diicrot était appelé, sur 
la désignation directe de l'empereur, au commandement de 
la 6" division militaire, à Strasbourg. Il comptait vingt-huit 
ans de service et il aurait pu dès lors se vanter, comme il le 
fera un jour', d'avoir été, depuis le commencement de sa ('ar- 
rière, dans la plupart des situations possibles. En Afrique, où 
il fit, sous les maréchaux ^''allée et Bugeaud, toutes les pre- 
mières guerres, il s'était trouvé à la tète de colonnes, de 
cercles, de subdivisions. Puis, à Bomarsund, en Syrie, en 
Italie, il avait acquis, dans les circonstances les plus diver- 
ses, une expérience étendue et variée des qualités et des dé- 
fauts de notre organisation militaire. Il était donc bien à sa 
place, dans le poste de confiance — l'avant-poste, comme il 
aimait à répéter — où venait de l'envoyer Napoléon III. Aussi, 
lorsque moins d'un mois après sa nomination, le directeur du 
personnel lui proposa un changement qui, à d'autres, eût paru 
plus avantageux, s'empressa-t-il de refuser une des divisions 
de Lyon. On croit entendre, dans sa réponse, un écho du fa- 
meux « J'y suis, j'y reste ». 

I 

Cependant, tout n'était pas pour le mieux, à Strasbourg, 
dans la meilleure des places-frontières. Quel tableau il en a 
tracé plus tard, devant la commission d'enquête sur le maté- 
riel de la guerre ! 

J'ai coramandé la division de Strasbourg j)endant cinq ans. Quand 
j'y suis arrivé, j'ai voulu rae rendre compte de ce qu'il y avait de ré- 
serves de toute espèce. Il y avait une direction d'artillerie et un arsenal 
considérable; un magasin de campement. Dans l'arsenal, j'ai trouvé, je 

1. Journal officiel, annexe au procès-verbal de la séance du 4 avril 1873. 



6 LE GENERAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 

crois, 2 000 canons, dont 4 ou 500 à peu près pouvaient servir. Tout le 
reste ët;iit du vieux bronze ; il y ;ivait des boulets en pierre du temps de 
LouisXIV, et une quantité de fusils à silex. J'écrivis au ministre de la 
guerre, pour lui faire observer que tout cela était bien mal placé dans 
une ville de ])reniière ligne. 

C'était en 1865. 

Je demandais qu'on débarrassât l'arsenal, qu'on fît rentrer dans l'in- 
térieur les choses inutiles, pour les remplacer par des choses néces- 
saires; qu'on mît les canons sur roues, au lieu de les conserver enger- 
bés comme ils l'étaient. Pour le camj)eraent, j'ai vu qu'il y avait des 
marmites pour 2 000 hommes, des bidons pour 15 000, et ainsi de suite ; 
mais des choses de première nécessité, par exemple les cordes et en- 
traves pour attacher les chevaux au piquet, manquaient complètement. 
En revanche, il y avait du drap pour plus de 100 000 hommes. 

En présence de cette situation que, par euphémisme, il qua- 
lifiait simplement à^anormale, il demandait qu'on enlevât ce 
qu'il y avait en plus, et que l'on complétât ce qu'il y avait en 
moins. Cequ'il voulait, c'était tout le nécessaire pour un corps 
d'armée de trente mille hommes et pour une réserve de dix 
mille. Il rappelait notamment qu'il avait besoin de 144 voi- 
tures pour les corps de troupe et qu'il n'en avait à sa disposi- 
tion que 18. Par une réponse très polie, on reconnut la jus- 
tesse de ses observations et on l'assura qu'on en tiendrait 
compte. 

Quatre ans après, en 1869, les choses en étaient demeurées là ! 
Il avait écrit; l'intendant, M. de Lavalette, avait écrit. Double 
peine perdue. Qui sait, pensèrent-ils, si une nouvelle démar- 
che ne serait pas plus heureuse ?Le général Ducrot s'adressa au 
général de Failly, commandant le corps d'aimée; l'intendant 
s'adressa au ministre de la Guerre. On leur répondit « qu'on 
serait disposé à envoyer les voitures, mais qu'il fallait voir si 
on pouvait les abriter ». L'ancienne fonderie de Strasbourg 
fournirait quelques places; pour le surplus, on ferait quel- 
ques hangars. Et c'est là-dessus que devait arriver la guerre. 

On comprend l'énergie avec laquelle, au lendemain de nos 
revers, l'ancien commandant de Strasbourg s'éleva contre le 
despotisme des bureaux et la tyrannie de la centralisation 
militaire. Son principe, principe absolu à ses yeux, sera 
celui-ci : « 11 faut que ceux qui auront la responsabilité de 
l'action aient la responsabilité de la préparation. » 



LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 7 

II 

L'élat de nos fortifications lui paraissait plus lamentable 
encore que celui de nos arsenaux vides et de nos magasins 
sans approvisionnements (on sait que les dépenses de la 
guerre du Mexique ne permettaient pas de les remplir). 
Mais ici la question s'élargissait; elle intéressait le pays 
tout entier et le général crut, aussitôt sa visite terminée 
dans les places fortes relevant de son commandement, jeter 
un cri d'alarme retentissant. 11 fit paraître le résumé de ses 
observations ou plutôt de ses conclusions, dans une étude 
imprimée à Sirasbourg en 1866, sous le titre suivant : Quel- 
ques observations sur le système de défense de la France '. 

En moins de vingt pages d'une lucidité et d'une netteté 
parfaites, — imperatoria brevitas^ — l'auteur pose le pro- 
blème tel que les changements accomplis depuis un demi- 
siècle venaient de le compliquer. Rappelant que déjà, aux 
yeux de Napoléon, dictant une réflexion du Mémorial de 
Sainte-Hélène, le système de nos places fortes était « devenu 
sans eflet», il démontrait, par quelques arguments précis et 
solides, pourquoi cette inefficacité n'avait fait que s'accroître 
en quarante ans. Indépendamment des brèches pratiquées 
aux frontières de Vauban par les traités de 1814 et de 1815 
qui avaient retourné contre nous des places destinées, dans 
un passé plus ou moins ancien, à nous couvrir, telles que 
Marienbourg, Philippeville, Sarrelouis, Luxembourg et Lan- 
dau, il présentait ces trois remarques essentielles : 

1° Les progrès de l'industrie ont ouvert, dans les zones 
frontières comme ailleurs, une multitude de voies nouvelles 
de communication, et, par suite, facilité singulièrement, 
dans nos provinces du Nord et de l'Est, les mouvements de 
troupes, en vue d'éviter les places de guerre. Les chemins de 
fer ont créé, à leur tour, de nouvelles routes d'invasion. En 
supprimant, avec les distances, les difficultés de concentra- 
tion et d'approvisionnement, ils ont simplement bouleversé 

1. Réimprimée en 1871. Paris, Denlu. Brochure in-8 de 16 pages, avec uu 
avis de l'éditeur assurant que ces pages, écrites dès 1866, « n'ont cependant 
rien perdu de leur importance ni de leur à propos ». 



8 LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 

le fameux système de la frontière de fer, comme l'appelait 
Loiivois. 

2° Les progrès de l'artillerie n'ont pas modifié moins pro- 
fondément les conditions de l'art de l'attaque et de la défense 
des places. Le système des bombardements — celui de Bo- 
marsund, par exemple, dont il pouvait parler en témoin — 
peut être appliqué avec succès. Grâce à la portée considé- 
rable des feux courbes, les assiégeants peuvent intimider 
facilement la population et les défenseurs de la place assié- 
gée, et provoquer ainsi une capitulation prématurée. Pour- 
quoi laisser exposés à un pareil danger les intérêts si impor- 
tants de nos cités industrielles du Nord, véritables sources 
de la richesse nationale ? 

3° La fortification de Paris en 1840, avec son enceinte bas- 
tionnée et ses forts détachés, a donné à la capitale et au siège 
du gouvernement des moyens de résistance qui les mettent 
au moins à l'abri d'un coup de main. Paris remplit donc dé- 
sormais le même but que les forteresses surannées de Vau- 
ban. 

L'œuvre du grand ingénieur de Louis XIV étant frappée 
de vétusté et de caducité, un second problème se pose, déjà 
résolu en partie par Paris. Qu'y a-t-il à faire pour la défense 
actuelle du pays ? 

Ici, Ducrot examine les moyens proposés en 1819 par le 
général Haxo. Il constate que les faits nouveaux imposent 
une solution autre que celle présentée sous la Restauration 
et qui consistait à combler les lacunes de 1815 par l'augmen- 
tation des points fortifiés. Son système, à lui, comprendra 
trois éléments : 

1° Un petit nombre de places offensives situées en première 
ligne et assurant, avec des débouchés sur le Rhin, des points 
de concentration ; 

2" Des places défensives, flanquées de vastes camps retran- 
chés. De là, toute sûreté pour préparer la défense de la capi- 
tale et môme l'offensive contre l'envahisseur; 

3° Une vaste place d'armes servant de réserve, et qui est 
Paris lui-môme, centre de l'arc de cercle de Dunkerque à 
Bàle. 

« Nous ne savons pas, concluait-il, si la solution que nous 



LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 9 

proposons ici est la meilleure. » Et il ajoutait, d'un ton que 
les événements ont rendu tristement prophétique : « Des 
chefs timides, incertains, ébranlés par une défaite, ne seront 
plus tentés de se retirer dans quelques bicoques qui ne peu- 
vent jouer aucun rôle au point de vue de la défense générale 
du pays. » (P. 16.) 

Il avait entrevu cinq ans d'avance le désastre de Sedan. 

Hélas, aussi, la prise de Strasbourg ! « Dans l'état actuel 
des choses, écrit-il, Strasbourg ne tiendrait pas huit jours, 
nous en avons la conviction, contre une armée victorieuse 
ayant avec elle un matériel de siège suffisant; car l'ennemi 
peut, du premier coup, arriver à établir ses batteries assez 
près du corps de la place, pour qu'un bombardement bien 
dirigé ne laissât aucun quartier de la ville intact. » (P. 11.) 

Mais, avant d'en venir à sa bonne ville de Strasbourg, res- 
tons sur le terrain de la théorie générale qu'il ne cessa de 
disputer pied à pied aux tenants des vieilles doctrines. 
En 1868, c'est le colonel Duval, commandant le régiment du 
génie à Metz, qui lui adresse un travail de M. V..., depuis 
général de division, alors capitaine du génie, sur le rôle des 
places fortes. Ducrot lit ce travail, le trouve consciencieux, 
érudit; mais il maintient, avec ou contre l'auteur, que toutes 
nos places fortes sans exception ne sauraient être déclarées 
indispensables. Vauban lui-même, sur la fin de sa carrière, 
n'avait-il pas proposé de réduire nos trois lignes à deux, 
d'agrandir les places principales et d'entourer Paris d'une 
double enceinte? Au sentiment de Ducrot, la qualité d'une 
place de campagne est de « pouvoir donner deux ou trois 
jours asile à une division armée » ; ce qu'il souhaite, comme 
mesure concernant les grandes places, c'est la création de 
forts extérieurs suffisamment éloignés pour soustraire les 
établissements civils à l'efTet des batteries; les petites places 
ne doivent être maintenues qu'exceptionnellement, car il est 
toujours possible, en cas de guerre prochaine, d'y suppléer 
par des postes improvisés suffisants pour appuyer les opéra- 
tions des troupes en rase campagne ^ 



1. Vie militaire du général Ducrot, d'après sa correspondance ^ t. \ll, 
p. 202 sqq. 



10 LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 

Les Allemands nous donnaient l'exemple de ces sacrifices 
de forteresses démodées. En 1867, Ducrot avait prévenu le 
général Frossard du déclassement de la place de Landau, celte 
antique couverture de la Basse-Alsace, par les Bavarois. « Ils 
font même sauter les fortifications^ ajoutait-il, et déploient 
dans ce travail une très grande activité'. » La nouvelle en 
parvint au maréchal Niel, ministre de la Guerre, qui ne put 
contenir son étonnement : 

Je suis fort surpris d'apprendre que les Bavarois démolissent Lan- 
dau, et, dès que vous en serez assuré, vous me ferez plaisir en me le 
confirmant. Cette place a été construite par Vauban, d'après son der- 
nier tracé, comme Neuf-Brisach, et je n'hésite pas à penser que c'est le 
meilleur de tous les tracés inventés. Je la regrette au point de vue 
de L'art^, 

Reste à savoir si c'était bien l'art de la guerre et de la 
guerre moderne. Les voies stratégiques poussées par les 
Allemands avec une activité plus grande encore que la des- 
truction des bastions de Landau, eussent été plus dignes d'at- 
tirer son attention. Mais, ainsi que Ducrot l'écrira en 1871, 
comme répondant rétrospectivement à cette singulière lettre : 
certains officiers « se croyaient encore au temps de Vauban; 
ils en revenaient toujours à leur troisième parallèle, à leur 
couronnement de chemins couverts, à leur descente de fossé, 
sans vouloir admettre qu'un bombardement à grande distance 
pouvait en quelques jours anéantir une ville enlière^». 

Cette dernière considération, une de ses idées fixes, nous 
ramène à Strasbourg. 

III 

La question de la défense de Strasbourg l'intéressait, on le 
comprend, au plus haut point. Le directeur des fortifications 
de la place, le colonel du génie Sabatier, étaient de ceux qui 
s'obstinaient à nier la possibilité d'un bombardement à 



1. Ducrot à Frossard, Strasbourg, 19 septembre 1867. {Vie militaire t II 
p, 182,) 

2. Niel à Ducrot. Toulouse, 25 septembre 1867, [Ibid., t. II, p. 187.) 

3. Ducrot, De V État-major et des différentes armes. Paris, 1871. Intro- 
duction. 



LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 11 

lonj^ue portée. Toute une école de théoriciens s'immobilisait 
malheureusement clans ces idées, les grandes guerres du 
premier Empire ayant orienté les esprits vers un autre objectif 
que celui de l'attaque des forteresses. Ducrot, sans se tenir 
pour battu, se décida alors à exposer ses idées au général 
Frossard, chargé de l'inspection de la place. Elles sont 
vicroureusement résumées dans sa Note, datée d'avril 1867, 
Sur la défense de la place de Strasbourg. 

Il suppose que pour l'investissement il faudrait au moins 
cent mille hommes, ce qui est sans doute exagéré et prouve 
que son pessimisme était malgré tout nuancé d'un certain 
optimisme; mais il croit qu'avec trente ou quarante mille 
hommes, l'ennemi pourrait resserrer la garnison dans ses 
ouvrages, s'emparer de la riche ceinture des villages et tenter 
le bombardement avec toutes chances de réussite. La partie 
sud, facile à inonder artificiellement, avait peu à craindre; 
mais il en allait tout autrement des parties ouest et nord. Le 
général voulait que l'on se mît tout d'abord en mesure d'oc- 
cuper fortement les hauteurs d'Osbergen et de Mundols- 
heim ; puis il réclamait l'établissement de trois bons ouvrages 
de campagne sur les hauteurs d'Osbergen. Dans son plan de 
défense, la population du village de Schiltigheim devait être 
à même de se retrancher dans ses maisons. Sans maléiiel de 
siège, l'ennemi s'engagerait dans un labyrinthe de rues bien 
barricadées, et tandis qu'il se heurterait de front à un obstacle 
sérieux, de tous côtés éclaterait une fusillade nourrie qui le 
forcerait à battre en retraite avec pertes. 

Assurément, ce n'était là qu'un ndiiinium de première 
défense urgente, en vue de mettre la place à l'abri d'un coup 
de main; mais le général Frossard trouva que c'était encore 
beaucoup trop, et, sa tournée faite, il répondit à Ducrot que 
le ministre ne voulait pas donner d'ordres à découvert, pour 
ne pas éveiller la susceptibilité toujours en alerte des Prus- 
siens; que Strasbourg n'ayant pas, comme Metz, de hauteurs 
très dominantes à [)roximité, il n'y avait pas à le protéger 
par des forts; que si on canonnait la place de loin, ce serait 
au juger et sous le feu de la garnison qui riposterait, enfin 
que « si les projectiles ennemis allumaient quelques incen- 
dies. Veau et les pompiers ne manqueraient pas ». Seuls, les 



12 LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 

magasins à poudre préoccupaient le général Frossard; il 
tenait à les protéger sur leurs pignons par de très solides 
blindages inclinés; mais quelques postes avancés lui parais- 
saient en somme préférables à des forts détachés. Surtout il 
songeait au siège de Mayence. Entre temps, il avait annoncé 
à Ducrol le prochain déclassement de Wissembourg et de 
Lauterbourg, et il complimentait ainsi le général : « On a su 
avec satisfaction que votre place de Strasbourg avait été mise 
en bon état d'armement et de défense, en temps opportun *. » 
Si sincères que fussent ces félicitations, ne ressemblaient- 
elles pas à une douce ironie? Faute de mieux, on donnait 
au général de bonnes paroles, et lui se consolait de ne pou- 
voir rien de sérieux à Strasbourg, en envoyant au ministre 
un travail relatif à la défense de Belfort. Il a donc pu, et c'est 
là son plus bel éloge, écrire en toute véracité et en toute 
fierté ces lignes dictées par la conscience d'un long et difïi- 
cile devoir accompli, mais teintées de la tristesse d'une 
bonne volonté trop souvent brisée et réduite à une doulou- 
reuse impuissance : 

Les vaillants habitants de la glorieuse cité alsacienne se souviennent 
sans doute aussi que la défense de leur ville était l'objet de nos inces- 
santes études. Et, si nous avions pu exécuter nos projets^ jamais Stras- 
bourg n'eût subi un bombardement; de plus, avec les ouvrages que nous 
proposions d'établir à Schiltigheira, à Osbergen, à Mundolsheira, etc., 
elle aurait pu immobiliser, autour de ses murs, une armée presque 
aussi considérable que celle du prince Frédéric-Charles sous Metz^. 

Strasbourg n'arrêta que les Badois du lieutenant général 
deWerder; mais la place, à laquelle Ducrot n'avait donné 
d'abord que huit jours à tenir, résista du 11 août au 27 sep- 
tembre et ne se laissa pas intimider par un bombardement 
parti de ces mêmes hauteurs que le général eût voulu forti- 
fier, ni môme par les incendies à jamais déplorables, tels que 
celui de la Bibliothèque. 11 fallut un siège en règle pour ame- 
ner la capitulation. Les « éminents militaires allemands m 
invoqués par Scheibert paraissent se vanter, quand ils 

1. Frossard à Ducrot. Saint-Cloud, 5 juillet 1867. ( Vie militaire, t. II, 
p. 173. 

2. Ducrol, De l' État-major et des différentes armes. Introduction, p. 2. 



LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 13 

opinent « que si immédiatement après l'arrivée de la division 
badoise devant la ville, on avait donné l'assaut, après avoir 
pris les dispositions les plus sommaires, on se fût emparé 
de Strasbourg' «. Dans tous les cas, si, comme les en accuse 
le même auteur, « les Français n'avaient pas fait quoi que ce 
fût w, il y avait au moins un Français qui avait voulu faire 
quelque chose, faire môme beaucoup, et ce Français-là, 
c'était Ducrot. 

Pénible spectacle offert aux regards du voyageur qui tra- 
verse Strasbourg! Les projets défensifs de Ducrot sont 
aujourd'hui réalisés, mais par les Allemands et contre nous. 
Je me souviens d'avoir, dans le Strasbourg germanisé, où la 
statue de Kléber et le mausolée du maréchal de Saxe sem- 
blent des figures d'exilés à l'ombre du lourd Kaiserpalast 
et de la colossale Universilat^ cherché en vain des yeux les 
vieux remparts à la Vauban, aujourd'hui impitoyablement 
rasés. ]\Iais, dans la plaine, du haut des tours ajourées du 
Munster, le guide me désignait l'emplacement des ouvrages 
extérieurs qui les ont remplacés à distance. Sic vos non vobis. 

IV 

Au risque de se faire reprocher par les malveillants qu'il 
s'occupait de ce qui ne le regardait pas, le commandant de 
la 6* division militaire était loin de borner son activité à 
la place de Strasbourg. Soit en deçà, soit au delà des fron- 
tières, des Vosges au Rhin, du Rhin à la Forêt-Noire, il ne 
cessait d'opérer des reconnaissances par lui-môme ou par ses 
meilleurs officiers. 

En 1867, le général Frossard le félicitait de celles qu'il 
avait faites ou faire faire dans les Vosges, les trouvait com- 
plètes, pleines d'intérôt et en prenait copie; il en adoptait 
même les conclusions sur la valeur défensive de la belle posi- 
tion du Pigeonnier, et ne formulait de réserves que sur le 
projet d'inondation de la droite de Haguenau-. Mais déjà 

1. Scheibert, la Guerre franco-allemande, 3* édition, p. 563. 

2. Frossard à Ducrot. Saint-Cloud, 5 juillet 1867. (Vie militaire, t. II, 
p. 174.) 

ACADE:.ilE DE QUEBEC 

CHEMIN STE-FOY 

QUEBEC 



14 LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 

Ducrot regardait ailleurs qu'en France. Le général directeur 
du génie avait donné, de Paris, des instructions au colonel 
Sabalier, « pour faire faire à l'étranger, dans le voisinage de 
la frontière et par des officiers placés sous ses ordres, des 
reconnaissances spéciales, concernant les places fortes et les 
voies de communication », avec ordre d'en informer simple- 
ment Ducrot^; mais celui-ci voulait voir les choses par lui- 
même et il y arriva. 

D'abord il obtint de faire participer aux reconnaissances 
confiées au colonel Sabatier un officier choisi par lui et 
chargé d'une mission supérieure. Nouvelle opposition. Enfin, 
le colonel se montra plus conciliant, et le maréchal Niel, 
favorablement impressionné par deux rapports des officiers 
de Ducrot, consentit à accorder au général, dans une limite 
modérée, l'autorisation si vivement désirée par lui. « Lorsque 
l'occasion s'en présentera, lui faisait écrire gracieusement le 
ministre, favorisez, je vous prie, ces excursions si utiles 
pour l'instruction de nos officiers, comme pour nous lous^. » 
Des fonds spéciaux étaient mis à sa disposition par la même 
lettre, en môme temps qu'il était affranchi du service du 
génie et autorisé à envoyer directement ses rapports au 
ministre. 

Au printemps de 1868, il entreprit personnellement une 
tournée sur les deux rives du Rhin. Accom|)agné du capi- 
taine S... que son expérience, ses relations de famille et sa 
parfaite connaissance de l'allemand mettaient à même de le 
guider sûrement, il étudia successivement les principaux 
passages de la Forél-Noire, les places de Heidelberg, Darm- 
stadt, iMayence, Landau, Neustadt, Nothweiler, etc. ^. Ce rap- 
port remarquable, publié jusqu'ici seulement en partie, 
prouve que le général, aussi bien que ses offuners, savait 
voir et exprimer ce qu'il avait vu. Heidelberg est signalé, en 
cas d'une guerre avec l'Allemagne du Nord, comme le point 
stratégique le plus important sur la rive droite du Rhin, 
entre Bàle et Mayence. Celte position, si appréciée des tou- 
ristes pour les ruines splendides du Schloss et le pittoresque 

1. Outrelaine à Ducrot. Paris, 17 juin 1867. ( Vie militaire, t. Il, p. 173. 

2. D'Ornaii h Ducrot. 16 septembre 1867. (Ibid., t. Il, p. 178.) 

3. Ducrot à Hambourg. 22 juin 1868. [Ibid., t. II, p. 247.) 



LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 15 

de ses collines boisées, avait, aux yeux du général, l'avantage 
beaucoup plus précieux de commander les vallées du Rhin 
et du Neckar, ainsi que de menacer toute la rive gauche du 
Mein. 

Darmstadt ne lui semble pas important au point de vue 
militaire. Il en admire les innombrables routes percées dans 
toutes les directions et très bien entretenues. Il y aperçoit 
même un chemin de fer en construction qui ne figure encore 
sur aucune carte. 

A Mayence, il passe deux jours en exploration et constate 
que la hauteur principale de Hechsteim ne porte encore 
aucun ouvrage fortifié. Il est à remarquer qu'à l'autre extré- 
mité de l'Europe, Totlleben, l'illustre défenseur de Sébas- 
topol, ne pensait pas autrement que lui sur la faiblesse des 
fortifications de Mayence *. 

A Landau, il examine attentivement ce qui reste encore et 
ce qui a été détruit. L'ex-confédération germanique en avait 
fait un de ses boulevards au prix de dépenses considérables. 
Mais la guerre entre la Prusse et l'Autriche était venue 
arrêter les travaux en cours d'exécution, et maintenant on 
avait livré à la pioche des démolisseurs l'œuvre du génie de 
Vauban à peine transformée par la science allemande. Déjà 
tous les ouvrages extérieurs étaient disparus. D'énormes 
approvisionnements de matériaux non utilisés gisaient encore 
sur place, témoignage de l'instabilité des choses humaines, 
mais aussi de la puissance ascendante de la Prusse qui com- 
mençait à exercer son hégémonie militaire. 

Tout en examinant, en officier d'état-major, le fort et le 
faible des ouvrages ou des positions, les facilités de défense 
ou d'investissement, le général, en véritable officier de 
troupes, s'arrêtait avec complaisance devant les champs de 
manœuvre, observait l'âge et la tenue des soldats, leur taille 
et leur tournure. Il comptait les garnisons, inspectait 
casernes et quartiers, passait en revue hommes et chevaux, 
sans se laisser aucunement séduire par le casque à pointe et 
la demi-botte. Sa critique, à la fois technique et humoris- 
tique, de la coiffure, de la chaussure et du havresac, n'a rien 

1. Voir comte Fleury, la Fiance et la Russie en 1870. FJeury transmit aux 
Tuileries l'avis de Totlleben. 



16 LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 

perdu aujourd'hui de sa saveur. Ce sont bien là les costumes 
et les types si finement esquissés naguère par Frédéric 
Régamey. Seulement aujourd'hui on les rencontre au Broglie 
ou sur l'Esplanade de Metz. 

Peut-on demander à nos petits soldats de prendre leurs 
manières ? Ducrot, sans se défendre d'admirer la parfaite 
exécution des mouvements chez les soldats allemands, leur 
automatisme de ressort dans le maniement des armes et 
dans les manœuvres, ne s'y méprenait point. Il avait une 
connaissance trop approfondie du caractère national et du 
tempérament français, pour croire possible l'importation de 
cette instruction militaire ou même son adaptation : 

L'on peut se demander, écrit-il, si la perfection poussée à un tel 
excès, n'est pas acquise aux dépens de l'initiative individuelle, et si 
ces soldats, parfaits lorsqu'ils entendent la voix du chef, lorsqu'ils 
subissent son impulsion, ne perdraient pas toute leur valeur, une fois 
troublés par les émotions de l'action et désagrégés par le choc, par 
les raille incidents imprévus de la lutte ^. C'est là, pensons-nous, le 
mauvais côté de ce système, bien approprié peui-être à la nature du 
soldat prussien, à la composition de cette armée dont les éléments 
sont mal fusionnés, mais qui, à coup sûr, ne conviendrait pas à la 
nature de nos soldats, plus disposés à se laisser entraîner par les sen- 
timents généreux, par l'exemple de leurs chefs, qu'à subir une auto- 
rité absolue, à se soumettre à une obéissance passive. Bref, nous pré- 
férons nos soldats instruits, bien instruits, d'après la méthode française, 
que transformés par le rigorisme prussien. En admettant qu'on pût y 
arriver, ce qui est douteux, s'ils y gagnaient certains avantages, ils y 
perdraient certainement leurs plus précieuses qualités^. 

Cette excellente page prouve que chez Ducrot l'homme de 
jugement égalait l'homme de commandement. 

La même année, quelques mois plus tard, il profitait des 
beaux jours de l'été pour faire une nouvelle tournée, mais 
cette fois sur le Rhin. L'occasion était bien choisie pour 
donner le change ; des travaux d'endiguement avaient pro- 
voqué des réclamations de riverains. Le préfet du Bas-Rhin 
proposa au général de l'emmener en partie de plaisir appa- 
rente. Préfet, sous-préfet, ingénieurs, conducteurs des ponts 

i. Celte thèse vient d'être reprise par M. Franz-Adam Beyerlein, dans son 
récent ouvrage, léiia ou Hedau. 
2. Vie militaire, t. II, p. 227. 



LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 17 

et chaussées, tous en uniforme, figuraient seuls ; le général, 
mis en bon bourgeois, paletot et chapeau de paille, semblait 
se désintéresser de toute représentation et se tenir discrète- 
ment à l'écart, observant non les maires en écharpe, mais 
les bords du fleuve et les points stratégiques. 

Par qui fut-il reconnu et dénoncé ? Toujours est-il que la 
presse allemande s'empara aussitôt de l'airaire. Les fonction- 
naires en uniforme furent métamorphosés par les journa- 
listes d'outre-Rhin en officiers de la suite du général. La 
Prusse fut prise d'une de ces crises de susceptibilité que les 
reptiles bismarckiens savaient habilement exciter pour offrir 
à leur maître l'occasion de s'en prévaloir. Le gouvernement 
impérial, toujours prêt à céder pour calmer sa redoutable 
adversaire, sacrifia l'ingénieur en chef coupable d'avoir 
émis cette opinion qu'à Mayence on attendait les Français. 

Dans ce concert plus ou moins artificiel de récriminations 
intéressées, la noie comique ne fit point défaut. Un journal 
illustré de Berlin, aux caricatures plutôt pauvres d'esprit, 
le KladderadatscJi, eut ce jour-là une inspiration assez amu- 
sante, en représentant le général Ducrot qui, posté sur une 
barque au milieu du Rhin, regarde la rive droite à travers 
une seringue à boulets [kugelspritze) dessinée en manière de 
lunette d'approche. 

Au fond, les Allemands voulaient simplement donner le 
change et détourner l'attention publique de leur propre 
espionnage. 



L'espionnage! On sait que les Prussiens ne reculaient pas 
plus devant ce moyen que devant aucun autre. La fin justi- 
fiait tout. Ils en avaient usé et abusé avec l'Autriche, avant 
Sadowa, au point qu'aucune disposition militaire, aucun 
déplacement de troupes ne leur échappait. Avec la France, 
ils reprirent le môme système. Ducrot avait bien saisi ce 
caractère positiviste, utilitaire, étranger à tout sentiment 
chevaleresque, qui de l'àme de Frédéric le Grand avait passé 
dans celle des Bismarck et des Moltke : « Ils se soucient 
peu de ce que l'on pensera ou dira; leur unique préoccupa- 
tion est de faire tout ce qui peut augmenter leur force, tout 



18 LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 

ce qui peut procurer une chance de succès de plus. Ah ! ce 
ne sont pas les Prussiens qui nous diraient, comme à Fon- 
tenoy : « A vous, Messieurs les Français!... » Ils tireraient 
plutôt trois fois les premiers... et, de fait, ils ont raison, car 
dans cette grande partie qui ne peut manquer de s'engager 
tôt ou tard, l'enjeu sera l'honneur, la puissance... l'existence 
de deux grands peuples*. » 

Le duc de Broglie, dans son prestigieux récit de Fontenoy, 
assure que la courtoisie n'aurait été pour rien dans le fameux 
mot historique : « Tirez les premiers, Messieurs les Anglais », 
et que l'avanlage matériel restait précisément à celui qui 
tirait le second ; ce pourquoi les Français auraient, en pré- 
curseurs des Prussiens modernes, plutôt qu'en descendants 
des héros de la chevalerie, refusé de décharger les premiers 
leurs armes-. Quoi qu'il en soit, le système prussien des 
années antérieures à Sadowa, puis à la guerre de 1870, était 
d'user de tous ses avantages quelconques et de faire primer 
la ruse aussi bien que la force sur le droit. 

Depuis quelque temps, écrit Ducrot à Trochu, le 5 décembre 1866, 
de nombreux a^^ents |)russiens parcourent nos départements de la 
frontière, particulièrement la partie comprise entre la Moselle et les 
Vosges ; ils sondent l'esprit des populations, agissent sur les protes- 
tants qui sont nombreux dans ces contrées et dont quelques-uns sont 
beaucoup moins français qu'on ne le croit généralement. Ce sont les 
lils et les petits-lils de ces mêmes hommes qui, en 1815. envoyaient de 
nombreuses fléputations au quartier général ennemi, pour demander 
que l'Alsace fît retour à la patrie allemande. C'est un fait bon à noter, 
car il peut être avec raison considéré comme ayant pour but d'éclairer 
les plans de campagne de l'ennemi. Les Prussiens ont procédé de la 
même façon eu Holiêrae et en Silésie trois mois avant l'ouverture des 
hostilités contre l'Autriche ^. 

D'ailleurs, le général se gardait bien d'en écrire officielle- 
ment au ministre, sachant parfaitement que Ton « ne man- 

1. Ducrot à Rambourg. Strasbourg, 31 décembre 1867. (Vie militaire, 
t. II, p. 199.) 

2. Uuc de Broi^iie, Marie-Thérèse, impératrice, t. I, p. 411, où l'auteur 
s'appuie sur ce passage des Rêveries du maréchal de Saxe, « qu'une troupe 
ne doit jamais se presser de faire feu la première, attendu que celle qui a 
tiré en présence de l'ennemi est une troupe défaite, si celle qui lui est 
opposée con>ei"ve son feu ». 

3. Vie militaire, t. 11, p. 147. 



LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (18(35-1870) 19 

querait pas de le taxer encore d'exagération ». Il s'était con- 
tenté de s'en ouvrir à son vieux camarade de Saint Cyr, le 
général Trochu, qui en parla à quelques membres de la Com- 
mission impériale de réorganisation de l'armée ^ 

Cependant il voudrait arriver indirectement jusqu'au sou- 
verain. Or, son cousin, le baron Philipj)e de Bourgoing, est 
écuyer de l'empereur. En s'adressant à lui, il est visible qu'il 
espère être entendu plus haut. Aussi ne lui déguise-t-il 
aucune des dures vérités auxquelles on s'obstine dans les 
régions sereines du pouvoir à ne pas prêter ou môme à 
fermer l'oreille. 

C'est donc au baron de Bourgoing, à qui il avait naguère 
envoyé ses Quelques observations sur le système de défense 
de la France^ qu'il écrit, une quinzaine de jours plus tard: 

Cher ami, dussiez-vous me traiter de Cassandre, de Jérémie, je 
vous dirai encore : non, tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur 
des mondes. Il y a autre chose en Europe que Compiègne, la Bourse, 
l'Exposition universelle, les badauds qui en rêvent el les (ilous qui en 
vivent! Si, conirae nous, vous n'étiez séparé de l'Allemagne que par 
la largeur de la Seine, vous comprendriez et partageriez certainement 
mon indi^'nalion... 

Chaque jour, il m'est rendu compte que des agents prussiens par- 
courent nos frontières, examinent attentivement les lieux, prennent 
des renseignements minutieux sur les voies de communication, res- 
sources des villages en écuries, fours, blé, fourrages, etc. Il n'y a 
qu'un instant, on me disait que deux de ces agents étaient venus avant- 
hier à Mutzig, avaient tout examiné, beaucoup questionné, pris des 
notes. Le gouvernement n'ignore pas ces détails, car il est informé par 
des rapports émanant de la préfecture et de la gendarmerie; mais il 
semble que ces gens ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour 
ne pas entendre! 

Comme ceitains oiseaux stupides, nous plaçons la têle sous l'aile, 
afin de ne pas voir le bâton qui va nous assommer^. 
% 

1. Sur l'œuvre confuse et stérile de cette commission, voir Trochu, 
OEuvres posthumes, t. I, p. 74 sqq. 

2. Ducrot à Bourgoitijjf. Strasbourg, 19 décembre 1866, dans la Bévue de 
Paris, 15 septembre 1900. — I..;! correspondance du général Ducrot avec 
son parent, le baion de Bourgoing, a été publiée à celle époque pour ia pre- 
mière fois, poslérieurenienl à la Vie militaire (1895), dont elle forme un 
complément indispensable. Il est assez singulier que la //et'ue (ancienne 
Bévue des revues}, dans son article anonyme intitulé la Perte de la Lorraine 
(1870), les ait citées comme inédites. L'auteur reconnaît d'ailleurs que 
Ducrot y signalait ,« avec une remarquable clairvoyance, les périls qui 



20 LE GENERAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 

Il en écrivait aussi incidemment, un mois plus lard, mais 
par manière de causerie familiale, à son frère : 

La présence d'agents prussiens dans les Vosges a été signalée offi- 
ciellement, et à dilféi'enles reprises, j)ar le préfet du Bas-Rhin et par 
le colonel de gendarmerie. C'était chose connue de tout le monde..., 
les Prussiens font chez nous ce qu'ils ont fait en Bohême et en Moravie, 
quelques mois avant la guerre ; l'imprévoyance des Autrichiens ne nous 
sert pas de leçon. Gomme eux, nous fermons les yeux pour ne pas voir 
les choses qui nous sont désagréables '. 



VI 

Les espions n'eussent-ils pas inondé notre sol que la 
guerre n'eût pas été moins menaçante. Les sphères politiques 
offraient de nombreux indices d'orage, et parfois l'éclair, à 
travers les ténèbres amoncelées par la diplomatie, ne laissait 
pas d'y déchirer la nue. Aussi Ducrot n'ouvrait-il pas moins 
les yeux sur la situation politique de l'étranger que sur les 
menées obscures de ses agents en France. Toutes les phases 
de l'opinion publique en Allemagne, il les avait suivies, avant 
et après Sadowa, dans leur inquiétante évolution. 

En juin 1866, il avait eu la bonne fortune de se trouver à 
Francfort, quand les troupes des confédérés alliés à l'Au- 
triche s'y concentraient. Une animosité ardente lui avait 
paru régner alors dans toute l'Allemagne contre la Prusse. 
(( Et pourquoi? écrit-il. Hélas! il faut bien le dire, c'est parce 
que toute l'Allemagne est convaincue qu'il y a entente de la 
Prusse avec la France. On nous déteste en raison de la crainte 
que nous inspirons, et Dieu sait ce qui adviendra de nous si 
la Prusse est écrasée. La laisserons-nous donc écraser^?» On 
le voit à 1 évidence, Ducrot arrivait à Strasbourg sans parti 
pris contre la Prusse. C'était l'unité allemande, de quelque 
côté qu'elle vint à se réaliser, qui l'alarmait; c'était l'agita- 
tion fiévreuse de nos voisins d'outre-Rhin qui l'eût décou- 
ragé, — si jamais son àmc de soldat eût été sujette à l'abatle- 

menaçaient la France et les mesures propres à les conjurer ». [La Revue, 
!•■• décembre 1902, p. 509.) 

1. Ducrol à sou frère. Strasbourg, 24 janvier 1867. ( Vie militaire, t. II, 
p. 149.) 

2. Ducrot à Bourgoing, 18 juin 1866. 



LE GENERAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 21 

ment, — en présence du calme inconscient et de l'inerte 
imprévoyance des Français. Les mots de « situation grave » 
et de « triste avenir » se glissent déjà sous sa plume; il 
maudit l'opinion publique qu'il accuse de contrecarrer l'em- 
pereur, et il émet ce principe fondamental qu'un grand peuple 
comme le nôtre devant inspirer toujours de l'ombrage, il ne 
saura, par conséquent, «conserver la position qu'il a acquise, 
jouer le rôle qui lui convient en Europe, qu'à la condition de 
se montrer constamment fort et d'inspirer une crainte salu- 
taire ». 

Mais Sadowa (3 juillet 1866) a éclaté comme un coup de fou- 
dre. La France, restée l'arme au pied, a subi le contre-coup du 
choc qui a renversé brusquement l'Autriche. Sans avoir lutté, 
elle a été moralement vaincue. L'empereur avait espéré voir 
les deux rivaux s'épuiser, jusqu'au jour où il interviendrait 
en arbitre et en maître. Cette neutralité lui a été aussi funeste 
qu'une défaite. Ducrot, caractère franc par excellence, s'ex- 
prime amèrement sur cette politique machiavélique qui a 
mécontenté tout le monde et agrandi démesurément l'un des 
deux belligérants devenu désormais notre ennemi. L'on n'est 
qu'à quinze jours de la grande victoire prussienne, et déjà, 
avec une pénétrante sûreté de coup d'œil, lui qui naguère 
songeait plutôt à une intervention française en faveur de la 
Prusse, écrit ces lignes d'une clairvoyance prophétique et 
d'un sens pratique saisissant : 

Pour reconquérir la situation qui nous appartient en Europe, il 
faudra tôt ou tard entamer une lutte terrible ai'cc la Prusse appuyée 
par toute V Allemagne et peut-être même par l'Autriche qui refera 
contre la France la campagne du Holstein. Ce sera une grave affaire, 
et, pour la mener à bonne fin, il faudra pré|)arer de longue main une 
très nombreuse et très solide armée, pourvue d'un armement et de tous 
les services auxiliaires rendus indispensables par les progrès de la tac- 
tique moderne. Il faudra... il faudra'... 

Il a VU l'ennemi, qui est la Prusse, et il a compris quel est, 
dans une guerre inévitable, l'unique moyen de le battre. 
Toute son activité intellectuelle, tous ses avis au pouvoir, 
tout l'emploi de son temps et de ses forces, durant les cinq 

1. Ducrot à Bourgoing. Strasbourg, 18 juillet 1866. 



22 LE GENERAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 

années de son conimandement militaire presque à portée des 
canons allemands, convergeront autour de ces quelques 
idées claires et de cette unique, mais énergi(|ue résolution. 

C'est alors qu'après le baron de Bourgoing il é(;rit au 
général Fleur}^, son ancien camarade d'Algérie, pour l'aire 
parvenir à l'empereur des vérités un peu dures. Le souverain 
écoute avec intérêt, se déclare satisfait du soin pris à le ren- 
seigner, mais il lait prier son remuant avertisseur « d'être 
très circons[)ect dans ses appréciations militaires à l'endroit 
de ses voisins' ». Ces gens-là ne sont-ils pas encore enivrés 
de la victoire ? 

La fameuse circulaire La Valette (16 septembre) expliquait, 
avec beaucoup de considérations embarrassées et contradic- 
toires, à nos agents di[)lomatiques, comment la double consti- 
tution définitive de l'unilé allemande par la destruction de la 
confédération germanique, et de l'unité italienne par l'ad- 
jonction de la Vénétie, ne constituait pas un danger pour la 
France, mais une garantie pour la paix européenne; elle 
laissa Ducrolfort incrédule. Il fut de ceux à qui elle fit « froid 
au cœur^ », et qui dans les conquêtes de la Prusse virent 
l'avènement menaçant «du droit de la force ^ ». Cependant, 
à Paris règne la plus invraisemblable inlattiation. Du minis- 
tère on lui écrit : « Ft Messieurs les Prussiens? se calment- 
ils un peu? 11 faudra qu'un jour ou l'autre on leur démontre 
qu'on sait encore, en France, la roule d'Iéna; mais il eût été 
préférable de le leur apprendre tout de suite*. » 

Pour toute réponse, Ducrot écrit à une autre adresse : 

Nous en sommes à délibérer sur les moyens de réorganiser notre 
armée, alin d'être en mesure de faire face à l'orage qui nous menace, 
et déjà la l'riisse va terminer la réorganisation des 10'', 11* et 12' corps, 
qui porteront son armée active à 700 000 liommes avec 1200 bouches 
à feu atlelées et une réserve de 1200 000 hommes. Ajouttz à cela 
l'alliance offensive et défensive à peu près assurée de la Russie, et 
vous comprendrez qu'en Prusse, dans les sjihères oflicielles comme 

1. Ducrot à Fleury. 17 septembre 1868. {Vie militaire, t. II, p. 127.) 

2. Le journal L'Alsacien (Icuilie catholique et de seulimenls très Irauçais), 
mardi 18 seplembre l»66. 

3. Le jouriiid Le Courrier du Bas-Rhin (feuille libérale, très lue sur les 
deux rives du Rhin), niihue date. 

4. Colsoii à Ducrot, 26 octobre 1866. ( Vie militaire, t. 11, p. 138.) 



LE GÉNÉRAL DUCROT A STRASBOURG (1865-1870) 28 

dans le public, l'on parle hautement du projet de porter les frontières 
d'Allemagne jusqu'aux Vosges et à la Meuse '. 

Avec son amiTrochu, il ménage encore moins l'expression 
de la vérité. Noire vanité est qualifiée de stupidité, notre 
présomption de folie. Ducrot commence à croire que le gou- 
vernement « est frappé de démence »; il se demande si la 
Prusse attendra seulement la fin de l'Exposition universelle 
pour nous déclarer la guerre. 

Elle se propose très activement et très simplement d'envahir notre 
territoire. Elle sera en mesure de mettre en ligne 600 000 hommes et 
1 200 bouches à feu, avant que nous ayons songé à organiser les cadres 
indispensables pour mettre au feu 300 000 hommes et 600 bouches à 
feu. De l'autre côté du Rhin, il n'est pas un Allemand qui ne croie à la 
guerre dans un avenir prochain^. 

Plein de ces sombres préoccupations, un jour de la tin de 
décembre, Ducrot lit avec ses enfants une promenade à Kehl. 
Des gravures insolentes, commentées par le gros rire du 
libraire, faillirent lui faire mettre le feu aux poudres. 11 
songea à couper au marchand « la figure avec sa canne ». Des 
considérations inlernalionales le retinrent. Il jeta ses quatre 
sous sur le comptoir et sortit, « la rage dans l'àme », avec 
ses petites filles toutes pâles ^. 

Ainsi se termina pour la France et pour lui l'année 1866, 
l'année de Sadowa et du traité de Prague, la devancière 
logique des années 1870-1871 et du traité de Francfort. 

{A suivre.) Henri CHÉROT. 



1. Ducrot à Faure. Strasbourg, 6 novembre 1866. (Vie militaire, t. 11, 
p. 142.) 

2. Ducrot à Trochu, Strasbourg, 5 décembre 1866. (Ibid., t. II, p. 145.) 

3. Ducrot à Bourgoing. Strasbourg, 19 décembre 1866. 



L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL A PARIS 

AU DÉBUT DU XYIl-^ SIÈCLE 



A diverses époques de l'histoire, on a cherché, avec plus 
ou moins de succès, l'une des solutions du problème de la 
misère dans l'établissement d'ateliers spéciaux, s'ouvrant 
exclusivement aux pauvres et leur fournissant du pain, 
grâce à un travail rémunéré. C'est ce qu'on appelle Vassis- 
tance par le travail. 

Comme tant d'autres œuvres sociales, l'assistance par le 
travail atteint de nos jours, en certains pays, une grande 
perfection et apporte à bien des infortunes un remède moral 
et utile. Tout le monde sait, notamment, qu'en Russie l'in- 
telligente charité de l'impératrice a donné aux maisons de 
travail de vastes développements et les a pourvues d'une 
organisation puissante ^ 

Au début du dix-septième siècle, un notable effort a été 
fait à Paris dans la môme voie. Peut-être ne sera-t-il pas sans 
quelque intérêt de rappeler l'histoire des modestes institu- 
tions d'assistance par le travail qui furent fondées sous le 
règne de Henri IV et la régence de Marie de Médicis. Leur 
existence fut, sans doute, éphémère : elle n'en est pas moins 
curieuse et instructive. 

I 

L'idée de secourir les pauvres en les appliquant au travail 
résulta des abus monstrueux de la mendicité. 

Depuis les guerres de la Ligue, qui avaient causé tant de 
misères, Paris était encombré de malheureux qui ne deraan- 

1. Le Correspondant du 10 juin 1902, p. 914-927, les Œuvres de bienfai- 
sance de l'impératrice de Jiussie, par Paul Delay. Voir, dans la même revue 
(25 août, 10 et 25 octobre 1902), les belles études de M. Louis Rivière sur 
l'Assistance aux ou^-riers sans travail. Colonies agricoles et industrielles 
aux Pays-Bas et en Allemagne. 



L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL A PARIS 



25 



daient plus qu'à l'aumône leur subsistance quotidienne. Le 
nombre des indigents s'était encore accru par suite des souf- 
frances exceptionnelles de l'hiver de 1596, qui fut aussi une 
époque de pain cher. Lestoile a conservé, l'impression saisis- 
sante des cruelles douleurs que subirent alors « les pauvres 
membres de Jésus-Christ », douleurs contrastant avec le 
luxe et les prodigalités du grand monde : « On dansoit à 
Paris, on y mommoit, les festins et banquets s'y faisoient à 
quarante-cinq escus le plat, avec les collations magnifiques 
à trois services, où les dragées, confitures sèches et masce- 
pans estoient si peu épargnés que les dames et damoiselles 
esloient contrainctes s'en descharger sur les pages et les 
laquais, ausquels on les bailloit tous entiers. » Et pourtant, 
« processions de pauvres se voiioient par les rues, en telle 
abondance qu'on n'y pouvoit passer : lesquels criioient à la 
faim, pendant que les maisons des riches regorgeoient de 
banquets et superfluités *. » 

Toutefois, durant les périodes de misère moins générale 
et moins extrême, les mendiants de Paris, malgré leur nombre 
considérable, étaient chaque jour largement entretenus par 
les libéralités de beaucoup de charitables familles et surtout 
des maisons religieuses d'hommes et de femmes. En consé- 
quence, le mal ne fit qu'augmenter, car la grande ville fut 
bientôt inondée « de tous les fainéants des autres villes de 
France, lesquels y accouroient pour, sans rien faire, vivre 
des aumosnes- ». Ainsi grossissait une population distincte, 
où se mêlaient à des indigences dignes de toute pitié des 
indigences volontaires et coupables, à d'authentiques infir- 
mités d'odieuses contrefaçons de toutes les infirmités et dif- 
formités physiques. Qu'on se figure le déplorable état moral 
d'une telle masse de pauvres, chez qui l'oisiveté avait engen- 
dré le vice, tandis que, grâce à leur nombre, ils prenaient 
conscience de leur force. Les contemporains ne parlent 



1. Pierre de Lestoile, Mémoires-Journaux. Ed. G. Brunet, A. Cbam- 
poUion, E. Halphen, Paul Lacroix, Ch. Read. Tamizey de Larroque, et 
Ed. Tricotel. Paris, Librairie des Bibliophiles, 1875-1881. Dix volumes in-8, 
t. VII, p. 48-49. 

2. Première Continuation du Mercure français. Cologne, Pierre Albert, 
1614. In-8, p. 171. 



26 L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL A PARIS 

qu'avec effroi de cette redoutable armée de quémandeurs, de 
caymands, comme on disait alors. 

Les mendiants les plus vicieux se retiraient, chaque soir, 
aux environs de Paris, notamment à la Ville-l'Evêque, à Saint- 
Antoine-des-Champs, à Reuilly. C'est là, rapporte un témoin 
digne de foi *, qu'ils passaient la nuit, réunis par « vingt, 
trente, quarante, plus ou moins, dans des estables, granges 
et masures, de tous les aages et sexes, meslés ensemble 
comme bestes brutes ». 

Mais le grand nombre des mendiants restaient dans l'en- 
ceinte de la ville, et tenaient leurs réunions à la Cour des 
Miracles. Ce rendez-vous était « au bas du rempart d'entre les 
portes Sainct-Denis et Montmartre », derrière le couvent des 
« Filles-Dieu ». Là, toutes les maladies guérissaient comme 
par enchantement, et l'on voyait les infirmes « mettre leurs 
potences sur leurs épaules, redresser leurs membres qui 
sembloient estre rompus et pourris ». Puis on célébrait les 
exploits accomplis durant la journée, par de tapageuses bom- 
bances. Tel propriétaire de taverne déclarait que, chez lui 
seul, les pauvres prenaient quotidiennement « près de deux 
muids de vin^ ». Et, le lendemain, les mendiants recommen- 
çaient à solliciter la charité des passants par des supplica- 
tions obsédantes, quelquefois par des menaces. 

A une telle plaie sociale et à un pareil danger, il était 
urgent de porter remède. 

II 

(c D^ temps du feu Roy Henri le Grand », raconte le Mer- 
cure., « plusieurs avoienl fait diverses propositions, de bouche 
et par escrils imprimez, pour employer l'infinité de pauvres 
invalides qui esloyent dans Paris » et surtout les « fainéants » 
qui s'étaient joints à eux. Les projets étaient variés, paraît-il : 
« autant de testes, autant d'opinions^ ». 

1. L'auteur du Mémoire concernant les pauvres qu'on appelle enfermez, 
adressé en 1617 à l'évèque Henri de Gondi. Ce document est publié dans la 
première série de la collection Ciniber et Danjou : Archives curieuses de 
l'histoire de France, t. XV. Paris, 1837. In-S. (V. p. 251.) 

2. Ibid., p. 250 et 251. 

3. Première Continuation du Mercure françois, p. 771. 



AU DEBUT DU XVII* SIECLE 27 

Certains voulaient établir une taxe particulière, représen- 
tant pour chaque famille la somme qu'elle avait coutume de 
distribuer en aumônes. Avec cet argent, on fonderait des 
asiles où seraient hospitalisés tous les indigents, et il serait 
interdit, sous peine d'amende, de donner quoi que ce soit 
aux quémandeurs. Tel était l'un des moyens simplistes par 
lesquels on croyait pouvoir abolir à jamais la mendicité'. 

D'autres, au contraire, voulaient astreindre les mendiants 
à la loi du travail, et rappelaient qu'il est écrit : «Tu gaigneras 
ta vie par ton labeur, et mangeras ton pain à la sueur de ta 
face 2. )> Ceux-là citaient d'intéressants exemples venus de 
l'étranger : « Il est à noter, dit Palma-Cayet, que l'Angle- 
terre a un tel ordre que nul pauvre ne mendie, ains on fait 
gaigner aux pauvres leur vie es maisons de mestiers, selon 
que chacun est propre à l'un ou à l'autre'. » A Genève, à 
Milan, à Venise, ailleurs encore, on pratiquait, aussi bien 
qu'à Londres, l'assistance par le travail. A Anvers, c'étaient 
les ouvriers pauvres qui confectionnaient « les meilleurs 
burails, lys et croisez ». Mais, de l'avis général, c'est aux 
ateliers de Hollande qu'il fallait attribuer la palme. Sous 
Henri IV, on admirait unanimement le bel hôpital d'Amster- 
dam*; un peu plus tard, en 1615, l'auteur du premier traité 
à'œconomie politique, Antoine de Montchrôtien, décrivait 
avec enthousiasme l'organisation de cet établissement', et, 
en 1617, un Mémoire^ très documenté sur la question, propo- 
sait le système hollandais comme le vrai modèle à imiter'. 
Les pauvres d'Atnsterdam sont réunis dans un hôpital unique, 
mais les sexes sont entièrement séparés. Le travail fait gagner 
aux mendiants internés « partie de leur despence, chacun 
selon son aage et force ». Quant aux « grands gueux et 
gueuses, filles et femmes de débauche », on les applique à 

1. Première Continuation du Mercure français, p. 771. 

2. Préface au Mémoire susdit, p. 245. 

3. Palma-Cayet, Chronologie septénaire, parue en 1605. Dans la collection 
Michaud et Poujimlat, première série, deuxième partie du tome XII, p. 252. 

4. Première Continuation du Mercure francois, loco citato. 

5. Anloyne de Monlctirétien, Traicté de l'OEconomie politique, dédié en 
1615 au Roy et à la Royne, mère du Roy. Edition Tli. Fuack-Brentano. 
Paris, 1889. In-8, p. 103-107. 

6. Archives curieuses. Première série, t. XV, p. 260. 



28 L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL A PARIS 

« des ouvrages rudes, fascheux et difficiles, de sorte qu'en 
peu de temps ce feu qui les consommoit s'esteint en eux, et 
redeviennent sages malgré qu'ilz en ayent ». H y a pour les 
enfants une section spéciale, dont le régime est si parfait que 
l'on y envoie môme, moyennant une pension, « des enfans 
de famille desbauchez ». Ils affluent d'Angleterre, d'Alle- 
magne et des Flandres; et les directeurs de l'hôpital d'Ams- 
terdam ont Tart de les « remettre en bon chemin et au travail 
pour gaigncr leur vie ». 

La France connaît aussi quelques maisons prospères d'as- 
sistance par le travail. A Lyon, par exemple, « est l'hôpital 
Sainte-Catherine, où y a pauvre souvriers et fileuses de soye, 
qui filent pour tous les marchands qui leur en veulent porter; 
et est tellement réglé que les administrateurs en sont caution 
et respondans, et n'en vient jamais faute. Depuis peu, ils ont 
estably celuy de Sainct Laurens, où on fait des camisolles, 
bas de chausses, manches, gans, et autres choses de fil de 
laine ou soye'. » 

Certains donneurs d'avis parlaient toutefois assez peu des 
institutions lyonnaises et insistaient beaucoup sur l'exemple 
des pays protestants, tels que l'Angleterre et la Hollande. 
Là, en effet, c'est grâce aux anciens biens d'Eglise qu'on 
avait pu fonder de magnifiques hôpitaux; les manufactures 
charitables, si fort célébrées, se trouvaient « dans les cloistres 
des monastères ou estoyent jadis les religieux ». Pourquoi 
ne procéderait-on pas de même à Paris? Bref, ces réforma- 
teurs inventifs proposaient à la France de « liquider » la 
question sociale avec les trésors des congrégations. C'étaient 
des précurseurs! Mais alors les esprits n'étaient vraiment 
pas mûrs. En effet, rapporte un contemporain, « à ceux-là la 
response fut prompte : qu'on ne deslogeroit pas les religieux 
de leurs cloistres pour y mettre ces pauvres invalides' ». 

C'était, au contraire, dans un esprit de sérieuse équité, 
aussi bien que de réforme et de progrès, que le problème, 
officiellement mis à l'étude, était résolu par le gouvernement 
royal. 

1. Préface au Mémoire do 1617. Tome cité des Archives curieuses, p. 263. 

2. Première Continuation du Mercure français, p. 771. 



AU DÉBUT DU XVII* SIÈCLE 29 

III 

Barthélémy de LafTemas avait présenté à Henri IV, en 1597, 
un mémoire relatif à la fabrication de la soie, et où il expo- 
sait tout un plan de réorganisation corporative'. Frappé de 
la justesse et de l'intérêt des idées de LafTemas, le roi chargea 
ce dernier de procéder à une enquête sur les questions éco- 
nomiques auprès des corps de métiers parisiens, et de pro- 
poser ensuite avec méthode les réformes qui paraîtraient 
souhaitables. Au mois de mai 1601, Laffemas publiait son 
Enquête, et il en formula systématiquement les conclusions 
dans une grande Remonstrance enferme d'Edict^. 

Il s'agissait d'étendre et de perfectionner le régime des 
corporations. Dans toutes les villes, chaque métier aurait sa 
chambre syndicale, dont le mandat serait à la fois technique, 
arbitral et mutualiste. Les diverses chambres d'un même 
métier appartenant à un même diocèse ou à une même cir- 
conscription régionale seraient mises en rapportles unes avec 
les autres par des sortes d'agences officielles de placement 
et de renseignements que l'on nommerait les « grands » et 
« petits bureaux des marchands et artisans ». Enfin, la cha- 
rité compléterait l'organisation professionnelle, car on fon- 
derait, dans le ressort de chaque « grand bureau », deux 
établissements d'assistance par le travail. 

Voici, d'après V Enquête, les termes, particulièrement 
remarquables, dans lesquels s'expiiment les représentants 

1. Laffemas (dit Beausemblant), Reiglement gênerai pour dresser les manu- 
factures en ce royaume. Paris, Monstr'œil et Picher, 1597 (plaquette). Ce 
mémoire avait été composé l'année précédente pour être soumis à l'assem- 
blée des rs'otables de Rouen. 

2. Barthélémy de Laffemas, varlet de chambre du Roy, natif de Beausem- 
blant en Dauphiné, La commission, edict et partie des mémoires de l'ordre 
et estahlissement du commerce gênerai des manufactures en ce royaume. — 
A Paris, Faict au mois de may 1601. Brochure in-4. — Cf. Champollion- 
Figeac, Documents historiques inédits, t. IV, première partie. Paris. Didot, 
1848. In-4. ( Collection des Documents inédits.) Le texte primitif de la 
Remonstrance avait servi de base à VEnqucte. C'est en 1598 et on 1599 
qu'avaient été recueillies à loisir les Responces générales des Communautez 
de la ville de Paris. ( Cf. H. Hauser, la Liberté du commerce et du travail 
sous Henri IV, numéro de novembre-décembre 1902 de la Revue historique, 
p. 264 et 265 ; et G. Fagniez, l'Économie sociale de la France sous Henri IV 
(1589-1610). Paris, 1897. In-8. 



30 L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL A PARIS 

des métiers de Paris au sujet des « moyens de faire vivre et 
employer les pauvres » : 

« Sur ce qu'il a esté parlé de faire vivre le grand nombre 
des gueux et gueuses que l'on voit aux portes des églises et 
par les rues, dont la pluspart ne veulent l'aire aucune vacation, 
il nous semble que, pour punir telles gens, il seroit de be- 
soingque les maisons publicques mentionnées aux mémoires 
dudict Laffenias pour la commodité des villes, en l'ordre qui 
s'y doibt tenir, qu'elles se pourront dresser en deux villages 
prochains des bonnes villes, l'une pour les hommes et enCans, 
et l'autre pour les femmes et filles; et là, y faire travailler de 
diverses marchandises, et des plus faciles, pour les employer; 
et, quant au moyen pour les entretenir, cela se pourra aisé- 
ment faire, pour autant que le nombre desdicts pauvres sera 
petit, ayant estably lesdictes manufactures, avec ce que, dans 
lesdits villages publicqs, ils travailleront et gaigner ont partie 
de leur vie; et, par ce moyen, les enfans qui n'ont ny père 
ny mère seront eslevez, apris, et, tous les ans, la police en 
pourroit faire prendre aux maistres des arts et mestiers 
pour apprentifs, en longues années, sans aucuns salaires, 
de sorte qu'au lieu qu'ils deviennent larrons et meschans, 

seront de bons ouvriers, et des filles qui deviennent g et 

perdues, ils s'en rendroit de bonnes mesnageres et hon- 
nestes femmes, au bien et proffît public; non point les voir 
mourir dans les fumiers et lieux de misères. Ces choses 
seront vrayement œuvres pieuses et charitables, à l'honneur 
des chefs de la Justice, d'avoir estably ceste belle et heu- 
reuse police'. » 

Aussi les articles 42 et 43 de la Remonstrance en forme 
d'Edict proposent-ils une organisation générale de l'assis- 
tance par le travail dans les conditions que cette Enquête a 
déterminées. Douze bourgeois seraient chargés des soins 
matériels de l'institution. On consacrerait à l'entretien des 
ateliers des pauvres tous les droits que perçoit la Couronne 
sur les jurandes et maîtrises. De la sorte, un labeur obliga- 
toire porterait efficacement remède à la plaie hideuse de la 
mendicité-. 

1. La commission, édict et partie... Édition ''ilée, p. 13. 



AU DEBUT DU XVII' SIECLE 31 

La question fut alors examinée par la Commission consul- 
tative sur le faict du commerce gênerai et Vestablissement des 
manufactures dans le royaume. Sous ce litre, des lettres 
patentes de Henri IV, signées le 13 avril 1601, puis le 
20 juillet 1602, avaient délégué plusieurs hommes de loi et 
deux marchands de Paris pour étudier, au nom du gouverne- 
ment, avec divers projets industriels, le vaste système de 
réformes économiques présenté par LafFemas. Les membres 
qui composèrent définitivement cette commission furent : 
M. de Rambouillet, le président Jeannin, le président de 
Rebours, Maîtres Bragelonne, de Grieux, Nicolas Chevalier, 
Charles Benoist, Pierre de Pincé, Cardin Lebret, Charles du 
Lys, appartenant tous au Conseil d'État ou au Parlement, 
ainsi que Charles Poussemothe et Robert Desprez, mar- 
chands *. 

A vrai dire, trop large était la part faite aux « officiers et 
advocats », et beaucoup trop étroite la part des profession- 
nels du commerce et de l'industrie. Plusieurs attribuèrent à 
cette anomalie l'échec partiel d'une commission dont cer- 
taines créations furent éphémères et dont l'œuvre demeura 
inachevée, alors que son programme avait semblé prédire 
les transformations sociales les plus grandioses^. D'autres 
exaltèrent, au contraire, le mérite et la compétence de cette 
commission, qui eut l'incontestable gloire de contribuer aux 
plus utiles et aux plus belles institutions économiques du 
règne de Henri IV : notamment l'organisation d'usines mé- 
tallurgiques, de manufactures de toiles et tapis, de draperies 
de laine et de soie'. 

Peu de temps avant sa mort prématurée, Barthélémy de 

2 (de la page précédente). La commission, edict et partie... É(V\iion de 
160t, p. 29. — Dans l'édition Champoilion, Documents historiques inédits, 
tome cité, p. xliii. 

1. Champollion-Figeac, Z)oc«me«<5 historiques /«ec?i<s, tome cité, deuxième 
partie, p. 2 et 3. (Registre des délibérations de la conimission consultative.) 
Ce Conseil subsista, sous diverses formes, jusqu'à la chute de l'ancien 
régime. Cf. Eug. Lelong, Inventaire analytique des procès-verhaux du 
Conseil et du bureau du Commerce. Paris, Imprimerie nalir)nale, 1900. In-4. 

2. Mémoire concernant les pauvres qu'on appelle enfermez. 1617. Première 
série des Archives curieuses, t. XV, p. 265, 

3. Isaac de Laffemas (fils de Barthélémy), Histoire du commerce de 
France. 1606. Même collection, t. XIV, p. 414. 



32 L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL A PARIS 

LafTemas présentait à Henri IV un Recueil de ce qui se passe 
en l'Assemblée du Commerce^ au Palais^ à Paris. Ce docu- 
ment prouve que la commission agita le problème de l'assis- 
tance par le travail, mais sans lui donner aucune solution 
pratique. On remarque, à ce sujet, parmi les propositions 
d'inventeurs qui lurent examinées, mais renvoyées à un 
examen ultérieur, le projet suivant, lequel ne manquait, 
certes, ni d'ingéniosité, ni d'intérêt : 

« L'invention nouvelle de faire filler en un seul attelier 
grand quantité de toutes sortes de laines, poilz et cottons, 
lins, chanvres, filoseilles et autres semblables estoffes, par 
les petits enf'ans, aveugles, vieillars, manchotz et impotentz, 
assis à leur ayse, sans travail ni peine de corps, plus en un 
jour qu'il ne s'en peut faire en trois par les quenouilles, et 
en plus grande perfection : l'autheur en fait venir les expé- 
riences à Paris et en avance les fraiz, sur l'espérance qu'il a 
d'en estre recogneu par l'entremise et authorité desdicts 
sieurs commissaires, qui en ont traicté et examiné les moyens, 
aflin qu'après qu'ilz en auront tiré toutes les assurances, ilz 
en puissent donner advis certain à Sa Majesté, qui sera un 
grand advanccment et enrichissement pour les manufactures 
de toilles et de la drapperie et d'une infinité d'autres belles 
estoffes, et pour retrencher le nombre effréné des pauvres 
qui y gaigneront leur vie *. » 

Malheureusement, la mort de Laffemas interrompit pour 
toujours les travaux de la commission, et sa grande idée de 
couvrir méthodiquement la France entière d'ateliers chari- 
tables s'éteignit avec lui. Mais les projets dont il avait saisi 
« l'Assemblée du Commerce » trouvèrent un certain écho 
dans l'entourage royal, et, sous l'influence de ce généreux 
initiateur, le gouvernement de Henri lY réalisa quelque 
chose dans la voie de l'assistance par le travail. 

