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Full text of "Études sur les arts du Moyen âge"

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ÉTUDES 



LES ARTS 

AU MOYEN AGE 



CALMANN LÉVY, EDITEUR 



OEUVRES COMPLETES 

DE 

PROSPER MÉRIMÉE 

Format grand in-S" 
Lettres a M. Panizzi 2 vol. 

Forniut grand in-18 

Carmen, Arsène Guillot, L'abbé Aubain, ctc 1 voL 

Chronique du règne de Charles IX 

Colomba, la Yénus d'Illc, ctc 

Les Gosaquks d'autrefois 

Dernières Nouvelles 

Les Deux héritages 

Episode de l'Histoire de Russie 

Études sur les Arts au moyen âge 

Études sur l'Histouie romaine 

Lettres a une inconnue 

Lettres a une autre inconnue 

MÉLANOES historiques et LlTTiRAIRES 

Mosaïque : Mateo Falcone, Vision de Charles XI, etc. 

Portraits historiques et littéraires 

Théâtre de Clara Gazul 



Paris- — Imp. N.-IVI DUVAL, 17, 'uo de l'Echiquier 



TTVV 



ÉTUDES 



SUR 



LES ART 

AU MOYEN AGE 

PAR 

PROSPER MÉRIMÉE 

DE l'académie française 

NOUVELLE-ÉDITION 



1?_ 



PARIS 

GALMANN LÉVY, ÉDITEUR 
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY IP.ÈRES 

3, RUE AU BER, 3 

1884 
Droits do reproduction et de traduction réservcsi 



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ÉTUDES 

SUR LES ARTS 

AU MOYEN ACAl 



ESSAI 

SUR 

L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE DU MOYEN AbE 

l'AUTlCULlÈREME.NT EN FRANCE 



Si l'on étudie les monumenls élevés depuis l'ère 
romaine jusqu'à la renaissance, l'histoire de chaque 
style d'architecture sera la même, comme si sespro- 
i^rès et sa décadence élaient soumis à une loi gé- 
nérale. Simples d'abord, les édifices s'ornent peu à 
peu; lorsqu'ils ont acquis toute l'élégance, toute la 
richesse que comporte le style auquel ils appar- 
tiennent, sans fiu'il en soit altéré, l'époque est venue 
de la pcilcction de ce slyle. ou, si l'on veut, de son 

1 



2 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

plus grand développement. Mais bientôt celte ten- 
dance à orner, à enrichir le fond original, dépasse 
la limite que nous avons marquée. Au lieu d'être 
accessoire, V ornementation devient le but principal. 
Naguère on admirait le génie d'un architecte, main- 
tenant ce sera l'adresse d'un ouvrier. 

Dèslorsil nefaut pluschercherdansunmonument 
une règle, une pensée générale qui aient présidé à 
sa disposition. D'ensemble, de système, il n'y en 
a plus, et le seul mérite auquel on prétende, c'est 
la finesse des détails, le précieux de l'exécution. 
Mais le goût se lasse, et d'autant plus vite qu'il 
s'est attaché à des minuties. On se fatigue donc 
bientôt de cette ornementation monotone dans ses 
caprices, et l'on cherche ailleurs des effets plus 
puissants et plus sûrs. 

Alors, on remet en honneur des types oubliés, ou 
bien quelquefois, choisissant parmi les éléments du 
style qu'on abandonne, on en compose un système 
nouveau, de même que l'on construit un palais avec 
les ruines d'un tem;^le renversé. 

Ainsi , de la décadence d'une architecture naît 
une autre architecture, non point toujours immé- 
diatement, car il faut encore des circonstances favo- 
rables à cette rénovation périodique. A l'architec- 
ture splendide et surchargée du Bas-Empire ne 
fiuccéda pas tout de suite une architecture nouvelle. 



ESSAI SUR l'auciiiilgtuul; uliliuiluse. 3 
L'art mourut en quchiuc sorte avec l'empire 
romain, et sa résurrection, au moyen âge, fut aussi 
lente que celle de la société qui se forma de l'amal- 
game des Romains et des barbares. Au contraire, 
lorsque la décadence d'un style a lieu en pleine ci- 
vilisation et quand les arts sont encore cultivés, ilest 
aussitôt remplacé par un autre style, car les artistes 
ne font jamais défaut, lorsque les événements ou les 
mœurs ne leur apportent pas des obstacles invinci- 
bles. C'est une mode remplacée par une autre mode. 
Arrivée au dernier terme de son développement, 
l'architecture byzantine tomba, vers la fin du 
xii° siècle, étouffée, pour ainsi dire, sous le poids 
de ses ornements; le siècle suivant vit s'élever une 
autre architecture, grave et sévère à son début, 
mais, qui, dans la suite, oubliant son origine, 
périt comme celle qui l'avait précédée, et, de même 
que celle-ci, après avoir laissé disparaître sous des 
ornements étrangers ses formes caractéristiques. 

Je me suis proposé d'étudier principalement la 
première de ces révolutions, qui s'opéra du xu" au 
xiii' siècle, et de montrer comment les deux styles, 
byzantin et gothique, si différents en apparence 
lorsqu'on les considère chacun à son point de 
développement, se confondent pour ainsi dire in- 
.sensiblement à leur point de transition. En effet, 
et c'est ce que je m'attacherai à prouver, l'art 



4 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

nouveau emprunta tous ses éléments à l'art qui 
le précéda, etlechangcmentd'anseul ijrincipcsuriit 
pour déguiser ces emprunts, et pour l'ornicr d'une 
masse de matériaux étrangers un ensemble har- 
monieux et icvètu d'un caraclci'c original. 



Pondant phisiours siècles, Ips monuments de l'ar- 
rliitecUire romaine, échappés aux. fureurs des bar- 
bares , furent les seuls modèles à suivre pour les 
constructeurs du moyen âge, de même que l'or- 
ganisation de la cité romaine offrit aux chefs bar- 
bares les bases de la sociélc qui se reforma après 
leur conquête. Mais, pour reproduire ces chefs- 
d'œuvre, il fallait des ricliesses, du goût et du repos, 
toutes choses qui manquaient alors absolument. 
Les imitations furent do;vj très-incomplètes, pro- 
portionnées qu'elles étaient aux ressources des 
imitateurs. Dans le petit nombre de ruines où 
nous pouvons encore juger de leurs essais, nous 
trouvons toujours la preuve de leur impuissance 
dans les palliatifs grossiers dont ils essayèrent de 
la cacher. Ils parvinrent, il est vrai, à copier la 



6 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

disposition des monuments antiques; mais, au lieu 
de ces blocs énormes taillés avec une si étonnante 
précision, que,, pour me servir de l'expression d'IIô- 
rodien, une muraille semblait formée d'une seule 
pierre ^ , ils durent se contenter d'un appareil 
moins beau et moins solide, mais d'une exécution 
plus prompte et plus facile. L'emploi de la brique, 
intercalée dans l'espèce de maçonnerie appelée 
opus incertum, avec le but évident de rétablir le 
parallélisme des assises, était déjà fréquent dans 
les derniers temps de l'empire ^ pour les con- 
structions rapides et d'une importance secondaire; 
le moyen âge l'adopta pour ses palais et ses ba- 
siliques ^. Tout nous prouve, d'ailleurs, l'embarras 
qu'on éprouvait à entreprendre toute bâtisse exi- 
geant quelque adresse ou quelque précision. Aussi 
les voûtes furent-elles rares, les arcades étroites. 
On donnait aux basiliques des toits en charpente, 
peut-être môme, dans la construction d'une église, 
entrait-il plus de bois que de pierre; de là ces 
incendies continuels dont Ihistoire ecclésiastique 
fournit des exemples à chaque page. Quant à l'or- 

1. Hérod., livre III, Septime Sévère. 

2. On dit que l'usage de la brique intercalée dans Vopiis in 
certiim s'introduisit sous Gallien. 

3. Restes d'un xenodochlum (hospice) à Metz ; quelques 
portions de la cathédrale de Trêves, et de l'église deSaint-Mar 
tin à Angers. 



ESSAI SL'Il L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE. 7 

nomentalion, on peut juger qu'elle était fort gros- 
sière, souvent presque nulle. Par exemple, à peine 
pouvait-on trouver des ouvriers en état de sculpter 
un chapiteau, peut-être même de tailler une 
colonne monolithe. Telle était la détresse à cet 
égard, que la ressource la plus ordinaire était de 
dépouiller les édifices anciens pour décorer les 
modernes. Charlemagnefit transporter, de Ravenne 
à Aix-la-Chapelle, des colonnes de granit qu'on ne 
sut pas même disposer convenablement \ Enfin, en 
voyant dans les édifices de son temps et des siècles 
suivants, le soin qu'on a mis à incruster de la ma- 
nière la plus apparente quelques fragments 
antiques mutilés, on peut se convaincre et de 
l'admiration des architectes pour l'art ancien et de 
leur désespoir de l'imiter. 

Outre la décadence du goût et l'ignorance géné- 
rale, on peut encore assigner une autre cause aux 
détestables constructions qui s'élevèrent du vi*' au 
X* siècle. Au milieu des révolutions continuelles, des 
guerres etdcs pillages auxquels l'Europe était livrée, 
la pensée d'avenir était éteinte en quelque sorte '' et 

1. Elles furent placées à riutérieur des arcades delà gale- 
rie supérieure. 

2. On counait cette idée bizarre répandue par le clergé, que 
le monde devait finir en l'an 1000. Elle fut habilement exploi- 
tée par les prêtres, qui vendaient à beaux deniers comptants 
une place en paradis. I^es richesses amassées par le clergé, 4 



8 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

les fondateurs (l'un édifice, loin de songer ;i la pos- 
térité, semblaient préoccupés de la crainte de ne pou- 
voir le terminer eux-mêmes. Point de ces grandes 
constructions entreprises sur de vastes plans, con- 
duites avec une sage lenteur, suivies avec un désir 
constant de perfection depuis la pose des fondements 
jusqu'au couronnement du faîte. On sentait le besoin 
d'acbever à la bâte, sous peine de ne laisser à ses 
contemporains qu'un morceau de ruines dont l'ori- 
gine même eût été méconnaissable. 

Tel fut l'état de l'arcbitecture depuis la destruc- 
tion de l'empire romain jusque vers la fin du 
x" siècle. Des édifices bâtis pendant cette longue 
péiiode de barbarie, il reste moins de souvenirs 
que des constructions romaines exposées à tant de 
ravages, minées depuis tant de siècles par la main 
du temps et celle desbommes \ 

cette époque contribuèrent puissamment à favoriser le grand 
développement de l'architecture au xi* siècle. 

1. II faut cependant noter que, sur la lin du règne de Char- 
lemagne et pendant quelques années après sa mort, une amé- 
lioration dans les arts se manifesta en France. Elle fut bien- 
tôt arrêtée par les invasions des Normands et la recrudescence 
de la barbario. 



Il 



An xi' pirclc s'opéra une oppère de renaissance 
(lesai'ts, prq)arée sans doute par la conslitiition de 
la société chrétienne. « C'est à partir de la lin du 
x" siècle que l'être social qui porte le nom de France 
est pour ainsi dire formé. Il existe; on peut assister 
à son développement propre et extérieur. Ce dé- 
veloppement mérite, pour la première fois, le nom 
de civilisation française \ » De cette époque, 
seulement date en France l'architecture du moyen 
âge; nous avons vu qu'on pouvait à peine donner 
ce nom aux informes copies dont je viens de parler. 

Ce premier style d'architecture moderne, le style 
roman, byzantin, lombard, saxon, quel que soi' 
le nom qu'on lui donne, et je ne les ai pns cilés tous 
se forma lui-même de plusieurs éléments distincts 
il puisa, mais inégalement, à plusieurs sources 

1. M. Guizot, Cours d'histoire moderne, tome III. 

1. 



10 ETUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

En première ligne, il faut toujours citer les souvenirs 
de l'architecture romaine, dont la puis:^ancc est 
telle, que nous en reconnaissons encore les lois ; 
quant aux autres causes , influentes aussi , mais 
à un moindre degré, je vais essayer d'en distinguer 
les principales. 

Les voyages, ou plutôt les pèlerinages en Orient, 
qui devinrent fréquents avec l'exaltation progres- 
sive de l'esprit religieux ^ donnèrent naturellement 
aux pèlerins, aux ecclésiastiques surtout, alors seuls 
dépositaires des arts et des sciences, l'occasion de 
voir et d'étudier dans la Grèce les monuments du 
Bas-Empire, et sans doute, en Asie, ceux que ve- 
naient d'élever les conquérants sarrasins. Des idées 
nouvelles, des procédés industriels furent les fruits 
immédiats de ces voyages. Nombre de pèlerins s'in- 
struisirent dans les arts de Byzance ou rapportèrent 
le récit de ses merveilles et le désir d'appeler dans 
leur patrie les hommes qui savaient les pro- 
duire ^. 

Au reste, on comprendra combien il est difficile 



1. Voir, dans M. Bodin, Recherches sur l'Anjou,\es nombreux 
voj'ages en terre sainte de Foulques Nerra. 

2. Déjà, et deux siècles plus tôt, un grand nombre d'artistes 
grecs étaient venus en Occident, fuyant les persécutions des 
iconoclastes. Les motifs exposés plus haut avaient sans doute 
empêché les résultats heureux que pouvait avoir cette émigra- 

ti..)!l. 



ESSAI SUR L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE. H 

aujourd'hui d'apprùcier l'ûlenduc de l'influence 
que la Grèce et l'Orient exercèrent sur l'architec- 
ture occidentale. Tant de révolutions ont changé la 
face des villes de l'Orient ! et nous qui pouvons à 
])cine deviner quel était l'état de la France au xi^ 
siècle, comment pourrions-nous espérer connaître 
celui de l'Asie? Ces recherches, d'ailleurs, toutes 
curieuses qu'elles seraient, n'entrent point dans 
mon plan. Je n'ai à parler que des monuments de 
la France et je dois me borner à signaler en général 
rinllucnce que l'Orient exerça sur notre architec- 
ture naissante. Une tradition conservée dans toutes 
les histoires ecclésiastiques suffirait seule pour la 
constater. Combien d'églises ne citent-elles pas, 
bâties sur le plan de celle du Saint-Sépulcre à Jéru- 
salem î 

La forme et la disposition des édifices religieux 
furent encore modifiées par les besoins ou les ha- 
bitudes de la portion du clergé qui les faisait con- 
struire. Les ordres monastiques surtout, disséminés 
sur toute l'étendue de la France, possManl seuls 
quelque savoir, jouissant de nombreux privilèges, 
de grandes richesses, se distinguaient entre eux par 
des pratiques particulières, que chacun regardait 
comme plus agréables à Dieu que celles des autres 
communautés. Or, on sait que la plupart des ar- 
chitectes d'alors étaient des ecclésiastiques; tou- 



12 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AOF". 

jours préoccupés d'idées ascétiques, ils inlrodiii- 
sirent dans le plan et les détails de leurs églises une 
foule d'allusions dontlesens mystique nous échappe 
souvent aujourd'hui, mais dont l'existence n'en est 
pas moins incontestable. 

Enfin, il faut encore tenir compte et des besoins 
nés de notre climat, et des mœurs nationales, qui 
durent nécessairement influer sur les emprunts 
faits aux étrangers. 

Peut-être même, surtout dans les procédés de con^ 
slruction et dans les détails de décoration, doit-on 
admettre comme des conséquences de nos habitudes 
nationales, et certaines pratiques plus ou moins 
bizarres, et certains ornements d'usage local , soit 
que ces pratiques et ces ornements fussent trans- 
mis par les peuples barbares qui formaient une si 
grande partie de la société moderne, soit qu'ils 
fussent introduits seulement par le caprice des 
ouvriers qui dès lors voulurent se distinguer par 
quelques innovations. 

Je résumerais donc ainsi les éléments qui concou- 
rurent à former l'architecture du xii« siècle : 

\° Les souvenirs ou l'hnitailon de l' architecture 
romaine. Ils sont évidents partout, mais plus particu- 
lièrement dans le midi de la France, oîi le* mœurs 
et les arts de Rome s'étaient naturalisés de bonne 
heure, et se conservèrent le plus longtemps. Rien de 



ESSAI SUll L'AIlCllITF.CTlMil': Ul^ LIGI KUSi':. i;} 

plus commun, en ri'ovonce et dans le Languedoc, 
que de rencontrer des chapiteaux, des moulures, 
{)lusieurs détails d'ornement exactement copiés d'a- 
près des modèles antiques. Les églises de Vienne, 
d'Arles, de Saint-Gilles, d'Alct, en fourniront de 
nombreux exemples. 

2** L'imitation des architectures néo-grecque et 
orientale, importée par des étrangers ou par des 
artistes nalionanx qui les avaient étudiées dans 
leurs voyages. On peut citer comme preuves le plan 
et la disposition d'un grand nombre d'églises, sur- 
tout sur les bords du Kliiii; les coupoles et beau- 
coup de détails d'ornementation; l'emploi d'ap- 
pai'cils, présentant des alternances de couleui's, 
tels qu'on en voit au portail de Sainte-Foy à 
Scliclestadt, à Trêves et à Maguelonne ; le goût 
des incrustations et des mosaïques ; enfin, le style 
général des sculptures, et jusqu'aux costumes que 
l'on donna aux statues de saints et de rois. 

3" Les idées mystiques et les convenances de cer- 
taines corporations religieuses. J'attribue à ces cau- 
ses, d'abord les plans extraordinaires de quelques 
églises % leur orientation, l'allongement des chœurs, 

I. Je n'ai pu examiner par moi-même certaines églises de 
templiers à deux nefs, comme il en existe, dit-on, on Alletua- 
gne. J'en connais plusieurs circulaires ou polygonales, etcoidi 
forme paraît avoir été souvent préférée par les chevaliers du 
Vemple. 



14 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

la disposition des chapelles, rayonnant autour du 
chevet, le choix des sujets dans les bas-reliefs, et 
les animaux symboliques qui y figurent en si 
grand nombre; enfin, dans la décoration, une 
foule de détails qu'il sérail trop long d'énumérer. 

4° Les besoins du climat et les mœurs nationales. 
On est étonné de trouver si peu de traces de cette 
influence. Les toits des églises, par exemple, furent 
longtemps trop plats pour le climat du Nord : cepen- 
dant, si on les compare à ceux de l'Orient, ils offri- 
ront des différences encore sensibles. Les ouver- 
tures des fenêtres, la clôture des églises, les gale- 
ries basses et couvertes peuvent encore avoir été 
modifiées par le besoin de jour et la nécessité de se 
prémunir contre le froid et la pluie. On peut encore 
attribuer aux mœurs du temps, aux habitudes des 
guerres civiles, l'apparence toute militaire de cer- 
taines églises telles que celles de Maguelonne, de 
Spire, de Gandes, etc. 

5° Le goût national. Quelques motifs d'architec- 
ture, dont on ne trouve point d'analiîgues, dans 
l'Orient ni dans l'antiquité, sont peut-être des in- 
ventions propres à l'Europe du moyen âge. De ce 
nombre , je citerai les toits à angles saillants et 
rentrants des tours rhénanes, et plusieurs variétés 
d'appareils qu'il serait fastidieux de décrire; enfin 
aussi, quelques ornements , — les zigzags, par 



ESSAI SUR L'AIICIIITECTUHE RELIGIEUSE. 15 

cxomple — qu'on ti-ouve dans les plus anciens do 
nos édillcos *, les billelles, les frcltes, etc. 

Au surplus, il faut bien observer que, dès les 
débuts de cette renaissance, les effets en furent très- 
différents dans nos provinces, selon qu'elles se liou- 
vaient plus ou moins immédiatement placées sous 
l'une ou l'autre des influences que je viens d'énu- 
mérer. Telle ville, par exemple, qui avait conservé 
de grands monuments romains, s'efforça toujours de 
les reproduire; ou trouvera là des souvenirs anti- 
ques qu'ailleurs on chercherait vainement. Dans 
l'architecture romane, on le sait, les pilastres sont 
fort rares; or, on n'en trouve guère que dans les 
villes oii de grandes constructions romaines encore 
existantes en fournissent des modèles naturels, pour 
ainsi dire. ALangres, saint Mammès copia les pi- 
lastres cannelés de l'arc de Constance Chlore; Saint- 
Lazare d'Autun, ceux des portes d'Arroux et de 
Saint-André. La nature des matériaux contribua 
beaucoup aussi à produire des différencesmarquées 
entre les constructions contemporaines de nos pro- 
vinces. Là, par exemple, oîi pour bâtir on avait une 
pierre calcaire facile à tailler, la sculpture fit des 
jjrogrès rapides. 

L'emploi du granit, au contraire, en arrêta l'es- 

1. On dit cependant qu'on en voit un exemple dans le palais 
de Dioclétien à Spalatro. 



IC ETUDES SUR LES AUTS AU MOYEN AGE. 

SOI', Celle obscrvalion ne peut éch:ipi)cr au voya- 
geur qui visite sucessivement les églises du Poiiou 
et celles de la Bretagne. — Les couleurs tranchées 
des produits volcaniques donnèrent aux architectes 
de l'Auvergne et du Velay, une grande facilité pour 
décorer leurs édifices par des incrustations et des 
alternances de couleurs. — Enfin, l'emploi de la 
brique, seule ou mêlée à la pierre, donna lieu à do 
notables modifications dans la bâtisse, et, dans les 
pays oi!i l'on en fait usage, elle joue un lûle dans 
l'ornementation. 

Beaucoup de moulures, peut-élre entre autres 
les dénis de scie ; variété très-commune du zigzag 
dont je parlais tout à l'heure, durent leur origine à 
une certaine disposition des briques dans l'appa- 
reil \ 

1. M. Eugène Delacroix, dans son voyngs à Maroc, a vu les 
briques employées presque comme unique moyen d'ornemen- 
tation. Des lits de briques, en encorbellement les uns au-dessus 
des autres, forment des corniches ; placées à des intervalles 
égaux, elles servent de motlillons ou de rniitules; rangées obli- 
quement, elles figurent des dents de scie, etc. 



m 



Un dos premiers eiïcls de la renaissance du 
xi'' siècle se fait sentir dans les soins nouveaux ap- 
portés à l'exécution matérielle trcs-négligée jusqu'a- 
lors. On sent l'augmentation des ressources, le savoir- 
faire des ouvriers, surtout la préoccupation de durée. 
Déjà les plans s'agrandissent, et l'op s'attache en 
mém3 temps à donner aux églises une apparence 
monumentale, et à les mettre, par la solidité de 
leur construction, à l'abri des catastrophes qui na- 
guère les dévastaient presque périodiquement. Des 
voûtes remplacent les toits en charpente , et leur 
portée atteste que l'art de bâtir a fait rapidement de 
sensibles progrès. Aux lourds piliers rectangulaires 
des basiliques carlovingiennes, on substitue des co- 
lonnes * tantôt isolées, comme à Saint-Savin, tantôt 
engagées, comme dans la nef de Saint-Germain des 

1. Comparez l'église circulaire d'Aix-la-Chapelle avec celle 
de Iliciix-Mérinville (Aude). 



18 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Prés. Presque toujours elles sont isolées autour du 
chœur qu'elles enferment dans un hémicycle, de- 
rière lequel circulent les bas côtés. Les colonnes 
vont devenir, d'ailleurs, un des éléments les plus 
ordinaires de la décoration. On en ilanque les por- 
tes, les fenêtres; on en fait les rayons des roses; 
souvent même elles servent à décorer une surface 
lisse en soutenant une arcature figurée. 

La sculpture, longtemps abandonnée, reparaît 
alors, et joue même un rôle considérable dans la 
décoration deséglises. Desstatues souventcolossalos, 
des bas-reliefs garnissent les parois et les tympans 
des portails; les corniches, les modillons, toutes les 
parties saillantes de la bâtisse reçoivent mille formes 
capricieuses où s'exerce l'imagination inventive des 
sculpteurs; souvent même les façades présentent 
des suites de niches ou des arcades, qui n'ont d'autre 
but que de servir d'encadremenJ, à des figures de 
ronde bosse ou de bas-relief *, En même temps, la 
peinture s'unit à la sculpture ; non-seulement les 
parties lisses de l'intérieur des églises sont revêtues 
de fresques ^ mais les statues, les bas-reliefs, les 
chapiteaux, tous les ornements sculptés sont peints 
et rehaussés d'or et de couleurs brillantes. 

Il n'est peut-être pas hors de propos de remarquer 

1. Voir la façade de Notre-Dame à Civray, 

2. Voir l'église de Saint-Savia, 



ESSAI SUR L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE. 19 

ici l'étalage de luxe el de richesse où se complaît la 
sculpture de celte époque. Non-seulement les rois, 
mais les saints sont représentés couverts de vôte- 
]iionts magnifiques, où sont prodigues les broderies 
cl les perles^. Les chapiteaux des colonnes, leurs 
fûts mêmes, les archivoltes, étalent une profusion 
de pierreries. L'éclat des couleurs et des dorures ne 
paraissant pas suffire à l'illusion, on a souvent in- 
crusté dans la pierre ou le marbre des morceaux de 
verre coloré, d'un effet plus certain que la peinture. 
On dirait que les artistes ont toujours devant les 
yeux l'image de la Jérusalem céleste, toute resplen- 
dissante d'or et de rubis. 

La décoration d'une église est graduée. Je m'ex- 
plique : la façade expose tout d'abord la richesse du 
monument ; elle est destinée à donner une idée gé- 
nérale de sa màignificence; elle est, si j'ose me servir 
d'une comparaison aussi profane, elle est à l'église 
ce que l'ouverture est à un opéra. On entre dans un 
vestibule sombre, que les excommuniés n'osent 

1. Dans un âge grossier, lorsqu'un artiste veut représenter 
un personnage vénérable, sa première idée, c'est de le revêtir 
d'un costume magnifique. Ce ne fut que par un raffinemenit; 
tardif qu'on parvint à produire la même impression par un 
moyen tout contraire : \'expression suffit alors pour faire res- 
sortir la grandeur morale ; mais il faut non-seulement que 
l'art touche à la perfection, mais encore que le goût du pu- 
bi'C soit -assez culiivé pour comj)r'.'ndre les inteiitions de l'ar- 
tib'e 



20 ETUDES SUR LES ARTS AU "lOYEN Kn^. 

l'iMiicIiir; puis vient la nef, \)\ua ciaii'o, oîi l'ornc- 
mentation est répartie avec sobriété. Tout le luxe, 
toute la recherche, les détails les plus riches et les 
plus élégants sont réservés pour le chœur, qui est 
aussi la partie de l'édifice la plus éclairée, comme 
pour attirer forcément les regards des fidèles vers 
la partie la plus sainte, celle où se célèbrent les di- 
vins mystères. 

Je vais brièvement passer en revue les différentes 
parties de la construction byzantine. 

Les plans des églises sont d'une si grande variété, 
qu'on ne pourrait guère les réduire à des règles 
générales. Quelquefois, ils conservent la forme des 
premières basiliques, un rectangle terminé à l'O- 
rient par un hémicycle ; seulement, le chœur, à 
partir du xi" siècle, prend un accroissement consi- 
dérable et le chalcidique ou le transept tend à s'éloi- 
gner de r^^w/c/e. Plus fréquemment on trouvelaformc 
de croix latine, rarement la croix grecque Mci,ron 
voitdes églises circulaires ou polygonales' ailleurs, 
le chœur seul a cette disposition ^. Enfin, dans quel- 
ques provinces, un hémicycle termine les deux 
extrémités orientale et occidentale, et un transept 



1. Saint-Geiiest à Nevers, Sainte-Croix à Montmajour. 

2. Sainte-Croix à Quimperié et l'église de Rieux-Mérin- 
ville. 

3. CliarrouXr 



ESSAI SUR L'ARCUITECTUUE RELIGIEUSE. 2i 

srparc chaijue hémicycle do la nef'. Co ii'csl pi'nt 
i"i le lieu de rechercher la cause de ces variations 
de plan; il serait, d'ailleurs, hien difficile aujour- 
d'hui de faire la part et de ce qui se rapporte aux 
idées mvsLiques de l'époque, et de ce qu'il faut atlri- 
huer soit au caprice des architectes, soit à des 
causes accidentelles et locales. 

De très-bonne heure les façades furent flanquées 
de tours, quelquefois une seule tour surmonte la 
porte principale"-; ailleurs on en voit aux extrémités 
orientale et occidentale, encadrant pour ainsi dire 
luule l'église '\ Les tours onlundoublebut, d'abord 
elles annoncent de loin les églises, puis elles peuvent 
aussi servir à la défense, car, à cette époque, il 
fallait une force réelle pour s'assurer le repos. 
Cette destination des tours est suffisamment prou- 
vée parles entraves que les rois et fes communes 
apportèrent souvent à leur érection, craignant sans 
doute qu'elles ne devinssent un instrument de rébel^ 
lion ou de tyrannie. Carrées d'abord, puis octogones, 
les tours romanes dominent les toitsde la nef,maisnc 
s'élèvcntpasàuue hauteur considérable. Leuramor- 
lissement le plus ordinaire fut un toit aplati; ce ne 



1. Cathédrale do Verdun, cathédrales de \Vorms, de Bonn, 
etc. 
L'. Sainte-lladegoiide à Toitiers. 
3. Cathédrale de W'urnis, el plusieurs fglises de Cologne.. 



22 ÉT«H)ES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

fut, je crois qu'au xu" siècle qu'on commença à les 

surmonter d'une pyramide de pierre *. 

La muraille occideniale(c'est presque toujours la 
façade) est percée d'ordinaire d'une ou de plusieurs 
portes, en nombre correspondant à celui des nefs *. 
Sur leurs archivoltes et leurs pieds-droits, la sculp- 
ture a réuni toute sa puissance d'ornementation ; on 
peut considérer la porte centrale comme le morceau 
capital, le chef-d'œuvre de l'artiste. Au-dessus de 
cette porte se trouve une fenêtre souvent en rose, 
dont le diamètre, très -médiocre d'abord, s'aug- 
mente progressivement jusqu'à devenir, vers la fin 
du xii" siècle, égal ou supérieur à celui de la porte. 
Un fronton termine la façade, plus aigu que les 
frontons antiques; queIqucfois.il contient une niche 
ou bien un œil-de-bœnf. Ainsi, dans la façade on 
compte le plus souvent trois divisions horizontales, 
marquées par deux corniches ou deux moulures 
très-saillantes, la première au-dessus de la porte, la 
seconde au-dessus de la rose. Je ne parle, bien 

1. Ce fait a été contesté ; je citerai pourtant comme un exem- 
ple de flèche en pierre, dans le xii« siècle, le clocher qui sur- 
monte le transept de Sainte-Foy à Schelestadt. Sa forme très- 
remarquable (les arêtes sont courbes) rappelle les plus ancien- 
nes constructions indiennes. 

2. Excepté dans les églises à double apside ; leurs portes 
sont alors percées ou sur les faces latérales, comme à Verdun 
et à Worms, ou bien à droite et à gauche de l'apside occiden- 
tale, comcie à Trêves. 



ESSAI SUR L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE. 23 

entendu, que des cas les plus ordinaires et des édi- 
fices construits avec assez de soin pour qu'on les 
puisse considérer comme types. 

Passons à l'intérieur. Outre les divisions paial- 
K'ies à l'axe de l'église et formées par des arcades, 
toute église romane a quatre divisions per- 
pendiculaiics à celles-ci et d'ordinaire bien mar- 
quées. D'abord, c'est ou un vestibule intérieur, 
ou bien une distribution particulière de la partie 
occidentale de la nef, indiquant la place occupée 
dans la primitive église par les catéchumènes. 
Cette séparation paraît s'être conservée par tra- 
dition et sans objet apparent, fort longtemps après 
que les usages des premierschrétiens étaient tombés 
en désuétude ; vient ensuite la nef; puis le transept, 
ou, dans les basiliques, le chalcidiquc ; enfin, le 
chœur. Cette disposition, toujours marquée par des 
différences dans l'architecture , ne souffre guère 
d'exception que dans les églises circulaires ou dans 
celles qui ont une double apside. . 

En général, la couverture d'une église se com- 
pose de trois toits, dont un pour la nef principale, 
et deux autres pour les nefs latérales, ces derniers 
n'ayant qu'une seule pente. Plus rarement voit-on 
un seul toit pour toute une église, et, dans ce 
cas, les bas côlés ont d'ordinaire un étage supérieur. 
Au lieu de cet étage supérieur , on trouve plus 



24 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

communément une étroite galeric.pratiquée clans 
répaisscur du mur de la nef et se prolongeant au- 
tour du chœur *. Des arcades marquent cette gale- 
rie, et son emploi est devenu si hahiluel dans l'ar- 
cliitecture byzantine, que, lorsqu'elle manque 
réellement, on la voit presque toujours figurée '. 

Les fenêtres sont rares dans l'architecture byzan- 
tine. Il n'y en a qu'une dans le haut de chaque 
travée de la nef, une autre dans les bas côtés, toutes 
fort étroites; ou, si leur diamètre dépasse quel- 
ques pieds, on les divise par des colonncttes en deux 
arcades que surmonte un œil-dc-bœuf. Quoique 
plus éclairées que les basiliques orientales, nos 
églises sont encore fort sombres. 

Rarement dans les transepts existc-t-il de division 
longitudinale semblable à celles de la nef ; on en 
voit cependant qui ont de véritables bas côtés dis- 
tingués par une ou deux rangées d'arcades ^. La dis- 
position la plus ordinaire présente uns chapelle 
semi-circulaire pratiquée dans un renforcement du 
mur orientai. Au milieu du transept s'élève une 

1. Il y a des églises cù cette galerie est extérieure, comme 
à Spire et dans quelques villes rhénanes. 

2. Il me semble que la pratique la plus ancienne a été de 
donner aux bas côtés un étage supérieur; la galerie fut une in- 
novation, ou, si l'on veut, une altération du style primitif. 

3. Sainte-Marie du Capitoie à Cologne, la cathédrale de 
Soissons. — Je crois qu'une disposition semblable existait au- 
trefois dans l'église de Cluny. i 



ESSAI SUR L'AUCllITECTLUE RELIGIEUSE. 25 

coupole, c'est la voûte la plus haute de l'ôglisc; 
quelquefois, elle est encore surmontée d'une tour 
moindre que celle de la façade. Cette addition de 
hauteur et de poids nécessite un renforcement con- 
sidérable des piliers placés à l'orient de la nef, et 
de ceux qui leur correspondent à l'entrée du chœur. 
Là, sans doute pour cacher le nu de ces quatre 
piliers, on multiplia les colonnes engagées, peut- 
être aussi observa-t-on des lors qu'en groupant un 
faisceau de colonnes, il résultait du jeu de la lumière 
et de l'ombre une apparence de diminution dans la 
masse. De l'entrée des transepts, on transporta bien- 
tôt les faisceaux de colonnes dans la nef, et dans 
la suite, lorsque l'art gothique eût remplacé leslylo 
hvzantin, onappiit à tirer de cet agencement un 
parti tout nouveau. 

L'aire du chœur fut presque toujours plus éle- 
vée que celle de la nef, d'abord afin de permettre 
aux assistants de voir l'oflicianl à l'autel, puis 
alln de donner un peu de jour aux cryptes ou ca- 
veaux sur lesquels le chœur est placé, car l'eni- 
[)lacement du chœur fut ordinairement marqué par 
le tombeau d'un saint*; à son défaut, la crypte rap- 
pelait les premières persécutions du christianisriio 
et le mystère dont il entourait ses pratiques. Elle 

1. Saiuto-Radegonde à Poiiiers, la catliécLi-ale de Bonn. 

2 



20 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE, 

servait encore de dépôt pour les reliques, et même 
de chapelle privilégiée. 

Lorsque l'allongement du chœur devint une 
règle constante, l'apside, qui longtemps avait ren- 
fermé le maître-autel, se transforma en une grand(3 
chapelle, qui de très-honne heure fut dédiée à la 
Vierge. Sa forme la plus commune fut semi-cir- 
culaire, ou hexagonale ; cependant, il existe des 
exemples anciens, rares il est vrai, d'une autre 
forme*, ou môme de la suppression totale de l'ap- 
side -. D'autres chapelles, d'abord au nombre de 
deux, puis de quatre, de six, quelquefois même 
davanlago, cnlourèrcnt le chevet de l'église, dis- 
posées de chaque côté de la chapelle de la Vierge. 
L'idée bizarre de représenter dans le plan d'une 
église l'instrument, l'emblème de notre salut, pa- 
raît avoir cherché, dans l'addition de ces chapelles, 
l'imitation de la couronne du Christ ou du nimbe 
qui entoure sa tète. On doit encore peul-êlre attri- 
huer à une allusion mystique le nombre presque 
constamment impair de ces chapelles. Je ne me 
rappelle qu'un seul exemple qui fasse exception à 
cette pratique, c"cst le chœur de Saint-Hilairc à 



1. Saint-Martin d'Angers : le chœur, du xii« siècle, a la forme 
d'un trapèze. 

2. Saint-Pierre à Poitiers, Saint-Martin à Worms, plusieura 
églises d'Auvergne. 



ESSAI SUR L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE. 27 

Poitiers. On peut dire en général que le nombre des 
cliapellcs correspond à celui de arcades dans 
l'hémicycle du chœur. 

L'ornementation des églises byzantines est extrê- 
mement variée, et, comme je l'ai dit plus haut, il n'y 
a guère de parties de la construction qui n'aient 
oITert des motifs à la sculpture. Les représentations 
d'hommes ou d'animaux de ronde bosse ou de bas- 
relief y sont fort nombreuses. Non-seulement les 
tympans et les frises en sont couverts, mais ce 
même genre de décoration s'applique encore aux 
modillons, aux corniches, aux chapiteaux. On voit 
jusqu'à des soubassements formés par une masse 
d'hommes et d'animaux sculptés *, D'ailleurs, il ne 
faudrait pas croire que celte immense variété de 
compositions ne fût pas réglée par quelques lois 
ou par quelques usages. On est frappé, au con- 
traire, de la répétition continuelle d'un certain 
nombre de sujets. Ainsi la figure du Christ entouré 
des Apôtres occupe presque toujours le tympan 
de la porte principale. Le Jugement dernier, les 
Vierges sages et les Vierges folles, la Nativité, etc. 
sont des sujets de prédilection qu'on croirait af- 
fectés aux portes. Quelquefois, mais plus rarement, 
Cl trouve l'illustration de la légende qui retrace 

1. A f^aint-Gilles, par ecemple. 



2>S ÉTUDES SUR LES AliTS AU MOYF.:: A HE. 

i,i vie du jialron de l'église'. Ce l'uL |ioiU-èli'e, un 
souvenir antique qui fil placer en évidence sur les 
portails les douze signes du zodiaque ; mais je crois 
que c'est plutôt ù l'ignorance des ouvriers qu'à cer- 
tains calculs mystiques ou astronomiques qu'il 
faut attribuer les inlerverlissements qu'on remar- 
que très-souvent dans la disposition des signes. 

A part ces sujets, et d'autres faciles à expliquer, et 
dont la [)osition semble soumise à certaines règles, 
il serait impossible d'entrer dans le détail ou même 
de spécifier le caractère de tous ceux qu'on a jetés 
avec profusion sur les stylobates, les archivoltes, 
les pieds-droits, sur presque tous les membres de 
l'architecture. Rien de plus commun que d'en 
trouver de ridicules ou d'obscènes. On peut remar- 
quer pourtant la prédilection des artistes pour les 
compositions tragiques et effrayantes, surtout pour 
la représentation des supplices que l'enfer réserve 
aux pécheurs. Ils se sont complu à montrer des 
diables hideux, des monstres bizarres déchirant, 
tûrlurant des damnés. L'intention d'agir par la 
teireur sur les imaginations est évidente, et l'on di- 
rait (jue, par ces images de supplice, les artistes ont 
voulu venir en aide à l'éloquence des prédicateurs*. 

1. Église d'Andlau. 

2. Il faut se rappeler qu'alors les prédicateurs et les sculp- 
teurs appartenaient souvent au même couvent. Plusieurs moi- 



ESSAI SUU L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE. 20 

Eniin il n'csl pas inutile do faire observer le grand 
noiiil-re d'animaux réels ou l'anlasliques originaires 
de rOricMil qui ligureiil sur ces bas-reliefs. Ce sont, 
je crois, autant de souvenirs des pèlerinages qui 
formaient alors le texte de tous les récits pojju- 
1 aires \ 

L'emploi des compositions de bas-i'cliefs repré- 
sentant des êtres animés à la décoration des cha- 
piteaux, que pour cette raison on nomme historir's, 
bien que très-répandu, ne fut pourtant point géné- 
ral ; quelques provinces, celles de l'Est surtout, 
en ont usé sobrement. En xVlsace, un chapiicau 
historié est une exception , tandis que, dans le 
centre et le midi de la France, c'est une forme 
presque constante. 

Concurremment avecles chapiteaux historiés, on 
en voit d'autres ornés de feuilles fantastiques, tou- 
jours variées d'espèce, mais offrant presque toutes 
dans leur corbeille le galbe du chapiteau corin- 
thien. Je ne connais guère qu'un seul chapiteau 
dont le profil soit tout à fait propre au moyen âge, du 
moins je n'ai jamais vu son analogue dans le Bas- 

lies se rendirent cé'èbres par leurs talents dans les arts aussi 
lii'jn que par leur éloquence. 

1. A Vezelay, par exemple, on voitdes chameaux, des lions: 
à Saint-Sauveur de Nevers, des élojiiiants, des dromadaires, ctc; 
[)'res(iue partout la fameuse SUnorrjue, si célèbre dans les con- 
tes orientaux. 

2. 



30 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Empire. C'est le chapiteau cubique de l'Alsace et des 
bords du Rhin. C'est un type constant dans ces pro- 
vinces pendant toute la durée de la période byzan- 
tine *. Une remarque fort importante que je ne 
dois point oublier ici, c'est qu'à la mode du chapi- 
teau historié, même dans les provinces oîi elle fut le 
plus en vogue, succéda, vers la fin du xii° siècle, 
celle du chapiteau à feuillages fantastiques, laquelle 
régna presque exclusivement pendant toute l'époque 
de transition^. 

Je viens de passer en revue les détails, et, si je 
puis m'exprimer ainsi, les membres de l'architec- 
lure des xi' et xii^ siècles; je vais maintenant es- 
sayer d'apprécier le caractère de son ensemble. — 
Je suppose qu'un voyageur absolument étranger à 
l'élude de l'architecture entre dans une église 
comme il y en a tant en France, commencée dans un 
style et finie dans un autre, ayant par exemple, une 
nef du xi^ au xii" siècle, et un chœur du xiii^ auxiv*. 
L'impression générale qu'il recevra de ces deux 
parties sera toute différente; pourtant, s'il vient à 

1. Sainte-Marie du Capitole à Cologne; Rosheim et Maur- 
moutier (Bas-Rhin). 

2. On suit comme pas à pas cette transition dans la nef de 
Saint-Julien au Mans. Les bas côtés du xi^ siècle ont des cha- 
piteaux historiés ; la grande nef du xn^ a des chapiteaux 
à feuillages, parmi lesquels on en voit deux ou trois qui offrent 
de petites figurines sortant de l'aisselle des feuilles. Ce mé- 
lange oITre les ilernitTS souvo:!::- ■]■'. clnpiîO'Ui h'sforié. 



ESSAI SUR L'ARCniTECTURE RELIGIEUSE. 31 

comparer leurs détails, il n'en pourra point d'abord 
saisir aussi facilement la dissemblance; car je 
suppose qu'il ne connaît point les nuances d'or- 
nementation, d'ailleurs fugitives, dont l'habitude de 
l'observation permet d'apprécier la date au premier 
coup d'œil-Des deux côtés, il verra des colonnes 
groupées en faisceaux, des chapiteaux de feuillages, 
une riche ornementation, une sculpture finie et mi- 
nutieuse. Cependant, il emportera l'idée que la nef 
et le chœur ne datent point du même temps. Il 
est même impossible qu'il ne fasse pas cette re- 
marque, savoir, que la nef offre l'apparence de la 
solidité, qu'on a même sacrifié à cette apparence et 
qu'on l'a exagérée, tandis que le chœur lui semblera 
d'une surprenante légèreté, et, partant, il sera con- 
duit à croire que cette légèreté a été systématique. 

Dans cette différence d'impression, je trouve, en 
dernière analyse, un jugement plus sûr que celui 
qu'on ferait porter uniquement sur certains dé- 
tails, dans lesquels plusieurs antiquaires ont fait 
résider toute la différence entre le style byzantin et 
celui qui lui a succédé et que l'on nomme com- 
munément gothique. En effet, toutes les parties de 
la construction gothique, on pourrait les retrouver 
dans la fabrique byzantine; les détails d'orne- 
mentation offriraient même, dans bien des cas, des 
analogies frappantes. 



32 ÉTUDES SUR LES AUTS AU MOYEN AGE. 

Apparence de solidité d'une part, apparence 
de légèreté de l'autre, voilà des caractères qui ne 
peuvent se confondre. Je me hâte de les dévelop- 
per, A la première vue d'une église romane, on est 
frappé de sa largeur comparée à sa hauteur. Sur 
ce point, il serait inutile de formuler une règle 
mathématique; mais, si le rapport de ces dimen- 
sions est variable quant aux chiffres, l'apparence 
d'une large base est constante. Ni les voûtes ni les 
arcades ne sont fort élevées. Toujours remarqua- 
blement épais, les murs sont encore renforcés de 
contre-forts, dont les dimensions s'accroissent avec 
la hauteur du monument. Si l'on examine la masse, 
01 observera la prédominance des parties pleines 
sur les vides. Ainsi les fenêtres n'occupent, dans 
chaque travée, qu'une fort petite place, et leur ou- 
verture est encore rétrécie par des colonnes qui 
leur servent de chambranle ou les divisent par le 
milieu. Les colonnes sont fortes, souvent trapues, 
les piliers massifs, et les colonnes engagées qui 
montent le long des murs de la nef jusqu'aux re- 
tombées des arcs doubleaux, peuvent, en raison de 
leur importance, passer pour de véritables contre- 
forts intérieurs. 

Etudions les mêmes parties dans une église go- 
thique; nous remarquerons d'abord, à l'extérieur, 
la hauteur de sa façade et l'élancement de toute 



ESSAI SUR L'ARCillTECTL'RE RELIGIEUSE. 33 

la constriuiion ; à rinlériinir, l'élévalion des arca- 
des, celle dos voûtes pour ainsi dire suspendues 
sur de minces colonnelles. Au lieu de ces piliers 
lourds et robustes, nous verrons des piliers élevés 
dont le diamètre réel est déguisé par leur plan en 
étoile, et par la multiplicité des colonnelles grêles 
qui les composent. On peut comparer les premiers à 
un tronc de chêne, les seconds à un faisceau de ro- 
seaux légers. Les fenêtres, tout à l'heure si étroites, 
occupent maintenant tout le haut de la travée, et 
les meneaux qui les divisent sont si longs et si 
minces, que, loin de paraître ajoutera la solidité 
de l'arc qui les surmonte, on conçoit à peine qu'ils 
résistent à l'effort du vent. Au-dessus des premières 
arcades règneiine galerie, non plus sombre comme 
dans les églises romanes, mais ouverte à jour des 
deux côtés, en sorte qu'on dirait que toute la partie 
sui)érieure de l'édifice, son toit et ses voûtes, n'ont 
pour tout appui que des colonnelles fragiles, 
qu'un faible choc mettrait en pièces. 

Eh bien , ces galeries, nous les avons vues dans 
les basiliques romanes, mais basses et ouvertes 
seulement à l'intérieur; ces faisceaux de colonnes, 
nous les avons vus, mais lourds et massifs. Celle divi- 
sion des fenêtres par meneaux, nous en avons vu 
le principe dans les colonnes qui séparent en 
deux arcades les fenêtres byzantines ; ces co- 



34 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

loniies, appliquées au mur de la nef pour soutenir 
les retombées des voûtes , nous les avons vues, 
mais épaisses et comme une garantie surabondante 
de force et de résistance. En un mot, chaque tra- 
vée, dans les deux styles, se compose des mêmes 
éléments : seulement, dans l'une le but des archi- 
tectes a étélasolidité ; dans l'autre la légèreté. 



IV 



Jusqu'ici, j'ai évité de parler d'une forme que, 1b 
plus souvent, on regarde comme absolument carac- 
téristique, et qu'on propose même comme une dis- 
tinction suffisante entre les deux architectures que 
je viens de comparer. Le lecteur a déjà nommé 
l'ogive. C'est ici le lieu d'exposer mon opinion sur 
l'importance qu'il convient de lui donner, et d'exa- 
miner si sa substitution au plein cintre constitue 
véritablement une révolution dans l'architecture. 

L'origine de l'ogive est encore fort obscure; 
mais je crois qu'il serait ridicule de la croire uni- 
que, c'est-à-dire trouvée par un seul homme qui 
l'aurait transmise ensuite à une foule de nations 
différentes. En effet, on la voit dans les plus an- 
ciennes constructions de peuples entre lesquels on 
chercherait en vain à établir des relations. Tous 



36 ÉTUDES SUR LES ARTS DU MOYEN AGE. 

les ouvrages d'architcclure offrent des dessins et 
des coupes du tombeau d'Atrée,dcs portes de villes 
pélasgiques en Italie, des nurages de Sardaigue et 
de Corse. En Nuhic et en Amérique, on trouve des 
exemples des formes ogivales*. Presque partout 
l'ogive naît d'un arc formé par un encorbellement, 
et celte manière de produire un arc ou une voùlc 
étant la plus simple, poir ne pas dire la plus gros- 
sière de toutes, il n'est pas extraordinaire qu'elle 
ait été employée en beaucoup de lieux simultané- 
ment, partout où des matériaux convenables se 
trouvaient à la disposition des architectes. 

Que les Orientaux, au moyen âge, aient fait les 
premiers un assez grand usage de l'ogive, c'est ce 
qui parait constant aujourd'hui; il est moins cer- 
tain que ce soit à leur importation immédiate 
que les peuples du Nord en soient redevables; du 
moins son emploi, dans les plus anciens édiOces de 
notre pays où nous l'ayons observée, est-il très-dif- 
férent de celui qu'on lui adonné dans les premières 
constructions sarrasines. En effet, dans leMéquias, 
l'ogive forme un ornement de ses faces; dans la 
mosquée de Tayloûn, elle figure dans les fenêtres 
et les portes; il en est de même au château de la 
Ziza, en Sicile. En France, au contraire, l'ogive ne 

1. Voyez ArcJiUcciurc viodcrnc de la Sicile, par Ilittorf, 
planclies 73 et 74 



ESSAI SUR L'ARClilTECTURE RELIGIEUS':. 37 

paraît d'abord qu'à l'inlérieiH' des édilices ; son 
usage est restreint aux arcades et auwoûles. Long- 
temps afl'ecléeà certaines parties inférieures de la 
construction, ce n'est que fort tard qu'elle se mon- 
tre dans l'amortissement des portes et surtout des 
fenêtres, de même que dans la décoration propre- 
n;ent dite. 

Quelle que soit chez nous l'origine de l'ogive, 
question qu'on ne peut espérer résoudre complète- 
ment que lorsque l'histoire de l'architecture orien- 
tale nous sera révélée, ce qu'il importe de faire 
remarquer, quant à présent, c'est que l'arc brisé a 
paru de bonne heure dans nos constructions du 
moyen âge, et qu'il y a paru sans les modifier d'une 
manière sensible. On voit, dans le midi de la France, 
nombre d'arcades et de voûtes ogivales, évidem- 
ment de construction primitive, qui remontent au 
XI'-' et au xii'^ siècle. Je crois même qu'il n'en existe 
pas de plus anciennesV Le genre d'ornement qui les 
accompagne, les parties de bâtisse qui s'y lient, 
ne peuvent laisser aucun doute sur leur date, con- 
lirmée d'ailleurs par des témoignages historiques 
incontestables. Au xii° siècle, l'arc brisé était de- 



1. La chapelle de Saint-Quinia à Vaisou, est du vin^ siècle; 
Tancienne cathédi-ale de la même ville date du commencement 
duxie. Voyez la lettre de M. Ch. Lenormant à M. de Caumout, 
sur l'origine de l'oijive. 



38 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

venu, dans plusieurs de nos provinces, une forme 
constante pour les voûtes et les arcades, sans que 
pour cela le style byzantin en fût altéré le moins du 
monde ^; c'était, au contraire, l'époque la plus 
brillante de celte architecture. Saint-Maurice d'An- 
gers, où l'on voit tant d'ogives, passe avec raison 
pour un des plus élégants modèles du style byzan- 
tin. Enfin, Saint-Gilles, qu'il faut toujours citer 
comme le type le plus achevé de ce style, présente 
des arcades ogivales dans ses parties les plus an- 
ciennes. 

Prenons une église byzantine d'un caraclère bien 
prononcé, Saint-Germain-des-Près à Paris, par 
exemple ^ : supposons qu'au lieu des deux seules 
ogives qu'on voit à l'orient du chœur, supposons, 
dis-je, que toutes les arcades aient cette foi'me : qu'en 
résultera t-il? Saint-Germain cessera-t-il d'être 
une basilique byzantine ? son style, lourd et sévère, 
pourra-t-il se confondre avec celui des églises go- 
thiques? seméprendra-t-on enfin sur sa date, et 
la Irouvera-t-on beaucoup plus moderne? Que si l'on 
retourne la proposition, si l'on donne à une église 
gothique des arcs en plein cintre, on n'en détruira 
pas pour cela le caractère essentiel; et, sans parler 

1. Voir léglise Saint-André à Chartres, bâtie en 1108. 

2. Bien entendu que je ne parle que des parties inférieures 
de l'église. 



ESSAI SUR L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE. 39 

de nombreuses galeries du xiii" siècle dont les ar- 
cades sont des cintres trilobés, on voit dans quel- 
ques contructions du xv° siècle le plein cintre mèlè 
à l'ogive, sans que le système gothique cesse de do- 
miner dans l'ensemble *. 

Ceux-là mêmes qui ont fait de l'ogive la forme 
caractéristique du style gothique, ont été forcés 
d'admettre l'existence d'ogives byzantines fort an- 
ciennes. Ce sont des exceptions, disent-ils; singu- 
lière forme qui caractérise un style d'architecture, 
et qui pourtant existe dans un autre style sans le 
caractériser. 

Pour nous, l'ogive est un élément d'architecture 
applicable à plusieurs styles, mais qui n'est ca- 
ractéristique d'aucun. On ne peut pas plus la 
prendre pour caractère essentiel, qn'on ne peut 
prendre la colonne ou l'archivolte, ou tout autre 
membre d'architecture. Autant vaudrait, ce me 
semble, attribuer au marbre un certain caractère, 
un autre à la brique, un autre à la pierre et au 
moellon. L'ogive est un moyen, non un système. 

Le docteur Milner, dont le patriotisme se révol- 
tait à l'idée qu'une découverte eût été faite hors de 

1. On remarquera dans les premiers essais de la renaissance 
au xvie siècle, que l'on conserva quelque temps l'ordonnance 
et la disposition gothiques, tout en substituant aux détails de ce 
style d<;s détails classiques. Voir les niches de Solesmeset latri- 
b'ino de Vitré. 



40 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

son pays, a prétendu trouver l'origine de l'ogive 
dans un ornement fréquemment reproduit dans les 
plus anciennes constructions du moyen âge, et 
qui consiste dans une suite de cintres entre-croisés. 
De leur intersection naissent des ogives. IMilner 
déclare, bien entendu, que cet ornement a paru 
pour la première fois en Angleterre ; il en cite la 
date précise. Il est inutile de faire observer la 
faiblesse de l'argument. L'intersection des cintres 
se trouve dans l'ornementation de tous les peuples. 
On ne peut dire qu'elle ait été inventée, pas plus 
qu'on ne peut inventer un cercle ou bien un triangle. 
Enfin, de l'observation d'une certaine forme de 
décoration, à l'emploi de cette forme comme moyen 
de construction, la distance est immense. 

Loin d'attribuer au hasard la découverte de 
l'ogive, je crois remarquer dans le premier usage 
qu'on en a fait en Europe une espèce de raison- 
nement et de calcul. L'utilité de l'arc brisé, ses 
propriétés de résistance, surtout la facilité de sa 
construction, qui exige une bien moins grande 
précision que l'arc en plein cintre, durent la faire 
adopter de préférence par des artistes timides et 
mcore peu habiles. L'emploi de l'ogive était pour 
ainsi dire forcé dans beaucoup de cas. On sait, 
par exemple, que, dans la partie demi-circulaire 
d'un chœur, le besoin de solidité exige le rappio- 



ESSAI SUR L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE. 41 

chôment des piliers. Si les arcades de ces piliers 
sont en plein cintre, il s'ensuivra que le rayon de 
ces arcs, que leur hauteur ne sera pas la même que 
celle des autres arcades. Il en résulterait un effet 
dc'sagréable à l'œil. Si, pour y remédier, on essaye, 
en surhaussant les cintres, de leur donner partout 
une hauteur égale, il en résultera un vice notable 
de construction, la poussée des masses s'exerçanl 
d'une manière inégale sur des courbes diiïéreiites. 
L'ogive remédie à tout, en permettant à la fois de 
reproduire des courbes semblables et de conserver 
la hauteur désirée. Voilà de ces cas où l'ogive est 
une nécessité *. 

Une nécessité semblable, ou, si l'on veut, la même 
raison d'utilité, fit préférer l'ogive jiour les arcs 
d'une grande portée, comme offrant plus de garantie 
de résistance que les cintres. Rien de plus commun 
que devoir la voûte d'une nef en ogive, tandis que 
ses bas côtés sont en plein cintre. Je pourrais 
accumuler les exemples d'ogives évidemment em- 
ployées dans le seul but de solidité. Je citerai seule- 
ment celles de la cathédrale de Vaison, si larges 
qu'on ne compte que trois arcades dans l'étendue 

1. Nulle mesure exacte, nulle symétrie dans les édifices du 
moyen âge. Tout se faisait de senliment. Dans des arcades, 
même en ligne droite, les largeurs sont rarement égales; aussi 
voit-on l'ogive employée souvent pour corriger cette irrégula- 
rité et pour conserver l'égalité de hauteur dans les arcades. 



42 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGP- 

de la nef , et celle qui termine la crypte du 
Munster à Strasbourg, et qui est destinée à renfor- 
cer le mur oriental de l'église *. Rarement, même 
à la fin du xu'' siècle, l'ogive paraît-elle dans la 
décoration. On ne la voit point ou presque point 
dans les façades. Elle ne forme point, nous l'avons 
déjà dit, l'amortissement des fenêtres ou des portes^, 
parties ordinairement décorées avec un grand luxe 
de moulures et d'ornements. Ajoutons encore que 
l'ogive se montre plus fréquente et plus ancienne 
dans les églises de médiocre importance , que dans 
celles qui ont été bâties sur de vastes plans et avec 
depuissantesressources. C'est que longtemps l'ogive 
ne fut qu'une espèce de pis aller, une ïorme nécessaire 
il est vrai, mais dont il semblait qu'on eût honte, 
et que l'on n'osait mettre en évidence. Le plein cin 
tre était la forme noble, si je puis m'exprimer 
ainsi, tant parcequ'elle existait dans tous les grands 
monuments antiques qui servaient de modèles, que 
parce qu'elle était d'une exécution savante et 
difficile. Dans le Midi, l'arc en plein cintre persista 
comme forme noble jusque fort avant dans le xiii° 

1. Pareil emploi de l'ogive se voit à Saint-Maurice d'An- 
gers, et au Mans dans l'église de Notre-Dame de la Coulture ; 
seulement, ce sont les murs latéraux qui sont renforcés de la 
sorte. 

2. Les fenêtres de la cathédrale de Cûartres sont encore en 
plein cintre. 



ESSAI SUH L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE i3 

siècle. Il ne disparut même que lorsque rindiience 
des hommesduNord eut prévalu dans ces provinces 
et y eut détruit l'art national. 

L'ogive futlonglemps à se naturaliser en Europe, 
au point d'être admise à figurer dans la décoration. 
Mais, lorsqu'elle en fut arrivée à ce point, on dut tout 
naturellement la préférer, on dut môme être forcé 
de la choisir lorsqu'il s'agit, avant tout, de donner 
à l'archileclure de l'élévation et de la légèreté. 



V 



II est à remarquer que, dès ses premiers débuts, 
l'art gothique s'essaya sur des monuments très-con- 
sidérables, et cette circonstance ne cont\'ibua pas peu 
sans doute à lui donner ce caractère de grandeur 
auquel conduisait d'ailleurs la tendance générale du 
système. Au moment de son apparition en France, 
le pouvoir longtemps divisé entre une multitude de 
petits tyrans féodaux, commençait à se concentrer 
entre les mains d'un moindre nombre de seigneurs 
plus riches et plus influents. De cette centralisation 
i-ésullait l'accroissement des ressourceset, avec elles, 
la possibilité d'entreprendre de vastes construc- 
tions ; ajoutons que jamais les richesses du clergé 
n'avaient été si considérables, son influence moins 
contestée. Avec des indulgences, il pouvait disposer 
de millieis de travailleurs Jusqu'alors, on avait 



ESSAI SUR L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE. -iS 

beaucoup bâti, il est vrai, mais isolément en ôpar- 
pillant pour ainsi dire ses ressources. Il semblait 
qu'aux XI* etxii" siècles, on se fût plus allaclic à 
multiplier les églises qu'à en construire de mo- 
numentales. Au xiii° siècle, au contraire, le zèle 
religieux se porta sur un moindre nombre de fon- 
dations ; mais, en revanclie, il agit d'autant plus 
puissamment que ses efforts étaient moins divisés. 
Les plans s'agrandirent à mesure que le nombre 
des constructions isolées diminuait. Jadis, cliaque 
seigneur, chaque abbé, avait voulu attacher son 
nom à l'érection d'une chapelle; maintenant, on 
verra des princes, des villes, des nations même 
s'associer pour élever des cathédrales. 

L'art gothique parut avec un système nouveau : 
il choisit dans l'archi lecture romane, s'appropria 
les éléments déjà en usage et les perfectionna tous ; 
il sut composer un ensemble de ces éléments, et 
l'on eût dit qu'il les transformait en les mettant 
en œuvre. Son principe, je l'ai déjà indiqué : c'est 
la légèreté. Suivons-le dans une de ses applica- 
tions. 

L'architecture byzantine avait multiplié les co- 
lonnes; mais, toujours timide, elle les avait faites 
énormes et trapues, ou bien engagées dans des 
massifs épais. Tout d'abord, l'architecture gothique 
les allonge démesurément, et on diminue le dia 

3. 



46 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN 4GE 

mètre. Elle en fait un des principaux moyens de 
décoration. C'est même leur seul but, car elles ces- 
sent d'êlre nécessaires pour assurer la solidité. 
Souvent les architectes se plaisent à isoler de lon- 
gues et frêles colonnettes, qui, par leur position, 
rappellent leur usage ancien, mais qui, par leur 
forme grêle et par leur fragilité, semblent plutôt 
offrir un sujet d'effroi qu'un moyen de résistance '. 
Ainsi, de très-bonne heure, nous voyons de hautes 
nefs divisées par des colonnettes sur lesquelles 
semble reposer la masse d'une voûte élevée. Par 
un artifice de construction, cette masse en réalité 
ne porte point sur des colonnettes, elle se décharge 
sur des murs latéraux d'une solidité à toute 
épreuve^. Une disposition semblable, mais sur une 
très-petite échelle, s'observe dans quelques cryptes 
byzantines, par exemple dans celles de Neuwiller, du 
Munster, de Notre-Dame de la Goulture, etc. Mais 
il n'y a là aucune prétention à faire illusion. On 
n'a voulii que rappeler la disposition d'une église, 
et c'est une preuve de plus de l'art avec lequel les 
arch'lectes du xiii^siècle perfectionnèrent toutes les 
inventions de leurs devanciers. On poussa si loin le 



1. Voir la nef de la cathédrale de Dol en Bretagne. 

2. Voir le chœur de Saint-Serge et l'hôpital d'Angers, le ré- 
fectoire du prieuré de Saint-Martin à Paris, et la chapelle 
basse de la Sainte- Chapelle, 



ESSAI SUR L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE. 47 

goût, la passion pour l'apparence de la légèreté, 
qu'on s'étudia à dissimuler tous lesmoyens qui peu- 
vent garantir la solidité. Je citerai un exemple 
remarquable de cette prétention à la légèreté. Les 
piliers du chœur de Saint-Julien, au Mans, repré- 
sentent en plan deux ovales , se pénétrant à leur 
sommet et ayant leur grand axe commun. Deux co- 
lonnettes isolées très-grêles cachent le point de jonc- 
tion des deux ovales. De l'intérieur du chœur ou des 
bas côtés, l'œil n'aperçoit qu'une partie du pilier, 
lequel paraît une colonne ronde d'une légèreté sur- 
prenante, les colonnettes ne permettant pas de voir 
à la fois plus que le sommet de l'un des deux 
ovales. Perçant partout les murailles, on voulut 
forcer le spectateur à l'étonnement, et le raison- 
nement seul peut lui faire croire à la solidité des 
masses suspendues au-dessus de sa tète. Pourtant, 
il fallut bien songer à cette solidité, et, pour sou- 
tenir en l'air des voûtes à une prodigieuse hauteur, 
on dut augmenter successivement les contre-forts; 
il fallut étayer de tous côtés, par des arcs-bou- 
tants \ ces masses pyramidales qui menaçaient le 
i 

1. Les architectes du xi« siècle avaient déjà fait usage des 
arcs-boutants, mais à l'intérieur des églises. Couvrant les bas 
côtés d'une nef, et partie des transepts d'une demi-voiite, ils 
appuyaient ainsi d'une manière très-énergique les murs des 
hautes nefs et les coupoles qui surmontent les transepts. 
Voir les églises de Saint-Sauveur à Nevers, de Conques, et 



48 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

ciel et aussi les habitants de la terre. On ne recula 
devant aucune conséquence du système, et l'on 
n'hésita pas à sacrifier l'extérieurdes faces latérales, 
à l'effet que l'on espérait de l'intérieur : l'accrois- 
sement des contre-forls , la multiplicité des arcs- 
boutants, n'en déplaise aux amateurs passionnés 
du style gothique, voilà de tristes nécessités, des 
palliatifs assez grossiers. Si, en entrant dans une 
église gothique, nous admirons la liardiesse des 
voûtes, l'élancement des colonnes, en un mot, sa 
fabrique tout aérienne, pour me servir de l'ex- 
pression si juste de M. Dusomraerard, on éprouve, 
en la contemplant de loin, le sentiment pénible 
qu'excite la vue d'une ruine chancelante et soute- 
nue par des étais. 

presque toutes les églises byzantines de l'Auvergne et du 
Velay. 



