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Full text of "Études sur l'histoire religieuse Revolution française, d'après des documents originaux et inédits, depuis la réunion des États jusqu'au Directoire"

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y 



ÉTUDES 



SUR 



L'HISTOIRE RELIGIEUSE 



DE LA 



RÉVOLUTION FRANÇAISE 



COULOMMIERS. 



TYPOG. P. BRODARD ET GALLOIS. 



fi». 

ÉTUDES 



L'HISTOIRE RELIGIEUSE 

DE LA 

RÉVOLUTION FRANÇAISE 

d'après des documents originaux et inédits 



a^.^Igàzier 

Maître de eonférenee? à la Facnllé des lettres de Paris. 



DEPUIS LA RÉUNION DES ÉTATS GÉNÉBADX JDSaO'AU DIRECTOIBE 

a Appelons reipérience du passé à 
la direction du présent. » 
Grégoire, Discours sur la liberté des cultes. 




ARMAND COLIN ET G'% ÉDITEURS 

1, 3, O, RCE DE SÉZIÈRES 



1 887 
Tons droits réservés. 



AVANT-PROPOS 



L'histoire de la Révolution française est depuis 
soixante ans l'objet d'études sérieuses, et c'est 
par centaines qu'il faut compter les écrivains qui 
ont marché sur les traces de Thiers et de Mignet. 
Études d'ensemble, études de détail, monogra- 
phies, apologies ou pamphlets, on n'a rien 
épargné pour tâcher de satisfaire la curiosité si 
légitime de la postérité ; et cependant nul ne peut 
se flatter de bien connaître cette grande époque. 

Un de ses derniers historiens, le plus sagace 
peut-être, sinon le plus impartial, n'a pas cru 
pouvoir embrasser d'une seule vue les différentes 
parties de ce tout si complet. Laissant à d'autres 
le soin de faire l'histoire « de la diplomatie, de 
la guerre, des finances, de VÉglise », il s'est 
borné, dit-il, « à étudier l'histoire des pouvoirs 
publics ». Mais ce qui nous importe bien davan- 



VI AYANT-PROPOS \ 

tage à nous fils de 1789, c'est l'histoire des idées, 
des sentiments et des passions de nos pères. Nous 
sommes appelés, qu'on le veuille ou non, à con- 
tinuer leur œuvre ; le monde marche à grands pas 
dans la voie que la Révolution française a ouverte, 
et nous avons le plus grand intérêt à savoir ce 
que nos devanciers ont pensé sur les questions qui 
nous préoccupent, à voir comment ils ont étudié 
les problèmes que nous tâchons de résoudre. Au 
premier rang se trouvent, et l'éternelle question de 
l'instruction publique, et le problème jugé presque 
insoluble des rapports de l'Eglise et de l'État. On 
cherche aujourd'hui à savoir au juste ce que la 
Révolution a fait pour l'éducation de la jeunesse, 
et, grâce à l'heureuse intervention du ministère 
de l'Instruction publique, l'enquête commencée se 
poursuit avec patience. La question religieuse 
n'est pas moins grave, tout le monde le recon- 
naît, et les politiques les plus hardis se dérobent 
ou n'abordent cette question qu'en tremblant, 
tant ils redoutent pour la patrie les conséquences 
d'une résolution prise à la hâte. C'est là surtout 
que les enseignements de l'histoire sont utiles, et 
que l'expérience du passé peut aider à préparer 
l'avenir. 

Aussi j'ai cru devoir étudier sérieusement 
cette histoire religieuse de la Révolution fran- 
çaise que les plus illustres écrivains ont à peine 



AYANT-PROPOS VII 

«ftleurée, par dédain peut-être, ou plutôt parce 
([u'il ne leur était pas possible de la bien con- 
naître. En dehors des documents officiels , si 
rares, si incomplets et parfois si trompeurs, ils 
n'avaient à leur disposition que les mémoires, les 
pamphlets, les apologies, les martyrologes d'un 
clergé royaliste. Le témoignage des évèques et 
des curés républicains, de ces milliers d'hommes 
<{ui sont restés au milieu des populations et qui 
ont pu se rendre compte des véritables sentiments 
(lu peuple français, l'histoire ne l'a pas encore 
lecueilli. On s'imagine que les pouvoirs publics 
uont pas eu à s'occuper des affaires religieuses 
depuis 1793 jusqu'en 1802; on admet sans examen 
que toutes les églises de France sont restées fer- 
mées jusqu'au jour où Bonaparte a daigné les 
rouvrir, et si l'on parle de la célébration du culte 
durant ces neuf années, c'est pour répéter que la 
messe se disait alors la nuit, dans quelque grange 
écartée, dans une chambre aux fenêtres matelas- 
sées, avec des clochettes de bois, etc. On ignore, 
ou l'on feint d'ignorer que les églises, fermées 
durant quatorze mois tout au plus, se sont rou- 
vertes comme par enchantement dès le mois de 
janvier 1795; que 36 000 paroisses ont été régu- 
lièrement desservies par 23 000 curés dès le mi- 
lieu de 1796; que Notre-Dame de Paris a été 
rendue au culte public le lo août 1793, et que 



VIII AVANT-PROPOS 

cinquante évêques ont pu venir ou se faire repré- 
senter, à Paris même et avec l'approbation du 
gouvernement républicain, aux conciles de 1797 
et de 4801. On ignore, ou l'on feint d'ignorer que 
les populations tenaient à leur culte, et que la 
République de 1792, acclamée par l'immense ma- 
jorité des Français, a succombé de fait, en 1799, 
parce que les pouvoirs publics, et en particulier 
le Directoire, avaient alarmé les consciences. 

Il est indispensable de savoir que la Consti- 
tuante a fait, dans l'ordre religieux comme dans 
l'ordre politique , une révolution consacrée en 
définitive, à bien peu de chose près, par tous les 
gouvernements qui lui ont succédé. Après avoir, 
en novembre 1793, laissé détruire toute espèce de 
culte autre que celui de la Raison, la Convention 
s'est déjugée en février 1795; elle a de très bonne 
foi proclamé la liberté des cultes ; elle a donné les 
mains à l'organisation d'une Église, non pas con- 
stitutionnelle et schismatique, comme on se plaît 
à le répéter, mais d'une Église à la fois orthodoxe 
et nationale, désireuse de vivre en parfaite intel- 
ligence avec la cour de Rome, mais profondément 
respectueuse des droits imprescriptibles de l'État, 
et ne lui demandant ni budget des cultes, ni pri- 
vilèges, ni faveurs d'aucune sorte. Cette Église, 
qui « christianisait » la Révolution et faisait péné- 
trer jusque dans les plus petits hameaux l'amour 



AVANT-PROPOS IX 

de la patrie républicaine, le Directoire n'a pas 
tardé à la persécuter avec rage ; et la conséquence 
de cette conduite impolitique, tout le monde la 
connaît : la France de l'an YIII a non seulement 
absous, mais acclamé l'audacieux général qui 
chassa les persécuteurs. 

Instruit par l'expérience de ses devanciers, 
Bonaparte ne commit pas la faute qui avait 
amené leur chute; mais, comme il avait dès lors 
les projets les plus ambitieux, il entreprit de faire 
servir à ses desseins les aspirations religieuses 
de la France. En face de lui se trouvaient deux 
catégories de prêtres : d'une part les royalistes 
émigrés ou cachés, ayant pour adeptes les riches, 
les partisans de l'ancien régime, les mécontents, 
les adversaires déclarés de la République ; d'autre 
part les prêtres patriotes qui dirigeaient la classe 
moyenne et le peuple proprement dit. Effrayé par 
le républicanisme de ce dernier clergé, Bonaparte 
tourna ses regards vers l'autre , et il négocia le 
Concordat. Ce Concordat, qui rappelle à bien des 
égards celui de François I" et de Léon X en 1516, 
Bonaparte sut en faire, non pas une sorte de modus 
Vivendi entre l'Église et l'État, mais un admi- 
rable instrumentum regni aux mains du gouver- 
nement français. De par les articles organiques, 
promulgués en 1802, et dont l'application rigou- 
reuse n'a pas empêché Pie YII de venir sacrer 



X AVANT-PROPOS 

Napoléon deux ans plus lard, les ministres des 
cultes devinrent des fonctionnaires au même titre 
que les magistrats ; ils durent être exclusivement 
Français, — ce qui ne pourrait plus être exigé si 
l'on dénonçait le Concordat, — et l'on ne courut 
pas le risque de voir des missionnaires étrangers 
fanatiser les populations et effacer dans les cœurs 
l'amour de la patrie française. 

Que d'enseignements donc dans l'étude de cette 
histoire! et comme il est aisé d'y voir ce qu'ont 
produit les erreurs, les fautes et les crimes de nos 
pères, ce qu'avait produit en sens contraire la 
sagesse de la Convention en 4795, ce qu'a opéré 
ensuite la conduite prudente et avisée d'un ambi- 
tieux sans scrupules! 

Cette histoire religieuse de la Révolution fran- 
çaise, c'est surtout à l'aide des documents con- 
temporains que je l'ai entreprise, et je dois 
avouer que la tâche eût été impossible, si je 
n'avais eu entre les mains ce que j'appellerai les 
Archives de l'Église gallicane pendant la Révo- 
lution : 6 ou 7000 brochures, livres, factums, 
journaux de toute espèce classés avec le plus 
grand soin, les registres originaux des conciles, 
les procès-verbaux officiels des synodes, presby- 
tères, assemblées électorales et autres réunions, 
les lettres intimes se comptant par milliers et 
venues de toutes les parties de la France, tels 



AVANT-PROPOS XI 

sont, avec les pièces conservées dans nos grands 
dépôts publics, les matériaux de ce travail *. C'est 
l'illustre Grégoire qui les avait rassemblés, parce 
qu'il avait à cœur d'écrire une Histoire ecclésia- 
stique de la Révolution française ;\\ est donc bien 
juste de lui donner ici la place d'honneur, et de 
commencer par lui une série d'études qui auront 
pour objet l'histoire religieuse de notre Révolu- 
tion. La France vient d'ériger une statue à cet 
évêque, et c'était justice, car la République n'a 
pas eu de défenseur plus ardent; le catholicisme 
reconnaît en lui un apôtre convaincu ; le récit 
Hdèle de ses actions peut donc montrer aux 
hommes de bonne volonté la route qu'il faut 
suivre pour régler d'une manière satisfaisante 
les rapports de l'Eglise et de l'État. 



1. Ces Études ont paru, sous une forme un peu différente et 
sans pièces justificatives, dans la Revue historique de M. Gabriel 
Monod (1877-1881). 



ÉTUDES 

SCR 

L'HISTOIRE RELIGIEUSE 

DE LA 

RÉVOLUTION FRANÇAISE 
LIVRE PREMIER 

L'ABBÉ GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE 

(1789 — 1791) 

Henri Grégoire est sans contredit l'un des per- 
sonnages les plus marquants de la Révolution fran- 
çaise, et l'on n'est pas surpris de voir que ses conci- 
toyens lui aient élevé naguère une statue. Député 
montagnard à la Convention nationale ou sénateur 
opposant sous l'Empire, il a joué pendant vingt-cinq 
ans un rôle si considérable que l'histoire doit lui 
accorder un moment de sérieuse attention. Il a été 
toute sa vie l'objet des sentiments les plus contraires, 
de l'amour enthousiaste comme de la haine impla- 
cable, et la postérité ne paraît pas avoir porté sur 
lui un jugement définitif. Maintenant encore, plus 
de cinquante ans après sa mort, certains hommes 
reprochent à cet ardent démocrate d'avoir voulu 

1 



2 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« christianiser la Révolution », et d'autres ne par- 
donnent pas à ce chrétien convaincu d'avoir tant 
fait pour la République. N'est-il pas temps de se 
dégager entièrement de ces exagérations de parti, 
et d'examiner froidement la vie et les œuvres de nos 
plus fameux révolutionnaires? La chose n'est pas 
très difficile pour Grégoire, car il a pris la peine de 
rassembler lui-même toutes les pièces de son dos- 
sier, s'il est permis de s'exprimer ainsi, et nous 
pouvons le juger en parfaite connaissance de cause. 
A défaut de l'importante Histoire ecclésiastique 
qu'il se proposait d'écrire, il a laissé des Mémoires, 
malheureusement trop courts, trop personnels et 
d'une trop grande acrimonie * ; on voit qu'ils ont été 
rédigés en 1808, et que leur auteur indigné voyait 
alors les plus fougueux montagnards de la Conven- 
tion ramper aux pieds du ci-devant citoyen Bona- 
parte. Il a laissé en outre un certain nombre d'opus- 
cules fort intéressants, comme son Histoire des sectes 
religieuses ^, qui nous renseigne si bien sur les crimes 
de la Terreur et sur les folies du Directoire, comme 
son Histoire de V émigration ecclésiastique ', son Histoire 
du mariage des prêtres *, et quelques autres encore, 
ouvrages confus et d'une lecture pénible, mais pleins 
d'anecdotes curieuses, de renseignements d'une au- 
thenticité parfaite. Toutefois, ce n'est pas encore là 
qu'il faut chercher de quoi juger Grégoire : il faut 

1. 2 vol. in-8<>. Paris, 1840. C'est une araère élégie que ces 
Mémoires, dit leur éditeur, M. H. Carnet. 

2. 6 vol. in-8o. Paris, 1828-1845. On y trouve en outre des 
indications de toutes sortes sur les théophilanthropes, sur les 
jésuites ressuscites sous le nom de paccanaristes, etc., etc. 

3. Un vol. in-8'>. 

4. Un vol. in-8o. 



l'abbé GRÉGOIRE A LA CGxNSTITUANTE 3 

voir ce qui reste de sa bibliothèque, ou pour mieux 
dire de ses archives domestiques, et feuilleter ces 
innombrables recueils de pièces imprimées ou ma- 
nuscrites que les historiens de la Révolution n'ont 
point connues; il faut consulter ces documents offi- 
ciels et ces lettres intimes, ces panégyriques et ces 
pamphlets qu'il s'est plu à rassembler par milliers, 
à classer, à cataloguer avec le plus grand soin. Il 
en manque malheureusement beaucoup, parce que 
Grégoire a dû brûler en 1793 une foule de papiers 
importants qui eussent compromis ses meilleurs 
amis, entre autres le ministre Roland et l'infortuné 
vicomte de Beauharnais; ce qui reste nous permet- 
tra pourtant de bien étudier et l'homme et son 
époque ^ 

Il serait inutile de refaire ici, après M. Henri Car- 
not, la biographie de Grégoire *; il n'est pas besoin 
non plus de passer en revue tous ses actes de légis- 
lateur et d'homme politique, ou même de le suivre 
dans toutes les phases de sa carrière ecclésiastique, 
depuis 1775 jusqu'à sa mort, arrivée en 1831 ; qu'il 
nous suffise d'esquisser légèrement son rôle reli- 
gieux depuis 1789 jusqu'à la fin du Consulat; c'est 
encore un chapitre d'histoire assez important. 



1. Les brochures réunies par Grégoire sont au nombre de 
6 ou 7000, et beaucoup d'entre elles sont rarissimes. Les lettres, 
écrites de tous les points de la France par des évêques, des 
prêtres, des laïcs, sont, pour la seule période de 1795 à 1802, 
au nombre d'environ la 000. 

2. En tête des Mémoires de Grégoire, 2 vol. in-S" (1840), 
M. H. Carnot a publié récemment dans la Bibliothèque de la 
jeunesse française : Henri Grégoire, évéque républicain, 1 vol. 
in-12, 1882. 



4 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

I 

Grégoire avait bien près de quarante ans quand il 
vint siéger aux Etats généraux comme député du 
clergé. Fils d'artisan, né en 1730 dans le petit vil- 
lage de Vého, près de Lunéville, il était alors simple 
curé de village depuis une douzaine d'années, et ne 
songeait pas que l'histoire dût jamais s'emparer de 
son nom : il avait composé quelques poésies sans 
valeur et deux ouvrages de littérature ou de morale 
couronnés par les académies de Nancy et de Metz; il 
avait, de 1784 à 1787, fait quelques voyages en Alsace, 
en Suisse et en Allemagne; il avait prêché à Luné- 
ville et s'était montré disciple fervent de Port-Royal; 
mais rien ne faisait pressentir que cet homme si 
doux, si poli, si attaché à ses paroissiens d'Ember- 
mesnil, serait un jour le patriarche de l'Eglise con- 
stitutionnelle, le plus ardent peut-être de tous les 
républicains de France. 

Le rôle politique de Grégoire aux Etats généraux 
et à la Constituante est parfaitement connu, et je me 
contenterai de le caractériser ici en quelques mots. 
Il y arriva, dit-il dans ses Mémoires ^ « avec la haine 
(( profondément sentie et raisonnée de la tyrannie, 
« et avec le respect également senti et raisonné pour 
« les droits du souverain, cest-à-dlre du peuple ». 
Ainsi, dès le 5 mai 1789, le curé d'Embermesnil était 
un des trois ou quatre démocrates qui se trouvaient 
comme égarés au milieu d'une assemblée si fonciè- 
rement royaliste *. Dès 1789, il ne voulait voir en 

1. Tome I, p. 402. 

2. « Je pose en fait, dit Grégoire lui-même, qu'aucun cahier 



l'abbé GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE 5 

Louis XVI qu'un ennemi du peuple, et, depuis ce mo- 
ment jusqu'au mois de janvier 1793, tous ses actes 
comme député, comme président de l'Assemblée na- 
tionale, comme évêque même, seront inspirés par 
cette haine si peu raisonnée, quoi qu'il en ait dit, et 
d'ailleurs si peu conforme à l'esprit du christianisme, 
qui ordonne d'aimer jusqu'à ses ennemis. S'il eût pu, 
comme Barnave en 1791, au retour de Varennes, s'en- 
tretenir quelque temps avec le roi et lui parler à 
cœur ouvert, il eût sans doute été subjugué comme 
Barnave, car il avait l'âme encore plus tendre que le 
jeune député du Dauphiné ; sans doute il eût pris en 
pitié ce malheureux monarque dont le libéralisme 
était sincère, dont la bonne foi n'avait d'égale que sa 
nullité même; du moins il eût cessé de haïr ce prince 
infortuné. Mais non, Grégoire exécrait Louis XVI, le 
mot n'est pas trop fort; en 1792, il ne manquait pas 
une occasion d'exhaler sa haine contre un pareil 
« monstre », et voilà que, par un juste châtiment, le 
souvenir de Louis XVI a empoisonné toute la vie de 
Grégoire. Adversaire déclaré de la peine de mort, il 
s'est vu accusé d'avoir envoyé le roi de France à 
l'échafaud, et ses dénégations les plus catégoriques 
n'ont pu fermer la bouche à ses calomniateurs *. Non, 
Grégoire n'a point approuvé la mort de Louis XVI, 

ne demande une Constitution républicaine, qu'aucun député 
ne désire se soustraire à l'autorité royale. Ceux qui veulent 
ainsi alarmer le gouvernement et les bons Français sont les 
aristocrates. » — Nouvelle lettre d'un curé ù ses confrères dé- 
putés aux États généraux, p. 8. 

1. « Je n'ai jamais voté la mort de personne, » s'écriait-il 
souvent, et il a dit maintes fois à une personne de qui je tiens 
ce propos : « Quand on a tout fait pour détruire la calomnie, 
il faut bien l'accepter comme une épreuve que le bon Dieu 
vous envoie ! » 



6 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

qu'il jugeait coupable de haute trahison, mais qu'il 
voulait au contraire condamner à vivre, à contem- 
pler longtemps le bonheur d'un peuple libre; il n'en 
est pas moins vrai cependant que, dès le premier 
jour, il s'est montré beaucoup trop révolutionnaire 
pour un prêtre, et que ses adversaires politiques 
auraient pu souvent lui dire, comme Abner dans 
Athalie : 

Eh quoi! Mathan, d'un prêtre est-ce là le langage,..? 

Ces réserves faites dans l'intérêt même de la vérité 
historique, nous allons étudier tout particulièrement 
le rôle religieux de Grégoire durant la Révolution 
française, c'est-à-dire à l'Assemblée constituante 
jusque vers le milieu de 179i, dans son diocèse de 
Loir-et-Cher, où il a fort peu résidé, depuis 1791 jus- 
qu'en 1801, à la Convention nationale jusqu'en 1795, 
dans les conciles ou dans les synodes, au Conseil 
des Cinq-Cents et [au Sénat jusqu'à l'entière conclu- 
sion du Concordat en 1802 ; on verra que si l'homme 
politique n'est peut-être pas à l'abri de toute cen- 
sure, il n'en est pas de môme du prêtre et de l'évêque, 
dignes tous deux du plus profond respect, souvent 
même de la plus vive admiration. 



II 



Quoique députe du clergé, le curé d'Embermesnil 
napportait point aux Etats généraux ce qu'on pour- 
rait appeler les préjugés de la caste sacerdotale ; il 
avait toutes les vertus d'un bon prêtre, mais on au - 



L ABBÉ GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE 7 

rail trouvé difficilement, môme parmi les philosophes 
de cette époque, un homme plus éclairé, plus ennemi 
du fanatisme et de la superstition, plus sincèrement 
libéral et plus tolérant. Ce que ses ennemis lui re- 
prochaient alors avec le plus d'amertume, c'étaient 
précisément ses liaisons avec les protestants ou avec 
les juifs; et d'autre part le peintre David a voulu glo- 
rifier sa tolérance quand il l'a représenté, dans son 
admirable esquisse du Serment du Jeu de Paume, don- 
nant l'accolade fraternelle au chartreux dom Gerle 
et au pasteur Rabaut Saint-Etienne. Aussi Grégoire 
fut-il un des premiers à comprendre que le clergé 
devait renoncer à ses prétentions comme à ses privi- 
lèges, qu'il devait surtout cesser de vouloir former 
un ordre à part dans l'Etat. Cinq semaines après 
l'ouverture des Etats généraux, c'est-à-dire le 10 juin 
1789, il adressa aux cent quatre-vingts curés, ses 
co-députés, une lettre pressante dans laquelle il les 
engagait à se réunir au tiers état pour la vérification 
des pouvoirs *. S'il ne se présenta pas dans la salle 
commune le 13 juin, en même temps que les trois 
curés du Poitou, Lecesve, Balart et Jallet, ce fut par 
suite d'un malentendu; il s'y rendit le lendemain 
avec cinq de ses confrères, et cette démarche coura- 
geuse amena la fusion des trois ordres, c'est-à-dire 
la transformation des Etats généraux en Assemblée 
nationale. 

A partir de ce moment, Grégoire fut considéré par 
l'Assemblée tout entière comme le chef du clergé 
patriote, et la plupart de ses motions furent prises 

1. Nouvelle lettre à MM. les curés députés aux États généraux. 
40 p. in-S». — Il en avait écrit une première pour exciter ses 
confrères à montrer « de l'énergie ». 



8 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

en sérieuse considération. Le 23 juillet, il proposa 
d'inviter les curés « à ramener et à entretenir la 
« paix publique, comme ils l'avaient fait en 1775, à 
« l'époque de la disette *, c'est-à-dire de la guerre 
« des Farines ». Le 3 août, il souhaita vainement, 
de concert avec Camus, que l'Assemblée joignît à la 
Déclaration des droits de l'homme une Déclaration de 
ses devoirs *. Lorsqu'à la suite de la fameuse nuit 
du 4 août la suppression de toutes les dîmes fut dé- 
crétée, Grégoire en demanda le rachat par cantons, 
et proposa de placer en fonds de terre les sommes 
ainsi acquises '. II intervint encore le 14 août pour 
obtenir que le traitement des curés « à portion con- 
grue » fût proportionné à l'importance des localités 
desservies par eux, et le même jour pour amender 
un décret sur la pluralité des bénéfices ecclésia- 
stiques. II voulait faire décider qu'elle aurait lieu 
selon les lois et canons de l'Eglise; mais Camus com- 
battit cette proposition, et l'on décréta simplement 
que la pluralité des bénéfices ne pourrait porter à 
plus de 3 000 livres le revenu des titulaires *. Il de- 
manda encore, le 25 septembre, que les curés et 
vicaires congruistes, c'est-à-dire réduits au minimum 
du traitement, fussent exempts d'impôts, et sa mo- 
tion fut reçue avec applaudissements ®. Trois jours 
plus tard, lorsque les bénédictins de Saint-Martin- 

1. Point du jour, compte rendu des séances de l'Assemblée 
nationale rédigé par Barrère, t. I, p. 273. 

2. Ibid., II, 22. 

3. Ibid., séance du 11 août, II, 91. 

4. Ibid., 2, 114, 120. 

5. Ibid., 3, m. Le traitement des congruistes s'élevait à 
peine à 5 ou 600 fr., qui feraient 12 ou 1500 fr. de notre mon- 
naie. 



l'abbé GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE 9 

des-Champs, sassociant au généreux élan qui fit 
donner à l'Etat plus de cinq millions en un mois, 
eurent offert à la nation tous les biens de l'ordre 
de Cluny, dont le revenu était estimé, disaient-ils, à 
1 800 000 livres, Grégoire critiqua vivement, non pas 
cette donation, mais la teneur du procès-verbal qui 
« accueillait avec satisfaction cette preuve de patrio- 
tisme »; une telle expression lui paraissait préjuger 
à tort la grave question de la propriété des biens 
ecclésiastiques *. Enfin, lorsque l'évêque d'Autun, le 
fameux Talleyrand, proposa de remettre à la nation 
tous les biens du clergé moyennant une allocation de 
cent millions d'abord, et plus tard de quatre-vingts 
ou quatre-vingt-cinq millions pour l'entretien du culte 
€t de ses ministres, Grégoire voulut gagner du temps 
et empêcher qu'une telle décision ne fût prise à la 
légère. Il proposa donc de faire imprimer la motion 
de Talleyrand, et de renvoyer le débat du lundi au 
vendredi *. Lors de la discussion générale, voyant 
que la chose était pour ainsi dire résolue d'avance, 
il ne prit la parole que pour demander encore la 
dotation des cures eu biens-fonds '. Curé de village, 
il savait par expérience quelle salutaire influence un 
bon curé peut avoir sur les villageois, et il voulait 
■que le pasteur fût partout une sorte de petit proprié- 
taire ou de fermier, au lieu d'être un fonctionnaire 



i. Point du jour, tome III, p. 133. — Grégoire avait raison 
■de réclamer : les supérieurs de la Congrégation protestèrent 
immédiatement; ils désavouèrent leurs jeunes confrères et les 
accusèrent même d'avoir supposé des signatures. Leur protes- 
tation fut imprimée, comme 1 avait été la lettre des religieux, 
par ordre de l'Assemblée nationale. 

■2. Ibid., 111, 272-300. 

3. Ibid., 23 octobre, III, 426, 



10 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

étranger qui réside pour un temps plus ou moins 
long dans telle ou telle commune, et que l'on peut, 
d'un trait de plume, dépouiller de sa pension. Aussi 
reprit-il cette motion l'année suivante, et publia-t-il 
sous forme de Mémoire son discours à l'Assemblée *. 
On voit par là que Grégoire était infiniment moins 
audacieux, et comme nous dirions aujourd'hui moins 
radical en religion qu'en politique. Il comprenait 
comme tout le monde que le clergé devait être ré- 
formé, mais il demandait que l'on procédât aux 
réformes ecclésiastiques avec une grande lenteur 
et une extrême prudence : il sentait bien que 
l'on s'aventurait témérairement sur une mer semée 
d'écueils. Aussi le voyons-nous parler avec chaleur 
contre la suppression des ordres religieux, suppres- 
sion qu'il jugeait impolitique et dangereuse ^ ; et s'il 
désire que l'on confisque les revenus des bénéficiers 
sortis du royaume, c'est-à-dire des ecclésiastiques 
émigrés ^, en revanche il réclame l'égalité la plus 
absolue entre les moines de tous les ordres, et il 
déclare que les pensions de 700, 800 et 900 livres, 
accordées par l'Assemblée aux religieux suivant leur 
âge, sont tout à fait insuffisantes *. 



1. Méynoire sur la dotation des curés en fonds territoriaux, lu 
à la séance du H avril 1790, par M. Grégoire, curé d'Embei'- 
ménil, député de Lorraine, correspondant de la Société j^oyale 
d'agriculture, 24 p. in-8°. — Ce discours de Grégoire est un 
des meilleurs qu'il ait faits; il est calme, modéré, juste et, 
quoi qu'en ait dit Barrère, aussi solide que brillant. 

2. Point du jour, séance du 11 février 1790, VII, 37. 

3. Ibid., S janvier 1790, V, 350 et sq. 

4. Ibid., 19 février 1790, VII, 111, 117. 



l'abbé GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE 11 



III 



Ces différentes motions du curé d'Embermesnil 
nous conduisent tout naturellement aux mémorables 
débats de l'Assemblée nationale sur la Constitution 
civile du clergé, qui fut présentée par le comité ecclé- 
siastique le 29 mai 1790. 

On sait quelle a été cette Constitution civile, dont 
l'objet principal était de détruire au nom de la nation 
souveraine le concordat que François I'''" et Léon X 
avaient conclu en 1516 au mépris de ses droits, et de 
substituer l'élection des évêques et des curés par le 
peuple à la nomination des évêques par le roi et par 
le pape, à la nomination des curés par les évêques. 
Elle supprimait en outre les primaties et les arche- 
vêchés, réduisait le nombre des évêchés à un seul 
par département *, et ramenait le traitement des 
prélats, dont quelques-uns possédaient jusqu'à trois 
ou quatre cent mille livres de rente ^ qui en vau- 
draient aujourd'hui plus du double, à des propor- 
tions infiniment plus modestes. Le projet primitif 



1. Il y en eut donc 83 au lieu de 133. 

2. L'archevêque de Strasbourg, le célèbre Rohan- Collier, avait 
un revenu de 460 000 francs; celui de Sens recevait de ses 
divers bénéfices 260 000 fr.; celui de Narbonne, 280 000; celui 
de Paris, 200 000: celui d'Aix, lliiOOO; celui d'Auch, 120 000; 
celui de Bayeux, 102 000; celui de Cambrai, 218 000 ; celui de 
Toulouse, 123 000 ; celui de Meaux, 52 000, etc. — Ancien clergé 
de France, avec le tableau des revenus dont chaque bénéficier 
jouissait avant le i^' janvier 1790. — Paris, Didot le jeune, 
1790. 



12 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

s'en tenait là, et c'est beaucoup plus tard, en pré- 
sence de l'opposition croissante du clergé, que l'on 
y introduisit la clause fatale du serment civique à 
exiger de tous les prêtres. La plupart de ces réformes 
étaient depuis longtemps réclamées par l'opinion 
publique, et la présence de cent quatre-vingts curés 
aux Etats généraux en était la preuve ; mais en 
outre l'impopularité que le haut clergé s'était attirée 
en mai 1789 par son alliance avec la noblesse les 
rendait nécessaires, si l'on voulait ne pas brouiller 
l'Eglise avec la Révolution. Quoique composée en 
grande majorité de libres penseurs, disciples de Mon- 
tesquieu, de Voltaire ou de Rousseau, l'Assemblée 
nationale sentit la nécessité d'une réforme complète 
à introduire dans l'organisation civile du clergé de 
France; et l'année 1789 n'était pas écoulée qu'elle 
chargeait son comité ecclésiastique de lui soumettre 
un projet de Constitution' civile du clergé. On a pré- 
tendu que cette Constitution était l'œuvre de Gré- 
goire et de deux autres jansénistes comme lui, 
Camus et Lanjuinais ; mais Grégoire n'a jamais fait 
partie du comité ecclésiastique *, dont les princi- 
paux membres étaient des laïcs, comme Durand de 
Maillane, Treilhard, Lanjuinais, Dupont de Nemours, 
Martineau, etc. *, et tout donne à penser que ce 



1. Il était président du Comité des rapports, qui comptait 
40 membres. Lorsque Camus fit imprimer, le 6 décembre 1790, 
son opinion sur la Constitution du clergé (Imprimerie natio- 
nale, 38 p. in-8"), il éprouva le besoin d'y joindre les approba- 
tions et adhésions d'un certain nombre de « prêtres-curés dé- 
putés à l'Assemblée nationale »; il y a 28 signatures; celle de 
Grégoire ne s'y trouve pas. 

2. Voici d'ailleurs, d'après Durand de Maillane, qui a fait 
paraître en 1791 une Histoire apologétique du Comité ecclésia- 



l'abbé GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE 13 

projet de Constitution civile lui paraissait trop radi- 
cal et ne lui plaisait pas beaucoup. Sans doute il 
reconnaissait à l'Assemblée nationale, que les évé- 
nements avaient élevée tout à coup au-dessus du roi, 
puisqu'elle représentait le véritable souverain, la 
Nation, et qu'elle faisait la Loi dont le premier ser- 
viteur était le Moi, il reconnaissait, dis-je, à cette 
Assemblée la plénitude de l'autorité temporelle, et 
il lui croyait le droit de dénoncer le concordat de 
François I""" et de Léon X; mais il eût souhaité qu'une 
affaire aussi délicate fût traitée de manière à ne 
pas alarmer les consciences et à ne pas fournir aux 
mécontents ou aux perturbateurs une occasion de 
désordre '. C'est d'ailleurs un fait curieux à noter 



stique de l'Assemblée nationale, la composition exacte de ce 

Comité : 

Lanjuinais, Legrand, 

D'Ormesson, Vaneau, 

Grandin, Durand de Maillane, 

Martineau, Évêque de Clermont, 

De Lalande, ■ Despatis de Courteilles, 

Prince de Robecq, Evêque de Luçon, 

Salle de Choux, De Boutiiillier. 
Tbeilhard. 

Le 1 février 1790, on adjoignit à ces lii un nombre égal de 
membres nouveaux dont voici les noms : 

DoM Gerle, chartreux, Chasset, 
DiONis DU Séjour, Gassendi, curé, 

Abbé DE MONTESQUIOU, BOISLANDRY, 

Guillaume, Fermont, 

De la Coste, Dom Breton, bénédictin, 

Dupont de Nemours, La Poule, 

Massieu, curé, Thiébaut, curé. 

ExpiLLY, curé, 

1. « Dans l'espérance de voir arriver la réponse du souverain 
pontife, plusieurs fois moi-même, j'ai engagé M. le garde des 
sceaux à ne pas presser la sanction du roi, uniquement pour 



14 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

que les constitutionnels les plus déterminés ont 
commencé par se montrer très froids pour la Con- 
stitution civile du clergé. Ainsi l'évêque de Lydda, le 
trop fameux Gobel, voulait que le dernier décret de 
cette Constitution fût le suivant : « Le roi est supplié 
de prendre toutes les mesures et toutes les voies 
civiles e? canoniques pour assurer la pleine et entière 
exécution des présents décrets ^ » En d'autres termes, 
il demandait l'abrogation de la Constitution civile 
ou son acceptation par le pape, et la plupart des fu- 
turs évêques constitutionnels partageaient cet avis. 
Quant à Grégoire, il ne demanda pas une seule 
fois la parole au cours de la discussion générale, et 
ce silence obstiné d'un orateur aussi fougueux était 
certainement une marque d'improbation : il eût 
parlé, il eût écrit avec sa faconde accoutumée s'il 
avait jugé que le bien de la religion commandait un 
aussi brusque renversement du passé *. Mais bientôt, 



tranquilliser ceux qui croient que la Constitution heurte la 
religion, et pour éviter un choc funeste entre le sacerdoce et 
l'empire. » Grégoire, Lér/it imité du serment (1791), p. 26. 

1. Opinion de M. l'évêque de Lydda..., 12 p. in-12. 

2. « Si l'Assemblée constituante, dirigée par une politique 
plus adroite, eût laissé au clergé, et surtout aux évêques, leurs 
bénéfices, leurs commendes, eu sorte que l'expropriation au 
profit de l'État ne se fût opérée que par la uiort des titulaires, 
la Constitution civile aurait eu peu de contradicteurs. » Gré- 
goire, Essai historique sur les libertés de l'Église gallicane, 
p. 148. — « La Constitution civile du clergé n'existe donc plus,, 
et je ne crains pas de le dire, moi qui l'ai signée et qui m'en 
glorifie, plût à Dieu qu'elle n'eût jamais existé!... L'interven- 
tion de l'autorité séculière dans l'organisation de l'Église fut 
peut-être un malheur nécessaire, mais n'en fut pas moins un 
malheur. » Annales de la religion, t. III, p. 13 (7 mai 1796). On 
sait que Grégoire était l'âme de cette publication; les quelques 
lignes qu'on vient de lire sont de Pilât, mais Grégoire les a 
certainement approuvées avant l'impression. 



l'abbé GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE ib 

voyant la Constitution civile adoptée en principe et 
ses différents articles mis aux voix, il crut devoir 
intervenir pour améliorer dans la mesure du pos- 
sible cette loi de l'Etat quïl fallait bien subir. Il pro- 
posa donc un amendement à l'article 4 du projet qui 
défendait aux ecclésiastiques français de reconnaître 
la juridiction d'un évêque étranger. On avait répondu 
à d'Espréménil que parmi les évêques étrangers de- 
vait être compté l'évêque de Rome ; aussitôt Grégoire 
se récria. « L'intention de l'Assemblée, dit-il, n'est 
certainement pas de faire schisme avec le souverain 
pontife ; je propose d'ajouter à l'article 4 : sans pré- 
judice de Vautorité et de la communion du souverain 
pontife. » L'article fut rédigé comme Grégoire l'avait 
demandé; le voici : 

« Il est défendu à toute église ou paroisse de 
« France, et à tout citoyen français de reconnaître 
« en aucun cas, et sous quelque prétexte que ce soit. 
« l'autorité d'un évêque ordinaire ou métropolitain 
« dont le siège serait établi sous la domination d'une 
« puissance étrangère, ni celle de ses [délégués rési- 
« dant en France ou ailleurs; le tout sans préjudice 
« de l'unité de foi et de la communion qui sera entre- 
« tenue avec le chef de V Église universelle, ainsi qu'il 
« sera dit ci-après *. » 

Grégoire défendait ainsi les droits du Saint-Siège, 
qui ne lui en sut pas gré; il défendit avec non moins 
d'énergie ceux des nouveaux évêques, dont on vou- 



1. Tit. I, art. 5 de la Constitution. — Point du Jour, séance 
du 2 juin, X, 339. — Grégoire n'était pas encore satisfait, il l'a 
déclaré à plusieurs reprises, et notamment dans sa Légitimité 
du serment: « Dans cette Constitution, j'en conviens, l'autorité 
du pape n'est pas assez prononcée. » Page 2o. 



16 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

lait faire des curés de cathédrale n'ayant pas même 
dans leurs diocèses la direction de tous les objets de 
police ecclésiastique ^ Mais il échoua dans cette 
nouvelle entreprise, et ce fut la même chose quand 
il fut question de l'élection des évêques et des curés. 
Il adoptait en principe cette élection, qu'il savait 
avoir été pratiquée durant plus de mille ans, même 
en France, sans qu'on vît les évêques solliciter ou 
recevoir des bulles du pape, mais il voulait ce qu'il 
appelait le scrutin à liste double, c'est-à-dire appa- 
remment l'élection à deux degrés; et il demandait 
([ue les non-catholiques ne fussent pas électeurs, 
tandis que les évêques co-provinciaux et le métropo- 
litain seraient électeurs de droit ^. ; 
Ainsi, loin de précipiter l'Assemblée nationale 
dans la voie des réformes religieuses, Grégoire cher- 
chait au contraire à l'arrêter sur la pente, comme 
s'il pressentait les dangers que la Constitution civile 
du clergé ferait courir non seulement au catholi- 
cisme français, mais à la France elle-même. Il était 
impossible d'arrêter dans sa marche une révolution 
«omme celle de 1789; Grégoire, satisfait de ce que 
l'Assemblée n'avait pas voulu toucher au spirituel, 
adhéra sans hésiter à la réforrçe temporelle, qu'il 
croyait, ce sont ses propres termes à propos du ser- 
ment, impolitique peut-être, mais à tout le moins 
.licite ^. Le 27 novembre, dans cette orageuse séance 



1. Point du jour, séance du 7 juin, X, 400, 423. 

2. Ihid., X, 447. L'évêque constitutionnel de Strasbourg 
écrivit plus tard à Grégoire qu'il avait été élu par une assem 
iblée composée en majorité de protestants. 

3. Mémoires de Grégoire. — « Approuvez-vous tout dans la 
Constitution civile du clergé? — Je réponds : non... quoique 



l'abbé GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE 17 

OÙ Mirabeau, Pétion, l'abbé Maury et Camus firent 
assaut d'éloquence, Grégoire ne demanda pas la 
parole ; on ne peut noter de lui ni une interruption, 
ni une marque d'assentiment, et son nom ne figure 
point sur la liste des vingt-huit curés qui adhérèrent 
par écrit à l'opinion de Camus *. Je ne saurais dire 
s'il vota Tensemble du projet de loi, car le Moniteur, 
le Point du jour et les autres journaux du temps ne 
parlent pas de lui à ce propos; s'il donna sa voix, ce 
fut assurément sans enthousiasme, et pour ne pas 
déprécier par avance une des parties les plus impor- 
tantes de la nouvelle Constitution française. Il dut 
être assez désagréablement affecté, quinze jours plus 
tard, quand il vit « Monsieur Larive, acteur du Théâtre- 
Français », féliciter l'Assemblée nationale au nom des 
électeurs de Paris, et donner son adhésion à cette 
« Constitution civile du clergé qui, sans toucher aux 
« maximes sacrées de l'Eglise gallicane, ne change 
« que sa géographie, à cette Constitution civile qui, 
« conservant l'unité du catholicisme et de la commu- 
« nion romaine, affranchit [la France] de la domina- 
« tion d'une cour étrangère... Nous ne choisirons 
<' jamais, ajoutait Larive, évidemment très intéressé 
« dans la question, que des pasteurs dignes tout en- 
« semble de la nation et des autels, et nous regarde- 
« rions toute élection contraire comme une apostasie 
« électorale *... » De tels discours et les appréciations 
de la presse révolutionnaire n'étaient pas assurément 

le fond de cette Constitution me paraisse excellent. » Grégoire, 
Légitimité du serment, p. 24. 

1. Développement de Vopinion de M. Camus, etc., 38 p. in-8». 

2. Moniteur. — Point du Jour, XVII, 228. Ce discours est très 
curieux et très bien fait; le célèbre acteur était un homme de 
beaucoup d'esprit. 



18 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

pour charmer un prêtre aussi chrétien que le curé 
d'Ernbermesnil, mais il n'y avait point à récrimi- 
ner; le mal était fait depuis le jour où l'Assemblée 
avait clos la discussion générale. Le roi, dans l'inter- 
valle, écrivit au pape et lui fît demander une réponse 
par le cardinal de Bernis; mais Pie VI ne répondit 
pas avant le 10 mars 1791, bien que l'abbé Maury 
eût dit en pleine Assemblée le 27 novembre précé- 
dent : « Le silence du pape serait une approbation. 
« Il faut croire qu'il ne tardera pas à le rompre ^ » 
La Constitution fut décrétée ; le malheureux Louis XVI 
dut la sanctionner, car il s'y était officiellement en- 
gagé à Saint-Cloud le 26 juillet 1790 ^ et elle devint 
aussitôt loi de l'Etat. Il n'y avait plus dès lors à 
transiger : chacun devait se soumettre à la loi ou 
cesser d'être Français, prêter dans le délai prescrit 
le serment exigé par la Constitution, ou opposer au 
législateur le non possumus des apôtres. Beaucoup 
d'ecclésiastiques refusèrent le serment demandé ^ ; 
Grégoire prit le parti d'accepter une Constitution, 
défectueuse peut-être, mais orthodoxe, du moins il 
la jugeait telle, et beaucoup de prêtres éclairés et 
vertueux partageaient cet avis. II pensa que le seul 
moyen de sauver le catholicisme français et de le 
réconcilier avec la Révolution était d'accepter sans 

1. Point du jour, XVI, 402 et sq. 

2. Voy., à ce sujet, Documents inédits sur les affaires reli- 
gieuses de la France (1790-1800), extraits des Archives secrètes 
du Vatican par le P. Augustin Theiner. Paris, 2 vol. ia-8", 1837. 
— Voy. aussi Le cardinal de Bernis depuis son ministère (1758-1794) , 
par M. Frédéric Masson, 1 vol. in-S". Paris, 1884. 

3. D'après l'abbé de Pradt, auteur des Quatre Concordats, le 
nombre des prêtres assermentés fut d'environ 60 000; de ce 
nombre étaient évidemment les religieux que l'on faisait sortir 
de leurs couvents. 



l'abbé GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE 19 

délai le nouvel ordre de choses, et de donner un 
exemple qui serait peut-être suivi par la majorité 
des évêques et des curés actuellement en exercice. 
Le 27 décembre 1790, un mois après le vote définitif 
de la Constitution civile du clergé, Grégoire parut à 
tribune et s'exprima en ces termes au milieu du plus 
profond silence : 

« Disposé, ainsi qu'un grand nombre de confrères, 
à prêter le serment civique, permettez qu'en leur 
nom je développe quelques idées qui peut-être ne 
seront pas inutiles dans les circonstances actuelles. 
On ne peut pas se dissimuler que beaucoup de pas- 
teurs très estimables et dont le patriotisme n'est 
pas équivoque éprouvent des anxiétés, parce qu'ils 
craignent que la Constitution française ne soit 
incompatible avec les principes du catholicisme. 
Nous sommes aussi inviolablement attachés aux lois 
de la religion qu'à celles de la patrie. Revêtus du 
sacerdoce, nous continuerons de l'honorer par nos 
mœurs: soumis à cette religion divine, nous en 
sommes constamment les missionnaires; nous en 
serions, s'il le fallait, les martyrs. Mais après le 
plus mûr, le plus sérieux examen, nous déclarons 
ne rien apercevoir dans la Constitution qui puisse 
blesser les vérités saintes que nous devons croire 
et enseigner. Ce serait calomnier l'Assemblée na- 
tionale que de lui supposer le projet de mettre la 

< main à l'encensoir. A la face de la France, de 

< l'Univers, elle a manifesté solennellement son pro- 
fond respect pour la religion catholique^ apostolique 
et romaine *. Jamais elle n'a voulu priver les fidèles 

1. L'Assemblée n'avait pas voulu accepter la dédicace des 



20 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« d'aucun moyen de salut; jamais elle n'a voulu 
^< porter la moindre atteindre au dogme, à la hiérar- 
« chie, à l'autorité spirituelle du chef de l'Eglise. 
« Elle reconnaît que ces objets sont hors de son do- 
« maine. Dans la nouvelle circonscription des dio- 
« cèses, elle a voulu seulement déterminer des formes 
« politiques plus avantageuses aux fidèles et à l'Etat. 
« Le titre seul de Constitution civile du clergé énonce 
«' suffisamment l'intention de l'Assemblée nationale. 
« Nulle considération ne peut donc suspendre l'émis- 
« sion de notre serment. Nous formons les vœux les 
« plus ardents pour que, dans toute l'étendue de 
« l'empire, nos confrères, calmant leurs inquiétudes, 
« s'empressent de remplir un devoir de patriotisme 
« si propre à porter la paix dans le royaume et à 
« cimenter l'union entre lespasteurs et les ouailles*. » 
Cette déclaration de principes fut écoutée par l'as- 
semblée tout entière avec un recueillement véritable, 
et Grégoire prêta aussitôt le serment prescrit; il posa 
sa main sur son cœur et s'écria d'une voix forte : 
« Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la 
« cure qui m'est confiée, d'être fidèle à la Nation, à 
« la Loi et au Roi, de maintenir de tout mon pouvoir 
« la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale 
<• et acceptée par le Roi *. » Cet exemple fut suivi par 



lEuvres de Voltaire; elle avait déclaré à ce propos qu'elle 
n'accepterait aucune dédicace; le 17 janvier 1791, elle fit une 
Exception en faveur des Évangiles publiés par Didot. — Point 
du jour, XVIII, 226. 

1. Moniteur du 27 décembre. — Point du jour. — Grégoire, 
Légitimité du serment, p. 2. 

2. Constitution ne signifie pas ici Constitution civile du clergé, 
ce mol est synonyme de Loi française; c'était donc purement 
«t simplement un serment civique analogue à celui que tous 



l'abbé GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE 21 

un certain nombre de curés que nous retrouverons 
dans le cours de ces études, comme Saurine,Dumou- 
chel. recteur de l'Université de Paris ; Gouttes, Lindet. 
Rover, Rangeard, etc., par le ci-devant chartreux dom 
Gerle, par l'évéque Expilly, qui venait d'être élevé 
sur le siège de Quimper, etc. Le lendemain ce fut le 
tour de Talleyrand et de Gobel; ce dernier, comme 
Grégoire, fit précéder sa prestation de serment d'une 
exposition de principes fort bien accueillie par l'As- 
semblée *. 

Quelques jours plus tard, après lorageuse affaire 
du serment restrictif de l'évéque de Clermont, Gré- 
goire prit encore la parole pour vaincre les scrupules 
des opposants; il affirma de nouveau, sans être con- 
tredit par qui que ce fût, que l'Assemblée n'avait 
voulu donner la moindre atteinte au pouvoir spiri- 
tuel et aux droits de l'Eglise, et prononça des paroles 
mémorables qui ont fait accuser d'hypocrisie cet 
austère disciple de Pascal et de Port-Royal, inca- 
pable par conséquent de la moindre restriction men- 
tale. « L'Assemblée, dit-il, n'exige pas un assenti- 
« ment intérieur, ni qu'on fasse le sacrifice de son 
« opinion. Que veut-elle donc? Elle veut que vous 
« obéissiez extérieurement, et que vous procuriez 
« obéissance à la loi *. » Une telle proposition serait 



les membres de l'Assemblée nationale avaient prêté le 4 fé- 
vrier 1790, et qui était conçu en ces termes : « Je jure d'être 
fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenir de tout 
mon pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale 
et acceptée par le Roi. » Point du Jour. YI, 308. — Les évêques 
qui ce jour-là jurèrent tous approuvaient-ils la spoliation du 
clergé, qui était, ou peu s'en faut, un fait accompli?} 

1. Moniteur du 27 décembre. 

2. Moniteur. — Point du Jour du 4 janvier 1791 . Grégoire se 



22 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

odieuse si Grégoire avait voulu dire qu'un catholique 
pouvait considérer la Constitution civile du clergé 
comme hérétique ou schismatique, et cependant lui 
jurer obéissance ; mais telle n'était pas la pensée de 
l'orateur. Persuadé que la Constitution ne touchait 
point au dogme, mais simplement à la discipline 
extérieure, sujette à bien des modifications selon les 
temps, il n'eût point exigé, comme dira bientôt Tal- 
Icyrand, que les protestants par exemple jurassent 
fidélité à une Constitution qui présuppose l'autorité 
<ki pape ' ; mais à ses yeux tous les catholiques de 
France étaient obligés de reconnaître à l'autorité sé- 
culière, représentée par un roi absolu comme Fran- 
çois I", ou agissant directement par le suffrage du 
peuple, le droit de nommer les évêques; ils devaient 
admettre que l'investiture ecclésiastique donnée par 
le pape en vertu du concordat de Léon X n'est point 
indispensable *, Il avait donc raison de déclarer 
qu'on peut ne pas approuver tous les articles d'une 
loi dont le principe est incontestable, et qu'on peut 
cependant la voter dans son ensemble, ou tout au 
moins lui jurer obéissance. 

Que Grégoire se soit trompé ou non dans cette cir- 
constance, ce n'est pas notre affaire, et nous ne pré- 
tendons pas engager ici une discussion dogmatique 

plaint dans ses Mémoires (II, 17) que son opinion ait été tra- 
vestie dans le Moniteur et dans les Annales de Linguet. 

1. Rapport de Talleyrand sur la tolérance (8 mai 1791). 

Point du jour, XXII, 88 et sq. 

2. Sous le second empire, un prêtre notoirement gallican, 
l'abbé Maret, dernier doyen de la Faculté de théologie, fut 
nommé par le chef de l'État à l'évêché de Vannes. La cour de 
Rome lui refusa l'investiture en raison de ses opinions, mais il 
était bel et bien évêque, et l'on transigea en lui donnant l'évê- 
ché in partibus de Sura, puis l'archevêché de Corinthe. 



L'ABBÉ GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE 23 

tout à fait inutile. On a écrit plus de mille brochures 
<Mi faveur de la Constitution civile ou contre elle, et 
jamais les contradicteurs ne sont tombés d'accord. 
Il faut avouer cependant, pour expliquer la conduite 
de Grégoire et des autres, que l'hétérodoxie de cette 
Constitution n'était pas d'une évidence éclatante. 
« De deux choses Tune, disait Grégoire en 1791, ou 
la Constitution civile du clergé est hérétique — et 
alors, en résistant, comme de raison, il ne fallait 
pas demander le consentement du pape, qui jamais 
ne peut approuver une hérésie — ou la Constitution 
n'est pas hérétique — et, pour le bien de la paix, il 
fallait se soumettre au moins provisoirement *. » S'il 
y avait hérésie ou schisme évident, pourquoi la cour 
de Rome s'obstinait-elle à garder le silence? Pour- 
quoi le souverain pontife , au lieu d'adresser à quelques 
personnes triées, comme on dit, sur le volet, des brefs 
clandestins dont on a pu contester l'authenticité *, 
n'a-t-il pas fulminé une bulle d'excommunication 
contre Expilly, le premier élu des évêques constitu- 
tionnels? Pourquoi n'a-t-il pas dégradé sur-le-champ 
le cardinal Loménie de Brienne ^, qui se hâta de prê- 
ter le serment exigé? Ce silence par trop prudent 
pourra toujours être invoqué en faveur des évêques 
constitutionnels , qui tous commencèrent par se 



1. Légitimilé du serment, p. 27. 

2. 11 y a dans les collections de Grégoire quelques exem- 
plaires de ces brefs imprimés à Rome (1791, 1793, etc.). 

.3. Ce fut Loménie de Brienne qui prit les devants et envoya 
au pape, le 26 mars 1791, sa démission de cardinal. Il avait 
prêté serment le 1er février; le pape attendit jusqu'au 26 sep- 
tembre pour accepter sea-ètement cette démission et créer 
secrètement un nouveau cardinal. Collection des brefs de Pie VI, 
par Guillon, II, 144 et sq. 



24 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

déclarer catholiques romains, qui écrivirent tous au 
pape une lettre de communion, et ne reçurent même 
pas en réponse l'anathème authentique et direct que 
reçoivent en pareil cas les prélats vieux catholiques 
de la Hollande. 



IV 



Quoi qu'il en soit de ces discussions, la lutte était 
engagée entre l'ancien régime et le nouveau, entre 
le clergé « réfractaire », comme on l'appela dès lors, 
et le clergé « patriote », dont Grégoire était vérita- 
blement le chef. Nommé président de l'Assemblée 
nationale aux applaudissements de la majorité, le 
18 janvier 1791, il fut chargé d'aller trouver le roi 
pour lui demander des ordres « contre les auteurs et 
« distributeurs d'un prétendu bref du pape, dans le- 
« quel on suppose que l'évêque de Rome reproche 
« au roi d'avoir donné son consentement à la spolia- 
« tion du clergé, et déclare la Constitution civile du 
« clergé schismatique, hérétique, etc. '. » Mais cette 
affaire, qui eût été poussée vigoureusement sous 
l'ancien régime, n'eut pas de suites en 1791, et il en 
devait être de même pour la publication de deux 
autres brefs du pape, ceux du 10 mars et du 13 avril, 
parce que, dit Camus, la Constitution française « as- 
sure à chacun la faculté de manifester ses opinions 
même religieuses * ». L'Assemblée se contenta d'en- 



i. Point du Jour, XVIII, 258. 

2. Obsei'vations sur deux brefs du pape..., 58 p. in-8", 1191. — 
L'Assemblée décréta pourtant que les évêques, curés et autres 
fonctionnaires qui donneraient publicité à des bulles ou brefs 



l'abbé GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE 25 

registrer dans son procès-verbal, pour leur donner 
toute la publicité possible, les prestations de serment 
et les élections d'évêques dont elle recevait com- 
munication; elle accueillit avec faveur les ouvrages- 
qui lui furent présentés par les défenseurs de la Con- 
stitution civile, notamment la Légitimité du serment 
civique, la Défense de la légitimité..., par Grégoire, et 
les Observations de Claude Le Coz sur la Constitution. 
Elle fit dresser le 21 janvier une Instruction sur la Con- 
stitution civile du clergé pour tâcher de rassurer les- 
consciences par de belles protestations d'orthodoxie 
et de zèle religieux ; mais l'abîme se creusait de plus, 
en plus entre les deux fractions divisées du clergé 
français : la guerre de libelles que se faisaient les- 
assermentés et les insermentés prenait des propor- 
tions effrayantes, et l'agitation croissait de jour en jour 
à Paris et dans les départements. L'Assemblée natio- 
nale affolée ne savait plus que faire : tantôt elle in- 
terdisait le ministère de la parole aux insermentés * ; 
tantôt au contraire, après un très beau discours de 
Talleyrand sur la tolérance, elle leur accordait le 
libi'e exercice du culte, à condition que Tordre ne 
serait point troublé * ; tantôt enfin elle admettait de 
jeunes premiers communiants à venir prêter serment 
à sa barre, et occasionnait ainsi des scènes où la 
violence le disputait au ridicule ^. C'est bien le cas 
de dire avec Grégoire, dans sa fameuse Adresse aux 
députés de la seconde législature *, que « les rênes du 

non autorisés par elle seraient poursuivis criminellement 
comme perturbateurs de l'ordre public. — Loi du 17 juin 1791. 

1. Loi du 27 mors 1791, décrétée le 3 février. 

2. Loi du 13 mai 1791, décrétée par l'Assemblée le 7. 

3. Séance du 15 juin 1791. — Point du jour, XXIII, 242. 

4. Lue aux Jacobins le 26 septembre 1791, et imprimée par 



26 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« pouvoir commençaient à flotter dans les mains des 
«. législateurs; que quelques-uns d'entre eux cou- 
«. raient encore dans la carrière, mais qu'un grand 
« nombre s'y traînaient, et que des chutes fréquentes 
« avaient annoncé leur épuisement, constaté leur 
<' impéritie, ou signalé leur corruption. » 

Assurément l'ancien régime ecclésiastique devait 
<lisparaître avec l'autre ; ma^s l'Assemblée nationale, 
après avoir commis la faute de brusquer la réforme 
et de jeter dans la réaction la moitié du clergé, avait 
le tort de rendre l'autre moitié ridicule et odieuse. 
Au lieu de compter avec le temps et de faire appel à 
la conciliation, elle se plaisait pour ainsi dire à jeter 
de l'huile sur le feu. La Constituante aurait dû, pour 
être logique, ne reconnaître comme salariés que les 
ecclésiastiques assermentés, car en fin de compte il 
faut bien que force demeure à la loi; mais il fallait, 
au nom de la liberté, laisser aux prêtres réfractaires 
le droit d'association. Elle aurait dû laisser au roi 
comme à tous les autres citoyens le droit d'entendre 
la messe où bon lui semblait et de choisir au moins 
son confesseur ; en évitant ainsi de violenter sa con- 
science, elle eût empêché sans doute cette malheu- 
reuse fuite de Varennes dont la première cause a été, 
<'omme on sait, l'intolérance de l'Assemblée *. Irritée 
par des résistances qu'elle n'avait pas su prévoir, la 
Constituante a manqué de modération, et des libé- 

leur ordre, 31 pages in-S". Le jugement est sévère; M. Taine 
dirait qu'il est juste. 

1. Louis XVI avait voulu, en avril 1791, so, cacher à Saint- 
Cloud poury faire ses pâques sans recourir à son cnré con- 
stitutionnel, ruais une émeute empêcha ce voyage de deux 
lieues, et le ■< voyage à Montmédy >■ fut irrévocablement résolu 
ce jour-là. 



l'abbé GRÉGOIRE A LA CONSTITUANTE 27 

raux comme Grégoire pouvaient, sans être prophètes, 
s'écrier en septembre 1791 : « Nous avons construit. 
'( gréé et lancé le vaisseau de l'Etat, mais il fait eau. 
« l'approvisionnement est incomplet, le port est en- 
core loin; sans être absurde, on peut craindre le 
" naufrage, et, quant à moi, je fais des efforts pour 
« croire à la liberté *. » Grégoire n'avait que trop 
raison, car au despotisme de la Constituante succéda 
la tyrannie de la Législative et de la Convention ; le 
Directoire ne fit qu'aggraver encore une situation si 
critique, et le naufrage du navire était complet au 
18 brumaire, lorsque Bonaparte se présenta pour en 
recueillir les épaves. 

Quant à Grégoire, dont le rôle comme législateur 
religieux n'a pas eu l'importance qu'on lui attribue 
généralement, il vit dès le mois de janvier 1791 toutes 
les difficultés qui allaient surgir. Après avoir donné 
l'exemple de la soumission aux lois et soutenu la 
plume à la main qu'il avait eu le droit et le devoir 
d'agir ainsi, il cessa de prendre part à des luttes 
irritantes qui déeréditaient une religion chère à son 
cœur. Au lieu de plaider longuement la cause du 
clergé constitutionnel, et de perdre son temps à 
démontrer l'existence du mouvement, il aima mieux, 
comme le philosophe ancien, marcher en présence 
de ses contradicteurs. Il accepta donc, malgré sa 
répugnance, les fonctions épiscopales que lui con- 
féraient les départements de Loir-et-Cher et de la 
Sarthe, que lui offraient ceux de l'Aisne et de la 
Meurthe; il opta pour Blois, et c'est maintenant 
comme évêque constitutionnel de Loir-et-Cher que 

1. Adresse aux députés de la seconde législature, p. 24. 



•28 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

nous aurons à le considérer; sa volumineuse corres- 
pondance avec son clergé, avant et après la Terreur, 
nous permettra d'entrer à ce sujet dans une foule de 
détails qui ne peuvent manquer d'exciter l'intérêt. 



LIVRE II 

GRÉGOIRE, ÉVÊQUE DE LOIR-ET-CHER 

(1791 — 1802) 



CHAPITRE PREMIER 

ÉLECTION DE GRÉGOIRE*, PREMIER SÉJOUR A BLOIS 

(1791) 

De tous les ecclésiastiques du second ordre qui 
pouvaient être promus à l'épiscopat constitutionnel, 
Grégoire était sans comparaison le plus en vue, et 
l'on a droit de s'étonner qu'il n'ait pas été le premier 
élu. Il se passa pourtant plus d'un mois sans que les 
électeurs parussent songer au curé d'Embermesnil, 
qui d'ailleurs ne posa sa candidature nulle part. Il 
était alors populaire dans toute l'acception de ce 
mot; Louis David le plaçait, comme on sait, au centre 
de sa grande composition du Serment du Jeu de 
paume, et la presse libérale chantait ses louanges 
en vers comme en prose. 

vous, l'idole de la France, 
Zélé défenseur de ses droits, 

lui disait-on dans une épitre en vers * ; et à Rouen, 
dans un banquet donné en son honneur, un poète 

1. 4 pages in-8o. 

2. 



30 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

de circonstance avait parlé de lui en ces termes le 
6 septembre 1790 : 

n ne porte crosse ni mitre, 
Il n'est fier que de ses vertus... 
— Dans notre renaissant empire 
Un bon pasteur est un grand bien ; 
Curé chéri, tu peux bien dire : 
Tout Français est mon paroissien K 

C'était bien autrç chose encore dans les journaux 
de Paris; l'un d'eux, intitulé : Je m'en /*,.. ou les Pen- 
sées de Jean Bart sur les affaires du temps, disait en 
1790 : « Je voudrais voir dans l'Assemblée une cha- 
« pelle comme dans nos vaisseaux, et voilà quels 
« seraient nos aumôniers : l'évêque d'Autun, l'abbé 
« de Montesquiou, l'abbé Grégoire, et puis ce moine 
« chartreux (dom Gerle) qui est si brave homme. J'y 
« servirais la messe, moi, sabre à la main, pistolet 
« dans la g..., et le premier aristocrate qui aborde- 
« rait : Pan... — Allez, monsieur le prêtre, continuez 
« de prier le bon Dieu, je viens de tuer le diable^. » 
Enfin le fameux Père Duchesne intitulait un de ses 
numéros, en janvier 1791 : « Grande joie du P. Du- 
« chesne au sujet de la nomination de l'abbé Gré- 
« goire à la place de président de l'Assemblée natio- 
« nale, et sa grande motion de le faire évéque de Paris, 
« à la grande satisfaction du peuple français ^ » 

\, Couplets chantés dans un dîner..., 2 pages in-8o. 

2. No 2, page 6. Cette feuille, en style d'Hébert, était loin d'être 
aussi révolutionnaire qu'on pourrait le croire. Le numéro que 
j'ai sous les yeux débute par un éloge de Louis XVI, qu'il com- 
pare à Henri IV; on y trouve à la page 5 un mot de compassion 
pour « ce pauvre Favras, que l'on Commence à croire inno- 
cent ». 

3. Grégoire a écrit en marge du catalogue de ses livres, à 



ÉLECTION DE GRÉGOIRE 31 

Évêque de Paris, Grégoire ne voulait pas plus l'être 
en 1791 qu'il ne voudra le devenir en 1798, car on 
aurait pu taxer d'ambition son prétendu dévouement 
aux principes; mais il jugeait avec raison qu'on l'ac- 
cuserait d'inconséquence ou de lâcheté s'il refusait, 
non pas les honneurs, mais les charges et les respon- 
sabilités de l'épiscopat. Recevant donc, le 15 février 
1791, la nouvelle que les deux départements de la 
Sarthe et de Loir-et-Cher l'avaient élu tout d'une 
voix pour leur évêque , il consulta différentes per- 
sonnes, notamment le bénédictin dom L'Hieble, son 
confesseur, qui lui enjoignit daccepter. Il opta pour 
le siège de Blois, uniquement, dit-il dans ses 
Mémoires S parce que le courrier de cette ville luf 
était parvenu avant celui du Mans *. Je n'ai pu 
retrouver parmi les papiers de Grégoire le procès- 
verbal de son élection, mais j'ai sous les yeux quel- 
propos de cette motion du véritable P. Duchesne : « Folie dé- 
placée de la part d'un écervelé qui est mort à Bicètre en état 
de démence.» Ce P. Duchesne, dont le journal porte la fameuse 
vignette du marchand de poêles levant sa hache sur un prêtre 
à genoux, avec ces mots pour devise, Mémento mori, n'est 
donc pas Hébert, mais probablement Lemaire; il se plaint, à 
la page 1, de l'imprimeur de la rue du Vieux-Colombier, qu'il 
appelle un véritable charlatan. 

1. Tome II, p. 20. — « Saint Augustin m'avait appris que 
l'épiscopat est le fardeau le plus pesant. Pour vaincre ma ré- 
pugnance, il fallut la voix impérative de la religion, qui récla- 
mait de nouveaux pasteurs, et l'ordre de ceux qui dirigeaient 
mon âme. » 

[Fête séculaire de la fondation de Vévêché de Blois. Mandement 
de Grégoire à ses diocésains, p. 34.) 

2. A peine élu, Grégoire reçut des Vosges une lettre dans 
laquelle on lui disait : « Le département de Loir-et-Cher nous 
a prévenus. De oOO électeurs du département des Vosges, il n'y 
en avait pas 4 qui n'aient pensé à vous choisir, et nous avons- 
été bien fâchés à la nouvelle de votre élection dans ce dépar- 
tement. » 



32 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

ques pièces imprimées ou manuscrites qui montrent 
avec quelle gravité religieuse les habitants du Loir- 
et-Cher procédèrent à cette opération. L'élection de 
<}régoire fut « sérieuse », dit en propres termes l'ancien 
évêque de Blois, Thémines, l'homme du monde qui 
était le plus intéressé à croire et à dire le contraire'. 
Conformément aux prescriptions de la loi nouvelle, 
les électeurs du département furent réunis par le 
procureur général syndic, un jour de dimanche, dans 
la cathédrale de Blois. Ces électeurs étaient néces- 
sairement en fort petit nombre, puisque, d'après la 
loi, il y en avait un seul pour cent citoyens actifs, 
et que, pour être électeur, on devait justifier d'un 
revenu égal à 150 ou 200 journées de travail . 
D'après un procès-verbal d'élection d'évéque que j'ai 
sous les yeux, les électeurs de l'Aveyron étaient 
alors au nombre de 210 pour près de 400000 habi- 
tants. Avec une population d'environ 275 000 habi- 
tants, le département de Loir-et-Cher, sensiblement 
plus riche, ne devait pas en avoir plus de 200. Ces 
électeurs assistèrent à la messe paroissiale, et en- 
suite le procureur-syndic, le futur conventionnel 
Brisson, ouvrit la séance par un discours d'une 
grande élévation morale et d'une parfaite conve- 
nance ^ Il commença par consacrer quelques pa- 
roles à l'évêque Thémines, « prélat recomman- 
« dable, disait-il, par ses talents, ses lumières et 
« la pureté de ses mœurs..., mais sourd au cri de 
« la raison, aveuglé par les préjugés les plus faux, 
« idolâtre encore peut-être de vaines prérogatives ». 



i. Lett7-e pastorale du 21 juin 1791, p. 183. 
2. Imprimé, 7 pages in-i". 



ÉLECTION DE GRÉGOIRE 33 

Thémines, demeuré à Bhiis, s'agitait d'une manière 
extraordinaire; il venait même de publier et de 
faire distribuer aux électeurs une lettre pastorale 
qui avait pour objet de protester contre toute élec- 
tion * ; Brisson déclara dans son discours qu'il dé- 
noncerait à l'accusateur public ce perturbateur du 
repos public, puis il ajouta : « Plaignons, mes- 
" sieurs, plaignons l'aveuglement des hommes; dé- 
' plorons les funestes effets de leurs faiblesses et 
de leurs erreurs! Mais après avoir payé ce tribut à 
« l'humanité, tournons nos regards vers la loi, et 
« faisons ce qu'elle nous commande. » Parlant alors 
de l'élection qui devait être faite, il vanta cette Con- 
stitution civile du clergé qui allait rendre à l'Église 
son antique splendeur, et il exhorta ses concitoyens 
remplir en conscience leur mandat d'électeurs. 
Je crois, dit-il, entendre la voix des peuples que 
nous représentons et dont nous exerçons la puis- 
sance, nous dire avec une juste inquiétude : L'acte 
que vous allez faire est le plus important de la 
mission que nous vous avons donnée. Ce ne sont 
point des intérêts temporels qui doivent en ce 
moment vous occuper; c'est un présent céleste 
qu'il faut nous faire, dans la personne qui va deve- 
nir l'objet du choix pour lequel vous êtes réunis ; 



1. 1 pages in-40, imprimées chez Masson, comme la pièce 
précédente. Thémines disait en finissant : « S'il vous fallait un 
autre pasteur qui remplît mieux vos vœux, nous prenons l'en- 
fxagement solennel avec vous de lui céder noire place et de 
descendre de notre chaire, pourvu qu'il arrive par la porte de 
J.-G. et de son Église. » Dix ans plus tard, en 1801, Thémines 
refusa obstinément sa démission, que lui demandait Pie VII ; 
Grégoire et tous les constitutionnels s'empressèrent de donner 
la leur. 



34 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« de ce choix dépendront notre félicité, nos conso- 
« lations, le soutien de la religion chancelante, et 
« peut-être la tranquillité et le salut de ce départe- 
« ment... » Le procureur-syndic n'avait pas le droit 
de guider les électeurs et de leur indiquer le choix 
qu'ils devaient faire, aussi Brisson eut-il soin de 
s'interdire toute allusion aux divers candidats que 
patronnaient les différents groupes; il se contenta 
de montrer en terminant son discours quelles qua- 
lités devait réunir un évêque de Blois : « Choisissez, 
« messieurs, un homme prépondérant, distingué par 
« son patriotisme et par son savoir, dont l'ascendant 
« entraîne et subjugue les esprits, dont les lumières 
« puissent dissiper les incertitudes ; qui porte sur son 
« front le caractère noble et imposant d'un homme 
« fait pour prêcher les vérités de l'Évangile et pro- 
« pager les principes constitutionnels ; qui réunisse 
« enfin à tous ces avantages celui d'être marqué du 
« sceau de la confiance publique. » 

Le procureur-syndic faisait ainsi le portrait de 
Grégoire, dont le nom volait de bouche en bouche; 
les électeurs du Loir-et-Cher partagèrent son opi- 
nion, et Grégoire fut élu à la presque unanimité : il 
avait un seul compétiteur, Dupont, curé de Saint- 
Aignan, qui devait être durant dix ans le premier 
vicaire épiscopal et le meilleur ami de son évêque. 

L'élection faite, le président de l'Assemblée élec- 
torale écrivit le jour même au curé d'Embermesnil 
pour la lui notifier; voici sa lettre, qui montrera 
bien quel était alors l'état des esprits. 



ÉLECTION DE GRÉGOIRE 35 

« Blois, ce 14 février 1791. 
« Monsieur, 

« La haute réputation de vos vertus pastorales et 
patriotiques vous avait précédé depuis longtemps 
dans le département de Loir-et-Cher, qui vous a 
reconnu digne d'occuper son siège épiscopal. L'as- 
semblée des électeurs, que j'ai l'honneur de pré- 
sider, me charge de vous faire connaître que ses 
vœux ^e sont réunis pour vous. 
« Nous nous flattons que vous voudrez bien céder 
à un désir aussi universel qu'il a été vivement 
exprimé. Nous espérons que l'église de Blois verra 
renaître sous votre gouvernement les beaux siècles 
de la religion. Nourri des textes sacrés, dépositaire 
des vrais principes de la foi, nous ne craindrons 
plus ces hommes qui, abusant du voile sacré de la 
religion, s'en servent pour séduire et entraîner la 
« faiblesse et l'ignorance. Religieux observateur des 
« devoirs de citoyen et de ministre des autels, l'As- 
" semblée nationale vous a jugé digne de la présider, 
« et nous bénissons le ciel de nous avoir indiqué un 
prêtre aussi courageux défenseur des droits d'un 
peuple libre que de la foi de nos pères. 
« Je suis avec respect, etc. 

« Petit, maire, président de lAssemblée 
« électorale du département de Loir-et- 
<* Cher; — Dufort, secrétaire; — Le Moine 
« de la Godelinière, Rangeard-Germonnier, 
« scrutateurs. 

K L'Assemblée vous prie, monsieur, de vouloir bien 
« faire connaître vos intentions par le courrier por- 



36 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« teur de la présente. Les électeurs se tiendront 
<( assemblés jusqu'à la réception de votre réponse. » 

Cette lettre était accompagnée d'une autre, adressée 
par les mêmes au président de l'Assemblée natio- 
nale, et dont une copie contresignée par le ministre 
Du Port fut immédiatement remise à Grégoire. Il 
accepta sur-le-champ, et les officiers municipaux de 
Blois, le conseil municipal, comme nous dirions 
aujourd'hui, lui écrivirent de nouveau, le 18 février, 
la petite lettre que voici : 

« L'esprit de sagesse et de lumière a guidé l'as- 
u semblée des électeurs du département de Loir-et- 
« Cher, qui vous a choisi pour occuper son siège 
(( épiscopal. Nous sentons tout le prix de la préfé- 
« rence que vous avez bien voulu nous accorder. 
<( Nous jouissons d'avance du bien que peut faire un 
« évêque qui le veut. Votre réputation de savoir et 
M d'affabilité, qui vous a précédé, vous a gagné notre 
u estime et notre attachement. Les vrais chrétiens 
<( voient en vous le défenseur d'une foi pure, le pauvre 
« et l'infortuné un père tendre et compatissant, et 
« les amis de la Constitution leur plus ferme appui. 
« Veuillez, monsieur, recevoir notre compliment 
« et les assurances du respect avec lequel nous 
" sommes, etc. 

« Les officiers municipaux de la commune de 
<' Blois, 
« Petit, maire. — Rangeard-Germonnier , 
« Mettivier-Berrier, Chartier, Blanc, — 
(^ Ferrand fils, procureur de la commune, 
« — Faré, substitut du procureur de la 
« commune. » 



ÉLECTION DE GRÉGOIRE « 37 

Mais Grégoire n'était pas seulement évêque de 
Blois, son diocèse comprenait le département tout 
entier; il avait donc notifié son acceptation aux 
administrateurs composant le directoire et au procureur 
général syndic du département ; voici la réponse que 
ces messieurs lui adressèrent le 26 février 1791 : 

« Département de Loir-et-Cher. 

« Monsieur, 
« Nous avons reçu votre lettre avec la plus grande 
« satisfaction; elle confirme l'opinion que nous avions 
" conçue de votre patriotisme et de vos vertus. Nous 
partageons le désir qu'ont tous les bons citoyens 
« d'avoir à leur tète leur nouveau pasteur. Nous ne 
" pouvons vous cacher les intrigues que ne cessent 
de pratiquer les ennemis de la patrie; mais que 
•ela ne vous effraye pas. La vérité dont vous serez 
l'organe déchirera le voile dont on s'efforce de 
« masquer la religion. Votre piété, votre charité 
i^xemplaire forceront bientôt votre troupeau à se 
réunir autour de vous : ces vertus ont toujours 
triomphé de tous les obstacles. Vous êtes devenu 
<( le père spirituel de nos concitoyens : vos moments 
u seront employés à les rendre bons et heureux. 
' Nous concourrons avec zèle à obtenir un succès 
aussi désirable, et n'oublierons rien pour entre- 
tenir avec vous cette heureuse intelligence sans 
' laquelle tous les efforts deviennent inutiles. Nous 
pensons, comme vous, qu'il est convenable que 
dans les circonstances actuelles vous ne veniez 
« qu'après avoir été sacré ; mais nous vous prions 
<' d'accélérer cette époque. Nous vous adressons ci- 

3 



38 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 
«joint l'expédition du procès-verbal de votre élec- 
« tion, et l'acte que vous désirez. La loyauté et la 
(( cordialité dont vous faites profession seront tou- 
« jours du plus grand prix pour nous; et c'est avec 
« les mêmes sentiments que nous vous assurons de 
« notre attachement. 

« Signé : Boesnier, vice-président; — Bau- 
« cheton, Bupetit-Boisj Dupont de Veillenney 
« Lemaistre; Dupont, prêtre; — Rangeard- 
« Devilliers, Brisson, procureur général 
« syndic, — Léger Painé, secrétaire gé- 
« né rai '. » 

C'étaient là des manifestations officielles, fort cu- 
rieuses à signaler sans doute, car elles ont été les 
mêmes partout, et rien ne montre mieux combien il 
eût été facile à un gouvernement libéral de s'appuyer 
sur une bourgeoisie si sage ; mais enfin c'étaient des 
manifestations officielles, et Grégoire fut infiniment 
plus touché de quelques lettres particulières qui lui 
parvinrent à la même époque. Deux curés de Blois, 
les abbés Vallon et Métivier, lui écrivirent pour hâter 
son arrivée dans le diocèse; il leur répondit le 26 fé- 
vrier, et sa réponse, que je transcris sur l'autographe, 
dut leur paraître bien différente des lettres que dai- 
gnaient parfois écrire les prélats de l'ancien régime. 

1. En môme temps Grégoire reçut de Blôis une foule de let- 
tres anonymes que lui adressaient les partisans de l'ancien 
régime; « lettres dictées par la fureur, dit-il dans ses Mémoi- 
res... ; sur quelques-unes on voyait pour ainsi dire l'écume de 
la rage; on se réjouissait de me plongrer un poignard dans le 
cœur, etc. Ces gentillesses me firent pitié. » — Grégoire n'a 
pas conservé ces lettres-là, bien qu'il se fit un plaisir de recueil- 
lir les pamphlets dirigés contre lui; au moment de la Terreur 
elles eussent été trop compromettantes pour leurs auteurs. 



ÉLECTION DE GRÉGOIRE 39 

« Paris, 26 février 1791. 

« Messieurs et chers confrères, 
« N'imputez point à négligence le retard involon- 

« taire de ma réponse ; j'ai été constamment noyé dans 
les affaires. Je suis bien flatté de ce que vous m'écri- 
vez, et tout ce qu'on me dit d'avantageux sur votre 

• compte m'inspire bien le désir de vous connaître. 
« Je voudrais bien, messieurs, accélérer mon voyage 

« à Blois; cependant vous conviendrez que je ne 

■ puis, que je ne dois pas même y aller que quand 
je serai sacré, car jusque-là je suis sans caractère 
pour me présenter comme évèque. Et quand serai- 
je sacré? J'espère que cela ne passera pas quinze 

« jours, et alors sur-le-champ je vole vers vous. Les 
" choses sont dans un état de désorganisation auquel 
il est urgent de remédier. Il faudra former le clergé 
" de la cathédrale; j'ai à cœur d'en prendre la très 
<■ grande partie dans le diocèse, de choisir des hom- 
I mes distingués par leur piété et leurs talents. Mal- 
heureusement je ne connais personne, je vous de- 

■ mande des renseignements. Je vous prie, messieurs, 
' de m'en donner également sur tous les objets rela- 
« tifs au bien spirituel du diocèse, sans oublier le 
<( séminaire; l'éducation des jeunes clercs est un 
« objet très important et sur lequel repose l'espé- 
c rance d'un diocèse. Aviez-vous des synodes, un 
« corps de statuts, des conférences? Ne pourrais-je 
« avoir un exemplaire des statuts diocésains? En 
« vérité, si je ne craignais de fatiguer votre com- 
' plaisance, je vous prierais de me faire tenir un 

exemplaire de votre rituel, de vos catéchismes, etc. 
Monsieur le doyen contrôleur ambulant se charge- 



40 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« rait de l'envoi, dont je vous rendrais bon compte. 

« J'apprends qu'en ce moment même on fait jouer 
« tous les ressorts possibles à Blois pour égarer 
« l'opinion, aigrir le peuple et provoquer les désor- 
« dres; est-ce donc là l'esprit de l'Évangile? Je vois 
«< que nous aurons à combattre, eh bien! nous com- 
« battrons; je ne m'effraye pas aisément. J'apprends 
« avec plaisir que tous les officiers publics préposés 
« au maintien de l'ordre sont des hommes éclairés et 
« sages; et vous, estimables pasteurs, vous n'oublie- 
« rez rien pour éclairer et calmer. Agréez les senti- 
ce ments respectueux et fraternels de votre confrère, 
« Grégoire, député, 
« nommé à l'évêché de Blois. » 

— C'est ainsi que Grégoire, au mois de février 1791, 
se vit attaché d'une manière irrévocable à un dépar- 
tement où il ne connaissait personne. Il était assuré 
d'y avoir pour amis les innombrables adeptes que la 
Révolution comptait parmi les bourgeois et dans le 
peuple, mais il allait trouver en face de lui la plus 
implacable des haines, cet odium sacerdotale qui ne 
pardonne jamais. Les habitants du Loir-et-Cher 
avaient à la fin du siècle dernier les qualités qu'on 
se plaît à leur reconnaître aujourd'hui : paisibles, 
laborieux, religieux naturellement et même assez 
enclins à la superstition, ils professaient, avec toute 
la France de 1789, le plus profond respect pour la 
loi, et Grégoire comme Thémines, en 1791 comme en 
1801, ont dû sous ce rapport rendre pleine justice 
aux Blaisois. « On doit, dit Grégoire, féliciter des 
« hommes naturellement bons et doux de n'avoir 
« pas l'audace du crime, mais en les plaignant d'avoir 
u rarement le courage de la vertu. » Ce que Grégoire 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 41 

leur reprochait le plus, c'était leur versatilité, c'était 
cette malheureuse disposition à laisser faire, qui ca- 
ractérise encore aujourd'hui, dit-on, la nation fran- 
<'aise, et qui lui a valu tant d'aflfreux malheurs : 
Combien je pourrais en citer parmi vous, dont le 
caractère, aussi variable que les nuages agités par 
les vents, aussi mobile que l'empreinte tracée sur 
le sable, avait des masques adaptés à toutes les 
• phases de la Révolution * ! » 

De son coté, l'évêque Thémines, au moment même 
où la bourgeoisie du département venait de lui don- 
ner un successeur et de le chasser comme un citoyen 
dangereux, reconnaissait avec franchise qu'il y avait 
1 Blois, au commencement de 1791, « un degré 
u d'effervescence assez supportable. Il y avait bien, 
« dit-il ensuite, quelques correspondants, des décla- 
mateurs soudoyés, et quelques missionnaires pour 
réclamer une Saint-Barthélémy de prêtres; mais ils 
■ faisaient peu de fruit ^ » C'est assez dire combien 
le département de Loir-et-Cher était paisible, vingt 
mois après la prise de la Bastille et l'abolition des 
privilèges; là comme partout on avait pleine con- 
fiance en l'Assemblée nationale, et l'on saluait avec 
transport l'aurore de cette royauté constitutionnelle 
qui devait, croyait-on, régénérer la France. Louis XVI 
y était populaire, et l'on allait bientôt célébrer avec 

1. Lettre pastorale pour annoncer sa démission (8 octobre 1801), 
20 pages in-S". — Grégoire dit ailleurs, dans son Compte rendu 
aux évéques en 1796 (iS pages in-S";, qu'il ne peut y avoir plus 
d'aménité, de douceur et de propension au bien que dans son 
diocèse; et qu'il s'y trouve des hommes éclairés, des hommes 
à caractère, mais en général peu de lumières et un caractère 
versatile. 

2. Lettre pastorale écrite de Chambéry le 23 juin 1791, p. 55. 



42 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

des larmes de joie « l'heureuse convalescence du bon 
roi » '; mais àBlois comme partout les idées de 1789 
avaient fait leur chemin; l'immense majorité des 
habitants avait adopté la hiérarchie nouvelle : la 
Nation, la Loi, le Roi, et il s'était formé des clubs 
ou sociétés des Amis de la Constitution avec cette 
devise significative : Vivre libres ou mourir ^. Mais 
dans le département de Loir-et-Cher comme dans 
tous les autres, les privilégiés de l'ancien régime 
avaient fait alliance avec le clergé dépossédé ; il y 
avait à Blois un parti de la réaction, et le chef de ce 
parti n'était autre que M. de Thémines. Né à Mont- 
pellier en 1742, il avait été élevé en 1776 à la dignité 
d'évêque de Blois, et il administrait ce diocèse de 
loin, comme presque tous les prélats de l'ancien 
régime. C'était un homme de mœurs très pures, d'un 
esprit cultivé, avec des prétentions au mérite litté- 
raire ^ et une sorte de mysticisme à laFénelon; d'ail- 
leurs assez libéral naturellement, et qui eût adopté 
la Révolution avec toutes ses conséquences politiques 

1. Journal du haut et bas Vendômois, 15 avril 1791. — La 
municipalité fit chanter un Te Deum et donna l'ordre d'illu- 
miner toutes les maisons. 

2. Le bonnet phrygien, le fameux bonnet rouge que Ton mettra 
un jour sur la tête du roi, était l'emblème préféré de ces clubs 
alors si modérés; j'ai sous les yeux plusieurs cachets où l'on a 
associé le bonnet phrygien aux fleurs de lis, comme on l'associait 
aux croix et aux crosses en tête des mandements d'évêques. 

3. Il prononça en 1786 l'oraison funèbre de Marie-Thérèse et 
dit, en parlant du maréchal Daun, qu'il s'avançait semblable à 
une tour immobile. — « Il avait cent mille livres de rentes. Je 
- dois cependant dire à sa gloire qu'il était modeste dans sa for- 
«. tune et en faisait un superbe usage; c'était au demeurant un 
« homme probe, mais plus fait pour être un philosophe chré- 
« tien qu'un successeur des apôtres. Je l'ai beaucoup connu; il 
« n avait rien de la morgue de ses confrères. » Lettre de Suzor, 
évéque de Tours, 8 avril 1796. 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 43 

et religieuses s'il n'avait craint de faire autrement 
que les autres. La Constitution ci\ile du clergé ne 
lavait pas effrayé au début, et avant d'y voir comme 
ses confrères l'abomination de la désolation prédite 
par le prophète Daniel , il avait pris des mesures 
pour organiser son diocèse d'après cette constitution. 
Il croyait même alors que l'on pouvait prêter le ser- 
ment civique exigé des fonctionnaires, et il écrivait 
en ce sens à un chanoine de sa cathédrale * ; mais il 
changea d'avis en voyant quelle attitude prenaient les 
autres évêques, et il devint l'un des ennemis les plus 
acharnés de la révolution politique et religieuse qui 
^"accomplissait sous ses yeux. Au lieu d'émigrer, 
• •omme firent un grand nombre de prélats, Thémines 
demeura résolument à Blois, bien décidé à disputer 
le terrain au nouvel évêque, à lui susciter du moins 
de grands embarras. Autour de lui se pressaient les 
ci-devant chanoines de sa cathédrale, la majorité de 
S(m clergé, les moines et religieuses dont la nation 
ne voulait plus reconnaître les vœux, et cette foule 
de mécontents de toute classe que la Révolution fran- 
( aise transforma soudainement en dévots person- 
nages, en défenseurs bruyants, sinon convaincus, de 
l'autel et du trône *. Ainsi secondé, Thémines atten- 
dait Grégoire de pied ferme, et peut-être ne déses- 
pérait-il pas de voir son peuple soulevé chasser avec 
mépris cet intrus, ce loup qui comptait sur la force 
armée pour pénétrer dans la bergerie. 

Grégoire était informé de ces manœuvres, mais 

1. Lettres de M. V évêque de Blois, 1790, 22 pages in-12. — Il est 
vrai que Thémines ne parlait dans ces lettres que du serment 
prêté le 4 février 1190, avec uu si parfait ensemble, par tous 
les membres de l'Assemblée nationale. 

2. Voyez les Mémoires de Ferrières cités par M. Thiers. 



44 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 
depuis longtemps il ne se faisait plus d'illusions sur 
les difficultés et sur les périls de la situation. Ce 
n'était point, comme l'ont imprimé ses ennemis, pour 
avoir « douze mille livres de rentes et les honneurs 
« de la crosse, sans compter le tour du bâton » S qu'il 
avait accepté le titre d'évêque : il croyait servir à la 
fois la France et l'Église, et rien ne pouvait le 
détourner de ce qu'il considérait comme son devoir. 
La municipalité de Blois l'engageait à venir au plus 
tôt ^; les curés assermentés du diocèse joignaient 
leurs instances à celles des officiers municipaux : 
tout le monde enfin le priait de se hâter pour éviter, 
s'il était possible, de grands malheurs. Grégoire ne 
perdit pas un instant : élu le 14 février 1791, il était 
sacré le 14 mars suivant, après avoir remis à ses 
consécrateurs, Talleyrand, Gobel et Miroudot, les 
procès-verbaux d'élection, certificats de bonne vie 
et mœurs, et autres actes notariés qu'exigeait la loi 
nouvelle ^. Il avait tenu à ne se présenter dans son 
diocèse que comme évêque régulièrement consacré, 

1. M. Grégoire... dénoncé à la nation... Paris, Crapart, 22 pages 
in-8°. 

2. « Votre présence, désirée de tous les bons citoyens, affer- 
mira les vrais principes; elle procurera aux églises de ce dé- 
partement la paix qui est l'objet de nos travaux et de nos sol- 
licitudes. La parole de Dieu est bien puissante dans la bouche 
d'un pasteur édifiant, dont les principes de charité et de tolé- 
rance se remarquent dans toutes ses actions. La renommée 
vous a présenté sous ces traits à nos électeurs, et nous nous 
entretenons du présage heureux que vous jouirez ici du senti- 
ment qui fait les délices d'une belle âme. » — Lettre ms. des 
officiers municipaux de Blois à Grégoire, du 5 mars 1791 (13 si- 
gnatures). 

3. J'ai sous les yeux des pièces analogues, remises par un 
des amis de Grégoire, De Bertier, évoque de Rodez, à son con- 
sécrateur Gobel; toutes les précautions ont été prises pour 
donner à ces différents actes la solennité requise. 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 45 

et c'était de sa part un acte de sagesse; mais tous 
ces retards mettaient au désespoir les autorités 
constituées de la ville de Blois et du département 
tout entier : les administrateurs du département et 
ceux du district lui écrivirent donc, le 19 mars, les 
lettres qu'on va lire : 



« Blois, 19 mars 1791. 
« Monsieur, 

« Nous avons reçu avec la plus vive satisfaction 
« l'annonce de votre consécration, mais nous avons 
« vu avec peine que vous ne pouviez vous dérober 
« aux affaires qui vous retiennent à Paris pour vous 
rendre ici demain. Nous ne pouvons cependant 
<i vous dissimuler combien il est intéressant que vous 
« accélériez votre départ. 

<« Les circonstances rendent même votre arrivée 
plus pressante , d'après l'invitation que vous nous 
faites par votre dernière de nous confédérer pour 
déjouer les trames perfides des ennemis de la chose 
'< publique ; et convaincus que votre institution cano- 
" nique vous rendait le seul pasteur de ce diocèse, 
nous avons instruit M. Thémines de votre consécra- 
tion, et nous lui avons fait notifier de cesser toutes 
tonctions épiscopales. 

« Sur l'avis que nous avons reçu qu'il devait faire 
eejourd'hui une ordination, et que, contrarié par la 
notification qui lui a été faite hier, il devait faire 
lette ordination à. la campagne, nous nous sommes 
concertés avec la municipalité et la garde nationale 
« de Blois, que nous avons chargées de prendre des 
« mesures pour empêcher l'ordination. 

3. 



46 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« Nous avons cru devoir pousser la précaution 
« jusqu'à mettre le scellé sur le secrétariat du ci- 
« devant évêché de Blois. 

« Nous vous faisons passer ces trois actes, qui ont 
« été pleinement exécutés, 

«Vous reconnaîtrez aisément, monsieur, par ce 
« détail de l'état des choses, que vous ne pouvez arri- 
(( ver ici trop tôt, et vous pressentirez sans doute que 
« tout ce que nous avons fait laisse pour ainsi dire 
« le siège vacant, puisque son évêque est absent et 
« qu'il n'existe encore aucun vicaire. 

« Votre sollicitude pastorale , l'attachement que 
<( vous nous avez voué et que nous tâcherons de mé- 
« riter par la plus sincère réciprocité, vous détermi- 
« neront sans doute à notre vœu, qui est celui de 
« tout votre diocèse. 

« Mais avant de quitter Paris, permettez que nous 
« vous adressions notre arrêté sur l'organisation et 
« la circonscription des paroisses de notre ville *. 
« Nous vous prions de le présenter au Comité et de 
« le faire sanctionner par l'Assemblée nationale. 
<i Nous serions cependant trompés dans notre attente 
<( si cette nouvelle afFaîre vous arrêtait plus long- 
« temps, et si pour en accélérer le succès vous vous 
« déterminiez à prolonger votre séjour à Paris. 

« Les administrateurs... du département, etc. » 



1. Il s'agissait de réduire à 3 les 6 paroisses de la ville. Un 
<iécret du 25 mars 1791 supprima les paroisses de Saint-Sau- 
veur, de Saint-llonoré et de Saint-Martin. On conservait Saint- 
Louis, ci-devant Sainte-Solenne, Saint-Laumer, qui prenait le 
nom de Saint-Nicolas, et Saint-Saturnin de Vienne. — Loi rela- 
tive à la circonscription des paroisses de la ville de Blois, 4 p. in-4". 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 47 

u Blois, le 19 mars 1791. 
« Monsieur lÉvêque, 
« C'est avec la plus vive satisfaction que nous 
« avons appris votre sacre et votre institution cano- 
<( nique. Rien ne manque à présent à nos vœux que 
« votre présence dans un diocèse et surtout dans une 
« ville où le fanatisme se plaît à aiguiser les traits 
« les plus malins. Le peuple voit avec peine les chai- 
« res désertes dans le temps où nous nous trouvons •, 
« les consciences sont tourmentées de toutes les ma- 
« nières, les sacrements se prodiguent en tout temps, 
« en tout lieu et à toute heure. La majorité de nos 
« prêtres de la ville met tout en œuvre pour faire 
« rétracter les fonctionnaires publics qui ont prêté le 
« serment. Hàtez-vous de venir consoler un troupeau 
« égaré ; mais une chose par-dessus tout intéressante 
« serait d'apporter le décret d'organisation des pa- 
« roisses de la ville de Blois, car nous ne pouvons 
« vous dissimuler qu'au moment où vous paraîtrez, 
« quatre des paroisses de la ville vont être abandon- 
« nées par les ministres qui les desservent; la coali- 
« tion est faite et connue. Vous sentez dès lors com- 
« bien il serait avantageux de pouvoir, au moment 
« de votre arrivée, mettre le décret à exécution et 
« interdire les églises supprimées, puisque par là les 
« paroisses restantes se trouvent de droit exercées 
« par les deux curés qui ont prêté serment. Nous ne 
« nous lasserons pas d'intéresser votre sollicitude à 
« cet égard : c'est le bien du troupeau qui vous est 

1. C'est-à-dire en carême. 



48 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« confié ; notre zèle et notre patriotisme nous feront 
« pour le surplus concourir avec vous. 

« L'ordination projetée pour cette nuit a été sage- 
<( ment arrêtée, et des postes de gardes nationaux, 
« établis en différents endroits, ont déjoué tous les 
« projets. Le département vient de rendre un délibéré 
« qu'il a fait notifier à M. Thémines, qui donne con- 
« naissance à ce dernier de votre sacre et de votre 
v( institution canonique, et en conséquence lui défend 
« de s'immiscer dès ce moment et à l'avenir dans 
« toutes fonctions épiscopales dans l'étendue de ce 
« département. Ses démarches vont être surveillées 
« scrupuleusement; l'activité et le zèle tant des corps 
« administratifs que des gardes nationaux ne se ra- 
« lentiront pas, mais cet état de crise ne peut cesser 
« que par votre prompte arrivée dans ces lieux. 
« Hâtez-vous, nous vous en supplions, de venir réta- 
« blir le calme; daignez, s'il est possible, amener 
<( avec vous un de ces anges de paix qui puisse 
« réparer le mal et, tout en cherchant à faire fruc- 
« tifîer dans les cœurs de vos ouailles le germe des 
« vertus évangéliques, dissiper par le don de la pa- 
« rôle les ténèbres aff"reuses qu'on a répandues autour 
« d'eux. Nous entamons une semaine orageuse, mais 
« notre civisme va redoubler d'activité. Nous espé- 
« rons que l'indisposition qui vous tourmente n'aura 
« pas de suite ; nous le désirons, et si nos vœux 
« s'exaucent, nous aurons bientôt le plaisir de vous 
« posséder parmi nous. 

« Nous avons l'honneur d'être bien cordialement..., 
« etc. 

