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Full text of "Étude sur les Gesta martyrum romains"

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BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES FRANÇAISES D'ATHÈNES ET DE ROME 



VCMLUME D'niTRODncnOll : Mémoire sur cnb Missioif au Mont Athos. Suivi d'un 
mémoire sur un ambon conservé à Salonique, la représentation des Magei 
en Orient et en Occident durant les premiers siècles, par MM. Vbhbé uv- 
cmsNE, de rinsf itut, directeui" de l'Ecole française de Rome, et Ch. Baybt, 
ancien membre des Ecoles françaises d'Athènes et de Rome, recteur de 
TAcadémie de Lille. 18T7. i v. iii-8*' raisin, avec 5 pi. en photographie S fr, 

FASCICULE L 1. Etodbsur leLidbr Pontipicalis, par M. Tainbé Duchksrb. 
2. Uechekches sur les manuscrits ARCHÉ0I.00IQUE8 DE Jacqubb Grimaldi, par 
M. £. MuNTz. 3. Etude sur le mystèrb i>e sainte Aonbs, par M. Clédat. 10 fr. 

II. Essai sur les «onumentb orecs et bohaiks relatifs au myrtre de Psyché, 
I>ar M. Maxime Collionon 5 fr. 50 

ml Catalogues DES vases peints du Musée delà Société a rcréologioue D'AriiiNEs, 
i>ar M. Maxime Collignon (avec sept planches gravées) 10 fr. 

nr. Les arts a la cour des papes pendant le xv* et le xvi* siàgle, par M. E. 
Mt'NTK, membre de rinstitut. i'•fAl^tlE. (Ou», couronné par Vlnatitui). » » 

s. B.— Ca fucienle ne •• wbA qa'avee le IX« et le XXVIII», «oatenrat les S« et 8* parties da travail 
de ritatsur. La prix D«t d«s 3 roi. déjà pnbliA» «ft d« iS rraoea pris «Mambl*. 

V. Inscriptions iniêdites du pays des M anses, recueillies par M. E. FrrNiqub, 
ancien membre de TEcole française de Rome 1 fr. 50 

Hk Notice sur divers manuscrits de la bibliothèque Vaticane. Richard h^ Poi- 
tevin, peur M. Elie Berger. 1 vol. (avec une planche en héliogravure). 5 fr. 

VIL Du. RÔLE msTORiQUB %É. Bertrand de Born, par M. Léon Clédat 4 fr. 

Vin. Recherches archéologiques sur les îles Ioniennes. I. GORFOU,par M. Olhon 
RiEMANN (av. deux pi. hors texte, et trois bois intercalés dans le texte). 3 fr. 

IX. Les arts a la cour des papes pendant le xv* et le xvi* siècle, par M. Eu- 
gène Muntz. Deuxième partie. 1 vol.avecdeux planches en héliogravure. 12 fr. 

N. B. — Ca TaMiieale ce m ▼eod ao'atae leXXVill*, «oatanattt ta 3* partie da tmvaii de l'anteor (Voir 
éfalenaot ci-deasas Aueienk IV on !'• partie de cet ouvrage). 

X. Recherches pour servir a l'histoire de la peinture et de la sculpture 

CHRÉTIENNES EN OrIBNT AVANT J<A QUERELLE DES ICONOCLASTES, pST M. Ch. 

Batet 4 fr. 50 

XI. Etude sur la lanour et la grammaire de Tite-Livr, par M. 0. Riemann. 9 fr. 
Xn. Recherches archéologiques sur les îles Ioniennbs. U. GEPHALOHIEi par 

M. Othon RiBMANN {avec une carie). Voir fasc. VI 11 et XVH1 3 ir. 

Xin. De Ck)DiDicus msj^. oRiECis Pn II, in Bibliotheqa Alexandrino-Vaticana sche« 
das excussit L. Duciiesne, gallica: in Urbe scholie olim socius 1 fr, 50 

XIV. Notice sur les manuscrits des poésies de saint Paulin de Noi^, suivie 
d'observations sur le texte, par M. E. Châtelain 4 fr. 

XV. Inscriptions doliaires latinks. Marques de briques relatives à une partie 
de la gens Domitia, recueillies et classées par M. Ch. DEscEMET(av. fig.) 12fr.50 

XVL Catalogue des figurines en terre clite du musée de la Société archéolo- 
gique d'Athènes, par M. J. Martha (avec 8 belles planches en héliogravure 
hors texte, et un uois intercalé dans le texte) 12 fr . » * 

XVn. Etude sur Préneste, ville du Latium, par M. Emmanuel Pernique, avec 
une grande carte et trois planches en héliogravure 7 fr. > I 

XVilL Uecuehcmes archéologiques sur les îles Ioniennes. III. SAUTE. IV. 
GERIGO.V. APPENDICE, par M . Othon I\iemann (av. 2 cartes hors texte). 3 fr .5 ) 

XIX. Chartes de terre salntb provenant de l'Abbaye de N.-D. de Josaphat, par 
H. -François Dklaborde, avec deux planches en héliogravure 5 fr. 

XX. La Trikre athénienne. Etude d'archéologie navale, par M. A. Gartault 
(avec 99 bvis intercalés dans le texte et 5 planches hors texte) 12 fr. 

Ourra{f« cuaiuuué par l'AuuciatiOD pour rKDConrâf^einent de^ étude.^ grecques en France. 

XXI. Etudes D'ÉriGRAPiiiE juridique. De quelques inscriptions relatives à Tadmi- 
nistration de Dioclétien. I. Vexeminator perJlaiiam. U. Le Magislei* sacra- 
rum cognitionum, par M. Edouard Clq .* 5 fr . 

XXII. Etude sur la chronique en prose de Guillaume le Breton, par H.-Fronçois 
Delaborde 2 f r . 

XXm. L'Asclépieion d'Atbânes d'après debécentes découvertes, par M. p. Giraru 
(avec une grande carte et 3 planches en héliogravure). 5 fr. 50 

XXIV. Lb Manuscrit d'Isochatb I^rbinas cxi de la Vaticane. Description kt 
uiSToiRE. Recension DU PANÉGYRIQUE, par M. Albert Martin -1 fr. 50 

XXV. NouvELi^s recherches sur l'Entrée de Spagne, chanson de geste franco- 
italienne, par M. Antoine Thomas , 2 fr . 

XXVL Les sacerdoces athéniens, par M. Jules Martha 5 fr. 

XXVn. Les Scolies du manuscrit d'Aristophane a Ravennb. Etude et collation, 

par M. Albert Martin 10 fr. 

XaVIII. Première section. Les arts a la cour des papes pendant le xv* et le 

XVI* SIÈCLE, par M. Eugène Muntz, membre de l'Institut. Troisième partie. 

Preinière section (avec deux planches). Voir fasc IV et IX 12 fr. 

Oarraf* eouronoé pftr l'ia^tUul. 

XXIX. Les origines nu Sénat romain. Recherches sur la formation et la disso- 
lution du Sénat patricien, par M. G. Dloch 9 fr. 

A suivre. 



BIBLIOTHÈQUE 



DES 



£GOLE$ FRANÇAISES D'ATHÈNES ET DE ROME 



FASCICULE QUATRE-VINGT-TROISIÈME 
ÉTUDE SUR LES GESTA MARTYRUM ROMAINS 

i Par Ai.BEUT DiKontco 



Stanford University Libraries 



r 



ETUDE 



SUR LES 



GESTA MARTYRUM 



ROMAINS 



DU iMEME AUTEUR : 



Synchronismes de Thistoire de la littérature française, en colla- 
boration avec MM. Cirot et Thiry. (Paris, Bloud et Barrai, 1894, 
in-8). 

Hémoires du Général baron Desvernois. L'expédition d'Egypte. 
Le royaume de Naples, 1789-1815, avec une introduction, une 
carte et des notes. (Paris, Pion, 4898, in-8). 

Hurat et la question de Tunité italienne en 1815, dans les Mé- 
langes d'Archéologie et d'Histoire publiés par l'Ecole Française 
de Rome. (T. XVlll, 1898). 

Le Régime Jacobin en Italie. Etude sur la République Romaine 
de 1798-1799, avec deux cartes. (Paris, Perrin, 1900, in-8). 

Le Congrès de Zurich (août 1897), dans la Revue iVÈconomie 
politique (juillet i898j. 

La Ghristianisation des Foules. (Revue d'Histoire et de littéra- 
ture religieuses, t. IV, 1899). 

De Hanichaeismo apud Latines quinte sextoque saeculo atque 
de latinis apocryphis libris. (Paris, Fontcmoing, 1900, in-8). 



Kx PHKPARATION : 

Étude sur la formation du passionnaire occidental. 

Les <^ Gesta Hartyrum }s> romains, texte et commentaire. 



ETUDE 



GESTA MARTYRUM 

ROMAINS 



Albert DUFOnXCQ 



Singulfri cautfli in aci Kom&nt cuIahi 
le^ntur (getta CDinjruni).,. Not Itm* 



Ourrage contenant six gravures hors texte en phototypie 



PARIS 

ANCIENNE LIBRAIRIE TFIORIiN ET FILS 

ALBERT FONTEHOING, ÉDITEUR 

Lllirstre des Écoles FrangalBes d'Athènes et de Rome, 

du Collège da France, de l'Éoole Normale SupArlenre 

•t de la SociâtA des âlndes blatorlqnea 

4, RUE LE GOFF, 4 

1900 



■2,12..! 

Dg6l 



; 



> .- - 



>^ ^ 



ANTONII BOSII 



SEBASTIANI TILLEMONTII 



lOHANNIS BAPTISTAE ROSSII 



MANIBUS 



ATQUE 



HAGIOGRAPHIS BOLLANDIANIS 



H. G. 



PRÉFACE 



« ♦ 



PRÉFACE 



Pour comprendre un fait, — , et, par là, j'entends un 
texte aussi bien que quoi que ce soit, — il est nécessaire 
d'en déterminer les caractères, les causes, les consé- 
quences. Ce triple travail peut définir et doit satisfaire 
les exigences de la pensée scientifique, quelque prix, du 
reste, qu'on y attache 

Je me propose ici d'entreprendre cette Iriple enquête 
au sujet des « Gesta Martyrum » romains^ ensemble de 
textes qui expriment les traditions relatives aux Martyrs 
de Rome des quatre premiers siècles de notre ère. 

Déterminer les caractères des Gestes, c'est analyser la 
physionomie qu'ils présentent au point de vue philolo- 
gique et au point de vue moral: étude qui suppose le 
recensement des légendes qui nous sont parvenues et la 
critique des textes dont il faut nous contenter; étude 
qui laisse entrevoir la nature de ces légendes et l'origine 
de ces textes. 

Déterminer les causes des Gestes, c'est expliquer le 



VIU PRÉFACE 

fait après en avoir constaté Texistence ; c'est découvrir 
par Tanalyse critique des traditions les faits particuliers 
d'où elles sont sorties. 

Déterminer les conséquences des Gestes, c'est étudier 
leur histoire à travers les âges, depuis leur lente forma- 
tion autour des faits primitifs qu'a isolés l'analyse, jus- 
qu'à l'épanouissement de leur influence sur les idées, 
sur le culte, sur la littérature et sur les arts. 

— Mais, avant d'entamer ce triple travail, peut-être 
convient-il d'indiquer l'état actuel et les origines loin- 
laines du problème ; comment, jusqu'à ce jour, on a pré- 
tendu le résoudre, et comment, peut-être, il convient de 
le yjoser. 



M. l'abbé Duchesne, mon ancien directeur, qui m'a 
engagé dans ces recherches, ne s'est jamais désinté- 
ressé de mes efforts. Qu'il me permette de le remercier 
ici des conseils et des indications de toute sorte qu'il a 
bien voulu me donner : ceux-là seuls qui connaissent sa 
science et sa bonté peuvent comprendre tout ce que je 
lui dois^ 



I Voici l'explication de quelques abréviations usitées au cours de ce volume: 
H. S. = de Rossi: Homa SoUerranea crisliana (Uoma, 1864-1811); Bu//., suivi 
d'un millésime et d'un chiffre = Bulletino di archeologia crisiiana (Roma, 
i863-189i); L. P. = Duchesne: Le Liber Ponlipvalis (Paris, 1886 1892); P. L. 
= la patrologie latine de Migne ; P. G. = la patrologie grecque du même 
éditeur; M. G. = la collection des Monumenta Germaniae : F. II. ou Rossi- 
Duchesne = Mariyroloffium hieronymianum^ ad fidem codicum .. édité par 
de Kossi et M. l'abbé Duchesne (Bruxellis, 1894); un quantième de mois suivi 
d'un nombre renvoie au volume des Acla Sanctorum publiés par les Bollan- 
distes, où sont étudiés les saints de ce jour: le nombre indique la page du 
volume. 



PREMIERE PARTIE 



LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 



PREMIÈRE PARTIE 



LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 



CHAPITRE PREMIER 



QUEL EST L'ÉTAT DU PROBLÈME? 



11 est sinf»ulier que persoimo, jusqu'ici, n'ait étudiô los 
gestes romains dans leur onsenihle*. C'est accidenlellemeut, 
et comme de biais, que les savants les ont rencontrés au cours 
de leurs recherches; conduits par les nécessités d'une autre 
enquête, ils s'y sont, pour ainsi dire, heurtés, sans le vouloir. 
C'est que l'extrême dispersion des textes et le crédit qu'on 
leur accordait éloignaient également les esprits de l'idée de 
les comparer entre eux; on les rapprochait couramment, au 
contraire, des autres écrits relatifs à la persécution et k 
l'époque auxquelles ils prétendaient se rapporter. C'est aussi 



1 Voir ce que dit de Rossi, R. S., III, xxii : « Un trattato générale intorno aUi 
letteratura dei passionnarii, e intorno aUe varie antiche raccoUe degii atti dgi 
martiri e dei santi» aUe loro faniiglie ed età, intorno ai pararrasisti e redattoH 
rettorici di quegU atti, è una délie maggiori lacune nella critica agiogradca: 
e la addito aU'attenzione ed aile ricerche degli studiosi... Il campo perô fie 
ë assai vasto ed inesplorato, e spero che piu d'uno vorrà cercarne la uiateria 
e dare il suo contributo. » 

Depuis que ces pages étaient écrites, il a paru un véritable petit traité but 
les gestes des martyrs romains ; un boUandiste, le R. P. Delebaye, au c(/urs 
de son étude sur la légende du Colisée, a résumé en quelques pages ce (|u'il 
pense de toute cette littérature : son jugement ne ditfère guère du i^tre. 
Analecta BoUandiana, XVI (1891), 236-244. 



I 



4 KES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

qu'ils ilonnaient Timprossion discordante de textes non classés 
et d'un caractère mal défini, et que Tidée d'un examen des 
sources, qui seule pouvait rendre romi)te do cette impression, 
ne semble pas, jadis, avoir été jamais très distinctement 
conçue. 

Nous n'aurons donc à enregistrer aucune théorie expressé- 
ment fornudée relative aux gestes romains ; il nous faudra cons- 
truire celles qui guidaient les historiens, nous appuyant, pour 
mener à bien cette œuvre délicate, et sur les principes qu'ils 
ont avoués et sur la méthode qu'ils ont suivie. Ce n'est que peu 
à peu, sous la pression des faits, qu'ils ont posé le problème, 
précisé leurs incertitudes, éclairci leurs doutes. Reçus au 
moyen âge comme textes authentiques, les gestes romains 
sont critiqués maintenant comme textes apocryphes. On a 
d'abord constaté le fait dr leur inautlienlicitê; — on en a 
ensuite cherché la cause dans V/n/pothèse de r interpolation ; 
— on en a enfin trouvé la raison dans la théorie de lapo- 
cryphicité. 

C'est ainsi que Ton peut tracer, semble-t-il, le dessin général 
de révolution de la critique à l'égard de nos légendes ; ce sont 
les trois stades qu'elle a successivement franchis. 



I 



Il est difficile de comprendre, plus encore d'analyser, quel 
était, au moyeu âge, l'état du problème que nous étudions. 
La vérité n'était pas alors envisagée de la même manière 
(prelle est conçue aujourd'hui ^ ; si l'on avait déjà, en quelque 
manière, la notion d'une certaine espèce de critique, on ne 
suivait pas, dans l'appréciaticm des témoignages, les mêmes 
règles que nous suivons aujourd'hui; les notions d'authentique, 
4'historique, d'apocryphe, n'avaient pas cours. Cependant, et 
quelle que puisse-être la valeur de ces diff'érences, il n'est pas 
vain de se demander quel était, au xif ou au xiii'' siècle, l'état 
de la question qui nous occupe : l'objet, sinon les procédés de 
la' critique, sont communs aux deux époques; au moyen âge 

• Pctnis Parthenopeus : c Maj^is reiu qiiam verha scnitus * (Spicil. Bom,^ 
IV, 283). 



QUEL EST l'état DU PROBLÈME? V* 

comme aujourd'hui, on se demande quoi degré de créance il 
faut accorder à ces légendes; et, comme on leur accordait alors 
la plus complète confiance, il est permis de dire, pour cette 
raison et dans cette mesure*, en traduisant en langage moderne 
une idée moyenâgeuse, que les gestes romains, aussi bien et 
au même titre que les autres, étaient considérés comme authen- 
tiques. Lorsqu'il écrivait sa Légende dorée^ au temps de saint 
Louis, Jacques de Voragine croyait à la vérité de ce qu il 
racontait, et lorsque, près de cent ans plus tard, Pierre de Noël 
rédigeait dans son évêché d'Equilium le Cafalogus Sancloritm, 
il n'était pas moins convaincu de la vérité des récits qu'il 
mettait en œuvre. 

Cette absolue confiance dans les textes est fortement 
ébranlée * par les révolutions intellectuelles du xvi* siècle et 



» Parmi les partisans convaincus de l'authenticité des textes, citons entre 
autres M. Giovan Andréa Gilio da Fabriano, qui écrivit le Persecutioni délia 
Chiesa descritte in cingue libvi... iie'primi quattro, cotninciando dal nasci- 
mento di noslro Signor Giesu Christ o et venendo sino a Costanlino V Impera- 
tore; si vede con heWordine d'historia, quanlo sangue sia stalo sparso ne 
crudelissimi lormenli da' Sanli Martini per amor del Signore et quanto la 
Santa Chiesa Catholica siastata sempre perseguitata ; et quanto ella ogni hora 
ne sia riuscila piu trionfante et gtoriosa... (in Vinegia appresso Gabriel Gio- 
lito de' Ferrari, 1373, in-12, 457 pages). 11 résume simplement les actes des 
martyrs, ceux de saint Pierre (p. 11), comme ceux de Processus (p. 36), ou 
d'Alexandre (p. 54) et de Séraphie(p. 54). — Cf. aussi : Aloysi Contarini, auteur de 
VAntiquitù, Slto, t'hiese, Corpi Sa/i/i, reliquie et statue di l\oma.... in dialogo 
(Napoli, in-8*, 1560}; M.ircus Attilius Serranus : De Septem Urlfis Kcclesiis 
earumque reliquiis, stut ionibus e t indulgrnliis (Womao, 157.'»); Antonio Gallonio. 
soit qu'il raconte VHistoria délie Santé Vergini Homane con varie annotât ioni 
e con alcune rite brevi de' santi parenti loro e defjtoriosi martiri Papia e 
Mauro soldati romani... (in Uoma, Donangeli, 1591, in-12), soit qu'il décrive 
les instruments de torture dans sou Trattato degli istnnnenli di martirio e 
délie varie manière di mnrtoriare usate da gentili contro Christiani descritte 
e intaglinte in rame... (in Uoma, Donangeli, 1391, in 12); Pauli ^f^milii 
Sanctorii Cascrlani, A7/ Virgines et Martyres (Homae, Facciotti. 1597), parmi 
lesquelles se trouvent rangt-es Flavie Domitille, (ycilc, Agathe, Eugénie et 
Agnès ; / Tesori nascosti nella aima citlà di lioma^ raccolti e posti in luce per 
opéra d'Oltavio Panciroli toologo da Keggio (Roma, Zannetti, 1600) [Voici, 
d'après Panciroli, les dates de fondation des églises anté-constantiniennes : 
Sainte-Pudentienne, 44; Sainte-Maria in via lata, 00 ; Sainte-Prisca, 68: Saint- 
Pierre in Vaticano et Saint-Matthieu in Merulana, 81 : Saint-Clément, 91 ; 
Sainte-Praxède, 160; Sainte-Marie in Trastevere et Saint-Calliste, 224; Sainte- 
Cécile, 232; Sainte-Marie in Schola Graeca, 261; Saint-Pancrace, 272; Sainte- 
Suzanne, 290 ; Saint-Marcel, 304] ; Memorie Sacre dette Setle Chicsr di Roma 
e di ait ri luoghi che si trovano per te strade di esse...^ raccolte di Giovanni 
Severano... (Uoma, Mascardi, 1030.) 

De ces textes, qu'il nous soit permis de rapprocher cet autre, auquel nous 
empruntons un passage significatif: Vite de' santi e beati di Foligno e di quelli^ 
i corpi de' quali si riposano in essa città e sua diocesi^ descritte dal Sign. 



6 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

les progrès croissants de larchéologie. L'esprit d'examen et la 
connaissance de la vie antique tendent à la miner; la tradition 
séculaire, les intérêts religieux qui semblent attachés à son 
maintien tendent à la raffermir. Ce sont deux forces contraires 
dont on saisit la lutte curieuse chez tous les érudits de la 
Renaissance ; chez les érudits catholiques surtout, chez qui la 
culture savante est très forte, le souci des intérêts religieux 
très pressant. Voyez Baronius, le type le plus illustre et le plus 
parfait de ces savants catholiques du xvi* siècle : rien de plus 
instructif que son attitude à Tégard de nos textes. En théorie, 
il les condamne ; dans son travail quotidien, le plus souvent, 
il y puise. Il n'est pas de passion, peut-on dire, à laquelle il 
n'emprunte quelque détail de son histoire, et Bosio n'agit pas 
autrement. C'est aux gestes que Bosio* emprunte la plupart 
des détails qu'il donne sur les supplices infligés aux martyrs, 
comme c'est aux gestes que l'auteur des Annales emprunte 
certains traits de l'histoire de saint Pierre à Rome • et nombre de 
détails sur les premiers temps de l'Eglise. Mais, si la force de 
la tradition est encore assez puissante, si l'impatience de l'in- 
coniui est encore assez vive en lui pour le pousser à recons- 
truire l'histoire en puisant k des sources aussi suspectes que 
vénérées, l'esprit critique est déjà en lui assez éveillé poiu- 
lui faire sentir que ces légendes sont de peu de valeur ^ ; s'il 

Lodovico lacobilli dell' istessa città, e dedicate aU' lllustrissimo e Reveren- 
dissimo Si^. Cardinal Caetano. In Foligno, Agostino Alterii, 1628..., p. 8. « Non 
ho cilato nelle margini del libro overo di punto in punto aiiegato gU Autori 
e Iiioghi dove ho cavato le cose... benrhe siano autentiche e degne di fede... 
Nel riraanente me riporto alla pielà c cortesia di ciascuno, certificando tutti 
che non ho havuta altra intenzione che dire la pura verità, con chiarezza e 
breveraente ad effetto che, senza errore e iedio, si possa da quelli che me 
leggeranno render laudi e gloria a Dio e alli medesiuii Santi e Beali e cavar 
frutto per l'Anima loro. » — Nof'l Alexandre [fUstovia Ecdesinstica, Paris, 1699) 
croyait à raiithenUcité des Actes de saint André (Diacres d'Achaie, H, 46) et 
des traditions provençales. C'est la thèse de l'authenticité que ressuscite en 
somme, d'une façon quelque peu inattendue, le D' Karl Riinstle, dans une 
étude d'ailleurs très intéressante et souvent exacte [Uagiof/raphische Studien 
iiber die Passio Felicilatis cum VU Filiis, Paderborn, Schouingh, 1894). Les 
gestes romains (reproduits dans le Codex Augieîisis^ 32) ont été rédigés hors 
de Home; ils ont été traduits du grec dans la seconde moitié du i\' siècle; ils 
relèvent de la grande collection d'Eusèbe. 

' Bosio, li. S., 1, m, p. 3 C; — vu, p. 7; — xx, p. 21 B. 

2 Baronius, 44, g 61 ; — 57, g 101 ; — 59, g 18, t. I, p. 308-451-561 ; - 166, g 2, 

t. II, p. 232. 

3 H rejette les Acta Pilali, Acia Theclae, Acla Aposlolorvm. Quant au 
Pseudo-Linus, il y voit des actes authentiques interpolés par les Manichéens. 
Cf. 69, g 6, t. I, p. 632, 



QUEL EST l'état DU PROBLÈME? 7 

accepte la théorie que le Liber ponlificalis cherche à accréditer 
au sujet des Notarii de TEglise romaine, il se garde de recon- 
naître leur œuvre dans les textes qu'il a sous la raain^ ; il sait 
([u'ils ont péri au moment de la persécution dioclétienne, et 
il déclare que, parmi ceux qui ont échappé aux recherches, 
beaucoup ont été viciés par les efforts des hérétiques et Tastuce 
de Satan. Il n y a pas lieu de s'en montrer surpris, dit-il : « Ne 
voit-on pas éclater, dans les actes sincères, la certitude de 
la foi chrétienne et la gloire du Christ 2?» Aussi approuve- 
t-il la condamnation proncmcéo par Gélase ; aussi n'a-t-il d'autre 
dessein que de faire contempler dans les actes authentiques 
qu'il connaît l'image des gestes des autres martyrs qui ont dis- 
paru"^. 

Ce sera l'œuvre de Tillemont de pratiquer la méthode dont 
Baronius a donné la formule et senti le besoin. Baronius était 
infidèle à ses principes en puisant aux gestes romains ; c'est 
en s'y conformant que notre grand savant du xvii" siècle les 
rejettera comme inauthentiques. Il rappelle ces principes; il 
les précise; il en montre la véritable nature dans une page 
fameuse qu'il convient de reproduire ici : « Que si Ton demande 
« quelles sont les règles par lesquelles on a prétendu discerner 
« les pièces véritables des fausses, quand on n'en sçait point les 
'< auteurs ; ceux qui auront lu l'histoire du martyre de saint 

1 Baronius, 238, g i, 3. t. Il, p. 531-533 : « Ilic (Anteros) gesta martyrum 
diligenter aNotariis exquisivit et in Ecclesia recondidit... Caeterum res pestas 
martyrum tanto studio perquisitas maxima ex parte Diocleliani edicto flammis 
éditas deploravimus, cura de Martyrologio traclationem clucubravimus. » 

On retrouve la môme attitude, un peu incohérente, qu'observait Baronius 
dans la très cnviQnsQDisserlaliôinauguralis de nalalibus marlyrmn^ quam ex 
decreto amplisshnae Facultatis Iheoloyicae praeside Domino Johanne Musaeo 
S. 5. Theol. Docloreet Prof. Publ. Prhnario Fncullatis svae seniore pro Licenlla 
summos in Iheologia honores ac privilégia rite capessendi D. Februarii 
anno 1678 puhlico ejamini proponit M. Caspar Sagiflarius Hisi. prof. puhl. 
ord. (Jenae. Typis Bauhoferianis). L'auteur doute que les sept notaires et les 
sept régions ecclésiastiques aient été institués par saint Clément : « Non 
immerito dubitaverim an nascente religione christiana Clemens in bas curas 
devcnerit » (I, 12); il se reTuse à croire que nos textes soient ceux que les 
notaires ont écrits : « Quis credat baec a Molano designata Martyrum Âcta 
probae esse monetae et ab ipsis NotariisHomanae Ecclesiae profecta;certe plu- 
rimaeex iliiscommentitia esse etconficta non reformidamus asserere»(l, 16). 
Pourtant c'est sur les gestes de Boniface qu'il s'appuie pour montrer que les 
fidèles rachetaient les corps des martyrs (111, 15), et sur ceux d'Abdon et Sennen 
pour établir ce qu'il dit de l'ensevelissement inlra domos (Jll, 19), etc. 

2 Baronius, 290, g 34, t. 111, p. 262. — Cf. Arnobe, I, Z6 [Corpus de Vienne, 
p. 37-38). 

s Jd.j 262, l 35: « Nam ex sententia Joannis Chr^'sostomi... » T. III, p. 120, 



I 



8 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

« Polycarpe, celle des martyrs de Lion dans Euscbe, et les 
« autres qui passent pour incontestables, verront bien qu'en les 
« lisant on se forme un goût pour discerner ce qui a cet air 
« d'antiquité et de vérité, d'avec ce qui sent la fable ou la 
« tradition populaire. La cpnnaissance de Thistoire, du style et 
« de la discipline, fait juger encore de ce qui peut avoir esté 
« écrit dans un temps, et de ce qui n'en peut être que fort 
« éloigné*; » de sorte que Tillemont, peut-on dire, suit une 
double méthode pour juger de la valeur d'un texte. Il compare 
Vimpression d'ensemble que ce texte lui donne avec celle qu'il 
éprouve à la lecture des documents authentiques, tels la Lettre 
des Lyonnais ou celle des Smyrniotes; il fait en outre (encore) 
la cnliqne détaillée du texte au point de vue de l'exactitude 
historique dos faits, — et, semble-t-il, c'est la base de sa 
critique destructive^ comme dirait Bacon, — et au point de vue 
(le l'époque indiquée par le style et la discipline : — et ce devait 
être, sans doute, le fondement de sa critique constructive. Il 
n'eut pas le temps d'achever son œuvre. Dans les seize volumes 
des Mémoires sur PHistoire Ecclésiastique, on ne voit nulle 
part à quelle époque et dans quels milieux il situe la rédaction 
de nos textes; on y démêle seulement que chaque appréciation 
particulière dérive d'un rigoureux jugement porté sur l'ensemble 
de cette littérature. Il est permis de le pressentir lorsqu'on 
lit dans son avertissement: « La mort des saints est d'ordi- 
naire ce qu'il y a de plus certain et de plus considérable 
dans leur histoire, au lieu que leurs commencements sont 
presque toujours assez inconnus *. » Mais c'est en étudiant dans 
le détail les notes si précises qui terminent chaque volume 
qu'on se rend compte distinctement de l'opinion qu'il s'est 
formée de toute cette littérature. Chacune d'elles ne pourrait- 
elle pas porter comme épigraphe, ces mots qui ferment 
l'examen des actes de Césaire : « Je pense que le plus seur est 
de le laisser au nombre de ceux dont nous connoissons la 
sainteté et dont nous ignorons tout le reste -^ » ? 

Ce jugement résume assez bien, semble-t-il, l'effort tenté 
et l'œuvre accomplie par Tillemont; celle-ci est d'autant plus 
importante que l'école historique du xvii* siècle l'adopte 



* TiUemont, H. E., I, Avertissement, p.xiv-xv. 

2 /rf., I, Avertissement, p. vi. 

3 /rf., Il, note IV, p. 573. 



QUEL EST l'état DU PROBLÈME? 9 

presque aussitôt. Interrogez Jean de Launoi et Ruinart; par sa 
rigueur impitoyable, le premier s'est attiré le significatif surnom 
de dénicheur de saints, — et rien n'autorise à croire qu'il 
exceptât les légendes romaines du jugement qu'il portait sur 
toutes les productions de ce genre, — tandis que le second, 
lorsqu'il entreprit de former la collection des actes sincères, 
n'y put faire entrer que trois textes concernant des martjTS 
de Rome : ceux qui racontent la passion de sainte Félicité, 
celle de sainte Syniphorose, celle de saint Gènes *. Après les 
savants catholiques, interrogez les savants non catholiques. 
Dodwein prise si peu tous ces textes qu'il en attaque non 
seulement les détails accessoires, mais encore les données 
essentielles. 

Après une lente évolution, la critique a donc reconnu le fait 
de l'inauthenticité : Jacques de Voragine et Tillemont en 
marquent les deux points extrêmes, et Baronius, le point moyen^. 



II 



Si les textes ne sont pas authentiques, quelle en est donc 
l'origine ? S'ils n'ont pas été écrits par des contemporains, à 
l'époque où se passaient les faits qu'ils rapportent, quand donc 
et par qui ont-ils été rédigés? L'inauthenticité une fois consta- 
tée, voilà le problème qui se posait, inéluctable, aux savants 
des xviii" et xix* siècles^. 

Une première théorie se présentait à eux, que l'on surprend, 
indécise, à travers l'œuvre séculaire des Bollandistes , que 
l'on trouve très précise dans les écrits de Le Blant, que l'on 
constate enfin, parfaitement consciente d'elle-même et claire- 



1 Je ne tiens pas compte de Laurent, Ilippolyte et Agnès, pour lesquels 
Ruinart reproduit les hymnes de Prudence. Dans la seconde édition, 11 intro- 
duisit les actes de Boniface. 

ï Dissertaliones Cf/prianicae, XI. 

'* Quelques retardataires survivent encore. Pour Galesinius, les Gesla 
Priscae éidXent écrits parles notarii (A. SS., 18 janvier, p. 547); il ne semble 
pas que M>' Lugari soit beaucoup plus avancé que Galesinius {Nuovo Bullet- 
tino..., 1896, p. 148) : S. Sebastiano, Roma, 1889, p. 69 {Analecla Boll.,X, 368). 

*■ Tillemont n*eut pas le temps de Taborder. On se rappelle qu'il signale 
souvent des questions qu'il n'a pas le loisir d'examiner lui-même ; il les 
indique & ses amis. Cf. infra^ III, p. 11. 



10 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

ment exposée dans les ouvrages de de Rossi, où l'empruntent 
H Tenvi le gros des savants qui travaillent à Tlieure actuelle : 
les gestes romains seraient des textes authentiques, interpolés 
et embellis. Ouvrez les volumineux in-folio des Acta Sanctorum : 
que ce soit les tomes du mois de novembre que vous consul- 
tiez ou ceux du mois de janvier, que ce soit les successeurs 
de Baronius ou les contemporains de Técole de Tubingen que 
vous interrogiez tour autour, vous surprendrez bientôt, chez tous 
ces savants, d'époque, d'âge, d'esprit si divers, une môme et 
commune tendance : montrer que les actes reproduisent une 
première rédaction authentique, qu'ils sont sincères quant au 
fond et qu'il est aisé de rendre compte des erreurs qu'ils ren- 
ferment par une série de déformations successives ^ 



ï Cf. passim les Commentarii praevii. — Cf. surtout la dissertation de 
Boiland: An Acta SS. Apocrypha? Praefatio Gêner., III, 5. (Janvier 1, 
p. XXXIX.) Apocryphe ne désigne pas un texte fictif, mais un texte dont 
l'auteur est inconnu, qui n'est pas canonique, qui n'est pas lu à l'église. 
« NihU tainen inesse, ut in illis Patrum Scriptis ita et in his vitis praesertim 
per anonymos exaratis, quod corrigi debeat, non sum ita démens ut existi- 
mem. » Voilà le premier germe de la théorie boUandistc, admise au xviii* par 
Aringhi et Boldetti. C'est cette même théorie qu'adoptait aussi, semble-t-il, 
B. Chemnicius : il reconnaît que tout n'est pas également défendable, dans 
les actes des martyrs ; mais il écrit d'autre part : « Ecclesiam certos nota- 
rios adiunxisse martyribus ut acta eoruin fideliter annotarent ad laudem 
Dei et instructionem fîdelium [Exom, Concilii Tndentini, p. m ; apud 
Sagittarium, I, 8). U en est de même de Decio Mcmmolo: « Ho seguito tutti 
(manoscritti) in quelio in che communemente concordano, tralasciando alcuni 
colloquii alquanto vari, per esser dettati, corne io credo piii dalla pia conside- 
razione dcgli scriltori che da certa scienza. » {Itella Vita, Chiesa el Reliquie 
de Sanfi Quallro Coronafi, in Uoma Grignani, 1628, in-18,p. 15) ; et sans doute 
il en est de môuïc aussi de Martinclli, dan.s son fameux ouvrage: « lioma ex 
elhnica socra sanctoruin Pétri et PauU apostolica pracdicalione profuso san- 
guine a Floravante .Martinelio Romano publicae venerationi exposita * (typis 
Horamis Ignalii de Lazaris, 16.")'.)), Cf. p. 37, 451, passim — Ruinart admet 
explicitement la théorie de l'interpolation: aux actes authentiques rédigés 
soit par les martyrs, soit par leurs amis, et qui ont disparu soit par la négli- 
gence des chrétiens {diiiturnitale tempovis), soit par les auto-da-fé des païens 
{tl/rannoriim ynalitin) ont été « substitués » d'autres textes. « Ea autem sunt 
quae passim in codicibus mami scriptis et editis occurrunt, quae lametsi pri- 
migeniorum Actoriim puritatem non assequantur, multisque ut plurimum 
circa personas et tempora scateant mendis, non tamen omni rejicienda credi- 
dcrim. lis accenscnda stint acta in summa quidem sincera, sed quae ab 
hominibus imperitis temere violala sunt, adiunctis ad priora Acta iniraculis 
aut nicirtyruni cum tyrannis conccrtationibus... passim in iis aliquod prioris 
sinceritalis veluti scintillae elucere (conspiciuntur; (Edition de 1731, p.viii-ix). 
Rien n'autorise à penser que Ruinart ait distingué des actes des martyrs en 
général les actes des martyrs romains — Le R. P. Honoré de Sainte-Marie, 
qui publie, en 1713, ses Hé flexions sur les Hèr/les et sur VVsaqe de la critique 
touchant l Histoire de V Eglise... les Vies des Maints (Paris, Jourbert) représente 



QUEL EST l'état DU PROBLÈME? il 

Cette tliëorie a trouvé dans Le Blant un défenseur et 
dans ses travaux un point d'appui. Tandis que Tillemont relève 
avec soin les quelques termes qui désignent les institutions 
politiques du Bas-Empire, Le Blant note avec non moins 
d'attention tous les termes qui se rapportent aux institutions 
politiques contemporaines de l'époque prétendue et des person- 
nages mis en scène ; il voit dans ceux-ci la preuve que les 
gestes reproduisent une première rédaction authentique ; il 
explique ceux-là. par des corrections maladroites et des embel- 
lissements postérieurs, et il conclut que, malgré les apparences, 
les actes ne sauraient être dédaignés*. 

Fort des études do Le Blant, digne continuateur de Bosio, 
de Rossi aperçoit l'importance et proclame la nécessité de la 
méthode topographique dans l'étude des traditions romaines ; 
en même temps il systématise la théorie éparse dans les volumes 
des Bollandistes. Après avoir un moment pensé qu'aucune 
« théorie générale » n'est de mise en l'espèce 2, il se ravise et 
expose une « théorie générale » à l'Assemblée Dei Ctdtori, le 
11 décembre 1881 : les légendes ont passé par quatre phases, 
rédaction, interpolation, développements, abréviations litur- 
giques; dans toutes ces transformations, la physionomie origi- 
nale du texte s'est assez altérée ; mais le fond et la substance 
du noyau primitif ont subsisté généralement, qu'il ait été formé 

fort bien Topinion moyenne de ceux qu'effarouche la critique de Tillemont, 
plus vigoureuse que rifçoureuse. Il croit que de nouveaux actes ont été rédij^cs 
après — il faut entendre, semble-t-il, peu de temps après - que les actes 
authentiques ont été brûlés ; il reconnaît même qu'on a falsifié ceux qui 
avaient subsisté (I, 19) et ran»?e dans ce groupe de lextes refondus sur les 
originaux, les gestes de Symphorose, de Félicité et de Gènes. 11 voudrait 
admettre dans le recueil de Ruinart les gestes de Concordius, d'Urbain, 
d'Alexandre, d'Etienne, de Marcel, de Pudentienne, d'Aurea, de Sabine, de 
Marcellin et Pierre, sans que l'on voie bien clairement comment il s'en explique 
l'origine. Sa critique de Uuinart et de Tillemont est souvent intéressante : il 
tire habilement parti de ce que la leur est incomplète et purement né^'ative 
(t. II, Dissertation ]\\passim, notamment 11* partie, p. 49-20 .— Il est probable 
que, pour Mabillon, nos textes étaient interpolés; il ne jugeait pas qu'ils 
fussent authentiques; pourtant il croit à VnnliquHé des gestes de saint 
Clément : on y parle d'un Sisinnius qui est mentionné dans la messe du 
saint {De Ulur(fia (/alUcana, III, 218). Noter qu'il remarque, à propos dos actes 
de Silvestre, que le décret De liecipiendis n'était sans doute pas obsercé 
{DisquisUio de Cursu gallicano, à la suite du De Uluvtfia..., édition de 1685, 
p. 385-386). Lorsqu'il retrace la vie de saint Benoit et de son époque, rien ne 
permet de penser qu'il plaçât à cette époque la rédaction des gestes romains. 

' Cf. Les Actes des Martyrs, supplément aux Acla sincera de dom Ruinart 
(Paris, 1882), elles l*erséculeurs el les Martyrs (Paris, 1893). 

« H, S., 1, p. 124; — III, p. XXII. 



12 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

après ou avant la paix de rEglise^. Les autours des Acta 
Sanctorum avaient donc raison de ne pas s'en tenir aux cri- 
tiques minutieuses de Tillemont, cavillationes Tillemontii, et 
de ne pas vouloir, avec lui, condamner les Gesta; les erreurs 
qu'il se plaît à relever s'expliquent très naturellement dans 
l'hypothèse que Ton propose. 

Telle est, aujourd'hui, la théorie le plus généralement reçue. 
C'est celle qu'adopte M. Allard dans son Histoire des Persécu- 
tions; celle qu'expose M. Heuser dans la Real-Encyclopoedie de 
Kraus ; celle à laquelle se rallient Aubé^ et M. Neumann^ dans 
leurs travaux d'ensemble et leurs enquêtes particulières. Parmi 
les catholiques comme parmi les non-catholiques, en Allemagne 
comme en France, on s'accorde donc à voir dans nos textes 
une rédaction primitivement authentique, et plus tard interpo- 
lée. 



III 



Une autre théorie a été pourtant indiquée. Si les textes sont 
seulement interpolés, ont remarqué certains savants, il est 
curieux qu'à aucune époque, pour aucune légende, aucun éru- 
dit n'ait tenté do roconstituor le texte primitif qu'ils prétendent 
à toutes les époques, découvrir dans toutes les passions. La 
raison n'en serait-elle pas que, la terminologie administrative 
du Bas-Empire rayée des gestes romains, leur physionomie 
générale n'en serait guère modifiée ni leur saveur sensiblement 
altérée, « au goût de ceux qui ont lu l'histoire do saint Poly- 
carpe?... » D'autre part, on rappelle que, si la langue adminis- 
trative du Bas-Empire renferme un certain nombre de termes 
nouveaux, elle a retenu presque complètement le vocabulaire 
de l'époque précédente ; et l'on pense que, ce que les gestes 
présentent de remarquable et de significatif, ce ne sont pas les 



» Bullelino..., 1882. p. iG2. 

* Histoire des persécutions de VEtjlise jusquà la paix des Antonins, par 
B. Aube, Paris, Didier, 1875, 2 vol. iii-8", et la suite. 

3 Der romische Staat und die alUjemeine Kirche bis auf Diotiletian von 
V. J. Neumann, I, Leipzig. Veit, 1891, in-8. C'est à la théorie de l'interprétation 
que semble aussi se rattacher M. Vigneaux, dans son beau travail sur la Pré- 
fecture urbaine. 



QDEL EST L*ÉTAT DU PBOBLÈME? 13 

mots communs aux deux époques, mais ceux-là seuls qui sont 
propres à Tune (relies. 

Ces deux observations ont conduit certains esprits h cette 
théorie nouvelle : les Gesta Marlyrum ne diffèrent pas des 
apocryphes ordinaires; sans nier le fait d'interpolations, dont 
on se borne à restreindre l'importance et à discuter la date, 
on conteste que la rédaction primitive des textes actuels, telle 
qu'il sera possible de la reconstituer dans une édition sérieuse, 
doive être regardée comme authentique. 

S'il en faut croire le savant Baillet*, ce fut un cardinal 
romain, intime ami d'un saint de l'Eglise, qui, le premier, pré- 
tendit reconnaître dans les actes des mart}Ts romains de purs 
morceaux de rhétorique, c'est-à-dire une certaine espèce d'apo- 
cryphes. Aux yeux du cardinal Valero*, l'ami de saint Charles 
Borromée, « Tune des causes de la falsification des légendes 
(a) été la coutume qu'on avait autrefois dans plusieurs monas- 
tères d'exercer les jeunes religieux par des amplifications de 
rhétorique qu'on leur faisait faire sur le martyre de quelque 
saint ». Dans la plupart de nos textes, il ne voyait peut-être que 
des élucubrations pieuses datant du moyen âge. 

Son jugement ne vaut qu'on raison de la liberté d'esprit dont 
il témoigne: il se fonde uniquement, semble-t-il, sur des impres- 
sions littéraires. Il n'en va pas de même de quelques indica- 
tions que nous ont laissées nos illustres savants du xvii* siècle. 
Adrien Baillet, « qui suit presque toujours M. Tillemont^"^ », n'a 
pas craint d'écrire : « Nous ne connaissons pas même d'actes 
de martyrs venus de la ville de Rome, qui n'aient été compo- 
sés longtemps après les persécutions de l'Eglise, sur des 
mémoires souvent défectueux ou sur des traditions populaires, 
bien qu'écrits pour la plupart avec un grand air de simplicité'*. » 
Qui sait si Baillet n'entend pas ici les siècles du moyen Age? 

» BaiUet, /es Kiwf/esS'ain/s (Paris, 1715), 1, 13. 

- Ecclcsiasticae Rheloricae, sive de ratione concionandi Hhvi sex celeher- 
rimo et praestanlissimo tempeslatis noslrae Theoloffo Litdovico Granalensi... 
his praepostiimus einsdem argumenti libros 1res Auguslini \'aleni^ episcopi 
Veronae (Venetiis, apud Zilellum, 1578, in-12). Cf. notamment, p. 94 (UI, 3), 
158 (IV, 3) des textes curieux de Louis de Grenade. Nous n'en avons pas 
trouvé de décisif dans l'ouvrage du cardinal. A la môme époque, Melchior Cano 
se plaignait vivement de la façon dont étaient rédigées les Vies des Saints 
{Lororum theologicorum. libri, XII. Coloniae Agrippinae^ 1585, XI, 6, p. 333); 
mais il est probable qu'il ne vise que ses contemporains. 

3 Honoré de Sainte-Marie, op. cit., Il, p. 20. 

* Viex des Sa in f s, 1, 6. 



14 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

J'incline pourtant à penser qu'il vise les vi'' et vu*' siècles. Tille- 
mont, qu'« il suit presque toujours », connaissait trop bien Tanti- 
quité chrétienne, pour n'avoir pas au moins aperçu la conformité 
(le cette littérature avec le « style et la discipline » de cette 
époque. Un autre savant, son cont(Mnporain, Tun des esprits les 
plus pénétrants peut-être qu'il y eût alors, l'avait déjà explici- 
tement visée. Jean Pearson, l'évoque anglican de Chester, 
avait vu le premier, croyons-nous, que le Liber Pontificalis 
n'était pas antérieur au vr siècle et qu'il devait avoir été 
rédigé environ cent soixante ans après Damase ; il avait vu, de 
même, que les actes d'Alexandre n'étaient pas sincères, et il 
inclinait à croire qu'ils avaient été rédigés au début du 
vu** siècle ^ Quelques savants au moins de l'école dont Tillemont 

' V. C. Johannis Pearsonii S. T. P. Cesiriensis nuper episcopi Opéra Pos- 
thuma^ Chronologica, etc.. praelo tradidit, edenda curavit H. Dodwellus 
A. M. Dubliniensis (Londini, Clavell, 1688) : « Dico... nullum papam autaliuni 
qucmcumque fuisse auclorein Libri Pontificalis sive Geslorum Pontificaliuni 
ante sextum saecuhim ; inio nullum eiusmodi libruni in Ecclesia exsiitissc 
ante annum 160 ab obitu Damasi papae. » (Xlf, p. 126-127.) — « Alexandri papae 
acta non «ante septimuni saeculum scripta fuisse puto... Non hnec vera, non 
sincera, sed potius ficla et falsa oninia ner lam mendosa quam nicndacia esse 
videantur ^ (VII, 226-227. — Diss. posterior). — L. Ellies du Pin pense de même 
[Souvelle liihliothèque des Auteurs ecclésiablif^ues, Paris, 1686, I, 112) et 
range les actes de Pierre et l*aul (Linu^), André (Arhaï«*) et Clément parmi les 
actes apocryphes. — Il en est ainsi de Hasnage Histoire de t'Efflise, II, 1026) 
et peut-être aussi de Burif^ny [Mémoire sur les ounuf/es apocryphes supposés 
dans les premiers siècles de l Eglise, lu le l*"" mars 1757 {Hisf. de l'Académie 
royale des Jnscriptiotis et lielles-Lettres, avec les Mémoires... Depuis l'an- 
née 175.'M757, t. XXVI I, Paris, 1761, p. 88.) — A ce moment, la critique s'égare 
dans des recherches sur les calendriers, pour lesquelles elle n'est pas encore 
armée; les passions religieuses viennent aussi fausser le regard des savants. 
Michel Geddes considère comme entièrement fabuleux les actes et les person- 
nages de Fides, Spes et Charilas (.1 Discorery of some gross Mistakes in fhe 
roman marlyrology refonnd, publish'd and authoriz'd by pope Gregory 
the 13. . by Michael Geddes (LL. I). and Chancellor of the Cathedral Ghurch 
of Sarum, dans les Miscelianeous Tracts, t. II, p. 177, London, Churchill, 1705). 
— Montfaucon croit voir, dans Lucine, un substitut de Juno Lucina : « Nos 
ab ecclesia Sancti Laurentii in Lucina duodccimam ininius diem. Suut qui 
putent ortum nomen esse a Lucina matrona chrisliuna ; verum libentius iis 
adstipuler qui acstimant a templo Junonis Luciuae nuncupationem derivari. 
Qua ratione templum B. Mariae in Minerva, a templo Minervae, cuius rudera 
proximis saecnlis ibidem supererant, denominatur : in promplu esset exempta 
similia non pauca in médium adducere {Diarinm Ifalicum...y B. de Montfau- 
con, Parisiis, 1702, in-8", ch. \vn. p. 2;}4). (Cf. ce qu'il dit, p. 117, du cimetière 
de Saint-Laurent, ce qu'il dit de Saint-Clcment, p. 133 : <i Ilanc ferunt fuisse 
ipsas Sancti Cienientis papae aedcs. Sane antiquitus a priscischristianae fidei 
saeculis in ecclcsiae formam acta est. Nam initio quinti saeculi se Concilium 
in ea celebrare testatur in epistola sua Zosimus Papa » ; p. 161 : < Instaurata 
porro fuit variis temporibus (Sainte-Sabina), a Constantino, ut putant, primum 
aedificata. At vêtus inscriptio in musivo ad imum ecclesiae fu nd a tam narrât 



QLEL EST LÉTAT DU PROBLÈME? IS 

résume la gloire ont compris que les textes romains étaient 
apocryphes et qu'ils avaient été rédigés vers le vi° ou le 
yii'' siècle. 

Héritier de leurs souples méthodes, M. Tabbé Duchesne a 
relevé leurs thèses : il a démontré que le Liber Pontificalis 
avait été rédigé au début du vi" siècle, vraisemblablement au 
temps de Symmaque et d'Hormisdas ; et il a « assimilé la rédac- 
tion des Gesta pontificum à celle des Gesta martyrmn * ». 

On a vu pourtant que le plus grand nombre des savants con- 
temporains s'en tenaient toujours à la théorie de Tinterpolation ; 
de très vives polémiques engagées au sujet du texte le plus 
insignifiant qui se puisse voir, les gestes de sainte Félicité 2, 
attestent jusqu'à l'évidence combien Ton s'est éloigné de la 
route qu'indiquaient nos savants du xvii** siècle. Voilà donc 
quel est, à la fin du xix® siècle, l'état du problème. Avant de 
l'aborder à notre tour, peut-être convient-il de rechercher dans 
quels termes précis il se pose. Qui sait si le malentendu ne 
tient pas, pour beaucoup, à ce qu'on a trop négligé cette enquête 
préliminaire ? 

a Petro quodam lllyrico, tempore Gaelcslini priini papae; nisi fortasse metrico 
stylo funclavH pro adanxit vel restauravit intelligatur. » — Jabionzcki retrouve 
dans ies martyrs Maris, Marthe et Abacuc, des déformations du Tameux 
Marius, le vainqueur des Cimbres, de la sibylle barbare qui raccompagnait 
et du roi Tcutobochus, « nomine parce dctorto » ; il suppose une inscription 
OBOCHVM qu'on devait restituer TEUTOBOGIIVM et qu'on a restituée 
ABACHVM [Opuscula quibus lingua et antiquitas AEgyptiorum difficilia 
librorum sacr. loca et historiae ecclesiasticaecapitaillustrantur... edidit J. Guil. 
te Water; — Lugd. Batav. Uonkoop, 180M8i3, t. Ill (180U), p. 413-420]. 

' L.P. Introduction l,ccxxxi, note, et XXXII. — Cf. surtout le chapitre de l'intro- 
duction, intitulé les Papes martyrs, I, lxxxix. — 11 est juste de mentionner le 
travail d'Alfred Maury : Essai sur les légendes pieuses du moj/en (hje (Paris, 
Ladrange, 1843). L'auteur imagine qu'on a rédigé d'abord les calendriers, puis 
les martyrologes (ce qu'il appelle les hagiologies), enfîn les gestes. 

'^ Cf. le premier chapitre de Kûnstle [llagioffraphische Sludien tiber die Pas- 
sio Felicitatis cum Vil pliis (Paderborn, Schoningh., 1894) : 2ur Gesckickle 
der Félicitas frage^ p. 1 . 



I ■ 



Kl) I H' 



CHAPITRE II 



IL CONVIENT DE POSER LE PEOBLÈVB 



I 



A la fin du iv* siècle, on n'avait à Rome, dans les milieux 
cultivés, qu'une très imparfaite connaissance de Thistoire des 
martyrs qui y avaient souffert. « On ne saurait compter le 
nombre des saints dont nous voyons les restes dans la ville de 
Romulus ; mais voulez-vous connaître les titres qu'on grave sur 
les tombes, les noms qu'a portés chacun d'eux, vous aurez 
grand'peine à obtenir une réponse... Ces tombes silencieuses 
sont couvertes de marbres muets ^ » Les regrets de Prudence 
n'étaient que trop fondés : au temps où il écrivait, les 
Romains connaissaient très mal sinon les données fondamen- 
tales, du moins les épisodes particuliers de l'histoire de leurs 
martyrs; l'étude du Calendrier romain et des Itinéraires 

1 Prudence, Peristephanon, XI, S. Hippolyte, P. L.,60, 530. 

Innumeros cineres sanctorum Romula in urbe 

Vidimus, o Christi Valériane sacer. 
Incisos tumulis titulos et singula quaeris 

Nomina? difficile est ut replicare queam. 
TantoB justoruni populos furor impius hausit, 

Cum coleret palrios Troja Roma deos. 
Plurima lilterulis signata sepulcra loquuntur 

Martyrls aut nomen, aut epigramma aliquod. 
Sunt et muta tamen tacitas claudentia lumbas 

Marmora, quae solum significant numerum. 
Quanta virum jaceant congeeTtis corpora acervis 

ISosse licet, quorum nomina nuUa legai. 



48 LES GESTP:S des 3IARTYnS ROMAINS 

permet, (le prouver la première thèse comme Texamen des écrits 
de Damase et de ses contemporains d établir la seconde. 

Le grand nombre des saints vénérés à Rome, la connaissance 
assez précise que Ton a de la date de leur fête et de l'emplace- 
ment de leur tombeau, voilà le triple fait qui ressort de l'étude 
du Calendrier romain qui fut rédigé vers 312, revu vers 422, 
et qui nous est parvenu dans la double recension philocalienne 
et hiéronymienne. On y relève 213. saints ou groupes de saints 
romains ; sur ce nombre, sans doute, 86, — soit plus du tiers, — 
sont dépourvus de toute attache topographique ^, et H sont 



1 En voici la liste d*après rédition Rossi-Ducbesne du Férial Hiéronymien. 

VJJJ K. tan, Romae, Jouini, Pastoris, Basilei, Victorianae. — VU K. ian.^ 
Romae, depositio Dionysii episcopi. — //// K. ian., Romae, Bonifatii ep. de 
ordinatione. — JII K. ian., Romae Felicis epi. — /// non. ian. Antheri papae. 

— XV K. feb. cath. pétri. — XIIII, K. feb. Sebastiani. — Xll K. /VA., Agnae, 
virginis. — X K. feb. Emerentiani. — Vllll K. feb. Felicissimi. translatio 
Pauii apostoli. — VI K. feb. Agnetis donati viti. Depositio sancti Pauli epi. — 
V K. feb., Agnae in genui num. — ////, A', feb., Papiae et niiiitum. 

/// ici. feb. Soratedis. Caloceri, Partheini (Bernensis) martyrum. 

//// non mart., Martyrum X. — //// id. mart.^ depositio s. Innocentii epi. 

Pr. id. tnarl., Innocentii epi (om. W.) Leonis epi et martyris (Bern. seul.) 

— XVI K. apr. Alexandri, TtieodoU. — XV K. apr. Pymenii epi (B. seul.) — 
VIIlI K. apr. Cyri mart. (B. seul.) 

/// id. ap., Leonis papae (B seul). — Id. apr., Januarii, secutoris, encapi 
(Rich.).— XIV K. maii Eleuteri epi. et Anteae matris eius. Parthenii Caloceri. 

— IX K. maii, Naboris. — VI K. maii, Primitivi (E seul).— IIII K. wait, Vitalis 
martyris (B seul). 

VI id. ma/i(Epimachi).— V id. maii, Achillei. Nerei.— Pr. td. maii. Boniracii 
(B seul). — XVI K. iun., Caloceri et Partheni. — VII K. iun., Simmetrii martjTis 
(B seul). — VI K. iun, Restituli (B seul). — Prid. K. iun. Petronillae. 

A', iun. Joventi cirici exiuperanti. — //// non. iun., Martyrum XLVIII. — 
/// Non. iun., Marcelli. —XVK. iul. Diogenis. — VI K. iul, Johannis et Pauli. 

Kal. iul., Gai, epi. — VI non. iul., Eutici... (Leçon de E, peut-être celui de 
Saint-Sébastien) depositio Miltiadis — VI id. iul., natale 7 Germanorum, id 
est... — V id. iul., Stephanis leonti, etc. Diomedis (E seul). — A7// K. aug, 
Calociri. Partini. — XII K. aug., Praxidis (E seul). — /// non. aug. Natale 
s. Drogens (om. E. Diogenis?) — VII id. aug., passio XXV mart. — Pr. id, 
aug. Ghrysanthi et Danae et qui cum eis passi sunt Claudius Hilaria Jason 
Maurus et milites LXX. — XVIIII K. sept. Eusebii tituli conditoris. — VIIII K. 
sept., s. Genesii. 

//// id. sept., depositio Ililarii episcopi. — Pr. id. sept., Proti, Uyacinthi, 
Hippolyti. — XVI K. oct., passio sanctae Caeciliae virginis. — VIIII K. ocl., 
liberi epi. — VIII K. oct. depos liberi epi. — VII K. oct. eusebii epi. 

IV non. oct. sancti Eusebii episcopi.— V non oct., Candidae. — VII id. oct. 
Marcellini, Genuini, Nuvii. — VI K. novemb., Marciani, luci, vietL 

V. id. nov., Clementis semproni. — IIII id. nov., sept. Leonis episcopi. — 
XI Kal. dec, nat. sancti Clementis. — X. K. dec , Caeciliae virginis Valeriani 
Tiburti Maximi. — VIIII K. dec, Clementis episcopi. — VIII K. dec, Chryso- 
goni (Eleutheri, Maximi, Anthirotici episcopi). — VI K. dec, dep. Sirici epis- 
copi. — Prid. K. dec, CastuU. 



COMMENT IL CONVIENT DE POSER LE PROBLÈME 19 

attribués à deux endroits différents * ; sans doute, 40 groupes 
de saints ont plus d'un anniversaire. Mais, dans 21 cas-, le 
dualisme des fêtes peut s'expliquer par le fait d'une transla- 
tion : hypothèse dangereuse lorsqu'on veut en faire une appli- 
cation spéciale à une question spéciale, mais légitime et vrai- 
semblable, tant qu'on n'en fait pas la prémisse générale d'une 
conclusion particulière. Dans 19 autres cas^, Tincertitude 
est plus forte et l'hypothèse d'une translation insuffisante, un 
même groupe se trouvant reproduit à plus de deux dates 
distinctes. Mais qui pourra dire la part que les fautes de 
copistes s'accumulant du iv* jusqu'aux siècles du moyen 
âge doivent avoir dans ces incertitudes ; beaucoup sont mani- 
festes ; est-ce beaucoup s'avancer que de croire qu'elles alté- 
raient le texte, alors, beaucoup moins profondément qu'au- 
jourd'hui? 

Quant aux flottements topographiques, outre qu'ils sont peu 
nombreux, ils peuvent s'expliquer de môme par le fait d'une 
translation, d'une dédicace d'église, d'une erreur de copiste ou 
de telle autre cause qui nous échappe. Les absences complètes 



K. dec, nat, Candidae. — VII id. dec.^ Eutycbiani cpiscopi. — IIII id. dec, 
Trasonis Pontiani Praetextati et aliorum LXXII... Damasi episcopi. — /// id. 
dec.^ dep. Damasi (Eulaliae trasonis pontiani capilulini pretextatore et aUo- 
rum X). — XV Kal. ian., Luciae virginis et Auceiae régis Antoni Irenaei 
Tbeodori, papeusi Apolloniae, Apamiae, Paeni, Circussei, Arionis, Papisci, 
Saturi, Victoris cum aiiis VIII. — XIIII K. ian , Luciae u. et auceiae. — 
XIII Kal. ian.^ Zepbirini episcopi. — XII Kal. ian.^ depositio sancti Innocent! 
episcopi victoriae. — X Kal. ian.^ atriani meteUi sirlani basélini puUi sopatri 
saturnini eufronini castulae solani basilini. — VI III K. ian.^ Metrobi, Pauli, 
Genoti, Theutini, Timisti. 

I Cyriacus, 30 milites, Tiburtius, .Calocerus, Urbanus, Januarius, Maurus, 
Laurentius, Caeciiia, Vincentius, Victor. 

^ Maximus, IX K. feb., VIU K. nov. — Victor^ Felix^ Alexander, Papias^ 
Xll K. maii, XVi K. oct. — 30 Martyres, XI K. ian. — Januarius^ VI id. 
iuL, un id. aug. — Felicula, non iun, id. iun. — Demetrius et Honoratus, 
X Kal. dec. XI K. ian (plus Felicius et Florus) ; — Cyriacus Largus...^ 
VI id. aug., IIH id. aug. — Vincentitis, IX K. iun, X K. aug. — Anatolia^ 
VI id. iul. VU id.iul. — Cassianus^ III id. aug. ; id. aug. — Diogenus, II! non. 
aug., XV K. iul. — Chrysunlhus et Daria pr. id. aug.; Ul K. dec. — Protus et 
Hyacinlhus^ pr. id. sept., 111 id. sept.; — Candida^ K. dec, V. non oct. — 
Pontianus, IIII id. dec, id. aug. — Damasus^ IIII id. dec, III id. decemb. ; — 
Eusebius^ XVIIII K. sept., Vlll id. oct. — Dionysius, V id. aug. VII Kal. ian. ; 
— Léo, pr. id. mart. 111 id. apr. ; — Pymenius^ XV K. apr., IIII non dec; — 
MiltiadeSf VI non iul., IIII id. ian. 

3 Basilla, 1 Germani, Primitivus, Soteris, Gains, Tiburtius, Caloccrus 
Parthenius, Eusebius ep., Euticianus, Félix ep., Basilides, Processus Marti- 
nianus, Sempronianus..., Caeciiia, Bonifatius, Agnes, Innocentius^ Naborius 
Nasarius, Laurentius Hippolytius. 



SO LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

d'indications topographiques sont beaucoup plus fréquentes; 
mais on n'y saurait attacher d'importance; nous n'avons pas 
le droit de demander autre chose à un calendrier liturgique 
que les dates des anniversaires. En outre, beaucoup sont plus 
apparentes que réelles; certains documents nous attestent 
que les saints sans tombeau sont très rares et nous ren- 
seignent de façon très précise sur l'emplacement des tombes 
vénérées au premier tiers du v* siècle, peut-être même au siècle 
précédent. 

Je ne vise pas ici la Notitia Portarum Viarum Ecclesia- 
rum circa urbfim Romam^^ que Guillaume de Malmesbury 
insérait dans son ouvrage. Sans doute, elle est de beaucoup 
antérieure à l'époque où il vivait, antérieure aux trans- 
lations des reliques à Rome ordonnées par Paul I*""'-^ (757- 
767), puisqu'elle mentionne la place qu'elles occupaient, 
avant cette époque, dans les différents cimetières; mais elle 
est postérieure à 642-649, car elle place sur le Celius, à 
Saint-Etienne, Primus et Felicianus, qui y ont été transpor- 
tés par les soins du pape Théodore^, mort en 649, pape 
depuis 642. 

Il ne s'agit pas davantage de VEpitome Lihri de Locis Sanc- 
torum Martt/rum^y trouvé à Salzbourg, à la fin du siècle précé- 
dent. Il n'est pas antérieur aux premières années de Théo- 
dore, car c'est vers 642 que l'on apporta à Rome les reliques 
de saint Anastase, mort martyr en Perse en 627^, reliques 
mentionnées dans notre texte sur la Voie d'Ostie. Ce qui 



» De Rossi, H. S., l, 146, 177. 

i c Hic beatissimus poatifex (Paulus, I, 757-767) eu m omnibus spiritalibus 
suis studiis mognam soliicitudinis curam erga sanctorum cymiteria indesi- 
nenter gerebat ;undecemens plurima eorundem sanctorum cymiteriorum loca 
neglectu ac desidia antiquitatis maxima demolitione atque eam vicina ruine 
posita protinus eadem sanctorum corpora de ipsis dirutis abstulit cymiteriis. 
Quae cum hymnis etcanticis spiritalibus infra banc civitatem Homanam intro- 
ducens, alia corum per titulos ac diaconias seu monasteria et reliquas eccle- 
sias cum condecenti studuit recondi honore.» (L. P., 1,464.) 

3 « Eodem tempore levata sunt corpora sanctorum martyrum Primi et Feli- 
ciani qui erant in arenario sepulta, via Numentana, et adducta sunt in urbe 
Roma; qui et recondita sunt in basilica beati Stephani protomartyris. » (L. P., 
1, 332) (Theodorus, 642-649). — Simplicius et Viatrix ne sont mentionnés 
nulle part. Or, € Hic (Léo II, 682-683) fecit ecclesiam in urbe Roma iuxtasancta 
Viviana nbi et corpora sanctorum Simplici, Faustini, Beatricis atque aliorum 
martyrum recondidit (L, P., 1, 360). 

* H. S., I, 145. 

6 /?. S., I, 144* 



BbkÂtENt iL CÔNVlËNt Dk POSEk LE PROkÂMfe il 

Confirme cette opinion, c'est que VEpitome qualifie de wiVi- 
fice ornata^ la catacombe de Saint- V al entin, qui fut préci- 
sément restaurée par les soins de Théodore. — Mais on 
remarque que la basilique de Sainte- Agnès, sur la Voie Nomen- 
tane, est dite mirae pulcriiudinis^ alors que nous savons, par 
le Liher Pontificalis^, qu'elle fut restaurée par Honorius 
(625-638); on remarque de même que Tune des basiliques do 
Saint-Laurent, sur la Voie Tiburtine, est désignée par les mots 
nova mirae pulcritudinis^ alors qu'elle fut refaite par Pelage 
(579-590). N'est-il pas à croire que notre texte de VEpitome 
n'est qu'une seconde édition d'un document contemporain de 
ce dernier pape? 

Nous ne remontons ainsi qu'à la fin du vi" siècle : 17/î- 
néraire de Salzbourg-^ nous permet d'atteindre tout au moins 
le premier tiers du v" siècle. Il fut découvert, il y a plus de 
cent ans, dans la bibliothèque de cette ville, à la fin d un 
manuscrit contenant les œuvres d'Alcuin, et publié de même. 
C'est une relation originale, écrite à Rome ; partant du centre 
de la ville et sortant au nord par la Porte Flaminia^ un pèle- 
rin parcourt successivement tous les cimetières, passant d'une 
voie à l'autre par des chemins de traverse. Le texte est anté- 
rieur à 649'*, car il ignore la translation de Primus et Felicia- 
nus de la Voie Nomentane sur le Celius; il est antérieur à 642, 
car il ne mentionne ni les reliques d'Anastase, ni les travaux de 
Théodore à Saint- Valentin. 11 est postérieur, d'autre part, au 
pape Honorius, mort en 638; il le cite trois fois. Voie Flami- 
nia, Voie Nomentane et Voie Aurélia, à propos des cimetières 
de Saint- Valentin, de Sainte-Agnès et de Saint-Pancrace, qu'il 
restaura et embellit. — Il est permis de préciser davantage. 
A la diff'érence de la Notitia et de VEpitome, Vltinéraire 
de Salzbourg donne une liste presque complète de tous les 
papes qui se sont succédé, depuis la fin des persécutions 
jusqu'à l'époque de Sixte 111(432-440). Sur la Voie Salaria 
Nova, il mentionne les tombeaux de Silvestre, de Sirice, de 
Célestin et de Boniface; sur la Voie Ardeatine, ceux de Marc 
et de Damase ; sur la Voie de Porto, ceux d'Anastase et 
d'Innocent; sur la Voie Aurélia, celui de Jules. En rangeant 

» R, s,, I, 176. 

« L. p., I. 323. 

3 fl. s., ï, 175, et sq., 144. 

* H. 5., 1, 175, 144. 



22 LES GESTES DES MARtYRS ROMAINS 

ces papes dans Tordre chronologique, on obtient la liste 
suivante : 

Silvestre, 314-335, V. S-.N. 



Marc, 


336, 


V. 


Ard. 


Jules, 


337-352, 


V. 


Aur. 


Damase, 


366-384, 


V. 


Ard. 


Sirice, 


384-398, 


V. 


S.-N. 


Anastase, 


399-401 , 


V. 


P. 


Innocent, 


401-417, 


V. 


P. 


Boni face. 


418-422, 


V. 


S.-N. 


Célestin, 


422-432, 


V. 


S.-N, 



Manquent Zosinie (417-418) et Libère (352-366). La négli- 
gence qui atteint le premier s'explique sans doute par la briè- 
veté et le peu d'importance de son pontificat* ; Toinission du 
second n*est probablement pas primitive; elle n'est pas non 
plus, très vraisemblablement, sans rapport avec les légendes 
féliciennes qui défiguraient son histoire'^. — Voici donc un 
document contenant la série des papes de 314 à 432; il est 
complètement muet sur ceux qui ont régné, passé cette date : 
il ignore XystellI et Hilaire, enterrés sur la Voie Tiburtine; il 
ignore saint Léon, enterré à Saint-Pierre; tandis que ÏEpùome 
rappelle que cette basilique est aff*ectée au ponti/icalis ordo^ 
Y Itinéraire s'abstient môme de toute mention de ce genre. 
Comment expliquer qu'il se désintéresse subitement des sépul- 
tures des papes, à partir de 432, après les avoir si soigneuse- 
ment citées jusque-là? N'ost-il pas vraisemblable qu'il reproduit 
un document antérieur composé sous Sixte III? 

Qui sait même si Tédition de Sixte III ne repose pas sur une 
édition antérieure, contemporaine de la réorganisation de l'Eglise 
après la persécution et dont la double table philocalienne^ nous 

1 Noter que Zosime manque aussi dans le F. ÏI. (Mélange^,. .y Ecole de 
Rome, V, 139). 
*- Cf. infra, date des gestes d'Eusébe. 



VI Kal. ianuarias, Dionisi, in Calisti. 

III Kal. ianuar., Felicis, in Halisti. 

Prid. Kal. ianuar., Silveslri, in Pris- 
cillae. 

II II Idus ianuarias, Miltiadis, in 
Calisti. 

XVÏII Kal. fel)., Marcellini, in Pris- 
cillae. 



Depositio EpiscoponrM 

X Kal. mai., (îai, in Cali-sti. 

Il II Non. augustas Stelîani, in Ca- 
listi, 

VI Kal. ortol) , Eusebii. in Calisti. 

VI Id. decenib., Eutichiani, in Ca- 
listi. 

Non. (»ctob., Marci. in Balbinae. 

Prid. Idus apr. luli, in uia Aurciia. 



III Non. mar., Luci., in Calisti. miliario III, in Calisti. 



COMMENT IL CONVIENT DE POSER LE PROBLEME 



23 



consen^erait un abrégé? Avec les dates des anniversaires, 
cette table indique les lieux de sépulture ; la liste pontificale 
que Ton y a reconstituée déjà et qui reproduit partiellement 
celle de la platoma de Saint-Calliste ' , précède immédiatement 
celle que nous avons retrouvée dans ï Itinéraire : la table philo- 



Item Defositio Marttrum 



VI] I Kal. ianu., natas Christus in 
Betleem Judeae. 

Mense Januario 
XllI Kal. feb., Fabiani in Calisti et 
Sebastiani in Catacumbas. 
XII Kal. feb., Agnetis in Nomentana, 

Mense Februario 
VI II Kal. mart., natale Petri de ca- 

tedra. 

Mense Martio 
Non. mart., Perpetuae et Félicita- 

tis, Africae. 

Mense Maio 

XIIII Kal. iun., Partheni et Caloceri 

in Calisti, Diocletiano VIIII et Maxi- 

miano, VI II cons. (30 i). 

Mense lunio 

III Kal. iul. Petri in Catacumbas et 

Pauli Ostense, Tusco et Basso cons. 

(258). 

Mense Julio 

VI Id. Pelicis et Filippi in Priscil- 
lae ; et in lordanorum, Martiatis, Vi- 
talis, Alexandri; et in Maximi, Silani ; 
hune Silanum martirem Novati furati 
sunt; et in Praetextati lanuari. 

III Kal. aug. Abdos et Sennes in 
Pontiani, quod est ad Ursum pilia- 
tum. 

Mense Auguslo 

VIII Id. aag. Xysti in Calisti, et in 
Praetextati, AgapiU et Felicissioii. 

VI Id. aug. Secundi, Carpophori. 



Victorini et Severiani Albano ; et Os- 
tense VII ballistaria, Cyriaci, Largi, 
Crescentiani, Memmiae, Iulianae et 
Smaragdi. 

III Id. aug., Laurent! in Tiburtina. 

Id. aug. Ypoliti in Tiburtina et Pon- 
tiani in Calisti. 

XI Kal. sept., Timotei, Ostense. 

V Kal. sept., Hermetis in Basitlae, 
Salaria Tetere. 

Mense Septembre 
Non sept., Aconti in Porto, et Nonni 
et Ilerculani et Taurini. 

V Id. sept., Gorgoni in Labicana. 
III Id. sept.. Proti et laclnti in Ba- 
sil lae. 

XVIII Kal. octob., Cypriani Africae. 
Romae celebratur in Calisti. 

X Kal. octob. Basillae, Salaria vetere, 
Diocletiano VIIII et Maxinicono VIII 
cons. (30(). 

Mense Octobre 
Prid. Id. octob., Calisti in via .Au- 
rélia, miliario III. 

Mense Sovembre 

V Id. nov., démentis, Sempronia- 
ni, Claudi, Nicostrati in comitatum. 

m Kl. dec. Saturnin! in Trasonis. 

Mense Décembre 
Id. dec, Ariston in Portum. 

L. P. I., 10-12. 



^ Nomina episcoporum martyrum et confessorum qui depositi sunt incymi- 
terio Callisti : 



Xystus, 

Cornélius, 

Pontianus, 

Fabianus, 

Eusebius, 



Dionysius, 

Félix, 

Eutychianus. 

Gaius, 

Miltiades, 



Stephanus, 

Lucius, 

Antcros, 

LaudiceuSy 

Polt/carpus^ 



Urbanus, 

Mannoy 

Niimidianus, 

JulianuSy 

Optaltis. 



Horum prtmus sanctus Xystus passus eu m Agapito Felicissimo et aliis 
numéro XI {H. S., II, 33, 48 ; — /. Chr., Il, 68 : — L. P., I, 234). 



calienne est donc contemporaine du pontificat de saint Syl- 
vestre. Mais si, au lendemain des persécutions, on s'intéressait 
ainsi aux papes, n'était-il pas naturel qu'on s'intéressât aussi 
aux martyrs? Si la depositio martyrum. ne donne que les plus 
illustres d'entre eux, c'est que l'auteur du Chronographe 
n'avait nul souci de les énumérer tous dans son guide de 
Rome. Il est très vraisemblable qu'il en est de Y Itinéraire 
comme du Calendrier^: c'est aussi a l'époque de Sixte III 
qu'a été retouche' le calendrier de Miltiade^. 

Nous connaissons donc les emplacements des tombes 
sacrées en 432, sans doute même en 314, au lendemain des 
persécutions. Si l'on réfléchit que les noms des martyrs étaient 
gravés sur la pierre qui fermait le loculus et que les fidèles 
surveillaient avec un soin jaloux tout ce qui intéressait les 
cimetières 3, si l'on se souvient que, dans l'hypothèse la plus 
défavorable, nous ne sommes guère éloignés de plus d'un 
siècle de l'époque des persécutions, on verra qu'on ne peut 
raisonnablement douter de l'exactitude des indications alors 
consignées dans Vltine'raire de Salzbourg et qu'il y a lieu 
de le regarder comme un document parfaitement autorisé. 
Les emplacements des sépultures étaient au moins aussi sûre- 
ment connus, à la fin du iv' siècle, que les dates des anniver- 
saires. 

Tout au contraire, les divers épisodes de Thistoire des 
martyrs étaient alors parfaitement ignorés. Voyez Damase* : 
enfant, il a pu connaître les persécutions; jeune homme, il 
a connu les persécuteurs ^ et les confesseurs de la foi ; évêque 
de Rome (366-384), il a eu plus de facilité qu'aucun autre pour 
recueillir les renseignements et consulter les documents. Pour- 

1 Duchesne, les Sources du martyrologe h... {Mélanges...^ Ecole de Rome, 
V, 142). L'indépendance mutueUe du F. H. et du Salisburgensis se déduit 
de la mention de Libère dans celui-là, de son absence dans celui-ci. 

'^ Le M. H. mentionne des dédicaces d'églises de Sixte III, le baptistère du 
Latran, Saint-Pierre-ès-Liens, Sainte-Marie-Majeure, Saints-Sixte et Laurent 
(td., V, 143). 

* Noter qu'il n'y a pas de différence notable entre ce document de 314-432 
et ceux de 640 dont nous avons parlé : en deux siècles, la tradition ne s'est 
pas altérée. 

^ Nous avons le bonheur d'avoir, pour Damase, une excellente édition: 
celle de Ihm : Damasi Epigrammala^ Lipsiae, 1895, in-12. — Cf. Hheinisches 
Muséum (189.^)» p. 191 ; de Rossi, Bull.^ 1884, p. 7; Cari Weyman: De carmi- 
nibus damasianis et pseudo-damasianis observationes [Revue d'histoire et de 
littérature religieuses, I (1896). 58. — Cf. aussi III (1898). 564]. 

^ Ihm, 29, p. 34. « Percussor retutit Damaso mihi, cura puer essem. » 



tant, lorsqu'il entreprend d'en retracer les saintes aventures, 
comme il est pauvre de détails précis et quel prix cependant 
n'y attache-t-il pas? Toutes ses épigrammes ont entre elles je 
ne sais quel air de parenté, qu'elles doivent non pas seulement 
à l'uniformité du style* et à la pauvreté du vocabulaire 2, mais 
encore, mais surtout, à l'absence de tout détail historique et à 
leur tendance moralisante. Le fait est d'importance ; mais il est 
aisé de s'en convaincre. Voici, en une page, toute la « matière 
historique » de ces épigrammes 3. 

« (7) Félix et Adauctus sont des martyrs*. — (8) Les soldats 
« Nérée et Achillée, qui exécutaient des ordres barbares, sont 
« des martyrs. — (12) Dans la troupe des martyrs compagnons 
« de Sixte, se trouvaient un prêtre qui vécut pendant une 
« longue paix et des confesseurs venus de Grèce. — (13) Sur- 
« pris par les soldats. Sixte s'est fait tuer le premier. — (14) 
« Emule du diacre Etienne protomartyr, Tharsicius, surpris 
« tandis qu'il porte l'Eucharistie, se fait tuer plutôt que de la 
« livrer. — (18) Heraclius refuse la pénitence aux faillis; 
« Eusèbe la leur accorde ; le peuple se partage entre eux ; le 
« tyran les exile; Eusèbe meurt sur la côte de Sicile, évoque 
« et martyr. — (22) Januarius est un martyr. — (23) Felicis- 
« simus et Agapitus furent subitement mis à mort avec Sixte. 
« — (27) Eutychius est mort martyr après être resté douze 
« jours sans nourriture, avoir vécu dans l'ordure sans pouvoir 
« dormir. — (29) Le bourreau de Marcellin et de Pierre a 
« raconté leur martyre à Damase enfant ; ils ont été exécutés 
« en cachette, au petit jour; avant leur mort, ils avaient eux- 
« mêmes gaiement creusé leur tombe ; après, ils en ont révélé 
« l'emplacement à Lucilla. — (30) Tiburtius, (31) Gorgonius, 
« (32) Laurent ^, sont des martyrs. — (37) On raconte que le 
« prêtre Hippolyte suivit le schisme de Novatus ; mais que, au 
« moment de la persécution, il conseilla au peuple de suivre 



1 Ihm, notamment les épigr. 8, 11, 12, 13, 14, 52, 53. 

> Pia viscera matrls, 13, 43, 30, 37,46; — Régna (turba)piorum, 12,26,23, 37, 
43, 47, 49. — Superato (contempto) principe mundi, 7, 30, 43, 47; — Damasus 
rector, 7, 13, 14, 42, 44. 

3 Les numéros qui précèdent chaque phrase renvoient aux numéros des épi- 
grammes dans l^édition de Ihm. Celles qui ne sont pas résumées ne con- 
cernent pas les martyrs de Rome. 

^ Damase ne dit pas qu'ils sont frères. Cf. Delehaye, « Saints du cimetière 
de Commodille >, AnalectaBoU. XVI (1898), Urageàpart, p. 20. 

^ Rien à tirer des épigrammes 55 et 102. 



26 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

« la foi catholique et mérita ainsi le martyre ^ — (40) On 
« raconte qu'Agnès s'offrit à la mort, brava le bûcher, et 
« voila sa nudité de ses cheveux 2. — (42) Des saints dont on 
« ignore les noms et le nombre reposent Via Salaria Nova. 
c. — (43) Soixante-deux martyrs reposent Via Sa/aria. — 
n (44) Maurus subit le martyre tout enfant. — (46) Saturni- 
« nus, Carthaginois, d'origine, subit le martyre à Rome^. — 
« (47) Félix et Philippe sont des martyrs'*. — (48) Marcel 
« enjoint la pénitence aux faillis : le peuple se révolte, 
« il est exilé. — (49) Protus et Hyacintus, deux frères, 
« subissent le martyre : leur tombeau fut longtemps caché'». 
« — (52) Saint... est venu de Grèce, a été martyrisé à 
K Rome^. » 

Quels détails ajoute Damase à ce que nous apprennent le 
Calendrier et 17/m^>ai/r.^ Jamais une date; jamais un nom 
d'empereur, de proconsul ou de juge ; jamais un renseigne- 
ment sur la vie du saint ou sur sa mort, sauf pour les cinq 
martjTs : Tharsicius, Eutyrhius, Marcellin et Pierre, Hippolyte, 
Agnès! Et encore, dans ces deux derniers cas, pour Hippolyte 
surtout, il n'affirme rien : il rapporte simplement ce que Ton 
raconte autour de lui ; » 

Hippolytus fertur premerenl cum iuissa tyranni; 



1 Rien à tirer de répigramme 82. 

2 Rien à tirer de Tépigramnie 84. 

3 Rien à tirer de répigramme 88. 
^ Rien à tirer de i*épigramme 86. 
^ Confirmé par l*épigramme 96. 

«* Voici le résumé historique des épigrammes d'origine douteuse. 

Il y a des saints (6) Faustinus, Viatrix et (38) Timothée. — (41) Une femme 
est morte pour le Christ, et ses enfants l'ont suivie. — (58) Dans un autel 
reposent Paul et Jean, martyrs. — (59) Deux frères... qui \ivaientà la cour. 

Voici le résumé historique des épigrammes pseudo-damasiennes, recueillies 
par Ihm. — (78) (77) Des Grecs sacrilèges sont devenus martyrs ; surpris par 
une tempête, ils fireot un vœu à J^ipiter afin d't^tre sauvés. Après Hippolyte 
qui vécut comme un moine, Adrias et Paulinasa femme reçurent le baptême: 
leur f(^te est le XIIl Kal. iun. Maria et Nion son frère ont fait de larges 
aumônes et ont souffert le martyre : leur fête (?) est le V id. nov. — (79) Gordia- 
nus subit le martyre tout enfant. — (80) Nemesius est un martyr. — (81) Vene- 
rius a suivi Castulus. — (84) Constantina, vierge vouée à Dieu, a consacré 
un temple à Agnès. — (86) Des enfants ont suivi leur mère. — (87) Chrysanthe 
et Darie reposent dans un même tombeau. — (88) Saturninus est un martyr. 
— (96) Le tombeau de Protus et llyacinthus fut longtemps caché. — (99) Dio- 
gènes est un martyr. — (100) Le jour de la depoaitio d'Alexandre, évêque et 
martyr, est le XI Kal. oct. 



COMMENT IL CONVIENT DE POSER LE PROBLÈME 21 

et il insiste, comme pour dégager sa responsabilité : 
haec AUDiTA refert Damasus 

Une fois même, son ignorance est plus complète encore ; il 
ignore les noms et le nombre des saints, sur le tombeau 
desquels il fait graver ces vers : 

(i2) Sanctorum 

Nomina nec numeruni poluit retinere vetustas. 

Et ce n'est point, de sa part, parti pris de dédaigner les faits; 
c'est la conséquence de l'ignorance oh il se trouve de Thistoire 
dont il devrait parler. La négligc-t-il lorsqu'il la connaît par 
hasard? Les épigrammes de Tharsicius, Eutychius, Marcellin et 
Pierre..., prouvent le contraire. 

D'autre part, il semble difficile de contester son intention de 
moraliste. 

(8) Crédite per Daniasum possit quid gloria Christi. 

dit-il ; ou encore : 

(27) Expressit Damasus meritum ; venerare sepulcmm ; 

ou encore : 

(42) Sanctorum, quicuraque legis, venerare sepulcrum. 

OU enfin : 

(31) Hic, quicumque uenit, sanctorum limina quaerat. 

Ces quelques citations, les travaux qu'il entreprend aux cata- 
combes, montrent qu'il veut entretenir ou réchaufi'er ou diriger 
la dévotion des Romains pour leurs martyrs, et, prêchant leur 
exemple, les acheminer à la pratique du sacrifice. Mais pouvait- 
il ignorer qu'un fait précis, l'autorité d'un exemple, produisent 
sur une àme une impression plus vive et exercent sur elle une 
action plus profonde qu'une exhortation générale? Melius 
(îocemiir facto qnam voce. Qui parle ainsi? Précisément un 



§6 Les GEsi'EÂ DES MAtlTVRS koMAlNS 

contemporain de Damase, saint Ambroise*. Le but que poursui- 
vait le pape lui commandait donc une autre méthode que celle 
qu'il a suivie : s'il n'a pas donné à ses épigrammes un tour 
historique, c'est qu'il n'était pas le maître de le faire. 

Un fait confirme cette conclusion. Que l'on parcoure les 
livres des prédécesseurs de Damase ou de ses contemporains, 
de tous les écrivains, profanes ou sacrés, qui ont parlé du chris- 
tianisme avant la fin du iv' siècle : que disent-ils des martyrs 
de 'Rome? Si l'on ouvre la Patrologie latine de Migne, 
tome CCXIX, colonne 583, pour consulter l'index des persécu- 
tions, on constate que les circonstances générales s'y trouvent 
seules rappelées, les faits individuels toujours omis. Si l'on 
consulte l'index des sermons sur les saints, on déplore l'absence 
de tous les écrivains antérieurs à saint Ambroise. Pour pré- 
ciser davantage, veut-on enfin lire Ambroise, Augustin, Jérôme, 
Prudence, Sulpice Sévère? Trois légendes s'y trouvent plus ou 
moins vaguement rappelées^ : celles de Laurent, de Sébastien 
et d'Agnès; et nous en connaissons plus de 75...! Et sur ces 
trois légendes, il en est une qui doit sa popularité et son exten- 
sion à l'idée qu'elle représente, bien plus qu'aux détails qu'elle 
rapporte; je parle ici de la légende d'Agnès, exaltation de la 
virginité 3. Et souvent, lorsqu'ils parlent, Ambroise, Augustin, 
Prudence, comme Damase lui-même, croient devoir avertir le 
lecteur qu'ils ne sont pas certains des faits qu'ils racontent et 
qu'ils les donnent non comme histoire, mais comme légende. 

Il faut aller plus loin. Leur ignorance '* de l'histoire des saints 
ne se laisse pas seulement deviner à ces traditiir^ à ces 
fertur^ dont ils sèment prudemment leurs vers ou leurs dis- 

1 p. L., 17, col. 727-728. « Dictis facta priera sunt... MeUus ergo doceniur 
facto quam voce ; denique sancti martyres etsi voce tacent, factonitn virtute 
nos edocent; etsi lingua siient, martyrii passione persuadent.» (Ambro- 
sius (?), De Satali Sanctorum Marty/mm^ Serino LX, 2.) 

^ Ambroise: légende de Laurent, P. L., 17, 1216 et 705, 16, 1093 et 84; — 
Sébastien, te/., 15, li97; — Agnès irf., 16, 189; 17, 701, 1210. — Prudence: 
Laurent, iiL^ 60, 294, 530... Agné:», iV/., 580. — Noter la mention de sainte 
Suzanne dans Claudien {Carm. Min., L. In Jacobum magistrum equitum. — 
M. G. Auct. Ant., X, 340). 

3 Associée à Thècle et à Pélagie. Ambroise, Ep. I, 37 (P.L., 16, 109.0. Qu»<l 
Theclam, quid Agnem, quid Pelagiam loquar..., ad morlem quasi admi- 
mortalitatem festinaverunt. — Cf. Jérôme, Ep. 130 (i*. L. 2i, 1109). — Sulpice- 
Sévère, Dialog. Il, 13 (Halm., p. 196): € Dîcam, inquit, nobis, sed nos nuUi 
quaeso dicatis : Agnes, Thecla et Maria mecum fuerunt. » 

^ Augustin ne souffle mot de saint Gencs dans le de Baplismo contra Dona- 
lislas. Cf. surtout Vll, 53 (P. L., 43, 2i2.) 



COMMENT IL CONVIENT DE POSER LE PROBLÈME 29 

cours : à examiner de près les détails qu'ils rapportent, elle 
apparaît plus clairement encore. Lorsque, du haut de la croix, 
Sixte console Laurent *, Prudence ne se souvient-il pas de la 
scène du Golgotha^, si familière à tous les chrétiens : le 
Christ mourant recommandant sa mère à son disciple bien- 
aimé. Et lorsque, exposée sur le bûcher, Agnès cherche à se 
couvrir pour échapper aux regards, et à tomber à terre d'une 
chute décente, ne faut-il pas voir ici, plutôt qu'un détail histo- 
rique, une réminiscence delà tragédie grecque, où, avec moins 
de délicatesse d'ailleurs et moins de bonheur d'expressioil que 
le poète chrétien ^^ Euripide nous montre Polyxène plus sou- 
cieuse de sa pudeur que de sa vie. 

xpiiTUToya* â xpu-îTTSiv s|X[JLaT' àpoivoiv ypeciv'*. 

Enfin, lorsque Hippolyte nous est dépeint, entraîné par un 
cheval fougueux entre les ronces et les rocs, laissant à chaque 
pierre de la route qu'il suit quelque débri de sa chair ^, comment 
douter que la légende ici reproduite n'ait subi l'influence de 
la fable grecque popularisée par Ovide ^, et que quelque 
chrétien, connaissant les Métamorphoses, n'ait appliqué au 
compagnon de Pontien le supplice infligé au dédaigneux amant 
de Phèdre? — Et c'est aii\si que les détails des légendes dont 
on saisit la trace à la fin du iv"* siècle, sont toujours suspects : 
tant il est vrai qu'à cette époque on connaissait mal, dans les 

ï Prudence, Penstephanon. 

Fore hoc Sacerdos dixerat 
Jam Xyslus adfixus cruci 
Laurentium flenlem videriii 
Cnicis sub ipso stipite, 
Désiste dîscessu meo 
Fletum dolenter fundere. 
(Ruinart, éd. 1731, p. 164.) 

2 S. Jean, XIX, 25-27. — Cf. à ce sujet Ailard, 111, 330. 

3 € In morte vivebat Pudor. » (Pseudo-Anibroise, Hymne LXV, v. 29. P. L., 
17,1211.) 

* Hécube, vers 568-570 (Nauck, I, p. 158). 

* Fresques décrites par Prudence 'Perisleph., XI, 77, sq.) Noter que Con- 
cordia est appelée nourrice ; n'est-ce pas un souvenir des nourrices de la tra- 
gédie grecque? Remarquer pourtant que saint Benoît avait sa nout*iHce (Greg. 
Magn., Dialog., II. 2. - Cf. Bul., 1881, p. 42, 1827, p. 18, 1881, p. 85. 

Métamorphoses, XIV. — Cf. infra, traditions tiburlines» — Cf. aussi AUard, 
111, 337. 



30 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

milieux cultivés, Thistoire des martyrs de Rome. Il nous faut 
redire l'aveu mélancolique de Prudence : « Ce sont bien des 
marbres muets qui recouvrent les tombes silencieuses ^ » 



II 



Au milieu du ix" siècle, on avait, dans toute la chrétienté, 
une connaissance très étendue et très précise de Thistoire 
des martyrs romains. 

Le Martyrologe était contemporain de Tefflorescence de la 
vie monastique. Cotte pensée d'édification, qui avait introduit 
dans la vie des chrétiens les lectures pieuses et dans leurs 
assemblées religieuses la coutume des « leçons » tirées des 
écrits canoniques, se combina peu à peu avec le sentiment 
de vénération que leur inspiraient les martyrs et fit naître, à 
des dates différentes suivant les divers pays, Tusage de lire à 
l'église, comme en particulier, les saintes passions de ces 
martyrs. Ce fut bien, à ce qu'il semble, de l'adaptation de ce 
fait général aux conditions particulières de la vie monastique, 
que procéda le genre littéraire du Martyrologe^ recueil de 
notices hagiographiques abrégées, rangées dans Tordre litur- 
gique. 

Né avec le monachisme, le Martyrologe en suit la fortune. 
C'est à Vivarium, dans le « séminaire » de Cassiodore, que nous 
en saisissons la première édition^, placée alors sous la haute 

i Le silence de Jérôme, surtout, est significatir. On sait son rôle à Ronie« 
rintérôt qu'il prend à l'histoire des martyrs et quelle impression lui lais- 
sent les Catacombes: « Dum escm Romae puer et liberalibus studiis eru- 
direr, solebam cuni ctpteris eiusdem aelatis et propositi, diebus Dorainicis, 
sepulcra apostolorum et martynmi circuire; crebroque cryptas ingredi quae 
in terrarum profunda defossae ex utraque parte ingredientium per parietes 
babent corpora sepullurum et ita obscura sunt omnia ut propemodum ilhid 
propheticum compleatur : Descendant ad infernum viventes (Ps. LIV, 16); et 
raro desuper lumen aduiissum horrorem temperet tenebrarum, ut non tara 
fenestram quam foramen demis<ii iuminis putes : rursumque pedetentim 
acceditur et cœca nocle circumdatis illud Virgilianum proponitur : 

Horror ubique aniraos simul ipsa silenlia terrent. 

(Hieronymi Comm. in Ezeckielem, XII, 40; — P. L., 25, 375.) 
•^ Cf. Albert Dufourcq : De Manicfiaeismo apud Latinoa quhito sexfoque 
aaeculo algue de scHptis apocryphis latinis. 1, 1. 



COMMENT IL CONVIENT DE POSER LE PROBLÈME 3i 

autorité d'Eusèbe. Puis le mouvement monastique se déplace; 
tandis queTItalie semble sombrer dans la Barbarie, les Anglo- 
Saxons recueillent son héritage à Yarrow et à Wearmourth, 
comme à lona et à Bangor : et c'est là que paraît, par les soins 
de Bède (672-735), une nouvelle édition du texte martyrolo- 
gique. Mais voici que le centre de la vie intellectuelle et 
morale de TOccident se déplace encore ; avec les mission- 
naires anglo-saxons, il émigré en Germanie, et c'est en Ger- 
manie, que Raban Maur revoit pour la troisième fois le Marty- 
rologe (vers 845), à la prière de Ratlaïk, abbé de Selingenstadt. 
Voici enfin qu'après avoir contourné les frontières de la Gaule 
il les franchit et s'y installe; aussi, après l'édition de Florus, 
la grande autorité de l'Ecole de Lyon (848), Adon et Usuard 
travaillent-ils à revoir, à compléter, à régulariser et à défini- 
tivement arrêter le texte du Martyrologe. Grâce à leurs tra- 
vaux, nous pouvons juger avec sûreté de l'état des traditions 
martjTologiques vers le milieu du ix° siècle. 

Comme c'est des martyrs romains qu'il s'agit ici, et qu'Adon 
s'est occupé de ceux-là surtout, c'est lui que nous interroge- 
rons pour connaître leur histoire. 

Après avoir passé quelque temps dans la célèbre abbaye de 
Priimm, Adon, moine de Ferrières, s'était rendu en Italie afin 
d'éviter, nous dit-on, les embûches de quelques envieux. 
A Rome, il recueillit beaucoup de renseignements ; à Ra- 
venne, certain religieux lui communiqua un calendrier, sans 
détails historiques, bien distinct du férial hiéronymien : on 
racontait que le manuscrit avait été envoyé par le pape à un 
évoque d'Aquilée. De retour en France, notre voyageur entre 
dans le clergé de Lyon; à la prière de pieux chrétiens, 
à la demande peut-être des autorités ecclésiastiques, il 
rédige son Martyrologe, et le succès en est très grand; il 
obtient alors l'archevêché de Vienne, où il reste jusqu'à sa 
mort (860-874). 

Or, dans ce Martyrologe, je relève 178 groupes de saints 
romains vénérés à un jour fixe; 49 seulement sont simple- 
ment nommés, sans qu'aucun détail vienne s'ajouter à la men- 
tion de leur fête; encore en est-il un certain nombre, parmi 
ceux-là même dont Adon raconte l'histoire à propos des 
i29 autres. Restent donc 129 notices, de dimensions inégales 
d'ailleurs, quelques-unes de quatre ou cinq lignes, quelques 
autres de plusieurs pages, le plus grand nombre de vingt ou 



32 LES GESTES DES MARTYBS ROMAINS 

trente lignes, qui nous retracent l'histoire des martyrs de 
Rome. 



A la fin du iv* siècle, on ignore à Rome l'histoire des mar- 
tyrs romains. 

Au milieu du ix'' siècle, on la connaît avec ses détails 
par toute la chrétienté. 

Comment ce fait s'explique-t-il et d'où provient cette surpre- 
nante différence que nous constatons entre les deux époques? 
A plusieurs reprises, Adon cite, comme les sources auxquelles 
il aurait puisé, des récits qu'il appelle tantôt passionesj tantôt 
et plus souvent Gesta Martyrum^. Quest-ce donc que ces 
Gesta Martyrum auxquels il a vraisemblablement emprunté 
tous les détails qu'il raconte? 

* IV Kal. februarii. Romae natalis Papiae et Mauri... Scriplum est in geslis 
heati MarcelU papae (P. L., 123, 22i). — XIII kal. martii. in Perside, natalis 
beati Polychronii... Sci'iplum in passione sancli Laurentii (id.^ 230). — XVIt 
kal. Aprilis. Romae, natale sancti Cyriaci. . Scriptum est in fjeslis MarcelU 

papae (tcf., 239). — Vill kal. aprilis, Romae, sancti Cirini Scriptum 

in passione sancti Valentini (id., 242). — VII kal. aprilis, Romae..., natalis 
S. Castuli..., ut in geslis B. Sebasliani legitur (tV/., 2i2). — X kal. maii, 
natalis sanctorum Parmenii, Helimenae.... Scriptum in passione sancli 
Laurentii {id., 250). — XII kal. Julii, Romae natale sancti Novatis .. De 
quo Novato scribit Pastor in geslis Pudentianae et Praxedis... (ic/., 289). — 
Vi kal. iulii, Romae sanctorum Johaunis et Pauli... Ab ipso Terentiano dea 
cripta est passio horum sanctorum {id., 293). — VIII kal novembris... Romae, 
natalis quadraginta et octo militum... Scriptum in passione sanctorum mar- 
tyrum Sixliy Laurentii et Hippolyli {id,^ 384). — Noter qu'il sait que « Ante- 
ros... gesta martyrum a notarlis diligenter exquisivit et in ecclesia recondidit. » 
(lil Non. januarii, te/., 210.) Il cite aussi VHistoria sancli Silveslri (Xll kal. 
sept, (û/., 334) et les gesl{a) ponlificali{a), VIII tV/., Aug. {id., 319). — Cf. cita- 
tion des gesta Bonosi et Maximiani {W\ kal. sept... /c/., 334). 



CHAPITRE III 



RECENSEMENT DES TEINTES 



Notre premier devoir est de réunir tous les textes qu'a pu 
viser Adon, quels que puissent être, d'ailleurs, leur nature et 
leurs caractères. Voici la liste que nous avons dressée, avec 
le souci d'être aussi complet que possible. 

On n'y trouvera pas numérotée à part, comme formant un 
tout distinct, une légende fragment^ détachée d'un ensemble 
parvenu jusqu a nous; ces textes, constitués souvent lors de 
la formation des passionnaires, sont compris dans la rubrique 
de la légende cyclique, désignés par elle et avec elle : c'est 
ainsi que les gestes d'Abdon et Sennen, ceux de Sixte, de 
Felicissimus et d'Agapit sont compris dans les Ge^ta Laurenti, 

En revanche, on trouvera, numérotée à part, comme formant 
un tout distinct, chaque légende-fille à côté de la légende- 
mère : j'entends parla un récit dont on trouve le germe dans 
un texte, mais dont on rencontre le complet développement dans 
un autre : c'est ainsi que les Gesta Caesarii ont été catalogués à 
côté des Gesta Nerei, 

Je rappelle que j'exclus les légendes relatives aux confes- 
seurs ratione materiae; — et les actes authentiques de l'aveu 
de tous ratione formae. 

Si j'ajoute que, pour éviter un appareil bibliographique qui a 
semblé inutile ici*, je n'indique qu'une référence ne désignant 

1 Chercher une bibliographie complète dans le bel ouvrage des Bollandistes 
actuellement en cours de publication : Bibliotheca Uagiographica Latina 
antiquité et mediae aelatis ediderunt Socii Bollandiani (Bruxellis. 1898-11)00. 
in-8). Quatre fascicules ont actuellement paru (22 mars 1900). — Cf. notre 
compte rendu dans la Revue de V histoire des Religions (mars-avril 1899, 
tome XXXIX, p. 330). 



34 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

qu'un seul texte — celui qui a été jugé le meilleur, — et que, 
pour introduire quelque ordre dans la masse disparate des gestes 
dont on va lire la liste, je les ai distribués dans le cadre corn* 
mode et classique des dix grandes persécutions, le lecteur se 
rendra compte de quelle façon, aussi peu systématique qu'il a 
paru possible, a été conçu ce classement provisoire*. 



I 



PERSECUTION DE NERON 



1. Gesta Pétri et Pauli (Lipsius : Acta Apostolorum Apo- 
crypha^ Lipsiae, 1891), p. 119; — 2. Gesta Processi et Mar- 
tiniani (2 juillet 267); — 3. Gesta Priscae (18 janvier 547). 



II 



PERSECUTION DE DOMITIEN 



4. Gesta Nerei et Achillei (12 mai 3) ; — 5. Gesta Hya- 
cinthi (26 juillet 303) ; — 6. Gesta Caesarii (4 novembre 84) ; 
— 7. Gesta Nicomedis (Mombritius, II clix). 



III 



PERSECUTION DE TRAJAN 



8, Gesta démentis (Mombritius, L 193); — 9. Gesta Poten- 
tianae et Praxidis (19 mai 295); — 10. Gesta Pastoris (26 juil- 
let 299); — 11. Gesta Alexandri (3 mai 371); — 12. Gesta 
Hermetis et Balbinae (31 mars 896) ; — 13. Gesta Sym- 
pherosae (18 juillet 350) ; — 14. Gesta Getulii (10 juin 261); 

1 Lors donc que nous parlerons d*un texte, à moins dlndication contraire, 
ce sera celui qui se trouve mentionné sur cette liste qui aura été visé; 



RECENSEMENT DES TEXTES 35 

— 15. Gesta Montani (17 juillet 223); — 16. Gesta Eleutherii 
{Cat. Paris, II. 7.); — 17. Gesta Serapiae et Sabinae 
(29 août 500); — 18. Gesta Sophiae {BibL Casin., III, H. 276). 