VI 



En cherchant à caractériser la différence des ar- 
chitoclures byzantine et gothique, j'ai déjà signalé 
les modifications partielles amenées par le chan- 
gement d'un principe. Je crois inutile d'insister 
davantage sur une comparaison que tous mes lec- 
teurs auront déjà faite; je me contenterai de la 
résumer en quelque sorte en indiquant une des 
conséquences principales du système gothique, 
conséquence dans laquelle on suivra le développe- 
ment constant du principe que nous avons posé. 

Tout le monde remarque, dans l'architecture by- 
zantine, la saillie des corniches, la manière très- 
accentuée de marquer les lignes horizontales ; 
dans rarchitecture gothique au contraire, ce sont 
les lignes verticales qui prennent celte prépondé- 
rance; et je n'ai pas besoin de faire observer le but 



50 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

évident de ce changement. Les divisions horizonta- 
les des travées sont faiblement indiquées dans une 
église gothique, quelquefois même déguisées par de 
faibles ornements, tandis que la forte saillie des co- 
lonnettes qui les séparent verticalement attire l'œil 
sur une ligne dont rien n'interrompt la longueur. 
De même, dans la disposition des façades, les 
architectes du xiv^ siècle se sont particulièrement 
étudiés à faire pyramider l'ensemble du frontispice, 
en rompant par la multitude de leurs pinacles les 
lignes horizontales, que leurs devanciers accu- 
saient, au contraire, avec une espèce d'alTectation. 
Pour citer un exemple frappant, je prierai le lec- 
teur de jeter les yeux sur un dessin de la façade 
de Saint-Gilles et sur un autre de la façade de la 
cathédrale de Reims. La comparaison de ces deux 
édifices, admirables chacun dans leur système, en 
dira plus que tout ce que je pourrais ajouter. Je 
ferai remarquer pourtant encore la multitude des 
plans en saillie et en retraite sur la façade gothique 
et le plan uni de la façade byzantine; enfin, la divi- 
sion de la première en une infinité de parties dis- 
tinctes, et toutes d'une importance secondaire en 
soi, mais qui, de loin, se réunissent facilement en un 
ensemble systématique; et la division de la seconde 
en un moins grand nombre de parties, mais beau- 
coup plus indépendantes les unes des autres 



VII 



Il me reste à dire un mot de l'ornementa lion 
gothique, de son origine et de son développement. 
A son début, elle n'eut point de caractère qui lui 
fût propre ; car nous voyons les cathédrales du 
xin^ siècle commencer avec les ornements du 
xii* à peine modifiés. On se rappellera seulement 
que dès lors on avait déjà presque entièrement re- 
noncé aux représentations d'hommes ou d'animaux 
formant le relief autour de la corbeille des chapi- 
teaux. Le chapiteau historié était définitivement 
remplacé par le chapiteau à feuillages fantastiques. 
A mesure que les ouvriers se perfectionnaient, la 
sculpture faisait des pas rapides vers l'imitation. Les 
statues roides et longues outre mesure du xii^ siècle, 
s'animent au xiii'', prennent du mouvement et de 
la grâce. On étudie les draperies, et l'on commence ô 



S2 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

travailler d'après nature. Dès lors seulementj'ornc- 
lîientation gothique se sépare tout à fait des tradi- 
tions byzantines, et son caractère propre s'est formé. 
A mesure que l'on faisait des progrès dans la pra- 
tique, que les difficultés d'exécution disparaissaient 
petit à petit, on remplaçait les feuilles fantastiques 
duxii^siècle par desfeuillages fidèlement copiés, lels 
que les olfrc la nature. On commença par rendre les 
feuilles les plus larges et d'un contour nettement 
dessiné ; ainsi la feuille d'eau, celle du chêne, du 
châtaignier se présentent d'abord. Bientôt il n'y eut 
pas une feuille des champs ou des bois qu'on ne 
parvînt à rendre avec une surprenante vérité. 
Sous le rapport de la naïveté dans l'imitation des 
formes végétales et de la finesse du travail, la 
sculpture avait atteint, dès le xiv® siècle, un de- 
gré de perfection qu'on ne pouvait plus dépasser'. 
D'ailleurs, l'emploi des ornements était le même, 
je veux dire qu'ils s'appliquaient aux mêmes par- 
lies que dans les siècles précédents: seulement, on 
ne les prodiguait plus comme dans les dernières 
années de l'architecture byzantine, où il semblait 
que l'on eût à cœur de ne pas laisser une seule 

1. Les chapiteaux byzantins conservèrent presque tous le 
profil corinthien; mais, quand, aux végétaux conventionnels, 
on en substitua de réels, ces profils s'altérèrent. En effet, com- 
ment conserver les volutes quand on remplaça les feuilles 
d'acanthe par des feuilles de chêne et de peuplier? 



ESSAI SUR L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE. o3 

pnrtie lisse. La décoration gothique eut quelque 
chose de plus large et de plus grand. Puis, par 
celte tendance à généraliser, à systématiser, propre 
à cette période du moyen âge, on adopta presque 
exclusivement pour l'intérieur des églises les mo- 
tifs tirés du régne végétal; du moins les figurines 
et les compositions de bas-relief ne parurent- 
elles plus d'ordinaire que dans les voussures et les 
tympans des poilails. Au demeurant, pas plus 
alors qu'auparavant, on ne pensait donner à toutes 
les parties de l'édifice une ornementation uniforme 
et symétrique. La plus grande variété dans les 
détails continuait à être en usage. Il fallut que 
les ouvriers fussent devenus des machines pour 
qu'on songeât à tout régulariser. 

C'est donc au xix" siècle que l'architecture go- 
thique arrive à son plus haut point de splendeur. 
Hardiesse de plan, habileté d'exécution, finesse de 
travail, elle possède toutes ces qualités. Son sys- 
tème est complet, homogène; elle a des écoles et 
des principes arrêtés. Déjà elle peut rendre à l'O- 
rient les emprunts que lui avait faits rarchitecture- 
Ijzantine. 



18 37. 



II 



L'EGLISE DE SAINT-SÂVIN* 

ET 

SES PEINTURES MURALES 



La peinture est, de tous les arts du moyen âge, 
celui dont les monuments sont les plus rares en 
France; et cependant il est certain que la plupart 
de nos églises ont été revêtues autrefois d'uiie riche 
ornementation coloriée, et que leurs voûtes et leurs 
parois, enduites aujourd'hui d'un badigeon uni- 
forme, présentaient de vastes compositions peintes 
à fresque ou en détrempe. « On ne comprend pas le 
moyen âge, dit]\L Vitet^; on se fait l'idée la plus 

1, Dans le département de la Vienne. 

2. Rapport au ministro de Tintérieur, 1831, page 35. 



se ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

mesquine et la plus fausse de ces grandes créations 
d'architeclure et de sculpture, si, dans sa pensée, 
on ne les rêve pas couvertes du haut en bas de cou- 
leurs et de dorures. » 

Pour expliquer comment le goût de ladécoraliun 
polychrome s'est perdu parmi nous, il faut se re- 
porter au temps où l'art, transformé sous une in- 
fluence étrangère, subit en France une transfor- 
mation complète. Le xvi^ siècle, si glorieux pour 
l'Italie, estmarqué dans l'histoire de notre architec- 
lu)-e par l'abandon de ce style, que nous pouvons ap- 
peler national, et auquel nous devons tant de monu- 
ments originaux. D'inventeurs qu'ils étaient, nos 
artistes devinrent d'ingénieux copistes, qui mirent 
leur gloire à reproduire et à naturaliser, pour 
ainsi dire, en France les chefs-d'œuvre admirés 
dans d'autres pays. Dès ce moment, les arts du 
dessin , qui jusqu'alors avaient été cultivés à la 
fois par les mêmes hommes , ou , du moins , 
soumis à une direction unique, se divisèrent et de- 
vinrent comme indépendants les uns des autres. 
Au moyen âge, le génie, aveugle peut-être en son 
ambition, aspirait à l'universalité. La renaissance, 
plus froidement pratique, ouvrait au talent une 
multitude de routes distinctes : il devint plus fa- 
cile d'atteindre le but; la raison l'avait abaissé, ou 
plutôt chaque artiste s'en était fait un à sa portée 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. j7 

et pour lui soûl. Le sculpteur s'éloigna de l'arc!) i- 
tccte, le peintre du sculpteur, et, si quelquefois ils 
se réunirent encore, ce fut dans une espèce de 
lutte, où chacun s'efforça de prouver la supériorité 
de son art et d'enlever à son émule les suffrages du 
public. La peinture murale, florissante au delà des 
monts, se perdit en France, soit parce que nos 
peintres furent assez modestes pour reconnaître 
leur infériorité vis-à-vis des maîtres italiens, soit 
parce qu'ils furent assez orgueilleux pour rougir 
du litre de décorateur. Le perfectionnement des 
procédés matériels leur permit de faire de leurs 
tableaux des meubles, en quelque sorte, dont le 
fini et la délicatesse devinrent le mérite principal, 
et qu'on pouvait vendre ou échanger, comme un 
candélabre ou bien un vase ciselé, à chaque varia- 
tion de la mode. Réduites à de faibles proportions, 
les compositions peintes cessèrent de se produire 
dans nos églises, ou ne s'y montrèrent que par 
hasard, n'étant déjà plus considérées comme né- 
cessaires à la décoration. Au lieu de se concerter 
avec l'architecte pour embellir la maison de Dieu, 
le peintre suspendit ses tableaux au jour le plus 
favorable, heureux s'il pouvait attirer sur son œu- 
vre une attention exclusive. En même temps, l'af- 
faiblissement des croyances religieuses, les raille- 
ries du scepticisme, l'oubli des traditions, et, il 



58 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

faut l'avouer aussi, le raffinement du goût, amenè- 
rent l'indifférence et bientôt le mépris pour les an- 
ciennes peintures, productions d'une époque que 
déjà l'on taxait de barbarie. L'action seule du 
temps suffisait pour altérer ou détruire, dans la 
plupart de nos grands édifices, une décoration na- 
turellement peu durable ; les ravages de la guerre, 
l'ignorance, et surtout les caprices de la mode, se 
réunirent pour la faire disparaître plus rapide- 
ment. Mais, je n'hésite point à le dire, ni les fu- 
reurs iconoclastes du protestantisme, ni le vanda- 
lisme stupide de la Révolution, n'ont imprimé sur 
nos monuments des traces aussi déplorables que le 
mauvais goût du xviii" et du xix^ siècle. Les bar- 
bares laissaient au moins des ruines : les prétendus 
réparateurs ne nous ont laissé que leurs tristes ou- 
vrages. 

L'existence d'une vaste église conservant encore 
un ensemble immense de peintures murales, qui 
remontent à une époque fort reculée du moyen 
âge, est une espèce de prodige aujourd'hui : aussi 
l'on n'en cite plus qu'une seule en France, c'est 
Saint-Savin. Après huit siècles, ses fresques sub- 
sistent, et, bien que dégradées, elles offrent tou- 
jours un vaste sujet d'études à l'artiste et à l'anti- 
quaire. Depuis peu d'années seulement, elles sont 
l'objet de la sollicitude d'une administration 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAYIN. 59 

éclairée, cl Tauleur de ce travail s'applaudit d'avoir, 
un des premiers, signalé son importance. Des 
sommes considérables accordées par M. le ministre 
de l'intérieur pour les réparations de l'église, les 
soins minutieux et intelligents qui dorénavant ne 
leur manqueront plus, permettent d'espérer que 
ces grandes compositions auront encore une longue 
durée. Malheureusement, les secours ont été tardifs, 
et ne pouvaient d'ailleurs avoir d'autreeffet que de 
reculerl'époque d'une destruction complète. Chaque 
jour, cependant, doit effacer quelques traits, affai- 
blir quelque couleur. Le seul moyen de coiserver 
efficacement ces peintures, ou j-lutôt d'en perpé- 
tuer le souvenir, c'était de les reproduire par le 
dessin et la gravure. Tel est le but d'une publi- 
cation que M. Villemain, ministre de l'instruction 
publique, a bien voulu autoriser avec sa libéralilé 
ordinaire *. Le talent du dessinateur, M. Gérard 
Seguin, les ressources fécondes de l'industrie mo- 
derne, garantissent la fidélité de la copie, et, s'il 
est impossible de reproduire ces peintures telles 
qu'elles furent autrefois, on a pu du moins donner 
l'idée la plus exacte de ce qu'elles sont aujourd'hui. 
Chargé ^ de rédiger ce travail sur les fresques 

1. Peintures de l'église de Saint-Savin, imprimerie royale; 
in-folio, 1845. 

2. Par le comité des art3 et monuments. 



CO ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

de Saint-Savin,j'ai pensé que ma tâche ne se bornait 
pas à rinterprélation des sujets peints sur lesmurs 
de l'église; il m'a semblé que je devais encore 
rechercher l'origine, la date, les procédés matériels 
de ces peintures. Dès lors, une étude complète de 
l'église qui les renferme m'a paru nécessaire. En 
effet, dans l'absence ou l'insuffisance des renseigne- 
ments historiques, les caractères particuliers à 
l'arciiitecture du monument peuvent nous fournir 
des témoignages de la plus haute importance. 11 
était difficile d'ailleurs de séparer la peinture de 
l'architecture dans l'œuvre d'une époque où elles 
étaient si étroitement unies; enfin, l'abbaye dô 
Saint-Savin offrant dans ses fresques un système 
de décoration complet et. original, c'eût été en 
méconnaître l'harmonie que de ne pas le considé- 
rer dans ses rapports avec la disposition architecte- 
nique de l'édifice. 

Je décrirai donc d'abord l'église telle qu'elle 
existe actuellement, et je m'occuperai ensuite de 
rassembler tous les documents historiques que j'ai 
pu recueillir sur l'abbaye de Saint-Savin '. Je 

I. M. le maire de Poitiers a bien vcalu m'envoyer en com- 
munication les deux volumes du recueil de dom Fonteneau, qui 
contiennent un certain nombre de pièces relatives à l'abbaye 
de Saint-Savin ; ces renseignements m'ont été de la plus grande 
utilité pour mon travail. Je dois encore des remerciraents 
au savant M. Redet, archiviste de la préfecture de la Vienne, 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 61 

commencerai par un abrégé de la légende du saint 
dont elle porte le nom. Bien que absolument dé- 
pourvue de toute critique liistoriquo, cette légende 
conserve le souvenir d'une tradition évidemment 
fort ancienne, et dont il était impossible de ne pas 
tenir compte. Elle est, en outre^ nécessaire à l'in- 
telligence d'une partie des peintures qui retracent 
la vie de saint Savin. 

J'écris l'histoire d'un monument, et non celle 
d'une communauté religieuse : aussi je m'attache- 

qui m'a indiqué avec beaucoup de complaisance quelques do- 
cuments curieux conservés dans le dépôt important confié à 
ses soins. 

« Dom Léonard Fonteneau, né à Jully, diocèse de Bourges, 
a fait profession, à l'âge de vingt et un ans, dans l'abbaye de 
Saint-Allyre, à Clermont, le 7 septembre 1726. Il entreprit en 
1741, conjointement avec dom Marie-Joseph Boudet, non- 
seulement de travailler à l'histoire du Poitou, mais encore à 
celle de toute l'Aquitaine. La mort ayant enlevé son compa- 
gnon d'études en 1743, il ne perdit pas courage. Il s'appliqua 
sans relâche à la recherche des diplômes, chartes et autres 
monuments relatifs à l'histoire des provinces de Poitou, 
d'Aunis et de Saintonge. Il a collationné ses copies sur les 
oi'iginaux avec beaucoup de soin et d'exactitude. Ces maté- 
riaux^ ramassés pendant vingt-sept ans et mis en ordre, for- 
ment une collection très-nombreuse. » (Notice de dom Tas- 
sia. Histoire litt. de la congrégation de Sainl-Maur.) Les ma- 
nuscrits de dom Fonteneau, conservés à la bibliothèque de 
Poitiers, composent quatre-vingt-sept volumes in-folio. Voir 
l'intéressante notice publiée sur les travaux de ce laborieux 
bénédictin par M. Foucart, dans le tome II des Mémoires 
de la société des Antiquaires de VOuest. 

Le recueil de dom Fonteneau contient, outre un assez grand 
nombre de chartes, diplômes, actes judiciaires, etc. : quel 



62 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

rai principalement aux faits qui ont quelque rap- 
port à la fondation, à l'agrandissement, à la dégra- 
dation de léglise. Toutefois, je noterai avec soin 
les périodes de prospérité de l'abbaye et celles de 
décadence ; car, de même que les richesses de ses 
religieux ont eu la plus grande influence sur sa 
décoration monumentale, de même sa pauvreté l'a 
préservée des altérations que tant d'autres églises 
ont subies aux époques de révolutions dans les 
arts. 

ques mémoires manuscrits sur l'abbaye de Saiut-Savin. Plu- 
sieurs de ces mémoires me semblent des copies ou des abré- 
gés du même ouvrage, que, d'après une note inscrite sur l'un 
des manuscrits, je crois devoir attribuer à dom Nozereau, 
de la congrégation de Saint-Maur. Je n'ai pu, d'ailleurs, me 
procurer aucun renseignement sur ce religieux ou sur ses 
ouvrages. Pour la rédaction de cette notice, je me suis servi 
principalement d'un manuscrit de la même collection, écrit en 
latin par dom Estiennot, qui paraît avoir visité l'abbaye de 
Saint-Savin et exploré ses archives avec un soin particulier. 
Dom Claude Estiennot de la Serre , né à Varennes, diocèse 
d'Autun, en 1639, prit les ordres dans l'abbaye de Vendôme 
en 1658. Il fut intimement lié avec Mabillon, et fit avec lui, à 
pied, le voyage de Flandre. Il mourut en 1699, dans les bras 
de B. de Montfaucon. Ses manuscrits formaient quarante-cinq 
volumes in-folio, presque tous écrits de sa main. « Ce ne sont 
pas seulement des copies, dit dom Tassin; on y rencontre 
souvent des notes très-judicieuses qui supposent un goût ex- 
quis, une grande justesse d'esprit et une profonde érudition. » 
Les manuscrits de dom Estiennot ont été mis en œuvre par 
Mabillon, les auteurs du Gallia Chrisdana, dom Vaissette, 
dom Bouquet, etc. : Mal)illon le cite souvent sous le nom de 
Steplianotius. (Voir dom Tassin, flisloire littéraire de la con- 
grégation de Saint-Maur, page 177 et suivantes.) 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 63 

Après avoir comparu entre eux les renseigne- 
ments que nous auront fournis l'histoire et 
l'étutle du monument, j'examinerai les procédés 
d'eKécubion et les caractères généraux des pein- 
tures; j'essayerai d'en indiquer l'âge, et même 
de présenter l'hypothèse la plus probable, à mon 
avis, sur leur origine. La dernière partie de ce 
travail sera consacrée à l'explication des pein- 
tures. 

Quatre visites à l'abbaye de Saint-Savin m'ont 
permis d'étudier son architecture avec tout le 
soin qu'elle mérite, et le concours le plus géné- 
reux de la part d'artistes et d'antiquaires instruits 
ne m'a pas manqué pour l'accomplissement de 
la tâche que j'avais entreprise. M. Denuelle, qui 
a séjourné assez longtemps à Saint-Savin depuis 
que les travaux de restauration ont fait décou- 
vrir des fresques inconnues il y a peu d'an- 
nées, a bien voulu mettre à ma disposition plu- 
sieurs beaux dessins inédits. M. Joly Leterme, 
architecte de l'église, m'a communiqué ses plans 
et une foule d'observations importantes. M. VioUet- 
Leduc, qui m'avait accompagné dans mon dernier 
voyage, m'a ouvert son précieux portefeuille. Je 
dois enfin à M. de Chergé, correspondant du mi- 
nistère de l'intérieur, et l'un des antiquaires les 
plus savants et les plus zélés du Poitou, beau- 



64 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

coup de renseignements utiles sur un monument 
qu'il connaît depuis son enfance. Je suis heureux 
d'offrir ici à ces messieurs l'expression de ma re- 
connaissance. 



DESCRIPTION DE L EGLISE 

L'î'glisecb Saint-S:',vin est située dans une vallée 
étroite, ou., pour mieux dire, dans un de ces longs 
ravins qui sillonnent et séparent les grands pla- 
teaux du Pailou. Dans le thalweg du ravin coule, 
du sud vers le nord, la Gartempe, petite rivière qui 
va se jeter quelques lieues plus loin dans la Creuse; 
l'apside de l'église n'est séparée de la rivière que 
par un chemin large de quelques mètres. Malgré 
sa llèche fort élevée, on n'aperçoit l'ahbaye que 
lorsqu'on en estasse?, près, et, pour juger de lagran 
deur de l'église, il faut la regarder du haut des 
plateaux qui la dominent. On sait que la plupart 
des monastèies de l'ordre de Saint-Benoît sont si- 
tués, comme Saint-Savin , dans des vallées pro- 
fondes. 

Sauf la flèche dont je viens de parler, et qui esf 

4. 



66 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

une addition évidente du xv*^ siècle, tout l'édifice 
présente, au premier coup d'œil, l'apparence d'une 
construction homogène et d'un même jet, si l'on peut 
s'exprimer ainsi. Dans son ensemble, de même que 
dans ses détails, il offre un type très-complet de 
l'architecture romane, telle qu'elle se montre dans 
le Poitou, pendant la première moitié du xi® siècle. 
Plus légères et plus élancées que dans le nord de 
la France, les églises poitevines se distinguent 
par l'absence de triforium et de fenêtres dans la 
nef centrale. Celle-ci n'est éclairée que par les fe- 
nêtres des collatéraux, qui, par une conséquence 
nécessaire, ont leurs voûtes presque aussi hautes 
que celles de la nef centrale. Cette disposition ca- 
ractéristique, et presque constante dans le Poitou 
et la Saintonge, se retrouve à Saint-Savin très- 
distinctement exprimée. 

L'église, régulièrement orientée, a la forme d'une 
croix latine. Ses transepts sont fort courts. A l'en- 
trée de la nef s'élève une tour carrée, surmontée 
de la haute flèche dont j'ai déjà parlé. Le chœur 
est entouré de cinq chapelles ; deux autres s'ouvrent 
dans les transepts. Les murs sont élevés, d'appa- 
reil régulier à l'extérieur, flanqués au nord de 
contre-forts puissants, mais qui, je le crois, sont 
des additions au plan primitif. Au sud, les cloîtres 
et les bâtiments réguliers de l'abbaye, contre-bou- 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 67 

tant les murs latéraux, ont suppléé au peu de sail- 
lie des conlre-forts, très-faibles de ce côté. A Saint 
Savin, ce qui frappe surtout le voyageur habitué 
à la richesse des églises poitevines, c'est la nudité 
des murailles, l'absence presque complète de 
toute sculpture, enfin une apparence austère, qui 
suffirait à faire assigner une date très-ancienne à 
l'église, surtout si on la compare aux églises voi-. 
sines, dont les plus pauvres étalent souvent un 
luxe d'ornementation remarquable. 

On peut diviser l'église de Saint-Savin en qua- 
tre parties distinctes, sur lesquelles, pour plus de 
clarté, j'appellerai successivement l'atlenlion du 
lecteur : ce sont le porche et la tour qui le sur- 
monte, la nef, les transepts, le chœur. Je termi- 
nerai cette description en ajoutant quelques obser- 
vations générales sur la construction de l'église. 

A. — Vestibule. 

De la place du bourg, on descend par quelques 
marches dans le vestibule placé sous la tour. La 
porte d'entrée est moderne ; mais il est facile de 
voir que la porte qu'elle a remplacée devait être en- 
coie plus étroite et tout aussi dépourvue d'ornemen- 
tation; elle annonçait plutôt l'entrée d'une for- 
teresse que celle d'une édifice religieux. Cette appa- 



C8 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

rence militaire est aussi celle de la partie infé- 
rieure de la tour, carrée, très-solidement bâtie, 
flanquée de contre-forts épais, avec deux fausses ar- 
cades sur chacune de ses faces. Dans la maçonne- 
rie qui remplit les arcades du côté de l'orient, on 
aperçoit de longues ouvertures destinées à la ma- 
nœuvre d'un pont-lcvis. On doit noter que la ma- 
çonnerie de la tour ne se lie pas à celle de la nef. 
Plus tard, j'aurai occasion d'exposer mes conjec- 
tures à ce sujet, en m'occupant de l'histoire du 
monastère. Le vestibule est une salle carrée, basse, 
recouverte par une voûte cintrée en berceau, 
renforcée dans son milieu pas un arc doubleau 
très-épais. Pas une colonne engagée auprès de la 
porte qui donne dans la nef, pas une moulure, pas 
la plus légère trace d'ornementation sculptée. La 
décoration ne consiste qu'en peintures, dont j'aurai 
tout à l'heure à rendre compte. A gauche, au fond 
du vestibule, s'ouvre une porte, donnant sur un 
escalier en vis, pratiqué dans une tourelle acco- 
lée à la tour carrée, qui conduit aux combles de 
l'église et à une tribune élevée au-dessus du vesti- 
bule, laquelle communiquait autrefois avec la nef 
par une large arcade^ ; celte pièce, que j'appelle 
tribune, .se retrouve dans beaucoup d'églises ro- 

1. Cette arcade est bouchée; aujourd'hui, un autel, évider.i- 
ûieut moderne, est placé au-devant. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 6» 

mânes et môme gothiques: il est malaisé d'en dé- 
teiininer l'usage. Souvent on y trouve un autel, 
quelquel'ois une cheminée, en sorte que deu\ des- 
tinations fort différentes semblent avoir été données 
à la tribune: l'une en ferait une chapelle, l'autre 
un lieu privilégié pour assister aux offices sans se 
mêler à la foule. Aujourd'hui, la tribune de Saint- 
Savin ne reçoit Ki lumière que par les ouvertures 
destinées à la manœuvre du pont-levis. Autrefois, 
elle tirait du jour de la nef; peut-être y avait-il 
originairement des fenêtres à l'orient, que l'on au- 
rait bouchées pour les remplacer par les longues 
baies du pont-levis. Cependant, je ne vois aucune 
trace de cette disposition dans l'appareil, et je serais 
plutôt porté à croire que le pont-levis appartenait 
à l'époque de la construction primitive *. 

De môme que le vestibule inférieur, la trilume 
est couverte par une voûte cintrée, renforcée par 
un arc douLleau qui la divise en deux parties 
égales; elle est, comme le vestibule, dépourvue 
de toute ornementation sculptée. Je reviendrai 
sur sa décoration peinte, retrouvée depuis peu de 
temps , mais malheureusement trop dégradée 
pour qu'il fût possible de la reproduire aujour- 
y d'hui. 

1. Ou du moins à réporjue de la construction de l'église. Je 
crois la base de la tour plus ancienne encore. 



10 ÉTUDES SUR LES AUTS AU MOYEN AGE. 



B. — Nef. 

La grande nef de l'église est vasle, et très-haute 
si on la compare aux constructions romanes du 
nord de la France ; elle est également remarqua- 
ble parla légèreté des piliers ou plutôt des colon- 
nes qui soutiennent les voûles, et rappelle par son 
apparence les basiliques romaines. Les collaté- 
raux, d'une hauteur presque égale à celle de la nef 
centrale, ont de grandes fenêtres en plein cintre, 
percées à peu près à la hauteur des arcades de la 
nef. Destinées à donner du jour à toute l'église, on 
conçoit pourquoi, dans leur disposition et leurs 
proportions, elles n'ont rien de commun avecles 
fenêtres romanes du nord de la France *. J'ai déjà 
dit que la plupart des églises du Poitou étaient 
construites dans le même système : Saint-Savin 
en offre un des exemples les plus anciens, et la 
cathédrale de Poitiers un des plus modernes. 

Les voûtes de la nef et celles des collatéraux 
sont épaisses, en plein cintre et en berceau, les 
unes et les autres sans arc doubleau, si ce n'est 
aux trois premières travées, à partir de la porte 

l.On sait que les fenêtres basses des églises romanes du nord 
de la France sont étroites à l'extérieur, et fort ébrasées à 
l'iutérieur. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 71 

occidentale. Dans cette partie de l'église, l'arc dou- 
bleau n'a point pour but d'ajouter à la solidité 
de la voûte; il est destiné plutôt, ce me semble, à 
marquer une division dans la nef. Cette division 
est encore mieux indiquée par la forme des piliers. 
Les deux premières travées s'appuient sur des pi- 
liers formés par un faisceau de quatre colonnes 
engagées ; vient ensuite un autre pilier carré avec 
une colonne engagée sur ses quatre faces. Dans 
la nef, au lieu de piliers, on ne trouve plus que 
de longues colonnes cylindriques. Ne pouvant 
attribuer une différence si marquée dans la forme 
des piliers à un changement dans les plans de l'ar- 
chitecte, encore moins à des époques de construc- 
tion distinctes, je pense qu'il faut y voir l'inten- 
tion de conserver un souvenir de la disposition 
particulière aux premières basiliques chrétiennes. 
On sait que, pendant longtemps, une place fut réser- 
vée vers l'entrée de la nef, aux catéchumènes et aux 
excommuniés. Cette place, marquée par une bar- 
rière plus ou moins fortement accusée, s'appelait 
le narthex intérieur. A Vezelay, à Tournus, des 
portes séparent le narthex intérieur de la nef. A 
Saint-Savin, toute barrière a disparu ; il ne reste 
plus qu'une indication de séparation, souvenir tra- 
ditionnel d'unedisposilion qui peut-être n'avait plus 
d'objet à l'époque où on l'exprimait de la sorte. 



72 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

L'ornementation de cette partie de l'église se 
distingue encore de celle de la nef à proprement 
parler: dans les travées du narthex, les chapi- 
teaux, presque nus, ne présentent qu'une coi'beiile 
lisse, avec des saillies au sommet qu'on peut con- 
sidérer comme des rudiments de volutes ; les cha- 
piteaux de la nef ont une forme toute différente : 
leur corbeille, fort évasée, est entourée de rinceaux 
et d'entrelacs, d'un travail grossier sans doute, 
mais qui dénote pourtant quelque recherche. On 
verra tout à l'heure que l'on s'est efforcé de donner 
encore plus de richesse aux chapiteaux des colon- 
nes qui entourent le chœur. Au reste, on se ferait 
l'idée la plus inexacte de la sculpture poitevine, si 
l'on en jugeait par les chapiteaux de Saint-Savin. 
Ces derniers se font remarquer par leur rudesse, 
dans une province où la sculpture d'ornementation 
est parvenue de bonne heure à l'élégance la plus 
ra fil née. 

Les colonnes do la nef n'ont point de base, à 
moins qu'on ne veuille donner ce nom à une fai- 
ble saillie, sans la moindre moulure, ménagée au 
bas du fût, à quelques centimètres au-dessus du 
pavement. 

L'axe de la nef ne correspond point exactement 
à celui du chœur, et les piliers de la nef sont fort 
mal alignés. Ces irrégularités tiennent, soit à une 



L'ÉGLISE DE SAINT-SWIN. 73 

négligence très-commune à l'époque romane, soit 
à une cause particulière que j'aurai plus lard à re- 
chercher. 

J'ai encore à répéter ici ce que je disais tout à 
l'heure de l'absence de décoration sculptée dans le 
vestibule. Je citerai comme un fait caractéristique 
la nudité des fenêtres, sans archivoltes ornées, 
sans colonnes engagées. Sauf les chapiteaux, on 
ne voit pas trace de sculpture dans toute la nef. 

C. — Transepts. 

Les piliers placés au centre des transepts, et des- 
tinés à soutenir la coupole et le clocher, ayant une 
très-forte saillie sur l'alignement des colonnes de la 
nef, le chœur est masqué en grande partie au spec- 
tateur entrant dans l'église, qui, de loin, pourrait 
croire que, pour arriver au maître-autel, il a une 
porte à franchir. Cette disposition nuit à l'effet 
pittoresque qu'on pourrait attendre de la gran- 
deur réelle de l'édifice, et a, de plus, ce désavan- 
tage, qu'elle empêche de voir le chœur du 
point de vue oïi le chevet et les chapelles qui 
l'entourent paraîtraient de la manière la plus 
favorable. A Saint-Sernin de Toulouse, on ob- 
serve une disposition semblable, mais elle n'ap- 
partient pas au plan primitif. L'érection- tardive 



74 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

d'une très-haute tour au-dessus de la coupole des 
transepts a nécessité le renforcement des piliers 
au centre de l'église. Ici, l'on serait tenté, au pre- 
mier abord, d'attribuer à un motif analogue la sail- 
lie extraordinaire des piliers des transepts. Un 
examen plus attentif ne permet point cependant 
d'admettre cette hypothèse. En eil'et, le clocher a 
des proportions médiocres, et rien dans ses détails 
ne semble appartenir à une époque postérieure à 
la construction générale. Le rétrécissement dis- 
gracieux de la nef et la saillie de ces piliers pour- 
raient s'expliquer simplement par la timidité ordi- 
naire aux premiers architectes de l'époque romane. 
Bien dilïérenls de leurs successeurs, qui recher- 
chaient les constructions difficiles et hardies, ils 
craignaient de doiiner à leurs voûtes une porlée 
trop grande, et exagéraient la force des massifs 
destinés à les soutenir. Je reviendrai, au reste, sur 
ce point, et je proposerai une autre explication, peut- 
êlre plus satisfaisante, qui me sera fournie par 
l'histoire du monastère. 

Les croisillons des transepts sont fort courts, et 
leurs murailles absolument nues. Chacun a une 
petite chapelle semi-circulaire qui s'ouvre à l'ouest, 
et qui forme comme la base de la couronne d'ap- 
sides et d'autels qui entoure le chevet. 

Au xvif siècle, on avait fait une sacristie dans 



L'ÉGLISE DE SAIM-SAVIN. 75 

le croisillon nord, au moyen d'un mur qui l'isolait 
du reste de l'église. En démolissant ce mur, au 
commencement de la présente année (1845), on l'a 
trouvé formé en partie de débris sculptés, a|ipartc- 
nant, comme il semble, au xii*^ ou au xni'' siècle. 
Le fragment le plus considérable et le plus curieux 
est une grande statue d'ange, complètement peinte, 
mais malheureusement mutilée. Elle était encastrée 
dans le mur du transept, sous la retombée de 
l'arc que forme l'ouverture de l'apside. Il est évi- 
dent qu'elle n'avait été mise là qu'à une époque 
assez récente, et pour faire office de moellons. 
Ou ignore où elle a pu être placée dans l'ori- 
gine. 

Un peu plus loin, à l'angle rentrant du même 
croisillon , le long de la muraille orientale du 
transept, entre le mur nord et l'apside, on a trouvé 
en 1844 un tombeau de pierre déforme trapézoïde, 
composé de deux pièces : l'une en façon d'auge, 
avec une place creusée et arrondie pour la tète 
du cadavre ; l'autre servant de couvercle, plate en 
dessous et présentant à l'extérieur un angle très- 
obtus. Sur le côté plat, à l'intérieur, on lit l'in- 
scription suivante, tracée en creux : 

HIC RCnVIilZGTODO ABBAZ 

Ilic Requiescit Odo Abbas 



7C ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE- 

Les caractères sont très-frustes et de la forme la 
plus barbare. 11 paraît que ce tombeau aurait été 
déjà fouillé, car on n'y a trouvé ni ossements, ni 
aucun de ces objets que renferment d'ordinaire les 
sépultures du moyen âge. La tête du mort, ou plu- 
tôt la partie du tombeau destinée à la recevoir, était 
tournée au nord. 

On connaît deux Odon, abbés de Saint-Savin, 
— le sixième et le neuvième; — l'un mort en 942, 
l'autre vers le milieu du xi^ siècle. Il est impossi- 
ble de déterminer aujourd'hui auquel des deux ap- 
partient ce tombeau. D'ailleurs, il est si étrange de 
tracer une inscription à l'intérieur d'un sépulcre, 
qu'on se demande si le couvercle n'a point été re- 
tourné et taillé pour une nouvelle destination. On 
pourrait peut-être expliquer cette inscription ca- 
chée, par un motif d'humilité, qui aurait porté 
l'abbé Odon à vouloir dérober sa dépouille mor- 
telle aux hommages de ses successeurs immé- 
diats. 

Dans l'apside de l'autre croisillon, et dans l'é- 
paisseur du massif de maçonnerie qui supportait 
l'autel, on a découvert tout récemment un tom- 
beau en pierre dont l'origine est inconnue. D'a- 
près sa forme, et surtout d'après l'ornementation 
des chapiteaux des colonnettes qui le soutiennent, on 
doit présumer qu'il remonte aux premières années 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 77 

du xiii*^ siècle. Sa disposition m'a paru curieuse. 

Un peu plus loin, et dans le mur même, on a 
trouvé une liole en verre blanc, de forme allongée, 
avec un goulot étroit, scellée à ses deux extrémités 
du sceau de l'abbaye, et renfermant une substance 
jaunâtre qui s'est solidifiée après avoir été liquide. 
Auprès de la fiole était un méreau de l'ordre de 
saint Benoît, portant les initiales ordinaires de ces 
sortes de jetons \ La forme de la liole, celle du ca- 
chet, enfin la présence du méreau ne permettent 
pas de croire que ce singulier dépôt ait été fait à 
une époque fort ancienne. Très-probablement, il 
ne remonte pas au delà du xvii" siècle. Pourquoi 
ces objets ont-ils été cachés de la sorte dans l'inté- 
rieur d'un mur? C'est ce qu'il serait, je crois, diffi- 
cile de deviner aujourd'hui. 

Du croisillon sud, on passait autrefois dans le 
cloître et dans les bâtiments réguliers de l'abbaye. 



1. Au droit, le monogramme IHS; une croix au-dessus et 
trois clous au-dessous ; puis les lettres suivantes disposées en 
cercle : f\'IlSM\lSV-fSMQLIVB, c'est-à-dire « ^■a^le Rétro 
Satanas; Nuiiquani Mihi Suade Vana; Sunt Mala Qu;e Libas; 
Ipse Venena Bibas. » Revers: une croix ancrée, avec les initiales 
suivantes : sur la ligne horizontale, NDSMD, « Non Draco 
Sit Mihi Dux ; » sur la ligne verticale, CSSML, « Crux Sacra 
Sit Mihi Lux ; » enfin, dans les angles rentrants de la croix 
sont disposées les lettres suivantes : CSPB, « Crux Sancti Pa- 
t;-is Benedicti.» (Voyez Dcby, Trailé des monnaies des barons 
et des prélats. T. 1, p. 74.) 



78 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Le cloître est absolument détruit; ce qui reste des 
bâtiments réguliers date du xvii^ ou xviii^ siè- 
cle, et sert maintenant de logement à la brigade de 
gendarmerie de Saint-Savin. 

D. — Chœur. 

Le chœur est élevé de quelques marches, et les 
colonnes qui l'entourent reposent sur un stylobate 
orné d'une arcature qui se répète dans les chapel- 
les du chevet et sur les murs latéraux ; ce choeur est 
fort court. Il n'a que onze arcades assez étroites 
disposées en demi-cercle, et surmontées aulrcfois 
de petites fenêtres ou de niches ; au-dessus est une 
voûte de la même hauteur que celle de la nef et 
de même construction. Les chapiteaux du chœur, 
les plus riches qui se voient dans l'église, sont d'un 
travail assez médiocre, mais pourtant recherché; 
ils sont alternativement historiés et ornés de feuil- 
lages fantastiques. Les arcades, revêtues d'un crépi 
de mortier, n'ont point d'archivoltes sculptées, et 
si, comme il est probable, le sculpteur de Sainl- 
Savin a épuisé tout son talent sur les chapiteaux du 
chœur, il est facile de juger combien l'art était en- 
core loin de l'éclat où il parvint dès les premières 
années du xii® siècle. 

Les cinq chapelles semi-circulaires autour du 



L'Ér.LISE DE SAINT-SAVIN. 79 

chœur n'oiïrent rien de remarquable. Toutes sont 
foif rtroitcs et chacune est percée d'une fenêtre 
assez grande pour donner du jour au chœur, qui 
sans cela serait fort mal éclairé*. 

Il faut remarquer que l'entrée du passage semi- 
circulaire entre le chœur et les chapelles ne s'ouvre 
point dans l'axe des collatéraux de la nef, disposi- 
tion singulière et assurément peu gracieuse. Je me 
borne à présent à la signaler; j'essayerai d'en re- 
chercher les motifs en étudiant l'histoire de l'abbaye. 

On descend dans la crypte par un escalier prati- 
qué dans l'axe du chœur, en face de la chapelle n° 4 
dite de Saint-Marin. L'entrée de cet escalier, re- 
couverte par une espèce de trappe, rétrécit ou 
plutôt envahit le passage entre le chœur et les 
chapelles, et il me paraît très-probable que l'ar- 
chitecte, pour adopter une disposition aussi peu 
commode, a dû obéir à des nécessités résultant de la 

1. J'ai déjà parlé d"un manuscrit de dora Estiennot, qui 
fait connaître les noms des différents autels et les inscriptions 
très-anciennes que l'on y a tracées. J'ai suivi, dans l'indication 
des autels de l'église, l'ordre marqué dans ce manuscrit. II 
désigne par le n" 1 l'autel placé dans le transept nord ; le 
no 2 est l'autel du choeur voisin du n" 1, et ainsi de suite. En 
faisant le tour du chœur de gauche à droite, on revient au 
transept, et l'autel placé dans le croisillon sud porte le n» 7. 
Il y avait encore deux autels situés entre le narthex et la nef, 
et dédiés l'un à Marie, l'autre à saint Joseph ; leur construc- 
tion ne remontait qu'à l'année 16G4. Aujourd'hui, l'on n'en 
trouve plus la moindre trace. 



80 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

sainteté particulière de ce lieu. La crypte n'a d'autre 
ornemeiUalion que ses peintures. C'est une salle 
basse, voûtée en plein cintre, qui occupe à peu 
près tout l'espace entouré par les colonnes du 
chœur. Sous la chapelle de Saint-Marin, il existe un 
petit caveau carré, communiquant avec une sorte de 
puits récemment découvert ; peut-être était-ce un 
trésor ou plutôt une cachette comme il en existeune 
dans la crypte de la cathédrale de Chartres. 

E. — Remarques sur la construction de l'église. 

A ne voir l'église qu'à l'extérieur, ses assises en 
moellons uniformes et régulièrement disposés, on ne 
devinerait pas la grossièreté singulière de l'appa- 
reil. Ces assises de moellons ne sont qu'un parement 
derrière lequel on trouve un opus incertttmcomi>o&é 
de pierres de toute grandeur, de briques et degra- 
vois noyés pêle-mêle dans le ciment, et revêtus d'un 
crépissage à l'intérieur de l'édifice. Les colonnes 
ne sont pas construites en meilleurs matériaux; 
leurs tambours sont de moellons assemblés sans 
beaucoup de soin, et séparés par des lits de mortier 
d'une épaisseur remarquable. Le tout est couvert, 
ainsi que les arcades, les voûtes et les parois, d'un 
enduit assez lin, évidemment destiné à recevoir des 
peintures. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 81 

Les voûtes sont fort épaisses, en moellons, et 
cintrées en berceau. Avant les dernières réparations, 
elles étaient dans l'état le plus alarmant. La char- 
pente est moderne, ou du moins très-postérieure 
au xvi" siècle. Le clocher, à l'intersection des tran- 
septs et de la nef, est octogone, percé de fenêtres 
en plein cintre, flanquées de colonnettes courtes et 
d'un travail grossier. L'une d'elles se distingue 
par l'ornementation à la fois curieuse et barbare 
de son fût : il est guilloché ou cannelé horizon- 
talement. 

Résumons en quelques mots les caractères de 
l'église de Saint-Savin : 

Rudesse et timidité de la construction ; mau- 
vaise qualité des matériaux ; emploi excessif du 
mortier; 

Voûtes en berceau non contre-boutées par les 
voûtes des collatéraux ; 
• Rareté et grossièreté de l'ornementation sculptée; 

Emploi exclusif de l'arc en plein cintre. 

Toute personne familiarisée avec l'architecture 
du moyen âge assignera sans hésiter à l'église de 
Saint-Savin une date fort reculée dans le xi® siècle, 
soit, pour plus de précision, de l'an 1000 à Tan 
lOoO. 



II 



LEGENDE DE SAINT SAVIN. 

J'ai tiré le récit qu'on va lire, d'un manuscrit 
lalin faisant partie du recueil de dom Fonteneau, et 
copié sur le légendaire de saint Cypricn à Poitiers. 
Ce manuscrit est un petit in-4° de vingt-huit pages, 
d'une écriture très-fine qui me paraît appartenir au 
commencement du xvif siècle. On lit à la fin du 
cahier cette note, écrite d'une autre main : « Nota 
que ledit extrait nous fut laissé par ]\1M. les 
anciens et ceux qui officiaient à Notre-Dame l'An- 
cienne, qui est une paroisse proche Saint-Pierre le 
Puellier. On dit qu'il y avait un autre légendaire, 
mais qu'on ne put trouver. » La vie des saints Savin 
et Cyprien, telle qu'elle est rapportée dans la Bi- 
bliothèque de Labbe, tome II, page G65, ne diffère 
pas essentiellement du manuscrit dont je vais don- 
ner l'extrait; peut-être même n'en est-elle qu'un 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 83 

abrégé. J'ai pensé que, poui- l'explication clos pein- 
tures qui se rapportent à la vie de saint Savin, 
je devais donner la préférence au légendaire con- 
servé dans l'abbaye. Quant à l'aullienlicité de la 
légende même, je ne puis que m'en lappoi ter aux 
propres paroles du P. Labbe : « Hinc patet ab ini- 
peritis temporum scriptoribus aut conficta, aut sal- 
Irm vitiala, in plerisque fuisse marlyrum acla. » 

Il m'a paru inutile de traduire littéralement le 
latin détestable et le style ampoulé de l'auteur de la 
légende, qui emprunte les noms des compagnons 
des deux martyrs, et de donner une idée de la 
manière du narrateur et de sa latinité. 

En l'an 458 de l'incarnation de N.-S., Maximus 
et Ladiciusétanlconsuls à Ampliipolis, ville d'Ilalie 
(sic), un redoublement de ferveur se manifesta par- 
mi les gentils, par des sacrifices continuels à Diony- 
sius, leur principale idole. 1! y avait alors àAm- 
phi polis deux frères d'une naissance illustre, Savin 
et Gvprien, natifs de Brixia(Brescia), ville voisine, 
célëlues l'un et l'autre par leur sagesse et leurs ver- 
tus, il? voyaient avec borreiir les grossières super- 
sfiiioîis dos Anipbi|)o!itains et les exhortaient à 
quitter leurs idoles de bois ou de métal, pour 
adorer ie seul vrai Dieu. 

Cinq mois après la fête de Dionysius, que les 
gentils avaient célébrée par des danses et dos or- 



84 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

gies, Laclicius vint à Amphipolis, et tout le peuple, 
animé contre les chrétiens, courut les dénoncer et de- 
mander leur mort au proconsul (sic). Celui-ci lit 
aussitôt comparaître les deux frères devant son tri- 
bunal, et les interrogea d'abord avec douceur. Sa- 
vin, comme l'aîné, parla le premier, et, plein 
d'une noble audace, confessa qu'il étah, clirétien. 
Il reprocha même à Ladicius son aveuglement. Le 
magistrat, espérant que la jeunesse de Gyprien se- 
rait plus facile à séduire, tâcha d'obtenir de lui 
une rétraclation. Prières, menaces furent inutiles ; 
les tourments n'eurent pas plus d'eiïet. D'abord 
on les suspendit à un poteau, et on les déchira avec 
des ongles de fer ^ . Les bourreaux se fatiguaient, 
lorsque Ladicius voulut tenter encore une fois de 
séduire les deux chrétiens et d'obtenir d'eux qu'ils 
sacrifiassent aux idoles. Il s'aperçut alors que leur 
constance n'était pas ébranlée. Savin, s'approchant 
de l'idole de Dionysius, lit le signe de la croix, et 
aussitôt l'idole, tomhantde son piédestal, se rom- 
pit en morceaux. Furieux à ce spectacle, Ladicius fit 
jeter les deux soldats du Christ dans une fournaise 
ardente; mais le feu les respecta et n'endommagea 
pas même leurs vêtements. Sous cette voûte ar- 
dente, ies deux jeunes martyrs louaient le Sei- 

1. L'auteur invente un verbe pour ce supplice : c'est uiigii- 
lari. 



L'EGLISE DE SAINT-SAVIN. 80 

giiciir, lorsque tout à coup les llnmines, sortant 
avec impétuosité de la fournaise, consumèrent La- 
dicius et cent soixante des gentils qui assis- 
taient au supplice. On ne put retrouver le moin- 
dre débris de leurs cadavres. Un des principaux 
de la ville, nommé Gelasius, peu touché de ce mi- 
racle, fit conduire les saints dans la prison. 

Quelques jours après arriva Maximus, collègue 
et parent de Ladicius, attiré à Araphipolis par la 
nouvelle de la mort de ce dernier. On lui amena 
les deux saints. « Parle, dit-il à Savin, toi qui es 
supérieur de taille et d'années ; comment te nom- 
mes-tu * ? » Or, Savin était d'une haute stature, ter- 
rible à voir, le visage gracieux et rondelet - bien 
proportionné de tous ses membres, et, quant à 
l'esprit, le plus doux et le plus aimable des hom- 
mes. « Mon père, répondit Savin, se nommait 
Magnus, ma mère Tatia, je m'appelle Savin. 

1. « Die mihi qui jetatis corpore es prolexior et temporis 
quantitate, quo censeris nomine ? » 

2. Je traduis ainsi les mots ciceriiia fade, que je ne com- 
prends guère. L'auteur veut-il dire que le saint avait le visage 
rond comme un pois chiche, cicer, ou 'biea le mot est-il déti- 
guré dans le manuscrit, et faut-il dire : cincinnata facie, tète 
frisée ? Voici le texte : « Erat nempe Savinus statura procerus, 
terribilis visu, venusta et ciceriua facie, decens corpore, et 
mente benignissimus. » L'auteur ayant dit aans sa préface qu'il 
écrivait pour le vulgaire, avec un style rustique, j'ai donné 
ja préférence à la leçon cicerina facie, qui sent son paysan en 
cire t. 



86 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Élevé par eux clans l'étude des bonnes lettres, je 
suisunhumbie clerc. — Et toi,queIest tonnom ? de- 
manda le proconsul à Cyprien. — Moi, je suis 
Cyprien. Nous sommes frères de père et de mère, 
fils de Magnus de Brescia, trois fois consul, et re- 
vêtu de la dignité préfectorale. Nolie mère est 
également de famille consulaire, étant lillede Cam-. 
padia *. — Eh bien , dit Maximus, en dépit de 
voire illustre naissance, sachez que, si vous n'ado- 
rez pas sur l'heure le dieu Apollon, vous serez 
mis à la gêne, puis livrés aux bêtes de l'aniphithéa- 
tre.On devine la réponse des deux héros chrétiens. 
Trois jours leur supplice fut différé, non point par 
commisération ; mais on voulait faire jeûner une 
lionne et deux lions terribles, afin de rendre 
inévitable la mort des martyrs. Le jour venu, 
Maximus assis sur son tribunal, tout le peuple se 
pressant dans l'amphithéâtre, on lâcha d'abord la 
lionne, qui, d'un bond, s'élança au milieu de l'arène 
en poussant un rugissement effroyable. Mais, ù sur- 
prise ! à la vue des deux frères, sa fureur dispa- 
raît; elle remue la queue comme un chien, et 
leur lèche les pieds. Les deux lions qu'on lâche 
ensuite montrent la même douceur, et caressent 

1. Le texte porte que la mère des saints était conseil aussi: 
«.Mater autem nostraœque consul de matre sua Campadia est 
orta. » 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 87 

humblement les victimes offertes à leurs dents ho- 
micides. Mais tout le peuple s'écria : « Ils char- 
ment les lions par art magique ! qu'on leur donne 
la mort! »■ Le proconsul les fit ramener en pri- 
son, pour méditer quelque genre de supplice aussi 
nouveau qu'épouvantable. Trois jours les deux frères 
demeurèrent en prison, restaures par la noiurilure 
dujeûtie. Au bout de ce temps, un ange leur ap- 
parut : » Sortez, leur dit-il, prenez le chemin des 
Gaules; là, vous trouverez la récompense que le 
Seigneur vous destine. » Aussitôt les murailles de 
la prison s'écartèrent à droite et à gauche, et les 
chrétiens se virent libres. 

Les saints sortirent de la prison vers les calen- 
des de mai. Ils se rendirent d'abord chez deux 
prêtres chrétiens, Asclepius et Valère, qui jus- 
qu'alors avaient échappé à la persécution en dé- 
guisant leur croyance. Animés par la fermeté de 
Savin et de Cyprien, ils trouvèrent assez d'audace 
non-seulement pour les accompagner dans leur 
long voyage, mais même pour les suivre jusqu'à 
leur martyre. Tous ensemble ils traversèrent les 
Alpes pennines, et parvinrent au bord du Rhône; 
leur renommée les précédait et partout ils étaient 
entourés d'un grand concours de peuple avide de 
les voir et d'entendre leurs touchantes exhorta- 
tions. Une femme païenne, nommée Emmcnia, vint 



88 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

déposer à leurs pieds son enfanl mort. « Si vous êtes, 
leur dit-e^le, comme on le préiend, les amis du 
grand Dieu, faites, par vos prières, qu'il me rende 
ma seule espérance, mon fils unique. Je suis chré- 
tienne si vous me le rendez. » Saint Savin fit une 
courte oraison ; puis, prenant la main de l'enfant, 
il le releva plein de vie. Avertis par un ange, les 
saints et leurs compagnons poursuivirent leur 
voyage. A Lyon, ils passèrent la Saône à la nage 
(sic), et, cheminant par la haute Bourgogne, ils 
parvinrent jusqu'à Auxerre. Là, ils trouvèrent le 
Irès-glorieux Germain, et Loup, évoque de Troyes, 
l'un et l'autre revenant d'un voyage en Irlande, 
île habitée par les Scots et les Bretons, vers lesquels 
le souverain pontife les avait dépêchés pour extir- 
per l'hérésie des Pélagiens {sic). D'abord, Germain 
voulut le retenir; mais, éclairé par une révélation 
divine, il les bénit et les accompagna jusqu'à trois 
milles d'Auxerre. Après avoir passé la Loire et tra- 
versé le pays de Tours, saint Savin et ses compa- 
gnons se trouvèrent sur le territoire des Poitevins, 
au conlluent de la Gartempe et de la Creuse : là, 
comme ils prenaient quelque repos, il aperçurent 
le proconsul Maximus qui les poursuivait. 

Maximus avait juré de ne revoir l'Ausonie (sic) 
que lorsqu'il aurait vengé la mort de son parent 
Ladicius; il s'était mis en route avec deux r^nls 



L'ÉGLISE DE SAI.NT-SAVI N. 80 

satollilos italiens, et, suivant iiartout les saints à la 
piste, il venait cnlin de les découvrir. Déjà les 
chrétiens se croyaient parvenus au terme fatal 
de leur voyage, quand tout à coup une barque pa- 
rut au bord de l'eau. Ils y entrèrent, et la barque, 
sans voiles, sans rames, les porta en un instant à 
l'autre rive. Aveuglé par la fureur, Maximus se 
jeta sans balancer dans la rivière pour les attein- 
dre. Il y perdit la moitié de son monde, qui se noya 
dans les ilois. Sans se décourager, il recommença 
sa poursuite, et atteignit enfin les illustres fugitifs 
sur le bord de la Gartempe, à un mille environ 
d'Antigny, dans un lieu nommé Ccvlsïer (Cerasiis) . 
Aussitôt, il les fil garrotter, et les conduisit dans 
une île de la Gartempe, en face d'un champ appelé 
Sceaux (Sellis ou Psellis). Là, il leur fit souffrir 
tous les supplices que sa rage sut imaginer. Un 
malheureux, tourmenté par un esprit de ténè- 
bres, assistait à ce triste spectacle. « Tu vois ce 
fou, dit Maximus à Savin; ne saurais-tu faire sur 
ce misérable quelqu'un de ces miracles que lu fai- 
sais en Ausonie, par la vertu de ton Christ cruci- 
fié ? » Savin, levant les yeux et les mains au ciel, 
supplia le Seigneur de délivrer le possédé : incon- 
tinent l'esprit immonde sortit du corps de ce mal- 
heureux avec une horrible puanteur. Le possédé 
demanda le baptême, et avec lui dix des satellites 



90 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

de Maximus. Nul miracle ne pouvant loucher ce 
maudit, il fit trancher la tête à Savin et à ses dix 
soldats; quant à Cyprien et à ses deux compa- 
gnons, Asclepius et Valère, il les emmena avec lui 
à Antigny. 

La nuit même, les deux prêtres Asclepius et 
Valère, miraculeusement délivrés de leurs fers, 
se rendirent dans l'île oîi gisait ahandonné le ca- 
davre du martyr ; ils le portèrent de l'autre côté 
de la rivière, sur une hauteur que l'on nommait 
alors le mont des Trois-Cyprès (ad Tres-Cupressos). 
Il y avait une chapelle ruinée par les Vandales, 
consacrée jadis au bienheureux saint Vincent. Ce 
fut ce saint lieu que les deux prêtres choisirent 
pour la sépulture de Savin. Ils l'y déposèrent le 9 
des ides de juillet. Cyprien trouva le martyre à 
Antigny et fut enterré à côté de son frère. Pour 
Maximus et ses soldats, livrés au démon et agités 
d'une fureur divine, ils périrent tous misérable- 
ment bientôt après. Ainsi finit la légende. — L'île 
de la Gartempe, où Savin. soufi'rit le martyre, 
'existe à quelque distance du bourg actuel de Saint- 
Savin, non loin d'Antigny : on la nomme l'ile du 
Gué de Sceaux ; elle est en face d'un hameau 
nommé Saint-Cyprien, qui longe une voie ro- 
maine. On voyait encore, il y a vingt-cinq ou 
trente ans, près de l'île, sur la rive gauche de la 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 91 

Gartempe, les ruines d'un village nommé le Gu6 
de Sceaux. Quant au mont des Trois-Cyprcs, il 
est connu aujourd'hui sous le nom de Saint-Savin. 
On pa«se par celte hauteur pour aller au hameau 
du Breuil. Je n'y ai observé nul vestige de cha- 
pelle; mais, au xvii* siècle, il y avait, sur le co- 
teau, une église dédiée cà saint Vincent. Le P. Labbe 
l'appelle l'église paroissiale de Saint-Savin*. 

Un des religieux réformés de l'abbaye de Saint- 
Savin, à propos de la légende dont on vient de lire 
l'abrégé, a écrit en note : « L'endroit qu'on appelle 
le mont Saint-Savin, oîi l'on prétend que ce saint 
a été martyrisé "^ n'est décoré d'aucune marque ni 
aucun monument d'antiquité. L'église est d'un goût 
très-moderne. Tout ce qu'on dit sur le martyre de 
saint Savin , arrivé dans ce lieu, n'est fondé que 
sur une tradition, aussi bien que ce qu'on dit sur 
le martyre de saint Cyprien, son frère, au Gué de 
Sceaux. » 

1. Bibli : Labb. II, 665. 

2. L'auteur de cette note confond les faits et les lieux. Le 
jnont (les Trois-Cyprès est le lieu de la sépulture et non celui 
du martyre de saint Savin. Saint Cyprien fut décapite à An- 
tigny , et non au Gué de Sceaux. 

Le Martyrologhim galiicanum (p. 1144), d'André Dusaussay 
rapporte en Jeux mots le martyre des saints Savin et Cyprien 
Il croit à tort que le monastère de Cerisier fut consacré à un 
autre saint. 



ilï 



HISTOIRE DE L ABBAYE DE SAINT-SAVIN. 

Les archives de l'abbaye de Saint-Savin ont été dé- 
truites pendant les guerres civiles du xvi" siècle. 
Le titre le plus ancien qui se soit conservé, d'ail- 
leurs sans importance, ne remonte qu'au commence- 
ment du \f \ Auparavant, on ne trouve qu'inexacti- 
tudes et contradictions. 

Plusieurs mémoires recueillis dans la précieuse 
collection de dom Fonleneau, bien que d'une date 
assez récente (ils sont tous du xvif ou même 
du xviii^ siècle), m'ont paru cependant offrir le 
témoignage d'une tradition locale qui ne pouvait 

1. C'est une lettre de Guillaume, duc d'Aquitaine, à Aribert, 
abbé de Saint-Savln, auquel il demande dix de ses religieux 
pour établir la réforme à Charroux. Cette pièce paraît, d'ail- 
leurs, incertaine. Dans le texte, Aribert n'est point qualifié 
d'abbé de Samt-Savin, et ce titre lui serait contestable, si j'en 
crois une note de dom Fonteneau, t. XXV, p. 585. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN, 03 

être négligée, et j'en ai l'ait un fréquent usage. 
On allrihue généralement à Charlemagne la fon- 
dation (le l'abbaye de Saint-Savin. Vers 800, sui- 
vant la chronique de Maillezais\ en 810, suivant 
un mémoire manuscrit du recueil de dom Fon- 
teneau, Charlemagne fit bâtir un monastère et une 
forteresse dans un lieu nommé Cerasus ou Ceri- 
sier, et y déposa quantité de reliques qu'il avait 
rapportées d'une expédition au delà des Pyrénées. 
Cerasus est, ainsi qu'on l'a vu dans la légende, le 
lieu 011 saint Savin aurait été arrêté par les sol- 
dats de Maximus, et toutes les traditions sont d'ac- 
cord pour y reconnaître l'emplacement actuel de 
l'abbaye. Aujourd'liui, il peut paraître surprenant 
qu'un prince guerrier comme Charlemagne ait 
choisi f'ette localité pour y construire un château 
fort. En elïet, c'est une vallée commandée par des 
hauteurs facilement accessibles. La Gartempe, qui 
coule au milieu, étant presque toujours guéable, 
on ne peut guère supposer que le château de Ce- 
risier fût destiné à défendre un pont ou un pas- 
sage. Mais sans doute l'aspect des lieux a changé 
considérablement. Autrefois, lorsque les plateaux 
du Poitou étaient boisés, la Gartempe avait peut- 
être assez de profondeur pour former un obstacle 

1. Chronicon Malleacense,Bih\. Labb. II, 199. 



94 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

sérieux;etilétaitfacile, au reste, par quelques tra«i( 
vaux, de la fairecontribuer puissamment à la défense 
d'une forteressebâliesursesbords.liy a deux siècles, 
l'abbaye était encore entourée de fossés. En 1626, 
on arrivait par un pont-levis à la porte occiden- 
tale, et probablement ce pont-levis traversait un 
fossé rempli par la rivière. Qu'il lut défendu par 
la nature ou par l'art, l'emplacement choisi par 
Charlemagnc n'offrait pas les inconvénients qu'il 
présenterait aujourd'hui, car la dislance qui le 
sépare des coteaux voisins est plus que suflisante 
pour le mettre hors de la portée des machines de 
guerre connues au moyen âge. 

Alors même que le hameau de Cerisier n'eût 
pas été célèbre au temps de Gharlcmagne comme 
le théâtre d'un martyre, le voisinage du château 
fort offrait à une communauté religieuse une pro- 
tection trop nécessaire à cette époque pour qu'elle 
ne fût pas recherchée avec empressement. On n'a, 
d'ailleurs, aucune raison de penser que l'établisse- 
ment du monastère ait été postérieur à celui de 
la forteresse de Cerisier ; mais il est incertain que 
Charlemagne ait terminé ces constructions. Selon 
la chronique de Maillezais, Louis le Débonnaire 
les aurait trouvées détruites et les aurait réparées. 
Dans l'impossibilité d'expliquer comment les bâti- 
ments auraient pu être renversés si peu de temps 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 95 

ajiivs leur fondalioii, les auteurs de \ixGalliaChi-it>- 
tiaiia supposent avec beaucoup de vraisemblance 
que le (ils acheva l'œuvre de son père. Quoi qu'il 
ensoil, Louis le Débonnaire dota riclunnenl l'ab- 
baye et en remit la direction à saint lienoit d'A- 
niane. 

La découverte des reliques de saint Savin et de 
saint Cyprien mit en réputation le monastère de 
Cerisier, et sans doute occasionna son changement 
de nom. Je lis, dans un des mémoires manuscrits 
déjà cités, que cet événement arriva sous le règne 
de Charlemagne; mais les noms de quelques per- 
sonnages qui figurent dans le récit font soupçon- 
ner que c'est au temps de Charles le Chauve qu'il 
faut le rapporter. « C'est, dit l'auteur du mémoire, 
d'après un vieux bréviaire escript en lettres gothi- 
ques, gardé au monastère, en la translation de 
saint Savin, qu'il a trouvé la relation des miracles 
qui lirent découvrir les corps saints. » Une brebis 
égarée du troupeau, passant dans un taillis, tomba 
tout à coup frappée d'un engourdissement surna- 
turel. Le berger, qui la suivait à la piste, se 
frayant avec le fer un passage au milieu des brous- 
sailles, voulut faire lever l'animal, et reconnut à 
son immobilité qu'il s'était abattu sur le tombeau 
d'un saint. Il se hâta d'en informer le voisinage. 
Bientôt après, un prêtre, nommé Bonitus, perdit 



96 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

son cheval qu'on lui déroba. Plein d'une naïve con- 
fiance, il alla porter selle et bride sur la sépulture 
des martyrs, protestant qu'il les y laisserait jus- 
qu'à ce que son cheval fût retrouvé \ De rcLour à 
sa maison, il le vit qui rentrait de lui-même à 
l'écurie. 