« Signé : De^fray Vaîné; Girault ; Bellenoue- 
« Villiers, procureur- syndic. » 



GRÉGOIRE ET THÉMIXES 49 

Il fallait bien citer ces deux lettres curieuses, qui 
montrent quel fonds de christianisme on rencontrait 
encore dans la France de 1791. Se trouverait-il de 
nos jours une seule municipalité qui écrivit des let- 
tres pareilles? En 1791, au contraire, même dans les 
grandes villes, même à Paris, c'était le langage ordi- 
naire des autorités constituées, et ce langage si reli- 
gieux traduisait bien les sentiments qui régnaient 
dans les cœurs ^ Quant à Grégoire, encouragé par 
ces heureuses dispositions des administrateurs, et 
sentant d'ailleurs combien sa présence à Blois était 
nécessaire pour le maintien de la tranquillité publi- 
que, il se fit donner un congé d'un mois par l'Assem- 
blée nationale, et partit pour son diocèse, emportant 
avec lui un décret qui réduisait à trois les six pa- 
roisses de Blois, et de nombreux exemplaires d'une 
lettre pastorale qu'il adressait « à ses vénérables 
coopérateurs dans le saint ministère et à tous les 
fidèles de son diocèse ». Cette lettre fut écrite à Paris 
le 44 mars, la veille du départ de Grégoire ou peut- 
être le jour même; aussi porte-t-elle l'empreinte des 
préoccupations qui ne pouvaient manquer d'assaillir 
alors son auteur. Il commençait par se déclarer 
« évêque du département de Loir-et-Cher par la mi- 



1. Il y en a des centaines dans les recueils de Grégoire qui 
expriment des sentiments analogues. A Paris, le 17 avril 1191, 
un nommé Cadet, père de quatre enfants, se vit enfermer à la 
Force pendant un mois pour avoir insulté dans la rue un ecclé- 
siastique. « Un ecclésiastique ! s'écriait dans son réquisitoire 
le procureur-syndic Mitouflet de Beauvais, ce caractère a-t-il 
perdu dans cette Révolution le respect qui lui est dû? Nos 
mœurs sont-elles assez perverties pour que les ministres des 
autels ne puissent plus prétendre aux hommages que méritent 
leurs personnes et les fonctions sacrées qu'ils exercent! » — 
Énoncé du Jugement, 6 p. in-4''. 



50 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« séricorde divine et dans la communion du Saint- 
ce Siège apostolique », puis il entrait vivement en 
matière et déclarait tout d'abord qu'il s'attendait à 
bien des tribulations et à bien des épreuves, mais 
qu'il était trop accoutumé aux orages pour les crain- 
dre. S'il avait accepté les redoutables fonctions 
d'évêque, c'était par dévouement à la religion et à la 
patrie, et parce qu'un refus universel serait le signal 
de l'anarchie politique et religieuse ^ Grégoire pre- 
nait ensuite en main la défense de cette Assemblée 
nationale dont il était naguère le président, et il 
affirmait qu'elle avait voulu asseoir les fondements 
du bonheur public sur les vérités éternelles du chri- 
stianisme. « S'il en était autrement, disait-il, si TAs- 
« semblée... voulait anéantir le culte de nos pères... 
« alors il faudrait dire avec les apôtres persécutés : 
« Obéissons à r3ieu plutôt qu'aux hommes ! » Mais il 
n'en était pas ainsi, et Grégoire, se trouvant amené 
à justifier la Constitution civile du clergé, la défen- 
dait avec une ardeur et une sincérité très grandes ; il 
disait comme tous ses confrères que le silence de 
Pie VI était approbatif, car autrement ce silence serait 
condamnable. « Calmez vos inquiétudes, ajoutait-il, 
« on n'a point touché à l'arche du Seigneur... Votre 
« Dieu est le Dieu de Clovis; votre foi est celle de 
« Charlemagne, de saint Louis, qui firent tant de rè- 

1. En 180S, quatre ans après le Concordat, l'ancien évêque 
de Rodez, De Bertier, écrivait au pape avec non moins de sin- 
cérité que Grégoire en 1791 : « Je déclare que je n'ai accepté 
l'épiscopat que pour céder au vœu de la loi et du peuple, et ne 
point laisser sans chef un vaste diocèse abandonné par son 
eveque. » Beaucoup de constitutionnels, et ce sera leur justi- 
facation aux yeux de l'équitable avenir, pouvaient tenir le même 
Jangage. 



GRÉGOIRE ET THÉMIXES 51 

« glements pour rétablir la discipline de l'Église. » 
La pastorale tout entière présente ainsi un heureux 
mélange de conseils pieux et de réflexions patrioti- 
ques; c'est une des meilleures que Grégoire ait faites, 
et elle ne saurait donner prise à la censure : heureux 
son auteur s'il eût toujours tenu un langage aussi 
modéré dans ses mandements! 

En même temps que cette lettre *, Grégoire en 
écrivit une bien différente, celle que tout évêque 
constitutionnel était tenu d'adresser au pape « comme 
« au chef visible de l'Église universelle, en témoi- 
« gnage de l'unité de foi et de la communion quïl 
« devait entretenir avec lui » *. Voici la lettre de 

Grégoire au souverain pontife : 

« Très Saint-Père, 

« Le respect dont je suis pénétré envers V. S. me 
« fait un devoir de vous annoncer que les suffrages 
« libres des électeurs du département de Loir-et-Cher 
« m'ont appelé au gouvernement de leur diocèse, 
«dont le siège épiscopal esta Blois. Cette élection 
« s'est faite conformément aux lois de la Constitution 
« ci\'ile du clergé de France, décrétée par l'Assemblée 
«( des représentants de la nation et acceptée par notre 
« roi Louis XYI. 

« J'ai reçu, T, S. -P., l'institution canonique, et j'ai 
<f été régulièrement consacré. Je professe d'esprit et 
« de cœur la religion catholique, apostolique et ro- 



1. La pastorale de Grégoire fut imprimée eu 24 pages ia-S" par 
l'Imprimerie nationale; à Blois, la Société des Amis de la Con- 
stitution en fit faire à ses frais cinq cents exemplaires in-4° 
22 pages). 

2. Constit. civ., titre II, art. 19. 



52 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« maine. Je déclare que je suis et serai toujours, 
« Dieu aidant, uni de foi et de communion avec vous, 
« qui, en qualité de successeur de saint Pierre, avez 
« la primauté d'honneur et de juridiction dans l'Église 
<( de J.-C. 

« Je supplie V. S. de m'accorder sa bénédiction. 

«Je suis, T. S. -P., votre très respectueux et très 
(( humble serviteur et fils, 

« Henri-Grégoire, évêque du dépar- 
« tement de Loir-et-Cher. 

« Paris, 24 mars 1791 *. » 

L'évêque de Blois apportait encore avec lui, car il 
se proposait avant tout de convaincre ses adversaires, 
ce que Thémines appelait son Apologie du parjure *, 
c'e«t-à-dire ses deux brochures sur la légitimité du 
serment, et c'étaient les seules armes de celui qu'un 
libelliste anonyme accusera plus tard de manier la 
pique avec une grande dextérité ^. L'accueil que les 
Blaisois firent à leur nouveau pasteur fut enthou- 
siaste; on le reçut, dit-il, avec des transports d'allé- 
gresse *. Le ci-devant évêque Thémines, qui était 

1. Imprimée à Blois en latin et en français, 2 pages in-8". 

2. Lettre pastorale du 25 juin 1791, p. 48. 

3. Lettre au citoyen Grégoire, à Voccasion d'un prétendu synode 
qu'il annonce pour la foire de Blois, an VJII, 24 p. in-S". 

4. Letti-e pastorale pour annoncer sa démission (1801), p. 3. 
L'évêque de Rodez, De Bertier, fut reçu de même; il fit son en- 
trée dans sa cathédrale en présence du Département, du Di- 
strict, du Conseil général de la commune, d'un grand nombre 
d'officiers municipaux, du Tribunal du district, du Juge de 
paix de la ville et du Juge du canton, du Club patriotique de 
la ville, de la garde nationale, de députations envoyées par les 
clubs, les gardes nationales, les municipalités du département, 
en présence et aux acclamations d'une foule immense. Telle 
dut être l'intronisation de Grégoire le 26 mars 1791. 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 53 

encore à Blois, mais surveillé de près par les auto- 
rités, parle tout dififéremment de la réception faite à 
Grégoire; il dit, en effet, à propos des constitution- 
nels en général, mais de manière à désigner tout par- 
ticulièrement Vinti'us qui prétendait lui succéder : 
« Ils sont tous arrivés au nom de la nation, avec un 
'< cortège militaire, comme le prophète de la Mecque; 
le premier acte de leur apostolat a été de faire con- 
firmer leur mission dans les clubs, et de se mettre 
sous leur protection : ils ont ensuite envahi les 
temples, entourés de gardes nationales et de l'égout 
« des cloîtres et du sanctuaire. S'il se trouvait quel- 
« ques laïques, non pas chrétiens, mais honnêtes hu- 
mainement pariant, forcés par leur place de les 
accompagner, leur front baissé témoignait leur 
honte de se trouver en pareille compagnie *. >> 
Mais ici le vertueux Thémiues, emporté par la pas- 
sion, dit le contraire de la vérité, car Grégoire fut 
accueilli à bras ouverts par lïmmense majorité des 
Blaisois, et cela parce quil représentait aux yeux de 
ce peuple naturellement doux et religieux l'alliance 
étroite de la religion et du patriotisme. Je ne fati- 
guerai pas le lecteur par des citations multipliées, 
mais il pourra voir par l'extrait suivant d'un jour- 
nal vendùmois quels sentiments professaient pour 
le nouvel évèque les habitants du Loir-et-Cher : 

M Mardi au soir, nous avons appris que notre pon- 
« tife M. Grégoire venait nous visiter. La garde na- 
« tionale s'est empressée d'obtempérer au réquisi- 
<« toire que lui a fait la municipalité d'aller au-devant 

1. Lettre pastorale du 25 juin 1191, p. 47. 



54 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 
« de cet évêque bon patriote, quoi qu'en dise l'abbé 
<( Maury... Il a été reçu par elle à un quart de lieue 
« de nos murs, le mercredi à dix heures du matin. 
« Arrivé à l'entrée du faubourg, il a été salué par 
« douze coups de canon et le son de toutes les clo- 
<( ches de la ville. Après avoir témoigné à la Gom- 
« mune dans l'hôtel commun combien il lui était 
« attaché, il s'est rendu au directoire de district, où 
« il a diné K A ce festin étaient invités des citoyens 
<( de toutes les classes. Il ressemblait au repas d'une 
« grande famille que la gaieté et l'union la plus tendre 
« rassemblent. Après le diner, M. l'évêque s'est rendu 
« à l'hôpital, au collège, aux clubs des Patriotes et 
« des Amis de la Constitution. Il a été invité de pré- 
ce sider cette dernière société, et l'a fait avec les mar- 
« ques de la plus grande sensibilité.... 

« Le lendemain, il s'est rendu aux Ursulines, où 
« il a trouvé le plus entier dévouement à la Con- 
<( stitution. Il n'en a pas été de même au Calvaire, où 
« le silence des cloches a annoncé au peuple que ces 
« religieuses se croient encore soumises au pape im- 
« médiatement, et que M. Grégoire n'est pas cano- 
« nique. On assure qu'elles lui ont tenu ce mauvais 
« propos *. C'est une ombre au tableau, un utile aver- 
se tissement pour notre prélat qu'il n'est point de 
« triomphe parfait en ce monde. Sans ces nonnes. 



1. Les adversaires du clergé constitutionnel ne manqueront 
pas de faire observer qu'on était alors en carême, et ils deman- 
deront sans doute à connaître le menu du festin préparé un 
mercredi de la Passion; il est malheureusement impossible de 
satisfaire leur curiosité. 

2. Ces dames ne craignaient pas de rendre publiques leurs 
discussions sur cet objet, et elles faisaient imprimer des fac- 
itums pour ou contre la Constitution civile du clergé. 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 55 

" il eût été complet. On assure qu'il leur a parlé avec 
(( fermeté, et que quelques-unes veulent déjà se 
« ranger sous son obéissance. Elles feront bien : 
u c'est le seul moyen de bien mériter dune ville où 
« on les a toujours considérées, et qui doit leur par- 
donner l'efTet des suggestions des gens du vieux 
régime. 

« M. l'évèque, rendu à l'église de la Trinité, a 
monté en chaire et a parlé en apôtre constitu- 
tionnel à un peuple très nombreux assemblé dans 
« cette basilique . Il a invité son auditoire à assister 
à la messe pontificale qu'il allait célébrer pour 
obtenir de Dieu sa bénédiction et une ample mois- 
« son. après des travaux apostoliques commencés 
sous des auspices aussi heureux. Cette messe a été 
célébrée et suivie d'un Te Deum entonné et chanté 
« par la voix du patriotisme; elle en vaut bien uiie 
autre. 

« M. Grégoire s'est ensuite rendu à l'hùtel de la 
Commune, où il s'est encore assis au milieu des 
représentants de toutes les classes de nos conci- 
toyens. Un dîner offert par le peuple est une grande 
fête pour un cœur sensible. M. l'évèque, à Tempres- 

• sèment qu'on lui montrait, à la joie qu'il voyait 
' répandue sur tous les visages, répondait par l'émis- 
sion de ces larmes précieuses qu'il n'appartient 

• qu'à un excellent cœur de verser. Après le festin, 
' où les santés des représentants de la nation, du 

roi, de M. Grégoire, des bons citoyens, ont été por- 
tées comme à celui de la veille, au bruit de l'ar- 
tillerie, M. l'évèque, accompagné des membres du 
« district et de la municipalité et des compagnies des 
« grenadiers et chasseurs, s'est rendu dans les égli- 



56 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« ses de Saint-Bienheuré et de Saint- Lubin *, et dans 
« celle du château où reposent les mânes des Bour- 
« bons et des père et mère du bon Henri, et de là à 
« sa voiture, d'où il a fait les plus tendres adieux 
« aux bons Vendômois nos compatriotes. Puissions- 
« nous le revoir souvent! Sa présence gagnerait 
« encore bien des esprits à la Révolution. Car il en 
« est encore que des migraines aristocratiques, de 
« vieilles morgueries tiennent encore raides comme 
« des barres contre tout ce qui sent la Constitution, 
« le pouvoir du peuple et sa liberté *. » 

Telle fut la réception que firent à Grégoire les habi- 
tants de Vendôme ; telle avait été le 26 mars son en- 
trée solennelle à Blois. Reçu par la garde nationale 
et par toutes les autorités, au son des cloches et au 
bruit du canon, il dut commencer par prouver à ses 
concitoyens que leur nouvel évêque était un véritable 
patriote, et il se rendit avec eux à la maison de ville 
et au club ' pour y faire preuve de civisme ; le lende- 
main, qui était un dimanche, il entraîna la foule qui 
se pressait sur ses pas à la cathédrale, et là, après 
avoir officié pontifîcalement, il prêta de nouveau le 
serment que requérait la Constitution civile du clergé ; 
il promit de veiller sur son diocèse, d'être fidèle à la 

1. Le vieux prieur curé de Saint-Lubin, qui s'appelait Barthé- 
lémy, avait écrit à Grégoire dès le 29 mars pour le prier de 
descendre chez lui lors de sa visite à Vendôme. « Vous com- 
blerez de joie un vieillard, lui disait-il, et vous pourrez vous 
glorifier d'avoir fait un heureux. « — Lettre ms. 

2. Journal du haut et bas Vendômois et du pays de Mondou- 
bleau, n° 16. Vendredi 15 avril 1791. 

3. Les Sociétés des Amis de la Constitution étaient encore 
très modérées eu 1701, même la fameuse Société des Jacobins 
de Paris, et les personnages les plus honnêtes ne craignaient 
pas de s'y montrer. 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 57 

Nation, à la Loi et au Roi, de maintenir de tout son 
pouvoir, non pas comme on l'a répété d'une manière 
perfide, la Constitution du clergé, mais la Constitution 
que l'Assemblée nationale préparait alors à la France, 
et dont les décrets sur l'organisation du clergé fai- 
saient partie intégrante. Cette nouvelle prestation de 
serment occasionna ce que nous appellerions aujour- 
d'hui une manifestation politico-religieuse, et le maire 
de Blois, parlant au nom de ses commettants, fit un 
petit discours qu'il est bon de citer ici, toujours à 
titre de document sur l'état des esprits en 1791 : 

« Monsieur l'Évéque, 
« C'est aux bienfaits de la Providence que l'homme 
<# se plait à reconnaître la main puissante qui dirige 
« ce vaste univers. Dans les troubles qui agitent 
« l'Eglise de France, l'Esprit-Saint a manifesté d'une 
« manière signalée qu'il veille sans cesse sur les 
« fidèles du département de Loir-et-Cher. Fermement 
« attachés à la foi de nos pères, embrasés de l'amour 
« de la patrie, nous vous avons choisi, monsieur, 
« pour notre guide dans la voie du salut et notre 
« modèle de civisme. Vous avez des premiers fran- 
« chi l'intervalle immense qu'un fol orgueil avait mis 
« entre les ministres d'un Dieu d'humilité et le peuple 
« qui l'adore *. Les législateurs de la France vous 
« ont jugé digne de les présider, et plusieurs dépar- 

1. En 1780, les habitants de la Chaussée-Saint-Victor-lès-Blois 
commençaient ainsi un mémoire à l'assemblée du clergé : 
« Quoique la basse condition des pauvres habitants qui ont 
l'honnenr, NN. SS., de vous présenter ce mémoire, ne soit pas 
digne de votre attention... », et l'on sait qu'en mai 1789 un 
prélat adressait à Dieu les prières du Clergé, les vœux de la 
Noblesse, et les supplications du Tiers état. 



58 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

tements vous ont désiré pour occuper leur siège 
épiscopal. Vous avez secondé les vœux des peuples 
du Loir-et-Cher en acceptant le gouvernement de 
notre église. Nous aimons à croire qu'un évêque qui 
veut le bien vaincra tous les obstacles par l'ascen- 
dant irrésistible de la vertu. N'en doutez pas, mon- 
sieur, le cortège modeste dont elle s'entoure lui 
concilie les cœurs qu'un appareil fastueux ne peut 
qu'irriter. 

« La Constitution civile du clergé nous retrace les 
beaux jours de la primitive Église : c'est pour ainsi 
dire la religion sortant des mains de son divin fon- 
dateur. Placé par la voix de Dieu pour être notre 
premier pasteur, vos écrits aussi sagement dictés 
que profondément pensés ont préparé le calme qiie 
vos travaux rendront durable. Évêque et citoyen 
tout ensemble, vous prouverez que la religion de 
J.-C. et l'amour de la patrie sont indivisibles. Que 
la vérité est persuasive dans la bouche d'un prélat 
édifiant! Comme elle entraîne par une douce vio- 
lence! L'ignorance et le préjugé résistent en vain 
à son éclat; la vérité subjugue les esprits les plus- 
opiniâtres. La charité et la tolérance que respirent 
vos ouvrages nous assurent qu'elles sont en vous 
des vertus personnelles. Elles forceront vos détrac- 
teurs à vous estimer, alors même qu'ils vous ca- 
lomnieront. Ce peuple sensible, doux, et digne 
d'être aimé, voit en vous un père tendre, un prêtre 
compatissant. La renommée vous a préparé des 
triomphes, et votre affabilité vous les assurera. 
Ministre d'un Dieu qui pardonne les injures et les 
outrages, vos ennemis sont sûrs de votre amour. 
« Puissiez-vous, monsieur révéque,jouir longtemps 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 59 

« au milieu de nous du succès de vos travaux et de vos 
« sollicitudes! Puisse votre épiscopat être le règne 
« de la religion, des mœurs et d'un culte pur, le seul 
« digne de la majesté de l'Être suprême et d'une na- 
« tion dont la liberté est le fruit de ses lumières et 
« le prix de son courage * ! » 

Grégoire était donc au milieu de ses diocésains, 
mais pour bien peu de temps, car ses devoirs de dé- 
puté le rappelaient à Paris, où nous le retrouvons 
depuis les premiers jours de mai 1791 jusqu'à l'avè- 
nement de la Législative. Il dut être écrasé de tra- 
vail pendant les trente ou quarante jours que dura 
son voyage : il fallait, en effet, visiter les églises et 
chapelles, les hôpitaux, les collèges et les couvents, 
car il y avait encore des couvents *; il fallait paraître 
dans les clubs et sociétés populaires, alors si raison- 
nables, faire des politesses aux municipalités qui 
témoignaient tant de sympathie au nouvel évêque ; il 
fallait enfin, et c'était le plus difficile, réparer les 
ruines que la Constituante avait accumulées autour du 
sanctuaire. Grégoire suffit à tout avec une grande in- 
telligence, avec une activité vraiment extraordinaire. 
Il visita en détail Blois, Vendôme et Romorantin ', qui 



i. Imprimé à 500 ex. par ordre de la Société des Amis de la 
Constitution, et à ses frais (4 pages in-4°). 

2. L'Assemblée nationale avait refusé de reconnaître les vœux 
monastiques, et elle s'était approprié comme biens nationaux 
un certain nombre de monastères; mais elle reconnaissait à 
tous les Français le droit d'association, et elle se prétait autant 
que possible aux combinaisons qui conciliaient tous les inté- 
rêts. Ainsi un décret du 23 mai IIOI assignait comme maisons 
de retraite aux ci-devant religieux du département du Nord 
qui voudraient continuer de vivre en commun vingt abbayes 
différentes. 

3. Ici encore nous pourrions citer des lettres touchantes des 



60 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

l'accueillirent avec le même enthousiasme, et dans 
ces trois villes il alla frapper à la porte de toutes les 
maisons religieuses. Tantôt un clergé « patriote » le 
recevait comme l'oint du Seigneur, tantôt au con- 
traire des prêtres réfractaires ou des religieuses trans- 
formées par Thémines en « théologiens femelles qui 
« remplaçaient les principes par la crédulité, et le 
« raisonnement par le caquet » *, lui résistaient en 
face et occasionnaient des scènes tragi-comiques 
dignes de Vert-Vert. Ainsi le desservant de je ne sais 
quelle paroisse arrêtait Grégoire à la porte de son 
église et lui demandait si la chaire de Thémines 
était vacante « d'une des manières connues dans 
« l'Église. L'intrus lui répondit qu'il y avait un autre 
« évêque par le jugement et le décret de l'Assem- 
« blée. — En ce cas, reprit le jeune prêtre, nous 
« pourrons changer d'évêque à chaque législature, 
« et pour n'être pas forcé de ne plus vous reconnaître 
« peut-être dans six mois, il est plus simple de ne 
« pas le faire aujourd'hui \ » Une autre fois, des 
religieuses obligées par la municipalité d'ouvrir leurs 
portes au nouveau pasteur lui demandaient si M. de 
Thémines était mort; elles voulaient bien le recon- 
naître comme évêque de l'hôtel de ville et des clubs, 
mais non comme évêque de J.-C. ; elles le priaient de 
leur montrer, non pas sa lettre à Pie VI, mais la ré- 
ponse du Saint-Père à cette lettre, etc. « Elles se 

municipalités de Romorantin et de Saint-Aignan, la première 
pour inviter Grégoire à visiter la ville, l'autre pour répondre 
à une lettre d'excuse de lui. 

1. Article inséré par Grégoire dans le 2» volume des Aimalfis 
de la religion, p. 594. 

2. C'est Thémines qui cite cette jolie impertinence dans sa 
•lettre de Chambéry du 25 juin 1791, p. 174. 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 61 

« sont une fois glorifiées, ajoute Thémines, qui rap- 
« porte ces anecdotes pour se consoler, de ce que la 

séduction du siècle n'avait, même au milieu de Ba- 
( bylone, enlevé au divin Époux qu'une seule vierge. 
M Ah! fermez-vous, oreilles pieuses! La nouvelle 
« bouche apostolique vomit ces paroles : « Il est 
« vrai, mais il a fallu se bien presser de la ma- 
« rier. » On entendit aussi en même temps répondre 

avec horreur : « Que la fenêtre s'ouvre pour laisser 
u sortir ce mauvais air ' ! » 

On voit parla quelles difficultés rencontraient dans 
leur entreprise les nouveaux prélats qui prétendaient 
faire accorder l'Église avec la Révolution. Sans doute, 
les représentants de l'autorité et le gros de la nation 
les recevaient avec transport, mais l'ancien clergé 
faisait le vide autour d'eux : on les bravait, on leur 
prodiguait les marques du mépris le plus insultant, 
et l'on criait bien fort à l'intolérance s'ils laissaient 
faire les municipalités qui leur offraient d'expulser 
les « perturbateurs du repos public », comme les 
appelait un décret sanctionné par le roi. A Blois par- 
ticulièrement, la situation n'était pas tolérable, puis- 
que l'ancien évêque, au lieu d'émigrer comme tant 
d'autres, ou tout au moins de pleurer dans la retraite 
les égarements du peuple français, animait à la lutte 
et encourageait par sa présence les ennemis du nou- 
veau régime. Il y avait en réalité deux évêques, celui 
de l'hôtel de ville et des clubs, Vintrus que la force 
avait rendu maître de la cathédrale et du palais épi- 
scopal, et en face de lui, dans une attitude de défi, 
l'évêque des couvents de femmes et des chapelles 

i. Lettre pastorale, p. 50. 



62 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

particulières : peut-on concevoir une situation plus 
anormale? Après avoir eu le bon goût de vanter en 
chaire, le 27 mars, les vertus et les talents de son 
prédécesseur, Grégoire fut bien obligé de se servir 
contre lui des mêmes armes que lui. D'accord avec 
le conseil épiscopal qu'il venait do constituer à la 
hâte, il interdit à tous les ecclésiastiques, excepté 
aux curés et à ceux qui seraient munis de son auto- 
risation, d'exercer dans les couvents de filles les 
fonctions sacerdotales ; il défendit en même temps à 
toute personne, « quelle que fût sa dignité et sous 
« quelque prétexte que ce pût être, d'entrer dans 
« les maisons soumises à la clôture religieuse * ». 

Grégoire intimait ainsi à son prédécesseur l'ordre 
de cesser toute relation avec les couvents du dio- 
cèse, mais Thémines n'en continua pas moins de se 
considérer comme le véritable évêque de Blois : il 
excita sous main les religieuses, dont la résistance 
offrit alors une pâle contrefaçon de Port-Royal ; en 
un mot, Thémines et ses partisans ne négligèrent 
aucune occasion de faire ce qu'on nommait alors de 
la contre-révolution ^ En présence d'une situation si 
fausse, et, disons-le, si dangereuse pour la tranquillité 
publique, les administrateurs du département, ces 
mêmes hommes que nous avions vus si modérés et 
si religieux deux mois auparavant, prirent des réso- 
lutions énergiques ; ils rendirent le 7 avril un arrêt 
motivé qui chassait Thémines et quelques ci-devant 
chanoines, de Blois dans les vingt-quatre heures, du 
département dans les deux jours. « -On a semé la 



1. Ordonnance de V évêque de Blois, un placard. 

2. Thémines s'en vante dans sa pastorale de Ghambéry, p. 54. 



GRÉGOIRE ET THÉMIXES 63 

' division dans les familles, disait au directoire as- 
'< semblé le procureur général syndic; on a détruit 
« la paix des ménages; plusieurs femmes ont quitté 
« la maison de leurs maris. Dun autre côté, des 
ecclésiastiques soumis à la loi ont été insultés, 
menacés, et même maltraités. Le fanatisme obsède 
« toutes les maisons religieuses de cette ville ; le feu 
de la discorde s'attise insensiblement, ses progrès 
successifs donnent des alarmes aussi vives que fon- 
« dées. Le peuple, qui est toujours clairvoyant sur 
ses véritables intérêts, désespéré par les troubles 
qu'il éprouve dans l'intérieur de son domestique, 
« crie hautement, nomme les coupables qu'il soup- 
« çonne, menace de suppléer à la loi dont la lenteur 
« aigrit son mal, et se prépare à se faire justice *. » 
Le procureur-syndic ajoutait que des concitoyens 
entraînés par un zèle excessif peut-être, mais que la 
fatalité des circonstances pourrait rendre excusables, 
s'étaient ralliés pour mettre un terme à tous ces dé- 
sordres. Grégoire nous apprend d'autre part que l'on 
avait projeté d'enlever M. de Thémines, de l'embar- 
quer sur la Loire et de l'envoyer à Nantes *; c'est 
probablement à sa requête, pour éviter un grand 
scandale et un affreux malheur, que le directoire du 
Loir-et-Cher « invita les sieurs Thémines, ci-devant 
« évêque de Blois, Habert, son secrétaire », et quatre 
autres ecclésiastiques nommés Ménard, Gallois, Mau- 

i. Extrait du registre des délibérations du directoire du Loir- 
et-Cher, impr. de 3 pages in-4". 

2. Mémoires, II, p. 23 : « Deux hommes, dont l'intention était 
peut-être de faire réfléchir sur moi l'odieux de leur conduite, 
avaient projeté d'enlever M. de Thémines... Ils savent quelle 
fut mon indignation en apprenant cette trame odieuse, qui 
heureusement n'eut pas d'exécution. » 



64 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

duit et Forêts, à sortir sans délai du département, 
avec défense d'y rentrer avant que la tranquillité pu- 
blique fût parfaitement rétablie et l'organisation du 
clergé constitutionnel entièrement terminée. 

Cette mesure peut sembler tyrannique et arbitraire, 
elle était imposée aux administrateurs par une impé- 
rieuse nécessité. La Société des Amis de la Constitu- 
tion s'était réunie la veille à dix heures du soir, et 
les motions les plus violentes y trouvaient des ap- 
probateurs, lorsque les deux corps administratif et 
municipal se rendirent au club et promirent d'ex- 
pulser immédiatement les personnes incriminées. Ils 
calmèrent ainsi la foule exaspérée, mais le club de 
Blois n'en écrivit pas moins dès le lendemain aux 
« très chers frères et amis » du club de Nantes une 
adresse furibonde qui fait bien voir à quel point la 
question religieuse, si malheureusement soulevée par 
la Constituante, venait compliquer la question poli- 
tique. 

Les clubistes de Blois espéraient , disaient-ils , 
que « ce premier exemple de justice et de sévérité en 
« imposerait aux subalternes ecclésiastiques qui, par 
« malheur pour la tranquillité publique, n'étaient 
« pas compris dans cette heureuse proscription ». 
Si cet espoir était déçu, les Amis de la Constitution 
de Blois étaient bien décidés à expédier ces pertur- 
bateurs aux frères et amis de Nantes, avec prière de 
les envoyer sur quelques plages lointaines, ou d'en 
lester utilement quelques navires, « qui, voguant 
« dès lors chargés du poids de leurs iniquités, en 
« sillonneraient plus rapidement le sein des mers ». 
Enfin les Nantais étaient également autorisés à échan- 
ger ces réfractaires contre des chrétiens prisonniers 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 65 

en Afrique, ou à leur faire cultiver les vastes plaines 
de Scioto '. 

Tel était déjà le langage du peuple dans un pays 
renommé entre tous pour sa douceur; aussi Thé- 
mines s'empressa-t-il de quitter et le département 
de Loir-et-Cher et la France ; il partit pour Chambéry *, 
laissant l'intrus maître du champ de bataille, et il se 
consola de sa défaite en écrivant aux fidèles de son 
diocèse une lettre pastorale de deux cent soixante- 
douze pages qui figure parmi les pièces les plus cu- 
rieuses de la collection de Grégoire. Cette pastorale 
est un pamphlet souvent diffus, d'un style préten- 
tieux et mystique, où le dépit et la rage se donnent 
librement carrière. Tous les partisans du nouveau 
régime, et Grégoire en particulier, y sont traités avec 
le dernier mépris; les injures pleuvent sur eux, et 
Thémines finit même, « après avoir invoqué le saint 
« nom de Dieu, la protection de la sainte Vierge, 
« patronne de ce royaume, etc. », par fulminer l'ana- 
thème contre la « Constitution prétendue civile du 
« clergé, qui est une œuvre de ténèbres », contre le 
« serment du 27 novembre, qui est la consomma- 
« tion de l'impiété et de la tyrannie », contre « l'in- 
« trus du département de Loir-et-Cher, nommé Henri 
« Grégoire , qui a mérité cette qualification par 

1. Adresse... aux A77iis de la Constitution de Nantes, impr., 
4 pages in-4°. 

2. De Chambéry, Thémines passa en Espagne, puis en Angle- 
terre. Au moment du Concordat, il refusa sa démission, que 
lui demandait Pie YIl; il ne rentra pas en France en 1814, dé- 
clara solennellement en 1817, en présence de l'ambassadeur de 
France, qu'il était et resterait jusqu'à sa mort évèque de Blois; 
il finit même par déclarer schismaliques le pape et l'épiscopat 
tout entier; lui seul était le véritable successeur des apôtres; il 
mourut à Bruxelles en 1829, deux ans avant Grégoire. 



66 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 
« son élection anticanonique et schismatique , sa 
« consécration sacrilège, et sa mission nulle, pro- 
« fane et impie », contre « tous les ecclésiastiques ou 
« laïques qui sont complices de l'intrusion et du 
« schisme S etc. » Non content de lancer ainsi la 
foudre sur tous les auteurs ou sectateurs de la Consti- 
tution civile, le roi seul excepté, Thémines déclarait 
qu'il conservait dans le diocèse de Blois des « dé- 
positaires de sa confiance », c'est-à-dire des grands 
vicaires cachés; il leur commandait de réunir les 
fidèles dans les maisons, et il permettait à tous les 
prêtres insermentés de son diocèse de faire en secret 
toutes les fonctions sacerdotales. Que dis-je? il les 
autorisait à marier, même sans publication de bans, 
à enterrer furtivement de jour ou de nuit, selon les 
circonstances ; en cas d'impossibilité, il engageait les 
catholiques à bénir le cadavre dans la maison mor- 
tuaire, et à l'abandonner ensuite « au bras séculier... 
« comme en pays infidèle ou sur un champ de ha.- 
« taille * ». 

Voilà quelle était, au milieu de l'année 1791, la 
situation du diocèse de Blois et des quatre-vingt-deux 
autres diocèses de France : comme tous ses confrères, 
Grégoire rencontrait à chaque pas des obstacles insur- 
montables. Il ne perdit pourtant pas courage, et il 

1. Lettre pastorale, p. 246 et suiv. 

2. Ibid., p. m et suiv. Quelques semaines auparavant, le 
23 avril 1791, le directoire du Loir-et-Cher avait pris la peine 
de répondre par un grand éloge de Grégoire aux calomnies 
d'un journal intitulé Correspondance des mécontents. On lit 
dans cette réponse que Grégoire est absolument étranger à 
« l'expulsion des prêtres séditieux et frénétiques » ; que l'évêque 
n'a usé d'aucune espèce de violence à l'égard des six commu- 
nautés ou pensionnats religieux de la ville, et qu'enfin le culte 
est célébré dans la ville de la manière la plus édifiante. 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 07 

employa de son mieux les trente ou quarante jours 
dont il pouvait disposer. 11 commença, comme nous 
l'avons vu, par visiter les trois villes principales de 
son département; il se montra partout où il jugea sa 
présence nécessaire, et presque en tous lieux sa phy- 
sionomie si grave, si honnête et si belle, ses manières 
afTables et distinguées, sa parole entraînante, et son 
christianisme franchement libéral lui concilièrent 
l'afTcction des bourgeois et du peuple. Il prêchait 
avec chaleur *, il exerçait avec piété ses fonctions 
d'évéque, il donnait à tous l'exemple d'une vie vrai- 
ment évangélique, il bannissait de son entourage le 
faste et la morgue qui avaient rendu l'ancien clergé 
odieux aux populations ; il était accessible au moindre 
de ses diocésains et se montrait à Blois aussi chaud 
patriote, aussi grand philanthrope qu'il l'avait été à 
Versailles ou à Paris; le moyen qu'un tel homme ne 
<levînt pas véritablement populaire! 

Mais on n'administre pas un diocèse avec de la po- 
pularité; le nouvel évêque avait besoin de prêtres 
pour remplir tant de places devenues vacantes dans 
le clergé, et jamais peut-être, sans la suppression 
des ordres religieux contre laquelle il avait protesté, 
Grégoire n'aurait trouvé le nombre d'ecclésiastiques 
nécessaire pour les besoins spirituels du département. 
La plupart des congrégations savantes avaient adopté 
les principes de 1789, et le ci-devant clergé régulier 
fournit aux prélats constitutionnels des vicaires épi- 
scopaux, des supérieurs de séminaires, des aumôniers 
d'hôpitaux ou de couvents, des vicaires et des curés 



1. « Dans un voyage de dix-huit jours, je prêchai cinquante- 
deux fois. • — Mémoires de Grégoire, II, 25. 



68 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

de paroisses. Il se présenta en outre quelques ecclé- 
siastiques séculiers qui désiraient changer de diocèse 
ou s'attacher à la personne de tel ou tel évèque, et 
de la sorte Grégoire et ses confrères eurent un nombre 
de prêtres à peu près suffisant. On a reproché au 
clergé constitutionnel son immoralité, et l'on a fait 
grand bruit des scandales de toute sorte qu'ont don- 
nés des prêtres ou même des évêques assermentés; 
il est certain qu'il y eut des scélérats parmi les mem- 
bres de ce clergé, et à Blois peut-être plus qu'ailleurs, 
parce que l'évêque, malgré sa rare intelligence, était 
naïf et crédule à l'excès *. Mais ne peut-on répondre 
avec Grégoire que les neuf dixièmes de ces affreux 
scélérats avaient été faits prêtres ou évêques sous 
l'ancien régime, qu'ils avaient trompé le public et 
leurs supérieurs par les démonstrations hypocrites 
d'une piété ardente, et qu'enfin dans le trouble d'une 
réorganisation radicale et immédiate de pareils dé- 
sordres étaient inévitables? Grégoire a toujours été 
l'honneur et la probité mêmes, personne ne lui con- 
teste ces deux qualités, et tout le monde convient 
que sa foi était aussi vive que sincère; cependant il 
fut bien malheureux dans quelques-uns de ses choix : 
il se laissa tromper par le capucin Chabot, dont il fit 
son vicaire épiscopal, et par d'autres encore tels que 
Rochejean, Tolin, Prudhomme, Millo, Naudin, Plas- 
siard et Rabeauteau, qu'il a stigmatisés lui-même 
en 1796 dans les Annales de la religion ^ Cependant 
il ne faudrait pas juger par ces quelques exceptions 



1. « Grégoire n'est qu'un sot à force de bonhomie et de com- 
plaisance. » Lettre ms. de Desbois, év. d'Amiens. 

2. Tome II, p. 590. L'article est anonyme, mais il est certai- 
nement de Grégoire. 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 69 

la généralité des prêtres constitutionnels, au moins 
dans le diocèse de Blois * ; Grégoire cherchait à s'en- 
tourer d'hommes vertueux et vraiment chrétiens, et 
il parvint à rassembler auprès de lui un certain 
nombre de prêtres dignes de ce nom, un Dupont, un 
Boucher, un Vallon, un Biet, un Chenu et beaucoup 
d'autres dont la mémoire est encore en vénération 
dans le département de Loir-et-Cher. C'étaient des 
ecclésiastiques comme il s'en trouvait alors beaucoup 
<le par notre France, honnêtes, désintéressés, fort in- 
struits, et profondément imprégnés de ce vieux libéra- 
lisme orthodoxe dont on chercherait en vain la trace 
aujourd'hui dans l'Église gallicane. Parfaitement con- 
vaincus que le pape n'est pas l'évêque universel, et 
qu'on a pu être consacré canoniquement sans bulles 
venues de Rome, sachant d'ailleurs très bien que, 
si la France entière imitait les réfractaires, c'en était 
fait du catholicisme dans notre pays, ils acceptaient 
sans arrière-pensée la situation nouvelle, et se dé- 
vouaient, le mot n'est que juste, comme le prouvera 
la suite de ces études, au salut de leurs ouailles. J'ai 
sous les yeux sept ou huit cents lettres que ces 
braves gens écrivirent à Grégoire après 1795 *, et l'on 



i. « Parmi les constitutionnels, un très grand nombre furent 
des hommes vertueux, éclairés, zélés, sincèrement patriotes, 
également fidèles à leur ministère et à la cause de la liberté. 
Mais qui pourrait nier qu'on n'ait vu des ambitieux, des 
hommes sans mœurs, la honte des cloîtres et le rebut de l'an- 
cien clergé, se lancer dans la Révolution, et, sous le manteau 
du patriotisme, couvrir leur turpitude, briguer les suffrages, 
et usurper jusqu'à l'épiscopat, pour déceler un jour par leur 
honteuse défection la bassesse des motifs qui les avaient ani- 
més? • — Du fanatisme et des cultes, par Baudin {des Ardennes), 
an III, 80 pages in-8°. 

2. Grégoire a dû brûler au moment de la Terreur la plupart 



70 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 
verra par les quelques extraits qu'il en faudra bien 
donner si le clergé constitutionnel se composait de 
ce que Thémines appelait dans un langage fort peu 
académique « l'égout des cloîtres et du sanctuaire ». 
Après avoir exercé pendant toute la durée de son 
congé les difficiles fonctions d'êvêque nouvellement 
installé, après avoir visité le diocèse dans toute son 
étendue, organisé le conseil épiscopal qui devait ad- 
ministrer en son absence, rempli à la hâte les places 
demeurées vacantes et réglé les affaires ecclésiasti- 
ques les plus importantes, Grégoire revint à Paris 
vers le 4 ou o mai 1791, et nous le retrouvons à son 
banc de député jusqu'à la fin de septembre. Il prend 
assez souvent la parole durant ces derniers mois de 
la Constituante, tantôt en faveur des hommes de cou- 
leur *, tantôt pour assurer le droit de pétition à tous 
les Français, sans distinction de citoyens actifs ou 
non actifs, parce que, disait-il, ce n'est pas de la 
richesse que dépend le talent ^ ; tantôt pour deman- 
der après Pétion et Robespierre que le fugitif de Va- 
rennes ne fût pas déclaré inviolable, ou pour main- 
tenir dans son intégrité la Constitution française, ou 
enfin pour réclamer en faveur de tous les citoyens le 
droit de surveiller les autorités constituées '. Quant 

des lettres qu'il avait reçues avant cette époque, car il s'atten- 
dait tous les jours à monter sur l'échafaud, et il savait bien 
qu'une saisie de ses papiers pouvait amener la mort de ces 
hommes qui seraient ainsi convaincus de « fanatisme ». Pen- 
dant la Terreur, il fallut s'interdire toute correspondance, car 
le secret des lettres était violé. 

1. Séance du 7 mai 1791. Point du four, t. XXII, 71. — 11 et 
12 mai. Ibid., 134 et 135. — 12 juillet. l'bid., t. XXIV, 209. 

2. Séance du 10 mai. — Ibid., XXII, 114. 

3. Séances du 15 juillet, 12 août, 30 septembre. — Ibid., 
t. XXIV, 251 ; XXV, 231 ; XXVI, 530. 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 71 

aux discussions religieuses, Grégoire semblait se les 
être systématiquement interdites depuis le vote des 
lois nouvelles, et il garda le silence le jour oùTalley- 
rand lut un rapport si curieux sur la tolérance uni- 
verselle *. 

Malheureusement l'évêque de Blois s'abandonnait 
alors plus que jamais à son fâcheux penchant pour 
la politique militante, et la fuite du roi, le21 juin 1791, 
lui fournit une occasion d'exhaler sa haine de plus 
en plus vive contre ce prince. On sait que Louis XVI, 
après avoir promulgué la Constitution civile du clergé 
et déclaré perturbateurs ceux qui ne prêteraient pas 
le serment exigé par elle, donna l'exemple de la déso- 
liéissance, et refusa de recourir pour lui et pour les 
siens au ministère des constitutionnels. Réprimandé 
par le pape, à plusieurs reprises, comme le sei'ait 
par son maitre un écolier turbulent et indocile ^ le roi 
essaya de s'enfuir à Saint-Cloud, au mois d'avril 1791, 
parce que l'évêque de Clermont lui avait défendu de 
faire ses pàques ; mais une émeute arrêta sa voiture 
à l'entrée des Champs-Elysées et il se vit ramené aux 
Tuileries. C'est alors qu'il résolut d'aller à Montmédy 
avec toute sa famille, moins encore pour sauvegarder 
son indépendance et tâcher de n'être pas le greffier 
d'une assemblée de bourgeois, que pour avoir la 
liberté de se confesser à un prêtre insermenté. La 
Constitution civile du clergé fut donc, on peut le dire, 
la cause principale de cette malheureuse équipée de 

1. Séance du 8 mai. — Point du jour, t. XXII, 88 et sq. 

2. Brefs du 10 juillet, du 17 août et du 22 septembre 1790. — 
Bref du 10 7na7's 1791. Tous ces brefs étaient secrets, et l'on a 
pu longtemps en contester l'authenticité, qui est aujourd'hui 
reconnue. 



72 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Louis XVI; et le premier résultat de la fuite de Va- 
rennes fut d'irriter vivement l'Église constitution- 
nelle, d'ôter au nouveau clergé, qui commençait à 
agir fortement sur les masses, toute possibilité de 
défendre le roi. Les constitutionnels luttaient péni- 
blement depuis six mois contre les partisans de 
l'ancien régime ; que pouvaient-ils espérer si le 
chef du pouvoir exécutif passait lui-même à l'en- 
nemi et ranimait ainsi le courage des réfractaires ? 
Aussi Camus et les autres membres du Comité 
ecclésiastique furent-ils indignés en apprenant cette 
perfidie, comme ils n'hésitaient pas à l'appeler; et 
personne dans l'Assemblée ne témoigna plus d'em- 
pressement qu'eux à proposer des mesures répu- 
blicaines de salut public *. Quant aux évêques 
nouvellement institués, leur situation était des plus 
fausses, car ils n'existaient qu'en vertu d'une loi 
promulguée par Louis XVI, et le roi, dans ses do- 
léances à l'Assemblée nationale, montrait qu'il avait 
l'Église constitutionnelle en horreur. Ils avaient juré 
d'être fidèles à la Nation, à la Loi, au Roi, et de main- 
tenir de tout leur pouvoir la Constitution nouvelle; 
comment concilier ces obligations diverses, si le roi 
se déclarait l'adversaire déterminé de la Constitution? 
Il faut bien se rendre compte de ces difficultés si l'on 
veut juger avec équité les ecclésiastiques assermentés 
de la Constituante : beaucoup d'entre eux n'avaient 
accepté l'épiscopat que dans l'espoir de mettre d'accord 
le christianisme avec la Révolution, et voilà qu'un 

1. « Un pareil événement a dû nécessairement changer nos 
sentiments à l'égard du roi, sans altérer ceux qui nous atta- 
chent à la Constitution... » — Durand-Maillane, Histoire apolo- 
gétique du Comité ecclésiastique. Avant -propos. 



GRÉGOIRE ET THÉMINES 73 

manifeste malencontreux lancé par un roi fugitif pa- 
ralysait tous leurs efforts et creusait plus profondé- 
ment l'abime qu'ils cherchaient à combler! Il n'est 
donc pas étonnant que Grégoire et les autres aient 
gardé rancune à Louis XVI de cette nouvelle mala- 
dresse, qu'ils aient abandonné dès lors un prince qui 
les abandonnait de la sorte et qui cherchait à les 
rendre ridicules et odieux. Le premier soin de Gré- 
goire, en apprenant la fuite du roi, fut d'écrire à ses 
diocésains une lettre vigoureuse dont il a lui-même 
■conservé quelques fragments dans ses Mémoires ^ Il 
•exhortait les Blaisois à être unis, calmes et fiers, en 
même temps que modérés et respectueusement sou- 
mis aux lois de la religion comme aux décrets de 
lÂssemblée nationale ; il leur conseillait enfin d'en- 
visager la fuite du roi « comme une nouvelle tem- 
« pète permise par le ciel pour conduire plus rapi- 
« dément au port le vaisseau de l'État ». Il espérait 
alors que Louis XVI pourrait quitter la France à tout 
jamais, et il a regretté qu'au lieu de le ramener à 
Paris on ne l'eût pas, au contraire, poussé hors de la 
frontière, ce qui eût mieux valu à tous égards *. 

Quoi qu'il en soit, la fuite de Varennes amena une 
rupture complète entre Louis XVI et le clergé con- 
stitutionnel qui l'avait soutenu jusqu'alors, et quand 
Grégoire revint dans son diocèse, au mois d'octo- 
bre 1791, il était plus aigri que jamais contre ce roi 
qui s'opposait au plus cher de ses rêves, c'est-à-dire 
à l'étroite union de la foi chrétienne et de la liberté. 
Il n'avait pas fait de politique opposante lors de son 

1. Tome I, p. 403. 

2. C'était aussi l'avis de Camille Desmoulins, mais ce dernier 
proposait de pousser Louis XVI... avec le pied. 

5 ' 



74 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

premier séjour à Blois ; mais ce fut tout autre chose à 
la fin de 1791 et durant l'année 1792. Non content de 
parler et d'agir en évêque, il accepta les fonctions de 
président du conseil général du département , et 
comme tel, il fit ce que nous appellerions aujourd'hui 
du républicanisme à outrance : en toute occasion, et 
notamment après le 10 août, il attaqua la cour avec 
une violence extrême ; ses discours de cette époque 
sont plutôt d'un démagogue que d'un ministre des 
autels; n'était le peu d'atticisme de la forme, on croi- 
rait entendre le cardinal de Retz en 16i8, ou plutôt 
le ligueur Boucher en 1592. Mais nous avons promis 
de ne pas nous attarder à considérer le rôle politique 
de Grégoire durant ces années de trouble, et nous 
laisserons de côté ces fâcheuses déclamations d'un 
homme profondément honnête, qui ne connut jamais 
l'ambition, et dont l'unique mobile a toujours été 
l'amour du peuple, le culte passionné de la souverai- 
neté nationale. Son rôle religieux est d'ailleurs trop 
important et trop peu connu pour que nous nous lais- 
sions distraire un seul moment par des préoccupa- 
tions étrangères à notre sujet. 



CHAPITRE II 

GRÉGOIRE A BLOIS PENDANT LA SECONDE LÉGISLATURE 

(1791 — 1792) 

Grégoire n'avait pas oublié ses diocésains durant 
les cinq mois qu'il dut passer à Paris après sa courte 
apparition dans le département de Loir-et-Cher; la 
preuve en est qu'il écrivait presque chaque jour, soit 
à son conseil épiscopal, soit à différents curés ou 
vicaires qu'il croyait devoir consoler ou encourager. 
Ces lettres ont probablement disparu, comme tant 
d'autres, dans la tourmente de 1793, mais le seul fait 
de leur existence démontre péremptoirement et le 
zèle chrétien de Grégoire et son manque absolu de 
morgue épiscopale *. Il revint dans son diocèse au mois 
d'octobre 1791, avec l'intention bien arrêtée de n'en 
pas sortir, car les constituants ne pouvaient faire 

i. « Tandis que l'intérêt de la patrie me retient au milieu de 
vos représentants, la tendresse pastorale reporte sans cesse 
mou cœur au milieu de vous. Les agitations politiques u'onl 
pas ralenti mes soins envers le troupeau que J.-C. m'a confié. 
J'entretiens une correspondance continuelle dans l'étendue de 
mon diocèse, et surtout avec les coopérateurs que votre estime 
m'a désignés. » — Lettre circulaire de Grégoire à ses diocésains, 
7 juillet i791 (impr., 4 pages in-8"). 



76 HISTOIRE RELIGIEUSE 1)E LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 
partie de la Législative, et tout le monde ignorait 
alors que la Convention se réunirait onze mois plus 
tard; je ne sache pas que durant ces onze mois l'évè- 
que de Blois ait quitté un seul instant son troupeau. 
Trois objets différents s'imposaient tout naturelle- 
ment à son zèle apostolique : l'organisation du dio- 
cèse, la visite des paroisses, et enfin la lutte contre 
les difficultés de tout genre qui s'opposaient à l'exé- 
cution de ses projets; nous allons voir comment il 
accomplit cette triple tâche. 

La nomination des curés de paroisse n'appartenait 
pas à Grégoire, car la Constitution civile du clergé 
les faisait élire directement par les populations, et il 
.se voyait ainsi déchargé d'un grand travail de re- 
cherche et d'une immense responsabilité ; mais il 
avait à former un conseil épiscopal '■ et à choisir des 
supérieurs et des aumôniers pour le séminaire de 
Blois ou pour les différents hôpitaux et couvents du 
diocèse. Il commença par mettre à la tête de son con- 
seil le seul prêtre que lui eussent opposé les électeurs 
en février 1791, et cet ecclésiastique, nommé Dupont, 
se montra digne d'une attention si délicate et d'une 



1. Ce conseil devait, d'après la loi nouvelle, se composer de 
seize vicaires épiscopaux, plus un vicaire supérieur et trois 
vicaires directeurs du séminaire; voici les noms des vingt 
ecclésiastiques du conseil de Blois; c'est un singulier mélange 
de prêtres vénérables et d'hypocrites qui devaient bientôt se 
démasquer : Dupont, Boucher, Besson, Vallon, Tolin, Duliepvre, 
Meyssonnier, Hébert, Pioche, Riffault, Girault, Pilet. Ces 13 vi- 
caires épiscopaux étaient nommés le 30 juin 1791, les 1 autres 
le furent depuis : Vaugeois, Chappolin, Répécaud, Plassiard. 
Nusse, Rochejean et Chabot. — Voici le jugement de Grégoire 
lui-même sur ces conseils épiscopaux : « organisation mal as- 
sortie au gouvernement de l'Église, et que nous abandonnons 
au burin de l'histoire. » -^ 2» EncycL, Se édit. (1793), p. 83. 



GRÉGOIRE A BLOIS PENDANT LA SECONDE LÉGISLATURE 77 

pareille marque de confiance; il devint le conseiller 
discret et l'ami de son ancien compétiteur, et il agit 
toujours, de 1791 à 1802, ayec un désintéressement 
• t un zèle religieux vraiment admirables. Autour de 
rJupont vinrent bientôt se ranger les prêtres que la 
voix publique désignait à Grégoire comme les mem- 
bres les plus éclairés et les plus vertueux du clergé- 
patriote. Les uns continuèrent de mériter l'estime 
générale et furent jusqu'à la fin les auxiliaires dé- 
voués de leur évêque ; nous retrouverons dans la suite 
de ces études les noms de Boucher, de Vallon, de 
Besson, de Riffault, etc. ; mais d'autres ne tardèrent 
pas à jeter le masque de ferveur hypocrite dont ils 
avaient dû se couvrir pour tromper Grégoire, et l'on 
vit un Rochejean, un Plassiard, un Chappotin, un 
Chabot, un Nusse et un Tolin donner l'exemple des 
plus abominables scandales. Quelques-uns de ces 
derniers appartenaient avant la Révolution au dio- 
cèse de Blois; mais les autres, surtout Chabot, Nusse 
' l Rochejean, étaient des étrangers qui avaient litté- 
ralement enjôlé Grégoire. Le capucin Chabot lui avait 
écrit de Rodez, vers le milieu de l'année 1790, deux 
lettres sur le patois de l'Aveyron *, et cet affreux scé- 
lérat s'était si bien donné l'air d'un martyr,- il avait 
parlé d'une manière si touchante de sa pauvre vieille 
mère et de sa sœur, que le nouvel évêque de Blois, 
trompé d'ailleurs par des certificats mensongers, n'hé- 
sita pas à le tirer de la misère et à le nommer vicaire 
ipiscopal. Il vit bientôt quel homme était ce prétendu 
martyr; mais Chabot ne fit heureusement que passer 



1. Voy. Lettres à Grégoire sur les patois de France, Paris, 
Pedone-Lauriel, 1 vol. in-8°. Paris, 1880. p. 51. 



78 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

dans le diocèse de Grégoire : sa nomination est pos- 
térieure au !•"' juillet 1791, et trois mois après, c'est- 
à-dire le 1" octobre, il quittait Blois pour aller siéger 
à la Législative et ensuite à la Convention. On verra 
bientôt un autre de ces vicaires épiscopaux, le curé 
Tolin, susciter à son évêque de grands embarras et 
se poser en réformateur du clergé constitutionnel, 
sauf à se marier peu de temps après. Quant à Roche- 
jean, il s'était insinué de la même manière que Chabot 
dans les bonnes grâces de Grégoire : lui aussi avait, 
en 1790, écrit une fort belle lettre relative aux patois 
de France ', et ses protestations hypocrites le firent 
nommer l'année suivante supérieur du grand sémi- 
naire de Blois. Il apostasia en 1793 et devint un des 
terroristes les plus redoutés du département. 

Ce séminaire, dont le supérieur était si mal choisi, 
faisait pourtant l'objet des plus sérieuses méditations 
de Grégoire, qui croyait au triomphe prochain de la 
Constitution nouvelle et voulait lui assurer pour 
l'avenir des prêtres aussi éclairés que vertueux. 
Mais là encore il rencontrait de grandes difficultés; 
le séminaire était vide ! Sulpiciens pour la plupart, 
les directeurs avaient refusé le serment, et Thémines, 
après avoir en toute hâte ordonné les plus anciens 
clercs, avait rendu tous les autres à leurs familles. 
Grégoire entreprit de reconstituer ce séminaire sur 
de nouvelles bases; le 7 juillet 1791, il adressa à ses 
diocésains une lettre circulaire qui est très impor- 
tante pour l'histoire ecclésiastique de la Révolution, 
car elle fait voir quelles étaient les vues des consti- 
tutionnels sur la rénovation du clergé français. « Il 

1. Lettres à Grégoire sur les patois. — Paris, 1880, p. 212. 



GRÉGOIRE A BLOIS PENDANT LA SECONDE LÉGISLATURE 79 

« faut, disait Grégoire, léguer à la génération sui- 
« vante des hommes destinés à perpétuer l'enseigne- 
« ment des vérités saintes et l'exemple des vertus 
" chrétiennes. » Il invitait donc à venir au plus tôt, 
({uoique l'année scolaire fût très avancée, « les élèves 
" qui, unissant aux vertus les connaissances préli- 
<' minaires à la théologie, désireraient se consacrer 
« au saint ministère », et il leur promettait d'intro- 
duire, mais « graduellement, les réformes qu'exige 
« l'enseignement scolastique, en général très vicieux, 
« et qui a fait une très grande plaie à l'Eglise ». Il 
prévoyait que les « ennemis de la Révolution, les 
<' gens à préjugés », allaient crier à l'innovation, 
mais il se flattait de leur ^imposer bientôt silence, 
car on verrait les élèves de son séminaire, « instruits 
<' à l'école même de la divinité, puiser dans les saintes 
« Ecritures et suivre la chaîne de la tradition sainte 
« dans les ouvrages des Pères », tandis que lui et 
ses coopérateurs annonceraient toujours les mêmes 
dogmes, prêcheraient la même morale, administre- 
raient les mêmes sacrements. « Inviolablement atta- 
« elles à l'Eglise catholique, apostolique et romaine, 
« disait-il à ce propos, nous saurons également et res- 
« pecter son chef, comme centre d'unité, et repousser 
« des assertions ultramontaines que la religion désa- 
« voue et qui blessent les droits imprescriptibles 
« et souverains des nations. » Grégoire pressentait 
bien que le nombre de ses jeunes séminaristes ne 
serait pas considérable ; mais cet homme de foi ne 
composait pas avec les principes, et il avait soin de 
décourager par avance les ambitieux ou les hypo- 
crites qui prétendraient se pousser dans le nouveau 
clergé. « La rareté des prêtres, disait-il, n'autorisera 



80 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

jamais à élever au sacerdoce des hommes dont la 

< conduite contrasterait avec la sainteté de leur état; 
( plutôt laisser les peuples sans pasteurs que de les 
( livrer à des mains perverses ou à des hommes indif- 
( férents sur le salut des âmes! On sait qu'un mau- 
( vais prêtre peut en très peu de temps causer plus 

< de désordre qu'un bon n'en peut réparer dans une 
1 longue suite d'années : je sens d'ailleurs qu'une 

responsabilité terrible pèserait sur ma tête, si je 
n'étendais ma surveillance sur ceux qui, destinés 
'. aux premières et plus importantes fonctions de la so- 
' ciété *, sont l'espoir du diocèse, et sur qui reposent 
les mœurs et, par une suite nécessaire, le bonheur 
d'un peuple entier... Les mœurs d'un prêtre doivent 
avoir une austérité républicaine, une pureté évan- 
gélique *. » 

Tel était le programme que Grégoire et les consti- 
tutionnels vertueux se proposaient de suivre; ne 
pourrait-on pas croire, si l'on trouvait ce document 
sans date et sans indication d'auteur, qu'il est bien 
antérieur à la Révolution française, et qu'il émane 
d'un Colbert, évêque de Montpellier, ou de quelque 
autre vertueux prélat de l'ancienne Eglise gallicane? 
Le séminaire de Blois s'ouvrit donc en 1791, sous 
la direction de Rochejean, qui avait un talent réel et 
qui, se sentant surveillé de près par son évêque, ne 
jugea pas à propos de lever le masque. Cet hypocrite 
se montra sous son vrai jour à la fin de l'année sui- 
vante, et Grégoire s'empressa de confier à un ecclé- 
siastique vénérable, nommé Pioche, les jeunes clercs 

1. Constit. civ. du clergé, tit. III, art. 1 (note de Grégoire). 

2. Lettre circulaire de M. Grégoire à ses diocésains, pour la con- 
vocation des élèves au séminaire de Blois, imp., 4 pages in-8°, 1791. 



GRÉGOIRE A BLOIS PENDANT LA SECONDE LÉGISLATURE 81 

(jui étaient entrés au séminaire. Ils n'étaient pas 
nombreux, sans doute, mais c'était un demi-succès- 
d'en avoir pu recruter quelques-uns. Grégoire eut la 
satisfaction d'ordonner un petit nombre de prêtres au 
( ommencement de mars 1792; au mois de décembre 
de la même année, les ordinants de Blois durent se 
rendre à Orléans ou à Tours, parce que leur évêque 
était en Savoie. Mais là s'arrête l'histoire du sémi- 
naire : la Convention refusa dès les premiers jours de 
1793 d'allouer des subsides aux établissements de ce 
genre, et les jeunes séminaristes du Loir-et-Cher 
prirent un parti qui leur fait honneur : ils s'enga- 
gèrent tous et coururent aux frontières *. 

Non content d'organiser son diocèse en cherchant 
à lui assurer des prêtres pour le présent et pour 
l'avenir, Grégoire avait à cœur de le parcourir en en- 
tier, ce que son prédécesseur n'avait jamais fait, et 
d'en visiter successivement jusqu'aux moindres bour- 
gades. C'était un excellent moyen de propagande, 

I ar le libéralisme et l'affabilité du nouvel évêque ne 
pouvaient manquer de lui attirer bien des sympa- 
thies; cependant Grégoire se proposait de donnera 
i-ette « visite » un caractère exclusivement religieux. 

II voulait connaître par lui-même les besoins du dio- 
cèse, il voulait surtout administrer aux paysans ce 
sacrement de confirmation dont il n'était guère ques- 
tion que dans les catéchismes. C'était un dicton po- 



1. Lettres ms. de différents ecclésiastiques à Grégoire (26 fé- 
vrier 1792; 27 janvier 1793). — Les citoyens Coupé et Feuillàtre 
furent ordoDués prêtres; Templier et Moiirioux furent élevés 
au diaconat. Feuillàtre se rétracta dans la suite, mais les inser- 
mentés le relevèrent de toutes les irrégularités sans aucune 
épreuve. — Lettre ms. du curé de Chemery. du 9 août 1795. 



82 HISTOIRE RELIGIEUSE DR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

pulaire que la négligence des évoques avait réduit 
les sept sacrements à six, et M. de Thémines était 
resté plus de douze ans dans le petit diocèse de Blois 
sans confirmer les gens de la campagne. Il est vrai 
de dire qu'il se dédommagea en février 1701, lors de 
l'élection de Grégoire, et qu'il confirma précipitam- 
ment « quiconque promettait de détester ces lois sa- 
« lutaires qui ont foudroyé tant d'abus * ». Grégoire 
adressa donc à ses diocésains, le 25 février 1792, une 
lettre pastorale sur la confirmation. « Le cœur me 
<( presse, disait-il, de visiter ma nouvelle famille, à 
« laquelle plusieurs fois, cependant, j'ai déjà fait 
« entendre ma voix. Vous n'imputerez point à négli- 
« gence le retard involontaire qui a jusqu'à ce jour 
<( enchaîné mes désirs. Aux travaux pénibles qui, 
« dans l'Assemblée constituante , dévoraient mes 
« moments, ont succédé les occupations non moins 
« étendues, non moins épineuses du ministère évan- 
« gélique, et des détails d'administration civile ont 
« encore grossi mon fardeau. A l'exemple de l'apôtre 
<( des Gentils, j'ai dû me faire tout à tous, annoncer 
« la parole du salut, organiser mon clergé, pourvoir 
« aux besoins des paroisses, nous préparer des suc- 
-« cesseurs lorsque la mort nous aura moissonnés, 
« assembler les éléments d'un plan qui, concerté avec 
« les pasteurs, puisse cimenter l'union entre eux et 
« leurs ouailles, ramener à l'uniformité les usages 
« d'un diocèse auquel sont annexées des sections de 
« cinq autres diocèses ; et par un enchaînement de 
« principes, donner une impulsion générale et simul- 



1. Lettre pastorale de Grégoire sur la confirmation, 10 pages 
in-4", p. 6. 



GRÉGOIRE A BLOIS PENDANT LA SECONDE LÉGISLATURE 83 

« tanée, éclairer les peuples, épurer les mœurs et 
« faire fleurir la religion. Bientôt enfin il me sera 
« permis de céder à ma tendresse impatiente... » 

Tout ce que Grégoire disait là de ses travaux ecclé- 
siastiques depuis le mois de septembre 1791 était 
rigoureusement vrai, et Ton a peine à comprendre 
qu'un homme ait pu résister à tant de fatigues. Heu- 
reux du peu de bien qu'il croyait avoir déjà fait, il 
se proposait d'en faire encore davantage, et il voulait 
donner promptement la confirmation aux 80 000 per- 
sonnes qui « attendaient les dons du Saint-Esprit ». 
Il jugeait avec raison que ce sacrement n'avait jamais 
été « plus nécessaire que dans la circonstance ac- 
tuelle, lorsque des hommes trompés ou trompeurs 
ne cessent de calomnier une Révolution dont les 
principes reposent sur le droit immuable de la na- 
ture et sur les pages de l'Évangile; quand, au mi- 
lieu d'abus détruits et à détruire, ils alarment la 
piété timide et veulent lui persuader que ce qui 
flétrissait la beauté de l'Église fait partie de son 
existence; quand ils crient à l'hérésie, tandis qu'on 
les défie de montrer un mot changé dans les livres 
qui sont entre vos mains, dans les dogmes que 
nous vous enseignons, dans la morale que nous 
vous prêchons; quand ils crient au schisme, tandis 
que, toujours enfants soumis de l'Église catholique, 
apostolique et romaine, vous êtes unis au siège de 
saint Pierre, au centre d'unité, au pape, ^qui ne 
peut vous déclarer schismatiques, puisque vous le 
reconnaissez pour le chef visible de l'Église. Qu'ils 
sont coupables ceux qui, obsédant le cœur paternel 
d'un pontife vertueux, au lieu de rappeler à Pie VI 
sa conduite admirable envers Joseph II, lorsque 



84 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« cet empereur réforma le clergé de ses États et 
« traça des démarcations nouvelles, empêchent le 
« Père commun des fidèles de faire pour une grande 
« nation ce qu'il a fait pour le délégué d'une nation. 
« Si la Providence me conserve quelques années 
« parmi vous, je visiterai toutes les paroisses de mon 
« diocèse ; mais de votre côté les travaux champêtres, 
« et du mien les autres occupations de l'épiscopat 
(( exigent des suspensions dans mes visites, vu sur- 
« tout que je me propose d'étendre mes soins à tous 
« les détails de l'éducation chrétienne et de l'admi- 
« nistration spirituelle. 

« Si je différais donc la confirmation pour chaque 
« paroisse au temps où je pourrai m'y transporter, il 
« en résulterait que beaucoup de personnes ne rece- 
« vraient cette grâce qu'à une époque trop éloignée, 
« ou mourraient sans l'avoir reçue ; il convient donc 
« que plusieurs paroisses, formant un arrondisse- 
« ment, se réunissent dans une église qui, par la 
<( capacité du vaisseau et la position centrale, offrira 
« plus de facihté à ceux qui devront s'y rendre; le 
« choix du local sera concerté entre MM. les curés, à 
« la prudence desquels je me réfère *.,. » 

Grégoire se mit donc en route, après avoir recom- 
mandé aux confesseurs de se montrer sévères *, et 

1. Lettre pastorale, p. 3. 

2. lbid.,y. 7 : « Ce serait une grande erreur d'imaginer que 
la proximité de l'époque où l'évêque imposera les mains doit 
rendre les confesseurs moins sévères sur les dispositions inté- 
rieures^ des pénitents; le changement d'un cœur qui a vécu 
dans l'habitude du péché doit être constaté par de longues 
épreuves et une continuité d'actions vertueuses. La sainte au- 
stérité de l'Evangile réclamera toujours contre les prétextes du 
relâchement et les illusions de la tiédeur. La religion repousse 



GRÉGOIRE A BLOIS PENDANT LA SECONDE LÉGISLATURE S^ 

défendu aux curés de paroisses de le conduire sous 
le dais, comme l'on faisait pour ses prédécesseurs, 
parce que, disait-il, « les mœurs simples de M. llévéque 
« répugnent à ce qu'on fasse pour lui la moindre dé- 
M pense..., et l'usage du dais doit être réservé aux 
" processions du Saint-Sacrement * ». Il parcourut le 
district de Blois pendant le carême de 1792, celui de 
Homorantin après Pâques, et ensuite ceux de Saint- 
Aignan, de Vendôme, de Mondoubleau et de Mer. 
40 000 personnes furent confirmées pendant cette 
visite, mais la santé de l'évêque reçut une cruelle at- 
teinte, et il contracta durant ce voyage des infirmités 
qu'il devait porter jusqu'au tombeau ^ 

Mais si Grégoire éprouvait quelques consolations 
quand il visitait son diocèse et se montrait aux habi- 
tants des campagnes, il n'en était pas de même à 
Blois, où nous le voyons aux prises avec des difficul- 
tés sans cesse renaissantes. C'étaient tantôt des 
contre - révolutionnaires , tantôt des assermentés 
brouillons ou pervers, tantôt enfin l'Assemblée lé- 
gislative elle-même, qui suscitaient des troubles et 
contraignaient le nouvel évêque à rester perpétuel- 
lement sur la brèche. En effet, les partisans de l'an- 
cien régime et les adeptes de M. do Thémines s'agi- 
taient dans tout le département ; ils faisaient appel 
sans scrupule aux mauvais instincts des masses et 
excitaient les contribuables à se refuser au payement 



les ivrognes, les orgueilleux, les voleurs, les impudiques, lou» 
ceux dont la vie n'est qu'une alternative de chutes, de confes- 
sions et de rechutes, etc. » C'est la pure doctrine de Port-Royal. 

1. Obsei-vations à MM. les curés..., 2 pages in-4". 

2. Mémoires, 11, 23. Il s'agit probablement d'une bronchite 
chronique ou d'une laryngite. 



86 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 
(le l'impôt. Grégoire dut intervenir, et il publia, le 
|cr février 1792, une lettre pastorale... sur le payement 
des contributions publiques K Mais ce n'est pas avec 
des mandements que l'on contient les passions poli- 
tiques, et le directoire du département se crut obligé, 
quinze jours plus tard, de recourir aux grandes me- 
sures. Après avoir constaté que les ci-devant nobles 
et des membres de l'ancien clergé travaillaient le 
peuple, « surtout en empêchant de payer l'impôt », 
les membres du directoire se concertèrent pour 
« veiller à ce que les insermentés ne fussent pas 
(( maltraités ; — pour les contraindre à demeurer au 
« chef-lieu du département et les y faire conduire 
« s'ils ne venaient pas; — pour les autoriser à dire 
« la messe dans les paroisses, en prenant le consen- 
« tement du curé constitutionnel, qui ne pourra pas 
(( le refuser * ». Grégoire n'a pas signé ce document, 
émané du conseil général dont il était président, et 
l'on comprend sa réserve en pareille circonstance : 
bien qu'il eût fait passer le premier et le dernier ar- 



1. 15 pages in-i". C'est un écrit fort sensé où je ne vois guère à 
iblâmer qu'une phrase : « Sous l'ancien régime, l'impôt s'écou- 
lait dans le sein des prostituées de la cour... » Grégoire établis- 
sait dans cette lettre qu'avant 1789 un particulier ayant 600 li- 
vres de revenus payait au moins 141 livres d'impôts, au lieu 
qu'en 1792 il n'avait à payer que 102 liv. au maximum. Voici 
la fin de cette lettre : « Chargé de vous conduire dans la route 
du salut, de travailler à ma sanctification en m'occupant de la 
vôtre, je vous parlerai toujours le langage austère de la reli- 
gion et le langage fier de la liberté, les seuls qui conviennent 
à des chrétiens et à des Français. » 

2. Extrait du registre des délibérations du directoire de Loir- 
et-Cher, 15 février 1792, 8 pages in-40. Le directoire agissait ainsi 
en vertu d'uu décret rendu le 29 novembre par l'Assemblée 
législative, décret que Louis XVI avait frappé de nullité par 
.son veto. 



GRÉGOIRE A BLOIS PENDANT LA SECONDE LÉGISLATURE 87 

ticle de cet arrêté pour atténuer le second, il ne 
pouvait prendre l'initiative de ces mesures violentes 
contre des ecclésiastiques. Il eût sans doute signé 
volontiers un autre arrêté de ce même directoire re- 
connaissant, le 28 mars, que les circonstances étaient 
changées par le départ ou par le silence des prêtres 
séditieux, et déclarant que, pour éviter le reproche 
d'injustice et d'intolérance qui pourrait lui être fait 
par les ennemis du bien public, il rapportait son 
arrêté du 15 février, et permettait aux insermentés 
de dire la messe où bon leur semblerait K 

Grégoire était alors occupé à visiter son diocèse et 
à confirmer les paysans ; c'est au cours de cette vi- 
site qu'il eut le déplaisir de constater l'hypocrisie et 
la méchanceté de quelques-uns de ses vicaires épi- 
scopaux. Ceux-ci profitèrent de son absence pour se 
donner libre carrière, et l'un d'entre eux, nommé 
ïolin, ancien curé du diocèse de Blois et zélé parti- 
san de la Constitution civile en 1790, fit imprimer à 
Paris un volumineux pamphlet contre les évêques 
constitutionnels ^. Tolin plaidait ouvertement la cause 
des prêtres contre les évêques; il demandait la sup- 
pression des mitres, crosses, anneaux et autres in- 
signes de l'épiscopat « que personne assurément no 
« respectait plus que lui » ; il voulait en un mot ré- 
duire les évêques à n'être que des curés de cathé- 

1. Extrait du registre..., 6 pages in-4o. 

2. Grande réforme à faire dans le clergé constitutionnel. Pa- 
ris, imprimerie du Postillon. 62 pages in-4°. Grégoire dit que ce 
pamphlet fut enfanté par la tête tout à coup exaltée de Tolin. 
— Hist. du mariage des prêtres, p. 6o. Tolin avait écrit à Gré- 
goire le 20 février 1791 une lettre amphigourique dans laquelle 
il protestait de sa soumission, de son respect et de sa vénéra- 
tion. 



88 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

drales, présidant l'assemblée des prêtres, mais subis- 
sant comme tout le monde la loi des majorités. C'était 
du presbytérianisme tout pur, et pour ne pas s'ar- 
rêter en si beau chemin, l'auteur de la Grande réforme 
finissait par réclamer le mariage des prêtres, en dé- 
clarant, lui qui prit femme l'année suivante, « qu'il 
« avait toujours incliné pour le célibat, qu'il y tien- 
« drait, et que personne n'avait le droit de contrarier 
<( cette disposition forte de son caractère * ». Ce fac- 
tum du vicaire épiscopal de Blois ne visait pas d'une 
manière particulière le diocèse du Loir-et-Cher; Gré- 
goire y était même appelé avec emphase « ce pre- 
« mier héros de liberté, cet ami des hommes, ce zélé 
« défenseur de la religion, cet observateur sévère de 
« sa doctrine et de sa morale ^ » ; mais c'étaient là 
des précautions hypocrites auxquelles personce ne se 
laissa prendre. En effet Tolin commença par distri- 
buer en tous lieux des exemplaires de sa brochure ; 
il n'hésita pas, le vendredi 2 mars, à en faire hom- 
mage au conseil épiscopal de Blois, présidé par Du- 
pont « en l'absence de M. l'évêque, occupé à la visite 
« du diocèse », et il offrit d'en faire lui-même la lec- 
ture. Le dimanche suivant, aux deux messes parois- 
siales de la cathédrale, il le récita pour ainsi dire en 
chaire, au grand scandale des assistants; enfin, pour 
couronner l'œuvre, il entreprit de le lire à la Société 
des Amis de la Constitution. Mais les clubistes de 
Blois, bien différents des Jacobins de Paris, qui ap- 
plaudirent cette plate rapsodie, firent éclater leur 
indignation; ils ne permirent pas qu'on lût cette dia- 



1. Page 46. 

2. Page 31. 



GRÉGOIRE A BLOIS PENDANT LA SECONDE LÉGISLATURE 8^ 

tribe jusqu'au bout ; ils chassèrent de leur sein et 
Tolin et un autre vicaire épiscopal, appelé Nusse, qui 
osait le défendre. 

Cette affaire menaçait de prendre les proportions- 
d'un événement, comme il arrive souvent en pro- 
vince; et l'opinion publique, très favorable à Grégoire 
<'t à ses coopérateurs, se prononçait vivement contre 
Xusse et Tolin; le conseil épiscopal se trouva done 
obligé de prendre parti pour ou contre son évêque, 
il se réunit extraordinairement le vendredi 9 mars, 
rt fit une déclaration motivée dont voici les princi- 
paux articles : 

« 1° C'est à Tinsu [du conseil que les discours et 
" ouvrage ont été composés et publiés. — 2° Le con- 
" seil les improuve hautement, comme contenant des 
" imputations calomnieuses au clergé constitutionnel 
« et des principes éversifs de la subordination hiérar- 
« chique... — 4° L'auteur sera repris au nom du con- 
<( seil... — 5° Le conseil, reconnaissant avec tous les 
" catholiques les droits sacrés et inaliénables de 
« Tépiscopat, proteste qu'il y demeure inviolablement 
« attaché, ainsi qu'aux rites et usages prescrits par 
« l'Eglise. — 6° Douloureusement affecté du soupçon 
« injurieux d'une désunion chimérique qu'on voudrait 
« réaliser, il s'empresse de démentir tous les bruits 
« qui ont été répandus à cet égard, et il présente 
« avec confiance comme un modèle de l'union la plus- 
• parfaite celle qui règne entre ses membres. — 
' 7" Profondément indigné de la noirceur avec la- 
" quelle des calomniateurs ont osé supposer que le 
<• conseil avait dessein de s'élever orgueilleusement 
« contre son chef, il se hâte d'assurer de nouveau ce 
« vertueux prélat de toute sa déférence pour son ca- 



90 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« ractère, de l'attachement le plus sincère pour sa 
« personne, et de la vénération la plus profonde 
<( pour ses vertus. — 8° Enfin, pour détruire autant 
« qu'il est en lui l'impression fâcheuse qu'a faite ici 
« et que pourrait faire ailleurs contre le conseil épi- 
« scopal de Loir-et-Cher la publicité de l'ouvrage sus- 
« mentionné, le conseil arrête qu'extrait de ses déli- 
« bérations de cejourd'hui sera imprimé au nombre 
« de mille exemplaires, lu au prône des deux messes 
« paroissiales de l'église cathédrale dimanche pro- 
« chain, envoyé aux corps administratifs et aux di- 
« verses sociétés de cette ville, à MM. les curés de ce 
« département, et à tous les conseils épiscopaux de 
« l'empire '. » 

Une déclaration si franche ne pouvait manquer de 
produire des effets salutaires; l'immense majorité 
des habitants du Loir-et-Cher se déclara contre les 
novateurs, et ces derniers durent se soumettre ; mais 
Nusse ne put résister à la tentation de faire une 
espièglerie. Les vicaires épiscopaux de Tours s'étaient 
empressés de féliciter par écrit le conseil épiscopal 
de Blois; Nusse leur adressa une lettre de compli- 
ments ironiques où apparaissent dans tout leur jour 
l'esprit malicieux et le talent très réel de ce triste 
personnage ^. Grégoire et son conseil furent assez 
habiles pour paraître ignorer cette nouvelle imperti- 
nence, et l'affaire n'eut pas de suites. Les vicaires cen- 
surés reprirent leur place au conseil épiscopal et au 
club; Nusse répara même sa faute en prononçant, 

1. Extrait du registre des délibérations du conseil épiscopal de 
Loir-et-Cher, 8 pages in-4°. 

2. Lettre à MM. du conseil épiscopal de Tours, imprimée, 
16 pages in-8". 



GRÉGOIRE A. BLOIS PENDANT LA SECONDE LÉGISLATURE 91 

lors du service funèbre de Simonneau, maire d'Etampes, 
nu très remarquable discours sur la soumission à la 
loi * ; et le clergé de Blois cessa d'offrir le scandale 
«l'une division qui réjouissait déjà ses ennemis. 

Cependant la Révolution précipitait sa marche, et 
l'Assemblée législative, plus jeune, plus âpre à la 
lutte et beaucoup plus hostile au christianisme que 
ne l'avait été la Constituante, commettait la faute 
impardonnable de prendre parti dans les querelles 
religieuses du temps. Au lieu de proclamer haute- 
ment le grand principe de la liberté de conscience, 
t't d'assurer à tous les citoyens paisibles le droit 
lie prier à leur manière , l'Assemblée législative 
• ntra dans la voie toujours si fâcheuse des tracas- 
series et des persécutions. Elle commença par s'at- 
taquer aux insermentés, dont un grand nombre cor- 
respondaient avec les émigrés et travaillaient de toutes 
leurs forces au triomphe de la contre-révolution. Elle 
décréta, le 29 novembre, que tous les ecclésiastiques 
réfractaires seraient privés de leurs traitements et 
pensions, mesure inique si jamais il en fut, puisque 
<es traitements et pensions étaient la rente du capital 
ravi naguère au clergé ; puis elle supprima toutes les 
congrégations respectées par la Constituante, telles 
que les doctrinaires, les hospitalières, etc. (6 avril 
1792), et le même jour, sur la proposition d'un ancien 
prédicateur du roi, devenu évéque constitutionnel de 



l. En juin 1792 (31 pages in-4°), Grégoire en Gt un sur le même 
sujet, mais beaucoup plus déclamatoire et moins bien com- 
posé; Grégoire n'y attaquait point Louis XVI, qu'il se conten- 
tait d'appeler « le premier délégué de la nation » ; il parlait 
aussi avec ironie de ce « comité autrichien qui n'existe pas ». 
— 22 pages in-4''. 



92 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Bourges, du fameux Anastase Torné, elle prohiba 
le costume ecclésiastique. Le 27 mai suivant, elle au- 
torisa les directoires des départements à déporter 
tout prêtre que vingt citoyens actifs auraient dénoncé 
comme perturbateur; et enfin, quinze jours à peine 
après la suspension du roi, elle promulgua une loi 
qui bannissait de France tout ecclésiastique inser- 
menté. On sait quelles furent à Paris les conséquences 
de ces divers décrets : Louis XVI refusa de sanction- 
ner ceux du 29 novembre et du 27 mai, il leur opposa 
son veto, et l'on n'ignore pas que la haine du peuple 
contre celui qu'il appelait Veto amena les désastreuses 
journées du 20 juin et du 10 août, sitôt suivies par 
les journées de septembre. 

La situation n'était pas moins grave dans les pro- 
vinces, où l'antagonisme des assermentés et des inser- 
mentés amenait chaque jour de nouveaux conflits; 
il faut avouer pourtant qu'à ce point de vue le dé- 
partement de Loir-et-Cher fut l'un des moins éprou- 
vés de France, et cela grâce à Henri Grégoire. Il 
s'était fait aimer des bourgeois et du peuple qui, ne 
sachant pas au juste en quoi pouvait consister la 
prétendue hétérodoxie des constitutionnels, préfé- 
raient la grand'messe chantée comme autrefois dans 
l'éghse paroissiale aux petites messes des aristo- 
crates; il sut profiter de cette heureuse disposition 
des masses pour leur faire pratiquer la tolérance, 
l'une des vertus qui lui étaient les plus chères '. 

1. L'article VII de l'arrêté du directoire du département de 
Loir-et-Cher, arrêté dont Grégoire fut certainement l'inspira- 
teur, est ainsi conçu : « Les curés, vicaires et desservants asser- 
mentés, apôtres tout à la fois de la religion et de la constitu- 
tion, sont invités à seconder, par leur zèle et leur tolérance, 



GRÉGOIRE A BLOIS PENDANT LA SECONDE LÉGISLATURE 93 

Aussi voyons-nous qu'en 1792, et même jusqu'au 
mois de novembre 1793, la paix religieuse ne fut 
point troublée dans le département de Loir-et-Cher : 
le degré d'effervescence y était encore « supportable », 
comme disait en 1790 l'ancien évêque Thémines. 

D'ailleurs les constitutionnels étaient trop inquiets 
sur leur propre destinée pour songer à persécuter 
leurs frères séparés. Ce n'était plus seulement aux 
insermentés, c'était aux prêtres en général que la 
Révolution s'attaquait, et les Girondins se déchaînè- 
rent alors contre le catholicisme avec une extrême 
violence; ils donnèrent au monde, comme dit M. de 
Pressènsé, « le honteux spectacle de voltairiens per- 
sécuteurs )). La Législative commença par encourager 
le mariage des prêtres, puis elle défendit aux ecclé- 
siastiques et aux religieuses de porter un habit par- 
ticulier * ; enfin elle jeta le trouble dans les nouveaux 

les moyens que l'aduainistration emploie pour le maintien de 
l'ordre et de la paix. » P. 5. 

1. ... A vos décrets toujours soumis, 

Je vais quitter ma robe hospitalière, 

En vous disant : Soyez bénis, 
Si vous n'avez plus de mal à me faire! 
[Adieitx à ma soutane, par Chappotin ; Journal du Loir- 
et-Cher, 20 avril 1792.) 

Le conventionnel Robert Lindet, évêque marié, répondait 
en ces termes à un curé de Caen qui avait la naïveté de le 
consulter au sujet du costume ecclésiastique : «... Jusque-là le 
» costume ecclésiastique n'a pas rendu en vous la vertu sus- 
« pecte. Mais il pourrait arriver que quelqu'un ne vous con- 
« naissant pas trouvât à redire eu vous voyant toujours re- 
« vêtu des habits ecclésiastiques... Je trouve dans votre lettre 
« la réponse que je dois vous faire : la redinj^ote que vous 
« vous proposez de porter sera un habit commode pour vous, 
« et qui ne donnera lieu à aucune observation. » — Lettre 
autographe (17 décembre 1793). 



94 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

diocèses par ses lois sur l'état civil et sur le divorce *. 
Il était assurément très naturel et très sage de faire 
constater par l'autorité les naissances, les mariages, 
lesdécès, voire les divorces; mais pourquoi le prendre 
de si haut avec un clergé patriote que l'on savait 
animé des meilleures intentions, et qui d'ailleurs, de- 
puis deux cent cinquante ans, tenait les registres de 
l'état civil? Pourquoi faire en sorte que, trois mois 
après la promulgation du décret de septembre, les 
assermentés ne savaient comment s'y prendre, je ne 
dis pas pour administrer le sacrement de mariage, 
mais pour donner la bénédiction nuptiale? C'est que 
le caractère antichrétien du gouvernement révolu- 
tionnaire se prononçait de plus en plus. Les chefs du 
mouvement, et Mirabeau tout le premier, avaient cru 
porter une atteinte mortelle au catholicisme en dé- 
crétant la Constitution civile qu'eux-mêmes ne ju- 
geaient point viable ; mais la soumission des asser- 
mentés aux lois nouvelles déjouait leurs projets, et 
la Législative commençait à confondre les deux cler- 
gés dans une même haine quand elle lit place à la 
Convention, le 21 septembre 1792. 

1. Décret du 20 septembre 1792. 



CHAPITRE III 

PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES; LA TERREUR A BLOIS 
(1792—1795) 

Les journées du :20 juin et du 10 août avaient porté 
les derniers coups à la monarchie, et personne en 
France n'ignorait que la nouvelle assemblée serait 
exclusivement républicaine. Le département de Loir- 
et-Cher nomma, comme tous les autres, des repré- 
sentants déterminés à ne point rétablir Louis XVI; 
mais aussi, comme presque tous les autres, il montra 
que les Girondins avaient ses sympathies *. Grégoire 
fut élu, c'est lui-même qui nous l'apprend dans ses 



1. Ce fait ressort avec évidence d'un document assez curieux 
relatif aux lois sur l'état civil et composé en octobre 1792 par 
ordre des trois corps administratifs du département de Loir- 
et-Cher, du district et de la commune de Biois. Les modèles 
d'actes de naissance, de mariage, de décès et de divorce sont 
rédigés de la manière suivante; au lieu de dire « est comparu 
devant nous >*, etc., » on a mis : « est comparu devant nous 
Samuel Custine... Claude Buzot... Claude Lasource... Jérôme 
Pétion... Honoré Garrat (sic)... Gabriel Gensonné... Etienne Ver- 
gniaiix (sic)... Joseph Condorcet... Dominique Kersaint... Georges 
Catnbon... Sulpice Dumourier (sic). » — On donnait aux nou- 
veau-nés le prénom de Pétion. 



^6 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Mémoires \ par le vœu unanime du corps électoral 
•qu'il présidait à Vendôme, et l'on ne saurait dire 
•que, par son républicanisme exalté, manifesté comme 
l'on sait dès la première séance de la Convention, il 
ait trompé l'attente de ses commettants. Le discours 
à jamais regrettable qu'il prononça le 21 septembre, 
il l'avait déjà prononcé dans la cathédrale de Blois, 
« en présence des corps administratifs, tribunaux, 
garde nationale et troupe de ligne, au service célébré 
pour les CITOYENS morts à Paris le 10 août 1792 ». 
■On lit dans cette déclamation furibonde et tout à fait 
indigne d'un prêtre que « les princes sont communé- 
ment en morale ce que les monstres sont en phy- 
sique » ; que « la classe d'hommes la plus immorale 
fut toujours celle des rois » ; que « les cours seront à 
jamais l'antre du despotisme et la tanière du crime » ; 
que « l'histoire n'est pas autre chose que le martyro- 
loge des nations, etc. » Louis XV y est traité de mi- 
notaure et Louis XIV de scélérat ;. quant à Louis XVI, 
il est accusé d'empêcher la confection des armes, de 
laisser les remparts sans défense, sans munitions, 
d'envoyer des cartouches de cendre et de l'artillerie 
dont les boulets ne sont pas de calibre, etc. « A Dieu 
« ne plaise, s'écrie enfin l'orateur, que j'invoque 
<( contre lui la vengeance terrible des peuples; il a 
« tant fait pour mériter nos mépris qu'il n'est plus de 
« place pour la haine M » 

Ces paroles et bien d'autres encore ^ ont été pro- 

i. I, 410. 

2. Discours imprimé, 17 pages in-4°. 

3. Il est question de l'Autrichienne dans ce discours, et j'y 
lis (p. 9) la phrase suivante : « Il est donc décidé que le sang 
des Français va ruisseler de nouveau, et actuellement elle peut 



PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES 97 

noncées par un honnête homme, aux applaudisse- 
ments unanimes d'une population que l'on s'accorde 
à considérer comme très débonnaire, et rien peut- 
être ne montre mieux quel était l'état des esprits en 
1792. Grégoire et ses auditeurs étaient convaincus 
que le malheureux Louis XVI trahissait la patrie, et 
•la seule excuse que Ion puisse invoquer pour de pa- 
reilles déclamations, c'est en effet la parfaite bonne 
foi de leur auteur. « Ce sont des faits, s'écriait Grégoire ; 
« qu'il se lève celui qui oserait en démentir un seul! » 
et personne ne songeait à contredire le tribun, car il 
y avait entre lui et ses nombreux auditeurs une en- 
tière conformité d'opinions, de sentiments et même 
de préjugés. 

C'est dans ces conditions que Grégoire quitta de 
nouveau son diocèse, peu de temps après les affreux 
massacres de septembre, pour venir siéger à la Con- 
vention avec quinze autres prélats constitutionnels '. 
Il ne devait reparaître à Blois que bien longtemps 
après, à la fin de l'année 1796, mais un homme à 
principes comme lui ne pouvait pas abandonner ceux 
qu'il appelait ses enfants spirituels. Retenu à Paris 
par des considérations de premier ordre, et persuadé 
que sa présence en ce lieu était nécessaire pour le 
bien de la religion, il n'oubliait pourtant pas ses dio- 
césains, et il leur écrivait le plus souvent possible 
des lettres que la tourmente de 1793 a emportées 
comme tant d'autres choses. Il administrait par cor- 

s'en abreuver, celle qu'on dit avoir désiré de s'y baij»ner. » — 
Voilà pourtant ce que croyait un homme éclairé; on peut juger 
par là des sentiments du peuple. 

1. Il y avait seize évêques républicains à la Convention, voilà 
un fait qu'il ne faut pas oublier. 

6 



98 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

respondance, de concert avec son premier vicaire 
épiscopal, l'excellent Dupont, et il tâchait de résoudre 
à la satisfaction générale les difficultés de tout genre 
que suscitait la malveillance du gouvernement. Ainsi 
le 16 octobre 1792, Dupont posait à Grégoire les ques- 
tions suivantes, dont l'importance n'échappera cer- 
tainement à personne : 
« Doit-on recevoir à l'église des parties qui se pré- 
sentent pour se marier avant d'avoir donné à la 
municipalité leur consentement mutuel? — Doit-on 
et peut-on obliger les parties ci-dessus à se rendre 
à l'église après avoir donné à la municipalité leur 
consentement mutuel, et ce sous peine de péché 
mortel? — N'y a-t-il rien à changer dans les formes 
prescrites par le rituel à l'égard des personnes qui 
se sont présentées à la municipalité et qui se pré- 
sentent à l'église? — Comment se conduira-t-on à 
l'égard des divorcés qui, s'étp,nt remariés, se présen- 
teraient à l'église pour recevoir la bénédiction nup- 
tiale? — Doit-on, pour le for intérieur, exiger que 
les parties parentes aux degrés ci-devant prohibés 
prennent des dispenses? — Est-il important d'in- 
struire les fidèles par une lettre pastorale pour les 
prémunir contre les interprétations irréligieuses 
que les ennemis de la chose publique s'efforcent de 
répandre et d'accréditer? — Un curé qui serait 
nommé notable par ses concitoyens peut-il , sans 
se compromettre, accepter la place d'officier public 
et en exercer les fonctions à l'égard des divorcés 
qui se marieraient ^ ? » La réponse à ces différentes 

1. Lettre ms. de Dupont. Voici deux phrases de cette lettre : 
« Je vous observerai en mon particulier que plusieurs curés 
que j'ai vus paraissent affectés du décret sur le divorce, et que 



PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES 99 

questions se fit attendre longtemps, parce que Gré- 
goire fut envoyé en Savoie du 4 décembre 1792 au 
21 mai 1793, et le conseil épiscopal de Blois se trouva 
dans la nécessité d'agir seul, au moins d'une façon 
provisoire. Il fit imprimer, le 7 janvier, une circu- 
laire relative aux actes de l'état civil, et cette circu- 
laire, calquée exactement sur celle du conseil épi- 
scopal du Loiret, est une nouvelle preuve de l'esprit 
de sagesse qui animait Dupont et ses confrères. 
« Notre ministère reste le même, disaient-ils en com- 
'< mençant, la loi n'interdit point aux fidèles la faculté 
lie faire consacrer par les prières et les cérémonies 
de l'Eglise les naissances, les mariages et les décès; 
seulement elle nécessite dans ces cérémonies des 
modiflcations qui n'apportent aucun changement 
-> essentiel *. » Les modifications ainsi introduites ne 
laissaient pas que d'être importantes, et l'on en 
jugera par les extraits suivants : 

« Art. L II ne sera plus tenu de registre des nais- 
« sances, mariages et sépultures. — Art. II. Les curés 
« et desservants, dans toutes les églises paroissiales, 
" tiendront, seulement sur le papier mort, une note 
des baptêmes... — Art. IV. Il sera à propos, surtout 
« dans les campagnes, que le ministre du sacrement 
« de baptême (après la cérémonie) demande à ceux 

les malveillants répandent que la Convention va exiger que le? 
prêtres sermentés fassent spécialement serment de maintenir 
ce décret. J'espère que vous voudrez bien prendre toutes ces 
observations eu la plus haute considération, quoique je sois 
fondé à penser que la Convention ne voulant point se mêler 
du spirituel ne nous forcerait pas dans notre ministère, la loi 
civile ayant suffisamment pourvu à l'état civil des citoyens. » 
— On ne saurait parler plus sagement, et l'avenir s'est chargé 
de prouver que Dupont avait raison. 
1. Circulaire imprimée, 7 pages in-i". 



100 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« qui auront présenté l'enfant à l'église si la décla- 
« tion de sa naissance a été faite à l'officier public ; 
'< et dans le cas où elle ne l'aurait pas été, il les en- 
« gagera à satisfaire à la loi sans délai. — Art. V, 
f< L'usage des fiançailles est aboli, et il ne sera plus 
« fait dans les églises de publication de bans de ma- 
« riage. — Art. VI. Il n'y a plus de temps prohibé 
« pour la bénédiction nuptiale. — Art. VII. Nous ne 
« reconnaissons désormais d'autres empêchements 
« au mariage que ceux portés dans la loi du 20 sep- 
« tembre 1792. Désirant néanmoins lever les scru- 
«■ pules des fidèles qui conservent une pieuse vénéra- 
u tion pour des formes anciennes qu'une autorité 
« légitime vient d'abolir, nous accordons une dis- 
« pense générale de tous les autres empêchements 
'( pour lesquels on s'est adressé à nous jusqu'à ce 
w jour. — Art. VIII. La bénédiction nuptiale ne sera 
<( donnée qu'aux époux qui justifieront avoir con- 
« tracté devant l'officier public. — Art. IX. On se 
« conformera, pour la bénédiction nuptiale, à ce qui 
« est marqué dans le rituel, et il n'y sera fait que les 
« changements suivants : Dans l'exhortation, au lieu 
« de ces mots : le mariage que vous allez contracter, le 
« prêtre se servira de ceux-ci : le mariage que vous 
« avez contracté, et que nous allons consacrer par les 
« prières et les céi^émonies de r Église; après quoi il 
« omettra de lire la formule : nous vous déclarons, 
« chrétiens, et les deux suivantes, etc.. — Art. X. Le 
« prêtre ne fera aucune inhumation qu'après s'être 
« assuré que le décès a été constaté par l'officier 
« public ^ » 

1. On peut voir en lisant ces articles combien le clergé con- 
stitutionnel a contribué par ses actes à la rédaction du Con- 



PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES 101 

Grégoire était étranger à la rédaction de cette cir- 
culaire, publiée sous son nom pendant qu'il était en 
Savoie; mais il en approuva les principes dans une 
lettre, perdue malheureusement, qui parvint au con- 
seil épiscopal de Blois le 19 janvier 1793. Le conseil 
répondit quelques jours plus tard, et il faut bien 
donner un extrait de sa réponse, car ces questions 
(l'état civil, résolues dix ans avant le Concordat qui 
nous régit, ont une importance capitale : 

«... Nous allons maintenant vous exposer les mo- 
« tifs sur lesquels nous avons appuyé nos avis à nos 
confrères les curés de ce diocèse : 1» Sur la ques- 
tion de savoir si les parties contractant mariage 
seraient tenues de se présenter à la municipalité 
avant de venir à l'église, nous nous sommes décidés 
pour lafTirmative, vu que le contrat civil est la ma- 
tière du sacrement, et que leur consentement donné 
à l'église ne ferait qu'un contrat purement naturel, 
qui n'est pas celui qui est élevé à la dignité de sa- 
crement. Ainsi l'a estimé le conseil épiscopal du 
Loiret. 2" Sur la question de savoir si les parties 
contractant à la municipalité sont tenues sous 
« peine de péché mortel de se présenter à la béné- 
diction nuptiale, nous regardons, comme vous, 
la question [comme] fort délicate à résoudre, en ce 
que les théologiens, divisés de sentiment sur la 
personne du ministre du sacrement, se réunissent 

cordât et des articles organiques. La question du mariage 
pourrait seule présenter quelque difficulté; mais on sait que 
des canonistes sérieux ont admis que le ministre du sacrement 
de mariage pouvait être l'officier de l'étal civil. Évidemment 
les chrétiennes qui épousaient des païens au \^^ ou au ii^ siècle 
de notre ère ne faisaient point bénir leur mariage : leurs maris 
ignoraient même qu'elles fussent chrétiennes. 