IV 



PERSECUTION DE MARC-ADRELE 

19. Gesta Felicitatis (Kùnstle Hagiographische Studien 
Paderborn, Schôningh, 1894) p. 60; — 20. Gesta Eusebii 
et Pontiani (25 août 511); — 21. Gesta Eustathii {Ana- 
lecta BolL, III, 65, 172; — 22. Gesta Lucillae et Florae 
(29 juillet 24); — 23. Gesta Eugeniae (P. L., 21, 1105). 



PERSÉCUTION DE SÉVÈRE 



24. Gesta Caeciliae (Mombritius, I, 188) ; — 25. Gesta 
Urbani (25 mai 5); — 26. Gesta Callisti (14 octobre 401) seu 
Calepodii (10 mai 496); — 27. Gesta Bonosae (15 juillet 19) ; 
— 28. Gesta Martinae seu Tatianae (1" janvier 11). 



VI 

PERSÉCUTION DE MAXIMIN 

Néant. 

VII-VIII 

PERSÉCUTIONS DE DECE ET DE VALÉRIEN 

29. Gesta Stephani (2 août 113); —30. (Gesta Laurenti. 
Surius, IV, 607); — 31. Gesta Cyriacae (21 août 403) ; — 32 
Gesta Justini (17 septembre 474) ; — 33. Gesta Cornelii(Schels- 



30 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

trate, Ant. EccL, I. 188) ; — 34. Gesta Martyruni Graecorum 
(de Rossi, /?. S., III, 201);— 35. Gesta Caloceriet Partheni 
[19 mai 300); — 36. Gesta Rufinae et Secundae (10 juil- 
et 27) ; — 37. Gesta Dignae et Meritae (22 septembre 302); 
— 38. Gesta Anatoliae et Victoriae (9 juillet 671); — 39. 
Gesta Pontii (Balluze, Mise, I, 29, 75); — 40, Gesta Aure- 
lian (22 mai 129). 



IX 



PERSÉCUTION d'aDRÉLIEN 

41. Gesta Basiiidis (12 juin 5); — 42. Gesta Marii et 
Marthae (19 janvier 578); — 43. Gesta Aureae (24 août 755); 
• - 44. Gesta Chrysanti et Dariae (25 octobre 437). — 45. Gesta 
Hestitutae [Bibl. Casin,, III fl. 12.). 



PERSECUTION DE DIOCLETIEN 

46. Gesta Sebastiani (20 janvier 621); — 47. Gesta 
Afçnetis (21 janvier 714) ; — 48. Gesta Marcelli (16 janvier 
367); — 49. Gesta Susannae (11 août 624); — 50. Gesta 
Cyriaci {Analecta BolL, II, 247); — 51. Gesta Abundii (16 sep- 
tembre 293); — 52. Gesta Pancratii [Analecta RolL, X, 52); 
— 53. Gesta Restituti (29 mai 10); — 54. Gesta Felicis et 
Adaucti (30 août 545); — 55. Gesta Felicis romani (14 jan- 
vier 283); — 56. Gesta Anthimi (11 mai 612) ; — 57. Gesta 
Simplicii et Viatricis (29 juillet 45); — 58. Gesta IIII Coro- 
natorum [Sitzimgsb,, Berlin, XLVII, 1292); — 59. Gesta 
Bonifatii (14 mai 279); — 60. Gesta Rufi [Analecta BolL, 
VIII, 168) ; — 61. Gesta Crescentii (14 septembre 351); — 

62. Gesta Luciae et Geminiani [BibL Cas,, III tt. 270); — 

63. Gesta Anastasiae (Mombritius I, 200, et Bihl, Cas,, III 
flor. 183); — 64. Gesta Luceiae et Auceiae (25 juin 10); — 
65. Gesta Genesii (25 août H9); — 66. Gesta Alexandri 
romani (13 mai 192) ; — 67. Gesta Marcellini et Pétri 
(2 juin 166) ; — 68. Gesta Primi et Feliciani (9 juin 148). 



J 



RECENSEMENT DES TEXTES 37 



PERSECUTIONS DE JULIEN, ETC. 

69. Gesta Johannis et Pauli (25 juin 33, 26 juin 138); — 
70. Gesta Biblianae (Bibl. Cas., III fl. 191); — Gesta Gordiani 
(10 mai 519) ; — 72. Gesta Leopardi (30 septembre 413); — 
73. Gesta Marcelli et Apuleii (7 octobre 826) ; — 74. Gesta 
Eusebii (14 août 166); — 75. Gesta Felicis papae [Analecta 
BolL, II, 322); — 76. Gesta ApoUoniae (9 février 280); — 
77. Gesta Mariiii [Cataloy, Bruxelles^ II. 18 1*). 

1 Voici la liste des gestes romains imprimés dans le Sancluarium de Mom- 
britius, diaprés la table qui précède chacun des deux tomes de Texemplaire 
de la Bibliothèque Nationale de Paris, coté sur Tinventaire de la Réserve H, 
102 : !. Abdon et Sennes martyrs, 6 ; — Agnes, 18; — Alexander Euentius, 
Theodulus et- Hermès martyres, 20; — Basila Prothus et Hiacinthus, 141 ; — 
Basilides, 84; — Bonefacius martyr et Aglae, 147; — Calocerus martyr, 143; 
Calistus papa et mart>T, HO;— Claudius Nicostratus Symphorianus Castor et 
Simplicius, 143; — Cecilia virgo et martyr, 188; — Claemens papa et martyr, 
193; — Caesarius martyr, 195; — Censurinus martyr eu m sociis, 197; — 
Crispinus et Crispinianus martyres, 190; — Chrysanthus et Daria martyres, 
153; — Cyriacus martyr, 216;— Chrisognus Anastasia Crysonia Irène et 
Theodota martyres, 200 ; — Cornélius papa, 200 ; — Domitiia Euphrosyna et 
Theodora virgines et martyres cum Sulpicio et Serviliano martyribus, 238 ; 

— Eugenia Prothus et Ilyacinthus martyres, 250 ; — Eleutherius episcopus et 
martyr, 250 ; — Eusebius presbyter, 2.'j8; — Flavianus et Faustacum sanctis 
virginibus Daphrosina et Bibiana martyribus, 294 ; — Félix et Adauctus ftiar- 
tyres, 307; — Félicitas cum septem eius filiabus martyribus, 306; — Gallicanus 
Ilillarinus ac Johannes et Paulus martyres, 317 ; — Gethulius Amantius et 
Primilivus martyres, 327; — Genesius martyr, 333 ; — Gordianus et Epima- 
chus mar., 336. 

II. Hermès, 1 ; — Hyacinthus levita et martyr, 13; — Hyppolitus mar- 
tyr, 14 ; — Laurentius leuita et martyr, 50 ; — Lucia et Geminianus mar- 
tyres, 59; — Marceîlus papa et mar. cum sociis, 92; — Marcellinus et Petrus 
exorcista martyres, 97;— Marius MarthaAudifax et Abachus martyres, 131; — 
Martina virgo et martyr cum sociis, 135; — Nereus et Achilleus et Eutyces 
mar., 159; — Parnienio presbyter martyr, 185 ; — Pancratius martyr. 188; — 
Praxedis virgo, 194; — Petrus et Paulus apostoli, 194; — Petronilla virgo 
simul cum Felicula virgine de Nicomede presbytero mar., 201 ; — Primus et 
Felicianus martyres, 225; — Pistis quod est fides, Elpis quod est spes, Agape 
quod est caritas et mater earum Sophia quod est Sapieutia, 205 ; — Polocro- 
nius martyr cum sociis, 213; — Potenliana virgo, 21»; — Prothus et Hyacin- 
thus martyres, 214;— Processus et Marlinianus mar., 220; — Reparala virgo 
etmartyr, 241 ; — Huffina et Secunda martyres, 243; — Savina martyr, 248 ; 

— Sebastianus martyr, 251 ; — Stephanus papa et martyr, 272 ; — Serapia 
virgo et martyr, 275; — Simplicius Faustinus et Beatrix martyres, 293 ; — Sym- 
phorosa cum septem filiabus mar., 305; — Suzanna virgo et martyr, 386 ; — 
Tiburtius et Valerianus. 33J; — Urbanus papa et martyr, 354 ; — Xistus epis- 
copus Felicissimus et Agapetus martyr, 357. 



CHAPITRE IV 



VALEUR DE CES TEXTES 



Avant d'appuyer une conclusion sur l'étude de ces textes, il 
est nécessaire d'en déterminer la valeur. Si dispersés qu'ils 
soient, ils se répartissent tous en deux classes, qui corres- 
pondent assez exactement à deux époques distinctes. 



I 



La première classe comprend tous les gestes, dont l'éditeur 
ne témoigne aucun respect de la lettre du texte ; il n'a cure que 
de la légende elle-même ; tous les gestes imprimés jusqu'au 
xvi* siècle se rangent dans cette catégorie. Comme Jacques de 
Voragine et Pierre de Noël, qui n'ont d'autre souci que de ne 
pas laisser perdre quelqu'un de ces épisodes merveilleux qui 
ornent leurs histoires et glorifient la puissance divine, de 
même Mombritius, qui publie à Milan, vers 1475, son célèbre 
Sanctuarium sive vitae Sanct07*um coUectae ex codicibtis 
nianuscriptis^ montre moins de souci de l'exactitude verbale 
que de désir d'édifier le lecteur*. L'édition de Lefèvre 
d'Etaples^, celle de l'évêque de Vérone, Aloys Lipomani, qui 
donnait à Rome, en 1551, son Historia de Vitis Sanctomm^ 
présentent le même caractère et ne marquent aucun progrès à 

1 Noter toutefois qu*il est beaucoup plus exact que Surius. 

> Agones Marlyrum mensis ianuarii libro primo con/en/t (80 teuiUets). 



40 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

cet égard. Il faut en dire autant des six volumes que publiait à 
Lubeck, en 1562, le chartreux Surius : De probatis sanctortim 
hisloriis ex Aloysio Lipomani et manuscriptis codicibus col- 
lectis. Tous ceux qui ont eu occasion d'y recourir savent quel 
déplaisir il prenait à lire le méchant latin de nos légendes; 
celui qui avait traduit avec tant d élégance Holding de Melbourg 
et Florent de Harlem ne pouvait se résoudre à abandonner à 
tant de barbarie l'histoire glorieuse des confesseurs du Christ. 
Il corrige leurs erreurs; il orne leur simplicité, il s'en fait 
mérite auprès du lecteur : est atitem passim non nihil muta" 
tus Stylus^ sed modeste per Franciscum Laurentium Surium^ , 
Mieux qu'aucun autre, il exprime et résume les tendances des 
éditeurs qui l'ont précédé ; leur inspiration n'est nullement 
scientifique, purement morale. 



II 



Il en va tout autrement des éditions publiées après celle de 
Surius. Plus ou moins consciente et précise chez leurs auteurs, 
la pensée scientifique s'y trouve toujours présente. On a 
déjà le sentiment qu'il y a intérêt à comparer les divers 
textes entre eux; et, si l'on se hasarde à y changer un mot, 
c'est dans la croyance que Ton rétablit le texte primitif. Que 
nous sommes loin de Surius ! Le culte de la beauté littéraire a 
fait place au souci de la vérité littérale. Si une pensée d'édifi- 
cation pieuse anime encore les éditeurs dont on va ici men- 
tionner les œuvres, cette intention morale n'exerce jamais ou 
presque jamais d'influence sur le travail propre de l'éditeur. 
Les catholiques commencent à profiter de la leçon que leur a 
donnée la Réforme et travaillent avec plus de conscience. 
Rosweyde l'atteste ; dans le projet qu'il avait formé et qu'il 
soumit au cardinal Bellarmin, il se proposait de coUationner 
tous les textes des vies des saints avec les manuscrits et les 
plus anciens livres, de restituer leur style primitif et leurs 
parties intégrales. Ce ne sont encore que des projets; mais ils 

ï Gesta Sebasliani, dans Surius, I. 4i9. — Les textes grecs publiés par 
Mclaphraste ou les pseudo-Métaphrastc présentent tous ce caractère. Leur 
très faible valeur détourna Le Mattre des études hagiographiques. 



VALEUR DE CES TEXTES 41 

seront repris par les BoUandistes, dont Rosweyde apparaît, ici 
comme pour l'ensemble de leur œuvre, lé véritable précurseur. 

Il est difficile, — pour ne rien dire de plus, — d apprécier 
la méthode qu'ont suivie les savants Jésuites, en éditant les 
légendes romaines publiées par eux depuis 1643 jusqu'en 1894 : 
tant d'esprits divers ont travaillé aux Acta Sanctomm^ à des 
époques si différentes! Peut-être cependant est-il juste de 
dire que l'esprit scientifique y apparaît dès le début et s'y pré- 
cise à mesure que les années s'écoulent. Il apparaît dès le 
début : BoUand s'engage, dans le titre même qu'il donne à sa 
collection', à ne pas changer un mot du texte qu'il édite. Il 
ajoute dans sa préface : Profiteor me quae de Sanctis tradita 
letteris reppererim dare^ nihil mtftare, nihil ineopte ingenio 
emendare^ nihil praecidere^ intégra omnia el inviolata afferre^ 
quoad possum'^. D'autre part, pour une même vie, il donne 
plusieurs textes; quand il n'en publie qu'un seul, il ne 
manque pas d'indiquer les variantes d'après les manuscrits 
et les livres qu'il a coUationnés'*. Que, dès le début de leur 
œuvre, les BoUandistes se soient formé des devoirs de l'éditeur 
la même idée que nous, c'est donc un point qui paraît acquis. 

Quant à la manière dont ils ont appliqué leur théorie, quant 
à la valeur des textes qu'ils ont édités jusqu'à ce jour, on se 
contentera de noter que, après les inévitables tâtonnements du 
début, sauf un regrettable fléchissement aux mois d'août et de 
septembre, ils ont publié les meilleures éditions qu'il fût pos- 
sible d'établir, étant données les conditions du travail scienti- 
fique à leur époque ^. 

Plus récemment, du reste, les BoUandistes se sont associés 
au grand mouvement historique qui, ranimé par l'Allemagne au 

^ Acta î^anclorum BoUandua..., seruata primigenia script uvarum phrasi. 

2 A.SS. Janvier, I, p. xxxii. Praef. Gen. 111. Editorum hoc opère probabi- 
litasj I. —Cf. aussi p. xxiii, xxvi. 

^ Praef. Gen., p. xxvi: « Si plures extant unius sancti vitae... eaeque hac- 
tenus non editae, omnes hic edo, nisi compendia sint aliae aliarum. Cf. Gestd 
Basilidis. 

* Cf. Gesta Marlinae, 4" janvier, 11. — Gomm. praev., § 1. — Notes des 
chap. I, II, m. — Cf. 5 février lli, g 10, à propos de sainte Adelhaïde de Vil- 
lich : « Surius hanc vitani edidit, sed stylo passim mutato. Nos primigenia 
phrasi eam damus e ins. codice monasterii Corsendoniani canonicorum regu- 
lariuni îuxiaTurnhoutum in Hrabantia. » 

^' On peut en dire autant des éditions données par Baluze et les autres 
savants de ce temps. — l/édition des gestes de CalUste est la moins bonne 
peut ùtre (par rapport au C. Vindobouensis) de celles qui sont imprimées 
dons les Acla Sanciorum. 



début de ce siècle, a ébranle peu à peu le reste de TEuropê. 
S'ils n'ont pas pu, par malheur, — tel a été et telle 
demeure la plus grave critique qu'on puisse adresser à leur 
méthode d'édition, — renoncer au plan déplorable que leurs 
ancêtres avaient commencé de suivre, s'il arrive souvent 
encore qu'un môme texte soit démembré, les divers épisodes 
de la légende étant publiés à des dates différentes, parce qu'ils 
raccmtent le martyre de saints différents*, il faut reconnaître 
que leurs éditions récentes sont des merveilles d'exactitude et 
de précision minutieuse : témoin les quatre passions de saint 
Césaire publiées par le R. P. G. Van Hoof ; témoin les diffé- 
rents textes publiés dans les Analecta Bollandiana^, 

Autour d'eux, du reste, ils ont trouvé plus d'un imitateur : 
Funck^, Achelis'*, Wattenbach, Klinstle^, en Allemagne, Doul- 
cet^ en France, de Rossi^ et les savants éditeurs de la 
Bibliotheca Casinensis^ en Italie, ont publié avec le soin le plus 
exact les textes de plusieurs gestes romains. 



III 



Est-ce à dire que nous ayons là des fragments de l'édition 
définitive que les Bollandistes, nous Tespérons bien, finiront par 
nousdonner un jour? Nous ne le pensons pas. Il ne suffit pas de 
grouper au bas d'une page un nombre respectable de variantes : 
qui sait si les manuscrits qu'elles représentent ne dérivent pas 
d'un même manuscrit, d'importance peut-être secondaire? Il 
faut encore qu'elles aient été recueillies avec méthode, que les 
cas de répétition plus ou moins déguisés par les variantes 
orthographiques^, aient été écartés, et que ces leçons-là seules 
aient été retenues qui reproduisent le texte des plus anciens 

1 Cf. les éditions boUandistes des Gesta Laurenti, Caeciliae, Nerei et Achil- 
lei, Johannis et Pauli. 

' Cf. suprà noire Catalogue des Gesta. — Les Analecta ont commencé de 
paraître en 1882. 

3 4 6 6 7 Fimck a édité en grec les gestes de Clément et Achelis ceux de Nérée, 
AVattenbach ceux des Quatre Couronnés, de Rossi ceux des Martys grecs, 
Doulcet, Kûnstle et Fûhrer ceux des Félicité. Cf. suprà notre Catalogue et la 
BihL Hag, latina des Bollandistes. 

<* Cf. ce qu*en dit M. Mommsen dans la préface de son édition des Variae 
[M. G. — Auct. Ant. Xil, cxviij. 



VALëtk DB CES tËxtËà 4à 

ârchétjTpes, déterminés par la comparaison de tous les manus- 
crits subsistant encore: rétablissement vraiment scientifique 
d'un texte suppose le classement, partant le relevé complet de 
tous les manuscrits qui existent. Cette condition-ci ne se trouvait 
pas réalisée pour nos gestes ; c'est dire que celle-là ne pouvait 
pas, ne peut pas l'être. Le grand nombre de passionnaires plus 
ou moins volumineux qui sont déjà signalés, sans parler des 
autres, l'état de dispersion oîi ils se trouvent, voilà les deux 
faits qui se sont opposés, qui s'opposent encore au classement 
qu'on en doit faire. En veut-on une preuve significative? Les 
gestes de Processus et de Martinianus reproduisent l'une des 
moins célèbres d'entre les légendes romaines ; nous en avons 
relevé pourtant quarante-sept manuscrits dans huit bibliothèques. 
Que serait-ce si nous avions fouillé dans tous les dépôts con- 
nus? Que serait-ce s'il s'agissait non plus des'obscurs geôliers 
des Apôtres, mais d'un saint Laurent ou d'un saint Sébastien, 
d'une sainte Cécile ou d'une sainte Agnès? 

Ce n*est pas tout. Les gestes romains ont été rédigés à une 
époque oti les traditions martyrologiqucs étaient encore vivantes, 
multiples, souvent contradictoires, à tout le moins d'une exu- 
bérante richesse que nous pouvons à peine soupçonner; elles 
étaient recueillies de divers côtés ; elles enfantaient diverses 
rédactions qu'il serait fort intéressant de comparer. Par malheur 
les copistes les ont laissé perdre, s'attachant de préférence à 
celles qui répondaient le mieux à leur conception de l'histoire des 
martyrs, et faisant prévaloir ainsi celles qui réalisaient ce type, 
une fois qu'ils l'avaient inconsciemment créé. — Une seconde 
raison explique qu'une tradition ait revêtu des formes diverses. 
Les gestes ont été rédigés au milieu de circonstances très par- 
ticulières, dont ils portent la trace : tels, ces mêmes gestes de 
Processus publiés à une époque où l'on discutait le mérite des 
martyrs et la spontanéité de leur sacrifice. Ces circonstances une 
fois disparues, les particularités de nos textes qui les réfléchis- 
saient ont eu tendance à disparaître à leur tour : les copistes 
reproduisaient naturellement les textes qu'ils comprenaient 
le plus aisément, les textes les moins caractéristiques. 

Et c'est aussi pourquoi les éditeurs devront s'attacher avec le 
plus grand soin à relever tous les manuscrits existant encore: 
peut-être ceux-ci leur donneront-ils seulement des variantes 
insignifiantes d'un texte cent fois lu; peut-être aussi une leçon, 
inconnue jusque-là et sauvée par hasard, leur pcrmcttra-t-ellc 



44 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

de restituer tout un aspect de la vie religieuse au vi' siècle. 
Nous tenterons de le montrer plus loin. 

Nos meilleurs textes sont donc très éloignés de ceux qui se 
liront un jour dans l'édition définitive. Ces conditions peu 
favorables rendent notre tâche plus délicate ; elles ne la rendent 
pas impossible. Indépendamment des variantes que donnent les 
éditions boUandistes, nous en avons recueilli d'autres, en assez 
grand nombre, dans les bibliothèques de Rome, de Paris, 
de Saint-Gall, de Vienne, de Munich et de Carlsruhe*. — 
Nous n'avons pas la prétention de trancher tous les pro- 
blèmes que soulèvent les gestes romains ; notre but est 
plutôt d'indiquer comment il convient de les poser et suivant 
quelle méthode il faut tenter de les résoudre. — Les erreurs 
de copiste, si nombreuses et si graves qu'on les suppose, ne 
sauraient dénaturer complètement la physionomie d'un texte 
ni l'aspect d'une légende, à plus forte raison la physionomie de 
tous les textes et l'aspect de toutes les légendes. Or, comme 
c'est précisément l'ensemble de ces textes et de ces légendes 
qui constitue l'objet de la présente étude, et qu'aucune con- 
clusion n'y sera jamais appuyée sur la constatation d'un seul 
fait, il en résulte qu'il est permis de l'entreprendre en toute 
sécurité. — Au surplus, le sage de la Grèce prouvait en marchant 
la possibilité du mouvement ; nous pouvons suivre son exemple. 

1 Nous ne voulons pas attendre la publication de nos études sur les manus- 
crits pour dire le très courtois accueil qui nous a été fait dans ces biblio- 
thèques, à Vienne notamment, grâce à Taimable entremise du D' Rudolph 
Béer, et à Karisruhe, par l'infatigable D' Alfred lloldcr. 



CHAPITRE V 

PARENTÉ LITTÉRAIRE DES TEXTES : LEURS CARACTÈRES 

PHILOLOGIQnES 



De quelque façon qu'on envisage les gestes romains, au point 
de vue philologique ou au point de vue psychologique, que 
Ton étudie la langue des textes qui nous sont pan^enus ou le 
caractère des légendes qu'ils nous ont conservées, on est 
bientôt amené à reconnaître la parenté qui relie le plus 
grand nombre ^ plus étroite dans ce cas-ci, plus faible dans 
celui-là *. 

* Voici la liste que nous proposons provisoirement : 

!• Gestes des deux premiers siècles, — Processus Marttnianus, Nereus Achil- 
leus, Caesarius diaconus, Clemcns, Praxedis Potentiana, Alexander, Félici- 
tas Vil filii, Sabina, Eusebius-Pontianus, Symphorosa VII filii, Getulius, 
Montanus, Caecilia, Protus Hyacinthus. 

2" Gestes du m* siècle. — Urbanus, CallisLus, Stephanus, Laurentius, Corné- 
lius, Martyres Graeci, Calocerus Parthenius, Rufina Secunda, Basilides, Aurea- 
Censurinus, Marius Martha, Chrysanthus Daria. 

3* Gestes de la persécution dioctëtienne. — Sebastianus, Agnes, Abundius, 
Pancralius, Restitutus, Félix Adauctus, Primus Felicianus, Anthimius, Sim- 
pltcius Beatrix, Marcellus, Susanna, Anastasia, Genesius, Marcellinus Petrus. 
un Coronati. 

4' Gestes de Vépoque post-dioclé tienne. — Eusebius, Johannes Paulus, Bib- 
biana, Gordianus. 

'^ Nous nous sommes aidés de H. Rônsch, Ilala und Vulgata... (Mar- 
burg, (Elwert, in-8*, 1875); de Max Bonnet, le Ijitin de Grégoire de Tours 
(Paris, 1890, in-8); de Gœlzer, la Latinité de saint Jérôme (Paris, 1884, 
in-8*); de Régnier, la iMtinitédes Sermons de saint Augustin (Paris 1881, in-8*). 
Nous renvoyons, pour les questions d^orthographe, & W. M. Lindsay : The 
Latin Language. An historical account ot latin sounds, stems and flexions 
(Oxford. Clarendon Press. 1894, in-8*), et à Schûchardt : Vocalismus des Vut- 
gaerlateins (3 B&nde, Leipzig, 1866-1868).— InutUe de rappeler à ceux qui vou- 
draient compléter les brèves indications de ce chapitre, YArchivfUr lateinische 



46 LES GESTES DES MARTYRS ROMAWS 



I 



Le vocabulaire des gestes romains est encore latin; les 
termes qu'on y rencontre se retrouvent, en général, avec la 
même acception, non seulement dans les textes des m* et 
iv* siècles, mais encore chez les auteurs de l'âge de César et 
d'Auguste. Il faut noter cependant un nombre assez considérable 
de termes nouveaux ou d'acceptions nouvelles de termes 
anciens, surtout d'alliances encore inusitées de termes déjà 
connus ; ces nouveautés s'expliquent aisément par les besoins 
nouveaux de la vie politique et de la vie religieuse. 

Particularités phonétiques ou morphologiques : inlustrae 
fidei(Vindob^, 28'^); — imperatoris (es) (Vindob, 32'). — 
pugnibus(Vindob., 36') ; — palatins (Vindob., 56') ; — sacratis- 
simae virginis (es) (Vindob., 83'); — domum... sancto ecclesiae 
nomine tradidit (Vindob., 106') ; — virginis (virgines) (Vindob., 
83'); — domitille nepte domiciani (Vindob., 52', 132'); — 
diaconem (Vindob., 32'); — decembriarium (Vindob., 3'); — 
litorem (Vindob., 75'). 

Perietis (Vindob., 5') ; — recondit (recondidit) (Vindob., 6') ; 
— frueret (Vindob., 26'); — prestasti (Vindob., 49'); — 
amplectit (Vindob., 53') ; — osculabo (Vindob., 54'); — dignetis 
(Vindob., 55'). 

Domna (Vindob., 52') ; — domnus (Vindob., 24') ; — diocli- 
tianus ^Vindob., 5'-H2'); — nonarum madiarum (Vindob., 22'- 
131') ; — magias (niadias), gorgiani (gordiani) (Vindob., 
24'-132'); — igniius (ignotus) (Vindob., 25'-133'); — noilo 
modo (Vindob., 39'); — dada est (data) (Vindob., 53'). 

Mots nouveaux ou rares: christianitas (Pierre et Marcellin), 
Deitas (Gordien, 2); — Magnalia (Montanus, 14); — Monachus 
(Martyrs grecs, Montanus); — Christicola (Calocere, 2); — 
Praeceptio (Marcel, 22) ; — Consobrinus (Susanne) ; — Jovis 
(pour Jupiter) (Calocere, 5); — Eremus (Gallican, 8); — 



Lexicographie, le récent mémoire de Geyer : Jahresbericht ilber Vulf/ûre und 
SpùUatein {Jahr. Dursian.y 1898), 5* Heft., 1, 33, et le beau livre de F. George 
Mohl : Introduction à la chronologie du latin vulgaire, étude de philologie 
historique (Paris, Bouillon, 1899, in-8'). 

' Lire' Codex Vindobonensis Palalinus latinus, 357, sur lequel cf. infroi 



PAKEKTÉ UTTÉRAIRE DES TEXTES 47 

Galles (Sophia, III, 279); — Arrhatio (Jean Paul); — Zius, 
Evolutatio (Sùsanne) ; — Sublimatus (Jean Paul) ; — Pestilentis- 
simus (Pierre et Marcellin, 4) ; — christianissimus (Cyriaca. 
Félicité 5, 403 ; Calocere, 1) ; — paganlssimus (Jean Paul) ; — 
temporalis (Martyrs grecs., IIII Couronnés) ; — tentus est (Féli- 
cité 5) ; — adunati (Laurent, Surcius, IV, 611, 12) ; — rescrip- 
tura (Vindob., 136'); — exfractor (Vindob., 28''); — orga- 
narius (12 mai. 12); — magica (Vindob., 73^) ; — maga (Vin- 
dob., 8r) ; — contortatio (Vindob., 63'); — mercavit vita 
(Vindob., 8'); — mortificat et viviflcat (Vindob., 19'-127'') ; — 
concolligens (Vindob., 24'); — demutavit (29 août, 500); — 
perpalpare (29 août, 502); — in conspectu deducerentur 
(Vindob., 20'-69'); — condecorat (Vindob., 18'); — emise- 
runt se ad pedes (Vindob., 22"); — obligatus (Vindob., 5'); — 
axsternerentur (Vindob., 6'). 

Afots employés avec un sens nouveau : Praetorium avec le 
sens de propriété à la campagne (Getulius, Lucilla et Flora, 
Luceia) ; — rex pour imperator (Félicité-Marius-Marcel) ; — 
nimius pour multus (12 mai 10) ; — alimonia (Marcel, 2); — 
comitatus avec le sens de : l'ensemble des comités (Jean et 
Paul, 4) ; — consignare avec le sens liturgique de confirmer 
(Chrismate est parfois exprimé) (Martyrs grecs) ; — Mancipare 
avec le sens de confier (Processus); — Namque employé 
comme particule explicative, analogue à l'italien cioè^ se trou- 
vant toujours après un mot, au début de la phrase (Jean et Paul, 
140, 1); Pierre (Linus), 7-23 ; Nérée, 7, 5, Pontius, 9); — 
modice pour paulo [Boniface, 5, Pierre (Linus), 11, 3] ; — 
quatinus pour quomodo [Pierre (Linus), 4, 16j ; — quin etiam 
)Our sed etiam [Pierre (Linus), 4, 3]; — ut quid pour cur 
Pierre (Linus), 10, 14, 15] ; — siquidem pour nimirum [Pierre 
(Linus), 17, 11, 27]; — vel pour potius [Pierre (Linus), 7, 
14] ; — desub pour sub [Pierre (Linus), 3, 15] ; — quid pour 
num Vindob., 77'-184^) ; — magis pour potius (Vindob., 95"- 
202' l'-109') ; — unus comme pronom indéfini (facta est 
domus... quasi una ecclesia) (Vindob., 32') (eamus una nocte?) 
(Vindob., 54'); — singulus pour solus (Vindob., 69'); — peri- 
clitabitur sermo (on incriminera tes conversations) (Nérée, 7) ; 
— Transitorium (Félicité, K. 54) ; — omnimodus [Pierre 
(Linus) 1.]; — biothanata (Sérapie, 10, Félicité); — Cleri- 
catus voulant dire le clergé (Susanne) ; — incrementum, avec 
le sens de fils TSébastien, 34] ; — pernoctare (Sérapie, 5). 



48 LES GESTES DES MARTl'RS ROMAINS 

Expressions nouvelles : 

V Créées par les nouveaux besoins de la vie religieuse. 
Milites Christi (Processus); — facultates erogare (Sébastien); 

— Sacriôciumlaudis( Processus) ; — Participare corpus et san- 
guinem [Processus, Caesarius, Stephanus, Sixtus, Aurea] ; — 
Virgo Christi (Jean Paul, Nérée) ; — Abrenunciare pompis 
Sathanae (Susanne) ; — Eleeraosynis insistere (Potentienne) ; 

— Carnis commercium (Potentienne); — Vacare religion! 
(Potentienne); — Idolorum cultura (Susanne); — Eruditae 
sub orani castitate (Vindob., 7'); — Comitatus caeli (Sébas- 
tien) ; — per baptismi perceptionem (Gordien); — Episcopus 
Episcoporum (Sébastien, 67) ; — Servus servorum dei (Martyrs 
grecs 206); Marcel, 4]; — declaratio deitatis Domini mei 
Jesu Ch. (Pierre, Marcellin, 2) ; — consecratione illuminari 
(id., 4); — limina sancti Pétri (Alexandre, Jean Paul); — 
Christianitatis titulus (Nérée, 11,18; Sébastien). 

2** D'origine diverse: plus pessimum (peius) (Vindob., 52'); 

— triumphalibus infulis sublimari (Jean Paul, 1); — omnium 
potestatum comités (id.) ; — pensiones casarum (id.); — a 
salutatione desistere (id.) ; — déesse lateri meo (id.) ; — 
articulum ad rerum exitus transferamus (Vindob., 24'); — 
suggestionem dare seu facere (Martyrs grecs) ; — monitionibus 
sanctis et eruditione scripturarum imbuere (id., Susanne); — 
secretum habuit in semetipso (18 février, 64); — magna fama 
declaratus (Susanne); — subito nusquam conparuit (Susanne, 
32); Lipsius (41, 63, 64, 65, 143, 223, 225, 228); — intro- 
duccre aspectibus (Aurea, IIII Couronnés, Martyrs grecs) ; 

— Mittere se in orationem, ou ad pedes (Martyrs grecs) ou in 
amplexus; — nostras cogitationes agere (faire ce que nous 
voulons) (Vindob., 11'); — famulari imperio alicuius (Jean 
Paul); — oruditionis summam corripere (id.); — in evoluta- 
tione adductum est (Susanne, 23); — ducatum praebere 
(Pierre Marcellin, 2, Sophia, 278) ; — cognovi in caecitate mili- 
tum et in responsione virginis (Calixte, 440) ; — amicus indi- 
viduus (Anthimius, 10); — nominis sectari nuncupationera 
(Sophia, 277) ; — sub voce praeconia, Partes Orientis (Marius- 
Laurent-Boniface) ; — Civitas Pontica, Frigia, Aurélia (Clé- 
mont, Basilide, Pancrace); — nobiles nati ex omni genera- 
tione (Marius); — angolico comitatu properare (Sophia, 277); 

— montanum culmen (Anthimius, 10 bis). 



t»AREMTÉ LlTTÉtlAIRE DES TEXTES 49 



II 



La syntaxe est moins latine que le vocabulaire : 

1** Le rôle de la préposition s'agrandit. Elle remplace assez 

souvent les cas obliques. Exemples : praeceperat ad Clemen- 

tianum (Vindob., 23''); misit in Hierolosymam (Calocère) ; libe- 

rari per orationes (Processus) ; cf. nonus est mensis quod (id..) ; 

— sunt anni triginta quod (Vindob., 39"). 

Elle supprime les propositions infinitives : Exemples : Putatis 
quia (Jean Paul, 2); — cognoscant quia (Martyrs grecs) ; — scio 
quia (Susanne); — nostis quia [Processus, Pierre (Linus)]; — 
declarare quia (id.), etc. 

Locutions particulières : cum grandi afllictione contristatus 
(Vindob., 3'); — duri ad credendum (Vindob., W). 

2" La construction de Vinfinitif s'assonplit. On le juxtapose 
à des adjectifs : dignus habere [Jean Paul, Pierre (Linus) 
10, 7]; — digni hoc dici (Susanne, 3); — potens est liberare 
(Pierre Marcellin) ; 

Ou à des verbes: praecepit januarium interrogare (Vindob. 
22'), — dédit eis capitalem subire sententiam (Vindob., 3"") ; 

— feciteam eius adhibere conspectum (Vindob., 31'); — per- 
missi introire (Jean Paul); — iussit theudolum decoUare (Vin- 
dob., 21") ; tenere (Vindob., 22") ; — misi petere (Susanne,23) ; 

— venio crucifigi [Pierre (Linus), 7, 28]; etc. ; sans funir à 
ces termes par le moyen d'une conjonction. Il remplace 
Timpératif : non negare (Vinbob., 70'). 

3* On voit poindre le verbe auxiliaire, tantôt habere, plus 
souvent coepi. Exemples: contristaricoepit (Jean Paul, 31); — 
gaudere coepit (Jean Paul, Nérée); — assistere habeo (Boni- 
face, 3). — Noter même, erant certantes pour certabant 
(Bôniface, 5). 

4" Un sujet logique pluriel, mais grammaticalement singu- 
lier j entraîne le pluriel du verbe: « (Cyriacus) cum largo et 
zmaragdo usi sunt (Vindob., 4") ; quirinus cum filia sua balbina 
et omni domo sua baptizati sunt (Vindob., 19"); — uxor tenons 
manum viri sui venerunt (Vindob., 22"); — corruerunt Arthe- 
mius cum uxore sua (Vindob., 35"); — Marcollinua cum petro 
steterunt (Vindob., 37'); — Constantius Augustus una cum 
ursatio et valente convocaverunt (Félix papa). 



r>0 LES GI::STES DES MARTYRS ROMAINS 

Le sujet est parfois répété: « qui cum venisset cyriacus 
(Vindob., 4""); — qui cum praesentatus fuisset sisinnius dia- 
con. » (Vindob., 2'). 

5° L'ablatif absolu remplacé par r accusatif ou le nomina- 
tif absolu : omnia vendita non tamen praedia, sed ornamenta 
(^Vindob., 7'); — fecit calistum..., ligatum ad collum cius 
saxum, in puteum demergi (Vindob., 72") ; — completum sacri- 
âcium, participavit populo (Vindob., 85^); — factam epistolani 
nostram, eligite (Vindob., 27'); — eosdein invicem tractantes 
(Vindob., 51'); — omnis populus ad Capitolium occurrens, 
palmatius (Vindob., 69'); — depositum palmatium in pelvim, 
dixit ei (Vindob., 70''); — acceptum palmaiuni, simplitius 
(Vindob., 70') ; — venions autem dies Kalendarum ianuaria- 
runi, factus est conventus (Vindob., 72'). 

6° Les règles (T accord ne sont plus observées: orarium 
redditus est (Vindob., 90'); — erudivit omnem sanctae scrip- 
turae doctrinam (Vindob., 99""); — lumendonare (Vindob., 
71'"); — daeraonibus servis opéra manuum (Vindob., 99'); — 
quicumque.... ibidem veniebat (Vindob., 1*^); — illic dirigeret 
(Vindob., 4*"); — me hic adduxit (Vindob., d8'); — benedixit 
fontem (Vindob., 27'); — eam uterentur (Vindob., 48*^); — 
Nocere eos (Vindob., 49'); — eam nocuit (Vindob., 10'); — 
lumen splendidius ut sol (Vindob., ôS""); — in donio introire 
(Vindob., 57'); — Apertum est tartarus et infernus (Vin- 
dob., 21'); — vadens in VII miliario de urbe Roma (Vin- 
dob., 21'); — praecepit..., suae audientiae inlcrrogare (Vin- 
dob., 22'); — villa qui vocatur aquas salvias (Vindob., 23'); — 
praecepit ut... tribunal sibi praeparari (Vindob., 213'); — 
ornamenta varie gemmarum splendore coruscat (Vindob., 26'). 

7** Les cas disparaissent: beatum Gregorio ante vestigia 
sua praesentari (Vindob., 99'); — nobili familiae ortus (Vin- 
dob., 95'); — christianis viris erudiri (Vindob., 21') ; — can- 
dentem... et reputante (Vindob., 21' ou 22'); — in ignem 
aetcrnum cremari (Vindob., 22'); — (Clenientianus) declina- 
vit ad sacrificandum ianarius (Vindob., 23'); — pimenius 
erudivit iulianus litteris (Vindob., 6'); — in tellude templum 
(Vindob., 23') ; — miliario plus minus unus ^ (Vindob., 24') ; — 

1 C'est une sorte d'attraction par analogie phonétique qui semble expUquer 
cette construction. Cf. convertit se ad Susannae disciplinae (Vindob., 56') ; 
consifjnans pectus suus (Vindob., 5"î'j, — Cf. aussi des cas d'attraction par ana- 
logie grammaticale, sinon phonétique, oi^ans dominum et psalleniem (Yin- 



PARENTÉ LITTÉRAIRE DES TEXTES 51 

splendidiim et fulgente (Vindob., 26'); — IIII Idus maiarum 
(Vindob., 30'); — cum eutycen et victorino (Vindob., 30'); — 
praefectus.... anniano (Vindob., 32'); — in aeternum luctum 
et lacrimis serapiternis eris (Vindob., 36'); — viris primo 
et feliciano in domino perdurantes... incusati sunt, Diocletiano 
et Maxiraiano dicentes (Vindob., 38*^); — seraphia... contemp- 
tricem (Vindob., oO*"); — indutie mihi date (Vindob., 50'); 

— pitollam nomine Susanna (Vindob., 53'); — inveni eam 
sanctam et pulchritudinis clarissima et deo aeterno dicata 
(Vindob., 53'); — dixit autem Diocliciano Augustus (Vin- 
dob., 56') ; — virginem nomine Iiiliana arrepta (Vindob., 69'); 

— cognovi in caecitatem et in responsa (Vindob., 70*"); — 
ieiunans et orans dominum et psallentem (Vindob., 74'); — 
mitti centumcellis (Vindob., 63*"); — sic definislis ut.., nec 
nostras minas terrearis (Vindob , 63*"). 

On voit que toutes les règles de la syntaxe latine sont en 
déroute : les cas disparaissent ; la fonction grammaticale des 
mots est indiquée par leur place dans la phrase* ; la syntaxe 
des gestes romains annonce la nôtre. 



III 



Plus encore que la syntaxe, le style de nos textes nous 
éloigne du latin véritable. Ce n'est pas, on le pense bien, les 
jeux de mots^ qui donnent cette impression, ou même cette 
affectation que Ton constate et qui se manifeste par des inver- 
sions élégantes^ ou par des alliances inattendues'* ou par des 
antithèses poussées avec un soin symétrique^ ou par de 

dob.,74'); — adfuit eis angélus quieos coasolarentur (Vindob., 38'); — feci 
ut herodes rex infantes interficerent (Vindob., 11'). 

^ Cf. aussi de curieuses constructions, comme ceUes-ci : inlerea dum baec 
agerentur, pestilentissimus judex serenus nomine incurrit ci infirmitas (Vin- 
dob., 35'). 

' Sur mililia (Processus, Ilyacintbus, etc.). 

3 Pidei applica et castilati. — Inerliam sectari et otium (Jean Paul, 2); — o 
qnam beata est virginitas quae ab bis omnibus est necessitatibus aliéna (Nérée). 

♦ Morti sesc ac praecipilio daret (Césaire, p. niaxiina 5); — mortificat et 
vivificat (Vindob., 19'). 

* Jean Paul, 33, 3. — Césaire, p. maxima 12; — Alexandre 11; — Lau- 
rent, IV, 610. 



5â LES GEStBS DEd MARTYRS ROMaINS 

curieux morceaux d'apparat*, qui nous font pressentir, par 
leur allure lyrique d'hymnes à demi-inspirées, qu'une poésie 
va peut-être éclore, étrange et morbide, de ces proses 
informes; qui peut ignorer que rien n'était plus cher au 
goût des Romains que les sententiae ingénieuses, si ce n'est 
peut-être les tirades à grand effet? 

Les incessantes répétitions de mots, le grand nombre des 
expressions abstraites, enfin la disparition presque complète 
de la période, voilà trois des caractères les plus saillants du 
style de nos légendes : ils font comprendre tous trois com- 
bien nous sommes éloignés du latin véritable. Comme dans 
les épopées primitives, les poèmes homériques ou les chansons 
du moyen âge, les narrateurs, loin de fuir le retour des 
expressions qu'ils ont déjà employées, semblent se complaire 
à les reprendre. C'est ainsi que les mômes qualificatifs repa- 
raissent toujours, attachés aux mêmes événements et aux 
mômes personnes, et que les mêmes rubriques reviennent avec 
une monotonie fatigante au cours des divers récits : sans doute 
parce que l'esprit du lecteur d'alors, plus assoupi que le nôtre, 
repasse avec indiflTcrence par les mêmes chemins qu'il a tra- 
versés déjà et revoit sans déplaisir une même idée présentée 
sous le même jour. 

Le fait est étranger au génie de la langue latine. Voici qui 
lui est contraire : le grand nombre des mots abstraits (cf. supra) 
souvent construits avec un autre mot, abstrait aussi, de telle 
sorte que l'expression tout entière détonne et qu'il y a con- 
traste entre les idées exprimées et le vocabulaire qui les 
exprime. Exemples : eruditio scripturarum (Martyrs grecs), 
dare pecunias, pecuniarum enormitas, parentum hereditates; 
generositas nostrae conjunctionis (Susanne), amor pater- 
nitatis, sermo aedificationis, vas electionis; — pater bonae 
recordationis (Potentienne); — credulitas legis sanctae Christi 
(PieiTe etMarcellin), declaratio deitatis; — reverentialapidum 
(Urbain) 2. 

1 La prière de Coiistanlina, dans Jean PauL 33, 3. — CL Agnès. — 
CL Quelques va^es reflets de poésie dans Pierre et Marcellin (2 juin) : « Clauso 
diei luminc, nox initiuni suum splendore stellaruin dcmonstraret » ; et les 
àines qui s'envolent, sous forme de colombes. La seule légende un peu poé- 
tique par la simplicité de sentiment et d'expression est encore celle de Sim* 
plicius et Viatrix : noter aussi certains passages des Gesta Caeciliae. 

2 Ajouter à cela quelques images obtenues en accouplant un terme abstrait 
& un terme concret. Exemples : semitam timoris monstrare (Jean Paul, 2) ; 



I 



PARENTÉ LITTÉRAIRE DES TEXTES 53 

Mais, plus fortement encore que ces caractères particuliers, 
c'est l'aDure générale du style qui surprend : les propositions 
se succèdent, coordonnées plutôt que subordonnées, indépen- 
dantes plutôt que coordonnées, juxtaposées les unes aux 
autres, émiettées, sautillantes, sans lion logique. Et ce n*est 
pas un procédé de Tauteur; c'est impuissance de sa part à 
composer une phrase; son esprit est incapable de tenir plu- 
sieurs idées ensemble sous l'étreinte d'une même pensée; il 
n'a pas la force nécessaire à qui vent manier la période, si 
puissante et si souple. Et, de fait, celle-ci se rencontre bien 
rarement dans nos textes; ou sent nettement qu'au moment oii 
on les rédigeait, sous une langue latine encore d'apparence et 
de forme, s'en développe une autre mieux adaptée aux popu- 
lations nouvelles qui la parlent, à leurs besoins nouveaux, à 
leur tour d'esprit particulier. Le latin est bien mort^; les 
rédacteurs des gestes romains en ont retenu les mots ; mais 
ils en ont perdu le sentiment. 

— aures cordis mei {id.) ; — flammae castitatis (Nérée) ; — thalamus cae- 
lestis {id.). 

* « En 476, lorsqu'Odeacre détruit l'Empire d'Occident et fonde le royaume 
d'Italie, on peut dire que la langue latine a vécu [Mobl. op. cit. p. 322]. 



CHAPITRE VI 

PARENTÉ PSTCHOLOGIQUE DES LÉGENDES : 
LEUR PHYSIONOMIE MORALE 



Pareillement, les historiens des martyrs ont conservé leur 
mémoire, mais n'ont pas gardé leur esprit. Je n'en veux 
d'autres preuves que leur impuissance à égaler à la variété de 
l'histoire la variété de leurs récits ; — leur impuissance à com- 
prendre l'âme des confesseurs du Christ; — leurs préoccupa- 
tions, enfin, si étrangères à l'époque des persécutions. 



I 



Quelque chose de constant subsiste sous les incidents divers 
qui illustrent chaque passion : l'ordre des divers éléments et 
certains détails du récit. On peut noter d'abord un certain 
nombre de rubriques qui ouvrent et qui ferment chacun d'eux : 
le type le plus répandu des rubriques initiales marque l'époque 
où le martyr a souffert : Tempore qito^y ou in diebus illis'^^ 
ou encore régnante^.,. Il est très rare que la passion ne com- 

1 Cf. Césaire, Processus. Eusèbe Pontien,Serapie, Lucilla. Félicité, Calliste, 
Etienne, Laurent (Cal... Brux.^ I, 91), Digna Mérita, Maris, Aurea, Chry- 
santhe, Susanne, Marcel, Simplicius, Pancrace, Abundius, Alexander Roma- 
nus. 

< Cornélius. 

' Lucie et Geminien, Genesius, Martyrs grecs, Restitutus, Prisca, Vibbiane, 
Jean Paul. Cf. Variot, Ev. Apocr.^ p. 353. 



56 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

mence pas par cette indication chronologique : quand le cas se 
présente, c'est un indice que notre texte n'est qu'un démem- 
brement d'un autre ou qu'il nous est parvenu altéré. — Le type 
le plus répandu des doxologies est : Cui est honor et gloria in 
saecula saeculorum *. Amen^ qui se rencontre parfois sous 
cette forme plus complète : cui honor et gloria^ potestas et 
imperiuniy ou sous cette forme modifiée : cui honor et impe- 
rium in aeterna. Un second type de clausulae^ donne : qui 
cum Pâtre et Spiritu Sancto vivit et régnât in saecula saecu- 
lorum. Amen, » Il est également très rare que la passionne se 
ferme pas sur Tune ou l'autre de ces clausulae : c'est encore 
un indice que le texte est altéré ou démembré. 

D'autres formules se rencontrent dans le cours du récit : 
Et quia longum est per ordinem omnia narrare; ou encore : 
vox praeconia, ieiuniis vacare^ eleemosgnis insistere^ ars 
magica^ custodia privata^ créais ex toto corde^ fojcultates 
erogare pauperibus^ unum libi de duobus elige^, participare 
mgsterium Domini, 

Ceci n'est qu'un signe. Certains incidents reviennent avec 
non moins de monotonie que certaines expressions. La conver- 
sion du persécuteur, la ténacité du chrétien, les tourments 
qu'il endure, les miracles qu'il opère, voilà quatre épisodes qui 
se retrouvent, plus ou moins longuement développés, dans le 
plus grand nombre des passions. 

La fragilité des choses de ce monde opposée à l'éternité 
des choses du ciel, la fausseté des dieux païens fabriqués de 
main d'homme, voilà deux idées sur lesquelles les gestes 
reviennent avec une inlassable constance. 

Ce retour réglé, prévu peut-on dire, des mêmes incidents, 
racontés parfois dans les mêmes termes, exposés dans le même 
ordre, encadrés dans les mômes formules, nous indique combien 
pauvre était l'imagination des rédacteurs et comme ils étaient 
loin de sentir la réalité vivante ; aussi ne devons-nous pas nous 
étonner qu'ils comprennent si mal et l'époque des persécutions 
et l'âme des martyrs. 

i Nérée, Symphorose, Cécile, Etienne, Calocère, Marcel, Simplicius, Pan- 
crace, Abundius, Vibbiane. 

- C^saire, Processus, Serapie, Getulius, Félicité, Urbain, CaHiste, Martyrs 
grecs, Rufine et Seconde, Maris, Aurea, Jean Paul. 

3 Expression qui se retrouve dans Cassiodore (P. L., 70, 1144], comme aussi 
cœlvs vesler (var., IV. 2ô, M. G., 125), stadium (H. T., X, 28, P. L., 69, 1183) 
qui se rencontrent dans les gestes de taurent et de ])oniface, 



PARENTÉ PSYCHOLOGIQUE DES LÉGENDES 57 



II 



Je ne saurais trop conseiller aux esprits qu'ont lassés les 
analyses subtiles du roman psychologique de lire et de relire les 
gestes des mart}Ts romains. Et j^aurais, sans doute, bien des 
raisons à faire valoir; je n'en veux toutefois indiquer aucune 
autre ici que l'extrême plaisir qu'ils ne manqueraient pas d'y 
prendre par le contraste qu'ils constateraient entre les procé- 
dés de l'auteur des Gesta Laurentiùi ceux de M. Paul Bourget. 
Des sentiments très simples, l'absence complète d'analyse, 
voilà ce qui les frapperait lorsque, pour la première fois, ils 
parcourraient les légendes romaines. Le narrateur décrit du 
dehors des phénomènes dont il ne paraît pas connaître les 
causes, ni môme savoir s'ils en ont quelqu'une ; et si, d'aven- 
ture, il se hasarde à en indiquer, ce n'est jamais que d'un mot, 
rapidement jeté, et comme en passant; mais jamais aucune 
explication ne prétend éclaircir l'origine des actes divers dont 
l'ensemble constitue la trame du récit. C'est à croire que la 
mode n'était pas, jadis, aux complications, mais aux simplifica- 
tions à outrance. 

Veut-on connaître la structure intellectuelle des personnages 
mis en scène. Quelles objections adressent-ils au paganisme? 
Comment rendent-ils compte de la victoire finale que le chris- 
tianisme a remportée et des longues persécutions qu'il a subies? 
L'explication est toujours d'une simplicité admirable. Oyez plu- 
tôt : « Il faut abandonner le paganisme, parce que les dieux dont 
il prétend imposer le culte religieux ne sont que des idoles de 
bois, faites de main d'hommes, idola muta, idola manufacta » ; 
voilà l'objection terrible, qui, dans la bouche des martyrs, 
condamne les faux dieux. Lisez les gestes d'Urbain, ceux de 
Laurent, ceux d'Etienne, ceux des Martyrs Grecs, de Censuri- 
nus, de Maris, de Sébastien, de Primus et Felicianus, de 
Félix et Adauctus,d'Abundius, d'Agnès, de Chrysanthe, d'Ana- 
tolie, de Calocère, de Gordien; dans ces légendes, la même 
objection revient avec la même persistance: il est clair qu'un 
dieu que taille un sculpteur et que badigeonne un peintre est 
moins puissant et moins grand que Celui qui a fait le ciel et 
la terre, qui chasse les démons et accomplit les miracles à la 
prière de ses saints, 



58 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

Le miracle tient, en effet, une grande place dans l'esprit de 
nos personnages. Ils conçoivent l'action de Dieu comme inter- 
venant à tout propos en ce monde, pour modifier les événe- 
ments, guider les hommes et les empires; la foi en une cause 
première a comme oblitéré Tidée des causes secondes, au point 
que, dans nos gestes, rien n'est plus ordinaire que l'extraor- 
dinaire, ni plus naturel, au sens usuel du mot, que le surnatu- 
rel lui-même. J'en donne pour preuve le grand nombre de pro- 
diges dont elles sont, parfois, remplies et comme bourrées. 
Mais ce qui donne à ce fait la valeur d'un document psycho- 
logique, c'est que le miracle apparaît ici comme l'unique rai- 
son du triomphe final de l'Église; aucune cause n'en venait 
seconder l'action ni préparer la victoire ; et les persécutions 
dont elle fut l'objet représentent avec une exactitude symbo- 
lique l'ensemble des circonstances au milieu desquelles elle 
apparut : elles résument, elles expriment, si j'ose dire, toute 
son histoire jusqu'à Constantin. Il suffit de lire, pour s'en con- 
vaincre, les gestes de Xérée, ou d'Alexandre, ou de Césaire, 
ou de Censurinus, de Marcel, de Susanne, de Primus et 
Félicianus, de Sébastien, de Pierre et Marcellin, d'Agnès, de 
Jean et Paul : l'unique explication proposée par les Gesia 
pour rendre compte du succès final de la lutte, c'est l'immé- 
diate et constante action de Dieu lui-même. Et que l'on n'aille 
pas chercher au loin la raison de ce fait : elle est toute voisine 
de nous; l'explication par le miracle est la plus simple de 
toutes: elle dispense de toute analyse, de tout effort intellec- 
tuel ; elle convient à merveille à ces esprits paresseux, indo- 
lents et mous qui accablent le paganisme sous un argument 
étrange ^ et qui paraissent n'avoir jamais été aiguillonnés par 
le besoin de comprendre le pourquoi des choses. 

Une nouvelle preuve de cette attitude d'esprit, je la trouve 
dans l'explication que proposent les gestes romains pour rendre 
compte (lu fait si complexe des persécutions. Inutile de dire 
que cette explication, — quand on se soucie de la donner, — est 
uniforme et ne tient compte ni des différences de temps ni des 
différences de lieu. Ce sont toujours des faits très simples qui 
déchaînent Torage : l'avidité des empereurs -, la jalousie des 

I Cet argument montre qu'à Tépoque où les gestes ont été rédigés, — 
Tépoque ostrogothique, on le verra plus loin, — l'art chrétien n'exerçait 
encore qu'une faible influence. 

< Cf. Martyrs Grecs; Laurent; Eusèbe et Pontien; Balbina; Jean Paul; 
Urbain. 



PARENTÉ PSYCHOLOGIQUE DES LÉGENDES 59 

prêtres ^ le prosélytisme chrétien 2, Tensevelissenient des 
cadavres ^, tous faits particuliers et individuels satisfaisant à 
bon compte des esprits peu exigeants. 

Si maintenant, au lieu d'étudier la structui^e intellectuelle des 
personnages de nos gestes, nous voulons nous rendre compte 
de leur structure morale, ce sera Textrême simplicité de Texpli- 
cation présentée, se traduisant par l'absence complète d'analyse, 
qu'il faudra encore mettre en lumière. C'est la doctrine de l'in- 
térêt qui guide les rédacteurs, quand ils essayent d'expliquer 
les hommes, comme c'est la théorie du miracle qui les éclaire, 
quand ils doivent expliquer les faits ; et c'est la même raison 
de simplicité qui leur fait adopter celle-là, comme elle leur a 
fait adopter celle-ci. L'absence d'art, l'incapacité d'analyse, la 
brusquerie soudaine et comme capricieuse des transformations 
morales que le narrateur est impuissant à décrire, — sans 
doute parce qu'il est impuissant à les concevoir, — tous ces 
traits communs à nos gestes laissent transparaître une con- 
ception de la vie où l'intérêt joue le premier rôle, et dont le 
peu d'élévation échappe à l'inconscience de l'auteur tout en 
s'étalant dans la naïveté de récit. Quelle raison pousse à se 
convertir les geôliers de Saint-Pierre, Processus et Marti nia- 
nus? la puissance ^ du Dieu qu'il prêche, l'expérience qu'ils en 
ont faite, l'intérêt qu'ils ont à se concilier son appui. Et quelle 
raison font valoir les Apôtres pour les affermir dans leur projet ? 
« Les prodiges que vous nous avez vu faire, vous aussi, vous 
aurez le pouvoir de les accomplir. » — Dans le récit de la per- 
sécution, à quel argument recourt Paulinus, lorsque, déses- 
pérant de convaincre ses soldats infidèles, il tente pourtant un 
suprême effort pour ébranler leur constance? Tous deux, comme 
il le leur rappelle, comme le texte le prouve, sont à la veille 
d'être nommés principes'^, et c'est à lui que revient le droit de 
nomination. Voici le langage qu'il leur tient : « Soyez mes 
amis ; jouissez de la récompense de vos longues années de 

ï Félicité, Symphorose. 

« Alexandre. 

3 Etudier à ce propos : 1" les personnages de Lucine et du prêtre Jean, de 
Justin (Laurent), de Césaire (Nérée), d'Eusëbe (Aurea) ; 2* les trois gestes 
d*Eusébe et Pontien, Maris et Martha, Abdon et Sennen. 

^ « Ili cum vidèrent mirabilia quos faciebat per beat os apostolos domi- 
nus... > (ProcesitHs.) 

^ Les gestes les appellent mello-principes, mot forgé sur mello-proximi. — 
Cf. infrOm 



60 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

service ^ » Peut-on leur dire plus clairement : « Ce grade de 
pri/icejjs, terme de votre ambition, dernière récompense de 
votre dévouement, si vous apostasiez, il est à vous. « Voilà 
donc l'argument le plus fort auquel recourt qui veut les tenter ; 
et voici la raison la plus décisive qu'invoque à son tour qui 
veut les sauver : « Ne craignez pas des châtiments qui doivent 
passer* » ; on sous-entend sans peine : « Craignez plutôt ceux 
qui ne passeront pas. » La psychologie de Lucine ne répond-elle 
pas à merveille à celle de Paulinus, et toutes deux n'éclairent- 
elles pas à souhait celle du narrateur ? — Mais voici qui est 
plus significatif encore et plus curieusement naïf, s'il se peut. 
Processus et Martinianus supplient Pierre et Paul d'abandonner 
leur prison et d'aller oîi ils veulent ; mais, s'ils leur adressent 
cette prière, c'est que Néron ne pense plus aux Apôtres: « On 
vous a oubliés ; partez rfonc 3. » 

Dressez maintenant la liste des endroits les plus frappants 
où le défaut d'analyse surprend et laisse entrevoir quelle expli- 
cation le narrateur suppose '*. Rapprochez-les ensuite de ceux 
où il apparaît clairement que le mépris des souffrances qui 
passent s'inspire de la crainte de celles qui ne passent pas '». 
Notez encore combien les martyrs des gestes se répandent en 
injures grossières autant qu'inexpliquées contre les persécu- 
teurs, et ceci, avant la persécution dioclétienne ^. Relisez enfin, 
dans les gestes de Nérée et Achillée', l'idéal que rêve Flavie 

ï Cf. Cassiodore, Var. VI, form. 6 (Migne, P. L., 69, 687): «Militiae perfu- 
nctus houoribus, ornetur nomine principatus. » 

* Ceci est la déformation de la pensée de saint Paul, II Corinth, IV, 18 : 
Tstyàp ^XE7t<$|XEva np^<7xaipa, ta Sa |xr, jàXe7t6{XEva altoviot. — Cf. la citation de 
TApôtre dans les Gesia Sophiae, 277. 

•* « Uogamus iéaque vos ut ambuletis ubi volueritis. » — Cf. Gesla Marii et 
Marthae. « Audiat Pietas Vestra... et salva erit anima tua et respublica tua 
nugebitur » (7). — Gesia Vibbianae. « Crede in Chris! um filium dei vivi quem 
lulianus imperator negat; et in diebus dignitates tuas et facultates centies 
tantum muUipIicari... » (Bibl. Cass., III, fl. 192). 

^ Marcel, 6, 10 ; Susanne, 8 ; Agnès, Jean Paul, Gordien, Vibbiane. 

^ Calocère, 1 : «c Quia contemnentes omnia temporalia... >; 2 : € Tua enim 
censura hodie est et cras non erit; Dei autem ira aeterna. »; Etienne, 8 : 
« Si tanta virtus est Christi quam tu narras, melius est relinquere deos qui 
nec sibi nec nobis possunt adjuvare »; Cécile : « Si vel leviter senserit quod tu 
me polluto amore contingas, statim circa te furorem suura exagitat»; — 
Martyrs Grecs, 204: € Verc crediuuis quia cognovinius pueri salvalionem »; 
— Laurent, 4 et 8; Uufine, 2 ; Susanne, 19; Chrysanthe, 1; Léopard, 2; 
Alexandre, 10, 15, 16; Marcel, 5, 7; Gésaire (p. parva), 3 ; Martyrs Grecs, 206; 
Marins, 7; Sebastien, 47; Pierre et Marcellin, 13; Gordien, Restitutus, 

« Gésaire (p. major), 18; Alexandre, 15, 16; Urbain, 7, 

7 î 21. — Cf. Sébastien, J 13, . . 



t^AtlENTÂ PSYCHOLOGIQUE DES LÂGENBES 6i 

Domi tille, ce curieux paradis qui semble un premier dessin du 
paradis de Mahomet, oii dans Tair bleu, sous les palmiers d or, 
les houris souriantes attendent le fidèle serviteur d'Allah ; et 
vous croirez sans peine qu'à côté des phrases toutes faites que 
le narrateur doit placer dans la bouche des martyrs, puis- 
qu'aussi bien ce sont des martyrs qu'il fait parler, on discerne 
sans effort, à travers les idées qu'il se forme des événements 
et des hommes, sa personnalité propre, aussi peu développée 
au point de vue moral qu'au point de vue intellectuel, aussi 
incapable de sortir d'elle-même par l'amour que par la pensée ; 
sa psychologie particulière perce sous la psychologie de 
rigueur que le sujet comporte et que la tradition impose. Nous 
n'avons pas ici une authentique histoire des martyrs de Rome : 
l'impression qu'elle donne est trop discordante et contradic- 
toire. 



III 



Cette opinion s'affermit lorsqu'on remarque que les préoccu- 
pations attestées par nos légendes sont tout étrangères à 
l'époque des persécutions. Leur caractère tendancieux n'est 
pas moins remarquable que leur enfantine psychologie; on 
aurait peine à en trouver beaucoup qui soient contées ou con- 
çues en dehors d'un parti pris et d'un point de vue déterminé ; 
le narrateur entend toujours accréditer, à propos d'un fait his- 
torique ou d'une doctrine morale, sa propre manière de voir; 
et ce n'est pas par une discussion franche qu'il prétend l'impo- 
ser au lecteur ; c'est par des artifices et des habiletés qu'il 
s'efforce de Tinsinuer en lui. 

Ce qui frappe, de prime abord, en parcourant les gestes 
romains, c'est l'abondance et la précision parfois minutieuse 
des renseignements qu'ils nous détaillent. Il en est qui laissent 
sans défiance : les indications topographiques, par exemple, 
dont on admet l'exactitude relative, et qu'il serait malaisé, 
semble-t-il, d'inventer tout à fait. Mais lorsque la légende, 
comme il arrive souvent, se présente partout avec une pré- 
cision uniforme, que l'incident le plus insignifiant s'y trouve 
déterminé dans tous ses contours avec la même minutie que 
le fait le plus grave, qu'on nous donne le compte, pour citer 



6â LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

un exemple, des personnages qui ont été éclairés soit par la 
prédication des chrétiens, soit par Théroïsme des martyrs, tous 
ces minutieux détails ne laissent pas que d'inquiéter un peu ; 
d'autant qu'ils ne nous sont pas donnés en passant, ainsi qu'il 
conviendrait à leur peu d'importance, et comme entre paren- 
thèses : chacun d'eux fait l'objet d'une affirmation formelle; 
chacun d'eux est, en quelque manière, particulièrement proposé 
à la croyance — à la piété — du lecteur. L'histoire véritable, 
lors môme que les documents abondent, tend à diminuer la part 
de l'inconnu, sans 1 éliminer jamais; dans les gestes romains, 
au contraire, ou a partout présente la sensation de l'effort tenté, 
non pour restreindre ce domaine de l'oubli, mais pour le sup- 
primer tout à fait. 

Cette impression s'accentue bientôt, et ces inquiétudes se 
précisent. Les moyens employés pour obtenir créance sont 
parfois des plus grossiers. Tantôt, comme dans les gestes 
d'Agnès et de Cécile, le narrateur prétend reproduire ce qu'il 
a découvert dans des livres oubliés. Tantôt, comme dans les 
gestes d'Eleuthère, dans ceuxdeChrysanthe etDarie,dans ceux 
de JeanetPaul, de Sophie, et dans ceux d'Eusèbe, il prétend écrire 
sous la dictée de l'apôtre, du martyr ou de la vierge dont il 
raconte les aventures*. Tantôt, lorsque les circonstances favo- 
risent son dessein, il pousse plus loin encore l'audace de ses 
inventions et imagine des lettres rédigées par les saints eux- 
mêmes: témoin la lettre de Ponce Pilate dans les gestes de 
Pierre et Paul, la lettre de Pastor dans les gestes de Poten- 
tienne, les lettres de Nérée, de Marcellus et d'Eutychcs dans 
les gestes de Nerée, la lettre de Dèce dans les gestes de Lau- 
rent, celles d'Auastasie à Chrysogone. Si la coutume ne s'est 
pas généralisée, c'est, sans doute, qu'elle ne pouvait l'être sans 
heurter les vraisemblances. Les lettres que nous venons de citer 
appartiennent — sauf deux — à des légendes de l'âge aposto- 
Uque : ce sont les Epîtres du Nouveau Testament qui ont ici 
inspiré les rédacteurs. Et l'on ne voit pas quels autres documents 
épistolaires, rapportés aux persécutions postérieures, aurait 
pu alléguer celui qui aurait mis sous foï^me de lettre le récit 
des tortures de saint Laurent, de sainte Agnès ou des saints 

1 Eleuthère : « Eulogius et Theodiitus qui ab co ordinati sumus...» — Chry- 
santé et Darie : « àveYpa*]/9|XTjv èyw OCipivo; upotoffr; vueiÇa; ^te^avo-j. » — 
Jean et Paul : « Ipso référante Auspicio... Ipsa narrante Constanlina... et 
ipso Terentiano scriptaest... » 



PARENTÉ PSYCHOLOGIQUE DES LÉGENDES 63 

Jean et Paul; il est fort douteux qu'ils aient connu la lettre 
des Lj'onnaisou celle des Smyrniotes. Il se trouve donc que, 
par un concours de circonstances particulières, la tendance 
que Ton saisit dans les gestes romains à se présenter au lec- 
teur comme document authentique, a pu, dans certains d'entre 
eux, atteindre son plein développement ; la forme épistolaire 
que plusieurs ont revêtue exprime à merveille et met en pleine 
lumière le caractère « historiciste», si Ton me passe ce barba- 
risme, qui les distingue tous. 

Mais, en même temps qu'ils tendent à accréditer des faits, 
plus ou moins exacts, souvent aussi nos gestes tendent à 
accréditer des doctrines plus ou moins morales : c'est dire 
qu'ils ne présentent pas seulement la physionomie de textes 
historiques, mais celle encore de romans édifiants. Le profit 
qu'an retire en écrivant l'histoire des martyrs ou seulement en 
la lisant, voilà un point sur lequel ils reviennent avec une insis- 
tance* un peu banale ; mais l'enthousiaste apologie de la chasteté, 
apologie qui constitue le fond môme de plusieurs récits 2, et que 
l'on retrouve, plus ou moins explicite, dans beaucoup d'autres, 
voilà qui est peut-être significatif^. Dans Nérée et Achillée'*, 
par exemple, avec un luxe de détails qui surprend, on peut 
suivre, pendant plusieurs pages, une systématique attaque 
contre le mariage : il s'agit d'en détourner une jeune fille et de 
dérober aux hommes un trésor qui ne convient qu'à Dieu ; 
aussi voyez avec quel art, — je ne dis pas avec quelle élo- 
quence, — s'expriment les deux avocats. J'ose assurer que 
la composition de leurs discours à tous deux, — car, comme, 
dans un chant amoebé^ tels les pâtres de Théocrite ou de 
Virgile, ils se répondent l'un à l'autre dans un touchant 
accord, — aurait pleinement satisfait ce grand rhéteur qui 
s'îippelait Massillon.il aurait constaté, non sans quelque plaisir, 
qu'ils contenaient un véritable sermon sur la sainte vertu de 
chasteté, sermon divisé en deux paHies, chaque partie se 
subdivisant elle-même on doux points : 

Premibre partie : Apologie négative de la virginité, ou 

1 Cécile (Momb., I, 188). 

3 Nérée et AcbiUée, Protus et Hyacinthe, Calocère et Parthenius, Jean et 
Paul, Rufine et Seconde, Agnès, Sabine et Sérapie, Hermès et Balbine, Cbry- 
santhe et Darie, Anastasie, Cécile, Susanne, Lucie et Geminien, — Digna et 
Mérita, LuciUa et Flora, Luceia et Auceias, Restituta, Bonosa. 

» Cf. infra, 

^ Cf. Aube, Histoire des Persécutions,.. (Paris, 1875), p. 430 sq. 



64 LES GEStES DES MARTYRS ROMAINà 

attaque virulente contre le mariage. Premier point : Incon- 
vénients du mariage pour la femme en tant qu'épouse : 
a) jalousie des maris; h) légèreté et débauche des maris; — 
Second point : Inconvénients du mariage pour la femme en tant 
que mère : a) ennuis de la grossesse ; b) douleurs de l'accouche- 
ment*. 

Seconde partie : Apologie positive de la virginité, éloge 
de cette vertu : Premier point : C'est un bien qu'il n'est plus 
possible de recouvrer une fois qu'il a été perdu ; — Second 
point: C'est la vertu qui approche le plus du martyre. 

Le même esprit se retrouve, sinon la même argumentation, 
dans les gestes dont je parlais tout à l'heure. Le haut prix 
qu'ils attachent à la vertu de chasteté résume bien et met en 
pleine lumière leurs tendances moralisantes. 

Les doubles tendances, dont nous avons relevé la trace dans 
un grand nombre de gestes romains, trouvent leur expression 
la plus remarquable dans les onze prologues que nous 
lisons en tête des gestes de Nérée-Achillée, Potentienne- 
Praxède, Cécile, Cyriaque, Pontius, Anthimius, Urbain, 
Susanne, Anastasie, Chrysanthe-Darie, Basilide^. La tendance 
moralisante perce dans celui de Nérée : le rédacteur dissimule 
mal la colère un peu rageuse qu'il éprouve, lorsqu'il constate 
l'activité des hérétiques et la négligence des catholiques, et il 
gourmande la paresse de ceux-ci, et il leur prêche que, pour 
garantir le troupeau des atteintes de l'hérésie, on ne saurait 



i Cf. saint Jérôme, à Eustochiuiii, ép. 22 (I, 395, Migne) :€ ... oioIesUas nup- 
tiaruni, quoniodo utérus intutnescat, infans vagiat, cruciet pellex, domus 
cura sollicitet.. ». Cf. aussi : Adversus Helvidium de heatae Mariae perpétua 
virginitate. C'est le même accent qu'on retrouve dans le PulchetTimumCannen 
— c'est saint Isidore qui parle — qu'Avitus adresse à sa sœur Fuscinia, on 
sait dans quelles circonstances : 

Cum longa dccem Inlerint faslidia mcnses 
Perfecloque gravis fétu distendilur alvus 
Semina quae palris fucrant, haec pondéra matri 
Infligunt duros utero turgente dolores 
Nain cum luctato solvunlur vi^cera partu, 
Uua luit, tanto carnis discrimine pcndcns 
Quod coiere duo... 

[De Consolatoria laude Caslitaiis. — P. L., 39, 372.) 

C'est au roman naturaliste que nous fait penser le Pulcherrimum Carmen 
du saint évoque ; mais ce n'est pas ici, comme tout à Theure, association 
d'idées par contracte, 

^ Je laisse de côté les prologues des IIII Couronnés et de Digna et Mérita, 
composés par Pierre de Naples. 



PARENTÉ PSYCHOLOGIQUE DES LÉGENDES 65 

mieux faire ni plus efficacement agir qu'en répandant le culte, 
en prêchant l'exemple des saints. Le rédacteur du prologue de 
Potentienne-Praxède insiste de même sur le profil moral qu'on 
retire de la lecture de ces histoires ; et celui qui écrivit la 
préface des gestes de Cécile et de ceux d'Urbain insiste encore 
sur la même idée*. L'auteur du prologue de Basilide, enfin, ne 
voit pas de moyen plus efficace de promouvoir la piété des 
fidèles que d'écrire et de répandre les gestes des martyrs. Le 
souci d'édifier le lecteur et de l'aider dans l'œuvre de son salut 
apparaît donc ici de diverses manières, mais aussi manifeste 
que dans ces hymnes • enthousiastes qui disent l'excellence et 
la douceur de la virginité, reine des vertus. 

Le souci d'accréditer certains faits n'est pas moins marqué 
dans les prologues. Si l'on en excepte celui de Cyriaque, où l'on 
trouve, tout au long développée, cette thèse — sans doute pro- 
posée par quelque ancêtre inconnu de Jean de Launoi — que, 
durant les troubles de la persécution, les chrétiens n'avaient 
pas le loisir de faire des histoires détaillées, et que c'est seule- 
ment depuis le triomphe de l'Eglise que l'on a vu apparaître 
les récits relatifs aux martyrs, si l'on excepte, dis-je, le pro- 
logue de ces gestes, une autre théorie réunit l'unanimité des 
sufi'rages de cinq autres textes et est implicitement contenue 
dans un sixième^ : les Gesta Martynim^ quoi qu'on dise, sont 
authentiques. Qu'on en juge par le prologue de Praxède, où 
nous avons vu que se trouvent insérées les lettres de Pastor. 
Pourquoi, écrit le rédacteur, rejeter ces lettres parmi les apo- 
cryphes? Les gestes sont authentiques. Cette même idée res- 
sort du prologue de Pontius, de celui de Chrysanthe, dont les 
auteurs se disent, on l'a vu, témoins oculaires des faits qu'ils 
rapportent. Elle anime encore le prologue d'Anastasie, dont le 
rédacteur nous apprend que c'est pour nous édifier, pour faci- 
liter notre avancement dans la vertu, que Dieu a sauvé de 
l'oubli la mémoire des premiers saints. Elle est enfin expressé- 
ment développée dans les gestes de Susanne : le pieux ïhrason, 
modèle que nous devons tous imiter, passait la nuit à visiter 
les pauvres, le jour* à écrire les gestes. Et maintenant, par 

^ Celui qui racontera les aventures de Mélanie donnera mieux qu'un 
conseil, Texemple môme de la sainte : chaque veille de fête, elle avait la très 
pieuse coutume de lire cinq leçons tout entières. 

' Celui de Nérée : le rédacteur n'attacherait pas une telle importance aux 
Geita^ s'il ne les croyait authentiques. 



5 



C6 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

quelle audace sacrilège voudrait-on en discuter la valeur? — 
C'est ainsi que la tendance historicisie des Gesta s'accuse aussi 
nettement dans les prologues que dans la multitude des détails 
qu'ils racontent. 

Aussi dirons-nous que ces prologues nous font véhémente- 
ment soupçonner que nos légendes sont apocryphes. On donne 
de ce terme une définition de fait*, lorsqu'on en fait un quali- 
ficatif des livres dont l'autorité n'était pas assez généralement 
établie pour qu'ils fussent lus aux offices. Si l'on cherche à en 
formuler une définition explicative, on verra bientôt qu'il est 
peu de livres auxquels elle s'applique qui ne contiennent cette 
double tendance historiciste et moralisante, que nous nous 
sommes efforcés do dégager des gestes romains. Tous ou 
presque tous tendent à accréditer des faits dont l'Eglise uni- 
verselle conteste l'exactitude, tandis qu'un grand nombre tendent 
à accréditer des doctrines dont elle conteste la moralité. Tous 
ou presque tous, aussi, présentent cette psychologie enfantine 
et cette uniformité de composition qui nous ont frappés en 
les lisant. L'étude intrinsèque de nos textes nous incline à 
croire qu'ils sont apocryphes: on n'y sent pas vibrer l'âme 
des martyrs. 

* Variot, Evangiles apocryphes^ p. li. 



CHAPITRE VII 

COMPARAISON DBS GESTES AINSI CARACTÉRISÉS AVEC LES ACTES 

AUTHENTIQUES 



Peut-être ne sera-t-il pas inutile, pour contrôler notre 
impression et préciser notre pensée, d'opposer une contre- 
enquête à celle que nous avons instituée déjà. Los logiciens du 
temps jadis aimaient à répéter que rien n'éclairait une idée 
d'un jour plus vif queTidée contraire : la logique du temps jadis 
avait du bon. 

Relisons à loisir un acte authentique. 



I 



Les actes des saints Jacques et Marien conviennent à 
notre dessein*. Sans doute, ils nous transportent en Afrique : 
mais où trouver à Rome un acte sincère écrit en latin? D'autre 
part, nul ne conteste l'authenticité de ceux-ci 2; ils ont été 
rédigés par un compagnon des martyrs à une époque assez 
reculée, dans la seconde moitié du iii° siècle. Ils offrent enfin, 
avec les légendes romaines, certaines analogies curieuses : par 

i Huinart (édition de 1689), p. 22i, ou A. SS., 12 avrU 755. 
^ Puech, Prudence, p. 106. — Allord, UI, 135. — G. 1. L., Vlil, 7924. — 
TiUeuiont, IV, 215, 649. 



68 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

leur caractère tendancieux*, comme par la date de leur 
composition et la nature de la langue dans laquelle ils ont été 
écrits, nuls ne se prêtent donc plus naturellement à notre 
dessein. 

En 258, le second cdit de Valérien condamne à mort évéques, 
prêtres et diacres. Sixte II à Rome, Fructueux à Tarragone, 
Cyprien, Lucien et Montanus à Carthage, sont également exé- 
cutés. C'est dans ces circonstances que trois chrétiens 
cheminent tranquillement sur la route de Cirta ; arrivés à 
Muguas, Jacques, Marien — c'est le nom de deux des voya- 
geurs — et leur compagnon inconnu croisent deux évêques 
qui reviennent d'exil, Agapius et Secundinus.Ils les accueillent 
avec joie dans la ferme oii ils se sont établis, et, par les soins 
dont ils les entourent, cherchent à adoucir leurs derniers 
moments. Mais les païens les dénoncent; ils sont saisis, 
emmenés à Cirta, jetés en prison. Jacques, déjà confesseur 
sous Dèce, avoue son rang de diacre ; Marien se dit simple 
lecteur, ce qui est vrai. Sans doute, il doit échapper au sup- 
plice, puisque Tédit condamne d'office les seuls évoques, prêtres 
et diacres, mais on se persuade qu'il dissimule son titre et que 
la torture le fera parler. Les tourments ne lui arrachent ni apos- 
tasie ni mensonge. On le ramène dans la prison, et les visions 
qui le visitent la nuit raffermissent son âme contre la douleur. 

Quelques jours après, on envoie les prisonniers à Lambesse 
avec les pièces de l'instruction. Au moment oii le magistrat 
ordonne le départ, le visage d'un assistant reflète tant de 
joie, de piété, d'enthousiasme, qu'il est aussitôt remarqué. On 
l'arrête, on Tiuterroge, c'est un chrétien comme les autres, 
c'est un martyr de plus. Une marche pénible les conduit alors 
à Lambesse. Présentés au légat C. Macrinus Decianus, ils sont 
jetés dans cette même prison que beaucoup connaissent : la 
persécution de 250 les y a conduits jadis. Bientôt on les 
sépare en deux groupes. Les laïques sont mis à part, Decianus 
espérant en venir plus aisément à bout ; comme son attente 
est trompée, il se venge en les massacrant tous. Vient alors 
le supplice des clercs. Le cortège des condamnés s'arrête au 
bord de la rivière, dans une petite plaine entourée de collines ; 
on les met sur un rang afin de les décapiter l'un après l'autre . 

* Puech, Prudence, p, 106-101 : « On sent une tendance à Tédification dans 
les actes deâ martyrs Jacques et Marien.» 



CARACTÈRE DES ACTES AUTHENTIQUES 69 

Pendant que, les yeux fermés, ils attendent la mort, le voile 
de l'avenir se lève pour eux : ils prévoient que le sang des 
justes sera vengé par les malheurs de Tempire. Cependant le 
bourreau passe devant chacun, abat successivement chaque 
tête ; quand celle de Marien est tombée, sa mère, Marie, s age- 
nouille, baise sa tête sanglante et remercie Dieu de lui avoir 
donné pour fils un martyr. 



II 



La lecture du texte laisse au lecteur une impression très 
nette et très forte de calme, d'élévation, de sérénité grave et 
douce. Tout concourt à produire cet effet, et le sentiment qui 
anime le narrateur et la façon dont il l'exprime, la nature dos 
idées et aussi la nature du style. 

Sans doute, comme dans nos gestes, on est arrêté d'abord 
par des expressions étranges : affectibus adhaerere alicuij — 
pressurae saecidi^ — notitiam fraternitatis , — commvniias 
vitae *, — sitburbatia vicinitas^. Comme dans nos gestes, on 
relève dans les actes quelques expressions d'une élégance étu- 
diée : Jn qua régions persecutionis tempestas ciim turbulen- 
tins fxireret ; vixdum enim bidimm fluxerat.,,; Mariano.., 
in soporis iranguilla resoluto; — ou des images frappantes: 
Qua praedicaiione non tantum gentilihns insiiltabat fides 
martyris^ sed etiam fratribus vigorem aemulandae virtiitis et 
quasi ctassictim praecinebat ; — ou des antithèses savamment 
opposées: Illos^ etsi nondum sanguine^ mente iam 7nar- 
tyres , . ,;perducebantur non a paena ad paenam^ sed a gloria 
potins ad gloriam.,.; o quietem in qua féliciter dormit qujis- 
quis in fide vigilat. 

Mais ce qui distingue les actes des gestes, c'est que ceux-là 
ont une allure vraiment latine, que fait encore mieux ressortir 
rétrangeté du vocabulaire ; c'est l'ampleur aisée du dévelop- 
pement, la forme oratoire du récit, le caractère périodique de 
la phrase, qui se déroule toujours avec ampleur et majesté. On 

^ Ruinart, 2 1* 

^ /</.,§ 2. — Cf. instinctus coelestis spiritus, spiritua vivificationis et gra- 
tiae; in aliquo Christus de passione fulget (3); matura divinae dignationis 
hora (4}. 



70 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

est surpris de rencontrer chez ce Berbère inconnu un senti- 
ment plus juste de la langue, un instinct plus sûr de ses usages 
et de ses procédés que chez les rédacteurs romains des Gesta 
Martyrinn, Relisez cette page : « Tune Agapius, qui jamdu- 
« dum martyrio suo consummato fidei sacramonta perfecerat, 
« qui et ipse, cum pro puellis duabus, TertuUa et Ântonia, 
« quas sibi carissimas ad vicem pignorum diligcbat, repetitis 
« fréquenter precibus oraret, ut secum et illae Dei dignatione 
i* martjTcs fièrent, retulerat meritorum suorum tali revcla- 
« tionefiduciam : quid assidue petis, quod unaoratione meruisti? 
« Is ergo Agapius agenti Jacobo... apparuit. » A considérer ces 
propositions incidentes qui s'enchaînent et s'appellent avant 
que ridée principale soit énoncée seulement, coniraont ne pas 
reconnaître, avec Tallure un peu négligée du style, le tour 
oratoire de la phrase? D'autres présentent ce même caractère, 
mais plus frappant encore; elles offrent une période véritable- 
ment organisée. Telle est la première page de la Passion : 
« Quotiescumque aliquid beatissimi martyres Dei omnipoten- 
« tis, et Christi eius, festinantes ad promissa regni coelorum, 
« carissimis suis verecundius mandant, memores sunt humili- 
« tatis, quae «emper in fide solet facere maiores : et, quanto 
« modestius petierunt, tanto efficacius împetraverunt. » Dans 
tous les gestes romains, iln y a pas une phrase à rapprocher de 
celle-là; comme lo latin était bien mort lorsqu'on les écri- 
vait, il était certes très vivant au moment où Ton rédigeait les 
actes de ces martvrs. 



III 



La physionomie morale qu'ils présentent ne diffère pas 
moins profondément de celle des légendes romaines. Dans la 
passion de Jacques et Marien, les sentiments exprimés ou sug- 
gérés concourent plus efficacement encore que la nature du 
style à faire naître dans l'âme du lecteur cette impression de 
gravité calme et douce que nous avons notée tout à l'heure. 
La passion révèle d'abord un enthousiasme ardent, une fer- 
veur brûlante : ce sont véritablement des mart3Ts que nous 
avons devant nous. Ils bénissent le ciel qui les livre à leurs 



CARACTÈRE DES ACTES AUTHENTIQUES 71 

bourreaux. Gomme ils viennent d'être arrêtés, le narrateur 
s'interrompt : exoptanda nohis incursio! felix et digna 
eaniltatione trepidatio ! Si quideni ad nos ventum est propter hoc 
tanttim^ ut Dei dignationem Mariani et Jacobi jus tus san- 
guis expleret ! Béni soit le Seigneur de toutes ces aventures, 
puisque c'est à la mort qu'elles conduisent Jacques etMarien. 

Quelques lignes plus bas, nous trouvons Marien, après 
d'horribles tourments, pénétré d'une joie sainte : il a vaincu la 
chair en confessant son Dieu au milieu des supplices. Ail- 
leurs le même enthousiasme, la même ferveur de foi éclatent 
dans l'énergie même des termes dont il se sert : « Avidis fait- 
cibus ad tentandam fidem justorum, rabies diaboli infestantis 
inhiabat » ; si les martyrs avaient vu le diable de leurs yeux, 
pourraient-ils en parler avec une violence plus expressive ? 
Mais c'est à la fin de la Passion qu'éclate, dans sa grandeur 
surnaturelle, la sainteté de leur âme. Marien vient d'être déca- 
pité et Marie sa mère en est transportée de bonheur : elle est 
certaine du sort de son fils ; elle le félicite de sa gloire ; elle 
se félicite elle-même de lui avoir donné le jour. 

Si curieux qu'ils puissent paraître, ces traits d'enthousiasme 
semblent pourtant moins remarquables que le contraste du 
calme de leur âme et de l'agitation de leur vie. Au milieu 
d'une persécution furieuse, ils sont saisis tout à coup ; on les 
jette en prison, on les y laisse mourir de faim ; à tout instant 
un centurion peut venir pour les conduire à la torture; ils 
vivent dans l'attente perpétuelle de la mort, et de quelle mort ! 
Cependant rien ne trouble leur assurance, rien n'altère leur 
sérénité : c'est toujours la même douceur, la même résigna- 
tion; leurs entretiens respirent toujours le contentement et 
l'espérance ; leurs visions ne leur montrent toujours que des 
paysages enchantés ; ils sont tranquilles jusque dans les tour- 
ments ; ils sourient au sein de la mort. 

Ce calme fier, cette résignation apaisée qui dédaigne la 
plainte et l'insulte, se peuvent saisir à chaque ligne : comme 
si l'âme des martyrs avait passé dans celle de leur historien 
et laissé quelque chose de sa douceur sereine dans les pages 
qu'il leur a consacrées. 

Je reconnais d'abord cet héroïsme confiant et grave dans 
quelques réflexions échappées, comme par mégarde, à la 
plume du narrateur. La simplicité nue du style donne un relief 
étrange à ces pensées; elle met en pleine lumière l'élévation 



72 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

morale et la foi qui les inspirent. « Pergebamus in Numidiam 
simul, ut semperantea, socio parique comitatu viam ingressi : 
quae nos ad exoptandum fldei et religionis obsequium, illos 
iayn ducebat ad coelum, » D'un mot, au moment qu'on s'y 
attendait le moins, par la force du contraste, le sublime jaillit 
tout d'un coup. Ailleurs, quelle assurance merveilleuse, quel 
dédain superbe pour les païens ; ils croient, par des tortures, 
réussir à dompter l'âme, « tanquam memhrornm laceratione 
frangeretur fides^ cui cura corporis vilis est, comme si déchi- 
rer les membres pouvait briser la foi de l'homme pour qui le 
corps est sans prix. » Spiritus cum fida spe venientis gratiae 
coelo complexus suis jam noninlerest poenis, TertuUien avait 
dit déjà que le corps ne s'aperçoit pas des tourments, lorsque 
l'âme est toute dans le ciel*, et Flavien' avait répété après lui 
que le corps ne sent plus quand l'esprit s'abandonne tout à 
Dieu : c'est toujours la même pensée de détachement et de 
foi. Mais jamais elle n'est exprimée dans de grandes phrases, 
ni développée dans de belles tirades : le narrateur est simple 
et naturel, parce qu'il est croyant et sincère. 

Ces réflexions éparses, extraites et mises à part, nous ont 
révélé nos martyrs, la profondeur de leur foi et la sérénité de 
leur âme. Quelques scènes détachées font mieux apprécier 
encore la noblesse de leur cœur : je veux parler de leurs visions. 
Plus que partout ailleurs, le contraste éclate violemment ici 
entre leur vie matérielle si affreusement tourmentée et leur vie 
idéale si paisible et si pure; ici, mieux qu'en aucune autre 
page, on voit au grand jour ce que les martyrs présentent 
de plus étrange et de plus mystérieux : cette sérénité grave 
et confiante au milieu des supplices les plus raffinés et les 
plus cruels. 

Comme Jacques faisait route avec son compagnon, au plus 
fort de la chaleur, le sommeil le saisit. Un ange lui apparaît 
dans un nimbe de lumière éblouissante, telle que ses yeux n'en 
peuvent supporter l'éclat; les pieds de l'ange touchent à peine 
la terre, ses regards percent les nuages. Il leur jette, à Marien 
et à lui, deux ceintures de pourpre éclatante, leur disant ces 
simples mots : « Suivez-moi bien vite. » Quelques jours après, 



^ Boissier, Fin du Paganisme^ I, 433. 

* Acta Lucii et Montant^ 21. c Negavit esse in passionis ictu dolorem.., » 
(Ruinart, éd. 1859, p. 281.) 



CARACTÈRE DES ACTES AUTHENTIQUES 73 

dans les cachots de Lambèse, c'est Agapius cette fois qui vient 
le visiter en songe. Il préside un repas qu'il partage avec ses 
frères, envoyés à Dieu comme lui par le proconsul romain. A 
cette vue, les deux amis se hâtent pour venir prendre leur part 
de ces agapes sacrées. Mais un jeune enfant court au-devant 
d'eux, le cou ceint d'une couronne rosée, une palme à la main : 
les bourreaux l'ont pris, il y a trois jours. « Pourquoi vous 
presser, dit-il; soyez remplis de contentement et de bonheur; 
demain, vous aussi, vous dînerez avec nous... » — Sans doute, 
nous nous plaisons dans ces récits aux descriptions poétiques et 
riantes de ces chrétiens obscurs ; sans doute leurs imaginations 
gracieuses nous séduisent et nous charment. Mais la joie 
qu'ils laissent voir si naturelle et si sereine à l'annonce de leur 
supplice nous touche plus vivement, parce qu'elle nous étonne 
davantage. L'enthousiasme qui les anime est si profond, l'idée 
qui les soutient si puissante et si intimement unie à leur âme 
qu'ils semblent avoir perdu, avec la crainte de la mort, la 
notion même de la vie; avant d'avoir quitté la terre, la foi les 
a déjà ravis au ciel. 

On s'en aperçoit mieux encore en lisant la vision de Marien. 
Il revient de la torture, les membres brisés. Il tombe dans un 
profond sommeil et se voit transporté tout d'un coup sur un 
sommet d'une éclatante blancheur. Une estrade s'y dresse, à 
une hauteur prodigieuse, et la foule des confesseurs s'en 
approche avec ordre, et le juge les envoie au bourreau. Alors 
une voix s'élève, immense et claire : « Marien, monte à ton 
tour. » Et, comme il monte sur l'estrade, voici que Cyprien 
lui apparaît et, venant à lui, la main tendue, lui dit avec un 
sourire : « Viens, assieds-toi à mes côtés. » « Et il fut fait 
comme il le désirait. » Le juge se lève alors ; tous les martyrs 
l'accompagnent au prétoire. « Or le chemin traversait des 
prairies enchantées, couvertes d'un feuillage épais, au milieu 
de cyprès levant leur tête vers le ciel et de pins se dressant 
dans l'air »; on eût dit un bois sacré. Au milieu jaillit une fon- 
taine aux eaux abondantes. Cyprien prend un flacon qu'on 
voit sur le bord; il le remplit, boit l'eau salutaire, et, le rem- 
plissant à nouveau, le tend à son compagnon. « Et j'en buvais 
avec délices, » raconte Marien. Il rend grâces à Dieu ; mais 
sa voix le réveille ; la vision s'enfuit. 

Cette courte page, d'une simplicité si unie, laisse je ne sais 
quelle impression de douceur, d'apaisement et de paix. On 



74 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

y sent tout d'abord le charme du rêve et de toutes les choses 
rêvées. La réalité, avec les froissements qu'elle ne nous 
épargne pas, la vie, avec les blessures qu'elle nous fait, nous 
choquent ou nous meurtrissent : de là, sans doute, le plaisir 
que nous goûtons à nous enfuir une heure dans un monde 
idéal, pour oublier dans les rêveries d'un Virgile nous pro- 
menant aux Enfers ou les visions d'un martjT nous conduisant 
au Paradis, les tristesses du présent et les dégoûts de 
l'existence. Les spectacles qu'ils nous dévoilent, l'atmosphère 
légère et subtile de ces tableaux imaginaires, les couleurs 
adoucies et flottantes de ces descriptions riantes et de ces 
fantômes héroïques, exercent sur notre esprit je ne sais quel 
mystérieux attrait. Mais la simplicité du récit nous émeut 
plus profondément peut-être par les sentiments qu'il nous 
inspire. Rien d'outré ni d'excessif; pas un mot d'orgueil ou 
d'injure; ces hommes de foi ne sont pas des fanatiques. Le 
sort qui les attend ne les étonne pas plus qu'il ne les effraye ; 
la mort leur semble chose toute naturelle ; est-ce trop payer 
de quelques instants de souffrance l'amour du Christ expirant 
sur la croix? Le monde avec ses mépris, la prison avec ses 
tortures se sont effacés de leur mémoire ; la réalité est abolie 
pour eux ; ils ne voient plus que le terme de leur passion, la 
récompense de leur sacrifice, la couronne de leur martjTe. 



IV 



On le voit par ces exemples : la passion est aussi naturelle 
qu'elle est imposante ; la grandeur du récit n'a d'égale que sa 
simplicité. Et ce caractère nous paraîtra plus remarquable 
encore, si nous jetons un regard sur les plus célèbres des 
actes authentiques. Voici la fameuse lettre aux Romains de 
saint Ignace, que tous les siècles ont admirée, depuis Irénée * 
jusqu'à Renan^ : texte unique dans l'histoire par l'alliance de 
deux sentiments qui ne peuvent, semble-t-il, se développer 
avec autant de puissance sans paraître contradictoires : l'amour 
du Christ poussé jusqu'à la folie du martyre, une parfaite maî- 
trise de soi, impérative et sereine. 

ï Ad. Haereses^ xxviii, 4. 

3 )lenan, les Evangiles^ p. xxv. 



CABACTÈRE DES ACTES AUTHENTIQUES 75 

Voici les deux lettres célèbres des Smyrniotes et des Lyon- 
nais* : « Elles présentent au plus haut degré, écrivait-on 
naguère 2, cette grave simplicité, ce pathétique discret, qui 
manquenttropsouvent aux écrits de ce genre. Quelle admirable 
sobriété de détails dans la description des supplices, d'autant 
plus éloquente que les faits parlent seuls et que toute déclamation 
est évitée! Elle n'est égalée que par la brièveté, la simplicité, 
l'énergie des réponses des martyrs ; la mesure presque toujours 
parfaite avec laquelle il est parlé de persécuteurs, dont la 
violence n'est pourtant pas dissimulée ; le ton vraiment évangé- 
lique, en un mot, que ces chrétiens d'Asie et des Gaules ont si 
merveilleusement retrouvé ; la poésie même naïve et exquise 
à laquelle ils se sont parfois élevés naturellement 3. » 

Voici enfin les actes grecs d'Apollonius*, martyr romain, 
comme ceux que célèbrent les Gesta. Cîomment n'être pas 
frappé du calme surprenant du magistrat et du chrétien ! 
A les entendre ainsi discuter, celui-là interrogeant par quelques 
phrases brèves, celui-ci exposant avec une tranquillité presque 
indifférente les fondements de sa croyance, il semble que Tun 
et l'autre n'aient aucun intérêt direct dans les questions qu'ils 
agitent et qu'une simple conversation philosophique soit seu- 
lement engagée entre eux; et l'on oublie qu'une vie d'homme 
est ici en jeu, et que l'un des deux interlocuteurs, au sortir 
du prétoire, sera conduit au supplice. Tant il est vrai que tout 
ce récit ne respire que grave sérénité. 

Et maintenant est-il besoin de beaucoup de paroles pour 
conclure? Est-il besoin de rappeler longuement les conclusions 
du précédent chapitre, l'absence de toute impression rappe- 
lant même de très loin celles que nous venons de recueillir 
ici, et cette composition uniforme, et cette psychologie en- 
fantine et ce caractère tendancieux des diverses légendes 
romaines? Il suffit de quelques mots : entre les gestes et les 
actes, il y a tout un monde, tout Tinfini qui sépare l'àme d'un 
martjT d'une âme égoïste et vulgaire. Pour les confondre les 
uns avec les autres, il faut n'avoir ni goût littéraire ni sens 
chrétien. 

ï Eusèbe, H. J?., IV, 15;V, 1. 

* Puech, Prudence^ p. 106. 

3 Lettres des Lyonnais {sub fine): éx Sioçopcov yàp xP^C'^'^^^ ^'^ 7ravTo:(i>v 
dtvOcdv 2va lïXéÇavre; «rré^avov, irpofniveYxav tô irirpi. 

^ Analecla BoUandianay XIV, p. 284. — Cf, la traduction française dans 
B^irdenhe^er : édit. franc., I, 377, 



CHAPITRE VIII 

CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE 
LE «LIBER MARTTRUM )> 



Ainsi, plus nous avançons dans notre enquête, et mieux 
se précise cette impression que les gestes romains sont apo- 
cr3^phes. Toutefois, avant d'attaquer le cœur du problème, en 
analysant les origines de ces gestes, il convient de s'arrêter 
un moment : avant de vérifier Vhypoihèse qu'elle nous laisse 
entrevoir, il faut préciser la certitude qu'elle nous a fait 
découvrir. 

Nous avons recueilli soixante-dix-sept textes comme autant 
de sources possibles du Martyrologe (édition adonienne), en ce 
qui concerne l'histoire des persécutions romaines. Le plus 
grand nombre — quarante-cinq environ* — nous ont pani 
présenter des trait certains d'une double parenté, philologique 
et psychologique, former ainsi un groupe homogène^ cons- 
titiier une unité littéraire. 

La pure et simple description des textes nous a conduit à 
la constatation de ce fait. 

Il semble qu'il ait trouvé son expression concrète, s'il 
est vrai, ainsi que nous allons essayer de le démontrer, que 
les Gesta Martyrum romains, de même que leur pendant 
les Gesta Pontificum ont été réunis dans un même codex et 
ont formé un véritable liber. Ce sera là, en même temps que 
la confirmation, la conclusion logique de cette première partie. 

1 Cf. supra^ p. 43. 



78 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 



I 



Il était naturel qu'à Tépoque où s'épanouissait le culte 
des martyrs on réunît leurs gestes dans un même codex : 
n'ont-ils pas tous même « matière » et même u forme » ; et les 
copistes qui ont pris plaisir et qui ont trouvé profit à trans- 
crire la merv'eilïeuso histoire de saint Clément, de saint 
Laurent ou de sainte Agnès, peut-on s'étonner qu'ils y « cou- 
sent», nouveaux rhapsodes, la légende de saint Césaire, de 
sainte Cécile ou des saints Jean et Paul, — à supposer que plu- 
sieurs de ces textes, œuvre d'un même personnage, n'aient pas 
été publiés ensemble, la première fois qu'ils ont vu le jour? 

D'autre part, comme on avait réuni en un liber les notices 
qui retraçaient l'histoire des premiers évêques de Rome, 
n'était-il pas naturel de placer côte à côte les récits qui racon- 
taient les passions des martyrs ? Les deux recueils devaient se 
compléter l'un l'autre; l'un appelait l'autre ; Texistence de Tun 
n'a-t-elle pu contribuer à la formation de l'autre ? 

Que l'on se rappelle, en outre, ces itinéraires fameux du 
V" et du VII' siècle qui guidaient les pèlerins aux tombeaux 
des catacombes; que Ton rapproche de ce fait la multitude 
des notices martyrologiques qui nous sont parvenues et qui 
n'ont, semble-t-il, d'autre but que d'illustrer les sèches nomen- 
clatures des Itinéraires, Ici encore ne devra-t-on pas conclure 
que les deux recueils devaient se compléter Tun l'autre, et 
l'existence de l'un provoquer la formation de l'autre ? 

Un témoignage positif, enfin, atteste explicitement ce Liber 
Martyrum^ dont des raisons de vraisemblance et d analogie nous 
faisaient soupçonner l'existence. 