IV 
Une ordonnance, signée à Fontainebleau, le 8 avril 1599, 

1. Champollion-Figeac, Documents historiques inédits, tome cité, p. 296. 
Recueil de ce qui se passe... (1604). Troisième catégorie de travaux de la 
commission. M" 31. 



f 



AU DEBUT DU XVII' SIECLE 33 

prescrivait et réglementait le dessèchement des « paluz et 
marais » de tout le royaume, afin d'en adapter les terrains 
au « labour, prairies ou herbages, selon que leur situation et 
naturel le permettra ». L'exposé des motifs énumérait les 
avantages économiques d'une pareille mesure. « Ce que 
Nous considérans, ajoutait le roi, et que Dieu, par sa 
sainctc bonté, Nous a donné la paix dehors et dedans nostre 
royaume. Nous avons eslimé nécessaire de donner moyen à 
nosdicls subjects de pouvoir augmenter ce thrésor : joint 
que sous ce labour, infinis pauvres gens^ destruits par le 
malheur des guerres, dont la plupart sont contraincts men- 
dier, peuvent travailler et gaigner leur vie, et, peu à peu, se 
remettre et relever de leur misère^. » Une pensée charitable 
inspirait ainsi, au moins partiellement, de grandes entre- 
prises d'utilité publique. 

C'était surtout a Paris, nous l'avons vu, que la mendicité 
avait atteint des proportions redoutables. Pour ce motif, 
Paris fut privilégié dans l'organisation de l'assistance. Le 
Bureau des pauvres tenta de procurer aux indigents des 
sources nouvelles de légitimes profits, en rendant libre et 
accessibles à tous l'exercice des petits métiers : le 7 décem- 
bre 1600, il sollicite donc la suppression des corporations de 
« frippiers, savetiers, et racoustreurs de bas d'estame », et 
(( autres semblables », dont le monopole était un véritable 
abus'^. 

Henri IV suggérait aux autorités municipales de Paris 
d'autres moyens de secourir les pauvres, qui, de plus en 
plus, affluaient dans la ville. 11 fallait provoquer la charité 
privée, « soit cotisations, questes, ou autrement, et dresser 
des ateliers pour faire travailler les valides^ ». 

Les aumônes, il était inutile d'en encourager la distribu- 
tion, car les familles riches et d'innombrables communautés 
religieuses y pourvoyaient surabondamment, et les men- 

1. Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, t. XV (1589- 
1610). Paris, 1829. In-8. N» 133, p. 212-213. 

2. LalTemas, La commission, édict et partie... Édition de mai 1601, p. 31. 

3. Ce lexle est cité par M. C"-h. de Lacombe, dans Henri IV et sa politique. 
Troisième édition. Paris, 1877. In-8, 472 pages. — Malheureusement, il 
indique une référence aux Lettres missives (t. IV, p. 395), qui n'est pas 
exacte. 

XCV. — 2 



34 L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL A PARIS 

diants paresseux ne manquaient pas d'en profiler. Quant aux 
manufactures d'assistance, l'initiative en devait appartenir 
au roi, et, dès 1604, celte œuvre fonctionnait avec succès. 

Palma-Cayet le constate en termes fort précis : « Les tapis- 
series de cuir doré et drapé, de toutes les sortes de couleurs 
qu'il est possible de souhailer, plus belles que la broderie 
mesme, à meilleur marché et de plus grande durée, pour la 
facilité et invention de les nettoyer, entretenir et racoustrei-, 
se font maintenant es grandes boutiques des fauxbourgs 
Sainct Honoré et Sainct Jacques, pour y nourrir et employer 
les pauvres gens '. » 

Ce travail d'une industrie de luxe ne pouvait qu'être rému- 
nérateur, et les indigents qui consentirent à s'y appliquer 
durent facilement devenir des ouvriers « aisés ». De la sorte, 
l'assistance était exercée dans les plus brillantes condilions. 
Mais de tels ateliers ne pouvaient réunir qu'un nombre res- 
treint de travailleurs, tous volontaires, alors que croissait 
démesurément le nombre des pauvres (jui ne se souciaient 
en rien de prendre du travail dans une fabrique, mais rem- 
plissaient les rues et môme les églises de leurs importunités 
et de leurs menaces. Il devint donc urgent, après la mort de 
Henri IV, d'exécuter, au moins à Paris, les plans de Laffe- 
mas, et d'employer la force pour enfermer en masse les men- 
diants dans des ateliers charitables, où, par leur travail obli- 
gatoire, ils gagneraient leur pain. 



Par ordre de la régente Marie de Médicis, une commission 
composée de « plusieurs des principaux des cours souve- 
raines et autres personnes de qualité w, s'occupa de l'intei- 
nemcnl des |)auvres. « On prit trois grandes et belles mai- 
sons avec leurs jardins, es fauxbourgs S' Victor, S' Marcel 
et S' Germain, pour leur servir d'hospitaux, que l'on meubla 
et accommoda de tout ce qui estoit nécessaire pour le loge- 
ment desdicls pauvres. On esleut des bourgeois pour mais- 

1. l'aliiia-Caytt. Clironolo^ie seftenairc, publiée en 1605. Année 160i. — 
Colleclion .Michaiid et i'oujoulal. Deuxiènie narlie du tome XII, p. 283. 



AU DEBUT DU XVII' SIÈCLE 35 

très, gouverneurs et administrateurs*. » L'entretien de ces 
établissements serait à la charge de l'Etat et de la charité 
privée. De nombreux bienfaiteurs, les princes et princesses 
de la famille royale à leur tôte, promettaient un envoi quoti- 
dien de « vivres et argent ». 

Le 15 septembre 1611 paraissent les lettres patentes qui 
constituent la « communauté des pauvres enfermez ». Sous 
des peines rigoureuses, il est interdit de mendier dans la 
capitale. Les pauvres originaires de la prévôté de Paris 
devront, huit jours après la promulgation officielle, se réunir 
sur la place de la foire Saint-Germain, pour être répartis 
dans les diverses maisons d'assistance. Défense absolue est 
faite à tous les habitants, soit « de donner aumosne en public, 
fors pour la communauté des pauvres enfermez », soit k de 
loger ou retirer aucuns fainéants, vagabonds, caymands ou 
caymandes ». Aucune précaution n'a été omise -. 

Ces lettres patentes sont proclamées et affichées dans les 
carrefours, lues au prône des paroisses. Mais, au jour fixé, 
au lieu de huit à dix mille mendiants que contient Paris, 
quatre-vingt-onze seulement se présentent sur la place de la 
foire Saint-Germain! Une partie des vagabonds est allée se 
faire pendre ailleurs; beaucoup d'infirmes, subitement guéris 
de tous leurs maux, se sont décidés à prendre du travail; un 
grand nombre de pauvres, enfin, demeurent cachés dans 
leurs repaires. 

La police entreprend d'activés recherches contre ces der- 
niers, et les découvre peu à peu. Toutefois, la besogne des 
« sergents des pauvres » est souvent maudite, entravée, au 
nom de la piété chrétienne, comme odieuse envers les mem- 
bres soulFrants du Christ, par des gens du petit peuple, 
« pages, laquais, pallefreniers, valets de cuisine, pauvres 
manœuvres et ouvriers ». Mais la faim amène bientôt de 
nombreux récalcitrants à la porte des hôpitaux : déjà, au 
bout de six semaines, on en a interné huit cents. Durant les 
quatre années suivantes, la population des maisons d'assis- 

1. C'est le 28 novembre 1611 que sont expédiées les comr7iissions défini- 
tives des administrateurs, des sergents des pauvres et des surveillants 
urbains de la mendicité. (Archives curieuses, t. XV, p. 281-28'».) 

2. Première Continuation du Mercure français. Année 1612, p. 771-773. 



36 L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL A PARIS 

lance comprend, en moyenne, douze cents individus. En 1616, 
les pauvres enfermez s'élèvent « jusques au nombre de plus 
de deux mille deux cens* ». 

Dès 1612, l'institution a réellement atteint son but et 
la ville est à peu près « nette », délivrée de ses vagabonds 
et mendiants-. « Les gros gueux et les caymands qui deman- 
doyent l'aumosne l'espée au costé, avec le collet empezé sur 
la peccadille, s'esvanoirent tellement que l'on n'en a plus 
veu depuis dans Paris*. » 

L'institution est, en effet, organisée dans des conditions 
qui paraissent en devoir assurer le plein succès et la durée. 
C'est le Bureau des pauvres de la ville de Paris qui donne 
un mandat de deux ans à « quatre bons et notables bourgeois 
de bonne vie pour régir et gouverner lesdits hospitaux, et 
pour avoir le soin du bastiment, vivres, veslements et mœurs 
desdicts pauvres enfermez^ ». Vingt sergents, payés dix sols 
par jour, sont préposés à l'internement de ces pauvres^. Des 
savetiers, ravaudeurs et autres individus « reseians aux carre- 
fours et coings des rues », reçoivent des primes pour obser- 
ver et faire arrêter tous ceux qui continueraient de mendier®. 
Au dedans même des maisons d'assistance, certains pauvres 
« plus retenus », sont désignés par les administrateurs, 
moyennant une gratification de dix ou douze livres par an, 
« pour avoir l'œil, le soing, et respondre des actions des 
autres, avoir la garde des paillasses, couvertures et draps et 
autres linges'' ». 

Les frais que ne couvre pas le travail des pauvres enfer- 
mez s'élèvent, annuellement, à plus de 137 000 livres. Le 
roi donne 36 000 livres pour les dépenses d'aménagement, 
et abandonne aux nouveaux hôpitaux les deux tiers du pro- 
duit d'un droit de cinq sols par muid de vin, à l'entrée de la 
ville de Paris : soit 28 000 livres par an. De 300 à 350 livres 

1. Mémoire concernant les pauvres que l'on appelle enfermez, tome cité 
des Archives curieuses, p. 249-255. 

2. Ibidem, p. 254. 

3. Première Continuation du Mercure français, loco citato, p. 773. 

4. Statuts pour les hospitaux des pauvres enfermez. Édites à P;iris, chei 
Mell.Tjcr, en 1811. Tome cilé des Archives curieuses, p. 273-281, ait. 23. 

5. Jhidem, art. 29. El Commission, supra. 

6. Ibidem, art. 30. Et Commission, supra. — 7. Ibidem, art. 22. 



AU DEBUT DU XVII' SIECLE 37 

de rentes sont fournis parles fondations d'une dame Nicolas, 
de M. de Beaulieu et d'un M. Loysel, avocat. Enfin, de 100 à 
110 000 livres par an proviennent des « aumosnes et charités 
publicques, suscitées par la grâce do Dieu* ». 

Dans toutes les églises, en effets sont établis des troncs 
spéciaux « pour recevoir les aumosnes volontaires d'un 
chacun », en faveur des pauvres enfermez'^. Chacune des 
maisons où ces derniers sont réunis reçoit également des 
aumônes pécuniaires, dans un coffre-fort garni de lames, 
fermant à cinq clefs^. Des bienfaiteurs envoient de nom- 
breux dons en nature, « en bleds, bois, charbons, fillasses et 
autres marchandises nécessaires, tant pour la nourriture 
•qu'entretenement desdicts pauvres*». 

On voit que dans les maisons d'assistance la tâche du 
receveur et de son commis, chargés de la comptabilité, n'a 
rien d'une sinécure. Quant aux administrateurs, la séance de 
leur bureau se tient tous les jeudis, « pour recevoir advis 
des aumosnes, legs testamentaires, amendes et confiscations 
«n faveur desdicts pauvres' ». 

Il convient d'étudier à présent le régime intérieur de ces 
charitables maisons d'assistance par le travail. 



VI 

Depuis l'ordonnance de 1611, un pauvre est-il reconnu 
dans les rues de Paris ? Sous peine d'être puni comme forain^ 
il lui faut, dans les vingt-quatre heures, fournir à la police 
attestation de son origine parisienne*. On le conduit ensuite 
à la communauté des pauvres enfermez. L'un des trois 
hôpitaux est réservé aux femmes et aux petits enfants; les 
deux autres, aux hommes et aux jeunes garçons, à partir de 
huit ans'. 

A la maison du faubourg Saint-Germain, aussi bien qu'à 

\. Mémoire concernant les pauvres..., loco cilato, p. 259. — On sait que la 
livre d'alors représenle, en monnaie actuelle, la valeur d'environ cinq francs. 

2. Première Continuation du Mercure français, p. 773. 

3. Statuts, art. 2i. — 4. Ibid., art. 25. 

b. Première Continuation du Mercure français, p. 773. 
6. Statuts, art. 1 et 27.— 7. Ibid., art. 2 et 3. 



38 L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL A PARIS 

celles du faubourg Saint-Victor et du faubourg Saint-Mar- 
ceau, chaque nouvel arrivant doit être méthodiquement 
interrogé par le portier. Celui-ci inscrit, sur un registre 
attaché à son bureau par une chaîne de fer, tous les rensei- 
gnements convenables : « nom, surnom, aage, stature et 
poil » de ce pauvre, « et mesme s'il y a quelque marque sur 
le visage ou au corps* ». 

Ces formalités accomplies, l'on procède à l'habillement. 
Tous les hospitalisés reçoivent, en effet, par an, «deux paires 
d'habits complets, avec chausse, Juppé et bas de chausse », 
selon leur sexe et leur âge. Du 1" octobre au l*"" avril, les 
vêtements sont en grosse bure, et, du 1"" avril au 1" octobre, 
en « toile ou tiretayne ». On donne, de plus, annuellement à 
chacun « trois chemises de grosse toile de chanvre laixivée, 
de dix sols l'aune », un bonnet de laine, deux paires de 
sabots; enfin, pour les repas, deux écuelles en bois^. 

Après avoir reçu tout l'équipement, lo nouvel hospitalisé 
est introduit dans l'une des grandes pièces où vivent et tra- 
vaillent les pauvres enfermez. Il y trouve, en hiver, de 
« grands chauffoirs » où brûle du feu de charbon^. On prend 
garde aux conditions d'hygiène, et les infirmes sont installés 
dans des locaux distincts. Les malades reçoivent la visite et 
les soins d'un docteur ou bachelier en médecine et d'un apo- 
thicaire, désignés l'un et l'autre tous les six mois par la 
Faculté pour remplir gratuitement ce charitable office. Dès 
qu'un malade est gravement atteint, on le transporte à 
l'Hôlel-Dieu*. 

Pour les hommes ou femmes valides, le lever a lieu à six 
heures en hiver, à cinq heures en été^. Une demi-heure 
après, tous assistent à la messe. Quatre prêtres sont, dans ce 
but, attachés à l'établissement; ils y sont logés, nourris, et 
reçoivent dix sols par jour; ils peuvent se faire envoyer à 
leurs frais, s'ils le préfèrent, leur nourriture du dehors. Les 
dimanches et fêtes, on célèbre une grand'messe et tous les 
offices publics, avec sermon. Durant six mois de l'année, la 
charge de la prédication est confiée aux quatre mendiants ; 

1. Statuts, art. 26. — 2. Ihid., art. 8, 9, 10, U, 12. — 3. Ibid., art. 13. 
4. Ibid., art. 4, 31, 32, 33, 34. — 5. Ihid., art. 14. 



AU DEBUT DU XVII* SIECLE 39 

durant les six autres mois, ce ministère est rempli par les 
Jésuites, les Capucins et les Feuillants. A Tapproche des 
fêtes solennelles, les mômes religieux viennent se joindre 
aux prêtres habitués, pour entendre les confessions. II est, 
en effel, de règle qu'à Pâques, à la Pentecôte, à la Toussaint 
et à Noël, les pauvres enfermez s'approchent des sacrements 
de pénitence et d'eucharistie'. 

Aux jours ouvriers, la messe est immédiatement suivie du 
travail manuel. Ce travail durera tout le jour, sans aucune 
interruption prolongée. La besogne ne se terminera que vers 
sept heures du soir : un peu plus tôt ou un peu plus lard, au 
gré des administrateurs et d'après les nécessités de l'ou- 
vrage*. 

Vers huit heures du matin, les pauvres sont appelés à tour 
de rôle, et chacun reçoit « manuellement », du commis du 
receveur, sa nourriture de la journée. Sauf autorisation spé- 
ciale, la portion ne comprend ni vin, ni bière, ni cidre; mais 
elle se compose : d'abord de deux pains de douze onces, puis 
de « demy-litron de poix, febves, ou légumes cuites au sel et 
à l'eau, ou autres vivres de mesme prix' ». Nous savons que 
les commissaires résolurent d'augmenter de beaucoup la 
ration prescrite par les statuts. L'ordinaire aurait alors com- 
porté : « demie-livre de chair crue, que l'on leur feroit cuire, 
et du potage; les jours maigres, chacun des œufs et du potage 
aux choux, aux herbes ou aux poireaux, selon la saison ; en 
caresme, un gros haran, ou deux petits, avec du potage, ou 
des poids cuits avec une livre de heure pour chacun bois- 
seau^ ». 

Les hommes sont principalement appliqués aux travaux 
pénibles, tels que « moudre de la farine aux moulins, brasser 
de la bière, scier des aix, ... battre du ciment ». Les femmes 
et les enfants ne reçoivent aucun ouvrage devant se faire 
« avec outils ny boisseau », mais tout ce que l'on peut con- 
fectionner « avec les dez, le poulce, l'esguille, et le fil de 
toutes sortes' ». De fait, les ateliers des pauvres enfermez 



1. statuts, art. 15, 16, 17, 18. — 1. IhicL, art. 14. — 3. Ibid., art. 5, 6, 7. 

4. Mémoires concern mit les pauvres..., loco citato.p. 252. 

5. Statuts, art. 19, 20. 



40 L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL A PARIS 

ont surtout fabriqué, de 1611 à 1617, des « bas d'estame » et 
des « drapperies* ». 

En outre, il arrive que des entrepreneurs de bâtiments, ou 
autres, prennent à leur service, avec l'autorisation des admi- 
nistrateurs, des escouades de travailleurs parmi les pauvres 
enfermez. Ceux-ci rentrent toujours coucher à l'élablisse- 
menf. On les paye huit sols par jour : six pour l'hôpital et 
deux pour eux-mêmes 2. 

Le règlement oblige chacun des pauvres à remettre, le 
soir, à un commissaire déterminé, l'ouvrage exécuté durant 
la journée. Quiconque n'aura pas accompli la besogne pres- 
crite sera, la première fois, privé de la moitié de sa pitance, 
et, la seconde fois, chassé de la maison, livré à la justice, 
comme passible des arrêts rendus contre les pauvres forains. 
L'économie de l'institution ne comporte, en efïet, qu'une 
forme d'assistance : l'assistance ^ar le travaiP. 

VII 

Faut-il le dire? L'œuvre à.e& pauvres enfermez., malgré le 
concours de l'Etat et de la charité privée, malgré son excel- 
lente organisation, n'eut qu'une prospérité bien éphémère. 
Fondée en 1611, elle commençait à « s'énerver » dès 1614. 

A cette date, le retour des agitations civiles diminuait 
l'autorité et l'activité de la police royale, et les mendiants 
purent de nouveau reparaître impunément dans les rues de 
Paris. 

En même temps, des rivalités administratives éclatent 
entre le Bureau des pauvres de la ville et les administrateurs 
des maisons d'assistance. Ces derniers prennent leur tâche 
en dégoût, et le désordre s'établit peu à peu dans les établis- 
sements qu'ils ont d'abord si heureusement dirigés^. 

Bientôt la surveillance est presque abandonnée sur un 
article fondamental : l'obligation au travail. En 1617, paraît-il, 
un artisan ramène au bureau de l'hôpital un jeune gaillard 
qu'il a pris comme apprenti, six semaines auparavant, chez 

1. Mémoires concernant les pauvres..., p. 270. 

2. Statuts, art. 28. — 3. Jbid., art. 21. 

4. Mémoires concernant les pauvres..., loco citato, p. 255-25$. 



AU DÉBUT DU XVII* SIÈCLE 41 

les pauvres enfermez^ et qu'il déclare être d'une paresse 
incorrigible. « On demande au garçon pourquoy : efFrontc- 
ment, il respond qu'il avait esté trois ans à l'hospital sans 
rien faire, et qu'à présent le travail lui est impossible*. » 

Les mendiants circulent alors par tout Paris en si grand 
nombre et avec tant d'insolence, la Cour des Miracles recon- 
stituée exécute de nouveau des exploits si étranges et si 
audacieux, qu'un soupçon se répand dans le peuple : les 
pauvres enfermez ont été, sans doute, relâchés en masse de 
leurs hôpitaux, et si l'on récolte encore pour eux des au- 
mônes, c'est par pure escroquerie'! 

Bien au contraire! Les pauvres sont plus que jamais entassés 
dans les trois hôpitaux fondés en 16M, où, depuis un an ou 
deux, leur nombre s'est élevé de 1200 à 2 200. Mais ce sont à 
présent des pauvres volontaires et oisifs, qui trouvent agréa- 
ble d'être logés, nourris, entretenus par la charité, sans 
avoir presque rien à faire; tandis que leurs camarades, plus 
amis des aventures, opèrent en liberté à travers la capitale. 

Bref, l'œuvre est tombée en pleine désorganisation, elle a 
tout à fait cessé de remplir son but, dès qu'on a négligé les 
deux conditions essentielles de son succès et de son utilité : 
au dehors, la répression efficace de toute mendicité ; au 
dedans, l'obligation absolue du travail manuel. 

En vain, certaines voix' réclament-elles de nouvelles et 
meilleures institutions d'assistance par le travail. Rien de 
sérieux ne sera plus réalisé dans cette voie avant la seconde 
moitié du dix-seplième siècle, avant l'époque où le fameux 
Hôpital général sera fondé par Louis XIV. 



Cependant le fait reste acquis. L'assistance par le travail a 
été connue et pratiquée à Paris au début du dix-septième 
siècle, de môme qu'elle fonctionnait alors dans plusieurs 
grandes villes d'Europe. 

1. Mémoires concernant les pauvres..., loco citato, p. 266. 

2. Ibidem, p. 256. 

3. En octobre 1617, était adressé, dans ce but, à l'évêque Henry de Gondi, 
le Mémoire souvent cité sur les pauvres enfermez. 



4«v L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL A PARIS 

Les redoutables excès de la mendicité provoquèrent les 
plaidoyers de tous les économistes du temps en faveur de 
cette institution. Sous l'influence de Lafl'emas, le gouverne- 
ment royal étudia le problème avec la plus généreuse largeur 
de vues. Puis il passa aux actes. 

En 1599, en 1604, Henri IV fit entreprendre des travaux 
publics et ouvrir des manufactures où une tâche salariée 
était ofl"erte aux pauvres valides. Marie de Médicis alla plus 
loin. Lorsqu'elle organisa, en 1611, les trois hôpitaux des 
pauvres enfermez, elle proscrivit efficacement la mendicité et 
fit interner de force tous les caymands dans ces maisons 
charitables, où ils étaient condamnés au travail. 

Le témoignage unanime des contemporains atteste les heu- 
reux effets qu'eut, durant quelques années, ce remède éner- 
gique à la misère, et l'immense service qui fut ainsi rendu à 
la paix publique. Mais on oublia bien vite les principes fon- 
damentaux de l'institution. C'est pourquoi, en 1617, Paris se 
trouva infesté de mendiants, plus nombreux que jamais, et 
tolérés par la police, quoique la charité en abritât plus de 
deux mille dans des établissements spéciaux, où l'oisiveté 
était devenue licite. 

Il faut donc regretter la brusque désorganisation du 
régime d'assistance établi en 1611. Mais on peut expliquer, 
croyons-nous, sa chute si rapide par un vice grave de son 
économie : le caractère qui, dès le début, fut donné au tra- 
vail dans les hôpitaux des pauvres enfermez. Ces hôpitaux 
furent compris comme des sortes de maisons de détention, 
où le travail avait principalement pour objet d'occuper des 
prisonniers. Il aurait été plus sage de suivre l'exemple de 
Henri IV et d'en faire de vraies manufactures^ dont le travail 
producteur aurait été la raison d'êlre et la source normale 
(les bénéfices. Tout autrement sérieuse et utile aurait alors 
rté, sans doute, l'activité des métiers. On n'aurait surtout 
pas vu les administrateurs de la communauté des pauvres 
compter sur de charitables largesses au point d'y laisser 
lomber le travail en complète désuétude. En un mot, l'insti- 
tution aurait été, semble-t-il, beaucoup plus bienfaisante 
si elle s'était plus rigoureusement inspirée du principe même 
de Vassistance par le travail. 



AU DEBUT DU XVII» SIECLE 43 

Toutefois, on est obligé de reconnaître dans cette création 
un bel et intelligent effort de charité sociale, auquel coopé- 
pèrent, en parfait accord, l'État et la bienfaisance privée. 

La religion eut, elle aussi, sa large place dans cette œuvre. 
Avec le plus grand soin, on assura aux pauvres enfermez la 
messe quotidienne, l'usage des sacrements, la parole de 
Dieu, le ministère du prêtre. On ne savait pas, à cette 
époque, guérir les misères du corps sans remédiera celles 
de l'àme. On ne connaissait pas aux infortunes de ce monde 
de consolation meilleure que les espérances chrétiennes. 

YvKs DE LA BRI ÈRE. 



LES CONGRÉGATIONS FRANÇAISES 

DANS L'AMÉRIQUE LATINE 



Ce chapitre est le tlernier de l'ouvrage qui s'achève sur 
les Missions catholiques françaises au dix-neuvième siècle. 
Je voudrais, en en donnant la primeur aux Etudes^ recon- 
naître le bienveillant accueil qu'elles ont fait à mes efforts. 
Je voudrais aussi attirer une dernière fois l'attention de leurs 
lecteurs sur les grands services que nous rendent à l'étran- 
ger nos Missionnaires et nos Congrégations religieuses. 

On se tromperait cependant, si l'on pensait y trouver un 
résumé complet des travaux de ces congrégations françaises 
dans l'Amérique latine. Je n'y parle, en effet, ni des missions 
d'autrefois, — ce qui a été fait dans un chapitre précédent 
(chap. x), — ni des missionnaires italiens, allemands ou 
espagnols, dont un très grand nombre sont jésuites, mais 
en outre je laisse de côlé, puisqu'on leur a consacré des 
éludes particulières, ce que nos Dominicains, nos Mission- 
naires de Chavagnes-enPaillers, nos Jésuites français, nos 
Pères du Saint-Esprit et nos Capucins ont fait à la Trinidad 
(chap. ix), à la Dominique et à Sainte-Lucie (chap. viii), à la 
Guyane française (chap. xi) et au Brésil (chap. xii). 

Ce que je veux, c'est de présenter, comme dans un rapide 
tableau, non pas les missions catholiques françaises bien 
délimitées que nos religieux ont établies dans l'Amérique 
du Sud, mais les autres établissements, surtout d'enseigne- 
ment et d'assistance, disséminés un peu partout, au Brésil, 
dans la République Argentine, en Uruguay, au Chili, au Pérou, 
en Colombie, etc. A aucun point de vue, en efTet, le public 
français ne saurait se désintéresser de ces contrées, trop peu 
connues et cependant si dignes de l'être, très riches et dont 
les richesses ne demandent qu'à être mises en œuvre, où 
nos compatriotes se sont depuis longtemps établis en assez. 



LES CONGREGATIONS FRANÇAISES 45 

grand nombre, mais où nous avons besoin de tous nos 
moyens d'action pour nous défendre contre la concurrence 
acharnée et souvent triomphante des Anglais, des Allemands 
et des Italiens. 

« Le continent sud-américain, écrit à ce sujet, dans une 
note préparée pour le livre des Missions, celui de nos agents 
diplomatiques qui connaît |)eut-ctre le mieux l'Amérique 
du Sud, M. Wiener, le continent sud-américain, avec ses 
18 millions de kilomètres carrés, est peuplé par environ 
40 millions d'habitants. 15 millions appartiennent à l'an- 
cienne colonie portugaise, aujourd'hui les Etats-Unis du 
Brésil, s'étendanl sur près de 8 millions et demi de kilo- 
mètres carrés, dix-sept fois la superficie de la France. Le 
reste comprend les anciennes vice-royautés et capitaineries 
espagnoles, constituées aujourd'hui en neuf républiques : 
l'Argentine, cinq fois plus grande que la France; le Chili, 
d'une superficie sensiblement égale; le Pérou, deux fois et 
demi plus grand; l'Equateur, un peu plus vaste que notre 
pays ; la Bolivie, deux fois ; la Colombie, une fois et demie ; le 
Venezuela, trois fois plus grand; le Paraguay, moitié moins, 
et l'Uruguay, des deux cinquièmes moins étendu. A côté de 
ces républiques, mentionnons enfin les trois Guyanes, fran- 
çaise, anglaise et hollandaise. 

« En dépit du terme générique de républiques hispano- 
américaines, on se tromperait singulièrement en supposant 
que les habitants de ces régions sont d'une même race. 
Malgré la communauté d'origine des conquistadores^ une 
diversité très grande se manifeste au contraire parmi les 
nations actuellement constituées. Dans certain pays, en effet, 
comme le Pérou, l'Equateur, la Bolivie, les immigrés avaient 
rarement amené des femmes. Ils en choisissaient parmi les 
autochtones : d'où un métissage expliquant, dans ces répu- 
bliques, la prédominance de la race des ClioLos (mélange de 
blancs et d'Indiens), qui y constitue la majorité de la popu- 
lation. Au Chili, les Araucans^ moins nombreux pourtant, 
ont fourni par le métissage la forte race des Rotos. Le mélange 
avec l'indigène de la Patagonie a produit dans l'Argentine le 
Gaucho. Au Venezuela, c'est le Caraïbe qui s'est mêlé au 
sang espagnol. Au Paraguay, c'est le sang du Guarani qui 



46 LES CONGREGATIONS FRANÇAISES 

prédomine, comme en Bolivie le sang des Indiens Qaichoas 
et Aymaras. Dans les autres pays, le sang espagnol semble 
plutôl primer l'élément indigène. 

« Le sang de l'Africain, importé pendant près de trois 
siècles dans l'Amérique du Sud, s'est diversement infiltré 
dans les familles des maîtres. La proportion est minime en 
Uruguay, en Argentine, au Chili et en Bolivie ; très prononcée 
au Pérou et en Equateur. 

« Depuis un demi-siècle, des millions de bras européens 
ont apporté à plusieurs de ces pays de nouveaux éléments 
de vigueur et d'activité. Ceux qui en ont le plus profité sont 
l'Argentine et l'Uruguay. Ily a soixante-dix ans, l'Argentine 
comptait seulement 1200 000 habitants. Aujourd'hui, moins 
par l'augmentation des naissances que par l'immigration, 
elle a vu monter sa population à près de 5 millions. L'Uru- 
guay qui, au commencement du dix-neuvième siècle, comp- 
tait 65 000 habitants, en a près d'un million au commence- 
ment du vingtième. Le Chili compte à peine 40 000 Euro- 
péens; le Pérou, 13 000 ou 14000; l'Equateur, environ un 
millier. 

« Toutes les nations européennes ont fourni des contin- 
gents à cette colonisation. En premier lieu vient l'Italie qui, 
depuis vingt-cinq ou trente ans, a pour le moins fourni 
2 millions et demi d'émigrants. Après elle, l'Espagne. Toutes 
les régions de la France, mais notamment les pays basques 
et béarnais, ont envoyé quelques centaines de mille de leurs 
jeunes gens sur La Plata; la Corse a littéralement peuplé 
quelques-unes des villes de la côte vénézuélienne; la Lor- 
raine et la Gascogne ont envoyé un contingent assez impor- 
tant d'rrtisans et de commerçants, un grand nombre de 
viticulteurs; les Basses-Alpes ont fourni le noyau de notre 
immigration au Mexique. C'est de la Dalmatie que sont venus 
presque tous les marins du pays platéen. La Russie et la 
Suisse ont donné de nombreux et excellents ag-riculteurs. 
L'Allemagne enfin a constitué dans les États méridionaux 
du Brésil d'importants groupes de peuplement. 

« (^uant à l'Angleterre, elle a conquis ces pays en établis- 
sant entre eux et les ports anglais des services maritimes 
réguliers; en les reliant télégraphiquement à Londres; en 



DANS L'AMERIQUE LATINE 47 

construisant ou en faisant construire les chemins de fer de 
pénétration, grâce auxquels deviennent possibles l'exploita- 
tion et la mise en valeur des régions desservies, qui procu- 
rent ainsi du fret aux compagnies de navigation. Elle a com- 
plété sa conquête économique par l'installation de banques, 
où le crédit hypothécaire, agricole et industriel, l'avance sur 
warrants, c'est-à-dire le véritable crédit commercial, s'est 
trouvé installé de telle sorte que, si ces nations ont profité 
des avantages et des facilités que leur ofTrait la Grande- 
Bretagne, elles ont largement rémunéré ce puissant bailleur 
de fonds. 

« Depuis quelque temps l'Allemagne cpmbat l'Angleterre, 
sur le terrain maritime, par ses lignes transatlantiques qui 
sont florissantes, et sur le terrain manufacturier, par les 
grands dépôts de marchandises qu'elle a installés dans les 
principales villes, et par des banques commanditant ces mai- 
sons de gros qui choisissent leurs détaillants sur place, les 
surveillent de près et activent l'écoulement régulier de leurs 
produits ouvrés. 

« Le commerce italien s'est développé grâce au très grand 
nombre de colons de celte nationalité qui, gardant à leur 
pays d'origine une fidélité absolue, font venir pour eux les 
tissus, les vins et les pâtes alimentaires auxquels ils sont 
habitués, et qui peu à peu sont adoptés par les indigènes. 
L'Italie s'est ouvert ainsi le marché transatlantique, à telles 
enseignes qu'aujourd'hui sa toute jeune métallurgie, comme 
aussi ses chantiers de construction, ont en Amérique une 
clientèle importante, par exemple en Argentine. 

c( Quanta la population du Brésil, elle n'est pas homogène, 
en dépit de l'unité de son gouvernement. Dans toutes les 
réirions amazoniennes, le noir et l'Indien seuls résistent au 
climat chaud et humide. Les blancs ne se reproduisent pas 
en des générations viables, à moins de s'unir à des gens de 
couleur; l'habitant du Nord-Est est en majeuie partie cabocLe, 
c'est-à-dire métis, ayant dans ses veines du sang blanc, noir 
et indien. Les Portugais, résistant mieux au climat du Brésil 
central, y forment, avec l'Africain et le mulâtre, le principal 
élément de la population. L'immigré européen que l'on trouve 
dans les Étals du Sud et sur les hauts plateaux de Minas 






48 LES CONGREGATIONS FRANÇAISES 

Geraes, y a Iransformé le type de la population, de telle 
sorte qu'aucune similitude ethnographique n'existe, malgré 
l'unité de langue, entre le cabocle de Manaos, le fils de Por- 
tugais de Rio, le fils d'Italien de Saint-Paul et le fils d'Alle- 
mand de Rio-Grande-du-Sud. 

« Il n'existe de groupe compact de Français qu'en Argen- 
tine et en Uruguay. Dans le premier de ces pays, on compte 
pour le moins 250 à 300 000 de nos nationaux immigrés ou 
créoles de première génération. Sur ceux-ci, il doit y en avoir 
130 000 ayant gardé la nationalité française. En Uruguay, le 
nombre des immigrés a dépassé 100000, Il en reste dans le 
pays environ 35 000, dont 9 à 10 000 n'ont pas changé de 
nationalité. 

« Le nombre des Français dans tout le Brésil n'atteint pas 
7 à 8 000, au Chili environ 5 000, la moitié au Pérou, moins 
de 1 500 en Equateur, 300 en Bolivie, beaucoup moins 
encore en Colombie et au Paraguay, quelques milliers de 
Corses, non recensés d'ailleurs, au Venezuela, où un grand 
nombre de créoles, je veux dire des Corses nés dans le pays, 
occupent de hautes situations politiques et administratives. » 

Plusieurs congrégations françaises d'hommes, sans comp- 
ter nos congrégations de Frères enseignants, et de plus nom- 
breuses congrégations de femmes sont établies dans l'Amé- 
rique du Sud : 

Les Lazaristes, un peu partout; 

Les Pères de Bétharram, en Argentine, dans l'Uruguay et 
au Paraguay; 

Les Dominicains enseignants d'Oullins, à Buenos-Ayres; 

Les Pères de Notre-Dame-de-Lourdes, dans la République 
Argentine; 

Les Pères de Picpus, à Valparaiso, au Chili, au Pérou, dans 
PEcjualeur et en Bolivie; 

Les Rédemploristes, en Colombie, dans l'Equateur, au 
Pérou et au Chili; 

Les Pères Oblals de Saint-François-de-Sales de Troyes, 
dans l'Equaleur et dans l'Uruguay; 

Les Eudibtes, en Colombie, etc. 



DANS L'AMÉRIQUE LATINE 49 

Les Lazaristes. — Les Lazaristes sont très nombreux dans 
l'Amérique centrale et dans l'Amérique du Sud, au Salvador, 
au Guatemala, en Colombie, dans l'Equateur, au Pérou, au 
Chili, au Paraguay, en Uruguay, dans la République Argen- 
tine et au Brésil. Ils s'y occupent surtout de la formation du 
clerf é indigène et de missions. Ils y travaillent également à 
l'évangélisation des Indiens dans la République de Costa- 
Rica, depuis 1885 ; de ceux répandus dans les plaines de 
Tolima et du Cauca, en Colombie; de ceux qui parlent la 
langue quichoa dans l'Equateur. Dans l'Argentine enfin, sur 
les frontières qui séparent la République de la Patagonie, ils 
avaient établi, dès 1873, parmi les tribus indiennes, sauvages 
et pillardes de ces contrées, d'intéressantes missions doni 
l'histoire serait à écrire en détail, très intéressante et très 
émouvante. 

Le gouvernement argentin, depuis longtemps, se préoccu- 
pait, sans y parvenir, de défendre les établissements des 
colons contre les incursions de ces tribus et d'assurer la 
sécurité de ses frontières. 

« Dieu a fait deux continents, disent les Indiens, l'un pour 
les chrétiens, là-bas, là-bas, bien loin, au delà des eaux, et 
l'autre pour ses enfants les Indiens. Mais comme les chré- 
tiens se sont multipliés, ils ont envahi la terre des Indiens. 
Pourquoi nous chasse-t-on ? De quel droit le gouvernement 
veut-il nous faire des concessions de terrain. Le terrain est 
à nous... » 

On ne pouvait pas facilement les réduire, car ils ont pour 
eux le désert et la vélocité de leurs chevaux, et dans presque 
toutes les rencontres, ils avaient l'avantage sur les troupes 
régulières. 

On recourut à des négociations. En 1852, le gouverne- 
ment de Buenos-Ayres envoya un plénipotentiaire au chef 
Catriel. L'entrevue eut lieu en plein air, au milieu d'un cercle 
immense, formé par deux mille Indiens à cheval. « Qu'ai-je 
besoin de signer un traité qui renferme des choses que je 
n'approuve pas? répondit le chef. Dis au grand Escalada — 
le général argentin qui avait envoyé le plénij)otenliaire — 
que la meilleure garantie pour la paix, c'est la parole de 
l'Indien Catriel. Je veux la paix et que cela te suflise. » 



50 LES CONGREGATIONS FRANÇAISES 

Mais cette paix, il dut l'imposer à son peuple, et, pour cela, 
il lui fallut tout son ascendant : ce J'ai entendu dire par mes 
ancêtres, s'écria un vieux sorcier, très écouté et très applaudi, 
qu'autrefois, alors qu'il n'y avait que trois cents lances dans 
la tribu, la terre tremblait sous leurs pas, depuis le désert de 
la Bolivie jusque là où la terre finit. Aujourd'hui que nous 
sommes si nombreux, nous traitons avec nos ennemis ! Le 
sang de nos ancêtres s'est-ii donc corrompu dans nos 
veines? » 

L'archevêque de Buenos-Ayres pensa que cette paix serait 
assurée si les Indiens devenaient catholiques. Sur sa de- 
mande, deux lazaristes, MM. Meister et Salvayre, s'établirent 
en 1874 à l'Azul, petite ville de la frontière, d'où ils pou- 
vaient être en rapport continuel avec la tribu du grand cacique 
Catriel. 

v. Cette mission, écrivait à propos de la nouvelle fondation 
M. Réveillère, visiteur provincial des Lazaristes à Buenos- 
Ayres, demande un grand dévouement, de grands sacrifices 
de la part des missionnaires. Si les ressources matérielles, 
fournies en grande partie par le gouvernement, ne leur 
manquent pas, les consolations morales, toujours utiles et 
parfois nécessaires pour soutenir le courage au milieu 
des travaux, pourront, de temps en temps, leur faire 
défaut. » 

Cependant, peu à peu les succès vinrent : les postes se 
multipliaient, les Indiens, et parmi eux plusieurs caciques des 
plus renommés, sollicitaient le baptême. Les autres se ral- 
liaient peu à peu à la population catholique, et les germes 
d'instruction religieuse, déposés dans leur esprit, portaient 
leurs fruits. En 1879, le supérieur de la mission des Laza- 
ristes, établie à Buenos-Ayres, écrivait : « Dimanche der- 
nier, nous avons baptisé 99 Indiens, enrôlés dans la milice 
argentine ; aujourd'hui, nos confrères en baptisent 24. Le 
chiffre total des régénérés depuis notre retour de France 
s'élève à 1234. C'est une belle moisson! D'autres, au nombre 
de 700, sont annoncés et apportent un nouveau travail à nos 
infatigables confrères; aussi, avant la fin de l'année, le 
nombre des baptêmes administrés atteindra bien 2 000. » 

Cette mission était donc pleine de promesses, lorsque, 



DANS L'AMÉRIQUE LATINE 51 

pour des raisons complètement indépendantes de leur vo- 
lonté, les Lazaristes durent l'abandonner. 

Pères de Bélharram. — La congrégation des prêtres du 
Sacré-Cœur de Jésus fut fondée à Notre-Dame de Bétharram, 
par un prêtre basque du diocèse de Bayonne, le vénérable 
Michel Garicoïts (1797-1863). Elle comptaità peine vingt-cinq 
ans d'existence lorsque l'archevêque de Buenos- Ayres, voyant 
arriver par milliers les émigrés bascjues, demanda à l'ôvéque 
de Biiyonne des prêtres de cette nationalité pour les instruire 
et les confesser dans leur langue maternelle, la seule que 
connût un très grand nombre d'entre eux. C'était en 1856. 
Mgr Lacroix s'adressa au P. Garicoïts, qui accepta avec em- 
pressement. Son premier compagnon, un vénérable mission- 
naire basque de soixante-deux ans, le P. Guimon, s'embarqua 
sur un bateau à voiles avec trois autres prêtres, un sous- 
diacre et deux coadjuteurs, sous la conduite du directeur de 
l'école libre ]\otre-Dame-de-Béthairam, le R. P. Didace Barbé. 
Le P. Guimon s'occuperait surtout du ministère auprès des 
immigrants basques, pendant que le P. Barbé s'adonnerait à 
l'œuvre de l'éducation. Les circonstances étaient difficiles. 
Cependant le P. Barbé ne se découragea pas. Son titre de 
prêtre bayonnais, sa soumission à l'autorité archiépiscopale, 
sa pauvreté enfin, dissipèrent peu à peu les nuages que l'on 
se plaisait à amonceler et lui firent obtenir la permission 
d'ouvrir un pensionnat. Il n'avait d'abord qu'un seul aide; 
trois ans après, le P. Garicoïts lui envoyait cinq auxiliaires 
nouveaux et jeunes; le grain de sénevé, le collège Saint- 
Joseph, ne tarda pas à devenir un arbre plein de sève. Il est 
aujourd'hui un des vingt grands établissements religieux de 
la capitale de la République Argentine, avec ses 400 internes. 
Une société florissante d'anciens élèves, unie à d'autres 
associations de piété, maintient l'union entre eux, et de ce 
collège sont sortis nombre d'hommes qui sont l'illustration 
de leur pays, en particulier deux membres du cabinet actuel. 
La reconnaissance des enfants de Saint-Joseph a élevé une 
statue à son fondateur. 

De leur côté, les Pères affectés aux travaux apostoliques, 
surtout en faveur de leurs compatriotes, devenaient chape- 



52 LES CONGRÉGATIONS FRANÇAISES 

lains de l'église Saint-Jean et des Religieuses Clarisses, aux- 
quelles cette église appartient, et y réunissaient tous ceux 
qui avaient gardé quelque souvenir de leur enfance et de 
leurs pratiques religieuses. De là, ils sortaient pour aller 
donner dans les villes et dans les campagnes, et jusque dans 
les déserts, aux frontières de la Patagonie, des missions qui 
étaient une vraie rénovation pour ces populations. Ils caté- 
chisaient, baptisaient, confessaient, mariaient des personnes 
de tout âge et de toute condition, devenant ainsi les précur- 
seurs des Missionnaires salésiens et des évéques de cette 
congrégation, à qui a été confiée toute cette extrémité sud du 
continent américain. 

Outre l'église Saint-Jean, placée au centre de l'immense 
capitale, outre l'église du collège, les Pères du Sacré-Cœur 
exercent leur ministère dans les faubourgs excentriques. 
Bientôt ils y posséderont, grâce à la munificence d'une an- 
cienne et opulente famille, une vraie basilique dédiée au 
Sacré-Cœur de Jésus. 

Appelés par l'évêque et les fidèles de Santa-Fé, dans la 
môme République Argentine, ils y ont ouvert, il y a deux ans 
à peine (1900), à Rosario, dans des bâtiments qui ne peuvent 
être qu'une installation provisoire, un collège qui compte 
déjà 150 élèves. 

Le vicaire apostolique de Montevideo, Mgr Vera, appre- 
nant l'arrivée des missionnaires basque et béarnais dans la 
république voisine, fit aussitôt appel à leur dévouement, en 
faveur des nombreux émigrés établis dans l'Uruguay. Deux 
Pères nouvellement arrivés lui furent envoyés et, avec les 
secours obtenus de leurs compatriotes et les largesses de 
quelques riches habitants de Montevideo, y bâtirent deux 
églises, l'une en l'honneur de l'Immaculée Conception, auprès 
de leur résidence, l'autre au pied de la citadelle dite Le Cerro. 
Cette dernière est devenue une importante paroisse. Une 
école libre ne recevant que des externes, et que les événe- 
ments politiques ont empochée jusqu'ici de se développer, est 
annexée à la résidence des Pères. 

Selon l'usage du pays, en ceitaines saisons de l'année, les 
évéques, soit titulaires, soit auxiliaires, organisent et dirigent 
en j)ersonne des missions, dans les principaux centres de 



DANS L'AMERIQUE LATINE 53 

population de leurs diocèses et jusque dans les campagnes, 
oii ces populations sont éparpillées à la garde de leurs innom- 
brables troupeaux. Ils sont aidés dans ce travail par un 
groupe assez nombreux de missionnaires choisis dans tous 
les ordres ou congrégations voués à ce genre d'apostolat. 
Les Pères du Sacré-Cœur ont toujours leur place marquée, 
soit dans les missions de la province ecclcsiastifjue de 
Buenos-Ayres, principalement aux côtés de son vaillant 
métropolitain, soit dans celles de l'archidiocèse de Monte- 
video. Dans ce dernier, ce sont les Lazaristes cependant qui, 
par suite d'une fondation, ont la plus grande part dans cet 
apostolat. 

Enfin le choix du Souverain Pontife vient d'appeler les 
Pères du Sacré-Cœur à inaugurer les mêmes œuvres dans 
une troisième république de l'Amérique du Sud, celle du 
Paraguay, et l'heure n'est pas éloignée où l'accord, intervenu 
entre le Saint-Siège et les autorités religieuses et civiles de 
la République, permettra de mettre résolument la main à 
l'œuvre et d'aider ainsi au relèvement d'un pays dont les 
annales contiennent de si glorieuses pages à l'honneur de la 
religion et de la civilisation. 

Les Pères de Bélliarram sont environ 80 dans l'Amérique 
du Sud. 

Les Dominicains. — C'est en 1889 que les Dominicains 
enseignants s'établirent à Buenos-Ayres et y fondèrent le 
CoUegio Z,«c'(?/Y/r/t/e, aujourd'hui en pleine prospérité. 15 reli- 
gieux y instruisent, aidés par quelques auxiliaires laïques, 
plus de 300 enfants, appartenant aux meilleurs familles 
argentines et françaises. On y suit les programmes de l'Uni- 
versité de Buenos-Ayres, et la moyenne des bacheliers reçus 
chaque année atteint l'énorme proportion de 90 p. 100. 

Déjà un grand nombre d'élèves sortis de ce collège ont su 
acquérir de hautes situations dans le barreau, la magistrature, 
l'armée, la diplomatie, l'administration, la politique, le com- 
merce, lindustrie, etc. Et le gouvernement argentin, bien 
loin de prendre ombrage de ce grand établissement libre, ne 
cesse de lui manifester sa syin()alhie et son estime. Souvent 
il consulte les Pères pour la rédaction des programmes uni- 



54 LES CONGREGATIONS FRANÇAISES 

versilaires, et, récemment, il vient d'appeler le prieur au 
siège épiscopal de San Juan de Cuyo. 

Les Pères Dominicains ne se croient pas quittes avec leurs 
élèves pour leur avoir donné l'instruction. Une association 
des anciens élèves les réunit souvent près de leurs maîtres, 
notamment à l'époque des grandes fêles chrétiennes. Bon 
nombre d'entre eux viennent alors faire la sainte communion, 
au milieu de leurs jeunes camarades. Et rien n'est plus propre 
pour con)battre le respect humain qui, trop souvent, dans 
ces régions, paralyse les bonnes dispositions. 

Une société littéraire, la Société Lacordaire^ groupe égale- 
ment un certain nombre d'anciens élèves autour de leurs 
maîtres, et elle édite une revue mensuelle qui a su, par sa 
valeur, forcer l'attention du grand public. 

Les Pères collaborent également à d'autres revues et, bien 
entendu, autant que le permettent leurs autres occupations, 
ils s'occupent du ministère religieux. C'est ainsi qu'ils ont 
établi une importante association de mères chrétiennes et 
qu'ils ont réussi à importer en Argentine ces premières 
communions générales de France, si solennelles, si émou- 
vantes, et qui laissent de si durables souvenirs dans l'âme 
des enfants. 

Les Pères de Lourdes. — C'est en 1889 que les Pères de 
Lourdes s'établirent à Buenos-Ayres, où ils fondèrent, un 
peu en dehors de la ville, dans un quartier nouveau et dans 
une situation très bien choisie, le collège de llmmaculée- 
Conceplion, qui compte en ce moment environ 150 élèves, 
internes et externes, et est en pleine prospérité. Auparavant, 
appelés par l'évoque de Salta, Mgr Padilla, ils avaient pris 
la direction d'un de ses séminaires, celui de Catamarca. Plus 
tard, l'immense diocèse de Mgr Padilla, qui comprenait cinq 
provinces, ayant été divisé en deux, le prélat choisit pour lui 
celui de Tucuman et y appela les Pères de Lourdes, dont il 
avait apprécié à Catamarca le dévouement et le savoir-faire. 

Les Assomptionnistes. — Les Augustins de l'Assomption 
se sont établis au Chili depuis 1890. Actuellement ils y comp- 



DANS L'AMERIQUE LATINE 55 

tent 25 prêtres et 10 frères convers, partagés en quatre rési- 
dences : Apaltas, Rengo, Santiago et Los Andes. 

C'est en 1889 que l'archevêque de Santiago du Chili, 
Mgr Mariano Casanova, venu en pèlerinage à Lourdes, y 
rencontra le supérieur général des Assomplionnistes, le 
T. R. P. Picard, et obtint de lui la promesse de quelques-uns 
de ses religieux pour suppléer au Chili à l'insuffisance numé- 
rique de son clergé. En novembre 1890, 5 prêtres et 5 frères 
s'établissaient donc au centre du pays, à Apaltas, paroisse 
de Rengo, pour y prendre la charge d'une mission établie 
depuis un siècle et qui, chaque année à la même époque, 
attire plusieurs milliers de pauvres. Plus de 12 confesseurs 
se tiennent à leur disposition et les pèlerins n'en doivent pas 
moins attendre parfois deux ou trois jours avant de pouvoir 
se confesser, logeant pendant ce temps sous les cloîtres du 
couvent, où une fondation permet de subvenir à leurs 
besoins. 

D'Apaltas, les Pères vont chaque dimanche dire la messe 
dans une de ces chapelles de secours, si nombreuses dans 
les paroisses chiliennes, et ils y ont fondé, contre le vice 
héréditaire de l'ivrognerie, des confréries ou sociétés de 
tempérance, qui donnent les plus heureux résultats. Ils se 
rendent également dans les villes et les diocèses voisins 
pour y donner des missions, et leur travail est si abondant, 
que chaque Père entend annuellement une moyenne de 
10 000 confessions. Enfin, dernièrement, on inaugurait à 
Apaltas des séries de retraites, où hommes et femmes vien- 
dront, sans interruption, du mois de juin au mois de novem- 
bre, se retremper et se renouveler. 

Bientôt les Pères étaient chargés de la paroisse de Rengo. 
Pour cette vaste étendue de 40 lieues de diamètre, renfer- 
mant 30000 habitants, il n'y avait qu'un seul prêtre, dont la 
vie se passait presque entière à cheval pour la visite de ses 
malades. 4 Pères et 2 frères Pont remplacé, aidés à l'occasion 
par les Pères d'Apaltas, pour les catéchismes, Thôpilal, un 
pensionnat de jeunes filles et un collège, qu'ils ont ouvert 
en face du lycée. Cette création était indispensable pour 
empêcher les jeunes gens de fréquenter le lycée officiel, 
depuis une vingtaine d'années entre les mains de profes- 



56 LES CONGRÉGATIONS FRANÇAISES 

seurs allemands, rationalistes et adversaires du catholicisme. 
A Santiago, un saint prôtre avait consacré sa fortune, son 
temps, sa vie à bâtir une église à Notre-Dame de Lourdes, 
dans un des quartiers les plus mal famés de la ville. Il mourut 
avant de l'avoir terminée. L'archevêque, vers 1865, confia 
aux Pères le soin de l'achever et de l'administrer. Plusieurs 
fois le couvent fut dévalisé. Mais peu à peu leur action se fit 
sentir. Deux confréries, sous le vocable de Notre-Dame de 
Lourdes, furent établies pour les hommes et pour les femmes ; 
un patronage s'ouvrit pour les jeunes gens; les personnes 
tarées ou vicieuses s'éloignèrent ou se convertirent; sur la 
demande des Pères, de nouvelles rues furent tracées, les 
anciennes furent pavées et plantées d'arbres, un jardin anglais 
tracé devant le sanctuaire qui, vers la fin du siècle dernier, 
vit toute la ville venir en pèlerinage. Une imprimerie a été 
établie dans le couvent, où Ton publie une petite revue men- 
suelle pour propager la dévotion à Notre-Dame de Lourdes, 
des tracts et des brochures de propagande. Doux écoles vont 
s'ouvrir tout auprès, pour les garçons et les filles, sous la 
direction de Sœurs et de Frères. Chaque jour les Pères 
étendent leur action dans les prisons, les casernes, les hôpi- 
taux, les asiles des Petites-Sœurs des pauvres, les commu- 
nautés, les villes et paroisses voisines. 

A Los Andes, la première ville que l'on rencontre en venant 
de l'Argentine, il n'y avait, comme à Rengo, qu'un seul 
prêtre pour 25 000 habitants, pour un hôpital, un orphelinat 
et un sanatorium de phtisiques. Les Pères y furent appelés 
et reçus avec joie, pour y établir les mêmes œuvres qu'à 
Rengo et ailleurs. Il leur manque un collège, qu'ils espèrent 
ouvrir bientô*. sous le vocable de Notre-Dame de Lourdes. 

Les Pères des Sacrés-Cœurs de Picpus furent, au siècle 
dernier, les premiers missionnaires de la côte du Pacifique. 
Ils y possèdent actuellement, au Chili, les maisons de Valpa- 
raiso, de Santiago, de Los Perales et de Curico ; et au Pérou, 
celles de Lima et d'Huaras. Pendant un quart de siècle, ils 
eurent en outre un collège et une résidence à Copiapo, près 
de La Serena, et, durant une (juinzaine d'années, plusieurs 
de leurs missionnaires évangélisèrent la Californie. 



DANS L'AMÉRIQUE LATINE 57 

Leur premier établissement, celui de Valparaiso, remonle 
à l'année 1834. Il fut fondé parle R. P. Chrysostome Liausu, 
qui mourut du typhus, en 1839, victime de son dévouement 
auprès des soldats chiliens, et il comprit bientôt une rési- 
dence, une école gratuite avec 300 élèves, un collège avec 150, 
une paroisse (la Matriz) desservie par 4 Pères, un noviciat- 
scolasticat et la procure de toutes les missions de l'Océanie. 
Son supérieur, le R. P. Doumerc, exerça une telle influence 
sur les travaux apostoliques de ses frères que Pie IX l'éleva 
à la dignité épiscopale (août 1848), et que, huit ans plus tard, 
Napoléon lll, à la demande des ministres de la Marine et de 
l'Instruction publique et des Cultes, lui fit remettre la croix 
de la Légion d'honneur (27 décembre 1856). 

Son successeur, le R. P. Pacôme Olivier, n'eut qu'à mar- 
cher sur ses traces pour mériter le bel éloge que l'amiral 
Larrieu fit de lui, en le présentant un jour aux officiers de son 
bord : « Voilà un homme qui ne coûte pas un sou à la France, 
et qui fait plus pour elle ici que tous nos ambassadeurs et 
consuls! » S'il faisait beaucoup par lui-même, il faisait plus 
encore par ses collègues de Valparaiso, de Santiago et de 
Copiapo, où ses professeurs, les « Pères français », comme 
tout le monde les appelait, enseignaient à la fois et notre 
langue et l'amour de notre patrie. 

Sous son administration, le port de Valparaiso fut bloqué 
et bombardé par les Espagnols, du mois de septembre 1865 
au 31 mars 1866. Il fut alors la providence des indigents, 
créant pour eux des cuisines économiques, fondant une 
conférence de Saint-Vincent-de-Paul, organisant des sociétés 
de secours de dames et de demoiselles, etc. Aussi, sa mort, 
arrivée le 27 avril 1867, fut-elle pleurée de tous, et ses funé- 
railles revêtirent l'éclat d'un deuil national. 

Les RR. PP. Romain Desmarais et Auguste Jamet, qui lui 
succédèrent, se consacrèrent entièrement à leurs œuvres 
d'Amérique. Ardents propagateurs de la dévotion aux Sacrés- 
Cœurs dans le Chili, la Bolivie, le Pérou et l'Equateur, ils 
réussirent à grouper de 8 à 10 000 adorateurs ou adoratrices 
au pied du tabernacle. Ils donnèrent un nouvel essor à leurs 
établissements de Valparaiso et de Santiago, comptant bientôt 
dans ce dernier jusqu'à 350 élèves. Deux faits nous montre- 



58 LES CONGRÉGATIONS FRANÇAISES 

ront les résultats obtenus dans ces deux grandes écoles. 

En 1878, il y avait trente-deux ans que le frère Marcien 
Darteil dirigeait l'école gratuite de Valparaiso. L'intendant 
et la municipalité, afin de lui témoigner leur reconnaissance 
et leur admiration pour ses innombrables bienfaits, lui 
votèrent d'acclamation une médaille d'or qu'ils lui remirent 
solennellement au milieu du concours de toute la population. 
Le premier, il avait inauguré les cours d'adultes, et son 
école avait servi de type à toutes celles qu'on avait ouvertes 
dans le pays. 

A Santiago, la journée du 15 septembre 1899 ne fut pas 
moins significative. Le collège célébrait ses noces d'or. De 
tous côtés, les anciens élèves étaient accourus, ayant à leur 
tête le président de la République, deux ministres, un sous- 
secrétaire d'Elat, un chef de bureau de ministère, des mem- 
bres de la municipalité, de nombreux sénateurs, députés, 
magistrats, officiers, publicistes, professeurs de l'Univer- 
sité, etc., tous formés par les Pères de Picpus. Combien 
sérieusement, le détail suivant va nous l'apprendre. Sur le 
point de se séparer, ces anciens élèves fondèrent, sous le 
titre de « Centre social des Sacrés-Cœurs », un vaste foyer 
d'œuvres de bienfaisance, d'études sociales, littéraires et 
artistiques, d'apostolat par la prière et par la parole, que le 
gouvernement chilien s'est plu à consacrer, en lui conférant 
la personnalité juridique, le 9 janvier 1902. On comprend 
alors que, dans une audience accordée, cette année même 1902, 
aux Pères français de Santiago, le président de la République 
ait pu leur dire : « Je vous félicite de posséder la confiance 
de tout ce que notre société a de plus distingué. Vous autres, 
vous pouvez donner une instruction plus sérieuse que ne le 
font les collèges de l'État. C'est pourquoi, travaillez en toute 
paix et confiance; toujours vous jouirez d'une entière liberté 
d'enseignement. » 

Dans leurs deux maisons de Los Perales et de Curico, les 
Pères de Picpus s'adonnent exclusivement aux œuvres du 
ministère. Celle de Los Perales fut illustrée par l'apostolat 
d'un saint, le R. P. Louis Borgella, mort en 1873, et dont 
Mgr Casanova, archevêque de Santiago, a publié une inté- 
ressante biographie en espagnol. 



DANS L'AMÉRIQUE LATINE 59 

Au Pérou, le collège des Sacrés-Cœurs de Lima, ouvert 
en 1874, à côté de la résidence fondée en 1885, reçoit actuel- 
lement de 180 à 200 élèves. La langue française y est telle- 
ment en honneur que le représentant de la France à Lima 
proposa aux Pères de Picpus une subvention de notre gou- 
vernement, qu'ils eurent le tort, croyons-nous, de ne pas 
accepter. A Huaras, au nord-ouest de Lima, les mêmes Pères 
dirigent le grand séminaire de ce nouveau diocèse, créé 
en 1900 et confié au zèle apostolique d'un de leurs évoques, 
Mi?r Soto, sacré à Lima le 15 août 1901. 

A côté des Pères des Sacrés-Cœurs de Picpus, les reli- 
gieuses de la même congrégation travaillent non moins 
activement à la même œuvre. Elles possèdent actuellement 
huit maisons dans l'Amérique du Sud : Valparaiso, Santiago 
et La Serena au Chili; La Paz, dans la Bolivie; Lima et 
Aréquipa, dans le Pérou; Quito et Cuenca, dans rEcjuateur. 
En 1896, un vaste incendie a détruit le magnifique établisse- 
ment qu'elles dirigeaient, depuis une trentaine d'années, à 
Guayaquil. A la date du 1" décembre 1901, elles étaient au 
nombre de 346 religieuses dans ces différentes maisons et 
donnaient l'éducation chrétienne à 1130 élèves de la classe 
aisée et à 1 083 enfants du peuple. 

Les Pères de Picpus comptent de leur côté, dans l'Amé- 
rique du Sud, 1 évêque, 61 prêtres, 14 étudiants et 22 Frères 
coadjuteurs. Ils donnent l'éducation à plus de 800 élèves et 
on ne les appelle communément que los Padres franceses. 

Rédeniptoristes. — Les Rédemptoristes, soit de Paris, soit 
de Lyon, ont des missions florissantes dans l'Amérique du 
Sud, les premiers en Colombie et dans l'Equateur, les seconds 
au Pérou et au Chili. 

La révolution, qui a éclaté trojs fois en Colombie depuis 
leur établissement en 1884, ne leur a pas permis de s'y déve- 
lopper régulièrement et leur a fait refuser plusieurs offres 
de fondation. Chacune de leurs deux missions de rE(|uateur, 
Cuenca et Riobamba, compte, comme celle de Colombie, de 
neuf à dix missionnaires au service et des blancs et des 
Indiens à qui ils prêchent, dans leur langue native, le qui- 



60 LES CONGRÉGATIONS FRANÇAISES 

choa. Depuis deux ans, à la demande des caciques des Jiva- 
ros, ils ont repris les missions des Jésuites et des Domini- 
cains qu'avait chassés la révolution. Ils sont presque tous 
Français, ont les meilleures relations avec les représentants 
de la France et se trouvent très heureux de pouvoir la servir. 
C'est ainsi qu'ils purent aider efficacement la mission géo- 
désique française contre un soulèvement des Indiens. 

Au Pérou, les Pères de la province de Lyon préparent une 
fondation dans le nouveau diocèse de Huaraz. Dans l'inté- 
rieur du pays, ils donnent des missions et à la population 
blanche et aux Indiens, se servant pour cela de la méthode 
autrefois employée par leur fondateur, saint Alphonse de 
Liguori, dans la province de Naples et dans la Pouille. Ils 
vont de province en province, restant quatre ou cinq mois 
dans la môme, donnant une retraite aux prêtres dans une 
localité centrale, se réunissant trois ou quatre dans les 
grandes localités, parcourant les hameaux, publiant, pour 
l'évangélisalion des Indiens, des catéchismes et des diction- 
naires quichoa. Mais leur principal établissement est celui 
de Lima. Fondé en 1884, il a puissamment aidé à la transfor- 
mation morale et religieuse, surtout des deux quartiers 
populeux de Saint-François-de-Paule le Neuf et de Saint- 
François-de-Paule le Vieux, par ses associations de piété, par 
ses catéchismes et par la préparation à la première commu- 
nion. 

Les trois maisons du Chili, celle de Santiago fondée en 
1876, celle de Canquenes del Maule en 1892, et celle de San 
Bernardo en 1898, et qui comptaient, la première 18 Pères, 
la seconde 15, et la troisième tous les étudiants venus de 
France, s'occupent des mêmes œuvres, sont très florissantes 
et produisent le plus grand bien. , 

Pères Oblats de Saint-François-de-Sales de Troyes. — 
C'est en 1887 que les Pères Oblats de Sainl-François-de-Sales 
prirent la direction du séminaire-collège de Riobamba, dans 
rE(|uateur, appelés par l'évêque de cette ville, ^Igv Andrade. 
Ils la gardèrent jusqu'en 1895, s'efforçant, en particulier, d'y 
propager l'enseignement du français. Puis ils se chargèrent 
du Collège national de Pulcan, dans la province de Carchi, 



DANS L'AMERIQUE LATINE 61 

de l'école de Zicalpa (300 élèves) dans la province du Chim- 
borazo, de la paroisse du même nom et de celle de Chimbo. 
Malheureusement, les troubles politiques de 1895 détrui- 
sirent toutes ces œuvres, et il ne reste plus aujourd'hui aux 
Oblals qu'une petite résidence qui leur permet de ne pas 
abandonner entièrement ces sympathiques populations de 
l'Equateur, si pleines de foi et si généreuses. 

Chassés de l'Equateur, les Oblats s'établirent en 1896 dans 
l'Uruguay, à Montevideo, dans la chapelle des Religieuses de 
la Visitation. Déjà ils ont établi, près de leur résidence, un 
patronage de jeunes gens en pleine prospérité et ils sont 
chargés du cours de religion dans l'établissement fondé par 
notre colonie de Montevideo, sous le nom de collège Garnot. 

Maristes. — Les Maristes avaient, depuis quelques années, 
deux établissements d'éducation en Colombie, l'un à Hagné, 
l'autre à Neva, dans le Tolima. Les élèves y étaient nom- 
breux, dociles et studieux, et les Pères sympathiques au 
clergé et à la population. Ils y travaillèrent beaucoup et y 
firent du bien. Mais, il y a quelque temps, les difficultés de 
communications, l'isolement de ces deux collèges et surtout 
l'insécurité provenant de la guerre civile, amenèrent leur 
supérieur général à les rappeler pour les diriger sur le 
Mexique où les attendaient d'autres Pères et où il y avait 
plus de bien à faire. En vain, le gouvernement colombien, 
averti de cette décision, fit-il des démarches pour les con- 
server. Quand ces démarches furent connues à Lyon, déjà 
l'ordre reçu était en voie d'exécution, et la guerre civile ren- 
dait impossible l'envoi d'un contre-ordre. Les Maristes quit- 
tèrent donc définitivement la Colombie. 