6. 



102 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

à dire que les deux sentiments peuvent être suivis 
en sûreté de conscience jusqu'à ce que l'Eglise ait 
prononcé. Ainsi le mépris de la bénédiction nup- 
tiale consacrée par les usages de l'Eglise doit être 
pour nous la pierre de touche, et nous pensons que 
nous devons nous en tenir à exhorter nos parois- 
siens à ne point négliger cette bénédiction, et à se 
mettre en état de grâce avant de contracter civile- 
ment. 3° Le changement dans les formes du rituel 
est commandé par la précession du contrat civil. 
Aussi au lieu de : Prenez-vous pour votre épouse, 
nous disons : Avez-vous pris, quoiqu'il n'y eût pas 
« d'inconvénient à dire : Prenez-vous, car cette ques- 
tion n'exigerait que le renouvellement en face de 
l'Église d'un consentement légitimement donné à la 
municipalité. 4° Quant aux divorcés, nous parta- 
geons votre opinion, et nous n'avons pas cru de- 
voir pour l'instant traiter la question si nous de- 
vons les admettre à la bénédiction nuptiale, dans 
le cas où ils se présenteraient. Nous avons pour 
nous la loi civile, qui déclare ne point se mêler du 
spirituel. Vous êtes plus que nous à portée de con- 
naître quel esprit anime les législateurs, et nous 
attendrons volontiers le moment auquel vos occu- 
pations vous laisseront le loisir d'approfondir cette 
question.,.. 6° Nous pensons comme vous qu'un 
curé peut être officier public ; mais nous ne le con- 
seillerions pas, à raison de la contradiction morale 
et civile qu'il offrirait à des paroissiens qui jugent 
ordinairement de la qualité de l'action plutôt par 
l'action même que par son motif. 7° Quant à Tar- 
ticle des dispenses, nous avons suivi littéralement 
et provisoirement l'exemple du conseil épiscopal 



PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES 103 

« du Loiret, les dispenses ayant trait au mariage et 
« non à la bénédiction. D'ailleurs, par la circulaire, 
les curés nos confrères usant du pouvoir à eux dé- 
légué, omnia siint in tuto... » 

On peut juger par ce document, qui porte la signa- 
ture de neuf vicaires épiscopaux. si le clergé consti- 
tutionnel de Blois s'était recruté uniquement parmi 
les prêtres que Thémines appelait l'égout des cloîtres 
et du sanctuaire. Le conseil de Grégoire, composé en 
majorité d'hommes convaincus, travaillait avec un 
désintéressement absolu au triomphe de ses idées re- 
ligieuses. Il ne faisait point de politique, mais il ac- 
ceptait sans discussion les lois civiles que publiait la 
Convention nationale, et il exhortait les populations 
à se soumettre religieusement aux autorités consti- 
tuées. Aussi voyons-nous que la tranquillité ne cessa 
pas de régner dans le département de Loir-et-Cher 
jusqu'aux néfastes journées de novembre 1793. Il y 
eut un peu de « fermentation « dans ce département 
au commencement de décembre 1792, mais pour des 
motifs étrangers à la question religieuse *. L'exercice 
du culte constitutionnel n'était nullement entravé, 
et l'administration avait recours aux curés dans les 
circonstances difficiles. Ainsi, le 6 avril 1793, le con- 
seil général exigeant de tous les fonctionnaires un 
certificat de civisme prit les dispositions suivantes : 
« Les certificats ne seront accordés par les conseils 
généraux des communes quà des citoyens dont le 
patriotisme sera connu, et qu'après avoir fait afficher 

1. On se plaignait que le benrre, les œufs, la chandelle, et 
autres comestibles (sic) fussent d'un prix trop élevé. — Rapport 
de Villers. Longckamp et Couthon, commissaires de la Conven- 
tion; impr., 7 pages in-8°. 



104 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

pendant trois jours à la porte de la maison commune 
et publier à l'issue de la messe paroissiale les noms des 
réclamants et la discussion entre les membres du 
conseil général de la commune ', » Trois mois plus 
tard, le 12 juillet, le conseil général arrêtait qu'une 
adresse du club de Blois aux autres clubs du dépar- 
tement, — adresse assez raisonnable où l'on disait 
en propres termes : « Ici le fanatisme sera forcé de 
« se trouver en défaut; le libre exercice des cultes 
« est maintenu ; il n'a de bornes que la violation de 
« l'ordre public, » — serait lue par les curés consti- 
tutionnels pendant deux dimanches consécutifs aux 
prônes des messes paroissiales ^ C'était un abus, car 
le conseil général n'avait pas le droit d'intimer ainsi 
des ordres aux curés ; mais il n'en ressort pas moins 
d'une manière évidente que les prêtres « soumis aux 
lois » exerçaient une grande influence sur l'esprit de 
leurs paroissiens. 

Telle était la situation du diocèse de Blois lorsque 
la Terreur vint briser les autels et tuer ou disperser 
tous les ministres du culte. Déjà, au mois de fé- 
vrier 1792, quelques énergumènes avaient introduit 
dans un arrêté du directoire une ou deux phrases 
sur « le joug de la superstition » et sur « les préjugés 
du fanatisme » ; mais l'attitude franchement libérale 
des prêtres constitutionnels avait arrêté ces premières 



1. Extrait du registre de l'assemblée administrative de Loir-et- 
Cher, impr., 6 pages in-4°. 

2. Les amis de ki liberté et de l'égalité de Blois à leurs frères 
du département de Loir-et-Cher, 12 pages in-i». Le conseil général 
invitait « tous les bons citoyens à dénoncer tous ceux des mi- 
nistres du culte catholique qui, par insouciance ou autre motif, 
auraient négligé de leur faire au prône la lecture ci-devant 
ordonnée ». 



LA TERREUR A BLOIS 105 

attaques. En 1793, après la visite des convention- 
nels Tallien et Goupilleau, le directoire de Loir-et- 
Cher, surveillé par un comité spécial, invita le con- 
seil épiscopal à supprimer la fête de saint Louis, roi 
de France et patron du diocèse '. Le conseil en référa 
sans plus tarder à l'évèque, et Grégoire parle dans 
.ses Mémoires du cruel embarras que lui causa cette 
sommation déguisée. « J'avais le cœur dans un étau, 
« dit-il, froissé entre la crainte d'atténuer le culte 
« que l'Église rend aux saints, et la crainte d'attirer 
« sur mon clergé l'orage d'une persécution atroce 
« dont les symptômes s'étendaient déjà sur l'horizon 
« de la France *. » Il essaya de se tirer d'embarras 
en séparant dans la personne de Louis IX le saint 
du roi, et il proposa, en désespoir de cause, de ne 
point « célébrer la fête d'un saint jadis roi avec cette 
« pompe qui pourrait être encore un sujet de triom- 
« phe pour les royalistes, et un talisman capable 
« d'éblouir les simples... On pourrait alors, ajoutait- 
'< il , adopter pour patron saint Solême , dont les 
« vertus ont édifié cette contrée ; et qui sans doute 
« eût encore grossi le trésor de ses mérites, si, au 
« lieu d'avoir des relations avec Clovis , il eût tâché 
« d'ébranler le trône du despotisme. » 

Mais ce n'étaient là que de timides essais ; à peine 
la Convention nationale eut-elle donné le signal des 
persécutions ouvertes en accueillant comme l'on sait 



1. Le Brève Blesence pour l'année 1793, Paschà occurrcnte 
31 martii, indiquait pour le 23 août, n<' dim. après la Pente- 
côte : fesluui S. Ludovici Franc. Régis et Eccles. patroni. 
Annuaie Min. — Ce bref avait pourtant été imprimé après le 
21 septembre 1792, anno gallicanae Reipublicae primo. 

2. Mémoires, II, p. 28. 



106 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

les apostasies du 17 brumaire an II, qu'une poignée 
de scélérats se rua sur le département de Loir-et- 
Cher. La municipalité de 1792, suspecte de modéran- 
tisme, fut chassée par le conventionnel Guimberteau; 
la Société populaire de Blois, un club qui s'était per- 
mis de demander la suppression du club des Jaco- 
bins, fut complètement désorganisée et livrée sans 
défense à quelques misérables, comme l'hypocrite 
Rochejcan, ancien vicaire épiscopal et ancien supé- 
rieur du séminaire, comme le sanguinaire Hésine, né, 
disait-il, de parents pauvres, obscurs, mais honnêtes, 
et qui, ayant lu de bonne heure Rousseau, en avait fait 
son idole ^ Non content d'inviter toutes les sociétés 
populaires à « traîner dans leur propre fange tous les 
députés du Marais », et d'envoyer à la Convention 
une pétition où se trouve la phrase suivante : « Que 
« fait dans une assemblée représentative un Leclerc 
« qui, au lieu de faire oublier les intrigues de son 
« élection et sa nullité personnelle par des opinions 
« républicaines, a voté en conscience pour la conser- 
« vation de Louis le Guillotiné ^? » le nouveau club 
voulut signaler son zèle en écrasant le « fanatisme ». 
Toutes les églises du département furent fermées en 
brumaire, mais non sans avoir été pillées au préa- 
lable ; le culte de la Raison fut proclamé et célébré 
sans retard comme à Paris ; enfin le club de Blois put 
écrire à la Convention : « La philosophie a fait des 

1. « C'est dans ses écrits que j'ai puisé le germe du caractère 
républicain que j'ai développé depuis la Révolution. » — Mé- 
moire apologétique, d' Hésine (septembre 1794), impr., 26 pages in-4". 

2. Impr., 4 pages in-4'>. Rochejean fut l'inspirateur de cette 
pétition, parce qu'il se flattait, comme suppléant à la Conven- 
tion, de remplacer Leclerc. Il ne put y parvenir, parce qu'il 
était accusé de vol au séminaire de Blois. 



LA TERREUR A BLOIS 107 

« progrès jusque dans les campagnes. Les saints se 
« lèvent en masse pour venir au secours de la patrie, 
u les cloches se fondent en canons, les confession- 
« naux se changent en guérites, et les croix en arbres 
« de la liberté. Tout ce qui reste de la superstition 
(( va être détruit *... » 

A la même époque, le comité révolutionnaire de 
Blois adressa à toutes les communes du département 
un manifeste religieux qui est trop important pour 
ne pas être reproduit en entier : 

Liberté, Égalité, Raison, ou la Mort *. 

« Blois, le 15 frimaire, l'an II« de la Répu- 
blique française une et indivisible. 

« Les églises viennent d'être fermées à Blois ; le 
peuple en masse s'y est porté dans l'enthousiasme de 
la raison ^ et a démoli les autels du fanatisme aux 
cris redoublés de Vive la République ! 

« Ne vouloir de mal à personne, faire du bien à 
tous, chérir sa patrie et les lois, voilà la religion à 
l'ordre du jour dans l'enceinte de la commune de Blois. 

« Nous apprenons que cette mesure sert de pré- 
texte aux malveillants pour agiter les esprits faibles 
dans les campagnes. 

« On nous annonce des députations de quelques 
communes fanatisées qui viennent réclamer leurs 
prêtres et l'exercice de leur culte à leurs frais. Ci- 

1. Bulletin de la Convention, n» 427. — La Convention, après 
avoir écouté la lecture de cette lettre, passa à l'ordre du jour 
motivé sur la liberté des cultes, proclamée par la Constitution, 
et ordonna l'insertion au Bulletin. 

2. Impr., 2 pages 'm-i°. 

3. Note ms. : C'est faux. 



108 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

toyens, les administrations ne peuvent ôter ni don- 
ner des prêtres, elles n'en connaissent point; elles 
ne protègent aucune espèce de culte en particulier, 
elles les envisagent tous du même œil ; le culte de la 
Raison est le seul qu'elles reconnaissent. 

« Bons citoyens, que des hommes qui n'ont jamais 
cru en Dieu trompent par profession, égarent par 
intérêt, revenez de vos erreurs, restez au sein de vos 
foyers, adorez l'Être suprême, rendez hommage à la 
raison, pratiquez la religion des bonnes œuvres et 
respectez les lois : c'est à cela que se réduisent la 
morale de l'Évangile et la doctrine du sans-culotte 
Jésus, son auteur. Défiez-vous de ceux qui vous en- 
tretiennent dans vos préjugés ; leurs perfides conseils 
sont dictés par l'intérêt particulier. 

« Respectez l'opinion de ceux qui ne veulent d'au- 
tres temples que ceux de la raison, ne proférez contre 
eux aucune injure, n'élevez aucun cri superstitieux. 
Tous les hommes doivent s'humilier devant la raison. 

« Toute église où il sera prêché une autre morale 
que celle de l'Évangile sera fermée ; tout prêtre qui 
prononcera un discours fanatique sera incarcéré. 

« Malheur aux traîtres, aux intrigants et aux trom- 
peurs; la guillotine est en permanence. 

« Signé au registre : Fouchard, Doublot *, 
Arnault, Moulin- Coût eau, Bûcher on-Che- 
ron, Delêtre^ Lemeignen, Toutan, Jouan- 
neaupère, Guillon, Doublet el Bésine. 

« Collationné : Blin, secrétaire. » 

1. Doublot, l'un des signataires, était alors bourreau de Blois, 
et on assure que sur ces douze fonctiouDaires le bourreau était 
le moins intraitable, el qu'il signait à regret les arrêts féroces 
de ses confrères. Note ms. 



LA TERREUR A HLOIS 109 

Mais toutes ces destructions ne se faisaient pas 
sans résistance, surtout dans les campagnes. Un cer- 
tain nombre de curés constitutionnels continuaient à 
exercer leur culte *, et d'autre part quelques hommes 
courageux faisaient couvrir de signatures, dans la 
ville même, une pétition pour obtenir la réouverture 
immédiate des églises. On envoya donc à Blois un 
des montagnards les plus farouches, le représentant 
Garnier (de Saintes), qui lança le 18 pluviôse an II 
(Q février 1794) une proclamation ridicule et odieuse * 
où se lisent entre autres les phrases que voici : 
« Citoyens, jusqu'ici, dignes de la Révolution et de 
ses bienfaits, vous en avez défendu les droits et 
protégé la cause ; vous avez été connus pour les 
amis de la liberté. Cependant aujourd'hui, outra- 
geant la dignité de vous-mêmes, vous oubliez que 
vous êtes libres, et vous allez devenir fanatiques... 
Ce sont les religions et les prêtres qui ont ensan- 
glanté la terre, qui ont canonisé tous les crimes et 
amené tous les maux de la société... Le ciel a créé 
l'homme ; le crime a créé les prêtres. Leur lugubre 
morale est sinistre comme leurs vêtements et cri- 
minelle comme leurs' âmes. L'homme vertueux les 
abhorre, la divinité les repousse... Soyons nos 
prêtres nous-mêmes ; présentons nous-mêmes nos 
propres offrandes. Lorsque le vertueux Abel lui fit 
r hommage des prémices de ses troupeaux, se servit-il 
de V intermédiaire des prêtres?... Citoyens, tenez-vous 
en garde contre les clameurs de ces hommes qui 



1. Dans quelques localités éloignées le culte ne cessa entiè- 
rement qu'à Pâques de l'année 1794. 

2. Impr. à 3 000 ex., 10 pages in-8». 



HO HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« VOUS disent que la liberté de vos opinions reli- 
ft gieuses ne vous reste plus parce qu'on a fermé des 
« églises et des temples. Ne peut-on adorer la divi- 
« nité qu'entre quatre murs? L'univers n'est-il pas 
« son temple? Vos vertus ne sont-elles pas les offran- 
« des que vous lui devez?... » 11 fallait bien se rendre 
(i cette argumentation digne de Sganarelle, car le dis- 
cours de Garnier était accompagné d'un petit nota 
destiné à persuader les plus récalcitrants : « Nota. 
« Les nommés Leroy, Vincent l'aîné, Dorisse-Petitpré 
« et Denis - Chàtignier ont été mis en arrestation 
« comme ayant cherché, sous prétexte d'obtenir l'on- 
ce verture des temples et le libre exercice de leur 
'( culte, à soulever le peuple en colportant une péti- 
« tion et mendiant des signatures de maison en mai- 
« son *. » Aussi, à dater de ce jour, le département 
de Loir-et-Cher fut en proie aux fureurs des Héber- 
tistes les plus forcenés ^. Les fêtes de la Raison et 
plus tard celles de l'Être suprême furent célébrées 
avec fracas, et les clubs firent imprimer les procès- 
verbaux et les discours les plus inconcevables. La 
société républicaine et mbotière de Montoire se dis- 
tingua entre toutes, et certain discours de son pré- 
sident mérite une mention particulière. Après avoir 
parlé en beau langage des « pygmées de la Plaine et 
des reptiles abjects du Marais », l'orateur appelait 
Michel Le Pelletier un nouveau Moïse ; il exaltait le 
dévouement de la divine Montagne, et s'échauffait 

1. A Vendôme, le représentant Garnier fit incarcérer tons les 
prêtres constitutionnels. Lett. ms. de Morel, curé d'Ouzain. 

2. Les paysans continuèrent cependant à ne pas travailler le 
dimanche et à sonner l'Angelus matin et soir. — Lettre ms. de 
Boucher à Grégoire, 22 frimaire an III (12 décembre 1794). 



LA TERREUR A BLOIS 111 

peu à peu jusqu'à dire en parlant de Marat : « Quel 
républicain, parmi les braves sans-culottes que j'ai 
l'honneur d'entretenir, ne sent pas s'affaisser ses 
facultés physiques et morales au récit du déicide 
commis par l'infernale Corday? Pardon, citoyens, 
( le nom seul de ce fléau de la nature, qui m'est 
échappé malgré moi, me fait perdre l'usage de la 
langue et de la voix. Marat n'est plus! Le fer as- 
sassin dont son flanc fut percé a fait jaillir son sang 
à gros bouillons! précieux sang! ô sang du plus 
sincère ami de l'humanité, tu as coulé, et le soleil 
' a prêté ses rayons à ce forfait ! bain sacré qui as 
« reçu et le sang et les derniers soupirs d'un martyr 
« de la liberté, deviens pour chaque Français une 
fontaine salutaire! etc. *. « 

Mais il n'est pas nécessaire de faire en détail l'his- 
toire de la Terreur à Blois ; elle fut stupide et féroce 
dans le département de Loir-et-Cher comme partout 
ailleurs. On incarcéra par centaines * les citoyens 
les plus inoffensifs ; la guillotine, dressée jour et nuit 
-ur une des places de la ville, fit quelques victimes, 
rt enfin les tyrans qui opprimaient la contrée massa- 
crèrent au passage neuf prisonniers que l'on menait 
à Orléans. Les prêtres ne furent point épargnés dans 
cotte persécution; on le croira sans peine, puisqu'il 
^e trouvait des prêtres apostats parmi les persécu- 
teurs. Sur trois cents ecclésiastiques qui composaient 
le clergé constitutionnel de Loir-et-Cher, trente-deux 
seulement conservèrent « leurs principes religieux et 



1. Impr., H pages iQ-4". 

2. On incarcéra 97 personnes en une seule nuit. — Réponse 
au mémoire (VHésine par le club de Blois, 10 vendémiaire an III. 
1er octobre 1794. Impr., 16 pages in-i". 



112 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

républicains nonobstant les menaces et les persécu- 
tions » * ; vingt-trois se marièrent ; tous les autres 
apostasièrent, ou du moins consentirent à remettre 
aux autorités leurs lettres de prêtrise, les uns pour 
éviter des poursuites, les autres pour sortir de prison, 
d'autres enfin pour obtenir un morceau de pain *. Le 
conseil épiscopal, déjà entamé par la défection de 
Rochejean, Tolin et Plassiard, se trouva dissous par 
la force des choses : Dupont, Boucher, Vallon, Pioche 
et les autres durent fuir ou se cacher, et comme le 
secret des lettres était violé tous les jours par les 
agents de Robespierre, Grégoire fut douze ou quinze 
mois sans communications suivies avec ses diocé- 
sains. Il recevait les adresses, discours et procès-ver- 
baux incendiaires des clubs et des comités révolu- 
tionnaires de son département ^, mais il eût été dan- 
gereux de lui faire parvenir une lettre intime *. On 
verra plus tard quel était alors son rôle religieux à 
Paris et au sein de la Convention ; mais à la fin de 171)3 
et jusqu'au mois de décembre de l'année suivante il 
cessa par le fait d'être l'évèque du département de 

i. Lettre ms. du vicaire épiscopal Boucher (o décembre 1794). 

2. La situation de ces maliieureux était affreuse; aussi doit- 
on plaider pour beaucoup d'entre eux les circonstances atté- 
nuantes. Grégoire, si sévère pourtant, accueillit avec bonté le 
curé de Maves, Chenu, qui lui écrivait le 28 août 1795 : « J'ai 
remis mes lettres de prêtrise après trois mois d'arrestation et 
une deuxième dénonciation pour les avoir refusées plusieurs 
fois. Le spectacle de ma mère alors présente et fondant en 
larmes me les arracha... » 

3. Grégoire les a conservés précieusement, et c'est dans ses 
recueils de pièces qu'on les a consultés. 

4. Il dit pourtant dans ses Mémoires (II, p. 57) que sa corres- 
pondance avec Blois ne fut jamais interrompue; mais, comme 
il s'attendait à l'échafaud, il ne gardait aucune pièce compro- 
mettante pour ses amis. 



LA TERREUR A BLOIS 113 

Loir-et-Cher. La Constitution civile du clergé n'exis- 
tait plus, et les fâcheuses dénominations d'asser- 
mentés ou d'insermentés n'avaient plus de raison 
d'être, car les deux clergés, entassés pêle-mêle dans 
les mêmes cachots ou montant sur les mêmes écha- 
fauds, souffraient pour la même cause, pour la noble 
cause de la liberté de conscience. 



CHAPITRE IV 

RÉTABLISSEMENT DU CULTE; GRÉGOIRE A BLOIS ; 
PERSÉCUTIONS NOUVELLES SOUS LE DIRECTOIRE 

(t795 — 1799) 

L'heureuse révolution du 9 thermidor (juillet 1794) 
délivra la France de ses plus cruels tyrans, mais il 
ne faut pas croire qu'elle ait ramené comme par en- 
chantement le règne de la liberté. Les thermidoriens, 
en renversant Robespierre, n'avaient songé qu'à sau- 
ver leurs propres têtes, et beaucoup d'entre eux 
étaient encore des terroristes fougueux ; ce fut peu à 
peu, sous la pression de plus en plus énergique de 
l'opinion, qu'ils durent se résigner à montrer quelque 
modération. Ainsi, pour ne citer que ces exemples, il 
y avait encore le 7 fructidor an II, vingt-huit jours 
après la chute de Robespierre, 5486 détenus dans 
les prisons de Paris, 2000 de plus qu'au mois de 
novembre 1793 * ; et à ce moment môme la tribune 
des Jacobins, qui regrettaient d'avoir « idolâtré » 

1. Journal du matin et du tribunal révolutionnaire. Le 21 flo- 
réal, 10 mai 1794, le nombre des prisonniers s'élevait à. 6982, 
non compris la Conciergerie. Le 22 ventôse an III (12 mars 1795), 
il était de 2209. 



RÉTABLISSEMENT DU CULTE A BLOIS 115 

Robespierre, et promettaient de ne plus idolâtrer 
[tersonne S retentissait des déclamations de l'abo- 
minable Carrier contre les prêtres, « ces hommes 
vieillis dans les vices d'un presbytère, dans le luxe 
et la mollesse ou les préjugés ». Enfin, le 24 vendé- 
miaire an III (14 octobre 1794), un ev-curé constitu- 
tionnel âgé de cinquante-trois ans, le nommé Fran- 
çois Beaufils. fut condamné à mort par le tribunal 
révolutionnaire de Paris pour avoir distribué des 
écrits fanatiques et contre-révolutionnaires *. Dans 
ces conditions, il ne fallait songer ni à rouvrir les 
églises, ni à tenter la moindre démarche en faveur 
du « fanatisme » : mais d'autre part les catholiques 
de Paris et les évêques députés à la Convention, Gré- 
goire, Royer et Saurine, avaient le devoir de suivre 
attentivement les progrès de l'opinion publique, de 
ne rien négliger pour obtenir au plus tôt la liberté des 
cultes. Grégoire triompha par son courage du mauvais 
vouloir de la Convention, et la postérité dira que c'est 
lui, et non pas Bonaparte, qui a mérité le titre de res- 
taurateur du culte : mais avant d'étudier dans son 
ensemble cette belle période de la vie religieuse du 
célèbre conventionnel, il nous faut suivre jusqu'à 
la conclusion du Concordat l'histoire particulière du 
diocèse de Blois; on se persuadera, je l'espère, que 
c'est un chapitre assez intéressant de notre histoire 
nationale. 

Sitôt qu'il fut possible de correspondre par écrit 
sans exposer à l'échafaud l'auteur et le destinataire 

1. Journal des lois, 15 therm. an II. 

2. Journal du matin, 23 vend. — Un chanoine de soixante- 
quatre ans, nommé Jacques Taux, subit le même sort à la 
même époque pour avoir célébré des messes et mariages, etc. 



116 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

des lettres jetées à la poste, Grégoire renoua ses 
anciennes relations avec les prêtres fidèles du dépar- 
tement de Loir-et-Cher. Les circonstances étaient dif- 
ficiles, car le Comité de Salut public venait d'enjoindre 
aux autorités constituées de « surveiller tous ceux 
qui voudraient ressusciter l'imbécile liturgie du sa- 
cerdoce, sous prétexte de la liberté des cultes » ^ 
Telle était la réponse de ce comité aux premières 
revendications de Grégoire, et le représentant Lau- 
rençot, alors en mission dans le département de Loir- 
et-Cher, était chargé d'empêcher « tout rassemble- 
ment fanatique » ^. Avec l'impétuosité qui l'a toujours 
caractérisé, Grégoire voulait ne tenir aucun compte 
de ces difficultés ; déjà même il avait rédigé une pas- 
torale qu'il se proposait de publier dans son diocèse, 
mais ses amis de Blois le suppliaient d'attendre ^ Il 
attendit donc, mais bien peu de temps, car il avait en 
poche depuis un mois son beau discours sur la liberté 
des cultes, et ce discours, il l'infligea le 1" nivôse an III 
(23 décembre 1794), à ses collègues de la Convention 
qui écumaient de rage. Ils repoussèrent à la presque 
unanimité le projet de décret que leur proposait Gré- 
goire * ; lui, sans s'émouvoir, fit imprimer son discours ; 
trois mois plus tard, il eut l'audace d'y joindre sa lettre 
pastorale, avec ordre à ses curés de la lire dans toutes 



1. Lettre ms. du vicaire épiscopal Boucher à Grégoire, 22 fri- 
maire an in (12 décembre 1794). 

2. Ibid., letl. du 3 nivôse, 22 décembre. 

3. Ibid. 

4. « Comme s'il eût été question d'une victoire remportée, 
on passa à l'ordre du jour en levant les chapeaux aux cris 
presque unanimes de Vive la République. » Compte rendu au 
Concile national de il9t, par Grégoire. Impr., p. 3. Pour plus de 
.détails, voy. ci-dessous, livre III, chap. 3. 



RÉTABLISSEMENT DU CULTE A BLOIS 117 

les paroisses du diocèse, le dimanche, au prône de la 
grand' messe ^ Tout autre que lui eût- payé cher une 
pareille témérité, mais il était malaisé aux thermido- 
riens d'attaquer un représentant aussi populaire : Ro- 
bespierre lui-même n'avait pas osé l'abattre, parce 
que Grégoire était le Garnot du Gomité d'Instruction 
publique. On peut dire que la liberté des cultes fut 
décrétée ce jour-là par l'opinion publique, et la preuve 
en est que les vicaires épiscopaux de Blois procédè- 
rent immédiatement au rétablissement du culte catho- 
lique dans le département de Loir-et-Gher. « Déjà le 
« culte est rétabli à Ouzain, Bracieux, Gour-sur-Loire 
« et Vienne, lui écrivait le vicaire épiscopal Boucher ; 
«( hier nous avons eu le nôtre dans la chapelle de 
« Ghampbourdin. Tout s'y est passé on ne peut mieux : 
« les habitants des Granges, Villejouin et Villiersfrin 
M s'y sont rendus en foule ; notre église a été remplie 
« depuis le matin jusqu'à midi ; j'en ai fait l'ouver- 
« ture par un discours analogue aux circonstances. 
« A huit heures, le citoyen Vallon a dit une seconde 
« messe ; une troisième à neuf heures par un véné- 
« rable curé ; à dix heures la grand'messe par Rif- 
« fault, qui a prononcé un autre discours ; enfin une 



1. La lettre pastorale (17 pages in-4o) est du 22 ventôse an III 
(12 mars 1193). C'est un écrit plein de feu; Grégoire y flétrit 
énergiquement les terroristes, qu'il appelle (p. 13) des « per- 
sécuteurs couverts de sang»; il rappelle aussi à ses diocésains 
le soin avec lequel, visitant leurs paroisses, il leur inculquait 
la haine du despotisme. « Ne souffrez pas dans vos assemblées 
religieuses, dil-il encore, l'alliage impur d'hommes qui vou- 
draient faire regretter le régime exécrable de la royauté. Qui 
n'aime pas la République est un mauvais citoyen, et eoasé- 
quemment un mauvais chrétien » (p. io). On trouvera à l'Ap- 
pendice le texte de ce document, si important au point de vue 
de l'histoire. 

7. . 



118 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« messe à onze heures. Le soir, après nos vêpres, les 
(( fidèles, sur nos représentations, ont tous voté pour 
(( la cathédrale ; c'est le citoyen Boileau, votre fidèle 
« et sincère ami, qui vient d'en faire lui-même la pé- 
« tition au district.... Un autre citoyen a demandé 
« l'église de Saint-Nicolas, qui vient de lui être ac- 
« cordée par le district à raison de 300 livres par 
« chaque année, mais toutefois sous le bon plaisir 
(( du Comité de législation, à qui il a envoyé son ar- 
« rêté. Le citoyen Métivier, curé de ladite église, vous 
« prie de vouloir bien appuyer celte pétition auprès 
« dudit Comité. Si la nôtre a la sanction du dictrict^ 
« nous vous prierons de nous rendre le même ser- 
<( vice... » 

Voilà sans doute un rétablissement du culte assez 
complet, et cependant la lettre dont on vient de lire 
un fragment est du 26 nivôse an III (15 janvier 1795), 
plus de trois semaines avant que la Convention vain- 
cue ait rendu, sur la proposition de Boissy d'Anglas, 
le fameux décret du 3 ventôse. Mais dans quelles con- 
ditions le culte se rétablissait-il ainsi, en dehors du 
gouvernement, ou plutôt malgré lui? La Constitution 
civile du clergé n'existait plus depuis 1793; et l'an- 
cien régime ecclésiastique ne pouvait pas ressusciter, 
puisque les neuf dixièmes des ci-devant insermentés 
étaient hors de France, sous le coup des lois rigou- 
reuses portées contre les émigrés. Il n'y avait donc, 
au lendemain de la Terreur, ni constitutionnels, ni 
réfractaires ; il n'y avait plus en réalité que des prê- 
tres catholiques en pays de mission, comme l'on dit 
à Rome, et ces prêtres se trouvaient dans une entière 
impossibilité d'entretenir avec le Saint-Siège des rela- 
tions suivies. Il semble donc à tout homme impartial 



RÉTABLISSEMENT DU CULTE A BLOIS 119 

que les deux clergés rivaux pouvaient oublier provi- 
soirement leurs querelles théologiques de 1791, et 
que les insermentés demeurés en France, tout en fai- 
sant les réserves les plus expresses, ou même en 
interjetant appel de la Constitution civile soit au 
pape, soit au prochain concile, avaient le devoir de 
reconnaitre un état de choses permis par la Provi- 
dence, et de se joindre aux assermentés pour con- 
soler, instruire et édifier vingt-cinq millions de catho- 
liques français qui soupiraient après la paix reli- 
gieuse. 

Mais la passion ne raisonne pas ainsi, et d'ailleurs 
il y avait entre les deux grandes fractions du clergé 
une barrière infranchissable ; les constitutionnels 
étaient en général républicains : leurs adversaires 
avaient la République en horreur. Catholicisme et 
monarchie, ils ne séparaient pas ces deux choses, 
pourtant si distinctes, et beaucoup d'entre eux pré- 
féraient tout au monde, fût-ce même le culte de la 
Raison, à une alliance de la religion avec la Répu- 
blique. Grégoire affirme en plusieurs endroits que les 
partisans déclarés de l'ancien clergé firent cause com- 
mune, à Blois et ailleurs, avec les vandales de 1793 ; 
en 1794, le citoyen Boucher, vicaire épiscopal de Blois, 
écrivait à son évêque : « Les prêtres insermentés sont 
« toujours nos plus cruels ennemis, et voudraient 
« déjà nous avoir anéantis pour mieux faire revivre 
« leurs anciens préjugés *. » Le rétablissement du 
culte par les constitutionnels contraria vivement les 
partisans de Thémines, et pour l'entraver ils ne rou- 
girent pas de recourir aux plus petits moyens. Ainsi, 

\. Lettre ms., 22 frim. an lll, 12 déc. 1794. 



120 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTIOW FRANÇAISE 

dans les premiers jours de mars 1795, ils firent pla- 
carder à la porte de la petite chapelle des assermentés 
un pamphlet contre la Convention nationale et contre 
le représentant Laurençot, alors en mission dans le 
département de Loir-et-Cher. Boucher protesta aus- 
sitôt et profita de cette occasion pour faire une décla- 
ration de principes. « Ministres d'un Dieu de paix qui 
« ne nous prêche que respect et soumission aux puis- 
« sances de la terre, nous ne pouvons trop nous 
« élever, dit-il, contre ceux qui voudraient nous en 
« écarter. Protestons tous, mes frères, contre cette 
« entreprise criminelle ; serrons-nous plus que ja- 
« mais autour de la Convention, et montrons par 
« notre respect inviolable pour les autorités consti- 
« tuées que nous serons toujours de bons citoyens 
« et de vrais chrétiens ^ » 

Un peu plus tard, quand le district de Blois mit en 
vente les ci-devant églises de cette ville, Boucher et 
ses partisans, qui voulaient acheter la cathédrale, 
eurent à lutter contre deux catégories d'enchérisseurs, 
les « impies » qui se proposaient de l'acheter pour la 
détruire, et les « aristocrates * » qui voulaient la 
céder à Thémines ou à ses commettants. Boucher 
l'emporta néanmoins, car il avait pour lui, sinon les 
riches, du moins la grande majorité des bourgeois et 
du peuple, sans compter « ces bonnes gens des campa- 
« gnes qui parlent de vous, disait-il à Grégoire, avec 
« enthousiasme, et qui donneraient volontiers leur 
« vie pour sauver la vôtre ^ » La cathédrale et plu- 
sieurs autres églises de Blois furent rachetées par 

1. Lettre ms. du 17 ventôse an III (7 mars 1795). 

2. Ibid., 18 gei-minal an III (1" avril 1793). 

3. Ibid., 22 frim. an III. 



RÉTABLISSEMENT DU CULTE A BLOIS 121 

les catholiques « patriotes », et la réorganisation se 
fit assez rapidement, grâce à la courageuse initiative 
de Boucher et de ses coopérateurs. 

Le nombre des ecclésiastiques accourus à Blois 
pour rétablir le culte avait d'abord été bien petit, 
mais il augmentait chaque jour : ils étaient douze ou 
quinze le 22 frimaire an III (12 décembre 1794); le 
47 ventôse de la même année (7 mars 1795), Boucher 
avait vu plus de cinquante prêtres bien disposés et 
attendant avec impatience, pour y conformer leur 
conduite, une pastorale de leur évêque. Ceux mêmes 
qui avaient remis leurs lettres de prêtrise et les prê- 
tres mariés demandaient en foule à reprendre les fonc- 
tions du sacerdoce ; mais Grégoire n'entendait pas que 
l'on accueillit à la légère, même en ces jours de dé- 
tresse, tous ceux qui se présenteraient. 11 exigeait des 

traditeurs » une réparation du scandale qu'avait 
■ ausé leur lâcheté; il les contraignait à faire publi- 
quement connaître, dans un des lieux destinés au 
culte, les raisons qui les avaient poussés à cette dé- 
marche, et à témoigner hautement le regret qu'ils en 
éprouvaient '. Beaucoup de traditeurs se soumirent à 
cette espèce de pénitence publique et furent réin- 
stallés par le conseil épiscopal dans les paroisses qui 
les réclamaient ^. Quant aux prêtres mariés, la dif- 
ficulté était plus grande encore. Que faire, demandait 
Boucher, quand une paroisse demande son ancien 



1. Lettres du 22 germinal an II! (11 avril 1795) et sq. Grégoire 
voulait forcer les traditeurs à se rétracter devant l'autorité ; 
mais il s'en référa à la sagesse de son conseil épiscopal. 

2. « Le cuite serait rétabli presque partout si ou avait laissé 
à chaque commune la disposition de son église. » — Lettre de 
Boucher (17 ventôse an III, 7 7yiars 1793). 



122 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

curé qui s'est marié? Les réponses de Grégoire ne 
variaient pas à ce sujet, et quoi qu'en ait dit un his- 
torien moderne, le clergé constitutionnel repoussait 
avec horreur tous les prêtres mariés ^ « J'apprends, 
écrivait Grégoire le 24 germinal an III (13 avril 1795), 
que des apostats, des prêtres mariés veulent rentrer 
dans le ministère ; j'espère bien qu'on ne les souf- 
frira pas comme pasteurs. Qu'on ne souffre pas non 
plus que de tels êtres disent la messe dans les églises 

des catholiques J'espère bien, disait-il encore 

(27 prairial an III, 15 juin 1795), que vous éloigne- 
rez des assemblées religieuses, et à Blois et dans 
tout le diocèse, les personnes dont les crimes et les 
impiétés publiques ont scandalisé les fidèles. Sans 
doute à tout péché miséricorde ; mais auparavant 
pénitence aussi publique que le crime, pénitence 
conforme à l'esprit et aux règles de la primitive 

Église Plutôt laisser une paroisse sans curé que 

de lui en donner un mauvais!... Nous avons souf- 
fert, ajoutait cet homme apostolique, nous avons 
encore à souffrir, mais marchons courageusement 
à travers les épines. Dieu sera notre récompense. » 

1. Lanfrey : Histoire de Napoléon, II, 343. « Les constitution- 
nels, dit-il, comptaient cinquante évêques et dix mille prêtres 
mariés. •» C'est absolument faux. On verra plus loin qu'à Paris 
on ne recevait pas même comme chantres des prêtres mariés. 
La !''<= et la 2e encyclique des évêques réunis à Paris en 1795 
défendent absolument de recevoir les prêtres mariés, car ils 
encourent la peine de l'infidélité « par le mariage ». — 2» J?n- 
ojcl., p. 21. — Grégoire permit à quelques-uns d'entre eux de 
se vouer à l'éducation chrétienne. Un prêtre marié de la Châ- 
tre, le citoyen Privât, écrivait à Grégoire, le 14 floréal an V : 
« Quelqu'un m'a appris que dans le diocèse de Blois, où vous 
aviez été passer quelques jours, vous aviez tonné contre le* 
prêtres mariés, et que plusieurs avaient failli être écrasés par 
le peuple égaré par vos discours. » 



RÉTABLISSEMENT DU CULTE A BLOIS 12? 

Prêtre croyant si jamais il en fut, il se consolait vite 
des défections qui se produisaient dans son diocèse, 
surtout à Fannonce d'une victoire des Vendéens ou 
d une descente des Anglais ', parce que, disait-il,. 
o les hommes de circonstance n'ont qu'un temps, les 
« hommes à principes sont de tous les temps » *. 
Heureux de rencontrer autour de lui quelques-uns de 
(•es hommes à principes, il les encourageait par tous 
les moyens possibles, surtout en leur écrivant des 
lettres où apparaît le bon cœur de cet excellent 
homme. Bien qu'il fût écrasé de travail ', il trouvait 
du temps pour écrire non seulement à ses vicaires 
épiscopaux, mais encore aux moindres curés de vil- 
lage, et il leur conseillait d'entretenir à son exemple 
une correspondance incessante. Son programme était 
dailleurs très simple, car il recommandait à ses prê- 
tres d'éviter les discussions inutiles et de chercher 
seulement à « édifier » et à « instruire » les popu- 
lations. 

Ce programme, qui devrait toujours être celui du 
clergé, était suivi à la lettre par les braves gens qui 
secondaient Grégoire et travaillaient sous sa direc- 
tion à réorganiser le culte dans le département de 
Loir-et-Cher ; aussi les résultats d'une conduite si sage 
ue se firent-ils pas attendre. « Comment vont les pâ- 

1. Lettre de Grégoire (21 thermidor an III, 8 août 1795). 

2. Ibid. 30 messidor an III, 18 juillet 1193. 

3. Il travaillait prodigieusement au Comité d'Instruction pu- 
blique, et il s'occupait de réorganiser le culte à Paris et dans 
toute la France; sa correspondance était immense, il reçut plus 
de 20 000 lettres en 1793, et beaucoup de celles qu'il a conser- 
vées portent la mention : Répondu. Il fnt obligé de faire une 
réponse collective qu'il imprima dans les Annales de la reli- 
gion, t. II, p. 167 et sq. Cette lettre est du plus haut intérêt à 
tous les points de vue. 



124 HISTOIRE RELIGIEUSK DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

ques? >^ demandait Grégoire en avril 1795, et le curé 
de Cheverny, un nommé Gouthière, qui devait passer 
l'année suivante dans le camp des insermentés, ré- 
pondit que cent paroissiens sur mille avaient accom- 
pli le devoir pascal, mais que tous entendaient régu- 
lièrement sa messe dans une grange, malgré les me- 
naces du conventionnel Laurençot. A Blois, au mois 
de juillet 1795, les catéchismes étaient en activité, et 
le clergé patriote réunissait autour de lui beaucoup 
de fidèles, quoique les insermentés eussent ouvert de 
tous côtés des oratoires, et même divisé la ville en 
paroisses ^. Enfin il résulte des nombreuses lettres 
que j'ai sous les yeux que le rétablissement du culte 
dans le département de Loir-et-Cher était aussi com- 
plet que possible à la fin de 1795, lorsque la Conven- 
tion disparut de la scène politique. « Tout va de mieux 
« en mieux, écrivaient de Blois le 12 nivôse an IV 
« (2 janvier 1796) les cinq prêtres qui composaient 
« alors le conseil épiscopal; un grand nombre qui 
« avaient abandonné nos églises y rentrent de jour 
«( en jour; de temps en temps on nous fait quelques 
« présents; nous avons même déjà des ornements 
« honnêtes, et surtout une belle chasuble dont nous 
« espérons que vous ferez bientôt usage... » C'était 
la même chose dans le reste du département, et voici 
pour finir cet exposé de la situation en 1795 quelques 
fragments d'une jolie lettre adressée par le citoyen 
Girault, curé de Chémery, à « son vénérable et très 

« cher évêque Le district de Saint-Aignan est 

« toujours assez paisible. Le peuple des villes et des 
^< campagnes profite avec empressement du rétablis- 

1. Lettre de Boucher à Grégoire. 



RÉTABLISSEMENT DU CULTE A BLOIS 125 

sèment de la religion. Les églises se rétablissent 
et se décorent par la libéralité des fidèles. On se 
porte en foule aux offices les dimanches et fêtes, 
et le son des cloches, dont on a commencé à user 
depuis quinze jours, a paru exciter encore quel- 
ques indifférents qui jusque-là n'avaient pas paru 
très empressés '. S'il en était partout comme ici, 
il y aurait tout lieu d'espérer que sous peu de temps 
nous verrions fermées toutes les plaies que le van- 
dalisme et la terreur ont faites à la religion. Ce 
n'est pas qu'il n'y ait encore dans chaque com- 
mune trois ou quatre impies qui cherchent à trou- 
bler les paisibles chrétiens ; mais ce sont des 
hommes méprisés dès longtemps qui ne peuvent 
pas faire grand mal. Ce qu'il y a de plus à craindre 
ce sont ces sépulcres blanchis dont je vous parlais 
dans ma dernière lettre. Oh ! ces gens-là sont vrai- 
ment dangereux pour la religion et pour l'État. Le 
gouvernement, loin de réprimer leur audace, semble 
l'autoriser ; mais j'appréhende bien qu'il ne con- 
naisse trop tard quel mal ces hommes-là peuvent 
faire à la chose publique. Ou je me trompe bien 
fort, ou la République périra sous peu, s'ils ne sont 
réprimés. On m'assure qu'à Romorantin surtout ils 
prêchent le mépris des lois, l'avilissement de la 
Convention et la contre-révolution. A Saint-Aignan, 



1. Dans la seule paroisse de Contres, au dire du curé Petit, 
un constitutionnel zélé qui ne tarda pas à se rétracter, il y 
avait tous les dimanches plus de 4000 personnes venues de 
Contres et des environs. — Lettre du 25 septembre 1796 (5 ven- 
démiaire an V). — « La grande majorité de la paroisse vient 
à mes offices; une petite partie suit les réfractaires; le reste, 
qui forme une très petite minorité, n'exerce en ce moment 
aucun culte. » Lettre de Biet, curé de Romorantin (1797). 



126 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

( le parti de la noblesse se soutient toujours contre 
Pioche, mais la presque totalité * des citoyens de 
cette commune lui reste attachée... A Montrichard, 
un certain Macé, fanatique enragé et aristocrate 
bien connu, excommunie et damne tous ceux qui 
tiennent, dit-il, au parti grégorien, et qui commu- 
niquent avec les prêtres sermentés. Malgré toutes 
ses vociférations et tous ses anathèmes, il est assez 
généralement mal vu, et je crois même qu'il serait 
obligé de se taire ou môme de s'enfuir s'il y avait 

un autre prêtre à qui l'on pût s'adresser Le 

reste de notre district va assez bien. Quelques igno- 
rants et quelques mauvais sujets ont rétracté leur 
serment, mais le nombre en est très petit, et d'ail- 
leurs ils n'ont jamais eu assez la confiance du 
peuple pour faire aucun mal. Les mieux famés et 

les plus éclairés tiennent bon » 

Ainsi la Convention agonisante réparait elle-même 
par une heureuse tolérance le mal qu'elle avait fait 
en 1793, et il pouvait sortir enfin du chaos révolution- 
naire un état de choses satisfaisant : une république 
sage, et un catholicisme vraiment national qui eût 
bientôt fait avec le Saint-Siège, non pas un concordat, 
mais une paix glorieuse et durable, comme on peut 
la faire quand on traite de puissance à puissance. 
Malheureusement, la Convention se sépara au moment 
même où elle pouvait faire le plus de bien, et le 
Directoire, qui la remplaça, faillit ramener, par son 
intolérance comme par son incapacité, la guerre civile 
et l'anarchie religieuse. 



l.Girault avait d'abord écrit la presqu' unanimité, la surcharge 
montre bien quelle est la conscience de ce témoin. 



RÉTABLISSEMENT DU CULTE A BLOIS 127 

La première pensée de Grégoire en quittant la Con- 
vention pour aller siéger aux Cinq-Cents, où l'en- 
voyaient dix ou douze départements ', fut de se rendre 
à Blois et d'y exercer durant quelques semaines les 
fonctions de son ministère. Presque toutes ses lettres 
attestent la vivacité et la sincérité de ce désir, mais il 
ne put mettre son projet à exécution que dix mois 
plus tard, en septembre 1796. Il était alors, on peut 
le dire sans exagération, le patriarche de cette église 
• le France qui renaissait de ses propres cendres, et à 

I e titre il jugeait indispensable sa présence à Paris. 

II y rédigeait, de concert avec quelques amis, des 
pastorales, des encycliques et des mandements qu'il 
adressait ensuite à toutes les « églises veuves » de la 
Képublique: il fondait un journal religieux qui pros- 
péra jusqu'en 1803: il établissait à Paris même une 
imprimerie-librairie chrétienne et une société de phi- 
losophie chrétienne; il travaillait enfin, surtout au 
milieu de l'année 1796, à activer les négociations 
pendantes entre la France et l'Italie, et il espérait 
arriver bientôt à la conclusion tant désirée de la paix 
religieuse *. D'autres raisons encore retardaient son 
départ pour Blois, et lui-même les expose naïvement 
il ans une lettre du 10 ventôse an IV (:29 février 1796). 

1" En ce moment, dit-il, je suis court d'argent, et 

1. Il ne fut pas renommé par les électeurs de Loir-et-Cher. 

2. L'histoire de cette négociation du Directoire avec le pape 
est très curieuse. L'envoyé de Pie VI avait un chapeau de car- 
dinal pour Grégoire et un autre pour le conventionnel Saurine, 
et la légitimité des évèques constitutionnels était reconnue. 
« Ce qui fit manquer la chose, dit un contemporain fort bien 
renseigné, l'ancien évêque de Rodez, De Bertier, c'est que le 
Directoire ne voulut point accorder au pape les légations de 
Bologne et de Ferrare. » Rewbel et Carnot s'en étaient expli- 
qués nettement avec les évèques Saurine et Le Coz. 



128 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

« après avoir fait de fortes saignées à mon gousset, il 
« faut attendre qu'il soit regarni. 2° Et c'est ici la plus 
« forte raison, plusieurs de nos collègues évêques 
« vont partir pour leurs diocèses, où leur présence 
« est indispensable : ils n'ont pas, comme moi, l'avan- 
« tage de voir dans leur ville épiscopale un conseil 
« composé de prêtres estimables qui dirigent et admi- 
« nistrent. » Il était même alors si gêné que « l'ami 
« Boucher » et quelques autres personnes de Blois, 
notamment « les marguilliers de la cathédrale », lui 
offrirent de subvenir aux frais du voyage ^ Il refusa 
ces offres généreuses, et il attendit le bon plaisir du 
citoyen Roulet, qui se proposait d'aller à Blois et 
qui devait payer la moitié de la voiture. Il avait re- 
commandé à son clergé de préparer les fidèles pour 
la confirmation, et de voir si l'on ne pourrait pas con- 
voquer un synode. Il se proposait aussi de faire en- 
tendre partout quelques bonnes paroles; mais son 
premier vicaire épiscopal, l'excellent Dupont, crai- 
gnait un peu les effets de sa fougue républicaine. 
« Pour les principes républicains, répondait Grégoire 
« avec vivacité, je suis invariable; il serait bien plus 
« facile de me traîner à l'échafaud que de diminuer 
« ma haine pour les rois et mon amour pour la Ré- 
'< publique; et si les royalistes me mettent jamais à 
« l'épreuve, ce sera pour moi une occasion de parler 
« liberté et républicanisme avec plus de force que 
«jamais. Je parlerai de ce que j'aime et de ce que je 
<( crois le plus conforme à la religion ^ J'ai mon 

1. Il avait entre les mains des sommes que ces messieurs lui 
avaient envoyées pour acheter un ostensoir et divers objets 
du culte ; on l'invitait à employer cet argent pour faire le voyage. 

2. Lettre du 24 fructidor an IV fl9 septembre 1796). — Il 



GRÉGOIRE A BLOIS EN 1796 129 

« congé du Conseil, écrivait-il enfin quatre jours plus 
'( tard; je me réjouis d'arriver au milieu de vous, et 
« en dépit de toute la vermine royaliste je parlerai 
« République ; j'en parlerai hautement, souvent, intré- 
« pidement. » 

Grégoire arriva en effet vers le milieu de septembre, 
et séjourna plus de deux mois et demi dans son dio- 
cèse. Il est trop évident que sa correspondance ne 
nous apprend rien sur ce curieux voyage, mais nous 
savons, par le compte rendu que lui-môme en a publié 
à son retour, quel avait été l'emploi de ces soixante- 
douze jours. L'évêque « patriote » parcourut les cam- 
pagnes, qui s'étaient cotisées pour lui procurer une 
voiture ; il confirma cinq mille personnes qui n'avaient 
pu l'être en 179:2, et prêcha environ cinquante fois, 
à raison de trois quarts d'heure au moins par dis- 
cours; il invita partout les dissidents à des confé- 
rences et à des discussions publiques, mais aucun 
d'eux ne répondit à son appel ; il ne négligea rien 
pour « rallier les fidèles au gouvernement » ; il brava 
les « tracasseries » de quelques jacobins et les calom- 
nies d'une municipalité qui le dénonçait aux Cinq- 
Cents; il lutta d'autre part contre l'abus que les 
populations ignorantes faisaient alors même et des 
pèlerinages et des reliques d'une authenticité contes- 
table; il recommanda partout la prière en commun 
dans les familles, l'instruction chrétienne dans les 
écoles et dans les paroisses, l'établissement de biblio- 
thèques populaires sous la surveillance des curés; 

écrivait le 2 juin de cette même année : « Je suis responsable 
à Dieu de mes soins pour conserver dans mon diocèse la piété 
chrétienne, la pureté des mœurs, et l'attachement à la Répu- 
blique. » 



130 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

en un mot ce Fénelon montagnard fit en pleine 
Révolution française ce qu'avaient entrepris au xviie 
et au XYiiie siècle un Pavillon, un Colbert, un Ségur, 
un Caylus et autres prélats disciples de Port-Royal 
ainsi que lui. Il parle lui-même avec émotion, dans 
son compte rendu *, de la consolation qu'il a goûtée 
dans ce voyage. « Les expressions me manquent pour 
« la peindre, dit-il en propres termes ; elle a de 
" beaucoup surpassé mes espérances. De toutes parts 
« je vois que le peuple s'élance pour ainsi dire vers 
<( son Dieu. Il y a sans doute beaucoup à faire pour 
« rectifier, rétablir, améliorer; mais l'élan est pré- 
« cieux; il est inspiré par le sentiment de la religion. 
« Outre les motifs de joie qui résultent pour moi de 
« faits notoires, j'ai recueilli dans les épanchements 
« de la confiance inviduelle des preuves multipliées 
« d'un retour sincère à la vertu : j'aime à espérer 
« que cette piété n'aura pas d'intermittence, que Dieu 
<( continuera de bénir mes travaux et ceux de mes 

« dignes coopérateurs » 

Grégoire revint à Paris en décembre 1796, chargé 
de bénédictions, — et aussi de commissions que ses 
ouailles lui avaient confiées avec un sans façon tout 
à fait républicain. Il dut remettre « par centaines » 
des demandes de congés pour des militaires, des 
lettres et des pétitions sans nombre; il avait jusqu'à 
une commande de potasse, et il dut faire plusieurs 
courses pour remettre à la tante du député Savary... 
un vieux fer à repasser *. « Le travail et les commis- 

1. Compte rendu aux évéques réunis à Paris, par le citoyen 
Gréf/oire, évêque de Blois, de la visite de son diosèse. Imprimé 
d'après leur avis. — 48 pages in-8°. 

2. Lettres, passim. Il fit jusqu'à huit lieues dans Paris pour 



GRÉGOIRE A BLOIS EN 1796 131 

« sions me tuent », écrivait-il le 20 mars 1797; mais 
il ne savait pas s'y refuser, car il y voyait un moyen 
de faire aimer son caractère de prêtre et d'évèque. Sa 
visite dans le département de Loir-et-Cher avait 
produit les plus heureux résultats, et toutes les 
lettres de cette époque en sont la preuve manifeste. 
A Contres, « les gens qui fuyaient l'église y reparais- 
saient avec édification » le lendemain même de sa 
venue *. C'était bien autre chose encore en mai 1797 : 
quatre dimanches ne suffisaient pas pour les pàques, 
et soixante enfants suivaient assidûment le caté- 
chisme *. A Romorantin on se mariait à l'église, et 
six cents personnes faisaient publiquement leurs 
pàques ^ ; à Blois de même « les pâques étaient con- 
solantes » ; les prêtres continuaient à offrir leurs 
services au conseil épiscopal, lequel admettait après 
examen ceux qui paraissaient dignes du ministère. 
Grégoire était charmé, le 9 janvier 1797, des nou- 
velles que ses conseillers lui donnaient « concernant 
la fréquentation des sacrements, le zèle des fidèles, 
l'ornement de la cathédrale ». En un mot, la situation 
était très bonne pour le clergé patriote ; malgré la 
réapparition des insermentés et malgré les élections 
royalistes de l'an VI, la grande majorité des habi- 
tants « suivaient le parti grégorien », et l'évêque put 
faire procéder à la division du diocèse en archiprê- 
trés *. Il y en eut treize, et les élections d'ailleurs 

obliger des amis ea leur procurant des mandats en échange 
de numéraire. 

1. Lettre du curé Petit, 5 novembre 1196. 

2. Ibid., 9 mai 1797. 

3. Lettres du curé Biet, 9 février, 4 mai 1797. 

4. La seconde encyclique de 1795, a^ édit., p. 57, disait : L'ar- 
chiprêtré est la réunion de douze à vingt paroisses sous la 



132 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

très incomplètes qui se firent en juillet 1797 montrent 
quelle était la vitalité du nouveau clergé. Celle do 
Mer fut particulièrement sérieuse ; les curés et des- 
servants de l'arrondissement, au nombre de douze, 
coopérèrent à l'élection d'un archiprêtre et d'un 
député pour le concile national qui allait se tenir à 
Paris le mois suivant. « Profondément affligés des 
« divisions qui déchirent l'Eglise de France et la 
« patrie, dirent-ils en présence d'une foule nom- 
« breuse, nous formons les vœux les plus ardents 
« pour la réunion des deux partis...; pour obtenir 
« cette réunion si désirée et si nécessaire, nous décla- 
« rons être disposés à faire tous les sacrifices con- 
<( formes à la religion, à la charité et aux lois de 
(( notre pays... ; mais nous déclarons avoir horreur de 
« ces rétractations flétrissantes qui, en avilissant le 
« sacerdoce, ne peuvent être regardées que comme 
<( des parjures inutiles *. » 

L'impulsion était donnée, dans le département de 
Loir-et-Cher comme à Paris et dans toute la France ; 
il n'y avait qu'à laisser faire, et avant peu d'années 
on aurait vu fleurir un christianisme républicain; 
mais le Directoire se montra plus intolérant que la 
Convention de 1793, et après le coup d'Etat du 
18 fructidor des persécutions odieuses assaillirent la 
jeune Eglise gallicane. Le ministre dé la police inter- 
dit absolument l'usage des cloches, si nécessaires à 

surveillance de l'un des curés de ces paroisses. Dans le Loir-et- 
Cher, en 1797 douze paroisses réunies comptaient à peine quatre 
ou cinq curés en moyenne. — Grégoire fit célébrer en juin 1797 
une fête séculaire de la fondation de l'évêché de Blois; il com- 
posa même à ce propos une pastorale pleine d'érudition 
(36 pages in-8°). 
1. Procès-verbal ms. 



NOUVELLES PERSÉCUTIONS SOUS LE DIRECTOIRE 133 

l'homme qui travaille aux champs '; le gouverne- 
ment paya en papier sans valeur les pensions ecclé- 
siastiques que le régime précédent acquittait d'une 
manière assez régulière, ou même il ne les paya pas 
(lu tout; il prétendit empêcher par tous les moyens 
possibles la célébration du dimanche et imposer à 
toute la France le décadi avec son cortège de fêtes 
ridicules ; il exigea une observation rigoureuse de ce 
calendrier républicain que Lanjuinais avait si joli- 
ment critiqué en pleine Convention * ; il signala enfin 
son zèle pour la théophilanthropie « réveillèrement 
révélée ^ » par toutes sortes de vexations dignes des 
plus mauvais jours de 1794. « gouvernement! 
s'écriait un curé du Loir-et-Cher à ce propos, veux-tu 
donc sérieusement la République M » En plusieurs 
endroits on enleva aux malheureux curés la seule 
ressource qui leur fût demeurée, la possibilité de 
gagner leur pain en instruisant les enfants. « Plu- 
« sieurs ministres du culte catholique, disait à Ouzain 
« le commissaire du pouvoir exécutif près l'admini- 
(( stration centrale du département, ont surpris aux 
«jurys d'instruction des places d'instituteurs; les 
« uns guidés par le désir de conserver un presbytère, 
« les autres par l'ambition de faire prépondérer un 
« genre exclusif d'éducation qui tendrait à bercer la 
' jeunesse de vieux préjugés que les principes répu- 
« blicains proscrivent. » — Suivait un arrêté forçant 
les prêtres à opter entre leurs diverses fonctions et 
livrant aux seuls instituteurs les presbytères non 

1. Arrêté du 29 frimaire an VI, 20 décembre 1797. 

2. Opinion de Lanjuinais, thermidor an III, 4 pages in-8". 

3. Lettre d'un curé à Grégoire. 

4. Lettre de Monrocq, 24 avril 1798. 

8 



134 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

vendus *. Une autre fois le curé de cette commune 
recevait une circulaire qui commençait ainsi : « Le 
<( ministre de la police générale me mande, par sa 
« lettre du 3 nivôse (an VII), qu'il est informé que le 
M fanatisme reprend de nouvelles forces dans ce 
« département, que des ci-devant prêtres, accompa- 
« gnés de sacristains, parcourent les campagnes, 
« quelquefois conduisant une charrette ou un cheval 
« pour porter la quête qu'ils y vont faire *...., et se 
« rangent par cette conduite dans la classe desmen- 
« diants valides. D'autres prennent soin d'exposer à 
« la vue, soit dans les temples décadaires, soit dans 
<( les chapelles sur les routes, tous les objets de leur 
« superstition; des troncs y sont établis, où l'igno- 
» rance et la crédulité viennent déposer leurs offrandes 

« pour l'entretien du culte Quelques particuliers 

« qui ont acquis plusieurs ci-devant églises affectent 
« de les entretenir dans leur ancien état, d'en renou- 
« vêler les décorations et de les tenir exposées à la 
« vue des citoyens, etc. Ceux-là sont bien coupables 
« qui souffrent sous leurs yeux de pareilles infrac- 

« lions ^ » 

On espérait décourager par ces tracasseries ou 
intimider par ces persécutions les prêtres soumis aux 
lois, et en effet le désarroi fut grand dans toute la 
France. Ceux du Loir-et-Cher implorèrent la protec- 
tion de leur courageux évêque, et Grégoire fit un 
très beau discours aux Cinq-Cents pour réclamer 
contre ces mesures aussi maladroites que tyranni- 



1. Lettre du curé Morel (29 mars 1797). 

2. Une charrette, un cheval! Les malheureux ne recevaient 
pas une botte de paille de leurs paroissiens. 

3. Lettre du 11 pluviôse an VII (1799). 



NOUVELLES PERSÉCUTIONS SOUS LE DIRECTOIRE 13."> 

(jut's *. Quelque temps auparavant il avait rédigé, de 
loiii'ert avec ses amis, une Consultation sw cette ques- 
tion : Doit-on transférer le dimanche au décadi '? et sa 
réponse, comme bien on pense, était un appel éner- 
i:;ique à la résistance légale. Grégoire se plaignait 
<{ue la persécution religieuse fût- aussi « atroce » 
(juen 1794; il en accusait non pas « l'autorité 
-iipréme », mais des « autorités subalternes » qui 
tentaient de franchir les limites de la loi. Enfants 
de l'Évangile, disait-il en finissant, Jésus-Christ 

vous a tracé vos devoirs dans ce livre divin Si 

la persécution sourde qui s'exerce contre vous écla- 
tait de nouveau . réclamez courageusement la 
« liberté du culte que vous assurent la nature et la 
- loi. Comptez sur la justice des législateurs et des 
gouvernants ; du reste, rappelez-vous que les apôtres 
se réjouissaient d'avoir été trouvés dignes de souf- 
frir pour le nom de Jésus; que les premiers chré- 
tiens, en bravant les empereurs, les proconsuls et 
les tourments poui* défendre leur religion, furent 
constamment soumis dans tout ce qui était du res- 
sort de l'autorité civile » Il ranima ainsi le cou- 
rage de ses curés, et l'on voit par sa correspondance 
que l'état du culte dans le département de Loir-et- 
Cher était encore assez satisfaisant au commence- 
ment de 1798. surtout à Blois, où la municipalité,. 

1. Moniteur, an VI, p. 93. — Annales de la religion, VI, 197, 
Le discours de Grégoire est une réponse à la diatribe violente 
de Duhot contre les prêtres (4 germinal an VI,. 

2. 23 pages in-i", 3 décembre 1797. — Grégoire y rapporte 
l'anecdote suivante : L'ambassadeur de Turquie ayant été in- 
vité à un grand banquet, on eut soin de lui préparer une 
chambre afin qu'il pût faire ses ablutions aux heures prescrites 
par le Coran. 



136 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

rodevenue sage en 1795, s'efforçait de concilier tous 
les intérêts ^ Mais en prairial an VII (juin 1798) Gré- 
goire quitta le conseil des Cinq-Cents, dont tous les 
membres devaient être réélus à tour de rôle d'après 
la Constitution de l'an III, et comme il ne fut pas 
réélu, il se trouva durant quelques mois sans posi- 
tion officielle. Loin de pouvoir protéger ses diocésains 
persécutés, il était alors impuissant à se protéger 
lui-môme; il serait tombé dans la plus affreuse mi- 
sère si François de Neufchâteau ne l'eût nommé, au 
mois d'avril 1799, administrateur de la bibliothè- 
que de l'Arsenal. Pendant qu'il luttait ainsi péni- 
blement contre le plus redoutable de tous les maux, 
ses curés étaient à la merci de leurs ennemis, et la 
situation du diocèse devint de plus en plus triste jus- 
qu'au 18 brumaire. « On fait l'impossible pour anéantir 
« le culte, et on travaille le peuple en tous sens pour 
« l'en détourner », écrivait Boucher à son évéque, à la 
fin de 1799. A Romorantin, la persécution exaspérait 
les habitants, qui se feraient justice si le curé Biet ne 
les en empêchait *. Dans le district de Saint-Aignan, 
l'exercice du culte était plus entravé en 1799 que 
pendant la Terreur ^, et les malheureux curés trans- 
portaient les offices au décadi, ce qui équivalait à 
une apostasie, ou finissaient par renoncer à cette vie 
de luttes perpétuelles. Aussi bien ces pauvres gens 
étaient, comme leur évêque, réduits à la misère ; leurs 
paroissiens trouvaient bon de les avoir et d'assister 
en foule à leurs offices, mais ils ne songeaient pas à 



1. Lettre de Grér/oire, 10 février 1798. 

2. Lettre du 18 nivôse an VIII. 
:5. Lettre de Pioche (17 février). 



NOUVELLES PERSÉCUTIONS SOUS LE DIRECTOIRE 137 

les nourrir *. Presque toutes leurs lettres de 1799 
sont navrantes : les uns se rétractent et passent 
aux royalistes, qui du moins leur donneront du pain ; 
flautres cherchent des occupations plus lucratives et 
abandonnent le sacerdoce ; à peine restera-t-il quatre- 
vingts prêtres « soumis aux lois » à la fin de cette 
année désastreuse, et cela parce que le Directoire 
lutte avec rage contre le christianisme renaissant. 
Ces faits sont importants à connaître si l'on veut 
s'expliquer le cri de satisfaction qui accueillit dun 
bout de la France à l'autre le coup d'Etat du 18 bru- 
maire. 



1. Ils sacrifient jusqu'à leur pain pour les besoins du culte 
(lettre de Boucher). Chenu, curé de Saint-Nicolas, écrit sur la 
misère des prêtres une lettre admirable (13 juillet 1798). Le 
curé d'Epuisé, paroisse où l'église et le cimetière sont trop 
petits pour la foule, écrit le 3 mai qu'il n'a pour vivre que ses 
messes. Tout irait bien, dit un autre, si le gouvernement payait 
les curés. En 1799, la chouannerie étendit ses ravages jusqu'à 
Blois, et ce fut une nouvelle cause de misère. 



8. 



CHAPITRE V 

LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT; 
DÉMISSION DE GRÉGOIRE 

(1799—1801) 

Le 18 brumaire an VIII est dans l'histoire ecclésia- 
■ stique de la Révolution une date de la plus haute 
importance. Ce jour-là, pour la première fois depuis 
1790, les catholiques de France ont pu respirer et 
considérer comme vraiment finie l'odieuse persécution 
qu'ils subissaient. Bonaparte songeait en 1799 à « se 
faire sire », comme dit Paul Louis, « à se faire casser la 
petite fiole sur la tête », comme lui disait à lui-même 
un de ses généraux; la chose n'est plus douteuse 
aujourd'hui, bien que M. Thiers l'ait niée dans son 
histoire *, et sa première pensée fut de se faire pro- 

1. « II n'avait pas d'autre ambition que de faire le bien en 
toutes choses », dit en propres termes l'historien du Consulat. 
C'est inadmissible aujourd'hui. On serait même porté à croire 
que Bonaparte avait lu et médité cette lettre facétieuse que le 
Journal du Bonhomyne Richard prêtait au pape le 29 décem- 
bre 1795 : « Mes bons enfants, battez-vous, échinez-vous promp- 
tement pour le choix de votre roi; que ce soit l'imbécile Mon- 
sieur, ou le prodigue d'Artois, ou Gautier, ou Garguille, il vous. 
faut toujours de l'huile, et moi seul j'en tiens. » 



LE DIOCÈSK DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 13!> 

• lamer le restaurateur du culte. Dès le début de 
^a carrière politique, il avait senti la nécessité de 
'ompter avec les opinions religieuses: libre penseur 
([uand il écrivait au Directoire, Bonaparte savait être 
i-atholique à Milan et musulman au Caire, mais au 
fond il n'avait point de religion *. Il ne pouvait pas, 
oomme il l'a prétendu en 1801, être ému par le son 
(lune cloche de village, car il disait alors même à 
Grégoire, qui a consigné ce propos dans ses notes 
manuscrites, que la religion était « nécessaire pour 
garantir les grandes fortunes » : qu'il était, lui, « de 
la religion de l'Institut, mais que rien n'était plus 
atroce à ses yeux que d'attaquer la pensée de 
l'homme ^ ». Consul provisoire et bientôt après pre- 
mier consul, Bonaparte fît cesser immédiatement les 
tracasseries que La Réveillière et ses amis avaient 
imaginées pour entraver le libre exercice du culte: 
c'est une des raisons qui lui ont fait pardonner son 
coup d'Etat à une époque où l'on ne comptait plus 
les attentats de cette nature. Les Annales de la Reli- 
gion, organe du clergé républicain, ne virent dans 
« cette étonnante journée du 18 brumaire que l'es- 



1. Il souriait quand on lui parlait du salut de son âme et 
disait : - Pour moi, l'immortalité c'est le souvenir laissé dans 
la mémoire des hommes. » 11 faut voir dans les Mémoires de 
Bourrienne la façon dont il entendait la messe à Saint-Gloud : 
on la disait en 12 minutes dans sa salle de bain; et il travail- 
lait pendant ce temps dans son cabinet. <• Les journaux répé- 
taient à l'envi : le premier consul a entendu la messe dans 
ses appartements. » Bourrienne, 1829, IV, 277 et sq. 

2. }^otes autogr. de Grégoire. — Un an après le Concordat, 
en 1803, l'Institut refusait d'accompagner à l'église le corps de 
Laharpe; il attendait à la maison mortuaire et le convoi venait 
l'y reprendre pour aller au cimetière. — Annales de la Religion^ 
XVI, 316. 



140 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« poir consolant qu'elle peut annoncer aux ministres 
« du culte catholique. C'est sans doute, ajoute le 
« rédacteur, aux excès de l'intolérance du thcophi- 
« lanthrope La Réveillière et du dernier Directoire, 
« encore plus stupide et plus féroce que tous les 
« dépositaires de l'autorité qui l'avaient précédé, que 
« nous devons les changements qui viennent d'avoir 
« lieu *. » L'immense majorité des Français pensait 
alors de même, et l'on ne voit pas que les plus fermes 
républicains aient alors tremblé pour la liberté. 

A cette époque, Grégoire était en Lorraine, car il 
venait de perdre sa mère, et c'est un fait assez curieux 
à noter que l'absence forcée de cet homme à prin- 
cipes dans les circonstances politiques les plus diffi- 
ciles. Au mois de janvier 1793, il était absent par 
commission; le 31 mai 1793 il était obligé par la 
maladie de céder à Hérault-Séchelles la présidence 
de la Convention; le 18 brumaire enfin il se trouvait 
à cent lieues de Paris. A son retour de Lorraine, Gré- 
goire se vit donc en présence d'un fait accompli; il 
ne sacrifia rien de son indépendance républicaine, 
mais il chercha tout de suite à tirer parti de la situa- 
tion en faveur du catholicisme. Une ère nouvelle 
s'ouvrait pour le clergé de France, l'ère de la tolé- 
rance et de la liberté, mais ce n'étaient pas les 
prêtres soumis aux lois qui devaient gagner le plus 
cl ce nouvel état de choses. Les persécutions n'avaient 
pu leur enlever ce qui faisait leur véritable force, la 
confiance et l'amour de populations foncièrement 
chrétiennes; le régime de tolérance inauguré par 
Bonaparte mit encore une fois leur constance à 

1. Annales de la Religion, X, 46. 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 141 

l'épreuve. Le jour où les serments impolitiques de 
1791 et des années suivantes firent place à une 
simple promesse de fidélité à la Constitution *, les 
insermentés revinrent en foule dans leurs anciennes 
résidences ; bientôt ils furent rejoints par leurs con- 
frères sortis de prison ou ramenés de l'exil, et par- 
tout, en 1800 comme en 1790, les deux clergés se 
retrouvèrent en présence, les insermentés avec l'in- 
tention bien arrêtée de chasser du sanctuaire les 
intrus et les jurews ; les constitutionnels avec la pré- 
tention très naturelle de conserver leurs places et de 
ne point se retirer devant ceux qu'ils nommaient 
ironiquement les bons prêtres. L'histoire de ce fâcheux 
<'onflit est aussi instructive qu'intéressante, et sans 
doute on en suivra volontiers les péripéties à Blois 
et dans le département de Loir-tt-Cher, l'un de ceux 
où la lutte a été le plus vive. 

On a pu se convaincre par tout ce qui précède que 
l'Eglise constitutionnelle comptait de nombreux adhé- 
rents dans le diocèse de Blois; le seul fait que Gré- 
goire y confirma près de cinquante mille personnes 
sur deux cent mille, c'est-à-dire le quart de la popu- 
lation, en est la preuve irréfutable. En 1795, les 
insermentés avaient reparu , mais en très petit 
nombre, et l'immense majorité des habitants s'atta- 
chait à leurs adversaires * : les riches, les ci-devant 
nobles et les contre-révolutionnaires déclarés fré- 

1. Décret du 7 nivôse an VIII. 

2. Les mandataires de l'évêque Thémines convenaient en 1800 
{Instruction aux fidèles au sujet du synode.... 32 pages in-8") 
que le peuple attaché au culte voulait bien fréquenter les tem- 
ples de l'église constitutionnelle pour avoir la messe; mais de 
confession et de communion, disaient-ils, à peine en est-il 
question. 



142 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

quentaient presque seuls les oratoires et les chapelles 
des « grangistes ». Ces derniers s'étaient emparés en 
1797 de quelques paroisses dépourvues de curés, et 
on les voyait exercer furtivement leur culte ; mais en 
définitive, jusqu'au 18 brumaire, ils ne comptaient à 
Blois et dans tout le département qu'un fort petit 
nombre d'adhérents. Au contraire, Grégoire avait 
sous ses ordres environ cent prêtres dévoués qui riva- 
lisaient de zèle pour desservir les trois cent dix 
paroisses du diocèse *. Les incursions des chouans 
en 1799 et la connivence des autorités en 1800 modi- 
fièrent sensiblement cet état de choses, et les consti- 
tutionnels durent redoubler d'ardeur pour conserver 
leurs avantages. Ils étaient toujours dans le plus 
grand dénuement, car le trésor public leur donnait à 
chacun huit cents livres à une époque de cherté 
excessive, et les paroissiens ne faisaient rien pour 
empêcher leurs curés de mourir de faim. Cette ingra- 
titude des paysans décourageait ces malheureux 
prêtres, et elle ulcérait l'âme de Grégoire ; elle con- 
tribuait à lui donner dès lors cette misanthropie qui 
attrista les trente dernières années de sa vie. « Je 
dispense tous mes diocésains de me parler de leur 
attachement pour moi, s'écria-t-il un jour à ce pro- 
pos, parce que je n'y crois pas, et que je suis loin 
d'avoir à me louer d'eux *. » Dans ces tristes conjonc- 
tures, il soutenait son clergé par tous les moyens 



1. En juillet 1800, après bien des rétractations et des défections 
causées surtout par la misère, ils étaient encore 82, plus un 
acéphale ou indépendant, et 2 prêtres mariés qui exerçaient 
en dépit de tout le monde. [Lettre de Bouclier à Grégoire, 
1 juillet 1800.) 

2. Lettre du 2^ juin 1800. 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 143 

possibles: il eût souhaité de lui envoyer de l'argent, 
mais lui-même alors était réduit à « l'indigence », 
et ses diocésains l'ignoraient ou « feignaient de 
l'ignorer » *; du moins il écrivait sans cesse, tantôt à 
celui-ci, tantôt à celui-là, et ses lettres étaient, on 
]»*^ut le dire, un baume versé à propos sur les bles- 
sures de ces braves gens. Bien plus, il fit à Blois, 
vers le milieu de l'année 1800, une visite pastorale 
(jui devait être la dernière, et il y présida, les 2, 3 et 
i septembre, un synode diocésain où se trouvèrent 
un grand nombre de ses curés, ceux que la misère 
iiempècha point de voyager. Ce syiiode aurait dû avoir 
lieu vers le 15 août 1800, mais Grégoire en retarda 
l'ouverture parce que Bonaparte lui avait « demandé 
officiellement un travail d'une haute importance 
pour la religion et pour l'Église gallicane en particu- 
lier » *. En effet, Bonaparte, voulant mettre un terme 
aux troubles qui agitaient la France depuis dix ans, 
s'était adressé d'abord, non pas à l'ancien clergé, 
qu'il trouvait trop royaliste, mais au clergé constitu- 
tionnel et à son patriarche Grégoire ; il eut avec 
l'évêque de Blois de longues entrevues, et il lui 
demanda même plusieurs mémoires sur ces questions 
délicates. Le premier consul s'aperçut bientôt, comme 
nous aurons occasion de le montrer plus loin, que le 
clergé constitutionnel était sincèrement et résolu- 
ment républicain; dès lors il aima mieux s'appuyer 
sur l'ancien clergé ; le trop célèbre Bernier, l'ancien 
aumônier des chouans, conquit en un moment la 
faveur que perdit par son républicanisme le fougueux 
mais honnête Grégoire. 

d. Lettre pastwale pour annoncer sa démission, 8 octobre 1801. 
2. Lettre à Boucher, 2a juin, 11 jours seulement après Marengo. 



144 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

Le synode de Blois fut annoncé officiellement aux 
fidèles le 20 juillet 1800 par une circulaire ou pasto- 
rale imprimée * qui est assez curieuse. Grégoire y 
faisait un éloge pompeux de ses « vénérables coopé- 
« rateurs que la séduction, les promesses, les me- 
« naces, les calomnies, les injures, la misère, les 
« tourments, n'avaient pas ébranlés, et qu'il ne 
« craignait pas d'appeler la gloire et la consolation 
<( de son épiscopat ». Il y flétrissait avec énergie « ces 
« prétendus fidèles qui osent parler d'attachement à 
« leurs pasteurs quand ils refusent le strict néces- 
«( saire à ceux qui leur donnent le pain spirituel ». Il 
disait incidemment, ce qu'il aurait dû se dire à lui- 
même en 1792, que « les assemblées ecclésiastiques 
« étant par leur nature étrangères à la politique, on 
« ne parlerait de la République dans le synode que 
« pour lui exprimer son amour, proclamer l'obéis- 
« sauce à ses lois et l'attachement à son gouverne- 
« ment ». La foi, la discipline et les mœurs, tel devait 
être le triple objet de cette assemblée, et Grégoire 
terminait sa pastorale par un appel chaleureux et 
sincère à ses « frères divisés », c'est-à-dire aux inser- 
mentés du Loir-et-Cher . « Quittez vos oratoires 
« clandestins, leur disait-il non sans quelque naïveté,. 
« venez dans nos églises, où la publicité facilite la 
« surveillance du magistrat ; nos temples sont ouverts ; 
« nos voix vous y appellent, nos cœurs vous y atten- 
« dent. Nous vous répéterons que si vous échappez à 
« nos embrassements, vous n'échapperez pas à notre 
« amour; et nos démarches vous prouveront que la 
« charité est toujours là où se trouve la vérité. Si 

i. 8 pages in-S". 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 145 

« VOUS croyez que la vérité est de votre côté, ayez le 
« courage et la franchise de venir en synode, sous les 
«yeux des fidèles, discuter les points qui nous 
« divisent. Si vous vous refusez à cette demande, 
« n'aura-t-on pas sujet de dire que vous ne croyez 
« pas vous-mêmes à la bonté de votre cause, et que 
« par là vous donnez la mesure de votre bonne foi, 
<( de votre amour pour l'union et la paix * ? » 

Les actes et statuts de ce synode furent imprimés 
en 1800, comme ceux de trente ou quarante assem- 
blées analogues dont les historiens de la Révolution 
n'ont jamais parlé *, et l'on peut voir en lisant ces 
procès-verbaux, signés souvent par cent cinquante 
prêtres, s'il est vrai que le Concordat ait rétabli la 
religion en France. Mais cette religion, c'était celle 
de Bossuet et dos gallicans de 1682 ; voici en effet les 
statuts du synode de Blois qui concernent le pape : 
« L'Eglise de J.-C. ne peut subsister sans un chef vi- 
« sible. — Le pape, successeur de saint Pierre, est 
« nécessairement ce chef visible. — Selon la doctrine 
<( des conciles œcuméniques de Bàle et de Constance, 
« les décisions du pape ne sont irrévocables qu'autant 
« qu'elles sont admises et reçues par toute l'Eglise 
<( assemblée ou dispersée. — Le synode croit ferme- 
« ment et professe que le Saint-Siège est le centre de 
« l'unité catholique auquel tous les vrais enfants de 
« l'Eglise doivent rester inviolablement attachés. — 



1. Convocation du synode du diocèse de Blois. 7 pages in-S". 

2. Actes du synode diocésain tenu dans Véglise cathédrale de 
Blois, etc. 94 pages ia-8"; prix, 24 sous. — On imprima de même 

ceux de Reims, de Lille, d'Évreux, de Rouen, etc A Cahors, 

en 1797, il y avait autour de l'évèque 138 prêtres constitution- 
nels. 

9 



146 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« Le synode reconnaît et déclare qu'il donne une 
« adhésion pleine et entière aux libertés de l'Eglise 
« gallicane, ainsi qu'aux autres articles de la célèbre 
« assemblée du clergé de France en 1682. » 

Les devoirs de l'Église envers l'État n'étaient pas 
définis avec moins de netteté par Grégoire et ses 
curés. « Le synode, lisons-nous quelques lignes plus 
« bas, reconnaît comme un article fondamental de la 
« morale évangélique le précepte de la soumission 
« aux puissances dans tout ce qui ne contrarie évi- 
« demment ni la foi ni les mœurs. — Tout chré- 
« tien donc, comme tel, doit se soumettre à la con- 
« stitution du pays qu'il habite, aussitôt qu'elle est 
« admise par la majorité du peuple, et lorsqu'elle 
« sert de base à la puissance qui gouverne. — Dis- 
« ciple d'un Dieu qui lui-même obéit aux hommes et 
« paya le tribut à César, un vrai chrétien ne peut 
« oublier l'obligation qu'a tout citoyen de payer 
« exactement les contributions, d'observer les lois, 
« et de respecter ceux qui sont choisis pour en être 
« les organes *. » 

On se figure aisément l'effet que devait produire 
sur les habitants du Loir-et-Cher l'apparition de ces 
statuts et règlements rédigés en séance publique 
par cinquante curés groupés dans le chœur d'une 
cathédrale autour de leur évêque ; aussi Grégoire les 
fit-il imprimer aussitôt, en y joignant une réponse 
vigoureuse aux libelles qu'avait fait éclore la seule 
annonce du synode. L'un de ces libelles, composé 
selon toute apparence par un prêtre marié du diocèse 

1. Actes du synode, p. 48 et sq. — Cette déclaration mérite- 
rait d'être affichée à la porte de tous les édifices consacrés au 
culte. 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 147 

de Tours *, était véritablement infâme, et Grégoire 
eût mieux fait de le mépriser; l'autre, plus modéré 
dans la forme, avait été composé par les insermentés 
du département, qui redoutaient avec raison la tenue 
du synode *. Tous les arguments ressassés en 1790 
contre la Constitution civile du clergé se retrouvaient 
dans cet écrit, et les injures théologiques, les termes 
de larrons, de voleurs, de sarments arides, etc., s'y 
mariaient aux citations de l'Ecriture. Grégoire répon- 
dit à toutes les objections de ses adversaires, et à son 
tour il leur reprocha d'admettre aux sacrements tous 
les mauvais sujets que ses curés en éloignaient. « Les 
« ignorants et les libertins, disait-il, trouveront chez 
« eux une prompte absolution. Il leur suffira de 
« croire que trente millions de Français sont un 
« troupeau d'esclaves dont le propriétaire est un 
« imbécile résidant à Mittau ; de détester la Répu- 
« blique; de calomnier les prêtres qui l'aiment; d'ap- 
« plaudir aux massacres commis par les chouans; de 
« refuser aux pauvres des aumônes, aux ouvriers de 
« l'occupation, s'ils sont patriotes.., A ces conditions 
« tous vos crimes seront effacés. On oubliera même 
« que votre piété est de fraîche date; que jadis vous 
« outragiez le christianisme, pour lequel aujourd'hui 
« vous simulez tant de zèle. D'ailleurs, on exige de 
<( vous non pas la piété de la religion, mais celle de 
« la contre-révolution, et vos vœux, en apparence 
« adressés à l'autel, s'adressent réellement au trône ^. » 

1. Lettre au citoyen Grégoire, ci-devant évêque constitutionnel 
du département de Loir-et-Cher. 24 pages in-S". Grégoire attri- 
buait ce pamphlet à Bruslon, ci-devant curé de Vouvray. 

2. Instruction aux fidèles du diocèse de Blois au sujet du 
synode 32 pages in-8°. 

3. Actes du synode, p. 5. Peut-être qu'en 1814 une âme cha- 



148 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Ces reproches étaient malheureusement fondés, car 
la plupart des ecclésiastiques rentrés étaient des 
royalistes plus ou moins déclarés; mais la polémique 
n'était guère courtoise, et il faut convenir qu'une 
réconciliation entre « frères » qui se traitaient de la 
sorte ne semblait pas facile à opérer. 

Malgré tout, l'effet produit par la tenue du synode 
fut considérable; les curés reprirent courage, et les 
fidèles qui n'entendent pas finesse aux discussions 
théologiques allèrent plus que jamais en sûreté de 
conscience aux grand'messes des constitutionnels. 
■Quant aux insermentés, ils ne firent jusqu'à la fin de 
l'année 1800 que très peu de prosélytes ; sans le vou- 
loir ils avaient donné des armes contre eux-mêmes, 
ïls avaient pris tout à fait au sérieux le synode de 
Blois; bientôt après ils répandirent dans le diocèse 
un catéchisme anticonstitutionnel dans lequel on 
disait « que J.-C. n'est pas avec l'église constitution- 
«nelle; qu'il n'y est dans l'eucharistie que contre 
« son gré, et comme entre les mains des Juifs qui 
« l'insultaient et l'accablaient d'outrages, etc. » Ils 
convenaient de même que la confirmation donnée 
par les évêques constitutionnels était bonne, mais 
•que le confirmé devait faire pénitence K N'était-ce 
pas avouer que la messe des intrus était une messe 
véritable, et reconnaître à leur chef le titre d'évêque? 
Aussi les paysans et les gens du peuple se conten- 
tèrent de cette déclaration, et ils se dispensèrent 
d'aller chercher bien loin la messe qu'ils pouvaient 

ritable montra au roi Louis XVIII la phrase qui était relative 
à « l'imbécile de Miltau ». 

1. Extraits du catéchisme envoyés à Grégoire par Chenu, 
curé de Saint-Nicolas. Lettre du 29 novembre 1800. 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 149 

entendre dans leur église. La chouannerie d'ailleurs, 
qui sévissait alors avec fureur jusqu'aux portes de 
Blois, contribuait à éloigner les populations des ora- 
toires et des chapelles « royalistes ». 

Grégoire n'avait pas vu de près cet heureux résul- 
tat de ses efforts; il s'était rendu à Bourges pour 
assister à un concile métropolitain (14-21 septembre 
1800 '), et il était revenu en toute hâte à Paris, où 
l'attendait le vainqueur de Marengo. L'année 1801 
fut occupée tout entière par les négociations difficiles 
qui précédèrent ou suivirent la signature du Con- 
cordat , et nous verrons quel fut en cette circon- 
stance le rôle de Grégoire. Il fallait bien, pendant la 
durée de ces négociations, accorder à tous les cultes 
une égale liberté ; aussi les insermentés se virent-ils 
singulièrement encouragés dans les départements où 
se trouvaient des préfets royalistes. On sait, en effet, 
que le Premier Consul, après s'être assuré le con- 
cours du ci-devant Talleyrand et celui du régicide 
Fouché , avait nommé préfets et sous-préfets des 
hommes de tous les partis ^, ici un jacobin converti, 
là un émigré rallié, en sorte que, suivant le hasard 
des nominations, c'étaient les prêtres en général, 
ou seulement les constitutionnels, ou enfin les seuls 
insermentés qui avaient la faveur ou la défaveur 
de l'administration. Le citoyen Corbigny, préfet du 
département de Loir-et-Cher, tenait pour l'ancien 
clergé, et Ton ne tarda pas à s'en apercevoir. 
« La sécurité est parfaite pour les dissidents, écri- 

1. Impr. 43 pages in-8°. 

2. « Le Premier Consul a réuni tous les partis et choisi dans 
toutes les opinions. • Lettre de Cacault à Portails, citée par 
M. d"HaussonviIle, 1, 133. 



150 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

<( vait à Grégoire un de ses meilleurs curés •, ils 
« semblent autorisés; aussi le nombre de leurs adhé- 
« rents grossit, et nous perdons quelques-uns des 
« nôtres. — Les réfractaires n'ont jamais joui d'une 
« aussi grande liberté, disait un autre *, presque à 
« toutes les portes on dit des messes; on est tenté de 
« croire que le gouvernement les autorise... Il n'y a 
« qu'une voix, c'est qu'il faut qu'il y ait des ordres 
«secrets pour protéger les réfractaires... Si les* 
« réfractaires et leurs partisans étaient partout aussi 
« nombreux qu'ici, je cesserais de croire à la Répu- 
« blique. » Cette libei'té dégénérait même quelquefois 
en licence, car les insermentés et leurs partisans en 
venaient aux menaces et aux voies de fait contre 
les constitutionnels ; ils sommaient l'archidiacre 
Dupont de se rétracter et de renoncer « à monsieur 
<( Grégoire. Ils ne veulent pas me faire du mal, me 
« disent-ils, je suis un honnête homme, c'est un grand 
« malheur que j'ai (sic) fait mon serment » •''; et en 
attendant ils jetaient de grosses pierres dans son 
église pendant qu'il y disait la messe. 

Trois mois plus tard, le 31 mars 1801, les vicaires 
généraux de M. de Thémines adressèrent à tout le 
diocèse de Blois un mandement imprimé * qui avait 
pour objet de faire chanter partout un Te Deum pour 
la paix. Ils invitèrent même le préfet à se rendre 
chez l'abbé Villain pour y assister ^; mais le citoyen 
Corbigny s'y refusa et conduisit les autorités consti- 



1. Chenu, lettre du 25 déc. 1800. 

2. Dupont, 11 janvier 1801. 

3. Ifnd. 

4. 4 pages in-12. 

5. Lettre de Dupont, mars 1801. 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 151 

tuées au Te Deum des constitutionnels. L'efferves- 
cence était très grande; le conseil du département et 
celui de la commune, présidés l'un et l'autre par un 
nommé Turpin, étaient en lutte ouverte avec toutes 
les administrations républicaines. Ils faisaient l'im- 
possible pour rendre la cathédrale aux « Thémi- 
niens », et le brave Dupont, second adjoint au maire 
de Blois, était menacé constamment de « coups de 
bâton » ; on le rendait responsable, dit-il, des demi- 
mesures adoptées par le préfet pour empêcher que 
les lois ne fussent complètement violées. 

S'il en était ainsi même à Blois, c'était bien autre 
chose dans les communes éloignées. Les « bons 
prêtres » rebaptisaient et remariaient à qui mieux 
mieux; ils disputaient ouvertement aux constitution- 
nels en exercice la possession des édifices religieux ; 
enfin ils se vantaient avec raison, dès le mois de juin 
1801, que le Concordat se faisait pour eux, et qu'ils 
reTiendraient à Pâques de l'année 1802 *. Grégoire 
fut obligé d'intervenir pour protéger ses curés; il se 
plaignit au ministre de la police, et le préfet Corbigny 
reçut un jour de Fouché une lettre des plus « vertes * ». 



1. Lettre de Dupont, 5 juin 1801. 

2. Lettre de Grégoire. Voici, d'après un duplicata signé de 
Foucbé et adressé par lui à Grégoire, le texte de cette lettre ; 

Liberté, Égalité. 

Paris, le 28 Thermidor an VIII de la République 
une et indivisible. 

Le ministre de la Police Générale de la République 
au Préfet du département de Loir-et-Cher. 

Je suis informé, citoyen préfet, que les ministres du culte 
catholique domiciliés dans une commune où ils ont fait la 
promesse de fldélité à la Constitution prescrite par la loi sont 



15'^ HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

Malgré tout, le trouble et la désorganisatian aug- 
mentaient chaque jour. « Plus de religion, s'écriait 
« amèrement le curé d'Epuisé, plus de foi, plus de 
(( mœurs, autel contre autel ; les uns sont à Géphas, 
les autres à Apollo ; le nouveau siècle va-t-il nous 
« rendre tous à J.-C. ^? » Les négociations que l'on 
savait entamées avec Rome empêchaient Grégoire 
d'agir en évêque, et d'autre part la mort faisait des 
vides irréparables dans la petite phalange des con- 
stitutionnels. C'était un jour le bon curé de Chitenay, 
un autre jour l'excellent Boucher, l'ami particulier 



fréquemmeut obligés de répéter cette promesse dans les com- 
munes où ils se trouvent accidentellement et où ils veulent 
exercer des fonctions religieuses. 

Ce n'est que par une extension abusive de la loi qu'une au- 
torité municipale oblige le ministre d'un culte qui exerce mo- 
mentanément des fonctions sous sa surveillance, à répéter une 
promesse qu'il a faite dans la commune de son domicile. Une 
déclaration unique et générale de fidélité à la Constitution 
suffit pour constituer la garantie que les lois exigent des mi- 
nistres des cultes. Les forcer à renouveler cette déclaration 
partout où ils exercent momenlanément des fonctions, c'est 
faire une chose étrangère au but de la loi. Tout ce que l'auto- 
rité municipale doit exiger du ministre d'un culte dans le cas 
dont il s'agit, c'est qu'il justifie de la déclaration (ju'il a dû 
faire dans la commune de sa résidence. 

Empressez-vous, citoyen préfet, de transmettre cette obser- 
vation aux sous-préfets, et par eux aux maires et adjoints de 
votre arrondissement. 

J'aime à penser que l'abus que je vous dénonce n'est que le 
produit d'un zèle pour l'exécution des lois qui, pour devenir 
louable, n'a besoin que d'être éclairé et mieux dirigé. Cet abus 
doit cesser dès que vous aurez transmis les instructions con- 
venables aux autorités qui vous sont subordonnées. Rappelez- 
leur que, de toutes les vexations, les plus douloureuses pour 
les bons citoyens sont celles qui s'exercent au nom des lois. 

Salut et fraternité. 

FOUCHÉ. 

4. Lettre du 20 mai 1801. 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 153 

de Grégoire, et si l'on pouvait lui faire une oraison 
funèbre *, on ne pouvait pas le remplacer; les « in- 
communicants » s'emparaient aussitôt des places 
vacantes; leur nombre augmentait toujours et ils 
étaient soixante ou quatre-vingts dans la seule ville 
de Blois au mois d'août 1801 ^ 

Cependant les négociations pour le Concordai 
suivaient leur cours; le concile national de 1801. 
librement convoqué dès le milieu de l'année 1800 par 
les évêques constitutionnels, se réunit à Saint-Sulpice 
le 29 juin, et se sépara sur l'invitation quelque peu 
militaire du Premier Consul ^, en apprenant le 14 août 
la ratification du Concordat par le pape. Tous ses 
membres offrirent aussitôt de se démettre pour faci- 
liter la réorganisation religieuse de la France, et ces 
démissions, décidées en principe le 14 août *, furent 
données en octobre. Mais les évêques constitutionnels 
stipulèrent qu'ils resteraient en fonctions jusqu'à l'ar- 
rivée de leurs successeurs concordataires. Grégoire 
remit sa démission non pas au pape, ni au gouver- 
nement, qui, disait-il, n'était pas compétent, mais à 
son métropolitain Dufraisse, évêque de Bourges, et il 
la notifia ensuite à ses diocésains, en l'accompagnant 
4'une pastorale. Cette pastorale, ou lettre dadieux, 
témoigne surtout du peu de regret qu'il éprouvait en 
quittant l'évêché de Blois. Il avait fini par prendre 



1. bnp}'. 8 pages ia-S". 

2. Lettre de Dupont. 

3. MM. Thiers et Lanfrey disent que Bonaparte convoqua le 
concile pour faire peur au pape, et qu'après la ratification il 
envoya un commissaire de police pour le dissoudre. Tout cela 
est contraire à la vérité; dailleurs l'histoire du Concordat 
n'est pas encore faite. 

4. Procès-verbal nis. du Concile de 1801. 



154 HISTOIRE RELIGIEUSP: DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

l'humanité en dégoût, et il trouvait les habitants du 
Loir-et-Cher on ne peut plus entachés des vices inhé- 
rents à la nature humaine. On voudrait pouvoir ex- 
traire de cette pastorale quelques lignes touchantes ; 
mais, si l'on excepte un paragraphe relatif à ses curés, 
tout le reste est sur un ton de reproche et d'acrimonie 
qui fait peine au lecteur *. 