En juillet 598, Grégoii'e I" adressait à l'évêque d'Alexandrie 
Eulogius, qui l'avait prié de lui faire tenir la collection marty- 
rologique d'Eusèbe, la lettre suivante : « Il est toujours utile 
de s'entretenir avec un homme savant, soit que celui qui 
l'écoute apprenne ce qu'il savait ignorer, soit qu'il apprenne, 
ce qui est plus utile encore, ce qu'il savait ignorer. Je suis, 
en ce moment, au nombre de ceux qui écoutent, moi à qui 
Votre Très Sainte Béatitude a pris la peine d'écrire et qui dois 
ainsi lui transmettre les gestes de tous les martyrs qui ont été 



LE « LIBEH MARTYRDM » 79 

recueillis au temps de Constantin de pieuse mémoire par Eusèbe 
de Césarée. Mais, avant la lettre de Votre Béatitude, j'igno- 
rais et l'existence de cette collection et l'existence de ces 
gestes. Je vous rends donc grâces, parce que, instruit par les 
écrits de votre très sainte science, j'ai appris à connaître ce 
que j'ignorais. Si j'excepte, en effet, ce que les livres du même 
Eusèbe contiennent au sujet des gestes des saints martyrs, il 
n'y a rien d'autre, à ma connaissance, sur cette histoire, 
dans les archives ni dans les bibliothèques de la. ville de Rome, 
yw'wn seul volume^ qui contient peu de chose. Pour presque 
tous les martyrs, au contraire, nous avons, jour par jour, 
l'indication de leur passion avec leur nom dans un livre, et 
chaque jour, en les vénérant, nous célébrons les cérémonies 
de la messe ; dans ce livre, toutefois, on n'indique pas quel fut 
le martyre de chacun; on indique seulement le nom, le lieu et le 
jour de la passion. C'est pourquoi nous savons que, pour chaque 
jour, comme je l'ai dit plus haut, beaucoup de fidèles, de tous 
les pays et provinces, ont reçu la couronne du martyre. Mais 
nous croyons que Votre Béatitude a ce livre. Quant à ce que 
vous désiriez qu'on vous transmît, nous avons cherché et nous 
n'avons pas trouvé; n'ayant pas trouvé nous cherchons encore; 
si nous pouvons trouver, on vous l'envoie. » 

« Utilis^ semper est docti viri allocutio^ quia aut dicii 
« audiens^ quod nescire se noverat^ aut cognoscit^ quod est 
« amplius^ id quod se et nescisse nesciebat. Qua in re ex 
« audientium numéro ego nunc factus sum, cui sanctissima 
« vestra beatitudo scribere studuit^ ut cunctorum martyrum 
« gesta^ quae piae memoriae Constantini temporibus ab Euse- 
« bio Caesariense collecta sunt, transmittere debeamus, Sed 
« kaec neque si sic collecta sint^ neque si sint^ ante vestrae 
« beatitudinis scripta cognovi. Ago ergo gratias, quia sanc- 
« tissimae doctrinae vestrae scriptis eruditus coepiscire, quod 
« nesciebam. Praeter illa enim quae in eiusdem Eusehii libris 
« de gestis sanctorum martyrum continentur^ nulla in arclii- 
« 17*0 huius nostrae vel in Homanae urbis bibliothecis esse 
« cognovi, îiisi pauca quaedam in unius codicis volumine 
« collecta. Nos autem paene omnium martyrum distinctis 
« per dies singulos passionibus collecta in uno oodice nomina 
« habemus atque cotidianis diebus in eorum veneratione mis- 

1 Monumenla Germaniae. Episiol.^ II, i, p. 28. 



80 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

« sarum solemnia agimus. Non tamen in eodem voliimine^ 
« qtns qualiter sit passus indicatur, sed tantummodo nomen^ 
« locus et dies passionis ponilur. Unde fît ut mxilti ex diversis 
« terris atque provinciis per dies y ut praedixi, singulos 
« cognoscantur martyrio coronati, Sed haec habere vos beatis- 
« siî7ios credimus. Ea vero^ quae transmitti voluistis^ quae- 
« rentes quidem non invenimus, sed adhuc non invenienies 
« quaerimus et, si potuerunt inveniri, transmit timus. » 

Il est clair que saint Grégoire distingue ici, dans l'œuvre 
d'Eusèbe, deux groupes d'écrits concernant les gestes des 
martyrs : ceux qu'il ne connaît pas et qu'Eulogius lui demande 
et qui ont été recueillis au temps de Constantin de pieuse 
mémoire; ceux qu'il connaît comme étant contenus dans les 
livres du même Êusèbe ; et l'on ne peut guère douter qu'il ne 
s'agisse ici des récits fameux relatifs aux martyrs qui sont 
insérés dans VHistoire ecclésiastique. Saint Grégoire parle 
encore d'un troisième ouvrage, qu'il n'est pas plus malaisé de 
reconnaître : dans ce codex, qui contient les noms de presque 
tous les martyrs distribués par jour, et qui indique seulement 
les noms, le lieu et le jour du supplice, sans jamais rien dire 
de la nature de celui-ci, peut-on voir autre chose, en effet, 
qu'un exemplaire du f criai hiéronymien? Ce n'est pas tout : 
saint Grégoire nous parle encore d'un quatrième écrit, conte- 
nant des renseignements sur les gestes des martyrs, au même 
titre que les ouvrages d'Eusèbe : « indépendamment de ceux-ci, 
dit-il expressément, il n'y a rien a ma connaissance, sur cette 
histoire, dans nos archives ni dans les bibUothèques de Rome, 
si ce n'est un seul volume qui contient peu de chose. » Il y 
avait donc, à Rome, en 598, « un (seul) volume », contenant 
quelques pièces relatives aux « gestes des saints martyrs », 
comparables aux documents martyrologiques reproduits par 
VHistoire Ecclésiastique. On ne voit pas bien quelles autres 
pièces que les gestes romains, répondant à ce signalement, 
pouvaient facilement se trouver à Rome, réunies en un volume, 
au temps de saint Grégoire ; pour comprendre la lettre repro- 
duite plus haut, on doit donc admettre comme probable qu'à la 
fin du VI" siècle les gestes des martyrs romains étaient réunis 
en un liber. 



LE (( LIKER MARTYBUM D 81 



II 



Cette conclusion me . paraît très vraisemblable par elle- 
même*. J'ai eu le bonheur d'en vérifier un jour l'exactitude en 
découvrant une copie du passionnaire grégorien, reproduction 
à peine altérée du Liber Martyrttm. 

Le Codex Palatinns Vindo/wnensis latinns 357 {oWm Hisi, 
Ecc/es,,ii\ XIV, A, 14), écrit au x' siècle, sur parchemin, 
mesure 36 c. 1/2 sur 24 et comprend 271 feuillets d'un môme 
format, numérotés, écrits sur deux colonnes de 31-33 lignes 
chacune, par un même copiste, semble-t-il. Il contient 
trois »< livres » différents, ayant chacun sa numération particu- 
lière; les feuillets numérotés 1-107 portent aussi une autre 
numération 127-232 ; les feuillets numérotés 108-206 por- 
tent, de même, une autre numération lAi.v-99; les feuillets 
numérotés 207-271 sont également cotés 1-0^. 

C/est le second volume (108-206 ou 1 A/.S-99) qui reproduit 
le Libpr Marlt/rimi grégorien. 

En voici une description rapide '"*. 

Ladeuxième colonnedu verso du feuillet 108 commence ainsi : 

I Passio sci felicis prb^. Factum est autem ut post conpletio- 
nem beatissimi felicis presbiteri alius felix germanus eius junior 
nomine et actione felix et ipse presbiter cum autem adductus 
fuisset ad iniquissimum draccum urbis praefoctum coepit eu m 
conpellere ut idolis inmolaret qui beatus felix presbyter ait 
puto quod inimici estis deorum vostrorum effecti... /0,9' per 
duodecim vero annos ipsa die dominica confoctis mysteriis 
dans pacem universo populo proiciens se in pavimentum in 
orationem perrexit ad dominum ihesum christum qui vivit et 
régnât cum deo pâtre in unitate spiritus sancti per omnia 

II saecula saeculorum amen. — Passio scorinn sisinnii et 

' Dautant qu'il est assuré (cf. infra) que la plupart des gestes ('•taicnt 
rédigés à la fin du vi* siècle. 

• La seconde numérotation du troisième livre s'arrôle au folio 39. 

' S. E. Monsieur le Directeur de la Bibliothèque Impériale de Vienne a bien 
voulu se dessaisir, à mon profit, pendant deux mois, de son précieux manus- 
crit : qu'il me permette de lui en exprimer ici mes très respectueux et très 
vifs remerclments. 
. * Les titressont presque, toujours écrits en onciales, à l'encre rouge. 

6 



82 LES GESTES DES .MARTYRS ROMAINS 

cyriaci atque zmaragdi et larci. Tempore illo quo maxi- 
mianus augustus rediit de partibus africae ad urbem romam 
volens placere diocliciano augusto ut in nomine eius thermas 
a solo aedificaret, cepit ad invidiam christianorum omnes milites 
sive romanes ad afflictionem laboris compellere et per varia 
loca alios... via ostiensi miliario ab urbe Roma plus minus 
octave ubi orationes eorum florent nunc et semper et quo usque 
mundus steterit régnante domino nostro iehsu christo cui 

m est gloria in saecula saeculorum amen. — 114^ iuliani ortu 
iuliani imperatoris impiissimi persécutons cruciati sunt in diver- 
sis provintiis iussu eius multa millium martyrum eo perse- 
quente christianos qui prier fuerat christianus et imperio sue 
persécuter et sacrilegus extitit collectus enim fuerat a pimenio 
presbitero urbis rome de titulo pastoris hic pimenius presbiter 
erudivit iulianus litteris sicut ipse doctus erat omnem gramma- 
ticam et rethoricam et geometricam et dialecticam et arithme- 
ticam et philosophiam et omnem legem christianam erudivit 
eum,., {Après la page 115% trois feuillets ont été coupés 
entre les mots: angelis sotiatus mancipatus sum sicut tu 
(lemoniis sed ut cognoscas. — Oretur per me d, t. c, quo- 
niam iudicaturus est vivos et mortuos et regniim tuum et tu 

un ora demones tuos et videamtts qui exiaudatur,..) 117* in 
ymnis copulabatur usque ad siritium episcopum qui etiam cum 
presbiteris et diaconibus in eodem loco dno iehsu christo 
sacrifitium offerebat; cui est honor et gloria in ss. — pas. 
sce iuliane virg Martyrum perseverantia comprobata oo usque 
concessit ut ex fide amicis conaretur resistere et inimicos ex 
ipsis claustris erudiret denique temporibus maximiani imperato- 
ris persecutoris christianae religionis erat quidam senator in 
civitate nicomedia nomine eleusius amicus imperatoris... /j?/' 
passa est autem sancta iuliana VII idus februarii sub impera- 
tore maximiano régnante d. n. i. c. qui vivit et régnât cum 
V pâtre et spiritu sancto in secula seculorum amen. — 121^ Pas- 
sio sancti Valentini. Propheta loquitur ad deum secundum 
multitudinem tuam multiplicasti filios hominum in ipsa multipli- 
ratione illi spetialiter ad deum pertinent qui vitam suam vove- 
rint creatori ita ut corpus et animam christo faciant unde 
beatus vir teranensis episcopus sanctus valentinus bene vivendo 
moruit... 1S4\,. quique a sancto habundio non longe a corpore 
sancto sancti valentini sepulti conlaudantes dominum iehsum 
christum qui vivit et régnât cum deo pâtre una cum spiritu 



LE « LIBER MARTTRUM » 83 

sancto in inmortalia secula secnlorum. Amen. — iS4^, (Une 
VI ligne en haut de la colonne est sautée, puis on lit) : Alexan- 
dri martyris hermetis et eventi, Quinto loco a beato petro 
apostolo romanae urbis ecclesiae cathedra sedit alexander 
sanctitate incomparabilis, iuvenis quidem etate sed fide senior 
totiusautem populi verum affectum gratia ei divina contulerat 
nam et senatorum maximam partem convertit ad dominum ut 
persecutorem quoque hermen cum uxore et sorore et filiis bap- 
tizaret cum mille ducentis quinquaginta servis suis uxoribus quo- 
que eorum et filiis... — /50^.. ideoque locus ipse haberet pro- 
prium sacerdotem usque in odiemum diem sanctorum autera 
ipsorum natalis est quinto nonarura madiarum benedictus deus in 

VII secula seculorum amen. — Passio sancti iaimari presbiteri, 
Temporibus iuliani impiissimi imperatoris divulgati sunt multi 
christiani cumque haec audisset impius iulianus iracundia 
plenus iussit eos teneri et in custodia publica mitti erat qui- 
dem inter eos quidam christianus nomine ianuarius presbiter 
senex.... y5^^... et venientesin via que latina nuncupatur non 
longe hab urbe roma miliario plus minus unus illic posue- 
runt eum in cripta sexto idus magias ubi iampridem sanc- 
tum epimachum sepelierant in quo etiam loco bénéficia eorum 
hac virtutes florent usque in odiemum diem ad laudem et 
gloriam d. n. i. ch. cui est honor et gloria simul cum deo 
pâtre in unitate spiritus sancti in secula seculorum amen. — 

VIII Passio domitille virginis nepte domiciani régis. Nisi studia 
catholicorum securitatis suae somno quiescerent nulla posset 
ratione impietas hereseos limites invadere pietatis sed ad 
evigilandum nos stimulis suis exulcerant et tamen rerum... 
i35\.. textus autem aepistolarum iste est nereus et achilleus 
servi christi iehsu... /,?6^.. ab eorum fallacia liberari gratia 
d. n. i. ch. tecum finiunt rescriptura nerei et achillei. — 

Vllll Passio sanctorum marcelli nerei et achillei marcellus servus 
christi sanctis confessoribus nereo et achilleo lectis litteris 
vestris gaudio sum plenus cognovi enim vos constantes esse 
et fide et corpore... i37\,. de petronilla vero filia domini mei 
pétri apostoli quis exitus fuerit quia interrogastis soUicitae 
X breviter intimabo. — Scae petronillae, Petronillae itaque bene 
nostis voluntate pétri apostoli clenicam factam nam recolo 
interfuisse nos cum apud ipsum plurimi discipuli eius reficerent 

contigit ut titus reficeret apostolo cum universia te 138^... 

illic sepelivit illum (Nicomedem) in quo crantes dominum con- 



84 LES GESTES DES MARTYRS HUMAINS 

sequentur que postulant interventu martyrii eius qui passus 

XI est pro nomine d. n. iehsu Christi. — Passio domitille virgi- 
nis^ eutices victorinus et maro servi d. n. i. ch. marcello, 
sic venerunt iittere tuae ad sauctos nereum et achilleura 
iam transierunt triginta dies quod pervenerant ad coronam 
flavia eteniin domitilla inlustrissima imnio christianissima 
cum isti sui euiiuhi docuissent eam ... /5P^.. fabricaverunt 
ecclesiam in nomine eius in qua prestantur bénéficia domini 

XII usque in odiernum diaera. — Passio sanctorum sulpicii et 
servilia7ii, Factum est autera postquam homines dei sanc- 
tos tulit a solatio domitille Aurelianus dixit ad sulpicium et 
servilianum iuvenes inlustres viros scio quia conlactaneas 
domitillae... lAOf.., in faciès enim suas prostrate orantes 
dominum recesserunt quarum corpora sanctus Caesarius in 
sargofago novo simul condiens in profundo terrae infodiens 

XIII sepellivit. — Passio cesarii diaconi. Sanctum itaque cesa- 
rium diaconem luxurius tradidit consulari leontio quem intro- 
misum sub voce praeconia interrogavit consularis dicens : 
Quid vocaris... 141^.., sepultus est iuxta terracinam in quo 
loco mérita eius benae de se credentibus bénéficia praestant 
in nomine patris et filii et spiritus sancti oui est honor et 

xillï gloria in secula seculorum amen. — Passio sanctorum jiraxe- 
dis et pudentiane virginiim^ omnia quae a sanctis gesta 
sunt vel geruntur si quis voluerit studiosae perquirere et 
sibi et plurimis aedificationis exibet fructum et quasi arbor 
fructifera non sine causa probatur terram occupare dum vivit 
et cum ipse suis porais ornatur... 14^,., ubi exubérant 
boncfitia divina orationibus sanctitatis eius usque in odiernum 
diom per eum qui vivit et rognât in secula seculorum amen. 

XV — Marcellini et Pétri. Benignitas salvatoris nostri martyrum 
perseverantia comprobata eo usque processit ut et fidei amicos 
comprobaret et inimicos et inimicos eorum ex ipsis inferorum 
daustris eruerct denique dum tenerentur petrus exorcîstae 
officium gerens multis vicibus caesus missusque fuisset in 
obscurissima... i45\,. collegit lucilla et posuit in veiculo 
noctu et adduxit viam labicanam miliario ab urbe tertio et 
sepellivit subdie IIII nonarum ianuariarum in pace amen. — 

XVI Primi et Feliciani V, id, iunias. Temporibus diocliciani et 
maximiani imperatoris seva fuerat orta tempestas et qui- 
cuinque 146"^ inventus fuisset huius viae seclator dei et idolis 
consentire noluisset... iSO"^ est autem basilica ipsorum ab urbc 



Le <( LIBER MARTVRtM » 8b 

roraa miliario quarto X quorum natalis est quinto idus iunii 
régnante d. n. i. c. cui est honor et gloria in s. s. amen. — 

XVII Processi et Martiniani Tempore quo symon magus crepuit 
intus et impiissimus nero tradidit beatissimos apostolos... 
.,,15^2"^ régnante domino deo atque salvatore n. i. c. qui (cum 
pâtre) vivit et régnât in unitate spiritus sancti (deus) per omnia 

xvill s. s. amen. — Passio sanctanim niartyrum Biifîna et Seciinda^ 
rufina et secunda duae sorores virgines cives romanae pâtre 
clarissimo genite asterio matrae clarissima aurelia cum fervore 
persecutionis iussu valerianae et gallieni augustorum... 154"^ d. 
n. i. c. qui cum pâtre et ss. vivit et régnât in s. s. amen, passe 

xviiu sunt autem die sexta iduum iuliarum. — Félix pape fuit 
autem temporibus constantini filio constantirii magni principis 
usque ad constantium augustum Liberius quidam papa urbis 
romae... deportatus est a constantio eo quod minimae voluisset 
heresi arianae consentire... 155'' in basilica quam ipse cons- 
truxerat via aurelia quinto decimo Kl. dccembrium in miliario 
secundo, cuius natalis caelebratur IIII Kl. augustarum ad 
laudem et gloriam nomini tui deus usque in praesentem 

XX diem. — Passio sanctae seraphiae virginis, Cum dios itaque 
metuendus persecutionis innotuisset christianis multi etiam 
per orbem terrarum... 158^^ régnante d. n. i. ch. qui vivit et 
régnât cum deo pâtre in unitate s. s. per inmortalia s. s. amen. 

XXI — Passio sancte susanne virginis temporibus diocliciani 
et maximiani augustorum fuit quidam prb nomine gavinius de 
urbe roma frater uterinus gagi episcopi hurbis romae... 165\.. 
in universo mundo cum p. et s. s. d. n. i. c. in saecula saecu- 
lorum amen. Explicit passio sanctre susanne martyris. — 

XXII Incipit passio eusebii mcase augusto die XIIII. Eodom tempore 
quod liberius de exilio revocatus fuerat a constantio augusto 
heretico in eadem tantura dogma ut non rebaptizaret populo, 
sed unam communionem... iÔô^-" et cessavit persecutio non 
tamen multuni tempus douante d. i. c. qui vivit et régnât in 

XXin ss. amen. Explicit passio eusebii. — Incipit passio Sci Agapiti 
mar mense augusto die XXIII sub antiocho pagano erat 
quidam puer nomine agapitus timens deum hic omnia sua 
renuntiavit... 169"^ per famulum dei agapitum et per christum 
dominum nostrum qui vivit et régnât cum deo pâtre et cum 
s. s. in s. s. amen. Explicit passio sci agapiti martyris. — 
Incipit passio genesi martyris mense augusto die XXV impo- 
rante dioclitiano cum cessassent per annos quattuor ecclesiae 



S6 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

oranes aepiscopos et sacerdotes in hoc tempore fuit quidam in 
civitate a roma... 170',., eodem dioclitiano quarto consule 
régnante d. n. i. ch. cui est honor et gloria in ss. amen. — 

XXV Passio sancli corne lii papae mense september diem XIIII. 
Temporibus decii caesaris maxima persecutio orta est christianis 
et praecepit decius 171"^ ut clerici qui ubicumque inventi fuis- 
sent... i72^,,, lucina... qui cum deo pâtre et ss. vivit et régnât 

XXVI in s. s. amen. — Incipit passio beati Mavricii cum sociis 
suis sex milia sexcentorura LXV decimo Kl. octobres passio- 
nem sanctorum martyrum qui hune locuni glorioso sanguine 
inhistrant per honorom gestorum stilo explicamus ea utique 
fide qua... 17 5\,. cui est honor et gloria imperiura et potestas 

XXVII per omnia ss. amen explicit passio sancti niauritii. — Incipit 
passio sancti calisti pape rome mensè octobr. die XIIII. 
Temporibus macrini et alexandri incendie divine concreinata 
est pars capitolii a nieridiano et intra templum iovis ruit manu 
sinistra aurea... 179' XIIII Kl. novembrium in pace régnante 
d. n. i. c. qui vit et régnât deus per omnia s. s. amen explicit 

xxviil passio sancti calisti episcopi — incipit passio beati cesarii 
inarh/ris natale eius mense novembre die primo tempore quo 
claudius matrem suain negavit gladio furore arrei)tus talem 
auctoritatem per totum orbem... 18^,., ad laudem et gloriam 
d. n. i. ch. qui vivit et régnât in s. s. amen. Explicit passio 

XXVllil sancti caesarii — incipit passio sancli theodori martyris 
mense novembre die nono temporibus suis maximianus et 
luaximinus imperatores miserunt per omnem terram regni sui 
edictum adversus omnes vere christi religionis cultores... — 
185\.. s. s. qui vivit et rognât et nunc et semper et in s. s. 
amen explicit passio sancti theodori. — Incipit expositio 
sancti gregorii episcopi tt/ronensis ecclesiàe liber miraculortnn 
beati démentis martf/ris atque ponti/icis in divinis volumi- 
nibus refertur quod secretum régis abscondere b()(num) est dei 
enim mirabilia enarrare 186' glorificura est et sicut beatus 
paulus apostolus ait quos presciit et praedestinavit... 187\,, 
implore dignatus est ch. d. n. cui est honor et gloria in secula 
XXXII seculorum amen exphdunt miracula sancti démenti. — Incipit 
passio 188"^ Chrisogoni niartyris mense november die vice- 
simo III I. Pretextati inlustri viri filiam anastasiam legimus 
a chrisogono viro christianissimo eruditam ad cuius notitiam... 
190*,,, carptim per a* micas anastasiae ad ipsius anastasiae 

1 Quelques lettres illisibles. 



LE « LIBER MâHTYRUM » 



87 



XXXII finem attingo amen. — Incipit passio sancii donati episcopi 
erat quidam puer in civitate romana nomine donatus clericus 
in titulo pastoris nutritus a pimenio presbitero in titulo supras- 
cripto eruditus omnem mundanam sapientiam cum iuliano sub- 
diacono... iOS^iuntaL civitatem arretiam in pace régnante d. n. 
i. ch. cui est honor et gloria in ss i94' saeculorum amen — 

XXXIII incipit passio sancti alexandri niartyris et episcopi mense 
septembre die XXI in iilis diebus cum essent insidia paga- 
norum adversus christianos sub antonino imperatore beatissimus 
alexander aepiscopus... 198^,.. cuiua depositio celebratur 
XI Kl. octobrium régnante d. n. i. ch. cui est honor et gloria 

XXXlIiI in s. s. amen — incipit passio sancti savini martyris et epis^ 
copi cum dttobus diaconibus suis marcellum et superantium 
mense aprile die XVII idcirco maximo misso sexto veneto 
vincente pars maior clamavit dicens : christiani toUantur 
et voluptas constat dictum duo decies... W^^ sub die VIII 
iduum decembrium ubi praestantur benefitia sanctorum usque 

XXXVi in bodiernum diem :— incipit passio sancti concordii mar- 
tyris KaL ianuariis temporibus antonini imperatoris gra- 
vissima persecutio orta est in urbe roma ita ut non emeudi nec 
rendendi cuiquam licentia facilius tribueretur nisi qui diis 
immolassent... pater gordianus... presbiter de titulo pastoris... 
303\.. spoletana... beati concordii martyris praestante eo pro 
cuius nomine passus est qui vivit et régnât in s. s. amen 

XXXVII — incipit vita sancti Laurentii mense febmario die IIII 
a nativitate d. n. i. ch. usque ad consulem dioclitianum annos 
CGLXX temporibus gagii pape sub cuius temporibus beatus lau^ 
rentius infinibus genio lati a civitate spolitina plus minus VIII... 
hostiarius, lector, exorcista, sequens quod interpretatur aco- 
litus deinde subdiaconus deinde diaconus deinde presbiter deinde 
episcopus fieri... 203\.. régnante d. n. i. ch. cui est honor et 
gloria laus et imperium aeterna potestas qui cum pâtre et ss. 

xxxvill vivit et régnât in s. s. amen — incipit vita sancti iohannis 
penarensis martyris mense martio die XVIIII factum est 
autem 203* cum beatus iohannes egraederetur de provintia 
syria oravit ad dominura dicens domine deus caeli et terrae 
deus abraham deus isaac et deus iacob... 204\., cum pâtre et 
spiritu sancto in saecula saeculorum amen — passio sancti 
gregorii spoUtini mense décembre die XXII temporibus 
dioclitiani et maximiani imperatorum talis furor a sacrilegis 



XXXVIIII 



gS . LES GEStKâ DES MARTYRS ROMAINS 

exarJéscebat... 207',.- ipsi honoret gloria et laus et impcrium 
in saecula saeculorum. 

Dans les bibliothèfiues de Bruxelles, ni de Namiir, ni de Paris 
(Nationale), ni de Chartres, dont les Bollandistes ont relevé 
les manuscrits hagiographiques; dans celles de Bîïle ni de 
Berne, ou de saint-Gall, de Vienne, de Munich ou de Carlsruhe, 
que j*ai parcourues moi-même, il n'y a pas de manuscrit qui 
présente un groupement de textes identique à celui-ci, ni 
seulement du môme genre ; nous avons ici vingt-sept gestes 
des martyrs de Rome (23) ou des environs de Rome (4) se 
suivant immédiatement Tun l'autre, une seule fois interrom- 
pus par les actes de saint Maurice. Ce simple fait dénonce 
avec évidence l'origine romaine de Tarchétype que repro- 
duisait le copiste de notre manuscrit. — Le choix du texte qui 
ouvre le recueil l'indique aussi clairement ; à Rome seulement 
on pouvait choisir un texte aussi insignifiant que celui de Félix 
le prêtre; son seul mérite était d'être considéré comme romain 
et d'être vénéré le 14 janvier. — L origine enfin des cinq mar- 
tyrs dont les gestes ferment le recueil s'accorde à merveille 
avec notre thèse: Sabinus, Concordius, Laurentius, Johannes, 
Gregorius sont tous vénérés en Ombrie, c'est-à-dire dans la 
province qui entretenait avec Rome, son débouché au sud et 
son principal marché, les plus fréquents rapports. L'archétype 
du Vindobonensis 357, qui reproduit un aussi curieux groupe- 
ment de textes ombriens et romains, a été composé près de 
l 'Ombrie, à Rome. 

Cet archétype est certainement antérieur au mouvement lit- 
téraire qui se développa a Rome, au début du vu* siècle, au 
temps des Grégoire et des Boniface (590-625) ; il ne contient 
aucun des textes rédigés à cette époque, ni celui de Boniface, 
ni celui d'Eleuthère, ni celui de Lucie et Géminien, ni celui 
de Martine * — l'omission des gestes de Martine est particu- 
lièrement intéressante, parce que ce sont eux qui, le plus sou- 
vent, sont placés au début des passionnaires. — Cet archétype 
ne contient aucun texte qui soit postérieur à saint Grégoire 
(t 004) ; il date donc au plus tard de la seconde moitié du 
vi" siècle. Etant donnés sa date et son origine, étant donné que 
saint Grégoire ne connaît qu'un seul codex de ce genre, il est 

1 Cf. infra. 



LE • VLVEM HAÏTI tFM 



>> 



très vraisemblaMe que l•a^cLc:^^.e.ior.■ :r^xâr/.:>~::dvVit-r.r.o 
n'est aufre que le livre doai ï-^i-î ^''re_-ire jarlru; » E... pus. 



III 



On peut prétiser .lavanlage et .k-ttriiiinor avi-o «luo! jik» 

vraisemblance lorigine de ce i^-i..un;ùre gn-^'or.on. Si Ion 

met à part les cinq textes ombriens Savmiis. Concnnus, Unu- 

rentius Johannes, Grejrorius . qui le tenninent, anisi que les 

deux textes toscans Donalus. Alexander qui les preoetlenl, 

on constate que les rmgt-^rpl .v^>7r< rrsla„l «.«/ rr,,u/y'n>'>rnt 

({i<trU,ués suivant tordre lilurgiqur. depuis le 1+ janvier 

(Félix) iusiiuau 24 novembre Chrysog..ne . deux textes 

exceptés La passion de Vibbiane ■> janvier, et ceUe de 

Julienne de C urnes 16 février- sont placées après les gestes 

de Marcel ^16 janvier . avant ceux de A îdentin ^14 fevnen : 

il V a là une interpolation évidente. 

L'intmluction des gestes tle Jidienne de Cumos« v"" ««f 
Nicomédie) n*a guère pu se pnMluire quk un luoinout ou 
s'épanouissait le culte de la sainte. Or la coiTesiwudaiice <lc 
Grégoire I" avec Beueuatus2 et Fortunatus* nous invite j\ 
penser qu'aux environs de l'an 600 ce culte prenait une 
extension notable; c'est alors sans doute que les gestes do la 
sainte ont été rédigés et intro<luits dans le passionuairo roiuam. 
_ L'interpolateui- aura introduit les gestes de A ib uaue 
en même temps que ceux de Julienne. Les gestes de Vibbiauo 
sont intitulés Iuliani; le dévot de sainte Julieimo, trompe par 
ce titre aura cru sans doute pieusement agir en rapprocliant 
de sa sainte Julienne un saint Jidien. Ce n'est pas tout. Les 
{restes de Vibbiane (Julien) sont vraisemblablement du même 
auteur que les gestes de Donat d'Arezzo. Tous deux insistent 
sur les soins que Pigmenius prit do Julien enfant; les gc^stes 
de Vibbiane se présentent comme l'œuvre d uu Donatus 

?^o sua devolioae fundasse. quod in honorem "^'-t' Scvcnn. c.,nj,.^. n» et 
Julianae marlm-h dcsiderat consecran. » (Episl., IX, 84 , l L.. il, ""»•' 

» GreKoriu. Fortunalo episcopo Neapolitano. Januaria religlosa fcnlna 
«anctuX Slatorom ScTerini confessoris et Julianae martyrts oblala petl- 
tione (Epist. IX, 85; P. L.,n. 1015.) 



90 LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS 

subdiaconus regionarius s, sedis apostolicae ; qu'y a-t-il 
d'étonnant à ce que ce Donatus ait écrit de même la vie de 
son patron ? L'interpolateur de Cumes, contemporain de 
saint Grégoire, aura donc ajouté à la fin de sa copie le texte 
qui suivait sans doute les gestes de Vibbiane, qu'il avait sous 
les yeux. — C'est à lui aussi qu'il faut peut-être attribuer l'in- 
troduction des gestes d'Alexandre de Baccano*; c'est lui enfin, 
plus vraisemblablement encore, qui a adjoint le petit liber 
ombrien au liber romain ; il était contemporain de saint Gré- 
goire (590-604) et à quelle époque les rapports de Rome avec 
rOmbrie ont-ils été plus fréquents qu'alors ? 

Le passionnaire grégorien n'est donc, semble-t-il, qu'une 
édition augmentée d'un liber romain antérieur. Mais n'est-il 
pas à craindre que les gestes introduits par le second éditeur 
en aient chassé d'autres? Les cultes des saints connaissent les 
vicissitudes des choses humaines; tel qui brille aujourd'hui 
d'un radieux éclat sera éclipsé demain par un rival plus heu- 
reux, souvent plus jeune. J'ai peine à croire que les miractila 
démentis reproduits par notre texte aient fait partie du Liber 
martynim primitif; ils pourraient bien avoir été introduits, à 
la place des gestes eux-mêmes par l'interpolateur de Cumes, 
tout heureux de répandre un texte nouveau alors et qui racon- 
tait de si prestigieuses merveilles. — En môme temps que les 
gestes de saint Clément^ le second éditeiu*, sensible à la nou- 
veauté, n'aurait-il pas fait disparaître encore, avec les gestes 
de sainte Cécile peut-être 2, un autre texte vénérable, les 
gestes de Maris et de Marthe? A la fin du vi* siècle, les vieux 
saints persans étaient éclipsés sans doute par la jeune sainte 
de Nicomédie, devenue la patronne de Cumes. On s'explique- 
rait ainsi que les gestes de Valentin de Terni ne se trouvent 
pas dans le liber ombrien ajouté par le second éditeur et qu'ils 
aient pris place dans le liber romain, l'édition princeps : les 
gestes de Maris racontent l'histoire d'un Valentin de Rome ; 
l'homonymie des saints aura rapproché leurs textes. 

Si le second éditeur de Cumes, au temps de saint Grégoire, 

1 Ces gestes, ainsi que les gestes de Sabinus ont peut-Atre été introduits au 
X* siècle ; les quatre derniers textes ombriens sont rangés dans Tordre du 
calendrier. 

2 C'est vers 590 que Grégoire de Tours écrivit son livre in Gloria Marlyrum, 
Noter ici un trouble dans la numérotation des pièces : on passe brusquement 
de 29 (Théodore) à 32 (Ghrysogone) : il devait y avoir 30 (Cécile). 31 (Clément). 



LE « LIBER MARTYRUM » 91 

a sacrifié ainsi deux ou trois gestes anciens pour répandre 
deux textes nouveaux, a-t-il borné là ses suppressions ? Les 
gestes de Donat et d'Alexandre n'ont-ils pas pris la place 
d'autres passions, un peu démodées aussi? Je croirais volon- 
tiers qu'ils ont chassé les gestes d'Anasiasie et peut-être 
d'Eugénie. Les gestes de Chrysogone sont brusquement inter- 
rompus * par les gestes de Donat ; il est naturel de penser 
qu'ils devaient être complétés par leur suite naturelle, les 
gestes d'Anastasie. On a vu, d'autre part, que le passionnaire 
grégorien s'ouvre par les gestes de Félix prêtre; c'est évi- 
demment parce que le second éditeur voulait commencer au 
mois de janvier qu'il a choisi ce texte, malgré son insignifiance 
rare. Jadis l'année liturgique commençait à Noël ; comme le 
férial hiéronymien, le Liber Martyrum devait commencer ce 
même jour et s'ouvrir, en conséquence, par les gestes de 
sainte Anastasie. L'hypothèse est confirmée par le Codex Pari- 
sinus laiinus 3779, qui représente la tradition du passionnaire 
grégorien et qui commence au 25 décembre. Le second édi- 
teur aura rejeté à la fin de son manuscrit les passions des 
saintes vénérées à Noël qui ouvraient le liber qu'il avait sous 
les yeux, parce qu'il voulait commencer au mois de janvier; 
puis il les aura à demi sacrifiées — ne reproduisant dans les 
gestes de Chrysogone que la première moitié des gestes 
d'Anastasie, — comme il avait sacrifié déjà les passions de 
Clément et de Maris. 

Une autre raison nous invite à penser que le liber s'ou- 
vrait sur les gestes complets d'Anastasie. Le culte de cette 
sainte était très florissant parmi les Grecs de Rome, avant ot 
pendant l'occupation byzantine 2; or, c'est de l'époque byzan- 
tine que semble dater le Liber Martyrum dont le dévot de 
sainte Julienne, au temps de saint Grégoire, nous donna une 
réédition remaniée. Les gestes de Calliste (14 octobre) sont 
immédiatement suivis des deux gestes de Césaire (1" novembre) 
et de Théodore (& novembre), qui dénoncent la date de la pre- 
mière édition. Théodore est un martyr grec dont le culte fut 
importé à Rome, selon toute vraisemblance, par les soldats de 
Bélisaire et de Narscs; c'est au pied du Palatin, la forteresse 



* Avec ceux-ci, il n'y a, dans la copie de Vienne, que deux textes incom- 
plets : ceux de Praxëde et de Sérapie. 
« Cf. infra. 



^î LES GESTES DES MAKTVRS AOSfAlNâ 

grecque, qu'est établie son église ; si c'est au temps de 
Léon III (795-816) qu'elle est pour la première fois mention- 
née dans les textes*, la mosaïque qu'on y voit encore remonte 
certainement au vi" siècle. — Les gestes de Césaire sont plus 
caractéristiques 2 que ceux mêmes do Théodore; notre manus- 
crit de Vienne, bien qu'il reproduise déjà une brève histoire 
du modeste diacre, à la fin des gestes de Nérée, nous pré- 
sente un autre texte racontant la môme légende, mais enri- 
chie, cette fois, embellie et développée, la passio maxima des 
Bollandistes. Or le culte de ce saint Césaire, auquel s'intéresse 
si vivement le premier éditeur, est encore un culte grec ; c'est 
aussi sur le Palatin que Césaire est vénéré : c'est le 21 avril, 
anniversaire de la fondation de Rome, que sa fête est célébrée; 
c'est la racine même de son nom Kawapis;, qui l'a prédestiné, 
semble-t-il, à devenir le protecteur des Césars et le patron des 
Impériaux; et, de fait, à peine installés à Rome, ceux-ci lui 
ont consacré un oratoire, et l'extension du culte a provoqué le 
développement de la légende. L'édition primitive du iiber qui 
reproduit, à sa place selon le calendrier, cette légende nou- 
velle, a été composée à la même date que celle-ci ; le Liber 
Martynnn romain, qui fut remanié au temps de saint Grégoire, 
remonte à l'époque byzantine. 

Nous avons donc retrouvé le Liber Martyriun dont nous 
soupçonnions l'existence. Ce livre exprime, il symbolise, il 
incarne, si j'ose ainsi dire, la double parenté qui unit les gestes 
romains. C/est de ce point de vue surtout qu'on doit en appré- 
cier l'intérêt et en mesurer l'importance 3. 

Voilà donc déterminé le fait que nous nous sommes proposé 
d'étudier ; reste à en donner l'explication en analysant les 
causes qui l'ont produit. 



1 L. P., Il, 12. 

3 Cf. in fia. 

3 Nous comptons publier bientôt une étude un peu complète sur le Codex 
Vindobonensis et sa tradition littéraire que nous croyons avoir relrouyée : le 
codex Auqiens'ts 32 n*en est qu'un chaînon. Les gestes romains qui n*avaient 
pas été recueillis dans le liber étaient sans doute conservés à part, en raison 
de leur étendue, dans de petits codices (tels les gestes de Sébastien, de Pierre 
et Paul, de Laurent, de Silvestre). D'autres étaient réunis, sans doute, soit 
en raison de leur communauté d'origine, foit en raison de leur parente mo- 
rale (tels les gestes d'Agnès, Lucie, Agathe, Cécile?). 



DEUXIÈME PARTIE 



ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 



DEUXIÈME PARTIE 



ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 



CHAPITRE I 



LES SOURCES : LEURS CARACTÈRES GÉNÉRAUX 



Deux ouvrages, de tout temps très connus à Rome, touchent 
de très près à l'histoire de ses martyrs : j'entends les écrits 
qui s'autorisent des noms illustres de saint Jérôme et d'Eusèbe. 
Il convient d'examiner, dès l'abord, les rapports de ces textes 
avec les nôtres; on verra que rien n'éclaire d'un jour plus vif 
que cette enquête préalable le caractère général des sources 
d'où les gestes romains dérivent. 



I 



Si surprenant qu'il puisse paraître, les gestes romains sont 
indépendants du célèbre calendrier, ainsi qu'il apparaît lorsque 
l'on confronte les données des deux textes relatives aux noms 
des saints et aux lieux de sépulture ^ . 

Le premier point est depuis longtemps -acquis. De Rossi 
écrivait déjà en 1883'^ : « Ce n'est pas un fait nouveau; il y a 

> L^accord touchant des dates des anniversaires s*explique par une com- 
mune dépendance par rapport à la tradition liturgique. 

« Bull., 1883, p. 151. « Non è nuovo, cfae di Martiri ignoti ai fasti e calen- 
dari a noi pervenuti ci dieno notizie genuine le memorie locatif i monumenti, 
eepigrafi. » 



96 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

des martyrs inconnus aux fastes et aux calendriers parvenus 
jusqu'à nous, sur lesquels les traditions locales, les monuments, 
Tépigraphie nous donnent des renseignements authentiques. » 
A ce témoignage qu'il nous suffise d'ajouter que le férial ignore 
Flavie Domitille (Nérée); — Benedicta et Terentianus (Jean 
o't Paul); — Dafrosa, Demctria et Bibbiana (Vibbiane); — les 
Martyrs Grecs; — Eusèbo, Pontien, Vincent et Peregrinus; 
— Arthemius, Candida, Paulina (Pierre et Marcellin); — 
Abundius, Abundantius et Marianus (Abundius), Tryphonia, 
Cyrilla, Cyinaca, Crescentius (Laurent), Getulius, les person- 
nages dos gestes de Susanne, etc. 

Le second point ne sera pas contesté après la lecture des 
tableaux suivants : les localisations propres aux gestes 
impliquent leur indépendance par rapport au férial ; les locali- 
sations qui leur sont communes s'expliquent par leur égale 
dépendance par rapport aux traditions locales. 

Voici la liste des rares martyrs urbains mentionnés par le 
calendrier: XVIII K. maii (ad thermas), Diocletiani, Cyriaci, 
conditoris tituli; — X K. aug. via colla (B seul) natale Pri- 
mitivae ; — • III id. aug. ad duas donnis iuxta Diodetianas, 
Susannae; — XVIIII K. sept. Eusebii, tituli conditoris; — 
VI id. nov. ad Caeliomonte, nat. Semproniani, Claudi, Nicos- 
trati et Castorii; — XV K. nov. Trans Tibère. Caeciliae. 

Les localisations intra tirbem sont au contraire nombreuses 
dans les gestes, infiniment plus que dans le texte hiérony- 
mien. 

Voici un exemple du fait : pour une localisation célienne 
donnée par le calendrier, en voici sept dans les gestes : IIII 
Couronnés; — Cyriaca; — Sixte; — Martyrs Grecs (Ara Car- 
bonaria), — Pancrace (insula cuminiana, vicus Dionysii), — 
Etienne (templum Claudii), — Jean et Paul (domus Byzantii). 

Voici, d'autre part, la liste des localisations, indiquées par 
les gestes, qui sont absentes du férial. 

Via Appia (12). — Porta Appia (Processus-Stephanus- 
Cornelius) ; — Templum Martis (Stepîianus- Laurentius-Cmacus- 
Cornelius); — Arenarium mil I. (Mart\Tes Graeci) ; — Domus 
Montani (Montanus) ; — Arenarium. mil II. (Sébastien); — 
Basilica Apostolorum (Basilides); — Catbecumbas (Basilides). 

Via Latina (10). — Praedium Sulpitii et Serviliani. mill. II. 
(Caesarius. p.maxima — Nérée) ; — sepulchrum Olympii. mil. I. 
(Stephanus); — crypta arenaria. mil II. (Stephanus) ; — 



CARACTÈRE GÉNÉRAL DES SOURCES 97 

aquaeductus forma (Stephanus); — Basilei et Jovini (Stepha- 
nus); — Domus Bonifatii, stadio V (Bomface)^ 

Via Lavicana. — Les gestes de Sébastien, des Quatre Cou- 
ronnés, de Marcellin et Pierre, qui puisent à des traditions 
lavicanes, ignorent l'expression ad diias laitros^ très fréquem- 
ment employée par le férial, à propos des saints de cette voie 
(IIII, non. iunias ; III, id. aug. ; VI, id. sept. ; VI, id. oc- 
tobres; XII, K. ianuarias). 

Via Tiburtina. — Trois localisations données par les 
gestes sont indépendantes du calendrier : Porta Tiburtina 
(Laurent); — Veranus Ager (Laurent) ; — Praedium Cyriacae 
(Laurent). 

Via Nomentana, — Neuf localisations données par les gestes 
sont indépendantes du férial: praedium Aureliani mil XV. 
(Nérée) ; — basilica Agnetis (Agnès); — praedium Justae, 
mil XVI (Restitutus); — horticellus Justi. (Nérée); — mil- 
liarium II (Susanna); — ad Nymphas sci Pétri (Marcel-Cyria- 
cus); — civitas Nomentana (Primus et Felicianus)- mil XIII. 

Via Salaria. — Quinze localisations données par les gestes 
sont indépendantes du férial : praedium Aureliani mil LX. 
(Nérée) ; — tertrum, mil CXXX (Nérée) ; — Priscillae coemi- 
terium (Potentienne) ; — Capreoli fundus. mil CGC. (Getulius) ; 

— Clivus Cucumeris (Laurent. , Abundius. , Pigmenius, Justinus) ; 

— Porta Salara (Crçscentius) ; — Arcus portae Salariae (Su- 
sanne); — Alexandri coemeterium (Susanne); — Thrasonis 
praedium (Marcel) ; — Piniani praedium, XXIL mil. (Anthi- 
mius) ; — Oratorium Maximi. XIII. mil (Anthimius); — Sal- 
lustis thermae, foras muros (Marcel). 

Via Flaminia. — Trois localisations données par les gestes 
sont indépendantes du férial: milliarium IV, (Rufina et Secon- 
da) ; — milliarium XIV (Abundius), — (Marius et Martha). 

Via Comelia. — Six localisations données par les gestes sont 
indépendantes du férial : Silva Candida seu Nigra (Pierre et 
Marcellin) ; — Silva in fundo Buxo, mil X. (Rufine et Seconde)-^ ; 

* La crypta Epimachi des gestes de Gordien vient peut^ôtre du cymiterium 
Gordiani du F.H. ; le praedium Eugeniae des gestes d*Eugénie vient peut-être 
du cymiterium Aproniani du F.H. 

s 11 y a ici conflit entre le F.H et les G.M : le F.H donne mil XV, ad Arcas ; il 
est pourtant plus probable que la divergence des textes doit s'expliquer par 
une erreur de copiste. 

3 Les noms populaires : fundus Buxus, Nymphae Catabassi, Locus Eupa- 
risti, sont inconnus du F.H — ou dédaignés par lui. 

1 



98 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

— Plaiitillae praedium (Rufine); — Vaticanus in Monte Aureo 
(Cornélius) ; — Ad Nyniphas Catabassi^ mil XIII (Marins et 
Marthe, Eusèbe et Pontien). 

Via Aurélia. — Quatre localisations données par les gestes 
sont indépendantes du férial: Lucinae praedium (Processus); — 
Forma Traiani (Eusèbe et Pontien) ; — Aurélia Civitas (Basi- 
lides); — (Marcellin et Pierre). 

Via Portuensis. — Deux localisations données par les gestes 
sont indépendantes du férial : Sextus Philippi (Anthimius), 
(Marins et Martha). 

Via Ostiensis. — Quatorze localisations données par les 
gestes sont indépendantes du férial : Ecclesia mil X (Prisca) ; 

— Lucinae praedium mil VII. (Marcellus) ; — Aurea prae- 
dium in loco Euparisti (Censurinus) ; — Crypta iuxta urbem 
Ostiam (Censurinus); — fovea ante muros Ostiae (Censurinus) ; 

— S. Laurentii ecclesia ostiensis (Jean et Paul); — Nonni 
sepulchrum (Censurinus) ; — Arcus ante theatrum (Censurinus), 

— (Calliste), — (Laurent), — (Marins), — (Susanne), — 
(Sébastien), — (Digna et Mérita). 

Via Ardeatina. — Deux localisations données par les gestes 
sont indépendantes du férial: praedium DomitiUae, mil 1 1/2, 
iuxta sepidchrum Petronillae (Nérée); — cassela Nicomedis, 
VII mil (Nérce) s 

On voit quels nombreux emprunts les gestes ont faits, non 
au férial, mais aux traditions locales ; Ton est en droit de soup- 
çonner que, pour les localisations communes, c'est de celles-ci 
qu'ils dépendent, non de celui-là. Cette conclusion bien acquise 
éclairera la question qu'il nous faut maintenant aborder : les 
rapports des gestes romains et de l'œuvre d'Eusèbe. 



II 



La lettre de saint G\jBgoire à Eulogius^ montre qu'au vi* siècle 
on attribuait à Eusèbe deux groupes d'ouvrages : les uns ne 
sont pas pan^enus jusqu'à nous, tels la Suva^wY-rj twv *Ap;(aiu>v 
[xapT'jpwv et le Martyrologe anonyme qu'on plaçait sous son 

1 Ici encore le nom populairCf Cassela Nicomedis^ est absent du F. H. 
* Cf. supra, p. 78, sq. 



CARACTÈRE GÉNÉRAL DES SOURCES 90 

patronage* ; nous lisons encore les autres, la Chronique et sur- 
tout Y Histoire ecclésiastique. 

On pouiTait croire que les rédacteurs ont puisé dans la 
fameuse traduction de YHistoire ecclésiastique faite par 
Rufin^. Les tendances ascétiques qu'il avait rapportées d*Aqui- 
lée dans sa jeunesse, qui s'étaient fortifiées dans sa retraite de 
vingt ans au Mont des Oliviers, qu'il avait déployées dans ses 
ouvrages 3 devaient lui concilier la faveur de nos rédacteurs; 
d'autant qu'ils y trouvaient un tableau général des événements 
au milieu desquels ils devaient placer leurs récits et faire vivre 
leurs personnages. Il n'en fut rien cependant. Si c'est Rufin 
qui, le premier avec Zosime, accorde à Clément les honneurs 
du martyre, il ne s'ensuit pas que les Gesta démentis en 
dépendent : le fait s'explique sans peine par le recours à la 
tradition orale*. D'autant que l'indépendance des deux textes 
appanaît clairement, lorsqu'on se rappelle les erreurs et les con- 
fusions de toute sorte qu'on a, dès longtemps, signalées dans 
nos gestes : la lecture de l'histoire traduite et continuée par le 
rival de saint Jérôme les eût éparghées à nos rédacteurs^. 

Il est alors, semble-t-il, bien peu vraisemblable qu'ils aient 
voidu recourir aux Archaïon ; et les mêmes erreurs et les 
mêmes confusions nous contraignent de croire qu'ils n'en ont 
rien fait. Peut-être même serait-il imprudent, ici, d'accuser 
leur négligence; eussent-ils voulu consulter cette précieuse 
collection, ils ne l'auraient pu sans doute. Saint Grégoire nous 
atteste qu'il en ignore l'existence ; il n'en a même pas entendu 
parler; on n'en a pas trouvé trace dans les bibliothèques 
romaines. Ce n'est pas tout; les Archaïon sont écrits en grec, 
et, dès le m" siècle, le grec est, à Rome, une langue savante; 
les erreurs signalées dans nos textes attestent à la fois que les 
rédacteurs ne sont rien moins que savants et que les gestes 

* Cf. A. Dufourcq : De Manichaeismo apud Latinos, ... l" parUe, 1" chap. 

* Nous n^avons pu nous procurer l'édition de Cacciari. 

3 Ebert, tr. fr , I, 348 ; « Dès qu'il s'agit de glorifier l'ascétisme... » 
^ 11 est vraisemblable que l'évêque ilelenus des Gestn Eugeniae vint de 
rilelenus dont Rufm nous dit la sainteté. Cf. Tillemont, //. £., IV, :j85. (Sur 
Clément, cf. Funck : Opti^a patrum^ app-i I, xxi.) Et ce fait rend plus remar- 
({uable encore et plus significatif l'ignorance où se tiennent nos rédacteurs 
vis-à-vis de VHisloire ecclésiastique. 

^ Cf. notamment avec les Gesta Johannis et Pauli, les chapitres xi et xxxii 
du !•' livre (P. L., 21, 482, 501). Cf. ce que dit de Fossi R. S.: 111, 211 : t Gli 
autori di leggende... non si brigarono di consultare rari fasti dei prefetti di 
lloma. » 



iOO ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

ont été vraisemblablement éciits après les persécutions, par- 
tant après le m* siècle*. Il est donc établi que leurs auteurs 
anonymes ne pouvaient consulter la grande collection d'Eusèbe, 
et qu'ils ne Tout pas consultée. 

Reste le Martyrologe attribué à Tévêque de Gésarée. Il était 
écrit en latin. D'autre part, Thistoricité d'^milianus et l'exac- 
titude de la date consulaire dans les gestes de Calocère et 
Parthenius, Thistoricité de Julius Donatus dans les gestes de 
Rufine et Seconde, l'exactitude du récit que donnent du mar- 
tyre de Maximus les gestes de Cécile, nous invitent à penser 
que le rédacteur disposait d'un document authentique : le mar- 
tyrologe donnait les noms des juges et la description des sup- 
plices : il est possible qu'il ait été parfois utilisé. Quoi qu'il en 
soit à cet égard, il est certain qu'il ne fournissait aucun autre 
renseignement que ne fournit déjà le férial; il est certain que 
les gestes ne lui ont pas emprunté, non plus qu'aux Archaion 
ou à Rufin, les épisodes qu'ils nous rapportent ; comme ils sont 
indépendants du pseudo-Jérôme, ils sont, dans leur ensemble, 
indépendants du pseudo-Eusèbe. Il est bien vraisemblable que 
c'est aux seules traditions locales qu'ils puisent, à celles qui 
sont attachées aux églises comprises dans l'enceinte, comme à 
celles qui s'épanouirent dans les sanctuaires des catacombes. 

1 Les textes grecs que nous avons, et qui ont si fort troublé les critiques, 
ont été traduits sur les originaux latins au temps des Byzantins et, plus tard, 
à Saint-Alexis, à Grotta Ferrata et en Calabre. 



CHAPITRE II 



TRADITIONS LOCALES URBAINES 



'.ciTe 



I 



C'est par le Trastevere qu'il faut comnieucer notre voyage à 
travers les églises de Rome ; c'est là que sont localisées les tradi- 
tions relatives à saint Pien^e, le maître du chœur des martyrs 
romains, et c'est là que s'ouvrit certainement la première 
«église » romaine : le quartier juif était là, Philon l'atteste '-\ 

i. « Au temps de Néron^ les juifs demandent à Paul de dé~ 

Gestes fendre leur loi contre Pierre qui F abandonne; mais loin de se 
fies **J^*^^ quereller^ les deux apôtres s'embrassent dès qu'ils se ren- 
contrent et se racontent^ Vun ses voyages en Espagne ^ F autre 
ses luttes contre Simon, Le succès couronne leur apostolat 
et tourne contre eux les prêtres païens et juifs qui gagnent 

1 Nous rappelons que nous nous servirons presque exclusivement, au cours 
de cette étude, des cinq documents suivants, tous indépendants des gestes ; 
!• le Calendrier romain, contenu dans le F. H. (édition Ilossi-Duchesne); — 
2* les Epigrammes de Damase (édition Ihni); — 3* le Sacramenlaire Léonien 
(édition Felloe); — 4* les Itinéraires, surtout le Salisburgensis (édition de 
Rossi); — 5* les signatures du concile romain de 499 (M. G. — Auct. Antiq. Xll 
et Duchesne : les Titres presbt/ie'raux et les diaconies. Mélanges, Vil, p. 217). 
— Cf. le chapitre des Mirabilia intitulé : Haec sunt loca quae inveniunlttr in 
passionihus sanctorum (Jordan, 11, Gl.'i). 

- « Alioqui non passus fuisset Transliberim bonam L'rbi partem teneri a 
Judacis quorum plerique erant libcrtini; quippe qui, belli iure in potestateiu 
rcdacti, ab heris suis manu missi fuerant, permissi ritu maionim vivere. Ilos 
sciebat habere suas proseuchas in quibuscoetusraccrcnt, pracsertimsabbatis, 
iuxtarcligioncnip.i!riani.« [Légal io ad Caium... apud Bosiuui. — Cf. édit. Man- 
gey (Londres 1142), II, 568. — Cf. Martial, I, 35, X, 3; Xll, 46]. 



10^ ANALYSE CRlTIQtJt!: hE& TRADITIONS ROMAINES 

Simon à leur cause. Devant Fempereur^ Simon et Pierre font 
assaut de prodiges : Fapôlrei'end la vue à un aveugle ^ Simon 
fait rire les statues de pierre; il change d apparence sous les 
yeux de Néron; mais^ comme il veut se faire pousser pour le 
Christ y Pierre fait lire les lettres que Ponce Pilate envoya à 
Claude au sujet de celui-ci; d'un signe de croix,, il fait dis- 
paraître les chiens magiques que Simon fait apparaître, 
prêts à le dévorer^ et Simon ne peut deviner ce qu*il pense. 
Mais le magicien se relève de ses défaites en racontant sa 
résurrection glorieuse. Comme Néron interpelle Paul qui, 
pendant cette joute merveilleuse, reste muet, Paul raconte 
son œuvre : et Pierre confirme son récit, ajoutant que, pen- 
dant de longues années, il a été informé de ses travaux par 
les lettres que lui ont écrites ses évéques établis dans le monde 
romahi, presque dans toutes les cités. Et Paul, à son tour, 
confirme ce que dit Pierre et insiste sur la conformité des 
deux doctrines qu'ils prêchent. — Enfin, un grand prodige 
va clore la lutte : Simon prétend qu'il va s'élever au ciel où 
il rejoindra son père : il monte sur ime tour élevée au Champ 
de Mars et prend son vol. Mais voici que Pierre et Paul se 
mettent en prières, Paul se plaçant après Pierre qui a été 
élu avant lui par le Seigneur ; et Simon tombant sur la voie 
sacrée se brise en quatre morceaux. Néron furieux ordonne au 
préfet Agrippa de faire exécuter Pierre à la Naumachie ; et 
Pien*e demande à être crucifié la tête en bas, en souvenir de 
son maître, par humilité: il apaise les chrétiens qui veulent 
se venger de Néron en leur racontant l'apparition merveil- 
leuse quil a eue sur la VoieAppienne, le Christ lui ordonnant 
de ne pas s'enfuir de Rome pour qu'il y fut une seconde fois 
crucifié dans sa personne. Puis, comme il meurt, on voit 
apparaître des hommes saints que nul n'a vus jusqu'alors et 
qui, de concert avec Marcellus, fancien disciple de Simon 
converti par Pierre, enlèvent le corps en cachette et F enseve- 
lissent sous un térébinthe, à côté de la Naumachie, au 
Vatican. Quant à Néron, détesté du peuple et de l'armée, il 
s'enfuit tremblant de peur; on ne le voit plus; on assure, 
qu'errant dans les forêts, mourant de faim et de froid, il a été 
dévoré par les loups. Et, comme des Grecs veulent un jour 
reporter en Orient les corps des apôtres, un tremblement de 
terre épouvantable avertit le peuple romain ; on court, on les 
arrête à l'endroit qu^on appelle la caiacombe. Voie Appia, au 



Saint pierhè Et saInt t»AuL ioâ^ 

///" mille; on y garde les corps jusqu'à ce qu'on les reporte, 
dans la splendeur des hymnes, aux lieux qui ont été prépa- 
rés pour saint Pierre au Vatican de la Naumachie, pour 
saint Paul, Voie d'Ostie, au IP mille; où leurs bienfaits ré- 
pondent aux prières dans les siècles des siècles. Ainsi soit-ilK 

C'était aux alentours de la basilique de Saiut-Pierre^, cons- 
truite par Constantin sur remplacement du tombeau réédi- 
fié peut-être par Anaclet 3, que se répétait la légende. On en 
discerne assez nettement Thistoire depuis sa naissance jusqu'au 
déclin du iv' siècle. 

Aucun texte ne contredit le témoignage, si explicite d'ail- 
leurs, qu'elle apporte touchant le lieu du supplice et l'empla- 
cement des tombeaux; ce témoignage est, au contraire, con- 
firmé par le calendrier romain^ et par un passage du prêtre 
romain Caïus^, qui vivait au temps de Zéphyrin (199-217): 



* Noua avons choisi ce texte (édition Lipsius, Acfa Peiri...^ p. 119-177), 
parce qu'il est plus analogue qu'aucun autre aux gestes romains qui sont 
notre objet, et parce qu'il reproduit aussi bien qu'un autre le fonda légendaire 
existant à la Gn du iv* siècle que, seul, nous étudions ici. Cf. tn/'râ, la seconde 
période de l'histoire de cette légende (v* et vi* siècles). 

^ c Eodem tempore Augustinus Contantinus fecit basilicam beato Petro 
apostolo in templum Apollinis cuius loculum eu m corpus sancti Pétri ita 
recondtt... » (L. P., I. 176.) 

La basilique de Saint-Pierre est située à droite de la Via Aurélia Nova, 
entre cette voie et la voie Triomphale: le tombeau primitif et les sépultures 
qui se trouvaient autour étaient peut-être sur quelque diverticuium qui 
reliait les deux voies ou sur un chemin qui longeait le cirque de Néron 
(Palatium Neronianum). L'édifice constantinien s'élevait en partie sur l'empla- 
cement de ce cirque ; son mur méridional et même les colonnades de ses 
nefs de gauche reposaient sur Tun des côtés du monument démoli. Le 
templum Apollinis est un souvenir du célèbre sanctuaire de Cybéle, le Fri- 
gianum des régionnaires du iv^ siècle (L. P., I, 119 >3). Sur la basilique cons- 
tantinienne, cf. de Rossi, Ins. CAr., II, 229; Duchesne, L. P., I; 193<'i. 

^ € (Anacletus) memoriam beati Pétri construxit et conposuit, dum pres- 
byter factus fuisset a beato Petro seu alia loca ubi episcopi reconderentur ' 
sepulturae. »(L. P., 1, 125). 

* m • KL- IUL. I ROM/E. Uia au I relia. Natal scoru (apostolor pétri | et 
pauli) pétri | IN ÛATICANO | Pauli. vero, inuia | ostensi. utruq; | in cata- 
cumbas. | passi sub nerone. | basso et tusco. | consulib; | . (B). — 111 KL * 
IUL * Rom Nat scorum pe | tri pauli. apostolorum pe | tri in vaticano pau 
liuero | uia ostensi... W. (Rossi, Duchesne, 84). 

^ « Ëyti) Bï TOC TpéTiaia twv àiroordXcDv ï^oi dEtÇat. iocv y^P Os)>Y)(rr|C àiceXO&tv inl 
Tov BotTixavbv, yJ èwi rriv ôôbv ttjv *û(jTiàv, e{ipT)<TSi; xa Tpé^iata tcôv xa'jTTjv ifipu- 
aajiivwv TTjv èxxXTi<T(av. » (Apud Eusebium, II, 25, éd. Dindorf, IV, 82). — Cf. 
L. P., I., 118: «... sepultus est via Aurélia in templum Appolinis iuxta locum 
ubi crucifixus est, iuxta palatium neronianum, in Vaticanum, ^iuxta territu- 
rium Triumphalem, III kl. iul. » 



104 ANALYSE CtllTlQDE DES TRADITIONS ROMAINES 

« Pour moi, dit-il, je puis montrer les tombeaux des Apôtres. 
Si vous les voulez voir, vous n'avez qu'a aller au Vatican et à la 
voie d'Ostie. Vous y verrez les monuments de ceux qui ont 
fondé cette église. » 

L'époque du martyre est bien le règne de Néron, et, plus 
précisément, Tannée 64. La date ronsulaire que porte le 
Codex Bernensis, Tusco et Basso consulihiis désigne l'an 258, 
nous reporte à la persécution de Valérien et ne peut évidem- 
ment s'appliquer au martyre des apôtres. Comme w il y a des 
dates consulaires figurant ainsi dans des calendriers romains 
et qui sont relatives à des translations »; comme, d'autre part, 
en 258, les cimetières furent confisqués et que « les chefs de 
l'Eglise romaine durent avoir des craintes pour les sépultures 
déjà très connues du Vatican et de la voie d'Ostie, il est 
naturel qu'ils aient cherché à mettre en sûreté, dans un lieu 
obscur et ignoré, les précieux dépôts qu'elles renfermaient* ». 
La date de 258 se rapporte vraisemblablement à une translation 
opérée dans ces circonstances, à la catacombe de Saint- 
Sébastien, Voie Appia. L'hypothèse est d'autant plus satisfai- 
sante qu'elle rend compte de l'épisode légendaire, suivant le- 
quel les corps sacrés volés par les Grecs demeurèrent « un 
an et sept mois à la Catacombe ». 

Mais s'il est facile d'écarter la date de 258, il est plus malaisé 
de restituer la date exacte. Celle que porte le Chronographe 
de 354 nous reporte à Tan 55*^ ; or le Chronographe dépend ici 
de la chronique d'Hippolyte, qui dépend elle-même de listes 
épiscopales plus anciennes, existant à la fin du ii* siècle. C'est 
donc un témoignage fort grave : il semble néanmoins difficile 
de s'y tenir 3. Saint Paul, écrivant aux Romains, en 58, ignore 

i Duchesne, Origines chrétiennes^ 82 ; — L. P., I, civ. 

s Imperante Tiberio Caesare passns est dominus noster Jésus Christus 
duobus geminis consiilibus (29) Vlli Kl. apr. et post ascensum eius beatissi- 
mus Petrus episcopalum susceplt... Pctrus ann. XXV mens, uno d. Vllll. Fuit 
temporibus Tiberii Caesaris et Gai et Tiberi Claudi et Neronis a cons. Minuci 
et Longini (30; usque Nerine et Vero (55, Nei^one et Velere). Passus autem 
cum Paulo die III K. iulias, cons. ss. imperante Nerone. — Linus, ann. XIÏ, 
m. IlII. d.XII. Fuit lemporibus Neronis a consulatuSaturnini et Scipionis (56) 
usque Capitone et Rufo (67) {Catalogue libérien, L. P » 1, 2) (Cf. Fasti Vindob, 
Priores ; M. G. Aucl. Ant., IX, 283). < Pctrus... primum tenuit cathedram epis- 
copatus in Antiochia annos VII. Hic Petrus ingressus in urbe Roraa, Nerone 
Caesare, ibique sedit cathedram episcopatus ann. XXV m. II d. 111... Martyrio 
cum Paulo coronatur post passionem Dominianno XXXVIll (L. P., 1, 118). 

3 Comme on Ta essayé naguère encore {Katholik.^ 1887, 1, 135). Entre 
autres études, cf. V Année du Alarlyre des saints Apôtres Pierre et Paul, par 



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SAINT PIERRB ET SâINT PAUL i05 

coniplètement que saint Pierre, après les avoir évangélisés, ait 
subi le martyre au milieu d'eux ; ce qui ne laisse pas d être 
surprenant. Pareillement, saint Luc racontant dans les Actes 
Tarrivée de saint Paul à Rome, en 61, ne souffle mot de saint 
Pien'e ; ce qui rend difficile de croire que saint Pierre y soit 
déjà venu, ou, du moins, y ait fait un long séjour; ce qui rend 
impossible d'admettre qu'il y ait été martyrisé six ans aupa- 
ravant. Ce n'est pas tout : aucun texte ne mentionne des actes 
de persécution à Rome, avant l'an 64; il est même générale- 
ment admis que Néron, succédant à Claude en 54, améliora la 
situation des Juifs, partant celle des chrétiens* ; le martjTe de 
sîdnt Pierre, au lendemain de l'avènement de Néron, contredit 
donc tout ce que nous savons de ses premières années et 
apparaît cpnmie inexplicable. Il semble, du reste, que la date 
de 55 a été artificiellement obtenue en combinant avec la date 
de l'Ascension du Christ (5 mai 29, dans le Chronographe) la 
tradition des vingf-cinq années de l'épiscopat de saint Pierre. 
Cette donnée, évidemment inexacte, ne repose donc pas sur 
un document authentique. 

La tradition des vingt-cinq années de l'épiscopat de Pierre, 
sans doute connue par Eusèbe, du moins drement attestée 
par saint Jérôme, explique qu'on ne puisse accepter avec con- 
fiance les dates qu'ils nous fournissent, 45 et 70 ; saint Jérôme 
ne saurait renforcer le témoignage d'Eusèbe ; il se contente de 
le remanier ou de le traduire. Et Ton devine qu'ils utilisent 
tous deux une traditicm de vingt-cinq années d'épiscopat, sans 
en connaître au juste les deux termes extrêmes*. 

Si l'on écarte tous ces témoignages douteux pour ne se fier 
qu'aux faits patents, on est conduit à fixer à l'an 64 la mort 

le R. P. Gams... (trad. Belet). Paris, Duprey, 1867. — Gams a le mérite de rat- 
tacher le martyre de saint Pierre aux massacres qui ont suivi Tincendie de 
juillet 64. il a le tort de reculer Texéculion de Tapôtre jusqu'en 65, vraisem- 
blablement pour sauver l'anniversaire du mois de juin, qui est, sans doute, 
celui de la translation : le texte du calendrier, la date qu'il donne, semblent 
l'indiquer. — Nous n'avons malheureusement pas pu prendre connaissance 
du récent ouvrage de M. Erbes : Vie Todlestage der Apostel Paulus una Peints 
und ihre rômische Denckmàler (Leipzig, 1899). 

* Duchesne, Origines^li. 

2 Eusèbe : ^Pcoiiatcov KXavSioc ittr; ly* ...Xlétpo; ô xopu^xto; Tr,v év *Av- 
Tio)reî« TcpcoTTiv 0&|ie>.fa><7a; èxx>.r,(jîav eîç *Pto|iyiv airstvt xr,p'jTTWv xh eùayYÉXiov. 6 
ô'avrb; iutoc tt,; iv 'Avtioxeîx èxxXr,Tta; xal Tf,ç iv *Pa»{irj irptoto; irpoéorr) ïtai 
TeXsKovetoç avToO. 

Jérôme : Romanorum Ciaudius regnavita. Xlll, mens. Vill. dieb... XXVIlil. 
Petrus apostoius cum primus Antiochenàm ecciesiam fundasset Romam mit 



106 ANALYSE CRITIOUË DES TRADITIONS ROMAINES 

(le saint Pierre. Le 19 juillet de cette année, le feu prend aux 
alentours du grand cirque, dévore le Palatin, les boutiques de 
la Voie Sacrée, la région dlsis et de Sarapis, ravage le Celius, 
TAventin et s'arrête au pied de TEsquilin au bout de six jours; 
puis il se rallume dans les jardins de Tigellinus et, durant 
trois jours, ravage le Viminal, le Quirinal et le Champ, do 
Mars; siu* les quatorze régions de Rome, dix sont consumées*. 
Le peuple accuse Néron qui arrive d'Antium en toute hâte. 
« Pour faire taire cette rumeur, c'est Tacite qui parle (il était 
alors âgé de dix ans), Néron prodidt des accusés et soumet 
aux supplices les plus raffinés les hommes, odieux à cause de 
leurs crimes, que le vulgaire appelle chrétiens. Celui dont ils 
tirent ce nom, Christ, avait été, sous le règne de Tibère, sup- 
plicié par le procurateur Ponce Pilate. L'exécrable supersti- 
tion, réprimée d'abord, faisait irruption de nouveau, non 
seulement dans la Judée, origine de ce mal, mais jusque dans 
Rome, où reflue et se rassemble ce qu'il y a partout ailleurs 
de plus atroce et de plus honteux. On saisit d'abord ceux qui 
avouent; puis, sur leurs indications, on arrête les autres, en 
masse, coupables moins du crime d'incendie que d'être haïs du 
genre humain. On ajoute les moqueries aux tourments; des 
hommes enveloppés de peaux de bêtes meurent déchirés par 
les chiens, ou sont attachés à des croix, ou sont destinés à 
être enflammés et allumés, quand le jour tombe, en guise de 
luminaire nocturne. Néron a prêté ses jardins pour ce spectacle; 
il y donne des courses, mêlé à la foule en habit de cocher ou 
monté sur un char. Aussi, bien que ces hommes soient cou- 

titur ubi evangelium praedicans XXV annis eiusdem urbis episcopus perse* 
verat. Olymp, 205, 111 ^4. Abrah^ 2059 : Versio armenia de his silet. (Schœne, 
II, 152, 153). 205 Olymp. = 43, 44, 45, 46 p. G. N. -- 2057-2060 d'Abraham. 

Eusèbe: inX izàtr i S'aOroû xotc âSix^ixaiti {à'c^Jy(r^\UL<Ti Cod.) xaX xbv 7cpc5TOv xatà 
XptvTtavwv sveSitÇaTO Sko^plov, Tjvîxa Iléxpo; xal IlaOXo; ol OetdraTOt êmàfxrokùi 
•ztù 'jtzïp j^pioToO (jLapTupr,(ravTE; xaTeariçÔrjaav àyâvi. 

Jérôme: Primas Nero super omoia scelera sua etiam persecutionem in Xria- 
nos facit in qua Petrus et Paulus gloriose Romae obcubuerunt (Schœne, 11, 
156, 157). Abr. 2084 ; Olymp. 211, 4, Nero 14. — 2084 d'Abraham = 70 p. C. N. 
= 211, 4, Olymp. (Cf. Sync, 644, 2) (Schœne, II, 235). — Il n'y a rien àcet égard 
dans le nouvel ouvrage de M. Schône : Die Wellchronik des Eusebius in ihrer 
Bearbeitung durch Hievonymus (Berlin, Weidmann, 1900, in-8). — Dans V His- 
toire ecclésiastique, Eusèbe accepte la donnée de Justin que Simon est venu 
à Rome sous Claude (II, 13) ; et il assure (II, 14) que Dieu a envoyé saint Pierre 
à Rome pour le combattre. 

» Tacite, Annales, XV, 38, 44, 52. — Suétone, Sero, 31, 38, 39. — Dion, LXll, 
16-17. 



SAINT PIERRE ET SAlKT PAtL 107 

pables et dignes des derniers supplices, on en a pitié, parce 
qu'ils sont sacrifiés non à Tutilité publique, mais à la cniauté 
d'un seuH. » Voilà, de la plume de Tacite, les premiers gestes 
des premiers martyrs de Rome : ce sont les martyrs du Vati- 
can. Tacite nous dit, en effet, que Néron avait prèle ses 
jardins; or ses jardins s'étendaient au-delà du Tibre, sur le 
Vatican-, et entouraient un vaste cirque réservé aux plaisirs 
impériaux. Il se trouve donc que le tombeau de saint Pierre 
occupe remplacement même où moururent les premiers mar- 
t\Ts de Rome. Pourquoi Taurait-on joint à eux, s'il n'était 
pas mort avec eux; pourquoi ne lui aurait-on pas fait Thon- 
neur d'une sépulture spéciale, à lui, le prince des Apôtres? 
N'était-il pas naturel de Tenten^er au lieu même où il avait 
soufi'ert^, comme il advint pour saint Paul, et comment, en 
temps ordinaire, aurait-il pu être mis à mort dans les jardins 
impériaux? N'est-il pas vraisemblable ([ue, s'il repose au 
Vatican, c'est qu'il y mourut avec ses frères dans la grande 
crise du mois d'août. Le fait de son supplice s'explique faci- 
lement par là même, ainsi que l'emplacement de son tombeau. 
A cette raison de vraisemblance, le calendrier romain ajoute 
le poids de son témoignage. Le Codex Epternacensis, confirmé 



' Sed non ope humana non largitionibus principis aut dm placamcntis 
decedcbat infaniia quin iussum inccndiuai crederetur ergo abolendo rumori 
Nero subdidit reos et quesitissimis pénis affecitquos per flagitia invisos vulgus 
ChrisUanos appeUabat auctor nominis eius Christus tyberio imperitante per 
procuratorem Pontium Pilatuui suppHcio alTectus erat repressaque in praescns 
exitiabiU superstitio rursum erumpebat non modo per iudeam originem eius 
mali sed per urbem etiam quo cuncta undique atrocia aud pudenda conlluunt 
celebran turque igitur primum correpti qui Tatebantur deinde indicio eorum 
multitudo ingens baud proinde in crimine incendii quam odiohumani generis 
coniuncti sunt et pereuntibus addita ludibria ut ferarum tergis contecti 
laniatu canum interirent aut crucibus afûxi aut flammandi atque ubi defecis- 
set dies in usu nocturni luminis urerentur hortos suos ei spectaculo Nero 
obtulerat et circense ludicrum edebat habitu aurigae permixtus plebi vel 
circulo insistens unde quanquam adversus sontes et novissima exempta 
meritos miseratio oriebalur tanqnam non utilitate publica sed in sevitiam 
unius absumerentur [Tacite, Annales^ XV, 44 {Codex Mediceus) ; diaprés 
Arnold: Die Neronische Christenverfolgung^ 5-6). (Leipzig, 1888). Cf., dans 
cette même étude, une très intéressante critique, et très fouillée, de Tacite. 

* Tacite, Annales, XIV, 14. 

3 Près de Saint-Pierre in Montorio, sur le Janicule, on montre une petite 
chapelle ronde ou Ton raconte que fut plantée la croix de Saint-Pierre 
(Cf.Bosio, 74). Cest une légende de formation toute récente; d'après Marucchi 
{Conférences d'archéologie chrétienne, cours autographié, II, 11), elle n'est 
pas antérieure au xv* siècle. Cf. pourtant Lugari : le Lieu de crucifiement de 
saint Pierre (Tours, Mame, 1898). 



108 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

par le Hernensis et le Wissenburgensis * porte au troisième 
jour des kalendes de juillet (29 juin). 

Rome nt aposlolor pétri et pauli et aliorum DGGGCLXXVIHI martyrum 

Qu'est-ce que ces neuf cent soixante-dix-neuf martyrs qui 
sont fêtés en même temps que saint Pierre et saint Paul? 
Comment se fait-il qu'aux deux martyrs romains on ait joint 
d'autres martyrs ignorés ? Pourquoi n'avoir pas célébré, dans 
une fête à eux réservée, les deux docteurs de l'Eglise univer- 
selle, les deux fondateurs de l'Eglise romaine ? Pourquoi avoir 
fait à neuf cent soixante-dix-neuf martjTS l'honneur insigne 
de leur donner le même natale qu'à Pierre et Paul? N'est-ce 
pas qu'ils ont souffert en même temps que ceux-ci ? Ne semble- 
t-il pas qu'ils doivent être identifiés avec les martyrs du Vati- 
can dont nous entretient Tacite ? Le Codex Bemensis rattache 
très explicitement leur souvenir à la même Voie Aurélia (qui 
partait du Vatican) où il rattache précisément les fêtes de 
Pierre et de Paul. 



IH. KL. lUL. I H0M.4-:. Uia au | relia. Natal scoru 
IN EADEM URBE | aurelia. sconim. | Nevatiani. et ali | orum non- 
gento I rum. septuagin | ta et septe mar | 

Puisque ces neuf cent soixante-dix neuf martyrs sont véné- 
rés au Vatican, puisqu'ils sont fêtés au même jour que Pierre 
et Paul, puisque Pierre et Paul sont vénérés au même lieu 
que ces neuf cent soixante-dix-neuf martyrs, il est à croire 
qu'ils ont tous souffert ensemble, la même année comme au 
même endroit. 

Cette hypothèse est confirmée et vérifiée dans un texte très 
autorisé et très explicite. Avant la fin du i" siècle, saint Clé- 
ment écrivait à l'église de Corinthe, au nom de l'église de 
Rome-: « A saint Pierre et saint Paul, on a joint une foule 

1 Rossi-Duchesne, 84. 

- « Aià s»^,Xov xal çôôvov ol |iiYi(rroi xal SixaidraTOi (tt-jXoi iliùiy^r^(S9.yt xal Ewc 
ôavxTO'j 7,6Xr)<Tav. Aà^toiiEv «pb ô^TaXiirâv toy; aYaOo'j; àico^TToXou;' Ilé-rpov. 6ç 
fiifli Çf,>.ov àStxov o-Jx eva ovfià ôvo, àWk irXeîova; CTrrjveyxev ttovouc x«l ovtm 
|jiapT*jpr,9a; éiropevOri el; tbv ôçsiXôiuvov t^wov tt,; lûlrki- Aià Çy,Xov xal spiv 
IlaOXo; ÛTtopLovr,; Ppa^Eiov ëSei^sv, éirràxeç 8e>T(ià çopéffa;, çvy*^^'-'^"^» Xitao^el;, 
XTjpyÇ Yevô(jLevo; k'v te t^ àvatoX^ xal iv tr^ €v(rEt, tb yevvaîov Tf,ç frioreoi; aÛToO 
xXêo; D.aëev, 8ixaio<TÛvr|V SiSà^a; ôXov tôv xôo-piov, xal àirl to T£p|ia tt,; 6v(rsci>c 
èXOwv xal |iap-;ypT,<7a; éiil Ttôv t,yov|iIv(i>v, oÛtcoc à7C7)XXaYT) toO xÔ9(i.ov xal eiç 



SAINT PIERRE ET SAINT PAUL i09 

d'élus qui ont enduré beaucoup d'affronts et de toiu'ments, 
nous laissant ainsi un merveilleux exemple. Des femmes ont 
été poursuivies, Danaïdes et Dircès, qui, ayant souffert de ter- 
ribles et monstrueuses indignités, ont atteint leur but dans la 
course sacrée de la foi et ont reçu la récompense, toutes 
faibles de corps qu'elles étaient. » En même temps que Pion'e 
et Paul, des chrétiennes sont donc mortes, après avoir paru 
sur la scène, sous le costume des filles de Danalis et de 
Dircès ^ De tels usages, on le sait, étaient reçus chez les 
Romains. « Pour leur plaire, il fallait qu'Ixion fût véritable- 
ment roué-, qu'Icare se brisât en tombant du cieP, qu'Hercule 
pérît dans les flammes '*, qu'un brasier consumât la main de 
Mucius Scaevola ^ que Pasiphaé subit l'étreinte du taureau *', 
qu'Orphée^ ou Dédale* fût vraiment mis en pièces, Attis vrai- 
ment mutilé^, Laureolus, au dernier acte d'un drame, vraiment 
tué sur la croix *o. » N'est ce pas à des spectacles de ce genre 
que saint Clément fait allusion ; et quel cadre mieux adapté à 
ces spectacles que le cirque du Vatican, oîi flambèrent les 
martyi's dont Tacite nous (lépeint la mort? Comment n'être pas 
frappé de la convenance interne do tous ces faits ? conmient no 
pas les rapporter dès lors aux hécatombes qui suivirent l'in- 
cendie de Rome en août 64 ? Or saint Clément range formcl- 
ment Pierre et Paul parmi ceux qui en furent les victimes, 
ToJTsiç T5Î; àvSpaaiv... juvr^ôpsCcxôt; t:o\ù Tz'kfflsq... Tout nous 



Tov «Yiov t6icov èiroprj6r„ v7ro(iov7t( '^twà^i^foz (uyioTo;, *jicoYpa|i|i<$c* — Tovtot; 
Tot; àv$pâ<rtv 6atci>c TcoXiTev^apivoi; <rj^Tfipoi<7^ tcoX'j icXfiÛo; ixXsxtcôv, orrivs; 
icoXXatç aloxfat; xat ^ao-ivotc 6(à Cn^ov icaOdvTEC ûità^tiyyi.x xsXXiorov éyÉvovto 
iv Ti(jL?v. Atx s^iXov lnùyfitXirat Yvvatxec Aavaiie; xat Aépxae, alxtaixara $etvà xat 
àv6ata icaOoOo'at, iicX xbv ttjç icîotccoc ^fi6atov ip6|iov xaT7,vTT)(Tav xal eXaéov yépa; 
^ewaiov ol àa6evEïç xtâ awjjiaTi. » (1, Cieinentis ad Corinth., V-Vl ; — Apud 
Funck, Opéra Pair. Àp., I, 66-70.) 

^ Le groupe, qui se trouve actueUement au Musée de Naples (après avoir 
été au paiais Farnèse), venait précisément d'être apporté à Rome ; il faisait 
partie de la collection d'Asinius Pollion (Pline, Hisl. nat., XXXVi, 4), d'après 
Allard, 1, 51-52, note 1. 

^ Tertullien, De PudicUia, 22. 

3 Suétone, ^ero^ 12. 

^ TertuUien, Apol.^ 15. 

» Martial, EpisL, VllI, 30. 

' Suétone, Nero^ 12; Martial, de Spect.^ 5. 

7 /d., 21. 

8 Id., 8. 

Tertullien, Apol., 15. 
>o Martial, de Speci,, 7 (d'après Allard, I, 50). 



110 ANALYSE CKITIQDE DES TRADITIONS ROMAINES 

invite à croire que saint Pierre, sinon saint Paul, fut martyrisé 
en août 64 * . 

Le souvenir de ces atrocités se perdit peu à peu ; le fait 
principal, le fait du martyre des apôtres émergea bientôt seul 

* Noter qu*un Bassus était consul en 64 comme en 258 ; il est possible que 
cette coïncidence ait entraîné, par suite d*une erreur de copiste, Tintroduc- 
tion des consuls de 258 et la disparition de ceux de 64. — Saint Paul, étant 
citoyen romain, fut sans doute rais à part, jugé et exécuté séparément : on 
s*expUquerait ainsi qu'U n'ait pas été enseveli au Vatican, mais sur la Voie 
d'Ostie. Toutefois, on doit être, à son endroit, beaucoup moins affirmatif : le 
fait de sa sépulture séparée, la grande vraisemblance de son voyage d'Espagne 
permettant le doute ; il faudrait alors expUquer Voccasion de son supprice. — 
Rien ne contredit (Tacite prononce le mot criix), tout confirme la donnée 
légendaire relative à la nature du martyre de saint Pierre : Tévangile de saint 
Jean semble indiquer clairement qu'il fut crucifié. Le Seigneur dit à Tapâtre : 
0T£ TiC vewtepo; é^oivvue; asaurbv xal TTEpiEicdcTeic oicov rfitktz- ''Orav ôc Y7)pà<Dr);, 
èxxevetc ta; X^^P^C vov, xàt aXXo; J^tatm <rs xal oioei oirov o*j OéXei;, tovto Se 
eÎTiev <Dr)[iatvfa>v irolco Oavaxw S^Çaaei tov 6ebv (XXI, 18-19). — Origènc (au livre 
troisième de ses Commentaires sur la Genèse) est le premier qui assure qu'il 
ait été crucifié la tète en bas (cité par Eusébe, H. £ , 111, 1). Le fait n'est 
pas impossible : Sénéque, qui semble bien avoir remarqué l'héroïsme sou- 
riant des premiers martyrs romains {EpisL. 78, Lucilio, apud AUard, 1, 54-55), 
qui parle quelque part très explicitement du supplice de la croix (Cons. ad 
Marciam, 23 : « Brachia patibulo explicuerunt), écrit ailleurs (Cons. ad Mar- 
ciam, 20) : « Video istic cruces non unius quidem generis, sed aliter ab aliis 
fabricatas : capite quidem conversos in terram suspendere. » 11 est possible 
que c'ait été par raffinement de cruauté de la part des bourreaux ; il est pos- 
sible que c'ait été marque d'humilité de la part de saint Pierre, ainsi que 
l'interprète la tradition, après Origène : saint Pierre n'aurait pas voulu mourir 
comme le Christ (Cf. Tertullien, De Praescr, 36). Noter, à cet égard, une 
variante très curieuse de la légende dons les Gesta Vetri et Pauli reproduits 
dans le Codex Monacensis 14418 (du ix*) : « Rogavit rursum sibi pedes everti 
et caput dcorsum ut ad caelum se venturum ostenderet » (f* 29'). 

— Me sera-t-il permis d'ajouter ici une hypothèse à toutes celles que l'on 
a proposées déjà pour rendre compte des vingt-cinq années d'épiscopat attri- 
buées à saint Pierre ; cette donnée résulterait d'une erreur du calendrier romain, 
déformant le texte des listes épiscopales du ir siècle. C'était une tradition reçue 
que les apôtres employèrent vingt-cinq ans à jeter les fondements de l'Eglise, 
Lactance l'atteste : t Extremis teuiporibus Tiberii Caesaris, ut scriptum legi- 
mus, Dominus Noster Jésus Christus a Judaeis cruciatus est, post diem deci- 
mum Kalendarium Aprilium, duobus Geminis consulibus : cum resurrexiss et 
die tertio, congregavit discipulos, ... aperuit corda eorum..., quoofficio reple- 
to..., eum procella nubis... rapuit in caelum. Et inde discipuli, qui tune erant 
undecim, assumptis in locum Judae proditoris Matthia et Paulo, dispersi sunt 
per omneui terram ad Evangelium praedicandum, sicut illis magister Dominus 
imperaverat ; et per annos quinque et viginti usque ad principium Neroniani 
imperii per omnes provincias et civitates Ecclesiae fundamenta miserunt. 
Cumque iam Nero imperarct, Petrus Romain advenit; et... convertit multos 
ad iustutiam ... Qua re ad Neroncni delata,... Petrum cruci affixit et Paulum 
interfecil. » {De Morte Pers. 2. — P. L, 7, 193-197.) 

Il se trouve, en effet, qu'il y a vingt-cinq ans entre la date traditionnelle de 
la Passion (29) et l'avènement de Néron (54). Comme on a daté l'histoire du 
Christ, par un effet de perspective, relativement à la iin de cette histoire 



SAINT PIERRE ET SAINT PAUL ili 

de l'oubli qui ensevelissait rapidement Thistoire primitive * ; 
c est, du moins, le seul fait que Ton retrouve dans la tradition 
qui se forma jusqu a la fin du iv" siècle. De saint Paul, on no 
peut dire que fort peu de chose : Eusèbe nous atteste à la fois 
lexistence de ses gestes et leur caractère apocryphe ^ ; ils ne 
nous sont peut-être accessibles que dans le MapTjpiov IlajXou ^ 
et dans un passage de Maximus de Turin ^. Nous fussent-ils 
même parvenus tout entiers, dans leur forme originale, nous 
manquerions de textes pour en expliquer la genèse : Origène 
seul nous livre un fait intéressant à cet égard : c'est dans les 
gestes de saint Paul qu'il lisait l'épisode fameux de Tappari- 

plus importante et mieux*connue que tout le reste (saint Luc, 111. 1), [Cf. Loisy : 
l.a Chronologie de M, Harnack, dans le Bulletin critique^ 5 août 1899 
(p. 435-436}], on a daté sans doute, le début de Thistoire de TEgllse par le fait 
le pins apparent aussi et le mieux connu, c'est-à-dire les massacres de 
Néron ; il plaisait, du reste, aux chrétiens, que leur premier persécuteur ait 
été ce fou furieux (« tali dedicatore damnationis nostrae etiam gloriamur », 
Tertullien, ApoL, 5). Dans la période obscure qui s*étend entre les deux dates, 
on a placé avec vraisemblance la fondation du grand nombre des Eglises ; 
et Ton a fait partir de la seconde date (5i) Thistoire officielle de TEglise en 
général et Thistoire publique et connue des diverses églises. C'est ainsi, je 
suppose, que Ton data du Tan 54 la naissance de TEglise de Rome, c'est-à-dire 
la venue de saint Pierre & Rome (puisque saint Pierre avait évangélisé les 
Romains, il était convenable qu'il les eût évangélisés le premier et que tout 
procédât de lui). Aussitôt après avoir dit : « Apostoli ecclesiae fundamenta 
fniscrunt »,,Lactance ajoute: «Cumqueiam Nero imperaret, Petrus Romam 
venit » ; parlerait-il autrement si Pierre était venu à Rome, aux premiers 
jours du règne? — Or c'est précisément cette date (54-55) que donne le Cbrono- 
graphe. Je suppose que le compilateur aura pris pour la fin de Vèpiscopat de 
Pierre la fin de son épiscopat anté-romain^ puisque Lactance permet de croire 
que c'est en 54 (55) que l'on a fixé parfois et la fondation officielle de l'Eglise 
romaine et la venue de saint Pierre à Rome ; et notez que les seuls textes qui 
datent ce dernier fait du temps de Claude s'appuient sur les rapports plus 
que douteux de saint Pierre avec Philon (Eusèbe, H. E., II, 17) et avec Simon 
(saint Justin, ApoL, II). Le catalogue épiscopal de la fin du ii* siècle était 
rédigé, sans doute, en termes brefs, peu explicites, obscurs; l'erreur que repro- 
duit le texte du Ghronographe serait aisément explicable. Si Ton admettait 
cette hypothèse, la véritable tradition romaine serait restituée : après avoir 
passé vingt-cinq ans, comme les autres apôtres, dans une sorte d'épiscopat 
itinérant, saint Pierre aurait définitivement fondé l'église romaine en 54, dix 
ans avant qu'elle reçut, avec son pasteur, le baptême du sang. 

* Cf. Acilius Glabrion, P. Graecina, saint Ignace, Télesphore, saint Justin 
et tant de saints oubliés dans le calendrier. 

*^ II. E., III, 3 : oùSà |iT)v xà; Xe^oiiéva; aùtoû Tcpà^Et; £v «{JLfiXsxtoïc Trapef-, 

3 Lipsius, Acta Pétri... ^ 104. 

^ Homélie 101 (P. L., 57, 488). « Deinde cum apud Sergium Paulinum pro- 
consulem Simon Magus Paulum apostolum oppugnaret. utique Ecclesiae vas 
tentabat et veneficis artibus illum quassare cupiebat ; sed tanta ab illo virtute 
convictus est ut non solum artis infirmitate sed etiam oculorum cum amis- 
siône caecaret et pariter illi auferret carmen et visum. » 



ii2 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

tion (lu Seigneur, revenant poiu- être une seconde fois crucifié*. 

Par bonheur, les textes relatifs à saint Pierre sont plus 
nombreux : ils attestent clairement* que la tradition, pour 
la plus grande part, n'est pas vraiment indigène. L'idée d'où 
elle procède toute et qui la résume est celle d'un conflit 
de Tapôtre et de Simon le Mage. Ce conflit est indiqué dans 
les Actes des Apôtres. Tandis que Paul ravage l'Eglise et que 
Etienne est massacré, Philippe descend à Samarie. w Un 
homme, du nom de Simon, se trouvait dans la ville : il prati- 
quait la magie et émeneillait le peuple de Samarie, disant qu'il 
était un grand personnage. Tous s'attachaient à lui, petits et 
grands, disant : Celui-là est la puissance de Dieu, celle qui est 
appelée grande. Ils s'attachaient donc à lui parce que ses opé- 
rations magiques, depuis quelque temps, les enchantaient. » 
Mais Philippe survient qui ruine son prestige et qui parvient à 
le convertir ; survient ensuite Pierre, auquel il veut acheter le 
pouvoir de conférer le Saint-Esprit par Timposition des mains. 
El Pierre le maudit. « Périsse ton argent avec toi, puisque tu 
as cru que le don de Dieu pouvait être acquis par des richesses, » 
et Simon épouvanté de cette malédiction manifeste son repen- 
tir et demande à Pierre de prier pour lui 2. Le conflit de Pierre 
et de Simon a donc une racine historique dans les Actes des 
Apôtres, et l'on peut voir, dans les Récognitions et les Homé- 
lies Clémentines^ comment le rejeton s'est épanoui. 

Mais ce conflit avait la Syrie pour théâtre : comment donc se 
localisa-t-il à Rome ? Il faut noter d'abord que les Aclos étaient 
lus à Rome, si même ils n'y ont été composés, et que c'est le 
fondateur de l'Eglise de Rome, saint Pierre, qui est mis en 

* € Kl T(i> tï 9ÎX0V 7capaSéÇa(76ai to èv tat; Ila'jXou IIpâ^Eviv àvaYCYps|i|Uvov, û; 
ÛICÔ Toû Sci>Tf|poc cipr|(jtivov* "AvcoOev |iiXX(d <TTavpoCa6ai, outo; cî>( lieroc Tf|V èTri- 
ST)(i.tav icapaSé^cxat rbv "AvcoOsv {jiXXa> oraupoûoÔat yiv^iuvov. Comm. in Joan- 
nem,t. XX (P. G., 14,600). 

* € 'AvTjp 5é Ti; àvd|iaTi £i(jlu>v TcpouTcfîpxcv èv T>j ndXei {laYÉutov xal âÇtoravwv 
TO eQvoc Tfjç SaixAptac Xé^cov eïvai tiv« éauxbv iJiYav, ta 7cpo<T£Îx*v icivre; «tco 
(itxpoO iii>( (uyàXou Xeyovtc; 0'jt4; eortv tj Avva|itc toC 6eo*j tj xaXou(jLévT) MeyàXTj. 
icpo«T6Ïxov lï avrw iià to {xavâ Xp6'^*a Taîc iiayîai; iU<rraxÉvat avrov;... 'Ifiwv tï 
6 i£i|ici>v OTi lia. Tv^c i-Ki^ifTitùç T(i>v ytipîùs tu>v àT:o<rr^Xb>v StSoTat to irvev(&a irpo(rr,- 
vîyxev aÙTOÎ; xP^H-^^ût Xi^tav A6ts xâjxol Tr,v èÇouertav TavTTjv Tva ta èàv èmOcS xà; 
Xeipaç Xa(x@avir] Trveû(jiA âytov. IlÉTpoç tï eïirev «pb; avTbv Tb àpYvpt^v aou (tjv (toI 
eir) elç âTcwXetav 6ti ttjv Supcàv tov Oeoû èv6|ii9a; 8ià xpT^P'-^tTwv xTsto^ai.... âicoxpt- 
6elç Sa 6 S^picov eiicev AeriÔ7)Te û(ieî; Cirèp èjxoO irpb; xbv xupiov fiitw; (jLr|8èv è7céX6y} 
iTc'éiii iv elpyjxaTe. (Actes, VllI, 9... 18... 24. — Weslcott and Horl. 1895*, 
263-264). 

3 Duchesne, Origines ^ 94. 



SAINT PIERRE ET SAlNt PAIJL lia 

conflit avec Simon. On conçoit donc que Thistoire extra-romaine 
de saint Pierre se soit réfléchie et comme incorporée à son 
histoire romaine ; les Romains, intéressés à la gloire de leur 
patron, ne devaient-ils pas inconsciemment modeler celle-ci, 
qu'ils ignorèrent bientôt, sur celle-là, qui était consignée par 
écrit et dont la pureté était garantie par la canonicité du livre ? 
Qui sait même si ce comédien dont parle Suétone, et qui 
vivait à Rome au temps de Néron*, au temps de saint Pierre 
par conséquent, ne se confondit pas bientôt, dans l'imagination 
populaire, avec le mage syrien ? Ce n'est pas tout : une autre 
cause contribua très efficacement à la romanisation de la 
légende. Le dieu sabin Semo Sancus était vénéré dans Tîle du 
Tibre, comme l'atteste la base de la statue retrouvée là même 
en 15742; on y lit : 

SEMONI SANCO DEO FIDIO 
SACRVM 

Or saint Justin raconte, après avoir donné plusieurs détails 
sur Simon, qu'il fut considéré comme un dieu et qu'on lui éleva, 
dans l'ile de Tibre, une statue avec l'inscription : 

SIMONI DEO SANCTO 

Ces trois mots se retrouvent à peine modifiés sur notre base 
de statue ; c'est dans l'île de Tibre que nous avons retrouvé 
celle-ci ; c'est dans l'île de Tibre que Justin a lu ceux-là : il 
serait bien étonnant que ce n'ait pas été notre inscription qu'ait 
lue — et mal lue — saint Justin, ou l'auteur dont il dépond. 
L'erreur de saint Justin une fois commise ^, la localisation du 

* Suétone ; Nero. 12 : « Icanis primo statim conatu iuxta cubiculum eius 
decidit ipsuinque cruore respersit» (éd. Roth.» 173). — Cf. Juvénal, 111, 74 
(éd. Hermann, 13). — Voici, d'autre part, ce qu'on racontait de Théodote: ce 
qui ferait croire que les contrefaçons légendaires de TAscension étaient de 
mode. fxaOdclrEp xal tov OavixAorbv ixeîvov xbv icpûTOv Tf|Ç xax' avxoùc Xeyoïxivr,; 
Tcpo^Tjta^aç olov àniTpoirdv xtva 0e6SoTov icoXùc alpet Xôyo;, (ôc a(p6{JLevdv tcots xal 
àvaXa|iâav6{Uvov el; oûpavoù; irapeorfîva^texaixaTaiiKTTeOfTai ivjxh"^ xû» Tf,c ànârr,; 
fcve'juiaTt, xal SicncEvOévra xaxû; TeXeurfiiTai [Eusébe, H. E., V. ,16 (éd. Dindorf)* 
IV, 218]. 

« G. I. L., VI, 567-568. Esser, Des heiligen Petrus Aufenthalt.,. (Brcsiau, 
1889, in-8*), p. 68. — Duchesne, Origines, 92. — C. L. Visconti, Un Simulacvo 
di Semo Sancus {Studi di slona e dirillo, 1881, 106). 

3 La légende de cette statue tibérine se retrou ve-t-elle dans ce passage des 
actes manichéens, oùMarcellus dit qu'il éleva une statue à Simon avec celts 

8 



il4 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

conflit à Rome, peut-on dire, était chose faite. Elle éveilla 
sans (lout^ la curiosité populaire ; elle provoqua sans doute ce 
décalque de l'histoire de Samarie, racontée dans les Actes, 
dont nous parlions tout à Theure ; de fait, au début du 
m' siècle, les Philosophouniena rapportant que Simon lutta, à 
Rome, contre les apôtres. — (Mais Simon, vaincu par Pierre, 
comme jadis par Philippe, renonce à la lutte et quitte 
Rome). 

Parvenue à ce second stade, la tradition n'a plus qu'un pas 
à faire pour établir un rapport entre le martyi'e de l'apôtre et 
son conflit avec le magicien. Ce pas fut franchi très aisément, 
sans doute, sous l'influence de faits qui nous échappent. Mais 
ce que les textes nous pennettent de soupçonner, ce sont les 
reprises et les retouches de la légende, qui, divei'sement modelée 
par des piétés différentes, s'essaye, se modifie, efl'ace ses pre- 
mières ébauches avant de se fixer dans sa forme définitive. C'est 
d'abord la Résun*ection que Simon tente de contrefaire, au 
témoignage des Philosophouniena*, mais c'est ensuite à l'Ascen- 
sion qu'il s'essaye, au dire d'Arnobe^ (vers 305), de saint Cyrille •'* 
(vers 350), des légats de Libère* (vers 355), et d'Ambroisc^ 
(vers 389) ; c'est enfin à la contrefaçon de l'Ascension que la 
légende s'arrête; mais elle se dédommage en faisant mie petite 
place au démarquage de la Résurrection. — Et, pendant que la 
légende se développe ainsi et se transforme, s'enfonçant peu à 
peu dans les imaginations romaines, elle semble prendre 
racine aussi dans le sol romain. On se montre, sur la Voie 
Sacrée, quatre pien'es qui présentent un aspect particulier : ce 
sont celles sans doute sur lesquelles s'est fracassé Simon ^. Et 
l'on décrit la route qu'a suivie saint Pien*e en s'échappant de 
la Maniertine, parla Via Nova, le titulus Fasciolae, la Via et 

dédicace : Simoni iuveni deo (Lipsius, Acin Petri^ 57); ou bien ce passage 
dépend-il d^Irénée, d'après lequel les Simoaiens élevaient des statues à leur 
fondateur? 

» VI. 20. 

8 « Viderant enira (Romani) currura Sinonis Magi et quadrigas igneas 
Pétri ore diCTatas et noniinato Chrlsto evanuisse. » 

a Cat., VI, 14-1.;. 

* P. L., 13, 765 : « Sicut in adventu bc.itissiuiorum apostolorum glorificatur 
Dei nomen in ruina Siuionis. » 

^ HejLameron, IV, 8. 

« « In quattuor parles fracliis quattuor silices adunavit qui sunt ad testi- 
nionium victoriac apostolicae usque in hodiernum diera. » (Gestes de Pierre 
et Paul; Lipsius : Acta Pctrl, 167). 



SAINT CALLISTE 115 

la Porta Appia* : sa délivrance miraculeuse des prisons d'Hérode 
en a sans doute suggéré ici, par Teffet de Tincessant recoiu^ 
aux Actes, une réplique à peine voilée 2. Apres Toubli des orgies 
sanglantes du Vatican que dépeint Tacite, et oii Néron crucifia 
saint Pierre, la légende s'est formée peu à peu autour du 
conflit samaritain de Tapôtre et de Simon racontée par les 
Actes. 

2. a Au temps de Macrin et (T Alexandre y le consul Palma- 

Gestes « tius impute aux chrétiens l'incendie crime partie du Capitale 

e s.Calliste. ^^ ^^ divers incendies partiels; les soldats qu'il envoie saisir 

« Calliste, dans le TrasteverCy sont aveuglés; une vierge 

« sacréCy Julianay.est saisie par le diable le jour d'unsacri- 

« fice solennel, si bien que Palmatius se fait baptiser par 

« Calliste dans le quartier des Ravennates, ainsi que sa 

« femme et quarante-deux personnes de sa fnaison. Palma- 

« tiuSy arrêté par le tribun Torquatus, confesse le Christ 

« devant Alexandre, est confie au sénateur SimpliciuSy guérit 

« Blanda, femme de Félix, convertit Simplicius et sa famille, 

« que baptisent le prêtre Calépode et Févêque Calliste. Calé- 

« pode est décapité aux kalendes de mai; son corps, jeté au 

« Tibre, en est retiré et enseveli au cimetière qui porte son 

« nom, le 6 des ides de mai. Calliste se cache dans la maison 

« de Pontien, au quartier des Bavennates; il convertit le 

« soldat Privatus, mais est découvert et jeté dans un puits. 

« Le prêtre Asterius lensevelit au cimetière de Calépode, 

c< Voie Aurélia, la veille des ides d'octobre. » 

L église de saint Calliste existe encore; (elle est mentionnée 
dès 352''^); les gestes de Maris et de Marthe Tattestent'*. Le 

■ 2 juiUet, 304: « Exeuntes ergo... per viam quae Appia nuncupatur, ad 
portam Appiam perveoerunt...» Gestes de Processus. 

3 Actes^ Xil, 6 12. — Noter que la légende, incertaine dans sa croissance, 
appliqua d'abord à Pierre et à Paul des épisodes qui finirent par demeurer la 
propriété exclusive du premier (cf. supra, p. 111, l'apparition du Seigneur à 
saint Paul et saint Paul aveuglant Simon). — Dans les gestes de Sérapie et 
Sabine (29 août, 500), on lit: « te inuoco. Domine Jesu Christe, qui sanctos 
apostolos in carceris custodia detentos clausis ianuis visitasti et confortasti. » 
Aucun texte, à ma connaissance, ne raconte que Pierre et Paul — c'est d'eux 
évidemment qu'il s'agit — aient été, dans une même prison, réconfortés par 
I une visite du Christ: il y a peut-être ici la trace d'une tradition disparue. 

3 Duchesne, Mélanges^ VII, 226. Elle a été fondée par Jules. 

« 19 janvier, 580-581, § 4. 



116 



ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 



quartier des Ravennatos, ttrbs Ravennatiam, aussi appelé 
Castra Transtiberim *, non loin de la Naumachiae regio*^, tirait 
son nom de ce fait que le détachement de la flotte de Ravenne 
séjournant à Rome, y avait son quartier ^^ La date de Tanni- 
versaire, le lieu de rensevelissement de Calliste, sont attestés 
parle Chronographe '*, le férial'», les Itinéraires^' et les décou- 
vertes récentes : le cimetière de Calépode et les ruines de la 
J)asilique céuïétériale de saint Calliste ont même été retrouvés, 
via Aurélia ^. L'époque et la réalité du martyre que peuvent 
faire contester la i)oli tique bienveillante d'Alexandre Sévère, 
et le changement de sens du mot martyr s'expliquent peut-être 
par une émeute popidaire, dans laquelle le pape aurait été mas- 
sacré^. « La comparaison entre les actes, si faible qu'en soit 
l'autorité historique et diverses cir(*onstances de temps et de 
lieu, nous fait comprendre de quelle nature fut le martjTO. 
Calliste fut précipité, dit la légende, d'une fenêtre dans un 
puits, au Trastevere, et son corps fut ensuite porté en grand 
secret dans le cimetière de Calépode. Ces violences, d'un 
caractère tout à fait illégal, ne peuvent avoir eu lieu d'après 
l'ordre d'Alexandre Sévère. Mais... l'ensemble de ces faits 
certains persuarle que la mort <le Calliste... dut arriver à la 
suite d'une féroce émeute dos païens ^. » 



3. 