Ces miracles, et bien d'autres encore, furent at- 
testés à Gharlemagne, suivant le vieux bréviaire, 
par Baydilo, abbé de Maurmoutier, près Tours, et 
comte palatin, qui s'empressa de donner au nou- 
veau monastère la terre de Cerisier qu'il possé- 
dait. 

Dès le commencement du ix* siècle, l'abbaye de 
Cerisier ou de Sainl-Savin jouissait de grands pri- 
vilèges. Elle est citée, en 817, comme franche et 
libre de toute prestation et de tout service militaire 
envers l'empereur, tenue seulement à prier pour 
son salut, celui de ses fils et la stabilité de l'em- 



1. Ce trait caractéristique me semble prouver l'ancienneté, 
sinon l'authenticité de la tradition. Voici la traduction du texte 
cité dans le mémoire manuscrit : « Il prit la selle et la bride, 
les porta au sépulcre de ces martjrs, et, avec une simplicité qui 
a été souvent suivie de miracles dans la vie des pères, protesta 
qu'il les laisserait là jusqu'à ce qu'ils eussent réparé cette 
perte, lui rendant son cheval. » Le même miracle est raconté 
dans la Translation de saint Savin, attribuée au moine Rimoin, 
mais en d'autres termes ; le même auteur rapporte un autre 
miracle de saint Savin, presque aussi notable que celui du 
cheval. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 97 

pire*. Le second abbé de Sainl-Savin, Odon. ou plu- 
tôt Dodon, fit exécuter de grands travaux dans le 
monaslère, ainsi que l'attestait rinscri|)lion gravée 
sur son tombeau; ce qui donnerait lieu de croire 
que les bâtiments fondés par Charlemagne ou 
Louis le Débonnaire n'avaient qu'une médiocre im- 
portance. Les formidables remparts élevés autour 
du couvent assuraient à ses religieux une sécurité 
enviée par toutes les communautés voisines dans 
ce temps de troubles et de pillages. Saint-Savin 
était un lieu de refuge pour les moines chassés de 
leurs couvents par la terreur que répandaient dans 
toute la Gaule les incursions des barbares du Nord. 
En 840, les religieux de plusieurs monastères y 
arrivaient en fugitifs, apportant de villes fort éloi- 
gnées leurs reliques et leurs trésors. Les portes de 
la forteresse s'ouvrirent à la fois pour recevoir les 
châsses de saint Maixent, de saint Florent et de 
saint Romard. Les moines de Glanfeuil y déposè- 
rent les dépouilles sacrées de saint Maur; enfin, 
ceux de Saint-Martin d'Autun vinrent y demander 

1. Gallia Christiana, II, J285, 

Jacques Loubbes, dernier abbé régulier qui avait encore les 
titres de la maison, déclare, dans l'hommage qu'il rendit au 
roi en 1537, « que l'abbaye de Saint-Savin est de fondation 
royalle, et qu'il la tient de la franche aumosne des roys de 
France, à la charge d'une messe chaque jour de l'année, qui 
est la conventuelle, de deux messes à chaque muance de roy, 
etc. )) Recueil de dom Fonteneau, t. XXV, p. 601. 

6 



98 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

un asile. Moins confiants que les étrangers dans la 
force de leurs murailles, les religieux de Saint-Sa- 
vin, sur le bruit d'une irruption de pirates, trans- 
portèrent à Bourges la châsse de leur patron et l'y 
laissèrent trente années. Pourtant, au milieu de la 
dévastation générale, il ne paraît pas que l'abbaye 
de Saint-Savin fut attaquée. Elle demeurait de- 
bout, presque seule, en 878, parmi les ruines fu • 
manies que les barbares venaient de laisser partout 
dans l'Aquitaine. 

En môme temps, la réputation de sainteté de ses 
religieux s'étendait au loin. C'était aux abbés de 
Saint Savin qu'on demandait des réformateurs 
pour rétablir la discipline dans les monastères du 
midi de la France. Depuis le ix* jusqu'au xi* siè- 
cle, ils envoient de pieuses colonies dans le Poitou, 
l'Angouniois, le Limousin et jusque dans la haute 
Bourgogne ^ S'il en faut croire les traditions loca- 
les du monastère, la fameuse abbaye de Cluny se- 
rait une fille de Saint-Savin. 

Je ne puis m'empècher de rapporter ici une anec- 
dote intéressante qui fait connaître quelle était la 
rigueur de la règle de saint Benoît et la ferveur de 
ses disciples. « Nous lisons dans un vieux manu- 

1. ARuffee,Saiut-Cybardd'Angouléme, Saint-Martial deLi- 
moges, la Baulme (probablemeat Baulme-les-Messieurs dans 
le Jura). 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 99 

scrit de Limoges, dit l'auteur anonyme de l'histoire 
de saJntSavin d'où nous lirons ces détails, el qui 
fait partie des manuscrits de dom Fonteneau, que, 
CCS barbares (des pirates normands) ayant rencon- 
tré un soir, près de Chàtellerault, un de nos reli- 
gieux et l'ayant fait prisonnier, ils lui firent en 
vain éprouver tous les tourments que leur malice 
put inventer, pensant l'obliger à parler, sans en ve- 
nir à bout; dont étant extrêmement surpris, ce 
saint personnage leur fît réponse, lorsque l'heure 
de primes du lendemain fut passée, que, s'il ne leur 
avait pas parlé, ce n'était pour autre raison, sinon 
que sa règle ne lui permettait pas de rompre le si- 
lence depuis compiles jusqu'au lendemain après 
primes. » 

Peu après leur translation de Bourges, les reli- 
ques de saint Savin disparurent sans qu'on pût sa- 
voir où elles avaient été déposées. A l'i.pproche 
d'une troupe de pillards, les religieux avaient en- 
terré la châsse dans leur église, qui, bientôt après, 
fut saccagée et détruite. Probablement les moines 
qui avaient pris part au dépôt des reliques périrent 
dans la catastrophe qui suivit, et avec eux s'étei- 
gnit le secret. La destruction du château et de 
l'église est niée par quelques-uns des historiens de 
l'abbaye : il est im|)ossible, néanmoins, d'expli- 
quer autrement la disparition des reliques de saint 



iOO ■ ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Savin dans une communauté si pieuse et si intéres- 
sée à leur conservation. 

Lorst]ue la tranquillité fut un peu rétablie dans 
le Poitou, vers 888 ou 890, un prêtre nommé Bo- 
nilus (si je lis bien un nom surchargé dans le ma- 
nuscrit d'où je tire ces renseignements) répara le 
monastère et probablement aussi le château de 
Cerisier. 

Au commencement du xi" siècle, Adelmondis ou 
Almodie, comtesse de Poitiers, première femme de 
Guillaume IV, surnommé Fier-à-bras, duc d'Aqui- 
taine, laissa une somme d'argent très-considérable 
^)ar testament, à Odon II, abbé de Saint-Savin, 
pour qu'il en fit l'usage qui lui semblerait le plus 
utile au salut de son âme. Odon fit aussitôt recon- 
struire l'église de son monastère sur un plan plus 
vaste, et l'église actuelle de Saint-Savin passe pour 
être son ouvrage. 

Odon prit en 1023 la direction de l'abbaye de 
Sainl-Savin, pendant l'absence de Gombauld, qui 
s'était rendu a. Charroux pour v établir la réforme. 
On ignore la date précise de la mort de la comtesse 
Adelmondis; mais son mari, qui lui survécut, 
mourut en 1030. En 1040, Odon assistait à la con- 
sécration de l'abbaye de la Trinité, à Vendôme. 
L'époque de sa mort est inconnue. Gervais, son 
siccesseur, non pa.s imraèdiui, était abbè de Sain! 



1 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 101 

Savin en 1074. Il réforma, dit-on, la disci- 
pline, qui s'était relâchée sous l'abbé son prédé- 
cesseur : or, il est évident que le reproche ne peut 
s'adresser à Odon, qui avait tant fait pour le mo- 
nastère. Il est donc probable que Odon mourut 
au plus lard vers 1050. Si, comme l'attestent 
les traditions de l'abbaye, l'église fut entière- 
ment construite par lui, on ne peut douter qu'elle 
re fût terminée au milieu du xi^ siècle. Com- 
mencés vraisemblablement vers 1023 , avec des 
ressources considérables, on ne peut guère sup- 
poser que les travaux aient duré plus de vingt- 
sept ans. 

Ainsi que nous l'avons vu, les caractères archi- 
tectoniques de l'église de Saint-Savin se rapportent 
parfaitement à cette date, et l'archéologie, par ses 
inductions, confirme le témoignage de l'histoire. 11 
est vraisemblable que le plan d'Odon fut modifié, 
par l'existence de l'église du ix® siècle sur le même 
emplacement. D'un côté, le désir de conserver la 
crypte et certains autels a pu obliger Odon, soit à 
respecter la disposition primitive, soit à la repro- 
duire dans l'édifice qu'il a fait élever; d'un autre 
côté, les anciennes fondations pouvaient être assez 
solides pour que les architectes en voulussent tirer 
parti. J'ai fait remarquer l'espèce de désaccord qui 
existe entre la nef et le chœur de Saint-Savin. Ce 



102 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN ÂGE. 

désaccord tient peut-être aux deux causes que je 
viens d'indiquer*. 

Admettons un moment, comme une pure suppo- 
sition, que l'église du ix" siècle ait eu la l'orme 
d'une croix latine, qu'elle n'ait eu qu'une seule 
nef, et que le chœur n'ait consisté, comme dans la 
plupart des édifices de ce temps, qu'en une grande 
abside, laquelle aurait occupé tout l'espace compris 
aujourd'hui par le stylobate semi-circulaire. Sup- 
posons encore que, par un motif de respect reli-. 
g.ieux, ou seulement pour la commodité et l'écono- 
mie de la construction, on ait conservé dans le 
nouveau plan les murs anciens ou du moins leurs 
fondations et leurs soubassements, qu'en serait-il 
résulté? Les murs de l'abside seraient devenus 1« 
stylobate du chœur; les murs dos transepts au- 
raient servi à soutenir la coupole et le clocher cen- 
tral; les fondations des murs latéraux de la nef 
ancienne auraient reçu les colonnes de la nef mo- 
derne. Cette hypothèse, que je ne présente qu'avec 
la plus grande réserve, pourrait expliquer, ce me 



1. « Ce futen jetant les rondements de cette nouvelle église 
telle que nous la voyons aujourd'hui, qu'on retrouva les corps 
de saint Maixent ou Adjutor, de saint Romard, de saint 
Florent, de sainte Prudence, de saint Savin et de saint Marin; 
ce qui causa une joie incroyable à tous ces bons religieux, ainsi 
qu'a tout le peuple des lieux circonvoisins. » Bccueil de dom 
FoiUeneau, t. LXXX, 



L'EGLISE DE SAINT-SAVIN. 103 

semble, le rùtrécissemenl de l'église à l'intersection 
des transepts et la position des collatéraux du 
chœur sur un autre axe que celui de la nef. J'ajou- 
terai que la tour occidentale ou plutôt la base de 
cette tour, qui n'est pas liée à la nef, a probable- 
ment fait partie des fortifications du cbàleau de 
Cerisier, et qu'elle ne s'est réunie à l'église que 
par suite de l'agrandissement de cette dernière sous 
Odon II. Le caractère tout militaire qu'on observe 
à la base de cette tour et l'absence de liaison avec 
les murs de la nef,' me semblent une forte pré- 
somption en faveur de ma conjecture. 

Je dois dire ici quelques mots d'une tradition 
du pays, à laquelle il ne faut pas attacher trop 
d'importance, mais que l'on ne doit pas négliger 
pourtant. Les habitants de Saint-Savin, probable-, 
ment d'après les religieux de l'abbaye, tiennent 
pourconstant quela tour occidentate a été construite 
par Charlemagne, et en allèguent une preuve sin*. 
gulière. Sur un grand nombre de pierres de pare- 
ment, on observe des E gravés au ciseau, et voici, 
dit-on, le sens mystérieux de cette lettre. Charle- 
magne aurait fait vœu de fonder autant de monas- 
tères qu'il y a de lettres dans l'alphabet. Chaque 
monastère aurait été pour ainsi dire numéroté sui- 
vant son ordre de fondation, et Saint- Savin, comme 
le cinquième, aurait été désigné par un E. En 



104 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

eiïet, un E figure clans les armes de l'abbaye. 

Mon savant confrère M. Natalis de Wailly a 
bien voulu me communiquer un document fort cu- 
rieux relatif à ces fondations attribuées à Cliarle- 
magne, que les Bolkindistes supposent avoir été 
écrit peu après dlG5. Ils n'en ont publié que le 
prologue et la table des chapitres. Les extraits du 
manuscrit concordent parfaitement avec ceux 
qu'ont donné les Bollandisles *, en sorte qu'on ne 
peut douter qu'ils n'appartiennent au môme ouvra- 
ge ■-. Ce manuscrit, en confirmant le fait de:> vingt- 
trois fondations carlovingiennes, contredirait la tra- 
dition relative à Saint-Savin, puisque, d'après lui, 
sa lettre serait l'I et non pas l'E. On ne peut, d'ail- 
leurs, considérer ce manuscrit comme une autorité 
irrécusable. Il atteste seulement une tradition ré- 
pandue au XII* siècle, qui, suivant toute apparence, 
était conservée avec des variantes dans les difi"é- 
rents monastères dont elle intéressait l'histoire. 

Je citerai, à cette occasion, un fait curieux que 
j'ai observé par moi-même. Il existe dans l'église 
de Conques (Aveyron), parmi un assez grand 
nombre de reliquaires anciens, un objet de forme 
triangulaire, en bois recouvert de cuivre doré ou 
peut-être de vermeil, incrusté de pierres précieuses 

1, Tome II de janvier 1845. 

2. Biblie^thèque royale, manuscrits Bouhler, n» 29, page 189. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 105 

et (le quelques intailles antiques, parmi lesquelles 
on remarque une Victoire écrivant sur un bou- 
clier, d'un très-beau style. La base du triangle a 
été évidemment raccommodée, et très-maladroite- 
ment à une époque fort ancienne ; mais les parties 
qu'on peut regarder comme intactes sont d'un 
travail qui conviendrait au viii" siècle ou au i\* 
siècle. On appelle ce reliquaire l'A de Gharlema- 
gnc * et il passe pour être un présent de ce prince. 
Il paraît qu'au xvii* siècle plusieurs monastères 
conservaient d'autres reliquaires en forme de 
lettres auxquels on attribuait la même origine. 

Pour revenir à Saint-Savin, alors même que, ad- 
mettant l'authenticité de la tradition locale, on 
supposerait que les pierres de la tour portent, en 
effet, le chiffre particulier à ce monastère, il ne 
s'ensuivrait pas, comme une conséquence néces- 
saire, que ces lettres ont été gravées au temps de 
Charlemagne. Il est impossible, en effet, de préten- 
dre apprécier la date de ces E par la comparaison 
de leur forme avec celle de quelques E empruntés 
à des inscriptions ou des manuscrits carlovingiens. 
On conçoit qu'il n'y a nulle conclusion à tirer de la 
forme de lettres grossièrement tracées à la pointe 
u ciseau par des ouvriers inexpérimentés. 

1. D'après le manuscrit dont j'ai parlé, Conques devrait avoi -^ 
un D. 



100 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

J'avais toujours regardé les E de la tour de 
Saint-Savin comme des marques d'appareilleurs ; 
la présence d'un E dans le blason de l'abbaye a 
quelque peu ébranlé ma conviction, et m'a engagé 
à réunir ici le petit nombre de renseignements que 
j'ai pu recueillir. Pour avoir une opinion arrêtée 
sur ce sujet, attendons que d'autres faits du même 
genre viennent jeter un jour nouveau sur la ques- 
tion. 

Vers le milieu du xiii* siècle, le monastère de 
Saint-Savin reçut des donations considérables. 
« En 1230, le comte Ildefonse, ou Alplioase, 
quatrième fils de Louis VIII et frère de saint 
Louis, donna à l'abbaye de Saint-S;:\in sa belle, 
nq^ile et seigneuriale terre du Juillet, avec toutes 
ses dépendances s'étendant dans neuf paroisses 
circonvoisines... » Dans le même temps, les do- 
maines de la communauté s'agrandissaient par 
suite d'un legs aussi important. Une mère désolée, 
dont les deux fils étaient morts à la chasse, la 
dame de Toiray, laissait tous ses biens au monastère 
de Saint-Savin. « La terre seigneurie de Toiray, 
dit le moine dont je transcris la relation, est un 
membre très-considérable de l'abbaye. » Par un 
sentiment d'humilité fréquent à cette époque, la 
noble légataire voulut être enterrée sous le clocher 
de l'église, devant la porte, « afin d'être foulée 



L'ÉGLISE DE SÂINT-SAVIN. 107 

aux pieds de ceux qui cntraiciil et sorlaient de la 
nef. » — « Il faut convenir, ajoute mon auteur, 
qu'on n'enterrait personne dans l'église dans ces 
temps, parce qu'on la regardait comme remplie de 
corps saints. On enterrait les abbés dans le cloître. » 
Les religieux de Saint-Savin étaient tenus de 
célébrer quatre services chaque carême pour leurs 
bienfaiteurs ; le premier, pour les rois fon- 
dateurs , le second , pour la comtesse de Poi- 
tou, Adelmondis; le troisième, pour le comte 
lldefonse ; le dernier, enfin, pour la dame de 
Toiray. Je rapporte ces donations parce qu'elles 
peuvent donner une idée des richesses de l'abbaye, 
et que, dans le moyen âge, les grandes constructions 
avaient presque toujours lieu à la suite de legs 
ou de présents fails à des communautés monasti- 
ques. L'église de Saint-Savin, cependant, n'a poiqf 
conservé les traces de travaux considérables exéct 
tés dans le courant du xiii® siècle. Peut-être faut- 
il attribuer à cette époque l'érection d'un jubé dont 
j'ignore l'emplacement, eldont je n'ai connu l'exis- 
tenceque par une pièce manuscrite qui en mentionne 
la destruction. Il est probable, en outre, que les 
bâtiments conventuels s'agrandirent ou même se 
renouvelèrent au moyen d'autres libéralités 
dont le monastère fut alors l'objet. Enfin, on 
pourrait encore rapporter au même temps la con- 



lOS ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

slruction des cloîtres détruits vers la lui du xvi' 
siècle. 

Du xiii' au xiv^ siècle, l'histoire de l'abbaye de 
Saint-Savin n'offre aucun fait qui mérite d'être re- 
laté. Déjà la prospérité du monastère touchait à sa 
fin, et une série de catastrophes allait fondre sur 
son église. 

Les guerres acharnées du xiv® siècle entre la 
France et l'Angleterre lui portèrent le premier 
coup. En 1368, une troupe d'Anglais s'était re- 
tranchée à Saint-Savin, de l'aveu do l'abbé, nommé 
Jocelin, Anglais lui-même, ou du moins dévoué 
aux intérêts de la Grande-Bretagne. Un religieux, 
en 1370. pour se venger de lui, livra l'abbaye aux 
Français, qui en massacrèrent la garnison. L'année 
suivante, le prince Noir reprit le monastère et y 
mit tout à feu et à sang. 

Nous touchons à l'époque des guerres de religion, 
si fatales à nos monuments. Je laisse parler un 
des historiens de l'abbaye : 

« Il n'y a rien de remarquable de cette maison, 
depuis l'an 1400 jusqu'en l'an 1500, que des alié- 
nations, des usurpations et des démembrements, 
dont on trouve encore des mémoires, quoique fort 
imparfaits, de sorte que, pendant ce siècle, par la 
négligence des abbés et des religieux particuliers, 
qui, bien loin de s'opposer à ces aliénations, y prê- 



L"1:;GL1SE DK SAINT-S.WIN. lO'J 

laiciil la main autant qu'il dépendait d'eux, tou- 
tes les maisons, particulièrement de noblesse, des 
environs de Saint-Savin se sont enrichies des dé- 
pouilles de cette pauvre abbaye... 

» Les édits du roi Charles IX, de 1562, qui or- 
donnaient de grosses impositions sur les ecclésias- 
tiques, et qui permettaient, pour le payement 
d'icelles, d'aliéner le bien d'Église, donnèrent lieu 
à bien des usurpations, et il n'y eut point d'oflicier 
ni de bénéficier qui n'imitât son abbé en déchirant 
lés entrailles de sa mère, c'est-à-dire en aliénant 
le plus beau et le meilleur de l'abbaye et du cou- 
vent... 

» 11 n'est pas possible de marquer en détail tou- 
tes les pilleries non plus que toutes les prises et re- 
prises qui ont été faites de ladite abbaye, tant par 
les huguenots que par les catholiques, depuis l'an- 
née 1550 ou environ que commencèrent les trou- 
bles; mais il sera parlé des principales. 

» En 1562, le sieur de Bourdeille fut envoyé 
avec cinq cents chevau-légers à Saint-Savin, qu'il 
prit et pilla avec un grand carnage, 

» En 1568, le 10 novembre, le comte de Choisy 
et Beauvoisin et autres capitaines, s'étant saisis de 
l'abbaye sans beaucoup de résistance, firent de ce 
sanctuaire un lieu de désolation. Nous ne lisons 
pas qu'ils tuèrent les moines, comme ils firent à 

7 



110 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 
Saint-Michel en Erm la même année , car ils 
s'étaient retirés de là, ne pensant qu'à sauver leur 
vie, sans pourvoir aux choses sacrées. Les hugue- 
nots pillèrent tout ce. qu'ils purent et ce qui était 
resté du pillage de 1562; ils mirent le feu à 
l'église, à la charpente du clocher, qui allait jus- 
qu'au sommet de la (lèche, et aux chaises du 
chœur, qui étaient magnifiques; les grandes et les 
petites orgues et les images eurent le même sort. 

» L'image de Notre-Dame, qui, avec le chef de 
saint Savin, était en grande vénération parmi le 
peuple (on appelait cette Notre-Dame Notre-Dame 
des Enfants)^ fut jetée dans la rivière, dans un 
grand trou qui est sous la chute de l'eau du mou- 
lin. Un habitant de Saint-Savin, âgé de quatre-vingts 
ans, a raconté que, les troubles étant passés, le 
peuple, s'étant assemblé, avait fait plonger un 
homme dans l'eau pour attacher ladite image avec 
des cordes, qui, avec des chevaux et des bœufs, 
n'avait pas eu l'industrie de la retirer. Outre cela, 
dans le même pillage, le comte de Ghoisy détruisit 
le monastère et se saisit des papiers et titres de 
l'abbaye ; il en fit brûler beaucoup et emporta le 
reste à Naillé. 

» Il y a aussi apparence que ces brigands firent 
brûler les reliques qu'ils purent découvrir et qui 
étaient en grand nombre dans ce mouastèrCj ou 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. III 

qu'ils les jetèrent dans la rivière, quoique quel- 
ques-uns assurent qu'elles sont cachées dans quel- 
que lieu secret... » 

L'abbaye n'eut pas moins à souffrir de l'indisci- 
pline des troupes catholiques. En 1574, elle fut 
saccagée par l'armée royale, qui y tint garnison 
jusqu'à la paix de 1576. 

Les fortifications de Saint-Savin, impuissantes 
pour défendre l'abbaye contre un siège régulier, 
suffisantes cependant pour protéger les bandes de 
pillards qui rançonnaient la province, attirèrent 
de nouveaux malheurs sur l'église pendant les 
guerres de la Ligue. Le monastère fut pris et repris 
plusieurs fois, et toujours de plus en plus maltraité. 
En 1585, les ligueurs y assiégèrent le capitaine 
Taillefer, qui s'était retranché dans l'église. 

« lis appliquèrent le pétard du côté de l'église 
qui regarde le jardin de Saint-Marin \ dans le 
coin qui joint la chapelle de la croisée; et, ayant 
fait une large ouverture, qui n'a été bouchée 
qu'avec de la terre, s'en rendirent par force les 
maîtres et y firent un grand butin, en ce que ledit 
capitaine Taillefer y avait amassé beaucoup de ri- 
cb(L-s('s. 

» Aiirès la mort d'Aymé rie de Rochechouart, 

l.'Cliapelle n" 7, d'après le manuscrit de dom Estiennot. 
M. July a retrouvé des traces évidentes de rexpiosion. 



H2 ÉTUDES SUR LES ARTS AU iMUYEN AGL'. 

abbé de Saint-Savin,qui arriva en 1580, M. Claude 
de Villequier, père du vicomte de la Gucrcho, trouva 
moyen d'obtenir l'abbaye de Saint-Savin, va- 
cante, pour un tiers contidencier nommé Malluuin 
Vincent, sous le nom duquel il en jouit douze ans 
ou environ, car Vincent n'était abbé que de nom... 
Son lils, le vicomte de la Guerche, voyant que la 
garnison qu'il y fallait entretenir pour défendre la 
place, consommait la plus grande partie des reve- 
nus, et que les moines demandaient qu'on réparât 
les lieux réguliers brûlés et détruits par les hu- 
guenots, et qui n'avaient été réparés que par des 
bousillages et de la terre, sur les magniiiques rui- 
nes de l'ancien cloître et de l'ancien bâtiment, la 
condamna à être démolie et détruite, sous prétexte 
de la ruine que sa forteresse apportait au pays, 
quoiqu'on pût dire que c'était plutôt pour mieux 
recueillir les revenus, qui bien souvent étaient 
dissipés par les garnisons. 

» Le sieur de Champagne, prévôt des marchands 
de Montmorillon, qui était sujet de l'abbaye, eut 
commission de détruire la forteresse de Sainl-Savin. 
On avait lieu d'espérer qu'il userait sobrement de 
son pouvoir; mais, bien loin de là, il outre-passa 
tellement sa commission, qu'il démolit non-seule- 
ment la forteresse, il démolit et fit mettre par tcvc 
tout le monastère, sans épargner le cloilrc ni le 



T/r:r,Lisi-: dr saint-swin. 113 

chapilro, ni le doiioir, ni le rérocloiro, ni la cui- 
sine, ni les logis des officiers particuliers, ni les 
chambres des hôtes. On prétend aussi que son im- 
piété le porta jusqu'à vouloir faire sauter le clo- 
cher, que les huguenots mémi^s avaient épai-gné ; 
car les religieux de la congrégation de Saint-Maur, 
faisant restaurer ledit clocher en 1604, pour répa- 
rer le dommage que le feu et les injures du temps 
y avaient porté, découvrirent un conduit qui avait 
été pratiqué sous les fondements dudit clocher, 
dans lequel dix hommes se seraient tournés, ce qui 
avait été fait pour faire sauter le clocher par le 
moyen de la poudre \ On présume que M. de Cham- 
pagne fit cela, en ce que ni les huguenots ni les 
Normands n'ont jamais si fort maltraité cette pau- 
vre maison qu'il fit, ny laissant aucun vestige de 
maison religieuse. Ledit sieur de Champagne fit 
aussi conduire beaucoup de matériaux des débris 
de l'abbaye en sa maison de Champagne pour l'em- 
bellir... 



1. Il s'agit probablement de la tour qui s'élève au-dessus du 
vestibule, laquelle avait un pont-levis et pouvait être considé- 
rée comme une espèce de donjon, en raison de a uteur et 
de l'épaisseur de ses murs. est évident, d'ailleurs que ac- 
cusation portée contre le sieur de Champagne n est pas fondée. 
Un conduit« où dix hommes se seraient tournés» n est pas une 
mine. Un petit baril de poudre eût suffi pour renverser a tour 
de Saint-Savm. 



H4 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

» Il paraît encore évidemment aujourd'hui que 
le cloître a été démoli deux fois, par la naissance 
des voûtes dont il reste encore quelques vestiges du 
côté de l'église, dont l'une (sic) paraît avoir été 
d'une structure magnifique, c'est-à-dire celle qui 
fut faite du temps d'Odo par la libéralité de la 
comtesse Adelmondis, duchesse d'Aquitaine ; l'au- 
tre en berceau, qui n'étai-t qu'une faible répara- 
tion de l'entretien et selon que le temps le per- 
mettait*. » 

Charles d'Enan, évêque de Poitiers, puis de 
Langres, abbé de Sainl-Savin, se démit, en 1011, 
de son abbaye en faveur d'un certain Vautron, 
créature d'un misérable nommé le baron des 
Francs, qui, s'établissant dans le monastère, en fit 
bientôt une demeure de bandits. Pendant plusieurs 
années, à la tête de quelques coupe-jarrets, il 
renouvela dans les environs de Suint-Savin toutes 
les violences et les pillages qu'on raconte des ca- 
pitaines d'aventure du xiv" siècle. Les crimes de 
ce scélérat ont laissé de telles traces dans le mo- 
nument dont j'écris l'histoire, qu'il m'est impos- 
sible de les passer sous silence. 

1. Le bon moine montre ici peu de connaissance en archi- 
tecture. La voûte en berceau est la seule qui puisse apparte- 
nir à l'époque d'Odon. L'autre partie du cloitre datait proba- 
blemect du xiii^ siècle. Il ne reste plus rien de ces cloîtres 
aujourd'hui. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 115 

Quand on lit dans le recueil de dom Fonteneau 
ou dans les archives de la préfecture de la Vienne 
le récit des excès de tout genre commis par le ba- 
ron des Francs, on peut se croire transporté à l'é- 
poque où les barbares campaient en vainqueurs 
sur les ruines des cités gallo-romaines. Le seigneur 
des Francs arrive à Saint-Savin escorté de quel- 
ques bandits et suivi d'une troupe de concubines et 
de bâtards. Aussitôt il s'installe militairement 
dans le monastère; de la tribune il fait son corps 
de garde ; il prend son bois de chauffage dans la 
charpente du couvent. Il démolit une partie des 
voûtes ; on n'arrive plus à lui qu'en traversant une 
planche jetée sur cette coupure, car il ne peut dor- 
mir tranquille que derrière un retranchement. 
Tant qu'il y aura de la poudre et des balles, il 
n'est point en peine pour faire vivre sa petite gar- 
nison. Voyez-le sortir au fourrage : il monte son 
bon cheval de bataille et se met en marche avec 
dix ou douze valets armés jusqu'aux dents. « Voici 
un troupeau de moutons : il est à nous ! Voici des 
bœufs : choisissez les plus gras ; ce sera pour le 
saloir. Il faut penser à l'hiver. » Si, par hasard, 
quelque paysan, le bonnet à la main et la larme à 
l'œil, vient supplier le baron d'avoir pitié de lui : 
« Tu raisonnes 1 Qu'on me charge de coups ce 
maraud. » La vendange n'embarrasse pas davantage 



■::G ETUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

le seigneur des Francs. Comme .ses ancêtres, il ne 
plante ni ne sème; mais il sait bien recoller, et 
militairement. Au mois de septembre, ses vendan- 
geurs prennent la serpette, sans oublier la dague 
au côté et le pistolet à la ceinture. « Quel est le 
meilleur clos? C'est celui de ce genlillâtr.3 qui ose 
se croire notre égal. N'est-ce pas une bonté qu'un 
petit noble d'hier ait de si bon vin ? Mais, mort- 
Dieu ! il n'en boira pas ! Allons, enfants, à l'ou- 
vrage ! et, si le hobereau vous dérange, souvenez- 
vous que vous avez au côté un porte-respect. » 

Le baron des Francs n'a pas toujours ce ton 
terrible : de bandit, il sait devenir escroc. Il rencon 
Ire un bourgeois de Saint-Savin qui passe pou;* 
riche : » Bonhomme, que faites-vous de votre fils? 
Il est bien fait, il a une belle voix, il a tout ce qu'il 
faut pour être d'Église. Çà, voulez-vous que nous 
en fassions un chantre? S'il me convient, pour- 
quoi ne serait-il pas prieur un jour? Mais je suis 
mal en fonds, et vous m'obligeriez en me donnant 
cent pistoles pour sa réception... » Qu'on s'avise, 
plus tard, l'argent payé, de parler de l'office pro- 
mis : « Ton argent, bonhomme ! il me servira à 
te plaider, à te ruiner. Vraiment ! c'est pour ton 
fils qu'il y a des offices dans l'abbaye royale do 
Saint-Savin ! » 

Outre son sérail , le baron des Francs a une femme 



lGCLISR de S.MNT-SAYIN. 117 

Ic'gitimo, belle et do liaul li.unago, dame Elècnorc 
Tnr|iin, des comtes de Crissé ; clic n'est, point ja- 
louse et aime les bâtards de son mari comme s'ils 
étaient ses enfants. La noble dame passe une moi- 
tié de son temps à la ville, l'autre dans son abbaye. 
Sa vie de Paris ne ressemble guère à sa vie de 
campagne. A la cour, elle sollicite les juges, car le 
baron plaide toujours, et de temps en temps est 
condamné à mort ; elle visite les grands, elle 
voit le ministre et les seigneurs les plus puissants ; 
elle séduit tout ce qui l'approche. C'est une femme 
aimable, spirituelle, de bel air et de grandes 
manières. Vient-elle à Saint-Savin, elle fait d'au- 
tres visites : elle va chez les femmes du bourg, sui- 
vie de porteurs d'épée et de pistolets ; elle aira- 
che les coilîes des pauvres bourgeoises, distribue 
des soufflets libéralement, force les armoires, prend 
le linge, l'argent : tout lui est bon. D'ailleurs, 
elle sait bien se faire rendre les respects qui lui 
sont dus. On a sonné la messe depuis une heure ; 
qu'importe ! la messe attendra. Si les moines ont 
commencé, tant pis pour eux. Elle entre à grand 
bruit ; son écuyer tire son sabre, et d'un revers 
coupe les cierges de l'autel. Ces façons toutes mi- 
litaires réussissent peu auprès des moines de Saint- 
Savin. Aussi le baron des Francs a-t-il eu soin de 
placer parmi les religieux un homme à lui, qui. 

7. 



118 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

bien que tonsuré, porte une courte épée sous sa 
robe, et dans \e chapitre il en laisse voir la poi- 
gnée, et plus, lorsque les discussions ne sont pas 
conduites au gré du baron. Son emploi est de me- 
nacer de couper bras et jambes : il s'en acquitte à 
ravir ; mais on veut qu'il assassine, et il faiblit. 
La vengeance du baron est terrible : on prend ce 
misérable, on l'enchaîne ; puis on le jette dans le 
coin d'une chambre, replié sur lui-même. Bientôt 
on trouve qu'il a trop d'air pour respirer : on bâ- 
tit autour de lui une prison ; elle n'a que trois 
pieds de long, deux pieds et demi de large. On l'y 
laisse huit mois !... 

Comme je ne veux point que l'on m'accuse d'exa- 
gérer les traits de ce tableau, je vais citer les pro- 
pres expressions d'un des chroniqueurs de l'ab- 
baye , auteur d'une enquête judiciaire , où se 
trouvent ces renseignements curieux sur l'état où 
le baron des Francs mit l'église de Saint-Savin. 

« Ledit Descards, en 1611, se démit de son ab- 
baye en faveur de Vautron, confidentaire et à la 
puissance du baron des Francs, qui épousa la 
fille naturelle dudit Descards. Ledit des Francs, 
sieur de Neuchèze, était d'une grande qualité, 
mais fort dépourvu de biens : c'est pourquoi sa 
femme lui apporta en mariage l'abbaye de Saint- 
Savin. Il s'en vint, l'année même, avec ses armes 



'.'ÉCtI ISF DE SAINT-SAVIN. 119 

et bagf-'5cs, faire sa demeure audit Saint-Savin, 
car fi 11 avait pas d'autre bien. Le premier meuble 
qu'il envoya fut une charge de bâtards, et la pre- 
mière chose qu'on vit fut un mulet avec des pa- 
niers chargés de cette denrée. Les mères accompa- 
gnaient leur marchandise et le fruit de leurs dé- 
bauches; elles mirent pied à terre et se logèrent au 
milieu des masures dans quelques cabanes que 
quelques pauvres religieux avaient raccommodées 
du mieux qu'ils avaient pu, pour y faire leur de- 
meure. Ces nouvelles abbesses commencèrent 
d'abord, sous l'autorité et la violence de ceux qui 
les entretenaient, à faire la recette des revenus de 
la maison, et en donner des acquits comme de leur 
propre bien. Les religieux furent obligés de prendre 
la fuite, les uns à Laullier, les autres à Mérigny, 
les autres ailleurs. Les violences et les concussions 
se répandirent aussi sur les vassaux de l'abbaye; 
les plaintes en urent portées par tous les tribu- 
naux de justice, ce qui obligea ledit des Francs, 
pour s'assurer le bénéfice, de demander au roi 
un nouveau brevet, qu'il obtint en 1613, par le- 
quel le roi déclare vouloir que ledit des Francs 
jouisse de l'abbaye de Saint-Savin sous le nom de 
Claude Vautron, et ce à la prière et recommanda- 
tion de M. le duc du Maine. 

» CoDMiie il y avait des décrets de prise de corps 



i20 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN' AGE. 

contre ledit sieur des Francs, il l'ut contraint de se 
retirer sous les voûtes de l'église, où il lit bâtir 
une cheminée qui y est encore *; il fit aussi rom- 
pre la voûte du côté du clocher à l'entrée du degré 
pour faire une espèce de chausse-trappe ou pont- 
levis, pour éviter les mains des prévôts qui le cher- 
chaient. Là accoucha la fille d'un procureur de 
lièse que ledit des Francs avait enlevée et séduite 
sous promesse de mariage, et naquit Charles de 
Neuchèze, dit de l'Épine, qui depuis a été abbé. 
Ainsi les gueuses étaient sur les voûtes de l'église 
et les chevaux dans la nef. Il avait fait murer la 
grande porte de l'église aussi bien que les deux qui 
sont pour entrer dans le monastère, n'ayant rien 
laissé d'ouvert que la moitié de celle du cloître, 
dont il avait fait murer l'autre moitié, de sorte 
qu'on avait peine à y faire passer un cheval. 

« Il y avait aussi une petite porte du côté de la 
rivière, par laquelle ledit des Francs se donnait du 
large, sans passer par la ville, de crainte d'être 
arrêté; mais il passait la rivière à gué. Vautron, 
tout méchant qu'il était, ne l'était pas assez pour 
prêter la main à tous ces désordres : c'est pourquoi 
le sieur des Francs lui ht faire une démission de 
l'abbaye en faveur d'un misérable appelé Pierre 

1. On en voit les traces aujourd'hui dans les combles de 
l'église du coté nord. 



L'KGLISE nE SAIM-SAVIN. 121 

Prandion. C'est sous le nom de celui-ri qu'il lit pis 
que jtimais... Tous ces désordres firent tant d'éclat, 
que le marquis d'EITiat se résolut de prendre lo 
dévolu sur ladite abbaye et envoya le prévôt de 
rile-de-France avec ses archers sur les lieux, tant 
pour lever lesdits fruits que pour mettre en exécu- 
tion les décrets. Il fut obligé d'y demeurer long- 
temps, et, n'y trouvant pas de logement, se retran- 
cha dans la tour du Chantre \ où il demeura plus 
de huit mois avec tout son monde. Ledit sieur des 
Francs obligea son confidentaire de résigner ladite 
abbaye à son fils naturel Charles de Neuchèze, qui 
avait environ douze ans, et s'en alla à Paris pour 
soutenir son droit contre le sieur d'Effiat, qui mou- 
rut sur ces entrefaites. Mais la dame d'Efliat sou- 
tenait les prétentions de feu son mari. Ledit sieur 
des Francs mena sa femme, qui avait de l'esprit ei 
de la beauté (Éléonore Turpin de Crissé), car iV 
n'osait pas se produire, de peur d'être pris. Sa 
femme se servit si adroitement des talents que la 
nature lui avait donnés, tant envers la dame d'Ef- 
fiat qu'envers les juges, qu'enfin elle obligea ladite 
dame de se désister. Le gain de ce procès les enfin 
tellement, qu'on peut dire qu'ils ne s'en revinrent 

1. Cette tour, aujourd'hui détruite, faisait partie autrefois de 
l'enceinte fortifiée de l'abbaye. Elle flanquait, au sud-ouest, la 
courtine levée devant la façade de l'église. 



122 ÉTUDES SUR I.F.S *RTS AU MOYEN AGK. 

de Paris que pour augmenter les désordres. Toui le 
monde était scandalisé de leurs désordres : les re- 
ligieux, par la rétention de leurs pensions; les 
gentilshommes, par l'usurpation de leurs droits; 
et les habitants, par les violences qu'on leur fai- 
sait. En 1G27 et 1628, il y eut encore des plaintes 
et des arrêts par lesquels il fut ordonné que visite 
serait faite par l'ordinaire. En 1C34, les grands 
jours se tinrent à Poitiers. Les plaintes de tous ces 
désordres y furent portées et la cour députa un 
commissaire sur les lieux, pour faire visite et in- 
former. Sur son rapport, intervint un arrêt en 
exécution duquel l'évêque de Poitiers donna com- 
mission à son grand vicaire de se transporter sur 
les lieux, pour en faire la visite et remédier au 
désordre. Il en dressa procès-verbal .e 28 jan- 
vier 1634, et fit plusieurs ordonnances touchant le 
service divin, les réparations de l'abbaye, etc.. Il 
n'y eut rien d'exécuté, par les violences du sieur 
des Francs. 

» Charles de Neuchèze, son fils naturel, ayant 
reçu quelques mécontentements de la dame des 
Francs, prit un cheval la nuit et s'enfuit, dans le 
dessein de se démettre de son abbaye en faveur de 
quelque personne puissante, moyennant quelque 
récompense, ce qui étonna beaucoup... Le sieur 
des Francs se préparait à le poursuivre;... mais 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 423 

Charles de Neuchèze n'alla pas bien loin sans se 
drpartir de sa résolution : il s'en revint trouver son 
])('ie, ce qui le réjouit beaucoup. C'est pourquoi il 
lui fit tant de caresses, qu'il 'obligea à se dé- 
mettre de son abbaye en faveur de Bénigne de 
Neuchèze, qui n'avait pas douze ans. Après quoi, 
la guerre ouverte fut déclarée entre lui et les ha- 
bitants de Saint-Savin. Il ne sortait plus de la ville 
qu'avec des coupe-jarrets ; il fut contraint de quitter 
les masures de l'abbaye, ne pouvant s'y mettre à 
couvert, et résolut d'aller rester à Saint-Cyprien % 
où il fit garnir de guérites ' une méchante mai- 
son qui y était, et s'y retrancha avec des gens de 
sac et de corde, faisant tous les jours quelque nou- 
velle violence sur les uns et sur les autres. Un jour, 
il prenait les bœufs d'un paysan, les faisait tuer et 
saler; le lendemain, il enlevait les meubles d'un 
autre et maltraitait encore ceux qui s'y opposaient, 
de sorte qu'il ne se passait point de jour qu'il ne 
fît quelque tour de son métier. 

B M. Jacques d'Allemagne, sieur de Naillé, se 
voyant inquiété par ce méchant homme, trouva 
moyen de faire avertir Son Éminence monseigneur 

1. Hameau près de Saint-Savin, entre ce bourg et Antigny. 

2. On appelait alors guérite une barricade avec des embra- 
sures qui permettent de tirer à couvert. Le mot guérite est 
emprunté à l'espagnol rjuaridu, retraite, asile. 



124 ÉTUnKS SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

le cardinal de IViclieliou, ministre d'Élat, do sa 
mauvaise vie, et Son Éminonce, bien informée do 
ses désordres et de l'inexéciition des arrêts de la 
cour, Y apporta l'autorité du roi, et fit expédier 
une commission au grand prévôt du Poitou , de 
l'arrêter prisonnier. Cet ordre fut donné si secrè- 
tement, que ledit des Francs n'en put rien décou- 
vrir, et sa femme, qui était à Paris depuis deux ans 
pour poursuivre son procès, lui marquait toujours 
que dans les greiïes il n'y avait rien contre lui. 

» Un nommé Boisjoli, habitant de Saint-Savin, 
fut accusé d'avoir dit qu'il avait vu le sieur des 
Francs dans la garenne qui faisait une très-mau' 
vaise action que la pudeur ne permet pas de nom- 
mer, dont ledit des Francs témoigna être fort of- 
fensé. Un jour de dimanche, ledit Boisjoli étant à 
la porte avec ses voisins, un des coupe-jarrets dudi 
sieur des Francs, passant par là, lui tira un cou[i 
de pistolet, le tua sur place et s'enfuit. La ville, 
en fut émue, et les habitants, qui se voyaient as- 
sassinés jusque chez eux, se liguèrent tous ensem- 
ble contre le sieur des Francs et les siens. Ils furent 
trouver le grand prévôt et lui promirent de le lui 
mettre entre les mains, ce qui se lit de la sorte. 
Ayant été averti, par une des femmes qu'il avait 
débauchées et qu'il entretenait, qu'il la devait venir 
voir cette nuit, et qu'on le trouverait à Saint- 



I.'Kr,LISE DK SAINT-SAVIN. 12j 

Cvprion. ils eu avriliinU proiniilcincnl le grand 
prrvûl cL lui (lonnèirnl li' rendez-vous la nuit dans 
un petit bois qui est auprès du village des Buissons, 
d'où ils purent investir la maison de Sainl-Cvprien ; 
et le grand prévôt, ayant disposé tout son monde 
autour d'icclle, frappa à la porte. Incontinent le 
sieur des Francs cria à ses malheureux : « Aux gué- 
rites ! aux guérites ! » Mais, ayant appris que la mai- 
son était investie, il leur défendit de tirer, et, ayant 
ouvert une fenêtre qui regarde vers Saint-Savin 
pour se sauver, il en fut empêché par ceux qui 
avaient investi la maison. Il courut d'abord à la 
porte pour demander au prévôt qui il était, et, 
après l'avoir reconnu, il se rendit à lui. Il lui 
demanda quel ordre il avait de le prendre , et, 
après avoir su que c'était par ordre de Sa Majesté, 
il fut tout étonné. Le jour étant venu, le prévôt 
commanda à ses gens de monter sur les chevaux 
du sieur des Francs, car il en avait huit ou neuf 
des plus beaux; il fit monter le sieur des Francs 
sur un petit bidet sur lequel il le fit lier; et le 
mena passer à Saint-Savin pour le conduire à 
Poitiers. Quand il vit qu'on le menait à Saint- 
Savin, il s'écria fort, disant au prévôt que ce n'é- 
tait pas ce qu'il lui avait promis, qu'il l'allait 
livrer à la rigueur et à la rage de ses ennemis, à 
quoi le prévôt répli(jua qu'il avait ordre de le faire 



126 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

passer par là, mais qu'il ne lui serait fait aucun 
mal. Je ne dis rien des imprécations et malédic- 
tions dont il fut chargé dans toutes les rues de 
Saint-Savin où il fut promené en cet état, et en- 
suite il fut conduit en prison à Poitiers, d'où, après 
quelque temps, mené à la Bastille par ordre du 
roi-, où il mourut peut-être bien de poison, comme 
l'or» croît, n'ayant pu se tirer d'affaire, quoique des 
proches se fussent empressés de solliciter pour lui.» 
Le monastère de Saint-Savin ne jouit pas de plus 
de tranquillité après la détention et la mort du ba- 
ron des Francs ; sa veuve et son fils. Bénigne de 
Neuchèze, malgré vingt arrêts rendus contre eux, 
continuèrent à disputer la possession de l'abbaye et 
à vexer les habitants dubourg avec une audace incon- 
cevable. En 1639, dameÉléonore de Turpin-Crissé, 
veuve de Henri de Neuchèze, baron des Francs, 
accompagnée d'une troupe d'hommes armés, se 
rendaildansla vigne de messire Gabriel Casseloup, 
notaire à Saint'Savin, et la vendangeait de force. 
L'information judiciaire d'où je tire ces détails 
rapporte, d'après plusieurs, qu'elle avait dit, en ju- 
rant, « qu'elle voulait que le diable lui mangeât 
le corps si ledit Casseloup buvait le vin de sa vigne » , 
Une lettre du roi Louis XIII avait chargé l'évêque 
de Poitiers et l'inlendaiil de la généralité du Poitou 
d'établir la réforme dans le monastère, et de 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 127 

prendre à cet elTct toutes les mesures qui lui sem- 
Llcraient convenables. Des religieux de la congré- 
gation de Saint-Maur furent établis dans l'abbaye 
le ^9 août 1G40, et défense fut faite [sous peine 
de la vie, à l'abbé de Neuchèze, à sa mère * 
et à ses domestiques, de se présenter dans la 
ville de Saint-Savin ou sur les domaines de l'ab- 
baye. On régla que les biens du monastère seraient 
administrés par une commission d'ecclésiastiques 
et de laïques, et qu'une partie des revenus serait 
employée aux réparations des édifices sacrés. Mais 
l'abbé Bénigne de Neuchèze, ou plutôt sa belle- 
mère, pendant sa minorité, avait su se ménager 
des protecteurs puissants. L'évêque de Châlons, 
Cbarles de Neuchèze, son parent, avait reçu ses 
pouvoirs et obtint, en 1G41, la suppression de 
cette commission, dont l'autorité lui fut remise 
en partie. Bientôt l'abbé, avec sa belle-mère, re- 
parut à Saint-Savin, accompagné [d'une troupe de 
trente ou quarante hommes armés, et renouvela les 
violences de son père : il pillait les métayers, enle- 
vait de force les récoltes et battait ceux qui osaient 
résister. Chaque année, les mêmes scènes se repro- 



1. Il semblerait que la dame des Francs avait adopté Bénigne 
de Neuchèze, ou que sa naissance adultérine eût été déguisée; 
car,, dans tous les actes, on appelle la veuve du baron des Francs 
« mère da l'abbé». 



12cs ETUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AG[;. 

(luisaient. Un fermier nommé Ililairc Taîïel, [ilus 
hardi que les autres, après s'être pourvu du lieute- 
nant général de Poitiers, s'était fait accompagner de 
quelques gens armés pour faire la vendange. « Mais 
ledit sieur abbé ne manqua pas d'y venir à main 
forte avec ses domestiques et autres personnes, qui 
étaient au nombre de plus d'une centaine, armés 
d'épées, de fusils, de pistolets et de bâtons, lesquels 
jurant et blasphémant le saint nom de Dieu, en la 
présence même du lieutenant particulier assesseur 
criminel de Poitiers, qui s'y était transporté à la 
requête dudit TafTet, pour lui faire prêter main 
forte, se jetèrent impétueusement sur ledit Taffet 
et ses assistants, les battant, frappant et excédant 
de plusieurs coups de leurs armes et bâtons, en 
sorte que plusieurs en furent cruellement blessés 
et endangerde leurs personnes, dont l'un d'eux, 
appelé Rousseau, mourut de ses blessures en 1652. » 

Les plaintes, les enquêtes, les arrêts, se succé- 
daient, sans que la situation changeât en rien. 
L'abbé, devenu d'âge à se faire craindre, semblait 
avoir pris le baron des Francs pour modèle, et, 
dans une enquête faite à Saint-Savin en 1654, il 
disait tout haut « qu'il voulait venger la mort de 
son père, mort en prison pour de semblables vio- 
lences commises sur les mêmes lieux ». 

Un m'ocès-verbal de visite faite par ordre du 



L'ÉGLISE DE SAl M-SAVIN. 129 

lieutenant général de Poitieis nous appriMul 
quelle était la situation de l'abbaye au moment, 
de sa réforme. 

« Une partie des voûtes de l'église était fon- 
due, les piliers endommagés, les chapelles, et le 
jubé ruinés, la charpente des couvertures pourrie, 
les fenêtres sans vitres, à demi murées, le chœur 
sans cloisons et sans stalles. Il n'y avait que deux 
cloches, une fêlée et l'autre usée. Pour tous orne- 
ments, une aube, une chasuble, un calice et un ci- 
boire d'étain ; une croix de bois, avec un christ 
de cuivre brisé, était attachée avec une corde. L'of- 
fice divin avait cessé, les religieux étaient disper- 
sés ; tous les bâtiments qui composaient autrefois 
h; cloître, le dortoir et les autres lieux réguliers, 
entièrement ruinés et renversés, n'y restant d'iceux 
que quelques pans de murailles. » 

Les réparations étaient estimées, en 1650, à 
77,683 livres. 

Un autre procès-verbal de visite faite par le lieu- 
tenant général de Poitiers, le 3 juin 1652, contient 
quelques détails intéressants sur l'église, et par- 
ticulièrement sur la tour occidentale. 

<r ... Et, étant entrés sous le clocher de pierre do 
ladite église, nous ont fait voiricsdits religieux, sur 
lamaindroite en entrant, un lieu toutnoirde fumée, 
là où il paraît y avoir eu du feu depuis peu de temps. 



130 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN ÂGE. 
à cause de la noirceur de la fumée et à cause de 
l'odeur qui y est encore très-grande, quoique le 
lieu soit beaucoup exposé à l'air. La première 
voûte dudit clocher paraît tout enfumée ; et nous 
ont prié lesdits religieux de remarquer que, à 
cause que les soldats dudit sieur abbé faisaient leur 
corps de garde ordinaire sous ledit clocher et y 
faisaient du feu continuel, ayant la plupart du 
temps la porte fermée, que la fumée qui sor- 
tait dudit feu n'ayant pas d'autre sortie, elle en- 
trait toute en l'église par la porte qui entre dudit 
clocher dans le bout de la nef*, comme il paraît par 
la noirceur qui est à ladite porte et à la muraille 
au-dessus d'icelle, tant du côté du clocher que par 
le dedans de l'église, laquelle noirceur va jusqu'au 
haut de la voûte ; et nous ont pareillement lesdits 
religieux montré plusieurs grotesques contre la 
muraille dudit clocher. En sortant de ladite église, 
nous ont lesdits religieux fuit voir à la porte qui y 
est du côté où ont été d'autre part tous les cloîtres 
et bâtiments de ladite église, qui sont présentement 
tous en mazures (sic). » 

l.Il semble qu'il s'agit ici du vestibule; mais on se rappelle que 
la « grande porte de l'église avait été murée »; que par consé- 
quent, dans le vestibule, les soldats n'auraient pas eu de porte 
à fermer. Le corps de garde n'aurait-il pas été placé dans la 
tribune? Peut-être faut il entendre par « la porte qui entre dans 
lebout de la nef» l'arcade delà tribune bouchée aujourd'hui. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 131 

Un accommodement eut lieu, en 1C55, entre 
l'abbi'' Bénigne de Neuchèze et les religieux, je n'en 
ai pu retrouver les conditions. Le Gallia christicna 
place en cette année seulement l'avènement de l'ab- 
bé; il faut croire qu'à dater de cette époque une 
administration moins irrégulière succéda à tant de 
désordres. 

Probablement les bâtiments conventuels (aujour- 
d'bui la caserne de gendarmerie) furent alors con- 
struits. Il ne paraît pas que des réparations impor- 
tantes furent faites à l'église ; je n'en ai trouvé nul 
indice. Peut-être commença-t-on à recouvrir les 
fresques des chapelles de ce badigeon blanc si sou- 
vent renouvelé dans la suite. 

La Révolution n'a pas laissé dans l'abbaye de 
Saint-Savin les traces hideuses que conservent tant 
d'églises en France. Lorsque commença la guerre 
contre les saints et les fleurs de lis, toutes les 
fresques à la portée des vandales étaient déjà ca- 
chées sous plusieurs couches de badigeon; pour at- 
teindre à la voûte du chœur, il eût fallu des écha- 
fauds ; d'ailleurs, ce qui restait de peintures était 
protégé par le respect traditionnel des habitants du 
bourg. 

Je crois devoir rapporter au commencement du 
isix" siècle quelques travaux exécutés dans la tour, 
qui l'ont gravement compromise. On voulut garnir 



132 ETUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

de volets les fenêtres supérieures : sans doute on 
avait des volets tout faits qu'il ne fallait pas lais- 
ser perdre; mais ils étaient carrés et les fenêtres 
étaient en plein ceintre. Que fit-on? On coupa les 
claveaux des cintres. Déjà l'incendie allumé par les 
soldats du comte de Ghoisy avait calciné les trom- 
pes sur lesquelles repose la flèche. Nulle répara- 
tion n'y fut exécutée; il semble même qu'on ait 
entaillé au marteau les pierres que le feu n'avait 
que légèrement altérées. En dépit de tant d'efforts, 
l'immense flèche de fer subsista suspendue en quel- 
que sorte. Cependant, les trumeaux des fenêtres, 
horriblement surchargés, se lézardaient en tous 
sens; les pierres s'écrasaient, heureusement sans se 
disjoindre; une longue crevasse se manifesta depuis 
les fenêtres mutilées jusqu'à la base de la tour; 
les contre-forts se déversaient et avaient cessé d'ad- 
hérer à la muraille qu'ils devaient soutenir. 

Le reste de l'église était dans une situation 
presque aussi alarmante ; depu .s longtemps, la toi- 
ture délabrée laissait pénétrer les eaux pluviales. 
La voûte de la nef était lézardée suivant son axe 
dans toute sa longueur, et les crevasses avaient 
en quelques endroits plus de cinq centimèlres de 
large. Le pilier nord-ouest de la coupole, à l'inter- 
section de la nef et des transepts, présentait de 
nombreuses fissures verticales qui indiquaion' rnç 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 133 

solution de continuité dans la maçonnerie, d'où 
pouvait résulter l'écroulement du clocher central. 

C'était surtout du côté nord do l'église que les 
dégradations étaient le plus menaçantes. Plusieurs 
piliers s'écrasaient, et le mur, hors d'aplomh, était 
poussé en dehors par le poids énorme d'une voûte 
en moellons, surchargée encore par une couche de 
cendres, de tuiles et de toute sorte de débris, haute 
de plus d'un mètre. 

Pour prévenir la chute imminente de la voûte, 
je ne sais quel détestable maçon, soi-disant archi- 
'^cte, avait entrepris de reprendre les piliers en 
sous-œuvre. Il avait entaillé les chapiteaux de deux 
cotés pour recevoir des pièces de bois transversales 
servant de chapeau à un chevalement destiné à 
soutenir les arcs des bas-côtés, pendant qu'on répa- 
rerait les piliers endommagés. Tout l'échafaudage 
était combiné de telle sorte, que, si les travaux 
eussent été continués, l'édifice se scr:.;! \":T)".r' ::> 
failliblement. 

Tel était l'état de l'église de Saint-Savin lorsque 
je lavis pour la première fois il y a quelques an- 
nées. M. le ministre de l'intérieur, informé de 
l'imminence du danger, résolut d'y porter remède. 
L'église fut aussitôt classée au nombre des 
monuments historiques, et les autorités locales 
furent invitées à faire rédiger promptcmcnt unpro- 



134 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 
jet de restauration. A cette époque, les fonds alloués 
au budget de l'intérieur pour la conservation de 
nos monuments étaient tellement bornés, que toutes 
les réparations s'exécutaient sous la direction des 
architectes des départements, car le déplacement 
d'artistes envoyés de Paris eût absorbé les faibles 
allocations qu'on pouvait accorder. Le premier se- 
cours que reçut l'abbaye de Saint-Savin lui fut 
bien fatal. En attendant le projet général de res- 
tauration, une somme de quinze cents francs, seule 
disponible alors, avait été destinée à subvenir aux 
travaux de consolidation les plus urgents que ré- 
clamait la voûte de la nef. L'architecte du départe- 
ment de la Vienne avait eu l'ordre de prévenir l'écar- 
tement de la voûte par un système de tirants en fer; 
on lui avait recommandé de boucher les lézardes 
avec du ciment, et les instructions é4,aient tellement 
minutieuses, qu'on lui prescrivait expressément de 
couler le mortier par l'extrados de la voûte et de 
veiller à ce qu'il ne se répandît pas à l'intrados 
suiMes peintures. L'architecte ne tint aucun compte 
de ces avertissements : il fit ouvrir la voûte par 
l'intrados, remplit les crevasses sans le moindre 
soin, et, qui pis est, fit remplacer dans le narthex 
une notable portion du crépissage intérieur, détrui- 
sant ainsi plusieurs compositions, à la vérité fort al- 
térées déjà, mais encore reconnaissables. Ces in- 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 13o 

concevables travaux furent exécutés avec une si 
grande rapidité, que le ministre n'en fut instruit 
que lorsqu'il était trop tard pour y porter remède. 
Quelques mois après, l'architecte qui les avait pres- 
crits entra, me dit-on, dans une maison d'aliénés. 
En 1841, la direction des travaux fut remise à 
M. Joly-Leterme, architecte de Saumur, qui venait 
de donner des preuves de son habileté dans la 
restauration de l'église de Gunault. Désormais 
les réparations furent conduites avec intelligence. 
Toutes les parties menacées du monastère fu- 
rent consolidées, quelques-unes reprises en sous- 
œuvre, non sans des précautions infinies. Les 
trompes, les trumeaux, les cintres de la tour furent 
remplacés, opération périlleuse entreprise avec 
audace, on peut dire avec courage, et terminée 
aujourd'hui avec un bonheur complet. Maintenant, 
les contre-forts sont réparés, les murs raffermis ; 
les lézardes ont disparu. La consarvation de l'église 
est désormais assurée pour longtemps, et il ne 
reste plus à y faire que de légères réparations de 
détail, dont on peut d'avance prédire le succès. 
En même temps que M. Joly dirigeait les travaux 
de consolidation, il prenait les précautions les 
plus minutieuses pour conserver tout ce qui restait 
des anciennes fresques. Bientôt il essaya d'en re- 
hercher de nouvelles. En détachant le badigeon 



13b ETUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 
avec prudence, écaille parécailio, il conçut l'espoir 
(le relroiivcr mainte ancienne peinture barbouillée 
peut-être depuis des siècles. Le succès a dépassé 
ses espérances. Grâce à ses soins, à sa patience, 
il est parvenu à rendre au jour une assez grande 
quantité de fresques inconnues et à découvrir des 
traces certaines de la décoration générale. 

Tout l'intérieur de l'édifice était peint ou du 
moins badigeonné à fresque. Partout on a pu 
wonstater les couleurs et le dessin des ornements 
courants. Une restauration complète de l'ancienne 
décoration était devenue facile. Cette restauration, 
]e n'ai pas besoin de le dire, ne s'applique qu'au 
badigeonnage et aux ornements courants, dont il 
existait des indications incontestables. M. Joly a 
conservé scrupuleusement jusqu'aux moindres 
traces de la peinture primitive, autant comme une 
relique ancienne pour l'antiquaare que comme un 
témoignage de son exactitude. Enfin, ce n est que 
sur les parties de l'église renouvelées entièrement, 
pour ainsi dire, qu'il a reproduit les motifs d'orne- 
mentation calqués sur ceux qu'il venait de décou- 
vrir. 

En commençant cette notice, je disais que ni le 
temps ni les efforts malveillants des hommes n'ont 
porté à nos monuments des coups aussi funestes 
que des soins ignorants et une triste manie d'amé- 



L'ÉGLISE DE SAINT-S.WIN. 137 

liorer. Lï'iiliso do Saint-Saviii ne fournit-elle pns 
la preuve la plus '.'omplèle de la vérilé d'une as- 
sertion qu'on a peut-être regardée comme un para- 
doxe? Saccagée parles Anglais, brûlée par les pro- 
testants, dévastée dans toutes nos guerres civiles, 
repaire d'une horde de bandits pendant un dcmi- 
siécie, elle se distingue aujourd'hui, parmi les nom- 
breuses églises du même temps, par l'unité de sa 
disposition et par la conservation de son caractère. 
Les malheurs de l'abbaye ont préservé l'église des 
réparations que subirent, dans le xviu'' siècle, la 
plupart des monastères de l'ordre de saint Benoît. 
Si l'architecture du xi" siècle subsiste à Saint- 
Savin, c'est parce que ses religieux i'urent trop pau- 
vres pour l'aitérer. 



8. 



IV 



DISPOSITIONS DES PEINTURES DANS L ÉGLISE. 



Tout l'intérieur de l'église, ainsi qu'on l'a déjà 
dit, était revêtu d'un enduit de mortier peint ou 
badigeonné à fresque. Aujourd'hui, une partie seu- 
lement des peintures est assez bien conservée pour 
pouvoir être distinguée; partout, cependant, on a 
retrouvé des traces qui suffisent pour faire juger 
de la nature de la décoration. 

Voici comment cette décoration était disposée: 
Le porche, du moins la portion de voûte et de 
paroi comprise entre l'arc doubieau et 'e mur do 
la nef, présente plusieurs compositions tirées de 
l'Apocalypse. L'arc doubieau était orné d'une suite 
de médaillons, presque tous détruits maintenant : 
il m'a semblé y reconnaître quelques-uns des signes 
du zodiaque. Au-dessus de la porte qui donne 
dans la nef, on voit un Christ colossal assis sur 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 130 

un trône et entouré d'une gloire. Enfin, de chaque 
côté de la porte, on distingue trois compartiments 
l'un au-dessus de l'autre, remplis de figures fort 
cU'acées. Les deux compartiments inférieurs repré- 
sentent, je crois, les apôtres : ils sont assis trois 
par trois, la tête entourée d'un nimbe et le corps 
dans une espèce de gloire. Dans l'encadrement 
supérieur, on voit trois anges, qui paraissent sa- 
luer le Christ, et on peut observer l'attitude tout 
orientale que le peintre leur a donnée. On salue 
encore dans tout le Levant un personnage de dis- 
tinction en portant la main à terre, puis à son 
cœur, à ses lèvres et à son front. En Perse, on sa- 
luait de la sorte le grand roi, comme on peut le 
conclure de l'anecdote si connue d'Ismenias, qui, 
pour concilier le cérémonial persan avec la rai 
dcur républicaine de la Grèce, laissa tomber son 
anneau devant Artaxercès et le ramassa aussitôt. 

Sur la voûte de la nef sont peints un assez grand 
nombre de sujets empruntés à la Genèse et à la 
l'Exode. 

La salle principale de la crypte offre, sur les deux 
parois nord et sud, la légende des saints Savin et 
Cyprien. Un grand Christ dans une gloire, entouré 
des attributs symboliques des quatre évangélistes 
occupe toute la voûte de l'escalier qui conduit à 
celte crypte. 