L'effet produit par cette démission fut tel qu'on 
peut se le figurer. Les habitants du Loir-et-Cher la 
reçurent avec leur indifférence ordinaire, et l'accu- 
sation d'ingratitude que Grégoire leur intentait ne fit 
sur eux aucune impression ; un évêque était à leurs 
yeux un fonctionnaire comme un autre, et ils se pré- 
paraient à recevoir successivement tous ceux qu'il 
plairait au gouvernement de leur donner. Les inser- 
mentés furent très satisfaits de cette démission, mais 
il est à remarquer qu'ils ne cherchèrent pas môme à 
prendre en main l'administration spirituelle du dio- 
cèse. Et cependant M, de Thémines était bien décidé 
à demeurer évéque de Blois, puisqu'il refusa sa dé- 
mission aux instances de Pie VII, protesta contre le 
Concordat, et mourut sous la Restauration après 
avoir déclaré qu'il était le seul évêque orthodoxe du 
monde chrétien. Il semble que son ancien clergé de- 
vait, du moins en 1801, soutenir ses prétentions : il 
n'en fut rien, et les insermentés du Loir-et-Cher con- 
tinuèrent jusqu'en 1802 à officier dans leurs oratoires 
et à troubler la paix des familles. Les curés consti- 
tutionnels, au nombre de quatre-vingts, regrettèrent 
vivement Grégoire ^, qui leur avait toujours témoigné 



1. Impr., 20 pages in-8». 

2. « Un père si tendre, un pasteur si bon, un supérieur si 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE COxNSULAT 155 

beaucoup de bonté, et leurs regrets n'étaient pas 
diminués par l'appréhension de voir monter sur le 
siège de Blois un nouvel évêque, peut-être un inser- 
menté, peut-être même un prélat de l'ancien régime 
qui ne leur pardonnerait jamais ce fâcheux serment 
de 1791. « Où sont les belles promesses du Premier 
« Consul? s'écriaient-ils avec tristesse; il ne faut 
« donc que lever l'étendard de la révolte pour avoir 
« des protections et des places * ! » Ils ne pouvaient 
croire que le gouvernement les abandonnât après ce 
quils avaient fait depuis dix ans pour la conservation 
du catholicisme en France, « Je ne peux pas m'ima- 
<( giner, disait lun d'entre eux *, que Bonaparte sa- 
« crifie des hrmmes dont la contenance ferme et cou- 
<( rageuse a cimenté les bases de son gouvernement 
« et de son autorité. Il est sans doute trop ami de la 
« justice pour agir avec autant de déloyauté. » Pres- 
que tous écrivaient à leur évêque des lettres analo- 
gues, et la nomination de Grégoire au sénat en décem- 
bre 1801, nomination qui déplut si fort au Premier 
Consul, leur rendit pour un moment l'espérance de 
le conserver, peut-être même, disait le curé d'Ouzain, 
avec le chapeau de cardinal '. 

Mais Grégoire, qui savait mieux que personne à 
quoi s'en tenir sur les dispositions de Bonaparte, 
s'attachait à détruire ces illusions de ses curés ; il 



vigilant, im ami si fidèle et si obligeant. » — Lettre de Noirot, 
curé de la Trinité de Vendôme (24 novembre 1801). 

1. Lettre de Chenu (23 oct. 1801). « Au reste, ajoutait ce bon 
curé, je me résigne à la volonté de la Providence, et j'attends 
iout de sa bonté paternelle. » 

2. Ibid. 

■3. Lettre de Morel, 13 janvier 1802. 



156 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

évitait soigneusement de répondre à leurs lettres, 
parce que l'on colportait en tous lieux ses réponses, 
et les indications qu'il donnait à son secrétaire se 
réduisaient presque toujours à ces mots : « Estimable 
« curé de mon diocèse, l'encourager, lui dire des 
<i choses amicales ^ » Lorsque les « dames de la 
société chrétienne de Blois », les citoyennes Buache, 
Pitron, Isambert, Férand et Guérin-Cousin, lui adres- 
sèrent au sujet de sa démission une lettre afTectueuse, 
il écrivit en marge ces simples mots : « Société de 
« dames chrétiennes infiniment respectable. Leur 
« écrire en mon nom une lettre de consolation et 
« d'amitié qui durera autant que moi. Nous nous 
« reverrons dans l'éternité; je me recommande à 
« leurs prières. » L'estimable Dupont lui-même, ne 
recevant plus de réponse à ses lettres , craignait 
d'avoir perdu la confiance et l'amitié de son évoque ; 
il s'en plaignait doucement, et Grégoire était obligé 
de lui faire connaître en confidence les raisons de sa 
conduite. Comme il ne devait pas rester évêque de 
Blois (ce siège était supprimé dans la nouvelle cir- 
conscription des diocèses), et qu'il avait déclaré en 
toute occasion qu'on ne le verrait jamais passer à un 
autre siège, il ne pouvait rien pour ses pauvres curés, 
et les convenances ne lui permettaient pas d'entre- 
tenir avec eux une correspondance ecclésiastique. Il 
était donc réduit à leur donner rendez-vous dans 
l'autre monde, comme il avait fait pour les dames 
chrétiennes; agir d'une manière différente, c'eût été 
mériter le reproche que Thémines s'était attiré en 1791 ; 
Grégoire avait trop le sentiment de ses devoirs de 

1. Notes marginales, passim. 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 1Ô7 

prêtre et de citoyen pour créer ainsi des difficultés à 
son successeur. 

Ce successeur, que Grégoire ne connaissait pas en- 
core, ce fut l'agent principal de Bonaparte dans ses 
négociations tortueuses avec Rome, ce fut l'homme 
qui. le 13 juillet 1801, présentait à la signature de 
Consalvi un concordat falsifié S l'homme qui, moyen- 
nant 30 000 francs, attesta contre toute vérité que 
les évèques constitutionnels promus à de nouveaux 
sièges avaient rétracté leur serment de 1791 ^, ce fut 
le célèbre abbé Bernier, ancien curé de Saint- Laud 
à Angers. Bernier succédant à Grégoire, un ancien 
« agent de Louis XVIII auprès des armées catho- 
« liques » prenant la place d'un conventionnel mon- 
tagnard, il est difficile d'imaginer un plus grand con- 
traste, et les curés constitutionnels du Loir-et-Cher 
furent très affectés en apprenant cette nouvelle au 
mois d'avril 1802. « On s'attendait bien à le voir 
« évêque, écrivait l'un d'eux ^, mais sa nomination 
« au siège d'Orléans étonne bien du monde. — Quelle 
« différence entre votre successeur et vous! s'écriait 
(' un autre *. — Qu'espérer, disait un troisième ', de 
(( celui qui a toujours eu en horreur les principes 
<( républicains, qui investit de sa confiance un prêtre 
i< émigré, M. Blin, grand pénitencier de l'ancien 
« diocèse d'Orléans? » Un autre enfin, le citoyen 
Pioche, curé de Saint-Aignan, allait jusqu'à dire en 



i. Voy. ilém. de Consalvi, II, 374. 

2. IbkL, 389. — Cf. d'Haussonville, l'Église romaine et le pre- 
miei' empire, I, 190. 

3. Lettre de Monrocq, curé de Mer, 16 avril 1802. 

4. Morel, curé d'Ouzain, 23 avril. 

5. Biet, curé de Romorantin, 10 avril. 



158 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

juillet 1802, après l'installation de Dernier : « Mon 
« dessein est de fuir un diocèse qui perd un chef que 
« j'adorais et reçoit pour successeur un être que 
« j'abhorre. Je ne sais quelles données il a acquises 
« sur mon compte ; celles que je conserverai à jamais 
« pour lui sont écrites de sang... » En effet, cet homme 
dont l'habileté en matière de négociations n'est pas 
contestable était justement exécré de tous les hon- 
nêtes gens. Il avait joué dans la guerre de Vendée un 
rôle odieux; il s'était montré toujours partisan des 
mesures de rigueur ; il avait fait souvent fusiller des 
prisonniers républicains ou des prêtres constitution- 
nels; on l'accusait de vivre avec une femme dont il 
avait fait assassiner le mari ^ ; on lui reprochait même 
assez généralement d'avoir livré Stofflet, et sa con- 
duite équivoque après le 18 brumaire n'était pas de 
nature à lui attirer l'estime publique. Mais Bernier 
avait contribué plus que personne à l'heureuse con- 
clusion du Concordat, et il fallait bien l'en récom- 



1. Lettre ms. signée B. L'anonyme, qui était connu de Gré- 
goire, promettait de donner le nom du mari et de la femme. 
— Rangeard, ex-constituant, écrivait en 1795 dans le même 
sens. — MM. de Barante et d'Haussonville montrent bien quel 
homme c'était; M. Crétineau-Joly avoue {Mém. de Consalvi, 
I, 347) que des accusations graves pèsent sur sa mémoire. 
Bernier était trop méprisé de ceux mêmes qui l'avaient em- 
ployé pour obtenir les faveurs qu'il ambitionnait; il en mourut 
de chagrin en 1806, deux ans avant M. de Belloy. Le P. Thei- 
ner, qui n'était pas Français, a parlé en termes élogieux de 
Bernier, « cet illustre prêtre si indignement calomnié aujour- 
d'hui par ses compatriotes, qui devraient bénir sa mémoire ». 
Histoire des deux Concordats (Paris, 1869). Les renseignements 
qu'il m'a été possible de faire prendre à Orléans même auprès 
de vieillards qui avaient connu l'évêque Bernier permettent 
d'établir que ce prélat y a laissé les plus tristes souvenirs; on 
l'y méprisait, on y parlait de lui comme d'un « scélérat ». 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 159 

penser. 11 voulait être archevêque de Paris et car- 
dinal, et c'était pour l'encourager à la patience qu'on 
avait placé sur le premier siège de France un homme 
de quatre-vingt-treize ans, le vénérable de Belloy *. 
En attendant cette mort, qu'il ne devait pas voir, et 
pour être plus à même de surveiller les événements, 
Bernier avait accepté l'évêché dOrléans, auquel on 
avait réuni celui de Blois, et qui était alors le plus 
considérable des évêchés avoisinant Paris. 

Grégoire, qui connaissait et méprisait depuis long- 
temps l'ancien curé de Saint-Laud, avait refusé de le 
voir en 1800 ; il s'était indigné l'année suivante parce 
que certains évêques constitutionnels faisaient visite 
à cet homme dans l'espérance d'être replacés - ; il 
dédaigna en 1802 de conférer avec lui au sujet de ce 
diocèse de Blois qui allait devenir le sien '.Toutefois 
il se garda bien de laisser voir à ses curés le dégoût 
profond que lui inspirait leur nouveau pasteur ; plus 
que jamais il évita de répondre à leurs lettres, ou il 
ne répondit que par des phrases banales ; il évita de 
même d'insérer dans les Annales de la religion, l'une 
des rares feuilles qui conservèrent leur franc parler 
jusqu'en 1803*, des articles ou fragments de corres- 



1. « Il avait un bref pour gouverner l'archevêché de Paris. 
Emery l'a lu ; il devait succéder à rarchevèque de Paris; Gaprara 
<ivait choisi le plus vieux. 11 avait fait faire chez Quatremère 
un costume de cardinal qui fut acheté par Gaprara; déjà même 
il s'était fait peindre en cardinal. « Notes ms. de Grégoire. 

2. Notes ms. de Grégoire sur le concile de 1801. 

3. Thémines considérait Bernier comme intrus au même titre 
que Grégoire, et par conséquent le nouvel évèque dut orga- 
niser tout seul cette moitié de son diocèse. 

4. Elles disparurent en novembre 1803, probablement par 
ordre de Bonaparte, car le dernier numéro contenait un article 
■des plus vifs contre les manœuvres intolérantes de l'ancien clergé. 



160 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

pondance relatifs au département de Loir-et-Cher ; il 
se fit renvoyer une partie de ses effets et donna l'ordre 
de vendre le reste ; il revendiqua secrètement comme 
étant sa propriété des registres et des lettres conte- 
nant le détail de son administration depuis 1791 ; 
ensuite il interdit à ses anciens coopérateurs toute 
correspondance avec lui K II poussa même la délica- 
tesse plus loin ; il quitta la France pour quelque 
temps et fît un voyage en Angleterre pendant que 
les nouveaux évoques prenaient possession de leurs 
sièges. 

A peine sacré, ce qui, paraît-il, souleva bien des 
difficultés ^, car aucun prélat ne voulait être le con- 
sécrateur de ce nouveau Dubois, Bernier parut d'abord 
à Orléans, dont les habitants le reçurent, dit-il dans 
sa première pastorale ^, « avec des larmes d'atten- 
« drissement ». De là il se rendit à Blois, et voici, au 
sujet de son entrée dans cette ville, les propres ter- 
mes de sa pastorale : « La ville de Blois, digne émule 
« de celle d'Orléans, conservait aussi dans* son sein 
« le dépôt précieux de la foi catholique. Avec quelle 
« joie n'a-t-elle pas reçu le pontife que la voix de 
« l'Église et la nomination du Premier Consul lui 
« avaient destiné! Quel jour heureux pour elle que 
« celui où, voyant s'évanouir les semences funestes 
« des dissensions qui l'avaient agitée, elle a pu con- 

1. C'est au mois de mai 1802, aussitôt après la nomination 
(le Bernier, que Grégoire fit cette défense; il la rendit publique 
en l'imprimant dans les Annales de la Religion. Dans celte 
même lettre il conseillait à ses curés de se refuser à toute 
rétractation. Annales, t. XV, p. 88. 

2. C'est, il est vrai, Grégoire qui le dit. [Noies nis. sur le Con- 
cordat.) 

3. 28 juillet 1802, 8 pages in-4o. 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 161 

(c templer ses prêtres, réunis de cœur et d'intention,. 
« se donnant mutuellement le baiser de paix, et ou- 
« bliant aux pieds des autels qu'ils avaient été si 
« longtemps divisés! Elle a pu dire alors avec vérité : 
« Je n'ai plus qu'une foi, qu'un culte et qu'un esprit. 
« Que faut-il de plus dans l'ordre de la religion, pour 
(( son repos et sa félicité * ? » Bernier exagérait évi- 
demment pour les besoins de sa cause, car il se trou- 
vait à Blois, au mois de juillet 1802, en face de trois 
clergés différents : les insermentés concordataires qui 
le reconnaissaient pour évéque légitime et se dispo- 
saient à lui obéir, les Théminiens obstinés qui le re- 
poussaient comme un intrus et refusaient de quitter 
leurs oratoires parce que M. de Thémines, qui n'avait 
pas voulu donner sa démission, était à leurs yeux le 
véritable évêque de Blois '•^; et enfin les constitution- 
nels, très disposés à voir en lui le successeur légitime 
de Grégoire, mais justement inquiets et remplis de 
défiance. 

Cependant la situation de Bernier en 1802 n'était 
pas, à beaucoup près, aussi difficile que celle de Gré- 
goire en 1791 : Grégoire laissait le champ libre à son 
successeur; Thémines, retiré en Espagne, ne songeait 
point à quitter la terre d'exil, et le gouvernement 
consulaire, qui se sentait fort, avait lintention bien 



\. Bernier a omis de parler de la réception que lui firent à 
Angers ses anciens paroissiens. Il fallut des gendarmes pour le 
proléger contre leur indignation. 

2. En 182S, le diocèse de Blois était encore un de ceux où la 
Petite Éf/lise avait le plus de prosélytes, surtout à Vendôme et 
dans le voisinage; on ny reconnaissait pas d'autre évêque que 
Thémines, et ce dernier, paraît-il, se considérait comme l'évê- 
que de toulc l.-i France. Voy. Grégoire, Histoire des sectes {i82S)^ 
11, 503. 



162 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 
arrêtée de réduire les récalcitrants à l'obéissance. 
Bernier commença par adresser à ses diocésains un 
certain nombre de pastorales et de mandements assez 
médiocres où les louanges de Bonaparte et la glori- 
fication du Concordat tenaient toujours la première 
place ; ensuite il établit en vertu de ce même Con- 
cordat une nouvelle division des paroisses et des suc- 
cursales, et il profita de l'occasion pour inviter ses 
prêtres à vivre en paix les uns avec les autres. « Ou- 
« bliez, leur disait-il, qu'il exista parmi vous de lon- 
« gués dissensions. Ne vous rappelez jamais les maux 
« qu'elles ont produits que pour bénir le ciel d'y avoir 
« mis un terme, et le remercier de l'heureuse union 
« qui règne parmi vous. Malheur à celui qui, préfé- 
« rant sa répugnance personnelle à la voix de l'Église 
« et aux ordres du premier pasteur, voudrait encore 
« se séparer de ses frères quand ils sont, par leur 
« union au légitime évoque, dans la communion de 
« l'Église et de son chef! Nous vous conjurons d'éviter 
« en ce genre tout ce qui pourrait nous rappeler des 
« temps malheureux ou renouveler au milieu de nous 
« une scission qui n'existe plus *. » Et comme pour 
montrer qu'en effet il n'y avait plus de scission, Ber- 
nier avait la maladresse de dire quelques lignes plus 
bas : « Nous défendons à tous prêtres résidant dans 
« notre diocèse de célébrer le saint sacrifice de la 
« messe dans un oratoire particulier..... s'ils n'en ont 
u obtenu la permission expresse et légale. » 

Mais il ne s'agit point ici de raconter en détail l'his- 
toire de Bernier ; évêque d'Orléans en attendant mieux, 



1. Mandement de M. Vévêque d'Orléans. ...\ 16 septembre 1802, 
1 pages in-i". 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 163 

il s'intéressait fort peu à l'administration de son dio- 
cèse ; il attendait impatiemment la mort de l'arche- 
vêque de Paris, qui vécut quatre-vingt-dix-neuf ans, 
et il demandait avec instance ce chapeau de cardinal 
qu'on lui avait fait espérer. C'étaient ses grands 
vicaires qui gouvernaient pour lui, et les malheureux 
constitutionnels du Loir-et-Cher étaient à la merci de 
quelques prêtres émigrés. On avait commencé par 
vouloir exiger d'eux des rétractations humiliantes; 
mais le gouvernement s'y opposa résolument, et l'on 
se contenta de les molester par tous les moyens pos- 
sibles. L'archidiacre Dupont fut nommé, grâce à ses 
amis de Paris, curé de Montrichard, et il devint en 
même temps le précepteur des jeunes de Freycine ; 
la plupart de ses confrères furent déplacés et envoyés 
le plus souvent à l'autre extrémité du département. 
Quelques-uns s'exilèrent et demandèrent à passer 
comme curés de village dans les diocèses de Dijon, 
de Besançon, de Cambrai, de Strasbourg, d'Avignon 
même, dont les évêques concordataires étaient comme 
eux des assermentés de 1791, se refusant à toute 
espèce de rétractation. 

Ainsi se termina la crise religieuse qui s'était pro- 
duite dans le département de Loir-et-Cher, comme 
dans tous les autres, à la suite des fâcheux décrets de 
la Constituante sur la Constitution civile du clergé. A 
Blois comme ailleurs, l'histoire ecclésiastique de ces 
douze années de trouble comprend deux périodes très 
distinctes l'une de l'autre, la période constitution- 
nelle, depuis la fin de 1790 jusqu'au mois de no- 
vembre 1793, et la période de réorganisation spon- 
tanée, depuis la fin de 1794 jusqu'à l'entière exécu- 
tion du Concordat en mai 1802 ; toutes deux sont 



164 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

dignes de la plus grande attention si l'on veut enfin 
connaître ce que les historiens de la Révolution ont 
malheureusement laissé dans l'ombre : l'esprit public 
et les sentiments de la nation française. La Constitu- 
tion civile du clergé peut être attaquée plus ou moins 
vivement au point de vue de l'orthodoxie ; et pourtant 
le pape Pie VII lui donna sans le vouloir une sorte de 
consécration le jour où il conféra l'institution cano- 
nique à dix prélats constitutionnels qui refusaient de 
se rétracter et qui protestaient publiquement contre 
ses absolutions. On peut néanmoins juger avec sévé- 
rité cette réforme d'un nouveau genre opérée par des 
laïcs avec une précipitation sans pareille; mais il me 
semble que tous les hommes de bonne foi devraient 
être d'accord pour rendre justice aux uns comme aux 
autres, aux insermentés qui ont tant souffert pour ne 
point mentir à leurs consciences, et aux constitution- 
nels qui, se croyant orthodoxes, ont tout sacrifié pour 
préserver la France de l'anarchie religieuse. Si la Con- 
stitution civile du clergé avait été repoussée par tous 
les prêtres français, comme l'espérait, dit-on, Mira- 
beau, et comme le demandaient les évêques de la 
Constituante, c'en était fait du catholicisme dans 
notre pays. Peut-être aussi, car la France était alors 
bien plus chrétienne qu'elle ne l'est aujourd'hui, la 
France entière eût imité la Vendée ; les conquêtes de 
la Révolution eussent été perdues sans retour, et la 
terreur blanche eût commencé en 1791, couvrant le 
sol de ruines et versant des torrents de sang *. Mais 

i. 11 faut lire dans Theiner (I, 381) le plan de restauration 
que Maury avait dressé en 1793. Maury triomphant eût de 
beaucoup dépassé Robespierre en cruauté. Il admettait en 
principe que tous les évêques constitutionnels fussent con- 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 165 

il se trouva environ soixante mille prêtres, une ar- 
mée entière, pour accepter, quoique sans enthou- 
siasme, cette fâcheuse Constitution civile, et l'on con- 
viendra sans peine que ces soixante mille hommes 
n'étaient pas tous des scélérats. Dans le département 
de Loir-et-Cher, comme ailleurs, des intrigants sans 
foi et des hypocrites sans mœurs, des Tolin, des 
Chabot, des Rochejean, s'empressèrent d'adhérer au 
nouvel ordre de choses dans l'espérance de satisfaire 
leurs convoitises ; mais ils ne tardèrent pas à voir 
que l'état ecclésiastique ne pouvait plus conduire aux 
honneurs et à la fortune, et ils se retirèrent. Les prê- 
tres qui restèrent, et le nombre en fut considérable, 
puisque les neuf dixièmes des paroisses étaient pour- 
vues de curés en novembre 1793, n'étaient ni ambi- 
tieux ni cupides; c'étaient pour la plupart des hom- 
mes simples et vertueux, des congruistes de l'ancien 
régime habitués à tous les genres de privations, ai- 
mant des paroissiens qui les chérissaient, et ne pou- 
vant se résoudre à abandonner leurs familles spiri- 
tuelles, car un bon prêtre se fait bientôt une véritable 
famille. Presque tous sont demeurés à leur poste par 
dévouement, et lors même qu'ils se seraient trompés 
en acceptant la Constitution civile que Rome n'avait 
pas encore condamnée, l'histoire devrait tenir compte 
à ces braves gens de leur abnégation. Réduits à la 
mendicité par la Convention nationale qui faisait ban- 
queroute au clergé après l'avoir complètement dé- 
pouillé, ils ont continué l'exercice du ministère ecclé- 



damnés à mort; mais il ne jugeait pas cette mesure avanta- 
geuse ; l'emprisonnement perpétuel ou la déportation produi- 
raient sans doute de meilleurs résultats. 



166 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

siastique jusqu'au jour où la Terreur les a chassés 
des églises, incarcérés, déportés ou guillotinés avec 
autant de fureur que les insermentés leurs frères. Au 
lendemain du 9 thermidor, on a vu reparaître peu à 
peu le plus grand nombre d'entre eux; dociles à la 
voix de leur évoque et de ses courageux vicaires, les 
curés du Loir-et-Cher ont prêché l'alliance intime du 
patriotisme et de la foi religieuse ; ils ont encouragé, 
consolé, calmé souvent des populations entières ; ils 
ont bravé jusqu'à la fin de 1799 la prison, l'exil, les 
outrages de toute nature, et surtout la misère, pour 
contribuer dans la mesure de leurs forces au rétablis- 
sement du catholicisme. « Dieu nous dédommagera 
dans l'éternité, » écrivait l'un d'entre eux à Grégoire, 
et celui-là, comme beaucoup d'autres, ne pensait qu'à 
accomplir son devoir, qu'à écouter, suivant l'expres- 
sion d'un autre de ses confrères, « le cri de sa con- 
science ». On a pu se convaincre que les curés du 
Loir-et-Cher, ainsi que leurs confrères des autres dé- 
partements, avaient restauré le culte avant même 
que Bonaparte pût songer à négocier le Concordat. 
Il est donc juste de rendre à ces constitutionnels dont 
pas un n'a émigré un hommage mérité ; et quant à 
leur évêque Grégoire, malgré sa fougue parfois irré- 
fléchie et son exaltation condamnable en certaines 
circonstances, tout le monde avouera que c'était du 
moins un parfait honnête homme et un chrétien pro- 
fondément convaincu. « Que mes diocésains disent ce 
« qu'ils ont vu et ouï de leur évêque, lisons-nous dans 
« ses Mémoires, comme Samuel en face du peuple 
« hébreu, quoique pécheur, je puis invoquer leur 
« témoignage sur ma conduite. » Les habitants du 
Loir-et-Cher n'ont point répondu à cet appel de leur 



LE DIOCÈSE DE BLOIS SOUS LE CONSULAT 167 

évèque ; mais on vient d'entendre leurs dépositions 
posthumes, et l'on conviendra sans doute qu'elles 
sont favorables à Grégoire, dont la conduite comme 
évêque de Blois est véritablement admirable. 



LIVRE III 

GRÉGOIRE ET L'ÉGLISE DE FRANCE 
SOUS LA CONVENTION 

(1792 — 1793) 



CHAPITRE PREMIER 

DÉBUTS DE LA CONVENTION; GRÉGOIRE EN MISSION 
A CHAMBÉRY ET A NICE 

On a vu, dans les deux premiers livres de ces 
Etudes, quel fut le rôle religieux de Grégoire à l'As- 
semblée constituante jusqu'en septembre 1791, et 
dans son diocèse du Loir-et-Cher jusqu'à l'entière 
conclusion du Concordat; mais la force des choses 
avait fait du curé d'Embermesnil beaucoup plus qu'un 
simple législateur et un évèque de département; il 
était devenu en 1791, grâce à son indomptable éner- 
gie, à l'étendue de son savoir et à la sincérité de ses 
convictions, le patriarche de l'Eglise constitutionnelle. 
Amis et ennemis reconnurent en lui, dès le premier 
jour S ceux-ci le coryphée de la nouvelle secte *, 

1. Déjà, au mois d'août 1789, le cardinal de Rohan, écrivant 
à Grégoire, lui parlait de sa réputation, de ses ouvrages, de ses 
qualités personnelles, et il finissait en disant : « Rendez toute 
justice, monsieur, aux sentiments d'attachement et de haute 
considération que vous m'avez inspirés. • [Lettre vis., Saverne, 
1" août 1789.) 

2. « Récitez le Confiteor. — Je me confesse à l'Assemblée 

10 



170 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

ceux-là au contraire l'apôtre d'un catholicisme épuré 
qui devait, pensaient-ils, ramener les beaux jours de 
la primitive Église. Mais c'est surtout à dater du 
21 septembre 1792, lorsqu'il entre à la Convention 
comme député du Loir-et-Cher, que Grégoire appar- 
tient d'une manière toute particulière à l'histoire re- 
ligieuse de la Révolution française : sa parole et ses 
exemples guident à travers les difficultés les plus 
inextricables cinquante évoques et des milliers de 
prêtres soumis aux lois; il arrête les défections et 
détruit l'effet des plus grands scandales; il montre 
aux adversaires du christianisme qu'une foi très vive 
peut s'allier môme avec un républicanisme exalté; il 
« empêche des Vendées », comme il a pu le dire avec 
un légitime orgueil, et c'est grâce à lui surtout que le 
sentiment chrétien, caché pour ainsi dire sous la 
cendre durant la Terreur, se ranime avec une force 
étonnante dès la fin de 1794. Telle est la très curieuse 
histoire qu'il nous faut étudier maintenant, non plus 
seulement, comme l'a fait Bordas Demoulin *, d'après 
les mémoires imprimés de Grégoire lui-même, mais 
en remontant pour la première fois aux véritables 
sources, en compulsant les nombreuses brochures du 
temps, les procès-verbaux de conciles et de synodes, 
les registres et minutes de toute sorte, et finalement 
les milliers de lettres autographes qui constituaient 
dans la bibliothèque de Grégoire les Ai'chives de 
l'Église constitutionnelle. 



toute-puissante... aux apôtres saint Grégoire et saint Camus, 
à tous les saints de la Constitution, etc.. » {Livre de prières 
dédié aux vrais patriotes, pamphlet royaliste. 1792, 73 pages 
in-8o.) 
1. Essai sur la Réforme catholique, p. 261, 394 et sq. 



DÉBUTS DE LA CONVENTION ^71 

Personne n'ignore dans quelles conditions se réunit 
la Convention nationale au mois de septembre 1792 : 
le sang des nobles et des prêtres massacrés par cen- 
taines fumait encore dans les prisons; tout présageait 
une lutte acharnée entre les mandataires du peuple 
souverain et les partisans de l'ancien régime. Les 
esprits froids, comme Sieyès, ne se faisaient aucune 
illusion et désespéraient de la chose publique ' ; les 
exaltés, et Grégoire était alors du nombre, atten- 
daient tout de la nouvelle assemblée qui allait abolir 
enfin la royauté. La joie de se sentir en République 
leur ùtait le sommeil *, et ils s'imaginaient que làge 
d'or devait renaître comme par enchantement; ils ne 
tardèrent pas à être détrompés. Loin de châtier les 
septembriseurs qui avaient assassiné surtout des 
prêtres, la Convention n'osa même pas flétrir cet 
épouvantable forfait; Grégoire put entendre lire à la 
tribune le rapport de Tallien sur les « événements », 
sur « l'expédition » du 2 septembre ; il put lire dans 
ce rapport imprimé ^ par ordre de ses nouveaux col- 
lègues que c'étaient des « événements terribles sans 
doute, qui dans un temps de calme eussent dû pro- 
voquer toute la vengeance des lois, mais sur lesquels, 
dans un temps de révolution et d'agitation, il faut 



1. Mémoires de Grégoire, I, 410. 

2. Ihid. 

3. Convention nationale. Impr. nationale, 6 pages in-S". — 
On y lit entre autres cette phrase horrible, relative à l'infor- 
tunée princesse de Lamballe : « Une seule femme périt dans 
cette circonstance; mais, nous devons le dire, ses liaisons avec 
l'ennemie la plus acharnée de la Nation, avec Marie-Antoinette 
{sic), dont elle a toujours été la compagne de débauche, justi- 
fient en quelque sorte les excès auxquels on s'est porté à cet 
égard. « — Après le 9 thermidor, Chénier et les autres monta- 
gnards ne parlaient plus de ces massacres qu'avec horreur. 



172 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

tirer un voile et laisser à l'histoire le soin de con- 
sacrer et d'apprécier cette époque de la Révolution, 
qui a été beaucoup plus utile quon ne pense ». 

C'était une déclaration de guerre au catholicisme, 
et cependant six mois s'écoulèrent sans que la Con- 
vention rendit un seul décret contre les prêtres : elle 
se contenta d'appliquer dans toute sa rigueur la loi 
du 26 août 1792, qui contraignait les ecclésiastiques 
insermentés ou rétractés à sortir du royaume dans la 
quinzaine. Les insermentés n'exerçaient plus leur 
culte dans aucune église ou chapelle publique; ceux 
qui n'avaient pas émigré se tenaient soigneusement 
cachés, et il ne restait plus en France que trente ou 
quarante mille curés ou vicaires * prêchant la sou- 
mission la plus entière au gouvernement républicain. 
Il semble donc que la Convention avait intérêt à con- 
server de tels auxiliaires et môme à leur prodiguer 
les encouragements; loin de là, elle se retourna 
contre eux avec fureur. Montagnards et Girondins 
rivalisèrent de zèle pour les persécuter, et l'on put 
voir que les philosophes triomphants se proposaient 
bien, comme l'avait souhaité Voltaire, « d'écraser 
l'infâme », d'anéantir le christianisme. La guerre 
commença, suivant la coutume, par des escarmou- 
ches, par des pamphlets ou par des discours de toute 
sorte. Ainsi l'on publia le 20 septembre 1792, avant 
même que la République eût été proclamée, une 
Messe nationale des Français ^ où se lisait Vévan- 



i. L'abbé de Pradt estime que le nombre des assermentés, 
en 1791, s'éleva à 60 000. Les quatre concordats, II, 34. 

2. Messe nationale des Français, dédiée à Pie VI par Gran- 
didier de Moyenvic, in-4o. Grégoire a écrit en marge : pièce 
impie. Le dernier évangile de la messe était parodié de la 



DÉBUTS DE LA CONVENTION 173 

gile suivant : « En ce temps-là la stupidité des 
peuples engendra les rois; la mollesse des rois en- 
gendra le luxe des cours ; le luxe des cours engendra 
le déficit; le déficit engendra l'Assemblée nationale; 
l'Assemblée nationale engendra la prise de la Bas- 
tille; la prise de la Bastille engendra la liberté; la 
liberté engendra l'abolition de la royauté; l'abolition 
de la royauté engendra la République, de laquelle 
naîtra la félicité du peuple français. » Neuf jours 
plus tard, la Commune de Paris, la même qui le 3 ou 
4 septembre avait payé « des ouvriers pour avoir 
travaillé dans une prison », déclara qu'à partir du 
l" janvier 1793 les gens d'Eglise ne seraient plus 
rétribués, qu'ils auraient par conséquent à se pour- 
voir ailleurs d'une profession plus utile. « La reli- 
gion est aussi mûre que la royauté, dit alors même 
je ne sais plus quel conventionnel à la tribune, l'une 
doit être abolie et proscrite comme l'autre. » 

Mais ce n'étaient encore que des attaques isolées, 
sur le caractère desquelles bien des gens se mé- 
prirent, car en novembre 1792 le ministre de l'inté- 
rieur. Roland, adressait « aux pasteurs des villes et 
des campagnes » une circulaire (on serait tenté de 
dire un mandement, car cette pièce étrange a pour 
épigraphe un verset du psaume XIX ') pour les 



manière suivante : « Il a été un homme envoyé par le Seiorneur, 
cet homme s'appelait Voltaire; il n'était pas la liberté, mais il 
en était le précurseur et l'apôtre, etc. » 

1. Reges obligati sunt, etc. Imprimé, 3 pages in-i". — C'est 
un chef-d'œuvre de pédantisme ; Roland parle de « l'impertur- 
bable viation du pouvoir exécutif sur la ligne de la loi »; il 
veut qu'on incite le peuple; il espère enfin qu'on ne tardera 
pas à faire l'office en français dans les paroisses, et que l'in- 
fluence de la religion sur les mœurs deviendra, sous la sanc- 

10. 



174 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

exhorter h entretenir et à propager autour d'eux 
« l'esprit public, le respect et le maintien des prin- 
cipes, du sein desquels doit sortir un gouvernement 
sage et durable, et avec lui l'amour et la nécessité 
de l'ordre, la religion des lois ». Il avait surtout pour 
but de demander aux curés la suppression du Domine 
salvum fac regem ', et il ajoutait : « Ministres de 
l'Evangile, votre mission est sublime, si vous l'amal- 
gamez en quelque sorte avec celle de nos infatigables 
législateurs. » 

Vers la même époque, et sans doute pour faciliter 
cet amalgame, le député Cambon reprit la motion 
faite naguère à la Législative par Ramond, Jean 
Debry et Torné ; il proposa, au nom du Comité des 
finances, de « décharger la nation des frais du culte 
catholique et de l'entretien de ses ministres ». Ce 
projet de loi fut déposé seulement le 16 novembre, 
mais on en parlait depuis quelque temps déjà, et il 
se trouva des orateurs et des écrivains pour défendre 
à la Convention, aux Jacobins et dans les journaux 
le clergé patriote que Cambon et ses amis voulaient 
réduire au désespoir. Daubermesnil, député du Tarn, 
homme « indépendant », dont le culte était « l'ado- 
ration pratique d'un Dieu », et qui proposait à la 

lion de la philosophie, une vérité pratique, etc. C'est à coup 
sûr une pièce à laquelle Mme Roland n'a pas mis la main. 

1. Le 4 septembre 1870, jour où le second empire fut ren- 
versé à la suite du désastre de Sedan, était, comme l'on sait, 
un dimanche. A Notre-Dame on chanta le matin à la grand'- 
messe le Domine salvum fac imperatorem; le soir, au salut, ou 
ne chanta rien du tout; le dimanche suivant, à la messe et au 
salut, on chanta Domine salvam fac Rempublicain. — Récit d'un 
témoin. — Le clergé patriote de 1792 a dû agir de la même 
manière dès le 23 septembre, deux jours après la proclamation 
de la République. 



DÉBUTS DE LA CONVENTION 175 

nation d'honorer ce Dieu avec quelques grains d'en- 
cens, des libations et|des hymnes, Daubermesnil inter- 
vint dans la discusssion et prouva que les prêtres 
étaient utiles à la République. « Ils ont, disait-il, 
prêché lamour des lois, l'obéissance aux autorités; 
ils ont embrasé les cœurs de leurs concitoyens du 
feu de la liberté ; nous leur devrions par reconnais- 
sance ce que nous ne devons pas leur ôter sans injus- 
tice *. » Le 18 novembre, c'étaient des « citoyens 
catholiques de la ville de Paris » qui adressaient une 
pétition à la Convention nationale pour demander 
contre Cambon le maintien du budget des cultes ^. 
La discussion publique fut renvoyée au 19 novembre, 
puis à une date ultérieure, puis enfin au 30 novembre, 
le jour même où Grégoire devait occuper pour la 
quinzième et dernière fois le fauteuil de la présidence. 
Cette discussion fut intéressante, et l'on vit des 
hommes comme Bazire, qui aimait mieux « l'enfer 
avec Voltaire que le paradis avec saint Labre ^ », 
comme La Planche, qui se vantait de n'être pas un 
Maury subalterne, déclarer que le projet de Cambon 
tait impolitique, injuste et immoral. « Après les 
rois, disait le prêtre apostat La Planche, les mauvais 
prêtres sont, selon moi, les plus terribles fléaux du 
genre humain. » Il faisait ensuite un grand éloge 

1. Imprimerie nationale, 1192, 11 pages in-S". Daubermesnil 
évaluait le budget des cultes à environ 60 000 000 pour 84 évê- 
chés et 44 000 cures: mais, disait-il, la moitié seulement des 
paroisses a des prêtres salariés, et la somme à répartir ne 
dépasserait pas 33 000 000. Il constatait que dans les campagnes 
les riches seuls étaient dissidents. 

2. 4 pages in-4''; chez la veuve Hérissant, rue ^'euve-^'otre- 
Dame. 

3. « Assimilez si vous voulez les dévots à des fous, disait 
Bazire, la législation n'a jamais détruit les fous. » 



176 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

des constitutionnels, et se plaisait à reconnaître que 
« les succès si difficiles de cette étonnante révolution 
étaient en partie leur ouvrage, parce qu'ils avaient 
appris aux peuples séduits ou chancelants à chérir 
la patrie et à respecter la loi » ; il concluait en 
demandant la question préalable *. Philippe Druhle, 
enfin, se plaçant au cœur même du sujet, se déclarait 
partisan, « non pas de la tolérance, car ce mot est 
un reste d'esclavage qui doit disparaître de notre 
langue % mais du libre exercice de tout culte qui 
prêche la soumission aux lois, la pratique des vertus 
morales et l'amour des devoirs ». « Supprimer le 
budget des cultes, disait-il ensuite, ce serait, après 
avoir aboli la royauté, en garder le plus odieux apa- 
nage, celui de manquer impunément à sa parole... 
Les prêtres ont, dans l'ascendant de leur ministère, 
un moyen puissant de faire aimer notre Révolution ; 
faisons qu'ils l'aiment eux-mêmes; plaçons-les dans 
la loi pour ne pas avoir hors de la loi des agents 
dangereux et cachés '. » Comme les précédents, 
Druhle concluait au maintien du budget dés cultes; 
Robespierre fut de cet avis *, et, malgré les démarches 
de la Commune, maigre les déclamations de quelques 
feuilles révolutionnaires, la Convention fit preuve de 
sagesse; elle déclara le 30 novembre 1792 qu'elle ne 

1. Opinion... impr. 28 novembre, an 1er de la Rép. 

2. On ne tolère en effet que ce qu'on aurait le droit d'empê- 
cher. 

3. Opinion..., 4 décembre 1792, an 1er de la Rép., H pages in-8». 

4. Cf. de Pressensé, VÉglise et la Révolution française, p. 262. 
— Bûchez et Roux, XV. — Moniteur, 1792, 337. Robespierre, 
comme plus tard Napoléon, avait ses raisons pour ne pas 
admettre l'émancipation du clergé, qu'il considérait comme un 
instrumentum regni. 



DÉBUTS DE LA CONVENTION 177 

supprimerait pas le traitement des ecclésiastiques. 
Un certain nombre de députés avaient, comme Dan- 
ton, apporté quelques restrictions à leur vote : ils 
demandaient que l'on conservât les prêtres jusqu'au 
jour où l'on aurait, pour instruire le peuple, « des 
officiers de morale ». 

Mais le peuple, qui ne peut saisir ces distinctions 
par trop subtiles, tenait à son culte et à ses prêtres. 
Quelques mois auparavant, il avait suivi dévotement 
les processions de la Fête-Dieu : malgré le mauvais 
temps et les excitations perfides de la Commune, on 
avait tendu beaucoup de maisons et interrompu de 
tous côtés les travaux; les voituriers avaient laissé 
le passage libre, et l'on avait pu voir des protestants, 
comme l'ambassadeur de Hollande, tapisser à leurs 
frais les murs de leur hôtel ou payer spontanément 
leur part de la musique militaire qui accompagnait 
le cortège. Le 24 décembre de cette même année, 
Manuel et la Commune ayant notifié vers sept heures 
du soir, lorsque les cierges étaient allumés et l'office 
déjà sonné, l'ordre de fermer toutes les églises durant 
la nuit de Noël, il y eut dans Paris une sédition vrai- 
ment populaire : la foule assiégea les édifices du 
culte et exigea des curés la célébration solennelle de 
la messe de minuit *. On sait enfin que Manuel, 
traîné à l'échafaud Tannée suivante comme fédéra- 
liste, fut insulté par des fruitières et par des blan- 



i. Ce fait est rapporté partout, notamment dans les Nouvelles 
ecclésiastiques ou Mémoires pour servir à l'histoire de la Con- 
stitution Cnigenitus , numéro du 20 mars 1193. Celte feuille, 
très suspecte de partialité quand il s'agit des Jésuites, con- 
tient au sujet des événements de cette époque quelques ren- 
seignements qu'on ne trouverait pas ailleurs. 



178 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

chisseuses qui criaient : « C'est bien fait, c'est lui qui 
voulait nous empêcher d'aller à la messe M » La 
Convention, de complicité avec la Commune, se pro- 
posait d'anéantir le christianisme; mais en cela elle 
agissait contre la volonté formelle de la nation ^ et 
les conventionnels sensés espéraient qu'elle n'oserait 
pas commettre un pareil crime et une si grande faute. 
Telle était la situation lorsque Grégoire, après 
avoir présidé la redoutable Assemblée durant quinze 
jours et contribué peut-être, au moins par sa pré- 
sence en costume d'évêque, au maintien des traite- 
ments ecclésiastiques, partit pour Chambéry avec ses 
trois collègues : Hérault-Séchelles, Jagot et Simond. 
Ils étaient chargés d'organiser les départements du 
Mont-Blanc et des Alpes-Maritimes, nouvellement 
réunis à la France, et ils s'acquittèrent de cette mis- 
sion difficile avec zèle et avec intégrité ^, C'est de 
Chambéry, comme l'on sait, que ces quatre députés 
écrivirent à la Convention, le 20 janvier 1793, la 
lettre malencontreuse qui a donné lieu à cette accu- 
sation de régicide souvent réduite à néant par Gré- 
goire et par ses amis, mais toujours reprise avec une 



1. Du fanatisme et des cultes, par Baudin, représentant du 
peuple. Paris, an III, 80 pages in-8°. « Je l'ai entendu », dit en 
propres termes l'auteur de ce charmant opuscule, qui mérite- 
rait les honneurs d'une réimpression. 

2. « Sur l'objet de la religion, la Convention fut en révolte 
ouverte contre la volonté du peuple. » Grégoire, Compte rendu 
au Concile..., p. 1. 

3. Grégoire et Jagot ont publié le compte rendu de leur 
mission; ils avaient dû emporter beaucoup plus de numéraire 
que d'assignats; ils économisèrent l'argent de la patrie avec 
une parcimonie toute républicaine; souvent les déjeuners de 
Grégoire coûtaient juste deux sous à la République; il se con- 
tentait d'un morceau de pain et d'une orange. 



GRÉGOIRE A CHAMBÉRY ET A NICE 179 

insigne mauvaise foi par ses ennemis politiques ou 
par ses adversaires religieux. Grégoire s'était montré 
en plusieurs circonstances, et nous avons saisi l'oc- 
casion de l'en blâmer, bien dur et bien injuste pour 
l'infortuné Louis XVI; à la Convention même, en 
novembre 1792, il avait réclamé la mise en accusa- 
tion du « parjure »; mais il demandait en même 
temps que la peine de mort disparût à jamais de nos 
lois, et que Louis fût le premier à bénéficier de cette 
abolition. Comme prêtre et comme législateur, il ne 
se croyait pas le droit d'ôter la vie à son semblable, 
et, dans le cas particulier dont il s'agit, il voulait 
condamner le roi, « ce grand coupable », comme il 
ne craignait pas de l'appeler, à contempler long- 
temps le bonheur d'un peuple libre. L'évêque Fauchet 
disait en pleine Convention : « Le ci-devant roi est 
jugé. Il a mérité plus que la mort. Les vrais principes 
de l'éternelle justice condamnent le tyran déchu au 
long supplice de la vie au milieu d'un peuple libre. » 
Grégoire ne se serait pas exprimé autrement; il a 
signé, lui quatrième, la lettre que son collègue 
Hérault de Séchelles avait rédigée pour faire oublier 
sa naissance aristocratique, mais il ne l'a signée 
qu'après avoir exigé la radiation des mots à mort. La 
lettre existe aux Archives nationales; les mots à mot-t 
sont bel et bien rayés; pourquoi donc employer si 
légèrement l'expression de « prélat régicide », au 
lieu d'ouvrir les yeux à l'évidence et de s'en rap- 
porter au moins suspect de tous les juges, au roi 
Louis XVIII en personne? La seconde Restauration a 
exilé tous les régicides, à l'exception du ministre 
Fouché; elle n'a jamais inquiété Grégoire, qui s'est 
vu seulement exclure de l'Institut comme indigne, et 



180 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

repousser au même titre de la Chambre des députés 
où les électeurs de l'Isère l'avaient envoyé en 1819. 
Mais il faut laisser une fois pour toutes ces discus- 
sions inutiles et revenir à ce qui fait uniquement 
l'objet de ces études, au rôle religieux de Grégoire 
après 1792. Il n'oublia pas, lors de son voyage à 
Chambéry et à Nice, ce qu'il considérait comme la 
partie la plus importante et la plus délicate de sa 
mission; il mêla du religieux aux affaires politiques, 
de même que Louvois mêlait jadis du militaire aux 
affaires de religion ; il se conduisit en commissaire de 
la Convention nationale, mais aussi en prêtre et même 
en missionnaire ^ Sa tâche, à ce dernier point de 
vue, pouvait être particulièrement embarrassante, 
puisque la Savoie était encore soumise à l'ancien 
régime ecclésiastique ; mais Grégoire ne rencontra 
pas de difficultés insurmontables. La presque una- 
nimité des Savoisiens s'étaient jetés librement dans 
les bras de la République française, et la petite 
Assemblée nationale des Allobroges adoptait par avance 
toutes les parties de la Constitution de 1791 «. Elle 

1. Les exaltés de la Savoie se plaignaient qu'on leur eût en- 
voyé « deux calotins (Grégoire et Simond), un ci-devant (Hérault) 
et un individu que personne ne connaît (Jagot) ». Réponse du 
citoyen Simond à un imprimé, etc. Anneci, 20 pages in-8». 

2. Adresse de la Société altobroge des amis de la liberté et de 
Végalité séante à Chambéry aux Savoisiens, 20 pages in-S". — 
Les députés ds Savoie à l'Assemblée nationale des Belges, 
4 pages in-8°. — Procès-verbaux de l'Assemblée nationale des 
Allobroges, 78 pages in-S». Le 3 décembre 1192, on lut à la 
Commission provisoire d'administration du département du 
Mont-Blanc une pétition du citoyen Arnaud, ci-devant capucin, 
«qui demande qu'il soit offert le jour suivant un sacrifice à 
l'Etre suprême en action de grâces de l'incorporation à la Ré- 
publique française, et d'être en même temps admis à jurer le 
premier, dans le déparlement du Mont-Blanc, qu'il gardera et 



GRÉGOIRE A CHAMBÉRY ET A NICE 181 

avait, relativement au clergé, les mêmes idées que la 
plupart des philosophes français, et voici en quels 
termes les « députés des AUobroges auprès de la 
Convention nationale de France », les citoyens Doppet, 
Favres, Dessaix et Villar, s'adressaient en octobre 1792 
à l'Assemblée nationale des Belges : « ... Vos prêtres, 
les nôtres, ceux du monde entier, en couvrant leur 
ignorance du voile absurde de la superstition, ont 
su prendre sur la faiblesse des hommes un tyran- 
nique empire ; les fastes les plus reculés dans la nuit 
du temps nous présentent une longue énumération 
des scènes sanglantes causées par la fureur et l'am- 
bition de la gent sacerdotale; il est temps de détruire 
le prestige vain qui fascinait les yeux de nos crédules 
ancêtres ; comme tous les peuples qui veulent devenir 
libres, renfermez dans les bornes étroites de leur 
ministère ceux entre les mains de qui une imbécile 
crédulité plaçait le destin général ; qu'ils apprennent, 
par une longue étude des vertus civiques, à mériter 
le titre de citoyen; alors la confiance que vous accor- 
derez ne deviendra plus dangereuse ; alors seulement 
vous serez sans troubles et pourrez penser qu'un 
prêtre peut être utile dans un Etat. » C'était deman- 
der en termes peu courtois une Constitution civile du 
clergé savoisien, et les actes suivirent de près les 
paroles. Un membre de l'Assemblée demanda, le 
25 octobre, que les biens du clergé fussent déclarés 
nationaux, que la subsistance des prêtres fût assurée 



défendra au péril de sa vie, s'il le faut, la Constitution civile 
du clergé. Cette pétition, convertie en motion par plusieurs 
membres, est adoptée à l'unanimité, avec mention civique de 
TolTre du pétitionnaire quant au serment. — Procès-verbal de 
la se'ance de ce jour, 31 pages in-S". 

11 



182 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

par la sagesse de ses confrères, et qu'enfin la dîme 
fût supprimée. On renvoya ces différentes motions au 
Comité de législation. Le lendemain, 26, l'évêque de 
Chambéry, accompagné de son chapitre et de plu- 
sieurs ecclésiastiques, fut admis à la barre de l'As- 
semblée et prononça le discours suivant : 

« Citoyens, 

« Le clergé de cette ville vient offrir ses hommages 
« à la Nation et l'assurer de son zèle à maintenir les 
« vrais principes de la religion; il n'emploiera la con- 
« fiance que les peuples pourraient lui accorder que 
« pour leur inspirer la soumission aux lois qui carac- 
« térisera toujours le vrai citoyen. Nous sommes per- 
« suadés que cette glorieuse époque sera celle du 
« bonheur et de la félicité de la nation allobroge, et 
« que la postérité la plus reculée sera pénétrée de la 
« plus vive reconnaissance pour le bienfait signalé 
« que la République française vient de lui procurer. » 

En s'exprimant ainsi, l'évêque de Chambéry sous- 
crivait par avance à tous les changements, ou prenait 
du moins l'engagement de se retirer sans faire d'op- 
position; le vice-président Doppet prit acte de cette 
déclaration dans sa réponse au clergé : 

« ... Si, dans la révolution à laquelle la France 
« doit sa liberté, tous les ecclésiastiques se fussent,. 
« comme vous, rappelé les vérités de l'Évangile, les. 
« presses de Coblentz n'eussent pas vomi tant de 
« mandements incendiaires et ridicules... Si le peuple 
« souverain vient à réclamer ce que des usages mal- 
« entendus lui ravirent, croyez que l'homme ver- 



GRÉGOIRE A CHAMBÉRY ET A NICE ISS 

« tueux, qui sait distinguer ia religion du religieux, 
« est bien payé de quelques sacrifices qu'il lui en 
<( coûte par l'estime, la confiance et l'amitié de tous 
« ses concitoyens. » 

Aussi la petite assemblée des Allobroges rendit- 
elle le 26 octobre un certain nombre de décrets rela- 
tifs à la sécularisation des biens du clergé. Voici les 
principaux : 

Art. XVil. — Les nominations aux bénéfices qui ap- 
partenaient au ci-devant duc de Savoie, aux ci-devant 
seigneurs, patrons laïques, ou autres que l'évêque 
diocésain, sont dévolues à la Nation. 

Art. XVIII. — La commission provisoire d'admini- 
stration en reste seule chargée, et ne pourra y pro- 
céder quen cas d'urgence. 

Art. XIX. — Lorsqu'il s'agira d'une cure vacante à 
laquelle lévèque est en coutume de nommer, les 
communes pourront lui présenter trois individus ec- 
clésiastiques domiciliés dans le diocèse, entre les- 
({uels il sera tenu de choisir pour faire le remplace- 
ment. 

Art. XX. — Les curés des communes au-dessous 
de 500 individus ne pourront être remplacés que 
sur l'avis de la Commission d'administration provi- 
soire, etc. 

C'était, comme on le voit, une petite Constitution 
civile à l'image de celle qui troublait la France 
depuis deux ans. Aussi les quatre commissaires de la 
Convention n'étonnèrent-ils personne quand ils firent 
afficher, le 8 février 1793, près de deux mois après 
leur arrivée à Chambérv, l'Instruction de l'Assemblée 



184 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

constituante sur la Constitution civile du clergé K 
L'évêque de Chambéry lui-môme, le vénérable Con- 
seil, subit sans murmurer la loi du plus fort; il se 
considéra comme destitué, et M. H. Carnot nous 
apprend que Grégoire et lui, deux hommes du monde 
en définitive, vécurent en fort bonne intelligence ^ 
Etant donné le petit discours qu'on vient de lire, 
la chose ne paraît pas douteuse; Conseil peut très 
bien avoir dit qu'il était « trop vieux pour changer 
de religion ' » et avoir néanmoins autorisé Grégoire 
à célébrer la messe dans sa cathédrale. Mais en 
Savoie, comme partout ailleurs, le mauvais arbre 
porta de mauvais fruits ; la Constitution civile suscita 
des oppositions très vives, et beaucoup de Savoisiens, 
par scrupule de conscience ou par calcul intéressé, 
ne voulurent point accepter cette partie de la Consti- 
tution française. Il y eut çà et là de graves désordres ; 
un grand nombre d'ecclésiastiques, entraînés par des 
émigrés français et notamment par Juigné, arche- 
vêque de Paris, et par Thémines, ancien évéque de 
Blois, émigrèrent à leur tour, emportant les objets 
du culte et les ornements sacerdotaux. Des femmes 
ameutées arrachèrent les proclamations et « égrati- 
gnèrent avec rage les arbres de la liberté ». Il fallut 
employer la persuasion pour les calmer, et parfois 
même recourir à la force. Grégoire fit venir des dé- 
partements voisins quelques assermentés connus 

1. Un placard. Bibl. nat., Lb*!, 443. On trouve sous la même 
cote presque tous les documents relatifs à l'anne.xion de la 
Savoie et de Nice. 

2. Mémoires de Grégoire, I, 62. 

3. Ce mot est rapporté, d'après un article de journal très 
hoslile à Grégoire, par M. H. Carnot. — Mémoires de Grégoire, 
ibid. 



GRÉGOIRE A CHAMBÉRY ET A NICE 185 

pour leur éloquence, et répandit à profusion les 
apologies imprimées de la Constitution civile ; son 
collègue Simond, Savoisien et jadis prêtre, fit une 
propagande très active ; Hérault-Séchelles enfin ne 
dédaigna pas d'intervenir et publia un joli Dialogue 
enb'e un électeur du département du Mont-Blanc et 
un des commissaires de la Convention sur le serment 
civique *. Il est vrai qu'en venant ainsi au secours de 
la Constitution, Hérault lui décochait une flèche de 
Parthe, car il disait en finissant, et cela aux applau- 
dissements de son interlocuteur : « Citoyens, voulez- 
vous des prêtres? payez-les. Les spiritualisations ne 
sont pas de notre compétence, nous ne connaissons 
que des hommes et des citoyens » ; et il concluait en 
exhortant les Savoisiens à élire un évêque. 

Ces différents moyens ne suffisant pas, les commis- 
saires se virent contraints de requérir la force armée 
pour expulser les perturbateurs, et la Constitution 
civile fut établie. On réduisit à un seul les quatre 
diocèses de l'ancienne Savoie, et, comme les anciens 
titulaires se refusaient à prêter serment, l'assemblée 
des électeurs nomma d'office, mais seulement en 
avril, après le départ de Grégoire, un évêque du Mont- 
Blanc : ce fut le citoyen François-Thérèse Panisset, 
homme sans consistance, qui devait apostasier l'an- 
née suivante sous le proconsulat d'Albitte, et rétracter 
ensuite son serment lorsque les constitutionnels de 
France prétendirent lui imposer une pénitence ca- 
nonique en expiation de ses scandales ^. 

1. 47 pages in-8». Bibl. nationale. — Imprimerie de l'armée 
des Alpes. 

2. Il avait un fonds de piété, de vertu, et même d'érudition,^ 
mais il était d'une simplicité inouïe. — Lettre ms. d'un prêtre 
d'Annecy à Grégoire Çl messidor an III). 



186 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Les choses se passèrent de la même manière dans 
les Alpes-Maritimes, où Grégoire et Jagot se rendirent 
au commencement de mars 1793. Là encore la révo- 
lution religieuse avait été adoptée en principe bien 
avant l'arrivée des commissaires français, car la ville 
et le ci-devant comté de Nice disaient dans leur Adresse 
à la Convention nationale ^ : « On nous a demandé au 
nom de la nation les trésors qui lui appartenaient, 
les richesses des églises, les biens des couvents, ces 
dépôts sacrés des peuples, ces ressources fécondes 
dans les calamités; nous les avons fidèlement consi- 
gnées à la nation qui nous avait adoptés. » La Con- 
stitution civile du clergé fut donc implantée, en mars 
4793, sur le littoral de la Méditerranée, avec moins 
de difficultés qu'elle ne l'avait été dans les montagnes 
delà Savoie. L'évoque de Nice, Valperga de Maglion ^, 
refusa le serment prescrit et quitta la France ; mais 
la guerre et la Terreur empêchèrent de lui donner 
un successeur, et si la fameuse Constitution de 1793 
ne fut pas appliquée en France, la Constitution civile 
ne le fut pas davantage dans le département des 
Alpes-Maritimes. Le diocèse fut administré tant bien 
que mal, jusqu'au Concordat, par un vicaire géné- 
ral, plus italien que français, dont il existe quel- 
ques lettres affectueuses dans les papiers de Gré- 
goire 3. 

1. 4 novembre 1792, 10 pages in-8°, impr. par ordre de la 
Convention. Le passage cité a été souligné par Grégoire. 

2. Grégoire a conservé la Traduction française de la lettre 
pastorale de Mgr Vévêque de Nice, du 22 août 1793. C'est un 
mandement très vif contre la France et contre l'Église consti- 
tutionnelle. — 16 pages in-80. 

3. II se nommait Garidely, et ses lettres sont d'un français 
très chargé d'italianismes. 



GRÉGOIRE A CHAMBÉRY ET A NICE 187 

Ainsi se termina la mission politico-religieuse de 
l'évêque de Blois dans le sud-est de la France ; il en 
a publié un compte rendu en 1793, mais on conçoit 
qu'il ne pouvait s'étendre comme il laurait voulu sur 
la manière dont il avait traité les questions reli- 
gieuses. Ce qu'il n'osa pas dire à la Convention, ses 
mémoires posthumes nous l'apprennent : Grégoire ne 
négligea rien pour « faire aimer la religion » ; mis- 
sionnaire convaincu autant que patriote fougueux, 
il glorifia la République et prêcha l'Evangile, sa pa- 
role et ses exemples entraînèrent les populations et 
il fît partout de nombreux adeptes. Dix mois plus 
tard, le misérable Albitte parcourut à son tour le 
département du Mont-Blanc, détruisant les églises, 
incarcérant les prêtres, provoquant des apostasies; 
l'œuvre de Grégoire fut anéantie. 



CHAPITRE II 



PERSECUTION RELIGIEUSE; INTERDICTION DU CULTE; 
LA TERREUR 

Revenu de Nice à Paris, le 21 mai 1793, Grégoire 
trouva la Convention tout autre qu'il ne l'avait laissée 
six mois auparavant. Ce n'était plus, dit-il dans ses 
Mémoires, cette assemblée majestueuse qui fondait 
la République sous le feu des batteries prussiennes ; 
c'était une sorte de club, une succursale des Jacobins 
où régnaient « deux ou trois cents individus qu'il 
faut bien n'appeler que scélérats, puisque la langue 
n'offre pas d'épithète plus énergique ». Déjà, lors du 
procès de Louis XVI, on avait pu voir ces forcenés à 
l'œuvre. « On courait risque de la vie, si l'on ne votait 
pas la mort du roi, dit le courageux évoque Wan- 
delaincourt, qui vota le bannissement après la paix ; 
un nommé Robert, mon voisin, tenait un pistolet, et 
me menaça de me tuer si je ne votais la mort *. » 

1. Le citoyen W andelaincourt au citoyen Sicard ; impr., 
5() pages in-8o. Il y avait deux conventionnels du nom de 
Robert : l'un d'eux avait été envoyé par le département des 
Ardennes; l'autre, mari de Mlle Kéralio, faisait à Paris le com- 
merce de l'épicerie; on le désignait sous le nom de Robert- 



PERSÉCUTION RELIGIEUSE 18& 

Ce fut bien pis encore après le 21 janvier, et surtout 
après les néfastes journées du 31 mai et du 2 juin. 
A dater de ce dernier jour jusqu'au 9 thermidor, la 
Convention cessa d'avoir même l'apparence de la li- 
berté, et tous les maux de cette année vraiment ter- 
rible doivent être imputés à ceux qui ont assassiné 
les Girondins. Désespéré, le républicain Grégoire 
abandonna le Comité diplomatique dont il faisait 
partie, et après avoir protesté courageusement contre 
les insultes dont la représentation nationale avait été 
abreuvée, après avoir demandé vainement qu'on en 
fit mention au procès-verbal pour bien montrer à 
toute la France que la Convention n'était pas libre S 
Grégoire se réfugia pour ainsi dire au Comité d'in- 
struction publique, le seul qui eût conservé, dit-il, 
quelques lueurs de bon sens. 

Durant son absence, le caractère antiehrétien de 
la Révolution s'était révélé chaque jour par des 
indices nouveaux. Le 14 décembre 1792, le député 
Jacob Dupont, un malheureux qui mourut fou, se 
vanta en pleine Convention de professer lathéisme, 
et cette déclaration souleva des applaudissements. 
Le 1" mars 1793, on rendit contre les prêtres émigrés 
qui rentreraient un décret rigoureux. Les 21 et 
23 avril, il fut décidé que l'on déporterait à la Guyane 
tous les ecclésiastiques qui n'auraient pas prêté le 



Rhum; c'est probablement ce député de Paris que désigne ici 
Wandelaincourt. 

1. Souvenirs ile Dulaure. — Le Moniteur et les procès-verbaux 
imprimés de la Convention ne relatent point ce fait; mais le 
Moniteur est plus que suspect, et les procès-verbaux de ces 
fameuses séances ont été rédigés après coup par le Comité des 
décrets et adoptés seulement le !«' septembre 1793, c'est-à-dire 
trois mois après. 



190 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

serment de liberté et d'égalité, ainsi que tous les 
prêtres dénoncés pour incivisme par six citoyens de 
leur canton *. Plus tard enfin, le 17 septembre 1793, 
et le mois suivant, le 29 vendémiaire an II, la Con- 
vention décréta que tout ecclésiastique, même asser- 
menté, qui serait dénoncé pour incivisme par six 
citoyens, serait déporté sur la côte d'Afrique, entre 
le 23« et le 28'' degré de latitude (art. 12). Les prêtres 
cachés qui ne se livreraient pas dans le délai d'une 
décade devaient être punis de mort dans les vingt- 
quatre heures (art. 15); on promettait 100 livres de 
récompense à quiconque dénoncerait et ferait arrêter 
un de ces malheureux (art. 18) ; enfin ceux qui les 
auraient cachés étaient, en vertu de l'article 19, pas- 
sibles de la déportation. 

. Dans un autre ordre d'idées, la marche avait été la 
même; la Convention ne s'attaquait plus seulement 
à la personne des ministres du culte, elle prétendait 
détruire toute manifestation religieuse. Le 30 dé- 
cembre 1792, Manuel avait demandé qu'on supprimât 
la fête des Rois; il n'avait pas obtenu de réponse, 
mais le même jour, sur la proposition de Chaumette, 
la Commune institua la fête des Sans-Culottes. Le 
28 janvier 1793, Real dénonça le principal du collège 
des Quatre-Nations, parce que ses élèves, ne voulant 

1. Pièce du temps, 3 pages in-4«. — Il y est dit que le serment 
prêté par des ecclésiastiques postérieurement au 23 mars sera 
considéré comme nul. Détail curieux à noter, les aumôniers 
de régiments et de bataillons sont exceptés de celte mesure 
générale : u Art. VI. Les évêques, curés et vicaires élus par le 
peuple ou conservés dans leurs places au moyen de la presta- 
tion du serment exigé par la loi; les professeurs, les ecclésia- 
stiques appelés aux fonctions administratives et les aumôniers 
de régiments et bataillons actuellement aux armées ou caser- 
nes ne sont pas compris dans le présent décret. » 



PERSÉCUTION RELIGIEUSE 191 

pas perdre un jour de congé, avaient célébré la Saint- 
Charlemagne. Ce principal, nommé Forestier, se re- 
trancha derrière les ordres du vice-recteur Binet, et 
l'affaire s'arrangea; on décida qu'à l'avenir la ci-de- 
vant Saint-Charlemagne serait conservée sous le nom 
républicain de fête de l'Émulation. Quelques semaines 
plus tard, l'évéque constitutionnel des Ardennes, le 
citoyen Philbert, fut mandé à la barre de la Conven- 
tion pour avoir fait un mandement contre le mariage 
des prêtres; mais Brissot le sauva en demandant à 
ses collègues s'ils voulaient transformer une assem- 
blée politique en concile \ 

Lors des grandes discussions qui eurent lieu rela- 
tivement à la Constitution de 1793, les philosophes 
ne voulurent point qu'on fit mention du christia- 
nisme, le conventionnel Audrein, prêtre régicide, 
soutint avec vigueur les droits imprescriptibles de 
la conscience, et son Opinion fut imprimée par ordre 
de la Convention; le fait est curieux à noter, car il 
se produisit alors pour la dernière fois *. Le 18 juin, 
quarante jours après que Gobel eut installé solennel- 
lement à Saint-Augustin le curé marié Aubert, Fon- 
frède et Barrère demandèrent à la Convention de pro- 
clamer la liberté des cultes; Robespierre s'y opposa 
de tout son pouvoir. Il jugeait que ces simples mots : 
« Tout homme est libre dans l'exercice de son culte », 
constituaient un effroyable danger pour la républi- 

1. Nouvelles ecclésiastiques de 1793, j^assim. Jusqu'au l*' jan- 
vier 1194 celte feuille s'imprima librement à Paris, et l'on pou- 
vait lire à la quatrième page : « On souscrit à Paris, chez Leclère, 
libraire, rue Saint-Martin. » A dater du le"" janvier 1794, il 
fallut souscrire à Utrecht, et les Nouvelles ne parurent plus 
qu'à de longs intervalles. 

2. Avril 1193, 



192 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

que; il redoutait, disait-il, les funestes effets de la 
superstition combinée avec le despotisme K Danton 
intervint à son tour, et traita les prêtres, sans dis- 
tinction aucune, de charlatans et d'imposteurs dont 
on réclamait partout la déportation; la liberté des 
cultes fut néanmoins reconnue. 

Les églises de Paris étaient encore ouvertes à cette 
époque et desservies régulièrement par leurs trente- 
deux curés constitutionnels ^; si les processions ne 
sortaient pas dans les rues pour les Rogations, parce 
que Gobel s'y était opposé, elles se déroulaient libre- 
ment, malgré sa défense, le jour de la Fête-Dieu et le 
jour de l'octave; on conservait enfin au cœur môme 
de Paris l'antique usage de porter le viatique aux 
mourants sous un dais, avec une clochette et des 
flambeaux, et les gardes nationaux que l'on rencon- 
trait suivaient dévotement le cortège ^. Toutefois 
l'orage commençait à gronder ; ce n'étaient plus seule- 
ment les réfractaires que la Révolution persécutait 
sans relâche, les constitutionnels eux-mêmes étaient 
en butte à ses coups, et elle considérait ces patriotes 
si dévoués comme ses pires ennemis. On dénonçait à 
la Convention les évêques Fauchet, Philbert et Thuin, 
qui interdisaient le mariage à leurs prêtres au mo- 
ment où des prévaricateurs comme Lindet, Gobel et 



1. Vergniaud avait dit la même chose au mois d'avril, et 
Audrein l'avait réfuté dans plusieurs factums imprimés. 

2. Non compris l'évéque, curé de Notre-Dame, qui avait un 
conseil épiscopal de vingt-deux vicaires, fort mal choisis pour 
la plupart. — Almanach national de 1793, p. 179 et sq. 

3. Nouvelles ecclésiastiques, ^"posidalé du 26 septembre 1794. 
Les prêtres, dans ces circonstances, se montraient dans les rues 
en soutane ou même en surplis. Tout cela fut interdit par un 
arrêté de la Commune le 14 octobre 1793. 



PERSÉCUTION RELIGIEUSE 1J3 

Torné mariaient des curés ou des vicaires; Thuin, 
évêque de Seine-et-Marne, ayant privé un prêtre 
marié de son traitement, Danton ne dédaigna pas de 
faire entendre sa grosse voix, et de transformer ainsi 
la Convention, non plus en concile, mais en consulte 
du Saint-Office ou en tribunal de l'Inquisition. « Il 
devrait être rayé du livre des vivants, s'écria-t-il, 
celui qui ne veut pas que le genre humain prospère, 
et c'est faire grâce à cet impie (c'est-à-dire à l'évèque). 
que de se borner à le punir par la destitution. Appre- 
nons aux prêtres à nous respecter; un temps viendra 
où le seul culte des Français sera celui de la liberté *. » 
Telles étaient les bases du nouveau droit canon que 
la Convention nationale prétendait substituer aux 
anciens règlements sur l'appel comme d'abus et 
autres du même genre. Destituer ou rayer du livre 
des vivants un homme qui croyait faire son devoir, 
voilà quels étaient les procédés en usage l'an second 
de la République française * ! 

Si tel était, à la tribune, le langage des représen- 
tants, on n'aura nulle peine à se figurer ce que pou- 
vaient dire les déclamateurs de clubs; jamais peut- 

1. Journal du soir, 19 juillet 1793. 

2. L'évèque de Rouen, J.-B. Gratien, avait fait imprimer l'an- 
nce précédente, le 24 juillet 1192, une Instruction pastorale sur 
la continence des ministres de la religion (60 pages ia-8°) dans 
laquelle il se proposait de faire savoir : 1° que l'Église a tou- 
jours défendu aux prêtres d'allier les fondions du sacerdoce 
avec la vie conjugale; 2» que rien n'est plus sage que cette 
défense; 3" qu'elle n'a rien de contraire à l'acte constitutionnel; 
4° que les curés qui la violent doivent être déposés; 3" que 
l'on doit pourvoir à leurs cures comme aux autres cures va- 
cantes. 11 finissait en disant qu'il était « fermement résolu de 
procéder canoniquement contre tout prêtre de son diocèse qui 
entreprendrait de se marier •>. Gratien ne parait pas avoir été 
inquiété pour ce fait. 



194 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

être la religion chrétienne et ses ministres ne furent 
outragés de la sorte. J'en citerai seulement un 
exemple choisi entre mille pour montrer en quelle 
estime étaient aux yeux des révolutionnaires les con- 
stitutionnels, les prêtres soumis aux lois qui prê- 
chaient l'amour de la République. En mai 1793, un 
clubiste de province, le citoyen Lonqueue, s'expri- 
mait de la manière suivante dans un Discours fami- 
lier et jpréparatoire à des instructions contre la religion 
des prêtres, prononcé dans le club révolutionnaire des 
vrais sans-culottes séant à Chartres, et réimprimé le 
25 brumaire par ordre du ministre de l'intérieur * ; 

«... Supprimez vos prêtres, et ne m'objectez plus 
« que ceux qui ont fait le serment sont patriotes ; car 
« je vous répliquerai qu'ils ne valent pas mieux les 
« uns que les autres... Dans la chaire, ils ne rabâ- 
« chent que des prônes insipides, ils ne lamentent 
« que de misérables capucinades... Je passe à leur 
« serment, auquel la malveillance, de concert avec la 
« sottise, a donné une importance ridicule et funeste ; 
« mais au lieu de discuter sur cet article, je me bor- 
« nerai aux questions suivantes : Combien l'ont prêté 
« pour narguer ceux de leurs confrères qui les mé- 
« prisaient dans le régime précédent? Combien l'ont 
« prêté parce qu'ils espéraient, sinon d'être évêques, 
« au moins de remplacer les chanoines? Combien 
« l'ont prêté en lui donnant une interprétation men- 
« taie dans un sens particulier? Combien l'ont prêté 
« pour conserver la confiance du peuple, et mani- 
« gancer plus efficacement contre la Révolution?... 
« Ils ont sauvé la France? Ils ont au contraire en- 

l. 27 pages in-8°. 



PERSÉCDTION RELIGIEUSE 195 

« travé la marche de la Révolution. Qu'ils eussent 
« tous refusé ce serment, que serait-il arrivé?... Ils 
« n'auraient pas eu le temps de séduire et de fana- 
« tiser leurs paroissiens crédules... Si tous les prê- 
te très avaient refusé le serment, jamais la supersti- 
« tion n'aurait causé tant de maux à la France. Leur 
« serment, au lieu de la sauver, lui a donc été funeste. 
« Quant à leur patriotisme, je ne sais de quelle cou- 
« leur il est... Supprimez donc vos prêtres... Les prê- 
« très sont dangereux, leur religion est absurde, le 
« peuple doit l'abandonner, la Convention doit sup- 
« primer tous les prêtres *... » 

A Paris, au mois de juin, le citoyen Tobie, qui ré- 
prouvait les « dragonnades », voulait au lieu de 
prêtres des « missionnaires de la raison », c'est-à-dire 
des acteurs et des auteurs dramatiques. « Il faut, 
disait-il, opposer Molière à Tartuffe, il faut se traves- 
tir en saltimbanques de tout genre pour semer la 
tolérance et la morale ^. » Le citoyen Tobie n'était 
que grotesque, les autres faiseurs de motions contre 
les prêtres étaient odieux. 

1. Dans une motion d'ordre faite à la Convention, Turreau 
(de l'Yonne) prononça la phrase suivante, qui fait songer à 
celle de Grégoire lui-même sur Louis XVI : « Le prêtre est au 
« moral ce qu'est le poison au physique, ses actions tuent sans 
ft être aperçues... Ne croyons pas à leurs serments, l'hypocrisie, 
« comme le crime, est un besoin chez eux. » Turreau accusait 
les prêtres de tous les crimes. « Ils se glissent, disait-il, dans 
« les tribunaux révolutionnaires pour faire périr les patriotes et 
« acquitter les aristocrates. » 

2. Essai sur L'extirpation du fanatisme, par le citoyen Tobie, 
10 pages in-i». — Fabre d'Églantine proposa de même à la Con- 
vention de considérer les comédiens, acteurs et auteurs dra- 
matiques comme les organes, les magistrats, les prêtres de la 
morale publique. Le Comité d'instruction publique eut à s'oc- 
cuper de cette proposition, mais Anarcharsis CIoolz la Qt 
rejeter. (Annales de la Religion, I, 29.) 



196 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

C'était de tous côtés comme une folie contagieuse, et 
rien ne saurait justifier les révolutionnaires qui fou- 
laient ainsi aux pieds les droits les plus sacrés de 
l'homme et du citoyen. Mais l'histoire qui veut expli- 
quer tout, et qui recherche, à défaut de circonstances 
atténuantes, les mobiles du crime, doit ajouter que 
les dangers de la patrie exaltaient alors toutes les 
têtes. La guerre sévissait avec une violence inouïe 
aux quatre coins de la France, sur les frontières du 
Nord et de l'Est, aux Pyrénées, en Vendée, à Lyon, 
à Toulon; partout la Convention trouvait parmi ses 
ennemis des nobles et des prêtres bien résolus à 
faire contre elle, si les chances de la lutte devenaient 
favorables, autant et plus qu'elle ne faisait contre 
eux. Les Vendéens et les Chouans ont assassiné plus 
de républicains sans défense que la Terreur n'a im- 
molé de royalistes innocents K Qu'on lise d'ailleurs le 
singulier mémoire que Maury adressait au pape le 
23 juin 1793, et l'on jugera si la Terreur blanche eût 
été moins sanguinaire que l'autre. « Les progrès de 
« la contre-révolution, disait Maury, s'accélèrent de 
« jour en jour avec une rapidité qui peut bientôt de- 
« venir incalculable... Il ne faut plus compter désor- 
« mais par mois; on peut heureusement compter par 
« jours la durée du règne expirant de cette longue et 



1. Je me propose d'en fournir la preuve, dans la suite de ces 
Etudes, car il serait aisé de citer plus de cinq cents lettres 
inédites où l'on peut voir le détail de ces horreurs, femmes 
assommées, curés constitutionnels crucifiés, prisonniers fusillés 
après qu'on leur a fait creuser leur fosse, etc., etc. L'histoire 
de la Vendée et celle de la chouannerie ne sont pas encore 
connues; les études locales qui se succèdent sans interrup- 
tion depuis quelques années permettront bientôt de savoir la 
vérité. 



PERSÉCUTION RELIGIEUSE 197 

« désastreuse anarchie. » La victoire étant si proche, 
Maury songeait aux réformes à opérer immédiate- 
ment ; il fallait d'après lui rétablir la royauté, per- 
sécuter sans relâche les protestants, les jansénistes 
et les francs-maçons, faire rendre gorge aux acqué- 
reurs de biens nationaux, restituer Avignon au Saint- 
siège, et rétablir dans son antique splendeur « lédu- 
« cation sacerdotale ». La Convention et tous ses 
agents pouvaient s'attendre à un châtiment exem- 
plaire, et Maury, qui n'oubliait personne, se deman- 
dait quelle devrait être la punition du clergé consti- 
tutionnel, de ce clergé que la Révolution protégeait 
et aimait comme on vient de le voir. Ici nous cite- 
rons, au lieu d'analyser, la chose en vaut la peine : 
« Il me semble, dit l'archevêque de Nicée, qu'on 
« ne peut pas laisser [les évêques jureurs, ou consé- 
« orateurs , ou intrus] cabaler en liberté dans le 
« royaume, et qu'il y aurait même du danger à leur 
« permettre d'en sortir... Il est très possible que les 
« Parlements obligés de signaler le retour de la jus- 
« tice par de terribles exemples de sévérité, et que le 
« plus grand nombres des évêques intrus ayant par- 
ce ticipé à des complots criminels, et commis ou 
« conseillé des délits capitaux, indépendamment du 
« crime de leur intrusion; il est, dis-je, très possible 
« que les Parlements les condamnent presque tous à 
« la mort; et cette voie de proscription générale 
« pourrait être approuvée, si on les jugeait par con- 
« tumace. Je ne voterais pas, je l'avoue, pour toutes 
« ces exécutions effectives. Je craindrais qu'elles ne 
« rendissent odieux le clergé catholique. Je crain- 
« drais que l'apparence du martyre n'excitât de l'in- 
« térêt en faveur de ces apostats. L'expédient le plus 



198 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« désirable, à mon gré, serait de les renfermer dans 
« des monastères, etc. *. » 

Ainsi, la contre-révolution triomphante eût couvert 
la France de ruines; est-il étonnant que la Révolution 
menacée se soit défendue en 1793 d'une manière si 
terrible? Mais les gens qui sont affolés par la peur 
frappent en aveugles autour d'eux : Charles VI, dans 
la forêt du Mans, courait sus aux hommes de son 
escorte; durant la Terreur, les innocents payèrent 
pour les coupables; les plus fidèles soutiens de la 
Révolution furent traités par elle en ennemis. Les 
nobles qui n'avaient pas émigré, les insermentés que 
l'on tenait depuis deux années entières entassés dans 
les cachots, enfin les assermentés paisibles que le 
gouvernement affectait de confondre avec d'abomi- 
nables charlatans ou avec de francs scélérats qui 
avaient accepté la Constitution civile, telles furent 
les victimes que frappa sans pitié la fureur révolu- 
tionnaire. 

Mais, dira-t-on, que faisaient alors les quarante- 
deux constitutionnels, évêques ou prêtres, qui sié- 
geaient à la Convention, et qui avaient le devoir de 
défendre leur foi jusqu'à la mort? Que faisait leur 
Kîhef Henri Grégoire, dont on vante l'intrépidité? Gré- 
goire et ceux de ses collègues qui étaient encore chré- 
tiens gardaient alors un profond silence. Surveillés 



1. Mémoires de Mgr Maury... Rome, 23 juin 1793. Theiner, I, 
381. — Déjà, en 1192, on pouvait lire dans un pamphlet royaliste 
intitulé : Livre de prières dédié aux patriotes, les quelques 
lignes que voici : « Nous nous adressons aussi au vertueux 
Grégoire et au petit papa Voidel, ainsi qu'au respectable Target 
et au vénérable Barnave pour qu'ils vous engagent à prendre 
•comme eux la fuite, si vous ne voulez pas être redressés à la 
lanterne, ce qui, comme nous l'espérons, ne tardera pas. Amen. » 



PERSÉCDTION RELIGIEUSE 199 

de très près par les Terroristes qui cherchaient une 
occasion de les faire périr, ils ne pouvaient aborder 
la tribune, et tous les autres moyens de parler à la 
France leur étaient interdits. Fauchet, l'un d'entre 
eux, s'était élevé avec une grande véhémence contre 
les persécutions odieuses dont le catholicisme était 
l'objet, mais son discours avait été plus nuisible 
qu'utile à la cause qu'il voulait défendre. 

« Le fanatisme, s*était-il écrié en pleine Conven- 
« tion, le 20 avril 1793, je le vois du coté des persé- 
« cuteurs... Nous avons entendu, nous entendons 
« continuellement des hommes qui ne savent ce que 
« c'est que la philosophie législative, déclamer sans 
« restriction contre les ministres de tous les cultes, 
« les vouera la proscription, déclarer que les prêtres 
« sont mûrs comme les tyrans, que prêtre et répu- 
« blique sont incompatibles. Citoyens, ces hommes- 
« là servent l'anarchie et le royalisme ; ils veulent 
« rendre la république impossible : car l'anéantisse- 
« ment de toute religion est, heureusement pour la 
« société, d'une impossibilité absolue '... » 

La réponse à cette courageuse exposition de prin- 
cipes ne s'était pas fait attendre ; proscrit avec les 
Girondins, Fauchet monta sur l'échafaud le 31 octo- 
bre 1793. Rover, Lamourette et quelques autres furent 
incarcérés comme suspects vers le milieu de 1793. 
d'autres enfin durent se cacher et Grégoire demeura 
seul. Durant plus de quinze mois, ce vrai républicain 
eut à redouter, comme son ami Carnot, les fureurs 
de Robespierre, et l'histoire se demande encore au- 
jourd'hui pourquoi ces deux hommes furent épargnés 

1. Claude Fauchet à la Convention nationale... 16 pages in-8'. 



200 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

par le tyran. Grégoire ne cessa jamais de porter la 
tonsure ecclésiastique, et la couleur de ses vêtements 
montrait à tous qu'il se considérait toujours comme 
évêque; mais il jugeait inutile d'irriter les ennemis 
du catholicisme par des réclamations intempestives 
ou par de vaines bravades. Vienne le moment de 
protester contre une apostasie presque générale et 
de courir au-devant du martyre, on verra Grégoire 
prouver qu'il ne craint personne et acquérir en pleine 
Convention, comme le dit un témoin oculaire, « le 
titre de confesseur de Jésus-Christ * ». 

La fameuse journée du 17 brumaire an II est trop 
connue pour qu'il soit nécessaire de la raconter à 
nouveau dans tous ses détails. On sait comment la 
Commune de Paris *, de connivence avec plusieurs 
conventionnels qui n'avaient pas consulté Robes- 
pierre et qui payèrent de leur tôte cette audacieuse 
équipée, traîna le lâche Gobel à la tribune de la Con- 
vention, et lui fît faire une abdication que la perfidie 
transforma aussitôt en apostasie. Mais presque tous 
les historiens de la Révolution ont dénaturé ces faits, 
sciemment ou non, et M. Thiers lui-même s'est mé- 



1. Durand de Maillane, Histoire de la Convention, I, 9. On 
lit dans une lettre autographe et inédile de Durand de Mail- 
lane (Aix, 6 messidor an IX) : « Ce qui vous assure pour tou- 
jours mon estime et mon attachement, c'est votre fermeté 
pour la défense de notre sainte religion; vous avez résiste pour 
elle aux caresses et aux menaces, je le sais, je l'ai vu... » 

2. La Commune de Paris prétendit l'année suivante que 
c'étaient les prêtres qui avaient élevé des temples à la Raison 
et travaillé à créer une religion sans Dieu, et cela pour réveiller 
le fanatisme, parce qu'ils ne trouvaient plus de dupes pour les 
payer et de spectateurs pour les entendre {sic). — Adresse de la 
municipalité de Paris à la Convention; impr. par ordre de la 
Convention, 27 floréal an II, 8 pages in-S». 



IXTERDICTION DU CULTE 201 

pris sur le caractère de cet événement; il est donc 
nécessaire de mettre la vérité dans tout son jour. 
Aux yeux de M. Thiers, historien philosophe qui 
accepte si volontiers les faits accomplis, la révolution 
religieuse du 17 brumaire, « la plus difficile, la plus 
accusée de tyrannie », a été la conséquence néces- 
saire de toutes celles qui l'avaient précédée. 

« L'emportement des esprits augmentant chaque 
« jour, dit-il en propres termes, on se demandait 
« pourquoi, en abolissant toutes les anciennes super- 
ce stitions monarchiques, on conservait encore un fan- 
ce tome de religion à laquelle presque personne ne 
« croyait plus, et qui formait le contraste le plus tran- 
« chant avec les nouvelles institutions, les nouvelles 
« mœurs de la France républicaine. Déjà on avait de- 
« mandé des lois pour favoriser les prêtres mariés et 
« les protéger contre certaines administrations locales 
« qui voulaient les priver de leurs fonctions. La Con- 
« vention, très réservée en cette matière, n'avait rien 
« voulu statuer à leur égard, mais par son silence même 
« elle les avait autorisés à conserver leurs fonctions 
« et leurs traitements. Il s'agissait en outre, dans cer- 
« taines pétitions, de ne plus salarier aucun culte, de 
« laisser chaque secte salarier ses ministres, d'inter- 
« dire les cérémonies extérieures, et d'obliger toutes 
« les religions à se renfermer dans leurs temples. La 
« Convention se borna à réduire le revenu des évêques 
« au maximum de 6000 francs, vu qu'il y en avait dont 
« le revenu s'élevait à 70 000 '. Quant à tout le reste, 



1. Ce chiffre de 70 000 francs était vrai sous rancien régime, 
mais les évêques constitutionnels avaient 12 ou lo 000 francs 
au maximum. Cambon demanda et obtint, le 18 septembre 1793, 
la réduction à 6000 liv. des traitements d'évéqnes; il fit sup- 



202 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« elle ne voulut rien prendre sur elle,, et garda le 
« silence, laissant la France prendre l'initiative de 
<( l'abolition des cultes. Elle craignait, en touchant 
<( elle-même aux croyances, d'indisposer une partie de 
<( la population, encore attachée à la religion catho- 
« lique. La Commune de Paris, moins réservée, saisit 
«• cette occasion importante d'une grande réforme, et 
« s'empressa de donner le premier exemple de l'abju- 
« ration du catholicisme ^ » 

On ne saurait croire combien il y a d'erreurs dans 
cette simple page d'histoire. La suite de ces études 
montrera s'il est permis de dire que presque per- 
sonne, en 1793, ne croyait à la religion, et si 36 000 
paroisses ont été rouvertes en quelques mois par des 
populations indifférentes. Mais en outre, il est faux 
que la Convention ait dû protéger les prêtres mariés 
contre certaines administrations locales; c'est contre 
certains prélats constitutionnels que Danton et ses 



primer, en accordant à chacun d'eux une pension de 1200 liv., 
tous les vicaires épiscopaux; enfin il opposa la question préa- 
lable à toute demande de réduction du traitement des curés. 
Journal des Débats, n" 365. 

1. Histoire de la Révolution. Il y a dans ce passage quelques 
contradictions choquantes; après avoir dit que presque per- 
sonne ne croyait plus à la religion, M. Thiers affirme que la 
Convention craignait d'indisposer une partie de la population, 
encore attachée à la religion. C'est la même chose dans la 
suite du récit : M. Thiers parle, à propos des bustes de Marat 
et de Le Pelletier, de « scènes de recueillement »; tournons la 
page, et nous verrons ces propres mots : « On voit sans doute 
avec dégoût ces scènes sans recueillement. » M. Thiers écrivait 
de verve, sous la Restauration, et ses premiers volumes sont 
plutôt des œuvres de polémique courageuse que des œuvres 
historiques dans toute l'acception de ce mot. Tous les histo- 
riens conviennent que son Histoire aurait grand besoin d'être 
revue, sinon refaite. 



INTERDICTION DU CULTE 20^ 

amis protégèrent ces individus *. Il est faux que la 
Convention ait voulu ne rien statuer sur cette ma- 
tière, car nous l'avons vue accueillir avec une faveur 
marquée les dénonciations faites contre les évèques, 
et encourager les prêtres à violer le premier de leurs 
vœux *. Il est faux que la suppression du budget des 
cultes ait été simplement demandée par de certaines 
pétitions, puisque le conventionnel Cambon en fit 
l'objet d'une motion, et que Robespierre intervint 
pour conserver aux ecclésiastiques leurs traitements'. 
Enfin, et ceci est important à signaler, il est faux que la 
Convention ait laissé la France prendre l'initiative de 
Tabolition des cultes. Si l'on eût procédé ainsi, comme 
devait le faire une représentation vraiment nationale, 
les cultes n'auraient pas été détruits en 1 793. La France 
voulait garder et son culte quatorze fois séculaire, 
et ceux d'entre ses prêtres qui aimaient la Révo- 
lution; mais il y eut alors comme une vaste conspi- 
ration contre le catholicisme français. Les admini- 
strateurs de la Commune, beaucoup de représentants 
en mission et quelques députés montagnards étaient 
du complot ; la preuve en est qu'il éclata simultané- 
ment à Paris et sur tous les points de la République. 
Déjà, au mois de septembre 1793, le député La Planche 
et son digne acolyte Parmentier avaient défendu aux 
Orléanais tout culte extérieur. Avant même que Chau- 
mette l'eût fait à Paris, ils avaient interdit les pro- 
cessions, abattu les croix, ordonné à tous les curés 
de se marier sous peine d'encourir la disgrâce de la 



1. Voir ci-dessus, p. 191. 

2. Voir ci-dessus, p. 193. 

3. Voir ci-dessus, p. 174-177. 



204 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

nation entière *. A Moulins, lors du passage de Fouché 
dans cette ville, c'est-à-dire le 26 septembre, le club 
éloigne pour jamais des fonctions publiques « tout 
prêtre qui ne sera pas marié, ou qui n'aura pas 
adopté un enfant, ou enfin qui ne nourrira pas un 
vieillard à sa table d'ici au 1^^ novembre prochain ». 

A Reims, le 7 octobre, on vit le conventionnel Ruhl, 
qui avait témoigné peu de jours auparavant son res- 
pect pour la religion ^, briser sur le piédestal de la 
statue de Louis le Fainéant la sainte ampoule, « hochet 
sacré des sots ». A Luncville, le 14^ jour du second 
mois de l'an II, on célébra une fête civique en l'hon- 
neur du calendrier républicain, inauguré, comme l'on 
sait, le 6 octobre, et cette fête consista en une « pro- 
cession » où l'on remarquait un garçon de douze ans 
représentant le génie de la France, des jeunes fdles 
qui portaient « le feu sacré du patriotisme » et un 
« bramine » sur la poitrine duquel se lisait une 
« prière philanthropique ». 

A Metz, le 15 brumaire, le citoyen Gieb déclamait 
au club contre les prêtres, « ces êtres de sang, ces 



1. « Une vingtaine m'ont promis de se marier avant deux 
mois, et j'ai des procurations pour leur chercher des femmes », 
disait Parmentier, qui se vantait d'avoir incarcéré sept prêtres 
dont « un faux sans-culotte », plus un enfant de dix ans. — 
La Planche lui répondit gravement qu'il avait bien mérité de 
la patrie. Suite du procès-verbal des séances tenues dans l'église 
de Saint-Paterne d'Orléans..., impr., 84 pages in4'>, 1793. 

2. Voici en effet comment s'exprimait Ruhl : Question 59. Le 
service divin se fait-il partout régulièrement avec exactitude 
et décence à l'édification et à l'instruction du peuple? — 60. La 
liberté des opinions religieuses est-elle soigneusement respectée 
et contenue dans ses justes bornes? — Append. 13. Qu'est 
devenue la sainte ampoule? {Questions posées par Ruhl, en sep- 
tembre 1793, au directoire du district de Reims.) Évidemment, 
Ruhl avait eu ensuite communication du mot d'ordre. 



INTERDICTION DU CULTE 205 

c( monstres formés de tous les vices. On vous a proposé, 
« ajoutait-il, de consacrer dans cette cité le plus beau 
« temple à l'Être suprême, d'y élever une statue à la 
« liberté entourée des emblèmes de toutes les vertus. 
« Gardons-nous de donner dans cette erreur... Il faut 
« laisser l'Être suprême dans le vague; on ne le connaît 
« pas, on sait seulement quïl existe *. » A Nancy, le 
lendemain , le procureur-syndic Jeandel s'exprima 
publiquement en ces termes : « Ce fanatisme qui 
« depuis tant de siècles a été la plate-forme et la cui- 
« rasse d'un clergé despote, tyrannique, scandaleux, 
« hypocrite, charlatan, turbulent, enfin ce foyer de 
« toutes les atrocités ne distillera plus son venin pesti- 
« lentiel dans les âmes faibles... Le peuple n'hésitera 
« pas un instant à accepter la religion nationale que 
« lui offre la raison et nos lois nouvelles '. » 

A Strasbourg enfin, le 17 brumaire, c'est-à-dire le 
jour même où la Commune de Paris traînait Gobel à 
la Convention, les « représentants du peuple près 
l'armée du Rhin » rendirent un arrêté dont voici les 
principaux articles : 

Article Premier. — L'exercice du culte est restreint 
dans des bâtiments particuliers qui lui sont destinés. 

Art. H. — Tout signe extérieur d'opinion religieuse 
quelconque disparaîtra des rues, des places et chemins 
publics. 

Art, III. — Les ornements scandaleux d'or et d'ar- 
gent qui ont trop longtemps insulté à la misère du 
peuple et déshonoré la simplicité de la véritable reli- 
gion seront enlevés de tous les temples et de tous les 



1. Imprimé du temps. 

2. Impr. in-8o. 

12 



206 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

édifices où ils pourraient se trouver, et portés aux dé- 
partements pour être ensuite déposés sur l'autel de la 
patrie. 

Art. YI. — Les ministres du culte qui par l'acte su- 
blime du mariage et parle concours de leurs lumières 
briseront le bandeau de l'erreur , apprendront au 
peuple la sainte vérité et tâcheront de réparer les 
maux affreux que l'hypocrisie de leurs prédécesseurs a 
vomis sur la surface de la terre, seront regardés comme 
apôtres de l'humanité et recommandés à la généro- 
sité nationale. 

Art. VII. — Ceux qui, soit par leurs discours, soit 
parleurs actions, retarderont le triomphe de la. liaison 
et la destruction des préjugés, seront traités comme 
ennemis du genre humain et déportés dans les déserts 
destinés aux prêtres réfractaires *. 

C'était la même chose dans le nord et dans le centre 
de la France, à Lille, à Bourges, à Marseille, à Mont- 
pellier, à Toulouse, à Bordeaux, à Nantes, à Brest et 
à Rouen, partout enfin où se trouvaient alors des 
représentants en mission, et à leur suite des armées 
révolutionnaires. Peut-on dire, en présence de pareils 
faits, attestés par cent cinquante procès-verbaux im- 
primés, que la Convention laissa la France abolir 
elle-même son ancien culte? Toutefois, Robespierre 
et ses amis n'étaient pas du complot, car ils se pro- 
posaient d'asservir le catholicisme, comme fera plus 
tard Napoléon, et non pas de le détruire ; les vérita- 
bles chefs du mouvement furent les Hébertistes. 
Robespierre vit avec colère ces « mascarades », le 
mot est de lui; et ce n'était pas, comme le dit encore 

1. Impr. Strasbourg, 17 brumaire, an II, 



INTERDICTION DU CULTE 207 

M. Thiers, le peuple français qui les faisait, cétait la 
lie du peuple, les massacreurs de septembre, les 
hommes à grandes moustaches que l'on retrouvait 
chaque jour aux Jacobins, dans les tribunes de la 
Convention et aux abords de la guillotine. Robes- 
pierre s^efforça, quelques mois plus tard, de réparer la 
faute commise, et plusieurs de ses contemporains ont 
cru qu'il avait l'intention de rétablir peu à peu non 
seulement le catholicisme, mais même l'ancien ré- 
gime ecclésiastique ^ 

Quoi qu'il en soit, la grande comédie que Chau- 
mette , Anacharsis Clootz , Vincent et leurs amis 
de la Commune révolutionnaire avaient préparée de 
longue main, fut jouée le 17 brumaire (7 novembre) 
en pleine Convention *. L'évêque Gobel, prélat de 
l'ancien régime que la Révolution avait porté sur le 
siège métropolitain de Paris, et qui avait déclaré la 
veille au soir « qu'il ne connaissait point d'erreurs 
dans sa religion, qu'il n'en avait point à abjurer, et 

i. Journal 7yis. de Claude Lecoz, évêque constitutionnel de 
Rennes, cilé dans une Vie ms. de cet évêque par Tex-bénédic- 
tion dom Grappin. 