Gestes 

de sainte 

Cécile. 



« Cécile^ femme très illustre, décide son mari Valérien à 
^ respecter sa virginité et le convertit au christianisme ainsi 
« que Tiburce son frère ; elle les fait baptiser tous deux par 
« le pape Urbain, Malgré les ordres de V empereur, ils ense- 
(( velissent les corps des 77iartyrs; dénoncés et amenés devant 
« le préfet Tvrcius Almachius, ils confessent leur foi an 
« champ appelé Pagus et convertissent le cornicularius 



1 Dans les gestes de Maris et Marthe. 

« Citée dans les gestes de Sébastien et de Pierre. 

3 Cf. article Canlm de Vaglieri (Ruggiero : Dizionario epigrafico, 11, 138). 

4 Cf., sitpi^a p. 21. Galisti, in via Aurélia, mil 111. 

'• F. n., p. 132. Uoiuae, via Aurélia, in ciuiiterio Calepodi, Calisti epi. 

« R. S., I, 182-183. 

7 Dans la vigne de Lamperini. 

« Pourtant le martyre de Calliste doit être considéré comme douteux, en 
raison de la nécessité où se trouvaient les catholiques de l'égaler à llippolyte, 
son rival, qui était martjT. [Cf. Philosophoumena, IX, 11. Tertullien : De Putli- 
citia 23 (P. L., 2, 1021)j. 

De Rossi, Bull., 1866, 93. Cf. AUard, 11, 201. 



SAINTE CECILE 117 

« Maxime. Irrité de la rêàistance qu'il rencontre^ le préfet 

« fait décapiter Valérien et Tiburce avec le nouveau prosélyte 

« que Cécile ensevelit à côté de son mari et de son beau^ 

« frère. Elle continue de prêcher la foi nouvelle^ comme le 

« pape Urbain de baptiser les nouveaux convertis^ parmi 

« lesquels rUlustrissime Gordien. Arrêtée enfin et conduite 

« devant Almachius, elle est condamnée et égorgée dans sa 

<( maison y le 22 novembre; le pape Urbain l'ensevelit au 

« milieu des autres évêques, ses collègues, et transforme sa 

« maison en église, » 

Le groupcinout do ces martyrs, la date de leur anniversaire, 
la localisation transi ihérine de lenr culte, est confirmée et pré- 
cisée par une famille des manuscrits hiéronymiens ^ et par un 
passage du Liber Pontificalis'-. Le premier texte associe la 
vierge Cécile à Valérien, Tiburce et Maxime, et date leur 
fête du 22 novembre (X. ktd. dec.) ; le se<'ond atteste que 
ces saints étaient vénérés, à ce jour, dans Téglise du Traste- 
vere qui subsiste encore, dès le temps du pape Vigile (537- 
555). 

Mais le manuscrit qui nous donne le meilleur texte du 
calendrier isole de se.s compagnons la Caecilia'^ du 22 novembre, 
sans doute celle qui reposait Voie Appia, dans la chapelle 
des Papes ; mais ce même manuscrit, ainsi que ceux des deux 
autres familles — Taccord est remarquable — font d'un saint 
Caecilius le titulaire du culte transtibérin, à la date du 17 no- 
vembre '* ; il paraît que les données de cette histoire sont 
moins solides qu'elles ne le senddent d'abord. 

J'incline à croire que le groupement des martyrs est pri- 



1 € X KL. DEC. Roui caeciliae virginis v.ileriani tyburli nmxinii » {Cod. 
Wissenb. Rossi-Duchesne, p. 146). 

2 « Qui Anthemius scribon veniens Romae invenit eum (Vigilium) in ecclesia 
sanctae Caeciliae X. KaL déc. » (L. P., 1, 297, in Vigilio, 537-;ir)5.) 

^ « X K. dec rom caeciliae et in alax felicis zeti... {Cod. Eplern. Rossi- 
Duchesne, p. 146). 

* Cod. Bern. Cod. Eplevn. Cod. Wissenb. 

XU KL. DEL XV K dec. . rom Iran- XU KL • DEC... 

sitae I herabe ceciU Romae trans libère Nat 

nicom sci ceciH In niconiedia 

ROME. Translibe 
re. caecîHi 

IN NICOMED. ^Rossi-Puchesnc, p. 144,) 



ii8 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

lïiitif; que ranniversaire et la localisation transiihérino sont 
dérivés. L'association d'une sainte Cécile aux saints Valérien, 
Tiburce et Maxime est attestée clairement par le calendrier, le 
11 août* ; et le Codex Bemerisis, dont on sait Timportance au 
point de vue de la topographie sacrée, rattache ce groupe à 
la Voie Lavicane, iîiter duas lattros; et nous trouvons dans 
ces pai'ages, — exactement Voie Tiburtine, cinquième mille — 
un oratoire dédié à sainte Cécile, au temps de Zacharie (741- 
752)2. Il est difficile de ne pas croire qu'un groupe Cécile- 
Valérien-Tiburce-Maxime ait été vénéré, le 11 août, entre la 
Tiburtine et la Lavicane. Il aura été attiré au Trastevere parce 
que le Caecilius du 17 novembre a été bientôt confondu, sans 
doute, avec la Caecilia du 11 août : Thomonvmie des noms 
l'explique, et aussi le prestige des mart^'rs du cycle de 
saint Laurent, vénérés précisément les 10 et 11 août, Voie 
Tiburtine, qui faisaient tort aux autres martyrs de ces mômes 
jours et de cette même région ; et enfin ce fait que, le 
22 novembre, à Ostie^, étaient vénérés, le même jour que la 
sainte Cécile Appienne^ un saint Valérien, un saint Tiburce, 
un saint Maxime, associés, il est vrai, à un saint Demetrius et 
à un saint Honoratus. Comment les dévots des martvrs dé- 
laissés du 11 août n'auraient-ils pas été heureux d'échapper 
au voisinage dangereux des compagnons de saint Laurent; 
comment ii'auraient-ils pas été heureux de s'installer dans 
cette église du Trastevere — qui portait, sans doute, le nom 
de son fondateur Caecilius? 

L'époque du martyre peut être fixée avec assez de vraisem- 
blance. Ce n'est pas l'époque d'Alexandre Sévère (222-2îi5). 
On ne saurait s'appuyer sur la mention du pape Urbain (222- 
230), qu'il faut distinguer de l'Urbain, compagnon de Cécile ; 

1 m IDUS. AGS. III id. a^ rom nt tiburti III ID. AG. Rom nt 

ROME. UIA LA ualeriani caeciliae scorum tiburti ualeria- 

uicana. Int duos susannae | ni caeciliae virg. 
lauros Tyburty. 

ualeriani. et ceci 

lie uirginis. (Rossi-Duchesne, p. 101.) 

* « ... Praedium... situm quinto ab bac Romnna urbe miliario, via tibur- 
Una, in quo et ovatotnum sanctae Caeciliae esse dinoscilur... » (L. P., I, 434. 
In Zacharia, 741-732.) 

^ X K. dec rom caeciliae et iu alax felicis zeli et in ostea demetri et hono- 
rati valeriani tiburti maximi. Il y a d'autres Caecilia dans le fcrial, même à 
Rome (Rossi-Duchesne, 69, 121). Le sacramentaire Léonien dépend de nos 
gestes (Feltoe, p. 149). 



SAINTE CÉCILE i\9 

la dualité de ces personnages est fondée sur la dualité de 
leurs tombeaux qui ont été retrouvés*. C'est parce qu'ils 
ont été confondus que Cécile a été placée au temps de Sévère. 
Deux autres faits ont facilité, du reste, Tattribution de la sainte 
à cette époque : la proximité de Téglise de Saint-Calliste, mort 
en 222, grâce auquel le souvenir des empereurs illyriens a 
déjà pris racine dans le quartier du Trastevere ; la confusion 
du Gordien 2 des gestes avec le prêteur urbain, qui devint 
plus tard consul en 229 et empereur sous le nom de Gordien III 
en 232 et qui avait été mêlé au procès intenté par TEglise 
romaine à la corporation des cabare tiers. Ces deux faits con- 
tribuèrent sans doute à affermir la croyance que Cécile était 
morte au début du m* siècle ^. 

La vérité, c'est qu'elle vécut et mourut sous Marc-Aurèle : 
la date du martyre doit être placée entre l'élévation de Com- 
mode à la dignité d'auguste et la mort du grand empereur, 
c'est-à-dire entre juin 177 et mars 180 : « Cette date est sug- 
gérée par une indication précieuse du martyrologe d'Adon. Le 
compilateur du ix' siècle termine un résumé des actes de la 
sainte par ces mots : Passa est beata virgo Marco Aff relia et 
Commodo imperatoribtis. Cette phrase ne saurait être de l'inven- 
tion d'Adon, car elle contredit d'autres passages de son récit. 
Ainsi il croit que l'évoque Urbain est le pape de ce nom, 
contemporain d'Alexandre Sévère. Pour être logique, il eût 



t Allardf I, 427-439. Nous noua rangeons comme lui à la solution proposée 
par de Rossi : R. S., 11,XXXV11 et 150. Il nous paraît très difficile d'admettre 
qu*un contemporain de Symmaque, ayant à dater un martyr, ait préféré 
Marc-Aurèle et Commode à Dioclétien, Déce ou Valérien. 

* Comme le remarque Neumann, nous n'avons aucun indice d*une inscrip- 
tion mentionnant Gordien à Sainte-Cécile ; TinscripUon aurait peut-être gêné le 
développement de la légende; conçoit-on une inscription n'étalant pas tous les 
titres du personnage? — Malgré Tavis de M. Erbes, dans son très beau mémoire 
sur sainte Cécile, nous la plaçons à Tépoque de Marc-Aurèle. Lorsque le 
rédacteur dit qu elle a été ensevelie dans la chapelle papale, c'est le langage 
de son temps qu'il parle; et M. Erbes n'a rien à tirer du fait que cette cha- 
pelle n*a été affectée aux papes que lorsqu'on eut à ensevelir Pontien et Ante- 
ros. Il est vain, étant donné ce que nous connaissons de la grande catacombe 
appienne, de prétendre que sainte Cécile n'a pu y trouver une sépulture; il 
est très probable que sa famille possédait là un domaine funéraire (R. S , 
II, 143-157). Et il est impossible d'expliquer la donnée d'Adon, si l'on ne veut 
pas qu'il Tait prise dans une recension aujourd'hui perdue (Cf. Erbes : Lie hei- 
lige Caecilia im Zusammenhang mit der Papstcrypla sowie der dllesien Kirche 
Roms. — Z. S. fur Kirchengeschichte, IX Band. 1 lleft. 1887, p. 1). 

3 Croyance attestée aussi par ÏEpilome Carlhaginiensis (M. G. Chronica 
Minora I, 494). 



420 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

dû reporter au règne de cet empereur le martyre de la sainte. 
Il ne le fait pas, mais reproduit, au contraire, une formule 
chronologique incompatible avec cette date. Cette formule 
provient évidemment d'un document qu'Adon eut sous les 
yeux, et ce document est indépendant des Actes. » Ce qui 
nous autorise à y ajouter foi, c'est qu'il est en harmonie par- 
faite avec certains faits bien établis. Le trône occupé par deux 
empereiu-s, la sépulture refusée aux martyrs, la citation 
presque textuelle des rescrits d'Hadrien et de Marc-Aurèle^, 
ces traits réunis conviennent à la fin du règne de ce dernier 
souverain, tandis que, dans le cours du siècle suivant, la men- 
tion des deux rescrits par le magistrat eût été un contresens : 
la situation légale des chrétiens avait totalement changé. 

La réalité du martyre d'une Cécile peut être déterminée avec 
certitude 2. Ce qui le prouve, ce n'est pas l'emplacement du 
tombeau retrouvé auprès de la crypte papale, dans une area 
appartenant aux Caeci/ii; le fait lui-même inviterait plutôt à 
croire le contraire : on aurait imaginé le martyre pour expli- 
quer la place d'honneur occupée parla sainte auprès des évoques, 
sans penser que ce furent les évêques qui furent ensevelis 
auprès de la chapelle privée des propriétaires primitifs de la 
catacombe. Mais cette certitude qu'infirmerait plutôt la décou- 
verte du tombeau, elle nous a été rendue par la découverte d'un 
cadavre. En 822, Pascal I" trouva une Cécile dans un cercueil 
de bois de cyprès, revêtue d'une robe tissue d'or, des linges 
sanglants roulés aux pieds, et la transporta lui-môme dans la 
basiUque transtibérine^. En 1599, pour la seconde fois, le 
corps fut mis au jour devant Baronius^ et Bosio^: sur la robe 
d'or, on voyait encore les taches de sang, et la tête était à 
moitié détachée du tronc. 



1 « Ignoras quia domini nostri invictissimi principes iussenint ut qui non 
negaverint esse christianos, puniantur; qui vero negaverint, dimittantur. » 
Sur le rescrit d*Hadrien à Minucius Fundanus, cf. Allard, I» 239 sq. 

^ Quoi que dise Neumann, p. 310. 

3 L. P., 11,56... «Aureis illud vesUtum indumentis*, cum corpore venerabi- 
lis sponsi Valeriani, pariterque et linteamina martiris illius sanguine plena. » 

* Baronius, Annales, 821, 1 12-19. 

^ Bosio, Historia passionis sanclae Caeciliae.p. 155, 170.— C'est sans doute à 
Prétextât qu'eut lieu l'invention des reliques par Pascal (L. I. II. 56} : il y avait 
donc eu peut-être une première translation de Calliste à Prétextât. — Mais 
comme il y eut vraisemblablement un certain nombre de Caecilia chrétiennes 
et plusieurs Caecilia martyres, il est très possible aussi qu'il y ait eu confu- 
sion de cadavres. 



SAINT CIIRYSOr.ONE ^21 

4. « Anastasie , fille du Romain Prétextât vir illustris est ins- 

Gestes de « truite par Chtysogone^ qui a passé deux années dans la 
Chr^offone. " ^^^^9^ de vicaire et a gagné au Christ le vicaire Rufinus et 
M sa famille ; il la réconforte par ses lettres lorsque son mari 
« PuhliuSj avec lequel elle a cessé la vie commune, apprend 
« qu^elle est chrétienne et la persécute; il dirige son zèle 
« charitable, lorsque, Publius étant mort, elle donne sa for- 
« tune aux pauvres. Survient alors la persécution de Dio- 
« clétien, qui ordonne de tuer tous les chrétiens. Chryso- 
« gone, quil se réserve et quil fait conduire à Aquilée oi\ 
« il se trouve, refuse la préfecture et le consulat, n dignité 
« de sa famille »; conduit ad aquas Gradatas, il est déca- 
ti pitéy son corps, jeté sur le rivage, est enseveli iiuta pos- 
« sessionem quae dicitur ad saltus, où demeurent trois 
« vierges, Agape, Chionia et Irène, par le saint vieillard 
« Zoïle, dans sa demeure, suh interraneo cubiculo: celui-ci 
« retrouve la tête du saint et meurt à son tour après que le 
« Christ lui a annoncé le prochain martyre des trois vierges et 
« celui d^Anastasie. Chrysogone a été décapité le 23 novembre 
a [sub die nono kal. decemh.) et a été enterré le 27 [sub die 
« quint 0...) » 

La légende déguise à peine Thistoire. Que Chrysogone ait été 
décapité à Grade, comme elle Tassure, ou bien ailleurs, il 
reste que c'est un saint d'Aquilée, ainsi qu'elle le raconte : 
le férial l'atteste. La donnée qu'elle fournit relativement à 
la date est exacte, à un jour près; le môme document le 
prouve; Tinexactitude s'explique aisément par une en^eur de 
transcription. 

La romanisation un peu vague et comme diffuse de la lé- 
gende s'explique aussi historiquement : il y avait à Rome, il 
y a encore, au Trastevere, une église de Saint-Chrysogone 
[titulus Chrysogoni), attestée à la fin du v° siècle par les signa- 
tures du concile de 499 ^ Le culte du saint d' Aquilée a été 
importé sans doute, dans la première moitié du v* siècle, en 
même temps que celui des saints de Milan, Gervais et Protais, 

auxquels la matrone Vestine élevait une église (vers 417)**^; 

• • • 

1 Duchesne, Mélangea, VII, 227. 
Gestes de « Jd. 223. — Le codex Camotensis 190 (XIII-XIV) nous a conservé un 
saint Rufus. texte distribué en trois leçons, relatif à saint Rufin. « Dioclélien ayant 

« entendu parler de Grisogonus », « viri inter contemporaneos clanssimi r>. le 



122 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

ce qui explique la donnée du férial hioronyniicn [codex 
Epternacensis)^ au 24 novembre : 

« Rom nt crisogont. » 
De la genèse de la légende nous ne pouvons rien dire. 

Triililions 

ii.v. r-es. Le pons lapideus des gestes de Simplicius et de Viatrix, 
le pons maior des gestes de Vibbiane, ne sont qu'un seul et 
même pont, semble-t-il, qu'il faut identifier avec le Ponte 
Rotto d'aujourd'hui ^ 

Vifisula Lycaonia des gestes de Calliste, d'Eugénie, des 
Mai'tvi's Grecs, de Maris et Marthe 2, est la fameuse île du 
Tibre ', où s'élève l'église de Saint-Barthélcmy ; l'expression 
populaire insida Lycaonia est en rapport avec des légendes 
aujourd'hui perdues, qui s'étaient épanouies sans doute autour 
des anciens temples subsistant alors'». 

« retint deux ans en prison : e ^ pendant ce temps, par ses parûtes et par ses 
« lettres, Grisogone reconfortait tes confesseurs. Il convertit ainsi un vicaire 
« liufus, chez lequel il était détenu. Après sa mort, Dioctétien revint d\iqui- 
« lie à Rome ; apprenant la conversion de Ru fus, ne pouvant vaincre sa 
M constance, il le fit mettre à mort, IIII ttal. decemb. » Les mêmes événe- 
ments sont rapportés, en résumé, par Adon, à cette même date (P. L., 123'- 
405). Il faut probablement voir dans ce vicaire RuPus, le vicaire Rufinianus de 
nos gestes : les Romains employaient volontiers Tun pour Tautre Rufus et 
Rufinianus, Faustus, Faustinus et Faustinianus, Clementinus et Clementia- 
nus (de Rossi: Rull., 1869, 7. — R. S., III, 657). L'hypothèse est vérifiée par le 
codex Vindohonensis 357, folio, 81* : on y lit, non Rufinus, mais Rufus. 

> Kummer, De Urbis Romae pontibus antiquis. Schalke, 1889, p. 24. — 
Allard, IV, 368. 

« 14 octobre 401. — P. L., 21, 1105. — R. S., III, 202. — 19 janvier 578. 

3 Tile-Live, II, .*». — XI, sommaire. — Denys d*Ilalic., V, 13.— Suétone, Claude 
25. — Cf. M. Uesnier, De Insuta Tiberina (à paraître). 

^ On ne sait à quelle époque précisément fut ouverte Téglise Saint-Nicolas 
in Carcere, établie dans ou près l'insula lycaonia ; elle date sans doute de 
Tépoque byzantine. Qui sait si lycaonia ne serait pas une déformation de 
nicalonia? Noter que le coJex Vindobonensis 357, folio 71'-78% 2* colonne, 
quatrième ligne (bas) porte « in liberim ante insulam nichaoniam. y> — D'autre 
part, d'après le Rreviarium Apostolorum, saint Barthélémy aurait évangélisé la 
Lycaonie ; est-ce que cette donnée ne serait pas la cause de la localisation du 
culte romain de saint Barthélémy à Tinsula Lycaonia? ou ne serait-ce pas 
plutôt le contraire? Nous avons démontré ailleurs que le Rreviarium et les 
Gesta Rartholomaei avaient été rédigés à Rome au début du vr siècle {De 
Manichaeismo apud Latinos F-V7* saecul. 2* partie, chapitre III]. 



SAINTE VIBBlÂNE 123 



II 



Comme les traditions du Trastevere, les traditions chré- 
tiennes de la ville haute*, localisées dans les quartiers qui 
s'étendent sur la lisière orientale de Rome, illustrent toutes les 
origines des églises qui s y sont établies : sainte Vibbiane, saint 
Eusèbe, sainte Praxède, sainte Potentienne, sainte Susanne. 

i. « Pigmeniusa été le maître de Julien dans son enfance; 

Gestes de « F/aviantis, ancien préfet, se convertit avec toute sa famille ^ 
ste I lane. ^^ Dafrosû sa femme j Demetria et Vibbiane ses filles; il est 
« dénoncé à Julien pour avoir recherché les corps de Crispus, 
« Crispinianus et Benedicta, mis à mort, la nuit, dans leur 
'< maison, ainsi que le lui ont révêlé Jean et Paul ; ses biens 
a sont confisqués, lui-même exilé ad Aqttas Tauranas, via 
« Claudia, au 60* mille : il meurt tranquillement le 2 des ka- 
« lendes de janvier, Dafrosa est confiée à t(n certain Faustus 
« son parent, qui doit la ramener au paganisme ; iuais c'est 
a lui qu^elle gagne au Christ, Faustus, traduit devant Julien, 
« meurt subitement en sa présence, le 6 des ides de juillet, et 
. « est enseveli par Dafrosa dans sa maison, à lui, à côté de la 
a domus sanctorum iohannis et pauli peu après, elle rend 
« rdme à son tour, aux ides de janvier, — Julien se fait alors 
« présenter ses deux filles : Demetria, qui meurt de peur en 
a sa présence, Vibbiane, qui est confiée à une femme sacri- 
« lège Rufina, Elle ensevelit Demetria dans sa demeure, à 
« côté de Dafrosa sa mère, résiste aux instances de Rufina, et 
« est à peine soumise à la torture qu'elle rend Pâme, Son 
« corps est recueilli au forum Tauri par le prêtre Jean et 
« est enseveli par lui dans sa maison, à côté de sa mère et 
« de sa soBur, dans un cubiculum, à Rome, ad caput Tauri 
« iuxta palati licinianum, ad formam claudiam, le 4 des 

1 Ce n'est pas arbitrairement que nous groupons ensemble les traditions 
de la ville haute. Cette région a une physionomie distincte et une : ce sont les 
Monii ou les CoUi; cf. ce que dit M. Gatti, qui est désintéressé dans la ques- 
tion : « Quella vasta zona, che dalla Via Venti Settembre si estende alla Piazza 
Viltorio Emmanuele ed ove sono sepolti i docuuienti délia più arcaicaciviltà ed 
arte latina... {Atti del sesto Congresso Storico, p. 247}. 



124 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

« nones de décembre. — Jean et Pigmenius avaient coutume 

« de se rencontrer dans la maison de Vibbiane, Jean est dé- 

« capite, sans même avoir été entendu, Voie Sa/ara^ devant 

« la statue du Soleil, au Clivus Cucumeris ; il y est enseveli, 

« dans une crypte, par le prêtre Concordius, iuxta concilium 

« 7nartyru?n, le 8 des /calendes de janvier. Quant à Pigmenius, 

« revenant à Rome, aveugle, après quatre ans de séjour en 

a Perse, il croise Julien sur la Voie Sacrée, l'insulte, est jeté 

« da?is le Tibre; son corps, recueilli par la matrone Candida, 

« est enseveli par elle dans une crypte du cimetière de Pontien 

a le i2 des kalendes de mars. Après la mort de Julien ^ une 

<c parente de Flavien, appelée Olympia, recherche dans sa 

« demeure les corps de Dafosa, Demetria et deVibbiane ; elle 

« la transforme en une basilique quon appelle Olympina et 

« y demeure jusqu'au temps de Vévêque Sirice. Ici finit la pas- 

« sion qu'a écrite Donatus, subdiaconus regionarius sanctae 

« sedia apostolicae. » 

Il est évident que les gestes reproduisent la légende de 
fondation de Téglise Sainte-Vihbiane, consacrée par Simplicius 
entre 468 et 483 *. 

Que cette église ait été d'ahonl une habitation privée, cVst 
ce que nous invitent à croire et Thistoire de la fondation de 
saint André, à la même éjx)que ''^, et notre connaissance topogra- 
phique de coUg région de Rome : là s'étendaient les jardins de 
P. Licinius Gallienus, désignés sous le nom de palatium lici- 
îiianum^; notre texte confirme du reste cette hypothèse. 

Que cette église ait été consacrée au cidte, avant d'être dé- 
diée à sainte Vibbiane, c'est ce que peut indiquer le texte du 
Liber Pontificalis : « hic. dedicavit... aliam basilicam intra 
urbe Roma », et c'est ce qui ressort du texte des gestes : la 
maison de Dafrose, Demetria et Bibbiana, devint la basilica 
Olympina, 

Il est aussi facile de vérifier l'exactitude d'une autre indica- 
tion topographique contenue dans les gestes. Le forum Tauri, 
le caput Tauri intra formam Claudii et Palatium Licinii^ se 



» L. P., I, 249. 

2 Id., I, 249, 2:iO, note 2. 

3 BuU... Communale, 1874, p. o5. — Nibby, Aulica, 11, 238. 
* Bosio, p. 384 ; — Aringhi, H, 124 ; —Jordan, II, 3!9. 



SAINTE VIBBIÂNË 12S 

trouvent non loin de Téglise Sainte-Vibbiane et de la porte 
Tiburtine*, tout près des propriétés de T. Statilius Taurus^. 

Mais, en quittant ces questions de topographie locale |K)iu* 
aborder l'analyse de la formation légendaire, nous quittons le 
domaine dos certitudes pour entrer dans celui des hypothèses. 
Aucun texte antérieur à nos gestes ne mentionne les mar- 
iyr& dont ils retracent Thistoire. Le prêtre Jean est certaine- 
ment le prêtre ensevelisseur des persécutions dioclétiennes ; — : 
ce qui nous donne la date probable des martyrs. Pigmenius 
vient de la Voie de Porto (cf. infra) et Flavianus, de la Voie 
Claudia,jarf Aquas Taurianas; je soupçonne fort que Faustus 
n'est qu'une transformation du Faustus, qui, au temps de 
Symmaque, combattit seul pour l'Eglise ^ et qui dut bénéficier 
de la vénération qui s'attacha au pape dont il défendit la cause 
avec tant d'ardeur'*. De Dafrose, Demetria et Vibbiane, Ton no 
saïu-ait rien dire. 

Entrevoit-on, du moins, pourquoi ces saints ont été groupés 
ensemble et placés à 1 époque de Julien, puisque le silence des 
auteurs du iv* siècle nous empêche de penser qu'ils aient 
effectivement souffert alors? Il est à croire que c'est la 
découverte de trois corps, reposant à l'intérieur de la ville 
comme ceux des saints Jean et Paul, qui suggéra à plusieurs 
que le même emplacement de sépulture s'expliquait par le 
même genre de mort, sous le règne du même persécuteiu* aux 
allures perfides et secrètes. L'influence des fameux martyrs du 
Celius est manifeste : le rédacteur de Vibbiane les avait lus, il 
les a sans doute corrigés (Cris pus, Crispinianus et Benedicta). 

Mais faut-il admettre que c'est au temps de Simplicius que 
fiu'ent trouvés trois corps de femme dans la basilica Olym- 
pina ? L'hypothèse pourrait rendre compte du changement de 
nom du titutus^ du groupement des saints principaux, enfin de 
l'époque qui leur a été assignée. Elle se heurte, il est vrai, à 
deux difficultés : le silence du Liber Pontificale, qui est assez 

1 Cette-^porte était désignée au moyen âge sous le nom de Porta Taurina 
(Cf. UrUchs: Codex lopogr., 113, 127, 135, 141, loO). 

^ Entre saint Eusèbe et la porte Tiburtine, on a trouvé un cippe délimitant 
les horti tauriani (Lanciani, Bul. Comm., 187i, p. 57; — Visconti, ïrf.,^187o, 
p. 15:i; — deRossi, Bull. Comm., 1890, p. 283). Sur le cippe funéraire de Publius 
AElius Taurus, on avait sculpté un taureau. C. I. L., VI, 9011.— (Cf. C. I. L., VI, 
1875, les Aper). — Guasco, Musco Capilolino^ li3. 

3 L. P., 1, 96, 98, 260-261. 

* Cf. infra^ Gestes de Gordien. 



de saint 
Eusèbe. 



426 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

surprenant, le silence surtout du sacram en taire Léonien, qui 
parle, avec une si solennelle émotion, de la sépulture « intra 
urbem » de Jean et Paul, et ignore jusqu'aux noms de Vibbiane, 
Demetria et Dafrose. Néanmoins le peu de diffusion de chaque 
légende *, la composition particulière du sacramentaire Léonien, 
doivent nous empêcher de conclure. Il se pourrait que la décou- 
verte des corps fût survenue seulement au temps de Symmaque 
ou d'Hormisdas. 



2. « Au temps où Libère et Constance persécutaient les 

Gestes « catholiques partisans de Félix^ un prêtre^ Eusèbe ^^osa leur 
« tenir tête ; enfermé dans une étroite cellule^ il y mourut. 
« Grégoire et Orose^ prêtres^ qui étaient ses parents^ Pense- 
« velirent le 19 des kalendes de septembre^ Voie Appia, au 
« cimetière de Cal lis te, à côté de saint Sixte et inscrivirent 
« sur sa pierre : « Eusèbe, homme de Dieu ». Pour se venger, 
« Constance enferma Grégoire dans la même cellule et Pg 
« laissa mourir de faim ; Orose recueillit son dernier soupir 
H et r ensevelit à côté d' Eusèbe ; et la persécution de Corn- 
« tance et de Libère continua son cours, » 

Rien ne confirme, rien n'infirme les données de la légende 
quant à l'emplacement du tombeau du prêtre Eusèbe. Celui qui 
est mentionné par Damase^ et les Itinéraires^ est le pape de 
ce nom, qui reposait dans une crypte, assez éloignée de la 
crypte papale '*. Mais la précision du détail donné par les gestes 
invite à en admettre l'exactitude ; tout le monde pouvait contrô- 
ler la teneur de Tinscription que rapportait le rédacteur. 

La date qu'il donne se retrouve dans le férial, suivie de ces 
mots : tituii conditoris, La date est donc certaine. Et il appa- 
raît clairement que ces gestes, comme ceux que nous avons 
étudiés déjà, prétendent raconter l'histoire du saint,' titidaire 
do l'église de ce nom, attestée dès 499^. 

Quant aux détails qu'ils rapportent, ils sont empruntés à la 
légende de Félix et de Libère rapportée par le Liber Ponti- 

> Cf. infraj Gestes de Clément, 
î Ihm, 18, p. 25. 
3 De Rossi, R. S , I, 180. 
* Rossi, ft. S., Il, 195. — L. P., ï, 167, note 3. 

^ Mentionnée aussi en 593. — On a l'épitaphe d'un lecteur de TEglise au v*. 
Cf. Bu//., 1882, p. 112. 



F 



SAINTE POTENTIEISNE 127 

ficalis ' : si Libère, qui fut aussi populaire de son vivant que 
Félix le fut peu, prit bientôt dans l'imagination populaire la 
place qu y occupait son rival, c'est que celui-ci fut peu à peu 
confondu avec le saint Félix de la Voie de Porto. — Mais pour- 
quoi le souvenir de FEusèbe inconnu qui avait donné son nom 
au titulus — sans doute, parce qu'il l'avait fondé, ainsi que 
l'indiquent les analogies, ainsi que le prouve le férisd, — pour- 
quoi fut-il mêlé à ces histoires ? Le plus simple est d'admettre 
qu'un Eusèbe était mentionné dans les traditions confuses qui 
couraient sur saint Félix. 

3. « Le prêtre Pas t or écrit à Timothée^ le disciple de saint 

Gestes ^^ Paul, pottr savoir s'il confirme la donation que Novatus, son 

Potentlenne *^ f^ère, a faite de tons ses biens à lui-même^ Pastor^ et à 

et Praxède « Praxèdcy sœur de Pudentienne^ fille de Piidens^ également 

.etdePastor). „ disciple de Paul; ce Pudens a changé sa tnaison du Viens 

a Patricus en un titulus Pastoris^ auquel Pie a joint un baptis- 

« tere, Timothée répond en ratifiant la donation de son 

« frère. — Pastor reprend alors la parole et raconte comment 

« les thermes de Novatus ont été changés en une seconde 

« église^ le titulus Praxedis. » 

Cette légende illustre la fondation des deux basiliques 
qu'elle mentionne. On peut indiquer avec certitude quels faits 
historiques elle représente; on peut indiquer avec vraisem- 
blance quelles évolutions successives elle a subies. 

Les faits historiques, germes des traditions, sont le double 
rôle que jouèrent dans la primitive Rome chrétienne, les deux 
famiUes des Acilii Glabriones et des Cornelii Pudentes. 
L'œuvre des premiers se résume toute dans la fondation du 
cimetière de Priscille : les dernières découvertes de de Rossi ont 
rois hors de doute que l'hypogée privé des Acilii a été le pre- 
mier noyau de la fameuse nécropole salaricnne'^. Or, on sait 
qu'un Acilius Glabrio est mort chrétien sous Donatien 3, que 

» Duchesne L. P., I, CXXV, note 3. 

2 Les Acilii avaient des terrains sur le Pincio [Bull, hlituto..^ 1S68, p. 119). 
— (6u/., 1889, p. 104 et sq). 11 y avait des Priscus et des Priscilla dans la gens 
Acilia avant le mariage de Aria Plaria Ver a Priscilla avec M* Acilius Glabrio 
consul en 186. Cf. G. I. L., XIV, 248i (Dans un fragment de Marini concernant 
le Glabrio de 132, on a Ji>*MClLLA ACILIANA. 

' Dion, 67, 13. — Suétone, Domitien, 10. 



12S ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

certaines parties de la catacombe ont certainement été creu- 
sées de son vivant, qu'il a eu une femme dont nous ignorons 
le nom, que le nom de Priscille se rencontre chez ses descen- 
dants, dès le milieu du ir siècle * et qu'enfin il y avait, dès 58, 
des Priscilla chrétiennes ^ : il est donc possible que la Priscille 
éponyme du cimetière établi sur les terres d'Acilius Glabrio 
ait été sa propre femme. La Priscille dont nos gestes font 
la femme de Punicus, la mère de Pudens, la grand'mère 
de Pudentienne et de Praxède ne serait que la transformation 
de ce personnage qui dut laisser une trace profonde dans Tima- 
gination populaire, et par l'époque reculée de sa vie, et par 
l'importance exceptionnelle de son rôle. 

L'œuvre des Cornelii Pudentes est représentée par VEccle^ 
sia Priscae (cf. infra) et par Vecclesia Pudentianu, Le chris- 
tianisme de cette famille est attesté dès 221^; l'expression 
même d'ecclesia pudentiana révèle un adjectif dérivé du nom 
propre Pudens : notre connaissance des premiers temps du 
christianisme à Rome explique cette constatation philologique : 
les premières églises urbaines étaient-elles autre chose qu'une 
salle de réunion dans la maison d'un riche chrétien? Vecclesia 
pudentiana était l'église installée dans la maison des Pu- 
dentes. De quelle époque date la conversion de cette famille? 
La mention d'un Pudens dans les épîtres de saint Paul^ ne 
suffit pas à la placer avec certitude au i**" siècle : elle est très 
vraisemblablement du second au plus tard. 

Quant à Tunion de ces deux familles, elle n'est pas démon- 
trée en fait. Elle était rendue possible par la communauté de 
croyance qui les rapprochait ; elle est rendue probable par 
1 équivalence de Prisca = Priscilla'^ , par l'existence d'une Pmca 
chez les Pudentes^ et d'une Priscilla'^ chez les Aci/ii, par 

1 C. 1. L., XIV, 2i84. — De Rossi, BuL, 1889, p. 119. 

2 Scaint Paul, Rom., XVI, 3. — I Corinth., XVI, 19. — II, Tim., IV, 19. 

3 L'épilaphe d'une CORNELIA PVDEXTIANA a été trouvée à Saint-CaUiste, 
H, S., 1,312. — Diplôme de Marius Pudens Cornelianus, consul en 2*22, trouvé 
à Sainle-Prisca, BuL, 1867, 46. 

* Saint Paul, II Timothée, IV, 21. 

6 Saint Paul, Rom., XVI, 3. — I Corinth., XVI, 19. — Il Tira., IV, 19. — 
Actes, XVIII, 2, 26. 

^ La plaque de bronze mentionnant Manius Pudens Cornelianus a été 
trouvée dans la maison de Prisca, sur TAventin. Bu//., 1867, p. 46. 

7 ACILIA PRISCILLA, C. F: trouvé sur un sarcophage à Priscille. Bull., 1889, 
p. 118, fille de Aria Plana Vera Priscilla, femme de Manius Aciiius Glabrio, 
consul II um en 186. 



SAINTE POTENTIENNE 129 

l'existence aussi d'un Cornélius chez les Pudentes et chez les 
Acilii en 152*. 

Quoi qu'il en soit de leur union, ce sont les souvenirs laissés 
dans la chrétienté romaine par les Acilii du I" siècle et les 
Cornelii du IP qui sont les deux faits historiques que Ion 
démêle à l'origine de la légende. 

Comment -donc est-eUe née et quels accroissements succes- 
sifs a-t-elle pris ? — Elle est née à Vecclesia pudentiana : le 
rôle des Pudentes a été simplifié, abstrait et comme « indivi- 
dualisé » ; il a été attribué à Pudens. — La mentiond'un Pudens 
dans Saint Paul Ta fait placer au temps des Apôtres et lui a 
fait associer Timothée^. — L'époque apostolique où la légende 
était située, Tanalogie verbale des deux mots Pudentiana et 
Potentianay martyre généralement rattachée, ainsi que Per- 
pétue, au temps de saint Pierre 3, ces deux faits auront amené 
l'équivalence aecclesia pudentiana = ecclesia potentianae »; 
l'oubli des conditions de vie du christianisme primitif aura 
facilité la confusion, et sainte Potentienne aura été introduite 
dans la légende, à côté de Pudent et de Timothée. — La situa- 
tion du tombeau de Potentienne* placé près de celui de Praxède, 
autre martyre dont l'histoire était inconnue^, l'emplacement 
de l'église pudentienne au Vicus Patricus sur le Viminal non 
loin de l'église de saint Praxède sur l'Esquilin eurent pour 
conséquence l'association des deux saintes^. 

Ainsi formée, la légende a subi une modification nouvelle 
dans une petite chapelle annexée à la basilique ef détruite 
en 1595. On y voyait sur une jnosaïque, analogue, sans doute, 
à celle qui décorait l'hypogée des Acilii s, un personnages assis, 
nimbé, prêchant la divine parole aux brebis qui l'écoutent; en 
étudiant le dessin qui nous l'a conservée^, on se convainc sans 

1 Marius Pudens Cornelianus, de 222. — Une inncription de Tivoli (C. I. L., 
XI V, 4237) prouve que M. Aciiiua Glabrion, consul en 152, s^appelait Cornélius 
(Bull., 1889, 119). 

^ Le Timothée de la Voie Tiburtine n*a sans doute exercé nulle influence 
sur celui-ci. 

3 Lipsius, Op. cit., 218, 12 ; 219, 8 ; 222, 2.-4 novembre, 219. 

* La compagne de Perpétue, ou quelque autre. 

^ Le F. H. montre qu'elle n'était pas primitivement associée à Poten- 
tienne. 

* On en arriva peu à peu à croire qu'elles étaient sœurs. 
f But., 1867, p. 43. 

" De Rossi, if t/«aict... dernier fascicule paru. 
» Codex Vaiicanus 5407, p. 82.; 

9 



130 ANALYSE CRlTlQUK DES ÏRÂDlTIONâ ROMAINES 

peine que ce personnage n'est autre que le Bon Pasteur ^ : 
hypothèse que confirme la haute antiquité de la construction. 
Lorsque les idées chrétiennes se furent modifiées et que le culte 
du Bon Pasteur eût disparu, le nom resta à l'oratoire où, peut- 
être, il était primitivement inscrit: la valeur en fut transfor- 
mée et le Bon Pasteur devint Saint Pastor, 

La métamorphose du symbole cémitérial en une personnalité 
sainte était facilitée, du reste, par la tradition qui donnait ce 
surnom môme à Hermas, frère de Pie, et qui habituait les esprits 
à associer ce nom, jusque-là surtout symbolique, à un individu 
déterminé-. De cette influence résulta ime tendance des rédac- 
teurs à placer Pastor au temps de Pie : de la viennent les 
contradictions de nos gestes, faisant des mêmes personnages 
des contemporains des apôtres et du prédécesseur d'Anicet. 
La contiguité du sacelliim Pastoris et de Vecclesia pudentiana, 
comme elle fut cause de Tassociation de Pastor à Pudens, fut 
cause, de même, qu'il fut placé à la même époque que lid^. 

. a Au temps de Dioclétien et de Maximien Auguste, il y 

Les Gestes de " «^«iV tin prêtre nommé Gabinius, frère utérin de tévéque 
Ste Suzanne. « Caius^ fils d'un consul, cousin de Dioclétien; très versé 
« dans toutes les sciences, il avait fait des Traités contre les 
« païens. Sa fille unique, Suzanne, qui a hérité de lui toute 
« sa science, est demandée en mariage au nom de Dioclétien 
« pour Maximien son fils, par Claudius, consobrinus de 
« Gabinius. Sur les conseils de son père et de son oncle, 
« Suzanne se décide à rester vierge; elle annonce sa décision 
« à Claudius et le convertit ainsi quePraepedigna^, sa femme, 
« Alexandre et Cutias, ses fils. MaximuSj comes rei privatae, 

1 Ciacconio y voit un saint Pierre ; mais on sait qu'U en voyait partout. Il 
été guidé sans doute par une tradition tardive, d'après laquelle saint Pierre 
aurait célébré la messe en cet endroit. 

^ Il y a des saints Pastor, 8 R. ian., 4 K. apr., pr. K. maii, 4 id. aug., 

9 R. sept. 

3 Le vicus Laterantts n'est pas identifié avec cerUtude; j'identifie la Crypta 
Nepotiana ou Novatiana mentionnée aussi dans les gestes d*Etienne et de 
Laurent (Bosio, 529. — BuU. criL, 1897, 237) avec une crypte découverte 
via Urbana, en mai 1896, par M. Pettignani? : par sa construction et sa déco- 
ration, elle rappelle le style des catacombes. Baronius identifie les thermes 
de Novatus avec les thermes de Timothée des Actes de Justin {Bull., 1866, 
p, ss). — On ne peut dire d'où viennent Novatus, Eusebius, Punicus. Le 
rapport de la Sabinilla des gestes de Poten tienne avec la Sabinilia des gestes 
de Maris est encore obscur. 

s Le Codex Vindobonensis 357 écrit toujours Praedigna. 



SAINTE SCZÂNNE l3i 

« frhre de Clauditis que Dioclétien envoie à celui-ci^ se laisse 
« toucher à son tour; il visite Gabinius dans sa demeure^ à 
« tare de la Porte Salara, près du Palais de Salluste, 
« apprend que Suzanne est consacrée à Dieu^ demande le 
« baptême et distribue ses biens aux pauvres par l'entremise 
« de Thrason^ togatus. Dénoncés à Dioclétien par Arsicius^ 
« adjutor comitis rei privatae^ tous sont arrêtés^ sauf Caius, 
« malgré Serena^ femme de Dioclétien, qui est secrètement 
« chrétienne et sur les conseils (Fun païen Jules. Gabinius et 
« Suzanne sont jetés en prison; Claudius et sa famille sont 
« précipités dans un gouffre à Ostie, Suzanne, confiée à Sere- 
<t na, est confirmée par elle dans sa résolution première, 
« Dioclétien, furieux, la renvoie dans sa maison et pei^ut 
<( à Maximien de Py prendre de force ; mais un ange arrête 
« Maximien et Curtius qui vient après lui, Macedonius rem- 
« prisonne, ne peut obtenir d'elle qu^ elle consente à sacrifier; 
« au contraire y elle renverse les idoles par la seule force de 
M ses ptières : tel le Jupiter doré qui se dressait sur la place 
« devant le palais de Salluste. La sainte es/ alors égorgée 
« dans sa maison qui touchait à celte de Cuius, Serena 
« Auguste recueille son corps, f ensevelit dans son propre 
a palais et le dépose au cimetière dWlexaiulre, dans un are- 
« naire, à côté des briqueteries, le Î3 des ides d'août. Comme 
« la maison de Gains touchait à celle de Gabinius, dès cette 
« époque on y établit une statio in duas domus. Et ces événe- 
« ments se passaient dans la sixième région, le long du Viens 
« Mamurtini, devant le forum de Salluste, » 

L'église dont la légende raconte Torigine est mentionnée 
en 499, sous le nom de titulus Gai; c'est elle encore qui est 
très vraisemblablement désignée sous le nom de ad duas 
domxis, par le férial comme par les gestes*. 

Quant à son origine véritable, nous n'en pouvons rien dire : 
l'histoire des martyrs dont nous avons ici les noms, est, en 
effet, presque complètement inconnue. La date, de l'anniver- 
saire de Suzanne est confirmée, sans doute, par le férial ; mais 



* En 1869, on a retrouvé plusieurs salles d'une magniûque maison romaine 
eontiguë à Sainte-Suzanne {BuUeL., Istituto, 1869, p. 229). — Les jardins de 
Salluste, palalium SaUustii sont très connus (Jordan, II, 123. — L. P., I, 229) : 
ils s'étendaient de la Porta Pindana à la Porta Salana» 



13â ANALYSE CRITÎQtE DES TRADITIONS ROMAINES 

le lieu (le sa sépulture est ignoré des itinéraires * ; 'ses compa- 
gnons ne sont mentionnés dans aucun texte (sauf Caius), sa 
parenté avec Diocléticn est très probablement fabuleuse, 
Tépoque précise fixée par les gestes erronnée, puisque Caius 
est mort en 283 et que c'est en 285 que Dioclétien est devenu 
empereur; Maximien est pris pour Galère, Suzanne pour 
Valérie, Serena pour Prisca*. 

Cette incertitude de Thistoire explique à quelles difficultés 
Ton se heurte quand on veut expliquer la genèse de la légende. 
On peut avancer, toutefois, que trois faits l'ont déterminée : 
1° la contiguïté de deux maisons chrétiennes, situées près des 
jardins de Salluste et dont Tune appartenait sans doute à un 
Gains, peut-être le pape de ce nom ; 2° le christianisme de 
Prisca et de Valeria d'où vient, sans doute, Tidée d'avoir fait 
de certains personnages des gestes des parents de Dioclétien ; 
3" rhistoire de Constantin qui réagit sur l'imagination chré- 
tienne et sur qui se modèlent les traditions antérieures : Serena 
relève d'Hélène plus encore que de Prisca. 

5 « Au temps oti Maximien ^ à son retour (f Afrique ^ coihstruit 

La légende de « les thermes dioclétiens^ une grande persécution sévit contre 

S. Cyriaque ^^ [^^ chrétiens^ on les etnploie aux travaux. Ci/riaque, aide' de 

ees°es de ** Largus et de Smaragdus^ distribue les aumônes du pieux 

S. Marcel 3). <( Tlirason ; fait diacre par le pape Marcel^ il se concilie Fami' 

« tié de Dioclétien en guérissant sa fille Artemia^ et reçoit de 

(( /?//, lorsqu'il revient de Perse ^ où il a également guéri Jobia, 

« fille de Sapor^ une maison située à côté des Thennes. Mais^ 

« lorsque F empereur se retire en Dalmatie^ la persécution se 

« rallume sur P ordre de Maximien : le licaire Carpasius tor- 

« ture les saints; Cyriaque et vingt-et-un fidèles sont décapités 

(( Voie Salara^ hors des murs, à l'intérieur des Thermes de 

« Salluste. Le prêtre Jean les ensevelit sur cette même voie le 

« 17 des calendes d'avril; transportés, voie d'Ostie, au sep- 

« tième mille, par Marcel et Lucine, ils y sont de nouveau ense- 

« velis le 6 des ides d\iotU. Carpasius, qui avait profané le 

« baptistère de Cyriaque, est possédé du diable. » 

» Cf. Aringhi,IV,29,7, t. II. p. 224. 
2 Laclance Mort. Versée. \:\. (P. L., 7,216). 

2 Et dans les Gestes d Anthime. Cf. aussi le Codex Palalinus, 8 août, p. 332, 
§28. 



SAINT CYRIAQUE 133 

C'est encore une légende de fondation d'église. Celle-ci est 
bien connue : le titiiliis Cyriaci est mentionné des 499 ; il est 
détruit dans le cours du xv'' siècle; lors de la construction du 
palais des Finances, on en retrouve les fondations « Via di 
Porta Pia* ». 

Les thermes de Dioclétien, dont ou voit encore les ruines 
énormes entre le Grand-Hôtel et la Gare Centrale, sur le Vimi- 
nal, ont été construits au début du iv* siècle : on ne saurait 
dire à quelle date exactement-^. 

L'histoire elle-même est très obscure. L'époque à laquelle on 
place Cyriaque ne soulève aucune objection ; l'ensevelissement 
Voie Salara est très douteux étant attesté, non par les Itiné- 
raires^ mais seulement par Pieire Mallius au xii* siècle ; la date 
de sa très douteuse translation ou celle do sa mort est confir- 
mée par le férial-^ L'association de Cyriaque à Largus et 
Smaragdus, à Memmia et Juliana, est également confirmée 
par ce même texte. Mais c'est tout ce que l'on peut dire : 
l'histoire du voyage de Perse et de la guérison de Jobia 
parait absolument légendaire ; elle rappelle non pas le voyage 
d'Abercius'*, mais les aventures de Pigmenius, le maître de 
Julien^*. 



* Arinellini, le Chiese di Homa^ p. 189. 

« C. I. L., VI, 1130. — Bull, Communale, 1872, p. 66 ; 1886. p. 19i : 1888, 
p. 36; 189.3. p. 301. 

3 La localisation de Cyriaque sur la Voie d'Ostie est également mentionnée 
à l'époque d'Ifonorius (620-638) par le L. P., 1, 324; mais notre texte est anté- 
rieur. Peut-être la légende de Cyriaque Sextus Sestius a-t-elle rapport à la 
fondation de Téglise. 

* A. Harnack, Abercius und Cyviacus, Séria Ilarteliana, Wien, 1896, 
p. 142, 444. 

^ xNous avons une autre légende de Cyriaque. La voici (Analecta Boll., 

-, , II, 247) : « Sejt'lus Sestius, fils de Quint us Seat us, grand personnage de Toscane, 

*'*^ « lui-même esprit fqrt distingué, fait ses premières armes sous Thrason, 

^ .. « magister mililum, déjà gagné au ctirislianisme. Après huit ans et dix mois 

■^ ^^ 'a lie service, l'immoralité du paganisme lui répugne ; il se trouve qu'il entre 

« un jour dans le temple de Mars, que ses doutes habituels lui reviennent à 

« Vesprit et que, la nuit suivante, un songe lui apprend que, le lendemain, il 

« trouvera le Christ, (iaius est prévenu miraculeusement de lui donner au 

4 baptême le nom de Cyriaque, qui, au dire de Marcellin, veut dire en 

« syriaque, le philosophe. Sur quoi, Sestius entend le lendemain le prêtre 

« Jean lire VEvangile ; il est touché de la grâce et va trouver Thrason : celui-ci, 

« par ses aulici Sisinnius, Smaragdus et Largus infot*me Gaius, qui baptise 

« Sestius du nom de Cyriaque. Il devait être martyrisé dans la persécution de 

« Dioclétien, » 

Le texte est postérieur à 597 : il parle quelque part de la septième année 
de pontificat de Grégoire I", 590-604. 11 n'est qu'une reprise et un développe- 



134 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 



III 



Ce ne sont pas les souvenirs chrétiens qui manquent sur 
les collines qui s'élèvent, ni dans les quartiers qui s'étendent 
au cœur môme de Rome : ils y sont plus nombreux peut-être 
que sur le pourtour de la ville: mais leur physionomie est 
toute différente. Tandis que là, nous l'avons vu, chaque tra- 
dition monumentale a sers'i comme de noyau à plusieurs 
autres, dispersées un peu partout, se les est, si j'ose dire, 
agrégées, de telle sorte que, ce qui fait Tunité interne du 
récit, comme ce qui en a constitué le noyau primitif, c'est 
l'édiflco et que, à chaque basilique, peut-on dire, correspon<l 
une légende, celle qu'elle a fait naître; — ici, tout au con- 
traire, on constate que plusieiu^s traditions sont attachées à un 
seul et môme édifice et que ces traditions monumentales, loin 
d'en grouper d'autres autour d'elles, se sont elles-mêmes laissé 
attirer par d'autres, de telle sorte qu'elles constituent, non le 
fond d'une seule légende, mais des épisodes secondaires de 
plusieurs. 

Et le fait s'explique sans peine. Au cœur de la ville, il n*y 
a pas une église, pas un grand centre chrétien, pas de grande 
légende par conséquent ; les édifices païens s'y pressent, 
palais, temples, places publiques, oii les chrétiens étaient traî- 
nés poiu* sacrifier aux idoles on périr dans les tourments : les 
souvenirs accessoires devaient donc seuls s'v trouver attachés 
et fournir les détails qui enrichissent et précisent les tradi- 
tions. Il est donc intéressant de noter que le môme fait qui a 
déterminé la répartition topographique des premières églises 
romaines — je veux dire la force de résistance du paganisme 



ment de la légende rapportée plus haut: les mêmes personnages se retrouvent 
dans les deux textes. Le rédacteur du vu* (?) siècle connaît et utilise le Liber 
PontificalU*. La localisation du temple de Mars est, sans nul doute, fantai- 
siste: les gestes de Marcel et d*Anthime Tignorent; enQn la célébrité du 
temple de Mars était telle qu'il n*y a rien d'étonnant à ce qu'un rédacteur Tait 
introduit dans son œuvre. 

* Notices de Gains, de Marcellin et de Marcel mises à contribution Analecta, 
II, 234. — Un autre texte écrit a dû aussi être utilisé : cf. p. 256 (VI" leçon) : 
« ... Sicut scriptura testatur ». 



LE CAPiTOLE 135 

national dans les quartiers centraux * — a déterminé par là- 
même la physionomie différente des traditions urbaines, sui- 
vant qu'elles ont germé au cœur de la ville ou sur le pour- 
tour. On Ta déjà vu pour celles-ci, on va s'en convaincre 
pour celles-là, qu'elles se soient groupées au Capitole, au 
Palatin, à l'amphithéâtre ou dans le quartier des Nova fora 
Caesarttm. 

La double colline du Capitole avec le temple de Jupiter et 
4. la citadelle apparaissait nettement comme la double forteresse 
Traditions qiû défendait le paganisme national et contre la puissance des 
(jipito mes. jj^gg Q^ contre la puissance des armes. Aussi flgure-t-il comme 
la montagne sainte, symbole du culte des diçux, dans les gestes 
d'Alexandre 2, ceux d'Anastasie'', ceux de Jean et Paul*, 
ceux de Restitutus^, ceux de Pontius^, et, plus tard, dans 
ceux d'Aurelianus^. Dans les gestes des Martyrs Grecs, U 
valeur symbolique en est plus d'une fois nettement exprimée. 
« Capitolium deseritur^ dit Maximus à Valérien, et omnis 
cultura templorum desolatur, » Aussi Decius dit-il : « Jubé- 
mus omnes a culiura Capitolii non recedere » ; aussi les 
chrétiens, quand ils envisagent l'avenir et escomptent leur 
triomphe final, parlent-ils expressément de la chute du Capi- 
tole : « haec quant videmus Capitolii fabrica cum omnibus 
déstructura, » 

Mais c'est surtout dans les gestes de Calliste que le symbo- 
lisme du Capitole apparaît plus vivement encore ; il n'influe 
pas seulement sur l'expression de la pensée ; il détermine en- 
core la conception de la légende. La partie sud du Capitole est 
incendiée ; la main dorée du Jupiter Capitolin se liquéfie tout 
d'un coup; l'autel lui-même est dévoré par le feu 9. C'est au 
Capitole que le Dieu chrétien a frappé le Dieu païen ; c'est 
donc au Capitole que celui-ci doit prendre sa revanche : tous 

I Ducbesne : Les litres pitsbytéraux et les diaconies {Mélanges, VII, 217). 
s 3 mai, 376, § 7. 
s 28 octobre, 513. 
« 25 juin, 33, 138. 
» 29 mai, 10. 

• Baluze, Mise, 1, 29, 75. 
7 22 mai, 129. 

« De Rossi, R. S., III, 203. 

* Après TinceDdiede 69, et la reconstruction de Domitien, nous ne connais- 
sons aucun a\itre incendie du Capitole, 



136 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

les Romains reçoivent Tordre de s'y rendre pour y sacrifier, lé 
jour de Mercure; mais c'est au Capitole que le Dieu chrétien, 
défié, affirme à son tour sa supériorité et sa toute-puissance: 
au moment où, sous le couteau des sacrificateurs, le sang des 
victimes coule à flots, une vierge du temple nommée Julienne 
est tout d'un coup saisie par le diable et le persécuteur, Pal- 
matius, court chez Urbain demander le baptême. 

Au pied de la colline, la Ctistodia Mameriina, jadis Tullia- 
nus Carcer^ avait reçu après Jugurtha, après Vercingétorix, 
nombre de chrétiens parmi ceux qui n'étaient pas gardés en 
cùstodia privata. Aussi la voit-on mentionnée dans les gestes 
de Processus 2, ceux de Calliste 3, ceux des Martyrs Grecs *, 
ceux d'Etienne 5, de Laurent^, de Chrysanthe^, de Marcel ^ et 
d'Abundius 9. — Au bas de l'autre pente, passait la Cloaca 
Maxima: c'est elle, sans doute, qui est mentionnée dans les 
gestes de Sébastien *o, comme l'égout où le corps du saint fut 
jeté et recueilli par Lucine ; c'est peut être à elle aussi, que 
les gestes de Laurent** font allusion, à propos du cloacarius 
Irénée. 

2. L'importance politique du Palatin durant la période impé- 

Traditiona riale explique qu'il soit mentionné si souvent dans les gestes 
Palatmes. ^^^ martyrs, soit que les événements rapportés par les rédac- 
teurs l'aient eu réellement pour théâtre, soit que son rôle his- 
torique se soit comme doublé d'un rôle purement légendaire. 
Il est cité dans les gestes de Processus, ceux de Symphorose, 
d'Eleuthère, de Montanus, de Sophia, de Martina, de Prisca, 
de Gènes, de Sébastien, de Marcel, de Pancrace *2, de Vibbiane 
et de Léopard. Les gestes de Laurent nous parlent du palais 
de Tibère, ceux de Processus du Septizonium des Sévères, 

1 Cité sous ce nom dans Tédition boUandiste des Gestes de Chrysanthe et 
Darie. 
« 2 juillet, 267. 
3 14 octobre, 401. 
« De Rossi, /{. S., III, 201. 
^ 2 août, 1)3. 
« Surius, IV, 607. 

7 25 octobre, 437. 

8 16 janvier, 367. 

* 16 septembre, 293. 

ïo 20 janvier, 621. — Les Mirabilia confirment cette hypothèse. 
»> Surius, IV, 607. 
»* Texte de Namur; Analetta, X, 52. 



LE PALATIN 137 

ceux de Martinadu célèbre temple d'Apollon détruit eu 363*. 
Mais c'est surtout dans les gestes de Sébastien qu'il occupe 
une place importante : et comment pourrait-on s'en montrer 
surpris puisque Sébastien est présenté comme chef de cohorte 
et ami personnel de l'Empereur? Le temple d'Elagabal qu'on y 
trouve cité est celui que mentionne Lampride^; X hippodrome 
où il fut martyrisé doit être peut-être cherché dans le stade 
de Domitien : celui-ci, par sa disposition, éveille l'idée de ces 
jardins de luxe, que Pline appelle hippodromi dans la longue 
lettre où il nous énumère les beautés du sa villa •^. C'est sur 
la colline même où l'Empereur avait sa résidence que devait 
demeurer et souffrir celui qui avait été son ami. 

Il faut faire une place à part, dans cette revue des traditions 
palatines, à celles qui nous sont parvenues dans les gestes de 
Chrysogone et les gestes de Damase : contrairement aux 
autres, chacune d'elles s'est en quelque sorte incarnée dans 
une seule légende, tout comme les traditions de la Ville Haute 
ou celles de Trastevere : l'anomalie s'explique par l'époque tar- 
dive de leur formation. 

La légende Les clercs qui desservaient la petite église de Sainte-Anas- 

de sainte tasie, au pied de la colline impériale, racontaient la suite de 

(Gestes Thistoire de saint Chrysogone. « Après la mort de celui-ci^ 

de saint « leur sainte était ventte d'Açuilée à Sirmium pour visiter 

Chrysogone). ^^ /^^ confesseurs; saisie par les paiens elle avait résisté à 

« ProbuSy elle avait sauvé par ses prières le navire où on 

« V avait jetée — il faisait eau de toute part — et finalement^ 

« avait été décapitée^ sous Dioclétien^ aux îles Palmaria^ le 

« 8 des calendes de janvier^ après avoir assisté au supplice 

« des trois sœurs Agapè, Irène et Chionia^ de Thessalonique^ 

« qu'elle avait enterrées^ et de la vénérable Théodote marty- 

« risée à Nicée de Bithynie le 4 des nones: son crime était 

« d"* avoir refusé d'épouser Ulpien y prêtre du Capitole à Rome^ 

« et d'avoir refusé de même de sacrifier aux di^ux. Son corps 

« fut déposé dans la basilique construite dans la maison 

« cTApollonie le 7 des ides de septembre. » 

> Ammien MarceUin, XXIII, 3. 

« Lampride, Heliogabal, Nibby, Ant.^ 1,455. 

3 Pline, Ep, V, 6: « A capite porticus triclinium excurrit: valuis xystum 
desinentem et protinus pratum multumque ruris uidet, fenestris hac latus 
xysti et quod prosilit uillae hac adiacentis hippodromi nemus comasque 



138 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

Quoique la légende place à Rome une partie de ses aven- 
tures, on sait* que sainte Anastasie n'est pas une martyre de 
Rome, mais de Sirmium, dont le culte fut importé à Constan- 
tinople sous le patriarcat de Gennadius, entre 458 et 471 ^. (Com- 
ment donc la légende romanise-t-elle une partie de l'histoire ? 

Les origines de Téglise nous l'expliquent. Elle avait été fon- 
dée par une dame romaine nommée Anastasie : la preuve en 
est qu'elle en portait le nom, comme Tattestent trois signa- 
tures du concile de 499. Qui était cette Anastasie, et à qucUe 
date fonda-t-elle Téglise? Ce n'est pas la femme de Marinianus, 
vir illuster ^, consul en 423, et ce n'est pas au début du v* siècle: 
la basilique est attestée dès l'époque de Damase*; il faut donc 
admettre que c'est une Anastasie mère, ou plutôt grand-mère^ 
de la femme de Marinianus qui a fondé la basilique. Comme elle 
portait le môme nom que la sainte de Sirmium, vénérée àCons- 
tantinople, on s'explique sans peine que le culte de celle-ci se 
soit implanté dans le tilulits de celle-là et qu'elles aient été 
bientôt confondues ^. Le rédacteur aura introduit Apollonia au 
moment oîi la confusion commençait de se faire, afin de l'accé- 
lérer. 

Les autres éléments de la légende sont extra-romains au 
môme titre que l'épisode central : Théodote vient de Nicée*^, 

prospectât... In summa cryptoporticu cubiculum ex ipsa cryptoporticu exci- 
sum, quod hippodromum vineas montes intuetur... Hinc oritur diaeta quae 
viHae hippodromum adneclit (éd. Keil, p. 93-94). Cf. Marx : Dos sogenannte 
Sladium auf dem Palatin [Jahrbuch d. K. 1). Instituts^ 1891, 201). — Deglane, 
Mélanges, 1889, p. 205. Hûlsen: Rëmische Mitlheil, 1895, p. 277. 

1 Duchesne, Mélanges, 1887, p. 387 et 402. 

» Théodore le lecteur, II, 65. 

s De Rossi, 1ns. Chr,, II, p. 55; — L P., I, CXXVII. 

^ On a Tépitaphe d'un lecteur de Téglise DE BELA.BRV : or sainte Anasta- 
sie est la seule église du Velabre; et elle est certainement antérieure à Damase, 
car, passé ce pape, les églises sont désignées, non plus par le nom du quar- 
tier, mais par celui de leur fondateur. Cf. Duchesne, op. cil. 

^ On sait que, chez les femmes, les noms se transmettaient le plus souvent 
degrand'mére à petite-fUle. 

^ Les signatures du concile de 593 donnent lilulus sanclae Anaatasiae, non 
plus lilulus Anaslasiae, comme en 499. — L'église romaine de sainte Apollonie 
n'a été construite qu'en 1582 [Armellini : Chiese, p. 690]. 

7 Ou de Césarée. Cf. F. H., XVICal. Dec. Cf. infrà. — Le Codex Parisinus 

11753 (XII s.), nous a conservé une autre légende, en latin, que reproduisent 

aussi, en grec, un assez grand nombre de manuscrits : elle est éditée dans les 

Acta Sanctorum, au 28 octobre. En voici la substance: 

La légende <i Au temps de Dioclélien et de Valérien, son consul, on dénonce aux auto- 

d'Anastasie « rites un monaslèi^e de sainte Sophie situé près de Rome, oii demeurent avec 

Romaine, » Vabbesse Sophie, les Vierges Alhanasia, Thçoctistis, TheodoHs et Ançtstasia, 



LE PALATIN 139 

• 

les trois sœurs martyres de Thessalonique, comme Chryso- 

gone vient d'Aquilée. 

ïji ic'î^ende L' oratoire de Saint Césaire sur le Palatin n'eut pas moins 

de saint d^influence que le tiiultis Anastasiae sur certaines traditions 

'jîcsie» martyrologiques. Il est certain, quoi qu'on en ait dit*, qu'il se 

«Je saint trouTait sur la colline même, dans une dépendance du palais ^ ; 

hniiiase). jj est non moins certain qu'il a été la cause première de tout un 

mouvement légendaire. 

On lit dans les gestes de saint Damase ^ que « Valentinien 
i< son grand ami^ épousa sur son conseil la fille de Théodose, 
« Eudoxie, la fondatrice du titidus sancti Pétri ad Vincula, Il 
a en eut deux filles^ Eudoxie, rainée^ qui mourut jeune, et 
« Galla la cadette: celle-ci, furieuse de voir son père lui 
« prendre le jardin où elle avait coutume de jouer pour le 
M donner à Damase, gui voulait y construire une basilique à 
« saint Laurent, s'attaqua aux fondations de la nouvelle 
a église. Damase la reprit avec bonté ; Penfant continua, et 
« Dieu, pour la punir, permit qu'elle fut possédée du diable. 
M Ses parents affligés renvoyèrent au sanctuaire d'Isidore 
« de Chios, célèbre par les guénsons qu'il opérait chaque 

€ Probus envoie un tribun avec des agents de police: comme Us arrivent ^ 
€ Athanasia, Theodoiis et TheocHsiis, réussissent à se sauver; Sophie recom- 
« mande à Anastasie qui a vingt ans, et qu'elle a recueillie il y a trois ans, 
« d'être digne des leçons qu'elle lui a données. Conduite à Rome, interrogée 
« par Probus, Anastasie lui résiste : dés/iabillée^ torturée^ elle j'aille ses per- 
« sécuteurs ; si elle défaille deux fois, elle est reconfortée par un certain 
€ Cyrille, qui est secrètement chrétien et qui est décapité ; elle est décapitée 
« elle-même hors de la ville, Sophie, avertie par un songe, va chercher son 
« corps et l'ensevelit ». 

C'est sainte Anastasie vénérée à Rome qui est évidemment visée ; c'est un 
rédacteur étranger à Rome qui parle djun monastère de sainte Sophie aux 
environs de Rome; c'est à Constantinople, où Ton connaissait très bien le culte 
romain de la sainte, que fut vraisemblablement rédigée cette légende, 
peut-être au vu* siècle. Le texte grec est certainement le texte original : 
le jeu de mot suivant ratteste: « Quare anastasia es vocata? Illa responditquia 
statuit me dominus, » « 6 Se izp66oç. Tt aoi ovoti.a; icpûTov a*jtT)v rjpeto. Kai 
T^ i^xproi;. 'Ava9Ta<r(a xaXoC[i.at, frjvt. Kal yàip CKvé(rTT]aé \u 6 K'jpioc... (28 oct- 
obre, 522). 

> Lanciani, Forma Dr bis Romae, pi. 29. 

« Jean Diacre: Vita Gregorii Magni, IV, 20. — Duchesne, Bul, Crit. (1885), 
Vi, 417 ; L. P., I, 377 ««, Mélanges, 4897. p. 25, note 2. 

' 1 nov. 126. — Le texte complet: Vita et actus beati Damasi papae {inc: 
quia scriptum est quos praedestinavit...; expl: ad vitem christi reuocabat) 
est imprimé (pp. 33-38) dans les S. Damasi opéra quae extant et uita ex codi- 
cibus ma.., Sarrazani (Romae. Typis Vaticanis, 1639, in-12). — Le second texte 
de S. est postérieur, puisqu'il mentionne Hadrien I et Etienne IX (p. 60) à 
celui dont nous nous sommes servi : dans celui-ci, on trouve le mot cardinales. 



140 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

« jour. Passant par Terracine , où raccueillit rèvéque 
« Félix^ Galla fut conduite au tombeau de saint Césaire 
« qui la délivra. Les Augustes accourent, transportés de 
« bonheur; ils font trensporter A Rome les reliques du sainte 
« et Damase les ensevelii à Vintérieur du Palatin^ sous 
« rauteL » 

Dans ce court récit, on relève au moins cinq erreurs : 1** des 
deux Valentiniens (364-375 et 375-392) contemporains de Da- 
mase 366-384), aucun n'a épousé la fille d'un Théodose ; 2"* la 
Galla, fille de Valentinien I", a pour sœur, non Eudoxie mais 
Grata ou Justa, pour mère non Eudoxie, mais Justina ; 3* Valen- 
tinien III a l)ien épousé une Eudoxie, fille d'un Théodose, mais 
il n'est pas contemporain de Damase, mort en 384, car il règne 
de 423 à 455; 4* les filles de Valentinien III et d'Eudoxie sont, 
non pas Eudoxie et Galla, mais Eudoxie et Placidia ; 5" Eudoxie 
ne mourut pas du vivant de son père, mais lui survécut et 
épousa Hunéric * . 

Quels faits historiques se cachent sous ces inexactitudes et ces 
erreurs? La tradition atteste deux faits : 1° la construction 
d'une basilique dédiée à saint Laurent par un pape, ami d'un 
Valentinien. Or, le Liber pontificalis nous apprend que Sixte III, 
grand ami de Valentinien III, qui l'avait consulté sur son ma- 
riage, éleva, en efi*et, une basilique à saint Laurent. C'est évi- 
demment le souvenir de ce fait, qui se retrouve déformé dans 
les Actes de Damase 2. 

2° La localisation du culte de Césaire au Palatin. Césaire, 
saint terracinais, dont nous étudierons plus loin la légende, 
était fêté le 21 avril, le férial l'atteste. Mais le 21 avril est 
précisément l'anniversaire de la fondation de Rome; d'autre 
part, la racine même du nom Kawaptc; semblait le prédestiner 
à devenir le protecteur des Césars et le patron des Impériaux ; 
si Ton ajoute qu'il y avait un Kataaptsç déjà vénéré dans l'em- 
pire byzantin, on comprendra sans peine que les Grecs, lorsqu'ils 
s'établirent à Rome et installèrent sur le Palatin le centre du 
gouvernement nouveau, aient dédié un oratoire au saint mar- 
tyr, qui, par la date de sa fôte, apparaissait comme le patron 
de Rome, et, par la signification de son nom, comme le patron 
des Césars de Byzance. 

1 Cf. Les textes cUéa par le P. Van-Hoof, !•' novembre, p. 90. 

9 On verra plus loin comment s'explique la déformation du souvenir. 



LE PALATIN 141 

Le culte de Césaire installé au Palatin suggéra l'idée que 
le corps du saint y reposait. — Mais Césaire était enterré et 
vénéré à Terracine. — Il était donc nécessaire que naquit un 
jour une légende de translation* ; c'est cette légende que nous 
avons rencontrée dans les actes de saint Damase. 

Voici comme on peut en décrire la genèse. La famille des 
Valentiniens avait laissé après elle un solide renom de piété ; 
les deux premiers n'avaient-ils pas été grands amis de Damase ; 
le troisième n'avait-il pas eu souvent recours aux conseils de 
Sixte III ; n'était-ce pas Théodose enfin qui avait commencé 
la basilique de Saint Paul, et Eudoxie celle de Saint Pierre 
aux Liens? Quoi de plus naturel que d'attribuer à un person- 
nage d'une aussi pieuse famille la translation de saintes 
reliques? 

Pareillement, c'était à une Galla que l'on devait tout natu- 
rellement songer en l'occurrence. Au temps où la tradition se 
forma, vivait une GaUa, fille du patrice Symmaquo qui passait 
partout poiu- une sainte. Scunt Grégoire le Grand ^ disait tenir 
de personnes graves, qui l'avaient connue, qu'elle avait été 
visitée par saint Pierre lui-même et par lui-môme conduite 
au ciel; on racontait au même moment que, le 17 juillet 533, 
sous le pontificat de Jean II, une lueur lui était apparue, que 
le pape était accouru aussitôt se mettre en prières : Statim^ 
duo seraphim in illo splendore apparuertint tenenies manibus 
SKIS venerabilem imaginem Deiparae Virginis Mariae^ quant 
ipsi patilaiim descendentes in manibtis ipsivs pontificis posue- 
rimtj les cloches se mirent à sonner et une peste qui sévissait 
cessa ; en reconnaissance de quoi, une église fut établie dans 
la maison de Galla^. — La renommée de cette Galla attirait 
l'attention sur ce nom lui-môme et l'entoiu'ait d'une atmos- 
phère de vénération pieuse : la sainteté de la fille de Sym- 
maque devait réagir sur les Galla antérieures. 

Or, il y avait précisément dans la famille des Valentiniens 
un personnage qui prenait dans l'histoire populaire le 
nom de Galla : c'était Placidia, fiUe de Valentinien III. Son 



1 11 est très possible qu'une memoria ait été réellement déposée dans la 
chapelle : la légende aurait ampliflé seulement le fait. 

2 Dialog,, IV, 13. (PL. 11, 340). — 5 octobre, 162. 

3 Codex VallicellanuSy B. 50, num. 5i. Le Codex Reg, Sue, Chr. 5, donne 
une vie de sainte Galla, avec la préface Omnia quae a aanclis,,. {A, ss. add. ad 
1 febr. I, 939). 



142 ANALYSE CRITIQUE DEâ TRADITIONS ROMAlNEâ 

nom se transformait naturellement : sous Tinfluence de la renom- 
mée qu'avait laissée sa grand'mère, la célèbre Galla Placidia 
de Ravenne, la flUe de Théodose I", la sœur d'Honorius, la 
femme d'Ataulph, puis de Constantius; sous Tinfluence, ensuite, 
du souvenir qu'on avait gardé de son arrière grand'mère Galla, 
la fille de Valentinien I*'', la femme de Théodose I", la mère 
de Galla Placidia. C'est cette Galla qui fut contemporaine de 
Damase : on s'explique ainsi que Sixte III «lit été transformé 
en Damase et que saint Laurent de la catacombe ait été confondu 
avec saint Laurent in Damaso. 

3. La vaUée comprise entre le Capitole et le Palatin, qui aillait, 

Us traditions s'(3iargissant en éventail vers l'Esquilin, le Viminal et le Quiri- 

ù^Fora^ "^^' embrassait le Forum * et était couverte de quelques-uns 

Nova des plus célèbres monuments de la ville ^ : aussi en trouve- 

Caesarum. rons-nous beaucoup qui sont mentionnés dans les gestes. 

Un amphithéâtre est souvent cité pur eux. Nul doute que ce 
soit non Yamphitheatrum Castrense, dans une situation trop 
excentrique et toujours désigné sous son nom complot, niciis 
Yatiiphitheâtre Flavirn — le Colisée d'aujourd'liui — près 
duquel on pouvait voir le Colosse Doré, la statue du Soleil, la 
Pierre Scélérate et la Mrfa Sfff/nffs, L'amphithéâtre est men- 
tionné <lans les gestes de Prisca, <le Martina, (rKleuthère, 
d Eusèbe et Pontien et de Laurent, — ces derniers sont 
les seuls qui y placent la mort d'un martyr^. — Ceux des 
Martyrs Grecs, comme ceux d'Eusèbe et Pontien parlent de 
la Petra Scelerata ad laciim pastoris, iuxta amphitheatrum. 
Qu'est-ce au juste que ce /«cw.y pastoris? Celui peut-être qui 
est mentionné dans Publius Victor'* et d'où dérivait im sur- 
nom de la basilique du Vicus Long us ; yeui-èiro faut-il y voir 



1 Sur les traditions chrétiennes du Forum, cf. L. Duchesne : le Forum 
chrétien (Rome, Cuggiani, 1899, in-18). 

2 Sur les traditions chréUennes attachées À ces monuments, cf. II. Delehaye : 
LAmphithéAtre Flavien et ses environs, clans les textes hagiographiques {Ana- 
lecta, 1897, 209). 

3 31 juillet 138. « Cum percussi fuissent (Abdon et Sennen in amphi- 
theatro), (gladiatores) ligavcrunt pedes eorum ex iussu Valeriani et traxerunt 
et iaclaverunt eos ante simulacrum solis. » Martyrs exécutés près du Colisée : 
Symphronius, Olympius, Exuperia, Theodulus (gestes d'Etienne). 

* P. L., 18, 439. — Cf., le lacus Pastorum de la Notitia reg.y IV (Jordan., II, 
119, 515^. — L. P., I, 221 : < in vicum longum, quae cognominatur ad lacum. » 
Cf. Delehaye, loc, cit., p. 230. 



f 



-' Le templum telluëis 143 

un souvenir de Tétang de Néron, qui se trouvait à Tendroit du 
Cotisée *. — Qu'est-ce que cette Petra Sceierata?» C'est sans 
doute une pierre qu'on remarquait en raison de sa singularité, 
près de ÏArchivwm praefectuvae Urbis-. — La statue du 
Soleil 3 citée par les gestes d'Etienne et ceux de Laurent, la 
Meta Sttdans ^ mentionnée dans ceux de Restitutus sont bien 
connus de même : celle-ci était une magnifique fontaine 
établie par Domitien, dont on voit encore le noyau central, au 
bas de la Vélie, à gauche de l'arc de Constantin; celle-là 
était une statue de Néron en dieu du Soleil, haute de 36 mètres, 
toute en bronze doré et avec des rayons : c'était Tœuvre de 
Zénodore ; elle avait été érigée sur une grande base carrée en 
maçonnerie (dont on voit encore les ruines à gauche de la Meta 
Sudans) au moment où Néron construisait la Maison Dorée, 
après Imcendie de Rome, en 64. 

Non loin de cette Maison Dorée, dont aucune légende ne 
fait mention, s'élevaient les thermes de Trajan, cités par les 
Gestes des IV Couronnés et que nous font très bien connaître 
Pausanias^ et Dion Cassius^. — Le temple d'Esculape qui appa- 
raît dans le môme texte, nous est, au contraire, entièrement 
inconnu : néanmoins, il ne saurait être rejeté comme imagi- 
naire, d'autant plus qu*un détail très pariiculier, très vraisem- 
blable, nous invite à (Toire que le rédacteur raconte ce qu'il a 
vu : il parle des curae... in praeconias aenas ciim charac- 
teribus, allusion transparente aux tablettes votives en bronze 
avec des inscriptions qui racontent la guérison obtenue*^. 

En avant de ce temple et de ces thermes, se dressait le 
fameux temple de la Terre, templum Telluris, ou in Tellure 
très fréquemment mentionné dans les gestes. Il apparaît dans 



^ Martial, Ep., II. Le Forum Boarium était parfois désigné sous le nom de 
lacua (Eth, in Cosm., cité par Bosio., XVI, 119}. 

* Jordan., 11, 119; — MartineUi, p. 39. bans les cryptes vaticanes, on croit 
la conserver (25 août 118, note b. b). — Cf. Delehaye, loc. cil.^ 230-231. 

3 2 août 139-144. — Surius, IV, 607, ou 31 juillet, 131-138. — Delehaye, 
loc. cit., 228-230. Cette statue existait encore sans doute, à Tépoque ostro- 
gothique. 

« 29 mai 10. 

^ Pausanias, V, 12, 4. 

« Dion., 69, 4. — Cf. Chronogr , 354, p. 146, M. — G. I. L., VI, 1670, 8677. 
Jordan., 11, 524. — Lanciani, Lincei, 1, 484. — Hûlsen., Rôm.Mitth,, 1892,302. 

7 Jordan., Comm. in honor. Th. Mommsenii, p. 356. — De Rossi, Bull., 1879, 
p. 59. — Sur les termes de Trajan, cf. Gatti : Atli del 6» Congresso Slonco^ 
p. 253. 



144 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITlOxNS ROMAINES 

ceux d'Eusèbe et Pontien *, ceux d'Etienne 2, ceux de Lau- 
rent^, de Calocère^, de Maris ^, de Marcel^; il est très 
souvent placé à côté d'un templum Palladis comme dans les 
gestes des Martyrs Grecs "^j de Cornélius^, d'Abmidius^ et de 
Gordien ^0^ On Ta placé longtemps près du temple élevé par 
Donatien à Pallas, sur le forum auquel Nerva devait donner son 
nom'', à l'endroit où se trouvent aujourd'hui les Colonacce. 
D'autres voulaient le voir, non loin de là, à la Torre dei Gonti, 
élevée en 1203 par Innocent III sur les murs d'une cella rec- 
tangulaire encore visible alors '*. Il semble qu'il faille le situer 
définitivement, toujours dans le même brillant quartier des 
Carines, mais plus près de Saint-Pierre-aux-Liens et du Por- 
tique Tellurensis, de la Via délia Polveriera, à l'endroit où 
s'élevait l'église de San-Salvador dont les ruines ont été décou- 
vertes, puis détruites dans leté de 1891 lors des travaux 
entrepris pour l'ouverture de la rue Cavour: on y avait 
trouvé, au xvi* siècle, les débris d'un temple magnifique sur 
lesquels se lisait le mot Telluris *3. 

Le temple de la Paix ni le forum de Nerva ne sont cités 
dans nos textes, mais le forum d'Auguste y appéu'aît une fois, 
dans les gestes de Félicité ''*, sous son nom populaire de forum 
Martis^'^, — Le Forum de Trajan est deux fois mentionné dans 
les Gestes des Martyrs Grecs *^, et dans ceux de Gordien'^, 



1 25 août 511. 

2 2 aoat 144, d. 
8 Surius IV, 607. 
^ 19 mai 300. 

6 19 janvier 578. 
16 janvier g 4, 18, 21. 
f De Rossi R. S, 111, 201, 
« Schelstrate Antiq, EccL, \, 187. 
16 septembre 29J. 
ïo 10 mai 349. 

11 Plan de Palladio. Jordan., II, 488. — Un des fragments du plan de Sévère 
porte TELL. 

ïï Nibby Ani,, I, 716. — Visconti, lull. comm,, 1887, 248. — Lancianl, id, 
1882, p. 16. 

ï3 Codex ligor. paris., 1119; f* 307, cité par Lanciani, Bull, comm., 1892, 
p. 32. — Cf. Hûlsen, Rom. Millheil, 1893, p. 299, sq. — Delehaye, lac. cit., 232 
et 248. 
»* Doulcet, Mémoire p. 188. 

1^ Cf. templum Marlis dans les gestes de Cornélius, le campus Martis, dans 
les gestes de Cyriaque. 
ï« R. S., III, 202. 
17 10 mai 519. 



8AINT JEAN ET SAINT PAUL 145 

le temple de Serapis dans ceux de Félix et d'Adaiiotus^ Le 
Circus Flamineus apparaît de môme dans les Gestes des 
Martyrs Grecs ^ et dans ceux de Marcel^, le Circus Agonalis 
dans ceux d'Eusèbe et Pontien*. 



IV 



Les traditions chrétiennes attachées au Celius se sont agglo- 
mérées en quatre grandes légendes qui prétendent toutes racon- 
ter Torigine des quatre basiliques construites sur ses pentes, 
S. S. Jean et Paul qui en couronne la crête vis-à-vis du Palatin, 
tandis que les Quatre Coiu'onnés, S. Clément, S. S. Pierre 
et Marcellin regardent TEsquilin, celui-ci du haut de la col- 
line, ceux-là, dans le creux de la vallée. 

{. « Gallican^ général de t armée romaine^ après avoir vaincu 

Ge.4tes « les Perses, envahisseurs de la Syrie , demande à Constantin 

éan^eTpttul ** Auffustc la main de Constaniina sa fille, au moment où 
« menacent les Scythes; et Rome tout entière apjntie ses 

« prétentions, Constantin hésite sachant que sa fille veut rester 

« vierge ; mais celle-ci, confiante en Dieu, promet d épouser 

« Gallican s'il revient vainqueur de la guerre scythe, lui remet 

« ses deux eunuques, le praepositus Jean et le prijnicerius Paul 

« et garde auprès d'elle ses deux filles, Attica et Artemia, 

« Toutes deux se convertissent ; Gallican revient victorieux 

t< pour avoir imploré dans la bataille le secours du Christ''. 

« // suit r exemple de ses filles, se démet du consulat, se 

« retire à Ostie et y vit saintement, constniisant une église 

« et chassant les démons. Au temps de Julien, il se retire en 

« Egypte, à Alexandrie, puis fuit au désert et, finalement, est 

« martyrisé par Rautiànus, comes templorum. A ce moment, 

M Jean et Paul sont dénoncés à Julien parce qu ils distribuent 

« les richesses que .Constaniina leur a laissées; le onzième 

1 30 août 5(5. 

« n. S., m, 202. 

» 16 janvier, 367, Bull, comm., 1873, 217; 1885, 83. 
* 23 août, 511. 

^ Y a-t-il un rapport entre cette donnée et la légende de Clovis, vainqueur 
A Tolbiac ? 

10 



146 ANALYSE CRITIQLE DES TRADITIONS ROMAINES 

« jour après leur comparution^ à F heure du dîner ^ ils sont 
« saisis par le campidoctor Terentianus, refusent d'encenser 
« la statuette de Jupiter du corps des Joviens; à la troisième 
« heure de la nuit^ ils sont décapités^ ensevelis dans leur 
« maison^ et on répand le bruit qu'ils ont été envoyés en 
« exil, {CrispuSj Crispinianus et Benedicta^ qui les avaient 
a aidés à distribuer leurs aumônes ^ découvrent leurs corpsy et 
« sont décapités; ils sont ensevelis à leur tour par les 
« prêtres Jean et Pigmenius et par rex-praefectus Flavien *}. 
« — Mais Terentianus se convertit; Jovien, qui succède à 
« Julien, fait appeler le sénateur Byzantius, lui donne înis- 
« sion de retrouver les corps de Jean et Paul et lui conseille, 
« aifisi qu'à Pammachius, son fils, lorsqu'ils ont retrouvé les 
« martyrs, d'établir une église dans leur maison. » 

Il est évident que ces gestes représentent la légende de fon- 
dation du tittdus désigné encore au concile de 499 par le nom 
de Pammachius, et, en 514 déjà, dans le Liber Pontificalis, par 
les noms de Jean et Paul. Il est certain que cette légende 
enveloppe deux traditions locales distinctes, une tradition 
ostienne relative à Gallican, une tradition célienne relative à 
Jean et Paul réunies par la communauté de Tépoque pré- 
tendue: Julien, et du personnage central: Constantina^. Il est 
encore certain que la tradition ostienne est gravement inexacte 
(cf. infra) ; il est probable que la tradition célienne Test égale- 
ment. 

En môme temps qu'elle met en scène un personnage fabuleux 
(Gallicanus), elle présente des traits légendaires assez apparents : 
tels, le groupement d'une vierge et de deux eunuques (cf. Nérée- 
Achillée et Domitille ; Protus-Hyacinthus et Eugénie ; Calocere- 
Parthenius et Anatolie); ou encore ^ la révélation miraculeuse 
d'une sépulture d'abord inconnue^. 

D'autre part, les textes du IV siècle sont tous également 

1 Ces détails sont très certainement une interpolation, due au rédacteur 
des Gestes de Vibbianne. Us ne se trouvent pas dans la plupart des manus- 
crits, ni dans le texte de Mombritius. 

> Tels sont les liens apparents des deux traditions. Le personnage de Pam- 
machius en a fait réellement l'unité. 

^ Noter aussi Tensevelissement intra domum. Cf. Olympiades et Maximus 
dans les Gestes de Laurent (Surius, IV, 609); Abdon et Sennen, id; 8usanna 
(10 août 632, i 5). 

^ cr. Abdon et Sennen, Pierre et Marcellin, par exemple. 



I 



SAINT JEAN ET SAINT PAUL 14*7 

muets. Rion do ce que nous conuaissons de l'hisloirc de Rome 
sous Julien ne nous autorise à croire qu'il y ait eu, dans cette 
ville, en plus des tracasseries et des vexations alors coutu- 
mières, persécution sanglante. Le silence de saint Jérôme et 
de tous les écrivains qui nous parlent de Pammachius, Paulin 
de Xoles, Augustin et Pidladius est particulièrement décisif. 
Nous avons de la vie de Pammachius une comiaissance précise * 
et suffisannnent détaillée; jamais aucun détail ne peut être 
noté, aucune allusion ne peut-être saisie dans les textes qui 
s'applique à Jean et Paul; on voudrait pourtant qu'il en ait 
établi le culte dans sa propre demeure, on voudrait qu'il en 
ait fait peindre le martyre sur les nuirs de sa maison. 

Enfin, notre texte a été rédigé cent cinquante ans après 
Julien, au début du VP siècle', alors que se développe, à Rome, 
un puissant mouvement légendaire. Et il est à noter que Cas- 
siodore, qui parle longuement de plusieurs martyrs^ de la 
persécution de Julien, ne souffle mot dé Jean et Paul ; il est 
contemporain cependant du rayonnement de leur culte : il ne 

> n appartient à la fatniUe des Fnrii. Né vers 340, il étudie à Rome avec 
Jérôme ; devient sénateur, est appelé par PaUadius vir proconsitlari». AHié à 
Marcena, il épouse Paulina, seconde fille de Paula. De 392 à sa mort, il 
entretient une correspondance avec saint Jérôme : s'occupe particulièrement 
de Jovinien, et de l'opposition que rencontrent les écrits de Jérôme contre 
celui-ci. Jérôme le remercie et se juslitie dans le Liber Apologeticus ad Pam- 
machium pro libi-ia contra Jovinianum [Migne, P. L., 22, 4U3; il lui écrit en 
303 (Cf. Ih* Opl'uno yenerc inlerprelandi); il lui envoie sa défense contre Jean 
de Jérusalem ; il lui écrit longuement en 391, pour le consoler de la mort de 
sa femme; [dans cette lettre, il lui parle du xenodochium protégé aussi par 
Tubiola, nullement de Téglise]. 

En 401, saint Augustin le félicite d'avoir renvoyé ses colons donatistes de 
ses domaines de la Proconsulaire (Ep. 58). Palladius voit en lui Thomme par- 
fait (II. L.. 122). — En 405, c'est sur ses exhortations que Jérôme étudie 
les prophètes ; c'est à lui et à Marcella que sont dédiés les Commentaires 
sur Daniel (401); en 408, la préface à Isaïe parle encore de lui. Il meurt 
en 410 (Migne, P. L., 22, ép. 48, i9, 57, 66, 84, 97 ; — 33. 223 ; — 61 , 207). Ceillier : 
//. Gen. des Aut. Sacrés (Paris. 1861), VII, 203. — WcUzer et Welte : Kirchen- 
lesicon: IX (1323). 1, 895. 

Des elogia pseudo-domasiens [litlerae .. maiores quam in reliquis damasia- 
nis leguntur. Ihm.^ p. 39], le n* 58 (//im) était gravé au monastère de saint 
Jean et Paul du Vatican [de Rossi, In. Chr.^ Il, 274 n* 5), le n» 39 se trouvait 
à saint Cosme et Damien [Aide Manuce, Codej- Valicanus, 52M, p. 244] : 
il ne donne aucun nom ; le seul fait qu'il contienne {fratres) est contraire 
aux gestes : dans ceux-ci, en elTet Jean et Paul ne sont pas (encore) frères. 
— Noter que les gestes ignorent l'incendie du fameux temple d'Apollon Palatin 
survenu en 363. Si la légende était véritablement julienne, aurait-elle 
négligé ce fait ? 

* Cf. infra. 

« Hist. Trip., VI (P. L., 69, 1027). 



i48 A^iALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

les plaçait donc pas sous Julien. — Ces faits nous invitent à 
(Toire que rattril)utiou de celte histoire à Tépoque de Julien 
est purement légendaire: coiie conclusion toutefois demeurera 
hypothétique, tant que Ton ne pourra pas retracer avec certi- 
tude la genèse de la légende. 

Voici quelle hypothèse on peut présenter à cet égard. 
L'histoire du pieux Pammachius, propriétaire (fune église 
installée dans sa maison de Celius*, fondateur d'un xenodo- 
chvnn sur ses terres à Porto ; — l'histoire de Julien, chré- 
tien d'abord, puis apostat, finalement persécuteur, sont vrai- 
semblablement les noyaux primitifs et historiques de la légende. 
Le renom de piété laissé par Pammachius, le renom sataimpie 
laissé par Julien créaient une double tendance dans Tima- 
gination populaire : idéaliser Tun jusqu'à en faire un saint, 
noircir l'autre jusqu'à en faire un bourreau. 

Ces deux traditions naissantes se trouvèrent un jour mises 
en contact avec une autre tradition qui se développait, voie 
Nomentane^. La fille de Constantin, Constantina, qui était 
morte en 354, après une vie très agitée et peu exemplaire, 
subissait une métamorphose curieuse qui la faisait apparaître, 
elle femme d'Hannibalien, puis de Gallus, vierge sainte et 
dévote d'Agnès. Les libéralités de sa famille, jointes à la pré- 
sence de son somptueux tombeau, attirèrent et retinrent fixée 
sur elle l'imagination des Roniains. L'analogie de son nom-* 
avec celui de Constantia '♦, dont le Liber Ponûficalis entoure 
le souvenir de tant de vénération^, devait amener, le temps 
aidant, une transformation du personnage; la réputation de 
piété qui s'attachait à la mémoire de la tante enveloppait peu 
à peu, purifiait, idéalisait la nièce. Peut-ôtre même mèla-t-on 



I Que régUse du Celius soit la maison de Pammachius, le fait est attesté : 
1* parce qu'eUe s'appelait en 499 Titulus Byzanii; 2" parce que Byzantius est 
dit père de Pammachius. 

« Cf. infra. — La raison de cette mise en contact est la communauté de 
l'époque où vécurent Constantina, morte en 354, Julien, mort en 363. 

3 Nous lisons Constantina dans les Gestes d'Agnès : 1* cette pieuse personne 
demande la construction d'une basilique, comme la fille de Constantin dans 
le L. P. : or celle-ci ne s'appelle sûrement pas Constantia, puisque c'est à la 
sœur de Constantin que ce nom est réservé; — 2* comme dans L. P., elle est 
fille de Constantin ; — 3* comme dans les gestes de Jean et Paul, elle est 
fille de Constantin ; — 4* Plusieurs manuscrits donnent Constantina. 

^ Ce qui explique qu'Hélène, femme de Julien, soit restée dans l'ombre. 

^ L. P., I, 180 : baptisée par Silvestre; I, 207. Libère exploite son renom de 
sainteté pour entrer à Rome. 



SAINT Jean et SAtNt PAÙL 149 

à ces souvenirs celui qu'avait laisse Flavia Coiistantia *, fille 
posthume de Constance II, morte jeune encore, sans avoir eu 
d'enfant, et laissant après elle un grand renom de piété. Ces 
souvenirs transformèrent la femme ambitieuse et sans scru- 
pule qui avait voulu se servir de Vétranion pour posséder le 
souverain pouvoir ; en elle, comme en ses parentes, on vit 
peu à peu une femme pieuse et sainte, une vierge consacrée 
à Dieu. 

En môme temps que Constantina, son second mari, Gallus 
se métamorphosait dans les imaginations romaines; Tidéalisa- 
tion progressive de sa femme réagissait sur lui et purifiait 
peu à peu sa figure. La haine qui s'attachait au nom de Julien 
l'Apostat enfantait l'idée de lui opposer son frère, antithèse 
et cc^ndamnation vivante de sa conduite et de montrer que, 
tandis que l'un devenait le fléau de l'église, l'autre en devenait 
la gloire. Le renom de piété d'un Gallicanus, donateur de 
l'église des saints Pierre, Paul et Jean Baptiste d'Ostie^ 
achevait cette transformation de Gallus : car, nous savons qu'au 
V' et au VI' siècles, les deux noms de Gallus et GalUcanits 
étaient 'pris souvent l'un pour l'autre et confondus l'un avec 
l'autre -^ L'histoire de Gallus-Gallicanus se modelait enfin, en 
s'épanouissant, sur l'histoire de Pammachius, dont le souvenir 
avait réagi sur le donateur de l'église ostienne et l'avait, en 
quelque manière, pénétré : n'étaient-ils pas destinés à se fondre 
l'un dans l'autre par leur commune réputation de piété, et leur 
commun séjour ad ostia Tiberina'*? 

Ce développement en bleu de Gallus appelait un développe- 
ment parallèle et contradictoire en noir de Julien. L'Apostat 
pouvait-il s'être montré plus doux vis-a-vis des Chrétiens qu'un 
Dioclétien ou un Dèce? D'autre part, les légendes fameuses de 
Domitille, d'Eugénie etd'Anatolie, fidèlement escort<?es de leur 
couple d'eunuques Nérée-Achillée, Protus-Hyacinthus, Calo- 
cerus-Parthenius créaient, dans l'imagination des pèlerins, une 
tendance à associer deux eunuques familiers à chaque vierge 



I Née en 361, elle était morte en 383. 

^ L. P., 1, 184 : « Item dona qiiae optulit Gallicanus basilicae supra«crii». 
tae sanctorum apostolurum Pétri et Pauli et Johannis BapUstœ... 

* Cal, Libérien [L. P., 1, 4] : « (Zephyrinus)... a cons. Saturnini et Galli... » 
Abrégés Ket F (L. P., I, 60) : « (Zephyrinus)... a consulatu Saturnini et Galli- 
cani. » 

* Gallican est à Ostie. Cf. infra. 



l50 ANALYSÉ GRItlQDE DEâ TRADITIONS ROMAINES 

du Christs Qui sait si ce ne sont pas là les deux faits d'où 
procèdent et Tépoque assignée et la qualité attribuée aux deux 
martyrs du Celius? 

Quant à ces martyrs oux-nièmos, s'ils no sont ni les vic- 
times de Julien, ni les familiers de Constantina, quelle est leur 
histoire véritable? 

On ne peut songer longtemps à voir en eux une transfor- 
mation du célèbre ensevelisseur dont parlent les légendes 
dioclétiennes : s'il est souvent associé à un autre saint, ici 
Crispus, là Pigmenius, là encore Thrason, nulle part on ne lui 
trouve un compagnon du nom de Paul. — On ne peut croire 
davantage que Jean et Paul soient dos martyrs fictifs. 11 est 
à noter, sans doute, que le souvenir de Gallicanus est associé 
à une église de Pierre, Paul et Jean-Baptiste; il est possible 
que, par suite d'événements à nous inconnus, le vocable de 
l'église se soit modifié, que les noms <le Paul et Jean"^ se soient 
attachés au souvenir de Gallicanus et aient été ainsi uïis en 
contact avec Constantina. 

Mais il est plus simple d'admettre que Jean et Paul sont deux 
martyrs de la persécution dioclétienne : un fait nous hivite à le 
croire, la mention du corps des Joviens, caractéristique de cette 
époque ; on peut noter aussi que notre Artemia est homonyme 
de la fille de Dioclétien guérie par Cyriaque (Gestes de Marcel). 
Le souvenir de leur histoire véritable se serait complètement 
perdu au cours du iv*' siècle : ce qui 1(» prouve de façon péremp- 
toire c'est l'examen des frescpies*^ qui ornent leur confession et 
qui n'ont aucun rapport avec notre légende. ' 

Ces fresques sont au nombre de six, disposées sur deux rangées, 
l'une au-dessus de l'autre, décorant trois murailles dont deux se 
font vis-à-vis et la troisième, au fond, relie les deux premières. 
Celles de la rangée supérieure représentent, à droite et à gauche, 
un homme et deux femmes : la fresque de gauche Jes montre au 

1 Sur les « ascétiâations » de tradition, cf. infra. 

- L'inscription pseudo-damasienne {I/im., ;I8, p. 59, donne : 

Uanc aram domini servant Paulusquo Johannes. 

^ Cf. les photograptiics ci-jointes : je les dois à l'obligeance de mon 
ami, M. Laurent, ancien membre de l'école d'Athènes, de passage à Rome 
en 1891. Elles ont été découvertes par le R. P. Germano di S. Stanislao en 1881. 
Cf. La Casa Celimonlana dei S. S. Maitiri Giovanni a Paolo (Roma, Cuggiani, 
1894, in-8») et P. Allard : La Maison des Martyrs [Etudes d'hisloire et d'archéo- 
logie^ Paris, Lecoflre, 1899, 159). 



SAINT JEAN ET SAINT PAUL 11)1 

moment où on les conduit devant le juge, surveillés par deux 
gardiens*; celle de droite nous fait assister à leur exécution^; 
celle du fond, évidée par la fenestella confessionis présente 
deux saints, peut-être saint Pierre et saint Paul : la fresque qui 
se trouve au-dessous nous otfre une âme sainte, en forme 
d'orante, entrant au paradis, tandis que deux personnages 
lui baisent les pieds : saint Pierre et saint Paul n'intercèdent- 
ils pas pour obtenir son entrée au ciel? Les deux autres 
fresques latérales de la rangée inférieure se répondent, ce 
semble, comme celles qui se trouvent au-dessus : celle de 
gauche représente deux hommes, celle de droite deux femmes. 
L'un des deux hommes, de figure noble et grave tient un 
calice dans la main, qu'il semble présenter à son compagnon, 
qui est en face: chose curieuse, celui-ci a la main coupée^. 
Des deux femmes peintes sur le panneau de droite, Tune 
désigne Tautre qui s'en va, tournant le dos, portant la main 
droite au menton d'un air grave et inquiet. Il suffit de 
comparer cette description des fresques à l'anaTyse des gestes 
pour reconnaître qu'il est impossible d'expliquer les unes par 
les autres. 

Si Jean et Paul sont des martyrs dioclétiens peu connus, 
vénérés au Celius, comment donc la piété romaine s'est-elle 
tout d'un coup reportée sur eux ; comment les a-t-elle attribués 
à l'époque de Julien? 

Deux corps inconnus ont sans doute été trouvés, dans une 
réparation faite au titulns au début* du v* siècle, comme les 

1 Les coiffures de ces deux gardiens sont exactement les mômes que celles 
des gardiens de saint Pierre représentés sur les sarcophages. Cf. Garucci, 
V,319, 2. 

^ On n'a pas le droit de prétendre, sans raison positive, que les fresques 
supérieures de droite et de gauche représentent deux groupes différents de 
martyrs : leur position symétrique, le fait que les personnages de droite se 
retrouvent exactement à gauche, ces deux raisons montrent que le peintre a 
Toulu représenter deux moments différents de l'histoire d'un même groupe 
de saints : peut-être Crispus, Gripinianus et Benedicta, vénérés le lendemain 
de la fête de Jean et Paul. 

3 Que le lecteur veuille, ici, se rapporter à la photographie. M. Leroux, 
peintre de TAcadémie de France, à Rome, a bien voulu s'assurer qu'un véri- 
table moignon était ici représenté, que le stuc et la peinture étaient également 
en bon état. — Les fresques ne paraissent pas antérieures au v* siècle, au 
moins : la tradition inconnue d'où elles relèvent concernait peut-être les 
mêmes martyrs Jean et Paul. D'autres faits montrent qu'au v* et au vi* siècle 
les traditions martyroiogiques romaines étaient beaucoup plus riches que nos 
gestes ne semblent l'indiquer (cf. infra Clément). 

* Je dis an début : le Salhburgenxls^ en ettet, men*ionne Jean et Paul; 



182 ANALYâl! CtltTIQt*£ t)fiS ttiÀDITlONS ROBlAlNËâ 

corps (le Gervais et Protais avaient été trouvés à Milan : 
rimagination populaire, vivement frappée par ce fait extraor- 
dinaire, a tenté de l'expliquer de façon non moins extraor- 
dinaire. Il se trouvait que le jour de ranniverstdre des deux 
saints tombait le lendemain du jour de la mort de Tapostat*; 
il se trouvait que Torigine de la basilique remontait à l'époque 
de son règne et que la piété de la foule était comme tra- 
vaillée du besoin de noircir le dernier persécuteur : on com- 
prend que le martyre des saints Jean et Paul ait été placé 
par la légende au temps oîi celui-ci règne dans le monde. 
L'invention des deux corps n'est pas mentionnée dans le Liber 
Pontificalisy mais n'y a-t-on pas relevé d'autres lacunes plus 
graves? Mais ' n'explique- 1- elle pas à mcneille ce que la 
légende présente de singulier, l'époque prétendue, l'ensevelib- 
sement intra muros^ l'essor soudain du culte au cours du 
V* siècle, enfin l'accent de la préface fameuse du Sacramentaire 
Léonien : « Bien que les mérites précieux de tes justes, partout 
où ils sont pieusement invoqués, soient toujours présents dans 
ta puissance, dans ta clémente providence, tu nous a cepen- 
dant gratifiés d'un immense bienfait: ce n'est pas seulement le 
pourtoui' de cette ville que tu as entouré, comme d'une cou- 
ronne, des passions glorieuses des martyrs; au cœur même de 
la cité tu as enfoui encore les membres vainqueurs des saints 
Jean et Paul, de sorte que ceux qui regardent a l'intérieiu: 
aussi bien qu'au dehors (de nos murailles) rencontrent (égale- 
ment) l'exemple d'une confession pieuse et le secoiu's d'une 
bénédiction magnifique 2 ». 



d*autre part, le monastère des Saints-Jean et Paul — sous ce nom peut-être — 
remonte à saint Léon (L. P., I, 234, 239, 249. — R. S. IH, 258 apud Battifol : 
Bréviaire; 59j. 