140 CTL-:;C5 SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

D'autres IVcsqucs couvronl les parois de l'opcaliof 
el les chambranles de l'espèce de porte, ou [)julût 
la saillie de mur qui sépare l'escalier de la ci-yple. 
On reconnaît la Vierge et quelques saints de gran- 
deur naturelle; mais tout est horriblement salpêtre, 
et l'enduit même, partout crevassé, tombe en 
larges écailles. On remarque, autour d'une figui-e 
de sainte peinte dans l'escalier de la crypte, la dis- 
position de l'arcade sous laquelle elle est représen- 
tée. A sa droite, au-dessus de la colonne, est une 
petite niche en ogive. C'est une singularité assez 
notable pour l'époque à laquelle, suivant toute ap- 
parence, ces peintures ont été exécutées. 

Les murs de la nef, des transepts et du chœur, 
ainsi que les voûtes des collatéraux et des tran- 
septs, étaient badigeonnés en blanc, et sur ce lond 
on avait figuré par des lignes rouges un appareil 
régulier de moellons à assises horizontales, A 2 
mètres GO centimètres du sol (mesure prise du sol 
à la partie inférieure de la bordure), dans la nef 
et le transept, règne une espèce de litre ou d(^ 
large bordure, sur laquelle sont tracés des orne- 
ments bizarres en blanc, jaune et rouge sur ii:i 
fond bleu. Cà et là, on en a retrouvé des portions 
assez bien conservées pour qu'il fût possible de cal 
quer le motif des ornements et de le reproduire, 
là où l'enduit s'était détaché de la muraille. 



I/1^^,IJSE DE SAINT-SAVIN. iM 

Lpscolonnr'^i rlaicnl (''galomont badigeonnées, ou 
plulûl peintes de manière à repiî'senter des mar- 
bres et des agates. Il ne faut point s'attendre à une 
imita''on fort e\a '? ; on devine l'intention de l'ar- 
liste, voilà tout. Qu'on se représente de larges 
veines rouges, jaunes, vertes ou grises, toujours 
accompagnées d'autres veines blanches et se dé- 
veloppant depuis le haut jusqu'au bas des fûts, 
tantôt en spirales , tan H en zigzags opposés , tan- 
tôt en longues lignes légèrement ondulées. Cha- 
que colonne a sa teinte particulière : on en voit de 
rouges, de jaunes, de grises, etc., mais toujours des 
veines blanches alternent avec des veines d'une autre 
couleur. Les tailloirs étaient peints de même. Quant 
aux chapiteaux, on n a retrouvé que des traces 
très-incertaines de leur coloration. Les piliers qui 
séparent le narthex intérieur de la nef avaient une 
décoration plus recherchée, La colonne engagée du 
côté de la nef est divisée en un grand nombre de 
compartiments carrés, contenant chacun un animal 
fantastique d'une exécution très-grossière, mais fa- 
cile et hardie. Ces compartiments sont accompa- 
gnés de quelques ornements courants d'un dessin 
bizarre, mais tout aussi lâchés d'exécution. 

A l'intérieur de la nef, au-dessous de la porte occi- 
dentale, est pratiquée une assez grande niche dans 
laquelle on voit une Vierge assise, couverte de riches 



142 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

vêtements et tenant l'Enfant Jésus sur ses genoux. 
Cette peinture, très-élégante et d'une assez bonne 
conservation, a été découverte récemment, sous 
une épaisse couche de badigeon, par les soins de 
l'architecte M. Joly. Il est facile de voir qu'elle 
n'appartient pas à la même époque que les autres 
peintures. Elle est d'un style moins sévère et d'une 
exécution plus précieuse. Je doute qu'elle soit 
peinte à fresque, car les couleurs ont une transpa- 
rence qu'on n'observe point dans les fresques voi- 
sines ; je serais disposé à croire qu'elle a été peinte 
à l'œuf ou par quelque autre procédé analogue. 
C'est, je pense, un ouvrage du xiii'' siècle. 

Les derniers travaux exécutés au commencement 
de cette année (1845) dans la nef de Saint-Savin 
ont fait découvrir une série de peintures jusqu'a- 
lors ignorées : ce sont de grandes figures debout, 
les bras étendus et tenant des phylactères, qui 
occupent les pendentifs des arcades. îfl Joly en a 
reconnu dix, presque toutes fort endommagées. 
L'une d'entre elles est un Jonas, comme l'indique 
l'inscription sur le phylactère : Jonas in ventre..., 
probablement ceti. 

Sur les grands murs du transept, sauf l'appa 
reil figuré et la bande ou litre que j'ai déjà décrits, 
on ne voit d'autres traces de peinture qu'un grand 
saint Christophe presque entièrement effacé, et qu' 



L'ÉGLISE DE SAlNT-SAVlN. 143 

ressemble beaucoup à celui de Cuuault. D'après 
quelques vestiges fort incertains d'ailleurs, on peut 
présumer que cette figure est du xv° siècle. Je 
ne la crois pas exécutée à fresque, mais peinte en 
détrempe sur l'ancien badigeon. 

On aperçoit quelques restes de peintures repré- 
sentant des anges ou des saints dans la chapelle 
du transept nord. Le nom de l'un d'eux, Gabriel, 
est encore visible. Ces peintures touchent à la 
statue d'ange dont j'ai parlé plus haut. 

Autrefois, la voûte du chœur était entièrement 
couverte de peintures ; mais, par suite du délabre- 
ment de la toiture, l'humidité a fait tomber l'en- 
duit de presque tout le haut de l'hémicycle. Sur 
quelques rares écailles encore adhérentes aux moel- 
lons, on a reconnu un fragment d'un nimbe cru- 
cifère colossal, puis un autre nimbe plus petit dans 
lequel paraissait une tête d'oiseau. C'en est assez 
pour faire deviner le motif de la composition. 
L'oiseau nimbé étant évidemment l'aigle de sain-t 
Jean, la voûte devait représenter le Christ entouré 
des attributs symboliques des quatre évangélistes. 
Aux retombées de la voûte, et dans les niches pla- 
cées au-dessus des arcades, on a découvert sous le 
badigeon plusieurs grandes ligures, fort eri'acées 
il est vrai, mais dont l'attitude et même le carac- 
tère sont encore reconnaissables. 11 y en a quelques 



144 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MU'. ZN AGE. 

autres semblables, peintes sur les piliers du tran- 
sept du côté qui regarde le chœur. Plusieurs ont 
des vêtemenls pontificaux, des mitres et des crosses. 
La plupart sont nimbées. Toutes, d'ailleurs, ont 
tellement souffert de l'humidité et des insultes 
des badigeonneurs, qu'il serait bien difficile aujour- 
d'hui de les reproduire par le dessin. Ce ne sont 
plus que des ombres colorées, dont l'œil saisit 
l'ensemble à distance et qui, de près, deviennent 
des taches confuses. 

Les archivoltes des arcades du chœur sont ornées 
d'une bordure et de chevrons, d'une disposition 
originale, peints en rouge, en jaune et en blanc. 
Des rinceaux de motifs variés, tous très-simples 
et un peu lourds, couvrent l'intrados de l'arcade 
qui sépare le chœur du transept, l'ébrasement 
de quelques-unes des fenêtres, ou bien sont jetés 
çà et ta dans des entre-colonnements entre les fe- 
nêlres des chapelles. 

La chapelle de Saint-Marin a conservé des vestiges 
plus distincts d'une décoration fort élégante. A 
l'intérieur, comme dans toutes les autres chapelles, 
règne une arcature à hauteur d'appui. Dans cha- 
que arcade, on voit une figure de saint peinte, 
de proportion médiocre et sur un fond jaune uni. 
Les archivoltes sont peintes en vert et entourées 
de bordures rouge et jaune. D'autres sa in (s en 



L'ÉGLISE UE SAIM-SAVIN. 145 

buste occupent les pendentifs de l'arcatiire, et au- 
tour d'eux se groupent de petits anges vêtus de 
longues draperies, dans dilîérentes attitudes. 

On lit auprès de deux personnages peints dans 
r in ' -rieur de l'arcature : HÉLiSABEï (i/c) et ZACHARiAS . 
Dans un des trumeaux au-dessus de l'arcalure, on 
distingue une figure en buste d'assez grande pro- 
portion, la tête entourée d'un nimbe ailé, et tenant 
un livre à la main. On voit dans la même chapelle 
un autre sujet de plus petite proportion également 
sur un trumeau : deux personnages nimbés dépo- 
sent dans un cercueil une figure nimbée aussi, et 
revêtue d'une longue draperie noire ; une main di- 
vine sort du ciel et se dirige vers le bienheureux 
qu'on va ensevelir. D'après le nom très ancien de 
la chapelle, je suppose que c'est l'enterrement de 
saint Marin qu'on a voulu représenter. 

Dans la chapelle voisine, paraissent encore quel- 
ques gra des figures de saints et d'évêques fort 
semblables à celles du chœur et tout aussi altérées; 
auprès de l'une d'elles, on lit : ses. mcolavs. 

Il me reste à décrire la salle supérieure du ves- 
tibule, ou la tribune placée au premier étage de 
la tour occidentale; elle a soulïert plus qu'aucune 
autre, et il suflit de rappeler qu'elle a servi d'an- 
tichambre et peut-être de corps de garde au baron 
des Francs. Un assez grand nombre de compositions 

9 



146 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

sont cependant encore reconnaissables, et ce qu'on 
peut distinguer fait vivement regretter la perle du 
reste. Il y a quelques années, tous les murs de cette 
salle étaient couverts de cette singulière couleur 
rose qu'on voit si souvent dans les vieux édifices, 
et qu'on pourrait prendre pour un badigeon : c'est 
m'a-t-on dit, un lichen qui s'implante dans les 
pierres exposées à riiuraidité. En balayant celte 
espèce d'efilorescence rose, on observa dessous, 
d'abord des couleurs, puis des figures ; on parvint 
même à reconnaître plusieurs sujets. Malheureuse- 
ment, l'enduit a été rongé presque partout, et les 
couleurs y sont encore moins adhérentes que sur 
les parois qu'on a badigeonnées. A force de soins 
et de précautions minutieuses, M. Joly est parvenu 
à mettre à découvert ces vestiges précieux. S'ils 
sont trop altérés pour être facilement reproduits 
par le dessin, du moins on peut se faire une idée 
de la décoration remarquable de cette salle, et 
apprécier même le caractère très-original de ses 
peintures. 

On sait que la tribune est partagée en deux parties 
par un arc-doubleau ; la paroi du côté de l'ouest 
est la seule qui soit demeurée nue. 

Sur la portion de voûte comprise entre l'arc-dou- 
bleau et la nef, paraissent deux figures colossales; 
l'une, nimbée est assise sur un trône, dans une de 



L'ÉGLISE DE S.UM-SAVIN. 147 

ces .gloires que quelques antiquaires nomment 
vesicn piscis, doit représenter le Christ dans ses 
attributions de juge suprême; quant à l'autre figure, 
placée sous une arcade ou dans une gloire, elle est 
trop mutilée par la chute de grandes plaques d'en- 
duit pour qu'il soit possible de la déterminer avec 
quelque certitude. Peut-être avait-on voulu réunir 
dans le même lieu le Père et le Fils, ou même la 
Trinité, ainsi que l'ont fait plusieurs artistes du 
moyen âge \ L'état de ces fresques est tel aujour- 
d'hui, que l'on ne peut présenter pour leur explica- 
tion que des conjectures. 

Paroi faisant face à l'est. 

Entre l'intrados de la voûte et l'extrados de 
l'arcade très-profonde dont la muraille de la nef 
forme le fond : 

Trois grandes figures presque effacées, dont 
l'attitude même n'est pas facile à distinguer. Peut- 
être l'artiste a-t-il voulu représenter la Transfigu- 
ration. Le Christ serait placé entre Moïse et Élie. 

Deux anges drapés de longues robos, grands 
comme nature, se dirigeant l'un et l'autre vers le 

{. Dans la chapelle de Montoire, près de Vendôme, par 
exemple, au xti^ ou xin^ siècle, ou bien dans le tableau at 
tribué au roi René, qu'on voit à l'tiôpital de Villeneuve-lez 
Avic-non. 



148 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

sommet de l'archivolte, où l'on voit un iinklail- 
lon ', soutenu par deux autre? anges, de proportion 
plus petite, dans l'attitude des Renommées an- 
tiques. 

Intrados de la niche. 

Répétitiondu motif précédent : deux anges soute- 
nant un médaillon. 

Côté droit de la niche; un personnage, tête nue, 
assis sur une chaise et sous une arcade : son man- 
teau est rouge brun, sa robe jaune. Sa main droite 
est sur sa poitrine; la gauche est légèrement soule- 
vée, l'index et le pouce élevés en signe de comman- 
dement. Les compositions suivantes étant évidem- 
ment tirées de la Passion de Notre-Seigneur, je 
suppose que cette figure représente Pliate; si c'était 
Hérode, il aurait la couronne en tête. 

Du côté opposé, en regard, un homme pendu à 
un arbre. Évidemment, c'est Judas. 

Fond de la niche ou tympan au-dessus de l'arcade donnant 
dans la nef. 

Dans la partie supérieure de ce tympan, on aper- 
çoit, disons mieux, on devine une comjiosition qui 

1. Sans doute ce médaillon représentait le Christ en buste. 
C'est un motif assez fréquent dans les peintures du moyeu 
Ase. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 149 

n'a été, je crois, traitée que rarement par les ar- 
tistes byzantins: c'est une descente de croix. Tout 
le haut du corps du Christ a disparu, le mortier 
s'étant depuis longtemps détaché de la muraille. 
Celte figure est colossale. Ses pieds touchent pres- 
que à terre; les disciples et les saintes femmes, d'une 
moindre proportion, mais cependant grands connue 
nalui-e, paraissent s'empresser autour du Sauveur. 
Les jambes et la partie inférieure des draperies, 
seules parties conservées, font juger de leurs mou- 
vements. Deux personnages, qui vont recevoir le 
Christ dans leurs bras, sont montés, non point sur 
une échelle, mais sur une espèce de petit tabouret 
placé au pied de la croix. 

Deux anges, de faible proportion et fort effacés, 
occupent les espèces de pendentifs entre le bas de 
la composition précédente et l'archivolte de l'arc qui 
donne dans la nef. Cette archivolte est ornée d'un 
rinceau, qui se termine par des têtes fantastiques 
d'un très-mauvais dessin. 

Deux compositions peintes l'une au-dessus de 
l'autre, sur le côté gauche de la niche, sont deve- 
nues absolument méconnaissables. On lit cependant 
sur le fond de l'une d'elles, le mot c/<W.s//co//s, ainsi 
écrit : xpicolis. 

Sur le côté opposé de la niche, on trouve des ves- 
tiges un peu plus distincts. Il est facile de recon- 



IbO ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

naître un sarcophage vide, à cannelures ondées, 
dans un édicule ou une espèce de crypte voûtée, au- 
dessous de laquelle quelques soldats paraissent à 
mi-corps, couchés sur leurs boucliers et endormis. 
Dans l'édicule, au-dessus du cercueil, on voit un 
objet carré, peint en rouge avec des ornements 
jaunes; c'est, je le présume, une lampe funéraire. 
On lit sur le fond et près du sarcophage : sepvlgro 
DM (sic). Les soldats ont des cuirasses à écailles 
et des casques à nasal, pointus du cimier, fort 
semblables à ceux de la tapisserie de Bayeux. Le 
sujet n'a besoin d'aucune explication. 

On voit plus loin une apparition de Jésus-Christ 
à Marie-Madeleine. Les têtes seules sont assez 
bien conservées : celle de la sainte est remarquable 
par l'expression de vive tendresse mêlée de dou- 
leur. La recherche de l'expression est rare, comme 
on sait, chez les artistes du moyen âge. Cette fres- 
que se distingue encore par le type des têtes, qui 
s'éloignent de cet ovale de convention qu'on ob- 
serve presque toujours dans les peintures byzan- 
tines. 

Paroi sud. 

Il s'y trouve : 1° Trois figures revêtues de longues 
draperies, debout sous des arcades. 2° Trois per- 
sonnages (assis?). 3" Deux personnages nimbés. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. loi 

ensevelissant un cadavre, nimbé également, dans un 
caveau; au-dessus du cercueil volent deux anges. 
Le nimbe qui entoure la tète du cadavre m'a paru 
crucifère: ce serait alors l'ensevelissement du 
Christ par Joseph d'Arimathie et Nicodème. 4° Deux 
figures deboul, tenant des phylactères. 

Coiitre-fort intérieur, paroi sud. 

Il contient 1" Quatre saints ou quatre évoques, 
deboul l'un au-dessus de l'autre, séparés par des 
lignes de couleur ou des encadrements fort minces. 
Dans le compartiment inférieur, on lit ces mots : 
s. GELAsivs. On m'assure qu'on distinguait en- 
core, il y a quelques années, le nom de saintFortu- 
nat; ce qui donnerait lieu de croire que l'on avait 
peint sur ce contre-fort, et sans doute sur celui qui 
lui est opposé, les premiers évêques du diocèse 
de Poitiers. 2" Quatre saints presque entièrement 
effacés. Une grande meurtrière a été percée au mi- 
lieu de ces peintures. 

Paroi nord. 

On y voit : 1° Trois figures sous des arcades. 
S*' Une figure nimbée ; deux, anges volent au-dessus 
de sa tête; une grande foule se presse alentour. Un 
des personnages semble désigner le saint d'un gesto 



io-2 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

de menace. Ou lit sur le fond : diomsivs. Ce 
seul mol me semltle donner la clef de celle compo- 
sition. Sainl Savin fut mené, comme on l'a vu, 
devant l'idole de Dionysius par le proconsul Ladi- 
cius. Ce serait donc une scène de son martyre qui 
serait représentée ici ; et l'on peut supposer, non 
sans vraisemblance, que deux compositions qui 
précédaienlcclle-ci,el qui sont aujourd'hui effacées, 
se rappoilaient à la même légende. 

Sur le contre-fort intérieur du même côté, quatre 
saints ou quatre évêques, font pendant aux per- 
sonnages semblablement disposés sur la paroi sud. 

Les peintures du panneau le plus élevé de la 
paroi nord sont encore un pendant aux peintures 
de la portion de muraille opposée. On y dislingue 
trois personnages sous des arcades ; probablement 
ce sont, comme les précédents, des saints, patrons de 
l'église. 

Le reste de la paroi nord a perdu son enduit de 
mortier. La paroi occidentale ne paraît pas avoir 
été jamais recouverte de peintures; on se rappelle 
qu'elle est percée d'ouvertures pour la manœuvre 
d'un pont-levis. 

Résumons en peu de mots cette immense décora- 
tion historiée : 

Dans le vestibule, une série de sujets tirés de 
l'Apocalypse; 



L'ÉGLISE DE SAINT-SWIN. lo3 

Sur la voûte de la nef une suite de compositions 
prises dans la Genèse et l'Exode ; 

Le chœur réunissait autour du Christ les saints 
prolecteurs de l'ahbaye, ou (jui ont illustré la pro- 
vince d'Aquitaine; 

Les chapelles offraient également les images des 
patrons de l'église et des évéques du pays ; 

La crypte était consacrée à la légende des saints 
Savin et Cyprien ; 

La tribune enfin, outre une série de sujets em- 
pruntés à la Passion et à la légende locale, réunis- 
sait, comme en une espèce d'iconostase, les images 
d'une foule de saints honorés parliculiércment dans 
le monastère. 



9. 



OBSERVATIONS SUR LES PEINTURES DE 
SAINT-SAVIN. 



Les peintures de Saint-Savin, du moins toutes 
celles que j'ai pu observer de près, sont des fres- 
ques \ c'est-à-dire qu'elles ont été appliquées sur 
un enduit de mortier humide dans lequel les cou- 
leurs, préparées à l'eau de chaux, ont pénétré à 
quelques millimètres. L'action de la lumière a beau- 
coup affaibli la vivacité des teintes ; on peut s'en 
convaincre en comparant les peintures de la nef 
exposées au jour, avec celles de la crypte, qui sont 

1. Il faut en excepter la Vierge du narthex et le saint Chris- 
tophe du transept, l'un et l'autre peints assez longtemps après 
es grandes compositions de la nef et de la crypte. Les mor- 
tiers sur lesquels les peintures sont appliquées sont faits avec 
la chaux du pays et le sable tamisé ; on les a lissés avec beau- 
coup '!e soin, et sur la dernière couche on a passé un lavage 
de chaux, pour faire disparaître toutes les aspérités et boucher 
les inlei stices. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 155 

demeurées dans une obscurité continuelle : les 
premières sont /jflSiv'<?i', tandis que les autres ont 
conservé toute leur Iraiclieur. Mais la cause prin- 
cipale de destruction paraît avoir été l'humidité; 
Iors(|u'elle n'a pas occasionné la chute du mortier, 
comme cela est arrivé malheureusement pour la 
voûte du chœur, elle a produit une espèce d'eflïo- 
rescence (c'est cette végétation rose dont j'ai parlé 
tout a liicure) qui a détaché les couleurs de l'en- 
duit avec lequel elles devaient s'incorporer. Il ne 
reste plus alors qu'une poussière qui s'enlève au 
moindre frottement. En quelques places, les cou- 
leurs, soit qu'elles fussent trop épaisses \ soit 
qu'elles aient été appliquées sur du mortier trop 
sec, soit enfin qu'elles soient des retouches en dé- 
trempe, se sont soulevées par écailles, ne laissant 
plus sur l'enduit qu'une empreinte très-faiblement 
colorée et souvent incertaine. 

Les bliiucs et les tons de chair se sont altérés plus 
que les autres teintes. Sur les pendentifs du chœur 
et dans la chapelle de saint Marin, il y a des roses 
qui sont devenus d'un noirverdàtre. Probablement 

1. Le moine srrec, auteur du Guide de la peinture traduit pav 
le docteur Paul Durand, recommande d'appliquer les différentes 
couches de iieinture fort minces, atin qu'elles adhèrent bien 
les unes aux autres. Il paraît que cette reconimandation n'é- 
tait pas toujours exactement suivie. Voir Manuel d'iconogra- 
phie chfctieiiue, p. 35, comment il faut faire les carnations. 



136 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

les couleurs décomposées de la sorte sont des re- 
touches anciennes, car on remarque qu'elles sont 
plus épaisses que les autres et imparfaitement fon- 
dues avec les teintes qu'elles recouvrent. Je pense, 
d'ailleurs, que ces peintures du chœur cl des cha- 
pelles sont d'une autre date que celles de la nef 
et de la crypte, ou tout au moins exécutées par des 
artistes à qui les procédés de la fresque étaient 
moins familiers. 

On sait que les maîtres italiens se servaient 
d'un si vie ou d'une pointe de métal pour ébaucher 
leurs composit'onssur l'enduit du mortier. Ce trait, 
gravé plus ou moins profondément, n'existe pas 
dans les fresques de Sainl-Savin '. L'ébauche a 
été faite au pinceau: c'est un trait e?quissé en 
rouge. Grâce à la solidité de cette couleur, le trait 
s'est conservé, tandis que les teintes qui le recou- 
vraient ont disparu. Les contours sont tracés avec 
une facilité singulière et une sûreté de main qui 
indique autant d'adresse que d'habitude. On ne 
voit point de repentirs, et, pour la netteté du 
trait, ces compositions rappelleui la hardiesse 

1. On voit cependant quelques traits d'une ébauche à la 
pointe dans une des chapelles. M. Joly, qui les a observés 
le premier, jieuse que cette ébauche n'a jamais été exécutée 
Il a reconnu d'ailleurs qu'elle était tracée d'une main hardie, 
et il la compare à l'esquisse d'un artiste exercé plutôt qu'à un 
calque timide d'après un poncif. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. iol 

des peintures antiques de Pompéi et d'IIercu- 
lanum. 

I^a peinlure à fresque n'admet qu'un nombre Tort 
horné de teintes, la chaux décomposant toutes les 
couieuis végétales et beaucoup de couleurs métal- 
liques. La palette des artistes qui ont travaillé 
à Saint-Savin était des plus restreintes, et je doute 
qu'ils aient lait usage de toutes les ressouices que 
comportait ce genre de peinture, même Je leur 
temps. Les couleurs qu'ils ont employées sont le 
blanc, le noir, deux teintes de jaune, plusieurs 
teintes de rouge, plusieurs nuances de vert, du 
bleu, et les teintes résultant de la combinaison des 
couleurs précédentes avec le blanc. 

Le blanc des fresques de Saint-Savin couvre peu ; 
il s'est décomposé souvent, et parfois il est devenu 
comme translucide. Les inscriptions de la nef tra- 
cées en blanc sont maintenant illisibles. 

Le noir a été rarement employé pur. Mêlé au 
blanc, il servait à faire diverses nuances de gris. 

Les rouges se sont, en général, très-bien conser- 
vés. Ce sont, je crois, des ocres, et, par consé- 
quent, ils n'ont jamais une grande vivacité. La 
teinte qui se reproduit le plus fréquemment est 
très-intense, un peu violacée et tirant sur le pour- 
pre. 

Les jaunes sont également bien conservés. Il y a 



158 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

des draperies peintes en jaune qui ont un éclat 
remaïquable, et que nos ocres n'ont point, ce me 
semble, aujourd'hui. 

Le bleu est fortement altéré. On s'en est, d'ail- 
leurs, servi assez rarement. Presque toujours, il a 
pris une teinte verdàlre et ?ale. L'analyse que 
M. Ghevreul a bien voulu faire, à ma prière, a dé- 
montré que le cobalt était la base de cette couleur '. 

Le vert est quelquefois très-brillant et très-vif. 
J'ignore sa composition, mais je doute que ce soit 
une terre naturelle. La teinte la plus claire man- 
que, je crois, à la fresque moderne. 

Il est inutile de dire qu'aucune de ces couleurs 
n'a de transparence. Toutes ont un aspect terreux 
et terne. 11 est évident qu'on ne les a jamais recou- 
vertes d'un vernis et d'un encaustique, comme 
quelques peintures murales des anciens. 

1. « La matière bleue provenant de l'église de Saint-Savin 
est colorée par le verre bleu de cobalt appelé smalt. Après 
avoir enlevé, au moyen de l'acide chlorhydrique, le sous-car- 
bonate de chaux dont la matière était mêlée, j'ai isoTé parfai- 
tement l'oxyde de cobalt de verre bleu, qui ne s'était pas dissous 
dans l'acide. 

» Il est certain que les anciens connaissaient la propriété 
qu'ont certains minerais de former un verre bleu avec la ma- 
tière du verre, c'est-à-dire avec la silice et un alcali, potasse 
ou soude. H. Davy a constaté, en 1814_, que des vases d'un 
verre bleu transpainfcit, trouvés dans des tombes de la grande 
Gi'èce, étaient colorés avec le cobalt, etc. » 

(Extrait d'une note de M. Chevreul.) 



L'ÉGLISE DE SAl NÏ-SAVIN. 159 

Les couleurs ont été appliquées par larges teinles 
plates, sans marquer les omhres, au point qu'il 
est impossible de déterminer de quel côté vient la 
lumière. Cependant, en général, les saillies sont 
indiquées en clair, et les contours accusés par des 
teintes foncées ; mais il semble que l'artiste n'ait 
eu en vue que d'obtenir ainsi une espèce de modelé 
de convention, à peu près tel que celui qu'on voit 
dans notre peinture d'arabesques. Dans les drape- 
ries, tous les plis sont marqués par des traits som- 
bres, ordinairement rouges, quelle que soit la cou- 
leur de l'étofle. Les saillies sont accusées par 
d'autres traits blancs assez mal fondus avec la 
teinte générale \ Il n'y a nulle part d'ombres pro- 
jetées, et, quanta la perspective aérienne, ou même 
àla perspective linéaire, il est évident que les artistes 
de Saint-Savin ne s'en sont nullement préoccupés. 

1. On observe, dans les fresques de Jiaint-Savin, l'applica- 
cation des procédés indiqués par Théophile et par le moine 
grec auteur du Traité de la peinture récemment publié par 
M. Didron. Ces deux auteurs recommandent de cerner les cou- 
tours avec une teinte foncée et de marquer les saillies avec des 
teintes plus claires. L'un et l'autre enseignent à couvrir d'a- 
bord l'esquisse avec une teinte plate uniforme assez foncée, 
que Théophile nomme posch, et le Grec Tzp6i{ky.7[j.%. Sur ce 
fond, ou appliquait d'autres teintes plus foncées ou plus clai- 
res. Sans doute il faut attribuer à ce procédé singulier, sur- 
tout à la composition du posch ou proplasma, les singulières 
altérations que certaines couleurs ont subies, notamment la 
ti'ansformation de certains roses en verts. 



ICO ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

J'ai parlé de la mauvaise qualité des bleus em- 
ployés dans ces fresques. Le bleu de la plupart des 
fonds de ciel a disparu. La partie inférieuro des 
fonds, je n'ose dire le terrain, s'est mieux con- 
servée. Presque toujours les figures se détacbent 
sur une couleur claire et tranchante ; mais il est 
difficile de deviner ce que le peintre a voulu lepré- 
senter. Souvent une suite de lignes parallèles de 
teintes différentes offre l'apparence d'un tapis ; 
mais cela n'est, je pense, qu'une espèce d'orne- 
mentation capricieuse, sans aucune prétention à la 
vérité, et le seul but de l'artiste semble avoir été 
de faire ressortir les personnages et les accessoires 
essentiels à son sujet. 

A vrai dire, ces accessoires ne sont que des es- 
pèces d'hiéroglyphes ou des images purement con- 
ventionelles. Ainsi les nuages, les arbres, les ro- 
chers, les bâtiments, ne dénotent pas la moindre 
idée d'imitation; ce sont plutôt, en quelque sorte, 
des explications graphiques ajoutées aux groupes 
défigures pour l'intelligence des compositions. 

Blasés aujourd'hui par la recherche de la vé- 
rité dans les petits détails que l'art moderne a 
poussée si loin, nous avons peine à comprendre 
que les artistes d'autrefois aient trouvé un public 
qui admît de si grossières conventions. Rien cepen- 
dant de plus facile à produire que l'illusion, même 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. ICI 

avec celte naïvetù de moyens qui semblent l'éloi- 
gner. Assurément un mur de scène en marbre, 
avec sa décoration immobile, n'empêchait pas les 
Grecs de s'intéresser à une action qui devait se 
passer dans une forêt ou parmi les rochers du 
Caucase : et le parterre de Shakspeare, en voyant 
deux lances croisées au fond de la grange qui ser- 
vait de théâtre, comprenait qu'une bataille avait 
lieu : la péripétie l'agitait, etchacun frémissait aux 
cris de Richard offrant tout son royaume pour un 
cheval \ 

A côté de cette indifférence pour les détails ac- 
cessoires, ou, si l'on veut, de cette ignorance primi- 
tive, on remarque parfois une imitation très-jusle 
et un sentiment d'observation très-tin dans les atti- 
tudes et les gestes des personnages. Les têtes, 
bien que dépourvues d'expression, se distinguent 
souvent par une noblesse singulière et une régu- 
larité de traits qui rappelle, de bien loin, il est 
vrai, les types que nous admirons dans l'art anti- 
que. Rarement les visages sont peints de profil, et, 

1. Il me semble voir un commencement de prétention à l'i- 
mitation de détail, à ce qu'on appelle aujourd'hui la vérité de 
la mise en scène, dans une note de Cervantes, qu'il plaça en 
tête de son Siérje de Numance, probablement pour l'instruc- 
tion des directeurs de théâtre. Scipion se dispose à faire une 
allocution à son armée: 

« Ici entreront autant de soldats que faire se pourra, 
habillés à la romaine, et sans arquebuse. » 



1G2 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

lorsque l'artiste les a rendus de la sorte, il s'est 
presque toujours écarté de cette noblesse qu'il re- 
cherche ailleurs avec soin. 11 semble qu'il eut ses 
modèles de prédilection, qu'il savait reproduire, 
incapable d'ailleurs d'inventer dès qu'il était réduit 
à ses propres ressources. 

Dans les dilïérentes compositions de la nef, de 
la crypte et de la tribune, les fabriques sont tou 
jours peintes de couleurs vives et tranchées, à l'ex- 
térieur comme à l'intérieur. Évidemment ce n'est 
point là une invention de l'artiste ; il n'a fait qu'ex- 
primer un usage général de son temps. 

Le Seigneur est toujours représenté revêtu d'une 
robe talaire et d'un manteau très-ample; ses pieds 
sont nus. Un nimbe crucifère entoure sa tôle. On 
sait que les artistes du moyen âge ont toujours 
identifié le Seigneur ou le Père avec Jésus-Christ. 

Partout on observe les mêmes costumes à peu 
près. Sauf les rois et les magistrats, qui portent 
de longues robes, tous les hommes sont revêtus 
d'une tunique à manches, fort serrée à la taille et 
tombant au-dessus du genou. Les poignets et le bas 
de la tunique sont souvent ornés d'une broderie ou 
d'une bande d'étofîe tranchante. Les jambes sont 
couvertes d'un pantalon étroit, et la chaussure la 
plus ordinaire paraît ne consister qu'en une se- 
melle attachée à la jambe par des courroies qui 



L'ÉGLISE DK SAINT-SAVIN. 1G3 

s'enlre-croisent et inonlcnl quelquefois jusqu'au 
genou. Sur l'épaule droite s'attache un manteau 
assez étroit et court, tombant jusqu'au jarret ; il 
est fixé non point par une agrafe, mais par un nœud 
fait j)ar léloiïe même du manteau, de la même 
manière exactement que les Bédouins fixent aujour- 
d'hui sur leur épaule la longue draperie blanche 
dont ils s'enveloppent. Les anges, les rois. Moïse, 
et quelques personnages principaux, ont des robes 
qui descendent jusqu'à la cheville, et par-dessus 
un manteau long, tourné autour du corps de ma- 
nière à laisser un bras et une épaule libres; cet 
ajustement rappelle tout à fait celui de plusieurs 
statues antiques. 

Les femmes ont la robe lalaire et le manteau 
médiocrement ample. Les rois portent un bandeau 
sur le front ; mais, sauf quelques exceptions assez 
rares, tous les personnages sont figurés la tète nue. 
Dans la nef et dans la crypte, bien que quelques- 
unes des compositions représentent des soldats, on 
ne voit aucune armure ^ La seule arme défensive 
est un bouclier arrondi par le haut, pointu par le 
bas. Quebiues personnages semblent encore porter 
soit des casijues, soit une espèce de bonnet plat et 
serrant la tète, dont la forme m'est nouvelle. J'ai 

1. Voir une exception probable à l'explication des peintu- 
res, p. 213. 



IGi ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AG^^, 

dc'jà remarqué qu'il y avait dans la triluinc des 
soldats dont l'accoutrement rappelle celui des guer- 
riers de la tapisserie deBayeux. Il faut noter comme 
un fait curieux que les cavaliers de Suint-Savin 
n'ont point d'ctriers. J'en conclus encore une tradi- 
tion antique ; car, pour ne point copier le liarna- 
chemenl en usage à son époque, le peintre devait 
avoir l'autorité d'anciens modèles. Peut-rtie tant de 
détails sembleront minutieux : à mon avis, ils ont 
leur importance pour constater l'origine de nos 
peintures. Ce n'est point dans les costumes de son 
temps que l'artiste de Sainl-Savin a trouvé ces lar- 
ges manteaux qui drapent si élégamment ses prin- 
cipaux personnages. Ni au xi'^ ni au xii*' siècle, on 
n'allait tête nue en France : les soldats se cou- 
vraient de mailles, les cavaliers se servaient d'é- 
Iriers. Si les personnages de Saint-Savin ont un 
costume de convention, si dans ces peintures on 
observe maints détails qui ne se rapportent pas au 
temps oîi elles ont été exécutées, il faut reconnaî- 
tre que l'artiste n'a pas pris ses modèles dans la 
nature de son époque, mais qu'il a copié des types 
anciens et consacrés par la tradition. 

Le mouvement des draperies, accusé en général 
assez correctement, et souvent très-gracieux, suffi- 
rait seul à prouver des réminiscences de l'antique. 
Il est facile d'y surprendre un souvenir non-seule- 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 163 

ment de l'ajustement familier aux artistes des beaux 
temps de la Grèce, mais encore de leurs procédés 
d'exécution. Cela est surtout remarquable dans la 
manière d'indiquer par un petit nombre de plis 
le mouvement des membres que les draperies re- 
couvrent. A Saint-Savin, ces plis semblent tracés 
au moyen d'un poncif, tant leur disposition est 
constante dans la plupart des figures. Je dois sur- 
tout insister sur un point, c'est que les plis dessi- 
nés par l'artiste sont les plis essentiels, si je puis 
m'exprimer ainsi, et que leur indication tient à un 
système tout antique, qui consiste à marquer les dé- 
tails importants et à négliger les détails inutiles ^ 
A la première vue des peinturesde Saint-Savin, on 
est frappé de l'incorrection du dessin, de la gros- 
sièreté de l'exécution, en un mot de l'ignorance et 
de l'inhabileté de l'artiste. Un examen plus attentif 
y fera reconnaître un certain caractère de grandeur 
tout à fait étranger aux ouvrages qui datent d'une 
époqueplusrécente. Comparez une des compositions 
de la nef, avec un tableau de Jean van Eyck, par 
exemple : celui-ci est sans doute bien plus correct, 
bien plus exact, bien plus près delà nature, mais If» 
style en est bas, et bourgeois, pour me servir 
d'une expression d'atelier. Les fresques de Saint 

1. Comparer les draperies des fresques de Saint-Saviiiavec 
celles des vases grecs et des fresques de Pompéi. 



166 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Saviii, au milieu de mille défauts, ont quoique 
chose de celte noblesse si remarquable dans les 
œuvres d'art de l'antiquité. Oue si l'on poursuit 
l'examen jusque dans les détails de l'exécution, on 
observe une simplicité singulière de moyens et de 
procédés, des contours franchement accusés, une 
sobriété de détails, en un mot un choix dans l'imi- 
tation, qui n'appartient jamais qu'à un art très- 
avancé. La plupart des statues ou des tableaux du 
moyen âge présentent une minutie de détails qui 
trahit l'inexpérience de l'artiste. Hors d'état de 
distinguer dans son modèle les parties véritablement 
importantes, il s'attache aux petits accessoires, 
dont l'exécution est toujours plus facile. Depuis 
les enfants qui charbonnent des soldats sur les 
murs jusqu'aux artistes médiocres de tous les 
temps, le procédé d'imitation est le même : les uns 
comme les autres cherchent un but à leur portée; 
ils ne voient dans la nature que ce qu'ils peuvent 
comprendre et reproduire. Les écoles de l'antiquité, 
au contraire, savaient, avec un admirable discer- 
nement, négliger les accessoires inutiles pour faire 
ressortir avec plus d'énergie ce qu'il y avait de ca- 
ractéristique et de beau dans l'objet qu'ils voulaient 
imiter. Il sufïit, pour s'en convaincre, de jeter les 
yeux sur les vases peints ou les statues grecques 
de la belle époque. Peut-on concevoir un modèle 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 107 

plus exact et plus correct que celui de la ligure de 
rilissusdansle tympan du Parlhénon?Et cependant 
il n'y a là nulle recherche, nulle prétention à la 
science de l'anatomie ' ; c'est une nature d'élite, où 
le statuaire n'a exprimé que ce qui servait à carac- 
tériser la force, la grâce et la beauté. Outre le ta- 
lent d'imitation, il y a toujours dans les œuvi-es 
des grands maîtres cette délicatesse de goiît qui sait 
distinguer et choisir. Je n'ai pas besoin de dire que 
je ne veux établir aucune comparaison entre les 
fresques de Saint-Savin et les chefs-d'œuvre que 
nous a transmis l'antiquité. Il faut cependant re- 
connaître qu'un système commun a présidé à l'cKé- 
cution d'ouvrages si différents. Dans les uns et les 
autres paraît ce sentiment délicat qui fait discerner, 
dans l'imitation , l'utile de l'inutile. Legoût antique 
éclate surtoutdans ce choix souvent difficile. Ce goût, 
Irès-afïaibli sans doute, se montre encore pourtant 
dans nos compositions de la Genèse et de l'Apoca- 
lypse. On y aperçoit, comme dans la copie d'une 
copie, des traces d'un art supérieur, et, si je puis 
m'exprimer ainsi, la mauvaise application d'une 
méthode excellente. Je le répète, les peintres de 
Saint-Savin ont reçu leur art des maîtres de la 
Grèce. L'héritage s'est transmis par une succession 

1. Comparer la simplicité d'exécution de Phidias avec la re- 
cherche et parfois l'exagération des maîtres du xvi* siècle. 



1G8 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

non interrompue ; mais chaque siècle a diminué le 
dépôt précieux, et c'est à peine si l'on en peut de- 
viner la richesse originelle lorsqu'on voit la misère 
des derniers légataires. 

En décrivant ces peintures, j'espère, par des 
observations de détail, confirmer cette assertion 
liciiérale, et faire passer ma conviction dans l'esprit 
du lecteur. 

Quelle date doit-on assigner aux fresques de 
Saint-Savin? 

La solution rigoureuse de cette question est im- 
possible, on le sent, faute de renseignements his- 
toriques ; mais on peut, je crois, par des inductions, 
arriver à resserrer les limites de l'incertitude. 

Personne n'ignore qu'au moyen âge la peinture 
eut un développement beaucoup moins rapide que 
la sculpture. Si l'on place une statue du xii'' siè- 
cle à côté d'une statue du xiii% on les distin- 
guera l'une de l'autre au premier coup d'œil. Exa- 
minons ensuite plusieurs verrières de dates diffé- 
rentes, du xii" et du XIV® siècle : il sera souvent 
difficile de désigner l'époque de chacune, surtout 
si l'on ne s'attache qu'à la comparaison des figures 
peintes, et les connaisseurs les plus habiles con- 
viendront que les indices les plus sûrs pour se 
guider dans cette appréciation ne peuvent être 
tirés ni des costumes, ni du plus ou moins de pu- 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 169 

relé dans le dessin. 11 en est de même pour les 
peintures murales. Les costumes de convention ou 
de tradition, les types byzantins, pour tout dire 
en un mot, se sont conservés dans les monuments 
peints longtemps après que la sculpture était en- 
trée dans une voie d'imitation nouvelle et s'était 
fait un style original. S'il fallait rechercher la 
cause d'un fait que personne ne peut méconnaître, 
je serais tenté de l'attribuer à l'influence d'une 
école étrangère, opposée de sa nature au progrès, 
et, en quelque sorte, immobile par système. 

La peinture byzantine est essentiellement conven- 
tionnelle et fondée sur la tradition. Les iconostases 
modernes des .églises grecques reproduisent avec 
une fidélité ejitraordinaire les types les plus an- 
ciens, et telle était, telle est encore l'habileté d'imi- 
tation dos artistes, qu'à moins d'être extrêmement 
familiarisé avec ce genre de peinture, il est facile 
de se tromper de plusieurs siècles en essayant de 
deviner la date d'une image de saint ou d'une com- 
position religieuse'. 

Ce n'est donc ni dans les costumes des fresques 

1. En 1841, mon savant ami M. Lenormant et moi, nous 
vîmes dans l'église de Sainte-Photine, à Smyrne, une Vierge, 
peinte en 1830, que nous aurions pu croire du xiii^ siècle. 
Cependant, nous avions vu des peintures byzantines assez an- 
ciennes en Grèce et à Constantinople. Qu'on se représente une 
copie très-exacte d'après Ciniabué, 

10 



170 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

de Saint-Savin, ni dans les pioctdés, ni dans le 
style même de la peinture, que nous devons espérer 
de trouver des renseignements précis pour nos re- 
cherches. Demandons à l'architecture, dont les 
caractères sont beaucoup moins contestables, des 
indications plus positives. 

On pourrait être tenté, au premier abord, de 
conclure la date des fresques de celle de l'église 
même. En effet, une décoration peinte si complète 
semble indiquer un système général, conçu a priori 
et rapidement exécuté. Ces voûtes, ces colonnes, 
ces murs si mal construits, dont l'appareil se cache 
sous le crépi, furent incontestablement destinés à 
être recouverts de peinture. 

Plusieurs faits positifs, et qui ne me sont connus 
que depuis peu de temps, viennent démentir for- 
mellement les conclusions trop hâtives que l'obser- 
vateur pourrait former. 

Dans quelques-unes des chapelles, notamment 
dans celle de saint Marin, où le mortier, en se 
détachant, a laissé à nu la muraille, on voit que 
les moellons, assez régulièrement appareillés en 
cette partie de l'église, ont été couverts d'un badi- 
geon rouge, uniforme, appliqué en détrempe, autant 
qu'on en peut juger maintenant. C'est par-des- 
sus ce badigeon rouge qu'est étendu l'enduit de 



L'ÉGLISE DE SAINT-S.VVIN. 171 

mortier destiné h la pcinluie des fresques \ 
Dans la tribune, on reconnaît que l'archivolte 
de l'arcade donnant dans la nef a été autrefois 
sculptée ; elle pré^^^ente une moulure très-simple, 
mais cependant ornée, et évidemment destinée à 
être vue. Puis on a piqué cette même moulure, 
afin d'y faire adhérer le crépi de mortier, et, sur 
cet enduit, on a peint une archivolte d'un autre 
motif. Or, comme on ne s'est pas donné la peine 
de raser la saillie de la moulure ancienne, l'enduit, 
en cet endroit, forme un renflement, dont on ne 
soupçonnerait pas la cause si le temps n'avait fait 
tomber de larges écailles du mortier. 

Il est donc évident qu'il s'est écoulé un certain 
espace de temps entre la construction matérielle 
et la décoration peinte de la tribune et des cha- 
pelles; de plus, que l'intention primitive de l'ar- 
chitecte n'était pas de faire usage de cette décoration, 
puisque, dans un cas, il a fait usage d'un badigeon 
uniforme, et qu'ailleurs il demandait à la sculpture 

1. Par-dessus les fresques, oa a peint, probablement dans le 
XVII* siècle, des armoiries et de grandes fleurs rouges, non- 
seulement dans les chapelles, mais sur les colonnes du chœur. 
Je pense que c'est là une trace des réparafions exécutées par 
les bénédictins de Saint-Maur. Ce n'est pas tout: par-dessus 
les fleurs du xvii* siècle, on a étendu un badigeon blanc à 
plusieurs reprises, et avec tant de persévérance, que M. Joly 
en a pu compter jusqu'à quatorze couches bien distinctes, for- 
mant ensemble une épaisseur de près d'un centimètre. 



{72 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN ÂGE. 

un motif d'ornementation, caché depuis par la 
peinture. Ce qui est constant pour les deux extré- 
mités de l'église paraît très-probable pour la nef ^ 
cl le chœur, surtout si l'on fait attention à la dis- 
position des fenêtres, fort mal calculée pour éclairer 
la voûte. Et cependant c'est cette voûte sur laquelle 
se voient aujourd'hui les peintures les plus remar- 
quables, les mieux exécutées. 

S'il faut reconnaître qu'un intervalle de temps 
s'est écoulé entre la construction de l'église et sa 
décoration par de grandes compositions historiques, 
il y a de fortes probabilités pour que cet intervalle 
n'ait pas été très-considérable. 

Lorsqu'on étudie les progrès de l'architecture 
dans le Poitou, on ne peut douter que la sculpture 
de décoration n'ait pris de bonne heure un déve- 
loppement notable dans cette province. 

On sait combien la nature des matériaux a par- 
tout exercé d'influence sur les caractères de l'archi- 
tecture. Là où la pierre s'est trouvée tout à la fois 
facile à tailler et susceptible de recevoir un travail 

1. A mon dernier voyage à Saint-Savin, j'ai observé que 
l'intrados d'un des arcs-doubleaux du narthex avait été revêtu 
de deux couches de mortier superposées, l'une et l'autre cou- 
vertes d'ornements à, fresque. Les ornements les plus anciens 
se montrent dans un endroit où la couche supérieure s'est dé- 
tachée. Il n'est pas douteux par conséquent que la net n'ait été 
décorée à deux reprises," de même que la tribune et la cha- 
pelle de saint Marin. 



L'ÉGLISE DE SAI NT-SAVIN. 173 

fini, la sciil|)tiire d'ornements a irès-vilo acquis 
une grande importance, et son usage est devenu 
Pîénéral à l'intérieur et à l'exlérieur des édifices. 
Le calcaire, qu'on trouve en abondance dans 
tout lé Poitou, s'exploite aisément. Au sortir 
de la carrière, il se taille sans peine, il durcit à 
l'air et conserve les détails les plus fins qu'y laisse 
le ciseau de l'artiste. Aussi, peu de provinces 
peuvent se comparer au Poitou pour la richesse 
de leur ornementation sculptée. Les chapiteaux, 
les archivoltes, les moulures, y sont travaillés 
avec une élégance et une recherche extraordinaires. 
Les façades sont couvertes non-seulement d'une 
profusion incroyahle d'ornements courants, mais 
elles présentent souvent encore un nombre prodi- 
cicuK de statuettes et de fiççures d'hommes ou d'à- 
nimaux. Il y a telle église dont la façade ressemble 
à un immense bas-relief \ 

Dès le milieu du xi*' siècle, ce goût de sculpture 
se manifeste dans le Poitou, et il s'y est répandu si 
vile, qu'une église dépourvue d'ornementation 
sculptée y est, pour ainsi dire, une rareté. On ne 
})euldouterque les imagiers poitevinsne fussent très- 
nombreux, et que leur talent ne lut mis en réquisi- 
tion pour tous les édifices de quelque importance. 

1. Il suffira de citer les églises de Notre-Dame de Poitiers, 
de Civray, de Saint-Pierre à Melle. 

10. 



174 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Cependant Saint-Savin, nous l'avons remarqué 
plus d'une fois, est, sous le rapport de la sculpture, 
inférieur à presque toutes les églises qui l'entou- 
rent. Gomment expliquer la rudesse de ses chapi- 
teaux, la nudité de ses archivoltes, l'absence, dans 
toutes les parties de l'édifice, de cette ornementa- 
tion taillée en pierre, prodiguée partout ailleurs? 
ComL ont un monastère dont les richesses étaient 
immenses, et qui, par l'étendue de ses relations, 
pouvait connaître et attirer dans ses murs les ar- 
tistes les plus illustres, est-il demeuré étranger 
au grand mouvement qui animait alors l'architec- 
ture dans toute la France, et surtout dans les pro- 
vinces méridionales? Une seule hypothèse peut, 
ce me semble, rendre raison de cette anomalie 
singulière. Il faut supposer que, si les abbés de 
Saint-Savin n'employèrent ni sculpteurs ni imagiers 
dans leur église, depuis sa construction jusqu'au 
milieu du xii® siècle, c'est que leur église avait 
déjà reçu leur ornementation particulière, aussi 
riche sans doute dans leur opinion, et peut-être 
plus rare que celle des monastères voisins. Je con- 
çois que l'entrée de la tour occidentale ait conservé 
ce caractère de simplicité commandée par sa des 
tination toute militaire ; mais que le tympan de la 
porte qui s'ouvre dans le narlliex soit de même nu, 
tandis que la plus médiocre église de village ornai* 



L^ÉGLISE DÉ S.VIN'Ï-SAVIN. 175 

sa porte de bas-relid's et de rinceaux, je ne puis 
le comprendre, si je n'admets qu'alors tout le ves- 
tibule était couvert de peintures qui ne laissaient 
plus de place au travail du sculpteur. 

Il est probable qu'une circonstance particulière, 
telle que l'arrivée d'artistes en renom, aura engagé 
le? religieux de Saint-Savin à choisir pour leur 
église un genre de décoration encore peu commun, 
suivant toute apparence. Les rapports remarqua- 
bles qu'on observe entre les peintures de la nef 
et les plus anciennes peintures byzantines m'onf 
donné lieu de croire que ces artistes étaient des 
Grecs, ou tout au moins qu'ils appartenaient à une 
école de la Grèce. De quelque pays que fussent ces 
h mmes, ils ^levaient assurément avoir obtenu ou 
conservé des traditions de l'art antique. 

Les peintures du vestibule, de la nef et de la 
crypte, les mieux conservées aujourd'hui, me 
p..raissent avoir été exécutées simultanément, non 
pas sans doute par le môme artiste, mais sous la 
direction d'un seul maître et par les talents réunis 
de son école. En effet, non-seulement on remarque 
une conformité frappante entre les procédés maté- 
riels, mais encore les mêmes types de physionomie, 
les mêmes altitudes, les mêmes mouvements de 
draperies, se reproduisent dans ces trois parties 
d( l'église, avec quelques différences légères d'exé- 



476 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

cution qui dénotent seulement des mains plus ou 
moins exercées. J'incline à croire que la tribune a 
été peinte à la môme époque; mais l'étal de dégra- 
dation de- toutes ses fresques ne permet que des 
conjectures, car une comparaison rigoureuse est de- 
venue aujourd'hui impossible. 

Je trouve une diiïérence sensible entre les pein- 
tures précédentes et celles du chœur. Los der- 
nières, incontestablement inférieures sous le rap- 
port de l'exécution, accusent une connaissance 
moins parfaite des procédés particuliersà la fresque. 
C'est dans le chœur et dans les chapelles qu'on 
voit, ainsi que je l'ai déjà dit, ces changements de 
couleur si étranges, qu'on ne peut attribuer qu'à 
l'ignorance des effets de la chaux sur certaines 
préparations, applicables dans un autre mode de 
peinture. Enfin, les tètes n'ont point ce caractère 
de noblesse, les draperies cette élégance d'ajuste- 
ment, que j'ai attribués à des souvenirs tradition- 
nels de l'art antique. On observe dans le chœur, à 
côté de ces longues et roides figures de saints, des 
rinceaux très-grossiers, et surtout l'ornement de 
t'intrados des arcades formé par des dents de loup 
peintes en rouge. N'est-ce pas là l'enfance de l'art, 
le barbouillage, si je puis m'exprimer ainsi, de 
nos premiers peintres nationaux? Le moyen de 
croire que ces dents de loup ont été badigeonnées 



L'ÉGLISE DE SAIM-SAVIN. 177 

par les mêmes artistes qui ont peint l'arc-doubleau 
(lu narthex et la bande transversale qui pailage 
les fresques de la nef? A mon avis, la décoration 
irès-grossière du chœur serait conlomporaine de 
!;i reconstruction de l'église par OJon If. Quantaux 
fresques de la chapelle de saint Marin, je les crois 
exécutées à une époque intermédiaire entre la dé- 
coration du chœur et celle de la nef. 

La comparaison des fresques du chœur avec 
celles de la nef, et l'évidente infériorité des pre- 
mières, suffiraient, ce me semble, à donner à mon 
opinion une grande vraisemblance; mais une au- 
tre considération vient encore la fortifier. Personne 
n'ignore que, dans la décoration d'une église, le 
jilusgi'and luxe, la plus grande recherche , les res- 
sources les plus puissantes de l'art, sont réservés 
pour le lieu le plus saint, pour le chœur. Toute 
grossière qu'est la sculpture de Samt-Savin, elle 
contirme cette règle générale , et l'on en a vu un 
exemple manifeste, en comparant les cliapileaux 
du nailhex et de la nef avec ceux du chœur. Cela 
posé, il est évident qu'à l'époque où fut e:\écutéc la 
décoration du chœur, elle devait être supérieure 
à celle de la nef; or, si l'on remarque le contraire 
aujourd'hui, n'est-ce pas une très-forte présomp- 
tion pour croire que le chœur a été peint avant la 
nef? 



178 ÉTUDES SUR LES ARTS \U MOYEN AGE, 

En résumé, si mes inductions sont admises par 
le lecteur, voici les dates approximatives aux- 
quelles on peut s'arrêter avec quelque vraisem- 
blance : 

De 1023 à 1050, construction de l'église, badi- 
geonnage de ses murs et de ses voûtes. Décoration 
du chœur. Décoration de la chapelle de saint 
Marin, postérieure de peu de temps à celle du 
chœur. 

De 1050 à 1150, au plus tard, peinture des fres- 
ques de la nef, de la crypte, du vestibule et de la 
tribune, par des artistes appartenant à uno école 
originaire de la Grèce. 

De 1200 à 1300, peinture de la Vierge du nar- 
Ihex. 

A partir de cette époque, il n'y a plus que d'i- 
gnobles badigeonnages, dont il est inutile de s'oc- 
cuper. 



VI 



DESCRIPTION DES PEINTURES. 



Le frontispice de la publication dont nous avons 
parlé au coramencemeni de ce travail, dessiné par 
M. VioUet-Leduc, est com/jo^c' d'ornements tirés de 
différentes parties de l'église. Voici la place que 
chacun de ces ornements occupe dans la décoration 
générale. 

1° Niche dans le mur occidental du narlhex. 

La Vierge, assise sur un trône, entourée d'une 
gloire, tenant son tils sur ses genoux; à droite et à 
gauche, dans la partie supérieure de la niche, 
deux anges portés sur des nuages, dans une atti- 
tude d'adoration ; plus bas, deux personnages nim- 
bés, revêtus d'un costume monastique et tenant 
une crosse à la main : l'un, placé à la droite de la 
Vierge, est probablement saint Benoît d'Aniane, 
premier abbé de Saint-Savin ; l'autre, qui paraît 



180 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

êtie une femme, est peut-être sainte Savine, dont 
le nom se trouve dans une inscription de la crypte 
et sur l'un des autels. 

Les Bolhindistes rapportent très-brièvement la 
légende de sainte Savine ou Sabine, vierge. Née à 
Samon, elle quitta ses parents idolâtres, et vint 
se faire baptiser à Rome. Après avoir longtemps 
voyagé, elle se lixa à Troyes, où elle mourut en 
odeur de sainteté, ayant fait plusieurs miracles. 
On place sa mort au commencement du iv® siècle. 

Ce serait peut-être seulement à cause de la con- 
formité du nom que la tradition locale aurait mis 
sainte Savine en relation avec saint Savin. Si, 
comme l'ont prétendu quelques-uns des historiens 
de l'abbaye, et comme cette inscription semble l'in- 
diquer : Requiescit sanctissima Savina virgo, in- 
scription trouvée sur un tombeau en pierre, vide, 
placé sous le grand autel, vulgairement appelé le 
sépulcre (la crypte), la crypte de notre église ren- 
fermait le corps de sainte Savine, vierge, comment 
ce fait serait-il demeuré inconnu aux BoUandistes, 
qui placent la sépulture de cette sainte dans le 
monastère de Celles, près de Troyes? — Peut-être 
y at-il eu deux saintes du même nom, l'une en 
Champagne, l'autre en Poitou. 

•â*^ L'arcade sous laquelle l'artiste a placé la 
Vierge, les archivoltes qui l'entourent et leuis rc- 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. ISl 

tombées échancrôes, sont copiées d'après l'arcade 
(le la tribune, percée autrefois dans le mur occidental 
de la nef. 

3" Bande longitudinale peinte au sommet de la 
voûte de la crypte. 

4° Les entrelacs, ainsi que les deux pendentifs de 
l'arcade, sont empruntés à des trumeaux ou aux 
pendentifs de quelques arcades du chœur et des cha- 
pelles. 

o° Bande transversale peinte dans la nef, entre 
la deuxième et la troisième arcade, à parlir du 
nartbex. 

G" Bande ou litre qui règne le long des murs de- 
là nef des transepts. 

1'^ Ornement peint à l'intrados d'un arc-doubleau 
du narthex. 

8° Ornement qui sépare longitudinalenient les 
deux moitiés de la voûte de la nef. On voit qu'il a 
remplacé un ornement plus ancien qui reparaît par 
places, là où la peinture nouvelle s'est détachée. 

Fresques du vestibule. 

J. — Le Christ assis sur un trône, entouré d'un.î 
gloire, la tête nimbée, les bras étendus, il donne 
la bénédiction de la main droite. Plusieurs anges, 
portant les instruments de la Passion, sont placés 
à droite et à gauche du Christ dans les angles du 

11 



182 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

tympan. Ces figures de petite proportion, et fort 
altérées, quoique pourtant reconnaissables aujour- 
d'hui, étaient autrefois presque entièrement ca- 
chées sous les lichens et le badigeon. Elles ont 
été retrouvées par les soins de M. Joly. 

L'expression du Christ est remarquable par sa 
douceur mêlée de tristesse. Évidemment l'artiste a 
voulu représenter le Sauveur dans la fleur de la 
jeunesse : caractère assez rare dans les images exécu- 
tées en France. Ses cheveux sont blonds et flottent 
sur ses épaules, partagés symétriquement sur le 
front. Il n'a qu'une barbe naissante, à peine visible. 
Il faut noter, comme une singularité très-rare dans 
notre pays, la manière dont les doigts de la main 
droite sont placés pour donner la bénédiction: le 
pouce s'incline vers l'annulaire, qui est fléchi ; 
les trois autres doigts sont élevés, mais inégale- 
meiït. Je ne doute pas que le geste de la bénédiction 
à la manière grecque ne soit exprimé ici II est vrai 
que, pour le rendre parfaitement, il faudrait que 
le petit doigt et le médius fussent arqués, de ma- 
nière à présenter la forme du sigma (C) dans 
l'alphabet grec de l'époque chrétienne (on sait que 
la position des doigts, leur flexion ou leur rigidité 
doit former, suivant les liturgistes grecs, les lettres 
IC XC, lyjo-oTjç Xpjcrrdç) ; mais la courbure du mé- 
dius et du petit doigt en raccourci n'était pas facile 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. iSS 

à rendre clans une peinture où il n'y a pas d'om- 
bres ; c'c'tiiil,je crois, un problème au delà des 
limites de l'art à cette époque. La position du pouce 
et du petit doigt suflît, ce me semble, pour carac- 
tériser la bénédiction grecque. Elle n'est pas expri- 
mée [)lus clairement dans quelques fresques de la 
Grèce ou de l'Asie Mineure que j'ai examinées. On 
peut ajouter, je crois, la position de cette main et 
làge donné au Christ, aux arguments que j'ai déjà- 
fait valoir en proposant d'attribuer les peintures de 
Saint-Savin à des artistes grecs. 

11. — Voûte du vestibule, à la gauche du specta- 
teur placé devant le Christ. Première composition 
(la plus élevée) * : Ouverture du puits de l'Abîme. 

Le peintre s'est conformé fort exactement à la 
description qu'on lit dans l'Apocalypse, pour re- 
présenter les sauterelles qui sortent du puits de 
l'Abîme. Leurs cuirasses sont à écailles : il me 
semble qu'un peintre du Nord, au xi** ou xii^ siècle, 
leur aurait donné une armure de mailles. Ces 
écailles, à mon avis, sont encore un souvenir anti- 
que. — La sortie impétueuse de ces monstres, et la 
confusion de la foule qu'ils renversent sous leurs 

1. Les compositions de l'Apocalypse peintes dans le vesti- 
bule se suivent dans l'ordre suivant : 1» paroi nord (à gauche 
en entrant dans l'église), compartiment supérieur; 2" paroi 
su'l, compartiment supérieur; 3" paroi nord, compartiment 
inférieur; 4" paroi sud, compartiment inférieur. 



184 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

pieds, sont exprimées avec énergie. Je ne puis 
m'empécher de remarquer que le peintre évite le 
laid. Assurément, au xii*' siècle, un artiste de notre 
pays aurait donné à ses fantômes les têtes les plus 
hideuses que son imagination eût pu lui suggérer; 
ici, au contraire, ils ne sont que terribles. N'y 
a-t-il pas là encore quelques traces de cet art grec 
si amoureux du beau, qu'il représentait Méduse 
même comme une vierge d'une noblesse idéale ? 

L'ange qui ouvre le puits de l'Abîme tient de la 
main droite un objet qu'il n'est pas facile de dé- 
terminer : cela ressemble à une scie ou à une palme; 
je voudrais y voir un oliphant ou une trompette. 
Peut-être quelque ornement peint sur l'oliphant lui 
donne-t-il cette apparence dentelée, qui, autrement, 
me semble inexplicable. 

Le couvercle du puits, appuyé sur sa margelle, 
ressemble parfaitement à un bouclier, tel que celui 
qu'on verra tout à l'heure dans le combat de saint 
Michel et du dragon. La forme en serait singulière 
pour couvrir un puits. Peut-être, dans l'idée de 
l'artiste, dans la tradition populaire, le puits de 
l'Abîme était-il fermé par un bouclier, ou bien 
encore est-ce un effet de perspective que le peintre 
aurait voulu rendre, fort malheureusement sans 
doute. 

IIL — Voûte du vestibule, côté sud, comparti- 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 1 ]5 

ment supérieur: Délivrance des quatre anges liés 
dans l'Euphrate. 

Je présente ici l'explication qui me paraît la plus 
naturelle : l'état déplorable de cette fresque permet 
peut-être d'autres interprétations : je les indiquerai 
plus bas. 

On remarquera que les anges paraissent être dans 
une livière, au moins leurs pieds sont sur un fond 
d'une autre couleur que le fond général du tableau. 
Leur mouvement conviendrait assez à celui de cap- 
tifs qu'on va délier ; mais aujourd'hui les chaînes 
sont devenues invisibles. Cependant, en examinant 
celte composition par un très-beau jour, on croit 
y voir des chaînes attachées à leurs mains. Celte 
fresque est si altérée, que tous les dessins qu'on en 
ferait présenteraient des variantes de détail. Il faut 
non-seulement voir, mais interpréter ce qu'on voit, 
pour le rendre intelligible dans une copie. L'heure 
du jour, du soleil, ou un temps couvert, changent 
complètement l'apparence de quelques détails im- 
portants pour l'intelligence du sujet. 

Au-dessus des cavaliers, dans une gloire, pa- 
raît une espèce d'autel, et tout près quelque chose 
de rouge, qui probablement est une hgure placée 
sous l'autel. Plusieurs personnes qui ont vu cette 
fresque à une époque où elle était moins endom- 
magée m'ont assuré qu'elles avaient reconnu une 



186 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

figure de saint, nimbée, sortant à mi-corps de des- 
sous l'autel. Peut-être alors se rapporterait-elle aux 
versets 9 et 10 du chapitre vi de l'Apocalypse ; on 
peut objecter que, d'après le texte sacré, les martyrs 
furent revêtus d'une robe blanche, tandis que nous 
voyons ici un vêlement rouge; mais on peut répon- 
dre que l'apparition des martyrs, et le don d'une robe 
blanche, appartiennent à deux moments distincts 
de la vision, et que le peintre n'en pouvait représen- 
ter qu'un seul. 