Ils ont actuellement quatre établissements au Mexique : 
1° l'église Notre-Dame de-Lourdes, à Mexico (1898); 2" l'église 
de Saint-Christophe, à Puebla (1900); 4° l'église Notre-Dame- 
des-Neiges, à Oaxaca (1901); 3° l'église de la Solidad, à Gua- 
dalajara (1902). Les trois premières sont destinées surtout 
aux catholiques français, anglais et allemands; et la dernière, 
aux catholiques français, anglais et arabes. 

Les Eudistes en Colombie. — La Colombie, dont la super- 



62 LES CONGRÉGATIONS FRANÇAISES 

ficie dépasse d'un tiers celle de la France, ne contient guère 
que 4 millions d'habitants, tous, ou à peu près, catholiques. 
Mais elle est en voie de progrès, et sa position entre les deux 
Amériques et les deux Océans, l'étendue de ses côtes, la 
sûreté de ses ports, sa configuration intérieure, la variété de 
ses climats, la richesse de ses productions, suffisantes pour 
subvenir aux besoins de 60 millions d'habitants, d'autres 
avantages encore doivent lui faire espérer une place d'hon- 
neur dans l'avenir. 

La Colombie forme une province ecclésiastique, avec l'ar- 
chevéché de Bogota et neuf diocèses suffragants : Panama, 
Carlhagène,Santa-Martha,Nueva Pamplona, xMedellin, Antio- 
quia, etc. 

Les Eudistes, au nombre de 27, y dirigent les séminaires 
de Carthagène, sur la côte de la mer des Caraïbes, d'Antio- 
quia et de Nueva Pamplona, dans l'intérieur. De plus, ils 
s'occupent de la paroisse de Sabanalarga, qui compte 
15000 catholiques et se trouve à 25 kilomètres de Cartha- 
gène. 

C'est en 1884 que les Eudistes furent appelés parMgr Biffi, 
évêque de Carthagène, pour y « travailler à la réformation et 
à l'éducation du clergé». A leur arrivée, l'archidiorèse comp- 
tait 30 prêtres seulement, pour une population de 320000 ca- 
tholiques et une étendue de 70000 kilomètres carrés. De 
plus, malgré la piété et le zèle de leur évêque, la conduite de 
la plupart de ces prêtres laissait beaucoup à désirer : l'igno- 
rance était grande, les mœurs relâchées, le zèle peu ardent, 
l'estime très faible. Aussi voyait-on partout les lieux saints 
profanés, la prédication négligée, les sacrements délaissés 
et le culte divin réduit à quelques solennités purement exté- 
rieures. Au séminaire, ou plutôt dans l'établissement qui en 
portait le nom, le supérieur lui-môme était un laïque vivant 
au milieu de sa famille. La plupart des étudiants ne se desti- 
naient pas au sacerdoce et la marche des exercices ne rappe- 
lait que de bien loin une maison où devaient se former des 
prêtres. 

Les diocèses d'Antioquia et de Nueva Pamplona étaient à 
peine dans une condition un peu meilleure. 

Aujourd'hui, les séminaires de ces trois diocèses sont for- 



DANS L'AMERIQUE LATINE 63 

tement constitués, avec quatre ans d'études préparatoires, 
deux ans de philosophie et trois ans de théologie. Et ceci, 
malgré les difficultés de toutes sortes inhérentes au climat 
énervant des tropiques, au manque de préparation des enfants 
qui arrivent à 1 âge de quinze et vingt ans ne sachant à peu 
près rien, à la nécessité d'apprendre une langue et de se 
plier à des habitudes étrangères, à l'instabilité du gouver- 
nement et au retour des révolutions. 

Soixante-dix prêtres environ sont sortis de ces séminaires, 
qui comptent chacun une soixantaine d'enfants, et partout on 
lait leur éloge, comme d'hommes obéissants, zélés, pieux, 
travailleurs. 

Outre le soin de ces trois séminaires, par suite de la pénu- 
rie de prêtres, les Eudistes sont également chargés d'un 
ministère extérieur très absorbant. 

Huit collèges, cinq séminaires leur ont été offerts depuis 
quelques années. Ils ont dû les refuser, faute de sujets. Ils 
n'ont môme pas encore pu fonder un noviciat qui leur four- 
nirait ces sujets. 

Les Pères du Saint-Esprit avaient autrefois un très beau 
collège à Lima, au Pérou. Mais en 1897, pressés par le 
manque de sujets et par les besoins urgents de leurs autres 
missions, ils l'abandonnèrent. 

En 1896, sous les coups de la révolution qui désola alors 
ce pays, les Pères du Sacré-Cœur de Saint-Quentin se reti- 
rèrent également de l'Equateur. 

Parmi les œuvres de nos religieux dans l'Amérique espa- 
gnole, nous devons encore signaler les délégations de la 
Propagation de la Foi, établies par un religieux français et 
confiées par lui à diverses congrégations françaises. 

Les recettes de la Propagation de la Foi étaient loin de 
suivre, il y a une quarantaine d'années, le développement de 
nos missions catholiques. Pour les accroître, les conseils 
centraux de Paris et de Lyon, avec l'approbation de la Pro- 
pagande et du Souverain Pontife, se décidèrent à frapper à 
des portes non encore ouvertes et résolurent d'envoyer un 
délégué au Mexique et dans l'Amérique du Sud. Ce fut un 
membre des Missions africaines de Lyon, le R. P. Terrien, 



64 LES CONGRÉGATIONS FRANÇAISES 

qui en fut chargé. Il savait l'espagnol et il revenait d'une 
tournée fructueuse en faveur de leurs missions d'Afrique. 

C'est à la fin de 1889 qu'il arriva au Mexique, où il resta 
cinq ans, parcourant ce vaste pays, secondé par les évoques, 
qui puljliaient des lellrcs pastorales en faveur de son entre- 
prise, prêchant partout sa croisade, recevant les inscriptions 
par milliers. L'œuvre était fondée, et deux de ses confrères 
des Missions africaines de Lyon en sont les délégués perma- 
nents au Mexique. 

De 1896 à 1900, il continua sa mission dans l'Uruguay, dans 
la République Argentine, au Chili, en Bolivie, au Pérou, 
partout accueilli avec la même charité et le même esprit de 
foi, et voyant partout ses efforts couronnés du même succès. 
Dans l'Uruguay, le Paraguay et la Républi(|ue Argentine, il 
laissa, comme délégués, deux missionnaires de la Société 
des Pères blancs; et au Chili, au Pérou, en Bolivie et dans 
l'Equateur, deux Pères de l'Assomption. 

Au commencement de 1901, il avait achevé sa mission au 
Venezuela et se proposait de visiter la Colombie et les petites 
républiques de l'Amérique centrale, quand il fut rappelé en 
France. 

Les Frères. — En même temps que les Pères, nos Frères 
enseignants s'établissaient en divers endroits de l'Amérique 
du Sud : les Frères appartenant aux mêmes ordres que les 
Pères et les secondant partout pour l'enseignement, puis les 
Frères des Ecoles chrétiennes, les Petits-Frères de Marie et 
ceux de Saint-Joseph de Belley. 

Les Frères des Ecoles chrétiennes possèdent dans l'Argen- 
tine, à Luenos-Ayres, leur splendide collège de Saint-Jean- 
Baptiste-de-la-Salle, qui compte 800 élèves et 32 frères; un 
noviciat à San-Martin et une école avec 232 enfants à Villa- 
del-Rosario. Dans le Chili, ils ont 4 écoles avec 524 enfants ; 
une école à Santiago qui compte 172 élèves; leur pensionnat 
de San-Jacinto avec 351 enfants; dans la môme ville, enfin, 
l'orphelinat professionnel de Talleres, où il y a 403 enfants. 
Dans rE(juateur, ils ont 4 écoles : à Azoguez, à Cuenca, à 
Latacunga et à Quito, contenant ensemble 2 360 enfants, dont 
1011 à Quito. En Colombie enfin, ils ont : à Santa-Fé de 



DANS L'AMERIQUE LATINE 65 

Bogota, un pensionnat de 170 élèves, un orphelinat de 94 or- 
phelins, une école de 334 enfants; à Baranquilla, une école 
et 208 élèves; un noviciat à Chapinero; une école à Chiquin- 
quira, à La Ceju et à Medellin avec 966 enfants. 

Les Petits-Frères de Marie se sont fixés en Colombie en 
1889, au Brésil en 1897, et au Mexique en 1899. En Colombie, 
ils possèdent en ce moment (1902), 13 écoles officielles ou 
communales avec 96 frères enseignants, dont 43 français, et 
4075 enfants. Telles de ces écoles comptent : celle de Cali, 
580 élèves; celle de Pasto, 560 et celle de Popayao, 620. 

Au Brésil, ils ont : 3 collèges, ceux de Congonhas do 
Campo, Rio Comprido, Sào Paolo; une école officielle, celle 
de Bom Principio ; une école commerciale, celle de Porto 
Alegre ; une école normale, celle de Bom Principio, et 5 écoles 
paroissiales, celles de Franca, Porto Alegre, Sào Leopoldo, 
Sào Paolo (Cambuci) et Santa Cruz. En tout, 11 établisse- 
ments, 1380 enfants et 59 frères, dont 52 français. 

Au Mexique, quoique établis seulement depuis trois ans, 
ils ont déjà 3 collèges, ceux de Guadalajara avec 230 élèves, 
de Merida avec 235 élèves et de Zamora avec 120; 2 écoles 
professionnelles, celle de Guadalajara, 110 enfants, et celle 
de Merida, 98; 4 autres écoles récemment fondées à Cuerna- 
vaca (1902), 160 enfants; à Motal (1902), 75 enfants; à Mexico 
(1901), 80 enfants, et à Valladolid (1902), 95 enfants; enfin 
une école indienne à Zamoro (1900), qui compte 150 enfants. 
En tout, 12 écoles, avec 1588 enfants et 74 frères, dont 
41 français. 

C'est en 1889 que, sur la demande de Lévéque de Monte- 
video, Mgr Yéréguy, et sur le désir du Souverain Pontife, 
les Frères de la Sainte-Famille de Belley partirent pour l'Ar- 
gentine. Ils n'étaient que quatre, et bien des diflicultés, sur- 
tout matérielles, rendirent difficile leur installation. Cepen- 
dant la faveur vint rapidement et, avec elle, le nombre des 
élèves, les demandes de nouvelles créations et l'arrivée de 
nouvelles recrues. 

En ce moment (1902) ils possèdent, dans la République 
de rUruguav, 4 établissements : à Montevideo, celui de la 
Sagrada Familia, le premier fondé et qui compte 450 enfants, 
et celui de San Vicente de Paul, ouvert longtemps après 

xcv. — 3 



66 LES CONGRÉGATIONS FRANÇAISES • 

et qui a 130 élèves; au Salto, le collège de San-Francisco, 
150 enfants; à San-José de Majo, le collège San-José, 110 en- 
fants. En tout, 840 élèves. 

Au collège de la Sagrada Familia de Montevideo, sept 
classes sur treize sont appelées classes de français, vu la 
place qu'y occupent notre langue et notre histoire, et ce sont 
les plus fréquentées. Inutile d'ajouter que, depuis 1889, tous 
nos ministres à Montevideo se sont montrés très sympatiques 
à ces collèges et les ont encouragés de tout leur pouvoir, 
comme le plus efficace contrepoids à l'action si active des 
sociétés italiennes et allemandes. 

Les Religieuses . — A la suite de nos Missionnaires et con- 
curremment à nos congrégations de Frères enseignants, 
nos Sœurs françaises se sont établies très nombreuses dans 
l'Amérique espagnole, s'occupant à la fois d'assistance et 
d'enseignement. 

Au premier rang sont les Filles de Saint-Vincent-de-Paul^ 
établies dans les mêmes endroits à peu près que les Lazaris- 
tes, dont elles dépendent. Elles y ont fondé et y dirigent des 
œuvres nombreuses et florissantes, des hôpitaux civils et 
militaires, des hospices de vieillards, d'incurables, d'enfants 
trouvés, des hospices d'aliénés, des dispensaires, des four- 
neaux économiques, des réfectoires d'ouvriers, des asiles 
de nuit, des orphelinats, des crèches, des ouvroirs et des 
écoles, en particulier des écoles professionnelles et ména- 
gères, des patronages internes et externes. Elles s'occupent 
également des prisons. Partout elles se sont fait apprécier 
et aimer, mais nulle part elles ne se sont dépensées davan- 
tage que dans la presqu'île de Panama, pendant les travaux 
si incertains du percement du canal. Elles sont les seules 
religieuses françaises à Montevideo. 

Elles comptaient, en 1901, dans l'Amérique centrale, 21 éta- 
blissements; au Brésil, 30; au Chili, 23; en Colombie, 14; 
dans l'Equateur, 18; dans la République Argentine et l'Uru- 
guay, 21; au Pérou et en Bolivie, 19; en tout, 146 établisse- 
ments. 

Les Dames du Sacré-Cœur ont également fondé des éta- 
blissements d'instruction très florissants en plusieurs États : 



DANS L'AMERIQUE LATINE 67 

un externat et un internat, où elles réunissent l'élite de la 
jeunesse, à Buenos-Ayres ; au Chili, à Santiago, à Talca, 
à Valparaiso, à la Conception, au Chillan ; au Pérou; à 
l'Equateur ; au Mexique, à Mexico, où elles furent appe- 
lées par le président Porfirio Diaz ; à San-Luis Potosi, à 
Guanajata, etc. 

Signalons encore, à Buenos-Ayres, les Dames de l'Union 
des Sacrés-Cœurs^ du département du Nord, qui dirigent un 
internat et un externat très prospères, et les Sœurs de Saint- 
Joseph, secondées par le gouvernement pour les crèches et 
l'Ecole des arts et métiers. — Les Sœurs de Picpus, dont 
nous avons déjà parlé. — Les Sœurs de Saint- Joseph de Tar- 
bes en Colombie, dans l'Equateur, à Guayaquil et ailleurs, 
au Pérou et en particulier au Venezuela, où elles réussissent 
admirablement dans les écoles, pensionnats et externats, les 
hôpitaux, les léproseries, les asiles d'aliénés. — Au Brésil, 
les Sœurs de Saint-Joseph de CJianibéry^ dans la province de 
Saint-Paul, où elles ont la charge de l'hôpital, et les Dames 
de Sion, qui ont deux pensionnats florissants à Petropolis et 
à Saint-Paul. — Les Sœurs de Saint-Joseph de Clnny, au 
Pérou, où elles sont chargées de l'hôpital de la colonie fran- 
çaise de Lima. — Les Oblates de Saint-Francois-de-Sales ont 
à Alausi, dans l'Equateur, une école avec 250 enfants et un 
ouvroir où elles ont importé de France nos métiers de bon- 
neterie et autres. — Les Sœurs de la Présentation de Tours 
ont des hôpitaux et des écoles en Colombie. — Nos admira- 
bles Petites-Sœurs des pauvres, à Lima du Pérou, à Santiago 
du Chili; plusieurs autres, soit dans l'Amérique centrale, 
soit dans l'Amérique du Sud. 

Telles sont les principales œuvres que nos religieux 
et religieuses ont établies dans l'Amérique espagnole. La 
nomenclature est forcément incomplète, et surtout elle ne 
dit ni leurs efi'orts, ni leurs sacrifices, ni les résultats obte- 
nus. Ces résultats sont énormes, surtout au point de vue de 
la diffusion de notre langue et de la conservation de notre 
influence. Seulement ces efl'orts se poursuivront-ils ? les 
résultats pourront-ils se développer? 

Sous les coups redoublés qui frappent en France les congre- 



68 LES CONGRÉGATIONS FRANÇAISES 

gâtions religieuses, quelques religieux, quelques religieuses 
de plus iront probablement dans l'Amérique espagnole cher- 
cher une liberté, la liberté de faire le bien, que nous leur 
refusons et que peut-être elles n'y trouveront plus. 

Mais ce ne sera là qu'un effort transitoire. La source des 
vocations étant tarie dans la mère-patrie, ces congrégations 
se recruteront sur place, au détriment de la cause française, 
et peut-être aussi seront remplacées par des congrégations 
allemandes et italiennes. Et, ce jour-là, c'en sera fait de l'in- 
fluence française dans l'Amérique du Sud. 

J.-B. PIOLET. 



HÏPPOLYTE TAINE' 



RELIGION ET NATURISME 



I 

La crise religieuse vint de bonne heure pour Hippolyte 
Taine. Il l'a racontée dans quelques pages intitulées par lui- 
même : De la Destinée humaine. Elles sont datées du mois de 
mars 1848. Il faisait alors son année de philosophie au lycée 
Bourbon. 

« Jusqu'à l'âge de quinze ans, j'ai vécu ignorant et tran- 
quille. Je n'avais point encore pensé à l'avenir, je ne le con- 
naissais pas; j'étais chrétien et je ne m'étais jamais demandé 
ce que vaut cette vie, d'où je venais, ce que je devais faire... 

« La raison apparut en moi comme une lumière; je com- 
mençai à soupçonner qu'il y avait quelque chose au delà de 
ce que j'avais vu; je me mis à chercher comme à tâtons dans 
les ténèbres. Ce qui tomba d'abord devant cet esprit d'exa- 
men, ce fut ma foi religieuse. Un doute en provoquait un 
autre ; chaque croyance en entraînait une autre dans sa 
chute... je me sentis en moi-même assez d'honneur et de 
volonté pour vivre honnête homme, même après m'être dé- 
fait de ma religion ; j'estimai trop ma raison pour croire à 
une autre autorité que la sienne; je ne voulus tenir que de 
moi la règle de mes mœurs et la conduite de ma pensée; je 
m'indignai d'être vertueux par crainte et de croire par obéis- 
sance. L'orgueil et l'amour de la liberté m'avaient affranchi 2. » 

Orgueil et amour de l'indépendance, c'est bien la première 
griserie produite par le vin fumeux de la jeunesse. L'adoles- 
cent de seize ans se sentait fier de ne relever que de lui- 
même. Le ridicule de sa vanité lui échappait alors. 

« Les trois années qui suivirent furent douces; ce furent 

1. Voir Etudes du 20 mars 1903. 

2. H. Taine, sa vie, sa correspondance, p. 21. 



70 HIPPOLYTE TAINE 

trois années de recherches et de découvertes. Je ne songeais 
qu'à agrandir mon intelligence, à augmenter ma science, à 
acquérir un sentiment plus vif du beau et du vrai; j'étudiai 
avec ardeur l'histoire et l'antiquité, cherchant toujours les 
vérités générales, aspirant à connaître l'ensemble, à savoir 
ce qu'est l'homme et la société... J'osai, dans mon inexpé- 
rience et dans mon audacieuse confiance, essayer une foule 
de questions qui ne peuvent être traitées que par des hommes 
d'un esprit mur et très instruits. Mais la vanité des efforts et 
l'insufîisance de mes découvertes me rappelèrent bientôt au 
bon sens. Je compris qu'avant de connaître la destinée de 
l'homme, il fallait connaître l'homme lui-même. » 

La leçon n'avait été entendue qu'à moitié. Si le jeune 
homme restreignait la portée de ses recherches, il les entre- 
prenait de nouveau sans guide; il reprenait la mer sans bous- 
sole. S'il reconnaissait que certaines questions sont du res- 
sort d' « hommes d'un esprit mûr et très instruits », il ne 
s'avouait pas que pour toutes il est toujours sage de déférer 
à l'autorité. Encore moins avait-il la réserve de garder par 
provision ce christianisme où il avait été élevé, sauf à en 
contrôler les fondements, degré par degré, contrôle qui ne 
peut être poussé à fond que par un « esprit mûr et instruit». 

« Malgré la chute de mon christianisme, j'avais conservé 
les croyances naturelles, celle de l'existence de Dieu, celle 
de l'immortalité de l'âme, celle de la loi du devoir. J'en vins 
à examiner sur quels fondements j'appuyais ces croyances: 
je trouvai des probabilités et aucune certitude; je trouvai 
faibles les preuves qu'on en donnait; il me sembla que l'opi- 
nion contraire pouvait contenir une part égale de vérité; ou 
plutôt il me sembla que toutes les opinions étaient probables; 
je devins sceptique en science et en morale; j'allai jusqu'à la 
dernière limite du doute. 

« ... J'étais plein, à ce moment, d'une joie orgueilleuse; je 
triomphais dans mes destructions; je me complaisais à exer- 
cer mon intelligence contre les opinions vulgaires... j'allais 
toujours plus avant, jusqu'à ce qu'un jour je ne trouvai plus 
rien debout. 

« Je fus triste alors; je m'étais blessé moi-même dans ce 
que j'avais de plus cher; j'avais nié l'autorité de cette intel- 



RELIGION ET NATURISME 71 

ligcncc que j'estimais tant. Je me trouvais dans le vide et le 
néant, perdu et englouti. » 

Ainsi en est-il au réveil de toute ivresse. La surexcitation 
laclice donnée à l'organisme le laisse épuisé et vide. La rai- 
son n'échappe pas à cette loi. On peut abuser d'elle comme 
des sens; elle se venge de la môme manière, en se faisant 
prendre elle-même en amertume et en dégoût. La raison, 
comme les sens, doit être conduite avec ordre et méthode. 
Elle prouve sa destinée, qui est la recherche réglée et la 
découverte progressive du vrai, par la souffrance qu'elle 
apporte à ceux qui la manient sans règle et sans l'appuyer à 
quelques points fixes. 

Taine ne retrouva la tranquillité et aussi la fécondité de 
l'esprit qu'en s'établissant dans un système, c'est-à-dire en 
conduisant son esprit suivant certains principes. Ce système, 
auquel s'attacha le jeune homme, était le panthéisme. Nous 
avons dit et nous verrons de reste s'il devait lui apporter la 
pleine lumière. Au moins, le lirait-il de l'anarchie. « Je sus 
ce qu'il fallait examiner pour trouver le faux ou le vrai. Je vis 
le point où je devais porter toutes mes recherches... Ce fut 
mon salut. » Par là, surtout, il rejetait hors de soi le scep- 
ticisme dont il avait senti dans ses entrailles la « liqueur 
empoisonnée »; et il ne craignait rien tant qu'elle ne le prît 
(c à la gorsfe * ». 

II 

Au sortir de cette crise, le jeune homme souscrivait un 
engagement : « Examiner toujours de nouveau mes prin- 
cipes; c'est ainsi seulement qu'on peut arrivera la vérité. » 

Taine a-t-il fidèlement tenu cette résolution à l'égard de la 
vérité religieuse ? Soumit-il de nouveau et constamment à 
l'examen et les principes qui lui avaient fait rejeter sa foi et 
les principes de cette foi elle-même ? 

Dans une notice sur l'abbé Barnave, l'un des camarades 
d'Ecole normale de Taine, M. Cl.-Ch. Gharaux, raconte le fait 
suivant : « Un jour, qu'à brùle-pourpoint, sans circonlocutions 

1. Lettre à Prévost-Paradol, du 18 avril 1849. 



72 HIPPOLYTE TAINE 

ni exordc, comme c'était assez son habitude, Taine lui eut 
dit : « Explique-moi donc, Barnave, l'acte de foi ; j'entends là- 
« dessus tant d'insanités, qu'il n'est pas possible que ce soit 
« là l'enseignement de ton Église et ta croyance à toi. » Bar- 
nave, sans rien dissimuler du mystère et de ses profondeurs 
insondables à l'œil de l'homme, fit de son mieux le com- 
mentaire du rationabile sit obsequium. Taine aussitôt de 
répondre : « Je m'en doutais, on vous calomnie; rien après 
« tout n'est plus logique, rien même n'est plus scientifique. 
« L'acte de foi tel que tu viens de me l'exposer, c'est un acte 
« de bon sens. Je voudrais croire*. » 

On ne voit pas que Taine ait tiré quelques conséquences 
de cet aveu, qu'il ait travaillé à chercher par lui-même ce 
qu'il y a de logique, de scientifique, de conforme au bon 
sens dans l'acte de foi. C'est de l'Ecole normale qu'il écrit 
à un ami : « Tu crois... à la façon des catholiques, sans 
voir véritablement, ni savoir. » Il ajoute un peu plus loin : 
« M. Gratry, élève des plus distingués de l'Ecole polytech- 
nique, ayant obtenu le prix de philosophie au concours, 
adepte passionné de Saint-Simon pendant longtemps, s'est 
fait prêtre catholique. Il est notre aumônier maintenant. 
Cela est terrible à penser, n'est-ce pas 2? » 

Cette terreur fait sourire, mais elle marque bien l'état 
d'esprit de Taine. Croire au catholicisme, se faire prêtre 
catholique était pour lui la chute suprême de la raison. 

Cette raison, il ne cessa guère de l'opposer à la croyance. 
La religion lui apparaissait en conflit avec la philosophie : 
la première repose sur « la croyance sans preuves que (le sa- 
vant) laisse au peuple w ou sur « la vision extatique qu'il laisse 
aux malades » ; la seconde ne prétend « se rendre qu'à l'évi- 
dence j)ersonnelle », elle veut « toucher et voir ». Elles sont 
« produites par des facultés qui s'excluent réciproquement 
et par des méthodes qui réciproquement se déclarent impuis- 
santes^». On voit que Taine n'avait guère approfondi son 
entretien de l'Ecole normale avec Barnave. Il va jusqu'à 

1. Cité par Victor Giraud dans son Essai sur Taine, p. 17 et 18, note. 

2. Lettre du 18 avril 1849. 

3. Nouveaux essais de critique et d'histoire : Philosophie religieuse. 



RELIGION ET NATURISME 73 

nier que la religion soit établie sur l'histoire ou le raisonne- 
ment. Et cette méconnaissance fait mal. Une doctrine qui a 
nourri des milliers d'intelligences et consolé des milliers de 
cœurs ne mérite-t-elle pas une heure d'attention? 

Pour lui, il se livrait en toute confiance à la raison. Il lui 
demandait « cette persuasion solide et parfaite qui est le 
repos absolu de l'âme, qui exclut tout doute, et qui enchaîne 
l'esprit comme avec des nœuds d'airain ' ». 

Mais ce calme n'était pas à l'intime de l'àme. «J'ai un fonds 
de tristesse permanent et nécessaire, écrivait-il, et ma seule 
consolation est la pensée que tout cela n'est qu'un jeu de 
quarante ou cinquante ans, tout au plus encore; qu'au bout 
de tout cela est le repos, l'éternel sommeil, j'espère, et qu'on 
peut bien s'agiter un peu sur la route quand on a à l'hôtel- 
lerie un si bon lit pour vous recevoir 2. » Et quelques jours 
après : « La philosophie... est une grande maîtresse de rési- 
gnation. Quand j'ai une vive souffrance, je m'occupe à consi- 
dérer le mouvement général du monde, et j'oublie mon petit 
moi en pensant à l'universel, ou au moins en songeant que 
tout cela finit, et que dans trente ou quarante ans nous irons 
tous dormir^. » Et cinq ans avant sa mort, en donnant un 
souvenir ému à la mémoire d'un de ses anciens camarades 
du lycée Bonaparte, Planât, dit Marcelin, le brillant et mélan- 
colique fondateur de la Vie parisienne^ il se montrait mar- 
chant derrière les disparus, « à petite distance, dans le sentier 
qui s'est dérobé sous leurs pas. Il s'effondre sous les nôtres; 
chaque jour nous enfonçons davantage, et cette terre qui les 
recouvre nous monte déjà jusqu'aux genoux*. » 

C'est de la résignation à la Marc-Aurèle, mais sans « l'hé- 
roïsme » qui vibre parfois à travers les Pensées de l'empereur 
stoïcien. Vainement, Taine en avait-il fait son « catéchisme », 
vainement s'efforçait-il de se hausser à la hauteur de cette 
« àme la plus noble qui ait vécu ^ », quand il retombait sur 

1. Lettre du 22 février 18'i9. 

2. Lettre du 10 juillet 1849. 

3. LeUre du 21 juillet 1849. 

4. Derniers essais : Marcelin. 

5. Lettre du 11 décembre 1851. — Nouveaux essais de critique et d'his» 
foire : Marc-Aurèle. 



74 HIPPOLYTE TAINE 

soi, il lui semblait retomber sur le vide. L'abîme que creuse 
la perte de la foi religieuse ne se remplit jamais. Et c'était à 
lui-même autant qu'à sa génération qu'il pensait, quand il 
écrivait : « Nous parviendrons à la vérité (vérité incomplète 
et tronquée), non au calme*. » 

III 

Au surplus, si Taine ne trouva pas l'apaisement de l'âme 
dans la science et la philosophie, il ne semble pas qu'il ait 
ressenti jusqu'à l'angoisse l'absence de la vérité religieuse. 
S'il y avait un vide au fond de son âme, il évitait d'y des- 
cendre. Taine n'était point porté à revenir sur lui-même, à 
s'interroger, à s'analyser, à se démonter. De tempérament 
intellectuel et visuel, il vivait de raisonnements abstraits et 
d'images colorées. De telles natures s'établissent dans le 
monde du dehors et dans le monde des idées. Elles ne 
goûtent pas les richesses de la vie intérieure, mais elles n'en 
éprouvent pas non plus les souffrances. Elles vivent en zone 
neutralisée. 

Taine a écrit de JoufFroy que ce « fut un homme intérieur ». 
L'avenir de l'homme et le soin de son àme, telle fut la préoc- 
cupation constante de JoufFroy. « Hors du christianisme, il 
suivait la pente du christianisme ; devenu philosophe, c'est de 
l'avenir qu'il s'inquiétait encore; en ramenant toute la philo- 
sophie au problème de la destinée humaine^ il cherchait le salut 
sous un autre nom... Dans de pareilles âmes, les dogmes déra- 
cinés arrachent et emportent avec eux les parties les plus 
vive3 et les plus sensibles du cœur... Quinze ans plus tard, 
son âme se soulevait encore au souvenir de cet orage... Son 
récit fut un drame presque lyrique*. » 

Le lecteur aura déjà rapproché de la page célèbre de Jouf- 
froy la confession de l'écolier. Ce qui est là cri poignant d'an- 
goisse, est ici détachement triste, mais résigné. A l'égard de 
la destinée et de la vérité religieuse, l'attitude de Taine était 
r c( incuriosité' ». 

1. Histoire de la littérature anglaise, t. III, Byvon. 

2. Les Philosophes français : Jouffroy. 

3. Le motest de P.Bourget dans les Deux Taine. (Minerva du l«'août 1902.) 



RELIGION ET NATURISME 75 

On ne le sent que trop à la façon badine et railleuse dont 
il traite lui-même le problème qui avait fait le tourment de 
JouftVoy. Jouffroy fonde la destinée future de l'homme sur 
sa nature immortelle et ses aspirations infinies. Mais le bœuf, 
dont la nature est de vivre quinze ans et de se reproduire, 
et qui y aspire autant qu'il est en lui, est mangé à trois ans. 
Faut-il en conclure, demande Taine, que le bœuf, dont j'ai 
mangé hier, renaîtra dans un autre monde, y vivra douze ans 
encore et v fera des veaux? — On sait combien cette raillerie 
déplacée fit scandale. Il ne parait pas que l'homme mûr ait 
là-dessus assez réparé l'intempérance du jeune homme. Sa 
solution restera celle qu'il proposait dès lors, u Quoi de plus 
simple? Quoi de plus naturel mémo?... Les faits dominants 
qui composent la vie d'un être sont sa destinée : donc il y a 
en lui des forces capables de les produire; donc il y tend et 
ils composent son bien... » Par ailleurs, « à titre de faits, ils 
sont précaires et dépendent des circonstances extérieures; 
donc, étant donné un être, il n'est pas certain qu'il atteigne sa 
destinée... Le sens du mot, comme un juge sévère, a démêlé 
l'erreur de la vérité K » 

Il ûuit dire que le juge à courte vue a méconnu la portée 
du mot. Il y a loin entre la tendance inconsciente des êtres 
inférieurs et l'aspiration consciente de l'homme. Si la pre- 
mière reste soumise, sans qu'il y ait manquement à l'ordre, 
au jeu des forces naturelles et à la volonté humaine, la 
seconde ne peut pas, sans un non-sens, ne pas aboutir. 

Au total, Taine n'était pas une âme religieuse. Pendant 
vingt ans de sa vie, non seulement il n'a pas senti le besoin 
du catholicisme, mais il en a méconnu la vertu intime. Bien 
plus, il l'a traité comme l'ennemi. Sans doute, au début de 
sa carrière, il pouvait ressentir quelque amertume contre un 
clergé rallié à un gouvernement auquel sa propre indépen- 
dance d'esprit était suspecte, contre des idées qu'il croyait 
pouvoir rendre responsables de ses échecs universitaires. 
Quelle qu'en soit la raison, on trouve dans ses premières 
lettres des mots durs et méprisants à l'égard de tout ce qui 

1. Les Philosophes français : Jouffroy. 



76 HIPPOLYTE TAINE 

touche au catholicisme. Mais combien de temps ne lui fallut-il 
pas pour dépouiller cette antipathie ! 

Dans ses Carnets de voyage^ ou Notes sur la province^ 
écrits entre 1863 et 1865, on ne sent s'ébaucher, même au con- 
tact des populations les plus croyantes, nul frisson d'émotion 
religieuse. La piété des Bretons est «lourde». Dans les 
paysans égrenant leur chapelet, « rien de véhément, d'ar- 
dent; seulement, ils ont l'air pris tout entiers; c'est la plé- 
nitude de la croyance et de l'attente, comme si on les menait 
chez l'Empereur, aux Tuileries, parmi les dorures, et qu'un 
chambellan leur ait dit : « A genoux et ne bougez pas. » 
La religion ainsi entendue est -elle autre chose qu'une 
crainte plus forte? L'idée de la justice absolue entre-t-elle 
dans ces esprits-là ? » Une statue de la Vierge avec l'Enfant 
Jésus lui inspire cette réflexion : « Parfois il semble que le 
catholicisme soit un polythéisme retourné, dans lequel, au 
lieu d'êtres forts, on adore des êtres malheureux et tendres. » 
Quelques visages de jeunes filles ou de femmes, où transpire 
la vie intense de l'àme, où la virginité des sens et de l'esprit 
met sa candeur tranquille et profonde, l'ont arrêté, « stupé- 
fait et troublé ». Mais, au dire d'un soldat, d'un fonctionnaire 
quelconque, leur vertu est loin d'être inexpugnable. Et voilà 
Taine comme soulagé. 

11 gémit sur la multitude des couvents, sur la concurrence 
désastreuse que font les collèges religieux aux maisons d'in- 
struction de l'État. Le rôle du clergé lui apparaît surtout 
politique, avec la passion de dominer. « Le caractère saillant 
de l'Eglise en France est d'être une institution temporelle, 
une machine de gouvernement. Le sentiment religieux pro- 
prement dit, moral, mystique, artistique, tel qu'on le voit en 
Allemagne, en Italie, en Angleterre, y est presque nul, tout 
à fait sporadique ou rudimentaire. » 

Quand il aborde l'Angleterre, le ton change. Non seule- 
ment Londres est bien près de lui paraître une ville plus 
belle, au moins plus intéressante, que Paris, mais la religion 
y est nettement proclamée « supérieure » au catholicisme de 
la France. Celte religion «subordonne les rites et les dogmes 
à la morale. Elle prêche le self-govenimeiit^ l'autorité de la 



RELIGION ET NATURISME 77 

conscience, la culture de la volonté. Elle laisse une place assez 
large à l'interprétation et au sentiment personnel. Elle n'est 
pas décidément hostile à l'esprit des sciences modernes, ni 
aux tendances du monde moderne*. » Il rencontre à Hyde- 
Park, ou ailleurs, des prédicateurs en plein air : il « approuve 
beaucoup ces sortes de scènes »; la piété n'en est pas trop 
lourde. Et puis, là-bas, les femmes sont vertueuses. 

Dans son Voyage en Italie^ il entrevoit r»n instant la puis- 
sance de durée que puise le catholicisme dans sa force comme 
discipline sociale, et dans la satisfaction qu'il apporte aux sen- 
timents pieux du cœur humain, sans compter l'antiquité de la 
possession. 11 ne lui reconnaît pour ennemi sérieux qu'un 
nouveau protestantisme à naître dans un siècle ou deux, 
« accommodé aux besoins de la civilisation et de la science, 
indéfiniment élargi et épuré», qui deviendrait « par excel- 
lence la religion philosophique, libérale et morale ». « Si le 
catholicisme résiste à celle attaque, il... semble qu'il sera 
désormais à l'abri de toutes les autres. » Seulement, Taine 
croil voir le catholicisme se protestantiser peu à peu lui- 
même. * 

Moins de deux ans avant sa mort, Taine écrivait : « Pour la 
religion, ce qui me semble incompatible avec la science 
moderne, ce n'est pas le christianisme, mais le catholicisme 
actuel et romain; au contraire, avec le protestantisme large 
et libéral, la conciliation est possible. « On le voit, c'est jus- 
qu'au bout la méconnaissance de la valeur rationnelle du 
catholicisme aussi bien que de sa sphère véritable. En quoi 
le dogme et la morale catholiques peuvenl-ils gêner l'histo- 
rien, le physiologiste, le chimiste? Faut-il ajouter que la 
science moderne s'accommode beaucoup mieux de la logique 
catholique que de l'illogisme protestant? 

Mais ce que nous voulons surtout noter, c'est que, dans 
toute son œuvre, Taine considère la religion comme un pro- 
longement de la morale. Il ne lui demande aucune clarté sur 
les mystères qui nous enveloppent, aucune percée vers 

1. Notes sur l'Angleterre, chap. ix. — Voir encore Histoire de la littéra- 
ture anglaise, t. III : Conclusiou, iv. 



78 HIPPOLYTE TATNE 

l'au-delà. Son naturisme n'a rien de religieux. Il confessait 
lui-môme n'avoir « aucune disposition mystique' ». On sait 
de reste ce qu'il faut entendre par là. On a pu parler de la 
religion de Spinoza; nous n'y contredirons pas. Mais chez 
Taine, si l'élan d'admiration pour la force ou l'harmonie de 
la nature est ardent, rien chez lui de l'accent d'une âme qui 
s'abîme dans l'adoration, qui reconnaît sa dépendance à 
l'égard d'une puissance supérieure, non pour la subir mais 
pour lui faire hommage de sa soumission, qui la prend 
pour règle de sa vie, qui s'y complaît comme dans l'idéal 
de toute vérité, de toute beauté, de toute bonté vers 
lequel il dispose en son âme de continuelles ascensions. 
Le mystère, comme tel, ne le tente pas. Il prétend bien 
plutôt l'éliminer de l'univers. Une loi de la mathématique 
ou de la mécanique universelle, qui tient en une formule 
nette et simple, le ravit bien plus que la pensée d'une réalité 
supérieure à tout être créé, qui surpasse toute conception 
humaine et dont la transcendance fait la vérité en même 
temps que l'impressionnante grandeur. 



IV 

Par une autre pente de sa nature, Taine devait être amené 
à l'opposé de l'ascétisme chrétien. 

Taine est un visuel, un coloriste. Il a la passion des 
formes, surtout de la couleur. Quoique musicien par goût, il 
ne semble pas avoir beaucoup écouté la voix intime des 

1. Lettre du 19 novembre 1875 citée dans le Journal des Débats du 
3 mars 190'^. Cette lettre, qui a été exhumée à propos des projets de loi 
contre les congrégations, continue : « Je comprends que des âmes tristes, 
douces, ferventes, veuillent encore vivre ensemble, s'astreindre à une règle, 
abdiquer leur volonté, se cloîtrer. La nature comporte tout, même les catho- 
liques, les Frères moraves, les sentiments des moines bouddhistes. A mesyeux, 
l'État n'est qu'un gendarme contre les brigands de l'intérieur ou les ennemis 
de l'extérieur, et il a tort, quand, ayant assuré la police et la justice, ayant 
établi les routes et les écoles, il empêche quelques-uns de ses membres de 
chercher le bonheur ou la paix de l'âme dans le genre de vie, d'association 
ou de rêve qui leur convient. » — Le bon sens de Taine lui fait répudier 
hautement, ici comme ailleurs, la sotte tyrannie jacobine. Seulement ses 
clients seraient peut-être peu llallés d'être assimilés aux Frères moraves ou 
aux moines bouddhistes. 



RELIGION ET NATURISME 79 

choses, la discrète harmonie des êtres. Il n'aurait pas écrit 
Milly ou la Terre natale. Son attention est tout entière aux 
couleurs. D'un mot, il suscite en nous l'image des objets 
corporels. Il n'est satisfait que lorsqu'il est parvenu à noter 
« les taches » que font ces objets « sur sa rétine ». Il y a 
parfois comme de l' « hallucination » dans l'acuité de sa 
vision*. Toujours l'aspect matériel des choses le frappe 
comme d'un coup physique et s'imprime en lui. 

De là, ces métaphores si parfaitement continuées, ou ces 
mots brefs, coups de pinceau sur la toile. Dans Balzac, écrit 
Taine, où certains héros accumulent et manient les millions, 
le lecteur se sent « glisser sur une nappe d'or »; le monde 
moderne est un cirque où tout disparaît devant l'idée du but 
et des rivaux ; u le coureur sent leur haleine sur ses épaules » ; 
— « les barbares sur le sol de l'Italie ont... fondu comme une 
neige d'hiver ». D'ailleurs, la couleur est volontiers crue et 
la métaphore dure. Il parle du « terreau » nécessaire pour 
faire croître la fleur humaine, du métier ou de la spécialité 
qui « nous compriment, nous déjettent et finissent par nous 
estropier ». 

A maintes reprises, il a décrit les arbres et les forêts. C'est 
le premier souvenir profond de son enfance. Il a rappelé ces 
voyages en automne avec son père à travers les Ardennes, 
où tous deux tombaient « en un long silence », lorsque, 
«lieue après lieue», ils retrouvaient «toujours les tètes 
rondes des chênes, les files d'arbres étages et la senteur de 
l'éternelle verdure ». Ce qui le charme dans les bois, ce sont 
leurs formes mobiles et changeantes, les jeux de lumière 
sur la verdure ou sur le sol, plutôt que la chanson gaie ou 
grave, le murmure mystérieux ou le gémissement plaintif 
qu'ils exhalent. 

Le ciel le séduit par ses aspects colorés, ses tons fulgu- 
rants ou sombres, ses illuminations qui transportent les 
sens comme « dans un triomphe ou dans une gloire », ses 
teintes de deuil qui s'étendent comme un voile sur la ville 
assoupie. Il écrivait à sa sœur : « Je crois que j'aurais été 



1. Une page curieuse des Philosophes français, au chapitre ii, montre 
comment il savait s'eutraiuer à cette « hallucination ». 



80 HIPPOLYTE TAINE 

paysagiste. » Mais un paysage est pour lui une fôte, un repos 
ou une excitation de l'œil plutôt qu'un état d'àine. Le matin ne 
lui chante pas la fraîcheur de l'espérance, midi ne l'opprime 
pas de sa lassitude accablante, le soir ne fait pas descendre 
en lui son calme apaisant. Il conçoit qu'on passe sa vie « dans 
l'amour des lumières et des ombres. Les grandes masses de 
couleurs simples ont une âme, et il suffit de les regarder 
pour être heureux. » 

L'àme qu'il sent dans la nature, c'est « la grande âme 
végétale », à moins qu'il ne s'arrête aux mouvements et aux 
ondulations du sol « aussi expressives que les formes 
humaines, mais combien plus variées, combien plus étranges 
et plus riches en altitudes ! » L'impression qu'il ressent est 
une impression physique de grâce ou de [force. Rarement 
comme devant l'amphithéâtre de montagnes qui domine 
Luchon, il subira « l'idée du simple et de l'impérissable » 
qui « entrait avec une domination entière dans l'esprit sub- 
jugué. Des sensations pacifiques berçaient l'âme dans leurs 
ondulations puissantes. Elle se mettait à l'unisson de ces 
êtres inébranlables et énormes. C'était comme un concert 
de trois ou quatre notes indéfiniment prolongées et chantées 
par des voix profondes '. » 

Cet amour, cette passion des belles formes se traduit, chez 
Taine, par l'admiration enthousiaste de l'art antique. Ce n'est 
pas seulement la mesure et la proportion, le sens humain et 
le sens du vrai qui le charme dans cet art. Il envie presque 
le temps où le gymnase, la place publique offraient aux 
regards ces types de beauté humaine reproduits par les artistes 
de la Grèce, où tout un peuple avait « si bien fait du bel ani- 
mal humain son modèle » qu'il en avait a fait son idole ». 
« Comme il entre de plain-pied dans la vie des hommes de 
ces temps, et comme parfois il semble regretter, lui, pauvre 
corps chétif usé par le travail de la pensée, de n'avoir pas été 
l'un des leurs, de n'avoir pas manié le disque^! » Dans le 
flottement des nuages, les croupes des montagnes, les eaux 

1. Voyage aux Pyrénées, 2' édition, p. 60, 61, 332. 

2, Victor Giraud, Essai sur Taine, p. 78. 



RELIGION ET NATURISME 81 

des torrents, il retrouve volontiers les divinités antiques, les 
filles de l'air, de la terre et de l'onde. Il subit ces évoca- 
tions et s'en justifie. « On a l'air d'arranger des phrases, et 
l'on ne fait que raconter ses sensations. » 

Ce qu'il exalte surfout dans la Renaissance, c'est le culte 
et la reproduction des belles et puissantes formes librement 
épanouies. Ce qu'il y a d'irréel dans un Léonard de Vinci, 
dans un Raphaël, nous ne disons rien des primitifs ou du 
Beato Angelico, l'attire peu. Dans Rubens et dans l'école fla- 
mande, il a surtout vu une débauche de chair, un étalage 
de rondeurs colorées. Il a admiré dans la Kermesse l'animal 
humain « débridé». A-t-il compris aussi bien le sentiment 
intense des toiles religieuses du grand peintre d'Anvers, 
l'adoration profonde où s'abîment ses rois mages, la détresse 
ou la sérénité divine qu'il met sur le visage du Christ en 
croix? Et les contrastes de lumière et d'ombre, chez Rem- 
brandt, ne tendent pas seulement à flatter l'œil *, ils vont à 
peindre la profondeur de la vie. 

Taine a senti lui-môme où pouvait mener cette admiration 
excessive des formes extérieures, et, sous la fascination des 
flots bleus de la Méditerranée, il écrivait : « On redevenait 
païen. » Mais ce retour lui apparaissait-il un recul? « Dans 
la morale comme dans l'art, dit-il, c'est toujours chez les 
anciens qu'il nous faut chercher nos préceptes. » L'art ionien 
a dû sa perfection non seulement à « une civilisation plus 
spontanée et plus simple », à « une race mieux équilibrée et 
plus fine )), mais aussi à « une religion mieux appropriée^ ». 
A « l'aisance harmonieuse » de la vie antique, « où les 
instincts naturels se déployaient intacts et droits sous une 
religion qui favorisait leur pousse au lieu de la réprimer », il 
oppose « le trouble » apporté dans l'àme humaine par l'idée 
chrétienne. « La perspective d'une éternité bienheureuse ou 
malheureuse a rompu son équilibre » ; la nature a été oppri- 
mée et abattue^. Taine ne se demande pas si réellement l'his- 
toire de l'antiquité dépose en faveur de ce bel équilibre des 

1. De l'Idéal dans l'art, 2» édition, p. 111. — 2. Ibid., p. 87, 120. 
3. Philosophie de l'art en Grèce, § 2. 



82 HIPPOLYTE TAINE 

facultés humaines', si ce n'est pas précisément la religion 
chrétienne qui a redressé les instincts naturels. Plus tard, il 
comprendra le « gorille féroce et lubrique » que recouvre 
toute civilisation. Pour le moment, son esprit systématique 
voit toute l'antiquité dans quelques œuvres littéraires et 
quelques œuvres d'art. Il est séduit par cet idéal de l'homme 
sain, heureux, qui borne ses préoccupations à la vie pré- 
sente. 

Aussi, quelle méconnaissance du moyen âge ! Pendant 
tout le moyen âge, sous le poids incommensurable d'une 
éternité de supplices ou de délices, l'âme humaine « a été 
comme une balance affolée et détraquée, au plus bas, au plus 
haut, toujours dans les extrêmes ». Son poète est le Dante, 
le chantre d'un au-delà épouvantable ou angélique. Son 
architecture est la gothique, qui répond à « des imaginations 
délicates et surexcitées », à des âmes éprises de « sensations 
vives, multiples, changeantes, extrêmes et bizarres». «Cette 
architecture exprime et atteste la grande crise morale, à la 
fois maladive et sublime, qui pendant tout le moyen âge a 
exalté et détraqué l'esprit humain^. » — En vérité, est-ce bien 
à notre siècle névrosé qu'il faut parler des imaginations sur- 
excitées et exaltées du moyen âge? A voir en France et en 
Europe les populations qui ont le moins subi l'influence de la 
civilisation moderne, leur robuste tempérament physique et 
intellectuel, il est permis de souhaitera notre temps quelque 
chose de la santé d'autrefois. Le moyen âge, le « fangeux » 
moyen âge, a eu ses misères, sa grande misère. Avec Taine, 
nous reconnaissons que l'ouvrier « n'a plus la petite vérole, 
ni la lèpre », qu' « il a du café, du sucre, du linge ^ ». C'est 
un progrès. Mais il est certaines vertus d'autrefois qu'il eût 
fait sagement de ne pas laisser se perdre. 

Le naturisme sensuel de Taine se traduit par l'admiration 

1. L'antiquité décomposée à la façon de l'ancien régime et de la Révolution, 
a remarqué M. Jules Lemaître, lui eût sûrement paru hideuse. « La beauté 
même du siècle de Pdriclès, si Taine avait pu dépouiller les archives athé- 
niennes, n'eût pas résisté à cette opération. » (Les Contemporains, 6* série, 
p. 310.) 

2. Philosophie de l'art en Grèce, p. 126 à 132. 

3. Voyage aux Pyrénées, 2" édition, p. 12. 35. 



RELIGION ET NATURISME 83 

pour tout élan des puissances humaines, pour tout déploie- 
ment de la force héroïque ou simplement effrénée. Dans les 
grandes débauches et les grandes tueries, il voit le déborde- 
ment triomphant de l'animal humain. Je ne sais quel sei- 
gneur du seizième siècle, raconte-t-il, « au sortir des festins 
qu'il faisait, donnait aux dames le plaisir de voir sauter quan- 
tité de prisonniers du pont en bas ». S'indignera-t-il? Non : 
« Tels étaient ces hommes, extrêmes en tout, en fanatisme, 
en voluptés, en violence; jamais la source des désirs ne 
coula plus pleine et plus'profonde; jamais passions plus 
vigoureuses ne se déployèrent avec plus de sève et de ver- 
deur*. » 

De là, une certaine complaisance à peindre les spectacles 
brutaux. Les tableaux violents ne se rencontrent pas seule- 
ment dans les scènes de la Révolution, où ils sont à leur 
place ; ils se multiplient dans le récit du Voyage aux Pyré- 
nées. Ces montagnes imposantes et gracieuses, ces paysages 
charmants se peuplent pour lui de souvenirs sanglants : 
étrange démonstration de « la théorie du milieu », qu'il pré- 
tendait y avoir découverte. Les exploits de Pé de Puyane, 
maire de Bayonne, exploits d^écorcheur, sont étalés avec un 
luxe de détails d'un réalisme répugnant. 

Thomas Grainclorge lui-même se plaît trop à l'acre 
odeur du sang. Son ami, Jonathan Butler, entre dans un café 
où cinq ou six gentlemen du Kentucky avalaient des sand- 
wiches. A trois reprises, il demande au garçon une allu- 
mette : le garçon sert ces messieurs. « A la quatrième fois, 
le pauvre diable, harcelé, crut qu'il aurait le temps de pous- 
ser aux Kentuckiens leur dernier sandwich, et passa cou- 
rant. Butler, levant le bras de toute sa hauteur, lui planta 
dans le dos son bowie-knife. Le coup fut si fort qu'on enten- 
dit craquer l'omoplate, ébréchée par la garde du couteau. 
L'homme tomba, le ventre à terre, suffoquant; il fit un effort 
pour se relever sur les coudes, tendit le gosier en avant pour 
avaler de l'air, puis, avec le hoquet, lança un flot de sang 
par la bouche, et mourut, sur-le-champ, sans crier. » 

Butler est condamné à être pendu. La veille de l'exécution, 

1. Voyage aux Pyrénées, p. 76. 



84 HIPPOLYTE TAINE 

sa mère est introduite près de lui. Le geôlier, « au matin, 
entrant dans la chambre, trouva Butler la face contre terre, 
mort, avec trois coups de couteau dans la poitrine. Il y avait 
une éclaboussurc de sang contre le mur, puis une mare de 
sang auprès de la chaise; le couteau était resté dans la troi- 
sième plaie. 11 s'était frappé trois fois, et, dans les inter- 
valles, il avait eu la pensée d'écrire. )> Après deux tentatives 
inutiles, « il annonçait que, cette fois, il poserait la pointe 
du couteau à l'endroit où l'on sent le cœur battre, et qu'il 
enfoncerait en appuyant par degrés et des deux mains, mais 
en s'agenouillant contre son lit, de façon à ne pas faire de 
bruit et à n'éveiller personne par sa chute. La dernière ligne 
indiquait l'heure : onze heures vingt-trois minutes, et il avait 
eu la précaution de remonter sa montre. » 

Chose étrange que de pareilles pages, aux teintes ensan- 
glantées, sous la plume d'un homme que vous trouverez au 
coin de son feu, doux et affable, le regard voilé et modeste ! 
Le style et l'homme seraient-ils tout un ? Croyons plutôt au 
dédoublement de l'homme et de l'écrivain. Mais l'on sait 
combien le naturisme sensuel glisse facilement dans la bru- 
talité. L'antiquité et la Renaissance ne l'ont que trop montré. 
A son insu, Taine a été entraîné sur la même pente. 

Nous avons noté précédemment comment l'impassibilité, la 
dureté d'àme de l'écrivain dérivait chez Taine d'un autre 
caractère de son naturisme, le caractère déterministe et 
mécaniste. Si l'homme n'est qu'un système de rouages qui 
se meut par ressort, il n'y a pas lieu de beaucoup s'attendrir 
sur ses déformations ou son mauvais fonctionnement; ou 
plutôt tout ce qu'il produit a la môme valeur parce qu'il ne 
peut produire autre chose. Et ce n'est pas l'enveloppe de 
chair, « la pulpe sanguine » dont on revêt ce mécanisme, qui 
lui donnera la vertu de nous émouvoir et de se faire aimer. 

V 

Mais parfois il y aura comme lutte entre les deux aspects 
du naturisme de Taine, l'aspect mécaniste et l'aspect sensua- 
liste; ou j)lulôt, si l'on veut, ces deux formes se superpose- 



RELIGION ET NATURISME 



85 



ront.Taine a tantôt la formule abstraite, sèche, mathématique; 
tantôt l'image abondante colorée, luxuriante. Tantôt, il semble 
que son idéal est, comme il a dit de Saint-Simon, de « chiflrer 
ses sensations », mais de les chiffrer en traits lumineux, 
éclatants; tantôt, il s'attache à montrer à nu toute l'articu- 
lation du raisonnement, à présenter l'équation ou les données 
du problème dans toute leur sécheresse algébrique. 

Et comme Taine avait toujours eu la prétention d'être un 
esprit scientifique, unicjuement accessible à l'expérience et à 
la raison, on s'est demandé si cette richesse de coloris n'était 
pas chez lui le fruit voulu du travail. « Le style de Taine, dit 
M. Faguet, est un miracle de volonté. Il est tout artificiel. 
On sait que non seulement il n'est pas l'homme, mais qu'il 
est tout le contraire de l'homme. « On a parlé, à propos de 
sa manière, de « procédé » et de « tension ». De fait, ses 
premiers essais sont plutôt abstraits et secs. C'est le dialec- 
ticien qui s'est d'abord révélé. Dans les notes et brouillons 
publiés de lui, on ne sent pas, comme chez certains écrivains, 
ce besoin d'images qui s'échappe impétueux dans un premier 
jet, expression naturelle et première de la pensée, flot puis- 
sant que la réflexion vient plutôt retenir et modérer que 
grossir et pousser en avant. 

Certes, Taine était bien homme à se créer une manière 
d'écrire par volonté. Ses admirateurs, comme M. Boutmy, 
admettent que ce fut par une évolution plus ou moins cal- 
culée qu'à la langue «idéologique » il substitua ou superposa 
le langage concret. Ils lui reconnaissent « une imagination 
germanique administrée et exploitée par une raison latine m, 
très consciente d'elle-même'. Au surplus, la part de la 
volonté est manifeste dans la manière de Taine, cette manière 
n'en exprime que mieux sa nature-. Mais toute puissante 
qu'on la suppose, la volonté chez Taine n'alla pas jusqu'à 
créer l'imagination ; elle en réglementa l'usage, elle l'associa 
à l'exercice de la raison, sans toujours donner à son emploi 
la spontanéité de la nature. En revanche, elle communiquait 
à son style ce qu'il a de pressant, de dominateur. 



1. Taine, Scherer, Laboulaye, par E. Boutmy, p. 25 et 35. Paris, 1901. 

2. Essai sur Taine, par V. Giraud, p. 145-149. 



86 HIPPOLYTE TAINE 

Ajoutons que si Taine était né visuel, chez lui la couleur 
l'emporte sur le trait. Ses descriptions, toutes brillantes 
qu'elles sont, ne présentent pas toujours un dessin très net. 
En outre, son naturisme mécaniste semble parfois l'em- 
pêcher de saisir et de rendre tout le secret de la vie. Ses 
personnages, si minutieusement peints et détaillés par le 
dehors, n'ont pas — on l'a remarqué — la vivacité de vie 
que prennent en une ligne ceux de Saint-Simon ou de Balzac. 

VI 

Esprit puissant par la force d'assimilation et de synthèse, 
Hippolyte Taine ne fut pas, à proprement parler, un génie 
créateur. On retrouve chez lui des éléments empruntés à 
Spinoza, à Hegel, à Condillac, à Stuart Mill, à Comte, à Spen- 
cer, à Darwin, Il en a extrait ce qu'ils présentaient de plus 
saillant, sinon de plus résistant, pour en composer son dur 
métal. Le métal est de bel aspect, d'un contact froid; un 
persévérant et savant travail l'a poli et a donné à ses faces 
des reflets lumineux, d'une lumière un peu dure et aiguë. 
Mais la matière n'a pas été coulée d'un seul jet, surtout ses 
éléments n'ont pas été choisis avec assez de soin. 

Il a pensé trop vite, selon le mot de Vacherot. « Il a été trop 
pressé d'avoir un système ; et de trop bonne heure, avant 
que des réflexions, des lectures suffisantes, avant surtout 
que l'expérience de la vie et des hommes n'eût fait son œuvre, 
il en a arrêté, il en a accepté plutôt d'autrui les lignes direc- 
trices et les thèses fondamentales ; et, ces postulats de sa 
doctrine une fois fixés, jamais plus depuis il n'en a sérieuse- 
ment vériiîé les titres. Dans son ardeur juvénile... il avait 
embrassé comme « évidentes » des idées dont la clarté n'était 
faite que de leur extrême simplicité. Les idées trop simples 
risquent fort d'être des idées étroites ou des idées fausses : 
la réalité n'est pas simple'. » Universel déterminisme, réduc- 
tion de l'idée à l'image ou au symbole, de la substance à une 
série de faits, de la psychologie à la physiologie, du monde 
connaissable au monde expérimental, parfaite « adéquation » 

1. Essai sur Taine, p. 210. 



RELIGION ET NATURISME 87 

de la philosophie et de la science, opposition absolue, irré- 
ductible entre l'idée religieuse, sous sa forme catholique, et 
la science moderne, tout cela était, dès vingt ans, décrété 
d'évidence, marqué du signe ne varietur. 

Les thèses de Taine s'élèvent avec la sûreté, la précision 
d'un système ou d'une construction où les dimensions, où 
la place des matériaux ont été exactement prévues. Le lec- 
teur a comme l'impression de voir monter « autour de lui les 
murs d'une prison dialectique^». La construction terminée, 
il se sent captif et il est tenté de s'asseoir, accablé par la 
masse des blocs qui le dominent de toutes parts. Mais qu'il 
ait assez d'indépendance d'esprit et de volonté pour se repren- 
dre, et bientôt il découvrira que la plus grande partie, parfois 
la plus essentielle de l'idée ou du problème qu'on avait eu 
la prétention d'enfermer avec lui, est restée dehors. Et il 
demandera qu'on lui rende les espaces ouverts de la méta- 
physique et de la psychologie spiritualiste. 

Prison aussi ou hôpital, telle paraît être la demeure natu- 
relle de l'homme, de l'être pervers ou malade, que Taine 
nous présente. Et cependant l'homme ne peut se résoudre à 
s'amoindrir ainsi lui-même. Il réclame, avec le droit d'aimer 
et de servir ses semblables, la discrète habitation où il 
cachera ses vertus familiales, le temple où il priera Dieu, 

{A suivre.) Lucien ROURE. 

1. Taine, Scherer, Laboulaye, par E. Boutmy, p. 26. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 



La question de la. sardine : Habitat, goûts, nourriture de la sardine. 
Caprices et migrations. Causes assignées à sa disparition. Insuffisance des 
études scientifiques sur la sardine. Remèdes à la crise. — L'alcool est-il un 
ALIMENT? L'article sensationnel de M.Duclaux. Les protestations. L'énergé- 
tique alimentaire. Dépenses journalières de l'homme en calorique. Qu'est-ce 
qu'un véritable aliment? Son rôle. L'alcool, qui n'est pas aliment complet, 
est-il du moins un combustible? La méthode calorimétrique et sa com- 
plexité. Les expériences d'Atwater et Benedict. Les expériences contraires. 
Incertitude de la question. Ses rapports avec l'alcoolisme. — Télégraphie 
SANS FIL. Le grand succès. Le detector magneticum de Marconi. 

On dit parfois que les études scientifiques dessèchent le cœur. 
A rencontre de cette calomnie, commençons notre causerie par 
quelques considérations sur la disette de sardine dont souffre 
notre chère Bretagne. Nous serions heureux si ces pages trop 
brèves, rappelant le souvenir de la grande détresse qui dure 
encore, valaient, par aventure, un supplément de secours aux 
infortunés pécheurs. 

La sardine appartient à la famille des Clupéidés et cousine, en 
conséquence, avec le hareng et l'anchois. Inutile de la décrire : 
elle paraît sur toutes les tables, soit conservée à l'huile, — et 
alors sans tête, — soit fraîche, ou, pour mieux dire, légèrement 
salée. Son habitat est immense, mais toujours dans la région 
tempérée, entre les 30® et 50^ degrés de latitude. On la trouve 
aux Etats-Unis, sur la côte des Cornouailles, tout le long des côtes 
atlantiques de France, d'Espagne, de Portugal; enfin, dans la 
Méditerranée, dont les flots tièdes lui conviennent à merveille. 

C'est en effet un petit être frileux. Aussi, ne vient-il pas dans 
les eaux froides, comme l'a établi le lieutenant Goëz, comman- 
dant de la Perle, à Concarneau ; comme l'ont admis, avec lui, 
G. Pouchet* et Bouchon-Brandely^- L'hiver, la sardine fuit la 
terre refroidie par les vents du nord et se réfugie en haute mer, 
entre deux couvertures, c'est-à-dire entre deux eaux. L'été, elle 

1. G. Pouchet, la Question de la sardine. [Revue scientifique, 11 juin 1887.) 

2. Bouchon-Brandely, Rapport. [Journal officiel, 12 et 13 juin 1887.) 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 89 

s'approche des côtes attiédies, attirée par la température et aussi 
par l'abondance de la table. 

Car, frileuse, la sensible petite bête est encore gourmande, soit 
dit par euphémisme; en réalité, elle est voracc. Son aliment est 
le D/a/îA-<o« (matière errante), nom rébarbatif d'un mets savoureux. 
Qu'on en juge : à la surface de la mer, et aussi à différentes pro- 
fondeurs, Hotte une sorte de poussière vivante que l'on peut re- 
cueillir à l'aide d'un filet fin. Ce sont des algues microscopiques 
(Diatomées entre autres), et des animaux protozoaires (Foramini- 
fères, Radiolaires, etc.). Au milieu de cette purée, s'ébattent géné- 
ralement et font bombance, de petits crustacés, des mollusques, et 
surtout des larves de ces animaux. Voilà le planktqn dont se nour- 
rit la sardine, au large comme près des côtes. Si donc, à certaines 
époques, ce pâturage animé est poussé vers la terre par les cou- 
rants, s'il s'y trouve plus abondant qu'eu pleine mer, grâce à un 
appoint fourni par les œufs et les larves d'animaux vivant dans 
les goémons côtiers, le poisson sera doucement attiré, surtout si 
la température plus douce joint ses séductions  celles de la 
bonne chère. 

On comprend, d'après cela, comme l'a indiqué M. A. Giard, 
dans son rapport de 1887, que la destruction des varechs et goé- 
mons puisse faire tort au retour de la sardine. Il est peu probable 
qu'elle se nourrisse directement de ces herbes marines, comme 
l'ont cru quelques-uns, mais elle se repaît, en partie, des larves 
qui y éclosent et accroissent l'abondance du plankton. Détruire 
inconsidérément ces plantes, c'est donc s'exposer h diminuer l'ap- 
pât naturel qui attire le poisson. 

De la même manière, mais plus hypothétiquement, les chalu- 
tiers qui draguent et ratissent les fonds, peuvent nuire indirecte- 
ment à la pèche de la sardine. On les accusait de plus, jadis, d'en 
détruire les œufs. Le reproche semble suranné, car il paraît assez 
bien établi aujourd'hui, après les travaux de Cunningham, de 
Fabre-Doumergue et Biétrix*, que la sardine pond en pleine mer 
et que ses œufs flottent à la surface. Là aussi écloraient et se 
développeraient les alevins, à l'abri par conséquent du brutal 
chalut. 

La sardine se pêche sous deux formes. 11 y a la sardine adulte, 

1. Cf. Comptes rendus de l'Académie des sciences, 8 juin 1896. 



90 BULLETIN SCIENTIFIQUE 

dite de dérive, que les Annulais appellent pilchard et qu'ils pren- 
nent l'hiver, au large, dans les filets h capturer les maquereaux. 
Au contraire, celle que l'on exploite en Bretagne est la sardine 
de rogue, n'ayant guère plus d'un an, et non encore apte à la 
reproduction. Elle ne vient donc pas près des côtes pour frayer, 
comme fait le hareng, mais son caprice ou son intérêt l'y amènent 
entre les mois de juin et de novembre. Puis elle disparaît, vers la 
haute mer, sans doute. 

La pêche se fait au moyen de filets où s'emmaille le poisson, 
parfois au moyen de sennes variées. On y attire la petite gour- 
mande avec de la rogue^ friandise d'une odeur épouvantable, 
qu'elle aime comme le gourmet du Nord le caviar. C'est bien un 
caviar, en effet, mais composé d'oeufs de morue ou de maquereau, 
et qui vient principalement de Norvège. Son prix est très variable ; 
depuis plusieurs années, il est extrêmement élevé (60 à 70 francs 
les 100 kilogs). Or, on en jette souvent un quart de baril à chaque 
coup de filet. 