2. C'est la Commune de Paris qui a pris l'initiative de ces 
« mascarades », et voici comment l'auteur de la Sotice sur la 
vie de Siei/ès (1793), probablement Sieyès lui-même, s'expri- 
mait sur le compte de cette fameuse assemblée : « Cette Com- 
mune municipale, où les événements de septembre 1792 avaient 
transporté toute la force réelle, où les idées les plus incohé- 
rentes qui aient déshonoré le cerveau humain passaient pour 
un système de démocratie digne du peuple français, où les 
formes sales, les mœurs abjectes, le langage corrompu, les 
appétits brutaux sortis des cloaques les plus impurs, les plus 
bicétriques, étaient regardés comme le signe d'un patriotisme 
ardent, comme la seule preuve d'un amour sincère de l'éga- 
lité.... » Ne s'aperçoit-on pas, en lisant ces lignes vieilles de 
quatre-vingt-dix ans, que l'histoire est, comme on la dit, un 
perpétuel recommencement? 



208 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

qu'il s'y tiendrait collé » *, parut à la tribune et pro- 
nonça le discours suivant, que nous rapporterons 
d'après le Procès-verbal officiel imprimé par ordre de 
la Convention pour être envoyé aux autorités consti- 
tuées et aux armées *. 

« Gobet {sic), évêque de Paris, prie les Représen- 
<( tants du peuple d'entendre sa déclaration. Né plé- 
« béien, j'eus de bonne heure dans l'âme les principes 
« de la liberté et de l'égalité. Appelé à l'Assemblée 
« constituante par le vœu de mes concitoyens, je n'at- 
« tendis pas la Déclaration des droits de l'homme pour 
« reconnaître la souveraineté du peuple. J'eus plus 
« d'une occasion de faire publiquement ma profession 
« de foi politique à cet égard, et depuis ce moment 
« toutes mes opinions ont été rangées sous ce grand 
« régulateur. Depuis ce moment, la volonté du peuple 
« souverain est devenue ma loi suprême; mon premier 
« devoir, la soumission à ses ordres. C'est cette volonté 
« qui m'avait élevé au siège de l'évêché de Paris, et 
« qui m'avait appelé en même temps à trois autres. 
« J'ai obéi en acceptant celui de cette grande cité, et 
« ma conscience me dit qu'en me rendant au vœu du 
« peuple du département de Paris, je ne l'ai pas 
<( trompe ; que je n'ai employé l'ascendant que pouvait 
« me donner mon titre et ma place qu'à augmenter 
« en lui son attachement aux principes éternels de la 
« liberté, de l'égalité et de la morale, bases néces- 
« saires de toute constitution vraiment républicaine. 
« Aujourd'hui que la Révolution marche à grands pas 

1. Nouvelles ecclésiastiques de 1794, p. 132, d'après le Bulletin 
du tribunal révolutionnaire. 

2, Paris, Impr. nationale, 34 pages in-8». 



INTERDICTION DU CULTE 209 

" vers une fin heureuse, puisqu'elle emmène toutes les 
<' opinions à un seul centre politique, aujourd'hui qu'il 
« ne doit plus y avoir d'autre culte public et national 
u que celui de la liberté et de la sainte égalité, parce 
« que le souverain le veut ainsi; conséquent à mes 
« principes, je me soumets à sa volonté, et je viens 
" vous déclarer ici hautement que dès aujourd'hui je 
renonce à exercer mes fonctions de ministre du culte 
« catholique. Les citoyens mes vicaires ici présents se 
« réunissent à moi ; en conséquence nous vous remet- 
te tons tous nos titres. » 

Signé : Gobet. Denoux, Laborey, 
Delacroix, Lambert, Priqueler, 
Voisard, BouUiot, Gênais, Des- 
landes, Dhabèsrfîf Saint-Martin*. 

1. Ce discours de Gobel, on, pour mieux dire, ceux de Lin- 
det, G.iy-Vernon, Torné et autres apostats, furent mis en vers. 
avec une certaine verve, par Léonard Bourdon : le Tombeau 
des imposteurs et V inauguration du temple de la Vérité, sans- 
culottide dramatique, acte III, se. v. 

L'évéque aux citoyens : 

... Asservis trop longtemps, apôtres de l'erreur, 

iSous courbâmes nos fronts sous un culte imposteur. 

Trompés dès le berceau par des sots ou des traîtres. 

L'ordre de nos parents nous fit devenir prêtres. 

Au nom d'un dieu vengeur nos mains rivaient vos fers, 

Et pour mieux l'asservir nous trompions l'univers. 

Dieu, c'est la vérité, la raison, la nature. 

Jésus ne fut qu'un homme, il fut législateur. 

Mais n'enseigna jamais un dogme destructeur. 

11 fut ami du peuple, ennemi du despote. 

Il fut peut-être aussi le premier sans-culotte; 

Mais il ne fut pas Dieu... Raison, Égalité, 

Liberté, citoyens, voilà la Trinité. Etc. 

Cette pièce, dont les auteurs étaient Léonard Bourdon, Moline 
et Yalcour, avec musique de Foignet et Porta, fut imprimée à 
Paris en l'an II, 100 pages ia-S». 

12. 



210 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« Je déclare que mes lettres de prêtrise n'étant pas 
« en mon pouvoir, je les remettrai dès que je les aurai 
« reçues. » Telmon. 

(( Je fais la même déclaration, et je signe, Nour- 
« maire ^ » 

« Les mots de Vive la République! ont été répétés 
« par tous les spectateurs et les membres de la Con- 
« vention au milieu des plus vifs applaudissements *. » 

Telle fut la véritable déclaration de Gobel, et l'on 
peut voir que ce malheureux avait pris la peine de 
l'écrire, de la faire signer à ses vicaires ; qu'on relise 
ce chef-d'œuvre de platitude, et l'on se persuadera, 
comme l'a très bien fait observer Grégoire, que l'ancien 
évêque de Lydda avait simplement abdiqué , sans 
ajouter un seul mot qui pût froisser le dogme ni la 
morale '. 

Néanmoins Ghaumette demanda que, pour fêter le 
jour où la Raison reprenait son empire, on donnât 
dans le nouveau calendrier une place au jour de la 
Raison. Ensuite le curé de Vaugirard, « revenu des 
préjugés que le fanatisme avait mis dans son cœur et 
dans son esprit », déposa ses lettres de prêtrise, et le 
président Laloi fit un petit discours qui se terminait 
par ces mots : « ... L'Être suprême ne veut de culte 
« que celui de la Raison, il n'en prescrit pas d'autre, et 
« ce sera désormais la religion nationale. » Gobel aurait 
dû bondir en entendant ces derniers mots; mais la 

1. C'est Tournaire qu'il faut lire. Les vicaires Girard, Baudin, 
Lothringer, Mille, Blondeau, Daunou et Mévolhon ne s'étaient 
pas joints à leurs collègues, mais il paraît que trois seulement 
s'y refusèrent; les autres s'étaient sans doute déjà déprélrisés, 

2. Procès-verbal, p. 21. 

3. Histoire des sectes, t. I""", p. 71. 



INTERDICTION DU CULTE 211 

peur s'était rendue maîtresse de ce lâche; il garda le 
silence et déposa sur l'autel de la patrie sa croix et 
son anneau. Plusieurs membres demandèrent au pré- 
sident de donner l'accolade à l'évêque de Paris, mais 
Laloi observa qu'après l'abjuration qui venait d'être 
faite, l'évêque de Paris était un être de raison; il 
embrassa le citoyen Gobel, et ce nouveau Judas quitta 
la salle au milieu d'un tumulte indescriptible, « d'un 
tapage épouvantable », comme dit Grégoire- 
Coupé (de l'Oise) . Lindet , ci-devant évêque du 
département de l'Eure, Julien de Toulouse, ministre 
protestant, Gay-Vernon, ci-devant évêque, Villers, 
curé, et enfin l'ex-vicaire épiscopal Gomers firent la 
même déclaration aux cris répétés de vive la Répu- 
blique! vive la liberté! comme si la République et 
surtout la liberté devaient recueillir quelque avantage 
de ces honteuses palinodies. Le procès-verbal officiel 
ajoute ces simples mots : « Plusieurs membres ont 
« observé que cette journée, marquée par le triomphe 
« de la raison sur le fanatisme, était trop mémorable 
« pour n'en pas consacrer le souvenir dans les fastes 
« de la République, et, en conséquence, la Conven- 
« tion nationale a décrété l'impression du procès- 
<( verbal de ce jour et l'envoi aux autorités constituées 
« et à l'armée. — La séance est levée. » 

Voilà tout ce qu'on peut lire dans cet important 
document, et cependant les journaux de l'époque, le 
Moniteur entre autres, ont raconté la suite de cette 
fameuse séance. « Cette apostasie éclatante, dit un 
historien récent de la Terreur *, devait avoir des imi- 



1- H. Wallon, La Terreur, études critiqties sur F histoire de la 
Révolution française, t. I*', p. 260. 



212 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

tateurs dans la Convention. Grégoire, évéque de Blois, 
comme dit avec une intention marquée le compte 
rendu de la séance, survenant après la sortie de 
Gobcl, dit : 

« J'arrive en ce moment dans l'assemblée. On vient 
« de m'apprendre que plusieurs évoques avaient ab- 
« diqué. S'agit-il de renoncer au fanatisme? Cela ne 
« peut me regarder. Je l'ai toujours combattu; les 
« preuves en sont dans mes écrits, qui respirent tous 
« la haine des rois et de la superstition. Parle-t-on des 
« fonctions d'évêque? Je les ai acceptées dans des 
« temps difficiles, et je suis disposé à les abandonner 
« quand on le voudra. 

« Plusieurs voix : On ne veut forcer personne. 

« TuuRiOT : Que Grégoire consulte sa conscience 
« pour savoir si la superstition est utile aux progrès 
« de la liberté et de l'égalité. (Séance du 17 brumaire. 
« Moniteur du 19.) 

<( Grégoire se tut, et ce silence lui fut imputé à cou- 
« rage. C'était un évêquc constitutionnel. » 

Un évéque constitutionnel! ce simple mot ne dit-il 
pas tout? Ne suffit-il pas de le prononcer au risque de 
calomnier un honnête homme? et faut-il prendre la 
peine d'aller chercher la vérité autre part que dans Iç 
Moniteur *? La vérité, c'est que Grégoire a bravé 
l'échafaud ce jour-là, c'est qu'il a résisté aux caresses 
et aux menaces de ses collègues qui se flattaient de 
voir le coryphée du clergé patriote donner l'exemple 



1. Le Moniteur n'était point alors ce qu'il est devenu sous 
Bonaparte, un journal officiel. C'était assurément le mieux ren- 
seiguc de tous les journaux, mais il flattait les puissances du 
moment, et, dans les circonstances délicates, on doit le con- 
sulter avec les plus grandes précautions. 



INTERDICTION DU CULTE 213 

de la « déprêtrisation » ; c'est qu'il a fait à la tribune 
un très beau discours pour déclarer qu'il entendait 
demeurer prêtre, c'est enfin que la Convention n'a 
point osé faire mention de ce discours dans le procès- 
verbal, et que le Moniteur, moins scrupuleux, l'a 
reproduit en le dénaturant de la manière la plus 
perfide. Grégoire a protesté contre cette odieuse fal- 
sification dans son Histoire des sectes K et ensuite dans 
ses Mémoires *; les témoignages multipliés de ses con- 
temporains, amis ou ennemis, ont prouvé surabon- 
damment qu'il avait raison, et il semble qu'on devait 
tenir compte de sa réclamation. Voici d'ailleurs le 
véritable discours de Grégoire, tel qu'il déclare l'avoir 
transcrit de souvenir au sortir de la séance : 

« J'entre ici n'ayant que des notions très vagues de 
« ce qui s'est passé avant mon arrivée. On me parle 
« de sacrifices à la patrie, j'y suis habitué; d'attache- 
<( ment à la cause de la liberté? j'ai fait mes preuves; 
« s'agit-il du revenu attaché à la qualité d'évêque? je 
« vous l'abandonne sans regret. S'agit-il de religion? 
« cet article est hors de votre domaine et vous n'avez 
" pas droit de l'attaquer. J'entends parler de fana- 
« tisme et de superstition..., je les ai toujours com- 
« battus : mais qu'on définisse ces mots, et l'on verra 
« que la superstition et le fanatisme sont diamétrale- 
ce ment opposés à la religion. Quant à moi, catholique 
« par conviction et par sentiment, prêtre par choix, 
«j'ai été désigné par le peuple pour être évêque; 
« mais ce n'est ni de lui ni de vous que je tiens ma 
« mission. J'ai consenti à porter le fardeau de l'épi- 



\. Edit. de 182S, t. Ie^ p. 71. 
2. T. II, p. 32. 



214 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« scopat dans un temps où il était entouré de peines : 
« on m'a tourmenté pour l'accepter; on me tourmente 
« aujourd'hui pour faire une abdication qu'on ne 
« m'arrachera pas. J'ai tâché de faire du bien dans 
« mon diocèse; agissant d'après les principes sacrés 
« qui me sont chers et que je vous défie de me ravir, 
« je reste évèque pour en faire encore. J'invoque la 
« liberté des cultes. » 

Il est donc vrai de dire, après avoir lu ce discours, 
que Grégoire a fait preuve d'héroïsme le 17 bru- 
maire *, et qu'il a mérité ce jour-là le bel éloge que 
lui adressait en 1801 l'un de ses adversaires reli- 
gieux, l'abbé de Siran : « Grégoire, évoque de Blois, 
« eut seul alors le courage de résister au torrent; il 
« exposa sa tête pour ne point compromettre les prin- 
« cipes ; et quand on est si pur dans la cause de Dieu, 
« on devrait bien lui pardonner de s'être montré si 
« indiscret dans la cause des rois *. » Grégoire exposait 
véritablement sa tête, comme dit l'abbé de Siran, car 
il ignorait alors que les saturnales du 17 brumaire 
déplaisaient fort à Robespierre et devaient amener 
la proscription de Chaumette, de Clootz et de Gobel, 
accusés d'athéisme ^; les avertissements, les repro- 



1. En 1815, rex-conventionnel Roiiyer écrivant à Grégoire lui 
disait : « D'après les principes ou les préjugés dont on a imbu 
votre enfance, et qu'en 1793 vous avez eu le courage ou plutôt 
l'héroïsme de professer à la tribune au péril de vos jours... » 

2. Lettj^e autographe, 16 décembre 1801. 

3. Ou lit dans le Grand Dictionnaire du xix^ siècle (Fêtes de 
la Raison, t. XIII, p. 634) : « Grégoire, évoque de Blois, poussé 
peut-être par le parti de Robespierre, vint à la tribune déclarer 
nettement qu'il était chrétien et qu'il refusait de se démettre. 
Sa fermeté ne souleva aucune objection. » 11 y a dans ces 
quelques lignes une grosse erreur et une insinuation calom- 
nieuse, il suffit de les mentionner. 



INTERDICTION DU CULTE 215 

ches, les menaces et les injures que lui prodiguèrent 
le jour même et les jours suivants ses collègues de la 
Convention et du Comité d'Instruction publique, sans 
ompler les elubistes et les folliculaires que sa résis- 
tance exaspérait, n'étaient nullement pour le ras- 
surer. Il fut interpellé vivement par Fourcroy, dé- 
noncé aux Jacobins et admonesté publiquement par 
le Sans-Culotte observateur * ; trois individus se ren- 
dirent même chez lui pour lui faire sentir la nécessité 
d'une abjuration, et l'un de ces énergumènes alla 
jusqu'à lui dire en propres termes : « Tu viens de 
« monter deux degrés de l'échafaud, tu monteras 
« le dernier *. » Grégoire répondit sans se troubler 
qu'il était prêt, et au lieu de fuir comme tant d'au- 
tres, il resta courageusement à son poste. On le vit 
assister aux séances du Comité d'Instruction pu- 
blique et prendre une part active aux magnifiques 
travaux qui seront toujours l'honneur de ce Comité. 
C'est au plus fort de la Terreur qu'il prépara, de con- 
cert avec ses collègues, les projets de loi qui don- 
nèrent naissance à l'École polytechnique, aux Écoles 
normales, au Conservatoire des arts et métiers, au 
Bureau des longitudes, au Conservatoire de musique 
et à tant d'autres établissements du même genre ^. 
Mais là encore, comme il le dit dans ses Mémoires, 
Grégoire était réduit à lutter sans cesse contre le 
fanatisme antichrétien des philosophes, et il s'esti- 
mait heureux quand il avait pu « empêcher le mal », 
car c'était déjà « faire quelque bien * ». Ses collègues 

1. Cf. Mémoires de Grégoire, II, 132. 

2. Ibid., l, 90. 

3. Cf. Despois, le Vandalisme révolutionnaire, passiin. 

4. Mémoires de Grégoire, I, 342. 



2] 6 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

du Comité d'Instruction publique savaient tous que 
cet homme aux bas violets récitait chaque jour son 
bréviaire et disait la messe dans son oratoire domes- 
tique ; mais il faut dire à leur louange qu'ils ne l'en 
estimaient que plus et ne l'en chérissaient pas moins. 
Ils évitaient môme de le contrister à ce sujet, et 
c'était pendant son absence, lorsqu'il était malade 
ou en instance auprès du Comité de sûreté générale 
pour obtenir l'élargissement d'un savant ou d'un 
prêtre, que le Comité d'Instruction publique mani- 
festait par des actes son opposition au catholicisme ^ 
S'il était assidu aux séances de son Comité, en 
revanche Grégoire se montrait le moins possible à la 
Convention, et beaucoup de ses collègues faisaient de 
même : ils rougissaient d'appartenir à une assemblée 
d'esclaves. Il y reparut, et même avec éclat, le 
9 pluviôse an II (28 janvier 1794), pour lire un très 
remarquable rapport au sujet des livres élémentaires; 
mais on ne le vit ni dans le temple de la Raison, le 
20 brumaire, ni au Champ de Mars, le 20 prairial 
suivant, lors des fêtes absurdes que Robespierre 
daigna consacrer à l'Etre suprême *. Le dictateur fut 



1. D'autres fois ils s'associaient à ses vues patriotiques et 
généreuses; c'est sur sa proposition que fut pris, le 28 messidor 
an m (16 juillet 1793), l'arrêté suivant, que je transcris sur 
l'Extrait officiel du registre de leurs délibérations : 

« Le Comité d'Instruction publique, considérant que les 
« bonnes mœurs sont la base d'un gouvernement républicain, 
« arrête que les préposés aux Bibliothèques nationales ne prê- 
« teront point à la jeunesse les livres qu'ils croiront capables 
« de compromettre les mœurs. 

« Pour extrait conforme, 
« Grégoire, Creuzé-Pascal, Lalande, 
« Villar, Massieu, Drulhe. » 

2. On connaît cette fameuse fête du 20 prairial dont le plan, 



LA TERREUR 217 

informé de cette façon dagir. et cependant, pour des 
raisons que l'histoire n"a pas encore pénétrées, Gré- 
goire, qui avait Robespierre en horreur et qui affecta 
toujours de le nommer Robertspierre, pour insinuer 
qu'un tel monstre ne pouvait pas être d'origine fran- 
çaise, Grégoire demeura libre en 1793 et en 1794 *. 

Et pourtant la Terreur était alors plus violente que 
jamais; on avait enlevé aux accusés leurs derniers 
moyens de défense, et les Comités de Salut public et 
de Sûreté générale pouvaient faire jeter en prison 
tous les députés qu'ils jugeraient suspects. Robes- 
pierre envoyait les athées à la guillotine et se décla- 
rait partisan du déisme tel que le concevait Rous- 
seau; il disait à tout propos que la Convention 
reconnaissait la liberté des cultes, et il forçait Chau- 
mette lui-même à proclamer en plein Conseil de la 
Commune ces beaux principes de tolérance; mais ce 
n'était de sa part qu'une comédie. Les cultes étaient 
si peu libres que toutes les églises de Paris furent fer- 
mées en moins de quinze jours, sans que Robespierre 
en fit rouvrir une seule, et qu'au mois d'avril 1794 il 

proposé par David, commeace ainsi : « L'aurore annonce à 
peine le jour, et déjà les sons d'une musique guerrière reten- 
tissent de toutes parts et font succéder au calme du sommeil 
un réveil enchanteur. A l'aspect de l'astre bienfaisant qui 
vivifie et colore la nature, amis, frères, époux, enfants, vieil- 
lards et mères s'embrassent et s'empressent à l'envi d'orner 
et de célébrer la fête de la Divinité... » Rapport fait au nom 
du Comité de Salut public par ilax. Robespierre, etc. 45 pages 
in-So. 

1. Il dit même dans ses Mémoires (II, 52) « qu'en 179» il 
confessa quelques-uns des terroristes les plus acharnés, que 
d'autres le prièrent de confesser leurs femmes ou de baptiser 
leurs enfants ». N'a-t-on pas vu, en mai 1871. un membre de la 
Commune assister dévotement, à Saint-Etienne du Mont, à la 
première communion de son fils? 

13 



218 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

ne restait pas en France cent cinquante paroisses où 
l'on dit publiquement la messe. Sur les 2700 victimes 
que la guillotine fit à Paris seulement jusqu'au 9 ther- 
midor, on compte environ 200 prêtres, dont la moitié, 
ou peu s'en faut, étaient des constitutionnels accusés 
« de propos fanatiques », comme dit en plusieurs en- 
droits l'horrible Liste des Guillotinés '. Il était permis, 
disait Chaumette, de louer des maisons pour les 
transformer en chapelles, et de payer des ministres 
pour y célébrer sans désordre n'importe quel culte ; 
mais il arrivait toujours malheur à ceux qui préten- 
daient arguer de cette permission. A Paris, au dire 
d'un journal très bien informé ^, deux ou trois cha- 
pelles s'ouvrirent en décembre 1793, et l'on y vit 
durant tout l'hiver une foule considérable. 

« La chapelle de l'Institution de l'Oratoire, située 
« à l'extrémité méridionale de Paris ^ ne désemplis- 
« sait pas les jours de fêtes d'obligation, qui étaient 
« les seuls où on y fît l'office. Pendant qu'une messe 
« se disait, il y avait dehors à peu près autant de 
« monde que dedans, attendant que cette messe fût 

1. Cette feuille parut régulièrement jusqu'après le 9 ther- 
midor. La guillotine fit périr à Paris environ 600 nobles, moins 
du quart du nombre total des victimes; 200 marchands, dont 
15 imprimeurs, 30 brocanteurs, 22 marchands de vin et 16 épi- 
ciers, 112 magistrats, 100 officiers de tous grades, y compris 
les généraux comme Gustine, Houchard et Westermann, 70 sol- 
dats, 25 médecins, 50 hommes de loi, 16 hommes de lettres, 
130 ouvriers, 76 domestiques, 23 perruquiers, 29 tailleurs ou 
couturières, 2 femmes publiques, etc., etc. D'après une note au- 
tographe de Grégoire, les frais d'inhumation s'élevèrent à 
17 000 liv., et l'on acheta pour 6 ou 7000 liv. de chaux vive. 

2. Nouvelles ecclésiastiques de 1794, p. 134. Gette feuille, si 
intéressante pour l'histoire de 1794, est d'une extrême rareté. 

3. Rue d'Enfer, là où se trouve aujourd'hui l'hôpital des 
Enfants assistés. 



LA TERREUR 219 

« finie pour entendre la suivante. Des gens de la 
« campagne, qui s'en retournaient après avoir vendu 
« leurs denrées, profitaient avec joie et attendrisse- 
« ment de cette occasion d'assister au saint sacrifice 
« dont ils étaient privés dans le lieu de leur domicile. 
« D'autres y venaient exprès de deux ou trois lieues, 
« comme on allait, pour le même sujet, du faubourg 
« Saint-Antoine à Bercy, à Charenton, à Saint-Maur, 
« à Chelles, distant de quelques lieues, et jusqu'à 
« Lagny, qui est au moins à six lieues. L'après-midi, 
« à vêpres, il y avait autant de monde que la cha- 
« pelle pouvait en contenir. » 

Qu'arriva-t-il? Après des vexations de tout genre, 
les persécuteurs du catholicisme eurent recours à la 
violence, leur arme favorite. 

« Il s'y présenta quelques-uns de ces hommes que 
« Robespierre, qui ne valait pas mieux qu'eux, mais 
« qui les connaissait bien, a si bien peints ; qui use- 
« raient, comme il le disait, cent bonnets rouges 
« plutôt que de faire une bonne action. Ils affectaient 
« de semer des bruits effrayants contre ceux qui fré- 
« quentaient la chapelle de l'Institution. Des détache- 
« ments de l'armée révolutionnaire et de la garde 
« nationale devaient venir pour la foudroyer à coups 
« de canon lorsqu'on y serait assemblé. Des gens 
« étaient apostés dans les rues qui y conduisaient 
« pour vomir des injures contre ceux qui s'y ren- 
<( daient, et ils leur imputaient de vouloir former une 
« nouvelle Vendée. Une femme insultée par de sem- 
« blables propos se retourna fixement vers l'aboyeur, 
« et dit tout haut aux personnes qui passaient avec 
« elle : « Voulez- vous voir un contre-révolutionnaire? 
« — Le voilà! » L'aboyeur déconcerté demeura muet. 



220 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« 11 se souvint sans doute de Robespierre, qui dénon- 
« çait les ennemis déclarés du culte comme suspects 
« d'être les ennemis secrets de la Révolution. Le 
« comité révolutionnaire de l'Observatoire, et surtout 
« celui du Finistère faisaient un crime d'aller à cette 
« chapelle, et, pour cette unique raison, refusaient des 
« certificats à ceux qui leur en demandaient. Ils fai- 
« saient même avertir dans les maisons qu'on eût 
« à s'en abstenir sous peine d'être traité comme 
« suspect. 

« Voyant que, malgré toutes ces menées, la chapelle 
« de l'Institution réunissait toujours une grande foule 
« de peuple, ils en vinrent aux voies de fait. 

« Le comité révolutionnaire de l'Observatoire , 
« excité par d'autres, ferma cette chapelle dans la 
« semaine de la Sexagésime (:23 fév. 1794), et mit en 
« arrestation à* Saint-Lazare celui des deux prêtres 
« qui la desservaient dont on redoutait davantage 
« le zèle et l'activité, le citoyen Durand, avec le 
« citoyen Éloy, marchand mercier plein de religion, 
« de courage et de patriotisme. C'était ce vertueux 
« laïc qui avait loué la chapelle, en observant les for- 
« malités nécessaires pour pouvoir y exercer le culte 
« divin en toute sûreté. 

« Il n'en bougeait point tant que duraient les offices, 
« afin de répondre à quiconque pourrait venir pour 
« les troubler. Il y vint en effet de ces gens à bonnet 
« rouge et à moustaches à qui il ferma la bouche en 
« leur montrant les papiers qui l'autorisaient. Une 
« autre fois, six soldats s'y présentèrent le sabre au 
« côté et le chapeau sur la tête. Eloy s'approcha 
« d'eux et leur représenta que c'était un lieu con- 
« sacré au culte catholique, où l'on n'entrait point la 



LA TERREUR 221 

« tête couverte. Comme ils faisaient quelques diffi- 
« cultes, Éloy leur repartit que les cultes étaient 
« libres, que personne n'avait le droit d'y mettre ob- 
« stade, et que, pour s'en convaincre, ils n'avaient qu'à 
« lire l'affiche collée à la porte. C'était la lettre du 
« Département pour notifier à toutes les autorités 
€ constituées le décret de la Convention du 16 fri- 

* maire, qui leur défendait de mettre aucun empê- 
« chement à la liberté des cultes. Les soldats se reti- 
c rèrent *. 

« Avant qu'on eût fermé la chapelle de l'Institution, 
e un pieux laïc avait entrepris, à l'exemple d'Éioy, de 

* rétablir le culte catholique dans la ci-devant cha- 
« pelle des religieuses de la Conception, à l'extré- 
€ mité de la rue Saint-Honoré *. Le comité de la 
« section y envoya des gens qui prirent les noms, 
« qualités et demeures de toutes les personnes qui 
€ s'y trouvèrent , ce qui les intimida assez pour 
« qu'elles n'y revinssent plus. Peu de jours après, le 
« bon citoyen qui avait loué cette chapelle fut empri- 
« sonné. Le comité de la section du Finistère en usa 
« de même à l'égard d'un autre honnête laïc qui avait 
« tenté de rétablir le culte dans la chapelle des reli- 

1. Eloy avait pris une sage précaution pour éviter les tra- 
casseries, il avait déclaré publiquement qu'aucune femme ne 
serait admise dans la chapelle sans la cocarde nationale; « des 
« gens aposiés pour insulter au culte catholique faisaient quit- 
« ter ces cocardes aux femmes assez simples pour les écouter, 
« et d'autres, également apostés, arrêtaient ensuite celles qui 
« ne les avaient pas ». Eloy fut inculpé d'avoir empêché des 
citoyennes de porter la cocarde aux trois couleurs; il ne paraît 
pas avoir été condamné à l'échafaud, il l'avait pourtant bien 
mérité. 

2. Aujourd'hui détruite, elle se trouvait en face de l'église 
dite de l'Assomption, non loin de la place de la Concorde. 



222 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« gieuses anglaises de la rue de Loiircine... Il manda 
« celui à qui la chapelle avait été cédée, le força de 
« résilier le bail, et finit par l'envoyer en prison pour 
« avoir voulu profiter de la liberté des cultes, j 

La Convention tolérait ces attentats, bien qu'elle 
eût à plusieurs reprises décrété cette même liberté 
des cultes; mais il suffira de citer quelques-uns de 
ces décrets pour montrer l'hypocrisie de Robespierre 
et la manière dont il comprenait la liberté. 

1° Décret relatif à la liberté des cultes. 

1. Toutes violences et mesures contraires à la 
liberté des cultes sont défendues. 

2. La surveillance des autorités constituées et 
l'action de la force publique se renfermeront à cet 
égard, chacun pour ce qui le concerne, dans les me- 
sures de police et de sûreté publiques. 

3. La Convention par les dispositions précédentes 
n'entend déroger en aucune manière aux lois ni aux 
précautions de salut public contre les prêtres réfrac- 
taires ou turbulents, ou contre tous ceux qui ten- 
teraient d'abuser du prétexte de religion pour com- 
promettre la cause de la liberté *. 

2° Le Comité de Salut public aux autorités constituées : 

... Les représentants en mission ont l'initiative de 
la solution de toutes les questions concernant le gou- 
vernement révolutionnaire. 

... La liberté des cultes doit être l'objet de votre 



1. Convention nationale, décret n» 432 (16-18 frimaire an II), 
14 pages in-8o. 



LA TERREUR 223 

sollicitude ; le fonctionnaire public n'appartient à 
aucune secte, mais il sait qu'on ne commande point 
aux consciences, il sait que l'intolérance et l'oppres- 
sion font des martyrs ; que la voix seule de la raison 
fait des prosélytes... Ménageons les consciences fai- 
bles; ne caressons point les préjugés, mais loin de 
les attaquer de front, qu'ils s'évanouissent devant le 
flambeau de la raison ; laissez-le luire aux yeux de 
tous... Il ne reste plus qu'à laisser grossir ce torrent 
de lumière; bientôt il balayera les préjugés; bientôt 
le fanatisme n'aura plus d'aliment. A le bien prendre, 
ce n'est déjà plus qu'un squelette qui, réduit chaque 
jour en poussière, doit insensiblement tomber sans 
effort et sans bruit, si, assez sages pour ne pas 
remuer ces restes impurs, on évite tout ce qui peut 
lui permettre d'exhaler tout à coup des miasmes pes- 
tilentiels et orageux qui, inondant l'atmosphère poli- 
tique, porteraient en tous lieux la contagion et la 
mort. 

Signé : Robespierre, Billaud-Varennes, 

Carnot, Prieur, Lindet, Saint-Just, 

Barère, Couthon *. 

3° Le Comité de Salut public aux sociétés populaires. 

... Plus les convulsions du fanatisme expirant sont 
violentes, plus nous avons de ménagements à garder. 
Ne lui redonnons pas des armes en substituant la 
violence à l'instruction. Pénétrez-vous bien de cette 
vérité qu'on ne commande point aux consciences. Il 
est des superstitieux de bonne foi, parce qu'il existe 

1. Impr., 4 pages in-l», 28 nivôse an II. 



224 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

des esprits faibles...; ce sont des malades qu'il faut 
préparer à la guérison en les rassurant, et qu'on ren- 
drait frénétiques par une cure forcée. 

Sociétés populaires, voulez-vous anéantir le fana- 
tisme, opposez aux miracles de la légende les pro- 
diges de la liberté; aux victimes de l'aveuglement les 
martyrs de la raison; aux mômeries du cagotisme la 
conduite sublime des Marat, des Pelletier, des Châlier; 
aux mascarades églisières la pompe de nos fêtes 
nationales ; au chant lugubre des prêtres les hymnes 
de la liberté; aux oremus insignifiants l'amour du 
travail, les belles actions et les actes de bienfai- 
sance... Jetez" l'épouvante dans l'âme des fanatiseurs, 
versez le baume dans l'àme des fanatisés. Surtout, 
dans vos discussions, attachez-vous moins aux indi- 
vidus qu'aux principes... Ne développez point d'autre 
pouvoir que celui de l'instruction; le raisonnement 
est l'arme la plus forte de l'homme de bien... Bientôt 
les tempêtes et les nuages du fanatisme disparaîtront 
devant le soleil de la raison. 

Signé : Robespierre, Carnot, Couthon, 
Lindet, etc. *. 

1. Impr., 4 pages in-4», ventôse an II (mars 1794). A Chaalons, 
chez Pintevllle-Bouchard.— La liberté des cultes était si grande 
en ventôse que dans le seul département du Gard la présence 
du conventionnel Borie amena 169 abdications de prêtres ou 
de ministres; il y en avait eu 1 en brumaire, 9 en frimaire, 5 ea 
nivôse et 20 eu pluviôse. — Arrêtés des 16 et 17 prairial... par 
Jean Borie, 22 pages in-S". Sur les 2000 prêtres qui se mariè- 
rent pendant la Révolution, 1750 environ prirent femme en 1794 
pour éviter la guillotine; il y a dans les papiers de Grégoire 
un certain nombre de lettres louchantes écrites par ces malheu- 
reux; l'un d'entre eux, âgé de soixante-dix ans, avait épousé 
sa gouvernante, qui eu avait soixante-cinq, etc. — Histoire du 
mariage des prêtres, par Grégoire. Lettres mss. 



LA TERREUR 225 

Ainsi parlaient à la France les membres du gou- 
vernement révolutionnaire, et si l'on prend la peine 
de creuser', que trouvait -on sous cette mauvaise 
phraséologie de rhéteur? Lhypocrisie et le men- 
songe. La Convention proclame la liberté des cultes, 
mais ses émissaires ferment toutes les églises et cha- 
pelles; les représentants en mission emprisonnent, 
guillotinent, noient ou mitraillent sur tous les points 
du territoire les prêtres qui refusent de se marier et 
d'apostasier; quiconque se permet de réclamer l'exé- 
cution de la loi est immédiatement traité comme un 
suspect, comme un agent de Pitt et Cobourg, ou 
comme un complice de la Vendée *. Dix prêtres asser- 
mentés de Lorient, sommés par le club de cette ville 
de déposer leurs lettres de prêtrise et d'abjurer leurs 
erreurs, écrivent au conseil de la Commune la belle 
lettre que voici : 

« Prêtres pour le peuple qui nous a appelés, son 
« refus unanime seul peut nous faire retirer. Quant 
« aux erreurs qu'on nous impute, nous n'en recon- 
€ naissons ni dans le culte que nous exerçons, ni 
« dans la conduite que nous tenons, dont la base fut 
« et sera toujours la paix, l'union et Tobéissance aux 
€ lois. Le peuple ne peut nous en refuser son témoi- 
€ gnage, n'ayant jamais trompé sa confiance ni trahi- 



1. Le discours de Robespierre sur les idées religieuses et sur 
les fêtes nationales montre mieux que tout autre document 
l'hypocrisie du dictateur. « Les prêtres sont à la morale ce que 
les charlatans sont à la médecine, etc. » L'article X du projet 
de décret qui suit ce rapport est ainsi conçu : « La liberté des 
cultes est maintenue conformément au décret du 18 frimaire. 
— Art. XI. Tout rassemblement aristocratique et contraire à 
l'ordre public sera réprimé. » Rapport et projet de décret du 
18 floréal an H. 

13. 



226 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« nos serments. Veuillez, citoyens, prendre en consi- 
« dération notre adresse , nous en délivrer acte, 
« agréer notre refus de comparaître à la société po- 
« pulaire pour nous épargner les huées qu'on nous y 
« prépare, et être assurés que nous serons toujours, 
« comme nous l'avons été jusqu'à présent, dévoués à 
a la République française. » 

Signé : Brossière, curé; La Salle, curé; 

Halley,Launay, Gautier, vic.;Evcn,pr.; 

Plaudrin,pr.;Riguidel,vic.; Piron,pr.; 

Besancenet, vie. '. 

Ces dix prêtres sont aussitôt décrétés d'accusation 
et « traînés de prisons en prisons comme des scélérats 
jusqu'à Paris ». Ce fut partout la même chose en 1793 
et en 1794; nous en fournirions, s'il le fallait, mille 
preuves au lieu d'une ^, et dès lors on ne peut plus 
dire avec M. de Pressensé : « La liberté des cultes 



1. Lettre ms. de Besancenet à Grégoire. 

2. Les papiers de Grégoire contiennent par centaines des 
rapports sur les persécutions locales. A Saint-Brieuc, le culte ne 
fut aboli que le 10 mars 1794. A la Selle, près de Yerneuil (Eure), 
le culte cessa seulement le 2o mars, et 5 ou 600 personnes assis- 
taient à la messe; il y eut même une commune du départe- 
ment de la Moselle, celle de Mécleuves (aujourd'hui annexée), 
où le culte ne cessa pas du tout. « Le curé Longpré, âgé de 
quatre-vingt-quatre ans, avait été envoyé par Mallarmé à la 
prison de Verdun; il s'y rendait à cheval; ses paroissiens l'ar- 
rêtèrent, le ramenèrent, le gardèrent. Ils étaient tous républi- 
cains. » Lettre autographe de Francin, évêque de Metz. « A 
Tournans (Doubs), la fermeté du curé Guillemin, vieillard plus 
que septuagénaire, a tellement déconcerté les tyrans que le 
culte public n'a pas férié un seul instant dans sa paroisse. » 
Lettre de Roy, président du presbytère de Besançon 1797. De 
telles exceptions étaient rares. — A Dax, en 1794, le carnaval 
fut interdit, comme servant à alimenter le fanatisme; les bœufs 
gras furent confisqués et les bouchers punis, etc. 



LA TERREUR 22-7 

e votée par la Convention se réduisait au maintien 
« de l'ordre de choses qui existait avant le carnaval 
« inauguré par Chaumette et Hébert; elle souffrait, 
« même dans ce cadre restreint , de nombreuses 
« exceptions. Cependant, ce pas en arrière avait de 
« l'importance. La proscription de la religion ne pou- 
« vait plus s'étendre indéfiniment, mais ce n'en était 
« pas moins la liberté comme en 1793 *, » Au con- 
traire, la proscription s'étendit indéfiniment, et nous 
aurons plus d'une occasion de montrer les plaies hor- 
ribles qu'elle fit à la France. 

Que pouvaient faire en de telles circonstances les 
hommes qui chérissaient à la fois, comme le dira 
en 1795 un vénérable prélat constitutionnel ^, la reli- 
gion et la Révolution, la religion simple « qui croit, 
aime, pardonne, soulage et récompense », et la Révo- 
lution bienfaisante et sage « qui rend à l'homme ses 
droits, sa dignité, qui brise le sceptre de l'arbitraire, 
les liens de la féodalité, qui ne reconnaît de distinc- 
tions que les vertus, les talents, le mérite, qui ne 
respire, qui n'inspire que la tendre fraternité, etc. »? 
que pouvaient-ils faire, ces chrétiens patriotes dont 
Grégoire était le chef? Ils voyaient, suivant l'expres- 
sion du bon évéque de l'Orne, « la religion refoulée 
au fond des consciences, et la sublime Révolution de 
1789 déshonorée, anéantie pour un temps ». Élever 
la voix, c'eût été courir inutilement au-devant du 
martyre, ce que l'Évangile leur défendait, et redou- 



1. L'Église et la Révolution française, p. 289. L'ouvrage de 
M. de Pressensé est d'ailleurs aussi bien fait que possible, étant 
donnés les documents que l'auteur pouvait consulter. 

2. Le Fessier, évèque de l'Orne, ex-constituant : Lettre pasto- 
rale du 1" mai 1793 (vieux style), 12 floréal an III, 14 pages in-i". 



228 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

bler la rage des persécuteurs. Ils ne pouvaient donc 
que donner l'exemple de la constance et attendre 
patiemment l'heure marquée par la Providence. « Que 
faire dans une telle nuit? disait un contemporain *; 
attendre le jour! » C'est ce que fit Grégoire depuis 
le 17 brumaire jusqu'au 9 thermidor. 

1. Notice sur la vie de Sieyès, 1193. 



CHAPITRE III 



LES THERMIDORIENS ET LA LIBERTE DES CULTES 
(1791 — 17^) 

Les Thermidoriens appartenaient presque tous au 
parti de la Montagne; leurs chefs, Tallien, Barras, 
P'réron, Legendre, Merlin de Thionville et Bourdon 
de l'Oise, avaient même été naguère au nombre des 
terroristes et des persécuteurs les plus redoutés. En 
attaquant Robespierre, ils se proposaient surtout 
d'échapper eux-mêmes à la guillotine, et après la 
victoire ils ne songèrent nullement à ralentir la mar- 
che de la Révolution *. Mais l'immense majorité du 
peuple français inclinait dès lors vers la modération, 
et l'on se répétait en tous lieux ce mot de quelques 
Parisiens aux détenus du Plessis : « C'est fini, Robes- 
pierre est mort! » C'était fini, sans doute; mais pou- 
vait-on se flatter d'un retour immédiat au règne de la 
Justice et de la loi? Les passions étaient encore trop 

1. Durand de Maillane, faisant observer que le 9 thermidor 
(27 juillet 1794) était un dimanche, dit dans ses Mémoires que 
Tallien et les autres terroristes thermidoriens « n'avaient eu 
que le courage du désespoir ». La postérité ne peuse pas au- 
trement. 



230 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

animées, la situation était trop difficile. Les ennemis 
de la Révolution n'ayant pas désarmé, il fallait ou. 
les déconcerter en montrant une nouvelle énergie, 
ou leur céder la victoire et s'exposer à leurs ven- 
geances. Aussi voyons-nous que les lois de rigueur 
contre les émigrés et contre les prêtres ne furent point 
rapportées en thermidor; on avait ouvert précipi- 
tamment les portes des prisons, on s'empressa de les 
refermer, et l'on comptait encore, à Paris seulement, 
5679 détenus le 10 fructidor ^ La liberté de la presse 
fut néanmoins reconnue, sinon proclamée, et l'on put 
espérer que la liberté des cultes, bien autrement pré- 
cieuse aux yeux de la nation, ne tarderait pas à l'être 
à son tour. 

Il y avait à la Convention trois évêques constitu- 
tionnels qui ne s'étaient point souillés par l'aposta- 
sie : Grégoire, évêque de Loir-et-Cher, Royer, évêque 
de l'Ain, Saurine, évêque des Landes. On a vu que le 
premier n'avait jamais été inquiété durant la Terreur, 
mais il n'en était pas de même de ses deux confrères : 
Royer subit une longue détention, et Saurine, exclu 
de la Convention avec les Girondins, se tint caché 
pour éviter la mort. Sitôt qu'il fut possible de se réu- 
nir, ces trois évêques formèrent le hardi projet de 
restaurer le catholicisme et de relever les autels. Ré- 
publicains sincères, ils n'avaient aucune arrière-pen- 
sée, aucune ambition personnelle, et le catholicisme 
qu'ils voulaient rétablir devait être en harmonie par- 
faite avec les institutions démocratiques de la France. 
Ils s'adjoignirent bientôt un quatrième auxiliaire, le 



1. Le 21 ventôse an III (10 mars 1793) ce nombre était réduit 
à 2188. Journal du malin..., 24 ventôse. 



LES THERMIDORIENS ET LA LIBERTÉ DES CULTES 231 

citoyen Desbois de Rochefort, évêque de la Somme, 
que le Comité de Sûreté générale venait d'élargir, et 
leur plan fut arrêté sans délai. Le voici tel que l'a 
retracé Grégoire dans un de ses opuscules les plus 
curieux' : « Obtenir la liberté du culte, le réorganiser 
dans toute la République, travailler à la réunion du 
clergé dissident, rétablir les communications tant 
avec le saint-siège qu'avec les églises étrangères, tel 
fut le plan de nos travaux. » 

Il s'agissait avant tout de conquérir la liberté du 
culte; or la Convention n'était nullement disposée à 
céder sur ce point. Elle ne persécutait plus directe- 
ment, mais elle applaudissait aux arrêtés tyranniques 
que prenaient de tous côtés les représentants en mis- 
sion *, et ses orateurs les plus écoutés se déchaî- 
naient avec fureur contre le « fanatisme » et contre 
« la caste impure des prêtres ». Le 20 septembre 
1794, elle fit un acte de justice en décrétant, sur la 
proposition de Cambon, que l'État ne salarierait au- 
cun culte et accorderait néanmoins un secours an- 
nuel à tous les ci-devant ministres des cultes, qu'ils 
eussent abdiqué ou non; mais le rapporteur Cambon, 
ancien prieur du Saint-Sacrement, s'excusait d'avoir 
à parler des prêtres, et accusait les opinions reli- 
gieuses d'avoir c fait verser des flots de sang dans 
le xvm* siècle ». La Convention était tellement hos- 



i. Compte rendu au Concile national de 1797, 84 pages in-80. 

2. En voici un exemple entre mille : Le Fessier, évéque con- 
stitutionnel de l'Orne, écrivit secrètement au représentant Ge- 
nissieu pour lui demander l'autorisation d'accéder au vœu de 
ses diocésains qui le réclamaient; deux gendarmes apportèrent 
la réponse; c'était un mandat d'amener, et Le Fessier subit à 
Alençon un emprisonnement de jquarante-sept jours. — Lettre 
ms, de Le Fessier à Grégoire. 



232 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

tile à toute espèce de restauration du catholicisme 
que Grégoire, malgré son intrépidité et son audace 
bien connues, dut garder en poche durant cinq mois 
un discours sur la liberté des cultes qu'il avait soumis 
à ses collègues les «f évêques réunis ». Et cependant 
l'évéque de Blois parut souvent à la tribune durant 
ces cinq mois : le d4 frutidor, le 8 brumaire et le 
24 frimaire, il lut ses beaux rapports sur le vanda- 
lisme; le 8 vendémiaire, il fit créer le Conservatoire 
des arts et métiers, et neuf jours plus tard, la Con- 
vention vota, sur ses conclusions, 300 000 francs de 
gratification aux gens de lettres, aux artistes et aux 
savants dont il avait dressé la liste avec une grande 
largeur d'esprit et un patriotisme véritable. Il n'était 
nullement question du catholicisme dans ces diffé- 
rents rapports, mais leur auteur parlait avec véhé- 
mence des églises dévastées, et c'était en quelque 
sorte préparer le terrain. 

Une autre difficulté embarrassait Grégoire et l'em- 
pêchait de s'exprimer avec autant de force qu'il l'au- 
rait souhaité. Beaucoup de conventionnels se plai- 
gnaient que leurs départements respectifs fussent 
travaillés par des prêtres réfractaires sortis de prison 
ou revenus de l'exil sous tous les déguisements *. 
Borie et Barré dénonçaient les manœuvres de ces 
prêtres dans l'Aveyron et dans la Lozère, et la Société 
montagnarde républicaine de Saverdun (Ariège) si- 
gnalait à la Convention l'audace des ci-devant pri- 
sonniers qui affectaient , disait-elle , des propos 
menaçants. 



1. Ils se déguisaient en ferblantiers, en canonniers, quelques- 
uns même en femmes. Lettres ms. de 1794 et 1795. 



LES THERMIDORIENS ET LA LIBERTÉ DES CULTES 233 

« A les entendre, eux et leurs nombreux partisans, 
« on dirait qu'au régime oppressif établi par les tyrans 
< abattus [Robespierre et ses complices] l'intention 
« du législateur est de substituer un système de mo- 
« dérantisme et de clémence. De clémence pour des 
« aristocrates, des royalistes ou des traîtres! Des ré- 
« publicains ne le souffriront jamais... Que les prêtres 
« apprennent que cette justice qu'ils invoquent avec 
« tant d'arrogance et de perfidie ne doit être pour 
« eux que la déportation ou la mort * I » 

Des récriminations analogues arrivaient chaque 
jour de tous les points du territoire, et Grégoire sa- 
vait par sa correspondance particulière que ces plaintes 
étaient en partie fondées; cent lettres qui lui furent 
adressées alors lui prouvaient que l'ancien clergé 
commençait à rentrer et à miner sourdement le gou- 
vernement républicain. Le moyen de réclamer dans 
ces conditions une liberté qui pouvait allumer la 
guerre civile aux quatre coins de la France ! 

Mais d'autre part la Convention, redevenue popu- 
laire depuis qu'elle avait abattu le tyran, était litté- 
ralement accablée de lettres et de pétitions par les- 
quelles on lui demandait la liberté des cultes. Gré- 
goire en a conservé un certain nombre, et rien ne 
prouve mieux que la France tenait à son antique 
religion, que la destruction du culte en 1793 fut à la 
fois un grand crime et une grande faute politique. En 
juin 1794, dit l'une de ces pétitions, « des bandes de 
moissonneurs s'arrêtaient sous les portiques des 
églises, en passant dans les villes, pour y faire leur 
prière. Dans bien des endroits on les a laissés faire, 

1. Pièce ms. 20 fructidor an II, 6 septembre 1794. 



234 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

en quelques autres on les a empêchés ; partout on 
les applaudissait. » Un autre pétitionnaire, qui citait 
pêle-mêle Gicéron, Plutarque, Voltaire et Rousseau, 
s'exprimait en ces termes : 

« En vain vous efforceriez-vous de persuader au 
« peuple français que vous désirez sincèrement le 
« rendre libre et heureux ; tant que vous ne le remet- 
« trez point dans la jouissance et dans le plein exer- 
« cice du culte de ses pères, il se regardera toujours, 
« et avec raison, comme le triste et le vil esclave du 
« plus honteux et du plus détestable de tous les des- 
« potismes... Abolir en France la religion chrétienne, 
« c'était enlever à la nation entière la plus chère et 
« la plus sacrée de ses propriétés... Législateurs, ré- 
« tablissez en France le culte catholique, restituez au 
« peuple français, vos commettants, leurs temples, 
« leurs autels, etc. L'allégresse universelle que vous 
« pouvez répandre sur toute la surface de la France 
« par ce seul décret séchera toutes les larmes, rendra 
« le peuple heureux, et vos noms immortels*. » 



1. Ce pétitionnement dura longtemps, et voici une lettre 
qu'adressèrent à Grégoire, le 8 ventôse an III (26 février 1193), 
plus de soixante habitants de la commune de Luhier (départ, du 
Doubs). Cette lettre est curieuse; elle provient d'une commune 
que M. J. Sauzay maltraite fort dans son importante, mais très 
partiale Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs : 

« Les patriotes soussignés, membres de la Société populaire 
de Luhier, département du Doubs, district d'Hypolite, au ci- 
toyen Grégoire, représentant du peuple à la Convention natio- 
nale. 

« Citoyen représentant, 

« Depuis plus d'un an un des droits sacrés de l'homme, celui 

du libre et paisible exercice des cultes, est indignement violé. 

Les vexations commises à cet égard soulèvent l'indignation de 

toute âme droite, et partout l'on remarque qu'elles ont été 



LES THERMIDORIENS ET LA LIBERTÉ DES CULTES 235 

Plusieurs mois s'écoulèrent de la sorte sans que la 
Convention voulût obéir à la volonté nationale si for- 
mellement exprimée, sans que Grégoire et ses amis 
pussent élever la voix en faveur du christianisme si 
injustement persécuté. Durant ce temps, Grégoire fît 
tout ce qui dépendait de lui pour rendre possible une 
prompte revendication, comme aussi pour adoucir les 
maux dont souffraient encore tant de malheureux. On 
ne saurait croire à combien de prêtres, assermentés 
ou non. car sa charité ne les distinguait pas les uns 
des autres, il fit alors rendre la liberté. Beaucoup de 
ceux qui l'ont anathématisé depuis seraient morts de 
misère dans les cachots ou sur les pontons s'il n'avait 
fait pour leur sauver la vie les démarches les plus ac- 
tives et les plus courageuses. Le 19 fructidor an II 
(5 septembre 1794 . l'ancien évèque d'Orange, du Til- 
let, lui adressa de Provins, où il était incarcéré, une 
lettre touchante pour implorer sa protection. Grégoire 
courut aussitôt au Comité de Sûreté générale, et bien- 
tôt le célèbre David écrivit au prélat réfractaire pour 
lui annoncer qu'il était libre. Du Tillet se montra re- 
exercées par les agents de la faction agonisante qui d'ailleurs 
ne respiraient que sang et que terreur. Le temps est enfin 
venu d'anéantir toutes les traces de ce système désorganisateur. 
Il faut remporter sur ces partisans une victoire complète. 

« Nous envoyons par la même poste une pétition à la Con- 
vention nationale au sujet du culte; crainte que quelque fac- 
tieux ne la dérobe, nous t'envoyons un double également 
signé, pour que dans ce cas tu trouves le moyen de Tenve- 
lopper.et de la reproduire. Notre adresse te fournira une occa- 
sion d'insister de nouveau sur le libre exercice des cultes, 
sans paraître avoir été prévenu. 

« Agrée nos remerciements pour le beau discours que tu as 
prononcé le l^r nivôse. Le Dieu de la religion de nos pères 
bénira tes efTorts. 

« Salut et fraternité. » (Suivent les signatures.) 



236 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

connaissant et s'empressa d'écrire à son libérateur le 
petit billet que voici : 

« Blunai, par Provins, ce G brumaire an 3 de la Rép. fr. 

« Citoyen représentant du peuple, 
« Je viens de recevoir ma mise en liberté, et mal- 
« gré la fièvre qui me tourmente et une extrême fai- 
« blesse, je ne me pardonnerais pas de tarder un 
« instant à vous faire tous les remerciements que je 
« vous dois. Jouissez du plaisir d'avoir arraché un 
« malheureux, et je l'ose dire un innocent, à un dé- 
« sœuvrement, un ennui et une langueur fébrile plus 
« cruelle infiniment que la mort. Je n'oublierai jamais 
« de ma vie cette preuve que vous m'avez donnée de 
« la bonté de votre cœur. Dans l'état de vieillesse, de 
« maladie et d'humiliation dans lequel je suis, je ne 
« suis bon à rien, mais si vous me jugiez propre à 
« vous servir en quelque chose, je serais à vos ordres 
« avec un bien grand zèle; et je vous consacre pour 
« toute ma vie les sentiments d'attachement, de 
« reconnaissance et de fraternité bien tendre et bien 
« sincère. — Du Tillet *. » 

Quelques semaines plus tard Grégoire eut une oc- 
casion beaucoup plus belle d'exercer son ardente 
charité envers des réfractaires; il sauva d'une mort 

1. Grégoire écrivait à son conseil épiscopal le 21 messidor 
an III : « ... Il parait que l'on a incarcéré le cit. Le Vilain 
comme réfractaire; ce sera pour vous comme pour moi une 
raison de plus pour accélérer son élargissement et lui obtenir 
au plus tôt sa liberté. J'ai déjà rendu le même service à d'au- 
tres; il me sera doux de saisir cette occasion de prouver que 
la disparité d'opinion n'altère en aucune manière la charité 
chrétienne. » — Lel&e ms. 



LES THERMIDORIENS ET LA LIBERTÉ DES CULTES 237 

affreuse plus de deux cents prêtres qui se gardèrent 
bien de lui témoigner leur gratitude * ; voici le fait, il 
est peu connu et mérite de l'être. Le 15 frimaire 
an III (5 décembre 1794), un brave officier de marine, 
appelé Ph. Séguin, lui écrivit à bord de la Gloire, fré- 
gate de la République, une lettre amphigourique, 
mais pleine de cœur, où il dénonçait au « protecteur 
des arts et au défenseur de l'humanité » les horribles 
tortures de 500 malheureux, presque tous prêtres, 
qui gémissaient depuis longtemps sur les deux na- 
vires de l'État les Deux Associée, capitaine Lally, et le 
Washington, capitaine Gibert. Au reçu de cette lettre, 
Grégoire, indigné, signala ce fait à la Convention, et 
bientôt il reçut d'un protestant de Rochefort, nommé 
Elle Thomas, une autre lettre non moins pressante 
au sujet de ces prêtres. 

« Il a été jeté dans ces deux cachots, à la fois fétides 
a et flottants, écrivait le citoyen Thomas, 763 prêtres, 
« sous prétexte de les déporter; on les a tenus alter- 
« nativement en rade et en rivière, et 535 y sont 
« morts de misère *... Depuis la mort de Robespierre, 
« leur sort est moins dur, mais c'est surtout depuis 
« l'arrivée du dieu tutélaire de cette commune (Butel, 
« représentant du peuple) qu'ils commencent à res- 
« sentir les effets de la justice et de l'humanité. Au- 
« jourd'hui on leur permet d'écrire à leur famille et 



1. Plusieurs d'entre eux ont composé des Relations qui sont 
imprimées; les noms de leurs libérateurs ont été soigneuse- 
ment passés sous silence; pouvaient-ils devoir quelque recon- 
naissance à un prélat constitutionnel et à un protestant? 

2. Ils n'étaient plus que 228; quatre jours plus tard il arriva 
de Bordeaux à Rochefort deux navires ayant à bord 600 prê- 
tres. — Lettre de Thomas à Grégoire, 3 nivôse an III. 



238 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« d'en recevoir des lettres; il est question de les dé- 
« barquer et de les transférer à Brouage. Je t'observe 
« à cet égard que Brouage est malsain, que ces 
« hommes sont déjà rongés du scorbut de mer qui ne 
« pardonne point si l'on néglige de se traiter en arri- 
« vant à terre; et comment le pourront-ils? Ils sont 
« sans ressources! Oui, si le gouvernement ne vient à 
« leur secours, pas un d'eux ne verra floréal pro- 
« chain. » 

Il s'engagea dès lors entre l'évéque constitutionnel 
et le protestant, « à la famille duquel le clergé fît 
jadis éprouver bien des maux », une correspondance 
active ^ Grégoire ne cessa d'intercéder pour ces 
malheureux auprès du Comité du Sûreté générale; 
Thomas ne cessa de stimuler Grégoire, et tous deux 
finirent par obtenir, après dix mois de lutte,. l'élar- 
gissement de tous les prêtres de Rochefort. 

Quelques jours après la réception de la lettre de 
Séguin, Grégoire reçut la suivante, qui dut lui arra- 
cher des larmes, eu égard à l'âge et à la situa- 
tion des trente-sept infortunés qui l'ont écrite et 
signée : 



1. La plupart des lettres de Thomas ont disparu; il n'eu reste 
que cinq dans les papiers de Grégoire. Détail touchant : lorsque 
l'évéque de Blois eut fait insérer dans les Annales de la Reli- 
gion le nom de cet admirable négociant, Thomas se plai- 
gnit : « Que ma main gauche ne sache pas ce que fait ma 
droite, voilà ma félicité; aujourd'hui je n'y peux plus prè- 
iendre! » 



LES THERMIDORIENS ET LA LIBERTÉ DES CULTES 239 

« Au citoyen Grégoire^ député à la Convention natio- 
nale et membre de son comité d'Instruction publique, 
à Paris. 

« Landerneau, le 28e frimaire, l'an 3" de la Répu- 
blique française [28 décembre 1794]. 

« Citoyen représentant du peuple français, 
« Du fond de notre prison nous avons appris par 
« les papiers publics, nous avons admiré l'énergie 
« avec laquelle vous vous êtes élevé contre la haine 
« et la persécution qu'on exerce à l'égard d'une cer- 
« laine caste d'hommes, et nous nous sommes écrié : 
« Dieu soit béni! il est encore des âmes sensibles qui 
« ont le courage de prendre en main la défense de 
« l'innocence opprimée. Quel peut être, en effet, le 
« crime qui nous prive depuis plus de trois ans de 
« notre liberté? Est-ce d'avoir refusé le serment sur 
« la Constitution civile du clergé? La loi nous don- 
« nait l'option ou de quitter nos places ou de prêter 
« le serment prescrit par l'Assemblée constituante. 
« Est-ce, sous la Législature (sic), d'avoir renoncé au 
« traitement que cette même Assemblée constituante 
« nous avait décrété, plutôt que de prêter ledit ser- 
« ment? Est-ce de nous être volontairement rendus, 
« au désir d'une loi de cette même Législature, au 
« chef-lieu de notre département, et dans la prison 
(c qu'on nous destinait? Vous êtes trop éclairé, trop 
« juste, citoyen représentant, pour imputer à crime 
« uneopinionreligieuseque l'Assemblée constituante, 
« la Législature, la Convention nationale ont déclarée 
« libre. Cependant c'est l'unique crime qu'on nous 
« impute, crime que nous devons avoir expié par une 
« longue et dure captivité, privés de tout secours, de 
•« toute consolation, de toute communication avec 



240 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA. RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« nos parents les plus chers, réduits à un repas par 
« jour suffisant à peine à casser la grosse faim, 
« logés dans une maison ouverte à tous les vents, 
« sans feu, sans chandelle, sans même aucun moyen 
« de nous procurer les soulagements nécessaires à 
« nos âges et à nos infirmités. Quelle ressource peut- 
« on avoir, et quel soulagement peut-on se procurer 
« avec vingt sols par jour que le concierge de notre 
« maison de détention touche pour chacun de nous, 
« dans un temps surtout où les denrées de première 
« nécessité sont hors de prix? 

« Ah! si la justice, l'humanité, comme nous l'ap- 
« prennent les papiers publics, sont aujourd'hui à l'or- 
« dre du jour, ne pouvons-nous pas espérer, citoven 
« représentant, que, touché de notre situation, atten- 
« dri sur notre misère, nos infirmités, vous voudrez 
« bien prendre en main notre cause, être le défen- 
« seur de vos frères auprès de la Convention natio- 
« nale, leur libérateur de la captivité, et leur procurer 
« la consolation d'aller mourir dans le sein de leur 
« famille? Vous êtes auprès du Comité de Sûreté géné- 
« raie, nous ne doutons pas de notre délivrance pro- 
« chainc si vous voulez bien vous en mêler, et nous 
« comptons pour cela sur les sentiments d'humanité 
« et de bienfaisance qui vous ont toujours caractérisé. » 

« Nous sommes vos frères et concitoyens, les prê- 
« très détenus dans la maison des ci-devant capucins 
« de Landerneau, département du Finistère. 

« Lanlay, prêtre, 73 ans, caduc et infirme ; — Au- 
« thueit, pr., 63 ans, infirme; — Mévet, pr., 57 ans, 
« infirme; — Kmarec, pr., 81 ans; — L.-L. Lannuren, 
« pr.,âgéde 74 ans; — de la Rue, paralytique; — Père 
« Antoine, capucin, infirme, âgé de 68 ans; — La 



LES THERMIDORIENS ET LA LIBERTÉ DES CULTES 241 

« Tour, pr., infirme, âgé de 70 ans; — Picart, pr.^ 
« infirme, âgé de 67 ans; — Le Sénéchal Pennanguer^ 
« pr., infirme, âgé de 61 ans; — Le Roux, âgé de 
« 65 ans, pr., paralytique; — De la Rue, pr., âgé de 
« 73 ans, infirme; — Frère Léon, capucin, âgé de 
« 70 ans, goutteux et infirme; — Poho, pr., infirme; 
« — J. Troniou, pr., âgé de 68 ans ; — Pedel, âgé de 
« 76 [ansl, infirme ; — Le Court, âgé de 60 ans, para- 
« lytique; — Quenunuer (?), âgé de 67 [ans], infirme; 
« — Bodenez, infirme, âgé de 69 ans; — Hourmant 
« (ou Lourmant), pr., infirme ; — Breton, pr., 65 ans; 
« — Le Michel, âgé de 72 [ans] ; — Le Bihan, pr., âgé 
« de 76 ans; — Levenez, âgé de 66 ans; — Lemoan,^ 
« âgé de 61 ans; — Demelou, pr., infirme; — Frère 
« Constance Tuai, âgé de 73 ans; — Picart, pr., 
« infirme, âgé de 67 ans; — Boczedan, pr., âgé de 
« 69 ans: — Le Rouzic, 67 ans; — Yves Guillard^ 
« pr,, infirme; — P. Maurice, carme déchaussé, âgé 
« de 70 ans, infirme à ne pouvoir être que porté» 
« habillé, etc., de la ci-devant comté de Brest; — Le 
« Hurz, chanoine régulier, infirme, âgé de 68 ans; — 
« Jeznec, pr., 67 ans; — J.-L. Danet, pr., infirme; — 
« P.Magloire,pr.,âgé de65ans ; — Gole, prêtre, âgé de 
« 62 ans, attaqué de la gravelle et de la sciatique ^ » 

Ces malheureux lui durent encore leur liberté, et 
Grégoire n'eut même pas la satisfaction de rencon- 
trer parmi eux le Samaritain de l'Évangile, le lé- 
preux guéri qui remercie son bienfaiteur. 

Sur ces entrefaites, l'occasion que Grégoire cher- 
chait vainement depuis cinq mois se présenta enfin. 

1. Lettre autographe. Les signatures sont parfois difficiles à 
déchiffrer. 

14 



242 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Pour donner à l'opinion, de plus en plus exigeante, 
un semblant de satisfaction, la Convention chargea 
son Comité d'Instruction publique de lui présenter, 
dans la décade, c'est-à-dire dans un délai de dix jours, 
un rapport et un projet sur les fêtes décadaires. 
Elle voulait substituer aux religions positives je ne 
sais quel sentimentalisme vague, et décerner une 
sorte de culte à des abstractions telles que la pra- 
tique des vertus, l'invention des arts, les révolutions 
du globe, les révolutions des États politiques, etc. 
Chénier proposait même de rendre obligatoires pour 
tous les citoyens ces fêtes décadaires, que l'on voulait 
substituer à ce qu'on appelait « cet ennuyeux diman- 
che, avec sa messe latine, son prône à dormir debout 
et ses vêpres ^ ». Tout le monde se disait, même à la 
■Convention : « Il faut quelque chose, l'inquiétude est 
générale ^; » c'est alors que Grégoire, membre du 
Comité d'Instruction publique comme Chénier, parut 
à la tribune, le 1" nivôse (21 décembre 1794), et lut à 
ses collègues stupéfaits les premières lignes de son 
Discours sur la liberté des cultes. Mais bientôt, voyant 
quel objet se proposait l'orateur, les « philosophes » 
couvrirent sa voix par de véritables hurlements ; 
durant trois quarts d'heure il essaya de lutter, et il se 
cramponna pour ainsi dire à la tribune ; il dut se re- 
tirer vaincu, et l'on décréta l'ordre du jour aux cris 
répétés de Vive la République et en agitant les cha- 
peaux comme l'on faisait pour célébrer une victoire. 
Et cependant le discours de Grégoire était d'un libé- 

1. Le Décadaire du Haut-Rhin, n» 26, du 19 frimaire an 111. 

2. Réflexions sur la Festomanie, ou Observations de Didier B..., 
membre de la Convention nationale, sur les divei's projets d'éta- 
blissement des fêtes politiques, 18 pages in-S". Nivôse an llf. 



GRÉGOIRE ET LA LIBERTÉ DES CULTES 243 

ralisme à satisfaire les démocrates les plus exi- 
geants. 

« Le Gouvernement, disait-il, ne doit adopter, en- 
« core moins salarier, aucun culte, quoiqu'il recon- 
« naisse dans chaque individu le droit d'avoir le 
« sien... Il doit les tenir tous dans sa juste balance, 
« et empêcher qu'on ne les trouble et qu'ils ne trou- 
< blent. Il faudrait cependant proscrire une religion 
« persécutrice, une religion qui n'admettrait pas la 
« souveraineté nationale, l'égalité, la liberté, la fra- 
« ternité dans toute leur étendue; mais dès qu'il 
« conste qu'un culte ne les blesse pas, et que tous ceux. 
« qui en sont sectateurs jurent fidélité aux dogmes 
« politiques, qu'un individu soit baptisé ou circoncis, 
« qu'il crie Allah ou Jéhova, tout cela est hors du 
a domaine de la politique. Si même il était un homme 
« assez insensé pour vouloir, comme dans l'ancienne 
« Egypte, adorer un légume et lui ériger un autel, on 
« n'a pas droit d'y mettre obstacle; car ce qui n'est 
« pas défendu par la loi est permis... Mais la guerre 
« de la Vendée. — La Vendée, c'est la plaie la plus 
« hideuse que des monstres aient faite à la Révolu- 
« tion, c'est la réunion de tous les maux et de tous 
« les forfaits ; et l'on pourrait sans inconvenance 
« demander par qui ont été commis les plus atroces, 
« ou des prêtres scélérats qui, au nom du ciel, prê- 
« chaient le carnage, ou des faux patriotes qui ont 
« abreuvé de sang et couvert de deuil cette contrée 
« malheureuse... Nous aussi nous méprisons les^ 
« légendes fausses, les reliques controuvées, les four- 
« beries monacales et les pratiques puériles qui ré- 
« trécissent l'esprit et dégradent la religion... 

« Projet de décret : Les autorités constituées sont 



244 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« chargées de garantir à tous les citoyens le libre 
« exercice de leurs cultes, en prenant les mesures que 
« commandent l'ordre et la tranquillité publique. » 

Tels sont les principes que repoussèrent à une im- 
mense majorité les législateurs de ili)^; quinze jours 
plus tard, le 18 nivôse an III (7 janvier), ils votèrent 
•un décret très sévère contre les insermentés qui ren- 
treraient en France, et la discussion des projets de 
loi sur les fêtes décadaires fut constamment à l'ordre 
du jour; Picqué, Barailon, Veau de Launay, Lan- 
thenas. Rameau, Creuzé-Latouche, Lequinio, Leclerc 
de Maine-et-Loire, Rallier, Genissieu et d'autres 
encore proposèrent à l'envi les projets les plus fan- 
taisistes, tandis que Coupé de l'Oise, Rabaut le jeune, 
Durand de Maillane, Faure et Didier-Boissieu s'effor- 
cèrent de montrer l'ineptie d'une pareille institution K 
Grégoire voulut au moins faire imprimer son dis- 
€0urs, puisque, par une étrange anomalie, la presse 
était plus libre que la tribune ; l'imprimeur Crapelet 
s'entendit avec lui et commença l'impression; mais 
bientôt pris de peur il brisa la planche et aima mieux 
perdre sa composition que d'assumer une pareille 
responsabilité. Maradan fut plus hardi, et le dis- 
cours fut répandu à profusion par Grégoire et par ses 
amis ^ Le Moniteur et beaucoup d'autres journaux en 
avaient, au reste, publié des fragments, avec ou sans 
commentaires, et l'effet produit fut immense. Mercier 
déclara que l'ordre du jour voté par la Convention 

1. On ferait un gros volume de tous ces projets et contre- 
projets ; Grégoire les avait conservés, et ils forment deux 
tomes de ses Recueils de pièces. 

2. 16 pages in-S». Voy. k l'appendice le texte luème du dis- 
cours de Grégoire; c'est un document de premier ordre pour 
l'histoire de cette époque. 



GRÉGOIRt; ET LA LIBERTÉ DES CULTES 245 

n'était qu'un ajournement : le Journal de Perlet, du 
5 nivôse an III (25 décembre 1794), s'exprima en ces 
termes : 

a Ce n'est pas dans une matière comme la liberté 
« des cultes qu'un ordre du jour peut être une déci- 
« sion. Il n'est propre qu'à alarmer une multitude de 
« gens faibles et crédules, qui croiront y voir le refus 
a de les laisser jouir d'un droit que la nature et la 
« Constitution leur accordent... La Vendée eût-elle été 
« si terrible, si dans le reste de la République et dans 
« ce pays-là même on eût été plus tolérant? .. Si vous 
« voulez la paix intérieure, soyez justes envers tous, 
« laissez à chacun le légitime exercice de ses droits. » 

Presque toutes les feuilles modérées, et le nombre 
en était beaucoup plus grand qu'on ne se l'imagine, 
tenaient un langage analogue, et Grégoire reçut par 
centaines des lettres de félicitations et d'encourage- 
ment; prêtres, laïcs, fonctionnaires de tout rang et 
jusqu'à des militaires lui témoignèrent leur sympa- 
thie et leur admiration. Beaucoup de ces correspon- 
dants n'osaient signer, tant on craignait un retour 
de la Terreur! Presque tous exprimaient les senti- 
ments les plus généreux et les idées les plus sages. 
« Parler de liberté et défendre celle des cultes est 
une contradiction révoltante », disait l'un d'eux; et 
un autre ajoutait à sa lettre d'encouragement ces pa- 
roles prophétiques : « Un ambitieux qui proclamerait 
la liberté des cultes dans le centre et dans le midi 
aurait des sectateurs par centaines de mille. » 

A la Convention même on vit un certain nombre 
de députés, enhardis par l'exemple de Grégoire, 
élever la voix en faveur de la tolérance. Le fougueux 
abbé Audrein, ce prêtre régicide qui, l'année précé- 

14. 



246 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

dente, avait si éncrgiquement plaidé la cause du 
catholicisme, se jeta de nouveau dans la lice et publia 
une série de brochures très originales en faveur de la 
liberté des cultes. Le célèbre boucher Legendre, celui- 
là même qui avait parlé d'assommer Lanjuinais et 
qui s'était attiré cette spirituelle réplique : « Fais 
d'abord décréter que je suis bœuf », avait interrompu 
Grégoire, le 1*^' nivôse, en criant que la religion con- 
siste à être bon époux, bon père et bon citoyen. 
Audrein lui adressa une courte réponse imprimée où 
se lisent ces lignes : 

« Si je ne connaissais tes intentions civiques, je t'ac- 
« cuserais d'avoir voulu tromper le peuple, lorsque 
« t'indignant contre le discours de Grégoire que 
« je suis loin d'approuver (il y avait pour le moins 
« de la maladresse à entreprendre l'apologie d'ua 
« culte particulier devant des hommes à qui, en leur 
« qualité de législateurs, il fallait parler seulement 
« Être suprême, droits de l'homme en général), lorsque, 
« dis-je, t'indignant contre le discours de Grégoire^ 
« tu criais avec une sorte de prétention que la reli- 
« gion consiste à être bon père... Moi aussi, j'ai 
« un discours sur la liberté des cultes dont la poli- 
« tique et la philosophie trouveront, je l'espère, des 
« approbateurs. Si des circonstances de bien public 
« nous y ramènent, je te défie de me répondre, du 
« moins si tu parles principes, et je t'en préviens afin 
« que tu aies le temps de t'y préparer *. » 

Une preuve que Grégoire n'avait pas été si mala- 
droit, c'est que la Convention ne cessa depuis ce 

1. Un mot du cit. Audrein, député, à son collègue Legendre ^ 
de Paris, 3 pages in-S». 



GRÉGOIRE ET LA LIBERTÉ DES CULTES 247 

moment de rencontrer sur son chemin cette grave 
question de la liberté des cultes. Le 12 nivôse an III 
(1" janvier 1795), le Comité de Sûreté générale dé- 
créta que les administrations départementales se- 
raient tenues de s'opposer à tout rassemblement fana- 
tique ou royaliste * ; mais trois jours plus tard le 
député Lauthenas, publiant son ridicule Projet de loi 
ou cadre pour V instruction des fêtes décadaires *, 
éprouva le besoin d'y introduire les articles suivants, 
qu'il croyait « dans les vues d'une sage politique » : 

Art. yil. — La Convention, fidèle à la Déclaration 
des droits, n'entend en aucune manière gêner les 
consciences ni les cultes. Elle honore la bonne foi de 
tous les citoyens, quelle que soit leur croyance, 
quand elle a pour objet de resserrer les liens de la 
société et de développer les sentiments d'humanité 
et de bienveillance mutuelle. 

Art. IX. — Les cultes ne sont soumis qu'aux lois 
de la police; il suffit qu'ils soient publics, et que ceux 
qui les établissent ou les suivent soit connus; don- 
nant des répondants de leur soumission aux lois et 
de leurs bonnes intentions, ils doivent avoir part à 
toute la protection du gouvernement. 

Terrai, député du Tarn, publia vers la même 
époque ses Réflexions sur les fêtes décadaires ', et cet 
ouvrage très sensé commençait par ces mots : « Gré- 
goire vous a dit certaines vérités, chers collègues, 
sur les opinions religieuses... » Terrai montrait 
ensuite l'absurdité des fêtes décadaires, se plaignait 

1. Bulletin de la Convention du 13 nivôse au III. 

2. 47 pages in-S». 16 nivôse an III. 

3. Imprimées par ordre de la Convention, lo pages in-S". 
Nivôse an III. 



248 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

du caractère religieux qu'on prétendait leur donner, 
et réclamait la liberté des cultes « à la paix ou à telle 
autre époque que le bien de la République le per- 
mettra. On a dit, ajoutait l'auteur des lié flexions, que 
le christianisme, le catholicisme étaient incompa- 
tibles avec le régime républicain ; cela est faux, car, 
outre les vrais principes de cette religion, l'exemple 
de la Suisse, de l'Amérique et d'autres républiques 
réfute cette assertion. » 

Après lui, ce fut Durand de Maillane, un des mem- 
bres les plus honorables de la Convention, qui reprit 
incidemment les principales idées de Grégoire, et 
publia, lui aussi, un beau discours sur les fêtes déca- 
daires et sur la liberté des cultes *. Enfin le vertueux 
Baudin, des Ardennes, fît imprimer au même moment 
son charmant opuscule intitulé : Bu fanatisme et des 
cultes *. Il hésitait d'autant moins, disait-il, à s'expli- 
quer sans réserve qu'on lui avait dit naguère : « En 
« ce moment, c'est RISQUER SA TETE que de traiter 
« une pareille question; s'il survient quelque revers 
« à la Vendée, on ne s'en prendra pas à l'impéritie des 
« généraux, on n'accusera pas les négociateurs de ma- 
« ladresse, on dira : C'est le discours de Grégoire, 
« c'est la motion ou l'écrit d'un tel qui nous attirent 
« ce malheur! » Ce n'est pas ici le lieu d'étudier comme 
il mériterait de l'être cet important document, mais 
il est impossible de ne pas citer le passage que voici : 

« Quel est l'ami sincère de la liberté, pour peu 
« qu'il ait réfléchi sur les besoins et les habitudes 

1. 10 pages in-8o; réimprimé bientôt avec un autre discours. 
Paris, chez Maret, cour des Fontaines, 20 pages in-8". 

2. Paris, chez Leclère, rue Martin, près celle aux Ours, 
an III, 80 pages in-S". 



GRÉGOIRE ET LA LIBERTÉ DES CULTES 249 

<t des hommes, qui puisse ne pas frémir en voyant à 
« quoi nous expose l'indiscrète persécution des cultes? 
« Un ambitieux sans génie était parvenu à l'accrois- 
« sèment de sa puissance colossale seulement en 
« laissant entrevoir un espoir vague qu'il serait per- 
« mis à chacun d'adorer la divinité comme il croit 
« devoir le faire. Ah! craignez qiiun usurpateur, ca- 
« pable de concevoir et d'exécuter de grands desseins, 
« ne sente toute l'efficacité du moyen terrible qiion lui 
« laisserait entre les mains; hâtons-nous de briser cette 
« arme funeste... » 

Baudin, comme Grégoire, proposait un projet de 
décret portant que le gouvernement français protège 
également tous les cultes et n'en salarie aucun. Si 
donc la Convention n'eût pas alors été aveuglée par 
sa haine contre le christianisme, la séparation de 
l'Église et de l'État pouvait s'accomplir sans secousse, 
et à la plus grande satisfaction des catholiques de 
France. Les conventionnels ne voulurent pas se 
prêter à cette transaction; Bonaparte s'empressera 
de rétablir le culte officiel et salarié. 

Ainsi, malgré le fameux ordre dujour du l®"" nivôse, 
Grégoire avait, on peut le dire, remporté une véri- 
table victoire ; les députés parlaient ou écrivaient en 
faveur de la liberté des cultes, les journalistes la 
réclamaient avec une énergie croissante S l'immense 
majorité du peuple français la demandait avec in- 
stance. Elle était déjà proclamée en principe, grâce 
à la courageuse initiative de Grégoire; dès le mois 

1. Tableau de Paris; Journal de Perlet: Orateur du peuple, 
par Fréron, etc. On lit dans cette dernière feuille, à la date du 
7 pluviôse an III : « Soyez tolérants, et le fanatisme ne s'ar- 
mera ni de poignards ni de crucifix. » 



250 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

de janvier 1793, les populations rassurées com- 
mencèrent à reprendre l'exercice public de leur 
culte sans que l'autorité s'y opposât d'une ma- 
nière sérieuse. Nous avons déjà montré que les 
vicaires épiscopaux de Grégoire rouvrirent les églises 
en janvier 1793 i ; il en fut de même dans toute 
la France. Le conventionnel Jean Debry écrivait de 
Montélimar, le 16 nivôse an III (6 janvier 1793), que 
d'anciens terroristes devenus dévots relevaient nui- 
tamment les croix, lisaient des psaumes aux vieilles 
femmes et chantaient des messes de maîtres d'école. 
Dans beaucoup de communes, surtout en Normandie, 
les instituteurs et les anciens chantres se mettaient 
au lutrin et faisaient le plus sérieusement du monde 
un simulacre de grand'messe et de vêpres; c'était 
l'instituteur qui récitait au cimetière, sur le bord de 
la fosse, les prières du rituel ^. Dans la Nièvre et 
dans les départements voisins, le peuple affectait de 
travailler les jours de décadi et de se reposer le 
dimanche; ce jour-là seulement les campagnards en- 
dossaient leurs beaux habits. « Ils ne sont point assez 
« philosophes, disait le correspondant de Grégoire, 



1. Voy. ci-dessus, p. 118. 

2. Lettres mss., passim. Voici le début de l'une de ces let- 
tres : « En notre commune, pendant l'absence de l'office divin 
qui a duré seize mois, moi, maître d'école, j'ai toujours dit les 
matines et vêpres les dimanches, que le peuple y assistait avec 
joie.... L'église a été dévastée... ; le banc des femmes ont {sic) 
resté seul dans l'église, que nous en avons profilé pour nos 
matines. Les enterrements ont toujours été faits avec les prières 
de l'Eglise, que les parents de chaque mort m'invitait [sic] à le 
faire ainsi. » C'est après le 9 thermidor qu'on empêcha ce brave 
instituteur de « continuer ses matines ». — Lettre du citoyen 
Fruchart, maître d'école à Tavaux, en Picardie, 21 vendémiaire 
an IV (13 octobre 1795). 



GRÉGOIRE ET LA LIBERTÉ DES CULTES 251 

« pour se passer de religion, ni assez dupes ou assez 
« inconséquents pour troquer leur vieux, culte pour un 
c de nouvelle fabrique *. » En Alsace, dès la fin de jan- 
vier, le peuple renversait les fameuses montagnes de 
l'année précédente ; il brisait les bustes de Marat, de 
Le Pelletier, de Voltaire, demandait à grands cris 
des autels, disait publiquement le chapelet devant la 
porte de ses églises fermées, etc. *. A Auch, en plu- 
viôse an III, il y avait même un couvent de femmes, 
comptant quatre-vingt-seize religieuses avec une 
supérieure, une prieure et une économe. La Conven- 
tion s'en émut et rendit un décret qui renvoyait ces 
filles dans leurs familles ^. C'était partout la même 
chose, la conscience publique reprenait peu à peu ses 
droits, et dans le centre, dans le midi, mais surtout 
dans l'est, les prêtres réfractaires, plus zélés ou plus 
audacieux que les constitutionnels, reparaissaient en 
grand nombre et reprenaient l'exercice du culte. Le 
seul département du Doubs, département tout dévoué 
aux aristocrates et d'après lequel on aurait grand 
tort de juger le reste de la France *, comptait le 

1. Lettre 7ns. du 9 pluviôse an IIL Les paysans de la Meuse 
passaient la frontière pour aller entendre la messe à l'étranger; 
rentrés chez eux, ils sonnaient et chantaient les vêpres. Lettre 
ms. du a pluviôse. 

2. Lettre 7ns. de Bhmchard, commissaire des guerres à Colmar, 
3 pluviôse an III. 

3. Le Décadaire du Haut-Rhin, p. 507. 

4. Le très curieux ouvrage de M. Jules Sauzay, Histoire de 
la persécution révolutionnaire da7is le départe7nent du Doubs de 
1189 à 1801, d'api'ès les documents originaux inédits, Besan- 
-çon, 10 vol. in-12 (1867-1873), doit être réduit à ses véritables 
proportions; il prouve uniquement que le département du 
Doubs fut, de 1789 à 1801, un véritable foyer de réaction, 
une sorte de Vendée en miniature, une Vendée sans héroïsme, 
si ce n'est chez un très petit nombre d'individus. Plusieurs 



252 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTIOiN FRANÇAISE 

15 ventôse plus de quatre cents prêtres insermentés '. 

Telle était la situation quelques semaines après 
que Grégoire eut réclamé si vivement la liberté des 
cultes; mais la Convention ne voulait pas s'avouer 
vaincue. Tout en déclarant, le 22 nivôse, qu'elle ne 
permettrait jamais au « système atroce de la terreur » 
de comprimer de nouveau les citoyens ^, elle ne pre- 
nait point de mesures pour empêcher les représen- 
tants en mission ou les autorités locales de terroriser 
les populations, et il en résultait des tiraillements on 
ne peut plus fâcheux. Ainsi les conventionnels Gar- 
nier de Saintes, Pelletier, Laurençot, Delacroix et 
vingt autres continuaient à persécuter les prêtres ' ; 
et ce furent deux conventionnels, Guesno et Guer- 
meur, personnages d'ailleurs très obscurs, qui eurent 
le mérite de céder les premiers à la nécessité et de 
proclamer la liberté des cultes. 

Ces deux représentants se trouvaient alors à Lo- 
rient avec une mission auprès des armées des côtes 
de Brest et Cherbourg, et dans les départementsde 
leur arrondissement. Ils arrêtèrent, le 24 nivôse an III 
(13 janvier 1795), de « regarder comme non avenus 
« tous les actes et arrêtés qui auraient précédem- 
« ment ordonné l'arrestation comme suspects des ec- 



centaines de lettres ou pièces fort importantes, que Grégoire 
tenait de ses correspondants dans le Doubs, permettraient de 
rectifier beaucoup d'affirmations très contestables de M. Sauzay. 

1. Lettre de Vernerey. curé constitutionnel du Luhier (Doubs). 

2. Bulletin de la Convention nationale, 22 nivôse an III. 

3. Us ne guillotinaient presque plus, on doit leur rendre cette 
justice, mais les emprisonnements et les vexations de tout 
Kenre étaient encore à l'ordre du jour; les archives de Gré- 
goire contiennent beaucoup d'arrêtés émanant de ces procon- 
suls. 



PROCLAMATION DE LA LIBERTÉ DES CULTES 253 

« clésiastiques qui n'ont point abdiqué leurs fonc- 
« tions, s'ils se sont d'ailleurs soumis aux lois de la 
« République; » et ils déclarèrent e que conformé- 
« ment aux droits de l'homme et aux lois, nul indi- 
« vidu ni aucune section quelconque de citoyens ne 
c peuvent être troublés ni inquiétés dans le libre et 
« paisible exercice de leur culte. Il est expressément 
« recommandé aux autorités civiles, ainsi qu'aux 
e commandants de la force armée, de tenir la main 
« à l'exécution du présent arrêté, lequel est imprimé, 
e lu, publié et affiché dans les départements du Mor- 
« bihan, des Côtes-du-Nord et de l'Ille-et-Vilaine. — 
« Signé Guesno, Guermeur, Dubourg, secret. *. » 

Cet arrêté produisit les meilleurs effets dans toute 
la Bretagne ; on en jugera par ce fragment d'une lettre 
de Claude Le Coz, évêque constitutionnel de Rennes : 

« La proclamation des représentants Guesno et 
€ Guermeur sur le libre exercice a ranimé les citoyens 
« des campagnes et ceux des villes où elle est mise à 
c exécution. Un homme, philosophe éclairé autant 
« que zélé républicain, me mande de Quimper : Les 
« 13 et 14 de ce mois, la messe a été chantée dans 
c l'église cathédrale ; il s'y est trouvé un peuple 
« immense, et spécialement des cultivateurs. A l'issue 
« de la messe, ceux-ci ont dit aux Quimperrois : 
« Depuis un an, nous ne pouvions voir en vous que 
« des monstres altérés de sang et de crimes. Désor- 
< mais nous allons vous considérer comme des 
« frères, et nous partagerons avec vous le reste de 
« nos subsistances. On s'est en conséquence embrassé, 
« on s'est juré fraternité, amitié, tendresse, assis- 

1. Copie ms. — Journal de Perlet du 24 pluviôse an III. 

15 



254 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« tance mutuelle. — A Yannes et à Saint-Brieuc la 
« même cause a produit les mêmes effets. A Rennes, 
€ le représentant Boursault ne veut pas qu'on nous 
«c donne un temple, même provisoirement. Les ci- 
c toyens en gémissent; ils demandent pourquoi on 
« les. traite si différemment de leurs frères des autres 
« villes *... » 

Guesno et Guermeur ne furent point désavoués par 
la Convention, et leur conduite à Lorient leur valut 
un moment de véritable popularité. « Nous le dirons 
« hautement, lit-on dans le Journal de Perlet du 24 
,tt pluviôse an III, la Convention n'eût pas dû se laisser 
« enlever par deux de ses membres la gloire de pro- 
« clamer un des droits les plus sacrés des citoyens. 
« Elle doit au moins s'empresser de suivre leur exem- 
« pie, et d'étendre à toutes les parties de la Répu- 
« blique des mesures qui seront plus efficaces pour 
« empêcher les troubles que des armées entières et 
« tout l'art de la tyrannie. » En vain les journaux 
avancés, comme la Décade philosophique, luttaient de 
toutes leurs forces; en vain le Journal des hommes 
libres de tous les pays s'écriait d'un ton prophétique : 
« Yous rappelez le dimanche ; bientôt on rappellera le 
«jour de. la Yierge, et bientôt le jour des Rois. Oui, 
« les Rois; rien n'est plus propre aies rappeler que 
« de raviver le sacerdoce *. » Le sort en était jeté, il 
fallait, pour éviter une explosion terrible, accorder 
à la France ce qu'elle exigeait, et la Convention fut 

1. Numéro du à pluviôse an III (2 février 4795). 

2. Lettre du ^3 pluviôse an III. Grégoire lui avait écrit peu 
de jours auparavant qu'il avait bon espoir, et Le Goz répondit : 
« Puisse l'annonce que vous me faites se réaliser, se réaliser 
bientôt I Hélas! de combien de crimes et de maux je suis sans 
cesse témoin! » 



PROCLAMATION DE LA LIBERTÉ DES CULTES 255 

réduite à décréter enfin la liberté des cultes sur la 
proposition du calviniste philosophe Boissy d'Anglas, 
dont le rapport était une diatribe de mauvais goût 
contre toutes les religions. Mais peu importaient les 
considérants; l'essentiel c'était la teneur même du 
décret du 3 ventôse (21 février 1795), dont voici les 
douze articles : 

La Convention nationale, après avoir entendu le 
rapport de ses Comités de Salut public, de Sûreté 
générale et de Législation réunis, décrète : 

Article Premier. — Conformément à l'art. VII de la 
Déclaration des droits de l'Homme, et à l'art. CXXII 
de la Constitution, l'è'xercice d'aucun culte ne peut 
être troublé. 

Art. IL — La République n'en salarie aucun. 

Art. III. — Elle ne fournit aucun local, ni pour 
l'exercice des cultes, ni pour le logement des mi- 
nistres. 

Art. IV. — Les cérémonies de tout culte sont inter- 
dites hors de l'enceinte choisie pour leur exercice. 

Art. V. — La loi ne reconnaît aucun ministre du 
culte. Nul ne peut paraître en public avec les habits, 
ornements ou costumes affectés à des cérémonies 
religieuses. 

Art. VI. — Tout rassemblement de citoyens pour 
l'exercice d'un culte quelconque est soumis à la sur- 
veillance des autorités constituées. Cette surveillance 
se renferme dans des mesures de police et de sûreté 
publique. 

Art. VII. — Aucun signe particulier à un culte ne 
peut être placé dans un lieu public, ni extérieurement, 
de quelque manière que ce soit. Aucune inscription 



256 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

ne peut désigner le lieu qui lui est affecté. Aucune 
proclamation ni convocation publique ne peut être 
faite pour y inviter les citoyens. 

Art. yill. — Les communes ou sections de com- 
mune, en nom collectif, ne pourront acquérir ni 
louer de local pour l'exercice des cultes. 

Art. IX. — Il ne peut être formé aucune dotation 
perpétuelle ou viagère, ni établi aucune taxe pour 
en acquitter les dépenses. 

Art. X. — Quiconque troublerait par violence les 
cérémonies d'un culte quelconque, ou en outragerait 
les objets, sera puni suivant la loi du 22 juillet 1791, 
sur la police correctionnelle. 

Art. XL — Il n'est point dérogé à la loi du 2 sans- 
culottide, 2" année, sur les pensions ecclésiastiques, 
et les dispositions en seront exécutées suivant leur 
forme et teneur. 

Art. XII. — Tout décret dont les dispositions 
seraient contraires à la présente loi est rapporté, 
et tout arrêté opposé à la présente loi, pris par les 
représentants du peuple dans les départements, est 
annulé*. 

C'était beaucoup pour la Convention, qui deux mois 
auparavant s'était refusée à toute déclaration de ce 
genre ; aussi le décret de ventôse fut-il accueilli avec 
des cris de joie par l'immense majorité des Français, 
et les journaux célébrèrent à l'envi ce « juste et 



i. Ghénier demandait l'ajournement; Laporte s'y opposa, car 
il était temps, disait-il, de donner une boussole invariable aux 
administrations. Cambon, André Dumont et Thuriot opinèrent 
pour l'adoption. — Moniteur. — Journal des hommes libres de 
tous les pays, 4 ventôse an III. 



PROCLAMATION DE LA LIBERTÉ DES CULTES 257 

sublime décret, ce décret salutaire » qui devait as- 
surer enfin le bonheur du peuple et réjouir les « âmes 
sensibles ' ». Les insermentés et leurs partisans re- 
prirent immédiatement l'exercice du culte, et, comme 
ils étaient riches, il ne leur fut pas difficile de trouver 
des chapelles particulières. On vit les prêtres rentrés 
montrer en toute occasion un zèle extraordinaire, 
rebaptiser, reconfesser et remarier ceux qui, depuis 
1791, avaient eu recours au ministère des « ju- 
reurs » ; ils firent tant que le décret de ventôse faillit 
être rapporté au bout de quelques semaines. Quant 
aux constitutionnels, leur satisfaction fut moins vive 
et leur empressement beaucoup moins grand. 

« Nous bénissons de plus en plus la liberté triom- 
« phante depuis le 9 thermidor, écrivait l'un d'entre 
« eux. Le décret du 3 ventôse met le comble à notre 
« joie; il nous tarde de pouvoir nous rassembler pour 
« bénir tous ensemble la Convention, notre glorieuse 
« libératrice; mais où et comment pourra se faire 
ï notre rassemblement? Les articles III et VIII nous 
« embarrassent terriblement au milieu des pièges que 
« l'impiété nous tend de tous côtés *. — Je vous avoue 
« sincèrement, écrivait à Grégoire l'évêque constitu- 
« tionnel de Metz, Francin, que je n'occuperais mon 
« poste que quand la Convention aurait donné un dé- 
« cret clair et net sur la liberté des cultes. Celui du 

1. Voy. YOrateur du peuple, par Fréron [n" 80, 5 ventôse), le 
Journal des municipalités, du même jour, le Décadaire du Haut- 
Rhin, etc. La Feuille villageoise elle-même, tout en évaluant 
à neuf millions six cent soixante-huit mille huit cents le nombre 
des hommes que le christianisme a fait périr (a» 33), déclarait 
(no 44) que le décret était sage. « L'opiniâtreté, disait-elle, c'est 
la foi, donc il faut tolérer toutes les sectes. » 

2. Lettre ms. 



258 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« 3 ventôse est rempli d'entraves, et l'on ne peut s'y 
« fier... La loi de ventôse paraît plutôt dirigée contre 
« le culte qu'en sa faveur; j'en prévois même des 
« suites fâcheuses. Appuyés de ce décret, les prêtres 
« réfractaires reviennent en foule sur la scène, et 
« érigent autel contre autel... La Lorraine allemande 
« en est pleine *. » 

Au dire d'un pétitionnaire anonyme, le décret 
aurait dû s'appeler de son vrai nom : « Empê- 
« chements du culte ou moyens infaillibles de le dé- 
« truire, puisqu'on le rend impossible faute de local, 
« faute de ministres, faute de fonds. » — « Com- 
ment deux ou trois mille individus peuvent-ils 
se réunir dans un lieu particulier ? » demandait à 
Grégoire le citoyen Demandre, futur évêque constitu- 
tionnel du Doubs. C'était partout la même chose, et 
la Convention ne pouvait ignorer, car on le lui répé- 
tait sur tous les tons, que son décret sur la liberté 
des cultes avait besoin d'être revisé. L'abbé Audrein, 
faisant imprimer un Cinquième mot, ou réponse à Pau- 
trizel, disait avec raison que cette loi était impoli- 
tique et avait dû nécessairement déplaire au peuple ; 
il faisait le pari que ses collègues de la Convention 
ne tarderaient pas à la modifier, et l'on verra qu'il 
prophétisait vrai. « Votre décret de ventôse, disait-il 
« encore, n'a pas rendu la paix; il a trop favorisé les 
« insermentés qui prêchent le royalisme ; il a trop peu 
« protégé les prêtres républicains; enfin il a refusé au 



1. 11 en était de même de l'Alsace, de la Franche-Comté, de 
la Provence, du Bas-Languedoc, de la Bretagne et d'une partie 
de la Normandie; dans le nord et dans le centre, c'était le con- 
traire en général. — Lettres mss., passim (lettres de Moïse, de 
Grappin, de Le Fessier, de Sermet, de Le Coz, etc.). 