Quelques autres versets de l'Apocalypse pour- 
raient encore, à la rigueur, s'appliquer à cette 
peinture. J'avais pensé d'abord qu'elle offrait une 
représentation des fléaux qui apparaissent à l'ou- 
verture des quatre premiers sceaux du livre mysté- 
rieux : les cavaliers seraient la Guerre, la Famine 
etlaMort. Mais alors la couleur des chevaux, très- 
minutieusement décrite dans le texte sacré, aurait 
été fort inexactement rendue par l'artiste. Enfin, les 
anges, à l'exception de celui qui sonne de la trom- 
pette, demeureraient inexplicables. Au surplus, je le 
répète, l'état de cette fresque est tel aujourd'hui, 
qu'il est extrêmement difficile d'en apprécier exacte- 
ment les détails, et, à plus forte raison, de les copier. 

IV. — Voûte du vestibule, côté nord, comparti- 
ment inférieur : La femme poursuivie par le dragon. 

L'artiste a réuni dans la même composition des 



L'ÉGLISE DE SAINT-SWIN. 187 

détails qui se rapporicnt à différents moments de 
la vision de l'évangéliste. Ainsi le fleuve coule 
entre la femme et le dragon; elle a des ailes, et 
cependant elle tient encore son fils, qui déjà était 
ravi au ciel quand le dragon vomit le fleuve pour 
l'engloutir. 

On remarquera quelques points rouges sous le 
dragon : ce sont sans doute les étoiles que sa queue 
abat sur la terre. 

La portion de disque rouge qui renferme une 
forteresse au milieu de laquelle on distingue une 
petite maison est le ciel, la demeure de Dieu. Un 
peintre du moyen âge ne pouvait se représenter la 
céleste demeure autrement que comme un château 
fort. 

Le grand disque rouge sur lequel la femme pa- 
raît assise, est, je pense, le soleil. C'est ainsi que 
le peintre a traduit ces mots du premier verset : 
Amicta sole. 

L'attitude de la femme est remplie de noblesse 
et de grâce. Son expression mélancolique est heu- 
reusement rendue. Le personnage placé à sa droite 
est sans doute saint Jean, dont le geste exprime la 
crainte et l'horreur à l'approche du monstre. 

On observera que la tête du dragon est entourée 
d'un nimbe. Le nimbe n'exprime pas seulement la 
sainteté ; c'est un caractère surhumain et mystérieux, 



ISS ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

une marque divine imprimée soit comme un signe 
d'élection, soit comme un signe de réprobation. Il 
a les deux sens opposés qu'avait le mot sacer chez 
les Latins. 

Le dragon paraissait d'abord figuré sur la fres- 
que, contrairement au texte sacré, avec une seule 
tète et dix cornes; aujourd'hui qu'elle a été nettoyée 
complètement, les sept tètes sont bien visibles. 
Cinq fort petites tôles, couronnées de nimbes jaunes, 
sortent de la nuque du monstre et forment la base 
de ses cornes, avec lesquelles il est facile de les 
confondre à moins d'un examen attentif. Derrière 
la tête principale, une septième tète pend sous la . 
gueule du dragon. Cette dernière, entourée d'un 
nmihe de couleur sombre, est la tète blessée qui 
guérit d'une plaie mortelle. On voit que le peintre 
a identifié le dragon du chapitre xii avec la bête 
du chapitre xiii. 

V. — Voûte du vestibule, côlè sud, comparti- 
ment inférieur : Combat de l'archange Michel contre 
le dragon. 

L'archange est monté sur un cheval blanc dont la 
selle a le plus grand rapport avec le harnachement 
des Orientaux. Il dirige contre le dragon une jave 
line très-mince; d'ailleurs, il n'a pas d'armes dé- 
fensives. Je crois qu'il n'a pas d'élriers ; cependant, 
un trait jaune qui cerne sa jambe droite peut à 



L'ÉGLISE DE SAIM-SAVIN. 189 

toute force être pris pour une (''trivière. Un ange, 
à côlc de lui, tient un bouclier pointu par le bas. 

On voit deux autres anges à pied, armés d'épécs, 
derrière le dragon. L'attaquent-ils, ou biensonl-co 
les satellites du dragon ? Il est assez difficile de 
résoudre la difliculté. Rien dans leur costume et 
dans leur caractère ne semble convenir à des 
anges de ténèbres; mais le texte est positif: le dra- 
gon, comme Michel, est suivi de son armée. 

VI. — Voûte du vestibule, côté nord, rangée infé- 
rieure, au-dessous de la femme poursuivie par le 
Dragon : Glorification de la Vierge (?). 

On croyait, il y a quelques années, qu'il n'exis- 
tait plus que deux compositions peintes de chaque 
côté de la voûte du vestibule; les derniers travaux 
de M. Joly en ont fait découvrir une nouvelle. 

Une femme assise, la tête entourée d'un voile, 
nimbée; la main droite élevée comme pour bénir, 
la gauche rapprochée de la poitrine; la tête et le 
haut du corps se détachent sur une gloire; 
deux anges volent au-dessus, étendant la main 
gauche vers la femme, et relevant la droite, lepoinq 
fermé. A droite de la femme assise, deux per- 
sonnages nimbés semblent s'approcher d'elle et lui 
adresser la parole : le premier, barbu et tonsuré, 
revêtu de l'habit monastique, lient une châsse ou 
un livre ; le second, imberbe, la tête couverte d'une 

11. 



190 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE 

espèce de capuchon, me paraît être une femnie. Un 
peu* plus loin, en arrière, une foule dhommos se; 
presse alentour; à leur tête, on distingue doux 
rois portant des diadèmes. A gauche, on voit plu- 
sieurs personnages tonsurés, conduits, comme il 
semble, par un homme barbu, iatête recouverte d'ua 
capuchon, et tenant, de la main gauche, une ba- 
guette, un sceptre, ou peut-être une crosse. — Il faut 
noter les deux ornements en losange qui se lient au 
nimbe de la femme : ils me sont tout nouveaux, et 
je ne sais comment les expliquer. Tout le bas de 
cette fresque a beaucoup souffert de l'humidité, et 
la partie supérieure elle-même n'est visible que 
depuis le nettoiement dont j'ai parlé. 

L'explication du sujet me semble diflicile. J'avais 
essayé de la chercher dans l'Apocalypse. En effet, le: 
vestibule présentant une suite assez nombreuse de 
compositions tirées de ce livre, il paraissait naturel 
d'y rattacher celle-ci; mais je n'ai pu trouver au- 
cun texte qui s'y appliquât convenablement. Un 
moment j'avais été tenté de voir dans la femme as- 
sise la Grande Prostituée {Magna Meretrix), entou- 
rée de ses adorateurs, et prêle à verser le sang des 
saints qui se présentent hardiment devant elle. 

On a déjà remarqué que le nimbe n'est pas tou- 
jours un attribut de sainteté, puisque la tête du 
dragon en est couronnée. Un signe semblable pou-» 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 101 

vait donc élre donné à la More des abominations. 
Enfin, les deux anges levant leur main dio\le fermée 
me semblaient faire un geste de menace, et je voyais 
en eux les exécuteurs de la sentence divine pro- 
noncée contre Babylone. Mais ni la béte, monture 
de la Grande Prostituée, ni surtout la coupe d'abo- 
mination, son attribut constant et caractéristique 
ne se retrouvent ici; on ne peut admettre qu'on les 
eût omises dans un pareil sujet. D'un autre côté, 
les deux rois et les moines qui environnent la femme 
assise ne sauraient s'expliquer dans cette hypothèse. 
Enfin, le caractère calme, grave et tout religieux de 
cette peinture suffirait seul pour obliger de chercher 
une autre interprétation. 

Pourjusti-fier celle que je crois pouvoir proposer, 
j'ai besoin de rapprocher cette composition de celle 
qui occupe l'intérieur de la niche du narthex. On 
se rappelle que la Vierge du narthex est placée en- 
tre un saint et une sainte agenouillés devant son 
trône. Ce saint et cette sainte, qui occupent une 
place si importante dans la composition du nar- 
thex, je crois les retrouver ici dans les deux person- 
nages debout auprès de la femme assise, et les diffé- 
rences notables qu'on peut remarquer dans leurs 
costumes ne doivent pas surprendre, puisque les 
deux sujets ne sont pas l'œuvre des mêmes artistes, 
et que, suivant toute apparence, ils ont été exécutés 



192 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

à un intervalle de temps considérable. J'ai déjà 
exposé les motifs qui m'engagaient à reconnaître 
dans les deux personnages nimbés du narthex saint 
Savin et sainte Savine. Sans doute une tradition, 
perdue aujourd'hui, associait les deux saints ho- 
monymes au patronage de l'abbaye. 

Je pense donc que cette composition représente la 
glorification de la Vierge. Il était naturel dans l'ab- 
baye de Saint-Savin de placer au premier rang de ses 
adorateurs deux saints de l'ordre de saint Benoît. 
On ne doit pas s'étonner de voir dans la foule qui 
entoure le trône divin un si grand nombre de reli- 
gieux, puisque le peintre travaillait pour des moi- 
nes. Quant aux deux rois, ce sont probablement les 
princes qui ont bien mérité de l'Église, Constantin, 
par exemple, et Charlemagne ; ou bien, si l'on sup- 
pose à l'artiste des sentiments français, ces deux 
monarques seraient Glovis, qui détruisit l'aria- 
nisme, et Charlemagne, qui dota l'Église. 

La composition qui faisait pendant à celle-ci du 
côté du sud est entièrement effacée. L'enduit de 
mortier a disparu même, en grande partie. 

Fresques de la nef. 

Nous suivrons pour l'explication des fresques de 
la nef, l'ordre indiqué par le texte sacré. Voici la 
disposition des peintures dans la nef: 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 193 

La série commence à la rangée supérieure do la 
seconde travée nord du narthex, et se continue de 
gauche à droite ; après la troisième travée, on passe 
à la rangée inférieure du même côté du narthex. 
Il fautensuite remonter h la rangée supérieure des 
peintures de la nef, toujours du côté nord, et les 
suivre de gauche à droite jusqu'au chœur. De là on 
passe à la rangée supérieure du côté sud, et, en 
partant du chœur, on les suit encore de gauche à 
droite jusqu'à l'extrémité du narthex. On revient 
ensuite vers le chœur, du même côté, en partant du 
narthex, et descendant à la rangée inférieure, dont 
les compositions se suivent cette fois de droite à 
gauche. Du côté sud de l'église, les fresques pré- 
sentent donc l'apparence de deux lignes d'écriture 
boustrophédon. De la dernière composition du côté 
sud, il faut passer au côté nord, à partir de l'entrée 
- de la nef, et se diriger vers le chœur. — Je ferai ob- 
server que la disposition des fresques, du moins au 
commencement de la série, contribue à marquer la 
séparation, déjà indiquée par l'architecture, entre le 
narthex et la nef. 

Il est douteux que la première travée, des trois 
qui composent le narthex. ait jamais présenté des 
compositions peintes. Probablement il y avait au- 
trefois une ornementation tracée sur la voûte de 
cette travée, ainsi que dans tout le reste de l'église. 



i94 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN ACE. 

mais je suppose que ce n'était qu'un badigeonnage. 
Quoiqu'il en soit, l'enduit étant entièremeiil déta- 
ché, il ne reste aujourd'hui aucune trace de la dé- 
coration primitive. 

I. — Deuxième travée du narthex, rangée supé- 
rieure ; Création du ciel et de la terre. 

Deux sujets y sont réunis. Le premier paraît être 
la création du firmament ou bien celle de la terre, 
ou plutôt enfin celle des végétaux. La fresque étant 
presque entièrement effacée, on n'aperçoit plus 
qu'une tête dans un nimbe crucifère, quelques traces 
d'un manteau jaune et un arbre. Le second sujet est 
mieux conservé et facile à comprendre : Le Seigneur 
est représenté plaçant le soleil et la lune dans le fir- 
mament. Le soleil est un disque rouge, dans le centre 
duquel on voit un buste d'homme; la lune est fi- 
gurée par un disque jaune, avec un buste de femme 
dont la tête est surmontée d'un croissant. Voilà des ■ 
souvenirs du paganisme encore bien conservés. 

J'ai déjà parlé des formes toutes convention- 
nelles des accessoires. Les arbres ou les plantes 
qu'on distingue dans le fond de cette composition 
sont de véritables hiéroglyphes ; ils rappellent les 
mêmes objets, tels qu'on les trouve exprimés sur 
quelques vases grecs. 

Le haut de la troisième travée du narthex es* 
couvert d'un enduit nouveau, mais personne à 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 193 

Saint-Savin ne se souvienl d'avoir vu les peinliires 
qui devaient occuper cette place. Il est évident 
que la création de l'homme devait être le sujet prin- 
cipal. 

II. — Deuxième travée du narlhex, 2® rangée : 
Trois sujets : A, Sommeil d'Adam ; B, Le Seigneur 
présente Eve au premier homme ; G, Tentation 
d'Eve. 

On remarquera avec étonnement que les deux 
figures nues, Adam et Eve, dans la composition 
centrale, ont l'une et l'autre une barbe naissante 
au menton. J'attribue cette singularité kunrepentir 
du peintre, dont une retouche à la détrempe au- 
rait été effacée parle temps. Je suppose qu'ayant 
d'abord placé, par inadvertance, Adam à la gauche 
du Seigneur, il aura voulu le remettre à la place 
la plus honorable. Son dessin, très-chaste, ne mar- 
quant d'autre difTérence entre l'homme et la femme 
que la barbe au menton, il lui suffisait de donner 
de la barbe à Eve, placée à droite, pour en faire 
un Adam, puis d'effacer la barbe de la figure à 
gauche, pour la changer en une Eve. Probablement 
le mortier était sec quand cette transformation eut 
lieu, et la fresque repoussant, comme cela est iné- 
vitable, Eve est demeurée barbue. Cette explication 
me semble plus vraisemblable que celle qu'on 
pourrait chercher dans l'hermaphroditisme des pre- 



iO() ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

r.:irrs humains, résultant de l'interprétation litté- 
rale du verset 27 au premier chapitre de la 
Genèse. 

Au lieu de représenter le serpent enroulé autour 
de l'arhre de vie, à la manière des modernes, on 
l'a posé droit, dehout sur sa queue. 

m. — Troisième travée du narthex, rangée infé- 
rieure : Trois sujets : A, Tentation d'Adam ; B, 
Reproches du Seigneur ; G, Adam et Eve chassés du 
paradis. 

Toute la partie supérieure de ces fresques est dé- 
truite. Les sujets sont cependant faciles à reconnaî- 
tre. On ne peut savoir si la figure en robe blanche 
et en manteau rouge de la dernière composition 
est le Seigneur, ou bien son ange qui chasse les cou- 
pables du paradis. 

IV. — Nef, première rangée à gauche : Offrandes 
de Gain et d'Abel. 

Vers l'entrée de la nef, il y a une lacune d'un 
ou deux sujets. En cet endroit, il y a une crevasse 
considérable, résultat d'anciennes infiltrations. Le 
morlier s'était détaché presque entièrement alen- 
tour; cependant je me rappelle que, lorsque je vi- 
sitai l'église pour la première fois, on voyait encore 
quelques traces des peintures, et je retrouve même 
dans mes notes l'indication d'un des sujets, qui pa- 
raissait être les travaux des premiers hommes. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 197 

Tout a disparu dans la déplorable restauration 
dont j'ai déjà parlé; on n'aperçoit plus aujour- 
d'hui, et encore très-confusément, que le buste 
d'une femme (Eve) assise et filant avec une que- 
nouille fixée à sa ceinture. 

Le sujet suivant ne peut être méconnu. Abel 
a la tète entourée d'un nimbe qui exprime ici 
sa sainteté. Il présente un agneau en s'enveloppant 
les mains d'une draperie, suivant l'usage ancien des 
sacrifices, conservé dans l'étiquette de quelques 
cours orientales. 11 n'est pas aisé de deviner quelle 
est l'oirrande de Caïn. Ce n'est pas, comme il sem- 
ble, une gerbe de blé. D'après la couleur de l'ob- 
jet qu'il présente, on pourrait croire que c'est une 
masse d'argile.. Peut-être est-ce un vase, ou bien 
encore une grosse racine ; peut-être enfin la teinte 
de l'ébauche (le posch) s'est-elle conservée, la 
couleur appliquée par-dessus ayant été détruite. 
Dans ce cas, on peut admettre que l'offrande 
dfi Gain est une gerbe. L'attitude de Caïn exprime 
assez heureusement le dépit orgueilleux. L'artiste 
l'a représenté chauve ; j'ignore si quelque tradition 
l'y autorisait, ou s'il a voulu marquer ainsi le 
résiîllat de ses fatigues, ou enfin si, au point de 
vuf^ |uiremeiit pittoresque, il a cherché à l'enlaidir 
pour le rendre plus odieux. 

Le Seigneur bénit Abel à la manière latine. 



190 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

V. — Nef, deux sujets : A, Meurtre d'Abel ; B, 
Malédiction de Gain. 

Gain frappe Abel avec une espèce de casse-tête. 

Dans la seconde composition, la tête du fratricide 
est entourée d'un nimbe : c'est le signe dont il 
vient d'être marqué par Dieu. En rapprochant ce 
sujet du précédent, on voit les différentes significa- 
tions du nimbe dans les idées des anciens artistes. 

VI. — Nef, rangée supérieure : Deux sujets: A, 
Unefigure debout, les brasélevés vers le ciel. Prière 
d'Enos ( ? ); B, Vocation de Noé. 

Le premier sujet est douteux ; le second s'expli- 
que par sa position, la composition suivante re- 
présentant l'arche au milieu du déluge. Au lieu 
d'Enos, il faut peut-être voir, dans le personnage 
les bras étendus, Noé invoquant le Seigneur. Quelle 
qu'elle soit, cette figure est d'un très-beau dessin, et 
l'ajustement des draperies d'une rare élégance. On 
remarquera l'ornement très-gracieux du bas de la 
robe ; il est tout à fait hellénique. 

VII. — Nef, rangée supérieure : L'arche. 
' L'arche est figurée comme un grand vaisseau dont 
une des extrémités, la poupe ou la proue, il est 
difficile de le décider, se termine par une tête fan- 
tastique. Cet ornement qui se retrouve, avec 
quelque différence de caractère, dans la tapisserie 
de Bayeux, est évidemment emprunté à l'antiquité 



L'EGLISE DE SAINT-SAVIN. 199 

grecque et romaine. Sur le vaisseau s'ôlève un bâti- 
ment à trois étages. Des animaux de diverses espèces, 
et par couples, paraissent à chaque ouverture des 
deux premiers étages. Noé et sa famille se montrent 
aux fenêtres de l'étage supérieur : ils sont hors de 
toute proportion avec la grandeur de ces fenêtres et 
celle des animaux représentés au-dessous d'eux. 
Toutes les ouvertures de l'arche sont des arcs 
surbaissés. On n'y peut guère voir qu'une fantaisie ou 
bien une maladresse du peintre, car cette sorte d'arc, 
bien qu'elle ne fût pas absolument inconnue au 
xii® siècle \ n'était du moins que très-rarement 
employée. 

Quelles sont ces deux figures qui semblent cher- 
cher à grimper sur le toit de l'arche? Les traditions 
rabbiniques rapportent qu'un géant, s'accrochant à 
l'arche, échappa de la sorte au naufrage. Suivant 
une autre version, des géants auraient essayé de faire 
chavirer l'arche et d'entraîner Noé avec eux dans 
la destruction générale. Serait-ce un souvenir de 
cette tradition que l'artiste aurait retracé dans son 
tableau? Il est impossible de voir dans ces deux 
figures des membres de la famille de Noé, car 
l'Écriture représente l'arche comme entièrement 
fermée jusqu'au retour de la colombe. 

1. On peut en voir un exemple dans l'église de Montmajou», 
près d'Arles. 



200 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Sous l'arche, les flots roulent des cadavres. Les 
vagues sont exprimées par des traits bleus ondulés. 

Un oiseau vole au-dessus de l'arche ; mais la 
couleur est tellement altérée, qu'il est impossible 
de savoir si s'est le corbeau ou la colombe que le 
peintre a voulu représenter. 

VIII. — Nef, rangée supérieure : Deux sujets : A, 
Sortie de l'arche; B, Sacrifice de Noô. 

Dans ces deux compositions, le Seigneur bénit 
Noô à la manière latine. Noé présente une 
colombe blanche. L'arche est entourée d'une nappe 
ou d'un voile qui paraît en être le complément in- 
dispensable, car il se retrouve dans toutes les re- 
présentations figurées du moyen âge. 

IX. — Nef, côté nord, rangée supérieure, et côté 
sud, première travée à partir du chœur, rangée 
supérieure : Deux sujets : A, Noé cultivant la 
vigne; B, Ivresse de Noé. 

Toute la partie inférieure de la première com- 
position est détruite, et le haut n'est visible que 
depuis que M. Joly est parvenu à enlever la couche 
épaisse de lichens et de poussière qui couvrait les 
dernières travées de la nef. 

Noé debout, une large serpe à la main, sous une 
espèce de treille, coupe des grappes de raisin. Le 
nom du patriarche est tracé en lettres jaunes sur 
le fond môme du tableau. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 201 

La disposition de la vigne est fort remarquable. 
Elle est évidemment soutenue par une espèce de 
per(jol(i ou treille italienne. Cette manière de cul- 
tiver la vigne, inusitée en France, me semble carac- 
téristique et je n'ai pas besoin d'insister de nouveau 
sur les conséquences qu'on en dcJtt tirer. Un passage 
de Xénophon indique l'origine de ce mode de 
culture, que l'on voit encore en Grèce et dans une 
grande partie de l'Italie, 

Les premiers mots d'un verset de la Genèse ont 
se rvidetexteau peintre pourlaseconde composition: 
Noé goûle le jus de la vigne. Il est revêtu d'une 
tunique brune et d'un manteau bleu, les jambes 
nues ; de la main droite il tient une grande coupe. 
On aperçoit derrière lui une maison ou plutôt 
une suite de bâtiments renfermés dans une enceinte 
de pierre dont la porte est ouverte. Il est difficile 
de décider, vu le mauvais état de cette peinture, 
si le patriarche est assis , ou bien s'il danse, 
éprouvant déjà les effets du breuvage qu'il vient 
d'inventer. On n'aperçoit pas de siège derrière 
lui, et la complaisance avec laquelle le peintre 
s'est arrêté sur un texte qui plaisait à sa malice 
me disposerait à croire qu'il a voulu s'amuser à 
représenter les premiers symptômes de l'i- 
vresse. — Deux mains appartenant à des figures 
effacées aujourd'hui prouvent que l'artiste avait 



202 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

représenté Noé au milieu de sa famille. 

X. — Nef, côté sud, rangée supérieure : Les fils 
de Noé se moquent de son ivresse. 

Il y a dans la représentation de ce sujet une cer- 
taine naïveté grossière qui peut surprendre, après 
une observation toute contraire que l'on a faite 
au sujet des personnages nus des premières com- 
positions. — Gham, de la main droite, dont un 
doigt est replié, fait les cornes au dormeur, geste 
de mépris fort usité encore en Italie; l'autre main, 
développée perpendiculairement à l'horizon, semble 
indiquer le mouvement de tailler. Tout cela n'a 
pas besoin de commentaire. 

Sem et Japhet ne détournent point la tête et ne 
s'avancent pas à reculons. Le peintre n'a pas suivi 
à la lettre le texte de la Bible. 

Noé est couché sur un matelas recouvert d'un 
drap sur lequel on voit de larges bandes bleues 
ondulées, accompagnées d'autres bandes jaunes 
plus étroites. Le lit semble être en l'air. 

Des femmes sortant de la maison assistent à la 
scène et semblent l'observer avec quelque curio- 
sité. 0« voit que Gozzoli, en plaçant sa Vergognosa 
dans le Campo-Santo, n'a fait que se conformer à 
une tradition déjà conservée. 

A la droite du spectateur est un arbre, ou plu- 
tôt un signe qui doit représenter un arbre. Un aui- 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 203 

mal y est pendu , un chien se dresse comme pour 
le flairer et pour le mordr'e. Faut-il voir là sim- 
plement un caprice, une bamboche de l'artiste, ou 
bien plutôt celte bêle exposée ne rappclle-t-elle 
pas un châtiment infligé par Noé aux animaux qui 
nuisent à la vigne ? Cet animal pendu est un che- 
vreau, je pent-e, et son crime est d'avoir brouté 
les bourgeons de la vigne. Probablement quelque 
réminiscence classique de Bacchus attribuant au 
patriarche planteur de la vigne la haine que les 
l)oëles prêtent au dieu du vin contre le bouc des- 
tructeur des jeunes plants ; ainsi Servius rapporte 
que le bouc était sacrifié à Bacchus comme souvenir 
de la vigne. 

XI. — Nef, côté sud, rangée supérieure : Malé- 
diction de Chara (?). 

La pantomime de cette scène n'est point claire- 
ment exprimée, et, pour l'interprétation que je 
propose, je n'ai d'autre argument à faire valoir 
que l'ordre des tableaux de la nef, qui correspond 
avec celui des textes de la Genèse. Entre l'ivresse 
de Noé et la tour de Babel, deux compositions dont 
les sujets ne sauraient être méconnus, on ne peut 
placer, je pense, que la malédiction de Gham. 

XII. — Nef, côté sud, rangée supérieure :. Tour 
de Babel. 

Parmi les travailleurs qui s'empressent autour 



204 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

de la construction nouvelle, on remarque une es- 
pèce de géant tenant une brique, qu'il passe par- 
dessus la tète de tous ses compagnons. Je crois (ja'on 
a voulu représenter Nembrod le géant, chasseur con- 
tre le Seigneur, Nembrod, suivant une antique Ira- 
dition, avait conseillé la construction de la tour. 

XIII. — Nef, côté sud : Apparition du Seigneur 
à Abraham, auprès du grand chêne de Sychem (?). 

L'arbre, derrière le personnage représenté dans 
une attitude d'adoration devant le Seigneur, me 
paraît un accessoire caractéristique de cette scène. 
Le petit homme qui grimpe à cet arbre est là, je 
pense, uniquement pour servir de terme de com- 
paraison , et montrer la grandeur du chêne de 
Sychem, quercus alta. 

Pour l'interprétation delà composition suivante, 
je crois qu'il faut réunir deux groupes de person- 
nages détachés. J'y suis conduit, non-seulement 
par l'impossibilité d'expliquer séparément le se- 
cond, mais encore par cette considération qu'il 
n'existe aucune division marquée entre les deux 
groupes représentés. On observera que la plupartdes 
compositions qui piécèdent ou qui suivent sont 
séparées les unes des autres, soit par un encadre- 
ment donné par l'architecture, tel qu'un arc-dou- 
bleau, soit par quelque accessoire peint, tel qu'un 
arbre ou une maison. Ici, rien de semblable. Les 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 20d 

deux groupes de figures se touchent, et je ne vois 
aucun motif pour les considérer isolément. Quant 
au sujet, je crois pouvoir afiirmer qu'il est tiré 
de l'histoire d'Abraham; mais sa détermination 
pieuse me paialt ofîrir beaucoup de difficultés, et 
ce n'est qu'une conjecture que j'offre au lecteur. 

XIV. — Nef, côté sud : Abraham et Lot se sé- 
parent. 

Il me semble que le geste du personnage prin- 
cipnl indique la séparation amiable des deux pa- 
triarches. Les deux figures du second groupe se- 
raient Lot et un de ses gendres se dirigeant vers 
Sodome. La porte et la tour marquent une ville ; 
et quant à cette espèce de nain sonnant de l'oliphant 
sur la terrasse du beffroi, il est là, je pense, pour 
faire voir qu'il s'agit d'une ville, et d'une ville 
fortifiée. 

En dessinant cette composition pour l'ouvrage 
déjà cité, M. Gérard Seguin a commis une légère 
en-eur, inévitable en quelque sorte à l'époque oîi 
il travaillait à Saint-Savin. Il n'a vu que deux 
personnages se disposant à entrer dans la ville; au- 
jourd'hui on en distingue au moins quatre. D'après 
son dessin, on pourrait croire que l'un de ces per- 
sonnages est revêtu d'une tunique mi-partie rouge 
et jaune, et d'un pantalon ayant une jambe blanche 
et l'autre jaune. Les vêtements mi-partis , très- 

12 



206 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

communs au xiv® siècle, étaient inconnus, je crois, 
à l'époque byzantine. Dans la réalité, il y a deux 
tuniques, et les jambes appartiennent à deux per- 
sonnages différents. 

Cette composition peut encore recevoir une 
autre explication, mais, à mon avis, moins pro- 
bable que la précédente; on pourrait y voir les 
reproches du pharaon, qui, trompé par Abraham, 
lui vend Sara, qu'il avait prise pour la sœur de ce 
dernier. Mais, outre qu'il est peu vraisemblable que 
cette scène dont le sens mystique échappe à la foule 
ait été choisie de préférence pour être retracée dans 
une église, je ne vois point de personnage portant 
u.iB couronne, et le pharaon ne pouvait être représen- 
té autrement. De plus, si tel était le sujet du tableau 
qui nous occupe, il faudrait supposerque le pharaon 
est le personnage vêtu d'un manteau et qui semble 
s'éloigner du groupe où l'on voit deux femmes. 
Abraham alors serait imberbe, ce qui n'est point 
admissible, puisque, dans la composition précé- 
dente et dans les suivantes, il est représenté barbu 
et dans la force de l'âge. Enfin, la ville et les deux 
hommes qui vont y entrer demeureraient sans 
explication dans cette hypothèse. 

XY. — Troisième travée sud du narthex : 
Défaite des quatre rois par Abraham (?). 

L'action me parait assez clairement exprimée 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 207 

pour laisser peu de doutes sur le sujet. Abraham, 
la lance à la main, à la tête d'une petite troupe 
d'infanterie, poursuit la cavalerie des rois. Lot, 
qui vient d'être délivré embrasse son oncle, qui le 
repousse doucement pour achever la défaite de l'en- 
nemi. Derrière Abraham est une femme tenant une 
lance à la main : c'est sans doute une des captives qui 
a pris celte arme pour l'offrira Lot. Je ne connais 
point d'amazone dans la Genèse; mais il en est si 
souvent question dans tous les romans grecs du 
moyen âge, que des peintres byzantins, ont pu, à 
l'imitation des poêles, se complaire à les représen- 
ter dans leurs ouvrages. 

Aucun des personnages de ce tableau ne. porte 
de cuirasse. AiDraham a la tête couverte d'un casque 
ou plutôt d'une espèce de capuchon d'étoffe ou de 
cuir : telle est la coiffure de ses gens et des cavaliers 
ennemis. Les rois vaincus portent en tête des dia- 
dèmes ornés de pierreries ; quelques-uns de leurs 
soldats ont des boucliers. Il faut noter que pas un 
seul de ces boucliers n'a d'armoiries ni même d'em- 
blèmes. A une époque où cette fresque était bien 
mieux conservée, je me souviens d'avoir remarqué 
que le cavalier vêtu de jaune du premier plan 
n'avait point d'étriers. J'ai déjà indiqué ce qu'il 
faut penser de ce trait d'archaïsme. 

L'absence de mouvement est remarquable dans 



208 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

toule cette composition. Si le lecteur veut bien me 
pardonner mon insistance à lui présenter les mêmes 
observations, je dirai qu'ici, dans los altitudes com- 
passées de toutes ces figures, il me semble retrouver 
quelque trace du système de l'art antique, qui 
évite les mouvements violents, parce qu'ils nuisent 
à la beauté. 

XVI. — Deuxième travée sud du narthex : Mel- 
chisédech donne le pain et le vin à Abraham et le 
bénit. 

Bien que cette fresque soit fort mutilée, le sujet 
ne me semble pas incertain. Les Pères de l'Église 
ont vu dans cette scène une figure de la communion, 
et l'artiste a suivi leur interprétation en mettant 
dans les mains de Melchisédech un calice et un pain 
rond et plat au milieu duquel est tracée une croix. 
Une main divine bénit le grand prêtre et derrière 
lui un chœur d'anges paraît prendre part à la scène 
dans une altitude d'adoration. 

XVII. — Deuxième travée du narthex, rangée in» 
férieure : Abraham refuse la part du butin que lu< 
offre le roi de Sodome (?). 

Tout le haut de celle composition a disparu 
Mais on voit sur son trône, auprès duquel son* 
couchés des bœufs et des moutons, un personnage 
qui s'éloigne du roi ; enfin, la position de ce tableau 
rapproché des précédents, me paraissent des motifs 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 209 

suffisants pour juslilier l'inlerpréUUion que je pro- 
pose. Le roi a un manteau et une chaussure de 
pourpre : on sait que c'était la couleur essentielle- 
ment royale chez les Grecs du Bas-Empire. 

Jusqu'à présent, l'ordre des compositions s'est 
toujours maintenu de gauche à droite; nous de- 
vons à présent suivre l'ordre contraire. 

XVIII. — Troisième travée sud du narthex, ran- 
gée inférieure : Funérailles d'Abraham (?). 

Les deux jeunes gens qui soutiennent le ca- 
davre me déterminent à croire que le sujet de 
cette fresque est l'enterrement d'Abraham. On 
remarque que l'un et l'autre sont vêtus d'une 
tunique sans ceinture : c'est, je crois, un signe 
de deuil. 

XIX. — Nef, côté sud, rangée inférieure : Jacob 
envoie Joseph à Sjchem (?). 

Les compositions suivantes, se rapportant à l'his- 
toire de Joseph, nous donnent, je pense, la clef de 
celle-ci, qui, si elle était isolée, serait d'une expli- 
cation difficile. On pourrait, à la rigueur, y voir la 
bénédiction donnée par Isaac à Jacob ; mais les 
mains du jeune homme sont nues, et il est douteux 
que la main du vieillard soit étendue pour une 
bénédiction. Il fait plutôt uu geste de commande- 
ment ; il montre à son fils la direction qu'il doit 
prendre. D'ailleurs, il faut tenir compte des habi- 

12. 



210 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

tudes du peintre ou de celui qui le dirigeait dans 
ses travaux. On voit qu'il choisit dans l'Ecriture 
quelques personnages à l'histoire desquels il s'atta- 
che particulièrement et qu'il se complaît à dévelop- 
per. C'est ainsi que Gaïn a ét(^ le sujet de deux ou 
trois tableaux. Noé en a inspiré sept; Abraham, 
sept. Nous commençons ici l'histoire de Joseph, 
qui en fournira un aussi grand nombre. 

XX. — • Nef, côté sud, rangée inférieure : Joseph 
vendu par ses frères aux marchands madianites. 

La scène me paraît assez clairement indiquée par 
la pantomime des personnages. Un des marchands, 
saisit Joseph par le bras, tandis que l'un de ses 
frères le pousse par les épaules. 

XXI. — Nef, côté sud, rangée inférieure : Joseph 
vendu à l'eunuque Putiphar par les marchands ma- 
dianites. 

Plusieurs des acteurs de la scène précédente figu- 
rent dans ce tableau. Joseph et les marchands ont 
le môme costume; ces derniers sont revêtus du 
bournous arabe. Il est assez singulier que deux 
compositions presque semblables aient été placées 
de la sorte à la suite l'une de l'autre. C'est pour 
moi une raison de croire que le choix des sujets o, 
été abandonné au peintre. Assurément, si l'abbé de 
Saint-Savin lui avait donné un programme, il au 
rait évité cette espèce de répétition. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 211 

XXII. — Nef, côté sud, rangée inférieure : Josepli 
accusé par la femme de Putipliar, 

Quoique la femme de Putiphar ne tienne point 
le manteau de Joseph, je pense que l'explication 
que je propose est la véritable. Putiphar est proba- 
blement le personnage vêtu d'une longue robe et 
d'une espèce de voile, costume féminin qui rap- 
pelle sa position. L'homme à sa droite est sans doute 
le gardien de la prison royale. 

XXIII. — Nef, côté sud, rangéeinférieure : Deux 
sujets : A, Josephen prison ; B, Joseph conduit devant 
le pharaon. 

L'artiste n'a point suivi fort exactement le texte, 
sacré. En elïet, Joseph a le même costume dans la 
prison qu'en présence du roi. On lit le nom de Jo- 
seph au-dessus de sa tête. Vraisemblablement au- 
trefois les principaux personnages étaient partout 
désignés de la sorte par des inscriptions. Il y avait 
encore au-dessous de chaque sujet une légende ex- 
plicative; mais aujourd'hui toutes ces inscriptions 
sont devenues absolument illisibles, 

XXIV. — Nef, côté sud, rangée inférieure : Deux 
sujets : A. Joseph explique les songe? du pharaon; 
B, Triomphe de Joseph. 

Un des versets de l'Ecriture me parait expliquer 
la présence d'une femme auprès de Joseph et lu 
pharaon. Ce serait cette Aseneth que le roi lui donna 



212 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

en mariage. La forme du char est singulière : il 
n'a |ioinl de timon, mais on voit dessous une pièce 
de bois qui paraît faire office de ressort. 

Il faut maintenant revenir au côté nord de la nef, 
et poursuivre notre examen, en allant du narthex 
vers le chœur. D'abord se présente une lacune con- 
sidérable, à partir de l'arc-doubleau du narlhex. 
L'enduit ancien est complètement disparu. Vient 
ensuite une grande composition trop mal conservée 
pour pouvoir être appréciée ici. Grâce au dernier 
nettoiement, on distingue ou plutôt on devine un 
roi assis sur son trône et plusieurs personnages 
debout auprès de lui. Dans l'étal où se trouve cette 
peinture, toutes les suppositions sont possibles, et 
il est inutile d'en fatiguer le lecteur. Ce qu'on 
peut affirmer, c'est que le sujet est tiré de l'Exode 
et qu'il appartient à l'histoire de Moïse. 

Vers le troisième pilier de la nef commence une 
série de peintures d'explication facile, toutes tirées 
de l'Exode. 

XXV. — Nef, côté nord, rangée inférieure : Pas- 
sage de la mer Rouge. 

Dans la première partie de la composition, on 
voit le pharaon, reconnaissable à son diadème, de- 
bout sur son char, dont les chevaux se cabrent. Un 
ange étend la main vers lui, et les eaux s'élèvent 
pour l'engloutir. L'ange est une invention du pein- 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 213 

tre. C'est, d'ailleurs, une des meilleures figures de 
toute l'église, et son attitude est remplie de noblesse 
et de grandeur. Moïse, tenant on mainsa verge divine, 
est suivi du peuple hébreu, hommes et femmes. La 
colonne de flamme et de fumée sépare l'armée israé- 
lile des Égyptiens. 

La première fois que je visitai l'église de Saint- 
Savin, je remarquai la tunique du pharaon semée 
de paillettes dorées, que l'altération de la peinture 
a fait disparaître aujourd'hui. Peut-être était-ce une 
armure du genre de la cotte d'armes attribuée à 
Philippe le Bel, que l'on conserve au musée de 
Chartres, et dont l'étoffe est doublée intérieurement 
de petites plaques de fer attachées avec des clous 
rivés. Cette sorte d'armure est, je crois, fort an- 
cienne en Asie; on en voit souvent dans les musées, 
qui viennent de la Chine ou du Japon. Les Tartares 
en faisaient usage. Si ces clous n'étaient pas une 
simple broderie, ce serait le seul exemple d'ar- 
mure qu'offriraient les fresques de la nef. 

On entrevoit plusieurs cavaliers, galopant der- 
rière le char du pharaon. Ces figures, bien que 
débarrassées aujourd'hui de la poussière qui les dé- 
robait entièrement à la vue il y a quelques années, 
sont trop effacées pour pouvoir être décrites. Je 
crois pouvoir assurer cependant que le cavalier du 
premier plan n'a point d'étriers. 



214- ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

XXVI. — Nef, côté nord, rangée inférieure : Le 
Seigneur apparuîl à xMoïse sur le mont Siiiaï, et 
lui remet le.s tables de la Loi. 

Après cette composition, il devait y en avoir 
encore une ou deux ; mais tout l'enduit est tombé 
jusqu'au mur du transept, et il ne reste plus la 
moindre trace de peinture. Probablement l'adora- 
tion du veau d'or et la punition des coupables ter- 
minaient la série des peintures de la nef. 

Nous passerons maintenant à celles de la crypte^ 

Fresques de la crypte. 

L — Voûte de l'escalier conduisant à la crypte; 
Le Christ ' dans une gloire, entouré des attributs 
symboliques des quatre évangélistes. Deux vers 
latins étaient tracés autour du Christ; ils sont illi- 
sibles aujourd'hui, à l'exception de quelques mots. 

IL — Crypte, paroi nord, à partir de l'autel : 
Saint Savin et saint Cyprien sont arrêtés par le 
peuple d'Amphipolis et accusés de professer la 
religion chrétienne. 

lïl. — Même paroi : Saint-Savin et saint Cy- 
prien sont conduits devant le proconsul Ladicius. 

1. Dans le chapitre iv de ce travail, j'ai qualifié de grand 
le. Christ peint sur la voûte de l'escalier de la crypte. Cette ex- 
pression doit être rectifiée. Cette figure est de proportion 
médiocre, mais d'un style noble qui trompe sur ses véritables 
dimensions. -, 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 215 

IV. — Crypte, paroi nord, à partir de l'aulcl : 
Les deux saints sont déchirés avec des ongles 
de fer. 

V. — Même paroi : Ils sont ramenés devant La- 
dicius, qui essaye vainement de les faire sacrifier 
à l'idole de Dionysius. 

Les deux personnages derrière saint Savin et 
saint Cyprien sont ou les satellites du proconsul, 
ou, peut-être, Asclepius et Valère, qui n'osent en- 
core se déclarer chrétiens. 

YI — Paroi sud, à partir de la porte en allant 
vers l'autel : Saint Savin et saint Cyprien amenés 
devant le proconsul Maximus, 

VIL — Même paroi : Saint Savin est mis à la 
torture dans mie roue. 

VIII. — Même paroi : Saint Cyprien subit le 
même supplice. 

Quelques mots de la légende écrite au-dessous 
de chaque composition subsistent encore. On voit 
qu'elle était en vers léonins. Voici la seule qui 
existe à peu près intacte : 

Dvm torqvere negant, sanctos tormenta laborant... 

IX. — Même paroi : Saint Savin et saint Cy- 
prien sont exposés dans le cirque. Une lionne et 
deux lions lâchés contre eux leur lèchent lespieds. 



216 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Le proconsul et le peuple attribuent ce miracle à 
la magie. 

On lit ce fragment de la légende : 

...patres (ou plutôt fratres) veneraritvr. 

Une rangée de compositions disposées au-dessous 
des précédentes, et offrant sans doute la suite de 
la légende, a été complètement détruite par une 
inondation dont on conserve encore le souvenir à 
Saint-Savin. On attribue à la même cause la perte 
d'autres peintures qui couvraient la muraille occi- 
dentale du caveau. 

Fresques de la chapelle de saint Marin. 

Décoration de larcature inférieure et d'un tiii- 
meau de cette chapelle. Bien que fort altérées, ces 
peintures nous ont paru dignes d'attention, parce 
qu'elles peuvent donner une idée exacte de l'en- 
semble du système qui a présidé à l'ornementa- 
tion. 

On remarquera dans la coloration de l'ange 
peint à la base du trumeau, l'effet singulier produit 
par le posch, qui a subsisté après la destruction des 
teintes qui le recouvraient. Les carnations esquis- 
sées en rerf prouvent combien était générale la re- 
cette donnée par Théophile et par le moine grec. 



L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN. 217 

Les lûls el les chapiteaux des colonnettes ne pa- 
raissent pas avoir été jamais peints, du moins on 
na pu y découvrir la moindre trace de coloration. 

Les cheveuK blonds de l'ange se confondant 
avec le fond jaune du nimbe, on pourrait croire 
au premier abord que le peintre a voulu le faire 
chauve. 

Post-scriptum. 

Une cinquième visite que je viens de faire à 
l'éLîTise Saint-Savin m'obli^^e à si!2;naler une erreur 
qui m'est échappée dans la première partie de ce 
travail. J'avais cru que la muraille occidentale de 
la tribune n'avait jamais été peinte : M. Joly m'a 
montré des restes certains d'enduit coloré sur plu- 
sieurs pierres de cette muraille. Il est impossible 
aujourd'hui de savoir si cette paroi a été couverte 
de peintures ou simplement badigeonnée. — = Je 
puis afTirmer encore, d'après un dernier examen, 
que tout le vestibule était revêtu de fresques, mais 
il n'y a de conservées ou, pour mieux dire, de re- 
connaissables que celles qui se trouvent entre l'arc- 
doubleau central et la muraille de la nef. 

1845. 



13 



m 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE 



AU MOYEN AGE 



L'art de la fortification, jusqu'à l'invention de 
la poudre, ou, pour parler plus exactement, jus- 
qu'au perfectionnement de l'artillerie, consista 
dans une observation plus ou moins exacte des tra- 
ditions laissées par les Romains. Leurs monuments 
militaires, nombreux en France, servirent , long- 
temps de modèles; entre les forteresses romaines 
et les forteresses du moyen âge, on ne reconnaît 
guère d'autre différence que celles qui résultent 
du changement des mœurs et des institutions. 
D.iiis un castellum antique, le choix du' site, 
l'uniformité des dispositions, la construction mé- 
thodique et régulière, dénotent le vaste système de 



220 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

la cenlralisatioii impériale ; le château du moyen 
<âge offre les mêmes défenses; il a, de même, fossés, 
tours et courtines; mais une certaine rudesse, une 
bizarrerie frappante dans le plan et dans l'exécu- 
tion, attestent une volonté individuelle, et cette 
tendance à l'isolement, si caractéristique de la so- 
ciété féodale. 

Les moyens d'attaque, contre lesquels les ingé- 
nieurs du moyen Age avaient à se prémunir, étaient 
l'escalade ou la brèche, pratiquée soit par la sape, 
soit par la mine, soit par le jeu des machines des- 
tinées à renverser les remparts. Nous parlerons 
ailleurs des opérations de siège: nous nous bor- 
nerons, quant à présent, à remarquer que l'emploi 
des engins ou machines de guterre fut moins fré- 
quent au moyen âge qu'à l'époque romaine. Elles 
jouent cependant un rôle encore important 
dans les sièges des xii* et \m° siècles. Au 
xiv", leur emploi est presque nul, particu- 
lièrement dans le Nord, même au milieu des 
guerres acharnées de la France et de l'Angleterre. 

On peut attribuer ce changement notable dans 
l'art de la guerre à l'affaiblissement lent mais 
continu des traditions romaines; mais il paraît 
plus probable que l'usage des machines de guerre, 
au XII* et au xiii* siècle, avait été introduit 
ou plutôt restauré en Europe, à la suite des re- 



L'ARCniTECT['nE MILITAIRE. 221 

huions que les croisades élahliront cuire les guer- 
riers du Nord et les ingénieurs grecs et musul- 
mans, longtemps les seuls dépositaires des connais- 
sances de l'antiquilé. Cette opinion acquerra 
quelque vraisemblance, si l'on observe que les 
Espagnols, ou plutôt les Maures à leur service, 
construisaient encore des machines au xiv" 
siècle, lorsque l'usage de celles-ci s'était déjà 
perdu en France et en Angleterre '. 

Quoi qu'il en soit, on doit noter qu'au moyen âge 
les moyens de défense étaient supérieurs aux 
moyens d'attaque, et qu'une place était imprena- 
ble de vive force, lorsqu'elle était située dans un 
lieu de difficile accès et que ses remparts étaient 
assez élevés et assez épais pour braver l'escalade 
ou la sape. 

Il n'y a point de caractères particuliers à l'ar- 
chitecture militaire, qui puissent marquer avec 
précision l'âge d'une forteresse. On en est réduit 
à l'observation des indices communs à toute espèce 
de constructions. L'appareil, la forme des arcs, 
le galbe des moulures, fuiiniissent dans l'examen 
d'un monument militaire les mêmes renseigne- 
ments qu'ils offrent pour l'appréciation d'un édi- 
fice civil ou religieux. Naturellement, ces rensei- 

1. Comparez les relations des sièges clans Froissart avoo 
çc les d'Ajala, 



222 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

gnements sont rares dans une construction mili- 
taire, dépourvue, en général, d'ornementation, 
toujours sévère et massive, et qui a pour but prin- 
cipal la solidité et la durée. En outre, les encein- 
tes fortifiées ont éprouvé, pour la plupart, des 
modifications continuelles. Il en est peu qui aient 
été bâties d'un seul jet, et presque toujours elles 
offrent la réunion d'une suite de défenses, ajoutées 
les unes aux autres à mesure que le besoin s'en 
est fait sentir. 



DISPOSITIONS GENERALES 



Le problème dont les ingénieurs de tous les 
temps se sont proposé la solution, est celui-ci : 

« Construire des ouvrages qui puissent se proté- 
ger les uns les autres, et cependant susceptibles 
d'être isolés, en sorte que la prise de l'un n'entraîne 
pas celle des ouvrages voisins. » 

D'où résulte ce corollaire : « que les ouvrages 
intérieurs doivent commander les ouvrages exté- 
rieurs. » 

L'architecture militaire du moyen âge présente 
l'application continuelle de ces principes. 

Dès les temps les plus reculés, toute fortification 
permanente se composait : 

1° D'un fossé continu, 

2° D'une enceinte continue, 

3° D'un réduit où la garnison trouvait un refuge 
après la prise de l'enceinte, 



2ii ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Dans les villes, ce réduit était une citadelle; dans 
les châteaux, un donjon, c'est-à-dire une tour plus 
forte que les autres, indépendanlc par sa situation 
et par sa construction. Ces dispositions s'appliquent 
aussi bien aux fortifications du moyen âge, qu'à 
celles de l'antiquité. 

Les premières enceintes fortifiées du moyen âge, 
surtout celles des châteaux, ne furent formées que 
d'un parapet en terre, bordé par un fossé et cou- 
ronné de palissades, de troncs d'arbres, de fagots 
d'épine, ou quelquefois môme de fortes haies vives. 
Au centre, s'élevait une tour en maçonnerie, soli- 
dement bâtie et entourée d'un fossé, comme l'en- 
ceinte extérieure. La plupart des villes, ayant eu 
de bonne heure, soit des enceintes romaines, soit 
des remparts construits sous l'influence des arts de 
Rome, ne s'entourèrent pas de ces fortilications 
barbares , qui furent principalement à l'usage 
des seigneurs ou chefs militaires vivant à la cam- 
pagne. 

Aux parapets en terre , on substitua, dans la 
suite, des murs de pierre, flanqués de tours plus 
ou moins espacées; on multiplia le nombre des en- 
ceintes, et l'on augmenta la hauteur des donjons. 
Vers la fin du xii" siècle , les ingénieurs re- 
cherchaient avec curiosité les ouvrages anciens sur 
l'ait de la guerre, et l'on a lieu de croire qu'à cette 



L'ARCIIITECTLUE MILITAIRE. 22o 

époque on remit en pratique les principaux pré' 
ceples, consignés dans les écrivains militaires la 
tins ou grecs, préceptes qui, d'ailleurs, paraissent 
n'avoir jamais été complètement oubliés en France. 
Geoffroy Plantagenet lisait Végèce, en faisant le 
siège de ^lontreuil-Bellay \ 

1. Bodiu, liecherclies hiUorigues sur V Anjou. T. I, p. iCu. 



TI 



SITUATION 



Avant d'étudier en détail toutes les parties qu' 
composent une forteresse, on doit dire quelques 
mots des emplacements qu'on regardait, au moyen 
âge, comme favorables à la défense. 

En pays de montagnes, on recherchait de préfé 
rence une espèce de cap ou de plateau étroit, s'a- 
vançant au-dessus d'une vallée, surtout si des es- 
carpements naturels le rendaient inaccessible de 
presque tous les côtés. 

Rarement on bâtissait les châteaux sur des cimes 
élevées; on préférait les construire à mi-côte, soit 
pour la facilité des approvisionnements, soit pour 
ne pas se priver des moyens d'avoir de l'eau com- 
modément. On bâtissait même dans les vallées ; 
mais c'était, en général, quand elles offraient de 
ces passages naturels dont la possession assure de 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 227 

grands avantages pour préparer uu pour repousser 
une invasion. D'ailleurs, on était assez indifîércnt 
sur le voisinage des hauteurs qui dominaient les 
enceintes fortifiées, pourvu qu'elles fussent hors 
de la portée, assez faible, des machines en usage 
alors pour lancer des traits. 

En plaine, on choisissait les bords des rivières, 
surtout les îles et les presqu'îles qu'on pouvait 
facilement isoler, et qui commandaient la naviga- 
tion. 

Faute de rivière, on recherchait le voisinage d'un 
ruisseau qui remplît les fossés d'eau, ou bien d'une 
Loue profonde, obstacle tout aussi efficace que 
l'eau; enfin, une butte isolée, élevée de quelques 
mètres, était considérée comme une bonne posi- 
tion, que l'on s'efforçait d'améliorer encore, en 
augmentant artificiellement la raideur des pentes. 
D'ordinaire même, on élevait une motte, ou butte 
factice, pour y placer le donjon ou la principale 
tour d'un château. 

Quelques-unes de ces mottes paraissent avoir été 
des lumulus antiques. Il faut bien se garder de 
généraliser ce fait, assez rare, mais qui, pour cela 
même, mérite d'être mentionné. 



m 



DIVISIONS l'RINCIPALES 



Les parties principales et caractéristiques d'un»» 
forteresse, au moyen âge, à commencer l'examen 
par l'extérieur, peuvent être rangées dans les di 
visions suivantes : 

1. — Fossés. — 2. Ponts. — 3. Barrières 
ou retranchements extérieurs. — 4. Portes. — 
5. Tours. — 6. Couronnement, créneaux, plates- 
formes, etc. — 7. Courtines. — 8. Fenêtres, 
meurtrières. — 9. Cours intérieures. — dO 
Donjon. — 11. Souterrains. 

1. — Fossés. 

Les plus anciens fossés étaient creusés dans la 
terre et dépourvus de revêtements, du moins du 
côté de la campagne, car, du côté de la place, les 
murs, s'élcvanl verticalement ou en talus fort 



l'ARCHITECTURE MILITAIRE. 229 

raide, formaient un des bords du fossé. L'incli- 
naison des bords opposés était celle qu'exigeait la 
nature des terres excavées \ 

Dans les châteaux plus modernes, la contres- 
carpe, ou le bord extérieur du fossé, est revêtue 
de maçonnerie. Quelquefois c'est un mur vertical, 
plus souvent un talus. Il est fait mention de fossés 
en terre à parois verticales, mais alors probable- 
ment les terres étaient retenues par des madriers, 
et il est présumable que ce n'était qu'une disposi- 
tion temporaire adoptée au moment d'un siège. 
On les désignait par le nom de fossés à fond de 
cuve. 

La profondeur d'un fossé et sa largeur étaient 
proportionnées à la hauteur des murs et à l'impor- 
tance de la forteresse. Dans tous les cas, la con- 
trescarpe devait être à portée des traits lancés des 
remparts. 

1. Voir dans la Chronique de du Guesclin, l'accident qui 
occasionna la prise de Saint-Sévère. Un chevalier français, 
nommé Geoffroy Payen, se promenait le long de la contres- 
carpe. 

Geoffroy ot une hache dont le tranchant li.isi; 

Un bout sur le fossé en la terre feri. 

La terre de la contrescarpe cédant, la hache tomba dans la 
fossé; pour la reprendre, Payen y descendit, malgré les traits 
des Anglais. 11 demanda une échelle pour remonter. On la lui 
apporta. Alors, la trouvant assez haute pour atteindre le rem 
part, il monta bravement à l'assaut, entraînant à sa suite toute 
l'armée française. (Cuvelier, T. II, p. 224). 



230 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Autant que la chose était possible, les fossés 
étaient remplis d'eau, ou, du UT^iViS, susceptibles 
d'être inondés au besoin. Quelquefois l'eau bai- 
gnait le pied des remparts; d'autres fois elle rem- 
plissait seulement la cunette^ c'est-à-iire un canal 
pratiqué au milieu du fossé, entre deux berges qui 
restaient à sec. 

Lorsque les fossés étaient dans une telle situa- 
tion qu'ils ne pussent jamais être inondés, les 
difficultés naturelles du terrain rendaient presque 
toujours cette précaution inutile, et d'ailleurs on 
y suppléait, soit par une profondeur plus grande, 
soit par l'emploi de chausse-trapes , de pieux 
aiguisés, etc., cachés sous les herbes qui tapissaient 
le fond du fossé. 

Outre l'eau destinée à remplir la cunette du 
fossé, et qu'on prenait, comme il semble, assez 
peu de soin de renouveler, ce fossé recevait encore 
les égouts du château. Les ouvertures des canaux 
qui y portaient les immondices étaient soigneuse- 
ment munies de grilles et de hérissons. 

L'absence de fossé est une exception rare, même 
dans les châteaux situés sur des hauteurs oîi des 
escarpements abrupts paraissent rendre cet obsta- 
cle tout à fait superflu. Presque toujours, à moins 
que les remparts ne s'élevassent au bord même 
d'un précipice, s'il restait un peu de terrain uni 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 231 

entre les escarpements et l'enceinle, on regardait 
comme indispensable de creuser un fossé. En effet, 
la destination de ce genre de défenses était princi- 
palement d'empêcher l'assaillant de conduire au 
pied du mur ses machines de siège ou ses mineurs. 
Aussi, la première opération de celui-ci était de 
combler le fossé, et de niveler le terrain jusqu'en 
bas du rempart. 



2. — Ponts. 

Un pont porté sur des piles, ou, plus rarement, 
une espèce de môle traversant le fossé, donnait 
accès dans la place. Quelquefois, en excavanl le 
fossé, on ménageait une langue de terre, qui ser- 
vait de passage; mais, d'ordinaire, on préférait un 
pont léger, qui oiîrait l'avantage de rétrécir le 
passage, et qui, en cas de siège, était détruit ou 
retiré à l'intérieur. 

Dans les monuments figurés, dans la tapisserie 
de la reine Mathilde, par exemple, on voit des 
ponts semblables qui ne paraissent composés que 
d'une seule planche. On peut y observer que l'ex- 
trémité qui aboutit à l'enceinte fortifiée est plus 
élevée que l'autre. Le but de celte disposition 
s'explique suflisamment. On doit y remarquer en- 



232 ÉTUDES SUR LES aRTS AU MOYEN AGE. 

core des espèces de marches destinées à assurer 
le jias des chevaux. 

Bientôt on imagina de construire des ponts, 
dont le tablier pouvait se relever au besoin, et, de 
la sorte, fermer le passage. Cette invention, qu'on 
nomma pont-levis, se perfectionna rapidement. Le 
tablier mobile fut manœuvré par un système de 
contre-poids, en sorte qu'un effort, même assez 
faible, suffît pour le lever ou l'abaisser. 

Il est fort rare aujourd'hui de retrouver d'an- 
ciens ponts-levis. On reconnaît qu'ils ont existé, à 
de longues ouvertures percées dans les murs, au- 
dessus de la porte, et dans lesquelles se mouvaient 
sur un axe les flèches, c'est-à-dire les poutres for- 
mant le levier auquel le tablier mobile était sus- 
pendu. 

Si le pont-levis était très-léger, comme ceux qui 
étaient destinés à donner passage à des hommes de 
pied seulement, les poutres étaient remplacées par 
une armature en fer moins compliquée et d'une 
manœuvre plus facile. 

Lorsque, au lieu d'un fossé, il s'agissait de tra 
verser quelque obstacle plus considérable, tel 
qu'un large ravin, ou bien une rivière, un pon< 
solide en pierre était substitué aux ponts de char 
pente, réservés aux fossés d'une lai'geur médiocre. 
Alors, par des dispositions parlicuiières, on s'étu 



L'AHCIlITECTL'nE MILITAIRE. 233 

(liait à rendre le passage dangereux et difficile 
pour l'ennemi. Presque toujours on élevait forte- 
ment le milieu du pont, et l'on y plaçait une tour 
sous laquelle il fallait passer; d'autres tours dé- 
fendaient les extrémités du pont, le tablier était 
très-étroit, et souvent interrompu par des ponts- 
levis en avant et en arriére des tours. Ces ponts 
étaient quelquefois construits pour favoriser le pré- 
lèvement d'un péage. Dans ce cas, ils peuvent se 
rencontrer fort éloignés de toute autre fortification. 
Quelques châteaux situés sur le bord d'une rivière 
levaient un impôt sur la navigation, au moyen 
d'un barrage ou estacade qui ne laissait un passage 
qu'assez près des remparts pour que les bateaux 
ne pussent se soustraire au payement du droit 
fixé. 11 y avait, par exemple, un barrage sur la 
Seine, auprès du Château-Gaillard. Dans quel- 
ques provinces, on voit le tablier des ponts affecter 
en plan la forme d'un Z \ et l'on pensait sans 
doute que cette disposition devait rendre plus dif- 
iicile une surprise, telle qu'en auraient pu tenter 
des hommes à cheval se lançant au galop pour 
forcer le passage. 

1, Il y en a beaucoup d'exemples en Corse, du xv<^ ot du 
xvi"^ siècle. 



234 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 



3. — Retranchements extérieurs, barrières, barbacanes, 
poternes, etc. 

Au del>à du fossé, à la tête du pont, on élevait 
un ouvrage plus ou moins considérable, dont la 
destination était de protéger les reconnaissanees et 
les sorties de la garnison. Quel(|uefois il se com- 
posait d'une ou de plusieurs tours, ou même d un 
petit château, auquel on donnait souvent le nom 
de bastille ' . 

Plus fréquemment, surtout dans les châteaux 
Je moyenne grandeur, on se contentait d'une ou de 
plusieurs enceintes de palissades. 

Les peintures, les tapisseries, les bas-reliefs 
peuvent fournir d'utiles renseignements sur les 
ouvrages de cette espèce, encore assez imparfaite- 
ment connus. Autant qu'on en peut juger par les 
récits des historiens, on doit se représenter ces 
sortes de fortifications comme une suite de bar- 
rières les unes derrière les autres. C'était là que 
s'engageaient les premiers combats, et, d'ordi- 
naire, l'assaillant commençait ses opérations par 
détruire ces postes avancés. On leur a donné 

1. Voir, dans Ayala, Cronica del reij don Pedro, les sièges 
de Toro et de Tolède, qui commencèrent par des attaques 
cuiiU'e les tours >crv"ant de 'été de pont. 



I 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 233 

plusieurs noms, tels que barrière, harbacane, po- 
terne, et il n'est pas facile de les distinn:uer. Il 
parait cependant que le mot de poterne s'appliquait 
l)lus particulièrement à une espèce de porte déro- 
Lée donnant accès sur le fossé, et aux ouvrages qui 
la défendaient. 

Une forteresse située sur une hauteur escarpée 
avait souvent une barbacane qui donnait sur la 
plaine et se lî^iit au corps de la place. C'était 
comme un long passage entre deux murs, quelque- 
fois flanqués de tours, et se terminant par une 
sorte de fort détaché. On voit une disposition de 
cette espèce, dans les fortifications de la cité de 
Carcassonne, du côté qui fait face à la ville mo- 
derne. 



4. — Portes. 

Après avoir franchi le fossé, on arrivait à la 
porte de l'enceinte principale. La même observa- 
tion qui avait fait construire des ponts en zigzag, 
avait fait reconnaître qu'il ne fallait point placer 
la porte dans l'axe du pont, mais à gauche de ce- 
lui-ci. La porte s'ouvrait à gauche, parce qu'on 
obligeait ainsi l'assiégeant de présenter aux rem- 
parts son flanc droit qui n'était point couvert par 



23(; ÉTI'DES SUR LES ARTS AL' MOYEN AGE. 

les grands boucliers, noimnùs pavois, qu'on portait 
dans les sièges. Cette disposition, qu'on peut re- 
marquer d(\jà dans les forlilicalions des Romains, 
paraît leur avoir été empruntée, ainsi que beau- 
coup d'autres, par les ingénieurs du moyen âge : 
< Curandum maxime videtur... uti portarum iti- 
nera non sint directa, sed beva ; namque tum 
dextrum latus accedentibus quod scuto non erit 
tectum, proximum eritmuro'. » 

La porte d'un cbàteau est presque toujours 
placée dans un massif épais formé par deux tours 
que lie entre elles un corps de bâtiment plus ou 
moins considérable. Elle présente un passage, assez 
étroit, qu'on pouvait fermer à ses deux extrémités 
et quelquefois même au milieu. Ce passage traverse 
souvent une ou plusieurs petites cours, comprises 
dans l'intérieur du massif dont nous venons de 
parler. 

Une autre disposition paraît avoir existé dans 
plusieurs châteaux, mais on ne pourrait en citer un 
exemple bien conservé en France. Le type qui re- 
présente le mieux ce mode de fortification, est une 
porte du xiv* siècle , existant encore aujour- 
d'hui dans la ville d'Avila, en Espagne; les deux 
tours, entre lesquelles s'ouvre la porte, se projet- 

1, Yitruve, î, 5, 



L'ARCniTECTl'RE MILITAIRE 237 

tonl Pli avant de l'enceinte continue; un passage 
assez étroit conduit à la porte. Le pont sert non- 
seulement à établir une communication entre les 
doux tours, mais encore à recevoir des soldats qui, 
à l'abri de forts parapets, pouvaient contribuer, 
d'une manière Irès-efficace, à la défense de la 
porte. 

Presque tous les cbâleaux ont deux portes, l'une 
grande, l'autre petite, très-rapprochées l'une de 
l'autre. La première était pour les chars et les ca- 
valiers, la seconde pour les hommes à pied. La 
prudence, cette vertu si nécessait-e au moyen âge, 
é'xigeait que la grande porte ne s'ouvrît qu'en cas 
d'absolue nécessité. 

Dans les maisons partie "''lèrps, -<n iroave assez 
fréquemment ces deux portes. La maison de Jac- 
ques Cœur, à Bourges, et l'hôtel de Sens, à Paris, 
en offrent des exemples remarquables. Le pont-le- 
vis, une fois relevé, faisait en quelque sorte l'office 
d'un large bouclier opposé à l'ennemi; mais celui- 
ci, avec des crocs, à force de bras, ou bien avec des 
machines, pouvait parvenir à l'abaisser, en rom- 
pant les chaînes qui le tenaient suspendu. Il fallut 
donc opposer un autre obstacle. Ce fut la herse, es- 
pèce de lourde grille en fer, ou bien un système de 
pieux indépendants; cette seconde espèce de clôture 
se nommait une or^ue ou une sarrazine, expression 



238 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

qui semblerait indiquer que cette invention avait 
une origine orientale. Cette machine s'élevait ou 
s'abaissait, en glissant dans des rainures prati- 
quées aux parois des murailles du passage. On éle- 
vait la herse à l'aide d'une machine, et, à l'appro- 
che d'un danger, on la laissait tomber. Dès ce mo- 
ment, le passage était fermé, et il fallait briser la 
herse pour pénétrer plus avant, car il était im- 
possible de la relever à l'extérieur. 