Quant aux causes de la disparition de la sardine, qui a plongé 
nos pêcheurs dans une si profonde détresse, on en a proposé plu- 
sieurs. Pour les uns, les grands coupables sont les chalutiers, 
surtout les chalutiers à vapeur qui ratissent inconsidérément les 
fonds. Ils sont bien astreints à rester au moins à 3 milles de 
la côte, mais, hélas ! en mer comme sous bois, comme partout où 
il y a des hommes, les contrebandiers et les braconniers ne man- 
quent pas. D'autres accusent la destruction du goémon. Nous 
avons dit que ces deux causes semblaient, en effet, pouvoir agir 
indirectement, mais plusieurs leur attribuent un effet plus direct 
et plus meurtrier. Pour d'autres, le motif de la rareté du poisson 
est la chasse d'extermination inconsidérée qu'on lui fait partout, 
spécialement en Portugal et en Galice. A quoi M. Pouchet répon- 
dait déjà, en 1887, que la sardine étant un poisson pélagique, la 
destruction provenant de l'homme n'est rien, en comparaison du 
carnage perpétré par les gros poissons, dont la déplorable pro- 
pension est de manger les petits. Il en concluait qu'on pouvait 
pêcher tant qu'on voulait, sans diminuer sensiblement l'espèce. 
L'opinion la plus commune est celle qui explique, par les varia- 
tions de la température et des courants, les caprices apparents 
de la sardine. Nous la disons fantasque; elle ne serait que fri- 
leuse et un tantinet gloutonne. Là serait le nœud de sa psychologie. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 91 

Ajoutons que ces alternatives d'abondance et de disette sardi- 
nières ne sont pas nouvelles. 

Dès le dix-huitième sièclf, on signale une très grande rareté de 
sardine à Saint-Jean-de-Luz durant quatorze ans (1760 à 1774). 
De 1818 à 1821, disette de pilchard en Angleterre. La sardine 
manque à Concarneau de 1871 à 1876. Enfin, entre 1880 à 1887 
(en exceptant 1883), même pénurie en Bretagne et en Vendée. 
Ces désertions prolongées ont été observées pour d'autres pois- 
sons; ainsi le hareng déserta, par deux fois, la côte norvégienne : 
durant soixante-dix-sept ans (de 1567 à 1644), pendant quarante- 
six Tins (de 1654 à 1700)1. 

On le voit, rien ne peut nous garantir que l'épreuve des pê- 
cheurs de l'Ouest prendra fin l'été prochain. Aussi est-il sage de 
prévoir l'avenir et de se préparer aux fâcheuses conjonctures pos- 
sibles. 

Tout d'abord, il faudrait obtenir que l'étude scientifique de la 
sardine fût activement poussée. Il est déplorable qu'une question 
de cette importance, qui intéresse dix-sept mille de nos inscrits 
maritimes et un commerce montant à 17 millions, ne soit pas 
mieux étudiée. On a pu remarquer, dans ce qui précède, que 
plusieurs particularités de la biologie sardinière — et des plus 
importantes — sont encore douteuses, mal élucidées. C'est que 
ces coûteuses études demandent pratiquement les subsides de 
l'Etat. Or, comme le disait récemment le prince de Monaco, en 
ouvrant les conférences d'océanographie au Conservatoire des 
arts et métiers, la France est actuellement la seule puissance 
maritime à n'avoir pas entrepris l'exploration scientifique de 
l'Océan, qui fait vivre une partie de sa population. Et dire qu'au 
lieu de ces dépenses utiles, indispensables, on gaspille l'argent 
des contribuables à des constructions d'écoles superflues, à des 
laïcisations aussi ruineuses que sacrilèges, à l'érection de sta- 
tues en l'honneur de tristes personnages, dont le seul titre est 
d'avoir démoralisé le peuple sans lui avoir sacrifié un jour de 
leur vie ! C'est à croire que nous devenons fous ! Mais passons... 
ceci sort de la science. 

En attendant que la lumière pleine se fasse sur l'histoire du 
précieux et inconstant animal, énumérons quelques-uns des re- 

1. Brocb, Comptes rendus de l'Académie des sciences, 27 mars 1882. 



92 BULLETIN SCIENTIFIQUE 

mèdes proposés. On a parlé de construire des bateaux pontés, 
qui iraient chercher la sardine au large lorsqu'elle ne s'approche 
pas des côtes. Ce serait cher et augmenterait les frais généraux. 

On conseille aux pêcheurs de se procurer un matériel leur per- 
mettant de prendre d'autres poissons lorsque la sardine (ait dé- 
faut. Cela semble excellent et serait rendu pratique par la fon- 
dation ou le développement de syndicats. Ceux-ci permettraient 
l'achat à prix réduit dudit matériel et surtout de la rogue, souvent 
vendue trop cher. M. Louis Durand, le dévoué propagateur en 
France des Caisses RaifTeisen, préconise aussi la fondation de 
caisses maritimes en faveur des marins, telles que celles qui 
donnent de si beaux résultats aux agriculteurs ^. 

Enfin, il y aurait lieu de développer et de favoriser les caisses 
d'assurances et de secours et surtout, de combattre l'insouciance 
et l'imprévoyance des pêcheurs, trop portés souvent h faire béné- 
ficier de leurs profits l'insidieux cabaret. 



Ce mot, ce triste mot, nous amène sans transition, à la grosse 
question scientifique, sociale, morale, économique, etc., etc., 
qui a été soulevée ces derniers temps, mettant en émoi le monde 
des savants, des médecins et... des distillateurs. On s'invective, 
on se contredit, on s'assigne en justice correctionnelle, rien n'y 
manque, si ce n'est peut-être un peu de calme. C'est presque 
aussi beau que la querelle des bouilleurs et des antibouilleurs ! 

L'alcool est-il un aliment? Tel est l'actuel et irritant problème. 
Beaucoup d'antialcoolistes avaient pris l'habitude de répondre 
carrément : non. Ainsi, je lis dans un excellent petit livre de vul- 
garisation, rédigé par des auteurs extrêmement brevetés, la phrase 
suivante : « Les alcools sont inutilisables comme aliment, car ils 
traversent presque en totalité l'organisme sans y subir de com- 
bustion, et par suite, sans produire de chaleur... Bien qu'étant 
la moins dangereuse des boissons alcooliques, le vin n'a qu'une 

1. Cf. le journal la Corporation (premier ou second numéro de février 1903). 
Annonçons auKsi la cinquième édition du Manuel pratique à l'usage des 
fondateurs et administrateurs des caisses rurales, par Louis Durand, docteur 
en droit, avocat à la Cour d'appel de I-^yon, président de l'Union des caisses 
rurales et ouvrières. Paris, Bonne Presse, rue Bayard, 5. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 93 

très faible valeur alimentaire. » On accumulerait aisément des 
citations analogues. 

Or, voilà qu'au début de cette année, paraissait un article sen- 
sationnel, si<>né de M. Duclaux, directeur de l'Institut Pasteur, 
membre de l'Institut. Il y rendait compte d'expériences, com- 
mencées il y a trois ans déjà, et poursuivies avec un luxe inouï, 
par M^I. Atwater et Benedict, savants américains, afin d'étudier 
justement la valeur alimentaire de l'alcool. On y lisait des phrases 
comme celle-ci : 

« Un mémoire tout récent, inséré en 1902 dans les Mémoires 
de V Académie nationale des sciences des Etats-Unis^ permet de 
dire aujourd'hui que non seulement l'alcool n'est pas un poison, 
mais qu'il doit être placé h côté de l'amidon et du sucre, qu'il 
dépasse même par sa valeur alimentaire, car, à poids égal, il 
contient plus d'énergie. C'est un changement complet de point 
de vue au sujet de l'homme, et, pour les animaux, le moment 
approche où l'alcool entrera dans tous les tableaux de rations 
alimentaires. » 

Et encore ; L'alcool « est donc un aliment au même titre que 
les aliments variés qu'il remplace. De plus, la substitution utile 
doit se faire, non pas poids pour poids, mais par parties déga- 
geant, quand on les brûle, la même quantité de chaleur et conte- 
nant la même quantité d'énergie. Sous ce point de vue, l'alcool 
est aux premiers rangs de la liste. Nous devons donc lui faire nos 
excuses pour la façon dont nous l'avons traité jusqu'ici. L'ivresse 
qu il donne? Je sais bien que c'est le côté fâcheux. Un aliment 
placé à un aussi bon rang et qui arrive si facilement dans les 
tissus, a les inconvénients de ses avantages. Usez ; n'abusez 
pas. )) 

Cet article, qui aurait dû rester confiné dans les Annales de 
VJnslitut Pasteur^ à l'usage des savants, fut malheureusement jeté 
aux quatre vents de la publicité par la presse bavarde et incon- 
sidérée. Sa fortune devait même le porter plus loin, ou mieux, 
plus haut... jusque sur les murs de notre capitale. 

En attendant, son apparition jeta dans la stupeur, puis dans 
une sorte de colère, tous les antialcoolistes, c'est-à-dire la grande 
majorité des savants, physiologistes, hygiénistes, etc. Les protes- 
tations se succédèrent rapides comme des parades d'épée. La 
plus retentissante fut l'affiche antialcoolique, placardée par l'As- 



94 BULLETIN SCIENTIFIQUE 

sistance publique et qui reproduisait une partie d'un procès-verbal 
rédigé par les docteurs Debove et Faisans : 

« C'est une erreur, y lisait-on, de dire que l'alcool est néces- 
saire aux ouvriers qui se livrent à des travaux fatigants, qu'il 
donne du cœur à l'ouvrage ou qu'il répare les forces; l'excitation 
artificielle qu'il procure fait bien vite place à la dépression ner- 
veuse et à la faiblesse; en réalité, l'alcool n'est utile à personne, 
il est nuisible pour tout le monde. 

« L'habitude de boire des eaux-de-vie conduit rapidement à 
l'alcoolisme, mais les boissons dites hygiéniques contiennent 
aussi de l'alcool; il n'y a qu'une différence de doses : l'homme 
qui boit chaque jour une quantité immodérée de vin, de cidre ou 
de bière, devient aussi sûrement alcoolique que celui qui boit de 
l'eau-de-vie. » 

Là-dessus, la Chambre syndicale des marchands de vin et spiri- 
tueux de la Seine intente un procès au préfet de la Seine et à 
M. Mesureur, directeur de l'Assistance publique. De plus, les 
représentants de douze syndicats font rédiger une contre-affiche, 
où il est dit que l'alcool est un aliment, de par MM. Atwater, 
Benedict et Duclaux. Ils instituent une commission technique 
pour répondre aux savants qui les attaquent, etc. 

Telle est la situation. Il nous a semblé intéressant d'en prendre 
texte pour exposer brièvement, non seulement les expériences 
américaines, mais aussi — car autrement on ne les comprendrait 
guère — la question de l'énergétique alimentaire, au point où elle 
en est actuellement. 

Le corps humain peut être considéré comme une machine, — 
admirablement noble et délicate, sans doute, — mais enfin ma- 
chine, qui s'use par le travail, qui emprunte son énergie à l'exté- 
rieur et la restitue transformée, du moins partiellement. 

C'est que d'un côté, le tourbillon vital, selon l'expression de 
Cuvier, entraîne constamment des éléments usés qu'il faut rem- 
placer. D'autre part, nous devons toujours être sous pression, 
prêts h travailler et même travaillant toujours, ne fût-ce qu'à res- 
pirer; et de ce fait, il nous faut une réserve d'énergie potentielle 
emmagasinée dans nos organes, toujours disposée à passer en 
acte sous le coup de l'excitation nerveuse. Enfin, une température 
de 37'' centigrades environ doit être maintenue en nous, malgré 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 95 

l'incessante déperdition de chaleur produite par diverses causes, 
surtout par le rayonnement. 

Voici, en effet, d'après A. Gautier, la dépense de chaleur faite 
par l'homme au repos : 

Calories *, 

Rayonnement du corps par la peau 1 700 

Évaporation de la sueur, perspiration 370 

— par les poumons 190 

Echauffemcnt de l'air expiré 80 

— des ingesta 45 

Calories équivalant au travail intérieur (battements du 

cœur, soulèvement de la cage thoracique, petits mou- 
vements) 215 

Total 2 600 

Vierordt d'une part, Richet de l'autre, arrivent à des chiffres 
analofTiies, mais un peu plus faibles. 

Si l'homme travaille, il dépensera nécessairement, par surcroît, 
un nombre de calories tel que, multiplié par l'équivalent méca- 
nique delà chaleur, 426, il reproduise le travail effectué; de plus, 
il faudra encore compenser les pertes supplémentaires de chaleur 
causées par le rayonnement, la sueur, l'exagération des mouve- 
ments internes, etc. 

A. Gautier observe que les ouvriers des chais du midi consom- 
ment, en supplément journalier, pour leur rude besogne d'au- 
tomne, 1779 calories, dont un tiers en travail (250 000 kilogram- 
mètres^) et les deux autres tiers en chaleur supplémentaire. 

En somme, il faut fournir chaque jour à Thomme au repos une 
quantité d'énergie équivalente à 2600 calories (d'après d'autres 

1. Rappelons que la calorie est la quantité de chaleur capable d'élever de 

10 la température de 1 kilogramme d'eau pris à 15^. Nous dégageons donc, 
chaque jour, une quantité de chaleur susceptible d'élever de l*^ plus de deux 
mètres cubes et demi d'eau, ou, à très peu près, de porter à l'ébullition 
26 litres d'eau pris à QO. Chaque calorie, en se transformant en travail, 
donne 426 kilogrammètres, c'est-à-dire peut élever 426 kilogrammes à 
1 mètre de hauteur, ou, ce qui revient au même, 1 kilogramme à 426 mètres. 

11 en résulte que les 2 600 calories dépensées chaque jour de repos, équi- 
valent au travail produit pour soulever à 1 mètre de hauteur 1 107 600 kilo- 
grammes, c'est-à-dire plus de 1 100 mètres cubes d'eau. Quelle bonne 
excuse pour les paresseux! On ne pourra plus leur reprocher de vivre à rien 
faire. Il est vrai que les aliments compensent cette perte. 

2. Sur ces 250 000 kilogrammètres, il n'y a guère que 200 000, ou même 
150 000 kilogrammètres de travail extérieur utile. 



96 BULLETIN SCIENTIFIQUE 

expérimentateurs, 2 400 suffisent). L'homme soumis à un dur 
travail devra recevoir de 4 400 à 4 000 calories. 

Ceci posé, à qui emprunterons-nous cette énergie? Evidem- 
ment, aux ingesta (aliments et oxygène de l'air). C'est ce qui 
résulte du principe de la conservation de l'énergie et aussi des 
longues expériences de Rubner. Ce savant, en maintenant un 
animal, durant des séries de quarante-cinq jours, dans un calori- 
mètre, a constaté que la chaleur dégagée par lui était égale (à 
1/2 p. 100 près), à la chaleur de combustion des aliments 
absorbés. 

Il résulte de tout ce qui précède que le véritable aliment doit 
présenter trois caractères : 

1° Il doit réparer les tissus usés, les éléments emportés par 
l'urée; 

2° Il doit constituer des réserves d'énergie que le corps pourra, 
dans lintervalle des repas, mettre en œuvre pour travailler; 

3° Il doit enfin par sa combustion, c'est-à-dire par sa combi- 
naison avec l'oxygène, fournir de la chaleur pour compenser la 
déperdition incessante de celle-ci. 

Quels sont ses clients immédiats? En d'autres termes, quels 
sont les principes immédiats de notre corps que l'aliment doit 
entretenir et pariois augmenter? 

On peut les réduire à trois : 

a) Les albuminoïdes^ composés quaternaires analogues au vul- 
gaire blanc d'œuf, à la fibrine, à l'osséine, et lormés d'azote, de 
carbone, d'oxygène et d'hydrogène. Ce sont eux qui constituent, 
avec l'eau et divers sels, la trame du protoplasma cellulaire, de la 
viande proprement dite. Ces éléments s'usent constamment, et 
l'azote provenant de leur décomposition s'élimine uniquement 
par les reins, à l'état d'urée. Voilà pourquoi l'aliment doit être 
azoté : c'est qu'il lui faut réparer, pièce à pièce, cette machine 
qui s'écroule constamment. 

b) Viennent ensuite [es graisses, composés ternaires sans azote, 
et pouvant, en consé([uence, être produites par des aliments non 
azotés. Ce sont les réserves dormantes du corps, toujours prêtes 
à se mobiliser en cas d'inanition. Telle est la bosse du droma- 
daire, qui se remplit aux jours d'abondance et se vide en temps 
de jeûne pour alimenter la forte musculature du « vaisseau du 
désert ». 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 97 

c) Enfin, voici les hydrates de carbone, substances ternaires, 
elles aussi, analogues au sucre ou à l'amidon et servant de com- 
bustible immédiat. C'est en effet sous forme de glycogène, pro- 
venant du glycose du sang, que se fait la combustion dans le 
muscle, avec production de chaleur et de travail. Car ce n'est pas 
dans le poumon, c'est dans les profondeurs des capillaires que se 
fait la combustion. L'oxygène pénétrant dans l'appareil respira- 
toire se fixe sur l'hémoglobine des globules rouges et la trans- 
forme en oxyhémoglobine. Celle-ci, charriée par le sang, arrive 
dans les muscles et cède son oxygène, afin de brûler le glyco- 
gène. L'acide carbonique produit est emporté par le courant 
sanguin et retourne au poumon pour s'échapper avec l'air 
expiré. 

En somme, le vrai combustible est le glycose, ou mieux, le 
glycogène qui en provient par déshydratation. L'un et l'autre 
sont des hydrates de carbone. Le foie est chargé de les fabriquer, 
soit au moyen des sucres et peptones que lui fournit directement 
l'alimentation, soit (en cas de déficit de ces matières) avec les 
graisses ou même les albuminoïdes du corps. Dans ce cas, comme 
Bernard Palissy, il brûle une partie de sa maison pour continuer 
à travailler, et aussi, pour ne pas mourir de froid. 

Tel est, dans ses grandes lignes, et en simplifiant le plus pos- 
sible, le fonctionnement réparateur, énergétique et thermique de 
l'humaine machine. 

Et maintenant, revenons à l'alcool et demandons-lui ce qu'il 
peut faire pour nous. 

Tout d'abord, il est un rôle qu'il ne saurait remplir : celui de 
réparateur. Substance ternaire, l'alcool (C-IPO) ne peut fournir 
l'azote nécessaire à l'édifice cellulaire. 

Peut-il constituer des réserves de graisse ou de glycogène? 
On admet que non, et Atvvater est lui-même de cet avis. 

Reste un troisième rôle : brûler dans l'or^ii'anisme, eu donnant 
de la chaleur, et par conséquent épargner une dépense de graisse 
et d'hydrates de carbone. 

Et voilà, ramenée à ses termes précis, la question étudiée par 
les savants américains. 

Ils l'ont attaquée par les procédés devenus classiques depuis 
Lavoisier et Laplace. Le principe est le suivant : 

Faire vivre, durant un certain temps, l'animal ou l'homme en 

XCV. — 4 



98 BULLETIN SCIENTIFIQUE 

vase clos servant de calorimètre et mesurer la quantité de chaleur 
dégagée. 

Déterminer exactement la quantité et la qualité des aliments 
donnés (oxygène de l'air compris) ; déterminer aussi, rigoureuse- 
ment, la chaleur de combustion que lesdits aliments sont suscep- 
tibles de produire^. 

Ceux-ci représentent l'unique source d'où puisse provenir 
l'énergie extérieure durant le temps de l'expérience. 

Si l'animal brûlait immédiatement les aliments qu'il vient de 
prendre, le problème serait résolu, ou à peu près. , 

On dirait, en effet : nourri avec 100 grammes de graisse par 
exemple, il a dégagé chaque jour tant de calories; nourri avec 
226 grammes de sucre, il a produit la même quantité de chaleur. 
Par ailleurs, son poids n'a pas changé. Donc 100 grammes de 
graisse équivalent à 226 grammes de sucre, non seulement dans 
un calorimètre, mais aussi dans l'organisme. 

Malheureusement, la réalité n'est pas si simple. Ce ne sont pas, 
en effet, les aliments qu'il vient de prendre que brûle l'animal, ce 
sont ses réserves intérieures (graisse, albumine, glycogène), anté- 
rieurement constituées, A la vérité, les aliments fournis pendant 
l'expérience doivent remplacer les réserves, poids pour poids, si 
l'état général reste stationnaire. Mais comment le savoir? 

On peut d'abord prolonger beaucoup l'expérience et voir si le 
poids s'est conservé, si les forces sont demeurées les mêmes. Ce 
procédé n'est guère pratique lorsqu'il s'agit de l'homme, peu apte 
à vivre en vase clos et fort pressé d'en sortir. 

Aussi, dans les expériences de ce genre, recueille-t-on les 
excréta, produits de la respiration et de la digestion. On saura, 
de la sorte, ce que le sujet élimine en eau, en azote surtout, et la 
quantité perdue de cette dernière substance montrera en gros si 



1. Pour cel.i, on emploie la bombe calorimélrique de Berllielot. Un poids 
donné de la substance y est brûlé dans l'oxygène, sous 25 atmosphères de 
pression, et on note la clialeur dégagée. Ainsi, 1 gramme de graisse donne 
en brûlant : 9 cal. 3; 1 gramme d'albumine : 4 cal. 4 ; 1 gramme d hydrate de 
carbone : 4 cal. I ; \ gr;imnie d'alcool vinique : 7 cal. 05. On appelle isodynames 
deux doses d'alinienls ayant même chaleur de combustion. Par exemple, 
37 grammes de graisse dégagent 344 cal. 1; 45 grammes de sucre produisent 
184 cal. 5; ensemble, ils donnent 528 cal. 6. D'autre part, 75 grammes d'al- 
cool donnent 528 cal. 75. 75 grammes d'alcool .sont donc isodynames d'un 
composé de 37 grammes de graisse et de i5 grammes de sucre. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 99 

son régime conserve son édifice cellulaire ou le dégrade, l'use à 
l'excès. 

Peut-on aller plus loin et déterminer, avec grande probabilité, 
la nature exacte des réactions survenues à l'intérieur de l'indi- 
vidu étudié ? Oui, en considérant le quotient respiratoire, c'est-à- 
dire le rapport de l'acide carbonique expiré à l'oxygène inhalé : 

CO* 

. Car ce quotient varie selon la substance aux dépens de 

laquelle vit l'animal. Est-ce entièrement aux dépens de ses 
graisses'? Le quotient égale 0,70. Est-ce aux dépens des albu- 
minoïdes? Le cliilTre devient 0,85. Enfin, vit-il aux frais de ses 
hydrocarbures (glycogène, glycose)? Le quotient atteint 1. Bien 
entendu tout cela s'enchevêtre et c'est à la sagacité de l'expéri- 
mentateur de débrouiller, dans une valeur complexe du quotient 
respiratoire, la part de chaque élément dépensé. Mais ce travail 
fait, il pourra dire : il semble bien que mon sujet a usé tant de 
ses albuminoïdes, tant de ses graisses, tant de ses hydrates de 
carbone; il connaîtra par suite, avec une assez grande probabi- 
lité, les variations subies par l'être en expérience. 

Ou le voit, le problème est affreusement compliqué ; il l'est 
bien davantage encore que nous venons de le dire, mais il faut 
se borner. 

Le calorimètre employé par Atwater et Benedict est une véri- 
table chambre, où l'observateur lui-même s'enferme et s'étudie. 
Il a un lit, une table, une chaise. Un motocycle lui permet de 
faire de l'exercice et d'actionner une dynamo qui alimente une 
lampe à incandescence. Le travail mécanique est donc transformé 
en chaleur. Celle-ci, et d'une manière générale toute celle que 
produit le sujet, est emportée par de l'eau froide circulant dans 
des tuyaux disposés dans la chambre. Connaissant la quantité 
d'eau qui s'écoule au dehors, sa température h chaque instant, il 
est lacile de calculer l'énergie calorifique produite par l'interné. 

Voici maintenant l'expérience relative à l'alcool. L'opérateur se 
soumet h un régime que j'appellerai A et d'où l'alcool est banni. 
Pendant ce temps, il pèse exactement ses aliments, détermine la 
composition des excréta, mesure la quantité de chaleur produite 

1. Les graisses et les albuminoïdes sont susceptibles de se transformer en 
hydrates de carbone, c'est-à-dire en matériaux immédiats de la combustion, 
lorsque la réserve de ceux-ci est épuisée. 



100 . BULLETIN SCIENTIFIQUE 

chaque jour, et constate qu'il ne perd ni poids, ni forces, qu'il 
maintient son état général. Il a établi ainsi un bon régime d'en- 
tretien. 

Il le remplace alors par un autre B, semblable au précédent, 
mais dans lequel 37 grammes de graisse et 45 grammes d'hydrates 
ds carbone (représentant ensemble 520 calories) sont remplacés 
par 79 gr. 5 d'alcool capables de dégager 512 calories i. 

Si l'alcool ne fait que traverser l'organisme sans y brûler et si, 
par ailleurs j la constitution des réserves reste la même durant toute 
l'expérience, il est clair qu'on obtiendra, avec le régime B (à 
l'alcool), un déficit de 500 calories environ. Si, au contraire, on 
obtient le même nombre de calories qu'avec le régime A (sans 
alcool), et que — je le répète — la constitution des réserves n'ait 
pas varié'^, c'est que l'alcool aura réellement brûlé dans l'orga- 
nisme. 

Or, tel est le résultat annoncé par M. Duclaux, d'après Atwater 
et Benedict. Donnons quelques exemples : 

Dans une série de trois jours (au repos), le régime A (sans 
alcool) a produit chaque jour 2490 calories; le régime B (à l'al- 
cool a produit chaque jour 2489 calories. 

Dans une série de trois jours avec travail, le régime A (sans 
alcool) a produit chaque jour 3 487 calories; le régime B (à l'al- 
cool) a produit chaque jour 3486 calories. 

Disons tout de suite que ces résultats ne sont pas acceptés 
actuellement sans réserves. On peut cependant les corroborer 
par d'autres expériences, surtout par celles de Neumann en 1900, 
desquelles il résulterait que l'alcool est un aliment d'épargne 
pour les substances albuminoïdes. On cite aussi les appréciations 
suivantes de Gley, au VU* Congrès international contre l'alcoo- 
lisme en 1899 : « La question de la valeur alimentaire de l'alcool, 
dit-il, constitue, je crois, un assez mauvais terrain de combat 

1. Ces chifTres empruntés à l'article de M. Duclnux, ne correspondent pas 
exactement aux clialeuis de combustion admises en France. Celles-ci donne- 
raient 529 calories pour le régime A et 560 calories pour le régime B. Mais 
tout dépend des substances employées par les savants américains; il y a 
graisses et graisses comme fagots et fagots. 

2. Là est le point délicat et, pensons-nous, celui que les savants améri- 
cains auront à établir avec une pleine lumière, avant que leurs adversaires 
admettent unanimement leurs expériences. 



BULLETIN SCIENTIFIQUE lOI 

(antialcoolique), car il paraît difficile, du moins d'après les faits 
actuellement connus, de contester la valeur de cette substance 
comme aliment. On a montré, en effet, qu'une faible partie de 
l'alcool ingéré passe inaltéré dans les veines et par les poumons; 
il faut donc que le reste, c'est-à-dire ce q'Ton ne retrouve pas 
dans les excrétions, soit détruit; ce reste, ^mt 90 p. 100 environ 
de la quantité introduite dans l'économie, d'après Slrassman, et 
même, d'après Bodiander, 95 p. 100, est transformé par oxy- 
dation en acide carbonique et en eau. L'effet thermique qui en 
résulte est considérable, 7 calories par gramme. Un litre de vin 
à 10 p. ICO d'alcool donnerait donc 700 calories, soit h peu 
près le quart de la quantité totale d'énergie dépensée dans les 
vingt-quatre heures. » Et plus loin : « On a été jusqu'à dire que 
la chaleur tenant à la destruction de l'alcool est inutilisable pour 
l'organisme. Mais peut- on admettre que des combustions se 
fassent dans le corps, sans que les calories produites servent à 
rien? Toute quantité de chaleur dégagée dans l'organisme par la 
destruction d'une substance quelconque, doit donner lieu à une 
économie des autres combustibles*. » — u Mais, a-t-il soin d'ajou- 
ter, l'alcool est un aliment médiocre; il est cher, il ne donne pas 
ce que donnent la graisse et les hydrates de carbone; il est, au 
point de vue de l'effet produit, trois fois plus cher que le lait, et 
huit foi» plus que le pain. » 

Aux expériences précédentes, les adversaires de l'alcool-ali- 
ment opposent celles de Van Noorden et de ses élèves Stanimreich 
et Miura. Ces savants ont conclu de leurs études que l'alcool ne 
peut être substitué dans la ration d'entretien à une dose isody- 
name d'hydrates de carbone. D'après eux, cette substitution 
entraîne un déclin de l'organisme, et exagère la destruction des 
albuminoïdes. Telle est aussi la conclusion des expériences de 
M. Chauveau en 1899 et 1900*, au cours d'une étude qui n'a pas 
duré moins de trois cent quatre-vingt-neuf jours. Le point précis 
de sa recherche était de chercher « si le sujet qui travaille ayant 
le sang saturé d'alcool, fait fonctionner ses muscles en puisant 
dans sa combustion l'énerofie nécessaire à son fonctionnement ». 

Le chien, sujet de l'expérience, reçut d'abord 500 grammes de 



1. Cf. Gazette des hôpitaux, 13 janvier 1903.. 

2. Comptes rendus de l'Académie des sciences, 14 et 21 janvier 1901. 



102 BULLETIN SCIENTIFIQUE 

vi.indc crue et 252 grammes de sucre j)ar jour. Durant une 
période de vingt-sept jours , il accomplit gaiement, dans sa 
roue, un parcours journalier de 24 kil. 048, et il engraissa de 
580 grammes. On remplaça alors 84 grammes de sucre de la 
ration par 48 grammes d'alcool. L'animal ne parcourut plus que 
18 kil. 666 par jour, mais avec peine, et il perdit 115 grammes. 

D'autres expériences, où l'on alternait chaque semaine les 
régimes (avec et sans alcool) donnèrent les mêmes résultats. 

Aussi voici les conclusions de M. Chauveau : « La substitution 
partielle de l'alcool au sucre, en proportion isodyname, dans la 
ration alimentaire d'un sujet qui travaille, ration administrée peu 
de temps avant le travail, entraîne pour le sujet les conséquences 
suivantes : 

« 1** Diminution de la valeur absolue du travail musculaire; 

«. 2" Stagnation ou amoindrissement de l'entretien ; 

« 3° Elévation de la dépense énergétique par rapport à la 
valeur du travail accompli. 

« En somme, les résultats de la substitution se montrent à 
tous les points de vue très franchement défavorables. » 

A cela, les partisans de l'alcool répondent que celui-ci n'est 
pas fait pour les chiens ! 

Ni le sucre non plus ! ripostent les premiers, et pourtant le 
chien engraissait au régime sucré. 

En tout cas, reprennent les autres, la dose est exagérée : 
48 grammes d'alcool pour un animal de 20 kilogrammes corres- 
pondent à 144 grammes pour un homme de 60 kilogrammes. Or, 
Atwater et Bcnedict se sont arrêtés à 79 grammes d'alcool, ce 
qui correspond à un litre de vin faible. 

Etc., etc., etc., etc. 

On l'oit à quel point peu mûre est la question et grande l'in- 
certitude. C'est donc, à notre avis, une grave imprudence d'avoir 
porté le procès à la connaissance du public ignorant, au risque 
de fournir des excuses à l'alcoolisme. 

Mais à supposer même les résultats américains confirmés, à 
supposer la valeur alimentaire, ou mieux thermogène, de l'alcool 
établie, suivrait-il que cette substance soit un bon, utile et nor- 
mal aliment? Pas nécessairement, comme on va le voir. 

En effet, la force ou la chaleur produites ne sont pas les seuls 
éléments à considérer. Vous m'offrez, par exemple, pour ma 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 103 

machine à vapeur, un charbon très riche en calories, prompt à 
briMer, etc. Je l'essaye, et je trouve qu'il produit efTectivement 
beaucoup de chaleur. Mais il attaque mes grilles, dégage des gaz 
qui corrodent mes tôles de chaudière, rongent mes cheminées, 
bref, transforment en quelques années ma machine en un mon- 
ceau de vieille ferraille. Ou encore : il n'est avantageux et exempt 
de tout danger que manié par des chauffeurs d'une prudence et 
d'une habileté consommées; employé parles ouvriers ordinaires, 
il abîme tout. Que dirait-on d'un pareil combustible? Qu'il est 
nuisible, dangereux tout au moins, et ne doit être utilisé qu'avec 
mille précautions. 

Or, il semble bien, d'après d'innombrables observations patho- 
logiques, que l'alcool ressemble terriblement au charbon que je 
viens de décrire. Qu'importe qu'il soit thermogène, s'il détraque 
mon système nerveux et altère h la longue mon organisme ! Sur- 
tout, et c'est là son grand péril, il est séduisant, fascinateur. 
Comme la sirène antique, il attire, de plus en plus, l'imprudent 
qui se laisse charmer et l'engloutit enfin dans le gouffre anti- 
social, antifamilial, antihumain de l'alcoolisme. Ce n'est pas là 
un vain épouvantail; il sulfit d'écouter les médecins pour être 
édifié sur la grandeur de ce fléau et sur les ravages de plus en 
plus étendus qu'il cause en notre pauvre pays. En particulier, la 
tuberculose semble être principalement son fait, et de lamentables 
statistiques ne justifient que trop éloquemment l'incisif apho- 
risme du professeur Landouzy : « L'alcoolisme fait le lit de la 
tuberculose », et celui d'IIayem : « La tuberculose se prend sur 
le zinc*. » 

Remarquons-le, d'ailleurs, Atwater et Benedict ont eux-mêmes 
limité soigneusement la portée de leur expérience. Ils écrivent : 

« Nos études n'ont pas tranché la question de savoir s'il est 
opportun d'introduire l'alcool dans le régime de l'homme soumis 
au travail musculaire... 

« Sur les problèmes les plus importants d'hygiène, d'économie 
sociale et de morale que soulève la question de l'alcool, nos expé- 
riences n'ont apporté aucune lumière spéciale... 

« Sur l'utilité ou la nocivité de l'alcool introduit dans la ration 

1. Cf. Revue générale des sciences. Articles du D' Romme. 1901, vol. XII, 
n» 11, et 1902, n» 14. 



104 BULLETIN SCIENTIFIQUE 

ordinaire, pas plus qu'en ce qui regarde son influence sur le 
système nerveux et son influence sur la santé et sur le bien-être 
de l'homme, nos expériences n'apportent aucun renseignement. » 

En résumé, et si on nous demande des conclusions, — un peu 
difficiles, il est vrai, à formuler en l'état trouble et troublé de la 
question, — nous répéterons d'abord que sur le point précis : 
«l'alcool est-il un aliment? » il paraît sage d'attendre les nou- 
velles études qu'une si âpre controverse ne manquera pas de 
susciter. 

Mais surtout, nous ferons encore une fois remarquer que la 
réponse à ce problème n'a rien à faire, ou à peu près, avec la 
question de l'alcoolisme. Que l'alcool soit ou ne soit pas un ali- 
ment(au sens indiqué), il est susceptible d'engendrer l'alcoolisme, 
et plus aisément qu'on ne croit. Quelle que soit donc la conclu- 
sion du physiologiste penché sur son calorimètre et sa bombe 
calorimétrique, c'est au médecin, c'est h l'hygiéniste de déter- 
miner à quelle dose et sous quelle forme, Veau de feu devient 
nocive. Je crois qu'actuellement beaucoup permettront l'usage 
très modéré du vin naturel, mais interdiront ou réduiront presque 
à rien la dose autorisée d'eau-de-vie ou de liqueurs. 



Nous avons presque épuisé l'espace réservé à ce Bulletin . 
Cependant, il est impossible de ne pas dire quelques mots du 
récent succès de la télégraphie sans fil. 

Ce succès, nous annoncions, dans notre dernière causerie, 
qu'il ne pouvait tarder, après celui de l'épreuve tentée entre 
PolJhu au cap Lizard (Cornouailles) et Gibraltar. De fait, l'expé- 
rience transatlantique a suivi de près. 

Le 18 janvier, le président Roosevelt envoya à Marconi, qui se 
trouvait à la station de Cape-Cod (Massachusetts), le télégramme 
suivant à transmettre : 

À SA MAJESTÉ LE ROI EDOUARD VU, LONDRES 
Par le télégraphe transatlantique sans fil de Marconi. 

Profilant du merveilleux triomphe de l'investigation scientifique et du 
génie inventif qui vient de réussir à réaliser un système de télégraphie sans 
fil, j'envoie, au nom du peuple américain, à Vous et au peuple de l'Empire 
britannique, mes compliments les plus cordiaux et mes vœux les meilleurs. 

Théodore Roosevelt, 



BULLETIN SCIENTIFIQUE 105 

Marconi prépara son appareil et s'exerça à expédier la dépêche, 
sans avertir au préalable la station de Poldhu (Cornouailles), 
croyant par conséquent s'exercer à blanc. Quelle ne lut pas sa 
surprise d'apprendre peu après, par l'intermédiaire de sa seconde 
station américaine, située à Glace-Bay (Ile du Cap-Breton), que 
le message était arrivé en Angleterre! Le roi Edouard répondit 
par câble, l'appareil récepteur de Marconi n'étant pas alors dis- 
posé pour fonctionner^. 

Le succès ne paraît donc pas douteux. Sans doute on n'est pas 
encore entré dans la phase d'exploitation courante, et certains 
esprits chagrins font entendre, de temps en temps, des pronos- 
tics à la Cassandre. C'est vraiment oublier trop aisément la jeu- 
nesse de l'invention et aussi la jeunesse de l'inventeur qui, âgé 
de vingt-huit ans seulement, a de longs jours — nous l'espérons 
— pour perfectionner son œuvre. 

Il a déjà inventé un nouveau cohéreur destiné à remplacer le 
tube à limaille classique ou les dispositifs analogues. Un cohé- 
reur, on se le rappelle, est un instrument qui, placé dans le cir- 
cuit d'une pile reliée à un Morse, empêche le courant de passer 
et de faire parler le récepteur; mais qui le laisse complaisam- 
ment circuler dès qu'arrive un effluve d'ondes hertziennes. Le 
detector magneticum de Marconi est composé d'un noyau de fer 
autour duquel sont enroulés deux fils : appelons l'un A; il est en 
relation avec l'antenne, c'est-à-dire avec ce haut échafaudaofe 
métallique qui recueille les ondulations hertziennes venues à 
travers l'espace. L'autre fil, B, communique avec un télé- 
phone. 

Devant le noyau tourne un aimant en fer à cheval, de manière 
que ses pôles s'approchent et s'éloignent successivement du 1er. 
Celui-ci va donc subir, par influence, des augmentations et des 
diminutions périodiques d'aimantation. Seulement, — et ici j'ai 
le regret de dévoiler à mes lecteurs un grave défaut de ce précieux 
métal, — le fer a la mauvaise habitude d'être toujours... en 
retard. Par suite d'une paresse moléculaire invétérée, il ne suit 
jamais l'influence magnétisante qu'en se tenant à un ou deux pas 
en arrière. Ainsi, au moment où un pôle de l'aimant tournant est 
devant lui, au lieu d'atteindre son maximum d'aimantation, comme 

1. Nous empruntons ces détails au Scientific american du 31 janvier 1903. 



106 BULLETIN SCIENTIFIQUE 

il le devrait, il n'y est pas encore... et ainsi de suite. C'est ce 
qu'on nomme V hystérésis. 

Il en résulte que lorsque l'aimant tourne assez lentement, il 
s'établit dans le noyau de fer doux un petit régime régulier d'ai- 
mantation et de désaimantation, toujours en retard sur ce qu'il 
devrait être (décalé en arrière, disent les électriciens). En ces 
conditions, le fil B n'est pas le siège de courants sensibles et le 
téléphone qu'il commande reste muet. 

Mais voici que, tout à coup, une onde hertzienne arrive de bien 
loin, avec la vitesse de la lumière. Elle communique son ébranle- 
ment électrique à l'antenne et au circuit A enroulé sur le noyau. 
Or, on constate — propriété singulière — que sous cette influence 
le fer perd subitement son hystérésis. Plus de retard! Donc, sous 
ce coup de fouet, son aimantation bondit en avant et devient 
subitement ce qu'elle devrait être sous l'action de l'aimant tour- 
nant. En somme, l'arrivée de l'oscillation hertzienne produit un 
bond brusque d'aimantation ou de désaimantation ; et ion sait 
qu'une soudaine variation de ce genre cau^e dans le fil B, bobiné 
autour du noyau, un courant induit. Celui-ci agit sur le télé- 
phone et le fait parler. Dès lors, l'opérateur est averti de l'arrivée 
de l'onde. La grande sensibilité du téléphone est mise, de la 
sorte, au service de la télégraphie sans fil. Tel est le célèbre 
detector jnagneticum. 

Arrêtons-nous enfin, quoiqu'il reste encore bien des choses 
intéressantes à dire. Mais, qui ne sait se borner... Bornons-nous 
donc... jusqu'au prochain Bulletin. 

Auguste BELANGER. 



LES LENDEMAINS 

(NOUVELLE) 



« Comme la vie est loin de nous donner ce 
qu'on nous a promis en son nom ! Comme 
c'était plus beau, ce que j'avais rêvé ! » 

(Brieux, le Berceau.) 

I 

Dans le petit parloir p^ris où elle attendait depuis vingt minutes, 
Mme de Néry s'agitait. Elle avait essayé d'égrener son chapelet, 
mais il ne roulait plus entre ses doigts, et sa pensée, attirée vers 
de mélancoliques souvenirs, ne pouvait plus être captivée. Elle 
s'appuya près de la fenêtre, et, par-dessus le châssis recouvert de 
gaze bleue, qui, selon la coutume flamande, défendait l'apparte- 
ment contre les regards indiscrets, elle contempla la campagne. 

Devançant les proscriptions de France, les Clémentines de 
Saint-Bertin étaient venues demander la liberté à ce coin du 
Limbourg. Un vieux château abandonné, blasonné de la croix 
noire et blanche de l'ordre teutonique, les avait reçues. Le bâti- 
ment, élevé sur pilotis, était plongé dans de larges douves, où 
bondissaient des carpes, où folâtraient des canards blancs. Une 
vaste prairie s'étendait au delà, bordée par des massifs de bégo- 
nias et de verveines, limitée, a l'horizon, par des bosquets de 
hêtres roux, un fourré de chênes et d'érables. Les chênes avaient 
conservé leur verdure, sur laquelle se détachaient l'or des érables 
et la pourpre des hêtres. A gauche, dans la prairie, se dressait 
un vieux donjon en briques, de pur style flamand. Au sommet de 
son toit d'ardoise, sur un large nid branchu, trois cigognes pré- 
ludaient, par des battements d'ailes, à leur prochaine migration 
vers les lacs de Menzaleh. Sous les auvents du toit, ébouriffés 
par les premiers froids de septembre, des étourneaux alignés 
méditaient, eux aussi, leur départ. Le ciel était gris, l'air humide ; 
une tristesse montait de ce sol, pourtant vert et boisé. 

Une porte s'ouvrit dans la clôture; on entendit le glissement de 



108 LES LENDEMAINS 

pas immatériels, et, près de la grille, le frôlement d'un voile et 
le léger cliquetis d'un chapelet. Le rideau noir s'écarta, et sœur 
Marthe tendit sa main, que Mme de Néry embrassa tendrement. 

Les deux sœurs ne s'étaient point vues depuis trois ans, depuis 
le mariage de Marie et la vêlure de Marthe. Orphelines, elles 
avaient grandi, toutes deux, auprès de leur grand'mère pater- 
nelle, Mme Dardré, cinq mois d'hiver à Paris, le reste de l'année 
dans leur château de la Breynie, dont la haute terrasse plonge si 
pittoresquement dans la Dordogiie. Leur mère, fille du grand 
peintre Lerny, était morte peu après la naissance de Marie. Henri 
Dardré n'avait pu survivre que deux ans à sa femme. Premier prix 
du Conservatoire à douze ans, il était, quand il mourut, à trente- 
deux ans, l'admirable pianiste en qui Franz Liszt, son maître, 
retrouvait le mieux son jeu passionné. Marie et Marthe héritaient 
de leurs parents le goût artistique le plus raffiné, et aussi ce 
besoin d'idéal, ce désir toujours inassouvi de perfection, que la 
vie, d'ordinaire, trompe si douloureusement. 

Afin d'épargner à ses enfants les tourments que cause l'art, 
Dardré avait défendu qu'on leur apprit une gamme. Il leur desti- 
nait, disait-il, une éducation pot-au-feu. Leur bonne grand'mère 
était celle qu'il fallait pour conduire cette éducation. Mais, à force 
de tapoter sans méthode, Marthe était cependant parvenue à 
jouer avec une intensité d'expression qui arrachait des larmes. 
Marie peignait plutôt. Toutes deux étaient remarquablement 
instruites. En dépit des efforts de Mme Dardré, l'éducation pot- 
au-feu n'avait aucunement réussi. 

Paroissienne modèle, Mme Dardré avait appris à ses petites- 
filles une piété solide, bien que tempérée. L'excellente femme 
leur évitait tout excitant, même religieux. Elle redoutait autant, 
pour elles, la direction d'un saint, que le commerce d'un artiste. 
N'avait-elle pas, un jour, surpris avec terreur que toutes deux 
taisaient des vers, presque tous faux, heureusement, mais ruis- 
selants de poésie ! 

L'essor vint, que rien ne put arrêter. Elles ne pouvaient ren- 
contrer un pauvre sans lui verser toute leur bourse, ni concevoir 
un désir qu'il ne finît en chimère. Elles étaient belles, candides 
et bonnes. Elles marchaient sur les nues, en quête d'astres. 

Marthe, à dix-huit ans, dénicha, dans la bibliothèque de son 
père, une Vie de saitite Adèle^ écrite par elle-mcine. Elle la relut 



LES LENDEMAINS 109 

plusieurs lois, et, trois mois après, déclara qu'elle serait clémen- 
tine. Mme Dardré faillit mourir de cet aveu. Marthe, touchée de 
sa douleur, essaya de la soulager. A bout d'arguments, Mme Dar- 
dré lui avait déclaré qu'elle ne croirait à une aussi étrange voca- 
tion, que si Marthe ne lui en reparlait qu'à sa majorité. Marthe, 
dès Icrs, ne parla plus de vie religieuse. Elle alla dans le monde. 
Elle fut charmante. A qui voulait la marier, elle répondait qu'elle 
attendait sa sœur, et, comme personne ne plaisait suflîsamment à 
Marie, Marthe attendit longtemps. Le jour où elle eut vingt et 
un ans, Marthe alla se jeter au cou de sa grand'mère, et, lui rap- 
pelant l'ancien propos, que Mme Dardré avait complètement 
oublié, elle répéta qu'elle voulait être clémentine. Sans paroles, 
Mme Dardré regarda son enfant, et, pour toute réponse, après 
un long silence, elle leva les bras au ciel, en disant : 

— Elle est folle, comme son père ! 

Sur ces entrefaites, Marie trouva son oiseau bleu. A peine sorti 
de Saint-Cyr, en 1891, le vicomte de Néry avait obtenu de partir 
pour le Dahomey. Blessé et mis à l'ordre du jour h la prise 
d'Atchéribé, il était entré à Abomey avec le général Dodds, et 
achevait la campagne avec un second galon. Maintenu, sur sa 
demande, dans l'armée d'occupation, René de Néry avait suivi 
le lieutenant-colonel Bonnier à Tombouctou, et il fut un des 
rares officiers qui échappèrent à la destruction de la colonne par 
les Touaretf, en novembre 1894. Mais une balle lui avait traversé 
la poitrine, et il fut lent à se remettre de cette blessure. Quand il 
revint en France, en 1895, il était décoré et allait passer capi- 
taine. Vaguement cousin des Dardré, Néry entrevit les deux sœurs 
à Paris, pendant l'hiver de 1896. Il était alors en garnison à 
Angers, une garnison de convalescence, disait-il, qu'il supportait 
avec peine, attendant de regagner le Soudan. Cette première ren- 
contre l'avait ému. Une seconde, l'hiver suivant, lui prouva que 
Marie Dardré était encore plus atteinte que lui. Néry n'était-il 
pas un héros de légende, beau, chevaleresque... et pauvre, car il 
avait cette dernière chance, qui le relevait encore aux yeux de sa 
cousine. Il n'eut aucune peine à se laisser gagner par l'amour 
ingénu que Marie ne songeait pas à déguiser. Néry n'avait que 
sa mère, femme énergique et pratique, que les tendances roma- 
nesques de la jeune fille épouvantaient un peu. Mais les cœurs 
étaient si bien partis, qu'il ne fallait plus penser à les arrêter, et 



110 LES LENDEMAINS 

tout promettait à tel point le bonheur à cette jeunesse, qu'il eût 
été cruel de le leur disputer. 

Les bans furent publiés. Oh ! ce printemps, plus embaumé de 
promesses que de fleurs, quel rêve il fut! Toute notion de durée 
avait disparu pour Marie. Elle ne savait si elle vivait. Elle enten- 
dait, vaguement, bruire autour d'elle un concert imprécis d'admi- 
ration et de vœux. Les fées apportaient leurs présents. Et lui, 
timide, beau, illustre déjà, lui assurait que ce printemps n'aurait 
aucun déclin. Pourquoi des heures si douces passent-elles si vite, 
et pourquoi l'âme qui les traverse est-elle si endormie par le 
bonheur, qu'elle n'en a qu'une demi-conscience ? 

Marthe ne jalousait pas la joie de sa sœur. La sienne était plus 
haute et plus sentie. Consciente de ce qu'elle sacrifiait, elle éprou- 
vait, de son sacrifice, un enthousiasme libérateur. C'était le prin- 
temps aussi pour elle, au delà duquel elle entrevoyait un paradis 
d'amour divin. Persuadée de la caducité de ce qui passe, elU; 
plaignait, à part soi, cette sœur aimée qui s'appuyait sur le 
périssable, tandis qu'elle boirait à la source qui jaillit éternel- 
lement. 

Elles étaient venues, toutes deux, passer quelques jours de mai 
à la Breynie. Un soir, Marthe chantait le lied de Schumann : 

Nun hast du mir den ersten Schmerz gethan^... 

Elle mit dans son chant tant de joie, et Marie exprima, en 
l'accompagnant, une si surnaturelle mélancolie, qu'arrêtées par 
ce désaccord étrange, toutes deux se regardèrent, et, se jetant 
dans les bras l'une de l'autre : 

— Ah ! s'écria Marthe, tu m'as réveillée de mon rêve. Mainte- 
nant, seulement, j'ai compris que nous nous séparions. 

— Nous allons au même terme, reprit Marie en souriant, et, 
sur un mode différent, nous chanterons le même morceau. 

Aussi bien, ce fut leur seule heure de tristesse. 
Le 30 mai 1898, dans l'église de village où s'étaient unis ses 
parents, Marie Dardré épousait le capitaine de Néry. Elle partit, 
le soir même, pour l'Allemagne et leTyrol. Le lendemain, Marthe 
se rendait à Saint-Bertin. Son postulat fini, le 8 septembre, elle 
recevait l'habit. Mme de Néry était revenue pour cette fête, où 

1. Maiiitcnanl lu m'as fait la première douleur. 



LES LENDEMAINS 111' 

Marthe parut, d'abord, en costume de mariée, la toilette de noce 
de sa sœur, puis disparut dans le chœur, où s'acheva sa mystique 
sépulture. Elle rayonnait d'une joie si surhumaine, que Marie eût 
envié ce bonheur, si la plénitude du sien lui avait permis d'en 
envier un autre. 

Tandis qu'appuyée contre la fenêtre de Yeulen, Mme de Néry 
semblait regarder les feuilles rouges des hêtres, toute cette his- 
toire était reparue à ses yeux. Et ce souvenir lui dut être doulou- 
reux, car, avant que sœur Marthe se fût fait entendre, Marie, après 
un soupir, et laissant retomber le rideau, avait dit sèchement : 

— Enfin, c'est fait ! 

II 

Le vicomte de Néry n'était point retourné au Soudan. Capitaine 
aux zouaves, captif de son métier et de son bonheur, il avait tenu 
garnison, à Tlemcen d'abord, puis à Alger. Mme Dardré n'avait 
pu vivre dans sa maison déserte. Le jeune ménage l'accueillit, et, 
une attaque de paralysie ayant atteint sa grand'mère, Marie de 
Néry s'était fait un devoir de ne jamais l'abandonner. Aussi, 
n'avait-elle pu, depuis trois ans, faire en France que de courtes 
apparitions, interrompues toujours par les appels inquiets de 
l'infirme. Ainsi, depuis trois ans, n'avait-elle pas revu sa sœur 
ainée. 

La correspondance de Marie, enthousiaste longtemps, s'était, 
peu à peu, teintée d'une imperceptible mélancolie, que les yeux 
de Marthe n'avaient pas su discerner, ou qu'elle expliquait sim- 
plement par la peine évidente du foyer : le berceau vide. 
Mme Dardré venait de mourir, et Marie profitait de sa première 
liberté pour retrouver Marthe. 

Une joie profonde illumina leur visage, effaçant tout ce qu'un 
autre sentiment avait pu y laisser d'empreinte. La figure pâle de 
Marthe gardait une expression d'extase, que Marie, quelque 
temps, admira avec envie. La beauté de Mme de Néry, pleine- 
ment épanouie, disait la force saine et le radieux bonheur de 
vivre. 

Elles avaient tant à se dire, que leurs premières phrases furent 
un insiofnifiant bavardage. Puis Marie raconta la mort de sa 
grand'mère, et ses adieux à l'absente toujours regrettée. René 



112 LES LENDEMAINS 

de Néry était resté à Diest, sous prétexte de visiter la double 
enceinte fortifiée de la curieuse cité, mais, en réalité, par 
discrétion, pour laisser aux deux sœurs le temps de s'épancher 
à leur aise. 

Les petites nouveiles épuisées : 

— Mais enfin, dit Marthe, et toi ? parlons de toi, de ton bon- 
heur. Est-il bien tel que tu l'avais rêvé et que tu le méritais ? 

— Mon bonheur, répondit Marie, avec un léger tressaille- 
ment dans la voix; mais oui, mon bonheur est parfait. Sans 
doute, il y manque une joie... — Marie fit un geste, et leva les 
yeux au ciel avec un soupir, — mais cette déception, cette dou- 
leur, si tu le veux, mise de côté, oui, je suis entièrement, absolu- 
ment heureuse... Quand je dis absolument, c'est autant, n'est-ce 
pas, qu'un bonheur peut être absolu ici-bas. 

Elle avait fait cette réponse en taquinant sa fourrure, les yeux 
baisses. Son regard se releva sur ces derniers mots, et Marthe 
fut étonnée d'y lire une tristesse qui contrastait avec une si belle 
assurance. 

— Mais, et lui? insista Marthe, il est toujours l'être idéal que 
tu voulais, le prince Charmant?... 

— Oh! les princes Charmant, ma chérie, n'existent, com- 
prends-tu, que dans les contes de fées dont on endort les petites 
filles, et l'on a bien tort, je te l'avoue, d'endormir les petites 
filles avec de pareils contes, car elles y croient, et, quand elles 
se réveillent, la réalité, succédant au rêve, a bien des chances de 
les surprendre. 

— La réalité ? Te serais-tu donc réveillée de ton sono-e ? 

— Penses-tu qu'un songe puisse durer trois ans ? 

— Alors ton bonheur fut un songe, et il est évanoui ? 

— Ah ! fit Marie avec impatience, et, subitement, elle san- 
glota. 

Sœur Marthe s'aperçut, pour la première fois, qu'une grille de 
fer la séparait du monde, et l'empêchait d'entourer de ses bras 
cette sœur chérie, dont les larmes la navraient. Elle prit, du 
moins, sa main, et la caressa tendrement, comme elle faisait 
à la Breynie quand elle calmait ses peines d'enfant: 

— Que je suis donc sotte! dit Marie, en essayant de rire, mais 
un sanglot la reprit, et une crise de larmes la saisit, d'autant 



LES LENDEMAINS 113 

plus abondante que ses nerfs, excités par la joie même de cette 
entrevue, étaient moins capables de résister à une émotion. 

Alors, elle se rapprocha tout près de la grille, dont les pointes 
noires piquèrent son front, et, comme en confession, avec des 
embarras et des détours, elle avoua le secret qu'elle avait tant 
besoin de dire. 

Oh! sans doute, René l'aimait, et rien qu'elle, et avec un 
respect fervent, et rien ne lui manquait pour être heureuse, mais 
c'est ce qui la désolait, qu'ayant tout bonheur, le bonheur ne fût 
que cela ! Et puis, à vrai dire, René, sans doute, était parfait... 
elle serait criminelle si elle le contestait; mais, enfin, ce vain- 
queur, ce héros!... 11 n'était pas commun, non, au contraire, 
vraiment distingué de manières surtout, mais qu'il se contentait 
de peu dans la vie !... Il ne manquait pas de cœur, mais d'ailes! 
Ce je ne sais quoi, ce malaise de l'âme non satisfaite qui la tor- 
turait, il ne le ressentait pas, il ne le comprenait pas. Tandis 
qu'elle étouffait, elle, dans l'air épais de la vie, lui s'absorbait 
dans les exigences machinales de son service, dans les limites 
étroites de son bonheur; sans compter... enfantillage, il est vrai, 
que ceci, mais enfin qui la vexait : René devenait ^plet et 
chauve! 

A ce coup, Marthe partit d'un éclat de rire. 

— Ah ! tu ris, reprit Marie, cessant de se contraindre. Mais situ 
savais ma misère, de me trouver captive de ces vulgarités, qu'un 
sourire d'enlant ne console encore pas ! Si tu savais, depuis un an 
surtout, comme je t'envie, la seule heureuse de nous deux, d'avoir 
échappé aux déceptions du bonheur, et de n'avoir pas vu s'ef- 
feuiller ton rêve ! 

Une petite cloche lointaine tinta dans le couvent. Elle appe- 
lait sœur Marthe. Marie vit des larmes dans les yeux de sa sœur. 

— Qu'ai-je fait, mon Dieu, s'écria-t-elle, d'avoir troublé ta paix 
en te contant mes maux! 

Marie n'avait aucunement troublé la paix de Marthe. Retirée 
dans sa cellule, pour faire son examen de conscience, Marthe 
tomba h genoux, et s'abîma aussitôt dans une méditation pro- 
tonde. Ses mains couvraient son visage, et ses sursauts nerveux 
montraient qu'elle pleurait. Ah ! les rêves effeuillés, Marie les 
connaissait donc, et le bonheur, presque tout le bonheur pos- 



114 LES LENDEMAINS 

sible leurrait ceux qui l'obtenaient, et les héros sont des 
hommes... presque communs I Elle n'était donc point la seule 
déçue, car elle aussi, sœur Marthe, elle était déçue. Elle avait 
rêvé, sur terre, une vie extra-terrestre, et une oraison où elle 
entendrait Dieu. Or, durant ses méditations pénibles, le som- 
meil la prenait, et, au chœur, dont le chant monotone la fati- 
guait, le ciel ne s'ouvrait pas à ses yeux, les anges ne chantaient 
pas à ses oreilles. Elle avait désiré des macérations héroïques. 
Ses forces s'y étaient refusées. Une série de petits devoirs, de 
menues occupations, remplissaient ses journées... C'était inno- 
cent et pénible, mais ses ailes, à elle aussi, ses ailes étaient cou- 
pées... Non certes qu'elle eût jamais regretté le bonheur humain 
et les joies corruptibles, mais elle s'était demandé, timidement, 
craignant de pécher en se le demandant, si son poste n'eût pas 
été au chevet des malades, au service des pauvres vieillards... 
N'était-elle pas faite pour se dévouer, sous la cornette blancHe, 
sous la guimpe des Petites-Sœurs, dans un hôpital, dans l'Inde 
ou en Chine ? Née pour agir, pour combattre et pour souffrir, elle 
s'étiolait... oh! bien volontiers; mais, en acceptant d'être vic- 
time, elle regrettait de n'être pas apôtre... Et l'harmonie jaillis- 
sant de son cœur oppressé, elle entendit chanter en elle, et, 
irrésistiblement, elle nota au crayon les dernières stances d'un 
poème, que, sans le vouloir, elle composait ainsi depuis trois 
jours. Elle l'avait intitulé Mon Etoile^ et, pour déguiser son 
aveu, elle y faisait parler, en ces termes, un personnage imagi- 
naire : 

— Tout homme l'a, son étoile chérie. 

Astre charmant, qu'il aime malgré lui. 

Tout homme l'a ; — qu'il pleure, ou qu'il sourie, 

Il faut qu'il marche aussitôt qu'elle a lui. 

Son doux éclat le fascine et l'entraîne : 
« Le ciel est bleu, l'air est pur, le flot dort ; 
£t tu souris, ô ma sœur, et ma reine ; 
Pourquoi trembler? dit-il, je me sens fort. » 

Et l'homme part!... Dans sa fière espérance. 
Vers l'idéal il tend ses bras ouverts; 
Il ne croit pas possible la soufl'rance : 
Sait-il les maux que d'autres ont soufferts ? 

Tout homme l'a, son étoile chérie! 
Au ciel, aussi, je vis la mienne un jour. 
Elle tremblait, comme une âme qui prie : 
Je lui vouai soudain un tendre amour. 



LES LENDEMAINS 115 

Paurre étoile timide, illusion fervente, 
Rêve qui me charmas, dont je doute aujourd'hui. 
Désir de se donner, amour, fièvre brûlante, 
Tu me trahissais donc, lorsque tu m'as séduit? 

Pourquoi me disais-tu : « C'est ton Dieu qui t'attire ; 
Viens, ne résiste pas: suis ton divin flambeau. 
Accours : c'est l'idéal; accours : c'est le martyre »; 
Pourquoi me faisais-tu cet horizon si beau? 

Hélas! moi, pauvre enfant, je te donnai ma vie; 
Je te l'offris joyeux, mon humble et cher trésor, 
Et tout rempli, dès lors, de mon unique envie, 
Je n'attendais qu'un mot pour prendre mon essor. 

El toi, quand tu vis bien que j'avais, pour te plaire, 
Broyé, dans ma ferveur, jusiju'au cœur de ma mère; 
Quand j'eus, de notre amour, le cœur bien envahi : 
Inconstante, tu m'as trahi ! 

Tu m'as laissé tout seul au milieu de la route, 

Tout seul dans ma douleur et tout seul dans ma nuit; 

Et mon cœur, accablé de tristesse et d'ennui, 

Ne trouve, autour de lui, que ténèbre et que doute. 

N'était-ce donc pas Dieu qui t'envoyait à moi, 
Quand tu parus, brillante, à mon âme endormie; 
N'était-ce donc pas vrai, mystérieuse amie, 
Que je pouvais compter sur toi ? 

Mais, est-ce bien fini ? Le ciel est sans nuages. 
Viens! reparais, ma sœur; brille dans le ciel bleu; 
Je le suivrai fidèle, et, comme les rois mages. 
Mon astre retrouvé me mènera vers Dieu ! 

Quand la clochette résignée sonna la fin de l'examen, sœur 
Marthe se leva, étourdie, et fut un moment avant de reconnaître 
1 heure qu'il était. Elle alla prendre au réfectoire sa place accou- 
tumée. Elle mangea, en se privant le plus possible, confuse de sa 
dernière distraction, malheureuse de ne pouvoir assaisonner sa 
portion de racines, d'un peu de cendre ou d'un peu de fiel. Elle 
écoutait lire la vie de Magdeleine de Pazzi, un ange celle-là, à qui 
Dieu parlait. Mais elle n'était pas digne, elle, d'entendre ce lan- 
gage. Rentrant en elle-même, sœur Marthe s'accusait d'endurcis- 
sement, et, avec angoisses, se demandait si Dieu ne l'avait pas 
rejetée. 

Dans le petit parloir des hôtes, Mme.de Néry déjeunait, servie 
par deux tourières aux figures calmes, à l'imagination placide, 



116 LES LENDEMAINS 

qui lui disaient beaucoup de bien de sœur Marthe, et dont la 
béatitude n'était troublée que par de légers rhumatismes. 



III 



Un roulement de voiture annonça le vicomte de Néry. Avec une 
infinie délicatesse, René s'assura que Marie avait longtemps causé 
avec sa sœur; il se félicita d'être resté voir les fortifications de 
Diest, ce qui fit, intérieurement, penser à Mme de Néry que son 
mari avait bien peu de hâte de voir Marthe. Enfin, René se fit 
annoncer et, tout ému, monta au parloir. Marie l'allait suivre, 
quand, redoutant de se trahir devant sa sœur, en présence de son 
mari, elle sortit avec la vieille tourière pour visiter le beau par- 
terre fleuri. 

Le visage bruni, sous de courts cheveux blonds, l'air doux et 
ferme à la fois, un regard très loyal, souvent distrait, mais qui 
s'animait de clartés soudaines, René de Néry gagnait d'emblée 
les sympathies par sa distinction simple, si exempte de pose. Sa 
voix blanche s'animait par degré, mais gardait toujours des réser- 
ves d'énergie et de douceur. Il torturait son gant, ennuyé d'être 
si ému, quand le rideau s'écarta. René se dressa : 

— Oh ! sainte Marthe, dit-il avec un sourire ravi, que je suis 
heureux, que je suis heureux de vous revoir! Et, les mains 
presque jointes, il contemplait la blanche figure séraphisée, 

La joie de retrouver son frère fut un rayon de soleil qui illu- 
mina toute l'âme de Marthe; elle ne fut pourtant pas si troublée 
qu'elle ne regardât le front du jeune homme, et elle pensa : Où 
Marie voit-elle qu'il devient chauve? 

Les premières nouvelles demandées, sympathiques et discrètes 
de part et d'autre, Marthe prononça le nom de Marie. René n'eut 
pour elle que des éloges, indice d'un culte respectueux. Sans 
doute, leur tige n'avait pas encore fleuri. Mais, aussi bien, le 
printemps n'était pas encore passé... Et puis, qu'y faire, sinon se 
résigner? Il faut, dans la vie, savoir être jihilosophe; et, quand 
on n'a pas ce que l'on veut, aimer encore ce que l'on a. 

— A ce propos, ajouta René, vous pourriez peut-être prêcher 
un peu votre sœur. Dans ses yeux, j'ai souvent surpris des tris- 
tesses, qu'un esprit moins chimérique n'aurait pas ressenties. 



LES LENDEMAINS 117 

Elle poursuit trop les mirages, et c'est un jeu décevant, que cette 
poursuite. 

— On ne fait pas son jeu à sa guise, répondit Marthe. A cher- 
cher la lumière, les phalènes se brûlent. Vaudrait-il mieux, pour 
eux, aimer le froid et la nuit ? 

— Non, sœur Marthe, pas le froid, ni la nuit, mais nous som- 
mes des phalènes qui pouvons attendre le soleil, et ne pas nous 
brûler h des feux incertains. Il est beau, dans la vie, de pour- 
suivre l'idéal, mais il le faut poursuivre avec réflexion, et en res- 
tant pratique... 

— Oh! pratique! interrompit Marthe. Connaissez-vous un 
sonnet de Marie, qui avait le don de consterner notre grand'mère, 
et que Marie avait intitulé : Soyons pratiques"^ 

— Voyons. 

— Oh ! ne sois donc pas difficile ! 
Si tu veux faire de vieux os, 
Prends l'homme tel qu'il est; docile 
Livre ta barque au gré des eaux. 

Notre épaisse et lourde atmosphère 
Veut des poumons peu délicats. 
Pour l'alléger, que peux-tu faire ? 
Rien. N'en fais donc point trop de cas. 