PROCLAMATION DE LA LIBERTÉ DES CULTES 259 

« peuple ses églises... Revisez donc la loi de ventôse; 
« l'aites-vous des amis des prêtres républicains ; qu'ils 
« rentrent dans leurs églises, et que le peuple soit 
« content *. » 

Grégoire et ses amis, qui savaient attendre et qui 
montrèrent dans cette circonstance un très grand 
sens politique, ne récriminèrent, pas contre le décret 
de ventôse; ils jugèrent qu'avec un peu de sagesse 
on obtiendrait prochainement une liberté plus com- 
plète. Ils patientèrent encore et crurent, suivant 
leurs propres expressions, « ne devoir rien précipiter, 
ne pas compromettre le sort de la religion par des 
mesures indiscrètement employées, quelque légitimes 
et utiles qu'elles fussent en elles-mêmes * ». L'évêque 
du Loir-et-Cher, que ses collègues avaient spontané- 
ment placé à la tête de ce petit comité de salut public 
du catholicisme français, donna encore l'exemple : il 
n'avait pas ouvert la bouche pour répondre à Boissy 
d'Anglas; il publia, le 42 mars 1795(22 ventôse an III), 
une Lettre pastorale adressée à ses diocésains, mais 
destinée, dans la pensée môme de son auteur, aux 
diocèses qui n'avaient pas d'évêques. C'est un mande- 
ment dans toute la force du terme, et comme tel ce 
petit écrit ne devrait pas appartenir à l'histoire; mais 
l'apparition d'une telle lettre pastorale adressée par 
un évêque à « ses vénérables coopérateurs dans le 
saint ministère et à tous les fidèles de son diocèse » 
avec ordre d'en donner lecture « au prône de la messe 
paroissiale, le dimanche qui en suivra immédiate- 
ment la réception » ; l'apparition d'une pareille lettre 

1. Aitdrein à ses collègues, 8 pages in-8». 

2. Lettre circulaire des évéques réunis,.., 22 juin 1797, 8 pages 
in-S". 



260 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

■produisit en France une impression profonde. Il fallut 
la publier à plusieurs milliers d'exemplaires; certains 
«vêques constitutionnels, au lieu d'en composer une 
semblable, se contentèrent de la reproduire *, et des 
journaux comme le Mémorial français, ou le Nouveau 
Pierre de VEstoile parlèrent avec éloge et de la pas- 
torale et du pasteur. 

« Ce n'est pas une main amie qui va tracer cet 
« extrait, lisons-nous dans ce journal, mais, ce qui 
« importe au lecteur, c'est une main juste; c'est celle 
« d'un homme qui, en se réservant le droit qui appar- 
« tient à tout citoyen de censurer plusieurs opinions 
« publiques de Grégoire, et ne respectant aucune- 
« mentso-n épiscopat, partagea dans le temps l'estime 
« qu'inspirèrent pour ce député son refus d'apostasie 
« et son discours en faveur de la liberté des cultes. » 
— ^ Suit un éloge de Grégoire écrivain et orateur; le 
journaliste lui applique la définition de Cicéron : Vir 
bonus dicendi peritus.o^ Ceux qui ne reconnaissent pas 
« en lui l'autorité d'évêque avoueront qu'il en a le lan- 
« gage, et, pour finir par une comparaison de Massil- 
-« Ion, qu'avec les mains d'Esaû il a la voix de Jacob ^ » 

1. Entre autres Pouderoux, évêque de l'Hérault {Lettre à Be- 
saucèle, évêque de Carcassonne, 8 mai 179S). Le o germinal, 
Thuin, évêque de Seine-et-Marne, écrivait à Grégoire et le 
priait de lui faire passer un exemplaire de sa pastorale et de 
lui marquer quelle conduite il devait tenir. Lett7'e vis. — La 
pastorale fut réimprimée dix fois dans les départements. — 
Voy. aux Pièces justificatives le texte de cette Lettre pastorale. 
. 2. ATo de ventôse-fierminal, mars 1193. Sermet, métropolitain 
de Toulouse, écrivait à Grégoire le 26 germinal an II] : « On 
s'extasie ici à la lecture de votre Instruction pastorale, mais 
elle ne convertit, elle n'affermit même personne. Quel dom- 
mage, dit-on, que cet homme-là ne soit pas des nôtres! Un 
imprimeur très intéressé n'a osé, tout enchanté qu'il en était, 
la réimprimer à ses dépens. » Lettre ms. 



CHAPITRE IV 

RÉORGANISATION DU CULTE; PREMIÈRE ENCYCLIQUE; LES 
PRÊTRES mariés; SOCIÉTÉ DE PHILOSOPHIE CHRÉ- 
TIENNE; ANNALES DE LA RELIGION 

Après avoir fait ce premier pas dans la voie de la 
réorganisation religieuse, Grégoire et ses amis se mi- 
rent en devoir de continuer, et ils firent une enquête 
sérieuse sur l'état des esprits en France. « Ils se ré- 
« pandirent en prières devant Dieu, disent-ils eux- 
« mêmes dans leur Lettre circulaire de 1797, ils 
« s'assemblèrent fréquemment, se livrèrent à des 
« recherches laborieuses, appelèrent les secours de 
« toutes parts, et consultèrent tout ce que la France 
« pouvait encore compter d'hommes distingués par 
« leurs lumières et leur piété *... Le premier objet de 
« leur travail fut de sonder les plaies de la religion. 

1. La société jansénisle de Paris leur fournit un contingent 
assez important d'hommes distingués, Adrien Le Paige, Duvi- 
vier, Poan Saint-Simon, Agier, Saillant, Pingre, etc.; toutefois 
Orégoire et ses amis se mirent en garde contre les exagéralions 
où des sectaires auraient pu les faire tomber; ils se montrè- 
rent gallicans déterminés, mais nullement jansénistes; le pres- 
bytère de Paris et l'évèque constitutionnel de Versailles, Clé- 
ment, jansénistes militants, leur causèrent bien des tribulations 
dont nous aurons à parler dans la suite de ces Etudes. 

45. 



262 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« Ils ne craindront pas de publier qu'à leurs yeux ce 
« ne fut ni la spoliation des temples, ni l'interruption 
« presque totale du culte public, ni la misère de ses 
« ministres qui leur parurent avoir blessé plus pro- 
« fondement leur mère commune. Ils reconnurent 
« que les coups les plus funestes portés à la religion 
« catholique avaient frappé sa croyance, sa morale, 
« sa discipline. Ils furent consternés en voyant la 
« désorganisation de son ministère, la profanation 
« des objets les plus sacrés, la dépravation presque 
« générale des cœurs et des esprits. » 

Assurément la nation française n'avait pas aban- 
donné la religion de ses pères, les preuves de ce fait 
sont innombrables, et l'on sait qu'elle n'a jamais par- 
donné aux terroristes la destruction du culte ; mais il 
n'en est pas moins vrai qu'en 1795 le désarroi était 
grand. Insermentés ou constitutionnels, les prêtres 
avaient pour la plupart accumulé fautes sur fautes 
depuis 1789; la haine déclarée des uns pour le régime 
républicain, les odieuses pratiques de quelques au- 
tres pour imposer à la France une restauration mo- 
narchique dont elle avait horreur; entin la conduite 
abominable de plusieurs apostats et de certains clu- 
bistes forcenés avaient diminué le respect que le 
peuple professait de temps immémorial pour le clergé. 
Les philosophes et les orateurs de clubs profitèrent 
habilement de ces dispositions nouvelles, et il est 
certain que dans la classe moyenne, en bien des> 
endroits, et là même où l'on réclamait avec énergie 
le rétablissement des cérémonies religieuses, l'opi- 
nion publique « était hostile aux prêtres » *. Les 

1. Lettre circulaire de 1797. 



RÉORGANISATION DU CULTE 263 

évêques réunis voulurent remédier à ce fâcheux état 
de choses et réconcilier les fidèles avec les prêtres ; le 
procédé qu'ils employèrent pour obtenir ce résultat 
est digne de la plus grande attention. Au lieu de 
plaider la cause du clergé et de chercher à dissiper les 
préventions du peuple, Grégoire et ses collègues s'at- 
taquèrent résolument aux mauvais prêtres ; ils entre- 
prirent de les chasser du sanctuaire et de n'y con- 
server que des hommes éprouvés, dignes de l'es- 
time et de la confiance publiques. Tel fut l'objet de 
leur première encyclique , donnée « le dimanche 
15 mars de l'an de J.-G. 1795, 3" de la République 
française » *. Pour éviter tout malentendu, les évê- 
ques faisaient une profession de foi très catégorique, 
et ils disaient en propres termes : 

« Nous croyons que l'Église est l'assemblée de 
« fidèles qui, sous la conduite des pasteurs légitimes, 
« dans la profession d'une même foi et la participa- 
« tion aux mêmes sacrements, forment un même 
« corps dont Jésus-Christ est le chef invisible, et le 
« Pape le chef visible. 

c Nous croyons de cœur et d'esprit tout ce que croit 
« et enseigne l'Église catholique, apostolique et ro- 
« maine. 

c Nous professons sa doctrine telle qu'elle a été dé- 
« finie par les conciles œcuméniques. 

« Nous adoptons l'Exposition de la doctrine de 
« l'Église catholique, par Bossuet. 

1. Lettre encyclique de plusieurs évêques de France à leurs 
frères les autres évêques et aux églises vacantes, 19 pages in-4'>; 
3e édit., 32 pages in-So. Voy. aux Pièces justificatives le texte 
intégral de cet importaat document, ainsi que quelques-unes 
des adhésions d'évêques conservées dans les papiers de Gré- 
goire. 



264 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« Nous reconnaissons que le gouvernement de 
« l'Église est tout spirituel, et qu'il ne peut s'étendre 
« ni directement ni indirectement sur le tempo- 
« rel, etc. • 

« Nous reconnaissons que les mariages autorisés 
a par la puissance publique doivent avoir tous leurs 
« effets civils. Mais nulle puissance humaine ne peut 
« altérer la pureté de la morale évangélique. La 
« doctrine de l'Église catholique ne permet pas le 
« divorce; elle défend à ses ministres de donner la 
« bénédiction nuptiale aux fidèles divorcés. 

« Sa discipline ancienne, constante, universelle, 
« interdit les fonctions spirituelles à ceux de ses mi- 
« nistres qui se marient après leur ordination. 

« Nous rejetons toute innovation dans la discipline 
« générale de l'Église. Nous sommes profondément 
« affligés des divisions qui déchirent l'Église de 
« France, et nous exprimons notre ardent désir d'une 
« prompte et solide réunion. Pour accélérer cet 
« heureux événement, nous adopterons toutes les 
« voies de conciliation conformes à la charité, à la 
« justice, et aux libertés de l'Église gallicane. » 
- Les hommes qui parlaient de la sorte avaient 
bien véritablement la voix de Jacob, s'ils avaient les 
mains d'Esaû; voici maintenant, mais en abrégé, les 
règles de discipline provisoires que les évêques réunis 
« soumettaient à la sagesse de leurs frères et adres- 
saient aux presbytères des églises veuves » : ils dé- 
claraient « indignes de leur état et de la confiance 
des fidèles », en matière « de religion », les prêtres 
ou évêques apostats et sacrilèges; ceux qui avaient 
livré leurs lettres d'ordre durant la persécution, les 
abdicataires et fauteurs d'abdications, et enfin les 



RÉORGANISATION DU CULTE 265 

prêtres mariés, quand même ils renonceraient au ma- 
riage. Aucun des ecclésiastiques compris dans ces 
diverses catégories ne devait, sous quelque pré- 
texte que ce fût, reprendre l'exercice du ministère; 
les évéques entendaient qu'à leur égard la disci- 
pline des premiers siècles fût observée dans toute sa 
rigueur. 

Passant ensuite à des règlements d'un autre ordre 
sur l'administration des diocèses et des paroisses, sur 
les sacrements et sur le culte, les évêques réunis 
témoignaient qu'ils abandonnaient volontiers la con- 
stitution civile de 1791. Toutefois, pour « suivre l'es- 
prit de l'Église », ils adoptaient « la distribution qui 
s'est faite des arrondissements ecclésiastiques con- 
formément aux distributions civiles ». Ils considé- 
raient l'élection comme la seule manière canonique 
de pourvoir aux évêchés vacants, mais ils se propo- 
-saient de présenter le plus tôt possible un mode 
d'élection conforme aux règles canoniques de la pri- 
•mitive Église. Ils souhaitaient que les prêtres ne 
fussent pas ordonnés avant l'âge de trente ans; ils 
prescrivaient de refuser le sacrement de mariage aux 
fidèles qui ne seraient pas mariés civilement; ils 
rejetaient toute espèce de easuel, c'est-à-dire les 
rétributions données au prêtre « pour prières ou 
bénédictions, et particulièrement pour la célébration 
de la messe » ; enfin, après avoir parlé en termes 
fort sages contre l'abus des prétendues reliques et 
contre le luxe des églises, ces chrétiens des anciens 
jours invitaient les prêtres à la pratique des vertus 
de leur état. « Nous leur rappelons, disaient-ils, 
« l'obligation qu'ils ont contractée de cette pureté 
« qui doit les rendre plus semblables à des anges 



266 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« qu'à des hommes; de cette charité qui imite celle 
« de J.-C. mourant pour le salut des hommes et 
« même de ses ennemis ; de cette douceur qui per- 
ce suade ou désarme, de cette tolérance véritable qui 
« n'appartient qu'à l'Évangile. Ils doivent vivre dans 
« la retraite, dans l'exercice continuel de la prière et 
« des bonnes œuvres, vaquer assidûment à l'étude 
« des divines Ecritures et des saints pères, et se ren- 
« fermer le plus qu'ils pourront dans le cercle de 
« leurs devoirs. Enfin c'est à eux que sont principa- 
« lement adressées ces paroles de J.-G. : Soyez par- 
« faits comme votre Pèi^e céleste est parfait. » 

Signée par les évêques réunis auxquels venait 
d'être adjoint le savant et pieux Gratien, métropoli- 
tain de Rouen, l'encyclique fut envoyée dans tous les 
départements, et sa publication produisit aussitôt les 
effets qu'en avaient espérés Grégoire et ses collègues. 
Il s'engagea entre le comité de Paris et tous les dio- 
cèses de France une correspondance très active dont 
il est nécessaire de dire au moins quelques mots K 



1. Ce fut un véritable déluge de lettres; Grégoire en reçut 
plus de vingt mille en 1793. La lettre que voici montrera bien 
ce que produisit cette correspondance; elle fut adressée à Gré- 
goire du fond du département de la Creuse par un inconnu. 
Grégoire répondit, et ses conseils furent suivis. 

A Ahun, département de la Creuse, 2i floréal, 
4" année de la République française (13 mai 1796). 

« Monsieur, 
« Vous qu'on nomme à juste titre le restaurateur du culte 
« catholique en France et qui êtes si digne de la reconnais- 
« sance des fidèles, vous ne refuserez pas, j'espère, à un ecclé- 
« siaslique sexagénaire votre avis sur le parti à prendre dans 
« les circonstances. Mon cœur et ma conscience m'appellent à 
« la tête d'une paroisse que j'ai gouvernée pendant trente ans; 



RÉORGANISATION DU CULTE 267 

Les prélats constitutionnels qui n'avaient ni apostasie 
ni abandonné leurs fonctions s'empressèrent d'en- 
voyer leur adhésion, et les éditions de l'encyclique 
parues vers la fin de 1795 étaient revêtues de trente 
et une signatures d'évêques. Maudru (des Vosges) ad- 
hérait avec joie et avec empressement ; il baisait 
avec respect toutes les pages de l'encyclique et en de- 
mandait trois ou quatre cents exemplaires dont il 
avait besoin dans son diocèse * ; Besaucèle (de l'Aude), 
prélat plus qu'octogénaire, la saluait comme un ou- 

« mes paroissiens me réclament, je crains que Dieu ne me 
« demande compte des âmes qui peuvent se perdre à défaut 
« de secours spirituels que je devais leur apporter depuis le 
w déci'et sur la liberté des cultes. Mais la crainte de m'cxposer 
« à une nouvelle perséc\ition après m'ètre transporté dans une 
u commune fort éloignée de ma famille me relient, surtout à 
« mon âge. Je sens la futilité de cette objection quand il s'agit 
« de son devoir, du salut des âmes, de la gloire de mon Dieu, 
« et n'ose me décider. Ah ! au nom de ce Dieu que j'adore, 
« donnez-moi un conseil d'ami; dites-moi ce que je dois faire. 
« Depuis un an je suis bourrelé nuit et jour, et je ne puis me 
tt décider. Les mesures toujours générales qu'on prend contre 
« les réfractaires me font appréhender qu'on ne veuille [pas] 
« nous laisser tranquilles, surtout d'après les entraves qu'on 
« nous met dans notre exercice et les recherches multipliées 
<i sur notre serment et notre soumission. Je m'en rapporte à 
« vous, monsieur, me conseillez-vous de rejoindre ma paroisse, 
« ou dois-je attendre? Votre avis fera la règle de ma conduite. 
« Je vous le demande dans la sincérité de mon àme, pour ma 
« tranquillité et le repos de ma conscience. Dérobez un mo- 
« ment à vos travaux, et le donnez à un malheureux dont la 
« confiance semble le mériter. 

« Je suis avec une respectueuse considération, 

« Votre concitoyen, Marioton, de Chéniers. 

« Plus promptement vous me ferez réponse et plus tôt vous 
« abrégerez mes doutes et mes peines. » 

Sur le conseil de Grégoire, le curé Marioton revint dans sa 
cure de Chéniers; il y était encore au moment du Concordat 
et correspondait affectueusement avec Grégoire. 

1. Lettre à Grégoire, 30 germinal an III. 



268 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA. RÉVOLUTION FRANÇAISE 

vrage « descendu du ciel » ; De Bertier, de Rodez, 
offrait de contribuer aux frais de cette publication; 
Molinier, Philbert, Jacob, Périer, Constant, Le Coz et 
beaucoup d'autres adhérèrent de la même manière, 
mais la plupart d'entre eux faisaient leurs réserves 
sur un ou deux points. Ces prélats jugeaient trop sé- 
vère l'exclusion portée contre les traditeurs et contre 
les abdicataires. 

« Vos principes sont vrais, écrivait Le Coz à Gré- 
« goire, mais sont -ils applicables dans tous les 
« pays?... Il y a peu de prêtres qui aient parfaitc- 
« ment résisté à la tempête; la crainte d'attirer de 
« nouveaux malheurs sur leurs paroissiens a fait 
« fléchir plusieurs... J'ai cru pouvoir user d'indul- 
« gence envers plusieurs, en les obligeant néanmoins 
« à faire auprès des autorités constituées les déclara- 
« tions que vous exigez *. Je crains que la publication 



1. « Je vous l'ai déjà dit, votre rigoureuse décision sur les 
prêtres abdicataires est mal vue. J'en reçois beaucoup de 
plaintes; aussi ne m'y suis-je pas tout à fait conformé dans 
mon diocèse. Les insermentés s'en prévalent pour tourmenter 
des hommes qu'ils auraient imités s'ils s'étaient trouvés dans 
leur position. Après quelques épreuves et des témoignages 
de repentir d'une faiblesse qui, dans plusieurs, a eu pour 
motif d'éloigner de plus grandes horreurs, je les admets à 
reprendre leurs fonctions, et le peuple n'en est pas mal édifié. « 
Lettre de Le Coz à Grégoire (29 floréal an III). 

— Les abdicataires, qu'il faut distinguer des apostats, étaient 
dans une situation singulière, même aux yeux du gouverne- 
ment; on en jugera par le document que voici : 

Extrait du registre des délibérations du directoire du district 
d'Indremont (Ghàlillon-sur-Indre, — Indre), séance publique 
tenante le 5 germinal de l'an 2^ de la Rép. fr. une et indiv. 
(25 mars 1794). 

Un membre a représenté que la présence des ci-devant curés 
qui ont abdiqué et remis leurs lettres de prêtrise dans les 



RÉORGANISATION DU CULTE 269 

« de vos règles canoniques ne diminue la confiance 
-« qu'ils paraissent gagner sensiblement. D'un autre 
« côté, les insermentés, qui dans ces jours d'horreur 
« étaient dans les prisons, ont du moins l'apparence 
« d'avoir été plus courageux et plus fidèles à leur 
-* religion... J'en ai chez moi plus de deux cents qui 
« continuent d'égarer le peuple... Vos principes, en 



différentes communes où ils résident encore entretient les 
citoyens de ces communes dans les habitudes du fanatisme, 
dans lequel ils n'ont été que trop longtemps bercés. 
Ouï le rapport du substitut de l'agent national, 
Nous, administrateurs du district d'Indremont, 
Considérant que la saine partie des citoyens des communes 
de ce district, revenus des erreurs frénétiques que leur avait 
jusqu'ici inspirées le charlatanisme des prêtres, ont nettoyé 
leurs églises de toutes les marques de la stupide superstition 
qui y présidait depuis trop longtemps sous la garde du rigo- 
tisnie [sic, lisez bigotisine), et ont fermé les portes de ces tem- 
ples de l'erreur; 

Considérant que le fanatisme a été un des principaux motifs 
que les prêtres ont employés dans le dessein perfide d'ense- 
velir dans leur rage la République sous ses ruines, et que 
l'on doit mettre en usage tous les moyens les plus prompts 
pour éloigner de toutes les communes de ce district les prê- 
tre?, dont l'ombre même doit être considérée comme dange- 
reuse et capable d'inspirer le fanatisme, 

Avons arrêté que dans la huitaine à compter des jours de la 
réception du présent arrêté, tous les ci-devant curés, vicaires, 
desservants et autres prêtres ayant abdiqué et remis leurs let- 
tres de prêtrise et qui ont précédemment exercé les fonctions 
du culte catholique dans toutes les communes de ce district, 
et ceux enfin dont l'âme gangrenée, cachés (sic) sous l'ombre 
d'un patriotisme hypocrite, n'ont [sic) point encore abdiqué 
ni remis leurs lettres, qui les habitent encore, seront tenus de 
se retirer dans leurs familles respectives, à peine d'être re- 
gardés comme suspects, et, comme tels, mis en état d'arresta- 
tion et conduits à la maison de réclusion. Sont néanmoins 
exceptés des présentes dispositions toiis les prêtres qui ont 
contracté mariage, et ceux qui, par un patriotisme reconnu, 
ont obtenu des places dans les bureaux d'administration. — 
Copie certifiée, pièce manuscrite du temps. 



270 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« augmentant leur présomption, ne leur donneront-ils 
« pas de nouveaux moyens d'égarer les gens sim- 
« pies? » 

La suppression du casuel était de même vue avec 
déplaisir par le plus grand nombre des adhérents. 

« Comme vous, disait encore Le Goz, je n'aban- 
« donnerai jamais les principes ; mais la proscription 
« des honoraires des messes, par exemple, ne tient à 
« aucun principe... Toutes les choses essentielles 
« pour la célébration du saint sacrifice sont ici telle- 
« ment chères qu'elles reviennent pour chaque messe 
« à six ou sept sous. Comment voulez-vous qu'un 
« prêtre à qui son modeste traitement suffît à peine 
« pour se procurer du pain * fasse cette dépense jour- 
« nalière? Les aumônes des fidèles pour les autres 
« objets du culte sont bien médiocres. Ils ont vu les 
« linges et les ornements d'église qu'ils avaient payés 
« fort cher, prodigués à des prostituées, employés à 
« faire des housses et à d'autres usages plus révol- 
« tants encore. Ils craignent qu'il n'en soit de même 
« de ce qu'ils achèteraient aujourd'hui pour le culte, 
« et cette crainte, oseriez-vous dire qu'elle est abso- 
« lument déraisonnable? Ils préfèrent donc de donner 
« pour des messes et pour d'autres prières ^. » 

Presque tous les évoques s'exprimaient en des 
termes analogues, et Flavigny, de la Haute-Saône, 
demandait en outre qu'on supprimât je ne sais quelle 
citation de saint Paul pour empêcher les malveillants, 

\. 11 s'agit des 800 livres que la Convention accordait aux 
ci-devant ministres des cultes; payée en assignats, cette somme 
unit par ne pas représenter SO francs, et plus tard même 
12 francs en numéraire. Lettres mss. 

2. Lettre aidor/r. du 3 floréal an III. 



RÉORGANISATION DU CULTE 271 

« les gens à lunettes de jésuites, de crier au jansé- 
nisme. Comme on ne songe point, disait-il, à ressus- 
citer de vieilles querelles, il faut éviter toute tracas- 
serie ^ » Enfin la plupart des évêques assermentés, 
en adhérant à l'encyclique, demandèrent à ses au- 
teurs d'en adresser un exemplaire au pape, « avec 
une affectueuse invitation, disait LeCoz, de se joindre 
à nous pour relever le christianisme dans ce vaste 
empire ». Presque tous soupiraient après la paix re- 
ligieuse et déclaraient déjà, ce qu'ils ne cessèrent de 
répéter depuis, qu'ils étaient prêts à se démettre de 
leurs sièges, prêts à tout sacrifier, excepté les droits 
imprescriptibles de l'État et les libertés de l'Église 
gallicane. 

Mais ces trente adhérents constituaient à peine le 
tiers de l'épiscopat constitutionnel de 1791 , et l'on se 
demandera peut-être si les cinquante autres évêques 
assermentés n'apportèrent point leur concours à l'œu- 

{. Lettre ms.. 3 floréal an III. On a prétendu que le clergé con- 
stitutionnel était composé principalement de jansénistes; voici 
comment s'exprimait le savant Moïse, évêque du Jura, dans une 
lettre à Desbois de Rochefort, évêque de la Somme : « Ces 
prétendus successeurs de Port-Royal m'ont paru des valets de 
chambre qui ont hérité de la garde-robe de leurs maîtres. Ce 
sont des intrigants qui ont beaucoup de moyens parce qu'ils 
ne sont pas délicats sur le choix des moyens; des gens de 
parti qui, ne pouvant réussir que par le désordre, ont constam- 
ment tout tenté pour l'exciter; des hommes dangereux... en 
un mot des hommes qui réunissent presque tous les vices des 
jésuites sans en avoir les talents. « Ce jugement est exagéré, et 
qui plus est très injuste; il n'en est que plus intéressant pour 
établir que le clergé constitutionnel n'était pas janséniste. Le 
Coz n'était pas moins opposé au jansénisme, et les Nouvelles 
ecclésiastiques reprochèrent amèrement aux constitutionnels de 
n'avoir rien fait contre la bulle Unigeiiitus. Grégoire lui-même 
se montra dur pour les jansénistes purs, et j'ai sous les yeux 
quelques lettres curieuses à ce sujet. 



272 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

vre de restauration qu'entreprenaient leurs confrères. 
La réponse est aisée, car Grégoire a fait à ce sujet un 
petit travail de statistique *. Dix ou douze évéques 
étaient morts naturellement et n'avaient pas été rem- 
placés ; huit avaient péri sur l'échafaud ; huit ou dix 
s'étaient mariés et ne pouvaient plus être comptés; 
six avaient abdiqué pendant la Terreur ^, et six autres 
témoignèrent en 1795, comme Séguin, de Besançon, 
qu'ils renonçaient définitivement à leurs fonctions ; 
c'est un total d'environ quarante prélats qui n'appar- 
tenaient plus au clergé constitutionnel. Parmi les 
dix ou douze qui restent pour arriver au chiffre de 
83, il s'en trouva, comme Héraudin, Pouderoux, 
Wandelaincourt, Tollet et Sermet, qui ne voulurent 
pas donner leur adhésion, parce qu'une restauration 
du culte leur paraissait impossible; ces derniers n'en 
étaient pas moins de cœur avec leurs frères de Paris, 
qu'ils secondèrent ensuite de tout leur pouvoir. Ser- 
met cherchait à démontrer, le 26 germinal an III 
(15 avril 1795), que les constitutionnels ne pouvaient 
pas rétablir le culte. 

« Lors de la Révolution, disait-il, on vit à Tou- 
« louse, sur cent catholiques, soixante au moins 
« tourner le dos aux évêques et prêtres constitution- 
« nels, et ceux-là ont tenu bon dans la foi. Sur les 
« quarante autres, il faut aujourd'hui compter au 

1. Compte rendu au concile de 1797, p. 7. 

2. Voici les noms des évêques mariés : Lindet, Massieu, Minée, 
Porion, de Jarente, Joubert, Pontard et l'ancien recteur de 
PUniversité de Paris, Dumouchel. Ceux qui montèrent sur 
Pécliafaud sont Fauchet, Marolles, Martin, Gobel, Expilly, La- 
mourette, Gouttes, Roux. Parmi les abdicataires non mariés 
sont Gay-Vernon, Torné, Loménie, Lalande, Savine et Huguet, 
fusillé comme complice de Babeuf en 1796. 



RÉORGANISATION DU CULTE 273 

« moins vingt-cinq apostats ; reste donc quinze de 
« notre bord. De notre bord? — Je me trompe; il 
« faut les subdiviser encore. Sur ces quinze il y en a 
« dix et peut-être douze très indifférents pour Céphas 
« ou pour Apollo, et qui ne tiennent qu'à la foi de 
« leurs pères, quel qu'en soit le ministre, Serez-vous 
« surpris après cela que nous n'ayons encore ici au- 
c cune église ouverte, et que tout le service se fasse 
« en chambre? Les anticonstitutionnels seuls font 
« foule et chantent à tue-tète,,. On a de l'argent en 
« abondance, et des vicaires apostoliques ; aussi les 
« abjurations vont-elles grand train dans la ville et 
« surtout à la campagne... On a beau dire; jamais 
« sans le concours du pape nous n'aurons la paix 
« intérieure. Plus on s'aigrira contre lui, plus il ga- 
« gnera du terrain, piano, piano. Rome ne meurt 
« jamais. Ce qu'elle veut, elle le désire avec ardeur^ 
« mais avec patience '... » 



1. Lettre à Grégoire, 26 germinal an III. Toute la lettre est 
sur ce ton, et l'ancien carme y dit en propres termes : « J'étais 
plus qu'évéque, même à Toulouse, pendant que je portais des 
sandales; je cessai de l'être lorsqu'on m'affubla de la mitre. » 
Mais on aurait tort déjuger d'après les habitants de Toulouse 
de tout le reste du Languedoc. Sermet d'ailleurs finit par ou- 
vrir les yeux et par se rendre à l'évidence; voici en effet, 
transcrit sur l'autographe, le texte de son adhésion tardive à 
l'Encyclique des évéques réunis : 

Je soussigné adhère d'esprit et de cœur à la Lettre ency- 
clique adressée le 15 mars dernier par plusieurs évêques de 
France réunis à Paris à leurs frères les autres évêques et aux 
églises vacantes; et j'y adhère d'autant plus fortement qu'elle 
est l'expression fidèle de la doctrine et des sentiments que j'ai 
toujours professés et dont je suis bien résolu de ne me dé- 
partir jamais. 

A Cazères [Cazères est un ch.-I. de c. de la Haute-Garonne, 
arr. de Muret, 2600 hab.], où je remplis les fonctions d'évêque- 



274 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Persuadé que la France entière était aussi « ultra- 
montaine » que le département de la Haute-Garonne, 
Sermet s'abandonnait au désespoir, et il en fut de même 
en 1795 de quelques autres prélats constitutionnels. 

D'autres enfin, comme Panisset, évêque du dépar- 
tement du Mont-Blanc, offrirent leur adhésion, qui fut 
rejetée avec mépris. Ce dernier écrivit à Grégoire qu'il 
adhérait « à ce précieux monument du zèle, de la 
charité et des lumières de la respectable assemblée 
dont il était émané ^ ». La respectable assemblée lui 
écrivit pour l'engager à expier par la pénitence le 
scandale de son apostasie de 1794. « La chute, lui 
disait-on, est une faute sur laquelle la discipline des 
premiers siècles est inexorable, et vous ne pouvez 
mettre trop d'énergie à témoigner votre repentir ^. » 
Piqué au vif, Panisset passa immédiatement aux ré- 
fractaires, qui se montrèrent plus accommodants, et 
il rétracta avec fracas son serment de 1793. 

D'autres que l'évêque du Mont-Blanc avaient été, 
durant la Terreur, un sujet de scandale ; ainsi le mé- 
tropolitain de Reims, Nicolas Diot, avait marié, secrè- 
tement il est vrai, un de ses vicaires; et l'ex-jésuite 
Volfius, de la Côte-d'Or, avait abdiqué et remis ses 
lettres de prêtrise. Tous deux se soumirent à une péni- 
tence canonique, — Diot fit même plus tard une con- 
fession publique de sa faute ', — et les adhésions de 



curé, le 21 novembre 1795, l'an 4» de la République française 

une et indivisible. 

A. H. Sermet, évêque métropolitain de Toulouse. 

1. Lettre autographe du /3 brumaire an IV. 

2. Notes autographes de Grégoire en marge de la lettre de 
Panisset. 

3. Elle est imprimée dans les Actes du synode tenu à Reims 
en 1801. 



RÉORGANISATION DU CULTE 275 

ces deux pénitents furent inscrites avec les autres. 
L'ancien évèque de Viviers, Laffont de Savine, devenu 
en 1791 évêque constitutionnel de l'Ardèche, prélat 
des deux régimes par conséquent, refusa la sienne, 
parce que, disait-il, son intention bien arrêtée était 
de ne jamais souscrire un manifeste collectif, mais 
en réalité parce qu'il était heureux d'avoir obtenu, 
grâce à la protection de Grégoire, une place à la bi- 
bliothèque de l'Arsenal. Savine engageait son con- 
frère à ne jamais aliéner sa liberté d'action, et ce sin- 
gulier personnage faisait à l'encyclique certaines 
objections assez sérieuses. 

« Avons-nous, disait-il, l'autorité d'exclure des 
« fonctions saintes les prêtres mariés? Après nous 
« être affranchis d'une grande partie de l'ancienne 
« discipline respectée par nos pères, pourrions-nous 
« ordonner impérieusement le maintien d'une autre 
« partie? Avons-nous une juridiction? Cette juridic- 
« tion s'étend-elle sur toute la République, et par 
« conséquent sur toute la terre? Si nous ordonnons 
« quelque chose, les anciens évêques ne peuvent-ils 
« pas en ordonner aussi? Si nous tenons des conciles, 
« ne peuvent-ils pas en tenir en Italie ou en Angle- 
« terre*? » 

Enfin l'ancien évêque d'Angers, l'insermenté Couët- 
Lorry, auquel on avait envoyé l'encyclique, répondit 
d'une manière évasive qu'il l'avait lue avec autant 
d'attention que d'intérêt. « Je désire bien vivement, 
« disait-il, que la religion et le culte reprennent leur 
« pureté et leur ancien éclat. J'espère que Dieu ré- 



1. Lettre autogr. (il y eti a plusieurs de lui, et elles sont in- 
téressantes). 



276 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« pandra sur ses ministres les dons d'unité, de cha- 
« rite et de paix dont ils doivent l'exemple aux 
« fidèles *. » 

Voilà pour les évêques ; dans les diocèses qui 
n'avaient plus de chef, il se trouva des prêtres de 
bonne volonté pour constituer des presbytères dont 
les adhésions furent enregistrées à mesure qu'on les 
reçut. Grégoire et ses amis recueillirent avec soin 
toutes ces lettres de communion qui leur donnaient 
sur le clergé patriote une autorité si grande, mais 
leur rigorisme ne tint aucun compte des objections 
qu'on leur adressait au point de vue disciplinaire. 
Grégoire en particulier ne cessait de répéter qu'un 
mauvais prêtre est pire qu'une méchante femme, et 
qu'il valait mieux n'en pas avoir du tout, si l'on n'en 
pouvait trouver de bons. L'événement prouva contre 
toute attente que les évêques réunis avaient raison^ 
et l'on verra par la suite de ces études que cette épu- 
ration si hardie du clergé constitutionnel produisit en 
peu de temps des résultats extraordinaires ; ils avaient, 
comme Gédéon ^, réduit leur petite phalange à quel- 
ques braves éprouvés, et ils pouvaient entreprendre 
l'œuvre de réorganisation qu'ils avaient tant à cœur ^. 



1. Lettre autogr. du 18 mai 1795. 

2. « Nolite timere, pusillus grex. Gédéon vainquit avec troi» 
cents braves! » Lettre ms. de Grégoire à son conseil épiscopal, 
30 messidor an III. 

3. « Notre correspondance nous offre une multitude presque 
incroyable de rétractations dans toutes les parties de la France. 
Ainsi le clergé constitutionnel s'épure. Il ne comptera désor- 
mais parmi ses membres que des hommes purs, désintéressés,, 
fermes et dignes de leur ministère. Quand ces rétractations 
eussent été l'œuvre de notre propre politique, nous n'aurions 
pu rendre à nos adversaires un plus mauvais service que de 
renvoyer dans leur camp les lâches et les hommes corrompus- 



RÉORGANISATION DU CULTE 277 

Quelque jugement que l'on porte sur les actes de Gré- 
goire et des autres assermentés en 1795, on convien- 
dra qu'ils firent preuve d'une foi ardente et qu'ils dé- 
ployèrent une habileté consommée. Le gouvernement 
ne pouvait plus les inquiéter d'une manière sérieuse^ 
puisqu'ils faisaient profession d'aimer la République, 
et le Vatican même ne pouvait être éternellement 
en guerre avec des hommes qui ne cessaient de se 
dire catholiques romains, de proclamer en toute oc- 
casion non pas l'infaillibilité dont il n'était pas ques- 
tion à cette époque, mais la primauté d'honneur et de 
juridiction du successeur de Pierre. Les insermentés, 
au contraire, bien qu'ils se donnassent alors beau- 
coup de mouvement et qu'il s'en trouvât dans tous les- 
départements un nombre considérable, agissaient de 
telle sorte qu'il était impossible à un gouvernement 
républicain de traiter avec eux. Ils faisaient partout 
de la contre-révolution ; ils tonnaient en chaire contre 
les acquéreurs de biens nationaux, ils réprouvaient 
le mariage civil, et appelaient de tous leurs vœux une 
restauration monarchique. Ce n'était pas, comme on 
l'a tant de fois répété, leur dévouement à l'ortho- 
doxie, c'était leur haine persistante pour le régime 
issu de la Révolution qui empêchait le gouvernement 
de les reconnaître ; quoique très portée à la tolérance 
depuis le 9 thermidor, la Convention dut édicter en 
1793 de nombreux décrets contre les réfractaires, qui 
ne cessaient de conspirer avec les émigrés. 

11 serait intéressant d'étudier en détail la réorga- 
nisation du culte par les assermentés, et de montrer 



dont nous n'avions encore pu réussir à purger le sein de 
l'Église. » Lettre de Desbois à Grégoire, 22 octobre 1796. 

16 



^78 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

■comment Grégoire, stimulant le zèle des uns, gour- 
mandant la paresse des autres et prodiguant à tous 
les encouragements, parvint à ranimer un culte que 
les philosophes de la Convention déclaraient mort; 
mais ce détail serait infini, et dix volumes n'y suffi- 
raient pas; nous nous contenterons donc d'étudier 
un point particulier, et de prouver d'une manière 
irréfragable que le clergé de 1795 était loin de comp- 
ter, comme l'a affirmé M. Thiers et comme l'ont 
répété après lui MM. Lanfrey et Henri Martin, dix 
mille -prêtre?, mariée *. On a vu que l'article 9 de l'en- 
cyclique rédigée par les évêques déclarait « indignes 
« de leur état et de la confiance des fidèles, en ma- 
« tière de religion, les ecclésiastiques qui se seraient 
« mariés sous prétexte d'éviter les persécutions, ou 
« par quelque motif que ce fût, quand bien même ils 
« renonceraient au mariage » ; cet article souleva des 
récriminations ou des réclamations nombreuses, et les 
archives de Grégoire contiennent à ce sujet les docu- 
ments les plus curieux. Grégoire y fait allusion dans 
son Histoire du mariage des prêtres, mais discrètement, 
comme il convient à un prêtre qui a reçu des confi- 
dences. D'après lui, on peut élever à deux mille le 
nombre des prêtres qui se sont mariés pendant la 
Révolution; les sept huitièmes de ces mariages da- 
taient de la Terreur, et la plupart des malheureux 
qui les contractèrent pour se soustraire à des persé- 
cutions odieuses furent au désespoir après la promul- 



1. « Le clergé constitutionnel avait dans son sein, comme le 
clergé non assermenté, un sujet de division; c'était la question 
des prêtres mariés. On en comptait jusqu'à 10 000. Grégoire et 
les jansénistes purs étaient très opposés au mariage des prê- 
tres. « Henri Martin, III, 163. 



RÉORGANISATION DU CULTE 279 

gation du décret de ventôse. L'encyclique les troubla 
profondément, et ils écrivirent aux évêques réunis^ 
mais surtout à Grégoire, un grand nombre de lettres, 
les uns pour demander que le mariage des prêtres fût 
consacré, les autres pour implorer leur pardon et 
pour se soumettre à telle pénitence qu'on leur impo- 
serait. De courts extraits de ces lettres montreront 
quel souci les constitutionnels, ces prétendus révoltés, 
avaient de la dignité du prêtre. Le citoyen Curbelier, 
instituteur prêtre , était dans les ordres depuis 
trente ans, menant une vie chaste, probe et labo- 
rieuse. Il fut dénoncé au club de Toulouse comme 
séditieux et perturbateur ayant témérairement dé- 
clamé contre le divorce et le mariage des prêtres. 

« J'avais déjà, dit-il, fait des démarches pour me 
« marier; ma cervelle troublée et ne sachant plus 
« que devenir, c'est ce que je fis le [3 thermidor an II, 
« mais avec la plus grande répugnance. Depuis ce 
« consentement fatal, qui n'a pas été fait en face de 
« l'Eglise, j'ai resté trois ans avec la fille que je pris,. 
« qui était ma servante âgée de cinquante et un ans, 
« vivant, comme j'ai toujours fait, dans la plus en- 
« tière continence. Depuis quatre années, d'un com- 
« mun accord, nous avons resté séparés à quatre 
« lieues de distance. Elle restait à Toulouse, où elle 
« est morte il y a trois mois. » 

Les habitants de Roqueferrière l'avaient supplié de 
reprendre ses fonctions de curé, mais il s'y était 
refusé, de l'avis de M. Sermet, son évèque. Curbelier 
se comparait à saint Pierre reniant son maître, il im- 
plorait son pardon et demandait la permission de 
remonter à l'autel *. 

1. Cette lettre est de 1801. 



280 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Un autre curé constitutionnel, nommé Gasson, 
s'était laissé marier au plus fort de la Terreur, avec 
une fille qu'on lui vantait et qu'il n'avait jamais vue. 
Il était encore à la mairie quand un de ses amis lui 
apprit que cette fille était une prostituée. Il s'em- 
pressa de quitter le domicile conjugal et divorça. Il 
avouait qu'il avait grandement péché, mais se disait 
grandement repentant *. 

Molet, ancien curé d'Abaucourt en Lorraine , était 
âgé de soixante-six ans, lorsque la Terreur l'a poussé, 
malgré sa répugnance et ses larmes, à épouser la ci- 
toyenne Protte, qui a bien voulu le sauver de l'abîme 
ouvert sous ses pas. Ce malheureux attestait sur son 
âme et sur son salut, comme s'il était au moment de 
paraître devant Dieu, qu'il avait été convenu entre la 
citoyenne Protte et lui, avant de contracter, qu'ils 
vivraient comme frère et sœur. Ils avaient tenu parole, 
d'autant mieux que, « si à soixante-six ans les feux de 
la concupiscence ne sont pas éteints, ils ne le seront 
jamais » ^. Calmon, de Cahors, demandait à Grégoire 
un conseil qui serait à son égard un grand acte de 
charité ; il promettait de faire ce que lui dirait 
l'évêque de Blois ^ Carrière, de Castres, dévoré de cha- 
grins et bourrelé de remords, quoique son mariage 
n'eût été qu'un contrat civil, écrivait le 24 germinal 
an III que son unique ambition serait d'expier sa 
faute et de la faire oublier. Girard, de Saint-Étienne, 
marié pendant la persécution et devenu père, deman- 
dait lui aussi quel parti il pouvait prendre dans son 
malheur. « Soyez persuadé, disait-il à la fin d'une 

1. Lettres du 8 7iivôse an IV et du 8 ventôse an V. 

2. Lettre sans date. 

3. Lettre du 2 fructidor an IIL 



RÉORGANISATION DU CULTE 281 

lettre navrante, de la sincérité de mes dispositions à 
suivre la route que vous voudrez bien me tracer, et 
le règlement que vous voudrez bien me donner *. » 

La plus curieuse de ces lettres était intitulée : 
« Pétition d'un prêtre marié civilement, sans aucune 
cohabitation et séparé de son épouse quelques jours 
après son mariage, tendante à être réintégré dans 
les fonctions ecclésiastiques. » L'auteur de cette 
pétition au Concile de 1801, le citoyen Collignon, ex- 
curé de Bettlainville, près de Metz, avait épousé une 
religieuse, mais quelques jours après ce simulacre de 
mariage il l'avait quittée pour ne plus la revoir. Les 
parents de sa femme attestaient la même chose, et 
c'est uniquement parce qu'ils connaissaient « l'hor- 
reur extrême que leur fille avait toujours eue pour la 
consommation du mariage », qu'ils avaient consenti 
à cette union, qui n'était qu'une « simple grimace ». 
« J'espère, disait un autre, que vous ne consulterez 
dans vos décisions que la grandeur de la moisson, le 
peu d'ouvriers, et la facilité que le premier ministre 
de J.-C. (l'évêque) a dans ses mains de faire d'un vase 
d'opprobre un vase d'élection. » Mais Grégoire et ses 
collègues furent inflexibles, en 1795 comme en 1797, 
comme en 1801 ; suivant une expression de Grégoire 
lui-même, ils fermèrent irrévocablement la porte du 
sanctuaire aux prêtres mariés. Parmi ces malheureux, 

1. Lettre du 19 juin 1796. — Un autre, nommé Doulhac, ju- 
rait par tout ce qu'il y a de plus sacré « qu'il ne savait pas 
physiquement de quel sexe pouvait être sa femme », qu'il avait 
instituée son héritière, et qui pour cette raison ne voulait plus 
le quitter. — Un autre, appelé Bellote, s'était marié par peur, 
après avoir perdu en moins de huit jours la moitié de ses che- 
veux, etc. Le comique se mêle constamment au tragique dans 
les lettres de ces malheureux. 

Ifi. 



282 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

les uns se résignèrent chrétiennement, tandis que 
d'autres eurent recours aux insermentés, renvoyè- 
rent leurs femmes comme des concubines, abandon- 
nèrent leurs enfants, et purent, moyennant une ré- 
tractation de leur serment de 1791, reprendre dans, 
d'autres paroisses les fonctions du ministère ^. Telle 
est l'exacte vérité sur le prétendu mariage des prê- 
tres constitutionnels. 

Ainsi, dès la fin de germinal an III, c'est-à-dire en 
avril 1793, les évêques réunis avaient fait un grand 
pas dans la voie de la réorganisation religieuse. Au- 
tour d'eux se groupaient trente prélats et plusieurs 
milliers d'ecclésiastiques dont les uns marchaient 
sous la bannière de leurs évêques respectifs, tandis 
que les autres obéissaient au Comité national, comme 
ils l'appelaient) ou aux évêques voisins, ou enfin à 
des presbytères rapidement constitués au chef-lieu 
du diocèse. C'était un beau commencement, et les 
évêques réunis avaient quelque droit d'en être fiers» 
Encouragés par le succès, ils redoublèrent d'activité 
et mirent au service de leur cause deux puissants 
moyens d'action : ils créèrent une Société de philo- 



i. Il arriva cependant que des prêtres mariés prétendirent 
continuer leurs fonctions; dans ce cas les évêques constitution- 
nels interdisaient le prévaricateur, mais là se bornait évidem- 
ment leur pouvoir. Ainsi le citoyen Bruslon, curé de Vouvray, 
écrivit à Grégoire en 1795 : « J'irai mon train, j'administrerais 
les sacrements dans les communes qui ne sont pas les miennes; 
j'agirai comme autrefois dans les temps de peste: je serai le- 
pasteur de tous ceux qui auront confiance en moi; je suis assez 
riche pour faire des sacrifices; si on est injuste envers moi, sans- 
me séparer de l'Église, je serai mon évêque à moi-même. » 
Lettre ms. — L'évêque de Tours, Suzor, écrivit plus tard à Gré- 
goire que Bruslon avait tenu parole; il était son évêque à lui- 
même dans le diocèse de Tours; il imprimait des Mandements» 



RÉORGANISATION DU CULTE 283 

Sophie chrétienne, et fondèrent un journal, les Annales 
de la Religion. La Société de philosophie chrétienne, 
établie sur le modèle de quelques académies ita- 
liennes, et très analogue par de certains côtés à la 
Société teyleirienne de Harlem ou à la Société théo- 
logique de la Haye, était composée d'hommes « dont 
quelques-uns étaient voués à l'enseignement de la 
religion, et qui tous en avaient fait un objet particu- 
lier de leurs études » ' ; c'étaient des chrétiens ci- 
toyens dans toute la force du terme, et l'on n'y rece- 
vait point les ennemis de la République. La Société 
avait pour objet principal de répandre partout de 
bons livres ; elle divisa ses travaux en quatre parties : 

— 1° réimpression ou traduction d'ouvrages utiles; 

— 2° continuation d'œuvres inachevées ; — 3° réfuta- 
tion de livres jugés dangereux; — 4° composition de 
livres ou de brochures. Elle se proposait de continuer 
le Recueil des Bollandistes, le Gallia chi'istiana, ïBis- 
toire ecclésiastique de Fleury, les différents travaux des 
Bénédictins, le Bossuet de Déforis, etc. Elle mettait 
au nombre des ouvrages à réfuter VOrigine des Cultes, 
de Dupuy, le Siècle de la Raison, par Thomas Payne, 
etla. Philosophie de V Univers, par Dupont de Nemours. 
Elle dressait enfin une liste de plus de quarante su- 
jets de dissertation que ses membres avaient l'inten- 
tion de traiter. En publiant ces différents ouvrages,^ 
elle voulait « prémunir les fidèles contre les assauts 

1. Annales de la Religion, IV, 366. — Il y a là un plan des tra- 
vaux de la Société qui est curieux à étudier. Cette Société ne 
fut constituée que l'année suivante, sous le Directoire. « Nous 
allons former une Société des sciences ecclésiastiques », écri- 
vait Grégoire le 23 pluviôse an IV (février 1796). Mais en mai 
1795 les Annales étaient rédigées par une « société d'amis de 
la religion et de la patrie ». 



284 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

de l'impiété, fournir à la raison de nouveaux motifs 
pour se féliciter du bienfait de la révélation, et res- 
serrer les nœuds qui , en unissant l'amour de la 
religion à celai de la République, identifient les qua- 
lités de chrétien et de citoyen ». Cette phrase du pro- 
gramme parait être de Grégoire, qui fut, on peut le 
dire, l'âme de la Société de philosophie chrétienne. 
Affable et modeste, quoi qu'en ait dit M. Thiers, qui 
lui a reproché l'excès de sa vanité \ l'évêque de Blois 
exerçait une très grande influence sur les personnes 
qui l'entouraient; on respectait la noblesse de son 
<;aractère et la profondeur de ses convictions, on ad- 
mirait la prodigieuse variété de ses connaissances, 
et l'on n'avait pas à se mettre en garde contre des 
prétentions que ce vrai républicain ne connut jamais. 
Je ne vois pas, en effet, que Grégoire ait cherché à 
dominer, ni dans les assemblées politiques, ni dans 
les réunions littéraires, ni dans les conciles de 1797 
et de 1801, ni même dans son diocèse. Loin de songer 
à se mettre en avant, il refusa constamment les hon- 
neurs qu'on lui offrait, et ne prétendit pas même à 
être le premier entre ses égaux, primus inter pares; 
c'est un des côtés les plus curieux de son caractère. 
J'ai sous les yeux une liste dressée par lui des mem- 
bres de la Société de philosophie chrétienne; il a 
suivi l'ordre alphabétique et s'est placé lui-même à 

1. Histoire du Consulat, M. Thiers, qui a consulté avec tant 
de fruit Jomini, le baron Louis et Talleyrand, ne parait pas 
avoir cherché à connaître Grégoire; ce dernier, dans la préface 
de son Histoire du mariage des prêtres, publiée en 1829, adresse 
quelques encouragements à M. Thiers, mais il lui reproche avec 
raison d'avoir négligé tout un côté de la Révolution française, 
l'histoire des passions qui furent la cause véritable des événe- 
ments. 



RÉORGANISATION DU CULTE 285 

son rang. Il y a sur cette liste bien des noms célèbres 
ou illustres, et l'on y trouve parmi les membres rési- 
dant à Paris les conventionnels Baudin, Camus, Du- 
rand de Maillane, Royer, Saurine et Lanjuinais ; le 
savant jurisconsulte Agier, président du tribunal ré- 
volutionnaire régénéré, qui fît alors son beau Traité 
du mariage ^ Adrien Le Paige , presque nonagénaire 
alors, le P. Minard, l'astronome Pingre, l'ingénieur 
Pasumot, l'hébraisant Rivière , professeur au Collège 
de France, Anquetil Duperron, le médecin Saillant, 
le littérateur Poan Saint-Simon, et même des mili- 
taires distingués, comme l'ex-Iieutenant-colonel Tous- 
tain et l'ancien chef d'état-major Edme de Sauvigny. 
Parmi les associés étrangers ou résidant en province 
sont les évêques constitutionnels Le Coz, Moyse-, 
Constant, Périer, Maudru, etc., le savant dom Grap- 
pin, l'évêque de Pistoie, Scipion de Ricci, le célèbre 
abbé Guénée, auteur des Lettres de quelques Juifs, 
Paullevé, etc. C'était donc une réunion d'hommes 
fort distingués dans tous les genres, une sorte d'Ins- 
titut à la fois catholique et républicain, et l'existence 
d'une pareille société en avril 1795 suffirait à mon- 
trer que notre France n'était pas alors un pays bar- 
bare, comme on s'est plu à le répéter. Sept ans avant 
Chateaubriand l'on faisait à Paris même des apolo- 
gies du christianisme, moins poétiques, mais plus 
solides que la brillante amplification du célèbre au- 
teur àWtala ^ 

1. Il parut en 1793, chez le libraire Le Clère, une vigoureuse 
Apologie de la religion chrétienne et catholique contre les blas- 
phèmes et les calomnies de ses ennemis (152 pages in-S»). Cette 
brochure anonyme était du P. Lambert, qui réfutait avec une 
généreuse indignation les insultes dont Boissy d'Anglas avait 
émaillé son rapport concluant à la liberté des cultes. 



286 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Non contents de publier ainsi, malgré « l'état de 
stagnation dans lequel se trouvait alors la librairie » % 
des ouvrages considérables dont quelques-uns sont 
encore estimés, Grégoire et ses amis avaient résolu 
d'avoir un journal. L'évêque d'Amiens, Desbois de 
Rochefort, avança les sommes nécessaires, et le& 
Annales de la Religion parurent régulièrement tous les 
samedis, à dater du 1" mai 1795; la collection de ses 
quatre cents numéros forme dix-huit volumes aujour- 
d'hui très recherchés. Le prospectus que les évêques 
firent imprimer au mois d'avril montre bien quelle 
fut l'importance de ce Moniteur ecclésiastique de la 
Révolution : 

« Conserver la mémoire des faits qui auront quel- 
« que rapport au christianisme et à ses ministres, 
« recueillir ceux de la même espèce qui se sont suc- 
« cédé avec rapidité dans le cours de la Révolution 
« française, et dont la plupart, malgré leur impor- 
« tance, courent le risque d'être perdus pour l'his- 
c toire, tel est le principal objet des Annales de la 
« Religion, que nous écrivons pour nos contcmpo- 
« rains, et où la postérité puisera la connaissance de 
« l'état exact de l'Eglise gallicane pendant cette mé- 
« morable époque. Nous aurons le courage de faire 
« l'histoire fidèle de la persécution. Les noms, les 
« vices et les fureurs des persécuteurs seront transmis 
« aux races futures. A l'infidélité, à l'apostasie de 
« quelques prêtres, nous opposerons les exemples 
« de fermeté et d'héroïsme donnés par un grand 
«'nombre d'autres, et surtout par les simples fidèles. 
« Le récit des troubles religieux entre nécessaire- 

1. Annales de la Religion, IV, 571. 



RÉORGANISATION DU CULTE 287 

* ment dans le plan de cet ouvrage. Nous remonte- 
« rons à leur source. Nous décrirons leurs progrès, 
« leurs effets et leurs dangers. L'une de nos vues est 
< de faire servir nos Annales à une pacification en- 
« tière dont l'Église a le plus grand besoin, et que 

* tous les hommes de bien désirent ardemment. Nous 
« analyserons les discussions froides et profondes 
« sur les questions controversées. Nous ferons con- 
« naître tous les plans de paix et tout ce qui pourra 
c y contribuer. Mais surtout nous ne laisserons igno- 
« rer ni les actes de schisme ni leurs auteurs, et nous 
« ne négligerons rien pour les rappeler à l'unité. 
« Nous réclamerons devant le peuple français les 
« droits de l'homme et du citoyen, indignement 
« violés dans la personne et l'état des prêtres catho- 
« liques. Nous citerons à son tribunal toutes les 
« injustices sous lesquelles on ne cesse de les oppri- 
« mer, et cette multitude de petits tyrans incrédules 
« et intolérants qui inondent les autorités consti- 
« tuées, les commissions et les bureaux. Nous appel- 
« lerons à lui de tous les dénis de justice, des actes 
« arbitraires exercés contre les chrétiens, et qui par- 
« viendront à notre connaissance. Nous lui peindrons 
« l'état de misère et d'avilissement dans lequel, 
« contre la foi des engagements les plus solennels, 
« on a précipité des hommes qu'on avait toujours 
€ jugés utiles, qui n'ont jamais cessé de l'être, et qui, 
« lorsqu'ils avaient le nécessaire, le partageaient 
« avec l'indigent, etc. » 

Les Annales furent d'abord imprimées chez Le Clère, 
rue Saint-Martin, près celle aux Ours, mais les pro- 
priétaires du journal ne tardèrent pas à se brouiller 
avec leur imprimeur; ils l'accusèrent publiquement 



288 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

de mauvaise foi, pour ne pas dire de vol *, et, à dater 
du 14 thermidor an III (l" août 1795), le bureau 
d'abonnement fut transféré à V Imprimerie -librairie 
chrétienne que Grégoire et ses amis venaient d'établir 
rue Saint-Jacques, n"' 278 et 279, près de la rue des 
Noyers. Grégoire était le véritable fondateur des An- 
nales, mais il n'avait pas assez de loisirs pour diriger 
lui-même cette publication; il se contenta d'y insérer 
quelques articles et de fournir au directeur de nom- 
breux extraits de sa correspondance. Presque tous 
les faits consignés dans ce journal sont empruntés à 
des lettres dont Grégoire a conservé les originaux, et 
voilà pourquoi les Annales auront toujours aux yeux 
de l'historien une véritable importance. En 1795, elles 
rendirent des services immenses à la cause du catho- 
licisme renaissant; on dut réimprimer les premiers 
numéros et publier les autres à 1800 exemplaires, 
chiffre considérable pour une feuille de cette nature 
et qui ne paraissait que tous les huit jours. Les évê- 
ques et les curés des départements se les faisaient 
adresser par la poste et les répandaient autour d'eux ; 
ils étaient heureux de voir à l'occasion quelques 
lignes de leur prose insérées dans un journal de Paris, 
et s'empressaient de transmettre au directeur des 
Annales, mais surtout à Grégoire, les détails de toute 
sorte qui parvenaient à leur connaissance. Malheu- 
reusement l'esprit de parti ne tarda pas à se montrer 
là comme ailleurs : attaqués par les insermentés, qui 
essayèrent même, de complicité avec l'imprimeur 
Le Glère, de s'emparer de cette publication, les rédac- 
teurs des Annales ripostèrent avec une acrimonie et 

1. Annales, I, p. 479. 



RÉORGANISATION DU CULTE 289 

un manque de charité dont les vrais chrétiens ne tar- 
dèrent pas à se plaindre. 

« Je crains, écrivait Sermet, évêque métropolitain 
« de Toulouse, que vos Annales de la Religion ne 
« soient une satire amère plus propre à attiser le feu 
« qu'à l'éteindre. L'esprit de parti ne pacifiera 
« jamais ^ — Nous lisons avec intérêt les Annales, 
« disait un curé des Ardennes * ; nous rendons aux 
€ rédacteurs toute la justice que méritent leurs 
« talents et leur zèle. Mais un sentiment que nous 
« éprouvons, et que l'opinion publique manifeste, 
« c'est que les sorties contre les réfractaires et les 
« sarcasmes trop mérités qui se trouvent à l'article 
« des Faits semblent nuire à la religion et au but des 
« Annales. En effet, signaler ainsi périodiquement 
« les excès des réfractaires n'est pas à coup sûr le 
« moyen de les corriger et de les ramener. C'est 
« contrister la charité aux dépens de la religion 
« même. » 

Beaucoup d'assermentés écrivirent à Grégoire des 
lettres analogues; lui-même sentait la force de ces 
justes réclamations et se plaignait à l'occasion, mais 
il n'était pas le maitre; c'était Desbois de Rochefort, 
propriétaire du journal, qui en dirigeait la publica- 
tion. La seule chose que put faire Grégoire, ce fut 
d'exhorter ses amis à la modération et de dégager sa 
responsabilité en déclarant qu'il n'était pas l'auteur 
des Annales, que même il ne consentirait pas à signer 
tout ce qu'on y imprimait '. Plus que personne il 

i. Lettre jns. 

2. Joseph, curé de Donchery, lettre ms. 

3. « II est essentiel que vous me communiquiez vos observa- 
tions sur les Annales; jeles transmettrai à ceux qui en sont les 

17 



290 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

souhaitait une pacification prompte et durable; les 
résistances qu'il rencontra chez les réfractaires et les 
haines pieuses dont il eut à souffrir dès ce moment 
contribuèrent à aigrir son caractère, naturellement 
si affable, et à lui inspirer pour l'espèce humaine 
tout entière ce sentiment de répulsion profonde qu'il 
n'avait eu jusqu'alors que pour les rois. 

auteurs et à qui je fournis des anecdotes. » Lettre de Grég,oir& 
à son conseil épiscopal, 13 fléoral an III. 



CHAPITRE V 

DÉCRETS DE PRAIRIAL ET DE VENDÉMIAIRE 
LOI SDR LA POLICE DES CULTES; FIN DELA CONVENTION 

On peut juger par tout ce qui précède si la jeune 
Église gallicane élevée en 1795 sur les ruines de la 
constitution civile du clergé mérite ou non d'attirer 
les regards de la postérité. La Convention même pa- 
rait avoir été frappée du caractère de grandeur et de 
force qu'elle remarquait dans ce catholicisme répu- 
blicain, si conforme aux traditions de la vieille 
France; durant les derniers mois de son existence 
orageuse, elle s'efforça de lui faire une situation tolé- 
rable ; elle résolut de lui accorder la seule chose que 
réclamassent les évêques réunis : le libre exercice du 
culte dans les édifices destinés au culte. Le décret de 
ventôse parut insuffisant à ceux mêmes qui l'avaient 
promulgué de si mauvaise grâce; ils le revisèrent, 
comme le leur avait prédit leur collègue Audrein, et 
la loi du 11 prairial assura enfin la véritable liberté 
des cultes. 

On n'a pas oublié que le décret de ventôse refusait 
au catholicisme ses églises; il en était résulté que les 
insermentés se trouvaient bien plus favorisés que les 



^92 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

membres du clergé patriote. Incomparablement plus 
riches, puisqu'ils avaient pour adaptes les royalistes 
et les « gens comme il faut », ils s'étaient répandus en 
nombre considérable dans les villes et dans les cam- 
pagnes. Il y en avait une infinité à Paris; l'évêque 
Le Coz en comptait plus de cent dans la seule ville 
de Rennes ;les départements de l'est, du centre et du 
midi en étaient littéralement inondés. 

« On a mis en liberté tous les prêtres insermentés, 
« écrivait Le Coz en germinal an III (avril 1795), cela 
« était juste; mais on ne les a attachés à la Répu- 
« blique par aucun lien; cela est à mon gré très 
« impolitique. Déjà ils s'étudient à propager des 
« maximes pernicieuses. Non contents de décrier 
« tous les assermentés, ils éloignent de leur culte, et 
« spécialement de la participation aux sacrements, 
^ tous les acheteurs de biens nationaux. Jugez de 
« quelle conséquence cela peut devenir!... Vous eus- 
« siez anéanti ce levier de la contre-révolution en ne 
« donnant la liberté qu'à ceux qui par serment se 
« seraient liés à la République. Plus des trois quarts 
« eussent avec joie accédé à cette mesure, et les 
« autres n'eussent plus été regardés que comme des 
« têtes mal organisées ou comme des ennemis dé- 
« clarés de l'ordre public. Aujourd'hui, ils ont telle- 
« ment égaré les esprits qu'on ne s'attend de toutes 
< parts qu'à la nomination prochaine d'un roi et à 
« toutes les suites de cet événement \ » 

Telles étaient les conséquences nécessaires du dé- • 
cret de ventôse ; la Convention donnait des armes à 
^es ennemis irréconciliables, elle désarmait comme 

1. Lettre manuscrite adressée à Grégoire. 



DÉCRET DE PRAIRIAL 293 

de propos délibéré ses défenseurs les plus dévoués. 
Écoutons encore le sage et pieux Le Coz : « Je suis, 
dit-il, invité par le général que nous avons ici, Hoche, 
d'aller prêcher nos campagnards; mais où les a^sem- 
blerai-je, s'ils n'ont point de temples '? » Ces temples, 
les campagnards les considéraient ajuste titre comme 
leur propriété ; c'était la communauté, comme on di- 
sait alors, c'est-à-dire l'ensemble des citoyens de la 
ville ou du village, qui les avait bâtis de ses deniers, 
et il semblait à toute la France que la liberté des 
cultes proclamée en ventôse était dérisoire, si le gou- 
vernement se refusait à restituer les églises. L'admi- 
rable Lanjuinais, qui, dans un récent voyage en Bre- 
tagne, avait pu voir les heureux effets d'une sage 
condescendance, insista vivement auprès de ses col- 
lègues ; il réussit, et la Convention nationale, après 
avoir entendu le rapport que lui fit Lanjuinais au 
nom des trois Comités de Sûreté générale, de Salut 
public et de Législation, rendit le célèbre décret du 
11 prairial, dont voici les principales dispositions : 

« Article Premier. — Les citoyens des communes et 
« les communes de la République auront provisoire- 
« ment le libre usage des édifices non aliénés destinés 
« originairement aux exercices d'un ou de plusieurs 
« cultes, et dont elles étaient en possession au pre- 
« mier jour de l'an II de la République *; ils pourront 
« s'en servir sous la surveillance des autorités consti- 
« tuées, tant pour les assemblées ordonnées par la loi 
« que pour l'exercice de leurs cultes. 

« Art. II. — Ces édifices seront remis à l'usage desdita 

1. Lettre à Grégoire, 12 ventôse an III. 

2. C'est-à-dire le 21 septembre 1793. 



294 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

« citoyens, dans l'état où ils se trouvent, à la charge 
« de les entretenir et réparer, ainsi qu'ils verront, 
« sans aucune contribution forcée. » 

L'article III accordait douze édifices pour le culte à 
Paris. 

« Art. IV. — Lorsque des citoyens de la même com- 
« mune ou section de commune exerceront des cultes 
« différents ou prétendus tels, et qu'ils réclameront 
« concurremment l'usage du même local, il leur sera 
« commun; et les municipalités, sous la surveillance 
« des corps administratifs, fixeront pour chaque culte 
« Icsjours et les heures les plus convenables, ainsi que 
« les moyens de maintenir la décence et d'entretenir 
« la paix et la concorde. 

« Art. V. — Nul ne pourra remplir le ministère 
« d'aucun culte dans lesdits édifices, à moins qu'il ne 
(( se soit fait décerner acte, devant la municipalité du 
« lieu où il voudra exercer, de sa soumission aux lois 
« de la République. Les ministres des cultes qui auront 
« contrevenu au présent article seront punis chacun 
« de 1000 livres d'amende par voie de police correc- 
« tionnelle *... » 

Cet article V, si gros de conséquences, avait besoin 
d'être éclairci : Lanjuinais et ses collègues du Comité 
de Législation adressèrent à tous les départements une 
circulaire contenant quelques explications. 

« Sur la manière de décerner acte de la soumission 
« prescrite par l'art. V, le Comité vous doit quelques 

1. « A la lecture du 5« et dernier article de ce projet, deux 
coups de sifflet sont partis de la grande tribune de droite. 
Isabeau et Blad ont demandé la punition de celte insulte, et le 
président (Mathieu) a donné sur-le-champ l'ordre d'arrêter les 
coupables. « Journal du matin, 12 prairial an III. 



LOI SUR LA POLICE DES CULTES 295 

<c éclaircissements, de crainte qu'en l'environnant de 
« difficultés, vous n'apportiez un obstacle au libre exer- 
« cice des cultes que la Convention nationale veut de 
« plus en plus assurer et faciliter. Observez bien que 
« cette soumission, exigée du déclarant, ne porte nulle- 
« ment sur le passé ; ainsi il ne doit être question d'au- 
« cune recherche ou examen sur la conduite ou les opi- 
« nions politiques du déclarant : la loi n'exige de lui, à 
« cet égard, qu'une seule chose, c'est qu'il demande acte 
« de sa soumission aux lois de la République... 

« Il serait inutile de vous observer que la constitu- 
« tion civile du clergé n'est plus une loi de la Répu- 
« blique, s'il ne s'était élevé à cet égard des préten- 
<( tions qui ne peuvent désormais être autorisées. » 

Interprété de la sorte, le décret du 11 prairial, que 
Lanjuinais avait sollicité après en avoir conféré avec 
Grégoire et ses amis *, produisit les meilleurs effets; 
la plupart des communes redemandèrent leurs églises 
et les paroisses se réorganisèrent de tous côtés, les 
unes ayant pour curés de ci-devant constitutionnels, 
les autres sous la conduite de prêtres ci-devant inser- 
mentés, mais soumis aux lois de la République. C'était 
une nouvelle victoire, comme disaient avec raison les 
Annales de la Religion * ; et l'article V, très habilement 
ajouté au décret, rompait la coalition, si dangereuse 
pour la République, des insermentés de 1791 et des 
royalistes. On n'exigeait plus ce malheureux serment 

i. Grégoire écrivait à son conseil épiscopal, un mois avant le 
di prairial : « Une foule de réclamations demandent des églises; 
bientôt il y aura une décision définitive à cet égard... Je re- 
garde comme sûr que les églises seront rendues: les derniers 
troubles ont arriéré beaucoup d'affaires. » Lettre ms., 11 floréal 
an III. 

2. Tome I, p. 139. 



296 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

qu'avaient dû refuser par scrupule de conscience des 
prêtres d'ailleurs patriotes; mais on exigeait de tous 
les ministres du culte une reconnaissance formelle du 
gouvernement républicain. Ceux qui firent la décla- 
ration demandée cessèrent d'être inquiétés; les autres 
témoignèrent par leur refus que les considérations 
politiques l'emportaient à leurs yeux sur les intérêts 
sacrés de la religion; osons dire qu'ils justifièrent 
ainsi les mesures de rigueur que la Convention crut 
devoir prendre contre les réfractaires, c'est-à-dire 
contre les royalistes déguisés qui tramaient à l'ombre 
du sanctuaire la ruine du gouvernement existant. Le 
culte était donc vraiment libre; ceux que le décret de 
ventôse n'avait point rassurés perdirent toute crainte 
en prairial. « Je vous annonce que j'ai repris mes 
fonctions après le H prairial, écrivait à Grégoire 
l'excellent Francin, évêque de la Moselle. J'ai eu la 
consolation de voir que la cathédrale [de Metz] était 
trop petite pour contenir les fidèles '... » Il en fut de 
même d'une extrémité de la France à l'autre, et Gré- 
goire avait raison d'écrire à son conseil épiscopal le 
27 prairial an III : « Souvenez-vous bien que, plus que 
jamais, l'exercice du ministère est dégagé des entra- 
ves, et qu'en se soumettant, comme nous le devons, 
de cœur et d'esprit aux lois de la République, nous 
jouissons de la plus entière liberté pour l'exercice du 
culte *. )) 

C'était vrai dans les églises, et à de certaines heures 
de la journée, car les églises servaient aux réunions 
décadaires ; c'était vrai dans les maisons particulières ; 



1. Lettre ms., messidor an III. 

2. Lettre autographe. 



LOI SUR LA POLICE DES CULTES 297 

mais ce culte libre ne pouvait avoir la moindre 
publicité. Point de croix au fronton des églises , 
aucune inscription, que celle de Robespierre : La 
Convention reconnaît V Etre swprême et l'immortalité 
de Vàme ' ; point de cloches pour appeler les fidèles, 
et défense aux prêtres de paraître dans les rues, je ne 
dis pas en étole et en surplis, mais même en soutane. 
Enfin, et c'était pour les catholiques des grandes villes 
la plus cruelle de toutes les privations, les ministres 
du culte ne pouvaient exercer leurs fonctions ni dans 
les hôpitaux, ni dans les prisons, ni dans les cime- 
tières. Les inhumations conservèrent quelques années 
encore le caractère que leur avait imprimé la Terreur. 
Voici comment, à Paris même, on procédait en 1795 à 
l'ensevelissement des cadavres; le récit qu'on va lire,, 
intitulé Réflexions sur V enterrement de ma mère... *, n'a 
pas besoin de commentaires. 

«... L'enterrement fut indiqué pour cinq heures de 
« l'après-midi... On vint m'avertir que le commissaire 
« civil était arrivé, et qu'il me priait de descendre, 
« parce qu'il était de service au spectacle après l'enter- 
« rement... Arrivé sous la porte de la rue, je vis que 
« tout l'appareil funèbre consistait dans le cercueil cou- 
« vert du drap tricolore et exposé sur un banc ; les por- 
« teurs s'en saisirent, et nous marchâmes"; à deux 

1. Naguère encore, en 1872, on pouvait lire quelques frag- 
ments de cette inscription sur le portail latéral de l'église Saint- 
Pierre, à Montpellier. 

2. Par G.-G. Delamalle, 2» édition, an IV de la République. 
12 pages in- 8°. 

3. C'était déjà un progrès; sous la régime de la Terreur,, 
quiconque accompagnait un mort au cimetière se rendait par 
là même suspect; « des républicains prétendus criaient au fa- 
natisme en disant que c'était de l'ancien régime ». — Obser- 
vations ms. sur la liberté des cultes (1794). 

17. 



298 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 
détours de rue, j'aperçus un citoyen qui nous précé- 
dait à dix pas; c'était le commissaire civil. Les por- 
teurs enfilèrent une longue suite de rues, esquivant 
de droite et de gauche tous les embarras, et parais- 
sant entraîner plutôt que porter ce corps à travers 
lamultitude affairée qui ne s'en souciait guère; quel- 
ques-uns seulement, qui vinrent se jeter au milieu de 
nous ou se heurter contre les porteurs, furent con- 
traints de nous apercevoir : Eh ! c'est un mort ! dit une 
femme à celle qui l'accompagnait; ah! ah! ah! c'est 
un mort! Un peu plus loin, un autre s'écria : Ah! en 
voilà un bienheureux! Un troisième : Laissez donc 
passer le mort! Un homme, la tête courbée sous un 
paquet, donna tout à travers et faillit tomber des- 
sus... Mes réflexions me jetèrent dans une rêverie 
d'où je ne fus tiré que par une halte que le cortège 
fît sur une borne pour reposer les porteurs * ; nous 
allions au cimetière de la Barrière-Blanche. Après 
encore une demi-heure de marche, les porteurs sif- 
flèrent à plusieurs reprises ; une voix répondit d'une 
maison voisine. On lui cria : Oh eh ! oh ! allons donc ! 
oh eh! Je vis sortir une femme sale et déguenillée, 
véritable Canidie; elle secouait des clefs... Citoyen, 
( me dit le commissaire civil, il est inutile que nous 
allions plus loin, on ne peut pas aborder. Déjà le 
serviteur qui m'accompagnait s'était engagé au mi- 
lieu des boues..., j'en fis autant, et avec beaucoup 
( de peine nous gagnâmes un terrain clos de murs où 
j'avais vu les porteurs entrer; le commissaire civil 
nous attendit sur le pavé... Je cherchai des yeux une 

1. « On voit souvent à Paris les porteurs aux enterrements 
laisser là le corps pour aller boire dans le cabaret voisin. >> 
Annales de la Religion, 30 avril 1796, t. II, p. 606. 



LOI SUR LA POLICE DES CULTES 299 

« tombe, un caveau, un recoin quelconque, une fosse 
« au moins... Je ne vis rien; la bière fut déposée tout 
« uniment sur un terrain boueux ; on enleva le drap 
« tricolore ; on détacha une courroie bouclée qui ser- 
« rait la bière mal assurée... Ne pouvant croire que ce 
« corps dût rester ainsi au milieu du terrain, et chér- 
it chant toujours des yeux un autre lieu de repos, 
« j'aperçus à l'autre extrémité, sur ma droite, une 
« espèce d'échafaud, monté sur des morceaux de char- 
« pente, et qui me parut établi sur un précipice qui 
« occupait presque toute la largeur du terrain; une 
« odeur cadavéreuse qui s'en exhalait m'instruisit aus- 
« sitôt; je vis qu'on jetait les corps dans le trou, et je 
« jugeai bien comment on les y jetait; je vis ce qu'al- 
« lait devenir, dès que la nuit le permettrait, et le simu- 
« lacre de cercueil, et les vêtements dont la piété avait 
■« couvert le corps... Nous rejoignîmes le commissaire 
« civil au milieu de la rue où nous l'avions laissé; il 
« nous dit que s'il croyait qu'il y eût du scandale à ne 
« pas suivre le corps jusqu'à la fin, il ne l'abandon- 
« nerait pas. mais que le lieu était inabordable; puis 
« il nous raconta qu'un de ses collègues revenant, il y 
« avait peu de jours, d'un pareil office, avait été pris 
« à son retour d'une maladie pestilentielle qui l'avait 
« emporté en deux jours. » 

Ainsi, les sentiments les plus respectables de nos 
pères continuaient à être froissés par la loi; mais on 
souffrait sans murmurer, car on entrevoyait la fin de 
tant de maux ; on savait le gouvernement animé des 
meilleures intentions et retenu seulement par la 
crainte des prêtres royalistes. 

Le décret du 11 prairial avait été rendu à titre pro- 
visoire, et le rapporteur annonçait une loi de police 



300 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

sur l'exercice des cultes à laquelle travaillaient déjà 
les Comités. Il s'écoula plus de trois mois avant que 
cette loi fût soumise à la discussion publique, et 
dans cet espace de temps les églises furent rendues 
par milliers aux communes qui les réclamèrent. A 
Paris môme la municipalité en accorda quinze au lieu 
de douze, et l'on verra plus loin comment Grégoire et 
ses amis rétablirent le culte d'abord à Saint-Médard, 
puis à Notre-Dame, le 15 août 1795 *. Une loi sur la 
police des cultes était donc nécessaire; « on prépare 
un projet de loi, écrivait Grégoire à son conseil épi- 
scopal, on a cru devoir me le communiquer, j'y ai fait 
des observations, et je pense que plusieurs au moins 
auront été accueillies ^ ». Présenté par Genissieu (de 
l'Isère), ce projet de loi fut voté sans difficulté le 7 ven- 
démiaire, bien peu de temps avant la journée fameuse 
où Bonaparte écrasa sur les marches de Saint-Roch 
les royalistes insurgés. Il est on ne peut plus remar- 
quable, et la plupart de ses articles ont été repris 
depuis par nos divers gouvernements. 

« Considérant, dit Genissieu, qu'aux termes de la 
« Constitution, nul ne peut être empêché d'exercer, 
« conformément aux lois, le culte qu'il a choisi ; que 
« nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses 
« d'aucun culte, et que la République n'en salarie 
« aucun, etc., etc. 

« Titre I. — Surveillance de V exercice des cultes 

« Titre II. — Garantie du libre exercice de tous les 
« cultes 

« (Amende de 50 à 500 livres et emprisonnement 

1. Voy. à l'Appendice. — Le procès-verbal de tradition de 
l'église Notre-Dame compte 188 signatures. 

2. Lettre vu. 3e jour compl. an III (19 septembre 1793). 



LOI SUR LA POLICE DES CULTES 301 

« d'un mois à deux ans contre les perturbateurs du 
« culte * .) 

« Titre III. — De la garantie civique exigée des minis- 
« tre$ de tous les cultes 

« (La déclaration à exiger de tous les ministres des 
a cultes était la suivante : Je reconnais que l'universa- 
« lité des citoyens français est le souverain, et je pro- 
♦< mets soumission et obéissance aux lois de la Répu- 
(( blique *.) 

« Titre IV. — De la garantie contre tout culte quon 
« tenterait de rendre exclusif ou dominant 

« (Réglementation des frais du culte ; défense de pro- 
« duire au dehors les signes d'un culte quelconque ; in- 
« terdiction des cérémonies religieuses hors des églises 
« ou des maisons particulières; défense aux ministres 
« du culte de tenir les actes de l'état civil.) 

« Titre V. — De quelques délits qui peuvent se com- 
« mettre à r occasion ou par abus de l'exercice du culte 

« (Emprisonnement de six mois à deux ans pour tout 
« ministre du culte qui publierait des écrits émanant 
« d'un ministre du culte résidant hors de France ; gêne 
« à perpétuité pour les fauteurs de sédition, de meur- 

1. Genissieu, comme s'il prévoyait la coupable intolérance du 
Directoire, réprouvait le fanatisme religieux qui voudrait con- 
traindre les citoyens à observer le dimanche ou le samedi, et le 
fanatisme politique qui exigerait l'observation du décadi. 

2. Le rapporteur ajoutait en note : « Il y aurait tyrannie de 
forcer à reconnaître pour vrais des principes qu'on croirait 
erronés, et pour justes des lois qu'on ne jugerait pas telles; 
mais quiconque ne veut pas reconnaître que l'universalité des 
citoyens e34^ le souverain, quiconque ne veut pas reconnaître 
ce principe éternel qui n'exclut que l'entier esclavage et se 
prête d'ailleurs à toute forme de gouvernement, puisque le 
peuple souverain est maître d'adopter celle qui lui plaît, est un 
esclave qui méconnaît les droits de l'homme..., il mérite d'être 
chassé comme l'ennemi déclaré de la société. » 



302 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

<( tre, etc. ; amende de 500 livres et emprisonnement de 
« six mois à deux ans pour quiconque troublerait un 
« culte différent du sien.) 

« Titre VI. — De la compétence, de la procédure et 
« des amendes * » 

Cette loi sur la police des cultes accordait aux ca- 
tholiques, sauf les quelques desiderata que nous avons 
signalés, toutes les satisfactions raisonnables; l'im- 
mense majorité des Français se déclara contente de 
ce décret et accepta dans ces conditions la célèbre 
Constitution de l'an III, l'une des meilleures que la 
France ait jamais eues. Mais au moment même où 
la Convention cherchait à réparer le mal que les ter- 
roristes avaient fait à la patrie, les jacobins d'une part 
et les royalistes de l'autre lui suscitèrent les difficultés 
les plus graves. Aux journées du 12 germinal et du 
l^"" prairial succédèrent l'expédition de Quiberon, les 
massacres du midi, la conspiration royaliste du 13 ven- 
démiaire, et la Convention acquit bientôt la certitude 
que les prêtres insoumis fomentaient les troubles. 
L'abbé Audrein avouait à ses collègues que les 
plaintes d'André Dumont contre les prêtres étaient 
malheureusement fondées *. Garnier, de Saintes, les 
dénonçait le 29 germinal comme poussant à la sédi- 
tion, et ce fougueux ennemi du catholicisme ajoutait 
pourtant : 



1. Projet de loi, etc., 15 pages in-S»; 6e jour compl. an III. 

2. Audrein à ses collègues, 8 pages in-S». « Thibeaudeau a 
rappelé les vrais principes, disait Audrein; non, il n'est pas 
permis de prêclier chez un peuple républicain, lorsque c'est 
notoirement le royalisme qu'on prêche. Alors le salut public 
commande de grandes mesures; alors la loi doit sévir, et ce 
n'est point le culte qu'elle attaque, c'est le mauvais citoyen 
qu'elle punit. » 



FIN DE LA CONVENTION 303 

« Protection aux prêtres paisibles et amis des lois; 
« ils sont citoyens. Mesures de sévérité contre ceux qui 
« ont des principes contraires ; ils sont des contre-ré- 
« volutionnaires. Sans doute, ce n'est pas comme prê- 
« très qu'il faut les poursuivre, mais comme perturba- 
« leurs de l'ordre ' — » 

Grégoire enfin, qui eut le bon goût de se taire et de 
ne pas accabler ses frères égarés, ne cessait d'écrire 
à ses amis pour se plaindre amèrement des réfrac- 
taires. 

« Le Comité de Sûreté générale prend des mesures 
« contre les réfractaires, écrivait-il le 1" floréal an III 
« (10 avril 1795) ^ ; ces malheureux sont incurables ; ils 
« prêchent partout la révolte contre la loi de la manière 
« la plus effrontée et la plus criminelle. Pour nous, tra- 
« vaillons sans cesse à faire aimer la religion et la 
« liberté. — La marche des réfractaires est la même 
« dans tous les diocèses, disait-il le 16 messidor (4 juil- 
« let)'; mon immense correspondance me prouve qu'il 
« n'en est pas un seul qui soit à l'abri de leurs tenta- 
« tives. Partout ils prêchent la révolte, mais partout 
« aussi il est une foule d'excellents prêtres amis de la 
« religion et de la patrie qui, comme vous, par leur 
« exemple et leur conduite, prêchent amour et sou- 
« mission à l'une et à l'autre, » 

Il s'écriait enfin le 16 vendémiaire : 

« Les nouvelles publiques vous auront déjà donné 
« les détails des derniers événements; tant de mal- 
« heurs, tant de crimes, tant d'attentats contre la Ré- 
« publique et la Convention nationale, voilà l'ouvrage 

1. Bulietin de la Convention, séance du 29 germinal. 

2. Lettre au citoyen Dupont, /=' vicaire épiscopal. 

3. Lettre jns. à son conseil épiscopal. 



304 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« des royalistes et des réfractaires. Et comment se 
« peut-il qu'enfin partout le peuple n'ouvre pas les 
« yeux sur les manœuvres infâmes des prédicateurs 
a de sédition et d'assassinat! J'ai été à portée de voir, 
a en concourant à panser les blessés, combien est pure 
« et sublime la sainte alliance de la religion et du pa- 
« triotisme. Pour la première fois de la vie, j'ai donné 
« des secours spirituels les armes sous le bras... » 

Ainsi menacée dans son existence môme par des 
hommes qu'elle aurait pu laisser dans les cachots *, 
la Convention prit des mesures sévères ; en prairial, 
le 20 fructidor et enfin le 3 brumaire elle promulgua 
de nouveaux décrets contre les émigrés, contre les 
déportés qui rentreraient, contre les prêtres qui refu- 
seraient d'accepter la République. Les lois portées 
contre eux en 1792 et 1793 devaient être exécutées 
dans les vingt-quatre heures, et la Convention re- 
commandait « paternellement à tous les républicains, 
à tous les amis de la liberté et des lois, la surveil- 
lance et l'exécution du présent décret ». Mais ces lois 
de colère, comme on les a tant de fois nommées, ne 
visaient ni les prêtres constitutionnels, ni les inser- 
mentés qui donnèrent leur adhésion au gouvernement 
républicain; elles étaient dirigées uniquement contre 
les prêtres notoirement royalistes dont les suggestions 
produisaient alors même les massacres du midi et les 
atrocités de la chouannerie ; elles n'empêchèrent pas 
le libre exercice du culte dans plus de trente mille 
paroisses. Il est donc inutile de plaider en "faveur de 
la Convention les circonstances atténuantes, il faut 
dire qu'elle était vraiment dans le cas de légitime 

1. C'était la Législative qui les y avait plongés pour la plupart. 



FIN DE LA CONVENTION 305 

défense; un de ses adversaires les plus déclarés, 
M. Jules Sauzay, l'a fait avec une grande sincérité 
dans les termes suivants : 

« Pour rester juste envers ceux qui ne le furent pas. 
« nous devons dire que tous les torts ne furent point 
« du côté de la Convention, et qu'un trop grand nombre 
« de prêtres, en mêlant la propagande royaliste à la 
« propagande religieuse, travaillèrent eux-mêmes à 
« pousser le gouvernement aux derniers excès. Si une 
« nouvelle déclaration a été prescrite, écrivait quelque 
« temps après un auteur ecclésiastique très digne de 
« considération, si elle ajeté les ministres catholiques 
« dans de nouvelles anxiétés, si elle a altéré cette pré- 
« cieuse tranquillité quils commençaient à recouvrer^ et 
« qui était si favorable au rétablissement de la religion, 
« on doit accuser ces hommes inquiets et ardents qui^ 
« dans l'intervalle du 3 prairial au 7 vendémiaire, ne 
« surent user de cette liberté que pour agiter des ques- 
« tions indiscrètes, pour faire un mélange grossier et in- 
« cohérent des idées politiques et des principes religieux; 
« pour transporter le sanctuaire au sommet des vol- 
« cans; qui ont fait, en un mot, tout ce qu'il fallait 
« pour réveiller la haine mal assoupie d'un gouver- 
« nement ombrageux, toujours prompt à s'alarmer, et 
« affectant quelquefois de le paraître, lors même qu'il 
« ne l'était pas, pour se faire un prétexte de revenir à 
« ces mesures rigoureuses dont l'habitude lui avait fait 
« une espèce de besoin. Ahl qu'il aurait bien mieux 
« valu ne point affecter un zèle si inconsidéré pour la 
« religion et la servir plus utilement! » — Ces repro- 
« ches sont sévères, et nous n'aurions pas osé nous 
« prononcer avec tant de vivacité contre des proscrits 
« et des confesseurs de la foi; mais l'écrivain qui 



306 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« portait ce jugement était lui-même l'un des princi- 
« paux membres de ce clergé si éprouvé ; c'était le 
« cardinal de Bausset, évêque d'Alais ^ » 

En 1793, un vertueux ecclésiastique retiré à Londres 
traitait les émigrés de polissons ^; l'ancien évêque 
d'Alais traite de factieux les prêtres de 1795; en faut-il 
davantage pour justifier les rigueurs de la Conven- 
tion? 

Quoi qu'il en soit, la situation religieuse de la 
France était au mois d'octobre 1795, lorsque la Con- 
vention disparut de la scène politique, bien meilleure 
à tous égards qu'au mois de septembre 1792. La Con- 
stitution civile du clergé n'existait plus, et si les 
anciens constitutionnels affirmaient encore la légi- 
timité du serment qu'ils avaient prêté et la canoni- 
cité de leur élection de 1791, du moins abandonnaient- 
ils sans regret cette assimilation malencontreuse des 
ecclésiastiques à des fonctionnaires enrégimentés. 
Satisfaits d'avoir sauvé le catholicisme que Mirabeau 
et ses amis voulaient détruire ^, heureux de lui avoir 
rendu après la Terreur une existence légale, les évo- 
ques constitutionnels offraient leur démission et se 
déclaraient prêts à tous les sacrifices pour ramener 



1. Histoire de la persécution révolutionnaire dans le départe- 
ment du Douhs, VII, 651. 

2. Archives du Vatican. LeltredeM.de Chaumont(5 mars 1793). 
Cette lettre a été copiée par les soins de M. Silvy, ainsi qu'une 
infinité d'autres, en 1814, lorsque les archives de Rome étaient 
encore à l'hôtel Soubise. 

3. Une Revue ecclésiastique, publiée sous la Restauration, et 
à laquelle Grégoire collaborait, prête à Mirabeau le propos 
suivant : « Les prêtres qui m'embarrassent ne sont point les 
réfractaires ; ce sont ceux qui ont obéi à la loi du serment. 
Que ne le refusaient-ils tous! Nous les aurions tous jetés au 
■delà des Alpes. » — Chronique religieuse, tome I, p. 128. 



FIN DE LA CONVENTION 307 

la paix religieuse. Cent lettres que je pourrais citer 
prouvent surabondamment que tous aspiraient en 1795 
à une réconciliation sincère, à une entente complète 
avec Rome, centre de l'unité catholique, mais sur les 
bases de la déclaration de 1682. Danglars, évêque du 
Lot, demandait le 23 germinal an III « la paix avec le 
pape », et offrait de faire, pour l'obtenir, « toutes 
sortes de sacrifices, excepté celui de la patrie » *. La 
paix! la paix religieuse! s'écriaient presque tous les 
correspondants de Grégoire ; et le pieux Le Coz pro- 
posait de recourir à Maury lui-même pour obtenir cette 
pacification tant désirée. 

« L'abbé Maury lui-même, écrivait-il à Grégoire 
« le 21 août 1795, peut-il avoir tellement abjuré ses 
« sentiments de Français qu'il n'eût pas quelque désir 
« de faire cesser les maux qui désolent sa première 
« patrie? Son intérêt, son ambition, sa gloire même 
« ne devraient-ils pas lui inspirer quelques vues de 
« pacification? Cet homme, ou je me trompe, a beau- 
« coup de vanité; l'idée déjouer un nouveau rôle, de 
« devenir le pacificateur de la France, pourrait-elle ne 
« point flatter cette vanité *? » 

Un manifeste imprimé dont l'auteur était le citoyen 
Detorcy, ami de Grégoire et des évêques réunis, fai- 
sait appel à la concorde dès le mois de mars 1795. 

« Qu'ils viennent avec confiance dans nos temples, 
« qu'ils offrent avec nous et pour nous la victime de 
« paix, ces vieillards vénérables, ces hommes d'une 
« conscience faible et timorée qui n'ont pu se résoudre 
« à un serment qu'ils regardaient non comme une 

i. Lettre ms. Le Coz prophétisait en s'exprimant ainsi, on 
sait en effet quel rôle a joué Maury archevêque schismatique 
de Paris sous l'Empire. 



303 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« simple promesse de se conformer à l'ordre établi 
« dans l'État, mais comme une approbation, comme 
« un assentiment du cœur... » 

« Laissons à la postérité le jugement de cette grande 
cause », disait-il encore, et il établissait nettement 
que les évêques assermentés avaient pris l'engage- 
ment de donner leur démission si jamais l'État ren- 
dait aux anciens sa confiance et le libre exercice de 
leurs fonctions \ Enfin, Grégoire et ses confrères les 
évêques réunis avaient projeté d'envoyer leur ency- 
clique au souverain Pontife, en y joignant une lettre 
où se lisait le passage suivant : 

« Nous exprimons [dans notre encyclique] le désir 
« ardent que nous avons manifesté d'une prompte et 
« solide réunion, vous protestant que, pour accélérer 
« cet heureux événement, nous adopterons toutes les 
« voies de conciliation conformes à la charité, à la 
« justice, à la vérité, aux lois de la République et aux 
c< libertés de l'Église gallicane. Si, contre notre attente, 
« nos adversaires ne se prêtaient pas aux sages tem- 
« péraments que vous trouverez dans vos lumières et 
« votre cœur paternel, nous déclarons que nous res- 
« terons à nos postes tant que le bien des fidèles le 
<( demandera, et que, prenant Dieu à témoin de la 
« pureté de nos intentions, nous y attendrons la mort, 
« abandonnant aux décisions de l'Église universelle 
« et à la justice incorruptible des siècles le jugement 
« de cette grande cause *. » 

Voilà pour le clergé constitutionnel; n'ayant pas 

1. Aux Français catholiques amis de la paix et de Vunité, 
32 pages iii-8». 

2. Copie d'un Projet de lettre des tfvêques de France au pape 
en lui envoyant la i'^ encyclique; ms. 



FIN DE LA. CONVENTION 309 

émigré, il se trouvait là pour ressaisir la direction des 
âmes, et il ne faillit pas à ce qu'il considérait comme 
un devoir. Ce clergé que nous avons vu si désinté- 
ressé, si digne d'estimé à tous égards, le plus illustre 
de nos historiens l'a traité avec une sévérité, pour ne 
rien dire de plus, qui est bien étrange, et l'on a peine 
à comprendre comment un écrivain né sous le Direc- 
toire a pu accumuler tant d'erreurs. Ainsi M. Thiers 
affirme que le culte clandestin des réfractaires était 
plus suivi que l'autre ; que les églises furent rendues 
aux catholiques sous le Consulat, etc. Le clergé con- 
stitutionnel comptait « un certain nombre de sujets 
respectables, mais en général ils avaient perdu la con- 
fiance des fidèles parce qu'on les savait en désaccord 
avec Rome, et parce qu'ils avaient, en se mêlant aux 
disputes religieuses et politiques du temps, perdu la 
dignité du sacerdoce. Plusieurs, en effet, étaient des 
clubistes violents et sans mœurs. Les meilleurs étaient 
des prêtres sincères que la fureur du jansénisme avait 
jetés dans le schisme, etc. *. » Autant de mots, autant 
d'erreurs, ainsi que l'on a pu s'en convaincre en lisant 
ce chapitre. Les constitutionnels au contraire, hom- 
mes très honorables pour la plupart depuis que Gré- 
goire avait fait une épuration si sévère, et repoussant 
également « l'ultramontanisme, le jansénisme, le mo- 
linisme, ou tout autre parti, sous quelque nom qu'il 
paraisse » *, avaient pour adhérents, jusqu'au jour 
où Bonaparte les a systématiquement abandonnés, 
les pauvres des villes et presque toute la classe 

1. Histoire du Consulat, liv. XH. Il est vrai de dire que 
M. Thiers parle ici de Tannée 1800, après la rentrée en masse 
des prêtres de Tancien régime, et non de 1195. 

2. Annales de la Religion, 1, 399. L'article doit être de Grégoire. 



310 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

moyenne, c'est-à-dire la majorité de la nation; on le 
verra bien par la suite de ces études. 

Auprès des assermentés, mais sans reconnaître 
l'autorité de leurs évêques, vinrent se placer, après 
le 11 prairial, beaucoup de prêtres tirés de prison par 
le 9 thermidor, ou sortis de leurs retraites, ou rentres 
en France à l'insu du gouvernement. Les uns firent 
la promesse exigée par l'article 5 de la loi de prairial 
et purent exercer publiquement leur culte ; quand ils 
avaient pour eux les municipalités, on leur accordait 
sans difficulté les églises, sans jamais rechercher ce 
qu'ils avaient pensé de la Constitution en 1791. L'abbé 
Émery et le cardinal de Bausset encourageaient de 
tout leur pouvoir cette catégorie d'insermentés, mais 
le plus grand nombre des évêques émigrés réprouvait 
une soumission « incompatible avec la fidélité due au 
légitime souverain » et déclarait que les prêtres soumis 
« se rendraient ainsi complices des rebelles qui ont 
renversé le trône, et coupables de félonie ». Quant au 
pape, agissant plutôt en roi qu'en père commun des 
fidèles, il garda le silence, et l'histoire pourra tou- 
jours lui reprocher sa conduite en cette circonstance. 
Constitutionnels ou non, les prêtres soumis aux lois 
étaient si nombreux que plus de 30 000 paroisses 
furent desservies régulièrement à dater de 1795 ^ 



1. Le chiffre exact, relevé par Grégoire au ministère des 
finances, était, pour l'année 1796, de 32 214, et l'on sait que la 
France comptait environ 40 000 communes. Grégoire, Histoire 
du mariage des pi-êtres, p. v. Au mois de septembre de l'année 
1196, le culte public avait été repris dans 31 214 communes, 
Paris non compris et en comptant les grandes communes pour 
une église seulement. 4511 communes avaient redemandé offi- 
ciellement l'exercice de leur culte. Annales de la Religion, 
-tome V, p. 192. 