I Julien est mort dans la nuit du 26 au 27 juin 363. Ammien Marcellin, 
XX V^ 2-3; Schwarz, p. 150 {apud Goyau, Chronologie, p. 501.) 

'^ « Quamvis enim tuorum mérita prctiosa justorum, quocumque fidcliter 
« invocentur, in tua sint virtute praesentia ; potentes tamen nobis démenti 
« providentia contulisUt ut non solum passionibus Martyrum gloriosis urbis 
« istius ambitum coronares, sed etiam in ipsius visceribus civitatis sancU 
« Johannis et Pauli victricia membra reconderes, ut interius exteriusque cer- 
« nentibus et exempium piae confessionis occurreret et magniûcae benedictio- 
4 nis non deesset auxilium ». — L'association de Grispus et Crispinianus & 
Jean n'a peut-être d'autre cause que la proximité des anniversaires : le FH 
place leur fête au 26 juin. Il ignore Benedicta et Terentianus. 



3 I 



4 



LES QUATRE GOUKONNÉS iS3 

â. « Quatre corniciilarii * refusant de sacrifier^ devant la statue 

Gestes des « d'Esculape des thermes de Trajaji, sont mis àmortparDiO" 
« clétien et ensevelis de nuit par le bienheureux Sébastien 
« et Miltiade, évêque^ voie Lavicane ^ au troisième mille ^ avec 
<c d'autres saints, dans un arénaire. Comme on ignorait leurs 
« noms et qu'ils fiaient ensevelis le 6 des ides de novembre 
« «in.se que les quatre sculpteurs de Pannonie SimpronianuSj 
« Nicostratus, Claudius et Castorius convertis par Simplicius 
« et martyrisés avec lui sous le même Dioclétien pour avoir 
« refusé de sculpter des idoles, le bienheureux Miltiade évêque 
c< ordonna de célébrer leur anniversaire sous les noms de 
« Claudius, Nicostratus, Simpronianus et Castorius, » 

Deux textes du iv° siècle contenus dans le chronographe de 
354, et quatre du v°-vi% les gestes de Sébastien, le férial, le 
sacranientaire Léonien et le concile de 595 nous permettent 
de critiquer cette obscure légende, qui illustre Thistoire du 
titulus Quattuor Coronatorum de 595, identique peut-être au 
titulus Emilianae de 499 ^. 

Dans le chronographe de 354, au 6 des ides d'août, on lit : 

« VI. id, aug. Secundi, Carpophori, Victorini et Sève- 
riani Albano. » 

Or, nombre de manuscrits des gestes portent : « //// comi- 
cularii, quorum nomina haec sunt Secundus, Severianus, 
Car po foras et Victorinus, » Les quatre comicidarii de nos 
gestes sont-ils donc à identifier avec les quatre saints d' Albano ? 

II n y a plus de doute aujoiu-d'hui : il faut les en distinguer. 
Les martyrs d'Albano sont vénérés le 6 des ides d'août ; les 
cornicularii le 6 des ides de novembre ; ceux-ci sont ensevelis 
sur la voie Lavicane, au cimetière ad duas lauros, au troi- 
sième mille ; ceux-là, sur la Voie Appia, à la catacombe de 
l^toile, au quinzième mille •'^. A cette double différence de 
sépulture et d'anniversaire s'ajoute l'affirmation formelle des 
gestes eux-mêmes : « dum nomina eorum reperiri minime 

> Saglio, Dict. Ant,^ 1, 1509. — Mommsen; Romische Slaalsver.., II, o28. 

2 TiUemont, V, 123; de Rossi, HulL, 1879, p. 46 ; AUard, IV, 130 ; Duchesne, 
Mélanges, Vli, 221. Les deux textes publiés en 1853 et en 1896 nuus paraissent 
dater de la même époque environ. [Cf. Sitzungsberichte... Berlin, ph.-hist, Cl., 
1896. 1292. — Silzungsberichte... VVie/i, 1853 (X), 118.] 

3 Bull., 1869, p. 70. — Le Codex liernensis, au 6 des ides d'août, donne 
rindicalion du quinzième mille. 



154 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

« potuissent^ jussit beatiis Miltiades episcopns ut sub nomine 
« sanctorum Claudii, Nicostrali, SimpronianietCastoriianm- 
« versaria (lies eonim recolatur, » La découverte du Codex 
Parisiensis 10861, étudié par de Rossi en 1856, et, quarante ans 
après, publié par Wattenbach, fortifie nos raisons et nous em- 
pêche de confondre les deux groupes de martyrs : dans le texte 
primitif qu'il nous livre, les noms des saints d'Albano ne se 
lisent pas. — 

On lit encore dans le chronographe : 

« V. id. nov, démentis, Senproniani, Claudiy Nicostrati 
in comitatum. » 

S'agit-il de notre double groupe? Les trois derniers noms 
le donnent à penser; la mention de in comitatttm semble le 
prouver : le terme de comitatus s'applique naturellement au 
cimetière ad duas lauros où sont enterrés les comicularii : 
n'est-il pas contigu au mausolée d'Hélène, au domaine impérial 
où s'élevait celui-ci ^ ? 

Il n'en est rien cependant La mention de démentis éveille 
les soupçons : comment y voir une déformation de Castori'î Le 
soupçon se fortifie lorsque l'on constate que les compagnons 
de démens sont vénérés le 5 des ides de novembre et les 
comicularii le 6. La vérité jaillit lorsqu'on se reporte au férial 
hiéronymien. On y lit, en effet : 

U ID. NOUEB. ROMAE. démentis et Sinp (ro) ni. 

En rédigeant Talmanach qui nous est parvenu, le copiste a 
écrit la ligne qu'on vient de lire. En reportant ses yeux sur 
le manuscrit qu'il copiait, il s'est trompé, et, retrouvant un 
Sinp (ro) ni{ani) uneligne plus bas, au 6 des ides de novembre, 
il ne s'est pas aperçu que c'était un autre saint et a ajouté 
Claitdii, Nicostrati; il a supprimé Castorii et ajouté in comi- 
tatum, parce qu'il sait que les comicularii vénérés sous les 
noms des sculpteurs pannoniens ne sont que quatre et qu'ils 
sont enterrés auprès de sainte Hélène 2. La mention du chro- 
nographe au 5 dos ides de novembre ne concerne pas le groupe 
des IIII Couronnés. — 

ï Bu//., 1879, p. 70; 1882. p. IH. 

- Epitome... « Juxta viam vero Lavicanam, ecclesia est sanctae Heleoae... 
ibi IV Goronati id est Claudius, Nicostratus, Sempronianus, Castorius, Sim- 

pl'pins. 



LES QUATRE COURONNÉS 155 

On lit dans les Gesta Sebastiani^ au paragraphe 76 de rédition 
boUandiste : « Nicostratus et Clatidius nna cum Castorio et 
« Mctorino et Syniphoriano^ dum corpora sanctorum per ora 
« Tiberina reqitirerent^ a persecutoribus tentisnnt et ad Urbis 
« Praefectimi perducti, Erat judex Fabiantis,.. » Nous savons 
d'aillours que Nicostratus oîiijmmiscrinius (§ 23); que Casto- 
riits est son frère (§ 25) ; que Claudius est commentariensis et 
qu'il a pour fils Symphoriamis ; nous savons qu^ls sont asso- 
ciés aux gestes de Sébastien et jetés à la mer^ 

Mêmes noms ou à peu près que ceux des héros de nos gestes, 
même association à Sébastien, même supplice, peut-on ajouter, 
voilà trois rapports que Ton saisit facilement entre les deux 
légendes. Qu'il y ait coïncidence quant aux noms, influence 
des llll Couronnés sur Sébastien quant aux détails, c'est l'ex- 
plication la plus plausible qu'on en puisse donner : car il n'y 
a pas de doute que le laterculus de VEpternace/isis'', 

VII. id. nô in alT 

et alibi | nat sinfori nicostrati gaudi uictoris castori balsami 

doive ôtre lu : 

VU. id. nû in aff 

et alibi | nat sinfori nicostrati claudii uittoris castori balsami. 

il n'y a pas de doute que victoris soit une déformation de 
victoriniei gaudi de claudii et que le moi alibi du mîirtyrologe 
corresponde au silence que gardent les gestes sur la sépulture 
des martyrs ; comment douter dès lors que la date qu'il fixe à 
leur anniversaire n'ait été déterminée par celle d'autres saints, 
de noms presque identiques? Qu'il y ait davantage, qu'une 
légende ait emprunté à l'autre ses personnages, comme nous 
invite à le croire l'association de Sébastien à chacune d'elles, 
c'est ce que rend peu probable, pour les gestes des Couronnés, 
le fond même et l'allure du récit; pour ceux de Sébastien, 
l'association de nos quatre personnages à Victorinus leur 
compagnon, à Zoé et à Symphorose, femmes de deux (rentre 
eux, à Tranquillinus enfin et à Chromatius, comme aussi le 
rôle qu'ils jouent dans l'ensemble de l'histoire. 

Reste donc à confronter avec les gestes ces trois faits, attes- 

» Tillemont, IV, Ti.i. 

* Uossi-Duchesne. p. 440. 



i&6 ANALYSE CRITIQUE DES TRAbltlÛNS ROMAINËâ 

tés tous les trois par des textes du vi* siècle : le culte de Sin- 
pronianus, Claudius^ Castor et Nicostratus est localisé au 
Célius^; il y a à Rome, en 595, un tUulits IV Coronatorum^; 
l'expression et le culte romain des IV Coronafi sont tous 
doux antérieurs à 595'^. 

Qu'est-ce que ce culte du Ceiius? Que désigne l'expression 
IV Coronati? 

Qu'elle ait désigné d'abord les cornicularii, c'est un point 
très vraisemblable : les marmorarii étaient cinq; d'autre 
part, leurs noms étaient connus; quel besoin de leur appliquer 
une dénomination conmiune, comme celle qui nous est par- 
venue; quoi de plus naturel, au contraire, que de l'attribuer à 
quatre martyrs dont on ignorait les noms? 

Mais pourquoi les IV ("ouronnés, ensevelis sur la voie Lavi- 
cane ont-ils été vénérés sur le Cclius ; conmient la tradition 
qu'avait enfantée le souvenir de leur passion n'est-elle pas 
restée localisée au cimetière qui gardait leurs corps*? — 11 
se trouvait que le viens appelé Caput Africae descendait les 
pentes du Célius pour remonter ensuite sur l'Esquilin ; et c'est 
précisément sur la partie do l'Esquilin opposée au côté droit 
de l'église que s'élèvent les thermes de Trajan et la statue 
d'Esculape où les cornicularii subirent le dernier supplice. 
N'était-il pas naturel que leur souvenir s'attachât peu à peu 
à un sanctuaire tout voisin du théâtre de leur héroïsme et de 
leur victoire^? Ce qui est assuré du reste, c'est que le fait 
d'un double sanctuaire n'a rien qui doive étonner : sainte 
Cécile, sainte Agnès, saint Laurent, saint Marcel, sainte 
Sabine, saints Pierre et Marcellin étaient également vénérés 
dans un double sanctuaire, urbain et cemitérial. 

Et comment expliquer cette association des cinq Pannoniens 
et des quatre Romains? Pourquoi cette tradition lointaine 
s'enlace-t-elle, et de si curieuse manière, à une tradition 
romaine? 

Il faut se rappeler que c'est en Pannonie, dans le pays do 



• F. H. Codex DernensiSy VI, id., nov., p. 140. 

'^ Concile de 595: signatures citées par Duchesne, Mélanges, VII, 2*21. 
•* Sacr. Léonien, VI, id. nov. — Cf. aussi. Sacr. Gelasien et saint Grégorien 
(Muratori, II. 127). 

* Il est certain qu'au temps des Goths aucune translation n'avait déjà été 
faite. 

» De Rossi, Bull, 1879. p. 80. 



LES QUATRE COURONNÉS 157 

nos cinq sculpteurs, que se trouve la résidence inipériiile de 
Sirmium ; il faut se rappeler la pieuse activité d'Hélène, et ses 
voyages par tout TEmpire ; est-il surprenant que la renommée 
des marmorarii soit parvenue jusqu a elle et que, par elle- 
même ou par les gens de sa suite, elle soit arrivée jusqu'à 
Rome? — Il faut se rappeler surtout que les rapports entre les 
deux pays n'étaient pas rares : à saint Calliste, sur la voie 
Appia une fresque représente saint Quirinus, évêque de Siscia, 
en Pannonie, transféré à Rome au iv* ou au v* siècle * ; une 
inscription conservée au Latran (Xll. 10) nous a gardé le 
souvenir d'un Flavius Ursicianus, cives pannonius militam in 
officia magislri qui moiu'ut à Rome, à vingt-deux ans, le 2 des 
calendes de novembre; les évoques pannoniens Ursace et 
Valens étaient connus du populaire qui les transformait en 
prêtres romains 2. Les rapports de Rome avec le nord de l'Italie 
étaient étroits — les légendes de Chrysogone et d'Anastasie 
l'attestent, on s'en souvient'* — et les pays Danubiens, véri- 
table « marche )> de l'Italie du Nord étaient avec elle en rela- 
tions constantes : c'était saint Ambroise qui avait ordonné 
l'évêquc de Sirmium Anemius, et c'était le renom de sainteté 
de sîiint Ambroise qui avait gagné au Christ la reine des Mar- 
comans, Frigitia^. 

A la fin du v* siècle, survint brusquement l'invasion des 
Ostrogoths; ils venaient de la Pannonie, précisément : on devine 
que cotte circonstance ne fut pas sans influer sur la connaissance 
que l'on avait à Rome de la Pannonie et de son histoire. Bien 
plus : les Ariens qui, même après leur départ, dominaient sur 
les bords du Danube, les Rugiens, les Scyres, les Turcelinges 
persécutaient cruellement les catholiques, et les catholiques se 
sauvaient en pays ami, en Italie notamment. En 488, les disciples 
de saint Séverin, l'apôtre illustre du Noricum Ripense, se réfu- 
gient avec le corps do leur maitre à Mons Feletus^; sous le 
pontificat de Gélase (492-96), sur les instances de celui-ci et 
la prière d'une dame napolitaine, Barbaria, ils allaient s'établir 
entre Naples et Pouzzoles, au château de LucuUus. Or, voici 
qu'à la même époque, l'abbé Eugippius, le disciple de saint 

ï Adon (P. L., 123, 279-280); BuH. 1894. — Marucchi : les Catacombes Romaines, 
p. 178. 

* L. P., I, XXXV. 

» Cf. supra, p. 133, 117. 

* Paulinus, Vila Ambrosii, 11 (P. L., 14: 30, 36, 39). 
' Vila Seuerini, 44. 



158 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

Scvcriii entre en relations suivies avec le monde romain: c'est à 
une vierge romaine, Proba, qu'il dédie ses Excerpta^ex operi/jus 
sancti Aitgvstini; c'est sur le conseil du diacre romain, Pas- 
chasius, qu'il publie la .vie de son maître : et il lui envpie en 
même temps un de ses diacres, « un nommé Deogratias, fort 
bien instruit des miracles que Dieu avait faits par saint Séverin, 
soit dans sa translation, soit à Lucullane* ». Je soupçonne ce 
pieux personnage de ne s'être pas borné à dire les men-eilles 
qu'avait opérées le grand apôtre de Pannonie. Il contait des 
choses admirables ; on l'écoutait avec ferveur ; ses auditeurs 
ne se fatiguaient pas de l'entendre ; comment ne l'auraient-ils 
pas interrogé sur les martyrs de ces lointains pays? Qui sait 
même s'il ne montra pas aux clercs romains qu'il rencontra 
chez Paschase un acte authentique rédigé jadis par un contem- 
porain des marbriers? l'emploi d'un document de ce genre 
expliquerait fort bien l'emploi étrange du mot philosophas et 
du mot actuariifs a gleba dans notre iG\iG et l'accord bien 
remarquable qu'il présente avec les Canons d'Hippolyte''. Ce 
qui me paraît, du moins, très vraisemblable, c'est que c'est 
aux rapports d'Eugippius avec Paschase, et, plus précisément 
peut-être, au « nommé Deo gratias » qu'il faut rattacher l'intro- 
duction véritable à Rome de la légende pannonienne. 

Il faut se rappeler encore qu'il n'est pas d'expressions plus 
usuelles sous la plume d'un chrétien que celles de corona et de 
coronati pour désigner le martjTe et les martyrs; elles avaient 
cours en Pannonie aussi bien qu'à Rome ; elles pouvaient s'ap- 
pliquer aux înarmorarii prosqu'aussi bien qu'aux corniczi/arii^. 
La communauté d'appellation s'ajoutant àla comnumauté d'anni- 
versaire engendra la connnunauté de culte et l'association des 



» TiUemont, XVI, 178-179. — Cf. Cassiodore : Diiiin Litler. 23. — Et la pré- 
face de M. Sauppe à la Vita Seuerini [M. G. Auct., Ant 1, vi, ix, xlvi]. 

^ « Fecerunt Victorias atque Cupidines, Âsclepii autem simulacrum non 
fecerunt. t Les chrétiens ne pouvaient travailler à des idoles, niais ils avaient 
le droit de représenter certains symboles païens ayant une valeur pureuient 
décorative. L'ornement alion des catacombes romaines l'atteste, et aussi les 
Canons d'Hippolyte: « Omnis artifex noverit sibi nullo modo liccre idolum 
vel aliquam Aguram idolatricam effingere, sive sit aurifaber sive argenta- 
rius, sive pictor sive alius generis arUfex. — Si quis autem artifex post baptis- 
mum receptum inveniatur qui eiusmodi rem confecerit, exceptis ils rébus quae 
ad usum hominum pertinent, excommunicetur donec poenltentiam agat. » 
65-66 (Duchesne, Culle, (2« éd.), 508-509). 

«^ Le groupement particulier des Pannoniens invite à croire que Simplicius 
restait dansTombre. 



LES QUATRE COURONNÉS 159 

deux légoiules : de là naquit dans les milieux romains une ten- 
dance à installer à Rome le culte des Pannoniens, dont Deo- 
gratias avait dit la mort glorieuse. Il se trouvait d'autre part 
que l'appellation de IV Coronati s'attachant à l'église célienne 
pour la raison que nous avons dite, inspirait naturellement aux 
fidèles le désir d'y vénérer des reliques saintes. Or, celles des 
comicularii, vénérées voie Lavicane, étaient trop connues pour 
qu'on pût avoir la pensée de les attribuer au Celius. Celles des 
mamiorarii restaient seules disponibles : la tradition travailla 
sur elles, imagina qu'elles avaient été transférées à Rome : 
n'étaient^elles pas préparées pour le voyage, emballées qu'elles 
étaient dans des châsses de plomb? Ici encore, le culte suggéra 
l'hypothèse d'une translation ^ Lorsque, vers 850, Léon IV fit 



^ Le fait n'est pas démontré; en effet la translation do saint Séverin, 
rinfluence d'Eugippius sur la tradition, que je crois réelle, n'implique nuUe- 
ment la réalité de la translation : notre texte ne sufAt pas à rétablir, et elle 
n'est pas indispensable à Texplication de la genèse légendaire ; VEpilome 
de locis sanctorum marlyrum ne mentionne pas les comieularii et les mar- 
morarii^ mais seulement les IV coronati ; s'il ajoute, en son lieu, Simplicius, . 
c'est par suite de la confusion des marmorarii et des cornicularii ; le texte du 
L P., II, 115 sur lequel de Rossi s'appuie n'est pas sûr: il avoue lui-même 
{Bul.y 1879, p. 82, note 1) que « in molli codici la frase è diversa ed in 
luogo... dicum Claudio.,, dice... idesl Claudii,y> Comment concilier ce texte 
avec les données de VEpilome ? Si les corps avaient porté sur leurs cer- 
cueils des marques d'attribution certaine, on n'aurait pas dit, sans doute, 
4 sollerU cura... repperit. » 

Cette translation est pourtant possible. Des translations de cadavres et de 
reliques sont attestées aux v*-vi* siècles : le pape Agapit, mort à Constsntinople 
en 536, est transporté à Rome in loculo plumbeo (L. P., I, 288); il en est de 
même du pape Vigile, mort à Syracuse en 555 (L. P., 1, 299), enseveli Via 
Salara et du fameux eunuque Narses qui mourut à Rome « et cuius corpus 
positus est in lucello plumbeo^ reductus est cum omnes divilias eius Constan- 
tinopolim » (L*. P., I, 306). Les Romains de cet âge n'étaient donc pas en 
peine de transporter des cadavres, dans des cercueils de plomb — comme 
ceux où reposaient les IV Couronnés ; — ils savaient encore, de la même 
façon sans doute, transporter des reliques. — La translation des reliques 
de saint Etienne, premier martyre, qui finirent par rester aux Baléares, en 
428, est fort connue (Severiani ep. epistola ad Judaeos, P. L.. 20, 733) ; nous 
avons déjà parlé de la translation de saint Anastasie de Sirmium à Constan- 
tinople et de saint Severin près de Naples; à la même époque, les reliques de 
Probus et Tarachus sont transportées au monastère d'Eulhyme, celles de 
Barnabe à Salamine de Chypre, celles de Gervais et Protais en Norique ; en 
529, Justinien demande à llormisdas un fragment au moins des reliques de 
saint Laurent (P. L., 63, 474); quelque quarante uns plus lard. Pelage envoie 
à Childebert des reliques de saint Pierre et de saint Paul (P. L., 69, 403); à la 
même époque, des reliques des Machabées sont transportées à Rome (Cf. 
RampoUa delTindaro: Martyre el sépulture des Machabées |trad. fr. Descléej, 
peut être aussi des reliques de saint Etienne; au temps de saint Grégoire enfin, 
le diacre Agiulfe apporte à Grégoire de Tours des reliques de martyrs romains. 



Gestes de 
St Clément. 



460 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

transporter sous r;iutel nuijeur de la basilique ci'^lienne dont il 
avait été prêtre titulaire avant de coiffer la tiare*, les corps 
des Quatre Couronnés, il les trouva effectivement tous les cinq^: 
et comment ne les eût-on pas trouvés? Il y avait si longtemps 
que l'on croyait à leur présence en ce lieu ! 

3- « Clémenty troisième évêqtie de Rome^ est également aimé 

« des païens, des juifs et des chrétiens : il convertit Théo- 
« dora^ femme de Sisinnius^ ami de Nerva, guérit Sisin- 
u nius, subitement aveuglé en entrant dans une église oîi, 
« poussé par la jalousie , il a suivi sa femme ; il le convertit 
<^ même, Dieu s'étant laissé toucher par les prières de Théo- 
« dora. — Cependant le comte des offices Publius Torquitia- 
« nus ordonne aux préfets des régions de poursuivre partout 
« les chrétiens, Mamertinus, préfet à Rome, se fait présen- 
« ter Clément ; et, sur tordre de Trajan, après qu'il a 
« refusé de sacrifier, il F envoie en exil dans la ville qui est 
« située dans le désert de Cherson, au-delà de la mer et du 
« Pont, Le <aint y trouve deux mille chrétiens, employés 
« dans les carrières de marbre; il fait jaillir une source dans 
« le désert et opère de si nombreuses conversions quil con- 
« f ère plus de cinq cents baptêmes jmr jour et fonde soixante- 
« quinze églises en un an. Le praeses Aufidianus, envoyé 
« pour enrayer le mouvement, fait précipiter Clément au 
« milieu de la mer, afin de dérober son corps aux chrétiens ; 
M înais la mer se retire, le peuple 7'etrouve le corps de Clé- 
« ment dans un abri qui a la forme d'un temple ; et ses 
« disciples Cornélius et Phoebus reçoivent du ciel Vordre 
« de Vy laisser, le même miracle devant se répéter tous les 
« ans à pareil jour. » 

Que la légende n'ait aucun rapport avec Thistoii^e, le fait 

Cf. aussi la lettre de Grégoire !•' à l'évoque de Milan Constantin qui lui 
demande des reliques de Paul, de Jean et de Pancrace (P. L., 17, 1015-1016). 
Une translation de reliques n'a donc, en soi, rien qui doive surprendre. 
— Peut être Deogratias avait-il apporté avec lui une memoria des Panno- 

niens. 

> L. P., H, 115: «Basilicam... quam ipse usquedum ad pontiAcii deductus 
est apicem. prudentissimo moderamine rexit. » 

* Ce ne fut pas sans avoir bien cherché : « SollerU cura inquirens repperit. > 
L. P., Il, 115. 



SAINT CLÉMENT 161 

est trop connu pour que nous y insistions * : comment s'ost-cllo 
formée, voilà le problème à résoudre. 

Elle ignore les traditions romaines relatives à Clément^. La 
première, que nous appellerons la tradition flavienne est rap- 
portée par les gestes de Nérée : elle fait du pape Toncle do 
Flavie Domitille, le neveu de Flavius Cleniens mort martyr en 
95, le frère de Plautilla; elle le place au temps de Domitien. 
— Notre texte ne fait mention d'aucun de ces faits : il n y fait 
pas la plus légère allusion. 

La seconde tradition romaine, que nous appellerons la tra- 
dition célienne est rapportée par le Liber Pontificalis: elle 
s'est formée évidemment autour du dominicum du Celius, 
attesté sous ce nom dès l'époque constantinienne au plus 
tard ^. Elle fait de Clément le quatrième pape et le place à 
l'époque de Titus. — Nos gestes font de Clément le troisième 
pape et datent sa mort du règne de Trajan : ils sont donc 
indépendants de la tradition célienne comme de la tradition 
flavienne. 

Ils dépendent au contraire d'une tradition chersonésienne, 
relative à un Clément de Chersonèse dont le souvenir se sera 
mêlé au souvenir du Clément de Rome*. Cette proposition 
n'est qu'une hypothèse: car, si l'on doit affirmer que le 
christianisme était implanté dans ce pays dès Tépoque des per- 
sécutions^, on ne peut rien ajouter de plus précis, avec une 
entière certitude. Mais cette hypothèse est fondée siu* trois 
faits: 1* un Clément a obtenu les honneurs du culte à Cher- 
son : notre texte le prouve ; 2* Clément de Rome n'a pas été 
exilé en Chersonèse : aucun document authentique, aucune 
tradition d'origine romaine ne permet de le croire ; 3° il semble 
que les gestes rapportent certains traits empruntés à la topo- 
graphie locale de la Chersonèse. (Cf. les carrières exploitées 

1 Cf. Ligthfoot, The Apostoltcs FatherSy Clément; — Duchesne, Ongines 
chrétiennes^ p. 176. 

> On n'y trouve aucune trace de la confusion du Clément de Philipp. IV, 3, 
faite par Origëne: In Joannem, 1, 29, t. IV, 253. 

3 Cf. rinscription gravée sur la lame de bronze de Lelio Pasqualini, Bull.^ 
1863, p. 25. 

^ Le fait s'explique par les circonstances qui dominaient la vie romaine au 
début du VI* siècle (Cf. infrà le chapitre intitulé Byzance)^ et non par Texil de 
Martin I" en Chersonèse: U a régné de 649 à 655, et Grégoire de Tours, mort 
en 594, connaît la tradition relative à Cherson. 

& En 296, le christianisme nous est attesté par les monnaies retrouvées : 
BulL, 1864, p. 5. 

11 



162 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

et la source qui jaillit dans le désert.) — Il est probable qu'ils 
reproduisent, quant au martyre deCherson, une tradition cher- 
sonésienne. 

Est-ce à dire qu'ils ne représentent aucune tradition romaine? 
Je ne le pense pas. La double tradition chersonésienne (le fait 
du martyre, la localisation à Cherson) n'exclut pas nécessaire- 
ment une tradition romaine antérieure, qu'elle aurait fortifiée 
en la modifiant et en la précisant: en la modifiant au sujet du 
martyre parce que la tradition tendait à conférer cet honneur à 
tous les papes afin d'embellir leur histoire^ et que l'homonymie 
de notre saint avec le consul Fla\îus Clemens, martyr en 95, 
favorisait cette tendance ^ ; — en la précisant au sujet de l'exil : 
ces deux mêmes raisons pouvant faire croire qu'il avait été 
banni dans les îles de la mer Tyrrhénienne, comme ses illustres 
parents : et il faut noter que ces îles sont désignées parfois 
par le nom de Pontus èîul -rsv izsvtcv ^, alors que les gestes 
disent i:spàv tou tîcvtou. — D'autre part, l'épisode de Sisinnius 
et Theodora n'a rien de chersonésien et présente, au contraire, 
une physionomie romaine assez accentuée : dans les gestes de 
Sébastien, comme dans ceux-ci, on voit certains personnages 
se mêler subrepticement à des réunions chrétiennes ; dans les 
gestes de Calliste, on en voit d'autres aller à la recherche 
de ces réunions secrètes. Il est clair que les traditions 
romaines avaient conservé le souvenir de la curiosité qu'exci- 
taient les assemblées des premiers fidèles et du mystère 
dont ils aimaient à les entourer; l'épisode de Sisinnius en 
porte témoignage : c'est un indice révélateiu*. — Enfin, si nos 
gcbtes attestent la fusion d'un Clément de Chersonèse et d'un 
Clément de Rome, il faut nécessairement qu'à ce Clément de 
Rome ait été attaché à une troisième tradition romaine, puis- 
qu'il ne peut venir d'aucune des deux que nous connaisons 
déjà, la tradition flaviennc et la tradition célienne*. 



ï Le Libet* Ponlificalis le prouve. 

« Funck, Theol. Quart., 1879, 531. 

3 Dans Malala, par exemple. 

*• Peut-être même y a-t-il eu une quatrième tradition relative à Clément : la 
Chronique de Nestor, qui dépend de nos gestes, ne connaît pourtant pas Corné- 
lius. Mais on peut ne voir là qu'un accident survenu dans la tradition paléogra- 
phique. — Nous n'avons pas déterminé le rapport de Theodora avec celle des 
gestes d'Alexandre, celle des gestes d'Abundius, celle de TEcclesia Theodorae 
citée dans Baronius, anno 418, | 79, t. VII, p. 150. 



SAINT PIERRE ET SAINT MARCELL1N 168 

4. « Lucilla^ femme très chrétienne^ parente de Firmina, 

Gestes « recueille et ensevelit [le 4 des nones de jitin^ voie Imvî- 
et M^re^ir'n* " cfl/i^, au HP mille^ dans une crypte auprès de Tiburce) les 
« corps du prêtre Marcellin et de F exorciste Pierre^ décapites 
« dans le Bois Noir par le bourreau Dorothée, sur tordre du 
« vicaire Serenus, pour avoir converti le geôlier Arthemius, 
« sa femme Candida, sa fille Paulina, » 



La date de Tanniversaire est attestée par le férial : 

« //// non. iun. duos laurosj mil IIII via Lavicana Mar- 
cellini presbyteri et Pétri exorcistae». 

Le lieu de la sépulture est attesté de même par les indica- 
tions des Itinéraires : « Postea intrabis in speluncam : ibi 
pansant sancti martyres Petrus presbyter et Marcellinus mar- 
tyr [Salisburgensis) — et par les découvertes récentes ^ 

Les détails de Thistoire ne paraissent pas aussi surs. L'éloge 
de Damase^, quoiqu'il s'inspire des récits du bourreau, ne 
donne pas autant de détails que les gestes. — D'aulre part, 
on y relève une évidente imitation des gestes d'Alexandre : 
Pien'e convainc Arthemius par le même miracle qui ouvre 
les yeux d'Hermès; et Arthemius se voit récompensé d'une 
foi si peu méritoire par la guérison de sa fille Paulina, comme 
Hermès par la guérison de sa fille Balbina. — On y saisit 
encore comme une trace des gestes de Processus ; converti 
au Christ, Arthemius veut relâcher les prisonniers qu'on 
a remis à sa gai'de, connue l'ont fait Processus et Mar- 
tinianus, une fois qu'ils ont élé convertis par saint Pierre. — 
La Candida des Gestes vient probablement de la martyre de 
Pontien, dont l'église abritait le tombeau d'un autre groupe 
Pierre et Marcellin inconnu ^. — On remarque enfin que les 
saints Thomatus et Rogatus et les quarante-deux autres qui 
paraissent être associés à eux par le férial, ne jouent aucun 
rôle dans leiu's gestes. Et l'on se demande si à l'histoire réelle 
des martyi's ne s'en serait pas substituée une autre, sans 



> BuU., 1882, p. m. 

s Ihm., 29, p. 3i. — Le palais de Claudius, cité dans les gesta Stephani, 
a élé retrouvé sur le Celius (AUi del 6* Congresso Storico^ p. 252). — Cf. la 
petite étude de P. Bruder: Die heiligen Martyrer MarceUinus vnd Petnis... 
(Mainz. Kirchheim, 1878, in-lB), livre I. 

3 Bosio, 129-13.'). — Bottari, I, 202. — Bull., 1891, 150. 



I 
L 



I 



164 ANALTSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

rapport avec la première : le terme lïexorcista attaclié à la 
mémoire de Pierre aurait été le noyau de la tradition nouvelle : 

b 7 

les gestes d'Alexandre et de Processus, Yeloginm de Damase, 
la tradition relative aux Pierre et Marcellin de Pontien, en 
auraient fourni les épisodes ; elle se serait constituée à une époque 
assez tardive, non pas autour de la basilique cémitériale^, mais 
à Téglise célienne et aurait été répapdue par quelque clerc 
désireux de rehausser la gloire des saints qui la protégeaient. 



En gravissant par le Vicus Publicus les hauteurs de l'Aven- 
tin, on se heurt<ait à un temple de Diane, mentionné dans les 
gestes d'Urbain, d'Eugénie et de Prisca, et bien connu par les 
renseignements que nous fournissent Tite-Live, Denys d'Hali- 
carnasse et Suétone. — En contournant le temple à droite, on 
arrivait à sainte Sabine, à gauche à sainte Prisca. 

1. « Sérapie, vierge^ citoyenne d'^Antioche habite à Vendis 

fiestes (( iium (?) dans la maison de Sabine, veuve de Valentin, fille 

u^teSabîne* " de Herodes Metallariiis [?) qui, sous Vespasien, donna trois 

« grands jeux à Rome, Mandée par le praeses Uerillus, elle 

« revient chez elle saine et sauve. Trois jours après, le 

« praeses prépare des jeux au-delà du pont gui se trouve 

« au dessus des Arcus Bini, se fait ramener Sérapie et la 

« livre à deux jeunes gens d^ Egypte; mais Dieu ne pennet 

« pas quelle soit violée. Ramenée devant le praeses, elle 

u raille sa déception, rend à la vie les deux jeunes 

« Egyptiens, est torturée et finalement décapitée au-delà de 

« r Arcus Faustini iuxta aream Vindiciani ducis ducum, le 4 

« des calendes d'août. — Sabine ensevelit Sérapie; traduite 

« devant le préfet Helpidius, elle est décapitée et ses biens 

« confisqués le 4 des calendes de septembre. Les chrétiens 

« déposent son corps dans son monument de foppidum des 

« Vendinenses, ad arcum Faustini. » 

ï Elle vient d'être tout récemment retrouvée par M. Marrucchi: cf. la 
cripta stoHca dei SS, Pietro e Marcellino recentemente tcoperla sulla via 
lavicana [Nuovo BuU. 1898, 137). 



&AiM*E SÉRAPIÊ Et SAINTE SAbInÉ 165 

La sainte Sabine, héroïne do la légende et éponyme du 
titulus aventin*, est solidement attachée à Rome, sinon par le 
férial, du .moins par le Salishurgensis : dans ce document, 
sa tombe est signalée sur la Voie de Porto. L'église aventine 
est attestée à la même époque précisément; le prédécesseur 
de Sixte, Célestin P' (422-432) est mentionné dans l'épitaphe du 
prêtre PieiTC qui la fonchx; le Liber Pontificalis confirme les 
données de cette épitaphe. 

L'histoire de sainte Sal)ine, par contre, est solidement atta- 
chée à la* terre d'Ombrie. Si on n'y a pas retrouvé les Arciis 
Bini et Faustini, — d'ailleurs inconnus à Rome, — on devine que 
Yoppidum Vindennatiiim était le centre urbain de ces Vindi- 
nenses ombriens dont parle Pline 2; du reste, la couleur 
ombrienne des noms de Valentin et <le Sal)ine est attestée par 
le Valentin de Rieti et le Sabinus d'Assise ; le terme à'area^ 
enfin, était courant en Ombrie^. 

Il est donc vraisemblable que la sainle romaine a été con- 
fondue avec son homonyme ombrienne dont l'histoire avait 
surnagé. // y avait à Rome^ sur cette même voie de Porto oti 
reposait la titulaire de V église aventine ^ une colonie ombrienne : 
les inscriptions l'attestent'*.. — L'époque assignée parla tradition 
ombrienne ne soulève aucune difficulté ; les noms d'Herodes, 
de Sabine, de Valentin sont usuels dans la première moitié 
du II" siècle; l'épisode des deux Egyptiens peut égidement 
s'expliquer par l'histoire'^ et la légende. On ne saurait rien 
dire au sujet dos autres épisodes ni dos autres personnages 
(Beryllus apparaît dans les gesta Tarachi) ; on ne saurait dire, 
en particulier, si l'anniversaire du oO août est ombrien ou 
romain, ni si l'association de Sal)ineà une sainte Sérapie**, est 
historique ou légendaire, vient de Rome ou d'Ombrie. 

Tout près de sainte Sabine, saint Bonifacc. 



1 Cf. Ephemeria Spalatensis (Jaderae), 189i, p. 9. « Die allchrislliche 
PrachUhùre von S, Sabina in Rom», par A. Ehrhard. 

« PUne, H. S., III, 14, 19. 

» BuU., 1871, p. 93. — R. S., III, 429. 

« De Rossi. R. S., III, 682. 

^ Tertullien : Apol., 50 «... Ad lenoneiii potius quam ad leonem... » 

< Le nom, d'origine égyptienne, fut transformé bientôt, par uu jeu de 
mots pieux en Seraphia. 



St Boni face. 



166 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

2- « Ali temps de Dioclétien et de Maximien, Boniface, 

iPn!Î^ffit " intendant d Aglaé, riche dame romaine^ et son amant, est 
« envoyé en Asie par celle-ci, touchée de repentir, avec mis- 
« sion de recueillir et d'apporter à Rome les reliques des 
« martyrs. Martyrisé lui-même à Tarse par le juge Simpli- 
« dus, il est rapporté à Rome par ses gens, enseveli par 
« Aglaé, voie Latine, au cinquième stade ; il avait été mar- 
(( tyrisé le quatorzième jour du mois de mai. » 

Le saint Boniface titulaire de Téglise n'a aucune attache 
romaine. Le Bemensis (14 mai) ne saurait entrer ici en ligne 
(le compte ; le Boniface ([u'il mentionne au 14 mai, à la diffé- 
rence de TE et du W nuiets à cet endroit, est une évidente 
addition faite d'après notre légende elle-même. Le premier 
pape du nom de Boniface (418-422) n'est certainement pas le 
martyr aventin; il a de très solides attaches salariennes; le 
férial, le Salis/mrgensis, le Liher Pontificalis en témoignent 
également. Le nom même de Bonifacius est imisité avant le 
V® siècle, comme tous les noms de facture semblalde; d'autre 
part, la plus ancienne attestation de l'église aventine est donnée 
pcO* l'Epitonïo (642-649) : ecclesia S. Bonifacii martyris ubi 
ipse quiescit. Le Boniface qui la protège a donc été importé 
à Rome entre les débuts du v' siècle et le milieu du vu*. 

On peut songer à trois saints Boniface. Le diacre de l'abbé 
Liberatus martyrisé avec lui par les Vandales, n'est vraisem- 
blablement pas le nôtre : sans doute, Victor de Vite était lu 
et goûté à Rome, les gestes de Cécile et d'Abdon l'attestent; 
mais les compagnons du mai'tvr africain ne reparaissent pas 
dans la tradition romaine, qui est, en outre, exempte de toute 
attache africaine. — L'cvèque de Ferento, au vi* siècle, n'est 
pas davantage, semble-t-il, le titulaire de notre église. Sans 
doute il put être, à Rome, en grande vénération; les Dialogues 
de saint Grégoire nous invitent à le penser ; mais on ne voit 
pas qu'il ait été martyr ni qu'il ait passé pour tel ; surtout on 
ne voit pas qu'aucun personnage de la seconde moitié du 
VI" siècle ait ol)tenu les honneurs du culte dans une église 
romaine à lui particulière dès la première moitié du vu*. — 
On en vient à penser que c'est le Boniface, de Cësarée de 
Cappadoce, attesté par le calendrier au VII id. iun., dont le 
culte a été installé sur l'Aventin ; si la légende ne parle pas 



SAINT fiONtil'ACË 167 

de Césarée, ni même de Cappadoce, ni encore de Lucien qu'il 
faut peut-être associer au saint de Césarée, elle place en 
Orient son principal héros. L'hypothèse a pour elle qu elle 
s'appuie sur des cas d'analogie; les cultes de Comeet Damieu, 
de Serge et Bacchus, de Césaire, de Théodore furent importés 
par les Byzantins. Que la Cilicie ait remplacé la Cappadoco 
et Tarse, Césarée, il n'y rien là d'étonnant ; cette substitution 
s'explique par l'influence de Victor et Corona (14 mai) et do 
Tarachus (13 mai). 

Si telle est l'origine du cidte aventin, quelle est l'origine 
de la tradition? 

La tradition a été suggérée par l'église. On a prétendu le 
contraire, en s'appuyant sur ce fait qu'elle Tignore * ; mais les 
gestes d'Eusèbe, des IIII Couronnés, de Pierre et Marcellin, 
d'Anastasie, de Clément, ignorent de même les églises de 
Clément, d'Anastasie, de Pierre et Marcellin, des IlIICx^uroiuiés, 
d'Eusèbe : qui conteste pourtant qu'ils n'en illustrent l'histoire? 
En précisant nos connaissances sur les origines de l'église, 
nous risquons donc de jeter quelque lumière sur les origines 
de la tradition. Trois papes du nom de Boniface régnent de 
607 à 625 : on n'en compte que deux avant 607, Boniface P'' 
qui règne de 418 à 422, Boniface II qui règne de 530-532 : 
deux, par conséquent en deux siècles. Et tout d'un coup, en 
moins de trente ans, en voici trois, presque coup sur coup, 
et qui ne sont pas originaires du même pays. Le fait atteste 
le rayonnement du nom ; il invite à penser que c'est de cette 
époque que date l'installation du culte de Boniface sur l'Aventin. 

Or le Liber Pontifxcalis atteste que Boniface IV qui régna 
de 608 à 615, suivant en cela l'exemple do saint Grégoire, 
transforma sa maison en monastère : (domum suam monas- 

1 La différence que M. Tabbé Duchesne indique {Mélanges, X) entre les textes 
grec et latin nous paraît d'importance très secondaire : quinque et quinqua- 
ginta, irêvTc et itcvTr,xovTa se prennent aisément Tun pour l'autre. La leçon 
donec aedificaret domum eius passione dignam, où il voit la caractéristique 
d'une tradition particulière est propre à un seul des mss latins vus par les 
Bollandistes, le Vaticanus 6075 ; c'est une évidente correction née du désir 
de concilier, avec le fait de l'église aventine et de sa tradition propre con- 
tenue dans VEpilomej la tradition des gestes. — La localisation latine fantai- 
siste est moins surprenante qu'il ne semble : les gestes de Basilide con- 
tiennent une localisation du même genre ; bien plus, les gestes de Nérée font 
de son compagnon et de lui-même les eunuques, valets de chambre de 
Domitille, et chacun pouvait lire dans leur basilique l'inscription de Damase 
qui en faisait des soldats. — Cf. Clément. 



i68 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROSlAINES 

terium fecit). Il faut, sans doute, entendre ici un monastère 
de diaconie : ces sortes de bureaux de bienfaisance, attestés 
pour la première fois en 68 i* remontent au début du siècle 
très vraisemblablement ; et Ton voit que, plus tard, régUse 
aventine est désignée sous ce nom. L'on sait enfin que les 
supérieurs des diaconies étaient apfcléijpaterow dispensator-; 
et voici que, au temps de saint Grégoire 590-604, Ton trouve 
un diaconus atque dispensator ecclesiœ qui s'appelle Boni- 
fatius^, — Mais alors, objectera-t-on, Tintroduction du culte 
de Boniface à Rome, la consécration d'une chapelle à ce 
martyr dans le monastère de diaconie aventin n'est-elle pas 
vraisemblablement le fait de ce diaconus atque dispensator 
ecclesiae ; et ne faut-il pas les dater Tune et l'autre du ponti- 
ficat de Grégoire 590-604 et non du pontificat de Boniface IV, 
608-615. 

Je lève cette difficulté en identifiant le pape Boniface IV 
(608-615) avec le Boniface « diaconus atque dispensator 
ecclesiae » du temps de saint Grégoire. Le Liber Pontificalis 
ne nous oblige nullement à dater de l'époque du pontificat de 
Boniface la transformation de sa maison en diaconie. La 
chronologie autorise, d'autre part, l'identification des deux 
personnages. Le Liber Pontiftca/is, enfin, atteste que Boni- 
face IV était originaire de la Valérie, (( natione Marsorum de 
civitate Valeria » et c'est de cette même province de Valérie 
que saint Grégoire semble bien faire venir son Boniface : 
«Etienne..., qui était ^ par aagnation^^ très proche parent de 
Boniface, diacre et dispensateur de l'Église..., fut prêtre de 
la province de Valérie ^. » Ce Boniface était moine ^ ; et voici 
qui, pour nous, est très intéressant, il fut envoyé à Constanti- 
nople en qualité d'apocrisiaire^. N'est-il pas vraisemblable de 
croire qu'il a connu à Constantinople le saint de Cappadoce, 
qu^il s'y est intéressé comme à son patron et que, à son 
retour à Rome, en ayant obtenu peut être quelque relique, il 
lui a cxinsacré, dans sa maison, un oratoire? 

> L. P. I., 364. Benoit II. 

« L. P. I. 364 note. 

3 Vialog. III, 20, (P. L. 17,269). 

^ « Stephanus... huius nostri Bonifacii diaconi atque dispensatoris Ecclesiae 
agoatione proximus... Valeriae provinciae presbyter fuit [piaLy III, 20; P. L., 
• 7, 2G9). 

6 ViaLy m, 29 (P. L., 77,285). 

« Epistolae, XIV, 8 (P. L., 77, 1310). 



SAINTE PRI8CÂ 169 

3. « Sous le règne de Claude , la bienheureuse Prisca est 

Gestes « saisie dans une église^ conduite devant F empereur et^ 
SicPrhtcai " après avoir été longtemps torturée par Limenius^ parent 
« de Claude^ décapitée le 18* jour de janvier, voie d'Ostie^ 
« au 10* mille : et deux aigles gardaient son corps lorsque 
« survint l'évéque de Rome qui l'enterra. Longtemps après^ 
« Dieu révéla à Eutychien^ praesul apostolicae sedis Vrbls 
« Romae, en quel endroit elle reposait et Eutychien trans- 
it porta son corps au son des hymnes et des cantiques^ à 
« côté de rArc Romain^ dans t église des saints martyrs 
« Aquila et Prisca, » 

Primitivement, Téglise illustrée par cette légende était dési- 
gnée par le simple vocable de Prisca : les signatures du concile 
de 499 le montrent. Elle fut établie, sans doute, au m* siècle, 
dans la maison d'un Marins ou dans celle d'un Cornélius Pu- 
dens : Tinscription de Marins Pudens Cornelianus consul on 
222, trouvée dans les jardins de la basilique, invite à le croire. 
Qui était, à quelle époque vivait Prisca qui fonda Téglise? 
On ne saurait rien avancer avec certitude. Cependant, si Ton 
remarque que, malgré le désir évident du rédacteur de situer 
cette histoii'e à Tépoque apostolique, elle présente un synchro- 
nisme curieux entre Claude (II) (268-270) et Eutychien (275- 
283), on pensera que c'est à leur époque que vivait peut-être 
cette pieuse chrétienne : Thypothèsc s'accorde fort bien avec 
l'inscription de 222 : notre Prisca ne serait autre que la fille 
ou la petite fille de M. Pudens Cornelianus. 

Le titulus Priscae du v" siècle est désigné au ix' pour la 
- première fois, sous le nom d'Aquila et Prisca 2. Si Ton rap- 
proche du Liber Pontiftcalis qui mentionne la translation 
d'une Aquila et d'une Prisca sous le règne de Léon III (795- 
816), l'épitaphe d'une Aquila Prisca et celle d'un Aquilius 
Priscus trouvées au cimetière Ostrien 3, on ne peut dire néan- 

1 Cf. Gôrres : Dos martyr ium iler h, Prisca (Jahrb. fur prol, Theol.. XVII, 
1893, 112). 

* (Test dans le Liber Ponlificalis (11, 21, Léon III) qu'apparaît pour la 
première fois le vocable eccUsia Aquilae et Priscae ; à cette même époque, 
dans ce même texte, le vocable ecclesia Priscae est encore usité (11, 4, 21). 

3 L'anniversaire de Prisca, qui tombe le 18 janvier, ne serait pas sans 
rapport avec ce fait : le 18 janvier est le jour où Ton fête la Cathedra sancti 
Pétri, le grand jour de TOstrien. — L. P., Il, 11M16. -^ Bu//., 1888-1889, 129, 
note 4, 130-131. — Cf., C. 1. L., VI, 12, 273. 



i^O 



ANàLVSË CtllTlQLE DES tRADltlÔMS ROMAlNËâ 



moins, avec certitude, que ce soient les amis de saint Paul 
dont les corps aient été transportés par Léon. Lorsque saint 
Paul écrit sa seconde épître à Timothée, ses amis sont en 
Asie et rien ne fait soupçonner qu'ils soient depuis revenus à 
Rome. Mais il est possible qu'ils y soient revenus ; et puis, 
les Romains pieux n y regardaient pas d'aussi près. Un moine 
crut ou voulut faire croire que les corps transportés étaient 
ceux mêmes des amis du grand apôtre : leur souvenir était 
plus glorieux, certes, que celui d'une sainte obscure ; il fallait 
que l'église fût placée sous leur vocable. Il imagina donc, je le 
soupçonne, par une fraude habile autant que pieuse, d'expli- 
quer cette appellation de Prisca en imaginant une translation 
et de fonder l'antiquité du vocable Aquila-Prisca en le présen- 
tant comme antérieur à Tépoque de cette translation, comme 
datant par conséquent du temps des Apôtres : saint Paul ne 
dit^l pas àoxaffadOs Tlptaxav xal 'AxjXav... y.a\ tyjv xa-r'oîxov a'jTo>v 
èxxXridiav (Rom. XVI. 3-5). Ce qui appuie cette hypothèse, 
c'est qu'il est fort possible qu'une sainte Prisca, isolée, ait été 
transportée à Rome du 10" mille de la voie d'Ostie ; cette trans- 
lation effective, un peu antérieure, semble-t-il, à l'apparition 
du vocable Aquila Prisca, aurait suggéré le double légendaire 
qu'atteste notre texte. 

*• Voici encore une légende de fondation d'église. Il s'agit du 

Gestes titiilus Fasciolae, situé Via Nova, au point où, par un coude, 

Processus ^^llc"<^î rejoint la voie Appienne, près des thermes Antonins. 

et « Processus et Martinianus, geôliers de saint Pierre et de 

xMartinianus. „ saint Paul, convertis par eux leur conseillent de fuir. Les 

« apôtres sortent de prison ; comme ils passent Via Nova^ 

« une bandelette — fasciola — tombe des jambes du bien- 

« heureux Pierre; il continue sa route^ mais, arrive' à la Porta 

« Appia, il voit Notre-Seigneur Jésus-Christ et, le reconnais- 

« sont, lui demande, « Seigneur, où allez-vous ? — A Rome, 

c< répond le Seigneur, pour être crucifié une seconde fois ; 

« quant à toi, reviens à Rome. Et Pierre revint à Rome. » 



i L'église aventine aura été choisie, comme étant la plus proche : les 
cimetières de la voie d'Ostie étaient rattachés à ce tilulus. Cf. i'épitaphe 
d'Adéodat : Marchi, Monum.y p. 26. — Noter que Toratoire trouvé en 1776, 
où Ton crut distinguer des fresques du iv* siècle représentant les. apAtres, 
ne confirme en rien l'origine apostolique de sainte Prisca. — De Rossi, Bull,, 
t867, p. 46. 



âÂtMT PRÔCESàUlà ET SAlNt MAkTlMlANt'S l7l 

Ces deux épisodes des gestes de Processus ne sont pas de 
même origine. L'un est purement romain : celui qui raconte la 
chute de la bandelette — fasciola. Le tittdus Fasciolaey 
attesté en 377, portait vraisemblablementle nom d'une romaine, 
sa fondatrice; mais comme le terme de Fasciola a, en même 
temps la signification de « bandelette » , il arriva de bonne 
heure, que rimagination populaire travailla sur ce jeu de mot. 

L'importance de la voie Appia tendait à y fixer la vieille 
tradition de Tapparition du Christ à saint Pierre ; la conve- 
nance interne des deux épisodes contribua à fixer le second 
Voie Appia, à rattacher le premier à saint Pierre : c'est dans 
sa fuite qu'allait lui reprocher Jésus, que l'apôtre avait perdu 
une bandelette ^ 

Nous avons fini notre tour de Rome à l'intérieur de l'en- 
ceinte ; nous voici revenus dans le voisinage des saints Jean et 
Paul, et voici que les gestes de Procossus semblent nous 
engager sur la Voie Appia. Par la splendeur des souvenirs 
chrétiens qui s'y pressent, connue pai» la majesté des monu- 
ments païens qui s'y dressent, elle mérite plus qu'aucune, le 
titre de « Reine des voies romaines » que les anciens aimaient 
à lui donner. Il est juste de commencer par elle notre tour 
de Rome « fuori li mura » et de descendre d'abord dans les 
hypogées vénérables qui se cachent tout autour. 



1 Cf. infra. Le plus ancien oratoire attesté à cette place est mentionné 
dans une charte de 1288: « Ecclesiam scae Mariae ubi Dominus apparuit. » 
Nerini, Boniface et Alexis, p. 253. — Un édicule fut construit au même endroit 
sous Paul m par Reg. Polus (Nibby. Mod,^ I, 453). — L*église porte actuelle- 
ment le nom de Santa Maria délie piante (Jordan, II, 335, 615. — Severano, 
7 chieae, 1, 461). 



CHAPITRE III 

TRADmOïS GEHITËRIALBS 
DE LA VOIE APPIEHNE A LA VOIE ÏOHEHTANE 



I» 

De la Porta Appia ou les gestes de Processus nous ont 
conduit, on apercevait distinctement deux monuments superbes : 
à droite, et en arrière de l'enceinte, les thermae Severianae 
dont on n'a pas retrouvé la situation très précise : ils sont 
mentionnés une fois dans les gestes d'Eugénie 2 ; à gauche, en 
avant de l'enceinte, le templum Martis, construit par Sylla^. 

^' « Une mât, Ntinesius rencontre Valérien et Maxime dans le 

Gextes ^^ temple de Mars^ accomplissant un sacrifice suivant un rite 
i.Vmt Etienne " sacré, A la prieure du saint, Maxime est saisi par le diable 
ce et meurt en faisant emprisonner Nemesius ; Lucilla, la fille 
« de celui-ci, est décapitée à cet endroit même, tandis qnon 
« entraine son père sur la Voie Latine pour Cy égorger à son 
a tour. Mais lorsque réveque Etienne est mené au temple par 
M les soldats, il invoque le Dieu qui détruisit la tour de con- 
« fusion élevée à Babel et aussitôt, dans le fracas du tonnerre, 
« à la lueur des éclairs, s^écroule le temple sacrilège; et les 
« soldats épouvantés s'enfuient et relâchent le bienheureux 
« Etienne. » 

1 Cf. Marrucchi : Les Catacombes Romaines^ p. 135. 

î P. L., 21, 1105. 

^ Gicéron, ad Quintum fralrem, III, 7; Tit. Liv., X, 23, 12; XXII, 1, 1^. 



f*^ 



174 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

Etienne est mort en 257 : aucun document ne laisse entre 
voir que le temple de Mars ne fut pas debout à cette date ; 
aucun ne permet de critiquer les autres données de la tradi- 
tion. On peut supposer seulement que c'est le nom de Lucilla 
qui a suggéré au rédacteur Tespèce particulière du miracle 
qu'il raconte : une guérison de cécité. On peut admettre que 
c'est cette Lucilla qui est citée dans le férial, via Appia, 
le 3 des ides d'août, dans un groupe de saints entre Pastor et 
Pontianus, 

2. « Durant la persécution de Dèce^le pape Corneille est exilé 

Gestes j< ^ Centumcellae ^ otï le consolent les visites des fidèles et les 

SI Corneille. " lettres des évêques — celles notarfiment de Cyprien lui par- 

« lant de Celerinus, Irrité de cette correspondance^ Dèce 

« fait venir Corneille à Rome^ l'interroge in Tellure ante tem- 

« plum Martis et ordonne de le conduire au temple de Mars 

« pour Vy faire sacrifier. En passant près de fArcus Stillae^ 

« il guérit Sallustia^ femme du soldat Cerealis, gui se con- 

<( vertit avec vingt et un de ses camarades: tous^ refusant de 

« sacrifier^ sont décapités avec le pape au temple de Mars^ 

« en dehors de la porte Appia, Ils sont ensevelis par Lucine^ 

<c dans une crypte de son champ, à côté de la voie Appienne. » 

Sur deux points la tra<Iition est exacte. L'époque d'abord: 
non que Corneille ait été tout à fait contemporain de Dèce, 
mort deux ans avant lui en 251 : mais c'est bien vers le 
milieu du m* siècle qu'il a vécu. La topographie ensuite : il 
faut passer par VArcus Stillae (la porte Capène*) pour aller du 
temple de Tellus au temple de Mars ; d'autre part, c'est à côté 
du cimetière de Calliste que reposait Corneille, dans le champ 
de Lucine : la crypte de Corneille, illustrée par les premières 
découvertes de de Rossi (1849-1852) est à une cinquantaine de 
mètres de la crypte papale et n'y fut reliée que tardivement. 
Pourquoi Corneille ne fut-il pas déposé dans celle-ci ? On peut 
croire, — si l'on se rappelle siu'tout que son épitaphe fut gra- 
vée en ciU'actères latins, et non en caractères grecs comme 
celles de ses contemporains — que la raison en est que Cor- 
neille appartenait à la gens Cornelia, qui avait ici sa sépulture 

1 Juvenal, 111, ii ; Jordan, II, 19, 380. 
^ Epigranime pseudo-damasienne, Ibm. 



SAINT ALEXANDRE ET SAINTE BALBINE JT^ 

privée et dont les membres tenaient à leurs illustres ancêtres * • 
On peut croire aussi que c'est de cette région cémitériale — de 
son nom — que vient la Lucine de notre texte et celle du Liber 
Pontificalis : les deux noms de Lucine et de Corneille se sont 
trouvés associés par le fait de la sépultiu'e de celui-ci; d'où 
l'intrusion de celle-là dans son histoire : ici, elle ne fait encore 
que l'ensevelir; dans le Liber Pontificalis ; elle est intimement 
mêlée à la translation de Pierre et Paul. Tout nous invite donc 
à croire qu'elle n'est qu'un double de la Lucine apostolique. 

Sur trois points, la tradition est incomplète et inexacte. 
L'anniversaire indiqué - est celui — non de la mort de Corneille 
qu'on ignore — mais de sa translation à la fin du m" siècle; car 
il est mort à Centumellae, sans avoir été martyr: »* Centtim- 
cellae expidsus, ibi cum gloria dormitionem accepit, » dit le 
continuateur d'Hippolyte, contemporain des faits. D'autre part, 
s'il est vrai que Cyprien a écrit alors à Corneille^, Cjprien 
n'était pas alors emprisoilné, et ce n'est pas dans cette lettre, 
qu'il parle de Celerinus*. 

3. « Qtiirinus tribun qui garde Hermès, pré/et de la ville. 

Gestes « converti par Alexandre et r exhorte au nom d'Aurelianus, 
ae saini >^^ comes utriusQiie militiae, à renoncer à ses erreurs et à 

Alexandre , ^ , ' . , 

et (le sainte « reprendre sa charge, se convertit a son tour en voyant 
Balbine. « gu Alexandre a miraculeusement échappé à ses gardiens, 
« pour se rendre auprès de Hermès, Sa fille Balhina est 
« guérie de ses scrofules par r imposition du carcan de 
« révêque; il se fait baptiser avec toute sa maison, est déca- 
« pité sur l'ordre dAurélien et enseveli par les chrétiens au 
« cimetière de Prétextât, — Cest là aussi qu'est ensevelie 
« Balbina d'après ses propres gestes, » 

Le silence des textes sur ces événements est complet, jus- 
qu'au vu* siècle; le chronographe, Damase, le Liber Pontifi- 
calis ignorent également Quirinus et Balbina; le férial les 
mentionne, mais ne leur donne pas la date qui leur convien- 

1 De Rossi, A. S,, I, 274, sq. 

2 Confirmé par le férial et le chronographe. 
s Ep. 60. 

* Ep. 2i,27, 38, 39. 

A noter de curietises analogies de style entre les gestes de Corneille et ceux 
de Processus. 



176 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

(Irait d'après notre légende ^ Les itinéraires mentionnent le 
tombeau du tribun au cimetière de Prétextât ; de Rossi croit 
l'avoir retrouvée dans Isispelunca magna. « Cette crypte, dit-il, 
est une très belle construction en briques, comparable aux plus 
beaux édifices des meilleurs temps de l'Empire, et certainement 
antérieure à celle de saint Janvier (qui remonte à 162). Même 
le style très simple des corniches qui la décorent diffère du 
caractère commun de celles qui ornent cette dernière... Nous 
avons trouvé une grande partie du coffre de marbre blanc, qui 
fut, à l'origine, placé à l'intérieiu' de la niche revêtue de 
briques, plus tard agrandie en forme de chambre. C'est un des 
plus antiques sarcophages que j'aie vus dans les catacombes 
romaines ; sa décoration est simple et architecturale ; au 
milieu de la façade principale est le buste du défunt, person- 
nage orné du laticlave... ; les tribuns d'ordre sénatorial étaient, 
à cause de leur laticlave, appelés laticlavii. Tout conspire 
donc à nous faire reconnaître ici, conformément aux témoi- 
gnages écrits, le sépulcre de Quirinus, tribun et martyr sous 
Hadrien • ». 

*• « An temps d'Alexandre^ fils de Mammée^ bienveillant 

Gestes de ^^ pour les chrétiens^ Almachiiis préfet de la ville commet à 

« leur poursuite le vicaire Carpasius. Urbain^ dix-huitième 

« successeur de saint Pierre est saisi dans une crypte avec 

« les prêtres Jean et Mamilianus et trois diacres ; trois tri- 

« buns^ Fabianus, Callistus et Ammonius^ deux prêtres^ 

w Fortunatus et Justinus le visitent dans sa prison. Anulinus 

« son geôlier se convertit et est décapité. Mené deux fois 

« au temple de Jupiter qui se trouve ad Pagum^ il persiste 

« dans sa foi et renverse V idole. Lucien décapité est enseveli 

a à Prétextât par le prêtre Fortunatus^ le \2 des calendes 

a de juin; Urbain décapité à son tour est enseveli à Pré- 

« textat avec ses compagnons par les trois tribims Fabianus^ 

« Callistus et Ammonius le 8 des Kalendes de juin. Cepen- 

« dant Marmenia^ femme de Carpasius, voyant son mari 

« possédé du diable^ se convertit avec Lucine^ sa fille^ et 

ï F. H., p. 178, 160. 

2 BuU.^ 1872, p. 8. — Il est douteux que rassociation de Quirinus aux 
autres personnages des gestes d*Alexandre ait une valeur historique ; l'empla- 
cement de son tombeau entre ceux de Felicissimus et Agapit, de Janvier et 
d*Urbain ne confirme pas nécessairement les données de la tradition. 



SAINT URBAIN ijl 

« reçoit le baptême des tnains de Fortiinat et de Justin, Elle 

« transporte le corps d'Urbain dans sa demeure qui était en 

« dehors du palais de Vespasien, à côté des colonnes et lui 

« construit, à lui et à ses clercs, un tombeau magnifique au- 

w dessous duquel elle fait creuser uue grande galerie carrée et 

« très bien construite. Saisie à son tour, elle est décapitée et 

« ensevelie par Fortunat auprès d'Urbain : leur fête est celé- 

« brée le 3 des Kalendes de juin. » 

Une confusion s'est produite ici, entre le pape Urbain et un 
martyr son homonyme. Le pape fut enseveli à Saint Calliste; 
nous y avons retrouvé son épitaphe gravée en lettres grecques *. 
— Nous connaissons d'autre part la crypte du cimetière de 
Prétextât 2 où fut enseveli le contemporain de Cécile : la dua- 
lité de sépulture atteste la dualité des personnages. L'anniver- 
saire de celui qui reposa dans Tun des quatre cubîcula de la 
spelunca magna nous est inconnu : la date donnée par les 
gestes peut aussi bien s'être primitivement rapportée au pape 
qu'au martyr. La grande galerie dont ils attribuent Taména- 
gement à Marmenia est la fameuse spelunca magna des Itiné- 
raires^ retrouvée par de Rossi. — Quant au Pagus près 
duquel s élevait le temple de Jupiter oii fut décapité le prêtre 
Lucien, il se trouvait à quatre milles de Rome, non loin de la 
célèbre villa de Hérode Atticus *, au-dessus de la catacombe 
de Prétextât. — Au x' siècle, le souvenir d'Urbain s attacha 
aux restes d'un tombeau de 1 époque des Antonins qu'on trans- 
forma en église sous le nom de Saint Urbino alla Caffa- 
relia ^. 

Quant aux autres épisodes rapportés par la tradition, aucun 
fait positif ne permet d'en critiquer la valeur : on ne sait par 
conséquent si les personnages qu'ils mettent en scène sont 
contemporains du martyr ou du pape. 



ï R. s., H, 51-54. 

« R. s,, l 180-181. 

8 R. S., I, 180-181. 

^ Vidal-LablachOf Herodes Alticus, Paris, 1872, p. 6.'>, sq. 

& Duchesne, L. P., I, cxciv, 63, 143. L'emplacement exact du Palais de Ves-' 
pasien est encore difficile à fixer : peut-être faut-il le chercher aux environs 
du forum Pacis qu'on appelait aussi Forum Veapasiani, 



la 



i78 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

o. « Au temps de Valérien et de Gallien^ le pape Etienne 

Gestes de « ranime son clergé et opère de nombreuses conversions. 

Si Ltienne. ^^ Amené devant Valérien^ il persiste dans sa foi ^ mais est 

* « délivré par le peuple. Par malheur^ les soldats envahissent 

« la catacombe et regorgent le 4 des nones d'août^ tandis 

« qu^il offre le saint sacrifice ; il est enseveli là-même où il 

« est tombée au lieu qui s'appelle maintenant cimetière de 

« Calliste. Quelques jours après ^ facolyte Tharsiciiis est sur- 

« pris portant l Eucharistie^ égorgé et enseveli dans le même 

« cimetière^ voie Appienne. Sixte est élu à la place cT Etienne^ 

« le 9 des Calendes de septembre^ Valérien étant consul pour 

« la troisième fois et Gallien pour la seconde. » 

Le martyre de Tharsicîus est attesté dès le iv" siècle par 
Damase*, le lieu de sa sépulture par VEpitome et la Notitia^. 
Son association au pape Etienne ne repose sur aucune donnée 
positive : il est même permis de penser que la tradition est ici 
sans valeur. L^éloge damasien nous apprend que l'imagination 
chrétienne aimait à rapprocher de Tacolyte chrétien le diacre 
protomartyr : 



Par meritura, quicumque legis, cognosce duorum, 

Judaicus populus Stephanuin meliora monentem 
Perculerat saxis, tulerat qui ex hoste tropaeum, 
Martyrium primus rapuit levita fîdelis. 
Tarsicium sanctum Ghristi sacramenta gerentem 
Gum maie sana manus premeret vulgare profanis 
Ipse animam potius uoluit dimittere caesus 
Prodere quam canibus rabidis caelestia membra. 

L'habitude naquit d'associer l'un à l'autre les noms et les 
histoires de Tharsicius et de Stephanus : le temps et l'igno- 
rance firent le reste ^. 

La date de l'anniversaire du pape conservée par la tradition 
appienne est confirmée par le férial et le Chronographe de 354. 
L'époque oîi il mourut est indiquée avec une exactitude rela- 
tive : c'est bien à l'époque de Valérien que Sixte fut élu pour 
le remplacer. Il y a lieu seulement de noter une erreur de 

1 Ihm, 14, p. 21. 

î Rossi, R. S., 1,180-181:11,9. 

3 fl. S , II, 7. 



SAINT ETIENNE 479 

deux ans : ce n'est pas en 255, comme l'indiquent les gestes *, 
mais en 257 qu'eut lieu le changement de pape^. 

La sépulture est exactement placée voie Appienne, au cime- 
tière de Calliste. Plus sûrement que le Liber Pontificolis, le 
chronographe de 354 confirme le fait. Si, à l'époque de Léon IV, 
comme l'atteste la notice de celui-ci, le culte d'Etienne est 
transporté sur la voie Latine ; si même le fait résulte d'un Capi- 
tulare Evangeliorum et des Itinéraires du vu" siècle^, ces 
textes n'infii-ment pas le témoignage des gestes, ni l'exactitude 
de la légende : ils sont tous postérieurs à Grégoire ^^ Et Ton 
s'explique le transfert du culte, soit par l'attraction naturelle 
exercée siu* le pape par ses compagnons de la voie Latine, soit 
par une translation effective^. 

Un fait, du reste, confirme d'une éclatante manière la tra- 
dition appienne, à savoir l'évolution même de la légende. 
Qu'Etienne n'ait pas soufi'ert de mort sanglante, c'est ce 
qu'invite à croire le silence que gardent à son égard saint 
Cyprien et le biographe de Cvprien, Pontius ^ ; c'est ce qui 
ressort surtout du chronographe de 354 qui le range parmi les 
évêques, non parmi les martyrs. Que la tradition fasse mourir 
Etienne de la mort de Sixte II, c'est ce qui apparaît avec 
évidence lorsque l'on compare avec les gestes de celui-là 
l'histoire de celui-ci^. Comment expliquer qu'elle ait pu naître, 
si l'on refuse d'admettre que le sépulcre de l'un ait été voisin 
du sépulcre de l'autre ? Or, nous savons de façon certaine que 
Sixte fut enterré à Saint Calliste "'. 

6. M Sous le consulat de Valérien et de Ltfcillvs^ Etienne étant 

Gestes « pape^ le moine Hippolyte convertit Panlina^ femme de 

^^'irecs^^ « Hadrias son frère et ses enfants Néon et Maria^ qiiins- 

« truisent le prêtre Eusèbe et le diacre Marcel. Maxime 

« envoyé pour les espionner se convertit j est décapité et ense- 

1 « Valeriano tertium et Gallieno secundum consulibus. » 
' Une tradition (Manuscrits E) fait mourir Etienne sous Maximien : ce 
n'est qu'un grossier anachronisme, analogue à celui qui dépare la notice 
d'Urbain, il n'est pas signalé avant le XI*. Cf. Rossi, R. S., II, 85. Duchesne, 
L. P., 1, 154. 
3 R. S., 1, 181. 

* R, S., Il, 83. 

* Tillemont, IV, 28. 

« Cf. infrà, p. 183-18 1.. 
7 W. 



180 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

veli par Etisèbe au cimetière de Calllste^ voie Appia^ le 
13 des Calendes de décembre, Cest également voie Appia^ 
dans tm arénaire où ils avaient coutume de se réunir^ au 
1"" niille^ que Paulina, morte sous les yeux de Valérien 
est ensevelie par le diacre Hippolyte *. Pour effrayer 
Hadrias et le moine son frère^ Secundianus togatus fait 
décapiter sous leurs yeux Néon et Maria le 6 des Calendes 
de novembre et le pape Etienne les ensevelit dans le même 
arénaire^ au l*"* mille de la voie Appia, Les deux frères 
Hadrias et Hippolyte le moine sont exécutés à leur tour 
et ensevelis aussi par Hippolyte le diacre, sur tordre du 
pape Etienne, le 5 des ides de novembre, clans Varénaire 
du 1" mille, auprès des saints qui les avaient précédés dans 
la gloire. Leurs parentes, Martana et Valeriana sa fille^ 
qui arrivent de Grèce neuf mois après, trouvent leurs 
tombeaux sur les indications du pape; elles y vivent 
durant treize années, elles y sont ensevelies le 4 des ides 
de décembre, au temps de la persécution où il était défendu 
d'acheter du pain et de puiser de l'eau sans sacrifier tout 
d'abord. » 

L'exactitude de la tradition quant à remplacement des 
sépultures est confirmée par la Notitia -, d'après laquelle « in 
ecclesia S. Sotheris et non longe pansant martyres Hippoly- 
tus, Adrianus, Eusebius, Maria^ Martha, Paulina, Valeria, 
Marcellus » ; elle a été vérifiée par les fouilles de de Rossi qui 
a retrouvé leur chambre sépulcrale à Saint Calliste dans la 
région de Soteris, vers le nord^. 

Les dates des anniversaires ne sauraient être discutées avec 
précision, le férial ignorant ces martjTs. Le Breviarium Gello- 
nense'*^ dans le texte qu'il donne, porte sans doute : « V id. 
nov. Rom3Le. Hippoly tus, Adrias », et XIII, KaL dec, Romae, 
Maximiprb; sans doute, on retrouve au VI deKal. de novembre 
un Marianus et un Néon perdus dans un groupe phrvgien qui 
pourraient bien èlre la Maria et le Néon de nos gestes. Mais 
le silence des manuscrits les plus autorisés, tels que YEpter- 

1 JUdentifîe YHippolytus quidam de la page 20f> avec VHippolytus diaconuB 
de la page 207. 
« R. S., I, 181. 

3 R. S., III, 313, 201, 214. — AUard, III, *6, note 2. 
* D'Achéry: Spicilegium^ in-f", II, 23, 



LES « MARTYRS GRECS » 181 

nacefisis et le Bernensis, l'âge tardif du Breviarium Gello- 
nense^ invitent à penser que les anniversaires qu'on y relève 
ne sont qu'une addition postérieure au texte primitif, un 
emprunt à nos gestes. 

L'époque où moururent les martyrs est beaucoup moins 
incertaine que les dates de leurs anniversaires. La mention de 
Valérien au début du texte, semble rattacher l'ensemble des 
faits à la persécution de 257-258; l'obligation de ne rien 
acheter sans sacrifier tout d'abord nous reporte à la crise de 
303-304. Mais la première date est confirmée, par la mention 
du préfet Maximus, — quoique, à vrai dire, Maximus apparaisse 
déjà, comme consul, dans les gestes d'Etienne, dont on sait le 
rôle dans ces gestes-ci et que le rédacteur ait pu l'emprunter 
à ceux-là, en le faisant monter en grade ; — elle est confirmée 
encore et surtout par ce chiffre bizarre de treize années (cf. 
supra) y qui nous reporte à la persécution de Claude. D'autre 
part, la popularité de la persécution diodétienne, explique 
qu'on ait attribué à une autre persécution les détails propres à 
celle-ci. Entre 258 et 304, nous pouvons, avec vraisemblance, 
choisir lat première date. 

La même incertitude enveloppe les détails divers que rap- 
porte la tradition. Les deux épigrammes qu'a conservées le 
codex Turonensis - ne sauraient la confirmer, étant de la môme 
époque. 

Olim sacrilegam quam misit Graecia turbam, 

Martyrii meritis nunc decorata ni te t. 
Quœ medio pelagi votum miserabile fecil, 

Reddere funereo dona nefando loui. 
Hippolyti sed prima Odes caelestibus armis 5 

Respuit insanam pestiferamque luem, 
Quem monachi ritu tenait spelunca latentem 

Ghristicolis gregibus dulce cubile parans, 
Post hune Adrias sacro mundatur in amne 

Et Paulina suo consociata viro 10 

XIII K. IVN. 



Epigr. 78 (Ihm. p. 81.) 



I II est du IX* siècle, Rossi, R, S., III, 198. 
^ Cf. Ihm, Intr.^ p. xi. 



182 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

...SVB D VID NOV... 

Nata Maria simul caro [cum fratre Nio]ne 

(îaudentes sacram p[romerluere fldcm. 
Divitias proprias Christi praecepta secuti 

Pauperibus larga distribucre manu. 5 

Quorum praeclaris monitis multoque labore 

Accessit summo sancUi caterua deo. 
Post animas Christo Iradentes sanguine fuso 

Ut vitam caperent, non timuere mori. 
Horum virtutes quem passio lecta docebit 10 

Rite sais famulis discet adesse deum ^ 

Ep. 77 (p. 80). 

Que le poète inconnu qui compose ces elogia rapporte ici 
les mômes événements que les gestes, et que trois divergences 
séparent les deux textes Tun de l'autre, c'est ce qui ressort 
avec évidence du seul rapprochement des documents. Pourquoi 
les épitaphes marquent-ils au XIII K. iun. l'anniversaire de 
Paulina marqué par les gestes au XIII K. nov,? Pourquoi 
Maria et Néon, tout enfants dans la légende, sont-ils regardes 
parle poète comme disposant de leurs biens? Enfin, on ne 
saurait ne pas se demander pourquoi le texte que nous lisons 
aujourd'hui ne développe pas les mômes événements qui sont 
mentionnés dans les premiers vers de l'épigramme 78, et si 
la passio désignée par le vers 10 de l'épigramme 77 est celle 
qui nous est parvenue ? 

A cette dernière question, on peut répondre par Taffinna- 
tive, sinon avec certitude, au moins avec vraisemblance. Il n'y 
a pas trace d'un autre texte sur lequel reposerait celui que 
nous lisons. Il n'y a pas apparence que cet autre texte ait 
existé : les incertitudes chronologiques du nôtre montrent 
qu'il n'utilisait aucun document authentique ; si l'on rapproche 
de ce fait la physionomie générale qu'il présente et qui rap- 
pelle les gestes romains par l'abondance des indications topo- 
graphiques autant que par la psychologie de ses personnages, 
on conclura qu'il fut rédigé, sans doute, à là même époque 
que le plus grand nombre. Cette hypothèse est confirmée par 
cette autre: les éloges pseudo-damasiens ^, sont vraisem- 
blablement de Tépoque de Vigile dont on sait le zèle pour 

^ Les deux épigrammes ne font sans doute qu'une seule et même pièce de 
vers, écrite sur deux sépulcres se regardant. 11 est étrange que de Hossi et 
Ihm ne s'en soient pas aperçus et citent le 77 avant 78, c'est-à-dire la suite 
avant le commencement. 



SAINT SIXTE 183 

effacer les ravages de la guerre et rendre aux catacombes leur 
antique splendeur. La passio à laquelle renvoie l'épitaphe 77 
est véritablement la nôtre*. 

Cette conclusion ne saurait être ébranlée par les difficultés 
qu'elle rencontre. Les gestes ne font qu'une allusion légère ^ à 
l'incident de la tempête et au vœu d*HippoIyte à Jupiter Sty- 
gien : mais que doit-on conclure de là? — Une divergence de la 
tradition peut expliquer que Néon et Maria soient regardés 
tantôt comme des enfants, et tantôt comme des personnes 
capables de disposer de leurs biens 3. — Des erreurs dans la 
transcription des gestes ou dans celle des elogia rendent 
compte aisément de la variante IVN — NOV. — C'est bien 
notre texte qui est mentionné dans les épigrammes conservées 
par le Codex Turonensis. 

Quant à savoir pourquoi le rédacteur ne développe que l'une 
d elles, et qui sont ces martyrs, et quelle est leur histoire véri- 
table, c'est une ambition à laquelle nous devons renoncer*. 

7, « Sixte pape^ ainsi que ses deux diacres^ Felicissimus et 

Gestes de « Agapity confesse avec obstination la foi chrétienne devant 
SI Laurent. „ /)^ç^ ^i Valérien, Amenés au temple de Mars, tous trois 
« refusent de sacrifier; à la parole de Sixte , une partie du 
« temple s* écroule. Ils y sont ensuite ramenés et décapités^ 
« le 8 des ides d*aoi\t. Leurs corps sont recueillis la nuit par 
« les chrétiens et ensevelis, Sixte dans une crypte du cimetière 
w de Calliste, Felicissimus et Agapity au cimetière de Pre- 
« textat, » 



1 On a retrouvé un fragment de l'inscription primitive, en 1887, prés de 
santa Maria de Monti. Ce fragment portait: 

SVBD. V. ID. NOV 

GVM FRATRE NIO 

ROMER 

la paléographie de Tinscription est bonne, mais atteste qu'elle n'est pas pbi- 
localienne. Cf. Sotizie degli scavi^ 1887, p. 178. — But. Comm., 1887, p. 257. 
— BuL, 1887, 60. 

^ A. S., m, p. 203 : « Paulina dixit: et quid de voto nostro erit quod nos in 
mare promisimus reddituros cum filiis nostris in Capitolio. » 

^ L'explication proposée par de*Rossi — par Néon et Maria, on désignerait 
Hadrias et Paulina, leurs parents — me parait moins naturelle. 

^ Peut-être sont-ils originaires de Phrygie : Cf. FH, au VI Kal. Nov. ; les 
Gestes font venir les saints de la Grèce (Cf. Geata Clçmentis : Graecia s'éteA- 
dant à la Chçrsonèse.) 



1.34 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

Sauf en ce qui concerne le lieu et le genre du supplice et l'as- 
sociation de Dèce à Valérien, la tradition appienne relative à 
Sixte II mérite toute confiance. S. Cyprien, contemporain des 
événements et très bien renseigné sur ce qui passait à Rome ^ 
écrit 2 : « Xistum in cemiterio animadversum sciatis octavo 
iduttm augustarum die. » Son témoignage est confirmé, du 
reste, quant à la date par le chronographe, le férial, le Liber 
Pontificalis ; il est complété, quant à remplacement des sépul- 
tures par le férial, les Itinéraires et par les fouilles de de Rossi' ; 
quant à Fassociation des deux diacres au pape par Damase ^, 
et le Liber Pontificalis'^ \ il semble contredit, à tort, par 
Prudence^, quant aux circonstances de la mort de Sixte. 

Prudence avance que Sixte a été crucifié; Cyprien paraît 
savoir qu'il a été décapité"^. Nous savons aujourd'hui que l'édit 
do 257 interdisait aux chrétiens de se réunir dans les cime- 
tières 8 et que Tédit de 258 prononçait la peine capitale contre 
lesévêques, prêtres et diacres, ajoutant qu'ils seraient exécutés 
aussitôt après avoir été arrêtés^. En vertu de cette double 
ordonnance, Sixte, surpris dans le cimetière, assis dans sa 
chaire *o épiscopale, fut décapité sur le champ**. Son corps fut 
transporté dans la crypte pontificale ; la chaire couverte de sang 
y fut aussi rangée. L'erreur de Prudence s'explique, si Ton 
admet qu'il a pris à la lettre les mots de Damase : hi cnicis 
invictae comités paritergue ministri; son imagination de poète 
transforma ce détail, à moins que l'imagination populaire ne 
l'eût déjà transformée*-. 



1 Un messager lui fut envoyé pour lui annoncer la mort du pape. 

3 Ep. 80, 82, ad Successum. Cf. AUard, III, 80-81. 

3 Bull., 1870, p. 42 ; 1872, p. 74 ; 1874, p. 35 ; R. S., II, 87. 

* Ihm., 23, p, 30. 

6 L. P., I, 156. 

« Péri Steph,, II, 26, 28. 

' Tel est souvent le sens du mot animadvej^sus : du reste, c^était le supplice 
ordinaire. 

8 Allard, m, 51. 

^ « In continent! animadvertantur »; cité par Allard, III, 79, 319. 
>o Ihm., 13, p. 20. 

>i Une petite basilique fut construite au cimetière de Prétextât, ubidecolla- 
ius est Sûclus, Cf. R. S., I. 181, 247 ; II, 89. Mais les Mirabilia suivent les 
gestes : Jordan, II, 111. 

^^ La tradition de Técroulement du temple de Mars à la parole de Tévéque 
est commune aux gestes de Laurent et à ceux de saint Etienne. Est-ce reffet 
ou la cause de la confusion des deux histoires, lorsqu'elles attribuent à Sixte 
le genre de mort d*Etienne, à Etienne le genre de mort de $ixtç? 



Bil'I. Jii Ec. Fr. d'AlKiUi et dt Romt. 1-uic. LXXXIII. l'I. III 






FRESQ.UES DE LA CONTESSION DES SS. JEAN ET PAUL 
Fresque htéralc siipL^rieurL' di; ^jutlic. 



SAINT CALOCÈRE ET SAINT PARTIIENIUS i85 

8- « Au temps de Philippe^ le premier empereur chrétien^ qtii 

Gestes „ associa son fils à l'empire^ fonda Philippopolis en Thrace et 
liiocère et " ^*^ '^ millénaire de la fondation de Rome^ jEmilianiis 
luthenius. « illustris fut rappelé de l'Orient. Après sa mort et la mort 
a des deux Philippe^ tués l'un à Vérone^ Pautre à Rome, 
« survient l'avènement au trône de Dèce le sacrilège^ qui 
« fait exécuter l'évêque de Rome nommé Sixte et Laurent, 
« son vénérable archidiacre, et Alexandre ^ évêque de Jéru- 
« salem, et Babylas^ prêtre de F église cTAntioche. On lui 
« dénonce Calocère et Parthenius, deux eunuques auxquels 
<* Mmilianus, mourant, a confié sa fille Anatolie Caliste : 
« tous deux confessent leur foi, Calocère est torturé par le 
« préfet de la ville Libanius siégeant in Tellude; Parthenius 
« lui raconte la vie du Christ et est torturé de même : puis 
« tous deux sont mis à mort dans une forêt où les bourreaux 
« abandonnent leurs corps. Sainte Anatolie les fait recueillir 
« par ses esclaves, les ensevelit dans la crypte où repose Sixte 
« et orne leur tombeau de colonnes de porphyre. Tous deux 
« étaient enfants de la province cT Arménie, Calocère l'aîné, 
« Parthenius le plus jeune ; ils souffrirent le 14 des kalen- 
« des de juin, sous le consulat de Dèce Auguste et de 
« Gratus. » 

L'emplacement de leur tombeau est confirmé par YEpitome, 
la Notitia et les découvertes. A Tendroit où les gestes mar- 
quent le sépulcre des martyrs, on a trouvé les épitaphes d'un 
jEmilius Paternus, d'une jEmil{ia), d'un Fulvius, d'une 
Petronia clarissima femina, d'un... ius JEmilianus^. Il est 
donc infiniment probable que cette partie de Thypogée fut 
d'abord la propriété privée de la famille des MmÙii'^, et que 
notre Parthenius était un afi'ranchi de cette famille. 

La date de l'anniversaire et l'époque du martjTe sont con- 
firmées, d'abord par l'exactitude de la date consulaire : Dèce 
et Gratus furent véritablement consuls en 250 ; ensuite par 
le férial qui, au 19 mai, résume les gestes de nos saints et les 
associe également à Dèce; enfin et surtout par l'époque à 
laquelle vécut -^milianus, qui, lui aussi, est un personnage liis- 

1 il. s., II, 210 sq. 

^ On a lu le nom d'un Fulvius Petronius iEmilianus sur un tuyau de plomb, 
trouvé non loin 4ii cimetière de Calliste (Bor^hesi, Opère, IV, 310). [ 



1B6 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

torique dont la vie est très bien connue * : — ces trois faits 
établissent avec certitude Tépoque oii moururent nos deux 
saints. 

Mais cette conclusion soulève des difficultés qu'on n*a pas 
encore résolues. Le chronographe de 354 place en 304 Calocère 
et Parthenius ; de Rossi, après du SoUier, veut y voir la trace 
d'une translation « in locum ttitiorem » , au moment de la crise 
dioclétienne et s'appuie sur une inscription qu'on lit à saint 
Calliste, « /// id. feb. ». L'hypothèse est vraisemblable et 
peut contenir une part de vérité. Néanmoins, elle n'est pas 
satisfaisante, car le chronographe donne XII II kal, iun, et le 
grafflte, III ici. februar ; si le chronographe rappelle l'année de la 
translation, pourquoi ne donne-t-il pas aussi le jour de la 
translation ? 

Nos incertitudes s'accroissent de toutes les incertitudes du 
férial. Ce n'est pas deux dates, comme le dit de Rossi, c'en est 
cinq qu'il mentionne 2; Tune d'elles est même suivie d'une 
indication topographique se rapportant au cimetière de Basille, 
sur la Voie Salara 3. On constate qu'il y a eu, comme le pres- 
sentait Fiorentini, sinon un autre couple Parthenius-Calocerus, 
ou un autre Parthenius, du moins un autre Calocerus associé 
à Faustinus et Jovita et vénéré le 4 des kalendes de mai^ ; 
la mention de l'un a induit le copiste à ajouter l'autre; de là, 
seraient venues les confusions que nous avons notées. 

Quant à Callista, dont le prénom était Anatolie, son asso- 
ciation aux eunuques, son existence même sont bien incer- 
taines ; Tadjonction d'un praenomen au cognomen dénote une 
basse époque^: elle rappelle étrangement Flavie Domitille et 
ses deux amis : n'a-t-elle pas été suggérée par elle ? 

9. « Sébastien, élevé à Milan^ citoyen de Narbonne^ est vn 

Gestesde « ami de Dioclétien et de Maximien empereurs, qui lui donnent 

e as len. ^^ ^^ commandement de la première cohorte : aimé et vénéré 



1 Anard,Il,241. 

» lU, id. feb. (Bernensis et graffite) ; (X)]1II Kl. maias; XIU RI. aug.; 
XVI Kl. iunias, via Salara. Basillae ; XIIH Kl. iun. CaUiste. 

3 \\ faut dire, du reste, que les Itinéraires ne renrerment pas cette mention. 

^ MombrAius, 1, 148. Les saints sont rattachés à l'Egypte, à la civitas Brisi- 
nia, àMilan et peut-être à Rome (le templum Martis). 

^ Cf. Delehaye {Analecta Bollandiana, 1891, 240-241) et de Rossi, A. S., 
II, 213. 



SAINT SÉBASTIEN 187 

« de louSy chrétien fervent^ mais cachant sa foi afin de 
« pouvoir réconforter les martyrs. Il raffermit Marcus et 
« Marcellianus ^enfants jumeaux de Tranquillinus et Marcia^ 
« rend la parole à Zoé, femme du primiscrinius Nicostrate 
« qui gardait Marctis et Marcellianus ; il la convertit ainsi que 
« son mari Castorius, son heau-frère Claudius le commen- 
« tariensisj Symphorose sa femme, Félix et Felicissimus ses 
« deux fils y six autres amis et trente-trois autres personnes : 
« le prêtre Polycarpe donne à tous le bapêtme, — Agrestius 
« Chromatius, préfet de la ville, est à son tour éclairé par 
« Tranquillinus et se convertit avec Tiburtius son fils et mille 
« quatre-cents personnes de sa maison. Durant lapersécution 
« qui sévit sous le consulat de Maximien et d'Aquilinus, 
« alors que nid ne peut rien acheter sans sacrifier tout d'à- 
« bordjCaius reste à Rome avec Marcellianus, Marcus, Iran- 
« quillinus, Sébastien, Tiburce, Nicostrate, Castorius, Zoé, 
« Claudius, Victorinus et Symphoriamis, tandis que Chroma- 
« tins part avec les autres, Marcus et Marcellianus sont faits 
« diacres, Tranquillinus prêtre, Sébastien défenseur de 
« r Eglise, les autres sous-diacres. Pour plus de sûreté, ils 
« logent tous <:hez Castulus, chrétien, zétaire au Palais, 
« Mais Zoé est saisie tandis qu'elle prie à la confession de 
« Saint-Pierre, à r anniversaire des apôtres, et jetée au 
« Tibre; Tranquillinus est lapidé en allant à la confession 
« de Saint-Paul, à l'octave des apôtres; Nicostrate, Claude, 
« Castorius, Victorinus, Symphoriamis sont jetés à la mer; 
« Tiburce est décapité, Castulus massacré, Marcus et Marcel- 
« lianus empalés et ensevelis. Voie Appia, au second 
« mille, ad Arenas, Sébastien est saisi, percé de flèches, 
« recueilli et guéri par Irène veuve de Castulus, repris et mis 
« à mort. Il est enseveli, comme il Fa demandé en songe à 
« Lucine, aux catacombes, à l'entrée de la crypte des apôtres, » 

Que Sébastien ait été enseveli bu lieu dit ad Cathecumbas, 
le fait est attesté, sinon par Damase, du moins par le chrono- 
graphe ; il est confirmé par la construction du monastère que 
Sixte III y éleva (432-440)*, par Tinscription votive que pla- 
cèrent dans la crypte deux prêtres de Jean et Paul sous In- 

» L. P., I, 236, note 13. 



t96 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

nocent I (401-417); enfin par les Itinéraires ^ La mention de 
la confession de saint Pierre et de saint Paul à ce même endroit 
s'explique sans peine : on sait^ que les reliques des apôtres y 
furent transportées en 258 pour être de nouveau déposées au 
Vatican, après la paix de TEglise ; et Ton sait aussi que leur 
culte y subsista après cette seconde translation : Damase y fit 
graver une inscription en leur honneur ^ et le férial atteste qu'on 
y faisait station au jour d.e leur fête *. 

La date de l'anniversaire du saint semble aussi certaine que 
le lieu de son tombeau. Dès le iv" siècle, il est célébré le 
21 janvier, en même temps que Fabien. Et l'on ne saisit pas 
trace, dans les textes postérieurs, d'une tradition divergente. 
Le férial, comme le sacramentaire Gélasien au vu* siècle^, le 
sacramentaire Grégorien au viri siècle^ s'accordent avec le 
chronographe. 

L'époque des martyrs semble bien être celle de Dioclétien : 
quelques-uns souff*rirent sans doute dans les premières années 
du règne, le plus grand nombre dans la persécution finale. La 
première date est déterminée d'abord par le synchronisme 
établi entre Dioclétien, empereur depuis le 17 septembre 284^ 
et Carin, empereur de décembre 283 à avril 285®; elle est 
confirmée par le consulat de Maxime et d'Aquilinus qui est de 
286^. On n'y saurait rien objecter, car Maximien fut César 
dès le mois de mai 285 et Auguste dès le mois d'avril 286 ; et 
M. Junius Maximus — qu'il est permis de retrouver sous le 
Maximien des gestes — fut préfet de la ville en cette même 
année 286. Si, d'autre part, aucun texte ne nous autorise à 
admettre sous le règne de Carinus aucune persécution régu- 
lière, rien de ce que nous connaissons de son caractère et de 
ses actes *^ ne nous empêche de croire à des tracasseries 
ou à des vexations, comme paraissent en supposer les pre- 
miers rapports de Sébastien avec Marcus etMarcellianus. 



^ Le F. H. ne donne aucune indic^^on topographique au 21 janvier. 

2 Duchesne. L. P., I, ex et suprà, p. 104. 

3 L. P . 1, 212. 
* FH. 29 juin. 

6 Muratori, I, 637. 
« Muratori, II, 20. 

7 Ctiron. d'Alex., p. 274. — Schiller, II, 120. 
9 Tillemont, III, 519; Schiller, I, 884- 

» Goyau, p. 338. 
10 VopiscuB, Carinus, 



SAINT SÉBASTteN <)Sd 

Il est non moins vraisemblable que les gestes rapportent 
certains souvenirs qui remontent à la grande crise de 302-304. 
La mort de Sébastien, officier dans un corps de la garde, se 
place aisément à Tépoque où les Augustes semblent préluder 
à la persécution générale par Tépuration de Tarmée. D'autre 
part, Tobligation de sacrifier étendue à tous les chrétiens, 
imposée à tous comme condition préalable de tout achat nous 
reporte aux jours afi*reux qui suivirent Tédit de 304 ; comme 
aussi la fuite de Chromatius qui se cache dans ses terres de 
Campanie avec nombre de fidèles. 

L'origine milanaise du martyr est aussi probable que 1 époque 
où il vécut. L'importance de son culte dans cette ville, à la 
fin même du iv* siècle, nous est attestée par Ambroise * et con- 
firmée par le silence du Sacramèntaire Léonien, livre d origine 
purement romaine^. 

En dehors de ces certitudes — touchant la sépulture et 
l'anniversaire de Sébastien — , et de ces vraisemblances — 
touchant le lieu de son origine, l'époque de sa vie et les cir- 
constances de sa mort — , il semble malaisé de rien dire de 
positif et de précis. Il serait oiseux de discuter sur les fonc- 
tions de Fabianus et d'Agrestius Chromatius tout autant que 
sur les diff'érents détails rapportés par les gestes^. Aucun 
document ne permet de mesurer la valeur plus ou moins légen- 
daire des personnages qu'ils groupent ensemble'*. 

1 P. L., i7. 21; 15, 1497-1498. Le détail qui fait de Sébastien le premier 
defeiisor civilatis est, sans doute, de tradition milanaise; Cf. Tillemont, 
IV. 740. 

• Noter que c'est seulement au vii* siècle, sous Théodore (642-649), qu'il 
a pour la première fois un oratoire à Rome., L. P., I ; 333 (sans parler du 
monastère de la catacombe). 

3 La question de Marcus et Marcellianus est particulièrement obscure. Les 
gestes les enterrent sur la Voie Appia, au deuxième mille, ad Arenas; les 
Itinéraires sur la Voie Ardéatine — de Rossi a expliqué Terreur du férial confon- 
dant le cimetière de Balbine. ad, s. Marcum et celui de Basile, ad ss, MarcUm 
et Marcellianum, même voie (R. S., I, 261, 132). — Cette contradiction est 
peut-être plus apparente que réelle : la grande nécropole callistienne n'est- 
elle pas à cheval sur les deux voies, notamment dn côté de Sainte Soteris? 

^ Saint Ambroise fait naître Sébastien à Milan — non à Narbonne comme 
le Pseudo-Ambroise ; — à la différence dç celui-ci, il lui fait rechercher la 
mort. 



190 



ANâLVSE critique des tRÀDltlôNS ftOMAlNËS 



II*. 



Gestes de 
saint Jean. 



« Comme saint Jean refusait de renier le Christ , le pro- 
« consul (VEphèse en avertit Domitien par une lettre, Domi- 
« tien irrité fit venir P Apôtre et le fit plonger dans V huile 
c( bouillante^ devant la porte Latine j non sans Savoir fait 
« fouetter et raser, afin qu'il partît déshonoré, la veille des 
« nones de mai. Saint Jean sortit de la cuve d'huile fwuil- 
« lante^ sans une blessure. Pour conserver ce souvenir^ les 
« chrétiens constmisirent une église en cet endroit, » 



Le fait est expressément attesté par TertuUien*, qui avait 
été à Rorae. Mais le souvenir s'en perdit de bonne heure : 
aucune autre légende romaine n'y fait allusion, celles-mêmes 
qui ont leurs attaches sur la voix Latine ; le texte de Méliton 
Tignore de même. Elle reparaît pourtant dans le courant du 
VI*' siècle : la fête du 6 mai est attestée par Tédition du calen- 
drier romain qui parut au début du vu* siècle 2; l'église est 
signalée au cours du vi" siècle 3. 

1. « Sulpitius et Servilianus amis d'Aurelianus^ viri illustres, 

Gestes de « fiancés à Euphrosyna et Theodora, sœurs de lait de Flavie 
saint Nérée. ^^ Domitille, se convertissent au christianisme en apprenant 
« que Domitille a guéri un aveugle, Hérode^ frère de Théo- 
« rfora, et une muette, la fille de la nourrice d^Euphrosyne, 
« Comme ils refusent de sacrifier, Luxurius, frère (TAure- 
a lianus qui vient d'être frappé par Dieu, les livre au préfet 
« urbain Anianus, avec l'autorisation de Trajan ; Anianus 



1 Cf. Marucchi : Les Catacombes romaines, p. 199. 

2 « Si autem Italiae adjaces, habes Romam unde nobis quoque auctoritas 
praesto est. Istn quam felix ecclesia I cui totam doctrinam Apostoli cum 
sanguine suo profuderunt ; ubi Petnis passion! dominicae adaequatur ; ubi 
apostolus Joannes, posteaquam in oleum igneuni demersus nihil passus est 
in insulam relegatur «, (De praescr,, 36., P.-L.,2, 49). Que Domitien ait mandé 
saint Jean à RomM, U n'y a rien là d'invraisemblable : il y avait mandé de 
même les parents de Saint Jude. 

3 P. L. 123, lo7-lo8, Cf. infra, 

^ Grescimbent, Uistoria délia Chiesa di S. Giovanni avanti Porta latina 
(Rome, 1716. — cité dans Lipsius I., 414). 



SAINTE ECGÉMr. 19l 

w les fait décapiter; leurs corps sont ensevelis ^ voie Latine^ 
« au 2' mille. » • 

Cette dernière indication est confirmée par les Itinéraires. 
VEpitome mentionne les tombeaux de Siilpitius et Servilianus 
après ceux de Quartus et Quintus, au cimetière de Gordien, et 
la même mention se rencontre dans la Notifia et la Vita Adria- 
m*. Le nom même de ces martyrs est inconnu au chronographe, 
à Damase, au Liber Pontificalis, au forial, au Sacrcmentaire 
Léonicn 2. 

2. « Eugénie, fille de Claudia et de f illustrissime Philippe, 

Gestes <c gouverneur de l'Egypte sous le septième consulat de Com- 
d'Eugénie. ^^ fyigj^^ ^^Q^ir d'Avitus et de Sergius, refuse d* épouser à 
« Alexandrie, Aquilius, fils d'Aquilius le consul ; elle se 
<( réfugie sous l* habit masculin ^ avec ses detix eunuques Pro- 
« tus et Hgacinthus au monastère de Saint-Helenus dont Théo- 
« dorus est préfet. Admise par févéque Helenus, elle refuse, 
« malgré les prières des moines édifiés par ses vertus, de 
« diriger le monastère ; elle repousse famour de Mélanthie 
« qui l'accuse, prouve son innocence en montrant quelle est 
« femme : cette reconnaissance entraine beaucoup de conver- 
« sions. Sévère et Antonius Augustes, pour enrayer le mou- 
« vement, envoient Perennius préfet qui fait décapiter Phi- 
<( lippe : Eugénie construit ttn monastère pour les vierges 
ii, saintes, Claudia unxenodochium,puis, avec ses trois enfants 
« retourne à Rome. Avitus est envoyé comme proconsul à Car- 
« thage, Sergius comme vicaire en Afrique. Basilla s'attache 
« à Eugénie et est baptisée par Cornélius : livrée par une 
« servante^ elle est abandonnée par Pompeius, son fiancé, 
« décapitée avec Protus et Hyacinthus dans la persécution 

» fl.S., 1.180-181. 

2 BosiOy p. 299, m, 27. — H a trouvé une inscription au Borgo Vecchio, près 
de Saint- Angelo, portant : 
. Cf. Boldetti, 561. 



SIMPLIGIVS MARTYR 

SERVILIANUS MARTYR 



3 Ce qui était interdit par le concile de Gangres, dont les canons avaient 
pris place dans la collection de Denys le Petit : « Si qua mulier propter conti- 
nentiam quae putatur babitum mutât et, pro solito muliebri, amictum uirilem 
sumit, anatbema sit» (P. L. 67, 1158). 



ii9â ANALYSE CtllTtCfUE: DES TRADITIONS ROMAINES 

« (le Gallien et Valerien. Eugénie refuse au préteur urbain 
« Nicetius de sacrifier à Diane, au temple de l'île Lycaonia; 
« jetée au Tibre, elle flotte sur l'eau ; jetée dans les fours 
« des Thermae Severianae^ elle ne brûle pas. Décapitée par 
« un spiculator^ dans sa prison y elle est ensevelie dans son 
« champ j non loin de la ville ^ voie Latine. » 

Cette dernière indication est exacte : le férial mentionne le 
tombeau d'Eugénie sur la Voie Latine^ au cimetière d'Apro- 
nianus ^ ; les Itinéraires ^ et le Liber Pontificalis * confirment 
cette donnée. 

L'époque oii mourut Eugénie est moins assurée, la légende 
mentionnant à la fois le septième consulat de Commode, les 
Augustes Sévère et Antonin, en dernier lieu Gallien et Vale- 
rien. On peut admettre il est vrai que les deux premières 
indications chronologiques se rapportent au père de la sainte, 
et que c'est à l'époque de Gallien (260-265) pour Gallus (251- 
253) ou de Valerien (253-260) que celle-ci subit le martyre. A 
moins que ce ne soit le voisinage du pape Etienne mort à cette 
époque qui y ait fait placer la légende. 