Ou, si l'égoisme t'attriste, 

Si ton pauvre cœur, trop artiste, 

Ne sait point se passer de beau ; 

Si tu n'es pas un peu vulgaire, 

Tu n'es point fait pour notre terre : 

Et l'on peut creuser ton tombeau ! 

— Nous y\oilà ! dit René. L'idéal ou la mort ! Comme c'est 
bien d'elle, cette jolie boutade, qui est sincère! Mais ne pensez- 
vous pas, sœur Marthe, qu'en face de l'égoisme, il y a mieux à 
faire que de mourir, qu'on doit le combattre, qu'on peut le gué- 
rir, qu'on peut, du moins, toujours le bannir de sa vie, et qu'il y 
a moins de grandeur d'âme que de faiblesse, moins de bonté que 
d'orgueil, à désespérer de la vie? 

La fermeté de ces paroles calmes subjuguait Marthe. Elle 
regarda Néry. 

— Mais, enfin, et vous, s'écria-t-elle, avec une sincérité un peu 
naïve, vous êtes donc parfaitement heureux, toujours satisfait de 
votre métier ? 



118 LES LENDEMAINS 

— Oh! mon métier, mon métier! fit Néry, en battant de son 
gant la grille, Donoso Corlès a défini le soldat un esclave en uni^ 
forme^ et la tentation me vient souvent d'admettre cette définition. 

Et comme Marthe le regardait avec étonnement : 

— Le soldat que j'ai été est mort, ma pauvre sœur,continuaNéry. 
Pour vivre, il aurait dû batailler au Soudan, ou suivre ces glorieuses 
missions qui, récemment, ont silktnné l'Afrique. Mais j'ai sacrifié 
ces aspirations au bonheur de Marie, qui a aimé, en moi, un 
héros, mais qui, soyez-en sûre, me préfère à Alger qu'au Dar- 
four. Je suis un agent d'ordre public, un professeur de gymnase 
galonné, un théoricien, si le cœur m'en dit, ou un conducteur de 
cotillon ; bref, un oificier en garnison, être vulgaire... ou sublime, 
selon qu'il voit, en son métier, la fonction banale et la manœuvre 
monotone, ou la préparation nécessaire à de grands dévouements, 
dont l'heure ne sonnera peut-être jamais, mais auxquels l'âme 
s'ofFre avec fidélité. 

Ajoutez que bien des mécomptes, aujourd'hui, achèveraient de 
me dégoûter de mon métier, si je ne m'en distrayais, en répétant 
le vieux refrain de Beaufort, le roi des halles : 

Sans barguigner, j'aime la France, 
Et vas toujours mon grand chemin ! 

IV 

A ce moment, légère, Marie avait entr'ouvert la porte. 

— On peut entrer? dit-elle. 

Elle portait une gerbe de roses thé, cueillies pour la chapelle. 

— O Marie! Marie! s'écria Marthe. Tu viens de perdre un bel 
aveu de désenchantement. 

Marie s'arrêta surprise, ne s'imaginant pas que pareil aveu fût 
sorti des lèvres de son mari, ni que sa philosophie ait pu être 
prise en défaut. 

— Oh! de désenchantement, dit René, vous exagérez. 

— Enfin, reprit Marthe, ne m'avez-vous pas dit que votre rêve, 
à vous aussi, s'était effeuillé, votre rêve d'héroïsme et de batailles? 

Elle insistait, heureuse de faire entendre à Marie une confes- 
sion qui lui semblait replacer Néry dans la catégorie des âmes 
ailées. 

— A moi aussi, répondit René, vous devriez dire : à moi seul, 



LES LENDEMAINS liy 

soHir Marthe, car Marie et vous, vous êtes, j'imagine, à l'abri de 
pareils accidents? Mon rêve s'est effeuillé! Si vous y tenez, j'en 
conviens devant Marie; mais, à vrai dire, toute vie compte un 
rêve eflt'uillé, — un rêve, le grand, celui d'où est sortie la vie 
même que l'on a embrassée. Nous avions rêvé, par exemple, 
vous d'être sainte, moi d'être héros, et Marie d'être mère. Je suis 
à genoux devant votre sainteté, sœur Marthe, mais je suis 
convaincu que vous ne pensez pas avoir atteint la perfection 
rêvée; mon héroïsme, je vous ai dit où il en est, et, dans les yeux 
de ma chère femme, j'ai vu souvent passer des ombres qui disaient 
l'espoir déçu. 

— René, interrompit Marie, quel langage vous tenez! Marthe 
a dit vrai : vous êtes un désenchanté? 

— Pas de vous, ea tout cas, répondit vivement Néry, ni de 
personne, ni de rien. Non ! Mon enchantement n'est pas mort, il 
s'est seulement transformé. Ecoutez : ne faut-il pas que les fleurs 
tombent, pour que les fruits surviennent, et le pommier chargé 
de fruits a-t-il le droit d'être désenchanté, parce qu'il a perdu 
ses fleurs étoilées? Toute vocation, toute existence est une plante 
dont la fleur doit tomber, et parce qu'en l'embrassant on n'a 
rêvé que de la fleur, on s'imagine, celle-ci fanée, qu'on a été 
déçu. 

Qui voudrait de la vie pour ce qu'elle est? Dieu, donc, colore 
l'aube de teintes charmantes : l'aurore de tout amour est déli- 
cieux. Ceux qui sont du côté de l'aube et de l'aurore, les enfants, 
ne jugent de la vie que par ce qu'ils en voient. Ils ne savent pas 
que tout bonheur aura des lendemains, et, quand ce lendemain 
survient, eux, qui n'ont voulu du bonheur que la fleur, ils se 
jugent frustrés. Et, s'ils sont faibles, leur journée se consume 
alors à pleurer leur matin. Bien pis : elle se passe souvent à 
laisser la tâche entreprise et à revenir toujours du côté de l'orient, 
essayer, sans fin, de nouveaux^ bonheurs, sitôt abandonnés qu'ils 
ont donné leur fleur. 

Eh ! non, il n'est pas mort, votre rêve, ô têtes folles ! Immortel, 
il survit en vous. Car votre rêve, c'est votre vie, vulgaire en appa- 
rence, mais qui, si vous êtes forts, est, en réalité, sublime. L'en- 
thousiasme qu'il vous causait est tombé. Il était le stimulant 
nécessaire pour vous en faire entreprendre la réalisation. Ne 
regardez plus en arrière maintenant, du côté de l'orient et des 



1«) LES LENDEMAINS 

fleurs. Cueillez le mérite, fruit de la vie ! Il jaillira de vos occupa- 
tions quotidiennes, de la douleur des sacrifices inattendus, de la 
fidélité aux devoirs monotones que l'accoutumance rend fasti- 
dieux. Ce mérite, c'est votre idéal transformé, le fruit dont vous 
aimiez la fleur, et qui vaut mieux que la fleur. Aimez-le, vous 
aimerez votre vie, et le désenchantement vous sera inconnu... 

Néry s'arrêta. Il s'était animé à exprimer des idées qui lui 
étaient chères, mais qu'il n'avait jamais exposées à Marie. 

— Que je suis donc pédant et sot! s'écria-t-il, confus. 

Marie et Marthe l'écoutaient, avides, dominant malaisément 
l'émotion qui les étreignait. Des romanesques et des faibles! oui, 
c'est bien cela qu'elles étaient, et lui, c'était le fort, le héros vrai, 
plus admirable dans la poursuite résolue du devoir quotidien, 
que dans l'entraînante course vers Abomey. 

A certaines heures de la vie, importantes et tristes, des paroles 
nous parviennent, parfois, inattendues et profondes, qui, en un 
instant, dissipent tous nos doutes et illuminent notre chemin. 
Ceux qui les prononcent ignorent où elles tendent. Dieu seul le 
sait, qui peut-être les inspire. 

Le soleil couchant frappait Néry au visage. Il brillait seul, dans 
le parloir envahi d'ombre. Toute une révélation s'était faite à 
l'àme de Marie et à celle de Marthe. Quand, peu d'instants après, 
Néry et sa femme quittèrent Veulen, Marie, pour la première fois, 
aima le charme de l'automne, qui, toujours, l'avait attristée, et, 
penchée au bras de son mari : 

— Si vous saviez, lui dit-elle, si vous saviez quel bien vous 
m'avez fait! J'étais une faible; je serai forte. Vous venez de m'ap- 
prendre ou gisait l'idéal et le bonheur de la vie. 

Et Marthe, rentrée dans sa cellule, écrivit sur un petit cahier : 
« Un capitaine de zouaves m'a guérie des chimères, et j'ai com- 
pris la valeur de celte expression : « Le ciel est un bonheur qui 
« n'aura pas de lendemain! » 

Pierre SU AU. 



UN ÉRUDIT SAVOISIEN 

MÉLANGE HISTORIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE 



Dans les débuts du dix-septième siècle, la ville d'Annecy avait, 
dit-on, quelque chose d'une nouvelle Athènes. C'étaient les jours 
où saint François de Sales et son ami, Antoine Favre, fondaient 
V Académie florirnontane^ . L'évêque ne se cantonnait pas dans la 
théologie pure et la philosophie; il aimait la curiosité des recher- 
ches historiques, et, une fois au moins, il remit dans la bonne 
route un historien en détresse. C'était le P. Fodéré. Le bon fran- 
ciscain cherchait des renseignements sur les origines, passable- 
ment obscures, de la vieille ville annécienne. Il s'en va trouver 
Messire François de Sales, et le « digne prélat que chacun cognoit 
et sçait estre autant versé en tous genres de bonnes sciences, qu'a- 
donné h la pieté », renvoyant son homme vers Pline ou vers 
Anthoyne du Pinet, a vite fait de débrouiller la question 2. L'An- 
necy d'aujourd'hui n'a pas dégénéré : elle compte au moins deux 
sociétés littéraires, V Acadcinie salésienne et la Société flovinion- 
tane^ auxquelles je joindrais volontiers ce groupe anonyme de 
religieuses qui, sous d'habiles directions, publie les œuvres de 
saint François. Les docteurs et les chercheurs ne manquent pas 
dans la cité. Cependant, au milieu de cette pléiade érudite, une 
figure se détache, celle de M. l'abbé Gonlhier, l'aumônier des 
hospices. Voilà dix ans, M. le professeur Ritter, de Genève, ne 
craignait pas d'affirmer que M. Gonthier lui semblait cire facile 
princeps parmi les savants ecclésiastiques qui débutaient dans les 
Mémoires de l'Académie salésienne^. 

Et de fait, depuis tantôt trente-trois ans, M. Gonthier a con- 

1. Histoire du Bien-Heureux François de Sales, par Charles-Auguste de 
Sales. Réédition Vives, 1879, t. II, p. 2-5. 

2. Narration historique et topographique des Couvens de l'Ordre Saint- 
François, par le R. P. F. -Jacques Fodéré. Lyon, 1619, p. 993 994. 

3. E. Ritter. Article bibliographique, la Mission de saiiit François de 
Sales en Chaulais, dang Bévue savoisienne, janvier-mars 1892, p. 63-67. 



122 UN ERUDIT SAVOISIEN 

truit un édifice historique, considérable vraiment : les Châteaux 
et la Chapelle des Allinges ; la Mission de saint François de Sales 
dans les bailliages de Chablais et de Ternie r-Gaillard; le Journal 
de saint François de Sales durant son épiscopat; les Rues d'An- 
necy; Histoire de l'instruction publique avant 1789 dans la Haute' 
Savoie et dans V ancien diocèse de Genève; les Èvèques de Genève 
avant le grand schisme et du grand schisme à la Réformation. 
Je suis loin d'avoir tout cité. L'on me permettra d'insister sur 
ces publications et de leur donner, à cause de saint François de 
Sales, de son histoire et de son diocèse, une importance qui, pour 
d'autres que des Savoyards, pourrait paraître excessive. Elles 
étaient malheureusement dispersées dans des revues et des jour- 
naux; maint tiré à part était épuisé. Bien plus, cette œuvre n'était 
guère connue au dehors de la Savoie et des provinces voisines : 
M. Fortunat Strowski, par exemple, dans sa thèse sur saint Fran- 
çois de Sales, ou M. Brunetière dans son Manuel de l'histoire de 
la littérature française, citaient la Mission du Chablais; ils ne 
connaissaient pas le Journal^ plus important encore et plus ori- 
ginal. 

Aussi c'a été une joie pour les admirateurs de l'abbé Gonthier 
que de le voir éditer ses Œuvres historiques, et les réunir en 
volumes. De ces volumes, — il y en aura trois, — le premier a 
paru déjà, et il ne sera pas sans doute le moins digne d'atten- 
tion* : outre la monographie des Allinges, il renferme deux opus- 
cules, j'allais écrire deux ouvrages, qui sont ce que nous avons, 
jusqu'ici, de plus rigoureusement exact sur la vie de saint Fran- 
çois de Sales '^. Ces opuscules, qui tous deux pourraient s'intituler 
le Journal du saint évêque, nous permettent de le suivre jour par 
jour, depuis son arrivée dans le Chablais (14 septembre 1594) 
jusqu'au i8 décembre 1622, date de sa mort, et même au delà, 



1. OEuvres historiques de M. l'abbé Gonthier, aumônier des hospices 
d'Annecy, t. I. Thonon-les-Bains, imprimerie Jules Masson, 1901. In-8, 
666 pages. — Au moment tardif où ce Mélange est tiré, le second volume 
des OEuvres historiques a paru aussi ; il contient de savantes monographies, 
comme Vfiisloire de l'instruction publique avant J789 dans la Haute-Savoie 
et dans l'ancien diocèse de Genève, mais il éclaire moins directement l'his- 
toire de saint François de Sales. 

2. La Mission de saint François de Sales en Chablais. [OEuvres histo- 
riques, t. I, p. 177-308.) — Saint François de Sales, évêque (1602-1622). 
Son Journal. {Ibidem, p. 371-659.) 



MÉLANGE HISTORIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE 1«3 

jusqu'à ses iunérailles dans l'église de la Visitation (24 janvier 
1623). Un appendice Notes sur la naissance et les jeunes années 
du t^rt/wr, donne, dans leurs grandes lignes, les diverses étapes de 
sa vie, de 1567 à 1594 ^ Nous avons donc entre les mains une 
histoire complète de saint François de Sales, tout au moins les 
éléments de cette histoire. 

Ces publications n'étaient pas anciennes, — la première datait 
de 1891, la seconde de 1894. Cependant, l'auteur a tenu à les 
mettre consciencieusement à jour : il a tiré un profit meilleur 
encore des anciens registres de l'évêché. Surtout la nouvelle édi- 
tion des Œuvres de saint François lui a fourni des renseisfnements 
nouveaux et des documents utiles. C'est là, peut-être, ou bien dans 
la Vie de Claude de Granier, par le P. Constantin (1640), qu'il a 
rencontré les noms des jésuites collaborateurs de l'apôtre du 
Chablais; il ne les avait pas indiqués jusqu'ici-^. Le P. Alexandre 
Hume avait été nommé pourtant dès la première édition, et c'était 
justice : ils le connaissent bien en effet, le Père Alexandre, ces 
Genevois qui, le 12 décembre dernier, chantaient si gaiement les 
chansons de V Escalade ^. 

Une importante rectification est celle qui avance la date de 
l'arrivée de saint François de Sales à Thorens, en 1602, avant 
la consécration épiscopale (vers le 10 octobre au lieu de vers le 
10 novembre)* : elle projettera sans doute quelque clarté sur une 
période restée obscure, et permettra de déterminer si le saint a 
fait alors, sous la direction du P. Jean Fourier, les Exercices spi- 
rituels de saint Ignace, ou plus exactement s'il a fait, durant trente 
jours, ce qu'on appelle chez les Jésuites les grands Exercices. 
Peut-être aussi l'on en viendra jusqu'à savoir si la confession 
générale du saint retraitant a été entendue par l'ancien arche- 



1. OEuvres historiques, t. I, p.'343s<77. Pièce justificative C. 

2. OEuvres historiques, t. I, p. 242, note 1, en comparant dans l'édition de 
1891, p. 85 et 198. 

3. Les chroniqueurs genevois affirment que, dans la nuit de VEscalade, le 
P. Alexandre se tenait au bas des échelles, distribuant des absolutions et 
des billets magiques : à leur dire, il aurait même conféré l'extrême-onction, 
avant l'assaut. àBrunaulieu, l'un des assailUmts. Aussi est-il bien vile devenu 
le héros de leurs chansons. — Du point de vue catholique, note excellente 
sur le P. Alexandre Hume dans OEuvres de saint François de Sales, t. XI, 
p. 304. 

4. OEuvres historiques, t. I, p. 381. — Journal, édition de 1894, p 11. 



124 UN ERUDIT SAVOISIEN 

vêque de Vienne, Vespasien Gribaldi — c'est l'opinion de l'An- 
née sainte et de M. Gonthier* — ou au contraire par le P. Fou- 
rier. Ce serait plutôt l'avis des Religieuses de la Visitation 2. 

On le voit, l'aumônier des hospices d'Annecy est un chercheur 
patient et heureux : en général, il remonte aux sources. Ses pré- 
faces, et surtout les appendices qu'il a joints principalement à la 
Mission du Chablais^ donneraient l'idée juste de son exactitude et 
de sa précision. Pourtant, lorsque les archives ou les dépôts de 
manuscrits sont loin de la Savoie, il se résignerait à faire des 
dépouillements incomplets, ou même il se contenterait de ren- 
seignements de seconde main. C'est faute de loisirs sans doute, 
mais la chose se laisse apercevoir, dans la Mission du Chablais^ 
pour maints documents d'origine protestante, et M. le professeur 
Ritter l'avait remarqué dès 1892^. M. Gonthier ne semble guère 
connaître les manuscrits de Genève qu'au travers d'intermédiaires 
comme MM. Fleury et Truchet*, ou d'ouvrages déjà vieillis comme 
Ruchat ou GalifTe ^. Ce sont là des auteurs sérieux, mais ils ne rem- 
placent pas les sources. 

Une lecture plus étendue de la littérature genevoise, et je parle 
surtout des travaux récents, lui aurait fourni le moyen de mieux 
faire revivre les pasteurs qui ont joué un rôle dans les pays de 
Chablais, ou de Gaillard et Ternier. 11 aurait pu voir dans V Aca- 
démie de Calvitiy par exemple, ce qu'on sait sur Hermann Ligna- 
ridus^, et — peut-être — il aurait jeté quelque lumière sur les 

i. Œuvres historiques, t. I, p. 382. — Année sainte des Religieuses de la 
Visitation Sainte-Marie, 7 décembre. 

2. Cet avis est appuyé sur d'anciens documents. (Note communiquée par 
les Sœurs de la Yisitalion d'Annecy.) 

3. E. Ritter, la Mission de saint François de Sales en Chablais, p. 6i. 

4. Le Clergé catholique et les ministres pendant les pestes à Genève, par 
M. l'abbé '^leury. Paris, 1864. — Saint François de Sales, le P. Chérubin et 
les ministres de Genève, par M. l'abbé Fleury. Paris, 1864. — Appendice à la 
précédente brochure, par le même. Genève, 1865. — Vie du P. Chérubin de 
Maurienne, par M. l'abbé Truchet. Cliambéry, 1880. 

5. histoire de la réformation de la Suisse, par Abraham Ruchat. Nyon, 
1835-1838. — Matériaux pour l'histoire de Genève, recueillis et publiés 
par *** (Galiffe). Genève, 2 volumes. 

6. Histoire de l'Académie de Genève, par Charles Borgeaud. L'Académie 
de Calvin. Genève, 1900, p. 247-254. 11 y a là, comme dans la thèse du pas- 
teur Hugène Choisy (l'Etat chrétien calviniste à Genève au temps de 
Théodore de Bèze, p. 315-327; Genève, 1902), des pages de haut intérêt sur 
la mission du Chablais. C'est un horizon découvert d'un point de vue pro- 
testant. 



MÉLANGE HISTORIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE 125 

ministres Viret'. Surtout il n'aurait pas affirmé aussi catégori- 
quement que Bèze avait vécu agité par les doutes et le remords; 
tout au moins, il aurait fouillé j)lus avant, et il aurait cherché des 
témoio-nages plus forts à l'appui de son affirmation 2. La question 
est embrouillée, et j'avoue qu'historiquement parlant, la preuve 
ne paraît pas encore faite. 

Une connaissance imparfaite des manuscrits qui ne sont point 
en Savoie, ou des ouvrages publiés récemment par des protes- 
tants de Genève, c'est là, me semble-t-il, le point faible d'un tra- 
vail qui est, par ailleurs, d'une valeur réelle. Sans doute, il pourra 
être complété, corrigé même, lorsqu'aura été conduite jusqu'au 
terme cette publication définitive des œuvres de saint François 
que les éditeurs poursuivent avec \ine patience de bénédictins 
— ou de visitandincs. Pourtant il demeurera indispensable aux 
chercheurs consciencieux. 

Ce qui augmente encore l'utilité de ce premier volume, c'est 
que M. Gonthier l'a enrichi d'illustrations et de figures ; on pour- 
rait citer, entre autres, une carte exactement dressée du territoire 
protestant des environs de Genève, ou un plan curieux de Thonon 
en 1682, tracé, je crois, d'après la grande gravure du Theatrum 
Sabaiidice^. Mon regret a été de ne pas rencontrer une carte com- 
plète de l'ancien diocèse de Genève, ou encore ce plan d'Annecy 
à la même date de 1682 qui a une place, lui aussi, parmi les plan- 
ches magnifiques du Theatrum. On l'eût facilement réduit à une 
moindre échelle, et les travailleurs auraient eu le plaisir de situer 
les va-et-vient du saint évêque dans sa ville épiscopale, ou de le 
suivre, de paroisse en paroisse, dans ses visites pastorales si 
scrupuleusement relatées *. 

1. Les ministres Viret sont si nombreux au Chablais qu'on se perd, et la 
similitude des noms n'est pas faite pour renseigner le lecteur. Peut-être 
même il eût été à propos de noter qu'aucun d'entre eux n'est Pierre Yiret, 
le Grand Viret, mort en 1571 dans le Béarn. 

2. Œuvres historiques, t. I, p. 252, — L'auteur se contente de renvoyer 
à Hamon ou Pérennès, et à V Histoire des Missions des Capucins, p. 195, 

3. Theatrum Htatuum Sabaudix Regix celsitudinis Sabaudix ducis Pede- 
montii Principis. Amstelodami, 1682. 2 vol. in-folio. — Le plan de Thonon 
est au tome 11 après la page 22; celui d'Annecy, après la page 18. 

4. OEuvres historiques, t. I, p. 408-411, 416-424, 437-440, 450. — Plusieurs 
ont encore regretté de ne pas voir reproduite à chaque page la date de 
l'année où se passent les événements; ce perfectionnement matériel aurait 
complété l'opuscule, et en aurait singulièrement facilité l'emploi. 



126 UN ERUDIT SAVOISIEN 

Encore une fois, ces critiques, sauf, me paraît-il, celle qui 
regarde le dépouillement des manuscrits ou des auteurs gene- 
vois, ont traita des points de détaiM. Elles n'atteignent pas le 
fond d'une œuvre qui, maintes fois déjà, a renseigné les érudits, 
et dont ils ont fait grand cas. Je souhaite donc que la nouvelle 
édition se répande largement hors de Savoie, ou même hors de 
France. 

Alain de BECDELIÈVRE. 



1. Même, si l'on veut être équitable, il ne faut pas exagérer la portée de 
cette remarque. Elle regarde d'ailleurs presque exclusivement Y Histoire de 
la Mission du Chahlais, et la monographie des AUinges paraît, au contraire, 
richement documentée. 



REVUE DES LIVRE 



ASCETISME 




Abrégé de l'Évangile médité pour toute l'année, suivant 
les quatre Évangiles, d'après Vabbé Duquesne, par l'abbé 
François Durand, auteur des Exercices de saint Ignace en 
méditations. Deuxième série : Prédication et miracles de 
Jésus-Christ. Troisième série : Passion et résurrection du 
Sauveur. Paris, Bloud, 1903. 3 vol. in-12, 400, 405, 437 pages. 
Prix : chaque volume, 2 fr. 50. 

En mettant l'œuvre excellente de l'abbé Duquesne à la portée 
de tous les amis de l'Evangile, M. l'abbé Durand répond au 
besoin immanent des âmes catholiques. C'est que l'Evangile est 
la source où toujours iront se désaltérer de préférence et les 
simples et les savants, et ceux qui débutent dans l'exercice de la 
méditation et ceux qu'une longue course à travers les autres livres 
ramène régulièrement a celui-là. 

Certaines de ces pages contiennent sous une forme concise 
toute une doctrine théologique, par exemple sur les trois amours 
de Dieu, du prochain et de nous-mêmes (t. II, p. 296); d'autres 
renferment, malgré leur apparente universalité, des leçons parti- 
culières pour le temps présent : V indissolubilité du mariage (t. II, 
p. 132), la sagesse de Dieu dans les persécutions (t. II, p. 320). 
Mais y a-t-il une seule vérité dogmatique ou morale qui n'ait ici sa 
place naturellement amenée? Rarement on sent le commentateur. 
Presque toujours l'auteur s'efface derrière l'enseignement tombé 
des lèvres divines du Christ, comme les évangélistes eux-mêmes 
se sont oubliés pour ne présenter aux regards que le Sauveur. 

Ce cours de méditations fait goûter l'Evangile en l'expliquant 
simplement, et plus encore qu'à le comprendre et à l'aimer, il 
porte sérieusement à l'imiter. 

Aux approches de la Semaine sainte et des fêtes de Pâques, le 
dernier tome se recommande spécialement à titre d'actualité. 

Henri Chérot. 



128 , REVUE DES LIVRES 

PHILOSOPHIE 

Essai critique sur le droit d'affirmer, par Albert Leclère. 
Paris, Alcan, 1901. In-8, 263 pages. 

La philosophie que M. Albert LECLÈnE propose, et qu'il a 
renouvelée des Grecs, — sans ironie comme sans allégorie, — est 
étrangère et supérieure à la science, comme à toutes les méta- 
physiques qui ne relèvent pas de la doctrine de Parménide. 
Quiconque adopte l'éléatlsme nouveau reste impassible dans sa 
philosophie, et, s'il est croyant, dans sa foi, devant les audaces 
de la science, de la critique, de l'exégèse. La science, en effet, n'a 
rien de commun avec la réalité. Qu'on lui attribue l'intérêt d'un 
jeu intellectuel, la valeur et la vérité toutes relatives d'une fiction 
plus ou moins cohérente : à la bonne heure ! Elle est un geste de 
l'esprit, et non une prise de possession de Tètre véritable. Voyez 
en effet dans quelles contradictions se perd son objet, du moment 
qu'on lui attribue consistance et indépendance! L'objet de la 
science est fait psychologique; or, le fait conscient ne saurait 
être, puisque conscience implique tout ensemble identité et dis- 
tinction du sujet et de l'objet, connaissance immédiate du moi 
réel et connaissance immédiate du moi représenté par l'idée. 
L'objet de la science est phénomène : or, comment le phéno- 
mène existerait-il, alors qu'il signifie à la fois objet manifesté et 
manifestation d'un objet, alors qu'il devrait être en soi pour 
exister, et en moi pour être connu ? Nous ne pouvons qu'indiquer 
le « système » adopté, dans sa plaidoirie contre l'objectivité de 
la science, par le subtil avocat qu'est M. Leclère. Il va nous 
montrer que le phénomène implique des relations avec le temps, 
l'espace et le nombre, et que, de ce triple chef encore, on ne 
saurait concevoir son existence. 

Voyez ce que valent les opérations et les procédés qui servent 
à construire la science : l'induction, par exemple, la déluction, 
le simple jugement. Quel gage de vérité nous offre le jugement, 
alors qu'il implique croyance, c'est-à-dire sentiment? Considérez, 
du reste, que les sciences tendent naturellement à leur propre 
destruction, et que, dans la mesure même où elles se développent, 
elles nient l'originalité de leur objet. « Le sociologue s'efforce 
d'expliquer les propriétés sociologiques de l'individu humain par 



REVUE DES LIVRES 129 

les propriétés que la psychologie découvre en étudiant l'homme 
individuel...; le psychologue étudie la vie physiologique pour 
s'expliquer l'activité psychologique; ou bien, il déduit le psy- 
chologique du métaphysique », à moins que, voulant étudier 
« psychologiquement le psychologique », il considère, à son 
insu, l'idée qu'il a de l'activité psychologique, et non cette acti- 
vité elle-même. Le chimiste explique les phénomènes chimiques 
par la chaleur, par l'électricité, par des propriétés physiques. 
« Le physicien recourt a la mécanique. La mécanique tend à 
n'être qu'une géométrie, la géométrie qu'une algèbre, et l'algèbre 
parait n'être à plusieurs qu'une logique, celle de la quantité. » 
La métaphysique, avec laquelle la psychologie tend parfois à se 
confondre, peut être considérée à son tour comme une dérivation, 
comme un chapitre de la psychologie, étant, d'une certaine ma- 
nière, la simple description de ce que l'homme pense de l'être. 
On dira encore que la logique se ramène à la psychologie. Du 
même point de vue, la morale apparaît comme la psychologie de 
l'obligation, et l'esthétique, comme la psychologie de l'admi- 
ration. Mais la psychologie, nous l'avons vu, renonce, de plusieurs 
façons, h son originalité. D'où cette double conclusion, cette 
double condamnation de la science : chaque science particulière 
nie son propre objet; « la science, dans son ensemble, est circu- 
laire, et son objet, quel qu'il soit, la fuit à l'infini ». 

La partie positive de l'ouvrage de M. Leclère, celle où il pro- 
pose sa philosophie de l'être, est plus courte que la partie 
négative, où il montre l'irréalité du phénomène et les contradic- 
tions d'une science qui se dirait objective. Rien de surprenant : 
une métaphysique, nous dit M. Leclère, est nécessairement 
limitée. A vrai dire, on s'étonne plutôt que l'impitoyable critique 
ait pu élever une construction philosophique et qu'il ait encore 
trouvé autour de lui des matériaux et des instruments. 

Rappelons-nous d'abord l'objet et le but de la métaphysique : 
nous cherchons le réel, l'être. Or, le réel, c'est le vrai, et la 
vérité ne se trouve que dans le jugement. Nous allons donc étu- 
dier l'affirmation, non ^'allirmation psychologique, absurde et 
contradictoire comme la conscience empirique elle-même, mais 
l'affirmation ontologique, que la conscience répète, et qui 
d'abord s'impose à la conscience. Ne savons-nous pas en effet 
que, lorsque nous affirmons une chose, cette chose s'affirme pour 

XCV. — 5 



130 REVUE DES LIVRES 

ainsi dire h nous? L'acte même d'affirmer considéré dans son 
abstraction, ou mieux, dans sa pureté : voilà le roc, voilà le dia- 
mant, que la critique ne saurait entamer, et dont le scepticisme 
montrerait d'autant plus la résistance, qu'il s'obstinerait à en nier 
la réalité. 

Envisagé d'un autre point de vue, le fondement sur lequel va 
s'édifier la métaphysique, pourrait s'appeler l'idée absolue d'être. 
Remarquons bien, en efi'et, que semblable idée n'est pas un pur 
concept, mais un jugement, le plus simple et le plus universel de 
tous, un principe, tout à la fois « synthétique, nécessaire et 
réciproque ». « Quelque essence existe. » L'idée d'être perd toute 
signification, si l'on essaye d'isoler une essence de tout mode 
d'existence, ou l'existence de toute détermination essentielle. 
L'être est. Première proposition d'une série qui sera constituée en 
vertu du principe d'identité. De l'être, en efifet, il faut affirmer 
tout ce que cette notion entraîne, et nier tout ce qu'elle exclut. 
Puisque l'être est, il est sujet d'une proposition d'existence, donc 
substance, donc en soi. Ainsi s'établit la seconde proposition : 
l'être est en soi. Mais ce qui est en soi, possède une existence 
intérieure à son essence et contient par suite sa propre raison 
d'être. Nous arrivons de la sorte à conclure que tout être est pour 
soi et par soi. 

On ne peut ici qu'indiquer les principaux articles de la méta- 
physique nouvelle — ou renouvelée. L'être est pensée, amour et 
liberté. La multiplicité des êtres est possible, parce qu'un être 
peut donner à d'autres, non seulement d'exister, mais d'exister 
par soi. « Le temps éliminé, l'aulo-création devient possible. » 
Un être, au moins, possède une ])arfaite aseité, et « se pose lui- 
même en toute indépendance ». Un seul Dieu : « car la liberté 
d'une divinité limiterait celle des autres ». Ce n'est donc point 
à l'aide de la réalité phénoménale, mais de l'affirmation absolue, 
que nous prouvons l'existence de Dieu. 

L'idée du devoir, connexe avec celle d'être, puisque la pensée 
ne pose l'être qu'à titre de nécessité morale ou de postulat obli- 
gatoire, confirme l'existence d'un Dieu, qui puisse faire régner la 
loi morale, et prouve l'existence d'un monde qui doit réaliser le 
bien d'un nombre indéfini de manières. « De l'idée du devoir se 
déduit l'existence de la matière, des plantes, des animaux et des 
hommes. » Bien que la conscience empirique soit une illusion. 



REVUE DES LIVRES J31 

« nous sommes certains d'exister, parmi la foule innomljrable 
des êtres » ; car la loi du devoir, qui veut être accomplie de la 
manière la plus parfaite, exij^e que « tous les possibles, qui sont 
en nombre indélini, existent ». Enfin, non sans peine, je suis 
arrivé à conclure que j'existe. Maintenant se pose la question de 
l'immortalité. « Pour nous, qui nions le temps, nous pensons que 
nos âmes sont déjà dans la vie éternelle qui est la vie unique, 
mais dont on ne saurait humainement bien parler. » 

« Que nous manque-t-il ? demande M. Leclère. L'humilité peut- 
être, qui nous lérait plus «grands et aussi plus heureux. » Oui, 
l'humilité est une vertu de lumière et de bonheur, que M. Leclère 
a raison de glorifier. Mais qu'il nous permette aussi de lui sijrnaler 
une qualité philosophique qui, certes, ne lui manque point, mais 
qu'il ne saurait trop cultiver, s'il veut s'en tenir à sa méthode 
d'argumentation ; je veux dire : la subtilité. 

il y a deux manières de raisonner en philosophie. Dans le 
premier cas, on réunit des données aussi nombreuses que pos- 
sible, on cherche les points de vue synthétiques, on déo'ao'e les 
directions convergentes de faits, on étend la ligne qui doit servir 
de base au calcul, on contrôle et on corrige un résultat par l'autre ; 
de même que, pour déterminer la hauteur d'une tour à l'horizon, 
l'on mesure différentes longueurs et l'on se place sous différents 
angles. Une erreur peut alors être compensée, une distraction 
réparée. Supposez, au contraire, un Spinoza qui, sur la définition, 
donnée une fois pour toutes, de la substance, construit une 
théorie métaphysique. Une subtilité toujours en éveil, une atten- 
tion toujours h l'affût de l'erreur, suffiront difficilement à mener 
h bonne fin l'œuvre entreprise. S'il définit la substance d'une 
façon inexacte ou équivoque, cette faute initiale vicie d'avance, à 
elle seule, tout son calcul. Ou pourra admirer la valeur formelle, 
le prix artistique, peut-être même la logique interne de sa doc- 
trine. Mais, philosophiquement, elle vaut tout juste ce que vaut 
le panthéisme. A ces téméraires constructeurs, il convient d'ap- 
plujucr un jugement qui n'a que le tort d'être trop général : les 
métaphysiciens sont des poètes manques. 

Le fondement sur lequel M. Leclère veut construire la méta- 
physique est vraiment fragile. Il pose h la base de la philosophie 
la pensée absolue, l'acte même d'affirmer, sous prétexte que le 
vrai définit le réel, objet même de la métaphysique, et, d'autre 



132 REVUE DES LIVRES 

part, ne se trouve que dans le jugement. Le raisonnement est 
subtil, mais pas assez. Le vrai, identique à l'être, le vrai objectif 
et ontologique, dont s'occupe le métaphysicien, n'est pas une 
propriété du jugement; et la vérité logique qui réside dans le 
jugement est, comme son nom l'indique, l'objet d'une autre science 
que la métaphysique. Comme le fondement même de l'édifice, 
les matériaux employés sont d'une solidité douteuse, et c'est, je 
crois, au constructeur qu'ils inspirent le plus de confiance. 

Heureusement, la « réalité phénoménale » — disons expéri- 
mentale — n'est pas entièrement détruite par les coups multipliés 
que lui a portés M. Leclère, et elle peut encore servir à la con- 
struction de la philosophie. Il est permis d'avoir, comme l'auteur 
de VEssai critique sur le droit d' affirmer, beaucoup d'estime 
pour la dialectique, sans partager son dédain pour l'expérience. 
Le phénomène : mouvement, pensée, est de soi incomplet, 
puisqu'il appartient à la substance qui se meut, qui pense, qui 
veut, mais non irréel et contradictoire, à moins d'être considéré 
comme subsistant en lui-même. L'induction, la déduction, les 
procédés de la science et les opérations de l'esprit soulèvent de 
difficiles problèmes. Mais on n'a pas démontré que l'activité 
intellectuelle n'avait qu'une valeur subjective. Bref, M. Leclère 
nous semble un critique plus terrible d'intention que de fait. 

Xavier Moisant. 



Le Personnalisme, suivi dhine étude sur la perception 
externe et sur la force, par Charles Renouvier, de l'Institut. 
Paris, Félix Alcan, 1903. 

Ecrivant, il y a deux ans, les dernières pages des Problèmes de 
métaphysique, M. Renouvier appelait de ses vœux l'avènement du 
personnalisme. Cette doctrine, d'après lui, devait marquer 
l'apogée des ascensions de l'idéalisme critique et en assurer le 
triomphe définitif sur les vieilles philosophies réalistes. Eh bien, 
le Personnalisme vient de paraître,. et M. Renouvier, lui-même, 
en est l'auteur. C'est dire, avant tout examen, que l'œuvre mérite 
attention et va nous suggérer plus de réflexions que n'en com- 
porte un simple compte rendu. Nous nous contenterons donc 
aujourd'hui d'indiquer les grandes lignes du nouveau livre, réser- 
vant à plus tard des appréciations que nous désirons donner en 



REVUE DES LIVRES 133 

toute connaissance de cause, avec impartialité, mais en vue de ne 
servir que la vérité. 

M. Renouvier reste fidèle à la méthode kantienne des concepts 
et continue, par suite, h substituer eu métaphysique le principe 
de la croyance rationnelle à ce qu'il appelle le faux critère de l'évi- 
dence, nous priant modestement avec Platon de nous contenter 
de ses hypothèses « si nous les trouvons autant probables que 
celles d'un autre ». Il se déclare toutefois et très nettement 
contre les conséquences monistes ou évolutionnistes auxquelles, 
jusqu'ici, semblaient devoir aboutir comme fatalement les théo- 
ries du subjectivisme. C'est le principe de la relativité qui ouvre 
à M. Renouvier la vraie porte de la réalité en lui révélant que... 
tout est relatif, ou mieux que tout est Relation. Egaré par la 
fausse imagination des entités substantielles. Inconditionné et 
noumènes, le criticisme a jusqu'ici manqué son entreprise et 
versé avec Kaut dans la philosophie de l'absolu, quand il n'a pas, 
par réaction, conduit ses disciples à l'illusionnisme universel. 
M. Renouvier se flatte de nous faire éviter ces écueils, grâce au 
relativisme d'abord, mais grâce encore et surtout à ce qu'il n'en- 
tend pas rabaisser tout le connaissable à des phénomènes de 
valeur purement empirique; il salue, au contraire, la personne ou 
la conscience, la première réalité, seul véritable principe causal, 
relation maîtresse, condition et principe de toutes les autres 
relations. Voilà le Personnalisrne, le fondement su»" lequel va 
s'élever la philosophie de l'idéalisme perfectionné. 

Dans la première partie (métaphysique du personnalisme), 
l'application du principe de causalité à une suite de phénomènes 
qui ne saurait être indéfinie dans le passé, conduit le penseur à 
l'affirmation de la cause première. Intelligence et Volonté suprê- 
mes, et pourtant être corporel. Ne nous étonnons pas : « Le culte 
de l'immatérialité est le résultat de la méconnaissance de l'orga- 
nisme parfait et idéal. » (P. 104.) La création, entendue comme 
œuvre distincte de la personne créatrice, n'est pas un mystère, 
elle s'impose h la manière d'un fait. Cette œuvre, composé uni- 
versel de monades conscientes à des degrés divers, a du, étant 
donné son auteur, être parfaite à l'origine; hypothèse qui paraît 
en contradiction avec l'état actuel du monde et l'existence du 
mal. Force donc est d'admettre une chute originelle dont le pre- 
mier résultat aurait été de troubler profondément l'équilibre 



134 REVUE DES LIVRES 

primitif de la matière et de la résoudre en nébuleuses inorga- 
nisées. Cette chute, étant d'ordre moral, ne se conçoit pas sans 
la société. M. Renouvier, en effet, ne permet pas h Dieu de lier 
la personne créée, vis-à-vis de lui-même, par un précepte d'obéis- 
sance. Les membres de la première société, destinés d'abord à 
l'immortalité, ont malheureusement péri dans la catastrophe 
mondiale causée par leurs divisions; mais les monades domi- 
nantes de leur personnalité se sont conservées indestructibles à 
l'état de conscience sourde et suspendue. Ce n'est qu'à la suite 
d'une reconstitution imparfaite de l'univers, par la condensation 
de notre nébuleuse, et lorsque se furent développés des orga- 
nismes animaux convenables pour leurs fonctions, que les 
monades dominantes revinrent successivement à la pleine posses- 
sion d'elles-mêmes et reconstituèrent la famille humaine actuelle. 
D'ailleurs « ce n'est pas une seule fois que chaque personne doit 
revivre sur la terre à la faveur du passage à l'acte d'une de ces 
puissances séminales, c'est un certain nombre de fois » (p. 125) 
jusqu'à ce que, «réintégrée dans le monde «les lins, elle y retrouve 
à la fois et la mémoire de son état dans le monde des origines et 
celle des vies diverses qu'elle a traversées » (p. 127). N'allons 
pas plus loin : admettre que le Créateur « n'ait eu pour fin que 
lui-même, est contradictoire à la loi qui reconnaît aux personnes 
des fins pour elles-mêmes » (p. 79). 

La seconde partie, intitulée « Sociologie du personnalisme », est 
une flânerie de penseur à travers les siècles, une manière aussi 
de discours sur l'histoire universelle, où beaucoup d'idées sont 
remuées, mais qui nous enseigne peu de chose et dans un ordre 
peu apparent, sur les principes constituants et conservateurs des 
sociétés, leurs conditions de progrès et leurs relations avec 
l'iadiviau. M. Renouvier semble obéir à une autre préoccupation. 
Quand il flétrit, avec un à propos plein d'actualité, hélas! « l'in- 
juste passion des hommes de s'obliger à l'unité de sentiments par 
voie de contrainte quand ils ne le peuvent autrement » (p. 156), 
on pourrait croire que c'est aux ennemis de l'Église, que ce dis- 
cours s'adresse. Il n'en est rien; tout au contraire la grande per- 
sécutrice, la grande corruptrice, c'est l'Eglise, en dépit « de la 
morale toute de bonté et de dévouement» de son fondateur. Nous 
ne pouvons laisser sans protestation les haineuses et méprisantes 
accusations que l'auteur, ignorant absolument notre philosophie, 



REVUE DES LIVRES 135 

dénaturant nos dogmes, travestissant notre histoire, victime en 
résumé do préjugés aussi invétérés que mal fondés, se plaît à 
entasser ici. Je suis d'ailleurs convaincu qu'une étude calme et 
sérieusement documentée de la doctrine et des faits amènerait 
bien vite un chercheur de la force de M. Renouvier, et qui a soif 
delà justice, à réformer ses jugements. Puisse-t-il l'entreprendre, 
cette étude, au lieu de se perdre dans les dédales de ses « hypo- 
thèses » métaphysiques! C est là qu'il trouvera le chemin qui 
conduit individus et sociétés à cette « cité de l'avenir » où vont 
déjà ses espérances. 

Dans la troisième partie (Eschatologie du personnalisme), M. Re- 
nouvier développe les conclusions de sa métaphysique sur l'état 
final de la création, et modifie les vues exposées, il y a quatre ans, 
dans sa Nouvelle Monadologie. Étant admise la restauration finale 
de la personne immortelle, le sort des rncchanls iinpéniteitts devient 
un problème difficile à résoudre. L'auteur augure d'une suite de 
reconstitutions la pleine et efficace expérience de cette loi que la 
justice est le chemin de la vie; aussi l'intelligence du devoir finira 
par transformer « la primitive spontanéité d'innocence en science 
inaltérable du bien et vertu indéfectible » (p. 217), résultat qui 
serait assuré par l'harmonie préétablie dans le plan de la création. 
Je me suis trop étendu sur le Personnalisme pour analyser 
maintenant X étude sur la perception externe et sur la force, critique 
des systèmes modernes, qui occupe les trois cents dernières pages, 
plus de la moitié du volume. Les vues y abondent, l'érudition est 
vaste, la critique pénétrante mais sujette à caution, par exemple 
quand elle s'en prend à Aristote (p. 379). Pour les conclusions 
enfin, l'auteur, toujours idéaliste, s'inspire comme toujours de la 
monadoloo-ic leibnizienne : seulement il desserre les liens de 
l'harmonie préétablie et brise le continu universel, afin de sauve- 
o^arder l'autonomie de l'individu et la liberté morale. M. Renou- 
vier voudrait encore que la physique, pour s'accorder à la doctrine 
des monades, prît comme point de départ l'atome inctendu 
d'Ampère et de Cauchy. J'exprime encore une fois le regret que 
l'auteur n'ait pas trouvé de place pour l'examen approfondi de la 
synthèse péripatéticienne qui, malgré son antiquité, n'a pas 
encore vieilli, parce qu'elle est, quoi qu'en disent ses nombreux 
adversaires, la plus immédiatement établie sur les données de 
l'expérience et du bon sens. ' Louis Baille. 



136 REVUE DES LIVRES 

QUESTIONS SOCIALES 

Bibliothèque d'Économie sociale. — I. Mendiants et Vaga- 
bonds, par M. Louis Rivière. — II. La Population, par M. des 
GiLLEULS, membre du Comité des travaux historiques et 
scientifiques. — III. La Petite Industrie contemporaine, par 
M. Brants, de l'Académie royale de Belgique, professeur à 
l'Université de Louvain, Paris, Victor Lecoffre. Trois volumes 
in-12 de 225 pages chacun. 

M. Henri Joly s'exprime ainsi, dans le prospectus où il pré- 
sente au public la nouvelle collection publiée sous sa direction, 
avec ce titre : Bibliothèque d'Econotiiie sociale : 

« h^ Bibliothèque d^ Economie sociale n'apporte au public ni 
théories a priori, ni métaphysique, ni polémiques de parti. 

« On a pensé qu'après tant de luttes passionnées, tant d'uto- 
pies et aussi tant de déceptions, il y avait lieu d'étudier objecti- 
vement les grandes fonctions de la vie sociale. » 

Excellente pensée, que celle de fournir de documents sûrs ceux 
qui s'intéressent aux questions sociales sans avoir le temps ni 
les moyens de faire des enquêtes sur place, ou même de lire les 
grands ouvrages d'économie sociale. C'est une œuvre de diffusion 
et de vulgarisation, d'ailleurs, entourée de toutes les garanties 
désirables. Sur chaque question, M. Joly s'est adressé à des hom- 
mes compétents et qui déjà par leurs travaux se sont placés hors 
pair. La liste des volumes parus ou en cours de publication ne 
présente que des noms d'auteurs connus du grand public et qui 
font autorité. 

I. — M. Louis Rivière étudie la mendicité et le vanabondage. 
Il le fait à la fois en spécialiste et en homme d'oeuvres. Son livre 
est extrêmement suggestif et évocateur. Après avoir distingué 
nettement entre le mendiant intéressant — indigent, enfant, 
vieillard, chômeur involontaire — et le professionnel de la men- 
dicité, il indique les remèdes : mesures préventives ou de pro- 
tection, et mesures répressives ou de correction. Ces dernières, 
paraît-il, ne sont pas les plus efficaces. 

M. Rivière a des pages émues sur le vagabondage de l'enfant, 
«cette école primaire du délit», et sur les souffrances et la con- 
dition précaire des « petites mains », les jeunes ouvrières, « obli- 



REVUE DES LIVRES 137 

gëes de vivre avec des salaires de famine, diminués encore par de 
périodiques chômages ». Il fait connaître les œuvres — le public 
n'en soupçonne pas le nombre — créées pour la préservation de 
l'enfance et de la jeunesse, de l'un et de l'autre sexe. Gomme de 
juste, la charité catholique en revendique la plus grande part. 
Mais d'autres initiatives privées méritent aussi les meilleurs éloges. 
Par exemple, le Patronage de l'enfance et de V adolescence, ouvert 
par M. Rollet, et l'œuvre des Petites Préservées, due au dévoue- 
ment intelligent et infatigable de M. Adolphe Guillot. 

Mendiants et Vagabonds n'est donc pas seulement un livre 
savant et substantiel, mais encore une bonne action. Sa lecture 
suscitera de nouveaux efforts pour améliorer le sort des déshérités 
de la vie. 

Nous devons ajouter que M. Rivière est au courant de toutes 
les tentatives faites hors de France en vue d'enrayer la mendicité 
et le vagabondage. Cela ajoute encore à l'intérêt et à la valeur 
de son ouvrage. 

II. — Le livre de M. des Cilleuls, sur la Population, s'ouvre 
par cette dédicace, qui vaut seule un livre et dont je bénis l'au- 
teur : «A la mémoire de mes père et mère, qui, sans fortune, ont 
mis au monde neuf enfants. » 

Au cours de son ouvrage, — très informé, — M. des Cilleuls 
traite de questions qui ont le plus vif et le plus actuel intérêt 
pour le moraliste, et même simplement pour l'honnête homme : 
la vocation au mariage, l'inégalité de la femme dans la société, 
le régime des successions, l'influence familiale et sociale des révo- 
lutions... Il arrive à cette conclusion, dont la haute portée morale, 
non plus que le caractère éminemment pratique, n'échapperont 
à personne : « L'abus des jouissances amène infailliblement une 
augmentation de misères physiologiques. » 

Bien des préjugés, qui courent le monde au grand détriment 
des mœurs et de la population, sont exécuts sans appel par 
M. des Cilleuls. Il fait également justice d'un certain nombre de 
paradoxes, dont usent ceux qu'il appelle fort justement les 
« séducteurs du peuple », c'est-à-dire ces hommes « affranchis 
de scrupules, qui appuient de leur influence les mauvaises 
passions, qu'il demeure toujours facile de répandre et d'exciter, 
parce qu'elles trouvent un ferment naturel dans le levain déposé 
au fond du cœur de l'homme ». 11 raille aussi la sentimentalité 



138 REVUE DES LIVRES 

dont maints écrivains ont fait étalage à l'égard des enfants natu- 
rels, et la badauderie propre à la démocratie, qui se laisse griser 
par des formules; celle-ci, par exemple : Taccessibilité de tous 
aux emplois et aux honneurs. 

Comme le précédent, ce livre est de ceux qui instruisent, font 
penser, rendent meilleur. C'est assez le recommander. 

III. — Dans la Petite Industrie contemporaine, M.Victor Brants 
se propose de résoudre ce problème, d'importance capitale au 
point de vue économique : Qui l'emportera, dans la lutte engagée 
entre la grande usine et le petit métier ? Les marxistes pensent 
que le petit métier doit disparaître, et c'est une solution attris- 
tante pour beaucoup, M. Brants en juge autrement. Après un 
examen approfondi, appuyé sur de consciencieuses statistiques, 
contrôlé par une enquête menée non seulement en France, mais 
encore en Belgique et en Allemagne, sa conclusion est que la 
plupart des petits métiers doivent non pas disparaître, mais se 
transformer. Avec une maîtrise incontestable, il indique comment 
les petits patrons doivent sortir de la routine, améliorer leur 
outillage et soutenir de préférence la concurrence sur le fini et 
la délicatesse de l'ouvrage, ainsi que sur le terrain de la spécia- 
lisation. Reste à savoir si M. Brants ne se montre pas un peu 
trop optimiste. Lui-même reconnaît qu'il y a péril pour la petite 
industrie; qu'il y a des terrains perdus, dont quelques-uns peu- 
vent se reconquérir, et qu'en fin de compte, il est impossible de 
prophétiser l'issue du duel économique engagé. 

Ceci pour le côté technique du livre. La partie où M. Brants 
étudie les influences morales sur la petite industrie, après les 
influences mécaniques, n'offre pas un moindre intérêt. Les cha- 
pitres sur le non-payement, les coopératives, la vie familiale, l'or- 
ganisation scolaire et post-scolaire ne sauraient être trop lus et 
médités. Avec une finesse pleine de bonhomie, M. Brants marque 
au passage mainte idée erronée, pièce fausse trop longtemps mise 
en circulation. Ainsi, celle qui consiste à regarder « la classe 
moyenne comme un paradis de vertus ». 

Aussi bien, c'est là une note commune et de fort bon aloi dans 
les trois ouvrages que je viens d'analyser, — ■ trop brièvement, 
— démasquer et réduire, une fois pour toutes, à ce qu'elles valent, 
nombre d'appréciations inexactes sur les questions sociales. Par 
là, ils ne sont pas seulement une contribution aux sciences éco- 



REVUE DES LIVRES 139 

nomiqiies, mais aussi une contribution à la vérité sociale. Les 
ouvraoes qui méritent cet éloge sont « bons et faits de main 
d'ouvrier » ! Joseph Adam. 

ROxMANS 

Après la neuvième heure, par M.-R. AIonlaur. Paris, Pion, 
1903. i vol. in-i6, 208 pages. Prix : 3 fr. 50. 

Ilyaun an, M. Moxlaur publia son délicieux volume, /e /?âfz/r)«. 
Le public, qui en a acheté déjà douze mille exemplaires, récla- 
mait la suite de cet attachant récit. M. Monlaur vient de le lui 
donner. Dans le Rayon, il avait fait revivre les émotions suscitées 
par le Christ, lorsqu'il semait autour de lui ses miracles, et qu'à 
« la neuvième heure », il expirait sur le Calvaire. Ces tableaux 
pleins d'une chaleur divine n'étaient que le commentaire de 
l'Evangile, de ce livre disséqué maintenant par de froids exé- 
gètes, qui ne savent en tirer qu'un Christ amoindri. 

Nous avions fait connaissance avec le rabbi Gamaliel, ébranlé 
mais non encore converti, et avec sa sœur Suzanne, qui, elle, 
s'était donnée de toute son âme au divin Maître. Or, voici que 
quelques années se sont écoulées. Fuyant la persécution qui sévit 
à Jérusalem, le frère et la sœur, unis maintenant dans la foi, se 
rendent chez leurs compatriotes d'Alexandrie, en passant par le 
désert du Sinaï. Près du Caire, ils rencontrent un jeune couple 
grec qui nous initie aux obstacles que le christianisme va trouver 
dans les idées helléniques. Plus loin, d'autres personnages nous 
mêleront aux mœurs des ghettos juifs et aux rites avilissants des 
Egyptiens. Je ne saurais rendre l'intensité de lumière et de cou- 
leur qu'on trouve dans les chapitres consacrés à la description 
d'Alexandrie et de ses fêtes. Nos deux voyageurs ne s'attardent 
pas à ces spectacles; ils ne voient que les âmes. Ils les conquièrent 
chacun à sa manière : le rabbi, par l'enseignement; Suzanne, 
en s'associant à toutes les douleurs. Soudain, une tempête popu- 
laire s'élève contre les Juifs; Suzanne est traînée devant la statue 
de Caligula qu'elle refuse d'adorer; elle meurt martyre. 

Puisque Gamaliel a survécu, espérons qu'il se rendra à Rome 
et qu'il nous fera participer à la vie de la primitive Eglise. Nous 
voulons que M. Monlaur nous donne ce nouveau volume l'an pro- 
chain. A. P. 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 



ASCÉTISME 

L'auteur de : Allons au ciel. 
— Marie, Reine de l'Univers. 
Troisième édition revue et 
augmentée. Paris, Imprime- 
ries-librairies de l'œuvre de 
Saint- Paul. In -16, xv-103 
pages. 

11 y a quinze ans que l'auteui* 
de Allons au ciel publiait la pre- 
mière édition de cette brochure. 
La troisième édition, remaniée, a 
paru, il y a quelques mois, à l'oc- 
casion du Congrès de Fribourg, 
où Marie était célébrée et couron- 
née comme Reine de Tunivers. 
Mme la marquise d'A... ne cher- 
che pas, comme ferait un théolo- 
gien de profession, à définir et à 
peser chaque mot, ni à mettre 
rigoureusement en forme toutes 
les preuves de la thèse; mais elle 
écrit des pages très j)ieuses, qui 
respirent l'amour de Notre-Dame 
et la confiance en son secours au 
milieu des épreuves présentes. 

René-Marie de la Broise. 

ï. R. p. MoNSABRÉ. — Di- 
manches et Fêtes de l'Avent 
Deux éditions : 1" In-8 carré. 
Prix : 4 francs. 2° In-12. Prix : 
3 francs. Paris, P. Lethiel- 
leux. 

a Je n'irai pas chercher ailleurs 



que dans la liturgie les sujets de 
mes instructions, dit le grand 
orateur. Les Evangiles des di- 
manches et fêtes sont pleins d'en- 
seignements dont vous ne connais- 
sez pour la plupart que la super- 
ficie. J'essayerai, avec la grâce de 
Dieu, de vous faire entrer dans 
leurs saintes profondeurs. » 

Tel est le sujet du nouveau vo- 
lume publié par le R. P.Monsabré. 
On y trouvera la même ampleur 
de doctrine et d'éloquence que 
dans ses autres œuvres si juste- 
ment appréciées. A. S. 

QUESTIONS ACTUELLES 

Henri Joly. — De la cor- 
ruption de nos institutions. 
Paris, Lecofïre, 1903. xxiv-290 
pages. 

M. Henri Joly est un enquêteur 
infatigable. Une à une, il vient de 
regarder ces choses si importantes 
dans la vie d'un peuple : l'ensei- 
gnement, la magistrature, la cri- 
minalité, l'assistance, le mariage. 
Partout il a constaté l'incertitude, 
le manque de suite, excepté dans 
la haine de tout ce qui est une 
force libre ou religieuse; une seule 
affaire importe : tout soumettre à 
un pouvoir arbitraire , irrespon- 
sable et sans limites. La politique, 
une politique de parti violente et 
aveugle, envahissant l'école, le pré- 
toire, l'hôpital, le foyer domesti- 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 



141 



que, pour y introduire justement 
ce que le bon sens et la santé so- 
ciale demanderaient d'en écarter: 
voilà la cause de la « corruption 
de nos institutions ». 

Avec la franchise et la clair- 
voyance d'un philosophe, d'un 
chrétien, d'un patriote, M. Joly la 
dénonce. Les faits, les chiffres, les 
observationstiennent lieu, dans son 
réquisitoire, des tirades passion- 
nées par lesquelles trop de jour- 
nalistes communiquent habituel- 
lement au public leur prétentieuse 
incompétence. A pleines mains, il 
faut que les bons citoyens jjuisent 
là des idées à répandre parmi la 
multitude de ceux qui, souffrant 
du malaise que toute « corrup- 
tion » entraîne, ne savent que pa- 
tienter. 

Si, comme M. Joly,toutlemonde 
faisait un peu de prophylaxie pa- 
triotique, la gangrène qui ravage 
le corps national n'aurait-elle pas 
plus de chances de disparaître ? 

Paul DuDOX. 



E. Faguet. — Le Libéralis- 
me. Société française diiii- 
primerie et de librairie, 1902. 
xviii-340 pages. 

Il y a dans ces trois cents pages 
une théorie, un commentaire et un 
examen de conscience. 

La théorie, qui est une théorie 
de rÉtat, peut se résumer ainsi : 
L'homme n'a pas de droits, le ci- 
toyen non ])lus ; l'Etat a tous les 
droits; seulement il a tort de pas- 
ser certaines bornes. Quand il a 
pourvu à la police, à la justice, à 
la force militaire, et exigé des ci- 
toyens « l'argent nécessaire à tout 



cela », il n'a qu'à rester tranquille, 
son vrai rôle est joué. 

Le commentaire concerne les 
principes de 89. M. Faguet ne se 
contente pas de transcrire le texte 
des deux déclarations des droits. 
Il Jes explique, il les illustre. Et il 
professe que le mieux est de don- 
ner à tous et à chacun toutes liber- 
tés de pensée, de parole, de réu- 
nion, d'association, dereligion, etc. 

L'examen de conscience est celui 
de notre pays. L'auteur énuraère 
quels sont, chez nous, les ennemis 
de la liberté ; il établit que la France 
n'est pas libérale, qu'elle ne l'a ja- 
mais été, qu'elle aura grand'peine 
à l'être, et qu'il faut souhaiter 
qu'elle le soit. 

Il est inutile de dire que le livre 
de M. Faguet est sincère, amusant, 
instructif, actuel et discutable. — 
Nombre de gens, en lisant ces pa- 
ges familières et sérieuses, pour- 
ront s'initier à une philosophie de 
la politique courante. Les esprits 
les plus méditatifs y trouveront 
matière, non seulement à objec- 
tion, mais à réflexion. 

Paul DuDON. 

LITTÉRATURE 

H. de la Ville de Mirmont, 
professeur de littérature la- 
tine à la Faculté des lettres 
de Bordeaux. — Études sur 
l'ancienne poésie latine. Paris, 
Fontemoing, 1903.1 vol. in-12. 
Prix : 5 francs. 

Avec une érudition complète, et 
la clarté élégante de la critique 
française, M. de la Ville de Mir- 
mont étudie Livius, La?vius, le 



142 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 



Carmen Nelei et ces deux genres, 
à la fois si fort et si mal connus, 
qui sont la sature et la nénie. 
L'auteur rejette la vieille légende 
qui fait de Livius l'affranchi de 
Salinator et le premier maître 
d'école de Rome. Il précise ce 
qu'on peut affirmer de la drama- 
turgie de Livius et de son odyssée 
latine, dont il inventorie très mé- 
thodiquement les fragments. Il 
montre que le Carmen Nelei, an- 
térieur à l'invention de la fabula 
prœtextata, dut être imité de la 
Tyro de Sophocle, et, sous le cou- 
vert de Nélée, parlait de Roraulus. 
Il démontre qu'avant Catulle, 
Lœvius fut l'introducteur de l'a- 
lexandrinisme à R^orae, comme 
Livius avait été l'initiateur de 
l'hellénisme classique. La courte 
étude sur la satura précise la na- 
ture de ce genre dont Quintilien, 
avec un |)eu d'étroitesse d'esj)rit, 
a dit qu'il était tout romain. L'é- 
tude sur la nenia indique l'évolu- 
tion de ce genre. 

Ce livre est un bon modèle d'é- 
tude critique et philologique, et 
tout professeur de littérature ro- 
maine en doit retirer certaines 
conclusions qui précisent ou qui 
modilient des idées reçues. 

P. SuAU. 



ROMANS 

Jean Charlette. — Mari- 
nette. Paris, Perrin. In-i6, 
3iG pages. 

Marinette est une bonne petite 



or])heline, (|ui devient très origi- 
nale, parce qu'elle est élevée d'une 
très originale façon par deux vieux 
originaux : l'un, son grand-oncle, 
Sosthène Salvignac,peintrede pas- 
tels à ses moments de loisir; l'au- 
tre, son parrain, Hector d'Amet, 
auteur d'une épopée en quatre 
chants : les Trencavel, et posses- 
seur d'une collection rare de pa- 
pillons où figurent en bonne ])lace 
VUranie riphee et le Chara.res 
jasius. De longues discussions sur 
les beaux-arts et sur les lépidop- 
tères, des promenades au musée 
du Louvre, un voyage à Carcas- 
sonne (ils n'avaient jamais vu Car- 
cassonne !) dont on nous fait l'his- 
toire et la description, tout cela 
conduit finalement le lecteur au 
dénouement connu, prévu, atten- 
du, c'est, à savoir, le mariage de 
Marinette avec Raymond Valas- 
sin. 

Je n'ose ])romettre aux psycho- 
logues qu'ils trouveront ici des 
révélations inédites sur certains 
états d'âme singuliers et com- 
plexes; aux amateurs de situations 
dramatiques et violentes qu'ils se- 
ront secoués par de très fortes 
émotions; aux lins dégustateurs 
des pages où s'aflirme une manière 
nouvelle que leur goût pour le rare 
et l'inédit sera satisfait pleinement. 
Mais tous les lecteurs de ce bon 
petit livre passeront, je crois, 
agréablement et honnêtement une 
heure ou deux; et c'est peut-être 
tout ce qu'a voulu l'auteur de Ma- 
rinette. 

Louis Chervoillot. 



ÉVÉNEMENTS DE LA QUINZAINE 



Mars 11. — A Woolwich, en Angleterre, M. Crooks, socialiste, 
ancien pupille de l'Assistance publicpie, est élu député à la majorité de 
2 200 voix. L'amiral lord Beresford, conservateur, qui a donné sa 
démission, avait été élu sans concurrent en 1895 et en 1900. 

12. — A Paris, à la Chambre, ouverture de la discussion du projet 
de loi sur les demandes d'autorisation présentées par cinquante-quatre 
congrégations d'hommes. M. lîartliou, ancien ministre de l'Intérieur 
dans le cabinet Méline, annonce qu'il votera contre le passage à la dis- 
cussion des articles et demandera prochainement qu'une loi interdise 
radicalement à tout congréganiste le droit d'enseigner. 

— A Saint-Pétersbourg, dans un manifeste très remarqué, l'empe- 
reur parle de réformes possibles pour le bien de l'Etat et de ses sujets. 

13. — A Paris, à la Chambre, M. Grousseau, député, montre que 
le projet de loi en discussion est en contradiction avec la loi du 
1" juillet 1901. 

— M. Rouvier présente une demande de crédits supplémentaires de 
30 millions, que des annulations prévues de crédits antérieurs rédui- 
raient à moins de 20 millions. 

— La Cour de cassation casse l'arrêt de la Cour d'Aix acquittant 
deux anciens salésiens sécularisés et incorporés au clergé diocésain 
de Fréjus. 

— A Belgrade, les Narodny Lisiy annoncent que le tsar a envoyé à 
la Serbie 10 millions de cartouches pour les 10000 fusils qu'Alexan- 
dre III avait donnés à l'armée serbe. 

14. — A Paris, mort de M. Ernest Legouvé, né le 15 février 1807. 
Il était membre de l'Académie française depuis 1855. 

15. — A Rome, Léon XIII reçoit en audience solennelle l'ambassa- 
deur de France accrédité près de Sa Sainteté par le gouvernement 
français comme envoyé extraordinaire à l'occasion du jubilé pontilical. 
Dans sa réponse, le pape souhaite à la France « de ne jamais oublier les 
traditions glorieuses qui lui ont mérité le titre de Fille aînée de l'Eglise 
et qui ont justifié ce mot : Gesta Del pcr Francos ». 

— A Valence, le tribunal civil, dans l'affaire du Carmel de Romans, 
déclare « que la loi du l*^' juillet 1901 n'a pas d'effet rétroactif, et qu'en 
conséquence Mlle Thomas ayant acquis les immeubles séquestrés 
comme séculière, en est la légitime propriétaire ». Le liquidateur est 
débouté de ses poursuites et condamné aux dépens du procès. 