FIN DE LA CONYE.NTIOX 31 1 

Venaient enfin les réfractaires purs, les prêtres 
royalistes qui continuaient à dire la messe dans les 
granges ou dans les maisons particulières; le nombre 
en était considérable, et la police cherchait plutôt à 
les intimider qu'à les réduire ; souvent même la con- 
nivence des municipalités leur assurait une sécurité 
parfaite. 

En définitive, la situation religieuse de la France 
était vraiment bonne au mois d'octobre 1795; la 
Convention avait réparé en quelques mois le mal 
qu'avaient fait les terroristes ; la paix religieuse était 
imminente et la paix civile ne pouvait manquer de 
suivre bientôt, si le Directoire avait la sagesse de 
continuer l'œuvre réparatrice de la Convention; voilà 
ce qu'avait produit en quelques mois l'admirable con- 
duite de Grégoire et des évêques réunis. Ils semblaient 
sur le point de triompher complètement en octo- 
bre 179o; on verra les criminelles folies du Direc- 
toire remettre en question jusqu'à la liberté de con- 
science; elle sera moindre en 1799, à la veille du Con- 
sulat, que sous le règne de la Convention. 



APPENDICE 

NOTRE-DAME DE PARIS APRÈS LA TERREUR 

(1795 — 1803) 

d'après les registres originaux de la société catholique 
de cette église 

Le régime de la Terreur religieuse n'a véritable- 
ment commencé à Paris et dans les départements 
qu'au mois de novembre 1793; le culte avait été 
libre jusqu'alors pour les assermentés, malgré les 
tentatives de la Commune et la honteuse faiblesse de 
Tévêque Gobel ; les processions de la Fête-Dieu étaient 
même sorties dans les rues, cinq mois après la mort 
du roi, sans occasionner le moindre désordre *. Mais 
à peine la Convention nationale eut-elle décrété 
l'athéisme en proclamant le culte de la Raison, que 
les municipalités rivalisèrent d'ardeur pour fermer 
et dépouiller les édifices religieux. Toutes les pa- 
roisses de Paris étaient sous le séquestre le 24 
novembre , et le conventionnel Grégoire nous ap- 

1. Manuel voulut, mais en vain, s'opposer aux processions et 
à la messe de minuit en 1792. — Le principal du collège des 
Quatre-Nations, dénoncé pour avoir célébré la Saint-Charle- 
magne le 28 janvier 1793, ne fut pas inquiété (voir ci-dessus 
p. 190). Au mois d'août de la même année, la Convention fit im- 
primer un discours de l'abbé Audrein sur la liberté des cultes. 

18 



314 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

prend, dans sa très curieuse Histoire des sectes, que 
2 346 églises furent transformées en temples de la 
Raison dans l'espace de vingt jours. 

Cette profanation dura cinq mois à peine, parce 
que Robespierre guillotina les Chaumette, les Gobel, 
les Anacharsis Gloots et autres grands prêtres de la 
divinité nouvelle, et daigna reconnaître, le 18 floréal 
an II (7 mai 1794), l'existence de Dieu et l'immorta- 
lité de l'âme. Comme la fête de l'Être suprême et les 
trente-cinq autres solennités qu'avait instituées la 
Convention se célébraient en grande pompe sur la 
place publique, les temples désormais inutiles furent 
convertis en magasins; la cathédrale de Paris dut à la 
fraîcheur de ses voûtes de recevoir 1500 tonneaux de 
vin que la République destinait à ses hôpitaux mili- 
taires. 

Après la chute de Robespierre, le courageux Gré- 
goire, qui avait osé, même au plus fort de la Terreur, 
présider la Convention en costume d'êvêque et garder 
la tonsure ecclésiastique, réclama hautement, dans 
un discours à jamais célèbre, la liberté de tous les 
cultes *. Ses paroles furent accueillies par les vocifé- 
rations de ses collègues, qui passèrent à l'ordre du 
jour, mais le signal était donné : deux mois plus 
tard, le 3 ventôse an III (21 février 1795), les mêmes 
législateurs furent obligés de promulguer, sur la pro- 
position de l'incrédule Boissy d'Anglas, un décret 
dont voici les premiers articles : 

« Article Premier. — Conformément à l'art. VII de 
« la Déclaration des droits de l'homme et à l'art. XXGII 

1. Discours sw la liberté des cultes. — Paris, chez Maradan, 
an 111,40 pages in-S». Voyez ci-dessus, p. 242, et ci-dessous, aux 
Pièces justificatives, le texte même du discours de Grégoire. 



APPENDICE 315 

« de la Constitution, l'exercice d'aucun culte ne peut 
« être troublé. 

« Art. II. — La République n'en salarie aucun. 

« Art. III. — Elle ne fournit aucun local ni pour 
<' l'exercice du culte ni pour le logement des minis- 
«' très, etc. » 

En conséquence de ce décret, les églises et cha- 
pelles qui n'avaient pas été séquestrées par l'État ou 
par les municipalités ne tardèrent pas à s'ouvrir, et 
nous lisons dans une feuille du temps le premier- 
Paris que voici : 

« On s'aperçoit dans cette ville que la liberté des 
« cultes nest point illusoire; plusieurs églises étaient 
« ce matin (24 ventôse an III — 14 mars 1795) si 
« pleines de fidèles, que leur surabondance formait de 
« longues queues, comme aux portes des boulangers 

et des bouchers. Beaucoup de boutiques étaient fer- 
u mées, et des citoyennes endimanchées remplis- 
« saient les promenades. Il parait que c'est la classe 

laborieuse qui est la plus attachée à la religion, à 

en juger par les personnes qui assistaient à la 

messe. La messe était pour certaines gens aussi 
« nécessaire qu'un bon repas après un long jeûne; 
« mais comme tout est mode et affaire de circon- 
« stance dans ce pays, il arrivera, comme par le 
« passé, que le dimanche sera plutôt une occasion de 
« plaisir et de dissipation que de véritable dévotion. 
« Au surplus, cette liberté a calmé beaucoup de 
« consciences timorées, elle a éteint le foyer d'un 
« volcan prêt à éclater, et rattaché à la Révolution 
« beaucoup d'individus que l'intolérance en éloigna 
« plus que toute autre cause *. » 

1, Journal des municipalités, rédigé par le cit. Lamiral, n» 13 



316 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

La première église qui s'ouvrit à Paris d'une ma- 
nière continue et comme paroisse fut Saint-Médard, 
dans Je quartier populeux des Gobelins , et le con- 
ventionnel Saurine * y célébra la grand'messe le 
1" mai 1795; ensuite la municipalité donna aux 
catholiques les monuments qui lui furent réclamés, 
jusqu'au nombre de douze, puis de quinze; enfin, 
le 24 thermidor an III (11 août 1795), les vingt-trois 
clefs de Notre-Dame furent officiellement remises par 
le comité civil de la section de la Cité à la Société 
catholique, qui en avait fait la demande. C'est encore 
à Grégoire que revient l'honneur d'avoir rendu au 
culte notre vieille cathédrale : non content de con- 
fesser sa foi au péril de ses jours, cet homme apos- 
tolique organisa la victoire du catholicisme sur les 
dispositions hostiles de la Convention; il publia des 
mandements et des lettres qui eurent uu grand reten- 
tissement, il fit paraître le 12 floréal an III (l*"" mai 
1795) un journal religieux, les Annales de la Reli- 
gion *, et son nom figure le premier sur la liste des 



{28 ventôse an III). Le culte avait été solennellement rétabli à 
Sens le l""^ mars; on avait fermé toutes les boutiques, et la mu- 
nicipalité tout entière assista aux offices. A Lille au contraire 
les églises n'étaient point rouvertes le 26 novembre. — Annales 
de la Religion, passim. 

1. Évêque constitutionnel des Landes, et plus tard évêque 
concordataire de Strasbourg; c'est une des plus nobles ligures 
du clergé constitutionnel, qui en compte beaucoup. Le 8 mars 
1795, il avait rebénit « la chapelle du ci-devant monastère de 
la Visitation, rue et faubourg Sainl-Jacques », il y avait cé- 
lébré la messe, et le discours qu'il prononça à cette occasion 
est imprimé (Paris, Lottin, 4 p, in-8''). 

2. Les Annales de la Religion; cette feuille curieuse, dont beau- 
coup d'articles sont très remarquables, parut sans interruption 
tous les samedis jusqu'en 1804. Elle est indispensable à qui veut 
connaître l'histoire religieuse de cette époque, car les faits qui 



APPENDICE 317 

citoyens qui réclamèrent les clefs de Notre-Dame ; il 
n'a pas craint, de même que ses deux collègues 
Rover et Saurine, de mettre la croix épiscopale de- 
vant sa signature. 

Voici d'ailleurs le procès-verbal officiel de cette re- 
mise des clefs. 

Égalité. — Liberté. 
SECTION DE LA CITÉ 

ASSEMBLÉE GÉNÉRALE 

Aujourd'hui, vingt-quatre thermidor an 3* de la 
République française une et indivisible *, en l'assem- 
blée du Comité civil de la section de la Cité où tous 
les membres étaient réunis, s'est présenté le citoyen 
Joseph-Jean-Chrysostome Farcot, l'un des membres 
du Directoire du département de Paris, lequel a 
remis sur le bureau un extrait des registres des déli- 
bérations du département de Paris relatant un arrêté 
du 27 prairial an III * conçu en ces termes : 

« Le Directoire, ouï le suppléant le procureur gé- 
« néral syndic, nomme le citoyen Farcot, l'un de ses 
« membres, commissaire pour l'exécution de son 
« arrêté du 23 prairial portant désignation de douze 
« églises conformément à la loi du 11 du même mois; 
« le charge en conséquence de se transporter aux 
« Comités civils des sections où sont situées les 

s'y trouvent relatés sont en général d'une exactitude parfaite. 
On y trouve, d'après la correspondance de Grégoire, une foule 
de détails sur l'histoire de la Révolution en province. Voy. ci- 
dessus, p. 286. 

1. il août 1793. 

2. 13 juin 1193. 

18. 



318 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« églises désignées , à l'effet de les requérir de 
« remettre les clefs desdites églises entre les mains 
« des citoyens qui se présenteront pour y exercer le 

« culte. » 

Ledit arrêté signé, pour extrait : 

Dupin, secrétaire général. 

Ledit citoyen Farcot a déclaré qu'en conséquence 
dudit arrêté il se présente au Comité civil de la sec- 
tion de la Cité et le requiert de remettre les clefs de 
l'église Notre-Dame, l'une des quinze {sic) églises 
désignées par la loi pour l'exercice des cultes, entre 
les mains des citoyens qui se présenteront pour y 
exercer leur culte, et a signé. 

Ainsi signé : J.-J.-C. Farcot. 

Et à l'instant sont comparus les citoyens : 

1° Adrien-Joseph Roux, commis de l'agence des 
salpêtres et poudres, demeurant à l'Arsenal, section 
de ce nom; 

2° Pierre-Jean Agier, commissaire national du tri- 
bunal du 5" arrondissement du département de Paris, 
demeurant rue des Bernardins, n" 12; 

3° Henri Grégoire, représentant du peuple, demeu- 
rant rue du Colombier, n° 16, évêque du département 
de Loir-et-Cher; 

4" Jean-Baptiste Royer, évêque du département de 
l'Ain, représentant du peuple, demeurant à Paris, rue 
Nicaise, n" 12; 

5» Jean-Pierre Saurine, représentant du peuple, 
évêque du diocèse des Landes, demeurant à Paris, 
rue du Faubourg-Saint-Jacques, n° 217, etc., etc. 

[Les comparants sont au nombre de soixante-six.] 

Lesquels ont dit qu'aux termes de la loi ils re- 



APPENDICE 311) 

quièrent qu'il leur soit fait remise de toutes les clefs 
de l'église Notre-Dame à l'effet d'y exercer le culte 
catholique, dont ils ont déclaré faire profession, et 
après que le citoyen Oudet père a été désigné par un 
des citoyens présents à l'assemblée pour être le dé- 
positaire des clefs de ladite église Notre-Dame, que 
cette proposition a été mise aux voix par le président 
du Comité civil, et qu'à l'unanimité ledit citoyen 
Oudet a été choisi pour être le dépositaire desdites 
clefs; les citoyens membres du Comité civil de la 
section de la Cité ont remis au citoyen Oudet père 
toutes les clefs de ladite église. 

Et à l'instant ledit citoyen Oudet père, présent, a 
observé qu'il existe en ce moment dans la nef et les 
bas-côtés de ladite église 12 à loOO pièces de vin 
destinées pour les hopitaires {sic) de l'armée du Nord. 
Que ce vin y a été conduit par ordre du Comité de 
Salut public ; qu'il y est sous la surveillance immé- 
diate des personnes qui ont été par lui préposées à 
sa garde ; que tous les jours des tonneliers relient les 
pièces et les mettent en état d'être chargées et expé- 
diées pour leur destination; que le citoyen Ymer, 
ancien suisse de l'église Notre-Dame, a été chargé 
des clefs ; qu'il ouvre et ferme les portes de l'église 
lorsqu'il en est requis pour la vidange desdits vins; 
qu'il lui paraît convenable de laisser provisoirement 
les clefs de la grande porte extérieure et de celle 
latérale entre les mains dudit citoyen Ymer jusqu'à 
ce que la totalité des vins soit enlevée, ce qui ne doit 
pas occuper un long espace de temps ; qu'il offre de 
se charger des clefs de toutes les autres portes exté- 
rieures et intérieures de ladite église pour les repré- 
senter à qui de droit ; et a signé. Ainsi signé : Oudet. 



320 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Sur quoi le Comité civil de la section de la Cité 
a donné acte au citoyen Oudet père de ses observa- 
tions, offres et réquisitions. En conséquence, ledit 
Comité civil remet au citoyen Oudet père 23 clefs que 
le citoyen Ymer a déclaré être toutes celles qu'il a en 
sa possession. Ledit citoyen Oudet père s'en charge 
comme dit est ci-dessus, et remet à l'instant audit 
citoyen Ymer 8 clefs nécessaires à l'ouverture de la 
grande porte ci-dessus et de celles latérales au nord 
pour par ledit Ymer ouvrir dans le cours de la 
journée les portes de ladite église aux ouvriers qui 
travaillent aux vins actuellement déposés en ladite 
église, à la charge pour lui de les remettre audit 
citoyen Oudet père sitôt l'évacuation finie desdits 
vins, se soumettant ledit Ymer de veiller pendant 
tout le temps que les portes seront ouvertes à ce qu'il 
n'y soit commis aucun dégât ni acte contraire à la 
décence. Et ont lesdits citoyens Oudet père et Ymer 
signé. 

Ainsi signé : Oudet, Ymer. 

Et ont les citoyens ci-dessus dénommés signé en 
cet endroit. Ainsi signé : -]- H. Grégoire, évèque du 
diocèse de Loir-et-Cher, représentant du peuple ; — 
•J- J.-B. Royer, évêque du département de l'Ain, 
représentant du peuple; — -|- J.-P. Saurine, évêque 
du diocèse des Landes, représentant du peuple*. 

Fait au Comité civil de la section de la Cité les 
jour et an que dessus. 

Signé : Lemoine, président; J.-J.-C. Farcot. 

Pour copie conforme, 

Poureau (?), secrétaire. 

• 1. Suivent les signatures des 66. 



APPENDICE 321 

Suivent les signatures des citoyens et citoyennes 
qui ont déclaré être dans l'intention de participer 
aux droits résultant du procès-verbal ci-joint et 
d'accéder aux engagements y contractés *. 

Chose curieuse, les hommes sont en très grande 
majorité sur cette liste, et quelques-uns d'entre eux 
sont des hommes très distingués dans tous les gen- 
res, comme Agier, président du tribunal révolution- 
naire après Fouquier-Tinville et jurisconsulte célè- 
bre, comme le graveur Duvivier, comme le notaire 
Jacquinot, le littérateur Poan Saint-Simon, l'ingé- 
nieur Pasumot, et beaucoup d'autres encore. 

Une fois en possession de l'église Notre-Dame, la 
nouvelle Société catholique ne perdit point de temps; 
elle agit avec une telle entente et déploya une telle 
activité que l'on put célébrer solennellement l'office 
de l'Assomption le lo août 1795, quatre jours seule- 
ment après la remise des clefs *. Et cependant la 
vieille basilique avait subi des dégradations considé- 
rables; plus de vitres aux fenêtres, quelques plan- 

1. Le total des signataires, y compris les 66, est de 188 dont 
36 femmes. Parmi les signataires qui ont indiqué leur profes- 
sion se trouvent : 8 négociants ou marchands, 3 orfèvres, 
2 hommes de loi (dont le citoyen Oudet père), 2 libraires, 
2 tailleurs, 2 peintres, 2 musiciens, 1 chirurgien, 1 tanneur, 
1 marchand de vin, 1 épicier, 1 tapissier, i chapelier. 

2. « Avant-hier la cathédrale de Paris a été ouverte pour la 
« première fois depuis la persécution. C'était le jour de la fête 
« patronale. Après avoir réconcilié l'église, nous y avons fait 
« l'office divin avec la plus grande solennité. Un concours im- 
« mense de fidèles remplissait toute l'étendue de cette basi- 
« lique, excepté dans les parties qui ne sont point encore dé- 
« barrassées de tout ce qu'on y a déposé. Hier, l'office s'y est 
« fait également, et l'on continuera. >> — Lettre de Grégoire à son 
conseil épiscopal de Blois (30 thermidor an 111 — 17 août 1795). 



322 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

ches mal jointes tenaient lieu de portes, les diffé- 
rentes parties de l'édifice étaient dans un état de 
délabrement complet, et l'on y chercha vainement 
alors un petit coin où pût se retirer le prêtre de 
garde. La Terreur avait porté partout la hache et le 
marteau, et les tonneaux de la République occu- 
paient l'espace demeuré libre. C'est dans ces condi- 
tions difficiles que la Société catholique voulut faire 
de Notre-Dame non seulement une paroisse, mais 
encore, s'il était possible, une église cathédrale. 
Nous allons maintenant dépouiller les registres ori- 
ginaux de son conseil de fabrique, et suivre pour 
ainsi dire jour par jour les généreux efforts de cette 
poignée d'hommes; on se persuadera facilement, en 
parcourant les procès-verbaux de leurs assemblées 
générales ou particulières, que cette Église constitu- , 
tionnelle tant maudite par certains catholiques a 
rendu au catholicisme français des services immen- 
ses : elle a singulièrement facilité la tâche de l'ambi- 
tieux qui s'est laissé proclamer le restaurateur du 
culte alors que 35 000 paroisses étaient régulière- 
ment desservies en 1796, cinq ans avant le Con- 
cordat *. 

Grégoire et ses collègues avaient réconcilié l'église 
et y avaient officié pontificalement le 15 août 1795, 
mais d'autres soins réclamaient leur attention, et ils 
laissèrent la Société catholique s'organiser librement 
sous la direction d'une assemblée de prêtres formant 
ce qu'on nommait le Presbytère de Paris, car l'évêque 
Gobel n'avait pu être remplacé. Il y eut une première 
réunion générale dans le transept, « l'an de J.-C. 

1. Le Premier consul a rétabli, non pas le culte, mais le 
budget des cultes; ce n'est pas du tout la même chose. 



APPENDICE 323 

1795, 3** de la Rép. franc, une et indivisible, le jeudi 
27 août, ou décadi 10 fructidor », et le bureau fut 
immédiatement constitué. On choisit pour président 
le citoyen Oudet, dépositaire des clefs, et pour secré- 
taire le jurisconsulte Agier *. Après avoir pourvu aux 
nécessités les plus pressantes et réglé la desserte de 
léglise, grâce au concours désintéressé des curés 
qui composaient le Presbytère et du conventionnel 
Royer, évêque de l'Ain, l'assemblée procéda séance 
tenante à la création d'un comité d'administration 
composé de six membres. Ce comité devait se réunir 
toutes les fois que besoin serait, et rendre compte de 
sa gestion aux assemblées générales des cent quatre- 
vingt-huit, qui se réunirent d'abord de dix en dix 
jours et bientôt tous les mois. 

Les deux registres qui renferment les procès-ver- 
baux de l'assemblée générale et ceux du comité ont 
été donnés après le Concordat à Grégoire, qui ras- 
semblait soigneusement tous les matériaux d'une 
Histoire ecclésiastique de la Révolution française, et 
c'est dans les papiers de Grégoire qu'on les a re- 
trouvés. Le premier de ces deux registres a moins 
d'importance que l'autre, car les assemblées générales 
ne faisaient guère que renouveler le comité ou ap- 
prouver ses opérations, et d'ailleurs elles étaient peu 
fréquentées ; le 13 septembre 1800 (26 fructidor 
an III), les signataires du procès-verbal de tradition, 
qui seuls avaient droit de voter, n'étaient plus que 
vingt-trois au lieu de cent quatre-vingt-huit. Nous 

1. Ce dernier avait commeacé par organiser le culte à Saint- 
Étieane-du-Mont, et il fit imprimer en 1795 le règlement de la 
Société catholique de cette paroisse; c'est une pièce fort cu- 
rieuse à étudier. 



324 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

analyserons donc simplement les procès-verbaux du 
comité, le champ est encore assez vaste, et nous 
suivrons depuis 1795 jusqu'en 1802 cette petite 
société de gens honnêtes et convaincus qui luttèrent 
victorieusement, au prix des plus grands sacrifices, 
contre la misère, contre la mauvaise volonté du gou- 
vernement, contre l'ingratitude et l'injustice de ceux 
mêmes dont ils faisaient si généreusement les 
affaires. 

La Société catholique de Notre-Dame avait en 
caisse le 11 fructidor an III (28 août 1795) la modi- 
que somme de 1014 livres 15 sous, fruit de ses deux 
premières quêtes, et l'on devait alors aux menuisiers 
qui déblayèrent le chœur et firent les travaux d'amé- 
nagement indispensables plus de 1500 livres. Il fal- 
lait en outre solder à bref délai de gros mémoires 
qui n'avaient pas encore été donnés par les ouvriers 
maçons, tapissiers et serruriers ; il fallait faire en- 
lever au plus tôt les vins de la République *, et payer 
les employés de l'église, savoir les citoyens Durand, 
sacristain, Ymer et Labail, gardiens, et Marie, be- 
deau; il fallait enfin s'assurer le concours de qua- 
tre chantres, de deux serpents et de cinq prêtres, 
car on ne pouvait pas assimiler Notre-Dame à une 
paroisse de village : l'affluence des fidèles y était 
considérable, et l'on avait besoin d'un personnel 
nombreux pour les baptêmes, mariages, enterre- 
ments, premières communions, confirmations et or- 
dinations, qui eurent lieu dès ce moment comme par 
le passé. Le premier soin du comité fut donc de se 

1. Cet enlèvement coûta 200 livres. 



APPENDICE 325 

procurer de l'argent, la chose du monde la plus rare 
à cette époque de notre histoire. On sait en effet que 
les expédients financiers de la Convention et la mise 
en circulation de 10 milliards d'assignats au mois 
d'août 1795, émission qui fut portée en janvier 1796 
à 45 milliards, avaient amené une crise monétaire 
épouvantable. L'or et l'argent se cachaient; on pou- 
vait à grand'peine échanger contre un louis d'or de 
24 francs 3600 livres en assignats * ; en un mot la 
gêne était alors partout, et chez les malheureux ren- 
tiers plus que chez les autres; c'était bien le cas de 
les appeler « pauvres riches ». 

Le comité ne se laissa pas décourager par ces dif- 
ficultés; il fit appel à la générosité des fidèles et 
ordonna que ses membres quêteraient à tour de rôle 
aux deux portes de l'église ; de cette façon il se crut 
en mesure de fixer le budget à 17 700 fr. par an, ou 
1475 fr. par mois, répartis de la manière suivante : 
le « desservant en chef» ou archiprêtre, 3 600 fr., en 
assignats bien entendu; chacun de ses quatre coopé- 
rateurs, 2 100 fr. ; les quatre chantres et le serpent, 
600 fr. ; le sacristain, 900; et enfin 1 200 fr. pour les 
deux gardiens. Mais aussi chacun faisait de son mieux 
pour seconder ces louables efforts ; l'assemblée géné- 
rale du 22 octobre 1795 offrait 614 livres 10 sous à 
son comité; la citoyenne Ymer, femme du suisse, 
faisait don d'un grand registre et d'un voile de calice; 

1. En 1797 l'assignat n'était plus qu'au 344* de sa vafeur. Le 
citoyen Farcot, dont on a vu le nom en tête du procès-verbal 
de tradition de Notre-Dame, avait établi dans Paris, à cette 
époque même, douze comptoirs d'échange; vu la rareté du 
numéraire, les artisans et les petits commerçants pouvaient 
£changer leurs denrées ou leurs produits contre des objets de 
même valeur. 

19 



326 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

le citoyen Magnier consentait à « prêter » une chaire 
à prêcher. Bientôt les dons se multiplièrent : l'Hôtel- 
Dieu prêta des pupitres, un bénitier, des cierges, des 
canons d'autel, etc. ; le citoyen Bertrand, de l'hospice 
d'Humanité, « prêta » 3 confessionnaux ; différentes 
personnes donnèrent une foule d'objets dont l'énu- 
mération nous ferait sourire aujourd'hui : une nappe 
damassée, 2 nappes ordinaires, 8 serviettes offertes 
par le citoyen Philidor, 3 troncs pour les offrandes 
en numéraire, un gobelet d'argent qui fut vite 
échangé chez un orfèvre contre un calice en cuivfe 
doré, 2 écus de 6 livres transformés aussitôt en 
2200 livres d'assignats, un christ d'ivoire, un balai 
de crin qui fut très apprécié, car le sacristain se plai- 
gnait amèrement d'en manquer, deux flambeaux, une 
somme de 7 livres 4 sous pour acheter 12 bouteilles 
de vin, des lampes, de l'huile à brûler, etc., etc. 

On trouva bientôt aussi les cinq prêtres qui avaient 
été jugés nécessaires pour la desserte de l'église; 
c'étaient : 1° le citoyen Clausse, ancien curé constitu- 
tionnel de Saint-André-des-Arts, qui se trouvait sans 
enploi depuis la « désaffectation » de cet édifice ; 2° les 
citoyens Lévrard, ancien vicaire de Saint-Germain- 
l'Auxerrois, Fauchier, ancien curé de Sceaux-les- 
Chartreux, Boulanger, ancien gardien des capucins 
de Chartres, et enfin le citoyen Edme-Louis de Sau- 
vigny, ancien vicaire épiscopal de Bordeaux . En 
même, temps il se présenta des chantres, mais on 
refusa absolument « ceux qui étant dans les ordres 
« se seraient mariés, ou les laïcs qui auraient pros- 
« titué leur voix en chantant sur les théâtres » ; 
quelques fidèles s'offrirent à faire provisoirement 
l'office de chantres. 



APPENDICE 327 

Ainsi la Société catholique de Notre-Dame semblait 
entrer dans une ère de prospérité ; mais de nouvelles 
difficultés ne tardèrent pas à s'élever. Le gouverne- 
ment s'opposait à la mise en œuvre des matériaux 
informes qui encombraient l'église, et l'on ne pouvait 
protéger contre le froid ni les fidèles, ni le prêtre de 
garde; d'autre part, la susceptibilité de quelques per- 
sonnes faisait naître une querelle fâcheuse. On vou- 
lait investir le citoyen Clausse, principal desservant, 
de toute l'autorité du Presbytère « pour établir dans 
« Notre-Dame un ordre fixe et invariable », c'est-à- 
dire qu'on le chargeait « de présider aux offices 
« publics, de faire, diriger et surveiller les instruc- 
« tions, d'assurer à tous les fidèles, et principalement 
« aux enfants et aux malades, tous les secours de la 
« religion ». La chose était très naturelle et très ré- 
gulière ; cependant l'évêque de l'Ain, Royer, fort hon- 
nête homme au fond et tout dévoué à la cause que 
soutenait la Société catholique, mais d'un esprit 
borné et d'un caractère difficile, s'irrita de cette me- 
sure, qu'il jugeait attentatoire à l'autorité des évê- 
ques. Il s'écria qu'il ne voulait pas de presbytéria- 
nisme; « tant que l'église de Paris sera sans évêque, 
« dit-il en propres termes, j'irai exercer mes fonc- 
a tions à Notre-Dame. Qui que ce soit que le Presby- 
« tère y envoie n'y travaillera que sous moi. » Toutes 
les démarches du comité pour faire respectueuse- 
ment entendre raison au révérendissime évêque fu- 
rent inutiles , Royer déclara qu'il irait officier à 
Notre-Dame le 15 novembre. C'est alors que les 
administrateurs, pour éviter un esclandre, ordonnè- 
rent au sacristain « de rassembler en un paquet tous 
« les effets appartenant au citoyen Royer, évêque 



328 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« de l'Ain, et de les lui porter le lendemain avant huit 
« heures du matin ». Royer ne s'attendait pas à ce 
coup de vigueur, il fut exaspéré, et l'affaire parut 
s'envenimer encore davantage. Mais comme les uns 
et les autres étaient animés d'un esprit véritablement 
chrétien, chacun fit un retour sur soi-même : l'évêque 
regretta sa vivacité, le comité convint que le renvoi 
des effets était peu convenable, et dans ces condi- 
tions il ne fut pas difficile d'amener une réconcilia- 
tion sincère. Le Presbytère, cause innocente de tout 
le mal, fit une démarche auprès du citoyen Royer 
pour le prier de venir faire à Notre-Dame, le samedi 
19 décembre 1795, l'ordination des quatre-temp§ ; 
l'entrevue se termina, dit le procès-verbal, « d'une 
« manière singulièrement amicale et touchante », et 
la paix intérieure fut aussitôt rétablie pour ne plus 
être troublée. 

Les derniers mois de l'année 1795 et l'année 179(5 
tout entière se passèrent sans incidents remarqua- 
bles; le comité s'efforça d'assurer la célébration du 
culte avec toute la décence voulue, et il eut la satis- 
faction d'y parvenir. Il défendit absolument de venir 
chanter au lutrin, comme le faisaient gratuitement 
quelques amateurs, des motets ou morceaux de fan- 
taisie qui allongeaient l'office et causaient du trou- 
ble ; il empêcha l'abus du casuel de se renouveler, et fit 
placer, dans la chapelle des fonts baptismaux comme 
dans la sacristie, des troncs pour la subsistance des 
ecclésiastiques; il ordonna enfin, pour empêcher 
« des gens irréligieux d'entrer et de rester couverts 
t< dans l'église », que l'on afficherait aux deux portes 
de Notre-Dame l'avis suivant : 



APPENDICE 329 

« Consigne pour' les gardiens de Véglise. 

« Les gardiens avertiront les citoyens qui entre- 
« raient dans cette église le chapeau sur la tête 
« qu'ils doivent y rester découverts, ou sortir. Ceux 
<' qui refuseraient de déférer à cet avis seront con- 
'< duits devant le juge de paix. » 

Quant à la situation financière, elle mérite d'être 
'tudiée avec quelques détails, car les chiffres ont 
aussi leur éloquence. Les dons en nature ou en es- 
pèces que l'on faisait à l'assemblée générale ne pou- 
vaient pas suffire, et il fallut recourir à tous le» 
moyens possibles de se procurer de l'argent; on 
songea d'abord à placer des troncs dans l'église, puis 
on fit quêter aux portes les membres du comité, mais 
^<ur quinze personnes il y en avait à peine trois qui 
donnaient, et l'on dut employer un moyen qui répu- 
-: liait fort au rigorisme des citoyens Agier et Audran : 
on décida que les quêtes se feraient dans les rangs 
(les fidèles, au milieu des offices, « en prenant toute- 
« fois les précautions nécessaires pour qu'elles se fis- 
sent dans un temps très court, pour que les fidèles 
ne fussent pas troublés dans le saint exercice de la 
« prière, et que le respect dû à la maison de Dieu fût 
<• invariablement maintenu ». 

Grâce à ces expédients, on avait en caisse, le 
l"^"- janvier 1796, une somme de 6519 livres, la dé- 
pense acquittée se trouva être de 3985 livres, et il 
resta 2534 livres; cette avance permit de faire un 
traitement au citoyen Marchand, vénérable ecclésias- 
tique qui aidait les cinq autres, et d'augmenter de 
25 livres par mois les honoraires du serpent. On put 



330 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

en outre acheter deux confessionnaux, reconnus in- 
dispensables pour le prochain carême, engagpr deux 
nouveaux chantres * à raison de 100 livres par mois, 
porter de 50 à 73 livres par mois les émoluments des 
gardiens, et fournir gratuitement la cire pour les sa- 
crements de baptême et de mariage *, ainsi que pour 
les cérémonies funèbres. Enfin l'abondance des fonds 
permit de faire remplacer au corps de garde le 
citoyen Clausse, qui avait le dimanche précédent 
chanté la grand'messe et prêché deux fois, bien qu'il 
eût exercé toute la nuit ses fonctions de garde na- 
tional au poste de sa section. Bientôt même on porta 
le traitement des ecclésiastiques à 800 livres par 
mois, c'est-à-dire à 14 francs environ, car les assi- 
gnats étaient alors au cinquante-huitième de leur 
valeur; et l'on acheta un ciboire moyennant 1400 li- 
vres, ou 24 francs. Au 13 mai 1796, le comité possé- 
dait 61 767 livres, environ 1063 francs, et son passif 
ne dépassait pas 38 190 livres ; la situation continuait 
donc à être bonne. Aussi le comité put-il se préoc- 
cuper de différentes questions d'un ordre plus relevé, 
s'opposer à la trop grande fréquence des saints, 
défendre le payement des messes, et empêcher qu'on 
ne dit des messes basses pendant la messe parois- 
siale; l'esprit de réforme qui avait inspiré la consti- 
tution civile du clergé se maintenait dans toute sa 



1. On versait à hoire aux chantres dans la sacristie même 
pour les empêcher d'aller s'enivrer au dehors; le comité trouva 
qu'ils en abusaient et refusa tout crédit pour cet objet. 

2. On mariait donc à Notre-Dame en février 1796, et José- 
phine de Beauharnais, si elle s'en était souciée, aurait pu ne 
pas attendre la veille du sacre pour faire bénir son union avec 
le général Bonaparte. 



APPENDICE 331 

rigidité primitive, et les chrétiens du iv® siècle n'au- 
raient pas désavoué leurs pieux descendants. 

L'année 1797 fut aussi calme que la précédente; 
aussi ne mentionnerons-nous, pour éviter la satiété, 
que les incidents les plus remarquables. La pénurie 
d'argent commença par être très grande à cause de 
la dépréciation toujours croissante des assignats; on 
ne trouvait dans les troncs que 12 ou lo sous, et 
encore ils étaient mauvais pour la plupart! Il fallut 
donc se résigner à louer les chaises de Notre-Dame à 
raison d'un sou par chaise, et seulement aux messes 
basses. On put ainsi équilibrer le budget pour quel- 
ques mois, et le comité fut en mesure de faire d'assez 
grosses dépenses *. Il voulait même débarrasser les 
bas-côtés du chœur pour les processions, mais il ne 
donna pas de suite à ce projet, parce que « le dépla- 
« cément des décombres ne laisserait pas moins en 
« évidence les affreuses déprédations qui rendent 
« méconnaissable et horrible à voir cette partie de 
« l'église ». 

Au mois d'août, la vieille cathédrale fut mise par 
le Presbytère à la disposition des évêques de France 
réunis en concile, et le comité décréta que les quêtes 
de vêpres seraient toutes consacrées à venir en aide 
aux membres de ce concile; quelques-uns d'entre 
eux n'avaient pu se mettre en route qu'après avoir 

1. Il y eut un surcroît de dépense pour le balayage de l'église 
à la suite d'une inconcevable cérémonie ; il sagissait de re- 
nouveler, le 21 janvier 1797, le serment de haine à la royauté 
que tout bon républicain devait prêter. Il ne faut pas oublier 
que les églises n'étaient pas la propriété exclusixe des fidèles; 
l'autorité y convoquait les citoyens toutes les fois qu'elle le ju- 
geait nécessaire. L'église Notre-Dame avait sans doute été ré- 
quisitionnée ce jour-là. 



332 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

vendu leurs draps de lit! En septembre on fit une 
descente dans les caves de l'église pour y chercher 
des reliques enterrées par le citoyen Ymer à l'époque 
du « vandalisme », et le procès-verbal de cette exhu- 
mation fut soigneusement dressé; il est dans les ar- 
chives de Grégoire. Enfin, le 29 octobre, on chanta 
un Te Deum solennel « en » action de grâces de la 
conclusion de la paix avec « l'Empereur ». L'affluence 
des fidèles était considérable; depuis longtemps le 
chœur ne suffisait plus, bien qu'il pût contenir 500 
personnes; il fallait le réserver exclusivement au 
clergé et aux hommes, en laissant aux femmes le 
transept et la nef. Les comptes du trésorier furent 
vérifiés le 31 août; il avait reçu depuis le l" mai de 
l'année précédente 39 672 livres en assignats, 900 li- 
vres en mandats, 5013 livres 1 sol 3 deniers en nu- 
méraire. Les dépenses s'étaient élevées à la totalité 
des assignats et des mandats, et en outre à 4815 livres 
13 sous en numéraire ; il restait donc environ 200 
francs au comité. C'était un fort beau résultat, et 
l'on commençait à prendre confiance; mais l'année 
1798 ne devait pas s'écouler d'une manière aussi 
tranquille. 

Les difficultés commencèrent à surgir dès le mois 
de janvier : le commissaire de police exigea que les 
clefs de Notre-Dame lui fussent toutes remises, les 
jours de semaine à deux heures de l'après-midi, les 
dimanches et fêtes à six heures du soir. C'est qu'en, 
effet le Directoire, beaucoup plus hostile au catholi- 
cisme que la Convention elle-même, ne négligeait 
rien pour entraver l'exercice du culte. Après avoir 
décrété la translation du dimanche au décadi, dont 
les chevaux même et les autres bêtes de somme ne 



APPENDICE 333 

voulaient pas ', Rœderer, La Révcillère-Lépeaux et 
leurs amis imaginèrent d'introduire à Notre-Dame la 
secte bizarre des théophilanthropes. Un théophilan- 
thrope se présenta donc le :26 février 1798 pour savoir 
quand ses coreligionnaires pourraient venir « s'en- 
<< tendre avec les administrateurs du culte catholique 
' de l'église Notre-Dame relativement aux arrange- 
u ments à prendre concernant l'exercice de chaque 
« culte en particulier, et aussi concernant différents 
« points de localité ». On lui donna rendez-vous au 
5 mars, et ce jour-là en eftet cinq délégués de la 
Société théophilanthropique se présentèrent, le prêtre 
apostat Chassant, l'un d'entre eux, portant la parole. 
Ce dernier exhiba ses papiers, qui étaient parfaite- 
ment en règle, et témoigna l'intention « de faire l'exer- 
« cice de son culte dans ledit édifice concurremment 
« avec les citoyens qui exerçaient le culte catholique, 
j< et aux heures qui lui étaient assignées par l'arrêté 
« de l'administration centrale du département de la 
« Seine en date du 20 pluviôse an YI (8 février 1798) ». 
Il avait l'intention de prendre le chœur de l'église, et 
il demandait à se servir pour l'exercice de son culte 
de lautel des catholiques, « si toutefois l'assemblée 
« n'y trouvait point de répugnance » ; dans le cas 
contraire, l'intention de la Société était d'en faire 
construire un derrière celui qui existait, et les admi- 
nistrateurs catholiques seraient tenus de faire enlever 
le leur chaque fois que la Société théophilanthro- 
pique viendrait exercer son culte dans le « Temple 
de la Raison ». 
Le comité catholique se trouvait dans un cruel em- 

i. Grégoire, Mém., II, 85. 

19. 



334 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

barras; il ne pouvait refuser sans voir aussitôt la per- 
sécution renaître, mais il ne pouvait pas davantage 
partager la possession de l'église avec une secte 
antichrétienne. On voit tous les jours des catholiques 
■et des protestants officier à tour de rôle dans le même 
édifice, mais je ne sache pas qu'une pareille entente 
soit jamais possible entre chrétiens et juifs ou mu- 
sulmans. Le comité prit donc une résolution digne à 
la fois de sa prudence et de son dévouement aux prin- 
•cipes : il abandonna aux théophilanthropes le chœur 
•et la nef, et se réserva exclusivement le croisillon 
nord, qui peut contenir 600 ou 800 personnes ; il se fit 
pour ainsi dire une église à part dans la vaste basi- 
lique. L'autel fut adossé à la grande porte latérale, 
que cachaient des tapisseries; on plaça des deux 
côtés les six anges de bronze qui décorent aujour- 
d'hui le sanctuaire; l'orgue fut abandonné, parce que 
les théophilanthropes s'en servaient pour leurs of- 
fices; enfin les deux gardiens Ymer et Labail furent 
sommés d'opter pour l'une ou pour l'autre des deux 
sociétés : leur choix fut bientôt fait, et on les conserva. 
Au reste, les théophilanthropes ne furent pas long- 
temps un embarras pour le comité. Malgré la protec- 
tion du gouvernement, ils ne purent faire de prosé- 
lytes, et l'année 1798 n'était pas écoulée qu'ils avaient 
•dû se retirer et laisser le champ libre aux catho- 
liques. Le procès-verbal ne s'étend guère, comme on 
le pense bien, sur les faits et gestes des théophilan- 
thropes, mais leur présence à Notre-Dame est signalée 
pour la dernière fois le 28 mai 1798 *; le 15 octobre 



1. Depuis le 18 brumaire an VIII (9 octobre 1799) ils se res- 
treignirent même aux quatre temples de la Reconnaissance, 



APPENDICE 335 

il était question dans le comité de construire un 
autel au milieu de la nef, et le 19 novembre un pro- 
posait d'acheter des bancs pour les placer dans le 
chœur et dans la nef. Il n'y avait plus de concurrence 
que de la part des municipalités; elles s'emparaient 
de l'église tous les décadis pour les assemblées pri- 
maires et pour les mariages civils, en exigeant que 
tous les signes extérieurs du culte fussent enlevés ou 
voilés CCS jours-là. 

Ces déplacements continuels étaient fort coûteux; 
cependant, à force de sagesse et d'économie, le comité 
fit face à toutes les dépenses. Il avait reçu du 15 fruc- 
tidor an V au 15 fructidor an YI (1" septembre 1797- 
1" septembre 1798) la somme de 6356 livres, proba- 
blement en numéraire, et dépensé 5928 livres; il lui 
fut donc possible d'installer avec une certaine solen- 
nité le citoyen Royer, qui venait d'être élu évêque 
métropolitain de Paris *. On construisit une estrade 
pour le jour de son intronisation (15 août 1798), on 
lui réserva une chapelle et un confessionnal, on lui 
acheta une belle armoire pour serrer ses effets ; enfin, 
après s'être concerté avec les administrateurs des 
autres paroisses de la capitale, on prit l'engage- 
ment de lui assurer tous les mois un minimum de 
oO francs, « l'administration se réservant la douce 
« satisfaction d'augmenter ce traitement, s'il était 
« possible ». 



de l'Hymen, de la Victoire et de la Jeunesse (Saint-Germain- 
l'Auxerrois, Saint-Nicolas-des-Champs, Saint-Sulpice et Saint- 
Gervais). — Grégoire, Hist. des Sectes, t. I, p. 432. 

i. Il fut élu par 2339 voix sur 2393 votants. Le détail de 
toutes ces affaires est consigné dans un autre registre ms. d'une 
grande importance, le Registre des délibérations du Presbytère 
<de Paris. 



336 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Depuis ce moment jusqu'en 1801 la Société catho- 
lique fut tantôt au-dessus et tantôt au-dessous de ses 
affaires; il fallut, à de certains moments, réduire de- 
moitié les dividendes répartis chaque mois entre les 
desservants et les employés de Notre-Dame ; quelques 
semaines plus tard on se retrouvait dans l'abon- 
dance et l'on comblait aussitôt le déficit. Ainsi le 
28 germinal an VII (17 avril 1799) le comité avait en 
caisse 1149 fr. 72 c. et demi, car on ne comptait plus 
par livres, sous ni deniers, et la dépense s'était élevée 
seulement à 359 fr. 25 c. C'était une réserve de 799 fr. 
47 c. et demi; elle permit de solder l'arriéré, d'offrir 
au révérendissime évoque une indemnité supplémen- 
taire, parce que les paroisses de Saint-Étienne-du- 
Mont et de Sainte-Marguerite ne le payaient point, de 
faire célébrer un service funèbre en l'honneur du 
général Joubert, de réparer la toiture de Notre-Dame 
et de faire mettre des vitres aux fenêtres, enfin de 
remplacer la porte de sacristie, où les vases sacrés, 
qui étaient en cuivre doré, venaient d'être volés *. 
Au commencement de 1800, au contraire, le comité 
remarquait avec chagrin « un certain refroidissement 
« dans la générosité d'un certain nombre de fidèles », 
il se plaignait que les recettes « s'affaiblissaient de 
«jour en jour ». Il dut en conséquence diminuer le 
traitement de tous les fonctionnaires ecclésiastiques, 
dont le désintéressement ne se démentit point, et 
réduire les émoluments des quatre chantres, qui ré- 
clamèrent bien haut et finirent cependant par se sou- 

1. 28 brumaire an VII. L'évêque Royer, pénétré de douleur, 
vint apporter au comité, de la part d'un lidèle anonyme, une- 
cuiller à ragoût ea argent qui fut vendue 36 francs et con- 
tribua à l'achat de nouveaux ciboires. 



APPENDICE 33T 

mettre. II se produisit pour la première fois depuis 
1795 un déficit sérieux. Pour le combler, on chargea 
la citoyenne Batouflet de quêter aux messes basses; 
elle y consentit, mais elle exigea le cinquième, puis 
la moitié des sommes ainsi recueillies, et il fallut en 
passer par ses exigences. 

Ces alternatives de richesse relative et de quasi- 
mendicité nous conduisent sans incident remarquable 
jusqu'au milieu de l'année 1801, qui amène un sur- 
croît de prospérité; les recettes se montent alors au 
chiffre de 1100, de 1400. de 1500 francs par mois, et 
l'on voit par là combien l'état des esprits facilita la 
paix religieuse, qui s'imposa dès lors à Bonaparte. 
Tout semblait annoncer une pacification prochaine 
et une réconciliation avec Rome, que le comité ca- 
tholique souhaitait avec ardeur. Ainsi le 28 thermi- 
dor an IX* (16 août 1801), l'évèque Royer répondit à 
l'un des membres qui demandait le renvoi d'un chan- 
tre ivrogne « que, comme tout annonçait un nouvef 
ordre de choses, il convenait d'attendre cette épo- 
que, qui n'était pas éloignée ». Un peu plus tard, 
le 28 vendémiaire an X (20 octobre 1801), l'évêque 
annonça des exercices spirituels « pour demander les 
« bénédictions du ciel sur le gouvernement qui tra- 
« vaillait avec tant de succès à l'extinction des divi- 
« sions religieuses », et il entra dans quelques détails 
« sur la situation actuelle des choses à cet égard, et 
« sur sa visite à S. Ém. Mgr le cardinal-légat ». Enfin, 



1, Le second concile national que les Constitutionnels avaient 
réuni à N.-D. se sépara le lendemain, par ordre de la police- 
et « parce que la prompte séparatioa de l'assemblée lui parais- 
sait l'un des moyens les plus propres à assurer la paciflcatioa 
de l'Église de France «. 



338 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

le 22 germinal an X (12 avril 1802), le comité reçut 
avis du gouvernement, « attendu l'établissement du 
« nouvel ordre de choses en exécution du Concordat 
« passé entre le Premier Consul et Sa Sainteté », que 
l'église Notre-Dame serait fermée toute la semaine 
sainte « pour les préparatifs nécessaires à la céré- 
•« monie qui doit avoir lieu le jour de Pâques en cette 
■« église, où le gouvernement doit assister ». 

En attendant, ce nouvel ordre de choses réduisait 
la Société catholique à l'indigence, et ses membres 
■durent écrire à Portails pour savoir ce qu'ils devien- 
draient. Dans l'intervalle, le président du comité eut 
une entrevue « avec le citoyen Bernier, évêque d'Or- 
« léans, administrateur provisoire du diocèse pour 
« son organisation ». 11 fut convenu avec lui que l'on 
dresserait une liste des ecclésiastiques de Notre- 
Dame, « pour qu'ils fussent employés dans le saint 
« ministère ». Ensuite les délégués du comité firent 
visite à M. du Belloy, leur nouvel archevêque; ils 
furent reçus, dit le procès-verbal, « d'une manière 
« distinguée », et le prélat les pria « de vouloir bien 
« continuer leurs fonctions, son église ayant besoin 
« de personnes zélées et dont le dévouement lui 
<( serait utile dans les circonstances présentes ». Le 
nouveau curé de Notre-Dame, le citoyen Delaroue, 
accueillit également bien le comité; mais toutes ces 
politesses étaient peu sincères. On travaillait en-des- 
sous main, on excitait sourdement le gardien Labail 
«t les autres subalternes à se révolter contre le comité, 
on refusait à ce dernier la quête fructueuse du jour 
de Pâques, et enfin l'archevêque écrivait une lettre 
ambiguë qui semblait intimer à la Société catholique 
l'ordre de se dissoudre. Le comité se plaignit à Por- 



APPENDICE 339 

talis, qui fut très étonné et qui donna tort à Tarche- 
vêque. Les tracasseries n'en continuèrent pas moins, 
et toujours avec le même manque de franchise. Le 
chapitre métropohtain prit le chœur pour lui et 
relégua « la paroisse » dans la chapelle de la Vierge, 
qui était presque complètement obstruée par des 
planches. Le comité s'entendit pourtant avec le curé; 
on le pria de désigner les ecclésiastiques qu'il choi- 
sissait pour ses coopérateurs, et on leur assura séance 
tenante un traitement en rapport avec les ressources 
de la caisse et avec le service qu'ils auraient à faire. 
La bonne volonté des administrateurs était même si 
grande qu'ils payèrent le 28 messidor (17 juillet) une 
somme de 608 fr. 25 c. aux nouveaux fonctionnaires, 
et 473 fr. 65 c. le 28 fructidor (15 septembre). Et 
pourtant les difficultés croissaient de jour en jour; le 
vénérable du Belloy, avec ses quatre-vingt-treize ans, 
n'était pas homme à pouvoir agir directement, et le 
chapitre empiétait constamment sur les droits de la 
paroisse. On adressa donc de nouvelles plaintes à 
Portails, qui promit de publier un règlement précis 
pour faire cesser toutes les contestations, et qui le 
publia en effet le 9 floréal an XI (29 avril 1803), mais 
tout à l'avantage des évêques. 

Qu'arriva-t-il ensuite ? que devint cette petite so- 
ciété si digne d'estime et d'admiration? Nos procès- 
verbaux ne le disent point. Le 112^ et dernier 
folio de leur deuxième registre annonce une pro- 
chaine séance pour le 15 vendémiaire an XII (8 oc- 
tobre 1803) , mais il est à croire que cette séance 
n'eut pas lieu, et que les administrateurs laïcs de 
Notre-Dame furent congédiés comme des laquais 
devenus inutiles : ce fut la récompense de leur abné- 



340 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

gation et de leur absolu dévouement à la cause du 
catholicisme français, qu'ils venaient de faire triom- 
pher après sept années de luttes incessantes. 

Telle est l'histoire abrégée d'une association reli- 
gieuse comme il y en eut beaucoup en France à partir 
de 1795. Ce que la Société des cent quatre-vingt-huit fit 
alors à Notre-Dame, une infinité de sociétés analogues 
le firent bientôt dans les différentes paroisses de Paris 
et en province. Sans rien demander à un gouverne- 
ment que l'on savait animé des plus mauvaises dis- 
positions, les catholiques rétablirent le culte dans 
plus de 30000 églises; et l'art français leur doit la 
conservation de plusieurs chefs-d'œuvre. Ils rece- 
vaient les monuments à la condition expresse de les 
réparer et de les entretenir à leurs frais ; ils ne fail- 
lirent pas à ce devoir, ils s'imposèrent de grands 
sacrifices et empêchèrent ainsi nos plus belles cathé- 
drales de tomber en ruines. Le dévouement de ces 
nobles cœurs a été jusqu'à ce jour ignoré de la posté- 
rité, mais il est temps que justice soit rendue a 
chacun; laissons au Premier Consul la gloire d'avoir 
réconcilié Rome et la France sans sacrifier les libertés 
gallicanes, mais reconnaissons en même temps que, 
sans le Premier Consul et sans la cour de Rome, les 
catholiques français avaient su reconstituer sur des 
bases solides une Église parfaitement orthodoxe; ils 
avaient résolu ce difficile problème de l'Église libre 
dans l'État libre. 



PIÈGES JUSTIFICATIVES 



DISCOURS DE GREGOIRE A LA CONVENTION 

SUR LA LIBERTÉ DES CULTES 

(l" nivôse an II, — 21 décembre 1794) • 

PRÉFACE 

Le discours suivant, dont on a vu des extraits dans. 
les journaux, n'a pas été totalement prononcé à la 
Convention nationale; couvert d'abord d'applaudis- 
sements vifs et multipliés, il fut ensuite interrompu 
par quelques individus, qui croient que hurler cest 
rahonner. Sans doute il eût été plus simple d'attaquer 
mes principes, de les réfuter; et c'est ce qu'ils se gar- 
deront bien de faire. 

Il est cependant une manière de réfutation qui est. 
dans leur genre, et dont j'étais tenté de faire usage 
contre moi-même : j'aurais répété avec emphase ces- 
mots, hochets du fanatisme, tj'éteaux de la superstition, 

1. La première édition ne mentionnait pas le nom du li- 
braire Maradan, rue du Cimetière-André-des-Arcs, n" 9; on 
trouve celte mention dans les éditions suivantes auxquelles 
Grégoire donna pour épigraphe celte phrase de Voltaire r 
« Ne cherchez point à gêner les cœurs, et tous les cœurs seront 
à vous. » — Traité de la Tolérance. 



342 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

mythologie chrétienne^ charlatanisme sacerdotal, etc., 
etc., en y joignant quelques objections cent fois dé- 
truites, quelques plaisanteries usées, des sarcasmes 
et des calomnies contre l'auteur : la brochure était 
faite ; j'ai cru qu'il fallait en laisser à d'autres le plaisir 
-et la gloire. 

La tolérance a eu pour avocats tous les philosophes ; 
on a passé à l'ordre du jour sur la réclamation de tous 
les philosophes ; on n'a pas même toléré la discussion ; 
et comment aurait-on la liberté des cultes, si dans une 
assemblée politique, où l'on trouve encore des meneurs 
et des menés, on n'a pas même la liberté d'opinion? 

Mais, dit-on, la motion était prématurée. C'est dire 
en d'autres termes que le cri des persécutés est pré- 
maturé et que Và-propo& ne viendra que lorsque les 
persécuteurs s'ennuieront de torturer; c'est dire que 
la justice et la vérité ne sont pas toujours de saison. 

Mais pourquoi parler du catholicisme? 1° Parce que 
malgré l'évidence des principes et des faits, quelques 
hommes répètent sur parole que ce culte est incom- 
patible avec l'état républicain : il était donc du devoir 
d'un législateur de discuter cette objection; 2» parce 
•que dans cette persécution dirigée contre tous les cultes, 
les catholiques, et surtout une foule de prêtres, vrais 
républicains, sont l'objet spécial de la fureur, et vous 
ne voulez pas qu'on le dise ! Je le publierai sur les 
toits, je voudrais pouvoir l'afficher à toutes les portes. 

Pendant de longues années, je fus calomnié pour 
avoir défendu les mulâtres et les nègres, pour avoir ré- 
damé la tolérance en faveur des juifs, des protestants, 
4es anabaptistes. J'ai juré de poursuivre tous les op- 
presseurs, tous les intolérants; or, je ne connais pas 
•d'êtres plus intolérants que ceux qui, après avoir 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 343 

applaudi aux déclarations d'athéisme faites à la tri- 
bune de la Cîonvention nationale, ne pardonnent pas 
à un homme d'avoir les mêmes principes religieux 
que Pascal et Fénelon. 

Il est vrai, dans tous les temps, ce portrait fait par 
Jean-Jacques, Emile, tome III, page 197, édition in-S", 
à la Haye, 1772 : 

« Fuyez, dit-il, ceux qui sèment dans les cœurs de 
« désolantes doctrines, et dont le scepticisme appa- 
« rent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique 
« que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hau- 
« tain prétexte qu'eux seuls sont éclairés, vrais et de 
« bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à 

« leurs décisions tranchantes du reste, renver- 

« sant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les 
« hommes respectent, ils ùtent aux affligés la dernière 
«. consolation de leur misère, aux puissants et aux 
« riches le seul frein de leurs passions; ils arrachent 
« du fond des cœurs le remords du crime, l'espoir de 
« la vertu, et se vantent encore d'être les bienfaiteurs 
« du genre humain. » 

Discours. 

Yous avez fondé la république, il vous reste une 
grande tâche à remplir, celle d'en consolider l'exis- 
tence. Nous avons juré de ne poser les armes qu'en 
dictant à nos ennemis les conditions d'une paix glo- 
rieuse ; un moyen infaillible, mais indispensable, pour 
obtenir cette paix au dehors, c'est de commencer par 
l'établir au dedans; pour l'établir dans l'intérieur, 
nous devons imiter le navigateur qui, après avoir été 
battu de la tempête, modifle ses manœuvres à mesure 
que la houle diminue et que les lames s'affaissent; 



344 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

car nous aussi, nous sortons de la tempête; nous 
devons donc mettre graduellement en activité les lois 
qui assurent au peuple les bienfaits de la liberté; 
cicatriser les plaies dont la Révolution a été l'occasion 
plutôt que la cause, ranimer toutes les affections 
douces et pures qui resserrent le lien social, citoyens, 
rapprocher les cœurs de tous les membres de la grande 
famille, c'est gagner une bataille. 

J'ai conçu quelques idées que je crois utiles au bon- 
heur de ma patrie; les taire, ce serait trahir ma mis- 
sion. Dans leur développement, j'examinerai, comme 
législateur, les causes et les remèdes des troubles reli- 
gieux qui ont agité, qui agitent encore la France; je 
voudrais détruire tous les germes de division et em- 
pêcher de nouveaux déchirements. 

Si, d'après cette annonce, quelqu'un voulait étouffer 
ma voix, je croirais qu'il redoute la vérité; s'il préten- 
dait me combattre par des divagations, des déclama- 
tions, au moyen desquelles on obtient des applaudis- 
sements nombreux et faciles, il m'aurait donné la 
mesure de sa raison; s'il exhalait ces injures rebat- 
tues et dont, à l'avance, j'ai dressé la liste, je lui en 
céderais tout l'avantage; je lui dirais : examine, non 
qui je suis, mais ce que je dis; je ne me laisse pas 
subjuguer par des opinions de mode; je cherche, non 
à plaire, mais à être utile; discute les faits que j'al- 
lègue, les principes que je pose; mais, si tu refuses 
de m'entendre, tu es l'oppresseur de ma pensée; et, 
si tu ne m'entends jusqu'à la conclusion, tu ne m'auras 
pas suffisamment compris. 

Le tribunal de cassation de la postérité s'avance, il 
jugera, non seulement la forme, mais encore le fond; 
le temps entraînera la fange des passions humaines 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 345 

et des systèmes faux; mais la république doit rester 
debout. Nous tendons au même résultat, l'affermisse- 
ment de la liberté; partons du même point, et, si 
dans la course nous suivons quelquefois des sentiers 
différents, embrassons-nous en arrivant au même but. 
Le dogme de l'égalité politique repousse toutes les 
distinctions; il n'est qu'une caste, celle des citoyens; 
et la seule chose qu'on puisse exiger d'un membre du 
corps social, c'est qu'en tout et partout il remplisse 
les devoirs d'un bon citoyen; en cela consiste toute 
l'action des lois à son égard; dans ce peu de mots, 
nous traçons le cercle qu'elles peuvent parcourir et la 
limite qu'elles ne peuvent franchir. Un gouvernement 
qui se conduirait par d'autres principes ne serait 
jamais que le régime de la tyrannie. 

Il serait possible cependant que les abus anti-so- 
ciaux, qui. avant l'établissement de la liberté, auraient 
dégradé quelques professions, eussent laissé leur 
levain dans l'âme d'une partie des individus voués 
à ces professions. Cette réflexion qui, du plus au 
moins, s'applique à l'homme de loi, de finance et 
d'église, nécessite, sans doute, un examen plus sévère, 
pour s'assurer de son patriotisme; mais, en dernière 
analyse, il faut toujours en revenir à cette maxime; 
quel que soit un individu, frappe-le, s'il est mauvais ; 
protège-le, s'il est bon : le principe reste dans toute 
sa force, et les principes seuls peuvent nous sauver. 
Ainsi crier sans cesse contre des castes qui n'exis- 
tent plus, c'est les recréer par le fait. 

Harceler sans cesse des hommes qu'il est toujours 
permis d'incriminer, sans qu'ils puissent jamais ré- 
pondre, c'est une lâcheté. 

Envelopper dans une qualification commune une 



346 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

classe entière d'individus, dont les uns ont été des 
pervers, et les autres des citoyens estimables, c'est une 
injustice. 

Déclamer sans cesse contre des hommes dont, par là 
même, on ulcère le cœur au lieu de les rattacher à la 
république par l'égalité des droits et le bienfait des 
lois, c'est une erreur ou un crime politique. 

Persécuter quelqu'un, uniquement parce qu'il est 
financier, ci-devant noble, avocat, procureur ou prê- 
tre, cette conduite est digne d'un roi. 

Mais les opinions religieuses Une opinion 

quelconque est le résultat des opérations de l'esprit; 
ces opérations ne peuvent être modifiées que par le 
raisonnement ; une opinion cède à l'éclat de la lumière, 
jamais à la violence ; vouloir commander à la pensée, 
c'est une entreprise chimérique, car elle excède les 
forces humaines ; c'est une entreprise tyrannique, car 
nul n'a droit d'assigner les bornes de ma raison. 

Dès qu'il m'est permis d'avoir des pensées, je puis 
les émettre, je puis en faire la règle de ma conduite; 
le culte extérieur, qui en est une suite, est une faculté 
de droit naturel et parallèle à la liberté de la presse ; 
lui porter atteinte, ce serait anéantir la base du contrat 
social. La manière de poser une question suffit quel- 
quefois pour la résoudre. Celle qui concerne la liberté 
du culte peut être posée en ces termes : « Peut-on 
x( exiger d'un membre du corps social d'autres devoirs 
« que ceux d'un bon citoyen? » 

Le gouvernement ne doit adopter, encore moins 
salarier , aucun culte , quoiqu'il reconnaisse dans 
chaque individu le droit d'avoir le sien. Le gouverne- 
ment ne peut donc, sans injustice, refuser protection, 
ni accorder préférence à aucun. Dès lors il ne doit se 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 34T 

permettre ni discours, ni acte, qui, en outrageant ce 
qu'une partie de la nation révère, troublerait l'har- 
monie, ou romprait l'égalité politique. Il doit les 
tenir tous dans sa juste balance et empêcher qu'on ne 
les trouble, et qu'ils ne troublent. 

Il faudrait cependant proscrire une religion persé- 
cutrice, une religion qui n'admettrait pas la souve- 
raineté nationale, l'égalité, la liberté, la fraternité 
dans toute leur étendue ; mais dès qu'il est constant 
qu'un culte ne les blesse pas, et que tous ceux qui en 
sont sectateurs jurent fidélité aux dogmes politiques, 
qu'un individu soit baptisé ou circoncis, qu'il crie 
Allah ou Jéhova, tout cela est hors du domaine de la 
politique. 

Si même il était un homme assez insensé pour vou- 
loir, comme dans l'ancienne Egypte, adorer un légume 
et lui ériger un autel, on n'a pas droit d'y mettre 
obstacle, car ce qui n'est pas défendu par la loi est 
permis. Et certes, je me garderais bien de troubler un 
juif dans sa synagogue, un musulman dans sa mos- 
quée, un indou dans sa pagode; ce serait violer un 
des plus beaux de leurs droits, celui d'honorer l'Etre 
suprême * à leur manière. Si je me trompe, dirait alors 
le citoyen, tu dois me plaindre et m'aimer; instruis- 
moi: mais ne me persécute pas. Que t'importe d'ail- 
leurs ma croyance , pourvu que, confondant mon 
intérêt dans l'intérêt national, par mes efforts réunis 
à ceux de mes frères, la liberté prospère et la répu- 
blique triomphe! 

Si ces principes, invoqués par tous les philosophes 
et proclamés par l'immortel Fénelon, avaient été 

1. Variante : d'adorer Dieu, 



348 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

suivis par le tyran Louis XIV, on n'eût pas vu des mil- 
liers de protestants industrieux, contraints à s'expa- 
trier, porter ailleurs notre commerce et nos arts; et 
les annales de la France ne seraient pas souillées par 
les dragonnades et les massacres des Cévcnnes. C'est 
par une conduite opposée que la Hollande s'éleva 
au plus haut degré de richesse. Baltimore et les ca- 
tholiques qui l'accompagnèrent dans le Maryland 
s'empressèrent de consacrer solennellement les maxi- 
mes de la tolérance. C'est sur leur adoption que l'Amé- 
rique libre a fondé sa puissance et son bonheur; car 
«ette république s'est composée surtout de ceux qui 
fuyaient les persécutions religieuses de l'Europe, et 
c'est, dit Saint-John, avec les débris ensanglantés 
de l'ancien monde qu'elle a élevé un édifice nouveau. 

Appelons l'expérience du passé à la direction du 
présent : or l'expérience de tous les siècles, de tous 
•Jes peuples, prouve qu'enfroissant les idées religieuses, 
on leur donne plus de ressort, et, suivant l'expression 
du philosophe Forster, on accroît leur élasticité. La 
persuasion ou l'amour-propre rendent plus chère une 
croyance qui a coûté des tourments; la persécution, 
en isolant les hommes et les opinions, les entoure 
d'une vénération favorable au prosélytisme, et mul- 
tiplie le nombre de ceux qui veulent se dévouer au 
martyre. 

Alors le gouvernement est contraint d'avoir une 
action forcée, qui n'est jamais en équilibre avec la 
vérité, la justice ni l'intérêt national; et quelle tran- 
quillité peut-on se promettre dans un pays où subsiste, 
sans discontinuer, ce foyer de division? Tous les mo- 
numents historiques déposent sur ce sujet, et pronon- 
cent sur le sort futur d'un État qui, accumulant victoire 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 34'J 

sur victoire au dehors, serait déchiré au dedans par 
toutes les horreurs qu'entraîne après soi la haine de 
tous les cultes contre un gouvernement qui les oppri- 
merait tous. Et réfléchissez bien que les effets inévi- 
tables de la persécution sont : l" de relâcher ou même 
de rompre le lien social, en forçant d'opter entre 
l'attachement pour la patrie et l'attachement pour des 
principes religieux, attachement qui doit être iden- 
tique ; 2° dabâtardir le caractère national : c'est le 
premier pas vers l'esclavage. Un peuple qui n'a pas 
la liberté des cultes sera bientôt sans liberté. Le droit 
d'exercer librement son culte est d'une évidence tello 
que, dès la plus haute antiquité, on en fit un axiome 
du droit des gens, qui devait être respecté même au 
milieu des fléaux de la guerre : Cambyse, arrivé en 
conquérant, sur les bords du Nil, tue le bœuf Apis: 
toute l'Egypte en fut révoltée, et toute l'histoire répéta, 
d'après Hérodote, que Cambyse était un furieux, puis- 
qu'il avait violé le culte des dieux. 

Voltaire avait raison : «la tolérance, dit-il, n'a jamais 
excité de guerres civiles, l'intolérance a couvert la 
terre de carnage » ; il pouvait ajouter que l'intolérance, 
en élevant des barrières entre les peuples, enfante 
des haines nationales et retarde la marche de l'esprit 
humain. Toutes les annales de la terre attestent cette 
triste vérité. 

La persécution est donc un calcul détestable en 
politique: j'ajoute que c'est calculer bien mal pour la 
gloire. L'inflexible burin de l'histoire se hâte de 
graver une flétrissure indélébile sur le front des per- 
sécuteurs, et d'associer leurs noms à ceux de Néron et 
de Charles IX. 

Je crois avoir posé des principes incontestables pour 

•20 



350 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

quiconque a cultivé sa raison; je viens à leur appli- 
cation. 

Les orages de la Révolution ont pu nécessiter quel- 
ques mesures de rigueur; des représentants du 
peuple en mission ont prétendu que le bien public 
commandait la suspension provisoire de certaines- 
assemblées religieuses dans plusieurs départements, 
où le souffle du royalisme empoisonnait encore l'at- 
mosphère; mais ces mesures doivent cesser avec le 
besoin : en prolonger la durée, lorsqu'elles ne trou- 
vent plus leur excuse dans le prétexte du bien public, 
ce serait jeter dans le découragement, dans le déses- 
poir, des hommes qui n'y verraient plus qu'une per- 
sécution réfléchie, pour le plaisir de les mettre à la 
torture; et le zèle aigri, devenant plus industrieux, 
plus actif, pour éluder une prohibition odieuse, ferait 
refluer sa haine sur le gouvernement et calomnierait 
la liberté républicaine. 

Quel est l'état actuel des choses à cet égard? la 
liberté des cultes existe en Turquie, elle n'existe point 
en France ! le peuple y est privé d'un droit dont on 
jouit dans les États despotiques, même sous les ré- 
gences de Maroc et d'Alger. Ne parlons plus de l'In- 
quisition ; nous en avons perdu le droit : car la liberté 
des cultes n'est que dans les décrets, et la persécution 
tiraille toute la France. 

La loi ne peut être que l'expression de la volonté 
générale : or, non seulement les clameurs de quelques 
forcenés, qui ont jeté le peuple dans la stupeur, ne 
sont pas IcToeu national ; mais il a sanctionné l'opposé 
dans les lois existantes K 

1. Les éditions qui suivirent ont ici quelques lignes de plus : 
« Et certes, en choisissant ses mandataires, il était loin de 



PIÈGES JUSTIFICATIVES 351 

Le citoyen le moins instruit sent que parlérde liberté 
et lui ravir celle du culte, c'est en même temps une 
contradiction dans les termes, un outrage à sa volonté 
et un attentat contre ses droits. Une demi-liberté n'en 
est pas une; je la veux tout entière, liberté de l'agri- 
culture, du commerce, des arts, de la presse, des 
cultes, etc. 

Depuis trente ans, presque tous les gouvernements 
de l'Europe commençaient à devenir tolérants; on en 
faisait honneur aux Français, chez qui la philosophie 
tonnait contre la rage persécutrice. Eùt-on jamais cru 
que les elTorts des philosophes, surtout de celui que 
vous avez porté dernièrement au Panthéon *, abouti- 
raient à faire demander la tolérance aux fondateurs 
de la liberté française? 

Quelle insulte plus grave pouvait-on faire au peuple 
que de lui ravir l'exercice d'un droit fondé sur la nature, 
et consacré par la sagesse de la Convention nationale? 

Lorsque, par votre ordre, nous sommes allés dans 
le Mont-Blanc et les Alpes-Maritimes, leur imprimer 
les formes républicaines, en votre nom, au nom de la 
loi, nous avons juré aux citoyens de ces contrées la 
liberté des cultes dont ils redoutaient la perte ; ils l'ont 
perdue, et le parjure, ce n'est pas moi. Quand, dans' 
les pays où pénètrent nos armées victorieuses, on 
proclame cette liberté, comment voulez-vous que les 
peuples ne regardent pas ces proclamations comme 
une dérision insultante, lorsqu'ils savent que chez 



prévoir les attentats multipliés contre la liberté des cultes, 
attentats dont l'impunité est même un nouveau crime. Arra- 
cher au peuple une portion quelconque de ses droits, c'est être 
en révolte contre lui. « 
1. Jean-Jacques Rousseau. 



352 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

nous on a fermé tous les temples, et incarcéré ceux 
qui réclamaient l'autorité de la loi? 

Par son heureuse position, la France peut devenir 
le centre commercial de l'Europe; elle le deviendra si 
l'agriculture, les manufactures, les arts et métiers 
acquièrent tout le développement dont ils sont sus- 
ceptibles. Ils l'acquerront si nous donnons à l'industrie 
étrangère la facilité de s'identifier à la nôtre. Mais 
jamais elle ne viendra se naturaliser chez nous, si 
l'intolérance la repousse; je dis plus, l'industrie na- 
tionale aurait bientôt le même sort que lorsqu'on 
révoqua l'édit de Nantes. 

Cette compression intolérante aurait-elle été sug- 
gérée par le cabinet de Saint-James, et n'est-elle pas 
le dernier anneau de cette chaîne que la faction, abat^ 
tue le 9 thermidor, voulait imposer à la Convention 
nationale et au peuple français? Vous auriez promp- 
tement la mesure de cette intolérance et de ses effets 
contre-révolutionnaires, si des millions d'hommes 
haletants d'effroi, et tenaillés par la persécution, 
étaient sûrs de franchir la frontière sans rencontrer 
la guillotine ou les cachots. Et qu'est-ce donc qu'une 
liberté qu'une immensité de citoyens industrieux et 
patriotes s'apprêtent à fuir? 

Mais, dit-on, il est permis à chaque citoyen de pra- 
tiquer son culte dans sa maison. Quoi! la déclaration 
des droits, la constitution et des lois publiées avec 
appareil auraient uniquement pour but de statuer que 
dans ma chambre je puis faire ce que je veux! S'il est 
permis de déraisonner, qu'au moins ce ne soit pas 
d'une manière si grossière. 

Je ne rappellerai pas d'ailleurs qu'un espionnage 
tyrannique a été exercé jusqu'au sein des familles, et 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 353 

que la liberté des citoyens a été outragée dans l'asile 
même de leurs foyers. 

Rien de plus trivial désormais que cette phrase ba- 
nale : la superstition et le fanatisme relèvent une tête 

audacieuse :1a superstition et le fanatisme ce sont là 

les deux fléaux les plus redoutables', c'est la peste au 
moral ; mais ne serait-il pas à propos de déterminer 
enfin l'acception de ces mots: car, en ne les définis- 
sant pas, on leur fait signifier tout ce qu'on veut, pour 
persécuter sans obstacle et justifier des cruautés? 
Parce que Voltaire croyait à un dieu, un jour, il fut 
traité de fanatique, par un homme encore vivant ; et si 
je veux fixer le sens de ce terme, consulterai-je les 
discours merveilleux concernant le culte abstrait de 
la raison, les déesses de la raison, ou ceux qui chan- 
tent le dieu de la liberté ; choisirai-je dans le bulletin 
de la Convention nationale la harangue par laquelle 
Anarcharsis Cloots prêche l'athéisme, ou celle dans 
laquelle Robespierre fait à l'Être suprême l'honneur 
de le reconnaître. Comme les idées fausses ont besoin 
d'exagération, une tactique ordinaire est de crier vite 
au fanatisme ; mais, parce que des hommes paisibles se 
seront réunis pour prier à leur manière, ne semble-t-il 
pas que la contre-révolution s'opère? Je le demande 
aux hommes que n'aveugle pas la passion; vouloir 
présenter ces réunions calmes, comme un attroupe- 
ment, une faction, n'est-ce pas abuser des termes? 

Mais la guerre de la Vendée.... La Vendée, c'est la 
plaie la plus hideuse que des monstres aient faite à la 
Révolution, c'est la réunion de tous les maux et de tous 
les forfaits; et l'on pourrait,' sans inconvenance, de- 

1. Variante : deux fléaux redoutables. . 

20. 



354 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

mander par qui ont été commis les plus atroces, ou des 
prêtres scélérats qui, au nom du ciel, prêchaient le car- 
nage, ou de faux patriotes qui ont abreuvé de sang et 
couvert de deuil cette contrée malheureuse? Carrier et 
ses nombreux licteurs étaient-ils prêtres? Mais si l'on 
s'obstinait à confondre ces prêtres qu'on ne peut ap- 
peler des hommes, avec ceux qui, soumis à la loi, ont 
concouru à fonder la République, ce serait mettre sur 
la même ligne les brigands de la Vendée et les braves 
défenseurs de la patrie. On ne peut se dissimuler que, 
parmi les associations religieuses qui sont en France, 
il en est une contre laquelle ont été plus particulière- 
ment dirigées les mesures de rigueur; je n'examine 
pas si, comme on l'a prétendu, des hommes cachés 
derrière la toile conduisent ce mouvement dont ils 
rattacheraient le fil à l'influence des puissances étran- 
gères ; il m'est plus doux * de penser que cette associa- 
tion étant la plus nombreuse présentait aux actes de 
sévérité ^ une surface plus étendue; d'ailleurs, il était 
à craindre que le souvenir d'une antique opulence 
n'eût alimenté chez bien des prêtres des regrets inci- 
viques. Et enfin, il fallait déraciner les germes de 
royalisme disséminés par des pontifes orgueilleux de 
l'ancien régime, qui tenaient leurs richesses de la 
royauté dont ils étaient les esclaves, les drogmans et 
les complices. 

Mais vous êtes trop justes pour leur assimiler des 
prêtres qui avec vous se sont élancés sur la brèche pour 
combattre le despotisme, et sans lesquels peut-être la 
République n'existerait pas. Ils vous présentent une 

1. Variante : il m'est moins pénible, 

2. Yar. : de tyrannie. 



PIÈGES JUSTIFICATIVES 355 

caution sûre dans leur intérêt propre; car si la Révo- 
lution pouvait échouer, ils seraient les premières vic- 
times. Des hommes que par l'attrait d'une pension on 
invitait inutilement au parjure, des hommes qui sont 
restés patriotes, en perdant place et fortune, pour- 
raient bien en valoir d'autres qui ont le mérite d'être 
patriotes en obtenant place et fortune ; peut-être même 
que leur persévérance dans leurs principes vaut bien 
ces abjurations et ces déclamations multipliées, il y a 
un an, à votre barre, et dont la traduction était à peu 
près ceci : « Je vous déclare que pendant longues 
« années j'ai été un imposteur et un fripon; en consé- 
« quence, je demande que vous m'estimiez et que vous 
« m'accordiez une place. » Il y a quatre ans qu'on 
tourmentait les prêtres pour prêter le serment ; ensuite 
on les tourmenta pour l'abjurer. La faim, les cachots, 
les injures, les calomnies, ont été leur partage; et l'on 
nous parle de la Saint-Barthélémy, des noyades de Car- 
rier! mais je préférerais périr dans un court supplice, 
plutôt que d'être pendant des mois, des années, abreuvé 
d'amertumes et rassasié de douleurs. 

La persécution est toujours exécrable, soit qu'elle 
s'exerce au nom de la religion ou au nom de la philo- 
sophie; et franchement, dans la supposition de fana- 
tisme, s'il fallait opter entre deux extrêmes que 
j'abhorre '.je préférerais encore le fanatisme des per- 
sécutés à celui des persécuteurs; et je dirais, comme 
Guise à Poltrot : Si ta religion t'ordonne de m'assas- 
siner, la mienne veut que je te pardonne. 

N'appliquons donc qu'avec discernement l'infamante 

1. Var. : entre deux extrêmes, les mots que j'abhorre ont été 
supprimés. 



356 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

épithète de fanatique, de superstitieux; car nous aussi 
nous méprisons les légendes fausses, les reliques con- 
trouvées, les fourberies monacales et les pratiques 
puériles qui rétrécissent l'esprit et dégradent la reli- 
gion. 

Quelqu'un a cru faire preuve de génie, en disant que 
la religion catholique est celle de Catherine de Médicis 
et de son fils. Cet argument équivaut à celui-ci : la 
République française est celle de Roberspierre * . Quelle 
injustice de rejeter sur elle des forfaits commis en son 
nom, mais qu'elle abhorre! Si l'abus criminel d'une 
chose était un argument plausible, il faudrait anéantir 
le commerce, parce que des ruisseaux de sang ont coulé 
pour en disputer les profits; anéantir la justice, parce 
la chicane nous a dévorés; et maudire la philosophie, 
la liberté même, parce que des sophistes, de faux 
patriotes en ont abusé. 

Puisque le culte catholique est celui d'une grande 
partie de la nation, et puisqu'on l'a présenté comme 
incompatible avec la République, le devoir d'un légis- 
lateur est de discuter cette obj ection, qui le sera bientôt 
dans un ouvrage approfondi. 

Dans cette discussion, les faits répondent à tout : 
voyez les catholiques des États-Unis de l'Amérique et 
des petits cantons suisses, et trouvez-moi des hommes 
plus attachés simultanément à leurs principes reli- 
gieux et républicains? Avec quels transports, au sein 
de l'Helvétie, j'ai vu, dans les temples, associer aux 
signes religieux les héros du calendrier politique ! Là, 
Guillaume Tell, Winkelried et Meltchal respirent sur 



1. Au sujet de cette orthographe du nom de Robespierre, 
voyez ci-dessus p. 217. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES c57 

la toile et le marbre, et commandent encore à leurs 
enfants l'amour de la République et la haine de la 
maison autrichienne. 

Je n'aime pas à parler de moi: mais permettez 
qu'ici j'invoque le témoignage de mes co-députés et 
de tout le département qui m'a procuré l'honneur* de 
siéger parmi vous: qu'ils disent si dans le temps que 
vous aviez encore un roi, je n'avais pas moi, catholique 
de cœur et d'esprit, célébré chez eux les funérailles 
de la royauté, et proclamé l'existence anticipée de la 
République -I 

Tels hommes, dont le prétendu patriotisme fascine 
encore d'autres yeux que les miens, ont peut-être 
donné dix mille hommes à la Vendée, par des discours 
qui serviront à l'histoire. Et moi, par mon obscure 
correspondance, j'ose dire que j'ai empêché des Ven- 
dues. Lors de la subversion du culte, autour de moi se 
pressaient des hommes qui voulaient en réclamer la 
liberté. Je leur disais : vous êtes catholiques ; par vos 
vertus, forcez l'estime de vos ennemis! Il est un carac- 
tère auquel je veux qu'on vous reconnaisse, c'est en 
redoublant d'amour pour la République, c'est en mul- 
tipliant les sacrifices, en vous sacrifiant vous-mêmes, 
s'il le faut, pour l'affermissement de la liberté ; et cer- 
tes, elle a été sublime la conduite des partisans des 
divers cultes; ils pouvaient dire que quand un mem- 
bre du corps social est opprimé, tous le sont. Plus 
sages que leurs persécuteurs, ils ont souffert, ils souf- 
frent en attendant le retour de la justice ; et si l'impos- 
ture répétait que parmi ces associations religieuses, 



i. Variante : dont le choix me fait. 
2. Voy. ci-dessus, p. 74. 



358 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

l'une est incompatible avec la liberté, de tous les coins 
de la France, des millions de catholiques élèveraient 
une voix comprimée par la douleur pour réitérer le 
serment que tous les cultes répéteront, celui de vivre 
et de mourir républicains. 

Actuellement j'adresse le dilemme suivant aux vio- 
lateurs des droits de la nature et des sages décrets de la 
Convention nationale : ou vous ne voulez pas détruire 
certaine association religieuse; alors pourquoi la per- 
sécutez-vous? ou votre projet est de la détruire; alors 
pourquoi le taire? Expliquez-vous, et qu'enfin nous 
sachions si Charles IX et Louis XIV sont ressuscites, 
et s'il faut, comme les protestants, après la révocation 
de l'édit de Nantes, nous arracher à une patrie que 
nous chérissons, pour nous traîner sur des rives étran- 
gères en mendiant un asile et la liberté. 

Si vous étiez de bonne foi, vous avoueriez que votre 
intention, manifestéejusqu'à l'évidence, est de détruire 
le catholicisme. Vous êtes embarrassés sur le choix des 
moyens, et vous avez la cruauté lâche de le cacher pour 
n'être pas flétris du caractère infâme de persécuteurs, 
auquel vous n'échapperez pas; car le plus curieux dans 
l'histoire de la Révolution n'est pas ce qui est écrit % 
mais c'est ce qui ne l'est pas, et qui le $cra. 

Je fais ensuite un rapprochement de faits incontes- 
tables. 1° La liberté des cultes est proclamée par la na- 
ture, et sanctionnée par la loi ; 2° cette liberté n'existe 
nulle part en France; 3" c'est en ravissant au peuple 
ce droit inviolable ^ que des contre-révolutionnaires 
voulaient faire haïr la démocratie et provoquer des 
troubles. 

1. Var. : est imprimé. 

2. Var. : inaliénable. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 369 

On a rendu justice à Chaumette, en l'envoyant à 
l'échafaud : par quelle fatalité veut-on justifier ses 
continuateurs? Qu'ils jouissent de la liberté, de la 
paix, mais qu'au moins nous partagions cet avantage. 

Bayle s'efiForce d'établir qu'un Etat peut exister sans 
religion; quand même il pourrait étayer son système 
par le fait de quelques hordes sauvages, il lui reste- 
rait à prouver que la même chose peut avoir lieu chez 
un grand peuple civilisé. Si les premiers vous pré- 
tendez résoudre ce problème, l'exemple de tous les 
législateurs anciens et modernes, tous les événements 
de l'histoire déposent unanimement contre le succès, 
et bientôt, avec Plutarque, vous serez contraints 
d'avouer qu'il serait plus facile de bâtir une ville en 
l'air. Le publiciste Bielfeld prétend qu'un peuple chez 
qui les principes religieiix s'éteignent marche rapi- 
dement vers sa décadence. Pour justifier son asser- 
tion, il suffit de j eter un regard sur les mœurs actuelles 
comparées à leur état avant la Révolution. L'époque de 
la destruction des cultes est celle de la démoralisation 
la plus alarmante ; le frein étant rompu, tous les vices 
ont inondé la société; on fera des lois, mais nous 
demanderons avec un ancien : que peuvent les lois 
sans les mœurs? et nous ajouterons : que sont les 
mœurs sans les sentiments religieux? 

Il faut donc un principe actif qui, suivant l'homme 
dans la solitude et les ténèbres, entre dans son cœur 
pour y créer des vertus ou des remords ; qui place les 
qualités sociales dans le cercle des devoirs; et qui, 
en les faisant chérir, en facilitant les moyens de les 
accomplir, mette du prix, du plaisir aux sacrifices que 
l'on fait pour la chose publique ; alors la conscience 
mêle sa voix à celle du législateur, et ses peines à celle 



360 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

dont la loi punit les infracteurs. Qui peut nier que 
deux liens ne soient plus forts qu'un? La religion, en 
dirigeant la conduite des parents, les rend plus atten- 
tifs à l'éducation de leurs enfants, et par là s'établit 
dans le sein des familles une tradition de vertus, un 
héritage de bonnes mœurs qui sont les pierres angu- 
laires de la liberté. La loi est alors dans le cœur, et 
la conscience en est le magistrat le plus éclairé, le plus 
intègre; sur elle repose la fidélité des traités et des 
contrats. Quand un Turc a juré sur l'Alcoran, la sécu- 
rité de ceux qui contractent avec lui résulte de la 
vénération qu'imprime dans son âme un livre qu'il 
regarde comme sacré. Et quel peuple voudrait traiter 
avec un peuple dont les principes ne présenteraient 
aucune garantie de cette nature à la bonne foi com- 
merciale et diplomatique? Ignorez-vous donc que le 
fanatisme persécuteur est le texte sur lequel les enne- 
mis de la Révolution ont établi le plus d'impostures, 
et l'un des moyens les plus puissants par lesquels ils 
ont accru leur parti et coloré leurs forfaits? 

D'ailleurs, pour tous les individus de notre espèce, 
la carrière de la vie est semée de peines ; il serait bien 
impolitique le législateur qui tenterait d'atténuer 
les sentiments capables d'en tempérer l'amertume! 
L'homme abandonné des hommes dirige sa pensée 
vers cet être invisible dont l'action est partout. Bar- 
bare! oserais-tu lui ravir les douces consolations de 
la vertu persécutée et du malheur? Si tu veux lui arra- 
cher l'idée d'un dieu, donne-lui un ami plus fidèle, un 
père plus tendre, un consolateur plus puissant. Per- 
mets qu'il se réunisse à la société religieuse de ses 
frères, et que dans ce rapprochement d'individus 
animés du même esprit il trouve un adoucissement 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 361 

aux angoisses qui sans cela tourmenteraient son exis- 
tence. Eh! dans quelle circonstance lïdée consolante 
de la. divinité fut-elle plus nécessaire au peuple fran- 
çais qu'à l'époque où tant de cœurs déchirés, tant de 
familles mutilées ont des pleurs à essuyer et des plaies 
à cicatriser? 

Ne comptez donc pas sur l'existence d'une Répu- 
blique sans religion; et s'il vous plaisait d'en orga- 
niser une, en supposant même que vous fussiez d'ac- 
cord sur les principes, ce qui ne sera jamais, chaque 
citoyen aurait droit de vous faire la question que tant 
de fois on a faite à d'autres : de quel droit prétends-tu 
interposer ta volonté entre Dieu et moi? 

Un sage politique doit calculer d'ailleurs le carac- 
tère dune nation; dans des circonstances données et 
absolument parallèles, il est le même. Pendant un 
siècle, les protestants furent l'objet d'une persécution 
atroce; on chassait, on emprisonnait, on pendait leurs 
ministres, on fermait leurs temples, leurs assemblées 
étaient traitées de séditieuses. Après un siècle de 
tourments, lorsqu'à l'aurore de la liberté ils purent res- 
pirer, parurent tout à coup trois millions de protes- 
tants en France; et l'on prétendrait que quelques 
années de déclamations et de violences ont changé la 
masse des citoyens! Non, ne le croyez pas, la persé- 
cution a heurté leurs opinions, mais elle n'a ni con- 
vaincu les esprits, ni persuadé les cœurs. 

Que faire donc dans l'impossibilité d'éteindre les 
principes religieux, ou de réunir tout à coup les 
citoyens à la même croyance? c'est de rattacher tous 
les cultes à la République, en garantissant l'entière 
et indéfinie liberté de tous les cultes, sauf à rappeler 
dans une adresse au peuple les règles de sagesse qu? 

01 



362 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

commande cet ordre de choses, dont la direction sera 
confiée aux représentants du peuple qui dans les 
divers départements iront exercer leur mission *. 

Proposer un ajournement sur cet acte de justice 
après lequel la nation soupire, ce serait compromettre 
la liberté en outrageant tous les principes. Il est temps 
enfin de leur faire amende honorable, et de se rap- 
peler que la philosophie dévoue les persécuteurs à 
l'exécration de l'univers, tandis qu'elle présente les 
fondateurs, les défenseurs de la liberté à l'estime de 
tous les siècles. 

Il ne suffit pas de passer à l'ordre du jour motivé 
sur l'existence de la loi, puisque, malgré la loi, par- 
tout on persécute. Il s'agit de garantir l'exercice de 
ce droit. S'il est encore des agitations intestines, ce 
moyen est le plus efficace pour les calmer; par là vous 
arracherez aux malveillants un prétexte pour calom- 
nier la Convention nationale et inquiéter le peuple : 
d'ailleurs la publicité appelle les regards et rend l'ins- 
pection du magistrat plus facile que sur ces réunions 
sourdes où les persécutés vont exhaler leur douleur 
et contracter, par l'habitude de la clandestinité, une 
physionomie qui n'est pas celle de la franchise. 

Et qu'on ne dise pas que les citoyens ayant été pen- 
dant un an privés de l'exercice public, cet état des 
choses peut persévérer : ce raisonnement serait celui 
d'un voleur qui voudrait retenir son larcin, ou du 
tyran qui tenterait de perpétuer sa domination sur un 
peuple résolu à secouer le joug. 

1. Var. : cet ordre de choses. (3 ligaes en moins.) 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 363 

Traitez comme séditieux quiconque troublerait 
l'exercice de cette liberté; mais qu'aucune religion 
ne prétende usurper la domination ni forcer la volonté 
de personne; aux yeux du législateur, elles ont toutes 
des droits égaux. Il peut même interdire, hors les 
maisons de rassemblements des divers cultes, tous les 
signes extérieurs; et certes, des prières en langue in- 
connue, des processions et des cloches ne constituent 
l'essence d'aucune religion*. Si des malveillants, des 
royalistes, qui veulent se rattacher à tout, s'insi- 
nuaient dans ces assemblées, l'intérêt de toutes sera 
•d'accord avec leurs devoirs; elles s'empresseront de 
les dénoncer à l'autorité civile. 

Mais, dira-t-on, comment concilier les jours de tra- 
vail et de repos, consacrés par vos idées religieuses, 
avec ceux qu'a établis la Convention nationale? Je 
n'examine pas si la division décadaire est la plus 
appropriée aux habitudes morales, aux facultés physi- 
ques de l'homme et des animaux, compagnons de ses 
fatigues : la loi existe, la loi doit être exécutée. Elle 
n'interdit pas aux citoyens de consacrer des moments 
à leur culte, puisqu'elle n'atteint pas même l'individu 
qui consume des jours entiers dans la débauche. Les 
citoyens de tous les cultes, amis vrais et sincères de 
la patrie, sauront toujours concilier leurs devoirs 
religieux avec les devoirs sociaux, de manière que la 
chose publique n'en souffre pas. 

Et pourquoi le même temple qui réunira successi- 
vement aux pieds de l'Éternel les citoyens des divers 
cultes pour leurs actes religieux, ne les réunirait-il 



1. Cette phrase a été supprimée dans les éditions sui- 
vantes. 



364 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

pas simultanément autour de la statue de la liberté 
pour leurs actes civils et politiques ^ 

S'il est une religion qui s'occupe sans cesse à con- 
soler l'humanité, en défendant celui qu'on outrage, en 
soulageant celui qui souffre ; 

Si elle commande aux citoyens de s'aimer, de se 
respecter quelle que soit la disparité de leurs opinions ; 

Si elle épure la morale privée et publique, en pros- 
crivant tous les vices qui altèrent l'ordre social, en 
prescrivant toutes les vertus qui l'affermissent; 

Si elle arme la raison contre les secousses des pas- 
sions, les illusions de la prospérité et les angoisses du 
malheur; 

Si elle agrandit l'àme, en rattachant toutes ses 
affections au principe intelligent duquel tout émane ; 

Si elle augmente la propension à faire le bien par 
des motifs qui, suivant l'expression d'un orateur, 
retentissent dans l'éternité ; 

Si, reportant sur la société ces motifs qui émeuvent 
puissamment l'esprit et le cœur, elle fortifie l'attache- 
ment du peuple pour ses lois, et sa confiance dans ses 
représentants ; 

Si, donnant plus d'énergie à l'amour de la Répu- 
blique, à la haine de la royauté, elle dispose le citoyen 
à se sacrifier sans cesse pour celle-là et contre celle-ci ; 
certes, une telle morale consoliderait les institutions 
sociales, elle serait une des plus fermes colonnes du 
gouvernement. Or, tels sont les sentiments de toutes 
les sociétés religieuses qui sont dans la République. 
Voulez-vous séréniser les cœurs, répandre la joie dans 



1. Ces deux alinéas, depuis : Mais, dira-t-on, ont été suppri- 
més dans les éditions ultérieures. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 365 

les familles, imprimer un nouvel élan vers la liberté, 
et consolider la démocratie, qui n'aura presque plus 
de contradicteurs, assurez la liberté des cultes. Les 
Français sont bons ; ils feront un effort d'indulgence 
pour se persuader que des raisons d'intérêt public 
avaient décidé la clôture de leurs temples. Ils rece- 
vront comme une grâce l'exercice d'un droit que per- 
sonne ne peut leur ravir, et sans lequel un gouver- 
nement, de quelque nom qu'on le décore, ne sera 
jamais qu'une tyrannie. Qu'à la voix paternelle de la 
Convention tous les cœurs se raniment donc et se dila- 
tent. Disons aux citoyens : 

« Sous l'ombre tutélaire des lois, il vous est libre 
d'accomplir les actes de votre culte ; mais écartez ces 
dissensions qui ont si souvent consterné la raison, 
troublé les peuples et ensanglanté le monde; point de 
rivalité que celle du patriotisme et de la vertu! 

« Cultivez vos champs, perfectionnez les arts, animez 
l'industrie, soignez l'éducation de vos enfants, qui 
doivent transmettre aux hommes de l'avenir l'héri- 
tage de la liberté. Quelles que soient vos opinions 
religieuses, aimez-vous, puisque le père commun vous 
aime. La patrie est notre mère commune; autour 
d'elle doivent se rallier tous les cultes amis de l'ordre, 
du bonheur et de la gloire nationale. Appuyés sur vos 
vertus et votre courage, vos représentants termine- 
ront une révolution glorieuse; et le faisceau républi- 
cain sera le lien indissoluble de tous les Français. » 

En appuyant le projet de décret concernant les fêtes 
décadaires, je présente le suivant * : 

i. Phrase supprimée dans les éditions postérieures. 



366 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE: 
PROJET DE DÉCRET 

La Convention nationale décrète : 

Les autorités constituées sont chargées de garantir 
à tous les citoyens l'exercice libre de leurs cultes, en 
prenant les mesures que commandent l'ordre et la 
tranquillité publique. 



II 



LETTRE DE MORELLET A GREGOIRE 
AU SUJET DU DISCOURS SUR LA LIBERTÉ DES CULTES 

19 nivôse, à 7 h. du matin [<S janvier 1795]. 

« Citoyen, je viens de lire en me levant le discours 
« sur la liberté des cultes que vous avez eu la com- 
« plaisance de m'cnvoyer. On ne peut pas me dire : 
« Vanum est vobis ante lucem surgere, car j 'ai employé 
« fort agréablement le temps que j'ai dérobé à mon 
« lit. J'en suis parfaitement content. Ce sont les vrais 
« principes sentis vivement, exprimés vigoureuse- 
« ment et énoncés avec courage. Je suis surtout 
« charmé de votre préface. Comme vous répondez 
« bien à ce propos ridicule que votre motion était 
« prématurée ! Et dans l'ouvrage même que de traits. 
« énergiques vous avez répandus! Voilà la critique 
« que vous me demandez, ou plutôt la seule que je 
« puisse vous faire. Je vous remercie encore pour 
« Marmontel de l'intérêt que vous avez mis à le faire 
« mettre sur cette liste des hommes de lettres récom- 
« pensés par la nation. Il ne s'agit plus, me dit-on^ 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 367 

« que de convertir ce secours actuel en secours an- 
« nuel ou pension, et c'est à quoi j'espère que vous 
« voudrez, bien vous employer encore. 

« Quant à moi, en m'annonçant que vous comptez 
« qu'on s'occupera aussi de me faire comprendre 
« dans le nombre de ces élus, je dois vous instruire 
« que j'ai eu déjà mon fait à part, et que par un 
« décret de la Convention du mois de juillet 1793 je 
« jouis (Tune récompense nationale pour trente-cinq ans 
« de travaux utiles, de la somme de 2625 fr. Ge tra- 
it vail a été fait au bureau de liquidation d'après la 
« production des titres des pensions et traitements 
« que je tenais de l'ancien gouvernement. Sur cet 
« exposé je crois que -vous jugerez comme moi que 
« je ne suis pas dans le cas d'être employé dans vos 
« états. Je serais regardé comme mangeant à deux 
« râteliers ; à moins que votre comité ne veuille ab- 
« solument me gratifier encore de mille écus que je 
« recevrais bel et beau si l'on s'obstinait à me les 
« faire prendre. Je vous prie de faire usage de ce 
« renseignement s'il était question de moi. 