Quant au fond même du récit, débarrassé de ses invraisem- 
blances^, on ne saurait en garantir ni Texactitude historique 
en général, ni, en particulier, le rapport avec la sainte de la 
Voie Latine. Saint Avit, évèque de Vienne, de 500 à 526 en 
connaît les deux épisodes essentiels, la retraite et le déguise- 
ment d'Eugénie®, l'accusation de Mélanthie et la reconnais- 
sance qui en résulte : mais il ne prononce pas le nom de Rome 
et rien ne nous oblige à supposer qu'il y localise la légende*^. 



1 D*après le texte que lut Bosio., A. 8., p. 2^8, III, 25. 

1 Noter que les gestes ne lui empruntent pas la date de l'anniversaire — 
Vlll. Kal. ian — qu'ils semblent ignorer. 

8 R. S., I, 180-181. 

* L. P., I. 385. 

6 Tillemont., IV., 585., note IV. 

< Mêmes aventures arrivent à Sainte-Marina, (9 juUlet, 278). Je n'ai pu me 
procurer Tétude de M. Usener: Legenden der Pelagia (Bonn. 1879). 

^ Avitus Poem.^ VI, 503, {Monum. Gertnaniae. AucL Anliq., VI, 289). — Je 
me demande même, après coup, si, au lieu d'admettre que c'est saint Avit qui a 
utilisé la légende, il ne faut pas croire que c'est le légendaire qui a puisé dans 
saint Avis —, comme l'auteur des gestes de Cécile dans Victorde Vite. U arrive 
souvent que les gestes particularissent et localisent des légendes un peu 
vagues et flottantes — comme les gestes de Processus la légende de la fuit« 
de saint Pierre. (Cf. supra, p. 171). 



SAINT ETIENNE 193 

Celle-ci, d'autre part, par les fonctions qu'elle attribue à Phi- 
lippe, la mention qu'elle fait des monastères^ le personnage 
d'Helenus qu'elle introduit, la ville d'Alexandrie qu'elle cite, 
se présente à nous avec une physionomie nettement égyptienne. 
Il est probable qu'à une Eugénie inconnue, enterrée Voie Latine, 
s'est comme accrochée la légende d'une Eugenia, ou d'une 
EuphemiaS ou d'une Eulalia d'Alexandrie ou de toute autre 
ville d'Egypte : l'homonymie des noms, la communauté d'anni- 
versaire peuvent avoir déterminé cette intrusion égyptienne 
dans la tradition latine '^. 

3. « Nemesius^ tribun des soldats, converti par la gitérisonde 

Gestes de « sa fille Lucilla. est décapité entre la Voie Appienne et la Voie 
« Latine le 8 des kalendes d'aotit, et enseveli par Etienne , 
« Voie Latine y près de Rome, Symphronius, banquier de 
« de NemesiuSy est confié in custodia privata au tribun Olym- 
« piuSyÇue convertissent les prières de sa femme Exuperia, 
« de son fils TheoduluSj et les miracles de Symphronius, 
« Brûlés vifs devant la statue du Soleil à côté de l'amphi- 
« théâtre y ils sont ensevelis la nuit par Etienne avec son clergé, 
a iuxta uiam latinam mil /, le 7 des kalendes d'août, Valénen 
« étant consul pour la troisième fois, Gallien pour la seconde, — 
« Valérien et Gallien font rechercher Etienne et ses prêtres ; 
« douze d^ entre eux, dont Bonus, F au s tus, Maurtis, Primiti- 
« vus, Calumniosus, Joannes, Exuperantius, Cyrillus etHono- 
« ratus sont décapités Voie Latine, à côté de Caqueduc, Ils 
« sont ensevelis par Tertullinus, victime cTOlympius quoiqite 
u païen encore, à côté de Jovinius et de Basileus, Voie La- 
a tine, aux kalendes daoût, » 

Aucune trace ^ de ces traditions — ni les noms ni les dates — 
ne se peut relever dans le Chronographe, ni dans Damase, 
ni dans le Liber Ponlificalis, ni dans le férial. Les indications 
des Itinéraires ne confirment pas tout à fait la tradition dés 
gestes. Le Salisburgensis a ici une lacune; ÏEpitome parle 
crune basilique do Tertullinus^ que nous connaissons et qui se 

> F. H., V, id. iulii. Alexandriae (p. 90) associée à Euticus, cf. Ruinart, p. 543. 
^ D'autant que les gestes sont évidemment modelés sur ceux de Domitille- 
Nérée-Achillée. 
•* Nous exceptons Nemesius et Lucilia. Cf. supra. Traditions appiennes. 
* Hossi, R.S., 1, 180. ..,::. i 

13 



104 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

trouvait entre le cimetière de Gordien et celui d'Apronien, au 
deuxième mille environ, comme le porte notre texte; comme 
il le porte encore, c'est au cimetière d'Apronien que VEpitome 
et la Notifia placent les tombeaux de Nemesius, Olymphrius, 
Simpronius et Theodulus. Mais VEpilome parle d'un groupe 
de vingt-huit clercs ensevelis avec le pape^ la Notititia d'un 
groupe de vingt — y compris Nemesius — , les gestes d'un 
groupe de douze, tous nommes dans la rescension arménienne, 
tandis que neuf seidement sont cités dans les textes latins 
et treize dans la recension métaphrastique : il faut renoncer 
à savoir le nombre de ces martyrs. L'aqueduc est connu et 
mentionné par Fabretti^, Boldetti*^; Jovinius et Basileus sont 
attestés par le férial au 8 des kalendes de janvier: aucun 
autre texte ne place leur tombeau Voie Latine ^ 

4. (( Gordien, vicaire de l'empereur Jidien, converti par le 

Gestes de « prêtre Janvier ainsi que Marina sa femrne^ est jugé par 

St Gordien. ^^ Clemefitianus tribun, décapité et enseveli le 6 des ides de 

« mai, Voie Latine, à un mille environ, dans une crypte où, 

« depuis longtemps déjà, reposait Epimaque. 

« 

Cette tradition s'explique par. deux faits: l°le cimetière de 
Gordien, troisième station sur la Voie Latine, après Apronien et 
Tertullin: l'existence en est attestée par le férial '\ les Itiné- 
raires 6, les découvertes*^; il y eut certainement un Gordien, au 
temps des persécutions, propriétaire de lacatacombe, ou enseveli 
dans la catacombe, qu'il ait ou non été martyr. — 2" Gordien, 
père du pape Agapit^, partisan de Symmaque qui combattit 
avec Faustus contre Festus et Probinus et fut tué ^ avec Dignis- 

t Dans le texte arménien, Honoratus manque ; aux autres noms du texte 
latin sont ajoutés : Theodosius, Basilius, Castulus et Bessus. — Dans le texte 
métaphrastique, Honoratus est nommé avec Theodosius, Basiltus, Castulus 
et Donatus. 

2 inscr. antiq., VI II, 547. 

3 Osservar, 11, 18, p. 562. 

« 2 mars, 128; Rossi, R. S., 1, 259 ; Neumann, 309, 1 ; 2 août, 144, note 6. 
^ Codex Bernensis, VI id. maias, Rome. Via Latina, in cimit. eiusdem 
natale Gordiani. 
« R, S., 1,180-181. 

7 Bosio, p. 298, III, 26. 

8 L. P., I, 287. 

9 L. P., I, 96-98; Thiel, I, 662; L. P., I, 146. — Ennodius : libellus pro 
synodo, 192, P. L., 63, 185). Théodore le lecteur (P. L., 86, 193}. 



SAINT GORDIEN 195 

siinus dans les massacres do 502. L'histoire du Gordien de la 
catacombe était tombée dans le plus profond oubli, comme 
l'atteste, sinon la légère incertitude qui s'attache à la date de 
son anniversaire*, du moins la diversité des compagnons qu'on 
lui donne. Tantôt il apparaît seid, comme dans le Codex Epter- 
nacensis et le Codex Bernensis; tantôt il est associé à un saint 
Primolus parfaitement inconnu d'ailleiu's - ; tantôt il est associé 
à Epimaque d'Alexandrie, soit par un simple rapport de sépul- 
ture'' soit par un rapport do parenté extrêmement étroit*; et 
(*et Epimaque lui-même apparaît tantôt seul, tantôt associé à 
un saint confesseur Midon : tous deux se retrouvent à Prétex- 
tât, à cette même date, dans le Bernensis et le Wissenhur- 
gensis, — Mais il s'est trouvé que le Gordien, père du pape 
Agapit, était prêtre de saints Jean et PauP et que, à ce 
titre ^, il avait l'administration des cimetières de la Voie Latine 
et de la Voie Asinaire jusqu'à la Voie Lavicane — celui de 
son homonyme, par conséquent — ; il se trouve encore que son 
compagnon et son ami Dignissinuis est prêtre lui aussi, de 
saints Jean et Paul; du coup, un rapport s'établit entre le nom 
de Gordien et la persécution de Julien; quelques années passent, 
ensevelissant rapidement le souvenir de ces événements dans 
la plus complète indifférence ; la renommée des saints du Celius so 
répand; le besoin de noircir l'apostat se précise; le lien (jui 
unit Gordien à l'empereur se transforme : la légende est 
née". 



I VI ou VII, id. maias, simple variante paléographiqiie. 

« FH : Vil, id. maias. 

3 Gesla Gordiani (édition bollandiste). 

* VEpUome en fait son frère. A. S., 1, 180-181. 

^ L. P., 1, 260, 261, 265. On a sa signature, en cette qualité, au concile 
de i99. 

« «. S., IH, 515, 516. 

' On peut penser que saint Gordien de la voie Latine résulte de Tidéalisation 
du Gordien tué en 502. La chose n*est pas impossible, d'autant que Sym-» 
maque laissa un grand renom de sainteté qui dut envelopper ses partisans 
(L. P., I, 268, 1. 13). Le fait qui heurte Thypothèse est qu on ne voit pas que 
le cimetière portÀt, avant Symmaque, un autre nom qu'après ; de plus, les 
Itinéraires attestent le tombeau du saint. 



196 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 



IIP 



i. Tihurtitts, fils (TAgrestiits Chromativs^ préfet^ se convertit 

Gestes de avec son père à la vue ifun angç^ est baptisé par le prêtre 
' Polycarpe devant Sébastien^ reste à Rome pendant la persé- 
cution {^67)^ ressuscite mi homme tombé par la fenêtre {%li)^ 
est trahi par V apostat Torçuatus^ amené devant le préfet 
Fabiantfs (§ 78), décapité voie Lavicane au III'' quille et 
enterré au même endroit (§ 82)**. 

La tradition est indépendante de Damase ^ qui consacre un 
elogitim à Tiburtius, sans donner aucun détail sur lui ; elle est 
également indépendante du férial, auquel elle n^eraprunte ni la 
mention ad duas lauros ni la date de Tanniversaire Illid.aur/. 

L'indication qu'elle donne pour remplacement de la sépul- 
ture est confirmée par le férial : ces deux lauriers se trouvent, 
d'après celui-ci, à la distance qu'elle indique ; elle Test encore 
par les Itinéraires* et par les découvertes récentes '» : le cime- 
tière qu'on a retrouvé date de la période qui précéda la paix 
constantinienne plutôt que de la suivante. 

Quant à l'association de Tiburce à Sébastien, nous n'en pou- 
vons mesurer la valeur. 



1 Cf. \fanicchi : Les Catacombes romaines, p. 205. Pour les gestes des II11 

Couronnés et de Pierre et de MarceUin, cf. supra^ p. 153 et 163: légendes 

céliennes. 11 est naturel que les deux grandes traditions lavicanes se soient 

transportées dans la même région du Celius : c'est là qu'aboutissait la 

Voie Lavicane. 

^ M. Allard prétend (IV, 362) que Castulus fut martyrisé Voie Labicane. 
Les gestes (g 83) ne donnent aucune localisation. 

y Ihm., 30, p. 36. 

* Salisburgensis. Via Labicana: in aquilone parte ecclesia Helenae primus 
Tiburtius martyr. — Id., Epitome^ Notifia, Vila Adriani ; H. S., I., 178-179. 

•' Bu/., 1864, 10, 82; 1873, 147; 1877, 21; 1878, 46, 49-71, 149; 1879, 75, 87; 
1881, 164; 1882,111, 130. 



SAINTE STMPHEROSE 



i9' 



IVi 



t. 

'ie-ites de 

sainte 

Synipherose. 



« St/mphérose^ femme de Getulitts^ frère d'Amantiifn 
martyr^ est martyrisée sur l'ordre d'Hadrien, ad Fanum 
Hercttlis et finalement jetée à rAniene. Son frère Eugène^ 
principal de la curie tiburtine, F ensevelit près de la ville. 
Les corps de ses sept enfants, martyrisés après elle, sont 
jetçs dans une fosse profonde à un endroit que les prêtre 
appellent ad septem biothanatos. Après la persécution^ on 
leur élève des tombeaux; on célèbre leur fête le \h des 
/calendes d'aotit ; on conserve leurs corps au 8' mille. » 



Le rédacteur combine ici deux traditions locales distinctes, 
dont on peut reconstituer la physionomie propre avant d'en 
expliquer le mélange intime. 

Sur la voie Tiburtine, le souvenir d'une mère chrétienne 
martyrisée avec ses sept enfants s'était attaché à la villa 
d'Adrien : le nom que les gestes donnent à la mère est confirmé 
par le férial^, et par les Itinéraires 3. On en peut dire autant 
des noms des sept enfants depuis qu'on ^ a expliqué par une 
erreur de copiste l'étrange méprise du férial au 15 des kalendes 
d'août, rectifiée, du reste, au 5 des kalendes de juillet. La réalité 
du martyre, oii l'on pourrait être tenté de voir une imitation 
et comme une réplique des gestes de Félicité ou de la passion 
des Macchabés •'' est attestée par le passage du férial que nous 
avons cité et par l'existence des tombeaux mentionnés dans 
les Itinéraires ; elle est garantie d'ailleurs par certains passages 
de la légende et par les découvertes : un temple d'Hercule est 
trois fois mentionné dans notre texte : on peut, sans péril, 
identifier avec THpaxXstsv de Tibur que Strabon mentionne 
à côté du temple de la Fortune de Préneste *•. Les sépultures 
ont même été retrouvées: au xvii* siècle déjà, Bosio^ avait 

^ Cf. Marucchi : Les Catacombes Romaines^ p. 223. 

3 XV. Kal. aug. 

3 R. S., 1. 

* Duchesne: F, H. Proleg. 

6 Aube, I, 290. 

« Strabon., V, III, H. 

7 Bosio, R, S., p. 401 ; III, 40. 



198 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

remarqué certains restes d'une basilique cémitériale dans une 
terre de Maffei qui avait, à travers les siècles, gardé le nom 
de a set te frate; en 1878, Stevenson a relevé, dans un champ 
appelé Tavernttco/e^, un peu avant d'arriver à CasteirArcione^ 
les ruines d'une petite basilique à laquelle une autre avait été 
adossée dans la suite, afin de pouvoir contenir les chrétiens 
qui accouraient de toutes parts 2 : une communication avait été 
établie entre les deux absides pour permettre aux fidèles qui 
priaient dans la nouvelle basilique d'apercevoir la confession : 
on sait que les premiers chrétiens hésitaient à déplacer les 
reliques. 

L'époque du martyre ne saurait être déterminée avec une 
entière certitude. Les termes de Symphérose, i^ufjL^îpsuffa et de 
Biothanatos nous reportent à un âge où le grec était aussi com- 
mun! que le latin ; ce qui conviendrait à merveille à l'époque de 
cet empereur qu'on traitait de Graeculits. Mais le grec fut sans 
doute parlé à Tibur plus longtemps qu'ailleurs: Strabon ne 
dit-il pas que c'était une vraie ville grecque, comme Préneste-*? 

Sur la voie Salara, une autre tradition s'était développée, à 
Gabies, gardant la mémoire d'un Getulius, d'une seconde Sym- 
phérose, sa femme, d'Amantius et de Cerealis (r/*. infra). 

Les deux traditions se mêlèrent bientôt dans Timagination 
populaire : Tidentité de nom des deux Symphérose, celle de 
Tibur et celle de Gabies (ou Torri) sur la Voie Salara, la com- 
munauté d'époque à laquelle toutes deux vécurent, devait 
nécessairement entrahier la confusion. D'autant qu'une autre 
cause V contribua encore : le souvenir d'un certain Zoticus 
s'associa à la tradition salarienne comme à la tradition tibur- 
tine et contribua à les enlacer et ii les unir. Il v avait un Zoticus à 
Tibur*, voisin par conséquent do Symphérose et de ses fils ; il 
y avait un autre Zoticus sur la voie Lavicauo, au dixième mille ^, 
qui se rattachait au Getuhus de la Voie Salaria et par l'homo- 
nvmie des deux" villes oîi l'un et l'autre étaient vénérés'», et 
par l'homonymie d'un compagnon auquell'un et l'autre étaient 



1 Propriété du marquis GrazioU qui fit les frais des fouilles. 
^ Stevenson : Scoperla délia basilica di S. Sinferosa e dei suoi selle figli al 
nono tniglio délia via Tiburlina; 1818. — Bul , 1818, 75. 
3 Slral)on. « çaai 6"KXXr,vfÔa; àpiçoTÉpa; », V, III, U. 
« Fulvius Cardinalis, p. 16; 10 juin, 2G2; 18 juUlet, 352, g 8. 
* F. H, 1111, id. februarias. 
^ Gabies de Sabine (ou Torri) et Gabies de Latium. 



SAINT LAURENT i^9 

associés ^ De ces multiples rapports résulta bientôt la fusion 
de la femme de Getulius et de la mère des sept martyrs, et 
aussi — sans que, à vrai dire, elle se soit jamais complète- 
ment accomplie — celle de Getulius et de Zotique ^. — Com- 
ment expliquer autrement l'intrusion de Getulius et d'Aman- 
tius dans la tradition tiburtine et le silence de la tradition 
salarienne sur les événements de Tibur?^. 

2. « Romanus^ soldat^ aperçoit un ange debout auprès de 

Gestes de a Laurent pendant son martyre ; il se convertit et est baptisé 
St Laurent. ^^ ^^^ Laurent que Dèce fait ramener au palais. Cependant 
SteCyriaque" Dèce se fait présenter Romanus quij s^avouant chrétien, 
et de « est décapité en dehors des murs de la Porte Salara, le 
"' '°* « 5 des ides d'août^ et enseveli par le prêtre Justin dans une 
« crypte de VAger veranus, — Laurent, archidiacre de 
« Sixte, à qui celui-ci a confié la direction de C Eglise, se 
« joue de Dèce, est grillé sur une claie : Justin prêtre et 
« Hippolyte vicaire pointent son corps dans le champ de la 
« veuve Cyriaca, via Tiburtina, où Laurent était venu la 
« nuit; ils f ensevelissent au soir dans une crypte de la Voie 
« Tiburtine, la propriété de Cyriaca, à Vager Veranus, le 4 
« des ides (PaoïU, — Hippolyte vicaire à qui Valérien, pré- 
« fety a confié Laurent, se convertit. Sa maison suit son 
« exemple; Concordia^ sa nourrice, est décapitée; 19 autres 
« personnes sont décapitées également en dehors des murs de 
« la Porte Tiburtine, et Hippolyte est abandonné à des che- 
« vatfx sauvages. Les corps des saints laissés in campo iuxta 
« Nympkam ad latusagri Verani, le jour des ides d'août, sont 
« recueillis par le prêtre Justin et ensevelis au même endroit, — 
« Irenaeus, égoutier, lui porte avec Abundius le corps de 
a Concordia retrouvé dans un égoût, grâce au soldat païen 
« Porphyrius qui désirait voler ses bagues, — ceci treize 
u jours après la passion d'Hyppolyte : — Justin r ensevelit 
« apud corpus Hippolyti et ceterorum. Irénée et Abundius, 
« précipités dans t égoût par ordî^e de Dèce, le! des Kalendes 

1 Amantius, cité dans les Gestes de Getulius et au F. H. : 1111 id. feb. 

^ Cf. lamelle de plomb découverte en i652 dans le tombeau de Saint-Michel 
(Bosio, iî. 5., p. 401). — Codex Casinensis^ Codex Vaticanus longobardicis 
caraclericis exaralus, cités par Cardulus, Sotae, p. 15; 18 juillet, 352, g 8. 
— Cf. Doulcet, 93-94. 

3 Adon place au 27 juillet la fête de Symphérose : c'est une énigme- 



200 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

« de septembre y en sont retirés par Justinet ensevelis iuxtacorpus 
« beati Latirentii in crypta in agro VeranOy le vingt-septième 
« jour après la passion des saints. — Tryphonia, fetnme de 
« Dèce^ voyant son mari tourmenté par le diable^ se fait 
« baptiser par Justin et^ morte ^ est ensevelie par lui dans la 
« crypte où fut enterré Hippolyte^ le 15 des Kalendes de 
« novembre, — Cyrilla^ fille de Dèce^ refuse de se marier et 
« de sacrifier aux idoles : décapitée par ordre de Claude^ 
« elle est ensevelie par Justin ^ auprès de Saint Laurent j 
« le 5 des Kalendes de novembre. » 

Le fait du martyre de Laurent est attesté par Damase^ ; la date 
de son anniversaire par le Chronographe ^ et le férial.; le lieu 
de sa sépulture par la catacopribe et les basiliques mentionnées 
par les Itinéraires ^ et subsistant encore près de VAgro Verano : 
la basilique constantiniènne à Toccident, abaissée par Léo- 
pardus, agrandie et embellie par Pelage II (579-590) et la 
basilique construite par Sixte III (432-440) à Torient de la 
colline: toutes deux se touchant par la convexité de leurs 
absides^, réunies et comme fondues en une seule par Honorius III 
(1216). L'époque assignée à ces événements par la tradition 
tiburtine est attestée par saint Cyprien^, par Eusèbe^, aussi 
bien que parle Liber Pontificalis'^ . 

Mais si le fait du martyre, la date de l'anniversaire, le lieu 
de la sépulture de saint Laurent paraissent aussi bien établis 
que l'époque à laquelle il convient de le placer, les difficultés 
commencent aussitôt que l'on veut connaître les saints qui 
sont morts avec lui. Le Liber Pontificalis ne confirme plus ici 
les données des gestes; il invite à les contrôler. 

Des quatre personnages qu'il associe, en eff'et, au martyr 
principal, deux sont absolument inconnus : le sous-diacre Clau- 
dius et le prêtre Severus n'apparaissent ni dans notre texte, ni 



• Ihm., 3?, p. 37; 55, p. 57. 

2 Le chiffre donné par le Chr. s*explique par une erreur de copiste; 
le Codex Epternacensis 8*accorde avec les gestes pour donner le 4 des ides 
d'août. 

3 R. S., 1. 

^ Gomme les temples de Vénus et de Rome, sur remplacement de Sainte- 
Françoise Romaine. 
^ Épistola 80. 

« Eusébe, Chronic. ^ R, S., il, 212. 
' L. P., I, 68, 155. 



s s 
g-: 



SAIKT LAURENT 201 

dans le calendrier : Daraase est muet à leur endroit et les 
Itinéraires ne mentionnent pas leurs tombeaux. — Crescentius 
a sa sépulture mentionnée par le Salisburgensisy la Notitia et 
VEpitome dans la basilica maior de Sixte III. — Romanus est 
qualifié de lecteur par le Liber Pontificalis^ de soldat par les 
gestes; mais c'est, sans doute, le même personnage qu'aura 
transformé la légende afin d augmenter d'un miracle* la gloire 
de Laurent ; son tombeau est mentionné dans les Itinéraires, 
tout au fond des galeries cémitériales ; son épitaphe a peut être 
été retrouvée en 1864, à Saint- Laurent-, son nom fut peut- 
être donné au titulus Romani de 499 ^, sa crypte fut peut-être 
détruite en 1876* : ces « peut-être » ne sont pas inutiles : rien 
ne confirme ces hypothèses, si rien n'y contredit. 

Dans la même église que Crescentius et Romanus reposaient 
aussi, selon le Salishtirgensis, une Cyriaca sancta vidiia et 
martyr et in altéra loco s, Justinus, L'une et l'autre parais- 
sent dans nos gestes sans que leur sépulture soit indiquée ni 
même mentionnée leur mort; l'une et l'autre sont devenus les 
héros de gestes séparés, qui n'eurent qu'une popularité très 
faible^, et dont l'auteur se proposait sans doute de réunir et de 
compléter les renseignements épars dans les gestes de Laurent. 
L'anniversaire de Justin est placé par le tùvialprid, non, atig ; 
son tombeau, nous l'avons vu, était voisin de celui de Cre- 
centius, dans l'église de Sixte III. Cyriaca est absente du fériail ; 
son nom ne s'y trouve que dans un manuscrit de Bède-Florus, 
à la Vaticane. Mais son souvenir est attaché à Sainte Maria 
Dominica et surtout à VAger Veranus : on racontait qu'elle 
était propriétaire du champ où saint Laurent fut enseveli^, que 
ce champ fut confisqué pendant les persécutions et qu'on y 
éleva, après la paix de l'église, la basilique superbe dont Léo- 
pard devait abaisser le niveau et Pelage enrichir la décoration. 
Le fait est qu'on y a trouvé l'épitaphe d'une Quiriace"^ et que les 
pèlerins du v* siècle y ont vu le tombeau d'une Cyriaca s. 

^ La conversion d'un soldat. 
> De Rossi, Bull., 1864, 33. 

s n y eut aussi un Romanus à Antioche. Prudence : Péri aleph., X. 
^ Stevenson, Nuovo Dul.^ 4895, p. 89. — Une tradition mentionnée par 
le R. P. Le Bourgeois place à Saint-Laurent in fonte le lieu de son baptême. 
^ Stevenson, Nuovo Bull., 1895, 97. 
• L. P., l, 182. 

7 BulL, 1864, 34. 

8 B. S. I, 178. 



202 ANÂLY8E CRITIQUE DE8 TRADITIONS ROMAINES 

Irénée et Abundius furent ensevelis, si Ton en croit les gestes, 
iuxta corporisS. Laurentii, Ici encore les Itinéraires confirment 
leurs indications. « Ihi pausat^Yii-on dans le Salisùurgensis^ 
SS. Abundius et Herenaeus, martyres via tiburtina^. » Quant à 
la date qu'ils assignent à leurs anniversaires, elle est contredite 
par le férial : celui-ci donne : « X KaL sept. ad. s. Laurentiitm.. . 
Abundii' y), ceux-là le VII: la différence est peu sensible; 
de quelque manière qu'on Texplique — erreur de copiste ou 
divergence de tradition — le culte des deux cloacarii reste 
fixé au dernier tiers du mois d'août. 

Rien ne contredit donc jusqu'ici aux données essentielles des 
gestes : un double rapport chronologique et topographique réu- 
nit tous ces martyrs dans une même région de la voie Tiburtine, 
à une même époque de Tannée ; cette double parenté qui les 
lie semble garantir Texactitude relative de la tradition. Il y a 
de bonnes raisons, au contraire, pour douter des détails qu'elle 
apporte au sujet d'Hippolyte, Concordia, Tryphonia, Cyrilla. 
Que Tryphonia et Cyrilla fussent femme et fille de Dèce, le fait 
est manifestement inexact : non pas que le nom d'esclave porté 
par Tryphonia nous invite à le penser : (l'affranchie Marcia 
était concubine de Commode^), mais notre connaissance de 
l'histoire de Dèce nous oblige à le croire. Il est seulement 
possible, si l'on veut^, qu'elles aient appartenu à sa maison. — 
Qu'elles fussent ensevelies toutes deux, contrairement à ce 
que racontent les gestes, auprès de saint Hippolyte, c'est ce 
qui ressort d'autre part du texte même du Sa/ishtfrgensis ^. 
Il en va de même de Concordia : sa tombe est mentionnée dans 
ce même texte: mais sa qualité de nourrice d'Hippolyte est 
ignorée ou contestée par tous les Itinéraires ^. Le fait est que 
nous ignorons tout de ces martyrs, hormis ce point seulement: 
comme leur tombeau était tout voisin de celui d'Hippolyte, elles 



1 Je ne saurais trancher la question de savoir si le petit cubiculum dont 
parle leSalisburg est celui d'Irénée : le texte est trop corrompu ; d'autre part, 
les gestes n'autorisent pas à séparer le tombeau d'Irénée de celui d* Abundius. 
11 faut attendre des inscriptions. Nuovo BuU., 1895, 73. 

- La restitution Irenaei ne souffre pas de difficulté. 

3 De Witte : Du chnstianisme de quelques impérahHces romaines avant 
Constantin. —Mélanges d'Ai^chéotogie, III, 10 (Paris, 1833). — De Rossi, BuLy 
1882, 27. 

^ AUard, III. 203. — On a la maison d'un Dèce inconnu. 

ï- De Rossi, R. S., 1, 178, — Stevenson, Nuovo Bull., 1895,73. 

^ Le Salisburgensis en fait sa femme ; la Sotitia la nourrice de Cyrilla. 



SAINT HIPPOLYTE 203 

furent associées à l'histoire de ce saint et engagées à sa suite 
dans le cycle de Laurent. 

Quant à Hippolyte lui-même, deux faits apparaissent comme 
incontestables et, du reste, comme incontestés : au milieu du 
iv* siècle, un Hippolyte étmt vénéré aux ides d'août*; il était 
vénéré dans la catacombe qui porte son nom*. De cette double 
donnée, il faut rendre compte, en recherchant d'abord quels 
faits historiques elle recouvre, ensuite quel développement 
légendaire elle supporte. 

Le catalogue libérien qui, pour l'époque antérieure à 235, 
reproduit la chronique d'Hippolyte, se termine par ces mots : 
« Eo tempore, Pontianns episcopits et Hippolytus preabyter 
« cru/es sinit deportati in Sardiniay in iiisu/a nociva^ Severo 
« et Quintino consu/ihus ». 235 — Pour qu'un Hippolyte soit 
ainsi mentionné avec un pape dans une chronique papale, il faut 
nécessairement qu'il ait occupé dans l'église une situation 
considérable. Or, nous connaissons d'ailleurs un Hippolyte, 
disciple d'Irénée, qui joua un grand rôle à Rome, à la fin 
du II* siècle, dans les controverses pascales, et au début du iii% 
dans les controverses contre Praxéas. Si nous admettons qu'il 
avait quelque trente ans au temps de A^ictor, il en devait avoir 
plus de soixante au temps de son exil. On comprend que 
Maximin qui s'efi'orçait, moins d'inquiéter la masse des chré- 
tiens que de frapper leurs chefs, n'ait pas hésité à sévir contre 
un docteur aussi illustre, quoique atteint déjà par la vieillesse ; 
aussi bien on ne saurait s'attendre à voir les scrupules retenir 
le bourreau d'Anteros. D'autre part, on n'a aucune raison de 
contester le fait puisqu'on ne connaît historiquement aucun 
personnage du nom d'Hippolyte qui soit parvenu à la même 
célébrité. II vivait encore, ainsi que Pontien, le 21 novembre 235, 
jour de l'ordination d'Anteros; il mourut, sans doute, ainsi que 
l'ancien pape, victime des fiè\Tes de Sardaigne et du travail 
des mines ; son cadavre enfin fut rapporté à Rome, sous le règne 
de Philippe, en même temps que celui du Pape, enseveli et vénéré 
dans le cimetière de la Voie Tiburtine : comment expliquer 
autrement que l'anniversaire de tous deux ait été fêté le même 
jour 3. 



» Chronographe de 354. — L. P., I, 12. 

^ Ceci résulte de la comparaisoa du Chronographe et du Salisburffensis. 

^ Duchesne, Origines chréliennes^ p. 306. — Cf. supra, le Chronogr.^ 354. 



1 



204 ANALY8E CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

La découverte de 1551 a confirmé et afi'ermi ces hypothèses : k 
cette date, on trouva dans cette catacombe une statue d'Hippo- 
lyte sur la base de laquelle était gravée la liste de ses œuvres ; 
ainsi, soit qu'il fût propriétaire du terrain oîi se développa le 
cimetière, soit que, plutôt, il en ait été le créateur et l'organisa- 
teur, c'est cet Hippolyte qui lui a donné son nom. Comme le 
cimetière de Calliste est ainsi appelé en souvenir de celui qui n'y 
fut pas enterré, qui n'en fut pas possesseur, mais qui l'amé- 
nagea, de même le cimetière d'Hippolyte fut aussi désigné, je 
suppose, par le nom de celui qui en dirigea l'installation. 

Mais, dira-t-on, l'hypothèse est peu vrai semblable : com- 
ment croire qu'au même moment oii l'église romaine devait 
concentrer tous ses efforts et toutes ses naissantes ressources 
afin de s'établir Voie Appienne, elle voulut en distraire une 
bonne part pour les afi'ecter à une tentative analogue sur 
la Vie Tiburtine? — L'objection tombe d'elle-même, ou plutôt 
elle se retourne contre ceux qui s'en armaient. Au moment 
oîi il s'établissait Voie Tiburtine, Hippolyte était en conflit 
avec l'église; on a eu raison do voir dans notre docteur 
l'auteur des ^i'kzGo^où\kiyx et le chef d'une église schismatique ; 
l'histoire des origines du cimetière Tiburtin complète ces faits 
et les éclaire; l'harmonie d'hypothèses diff*érentes n'est-elle 
pas une présomption de leur exactitude? Tandis que Calliste 
organisait, au temps de Zéphyrin d'abord, sous son propre 
pontificat ensuite, « le cimetière », en réunissant les hypogées 
des Caecilii et des ^Emilii, son ennemi acharné faisait de la 
catacombe tiburtine le centre d'une communauté rivale. On 
s'explique alors ce titre surprenant d'évêque de Rome que lui 
donnent Eusèbe et les sources grecques ^ ; on s'explique surtout 
ces coïncidences curieuses de temps, de lieu, de situation 
ecclésiastique et théologique qu'on a si souvent relevées entre 
l'auteur inconnu des «InXsasçsjixsva et Texilé de Sardaigne ; on 
s'explique encore cette singuHère identité des livres qu'on attri- 
bue à l'un et à l'autre; on s'explique enfin le développement 
même de notre légende*. 

ï Lightfoot, Apostolics Faihers, I. Clément ofRom., //p. 433, fait de Hippolyte, 
rév(>que de la population flottante, qui vivait à Porto. \\\ reprend en la corri- 
geant la thèse de Ruggieri (De Porluensi S. II. Episcopi et Martyris Sede, 
Romae, 1171). La grande objection est Tignorance de saint Jérôme, ami de 
Pammachius, un des principaux personnages de ce pays. 

s Voici Tobjection de M. Tabbé Duchesne, p. 312. « 11 y a entre les deux 
hérésiologies une différence plus grande que celle qui peut séparer deux œuvres 



BAINT HIPPOLYTE 205 

A la fin du rv' siècle, dans reloghim damasien*, Hippolyte 
nous apparaît avec le double qualificatif de martyr et de nova- 
tien. Qu'il soit devenu martyr, il n'y a rien là que de très 
naturel : nous savons par saint Cyprien^ que, au milieu du 
m' siècle, on appelait ainsi les simples confesseurs ; dès l'époque 
de sa mort, le terme de martyr a donc pu être associé à son 
nom^. Plus tard, l'extension du terme se restreignit à ceux 
qui, confessant leur foi, avaient perdu la vie ; l'habitude prise 
empêcha de rectifier une appellation désormais inexacte 
lorsqu'elle s'appliquait à Hippolyte; le mot suggéra l'idée et, 
peu à peu, Ion en vint à croire qu'Hippolyte avait été mis à 
mort. 

Qu'Hippolyte soit devenu novatien, voilà qui peut surprendre 
d'abord, le novatianisme ne s'étant pas développé avant 251 et 
Hipolyte étant certainement mort avant cette époque *. Le fait 
s'explique néanmoins. Hipppolyte avait été longtemps hérétique 
et schismatique ; d'autre part, le novatianisme était encore très 
vivant au temps de Damase et très redouté; les Romains d'alors 
avaient des hérésies une horreur très vive plutôt que des idées 



d*un même homme... ; il y a ladifférence d*nn esprit à un esprit. r> Mais aucua 
texte ne mentionne simultanément les deux Hippolyte. Est-il possible de pré- 
voir les évolutions successives d'un esprit particulier 7 L'emprunt du cycle 
pascal aux hérétiques s'explique par le retour d'H. à l'orthodoxie et son 
importante renommée ; on s'explique de même, qu'on lui ait rendu son titre 
de prêtre : Caliiste mort, la vieillesse approchant, H. a dû devenir plus trai- 
table ; l'approche de la persécution, après une longue paix amollissante, invitait 
les chefs d'église à concentrer leurs forces avant la bataille. Cf. Origène, 
adv. CeUxiiriy c. 15. 

Saint Jérôme (De Vins, 6i) et avant lui Eusèbe (/f. J?., VI, 22) attribuent & 
Hippolyte un écrit contre lotîtes les hérésies, ce qui est le titre exact des Phi- 
losophoumenaxsTà nao-ûv alpsTe<i>v. — D'après la préface de l'ouvrage, l'auteur 
a déjà exposé et réfuté brièvement les hérésies ; or Photius atteste (Cod. 121) 
que saint Hippolyte avait fait un petit traité contre trente-deux hérésies com- 
mençant avec les Dosithéeus et finissant par les Noëtiens. — L'auteur des Phi- 
losophoumena renvoie (X, 32) le lecteur à un autre de ses ouvrages intitulé : 
Tfîpl rr|; tou wavro; oùo-ta; ; or le catalogue des écrits d'Hippolyte gravé sur 
la base de sa statue mentionne un npb; *'EXXr,va; xal irpb; IlXacTcova r, xal icepl 
Tov 7caiv76;, et Photius remarque (Cod. 48) que les manuscrits portent égale- 
ment icepl Toû 9cotvT6; ou Tcspl tf^; toO icavTOc oOo-Caç. 

» Ihm, 37, p. 42. 

' Cyprien, Ep. 12, I, p. 502, édition Hartel. 

3 Ce qui s'explique par : 1* la déportation en Sardaigne ; 2* le sens du mot 
grec |iâpTv; témoin ; 3* l'usage courant du grec comme langue ecclésiastique 
au temps d'Hippolyte. 

* M. l'abbé Duchesne a réfuté de façon péremptoire ceux qui, à la suite de 
de Rossi, prolongent sur la foi de Damase, la vie d'Hippolyte jusqu'après 251 
(Oritjines, 308). 



206 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

très distinctes; ils étaient fiers de leur orthodoxie plutôt que 
savants en hérésiologie ; s'agissait-il de quelqu'une d'entre 
elles, ils lui attribuaient avec plus de bonne foi que d'exactitude 
les caractères de celles qu'ils connaissaient particulièrement, 
pour avoir été ou pour être encore attaqués par elles. A partir 
de Léon I" (44i-4()6), c'est le manichéisme qui personnifie 
pour eux l'hérésie; avant Innocent I", (iOl-407,) sousDamase 
par conséquent (36G-384), c'est le novatianisme qui représente 
à leurs yeux cette fille de Satan. — Une raison particulière 
contribuait, du reste, à faciliter cotte absorption de l'idée 
d'hérésie par l'idée de novatianisme, à la fin du iv'' siècle: je 
veux dire le grand crédit dont Cyprien jouissait alors, et la 
large place que tient Novatien dans ses écrits. Cyprien était, 
au IV* siècle, le seul grand nom de l'église latine : Jérôme et 
Augustin commençaient seulement à faire parler d'eux et Ter- 
tullien était entaché de montanisme ; d'autre part, ses ouvrages 
étaient vénérés presque à l'égal des Evangiles : de fait, on en 
trouve certains dans le^ mêmes manuscrits que les livres du Nou- 
veau Testament. On sait enfin dans quelle situation délicate il 
se trouvait pendant la persécution dé Dèce : les faillis préten- 
daient rentrer dans la communion de l'église, sur la simple 
présentation d'im billet de confesseur ; Novatus qui admettait de 
les recevoir à cette seule condition, partait à Rome pour intri- 
guer contre son évêque*, y devenait bientôt l'agent le plus 
actif de Novatien. Les seuls souvenirs que, dans leur ignorance 
de l'histoire, eussent conservés les Romains, venaient donc 
expliquer, confirmer, fortifier les impressions qu'ils recevaient 
des circonstances ; le passé, aussi bien que le présent, contribuait 
à leur faire considérer le novatianisme comme l'incarnation de 
l'hérésie et un hérétique, au sens général du terme, comme un 
novatien, au sens particulier du niot. 

Une troisième raison, plus précise encore, éclaire cette sin- 
gulière transformation d'Hippolyte le docteur. Il y eut à 
Antioche un Hippolyte^ novatien, qui, avant de mourir, revint 
à l'orthodoxie et dont Eusèbe racontait la passion dans 
les 'Ap-/a{a)v. Comment douter que ce fait ait confirmé la 
croyance qui résultait naturellement de ce que nous venons 
de dire? Que l'on se rappelle quelles confusions étranges 



ï Duchesne, Origines ^ 417. 
* Duchesne, Origines^ 321. 



SAINT HIPPOLYTE 207 

commettaient parfois les plus savants évoques; que Ton se 
rappelle encore avec quelles réserves parle Damase, de quelles 
précautions il entoure ce qu'il avance, nous avertissant par là 
qu'il ne se tient pas pour assuré : « fertxir^ haec aitdita refert 
Damasus », et Ton s'expliquera ce qualificatif de novatien 
attaché au docteur Hippolyte, par un homme qui appartient 
comme Damase aux milieux cultivés de Rome^ 

On se disposera par là-mème à comprendre quels embel- 
lissements devaient déformer la légende cà son passage dans les • 
milieux populaires. A peu près contemporain de Damase, 
puisqu'il est mort en 406 et celui-ci en 38i, Prudence fait 
mourir Hippolyte de la même mort que le fils de Thésée : 
il s'inspire d'une fresque qu'il a vue au cimetière. La légende 
date donc du iv* siècle : sa naissance s'explique par l'homo- 
nymie des noms et la vraisemblance du fait. Le châtiment 
infligé à l'amant de Phèdre avait été popularisé chez les Latins 
par Ovide 2 et, plus encore, sans doute, par les usages de la 
peinture décorative. On pouvait savoir en outre que des 
femmes et des vierges chrétiennes avaient représenté au 
naturel, dans l'amphitéâtre, la tragique histoire des Danaïdes 
et des Dircés ^ ; on devait croire aisément qu'un préfet, ayant 
à punir un chrétien du nom d'Hj^polyte, lui avait infligé le 
même supplice qu'Aphrodite au fils de Thésée. Un fait curieux, 
du reste, a dû concourir à la naissance de la légende : le jour 
même où l'on fêtait la mort d'Hippolyte, le 13 août, un 
sacrifice solennel avait lieu sur l'Aventin dans le fameux temple 
de Diane que nous avons mentionné au précédent chapitre ^ : 
i/ était précisément décoré de fresques représentant le supplice 
du favori d'Artemis'^. Qui voudrait soutenir que la présence 
de cette peinture, et la communauté d'anniversaire s'ajoutant 
à la communauté de nom n'a pas contribué à enlacer l'un à 
l'autre le prétendu martyre d'Hippolyte et le supplice imaginé 
par le dépit d'une déesse ^ ? 

Reste à expliquer le dernier avatar du personnage. Le confes- 

1 F. H., 30 janvier. Cf. Adon, 30 janvier, Ducbesne, op. ci/., 317 sq. 

* Ovide, Métamorphoses, XV, i97. 
3 Aiiard, I, 41-48. 

* Cf. supra j page 164. 

^ Prudence, c. Symmachum, H, 53-56. — Marquardt : Culte, II, 373. 

^ On peut même se demander si la date de Tanniversaire du martyr ne vien- 
pas de la date de la fôte païenne. L'homonyu'e des noms rendrait compte de 
ce fait comme de la légende du suppUce. 



208 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

seur est devenu martyr, Thérétique novatien, le compagnon 
de Pontien est mort comme le fils de Thésée : comment a-t-il été 
associé à saint Laurent et comment est-il devenu vicarius ? 
Cette transformation dernière était préparée par le novatia- 
nisme de la légende qui le plaçait, comme Laurent, à T époque 
de Dèce-Valérien ; elle fut accomplie par la proximité des tom- 
beaux et le voisinage des anniversaires. Puisqu'il avait trempé 
dans le schisme qui avait éclaté au moment de la persécution 
de Dèce, était-il possible qu'il eût échappé aux recherches 
de ce tyran? Comment le croire, lorsqu'on voyait son tombeau 
non loin de ce martyr illustre, vénéré par tout le monde chré- 
tien? Comment le croire surtout, lorsqu'on fêtait son anniversaire 
quelques jours seulement après celui de l'archidiacre de Sixte? 
C'était, sans nul doute, un de ses compagnons, comme Irénée 
et comme Abundius, comme Romanus et comme Justin. 

La profonde ignorance où l'on était alors de Tliistoire, 
l'influence de ce môme Romanus, l'influence d'autres légendes 
analogues qui imprimaient un certain tour à l'imagination 
populaire, la façonnaient, l'habituaient à voir, avec sa piété 
naïve, dans la conversion d'un persécuteur comme une revan- 
che anticipée de Dieu, toutes ces causes — et d'autres, sans 
doute, que nous ne pouvons discenier encore — déterminèrent 
l'évolution finale de cet enigmatique martyr et fixèrent la forme 
dernière sous laquelle la piété romaine se le représenta. L'ad- 
versaire de Sabellius, Tennemi de Calliste, le compagnon de 
Pontien ne fut plus, pendant de longs siècles, qu'une pâle 
copie de Quirinus, d'Asterius, de Chromatius, de Gordianus et 
de cent autres. 

3. « Vactetrr Genès, parociiant vne conversion devant Dioclé- 

Gestes « tien y est siibitement touché de la grâce. Il confesse sa foi 

de St Genès. ^^ devant rEmpereur, est livré an préfet Plantien qui le 

« fait décapiter y le 25 aotït ». 

Il y avait à Rome, voie Tiburtine, un saint Genès dont l'his- 
toire était parfaitement inconnue : on savait peut être qu'il 
avait été acteur, inimtis^: ce souvenir, peut-être le nom seul, 
enfanta la tradition. Comme Gelasius d'Heliopolis, comme Por- 

> Vet. Cat. Carth. Mabillon, Analecla, III, 412. — R. H., VIII. Kl. sept. — 
Salhhtirg., et EpUome, R. S., I, 180. 



SAINT NIGOMÈDE 200 

phyre et Ardaléon, on supposa qu'il s'était converti en jouant 
devant le prince : le thème légendaire était trouvé. On em- 
prunta au Gènes d'Arles ^ la date de Tanniversaire et même 
l'époque du martyi'e ^ — quoique le Gènes de Rome fût tout 
voisin des héros du cycle laurentien — : un jour la légende 
fut mise par écrit; c'est le texte que nous lisons^. 



V4 



1. « Un prêtre Nicomedes fait communier Petronilla le jour 

Gestes des « où le comte Flaccus vient lui demander sa main et où 

aintsNérée ^^ ^^^ meurt. Arrêté par ordre du Comte ^ il refuse de sacri- 

Nicomèdc. « fier et meitrt sous les coups. Son cadavre jeté au Tibre est 

« recueilli par son clerc Justus: celui-ci V ensevelit dans son 

« champ, voie Nomentane, en dehors des murs, le 7 des 

« Kalendes d'octobre'-^, — Eutyches, qtii, ainsi que Victorinus 

« et Maro, a succédé à Nérée et à Achillée dans la confiance 

« de Domitille, rengage à repousser les avances cT Aureliamts 

« et à rester fidèle à Dieu, Attrelianus se le fait donner par 

« Nerva et, sur son refus de sacrifier, il r envoie dans une de ses 

« terres au seizième mille de la Voie Nomentane, Eutyches 

« y guérit la fillt. du conductor loci, et y opère des conver- 

c( sions nombreuses. Il est mis à mort et les chrétiens élèvent 

<( une basilique au-dessus de son tombeau, » 

Le lieu de la sépulture de Nicomède est attesté par YEpi- 
tome, la Notitia^ Vltinéraire d*Einsiedeln, la Vita Adriani. 
L'hypogée retrouvé par Bosio, le 14 décembre 1601, dans les 

ï Très populaire, il était vénéré à Lucques: Grégoire de Tours. De Gloria 
MarL, 67 (Rrusch, 533). 

> Dioclétien ne pouvait être à Rome à cette date ni en 285, ni en 290, ni en 
303 (Tillemont, IV, 418, 694). 

Les deux Gènes ont été confondus par Pierre de Natali: Catalogue, VII, 110. 

3 Noter qu'il ne contient aucune donnée topographique. — C'est seulement 

au vui* siècle qu'il a une église à Rome, sous Grégoire III Cf. Harnack : 

Gesch, der altchr., LUI., 821. — Cf. Tétude très consciencieuse qu'a faite de 

cette légende M"* Bertha von der Lage: Sludien zur Genesiuslegende (Berlin, 

Gaertner, 1898, 2 fascicules). 

^ Cf. Marrucchi: Les Catacombes Romaines, p. 253. 

^ La dale se trouvait dans le texte que lut Bosio. 

14 



210 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

jardins de la Villa Patrizi *, est certainement antérieur au 
III* 'Siècle, puisqu'on y trouve de nombreuses inscriptions 
grecques. On ne sait rien de positif sur les rapports de 
Nicomède et de la gens Catia^ propriétaire de la catacombe ; 
on ne peut donc fixer Tépoque où il vécut ^. — Justus est 
complètement inconnu. 

La basilique d'Eutyches n'est attestée par aucun autre 
document et n'a pas été retrouvée : mais le férial mentionne, 
au même endroit que notre texte, wncymiteriiim Eiitychii^ ; il 
faut donc admettre qu'il y avait au dix-huitième mille un 
hypogée avec une basilique cémitériale auxquels était attaché 
le souvenir d'un Eutyches, d'ailleurs inconnu. 

2. « Severiiia^ femme (TAtireliamiSy cornes utriusque militiae 

Gestes de „ envoyé par Trajan à Séleucie d'Isatrrie, afin cT exterminer 
* « tous les chrétiens^ ensevelit dans sa terre au septième inille 
« Eventiiis et Alexandre dans un même monument^ Theodu- 
« lus dans un autre. Cet Alexandre est le pape qui a con- 
« verti le préfet Hermès et le tribun Quirinus : il est mort à 
« trente ans^ et Eventius à quatre-vingt-un. » 

Les gestes d'Alexandre sont comparables à ceux d'Urbain : 
le pape a été confondu avec un martyr homonyme. Le jeune 
âge que lui attribuent les gestes nous invite à le penser ; 
d'autant qu'il n'est pas enterré au Vatican, comme les papes 
des deux premiers siècles et qu'il est formellement exclu par 
saint Irénée du nombre des martyrs ^. 

Voici qui supprime toute incertitude : le férial, au 5 des 
nones de mai, ne lui donne pas le titre d'évêque ; il le cite 
après Eventius ; une inscription trouvée à la catacombe ^, 
le cite de même en seconde ligne seulement, après un autre 
martyr dont le nom est incomplet. — Le calendrier, au 

1 Bosio, R. s., p. 414; III, 44 et 50, p. 435. 

2 De Rossi, BuU., 1865, 49. — R. S., I, 178. L. P., 1, 322 (Ariiighi, II, 127). 
— Ce Nicomède est sans doute celui qui donna son nom au tilulus attesté 
en 499. — Les gestes de Nicomède indiquent l'époque de Maximien, que con- 
tredit la suite du récit. 

3 F. H., VllI Kl. sept. — Damase (Ihm, 27, 32) consacre un elogium à un 
Eutyches qui diffère de celui-ci par ses attaches topographiques (saint Sébas- 
tien) et son genre de mort. 

* Adv. Ilaereses, lll, 3. 

^ De Rossi, bis. Chr.y I, vu. — Marucchi : op. cit., 287. 



SAINT ALEXANDRE 2li 

M mars, mentionne à Rome un Alexandre, évoque, et un 
Theodulus, diacre, sans rappeler Eventius. — On saisit dans 
l'abrégé Cononien la trace d'une tradition antérieure, attestant 
que le pape Alexandre n'a pas été toujours associé à Even- 
tius et Theodulus qu'elle néglige*. — La confusion du pape et 
du martyr est encore attestée par le fait que le Salisburgensis 
connaît deux saints Alexandre, l'un sur la voie Salara Nova, 
l'autre voie Nomentane^. — Un texte très explicite enfin nous 
reporte à une époque où la légende n'existait pas encore sous 
la forme qu'elle a prise dans le plus grand nombre des 
manuscrits: le Codex Monaceims 4554, f° 54 (VIII-IX s.) 
place Alexandre sous l'empereur Aurélien, date son anniver- 
saire du 17 mars, fait de Theodulus un laïc et ignore Even- 
iius : « Passi sunt autem beati martires alexander aepiscopus 
et theodolus laicus apud urhem romain die XVI KaL apr. 
sub aureliano imperatore, régnante d. n. 1. C. cui est gloria 
ciim Pâtre et Spiritu Sancto in saectda saecidorum. Amen, » 
Quant à ce martyr et à ces compagnons, nous en savons 
peu de chose. La catacombe découverte en 1855, conformé- 
ment aux indications de la Notitia, au lieu dit « Coazzo », 
jadis «Casa Nova 3», dans une propriété de la Propagande 
appelée « Capo Bianco » paraît antérieure au premier tiers 
du m* siècle : on y trouve des inscriptions latines écrites en 
caractères grecs ^. C'est évidemment à la suite de la confu- 
sion des deux Alexandre que le martyr a été placé à l'époque 
de Trajan. 

3. « Papias et Maunis^ voyant Sisinnius et Saturninus 

r. estes de « réduire en poussière /es idoles^ se convertissent au Christ 

« à la vue du préfet Laudicius, Sisinnius et Saturnifius sont 

« décapités Voie Momentané au deuxième mille, Papias 

1 L'hypothèse, aperçue par FioreDtini, a été démontrée vraie par M. Tabbé 
Duchesne. Le Liber Pontificalis^ contemporain des gestes, ne saurait les 
confirmer: il relève de la même tradition; deux légères variantes : Theo- 
dulus est fait diacre; Alexcmdre est décapité, au lieu de mourir à la suite des 
piqûres dont on lui a criblé le corps. 

« R. S., I, li7. 

» Aringhi, t. II, 148, liv. IV, c. 22. — L'erreur du Salisburgensis et de VEpi- 
tome s'explique par la confusion de l'Alexandre de la Voie Nomentane avec 
l'Alexandre de la Voie Salaria (L. P., 1, 263. — Ihm, 100, 100. — Bul,, 187o, 146, 
1884, 85, 24). 

* De Rossi, /. C/ir., I, ex. 



St .Marcel. 



212 ANALYSE CRITIQUE DES TKADITIONS ROMAINES 

« et Maiims, suppliciés au Circus Flauiinius^ sont enierrea 
« par le prêtre Jean^ voie Nomentane^ ad nymphas b. Pétri 
« ubi baptizabat, le 4 des KaL de février. » 

C<3S deux saints sont attestés par une inscription trouvée 
près des thermes de Dioclétien * : elle nomme Papias et Mau- 
roleon. Que ces deux noms désignent nos deux martjTS, leur 
association même le montre, et le début du mot « Mauroleon » 
et le lieu môme où Tinscription fut trouvée. Le monogramme 
constantinien qui la décore, permet de la dater de la fin du 
IV* siècle ou des premières années du v". On ne peut rien 
dire de plus -. 



4. « Justa recueille le corps du bienheureux Restitutus^ rem- 

Gestes de « baumey le porte dans sa terre de la Voie Nomentane, en 
St Restitus. ^^ faisant prévenir revécue Etienne, A l'aube, on arrive â 
« rht/pogée du seizième milles et on enterre le corps dans 
« tme crypte y le 6 des Kalendes de juin'^ ; chaque jour les 
« malades et les possédés de Nomentum^ venant au tombeau 
« du martyr y y recouvrent la santé, m 

La date de Tanniversaire est confirmée par le fériaH ; — le 
lieu de la sépulture par l'hypogée et Téglise de Rcstitutus vus 
par Bosio, aujourd'hui détruits -^ — Il n'y a, sans doute, 
aucun rapport entre ce Restitutus et celui qu'on vénère à 
Naples 6, ou celui dont on a retrouvé une inscription à Domi- 



1 Bull. 1887, p. 10. 

3 De Rossi n*a pas réussi a les rattacher au groupe de Victor, Félix et 
Alexandre cité par le F. H., au 10 des kal. de mai, in cym. marlyrum; et 
au 16 des kal. d'octobre, ad Caprea in cym. maiore. Les indications topo- 
graphiques concordent, mais les anniversaires diffèrent, Maurus manque, trois 
inconnus le remplacent (BtiW. Com?^., 1883, 24r4; — R.6\, 1, 179,190; — Armel- 
lini : CimiUri, 195 ; - Bull , 1877, 10. - Allard, iv, 383 ; — Aringhi, II, 147).— 11 
y a un Maurus au F. II.. prid. id. aug. ; c*est celui des gestes de Ghrysanthe ; 
il y en a un autre, romain d*origine, vénéré à Gallipoli d'Italie, martyrisé 
sous Numérien par le Dux Cerinus, 1" mai 41. 

^ Ferrari donne le 4 des kal. de juin. 

* Moyennant une correction facile: le F. H. donne III id. iunii: le copiste 
aura séparé, enlisantles deux jambages du V (vi Kl. iun). 

& Bosio, H. S., p. 416 C; III, 47; Bull., 1881, p. 106-107, d'après Steven- 
son. 

6 Boldetti, p. 123 ;I, 25. 



SÂtNTS t>tlIMUâ fit FEUetANtâ âl3 

tille en 1853*. Peut-être la pierre encastrée dans Tescalier 
de Saint-Agnès et qui porte 

LOCVS RESTITVTI 



vient-elle du cimetière de Monte Rotonde. — Rien ne contredit, 
ni ne confirmé l'époque indiquée par les gestes. 



3. « Sous Dioctétien^ Primus et Felicianas refusant de 

Gestes .< sacrifier à Hercule et à Jupiter sont livrés à Pro?notus, 

PTiumset " p^*<i€^€S de Nomentum, au treizième mille. Ils y souffrent 

FelicianuB. « le martyre^ sont transportés ad Arcus Numentanos intra 

« arenarium et ensevelis iuxta areîmrium. Après leur mort^ 

« ils guérissent les malades ; après les persécutions^ on leur 

« élève une basilique au quatrième mille de Rome : leur fête 

« est le 5 des ides de juin, » 

La date de l'anniversaire est confirmée par le férial; — le 
lieu du tombeau par le férial, le Liber Pontificalis^ les décou- 
vertes. Le férial les mentionne, en effet, au quinzième mille: 
Técart est faible et s'explique par une erreur de transcription 
ou une divergence dans l'appréciation de la distance. Une 
inscription mentionnée par Ciampini^, reproduite par de Rossi^, 
et un passage du Liber Pontificalis^ nous apprennent que le 
pape Théodore (642-649) les transporta de î'arénaire de la 
Voie Nomentane à S. Stefano Rotonde. Bosio^ assure enfin 
qu'il a trouvé au neuvième mille, les ruines d'une basilique et 
les restes d'une catacombe aujourd'hui très dévastées 6. On ne 
peut rien avancer de plus. 



' De Rossi, R. S., I, 109 ; Tillemont, V, 121. 

s Vêler. Monunu, II, 32. 

3 Ins, Chr.,\\, 152. 

* L. P., I, 332. 

•• Bosio, /ï. S., p. 416; lïl, 46. 

« Stevenson, BuL, 1880, 106. 



âi4 ANALYSE CRifiQtiB DËà TkADIttÔNS KÔMAlNËS 

6. « Agnes y vierge de treize ans^ préservée par un ange des 

Gestes de « souti/ures du lupanar^ est décapitée par te préfet Aspasius 
® ^ ** « pour avoir refusé d!épouser son fUsj et enterrée dans le 
« praediolum de ses parents^ Voie Nomentane. Eméren- 
« tienne^ sa sœur de lait, tuée sur son tombeau^ est enterrée 
« in confinio agelli beatissimae Agnetis, Constantina^ fille 
« de Constantin^ va prier à ce tombeau; gitérie^ elle y fait 
« élever une basilique et bâtir son mausolée. » 

Trois détails sont certainement légendaires: le motif du 
martyre d'abord. Il est de style, dans les récits où tout 
l'intérêt repose sur le pericidum casfitatis^ d'imaginer que la 
vierge consacrée à Dieu est recherchée en mariage par un 
noble romain : il suffît de se rappeler les gestes de Domitille, 
d'Eugénie, d'Anatolie, pour se convaincre que le récit du 
pseudo-Ambroise est, non pas un souvenir historique, mais un 
incident traditionnel et quasi nécessaire de ces sortes d'his- 
toires. La lecture des actes syriaques et des menées qui sont 
muets à cet égard* confirme nos soupçons. 

L'association d'Emérentienne à Agnès ne saurait être 
davantage admise. On ne connaît pas d'inscription qui la men- 
tionne antérieure à notre texte, tandis qu'il en est deux qui 
montrent cette sainte engagée dans deux autres groupes : 
celui de Sophia, Pistis, Elpis et Agape, Via Aurélia^; — celui 
de Victor, Félix et Alexandre sur cette même Voie Nomen- 
tane"^. L'association des deux cultes s'explique d'abord par 
la proximité des deux hypogées — Eraérentienne reposant au 
cimetière ostrien et Agnès dans celui qui porte son nom — ; 
ensuite, par l'influence des traditions du iv" siècle : les sœurs 
de lait chères à saint Jérôme*. 

L'époque du martyre est incertaine. Il est probable que c'est 
le développement qu'a pris la légende à Tépoque constanti- 
nienne qui Ta, en quelque sorte, attiré aux premières années 
du iv* siècle ; d'autant qu'on plaçait alors tous les martyrs dont 



1 Assemani, II, 159. — Les actes syriaques sont évidemment inspirés des 
actes de Pierre: c'est parce qu'eUe proche avec succès la chasteté aux 
Romaines, qu'Agnès est dénoncée par les maris. 

•^ Suovo BulleU,. 18%, lîio. 

3 Itinéraire («. S., I, 178-179); inscription du iv« trouvée par M. Lanciani. 

* Ep. LIV, 13 ; LXXIX, 9. 



SAINTE AGNÈS 215 

on ignorait la date véritable. Il paraît assuré que TAspasius 
Paternus des gestes n'est pas celui que mentionnent les actes 
de Cyprien : on conçoit sans peine comment la similitude des 
noms a produit cette croyance. Il est probable que la sainte 
a souffert au m' siècle, dans un moment de persécution 
horrible : on ne peut rien ajouter de plus précisa 

Il est trois points, en revanche, pour lesquels les gestes ne 
donnent prise à aucune critique et reçoivent même confirma- 
tion. Le jeune âge d'Agnès est rendu très vraisemblable par 
l'unanimité de la tradition, surtout par l'importance que ce 
détail a pris dans l'évolution de la légende. La date de son 
anniversaire se retrouve dans le férial au 12 des kalendes de 
février et dans le chronographe de 354, sinon dans le calendrier 
grec 2. Le lieu de sa sépulture est indiqué, sinon par le calen- 
drier, du moins par les Itinéraires; il a de plus été retrouvé dans 
les fouilles entreprises en 1855 parles chanoines du Latran^. 

En rapprochant ces faits des découvertes faites dans la cata- 
combe, on s'explique sans peine la formation de la légende. 
Au moment de la paix de l'église, un petit hypogée, séparé 
par un arénaire du grand cimetière ostrien, gardait le corps 
d'une martyre obscure appelée Agnès. La famille constanti- 
nienne acquit à une date inconnue le terrain qui entourait le 
cimetière pour y bâtir un mausolée* ; et ce fait décida des des- 
tinées ultérieures de la tradition. Des rapports s'établissent 
entre les desservants de la catacombe et leurs augustes voi- 
sins; ceux-ci construisent sinon un baptistère, du moins une 
église au-dessus de la confession : Constantina, femme de 
Gallus, puis d'Hannibalien y est enterrée en 354, Hélène femme 
de Julien en 360. Cependant la renommée de la sainte se 



1 Baronius, Mart.^ p. 54, se fonde à tort sur le motvicarius pour dater le 
martyre de Dioclétien. — L*historia inventionis {Breviarium Ultrajectinum) 
fait mourir sous'Aurélien, Benignus, fils spirituel (?) de la sainte : elle aurait 
alors péri sous Dëce. 

3 II la place au 14 janvier ; in genulnum au 21 ; une troisième fête au 
5 juillet. Kraus., R. E., l, 28. La Sainte-Agnès du XV K. nov. (FH, 133), 
doit être rattachée à Nix;omédie (Cf. VEplem,) ; elle n*est rattachée à Ostie 
que par une mauvaise lecture du copiste. 

s Bull., 1865, 48. 

* Peut-être après la suppression des prétoriens. L'église est attestée en 367. 
Cf. Liber Precum (P. L., 13, 83). Sur les mosaïques de Sainte-Constance 
détruites en 1620 par le cardinal Veralli, cf. Description de M. Mûntz d'après 
le Ms. de P. Ugonio de 1594, trouvé à Ferrare en 1878. — Lefort, Enseign, 
chrétien, 16 avril 1894. 



âl6 ANALYSE CRltlQUÉ DES ttlADITlOiNS ftOMAtNEâ 

répand — Damase lui consacre une épigramme — et son cime- 
tière retire quelque nouvel éclat de cet impérial voisinage. 
Le petit hypogée, si modeste à lorigine, étend ses galeries 
et multiplie ses tombeaux pour satisfaire au pieux empresse- 
ment des fidèles, soucieux d'être enterrés ad sancios^ auprès 
des mêmes saints qui doivent présenter à Dieu les âmes des 
princesses impériales. Ce centre nouveau de vie religieuse de- 
vient même assez important pour que les évoques aient à s'occu- 
per d'en assurer le fonctionnement normal. Innocent I"(401-418} 
le confie aux soins de Leopardus et de Paulinus, prêtres du 
tilu/us de Vestina au Vicus Longiis * et décide que l'admi- 
nistration du cimetière sera rattachée à ce titre ; Boniface 
enfin (418-422) reconnaît et consacre, sij ose dire, la renommée 
de cette basilique récente en la choisissant pour y célébrer le 
baptême solennel de la Pâques '2. 

Le développement du culte survenu au iv* siècle appelait et 
rendait en quelque sorte nécessaire un développement parallèle 
de la légende: le voisinage du tombeau impérial qui avait déter- 
miné celui-là détermina également celui-ci. La fille de Cons- 
tantin enterrée prés de la catacombe avait été deux fois mariée 
et ne s'était pas fait remarquer par la régularité de sa vie ; 
elle devait se métamorphoser cependant en une vierge sainte 
et dévote d'Agnès. Les libéralités de sa famille, la splendeur 
de son mausolée attirèrent et retinrent fixée sur elle Timagi- 
nation de la foule. L'analogie de son nom^ avec celui de 
cette Constantia*, dont le Liber Pontificalis entoure le sou- 
venir de tant de vénération •'% devait amener, le temps aidant, 
une transformation du personnage ; la réputation de piété qui 
s'attachait à la mémoire de la tante, enveloppa peu à peu, 
purifia, idéalisa la nièce. Ces souvenirs transformèrent la 
femme d'Hannibalicn et de Gallus; en elle, comme en ses 
parentes, on s'habitua à voir ime femme pieuse et sainte, une 
vierge consacrée à Dieu. — Dès lors, pouvait-elle s'être fait 
ensevelir auprès d'Agnès sans avoir eu poxu* elle une particu- 

i L. P., I, 222. 

» L. P„ I, 227. 

3 Nous lisons Constantina dans les gestes d'Agnès comme dans ceux de 
Jean et Paul, c'est la leçon des manuscrits. Cf. aussi supra, p. 148, note 3. 

^ Ce qui explique quilélène soit restée dans Tombre. 

•'• Il rapporte qu'elle a été baptisée par Silvestre (p. 180), que Libère a tâché 
d'exploiter son renom de sainteté pour rentrer à Rome (p. 201). La véritable 
(^onstaiitia, scrnr <le Constantin, était morto on 328. 



2 1 



S 8. 

si 



SAtNtE AGNÈS îi* 

lièrc dévotîon? C'était, on n'en pouvait douter, pour reconnaître 
la protection que lui avait accordée la sainte, que la princesse 
avait ainsi marqué le lieu de son éternel repos ; sans doute, elle 
lui devait la guérison de quelque grave maladie, peut-être même 
la grâce d'avoir été illuminée par le Christ. Et, travaillant 
sur les souvenirs attachés à ces monuments, la foule créa la 
légende, telle qu'elle apparaît dans le Liber Pontificalis et les 
Gesta Martynim. La passion de Jean et Paul, on peut s'en 
souvenir, continue et développe celle d'Agnès : Constantina 
y rappelle que la sainte Ta guérie de la lèpre ; elle engage à 
rester vierges Attica et Artemia, comme nous l'avait annoncé 
le rédacteur du texte constantinien ; elle nous y entretient de 
Constantintis, de Constantius et de Constans Atigusti : ce qui 
répond à merveille à fimperator et aux duo fratres Augustin 
mentionnés par ce même rédacteur. 

On voit comme l'évolution de la tradition s'explique par le 
développement du culte et à quelle popularité elle parvint après 
ses humbles débuts 2. 



1 II y avait une seconde Agnès, vénérée à Porto. Bull., 1866. p. 37-38. Son 
histoire est inconnue : on ne peut donc savoir si elle exerça quelque influence 
sur la tradition nomentane. 

2 Allard, IV, 385. — Duchesne, Bull. Criliq., I, 223. — La légende qu'Agnès, 
exposée sur le bûcher, vit tout d*un coup s'allonger ses cheveux et put ainsi 
voiler sa nudité, s'explique par la « surnaturalisation », si j'ose ainsi dire, 
d'un détail rapporté par Damase. 

Nudaque profusuni criiiem per membra dédisse (v. 7; Ihm., 40, p. 44). 

Le Codex San Gallensis 561 (du X-XI s.) donne quelques variantes inté- 
ressantes que je n'ai retrouvées dans aucun autre manuscrit : aucun ange 
n'apparaît dans le récit de la résurrection du jeune homme; la femme du 
préfet est mise en scène, on lui donne le nom d' Artemia (Cf. l'Artemia des 
Gesta Johannis et Pauli); le préfet se convertit au christianisme avec sa 
femme et sa famille ; le vicaire reproche à Agnès d'avoir pour époux celui 
que le préteur Ponce Pilate a condamné et qui est mort en croix. 



CHAPITRE IV 

TRADmON S GÉHITÊRIAIiES (suite) : 
DE LA VOIE SALARA A LA VOIE ARDÊATINE 



P 



1. a Au temps de Claude, on arrêta deux cent-soixante 

Geste» de « chrétiens quon enferma Via Sa/ara, dans les briqueteries 
st Maria. ^^ ^f g^ff> /'q,, ly^i f) coups de flèches : Maris et Marthe, Audifax 

« et Ahacuc, aidés du prêtre Jean les ensevelirent ainsi que 
« le tribun Blastus dans une crypte de la Voie Salara, à côté 
« du Clivus Cucumeris. » 

Les Itinéraires confirment Je lieu do sépulture indiqué par 
la tradition ; Blastus se retrouve dans le férial ; le Clivus 
Cucumeris- est bien connu; les briqueteries ne le sont pas 
moins : on les retrouve dans les gestes de Laurent, de Chrv- 
santhe et de Suzanne et dans le Liber Pontificalis^ \ elles 
étaient situées à 2 ou 3 kilomètres de Rome, près de Thypo- 
gée des Jordanie tout près du chemin de traverse qui rejoi- 
gnait la Nomentane ; im grand nombre de briques parvenues 
jusqu'à nous portent ces mots SALou SALARou FIG SAL ou 
DE VIA SALARIA'», — Aucun document ne permet de discu- 

* Cf. Marucchi : Les Catacombes Romaines, p. 293-384. 

2 F. H., XV, KUiul. 

3 Notice de Silvestre, I, 197 »2. 

* Marini : Iscr. doliari, 308, 323, 337, 34.*», 381, 405, 437, 457, '478. 554, 555, 
947, 948, 1228, 1257. — De Rossi, H. S., I, 14, 15, ad calcem.— /?*///.,! 892, 4 4-45. 



2âO ANaLVSË CktTiQtË bES tRADlTtÔNS hOMAtNËâ 

ter l'époque assignée à ces martyrs, ni leur association k 
Maris. Il est vraisemblable que Tempereur Claude n'est qu'une 
transformation du Claude de la légende suivante. 



2- « Le soldat Romamts se convertit à la suite (Tune vision, 

Gestes de ^^ ^g^ décapité Voie Salara le 5 des ides d'août. Quelque 

« temps après, Claude fait décapiter, dans les briqueteries de 

« la Voie Salara, quarante-six soldats avec leurs femmes 

« qui avaient embrassé le christianisme; ils sont ensevelis 

« par les prêtres Justin et Jean au Clivus Cucumeris le 8 

« des kalendes de novembre, à côté de 120 autres martyrs 

« dont Theodorius, Lucius, Marcus et Petrus, » 

Romanus est inconnu du férial et des Itinéraires, Il faut 
peut-être reconnaître les quarante-six soldats des gestes dans 
le quarante-huit martyrs que mentionne le férial au 4 des 
nones de Juin, sans indication topographique. Les 120 autres 
se retrouveraient également au 8 des kalendes de novembre ; 
mais ils sont associés à un martvr nommé Maximius et loca- 
lises au cimetière de Thrason. Il est pourtant malaisé d'admettre 
qu'il se rencontre sur la même voie deux groupes de même 
nombre. Mais, entre nos deux textes contradictoires, nul fait 
ne permet de choisir. 

3. « Treize chrétiens saisis avec Abuhdius dans la maison de 

Gestes de « Theodora sont décapités le 8 des ides d'août et ensevelis 
bt Abundius. ^^ ^^^^ le prêtre Jean et la matrone Theodora dans une crypte 
« dn Clivus Cucumeris. » 

Au 7 des ides d'août, le férial mentionne vingt-cinq martyrs; 
au Clivus Cucumeris, la Notifia en indique trente : peut-être 
faut-il les identifier avec les treize anonymes de nos gestes : la 
différence de chiffre peut s'expliquer par une erreur de copiste, 

5". « Le pape Alexandre convertit le préfet urbain Hermès 

Gestes dç « avec sa femme, sa fille et mille deux cent-cinquante per^ 

St Alexandre ^^ sonnes de sa maison en guérissant sa nourrice aveugle et 

« en ressuscitant son fils, Hermès donné en garde au tribun 

« Quirinus, le convertit avec l'aide d'Alexandre; mais il est 



SAINT HERMÈS 2ii 

« saisi par le comte Aurelianus et décapité; Theodora^ sa 
« sœtir^ recueille ses restes, les ensevelit Via Salara Vetere 
« non loin de Rome, le 5 des Calendes de septembre, » 

Cette tradition constate et explique l'existence de la cata- 
combe de Hermès. « Il existe, en effet, sur la Voie Salara 
Vêtus une catacombe dont l'origine est probablement très 
ancienne et à laquelle est resté attaché le nom de Hermès. 
Ses restes y reposaient encore au vi® siècle et des lampes brû- 
laient continuellement devant son tombeau : on retrouve sur 
rétiquette — pittacnrsis — d'une des fioles d'huile recueillies 
devant les tombeaux des martyrs des catacombes, et envoyées 
par le pape Grégoire le Grand à Théodelinde la mention de 
Ses. Hermès.,. Le tombeau de saint Hermès demeura pendant 
les vil", VIII* et ix* siècles l'un des rendez-vous des pèlerins ; 
au XIV* siècle, alors que la plupart des sanctuaires des cata- 
combes étaient depuis longtemps abandonnés, la piété publique 
connaissait encore le chemin de son cimetière ^ . » 

La catacombe est donc bien connue ; quant à l'origine que la 
légende lui assigne, c'est une autre affaire. Il est certain qu'il 
n'y eut jamais un Hermès, préfet urbain, sous Trajan ni sous 
Adrien ; il est certain que l'hypogée existait au ii* siècle^; il est 
certain que Hermès est un nom d'esclave ou, par conséquent, 
un nom d'affrancîii. Au ii" siècle, - — sous Adrien notamment, — 
les affranchis ont joué à la cour des rôles importants ^ ; on a le 
droit de penser que c'est un affranchi du ii" siècle, appelé Her- 
mès, appartenant peut-être à la cour impériale qui fit creuser 
une catacombe dans une de ses terres ; son nom y demeura 
attaché lorsque la catacombe devint propriété ecclésiastique *. 



4. « Le prêtre Jean qui, aidé de Pigmenitts, a enseveli Vibbiane 

Gestes de « fille de Dafrose et de Flavien, est décapité Via Salara, 

ste Vibbiane. ^^ f/ç^^^nt l'idole du Soleil, au Clivtis Cucumeris ; c'est là que 



» Allard, I, 210. — Cf. BulL, 1894, H-70. — Suovo Bull., 1893, p. U ; 1896, 
p. 99. — Bonavenia : // Cimitero di S. Ermete (Civiltà Callolica, 21 luars 1891). 

« BulL, 1894, 16. — C. I. L., VI, 8987. 

3 Témoin Proxenes, sous Commode. H devint procuralor thesaurorum^ 
procuralor patiHmonii, procuralor munerum^ procuralor vinorum^ et il 
embrassa le christianisme. De Rossi, Ins. Chr., I, p. 9, n* 5. 

^ La date de l'anniversaire, o septembre, a cours dès le v*. 



222 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

« .son corps est recueilli jjar le prêtre Concordins et enseveli 
« dans un sarcophage^ à côté des martyrs^ le 8 des Calendes 
« de juillet. » 

Ce prêtre Jean est, sans doute, le prêtre ensevelisseur des 
légendes dioclétiennes ; il est inconnu du férial, mais son nom 
se trouve deux fois dans les Itinéraires. 



6. « Protus et Hyacinthus accompagnent Eugénie dans sa 

Gestes de « ^uite au monastère de saint Helenus ; Basilla s'attache à la 
te ug me. ^^ mainte avec autant de dévouement que ses deux eunuques^ 
« quand elle vient à Rome. Cornélius la baptise ; mais livrée 
.< par une servante et abandonnée de Pompeius son fiancé ^ 
c< elle est décapitée avec Protus et Hyacinthus et ensevelie 
« Voie Salara. « 

Comme la légende d'Hermès, cette légende-ci raconte les 
origines d une catacombe, celle de Basilla*. La crypte oii furent 
ensevelis Protus et Hyacinthus, déjà mentionnés au iv* siècle 
dans le chronographe et célébrés par Damase 2, a été décou- 
verte, en parfait état de conservation, en 1845^ ; la plaque qui 
fermait le locus confirme, ainsi que le chronographe et le férial, 
la date de Tanniversaire fournie par les gestes. Le texte du 
Bernensis et du Wissenburgensis'^ ne confirme pas les données 
de nos gestes quant au groupement qu'ils indiquent : il prouve 
seulement que la composition de ces manuscrits est postérieure 
à la date de la légende. Le silence de YEpternacensis'^, Tanni- 
yersaire de Protus et Hyacinthus distinct de celui d'Eugénie, 
le rôle qu'on leur attribue, permet de croire que l'association de 
la sainte et de ses prétendus eunuques n'est pas primitive, 
qu'elle a été inspirée par la légende si populaire de Nérée et 
Âchillée et que l'histoire véritable de Protus et Hyacinthus 
était inconnue. Toutefois l'hypothèse ne deviendra certitude 
que du jour où Ion pourra indiquer pom'quoi l'on a réuni dans 

ï Bull., 1877, 28, 73, 74; 1878, 46; 1880, 96, 123. 
« Ihm., 49, p. 52. 
3 Bull., 1894, 21. 

^ IIII id. sept. Basillae, 8. Proti et Jacinthiqui fuerunt doctores christianae 
legis s. Eugeniae et Basillae. 
'' X. K. oct. in cimiterio eiusdem Basillae. 



SAINTE FÉLICITÉ 223 

une môme légende, à une sainte de la voie Latine, deux mar- 
tyrs de la voie Salara*. 

Quant à Basilla, c'était avec Hermès l'éponyme du cime- 
tière, ainsi que l'attestent le chronographe, le férial et les Iti- 
néraires; le chronographe semble placer son martyre au 10 des 
calendes d'octobre 304. Ce que nous soupçonnons pour Protus 
et Hyacinthus est donc ici complètement assuré : l'association 
de Basilla à Eugénie semble purement légendaire 2. 

7- « Au temps (fAntonin, à la suite (Tune sédition des prêtres^ 

r'^t'îr ^® « Félicité est arrêtée avec ses sept fils, Januarius, Félix, Phi- 

« lippe, Silanus, Alexander, Vitalis, Martialis ; traduite 

« devant le préfet urbain Publius, elle refuse de sacrifier 

« ainsi que ses enfants : tous sont mis à mort 3. » 

Les dates des anniversaires nous sont jonnues ^ celles des 
enfants par le chronographe'' et le calendrier ; celles de la 
mère par le calendrier^. Les gestes ne les mentionnent pas. 

Les emplacements des sépultures sont connus exactement 
de même ^. Les gestes les ignorent aussi. 

L'époque est incertaine : rien n'empêche absolument 
d'admettre l'indication des gestes et de placer des martyrs 
au temps d'Antonin ou de Marc-Aurèle; il se trouve même 
que l'année 162 convient plus parlicuUèrement à notre récit, 
« à cause des particularités suivantes : Deux Augustes ; — 
l'absence momentanée de l'un, faisant que, bien que la justice 
soit rendue au nom de tous deux, un seul soit invoqué momen- 
tanément par le juge; — un préfet de Rome dont on sache 
avec certitude qu'il a porté le prénom de Publius; — enfin 
des calamités publiques assez exceptionnelles pour persuader 
que la colère des dieux exige des sacrifices expiatoires*^. » 

ï Rômische Quartschr., 1894, 138; Bul, 1894, 112, 119. 

2 L'inscnption rapportée par Bosio (p. 560) n'est d*aucun secours. 

3 Cf. Fûhrer : Ein Beitrag zUr LÔsung der Felicitasfrage (Leipzig, Fock, 1890). 
— Kûnstle : Hagiographische Studien ilher die Passio Felicitalis (Paderborn, 
1894 ; Schôningh). — Fûhrer : ZUr Felicitasfrage (Leipzig, Fock, 1894). — 
Doulcet : Mémoire relatif à bi date du martyre de sainte Félicité (dans 
VEssaisur les Rapports de V Eglise chrétienne et de VEtat romain, Paris, 1882). 

* L. P., I, 11-12. Cf. note 5 et Rossi-Duchesne, p. 89, VI, id. lui. 

^ F. H. 9 Juiiiet« VII id.., rom... felicitatis cum prb. VII felicis philippi mar- 
cialis alexandri et alior triû. 

* Us sont attestés, en outre, par les Itinéraires et, quant à lanuarius, par 
les découvertes. Bull.^ 1863, p. 1. 

7 AUard, 1, 351. 



S24 ANALYSE CRITIQDK DES TRADITIONS ROMAINES 

Quant au groupement des personnages, est-il historique ou 
légendaire? La communauté d'anniversaire de sept saints 
enterrés en quatre endroits différents invite à penser que 
le lien de parenté que la tradition mentionne n'est pas tout à 
fait inexact. D'autre part, si Félicité est séparée de ses fils 
par le chronographe, si elle a un anniversaire distinct dans le 
férial, si elle a une sépulture distincte à la catacombe de 
Maximus, elle a aussi une fête qui lui est commune avec ses 
enfants, au 9 et 10 juillet; on ne voit pas comment elle aurait 
été associée aux septem fratres : il est probable que son his- 
toire a été réellement associée à la leur. — Mais il n'en résulte 
pas qu'elle ait été leur mère : le férial semble en faire une 
vierge et, de ses fils prétendus, des prêtres ^ L'association 
de ces martyrs, le nombre des sept prêtres aura enfanté peu 
à peu une réplique de l'histoire dos Macchabés. 

8. « An temps où Maximien, à son retour (T Afrique, cous- 

Gestes de « tndt les thermes dioclétiens, une grande persécution sévit 

St Marcel. ^^ contre les chrétiens qui ont à leur tête l'evéque Marcel. 

« Touché par la grâce durant l'interrogatoire de Sisinnius, 

« le commentariensis Apronianus confesse le Christ: il est 

« décapité Via Salara, au deuxième mille, le 4 des nones de fé- 

« vrier. Sisinnius, ainsi que son compagnon le diacre Satumi- 

« fius, comparaît devant le préfet Laodicius ; tous deux sont 

<i exécutés, puis ensevelis par Thrason, leur ami, dans sa 

« terre de la Voie Salara le 4 des kalendes de décembre. 

« Crescentianus est enterré par le prêtre Jean à Priscille, 

« dans un arénaire de la Voie Salara, le 7 des kalendes de 

« décembre. Marcel, saisi, meurt le 17 des kalendes de février, 

« après avoir été palefrenier dans les écuries du service des 

« postes : son corps recueilli par le prêtre Jean et la bien- 

« hetireuse Lttcine est enseveli dans le cimetière de Priscille^ 

« Via Salara Vetere, au troisième mille. » 

La date de Tanniversaire, le lieu de la sépulture du pape sont 
attestés par le férial et le Liber Pontificalis, sans parler des 
Itinéraires. 

L'époque qui lui est assignée par la tradition est exacte : il a 

i Cf. VII id. iul. — Damase ne donne aucune lumière. 



SAINT CHRYSANTHE 225 

été élu le 26 mai ou le 26 juin 308 ^ ; il est mort le 16 janvier 
309 2. En 308, Maximien lutte contre Maxence 3, puis contre 
Constantin qui l'épargne^. Marcel et Maximien ont donc été 
contemporains. — Il est certain toutefois que le synchronisme 
établi par la tradition vise la grande persécution antérieure 
à la retraite de Dioclétien à Salone en 305 : il y aurait donc, 
dans la légende, une légère erreur : on en discerne aisément 
Torigine. — On en relève une autre, et plus grave celle-ci, dans 
le récit que font les gestes de la mort de Marcel. A la suite 
de dissensions intérieures relatives à la réintégration des 
faillis dansTEglise, Marcel fut exilé et mourut en exilai on ne 
peut dire d'où vient la légende du Catabulum. 

La même obscurité nous dérobe l'histoire des saints qui lui 
sont associés. Sisinnius et Satuminus sont peut-être célébrés 
par Damase ®, qui, selon son habitude, ne nous donne aucune 
lumière sur eux. La date de l'anniversaire, le lieu de sépulture 
du second, sont confirmés par le chronographe, le férial et les 
Itinéraires ; Apronianus et Sisinnius sont absents tous deux, 
à cette date et à cet endroit, et du férial et des Itinéraires ^ ; 
peut-être viennent-ils ainsi que Lucine des gestes d'Anthime. 

9. « ChrysanthuSy fils de ^illustre Polemius d'Alexandrie^ 

Gestes de c< vient à Rome avec son père au temps de Numérien. Très 
Chrysanthe " "^'^^"^^ dans toutes les sciences, il est converti par Carpo- 
« phore^ prêtre de la cinquième région et, huit jours après 
« son baptême, il prêché le Christ. Sa foi résiste à la jmson, 
« à là volupté; la vestale Daria, aussi remarquable par sa 
« beauté que par son esprit, essaye en vain de le toucher: 
« c'est elle qu'il convertit, et tous deux s^épousent avec fin- 
« tention de rester vierges; et tous deux conquièrent au 
« Christ une foide d'hommes et de femmes. Les maris délais- 

* L. P., I, CCIL. 

2 L. p., I, 164. 

3 SchiUer, /lom.Ge»c/t., II, 180. 

* Lactance ; de Morte Persecutoi^m^ 29. — Baehrens, 174. 

» De Rossi, Ins, Chr., Il, 62, 103, 138; iJ. S., II, 204. 

< Ihm, 28, 46, 88 ; p. 33, 49, 92. 

' Apronianus se trouve dans les textes développés du férial, mais encore au 
6 des ides d*aoùt. Le nom de Sisinnius se lit fréquemment dans le fénal 
jamais Voie Salara, à la date donnée par les gestes. Le 11 des kal. de 
décembre, on trouve un Sisinnius et un Satuminus, mais celui-ci est attribué 
& Antioche, celui-là & Auch. 

13 



226 



ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 



ses se plaignent an consul Celerinus qui livre Chrysanthe 
et Darie au tribun Claudius : celui-ci^ touché par la grâce 
se convertit avec sa femme Hilaria, Maurus et Jason, ses 
fils et sept soldats. Tous sont décapités par ordre de Numé^ 
rien et ensevelis ensemble non loin d'un aqueduc antiçuCy 
Voie Salara. Hilaria que les persécuteurs ont oubliée place 
chacun de ses fils dans un sarcophage ; saisie peu après^ 
elle meurt tout d'un coup et est ensevelie par ses deux 
servantes dans son champ; on y élève un petit oratoire 
— Cependant Chrysanthe et Darie sont ^ l'un jeté en prison^ 
r autre conduite au lupanar. Torturés tous deux par Céleri-* 
nus, ils sont conduits Voie Salara^ dans un arénaire, et y 
sont lapidés dans une même fosse; et^ comme leurs miracles 
attirent une foule immense^ Numérien fait un jour murer 
rentrée de l'oratoire, Pt tous « les visiteurs deviennent mar- 
tyrs, entre autres le prêtre Diodore et le diacre Matirin^. » 



Deux points semblent assurés : le lieu de la sépulture et 
l'époque des martyrs. Leférial, au 3 des kalendes de décembre, 
les Itinéraires, notamment la Notitia, un Codex Wissemburg^ 
confirment, quant au premier point, l'indication des gestes ; et 
les découvertes les éclairent: on a retrouvé, non loin de l'en- 
droit qu'ils indiquent, des conduites d'eau appartenant à un 
ancien aqueduc 3. Quoi qu'on ait dit, l'époque de Numérien 
ne saurait être rejetée àla légère. Pour qui veut bien réfléchir 
à ces deux faits : 1* l'immense popularité de Valérien parmi 
les rédacteurs de légende; 2** l'unanimité de la tradition paléo- 
graphique attestant toujours Numérien, il devient très diffi- 
cile d'admettre que nos martyrs n'aient aucun rapport avec ce 
Numérien. — Comment donc en expliquer la naissance, puisque 
Numérien ne résida jamais à Rome: nommé César par Carus 
son père, en môme temps que Carinus son frère, en octobre 
282^ il part aussitôt pour la guerre perse ^, devient Auguste en 

1 Le texte grec peut être du viu* siècle, contemporain d'Etienne III (752-757) ; 
son aUure prétentieuse et pédante le distingue des textes gothiques ; il a été 
composé sur un texte de cette époque que connaissait Grégoire de Tours [Gl. 
Mart.^ 37. — Kmsch^ p. 512) : la révélation du tombeau que mentionne 
celui-ci est un trait ostrogothique, absent de notre rédaction. 

2 Rom., Quart., 1887, 161. 

3 fiosio, R. S., 488-503. — De Kossi, BuL, 1873, 11. 
« SchiUer, I, 882. 

6 Tillemont, 111, 282, 726, 



\ 



SAINT GETULICS 227 

août 283, guerroie en Pannonie, puis sur les bords de TEuphraie 
et du Tigre ^ devient empereur en décembre 283, ramène 
Tannée par la Mésopotamie et TAsie Mineure et est assassiné 
par Aper sur les rives du Bosphore en septembre 284' : pen- 
dant ce temps Carinus son frère régnait à Rome. Où donc la 
tradition a-t-elle pris naissance d'un martyre romain ordonné 
par Numérien? 

La question est fort obscure : une seule hypothèse se pré- 
sente, assez incertaine, il est vrai : deux martyrs de Rome, 
Chrysanthe et Darie, plus ou moins inconnus, auraient été con- 
fondus avec un couple Chrysanthe-Darie, ou avec un Chry- 
santhe, ou avec une Darie placés à Tépoque de Numérien. Un 
passage des gestes raconte que Numérien ordonna de jeter 
à la mer le tribun Claudius après lui avoir attaché une pierre 
au cou ^ ; pareille tradition ne peut être née que dans un port 
de mer. Or le férial mentionne, au 15 deskalendes d'août, la 
fête d'une sainte Daria, à Constantinople. D'autre part, deux 
personnages sont associés à Chrysanthe et Darie par les textes 
liturgiques, qui sont inconnus à notre rédaction, Saturninus^ et 
Marinianus^: n'est-il pas permis de conclure qu'un rédacteur a 
combiné une tradition de Constantinople, avec une tradition 
salarienne^? 



10. « An temps it Adrien^ Getulins est saisi par le vicaire 

Gestes « Cerealis à Gahies en Sabine; aidé d'Amantim^ son frère, 

de saint « // convertit son persécuteur et le fait baptiser par Sixte. 

be U1U8. ^^ ^(if^en rapprend par le caissier Vincentitis, fait juger les 

« coupables à Tibnr par le consiilaris Licinius et les fait 

ù brûler Via Salara an trentième mille y en Sabine, au-delà 

« du Tibre, dans un champs appelé Capreolis, Coniîue les 

« flammes respectent le corps de Getulius, il a la tfite écrasée 

u et est enseveli dans son château, en Sabine, au lieu appelé 

« Capri, dans la ville citée plus haut, dans un arénaire de 

« ses propriétés. » 

1 Vita Cari, 8. — Schiller, 1, 883. 
« VUa Cari, 12. 
3 25 octobre, § 20, p. 481. 

* F. H., III kl. dec. — De Komx, Ins. C/ir., II, 103. 
6 VI kal. nov„ p. 136. 

< La date de Tanniversaire parait incertaine: le férial donne le /// kl- 
dec. pour Tbrason ; et le pridie idus aug. Des remaniements posiérip'.ira 



228 



ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 



Ce Getulius ne se retrouve pas dans le férial. Mais Gabies de 
Sabine a été découverte en 1757 dans la moderne Torri* ; quant 
à la catacombe, on croit en avoir retrouvé la trace 2. Le lieu 
de la sépulture est confirmé. On ne peut rien dire touchant la 
date de Tanniversaire ni du martyre. 



Gestes 

de saint 

Nérée. 



« Victoriniis et Maro qui ont remplacé Nérée et Achille e 
« dans la confiance de F/avie Domitille et l'exhortent à 
« demeurer vierge^ sont exilés par le comte Aiirelianus dans 
« ses terres de la Voie Salara^ Victorinus au soixantième mille, 
« Maro au cent trentième, Victorinus guérit le vice dominus 
« du lieu^ paralytique depuis trois ans; Maro guérit Chydro- 
« pisie du procurateur de Septempedum. Furieux, Aurelianus 
« ordonne leur mort : Victorinus est suspendu pendant trois 
« heures au-dessus des eaux sulfureuses de Cotilias et est 
« asphyxié; des chrétiens (FAmiterne dérobent son corps et 
« r ensevelissent chez eux. Maro doit être écrasé sous une 
« pierre énorme^ cFaprès l'ordre qu'apporte Turgius, ami 
« d' Aurelianus; mais le saint porte cette pierre que soixante- 
i< dix hommes pourraient à peine remuer, stfr une distance 
« de deux milles; toute la population se convertit; mais le 
« consularis le tue. On creuse alors une église dans la pierre 
<( que le martyr a portée sur ses épaules. » 

Victorinus est un saint d'Ami terne, comme Tattestent le 
bourg de San Vittorino construit sur les débris de la ville 
antique 3 et Tinscription de Tévêque Quodvultdeus* conservée 
sur un vieux sarcophage : il est mentionné dans le férial, le 
24 juillet^. 

Maro est regardé comme Tapôtre du Picenum. Si, à Septem- 
pedum, il a cédé la place à Tévèque Severinus — qui adonné 
son nom à la ville, San Séverine — il est vénéré comme le 
patron d'Urbisaglia; on garde son image à Tolentino; il a un 

donnent VI k. nov,, XIII K. ianu. En 390, un Polemius fut préfet du prétoire 
en Italie. 

ï GaUetti : Gabio scoperto ove èora Torri, Roma, 1157, p. 11. 

- Stevenson, Cimitero di S Zotico, p. 61. — Bull., 1880, 108. — Suovo BuU., 
1891, 161. 

3 Ilans Achelis, 46. 

* C. I. L., IX, 4320. — Marangoni, Acta Victorini, p. 26. 

^ F. H., p. 54. Les Aquae Cutiliae, d'après Vltin. Antonint se trouvent à 
41 milles de la borne des Cent Milles, d*Interocrium (Antrodoco). Achelis, 60- 



SAÎNt CKESCËNtlÛâ 



229 



autel à C!olbina, et des reliques à Colbina et à Monte-Leone : 
partout, son anniversaire est fêté au 15 avrils 



> Achelis, 47. 

Nota. — Nous négligeons les gestes d*Anthime : la seconde partie raconte 
la légende de SimpUcius et celle de Cyriaque, que nous avons déjà vue ou que 
nous verrons ; la première est proprement picénate. 

Gestes Nous n'insisterons pas sur les origines des gestes d'Eleuthère et Antbie : 

de saint c'est la légende de fondation de Téglise de Rieti : 1* Le culte n est pas romain: 
Eleuthère. la mention de Rome au XIIII K. maias^ s'explique par l'intrusion de Parthe- 
niiis et Galocerus; 2* Le culte vient de Rieti (Greg., Magn. Dial., IV, 12. — 
F. H. 16 septembre. — Monastère de saint Eleuthère à Rieti) ; 3* c'est une 
légende de fondation d'église: l'affectation d'apostolicité qui la caractérise, 
le prouve. € Anthias vidit in corpore beatum Paulum... Eulogius et Theodulus 
qui ab eo (Eleutherio) ordinati sumus... Petrus, Paulus, Simon. » Cf. Infra. 

Gestes De même, nous étudierons rapidement les légendes de Crescentius et de 
de saint Leopardus. « .Serin/ Crescentius, fils d'Euthymius, est an^été par Turpius, pour 
Crescentius avoir enseveli son père. Conduit à Rome de Pérouse oU il s'était réfugié, il 
passe par le pont Milvius, où il guérit une femme aveugle; jugé par Dioctétien 
en dehors de la Porte Salara, au tribunal de Salluste, il est décapité en 
récitant le psaume In capite libri scriptum est de me, et enseveli par la femme 
qu'il a guétne dans la crypte gui contenait beaucoup de saints : il a été 
martyrisé le 18 des kalendes d'octobre, longtemps après vint Charles /••" au 
temps du pape Etienne; Vévéque de Sienne Antifredus apporta le corps à 
Sienne le 4 des ides d'octobre et VensevelU avec de grands honneurs. » 

Le saint est inconnu du calendrier (édition hiérony mienne); 1 édition du 
vil* siècle, au 15 kaL oct. signale à Rome, Narcissus et Crescentianus 
(P. L., 123, 169-170), donnée qu'Adon lui emprunte. 11 est possible que ce Cres- 
centianus soit le nôtre : en 1606, on assure que le corps du saint, ou d'un saint 
Crescentius fut extrait du cimetière de Priscille ( 1 4 septembre. 35 1). — Etienne V 
(885-891) est contemporain de Charles III (881-887) : mais on ne voit pas qu'à 
cette époque Tévèque de Sienne »e soit appelé Antrifredus ; Gams signale un 
Ansfredus vers 752-754 : il y a bien alors un pape Etienne, Etienne II (752- 
757), mais on ne voit pas qui peut être le roi Charles. Enfin il y a, paralt-il, 
à Sienne (Ughelli III, 626j une fresque représentant la translation: elle serait 
datée de 1058. Explique qui pourra. 



Gestes 
de saint 
Léopard. 



Les gestes de Léopard racontent que le saint, tout jeune enfant, fut 
aperçu de Julien V Apostat, que charma sa béante. Mandé par lui au palais, 
Léopard y passe quatre mois, en qualité de chambellan ; il étudie les sept 
arts libéraux chez un maître qui demeure super Tyberim iuxfa pontem Molium : 
ce dernier, qui s'appelle Vnlentin, le gagne au Christ en lui rappelant que ses 
ancêtres sont réduits en poussière ; il le baptise « ad thermas Diocletiani, in font^e 
qui vocatur Palatinus : est autem ipse fons tnfra t/iermas Diocletiani, ducenle 
aquneductu usque ad christoclinium quae vocatur aurea domus ». Léopard 
refuse alors d'encenser Julien ; il est décapité la veille des kalendes d'octobre, 
enterré à 30 milles de Home, à Otricoli, puis transféré à Aix-la-Chapelle. — 
Le texte a été, sans doute, rédigé à l'occasion de cette translation, vers le 
IX* siècle, avant Usuard, par un moine qui avait été à Rome — Le nom de 
Leopardus est attesté à Rome par le lecteur de l'église pudentienne (Bull. 
1867.51), bien connu par son ambassade auprès d'Auibroise. (L. P., 1, 220-222 
note 5). VEpitome mentionne, sur la voie Salara, ad S. Hermetem, un 
Léopard (/L >'., 1, 176). La domus Aquilinea mentionnée dans les gestes n'a 
sans doute aucun rapport avec la domus Caii Aquilei du Viminal (30 sep- 



230 ANALYSE CRITIQUE DES tHADlTlONS HÔM AINES 



II» 



*• « Les saintes fuyant en Toscane^ sont arrêtées via Flaminia, 

Gestes ^^ ^^^ quatrième mille. » 

des saintes ^ 

Rufme 

et Seconde. Rien ne contredit ni ne confirme ce détail. 

2. « Au temps de Dioclétien et de Maximien, à incitation 

Gestes « des pontifes^ le prêtre Ahiindius et le diacre Abundantius 

®**^?* « sont saisis, torturés et conduits via Flaminia au qua- 

« torzième mille pour y être décapités; près de Luhras, ils 

« rencontrent le clarissime Marianus, ressuscitent son fils, les 

« baptisent tous deux, assistent à leur exécution le 5. kal, 

« sep. : Theodora recueille leurs corps, et les ensevelit chez 

M elle^ au vingt-huitième mille. 

Les saints sont absents du Clironographe, de Damase, 
du férial et des Itinéraires. On peut vérifier cependant le lieu 
et répoque du martyre. Lubrae est une déformation de 
Rubrae * aujourd'hui « Prima Porta » ; le cimetière de Theodora 
est connu, sur la Voie Flaminia, à vingt-six milles de Rome — 
Terreur des gestes s'explique par une faute de copiste ; — il 
remonte aux premières années du iv" siècle 3; c'est à cette 
époque que nous fait aussi remonter le style de Tinscription 
suivante, déposée aujourd'hui au Latran * : 

« Abundio prbs marturi sancts dep. VII idus. dec. » 

Mais quelle est la date de l'anniversaire ? Les gestes laissent 
entendre que les saints furent martyrisés vers le 28 août, et 

teinbre, 417). — Ces gestes, comme les précédents, mentionnent le ponte 
Molle : c'est là, sans doute, que les ambassades carolingiennes faisaient étape 
avant d'entrer à Rome. 

> Cf. Marucchi : Les Catacombes Romaines^ p. dS'î. 

« Martial, Ep. IV, 64. 

» HuU., 1883, p. 134,151. 

* Classe X. Kraus., R. E., Il, 126. — Becker : Die Inschriften der romischen,.i 
Géra, 1818, page 25. 



SAtNTS MARIS Et MARtHË 



à3l 



inscription donne le VII. id. dec. Peut-être cette date-ci 
indique-t-elle la déposition définitive, celle de notre texte la 
date du supplice ou de Tensevelissement provisoire. — Quant 
au lieu môme de la sépulture, si éloigne de Rome, il s'explique 
sans peine : ce sont, sans douté, les chefs de la communauté ' 
de Rignano qui, réfugiés à Rome, saisis et décapités, ont été 
ensuite transportés par les fidèles dans le pays qu'ils évangéli- 
saient. 



3. 

Gestes 



« Le vénérable prêtre Valentin est saisi par Claude , con- 
des^'s^nts *^ fesse sa foi devant lui; il l'attrait converti sans le préfet 
Maris « Calptimius. Le princeps Asterius essaye en vain de le cor- 
« rompre : c'est Valentin qui le convertit en lui exposant les 
« mystères de la foi et en guérissant sa fille : aussi est-il 
« décapité Via Flaminia^ le 16 des kalendes de mars : Savi- 
« nilla remevelit aussitôt. » 



et Marthe. 



Valentin est ignoré du chronographe et de Damase : VEpier- 
nacensts et les Itinéraires confirment la date de son anniver- 
saire et le lieu de sa sépulture. Mais si Ton remarque qu'il 
y a à Terni, sur la même Voie Flaminia, vénéré au même jour, 
un saint du même nom, on pensera, sinon que les deux per- 
sonnages n'en font qu'un, comme le veut Tillemont ^ et comme 
empêche de le croire la dualité des cimetières, du moins que 
les deux légendes ont pu se fondre et se mêler. Aucun docu- 
ment ne permet de discuter l'époque du martyre ni la valeur 
des groupements. 



III 



1. 

Gestes 

de saint 

Maris. 



c< Au temps de Claude^ arrivent de Perse à Rome afin 
« de prier aux pieds^ des apôtres^ Maris et Martha, sa 
« femme, avec leurs fils Audifax et Abacuc; ils secourent les 
« chrétiens et ensevelissent les martyrs. Ils comparaissent 
« devant Claude, proclament leur foi en Jésus et leur ori- 
« gine royale : ils sont fils et fille de l'empereur Maromenius 

» Tillemont, IV, 678. — Cf. Manicchi, M. // Cimitero e la basilica de S. 
Valentino. Roma, 1890. 
2 Desiderio desideravimus ad pedes apostolorum ad orationem occurere. 



n^ 



ANALYSE CftlTlQtJE DÈS tkAt)ITtON8 DOMAINES 



2. 

Gestes 
des saintes 

Ituflne 
et Seconde. 