Les hommes qui manœuvraient la herse étaient 
placés dans une salle supérieure ou quelquefois à 
côté de la porte. Des ouvertures étroites, percées 
dans la muraille, leur permettaient d'observer ceux 
qui se présentaient sur le pont-levis. 

Outre la herse, pour défendre l'entrée d'une 
place, on employait encore des portes massives en 
bois, hérissées de clous, ou revêtues de lames de 
fer. Presque toujours il y avait deux portes, u j à 
chaque extrémité du passage. On en voit un exem- 
ple au château de Saint-Sauveur-le-Vicomte. 

Si quelque accident ou quelque ruse de l'en- 
nemi venait à empêcher la manœuvre de la herse, 
on avait ménagé des moyens de défense dans l'in- 
térieur môme du passage. On se servit souvent, 
avec succès, dans les surprises, de charrettes qui, 
conduites sous le passage de la porte, empêchaient la 
herse de s'abaisser. Des ouvertures dans les voûtes 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 239 

OU dans les plafonds permettaient aux dél'enseurs 
de la place de tirer à couvert sur l'assaillant. On 
voit aussi, dans quelques châteaux, des balcons 
soutenus sur des consoles, disposés dans les passa- 
ges des portes, peur recevoir des hommes d'armes 
qui, de cette position élevée, combattaient avec 
avantage. 

Enfin, aussitôt que les armes à fewi furent en 
usage, des meurtrières percées dans les murs laté- 
raux, et même des embrasures pour des canons, 
complétèrent les moyens de défense, accumulés, 
comme on voit, à l'entrée des places fortes. 

Une partie de ces dispositions se conserva long- 
temps dans l'intérieur même des villes. J'ai déjà 
cité l'hôtel de Sens, qui marque, en quelque sorte, 
le passage de l'architecture militaire à l'architecture 
civile : on peut remarquer les meurtrières percées 
au sommet des ogives de ses deux portes; la prin- 
cipale devait servir pour une arnie à feu. 

Nous avons parlé de salles où se tenaient les 
gens chargés de lever ou d'abaisser la herse. Elles 
servaient aussi de corps de garde. On y trouve de 
vastes cheminées, quelquefois des bancs de pierre 
et des niches qui contenaient les râteliers d'armes. 



2i<; ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 



Tours 



Nous ne nous occuperons, dans cet article, que 
des tours qui flanquent l'enceinte continue et qui 
se lient à un système de fortifications plus ou moins 
étendu. Leur usage principal était de protéger les 
angles de l'enceinte, plus exposés que les fronts, 
attendu qu'ils ne peuvent présenter à l'ennemi 
qu'un fort petit nombre de défenseurs. On espaça 
encore les tours, de distance en distance le long des 
murailles de l'enceinte, afin d'en augmenter la 
force, de défendre l'accès des fossés et de donner 
les moyens de prendre en flanc les soldats qui 
voudraient assaillir le rempart. Dans ce dessein 
on leur donna souvent une saillie considérable. 

En outre, les tours, s'élevant, en général, au- 
dessus des murailles, formaient comme autant de 
petites forteresses, où quelques hommes pouvaient 
résister avec succès à un grand nombre ; enfin, les 
tours servaient encore de logements et de magasins. 

Les tours sont tantôt verticales, tantôt elles af- 
fectent la forme d'un cdnc tronqué ; souvent on a 
combiné ces deux dispositions en élevant un rein- 
part vertical sur une base conique, ou bien en forme 
de pyramide. 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE 241 

A l'extérieur, les murs sont lisses, ou quelque- 
fois ronforcésdecontre-fnrls plus ou moins saillants. 
La [x'ésence de ces contre-forts indique une con- 
struction fort ancienne. Nous ne croyons pas qu'on 
en trouve d'exemple postérieur au xii" siècle. Ils 
sont toujours très-épais, surtout à leur base. 

On observe la plus grande variété dans la forme 
des tours, aussi bien que dans leurs dimensions et 
leur appareil. La plupart sont rondes ou carrées; 
mais on en voit de semi-circulaires, de prismati- 
ques, de triangulaires, d'elliptiques. 

Quelques-unes présentent, à l'extérieur, un an- 
gle aigu perpendiculaire à l'enceinte; telles sont 
//lusieurs tours du cbâteau de Loches et la tour 
Blanche ou le donjon d'Issoudun. Probablement, 
on avait adopté cette forme pour empêcher l'enne- 
mi de seservir du bélier. En effet, contre l'angle 
saillant, le bélier ne pouvait agir efficacement, et, 
s'il était dirigé à droite ou à gauche de cet angle, 
les hommes, qui le manœuvraient, prêtaient le 
flanc aux traits des assiégés placés sur les cour- 
tines. 

Mais cette forme bizarre doit être considérée 
comme une exception. Toutefois, il semble qu'il 
n'y ait jamais eu de forme généralement préférée, 
et que le caprice des ingénieurs, beaucoup plus 
que l'cxpùriencc, ait iuit adopter tel ou tel mode 



242 ETUDES SUR LES AI'.ÏS AL' MOYEN AGE. 

de construction. Il existait à Beaucaire, en 1216, à 
l'époque du siège de cette ville par le jeune comte 
de Toulouse, une tour triangulaire dont les angles 
étaient abattus; mais son couronnement semble 
plus moderne. 

On voit des tours ouvertes à l'intérieur, mais, 
ordinairement, elles ne dépassent pas la hauteur 
des murailles d'enceinte, et ne sont alors, à pro- 
prement parler, que des saillies du rempart. 

On adopta cette disposition, sans doute parce 
qu'avec une moindre dépense on obtenait la plupart 
dos avantages qu'offraient les tours ordinaires. 
Cependant les tours fermées furent toujours d'un 
usage plus général, et elles étaient justement re- 
gardées comme plus fortes que les précédentes. 



6. — Couronnement, créneaux, etc. 

Les créneaux sont des espèces de boucliers en ma- 
çonnerie, élevés sur un parapet et espacés, les uns 
des autres, d/j manière à couvrir les hommes qui 
bordent le rempart, et à leur permettre de se sci- 
vir de leurs armes, dans les intervalles qui sépa- 
rent ces boucliers. 

L'usage des créneaux est fort ancien, et, dès le 
temps d'Homère, on leur donnait différents noms 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 243 

qui semblent indiquer des virictês de forme et de 
destination *. 

En général, ils sont rectangulaires, assez élevés 
au-dessus du parapet pour couvrir un homme, et 
espacés suivant la nature des armes employées à 
l'époque où ils furent construits. D'ordinaire, le 
vide entre deux créneaux est moindre que la lar- 
geur de l'un d'eux. 

A des époques, même assez anciennes, on a 
donné, aux créneaux, des formes variées. On en 
voit dont l'amortissement est en ogive, ou décrit 
par une courbe quelconque; d'autres, et surtout 
dans les pays oîi l'influence arabe s'est fait sentir, 
sont dentelés ou découpés de différentes manières. 

On en voit aussi qui sont couronnés par une 
espèce de pyramidion, ou qui portent un rebord 
saillant ou une sorte de corniche. 

On observe souvent des meurtrières percées dans 
les créneaux; mais il est fort douteux quo cette dis 
position soit antérieure à l'usage des armes à feu. 

Au moment d'un siège, on obstruait, avec des 
cliausse-trapes, ou des branches d'arbre aiguL 
sées, les intervalles entre les créneaux, surtout 
lorsqu'une escalade était à craindre. 

Les portes et les fenêtres, placées à une liau- 

1. IlMde, XII. :.^58. 



2'ti. EïrUES SUR LES ARTS AU MOYEN' AGE. 

tcur OÙ rescahule était possible, furent dérendues 
debonneheurc piirdes balcons munis d'un parapet 
élevé et à jour tJans la partie inférieure. 

De là, on pouvait lancer, à couvert, des projec- 
tiles sur les ennemis qui tentaient de pénétrer par 
ces ouvertures. Nous avons donné le nom arabe de 
moucharaby à ces balcons, qui paraissent emprun- 
tés à l'Orient. Bientôt, on imagina de les multi- 
plier et d'en garnir tout le haut d'une muraille. 
On les appelle machecoulis ou mâchicoulis, lors- 
qu'ils forment ainsi un système de défense con- 
tinu. L'emploi n'en devint général qu'au xiv* 
siècle. On en trouve cependant des exemples plus 
anciens, notamment à Aigues-Mortes et au Puy. 
Ces derniers, qui datent probablement du xii* 
siècle, sont les plus anciens que l'on connaisse. 

La plupart des mâchicoulis consistent en un 
parapet, souvent crénelé, et porté sur une suite de 
corbeaux ou de consoles médiocrement espacés. 

Ailleurs, une espèce d'arcade, jetée contre les 
contre-forts extérieurs d'un rempart, supporte le 
parapet, et tout l'espace vide compris entre deux 
contre-forts pouvait servir à jeter des projectile; 
considérables, tels que de grandes pièces de bois. 
On voit , au château des papes, à Avignon , 
et dans le bâtiment de l'évêché, au Puy, des 
jïjachicoulis disposés de la sorte. Au Puy, les 



L'ARCHITKCTCRE .MILITAIRE. 245 

contre-forls sont dùrcncliis par des moucharabys. 

La forme des arcs, qui unissent quelquefois les 
consoles ou les contre-fortset qui forment l'ouverture 
verticale des mâchicoulis, ou, à leur défaut, l'orne- 
mentation qui rappelle ces arcs, peut, dans beau- 
coup de cas, indiquer, avec quelque précision, l'épo- 
que à laquelle ils appartiennent. D'abord, ces arcs 
sont en plein cintre, puis en ogive en tiers-point, 
ensuite en ogive à contre-courbe, enfin ils revien- 
nent au plein cintre. 

Souvent, les mâchicoulis reçoivent des moulures 
et des sculptures, et deviennent dans les construc- 
tions civiles un simple motif d'ornementation. 

En cas de siège, pour augmenter la hauteur des 
tours ou pour suppléer à l'insuffisance de leurs cou- 
ronnements, on élevait des échafauds en bois, sur 
lesquels se tenaient les hommes d'armes. Dans 
beaucoup de forteresses anciennes, des trous ou des 
corbeaux, disposés dans la maçonnerie de dis- 
lance en distance, paraissent avoir servi à soutenir 
ces échafauds, que l'on plaçait aussi, comme il 
semble, à l'extérieur des murailles qui n'avaient 
point de mâchicoulis. C'est probablement à ces 
charpentes improvisées, que les mâchicoulis en 
pierre ont dû leur origine. Le nom de ces écha- 
fauds était hourd, hurclel ; en lalm, hurdicium. Le 
verbe hurdnre exprime l'action d'employer ce 

14. 



246 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGh. 

moyen de défense. Du C;inge traduit à tort, ce nous 
somhlc, \e mol hurdicium par cratis lignea qua ob- 
ducebantnr mœnia, ne ah arietibiis (œderentur. Les 
citations suivantes peuvent indiquer plus exacte- 
ment le sens de ce mot : 

HurJari turres et propugnacula, muros 
Subtus fulciri facit... 

{Philippidos.) 

Les mots propugnacula et turres indiquent des 
échafauds placés au sommet des remparts, et très- 
dilTérents des dispositions de défense de la partie 
basse des murailles ptay(^es en dessous. 

« Attornati siuit 4 homines ad uiium quemque q)iarnellu))l 
custodiendum et hurdandum. » (Charte citée par Du Gange, 
au mot HuRBiciuM.) 

Par trois fois fut évidemment monstrée (la sainte Véronique) 
A tout le peuple, en moult grant révérence, 
Par un évesque, sus un hourt, à l'entrée 
De Saint-Pierre... 

(Saint-Gelais.) 

Le mot hourd appartient à la langue d'oïl. Dans 
la langue d'oc, on se servait du mot cadafalcs, cc- 
dafaux, échafaad. 

Mas priraier faisam mur sans caus et sens sablo, 
Ablos cadafalcs dobles et ab ferm bescaio. 

« Faisons d'abord des murs sans chaux ni sable, avec dos 
échafauds doubles et des escaliers solides. » 

(Histoire de la croisade contre les Albigeois. N. .3988.) 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 24-7 

Une miiiialiirt' du xv* siècle, représentant 
l'enceinte de la ville de Moulins, semble figurer 
également ce système de fortifications en bois, que 
l'on établissait en temps de siège. 

Ainsi qu'on l'a vu précédemment, les tours 
étaient les parties de la fortification qui contri- 
buaient le plus efficacement à la défense d'une 
forteresse. Leur sommet devait donc recevoir un 
certain nombie d'hommes, ainsi que des machines 
et des provisions de pierres et d'autres projectiles. 
Aussi, les tours étaient-elles couvertes par des 
terrasses, soit voûtées, soit soutenues par une forte 
charpente. Malgré le danger du feu, beaucoup de 
tours n'avaient que des plates-formes en bois. 

Les tours furent quelquefois couvertes de toits 
coniques, les uns portés sur le sommet des cré- 
neaux, les autres disposés en arrière, de manière 
à laisser un passage libre autour du parapet. 

Ailleurs, une galerie circulaire, percée de nom- 
breuses fenêtres, tenait lieu de plate-forme, et, 
comme dans les exemples précédents, la tour était 
surmontée par un toit conique. 

Au reste, nous avons lieu de croire que ces toits 
coniques sont rarement des dispositions originelles, 
et nous pensons qu'on en trouverait difficilement 
des exemples avant le xv" siècle. 

Sur le sommet des tours, et parfois sur les 



24S ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

courtines, notamment aux angles saillants d'une 
enceinte, on trouve souvent de petites guérîtes en 
pierre, destinées à abriter les sentinelles chargées 
d'observer les mouvements de l'ennemi par des 
ouvertures percées de tous les côtés. On appelle 
échangiiettes ces petites constructions, ordinaire- 
ment de forme ronde, et terminées par une calotte 
revêtue de dalles. 

Il faut se garder de les confondre, soit avec les 
lanternons qui surmontent les cages d'escalier, et 
qui ont pour but d'empêcher la pluie de tomber 
dans l'intérieur, soit avec les tourelles, placées aux 
angles des tours, et remplissant à l'égard de ces 
dernières le même office que celles-ci rendent 
aux murailles de l'enceinte. D'ordinaire, les écban- 
guettes avancent en encorbellement hors du rem- 
part, afin de permettre aux sentinelles d'en voir le 
pied. 

Enfin, sur les plates-formes des tours, et, d'or- 
dinaire, sur la tour la plus élevée, celle qu'on 
appelait la guette, il y avait une cloche que l'on 
sonnait en cas d'alarme. Souvent la cloche était 
remplacée par un cornet ou oliphant, peut-être 
aussi par un porte-voix, avec lequel on annonçait 
la présence de l'ennemi. 



L'ARCIIITECTHRE MILITAIRE. 2i9 



7. — Courtines. 

On appelle courtine la partie du rempart com- 
orise entre deux tours. 

Les courtines sont les portions de l'enceinte 
les moins pourvues de moyens de défense, le voi- 
sinage des tours suffisant pour les protéger. Au 
sommet, un passage étroit, ou chemin de ronde, 
permet de circuler le long des remparts, et com- 
munique à des escaliers ou même à des plans in- 
clinés qui conduisent dans la cour intérieure. 

Quelquefois, mais rarement, c'est une espèce de 
galerie couverte qui sert de chemin de ronde; très- 
souvent, on ne voit aucun vestige de passage, soit 
qu'il n'y en ait jamais existé, soit qu'il ait consisté 
en un échafaudage en charpente. La difficulté 
qu'offrait l'attaque des courtines explique d'ailleurs 
l'espèce de négligence qu'on mettait à les fortifier. 
Il est extrêmement rare de trouver un parapet au 
chemin de ronde du côté qui regarde l'intérieur de 
la place, et cependant ce chemin de ronde est, en 
général, si étroit, que l'on a peine à comprendre 
comment les soldats pouvaient y faire usage de 
leurs armes; toute chute devait être mortelle. On 
en doit conclure que des échafaudages temporaires 



250 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

remédiaient à cet inconvénient pendant les sièges. 

On a remarqué que la base de certaines cour- 
tines, de même que celle de quelques tours, for- 
mait un plan incliné. Le but de cette disposition 
paraît avoir été d'augmenter la force des murs 
sur le point oii l'on pouvait les saper, et, en outre, 
de faire ricocher avec force les projectiles que l'on 
jetait par les mâchicoulis. 

On voit, dit-on, dans les murs de quelques 
courtines, des arcades figurées à l'extérieur, qui, 
suivant un antiquaire anglais, n'auraient eu d'au- 
tre destination que de donner le change à l'assié- 
geant : ces arcades devaient simuler à ses yeux 
d'anciennes ouvertures récemment bouchées, et lui 
faire penser naturellement que, sur ce point, la 
résistance de la maçonnerie serait moindre; de la 
sorte, on prétendait l'engager à diriger ses attaques 
précisément du côté où il devait trouver les plus 
grands obstacles. Mais ne s'agirait-il pas plutôt 
d'anciennes brèches bouchées? On en voit un exem- 
ple au donjon de Ghauvigny (Vienne) : la brèche 
faite par le canon a été bouchée avec des briques 
disposées en arête de poisson.- 

On ne peut guère établir de règle constante pour 
l'espacement qu'il convenait de donner aux tours, 
les unes par rapport aux autres; seulement, il pa- 
raît que, dans l'opinion des anciens ingénieurs, 



l/AltCllITHCTrili: MILlTAinC. 25i 

leur rappmclicnient iijoulail à la I'oitc d'uiir [ilaco. 
Le moine de Marmoutier, pour donner une idée 
d'un château imprenable, dont il attribue la con- 
struction à Jules César, décrit des tours tellement 
rapprochées, qu'entre elles il y avait h peine )a 
longueur d'une pique, Richard Cœur-de-lion com- 
posa le donjon de Château-Gaillard de segments 
de cercle presque tangents l'un à l'autre. C'est 
une muraille bosselée, ainsi que la nomme très- 
heureusement M. Deville dans son excellente mo- 
nographie sur cette forteresse. 

En résumé, on multipliait les tours sur les points 
présumés faibles, tandis que la muraille d'enceinte 
passait pour une défense suffisante là oîi la na- 
ture offrait à l'ennemi des obstacles matériels qui 
rendaient ses attaques peu probables. En pays de 
plaine, nous avons remarqué plus d'une fois que 
les tours sont assez près les unes des autres pour 
que les soldats placés dans deux tours voisines 
pussent lancer leurs traits sur toute la courtine 
intermédiaire. On peut évaluer cette distance à 
trente mètres environ, ce qui est à peu près la por- 
tée d'une flèche ou celle d'une pierre lancée à la 
main, d'un lieu élevé \ Amesureque les armes de 
jet se perfectionnèrent, l'espacement des tours de- 

1. « Ne longius sit alla ab alla (turris) sagittae missione. » 
Vuruve, I. 5. 



2o2 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

A'int plus considérable, en sorte qu'on pourrait 
tirer de cet espacement quelques inductions sur 
l'âge d'une forteresse; mais nous nous empressons 
de déclarer ici que les renseignements de cette es- 
pèce ne doivent être admis qu'avec une grande ré- 
serve. 

Nous avons dit que la hauteur des tours variait 
à l'infini. Tantôt, en effet, elles dépassent à peine 
les remparts qu'elles flanquent; et c'est le cas forf, 
souvent pour celles qui sont placées le long d'une 
courtine en ligne droite et d'une certaine étendue. 
Tantôt elles s'élèvent à une hauteur considérable, 
et c'est surtout aux angles saillants d'une enceinte, 
qu'on leur donne le plus d'é'évation. On peut dire 
en général, que, la hauteur d'une tour donnant de 
la force aux ouvrages voisins, on a muni de la sorte 
les parties de l'enceinte qui paraissaient les plus 
exposées ou les plus faibles. 

Lorsque les tours sont plus hautes que le rem- 
part qui les lie les unes aux autres, la communica- 
tion entre les différentes parties de l'enceinte a 
lieu, soit par un passage couvert ou découvert qui 
contourne la tour et continue le chemin de ronde, soit 
à travers les chambres des tours, dont le plancher 
est alors contigu au chemin de ronde régnant le 
long des courtines. Il y avait quelquefois de petits 
ponts-levis sur le chemin de ronde à l'entrée des 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 253 

tours. Ce n'est point, au reste, une règle absolue ; 
car souvent cette communication n'existe point, et, 
pour passer d'une tour à une autre, il faut descen- 
dre dans la cour intérieure, où viennent aboutir 
tous les escaliers. Le motif de cette disposition a 
été. sans doute, d'isoler les tours et d'en faire 
comme autant de forteresses indépendantes. 

Les escaliers qui conduisent aux remparts sont 
ordinairement placés à l'intérieur des tours \ Ils 
sont faciles à défendre, étant fort étroits, et fermés 
par des portes basses et solides, en sorte que l'as- 
saillant, maître d'une tour ou d'une partie des cour- 
tines, ait encore beaucoup de difficultés pour dé- 
boucher dans l'intérieur de la place. Au siège de 
Tolède par Henri II de Gastille, ses soldats s'em- 
parèrent d'une tour; mais les assiégés, entassant de 
la paille et des sarments au pied de l'escalier, 
y mirent le feu et obligèrent les assaillants à se 
retirer *. 

On observe encore, mais plus rarement, les es- 
caliers appliqués contre les courtines. Nous dou- 

1. « Itioera sint interioribus partibus turrium contignata, 
neque ea ferro fixa. Hostis enim si quam partem mûri occu- 
l)averit, qui repugnabunt, rescindent, et si celeriter admi- 
iiistraverint, non patientur reliquas partes turrium murique 
hostem penetrare, nisi se voluerit prtecipitare. » Vitruve, 
I. 5. 

2. Voir Ayala, Cronica de don Pedro. 



2K4 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

tons que l'on trouve des exemples de cette dernière 
disposition avant le xvi° siècle. 

La plupart des escaliers des tours sont en spirale, 
d'où leur vient leur nom de vis au moyen âge. Ra- 
rement, deux personnes de front y monteraient fa- 
cilement. Quelquefois l'escalier ne conduit pas jus- 
qu'à l'étage supérieur , destiné généralement à 
servir de logement à un personnage de marque. 
On n'y accédait qu'au moyen d'une échelle qui se 
retirait dans la chambre où elle conduisait. Nous 
retrouverons ces dispositions de défense intérieure, 
reproduites avec un surcroît de prudence dans les 
donjons. 

On a vu que les tours servaient de logements et 
de magasins. Dans les constructions exécutées avec 
soin, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, avec luxe, 
les étages sont voûtés; mais les planchers en bois 
étaient d'un usage beaucoup plus fréquent. Tantôt 
les poutres qui les soutiennent s'appuient sur des 
corbeaux saillant à l'intérieur, tantôt elles s'en- 
gagent dans des cavités ménagées à cet effet dans 
la maçonnerie \ 

3. Voi»- pour compléter cet article, le § 10, p. 162. 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 2oo 



8, — Fenêtres. Meurtrières. 

Nous n'avons point à nous occuper ici des ren- 
seignements que peuvent fournir les formes carac- 
téristiques de quelques ouvertures, telles que l'o- 
give , le plein cintre , les fenêtres carrées avec 
meneaux en croix. Nous ne nous attacherons qu'aux 
dispositions propres à l'architecture militaire. 

Toutes les ouvertures pratiquées dans le mur 
d'enceinte d'une place de guerre sont fort étroites. 
On ne voit de fenêtres, à proprement parler, qu'à 
une hauteur telle que les traits de l'ennemi y soient 
peu à craindre. Beaucoup de tours de courtines 
n'offrent même pas d'ouvertures donnant sur la 
campagne. 

Il faut d'abord prémunir les observateurs contre 
les inductions qu'ils seraient tentés de tirer de la 
forme des ouvertures étroites connues sous le nom 
de meurtrières. De ce qu'un château a des meur- 
trières ou des embrasures évidemment destinées à 
des armes à feu, l'on ne doit pas conclure que la 
construction de cette forteresse soit postérieure à 
l'usage de l'artillerie. En effet, il est toujours facile 
de percer une muraille, et, lorsque les armes à feu 
commencèrent à jouer un grand rôle dans les sièges, 
on s'empressa de faire aux anciennes fortifications 



2j6 études sur les ARTS AU MOYEN AGE 

les travaux nécessaires pour le service des canons 
et des arquebuses. Il faut donc, avant tout, observer 
avec le plus grand soin si les meurtrières auc Ton 
étudie sont de construction primitive ou si elles ont 
été ajoutées. 

On peut distinguer quatre espèces de baies dans 
l'épaisseur des remparts d'une place forlifiôe ; ce 
sont : 

1" Des trous carrés toujours très-étroits, quel- 
quefois un peu plus longs que larges; 

i2° De longues fentes verticales, hautes de trois à 
six pieds et plus, très-étroites à l'extérieur, s'élargis- 
sant à l'intérieur, terminées à leur sommet pur une 
portion d'arc, que vient quelquefois interrompre à 
l'intérieur la partie supérieure de la paroi où la 
meurtrière est pratiquée ; 

3° Des fentes, semblables aux précédentes, mais 
moins longues, traversées par une fente horizon- 
tale : même disposition intérieure ; 

4° Des fentes dont le centre ou la partie inférieure 
est agrandie et présente un trou circulaire : même 
disposition intérieure. 

Les premières ouvertures, n" 1, ne paraissent 
pas avoir eu d'autre usage que celui de donner du 
jour et de l'air, et peut-être d'observer l'ennemi à 
couvert. 

Les dernières, n" 4, semblent avoir été, sinon 



L'.VRGIlITKCTrRK MILITAIRE. 257 

construites, du moins disposéos, j)our des armes à 
feu, et, lorsque le trou rond est placé au bas de la 
fente, et qu'il a de certaines dimensions, on peut 
conclure qu'il a servi à une pièce d'artillerie. 

Quant aux fentes verticales, n° 2, et aux ouver- 
tures en croix, n° 3, on considère ordinairement 
les premières comme destinées au tir de l'arc, et 
les secondes à celui de l'arbalète. (Quelques archéo- 
logues nomment les premières archères ; les secon- 
des, arbalétrier es.) Or, l'usage de cette dernière 
arme s'étant introduit en France vers la fin du 
xii" siècle, on pourrait, de la forme des meur- 
trières, tirer des conclusions sur l'époque de la 
bâtisse à laquelle ces meurtrières appartiennent, si 
toutefois Topinion que nous venons de rapporter 
était l'ondée. Malheureusement, ce point reste encore 
sujet à bien des doutes. L'arbalète a été défendueewïre 
chrctie^is, au deuxième concile de Latran, en 1139. 
Guillaume le Breton rapporte que, de son temps, 
les Fiançais n'en faisaient encore que peu d'usage : 

Francigenis nostiis, illis iyiiota diebus, 
Res erat omnino quid balistarius arcus, 
Quid balista foret. 

{Philippidos, t. II, 315.) 

Il ne s'agit que de l'arbalète ayant un arc d'ac/cr, 
car les arbalètes avec des arcs de bois ou de corne 
étaient connues dans l'antiquité. On en voit la 



2S8 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

description dans Ammien Marcellin, sous le nom 
de maniibalista, et, au musée du Puy, un bas-relief 
curieux ollre un chasseur armé d'une arbalète : la 
grandeur de l'arc montre qu'il ne peut être que de 
bois. 

Hâtons-nous de dire qu'il existe des preuves que, 
bien avant l'invention des armes à feu, les longues 
fentes pratiquées dans les murs des places fortes 
ont servi à lancer des traits. Un passage de Guil- 
laume le Breton ne laisse point de doute à cet 
égard. 

. . . . . . . Facit aptarique fenestris 

Strictis et longis, ut strenuus arte lateiiti 
Immittat letlii prsenuntia tela satelles. 

Mais quelle était l'arme au moyen de laquelle on 
lançait ces traits? Voilà ce qu'il est plus difficile 
de déterminer qu'on ne le pourrait croire d'abord. 
La plupart des ouvertures que nous avons appelées 
meurtrières, d'après l'usage général, sont percées 
dans des murs souvent épais de sept ou huit pieds, 
et, en s'avançant aussi loin que le lui aurait per- 
mis le rétrécissement de la muraille, du côté de 
l'ouverture extérieure, l'archer qui voulait déco- 
cher une flèche ne pouvait guère s'approcher assez 
pour bien ajuster et manier commodément son 
arme. On comprend qu'il ne découvrait que l'en- 



L'ARCniTECTURE MILITAIRE. 259 

ncmi placé exactement dans l'axe delà meurtrière, 
en sorte qu'il lui eût été à peu prés impossible de 
tirer sur un homme en mouvement. On observe 
encore que la hauteur de la meurtrière est rare- 
ment assez grande pour qu'on puisse bander un 
arc dans l'intérieur de son embrasure. L'arc le 
plus court avait au moins cinq pieds; il aurait 
donc l'allu que la meurtrière eût plus de huit 
pieds de haut, car, pour tirer, l'archer élevait le 
milieu de son arc au niveau de son œil. Si l'on 
suppose, au contraire, que l'archer, pour tirer, 
restait hors de l'embrasure de la meurtrière, il 
courait le risque de frapper de sa flèche l'une ou 
l'autre paroi oblique de cette embrasure. En outre, 
comment pouvait-il juger alors de la distance de 
son ennemi, condition indispensable pour lancer 
une flèche? Ajoutons encore qu'on rencontre sou- 
vent des meurtrières fort exhaussées au-dessus de 
l'aire de la salle où elles sont pratiquées, et qu'on 
ne peut découvrir la campagne qu'en montant un 
escalier de plusieurs marches dans l'intérieur de 
l'embrasure. 

Même observation pour les meurtrières en croix, 
dont la plupart sont d'ailleurs tellement étroites 
qu'elles ne laisseraient pas de place au jeu de 
l'arc de l'arbalète, lequel est horizontal, comme 
on sait 



260 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Il faut donc admettre que la plupart de ces 
meurtrières, quelle qu'en soit la forme, ont servi 
à des armes à feu, ou bien à une espèce de ma- 
chine qui nous est inconnue, ou bien encore, ce 
qui est plus probable, que, dans le plus grand 
nombre de cas, elles n'ont eu d'autre destination 
que de donner de la lumière et de l'air, sans com- 
promettre la sûreté des habitants d'une place de 
guerre. 

Quelle que fût la destination de ces ouvertures, 
il est important de remarquer les précautions pri- 
ses par les ingénieurs pour qu'elles ne servissent 
point de passage aux traits de l'ennemi. On a vu 
qu'elles sont souvent élevées au-dessus de l'aire 
des étages qu'elles éclairent ou qu'elles défendent. 
Leur amortissement, ea outre, est formé par une 
portion de voûte dont la courbe est calculée de fa- 
çon à rencontrer toujours un trait lancé d'en bas 
et de l'extérieur, à la portée ordinaire; elle em- 
pêchait ainsi que les traits n'arrivassent de but en 
blanc à l'intérieur, et sa courbe contribuait à les 
faire retomber dans l'embrasure, au lieu de leur 
permettre de ricocher dans l'intérieur. 

Avant de terminer cet article, nous devons dire 
un mot des latrines disposées, en général, à une 
grande hauteur et toujours en encorbellement au- 
dessus du fossé. On les plaçait ordinairement dans 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. -2(;i 

des tours, et dans des angles runtrants, afin qu'elles 
fussent moins exposées; et, pour que l'assiégeant 
ne pût s'introduire par ces ouvertures, on prenait 
soin d'en défendre l'orifice extérieur par des barres 
de fer transversales. 

9. — Cours intérieures. 

Le terrain enclos par les remparts d'une forte- 
resse se nommait la basse-cour. 

Là se trouvaient les dépendances du château, les 
magasins, les écuries, quelques logements et sou- 
vent la chapelle. Tous ces bâtiments étaient placés 
hors de la portée du trait, lorsque les dimensions 
de la basse-cour pouvaient s'y prêter; dans le cas 
contraire, on les adossait aux murs de l'enceinte, 
du côté de l'attaque présumée, afin que les projec- 
tiles qui dépasseraient la crèle des murailles allas- 
sent se perdre dans le vide en achevant leur trajet. 

Lorsque la chapelle n'était point un bâtiment 
séparé, on la plaçait dans une tour, souvent à un 
étage fort élevé. On en peut voir un exemple dans 
le château d'Arqués et dans celui de Chauvigny. 

La basse-cour renfermait une mare et des citer- 
nes ou des puits. Quelquefois on a fait des travaux 
immenses pour arriver au niveau de l'eau ; ( n 
conçoit, en effet, ,que, faute d'un puits suffisai L, 

15. 



262 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

la meilleure position n'eût pas été tenable. Au 
château de Polignac, en Velay,on voit une énorme 
citerne creusée dans le roc et d'une profondeur 
remarquable. 

Un grand nombre de châteaux ont des basses- 
cours si étroites, qu'elles ne paraissent pas avoir 
renfermé des bâtiments d'habitation. Construits 
dans des lieux inaccessibles aux chevaux, la plu- 
part n'avaient pas besoin d'écurie, et la garnison 
qui rarement était nombreuse, se logeait facilement 
dans les tours de l'enceinte ou dans le donjon. 

10. — Donjons. 

Il n'y a point d'emplacement fixe pour le donjon 
d'une forteresse. On peut dire, en général, qu'on 
choisissait de préférence le lieu le plus élevé et 
d'accès le plus difficile. Tantôt le donjon s'élève 
au milieu de l'enceinte, tantôt il est tangent aux 
remparts, tantôt il en est complètement isolé. 

L'étendue et les dimensions du donjon sont tou- 
jours proportionnées à celles de l'enceinte dont il 
doit compléter la défense. Quelquefois, c'est une 
citadelle avec tours et courtines, renfermant une 
basse-cour et de nombreux bâtiments. Quelquefois 
aussi, et c'eut le cas le plus ordinaire, le donjon 
consiste en une haute tour, séparée de labasse-con;- 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 263 

par un fossé avec un pont-levis, souvent élevée sur 
une base conique artificielle et toujours fort escar- 
pée. Ailleurs, enfin, on donne le nom de donjon 
à une tour plus forle que les autres et sans com- 
munication avec le rempart. De ces trois espèces 
de donjons, la première se trouve dans les villes 
et dans quelques cliàteaux destinés à recevoir une 
garnison nombreuse. La seconde s'applique à toutes 
les forteresses seigneuriales, particulièrement aux 
plus anciennes; enfin, la dernière peut être consi- 
dérée comme une sorte de palliatif destiné à rem- 
placer le donjon dans des circonstances exception- 
nelles. 

Les défenses extérieures des donjons ne donne- 
ront lieu à presque aucune observation nouvelle. 
Elles peuvent consister dans un fossé, des lignes de 
palissades, un système de tours et de courtines, etc. 
En un mot, on peut considérer le donjon comme 
une place renfermée dans une autre, et ne diffé- 
rant que par les dimensions. 

On doit pourtant noter ici quelques dispositions 
qui, si elles ne sont pas caractéristiques et uni- 
quement applicables aux donjons, s y rencontrent 
du moins assez fréquemment pour que nous nous 
arrêtions à les examiner. 

Rarement, on le sait, les donjons étaient assez 
vastes pour renfermer une garnison nombreuse. 



2Ci ÉTUDES SUR fcES ARTS AU MOYEN AGE. 

Lorsque les défenseurs d'une place de guerre se 
retiraient dans ce dernier asile, ils avaient lait des 
pertes pendant le siège, et l'espoir de prolonger 
la résistance était fondé, moins sur le nombre des 
combattants, que sur la force et la hauteur de leurs 
murailles. Le donjon n'avait donc point de vastes 
logements, et ne recevait presque jamais de che- 
vaux. Tous les moyens de défense étaient calculés 
pour une petite troupe d'infanterie; en consé- 
quence, sa porte était fort étroite et fréquemment 
placée à une hauteur telle, que l'ennemi n'y pût 
parvenir que par une escalade périlleuse; sou- 
vent même, il n'y avait point de porte, à pro- 
prement parler, et l'on n'entrait que par une 
fenêtre au moyen d'une longue échelle, ou bien 
d'une espèce de panier qu'on élevait et qu'on 
abaissait avec des poulies. Quelquefois encore, un 
escalier étroit et raide conduisait à l'entrée, tou- 
jours fort élevée au-dessus du sol. Par surcroît de 
précautions, cet escalier contournait le donjon, de 
far ju que l'assaillant, pendant toute la montée, 
fût exposé aux projectiles lancés des plates 
formes ou tombant des mâchicoulis. On conçoi* 
qu'une attaque de vive force était presque impos 
sible sur cet étroit passage. 

On voit un exemple ancien de ces escaliers ex 
teneurs dans le donjon d'Alluyes (Eure-et-Loir) 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 265 

Ils sont encore très-communs en Corse, et ils 
étaient même usités dans les constructions civiles 
du siècle dernier. Un grand nombre de donjons, 
même fort vastes, n'ont jamais eu des portes. On 
observe un exemple curieux de ce système, dans 
le château de Mauvoisin (Hautes-Pyrénées), dont 
l'enceinte intérieure est un carré qui n'a pas moins 
de 110 mètres de côté. 

Nous avons déjà remarqué qu'avant l'invention 
de la poudre, les moyens de défense étaient bien 
supérieurs aux moyens d'attaque; aussi, les châ- 
teaux fortifiés par des ingénieurs habiles n'étaient 
pris, en général, que par un blocus, ou bien par 
une surprise; contre ce dernier danger, on avait 
accumulé ptusieurs moyens de résistance faciles 
à employer par quelques hommes contre une troupe 
nombreuse. C'est ainsi que le passage des escaliers 
conduisant aux salles intérieures était barricadé 
par des grilles ou des portes solides, défendu par 
des mâchicoulis et des meurtrières, interrompu 
quelquefois par des lacunes dans les marches; la- 
cunes qu'on ne pouvait franchir que sur une espèce 
de pont mobile. Enfin, des boules de pierre, d'un 
diamètre considérable, placées en réserve dans des 
paliers supérieurs, pouvaient être roulées dans les 
escaliers de manière à obstruer le passage et à ren- 
verser même un ennemi victorieux. On trouve de 



2G6 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

semblables boules de pierre dans beaucoup de 
châteaux; mais leur usage n'est pas absolument 
certain. Nous avons rapporté l'opinion la plus ac- 
créditée; toutefois il serait possible que ces espèces 
de boulets eussent été destinés à être lancés par des 
machines ou même par des bouches à feu. 

Si le donjon a quelque étendue, il renferme lui 
même un réduit destiné à offrir, après la prise du 
donjon, le refuge que le donjon devait donner aux 
défenseurs du château dont il dépendait. Ce rédui*^ 
est une tour, plus forte que les autres, qu'on ap- 
pelle, tantôt maîtresse-tour, en raison de ses dimen- 
sions, tantôt tour du belfroi oubeffroi, parce que la 
cloche d'alarme y était placée d'ordinaire. Dans le 
Midi, on donne souvent à cette tour les noms de 
tonrasse, tourillasse, et même trouillasse, par une 
transposition de lettres très- ordinaire aux patois. 
Nous ne nous occuperons ici que de cette tour, car, 
ainsi qu'on l'a dit plus haut, les fortifications du 
donjon n'offrent que la reproduction réduite de 
celles de l'enceinte extérieure. 

La maîtresse-tour a presque toujours son esca- 
lier disposé de manière à ne point rétrécir l'aire 
des appartements intérieurs. De là, l'usage de ren- 
fermer cet escalier dans une tourelle accolée à la 
tour principale. L'épaisseur de l'enveloppe ou cage 
de l'escalier étant généralement moindre que celle 



L'ARCniTECTURE MILITAIRE. 267 

dos autres murs, on la plaçait sur le point où les 
machines de l'ennemi étaient le moins à craindre, 
fnjs-souvent, l'escalier ne conduit pas à l'étage 
supérieur; il s'arrête à un palier, et, pour mon- 
ter plus haut, on se servait d'une échelle qu'on re- 
tirait à l'intérieur. Cette disposition, autant que 
nous en avons pu juger, est plus fréquente dans le 
Midi que dans le Nord. Dans les Pyrénées et en 
Corse, elle est pour ainsi dire, générale. Le loge- 
ment que le. pape Pierre de Luna occupa au châ- 
teau d'Avignon est ainsi séparé des salles infé- 
rieures du même château. 

L'escalier, en raison de ses dimensions très-res- 
serrées, ne pouvait guère servir à porter aux étages 
supérieurs les armes et les provisions. Pour ohvier 
à cet inconvénient, on avait coutume de laisser un 
vide assez grand dans les voûtes ou les planchers 
des différents étages et, par cette ouverture, on mon- 
tait les objets dont on avait besoin, de la même ma- 
nière qu'on transporte sur le pont d'un vaisseau 
les provisions contenues dans sa cale. 

Le rez-de-chaussée de la tour servait de maga- 
sin, et, comme, en général, il n'y avait point de 
porte à celte hauteur, on n'y accédait que par l'ou- 
verture dont on vient de parler, ou par un esca- 
lier spécialement destiné à ce service. D'ailleurs, 
les salles basses étaient à peu près inhabitables, en 



268 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

raison de l'obscurité qui y régnait, car c'est à 
peine si l'on osait y percer d'étroites meurtrières. 
Ces salles cependant contiennent souvent le four 
à cuire le pain; en outre, des cabinets en commu- 
nication avec elles servaient de cachot, au besoin, 
car c'était toujours dans les donjons que l'on ren- 
fermait les prisonniers d'importance. Quelquefois, 
il y a, sous la salle basse, un ou plusieurs étages 
souterrains. 

Destinées à loger le propriétaire du château, 
les salles supérieures de la maîtresse-tour étaient 
décorées fréquemment avec luxe et élégance, et 
c'est là surtout que l'on peut trouver ces ornements 
qui caractérisent les époques de construction. Pre.s- 
quc toutes ont de vastes cheminées à chambranles 
énormes, surmontées d'un manteau conique. Les 
voûtes sont ornées souvent de clefs pendantes, d'é- 
cussons, de devises ou de peintures. De fort pe- 
tits cabinets pratiqués dans l'intérieur des murailles 
sont attenants à ces salles. La plupart servaient de 
chambres à coucher, ainsi qu'on le voit à la tour 
C anche d'Issoudun. 

En général, le logement du châtelain est à une 
lort grande hauteur, soit pour être plus à l'abri 
d'une surprise, soit surtout pour être hors de l'at- 
teinte des projectiles de l'ennemi. Les fenêtres, 
presque toujours irrégulièrement percées, ne se 



L'AEiClllTLCTURi: MILITAIRE. 209 

correspondent pas d'étage en élage. On craignait 
sans doute d'aiTaiblir les murailles, en y perçant 
des ouvertures sur la même ligne. Pratiquées dans 
des murs très-épais, leurs embrasures forment 
comme autant de cabinets, élevés d'une marche 
ou deux au-dessus du plancher de la salle qu'elles 
éclairent. Des bancs de pierre régnent de chaque 
côté. C'était la place ordinaire des habitants de la 
tour, lorsque le froid ne les obligeait pas à se rap- 
procher de la cheminée. 

Par une dernière conséquence du principe gé- 
néral que nous avons exposé en commençant (qui 
consiste à rendre les parties d'une forteresse sus- 
ceptibles d'être isolées), on imagina de diviser la 
maltresse-toiir en deux parties indépendantes l'une 
de l'autre, séparées par un mur de refend, ayant 
chacune un escalier distinct, et ne communiquant 
l'une avec l'autre qu'au moyen de portes étroites. 
Le donjon de Chalusset (Haute-Vienne) offre un 
exemple de cette disposition, assez rare d'ailleurs. 

Dans beaucoup d'anciennes forteresses, on ob- 
serve, au milieu de la maçonnerie des murs, des 
vides ménagés à dessein, formant comme des puits 
étroits et dont la destination est encore fort pro- 
blématique, car je ne sache pas qu'on en ait encore 
exploré aucun, de manière à savoir où il aboutis- 
sait. Les uns ont supposé que ces vides servaient 



270 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

au même usage que les ouvertures des voûtes, dont 
nous avons parlé plus haut, c'est-à-dire au trans- 
port des munitions aux étages supérieurs; d'au- 
tres, avec plus de vraisemblance, y ont vu des 
conduits pour la voix, destinés à établir une com- 
munication entre les personnes placées à différents 
étages. Les dimensions très-variables, mais ordi- 
nairement resserrées, de ces tuyaux, peuvent don- 
ner lieu encore à plusieurs autres interprétations, 
qu'il serait inutile de rapporter ici. Il serait à dé- 
sirer qu'on pût connaître les aboutissants de ces 
cavités, presque toujours encombrées de pierres, et 
nous ne pouvons que recommander cette recherche 
au zèle des antiquaires. Ces tuyaux ou ces puits, 
car il est difficile de leur donner un nom, sont, en 
général, verticaux ou légèrement obliques. On ne 
doit pas les confondre avec des cavités semblables, 
mais horizontales, qu'on rencontre dans quelques 
châteaux, notamment à Gisors. On suppose, avec 
beaucoup de vraisemblance, que ces cavités renfer- 
maient primitivement des pièces de bois, faisant 
office d'anci-es ou de chaînes, pour consolider la 
maçonnerie et en augmenter la résistance. J'ai 
observé, dans ces trous, des fragments de bois 
pourri, qui ne permettent guère de contester la 
destination qui vient d'être indiquée. 
Il existe à Tours, rue des Trois-Pucelles, une 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 271 

maison en briques, du xv° siècle, connue sous 
le nom de Maison du bourreau, et dont une tra- 
dition populaire fait la demeure de Tristan l'Er- 
mite. (L'origine de cette tradition est des plus ri- 
dicules, et repose tout entière sur une cordelière 
sculptée autour des chambranles; or, cette corde- 
lière, ornement très-fréquent, comme on sait, passe 
aux yeux du vulgaire pour une corde à pendre, et 
l'on en a conclu que pareille enseigne ne pouvait 
convenir qu'au compère de Louis XII) Au dernier 
étage d'une tourelle de cette maison, on remarque 
une petite niche où aboutit l'ouverture d'un tuyau 
circulaire, d'environ 0"° 15 de diamètre. On ne 
connaît pas l'autre extrémité. On sait seulement 
qu'il descend assez bas, car des réparations récen- 
tes ont fait reconnaître qu'il se prolongeait jus- 
qu'au pied de la tourelle. A partir de là, le tuyau 
est obstrué. Gomme il n'est point garni de plomb, 
ni même de mortier, à l'intérieur, on ne peut sup- 
poser qu'il ait servi de conduit pour l'eau; peut- 
(Hre ce tuyau servait-il de porte-voix pour trans- 
; :ettre des ordres à l'étage inférieur. 

11 est rare que la maîtresse-tour ne soit pas ausFi 
la plus haute (i'un château. Quelquefois, cependaiil 
la disposition des localités a nécessité la construc- 
tion d'une tour, s[)ccialemeiit destinée à servir 
d'observatoire ou de guette, comme on disait au 



272 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

moyen ûge. Les tours de cette espèce sont fort éle- 
vées, mais d'une bâtisse légère, n'ayant point de 
rôle à jouer dans la défense matérielle. On en voit 
un exemple curieux au château de Gastelnau, près 
d'Alby. Souvent ces tours correspondent avec d'au- 
tres tours placées sur des points culminants, en 
sorte qu'au moyen d'un signal convenu on pouvait 
être instruit, en fort peu de temps, de l'approche 
d'une troupe ennemie. On voit beaucoup de ces 
tours dans les Pyrénées (on les appelle dans le Rous,- 
siWon atalayes), et, en Corse, elles forment comme 
une espèce de ceinture autour de l'île. On en trouve 
aussi un assez grand nombre dans les pays de mon- 
tagnes et le long dos grands lleuves. La liaison 
de ces tours entre elles serait intéressante à étu- 
dier, car elle pourrait fournir des renseignements 
précieux sur les frontières des provinces au moyen 
âge. 

Quelques châteaux ont deux donjons, ou même 
davantage. C'est le développement, ou, si l'on veut, 
l'exagération du principe de l'isolement des ouvrages 
composant un système de fortification. C'est ainsi 
qu'à Chauvigny (Haute-Vienne), on voit, compris 
dans la même enceinte, quatre donjons assez grands 
chacun pour recevoir le nom de château. 

L'existence simultanée de plusieurs châteaux 
très-rapprochés les uns des autres, mais non com- 



L'ARCIIITKCTURE MILITAIRE. 273 

pris dans la même enceinte et appartenant à des 
propriétaires difl'érenls, est un fait qui n'est pas 
rare, mais dont l'explication est encore bien difti- 
cile. Aune époque où les seigneurs châtelains vi- 
vaient les uns à l'égard des autres dans un état, 
sinon d'hostilité, du moins de suspicion continuelle, 
ce rapprochement a quelque chose d'incompréhen- 
sible. Nous en avons vu un exemple fort remar- 
quable, à Tournemire, près d'Aurillac, où sur le 
même plateau existent les ruines de cinq châteaux 
ou donjons , contemporains en apparence ( du 
xiii" au xiv" siècle), ayant eu dilTérenls maîtres, 
et situés à un trait d'arc l'un de l'autre. Sur 
les bords du Rhin et de la Moselle, et le long 
des versants orientaux des Vosges, on voit aussi 
nombre de châteaux situés si près les uns des 
autres, qu'il faut supposer que, dans le principe, 
ils auraient été bâtis par le même propriétaire, et 
qu'ils auraient fait partie d'un même système de 
fortifications. (Voir, dans la Chronique de don Pero 
Nino, la description très-curieuse du château de 
l'amiral Arnaud de Trie, dont la femme demeurait 
dans un château séparé, avec pont-levis, mais com- 
pris dans l'enceinte fortifiée qui renfermait celui de 
l'amiral ^) 

1. Cronicas de Caslillu ; Cronica de don Pero .\ino, 
p. 116. 



2'Î4 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN Â^E. 

L'usage des donjons s'est conservé jusque dans 
les fortifications du xvi^ siècle. On en voit un 
exemple assez curieux à la tour de Glansayes 
(Diôme), où l'on peut remarquer la forme bizarre 
de la construction, dont le plan varie à chaque 
étage, et le système des meurtrières (pour des ar- 
mes à feu), beaucoup plus compliqué que réelle- 
ment efficace. 

11. — Souterrains. 

La plupart dos châteaux et surtout des donjons 
renferment des souterrains plus ou moins vastes et 
qui avaient des destinations différentes. Le plus 
grand nombre servait de magasins; quelques-uns 
recevaient des prisonniers; d'autres, enfin, débou- 
chant à une assez grande distance du château au- 
quel ils appartiennent, paraissent avoir fourni, 
dans quelques localités, un moyen de communiquer 
secrètement avec la campagne, et de quitter le 
château, lorsqu'il était devenu impossible de le dé- 
fendre. Froissart fournit quelques exemples de faits 
semblable^. On voit, dans les ruines du château de 
Chinon, quelques galeries auxquelles on peut attri- 
buer la même destination. 

Nous n'avons rien à dire des caves ou magasins 
souterrains qui ne présentent que les dispositions 
usitées dans l'architecture civile. 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 27S 

Quant aux cachots, on remarquera quelquefois 
avec quels raHincments barbares on privait le pri- 
sonnier de lumière et presque de tout moyen de 
renouveler l'air. II y a des cachots qui ne reçoi- 
vent l'air que par des tuyaux étroits, souvent 
coudés dans 1-eur trajet, soit pour rendre les éva- 
sions plus difficiles, soit pour empocher que la lu- 
mière ne pénétrât quelques moments dans la de- 
meure du captif. La prison de Louis Sforce, dans 
le château de Loches, ne reçoit de jour que par 
un corridor qui l'isole du mur de la forteresse. Des 
fers, des bancs de pierre, des ceps oîi l'on enga- 
geait, dit-on, les jambes des prisonniers, se ren- 
contrent parfois dans ces horribles lieux. 

C'est encore dans les souterrains des châteaux 
ou du moins dans les salles basses, qu'on interro- 
geait les détenus et qu'on leur donnait la ques- 
tion. Souvent, une salle a été destinée particu- 
lièrement à cet usage, et l'on en voit encore une 
au château des papes, à Avignon, dont le nom, la 
Veille, rappelle l'instrument de torture qu'elle ren- 
fermait. Toutefois, nous devons avertir nos lecteurs 
de se tenir en garde contre les traditions locales 
qui s'attachent aux souterrains des donjons. On 
donne trop souvent des couleurs atroces au moyen 
âge, et l'imagination accepte trop facilement les 
scènes d'horreurs que les romanciers placent dans 



270 ETUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

de semblables lieux. Combien de celliers ou de ma- 
gasins de bois n'ont pas été pris pour d'affreux ca- 
chots ! combien d'os, débris de cuisine, n'ont pas 
été regardés comme les restes des victimes de la ty- 
rannie féodale! 

C'est avec la même réserve qu'il faut examiner 
les cachots désignés sous le nom d'oubliettes, espèce 
de puits où l'on descendait des prisonniers destinés 
h périr de faim, ou bien qu'on tuait en les y pré- 
cipitant d'un lieu élevé dont le plancher se dérobait 
sous leurs pieds. Sans révoquer absolument en doute 
l'existence des oubliettes, on doit cependant les 
considérer comme fort rares, et ne les admettre 
que lorsqu'une semblable destination est bien dé- 
montrée. Les oubliettes probables, que nous avons 
examinées, consistent en un puits profond, ménagé 
dans un massif de constructions, et recouvert au- 
trefois par un plancher. Quelquefois des portes 
s'ouvrent vers le haut de ces puits, sans apparence 
d'escalier ou de machine pour y descendre. Telle 
est à peu près la disposition des oubliettes qu'on 
montre dans les ruines du château de Chinon; la 
porte donne abruptement sur l'intérieur du puits. 
Des trous disposés à quelques mètres au-dessus, 
dans les quatre murs qui forment les parois du 
puits, annoncent qu'un plancher a existé. On sup- 
pose qu'il était percé d'une trappe qu'on pouvait 



L'ARC II ITEl'.TIKI': MII.IT.MUE. 277 

faire jouer pur la porte. L'usage d'un plan incliné 
à la base du puils n'est pas facile à comprendre. 
Au reste, le fond du puits étant rempli de gravois, 
on ne peut juger, à présent, de sa profondeur. 

Peut-être le fond de ce puits était-il formé par 
un angle aigu, afin de rendre plus pénible la po- 
sition du malbeureux qu'on y descendait, en l'em- 
nécbant ainsi de se coucher. C'est un raffinement 
de cruauté dont on trouve un autre exemple dans 
les oubliettes de la Bastille. 

Nous venons d'analyser successivement toutes 
les parties qui composent une forteresse du moyen 
âge ; nous examinerons maintenant d'une ma- 
nière sommaire l'ensemble de quelques fortifica- 
tions. 

A. — Enceinte fortifiée. 

Cité de Carcassonne. Elle occupe un plateau, 
d'accès très-difficile, au couchant. Elle a deux en- 
ceintes : la première (l'enceinte extérieure) est bâ- 
tie sur le versant de la colline; la seconde, plus 
élevée, la commande par conséquent. Les deux en- 
ceintes ne se confondent qu'en un seul point, du 
côté du couchant, parce que, là, les escarpements 
naturels paraissaient une défense suffisante. On a 
placé le château du même côté, par la même rai- 

16 



278 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

son, et parce que l'assaillunt devait, suirant toute 
probabilité, commencer ses attaques du côté op- 
posé. Ce château, tangent aux deux enceintes, peut 
en être isolé : d'un côté, il communique à la ville; 
de l'autre, à la campagne, par une barbacane. On 
observera que l'enceinte intérieure de la ville est 
sensiblement plus forte que l'extérieure, et que ses 
tours sont beaucoup plus rapprochées ; enfin qu'elle 
a plusieurs tours fermées, tandis que l'enceinte 
extérieure n'a que des tours ouvertes à la gorge. 
La porte principale de la ville (la porte Narbon- 
naise, du côté du levant) s'ouvre entre deux fortes 
tours, liées ensemble, qui forment à elles seules 
comme une espèce de château indépendant. Une 
partie de l'enceinte intérieure, quelques tours et 
leurs courtines, bâties à jpetit appareil, entremêlé 
d'assises de larges briques, passe pour être de con- 
struction romaine, mais plus probablement elle est 
l'œuvre des derniers rois visigolhs. Le -reste de la 
même enceinte, ainsi que le château paraissent ap- 
partenir au xiii* siècle, sauf une tour et quelques 
parties de murailles, qu'on peut attribuer au xn*. 
L'enceinte extérieui'e date, suivant toute appa 
rencc, de la fin du xiii" ou du commencement du 
xiv° siècle. 



L'ARCniTECTURE MILITAIRE. 279 

B. — Château dépendant d'une ville. 

Château de Fougères. Il est bâti dans la partie 
basse de la ville. Ici, c'est l'endroit vulnérable de la 
ville qu'on a défendu par un château, si toutefois le 
château, ou du moins son donjon, n'est pas plus 
ancien que la ville. Dans l'intervalle des deux rem- 
parts de la ville, se trouvent les deux portes suc- 
cessives du château ; on observera que la pre- 
mière est défendue par trois tours, qu'après avoir 
surmonté cet obstacle on rencontre un pont sur un 
ruisseau très-encaissé, et que l'ennemi, maître de 
cette première porte et du pont, n'a encore obtenu 
qu'un très-mince avantage, car il est en butte aux 
traits de deux tours qui dominent la cour comprise 
entre les deux portes et défendent spécialement la 
deuxième. En suivant l'enceinte du château, on 
trouve la tour de Raoul et celle de Surienne, dont 
on doit noter les dimensions extraordinaires; elles 
ont des embrasures pour les canons et devaient 
battre, la première, l'espace compris entre le château 
et la ville, l'autre, la courtine, protégée d'ailleurs 
par des rochers qui présentent un escarpement 
très-raide. Ces deux tours réunies protègent un 
angle saillant de l'enceinte, naturellement le plus 
exposé. Elles paraissent de construction relative- 



2S0 ETUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

ment moderne. Ensuite vient la maîtresse-tour du 
donjon, où Melusine, et une porte ou plutôt une 
fenêtre élevée qui paraît avoir eu autrefois un pont- 
levis pour communiquer à un ouvrage avancé, 
aujourd'hui détruit. Puis vient la tour du Gobelin, 
qui forme, avec la précédente, les défenses du don- 
jon, dont la cour est beaucoup plus élevée que la 
basse-cour. Tout le donjon paraît antérieur au 
reste des fortifications ; les deux tours que je viens 
dénommer remontent probablement au xii* siècle. 
Le reste du château paraît dater du xiv® au xvi° 
siècle. La plupart des tours et des courtines 
du château proprement dit , appartiennent au 
XIV* siècle. 

Le Louvre. Tour ronde ou donjon isolé au cen- 
tre de la basse-cour. Trois portes, défendues cha- 
cune par deux tours. Bâtiments d'habitation dis- 
posés le long des courtines flanquées par des tours 
rondes très-rapprochées. Les tours d'angle sont 
beaucoup plus saillantes que les autres. Un fossé 
entoure tout le château. Petits ouvrages avancés 
aux abords des ponts. Le Louvre fut commencé 
par Philippe-Auguste, dans les premières années 
du xiii' siècle. Il était tangent à la muraille de 
Paris, et défendait la ville au couchant. 

La Bastille. Son plan forme à peu près un pa- 
rallélogramme. Huit grosses tours rondes, à base 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 281 

conique, fort rapprochées, liées entre elles par des 
courtines aussi hautes que les tours; créneaux et 
nnichicoulis ; fossés avec parapets extérieurs sur 
la contrescarpe; appartements dans les tours et le 
long des courtines; deux basses-cours séparées par 
un corps de bâtiment. Point de donjon à propre- 
mont parler; étages des tours voûtés ou portés sur 
des charpentes ; ces dernières doubles, afin de 
rendre plus difficiles les communications entre 
les prisonniers (disposition moderne); oubliettes, 
ou cul de basse-fosse, dont le fond est en cône ren- 
versé. 

La Bastille fut commencée en 1370. 

C. — Château isolé. 

Château de Ghalusset. Il est situé sur une espèce 
de presqu'île triangulaire, qui forme un plateau 
élevé entre deux ruisseaux encaissés, et n'est ac- 
cessible que par l'une ou l'autre de ses extrémités, 
des ruisseaux et des escarpements abrupts proté- 
geant ses flancs contre toute attaque. C'est vers le 
le confluent des deux ruisseaux que la pente est 
plus douce et que le terrain s'abaisse le plus. On 
a pensé que c'était le côté vulnérable de la place, 
et c'est sur ce point que l'on a accumulé les moyens 
de défense. 

16. 



282 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Après avoir franchi le pont qui, sans doute, était 
fortifié autrefois, on trouve une muraille continue 
qui enveloppe tout le plateau ; cette muraille fran- 
chie, on rencontre une tour carrée, isolée, avec un 
fossé profond. C'est un fort détaché qu'il fallait 
emporter avant d'attaquer le château. Puis se pré- 
sente une muraille qui intercepte toute communica- 
tion avec la partie supérieure du plateau. 

Au delà s'offre une autre muraille basse, qui 
forme une espèce de redoute en avant de la porte 
du château. 

Cette porte s'ouvre à gauche de celle de la re- 
doute, et est protégée par un massif épais et par 
une tour qui la flanque, en se projetant en avant 
du périmètre du plateau. On trouve une première 
cour, puis une seconde porte. On est alors dans 
l'intérieur du château; à droite et à gauche sont les 
bâtiments d'habitation, magasins, etc. 

Le donjon, de forme très-irrégulière, est situé 
dans un angle de la basse-cour. Il est divisé en 
deux parties par un grand mur de refend qui s'é- 
lève jusqu'au sommet. Chaque partie de ce donjon 
a son escalier indépendant. 

Du côté opposé, c'est-à-dire à la base du triangle 
formé par le plateau, le rocher, excavé, présente 
pour premier obstacle un large fossé; derrière, 
s'élève une muraille flanquée de tours très-rappro- 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 283 

cliées; puis vient l'enceinte intérieure du château, 
qui renferme la basse-cour. 

Bien que la raideur des pentes et que les deux 
ruisseaux semblent mettre les deux grands côtés 
du triangle à l'abri de toute attaque, les escarpe- 
ments sont partout bordés de murs et quelquefois 
même l'enceinte est double. 

Le château de Ghalusset, aujourd'hui fort ruiné, 
paraît avoir été bâti, ou du moins très-agrandi, 
vers la fin du xii* siècle. C'est à celte époque qu'on 
peut rapporter toutes ses dispositions principales, 
retouchées d'ailleurs, comme il semble, jusqu'au 
XVI* et au XVII* siècle. 

D. — Tours et petits châteaux isolés. 

Le Castéra, près de Bordeaux. Grosse tour car- 
rée avec tourellies aux angles. Point de basse-cour; 
nuls ouvrages avancés. En raison de la largeur de 
celte tour, on a divisé le rez-de-chaussée par des 
murs de refend, afin de donner un appui au plan- 
cher du premier étage. 

Le Castéra paraît dater du xiii* siècle. 

S. — Eglises fortifiées. 

Il existe en France plusieurs églises construites 
ou disposées de manière à pouvoir au besoin recc- 



284 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

voir une garnison et soutenir un siège. La plupart 
ont des fenêtres élevées, des galeries régnant le 
long des murs et bordées de créneaux et de mâchi- 
coulis. Quelques-unes sont environnées d'une en- 
ceinte crénelée, dans l'intérieur de laquelle les 
habitants du voisinage trouvaient un refuge au 
moment d'une invasion. Dans l'église de Luz 
(Hautes-Pyrénées), on pénètre dans l'enceinije, qui 
consiste en une forte muraille crénelée, par une 
porte basse percée dans une tour carrée et défen- 
due par un mâchicoulis. L'église est surmontée 
d'un clocher fort élevé qui sert à la fois de donjon 
et de guette. On remarque que les ouvertures de 
ce clocher sont irrégulièrement pratiquées dans la 
maçonnerie; chacune regarde un des débouchés de 
la vallée. A l'approche d'un ennemi, la cloche d'a- 
larme se faisait entendre, et les habitants de la 
campagne se renfermaient aussitôt dans l'enceinte 
avec leurs bestiaux. La cloche de Luz correspon- 
dait, d'ailleurs, au moyen de signaux, avec quel- 
ques tours élevées dans les montagnes. 



IV 



SIEGES. 



Pour rendre ce travail moins incomplet, nous y 
joignons un exposé très-sommaire des opérations 
usitées au moyen âge pour l'attaque et la défense 
(les places. 

Avant le perfectionnement de l'artillerie, il y 
avait un grand nombre de places imprenables. Tout 
cbâteau construit sur des bauleurs assez escarpées 
pourqu'on n'y pût conduire des macbines, tout ro.ii- 
part fondé sur le granit, et, pai- conséquent, inat- 
taquable au pic du mineur, pouvnil braver une 
armée nombreuse et ne cédait qu'à la famine Or, 
dans un temps où il n'y avait pas d'armées perma- 
nentes, un blocus rigoureux était difficile, et, pour 
l'ordinaire, on se bornait à surveiller une place par 
des garnisons établies dans les châteaux du voisi- 



286 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 
nage; elles lâchaient d'intercepter les convois, et 
elles épiaient l'occasion de tenter une surprise. 

Plus on s'éloigne de l'époque romaine, plus la 
science de l'ingénieur paraît perdre de son im- 
portance dans l'attaque et dans la défense des 
places. Au xiv' siècle, les sièges se réduisent, en 
quelque sorte, à des escalades hardies, surtout 
dans le nord de l'Europe, où les traditions antiques 
s'oublièrent plus vite qu3 dans le Midi; et l'on 
peut remarquer, à ce sujet que, tandis que Frois- 
sart ne raconte aucun siège mémorable, Avala dé- 
crit avec détail des travaux immenses, et des ma- 
chines puissantes, employées pour réduire des 
villes de premier ordre. Les ingénieurs espagnols 
étaient, pour la plupart, des musulmans, et, jus- 
qu'au XVI® siècle, les Turcs et les Arabes pas- 
sèrent pour supérieurs aux occidentaux dans la 
poliorcétique. 