144 EVENEMENTS DE LA QUINZAINE 

16. — La supérieure du Bon-Pasteur de Nancy adresse à l'Univers 
une lettre où elle proteste contre les calomnies répandues, contre la 
sentence rendue et contre la mesure prise contre sa communauté, et en 
appelle au jugement de Dieu. 

17. — A Saint-Pétersbourg, mort de l'amiral Tyrtoff, ministre de 
la Marine. 

18. — A Paris, la Chambre refuse, par 300 voix contre 257, de 
passer à la discussion du projet de loi relatif aux demandes d'autori- 
sation de vingt-cinq congrégations enseignantes; ces congrégations 
comptent 11 763 religieux. 

19. — A Paris, le tribunal civil de la Seine, dans l'affaire des Carmes 
déchaussés, admet que la liquidation des congrégations qui se sont 
dissoutes d'elles-mêmes, entre le 1" juillet et le 1"' octobre 1901, doit 
être faite par le liquidateur officiel. 

20. — Mgr Delamaire, évêque de Périgueux, à l'occasion de la 
suppression de son indemnité concordataire, écrit à M. Combes une 
lettre remarquable dans laquelle il se déclare fier d'avoir été frappé 
pour la défense de la liberté. 

21. — A Amiens, la Cour condamne cinq anciens jésuites, pour avoir 
« continué la vie conventuelle » et « pris leurs repas en commun ». 

23. — Saint-Domingue est le théâtre d'une révolution sanglante. 

24. — A Paris, la Chambre, par 304 voix contre 246, refuse d'exa- 
miner les demandes d'autorisation de vingt-huit congrégations « prédi- 
cantes »; ce vote atteint 2942 religieux. 

Paris, le 25 mars 1902. 



Le Secrétaire de la Rédaction ; 

Louis ETIENNE. 



Le Gérant: Victor RE TAUX. 



Imprimerie J. Dumoulin, rue dos Grands- Augustins, 5, à Paris. 



CHOSES DE BRETAGNE 

ARZANMO — CENTENAIRE DE BRIZEUX EN 1903 



Parlons un peu de la Bretagne. 

On ne dira jamais trop de bien de la Bretagne vraie, de 
celle qui croit, qui prie, qui se souvient, qui combat /?ro aris 
et focis; de celle qui est, selon sa devise, prêle à mourir 
plutôt qu'à trahir et dont la conscience calme et fière, comme 
l'écrivait naguère un de ses plus courageux représentants, 
« ne saurait renier son Dieu, son langage et sa foi ^ ». La 
vraie Bretagne, disait vers la même date un vaillant évêque 
de France, c'est la « glorieuse province », chrétienne, fran- 
çaise, « pleine de légendes si douces, si belles, si poétiques! 
et qui veut garder son ancien caractère. Elle semble se cacher 
derrière ses haies, se blottir dans ses vallées profondes, 
s'appuyer à son granit et protester contre l'intrusion des 
sophismes qui ne tendent à rien moins qu'à saper dans leurs 
bases sa liberté et sa foi -. » Province qui garde son histoire, 
ses traditions d'honneur, ses usages, sa poésie d'un sol tour- 
menté ; terre de granit couverte de chênes, de menhirs, de 
croix, de fleurs d'or, à laquelle l'Océan fait une ceinture 
d'argent et d'azur; tandis qu'au pied de ses falaises galopent 
les chevaux verts des lames, comme on dit en celtique. 

Un poète — son poète — avait acclamé la Bretagne, voilà 
quelque soixante ans, en vers sonores, qui comptent parmi 
les plus beaux de toute son œuvre : 

Brclagne de l'Arvor, que ta lutte fut belle! 
Au jou!^ des conquérants terre toujours rebelle. 
Durant onze cents ans, combattant sous tes rois, 
Et sous tes ducs guerriers, tu défendis tes droits. 



1. M. le marquis de l'Estourbeillon, député du Morbihan. 

2. Discours de Mgr de Cabrièrcs, au Congrès des jurisconsultes catho- 
liques à Rennes, octobre 1902. 

XCV. — 6 



146 CHOSES DE BRETAGNE 

Nul vainqueur n'enchaîna (a douce et blanche hermine; 
D'elle-même elle offrit sa royale étamine 
Et sa couronne d'or, où l'on voyait fleurir 
La devise : Plutôt que se souiller, mourir^. 

De ce poète aussi la Bretagne se souvient. Et, même en ces 
jours âpres et sombres, plusieurs Bretons, parmi les meil- 
leurs, annoncent le projet d'un centenaire intime, d'une fête 
« toute littéraire » et d'une sorte de pèlerinage au berceau 
poétique du poète d'Arvor ; à ce joli village d'Arzannô, où le 
poète fut l'enfant de chœur d'un curé bas-breton, et le cama- 
rade des petits paysans bretonnanis, qui portaient alors « de 
longs cheveux flottants comme les anges ». Et sans doute, 
aux approches du vieux clocher gothique, plus d'un pèlerin 
du souvenir récitera la première page de Mai'ie : 

J'irai, j'irai revoir les saules du Léta; 
j Et toi, qu'eu ses beaux jours mon enfance habita, 

Paroisse bien-aimée, humble coin de la terre, 
Où l'on peut vivre encore et mourir solitaire. 

Brizeux est né le 12 septembre 1803; donc, au mois de sep- 
tembre prochain, ce sera le premier centenaire du Breton 
chantre des Bretons et de la petite paysanne du Moustoir 
en Arzannô, qui, chez Brizeux, symbolise la poésie de Bre- 
tagne. 

En 1888, un certain nombre de gens de lettres, soit de 
Bretagne, soit de Paris, élevèrent à Brizeux une statue à 
Lorient, où il est né — la ville aux « verts remparts», mais 
aux rues alignées au cordeau, où, quand on entre 

De la porte de ville on va droit jusqu'au centre^; 

ville d'une poésie restreinte et qui tenait peu de place dans 
le cœur du poète, sauf quand il songeait à sa mère. Là, dans 
un bosquet, près d'une source, en face de l'Océan, du vol 
des goélands et du balancement des goélettes, on érigea ce 
monument à « notre Théocrite », comme le salua François 
Coppée , Tauteur des Humbles. Mais le Théocrite breton 



1. Brizeux, les Bretons, chant xii. 

2. La Fleur d'or, symboles. 



ARZANNO - CENTENAIRE DE BRIZEUX EN 1903 147 

aimait, je crois, beaucoup plus Arzannô que Lorient; et si 
c'était la coutume de planter le marbre et le bronze, devant 
le porche des églises de campagne, le monument de Bri- 
zeux aurait dû être posé là-bas, entre l'église et le presby- 
tère , où « rhumble et bon vieux curé d'Arzannô , digne 
prêtre », éleva son petit écolier dans l'amour de Dieu, de 
la Bretagne, et des chefs-d'œuvre antiques. 

Par malheur, de tous ces gens de lettres réunis, en 1888, 
autour de la statue, à Lorient, la foule était un peu trop 
bigarrée; on y voyait, entre divers personnages dont ce 
n'était guère la place, le Breton apostat de Tréguier, auquel 
on adressa là un télégramme signé : Brizeux, et qui portait 
ces deux lignes du poème de Marie : 

Nous avons ud cœur franc pour détester les traîtres ; 
Nous adorons Jésus, le Dieu de nos ancêtres. 

J'ose espérer qu'en 1903, les pèlerins littéraires d'Arzannô 
seront tous des Bretons qui adorent Jésus et non point des 
Bleus de Bretagne^ ; que tous pourront s'agenouiller dans 
le modeste sanctuaire où Brizeux chanta des psaumes et des 
cantiques bretons, pria dévotement le Dieu de ses ancêtres, 
et vécut les plus heureuses années de sa vie; lui-même 
l'avoue : 

Jours aimés! Jours éteints! Comme un jeune lévite, 
Souvent j'ai dans le chœur porté laube bénite, 
0£Ferl l'onde et le vin au calice, et, le soir, 
Aux marches de l'autel balancé l'encensoir-. 



i. Ce que sont les Bleus de Bretagne, ce qu'ils font et ce qu'ils veulent, 
M. de Lamarzclle, sénateur du Morbilian, le racontait, le 29 janvier 1903, 
dans un discours en faveur de l'œuvre dite de la Bretagne, à Paris : « Il 
existe, vous le savez, une société qui s'appelle les Bleus de Bretagne. Je ne 
sais trop pourquoi d'ailleurs, car elle est très peu de Bretagne, et en fait 
de bleus, elle ne compte guère que des rouges. Vous connaissez son but : 
je n'ai pas à y insister. Vous avez vu aussi peut-être ses tracts de propa- 
gande. Ils représentent un de nos beaux calvaires : au pied de la croix, un 
Breton, en costume national, prie dévotement à genoux, son chapelet à la 
main; près de lui passe un homme qui lui crie, en lui montrant la grande 
route ouverte devant ses pas : « Lève-toi donc enfin, et marche! » ...Vous 
comprenez, n'est-ce pas, la leçon donnée à la Bretagne! Cela veut dire : 
« Tant que tu fléchiras le genou devant la croix du Christ, tant que tu gar- 
deras au cœur les croyances de la vieille terre, tu n'avanceras pas dans la 
voie du progrès ! » 

2. Marie. 



148 CHOSES DE BRETAGNE 

C'est là, dit-il au même endroit, que son imagination, 
secouant la rosée sur son âme, s'éveilla; qu'il sentit le 
« don intérieur » d'exprimer en chantant les voix qui lui 
parlaient au cœur : « Je fus poète alors. » Le petit clerc 
d'Arzannô découvrit là les mystères de la Bretagne ; il les 
comprit; après quoi, il les fit connaître et aimer à qui sait 
voir et entendre. Aussi, comme on l'affirmait récemment 
dans la Revue de Bretagne : « Brizeux..., à lui seul, a fait 
plus pour la Bretagne que tous les poètes bretons venus 
avant ou après lui ^ ». 

Les poètes, en Bretagne, sont légion, et l'on en pourrait 
compter presque autant que de fleurs d'or sur un hallier 
d'ajoncs. La plupart chantent la Bretagne, qui, avec sa lyre, 
■ — s'il y a encore des lyres; — qui, avec son flageolet ou son 
biniou; ceux-ci en celtique, ceux-là en français de France; 
mais il n'est qu'un poète de la Bretagne : Brizeux; tout 
comme il n'est qu'un exquis et admirable recueil de poèmes 
bretons : les Darzaz-Breiz, de M. de la Yillemarqué, l'admi- 
rateur et ami de Brizeux. 

Et la gloire de Brizeux, en Bretagne et au delà, va gran- 
dissant, ainsi que le «jeune chêne » planté sur sa tombe; 
c'est la remarque de l'auteur de la Poésie bretonne au 
XIX^ siècle'^. Le corps de Brizeux repose en terre bretonne, 
au cimetière de Garnel, près de Lorient ; dans un de ses 
poèmes, Brizeux adressait à ses amis cette prière : « Vous 
mettrez sur ma tombe un chêne, un chêne sombre, où le 
rossignol noir viendra soupirer la nuit ». J'ignore si les 
rossignols noirs y viennent soupirer et j'en doute : les ros- 
signols chantent peu dans les cimetières, même en Bre- 
tagne ; on y entend d'autres oiseaux de nuit dont les 
soupirs sont moins gais et dont le gazouillement fait peur. 
Quoi qu'il en soit, le chêne monte vers le ciel près de la 
croix; et, à ce propos, un prêtre breton écrivait en 1901 : 
« Brizeux ne fut pas de l'Académie; qu'importe? Plus que 
les palmes vertes dont son habit eût été brodé, le chêne 
breton qui couvre sa tombe et la bruyère qui l'environne, 



1. Novembre 1902, article de M. Sullian Collin. 

2. M. Joseph Rousse, p. 38. 



ARZANNO — CENTENAIRE DE BRIZEUX EN 1903 149 

symboles de son pays et de ses œuvres, garderont son nom 
de vieillir^. » 

De fait, sa renommée ne vieillit point : 

Ciescit occiilto vcliit arhor œvo... 

C'est l'aveu de tous les critiques contemporains, à com- 
mencer par les auteurs de V Histoire de la littérature fran- 
çaise, publiée au crépuscule de l'autre siècle sous la direc- 
tion de M. Petit de Jullevillc : « La gloire poétique d'Auguste 
Brizeux n'a pas cessé de grandir dans cette seconde moitié 
du dix-neuvième siècle^. » 

Pourquoi cette gloire a-t-elle franchi avec nous la frontière 
des derniers cent ans, où tant d'étoiles ont paru, ont brillé, 
ont filé et se sont éteintes dans la brume de l'oubli? C'est 
peut-être bien tout d'abord qu'elle n'offusque personne ; on 
pardonne de briller aux gens qui ne gênent point. C'est aussi 
et surtout qu'elle est singulière (au sens lalin du mot singu- 
laris); elle est locale, elle est bretonne; les notes de cette 
poésie rustique, au dire de l'historien cité tout à l'heure, ont 
la « délicieuse et inexprimable mélodie » du biniou d'Armo- 
rique^. 

A part l'éloge quelque peu exagéré, me semble-t-il, des 
cornemuses d'Arvor, tous les critiques — j'entends ceux qui 
comptent — expriment le même jugement à l'endroit de l'an- 
cien petit clerc d'Arzannô. Brizeux est restée parce qu'il a 
chanté la Bretagne et que la Bretagne ne passe pas. Dans la 
préface de Marie, le poète bien jeune encore disait : « Que 
mon pays me pardonne si j'ai montré le chemin de ses fon- 
taines et de ses bruyères. » Son pays n'avait rien à pardonner 
à qui ne lui faisait aucun tort ; et c'est en fredonnant les 
refrains de son pays, en lui répétant son « acte d'amour filial 

1. Recueil de morceaux choisis, par MM. Bailleux, Martin et Ilubineau; 
t. 11, Poésie : Brizeux. 

2. T. YII, p. 348. 

3. (( Il en est de celte poésie rustique, qui n'a peut-être pas un très grand 
nombre de notes, comme d'un biniou breton, dont la mélodie est délicieuse 
et inexprimable. » (Brizeux, Histoire de la littérature française, t. VII, 
p. 350.) — Chez Brizeux, a c'est toujours, dans le barde, le Breton qui 
chante et qui décrit ». (Henri Finistère, Aug. Brizeux et l'idée bretonne, 
p. 73.) 



150 CHOSES DE BRETAGNE 

en vingt-quatre chants», intitulé : les Bretons^ ^ que le poète 
s'en va, mélancoliquement et doucement, à la postérité. 
Combien d'autres gens font plus de bruit, et dont la pos- 
térité n'aura cure ! 

La gloire de Brizeux, puisque gloire il y a, est à lui, mais 
non point à lui tout seul ; pas plus que celle d'Homère, — si 
parva licet... — la gloire du chantre d'Hector est insépa- 
rable de la gloire de la Grèce, mère des héros. Et M. Jules 
Simon ne croyait pas trop dire quand il affirmait, en 1888 : 
« La statue de Brizeux, c'est une statue élevée à la Bre- 
tagne. » En face de celte statue, le vieux philosophe et 
politique dont je n'ai point à apprécier l'œuvre et la vie, 
mais qui était à peu près breton, puisqu'il était né à Lorient 
comme Brizeux, se prit à évoquer dans une vision enthou- 
siaste les poèmes de son compatriote, et tout ensemble ce 
qui en est le sujet et l'àme; à savoir, la Bretagne. Il retrou- 
vait, au riche trésor de sa mémoire, dans un pêle-mêle gra- 
cieux et savant, « Marie^ les Bretons^ la Fleur d'or\ nos petites 
églises du quatorzième siècle, vrais bijoux semés au fond de 
nos déserts; nos calvaires avec leur peuplade de saints, nos 
clochers à jour, nos pèlerinages célèbres, nos grèves déso- 
lées et majestueuses, nos grandes landes monotones, émail- 
lées çà et là par la fleur d'or; nos chants de sarrasin, nos 
pommiers en fleurs, toute cette nature puissante qui nous 
attache par tant de liens et que Brizeux regrettait à Paris, 
au milieu des merveilles de la civilisation, et à Naples, dans 
le pays du soleil et sur les bords de la mer bleue- ». 

Si la Bretagne doit beaucoup à Brizeux, Brizeux doit plus 
encore h la Bretagne. Et j'oserais presque dire que, si la 
Bretagne n'eût pas existé, on ne parlerait guère plus de 
Brizeux que de Ponce-Ecouchard, ou de Baour-Lormian, ou 
de M. Empis. Les poèmes de Brizeux qui n'ont point la Bre- 
tagne pour objet, ressemblent à tout ce que les romantiques, 
tournoyant dans le halo de Hugo et aux rayons de lune de 
Lamartine, ont rêvé, ciselé, buriné et seriné; ce n'est en 
général ni meilleur, ni pire. De ces poèmes-là, je donnerais 

1. C'est ainsi que M. le chanoine Max IS'icol définit les Bretons, dans son 
excellente Etude biographique et littéraire sur Brizeux, 1894. 

2. Jules Simon, Annales politiques et littéraires, septembre 1888. 



ARZANNO — CENTENAIRE DE BRIZEUX EN 1903 151 

la moitié pour un air de biniou, et l'autre moitié, pour une 
galette de blé noir. Ce qui a fait le génie particulier de Bri- 
zeux, c'est qu'il a chanté son pays et que son pays méritait 
d'être chanté. Dans la préface des Bretons, il nous assure 
qu'il a voulu « faire jaillir un vers sain, loyal, né du sol ». 
Et il l'a fait. Les vers, comme les fleurs délicates, ne jaillissent 
point d'un sol quelconque; et la poésie, oiseau capricieux, 
ne se pose point sur toutes les branches. Il est des pays — je 
me garderai bien d'en nommer un seul — que cet oiseau n'a 
jamais elUeurés du bout de l'aile. Mieux vaut pour le ménestrel 
inspiré la lande rouge de bruyère, les falaises de Penmarc'h, 
les pins que le vent secoue sur les dunes, les chênes qu'il a 
tordus au bord des chemins creux, les calvaires dressés aux 
carrefours, et le mystère qui plane sur tout cela, comme les 
courlis sur les îles du Morbihan et les cormorans au-dessus 
de la baie des Trépassés. 

« Le roman, dit encore Brizeux, n'est nulle part dans la 
vie simple et franche du Breton; mais la poésie, elle, y est 
partout'. » Sans doute, l'âme du poète a coutume de prêter 
un peu de cette poésie aux choses; mais les choses ont là, 
par elles-mêmes, leur poésie; jointe à cette mélancolie pro- 
fonde qui, au sentiment du grave Aristote, entre pour une 
belle part dans la nature même du génie. Brizeux s'est laissé 
envahir par la poésie qui flotte mélancoliquement, comme 
une brume d'automne, sur la Bretagne; c'a été son mérite, 
ou, comme disait M. le comte de Pontmartin, son bonheur. 
Le spirituel causeur d'Avignon écrivait en 1856, après avoir 
lu les dernières idylles bretonnes, semées à travers les His- 
toires poétiques '. « M. Brizeux a un bonheur qui commence 
à devenir rare, et qu'ont dû lui envier plusieurs de ses rivaux. 
Tl a un pays. Qu'est-ce à dire ? Ne sommes-nous pas tous d'un 
pays quelconque. Gascons ou Provençaux, Champenois ou 
Picards? Oui; mais, M. Brizeux a une patrie poétique, et 
c'est là l'essentiel pour un poète. 

« Dans un temps où disparaissent, d'une province à l'autre, 
toutes les particularités de langage, de mœurs et de cou- 
tumes, où les chemins de fer, comme une gigantesque rature, 

1. Préface des Bretons. 



152 CHOSES DE BRETAGNE 

effacent tous les détails, toutes les aspérités de couleur locale, 
et où des milliers de provinciaux qui ne ressemblaient qu'à 
eux-mêmes se changent en Parisiens qui ressemblent à tout, 
M. Brizeux est resté breton. » Et la « fière et noble Bretagne » 
demeure ce qu'elle fut'. 

Aussi, lorsque Brizeux se prit à faire jaillir du sol un 
vers (c sain et loyal », vivant et vrai, il y eut grande liesse 
dans la Bretagne lettrée. L'apparition de Marie, aux derniers 
mois de 1831, fut saluée comme un grand jour d'Armor par 
le plus breton des Bretons, par l'auteur des Barzaz-Breiz. 
Ce petit volume, sans nom d'auteur, éveilla dans l'àme jeune 
de M. de la Villemarqué un monde de souvenirs fleuris et 
d'enthousiasme celtique, a ... Je devinai, dit-il, d'où il venait, 
au parfum qu'il exhalait de bruyères, de genêts et de landes 
fleuries. Je l'emportai, je m'enfermai avec lui, dans ma 
chambre d'étudiant, je me mis à le lire. Avec quels batte- 
ments de cœur! Ceux-là peuvent le deviner qui aiment leur 
pays et qui en sont éloignés. Le mien m'apparaissait dans 
toute sa jeunesse ; je voyais les lieux où j'avais passé mon 
enfance, nos landes, nos vallons, nos étangs, nos bois, les 
rives de l'Ellé, de l'Isole, du Laîta. Les grands ombrages de 
la forêt de Carnoët m'enveloppaient de fraîcheur; j'entendais 
murmurer le vent dans les chênes; je respirais l'odeur rési- 
neuse des pins, l'odeur pénétrante des algues. Enivré, je me 
levai, je répétai à haute voix en parcourant ma chambre : 

« Ah ! rendez-moi la mer el le bruit du rivage - ! » 

Dans un recoin de sa poétique patrie, Brizeux, si on l'en 
croit, avait découvert une hippocrène, une fontaine de Jou- 
vence ; la fontaine, célébrée par les bardes et trouvères du 
moyen âge, qui coule en la forêt de Brec'héliant ou Brocé- 
liande, fameuse dans nos romans de chevalerie; forêt mer- 
veilleuse où périt l'enchanteur Merlin et à travers laquelle 
son âme erra longtemps sous les vieux chênes. Là, aux envi- 
rons de Paimpont, non loin de Montfort-la-Cane, coule encore 
la fontaine de Baranlon : et tout poète d'Armorique doit avoir 



1. A. de Pontmarlin, Dernières causeries littéraires, p. 311. 1856. 

2. H. de la Villemarqué, la Renaissance bretonne, t. III. Épilogue. 



ARZANNO — CENTENAIRE DE BRIZEUX EN 1903 !„ 153 

l)u pour le moins une gorgée de ses flots inspirateurs. Bri- 
zeux raconte qu'il y est venu, qu'il a vu, qu'il a l)n ; après 
quoi, l'esprit de Merlin et des bardes a passé dans son 
àme bretonne : 

Voyez (dans tous les puits quand tarit l'eau du ciel), 
Des hauteurs d'Héléan, des vallons de Gaël, 
Voyez vers Baranton, à travers les bruyères. 
Avec les croix d'argent s'avancer les bannières, 
Tous y tremper leurs mains, et les processions 
Entonner à l'entour l'air des Rogations. 
Et moi, moi que Paris nourrit de ses doctrines, 
Fontaine, j'ai voulu boire à tes eaux divines : 
Tandis que mes amis, dans leur grande cité, 
Entre eux, paisiblement, parlaient de ta beauté. 
Je suis venu m'asseoir, seul dans ton marécage ; 
Là, j'appelai trois fois Merlin, barde sauvage; 
Et penché sur ta source avec dévotion, 
Je bus, à m'enivrer, l'eau d'inspiration*. 

Mais alors, Brizeux n'était plus un jeune homme; et, par 
malheur, il s'était trop nourri et enivré des doctrines de Paris. 
L'inspiration vraie et pure, il l'avait bue, tout enfant, sur les 
bords du Scorff, de FEUé, de l'Isole et du Laîta. C'est là, 
que son génie breton était éclos ; sa fontaine de Jouvence, c'est 
la petite rivière d'Arzannô, où, sur le pont Kerlô, il laissait 
en rêvant pendre ses pieds, au fil de l'eau. C'est là, au bois 
et au pont Kerlô, après le presbytère et l'église du village, 
que, pour les gens de lettres bretons, il convient de faire, 
en 1903, le pèlerinage du souvenir. 



II 

Je ne suis pas breton, et, le 12 septembre, je n'irai pas 
au pèlerinage d'Arzannô. Mais, à l'occasion de ce prochain 
centenaire, j'ai feuilleté toute l'œuvre du poète : Marie^ les 
Fleurs d'or, les Histoires poétiques^ les Ternaires, la Poétique 
nouvelle, les Bretons \ j'ai même donné un coup d'œil à Telen 
Arvor et à Fumez Breiz ; mais, je me suis bien gardé de les 
lire : Grœcuni est; non legiturf 

Une fois de plus, je me suis convaincu que Brizeux ne vaut 

1. Les Bretons, chant xiv. * 



154 CHOSES DE BRETAGNE 

que là où il est breton; mais alors, il vaut beaucoup. C'est 
ce que j'ai dit et que je veux redire, et ce n'est pas nouveau. 
Du reste, que peut-on écrire de nouveau sur Brizeux, après 
tous les gens d'esprit qui en ont parlé? De ses œuvres, peu 
de chose; de sa vie, presque rien, après le récit amical de 
Saint-René Taillandier, et la thèse riche, consciencieuse, 
intéressante, de M. l'abbé Lecigne'. J'y renvoie mes lec- 
teurs, à bon escient : vu que j'y ai puisé moi-même plus sou- 
vent qu'à la fontaine de Baranton. 

On y apprend tout d'abord — et j'appuie sur ce fait assez 
peu banal — que Brizeux était plus breton qu'il ne le savait 
ou ne voulait le paraître. Avec le désir, respectable sans 
doute, mais mal fondé en raison, de réunir en lui la poésie 
d'Erin et la poésie d'Arvor, il prétendait que sa famille était 
originaire d'Irlande, et ses admirateurs l'ont copié à l'envi^. 
Mais il était breton de tous côtés, comme son nom, dont le 
nom celtique de la Bretagne a pénétré les syllabes ; car enfin, 
comme il le dit dans son Journal, « Brizeak^ ou Brizeux, est 
le même nom que Breiz^ Bretagne «. Son premier ancêtre 
connu s'appelait Brizeux du Plessis , du Faouët; celui qui 
devait être l'Homère des humbles, du peuple, des paysans, 
était noble par ses grands-pères paternel et maternel : ce 
dernier avait même eu l'honneur de mourir sur l'échafaud 
révolutionnaire qui supprimait les honnêtes gens de Bre- 
tagne et d'ailleurs. Dans l'acte de naissance d'Auguste Bri- 
zeux, son père est désigné sous le titre d' « officier de santé 
marin w ; Brizeux le connut à peine; seulement il s'accuse, 
ou mieux se glorifie, 

De ces sauvageries. 
De ces fières humeurs, de ces hauteurs de ton, 
Que lui transmit son père avec le saug breton ■•. 

L'officier de santé marin, dans ses courses sur mer, n'avait 
point rencontré le Pérou; et quand il s'agit de donner les 
premières leçons au futur barde, on l'envoya simplement à 

1. Brizeux, sa vie et ses œuvres, par l'abbé C. Lecigne, docteur es lettres. 
Lille, imp. H. Morel, 1898. 

2. Ses preuves, bien fragiles, ont été réfutées par Al. Lolh, l'érudit celti- 
sant de l'Académie de Rennes. 

3. Marie : A ma mère. 



ARZANNO — CENTENAIRE DE BRIZEUX EN 1903 155 

ce presbytère de campagne, que ses vers ont immortalisé, et 
où le bon recteur, M. Lenir, prêtre distingue par l'esprit 
non moins que par le courage, ancien élève de Saint-Sulpice, 
demeuré pendant la Terreur fidèle au poste du dévouement, 
malgré les limiers sanglants de la République, réunissait un 
groupe d'enfants du voisinage, leur enseignait le catéchisme, 
les formait à servir la messe, à chanter des cantiques et à 
décliner rosa. 

Auguste Brizeux, âgé de huit ans, partit donc pour le pres- 
bytère d'Arzannù, vers l'époque où Bonaparte allait se 
mettre en route pour l'expédition de Russie; mais le canon 
qui tonnait sur les bords de la Moskova n'éveillait guère 
les échos du bois Kerlô. Arzannô est à quelques lieues de 
Lorient, à mi-chemin de Vannes et de Gornouailles. « C'est 
un chef-lieu de canton composé de quelques maisons de 
paysans. Là, tout est celtique, la langue, les mœurs, les cos- 
tumes. La terre aussi a bien sa physionomie distincte; nulle 
part on né voit la lande plus sauvage, les genêts plus verts, 
le blé noir plus vivace, les chênes plus solidement fixés 
dans un sol de granité » Le village étale ses maisons blanches 
dans la plaine où le Scorff et l'EUé roulent leurs eaux à tra- 
vers les rochers, les chênes, les bouquets d'arbres verts, 
houx et sapins; un peu plus loin, la lande, les ajoncs et les 
prés; c'est là le « grand nid d'Arzannô^ », que domine et 
protège la vieille église. « Cette blanche église est tout à fait 
charmante, avec son clocher à jour aux fines arêtes. Le 
presbytère ressemble à un ancien manoir, avec sa tour coiffée 
d'un toit en poivrière et ses petites fenêtres ouvertes sur 
une cour plantée de pommiers^. » 

Presque tous les petits écoliers regagnaient, le soir venu, 
leurs fermes et chaumières. Brizeux couchait au presbytère, 
chez ce vénéré maître qui avait coutume de répéter à son 
jeune auditoire l'axiome appris, je crois, de Floriau : « Pour 
vivre heureux, vivons caché. » Oh! si Brizeux avait compris 
et suivi ce conseil! 11 aurait moins souffert, et il serait resté 
plus breton, en restant plus chrétien. La poésie et la litté- 

1. Saint-René Taillandier, Notice sur Brizeux. 

2. La fleur d'or, liv. I. 

3. Léon Séché, Bévue illustrée de Bretagne et d'Anjou, septembre 1888. 



156 CHOSES DE BRETAGNE 

rature y auraient-elles perdu quelque chose? Je ne saurais 
l'affirnier; mais c'est une fâcheuse erreur de croire que tout 
poète de France doit avoir traîné sa cithare et ses rêves le 
long- des quais très peu fleuris qu'arrose la Seine. Brizeux 
aurait pu écrire Marie et les Bretons près du pont Kerlô, et 
à cent lieues du pont des Arts. 

Chez le recteur d'Arzannô, il apprit, avec le latin, les 
meilleurs vers de Boileau, qu'admirait le bon M. Lenir, 
homme d'ancien régime. Probablement, à quelques années 
de là, mêlé au tourbillon romantique, Brizeux hurla avec les 
loups et les admirateurs à^Heriiani contre Despréaux, ce 
ci-devant, cette « perruque ». Vers la fin de sa carrière, il 
écrivit une Poétique nouvelle, k laquelle Boileau n'avait point 
songé. Mais qui sait si l'écolier d'Arzannô n'a pas appris de 
Boileau que l'art est une chose sérieuse; que le poète, même 
dans ses audaces, doit respecter la langue, le bon sens, les 
vieilles règles des aïeux? Toujours est-il que Brizeux, sur 
des sujets nouveaux, rima des vers antiques et que sa 
poésie toujours jeune dit toujours « bien ou mal » quelque 
chose; enfin, qu'un seul chant des Bretons vaut un bon 
nombre des volumes jaunes de nos pauvres petits Sisyphes, 
qui s'acharnent avec frénésie à tourner, dans le vide, des son- 
nets creux ^ 

La poésie où Brizeux a mis toute son âme, il la voyait de 
ses yeux d'enfant par les fenêtres du presbytère; il s'en 
imprégnait l'imagination dans ses courses à travers prés et 
taillis. Et son ami Saint-René Taillandier a eu raison de 
dire : c'est là, entre le presbytère et les champs, « que naîtra 
sa poésie, vraie poésie du sol, naïve, rustique, chrétienne, 
et merveilleusement encadrée dans un paysage d'Armo- 
rique ». Oh! les premiers souvenirs et les premiers appels 
de la muse, se mêlant au gazouillement des ruisseaux, aux 
tintements de l'angélus, du clocher de Gléguer au clocher 
de Kérien, alors que, 

Avec toutes ses voix l'iiarmonieux matin 
S'éveillait eu chantant à l'horizon lointain; 

1. Brizeux, même en plein romantisme, étudiait encore Boileau et La Fon- 
taine : « Son La Fontaine et son Boileau étaient chargés de notes à la fois 
respectueuses et hardies. » (Saint-René Taillandier, Notice.) 



ARZANNO — CENTENAIRE DE BRIZEUX EN 1903 157 

r^c noir Elle d'abord ou le ScorlF <\ la droite 
RoulaiL SCS claires eaux dans sa vallée clroite'... 

Tout ce qu'il a eu de bon, tout ce qu'il a rôvé de beau, est 
sorti de là, a fleuri là. 

Il y revint au mois de novembre 1832; et alors toute son 
enfance revécut en lui. Il écrivait dans son Journal : « Le 
ScorfT étincelle à nos pieds. Le Ror'li était plein de vaches 
immobiles dans l'eau. Le pont Kerlô embaume. L'eau est 
chaude. Le bois, toutes les plantes de la montagne envoient 
leurs odeurs; les arbres se meurent de langueur et se bai- 
gnent dans le ScorlT. » Comme bien on pense, la vue et la 
pensée du vieux presbytère remuaient en son cœur tout un 
monde de sentimenis, et des meilleurs; car, ainsi que l'af- 
firme un Breton qui connut intimement Brizeux, « nul n'était 
plus sincère que lui dans le culte qu'il rendait à toutes les 
réminiscences du presbytère d'Arzannô- ». 

Mais en attendant d'être lauréat de l'Académie et candidat 
au fauteuil des Immortels, Auguste Brizeux était enfant de 
chœur et écolier : 

C'était, tout le malin, c'clait un long murmure, 
Comme les blancs ramiers, autour de leurs maistjus, 
U'écoliers à mi-voix répétant leurs leçons. 
Puis la messe, les jeux, et, les beaux jours de fête. 
Des offices sans fin chantés à pleine tète-^. 

A maintes reprises, il rappelle les beaux jours où il « chan- 
tait dans le chœur... debout, seul au pupitre ». Ces visions 
du plus heureux temps de sa vie floltent jusqu'à la fin devant 
ses reLi'ards émus : 

Là-bas, à mi-chemin du Scorffet de l'Ellé, 

Sous les chênes, vois-tu cette chapelle blanclie, 

Où, garçon de dou/.e ans, lu chaulais le dimanche. 

Si pur, qu'on l'aurait pris pour un jeune ange ailé*?... 

l']t songeant, quehiue trente ou quarante ans plus tard aux 
enfants qui s assemblent toujours là, pour réciter le même 

1. Marie. 

2. Alfred de Courcy, Revue de Dielagae et de Vendée, 1872. 

3. Marie. 

4. La Fleur d or. 



158 CHOSES DE BRETAGNE 

Credo^ il se dit ou se fait dire par une voix amie : « Plus que 
tousces enfants, qucsavez-vous?... « Etde fait, ceux qui, ayant 
tout appris, ignorent ce que savent, à douze ans, les petits 
pâtres bretons, savent peu de chose, puisqu'ils ignorent le 
tout de la vie. 

Avec ses petits camarades d'Arzannô, Brizeux parlait bre- 
ton, priait en breton, apprenait sa religion en breton ; et, 
avant d'aller réciter une épître de Boileau, ou traduire une 
églogue de Virgile, il chantait « à tue-tête» une vigoureuse 
prière bretonne. Il a conté, en vers non moins harmonieux 
que le Tityre^ tu patulse...^ ces matinées ensoleillées de juin, 
où, des chaumières voisines, les enfants de son âge accou- 
raient, pieds nus, vers l'église, au son de la cloche des caté- 
chismes : 

Dans les beaux mois d'été, lorsqu'au bord d'une haie, 
On réveille en passant un lézard qui s'effraie, 
Quand les grains des épis commencent à durcir, 
Les herbes à sécher, et l'airelle à noircir ; 
D'autres enfants aussi venaient de leur village, 
Tous, pieds nus, en chemin écartant le feuillage 
Pour y trouver des nids, et tous à leur chapeau 
Portant des nénuphars qui fleurissent sur l'eau. 
Alors le vieux curé, par un long exercice. 
Nous préparait ensemble au divin sacrifice, 
Lisait le catéchisme et, nous donnant le ton. 
Entonnait à l'autel un cantique breton *. 

La vieille langue du pays, Brizeux l'aimait comme le pays 
même; et avec quelle profonde joie de l'àme, il se rappelait 
ces belles et joyeuses fêtes des Pardons de Bretagne, où les 
femmes chantaient en breton le saint patron du lieu^. 

En 1835, il vint au Faouët ; là, il se rendit à l'antique 
auberge du bourg qui avait été, au dix-huitième siècle, la 
maison de son grand-père. Or, l'aubergiste qui vendait à 
boire et à manger, là où le notaire royal Brizeux du Plessis 
dressait des actes et des baux, de sa plus belle écriture, eut 
un peu l'air de se méfier du visiteur venu de Paris, habillé 
comme un monsieur. Mais Brizeux lui dit quelques mots 
en breton et le brave homme, rassuré, s'épanouit : « Vous 

1. Marie. 

2. Les Bretons, chant i. 



ARZANNO — CENTENAIRE DE BRIZEUX EN 1903 159 

avez, dit-il, fait votre première communion en breton; cela 
vaut tout •. » 

Mùme après avoir pris son rang dans la pléiade des poètes 
de France, Brizeux continua de cultiver la langue d'Armo- 
ri(|ue, laquelle n'est pas \\\\ patois, comme un de nos légis- 
lateurs de hasard la qualifiait naguère, avec un dédain égal 
à son ignorance. Le poète composa des chants bietons sous 
le titre de Teleii An'oi\ harpe d'Arraor; il cueillit tout un 
volume de proverbes populaires qu'il appela Fumez Breiz^ 
sagesse de Bretagne; et il compte parmi les plus habiles 
celtisants de l'autre siècle. 

Il écrivait de Paris à son ami Eugène Guiyesse : « Dieu ! 
que j'ai envie de revoir ma lande et mon bourg de Scaër, et 
de parler breton. » Ce fut au bourg de Scaër qu'il éprouva 
Tune de ses meilleures émotions d'artiste et de Breton. Il 
était venu chercher sur place des documents poétiques pour 
le grand œuvre dont nous parlerons tout à l'heure; un jour, 
en arrivant à Scaër, il vit s'avancer à sa rencontre des vieil- 
lards, des jeunes filles, des enfants qui, en son honneur, 
chantaient sur l'air favori des cornemuses bretonnes [An 
hani goz) son bardit celtique : 

iS'i zô bepred Bretoned, 
Bretoned tûd kalet! 

Nous sommes toujours bretons, les Bretons, race forte ! 

Pour représenter, dans ses Bretons, la vie, ou comme on 
dit, l'àme bretonne sous les aspects les plus saisissants et 
caractéristiques, il choisit quatre personnages dans les 
quatre cantons de Bretagne, où l'on parle les quatre dia- 
lectes du vieil idiome: Vannes, Tréguier, Léon, Cornouailles^. 
Pour Brizeux, c'est « l'idiome saint ^ », que l'on ne parlera plus 
quand la Bretagne sera morte. Mais en attendant ce jour qui 
ne viendra pas, l'ancien cloarek d'Arzannô conjure les prê- 
tres gardiens de la foi, éclaireurs des âmes, mainteneurs des 
traditions qui ont fait la Bretagne fière et forte; il les supplie 
de ne jamais laisser entamer ce patrimoine sacré des aïeux. 

1. Lecigne, Brizeux, sa vie et ses œuvres, p. ol. 

2. Les Bretons, cliant xii. 

3. Elégie de lu Bretagne. 



160 CHOSES DE BRETAGNE 

Nous sommes à la France, mais notre langue est à nous : et 
il traduit sa prière de patriote en strophes superbes et mélo- 
dieuses : 

Oh ! l'ardent rossignol, le linot, la mésange, 
Pour louer le Seigneur n'ont pas la même voix; 
Dans la création tout s'unit, mais tout change; 
Et la variété, c'est une de ses lois. 

Le niveau, c'est la mort! — O prêtres d'Armorique, 
Si calmes mais si forts sous vos surplis de lin, 
Anne laissa tomber le joug sur la Celtique; 
Sauvez du moins, sauvez la harpe de Merlin *. 

Et ce n'est pas seulement par un entêtement louable, certes, 
mais non réfléchi, que Brizeux défend la langue de son pays. 
Comme tous ceux qui ont vécu là-bas, il sait qu'elle garantit 
ceux qui la parlent contre l'invasion des feuilles impies et 
des romans impurs. Brizeux l'écrivait, il y a plus de soixante 
ans : « La Bretagne doit se glorifier de sa langue, comme la 
plus ancienne peut-être de l'Europe; elle doit l'aimer, comme 
conservatrice de sa religion et de sa moralité 2. « Le grand 
missionnaire de Bretagne au dix-septième siècle, le véné- 
rable P. Julien Maunoir, ajoutait une autre raison non moins 
glorieuse : « La langue bretonne a ce privilège, qu'elle n'a 
jamais servi à l'hérésie. » 

Donc, il convient qu'on parle breton à Dieu et à ses saints, 
dans l'église; qu'on parle breton comme les ancêtres au foyer 
des ancêtres. Et, pour que l'idiome saint reste l'idiome au- 
thentique et pur, il faut qu'on l'enseigne aux petits enfants 
des écoles. « J'entends dire, s'écrie le poète, que des écoles 
s'élèvent partout en Bretagne; j'y applaudis; j'aime que l'on 
sème le savoir dans l'esprit des fils d'Arvor, comme l'on sème 
le blé dans nos champs; 

Mais, prêtres, est-il vrai? Dans ces classes sans nombre, 

Notre langage à nous ne résonne jamais; 

Nos vieux Saints ont pleuré dans leur chapelle sombre!... » 

Si le poète des Bretons avait pu revivre dans sa Breiz-izel, 
en ces dix ou douze dernières années, il aurait frémi d'or- 

1. La rieur d'or: Aux prêtres de Bretagne. 

2. Notice sur Le Gonidec. Deuxième édition de la Grammaire bretonne, 
1838. 



ARZANNO— CENTENAIRE DE BRIZEUX EN 1903 161 

gucil et de joie, à voir son noble désir exaucé. Les écoles se 
miillipliaient sur le sol de Bretagne; et là, dans les cantons 
celtiques, pairie aimée de Brizeux, grâce au zèle intelligent 
des prêtres du pays, grâce aux efforts d'un vaillant chrétien 
de Sainte-Anne, créateur, à lui seul, de cent cinquante écoles 
libres, on apprenait le breton dans des livres; et, qui mieux 
est, le français par le breton i. En 1891, le Comité de défense^ 
pour renseignement libre et religieux, avait décidé que, doré- 
navant, le breton figurerait au programme des écoles, dans 
les paroisses où l'on prêche en breton; et des prêtres celti- 
sanls publièrent des ouvrages qui aidaient efficacement à 
celte tâche les maîtres et les élèves. 

Hélas ! les barbares ont passé par là ; l'esprit infernal de la 
Révolution a soufllé en tempête sur les côtes bretonnes et sur 
celte floraison d'écoles. Dès 1789, si l'on s'en souvient, les 
démolisseurs de la France s'acharnèrent à détruire les pro- 
vinces, les coutumes et le langage des provinces, comme des 
« vestiges de la féodalité ~ ». Leurs héritiers dégénérés s'y 
emploient encore avec la même haine et la même étroitesse 
de vues. Ils n'entameront point le granit d'Armor; mais ils 
se donnent la joie d'entasser des ruines là où ils passent. 
C'est une joie d'enfants et de vandales. 

Un jour, quelque barde chrétien chantera leur défaite dans 
la langue de Teleii Arvor et de Fumez Breiz. Et, dans cent 
ans, les maîtres d'école feront réciter aux petits Bretons, 
comme un modèle de bon français, le poème de Brizeux inti- 
tulé : Comme on bâtissait la maison d'école : 

Ue l'église du bourg sondez les fondements : 
La foi, la paix du cœur, ou furent les ciments. 



1. J'ai raconté ailleurs les vues et les entreprises de M. le comte de la 
Villesboisnet pour « le maintien de nos vieilles traditiojis, disait-il, et la 
conservation de la foi de nos pères ». [Un gentilhomme chrétien: le comte 
Espivent de la Villesboisnet. Varis, Retaux; Vannes, Galles.) 

2. « Le patois, les coutumes, les mœurs provinciales les gênaient, comme 
les vestiges de la féodalité. Ils inventèrent le département, djvision habile 
qui avait pour objet d'anéantir le caractère original des anciennes divisions 
de France. Plus de Bretagne, plus de Bourgogne, plus de Franche-Comté, 
plus de Languedoc... Adieu les poésies et les traditions! Adieu la langue 
celtique et la provençale. » ( Léon Gautier, Portraits contemporains, deuxième 
édition, 1880. A propos de Brizeux, p. 25 et 26.) 



162 CHOSES DE BRETAGNE 

Dix siècles ont passé sui- le saint édifice ; 
Donc, pour bien atfermir la nouvelle bâtisse, 
C'est peu du granit dur et c'est peu du mortier 
Et c'est encor trop peu des règles du métier ; 
INIaçons, si vous voulez que votre blanche école 
Ne tombe pas au vent comme un jouet frivole, 
Dès la première assise, à côté du savoir, 
Mettez la foi naïve, et l'amour, et l'espoir 1. 

{A suivre.) Victor DELAPORTE. 

1. Histoires poétiques. 



LE TROISIÈME JUBILÉ DE L'ESCALADE' 



Genève, 12 décembre 1902. 

Sur les deux heures de l'après-midi, le 12 décembre 1902, 
Genève était en fête : vers la Gorraterie, du côté de la Place- 
Neuve, un cortège débouchait. C'était un groupe historique. 
Au milieu se tenait le vieux Théodore de Bèze, étalant sur sa 
poitrine une longue barbe blanche et portant, comme autre- 
Ibis, la robe violette. Messieurs de la Vénérable Compagnie 
l'entouraient; puis venaient les magnifiques Seigneurs Syn- 
dics dans leurs costumes aux couleurs de l'ancienne ville, 
violet aussi et noir, les conseillers du XXV et ceux du CC, 
des argoulets et des arquebusiers, des piquiers, des maîtres 
ou des élèves de la Grande Ecole, des citoyens et des citoyen- 
nes en liesse. Toute la Genève d'il y a trois cents ans était 
groupée là, et elle devait bien se sentir quelque peu dépaysée, 
sinon mal à l'aise, sur cette vaste place toute moderne, où 
elle ne voyait qu'immenses candélabres et que lignes de 
tramways, que musées et que théâtres, riches hôtels et grilles 
somptueuses. Ce n'était plus l'antique boulevard de l'Oie, et 
encore moins la Corraterie de 1602. Derrière les ancêtres 
marchaient les descendants, les Genevois du vingtième siècle. 
Les corps constitués défilaient en ordre, Conseil d'État et 
Grand Conseil, Consistoire et Compagnie des Pasteurs, 
Sociétés universitaires et Collège, Ecole des métiers et École 
professionnelle. Ils s'avançaient précédés par des huissiers, 
qui montraient, sans doute avec quelque orgueil, sur leurs 
manteaux écartelés, les opulentes couleurs de la ville nou- 
velle, jaune et rouge. Le coup d'oeil était encore pittoresque. 

Certes, au 12 décembre dernier, Genève ne songeait guère 

1. Cet article renferme les bonnes pages d'un travail qui sera mis en 
vente, le mois prochain, chez M. Victor Hoche, libraire à Annecy. Outre 
divers développements d'histoire et de littérature qu'on a dû omettre dans 
cette revue, le travail que nous annonçons donnera sur l'Escalade de nom- 
breux renseignements historiques et bibliographiques. 



164 LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 

à ces jours austères de 1584, oii les pasteurs se scandalisaient 
presque de voir mettre trop de splendeur dans les réjouis- 
sances publiques. Elle solennisait sa fête annuelle, mais elle 
lui donnait, cette année, un lustre inaccoutumé : elle faisait, 
pour la troisième fois, le jubilé d'une journée, chez elle à 
jamais mémorable, celle qui avait confirmé tout ensemble 
son indépendance politique et sa religion. C'était le cente- 
naire, le troisième centenaire de V Escalade. 

Le malin, elle s'était réveillée au son de la diane et au bruit 
du canon ; dans les rues, des fanfares jouaient le Ce qii'è lainô, 
et, par tout le canton, les cloches commençaient de se mettre 
en branle. Surtout des services religieux allaient se célébrer 
dans les temples et dans les églises, et peut-être dans tous 
les cultes. 

Ces cérémonies, nous voulons le penser, tenaient la pre- 
mière place dans les fêtes ; cependant l'éclat et le relief 
extérieur furent plus spécialement prodigués au cortège de 
l'après-midi. Les maisons de la Corraterie étaient décorées 
splendidement, et, afin de mieux voir, l'on se massait aux 
fenêtres. Vers l'endroit précis, où, voilà trois cents ans, les 
Savoyards escaladèrent la muraille, le défilé s'arrêta : autour 
d'une estrade déjà préparée, des piquiers et des porte-ban- 
nière formèrent comme un groupe d'honneur. M. le conseil- 
ler d'Etat Fazy prit la parole : il ne s'attarda pas aux pensées 
de l'au-delà, ni même à la protection merveilleuse dont Dieu, 
disent-ils, avait favorisé Genève, mais il mit en lumière les 
vertus civiques des aïeux dont le grand souvenir doit ani- 
mer leurs descendants. Le discours une fois fini, dès qu'on 
eut dévoilé le marbre commémoratif qui, dans la Corraterie, 
rappellera désormais, avec l'assaut lui-même, le troisième 
centenaire, le cortège reprit sa marche : il devait encore s'en 
aller par les rues basses et la rue du Rhône, par le pont des 
Bergues et la rue du Mont-Blanc, par la place de Cornavin et 
les Corps Saints, montrant aux Genevois d'autrefois le luxe 
et la richesse de la Genève d'aujourd'hui; surtout il devait 
s'arrêter devant un humble monument, enchâssé dans un 
mur ruineux du temple de Saint-Gervais : près de la pierre 
où se trouvent gravés les noms des dix-sept victimes de l'Es- 
calade, des fleurs et des couronnes seraient déposées comme 



LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 165 

riiomuuige d'une gratitude trois fois séculaire. Mais le froid 
était vif, et l'heure s'avançait : il fallut se hàler et la solennité 
perdit quelque chose. Lorsqu'ils eurent regagné la Place- 
Neuve, les groupes eurent vite fait de se disperser : seuls, les 
personnages historiques continuèrent leiu' parade; ils mon- 
tèrent jus(|u'au perron de Saint-Pierre, et là, au seuil de l'an- 
tique cathédrale — jadis catholique — où saint François de 
Sales eût souhaité reposer, devant la foule recueillie, ils enton- 
nèrent le chant de cette journée, le CéqiCè lai/io. C^esl ensuite 
qu'ils se séparèrent aux cris de Vwe notre vieille Genève ! 
Vive notre vieille Genève, notre Genève indépendante! 
G'étaienI là, en eft'et, les accents qui devaient résumer les 
fêtes du centenaire. Au soir, tandis que, par les rues, des chars 
promèneraient des masques, tandis que les tramways se pavoi- 
seraient et s'éclaireraient, tandis que, dans les brasseries, l'on 
s'empresserait aux bals masqués, la ville allait s'illuminer; 
un second cortège, aux flambeaux cette fois, s'organiserait, et, 
plus tard, de leurs torches à demi brûlées, les étudiants for- 
meraient, sur la Place-Neuve, comme un immense feu de joie. 
Ces clartés radieuses, que refléteraient les eaux endormies 
du lac ou les flots emportés de l'Arve et du Rhône, s'uni- 
raient à leur manière, semblait-il, aux cris de ces anciens 
Genevois, qu'on avait fait revivre; elles chanteraient avec 
eux : « Vive notre vieille Genève ! m 

1 

L'Escalade de 1602, c'est là un événement historique qui, 
souvent, passe inaperçu dans nos cours d'histoire; je ne parle 
pas de ceux qu'on fait en Savoie et surtout dans Genève. 
Tout au plus est-il connu des ét;oliers qui, pendant une excur- 
sion de vacances sur les bords du Léman, ont visité à Genève 
la salle des armures. Il ne sera pas inutile, sans doute, de le 
rappeler brièvement. Voici comme il est rapporté dans les 
Registres du Conseil, année 1602 : 

Dimcuchc XH* Décembre 1G02 
à 8 heures du matin * . 

Dautant que ce dimenche 12 jour de Décembre, un peu après rauiuit, 
I. L'Escalade eut lieu daus la uuit du II au 12 décembre 1602, mais selon 



166 LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 

les U'oupes de Sauoye soubz la conduite d'Alhigny, ayant esté ramas- 
sées dextrement et secrètement peu de jours au parauant, se trouuent 
près de ceste ville, et ayant donné ordre à ce qu'ils prétendoient, 
approchent si coyement vers le fossé vis à vis de la maison du sieur 
Julian Peaget, entre la porte de la Monnoye et la porte neufue, que sans 
estre descouuerts, ils firent passer les plus déterminez au nombre d'en- 
uiron 300 bien armez par dessus les clayes, auec trois eschelles qui sont 
faites d'artifice exquis, se démontent, jjortent et esleuent si hault qu'on 
veult. Ils plantent leurs eschelles contre la muraille, montent coyement, 
entrent a la file en bon nombre ; estans entrez ils descouurent une ronde 
qu'ils laissent passer, sans estre descouuerts d'icelle; il estoit les deux 
heures et demi, la nuit estant fort obscure. 

Vne seconde ronde passe tost après, assauoir François Boussesel, 
qui descouurant quelque chose, s'approche pour scauoir que c'est; ils 
renversent par terre celuy qui crioit qui va là. Le porte-lanterne eschape 
et commence à crier; eux jà montez au nombre de plus de cent, envoyent 
leur petardier à la porte neuue pour y applicquer son pétard d'Albi- 
gny estant dehors aux barrières pour faire jouer les siens prompte- 
ment, ce petardier suiui de quelques autres dont les uns se saisirent 
de laduenue de la porte Tartasse pour faire teste au secours, les autres 
délibèrent semparer de la maison de Peaget et de quelques autres pour 
entrer par diuers endroitz dedans la ville, quand leurs compaignons 
seroient montez, afin de se rendre maistres de la place, les autres don- 
nent à la place de la Monnoye pour faire teste au secours qui pourroit 
venir de S. Geruaix et de la ville. Estans presques tous entrez, ils com- 
mencèrent à faire leur exécution, mais Dieu commença aussi à besoi- 
gner pournous ses pauvres enfans. Ils enfoncent une porte chez Peaget 
et tuent un sien serviteur, fils de François de Baptista, portier, qui 
accouroit contre eulx. Mais l'alarme donnée, comme ils prétendoient 
forcer la porte de deuant, et faire de mesme à une autre maison pro- 
chaine, ils entendent que l'on sonnoit le toxain bien rudement et qu'à 
la porte de la Monnoye gens accouroient pour les repousser, ce qu'ayant 
esté fait avec grand peyne, le coup de Dieu fut premièrement sur le 
petardier tué deuant qu'auoir j)eu effectuer ce qu'il prétendoit, secon- 
dement sur ceux qui, sortis des maisons au crj de leurs compagnons 
furent terrassez. Gela se faisoit entre trois et quatre heures. Ces bri- 
gands entendans que leur petardier estoit tué, que consequemment 
leur secours promis par dalbignj manquoit, les plus mauuais abatus 
par terre, les nostres se renforçant et ralliant de minute en minute, 
commencent à regaigner la muraille, les uns se jectans du haut en bas, 
sans corde ni eschelle, les autres se coulans comme ils pouuoient, les 

le style ancien. Genève, en effet, n'adopta qu'au 1"'' janvier 1701 la réforme 
grégorienne du calendrier. Elle avait donc, en 1602, dix jours de retard sur 
la Savoie, la France et les divers pays catholiques. La date de l'Escalade, 
selon le nouveau style, est la nuit du 21 au 22 décembre, la plus longue de 
l'année. 



LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 167 

autres pensans descendre par leurs eschelles les rompirent à la foule. 
L'artillerie chargée de dragées donnoit cependant dedans les fosse/, et 
es enuirons de la j)orte neuue. Il y auoit aussi un nombre d'arquebou- 
siers en la petite isie j)roclie de ce fossé oîi estoit l'ennemi, qui ne 
tiroient gueres à faute. Par ainsy en une heure et demi, parmi les ténè- 
bres Dieu monstra la lumière de sa grâce à ceste ville et couurit d'igno- 
minie éternelle ses ennemis. Outre le nombre des tuez, on en alrapa 
en vie treize : le nombre de leurs tuez, perdus et blecez, les uns à mort, 
les autres estropiés rudement monte à trois cents, françois reniés et 
sauoyards. Ils estoient dehors, tant au bord du fossé avec dalbigni et 
en j)lain palais ' et près la porte neuue, deux mil et plus de pied et de 
cheual qui se retirèrent fort honteusement. 

Ceci fait on sest assemblé pour aduiser es occurences et ce qu'on 
auroit à faire des prisonniers, et arreste qu'après ils auront heu l'es- 
trapade pour tacher de descouurir les traistres de la ville desquelz ils 
se sont vraysemblableraent seruis, après ce qu'on les pende au boloard 
de rOye. Item que noble Jean Savion, conseiller, aille demander aux 
sieurs baiilifs de Nion, Morges et Lausanne, jusques à 300 hommes 
pour njesler auec nos compagnies, suivant la convention cy deuant faite 
auec Messieurs de Berne -. 

Ce récit est, on le voit, pour les Genevois, un document 
officiel : ils en conservent deux autres du même genre, la 
relation rédigée par le secrétaire d'État Gautier dès le 
13 décembre 1602 et envoyée aux Cantons évangéliques, le 
rapport fait le 17 décembre à la Vénérable Compagnie des 
Pasteurs et consigné dans ses registres. Cependant la narra- 
tion classique, celle qu'ont reprise et calquée les diverses 
histoires de Genève du siècle de l'Escalade, c'est le Vray 
Discours de la miraculeuse délivrance^ publié par ordre du 
Conseil et attribué à Jean Sarrasin. 11 date de 1603. Il fau- 
drait le compléter par les autres descriptions qu'on ren- 
contre, à l'époque, dans les mémoires et les journaux, ou 
même chez les écrivains, par celles aussi que les historiens 
de Genève, Spon, par exemple, Gautier, Picot ou Jullien, 
ont insérées dans leurs ouvrages. Ces indications sulïisent 
sans doute à montrer que, de nos jours, les érudits ont en 

1. Plainpalais est aujourd'hui l'un des faubourgs de Genève : en 1602, 
c'était une sorte do plaine, ou do prairie, qui s'étendait en dehors des 
murailles. 

2. Ce récit a été publié pour la première fois chez J.-G. l'ick, à Genève, 
par le pasteur Gaberel, décembre 1807. J'ai- pris soin de coUalionner la 
publication de M. Gaberel avec le texte original. 



168 LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 

main de riches matériaux, trop riches peut-être, et qu'ils 
peuvent établir sur des bases vraiment historiques leurs 
récits de l'Escalade. Aussi nombre de savants se sont]essayés 
à la raconter. Cependant, parmi tant de travaux, il en est un 
qui, aujourd'hui, semble plus autorisé, celui de M. Henri 
Fazy*. C'est à lui qu'on renvoie, lui qu'on résume, ou même 
qu'on copie. Aussi bien il est l'un des plus récents, et cer- 
tainement le plus développé. Peut-être l'on pourrait se 
demander si, dans la critique, il a dit le dernier mot. Dans 
tous les cas, il se recommande, au moins dans son ensemble, 
par la modération des jugements et la loyauté des appré- 
ciations. 

M. Fazy nous présente une relation pleine d'ordre et de 
vie; il éclaire heureusement et complète les rapports confus 
et succincts des anciens registres. Surtout il met en pleine 
lumière le point capital, l'échec du pétardier Picot devant la 
Porte-Neuve : 

... Le principal effort des Savoyards allait se diriger sur la Porte- 
Neuve; il fallait à tout prix s'en emparer, alin d'ouvrir le passage aux 
troupes qui attendaient avec d'Albigny à Plainpalais. Si cette tentative 
avait réussi, Genève était perdue; le sang-froid et le courage intrépide 
d'un soldat sauvèrent tout. Le corps de garde de la Porte-Neuve n'était 
composé que de treize hommes; ceux-ci, se voyant en trop petit nombre 
pour résister, lâchèrent leur coup d'arquebuse et s'enfuirent vers la 
Maison de Ville pour donner l'alarme; heureusement il resta au corps 
de garde deux ou trois soldats plus courageux que les autres, et l'un 
d'eux, Isaac Mercier, eut la présence d'esprit de se hisser sur la porte 
et de couper la corde qui retenait la herse ou coulisse ; celle-ci s'abattit 
lourdement; survient Picot, le pétardier savoyard; il essaye d'appli- 
quer son pétard à la porte, mais ses efforts restent infructueux. Isaac 
Mercier avait contribué à sauver Genève ; si la porte avait pu être 
ouverte, ies troupes qui attendaient à Plainpalais auraient fait leur entrée 
dans la ville, et qui sait quelle eût été l'issue de l'Escalade'! 

Dans la suite du récit, il nous semble voir de nos yeux les 
Genevois, surpris d'abord, se reconnaissant ensuite et lut- 
tant, résolus de sauver à tout prix leur patrie et leur foyer. 
Ils repoussent pied à pied les Savoyards qu'aucun secours 

1. Histoire de Genève à l'époque de l'Escalade, 1597-1603, par Henri 
Fazy. Genève, Kûndig, 1902. In- 8, vii-570 pages. 

2. Ibidem, p. 444-445. 



LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 169 

désormais ne peut venir renforcer, mais qui se défendent, 
parait-il, éncrgiquemcnt. Ils les contraignent de regagner 
leurs échelles qu'un coup de canon a brisées et renversées. 
C'est la déroute pour les troupes de Savoie, et pour Genève 
c'est le salut. Partout, dans la narration, on sent la chaleur 
et l'enthousiasme, ce qui n'est certainement pas pour déplaire ; 
pouitant il y aurait çà et là comme de la complaisance incon- 
sciente à recueillir, sans assez de contrôle peut-être ou de 
critique, certains détails qui vont à rendre petits ou ridicules 
les Savoyards et leurs chefs. Je sais que ces détails ont dès 
longtemps droit de cité dans les histoires de Genève. L'en- 
treprise avait été ingénieusement concertée, et le matériel 
d'escalade était (^artifice exquis : l'exécution fut médiocre- 
ment conduite, c'est un fait incontestable. Cependant ce qui 
fit irrévocablement manquer l'affaire, ce n'est ni le défaut de 
caractère, ni la lâcheté des assaillants, mais l'heureuse pensée 
d'un soldat lorrain, Isaac Mercier, qui s'avisa de détacher la 
herse, tandis que ses compagnons fuyaient vers la Maison de 
Ville. 

Nous avons écouté, longuement même, les historiens gene- 
vois : il convient d'entendre au moins un narrateur savoyard, 
l'auteur des Mémoires historiques. Le point de vue ne sera 
plus le même : 

Genève, écrit le marquis Costa de Beauregard, n'avait point été 
comprise dans le traité de Vervins ou ne l'avait été que d'une manière 
équivoque; il n'en avait pas été question dans le traité de Lyon ; et, 
quoique par le fait les hostilités eussent été suspendues entre elle et 
la Savoie, elle ne pouvait se croire en paix avec celle-ci; elle s'y 
croyait si peu (ju'elle vivait livrée à des alarmes continuelles. Il paraît 
donc étrange que quelques auteurs aient qualifié d'infraction aux 
traités et d'attentat contre le droit des gens, la tentative de Charles- 
Emmanuel pour s'en rendre maître, par surprise, l'année d'après le 
traité de Lyon. 

Le fait est que, n'ayant pas encore mis ses troupes sur le pied de 
paix, et son pays étant rempli d'Espagnols qui passaient d'Italie dans 
la Franche-Comté et les Pays-Bas, 4 000 hommes se trouvèrent 
rassemblés au j)ied des murs de Genève dans la nuit du 23 décem- 
bre 1602. Déjà 500 des plus déterminés s'étaient introduits dans 
l'intérieur de la ville avec des échelles; ils devaient à l'aube du jour 
ouvrir les portes et abattre les ponts-levis pour recevoir le reste des 
troupes savoyardes rangées en bataille h plain-pa/ais; lorsqu'un de 



170 LE TROISIÈME JUBILÉ DE L'ESCALADE 

ces incidens, si communs dans les expéditions de nuit, fit manquer 
l'entreprise. Un homme dont on voulut se saisir s'échappa et courut 
donner l'ahirme. Aussitôt le son des cloches mit tous les habitants sur 
pied; d'un autre côté des pétards qui devaient renverser les portes 
manquèrent leur effet. Les échelles furent brisées à coup de canon, et 
tout ce qui avait pénétré à l'intérieur des murailles fut tué ou pris. 

Quelques officiers qui s'étaient rendus prisonniers de guerre à des 
membres du gouvernement, furent le lendemain condamnés à une 
mort ignominieuse par le conseil d'état; ils furent considérés, dit 
l'historien de Genève, non comme des militaires, mais comme des 
voleurs de nuit, comme si de pareilles subtilités pouvaient justifier un 
attentat formel contre le droit de la guerre ! 

Encore une fois, la paix n'existait nullement entre Genève et le duc 
de Savoie; Genève n'était point reconnue par ce prince pour un état 
indépendant; elle ne se reposait point avec lui sur la foi des traités, 
comme on a osé le dire, et les dernières hostilités avaient été commises 
par elle ; bref, l'entreprise qui faillit à la remettre sous le joug n'était 
pas plus attentatoire au droit des gens que ne l'ont été depuis celles 
sur Crémone et sur Vieux-Brissac, exécutées par le Prince Eugène, au 
commencement du siècle suivant. 

Par bonheur, l'événement de l'Escalade, quoique de nature à enve- 
nimer la haine entre les deux partis, produisit un effet contraire, et 
devint la cause immédiate d'une paix durable'. 

Les historiens de Savoie, Guichenon, Thomas Blanc ou 
Perrin, nous fourniraient des relations semblables, ou à peu 
près. C'est à dessein que j'ai préféré le marquis Costa, estimé 
généralement pour la prudence et la sagesse de ses conclu- 
sions. Le récit que Saint-Genis a fait entrer dans son His- 
toire de Savoie^ est conçu dans un esprit différent. Désireux 
sans doute d'être impartial, l'auteur se montre sévère à 
l'égard des Savoyards, et surtout de leurs chroniqueurs, peut- 
être jusqu'à l'excès. En outre, certaines affirmations qu'on 
rencontre dans le texte ou dans les notes, auraient besoin, 
semble-t-il, d'être historiquement mieux établies. 

Ajouterai-je que le marquis Costa et les écrivains dont j'ai 
parlé, ne sont pas les plus violents contre Genève ? M. Léonce 
Duparc, dans une brochure absolument contemporaine, 
s'énonce dans des termes qui pourraient paraître durs. Il 



1. Mémoires historifjues sur la Maison Royale de Savoie et sur les pays 
soumis à sa domination, par M. le marquis Costa de Beauregard. Turin, 
Pic, 1816. T. II, p. 124 : Tentative contre Genève. 