« et dit roi Ctisines. Ils sont confiés au vicaire Musciamts : 
« Marthe est tuée in Nympha^ les autres dans un arénaire 
« ad NymphorS Catabassi, Leurs corps à demi bnilés sont 
« ensevelis par Félicité y dans sa terre ^ le 13 des kalendes de 
« février. » 

L'origine orientale des saints est déclarée par leurs noms. 
Audifax, — Ambacuc, — Marins, déguisement du nom persan 
Maris, — Martha homonyme d'une sainte assyrienne*. La date 
de l'anniversaire est attestée par le fériâl; le lieu de la 
sépulture par le môme calendrier^, et les Itinéraires^. La 
Nympha Catabassi, se trouve entre les voies Cornelia et Aurélia, 
à l'endroit aujourd'hui appelé Santa Nymfa^ où subsistent 
encore les restes d'une église. 

L'époque du martyre peut être fixée ; ce n'est pas, évidem- 
ment, celles de Claude I", c'ent. vraisemblablement celle de 
Claude II '* : rhypothèse seule rend compte du développement 
de la tradition qui confond les deux Claude et prétend faire 
de nos martyrs des contemporains des apôtres. Maromenius et 
Cusines annoncent fort bien Olympiades et Maximus : la légende 
a dû être calquée sur celle d'Abdon et Sennen. 

« Ru fine et Seconde ^ filles du clarissime Aurelius et de la 

(c clarrissisme Aurélia^ fiancées à Armentarius et à Varinius 

« refusent d'apostasier comme eux^ dans la persécution de 

« Valérien-Gallien^ et veulent s'enfuir dans leurs terres de 

« Toscane. Dénoncées au comte Archesilaus^ elles comparais- 

« sent devant le préfet Julius Donatus et sont décapitées le 

« 5 des ides de juillet^ « via Cornelia^ au dixième mille ^ à 

« l'endroit qui s'appelle Buxus : Plautilla les ensevelit, » 

L'époque du martyre est probablement exacte : Junius Dona- 
tus fut préfet en 257^. La date de l'anniversak'e est confirmée 



1 Assemanni, 1, 123. 

s n donne le douzième mille. 

8 R. S., 1, 182. 

« Allard, 111, 202-204. — Aube, IV, 4i4-451. — Les gestes de Cominius de 
Catane, d'Eutychius de Ferentum, de Gratiliamus de Faléries^ de Ptolémée de 
Nepi, des Martyrs grecs, de Prisca, des Martyrs d'Ostie, attestent la réalité de 
cette persécution. 

& Chron. de 354. 



ftW. Jf! F.e. Fr. d'Atbènts it dt Rome. 



FRESCHIES DÉCORANT L 



Fasc. LXXXIII. PI. VI 



MAISON DE PAMMACHIUS 

|«n (1 Paul) 



SAtNT PROCESSUS 



233 



par le calendrier, le lieu de la sépulture par Téglise qu'y cons- 
truisit Damase et le siège épiscopal qui s*y fixa^ sans parler 
du férial et des Itinéraires; il est mentionné du reste, dans 
les gestes de Pierre et Marcellin ^. 



IV3 



1. 

Gestes 



« Processifs et Martiniamis condamnés par Cçesaritts sont 
d saint " décapités^ voie Aurélia; Lucine les enterre où ils ont été 
Processus. " frappés le 6 des nones de juillet. » 



Le lieu de la sépulture est attesté par les Itinéraires'' ^ la 
basilique et le cimetière qui Tentoure; on en a retrouvé les 
restes^ en 1880. Tout près s'élève un sanctuaire dédié à 
Lucine : nul doute qu'ici, comme pour Hippolyte dans les gestes 
de Laurent, le voisinage des sanctuaires n'ait été cause de 
l'association des martjrs. 



2. 

Gestes 
des saints 

Eiisèbe 
et Pontien. 



« Ait temps de Commode^ le sénateur Julius est converti 
(( par les prédications d'Eusèbe et de ses compagnons^ Pon- 
« tien, Vincent, et Peregrimts : appelé par le vicaire Vitel- 
« lius^ il refuse de sacrifier à Hercule et à Jupiter, est 
« supplicié et enseveli au cimetière de Calépode le ii des 



ï Dès le ▼!• siècle, L. P., h 518-52. — Tinemont, IV, 5. Nibby : Dinlorn llï, 
4i. — Tomasetti : Archivio Rom, 111. 306. 

^ 2 juin, 169, «le préfet ordonna qu'ils fussent menés au Bois Noir qui 
s'appelle aujourd'hui en leur honneur le Bois blanc. » 

3 Cf. Marucchi : Les Catacombes romaines, p. 47. 

^ La date de l'anniversaire VI. non iul. se retrouve à peu près (B et \V donnent 
Marcianus pour Martimanus) au F H : mais on y trouve aussi au pr. K. iun. s. 
romae processi martiniani gallieni germani victuris silvani thalisfori... (p. 69). 
On ne peut dire quelle est la valeur du groupement proposé, ni la vraie date 
du martyre: il est probable qu'il s'agit des mêmes saints, en l'un et l'autre cas. 

^' Â la station des deux Félix, L. P., I, cxxv. — Lanciani : Lincei, I, 446. 
— De Rossi, R. S., I, 182. Bull., 1881, 104; 189,4 135. L'église est attestée 
des Théodose, par le Praedeslinatus, 86 (P. L., 53, 616). L'indication du Ber^ 
nensis: VI Non. iul. rome in cimilero damasi, via aureliay miliario II. Processi 
marciani s'explique par une faute de copiste : il suffit de lire à la même date 
VI non. iul. rom. damasi et mil. II, processi marci (dans le Wiss) pour s'en 
convaincre. Un copiste aura sauté et, et aura vu dans le terme damasi une 
indication topographique analogue à Callisli. 



â34 ANALVSE CRttlQUE l)Eâ tRADlTtONS RÔMAlNBâ 

« kalendes de septembre. Evsèhe arrêté par Vitellws conti- 
« nue de parler j quoiqu'on lui ait arraché la langue, con- 
te vertit^ durant son supplice fun de ses bourreaux Antonius 
« qui est décapité voie Aurélia^ à côté de Faqueduc de Tra- 
« jan le II kal, sept. Il convertit encore un prêtre du Capitole^ 
« Lupulus, et un geôlier qti'il baptise du nom de Simplicius 
« et qui découvre le corps d' Antonius; le prêtre Rufin Fense- 
w velit au cimetière de Calépode, dans une crypte, le huitième 
« jour après sa mort. Eusèbe, Vincent, Pérégrin etPontien sont 
« ensevelis par le bienheureux Rufin au sixième mille, dans 
« Î//1 arénaire entre la voie Aurélia et la voie Triomphale, le 
« 8 des kalendes de septembre». (Aringhi, /, 209.) 

Tous ces saints f ainsi groupés, à cette date, dans cette 
région sont inconnus au chrorographe, à Damase, au férial, 
au Liber Pontificalis, aux Itinéraires. L'aqueduc de Trajan est 
très connu : ce fut le dixième de ceux que posséda Rome : (il 
fut construit pour remplacer YAcqua alsietina *) ; le cimetière 
de Calépode ne Test pas moins grâce aux Itinéraires^ et aux 
fouilles-*. L'arénaire où furent ensevelis Eusèbe et ses compa- 
gnons ne saurait 6tre déterminé avec certitude : peut-être est- 
ce celui que découvrit en 1674 Domenico Ricciardi sur le 
Monte Mario'*; peut-être est-ce celui que signala le P. Marchi, 
le long de la ligne qui, du Vatican, va aux premières collines 
de la voie Aurélia^. 

L'épisode de Juliua, inexact dans ses détails, est admissible 
quant au fond. Commode fit exécuter des sénateurs chrétiens, 
mais en respectant les privilèges attachés à leur rang : Julius 
n'était donc pas sénateur. Il est attesté par le férial, au cime- 
tière de Calépode, mais au pridie idus apriles^. 

» Frontin XI. — Procope I, 15. — Nibby, Anlic, I, 364. 

« R, S., I, 182. 

3 BulL, 1881, 104, 106. 

^ Codex Barberinianus, 100 {olim. 3, 883) : Trattato del cimitero neUa via 
Âurelia, composto da Gio. Domenico Ricciardi Musico di S. Pietro neU^anno, 
1677. — Carlo Padre Dio : Misure délie selle e nove Chieze, Roma, 1677, p. 49. 
— Kraus., R. E. 11, 127, — La distance réelle ne correspond pas à celle que 
donnent les gestes. Lorsqu^on transporta les corps à Saint-Laurent in Lucina, 
en 1112, on les exhuma, Via Claudia, à Vaqua Ttxiversa (Nardeni: DelVanliclia 
chiesa di S. Slephano ad Aqua Traversa. Rome, 1839. — BuU., 1894, p. 135). 

6 Bull, 1881, 104. 

^ Lampride cite un Julius tué par Commode (Baronius, 192, 6). — Le Ber- 
nensis donne un Julius, Voire Nomentane au 9 des Kal. sepl. 



SÀtNt DAâlLlDË 



235 



3. 

Gestes de 
SI Bafilide. 



« Basilide qui servait sous Platon in civitate Orientali, 
a demande à celtti-ci d^allcr revoir ses parents. Platon le 
« prévient qu'Aurelianus qui commande la province Aurélia 
« où ils demeurent^ persécute les chrétiens : Basilide perse- 
« vère dans son projet^ désireux de ti servir n le Seigneur, 
« Arrêté par Aurélien^ il lui reproche ^immoralité des 
« dieux quil adore: il est mis à mort la veille des ides de 
<c "juin. » 



Cette maigre légende, écrite d'un style curieusement affecté, 
où même les vers ne sont pas rares*, semble illustrer l'histoire 
d'un martyr romain, bien qu'elle ne mentionne môme pas Rome. 
A la même date (prid. id. iun), le calendrier signale saint 
Basile associé à Dister, Polimacus, Zabilius, Aurelius, Dona- 
tella, Secunda, à Rome, sur la Voie Aurélia, au cinquième mille-. 
Dans ce Basile, il faut évidemment voir notre Basilide : la 
localisation aurélienne explique sans doute l'introduction d'Au- 
relianus dans la légende ; la déformation de Basile en Basilide 
s'explique par l'influence du Basilide associé à Arasius, Rogatus, 
Januarius, vénéré sur cette même voie Aurélia (au treizième 
mille), presque au même jour, le 10 juin (IIII id. iunii^). 

4. « Au temps de Valérien et de Gallien^ un jeune enfant 

r.csies de « Pancrace, fils de Cledonius le Phrygien, confié après la 

^i Pancrace. ^^ ^^^^^ ^/^ celui-ci à son oncle Dionysius, instruit par le pape 

« Corneille, refuse de sacrifier aux idoles et est exécuté Voie 



1 Omnipoteng aeterne deus qui ciincta creasti. 

Qui miscros refoues, qui confers digna petenti, 
Qui lapsos relevas famulos in morte iacentes 
El cunclis referas caelei^tia régna benignus, 
Pandc mlhi callem clemensque ducat ad urbem 
Aureliain ; caros cernam exinde parentes. 

Cf. plus loin : alii lui similes vario errore detenti — volucrem turpemque 
bovem tortunique draconem — adorabant... et clara lumina infundere terris. 

'^ Rossi-Duchesne, 77 (Pridie id. iun.). Le tribuli inagdaletis du Beimensis et 
du Wiss, n'est qu^une évidente déformation du texte de VEplernacensis ; 
tripoii magdaletis rom basilis... La ville de Tripoli est mentionnée ailleurs, 
an VIII Kal. ian. in tripoii nat luciani. 

3 Rossi-Duchesne, 77, llll, id. iun. — La distinction des deux groupes 
des iO et 12 juin, vénérés sur la mêuie Voie Aurélia est attestée par la diffé- 
rence du groupement, la différence onomastique des deux martyrs premiers 
(basilis- basilidis) la différence des indications topographiques (14 milles au 
10 juin, 5 au 12 juin). — Cf. infra. 



236 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

« Aurélia^ le 4 des ides de mai : Octavilla ensevelit son 
« corps, n 

La date de ranniversîûre est confirmée par le férial, le 
lieu de sépulture par le ^férial et les Itinéraires^ ^ l'époque 
du martyre par la concordance, Corneille- Valérien-Gallien et 
par Texplication que Ton a donnée de Tendeur qui s'est glissée 
dans quelques manuscrits : Dioclétien a parfois remplacé 
Valérien-Gallien parce que la Soteris vénérée le même jour et 
au même lieu que Pancrace a été confondue avec la Soteris 
appienne martATiséeen 304 2. 

Je soupçonne que la vraie légende de Pancrace est perdue, 
comme celle de saint Félix de Porto — et que nos gestes ne 
nous en donnent qu'un pâle succédané. Le Liber Pontificalis^ 
et Grégoire de Tours attestent très explicitement, que saint 
Pancrace était surtout connu comme le vengeur des serments 
violés : leur témoignage suppose une tradition avec laquelle 
notre texte n'a évidemment rien à faire. Les travaux do Svm- 
maque (498-514) à la basilique du saint, la faveur dont jouis- 
sait auprès des fidèles, à cotte époque, la catacombe qu'il pro- 
tégeait, le changement de nom de la Porte Aurélienne devenue 
Porte Saint-Pancrace, les cérémonies qu'on y célèbre au 
temps de Pelage (556-561) et de saint Grégoire (590-604) S les 
restaurations d'Honorius (625-538) tous ces faits attestent un état 
du culte qui suppose une légende autrenjont riche que celle dont 
nos gestes nous ont transmis la substance. — Il ne faiit pas 
oublier enfin que le calendrier semble associer à Pancrace des 
saints Cyriaquo et Maxime, et que la tradition actuelle semble 

i Uo«8i-Duchesne, p. 59. — R. S., I, 182. 

2 R. N., III, 21. 

3 L. P., 1, 303. Pelage (o:i6-36l). « Narsis et Pelagius papa consilio inito 
data laetania ad S. Pancratium cum hymnis et cantici» spiritualibus vene- 
runt ad S. Petrum apostolum. Qui Pelagius teneas evan^elia et crucem 
domini ttuper caput suuni in anibone ascendit et sic satisfecit cuncto populo. » 
— Gregorius Turonensis : Glor. M., 1, 39 (M. G., 512-513) : «Est etiam haud 
procul ab urbis muro et Panchratius martyr, valde in periuribus ultor. Ad 
cuius sepulcrum si cuiusquam mens insana iuramentum inane proferre 
uoluerit, priusquam sepulcrum eius adeat..., aut arripitur a daemone, aut 
cadens in pauimento cmittit spiritum. » 

^ L. P., I. 262. On a trouvé des inscriptions mentionnant des achats de 
sépulture à saint Pancrace en 521, 522, 537. — Procope, Bel. Goth.^ I, 18: 
« 61 'aXXr,; itjXitj;... r^ vTtep Tcoraiiov Tiêepiv lla^xpartou àvSpbç à^ioM iirwvu|io; 
o'jffa.. (p. 92). — L. P., 1, 303. — Gregorius Mag., Hom, 27. — Ep. IV, 18 (P. L., 
76, 1204 ; 77, 687). — L. P., 1, 324. 



SAINTS PIERRE ET MARCELLIN 



237 



avoir fleuri dans le Vicvs Dionysii et Panchratii, — Il est 
vraisemblable que l'histoire de ces traditions n'a pas été sans 
se ressentir — comme celle de Basilide et de Sophia, — de la 
présence en ces parages de l'église manichéenne. 

5. « Arthemins y geôlier de Pierre et Marcellin^ converti par eux 

Gestes ^^ ainsi que Candida sa femme et Paulina sa fille, est merié 

des saints • j #• /> ^ _/ • • o •# 

Pierre et " ^''^ Aitrelia sur l ordre du vicaire Serenus : il rencontre 
Marcellin. c< avec les siens Pierre et Marcellin accompagnés dune foxde 
« nombreuse^ refuse de s'échapper ^ est exécuté. » 

Le souvenir dé ces saints est attesté par les Itinéraires au 
cimetière de Pancrace. Arthemius s'y trouve expressément 
nommé; quant à Paulinus qui l'accompagne, il est permis dV 
voir une déformation paléographique de Paulina. Leur asso- 
ciation à Pierre et Marcellin est rendue probable par l'éloi- 
gnement de leurs tombeaux. 



V* 



i. 

Gestes 
de saint 
Laurent. 



« Ahdon et Sennen^ rois de Cordula en Perse^ pris par 
« Dèce^ ensevelissent les chrétiens: ils sont emmenés par lui à 
« Rome au moment oit Galba meurt et oit Sixte est emprisonné, 
« Ils comparaissent devant Dèce et Valérien préfet le 5 des 
« kalendes (faoïU^ refusent de sacrifier à l'idole qu^apporte 
« Claudiits^ prêtre du Capitole, crachent sur une idole du 
« Soleil et sontégorgéspar des gladiateurs dansC amphithéâtre. 
« Leurs corps sont recueillis par le diacre Quirinus, ensevelis 
w par lui dans sa demeure, dans tm cercueil de plomb, le 
« 3 des kal. daoïU. A révoque de Constantin, les martyrs 
« révèlent le lieu de leur sépulture, et ils sont transportés au 
« cimetière de Pontien. 



La date de leurannivcrsaire est confirmée par le chronographe 
et le forial; le lieu de leur sépulture parces deux mêmes textes 
et les Itinéraires. L'époque de leur supplice peut être placée 



1 Marucchi : Les Catacombes Bomaines^ p. 58. 



238 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

avec vraisemblance sous Dèce ou sous Valérien. Le rédacteur 
a vraisemblablement emprunté au Liber Generationis — ou à 
un texte en dépendant, — les noms des pays qu'il veut que 
Dèce ait soumis, après avoir vaincu les Perses, la Babjlonie, 
la Bactriane, THyrcanie, la Cordula, l'Assyrie ^ 

De là vient peut-être l'introduction dans la légende d'un 
certain évêque de Babylone nommé Polychronius, que Dèce 
martyrise avec son clergé au cours de sa campagne orientale : 
ce Polychronius est attesté par le férial'', mais son associa- 
tion à Abdon et Sennen est évidemment légendaire. Le rédac- 
teur, qui connaissait le Liber Generationis et utilisait le calen- 
drier, a peut-être puisé à d'autres sources écrites : il note 
assez exactement l'attitude de Dèce, dévot du paganisme 
officiel et traditionnel, et indique avec quelque précision le 
caractère propre de la persécution de 250: .Dèce ordonne de 
poursuivre non pas les chrétiens expressément dénoncés comme 
Trajan, ni ceux qui font de la propagande comme Sévère, ni 
ceux qui appartiennent au clergé comme Maximin : il fait tra- 
quer les simples fidèles •'^. 

L'origine orientale d'Abdon et Sennen est assez bien attes- 
tée par leurs noms; leur qualité royale est fort douteuse. Ce 
n'est pas que des princes orientaux ne soient souvent vernis à 
Rome : en 65, c'est Tiridate*, en 202 Abgar IX-', en 216 
Abgar X^, en 244 Abgar XP, en 252 Tiridate», en 323 c'est 
Hormisdas le frère aîné de Sapor II qui vient se réfugier à 
Rome^. Le séjour de ces princes devait, semble-t-il, disposer 
le populaire à garder le souvenir de leurs pompes exotiques : 
d^autant que le triomphe d'Aurélien, où parut Zénobie, avait 



» Cf. Chronica Minora (M. G., 1, 106). 

' XllI. Kal. mar. (Rossi-Duchesne, 22). — L'attention était sans doute 
attirée sur ce nom par le Polychronius des Apocryphes Symmachiens (Cf. 
aussi Moschus X. — P. L., 74 175. 

s « Si quos profanos christianos inueneris in urbe, protinus ad tormenta 
trahi eos non diffugeres. » L'édit authentique est perdu (Origène. Hom. IX in 
Josue). Rapprocher de celui que donnent les gestes cet autre qui a été publié 
à Toulouse en 1664 : Decit Augusti Imperatoris Edictum adversus christianoSt 
nunc primum editum a Bernardo Medonio (Tolosae, Bosc. 1664). 

* Dio, LXIU, 2-7. 

^ Gutschmid : Osroene^ 35. 

« Dio LXXVIl, 12. — Gutschmid, 37-44. 

' Gutschmid, 44. 

^ Mommsen: Hist, Rom., X, 280. 

V Zosime; II, 27. 



SAINTS ABDOM ET SENNEN 2^9 

produit une vive impression, que des jeux persiques avaient 
été fondés en 233* et rétablis en 350^. Et ces souvenirs 
avaient été rafraîchis par l'entrée solennelle de (instance et 
d'Eusébie, accompagnés du second Hormisdas en 357 3, et 
raffermis en quelque sorte par Téclat des guerres de Galère et 
du désastre de Julien. Les Romains devaient être portés à se 
souvenir des princes orientaux et à décorer de la qualité 
royale des Orientaux qui n'y avaient aucun droit. — Je soup- 
çonne qu'il en est ainsi d'Abdon et de Sennen : Thistoire les 
ignore ; s'il sont venus avec les princes dont on a lu les noms 
ou avec Philippe, comment expliquer qu'aucun Abgar ne se soit 
introduit dans leur légende? Depuis la diffusion des légendes 
édesséniennes, le nom était pourtant facile à retenir. 

Ce qui confirme notre soupçon, c'est remplacement de la sé- 
pulture de nos martyrs : le cimetière de Pontien, où ils reposent, 
est au cœur des quartiers orientaux, commerciaux, tout près du 
port, où s'élèvent des entrepôts : Abdon et Sennen ne seraient- 
ils pas tout simplement membres d'un collège d'ouvriers ? L'hypor 
thèse expliquerait à merveille l'introduction dans la légende 
de ce Galba « praesidens in tirbe », dont la mort décide du 
retour de Dèce. Qu'un Galba ait effectivement été mêlé à l'his- 
toire de nos martjTS, c'est ce que nous invite à croire la sin^ 
gularité même du renseignement donné : on ne voit pas qu'aucun 
Galba ait joué un grand rôle au temps deDèce, ni de Valérien, 
ni dans les guerres perses. On sait, au contraire, que, dans le 
quartier des entrepôts, sur l'Aventin, s'élevaient les horrea 
Galbae'^: le chronographe porte : « Galba domiim stiam depo- 
suit et horrea Galbae institmt w^; la Notitia Imperii nous parle 
d'un ciirator horreorum Galbanorum; Porphyrion commen- 
tant le huitième vers de la douzième ode du IV livre d'Horace : 

« siilpiciis horreis^ écrit: « hodieqtie Galbae horrea vino 

et oleo et similibtis aliis reperta sunt^. » Ne semble-t-il pas 
qu'il y ait eu un rapport réel entre ces greniers de Galba et nos 
martyrs? La légende l'aurait transfiguré. Abdon et Sennen ont 
été représentés, sans doute, sur un sarcophage ou sur une 

1 Vita Alex. Sev., 56. 

« Schiller, 11, 243. 

3 Idace: Desc. Cons. — Chron. Alex^ 293. 

* Bull. delVhlituto Archeol., 1880, 99. — 1883, 32, 138, 113. — 1886, 42. 

* Chronica Minora (M. G., 146). 

« Gf. G. I. L., VI, 338, 710. OreUi, 43. — Suétene : Galba 3, 



240 ANALYSE CRITIQDE DES TRADITIONS ROMAINES 

fresque en costume national; les siècles passent, les étran- 
getés du costume en deviennent la parure: débardeurs ou 
simples employés du port, ils se transforment en rois de T Asie ^ . 

2. « Le bienheureux Cyrinus qui vivait dans File du Tibre 

's^^îi' ^^^ ^^^ou in caslrum Transtiberim est etiseve/i par Maris ^ Marthe 
Marthe. " ^^ ^^ bienheureux Pastor dans une crypte du cimetière de 
« P on tien, » 

Les documents sont muets. Ce Cyrinus doit être sans doute 
identifié avec le sous-diacre Cyrinus, qui, d'après les gestes 
de Laurent, demeure près de l'amphithéâtre et ensevelit Abdon 
et Sennen 2 ; le voisinage du Tibre aura suggéré la localisation 
de l'île du Tibre . 



3. « Pigmenius^ ancien maître de Jidien l'Apostat^ estépar- 

^V:}ff.^^ « gné par celui-ci petidant la persécution et se rend en Perse 
' « en abandonnant le titulus Pas torts. Revenu à Rome sur 
(( l'ordre de DieUy il rencontre Julien^ l'insulte sur la Voie 
« Sacrée ou il le recontre : jeté dans le Tibre ^ il est recueilli 
« par la matrone Candida et enseveli dans le cimetière de 
« Pontien^ le 12 des kalendes de mars ». 

Le même Pigmenius, prêtre du titulus Pastoris et maître 
de Julien, se retrouve dans les gestes de Donat d'Arezzo^, avec 
l'orthographe Pimenius, Si, comme il est très vraisemblable en 
raison de l'identité d'attache topographique, ce personnage est 
celui que nous rencontrons associé à Mihx, sur une fresque du 
même cimetière et dont les graffites écrivent le nom PymeniuSj 

> La fresque encore subsistante, reproduite par Bosio (p. 591) et Garucci 
(IL 86, 2-3) est vaguement datée par Lefort du vii-ix* siècles (Etudes, 95-97) ; 
M>' Wilpert qui la trouve moins bonne que celles de Marcellinus-Polliu-Petrus 
et de Milix-Pumenius en place néanmoins la composition au vi* siècle. 11 est 
probable que c'est sous Tinfluence de nos gestes que la fresque a été peinte. 
(Les saints Milex et Bicentius qui y sont représentés à côté d*Abdon et 
Sennen, avaient leurs tombeaux tout proche.) — Le calendrier mentionne le 
29 juillet (IIIl Kl. aug.). Abseodus, Abdus, Rufus, Pontianus, Nicetas : Abdus 
et Pontien viennent peut-être d'une mauvaise lecture de notre martyr Abdon 
et de notre cimetière Pontien ; les autres martyrs doivent peut-être être rat- 
tachés à Abdon. 

s Surius, IV, 610. 

s Mombritius, I, 234; — 7 août, 188. — Cf. supra, p. 89. 



SAINT PIGMEMiCS 241 

ûous obtenons ainsi une troisième forme. En voici une quatrième 
et une cinquième enfin dans le Salisburgeiisis qui donne Pime- 
îihis et dans ÏEpùome qui porte Pymeon, Qu'il ne faille voir 
dans tous ces noms que des variantes orthographiques et que 
Ton puisse conclure à l'identité des personnages mis en cause, 
c'est ce que rend très vraisemblable, d'abord leur identique 
localisation au cimetière de Pontion, ensuite leur commun 
groupement avec la Candida de ce cimetière. 

Ce groupement est assez suspect: la sainte apparaît pour 
ensevelir le corps, elle ne joue aucun rôle dans l'histoire : il 
semble qu'elle y ait été introduite pour une raison topogra- 
phique : comme les deux tombeaux étaient voisins, on aura eu 
la pensée d'associer les personnages qui en étaient titulaires. 
Le groupement de Pigmenius avec Jean est recevable, au 
contraire, parce qu'il n'y a aucun rapport topographique ni 
liturgique entre les deux saints : ce Jean, vénéré sur la Voie 
Salara, est l'ensevelisseur bien connu des légendes dio- 
clétiennes. 

Et ce fait nous donne, sans doute, la date exacte de Pigme- 
nius : c'est au début du iv° siècle qu'il a sans doute vécu et 
soufiFert. Salégende prébente un parallélisme ciuieux avec l'his- 
toire de Cyriaque, très solidement attaché, on l'a vu, à 
l'époque de Dioclctien : ce qui confirme la date que nous pro- 
posons. Comme Cyriaque, Pigmenius va faire un long voyage 
en Perse ; de même que Cyriaque a son point d'attache dans 
une maison « iuxta tcrmas diocïecianas » — c'est l'église que 
nous avons mentionnée plus haut * , — de même Pigmenius est mis 
en rapport avec une autre maison, « iuxta domuni scrum Johan- 
nis et Paiili » ; Pigmenius a l'affection de Julien comme 
Cyriaque celle de Dioclétien ; comme Pigmenius enfin, 
Cyriaque est vénéré dans la vallée du Tibre presque vis-à-vis 
du cimetière de Pontien, voie d'Ostie, au septième mille ^. Le 
même rédacteur aura peut-être imaginé les deux histoires : 
c'est parce que les deux personnages et les deux cultes 
avaient opéré des courses analogues dans les quartiers de 
Rome, qu'il aura eu l'idée de leur faire faire, dans leurs 
légendes, des voyages « parallèles » à travers l'Orient. 



1 Cf. supra p. 132 sq. 

> 8 août. « Ostense, VIT baUistaria, Cyriaci, Largi, Crescentiani, Memmiae, 
JuUanae et Smaragdi. » (A. S., 1, 160, 182-183 {BuL, 1869, 68). 



242 



ANALYSE CRITIQUE DE& TRADITIONS ROMAINES 



Et c'est cette « orientalisation » de Pigmenius qui l'aura 
fait rattacher à 1 époque de Julien. Le retentissement de la 
mort (le Julien fut immense : d'abord parce que, depuis Vale- 
rien qui, lui-même, avait été le premier empereur à subir un 
pareil désastre, aucun autre n'avait trouvé la mort en portant 
la gueiTe dans les pays de l'Orient et de la Perse ; ensuite et 
surtout parce que tous les chrétiens y virent le doigt de 
Dieu : le châtiment de Julien reniant le Christ apparaissait 
comme la contre-épreuve de la récompense de Constantin ado- 
rant le Christ. Il est vraisemblable que, pour cette raison 
aussi, l'Orient et la Perse prirent un grand relief dans l'ima- 
gination populaire ; que l'histoire de Julien se fondit en quelque 
sorte avec les légendes qui couraient sur les pays lointains oii 
elle s'était déroulée ; que les traditions orientales, si j'ose 
ainsi dire, se « julianisèrent ». Voilà sans doute, indépendam- 
ment de ses attaches au cimetière de Pontien où flottait une 
une atmosphère orientale, la principale cause de l'orientalisa- 
tion de Pigmenius. 

La ujulianisation» du personnage, enfin, explique le curieux 
épisode qui s'introduit dans sa légende et qui dérive d'un fait 
attesté — pour un autre personnage, il est vrai — par Socrate 
et Sozomène. 



« (Pigmenius aveugle) se mit à 
gravir la montée de la Voie Sa- 
crée, demandant Taumône, (con- 
duit par) un enfant. Et voici que 
l'empereur Julien, s avançant sur 
un char doré Taperçut de loin : il 
le reconnut, et le fit appeler. Lors- 
qu'il eut été conduit en présence 
de l'empereur, celui-ci lui dit : 
'«Gloire aux dieux et aux déesses 
que j'adore puisque je te vois. » 
Le prêtre Pigmenius répondit à 
haute voix: « (iloire à mon Sei- 
gneur Jésus-Christ de Nazareth, le 
Crucifié, parce que je ne te vois 
pas.» C'est pourquoi Julien irrité 
ordonna de le précipiter du pont'. 



ce Maris, évoque de Ghalcédoine 
en Bithynie ayant été conduit de- 
vant l'Empereur, parce que son 
grand âge lui avait tellement af- 
faibli la vue qu'il ne pouvait plus 
le conduire, lui reprocha son im- 
piété et son apostasie. Ce prince, 
irrité de sa liberté, lui répondit 
qu'il était un aveugle que son Dieu 
Galiléen ne guérirait pas. Alors 
l'évoque, redoublant de hardiesse, 
lui dit : (c Je remercie Dieu de 
m'avoir privé de l'usage des yeux, 
afin que je ne puisse voir le visage 
d'un homme tonibé dans une si 
horrible impiété. Julien ne répar- 
tit rien à ce discours "^o 



^ Gesta Bibbianae. 

8 Socrate, III, 12 (P. G., 67, 412). — Cf. Sozomène, V, 4 (P. G., 67, 1223). 



SAlKtS SIMPLICIUS, BÉATKICE Et ANtHlME 243 

La légende s'est certainement inspirée de Thistoire ; mais 
on ne voit pas précisément comment cette influence a pu 
s'exercer ; Cassiodore raconte l'épisode de Maris S mais 
n'est-ce pas plutôt par la tradition orale que les Romains l'ont 
connu ? 

*. « Simp/icitts et Favstiniis martyrisés soits Dioctétien et 

Gestes ^^ Maximien sont retrovvés Voie de Porto à l'endroit appelé 

sfmpUchis " Sextus Philippi. La hienhettreitse Béatrice, levr sœnr, les y 

et « ensevelît y aidée des prêtres Crispns et Jean, le 4 des ka- 

^^K^^h^^^\ « lendes d'août : après quoi, elle demeure sept mois auprès 

« de la vénérable Lucine et toutes devx se nourrissaient des 

« noix que lenr portaient deux corneilles. Un voisin de 

« Béatrice, qui desirait avoir sa terre, la dénonça; elle refusa 

« de sacrifier, mourut et fut ensevelie par la vénérable 

« Lucine à côté de ses frères in Sexto Philippi, le 4 des 

tf kalendes d'août. Mais Lucretius, dans un repas, fut saisi 

« par Satan et jnourut, et Béatrice, apparaissant en songe 

<( à Lucine, lui annonça que la paix serait rendue ce mois 

« même aux églises du Christ, » 

Tout confirme l'exactitude de la tradition : le nom seul de 
Viatrix 3 a été parfois altéré. La date de l'anniversaire se re- 
trouve dans le férial ; le lieu de la sépulture, confirmé par le férial 
et les liinéraiî^es a été retrouvé, sur la rive droite du Tibre'*, 

« Hisl.Trip. VI, 6 (P. L., 69, 1034). — Ce sont les rapports de Rome et de 
Byzance qui expUquent, sans doute, que cette influence ait pu s'exercer. — 
Le Codex Betmensis qualifie Pigroenius d'episcopus et mentionne sa fête le l'i 
des kalendes d'avril. La qualification d'episcopus vient soit du Piminius épis- 
copus vénéré à Autun, kal. novemb. ; soit d'un monastère ou d'une église 
qui l'aurait choisi pour patron et qui tenait à ce que sa réputation fut bien 
assise. (Un manuscrit brescian, conservé au couvent des Barnabites alla 
Querce, prés Florence, désigne également Pigmenius conmie évoque, Bul.^ 
1891,155). 

3 Un fragment d'inscription damasienne retrouvé porte Viatrix (Ihm., 6, 
p. 10): on sait que le nom de Viator était très fréquent chez les premiers 
chrétiens(de Rossi. H S., 111,632, sq. Bull., 1883, 14i.) 

* Cosmogr. Ethique cité par BulL, 1869, 11. — B. S., III, 549-665, — Depuis 
le milieu du 111* s., le culte des Arvales mourait : Annal. Jnslituto. di Corris- 
pond, archeol., 1858, p. 54-79. 

Le calendrier rattache à Porto, aux idées de juillet (Rossi-Ducbesne, 91) 
une sainte Bonosa, sœur d'Eutrope et de Zosima. Une église dédiée & sainte 
Bonosa, au Trastevere, existait dés le v* siècle (Armellini : Chiese, 684 — 
Bull. 1870. 38). C'est à elle, sans doute, que se rapporte la légende suivante : 



244 



ANALVSË CtilTIQUE DEB TllADlTtONS HOMAlNES 



entre le sixième et le dixième mille, près d'un champ qui appar- 
tenait à Tadministration des jeux du cirque et qui touchait 
au bois sacré des Arvales. 



VP 



1. « Au temps de Diocletien et de Maximien ^ Félix con- 

Gcstes de» « damné par le jttge Draco est mené au supplice. Un autre 

*^'a*h ^^^^'^ « chrétien qui le rencontre confesse le Christ y est exécuté: 

' « on le vénère sous le nom de « l'ajouté » (adauctus), car 

« on ignore son nom véritable. A l'époque de la jiaix^ on 

« élève une basilique sur leur tombeau^ Voie d^Ostie, au 

(( deuxième 7nille : ils avaient été martyrisés le 3 des kalendes 

« de septembre. » 

La date de Tanniversaire est attestée par le fcrial et le sa- 
cramentairo Léonien. Le lieu du tombeau parles Itinéraires ^ et 
les découvertes : en 1720, Boldctti découvrit au cimetière de 



Gestes 

de sainte 

Bonosa. 



« En 207 Sévère Perlinax poursuit les chrétiens, une vierge du Christ^ Do- 
it nosttf est jetée en prison ; la prière la réconforte. Elle convertit cinquante 
€ soldats qui deviennent autant de martyrs ; elle résiste au praeses^ et fina- 
« lement est décapitée « foras urbis portas », aux ides de juillet ». Cette 
léj^ende n'utilise aucune tradition romaine ; elle a été rédigée par quelque 
moine anglais, sans doute. On a retrouvé à Porto, brisé en un grand nombre 
de fragments, Téloge de Zosime: de Rossi a reconstitué douze hexamètres: 
la paléographie de Tinscriplion la date du m* siècle (Bti/., 1866, 47): 

Accipe me, dixit. Domine, in tua limina, Christe 
Kxaudita cilo fruilur modo lumine caeli 
Zosime sancta soror magno defiincta periclo 
Jam videt et socios sancti cerbiminls omnes 
I^etaturque videns mirantes sistcre circum 
M iran turque {uilrea tan ta virtule puellam 
Quam siio de numéro cupientes esse vicissim 
Ccrtatimque lenent atque amplectnntur orantcs, 
lara videt et sentit magni spectacula re^ni 
Kt bene pro merilis gaudel sibi praemia reddi 
Tecum Paule tenens calcata morte coronam 
Nam fide servatacursum cum paceperept. 

Une autre inscription, du iv ou v* siècle, a été trouvée, signalant nne res- 
tauration des tombeaux faite par l'évoque Donat (But., 1866, 47). Bul. Com., 
1888, 163, d'après Allard, 2' édition, III, 261-263, notes. 

» Cf. Maruc ni : Les Catacombes romaines, p. 77. 

2 R. S., 1, 182 183. 



SAINT GALLICAN 245 

Commodilla, la crypte des deux martyrs. — L'histoire rapportée 
par les gestes est légendaire : le nom d'Adauctus * très bien 
attesté par Fépigraphie Taura suggérée aux rédacteurs. Il 
semble, d'autre part, que le férial associe nos deux saints à une 
sainte Gaudentiana et à trois autres martyrs parfaitement in- 
connus : la coutume se serait tôt établie d'associer particulière- 
ment Félix et Adauctus et de les abstraire de l'ensemble de la 
tradition, qui tombait dans Toubli *^. 

L'époque assignée par les gestes peut être exacte. 



4. 



. « Gallican^ vainqueur des Scythes^ grâce à un 7nirach% 

des saints « -^^ convertit, renonce à la main de Constantina, se 7'etire 
Jean et Paul. « à Ostie oi\ il vit avec le saint homme Hilarinits, et trans- 
« forme sa demeure en un xenodochium. Cest lui qui éleva 
« la première église d'Ostie, près de la porte Saint-Laurent, 
« sous rinvocation de ce saint et sur son ordre : il refusa 
« d'être nommé évfique et opéra de 7iombreuses guérisons, 
« Sous le règne de Julien, des miracles empêchent les agents 
« du fisc de confisquer ses quatre maisons. Il est exilé à 
« Alexandrie, vit pendant un an avec les confesseurs du 
« Christ, puis se retire dans le désert oiï Rautianus, comes 
i< templorum, le fait exécuter. On construit une basilique 
« que Fon place sous sa protection : Hilarinus, également 
« mis à mort, est enterré à Ostie, » 

Notre Gallicanus combine plusieurs personnages historiques : 
i^ le Gallicanus, contemporain de Silvestre, donateur de l'église 
Saint-Pierre, Saint Paul et Saint-Jean-Baptiste d'Ostie, célèbre 
par sa piété "^ ; 2° le Gallicanus consul en 317 et en 330 ; 3° le 
Gallus-Gallicanus^, frère de Julien, dont on idéalise la vie pour 
l'opposer à l'apostat et pour l'adapter aux transformations de 
Constantina; 4** Pammachius, l'ami de Jérôme, fondateur du 

» De Vit., Onomaslicon, I, 54. — C.LL., VI, 12 994-23 022. — Gruter,560. — 
Tillemont, V. 672. 
s Cette association est attestée par Damase (Ihm., 7, p. 10-11), L. P. I, 276. 

— Certains rédacteurs, comprenant mal Damase, ont donné un frère à Félix : 
sur cette erreur et ses conséquences, cf. Analecia Bollandiana 1897, !•' fasci- 
cule : H. Delehaye, p. 22 et sq. Les saints du cimetière de Commodille, 

3 L. P., 1. 183. 

* Le Chr. de 354 donne Ovinius Gallicanus : 17 février 317.— Borghesi: 
fastes, V, 600 ; Gallicanus consul avec Aurelius. 



246 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

xenodoc/iiunnï Ostie ^ ; peut-être un solitaire d'Egypte, Kiiian -. 
De celui-ci serait venue la tradition du séjour en Egypte ; de 
celui-là, la légende du xenodochitnn\ du troisième la locali- 
sation Julienne; du second, le rôle politique et militaire de 
notre personnage ; du premier, sa sainte réputation. — Hila- 
rinus doit être le même qui est attesté par le férial, à Ostie, 
le 17 des kalendes d*août. — Quant à Saint-Laurent d*Ostie, 
aucun document ni aucune découverte ne nous Ta fait con- 
naître : il est clair que la tradition dont nous saisissons ici 
la trace veut en faire la plus ancienne église de la ville. 

^* « Au temps de la persécution de Gallus^ Censnrinns, vir 

désistants *^ praefectoriae potestatis, secrètement chrétien, est dénoncé 
Censurinuset « à Vemperexir^ emprisonné à Ostie ^ à 15 milles de Rome, où 
Aurea. ^^ [^ visitent le fjrétre Maximinus, le diacre Archelaus et 
« Aurea, sei^ante de Dieu. — Comme ses liens sontmiraculeit' 
« sèment déliés, ses dix-sept gardiens se convertissent, Félix, 
« Maximus, Taurinus^ Erculanus, Venerius, Starocinus, 
« Menna, Commodus, Hermès, Maurus, Eusebius, Rusticus, 
« Monachus, Amandiîius, Olippus, Cyprins et Theodorus 
« tribun : Maxime les baptise, les confirme et leur donne la 
« cotnmunion, — V empereur apprenant que les chrétiens 
« ont ressuscité un mort, Faustinus, fils d*un cordonnier, âgé 
M de dix ans, envoie a Ostie le vicaire urbain Ulpidius Romu- 
« lus : celui-ci se fait présenter l'évéque Cyriaque, Maxime, 
« Archelatfs, Aurea, Censtirinus et les dix-sept convertis. Ils 
« sont décapités le jour des nones de septembre, auprès de 
« l'arc de triomphe'^qui est devant le théâtre. Le bienheureux 
« Eusèhe prêtre recueille les corps, ensevelit Tau ri nus et 
« Erculanus à Porto ^ Théodore dans son mausolée , les autres 
« à Ostie, auprès de Cgnaque-K^^ 

1 Cf. supra p. 146, sq. — Cf. BuU.. 1866, p. 99 et ces mots de Jérôme (P. L., 
20,465-486). < iEgyptus et Parthus xenodochium in portu romano norunt.» — 
Nuus négligeons la passion de Digna et Mérita, en partie empruntée aux 
gestes d'Afra ; Gestes des saintes Dignita et Mérita. — Cf. Analecta Bollan- 
diana, 1897, !•' fascicule, p. 30. H. Delehaye, op. cit. 

2 Seldenius, 111, 15 ; — 25 juin, 31. 

'^ 5 septembre 518. — Les gestes d'Aurea du 24 août sont un remaniement 
de ces gestes de Censurinus, du 5 septembre; ils ont été rédigés, du reste, à. 
peu près à la même époque, mais doivent être postérieurs: 1* ils sont plus 
complets (cf. infra) ; on conçoit qu'un légendaire ajoute, on conçoit mal qu'il 
retranche ; 2* ils sont tendancieux et veulent iUustrer l'origine de TégUse de 



SAINTS CENSURINUS ET AUREA 247 

Damase, le Liber Ponlificalis^ le Sacramentaire Léonien 
ignorent ces martyrs et ces événements. 

Le Calendrier romain nous assure que les premiers faisaient 
partie d'un groupe de saints vénérés les uns, le plus grand 
nombre au 12 ou au 11 des kalendes de septembre — l'indica- 
tion du Bemensis, 13 est évidemment une erreur paléographi- 



sainte Aurea d'Ostie (L. P. I., 376): ils font d'Aurea une très noble vierge, une 
fille d^empereur; ils lui donnent la première place; ils en font surtout une con- 
temporaine des Apôtres, en transformant Gallus en Claude : les gestes de 
Censurinus sont dans le style ordinaire des gestes romains : Vir magiste- 
riae potestatis (cf. gestes de Pocessus) ; vir occulte christianus (cf. gestes de 
Sébastien) ; liens miraculeusement déliés (cf. gestes d'Alexandre) ; conversion 
des geôliers (cf. gestes de Pocessus, de Pierre et Marcellin). 

Voici les détails propres aux gestes d'Aurea. !• Elle vit au temps de Claude, 
dans une terre à elle, à Tendroit appelé Euparlstus; — 2« On ne donne pas la 
date de l'exécution {noues de septembre), mais celles de l'ensevelissement 
(6. id, aug., pour Taurinus, Erculanus, Theodosus. 10. kl. sept, pour les 
autres). — 3* Aurea, jetée à la mer (non décapitée) est ensevelie par Hippo- 
lyte qui dicitur Nonnus, dans son champ, le 4 kl. sept.: martyrisé à son tour, il 
est enseveli à soixante pas de la fosse où il a été jeté, 10 kl. sept. — 4« Saisi- 
nianus. laboureur d'Aurea, martyrisé aussi, est enseveli par le bienheureux 
Concordius prêtre 5. kal. sepfembr. 

Ces gestes sont extrêmement curieux parce qu'ils éclairent d'un jour très 
vif la vie religieuse de ces pays, au moment où ils furent rédigés, au vi- siècle 
sans doute (cf. infra): la question des origines apostoliques était déjà à 
Tordre du jour I Sainte Aurea, on l'on a vu, prétend être une contemporaine 
des Apôtres: « Christus nostris temporibus dignatus est venire a Pâtre y> (cité 
par Tillemont, III, 680, note 2); il y avait sans doute alors une église à elle 
consacrée : n'était-elie pas la sainte la plus illustre du pays? Cette église de 
sainte Aurea est explicitement attestée, du reste, au temps de Serge (687-701. 
— L. P.. I., 376). — Les Gestes de Jean et Paul, racontent, d'autre part, que ce fut 
Gallican qui éleva la première église d'Ostie, près la porte de saint Laurent, sur 
l'ordre de ce saint et qu'il la lui consacra. — Saint Asterius* enfin, que Claude 
fit exposer aux bêtes dans l'amphithéâtre d'Ostie, fut tué à Ostie, enseveli le 
15 des kalendes de février : et sur son tombeau on éleva une église où fleu- 
rissent les miracles, etc. (Gestes de Maris et de Marlha). H est bien entendu 
que c'est de Claude, le prédécesseur de Néron, que le rédacteur veut parler ici. 
// y avait donc, au W siècle, trois églises à Ostie (saint Laurent, sainte Aurea] 
saint Asterius\ qui se disputaient la gloire d:être la plus ancienne. 11 est à 
croire qu'il y avait ad ostia tiherina une église manichéenne agissante : les 
« apostolicisations » des légendes martyrologiques paraissent être un indice 
assez sur de la présence d'un groupe manichéen. Cf. notre travail De Mani- 
chaeismo apud Latinos — 11 n'est donc pas sûr du tout que l'église brûlée 
par les Vandales et que reconstruisit l'évêque Pierre — d'après l'inscnption 
retrouvée à saint Jean Calybite et que M. Cantarelli a raison de rattacher ad 
ostia Tibertna — doive se rapporter à l'église de saint Hippolyte attestée sous 
Léon in. (L. P., II, 12. — Bull. Communale, 1896,67). 

* Il est possible que ce soit le même Asterius qui figure dans les gestes de 
Calliste, avec un autre anniversaire (XIV Kal non.), et une autre histoire (il est 
prêtre et non prince) : les gestes de Calliste aussi bien que les gestes de 
Marius et Marthe localisept le culte à Ostie. 



248 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

que — et quelques-uns, Taurinus et Herculus notamment, aux 
nonos de septembre. 

Mais sur deux points, il y a désaccord entre le férial et les 
gestes. Ceux-ci attachent nos martyrs à Ostie, celui-là à Porto, 
(sauf Quiriacus et Archelaus que le Bemensis laisse à Ostie *). 
Ceux-ci ignorent Traianus, Quadratus, Primus, Marcialis, 
Epictites, Saturninus, Aprilis, Peregrinus, Marcellus, Aurelius; 
celui-là, tous les martyrs des gestes, sauf Hippolyte, Aurea, 
Taurinus, Erculanus, Cyriaque, Archelaus 2. — Quant au second 
point, on ne doit rien décider : les deux listes peuvent se com- 
pléter. Quant au premier, il apparaît clairement que ces mar- 
tyrs n'étaient localisés précisément, sauf Aurea, ni à Ostie ni 
à Porto, mais ad Osiia Tiberina. 

A ces quelques certitudes, nous pouvons ajouter quelques 
vraisemblances. Il semble que quelques-uns de ces martyrs 
aient vécu, sinon souffert à Tépoque de Gallus : la mention de 
cet empereur est si singulière, qu'elle doit être exacte. 

Il semble que le Cyriaque, martyr de Romulus, soit le Cyriaque 
de la voie d'Ostie, qui apparaît dans les gestes de Marcel. 

Il semble qu'une double influence se soit exercée sur la légende : 
1® une influence romaine d'abord : Censurinus, uir occulte chris- 
tianus^ grand personnage à la cour, rappelle beaucoup saint 

> Qu*on lise pour s'en convaincre le tableau suivant : 

Chronographe C, Eptemaeensii C. Bementis C. Wi« 

Vl.id. aug. OstenseVII bal- Cyriacus, Largua, 
listaria Gyriaci, Memmia,... 

XIII, Kl. ^argi Grescent... 
ggp( In portu romano, 

Bci Ippoliti. 

XII, Kl. in porlu rom. yp- etinporlnromano, in porto romane 

sept. politi, traiani,qua- marcialis, Aurae, nat sci oppolili. 

drati, primi. Epictiti, Salnini, 

Aprilis et Felicis. 

XI, Kl. l'om. via ostcnsi, et in porto urbis et in porto romano 

sept. timolei et in por- rome yppoliti qui peregrinorum mar 

tu rom peregrini dicitur nonnus. In tyrum, nat scorum 
aprelis marcialis, Hostia. nat sci marcialis aurae 
epictiti, marcelli, Quiriaci et Archilei epictiti saturnini, 
aureli, felicis, ip- aprilis et felicis, 

politif saturnini. 

non. sept. Aconti in Porto et In port. rom. in porto romano nat scorum taurini 
et Nonni et Her- taurini et hercu- taurini herculiani herculiani aristo«i, 
culani et Taurini. lani. Aristusi. 

2 Ces deux-ci propres au Bernensis, 



SAINT PAUL 



249 



Sébastien ; la résurrection de Faustinus rappelle beaucoup la 
résurrection par Tranquillinus de Thomme qui est tombé par 
la fenêtre : (noter que les résurrections sont rares dans les 
gestes romains) ; Z" influence grecque, ensuite : les textes 
liturgiques le prouvent: plusieurs leçons, dans les Menées^, se 
rapportent à Censurinus, Aurea, Sabaïnus (Sabinianus) ; les 
noms rindiquent : Aurea est parfois désignée par le nom de 
Chrvsè; Hippolytus est surnommé Nonnus comme Tévêque 
d'Edesse, qui, au temps de Théodose le Jeune, convertit Péla- 
gie 2. La situation de la ville l'explique : Ostie était une sta- 
tion intermédiaire entre Rome, la Grèce ^ et tous les pays 
méditerranéens. 

Gestes « Le préfet Agrippa dit à Néron : à mon avis y il faut 

et de's» Paul " couper la tête à saint Paul, homme irréligieux... ^ et saint 

« Paul fut décapité Voie d' Ostie ; après avoir été retenu 

« aux Catacombes y il fut reporté Voie d* Ostie , au deuxième 

« mi lie ^. » 

La donnée topographique du texte est garantie par le témoi- 
gnage de Caius et précisée par la rédaction grecque, publiée 
parThilo, sic jxaaaav xaXcujxévr^v Axxcuai 2aX6Caç...', une inscrip- 
tion de 604 conservée au musée de Saint- Paul, atteste que 
le Pape donna cette massa à la basilique en souvenir du mar- 
tyre qui y avait été consommé ^. 



^Gestes 

de saint 

Siivestre). 



« Siivestre, enfant, accueille Timothée d'Antioche, qui 
« prêche le Christ en temps de persécution. Il opère beaucoup 
w de conversions ; après un an et trois mois, il est livré au 
« préfet de la ville, Tarquinius, et mis à mort. Siivestre porte 
« le corps dans son hospice, lui consacre un martyrium de 
« concert avec le pape Melciade . Théon, femme très chrétienne 



i Ménologe de Basile, cité 24 août, 755-762, 52. 

3 Nicéphore, H. E, (dans Eusëbe H.E.,VI, 46) parle d*un Hippolyte qui porte à 
Rome une lettre de Denys. 

3 De là son importance stratégique, qui éclate dans les guerres gothiques 
(Procope, B. Goth., III, 15, tome II, 336); de là son importance économique, 
(Pelage à Sapaudus. P. L. 69, 408). La situation du lieu Euprepis est inconnue. 

« Cf. supra, p. 101 sq. et A. S., I, 182. 

* Mai, Script. Vet, V., 213. — Aux Eaux Salviennes, était aussi attachée 1<\ 
mémoire de Marina, femme de Gordien (10 mai 553). 



250 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

« rensevelit dans so7i jardin^ près delà sépulhtre de T apôtre 
« Paul^. » 

Saint Timothée est attesté par le calendrier, sur la voie 
d'Ostie, le 11 des kalendes de septembre et aussi par les//m«- 
r aires. L*époque qui lui est assignée doit être exacte : il est 
étrange qu'on ne lait pas confondu avec le disciple de saint 
Paul, dont la tombe était si proche. 

> Mombritius, II., 279.— L.P.I. CXI — R. S. I. 182-183. — Stevenson: Os- 
servazioni sulta via ostense [N. fiu/., 1897, 255). 

Gestes Le 25 octobre 1634, en réparant la crypte de Santa Martine, à Rome, 

de sainte on trouva « les corps des saints qui, découverts sur la voie d'Ostie avec 
Martina. le corps de sainte Martine, ont été transportés dans la ville, ainsi quHl 
appert des vieux manuscrits de la Bibliothèque Vaticane » (!*' janvier. 18). 
Mous dirons donc ici un mot de sainte Martine: « Vierge noble et riche^ prê- 
ta sente'e à l'empereur Alexandre au temple d'Apollon^ elle est assistée par 
u un ange : le leinple s^écroule, le démon s'échappe de l'idole où. il se cache^ 
< une lumière et une voix céleste convertissent ses bourreaux; les autres sont 
« torturés par les anges ; conduite au temple de Diane, elle fait tomber en 
« poudre les idoles; exposée dans Vamphithédtre, le lion la caresse et tue 
« l'empereur; finalement, elle est décapitée, i» La sainte est signalée dans 
l'édition du calendrier romain du vu* siècle; l'église du Forum, installée & 
côté de saint Adrien, dans le Secretarium Senatus, est antérieure à Hadrien 
(772-795. — L. P., i, .'iOl-SU) ; elle date sans doute du vu- siècle (Cf. infra). 
C'est de cette époque aus&i que datent peut-être les deux inscriptions trou- 
vées en 1634, sur une lame de plomb et une pierre noire. Concordius et 
Epiphane étaient peut-être des compagnons de la sainte. 11 est certain que les 
actes connus d'Adon n'utilisent aucune tradition locale. 

Gestes 11 en faut dire autant des gestes de Lucilla-Flora, qui paraissent aussi avoir 
des saints des attaches sur la voie d'Ostie. « Au temps de More Antonin et d'Aurèle Corn. 
Lucilla « mode (Codex Oratorii Romani, H — 29 juillet 27), Lucilla et Flora, servantes 
et Flora. « du Christ élues de Dieu, citoyennes de Rome, sont prises parEugenius, roi des 
« Barbares, gui veut les épouser de force : elles lui disent qu'elles sont les épouses 
c de Dieu et il les respecte : elles lui assurent toujours la victoire. Averties 
c par un songe, elles reviennent à Rome car elles doivent subir le martyre 
« devant le préfet Helius. Leurs corps sont ensevelis dans les faubourgs d'Ostie. 
(Ms. de Gallonio, 29 juillet 27). Comme les actes de Martina sont à peu près 
identiques aux gestes de Tatiana, ceux-ci rappellent de fort près les gestes de 
Luceiaet Auceias. Us sont très suspects, bien qu'on ait relevé, sous Commode, 
un préfet du prétoire Q. Haelius Laetus ; la localisation ostienne n'est pas même 
bien assurée : Usuard ne la signale pas : il est pourtant à peu près contem- 
porain de Benoit III (8:i:>-8:)8) et de l'évèque Jean auxquels on attribue la 
translation des corps d'Ostie à Arezzo (Ughelli, 1, 413. — 29 juiUet 94. Tille- 
mont: Hist. emp. III, 519. — Dini: Dissert, de Flora et Lucilla, Lucques, 1723). 
La mention du G. 915 (Rossi-Duchesne, 99) est évidemment une retouche 
inspirée par notre texte. 



SAINT NÉRÉR 



251 



XII* 



1. 

Gestes 

de saint 

Nérée. 



« Peironilla^ fille de saint Pierre^ rendue paralytique par 
« .son pf're^ est recherchée en mariage par le comte Flaccus; 
« mais elle meurt avant de s'être donnée à lui, Felicula^ sa 
(« sœur de lait ^ qui refuse d'épouser le comte à la place de sa 
« compagne^ est livrée au vicaire^ confiée aux Vestales pen- 
a dant sept jours ^ finalement jetée dans un égoût. Elle en 
« est retirée par le prêtre Nicomède qui Vensevelit dans sa 
« cassela Voie Ardéatine, au septième mille. — Flavie Domi- 
w tille^ vierge illustrissime, fille de Plautilla, nièce de Domi- 
« tien Vempereur^ a pour chambellans les eunuques Nérée 
« et Achillée, que saint Pierre a gagnés au Christ. Ils la 
« décident à repousser les avances dWurelianus^fils du con- 
« .v?//, et à rester vierge : le pape Clemens^ neveu de Clemens 
« le consul, reçoit les vœux de sa nièce et lui donne le voile. 
« Aurelianus, furietix, fait exiler à Vile Pontiana Flavie 
« Domitille et ses deux eunuques qui trouvent rtle pervertie 
« par Furius et Priscus, disciples de Simon le Mage. Les 
M saints eunuques demandent à Marcellus, fils du préfet 
« urbain Marcus, disciple de saint Pierre, de raconter r/iis- 
(( toire de son maitre et la défaite de Simon. Avant que la 
« réponse n arrive, survient Aurelianus, qui, ne pouvant cor- 
« rompre Nérée et son compagnon, les envoie à Terracine, 
« oit le consularis Memmius Ru fus les met à mort. Auspicius 
« leur disciple, père nourricier de Domitille, transporte leurs 
« corps dans la propriété de celle-ci et les ensevelit dans une 
« crypte d'o^rénaire. Voie Ardéatine, à un mille et demi, à 
a côté du sépulcre de Pétronilla : leur fête est le 4 des ides 
M de mai. Mais Domitille continue sa résistance ; elle conver- 
« tit même au christianisme Euphrosyna et Theodora et les 
M décide à rester vierges. Luxurius, frère if Aurelianus, leur 
« ordonne de sacrifier aux idoles : sur leur refus, il les 
« enferme dans leur chambre, à Terracine, et y met le feu. Elles 
« meurent, mais leurs corps restés intacts sont ensevelis par 
« un saint diacre, nommé Césaire, dans un sarcophage neuf. » 



* Cf. Maraccbi : Les Catacombes romaiîies, p. 102. 



252 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

Il est, sinon certain, du moins très probable, que Thérome 
des gestes, Flavie Domitille n'est qu'une transformation de 
Flavie Domitille, mère des deux élèves de Quintilien^ femme 
de Flavius Cleraens, neveu de Vespasien par Flavius Sabinus 
son père: son existence nous est attestée par Dion Cassius 
(67, 14), les ^tXcffsçoujxsva^ et Suétone. Sans doute, Eusèbe, 
et saint Jérôme, suivis par Georges le Syncelle nous parlent 
d'une Flavie Domitille, nièce de Flavius Clemens ; sans doute, ils. 
prétendent reproduire l'affirmation de l'historien Bruttius^ 
qui ne parle pas, du reste, de Flavius Clemens; sans doute, la 
Domitille de Dion est exilée à Pandataria, et celle d'Eusèbe, 
dans les gestes, àPontia. — Ces trois arguments en faveur de 
la distinction des deux Domitille ne sont pas convaincants. 
Pontia et Pandataria furent tous deux des lieux d'exil ^ : 
Dion a donc pu confondre l'une avec l'autre. — S'il est vrai 
que Bruttius n'ait pas mentionné l'exil de Flavius Clemens en 
même temps que celui de Domitille, on n'en peut rien conclure : 
en rapportant la condamnation de Flavius Clemens, Suétone ne 
souffle mot de celle de Domitille. — Georges le Syncelle, 
saint Jérôme et Eusèbe sont de plus de deux siècles posté- 
rieurs aux événements dont ils parlent : le doublement légen- 
daire de Domitille n'a-t-il pas eu le temps de se produire ? 

Il n'y a donc pas déraisons décisives pour admettre la distinc- 
tion des deux Domitille : il s'en trouve de très précises, au 
contraire, qui laissent entrevoir leur identité. Aucun texte, 
ni Eusèbe, ni Dion, ni Jérôme, ni Georges le Syncelle, ni les 
gestes ne connaît deux Domitille: et pourtant, n'était-il pas 
naturel, à propos de l'exil de la nièce, de rappeler celui 
de la tante? — Les gestes, où apparaît Flavie Domitille, la 
vierge d'Eusèbe et de Bruttius, l'appellent une fois^ la nièce 
de Domitien : « Domitillam, nobilissimam virginem^ neptem 
Domitiani » ; n'est-ce pas la preuve évidente du doublement 
de la femme de FI. Clemens, puisque c'est à la femme de 
FI. Clemens seule que convient l'appelation « neptis Domitiani ». 

î Institulione orat.^ IV, I» |2. 

2 Vlll, 25.— Vespasien, 17. — H. E., III; 18 Chronique. Ep. 108,7. Ed.Dindorf, 
p. 650.On Ta identifié avec Bruttius Praesens, dont la famille avait des biens 
qui confinaient à ceux de Domitille, femme de Clemens (Bur, 1865. p. 24 ; 1875, 
p. 74) et qui aurait été Tami de Pline le Jeune : celui-ci dit seulement Prae- 
sens, Epist., VII, 3. 

3 Suétone, Tibère, 53-54. — Tacite, Annales, I, 53; XIV, 63. — Hartman, 
De exilio apud Romanos inde ab inilio bellorum civilium, p. 52. 

* 12 mai, p. 7. B, 



FLavie domitillë 2S3 

Si Ton suppose enfin*, une erreur de copiste dans le texte 
qu'Eusèbe a eu sous les yeux, on apercevra quelle fut Torigine 
de la faute dont on vient de montrer la preuve. Au lieu de 
^Xaou^av. Ao^jLSTiAXav, ^^Xaouiou KXt^iJjlsvtoç... sÇ iSeXçfJç ve^o- 
vutav..., lisez <tXaou{av Ac(xsT(XXav, <tX«ou(cu KXfjpLevxoç 
Yuvaixa, AopLSTiavolî èç àSeXçfjç YSYovutav, et vous comprendrez 
comment la prétendue fille de la sœur de Flavius Clemens n'est, 
de fait, que la femme de Flavius Clemens, fille d'une sœur 
de Domitien, également nommée Flavie Domitille^. Si l'on 
ajoute à cela l'oubli profond qui a si vite enseveli les premières 
origines du christianisme romain, au point que les familles qui 
en furent les appuis les plus fermes ne laissèrent pas une 
trace profonde dans la légende non plus que dans l'histoire; 
si Ton songe surtout en quel honneur était tenue la virginité 
au IV' siècle et comme elle tendait à devenir un des attributs 
nécessaires de la sainteté féminine ; si l'on se rappelle enfin que 
nous avons constaté déjà, à propos de Gonstantina, la femme 
d'Hannibalien et de Gallus, semblable phénomène de « virgi- 
nisation », on ne sera pas éloigné de regarder comme infi- 
niment probable que la vierge des gestes n'est autre que la 
femme de FI. Clemens. 

Quant au martyre que la légende raconte, il s'explique par 
le besoin naturel d'exalter aussi haut que possible la chré- 
tienne qui avait laissé son nom à une catacombe qui était sa 
propriété 3, ou par le souvenir embelli de l'exil à Pontia et le 
changement de sens du terme jxapxu;*. Quoi qu'il en soit, du 
reste, à cet égard, il reste évident que la tradition attachée à 
cette sainte nous reporte aux premières époques du christia- 
nisme romain. 

Cette conclusion est confirmée par les renseignements que 
fournit l'examen de la catacombe et des inscriptions qu'on y 
trouve : elle s'adapte à merveille à l'explication que suggère 
le groupement des martyrs associés à Do mi tille. L'ambulacre 
découvert en 1860 et déblayé en 1865^, l'hypogée retrouvé 
e;Di 1852 à « Tor Marancia^ », la* crypte transformée en basi- 

1 Gsell. Essai sur le règne de Domitien^ p. 298. 
« Suétone, Vespasien, 3. — C. I. L., VI, 948. 
8 C. l. L., VI, 16 246. 

* Cf. supva^ p. 205. 

* Trouvé par Michel de Rossi (i?. S., I, 187. — BulL, 1865, 23, 34, 95). 

* R, S., 1, 168, 187. — BulL, 186 , 34; 1875, 8. Sur la récente rcstauratioa 
de sainte Pétronilie, cf. N. Bull.^ 1899, 21. 



2^4 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

lique semi-souterraine à la fin du iv* siècle*, le cubiculum 
d'Ampliatus découvert en 1880 2 nous reportent au début du 
11" siècle ou à la fin du i". L'inscription portant les noms de 
Flavius Sabinus et de sa sœur Titiana est du ii' siècle ^ ; il en 
est de même de celles de Fia villa*, de Flavia Speranda « cla- 
rissima femina )>•"% de 4>X... IlToXejjLaib; ^ : celle-ci peut être du 
1" siècle. 

Petronilla, Nérée et Achillée se retrouvent dans la cata- 
combe. Petronilla était une Aurélia^: son nom est dérivé, 
non de Petrus, mais de Petro^ cognomen qu'on rencontre chez 
les Flavii chrétiens et les Flavii Augustin : la sépulture de la 
sainte est attestée par les Itinéraires et par le nom qui fut 
donné à la basilique. Sa légende s'explique par son nom : on 
oublia le rapport Petronilla-Petro ; on ne vit que le rapport 
Petronilla-Petrus ; et la chrétienne de la gens Aurélia fut 
métamorphosée en fille de saint Pierre : transformation très 
antique et qui ne paraît pas exclusivement romaine : elle est 
attestée par la « Praxis Pétri », le traité gnostique antérieur à 
Irénée qu'on a découvert en 1896^. 

Nérée et Achillée, qualifiés de chambellans par les gestes, 
de frères parle férial, n'étaient encore que simples soldats au 
temps de Damase *^, à l'époque 011 Ton construisait la basilique 
de Pétronille. Leur martyre était alors représenté sur deux 
colonnes, dont l'une a été retrouvée, sur laquelle on lit : 
ACILLEVS**. Leur association à Domitille n'a pas de valeur 
historique certaine : elle est néanmoins probable pour qui 
considère l'époque où ils vécurent et l'endroit où ils furent 
enterrés. Saint Paul connaît un Nérée à Rome*^ : pareil nom 

ï Bii//.,1874, 8; 1873, 1; 1818, 132; 1879, 158. 
•-« Bm«., 1880, 170; 1881, 157. 
» BulL, 4875, 40,64. 
« BulL, 1875, 40, 64. 

6 Bull,, 1881, 67. 

• Bull,, 1875,42,68. 

7 BulL, 1875, 36. 
« Bull,, 1875, 36. 

» Dans un manuscrit copte, au Caire. — Cf. SUzunrjsberichle der K, preus, 
Akad. der Wissensch. zu Berlin, 1896, II" Halfband, p. 839. £iii «or irenœisches 
gnosiiche Originalwerck in koplischer Sprache, von D' K. Scbmidt, vorgelegt 
von Hrn. Uarnack, 9 JuUlet 1896. 

»o Ihm, 8. p. 12. 

i» Bull., 1875, 7, 10. 

ï2 Ilpbç *Pci)(iâiouc XVI : « à(77cà(ra<T0e *iXôXoyov xal 'louXtav, Nripca xal tt,v 
âSeXçTiv avtoO... (éd., Westcott et Hort, p. 376); 



Saints ces aire et HVACiNtHË 2^& 

est rare dans les textes * ; n'est-il pas vraisemblable que c'est 
l'ami de Saint Paul, ou son fils ou quelqu'un de sa famille que 
l'on doit reconnaître sous le titre de chambellan et l'accoutre- 
ment d'eunuque dont l'affuble la légende? Son tombeau se trouve 
dans l'hypogée des Fiavii ; il y fut placé alors que la catacombe 
était encore domaine privé : il est nécessaire que certains 
rapports aient existé entre la gens Flavia et le nouveau con- 
verti. Vivant à l'époque de Domitille, enseveli dans sa pro- 
priété, il n'y a donc pas de raison do croire qu'il ne fut pas môle 
à sa vie. Quant à Felicula, nous n'en pouvons rien dire : le 
férial la mentionne aux nones et aux ides de juin ; sa cata- 
combe, située au septième mille, n'a pas été retrouvée^. — 
Malgré les déformations que le temps lui a fait subir, la tra- 
dition ardéatine, on Ta vu, laisse assez aisément discerner 
l'histoire qu elle recouvre. 

2. « Au temps de Néron, Luxurius, envoyé comme judex à 

Gestes « Terracine se lie d^étroite amitié avec tirminus, prêtre du 
Ce *^'*** " temple d'Apollon, à qui Fon immolait, chaque année, un 
et ilyacinUie'. " homme, le jour des kalendes de janvier. C'est alors que, 
« venant d'Afrique, le diacre Césaire, débarque à Terracine 
« chez le chrétien Eusèbe : il ensevelit Nérée et Achillée à 
« Rome, au cimetière de la voie Ardéatine et Flavie Domi- 
a tille, Theodora et Euphrosi/na à Terracine même, lorsque 
« Ltixurius les eut mises à mort. Survient ensuite T époque du 
M sacrifice humain : Césaire essaye en vain de détourner les 
« habitants de leur projet, et les reprend sur leur cruauté 
a après qu'ils l'ont accompli. Dénoncé par le pontife Firmi- 
« nus, emprisonné par le primus civitatis, Luxurius, il est 
(t condtiit au consularis Leontius: le temple d'Apollon 
« s'écroule à ses prières^. Emprisonné pendant un an et un 
« jour, il convertit, lorsqu'il en sort, le considaris Leontius, 
« le baptise et le fait communier par le prêtre Julien: Léon- 
« tius meurt subitement et est enseveli par sa femme tout 
« près de la ville ^ dans sa terre, le 3 des kalendes de no- 
« vembre. Luxurius qui fait jeter à la mer^ enfermés dans un 



> Cf. V. id. maii, lom. actulis epimeni nerei. {Ept,, p. 59). 

« Kraus, R, E,, II, 117. 

3 Comme le temple de Mars aux prières de Sixte ou d*Etienne. Cf. supra* 



256 ANALYSE CRiTIQtE DES TftADltlONâ ROSlADfES 

« SOC, Césaire et Julien^ mevri piqué par un serpenta tandis 

« que Césaire et Julien sont^ après leur mort ^ déposés jHir les 

a flots sur le rivage : un serviteur de Dieu qui avait habité 

« avec euXy recueille leurs corps et les ensevelit près de Ter- 

« racine^ aux kalendes de novembre. Cependant le moine 

« Eusèbe et le prêtre Félix ^ opèrent de nombreuses conver- 

« sions. LeontiuSy fils de Leontius le consularis^ les fait 

« décapiter et jeter au fleuve^. La mer les porte près de la 

« sapinière *, où le prêtre Quartus de Capoue les enterre ^ à 

« côté de Césaire^ le jour des nones de novembre. » 

La date de ranniversaire donnée par les gestes est inexacte. 
La fête de Césaire était célébrée à Terracine le 21 avril, 
A7 U. maiij comme Tatteste le férial. L'anniversaire du 
V novembre est dû à une erreur facilement explicable, 
dont on sidt les progrès dans les manuscrits. UEpternacensis 
porte à cette date: 

« Interaci meldacasi Juliani victoris felicîs... simpliciae faustae In 

[cessa capp » 

On voit que Césaire manque et que le laterculus terracinien 
est aussitôt suivi des mots m Caesar Cappadociae. — Suppo- 
sez qu^un copiste inattentif intervertisse les mots in César 
et écrive César in ; vous avez le texte précis du Bernensis : 

« ... Simplicie. Prime. Cesari. ET IN CAPPADO cie, »» 

Les saints cappadociens ne sont plus rattachés à Césarée, 
et Césaire est rattaché au !•' novembre. — Supposez mainte- 
nant qu'un autre copiste inscrive à nouveau la ville dans le 
laterculus cappadocien, tout en respectant l'addition de son 
prédécesseur : vous avez le texte précis du Wissemburgensis, 

« ... Simpliciae primae cesari et in caesaria cappadocie... » 

la faute est confirmée, le culte de Césaire rattaché à ime date 
riouvelle : le Codex Eptemacensis et les gestes de Nérée, par 
leur silence, vérifient l'hypothèse. 

i yUfens. 

^ Pinetum désigne le bois de Feronîa. Virgile : Enéide, VII, 799. — Horace t 
Batires /F, 24. 



SAINTS CÉSAIRE ET HYACINTHE 257 

Quant à la légende elle-même, elle présente un intérêt 
particulier: c'est la seule dont les textes nous permettent 
de suivre les développements progressifs, la seule pour 
laquelle nous puissions voir comment elle s agrège insensi- 
blement toutes les traditions locales. A un premier stade de 
son existence, le diacre Césaire n'est encore qu'un très modeste 
personnage * : il reçoit Tapôtre Pierre, et le loge chez 
lui avant qu'il ne parte pour les Trois Tavernes et pour 
Rome. — Les années s écoulent, les souvenirs s'effacent, 
les traditions se mêlent, et voici que Thumble diacre commence 
à sortir de sa solitude ; dans la légende de Ncrée^, il joue un 
rôle : c'est lui qui ensevelit Nérée et Achillée près de sainte 
Pétronille, lui qui ensevelit à Terracine même, Domitille, 
Euphrosyne et Theodora^. — Peu de temps après, deux 
données nouvelles viennent enrichir la tradition locale. Nous 
sommes à l'époque byzantine ; Rome et Carthage sont étonnées 
de se retrouver sœurs — sœurs dans l'esclavage du Basileus 
de Byzance — ; entre la côte d'Afrique et celle de Campanie, qui 
se creusent comme pour attirer les navigateurs, et qui an- 
noncent leur présence par de hauts promontoires faciles à 
reconnaître, les relations de tout genre se multiplient chaque 
jour, mille liens s'entrecroisent, et la croyance naît que le 
diacre Césaire n'a pas suivi d'autre route pour arriver à Ter- 
racine que celle que suivent à ce moment, soldats, marchan- 
dises et voyageurs. 

A cette même époque, apparaît dans la tradition l'épisode 
de Lucianus, la truie qu'on égorge, l'homme qui se précipite 
du haut de la falaise. L'épisode semble bien terracinien d'ori- 
gine : la truie est consacrée à Silvanus '*, qui est particulière- 
ment adoré dans la ville ^. Mais la truie eçt aussi consacrée à 
la Grande Déesse ^, et la Grande Déesse est particulièrement 

» Acta Pétri et Pauli. Lipsius, p. 185. — La légende sommeiUe aux 
U* et m* siècles. 

« Gesla Nerei et AchiUei, 12 mai, p. 3. — La légende s'élabore aux iv et 
V» siècles. 

3 Noter que dans la passio minima (gestes de Nérée fin)^ le consularis est 
Mummius ; dans les autres (gestes de Césaire), c'est Leontius, qu'on retrouve 
dans les traditions campaniennes {Gesta Archelae^ Theclae Susannae, Gesla 
Hyacinthi, Gesta Montant). 

* Macrobe, 3, 11, 10; Fasti, ep., p. 223. — Ovide, Fast. (1. 3i9), 4. 411. — 
Varron : de re rust., 2, 4, 9. Festus, p. 238». — Arnobe, VU, 22. 

6 De la Blanchère : Terracine, p. 116. 

« Marquardt : CuUe, I, 206. — Juvénal, 2, 86. — Radel, Lydie, p. 26. 

n 



25^ 



ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 



3. 

Gestes 

de saint 

Mantanus. 



adorée en Cappadoce * ; et Ton s'aperçoit que l'histoire de 
Lucianus a une forte saveur orientale, et point du tout une 
physionomie italique : cette vie de molles délices, préliminaire 
du sacrifice humain ne rappelle- t-elle pas les cultes de Phrygie 
et de Cappadoce, voluptueux et sanguinaires ? D'autre part il 
y avait des Césaire ^ dans ces régions, précisément vénérés au 
mois de novembre ^ ; les légendes de ces Césaire devaient 
sans doute présenter le môme aspect que l'épisode de Lucia- 
nus ; l'épisode enfin apparaît précisément après la conquête 
grecque, qui amène en ces régions des soldats byzantins, d'o- 
rigine asiatique et qui, par l'extension qu'elle donne au culte, 
prépare et rend nécessaire un développement parallèle de la 
légende. Si Ton réunit tous ces faits, on conclura que l'épisode 
de Lucianus peut être d'origine cappadocienne et d'importa- 
tion byzantine*. 

Voici du reste un cas analogue. 

« Mùntaniis, so/dat et citoyen romain, avait connu le 
« Christ et l'avait persécuté, lorsque les prodiges qui accom- 
« pagnèrent sa mort le convertirent à la vraie foi. Il aban- 
« donne Farmée, revient à Rome et mène la vie des moines. 
« Devant lepraeses Octavianus que le diable saisit, il confesse 
« le Christ, ainsi qu'Aphrodisius, subitement touché de la 
« grâce. Emprisonné par Adrien au moment où celui-ci 
« construit son palais, il est réconforté par Notre-Seigneur 
« lui-même, qui se présente à lui avec ses anges sous la 
« forme d'tin enfant de quatre ans, et qui lui touche le côté. 
« // opère de nombreuses conversions, confesse de nouveau 
« sa foi dans les tortures ; il est exilé à Pontia, où le prcLCses 
w espère qu'il mourra de faim ; mais il est nourri par Maxen- 
« tins et sa fille, Margarita, tandis que son persécuteur est 
« emporté en huit jours par un elephantiasis. Le saint, qui 
« passait sa vie dans l'étude des saintes écritures, décide 
« Margarita à devenir vierge du Christ ; et tous ceux qui 



1 Noter que Jupiter Dolichenus est adoré àTerracine. C. I. L., X, 6304. 

» Baronius, a. 254, § 26, 11, 619. —F. H., Non Nov.,Prid. id. nov. (p. 139, 142). 

^ Peut-être ce fait a-t-il confirmé l'erreur commise au sujet du jour de 
Fanaiversaire. 

* Julien et Félix sont vénérés à Terracine le 1" novembre : d'où leur asso* 
ciation à Césaire. — Les Quartus sont nombreux à Capoue : ils sont vénérés 
au début de novembre. 



SAINT MONTANUS 259 

« rinvoquent en parole et en pensée * voient de merveilienses 
« choses, et tous les malades et les possédés qui recourent à 
<« lui sont guéris et délivrés. Les prêtres avertissent le consu- 
« laris Leontius qui fait transporter Montanus à Terracine^ 
« le fait comparaitre au Secretarium^ qui se trouve au milieu 
« du forum et le torture près du temple d'Hercule. Il y est 
« attaché depuis huit jours, quand survient Marguerite: elle 
H est possédée du diable, elle attend sa guérison du saint. 
« Le serviteur de Dieu crache sur sa figure à l'exemple du 
« Sauveur et Marguerite est aussitôt guérie. Et, comme 
« Montanus se met à prier, voici qu'une apparition divine à 
« la voix plus douce que le miel dit à la vierge du Christ : 
« la virginité est une gemme précieuse ; la virginité est le 
« plus bel état où puisse se trouver un chrétien, et plus tu 
« sais que ce présent a de prix, plus tu dois mettre de soin à 
« le conserver. Et moi, je ne vous abandonne pas, tout ce 
a que vous me demanderez, je vous l'accorderai, je vous 
« exaucerai et je vous donnerai la couronne du martgre. » 
« — Montanus, en effet, est attaché à un rocher et jeté à la 
« mer ; le tonnerre retentit, les éclairs ftdgurent ; la grêle 
« sillone les airs ; tous sont précipités face contre terre ; le 
« Seigneur descend vers son martyr, environné de V armée 
« chantante des anges; et vingt-quatre vieillards, et les 
« douze Apôtres portaient le corps du bienheureux, à l'île 
« Pontia, sur une pierre préparée par le Seigneur, Et comme 
« des matelots le croient un naufragé et, pour le dépouiller 
« de son argent, s'apprêtent à le lapider, voici que retentit 
« la voix du Seigneur : « Celui-ci est Montanus martyr, en 
« qui j'ai mis toutes mes complaisances ; et je ne veux pas 
« qu'en rien il soit affligé, lui en qui mon Père et moi-même 
« nous avons mis notre joie. » — Et comme les uns voyaient ces 
« prodiges, les autres non, les habitants de Pontia étaient 
« dans la plus grande incertitude. Mais un mort qu'il res- 
« suscita dissipa tous les doutes; et tous, au même moment, 
« confessèrent : « // n'y a qu'un Dieu, Père et Fils et Esprit 
« Saint, qui est dans les siècles des siècles », et aussitôt le 
« bienheureux Montanus rendit l'âme en paix. Les chrétiens 
« P ensevelirent dans une crypte, près du rivage, le 15 des 

^ C'est ainsi que nous entendons : « Si quis eum in oratione sua habuisset 
^ei haberet in mente », | 14. 



260 ANALYSE CRITIQUE DES TRADITIONS ROMAINES 

« kalendes de juillet. Longtemps après^ les habitants de 

« Gaète, transportèrent le corps dans leur cité et l'enseve- 

« lirent dans l'antique église consacrée aux saints martyrs 

« Quiricus et Julitta, sous rautel majeur^ oiV, quelque 

« temps après, fon vit sourdre de la manne. » 

Deux faits certains suggèrent une hypothèse : 1° le culte de 
Montanus àTerracine, au 15 des kalendes de juillet, ou à quel- 
que autre date que ce soit est inconnu du férial ; — 2* la légende 
présente une double physionomie : terracinienne d'abord : la 
mention du Secretarium in medio foro civitatis, la mention 
du temple d'Herule, la mention de Pontia attestent que la 
tradition s'est attachée à cette côte, s y elle n'y est pas née ; — 
manichéo-montaniste * ensuite : le rédacteur insiste avec com- 
plaisance sur l'intimité particulière des rapports de Montanus et 
du Sauveur et l'affection spéciale que celui-ci porte à celui-là ^. 

Voilà les faits; voici l'hypothèse. Il y aurait eu à Terracine 
un saint local Montanus dont l'histoire se serait tôt perdue. 
Son souvenir se serait alors confondu avec le célèbre Monta- 
nus du II" siècle, dont la secte était vivante encore, dont la 
légende était donc célèbre au milieu du vi" siècle. La légende 
phrygienne aurait été importée à Terracine, soit au vi* siècle, 
au moment de l'arrivée des Grecs, par les soldats et les mar- 
chands, soit par les Montanistes venant à Rome à la fin du 
II' siècle ou au début du iii% au moment de Victor et de Praxeas ; 
dans tous les cas, elle se serait épanouie dans le texte que nous 
lisons sous l'influence des polémiques catholico-manichéennes'*. 

On voit quelle physionomie complexe présentent, entre toutes, 
les traditions romano-terraciniennes, celle de Montanus comme 



1 Rapprocher de l'épisode de Jésus se métamorphosant en un enfant de 
quatre ans, le chapitre 18 des npà^eiç 'AvSpéou xal MarOiia si; tt^v icd>(v tûv 
àvOpwTcoçàçcDv. Edit. Tischendorf, 1851, p. 148. «^evoiievo; ô|ioioc |itxpfô Tcai2t(i> 
bipaioTatâ. t Cf. aussi ch. 33, p. 165. 

s Les origines du personnage rappellent saint Paul ; sa mort rappelle celle 
du Christ. La date de TannÎTersaire a sans doute été déterminée par la fête 
de Quiricus et Julitta, au 16 juin: peut-être ce texte faisait-il partie du cycle 
légendaire de ces deux saints, mis à l'index par le concile damasien. 

3 Cf. infra. Voici ce que saint Grégoire écrit aux évêques d'Espagne, à la 
fin du VI- siècle (Ep. XI, 67. — P. L , 17, 1200) ; iHi vero haerelici qui in 
« Trinitatis nomine minime baptizantur, sicut Bonosiaci et Catapbrygae, 
« quia et illi Cbristum Dominum non credunt et isti sanclum Spititum per- 
« vévso sensu esse quemdam pravum hominein Monlanum credunt^ quorum 
« similes mulii sunl alii. » 



SAINT MONTANUS 261 

celle de Césaire ; on voit comme on peut tenter d'expliquer le 
fait: c'est l'importance maritime de cette côte*, le mouve- 
ment commercial dont elle fut toujours le siège qui expliquent 
sans doute que les légendes qui s'y développèrent n'aient pas 
été sans ressentir l'influence des cultes asiatiques, soit chré- 
tiens soit païens. 

Gestes de i Attestée dès la plus haute antiquité. C'est à la même région terracinaise 
saint Félix et au même mont Circeo que se rattache une autre légende : elle présente, du 

le prêtre, reste, la même physionomie a demi romaine que les précédentes. « Après la 
€ mort de Félix, son frère, qui porte le même nom, est présenté au préfet de 
« la ville, Draccus ; il annonce à celui-ci que, s*il est conduit au Copitole, 
4L il renversera Jupiter, prince des démons. Draccus, effrayé, se bouche les 
« oreilles et l'envoie prudemment au mont Circeo pour être employé aux 
< carrières. Félix y trouve le tribun de Noie, Probus, il guérit sa fille et sa 
« femme et le convertit ; dénoncés au Consularis, Dieu les pt*olège. Revenu à 
« Noie, avec le tribun, Félix met en fuite les démons, brise Vidole d'Apol- 
€ Ion, opère mille miracles, convertit le pays; il vit douze ans encore dans 
« la même ville, puis va à Sotre-Seigneur Jésus-Christ. > 

Nous avons évidemment ici une réplique de la légende de saint Félix de 
Noie, dont les gestes, du reste, copient par endroits ceux de Cyriaque. 



TROISIÈME PARTIE 



HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 



TROISIÈME PARTIE 



fflSTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 



CHAPITRE PREMIER 

FORMATION ET DÉFORMATIONS DES TRADITIONS 

MARTTROLOOIQUES 

[f-iv* siècles] 



En suivant dans tous ses détours notre longue analyse des 
traditions romaines, le lecteur a vu de quels faits particuliers 
elles procèdent et combien de circonstances diverses, dont on 
ne saurait préjuger la nature ni la portée, avaient influé souvent 
sur leurs déformations successives. Peut-être a-t-il discerné 
pourtant certains traits communs à tous nos récits ; peut-être 
s'est-il aperçu que certaines influences communes s'étaient 
exercées sur les traditions martyrologiques, tandis qu'elles se 
formaient peu à peu. Il convient de préciser cette impression, 
de rassembler ici ces traits épars et de montrer comment les 
diverses conditions de vie faites à l'église romaine ont diver- 
sement influencé toutes ces traditions dès leur naissance: 
c'est le début naturel et le préliminaire obligé de leur histoire 
générale à travers les âges. 



I 



La première église, blottie sans doute auTrastevere, abritée 
peut-être aussi dans quelque domaine de Pomponia Graecina, 
à la catacombe de Lucine, sur la Voie Appienne, avait été 



266 UISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

décapitée et presque toute fauchée dans les massacres de 64. 

Ce fut sans doute pour relever le courage des survivant» 
que Marc écrivit son Evangile et Luc sa double histoire ; il faut 
dire que les circonstances leur furent favorables. La ruine du 
Temple fit refluer beaucoup de Juifs sur le monde entier, sur 
Rome notamment; ce désastre national et religieux semblait 
prouver que Dieu abandonnait leur cause; la petite com- 
munauté romaine décimée se trouva vraisemblablement ren- 
forcée. — Les réfugiés lui furent encore d'un autre secours : par 
eux elle rayonna plus facilement parmi les gentils : Vespasieu 
était entouré d'une petite cour juive, aimable, spirituelle,, 
dévouée; on sait la faveur de Bérénice auprès de Titus; 
Drusilla, sa sœur vit à Rome, où Josephe, raconte « l'histoire 
de sa nation à un point de vue acceptable pour les vainqueurs. 
Par ces voies diverses, le judaïsme s'infiltre peu à peu dans 
les mœurs romaines : Poppée, la célèbre concubine de Néron, 
passe pour être affiliée*» à la vieille religion d'Israël; les 
synagogues se recrutent et trouvent des protecteurs dans 
la haute aristocratie. Ce sont elles, sans doute, qui en procu- 
rent d'aussi puissants à la naissante église romaine; c'est 
sans doute par ces Juifs répandus dans le monde impérial 
que les Flavii Clémentes et les Acilii Glabriones connais- 
sent la religion du Christ. Chacune de ces deux familles, 
qui, toutes deux, doivent donner presque aussitôt un martyr 
à la religion nouvelle, Flavius Clemens et Acilius Glabrion 
(en 95) ouvre aux humbles fidèles l'accès de ses vastes tombeaux; 
et ces tombeaux, aménagés peu à peu et transformés, deviennent 
les catacombes de Domitille sur la Voie Ardéatine et de 
Priscille sur la Voie Salara. C'est l'époque ou l'église recons- 
tituée, glorieuse de ses premiers martyrs, consciente de ses 
forces, pleine d'espérance et de foi est dominée par la mysté- 
rieuse et puissante figure de saint Clément. 

Cette église de la fin du i*"" siècle, déjà forte de l'appui que lui 
doiment les deux illustres familles qui s'y rallient et qui la 
couvrent, étend lentement et paisiblement le nombre de ses 
fidèles durant tout le if siècle*. Malgré la crise domitienne 
qui la décapite pour la seconde fois, — si le pape Clément ne 



> Duchesne, Origines, 173. 

' irest au II* siècle que les Caecilii et les Gornelii embrassent le christia. 
nisnie. 



LA PÉRIODE PRIMITIVE 267 

fut pas misa mort avec Clemens le consul et Acilius Glabrio, 
peut-être fut-il exilé en même temps que Flavie Domitille, — 
malgré quelques autres crises que provoquèrent peut-être, que 
semblent du moins dénoncer le martyre dlgnace (107) le res- 
crit de Trajan(112),le martyre du pape Télesphore (vers 130?), 
et celui de Cécile et de Justin, il n'y a pas de doute qu'aucune 
persécution systématique ne vînt troubler alors la vie de l'église 
romaine. La lettre d'Ignace l'atteste : s'il adjure les Romains 
de ne pas lui envier le martyre, c'est qu'il leur connaît d'assez 
puissants protecteurs pour qu'ils puissent l'arracher à la mort; 
la lettre de Trajan à Pline qui exige des dénonciations précises 
et des dénonciateurs responsables, n'est pas faite non plus 
pour encourager les délateurs; et le rescrit d'Adrien à C. Minu- 
ciusFundanus (125) n'atteste guère que les Romains se soient 
montrés de zélés persécuteurs. Le relâchement moral que 
dénonce Hermas indique qu'une longue paix a amolli les cœurs, 
et le mouvement dogmatique intense dont Rome est le centre 
ne montre pas avec moins de clarté qu'on y peut spéculer à loisir. 
Entraînés dans la vie du monde ou recueilHs dans l'attente du 
Christ, les chrétiens de Rome vivent avec sécurité à l'abri des 
lois de l'empire; plutôt qu'elles ne les persécutent, elles les 
protègent contre les passions de la foule, aveugle et haineuse. 
L'histoire de Calliste au premier tiers du m" siècle [190 (?) 
— 222], marque la fin de cette période primitive. C'est à ce 
moment que se transforme la situation juridique des catacom- 
bes: elles cessent d'être des propriétés privées pour devenir la 
propriété collective de Vecc/esia. C'est à ce moment que l'on 
commence à tenir registre des dépositions d'évêques et des 
anniversaires de martyrs : les plus anciens noms que porte le 
chronographe de 354 nous reportent au Pontien (235) ou à Cal- 
liste (222) ^ — Et cette double organisation administrative et 
liturgique ne fait que traduire une évolution plus profonde qui 
vient de s'accomplir au sein de la conscience chrétienne : il 
faut définitivement renoncer à la venue prochaine du Christ, 
au prochain avènement du royaume de Dieu sur la terre. Les 
temps ne sont pas encore accomplis : l'église de Jésus de 
Nazareth aura une existence terrestre. Et cette nouvelle 
pensée, comme elle a réagi sur la vie collective de la com- 

^ Ce qui fait croire que les Archives romaines, brûlées en 303, ne devaient 
rien contenir sur l'époque antérieure à Callis(e. • 



268 HISTOIRE GÉ^ÉRÂLE DES TRADITIONS ROMAINES 

munauté des fidèles, réagit de même sur la vie de chacun d'eux : 
je n'en veux pour preuve que la transformation du style des 
épitaphes funéraires, renonçant aux brèves formules et aux 
invocations brèves : l'Eglise se résigne à vivre. 

On ne doit donc pas s'étonner que, jusqu'à cette date, et 
durant cette longue période, ni l'église ni les fidèles ne semblent 
avoir fidèlement conservé la mémoire des premiers martyrs. Le 
calendrier n'a gardé le souvenir d'aucun deux; si la légende a 
quelque peu retenu les noms des Flavii Clémentes, des Comelii 
Pudentes et des Caecilii, elle a laissé se perdre la mémoire 
d'Acilius Glabrion, de saint Ignace, de saint Télesphore et de 
saint Justin. Les gestes eux-même qui se rapportent à cette 
époque sont peu nombreux : les souvenirs subsistant étaient 
rares autant qu'incertains*. 



II 



Mais voici que commence une époque nouvelle ; les passions do 
la foule emportent l'Etat romain : la persécution sévit. Elle 
s'annonce chez Septime Sévère (202)*'^ s'accentue avec Maxi- 
min (235), apparaît furieuse avec Dèce^ et Valérien * (250- 

1 Pendant cette longue période de paix chrétienne et de prospérité, que 
fut le siècle des Antonins, les rapports de Rome et de TOrient se multi- 
plièrent, sous rinfluence de diverses causes, notamment sous Faction de la 
question économique. 11 est intéressant de constater — lorsqu'on relève les 
cultes orientaux localisés à Rome — que les quartiers orientaux coïncident 
avec les quartiers commerciaux : c'est sur les deux rives du Tibre, tout 
autour de l'Emporium, sur les voies de Porto et d'Ostie que s'éparpillent les 
sanctuaires orientaux. — Il est intéressant de noter que c'est au cimetière 
de Pontien, sur la Voie de Porto, qu'étaient vénérés les martyrs Abdon et 
Sennen. Cr. supra. 

Le Liber Genealogua (Chr. Minora., I, 196) nous a conservé les noms de 
deux martyrs absolument inconnus de la persécution de Dèce, Sempronius 
Paulus et Eupater. 

^ Sévère refuse aux non-chrétiens le droit de devenir chrétiens (Spartien, 
Seuerus, 17.) 

^ Dèce frappe d'abord les chefs des églises : Fabien est exécuté à Rome le 
20 janvier 230, puis il s'attaque aux simples fidèles : pour la première fois, 
tous les chrétiens sont mis en demeure d'abjurer. De là, les apostasies en 
masse et la controverses relatives à la pénitence. 

^ L'édit de 257, ordonne aux évèques, prêtres et diacres, de sacrifier sous 
peine de bannissement : l'entrée des cimetières est interdite sous peine de 
mort. — L'édit de 258, condamne à mort les clercs d'un ordre supérieur. 



LA PERSÉCUTION 269 

257), Dioclétien* et Galère (?04) pour mourir, impuissante- 
avec Julien (363). C'est l'époque des grands martyrs, les Sixte, 
les Laurent et les Agnès ; les Sébastien et les Cyriaque. Les 
traditions martyrologiques ne risquent plus de disparaître 
dans Tindifférence et dans Toubli : elles sont recueillies avec 
plus de soin. Condamnée à vivre sur cette terre, TEglise 
et ses fils commencent à prendre conscience de leur passé ; 
rhistoire qu'ils sentent déjà s'être accumulée derrière eux 
éveille dans les âmes le souci de l'histoire, au moment même 
où l'évanouissement des espérances eschatologiques supprime 
la plus grave des causes qui l'ont endormi jusque-là. — Comme 
les passions des martyrs sont recueillies avec plus de soin, de 
même leur souvenir se garde plus fidèlement : les mêmes faits ^ 
l'expliquent, et aussi le caractère des dernières persécutions, 
plus systématiques et plus cruelles ; et enfin, la paix de 313 
suivant la persécution dioclétienne et permettant de recueillir 
à loisir les souvenirs qu'elle a laissés. 

On ne saurait attacher trop d'importance à cette circons- 
tance dernière. La persécution dioclétienne demeura mieux 
connue que tout autre, parce que son intensité et son inutilité 
avaient produit sur les esprits l'impression la plus forte et 
parce que le triomphe chrétien dont elle fut suivie permit à 
chacun de satisfaire sa curiosité en interrogeant ceux qui 
avaient survécu. Elle prit donc une importance extraordinaire 
et un relief très fort dans la masse un peu confuse des souve- 
nirs chrétiens : aussi réagit-elle sur les traditions qu'avaient 
laissées les persécutions antérieures ; aussi les Romains eurent- 
ils tendance à modeler leurs souvenirs les plus anciens sur 
ceux qu'ils venaient de recueillir. Pouvait-on croire que l'on 
eût jadis recherché, éprouvé, mis à mort ceux qui confessaient 
le Christ en employant d'autres espions, d'autres tortures ou 
d'autres supplices qu'on ne l'avait fait récemment au vu et au 
su de tout le monde ? Ainsi s'explique ce fait particulier : la 
confusion de la persécution de Dèce et de celle de Valérien 
fondues en une seule : comment douter qu'elle résulte de l'ac- 
couplement de Valérien à Dèce, suggéré par l'association 

1 L*armée fut d'abord épurée. Puis parurent quatre édits (303-301) : 1* les 
églises étaient rasées, les Ecritures brûlées, les chrétiens déchus de leurs droits 
civils ; 2* les clercs étaient emprisonnés ; 3* ils sont mis en demeure de sa- 
crifier aux dieux ; i* tous les chrétiens, laïcs aussi bien que clercs, sont mis 
en demeure de sacrifier. 




270 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

Dioclétien-Maxiraien ? Ainsi s'explique ce fait général : l'exac- 
titude de beaucoup de détails conservés par la tradition : la 
correction relative de certains formulaires d'interrogatoires *, 
les descriptions de supplice, la persistance de certains traits 
romains^, la persistance de certains traits chrétiens ^. 

Peut-être même est-il permis d'aller plus loin. L'impression 
laissée par la persécution dioclétienne fut si forte qu'elle trans- 
forma, non pas seulement tel souvenir des crises antérieures 
qu'elle ranimait, mais l'ensemble même de l'histoire chrétienne 
romaine antérieure à la paix de l'Eglise; alors qu'elles ne furent 
guère jusqu'au premier tiers du m' siècle, que des crises 
exceptionnelles, la crise dioclétienne inclina les esprits à croire 
que les persécutions avaient été fétat normal des rapports de 
l'Eglise et de l'Etat : et cette croyance a déterminé peut-on 
dire toute la vie religieuse romaine au iv* et au v* siècle 
tout au moins. 



III 



A cette époque, en effet, depuis saint Silvestre jusqu'à 
«aint Léon, si le souvenir transfiguré de la persécution dioclé- 
tienne n'est pas la seule circonstance qui réagisse sur la 
formation des traditions martyrologiques, il n'est certes pas 
sans rapport avec deux autres faits qui exercent encore cette 
évolution obscure une influence considérable, le culte des 
martyrs et le prestige des ascètes. 

Au moment oîi le christianisme prend possession de l'em- 
pire, il semble qu'il veuille faire admirer partout, avec le signe 
de son triomphe, le souvenir de ses épreuves; tandis que 
le monogramme constantinien apparaît fièrement sur les 
édifices, une foule de basiliques, d'oratoires et de tombeaux 
surgissent de tout côté, en l'honneur des martyrs. Les fidèles 
se pressent dans les catacombes, inscrivant avec dévotion leurs 

1 Gesta Caeciliae. — La cuslodia priuata. 

^ Le sentiment de la famille, Nérée, 2. — La paix romaine, Laurent 6. — Le 
devoir dû à la noblesse de sa race, Cécile, p. 511. 

3 Essuyer le sang des martyrs, Suzanne, 6. — Joie des parents après le 
martyre, Agnès. — Visite aux martyrs (Alexandre, Abdon, Pierre et 
MarceUin, Censurinus). — Dérober les corps des saints pour les ensevelir. 
Abdon et Sennen, Eusèbe et Pontien. 



LE CULTE DES MARTYRS 271 

noms dans les chambres sépulcrales où reposent les saints les 
plus célèbres ; ils n'ont pas de plus cher désir que d'être en- 
sevelis à leurs côtés ; il faudra que l'autorité ecclésiastique, 
gardienne des cimetières, intervienne afin d'en prévenir la des- 
truction. C'est le moment où Jérôme les décrit avec recherche, 
mais non sans puissance * ; c'est le moment où, quoique parta- 
lageant, en somme, l'admiration de la masse, il semble parfois 
penser que le culte qu'elle rend devient excessif ; c'est le 
moment où Vigilantius^, qui, après avoir été son ami comme 
Rufin, l'a trahi comme lui, attaque ce culte comme idolatrique ; 
c'est le moment où Julien l'Apostat le poursuit tour à tour de 
ses railleries et de ses invectives ^ ; c'est le moment enfin où 
l'autorité religieuse s'aperçoit qu'il n'est plus possible d'ignorer 
ce mouvement et que le plus sûr moyen de le diriger, c'est 
encore de s'y associer. Et voilà précisément, ce me semble, 
le caractère et la signification et la portée de l'œuvre de 
Damase (366-384) : comme il prévient la ruine des cimetières, 
-en les embellissant, il prévient les empiétements delà dévotion 
populaire, en la régularisant. 

Durant les dix-huit années qu'il passe à la tête de Téglise 
romaine, la Rome souterraine change d'aspect : au cimetière 
■de CalUste, il fait réparer la crypte papale et la décore de deux 
inscriptions splendides gravées avec le plus grand soin par 
Dionysius Furius Filocalus ; il agrandit la crypte de Sainte- 
Cécile et en élargit le luminaire ; il creuse l'escalier par lequel 
on y descend '*. En même temps qu'il décore les tombeaux des 
saints, il s'efforce d'assurer leur mémoire : de là, ces inscrip- 
tions magnifiques qu'il fait graver dans tous les cimetières et 
qu'on retrouve jusqu'au vingt etunième mille de la Voie Cassia^. 
Quel est donc le motif de sa conduite ? Un pieux respect pour 
les martyrs ? Oui, sans doute, mais n'y a-t-il pas quelque 
chose de plus ? On peut tenir pour probable qu'il connaît la 
fresque qui représente le martyre d'Hippolyte: son contom- 



. > Cf. supra^ p. 28. note. 

s Saint Jérôme, Ep. 109. AdRiparium P. L., 22, 906. — Cf. aussi, 27, 602). 
Vigilantius attaquait Tusage des cierges et des reliques, la coutume des 
Tîgîles, les miracles qui avaient lieu sur les tombeaux. 

3 S. Cyril., adv. Iulian., VI, 203, E., 204, A. (édil. 1638). 

* H entreprend des travaux analogues à Prétextât, Domitille, Commodilla, 
Oenerosa. 

^ A la crypte de saint Alexandre. — BulLj 1875, 145. 



272 HISTOIRE GÉ?(ÉRAL£ DES TRADinO!IS R0MA1?(ES 

porain Prudence nous en parlée llest certain, d'autre part, qu*il 
n*en fait pas usage dans son elogium^: il connaît la tradition 
et il la dédaigne. N*est-il pas, des lors, permis de penser qu'il 
se défie ^ de ces légendes incertaines, d'autorité si mal définie, 
d'origine si obscure, et que, racontant à la foule pieuse des 
Romains le peu que Ton sait de ses saints martyrs, il veut couper 
court au succès des légendes qui circulent déjà parmi elle ^. 

L'œuvre de Damase ne devait pas lui survivre. En rendant 
de plus en plus difficiles les ensevelissements AD SANCÎTOS, 
il arrivait, sans doute, à préserver les cimetières d'une ruine 
immédiate ; mais il ôtait ainsi, peu à peu, à chaque famille, la 
raison particulière qui l'avait poussée jusque-là à descendre 
dans les hypogées : c'était en allant visiter ses morts que cha- 
cune allait vénérer les reUques les plus célèbres ; le jour où 
elle ne les trouva plus à côté des martyrs, il était inévitable 
que ces visites à leurs tombeaux devinssent peu à peu plus 
rapides et plus rares. 