Après avoir reconnu une place, la première opé- 
ration des assiégeants consistait à prendre et à dé- 
truire les ouvrages avancés, tels que poternes, 
barbacanes, barrières, en un mot toutes les fortifi- 
cations élevées en avant du fossé. La plupart de 
ces ouvrages étant en bois, on les démolissait à 
coups de hache, ou bien on les brûlait avec des 
flèches garnies d'étoupes soufrées ou de toute autre 
composition incendiaire 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 287 

Si le corps de la place n'était pas trop fortifié 
pour rendre impossible une attaque de vive force, on 
tentait aussitôt l'escalade. A cet effet, on comblait 
le fossé avec des fascines, ou l'on y descendait avec 
des échelles qu'on dressait ensuite contre le rem- 
part. Cependant des archers écartaient à coups de 
flèches les défenseurs des plates-formes et des fe- 
nêtres. Les soldats chargés de ce service portaient 
de grands boucliers, nommés pavois, souvent ter- 
minés à leur extrémité inférieure par une pointe 
de fer qui permettait de les ficher dans le sol. A 
l'abri de ces boucliers, les gens de trait, postés 
sur le revers du fossé, protégeaient les soldats qui 
montaient à l'assaut. A défaut de pavois, on se 
servait de planches, souvent de portes enlevées aux 
maisons du voisinage. Il était rare que les archers 
s'exposassent à découvert aux décharges de l'as- 
siégé. Les arbalétriers surtout, qui bandaient leurs 
arcs au moyen d'un appareil assez compliqué et 
exigeant du temps pour mettre l'arme en état de 
tirer, avaient besoin d'être h'ien paveschiés (couverts 
de pavois), selon l'expression de Froissart. Des 
parapets portatifs en bois, nommés mantelets, étaient 
employés au même usage. 

Si le siège tirait en longueur, l'assiégeant proté- 
geait ses approches par des ouvrages en bois, en 
terre et même en pierre, assez élevés pour permet- 



288 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

tre à ses archers de plonger sur les plates-formes 
de la place investie et de tirer d'en haut avec avan- 
tage sur ceux qui les défendaient. Des tours en 
bois à plusieurs étages étaient montées pièce à 
pièce au bord du fossé, ou bien on les construisait 
hors de la portée des machines de l'ennemi, et on 
les faisait avancer sur des rouleaux jnsqu'au pied 
des murailles. Au siège de Toulouse, en 1218, 
Simon de Montforl fit fabriquer une semblable 
machine, qui, si l'on en croit l'auteur du poëme 
des Albigeois, suspect d'exagération, il est vrai, 
devait contenir cinq cent cinquante hommes. 

Yeu fas fer una gâta... 
Quelh soler e las alas, el trau, el cabiron, 
Elh portai e las voûtas, el fiai, el estaon, 
Son de fer e d'acer tuit lassât eaviron. 
Quatre cens cavalier dels miilor c'ab nos son, 
Cente L arquier complits de garnison 
Mettrai ins on la gâta. 

(V. 7813.) 

« Je ferai faire une chatte^ dont les planchers, 
les côtés, les poutres et les chevrons, la porte et 
les voûtes, les balcons et les parapets seront de 
fer et d'acier tout à l'entour garnis. Quatre cents 
chevaliers, des meilleurs que nous ayons, cent 
cinquante archers pour garnison complète, je k.3 
mettrai dans la chatte. » 

Le nom roman de gâta., chatte, donné à cette 



I/AliCllITLlCTlUlE MILITAIHE. 289 

machine, est une allusion à la ruse et à l'adresse 
(lu chat pour saisir sa proie. Dans le nord de la 
France, ces tours sont désignées sous les noms de 
clnils, châteaux, brotesches, belfrois. L'auteur de la 
Chronique en vers de Bertrand Du Gucsclin appelle 
de ce dernier nom la tour que les Anglais lircnt 
construire au siège de Rennes en 1350. 

Un grand beJfroi de bois orent fait cliarpenter 
Et le tirent a dont à Resnes amener, 
Jusque près des fossés ils le firent traisner 
Si belfrois fut moult hauz quant le firent lever; 
Grande plenté de gent y pooit bien entrer. 

(V. 1853.) 

Quand les traits lancés des étages supérieurs 
de ces tours avaient chassé les assiégés des plates- 
formes, on abaissait un pont sur le rempart, et le 
combat s'engageait alors main à main. 

L'assiégé, pour empêcher ou retarder l'approche 
de ces redoutables machines, lançait contre elles 
des pierres énormes et des traits enflammés; quel- 
quefois, il minait ou inondait le terrain sur lequel 
elLs devaient rouler, en sorte qu'elle se renver- 
sassent par leurp ropre poids. On a vu, par les vers 
romans cités plus haut, que des ferrures multipliées 
paraissaient suffisantes pour garantir les beffrois du 
choc des projectiles. On les recouvrait de peaux 
fraîchement écorchées et enduites de glaise pour 
les préserver du feu; enfin, on sondait et on nive- 

17 



290 ÉTUDES SUR LES AIîTl; AU MOYEN AGE. 

lait soigneusement le terrain tju'elies devaient par- 
courir jusqu'au pied des remparts. 

Les tours roulantes avaient pour l)ut d'amener 
rapidement l'assaillant sur la crête des murailles. 
On employait encore, pour réduire les places, la 
sape, la mine et des machines. 

Des mineurs arraôs de pics descendaient dans le 
fossé, sous la protection d'un corps d'archers. Un 
toit incliné, composé de madriers épais ou bien de 
mantelets, les mettait à l'abri des projectiles qu'ofi 
lançait sur eux du haut des courtines. Sous ce loil, 
ils travaillaient à percer la muraille en arrachant 
pierre à pierre, jusqu'à y faire un trou assez 
large pour que plusieurs soldats pussent y péné- 
trer à la fois. 

On sent que l'assiégé, voyant de quel côté l'en- 
nemi dirigeait ses efforts, cherchait à réunir sur 
ce point tous ses moyens de défense. Tantôt il tâ- 
chait d'écraser les mantelets sous le poids de grosses 
pierres; tantôt, en construisant un contre-mur, 
il retardait indéfiniment les progrès des travail- 
le .rs. 

Les mines avaie::! cet avantage sur la sape, que 
l'assiégeant, n'étant pas en vue, pouvait surpren- 
dre son ennemi. 

A cet effet, on creusait, à quelque distance de 
la place assiégée, une galerie souterraine que l'rn 



L'AnClllTECTlllC ?U! ITAIUE. 201 

poussait jusque SOUS les i'uiulal ions des remparts et 
surtout des tours. A mesure que la galerie se creu- 
sait, on soutenait les terres par des blindages. 
Arrivé sous les fondations, ou les étançonnait avec 
des madriers, en sorte qu'elles ne se soutinssent 
plus que sur cette charpente. Alors, on disposait, 
autour des étais, des sarments et des matières in- 
flammables où l'on mettait le feu. Les étais consu- 
més, les murailles s'écroulaient, offrant à l'as- 
saillant une large brèche sur laquelle il s'élanrait 
aussitôt. 

Cette opération offrait, on le sent, de grandes 
diflicultés; d'abord, pour dérober le travail à l'as- 
siégé, que pouvaient alarmer le bruit des pioches, 
l'enlèvementdes terres ou les oscillations mêmes 
des murailles minées. On voit cependant, dans 
Ayala, que les ingénieurs deHenride Transtamare, 
en 1368, parvinrent à miner une tour de Tolède, 
sans être découverts; mais leurs étais avaient été 
mal disposés, et, quand ils les eurent brûlés, la tour 
demeura debout \ 

Les Anglais employèrent la mine tout aussi inu- 
tilement au siège de Rennes, en 135C. Le gouver- 
neur de la place découvrit le lieu où travaillaient 
les mineurs, en faisant placer, en différents en- 

1. Cronica del rey don Pedro, p. 531. 



202 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

droits de la ville, des bassins de métal avec une 
balle dedans. L'ébranlement causé par les coups 
de pioche, faisant remuer la balle et résonner le bas- 
sin, révélait la présence de l'ennemi. 

I-à fit 11 Turs Boiteux commandes à haut ton 
Que chascuM fit pendre ung bacin en sa maison.,. 
Et par iceux bacins entendirent le son 
Là ou la mine étoit, et par ce le seùt-on. 

{Chion. de Du Guesclin, v. 1185.) 

Le travail lent et pénible du mineur était rem- 
placé avec avantage par l'action plus énergique 
de machines destinées ù renverser les murailles. 
Ces machines, d'ailleurs très-iniparfaitcment con- 
nues, paraissent empruntées aux anciens; et il est 
vraisemblable que les ingénieurs du moyen âge 
avaient conservé maintes traditions qui se sont 
l)erdues depuis. Alors même qu'on l'ait la part de 
l'exagération naluielle à de s auteurs étrangers or- 
dinairement à l'art de la guerre, on ne peut mé- 
connaître la puissance formidable des engins en 
usage avant l'invention de la poudre. Pendant les 
guerres des guelfes et des gibelins aux xu" et 
xiii'' siècles, notamment au siège de Ci'ème en 
4150 , d'Alexandrie en 1175 , de Modène en 
■1249, on vit des tours renversées par le clioc des 
pierres lancées contre elles; et des auteurs dignes 
de fui aUesleut que les //r<co/t'5 jetaient, à de grandes 



L'ARCmïKCTrUK MIMT.MUE. 203 

dislances, des qiuirlitMs de roc a-'^sez gros pour 
servir de fondations à dos c'dilices. Les Bolonais, 
au siéi>c de Modène, lancèrent par-dessus les rem- 
parts, jusqu'au milieu de la ville, un âne mort, 
ferré d'arii;ent. La fontaine où l'animal tomba existe 
encore et porte le nom de Fontana dell'Asino. 

Essayons, au moyen de quelques rares monu- 
ments et des descriptions que nous ont conservées 
quelques historiens, de reconstruire ces machines 
que la puissance plus terrible de la poudre a fait 
rapidement oublier. On peut les diviser en deux 
classes : les unes destinées à battre en brèche de 
près ; les autres à opérer à une distance plus ou 
moins grande des murs d'une ville assiégée. 

Le bélier paraît avoir été connu de toute anti- 
quité. Les monuments de Ninive en donnent une 
représentation, et on le retrouve, au moyen âge, 
sous un grand nombre de noms diiîérenls, parmi 
lesquels on remarque celui de chat ou de chatte, 
mot générique comme il semble, applicable à toutes 
les machines servant à pi'ondre des places. 

L'auteur anonyme de la chronique des Albigeois 
le décrit sous le nom de hosson, et les vers suivants 
expriment assez bien les elTels de cet engin et les 
moyens employés pour le combattre : 



2l)i ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

A la santa Pasqua es lo bossos teudutz, 
Ques be loncs e ferratz e adi'eitz e agutz ; 
Tan fer e trenca e briza que lo murs es fondutz.., 
Aus feiron latz de corda ques ab l'eiiyenh tendutz, 
Al quel cap del bosso fo près e retengutz, 

(V. 4487.) 

« A la sainte Pâques, le bosson est mis en bat- 
terie; il est long, ferré, droit, aiguisé; tant 
frappe et tranche et brise, que le mur est en- 
foncé; mais ils tirent un lacs de corde tendu par 
un engin, et dans ce nœud la tête du bosson est 
prise et retenue. » 

Le bélier est une longue poutre suspendue par 
son milieu à un chevalet. Le côté tourné vers le 
mur, contre lequel il agit, se termine soit par une 
chape de fer , soit par une pointe aiguë. Cette 
poutre, mise en mouvement à force de bras et heur- 
tant sans cesse une muraille, disjoignait les pierres 
et les renversait, ou bien les brisait les unes après 
les autres jusqu'à faire une brèche. Quelques ma- 
nu.--crlts représentent la tête de l'instrument ter- 
minée par deux ou plusieurs pointes, et il paraît 
qu'après avoir choqué contre la muraille, on im- 
primait quelquefois à la poutre un mouvement de 
rotation sur son axe; elle opérait alors comme une 
tarière et perçait un trou dans les pierres déjà fen- 
dues par les premiers chocs. Lorsque des circon- 
stances particulières ne permettaient pa^ de sus- 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 295 

pendre le bôlicr, on le disposait sur des roues et 
on battait les murailles, en le faisant alternative- 
ment rouler en avant et en arrière. 

De leur côté, les assiégés faisaient leurs efforts 
pour rom[)re la tête ferrée du bélier, en lançant 
dessus des pierres ou de grosses poutres, ou bien, 
comme on l'a vu dans les vers précédents, en la 
prenant dans un nœud de cordes. Un puissant le- 
vier et un système de contre-poids enlevaient alors 
le bélier et le rendaient inutile. Quelquefois, on lui 
opposait un épais matelas sur lequel ses coups ve- 
naient s'amortir. 

Si les murailles n'avaient qu'une épaisseur mé- 
diocre, on ne prenait pas la peine de dresser un 
cbevalet ou des plates-formes pour mettre le bélier 
en batterie. Une longue poutre, portée par plu- 
sieurs hommes, qui la poussaient tous ensemble 
contre le mur, suflisait pour faire brèche. Frois- 
sart nous fournit un exemple curieux de ces béliers, 
improvisés au moment d'un assaut. 

Le comte de Hainaut, après une attaque infruc- 
tueuse contre la forteresse de Saint-Amandes, réu- 
nit des chevaliers : « Adonc fut là qui dit : — 
« Sire, sire à cet endroit ici ne les aurions jamais, 
» car la porte est forte, et la voie étroite ; si couste- 
» roit trop des vostres à conquérir : mais faites ap- 
» porter de grands mairains ouvrés en manière de 



29G ÉTUDES SUR LES AUTS AU MOYEN AGE. 

» pilot, et heurter aux iiuii's de l'abbaye. Nous vous 
» certifions que par force on hi perluisera en plu- 
» sieurs lieux, et, si nous sommes en l'abbaye, la 
» ville est nostre, car il n'y a point d'cntre-deux 
» entre la ville et l'abbaye. » Adonc commanda ledit 
comte qu'on lit ainsi comme pour le mieux on lui 
conseillait, et pour la tost prendre. Si quist-on 
grands bois de chesne, et puis furent tantost ou- 
vrés et aiguisés devant ; et si s'accompagnoient à 
un pilot vingt ou trente, et s'écueilloient, et puis 
boutoient de grand randon contre le mur; et tant 
boutèrent de grand randon et si vertueusement, 
qu'ils pertuisèrent le mur de l'abbaye '. » 

On comprend que cette manière primitive de bat- 
tre en brèche, qui pouvait réussir contre l'enceinte 
d'un couvent, ne pouvait être employée avec suc- 
cès contre les remparts épais d'une place de guerre. 

Les machines destinées à lancer au loin les pro- 
jectiles sont décrites sous des noms difl'érents, en- 
tre lesquels il est aujourd'hui à peu près impossi- 
ble de découvrir des différences de forme et d'usage. 
Nous n'essayerons pas d'établir des distinctions 
entre les pierriers, les bricoles, les mangonneaux, les 
espringales, les aquerelles, les traiichs, elc. Toutes 
ces machines semblent correspondre à la catapulte 

1. Liv. I, l'e part., chap. 137. 



L'ARCIIITECTIUK MII.ITAIIIR. 297 

des aiu'iens, et servaient à lancer des boulets ou 
des pierres, quelquefois des matières incendiaires. 

Un engin à jeter des pierres est figuré dans un 
l)as-relief existant aujourd'hui dans l'église de 
Sainl-Xazaire à Carcassonne. Le sujet et l'époijue 
en sont également inconnus. Une poutre fort lon- 
gue est posée en équilibre sur un chevalet de itois 
et se meut sur un axe. A l'une de ses extrémités, 
elle porte une espèce de poche ou un double cro- 
chet, où se place une pierre arrondie. A l'autre 
bout de la poutre sont attachées des cordes ma- 
nœuvrées par plusieurs hommes placés en arrière, 
au-dessous du projectile. En tirant fortement à eux 
les cordes, ils font tourner rapidement la poutre 
sur son axe, et, dans ce mouvement de rotation, la 
pierre s'échappe lancée au loin. Cette machine est 
une grande fronde attachée à un bras gigantesque. 
Une figure d'un manuscrit du xiii" siècle, offre 
la représentation grossière et, pour ainsi dire, 
abrégée de la même machine; seulement, on peut 
conjecturer que, pour donner plus de force et de 
rapidité au mouvement de la poutre, les cordes 
attachées à son extrémité étaient mises en commu- 
nication avec de grandes roues qui, en tournant, la 
faisaient brusquement basculer. 

Une autre espèce d'engin, décrit sous le nom Je 
mangonneau, bricole, trabuch, etc., consistait en un 

17. 



208 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

alïûl de bois, formé d'épais madriers assemblés 
d'équerre. Entre les deux pièces latérales, on ten- 
dait des nerfs, des cordes de chanvre, ou des crins 
fortement tordus. Au milieu de ces cordes tordues 
s'élevait une perche, nommée style par les Romains 
au temps d'Ammien-Marcellin, et que le chevalier 
Folard, qui a reconstruit cette machine, appelle 
un cuilleron. Par l'action des cordes tendues, le 
style est ramené en avant contre une traverse éle- 
vée au-dessus de l'affût. Elle est garnie d'un fort 
cous?in pour amortir le choc. Des hommes placés à 
un treuil, au bout de l'affût, abaissent le style ho- 
rizonlalement et tendent ainsi les cordes, de même 
que ion bande une scie en faisant mouvoir sa clef. 
Le style peut être fixé momentanément à la partie 
postérieure de l'affût par un crochet qui se meut 
au moyen d'un déclic, espèce de détente. On charge 
alors l'engin, en plaçant un projectile dans la cuil- 
ler qui est h l'extrémité du style. Dès qu'on lâche 
le déclic, le style, violemment ramené contre la 
traverse par l'action des cordes tordues, lance avec 
force le projectile qu'il porte. Selon Vitruve, il y 
avait des catapultes qui lançaient des pierres de 
deux cent cinquante livres. On peut voir, dans 
son dixième livre, les détails de la construction de 
ces engins et les règles d'après lesquelles il 
établit le rapport qui doit exister entre le poids du 



L'ARCniTECTURE MILITAIRE. 290 

projnclile et le diamètre des cordes tordues. 

Le recul ou plutôt les réactions de cette machine 
élaient telles, dit Ammien-Marcellin, qu'elles au- 
raient ébranlé et renversé les plates-formes sur les- 
quelles on les mettait en batterie, si l'on n'avait eu 
la précaution de placer sous l'affût un lit épais de 
paille ou de gazon. Cette espèce de matelas décom- 
posait le contre-coup qui suivait chaque décharge. 

Du temps de l'historien d'après lequel nous don- 
nons ces détails, le style était retenu dans la posi- 
tion horizontale au moyen d'une cheville et d'un 
crochet. L'ingénieur, chargé de pointer, lâchait le 
style en faisant sauter la cheville d'un coup de 
maillet. Ce procédé un peu barbare paraît avoir 
été perfectionné au moyen âge. C'était une détente, 
m\ déclic qui mettait le style en liberté: de là le 
mot déciiquer, fréquemment employé par nos an- 
ciens écrivains, dans le sens de décharger un pro- 
jectile. On l'appliqua même aux canons, bien qu'ils 
n'eussent pas de déclic. 

On pointait les bricoles, en haussant ou abais- 
sant, au moyen de coins de bois, un des petits 
côtés de l'alTùt, en allongeant ou raccourcissant 
le style ; enfin, on augmentait la force de torsion des 
cordes en les arrosant d'eau. 

On conçoit que des pierres de cent livres, frap- 
pant coup sur coup une muiaille, pouvaient y faire 



3( ^ ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

brèche; cependant, l'usage le plus ordinaire des bri- 
coles était d'écraser les toits des maisons et de briser 
les kourds élevés sur les remparts. On lançait, parle 
même moyen, des boulets incendiaires et des vases 
remplis de matières inflammables. Une chronique 
d'Alsace mentionne un singulier moyen d'attaque 
employé avec succès contre un de ces petits tyrans 
féodaux qui, retranché dans un château bien forti- 
fié, mettait toute une province à contribution. Il 
était assiégé par les milices de Strasbourg, L'ingé- 
nieur de cette ville, qui était en même temps le 
doyen de la corporation des orfèvres, fit venir dans 
son camp toutes les immondices, toutes les charo- 
gnes qu'on put trouver aux enviroas. Chargées de 
ces singuliers projectiles, les bricoles strasbour- 
geoises tirèrent pendant trois jours sur le château.. 
On était à l'époque des plus grandes chaleurs. La 
garnison, resserrée dans un petit espace et accablée 
par cette pluie hideuse, ne put résister à l'infection 
et mil bas les armes. Ce moyen étrange de prendre 
les places est d'ailleurs enseigné dans un manuscrit 
curieux de la Bibliothèque nationale, et voici, d'a- 
près ce manuscrit, la machine qui sert à lancer soit 
du feu, soit des immondices. C'est une poutre mo- 
bile sur un axe, chargée à l'une de ses extrémités 
de rondelles de fer fort lourdes. A l'autre bout do 
la poutre est attachée une es[)èce de fourche, et 



L'ARCIIITECTIHK MILITAIRE. 301 

une corde terminée par un œil, qui s'engage dans 
an crochet. On place le projectile sur la fourche, et 
on l'assujétit au moyen de la corde ; puis, avec un 
Ireuii, on fait hasculer la poutre, jusqu'à ce que 
l'extrémité chargée d'un poids soit élevée en l'air. 
Si on fait cesser tout à coup l'action du treuil, la 
poutre pivote rapidement sur son axe, le contre- 
poids s'abaisse, et la force centrifuge fait échapper 
l'œil, du crochet. Alors, le projectile dirigé par la 
fourche est lancé au loin. L'auteur du manuscrit 
suppose que cette machine est placée sur un vais- 
seau, et protégée par un mantelet. 

On voit, dans les musées, des arbalètes gigantes- 
ques qui, montées sur des affûts, lançaient des 
traits énormes. Je ne sais si l'usage en fut aussi 
fréquent au moyen âge que chez les anciens. Au 
siège de Marseille par Jules César, les assiégés dé 
cochaient, avec leurs balistes, des pièces de bois 
longues de douze pieds et garnies d'une pointe de 
fer, qui perçaient quatre parapets d'osier avant de 
s'enfoncer en terre '. L'arc de ces balistes n'étai' 
point en acier, mais en bois. Il se composait de 
deux pièces, chacune engagée, comme le style de 
la catapulte, dans des cordes t(3idues, mais ten 
dues verticalement. L'élasticité du bois, jointe à 

1. César, Cotnmenldircft, liv. II. 



302 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

la lorsion des cordes, imprimait aux traits une ra- 
pidité prodigieuse. 

Il semblerait, par la description très-peu claire 
que donne Ammien-Marcellin de la baliste, que 
cette machine n'était qu'une catapulte dont le style 
chassait une flèche placée dans une rainure servant 
à la diriger. Le style de la baliste, comme celui 
de la catapulte, était mû par l'action de cordes 
tordues. 

L'usage des machines que nous venons de dé- 
crire subsista assez longtemps après l'invention de 
la poudre. On voit, dans les guerres du xiv® 
siècle, notamment aux sièges de Tarazona, de 
Barcelone et de Burgos, les trabuchs employés 
en même temps que les canons. Le perfectionne- 
ment de celle artillerie nouvelle, qui permettait 
de battre en brèche à une distance assez grande, 
lit abandonner les engins de bois et de cordes, vers 
la fin du xv^ siècle. Bientôt après, une grande 
révolution s'opéra dans l'art de l'attaque et de 
la défense des places. On inventa les bastions 
qui, s'avançant dans la campagne et se proté- 
geant les uns les autres, éloignaient l'assaillant 
beaucoup plus efficacement que les tours construites 
autrefois dans le même dessein. 

L'histoire de ce grand changement n'entre point 
dans le plan de ce travail ; nous nous bor/ierons à 



L'ARCHITECTURE MILITAIRE. 303 

C'A remaniuor un des principaux résultats. Le per- 
frctionnenient de l'artillerie n'a point rendu la 
guerre moins meurtrière, comme on le croit trop 
facilement; et, si l'on compare les campagnes de 
Napoléon à celles de César, on ne sait lesquelles ont 
fait couler le plus de sang. Mais la découverte d'un 
instrument de destruction qui ôte sa supériorité à 
la force physique, et, il faut le dire, à la force 
morale, a donné aux masses un irrésistible avan- 
tage. Autrefois, il fallait une trahison pour qu'un 
million d'hommes triomphât de trois cents Spar- 
tiates retranchés aux Thermopyles; aujourd'hui, un 
ingénieur calcule, à quelques kilogrammes près, ce 
que coûtera de fer et de poudre la place la mieux 
défendue. Layictoireest désormais assurée aux gros 
bataillons; et, s'il faut s'applaudir de n'avoir plus 
à craindre les petites tyrannies de castes privilé- 
giées qui affligèrent le moyen âge, n'est-il pas à 
craindre que des nations puissantes n'abusent de 
leur force pour opprimer des peuples généreux, 
trop pauvres pour exposer à leurs envahisseurs un 
nombre suffisant de fusils et de canons? 

1843-1851. 



TV 

CONSTANTINOPLE 
EN 1403 



Henri III, roi de Castilie et de Léon, envoya, 
en 1403, à Tamerlan, une ambassade dont faisait 
partie Ruy Gonzalez de Clavijo, qui, à son retour, 
olTriL à son maître le journal de son voyage. Cet 
itinéraire, extrêmement curieux, fut publié pour la 
première fois en 1582, par Argote de Molina, sous 
le titre de : Historia ciel gran Tamorlan. Itine- 
rario y enaracion ciel viacje y relacion de la emhci- 
iacla que Ruy Gonzalez de Clavijo le hizo por man- 
ilado ciel mny poderoso reij y senor don Eurique 
Tercero de Castilla. En Sevilla, in-fol. La seconde 
édition, qui fait partie de la grande collection 
in-4" des chroniques espagnoles, est de 1782. C'est 
de cette édition que j'ai extrait le morceau qs'on 



306 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

va lire, et qui contient une description des monu- 
ments les plus remarquables de Conslantinople à 
l'époque ou Clavijo y arriva, c'est-à-dire à la fin 
de rauloninc de 1403. 

Clavijo, comme on peut le penser, n'était ni un 
archéologue ni un architecte, mais c'était un bon 
observateur. On a de lui une description de la gi- 
rafe, qu'il R^peWe jornufa, très-supérieure à toutes 
celles que, d'après d'autres voyageurs modernes, 
on avait du môme animal il y a moins de cin- 
quante ans. Je cite ce fait comme preuve que Cla- 
vijo savait voir. Son style a les défauts de son épo- 
que, phrase embarrassée, quelquefois obscure, ré- 
pétition des mêmes mots, nul artifice dans l'arran- 
gement de ses périodes. En essayant de le traduire, 
j'ai reconnu qu'il était impossible d'être exact si 
l'on se servait de notre français moderne, et j'ai 
été conduit involontairement à chercher dans notre 
vieux langage des formes qui se prêtassent mieux à 
rendre la naïveté de l'original. 

< La première chose qui fut montrée aux 

ambassadeurs, fut une église de saint Jean-Bap- 
tiste, qu'ils appellent Saint-Jean-de-la-Pierre \ 
laquelle église est proche du palais de l'empereur. 

1. Probablement Saint- Jean, êv'E6ûÔ]j.w. V. Procope, De 
{edificiis, lib. I, cap. 8. J'ignore le motif qui aurait fait donner 
à cette église le surnom que cite Clavijo. 



CONSTAiNTINOPLE EN 1403. 307 

Et d'abord, au-dessus de l'entrée de la première 
porte de cette église, il y avait une ligure de saint 
Jean très-riche et bien pourtrailée d'ouvrage de 
mosaïque; ensemble avec cette porte un haut pa- 
villon ^ porté sur quatre arceaux, et faut passer 
dessous pour entrer au corps de l'église; et le 
ciel - dudit pavillon et ses parois sont imagés d'i- 
mages et de ligures très-belles, en œuvre de mosaï- 
que, c'est à savoir certains morceaux très-petits, 
desquels les uns sont dorés d'or fin, aucuns d'é- 
mail bleu, blanc, vert, rouge et de beaucoup d'au- 
tres couleurs, comme il est convenable pour pour- 
traire les figures, images et entrelacs ^ qui là sont 
représentés. Et croyez que c'est œuvre étrange à 
voir. Et tôt a]Drès ledit pavillon, on trouve une 
grande cour entourée de maisons à galeries hau- 
tes *, avec arceaux en bas % et dans ladite cour 
beaucoup d'arbres et de cyprès. Et contre la porte 
par où l'ai entre au corps de l'église, il y a une 



1. Chapifel, dôme, flèche, amortissement d'une construction 
plus haute (jue large. 

2. Cielo, toit, voûte, plafond. J'ai traduit littéralement pour 
conserver l'ambiguïté de l'expression originale. 

3. Lazos. 

4. Casas sobradadas. Dans l'espagnol moderne, il faudrait 
traduire : maisons ayant des greniers. Il s'agit ici, je pense, 
de galeries découvertes élevées qui, daus l'ancien langage, 
s'i;,'ipellent également sobradûS. 

5. Poiiales, portiques. 



30S ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

bolle fontaine sous un dôme porté sur huit co/onw^s^ 
de pierre blanche, et le bassin de la fontaine est 
d'une pierre blanche. Et le corps de l'église est 
comme une grande salle ronde " ; et au-dessus un 
dôme, Icijuel est très-élevé et porte sur des colonnes 
de jaspe vert. Et en face, quand on entre, on a 
devant soi trois chapelles, petites, dans lesquelles 
il y a trois autels, desquels celui du milieu est le 
principal, et les portes de la chapelle du milieu 
sont couvertes d'argent doré. Et auxdites portes 
il y a quatre colonnes de jaspe, petites, et dessus, 
certaines bandes ou rubans '\ d'argent doré qui les 
croisent et y font la croix, et sont garnies de toute 
manière de pierreries. Et aux portes desdites cha- 
pelles sont certaines cloisoiiH en drap de soie, a(in 
que, lorsque le prêtre s'en va dire la messe, on ne 
le voie point. Le ciel de ladite salle est très-riche et 
ouvragé d'œuvre de mosaïque. Et dans le ciel en 
haut on voit une ligure de Dieu le Père, et les pa- 
rois de ladite chapelle sont ouvrées de même, jus- 
que bien près du pavé, puis de là jusqu'au sol, 

1. Marmoles, mot à mot, marbres. Marmol se prend aussi 
pour pilier ou colonne de marbre. Colonne est le sens que ce 
mot a le plus généralement. 

2. Cuadra redonda. Grande salle de réception. Clavijo dési- 
gne toujours ainsi lé grand espace vide, couvert d'une roupole, 
au centre d'une église grecque. On verra qu'il ne faut paa 
prendre cette épithète de ronde à la lettre. 

3. Cinlu, ruban. 



CONSTANTIN OPLE EN 1403. 309 

ce sont dalles vertes de jaspe, et le pavé est de 

dall(>s do jaspe de beaucoup de couleurs à toutes 
manières d'enlrclacs, cl ladite chapelle est bordée 
tout alentour de chaires de bois taillé, très-bien 
ouvrées, et entre chacune il y a comme un brazero 
de cuivre, avec de la cendre, où le monde crache, 
alin qu'on ne crache pas sur le pavé. Aussi beau- 
coup de lampes d'argent et de verre. El dans la- 
dite église il y a beaucoup de reliques dont c'est 
l'empereur qui a la clef. El ce jour leur fut montré le 
bras gauche de saint .Jean-Baptiste, lequel est de- 
puis l'épaule jusqu'à la main, et ce bras fut brûlé 
cl n'y a rien d'entier hormis la peau et l'os; et les 
jointures du coude el du poignet sont garnies d'or 
avec des pierreries. En ladite église, il y avait 
beaucoup d'autres reliques de Jésus-Christ, mais 
les ambassadeurs ne les virent pas ce jour-là, pour 
tant que l'empereur était allé à la chasse, laissant 
les clefs à l'impératrice sa femme, laquelle, les don- 
nant, oublia de donner quant et quant celles qui 
ouvraient lesdites reliques. Mais ensuite, un autre 
jour, elles leur furent montrées comme il sera dit 
et raconté tout à l'heure. Et ladite église est mo- 
naslère de moines religieux; ils ont un réfectoire 
dai s une salle haute très-grande, el au milieu il y 
a une table de marbre blanc de trente pas en lon- 
gueur, et devant force sièges de bois, ensemble 



310 ÉTUDES SUR LES AUTS AU MOYEN AGE. 

vingt et un bancs * de pioire blanche, qui servent 
comme de dressoirs pour mettre la vaisselle ou les 
viandes; semblablement trois autres tables de pierre 
aussi, mais plus petites. Dans l'intérieur du mo- 
nastère, il y a force vergers, vignes et assez d'au- 
tre:, choses qui ne se peuvent raconter en bref. 

Puis, le môme jour, s'en allèrent voir dans une 
autre église de Sainte-Marie, qui a nom Péribéli- 
que ^ et à l'entrée de ladite église, se voit une cour 
avec cyprès, noyers, ormeaux et beaucoup d'au- 
tres arbres, et le corps de l'église, du côté du de- 
hors, est tout imagé d'images etde figures de toutes 
façons, riches et faicticement travaillées d'or, azur 
et autres couleurs. Et d'abord, en entrant au corps 
de l'église, à main gauche, il y avait force images 
figurées, et, parmi, une image de sainte Marie, et 
tout contre, d'un côté, une image d'empereur, et 
de l'autre côté, une image d'impératrice, et, aux 
pieds de l'image de sainte Marie, sont figurés trente 

1. Poyos, bancs de pierre. Il s'agit ici d'espèces de ser- 
vantes en pierre, probablement adaptées à la muraille, car 
poyo n'indique pas un banc isolé. C'est, à proprement parler, 
un banc à la porte delà maison. 

2. Lisez Peribolique, c'est-à-dire Sainte-Marie-de-l'Enceinte 
des remparts. Ou voit le sens de ce mot dans Procope. « Ces 
églises, dit-il {De ced. I, chap. 3.) étaient placées en ce lieu 
pour qu'elles fussent les gardiennes invincibles de l'enceinte 
de la ville. Q-wç 5'ri àij.cpw dcxaxayojvis-Ta tpuXavcTTipwt tw T.içi:6o)M 
Tr^<; xôXtiwç ïtev. » Les Grecs l'appelaient Sainte -Maiûe-de-la 
Fontaine ; sv irrcch. 



CONSTANTINOPLE EN 1403. 311 

châteaux et villes avec les noms de chacun écrits en 
grec. Et leur fut dit que Icsdites villes et châteaux 
étaientdu domaine de ladite église, donnés à icelle 
par un empereur qui l'avait dotée, lequel avait nom 
Romain, et y est enterré. Et aux pieds de l'image 
susdite sont appendus certains privilèges écrits sur 
acier ' scellés de sceaux de cire et de plomh, et 
dit-on que ce sont les privilèges que l'église avait 
reçus desdites villes et châteaux. Au corps de l'église 
il y a cinq autels. Or, le corps de l'église, c'est une 
salle ronde, très-grande et haute, et porte sur des 
piliers ' de jaspe ^ de beaucoup de couleurs. El le 
pavé et les parois sont semblablement revêtus de 
dalles de jaspe. Ladite salle est bordée tout autour 
de trois nefs^^ qui s'y joignent, et le ciel couvre 
tout ensemble, salle et nefs, et est ouvré fort ri- 
chement de mosaïque. Et, dans un bout de l'église, 
à main gauche, il y avait une grande sépulture de 
pierre de jaspe rouge, où repose ledit empereur 
Romain, et disait-on que jadis cette sépulture fut 

1. En acero. Probablement il y a une faute dans le manu- 
scrit. C'est, je suppose, en lettres d'or qu'il faut lire. Dans la 
vieille orthographe espagnole, on trouve quelquefois aiiro poftr 
oro- La méprise du copiste s'explique alors facilement. 

2. Marmoles ici ne peut se prendre que pour des piliers. 

3. Jaspe de muchas colores. Il paraît que notre auteur ap- 
pelle jaspe non-seulement la pierre de ce nom, mais encore 
tous Ici marbres de couleur, le granit, etc. 

4. Naves. 



312 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

couverte d'or avec force pierreries enchâssées, mais 
que, lorsque les Latins gagnèrent Conslanlinople, 
il y avait quatre-vingt-dix ans ', ils volèrent ladite 
sépulture. Dans la même église, se voyait une au- 
tre grande sépulture de pierre de jaspe et en icelle 
un autre empereur enterré. Semblablement il y 
avait l'autre bras du bienheureux saint Jean-Bap- 
tiste, qui fut montré auxdits ambassadeurs. C'était 
le bras droit, depuis le coude en bas, avec la main, 
et paraissait frais et sain, et combien que l'on dise 
que le corps du bienheureux saint Jean fut brûlé, 
hormis le doigt de la main droite, dont il avait 
montré le Sauveur en disant : Ecce agnus Dei, ce 
nonobstant, tout le bras susdit était sain et entier 
comme il semblait. Il était enchâssé dans des rtr^^i- 
d'or déliées - et le ppucc manquait, et la raison 
pourquoi, disent les moines, était telle : Dans la 
ville d'Antioche, ce disaient-ils, au temps qu'il y 
avait des idolâtres, soûlait exploiter un dragon, et 
ceux de la ville avaient accoutumé de donner 
chaque année une personne vivante à manger 
audit dragon. Et jetaient les sorts, à celui à 
qui tombait le sort, fallait qu'il fût mangé dudit 
dragon, et ne le pouvait amender. Or, le sort tomba 

1. C'est une erreur. Constantiuople fut prise par les Latins 
en 1204. 

2. Vergas. C'est un travail Je filigrane. 



CONSTANTINOPLE EN 1 i03. 313 

en ce temps à la liilo d'un prud'homme, lequel, 
voyant qu'il ne puuvail l'aire aulrcnient quil ne 
donnât sa fille au dragon , en eut grand dépit 
au cœur, et, dans son cliagrin pour sa fille, s'en 
vint à une église de moines chrétiens, qui demeu- 
raient dans ladite cilé, et dit aux moines qu'il avait 
ouï comment Dieu avait fait miracles par saint 
Jean; que pourtant il croyait que ce fût vérité, et 
voulait adorer son hras qu'ils avaient en garde. Et 
lui demanda qu'en outre des miracles que Dieu 
Notre-Seigneur avait faits par lui, il voulût l'aire 
celui-ci, et lui accorder cette grâce que sa (il le ne 
mourût pas de si malemort, comme d'être mangée 
par icelle bete, et qu'il la délivrât de ce péril. Par 
quoi les moines touchés de compassion lui montrè- 
rent le bras susdit, et, se mettant à genoux pour l'a- 
dorer, outré de douleur, pensant à sa bile, coupa 
avec les dents le pouce du glorieux saint Jean, et 
le détacha et l'emporta dans sa bouche sans être 
vu des moines. Puis, quand vint le moment de 
donner la pucelle au dragon, et que la bête ouvrait 
la gueule pour la manger, alors il lui lança le 
doigt du bienheureux saint Jean dans la gueule, 
dont le dragon creva sur l'heure, ce qui fut un 
grand miracle. Ce pourquoi cet homme se convertit 
à la foi de Jésus-Christ, 

De plus, leur fut montrée dans ladite église, une 

18 



314 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

petite croix, haute d'une palme, avec un pied d'or, 
et aux extrémités des verges d'or; et au milieu un 
petit crucifix : et était enchâssé dans un relief cou- 
vert d'or, et se pouvait ôter et remettre dans ladite 
croix, laquelle, disait-on, fut faite du même bois 
auquel Notre-Seigneur Jésus-Christ fut attaché, et 
était de couleur noirâtre, et fut faite quand la 
bienheureuse sainte Hélène, mère de Constantin, 
qui peupla la cité de Constantinople, y apporta la 
vraie croix, laquelle tout entière y fut charriée de 
Jérusalem, d'où on la fît chercher et déterrer. De 
plus, leur fut montré le corps du bienheureux saint 
Grégoire, qui était sain et entier. Et hors de l'église 
il y avait un cloître d'œuvre très-belle avec beau- 
coup de belles histoires. Et y avait-on figuré la 
verge de Jessé; c'est le lignage dont fut issue la 
Vierge sainte Marie. C'était œuvre de mosaïque 
tant merveilleusement riche et artislement travail- 
lée, que celui qui l'a vue n'en a pas vu d'autre si 
merveilleuse. Dans ladite église y avait beaucoup 
de moines qui montrèrent aux ambassadeurs les 
choses susdites, ensemble un réfectoire Irès-lai c 
et haut; ensemble, au milieu, une table de marbre 
blanc si poli et artistement travaillé que rien plus; 
et au bout du réfectoire, il y avait deux autres 
petites tables de marbre blanc. Le ciel était tout 
d'œuvre de mosaïque, et sur les parois on voyait 



CONSTANTINOPLE EN 1403. 315 

historiés en œuvre de mosaïque de beaux traits 
de l'histoire sainte depuis que l'ange saint Gabriel 
solua la Vierge sainte Marie, jusqu'à la naissance 
de Jésus-Christ Notre-Seigncur, puis comme il 
alla par le monde avec ses disciples, et toute la 
suite de sa bienheureuse vie, jusqu'à ce qu'il fût 
crucifié. Et dans ce réfectoire, il y avait quantité 
de bancs de pierre blanche, séparés les uns des au- 
tres, qui étaient faits pour poser la vaisselle et les 
viandes. Finalement, dans ce monastère, il y avait 
plusieurs maisons où demeuraient les moines, et 
aux maisons ne manquait rien de leurs apparte- 
nances, car il y avait jardins, eaux et vignes, en 
sorte qu'il semblait que dans ce lieu on eût pu as- 
seoir une grande ville. 

Le même jour, leur fut montrée une autre église 
qui s'appelle Saint-Jean ; c'est un monastère oii 
demeurent beaucoup de moines religieux, qui ont 
un supérieur parmi eux. Et la première porte ^ de 
l'église est très-haute et très-richement ouvrée; et 
après celte porte il y a une grande cour, et tout 
de suite on entre au corps de l'église, lequel est 
comme une salle ronde sans coins ^, très-haute, et 



1. Il y a dans le texte par(e pour puerta. C'est une faute 
évi fiente. 

L. Tout à l'heure, il appelait ronde la salle de Saint-Jean- 
de-la-Pierre. Celle-ci est ronde sans coins. Il veut dire sans 



316 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

est bordée de trois graudos nefs (jui sont couvertes 
d'un ciel, les nefs et la salle. 11 y a sept autels 
dans l'église, f l le ciel de la salle et des nefs, en- 
semble les païûls, sont d'œuvre de mosaïque trop 
richement tiT.vaillée atout beaucoup d'histoires. El 
la salle est soutenue par vingt-quatre piliers de 
jaspe vert, et lesdites nefs ont une galerie élevée ^ ; 
cette galerie donne sur le corps de l'église , et là 
sont vingt-quatre autres piliers de jaspe vert. Et 
le ciel et les parois sont d'œuvre de mosaïque, et 
les çfakries hautes- des nefs donnent sur le corps 
de l'église, et là, au lieu de balustrades, il y a de 
petites colonnes de jaspe; et hors du corps de l'é- 
glise, il y avait une chapelle merveilleusement belle 
et ornée à tout œuvre de mosaïque, où se voyait 
très-richement pourtraitée l'image de sainte Marie, 
et bien semblait que ce fût en son honneur et révé- 
rence que fût bâtie la chapelle susdite. De plus, il 
y avait dans ladite église un réfectoire avec une 
grande table de marbre blanc et sur les parois du 
réfectoire virent historié en mosaïque le mystère du 
jeudi de la Cène, comme Notre-Seigneur Jésus- 
Christ était assis ^ à table avec ses disciples; et 

doute que la première était un polygone qu'on peut inscrire dans 
un cercle. 

1. Sobrado. 

2. Andamios, galeries élevées, échafauds. 

3. Seiilado, assis, et non pas couché à la manière antique. 



CONSTANTINOPLE EN 1403. 317 

croyez que no manquaient audit monastrre aucu- 
nes dépendances accoutumées, comme maisons, 
fontaines, jardins et maintes autres choses. 

Le lendemain leur fut montrée une place que 
l'on nomme Hipodiame \ oîi l'on voulait faire 
joutes et tournois, laquelle est fermée dé colonnes 
en marbre blanc, si grosses qu'il faut trois hommes 
pour les mesurer avec les bras, et hautes comme 
deux lances d'armes, voire plus. Et ces colonnes 
étaient dressées alentour en grande symétrie, au 
nombre de trente-sept % et étaient posées sur 
des bases blanches très-grandes , et au-dessus 
étaient fermées par des arcs qui allaient de 
l'une à l'autre, de manière qu'on pouvait aller 
tout le long par en haut; et en haut il y avait des 
galeries avec leurs balustrades * et leurs créneaux* 
plantés de part et d'autre, et ce parapet fait au- 
dessus des arcs était de hauteur à ce qu'un homme 

1. Hippodrome. Il semble qu'à l'époque ou Clavijo éfiiit à 
Constantinople, le souvenir des courses de chars fût perdu 
pour les Grecs eux-mêmes. Au reste, son guide ordinaire était 
un messer Hilario, Génois, marié à une tille naturelle de l'em- 
pereur Manuel Paléologue. 

2. Il est probable que le nombre aura été mal copié. Peut- 
être faut-il lire 370. 

3. Antepechos. 

4. Almenas, créneaux. 11 désigne aussi des acrotères. Les 
créneaux en Hlspagne, surtout ceux des murailles moresques, 
sont souvent découpés et comme dentelés. Le mot almenn est 
d'origine arabe. 

18. 



318 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

s'y appuyât de la poitrine, et t'tail fait de pierres 
et marbres blancs taillés et découpés entre les ga- 
leries. Et le tout avait été fait pour qu'en ces ga- 
leries se tinssent les dames et damoiselles quand 
elles regardaient les joutes et tournois qui se fai- 
saient en celte place. Et en avant de cette bâtisse \ 
en lieu plan et uni, venait une rangée de piliers 
plantés au droit l'un de l'autre; et, après vingt ou 
trente pas, entre cette rangée de piliers, avait une 
assise de pierres ^ portée sur quatre piliers de 
marbre, et au-dessus une chaire ^ de marbre blanc 
avec quatre bases alentour, et de ces bases mon- 
taient jusqu'en haut quatre images de pierre 
blanche, grandes chacune comme un homme; et 
sur cette chaire et ce plancher se tenaient les em- 
pereurs quand ils regardaient les joutes et tour- 
nois *. Un peu en avant des piliers susdits, il y 
avait deux bases de marbre très-grandes, l'une sur 
l'autre, et chacune haute comme une lance d'armes, 
voire plus; et dessus quatre dés de cuivre, sur les- 
quels était dressée une pierre en manière de fu- 

1. Clavijo veut parler de la Spina de l'hippodrome. 

2. Asenfamiento. Entablement, sans doute. 

3. Silla. 

4. Voilà sans doute une des explications de messer Hilario. 
Il est assez difficile de deviner ce qu'était cette chaire. Peut- 
être y avait-il là autrefois une statue. On sait qu'on décorait 
ainsi fréquemment la Spina. 



CONSTANTINOPLE EN 1403. 310 

soau *, aiguë vers le sommet, laquelle pouvait bien 
être haute comme six lances d'armes, et ladite 
jiierre était dressée sur ces dés sans y être scellée 
ni fixée par chose aucune, si bien que c'était mer- 
veille de voir une si grande pierre, si déliée et si 
aiguë, comment on l'avait pu poser là, par quel 
engin ou quelle force on l'avait pu dresser et fixer 
si haut; car elle est si élevée, que, venant de la 
mer, on la voit bien plus tôt que non pas la ville. 
Or dit-on que cette pierre fut ainsi posée en mé- 
moire d'un grand exploit qui fut fait au temps où 
elle fut posée ; et sur les bases au-dessous était écrit 
qui fit mettre là cette pierre et pour quel exploit. 
L'ais, pour ce que l'écriture était en latin-grec % et 
qu'il se faisait tard, lesdits ambassadeurs ne se 
purent arrêter jusqu'à ce que vînt quelqu'un qui la 
leur sût expliquer; seulement, leur fut dit que 
c'était à l'occasion d'un trop grand exploit qu'elle 
avait été là placée, et de là en avant se continuait 
la rangée de piliers susdits, non point toutefois si 
hauts que les premiers, et dessus avait-on taillé et 

1. L'obélisque. 

2. Latin-griego. Notre auteur ne désigne-t-il point par ce 
terme bizarre le grec ancien, qui déjà était difficile à com- 
prendre pour les habitants de Constantinople illettrés? Peut- 
être encore faut-il lire ; en latin y en griego, en latin et en 
grec; Tinscription est effectivement en ces deux langues. Elle 
relate en vers très-prétentieux que l'oliélisque fut élevé sous 
Théodose, par Proclus, en trente-deux jours. 



320 ÉTUDES SUR LES AUTS AU MOYEN AGE. 

peint les grands exploits qu'en ce temps faisaienl les 
chevaliers et gentilshommes \ Et parmi ces piliers 
il y avait trois figures de serpents de cuivre, ou 
d'autres métaux ^, lesquelles étaient tordues en- 
semble comme une corde, et, en haut, leurs têles 
s'écartaient l'une de l'autre ouvrant la gueule. Et 
l'on disait que ces images de serpents avaient été 
là placées par un enchantement qui fut fait, car 
dans la ville autrefois il y avait force serpents et 
telles autres bêtes venimeuses qui tuaient les 
hommes et les empoisonnaient ; et qu'un empereur 
qui régnait alors les lit enchanter au moyen de ces 
figures de serpents, ce pourquoi d'ores en avant 
elles ne firent oncques mal à personne dans la ville. 
Ladite place est fort grande et tout autour fetniée 
de hauts degrés s'élevant les uns au-dessus des 
autres et fort élevés, et furent faits pour que s'y 
plaçât le menu peuple et vît le spectacle. Et sous 
les degrés il y avait de grandes loges ^ avec des 
portes donnant sur la place où s'armaient et se 

1. Voyez dans Gyllius la description de ces bas-reliefs, dont 
quelques-uns se rapportent aux travaux pour l'érection de l'o- 
belisque, les autres aux courses du cirque. {De top. C. P. 
page 375.) 

2. Celte colonne aux serpents a été élevée par Constantin, 
et, suivant Sozomène, ce serait le trépied consacré à Deiplios 
par les villes grecques après la bataille de Platée (Gyll. £>e 
top, O.P. 375). 

3. Casas, maisons. 



CONSTANTINOPLE EN 1403. 321 

désarmaient les cheval iors es joutes et tournois \ 
Et le même jour allèrent voir l'église qu'on ap- 
pelle Sancla-SopJiin. VJ Saucla-Sophia \àul autant, 
on lanj^age grec, comme vraie sagesse, c'est le (ils 
de Dieu ^, sous lequel vorahle fui ln\tie cette église, 
et c'est la plus grande et la plus honorée et privi- 
légiée de toutes quantcs il y a dans la ville. Et 
dans cette église sont des chanoines qu'ils nomment 
caloj/ers '\ qui la servent comme église cathédrale 
et semhialilement y officie le patriarche des grecs 
qu'ils nomment marpollit \ Et sur une place qui 
se trouve au-devant de l'église sont neuf colonnes 
de pierre blanche, les plus grandes et les plus 
grosses qu'homme ait oncques vues, je pense; et 
au-dessus voyait-on leurs haaes ^. Et nous fut dit 
qu'au-dessus il y avait autrefois un grand palais 
bâti, oîi soûlaient de réunir et tenir chapitre le 
patriarche et ses chanoines. Et en la même place, 
devant l'église, s'élevait une colonne de pierre ", 
haute cà merveille ; et au-dessus y avait un cheval 

1. Clavijo explique tout ce qu'il voit d'après les idées che- 
valeresques de son temps. 

2. V. Procope. De scd. T. I. < 

3. Du grec y.a)vOYSGO<;. " 

4. l'rohableiuent métropolitain, jit.too-oaîxt,. 

5. Basas. C'est un mot mis à la place d'un autre. Clavijo ■ ', 
partout la même faute. Il faut lire cfiap/fcles, chapiteaux. 

fj. Elle était portée sur un soubassement de sept assises l'a 
pierre formant escalier. (V. Procope, De xd. I, 2). La colon e 



32 , ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

de cuivre, aussi haut et grand comme pourraient 
cl ie quatre grands chevaux, et sur le cheval une 
figure de chevalier armé *, aussi de cuivre, ayant 
en la tête un fort grand panache, ressemblant 
à une queue de paon ^ Et le cheval avait des 
chaînes de fer qui lui traversaient le corps et s'at- 
tachaient à la colonne, afin qu'il ne tombât ni ne 
fût renversé par le vent. Or, ledit cheval est fort 
l)i n fait, et on l'a figuré avec un pied de devant et 
un pied de derrière levés, comme s'il voulait sau- 
ter à bas ^; et le cavalier a le bras droit levé et 
la main ouverte, et de la main gauche il tient les 
rênes du cheval. Et il a dans la main une pelote * 
ronde dorée. Or, le cheval et le chevalier sont si 
grands, et la colonne si haute, que c'est chose trop 

se composait de plusieurs tambours (où jxovou8)^i; (lèv toi) 
assemblés avec art et reliés par des plaques et des cercles de 
bronze. Peut-être était-elle entièrement revêtue de métal. 

1. E<;Ta>aat 5è Aj^iVaelk; f, sixwv. La statue a l'air d'un Achille. 
(Procope, ib.) 

2. « Une aigrette jetant des éclairs, suivant Procope, un 
astre d'automne. » 

3- « Le cheval lève le pied gauche de devant comme pour en 
frapper la terre et rassemble l'arrière-main, en sorte que ses 
membres semblent prêts à se mettre en mouvement aussitôt 
que ce sera leur tour d'agir. » (Procope.) 

4. Pella. Il tient de la main gauche un globe, par quoi l'ar- 
tiste a donné à entendre que tout le monde obéit à l'empereur. 
Il ne porte ni lance ni épée, mais le globe est surmonté d'une 
croix, car c'est à elle qu'il doit ses victoires. (Procope, ibid.) — 
Coosultez aussi l'anonyme, De aniiquiiat. Const.) 



CONSTANTl.NOl'I.E EN 1103. '23 

merveilleuse ta voir. El colle merveilleuse figure en 
haut de la colonne, on dit que c'est celle de l'em- 
pereur Justinien, qui l'a fait faire, comme aussi 
l'c^i^lise, lequel fit en son temps de grands et no- 
tables exploits à rencontre des Turcs. 

Et, à l'entrée de l'église, au-devant de la porte, 
on voit un grand arceau porté sur quatre colonnes, 
et dessous il y a une petite chapelle très-riche et 
belle, et après la chapelle vient la porte de l'église, 
laquelle est fort grande et haute, couverte de 
cuivre ', et au delà une petite cour, et autour, des 
galeries hautes. On trouve par après l'autre porte, 
revêtue de cuivre comme la première, et de cette 
porte on entre dans une nef fort vaste et élevée, qui 
a un ciel de' bois ; et, à main gauche, il y a un 
cloître très-grand et artistement fait, avec force 
dalles et colonnes de jaspe, de couleurs infinies; 
et, à main droite, sous ladite nef, couverte comme 
il a été dit, après la seconde porte, vous arrivez au 
corps de l'église, lequel a cinq portes hautes et 
grandes, couvertes de cuivre, dont celle du milieu 
est la plus haute et la plus grande; et, par ces 
portes, vous entrez au corps de l'église. C'est 
comme une salle ronde, la plus grande et la 
haute, ensemble la plus riche et belle qu'i' 

l.Cfr. V anony me Antiq.C. P. lib, IV,p.74. Suivar 
les portes de Sainte-Sophie auraient été revêtues 



324 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE- 

je crois, au monde. Et ladite salle est au cenlre de 
l'église , bordée alentour par trois nefs très- 
grandes et larges, communiquant avec la salle sus- 
dite, car il n'y a point de séparation marquée. Or, 
la salle et les nefs ont des galeries hautes donnant 
sur la salle, en sorte que, de là, on peut entendre la 
messe et les offices. Or, ces dites galeries commu- 
niquent par des escaliers les unes avec les autres, 
et sont portées sur des colonnes de jaspe vert; 
semblablement le ciel des nefs est porté par des co- 
lonnes, et va linir à la grande salle; mais celui de 
la salle, c'est un dôme, et s'élève bien plus haut 
que le ciel des nefs. C'est un dôme arrondi très- 
élevé, et croyez qu'il est besoin de bons yeux j)0ur 
y voir lorsqu'on est en bas. La salle a en lon- 
gueur iOo pas et en largeurï)3, et repose sur quatre 
piliers très-grands et gros, revêtus de dalles de 
jaspe decouleurs variées, etd'un pilieràl'autrevont 
des arcs, montés sur douze colonnes de jaspe vert, 
très-hautes et grandes, lesquelles soutiennent ladite 
salle. Et de ces colonnes il y en avait quatre fort 
grandes, deux au côté droit et deux à gauche, les- 
quelles sont couvertes et colorées d'un enduit com- 
posé de certaines poudres faiclicemertt composées, 
et les appel le-t-on porfide V Quant au ciel de la 

1. Clavijo a cru sans cloute que Je porphyre était composé 
artificiellement, l^eut-étre s'ai;it-il d'un enduit de stuc. 



CONSTAMINÛI'LE EN I 'i03. 323 

salle, il est peint et imagé en œuvre de mosaïque fort 
riche ; et, au milieu du ciel, au-dessus du maître- 
aulel, se voit une image fort dévote de Dieu le Père, 
iR's-grande et naturelle, pourtrailée en œuvre de 
mosaïque de beaucoup de couleurs. Et si haute est 
la voûte où se trouve ladite image, que d'en bas 
elle ne parait pas plus grande qu'un homme, ou 
bien peu davantage ; pourtant elle est si grande de 
fait, que, d'un œil à l'autre, on dit qu'il y a trois 
palmes ; et qui la regarde d'en bas, il la croit 
haute ni plus ni moins comme un homme ; jugez 
par là la grandissime hauteur dudit vaisseau. Et 
sur le carreau d'icelle salle, il y avait comme une 
chaire à prêcher, élevée sur quatre colonnes de 
jaspe et semblablement revêtue de jaspe de beau- 
coup de couleurs; et ladite chaire était couverte 
d'un dôme reposant sur huit colonnes très-hautes, 
de jaspe de couleurs variées. Et là on prêchait ; en- 
semble y lisait-on l'Évangile les jours de fête. Et 
toute ladite église est revêtue de jaspe, aussi bien 
les parois comme le pavé; ce sont de grandes dalles 
de jaspe de couleurs variées, artistement polies, 
lesquelles sont ouvrées et disposées en lacs et com- 
partiments bien agréables à voir. Et partie des ar- 
ceaux qui soutiennent ladite salle est revêtue do 
dalles de marbre blanc très-beau, où l'on a taillé 
l<)rce figures, toutes variées et naturelles; et ladite 

19 



326 ÉTUDES SUR LES AlITS AU MOYEN AGE. 

partie ouvi'L^e de la sorle est aussi haule qu'un 
homme debout en pied sur le pavé. Et de là en 
haut, c'est œuvre de mosaïque bien belle et riche. 
Et les galeries des nefs de ladite église régnent 
tout autour de ladite salle, sinon là où est le maître- 
autel ; et croyez que c'est chose qu'il fait bon voir. Et 
ces galeries ont biencnlargeurquatre-vingt-di\ pas, 
plus ou moins, et en longueur, dans leur pourtour, 
environ quatre cent dix pas. Et ces galeries et 
tribunes hautes, avec leur ciel, sont ouvrées de mo- 
saïques, bien et faicticement. Et dans une paroi de 
l'une des susdites galeries, à main gauche en mon- 
tant, on faisait voir une bien grande dalle blanche, 
enchâssée en ladite paroi, au milieu d'un nombre 
infini d'autres dalles, laquelle était de soi et par 
nature pourtraite et imagée, sans aucun artifice 
humain, non point sculptée ni peinte, et c'était la 
très-sainte et bienheureuse Vierge sainte Marie avec 
Notre-Seigneur Jésiis-Christ dans ses très-saints 
bras; et, à côté, le très-glorieux précurseur saint 
Jean-Baptiste. Et lesdites images, ainsi que je di- 
sais, ne sont ni pc""?es ni dessinées en couleur au- 
cune; aussi peu sont-elles taillées ou gravées, ains, 
sont ainsi faites par elles-mêmes, la propre pierre 
s'étant ainsi faite et formée avec ses veines propres 
et ses marques, qui dessinaient naïvement et au na- 
turel les imaiîes susdites. Et fut dit aux ambassa- 



CONSTANTINOPLE KN 1403. 327 

(leurs, que, quand ladite pierre fut tirée de la car- 
rière et équarrie pour être posée en ce très-saint 
lieu, on vit ces très-merveilleuses et très-bien- 
heureuses images ; et, ayant vu un mystère et mi- 
racle si grand, on mena ladite pierre dans ladite 
église, comme en la plus grande de la ville. El 
noterez que lesdites images semblaient comme si 
elles fussent au milieu des vapeurs et nuées du ciel, 
lorsqu'il est clair; ou bien comme s'il y eût eu de- 
vant un voile bien délié, d'autant plus merveil- 
leuses qu'on eût dit que ce fût chose spirituelle 
que Dieu voulût ainsi montrer. Et au pied desdites 
images il y avait un autel et une petite chapelle où 
l'on disait la messe. Et, en outre, virent Icsdits 
ambassadeurs dans ladite église un corps saint de 
patriarche, lequel était en chair et en os. 

De plus, leur fut montré le gril sur lequel le 
bienheureu;^ saint Laurent fut rôti. Et dans ladite 
église, il y a des citernes, souterrains et salles 
basses, qui sont choses trop étranges et merveil- 
leuses à voir; item beaucoup de bâtiments et 
toutes manières de dépendances, mais la plupart 
s'en va ruinant et perdant, joint à ce que près de 
Téglise ce ne sont qu'édifices renversés ; et les 
portes par où l'en entrait à l'église sont tombées 
et bouchées, et on disait que le circuit de l'é 
glise, je dis par le dehors, s'étendait bien pendan» 



328 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

dix. milles '. El dans ladile église avait une cilerne 
très-grande sous terre, laquelle contenait beaucoup 
d'eau; si grande, que, disait-on, elle eût |)u tenir 
cent galères "". Lesdils ambassadeurs virent tous 
lesdits ouvrages, et d'autres encore, si nombreux, 
qu'on ne pourrait les décrire ni les nombrer en 
bref; tant est grand l'édifice et sa fabrique mer- 
veilleuse , qu'on n'aurait pas fini de le voir en 
bien du temps; et qui s'appliquerait à le voir 
chaque jour, chaque jour il verrait des choses 
neuves. Les toits de cette église sont couverts 
en plomb , et ladite église est très-privilégiée, 
mèmement que, si une personne, aussi bien un 
Grec qu'un homme d'aucune autre nation que ce 
soit, ayant commis un méfait, soit par vol, rapine 
ou meurtre, s'il s'y réfugie, on ne l'en tirera 
point. 

Et le môme jour lesdits ambassadeurs allèrent 
voir une autre église qui a nom Saint-George. Au- 



1. Voir plus bas ce que dit Clavijo de l'enceinte de Constan- 
tinople. Probablement il confond l'étendue de la juridiction 
ecclésiastique de l'église avec son enceinte matérielle. 

2. Decian que podrian estar en ella cie.n galeas. Est-ce 
une hyperbole grecque, ou bien Clavijo a-t-il mal compris son 
cicérone, qui lui disait peut-être qu'il y avait assez d'eau dans 
la citerne pour approvisionner cent galères? S'agit-il de la 
citerne nommée autrefois Baa'A'.xT, , la royale, aujourd'hui 
Yerebatan-Seraï, qui, au rap|>ort du général Andréossi, s'é- 
tendait jUs(£u'à Sainte-Sophie ? 