LE TROISIÈME JUBILÉ DE L'ESCALADE 171 

s'en prend surtout aux rigueurs exercées contre les prison- 
niers de l'Escalade, rigueurs que n'auraient pu dépasser 
les tribus les plus sauvages de l'Afrique et de l'Océanie. 
D'aucuns estimeraient peut-être que ce n'est pas là le Ion de 
riiistoire, et de fait M. Duparc n'a pas prétendu faire œuvre 
d'historien : l'opuscule qu'il a publié est avant tout une dis- 
cussion sur les avantages ou plutôt sur les inconvénients de 
notre zone franche'. Ce n'est guère qu'en passant qu'il parle 
de l'Escalade. Cependant son opinion est intéressante à rap- 
peler : sans doute elle exprime les sentiments intimes d'un 
grand nombre de ceux qui pensent ou qui lisent, dans notre 
Savoie française. 

II 

Ce serait peut-être le lieu d'apprécier l'entreprise de 
Charles-Emmanuel et de qualifier les peines infligées par 
les Genevois à leurs prisonniers : il conviendrait de recher- 
cher d'abord ce qu'étaient, ou plutôt ce que paraissaient être, 
durant ces années de luttes religieuses, ces sortes de coups 
de main ou d'escalades nocturnes, de déterminer surtout si 
Genève était comprise dans les articles très équivoques du 
traité de Yervins, et si Son Altesse agissait avec une entière 
bonne foi. L'on apercevrait dès lors ce qu'étaient, dans le 
fond, les intentions du duc de Savoie, ses idées de derrière 
la tête, et l'on comprendrait comment tant de prêtres ro- 
mains, le trop fameux P. Alexandre, par exemple-, ou saint 
François de Sales', pouvaient dans leur temps considérer de 

1. Quel(/ues renseignements et réflexions à propos de la zone franche de 
la Haute-Savoie, par Léonce Duparc, docteur en droit. Annecy, septem- 
bre 1902, p. 2-4 

2. Le P. Alexandre Humaeus ou Hume, né dans l'Ecosse en 1560, entré 
dans la Compagnie de Jésus en 1581, mort à Cliambéry en 1606. — De 1599 
à 1604, il fut attaché à cette station que les Jésuites appelaient Mission de 
Chahlais et Thonon ; il résida spécialement dans le pays de Gaillard, aux 
environs de Genève. Durant un certain temps, il vécut en qualité d'aumônier 
dans les armées de Charles-Emmanuel. Peut-être remplissait-il ces fonc- 
tions en décembre 1602 : il paraîtrait dès lors moins improbable qu'il se fût 
trouvé sous les murs de Genève, pendant la nuit de l'Escalade. 

3. Voir la lettre adressée à M. Carron le 29 novembre 1621 [OEuvres de 
saint François de Sales, édition Vives, t. VI, p. 485, ou édition Migne, 
t. VI, c. 819), ou encore l'État de l'Église de Genève, cité par Charles- 



172 LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 

telles entreprises comme une manière de croisade. Une der- 
nière question resterait, celle de la politique adoptée par 
Clément VIII; ce serait la plus nouvelle. Des recherches 
récentes, faites par les soins de la Société d'histoire de 
Genève, semblent permettre d'aflirmer que Sa Sainteté n'a 
eu aucune part dans l'Escalade, qu'elle l'a peut-être ignorée 
avant l'exécution, et, dans tous les cas, qu'après coup, elle l'a 
désapprouvée ^ Mais ces considérations seraient longues; 
mieux vaut examiner les conséquences de l'entreprise. Elle 
en a eu, nous pouvons dès à présent le prévoir, et de grandes. 
L'affaire fut courte, il est vrai, un combat rondement mené, 
commencé et terminé en quelques heures. Et cependant ce 
fut comme le dernier chapitre, ou la conclusion d'une lutte 
séculaire entre la ville, franche et libre, de Genève et les 
ducs de Savoie. Si l'avantage lui était venu, Charles-Emma- 
nuel du coup commençait de devenir un personnage considé- 
rable. De Genève, changée plus ou moins en capitale, il 
aurait aisément repris Gex et son territoire, même les 
anciennes possessions savoyardes du pays de Vaud. Peut- 
être il se serait étendu au delà. Du moins les souverains 
d'Europe auraient dû compter avec lui, et il aurait cessé 
d'être le petit prince dont on confisquait les Etats, lorsqu'il 
n'était pas assez soumis. Mais la chose une fois avortée et le 
traité de Saint-Julien passé, les chemins du nord étaient 
bouchés aux armées de Son Altesse. Elle ne le comprit pas 
sur-le-champ, et, durant des années, elle et ses successeurs 
continuèrent de convoiter Genève. Maintes fois encore ils 
complotèrent de la surprendre ; ils formèrent plan après 
plan, mais ils n'osèrent jamais risquer une escalade. Puis, à 
la longue, le découragement vint : sans doute, il contribua à 
changer l'orientation de leur politique et à tourner leurs 
armes vers le midi. Plusieurs, ce sont des protestants, ont 
estimé que c'avaient été pour eux les commencements d'un 
grand et glorieux avenir. Les cœurs catholiques se serrent 

Auguste de Sales [Histoire du Bien-Heureux François de Sales, édition 
Vives, 1879, t. I. liv. VI, p. 442). 

1. Communications dues à l'obligeance de MM. Victor Van Berchem et 
C. Bastard, de Genève. Us renvoient tous deux aux documents que va 
publier la Société d'histoire de Genève. 



LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 173 

au conlraire, et ils cherchent au front des rois d'Italie des 
gloires 1res pures qui ne sont plus, celles qu'avaient naguère 
les ducs de Savoie, plus tard les rois de Sardaigne et de Pié- 
mont. 

Pour Genève, l'Escalade faillie eut d'indiscutables résul- 
tats; jusqu'à leur échec, on doit l'avouer. Leurs Altesses 
avaient considéré la Seigneurie comme une ville en insurrec- 
tion. C'étaient là des conrlaiids de boutique et des mesureurs 
de velours révoltés contre leur prince-évéque. Mais on fini- 
rait bien par les réduire, et un jour ou l'autre on leur ferait 
entendre raison. Dans tous les cas, ils n'étaient pas de ces 
gens avec qui l'on signe des traités. Cependant Charles- 
Emmanuel victorieux n'aurait certainement pas transformé 
Genève en un monceau de ruines. Il se fut trop appauvri. 
Même, en dépit de la chanson, il lui aurait conservé un tout 

autre renom 

Que Moùtier, Sallanclie ou Thonon, 

Il eût fait d'elle un chef-lieu de province, probablement une 
capitale, quelque chose comme le Chambéry de ses ancêtres. 
Elle serait aujourd'hui une place française, importante par la 
situation même et par l'industrie, mais enfin elle n'aurait 
plus été, depuis trois siècles, la ville indépendante, jalouse 
de ses libertés et des franchises fameuses que lui avait 
octroyées l'un de ses évêques, Adhémar Fabri. Mais le duc 
fut mis en déroute; il dut s'incliner devant le fait accompli, et 
même traiter comme d'égal à égal avec Messieurs de Genève. 
Ce que les Genevois avaient défendu dans la nuit de l'Esca- 
lade, et ce qu'ils avaient sauvé, c'était de fait. leur liberté poli- 
tique. La victoire assurait leur indépendance; elle donnait 
même à leur ville un rang dès lors incontesté parmi les Etats. 
Toutefois, au 12 décembre 1602, et on ne la pas laissé 
oublier dans les fêtes du jubilé, au moins autant que les 
franchises, l'avenir môme du calvinisme était mis en ques- 
tion : 

Nous mentirions à la vérité historique en effet, disait au temple de 
Saint-Pierre M. le pasteur Guiliot, si nous ne rappelions pas que, ce 
qui était en cause dans la nuit du 12 décembre, c'était, autant que 
l'indépendance, la religion de Genève. Cela est hors de contestation. 
Le vent ni les mœurs n'étaient alors à la liberté religieuse. Nos ancêtres 



174 LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 

eux-mêmes n'étaient pas toujours tolérants à cet ^g'ii'd. Leurs adver- 
saires Tétaient beaucoup moins. On s'apprêtait donc, du côté de 
l'envaliisseur, après la victoire à exercer les pires violences, non seu- 
lement contre les pro])riétés et les personnes, mais encore contre les 
esprits. Tout était prêt i)Our détruire l'œuvre de la Réforme du siècle 
précédent, pour substituer au culte évangélique le culte romain, et 
pour écraser par la force toute velléité de résistance à ce nouvel état de 
choses. 

La lumière qui brillait sur la montagne et vers laquelle on regardait 
de loin eût été éteinte du coup. Genève eût été la cité des martyrs, elle 
n'eût pu devenir la cité du Refuge, ni celle de la propagande à la fois 
chrétienne, intellectuelle et sociale qui devait être son lot, et le cours 
de l'histoire pour toute une partie de l'Europe et du monde, aurait été 
détourné dans une direction inconnue '. 

Ce qu'il fallait défendre contre les troupes de Savoie, c'était 
bien la cité des bords du Léman, mais cette cité qu'en 
Ecosse, en Hollande, en Bohême, dans le massif des Cé- 
vennes ou des Alpes de Piémont, les fidèles protestants 
regardaient comme une arche sainte et vénéraient comme 
une mère^. 

Probablement, si, dans l'Escalade, Charles-Emmanuel eût 
conquis Genève, il ne se serait pas porté à ces pires violences 
dont a parlé M. le pasteur Guillot : il n'aurait pas opprimé 
les esprits ; du moins rien n'autorise absolument à le penser. 
Dans les efforts que le duc de Savoie fit tenter, par saint 
François de Sales et par d'autres, pour ramener à la religion 
romaine le Chablais, avec les pays de Gaillard et de Ternier, 
on ne remarque rien qui ne soit au moins relativement tolé- 
rant. Cette tolérance paraît grande môme, si l'on tient compte 
des mœurs du temps, et surtout des oppressions naguère 
employées par les Bernois. C'est par la force, en effet, et par 
les menaces que, dans leurs nouvelles conquêtes, ils avaient 
fini par introduire leur religion. Que si, au cours des mis- 
sions de saint François de Sales, quelqu'un avait usé de 
rigueurs toujours condamnables, les documents en porte- 
raient la trace, mais cette trace, je l'entendais affirmer, voilà 

1. Patrie sauvée^ sermon prêché dans le temple de Saint-Pierre, le 12 dé- 
cembre 1902, par M. le pasteur Guillot. Genève, Je4ieber, p. 11-12. 

2. La Semaine religieuse de Genève, organe du protestantisme évangé- 
lique, 13 décembre 1902. Une nuit historique, article de M. J.-L.Boissonnas. 



LE TROISIÈME JUBILÉ DE L'ESCALADE 175 

un an ou deux, par un archiviste de marque, dans les docu- 
ments, on ne la rencontre pas. Dès lors, il semblerait peut- 
être un peu téméraire de croire, et encore plus de dire que, 
dans Genève conquise, Charles-Emmanuel aurait exercé les 
pires violences et que de la ville de Calvin, il aurait fait la cité 
des martyrs. 

Ce qu'on doit reconnaître, c'est que le duc de Savoie, 
rigueurs et oppressions mises à part, n'aurait rien négligé 
pour rétablir à Genève la religion qu'il croyait, avec raison, 
être la seule véritable, et peut-être il eût réussi. C'eût été là 
un rude coup porté à la réformation, surtout à ces églises 
protestantes de France qui regardaient toujours vers Genève 
comme vers leur plus sûre lumière. Peut-être même, pour 
plusieurs d'entre elles, c'eut été l'épreuve suprême. L'entre- 
prise du 12 décembre échoua : la cité du Léman demeura ce 
qu'elle était alors si fière d'être, l'arche sainte de la Réforme 
et la Rome protestante; et nous autres, enfants de l'Eglise 
romaine, nous continuons d'avoir au cœur l'extrême regret 
de songer que ses fils, à elle, sont toujours pour nous des 
frères séparés. 

Enfin, s'il est vrai que 

... de la Genève réformée est sortie la Genève démocratique, cette cité 
d'où tant d'idées j)oliliques et sociales se sont répandues au loin, idées 
qui ont eu la plus haute fortune, qui ont provoqué en divers lieux des 
transformations profondes et de bienfaisants progrès, idées éniancipa- 
trices et généreuses qui, écloses dans la ruche constamment en activité, 
ont essaimé et essaiment encore j)ar le monde ^... 

peut-être l'Escalade réussie eût, je ne dis pas empêché, mais 
retardé tant de ces révolutions sociales et de ces désordres, 
qui, depuis plus de cent ans, ont bouleversé la vieille Europe, 
et que d'aucuns déplorent aujourd'hui. Certes, tout n'était 
pas à louer dans l'ancien régime, et tout — loin de là — n'est 
pas à reprendre dans les choses de notre temps, mais il est 
plusieurs de ces idées, estimées au début émancipatrices et 
généreuses., qui nous ont conduits jusqu'aux périls extrêmes 
du socialisme où nous tombons. Je ne veux rien trancher, 
car les jours les plus sombres de l'histoire ont parfois de 

1. Patrie sauvée, sermon prêché par M. le pasteur Guillot, p. 12-13. 



176 LE TROISIEME JUBILÉ DE L'ESCALADE 

radieux lendemains, mais je ne puis me défendre de penser 
que le monde n'irait guère moins bien, si quelques-unes au 
moins de ces idées étaient restées, en 1602, dans le sein de 
leur mère \ 

J'ai touché, je crois, les principales conséquences de cette 
Escalade manquée : elles permettent d'affirmer que l'entre- 
prise du duc de Savoie, si courte et si fâcheuse qu'elle ait été, 
mérite de ne passer point inaperçue. Surtout, au vingtième 
siècle, les enfants de TEglise catholique ne la devraient 
point ignorer. 

III 

Genève a donné l'exemple, et, par des réjouissances renou- 
velées chaque année, elle a perpétué le souvenir d'un 
triomphe qui, depuis la Réforme, est comme le fait central de 
son histoire. A l'origine, la signification de ces solennités 
est nette : le peuple s'assemble exlraordinairement, et rend 
grâces à Dieu de la miraculeuse délivrance qu'il accorda aux 
Genevois, dans l'Escalade^. C'est la pensée fondamentale 
des réunions de 1602 qui continue de survivre; on la garde 
durant un siècle, et, en 1702, au premier jubilé, Samuel Chap- 
puzeau l'exprime encore dans son poème de Genève délivrée : 

Bèze sur ce sujet entonne un saint cantique, 
Dont on observe encor tous les ans la pratique, 
Quand à ce même jour d'une commune voix, 
Les cœurs reconnoissants des pieux Genevois, 
De leur salut à Dieu donnent toute la gloire, 
Et de ce grand bien-fait célèbrent la mémoire^... 

Cependant, au cours des âges, les sermons et les saints 
cantiques n'avaient pas suffi, ni môme ces repas où l'on man- 
geait en famille la dinde de VEscalade^ et où l'on chantait 
des morceaux patriotiques; dans ce jour, destiné aux prières 
et aux actions de grâce, l'on avait inslitué des comédies, ou 
môme des mascarades avec des représentations étranges, 

1. Patrie sauvée, sermou prêché par M. le pasteur Guillot, p. 13. 

2. Registres du Petit Conseil, année 1604, 8 et 12 décembre. 

3. Genève délivrée, poème pour la fête séculaire dite l'Escalade. Ouvrage 
postume du S' Samuel Cliappuzeau, présenté par son fils à la République de 
Genève, le 12 décembre 1702. 



LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 177 

contre lesquelles protestaient, en 1670, par exemple, Consis- 
toire et Conseil. Ce fut en vain, et vers le premier centenaire, 
15 décembre 1701, à l'époque presque oùChappuzeau rimait, 
le Consistoire devait intervenir; il y avait eu de grands scan- 
dales, désordres et insolences par toute la ville. Des per- 
sonnes masquées et travesties avaient roulé et mené grand 
bruit, qui avec des violons, qui avec des bâtons, heurtant 
bruyamment aux maisons et aux boutiques'. En 1766, au 
8 décembre, le Conseil arrêtait qu'il ne doit point se jouer de 
comédies au jour de l'Escalade. Protestations assez inutiles, 
l'idée religieuse allait s'afTaiblissant de plus en plus. Aux 
yeux du peuple, de la masse qui ne pense pas, la fête n'était 
plus guère qu'une sorte de carnaval, où les enfants couraient 
les rues, déguisés en vieux Genevois ou en Savoyards, en 
Mères Royaume ou en Pères Alexandre, hurlant à qui mieux 
mieux : Ah! la belle Escalade, Savoyard, gare, gare ! Dans 
les brasseries, c'étaient des bals masqués où ceux qui n'étaient 
plus aussi jeunes, fêtaient à leur manière le triomphe des 
ancêtres; là, dans l'ivresse des rasades et les travestisse- 
ments, la politesse et les moeurs ne gagnaient absolument 
rien. 

Même, dans cette année 1902, où l'on a tâché de relever la 
vieille fête et de faire d'elle autre chose qu'un carnaval, la 
mascarade s'est laissé voir: mascarade raffinée, presque élé- 
gante, dans ces groupes du cortège où l'on reconnaissait, 
sans doute avec quelque surprise, sous leur costume his- 
torique, des officiers, des professeurs, ou même d'anciens 
conseillers d'Etat; mascarade plus grossière et débraillée, 
dans les chars qui voituraient des masques et des dominos, 
dans les bals des brasseries, dans les banquets populaires où 
l'on écoutait des discours, mais où l'on chantait aussi iorce 
romances. 

Ainsi, pour la foule, la journée de l'Escalade est bien 
ravalée, mais, en dépit des apparences, pour ceux qui pen- 
sent, et certainement il «en est beaucoup qui pensent dans 
Genève, elle garde encore une signification. 

Signification politique d'abord : comme l'ont justement fait 

1. Registres du Consistoire, 15 décembre l;Ot. Je cite ces registres d'après 
les yotes extraites par l'ancien syndic Auguste Cramer. Genève, 1853. 

XCV. — 7 



178 LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 

remarquer M. Fazy, dans son discours de la Corralerie, 
M. Boissonnas, dans un article de la Semaine religieuse^ 
M. Odier surtout, dans le banquet très remarque du Cercle 
démocratique^ ce que l'on fcte dans ces solennités, c'est sans 
doute l'événement de 1602 où les ancêtres ont sauvé leur 
patrie, où ils ont combattu pour la maintenir dans ce grou- 
pement vers lequel Besançon Hugues avait dirigé les aspi- 
rations d'un peuple vaillant, tâchant à lui conserver un rôle 
et à l'empêcher de graviter dans l'orbite d'une autre puis- 
sance; mais c'est encore, c'est avant tout peut-être la lutte 
constante, dont l'Escalade n'est en somme qu'un épisode, des 
magistrats de Genève pour conserver intactes les libertés de 
leur cité. Les anciens évêques catholiques, Ardutius, Mar- 
cossay, Adhémar Fabri, ont exercé sur les destinées de leur 
ville une haute et bienfaisante influence; ils ont eu leur rôle 
dans cette lutte triomphante dont, au jour de l'Escalade, on 
célèbre la victoire, dans ces démêlés persévérants où Genève 
a conquis son rang parmi les Etats, et son droit de traiter 
avec les rois comme d'égal à égal. L'on rend donc hommage 
à leurs efforts comme à ceux des seigneurs et des victimes 
du 12 décembre 1602. Ainsi comprise et, si la chose se peut 
sans trop de subtilités, réduite à ce seul sens politique, la 
journée de l'Escalade devient la fête de l'indépendance 
nationale; dès lors, elle peut être chère à tous les enfants de 
Genève. Ils sont Genevois, et, même s'ils ne sont pas protes- 
tants, ils peuvent se réjouir de vivre dans une patrie franche 
et libre. Aussi bien, de nos jours, des cœurs catholiques 
n'ont peut-être pas beaucoup à regretter d'être genevois 
plutôt qu'italiens ou français. C'est de ce point de vue 
qu'après les organisateurs mêmes, dans le récent jubilé, les 
prêtres de Genève ont cru pouvoir considérer les fêtes : la 
grand'messe, chantée dans l'église du Sacré-Cœur, a été un 
cri de reconnaissance poussé vers Dieu par les fils catho- 
liques d'une cité demeurée libre. Ils ont célébré, modeste- 
ment, comme il sied à des persécutés d'hier que l'Etat n'a pas 
encore ouvertement reconnus, l'indépendance de leur pays*. 

\. Lettres de Genève, du 5 janvier 1903, signées ZZZ et insérées dans 
V Univers du 9 janvier. — Ces ZZZ caclicnt, dit-on, un ecclésiastique de 
Genève qui, mieux qu'un autre, a qualité pour nous renseigner. 



LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 179 

Je ne veux pas critiquer les catholiques genevois : ils sont 
mieux placés que moi pour juger des choses, et, au surplus, 
ils ont grâce d'état pour se diriger. Cependant, je dois le 
dire, plusieurs ont pensé qu'en regardant seulement — 
comme le Comité d'organisation affirmait lui-môme le faire — 
l'indépendance nationale et en la séparant, pour ainsi parler, 
des autres aspects que le centenaire pouvait aussi montrer, 
l'on avait usé là-bas d'une distinction subtile et hardie. A 
Genève plus qu'ailleurs la question politique et la question 
religieuse se compénètrent presque, et dès lors, elles sont, 
encore plus qu'ailleurs, difficiles à désunir. Un coup d'oeil 
sur riiistoire de la république suffirait pour nous convaincre. 
A partir de 1536, au plus tard, la cause de la liberté et celle 
de la Réforme sont inséparables; elles sont représentées par 
l'alliance bernoise. La cause de la servitude, ou plutôt de 
l'indépendance amoindrie, marche de pair avec celle du catho- 
licisme. C'est le parti des ducs de Savoie. Désormais, tout 
triomphe pour la liberté devient, dans la Seigneurie, un 
triomphe pour la Réforme; tout échec pour le duc de Savoie 
est un échec pour la religion romaine. 

Aussi paraît-il malaisé que cette fête de l'Escalade, où l'on 
célèbre la lutte persévérante de Genève défendant ses fran- 
chises et les sauvant, n'ait pas toujours plus ou moins, à côté 
de sa signification politique, je ne sais quelle signification 
religieuse qu'on qualifierait plus exactement d'anticatholique. 
La chose est visible à l'origine : lorsqu'on se félicite de la 
délivrance miraculeuse que Dieu a donnée à ses pauvres 
enfants, c'est à cause de la ville sauvée, mais encore à cause 
du préjudice que la prise de la cité eut apporté à l'Eglise de 
Dieu. Et celte nuance calviniste, quelque peu malveillante à 
l'égard du catholicisme, va s'accentuant dans les récits et 
dans les chansons; on la discerne jusque dans les travestis- 
sements des rues et des bals masqués. Dans des temps qui 
ne sont pas loin de nous, M. le pasteur Gaberel a renchéri 
encore ; il s'en prenait à l'Eglise de Rome et ne craignait pas 
d'avoir sa manière à lui d'interpréter et de faire servir le lan- 
gage de V époque en vue de donner plus de pittoresque à ses 
réquisitoires^. En 1890, dans sa conférence A propos de 
r Escalade., M. Fontaine-Borgel faisait une péroraison qui ne 



180 LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 

témoignait pas d'une obligeance extrême à l'égard des catho- 
liques : 

N'oublions jamais à Genève qu'il existe à Rome un gouvernement 
spécial qui entend dominer temporellement el spirituellement tous les 
autres. 

Cette cour pontificale, li la tête de laquelle se trouve placé un vieil- 
lard prétendu infaillible, se pose comme la seule dispensatrice du salut 
du genre humain. 

Elle se prétend l'héritière directe de Celui qui n'avait pas une pierre 
pour reposer sa tête et qui disait : « Mon royaume n'est pas de ce 
monde. » 

Au gouvernement du peuple par le Peuple, Rome, la ville des Césars 
pontificaux, l'ennemie de la Genève libérale, oppose le trône, l'autel, 
ï'anathème et l'excommunication. 

Eh bien, nous, citoyens de Genève, nous ne permettrons jamais les 
empiétements de l'adversaire de la libre pensée. Nous ne laisserons 
jamais fouler aux pieds nos droits, notre souveraineté populaire, la 
dignité de la vieille République genevoise^. 

Et cette année, dans ce troisième jubilé, où le Comité 
d'organisation prenait tant de ménagements, la même note a 
encore échappé; au discours d.e M.Fazyon la devinait plutôt 
qu'on ne l'entendait dans cette patrie qui était le symbole de 
la liberté de conscience^. On la distinguait mieux déjà dans 
la Patrie sauvée, de M. le pasteur Guillot, ou dans Une Nuit 
historique, de M.- Boissonnas; mais elle était nette et claire 
dans tels ou tels articles de journaux^, surtout dans cette 
brochure que l'on distribuait aux enfants des écoles, et où 
l'on dénonçait Rome comme le point d'où parlaient tous les 
coups dirigés contre Genève*. 

1 (de la page précédente). J.-B.-J. Galiffe, Nouvelles pages d'histoire 
exacte, 1863 (Genève, Vaney), p. 23. 

1. A propos de l'Escalade et à la mémoire des patriotes de 1602, par 
M. Claudiiis Fontaine-Borgel (Genève, 1891), p. 46 et 47. Cette conférence a 
été faite le 7 décembre 1890. 

2. Discours de M. le conseiller d'Etat Fazy, à la Corraterie, reproduit 
dans la Tribune de Genève, 14 et 15 décembre 1902. 

3. Le Temps, 14 décembre 1902 : V Anniversaire trois fois séculaire de 
l'Escalade de Genève (1602-1902); la Tribune de Genève, 12 et 13 décembre : 
l'Escalade de 1602. 

4. Jiécit de l'Escalade de 1602, publié par le Comité du troisième cente- 
naire, 1902. Société genevoise d'édition, Atar, p. 5 et 6. — Le récit est 
adressé aux enfants de la ville et des campagnes de Genève. 



LE TROISIÈME JUBILE DE L'ESCALADE 181 

Il n'est donc pas étonnant que plusieurs catholiques gene- 
vois aient é\é surpris que, môme sur une demande formelle 
des organisateurs, l'on se prêtât à chanter une messe au cen- 
tenaire de l'Escalade; ils avaient été dès longtemps habitués 
à considérer cette fête comme anticatholique presque autant 
que comme nationale, et, trompés probablement par des pré- 
jugés d'éducation, ils se refusaient à comprendre qu'on pût 
rejeter l'une des significations du jubilé, celle qui se prenait 
à leur religion, pour s'attacher exclusivement à l'autre, la 
signification politique et patriotique. C'est ce qu'ont fait 
cependant les prêtres catholiques de Genève : encore une 
fois ils avaient grâce d'état pour se décider et, sans aucun 
doute, dans une circonstance aussi solennelle, ils n'ont pas 
agi à la légère. 

Et ce qui vient appuyer encore leur décision, c'est qu'évi- 
demment, dans ces journées du troisième centenaire, les 
Genevois ont essayé d'atténuer, j'allais dire de supprimer ce 
qui pouvait froisser les catholiques. La chose était quelque 
peu malaisée, car dans les temples, par exemple, et dans la 
Semaine religieuse, la note, sinon antiromaine, à tout le 
moins franchement calviniste, était de rigueur, ou à peu près. 
Puis une longue habitude était là, et rien ne tient à la vie 
comme les habitudes. Cependant, certains articles de jour- 
naux mis à part ou certaines brochures, les attaques, ou plus 
exactement — car le terme d'attaques serait, me parait-il, 
trop fort — les propos moins bienveillants à l'égard des 
catholiques et de leur Eglise ont été modérés, au moins rela- 
tivement. Il serait suffisant, pour se convaincre, de lire 
l'article de la Semaine religieuse^ ou le sermon de Saint- 
Pierre, ou encore le discours de la Corraterie. Ce ne sont 
plus les emportements d'autrefois, les réquisitoires de 
M. le pasteur Gaberel, ni même la péroraison tapageuse de 
M. Fontaine-Borgel. C'est surtout dans une comparaison 
loyale du présent avec le passé que la modération d'aujour- 
d'hui se fait apprécier. Dans les rues mêmes, au cours des 
fêtes, elle se laissait apercevoir : l'on ne voyait guère que de 
loin en loin, presque par exception, ces Pères Alexandre et 
ces moines travestis — des Pères Chérubin peut-être — qui 
foisonnaient dans le vieux temps. 



182 LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 

Même soin, j'allais dire soin plus minutieux encore à ne 
heurter en rien les Savoyards; il semble même qu'on ait mis 
à les ménager comme une sorte de coquetterie. Sur le mar- 
bre de la Corraterie, le mot Savoyard n'est pas inscrit; il 
n'est question que d'un ennemi qui demeure dans une indé- 
termination voulue. Et une correspondance de Genève 
adressée au Lyon républicain a souligné la délicatesse de 
cette attention. M. le conseiller d'Etat Fazy, dans son dis- 
cours, évite aussi, sans aucun doute avec dessein, de nom- 
mer les Savoyards. Enfin, l'on dit et l'on redit que dans 
l'armée de Charles-Emmanuel, il y avait de tout presque, 
excepté des gens de Savoie. L'on s'efforce même d'établir 
que les sujets de Son Altesse étaient de cœur avec Genève 
plutôt qu'avec leur prince. Et les articles de journaux, même 
lorsqu'ils attaquent Rome, n'ont que des termes bienveil- 
lants et des flatteries à l'adresse des peuples de Savoie. Cer- 
tains ont même cru remarquer que, cette année, l'on avait 
chanté par la ville moins que d'ordinaire : Ah ! la belle Esca- 
lade, Savoyard, gare, gare ! C'était peut-être une précaution 
inutile; combien d'enfants de la Savoie vivent à Genève, qui 
ne songent pas au sens de ces vieux couplets, et, le soir de 
l'Escalade, avec une inconscience qui les excuse, hurlent eux 
aussi dans la rue le Savoyard, gare, gare ! 

Genève s'est donc montrée aimable, et nous autres Fran- 
çais, ou même nous autres catholiques, nous devons lui savoir 
gré de ses attentions. Au reste, elle n'agissait pas dans des 
vues absolument désintéressées : elle n'est pas sans avoir 
besoin de la France, — dont les Savoyards sont maintenant 
citoyens fidèles, — pour le tunnel rêvé de la Faucille; peut- 
être même que la suppression de la zone franche dans la 
Haute-Savoie la préoccupe aussi. S'il faut s'en rapporter à 
M. Léonce Duparc, la zone sert les intérêts de Genève encore 
bien mieux que les nôtres*. Enfin, en ce qui concerne 
l'Eglise romaine, nous le savons, un mot d'ordre a été plus 
ou moins donné : dans les élections, l'appoint des voix du 
parti catholique n'est plus quantité négligeable. 

I. Ouelques renseignements et réflexions à propos de la zone franche de 
la Haute-Savoie, par Léonce Duparc. Annecy, 1902. 



LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 183 

IV 

Du reste, pour ôtre complet, je dois dire que, celte année, 
ceux qu'on nommerait volontiers des meneurs, ou des lan- 
ceurs d'idées, se sont essayés à modifier, ou, plus exactement 
sans doute, à compléter les significations anciennes de la fête: 
ils ont lâché de leur donner un sens nouveau, social ou môme 
moral, semble-t-il, plutôt que religieux ou politique; et ce 
sens allait à unir, à grouper entre eux tous les vrais enfants 
de Genève. 

Dans l'Escalade de 1602, ont-ils dil, nos ancêtres nous 
apparaissent héroïques, ne reculant devant rien pour arra- 
cher au péril la patrie assaillie : l'exemple de leur vaillance, 
dont nous allons célébrer, pour la troisième fois, le centenaire, 
doit nous encourager à lutter, à rejeter loin de notre ville 
les dangers imminents qui menacent, sinon de la ruiner, au 
moins de la rabaisser et de l'affaiblir. Ce sont autant d'en- 
nemis qui font assaut contre elle et qui tentent de la sur- 
prendre. V Escalade d^alors^ avec les grands souvenirs que 
ravivent chaque année nos fêtes, doit nous donner du cœur, 
à nous, Genevois du vingtième siècle, pour repousser les 
escalades d' aujourd'hui. 

L'énumération de ces escalades d'aujourd'hui^ qui, on le 
devine, sont toutes des escalades morales, forme, je crois, 
l'un des aspects nouveaux et intéressants de ce troisième 
jubilé. Elle lui donne je ne sais quel air tout à fait actuel. Au 
matin de la fête, c'est M. Chrétien, curé catholique national, 
qui met en garde ses paroissiens contre trois ennemis, 
anciens ou nouveaux, dont l'assaut menace aujourd'hui la 
cité : le premier est figuré /7«r ce jésuite très furieux qui^ en 
1602, excitait les moins valeureux avec des passeports à 
passer chez les morts. J'avoue que je ne découvre pas nette- 
ment, derrière la figure qui le cache, ce premier assaillant : 
c'est un jésuite peut-être, mais, de nos jours, ces sortes de 
gens ne sont guère redoutables dans Genève; ou bien c'est 
un prêtre romain, et, dans ce cas, le vieux curé catholique 
laisserait ici, plus qu'il ne voudrait, passer le bout de l'oreille. 
Les autres dangers sont moins chimériques : 



184 LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 

Le second, continue M. Chrétien, cest l'athéisrae. Les libertins 
du seizième siècle étaient religieux : anciens eidguenots, ils pouvaient 
tous dire, comme Philibert Berthelier : « Je ne mourrai pas, mais je 
vivrai et je raconterai les louanges du Seigneur. » Ils croyaient en 
Dieu et en une vie future; le troisième enfin, l'anarchie grandissante, 
dont le lendemain serait la pire des réactions. Après avoir chanté la 
faillite de la science, il se trouverait des Brunetière pour acclamer la 
faillite de la liberté ^ 

A Gologny, au cours d'une soirée d'Escalade, c'est 
M. le pasteur Christen qui dénonce, lui aussi, des tentatives 
criminelles dirigées contre les libertés genevoises : sans 
doute, elles ne sont pas semblables à celles qui conspiraient 
la ruine de la Genève d'autrefois, mais : 

il en est d'autres tout aussi dangereuses, étrangères à nos mœurs, 
menaçant de leur porter des coups mortels et contre lesquelles nous 
devons nous lever, à savoir la soif inextinguible des plaisirs qui tour- 
mente notre génération, les attaques faites contre l'autorité de l'Etat, 
comme de la famille, et l'indifférence religieuse, précurseurs de la 
dégénérescence des peuples. 

Dans les banquets mêmes, je dirais volontiers surtout dans 
les banquets, le soir de la fête, des orateurs ont parlé de ces 
escalades d'aujourd'hui, et ils l'ont fait dans des termes 
graves; au banquet de la Société universitaire de Zofingue, 
M. Paul Balmer, secrétaire, a rappelé les troubles pénibles 
des derniers mois : 

C'est là une escalade, a-t-il dit, escalade d'un autre genre, escalade 
non moins dangereuse puisqu'elle s'attaque à tout ce qui nous est cher. 

Dans la réunion, plus remarquée, du Cercle démocratique^ 
on a insisté aussi, et même plus fortement, sur les agitations 
de l'automne ; M. Gampert, président du Gercle, et M. le con- 
seiller d'État Odier les ont envisagées comme un nouvel 
assaut. Après eux, M. Eugène Richard, conseiller aux Etats, 
s'est attaché à montrer que c'avait été là plutôt comme un 
épisode, une phase d'une éternelle Escalade qui recommence 
toujours et qui jamais ne finit. L'entreprise de 1602 avait été 

1. Je prends tous ces détails dans le Journal de Genève, 16 décembre 1902, 
et dans la Tribune de Genève, 12, 13, 14, 15 et 16 décembre 1902. 



LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 185 

une phase, elle aussi; depuis, il y en a eu d'autres, et, dans 
la suite des âges, il y en aura encore bien d'autres. Celle 
des jours derniers a été fâcheuse : c'était contre des étran- 
gers qu'il fallait lutter. Ne cherchaient-ils pas à faire triom- 
pher leurs idées perfides? Genève les a repoussés, et cepen- 
dant, aujourd'hui encore, l'Escalade se continue, l'agitation 
persiste; il ne faut pas perdre courage, mais au contraire se 
tenir prêt. Ainsi s'exprimait, d'après les analyses assez pâles 
que j'ai sous les yeux, M. Eugène Richard. Il me paraît tou- 
tefois que cette belle et forte pensée de l'étranger, escaladant 
les murailles, détruisant tout, non plus avec des hallebardes 
ou des arquebuses, mais à coups d'idées subversives et de 
faux principes, avait été déjà poussée, avec plus de vigueur 
encore, par M. Arthur Massé. C'était dans sa brochure du 
jubilé : l'Escalade d'alors et d'aujourdliui. Je citerai ses 
propres paroles, au risque même d'être un peu long : 

Ah ! il est une Escalade qui non seulement se pi'épare, mais qui se 
livre sans cesse dans nos murs. C'est l'Escalade de l'étranger aj)j)or- 
tant chez nous des idées subversives. C'est une escalade, un assaut 
contre nos vieilles institutions, contre nos tours empourprées du soleil 
de l'Evangile, contre l'autorité de notre Bible, qu'on se plaît à con- 
tester dans nos chaires, dans notre collège, et jusque dans nos familles. 

Ce qui était autrefois n'est plus bon. 

La manière de voir du temps passé porte avec elle une rouille dont 
on est prêt à rougir et qu'on s^eff'orce de faire disparaître. 

Ce qui était sacré devient profane... 

Genève n'est plus la ville de Calvin, mais le berceau du laisser-faire. 

Ah ! 11 ne s'agit plus de mettre ordre aux questions confessionnelles. 
Il s'agit de réagir contre l'incrédulité qui assaille nos murs avec la lan- 
terne sourde de la libre pensée. C'est cette libre pensée qui, escaladant 
nos chaires, parcourt les rues, les écoles, les collèges, les conseils, les 
familles, prêche l'insubordination, le mépris de toute autorité, et sème, 
par ce mé|)ris de toute autorité, la division entre les maris et les 
femmes, entre les parents et les enfants, entre les maîtres et les servi- 
teurs, entre les patrons et les ouvriers, et qui ouvre nos portes à l'anar- 
chie étrangère prêchant la non-existence de Dieu et l'amour libre. 

Voilà l'ennemi... 

Et après avoir ainsi dénoncé vigoureusement l'assaut pré- 
sent de l'étranger, M. Arthur Massé continue : 

A l'exemple de nos pères, renversons les échelles par lesquelles 
l'esprit étranger d'insubordination fait l'escalade de nos murs pour 



186 LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 

détruire au sein de notre population les principes de morale et de 
conscience. 

N'est-ce pas l'intrusion étrangère qui nous apporte le vent des 
grèves dont nous venons de tant souffrir ? 

N'est-ce pas elle qui souffle l'insubordination ? 

N'est-ce pas elle qui apprend aux consciences à s'émousser ? 

N'est-ce pas elle qui jette un voile sur les questions de moralité et 
de probité ? 

Jadis la ville de Troie, de classique mémoire, fut détruite par l'appa- 
rition d'un grand cheval en bois recelant l'ennemi dans ses flancs ; 
aujourd'hui, ce n'est pas un grand cheval de bois qui menace notre 
cité, mais de petits chevaux mécaniques qui, sous l'apparence de 
chances alléchantes, endorment les consciences et ruinent notre ville 
par les conséquences morales, matérielles et commerciales de leurs 
courses frénétiques et illicites. 

D'oii viennent-ils ? 

Encore de l'étranger qui escalade, sinon nos murs, du moins nos 
consciences et celles de nos autorités. 

Enfin, c'est Vétranger qui a le front de venir nous convertir à l'idée 
que Dieu n'existe pas, qu'il est une hypothèse inutile, absurde et cri- 
minelle. Et c'est cette doctrine qu'il a l'aplorub de nous apporter, en 
escaladant, pour se faire de l'argent, les tribunes de nos salles popu- 
laires, justement l'année où le troisième centenaire de l'Escalade fait 
éclater plus que jamais la puissance de Dieu et sa divine j)rotection 
sans laquelle, comme dit en patois la vieille chanson, nous étions tous 
pris. 

Peuple de Genève, veille comme tes pères de 1602! Ne laisse pas 
ternir ton écusson ' !,.. 

On le voit au travers de ces citations trop longues, je le 
crains, Genève a été profondément ébranlée par les événe- 
ments du dernier automne : à la lumière sinistre des grèves, 
elle a reconnu les ennemis qui l'assaillent, plus redoutables 
que les Savoyards d'il y a trois cents ans. C'est le flot mon- 
tant des principes dangereux et des fausses théories sociales, 
d'un scepticisme qui nie tout, qui rejette tout, qui s'en prend 
à la famille et à la société, à la conscience et à la morale, à 
Dieu même. Formidable assaut que cette escalade d'aujour- 
d'hui! Qu'il vienne, ou non, de l'étranger et que, dans la 
place, le terrain ait, ou non, été longuement préparé pour 
rendre l'attaque plus aisée, peu importe ; celui qui a donné 

1. L'Escalade d'alors et d'aujourd'hui, par Arthur Massé (Genève, Réga- 
mey, 1902), p. 6-7, 8-10 et 11. 



LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 187 

l'alarme a bien mérité de la patrie. L'avenir de Genève est 
en jeu, et l'on doit, sans délais, faire face à l'ennemi : dans 
celte lutte pour la vie, catholiques et réformés peuvent com- 
battre côte à côte. Et cependant les protestants sont mal 
venus peut-ôtre, je ne dis pas à s'effrayer et à crier au danger, 
mais à s'étonner; n'est-ce pas leur libre examen érigé en 
principe, et poussé logiquement jusqu'à l'extrême, qui 
nous a menés jusqu'au déisme et jusqu'au rationalisme, 
jusqu'à celte liberté de penser qui penche aujourd'hui vers 
l'alhéisme? 

V 

Autour de l'Escalade et des fêtes qui l'ont perpétuée, et 
sans doute à cause de ces fêtes, une litlérature s'est déve- 
loppée. Ce sont je ne sais combien de récits historiques où 
la légende a mêlé quelque charme à l'histoire, des comédies 
et des drames nationaux, des poèmes railleurs ou profonds, 
d'étroite ou large envergure, des improvisations même. Mais 
la série la plus originale de celte collection, c'est ce qu'on 
appellerait bien le cycle des chansons. 11 y en a de toutes 
sortes, en patois ou en français, depuis le Ce qu'à lainô jus- 
qu'à la Belle Escalade^ depuis l'antique chanson de M. de Bèze 
jusqu'à la cantate récente du pasteur Delétra. L'on pourrait 
cependant discerner, parmi ces pièces, comme deux courants 
ou deux veines poétiques. L'une est celle de la chanson pro- 
prement dite, gouailleuse et satirique, dont le Pot au Laid du 
Duc de Savoie serait peut-être le meilleur exemple ; l'autre, 
celle du cantique ou prière chantée, où, dans la variété des 
mètres et des harmonies, l'on retrouve toujours le même 
thème, la reconnaissance envers le Dieu qui sauva la ville. 
Quelques-uns des vers attribués à Théodore de Bèze donne- 
raient ridée de ces psaumes, c'est ainsi qu'on les nomme : 

Peuple Genevois 
Elève ta voix 
Pour psalmodier 
De Dieu l'assistance 
Et la délivrance 
Que vis avant-hier. 

Ce couplet nous ramène à la pensée fondamentale des fêtes 



188 LE TROISIEME JUBILE DE L'ESCALADE 

de l'Escalade, celle qui fut leur institution, pensée négligée 
depuis des années, il faut le reconnaître, mais que, dans ce 
troisième centenaire, le Comité d'organisation aurait souhaité 
faire revivre. 

C'était un désir heureux. Après une victoire chèrement 
achetée, rien n'est grand comme de lever les mains vers 
le ciel et de remercier Dieu. Jadis sur nos terres chrétiennes, 
nous avions coutume d'en agir ainsi dans nos Te Deiim de 
reconnaissance, et plus d'un sans doute, dans notre pays de 
France, le ferait encore d'un cœur léger, dans une fête 
nationale qui serait celle de Jeanne d'Arc. 

Au jour de leur jubilé, les Genevois ont voulu rendre à 
Dieu ce solennel hommage, non pas, je le sais, dans ce dis- 
cours de la Corraterie où le Ce qu'à lainô — Celui qui est là 
en haut — n'a pas été invoqué, mais dans leurs réunions 
religieuses; à la Madeleine, par exemple, pour les protes- 
tants évangéliques, et surtout à Saint-Pierre. De leur côté, 
prenant cette attitude qu'un journal de là-bas qualifiait de 
touchante.^ les catholiques romains se sont assemblés : ils ont 
loué le Dieu qui, pour patrie, leur avait donné une cité libre 
et franche. Hélas ! ils se réunissaient, je ne dis pas en persé- 
cutés, mais en fils non reconnus encore et comme désavoués, 
dans des chapelles provisoires. Ah! comme le chant de leur 
louange serait monté plus allègre, s'ils avaient pu le pousser 
dans cette Notre-Dame de Genève, qui, en dépit des décrets, 
demeure toujours leur église ! C'est alors qu'à juste titre, des 
frères séparés leur eussent demandé d'oublier le passé : 
l'apaisement eût été complet, et, dans la Genève indépen- 
dante, le catholicisme lui-même aurait connu l'entière 
liberté. 

Alain de BECDELIÈVRE. 



LES 

CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 



Le spectacle que la France offrit en 1901 se renouvelle. 
Sur l'estrade j)olilique, un millier d'hommes occupés à parler 
et à voter sur la question de savoir s'il convient à la France 
d'avoir chez elle des congrégations; le gouvernement, résolu 
à les détruire, liant son propre sort au sort de cette déli- 
bération parlementaire, afin d'entraîner avec lui aux urnes 
la masse compacte de la majorité ministérielle. En dehors du 
Parlement, les religieux occupés à leurs préparatifs de 
départ, les bonnes âmes épanchant devant Dieu leurs prières 
attristées, les hommes dits bien pensants répétant avec ani- 
mation ce qu'ils ont lu dans leurs journaux familiers, — enfin 
le peuple partagé en deux groupes inégaux d'aspect et de 
masse : l'un moins nombreux, mais ardent, qui applaudit à 
l'effondrement de « la Congrégation », et l'autre, foule im- 
mense, pour qui la politique est une chose lointaine, mysté- 
rieuse et redoutable, dont le bon sens et la droiture sont 
choqués de voir malmener les « chers frères » et les « bonnes 
sœurs », mais qui, après un regard ému jeté aux proscrits, 
retourne simplement à son travail, répétant en elle-même : le 
gouvernement est le maître, il doit savoir ce qu'il fait, cela ne 
nous regarde pas, tâchons de gagner notre pain d'aujourd'hui. 

Spectacle étrange, invraisemblable et pourtant réel, au 
bout duquel on verra se consommer la ruine de ces institu- 
tions religieuses qui seraient encore pour notre pays une 
parure d'honneur, alors même qu'elles n'en seraient point 
une force incomparable. 

Les congrégations, je pense, n'ont plus d'illusion sur la 
destinée que la majorité du Parlement leur prépare; elles 
doivent sentir qu'elles sont condamnées à mort. Rien ne 
saurait les sauver d'une sentence depuis si longtemps annon- 
cée par la maçonnerie chaque jour plus triomphante. Raison 



190 LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 

de plus pour que le coup fatal ne tombe pas sur les victimes 
au milieu d'un silence humilié etstupide. Les congrégations 
d'hommes ont été défendues à la tribune, et avec quelle élo- 
quence* ! Avant que le jour vienne où seront à leur tour exé- 
cutées les congrégations de temmes, je voudrais reprendre 
les principaux actes de la tragédie, dont nous venons d'être 
les témoins. 

I 

Le jour même où s'achevait au Palais-Bourbon cette ini- 
quité qui s'appelle la loi Waldeck, M. Ribot y dénonçait, une 
fois de plus, « un gage donné « à une « politique de dis- 
corde » civile et de « persécution m religieuse ^ 

M. Combes s'est fait une gloire de vérifier la prophétie. 

On n'a pas oublié l'émotion soulevée, dans le Parlement et 
dans le pays, par le décret du 27 juin et la circulaire du 
15 juillet 1902. Ici même, je crois avoir démontré que les 
mesures prises alors par le gouvernement et souscrites par 
le chef de l'État étaient contraires aux règles de la vérité, de 
la loyauté, delà justice, de la légalité, de la bonne administra- 
tion et des convenances'. Et par là s'explique la brutalité 
persévérante que le président du Conseil, aidé de sa majorité 
et de sa police, mit à étouffer les protestations vengeresses 
du bon sens et du bon droit. Clôture précipitée du Parle- 
ment, nouveaux décrets contre les écoles congréganistes, 
crochetages et scellés officiels, expulsion des religieuses 
manu militari^ toutes ces violences se succédèrent comme 
les défis et les prouesses d'un Gascon dans une féerie du 
Châtelet. La force eut le dernier mot. Puis, quand tout fut 
fini, aux derniers jours d'octobre, trois cent vingt-neuf 
députés saluèrent de leurs applaudissements frénétiques la 
bravoure de M. Combes, prêt à laisser un nom maudit, pourvu 
qu'à ce prix vécût encore la République. A cette parodie 
d'apothéose, sur laquelle plana un instant l'ombre de Danton 
et le souvenir des conventionnels, aucun membre de la ma- 
jorité n'eut garde de manquer; non pas môme ceux qui, trois 

1. M. de Mun, malade, a suppléé à ses discours par une éloquente brochure. 

2. Journal officiel, 29 juin 1901, p, 1657. 

3. Éludes, 5 août 1902, p. 289. 



LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 191 

mois auparavant, s'étaient permis de rappeler au premier 
ministre ce mot d'un libéral anglais : Force is no remedy^. 

Est-ce donc que le gouvernement avait justifié sa politique 
par un de ces plaidoyers décisifs qui forcent la conviction? II 
faudrait, pour le supposer, oublier le mensonge de la vie 
parlementaire. Le président du Conseil s'était contenté de 
dire qu'en celte affaire, autour de laquelle on menait si grand 
bruit, il s'agissait « d'une simple question de légalité- ». 
Devant une si belle impudence — imitée de M. Waldeck- 
Rousseau — la majorité tréj)ignait d'aise, tandis que l'oppo- 
sition éclatait en exclamations indignées. Car précisément, et 
avec une éloquence, un bon sens et une science juridique 
irréfutables, les adversaires du Cabinet avaient établi que 
M. Combes, l'auteur des décrets, n'était qu'un audacieux 
violateur de la loi. 

Et en effet, tout le monde sait ou devrait savoir avec quel 
arbitraire le ministre avait agi à l'égard des écoles congré- 
ganistes. 

Arbitraire l'adoption d'un avis du Conseil d'Etat, con- 
traire aux promesses de M. Waldeck-Rousseau, à la juris- 
prudence de ce même Conseil et au sens de la loi de 1886, tel 
que l'a toujours expliqué M. Goblet, son auteur. Arbitraire 
l'interprétation donnée à l'expression : « établissement con- 
gréganiste ». Arbitraire l'accusation de mauvaise foi ou de 
rébellion portée contre les établissements atteints par les 
décrets. Arbitraire le refus de leur notifier un délai de 
rigueur. Arbitraire le refus d'accorder un effet suspensif aux 
demandes d'autorisation. Arbitraire le retard apporté à juger 
les pourvois déposés devant le Conseil d'Etat. Arbitraire la 
condition imposée aux propriétaires de signer un engage- 
ment concernant l'usage qu'ils feraient à l'avenir de leurs 
immeubles. Arbitraire l'apposition des scellés, soit admi- 
nistratifs, soit judiciaires, sur les portes des écoles qui n'ap- 

1. L'ordre du jour Maujan approuvant « l'attitude et les actes du gouver- 
nement » fut volé, le 19 octobre 1902, par 329 voix contre 233. M. de Pres- 
sensé sentit le besoin de déclarer à la tribune que la loi de 1901 était «juste 
et nécessaire » et que M. Combes en avait .fait la plus légitime application. 

2. Journal officiel, 18 octobre VôQl, p. 2o85. 



192 LES CONGREGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 

partenaient pas aux congrégations. Arbitraire la menace qui 
rendait la congrégation entière responsable de l'attitude 
gardée dans un seul établissement. Arbitraire l'ordre enjoint 
aux religieuses expulsées d'avoir à réintégrer la maison-mère. 
La démonstration péremptoire de tout ce que je viens 
d'affirmer a été faite à la tribune ^ 

Moins que personne, M. Combes peut élever des doutes 
contre cette démonstration. Car le jour même où il recevait 
de la Chambre des félicitations pour son u coup d'Etat sco- 
laire », il déposait un projet de loi complémentaire de la loi 
du 1" juillet 1901. 

Ce projet qualifiait de délit le fait d'ouvrir ou tenir sans 
autorisation un établissement congréganiste quelconque, le 
fait de continuer à faire partie d'un établissement dont la fer- 
meture aurait été ordonnée, le fait de favoriser l'ouverture 
ou le fonctionnement d'un tel établissement, en consentant 
l'usage d'un local. Les délits prévus par le projet de loi deve- 
naient passibles des peines portées à l'article 8, paragraphe 2 
de la loi du 1" juillet 1901. Ces peines ne seraient évidem- 
ment applicables que sur décision des tribunaux. 

Voilà les dispositions qu'au lendemain des décrets le pré- 
sident du Conseil soumettait au Parlement, afin, disait-il, de 
«mieux armer» le pouvoir et de «combler une lacune» de la 
loi de 1901. N'était-ce pas faire un aveu implicite et indirect 
que les mesures prises en juillet et août, d'après le para- 
graphe 3 de l'article 13 de la loi Waldeck, n'étaient qu'un 
abus de pouvoir? Tout au moins, n'était-ce pas reconnaître 
qu'il était plus conforme à l'esprit et au texte de cette loi de 
substituer, dans l'espèce, les sanctions judiciaires aux sanc- 
tions administratives? 

Forum et Jus, s'était écrié M. Rousse, reprenant le mot de 
Berryer, dans une lettre admirable écrite au moment môme 
où le ministre lâchait ses policiers à l'assaut des couvents, 
pour y faire « sans honte » une besogne « sans raison et sans 
droit ». Et voici qu'après avoir soutenu qu'il n'y avait pas 

1. Juiii/ud officiel (Clianibre des députés), 15, 18 octobre 1902; (Sénat), 
29, 31 octobre 1902. 



LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 193 

lieu de saisir les tribunaux, le ministre finissait par demander 
qu'on les saisît. Et la majorité qui avait applaudi aux coups 
de force administratifs de M. Combes, votait, sans ombre 
d'embarras, une loi qui dessaisissait l'administration au 
profit de la justice. 

Mais on entend bien que ce dessaisissement n'avait point 
pour but de mieux garantir les droits éventuels des congré- 
ganistes, M. Combes ne signait cette capitulation que pour 
« mieux armer le gouvernement »; ce sont ses expressions 
mêmes. De là les équivoques, les obscurités, les contradic- 
tions qui font de la loi du 4 décembre 1902 comme un piège 
toujours tendu. Le système des « souricières » juridiques, si 
cruellement flétri à la tribune par M. Aynard, s'est enrichi 
d'un engin de plus. 

De môme que jadis M. Waldeck-Rousseau n'a jamais voulu 
dire ce qu'était au regard de la loi une « congrégation », 
ainsi ^I. Combes a refusé de définir « l'établissement congré- 
ganiste ». On ne sait pas davantage si toujours un seul 
congréffaniste sutlira à former un établissement. On igrnore 
si, dans le cas où les juges décideraient contradictoirement 
à un décret de fermeture, le gouvernement n'élèvera pas 
conflit. Des maîtres es sciences juridiques assurent qu'en 
doctrine la chose est impossible. Mais, depuis quelques mois 
surtout, combien de fois il est advenu que les choses impos- 
sibles sont justement celles qui sont inévitablement pro- 
duites, la barrière du droit qui devait les arrêter ayant été 
emportée par les passions déchaînées d'un parti tout-puis- 
sant! Enfin — dernière observation — en imposant l'autori- 
sation à tout établissement congréganiste « quel qu'il soit n, 
on oblige les congrégations, même autorisées, à demander 
pour leurs écoles une personnalité civile, que le Conseil 
d'Etat leur refuse parce qu'elles sont confessionnelles... 

N'eùt-il pas été plus simple, plus rapide et plus loyal de 
reprendre à cette heure un amendement jadis rejeté dédai- 
gneusement par M. Waldeck-Rousseau et par lequel il était 
procédé, d'un coup et sans déguisement, à la suppression de 
toutes les congrégations religieuses? 

Beaucoup de gens le pensent, et M- Zévaès plus que per- 
sonne. Son amendement en 1901 ne réunit que trente-quatre 



194 LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 

voix, et pour l'avoir soutenu en injuriant les Chartreux, il 
perdit aux élections dernières son siège de député. Depuis 
il est vengé. Les Chartreux ont été condamnés et plus vio- 
lemment encore que les congréganistes prédicants ou ensei- 
gnants. Mais, si douce que lui soit cette vengeance, l'ancien 
député socialiste de Saint-Marcellin doit se demander, avec 
mélancolie, quel ironique destin conduit les choses humaines, 
pour que les chefs de son parti soient toujours contraints de 
subordonner à l'opportunisme de la conduite le radicalisme 
de leurs idées. 

Ce sont les récentes étapes de cet opportunisme hypocrite 
qu'il faut raconter maintenant. 

II 

Aux premiers jours d'octobre 1901, cinquante-quatre con- 
grégations d'hommes se trouvaient en instance auprès du 
Parlement pour solliciter l'autorisation législative requise 
par la loi des associations. La fatigue, les aftaires courantes, 
les élections, l'embarras de régler une situation aussi com- 
pliquée empêchèrent M. Waldeck-Rousseau de statuer immé- 
diatement sur le sort de ces moines, qui mettaient pourtant 
la République en si grave péril. Mais, en quittant la place 
Beauveau,le législateur de 1901 était tranquille : il savait que 
M. Combes, dans son admiration sans bornes pour son pré- 
décesseur, avait appris par cœur tous ses discours. Et ceux-ci, 
outre qu'ils étaient des exercices de rhétorique dont le 
charme ne laisserait peut-être pas l'Académie insensible, ils 
contenaient l'àme, l'esprit politique d'où procédaient les 
articles essentiels de la loi. 

Deux mots résument cet esprit : le mensonge et la violence. 
M. Waldeck-Rousseau, comme il était à prévoir, a eu un héri- 
tier plus menteur et plus violent que lui. 

Il n'a point suffi à M. Combes de ses décrets despotiques, 
ni de la loi du 4 décembre par laquelle il s'est ménagé la 
faculté de signer plus correctement à l'avenir qu'il ne l'a fait 
dans le passé, des décrets plus despotiques encore. Grisé 
par le pouvoir souverain, poussé par sa haine d'apostat, 



LES CONGRÉGATIONS, LA. CHAMBRE ET LE PAYS 195 

dominé par les « tyrans à la voix sonore », dont M. de Lanes- 
san dénonçait ces derniers jours les prétentions et l'inflLience 
o-randissantes, il a transformé le Palais-Bourbon en un vrai 
tribunal révolutionnaire. 

Qu'on relise les pages tragiques et irréfutables dans les- 
quelles M. Wallon a raconté comment les jacobins de 93 
jouaient avec la liberté de quiconque leur était suspect. 
Accusations vagues, procès sommaire, condamnation de 
parti pris : aujourd'liui, comme il y a cent ans, la manière 
est la même; seulement Fouquier-Tinville a pris le nom de 
Rabier, et c'est le droit qu'il a mis sous le couperet, au lieu 
de la tôle des moines. 

Avant que M. Rabier ne prit les fonctions d'accusateur 
public, personne ne doutait que chaque congrégation prise 
à part n'eût les honneurs d'une séance. Partisans et adver- 
saires de la loi de 1901 l'entendaient de la sorte; j)ar le lan- 
gage le plus formel, M, Waldeck-Rousseau, et plus tard son 
commentateur attitré, M. Trouillot, déclaraient que ce serait 
faire injure au Parlement et au droit que de ne point pro- 
céder par espèces, ou de condamner sans examen. C'est 
d'ailleurs l'évidence même. Et un juriste aussi expert que 
M. Rcnaull-Morlière n'a pas eu grand'peine à établir qu'en 
étranglant toutes les congrégations en bloc ou par catégo- 
ries, la Chambre manquait à son mandat propre, violait la loi 
de 1901 et supprimait cette liberté de discussion qui est le 
droit sacré des minorités en môme temps qu'un essentiel 
principe du parlementarisme '. 

Ace discours sans réplique, ni M. Rabier, ni M. Buisson, 
ni M. Combes n'ont pu opposer une réponse valable. La 
longueur fastidieuse ou la singularité ridicule qu'il v aurait 
pour le Parlementa poursuivre, au sujet de cent congréga- 
tions diverses, une impartiale enquôte, dans combien de dis- 
cours spirituels et pressants l'opposition l'avait dénoncée ! On 
avait passé outre, sur l'injonction de la commission et du gou- 
vernement. Que venait-on maintenant se plaindre que toute 
cette procédure absorberait des loisirs promis à des travaux 
plus utiles? Et au nom de quel droit prétendait-on décharger 

1. Journal officiel, 19 mars 1902, p. 1230. 



196 LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 

la Chambre sur la commission, la commission sur le rappor- 
teur, du souci laborieux el énervant d'examiner les dossiers 
de tant d'instituts religieux que la loi même amenait à la 
barre du Parlement ? 

Dieu sait, du reste, comment le rapporteur a fait cet 
examen. Il s'est déchargé lui aussi, dit-on, sur un certain 
Camille Dreyfus que son nom, sa qualité d'ancien député de 
la Seine et son exode à Grand-Bassan qualifiaient de toutes 
façons pour renseigner la Chambre sur les faits et gestes des 
congrégations françaises. De cette collaboi^ation, avouée 
indirectement par M. Rabier lui-même, il est sorti un rap- 
port in-4 de 173 pages, dont on ne saurait penser trop de 
mal. Si l'on en disirait les notices historiques consacrées à 
chaque congrégation, les statistiques fournies par M. Dumay, 
il reste, comme œuvre propre de la maison Rabier et C'% les 
extraits des rapports des préfets, quelques pages — une quin- 
zaine — de considérations juridico-politiques sur le péril 
monacal, et une fielleuse dissertation sur les Chartreux. 

Il est un art d'accommoder les textes. M. Rabier en a usé 
hardiment. Mais il expia cruellement sa hardiesse le jour où 
M. Denys Cochin lui jeta à la face, du haut de la tribune, les 
phrases supprimées. Le pauvre rapporteur passait nerveu- 
sement la main dans ses cheveux comme pour y chercher 
une suprême ressource; le centre et la droite applaudissaient 
M. Cochin, le bloc demeurait muet et interdit, tandis qu'un 
enfant terrible de l'extrême gauche, les joues rouges de 
colère, le poing tendu vers M. Rabier, lui criait d'une voix 
dure : « La vérité avant tout, voyons! » 

Si la « vérité avant tout » avait présidé à ce débat, elle 
n'eût point exigé seulement qu'on rétablit dans les rapports 
des préfets les textes tronqués, elle eût implacablement 
écarté les « raisons de principe » et les « motifs de fait » par 
lesquels la commission et le gouvernement prétendaient 
justifier l'ostracisme dont ils frappaient les congrégations. 

Je ne parlerai pas des discours de M. Rabier : il y a mis 
l'exactitude, l'art et la conviction qui sont communs aux fai- 
seurs de boniments dans les foires. La majorité, tout en 



LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 197 

applaudissant avec des rires épais aux historiettes auxquelles 
se complaisait la faconde vulgaire du rapporteur, n'eût point 
été fâchée que la cause du « bloc » gagnât un peu d'éclat par 
quelque harangue digne des grands jours de la tribune. 
M. Buisson était son espoir. Quand il parut, il se fit un 
silence respectueux. Les gens de gauche étaient jolis à voir, 
les bras croisés, le visage calme, les lèvres doucement 
enlr'ouvertes, le regard fixe. On eût dit une foule d'étu- 
diants dociles en face d'un professeur préféré et impatiem- 
ment attendu. Le professeur commença, de cette voix douce, 
basse et terne qu'on lui connaît. Bientôt ce fut un désen- 
chantement : le nerf, la vie, l'ampleur, l'élévation, la vérité, 
tout manquait à la parole de cet homme que M. Clemenceau 
s'était donné la peine de signaler à l'attention du « bloc». On 
avait cru que l'organisateur de l'école laïque, le docteur de 
la morale laïque, le {)résident de la Ligue de l'enseignement 
laïque allait livrer à la majorité le mot décisif, le sophisme 
neuf qui lui donneraient l'air d'avoir raison contrôles congré- 
gations enseignantes. Et l'orateur se traînait languissam- 
ment dans une discussion puérile sur la survivance des lois 
révolutionnaires; interminablement il ressassait ce paradoxe 
équivoque qu'il fallait supprimer la congrégation pour libé- 
rer le congréganiste ; sans honte il répétaillait les airs connus 
sur les vœux illicites, l'Etat tuteur-né de l'enfant, la menta- 
lité cléricale, les traditions du parti républicain, etc., etc. 
Rien de plus ennuyeux, ni de plus vide. M. Buisson, quand 
il eut fini de parler, fut longuement applaudi par les siens. 
Mais de son prestige, malgré tout, il lui restait peu de chose. 
Et ce peu fut véritablement réduit à rien par la réplique si 
nette, si loyale et si complète de M. de RameU. 

La tribune lui étant fatale, le président de la commission 
n'y est pas remonté. Avec le rapporteur, le président du 
Conseil a supporté tout le poids de la discussion. En trois 
grands discours, il a essayé de démontrer que les congré- 
gations de Chartreux, de prêcheurs et d'instituteurs étaient 
indignes de vivre. Dès le début, il s'est empressé d'avertir 

1. Journal officiel, 18 mars 1902, p. 1203. 



198 LES CONGREGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 

qu'il n'apporterait pas à la Chambre « des aperçus nouveaux ». 
La précaution était inutile. L'opposition savait par cœur les 
clichés ministériels : la liberté d'enseigner n'est pas une 
liberté naturelle, mais bien plutôt une concession du pouvoir 
social; et en toute hypothèse, liberté naturelle ou concession, 
elle ne peut être consentie aux congréganistes, car ils 
mettent en péril l'unité morale de la nation, la République, 
l'enseignement laïque et les principes de 89 ^ On a voté 
l'affichage de cette prose. On oubliait sans doute qu'elle 
avait été affichée il y a deux ans sous la signature de M. Wal- 
deck-Rousseau. 

De même, bien avant le 24 mars dernier, on avait entendu 
le gouvernement plaider pour le clergé séculier contre les 
congrégations prédicantes. Et si M. Jaurès goûte fort « l'élo- 
quence aisée, naturelle » et « l'allure directe » que M. Combes 
a mis dans cette plaidoirie, d'autres esthéticiens des lettres 
préfèrent la rhétorique de son prédécesseur. 

Mais en un point, sans conteste possible, le nouveau pré- 
sident du Conseil a été supérieur à l'ancien ; c'est lorsque, 
pour gagner le procès contre les Chartreux, il a sorti de ses 
poches le petit papier inauthentique qui réunissait, au bas 
d'un projet de boycottage contre l'impôt, les noms les plus 
connus de VActioii libérale^ celui d'une supérieure d'Ursu- 
lines et celui du prieur de la Grande-Chartreuse. Jamais 
péroraison plus sotte et plus indigne ne fut plus applaudie 
par le « bloc » : pour cette malhonnêteté, on faillit porter 
M. Combes en triomphe. Volontiers je dirais, en rappelant 
un mot célèbre, qu'un pareil triomphe eût été le digne châ- 
timent d'une pareille politique. 