« Je m'avise en finissant de vous envoyer un petit 
« papier imprimé en 1793 et qui touche au même 
« objet que vous avez si bien traité. Vous y pourrez 
« voir que la matière m'étant familière j'ai quelque 
« droit d'avoir un avis, et que quand je dis que votre 
« papier est excellent c'est une autorité grave que 
« vous avez de plus en votre faveur. 

a Je vous salue très civilement et très civique- 
« ment. 

« MORELLET. » 



368 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

III 

LETTRE d'un PRÊTRE DEVENU DRAGON 
SUR LE MÊME SUJET 

Ponl-à-Mousson, 12 nivôse an III de la République française 
[1"' janvier 1795]. 

Égalité^ Liberté ou la Mort. 

« Citoyen représentant, 

« Ton discours sur la liberté des cultes a l'appro- 
« bation de tous les républicains instruits; les plus 
« sévères et même les plus énergiques y ont ap- 
« plaudi, et le vœu du peuple semble en demander 
< l'exécution. 

« J'ai parcouru plusieurs départements; presque 
« partout j'ai vu l'aristocratie et l'intrigue crier contre 
« ce qu'il leur plaisait d'appeler fanatisme ; presque 
« partout les hommes de loi qui, plus que certains 
« prêtres, regrettent l'ancien régime, et les vrais 
« fanatiques même en criant les plus forts {sic) ont 
« cru se donner un relief de patriotisme, et ce sont 
« eux qui vraiment ont établi le terrorisme. L'aristo- 
« cratie en a conçu sans doute un coupable espoir, 
« mais le peuple qui veut la République a tout souf- 
« fert, et dans le silence il n'a cessé de réclamer la 
« liberté de rendre à la divinité le culte qui lui fait 
« plaisir. 

« Mais quoi! le moment de lui rendre ce droit sacré 
« est-il arrivé? Les subsistances lui donnent aujour- 
« d'hui plus d'inquiétude que jamais. Les denrées, 
« depuis la suppression du maximum, loin d'être plus 
« communes, comme se l'étaient promis nos législa- 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 369 

teurs, sont aussi rares qu'auparavant, et le prix 
même a doublé. Il est à craindre que la misère ne 
soit grande. Aujourd'hui les gens suspects qui ont 
prétendu avoir été victimes du terrorisme respi- 
rent l'air vivifiant de la liberté, tandis que des 
défenseurs de la patrie sont dans les fers pour 
quelques écarts '. Il me semble que ces derniers 
méritent plus que les autres l'indulgence nationale. 
Les rendre à la liberté, ce serait donner de nou- 
veaux défenseurs à la patrie. 

« Oui, citoyen représentant, l'aristocratie semble 
relever la tête et avoir quelque espérance. Je ne 
crois donc pas que le moment soit propice. Il faut 
aujourd'hui une surveillance plus active que jamais 
de la part des républicains. Redonner tout de suite 
un culte, ce serait peut-être faire un pas rétro- 
grade. L'aristocratie pourrait en tirer quelque avaji- 
tage. Puissent mes doutes n'être pas fondés! C'est 
un jeune homme qui veut se mêler de politiquer. 
C'est son amour ardent pour la République qui le 
fait parler. 

« Je suis dragon au 1" régiment. J'ai été ministre 
du culte catholique ; persécuté à cause de ce titre, 
je profitai de la loi qui appelait les jeunes gens à 
la défense de la patrie. Aujourd'hui je me félicite 
d'être un de ses défenseurs. 
« Salut, 

« CouKNNE, dragon. » 



1. Il s'agit ici sans doute de Carrier, Lebon, Fouquier-Tin- 
vilie et autres « défenseurs de la patrie ». 



21. 



370 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

IV 

LETTRE PASTORALE DE GRÉGOIRE A SES DIOCÉSAINS 
(12 mars 1795) 

Henri Grégoire, par la miséricorde divine, dans la 
communion du saint-siège apostolique, évêque du 
diocèse de Loir-et-Cher, à ses vénérables coopérateurs 
dans le saint ministère et à tous les fidèles de son 
diocèse, salut et bénédiction en Jésus-Christ. 

Mes frères, il y a longtemps que vous n'avez ouï 
la voix de votre évêque; dans la distance qui nous 
sépare, les accents de ma tendresse ne pouvaient que 
difficilement retentir dans vos cœurs ; et comment 
aurais-je pu vous transmettre les témoignages de 
mon affection? La tyrannie étouffait nos pensées; 
elle défendait à l'imprimerie de les reproduire, ou 
elle arrêtait la circulation des fruits de la presse ; le 
secret des lettres était violé; les correspondances 
étaient interceptées; écrire à quelqu'un, c'était com- 
promettre inutilement sa liberté, sa vie même, dans 
le cours de cette année effroyable, où le sang, même 
celui des justes, ruisselait de toutes parts , où la 
France était couverte de victimes, dont un grand 
nombre ont été immblées, de bourreaux, dont la plu- 
part vivent encore et rugissent de n'être plus au mi- 
lieu du carnage. 

Avec qui correspondre, d'ailleurs, lorsqu'au milieu 
de cette défection qui scandalisait l'Église, privé de 
renseignements certains, j'ignorais quels étaient 
parmi vous les hommes restés fidèles; car la religion, 
comme la patrie, a ses émigrés? 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 371 

Il me resta la faible consolation de croire qu'une 
circonstance éclatante de ma conduite vous aurait 
servi de boussole. Les nouvelles publiques vous 
avaient dit que quand l'évêque de Paris scandalisa 
l'Église par une éclatante et lâche apostasie, au mi- 
lieu des vociférations de l'athéisme, et malgré les 
outrages dont j'étais assailli, je m'étais déclaré fidèle 
au double caractère de catholique et d'évêque. Vous 
ignorez qu'à cette époque alternativement on épuisa 
envers moi les promesses, les menaces et toutes les 
ressources de l'astuce, de la flatterie et de la perver- 
sité. En confessant J.-C, je crus prononcer mon arrêt 
de mort ; pendant un an, l'échafaud se présentait 
sans cesse à mes yeux, et la prolongation de mon 
existence me cause journellement encore la surprise 
de la nouveauté. 

Gémissant dans la solitude de mon cœur, j'invo- 
quai la résurrection de la justice; dès qu'il me fut 
possible de réclamer utilement les droits que la 
tyrannie vous avait ravis, je demandai la liberté des 
cultes; et cette demande, qui m'attira de nouveaux 
outrages, vient cependant d'obtenir quelque succès. 

Si dans l'ordre ordinaire des choses il est déplacé 
de parler de soi-même, ici la religion m'en fait un 
devoir; car, si je ne prouvais que je n'ai cessé d'agir 
en évêque, quel droit aurai-je d'examiner, dans le 
diocèse confié à ma sollicitude, la conduite des pas- 
teurs et des ouailles? 

Entre les persécutions qui ont affligé l'Église de 
France depuis son origine, aucune peut-être n'a réuni 
tant de caractères de violence et de barbarie que la 
dernière. Si tous les cultes ont été froissés par des 
hommes qui n'en veulent aucun, la religion catholi- 



372 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

que a été l'objet spécial de leur haine, et souvent on 
s'est borné contre les autres à des hostilités appa- 
rentes pour diriger tous les coups contre celle-ci. 

En frappant les pasteurs, on espérait disperser le 
troupeau. Les persécuteurs n'ont guère excepté que 
les prophètes de Baal qui s'associaient à leurs for- 
faits. La tempête est venue fondre sur de vénérables 
pasteurs qui avaient édifié par leurs exemples, ins- 
truit par leurs discours, fait aimer les lois, et con- 
couru avec nous à fonder la République. Chargés de 
calomnies, abreuvés d'amertumes, dévorés par la faim, 
traînés .de cachots en cachots, les uns ont désespéré 
la rage de leurs assassins, d'autres ont expié par la 

mort le crime , le seul crime d'avoir pratiqué les 

devoirs de la religion. 

Dans ces murs où un homme revêtu d'un grand 
pouvoir trouvait étrange que l'on n'eût pas encore 
dressé les bûchers, puisqu'il y restait des prêtres ; à 
Blois, on se rappelle avec horreur que cinq furent 
égorgés, entre autres le curé de Saumur, qui était muni 
de son certificat de civisme. La terreur était portée à 
tel point, qu'on n'osa leur donner la sépulture, et 
leurs corps sanglants, roulant dans les flots de la 
Loire épouvantée, allèrent se réunir à ceux qu'on 
noyait à Nantes. 

Si vos ennemis avaient eu le moindre sentiment 
de pudeur, de justice, ou seulement de ce qu'on ap- 
pelle éducation, ils n'auraient point outragé vos opi- 
nions religieuses, ni les objets de votre culte. Hélio- 
dore s'était borné à voler le temple de Jérusalem ; 
Balthasar en avait fait servir les vases à ses débau- 
ches; vos persécuteurs les ont surpassés par tout ce 
que l'impiété et la cruauté ont de plus révoltant. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 373 

Une troupe de brigands, composée en partie de 
prêtres apostats, se précipitait avec fureur dans les 
églises, détruisait les chefs-d'œuvre des arts, les 
monuments de la piété, exerçait le pillage, et vomis- 
sait des blasphèmes. 

Vous avez vu un magistrat, à qui la loi comman- 
dait de protéger la liberté religieuse, insulter lâche- 
ment à ses concitoyens catholiques en profanant 
les signes révérés de leur culte. 

Quand Jéroboam voulut détourner les Hébreux 
d'adorer le vrai Dieu dans le temple de Jérusalem, 
il fit ériger des idoles à Dan et à Béthel. Dans nos 
églises dévastées, que le délire nommait temples de 
la Raison, des prostituées, sous le nom de déesses de 
la Raison, souillèrent les autels du Dieu vivant; et 
dans ces chaires où tant de fois vos pasteurs vous 
avaient au nom du ciel prêché l'amour de la vertu, 
le crime prêcha l'athéisme : car le crime a besoin de 
l'athéisme pour étouflfer ses remords : le crime re- 
doute l'idée d'un Dieu, cette idée consolante qui, à 
l'issue de nos cérémonies religieuses, vous suivait 
dans vos maisons, dans vos travaux, et qui, dans cet 
isolement affreux où vous a plongé la destruction 
ties cultes, a soutenu votre espérance et allégé vos 
malheurs. 

- Les persécuteurs allaient jusque dans les maisons 
semer l'épouvante, désoler les familles, enlever les 
livres et tout ce qui pouvait réveiller des sentiments 
religieux. Dans diverses contrées de la France, on 
les a vus arracher la croix des mains des malades 
expirants, et, par les imprécations les plus féroces, 
aggraver leurs souffrances et accélérer leur trépas. 

Alors les liens sociaux furent relâchés et presque 



374 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

rompus ; il n'y eut plus de sécurité que pour les scé- 
lérats. Les hommes vertueux, poursuivis jusque dans 
l'asile de la pensée, conçurent un dégoût de la vie ; 
ceux qu'on envoyait au supplice furent privés des 
secours de la religion, que dans aucun pays on ne 
refuse à l'homme dans les derniers moments de son 
existence ; et ceux que la mort avait moissonnés 
étaient portés dans la tombe avec un dédain qui les 
assimilait aux brutes, tandis que chez tous les peu- 
ples un respect religieux accompagne au tombeau 
les débris de l'humanité. 

Après avoir consterné le peuple, les brigands fei- 
gnaient de croire et s'efforçaient de persuader qu'il 
avait renoncé à sa religion et abjuré son Dieu , tan- 
dis que leurs partisans dans chaque commune n'étaient 
qu'une poignée d'êtres dépravés. La morale de l'Évan- 
gile est si pure qu'elle répugne à tous les libertins; 
quand elle abandonne le cœur, le vice y entre. Le 
christianisme, disait saint Augustin, serait le plus 
grand ami des hommes s'ils n'avaient point de pas- 
sions. Voyez quels ont été vos tyrans! Parmi eux 
vous trouverez des assassins, des voleurs, des impu- 
diques, des ivrognes; mais y voit-on un seul homme 
entouré de l'estime publique? Ils ont reçu les applau- 
dissements de quelques femmes effrontées et crapu- 
leuses ; mais a-t-on vu dans ce nombre une fille dé- 
cente, une vertueuse mère de famille? Non, réjouis- 
sez-vous donc d'avoir pour persécuteurs tout ce qui 
compose la lie de l'espèce humaine ; soyez sûrs que 
l'homme fidèle à Dieu sera fidèle à sa patrie, et que 
les ennemis de la liberté des cultes sont aussi les 
ennemis de toute vertu, les ennemis de la liberté po- 
litique. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 375 

Quel était leur but? Ils voulaient anéantir tous les 
principes qui, dirigeant les hommes au bien, sont 
un reproche continuel aux méchants; ils voulaient 
piller sans obstacle et tenter la contre-révolution en 
révoltant le peuple. L'histoire en frémissant tracera 
le tableau de ces crimes, et si j'en ai rappelé le sou- 
venir, ce n'est pas pour alimenter des haines (à Dieu 
ne plaise!), mais pour vous indiquer ceux envers qui 
vous multiplierez les procédés de la charité : c'est la 
seule vengeance que la religion permette. Vous n'au- 
rez pas avec eux ces liaisons amicales qui ne peuvent 
être fondées que sur l'estime; mais vos bienfaits à 
leur égard aggraveront leurs remords, s'ils en sont 
susceptibles, et les ramèneront peut-être à la vertu, 
s'ils en sont encore capables. 

Il ne nous appartient pas de sonder quels étaient 
les desseins de Dieu, en permettant que la persé- 
cution vint nous assaillir; mais s'il est permis à de 
faibles mortels de conjecturer sur cet objet, pourquoi 
n'y verrions-nous pas la main paternelle qui, par le 
châtiment, appelle ses enfants au repentir? Ici je 
vous répéterai ce qu'un de vos compatriotes, Pierre 
de Blois, disait il y a six cents ans à vos ancêtres : 
« Les tribulations sont autant de messagers que Dieu 
« vous envoie pour presser votre retour vers lui *. » 

Vous aviez porté la dissipation et commis des irré- 
vérences dans nos temples; il a permis qu'on vous 
en interdit l'accès. Vous aviez peut-être négligé ses 
instructions, profané ses sacrements ; pendant un 
temps, il vous a condamnés à une privation totale. 

Un prêtre apostat disait parmi vous : « Je ne veux 

1. Petrus Blesensis, De utililate tribulationum. 



376 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« pas m'efTorcer à défendre une religion que Dieu 
« abandonne. » Ministre infidèle ! Non, il ne l'abandonne 
pas! Le divin fondateur a promis d'être avec elle 
jusqu'à la consommation des temps. A la vérité, elle 
se promène dans l'univers, suivant l'expression de 
Bossuet; des contrées où jadis elle était florissante 
sont actuellement privées de sa lumière; mais la 
France catholique depuis seize siècles n'éprouvera pas 
ce malheur. Les cent mille brigands qui ont été l'ef- 
froi et le fléau de la République n'ont pu arracher 
de nos cœurs ni l'amour de la religion ni l'amour de 
la liberté; nous transmettrons aux générations sui- 
vantes ce double héritage. Le vaisseau de la Républi- 
que et celui de l'Église, battus par les orages, marche- 
ront de conserve et arriveront heureusement au port. 

Il est consolant de savoir que, dans cette subver- 
sion générale, très peu de vrais chrétiens ont été en- 
traînés; et quand on nous dit que cependant un assez 
grand nombre ont jeté le masque, c'est qu'effective- 
ment ils n'avaient que le masque; leur perversité se- 
crète a seulement acquis de la publicité. 

Entre les ministres des autels, ceux qui s'étaient cou- 
verts du manteau de l'hypocrisie n'ont fait, en se décla- 
rant imposteurs, que dévoiler la putridité de leur 
cœur. Nous gémissons sur leurs égarements; mais 
cependant félicitons-nous de ce qu'en donnant leur 
signalement ils ont prémuni contre le mal qu'ils au- 
raient produit. 

Ne croyez pas d'ailleurs que l'apostasie ait entraîné 
la majorité. Un prêtre est vicieux, cent voix s'élèvent 
pour l'annoncer : un prêtre est vertueux, ses vertus 
obscures et modestes sont à peine remarquées. Les 
bons ont subi le scrutin épuratoire ; comme les 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 377 

apôtres, ils ont résisté aux tyrans; inébranlables au 
milieu des dangers, ils sont restés fidèles à la religion, 
à la République; ils sont prêts à se dévouer de nou- 
veau pour la même cause. La persécution a immolé 
des hommes d'un mérite éclatant et qui ont droit à 
nos regrets ; mais aussi la persécution a opéré le 
triage des bons et des mauvais chrétiens, des bons 
et des mauvais prêtres, et par là elle donne une ga- 
rantie à votre confiance en vous désignant ceux qui la 
méritent. 

D'autres avantages, dont l'énumération serait lon- 
gue, résulteront encore de ces événements. N'ayant 
plus de consistance politique, vous ne serez plus 
tentés de vous reposer sur un bras de chair : Dieu 
seul sera votre appui. L'éclat des métaux précieux ne 
brillera plus dans nos temples; mais au moins ils ne 
présenteront plus d'appât à la cupidité : la simplicité 
crédule n'identifiera plus la vraie piété avec ce qui 
en fut souvent le poison; et sans ces moyens acces- 
soires, la majesté touchante des cérémonies recueil- 
lera les âmes et les élèvera vers Celui qui en est 
l'objet. 

Que la religion renaisse parmi nous î qu'elle renaisse 
pure comme elle sortit des mains de Jésus-Christ, 
comme elle fut dans les premiers siècles! c'étaient 
les jours de sa gloire. Nous aimons à reporter nos 
souvenirs sur ces temps heureux en concevant l'es- 
pérance de les voir reparaître, La fournaise de la 
persécution, en consumant quelquefois de bon grain, 
a dévoré l'ivraie qui croissait dans le champ du Sei- 
gneur. Ainsi la terre, fertilisée par la combustion des 
plantes parasites qui déshonoraient sa surface, se 
couvre de riches moissons. Nous sommes replacés 



378 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

pour ainsi dire à l'origine de l'Église, et le retour de 
cette époque annonce celui de la véritable piété , 
comme le retour du printemps annonce le réveil de 
la nature. 

Trop longtemps les mauvais chrétiens , les mau- 
vais prêtres ont été le fléau de nos assemblées reli- 
gieuses : nous ne voulons ni des uns ni des autres. 
Les prêtres surtout, qui devaient l'exemple du cou- 
rage, et qui n'ont montré que de la lâcheté, sont 
encore plus coupables que les laïcs. Plutôt voir des 
paroisses sans pasteur, que d'en avoir de mauvais ! 
Les bons redoubleront ce zèle dont ils ont signalé les 
élans d'une manière si utile et si glorieuse; ils mon- 
treront au peuple le christianisme dans sa beauté, 
sa grandeur. 

Où trouver une religion qui donne une idée plus 
sublime de l'homme, de sa dignité, et qui lui pré- 
sente une morale plus pure et des espérances plus 
consolantes? Fille du ciel, elle en descend, non, 
comme le disait le mensonge, pour tyranniser les 
mortels, mais pour les conduire au bonheur par la 
vertu. Elle étend sa sollicitude et ses bienfaits sur 
toutes les époques de la vie; elle prend l'homme au 
berceau, veille sur son enfance, épie sa raison nais- 
sante pour l'éclairer dans la route qu'il parcourt ici- 
bas, bénit ses unions, règle ses démarches, préside à 
toutes ses actions. 

Dans ses cérémonies touchantes elle appelle la 
fertilité dans nos campagnes , la liberté sur notre 
patrie; elle bénit le ciel de ses dons; elle prie pour 
ceux qui l'outragent ; elle entre dans les chaumières, 
descend dans les cachots pour consoler ceux .qui 
souffrent ; elle vole au chevet du malade pour le dis- 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 379 

poser à léternité. Elle le suit même au delà des 
bornes de la vie, et, par une chaîne invisible, elle lie 
le bonheur des races éteintes à celui des races pré- 
sentes et futures. 

Si, comme on l'a dit, les détracteurs de l'Évangile 
avaient trouvé dans un auteur païen le discours de 
Jésus-Christ sur la montagne, ou celui qu'il tint à 
ses disciples avant de mourir, avec quel enthousiasme 
ils en auraient préconisé la sublimité! 

Est-il une vertu qu£ la religion ne commande ? 
Seule, elle enfante et récompense cette foule de bonnes 
œuvres qui n'ont que Dieu pour témoin. A-t-on vu 
les censeurs du christianisme imiter un saint Paulin 
de Noie sacrifiant sa liberté pour rendre un fils à sa 
mère, un saint Vincent de Paul qui se met dans les 
chaînes pour en arracher un captif? 

Est-il un vice que la religion ne condamne? L'im- 
pudique en est tellement convaincu, que pour insi- 
nuer le poison du crime dans un cœur novice et flé- 
trir la pudeur, il commence par saper les principes 
religieux. L'incrédule même éprouvera plus de sécu- 
rité dans une assemblée de vrais chrétiens que dans 
une société d'athées. Car, dans l'absence de tous les 
principes, ceux qui l'entourent le voleraient, ses 
amis le trahiraient, et pourrait-il compter sur l'obéis- 
sance de ses enfants, sur la fidélité d'une épouse? 

La loi humaine, qui n'arrête que le bras, ne peut 
atteindre une foule de vices destructeurs de l'ordre 
public; la religion les frappe dans leur source, elle 
en condamne même la pensée. Elle est donc le sup- 
plément nécessaire à Tinsuffisance des lois humaines, 
et la base la plus solide de la garantie sociale. 

Aussi partout où l'Évangile a pénétré, il a huma- 



380 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

nisé les peuples, amélioré le sort des malheureux, 
avivé le génie des arts et consolidé l'existence poli- 
tique. Est-il juste de lui reprocher les vices qu'il ne 
peut empêcher, et de ne pas lui tenir compte de ceux 
qu'il réprime et des vertus qu'il enfante? Autant 
vaudrait incriminer la société pour les forfaits qu'elle 
flétrit et qu'elle punit. 

Exposer les bienfaits du christianisme, c'est déjà 
faire présumer la certitude de ses preuves : car il est 
dans l'ordre essentiel des choses que ce qui dans 
tous les temps est utile à tous les hommes, soit vrai. 
Mais pour vous pénétrer de la vérité de votre reli- 
gion, il faut la connaître. Vous étudiez les titres de 
vos possessions, pourriez-vous ignorer à quel titre 
l'héritage céleste vous est promis? Nos ennemis vous 
ont répété que la religion était une imposture; mai;^ 
vous l'ont-ils prouvé ? Non , eux-mêmes ne la con- 
naissent pas, ou ils affectent de la méconnaître en 
lui attribuant sans cesse des abus qu'elle condamne, 
en répétant sans cesse des railleries triviales, des 
objections mille fois détruites. Ils les puisent dans 
les écrits de nos adversaires qu'ils lisent; ils laissent 
les réponses dans les ouvrages de nos défenseurs 
qu'ils ne lisent pas. Tel serait un juge qui pronon- 
cerait une sentence contre quelqu'un sur la seule au- 
dition de sa partie adverse. 

Ils vous reprochent de croire à des mystères, tan- 
dis que la nature en est pleine et qu'ils ne peuvent 
seulement expliquer la texture d'un grain de sable 
ni la croissance d'un brin d'herbe. 

Ils veulent être crus sur parole, et ils vous repro- 
chent une aveugle crédulité absolument contraire 
aux principes du christianisme, puisque l'Écriture 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 381 

veut que votre soumission soit t'aisonnable *, et que vous 
soyez toujours en état de rendre compte de votre espé- 
rance *. Sans cela Dieu peut-il être honoré de vos 
hommages? Vous devez être chrétiens, non parce que 
vos pères l'étaient, mais parce que le christianisme 
est vrai. 

Ici, mes Frères, de douloureux souvenirs viennent 
contrister mon âme. La douceur et l'aménité du ca- 
ractère, une heureuse facilité d'esprit distinguent les 
citoyens de votre département. A ces dons naturels 
il en est qui réunissent les lumières ; mais en général, 
l'instruction y est très arriérée. Ceux d'entre vous 
dont la foi fut ébranlée par des déclamations ou des 
sophismes eussent-ils éprouvé ce malheur si leur 
croyance eût été le fruit d'une raison cultivée ? 

Pères et mères, à l'obligation d'être éclairés pour 
vous-mêmes, se joint celle d'instruire vos enfants. 
Renoncez à l'auguste qualité que vous donne la pater- 
nité, si par les lumières unies à l'exemple vous n'êtes 
capables de développer en eux les qualités qui con- 
stituent le citoyen et le chrétien. Et cependant tel est 
l'aveuglement d'un grand nombre d'entre vous que 
l'instruction ne leur parait qu'un accessoire, tandis 
qu'elle est une condition indispensable pour être 
chrétien. 

De là cette fatale ignorance qui les rend accessibles 
à toutes les attaques de l'impiété, à toutes les se- 
cousses des passions, à tous les écarts d'une imagi- 
nation délirante; de là cette foule de pratiques quel- 
quefois puériles et qui déshonoreraient la religion si 



1. Rom. XII, V. 1. 

2. i. Petr. III, 13. 



382 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

elle pouvait l'être; de là cette piété fausse qui par 
des œuvres extérieures prétend se dispenser des ver- 
tus intérieures. J'ai remarqué parmi vous un pen- 
chant décidé pour la multiplication des fêtes. Ceux 
qui réclamaient cette multiplication en étaient-ils 
meilleurs? Les jours chômés n'étaient-ils pas fré- 
quemment souillés par le libertinage et la débauche? 
Si au lieu d'une procession ou d'une fête on leur 
eût proposé un jeûne de plus, un service à rendre au 
prochain, un sacrifice à la chose publique, peut-être 
eussent-ils refusé, parce qu'ils veulent une dévotion 
commode et conciliable avec leurs penchants. Les 
cérémonies sont utiles, nécessaires même; elles ont 
pour objet d'élever l'âme à Dieu, de soutenir son 
élan vers la vertu; mais toute pratique qui subsiste 
avec la corruption du cœur ne sert qu'à nourrir une 
funeste illusion. 

D'un autre côté, j'entends dire que quelques-uns 
d'entre vous veulent être catholiques à condition de 
choisir ce qui leur convient, en omettant par exem- 
ple les austérités de la pénitence. Ne dirait-on pas 
que pour eux la religion est une affaire de mode ? 
Dépend-il de nous d'ajouter ou de supprimer dans 
l'œuvre de Dieu? Non. C'est le dépôt inviolable que 
nous devons garder et transmettre. La religion est 
un tissu tellement organisé, que si l'on arrache un fil, 
tout le tissu s'échappe. On n'est pas chrétien à demi, 
on ne sauve pas la moitié de son âme. L'Église re- 
pousse de son sein ces enfants rebelles qui veulent 
la mutiler au gré de leurs caprices et la faire tran- 
siger avec leurs passions. ^a.#P 

Vous avez gémi sur la destruction du culte ; vous 
en avez désiré le rétablissement : est-ce pour remé- 



PIÈCES JDSTIFICATIVES 383 

dier aux désordres de vos consciences, pour marcher 
avec un courage invariable dans la route de Ja vertu? 
Déjà vous affluez dans nos assemblées : quel motif 
vous y amène? Si c'est le respect humain, l'amour de 
la nouveauté, vous ressemblez à ces coupables Israé- 
lites, dont Dieu disait : Ce peuple m^ honore des lèvres, 
mais son cœur est loin de moi ^. 

Eu égard à la rareté des subsistances, les priva- 
tions qu'impose le jeûne peuvent avoir un double 
mérite : car la religion consacre les sacrifices que 
l'on fait à la patrie. Mais quels sont d'ailleurs vos 
efforts pour vous disposer à célébrer les solennités 
pascales ? Quels cœurs apporterez-vous à ces tou- 
■chantes cérémonies? Interrogez vos consciences, leur 
état actuel vous fera peut-être concevoir de justes 
alarmes, et cependant le bonheur a fui loin de vous, 
car la première peine du péché est de l'avoir commis. 
Comparez les époques heureuses où vous dormiez 
dans le sein de l'innocence avec celles où le ver ron- 
geur du remords est entré dans votre âme, et conve- 
nez que quand on n'est pas en paix avec Dieu, on 
est en guerre avec soi-même. Lhomme vicieux est 
un esclave. Privé de la liberté des enfants de Dieu, il 
vit sous l'empire tyrannique des passions. La vertu, 
vous disais-je autrefois, la vertu seule embellit le 
sentier de la vie, seule elle donne à l'homme de la 
dignité, elle élève, elle agrandit son âme; avec elle 
on est tout, sans elle on n'est rien. 

Si, après quelques efforts pour secouer le joug du 
vice, vous prétendez que comme autrefois votre vie 
sera une alternative de chutes, de réconciliations et 

1. Isa. c. XXIX, V. 13. 



oS4 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

de rechutes, quittez notre société religieuse; en gé- 
missant sur vos égarements, il nous sera doux de 
penser que votre séparation éloigne du troupeau les 
dangers de la contagion. 

Ainsi, vous nous donnerez la mesure de votre piété 
par votre empressement à rentrer, par votre persé- 
vérance à marcher dans les sentiers de la justice; 
nous apprécierons votre courage à supporter les 
tribulations nouvelles qui vous attendent, car si la 
persécution est ralentie , d'autres peines vous sont 
réservées. 

Vos ennemis les plus acharnés sont décidés à vous 
trouver des torts pour justifier leur abjuration ou 
leurs fureurs ; ils empoisonneront vos démarches, 
vos discours, vos intentions même; ils provoqueront 
des troubles pour vous les imputer. N'ont-ils pas 
d'ailleurs l'arsenal inépuisable de la calomnie? Les 
pasteurs fidèles seront spécialement en butte aux 
outrages. Personne n'est injuste au point d'attribuer 
à la Convention nationale les torts de quelques man- 
dataires infidèles; personne n'a l'injustice de vouloir 
que les magistrats soient responsables des écarts de 
quelques-uns. 

Quand il s'agit de prêtres, il n'en est pas de même ; 
tandis qu'à peine on tient compte à beaucoup d'entre 
eux d'avoir fait éclater toutes les vertus chrétiennes 
et civiques, on les rend solidaires du mal que les 
autres ont commis ; on veut répartir sur tous le blâme 
des écarts qu'ils détestent. Une faute individuelle et 
légère devient l'objet d'une inculpation grave et géné- 
rale, des hommes brutaux font retentir à l'instant 
ces mots : Superstition, fanatisme, qu'ils se gardent 
bien de définir, et qui leur servent de prétexte pour 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 38S 

colorer des vexations torsionnaires. Bientôt des jour- 
nalistes affidés se rendent leurs échos, et tous sont 
sûrs de recueillir des applaudissements dans ces so- 
ciétés où il est permis de se dire athée, et non d'être 
chrétien. 

Quand des persécuteurs, couverts de sang, osent 
accuser le christianisme d'être intolérant et sangui- 
naire, ils savent bien qu'ils mentent. J.-C. nous a 
donné le précepte et l'exemple de la douceur. Rien 
de plus contraire à la religion que ce qu'on nomme 
très improprement haine religieuse. Charité est le cri 
de l'Évangile. Des hommes pervers ont, sous pré- 
texte de religion, allumé des guerres civiles. De ce 
voile sacré ils ont couvert leur ambition et leur ven- 
geance; la religion qui les abhore n'en est pas plus 
responsable que le commerce, la liberté, la justice ne 
le sont des forfaits commis en leur nom. 

Que la sagesse de votre conduite soit une réponse 
victorieuse à toutes les impostures. Au milieu des 
afflictions, rappelez-vous que les apôtres se félici- 
taient d'avoir été jugés dignes de souff"rir pour J.-C. 
Je vous dirai comme le martyr saint Ignace à son 
cher Polycarpe : soyez inébranlable comme une enclume 
sur laquelle on frappe '. 

Quoique les persécuteurs soient les ennemis da 
genre humain , usez de bonté à leur égard. Que votre 
mansuétude déconcerte leur férocité. N'avez -vous 
jamais senti combien il est doux dans la pratique, 
combien il est sublime, ce précepte du divin Maître : 
Aimez vos ennemis; faites du bien à ceux gui vous^ 
haïssent *. 

1. Ignatii Epist. ad Polycarp. 

2. Matth. V, 44. 

22 



386 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Souvenez-vous que le christianisme veut édifier, et 
non dominer. Celui qui voudrait contraindre vos opi- 
nions, vos actions, serait un tyran; ne soyez donc 
les tyrans de personne; plaignez celui qui s'égare, 
ne l'imitez pas, mais aimez-le ; fermez votre âme à 
l'erreur et au vice, mais ouvrez vos bras à vos frères 
errants, à tous ceux qu'une disparité d'opinions pa- 
rait éloigner de vous. 

Une classe d'hommes toujours partisans du des- 
potisme et toujours révoltés contre la loi, n'ont cessé 
depuis quatre ans d'égarer le peuple en semant des 
mensonges. Ils savent très bien que toujours atta- 
chés à l'arbre antique et majestueux de l'Église ca- 
tholique, apostolique et romaine, nous croyons tout 
ce qu'elle croit; ils savent qu'il n'y a pas un mot de 
changé dans la célébration des mystères, l'adminis- 
tration des sacrements, l'enseignement des vérités 
saintes; et cependant par leurs impostures ils ont 
tourmenté les citoyens, divisé les familles et enfanté 
la guerre affreuse de la Vendée, qui a causé une plaie 
si profonde, et qui nous laisse de longs et douloureux 
souvenirs. 

J'apprends que leur fureur se rallume, qu'ils atten- 
dent avec impatience ma lettre pastorale pour la dé- 
chirer, en dénaturer le sens, en travestir les idées, 
que déjà ils répandent parmi vous des calomnies 
nouvelles, capables de provoquer de nouveaux mal- 
heurs. Nous redoublerons d'efforts pour vous garantir 
de leurs pièges; confondez-les en redoublant de res- 
pect pour la religion, et de zèle pour en accomplir les 
devoirs. A leurs malédictions, répondez par des bé- 
nédictions : c'est le précepte de Jésus-Christ. Un écri- 
vain qui a vécu parmi vos ancêtres (Geoflroi de Yen- 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 387 

dôme), en parlant à des dissidents, leur disait : 
« Quelles que soient les discussions fâcheuses qui 
« ont eu lieu entre nous, avec l'aide de Dieu nous 
« conserverons toujours à votre égard la charité qui 
« est le lien de la perfection *. » 

Nos ennemis voudraient bien que nous imitassions 
ces hommes coupables de l'ancien régime, qui par 
un alliage sacrilège, égalant, pour ainsi dire, la créa- 
ture au créateur, répétaient sans cesse ces mots : 
Dieu et le roi, le trône et Yautel. 

Quand, pour satisfaire à mon devoir et à mon cœur, 
je visitais vos paroisses, avec quel soin je vous incul- 
quais la haine du despotisme. L'Évangile, vousdisais- 
je, nous annonce que nous sommes frères. L'Évan- 
gile consacre les principes d'égalité et de liberté. 
Réitérez vos protestations de fidélité à la République 
et d'attachement à la Convention nationale. Ne souf- 
frez pas dans vos assemblées religieuses l'alliage im- 
pur d'hommes qui voudraient faire regretter le régime 
exécrable de la royauté. Qui n'aime pas la République 
est un mauvais citoyen et conséquemment un mau- 
vais chrétien. 

Dans l'effusion de ses bienfaits, le christianisme 
embrasse toute la race humaine, mais cette philan- 
thropie universelle n'exclut pas les sentiments de pré- 
dilection pour la famille politique dont nous sommes 
membres. Le patriotisme est la dette de la justice et 
de la reconnaissance. La patrie protège la vie et la 
fortune des citoyens; il y a réciprocité dans les obli- 
gations ; nous devons donc être disposés à lui sacri- 
fier la fortune et la vie. Que les vrais catholiques se 

1. Geoffroi de Vendôme, I. IV, épît. 11. 



-388 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

signalent, par leur empressement à payer les contri- 
butions, à combattre pour la liberté, comme ces vail- 
lants Machabées dont l'éloge consacré dans les livres 
■saints a retenti jusqu'à nous. 

Parents, vous êtes comptables à Dieu et à la société 
•de l'éducation de vos enfants. Enfants , respectez 
ceux qui vous ont donné la vie et dont le sang coule 
^ans vos veines. Honorez la vieillesse, respectez la 
pudeur, acquérez toutes les connaissances utiles, pra- 
tiquez toutes les vertus, dérobez à vos détracteurs le 
droit de médire de vous, ne leur laissez d'autre res- 
source que la calomnie. 

Il y a quatre ans, mes Frères, que, cédant à vos 
désirs et m'abandonnant à votre confiance qui m'ap- 
pelait, je m'arrachai au repos, aux lieux qui m'avaient 
vu naître, aux objets que la piété filiale rendait les 
plus chers à mon cœur; dans un moment où l'épisco- 
pat n'était entouré que d'épines, je l'acceptai, parce 
qu'un refus de ma part pouvait, disait-on, compro- 
mettre le sort de la religion et de la patrie. Il m'est 
doux de pouvoir , comme Samuel en face du peuple 
hébreu, invoquer votre suffrage sur ma conduite au 
milieu de vous. Si, malgré les témoignages multipliés 
de votre bienveillance , des peines ont accompagné 
tous mes pas, si dans mes fatigues apostoliques j'ai 
contracté une infirmité qui doit m'accompagner au 
tombeau; qu'importe, pourvu que la religion fleurisse, 
^ue la République s'affermisse, pourvu que les vérités, 
dont je fus l'organe, fructifient dans vos âmes, et 
qu'un jour nous soyons réunis au sein du bonheur 
4ans les tabernacles éternels. Rien ne m'arrachera 

mon attachement pourvous ,pourvous,mesFrères, 

que je porte dans mon cœur. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 389 

Et VOUS, pasteurs, mes collaborateurs fidèles, vous 
qui, toujours accessibles aux malheureux, ne les avez 
jamais considérés d'un œil sec; vous qui dans les 
chaumières et sur le lit de douleur alliez consoler 
l'humanité souffrante ; vous qui par l'influence et par 
les relations touchantes du ministère avez prévenu 
tant d'agitations, empêché tant de crimes, fait éclore 
tant de vertus, et concouru si efficacement à établir 
la liberté, rien ne pourra vous faire repentir de votre 
conduite. Le creuset des tribulations vous a épurés. 
Rassasiés d'opprobre, voués à la misère, chassés de 
vos asiles, à peine avez-vous trouvé un lieu pour re- 
poser votre tête : vous avez fait la guerre à tous les 
vices, est-il surprenant que tous les vices se soient 
ligués contre vous? 

Ranimez votre zèle, rentrez dans la carrière, l'amour 
de la religion et de la patrie vous en fait un devoir: 
ainsi que moi, n'êtes-vous pas responsables de la por- 
tion du troupeau confiée à vos soins? Quelles que 
soient les tribulations qui nous attendent, pourquoi 
sommes-nous pasteurs ? n'ayant d'autres richesses 
que la vertu, d'autre domination que l'ascendant de 
l'humilité, d'autre ambition que celle d'opérer le bien, 
forçons l'estime de nos détracteurs; ainsi Julien, 
acharné à détruire la religion chrétienne, était réduit 
à citer pour modèle aux pontifes du paganisme les 
vertus des prêtres catholiques. 

N'oubliez pas que l'instruction, beaucoup trop né- 
gligée, est une partie indispensable du ministère, une 
partie intégrante de l'office divin. L'ignorance est une 
des plaies les plus profondes qui, dans ces derniers 
temps, aient été faites à l'Église. Sans lumière comme 
sans vertu, il n'y a ni piété sincère, ni véritable liberté 

22. 



390 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Concourons donc à développer toutes les faculté» 
de l'homme, à étendre le domaine de la raison, à 
faire aimer les lois, à ressusciter les bonnes mœurs 
presque anéanties par la destruction contre-révolu- 
tionnaire du culte. Que, par nos soins, l'alliance si 
naturelle du christianisme et de la démociatie de- 
vienne indissoluble. Dieu et la patrie : voilà notre de- 
vise, et nos derniers soupirs seront encore pour la 
religion et la République. 

Sera la présente adressée à toutes les paroisses du 
diocèse et lue au prône de la messe paroissiale, le di- 
manche qui en suivra immédiatement la réception. 

Donné à Paris, le 12 mars 1795, et le 22 ventôse 
l'an 3 de la République une et indivisible. 

-|- Henri Grégoire, 
Êvêque du diocèse de Loir-et-Cher. 



LETTRE ENCYCLIQUE 

DE PLUSIEURS ÉVÊQUES DE FRANCE A LEURS FRÈRES 

LES AUTRES ÉVÊQUES ET AUX ÉGLISES VACANTES 

(15 mars 1795) 

LA GRACE ET LA PAIX EN JÉSUS-CHRIST 

De toutes les persécutions qui ont affligé l'Église 
gallicane depuis son origine, et qui toutes ont enra- 
ciné de plus en plus la foi dans le cœur des fidèles , 
aucune peut-être n'a réuni tant de perfidies, de vio- 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 39* 

lences et de cruautés que la dernière. Elle a été 
dirigée plus spécialement contre les ministres des 
autels. Puissent les lâches et les perfides qui ont 
trahi la cause de la religion passer le reste de leurs 
jours dans les larmes du repentir, et donner à leur 
pénitence autant de publicité qu'en eut leur scandale ! 
Puissent ceux à qui Dieu a fait la grâce de demeurer 
fidèles au milieu des outrages, au milieu des terreurs 
de la mort, dans les liens, dans les horreurs des 
cachots, dans une spoliation et un dénuement uni 
versel, « se réjouird'avoir été jugés dignes de souffrir 
« pour le nom de Jésus-Christ », consoler l'Église au 
milieu de ses pertes et ranimer ses espérances! Puis- 
sent-ils ne jamais « rougir de l'Évangile, source de 
« force et de joie pour ceux qui croient, et s'enhardir 
« à prêcher avec une nouvelle confiance la parole 
« divine qui sauve les âmes et qui les met en posses- 
« sion de la véritable liberté des enfants de Dieu! » 
Ainsi les maux qui sont venus fondre sur nous 
seraient une crise qui, dans les desseins de la Provi- 
dence, devait épurer la société chrétienne. 

La vigne du Seigneur a été ravagée : un petit 
nombre d'hommes corrompus, portant sur le front la 
terreur, « ont donné en proie aux oiseaux du ciel les 
« corps morts des serviteurs de Dieu : ils ont répandu 
« leur sang comme l'eau autour de Jérusalem, et il 
« n'y avait personne pour leur donner la sépulture... 
« Que d'impiétés n'ont-ils pas commises dans le sanc- 
« tuaire! Ils ont mis leur gloire à insulter Dieu au 
« milieu de ses solennités. Ils ont abattu les portes 
« du lieu saint ; ils ont souillé et mis par terre 
« le tabernacle où l'on révère son nom. Ils ont cou- 
« spire entre eux, et ils ont dit unanimement : faisons 



392 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« cesser et abolissons de dessus la terre les jours de 
« fête consacrés au Tout-Puissant. » 

Pardonnons à ceux qui se sont portés à de tels 
excès, et remontons à la cause première. C'est Dieu, 
c'est Dieu lui-même qui a permis que notre culte nous 
fût enlevé, parce que nous le profanions par nos irré- 
vérences, parce que, « tandis que nous l'honorions 
« des lèvres, notre cœur était éloigné de lui ». 

Si la persécution n'est pas éteinte, elle est au moins 
ralentie. Dieu daigne aujourd'hui nous rendre un 
commencement de liberté du culte. La religion paraît 
sortir du tombeau et se relever au milieu des ruines. 
Les persécuteurs, pour couvrir leurs forfaits, vou- 
laient persuader que le peuple avait abjuré son culte. 
De toutes parts le peuple dément cette imposture, la 
piété des fidèles, si longtemps comprimée, prend un 
nouvel essor, ils appellent à grands cris leurs pas- 
teurs. 

Pasteurs des âmes, nous surtout évêques, nous 
sommes comptables à Dieu, à l'Église, à la postérité, 
de nos efforts pour réveiller la foi, pour ressusciter 
les bonnes mœurs presque anéanties par la destruc- 
tion du culte, et rendre à la religion l'éclat des vertus 
qui en font l'ornement et la gloire. 

Avec Esdras, élevons nos mains vers le Seigneur, 
•et reconnaissons que « nos iniquités ont été cause 
« que nous avons été livrés entre les mains des im- 
« pies, et que nous avons été abandonnés au pillage, 
« aux insultes et à la confusion ». 

Après avoir satisfait à Dieu, par les sentiments 
d'une vive componction, « montons au sanctuaire 
« pour le purifier de ses souillures ». 

La religion catholique, apostolique et romaine 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 393 

fut apportée à nos pères par les premiers successeurs 
•des apôtres. Elle est incorruptible, inaltérable dans 
sa foi et sa morale : ce qu'elle enseigne, elle l'en- 
seigna dans tous les siècles, depuis sa naissance; 
■elle l'enseignerajusqu'à la consommation des siècles. 
il n'en est pas de même de tous les articles de sa dis- 
cipline, dont plusieurs ont été défigurés au point 
d'être devenus méconnaissables. L'Église gallicane 
«lie-même, si célèbre par son respect pour la sainte 
antiquité, était désolée par tous les genres d'abus, et 
ses maux étaient d'autant plus déplorables qu'ils 
paraissaient sans remède. La plupart de ceux qui 
pouvaient y remédier y étaient insensibles : ceux qui 
y étaient sensibles ne pouvaient y remédier. 

Dans le cours des événements qui se sont succédé 
depuis le commencement de la Révolution, il semble 
que Dieu, dans sa miséricorde, nous ait ménagé 
l'époque actuelle qui nécessite et facilite le rétablis- 
sement de la discipline ecclésiastique. La religion 
n'a plus de consistance politique en France, par là 
sont levés les obstacles qui s'opposaient à ce rétablis- 
sement. Justice, sûreté, protection de la part du gou- 
vernement; de notre part, soumission, fidélité, atta- 
chement à la République, tels seront désormais nos 
rapports réciproques. Dans l'exercice des devoirs du 
christianisme, nous puiserons sans cesse de nou- 
veaux motifs d'aimer Dieu et la Patrie, et la vivacité 
de ce double attachement ne lui laissera pas le carac- 
tère obscur de la clandestinité. « Car nous sommes 
« des enfants de lumière, et non des enfants de ténè- 
« bres, et il n'y a que celui qui fait le mal qui haïsse 
« la lumière. » 

Certains usages de la discipline portent encore 



394 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTIOiN FRANÇAISE 

l'empreinte de l'ignorance, restes malheureux de 
la barbarie du moyen âge et de la subversion des 
principes, introduite par les fausses Décrétales. En 
conservant religieusement la doctrine qui nous est 
transmise, nous espérons qu'aidés d'un concours de 
lumières et de suffrages, et fidèles aux vœux des 
conciles, nous pourrons un jour ramener la disci- 
pline à cette uniformité d'administration, de prières 
et d'enseignement, qui s'adapte si bien à l'unité de 
l'Église, et rappeler ces formes antiques des premiers 
siècles qui présentaient le spectacle touchant de 
fidèles qui « adoraient Dieu en esprit et en vérité ». 

Mais si chaque évêque, chaque diocèse, et particu- 
lièrement les diocèses en état de viduité, se permet- 
taient à présent des innovations dans la discipline, 
cet isolement de conduite, cette marche précipitée 
fourniraient un aliment à la calomnie, et bientôt 
l'anarchie en serait le funeste résultat : il est d'ail- 
leurs des règles de discipline que ni l'évêque ni un 
synode particulier ne peuvent changer. 

Cependant la rédaction d'un règlement provisoire 
est nécessaire pour le moment actuel : il écartera la 
confusion et maintiendra l'ordre, autant qu'il est pos- 
sible, dans cette inévitable disparité d'usages aux- 
quels doivent succéder des règles uniformes. Le plan 
de ce règlement a été conçu par un certain nombre 
d'évêques, actuellement réunis à Paris, à qui la cen- 
trante de cette commune facilite une correspondance 
étendue et suivie. Nous aurions même pu, sans témé- 
rité, donner à notre assemblée une dénomination 
avouée par toute l'antiquité ^ puisqu'elle appelle 

i.Thomassin, Discipline ecclésiastique, t. III, p. 331. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 395 

Conciles ces réunions d'évêques qui, se trouvant for- 
tuitement à Constantinople ou dans les autres chefs- 
lieux, s'occupaient en commun des intérêts de la 
religion. 

La prudence et la charité chrétienne aplaniront 
les difficultés imprévues et résultantes des événe- 
ments extraordinaires dont nous sommes contempo- 
rains et témoins. D'ailleurs, nos frères les évêques 
nous auront peut-être prévenus dans leurs diocèses 
respectifs, par des déterminations capables de rec- 
tifier et d'améliorer celles que nous leur présentons. 

Au reste, « tout ce qui est vrai, tout ce qui est hon- 
« nête, tout ce qui est jiîste, tout ce qui est saint, 
< tout ce qui est aimable, tout ce qui attire l'estime 
« et la considération; tout ce qui est vertueux, tout 
■t ce qui est louable dans les mœurs occupera sans 
€ cesse nos pensées. Dispensateurs des mystères de 
« Dieu, nous puiserons avec joie dans les sources 

* gdDondantes du Sauveur les eaux salutaires de sa 
« grâce, pour nous conduire d'une manière digne de 
« son Évangile. Nous tenant tous unis ensemble, 
« n'ayant tous qu'un même amour, un même esprit 

* et les mêmes sentiments, nous ne ferons rien par 
« un esprit de contention ni de vaine gloire; et sans 
« nous laisser intimider par les efi"orts de nos adver- 
« saires, nous agirons en toutes choses, sans mur- 
€ murer, sans contester. A Dieu seul, qui, selon son 

* bon plaisir, produit en nous le vouloir et l'action, 
« honneur et gloire. 

« Que la paix de Dieu, qui est au-dessus de toutes 
« nos pensées, garde nos cœurs et nos esprits en 
'* Jésus-Christ! » 



396 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Nous, évêques de France, réunis à Paris, assemblés 
au nom de Jésus-Christ, après avoir invoqué le Saint- 
Esprit, consulté les monuments les plus authentiques 
et les plus respectables de la foi et de la discipline de 
l'Église, et appelé auprès de nous des prêtres et des 
fidèles recommandables par leur piété et leurs lu- 
mières, faisons devant l'Eglise universelle la déclara- 
tion de notre foi et de nos sentiments, soumettons à 
la sagesse de nos frères les évoques résidents dans 
leurs diocèses respectifs, et adressons aux presby- 
tères des églises veuves les règles de discipline pro- 
visoires qui nous ont paru les plus applicables aux 
besoins de l'Eglise gallicane, à la fin d'une persé- 
cution et à l'époque du rétablissement du culte catho- 
lique. 

Déclaralion de notre fol et de nos sentiments. 

Nous croyons que l'Eglise est l'assemblée des. 
fidèles qui, sous la conduite des pasteurs légitimes,, 
dans la profession d'une même foi et la participation 
aux mêmes sacrements, forment un même corps dont 
Jésus-Christ est le chef invisible, et le Pape le chef 
visible. 

Nous croyons de cœur et d'esprit tout ce que croit et 
enseigne l'Église catholique, apostolique et romaine. 

Nous professons sa doctrine, telle qu'elle a été 
définie parles conciles œcuméniques. 

Nous adoptons l'exposition de la doctrine de V Église 
catholique, par Bossuet. 

Nous reconnaissons que le gouvernement de l'Église 
est tout spirituel, et qu'il ne peut s'étendre ni direc- 
tement ni indirectement sur le temporel. 



PIÈCES JDSTIFICATIVES 397 

« Le Fils de Dieu, ayant voulu que son Église fût 
« une et solidement bâtie sur l'unité, a établi et in- 
« stitué la primauté de saint Pierre, pour l'entretenir 
« et la cimenter. C'est pourquoi nous reconnaissons 
« cette même primauté dans les successeurs du pre- 
« mier des apôtres , auxquels on doit pour cette 
« raison la soumission et l'obéissance que les saints 
« conciles et les saints Pères ont toujours enseignées 

« à tous les fidèles L'autorité de la chaire de saint 

€ Pierre a un fondement certain dans l'Évangile, 
« et une suite évidente dans la tradition. » (Bossuet, 
/ôirf., §21.) 

« Le gouvernement épiscopal est établi par Jésus- 
« Christ même. On le voit en vigueur dès les temps 
« des apôtres. L'autorité de l'épiscopat établit l'unité 
« dans les églises particulières, comme la primauté 
« du saint-siège est le centre commun de toute 
« l'unité catholique. » [Ibid.) 

Les évêques, successeurs des apôtres, tiennent de 
J.-C, par la consécration, leur pouvoir et leur autorité. 

< Nul ne doit prêcher, s'il n'est envoyé. » (Saint 
Paul, Rom. x, y. 15.) A la vacance d'un siège, confor- 
mément au canon V du premier concile de Nicée, le 
nouvel évèque élu doit être approuvé et constitué par 
les évêques de la province, en présence du métropo- 
litain; et dans les cas difficiles et d'une nécessité 
urgente, par trois évêques, que se seront assurés de 
sa vertu, de sa doctrine et de sa sainteté, et du con- 
sentement du peuple. 

Les pasteurs du second ordre sont associés aux 
évêques, par la disposition du Saint-Esprit, pour 
paître, enseigner et gouverner l'Église avec eux et 
sous leur autorité. 

23 



398 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

L'Écriture commande d'obéir aux puissances ; nous 
nous faisons un devoir d'être soumis aux lois de la 
République, de prier pour elle et nous intéresser à sa 
prospérité, de respecter ses magistrats, et d'inspirer 
les mêmes sentiments aux fidèles confiés à nos 
soins. 

Nous reconnaissons que les mariages autorisés par 
la puissance publique doivent avoir tous leurs effets 
civils. Mais nulle puissance humaine ne peut altérer 
la pureté de la morale évangélique. La doctrine d(' 
l'Église catholique ne permet pas le divorce ; elle 
défend à ses ministres de donner la bénédiction nup- 
tiale aux fidèles divorcés. 

Sa discipline ancienne , constante, universelle , 
interdit les fonctions spirituelles à ceux de ses minis- 
tres qui se marient après leur ordination. 

Nous rejetons toute innovation dans la discipline 
générale de l'Église. 

Nous sommes profondément affligés des divisions 
qui déchirent l'Église de France, et nous exprimons 
notre ardent désir d'une prompte et solide réunion. 
Pour accélérer cet heureux événement, nous adopte- 
rons toutes les voies de conciliation conformes à la 
charité, à la justice, à la vérité et aux libertés de 
l'Église gallicane. 

Nous nous faisons gloire d'être les ministres d'une 
religion dont la morale simple et sublime se com- 
pose de toutes les vertus utiles à la société, religion 
sainte, qui doit à son origine céleste l'avantage d'être 
l'institution la plus adaptée à la nature de l'homme, 
la plus propre à lui montrer la véritable route du 
bonheur auquel il aspire, et à lui en faciliter l'acqui- 
sition; religion dont les caractères distinctifs sont 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 399 

l'égalité fraternelle, la charité sans bornes, le pardon 
des injures, lamour même des ennemis, le soin 
attentif de ne nuire à personne, l'empressement à 
faire du bien à tous; religion qui ne tend qu'à éta- 
blir partout la paix et la concorde, l'amour et la pra- 
tique des bonnes œuvres, qu'à détruire l'empire du 
vice, qu'à brider les passions, qu'à introduire et pro- 
pager les mœurs douces et sociales, qu'à leur donner 
pour compagne fidèle la pudeur qui en est l'ornement 
et la sauvegarde ; religion qui nous concilie les fa- 
veurs du ciel, répand sur nous les trésors de la grâce. 
nous aide et nous soutient au milieu des dangers qui 
nous assiègent, adoucit les amertumes de la vie, 
entretient l'union dans les familles, la fidélité et la 
tendresse mutuelle des époux, l'amitié des pères 
pour leurs enfants, et le respect des enfants envers 
leurs pères; religion dont un des principes essentiels 
est l'obéissance aux autorités, la pleine et entière 
soumission aux lois, dont elle est le véritable supplé- 
ment, comme le plus ferme appui ; car leur puissance 
se borne à punir certaines actions, sans opposer 
aux passions une barrière suffisante, sans atteindre 
une foule de désordres qui se dérobent à la vigilance 
des magistrats ; religion qui nous présente pour chef 
et pour modèle celui qui est la sainteté même, qui 
nous donna l'exemple de toutes les vertus, qui nous 
apprit à être doux et humbles de cœur, à compatir 
aux pauvres et aux affligés, à mépriser les richesses, 
les plaisirs, les grandeurs humaines, tout ce qui peut 
flatter l'orgueil ou la sensualité, à porter nos vues et 
tout notre ambition vers le ciel, où nous attend, pour 
fixer notre bonheur, le même Jésus-Ch7^ist, auteur, 
consommateur et rémunérateur de notre foi. 



400 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Nous abhorrons les impiétés, les blasphèmes et les 
excès sacrilèges dont se sont rendus coupables dans 
«es derniers temps des chrétiens, des prêtres, et même 
des évêques. 

RÈGLEMENTS 

§ I'=^ — Conduite à tenir envers les ecclésiastiques 
qui sont tombés pendant la persécution. 

Conformément à l'esprit de l'Église et aux règles 
canoniques, nous regardons comme indignes de leur 
état et de la confiance des fidèles en matière de reli- 
gion : 

1° Tous les ecclésiastiques, et surtout les évêques. 
qui ont apostasie, par quelque motif que ce soit; 

2° Les ecclésiastiques qui ont livré à la profanation 
le corps de Jésus-Christ, les saintes Écritures, les 
saintes Huiles, l'image de Jésus-Christ, ou autres 
objets de la vénération des fidèles, ou qui ont ap- 
plaudi aux sacrilèges, aux impiétés, aux blasphèmes 
des ennemis de la religion ; 

3° Les ecclésiastiques qui, de leur propre mouve- 
ment, ont livré, ou promis de livrer, ou fait croire 
qu'ils avaient livré leurs lettres d'ordre, d'institution 
canonique, de desserte ou de vicariat, ou en ont 
consenti la remise faite par autrui; 

4° Les ecclésiastiques qui ont, de leur propre mou- 
vement, pendant la persécution, donné leur démis- 
sion, ou déclaré qu'ils renonçaient à leurs fonctions 
ou au sacerdoce ; 

5° Les ecclésiastiques qui, ayant livré leurs lettres, 
par crainte, à la vérité, mais avec conviction qu'on 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 401 

les leur demandait en haine de la religion, ou en 
signe d'abdication de leur état, n'ont pas déclaré 
aussitôt qu'ils ne renonçaient pas à la religion ou à 
leur caractère, ou à leurs fonctions, ni réclamé avant 
la fin de la persécution auprès des autorités con- 
stituées ; 

6" Les ecclésiastiques qui, en s'abstenant pour eux- 
mêmes des actes d'abdication mentionnés ci-dessus, 
les ont conseillés à d'autres; 

7° Les ecclésiastiques qui, par crainte ou autre- 
ment, ont coopéré d'une manière active à la persé- 
cution ou à la suspension du culte; 

8" Les ecclésiastiques qui ont assisté et pris part 
aux cérémonies d'un culte impie et dérisoire; 

9° Les ecclésiastiques qui se sont mariés sous pré- 
texte d'éviter les persécutions, ou par quelque motif 
que ce soit, quand même ils renonceraient au ma- 
riage. 

Nous pensons qu'eu égard aux besoins de l'Eglise, 
on pourra user d'indulgence envers les ecclésias- 
tiques qui, ayant livré leurs lettres ou donné leur 
démission, et n'étant compris dans aucun des arti- 
cles précédents, auront, par de dignes fruits de péni- 
tence, expié leur faute et réparé le scandale. 

Les fautes de ce genre sont susceptibles d'une lati- 
tude plus ou moins grande qui en atténue ou en 
accroît la grièveté, et qui doit conséquemment mo- 
difier, d'après les règles canoniques, et celle de la 
prudence chrétienne, l'application des principes de 
sévérité ou d'indulgence. 

Mais à l'égard des personnes indiquées dans les 
précédents articles, la discipline doit être observée 
dans toute sa rigueur; on fera sentir aux peuples la 



402 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

nécessité de s'y conformer, et les maux qu'entraî- 
nerait le relâchement dans des cas si graves. 

^ IL — Conduite que les ecclésiastique?, auront à tenir 
à regard des fidèles qui sont tombés pendant la per- 
sécution, et avis quils auront à donner à ceux qui 
seraient tentés de se diviser. 

Les ministres de l'Église trouveront dans le Traité 
de saint Cyprien de Lapsis * des principes qui pour- 
ront les diriger dans la conduite à tenir à l'égard des 
fidèles tombés, à qui Dieu inspirerait des sentiments 
de pénitence : on peut aussi consulter le chapitre 19 
du concile de Nicée, les conciles d'Elvirc, d'Arles, 
d'Ancyre et les canons de Pierre d'Alexandrie. 

Ils inculqueront aux fidèles qui seraient tentés de 
se diviser , les principes de Gerson adoptés par 
l'Église ^ 

« Le schisme, dit cet auteur, en parlant de celui 

1. Nous venons de faire imprimer une traduction de ce 
traité, qui se vend chez le citoyen Leclère, libraire, rue Saint- 
Martin, n"' 254 et 89. 

2. Gersonis Opéra, Antwerpix, 1106, t. II, fol. 2. De modo ha- 
bendi se tempore schismatis. 

Non est schisma tantum in separatione membrorum a capite, 
sedetiamin separatione pertinaci membrorum ab invicem. Pag. 6. 

In schismate prœsenti tani dubio, temcrarium, injuriosum. et 
scandalosum est asserere omnes tenentes islam partem vcl alte- 
ram, vel omnes neutrales eliam absolutos, esse universaliter extra 
statum salutis, vel excommunicatos, vel rationabiliter de schis- 
mate suspectos. 

Temerarium et scandalosum et sapiens hseresim est asserere 
sacramenta Ecclesiœ suani efficaciam non habere, aut sacer- 
dotes non esse consecratos, pueros non esse baptisatos, sacra- 
mentum altaris non esse confectum, et similia. 

Temerarium et scandalosum est asserere quod non licet audire 
missas eorum vel sacramcntis non communicare. Pag. 4. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 403 

« d'Avignon, ne consiste pas seulement dans la sépa- 
« ration des membres d'avec le chef, mais aussi dans 
« la séparation obstinée des membres les uns d'avec 
« les autres. 

« C'est une témérité, un scandale, dans une affaire 
« aussi controversée , d'oser regarder ses frères 
« engagés dans un autre parti, ou ceux qui gardent 
« la neutralité, comme universellement hors de la 
« voie du salut, comme excommuniés, ou comme jus- 
« tement suspects de schisme. 

« C'est une témérité, un scandale qui sent l'hérésie, 
« de prétendre que les sacrements de l'Église n'ont 
« pas leur efficacité, que les enfants ne sont pas bap- 
« tisés, que les prêtres ne sont pas vraiment prêtres, 
« qu'ils ne consacrent pas, et autres choses sem- 
« blables. 

< C'est une témérité et un scandale de prétendre 
« qu'il n'est pas permis d'entendre leurs messes, ou 
« de communiquer avec eux dans les sacrements. » 



REGLES PARTICULIERES 

§ III. — Sur r administration des diocèses et pai'oisses, 
sur les sacrements et sur le culte. 

i. Nous suivons l'esprit de l'Église en adoptant la 
4listribution qui s'est faite des arrondissements ecclé- 
siastiques, conformément aux distributions civiles. 

2. Dans la distribution actuelle de la France, les 
diocèses resteront sous le régime des dix métro- 
poles. 

3. Nous conservons provisoirement la distribution 
actuelle des paroisses. 



404 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

4. Tous les rapports établis par les saints canons, 
entre les métropolitains et leurs suffragants, sont rap- 
pelés et maintenus. 

5. La seule manière canonique de pourvoir aux 
évêchés vacants est l'élection. 

6. Nous exhortons les fidèles à offrir leurs prières 
à Dieu pour en obtenir des pasteurs selon son cœur. 
Dans les circonstances où se trouve actuellement 
l'Église, rien, sans doute, n'est plus nécessaire que 
d'avoir de bons Pasteurs, mais cette importance 
même établit la nécessité de n'y procéder qu'avec 
maturité. 

7. Nous présenterons le plus tôt possible le mode 
d'élection des évêques et des curés, conformément 
aux règles canoniques de la primitive Église. Jus- 
que-là, chaque métropolitain, ou, à son défaut, l'évèque 
le plus ancien de l'arrrondissement, sentira qu'il est 
de son devoir de surveiller les diocèses vacants. Les 
évêques voisins se rappelleront aussi que l'épiscopat 
étant solidaire, ils doivent étendre leur sollicitude 
sur les églises veuves. 

8. Conformément à l'esprit du gouvernement de 
l'Église et à la pratique des temps les plus reculés, 
l'évèque a deux conseils. 

Le premier composé de tous les pasteurs du se- 
cond ordre du diocèse : il est sage et juste que les 
évêques ne fassent aucun règlement général et n'ad- 
mettent aucun changement important dans les rites, 
usages et règlements de discipline générale de leur 
diocèse, sans avoir pris l'avis de ce conseil. 

Le second est composé des curés de la ville épi- 
scopale. Il convient que dans l'administration ordi- 
naire l'évèque ne fasse rien d'important sans en 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 405 

avoir conféré avec eux. Dans le cas où leur nombre 
ne s'élèverait pas à celui de douze, ce nombre sera 
complété par les curés les plus voisins. Ce conseil 
dès les premiers temps de l'Église était désigné sous 
le nom de presbytère : à lui appartient le gouverne- 
ment du diocèse pendant la vacance du Siège. 

9. A cause du malheur des temps présents, et pour 
cette fois seulement, le presbytère pourra être com- 
posé d'un nombre beaucoup moindre. Nul ne pourra 
en être membre s'il n'a tenu pendant la persécution 
une conduite notoirement irréprochable. 

10. Nous invitons nos collègues à adresser à leurs 
diocésains une lettre de consolation et d'exhortation, 
et à leur indiquer la conduite qu'ils doivent tenir 
dans ces temps difficiles. 

41. Nous ne doutons pas que leur zèle ne les porte 
à faire aussitôt qu'il sera possible la visite de leur 
diocèse. 

12. Il est important que nous nous conformions 
aux saints canons, relativement aux dimissoires et 
aux temps d'ordination; que nous ne précipitions 
aucune ordination, sous prétexte du petit nombre 
des prêtres; que nous ne prévenions jamais l'âge 
prescrit par le concile de Trente. Il serait même à 
désirer que, conformément aux anciens canons, on 
n'ordonnât aucun prêtre avant l'âge de trente ans. 

Les saints canons proscrivent les ordinations 
vagues. On ne doit ordonner aucun prêtre sans 
l'attacher à une église dont les fidèles auront été 
consultés. 

13. L'un des premiers soins des évêques et de 
chaque presbytère des églises vacantes doit être de 
dresser un tableau des curés et prêtres qui sont 

23. 



406 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

restés fidèles pendant la persécution, et d'envoyer 
de bons prêtres dans les églises qui se trouvent 
sans aucun secours. On rédigera d'après ce tableau 
une Lettre commendatice pour chaque prêtre : elle 
énoncera qu'il n'est dans aucun des cas qui excluent 
des fonctions saintes. 

Pour éviter les surprises et la profanation, ces 
lettres contiendront le signalement et la signature du 
prêtre qui en sera porteur. 

Eu égard aux malheurs des circonstances, nul 
prêtre ne sera admis à exercer le saint ministère 
sans présenter cette Lettre. 

14. Les pasteurs se porteront avec zèle à faire con- 
naître Jésus-Christ, les richesses abondantes de sa 
grâce, et la nécessité de la foi en lui pour être sauvé. 
Ils exhorteront les fidèles à faire leur étude assidue 

• et leur consolation du Nouveau Testament, et sur- 
tout du saint Évangile. 

15. L'instruction est une partie intégrante de 
l'office paroissial. 

16. Les curés seront très exacts à faire tous les 
dimanches une instruction immédiatement après les 
prières du prône et la lecture de l'épîtrc et de 
l'évangile du jour. 

17. Les catéchismes et instructions chrétiennes 
des enfants seront repris sans délai et continués 
sans interruption. 

18. C'est le relâchement de la piété qui a introduit 
l'abus de précipiter la prononciation et les cérémo- 
nies dans la célébration de l'auguste sacrifice des 
autels. De cet abus en est résulté un autre non moins 
déplorable. Beaucoup de chrétiens se sont habitués 
à croire que, pour sanctifier le dimanche, il suffisait 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 407 

d'entendre à la hâte une messe célébrée de même, 
sans instruction et sans participation au moins spiri- 
tuelle à la sainte table. Nous réclamons de toutes 
nos forces et de toute notre autorité contre ces abus 
introduits d'un côté par la cupidité, de l'autre par 
l'ignorance. Que l'exemple des prêtres inspire aux 
fidèles cette gravité décente, cette piété touchante, 
ce recueillement profond qui doivent toujours régner 
dans nos assemblées religieuses. Que ce recueille- 
ment précède et suive la célébration des redoutables 
mystères, dont saint Justin nous trace un si admi- 
rable tableau. Que cette célébration soit conforme 
«>n tout à l'esprit des premiers siècles de l'Église, 
on sorte que la prière, la méditation, la lecture 
de l'Écriture sainte, l'homélie accompagne toujours 
l'oblation. la consécration et la communion. 

Il nv aura à la fois dans chaque église qu'une 
seule messe . et la communion sera donnée aux 
tidèles immédiatement après celle du prêtre. 

19. Les pasteurs exhorteront les fidèles à présenter 
sans délai au baptême les enfants qui ne l'auraient 
point reçu, ou auxquels on l'aurait conféré sans 
observer les formes nécessaires à la validité du 
sacrement. 

Ils tiendront note dans la forme suivante des i)ap- 
têmes qu'ils administreront. 

L'an de Jésus-Christ a été baptisé N. 

,fils de ,né sur la paroisse de 

^diocèse de 

Quant à la naissance, elle ne peut être constatée 
que par la municipalité. 

:20, Une des plaies les plus profondes qui aient été 



408 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

faites à l'Église est le relâchement des mœurs, résul- 
tant de la facilité avec laquelle beaucoup de prêtres 
réconciliaient les pécheurs et les admettaient à la 
participation des sacrements. Les pasteurs se rap- 
pelleront les maximes du concile de Trente sur la 
justification et les avis de saint Charles Borromée 
aux confesseurs. Ils imposeront des pénitences qui, 
étant simultanément médicinales et satisfactoires, 
frapperont les vices dans leur source. Ils soumettront 
les pécheurs à des épreuves qui, sans les désespé- 
rer, donneront la certitude morale de la destruction 
des mauvaises habitudes et du changement des 
cœurs. En un mot, ils feront revivre, autant qu'il 
sera possible, les dispositions des canons péniten- 
tiaux. C'est ainsi qu'en épurant les mœurs, qui sont 
l'appui le plus solide d'un bon gouvernement et la 
garantie nécessaire à toute société ; ils repousseront 
les reproches des incrédules et feront cesser les 
gémissements de l'Eglise. 

Les épreuves par lesquelles il a plu à Dieu d'épurer 
notre foi apprennent aux fidèles combien il est im- 
portant de puiser dans le sacrement de confirmation 
la force de l'Esprit-Saint, nécessaire pour confesser 
J.-C, même au péril de leur vie. 

21. On n'administrera le sacrement de mariage 
qu'aux fidèles qui seront mariés civilement. Il en 
sera également tenu note. Nous pensons que ceux 
des fidèles qui en ont été privés par la nécessité 
des circonstances doivent se présenter à l'Église , 
afin qu'elle confirme leur union et que Jésus-Christ 
répande sur eux les grâces attachées à ce sacrement. 

22. Les sacrements, les cérémonies de l'Église ne 
doivent être conférés qu'à ceux qui font profession 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 409 

d'être ses membres, de respecter son autorité, et 
d'être soumis à sa discipline. 

23. Il ne doit se faire dans les églises paroissiales 
aucun office extraordinaire sans la permission de 
l'évêque diocésain, il ne perdra jamais de vue l'uni- 
formité qui doit régner dans l'Église de France, 

24. Dès que le culte sera en plein exercice dans 
chaque paroisse, aucun prêtre ne pourra célébrer la 
messe hors des églises paroissiales, sans la permis- 
sion de l'évêque. 

25. Nous désirons ardemment la suppression de 
tout honoraire et de toute rétribution pour prières ou 
bénédictions, et particulièrement pour la célébration 
de la messe. 

26. Nous espérons que la piété éclairée des fidèles 
suppléera d'une manière plus digne et plus religieuse 
aux besoins indispensables du culte. 

27. Les nouveaux temples seront bénits, et les an- 
ciens qu'on aura achetés ou loués, et qui auraient été 
profanés, seront réconciliés selon les formes prescrites 
par le rituel. Les temples doivent être décorés avec 
simplicité et tenus avec propreté : les hommes se 
placeront d'un côté et les femmes de l'autre, autant 
qu'il sera possible. Nulle relique ne sera exposée à 
la vénération des fidèles sans avoir été reconnue 
authentique par l'évêque, après l'examen le plus 
rigoureux; car il est plus à craindre que jamais que 
sur cet objet on n'égare la piété des fidèles. Nous 
formons aussi le vœu qu'on ne charge les autels, les 
statues ou images d'aucun ornement inutile ou fri- 
vole. 

28. Nous exhortons les ecclésiastiques à s'attirer 
le respect, par une simplicité, une modération qui 



410 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

annonce en tout l'empire de l'âme sur les passions, 
conformément à cet avis de l'ApAtre : « Que votre 
modestie soit connue de tout le monde; » à avoir soin 
• le leur réputation, dont les moindres flétrissures 
rejaillissent, quoique très injustement, sur le sacer- 
doce entier; à éviter et à réparer les plus légers scan- 
dales ; à se pénétrer de la nécessité du bon exemple, 
qui est l'instruction la meilleure et la plus indispen- 
sable qu'ils doivent aux peuples ; à être partout la 
bonne odeur de Jésus-Christ, et à se regarder sans 
cesse comme étant en spectacle à Dieu, aux anges et 
iiux hommes. 

Nous les conjurons d'entrer dans l'esprit de désin- 
téressement qui sied si bien, et qui est si fort recom- 
mandé par l'Église aux ministres de Jésus-Christ, qui 
a voulu naître, vivre et mourir dans la pauvreté. 

Nous leur rappelons l'obligation qu'ils ont con- 
tractée de cette pureté qui doit les rendre plus sem- 
blables à des anges qu'à des hommes; de cette cha- 
rité qui imite celle de Jésus-Christ mourant pour le 
salut des hommes et même de ses ennemis; de cette 
ilouccur qui persuade ou désarme; de cette tolérance 
véritable qui n'appartient qu'à l'Évangile. 

Ils doivent vivre dans la retraite, dans l'exercice 
continuel de la prière et des bonnes œuvres, vaquer 
assidûment à l'étude des divines Écritures et des 
saints Pères, et se renfermer le plus qu'ils pourront 
dans le cercle de leurs devoirs. 

Enfin, c'est à eux que sont principalement adressées 
(;es paroles de Jésus-Christ : Soyez parfaits comme 
cotre Père céleste est parfait. 

A Paris, le dimanche 15 mars, l'an de J.-C. 1795, 
3 de la République française, et ont signé : f Jean- 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 411 

Baptiste-Guillaume Gratien, évêque métropolitain; — 
-|- J.-P. Saurine, évêque; — -]- H. Grégoire, évêque; 
-}■ J.-B. Royer, évêque *. 

1. Une édition nourelle de la Lettre encyclique, réimprimée 
vers la fin de l'année 1793, présente les signatures des adhé- 
rents de la manière suivante : 

■f Jean-Baptiste-Guillaume Gratien, évêque métropolitain de 
Rouen. 

f Éléonore-Marie Desbois, évêque d'Amiens. 

■f Jean-Pierre Sairi.ne, évêque du diocèse des Landes, à Dax. 

•j- Henri Grégoire, évêque du diocèse de Loir-et-Cher, à Blois. 

-{■ Jean-Baptiste Royeb, évêque du diocèse de l'Ain, à Belley. 
Ont adhéré : 
- -f Nicolas DiOT, évêque métropolitain de Reims. 

■f- François Bécherel, évêque de Goutances. 

■f Claude Le Coz, évêque métropolitain de Rennes. 

-f N Danglars, évêque du diocèse du Lot, à Cahors. 

-}• Besaucèle, évêque du diocèse de l'Aude, à Carcas- 

sonne. 

f Claude De Bebtier, évêque du diocèse de l'Aveyron, à 
Rodez, 

■f Jacques-André-Simon Le Fessier, évêque du diocèse de 
l'Orne, à Séez. 

•f Nicolas Philbert, évêque du diocèse de» Ardennes, à Sedan. 

•f F.-X. Moïse, évêque du diocèse du Jura, à Saint-Claude. 

■f Jean-Antoine Maidru, évêque du diocèse des Vosges, à 
Saint-Dié. 

•f Jean-Marie Jacob, évêque du diocèse des Côtes-du-Nord, 
à Saint-Brieuc. 

■f Jean-François Perrier, évêque du diocèse du Puy-de-Dôme, 
à Clermont. 

7 Barthélemy-Jean-Baptiste Sa.nadox, évêque du diocèse des 
Basses-Pyrénées, à Oloron. 

-j- J.-G.-R.-F. Prldhomme, évêque du diocèse de la Sarthe, 
au Mans. 

7 Jean-Joseph Rigogard, évêque du diocèse du Var, à Fréjus. 

-}• Jean-Guillaume Mollmer, évêque du diocèse des Hautes- 
Pyrénées, à Tarbes. 

•f Pierre Pacareau, évêque métropolitain du diocèse de la 
Gironde, à Bordeaux. 

f Font, évêque du diocèse de l'Ariège, à Pamiers. 

f Etienne Delcher, évêque du diocèse de la Haute-Loire, 
au Puv. 



412 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



VI 

SPÉCIMEN DES ADHÉSIONS. A L'eNCYCLIQUE 
DU 15 MARS 1795. 

lo 

Rodez, ie 21 germinal, l'an III de la République française 
[10 avril 1795]. 

Chers collègues, 
Rien ne m'a autant satisfait que la lecture de la 
lettre encyclique du 15 mars que vous m'avez adressée. 
Gomme je professe la môme foi que vous y avez pro- 
fessée, que je suis animé du même désir que vous de 
voir la discipline de la primitive Église reprendre en 
France toute sa vigueur, et qu'il est instant d'établir 
dans tous les diocèses un ordre uniforme, j'y adhère 
bien sincèrement en tout ce qu'elle contient. Je me 
conformerai aux règlements qu'elle propose, parce 
que je suis persuadé que l'esprit de Dieu les a dictés. 
Elle aura certainement aussi l'adhésion de tous les 
bons ecclésiastiques de notre département, à qui je 

f Pierre Suzor, évêque du diocèse de l'Indre-et-Loire, à Tours. 

f Charles Le Masle, évêque du diocèse du Morbihan, à Vannes. 

t Frakcin, évêque du diocèse de la Moselle, à Metz. 

•f A. Constant, évêque du diocèse du Lot-et-Garonne, à Agen. 

t J.-B. Flavigny, évêque du diocèse de la Haute-Saône, à 
Vesoul. 

t Primat, évêque du diocèse du Nord, à Cambrai. 

f J. -Joseph Brival, évêque du diocèse de la Corrèze, à Tulle. 
Adhésions des presbytères des diocèses vacants. 
Ont adhéré : 

Le Presbytère métropolitain de Paris. 

Le Presbytère d'Angers. 

A mesure que les autres adhésions arriveront on les ajou- 
tera. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 413 

vais m'empresser de la communiquer. Je connais leur 
zèle pouf la religion. 

Je vous salue très cordialement. 

-{- G[laude] De Bertier, évêque. 

P. -S. — Il n'est pas juste que vous fassiez seuls les 
frais de l'impression ; veuillez me dire pour combien 
faut-il que j'y contribue ; je serai exact à vous le faire 
passer. 

[Cette lettre était adressée aux évêques réunis, la 
suivante s'adressait à Grégoire seul.] 

2o 

Rodez, 3 floréal, l'an III de la République française 
[22 avril 17%]. 

Cher collègue, 

J'ai reçu aujourd'hui l'envoi officiel de la lettre en- 
cyclique, de la déclaration de foi et des règlements 
dont j'avais déjà vu une épreuve. Mon adhésion a dû 
vous être parvenue; je l'envoyai de suite. Mon nom 
de baptême est Claude; j'ai pensé que peut-être vous 
seriez en peine de le faire imprimer. J'espère que 
vous m'informerez de l'adhésion de tous les évêques 
et de la manière de laquelle les bons ecclésiastiques 
ont accueilli cet ouvrage dans les diocèses respectifs, 
afin que j'en fasse renouveler l'impression ici et que 
je le publie de suite. Déjà il circule en copies manus- 
crites, et tout se range avec plaisir autour de ce point 
de ralliement. 

Vous me demandiez une critique sévère de votre 
lettre pastorale ; je ne vous reproche que de n'avoir 
pas pris assez le ton simple des apôtres, et de vous y 



414 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

montrer trop ouvertement contre les royalistes. Je 
suis vrai républicain assurément ; mais je crois, en qua- 
lité d'évêque, devoir ménager la confiance de toutes 
mes ouailles, quelle que soit leur opinion sur le gou- 
vernement. En tout le reste, elle est, à mon avis, 
•(excellente. 

Je suis après à recueillir les faits dont vous me priez 
■de vous informer, et qui doivent trouver place dans 
l'histoire de l'Église. 

Sermet est comme mort par rapport à moi; je ne 
«ais ni où il est, ni quelle a été sa conduite. Il y après 
■tle deux ans qu'il ne m'a pas écrit. Je n'ai point de 
relations avec Perpignan. 

Agréez mon salut fraternel. 

-J- G. De Bertier, évêque. 



3° 

Cahors, le 23 germinal, l'an HI de la République une et indivisible 
[12 avril 1795]. 

Citoyen et cher confrère, 

J'ai reçu avec bien de la satisfaction, et lu avec le 
plus vif intérêt votre lettre pastorale, la Lettre ency- 
clique et les Annales de la Religion. Tous ces écrits 
portent le caractère qu'inspire notre religion ; ils sont 
marqués au sceau de la vérité et sont accompagnés de 
cette fermeté que la seule évidence et la cause de Dieu 
peuvent enfanter. J'y adhère de cœur et d'âme, et je 
vais répandre le prospectus afin qu'il acquière dans 
<;ette partie méridionale toute la publicité qu'il mé- 
rite. 

Les autres ouvrages dont vous me donnez le détail 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 415 

sont très appropriés aux circonstances. Dieu veuille 
faire fructifier cette bonne semence qui va être jetée 
sur le champ du père de famille. Malheureusement 
l'homme ennemi y a semé de lïvraie. Il faut avouer 
que nous existons dans une crise plus forte que ja- 
mais. L'impiété fait bien des ravages, mais je crois 
que les réfractaires font encore plus de mal. La sur- 
face de la République est couverte de prêtres ou 
déportés ou élargis; presque tous ceux qui étaient ici 
dans la maison de réclusion sont sortis, d'après, 
dit-on, une pétition qu'ils ont présentée et des pro- 
messes qu'ils ne tiendront pas. Ils ont gagné beaucoup 
de monde ; le décri de notre ministère est une de leurs 
moindres manœuvres; ce sont les ennemis déclarés 
du nouvel ordre de choses, et ils regardent et font 
apercevoir la contre-révolution comme sûre. En vérité 
on ne sait que penser en voyant de pareils incivismes; 
et si tout ceci ne nous conduit pas à un rapproche- 
ment et une réunion, je vois tout perdu, ou nous voilà 
de côté. J'ignore s'il en est de même partout; un 
grand nombre de prêtres assermentés vont se rétrac- 
ter entre les mains d'un soi-disant vicaire apostolique ; 
et ce qui met le comble au malheur, c'est que nous 
n'avons pas d'églises; nous sommes obligés de dire 
notre messe dans nos maisons. Ce point de réunion 
nous manquant, l'héritage du Seigneur se divise, et 
la désolation ne peut manquer d'arriver. Je vois encore 
des écrits qui circulent, tels que celui de Lequinio, 
bien secondés par les administrations; et le pauvre 
peuple, le prétendu souverain, est comprimé; il ne 
jouit que d'un fantôme de liberté. Je dépose, cher 
confrère, entre vos mains et dans votre cœur, mes 
peines, et j'y cherche des consolations. 



41G HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Lorsque j'aurai des renseignements certains sur le 
compte de mes voisins, je vous en ferai part. 

Il me paraît que dès que notre profession de foi 
sera faite, nous devons tâcher de faire notre paix avec 
le pape; mettre tout en usage pour ramener une con- 
ciliation, et prouver notre bonne cause en offrant de 
faire toutes sortes de sacrifices, excepté celui de la 
patrie. Nous voulons que les intérêts de la religion 
et ceux de la République soient confondus. 
Fraternité et respect. 

Danglars, évêque du département du Lot. 



Saint-Diez, le 30 germinal an ni de la République française 
[19 avril 1795]. 

Citoyen représentant. 

Je reçois à l'instant la Lettre encyclique de nos di- 
gnes et respectables confrères. Elle mérite les plus 
grands éloges; j'y adhère avec joie et avec empresse- 
ment. J'attends pour la répandre dans mon diocèse 
la seconde édition, qui présentera sûrement l'adhé- 
sion de tous les évêques qui ont confessé J.-C, Si je 
connaissais le libraire qui en sera chargé, je lui pas- 
serais des fonds pour en avoir 300 ou 400 exemplaires ; 
si toutefois l'impression est à meilleur prix qu'ici, 
indiquez-le-moi. 

Vous avez dû recevoir une de mes lettres qui vous 
annonce ma position. Le peuple est très prononcé en 
faveur du culte ; mais une queue de terroristes sem- 
blent vouloir y mettre encore des entraves. Je reçois 
dans ce moment la nouvelle que je suis dénoncé au 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 417 

Comité de sûreté générale pour avoir baptisé et donné 
la bénédiction nuptiale dans mon oratoire ici et à 
Épinal, et que le Comité a été sur le point de me faire 
retourner à Paris *. Je suis prêt à obéir et à souffrir de 
nouvelles persécutions ; 

Je crains Dieu... et n'ai point d'autre crainte. 

Je n'ai pas encore l'état exact de tous les prêtres 
qui ont résisté à la perfidie des persécuteurs; je vous 
en ferai part sitôt que je l'aurai reçu. 

Salut et fraternité. 

•\- Maudru, évêque des Vosges. 



Tarbes, ce 28 avril 1795, an HI de la République française. 

Citoyen confrère, 

J'ai reçu la Lettre encyclique que vous m'avez 
adressée ; j'y adhère de tout mon cœuret j'en approuve 
toutes les dispositions. Je n'ai jamais eu d'autres sen- 
timents que ceux qu'elle renferme. 

Quant aux règlements, ils sont sages et conformes 
aux anciens canons ; il serait à souhaiter qu'on pût 
les mettre en pratique ; mais le nombre des coupa- 
bles est trop grand pour les exclure tous des fonctions 
dont ils se sont rendus indignes. Comme dans ce dio- 
cèse on a repris le culte dans presque toutes les 
paroisses, et que parmi les ministres qui ont abdiqué, 

1. Jean-Antoine Maudru (1748-1820) avait été incarcéré devant 
la Terreur. En 1801 il accepta la cure de Stenay, que la Res- 
tauration le contraignit d'abandonner. 



418 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

les uns ont conservé la confiance, et que les autres 
l'ont perdue, j'ai permis aux premiers de reprendre 
leurs fonctions, et j'ai remplacé les derniers. Mon 
motif a été que notre ministère n'est qu'un ministère 
de confiance. 

Je regarde la persécution que nous venons d'es- 
suyer comme une faveur que J.-C. a faite à son Église ; 
il y avait beaucoup de mauvais ministres et l'épura- 
tion en était impossible. Ceux qui n'avaient que le 
masque de la religion l'ont quitté, et le peuple qui 
les connaît très bien n'en veut plus. 

Le peuple est plus juste qu'on ne pense, et il veut 
le bien ; il pardonne à tous ceux dont la conduite était 
irréprochable et qui faisaient bien leur devoir; mais 
il est inexorable à l'égard des autres. 

Dans toutes les communes, les officiers municipaux 
assemblent tous les paroissiens et proposent l'ancien 
curé ; si l'on était content de lui, tout le monde vote en 
sa faveur, et on le rappelle. Si l'on n'était pas content, 
on en demande un autre, et quand on s'est accordé, 
on m'envoie copie de la délibération. Je n'approuve 
le choix que quand il tombe sur un sujet libre. Je 
pense que chaque pasteur doit conserver son troupeau 
à moins que son troupeau ne le rejette. 

Je n'ai encore institué personne; j'attends un mo- 
dèle d'institution, ainsi qu'un modèle d'élection; il 
faut établir l'uniformité en tout. 

Salut et fraternité en N.-S. J.-C. 

•\- J.-G. Molinier, évêque. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 419 

Cannens, 2 mai 1795, 3' année républicaine. 

J'ai lu avec attention et admiration la Lettre ency- 
clique qui m'a été adressée par les évêques et leurs 
adjoints réunis à Paris, le dimanche 15 mars, l'an de 
J.-C. 1793, 3*^ de la République française. 

Ceux qui liront cette pièce jugeront aisément de 
l'étendue des lumières de ses auteurs et de la force 
de la grâce qui les a animés. Je déclare donc que je 
la trouve de tout point conforme à la foi, à la morale 
et à l'ancienne discipline de l'Église catholique, apos- 
tolique et romaine, et j'adopte cette excellente pro- 
duction qui, pour la gloire de Dieu, sera l'instruction 
des uns et la confusion des autres. 

Bernard Font, évéque du départ, de l'Ariège. 



Woippy, ce 2i floréal, l'an NI de la République française une et indivisible 
[13 mai 1795]. 

Cher confrère, 
J'ai reçu votre Lettre encyclique, mais un peu tard, 
ma santé dérangée m'a obligé de prendre l'air natal 
pendant quelque temps. Ma détention à Clermont- 
Ferrand pendant dix mois, dont j'en ai passé trois, et 
quatre jours, dans un cachot noir avec un de mes 
vicaires, avec défense très rigoureuse au geôlier de 
nous laisser communiquer avec personne, m'a accablé 
d'infirmités. Au bout de dix jours, j'ai été * attaqué 
d'un mal de reins affreux, dont je souffre continuel- 

1. 11 y a dans le texte f ai fut attaqué, et plus loiny'ai fû reçu, 
j'ai fù en butte 



420 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

lement; ma poitrine, qui était excellente, quoique 
délicate, est absolument délabrée par l'air infecté 
que j'y ai respiré. Il fallait dans ce cachot affreux de 
la lumière à midi comme à minuit. On nous lâchait 
le matin et le soir dans une petite cour puante, comme 
des animaux, pour satisfaire aux nécessités de la 
nature, et cela pendant un quart d'heure. Ma rési- 
gnation dans la providence divine, ainsi que celle de 
mon compagnon, était parfaite. Je vous avoue sincè- 
rement que je me réjouissais de verser mon sang 
pour la défense de ma religion, et surtout après avoir 
appris que toutes nos églises ont été fermées le len- 
demain après notre départ de Metz. Chaque fois que 
des membres des autorités constituées sont entrés 
dans notre cachot, ils nous ont accablés des propos 
les plus mortifiants, et chaque fois nous avons cru 
qu'ils venaient nous annoncer le terme de nos peines, 
car on attendait de jour en jour le scélérat Couthon, 
qui devait faire une boucherie des prêtres, nobles et 
riches. Il avait si bien arrangé ses affaires pour faire 
réussir son coup prémédité qu'il avait fait descendre 
et enlever toutes les cloches dans le département 
pour empêcher qu'on ne sonne l'alarme pendant son 
exécution barbare. Quatre bourreaux étrangers étaient 
déjà arrivés à Glermont pour commander en secret 
des échafauds. Les buveurs de sang disaient publi- 
quement que Couthon était leur dieu. Enfin la Provi- 
dence a terrassé ce tyran et nous a rendus à nos 
foyers, où je n'épargnerai aucune peine, quoique 
sexagénaire et accablé d'infirmités, pour me rendre 
utile à ma religion et à ma patrie. A mon retour à 
Metz, j'ai été reçu des bons citoyens avec des larmes 
de joie, et mes persécuteurs fuyaient ma présence, 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 421 

ne pouvant pas la soutenir. Depuis longtemps j'ai été 
en butte à ces petits tyrans par ma fermeté à m'op- 
poser, comme membre du conseil général, à des 
arrêtés qu'une partie des membres du département a 
voulu rendre contre le culte et contre les temples. 
Dans une fête sacrilège, on est entré processionnelle- 
ment dans la cathédrale, et y ont {sic) renversé le 
tabernacle vide et quelques statues ; le même soir, j'ai 
réconcilié mon Église (22 nivôse, 2^ année) ; le samedi 
soir, je reçois un billet d'invitation de me rendre au 
comité officieux du club, dont j'étais membre; mais 
c'était pour lire à mon arrivée une pétition à la Con- 
vention, pour demander la cathédrale pour temple 
de la Raison, et on m'a proposé de la signer, ce que 
j'ai refusé de faire en disant que la nation m'avait 
remis ce temple en mes mains, et que je ne l'aban- 
donnerais pas avant qu'elle ne me l'ait ôtée par un 
décret. A l'arrivée du représentant Lacoste, le lende- 
main, mes dénonciateurs l'ont déterminé à me faire 
reléguer à Clermont pour être sur (sic) la surveillance 
du tyran Couthon. Un fameux buveur de sang, nommé 
Chasseloup, adjudant général de l'armée de la Mo- 
selle, s'est chargé de me faire conduire en prison 
avec 50 hommes armés, après m'avoir accablé de 
toutes sortes de sottises; et deux heures après, nous 
nous sommes mis en chemin, et au bout de huit jours 
arrivés à Clermont sous la conduite d'un capitaine et 
deux gendarmes. 

Je pense, mon cher confrère, que le récit raccourci 
de mes peines ne vous sera pas désagréable, quoique 
mal digéré, étant pressé de répondre à la Lettre ency- 
clique que vous m'avez fait le plaisir de m'envoyer. 
Mais vous me permettrez de vous envoyer mes obser- 

24 



422 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

valions que j'ai faites sur quelques articles qui regar- 
dent les prêtres tombés. J'adhère volontiers à cette 
lettre et au planque vous y avez tracé; votre confes- 
sion de foi est la mienne; mais je vous avoue sincère- 
ment que je n'occuperais mon poste que quand la 
Convention aurait donné un décret clair et net sur la 
liberté du culte (celui du 3 ventôse est rempli d'en- 
traves et on ne peut s'y fier) en nous rendant nos tem- 
ples, que je ne crois pas être réputés comme biens 
nationaux, parce que les églises ont été bâties par 
les paroissiens de leurs propres fonds. Ces fonds 
étaient la dîme, et même, dans les Trois Évêchés, ils 
étaient chargés de construire la nef, et les décima- 
teurs le chœur seulement. Vous êtes le seul évêque, 
comme membre de la Convention, qui est infiniment 
estimé des bons républicains dans notre département. 
Vous avez parlé avec force pour la liberté du culte. 
Votre Lettre pastorale, donnée depuis quelque temps, 
a été applaudie des mêmes; je désirerais de l'avoir. 
Je m'abonne volontiers pour six mois pour les Anna- 
les de la Religion; je vous ferai tenir l'abonnement 
au plus tôt. Je demeure à Woippy; mon adresse est 
chez le citoyen Marchai, libreur [aie) et juge de paix, 
pour me remettre mes lettres. Je vous embrasse de 
tout mon cœur. 
■j-N. Francin, évêque du départ, de la Moselle. 



TABLE DES MATIERES 



Ayant-propos v 

LIVRE PREMIER 

L'abbé Grégoire ù la Constituante; Constitution ci\ile 
du clergé. 

(1789-1791). 1 

LIVRE DEUXIÈME 

Grégoire évêque de Loir-et-Cher 

(1791-1802). 

Chapitre I'^''. — Élection de Grégoire; premier séjour à 
Blois (1791) 29 

CHAPrrRE IL — Grégoire à Blois pendant la seconde légis- 
lature (1791-1792) 75 

Chapitre 111. — Persécutions religieuses: la Terreur à 
Blois (1792-1795)...... ; 93 

CHAPfTRE IV. — Rétablissement du culte; Grégoire à Blois; 
Perisécutions nouvelles sous le Directoire (1795-1799)... H4 

Chapitre V. — Le diocèse de Blois sous le Consulat; dé- 
mission de Grégoire; le Concordat (1799-1801) 138 

LIVRE TROISIÈME 

Grégoire et l'Église de France sons la Convention 

(1792-1795). 

Chapitre I^'. — Débuts de la Convention; Grégoire en 
mission à Chambéry et à Nice 169 



424 TABLE DES MATIÈRES 

Chapitre II. — Persécution religieuse; interdiction du 
culte ; la Terreur 188 

Chapitre III. — Les Thermidoriens et la liberté des cultes; 
Décret de ventôse (1794-1193) 229 

Chapitre IV. — Réorganisation du culte; première en- 
cyclique des évêques réunis; les prêtres mariés; société 
de philosophie chrétienne; Annales de la religion 261 

Chapitre V. — Décrets de prairial et de vendémiaire; loi 
sur la police des cultes; fin de la Convention 291 

APPENDICE 

Notre-Dame de Paris après la Terreur (1795-1802), d'après 
les registres originaux de la Société catholique de cette 
église 313 



PIECES JUSTIFICATIVES 

I. — Discours de Grégoire à la Convention sur la liberté 

des cultes (1er nivôse an II — 21 décembre 1794) 341 

II. — Lettre de Morellet à Grégoire au sujet du discours 

sur la liberté des cultes 366 

III. — Lettre d'un prêtre devenu dragon sur le même sujet. 368 

IV. — Lettre pastorale de Grégoire à ses diocésains 

(12 mars 1793) 370 

V. — Lettre encyclique de plusieurs évêques de France à 
leurs frères les autres évêques et aux Églises vacantes 

(1 3 mars 1793) 390 

VI. — (Spécimen des adhésions à l'encyclique du 15 mars 

1795) 412 

1° Lettre de Claude De Bertier, évêque de Rodez, aux 

évêques réunis 412 

2° Lettre du même à Grégoire 413 

3° Lettre de Danglars, évêque de Cahors 414 

4° Lettre de Maudru, évêque des Vosges 416 

3° Lettre de Molinier, évêque de Tarbes 417 

6° Lettre de Font, évêque de l'Ariège 419 

70 Lettre de Francin, évêque de Metz 419 



CouLOMMiERS, — Typog. P. BRODARD et GALLOIS 





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University of Toronto 
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