CONSTANTINOPLE EN 1403. 329 

devant de la première porte, il y a une grande cour 
avec plusieurs jardins et maisons, et le corps de 
l'église est au milieu de ces jardins; et devant la 
porte de l'église, en dehors, il y a un bassin pour 
baptiser, bien grand et beau, et au-dessus un dôme 
porté sur huit colonnes de marbre blanc taillé à 
toutes manières de figures; et le corps de l'église 
est trcs-élevé et tout couvert de mosaïque, et l'on y 
voit la représentation de Notre-Seigneur Jésus- 
Christ quand il monta au ciel. Le pavé de ladite 
église est aussi merveilleusement travaillé, étant 
couvert de dalles de jjorphire et de jaspe de plu- 
sieurs couleurs ; et y voit-on force entrelacs très- 
délicats, comme aussi sur les parois. Et au milieu 
du ciel de ladite église on voit figuré Dieu le Père, 
en l'ace de l'entrée, en œuvre de mosaïque. En- 
semble est figurée la vraie croix, que montre un 
nnge, entre les nuages du ciel, aux apôtres, ce pen- 
dant que descend sur eux le Saint-Esprit en figure 
de fou, et le tout en œuvre de mosaïque merveil- 
leusement travaillée. Il y a encore dans ladite 
église une grande sépulture de jaspe, couverte 
d'un drap de soie : c'est là qu'est enterrée une im- 
pératrice; et, pour ce que la nuit approchait, les- 
dits ambassadeurs durent remettre au lendemain 
mercredi à retourner à Constantinople, ayant fait 
appointement de se trouver à la porte qu'on nomme 



330 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

Quinigo, là où devait se rendre ledit messire Ili- 
laire, avec chevaux pour les porter, afin qu'ils 
vissent le reste de la ville et des choses qu'elle ren- 
ferme. Ce pourquoi lesdits ambassadeurs s'en re- 
vinrent à Péra, où ils étaient logés, et les autres 
susdits pareillement s'en furent à leurs maisons. 
Le jeudi, premier jour de novembre, lesdits am- 
bassadeurs passèrent à Constanlinople, et trouvè- 
rent ledit messire Hilaire et autres seigneurs de la 
maison de l'empereur, qui les attendaient à la porte 
de Quinigo, et ils montèrent à cheval et allèrent 
voir une église qui s'appelle Sainte-Marie-de-la- 
Cherne ', laquelle église est dans la ville, près d'un 
château détruit où logeaient autrefois les empe- 
reurs, et fut détruit par un empereur, parce qu'il 
y fut pris par son lils, comme vous sera conté tout 
à l'heure. Or, ladite église de Sainte-Marie-de-la- 
Gherne servait de chapelle aux empereurs ; et dans 
le corps de l'église, il y avait trois nefs, et celle du 
milieu était la plus grande et la principale, et la 
plus haute; les deux autres, au contraire, étaient 
assez basses, mais avaient des galeries qui don- 
naient sur la grande nef. Toutes les trois d'ailleurs 
étaient soutenues de la même manière, c'est à sa- 
voir sur des colonnes de jaspe, et d'icelles les bases 

1. Blacheroe. B>ia)C£pvai. 



CONSTANTINOPLE EN 1403. 331 

îiinsi que les chapiteaux élaienl taillés avec force 
figures cl toutes manières d'ornements. Le ciel 
flestlilos nefs et leurs parois jusqu'à la moitié de 
leur hauteur, étaient de dalles de jaspe de cou- 
leur, assemblées avec grand artifice, et formant des 
entrelacs et des ornements magnifiques. Quant au 
ciel de la grande nef, il était encore plus riche, 
fait de bois avec de curieux caissons et assemblages, 
et tout ce ciel, caissons et solives, dorés de fin or, 
de sorte que, bien que l'église, en plusieurs de ses 
parties, fiît mal en ordre et gâtée, ce nonobstant 
les ouvrages de ce ciel et sa dorure étaient aussi 
frais et brillants que si on eût achevé de les ouvrer; 
et dans la grande nef il y avait un autel fort ri- 
che et une chaire à prêcher riche également, et 
qui dut coûter cher. Pour ce qui est de la toiture, 
clic était couverte en plomb... 

Le même jour, les ambassadeurs espagnols allè- 
rent voir les reliques de l'église de Saint- Jean, que, 
faute de clefs, ils n'avaient pu examiner lors de 
leur première visite à cette église. Elles étaient ren- 
fermées dans une espèce de tour. Suit la descrip- 
tion des reliques. — Dans le même coffre d'ar- 
gent était le vêtement do Jésus-Christ Notre-Sei- 
gneur, lequel les chevaliers de Pilate jouèrent aux 
dés, et était ployé el scellé de sceaux, crainte que 
ceux qui viendraient le voir n'en dérobassent quel- 



332 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

que pièce, ainsi que déjà il était arrivé. Une man- 
che seulement était déployée et hors des sceaux, et 
le vêtement était doublé de (limite rouge qui res- 
semble à du cendal (gaze ou éloiïe très-claire), et 
la manche était étroite et de celles qui s'agrafent, 
et était fendue jusqu'au coude. Il y avait trois pe- 
tits boutons faits comme avec du cordonnet, sem- 
blables à des attaches de faucon *, et les boutons, 
la manche et ce qui se pouvait voir du jupon sem- 
blaient d'un rouge pâle comme rosat, et telle était 
la couleur et nuance qui s'en approchait le plus, et 
ne semblait pas tissue, ains ouvrée à l'aiguille -, et 
les fils paraissaient comme tordus trois par trois et 
très-serrés. Et quand les ambassadeurs allèrent voir 
lesdites reliques, les gentilshommes etmanantsde la 
ville qui lesurent,vinrent aussi lesvoir,ettouspleu- 
raient h chaudes larmes et récitaient des oraisons. 
Et le même jour allèrent visiter un monastère de 
dames, appelé Omnipotens ^, dans l'église duquel 



1. Piguelas. Probablement les nœuds ou grelots qui termi- 
nent les lacets qui retiennent les faucons. 

2. Je suppose qu'il veut dire que cette robe lui semblait 
tricotée à la main et non tissue au métier, car il n'est pas pro- 
bable qu'elle eut des coutures. « La robe était sans couture, 
d'un seul tissu depuis le haut jusqu'en bas. » (Saint Jean, 
XIX, 23). 

.3. Ce mot est également en latin dans le texte. Au nord de 
!a quatrième colline de Constantinople. (V. Pocoke 's truvels, 
t. III, 130.) 



CONSTANTINOPLE EN 1103. 333 

le*' fut montré un bloc de marbre taillé, de plu- 
sieurs couleurs, qui avait neuf palmes de long, et 
leur fut dit que sur icelle pierre avait été déposé 
Notre-Seigneur quand on le descendit de la croix ; 
et sur icelle pierre étaient les larmes des trois 
Maries et de saint Jean, qui pleurèrent quand 
Notre-Seigneur Jésus-Christ fut descendu de la 
croix. Or, lesdites larmes semblaient proprement 
que fussent gelées, comme si en effet se fussent 
alors solidifiées par le froid. 

Il y a encore dans ladite ville de Constantinople 
une église très-dévote qu'on nomme Sainte-Marie 
de la Dessetria *. Elle est petite, et y demeurent des 
chanoines religieux qui ne mangent point de viande 
ni ne boivent de vin. Pareillement s'abstiennent 
d'huile, graisse, et de tels poissons qui ont du 
sang. Le corps de leur église est orné de belles mo- 
saïques, et dans icelle se voit une image pourtraite 
de sainte Marie, sur un marbre, laquelle, ce dit- 
on, fut faite, tirée et pourtraite de la propre main 
du très-glorieux etbienheureuxsaintLuc; et a fait et 
fait encore miracles tous les jours; et les Grecs ont 
en icelle grande dévotion et lui font grandes fêtes. 
Ladite image est peinte sur une table carrée, large 
de six palmes et longue d'autant, et pose sur deux 

1. Aeuxeocix ? Procou. De adif., I, 1. 

19. 



334 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

pieds, et ladite table est recouverte d'argent où 
sont enchâssés force éméraudes, saphirs, turquoi- 
ses, perles et autres pierreries. Et on la met dans 
un coffre de fer, et tous les mardis on lui fait une 
grande fête, ce pourquoi se réunissent grand nom- 
bre de religieux dévots et toutes manières de gens ; 
ensemble, nombre de prêtres d'autres églises. Et 
sur le point de dire les heures, on tire cette image 
de l'église et on la porte sur une place voisine; et 
est si lourde qu'il faut pour la tirer dehors trois ou 
quatre hommes avec courroies et crochets ; et quand, 
à force de bras, ils l'ont tirée au milieu de la place, 
un chœur dit ses oraisons avec grands soupirs, gé- 
missements et larmes. Étant en la place, vient un 
vieillard qui dit ses oraisons devant ladite image, 
puis tout seul il la prend très-souplement comme 
si elle ne pesait rien, et la porte en la processio:i 
et la remet tout seul en l'église. Et c'est merveille 
qu'un homme seul lève un si grand poids comme 
est celui de ladite image, et dit-on que nul autre 
homme ne la pourrait soulever , fors celui-là, 
parce qu'il descend d'une lignée oîi Dieu permet 
qu'on la soulève. Et, en certaines fêtes de l'année, 
ils portent ladite image en l'église de Sainte-Sophie 
avec grande pompe, pour la grande dévotion que 
les gens mettent en icellc. 
Dans ladite ville, il y a une citerne bien belle à 



GONSTANTINOPLE EN 1103. 335 

voir. On l'appollc la citerne de Mahomet ', laquelle 
a des voûtes de mortier, et elle est portée par des 
colonnes. Et on compte en icelle jusqu'à seize nefs, 
et son ciel pose sur quatre cent soixante-dix co- 
lonnes de marbre fort grosses, et en ce lieu se con- 
serve beaucoup d'eau et il yen aurait en suffisance 
[tour beaucoup de gens. 

La ville de Gonstantinople est fermée d'une mu- 
raille haute et forte et de tours grandes et fortes, 
et sa forme est en manière de triangle. Et d'un an- 
gle à l'autre il y a six milles, ainsi le tour de toute 
la ville mesure dix-huit milles, ce sont six lieues. 
Or, deux côtés du triangle regardent la mer et l'au- 
tre côté la terre, et à un bout de l'angle que la mer 
n'environne pas, sur une hauteur, sont les palais 
de l'empereur. Et combien que la ville soit grande 
et de grande contenance, ce néanmoins est mal pou- 
plée, car au milieu on voit des collines et des val- 
lées où il y a des jardins et des terres à blé. Et 
parmi oos jardins sont des maisons comme celles 



1. Procop. De œdif., I, 11. 

On peut expliquer ce nom en supposant que la personne qui 
possédait le manuscrit de Clavijo aurait écrit à la marge l'ap- 
pellalion moderne de cette citerne, et que cette note aurait 
cto intercalée dans le texte lors de l'impression. S'il s'agit de 
la citerne nommée M'i7.oÇ£VT,, ou Bin-Bir-dirok, elle aurait 
contenu, suivant le général Andréossi, l,2.'n,909 pieds cubes 
d'eau. 



336 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

des faubourgs, et cela au milieu de la ville. En ou- 
tre, il y a dans Gonstanlinople de grands édifices, 
maisons, monastères, églises, desquels la plupart 
sont tombés et ruinés ; mais il paraît manifesle- 
racnt que, lorsque cette ville était en sa jeunesse ', 
ce dut être une des plus notables du monde. Et 
dit-on qu'aujourd'hui il y a bien encore trois cents 
églises tant grandes que petites. Au dedans de la 
ville il y a des puits et fontaines d'eau douce : no- 
tamment, sous l'église qu'on Si^^eWe Saint- Apôtre, il 
y a une partie d'un pont qui venait d'une vallée à 
une autre entre lesdits jardins et maisons, et par 
ledit pont venait autrefois l'eau avec quoi l'on 
arrosait ces jardins, aussi un chemin qui menait à 
l'une des portes de la ville, de celles qui condui- 
sent en voiture à Péra. Au milieu de la rue oii se 
tiennent les changeurs, il y a des ceps à demi en- 
foncés dans le sol, lesquels ceps sont pour ceux qui 
encourent quelque châtiment de prison ou trans- 
gressent quelque mandement ou ordonnance de la 
cité, comme ceux qui vendent de la viande ou du 
pain à faux poids. Telles gens met-on aux ceps en ce 
lieu, et on les y laisse de jour et de nuit, à la pluie 
et au vent, sans que personne s'en ose approcher. 
Et Constantinople est sur le bord de la mer comme 

1. En su juvcntud, expression originale de Clavijo traduite 
littéralement. 



CONSTANTINOPLE EN 1403. 337 

je VOUS ai dit. Deux parts de la ville touchent à 
la mer, et en face est la ville de Péra, et entre les 
deux villes est le port. Et Constantinople est ainsi 
comme Séville, et la ville de Péra comme Triana, 
et le port et les vaisseaux sont au milieu. Et les 
Grecs n'appellent point Constantinople comme nous 
l'appelons, ains la nomment Escomboli *. » , 

«84t. 



1. Mot corrompu, comme le Stamboul des Turcs, du grec 
Itç TT.v no>»tv. Is tim Bolin, à la ville, c'est-à-dire à. Constan- 
tinople. Les Grecs appellent encore Constantinople r\ noAtî, 
la ville par excellence. 



\ 



LE RETABLE DE BALE 



M. le ministre d'État vint d'acqn(^rir pour le 
musée des Thermes et de l'hôtel de Cluny un des 
monuments les plus rares et les plus curieux qu'ait 
produits l'orfèvrerie du moyen âge : c'est le fa- 
meux retable d'or donné à la cathédrale de Bàle 
pai- Flenri IL empereur d'Allemagne. On sait quf 
les oltjets d'art exécutés en métaux précieux par- 
viennent difficilement à la postérité. Le prix de la 
matière qui s'ajoute au mérite du travail et de 
l'antique origine, dégoûte la plupart des amateurs, 
et la facilité de réaliser sur-le-champ une somme 
considérable, en transformant l'objet d'art en un 
lingot, est une grande tentation à chaque crise 
commerciale et politiijue. Aussi est-ce par une es- 
pèce de miracle qu'un bas-relief en or, haut de 



340 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

I mètre, large de 178 cenlimèlres, est parvenu, 
du M^ siècle en 1854, dans l'asile sûr d'un musée 
français. 

Lorsque la Réforme triomphe à Bâle, au com- 
mencement du xv!** siècle, quelques zélés protes- 
tants voulaient convertir en bons ducats les images 
des saints papistes offertes par le pieux empereur. 
Heureusement, le retable était considéré dans la 
ville comme une sorte de palladium, et, au lieu 
de le condamner à la fournaise, on se contenta de 
l'enfermer dans un des souterrains de la cathé- 
drale, appropriée au culte nouveau. En vain l'é- 
vêque catholique dépossédé le réclama de ses 
ouailles rebelles; en vain offrit-il, pour qu'il lui 
fût rendu, de renoncer à une somme très-forte que lui 
devaient les Bàlois. Le retable fut gardé sous terre 
et sous triple clef pendant près de trois siècles. 

II fallut une révolution pour qu'il vît la lumière. 
En 1824, la guerre civile éclata dans le canton de 
Bâle. La ville et la campagne, l'aristocratie bour- 
geoise et la démocratie rurale en vinrent aux 
mains. Les bourgeois n'eurent pas l'avantage et 
n'obtinrent la paix qu'en consentant à la division 
du canton en deux souveraintés distinctes : Bàle- 
ville et Bâle-campagne. Mais les insurgés ne se 
contentèrent pas d'obtenir l'égalité des droits poli- 
tiques, ils exigèrent, en outre, la moitié du trésor 



LE RETABLE DE BALE 341 

cantonal. Dans ce traité de paix, le retable courut 
grand risque d'être coupé en deux ; pourtant, il 
tomba tout entier en partage à Bàle-campagne. 

Or, les bommes d'État de Licstall, excellents ar- 
quebusiers, étaient d'assez mauvais arcbéologues, 
et, sans le moindre souci pour la mémoire de 
Henri II, ils n'eurent rien de plus pressé que de 
vendre à l'encan le bas-relief d'or qui venait de 
tomber entre leurs mains. M. le colonel Tbeubet, 
de Bàle, l'acheta alors et le porta à Paris, où il 
offrit de le céder au gouvernement; mais, quoi qu'en 
pussent dire les antiquaires et les artistes, une si 
grande lame d'or effraya l'administration du Mu- 
sée. Le retable fui promené dans la plupart des ca- 
pitales de l'Europe. Partout il excitait l'admira- 
tion, mais il ne trouvait pas d'acheteur, du moins 
d'acheteur au gré du propriétaire. Le colonel Tbeu- 
bet, qui a servi sous le drapeau français, s'était 
fait un point d'honneur de ne le céder qu'à une de 
nos collections nationales. Pour réaliser son vœu, 
il lui a fallu trente années de patience. Récemment 
encore, il venait de refuser des offres très-avanta- 
geuses du musée royal de Berlin, lorsque M. le mi- 
niolre d'État, qui avait examiné lui-même le re- 
table et qui en appréciait toute l'importance, réso- 
lut d'en enrichir notre musée du moyen âge. Il 
chargea ia commission des monuments historiques, 



342 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

instituée auprès de son département, d'en faire l'es- 
timation, et aussitôt le colonel Theubet, avec le 
plus noble désintéressement, s'empressa de déclarer 
qu'il s'en rapporterait entièrement à cette évalua- 
tion. Une affaire traitée si rondement a été vite ter- 
minée. Aujourd'hui, le retable est devenu une pro- 
priété nationale et est inscrit au catalogue du mu- 
sée deCluny. 

M. le colonel Theubet, qui, dans cette négociation, 
ne s'était préoccupé que de la destination à donner 
au retable, a voulu que son nom fût conservé sur 
le même catalogue, non-seulement comme vendeur, 
mais aussi comme donateur. Plusieurs objets cu- 
rieux de l'art et de l'industrie du moyen âge 
viennent d'être donnés par lui au musée de Cluny. 
Citons d'abord une belle rose d'or, présent d'un 
pape à la cathédrale de Bâle, et qui a partagé les 
vicissitudes du retable. La fleur, d'un travail re- 
marquable du xv^ siècle, est portée sur un pied 
de vermeil beaucoup plus ancien, qui paraît re- 
monter au XII®, et qui, vraisemblablement, a servi 
de piédestal à une croix d'autel. Vient ensuite un 
grand tapis brodé d'or et de soie, aux armes des 
treize cantons suisses, de la fin du xvii® siècle. Enfin, 
un bonnet de toile, orné ùe guipures, n'est pas le 
moins curieux des présents offerts par le colonel. 
Ce bonnet a servi h Charles-Quint. La finesse du 



LE RETABLE DE BALE 343 

travail, l'aigle impériale brodée à l'aiguille, le goût 
des ornements confirment celte illustre origine, at- 
testée d'ailleurs par une inscription d'une écriture 
du XVI» siècle, collée dans la boîte qui renferme le 
bonnet. La voici : Gorro q^ pertenecio a Carlos 
Quinto emperad^. Guardalo, Hijo mio, es memoria de 
Jiilian de Garnica. C'est-à-dire : « Bonnet qui a 
appartenu à l'empereur Charles-Quint, Garde-le, 
mon fils, c'est un souvenir de Juan de Garnica. » 
Je trouve dans l'excellent travail de M. Mignet sur 
Antonio Ferez, un Garnica, trésorier de Philippe II 
en lo7C; mais quelle fut la personne à qui ce fi- 
nancier légua le bonnet, c'est ce que je regrette 
fort de ne pouvoir dire. Quant au bonnet, je dois 
avouer qu'il a la forme d'un bonnet de coton; mais 
il est en toile très-fine, et probablement a dii être 
porté sous une barrette, selon l'usage du temps. 
Dans un beau portrait du Titien qu'on voit au 
musée de Madrid, l'empereur est représenté coiffé 
ù'une espèce de serre-tête dont le bord blanc pa- 
raît sous son casque. C'est peut-être le bonnet de 
Garnica. 

Ce bonnet, qui a préservé des rhumes une si 
forte tête, et les cadeaux du colonel Theubet m'ont 
entraîné bien loin du retable de Henri II, dont je 
voudrais donner une courte description. J'ai dii 
que c'est un bas-relief d'or; il est exécuté au r> 



344 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

poussé, c'est-à-dire que les lames d'or ont été tra- 
vaillées au marteau sur des moules, puis retouchées 
au burin. Les lames d'or, dont l'épaisseur varie 
selon la hauteur des reliefs, sont appliquées sur 
une table de bois de cèdre, et les reliefs sont rem- 
plis à l'intérieur avec une matière dure, probable- 
ment de la résine. 

Cinq figures en pied d'environ 50 centimètres de 
hauteur sont disposées sous une arcature en plein 
cintre fort ornée, qui repose sur des colonnettes. 
Ce sont : le Christ au centre, un peu plus grand que 
les autres; à sa droite, l'ange saint Michel, puis 
saint Benoît; à sa gauche, les anges Gabriel et 
Raphaël. 

Le Christ élève la main droite pour bénir, et de 
l'autre tient un globe sur lequel on voit son mono- 
gramme entre les deux lettres mystiques alpha et 
oméga. A ses pieds, prosternés dans une attitude 
d'adoration, paraissent deux petits nains, qui sont 
pourtant hautes et puissantes personnes l'empe- 
reur Henri II et sa femme Cunégonde. Sur l'archi- 
volte de l'arcade sous laquelle est le Christ, on lit 
cette inscription : 

REX REGVM ET DN-S DOMINÂNTIV. 

Les anges sont représentés avec des ailes éployées 
et }e costume consacré joar la tradition des robes 



LE RETABLE DE BALE 345 

talaires et des manteaux. Gabriel et Raphaël tien- 
nent une espèce de sceptre; saint Michel un globe 
crucifère, ou peut-être une hostie. Il porte en outre 
une lance qui rappelle son combat contre le démon. 
Saint Benoit, en costume d'abbé, la crosse dans la 
main droite, tient de la gauche un livre fermé, 
peut-être la règle de l'ordre qu'il fonda. Toutes ces 
ligures ont la tête entourée d'un nimbe couvert 
d'ornements délicieux et incrusté de cabochons. 
Entre les arcades, des médaillons présentent la 
personnification des quatre vertus théologales, la 
Prudence, la Justice^ la Tempérance, la Force. La 
corniche au-dessus de l'arcature et le soubassement 
du bas-relief, très en saillie sur le fond des arcades, 
sont couverts d'arabesques et de rinceaux finement 
exécutés et d'une variété de motifs qui défie toute 
description. 

Au premier examen de ce bas-relief, on est frap- 
pé d'une certaine élévation de style qui le distingue 
tout d'abord de nos sculptures du xi^ siècle. La 
correction remarquable du dessin, l'élégance des 
attitudes, l'heureux agencement des draperies, dé- 
notent une école où se gardait encore un souvenir 
très-vif des grands modèles de la statuaire antique. 
Les figures de cette composition rappellent un peu 
les peintures des catacombes de Rome, mais on sent 
dans l'exécution une certaine recherche et un com- 



S46 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE- 

mencement de manière, indices d'un art qui clier- 
chc à se dégager des traditions de l'antiquité. 
L'artiste s'est complu dans les menus détails, mais 
il n'en abuse pas encore, comme on le fit bientôt 
après. Il est impossible d'admettre que ce bas-re- 
lief, placé dans la cathédrale de Bâle au commen- 
cement du xi° siècle, soit l'œuvre de quelque ima- 
gier du Nord. Je doute fort qu'cà cette époque il 
existât en Italie des artistes en état d'exécuter un 
semblable travail, et je pense qu'on ne peut l'at- 
tribuer qu'à un sculpteur de Constantinople ou du 
moins à un Grec possédant les traditions de l'école 
byzantine, florissante alors et particulièrement cé- 
lèbre pour la toreutique. C'est à Constantinople 
que les Vénitiens firent fabriquer la Palla d'oro 
de Saint-Marc à peu près dans le même temps, et 
cette circonstance est une présomption nouvelle en 
faveur de l'hypothèse que je propose. 

Henri II mourut en 1024. Des documents histo- 
riques conservés à Bûle établissent, dit-on, que le 
retable fut donné à la cathédrale dès avant sa coi - 
sécration, laquelle eut lieu en 1019. D'un autre 
côté, selon une tradition fort respectable, l'empe- 
reur aurait envoyé ce présent à la cathédrale do 
Bfile, en reconnaissance de sa guérison miraculeusg 
obtenue par l'intercession de saint Benoît. L'ano- 
nyme, auteur de la vie de saint Henri, racoL 



Le retahle de dale 347 

que ce prince, tourmenté de la pierre, se rendit au 
Mont-Cassin, et ([iic, là, il eut une vision pendant 
son sommeil. Il lui sembla que saint Benoit, lon- 
dulcur du monastère, s'approchait de lui, tenant 
un couteau de chirurgien. Le saint lit une incision, re- 
tira la pierre, la mit dans la main de l'empereur, 
[)uis referma la plaie, dont toute cicatrice disparut 
aussitôt. On peut lire dans les Bollandistes la dis- 
cussion de ce miracle; je me bornerai, en passant, 
à faire observer à MM. les chirurgiens que l'opé- 
ration de la pierre par le grand appareil doit être 
plus ancienne que frère Côme, puisqu'un auteur 
du xu^ ou xiii^ siècle y fait allusion. D'ailleurs, on 
voit que cette tradition ne s'accorde pas avec la 
date de 1019,'attribuée au retable, car le voyage 
de Henri II au Mont-Cassin ne peut être antérieur 
à l'année 1022. Quoi qu'il en soit, la dévotion par- 
ticulière et la reconnaissance de l'empereur pour 
saint Benoît sont attestées par le bas-relief même, 
où le saint occupe une place si importante. Une 
inscription dont il me reste à parler va nous en 
fournir une autre preuve. 

Elle est gravée sur deux bandes, l'une au-dessus 
de l'arcature, l'autre sur le soubassement, et forme 
deux vers léonins qui me paraissent réunir les con- 
ditions de la belle poésie au xi^ siècle : je veux 
dire la bizarrerie et l'obscurité. C'est un mélange 



3W ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

(le latin, de grec et d'hébreu, tel qu'un bénédictin 
pouvait seul en composer alors : 

QVIS SIGVT HEL MEDICVS FORTIS SOTER BENEDICTVS 
PROSPICE TERRIGENAS CLEMENS MEDIATOR VSIAS. 

Hel est le nom du Seigneur en hébreu. Soter et 
nsias, pour ouata;, sont des mots grecs, et la trans- 
cription du dernier en lettres romaines est un ar- 
gument, après bien d'autres, en faveur de la pro- 
nonciation italienne de Vu latin. 

Comme il n'y a aucune ponctuation, le sens du 
premier vers est douteux. Si l'on met un point d'in- 
terrogation après benedictus, on peut traduire : 
« Quel médecin est, à l'égal de Dieu, puissant, sau- 
veur, béni? » (Je rends fortis par puissant. Si l'on 
se rappelle l'opération exécutée au Mont-Cassin, 
peut-être vaudra-t-il mieux dire hardi. ) Que si l'on 
place le point d'interrogation après soter, un tout 
autre sens se présente, pas trop canonique peut-être : 
» Quel médecin fait des miracles comme le Sei- 
gneur? » — Réponse : « Benoît. » Le second vers 
s'adresse au Christ, ou peut-être encore à saint 
Benoît, car je ne sais trop si l'épi thète de mediator 
convient au Christ : « Regarde, médiateur clément, 
les êtres ( ou les biens ) terrestres. » Ce qui me 
semble plus probable, c'est que ces beaux vers n'ont 
pas été faits pour être compris. Le Doëtc, que 



LE RETABLE DE BALE. 3i9 

j'ai supposé bénédictin, a peut-être eu peur d'éle- 
ver trop haut son patron, et s'est tenu à dessein dans 
les nuages. Enfin, si l'on considère les difficultés 
d j vers léonin, peut-être n'a-t-il pas trop su lui- 
même ce qu'il voulait dire, et il ne serait pas le 
premier poëte à qui cela serait arrivé. 

Plusieurs églises ont eu autrefois des retables 
d'or. Aujourd'hui, il n'y a plus que Saint-Marc de 
Venise et la cathédrale de Milan qui en possèdent. 
La Palla d'oro de Saint-Marc fut commandée à Con- 
stant inople en 976; mais, selon Sansovino (Venetia), 
ne fui apportée à Venise qu'en 1102. Le retable 
de Milan date du ix^ siècle et fut offert, dit-on, par 
un évêque, en expiation d'un outrage irréfléchi fait 
aux reliques de saint Ambroise. Il aurait eu l'in- 
discrétion de détacher une dent du saint chef pour 
la faire monter en bague. La dent étant retournée 
d'elle-même dans son alvéole, le prélat reconnut sa 
faute et se mit à l'amende. EnFrance, la cathédrale 
de Sens a eu son retable d'or, qu'elle garda jusqu'en 
17G0. On en attribuait l'exécution à saint Éloi ; 
mais il était en réalité de la fin du x^ siècle. 
M. du Sommerard en adonné une description et un 
dessin dans son grand ouvrage, les Arts an moyeu 
âge. Louis XV, pressé d'argent, fit, en 1760, un em- 
prunt forcé à toutes les églises du royaume, et, bien 
que le chapitre de Sens fût riche, il envoya son re- 

20 



350 ÉTUDES SUR Î.ES AlVr? AU MOYEN AGE. 

table ù la Monnaie pour ic clianger contre des 
louis d'or. Pareil vandalisme n'est plus à craindre 
aujourd'hui, et la table d'or d'Henri II n'a plus 
qu'un danger à craindre : c'est que les arrivages 
de la Californie et de l'Australie ne lui ôtent un de 
ces jours le mérite de sa valeur métallique. 

iS54. 



VI 

ALBUM DE VÏLL.VRl) DE HONNECOURT^ 



Il pxi?fpi\ la Bibliothèque impériale un manuscrit 
ruiieux provenant do l'abbaye de Saint-Germain- 
des-Piés : c'est, comme il semble, un cahier de cro- 
quis et de notes recueillis par un architecte du 
moyen âge. Willemin et A. Potier, éditeurs des Mo- 
numents français, qui ont consulté ce manuscrit et 
lui ont fait quelques emprunts, ne paraissent pas 
on avoircompris toute l'importance; etM. Quicherat 
est vraiment le premier qui l'ait signalé à. l'atten- 
tion des archéologues et des artistes en le prenant 
pour l'objet d'une étude spéciale. C'était un jeu 
pour le savant professeur de l'École des chartes 



1. Manuscrit publié en fac-similé , annoté, etc., par 
J.-B.-A, Lassus et Alfred Darcel. Paris, imprimerie impé- 
ri ule, 1858. 



352 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

que de lire une écriture du xiu" siècle, n'v^ulière 
et nette, quoique hardie ; mais ce qui olïraitdos dif- 
ficultés considérables, c'était de trouver le vrai sens 
de notes désespérantes par leur concision, écrites 
dans le dialecte picard, et hérissées de termes tech- 
niques, inconnus à tous les glossaires. On pen- 
sera peut-être que les dessins sont d'un grand se- 
cours pour l'intelligence du texte ; malheureuse- 
ment, il y en a beaucoup qui auraient eux-mêmes 
besoin d'une traduction, et quelquefois on ne sait 
trop si l'en a sous les yeux une élévation, un plan 
ou unevue perspective. Pour la plupart, ils ont été 
tracés par l'auteur, non comme une représentation 
graphique, mais comme une sorte de notation mné- 
monique à son usage particulier. Quelques obs- 
tacles qu'offrît ce grimoire, M. Quicherat les a sur- 
montés avec une grande sagacité, et, après sa lu- 
mineuse analyse du manuscrit de Saint-Germain- 
des-Prés, publiée dans la Revue archéologique de 
1849, la tâche de l'érudit semblait terminée. Il ap- 
partenait à un artiste de compléter les explications 
de l'archéologue et de les confirmer par l'autorité 
de son expérience pratique. Tel est le travail qu'a- 
vait entrepris M. Lassus et qu'il venait de termi- 
ner lorsque la mort l'a surpris, jeune encore, au 
milieu de la carrière brillante qu'il s'était ouverte. 
Peu d'architectes réunissaient comme lui la prati- 



ALBUM DE VILLARD DE HONNECOURT. 353 

que de l'art de bâtir à des études approfondies sur 
le système des constructions civiles et religieuses 
du moyen âge. M. Lassus professait en outre une 
admiration passionnée pour l'architecture du xiii° 
siècle, et l'album d'un maître de cette époque lui 
semblait une sainte relique qu'il était heureux de 
remettre en honneur. Rien n'a été négligé par 
lui pour que la publication de ce manuscrit dé- 
dommageât d'un long oubli la mémoire de Villard 
de llonnecourt. Des/ac-smi/e d'une exactitude admi- 
rable, une interprétation développée, un commen- 
taire perpétuel accompagné de dessins explicatifs 
vont faire jouir le public d'un trésor trop long- 
temps ignoré et seulement accessible aux visiteurs 
de la Bibliothèque impériale. 

M. Darcel a recueilli les notes de M. Lassus, les 
a coordonnées et y a joint souvent d'utiles obser- 
vations, fruit de ses études personnelles sur les 
monuments de notre pays. 

Les artistes du moyen âge étaient modestes, et 
rarement ils ont pris quelque soin pour conserver 
leurs noms à la postérité. Je ne crois pas que Jean 
de Chelles ait composé lui-même les mauvais vers 
latins, sculptés sur le portail méridional de Notre- 
Dame, où on l'appelle Magister lohannes kallenm 
laîhomus; plus probablement, ils sont de la façon de 

quelque chanoine, son ami ou son protecteur. L'au- 

20. 



334 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

teur de l'album, pourtant, nous a lui-même rùvéié 
son nom, et, dans l'espèce de prologue où il se 
fait connaître, il me semble voir la noble lierlô 
d'un bomnie qui a la conscience d'avoir fait une 
œuvre utile. 

« Wilars de Honecort vous salve, et si proie à 
tos ceus qui de ces engiens ouvarronl ftravaille- 
ront) con trovera en cest livre, qu'il proient por 
s'arme et qu'il lor soviengne de lui, car en cest 
livre peut on trovcr grant consel de le grant force 
de maconcrie et des engiens de carpenterie ; et si 
troveres le force de le portraiture, les trais insi 
corne li ars de iometrie (géométrie) lecommand et 
cnsaigne.» 

Cette naïve préface, qui peut donner une idée 
de la langue et du style de l'auteur, me fait sup- 
poser qu'il avait réuni ses notes et ses croquis 
pour l'instruction de ses élèves et qu'il voulait les 
laire servir à son enseignement. En effet, la l)riè- 
veté de la plupart des légendes explicatives aurai't 
rendu le livre presque inutile, à moins d'un com- 
mentaire oral développé, et ce commentaire a pu 
se conserver assez longtemps dans une école par- 
ticulière. 

Mais quel était ce Villard, ou plutôt Guillard, 
pour donner à ce nom gothique la forme moderne? 
C'est ce que MM. Quiclicrat cl Lassus vont nous 



ALBUM DE VILLAR* DE HONNECOUKT. 35o 

apprendre en tirant de son manuscrit même des 
inductions aussi ingénieuses que solidement éta- 
blies. Grâce à leurs patientes recherches, nous 
pouvons connaître en gros sa biographie. Selon 
l'usage de son temps, il tirait son surnom du lieu 
de sa naissance, Honnecourt, village du Caïubrésis. 
Il voyagea en France, en Suisse et jusqu'en Hongrie, 
visitant les églises et les châteaux, s'informant des 
procédés de construction, colligeant des recettes de 
tout genre, dessinant des statues, des bas-reliefs, 
parfois même faisant des croquis d'après nature. 
C'était un observateur dans le genre de Léonard de 
Vinci, toujours préoccupé de son art et l'étudiant 
sans cesse la plume ou le crayon à la main. Quant 
à l'époque où il vivait, il suffirait de jeter les 
yeux sur son écriture pour y reconnaître la 
main d'un clerc du xiii^ siècle ; mais, en relevant les 
dates historiquement connues des monuments ob- 
servés par Villard et dessinés par lui lorsqu'ils 
étaient en cours de construction, MM. Quicherat 
et Lassus sont parvenus à préciser encore plus 
exactement l'époque des travaux et des voyages de 
l'architecte picard. Il florissait dans la première 
moitié du xiii° siècle : « Il assista, dit M. Lassus, 
à la transformation de l'art roman et contribua 
pour sa part au développement du style gothique.» 
I! V contribua non point seulement par des conseils, 



3^i) ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

mais, ce qui vaut toujours mieux, par des exem- 
ples. Le chœur de la cathédrale de Camhrai fut 
son ouvrage. En Hongrie, il bâtit une grande 
église à Strigonie, d'où l'on peut inférer que sa 
réputation devait être bien établie en France, pour 
que des étrangers lui confiassent des travaux 
importants. L'église de Strigonie est détruite, mais 
elle a laissé des souvenirs qui durent encore. On 
sait que toute construction remarquable ne man- 
que jamais de produire des imitations dans un 
cercle plus ou moins étendu. L'architecture im- 
portée par le maître de Cambrai eut son école, et, 
encore aujourd'hui, le voyageur observe avec éton- 
nement en Hongrie quelques églises d'un caractère 
tout français et qui semblent l'œuvre d'une colonie 
oubliée. Quanta la cathédrale de Cambrai, on en 
peut dire : Etiamperiere ruinœ. Un plan en relief 
était le seul souvenir qui se fût conservé, et ce 
plan, enlevé par les Prussiens en 1815, est dans 
un musée de Berlin. Grâce à l'obligeance du conser- 
vateur, M. Lassusen a obtenu une copie exacte qui 
permet d'apprécier l'œuvre de Vil lard. 

Personne, sans doute, ne sera surpris de trouver 
sur une des premières pages de l'album de Villard 
le dessin d'un mécanisme pour réaliser le wo^/re- 
ment perpétuel. Au xiii® siècle, la recherche d'un 
pareil problème était excusable, et d'ailleurs nous ne 



ALBUM DE VILLARD DE HONNECOURT. 357 

l)Ouvons pas savoir si Viliard nous présente le fruit de 
ses veilles, ou s'il a seulement pris note d'une solu- 
tion curieuse qu'il se proposait de vérifier à loisir. 
M.. Lassus a constaté que le même mécanisme, re- 
trouvé par quelque cerveau fêlé du dernier siècle, 
figure encore aujourd'hui au Conservatoire des 
arts et métiers en compagnie d'autres modèles non 
moins ingénieux et non moins inutiles. 

Loin d'être un songe-creux, notre Picard, dans 
le reste de son ouvrage, fait preuve d'un esprit tout 
pratique. Tout ce qui, de près ou de loin, se rat- 
tache à son art, paraît avoir attiré son attention. 
La construction des voûtes, et particulièrement les 
procédés pour tracer les épures nécessaires à la 
constuction des arcs, ont été de sa part l'objet 
d'études constantes. En effet, l'art nouveau qu'il 
professait n'était en quelque sorte que le résultat de 
la découverte, encore toute récente, d'un système 
qui permettait de couvrir de vastes espaces au 
moyen d'une sorte d'ossature ou de charpente en 
pierre, formée d'arcs se croisant obliquement et 
portant leur poussée sur des points d'appui iné- 
branlables. Une fois que les avantages de ce système 
furent reconnus et constatés par l'expérience, l'ar- 
chitecture gothique était inventée, et de la solution 
d'un problème longtemps cherchée découla comme 
un corollaire tout un système de construction régu- 



358 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

licrel logique. On remarquera, parmi les différentes 
nélhodcs pour le tracé des voussoirs d'arcs que 
Vil lard a notées, des procédés pour opérer ces 
tracés dans un espace très-reslreint. Il faut se re- 
porter au temps où il travaillait. Les monumentspu- 
blics étaient pour la plupart entourés de maisons ; 
les villes, resserrées dans leurs murailles, n'avaient 
que des rues étroites; les places mêmes étaient 
petites et souvent remplies de baraques. Lors- 
qu'on bâtit la catbédrale de Paris, où mit-on les 
matériaux de construction? où étaient les chantiers? 
C'est ce qu'il n'est pas facile de deviner. Probable- 
ment les pierres arrivaient toutes taillées de fort 
loin, à pied d'œuvre, et l'aire même de la cathé- 
drale devait être encombrée. Il était donc essentiel 
de pouvoir tracer l'épure d'un grand arc, sur une 
table ou sur le plancher d'une chambre, et les 
élèves de Viilard ne manquaient pas de recettes 
pour en venir à bout. 

Je me sers à dessein de ce mot de recettes, car 
l'album me paraît être surtout un recueil de re- 
cettes. Il ne faut pas s'attendre à y trouver une mé- 
thode ni une forme didactique L'art ne consistait 
guère alors qu'en observati^DUs isolées, attendant 
une théorie générale qui les réunît. Au lieu d'une 
théorie, le sentiment guidait les artistes, et don- 
nait à leurs ouvrages un caractère d'unité qui ne 



ALDUM DE VlLLAUl) DE lluNNEGOURT. 3b9 

serenconlrc qu'aux époques de convictions pro- 
fondes. Assurément ce caractère d'unité a marqué 
les monuments du xiii° siècle, et les adversaires les 
plus déclarés du style gothique ne pourront s'em- 
pêcher de le reconnaître, quel que soit d'ailleur:-. 
leur dédain pour les œuvres de ce temps. De 
même que l'Iliade a été chantée longtemps avant 
que les grammairiens se fussent avisés de trouver 
les règles du poëme épique, les monuments gothi- 
ques révèlent dans leur construction une harmonie 
qui a été comprise bien avant qu'on ait cherché à 
la réduire en principes. 

Tous les croquis de Villard attestent celte forte 
et mystérieuse influence qui semble dominer la 
main et jusqu'à la pensée des artistes. Les statues 
et les bas-reliefs qu'il a dessinés, à quelque époque 
qu'ils aient appartenu, ont reçu comme une em- 
preinte du XIII* siècle. Ce ne sont pas des copies, ce 
sont des traductions. Bien plus, ce caractère se 
trouve jusque dans les figures d'hommes ou d'ani- 
maux dessinées d'après nature. Il prend soin de 
nous apprendre qu'un certain lion qu'il avait vu 
dans ses voyages avait été par lui contrefais al vif 
(PI. XL VII). Ce lion a l'air d'avoir été copié sur une 
sculpture au portail d'une église gothique. Remar- 
quons en passant qu'un lion égyptien et qu'un lion 
grec ont aussi leur physionomie nationale, et ne 



360 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

ressemblent pas plus que le premier aux terribles 
animaux dont Gérard a juré l'extermination. N'y a- 
l-il pas dans ce phénomène qui impose un type de 
convention à l'imitation d'un objet naturel, quelque 
loi secrète, semblableàcellequi présideà laformation 
des mots? Une langue encore jeune et puissante em- 
prunte lesmotsd'une autre langue, mais elle les fait 
siensenles marquantde son sceau. Dans sa décrépi- 
tude au contraire, cette forced'assimilation s'épuise, 
et l'instinct qui transformait les mots étrangers a 
perdu toute sa vivacité. Une érudition plus ou 
moins savante, des principes à l'usage d'un petit 
nombre d'adeptes, remplacent le sentiment na- 
tional et populaire. Alors, à une langue uniforme 
et de même voix se substitue un jargon bizarre, 
assemblage de mots empruntés, et conservant cha- 
cun les traces de son origine. Avouons que nos pères, 
en transformant cmiews en coin, obéissaient à un 
instinct plus français que le latiniste moderne qui 
a forgé l'adjectif cunéiforme, et que pointure a. une 
physionomie bien plus nationale que le mot 
d'acAipuncture, à la création duquel nous avons 
assisté. 

C'est un fait digne d'observation dans l'histoire 
de l'art, qu'à toutes les époques où il a brillé d'un 
vif éclat, ceux qui ont excellé dans un genre ont 
montré en même temps une aptitude singulière 



ALBUM DE VILLARD DE IION N ECO U RT. 301 

pour d'autres genres plus ou moins rapprodiés de 
celui qu'ils ont cultivé de préférence. Je ne citerai 
point ici les peintres d'histoire qui ont réussi dans 
le paysage, car toute division dans l'art de la pein- 
ture est arbitraire, et celui qui ne saurait peindre 
que des arbres n'aurait pas plus de droit à être 
nommé peintre, qu'un homme sachant faire un 
orme, et pas autre chose, à s'appeler paysagiste. 
Mais on a vu de grands maîtres qui ont été tout à' 
la fois peintres, graveurs, sculpteurs, architectes : 
n'en peut-on pas conclure que tous les arts du dessin 
se lient intimement, et que, par des roules différen- 
tes, ils tendent à un but commun? Si, pour exceller 
dans un genre, il faut s'y consacrer d'une manière 
à peu près excJusive, c'estque l'adresse demain, si 
nécessaire à l'artiste, ne s'acquiert que par une 
pratique constante. Quant au sentiment de l'art, à 
l'esprit qui doit l'animer et le dominer, il em- 
brasse toutes les branches naissant du même tronc. 
Il en était ainsi à l'époque où Villard a vécu, et 
son album, comme la plupart des ouvrages du xiu*' 
siècle, présente un caractère qu'on pourrait appeler 
encyclopédique. Tout ce qui touche aux arts du 
dessin lui semble de son domaine, et il note sur ses 
tablettes un procédé pour grouper des ligures dans 
une composition, entre une épure de cuujjc de pierre, 
et lecroquisd'un bas-relief qui orne une façade. !l 

•il 



362 ÉTUDES SUR LES AllTS Al) MOYEN AGE. 
voit un oiseau rare, une plante singulière, il les 
dessine en les modifiant, car déjà il leur a donné 
une destination dans un ensemble de décoration 
qu'il médite. Vraisemblablement aucun architecte 
son comlemporain ne s'en serait rapporté à un 
sculpteur pour la disposition d'un bas-relief, à un 
peintre pour lacompositiun d'une peinture murale. 
S'il eût été hors d'état d'exécuter lui-même ces 
diiïércnts travaux aussi bien que les maîtres qui en 
faisaient leur occupation principale, du moins il 
aurait pu les diriger et combiner leurs elï'orts pour 
l'eiïet général de son œuvre. De là cette belle et 
surprenante unité de pensée et presque d'exécution 
dans les monuments gothiques. Tout semble conçu 
à la fois par le même esprit et fait par la même 
main. 

L'album de Villard révèle un autre fait non moins 
remanjuable, c'est la communauté de vues et l'asso- 
ciation cordiale des artistes entre eux. Ils formaient 
alors une sorte de confraternité, où chacun, appor- 
tant sa quote-part de connaissances théoriques et 
pratiques, renonçait à sa personnalité au profit de 
tous ou pour la plus grande gloire de l'art lui- 
même. Une note de Villard nous apprend qu'il 
travailla avec Pierre de Gorbie au plan d'une église 
à double collatéral autour du chœur, et un curieux 
croquis nous conserve le souvenir de leur commune 



ALlîUM DE VILLARD DE IlO.NNËCOURt. :m 
étude d'un problème purement spôculatif, selon 
toute apparence. Ailleurs, Villard dessine le plan 
et l'élévation des chapelles de Reims, pendant que 
le même Pierre de Corbie en dirigeait la construc- 
tion, et, au bas de son croquis, il met ces mois : 
tLes chapelles de Cambrai, si on les exécute, seront 
conformes à ce modèle. » Villard, nous l'avons 
déjà dit, était l'architecte de Cambrai; ainsi, il 
n'hésitait point à s'approprier le plan de son con- 
frère l'architecte de Reims, et, dans ce procédé, il 
n'y avait rien vraisemblablement qui blessât la 
susceptibilité de l'un ou qui coûtât àl'amour-propre 
de l'autre. Sans doute ils se considéraient comme 
associés à une même tâche, celle de glorifier Dieu et 
aussi de montrer la grandeur de leur art. 

Bien que Villard ait beaucoup voyagé et qu'il 
ait visité des provinces oîi l'architecture romane 
a été cultivée avec succès et a produit des mo- 
numents très-remarquables, on chercherait en vain 
dans l'album quelques souvenirs d'un édifice appar- 
tenant à ce style. Les églises romanes de la Picardie, 
que nous admirons encore aujourd'hui, n'ont pas 
attiré son attention, pas plus que celles des bords du 
Rhin, non moins belles, et qui, produit d'un art 
étranger, devaient par cela même exciter davantage 
la curiosité d'un architecte français. Villard ne 
semble avoir étudié que les monuments de son temps 



364 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

et l'art nouveau qui prenait alors son premier déve- 
loppement; il n'a dessiné que des édifices gothiques 
en cours d'exécution ; et on peut ajouter que, dans 
tous ses croquis, dans toutes ses notes, on suit son 
but pratique : il rassemble des matériaux pour une 
construction ou une décoration gothique. On le 
voit, cet art du xiii^ siècle a trouvé dès son apparition 
des adeptes passionnés qui lui vouèrent un culte 
exclusif. L'amour véritable est intolérant, et, quel- 
que éclat que l'art roman eût jeté dans le nord et 
le centre de la France, il fut abandonné au com- 
mencement du xiii^ siècle par une sorte d'entraîne- 
ment général, comme une mode surannée, lors- 
qu'une mode nouvelle règne par la grâce des arbitres 
du goût. 

Si cette comparaison ne semble pas trop 
vulgaire dans une question d'esthétique, je la pour- 
suivrai en remarquant que le public, en matière 
d'art comme en matière de modes, ne déteste 
rien tant que ce qu'il admirait la veille. Pour les 
hommes du xiii* siècle, le grand tort de l'architec- 
ture romane était d'avoir précédé le style gothique. 
Elle était l'ancien régime vaincu par la révolution. 
Cependant, ils ne confondaient pas tout le passé 
dans une haine aveugle. S'ils renonçaient avec em- 
pressement aux formes du xu* siècle, à cette ar- 
chitecture monastique imposée par une longue 



ALBUM DE VILLARD DE IlONNECOURT. 365 

tradition, ils gardaient une grande estime pour 
les monuments de l'antiquité romaine encore de- 
bout dans plusieurs de nos provinces. Probablement 
ils étaient frappés comme nous de la puissance 
colossale qui les a élevés ; mais pour eux la destina- 
tion de ces édifices demeurait comme une sorte d'é- 
nigme, et ils n'y trouvaient rien qui convînt à leurs 
mœursou répondît à leurs besoins. A l'architecture 
antique ils ne firent que de rares emprunts, et 
seulement pour la décoration. La statuaire romaine, 
au contraire, devint pour les artistes du xiii' siècle 
un sujet d'études sérieuses. Cet art, qui, pour les ad- 
mirateurs de la sculpture grecque, semble déjà 
frappé de décadence, offrait aux maîtres du moyen 
âge quelque chose de merveilleux, s'ils le compa- 
raient aux ébauches des imagiers du xi® siècle et 
aux compositions du xii^, plus finies, mais tou- 
jours roides et conçues dans un système convention- 
nel. On avait hâte de rompre avec la tradition 
byzantine qui avait régné si longtemps. L'art nou- 
veau aspirait à une liberté nouvelle, et, de même 
que les républicains de 93 singèrent les institutions 
de Rome antique qu'ils ne comprenaient guère, les 
artistes du xiii® siècle crurent trouver dans la sta- 
tuaire romaine le beau idéal de l'imitation de la 
nature qu'ils avaient rêvée. Telle fut, comme il sem- 
ble, l'impression que reçut Villard en observant 



366 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 
des bas-reliefs OU des statues antiques. On voit qu'il 
a mis un soin extrême à les copier, et, malgré 
le caractère gothique qui subsiste dans toutes ses 
imitations, il est facile d'y retrouver l'original an- 
tique. Je citerai entre autres (planche X) un monu- 
ment singulier, orné de statues, qu'il désigne com- 
me « la Sepouture d'un Sarrazin. » C'est, à n'en 
pas douter, un tombeau romain, comme il en a pu 
voir aux bords du Rhin ou du Danube. On croit 
reconnaître un Mercure dans le personnage re- 
vêtu d'une chlamyde dessiné planche LVII. Une 
figure nue, tenant un vase, devant une table où est 
placée l'image d'un empereur, me paraît représenter 
un athlète triomphant ; et si d'autres figures nues 
de la planche XLII ne sont pas àesacadémies d'après 
nature, je serais tenté d'y voir encore la copie 
arrangée de quelque bas-relief antique. Observons 
que tous ces dessins représentent des personnages 
nus ou portant des draperies fort courtes, dont 
rajustement n'appartient ni au costume réel du 
xni* siècle, ni aux conventions de la statuaire du 
moyen âge. A mon avis, c'est précisément la nudité 
de ces figures qui les a fait choisir par Villard, qui, 
je le suppose, avait conscience de l'infériorité de 
ses contemporains à rendre le nu. Galion recom- 
mandait aux chirurgiens de son temps d'étudier 
la structure des os et des muscles en disséquant des 



ALBUM DE VILLARD DE IIONNECOURT. 367 
singes, qui pouvaient servir à l'aire connaître 
l'anatomic de l'homme ; car, au second siècle de 
noire ère on n'eût pas opéré sur un cadavre 
humain sans grand scandale. C'est, je crois, par 
suite d'un préjugé semhlable que les artistes du 
xiii° siècle ont négligé presque complètement l'étude 
du modèle nu. En effet, le moyen d'expliquer au- 
trement que par un préjugé religieux, comment 
des sculpteurs et des peintres, qui ont si bien réussi 
à rendre des draperies et même des têtes d'un carac- 
tère élevé, ont presque toujours échoué dans l'imi- 
tation des formes du corps humain? Villard, par 
exemple, agence ses draperies de la manière la 
plus noble, et souvent même ses têtes ont de 
l'expression, tan "'s que les bras et les jambes de 
ses personnages se jiblent dessinés par un enfant. 
On conçoit de quelle ressource était la statuaire 
antique pour des hommes avides de s'instruire et pri- 
vés dn modèles. Et ce n'est pas seulement l'album de 
Villard qui nous offrira la preuve de ces imitations 
de l'antique. Plusieurs des figures sculptées au por- 
taildc la cathédrale de Reims pourraient être citées, 
aussi bien que le Christ du portail de Charroux, qui 
semble copié d'après un Jupiter. On peut voir àParis, 
au tviUMan du transept méridional de la cathédrale, 
un guerrier qui assiste au martyrede saint Etienne: 
si le galbe de celle slalue ne suffisait pas ïi révéler 



368 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

une imitation de l'antique, son costume militaire, 
qui n'a rien du moyen âge, montrerait où l'on 
doit chercher son prototype. Il ne faut pas perdre 
de vue qu'au xiu® siècle nos villes du Nord pos- 
sédaient beaucoup plus de fragments antiques 
qu'elles n'en conservent aujourd'hui. Combien 
n'en avons-nous pas vu nous-mêmes qui n'existent 
plus ! 

J'ai dit en commençant que l'album de Villard 
contemaitun assez grand nombre de mots techniques 
jusqu'alors inconnus. Réunis à la fin du volume, 
ils forment un vocabulaire assez considérable et 
des plus intéressants. La linguistique est redeva- 
ble à MM. Quicherat etLassus d'avoir fixé le sens 
de ces termes, et presque toujours leur traduction 
est parfaitement incontestable. Elle sera du plus 
grand secours pour l'intelligence d'une foule de 
documents sur lesquels se porte, depuis quelque 
temps, l'attention des érudits. Qu'il me soit permis 
cependant de présenter mes observations, ou plutôt 
mes doutes, sur deux passages du texte de Yillard, 
que ses commentateurs n'ont pas traduit, ce me 
semble, avec une complète exactitude. 

La planche II représente douze figures assises, 
couvertes de longues draperies, et tenant des phylac- 
tères. Elle est accompagnée de cette légende : Ci 
poies vos trover les agies des XII apostres assi.'^. 



ALBUM DE VILLAUn DE IIONNECOURT. .)(iO 

M. Lassusa traduit: « La figure dos douze Apôtres. » 
Le glossaire, au mot agies, donne : « Attitude, 
disposition, représentation. » Il ajoute qu'ordinai- 
ment agies signifie aisances. .lo regrette qu'aucun 
texte n'appuie cette dernière interprétation, qui ne 
me paraît fondée que sur la ressemblance du mot 
français avec l'italien a<;/o;mais quelle est l'ori- 
gine d'agio?Est-i\ antérieur ou postérieur h agies? 
Mon savant confrère M. Littré a bien voulu me 
communiquer quelques textes, dont aucun mal- 
heureusement n'est antérieur au xV siècle, et qui 
donnent le mot agiaiix ou agios, avec le sens de 
parure, ornements, afïiquets. Ménage remarque 
qu'à Paris on dit les agios de la mariée de village, 
c'est-à-dire sa. parure. Le dictionnaire de Trévoux 
donne la même locution et la traduit de même. Agies 
est bien évidemment ïagios de Ménage; il faut donc 
interpréter : le costume, ou, comme on dirait 
aujourd'hui dans nos ateliers : l'ajustement des 
douze apôtres. 

La planche LVIII contient le plan d'une machine 
de guerre, consistant en une longue poutre montée 
sur un axe et tournant dans un plan vertical. La 
partie la plus courte de cette poutre, à partir de 
l'axe, est chargée d'un contre-poids énorme. On 
élevait ce contre-poids en l'air en abaissant l'autre 
extrémité de la poutre, terminée par une sorte de 



370 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

poche ou do cuiller chargée d'un projectile. Si, dans 
collesiluation. on abandonnela poutre àelie-même, 
elle tournera rapidement sur son axe, et le contre- 
poids, en retombant, chassera le projectile avec une 
grande force. Cet engin est donc une espèce de 
fronde gigantesque. On l'appelait, au moyen âge, 
chatte, bricole. trébuchet,elc.Son action était toujours 
déterminée par le jeu d'un contre-poids, et il n'avait 
rien de commun avec la catapulte des anciens, dont 
le projectile était lancé par la réaction de cordes 
tordues. Villard, en décrivant sa machine, avertit 
les artilleurs qu'il ne fait pas bon se trouver sur 
le passage de la poutre ou verge, dont le contre- 
poids est une grande huche pleine de terre. « Et al 
descocier de le fleke penses, et si vus en donez 
gard. » — Le mot fïeke, flèche, a fait croire à 
M.Lassusqu'il s'agissait d'une machine à lancer des 
traits. Je ne le pense pas. Fleke peut, il est vrai, 
(Mre un synonyme de saiette, sagitta ; mais ici le 
.'^ons me paraît être verge, poutre rigide. On ne 
comprendrai! pas, enefîet, comment le long bras du 
levier lancerait une flèche. S'il venait la heurter 
parle mouvement du contre-poids, il la briserait 
probablement, au lieu delà chasser au loin. Si le 
trait était momentanément fixé sur la poutre d'oij 
il se détacherait par l'elTet de la bascule, son action 
serait infiniment moins puissante que celle d'une 



ALBUM DE VILLARD DE HONNECOURT. 371 

pierre OU d'un boulet de métal. En vain arj:ucrait 
on du rapprochement des mots flehe et descocier. 
Evidemment la flèche lancée par un tel enj,'in 
n'avait pas besoin de coche, comme celle qu'on pose 
sur la corde d'un arc. Mais, le trébuchet étant 
mis en batterie, il fallait tenir pendant quelque 
temps la poutre immobile pour diriger le coup. 
A cet effet, une cheville maintenait l'extrémité 
abaissée de la poutre. Lorsqu'on voulait lancer le 
projectile, d'un coup de maillet on faisait sauter 
cette cheville. On obtenait le même résultat avec 
un mécanisme à échappement, semblable à celui 
qui lâchait la corde d'une arbalète, et qu'on nom- 
mait un déclic. Décliquer, décocher, sont termes 
synonymes et.-employés par nos anciens auteurs 
pour des engins lançant tout autre projectile 
qu'une flèche. 

L'album de Villard m'a si longtemps arrêté qu'il 
ne me reste plus de place pour parler d'une dis- 
sertation de M. Lassus placée en tète du volume et 
qui est intitulée ; Go)isiÉ?fm/«ows sur la renaissance 
de l'art français au xi\® siècle. Je regrette peu de 
ne pouvoir rendre un compte détaillé de ce petit 
travail, qui n'est au fond qu'un plaidoyer en fa- 
veur de l'architecture gothique. Ce morceau, évi- 
demment abandonné par M. LajjBus à l'état d'é 
bi'.iiche, paraît avoir été écrit h une époque d'ar 



372 ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

dente polémique, avec une vivacité que justifiaient 
alors l'injustice et l'ignorance de quelques-uns des 
adversaires du style gothique. Maintenant que per- 
sonne ne propose plus de démolir nos monuments 
du xiii*^ siècle, que leurs ennemis mêmes font sem- 
blant de les admirer, que, malheureusement pour 
l'art, il n'y a guère plus en France de goût exclu- 
sif que de convictions profondes, on lit avec quel- 
que surprise l'argumentation passionnée de l'édi- 
teur de Villard. Elle m'a rappelé la querelle si ou- 
bliée des classiques et des romantiques. M. Lassus 
a fait preuve de talent en défendant l'architecture 
du xiii" siècle, mais il a encore mieux soutenu sa 
cause en construisant de belles églises. Le philo- 
sophe devant qui on niait le mouvement, et qui 
marcha, n'avait pas besoin d'un discours pour ajou- 
ter à la force de sa démonstration. 

1058. 



VII 

LES COURONNES 
DU MUSÉE DE GLUNY 



Tout le monde a vu et admiré au musée de Cluny 
les huit couronnes wisigolliiques du vu'' siècle, 
dont la principale est une offrande du roi Recces- 
vinthe. M. le ministre d'État vient de compléter ce 
trésor si précieux par l'acquisition d'une neuvième 
couronne votive, trouvée dans le même lieu que 
les précédentes, à laFuentede Guarrazar, non loin 
de Tolède. Le travail d'orfèvrerie, le goût de l'or- 
nementation aussi bien que la richesse de la ma- 
tière prouvent qu'elle a la même date et probable- 
ment la même origine que les huit premières. 

Le bandeau est une sorte de grillage en or 
soufllé, très-épais, composé de trois cercles réunis 
par des attaches verticales, et donnant lieu ainsi à 



374 ÉTUDES SUR LES AUTS AU MOYEN AGE. 

deux rangées chacune de douze mailles ou carrés 
vides, l'une au-dessus de l'autre. Les barreaux de 
ce grillage, ou les côtés des carrés, sont légèrement 
renOésà leur milieu, un peu bombés à l'extérieur, 
plats à l'intérieur. Ils sont soudés les uns aux 
autres, et la soudure est faite avec de l'or, par un 
procédé qui, si je ne me trompe, n'est plus en usage 
depuis longtemps, si même le secret n'en est pas 
perdu. Chaque intersection des petits barreaux 
d'or est marquée par un chaton en relief qui ren- 
ferme un saphir ou bien une coque de nacre, subs- 
tance qui paraît avoir eu une valeur considérable 
au vii« siècle, pour être ainsi enchâssée dans de 
l'or et associée à des pierreries aussi estimées que 
le saphir. A l'intérieur de chaque maille se balance 
une petite pendeloque allongée, en or, terminée 
par une perle fine. Douze autres pendeloques sem- 
blables, mais de plus grande dimension, terminées 
par un saphir et une perle, se rattachent aux points 
d'intersection des mailles inférieures et donnent à 
tout l'ensemble un aspect d'élégance et de légèreté 
très-remarquable. 

Cette couronne est, comme les autres, suspendue 
par trois chaînes d'or qui se réunissent sous un 
double fleuron d'un assez bon travail. Une qua- 
trième chaîne fort longue soutient une grande 
cruix pendant au-dessous de la couronne. La croix 



I 



LES COURONNES DU MUSÉE DE CLLNY. 375 
est d'or ircs-pur comme tout le resle, un peu éva- 
sée à ses extrémités, et ornée sur ses deux faces de 
saphirs et de coques de nacre sertis dans des cliatons 
épais et d'un fort relief. Les croisillons et la base 
ont de grandes pendeloques en saphirs en forme de 
poire et traversés par un hl d'or. La hauteur de la 
couronne depuis l'anneau de suspension jusqu'à 
la hase de la croix est de 0"° 72. Elle pèse un peu 
plus d'une livre, et les pierreries incrustées sont au 
nombre de cent dix-neuf. 

On le voit, notre nouvelle couronne offre une 
grande ressemblance avec trois de celles que pos- 
sède le musée de Cluny; seulement, celle-ci est 
plus grande, les chaînes de suspension sont plus 
riches, la croix centrale est plus ornée. La conser- 
vation d'ailleurs en est parfaite. 

D'après les rapports recueillis sur la première 
découverte, qui eut lieu, comme on sait, en 1838, il 
paraît que quatorze couronnes d'or auraient été 
trouvées dans le même lieu. Nous en possédions 
huit; les autres, plus ou moins endommagées, ont 
été fondues à la Monnaie en Espagne. Cette der- 
nière couronne, séparée des quatorze de la première 
trouvaille, aurait été déterrée l'année dernière à 
quelque distance. On suppose qu'elle aura été en- 
traînée par les eaux, car le lieu est exposé à des 
inondations périodiques. Tout semble donc prou 



37:. ÉTUDES SUR LES ARTS AU MOYEN AGE. 

ver que ces objets auraient été d'abord déposés dans 
une cachette commune, au moment d'un danger 
pressant, et, selon toute apparence, lorsque les 
Arabes menaçaient d'envahir la province de To- 
lède. 

Quelques fragments recueillis également l'année 
dernière, et se rapportant aux couronnes du musée 
de Gluny, ont été acquis en même temps par M. le 
ministre d'État. On remarque un beau llcuron, des 
bouts de chaîne et deux maillons en or ciselé, qui 
ont évidemment fait partie de la chaîne qui sup- 
porte la couronne à laquelle est attachée l'inscrip- 
tion de Reccesvinthe. 

Ce n'est pas seulement en Espagne que des cou- 
ronnes votives en matières précieuses étaient sus- 
pendues dans des édifices religieux. Un curieux in- 
ventaire du trésor de la cathédrale de Laon, public 
par M. E. Fleury, fait mention de deux couronnes 
appartenant à celte église. L'inventaire est daté 
de l'an 1523, mais les couronnes sont évidemment 
plus anciennes. 

« Elles sont en argent doré, ornées de beaucoup 
de pierres précieuses. Elles sont pendues à un an- 
neau d'argent par quatre chaînes de même mêlai 
partant d'un fleuron (patena). Entre ledit fleuron 
et l'anneau est un gros crystal. Une croix d'argent 
pend de l'une des quatre chaînes, i» 



LES GOUROANES DU MUSÉE DE CLUNY. Z',: 

Jusqu'ici, la ressemblance est complète; nous re- 
trouvons dans les couronnes wisigolhiques, l'an- 
neau, les chaînes et le fleuron. La couronne de 
Reccesvinthc a même la boule de cristal. Mais les 
deux couronnes de Laon servaient, selon l'inven- 
taire, à suspendre un grand nombre de reliques, 
tandis que les couronnes espagnoles n'oiïrent au- 
cune disposition qui puisse se rapporter au même 
usage. 

La couronne que nous venons de décrire est 
aujourd'hui exposée au musée de Cluny, où M. le 
ministre d'État a voulu qu'elle fût conservée. 

1861. 



riis 



TABLE 



I. — ESSAI SDR l'art. Il ITECTURU RELUIIEUSE 

AU MOYEN AGE, PARTICULIÉUEMKST EN 

FRANCE 1 

II. — L'ÉGLISt: DE SAINT -SA VI. N ET SES l' E I N - 

TV :; E ^ MORALES "lO 

m. — l'ARCIUTECVUUE MILITAIRE AU MOYEN A(;K 219 

IV. — CONSTANTINOPLE EN 1-11)3 lill.') 

V. — LE RETABLE DE UALE 339 

VI. — ALUUM UE VILLARD DE llU .N N E C L" Il T 351 

Vil. — LES COUUO.NNES DL ilLSÉt. DE LI. IT. Y 'il'.^ 




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