Dans le fond, de quoi s'agissait-il dans ce débat? Unique- 
ment de savoir si, après avoir mis les congrégations hors 
du droit commun en leur imposant d'obtenir, pour vivre, un 
placet législatif, on les mettrait encore, en leur refusant ce 
placet, hors du droit spécial créé pour elles. Voilà la question. 
Traiter les congrégations comme les autres associations, 
c'est la liberté. M. Waldeck-Rousseau ne l'a pas voulu. Les 

1. Journal officiel, 19 mars 1902, p. 1234. 



LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 199 

soumettre au régime de l'autorisation préalable, c'est une 
défiance et une vexation injustifiée. Beaucoup de libéraux 
n'en veulent pas convenir. Leur refuser, parce qu'elles sont 
des congrégations, l'autorisation préalable à laquelle on ne 
les a soumises que parce qu'elles sont des congrégations, 
c'est une inconséquence, une effronterie, une tyrannie inqua- 
lifiables. M. Goinbes et son « bloc » peuvent en être fiers. 

Certes, avant de se risquer à gaspiller les finances publiques 
déjîi mal assurées, à compromettre la paix sociale au dedans 
et l'inlluence française au dehors, des gouvernants dignes 
de ce nom auraient réfléchi beaucoup et longtemps hésité. 
Mais si graves que soient ces considérations, elles ne sont 
pas les premières. Le respect des droits intangibles des indi- 
vidus est un i!\térêt qui passe tous les autres. Le pouvoir qui 
le méconnaît se blesse lui-même en même temps que le 
corps social dont il a la responsabilité : car un abus de la 
force gouvernementale en appelle un autre et il appelle aussi 
la révolte. La majorité de Al. Combes ne l'a point compris, 
pas plus que ne l'avait compris la majorité de M. Waldeck- 
Rousseau. L'une et l'autre, sous l'impérieuse poussée d'un 
instinct anticatholique et d'une conception du pouvoir hérités, 
en droite ligne, des jacobins, ils ont fait profession de résoudre 
tous les problèmes d'après cette formule grotesque et odieuse : 
« Je suis trois, vous êtes deux ; donc vous n'avez rien à dire 
contre mes décisions*. » 

Ce qu'il y a à dire contre ces « décisions », c'est que, pour 
les faire aboutir, il a fallu le concours des plus basses com- 
plaisances. 

Le Conseil d'Etat, par ordre, a modifié le règlement d'ad- 
ministration publique qu'il avait rédigé pour l'application 
de la loi Waldeck. Les radicaux socialistes ont demandé et 
obtenu de changer le mode de nomination des commissions 
parlementaires. La commission des congrégations a impé- 
rieusement exigé du gouvernement qu'on abrégeât — ou 
plutôt qu'on supprimât — la procédure à suivre dans la dis- 
cussion des demandes en autorisation. Le ministre des 
Aflaires étrangères, qui avait écrit, en 1901, des lettres nom- 

1. Le mot a été décoché à la majorité par M. Cocliin. 



I 



200 LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 

breuses et pressantes pour signaler les services des congré- 
gations missionnaires, s'est trouvé absent de la Chambre le 
jour où leur sort s'est décidé. Parmi les anciens collabora- 
teurs de M. Waldeck-Rousseau — on attachait à leur attitude 
une certaine signification rétrospective — trois ont voté la 
mort des congrégations ; un seul a pris la parole, M. Leygues ; 
et c'a été pour dire qu'il aurait mieux convenu de tuer l'un 
après l'autre « ces pelés, ces galeux... » Pour ce timide plai- 
doyer, d'ailleurs, M. Leygues a été hué parles gens du « bloc ». 
Par là on devine avec quel empressement ont été accueillis 
les défenseurs des moines. Si quelques-uns ont été écoutés 
respectueusement, beaucoup ont été obligés de se taire, à 
moins de consentir à parler dans un tumulte étourdissant où 
au bruit des pupitres claquant en cadence se mêlaient des 
cris sauvages et burlesques. 

Il y a là une « manière » qui discrédite, qu'on le veuille 
ou non, les « décisions » de la majorité. Mais, d'autre part, 
c'est à cette « manière » qu'on est réduit quand on prend 
des « décisions » iniques. 

La majorité a beau être la majorité, ses votes n'en ont pas 
moins mis en faillite la Déclaration des droits etle Concordat, 
l'équité et le bon sens, et jusqu'à la loi Waldeck elle-même. 
M. Ribot l'a dit avec une vérité et une hauteur saisissantes, 
à la majorité furieuse : M. Waldeck-Rousseau est le grand 
vaincu de la lutte actuelle. L'àme révolutionnaire qui avait 
inspiré aux législateurs de 1901 des textes draconiens contre 
les congrégations, elle n'a pu tenir dans ces textes; dans 
l'ardeur de sa haine, elle les a fait voler en éclats, et elle a 
débordé par-dessus leurs débris, sans autre frein que son 
caprice. 

Mais cette disgrâce d'un politicien madré nous touche 
moins que celle de la liberté et du droit. Rien n'est demeuré 
des droits acquis, des libertés sacrées que le texte de la loi 
permettait de protéger si on l'avait voulu. Et les destruc- 
tions d'aujourd'hui sont une claire menace d'autres destruc- 
lions prochaines. 

C'est parce que les congrégations se ressemblent toutes 
qu'on a jugé inutile de discuter leur fait séparément. Avis 
aux congiégalions encore existantes et qui doivent appa- 



LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 201 

remnient dillérer peu de celles qui viennent de mourir. 
Elles disparues à leur tour, quelque président du Conseil se 
trouvera pour déclarer sans ambaj^es que de cette mère, qui 
s'appelle l'Eglise catholique, les congrégations défuntes 
tenaient toutes leurs traits de famille. Et, alors, il faudra 
bien aussi voter la mort de l'Eglise de France. 

Ah! ce jour-là, le bloc aura son triomphe suprême. 
M. Jaurès, le chef visible du parti qui gouverne, fera sonner 
SCS plus joyeuses fanfares. 

Mais csl-il bien sûr que ces funérailles qu'on commence 
et qu'on prépare soient selon le vœu du pays? Enterrer les 
congrégations d'abord, le catholicisme ensuite, est-ce là 
vraiment le mandat que le Parlement a reçu de la volonté 
nationale ? 

III 

On a vite fait d'invoquer la volonté nationale. Un grand 
tribun le fit, dit-on, pour résister à Louis XVI, dans ces jours 
lointains de 1789 où les commencements d'une révolution 
eflVoyable se cachaient sous ces mots tendrement enlacés : 
le Roi, la Nation, la Loi. Depuis Mirabeau, combien ont pré- 
tendu parler au nom du peuple de France ! Combien, au 
nom de ce peuple, ont commis les plus criminels attentats ! 
M. Combes l'essaye à son tour. Il a appris sans doute de 
Danton, à qui il se plaît parfois d'emprunter des mots 
sonores, que la grande qualité d'un ministre jacobin, c'est 
d'avoir « toujours de l'audace ». 

Ils font partie de la nation, j'imagine, et môme de son 
élite, tous ces hommes — princes des lettres, des sciences, 
du barreau, du journalisme, de la politique — qui, depuis 
deux ans, ont élevé si souvent la voix pour flétrir le système 
de persécution inauguré par M. Waldeck-Rousseau. Lors- 
qu'au lendemain des décrets Combes, M. de Mun, dans une 
lettre admirable, protestait en faveur de la liberté, est-ce 
que les noms les plus illustres de l'Institut ne sont pas venus 
se joindre au sien, sans distinction d'opinion politique ou 
de foi religieuse, pour dresser, en face de la tyrannie du pré- 
sident du Conseil, leur volonté de bons Français ? Est-ce que 



202 LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 

la Ligue pour la liberté cf enseignement , dont M. Gochin a 
pris l'initiative, n'a pas eu pour adhérents, dans le monde 
intellectuel, tous ceux qui font profession de repousser de 
l'école l'irréligion obligatoire ? 

Durant la discussion de sa loi, M. Waldeck-Rousseau 
s'était un jour amusé à considérer que les intérêts religieux 
n'en devaient guère souffrir, quoique la droite en pût dire, 
puisque l'épiscopat, sauf quelques rares exceptions, demeu- 
rait silencieux. M. Combes n'a pas eu la ressource de cette 
plaisanterie. Dans une pétition calme, humble plutôt, mais 
presque unanime, les évêques de France, cinq mis à part, 
ont rappelé au Parlement que les congrégations, dont il allait 
être l'arbitre souverain, avaient les titres les plus évidents 
et les meilleurs à partager, sur le sol national, la liberté de 
tous. 

M. Combes prétend — et, par sentence publique, le Conseil 
d'État, son Valet, a appuyé cette prétention — que les évêques, 
en plaidant pour ses victimes, ont abusé. Avec toutes leurs 
lumières réunies, les conseillers du ministre n'ont pu 
montrer où l'abus se trouvait. Leur jugement n'est pas 
motivé. Et, lors même qu'il le serait, empêcherait-il que 
l'épiscopat, faisant ses doléances au souverain, ne soit, en 
fait et légalement, la représentation la plus irrécusable du 
pays catholique ? 

Du reste, bien avant les évêques, ce pays catholique avait 
parlé spontanément, et par ce langage décisif des faits que 
les sourds eux-mêmes devraient entendre. 

Depris vingt-cinq ans , le parti républicain au pouvoir a 
déployé toutes ses forces pour déchristianiser l'enseigne- 
ment public et amener autour des chaires de cet enseigne- 
ment le plus grand nombre possible de jeunes Français. Sou- 
vent on a reproché aux hommes politiques de gauche — et 
avec trop de raison — de gouverner au hasard, au jour le 
jour, sans vues claires et larges, sans programme méthodi- 
quement appliqué. Mais pour la prospérité de l'école laïque, 
aucun ministre n'a été incertain ou indifférent. Les plus mous 
ont agi, laissé et fait agir. 



LES CONGREGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 203 

Et à quoi ont-ils abouti, après un effort persévérant et 
universel de tout le monde gouvernemental, pendant un 
quart de siècle? 

Tout d'abord, il n'est pas démontré que tous les parents 
qui envoient leurs enfants aux écoles publiques enten- 
dent l'éducation comme M. Buisson, ou M. Compayré, ou 
M. Aulard. M. de Lamarzelle le rappelait spirituellement, au 
Sénat, le jour où M. Combes fit son grand discours anticon- 
cordataire : « modérés » et « farouches radicaux » et « grands 
chefs du socialisme » font très généralement appel, du moins 
pour leur famille, au ministère du prêtre'. Quelques jours 
après, M, Lasies constatait, à la Chambre, que « le petit-fils 
du premier magistrat de la République » était l'édification 
de la paroisse du Roule, comme « le charmant enfant de 
M. le ministre des Finances » était l'ornement de la paroisse 
de Neuilly2. Donc, entre l'école anticonfessionnelle — qui 
existe en tant d'endroits et à tous les degrés — et l'école 
confessionnelle que tiennent les congréganistes, beaucoup 
de Français, républicains authentiques et croyants médio- 
cres, verraient volontiers s'ouvrir une école, difiicileinent 
définissable, mais qui ne serait pas une fabrique de libres 
penseurs. Ceci me paraît indéniable. 

Et, en tout cas, il y a des pères de famille nombreux qui 
préfèrent décidément les écoles où le crucifix tient la place 
d'honneur. Catholiques convaincus, ils estiment que le meil- 
leur patrimoine qu'ils puissent transmettre à leurs enfants 
est leur religion même. Et, pour que cet héritage leur soit 
mieux assuré, ils confient à des religieux ces jeunes âmes 
qu'ils souhaitent voir profondément religieuses. Parmi ceux 
qui choisissent ainsi, tous ne sont pas riches, tous n'ont pas 
une situation indépendante. Et quand ils sont fonctionnaires, 
Dieu sait à quel prix il faut qu'ils mettent l'éducation chré- 
tienne, pour ne pas céder aux instances, aux promesses, aux 
menaces de leurs supérieurs hiérarchiques. Est-ce que ces 
jours derniers, en prenant possession du 9® corps, le général 
Peigné ne disait pas, dans une réception officielle, que l'en- 
seignement laïque était le seul qu'on dût choisir?... 

1. Journal officiel, 22 mars 1902, p. 506.— 2. Ibid., 2i mars 1902, p. 1272. 



204 LES CONGREGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 

INIalgré cette pression officielle, parfois éhontée, toujours 
réelle; malgré les entraves apportées au fonctionnement de 
ses propres écoles, non seulement l'enseignement congré- 
ganiste vit, mais il est florissant, il a ses tenants obstinément 
fidèles. On l'a vu en Bretagne, en Lozère, en Savoie, à Paris 
même, au moment des décrets Combes. Mieux encore que les 
manifestations de la rue, les listes d'élèves le disent. Les 
pères de famille qui confient leurs enfants aux religieux 
doivent être le tiers ou le quart des parents français, a dit 
M. Cochin à la tribune. 

Pourquoi les préférences de ce tiers ou de ce quart ne 
seraient-elles pas respectées? Tout comme ceux qui aiment 
mieux être libres penseurs, les catholiques fidèles à leurs 
croyances sont citoyens. Eux aussi sont le pays. A leurs yeux, 
sans doute, « les idées morales )>, telles que l'Eglise catho- 
lique les inculque, « sont des idées nécessaires », que ne 
remplacera point de longtemps « l'enseignement superficiel 
et borné » de l'école laïque. Mais n'est-ce pas aussi l'avis très 
net de M. le président du Conseil? Il s'en est expliqué libre- 
ment à la tribune. Et je ne sache pas qu'il lui en ait coûté 
d'être mis hors du pays. Il fut un temps où l'on entendait 
ainsi la liberté républicaine. En 1870, Delescluze voulait que 
les catholiques fussent regardés comme n'étant pas français. 
« La loi du progrès », cette « force éternelle, invincible, 
intelligente », par laquelle M. Combes a remplacé, dans sa 
religion intime, l'antique « Providence », exigerait-elle donc 
que nous retournions aux lumières et à la tolérance de la 
Commune? Peut-être, lorsqu'il est emporté par les bravos 
enthouîiastes des socialistes révolutionnaires, M. le prési- 
dent du Conseil est-il hanté par ces idées de proscription. 
Mais, il en devrait convenir, il est le dernier qui puisse s'ar- 
rêter et succombera cette tentation, tant qu'il professera 
que les idées chrétiennes sont des « idées nécessaires ». 

Et, quand il ne le professera plus, ce sera vrai tout de 
même. Ce ne sont pas seulement les quatorze siècles de notre 
histoire nationale qui le crient, c'est toute l'histoire de l'Eu- 
rope. De ce point de vue, mieux que les protestants, les 
juifs et les incrédules, nous sommes le pays ; nous possédons 



LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 205 

davantage l'essence de la race; noire ànie est plus française, 
C'esl la flore réponse que faisait Louis Veuillot, en 1870, 
aux excommunications de Delescluze le communard: 

Moi, clu'étieu catholique de France, vieux en France comme les 
cliênes et enraciné comme eux; moi (ils de la sueur qui arrose la vigne 
et le blé, lils de la race qui n'a cessé de donner des laboureurs, des 
soldats et des prêtres, sans rien demander que le travail, l'eucharistie 
et le sommeil à l'ombre de la Croix ; moi enfin, fidèle à toute la tradition 
et à tout le cœur de ma vieille patrie pleine de bonne fierté et de bonne 
gloire... je suis constitué, déconstitué, reconstitué, gouverné, régi, 
taillé par des vagabonds d'esprit et de raœur;;, qui ne sont ni chrétiens, 
ni catholiques, c'est-à-dire, par le fait, qui ne sont pas français, n'ayant 
rien du culte de la patrie. Ces gens-là sont venus des pays d'hérésie, 
desjuiveries errantes, de lieux pires encore, des cavernes et des terres 
maudites où le nom de Jésus-Christ n'est pas connu. Les uns n'ont pas 
reçu le baptême, les autres l'ont gratté de leur front. 

Renégats ou étrangers, ils n'ont ni ma foi, ni ma prière, ni mes sou- 
venirs, ni mes attentes... Eu quoi donc sont-ils mes concitoyens? Ou 
ils ne sont pas français, ou je ne le suis j)lus. Or, ils me gouvernent, 
ils sont mes maîtres, ils ont le pied et la main sur ma vie, ils me font 
sentir l'insolence de leur domination jusque dans cette église, le sanc- 
tuaire de la patrie, où ils n'entrent jamais... Je suis sujet de l'hérétique, 
du juif, de l'athée et d'un composé de toutes ces espèces qui n'est pas 
loin de ressembler à la brute. Est-ce que cela durera toujours ' ? 

Ce langage du grand journaliste catholique est admirable 
et irréfutable. Si chaque électeur baptisé en avait l'intelli- 
gence claire et le profond sentiment, les religieux ne seraient 
pas, comme ils le sont, les parias de l'heure présente. 

Ah ! certes, je n'entends point dire ni laisser dire que le 
pays électoral approuve la politique de M. Combes. C'est 
faux. Et la majorité le sait très bien. 

Pendant les vacances, M. le président du Conseil a reçu des 
adresses plus ou moins chaleureuses de quarante-sept conseils 
généraux. Il a eu le bon sens de n'en pas faire étalage à la 
tribune. Il eiit été trop facile de lui répondre que ces adresses 
avaient été souvent votées à de faibles majorités, qu'elles 
étaient contraires au règlement des conseils généraux, que 
leur portée était tout juste celle d'une flatterie intéressée. Et 

1. L'Univers, 17 uovembre 1870. 



206 LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 

surtout à la majorité douteuse et incompétente des assem- 
blées départementales on aurait opposé — et avec combien 
de raison — la consultation décisive des conseils municipaux. 

Aux termes du règlement d'administration publique concer- 
nant l'application de la loi Waldeck, les conseils municipaux 
devaient être interrogés sur la question de savoir s'il leur 
convenait de tarder les établissements congréofanistes établis 
dans leurs communes. M. Rabier, dans son réquisitoire contre 
les religieux, a été contraint d'enregistrer le résultat des 
votes émis : Sur 1871 conseils, 1 147 ont voté pour, 545 ont 
voté contre, 179 se sont abstenus. Voilà ce que le pays dit des 
congrégations quand on le questionne nettement. Les jaco- 
bins le savent bien. Aussi ne veulent-ils pas de référendum. 
M. Lasies l'a proposé. La majorité lui a répondu, non pas en 
envoyant un orateur à la tribune, mais en jetant dans l'urne 
des bulletins bleus*. 

Quel est donc le pays au nom duquel parle et agit M. Combes, 
puisque ce n'est ni le pays des catholiques, ni celui des conseils 
municipaux? 

Au moment où M. Lasies montait à la tribune pour soutenir 
son projet de résolution sur le référendum communal, 
M. Vaillant a dit tout haut que ce référendum avait déjà eu 
lieu sur les programmes électoraux des députés élus. Rien 
n'est plus faux. Car très peu de députés sont élus sur leur 
programme, et beaucoup de députés ont à la Chambre un 
programme que ne portaient pas leurs affiches. Combien de 
« majoritards», devant leurs électeurs, se sont défendus d'en 
vouloir aux écoles congréganistes et ont pourtant voté la 
proscription des religieux? 

L'arilhmétique la plus élémentaire démontre d'ailleurs que 
la majorité actuelle ne représente ni la majorité du pays, ni 
la majorité des votants, ni même toujours la majorité de ses 
mandants directs^. Aussi, le député du Gers pouvait-il 
répondre à M. Vaillant : 

Il y a en France 11 millions d'électeurs inscrits. Messieurs de la 
majorité, qui déclarez sans cesse que le pays a parlé par votre 

1. Journal officiel, 24 mars 1903, p. 1296. 

2. Études, 5 juin 1902. — Revue des Deux Mondes, 15 août 1902. 



LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 207 

bouclie, savez-vous combien vous représentez de suffrages? Exacte- 
ment 2 600 000. La voilà la volonté de la nation. Ce sont 2 000 000 élec- 
teurs qui font la loi à 11 millions '. 

Non, quoi qu'en dise M. Combes, les lois de proscription 
votées les 18, 24, 26 mars, ne sont pas « l'expression de la 
volonté générale » ; elles ne réalisent pas la définition que 
les principes de 89 ont donné de la loi. 



IV 

Elles sont « l'expression de la volonté » maçonnique, qui 
entend créer une France nouvelle, à son image : une France 
dont Vanticredo des encyclopédistes devienne le Credo, 
M. Cochin l'a dit à sa manière dans les derniers débals 2. 
M. Brunetière l'avait dit à la sienne il y a quelques mois 3. 
Avant eux, M. de Mun avait reproché à M. Waldeck-Rousseau 
et M. Viviani avait salué avec bonheur, dans la loi des asso- 
ciations, les premières escarmouches d'une guerre reli- 
gieuse. 

iXaturellement, M. Waldeck-Rousseau ne convenait pas 
du fait, pas plus que n'en convient M. Combes. Mais, dans les 
harangues de l'un comme de l'autre, plus voilées chez 
celui-là, plus claires chez celui-ci, on trouve des considéra- 
tions, qui, à travers les congrégations, atteignent l'Église 
elle-même. Il y a au Sénat un franc-maçon, M. Delpech, qui 
s'est donné la mission spéciale de dénoncer périodiquement 
à la tribune le conflit irréductible qui divise la « France de la 
Révolution » et « l'Eglise catholique romaine ». Des gouver- 
nements, qui mettent dans leur programme le maintien du 
Concordat, ne peuvent parler comme M. Delpech. Mais, mal- 
gré leurs réticences calculées, on sent qu'ils pensent comme 
lui. Et c'est l'évidence môme. 

Il s'est trouvé trois cents représentants du pays pour 
signaler les religieux au mépris public, comme « des esclaves 



1. Journal officiel, 24 mars 1903, p. 1270. 

2. Ibid., 17 mars 1903, p. 1187. 

3. Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1902, p. 953. 



208 LES CONGREGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 

qu'il faut libérer, des fanatiques qu'il faut contenir, des 
semeurs de haines et de mensonges qu'il faut réprimer, des 
exploiteurs qu'il faut punir, des malfaiteurs qu'il faut chasser 
de l'Etat 1 ». Mais, grâce à Dieu, aucun de ces griefs n'a été 
établi. Et les évéques, qui connaissent les congrégations un 
peu mieux que M. Combes, M. Rabier et M. Buisson, ont 
opposé à ces gratuites insultes les plus décisives apologies. 
Mgr Rumeau, Mgr Dubillard, Mgr Luçon, Mgr Henry, vien- 
nent de défendre à nouveau les proscrits. Dans leurs instruc- 
tions pastorales, le cardinal Langénieux, Mgr Bonnet, 
Mgr Delamaire surtout l'avaient déjà fait avec une vigueur 
courageuse. M. Combes a supprimé le traitement de Mgr De- 
lamaire, qui s'y attendait. Demain on blâmera Mgr Touchet 
comme d'abus. Qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est que la 
claire parole des prélats, en ôtant les masques aux persécu- 
teurs, les irrite et les blesse? 

Non, il n'y a pas à se le dissimuler, c'est l'Église, c'est la 
foi catholique, c'est l'idée religieuse qui est en cause. 

Malheureusement, nombre de gens ne le voient pas et se 
refusent à le croire. Ils ont entendu dire que le gouverne- 
ment accorderait discrètement quelques autorisations. Et 
ils concluent qu'on le calomnie en le traitant de sectaire. Et 
ils s'étonnent que les congrégations hésitent. 

Or, voici, au juste, la conduite de ce gouvernement calom- 
nié. Il dit aux religieux : «Vous m'avez demandé l'autorisa- 
tion, je vous la refuse. Je sais tous vos noms ; si l'un de vous 
met le pied dans une école, je l'arrête comme contrevenant 
à la loi du 4 décembre 1902. Quant à vos biens, dont vous 
m'avez remis naïvement l'inventaire, je m'en charge ; l'ar- 
ticle 18 de la loi du P' juillet 1901 me confère le droit d'en 
ordonner la liquidation ; le Parlement, du reste, ne me refusera 
pas d'autres griffes pour vous mieux dépouiller. Et maintenant, 
si vous voulez bien aller au Congo, ou au Tonkin, ou à Nou- 
méa, en attendant que les missions laïques, dont M. Aulard 
et ses amis ont pris l'initiative, viennent vous y remplacer, 
je ne m'y oppose pas. Faites des demandes d'autorisation 

1. Cf. dans l'Univers, 31 mars 1903, l'article vigoureux de M. l'abbé Gay- 
raud. 



LES CONGREGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 209 

limitées à ces postes peu recherchés encore de nos insti- 
tuteurs, de nos infirmiers et de nos commis voyageurs de 
laïcisme. On examinera vos demandes. Voyez M. le ministre 
des Affaires étrangères. Le Parlement, en toute liberté, 
statuera. Le gouvernement respecte trop le Parlement pour 
prendre en votre faveur un engagement quelconque. » 

Les jacobins se font un jeu d'insulter ainsi leurs victimes. 
Les modérés sont humiliés de celte attitude maladroite et 
indigne du pouvoir, mais ils disent aux congréganistes, d'une 
voix sèche : « Sollicitez l'autorisation, c'est la loi. » Et ils 
pensent aimer la liberté et ils se vantent d'avoir des prin- 
cij)es! Que font-ils donc de ce principe, sans lequel il n'y a 
pas de liberté, à savoir (ju'iinc loi injuste est nulle? Et que 
iont-ils de l'honneur, qui défend, même à des religieux, de 
s'abaisser devant leurs bourreaux; du bon sens, qui ne per- 
met à personne d'être naïvement dupe? 

De grâce, qu'on laisse ces hommes dont les droits sont 
violés, dont la réputation est outragée, dont les cœurs sont 
meurtris, délibérer en paix, s'ils le peuvent, entre leur con- 
science et Dieu. Mais qu'on ne les fatigue pas de ce mot de 
loi qui, dans la circonstance, ne peut sonner à leurs oreilles 
autrement qu'une lourde et déshonorante chaîne de fer aux 
oreilles d'un condamné. 

La besogne dans laquelle tous les vrais Français devraient 
s'unir, ce serait de faire comprendre au peuple qu'il doit 
rouvrir les portes de leurs maisons à ceux qu'on proscrit 
aujourd'hui. Les libéraux, je le crains, n'entreront que de 
biais dans cette voie. Us ont prononcé des discours coura- 
geux, éloquents et sévères pour la majorité ministérielle. 
Et les catholicpies y ont apphiudi. Pourquoi faut-il que ces 
hommes, d'un esprit élevé, aient toujours pris la précaution 
de dire qu'ils n'étaient pas les avocats des congrégations, 
mais ceux de la liberté et du droit ? Misérables artifices ! Quel 
droit, quelle liberté étaient menacés, sinon le droit et la 
liberté des congréganistes? Mais la peur de passer pour un 
clérical!... Cette peur stérilisera les efforts les plus généreux 
des modérés. Elle les empêchera notamment de -poser la 
question comme il faut devant le peuple. Or, tant que celui-ci 

XCV. — 8 



210 LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 

ne verra pas la cause religieuse tenir nettement et sans péri- 
phrase raffiche électorale, il n'estimera cette cause ni assez 
grande, ni assez vitale, ni assez sacrée pour la soutenir par 
un bulletin de vote. Il fera comme les candidats : il en aura 
peur, il l'oubliera; et il nommera des députés capables, par 
solidarité ministérielle, de proscrire les « chers frères » ou 
les « bonnes sœurs ». 

M. de Marcère, avec une vaillance qui fait honneur à sa 
vie politique, s'est mis à la tête d'un essai de référendum. Je 
ne sais s'il aboutira à obtenir une consultation solennelle du 
suffrage universel. Je souhaite qu'il y réussisse, parce que 
ce serait la première fois que devant l'opinion, avec une net- 
teté absolue, une question religieuse serait posée. Il serait 
singulier que ce référendum fût en contradiction avec le vote 
des conseils municipaux. 

V 

Si cela avait lieu, il faudrait conclure que l'éducation du 
suffrage universel est beaucoup plus en retard qu'on ne le 
croit généralement. Il faudrait surtout rappeler à ceux qui 
l'invoquent que la «volonté nationale», fût-elle aussi opposée 
aux congrégations qu'elle leur est en beaucoup d'endroits 
favorable, la question n'est pas vidée par là. 

Dans ces séances de la Chambre où tant d'inepties ridicules 
et de sophismes cent fois réfutés se sont étalés sans honte, le 
fond même du débat a été touché d'un mot par M. Rouanet. 
Comme M. Lasies disait au « bloc » qu'il faisait la guerre à 
« l'idée catholique », M. Rouanet a demandé à faire une obser- 
vation : ' 

Je puis philosophiquement croire, a-t-il dit, qu'il y a incompatibilité 
entre la démocratie et l'idée catholique; mais politiquement il m'est 
interdit d'attaquer l'idée catholique avec la puissance législative, au 
nom de l'idée démocratique '. 

Avec sa présence d'esprit habituelle, M. Lasies a souligné 
l'aveu de l'interrupteur, disant qu'il n'y avait peut-être pas de 
« critique plus forte contre la loi » en discussion. M. Rouanet 

1. Journal officiel, 24 mars 1903, p. 1273. 



LES CONGRÉGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 211 

dut s'en a|)orcevoir le lendemain, lorsque l'abbé Gayraud, 
par une discussion très solide, fil sortir des principes du 
« majoritard », « les conséquences rigoureusement logiques » 
qui lui permettaient de conclure : 

C'est au nom des libertés communes à tous les citoyens que les con- 
gréganistes demandent le droit de vivre en congrégation; et lorsque 
vous opposez à ce droit la puissance de la loi et la force de l'Etat, vous 
violez la maxime libérale formulée par i\I. Rouanet. 

» 

Nous vivons dans un pays qui a fait une révolution pour 
avoir la liberté, et où, par ailleurs, la liberté de tous s'impose 
parce qu'il n'y a point, en dehors de la vérité divine, de vérité 
supérieure aux diverses conceptions humaines. Si donc, 
comme l'écrivait récemment M. Brunetière, la liberté a des 
inconvénients, il faut les « savoir supporter», ou « si nous 
les combattons », ce ne peut être qu' « au nom et parle moyen 
de la liberté même ' ». 

Il faut ajouter que si une liberté en France doit cire spécia- 
lement protégée par l'Etal, c'est la liberté religieuse; puisque 
le Concordat a été signé pour « le bien de la religion », et 
que la religion catholique a droit, par cette convention 
fameuse, à la bienveillance avouée des pouvoirs publics. 

Ceux-ci l'avaient compris, plus ou moins, au cours du 
siècle; et voiLà pourquoi les textes de loi demeuraient dans 
les codes, inertes, inappliqués. En principe, il était établi 
que toute congrégation devait être autorisée. Et toujours il en 
a existé de non autorisées. Celles qui étaient autorisées 
devaient l'être par une loi, et toutes étaient autorisées par 
simple décret. 

Nos jacobins viennent et se- réclament de tous les régimes 
déchus. Ils en prennent les textes, mais ils en laissent les 
pratiques. Ils crient à leurs amis, effarés par ces adjurations : 
« Vous autoriseriez par une loi une congrégation, alors que 
Charles X n'a jamais osé le faire !... » La réponse est simple, 
elle est aux lèvres de tous ceux qui ne sont ni ignorants, ni 
passionnés: Comme Ciiarles X, laissez-les vivre sans auto- 
risation législative, et même sans autorisation aucune. 

1. Bei-ue des Deux Mondes, 20 décembre 1902, p. 953. 



212 LES CONGREGATIONS, LA CHAMBRE ET LE PAYS 

Ainsi faisait-on, même sous la troisième République, avant 
M. Waldeck-Rousseau. On y reviendra, mais Dieu sait 
quand !... 

Au moment où paraîtront ces lignes, les cloches de Pâques 
auront sonné leur joyeux alléluia. 

Les religieux, dans la passion ignominieuse et sanglante 
par où la main criminelle de l'Etat les traîne à la mort, ont 
besoin de promesses de résurrection. Qu'ils espèrent ! 

Leur procès a été inique comme celui du Christ. Comme 
le Christ, ils sont les ouvriers d'une entreprise voulue de 
Dieu et nécessaire à la France. L'histoire de leur Maître 
adoré les instruit et les réconforte; elle est une prophétie de 
leur histoire. Ils revivront. 

Les fils des grands Ordres d'autrefois en ont déjà fait 
l'expérience. Décimés par la grande Révolution, on les a vus, 
cent ans après, plus nombreux et plus forts. La foule vivante 
des congrégations nées au dix-neuvième siècle porte en elle- 
même le secret d'un semblable destin. Les « jacobins dégé- 
nérés » d'aujourd'hui ne seront pas meilleurs bourreaux que 
leurs ancêtres. Leurs victimes en ont pour gage le mot que 
chante l'Eglise à la messe de Pâques : 

Dux s'itse mortuus régnât vivus, 

Paul DUDON. 



LES 

FÊTES DU CENTENAIRE DE QUINET' 



Après Michelet, Quinet. L'un ne va guère sans l'autre. 
Ainsi Voltairo et Rousseau. Mais l'un ne vaut pas l'autre. 
Rien donc cl'< tonnant que le centenaire de 1903 n'ait été 
qu'un pâle rcllet de celui de 1898. Gomme son « plus que 
frère » Jules Michelet, Edgar Quinet a reçu la douche à jet 
continu de la prose officielle et des dithyrambes oratoires, 
sans parler des jonchées de fleurs, des vers récités ou chan- 
tés, des pages dites et des chœurs de musique. Michelet a été 
fôté par la jeunesse noire de Paris'^ et Quinet par les Rou- 
mains; décidément, c'est l'apothéose de Michelet qui a eu le 
plus de couleur et d'éclat. 

Ce n'est pas que pour Quinet la quantité n'ait essayé de 
remplacer la qualité. Les premières fêles eurent lieu dès le 
dimanche 15 février, deux jours avant le véritable anniver- 
saire de sa naissance (17 février 1803). Cette ouverture des 
multiples commémorations fut toute scolaire, comme il con- 
venait à l'éducateur de la démocratie. Rue des Martyrs, une 
école porte le nom d'Edgar Quinet, et cette école renferme, 
dit-on, un musée Quinet. La directrice, Mme Janin, présida 
la cérémonie; M. Weber, député de Paris, prononça un dis- 
cours; M. Henry Michel, professeur à la Sorbonne, où, 
depuis 1901-1902, il a pris Quinet et Michelet, leur vie et 
leurs œuvres, pour objet de ses cours, fit une conférence. 



1. OEuvres complètes d'Edgar Quinet. — Mme Quinet, Edgar Quinet 
avant l'exil, 2" édition; Edgar Quinet depuis l'exil (Paris, Calmann-Lévy, 
1888 et 1889. 2 vol. in-12); Lettres d'exil, 4 vol.; Mémoires d'exil, 2 vol., etc. 

— Henry Michel, le Centenaire d'Edgar Quinet, brochure in-8 de 32 pages. 

— Joseph Bûche, Edgar Quinet et la Bresse, brochure in-8 de 32 pages. 

2. Voir Questions d'histoire. {Études, 5 novembre 1898, p. 396.) 



214 LES FÊTES DU CENTENAIRE DE QUINET 



I 

La errande fête était fixée au 1" mars, autre dimanche. 
Depuis qu'on la combat à mort, jamais on n'a tant parodié 
l'Église. Le laïcisme intégral ne trouve généralement rien 
de plus neuf ni de plus ingénieux que de la singer. La Révo- 
lution avait sécularisé le calendrier; nombre de municipa- 
lités se sont acharnées depuis à débaptiser les rues qui portent 
des vocables de saints. Pour remplacer les noms consacrés 
du martyrologe, le monde moderne, comprenant qu'effacer 
ne suffit pas, institue journellement de nouveaux diptyques; 
de plus, pour célébrer ses commémoraisons solennelles, il 
a l'église naguère désaffectée de Sainte-Geneviève, patronne 
de Paris : le Panthéon. C'est là qu'on doit, paraît-il, trans- 
férer, le 14 juillet, les cendres de Quinet; on aurait vive- 
ment souhaité que Michelet vînt l'y rejoindre. Mais Michelet 
dort son dernier sommeil au Père-Lachaise, d'où il a voulu 
que, même éteint par la mort, son regard errât sur sa bonne 
ville de Paris; en sorte que Quinet risque d'arriver seul dans 
les caveaux ouverts aux grands hommes par la patrie recon- 
naissante. 

En attendant, il a déjà pris quelque peu possession, ce 
dimanche l**" mars. En guise de congrégation des rites, un 
comité d'organisation du centenaire avait réglé d'avance les 
dispositions. Ce comité se composait de M. Ledrain, conser- 
vateur au musée du Louvre, de M. Buisson, ancien directeur 
de l'enseignement primaire et laïcisateur perpétuel, de 
M. Chariot, chef du cabinet de M. Léon Bourgeois, le prési- 
dent de la Chambre. Ils s'arrêtèrent à deux cérémonies, 
l'office du matin et l'office du soir. Le matin, à neuf heures, 
rien d'une messe basse ou d'une messe chantée, mais réunion 
à l'ex-église de Sainte-Geneviève, suivie d'un pèlerinage au 
cimetière du Montparnasse. 

Ce fut une première déception. Tout le ban et l'arrière-ban 
des sociétés républicaines avait été convoque : Cercle popu- 
laire d'enseignement laïque. Union française de la jeunesse, 
présidée par M. Chariot, Société Edgar-Quinet, Union pha- 
lanstérienne, Fédération des Universités populaires, déléga- 



LES FÊTES DU CENTENAIRE DE QUINET 215 

tions de l'école Edgar-Quinet et d'autres écoles, Fédération 
française de la libre pensée, enfin plusieurs représentants 
des immanquables loges maçonniques*, du groupe positi- 
viste et d'un patronage laïque. S'imaginait-on voir repa- 
raître la longue théorie de sociétés populaires ou savantes 
qui avait suivi les funérailles mondiales de Victor Hugo? 
Toujours est-il que le comité, craignant d'être débordé par 
le nombre ou par la nature des manifestants, avait publié cet 
avis « important », trop important en vérité : 

Afin d'éviter à la police tout prétexte d'intervention, nous prions les 
citoyens qui prendront part à la manifestation du matin de n'exhiber 
ni emblèmes, ni drapeaux, et de s'abstenir même de chants et de cris. 
Notre manifestation, purement laïque et universitaire^ doit surtout être 
imposante par le nombre des as^sistants; conservons-lui jusqu'au bout 
le caractère calme, pacifique et digne qui convient aux grandes et 
bonnes causes. 

Sages, mais inutiles précautions. Malgré les appels réitérés 
et pressants de certains journaux, au lieu des soixante socié- 
tés invitées, on n'a guère vu, lit-on dans les Débats, « que 
des gardiens de la paix... Vers neuf heures et demie, une 
cinquantaine de jeunes gens qui attendaient les autres, se 
lassent de piétiner et, formant un cortège peu imposant, se 
dirigent alertement, car la bise matinale est un peu âpre, 
vers le cimetière du Montparnasse. » Là, les hauts fonction- 
naires de la police avaient organisé un service d'ordre aussi 
disproportionné que celui du Panthéon. Deux agents pour 
un visiteur! « Quant aux commémorateurs d'Edgar Quinet, 
ils sont environ trois cents, vers dix heures^. » Je ne sais si, 
au sortir du triste boulevard Edgar-Quinet et tout à l'entrée 
de la nécropole, ils remarquèrent une lourde tombe en granit, 
portant ces deux mots : « J'ai cru, je vois », suprême expres- 
sion de la foi d'un grand écrivain catholique, redoutable à 
ses heures au libre penseur Quinet. C'est le simple et tou- 
chant monument de Louis Veuillot. 11 s'en allèrent à l'allée 
RafTet (11' division), au marbre blanc massif, décoré, pour la 
circonstance, de lilas blancs, de violettes de Parme et d'aza- 



1. Voir le Petit Bleu de Paris, 2 mars 1903. 

2. Journal des Débats, 2 mars. 



216 LES FETES DU CENTENAIRE DE QUINET 

lées roses qui masquaient ces inscriptions spiritualistes et 
même bibliques, en partie extraites de l'Esprit nouveau. 

Edgar Quinet (17 février 1803 — 27 mars 1875). 

Vivre, mourir pour revivre. 

Y^e Edgar Quinet, 11 décembre 1811 — 9 décembre 1900. 

Réunis pour l'éternité dans la vérité. 



A notre cher enfant Georges, mort pendant l'exil, 
14 mars 1856. 

Mina Quinet, née More, 11 mars 1851. 
L'éternel est ma lumière. 

(Ps. XXVH.) 

Un monument unique recouvre les restes de Quinet, de 
ses deux femmes et de son beau-fils, Georges Mourouzi. 

Le cortège était revenu sur ses pas, vers la stèle du Sou- 
venir., où se dressait une estrade. Ici encore, la réalité ne 
répondit pas aux espérances. Deux orateurs s'étaient fait 
excuser : M. Aulard, professeur de Sorbonne et historien de 
la Révolution, M. Bellan, du Conseil municipal. M. Chauve- 
Ion, professeur au lycée Voltaire, parla, il est vrai, pour lui 
et môme pour les absents. Ce n'est pas la première fois 
qu'on l'entend. Le thème dans lequel il cherche à se créer un 
renom est la guerre à la liberté d'enseignement. Plus d'une 
heure durant, il fit l'apologie de Quinet, en adversaire de la 
loi Falloux, et dégagea ainsi le sens véritable de l'apo- 
théose. J'ignore pourquoi les reporters qui ont vanté l'abon- 
dance de l'orateur, sa voix chantante et prenante, l'éloquence 
élégante de sa harangue politique, ont été unanimes à n'en 
citer que deux ou trois phrases, toujours les mêmes, à savoir : 
« La muse de Quinet, c'était la conscience laïque « ; ou 
encore : « La loi Falloux se croyait fille de la Révolution et 
n'était que l'esclave de l'Église »; dans le même ton : « La 
loi Falloux, ce colossal attentat moderne »; d'autres ont 
entendu : « Ce monstrueux attentat contre l'humanité » ; 
enfin : « Victor Hugo, ajoutant à sa lyre une corde d'airain, 
marquait au fer rouge le tyran couronné (Napoléon III). » Si 
vraiment l'orateur a examiné ce qu'a fait Quinet comme his- 
torien, critique, philosophe ou poète, il y aurait peut-être eu 



LES FETES DU CENTENAIRE DE QUINET 21Ï 

davantage à en retenir. Cependant, l'un des auditeurs doit 
avoir saisi la vraie note finale, lorsqu'il écrit : 

M. Chauvelon montra encore Quinet épris de liberté et préparant la 
révolution de 1848 : puis la lutte opiniâtre entreprise par le grand 
homme contre la religion; «t Quinet peut donc être considéré, ajoute 
M. Chauvelon, comme le précurseur de Jules Ferry, en tant que fon- 
dateur de l'enseignement laïque dégagé de toute compromission avec 
la religion * ». 

Au nom des Universités populaires, M. Daniel Halévy 
consola Quinet d'avoir pleuré jadis la perte de sa popularité, 
en lui montrant le peuple d'aujourd'hui qui, « s'il est tou- 
jours pauvre, possède au moins assez de conscience pour se 
souvenir de ses morts, assez de puissance pour célébrer 
leurs fêtes et pour leur assurer cette gloire, qui n'est pas 
une fumée, mais une noble parure, la dernière et la plus 
douce qu'un homme puisse obtenir ». 

Mais dès le troisième discours, voici qu'en ce concert 
d'éloges les exécutants n'étaient plus d'accord. M. Chauvelon 
s'était efforcé de démontrer que Quinet, profond philosophe, 
n'était ni spiritualiste, ni naturaliste, ni socialiste, mais 
idéaliste et tout au moins social. Avec A'iolence, M. Gustave 
Téry, représentant du Comité fédéral des socialistes français, 
essaya à son tour de le tirer à soi : 

Un (( libre penseur religieux » ? Si Quinet fut religieux, la liberté de 
sa pensée n'en fut que plus méritoire. Il n'en eut aussi que plus de 
mérite à concevoir ce que peut et doit être l'enseignement national, 
affranchi de tout dogmatisme confessionnel : et c'est parce qu'il a su 
proclamer, avec une incomparable éloquence, les principes de l'éduca- 
tion laïque, c'est parce qu'il lés a vaillamment défendus à la tribune, 
dans le temps où les ministres soi-disant républicains soutenaient 
encore cette thèse odieuse et niaisement basse qu' et il faut une religion 
pour le peuple », c'est j)arce qu'il lit entendre la claire et généreuse 
voix de la raison libre, à l'heure tragique où les bourgeois félons, 
tremblant de peur au seul mot de socialisme, livraient à l'Eglise la 
jeunesse française, — c'est pour cela que nous reconnaissons en Quinet 
notre aïeul. Et c'est pour cela que nous, socialistes, nous devons cet 
hommage à Quinet, qui ne fut pas socialiste, mais qui fut révolu- 
tionnaire. 

1. Le Petit Bleu de Paris, article cité. 



218 LES FÊTES DU CENTENAIRE DE QUINET 

Retenons oes contradictions ou ces divergences; elles ne 
sont pas le simple résLiltat du désir de chaque orateur d'iden- 
tifier son parti avec les idées de Quinet; elles sont la fatale 
conséquence de la confusion qui règne dans les idées et 
dans les œuvres du maître. 

On avait promis un chœur chanté par les jeunes filles de 
l'école Edgar-Quinet : Ceux qui pieusement sont morts pour 
la patrie. Il fut rayé du programme, et l'on eut à la place un 
poème de M. Rouquès : 

Et nous venons, une heure autour de toi pressés, 
Te dire : Dors en paix! Homme tu fis des hommes. 

Déjà, les auditeurs, le principal organisateur en tête, 
s'étaient défilés. Il restait une impression de vide et d'indiffé- 
rence. Pourtant, on avait dit à la démocratie qu'elle avait ce 
jour-là un grand devoir de réparation à accomplir. On lui 
avait rappelé, sa mémoire étant volontiers courte comme sa 
reconnaissance, que ce pauvre Quinet, ayant eu la suprême 
malchance de mourir en pleine période de réaction et sur- 
tout ayant exprimé l'idée, malencontreuse pour lors, de se 
faire enterrer civilement, le bureau de l'Assemblée nationale 
s'était abstenu de paraître à ses obsèques; la Chambre n'en- 
voya pas plus de délégation à cette nouvelle cérémonie 
funèbre qu'à la première, et le peuple, qui avait bougé 
en 1875, ne se dérangea point en 1903. La jeunesse des écoles 
elle-même n'était point accourue pour prendre les résolu- 
tions viriles suggérées par le souvenir de celui qui l'avait 
« tant aimée »; elle ne vint pas prêter en masse ce serment 
d'Annibal ou du Jeu de Paume, « un nouveau et inviolable 
serment de fidélité à la patrie et à l'humanité, à la liberté 
politique et à la justice sociale, au droit, à la raison, à la 
conscience * », 

Le monde officiel s'était réservé pour l'heure des vêpres. 
La principale cérémonie eut lieu l'après-midi, à la Sorbonne, 
dans le grand amphithéâtre comble, en face de la fresque 
reposante de Puvis de Chavannes. Mais les discours ne 
s'inspirèrent pas tous du noble paysage antique. L'heure de 

1. Heury Michel, p. 32. 



LES FETES DU CENTENAIRE DE QUINET 219 

l'apaisement n'était pas encore sonnée, si tant est qu'on 
doive l'entendre de longtemps au doux pays de France. 
M. Chaumié, ministre de l'Instruction publique, ne pouvait 
pas ne pas faire l'éloge des entreprises scolaires de la troi- 
sième République. 

Ces lois scolaires, charte précieuse donnée à la démocratie par la 
Réj)ublique, devenue eniin le gouvernement définitif de la France, ont 
réalisé le rêve grandiose qu'avait conçu celui que nous honorons. Com- 
battues jadis avec la dernière violence, elles s'imposent tous les jours, 
de plus en plus, au respect de tous, elles sont l'espoir et la force du 
pays; leur développement re'gulier et paisible est le gage le plus sûr de 
confiance en l'avenir. Parler d'elles, n'est-ce pas le plus bel hommage 
qui se puisse rendre à Quinet et le plus digne de cette grande 
mémoire ? 

Dans ces écoles laïques, où l'âme des enfants du peuple reçoit sa 
première et sa plus durable emjireinte, le souvenir de celui qui en fut, 
sinon le fondateur, au moins le précurseur, ne s'efTacera jjas. Son 
image évoquera, en même temps que les dons les plus rares de l'intel- 
ligence, les plus nobles vertus : honneur, fierté, indépendance, amour 
des opprimés, adoration de cette France pour laquelle il avait rêvé 
la gloire de devenir l'idéal des peuples modernes, enfin et surtout iné- 
branlable foi dans la justice impérissable, dans le triomphe final du 
droit, tant que la conscience humaine leur offrira un asile. 

Former des consciences, créer au sein de chaque être comme un 
temj)le inviolable où la force ne peut atteindre la pensée libre, où l'in- 
justice triomphante au dehors est condamnée, où la raison règne avec 
le droit, quelle ambition j)lus fière ? Quelle mission plus haute? 

Au peuple qu'il aimait et qu'il voulait grand, Quinet a laissé ce pré- 
cepte et donné cet exemple. 

C'est pourquoi nous honorons sa mémoire. 

Parler du « développement régulier et paisible « des lois 
scolaires, au moment même où des écoles sont brutalement 
fermées par milliers, ainsi que de la supériorité du droit sur 
la force, en un temps où des Français et des Françaises sont 
mis brutalement et cyniquement hors la loi et hors du sol 
par dizaines de mille, c'était bien une interprétation quelque 
peu ironique et de natihre à troubler la sérénité des muses 
de Puvis de Chavannes; l'atticisme et l'harmonie des phrases 
leur fit sans doute oublier le reste. M. Lcdrain les avait déjà 
fait tressaillir en s'inspirant de leur Bois sacré pour parler 
de la banlieue parisienne et raconter la légende de la femme 



220 LES FÊTES DU CENTENAIRE DE QUINET 

valaque enfouie vivante dans les fondations de la maison. 
De nobles paroles tombèrent des lèvres du prince Ghika, 
ministre de Roumanie à Paris, qui rappela les efforts de 
Quinet en faveur de l'émancipation de son pays. M. Chariot, 
en un style distingué et avec des idées élevées, presque 
dans la langue pieuse de l'homélie, exprima le vœu de voir 
« nos raisons et nos cœurs diminuer progressivement la dis- 
tance qui nous sépare de notre glorieux modèle, et une amé- 
lioration continue de chacun élever peu à peu le niveau 
moral de la nation, lui donner des énergies nouvelles et le 
ramener enfin vers ses grandes destinées ». On ne saurait 
mieux penser ni mieux dire. 

Il en fut tout autrement du principal, je veux dire du plus 
long discours, celui de M.Buisson^ A part quelques jolis cou- 
plets sur Quinet poète et un brillant développement sur l'idée 
chrétienne d'égalité continuée par la Révolution française, 
idée renouvelée de Quinet, cette conférence est un lieu com- 
mun de tirades contre l'Eglise, un appel à la haine et à toutes 
les passions contre l'autorité religieuse. Mais il ne faudrait 
pas s'y tromper. M. Buisson a prétendu pénétrer au cœur de 
la pensée de son personnage et en analyser les idées maî- 
tresses; il y a complètement réussi. C'est bien le vrai Quinet 
qui est peint en cette page : 

Il regrette que la Révolution n'ait pas du premier coup consomme 
l'œuvre d'émancipation spirituelle, sans laquelle un ))euj)le risque 
d'osciller longtemps entre deux forces opposées qui le déchireront. Il 
fallait, selon lui, rompre le lien qui attachait l'ancienne France à l'Eglise 
de Rome, proclamer sans réticences la seule solution logique, l'indé- 
pendance absolue de l'Etat à l'égard de toutes les croyances et de toutes 
les Eglises. Pas de révolution j)olitique décisive, selon lui, si elle ne 
s'accompagne d'une révolution dans la vie morale et religieuse du peuple 
tout entier. 

« 11 n'en a pas été ainsi chez nous, dit-il; notre démocratie est ainsi 
faite que tout enfant qui vient au monde l'eçoit en naissant le baptême 
et le sceau de l'ennemi de la démocratie, l'adolescent jure de lui rester 
fidèle, aj)rès cela le mariage, puis la mort. Et cet ami de la liberté, depuis 
sa naissance jusqu'à son dernier jour, est à toutes les circonstances 
solennelles le témoin, le gage, le disciple, le client, la proie et le jouet 
de l'Eglise ennemie. Personne ne s'en étonne. Pour moi, c'est un spec- 

1. Reproduction in extenso dans l' Aurore, 2 mars. 



LES FÊTES DU CENTENAIRE DE QUINET 221 

tacle auquel je ne m'accoutume pas. » Et il essayait d'opposer à ce qui 
fut ce qui aurait pu être, si l'ou avait réussi à faire eutendre, à faire 
sentir surtout à notre peuple que le temps est |)assé dos grandes 
constructions ecclésiasticpies bâties sur l'unité du dogme. Esl-il donc 
si difficile de lui révéler que la société moderne, elle aussi, a besoin 
d'un grand idéal, d'un puissant es|)rit de foi et d'ardeur, qu'elle aussi 
est emportée d'un immense élan vers le divin, qu'elle aspire à un 
monde de justice et de fraternité, mais qu'elle n'en ajourne pas l'avène- 
ment au delà de la tombe, qu'elle ne l'attend pas d'un miracle d'en 
haut ; c'est elle-même qui s'efforce de le créer de ses propres mains, 
j)ièce à pièce, heure après heure, d'effort en effort, non plus au nom 
d'une vérité toute faite à jamais figée en formules immuables, mais, tout 
au contraire, par l'incessant mouvement de la ])ensée toujours en 
marche, de la raison toujours en travail. Art, science, morale, avec 
des perspectives infinies de progrès dans cette triple voie, voilà, jjour 
Quinet, la religion qu'il appartenait à la République de dresser sur les 
ruines de l'ancien édifice théocratique. Religion de raison et de 
conscience, de lumière et de liberté, de devoir et d'idéal, telle enfin 
(ju'elle lui permettrait de dire : « Soyons plus spiritualistes, plus libé- 
raux, plus toléiMuts, plus respectueux pour tout ce qui est de lame que 
les religions auxquelles nous prétendons succéder : c'est le seul moyen 
de les vaincre. » C'est bien l'idéal de celui qu'Henry Michel a juste- 
ment appelé un libre penseur religieux. 

Suivent d'autres tirades de Quinet sur l'instruction cléri- 
cale et les castes sacerdotales, dont il faut naturellement 
affranchir l'enseignement. Tous ces sophismes et toutes ces 
utopies sont depuis longtemps passés à l'état de clichés fort 
usés. M. Buisson, qui ne pèche point par excès d'invention et 
encore moins d'ornements oratoires, n'a pas eu le don d'en 
composer de neufs ou de rajeunir les anciens. Mais il est un 
petit point, précis et particulier, sur lequel, au lieu do 
s'étendre, il a glissé peut-être un peu' bien vite. C'est l'édu- 
cation reçue par Quinet lui-même. En quelques traits, ce 
tableautin fut brossé en manière noire : 

« Des influences qui s'exercèrent sur lui jusqu'à la fin de 
l'adolescence, aucune ne fut assez forte pour réprimer celle 
fougue de libre croissance : la rude gravité de son père, la 
claire et vive intelligence de sa mère, qui devina la sienne, 
les leçons incoJiérenles du collège tel quil pouvait être à la 
fin de VEmpire^ les lectures immenses et désordonnées qui 
furent sa seule éducation, rien n'avait pu discipliner ce jeune 
enthousiasme frémissant à tous les souffles de la vie. » 



222 LES FÊTES DU CENTENAIRE DE QUINET 

Il y eut cependant un maître qui joua un rôle fort intéres- 
sant dans ces années de formation du précoce libertaire. Ce 
n'était pas un pédagogue ordinaire que l'excellent abbé 
Rousseau, directeur du collège de Lyon en 1817. Le petit 
Edgar passa trois années dans sa maison, les trois années 
du couronnement des études, de quatorze à dix-sept ans, 
comme qui dirait son stage scolaire. Je ne sais comment 
seront organisées les futures écoles où nos bons jacobins 
rêvent d'embrigader quelque jour prochain toute la jeunesse 
française; puisse-t-on y être aussi bien qu'à Lyon, au temps 
des prêtres! 

J'aurais dû mourir d'ennui, écrit Quinet; et ce fut tout le contraire. 
C'est là que je retrouvai la solitude d'abord, et, qui l'eût cru, la liberté. 

Ce bien qui, pour le jeune libertaire, est déjà le grand 
bien, il le doit d'abord à la musique, mais aussi à une sorte 
d'ermitage qu'on lui découvrit dans une muraille : 

Un abbé me demanda si je m'accommoderais de ce taudis. Je trem- 
blais qu'il ne se ravisât; je l'assurai que c'était là justement l'endroit 
qu'il me fallait. Sur ma réponse, il m'en donna la clef. Une fols posses- 
seur de cette bienheureuse clef massive, je sentis que je pouvais m'iso- 
1er, qu'en un mot j'étais libre. 

De ce moment, en effet, je le fus, et n'ai plus cessé de l'être. 

Les ecclésiastiques d'alors se montraient donc assez tolé- 
rants et il était pour leurs élèves des accommodements avec 
la vie commune ou le règlement. Ils savaient comprendre les 
caractères et assouplir aux exigences des natures indivi- 
duelles la rigidité de la discipline générale. Leur idéal n'était 
point la caserne et le régime n'était point militaire, mais 
paternel, même paterne. 

Si le directeur du collège, M. l'abbé Rousseau, eût voulu me plier 
aux usages stiicts et à la règle de la maison, combien n'aurait-il pas eu 
d'occasions de me désespérer! Heureusement, l'abbé Rousseau n'y son- 
gea seulement pas. Savant et aimiint la science pour elle-même, cet 
austère vieillard sentit que la passion de l'étude allait s'éveiller chez 
moi et qu'il n'avait cju'à me laisser faire. Grand, sec, taciturne, timide, 
la tête un peu courbée sous la méditation, la face jaune, il était, avec 
un visage sévère, la douceur, la mansuétude mcrne. Pendant quelques 
jours, il m'oùscria ; puis, voyant quel usaf^e Je faisais de ma retraite, il 



LES FETES DU CENTENAIRE DE QUINET 228 

m'en laissa jouir à mon gré et cessa de m' observer '. Homme de solitude, 
il comprit combien la solitude me serait bonue ; il la lit autour de moi. 
Je pus donc m'enfermer à loisir dans mon fort; je pus m'y verrouiller, 
y passer une partie de la journée sans avoir à rendre compte à per- 
sonne de mes actions, ni de mes pensées. 

De ce jour, je vécus à peu près comme dans un grand couvent, où 
j'aurais occupé ma cellule. Pendant les trois années que j'y passai, 
quoique je fusse en violation presque perpétuelle de la règle, ra'oubliant 
pendant les études, et quelquefois pendant les offices, les repas et jus- 
qu'à la nuit, je n'entendis jamais de l'abbé Rousseau ni de personne 
une parole de blâme. Une fois seulement, à la revue qu'il passait le 
dimanche, il se trouva que j'avais ciré un seul de mes souliers; encore 
n'en fit-il pas la remarque, il se contenta de sourire et de soupirer en 
passant. 

Je ne puis esjiérer que ce digne homme vive encore! En quelque 
lieu qu'il soit, je lui adresse ici, du fond de l'àme, ma fervente recon- 
naissance 2. 

Ce sentiment de gratitude honore Quinet, qui, d'ailleurs, 
eut toujours les vertus privées. De son propre aveu, c'est 
donc à un supérieur ecclésiastique qu'il dut les meilleures 
années de sa jeunesse, plus encore la marque définitive de 
son caractère indépendant, sauvage môme et farouche. Mais 
n'eùt-il pas été digne de M. Buisson, qui s'est tant occupé 
de pédagogues célèbres et de méthodes pédagogiques, de 
prononcer le nom de l'humble abbé Rousseau, ce ])rôtre à 
((ui la démocratie a dû son prophète : le futur solitaire de 
Veytaux? 11 a préféré s'échapper en lyrique envolée sur 
« notre France d'aujourd'hui avec son réseau d'écoles, avec 
ses cent mille instituteurs et institutrices pris dans le peuple 
pour instruire les enfants du peuple, et non contents de les 
instruire, leur versant le meilleur de leur àme, les guidant 
encore longtemps après l'école, semant sans relâche au fond 
des cœurs l'amour de la patrie républicaine, et sans y pen- 
ser, démontrant par toute leur vie que le dévouement n'est 
pas le monopole d'une Église, et que la morale n'est pas fille 
de dogme ». 

Qui donc prétend au monopole aujourd'hui, et que vient 
faire ce mot jeté à la face de l'Eglise par ceux-là mômes qui 

1. C'est nous qui soulignons ici, ainsi que plus bas. 

2. Histoire de mes idées, édition 1858, p. 226 sqq. 



224 LES FETES DU CENTENAIRE DE QUINET 

ne font que réclamer la chose pour l'Etat? Et ces milliers 
de frères qu'on vient de jeter à la rue, est-ce qu'ils ne sor- 
taient pas, eux aussi, du peuple pour aller au peuple ? 

M. Berthelot, annoncé, ne prit point la parole. 

Il était tard. Les chœurs exécutaient le Chant du départ. 

Telle fut la première journée de Quinet, la journée pari- 
sienne. 

La seconde nous transporte, après un intermède de sept 
semaines, à Bourg, le dimanche 5 avril. 

A la Sorbonne, jM. Loubet, président de la République, 
avait assisté à la cérémonie. A Bourof, la ville natale de 
Quinet, le général André, ministre de la Guerre, représenta le 
gouvernement. Réception des fonctionnaires, allocutions, 
pose de plaques commémoratives, banquet de sept cents 
convives. Toasts. M. Bérard, sous-secrétaire d'Etat aux postes 
et télégraphes, a prononcé l'éloge de tous les «apôtres de 
la liberté » oriofinaires de la Bresse. Ils sont léo-ion. 

Avec Quinet, c'est Alexandre Goujon, l'héroïque conventionnel, que 
nous fêlons aussi aujourd'hui. Goujon qui, au moment de l'épopée révo- 
lutionnaire, à la tête de nos armées en sabots, aux côtés des Carnot et 
des Saiut-Just, sauva la patrie de la coalition des rois ! 

C'est Goujon (jui tomba pour la République, quand, au milieu de la 
Convention, déjà épuisée de ses longs et gigantesques travaux, la réac- 
tion theiinidorienne triomphait pour préparer Monck ou César. 

Avec eux, c'est Bonivard qui porta la liberté à Genève, c'est Castel- 
lion, l'apôtre de la pensée libre, c'est Joubert tombant pour la Répu- 
blique dans les cliamj)S de Novi, c'est Baudin assassiné sur la barricade 
du 2 décembre pour le droit éternel. 

Avec eux, c'est Coligny, le plus grand Français de l'ancienne France^ 
qui était des nôtres par son origine, Coligny égorgé en la nuit de Ja 
Sainl-Bailhélemy et dont la tête embaumée fut envoyée au pape, comme 
si, en la tranchant, on eût anéanti la liberté de pensée. 

Avec eux, c'est Voltaire, qui fut nôtre par adoption et qui, de Ferney, 
lança à la postérité ses plus admirables plaidoyers pour les victimes 
do l'inlolérance reliijieuse ! 

Oui, depuis de longs âges, il semble que ce soit le souffle de la liberté 
qui passe à travers les sapins de nos montagnes bugeysiennes, sur les 
eaux miioitantes de nos étangs dombistes, sur les champs d'or de la 
Blesse ! 

toi, douce et bonne terre de Bresse et de Bugey, si belle en tes 
multiples et variés aspects, depuis les bords riants de la Saône jus- 
qu'aux iibrupts l'ochers du Credo, nous son-mes fidèles à ton ûrae eu 
luttant i)our l'esprit français, [)Our le bon sens français, pour l'indé- 



LES FETES DU CENTENAIRE DE QUINET 225 

pendance française, contre Tenvahissement ultraraontain ; oui, nous 
sommes fidèles aux traditions de nos âmes, aux sages et prudentes 
leçons de ton grand et illustre (ils, Edgar Quinet, en luttant avec une 
inlassable énergie et une invincible espérance pour la liberté de la 
pensée et pour la République ! 

Après M. Bérard, M. le général André prend la parole. Il 
remercie de l'accueil et proclame « la nécessité de la liberté 
complète de la pensée libre. Il veut oublier un instant qu'il 
est le chef de l'armée, pour se souvenir qu'il est membre du 
gouvernement d'action républicaine. Il rappelle alors l'œuvre 
accomplie pendant ces dernières années, et proclame la néces- 
sité de continuer la bataille sur le môme terrain jusqu'à la 
victoire définitive. » 

Le déparlement de l'Ain peut être fier. Parmi ses grands 
hommes, il y en a pourtant un dont j'aurais aimé à entendre 
rappeler le nom, c'est cet excellent abbé Gorini, le fameux 
desservant du pauvre et savant presbytère de la Tranclière, 
lequel eut des relations personnelles avec Quinet et mérita 
son estime ^ 

Et maintenant fètera-t-on encore, ne fêtera-t-on point Quinet 
le 14 juillet; peu importe. Les orateurs ne pourront guère 
que se répéter. Demandons-nous sans plus attendre et en 
interrogeant directement Quinet lui-même quels furent ses 
titres à ces honneurs posthumes. 

II 

Quinet fut-il grand écrivain ? Aucun de ses panégyristes 

1. « Seul M. Quinet visita souvent, et une fois en compagnie de 
M. Xavier Marinier, le solitaire de la Tranclière. Qui furent étonnés de ren- 
contrer, dans ce sauvage coin de terre, un vrai savant, comme il en pousse à 
peine à l'ombre de nos grandes bibliothèques? Nos deux écrivains... Ils ne 
revenaient pas de la succession de tours de lorcc qui avaient été nécessaires 
pour produire celte perle de science positivement dans le désoil. Etant 
tombés sur cette trouvaille, ils eurent la pensée de la faire connaître à Paris, 
et bien assurément ils sen seraient fait honneur. M. Gorini les remercia et 
resta fort sensément dans son ermitage. En se résignant à ce refus, qu'ils 
eurent de la peine à comprendre, nos deux lettrés ne se doutaient guère que 
le bonhomme de savant, à sabots de bois, réservait à l'un d'eux et à beau- 
coup d'autres une flagellation, l'une des meilleures assurément qui eussent 
été administrées en ce siècle aux docteurs de la libre pensée '. u 

1. Vie d« M, Gorini, par M. l'abbé Martin, 2« cdilion, p. 88. Paris, 18C3. In-12. 



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n'a essayé de le soutenir ou même de l'insinuer. Sans doute, 
M. Buisson nous a bien expliqué que pour le juger impar- 
tialement, il est nécessaire de le remettre dans son cadre 
romantique et dans son milieu d'écrivains pires que lui; ce 
n'est pas assez pour être classé bon auteur d'avoir écrit moins 
mal que plusieurs ou même d'innombrables piètres auteurs. 
Quinet ne fut ou du moins n'est plus ni grand poète, ni grand 
prosateur. Son vers est flasque, mou, sans nerf, sans rien de 
vif, de saillant, de vivant. Ce n'est plus le vers complètement 
anémié et vague du dix-huitième siècle, mais ce n'est pas 
davantage le vers coloré et saisissant de Victor Hugo, le vers 
limpide et harmonieux de Lamartine. De la prose pâle et 
exsangue, faiblement rimée et point du tout rythmée; une 
langue surannée et conventionnelle, sans origrinalité aucune. 
Des vers d'écolier. Qu'on en juge par cette revendication 
germanique des deux rives du Rhin : 

Mais ce fleuve profond où navigue le cygne, 
Cette vallée en fleurs que parfume la vigne, 
Ces bois, cette prairie et ces bords sont à nous;