Son œuvre religieuse était menacée dans un avenir beau- 
coup plus proche ; sous la pression des pèlerinages, le mouve- 
ment légendaire prenait de plus en plus d'intensité. Au lende- 
main de la paix, c'était la Terre Sainte qui avait attiré les 
curiosités pieuses des fidèles désireux de 'connaître le théâtre 
de la vie terrestre de Dieu; et l'intérêt qui s'attachait au 
monachisme naissant dans ces mêmes contrées^ aigubait 
encore le désir de les connaître. Mais la popularité des apêtree 
Pierre et Paul, morts à Rome, ensevelis à Rome, n'avait pas 



> Cr. 8upra. C'est à ce moment qu'on commence à peindre les murs des 
églises : saint Paulin fait décorer les murs de celle qui est dédiée à saint 
Félix de tableaux représentant les scènes des deux Testaments : Tusage n*en 
est pas encore établi : raro more, dit-il. 

•^ Ihm., 37, p. 42. 

3 Noter combien de réserves dans Yelogium d'iîyppolyte. Cf. supra, 
p. 2i, 27. — Cf. saint Martin : non temere adhibens incerlis fidem (S. Severi, 
Vit. Martini, 11, 2). L'attitude prudente, défiante même de Damase, ne lui 
est pas particulière : voici le quatorzième canon du cinquième concile de 
Cartbage en 416 : « Omnino nuUa memoria martyrum probabiliter acceptetur, 
nisi... aut... vel... Nam quae per sonmia et per mânes quasi revelationes qu(- 
rumlibet hominum uqicuuique constituuntur altariaomni modo reprobentur. » 

^ La persécution de Julien, la reprise des reliques aux Novatiens sous 
Innocent I" ((01-417) durent aviver cette religion des martyrs; Polemaeus 
Silvius cite en 449 innumerae cellulae martyris consecralis {R. S., I, 129). Cf. 
ce que dit Zaccarias, d'après un témoignage qui est de beaucoup antérieur 
à oiO. 

& Cf. infra. 



LE PRESTIGE DES ASCÈTES 273 

tardé à déterminer la naissance d'un second mouvement ana- 
logue au premier. D'Italie, d'Afrique, d'Espagne, de Gaule, 
d'Orient, les pèlerins s'étaient mis en marche vers les tom- 
beaux des Apôtres : Saint Paulin^ Saint Augustin ^, Prudence^, 
Sulpice Sévère^ et Grégoire de Tours ^, nous l'attestent à la 
fois. Et que ce ne soit pas seulement Pierre et Paul qui aient 
accaparé les dévotions chrétiennes, mais que les saints des 
catacombes les aient aussi attirées à leurs tombeaux, c'est ce que 
nous invite â croire Prudence chantant les louanges de Sixte, 
de Laurent et d'Hippolyte. Voici donc, se pressant autour 
de ces sépulcres, toute une population bigarrée d'Espagnols, 
d'Africains et de Gaulois; on pense bien qu'ils n'ont pas fait un si 
long voyage, enduré, sans doute, tant de fatigues, couru peut- 
être tant de dangers, pour se priver du plaisir d'entendre 
conter l'histoire des martyrs dont ils vénèrent les reliques ; et 
leurs interrogations se succèdent, pressantes, suggérant aux 
fossores et aux clercs la réponse que leur imagination pieuse 
a déjà formulée dans leur Ame ; et de cet enthousiasme, dans 
lequel communie cette foule, la légende naît peu à peu, 
s'infléchit et se développe, flattant l'orgueil romain, simpli- 
fiant, embellissant, « surnaturalisant » l'histoire, ny voyant 
que la preuve palpable de la puissance infinie de Dieu et de 
l'infinie .perversité du diable^. 

Le IV* siècle n'est pas seulement le siècle des martyrs, c'est 
aussi le siècle des ascètes ; et les deux faits ne sont pas sans 
d'étroits rapports. Le culte que les premiers inspiraient 
devait susciter les seconds ; et l'on voit, du reste, que la même 
vénération qui entourait les uns s'attacha bientôt aux autres. 
Le besoin de dévouement, la passion du sacrifice que les per- 
sécutions avaient avivée se transformèrent à la paix constan- 
tinienne ; l'élite chrétienne ne pouvant plus confesser sa foi 

4 Ep. XX. XVII. [PL. 61, 235. 247. 382. 392]. 

^ De cura pro mot'le hub., VII. 

3 Pen Steph., XI. 

* Dialog., I, 3. 

& De Gloria Conf,, 62. 

« Cf. Guiraud : Rome ville sainte au V* siècle. [Revue d'histoire et de li/té- 
ralure religieuses, tome III, 1898, p 55] et Dr. Joseph Zeltinger : Die Berichte 
ûber Rompilger aus dem Frankenreiche bis zum lahre 800. — Ch. I. Die 
frânkischen Rompilger bis zar zeit Gregors des Grossen, p. 1. [RÔm. Quar- 
ialschrifl, elftes Suppl. heft, 1900. 

18 



274 inSTOIHE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

dans les tortures chercha et trouva d'instinct un autre champ 
de bataille et de triomphe; le même saint Jérôme rêva 
d'écrire Thistoire des martyrs* et devint Tapôtre du mona- 
chisme ; Tascétisme prit son essor à l'époque précise où chô- 
maient les bourreaux. 

Partout oïl il s'épanouit, la morale chrétienne subit une 
transformation profonde : la vertu la plus méritoire, la plus 
divine, si j'ose dire, ce n'est plus l'amour du prochain « cari- 
tas», c'eirt désormais la chasteté « castitas ». L'idéal se 
déplace : ce n'est plus le commandement de l'Evangile : « Aimez- 
vous les uns les autres » ; c'est la consigne du moine, observateur 
jaloux de la virginité'. L'action morale se transforme : au lieu 
de pousser les âmes à l'action, elle borne leur ambition à une 
incessante surveillance d'elles-mêmes ; d' « impulsif » qu'il 
était, si l'on me passe ce terme désagréable, le christianisme 
devient purement « statique » ; n'ayant pas compris à ce mo- 
ment que l'ascétisme n'a de valeur qu'en tant qu'école de sacri- 
fice, sur la roule de la charité, il a reculé d'un pas. 

C'est que, sous la pression dos circonstances nouvelles que 
créa la paix de l'Eglise, il absorbait, il intégrait, si j'ose dire, 
en les rectifiant, certaines tendances qu'il avait jusque-là con- 
damnées. La vieille thèse platonicienne, écho des spéculations 
orientales, que le corps est une prison pour Tâme, avait été 
reprise et généralisée par Philon, lequel enseignait que la 
matière est la source du mal. Elle avait inspiré, à travers lui, 
toute la spéculation religieuse et morale du ii" et du m" siècles : 
gnosticisme et montanisme, ces deux mouvements parallèles 
et contradictoires qui tendaient à faire du christianisme Tapa- 
nage et comme le monopole d'une aristocratie intellectuelle 
ou d'une aristocratie piétiste, avaient tous deux, celui-ci avec 
plus de réserve, celui-là avec moins de retenue, sacrifié à 

1 « Scribere enim disposui... ab adventu Salvatoris usque ad nostram 
aetatem, id est ab apostolis usque ad nostri temporis fecem quomodo et per 
quos Christi Ecclesia nata sit et aduUa, persécution ibus creverit et martyriis 
coionala ait ». {Vita Malchi, I; P. L., 23, 53). Cf. P. L., 25, 375. Gomm. in Eze- 
chiel, XII, 40. 

^ « Licet bona coniugia, tamen habent quod inter se ipsi conigues erubes- 
cant. » (Ambroise, Exhort. virginitatis^ I, vi, 36). — Cf. les canons du concile 
de Gangres. — Cf. aussi Thamin : Saint Ambroise et la morale chrétienne, 
passim, — Des gestes de Nérée et de Cécile, on peut rapprocher le poème de 
saint Avit adressé à sa sœur (P. L., 59, 372) et un curieux passage de Cas- 
siodore{Hw/. Trip., I, li. — P. L., 69, 900V Cf. aussi la lettre de Salvien à 
sa belle-mère. (Ep. IV, P. L., 54). 



LE PRESTIGE DE l'oRIENT 2"; 5 

la mode du jour et pris pour mot d^ordre sYxpaTs{a^ Au 
III* siècle, c'avait été le manichéisme qui avait repris, en les 
fortifiant, les thèses de Tascétisme absolu : il enseignait que la 
chair et le mariage sont Tœuvre de l'esprit du mal^ et ces 
doctrines étaient répandues par les actes apocryphes des 
apôtres plutôt encore que par des romans tels que le Pasteur 
(THemias^ et les Récognitions clémentines'^. Contre ces exa- 
gérations, l'orthodoxie avait opposé une doctrine moyenne, 
plus sage: si elle établissait contre les juifs que la chasteté 
est préférable au mariage '», elle réprimandait sévèrement ceux 
qui, comme les Valentiniens, exaltaient celle-là aux dépens de 
celui-ci 6. Survint alors le mouvement d'Hiérakas et de Metho- 
dius qui permit à l'ascétisme de se développer au sein de 
l'orthodoxie, quelque douze ans avant la victoire finale de 313, 
frustrant les énergies chrétiennes de la joie du martyre qui 
les avait jusque-là satisfaites : Methodius déclare que la 
matière et le corps humain sont voulus de Dieu et seront donc 
glorifiés et demeureront éternellement^ et il proclame eîi 
même temps que la virginité est le véritable moyen d'union 
mystique avec la divinité. 

L'Orient, dès lors, apparaît aux imaginations chrétiennes 
paré d'une merveilleuse auréole. Sans doute, la vie monas- 
tique se développe dans tout l'empire, en Gaule "^ même pousse 
de profondes racines; mais elle n'atteint jamais au même 
prestigieux éclat qu'en Syrie et en Egypte : d'autant qu'en 
ces pays plus qu'en aucun autre le continent apparait aussi 
comme le solitaire^ que les deux types se confondent dans 
l'imagination chrétienne et que leur intime union constitue désor- 

I Légende gnostique de Pierre et Paul. 

« Augustin, V, 105, 106; X, 615, 570, 607, 611, 1125, 111, 217 (éd. Migne). 

^ Renan: Eglise chrétienne,^. 411. 

* Renan, Marc-Aurèle,^, 77. 

6 Saint Paul, I Corinth. VII, 1. — Apocalypse. XIV, 4. — Justin, Apologie, 
I, 15. 

» Clément. Ad Corinthios, I, 38-48; 

7 En Occident, ce n'est pas Tascéte qui est le successeur et le rival des 
martyrs, c'est le confesseur: c'est lui, le témoin des temps nouveaux; à la vi^ 
de saint Antoine s'oppose la vie de saint Martin. —Et il est holi de reman 
que le christianisme occidental semble être plus vrai que le christiu^me 
oriental : saint Martin n'est-ii pas plus près de l'Evangile que &«nt Aj^lmne? — 
Il n'en est que plus remarquable de voir le populaire romain \A^f0VT, semble- 
t-il, les confesseurs et s'intéresser si fort aux ascëtes.^UÀ^ ne faut pas» 
trop s'en étonner: la vertu de ceux-ci est plus « \oywm\ que la vertu de. 
ceux-là. 



276 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

mais pour elle le véritable témoin des nouveaux âges, le nou- 
veau « martyr », jjiapTu;. L^Orient prend donc une importance 
chaque jour grandissante aux yeux des chrétiens; comme 
Rome était jadis la patrie des confesseurs, TOrient appa- 
raît aujourd'hui comme la patrie des ascètes; et Téloi- 
gnement, et les glorieux souvenirs des origines premières et le 
retentissement de la persécution de Sapor contribuent encore à 
rehausser son prestige. C'est alors que, en 340, Athanase 
arrive à Rome, Athanase, un des disciples d'Antoine, disciple 
lui-même du glorieux Paul ; Athanase qui devait écrire la vie 
de son maître et, par elle, toucher le cœur d'Augustin. Ajoutez 
à cela que deux des Itinéraires qui mènent les pèlerins en 
Terre Sainte, celui de Joppé et celui d'Antioche, passent par 
Rome à l'aller et au retour ; rappelez-vous combien de rapports 
économiques et politiques associent la vie de TOrient à celle 
des pays occidentaux ; et vou« comprendrez par quels intermé- 
diaires la renommée des moines ascètes est venue jusqu'à 
Rome ; et vous comprendrez ce merveilleux essor de la vie 
monastique depuis Aquilée jusqu'à l'Aventin, parmi les hommes 
et parmi les femmes, mouvement dont saint Jérôme apparaît 
comme l'inspirateur, l'organisateur et le régulateur suprême*. 

De cette double conséquence de la fin des persécutions, — 
le culte passionné que Ton rend aux martyrs du Christ et la 
révolution morale qui substitue, aux yeux des Romains, la 
chasteté à la charité comme vertu première, — les traditions 
romaines qui s'élaboraient alors devaient porter la double trace. 
Et le lecteur se rappelle peut-être l'insistance avec laquelle 
un grand nombre de gestes romains exaltent et prêchent la 
virginité et le plaisir visible que prennent les rédacteurs à 



ï Sur la seconde période de rascétisme romain, cf. infra, p. 335>336. 

C'est vraisemblablement à partir de saint Jérôme, au moment surtout de 
la lutte contre le Néo-Manichéisme, que les Romains pieux furent instincU- 
yement poussés à « ascétiser » leurs traditions martyrologiques, cf. infra^ 
p. 335 ; de cette époque datent sans doute les < virginisalions » de Flavie 
Domitille, de Constantine, de Cécile, etc : c'est par sainte Paule qui va faire 
un pèlerinage aux fies Ponza que la tradiUon de Flavie Domitille entre, sans 
doute, en contact avec les milieux ascétisants. — Mais qui peut dire si c'est 
à l'époque hiéronymienne, ou à l'époque manichéenne (cf. infra) que ces ascé- 
tisations se sont produites. C'est sans doute aussi à saint Jérôme, ou du 
moins à ses amies, qu'il faut rapporter la légende de sainte Suzanne ou celle 
de sainte Eugénie, toutes deux versées dans la science des Saintes Ecritures. 



TRADITIONS MARTYROLOGIQUES 277 

raconter des histoires d'Orient ' ; et sans doute aussi entrevoit- 
il quel fut à Torigine du mouvement légendaire, le rôle de 
cet enthousiasme passionné que les martyrs inspiraient aux 
foules. Il semble bien que ce soit ce double mouvement reli- 
gieux qui explique le caractère et môme Tépanouissement 
des traditions martvrologiques. 

On en vient à se demander aussi s'il n'y faut pas rattacher 
encore la rédaction des gestes romains ; d'autant que les confes- 
seurs ou les ascètes se disputaient, semble-t-il, avec les martyrs 
les préférences de la piété populaire. Ne serait-ce pas alors, 
comme au temps de Siméon le Logothète *, le succès des vies des 
Confesseurs^, qui aurait poussé de pieux chrétiens à écrire les 
vies des martyrs? Le moment est venu de rechercher à quelle 
époque les traditions ont été consignées par écrit dans les 
Gestes. 

1 Cf. les gestes de Clément, d'Alexandre, d'Eleuthére, de Basilide, d'Eugénie, 
ou de Chrysanthe, de Galocère, des martjTs Grecs, des martyrs d'Ostie. de 
Marius, de Marcel, de Cyriaque, de Pancrace, d'Anastasie, de Boniface, 
d'anthime, de Jean et de Paul, de Vibbiane et de Gordien et les gestes romains 
de Tapôtre saint Mathieu. — Relire surtout les histoires du cycle laurentien: 
non pas tantTépisode d'Abdon et de Sennen,que les aventures d'Olympiades 
et Maximus, aventures peut-être purement fictives. Cf. infra, Byzance, p. 344. 

2 Cf. PseUos: «çtXtfTiiia jièv TOt 7r«poc twv {jiapT^Spcov xat* lyfipùtw àytoviff^atot... 
0*J8sv lï r,tTOv xal à àoxTjtixo; pi'o; xx-cikoL^m, Aanavri yàp xàvTSûOa (rapxcôv 
xal rpuçTi TO {JLT| Tp'jçîv ». (P. G. 114, 189). 

8 Cf. iVra, p. 291.' 



CHAPITRE II 



RÉDACTION DES TRADITIONS ROMAINES 
(ÉTUDE D'ENSEMBLE) 



I 



Les gestes romaines sont postérieurs à rétablissement du 
Bas-Empire * . 

Je rappelle que les actes authentiques qui purent exister 
à Rome au début du iv*" siècle durent être brûlés en exé- 
cution de redit de de 304. Je rappelle encore que Constantin 
et Julien sont souvent cités dans mes textes. J'insiste seule- 
ment sur ce fait que la langue politique qui s'y trouve usitée 
nous reporte à Tépoque du Bas-Empire^. 

Voici une liste qui permettera de s'en convaincre : 

Termes Gestes romains Notitia Dignitatum, etc. 

Praefectus Clément, Nérre, Notitia dignitatum (Seeck, Berlin ; 

Félicité, Cécile, 1876). Oc. IV, 2, 18; I, 4; IV. 
Urbain 

xo(ir,( 099ix(b>v Clément (Traduction de magisterofficiorum). 

Magister Processus Or. I, 10; XI; Occ, I, 9; IX, 

officiorum Mommsen (Nettes Arch., XIV. 462). 

1 J'entends par là la séparation de rempire romain en deux empires dis- 
tincts, à la mort de Théodose 393. La Sotitia Dignitatum nous reporte aux 
jours d'Ilonorius et d'Arcadius. 

2 Cf. Duchesne, P. L., I, ccxxx-fxxxxi note 2. « Dans les gesta martyrum 
il n'y avait .. nulle raison d'introduire des traits empruntés au régime de 



2d0 



HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 



Termes 
Cornes rei privatae 



Gestes romains 



Cornes utriusque 
militiae 



CoiniUilus 



Suzanne 
(Claudius) 

Alexandre 



Jean-Paul 



Notitia Dignitatum, elc. 

Id. Or. I., 13. XIV, 2, 8, 15. Oc, I, 
12; XIÎ, 3, 30, 1; Or., XIV, 1. — 
Cod, Theod., lex, 27, de petitio- 
nibus, 10. 10. 
(D«''forination de magister equitum et 
pcditum. Or., I, 5-8). Or, XXIX, 6; 
cf. Ennodius, I, Ep., 24, « magis- 
ter ulriusque mililiae. » 
J'avoue n'avoir pas trouvé d'autre 
exemple de comitatus dt'signant 
Tenseroble des comités. 
Magisterpeditum Eus^be-Pontien Occ, I, n, VI 125, 275; V. 1. 
Magister raililum Cyriaque Or; V-IX. Oc, XXY, 38, 41, 42; 

{Analecta, II, 249) XXVI, 22; XXVIII, 23., XXIX, 7 ; 

XXX, 21. 
Magistera potes- Aurea-Censurinus Senator, VI, Ep. 6; IX, Ep., 24. 

Processus Sidonius, I ; Ep. 3. — Theophy- 

lacte Simmocat, 111,15 

Or , I, 57-78; XLIII, XLV; Occ, I, 

50-77 ; XIX, 2, 6; XX, 9, 11. Mom- 

msen [Neiics Archiv., XIV, 461.) 

Eusèbe-Pontien Or., I, 30-34; Oc, I. 23, 24; XIX. 

Getulius Distinguer le vicarius praefecti 

Agnes urOis adjudant du préfet urbain j du 



tas 
Consularis 

Vicarius 



Césaire 
Getulius 



Marcellus 
Laurent 



Praeses 



Coetus rester 
(senatus) 
Princeps 



Clarissimus vir 



Suzanne 

(Claudius) 

Serapia 

Laurent 

Passim 



Suzanne 
(Claudius) 
Cyriacus 



vicarius urhis Romae, subordonné 
du préfet du pnHoire, siégeant à 
Milan, [ïnscr. à C. Caelius Satur- 
ninus (Wilmanns, 1223|; citée par 
Vigneaux, 121-li2). Mommsen; 
Xeues Archiv. ; XIV, 491. 
Or, I, 79-125... Oc, l, 84-121 ; Mom- 
msen {^eues Archiv. XIV, 461.) 

Cassiodore, Var., IV, 25 (M. G., 125). 

Cassiodore, Var., II, 28 (M. G., 62) ; 

Mommsen (Neues Archiv., XI V\ 

467, noie 3). 
Or., XLllï, 3 ; XLIV, 4 ; Oc, XLIII, 

3 ; XLIV, 4. 



i*empire sous Honorius et ses successeurs; et pourtant on en trouve sou- 
vent. Les fonctionnaires auxquels ont atfaire les martyrs du temps de Tr&jan 
et de Marc-Aurële sont toujours ceux de la Notilia Dignilaium du v* siècle. »> 
Cf. aussi Mommsen : « Die Civilver^'altung des Occidg:its blieb unter der ger- 
manischen Kônigen wie die Iniperatoren sie geordnet hatten ». [Osfgolhische 
Studieti. — Senes Archiv. XIV. 18b9, p. U)Q]. 



LES GESTES ET LA NOTITIA DIGNITATCM 



28i 



Termes 
Togatus 

Amicus 
principum 



Ex latere meo 



Gestes romains 

Suzanne 

Marcel 

Martyrs Grecs 

Urbain, 

Laurent., 

Calocere, 

Restitus, 

Gordien 

erre, 

Félicité, 

nii Coronatt 

Jean -Paul 



Notitia Dignitatum, etc. 

Le Riant. Revue de Lég. anc, et 
mod,y 1875, p. 700. 

Saint Augustin., Confess., VIII, 6. 



Code Theodos.j VI, 2 i. — Jérôme à 
Rufm: lettre III. 



Praepositus 
Primicerius 



Primiscrinius 

Cubicularius 

Cubicularia 
Vice-dominus 



Jean-Paul Or., I. 9; X ; Oc. I, 8. 
Jean-Paul Or., I, 17; Oc, I, 1d ; XIV. 
Calocere - Parthe- 
nius 
Sébastien Oc, IV, 2:»; VI, 89 ; XVIII, 8 ; Vi- 

gneaux, 103. 
Calocere-Parth. L. P. Léo I. — G. l. L., XI, 310. 

Mommsen (iVeMeA'Arc/iii'.,XIV, 5r2), 
Nérée-Achillée 

Stephanus L. P. L (Vigile). — Greg. Magn.', 

Ep. IX, 37,66; Paul diacre : Hist. 
Mise. XXIII, XXIV. 
Gonductor loci Nérée-Achillée Chronic. farf, apud Muratori,, II, 

2, col. 449. 
Principalis curiae Sympherosa Code Thcodosien, XVI, 10 : constitua 

tion de 412. 
Senatus vel curia Getulius Justin ien, nov., 38. — Ambroise, II ; 

ad Timoth. — Senator, VI, 3. 
Cod, Tlieod et Inst.j passim, — Au- 
sone : Mosella, 
Defensor civitatis Sebastianus Cod. ryieo(/.,I, 29, 8; 30, 1 ; Cor/. /tist. 

I, 55 ; Ëdits de 364 et de 409. 
Il y a un cornes comitum à Naples, 
sous les Normands. Du Gange: 
cornes. 
Cf. infra, 
R. L. 318. 



Dux ducum 



Serapie 



Magisteriani 
Principatus 

cohortis 
Cornicularius 



Processus 
Sébastien 



Gampidoctor 

Nummorum 

arcarius 



IIII Coronati Or., II, 61. — Oc, 11, 45; IIÏ, 40; 
Cécile IV, 20; XVIII, 6. — Cassiodore,. 

Variar, XI, 36. 

Beurlier, Mélanges GrauXy 297. 
Symmaque, X, 34. 



Jean-Paul 
Getulius 



2)2 



HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 



Termes 


Gestes romains 


Oflicialis 


Getulius 
Boniface 


Scrinium 


Martyrs Grecs 


Gonsiliarius 


Anthimius 


)nimentariensis 


Alexandre 

Boniface 

Martyrs grecs. 

Marcel 


Melallarius (?) 
Gensualis 


Serapia 
IIII Goronati 


Melloprinceps 
Protectores 


Processus 
Sophia 


Spiculator 
Editio 


Boniface 

Gécije 

Laurent, Maris 


Candida 


Serapie 

Boniface 

Eleulhère 



•€omestemplorum Jean-Paul 



Tribunus 



Seleucia Isauriae 

Partes Orientis 

Servus servorum 
dei 

Papa ab ostiensi 

ep. sacratus 

Monachi 



Marcel 

un Goronati 

Aurea 

Stephanus 
Marins 

Alexandre 

Boniface 

Galocere-Parth. 

Martyrs grecs. 

Marcel. 
Laurent 

Martyrs grecs 
Mon tan us 



Notitia Dignitatum, etc. 

Or,, XX, 18. — Oc, XIX, 25; XX, 
26 ; XXII, 50. 

Or., XII, 6. — Oc, X, 6; XI, 97; XH^ 
36. 

Gonslant. Porph., De Them., I. — 
Gesta Agathae. 

Gassiodore : Varwr, XI, 28 (M.G.347). 
Vigneaux, 103. 



God. Theod. 1. X, 19. 

Gratien,G.8. — Arcad. etHon.,G. 12. 
— G. Theod. De Sénat, VI. 2. 

Gf. infra, 

Jullian : De Protectoribus et Dômes- 
ticis Augiistorum, Paris, 1883. 

Momrasen : Protectores Auyusti., 

Eph. Ep., V (1884), 121. 
Hydace ? (d'après du Gange), Am- 

b roi se, Cî infra, 
Ambroise : sermon 84 « edamus 

primam editionem candidam, in 

vestitu et indumentis nudorum ; 

secundam vero non minus nobi- 

lera.» (édition de Paiis, 1603, t. V, 

c. 90.) 

Je n'en ai trouvé aucun autre exem- 
ple. 

XLII, 40; Oc, XXVI, U-20; XXVIIÏ, 
18. 

Oc XXXV, 31 ; — Mommsen : (yeues 
Archiv. XIV, 481, note 5 et 462, 
note 4). Gassiodore, Variar, VI, 3 

(M. G., 176), XI, 18 et 20 (M. G., 345 
et 346). 

Or., I, 3*7; II, 15. 

Or., I, l; Gf. Oc, I, J; Or., III, 13. 
Saint Augustin, Ep. 130., ad Pro- 
bam; 217, adVitalem. 

L. P. I, 202; S. Aug., Brev. CoUoq., 

III, 6. 
Saint Jérôme, Ep. I, IV; de Vita 

HJon, XIII; Gassien, XVIIl, 4, 5. 



LES GESTES ET LES VOCABLES DES « TITULI » 283 

TetTnes Gcsles romains Notitia Dignitatunij etc. 

Sanctimonialis Nérée Saint Augustin. De Verb, Dom. Ser- 

Boniface. mo, 22^ § 1 ; De S. Virginitate, 55. 

Orthodoxi Nérée Greg. M. Dial. III, 28 (P. L. 77, 285). 

ïndividuaTrinitas Boniface V(610-623) (P. L., 80, 437). 

Ainsi, comme dans les vies des papes antérieurs au régime 
byzantin, oii Ton n'avait aucune raison d'introduire dos traits 
byzantins, on retrouve dans les gestes des martyrs des déno- 
minations empruntées à la langue administrative de Tempii'e 
sous Honorius et ses successeurs immédiats : nous sommes 
reportés par là même à Tépoque de la Notitia Dignitattim, 



II 



Les Gestes romains sont antérieurs à 595. 

Nous savons de source certaine qu'à la fin du vi* siècle un 
certain nombre de gestes étaient rédigés: ceux que contenait 
le Liber Martyrum que nous avons retrouvé et ceux qui sont 
connus de Grégoire de Tours, mort en 594. Dans le In gloria 
Martyrum^ ^ Grégoire dépend des gestes romains quant au 
récit qu'il donne des passions de Clément et de Chrysanthe : 
il est donc certain qu'avant la fin du vi" siècle, ces légendes 
étaient rédigées, comme celles que contient le codex Vindo- 
honensis. Mais, comme il n'y a aucune raison de croire qu'elles 
l'ont. été avant les autres, comme la parenté de nos textes 
nous invite même à penser le contraire, on est porté à croire 
que les gestes romains, dans leur ensemble, existaient avant 594. 

Une autre raison, confirme notre thèse : les changements 
constatés dans la dénomination des titiili au cours du 
VI* siècle s'expliquent par l'influence de nos gestes. Lorsque 
l'on compare la liste de 499 à celle de 595 on constate que, dans 
cet intervalle de près d'un siècle, plus de la moitié des titfdi 

1 « Clemens martyr, ut in passione eius legitur, anchora colle. . » < Cri- 
santus martyr, ut historia passionis déclarât, post acceptam martyrii coro- 
nam cum Daria virgine... » « Est etiam haud procul ab huius urbis muro et 
Panchratius martyr... » c Multi quidem sunt martyres apud urbem Romam, 
quorum historiae passionum nobis integrae non sunt delatae. » (Greg. Tur., 
In Gloria MarL, 35,37, 38, 39. —M. G., p. 510513). 



28^ HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

ont changé de nom. Qu'on en juge par la liste suivante: les 
vocables de 499 et de 595 sont reliés par un tiret*. 

Crescentiae-Sixti (?); — Tigridae-Balbinae (?); — Laurentii 
Dainasi ; — Pammachi-Johannis et Pauli; — Fasciolae-Nerei ; — 
Vestinae-Vitalis ; — 01 jmpiana-Bibbianae ; — AEmilianae-IIII 
Coronatorum (?) ; — Iulii-Iuliii Callisti ; — Lucinae-Laurentii ; — 
Gai-Susannae; — Equitii-Silvestri ; — Pudentiana-Potentianae. 
— En 595 enfin, on s'aperçoit que la basilique de Saint Pierre 
et Marcelliii a hérité de saint Mathieu in Merulana le nom do 
liiuhfs. 

On constate, d'autre part, que Tori gin e première de chacune 
de ces églises qui ont ainsi changé de vocable en un siècle est, 
plus ou moins directement, illustrée par une de nos légendes. 
Les églises de Vitalis, de Sixte, de Balbine, de Calliste, de 
Laurent, de Silvestre, de Nerée, de Suzanne, de Jean et Paul, 
des Quatre Couronnés, de Vibbiane et de Potentienne, ont 
donc abandonné les noms de Vestina, de Crescentia, de Tigrida, 
de Jules, de Lucine, d'Equitius, de Fasciola, de Gains et de 
Pammachius, les qualificatifs d'Emilienne, Olympienne et Puden- 
tienne: il saute aux yeux que les saints de 595 sont plus 
connus que ceux de 499 et plus qualifiés par conséquent pour 
protéger un sanctuaire : or ceux-là, et ceux-là seuls, sont 
célébrés par les gestes romains, tandis que ceux-ci lenr sont 
inconnus-. Il est donc très vraisemblable que ce sont les gestes 
qui ont décidé le triomphe des uns et la disparition des autres ; 
il est donc probable que le mouvement légendaire d'oti ils sont 
issus s'est développé avant 595 et a exercé sa plus forte 
influence après 499. 

Cette conclusion a pour elle toutes les vraisemblances et ne 
heurte aucune objection : elle a, de plus, l'avantage de résoudre 
une énigme dès longtemps cherchée et un problème qu'on 
n'avait pas encore abordé. 

Le vocable titulus Pasforis n'est que l'indice d'une tentative 
qui a été faite pour changer le nom de l'église pudentienne, 

1 11 importe peu que ce soit la môme église qui ait porté les deux noms: 
pour trois d'entre elles, le fait n'est pas assuré. — 11 sufQt que les vocables 
de 595 soient illustrés par nos gestes et ceux de 499 ignorés par eux : il est 
naturel d'admetlre que les gestes ont contribué à la diffusion du culte des 
saints qui triomphent en 595. — VA. la remarque d'Erbes sur la diffusion du 
culte de décile, aussitôt après l'apparition des Gesla Caeciliae. 

^ Sauf trois, Lucine, Fasciola, Gains, qui ont moins de renommée, & coup 
sûr, que Laurent, Nérée, Suzanne. 



LE « TITULUS PASTORIS » 285 

qu'on ne croyait pas transformer déjà en rappelant Téglise de 
sainte Potentienne ^ : c'est une tentative de tout point analogue 
à celle qui réussit pour les quatorze basiliques que je viens de 
mentionner. Le ou les rédacteurs des gestes de Concordius'^, de 
de Stéphane^, de Laurent'* et de Yibbiane lancèrent dans la 
circulation des textes où le tiiulus était désigné sous sa nou- 
velle appellation. Bien plus, ils n'hésitèrent pas à on fabriquer 
deux autres plus audacieux encore: dans Tun^, ils mettaient 
en scène le saint lui-même qu'ils voulaient introniser dans la 
vieille demeure des Pudentes ; dans l'autre ^, ils rédigeaient 
les lettres qu'ils mettaient sous son nom. La tentative échoua; 
sans doute, parce qu'elle était l'œuvre d'un moine ou d'un 
petit groupe de moines qui croyaient avoir découvert saint 
Pastor et pensaient faire œuvre pie en lui restituant la 
gloire dont on Tavait injustement frustré. Les autres réussi- 
rent parce qu'elles furent moins concertées, moins indivi- 
duelles, plus anonymes ; parce qu'on se borna à localiser dans 
une église une légende qui avait déjà cours et qu'on n'eut 
pas l'audace de prétendre imposer à des Romains une légende 
romaine fabriquée de toutes pièces. 

L'histoire du lit it ht s Pasioris n'éclaire pas seule la trans- 
formation des vocables au vi® siècle : celle du titulits Aposloio- 
rum jette aussi sur ce fait une curieuse lumière. Nous avons 
relevé jusqu'ici quatorze tentatives heureuses et un essai 
infructueux pour changer les vocables des titiili; voici un cas 
plus singulier : une tentative qui réussit d'abord poiu* avorter 
à la fin. Le tihdus Apostolorurn de 499 prend, dans la première 
moitié du vi" siècle, le nom de titvlus a vincula sancti Pétri pour 
revenir en 595 à sa dénomination première. Il nous est attesté 
sous la première forme, par la signature de Philippe, prêtre, 
légat du pape au concile d'Ephèse^ en 432; sous cette forme 
encore au concile de 499. Mais nous le trouvons appelé titithis 
a vincula.,. par le Liher Pontificalis^ comme par le férial 



1 Cf. suproy traditions locales urbaines, p. 1*27. 

* 1" janvier, p. 9. 

3 2 août, p. 141, e. g. 

* Surius,lV,6il. 

'-> Gesta Mani et Marlhae, 19 janvier, 580, 2i. 

^ Gesta Potenlinnae et Prajcedis. 

7 Hardouin, 1. 1488. 

^ L. P., l,p. 261 (Symmaque). 



286 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

Hiéronymien*, par une inscription du prêtre Severus en 533^ 
et par la préface du poème composé par Arator en 544^. Dans 
les gestes d'Alexandre, nous trouvons un curieux passage qui 
attire l'attention du lecteur pieux sur les chaînes de saint 
Pierre et qui en raconte la légende. Elles ont été trouvées par 
Balbine, fille d'Hermès, guérie par Timposition du carcan 
d'Alexandre ; elles ont été confiées alors à une illustre matrone^ 
du nom de Theodora*. — Après tous les faits que nous venons 
de réunir, comment n'être pas frappé de leur coïncidence avec 
le changement de nom du tituhis Apmtoloritm : comment ne 
pas croire que nous sommes reportés à une époque où la dévo- 
tion des fidèles pour les chaînes de Tapôtre prenait un nouvel 
accroissement? Un très curieux passage d'une lettre des légats 
à Hôrmisdas confirme cette hypothèse : ils demandent pour 
Justinien un fragment des liens des apôtres^. Il est donc pro- 
bable que les gestes du pape sont contemporains de ce nou- 
vel essor d'une dévotion proprement romaine et qu'ils la 
reflètent; il est donc très vraisemblable qu'ici encore lesgectes 
romains sont intimement associés à l'histoire des changements 
de vocable. N'est-ce pas à dire qu'ils leur sont antérieurs, anté- 
rieurs par conséquent à 595 ? 



i F. H., Kal. aug. : Bemensis: dedicatio ecclesiae a G. Petro constructae. 
Gf 915. « romae statio ad scum petruin ad vincula. 

« (Citée dans L. P. I., 285 note 1). — De Rossi, Insc. Chr, II, 112, 134. 

3 P. L., 68, 54-55. 

^ Qui sait même si ce n'est pas dans le litulus Apostolorum qu'il faut cher- 
cher Ténigmatique ecclesia Theodorae? 

^ La fameuse basilique deTEsquilin, dont on attribue la fondation à Eudoxie, 
fille de Théodore le jeune et femme de Valentinien, est trop connue pour que 
nous y insistions ici. Quant aux chaînes de saint Pierre, nous avons con- 
servé un sermon de saint Jean Chrysostome à leur sujet. Cf. Mombritius, 
II, 223. ~ Voici le passage de la lettre des légats à Hôrmisdas relatif aux liens 
de l'apôtre (en 519}. « Fillus vester magnificus vir lustinianus, res convenien- 
ter fidei suae faciens, basilicam sanctorum apostolorum, in qua desiderat 
et heati Laurentii martyris reliquias esse, constituit ; sperat per paruitatem 
nostram ut praedictorum sanctorum reliquias celeriter concertatis... Petit et 
de catenis sanctorum apostolorum, si possibile est, et de craticula beati Lau* 
renti martyris (P. L., 63, 474-475). Cf. dans les Gesta Piocessi et Martiniani 
comment saint Pierre perdit ses liens devant le tilulus Fasciolae. 



LES GESTES ET LE « LIBER PONTIFICALIS » 287 



III 



La date probable des gestes d'Alexandre nous est un précieux 
indice : elle nous indique à quelle époque il convient de pla- 
cer la rédaction de nos légendes : tous les termes de la langue 
administrative et politique relevés plus haut conviennent à 
l'époque ostrogothique*. 

On peut relever plusieurs fois, dans nos textes, l'expression 
de Gesta Marhjrum appliquée au récit lui-même : je le ren- 
contre dans les gestes de Potentienne^, ceux d'Anthimius 3, 
ceux de Gènes ^, ceux de Susanne^, de Calliste^, d'Anastasie ' 
et de Cyriaque^. Je le trouve aussi, avec la même signification, 
dans plusieurs autres textes de l'époque ostrogothique^ et 
jamais avant cette date. Le Constitutum Silvestri ^ nous parle 
de notaires ecclésiastiques, qtn gesta diversonim marlyrum 
suscipientes ordine renarrabant^ et la préface de la Vita SU- 
vestri^^ nous entretient de l'ouvrage d'Eusèbe qui racontait 
les Gesta Mari i/ mm. Le Liber Pontificalis^^ enfin et le Décret 
damasien *• se servent également à plusieurs reprises de 
cette même expression. Suivant une antique coutume, nous 
apprend Tun, l'église romaine refuse de lire aux offices les 
Gesta Martynim ; et nous lisons dans l'autre que saint Clément 
a institué des notaires, qui gesta martynmi sollicite et curiose 
umfsqiiisqtie per regionem suam diligenter perquireret ; — 
plus loin, à propos d'Anteros et de Fabien, le même terme 
reparaît. — Si l'on réfléchit qu'il ne se rencontre pas une 
seule fois dans les textes avant ceux que nous venons de 

» Cf. Osigolhische Sludien von Th. Mommsen (Neues Archiv., XIV (1889), 
223, 451) et les Variarum de Cassiodore. 
« 19 mai 299. 

3 Texte du Codex Namurcensis, 53. Cf. Analecta, H, 288-289. 
* Surius, IV, 917. 
6 18 février, 65, §21. 
« 14 octobre, 401. 

' Texte du Codex BruxellensiSy 7 461. Cf. Calalogus,.., Bruxel., Il, 18-19. 
» Texte du Codex Palalinus, 8 août, 332, l 29-30. 
9 Hardouin, I, 290. — L. P. 1., c-ci. 

^^ « Son apparition était encore toute récente au temps de Symmaque et 
des controverses de 501 »; L. P. I. cxv. 
*' L. P., I. Clément. — Anteros. — Fabien. 
»« P. L., 59, 160. 



288 HISTOIRE GÉNÉKALi: DES TRADITIONS ROMAINES 

citer et qui appartiennent tous aux dernières années du v* et 
aux premières du vi* siècle, on en conclura sans doute que les 
gestes romains qui l'emploient également ont été rédigés à la 
même époque. 

Que si, dépassant les analogies verbales, nous confrontons 
avec nos légendes les deux derniers textes que nous avons 
cités, nous nous convaincrons que l'indice qu'ils nous ont li\Té 
n'est pas trompeur et que les Gesta Martyrum sont contem- 
porains du Liber Ponfificalis et du décret de Recipiendis 
ou concile damasien. On a remarqué déjà* l'intérêt que les 
rédacteurs du livre pontifical témoignent aux gestes des mar- 
tyrs : ils s'efforcent d'en expliquer l'origine afin d'en établir 
l'autorité ; ce qui nous laisse entrevoir qu'au moment oîi ils 
écrivaient, les gestes n'avaient pas encore eu le temps de s'im- 
poser à l'opinion publique. On s'aperçoit, d'autre part, que les 
notices d'Urbain et de Corneille dépendent des gestes de Cécile 
et de ceux de Corneille; — que celles d'Etienne et de Sixte 
sont certainement indépendantes des gestes d'Etienne et de 
ceux de Laurent; — que six autres" comparées aux gestes 
correspondants présentent quelques différences notables à côté 
de quelques rapports certains ; et le fait s'explique sans peine, 
non par une dépendance spéciale de texte à texte, mais par 
une égale dépendance par rapport à une tradition commune, 
diversement exprimée et modifiée. 11 y a donc, entre le Liber 
Ponfi/ica/is rédigé sous le pontificat d'Hormisdas (514-52^) 
et les gestes romains qui nous sont parvenus, une solidarité 
étroite et comme un enchevêtrement ^ de dépendance qui ne 
laisse pas d'être significatif: n'est-il pas nécessaire d'admettre, 

1 Duchesoe, L. P., introduction, g 35, lxxxix. 

> La notice de Clément ignore la Chersonèse et mentione Texil du pape, in 
Graecias; celle d'Alexandre mentionne les compagnons du pape cités par les 
gestes, mais le fait mourir de mort différente; celle de Calliste connaît, comme 
les gestes, les attaches de la légende au quartier des Ravennates ; celle d'Eusèbe 
est plus complète que les gestes; celle de Marcel mentionne le catabulum de 
la Via Lata comme les gestes ; celle de Galus (2* édition] fait de celui-ci un 
martyr, à la différence des gestes. 

3 Cet enchevêtrement de dépendance apparaît dans un cas d*une manière 
tout à fait frappante : lorsque Ton confronte les gestes de Potentienne avec le 
livre pontifical. Celui-ci est indépendant de ceux-là : il ne leur emprunte rien. 
Ceux-là sont indépendants de celui-ci: i" Pastor n'est pas donné comme frère 
de Pie; 2" aucun rôle n'est attribué à Pastor dans la fixation de la Pâques au 
jour de dimanche; 3» la fixation de la Pâques au dimanche n'est pas men- 
tionnée. Celui-ci et ceux-là représentent une tradition commune : Pastor vit 
à l'époque de Pie. Mais on a corrigé celui-ci et ceux-là. Là correction des 



LES GESTES ET LE DÉCRET DAMÂSIEN 289 

pour en rendre compte, qu'ils ont été rédigés à la môme 
époque ? 

Et cette conclusion apparaîtra plus certaine et mieux assurée 
à la suite de la comparaison qu'il faut établir entre les Gesta 
Martynim et le Décret pseudo-damasien. Au chapitre m de 
ce texte célèbre, parmi les opusciila recipienda^ après Ténu- 
mération des œuvres de Cyprien, de Grégoire de Nazianze..., 
de tous les Pères orthodoxes qui sont toujours restés en com- 
munion avec l'église romaine, on lit les mots suivants*: 

« Item décrétâtes episioias^ qiias,., 

« Item gesta sanctorum martynim qui midtiplicibus tor- 
« mentomm Cjriiciatibus et mirabilihus confessiommi trium- 
« phis irradiant. Quis ista Catholiconim diibitet majora eos 
« in agonibiis fuisse perpessos^ nec suis viribus sed Dei gra- 
« iia et adjutorio? Singulari cautela in sca Romana ecclesia 
« non leguntury quia et eorum qui conscribere nomina peni- 
« tus ignorantur et ah infideiibus et idiotis superflua aut 
« minus apta, quam rei ordo fuerit^ esse putantur, Sicut 
« ciiiusdam Cirici et Julittae^ sicut Giorgi aliorumque huius- 
« modi passiones q, ab hereticis perhibentur compositae, 
« Propter quod^ ut dictum est^ ne vel levis subsanandi ore- 
« retur occasio, in sca Romana ecclesia non legiintur. Nos 
« tamen cum praedicta ecclesia omnes martires et eorum 
« gloriosos agones, qui Domino magis quam hominihus noti 
« sunt^ omni veneratione veneramur, » 

Ainsi donc Téglise romaine vénère avec dévotion les mar- 
tyrs et leurs glorieux combats, plus connus^ dit-elle, de Dieu 
que des hommes. Mais, guidée par une singulière prudence, 
elle refuse de lire leurs gestes aux offices, et sa conduite lui 
est dictée par deux et même trois raisons : la première, c'est 
qu'on ignore profondément les noms des auteurs qui les ont 
composés ; la seconde, c'est que des infidèles ou des simples 
d'esprit les ont encombrés de détails inutiles ou déplacés ; la 
troisième, qu'on ajoute incidemment, c'est que, s'il faut ajouter 
foi aux bruits qui courent [perhibentur)^ ils ont été com- 
posés par des hérétiques. Et qu'on ne veuille point voir dans 

gestes précède l'addition du livre pontifical; elle a été faite sur la légende de 
Praxède, séparée de celle de Potentienne ; or, l'addition du L. P., est, sans 
doute, antérieure à 531; la correction des gestes et les gestes eux-mêmes 
seraient donc antérieurs à cette date, 
ï Nous donnons le texte du Vaticanus Fonlanini (Migne, P. L., 59, 171-172). 

19 



2J0 inSTOiaE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

cette attitude de l'Église un manque de foi en la grandeur des 
saints : quel catholique pourrait douter qu'ils n'eussent supporté 
de plus terribles tortures que les gestes n'en racontent, soute- 
nus, non par leur propre force, mais par la grâce et le secours 
de Dieu*. 

Il est clair que, parmi les gesta sanctorum martyrumy les 
nôtres sont aussi visés ; peut-on arguer que le signalement 
quon en donne soit infidèle? Si Ton se rappelle le caractère 
apocryphe que présentent nos légendes, on se convaincra sans 
peine de son exactitude. Si l'on se rappelle surtout que les 
gestes romains s'efforcent de s'établir dans l'opinion publique 
par la précision minutieuse des détails qu'ils rapportent ; si l'on 
réfléchit que, s'ils cherchent à le faire, c'est, nécessairement, 
que certains s'efforcent de ruiner leur crédit et d'éclairer 
l'opinion, on comprendra que les prologues tendancieux que 
nous avons notés supposent le concile damasien, comme le 
concile damasien suppose nos prologues^: ces deux docu- 
ments s'éclairent et se complètent parce que leurs auteurs res- 
ponsables se visent et se combattent ; tous deux ont vu le jour 
à la même époque, parce qu'ils témoignent tous deux d'un 
milieu historique identique. 

La comparaison des gestes romains et du décret pseudo- 
damasien confirme les résultats que nous avons obtenus en les 
comparant au Libe?* Pontificalis : comme ces deux textes, ils 
ont été rédigés à l'époque ostrogothique^. 

1 Cf. notre travail de Manichaismo apud Latinos, 2* partie, chapitre ii. 

2 Les gestes précédés de prologues seraient donc postérieurs au concile. 

s Deux autres faits d!un caractère général peuvent être relev(!^s, ou indi- 
qués, à l'appui de notre thèse. A considérer Tensembie de nos textes, on devine 
que Tusage des psaumes se répand dans Téglise de Rome au moment où ils 
sont rédigés : le plus grand nombre n'en souffle mot ; quelques-uns, comme 
les gestes d'Eugénie (P. L., 73, 607, l 3, 4, 6) leur empruntent plusieurs cita- 
tions (Ps. 47 et 95); d'autres, comme les gestes d'Alexandre Romain, y font un 
fréquent recours et il semble bien (cf. infra) que les gestes d'Alexandre 
Romain soient au début du vu*, ceux d'Eugénie, du début du vi*. Or, si ce fut 
Célestin (422-432. — L. P., I, 243) qui introduisit à Rome la psalmodie anti- 
phonée, ce fut Ilormisdas (514-523. — L. P., I, 269) qui en vulgarisa Tusage 
en établissant une sorte d'école de chant ; la connaissance des psaumes se 
généralisa dès lors dans le clergé inTérieur. \\ est fait allusion, semble-t-il, à 
l'usage du chant des psaumes dans les gestes de Marcel (g 6), de Primus et 
Felicianus (^ 3 et 5), de Suzanne (18 février, 64 et 11 août 631-632), de Calliste 
(14 octobre 439). 

Lorsque le texte des gestes sera solidement établi, on pourra étudier dans 
quelle mesure le cursus s'y trouve : j'en ai noté certains cas dans certaines 
recensions des gestes de Sébastien et de Nérée. M. Lejay en a trouvé dans 



LA VIE DE SAINT SÉVERIN 291 

Il est donc très probable, ainsi que nous l'avons soupçonné, 
que rinfluence des vies des saints dont les fidèles étaient alors 
si friands ont été la cause particulière* qui suscita, à ce 
moment, la rédaction de nos légendes. La vie de saint Martin, 
la vie de saint Ainbroise, les vies de saint Hilaire et de saint 
Honorât, celles de saint Séverin et celles de saint Epiphane 
ont poussé les dévots des martyrs à rappeler à leurs contem- 
porains la gloire des premiers témoins de Jésus : et peut-être 
récrit d'Euchaire sur les martyrs d'Agaune n'a-t-il pas été 
sans influence sur quelqu'un de nos rédacteurs, jaloux de la 
gloire romaine^. 

Tillemont raconte qu'en 509 « on publia une lettre d'un 
laïque de qualité, qui y faisait la vie d'un moine d'Italie nommé 
Basilique, (qu'on ne connoist pas aujourd'hui). Eugippe ayant 
vu cette lettre, témoigna avoir de la douleur de ce que ceux 
qui en estoient capables, négligeoient de mettre de même par 
escrit une vie aussi admirable qu'estoit celle de saint Séverin ! 
Cette plainte vint jusqu'à l'auteur de la vie de Basilique, 
lequel manda aussitôt à Eugippe qu'il estoit prest de satisfaire 
à son désir, s'il vouloit luy envoyer des mémoires. Eugippe 
dressa pour cela l'ouvrage qui est venu jusqu'à nous, avec 
quelque regret néanmoins de fournir une aussi belle matière à 
un laïque et à un homme qui en l'ornant par une éloquence 
humaine, osteroit la connaissance des vertus du saint, à tous 
ceux qui u'estoient pas tout à fait instruits des lettres humaines, 
(c'est-à-dire aux personnes les plus capables d'en profiter). Car 

Casaiodore {Revue cntique^ 1894, t. Il, p. 275-216. — Cf. Meyer, Gôttingùtche 
gelehrfe Anzeigen^ 1893, p. 17 sq.) et M. Couture dans le Sacramentaire Léonie^ 
{Musica Sacra, septembre 1893, p 9}: le cursus du Sacramentaire Léonienest 
plus tonique que métrique, d'après M. G. 

Je n'ai trouvé aucun rapport — et le contraire m'eût étonné — entre notre 
littérature et les écrits aréopagitiques. 

On entend bien que, lorsque je date les gestes romains de l'époque ostro- 
gothique, je ne prétends nullement exclure par là quelques rédactions anté- 
rieures : je n'y vois que des Taits isolés. 

1 Sur les causes générales du mouvement littéraire à l'époque gothique, qui 
produisit, entr'autres, les triples GesUi Apostolorum, Pontificum et Martyimm^ 
— à savoir Texaltation de Féglise romaine qui suit le pontificat de saint Léon 
et la nécessité de la lutte contre les Manichéens — cf. notre étude de Mani- 
chaeismo apud Latinos.., et infra. 

' Les gestes des martyrs d'Agaune reproduits par le Codex Vindobonensis 
357 faisaient peut-Mre partie du Liber Martyrum primitif: mais peut-être aussi 
ont-ils remplacé les actes de saint Cyprien, — dont le chronographe nous 
atteste le culte romain. 



292 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

on voit par Ennode et par Cassiodore, que l'art de Téloquence 
de ce temps-là estoit de ne se faire entendre qu'à peu de per- 
sonnes, et par une grande contention d'esprit (Eugippe ne dit 
pas comment il se dégagea de ce laïque). On voit seulement 
([ue deux ans après (en 511), le diacre Pascase, qui estoit un 
homme de piété et d'érudition l'ayant prié de luy faire voir 
les mémoires qu'il avait dressez, il embrassa avec joie cette 
occasion ; et en lui envoyant ses mémoires, il le pria d'en com- 
poser une histoire, sans s'arrêter aux sentiments que son 
humilité avoit accoutumé de luy donner ^ ». Ainsi naquit la vie 
de saint Séverin ; ainsi naquirent, sans doute dans des circons- 
tances assez analogues, la plupart des gestes romains* 

> Mémoires, XVI, 179. 

« Domino sancto ac mérite venerabiU Paschasio, Eugyppius in Domino salu- 
tem. — Ante hoc ferme biennium, consulatu scilicet Importuni, epistoia 
cuiusdam laici nobilia ad quemdam directa presbyterum nobis oblata est ad 
legendum, continens vitam Basiiici monachi, qui quondam in monasterio 
montis cuivocabulum est Titas super Ariminum commoratus, post in Lucaniae 
regione defunctus est,Tir et multis et mihi notissimus. Quam epistolam,cum a 
quibusdam describi cognoscerem, coepi mecum ipse tractare necnon et vins 
religiosis edicere, tanta per B. Seuerinum diuinis affectibus ceiebrata, non 
oportere celare miracula. » (Vita Severini, I, P. L., 62, 1167). — On démêle 
chez Eugyppius exactement la même préoccupation que chez le rédacteur des 
gestes d* Agnès et de Cécile : « Non oportere celare miracula » (P. L., 62, 1167) ; 
« res mirabiles quae diu quadam silentii nocte latuerant » (P. L., id., 1168). — 
Cf. dans les gestes, « infructuoso silentio tegi ^. 



CHAPITRE IV 

RÉDACTION DES TRADITIONS ROMAINES 
(ENQUÊTES PARTICULIÈRES) 

[v'-vi* siècles] 



Cette conclusion générale sera confirmée et précisée par 
quelques enquêtes particulières sur la date de certains gestes 
romains. 



I 



Les gestes de Cécile * sont postérieurs à Tertullien, mort 
vers 240 : les passages qui suivent l'attestent avec évidence. 

« Ojudicem necessitate confusum ; sententiam necessitate confusam ; 

vult ut negem me innocentem, ut parcit et saevit, dissimulât et ant- 

ipse faciat nocentem; parcit et sae- madvertit,.. Vis ergo neget se no- 

vit, dissimulât et advertit. Si vis centem ut eum fadas innocentem.,. 

damnare, cur.., » Si damnas, cur,., » 

Gesta Caeciliae. (Bosio), p. 26. TertuUiani, Apolog,, c. 2 (Ha- 

verc, p. 26-33). 

Du reste, Ténumération qu'on lit page 3 : « hune secuti sinit 
priores apostoli^ post a. martyres, posi m. confessores, post c. 
sacerdotes^ post s. virgines, post v. vidxiae^ post v. conti- 
nentes.,., se retrouve dans cet ordre au livre VIII, c. 12 et 19 
des Constitutions Apostoliques-. 

* Cf. Erbes, Die h. Câcilia.,. Zeilschrifl fiir Kirchengeschichle, 9 Bd , 
1887-1888, p. 1 sq. 
' Cf. encore Tbeophili, Comment, in evang,, IV, 16. 



294 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

Les gestes sont postérieurs au traité de saint Augustin 
intitulé de Trinitate^ composé en 416. On lit, en effets 
dans Thistoire de Cécile (p. 40) : umis est deus in majestate 
snUy quemita insancta trinitate dividimus ut in uno homine 
dicimus esse sapientiam, çuam sapienliam dicimus habere 
ingenium, memo?nam^ intellecltnn. Cette analogie reproduit 
une pensée de saint Augustin, rf^ Trinitate j X, 18, et XIV, 10: 
il éclaircit le mystère de la Trinité par une comparaison 
avec la memoria^ Vintelligentia^ la voltintas sixe caritas^. Que 
les gestes n'emploient pas les mômes expressions qu'Augustin, 
c'est un fait qui s'explique sans peine et que l'on peut, du 
reste, constater souvent à ce propos : Fulgence de Ruspe, 
mort en 533, reprend la pensée d'Augustin, mais se sert des 
mots memoria, consiliwn et voluntas -. 

Les gestes sont postérieurs à l'histoire de la persécution 
vandale en Afrique composée par Victor de Vite. L'histoire 
de Cécile mariée à Valerianus, refusant de se donner à lui 
parce qu'elle est consacrée à Dieu et convertissant son mari 
ainsi que son beau-frère, rappelle de très près les aventures 
de Maxime^, mariée à Martinianus, refusant de se donner à 
lui parce qu'elle est consacrée à Dieu et convertissant son 
mari ainsi que ses beaux-frères. Des analogies aussi précises 
éveillent l'attention : la comparaison de certains termes achève 
de dissiper toute équivoque et démontre que, du rédacteur ou 
de l'évoque, l'un a copié l'autre. 

Les mots cubiculi sécréta silentia se retrouvent dans les 
deux textes. 

On lit dans les gestes ; On lit dans Victor de Vite, Hl, 

« Si ista una esset vita et non 27 (page 8o) : 
esset alia, iuste i^tam perdere time- « Si haec praesens vita sola fuis- 
remus ; si autem est vita satis ista set, et a/iam, quae vere est^ non 
melior,,, » speraremus aeternam, nec ita fecis- 

sem admodicum atque temporaliter. » 

1 Cr. Aug., /. c.y X, 18. « Memlni enim me habere memoriam et intelligent 
tiam et voluntatem, et intelligo me'intelligere et velie atque meminisse et 
yolo., ». — Gestes : « Nam ingénie adinveninius quod non dtdicimus, memcria 
teneinus quod docemur, intellectu advertimus quidquid vel videre nobis conti- 
gerit, Tel audire... : numquid non ista tria una sapientia in homine possi- 
det?» 

2 De THnitate, c. 7. — Cf. A. Dufourcq : de Manichaeismo apud LatinoSy p. 91. 

3 Victor Vitensis, I, 30 : a Erant tune servi cuiusdam Vandali... Martinia> 
nus, Saturianus... (Edition Petschenig, dans le Corpus de Vienne. -- Vienne^ 
1881, p. 13-15). 



DATE DES GESTES DE CÉCILE 2^5 

Dans les gestes et dans Victor de Vite (II, 95), on lit : 
de pâtre procedit spiritus sanctiis ; ou ex^ pâtre procedens 
spiritus sanctus. Le filioque est omis dans Fun et Tauti^e 
texte. 

Dans Tun et l'autre enfin, on trouve certaines constructions 
rares, identiquement les mêmes : petitionem insinuare dans 
les gestes, laudem insinuare dans Victor (II, 74, 79); inqin- 
rere pour qtiaerere dans les gestes, inquisitio pour qnaesitio 
dans Victor (II, 51). Il arrive souvent enfin que Victor de Vite 
construise absolument, à Tablatif, un participe qui devrait 
s'accorder avec le sujet de la phrase, ou avec un complément. 

Exemple: « Ubivero munitiones aliquae videbantur^ con- 

gregatis in circuitu castrorum innumerabilibus tiirbis^ gla- 
diis feralibus cruciabant (I, 9, p. 6). Pareille construction 
est deux fois employée dans les Gestes. Modo te credente 
promereberis, et, plus loin, haec dicente Tiburiio^ Caecilia 
osculata est pedibus eitis. 

n est donc clair que Fun des deux auteurs a copié l'autre, qui 
lui devait être assez familier. Il est clair que ce n'est pas un 
évêque, racontant des faits auxquels il a pris part^ qui a 
négligé de puiser dans ses souvenirs pour copier un rédacteur 
inconnu : les gestes de Cécile sont postérieurs à l'œuvre de 
Victor de Vite, 486. 

Ils sont antérieurs d'autre, part, au Liber Pontificalis rédigé 
sous Hormisdas (514-523). « Le pape Urbain joue dans les 
« gestes un rôle important ; c'est lui qui instruit et baptise les 
« personnes que convertissent, par la parole ou par l'exemple, 
« les héros du récit, Cécile, Valérien, son mari, et Tiburce son 
« beau-frère. Cette situation est indiquée, dans le Liber Pontifia 
« calis, par la phrase suivante : Hic sua traditione mtdtos 
« convertit ad baptismum^ etiam Valerianum, sponsum sanctae 
« Caeciliae et multi martyrio coronati sunt per eius doc tri- 
« nam (première édition). Urbain est présenté, au commence- 
« ment de l'histoire, comme ayant déjà confessé la foi à deux 
« reprises : Qui iam bis conf essor factus inter septdcra marty- 
« rum latitabat. Ce titre de confesseur illustre est rappelé au 
« début de la notice : Qui etiam clare {claruit ?) conf essor tem- 
« poribus Diocletiani^, » Cette dernière indication chronolo- 
gique est absente des gestes ; sur d'autres points, d'ailleurs, 

1 Duchesne, L. P., I., xciii. 



296 UISTOIUK GÉ-SÉUALE DES TKADITIONS ROMAINES 

il y a quelques divergences entre ceux-ci et le Liber. Il 
n'en reste pas moins — et cela seul nous intéresse — que le 
Liber Poniificalis a utilisé la passion de Cécile. 
Celle-ci a donc été rédigée après 486, avant 523 ^ 



II 



Il est très probable que les gestes de Corneille sont posté- 
rieurs à saint Léon, mort en 461. Le Liber Pontificalis nous 
apprend, en effet, que ce pape éleva une basilique à Corneille, 
à côté du cimetière de Calliste, via Appia : « fecil autem basi- 
licam beato Cornelio episcopo et martyri iuxta cymiterium 
Calisti via Appia- ». Or cette basilique se trouve vraisembla- 
blement mentionnée dans les gestes : « in cymiterio Calisti^ 
ubi hodie orationes eonim floreni ad laudem et gloriam et 
honorem Domini Nostri Jesu Christi, » Il s'agit de la sépulture 
du pape: n'est-ce pas comme si les gestes disaient: « orationes 
a clero et populo in basilica Comelii habitas in gloriam et 
honorem Domini Nostri Jesu Christi ^ » ? 

Il est certain, d'autre part, que les gestes sont antérieurs au 
Liber Pontificalis ^ : celui-ci y puise les détails topographiques 
qu'il donne sur le chemin suivi par Corneille du Forum Palladis 
au Templum Martis en passant par VArcus Stillae ^ ; il y 
emprunte encore le détail des rapports épistolaires de Cyprien 
et de Corneille et la mention de Celerinus ; il y copie enfin la 
légende du martjTe du pape. 

Les gestes ont donc été rédigés après 461 , avant 523. 



1 Les gestes dépendent peut-être d'Avitus, en raison de llnscription du 
titulus : unus dominus, una fides, unum bapfisma (Cf. P. L., 59, 311). Mais il 
est imprudent d'afûrmer : c'est peut-ôlre Avitus qui dépend de notre texte 
(Cf. infra (Gestes d'Eugénie). 

2 L. P., I, 239. 

3 Schelstrate : Anliguitates Ecclesiae^ I., 191. 

* Duchesne, L. P., I, xcvi. 

* Cf. supray p. 174. 



DATE DES GESTES d'eUSÈBE 297 



III 



Les gestes d'Eusèbe rapportent que, au temps où Libère et 
Constance persécutaient les catholiques partisans de Félix, un 
prêtre Eusèbe osa leur tenir tète : « eodem tempore quo Libe- 
rius de exilio revocatiis fuerat a Constantio Augiisto haeretico, 
in eo ianium dogmate ut non rebaptizarent popultim, sediina 

communione Eusebiiis presbyter iirbis Roniae coepit decla- 

rare Lïbermm haereticum et amicitm Constantii ejicitur 

Félix de episcopatu^ sttbrogatur Liberius. » 

Ces quelques détails portent leur date. Il est évident qu'ils 
sont contraires h l'histoire, que je rappelle en peu de mots. 
Libère eut réellement affaire à Constance ^ Sur son refus 
d'entrer en rapport de communion avec les évêques orientaux 
soupçonnes de complaisance envers Tarianisme, il fut enlevé 
de Rome et ny revint que trois ans après. Son clergé, l'archi- 
diacre Félix, le peuple avaient juré de ne pas déserter sa 
cause : et le peuple, en effet, et la grande majorité du clergé 
lui resta fidèle. Mais Félix Tabandonna et accepta Tépiscopat 
des mains d'évêques fort suspects. Au retour de Libère, rap- 
pelé par le peuple, il se réfugia dans la basilique de Jules, 
au Trastevère, mais il en fut chassé. Après sa mort (22 no- 
vembre 365) et celle de Libère (24- septembre 366), ses adver- 
saires élurent un certain Ursinus : mais tout le monde se rallia 
à Damase qui eut à combattre, durant son long règne, outre 
les Ursiniens, les Lucifériens qui, après le triomphe de l'ortho- 
doxie, n'avaient pas voulu recevoir les signitaires du concile 
de Rimini, et les Hilariens qui allaient plus loin encore et les 
voulaient faire rebaptiser. Ursiniens, Lucifériens, Hilariens 
étaient donc plus orthodoxes, plus rigoureux, plus anti-féli- 
ciens que Damase. Il est clair que ce n'est pas de leur côté 
qu'il faut chercher les origines du mouvement d'opinion auquel 
on doit attribuer cette étrange condamnation de Libère : et 
les éloges que lui donnent saint Jérôme et la préface deLibel- 



ï Saint Jérôme, Chronique; P. L., 27, 683. Libellus Precum, Préface; P. L., 
13-81. 



298 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

lus Precum, Tenthousiasme qui accueillit son retour *, rendent ^ 
serable-t-il, le problème insoluble. 

On en vient à soupçonner ^ que, si Thistoire du pape a été 
défigurée, c'est que celle de son ennemi a été vraiment trans- 
figiu'ée. Félix a été identifié avec Tun des saints les plus popu- 
laires de Rome : de ce moment, il était inévitable que les 
rôles fussent intervertis. Siu* la Voie de Porto, on vénérait un 
saint Félix, à vrai dire peu connu de nos gestes, mais qui est 
le seul dont le nom figure isolément comme celui d'un éponyme, 
dans Tantique index des cimetières de Rome : « Cynnterium 
ad insalatosy ad scum Felicem via Porttiense » ; — le seul 
encore qui ait eu Thonneur de donner son nom à Tune des- 
voies romaines, la via Portuensis^ que la description du 
Tibre, insérée dans les manuscrits d'^Ethicus Ister et de 
Julius Honorius appelle via Sci Felicis^, 

Cîette transposition des événements historiques nous avertit 
que notre texte doit avoir été rédigé à une époque assez posté- 
cieure à Libère et à Damase. La comparaison qu'il en faut 
faire avec le Liber Ponlificalis montre qu'il est contemporain 
de cette compilation et, sans doute, un peu postérieur. 

La notice de Libère raconte que Constance imposa à celui- 
ci, lors de son retour, non le renouvellement du baptême,mais 
simplement des rapports de communion avec les ariens; et 
que le pape, après son entrée à Rome, se mit en rapport de 
communion avec l'empereur et les ariens, s'empara des basi- 
liques et persécuta avec cruauté les partisans de Félix. 
« Constantius una cum Ursacio et Valente convacaverunt 
aliquos qtn ex fece ariann e?'ant eij quasi facto consilio... 
revocavit Liberium.,, Ingressus Liberiiis in Urbe Roma IIII 
7} on, aug. consensit Constantio Augusto. Non tamen rebap- 
tizatus est Liberiiis^ sed consensum praehuit, et tenuit basili" 
cas,., et persecutio magna fuit in Urbe Roma, » 

Le récit du Liber Pontiftcalis, comme il convient, est beau- 
coup plus complet et circonstancié que celui des Gesta 
Eusebii ; les expressions elles-mêmes y ont une saveur primi- 
tive qu'on ne retrouve pas dans ceux-ci ; ce sont les gestes 



1 Sur i^éloge métrique rapporté à Libère (?) Cf. de Rossi, Bul,^ 1883, p. 8.- 
Im, Chr,, II, 83. 
> C'est M. i*abbé Duchesne qui a résolu le problème, L. P., I, cxxm. 
3 Pertz, De Cosmogr,, JEtici., Berlin, 1883. — BuL, 1863; p. 11. 



Date des gestes d*eugénie 29^ 

qui dépendent du Liber et non le Libet* qui dépend des gestes : 
ceux-ci sont donc au moins contemporains d'Horraisdas 
(514-523). 

Il est, sinon certain, au moins très probable qu'ils ne lui 
sont pas postérieurs. Félix n'est pas décapité, mais seulement 
chassé de sa chaire épiscopalo : cette petite divergence qui 
sépare les deux textes n'indique-t-elle pas qu'au moment oîi 
ils ont été rédigés la tradition est vivante encore ? — D'autre 
part, l'intention du rédacteur de la légende est de glorifier 
Eusèbe, fondateur du titre qui porte ce nom. Il semble bien 
que les Gesia Etisebii soient au titulus Eusebii ce que sont 
les Gesia Caeciliae au titulus Caeciliae: la légende de fon- 
dation de la paroisse. N'est-il pas naturel d'admettre que c'est 
à la même époque et sous l'empire des mêmes préoccupations 
qu'ont été rédigés les deux textes? 



IV 



Les gestes d'Eugénie mettent en scène un évêque égyptien, 
Helenus, qui visite le monastère oîi la sainte s'est réfugiée 
sous un habit d'homme ; il est bien difficile de n'y pas recon- 
naître une transformation du moine égyptien Helenus, dont 
Rufin nous parle dans VHistoria Monachofmm * : les gestes 
d'Eugénie sont donc postérieurs à Rufin, mort en 410. 

Us sont antérieurs, d'autre part, il le semble bien, à saint 
Avit, évoque de Vienne, mort en 526. Au sixième chant de 
son poème *, il chante notre légende : l'entrée d'Eugénie au 
couvent des moines dont elle devient l'abbé, l'accusation infâme 
à laquelle elle est en butte et à laquelle elle répond victo- 
rieusement. 



Eugeniae dum toto celeberrima mundo 
Fama fuit, dum dat Ghristi pro nomine vitam. 
Ante tamen mulier fortes processit in actus, 
Cum slipante choro sanctorum fieret abbas 
Atque patrem complens, celaret tegmine matrem ; 



ï TiHemont, fl. E., IV, 585. 

« Vers 583.— Jf. G. Auctores Antiq.,\l, 289. 



300 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

Sed postquam sancto cunctis praeclaruit ore 
Et meritis annisque graves longaque verendos 
Religioae senes iuvenali rexit in aevo : 
Impatiens recti totoque tempore serpens 
Mille nocendi artes stimulis inflammat amaris, 
Quod famam violare cupit, dédit inde coronam, 
Gommovet insano qui fing.at amore puellae 
Accendi Eugeniam motuque ardere virili... 

Les gestes ont donc été rédigés entre 410 et 526 *. 



Le texte des « Gestes des Martyrs Grecs » porte au début : 
Erat quidam vir nomine Hippolytiis Monachus; il est donc 
probablement postérieur au iv* siècle. 

D'autre part, il est antérieur au pontificat d'Honorius (625-638) 
et, très probablement, contemporain du vi* siècle. Il se trouve 
cité, en effet, dans une épigramme^ de cette époque. 

Nous avons cité cette épigranime tout au long en étudiant 
les sources de la légende et son développement. Qu'il suffise 
d'en rappeler ici les deux derniers vers : 

« Horum virtutes quem passio lecta docebit 
Rite suis famulis discet adesse deum. 

et de rappeler que cette passio lecta est, à quelques détails 
près, le texte que nous lisons aujourd'hui •"*. — Il est dès lors 
évident que nos gestes sont antérieurs à l'épigramme. 

Cette épigramme est antérieure au pontificat d'Honorius, 
mort en 638 : le recueil d'où elle est extraite ne contient 
aucune pièce postérieure à ce pape'*. 

Elle est peut-être contemporaine de Vigile (537-555) qui 
répara, dans les catacombes, les ravages de la guerre 

1 II se pourrait qu*ils fussent seulement postérieurs à saint Avit (et, dans ce 
cas, antérieurs à Aldhelme qui les cite (De Laude virginilalis, 245). Cf. suprn^ 
p. 191-192. 

' Pseudo-damasienne. Cf. Ihm, 17, p. 80. — Cf. 78, p. 81. 

3 Cf. p. 181-182. 

* De Rossi, R. S., III, 196. — 1ns. Chi\, II, pars I, p. xli, 42, 207, 246,247. 



DATE DES GESTES DES « MARTYRS GRECS » 301 

gothique et composa des elogia en distiques, en Thonneur 
des martyrs*; elle est, plus probalement, contemporaine 
de Symmaque, mort en 514. Reprenant aussi et continuant 
l'œuvre de Damase, celui-ci écrivit des épigrarames qu'il fît 
placer sur les tombes saintes* : ces épigrammes sont le plus 
souvent des distiques 3, comme celle dont nous nous occupons. 
D'autre part, on a eu le bonheur de retrouver un fragment 
de Tinscription où notre épigramme était gravée : la forme des 
lettres, où Ton retrouve une lointaine influence des caractères 
philocaliens, nous reporte au vi' siècle'»; de plus, le fragment 
porte l'abréviation. 

S V B D. 

Cette abréviation (sub die), apparaît pour la première fois en 
400^, et devient très fréquente à partir de l'an 500^. 

Il est donc infiniment probable que Tépigrarame, et les gestes 
qu'elle cite, sont antérieurs à Symmaque (499-514) ou eïi sont 
contemporains. 



VI 



Les gestes de Sébastien sont, au moins, du v' siècle : car ils 
invoquent le témoignage de saint Ambroise mort en 397 : le 
rédacteur veut faire passer son œuvre pour un sermon adi'essé 
parTévêque de Milan aux vierges consacrées à Dieu. 

D'autre part, ils ne peuvent pas être postérieurs au vi* siècle. 
Sur im manuscrit palimpseste conservé à la bibliothèque de 
Berne", sous le numéro 611^, on a retrouvé seize fragments 

1 Ihm., 83, p. 85; 89, p. 93. 

« Ihm., 97, p. 98. 

9 Cf. notamment les épigrammes en l'honneur des saints Gennaro, évèque, 
et Sossio, diacre, martyrs de Campanie. Ins, Chr.^ II, pars l, 2i6. 

* Notizie degli scavi, 1887, p. 178. — B. Communale^ 1887, p. 257. — De Rossi, 
BuL, 1887. 60, 62. 

«^ Ins, Chr., I, n. 488 (de Rossi). 

^ De Rossi, Ins. chr., I, n. 933, anno 507 ; 948, a. 511 ; 958, a. 513 ; 975, a. 521 ; 
979, a. 522 ; 990, a. 523; 1003, a. 525; 1023, a. 530 ; 1028, a. 532 (Cf. la série com- 
plète dans de Rossi, loco citalo). 

' Les g renvoient aux \ de Tédition hollandiste. 

9 Catalogue des Manuscrits, p. 482. J'ai revu moi-même ce manuscrit. 



302 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

<les Gesta Sébastiani publiés par les Bollandistes. En voici la 
liste * : 

1. f. 140*. — § 8-9: ultronejos — Sanctus Sebastianus. 

2. f. 140^ — § 9, nain — vestris. 

3. f. 126*, 129\ ^26^ 128\ — § 12; et ita separari; — 
vernantur. 

4. f. 118% ^21^ 118\ 121% 125*, 130\ 125^ — 130*; 
§ 13; aspectu oculi; § 16; quantaque voluptas. 

5. f. 145% 142\ 145^ 142\ — § 17 : in qua vobiscum, — 
vita manet. 

6. f. 123**. — §20: ex ipsis deliciis — martyres revocantur. 

7. f . 122% 1 17^ — § 26 : a vinculo ferri ; § 27 : quibus volant. 

8. f. 119\ ^20^ 119^ 120\ —§29: enim diabolus ; § 30 : 
perducti. 

9. f. 124% 131^ 124^ 131'. — § 31: a quodolenter — 
hodierno die. 

10. f. 136^ 135% 136% 135% — §33: Christianissimum ; 
§ 34 ipse sit verus. 
Id. f. 141*". — § 36: morbi remansisset, — dolore torquens. 
dl. f. 141*. — § 36: desidero, — sit Dominus. 

13. f. 127% 128% 127b, 128'. — §39: me et filios; § 41 
scélérates. 

14. f. 137% 134% 137% *34% — § 42: nam si recenseas, 
§ 43 clientibus. 

15. f. 133% 138% 133% 138\ — § 44: ego te de Christo 
uero — Deum nos. 

16. f. 132% 139% 132% 139'. — § 47 grandia — 48: 
consequi valeam. 

Le manuscrit primitif, dont les lignes sont à angle droit avec 
récriture récente, est un grand in-i* : chaque feuille a trente-huit 
lignes, (dix-neuf de chaque côté), chaque ligne, une moyenne 
de vingt à vingt-quatre lettres. Il est écrit en belles onciales. 
Le docteur Hermann Hagen qui s'en est particulièrement occupé, 
le date du v* ou du vi* siècle, au plus tard *. 

* Berner Palimpsestbldtter... Sitzungsberichte der KK. kkademie der Wiss, 
zn Wien {Ph. hisL Klasse). — CVIII (1884), p. 19 sq. — L'attribution à Sébas- 
tien du titre defensor civitalis est remarquable : Paulinas portait ce titre : il 
était très connu à Rome au temps d'Hormisdas (cf. infva^ p. 310) : n'est-ce 
pas un indice que le texte date de cette époque ? 



DATE DES GESTES DE PROCESSUS 303 



VII 



Les gestes de Processus rapportent que Processus et Marti- 
nianus étaient melloprincipes; le terme ne se retrouve dans 
aucun autre texte : mais il est copié sur le terme analogue et 
très bien connu : melioproximus. Les proximi étaient les 
subordonnés des magislri scriniorum; les melloproximi^ les 
subordonnés des proximi dont il devaient obtenir le grade 
après avoir servi un an dans leur emploi*. Ils ne sont pas men- 
tionnés dans le code avant 413^ : nous voici assez probablement 
au V* siècle. 

Paulinus, magister officiomm^y engSLge deux melloprincipes 
à ne pas perdre la récompense de leurs années de service*, 
c'est-à-dire le grade deprinceps qui les attend^. Or le magis- 
ier officiorum a perdu avant 398 le droit de nommer les 



I rotiiia DignUalum (Bt^cking, 11,462, I, 250). ^ Code Justinien XII, 19 § 5. 
(Mon m8 3n-RrQger, H, 459) | 7 [id., p. 460). — § 14 (iV/., p. 461). — Du Gange : 
Olossaire : MeUo proximi. 

* Imp.p. HonoriusetTheodosius AA. Fauslinop.p. (Moinmsen-Krûger, II, 459) 

3 Les manuscrits donnent magisler officii : notre restitution est néanmoins 
certaine : 1* la légende parle de magistenani subordonnés au magisler officii: 
c'est précisément le magisler officiorum qui est le chef suprême de ce corps 
de police (Cassidore. Formula mag, poleslatis. Variar,, VI 6 (Migne, P. L., 
69, 687) et Bouché-Leclerq, Manuel Inslilulions, 323) ; 2* Processus et Marti- 
nianus sont sur le point de passer principes ^ c'est précisément le magisler offi- 
ciorum qui fait les nominations (Mommsen; Ephemeris épigr,, V; 626); — 
3* le magisler officii est inconnu : on ne connaît que des princeps o/*/ictt (Diehl, 
Exarchal de i?awîn n«, 4 49) ; — 4* le magisler officiorum se retrouve peut-être 
dans les Gesla Aureae (21 août 755) : Censurinus est appelé vir praepositus 
magisteriae potestatis. — Cf. Nolilia Dignil (Seeck, 305). Bouché Leclercq, 
Manuel, 156-165. 

^ c Fruimini mUitia vestra. » 

^ Imp. Constantinus ad agentesin rébus (Migne, P. L., 8, 398). « Principatum 
^ero (unusquisque scholae vestrae) adipiscatur matricula decurreute. >» — Gra- 
tianus Valentinianus Théo Josius et Arcadius AAAA Cynegio p. p. Cod. Juslin. 
XII, 21 J i. «Agentes in rébus post palmam laboris emeriti principatus 
honore remuneramus. » Nol, Dignilal, (Seeck., Or., 26, 17). — Honorius et 
Theodosius... Palladio (Mommsen-KrOger, II, 462). Idem Cyro pp. {id. IX, 462). 
Imp. Lea A. Patricio mag. off. (ic/., II. 461-462). « Agentes in rébus qui per 
ordinem consequi soient principatus insignia.. praeter emolumenta quae de 
praedictis scriniis consequuntur principatus etiamsolatio debent esse contenti.» 
— Gassiodore, VI form. 6 (P. L.,69, 681). «Sic nominis sui gravitate perfunctus 
omat actibus principatum... militiae perfunctus honoribus, ornetur nomine 
principatus. » Cf. l'article Agenles in rébus dans la Real Encyclop. (2* édit.). 



304 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

principes en les choisissant parmi les ma^t^/rêant ; mais il a 
recouvré ce privilège, en très grande partie, tout au moins, au 
temps de's Goths* : nous voici rejetés aux environs de l'an 500. 
Peut-être est-il permis de préciser davantage. Les magis- 
teriaiii qui font le service de police [équités) et de ronde 
(circi tores), ou qui sont préposés aux approvisionnements 
[biarchi) ou qui reçoivent parfois des missions de confiance 
{centniarii, (htcenarii) forment la schola agentium in rébus-. 
Les deux termes agentes in rébus et magisteriani sont équiva- 
lents 3. Or, il ressort de la comparaison des textes que, au moins en 
latin, agens in rébus est le terme officiel et le terme le plus 
ancien : il est employé par Constantin'*, Ammien Marcellin^, 
Valentinien, en 386^, parla Notitia Dignitatum^ , par Honorius 
en 410^, par saint Augustin^, par Théodose en 440 *o, par Léon **, 
par Justinien*^ sous le pontificat d'Hormisdas (514-523): c'est à 
cette époque qu'il semble disparaître *3. Or c'est précisément à 
cette date que le terme de magisteriani apparaît fréquemment 
dans les textes. Je le trouve dans la Suggestio legatorum ad 
honnisdam^'^ , dans le Liber Pontificalis^'^ k propos du même 

^ Mommsen, Princeps officii agens in rebua [Ephemei'is Epigraphica, Y 
(1884)f 629]. «Gothorum aetate, antiquam ordinationem rediisse et plerosque 
certe principes ex schola agentium in rébus (id est ex magisterianis) sub 
magistro orficiorum constituta formulae Cassiodorianae docent (Cassiodore, 
VI, 6. — P. L., 69, 687). 

2 Bouché-Leciercq, Manuel ^ 323. — Rosweyde Libellus... Annotât (P. L., 
123 19o). 

^ Justinien à Flormisdas (Migne, P. L., 63, 476-(77}. cEuIogium virum 
strenuum agentem in rébus iuxta aiias causas. — Suggestio legatorum ad 
Hormisdam (Migne, P. L., 63, 475} : < Propter hoc in urbem vestram virum 
spectabilem Eulogium magistrianum direxit. » 

* Constantini Magni décréta et constitutiones (P. L.« 8, 398}. 

^' Cf. Carolus Fabrotus, Gtossarium (Cedrenus, II, 617). 

Cod, Just , Xil, 21, H (Mommsen-Krfiger, II, 462). 

' Seeck, Orient. , 26, 17. — Occid.^ 18, 5. 

« Mommsen-KrQger, II, 462. 

9 Confessions, VIH, 6 (P. L., 32, 756). 
10 Mommsen-Kruger, II, 462. 

'ï Id, 

»2 P. L., 63, 475, 476, 477. 

13 II se trouve une fois dans le Liber Pontificalis (I, 207). Mais il s^agit du 
pontificat de Libère (352-364), et la précision du détail donne lieu de croire 
que le rédacteur se servait à ce moment de pièces officielles : t Tune missa 
auctoritate per Catulinum agentem in rébus, et simul Ursacius et Valens... »; 
d'autant qu'ailleurs (cf. infra^ note 15), le Liber Pontificalis emploie magiste- 
rianus. 
»* P. L., 63, 475. 

1^ L. P., I, 269, « imposuit eos, cum milites et magistrianos ». — /e/., 1, 173 
(sous Serge, I, 687-70;. 



DATE DEh GESTES DE NÉRÉE ET DE CÉSAiRE 305 

Hormisdas et dans Victor du Tunnunum*. C'est donc à cette 
époque que magisierianus semble supplanter son rival agens in 
rebîis, surtout auprès de tous ceux qui ne composent pas le 
monde administratif 2. C'est donc à cette époque que les Gesta 
Processiet Martiniani doivent avoir été rédigés 3. 



VIII 



La comparaison des gestes de Processus et de ceux de Nérée 
invite à croire que ceux-ci sont contemporains de ceux-là ; car 
c'est une même basilique que désignait, en 499, le titulus Pas- 
ciolae et, en 595, le titulus Nerei; et l'on constate que les 
gestes de Processus illustrent, en quelque manière, la pre- 
mière dénomination et que les gestes de Nérée ignorent la 
seconde. 

Cette induction est confirmée par un renseignement que 
donne le Liber Pontificalis, De 524 à 526, la basilique de 
Sainte-Pétronille, qui s'élève au cimetière de Domitille, fut 
entièrement reconstruite : ce qui laisse à penser qu'elle faisait 
triste mine, les années précédentes, sous Hormidas (514-523). 
Cet état de délabrement, cette reconstruction qui en fut la con- 
séquence, obligèrent, sans doute, les Romains, clergé, nobles, 
peuple, à se souvenir de Tune de leurs plus vieilles églises ; 
ces événements fortuits remuèrent d'antiques traditions, les 
rafraîchirent, ravivèrent, sans doute, les légendes qui en étaient 
Tobjet. Qui sait s'il n'y a pas rapport entre la rédaction des 
gestes de Flavie Domitille et l'ébranlement que produisirent 
dans l'imagination populaire les travaux exécutés dans sa cata- 
combe ? 

Cette conclusion s'accorde à merveille avec ce fait : qu'il y a 



1 Cité par du Gange; Glossar: Magisleriani, — Avant oOO, Magisterianus 
ne se rencontre que chez Palladius : Historia Lausiaca^ 149, P. L., 73, 1213). 

^ Remarquer que c*est par Tempère ur qu'Eulogius est appelé agens in rébus 
«t par les légats romains magisterianus: c'est qu'alors ce dernier terme 
était usuel à Rome. 

3 Noter que Grégoire [" (Homélie 32, in Matth., 16) a appris religiosis 
quihusdam senioribus narranlibus certains miracles de Processus au temps 
des Goths, sans doute à Tépoque où nous avons été conduits. Tous ces ren- 
seignements concordent à merveille. 

20 



306 HISTOIRE GÉNÉBALE DES TRADITIONS ROMAINES 

rapport très étroit entre les gestes de Nérée et ceux de Césaîre. 
Il est très remarquable, — quoique jusqu'ici, croyons-nous, il 
n'ait pas été remarqué, — que la fin des Gesta Nerei^ inconnue 
jusqu'à ce jour, soit précisément le texte des Gesta Caesarii 
publié dans les Acta Sanctomm sous le nom de passiominima. 
On lit dans Nérée (p. 13, §25), après le récit de la mort et de 
Tensevelissement de Sulpitius et de Servilianus : 

« Posé haec, Luxuriiis ahiit ad virgines Christi; qiiaruni 
corpora sanctus diaconus in sarcophago novo simid condiensy 
in profundo terrae infodiens sepelivit. 

El je lis, au 1" novembre, page 112 : 

« Sanction itaque Caesarium diaconem Luxurius tradidit 
consulari Leontio, » 

Que ce texte soit la suite de l'autre, cela saute aux yeux k 
première lecture. Un examen plus attentif confirme l'inpression 
première ; 1° les gestes de Nérée ne finissent pas par une des 
clausulae habituelles : il faut donc que le texte boUandiste ait 
été tronqué ; 2® le second mot de la passio minima de Césaire 
semble indiquer précisément que tout le morceau n'est qu'une 
suite ; 3° les noms des personnages coïncident ; 4° les gestes de 
Césaire rapportent que le diacre a été traduit devant Leontius 
pour avoir enseveli les vierges brûlées par Luxurius ; et, dans 
les gestes de Nérée, nous retrouvons précisément ces vierges 
brûlées par Luxurius. Il est donc incontestable que la pasaio 
minima des gestes de Césaire appartient aux gestes de Nérée 
et les tertnineK 

Or, les véritables gestes de Césaire — tels que nous pouvons 
les lire dans la passio major — sont le simple développement 
de cette fin des gestes de Nérée, augmentée, embellie de l'épi- 
sode de Lucianus. Les gestes de Nérée complétés par Isl passio 
îninima des gestes de Césaire sont donc antérieurs à ceux-ci; 
ils sont donc antérieurs à la conquête grecque. 

Car les gestes de Césaire sont contemporains de cette con- 
quête : l'hypothèse est suggérée par le dualisme des traditions 
que la légende enveloppe ; elle est requise par le caractère 
grec sous lequel elle se présente à nous. La tradition liturgique 
est double, Césaire étant vénéré au 21 avril et au 1" novembre ; 
la tradition topographique est également double, le culte ayant 



1 El Ton voit, en effet, que, dans le Codej: Vindobonetisis^ la passio minima 
des gestes de Césaire termine les gestes de Nérée. 



DATE DES GESTES DE LAURENT 307 

une double attache à Terracine et à Rome ; la tradition littéraire 
enfin est double elle-même, tantôt très mince {passio maxima)y 
tantôt très ample {passio par va ^ major^ maxirna). On en est 
ainsi conduit à penser que Thistoire de la légende comprend! 
deux époques. 

On est bientôt forcé d'admettre que c'est la conquête grecque 
qui les sépare. Au second stade de son développement {passio 
major et niaxima)^ en effet, la légende présente un caractère 
byzantin dont les traits sont très fortement marqués: c'est au 
Palatin, siège du gouvernement byzantin, que le culte est 
attesté. Tous ces rapports qui paraissent attacher la légende- 
k répoque de la domination grecque ne sauraient surprendre :. 
le nom même du saint Kai<sipioq ne semblait-il pas le destiner 
au rôle de protecteur de César et la tradition ne lui attribue- 
t-elle pas la guérison d'une Galla, fille d'empereur ? 

La légende terracinaise, exacte dans sa banalité, a subi une 
transformation profonde au moment de la conquête de Béli- 
saira : c'est à cette époque, environ, qu'il faut placer la rédac- 
tion de la passio majorK 



IX 



Les gestes de Laurent nous ramènent, semble-t-il, à l'époque 
des Ostrogoths. Ils sont postérieurs à l'usage qui veut que le 
Pape soit consacré par l'évoque d'Ostie : on y voit, en effet, 
le pape Denys (§27) consacré par Maximus, évêque d'Ostie. Cet 
usage est déjà attesté par saint Augustin 2; il était connu et 
suivi à l'époque du Liber Pontificalis^j qui en fait remonter 
l'origine à Marc V 



•r 



1 C'est également à cette époque qull faut rapporter la rédaction des gestes 
d*Anastasie: « la canonisation » de la titulaire de Téglise palatine s^explique 
parce qu'elle a été confondue avec la sainte de Sirmium, vénérée à Constan- 
linople (cf. infra) ; — de ceux de Clément ; ils sont indépendants de Nérée 
qu'ils ignorent ; du Liber Pontificalis qu'ils contredisent, faisant mourir Clé- 
ment sous Trajan et non sous Vespasien ; du férial hiéronymien qui ignore 
la Chersonèse. lis sont antérieurs à Grégoire de Tours qui les cite. 

« Rrev. Coll., III, 16. — Cf. Liber Diurniis (Rozière), p. 101. 

^ L. P., I, 202. Marc, 336. « Hic constiluit ut episcopus Hostiae qui consecrat 
episcopum palleum uteretur et ab eodem episcopus urbis Romae consecra- 
retur. » 



908 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

Il est certain, d'autre part, que les gestes sont antérieurs 
à 595. On se rappelle qu'à cette date apparaît le tituhts Xysti^ 
et que le titulus Lucinae devient à cette même époque titu- 
lus Laurentii : ce qui laisse saint Damase seul possesseur du 
titulus Damasi seu Laurentii de 499. 

Entre saint Augustin et saint Grégoire, les textes attestent 
combien le culte de saint Laurent devient florissant et vigou- 
reux : particulièrement à la fin du v* et au début du vi* siècle. 
J'en ai pour preuves les dons du pape Hilaire (461-468) et du 
pape Jean (523-526) à la basilique cémitériale * ; le choix qu'il 
{ait de cette basilique pour s y faire enterrer 2; la confession 
en argent qu y fait construire Anastase, les maisons de pauvres 
qu'y élève Symmaque^; la demande surtout que Justinien 
adresse à Hormisdas, en 519, afin d'obtenir de lui un fragment 
de la claie fameuse '^ Cette demande s'expliquerait-elle sans 
«ne recrudescence de la dévotion populaire, dont elle ne serait 
qu'un lointain écho? Et, si Ton admet ce fait, n'est-il pas 
naturel d'y rattacher la rédaction de nos gestes^? 

Voici un fait qui confirme et précise l'hypothèse. Parmenius, 
compagnon de Polochronius, évéque de Babylone, parle bien 
qu'on lui ait coupé la langue ; or nous savons, par les gestes 
de Cécile, que l'ouvrage de Victor de Vite était connu et utilisé 
à Rome; et nous retrouvons, d'autre part, dans ce même 
ouvrage de Victor de Vite, un miracle analogue ^ : les martyrs 
de Tipaza parlent, bien que la langue leur ait été coupée. N'est-il 
pas vraisemblable que notre rédateur copie l'évêque de Vite? 
L'épisode de Parmenius et de son chef Polochronius parait 
inventé de toutes pièces. — On s'expliquerait fort bien alors 
que Valerianus fût appelé Turtius : ce serait une flatterie 
adressée au grand personnage qui fut consul en 494, Turtius 
Uufus Apronianus Asterius. 

» L. P., I, 244, 276. 

* L. P., I, 2io. 

3 /c/., 258, 26.3, 

« Suggestio legatorum ad Ilormisdam, III, Kal. J. C. P. (P. L.,63, 474-475). 

'' Il y a, à vrai dire, uae difficulté à cette hypothèse. Hippolyte est vicaHus 
ëans les gestes, et la mosaïque du temps de Pelage (590) le représente 
encore comme un clerc — La difficulté n*est pas invincible; il était naturel que 
luutorité ecclésiastique, chargée de faire exécuter la mosaïque, se défiÀt d'une 
Iracîition populaire (cf. le décret damasien) et cherchât à puiser & d'autres 
«lources. — Y a-t-il rapport entre la rédaction de notre texte et le schisme 
Uiuitntien? 

c (V, 40. — Edition Holm. p. 48; ou Migne, P. L., 58, 245.) 



DATE DES GESTES DE JEAN ET PAUL 30^ 

Si Ton admet que tous ces indices réunis nous permettent 
de dater des environs de l'an 500 les gesta Latirenti, on 
reportera sans doute à la même époque la rédaction des gestes 
d'Eusèbe et de Pontien : ils nous présentent, comme ceux-là, le 
miracle de la langue ; ils nous parlent d'un prêtre du Capitale^ 
Lupulus, qui parait avoir été suggéré par le prêtre du Capitale 
Claude, dont nous entretiennent ceux-là. N'est-il pas vraisem- 
blable qu'ils ont été rédigés à la même époque, peu de temps 
après eux sans doute, peut-être même par le même prêtre? 
Comme les gestes d'Abdon et Sennen qui ouvrent le cycle lau- 
rentien, ne groupent-ils pas les détails secondaires autour 
d'un même épisode central : un ensevelissement de martyrs? 



XI 



Les travaux exécutés dans les églises semblent avoir été 
l'occasion qui décida plusieurs fois de la rédaction de diverses 
légendes. On l'a vu déjà à propos de Nérée ; on peut l'admettre 
de même à propos d'Etienne : la basilique fondée par Simpli- 
cius (468-483) sur le Caelimontium * fut embellie par Jean et 
Félix IV 2. Qui sait si ces embellissements n'ont pas ravivé la 
curiosité des milieux ecclésiastiques et mis la plume à la main 
de quelque moine pieux? 

Il en pourrait être de même des gestes de Pancrace. Depuis 
le moment où Symmaque lui a construit une basilique-^, il 
semble que son culte soit devenu chaque jour plus florissant : 
de fait, sa popularité est attestée par deux inscriptions de 521 
et de 522 '* et surtout par Procope ^ : grâce à lui, nous savons 
qu'au temps des Goths la Voie Aurélia prit le nom du martyr. 
N'est-il pas naturel de rapporter à l'époque de l'extension du 
culte la rédaction des gestes? 

C'est encore par l'histoire de l'église et du culte que nous 
pouvons dater les gestes de Jean et Paul. Ils mentionnent 



» L. P., I, 249. 

'^ De Rossi, Ins. chr.^ II, 1.32. 

3 L. P., l, 262. 

* De Rossi. Ins. chr., I, 97o, 977. — R. S., 111, 522. 

û Bell. Goth., 1,12. 



^310 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

l'église (le Celius sous le nom de titulus Pammachi : d'autre 
part, ils sont évidemment contemporains de la grande renom- 
mée des deux martjTs de la persécution de Julien. Or, c'est 
en 499 que, pour la dernière fois, la basilique célienne est 
désignée par le nom de Tami de saint Jérôme; et c'est du 
début du vi° siècle que date la popularité de Jean et Paul, 
ainsi que l'atteste la notice de Symmaque dans le Liber Ponti- 
ficalis^y sinon la préface fameuse du sacramentaire Léonien'. 
C'est donc, sans doute, à l'époque de Symmaque (498-514), 
alors que le souvenir de Pammachius déclinait devant l'astre 
grandissant des nouveaux martyrs sans avoir encore disparu, 
qu'il faut rapporter la rédaction des Gesta Johannis et Patili, 



XI 



Dans les gestes de Processus, que nous avons datés de l'époque 
d'Hormisdas, le magistrat païen porte le nom de Paulinus* 
Or, nous voyons qu'au temps d'Hormisdas (514-523) et d'Aga- 
pet (535-536) vivait un Paulinus, tir clarissimiis'^ qui fut consul 
et se montra très dévoué aux intérêts de l'église de Rome : il 
appartenait à une grande famille romaine qui comptait plusieurs 
de ses membres parmi les consulaires et les sénateurs '*. Il est 
probable que, devant donner un nom au magister officiorum^ 
qu'il introduisait dans la légende ou qu'il trouvait déjà dans la 
tradition, le rédacteur a pensé à cette grande famille, chez 
qui, pour parler avec Athalaric, le consulat était devenu un 
honneur domestique ^. 



1 L. p., I. 

* Sacram, Léon, (édition Feltoc), p. 32-36. 

3 Justinien à Hormisdas. Excmpl. iitt. « Vitalianus per Paulinum virum 
sublimem defensorem vestrae ecclesiae rescripsit » (P. L., 63,476). — Relatio 
Epiphanïï Hormisdae. «PauUnus, vestrae sedis defensor, qui vestram retulit 
epistolam, suam soliicitudinem communibus consiliis actibusque contulit » 
(P. L., 63, 507). — Agapit., Ep. III ad Reparatuin (P. L., 66, 4"»}. 

* Alhalaric à Paulinus en 534 (Cassiodore, Variât, IX, 22 ; P. L., 69, 789). 
« Neque enim fas erat, ut quem familia tanta produxerat, sententia nostra 
in co corrigendum aliquid inveniret. Semen generis morum fructibus red- 
didisti y». 

^ « Per indictionem duodecimam, sume insignia consulatus, honorera qui- 

dem arduum, sed familiae vestrae domesticum curia romana completur 

paene familia vestra. (Athalaricus, Pauino, P. L., 69, 789). 



DATE DES GESTES DE HIFINE ET SECONDE 311 

Des faits du même genre pourront, par analogie, nous servir 
à dater d'autres textes : ne témoignent-ils pas de l'époque où 
ils ont été rédigés ? C'est ainsi que les Gestes de Gordien sont 
contemporains, sans doute, de Symmaque : car c'est au Gordien 
qui vivait alors qu'il faut demander la raison de l'époque assignée 
au martjT par la légende. Comme l'ami de Symmaque était 
prêtre de Jean et Paul, il est tout naturel de faire remonter à 
cette circonstance Tassociation du nom de Gordien et du sou- 
venir de Julien l'Apostat. 

Quant aux gestes de Vibhiane, qui sait si le Faustus qui s'y 
trouve mentionné n'a pas été emprunté à la grande famille qui 
donnait à Rome des consuls de ce nom en 483, en 486, en 490 
et en 502 •. Ils sont certainement assez notablement postérieurs 
à Simplicius (468-483), le fondateur de la basilique, puisqu'on 
l'y confond avec Sirice (384-399) ; d'autre part, ils sont mani- 
festeuîent parents des gestes de Jean et Paul : on peut donc, 
avec assez de vraisemblance, en reculer la rédaction aux der- 
nières années du régime ostrogothique. Il est à noter qu'en 5il 
on trouve encore, et pour la dçrnière fois, un Faustus consul^. 

C'est, au contraire, au début de cette période qu'il faudrait 
rapporter la composition des gestes do Calliste, de ceux de 
Maris et Martha^ et de ceux de Rufine et Seconde : le Turcius 
Asterius de ceux-ci, l'Asterius de ceux-là, ne viennent-ils pas 
en droite ligne du consul Turcius Rufîus Apronianus Asterius 
de 494'*. — C'est de la même époque, enfin, pour la niênie 
raison, qu'on peut dater, semble-t-il, les gestes de Marcel, d'An- 
thime et ceux de Rufus : en 492, nous trouvons un Rufus sur 
la liste des consuls ; quant aux Anicii, — les gestes d'Anthimo 
nous entretiennent longuement d'une Anicia Lucina, — c'était 
la plus puissante peut-être des familles romaines au début du 
VI'' siècle: elle donne des consuls à l'état en 489, 510, 513, 
521, 522, 523,525, 526 •>. 

I Klein, Fasti consulares, 

^ Le fselaaiui iudex de Marins n'aurait-il pas été suggéré par Gélase 
(492-i96). 

* Klein, Fasti consulares. — Noter que les gestes de Cécile ont été rédigés 
entre Victor de Vite et Symmaque : qu'entre Victor de Vite et Symmaque, préci- 
sément en -494, Turcius fut consul ; et que les gestes mentionnent un Turcius 
Almachius(Cf.fli///., 1868,p. 34. — /n*. C7*., 1. 140). Les gestes d'Abdon et Sennen 
mentionnent un Turtius Apollonius ; les gestes de Marcel un Apronianus. 

^ Klein : Fasti consulares. — Dès 380, un Anicius Paulinus est préfet de 
Rome ; jusqu'en 408, les Anicïï fournissent un grand nombre de hauts fonc- 



312 HISTOIRE GÉNÉBALE DES TRADITIONS ROMAINES 

Est-il étonnant que l'esprit de flatterie ou l'esprit de rancune 
ait poussé nos rédacteurs à chercher parmi leurs contemporains 
les descendants d'odieux persécuteurs ou d'illustres martyrs? 



XII 



La collection canonique éditée par Denys le Petit date des 
pontificats de Symmaque et d'Hormisdas. Le prestige du moine 
scythe, dont Cassiodore* nous est un sur garant, nous invite 
à penser qu on se préoccupa alors, un peu partout, dans les 
milieux romains, du canon des Ecritures. L'histoire du concile 
pseudo-damasien ^ autorise le même soupçon. 

Or voici, en substance, ce que porte le prologue des 
gestes d'Anastasie (ou de Potentienne) ^. « Rechercher les 
« gestes des saints passés et présents, c'est faire un travail 
« édifiant pour soi et pour les autres : on Tapprouve. Nous 
« écrivons ce que nous trouvons dans les gestes, ce qu'ont fait, 
« ce qu'ont dit, ce qu'ont soufi'ert les saints. Montrez que vous. 
« êtes des catholiques en aimant à lire les victoires du Christ- 
« Car, je vous le demande, vous qui voulez ranger les gestes 
<( parmi les apocryphes, qui est-ce qui fait se tenir les canons. 
« des Saintes-Ecritures'* ? Est-ce que ce n'est pas ceux qui sont 
« morts pour ces mêmes canons ? Les martyrs tenaient pour la 
« vraie foi qui est contenue dans les volumes, en nombre 
« déterminé, des livres sacrés. Les Saintes Ecritures leur 
« rendent grâces : c'est ce qu'ils ont enduré qui fait leur 
« force. Aussi veulent-elles que leurs gestes soient rédigés 
« afin qu'ils soient loués en présence de Dieu et des hommes^ 



tionnaires à TEmpire. — Malgré deux Anicii, consuls en 431 et 438, la 
famille parait perdre de son influence au cours du t* siècle pour se relever h 
la fin. 

1 Inst. Div. Lut. 23 (P. L., 10, 1131). 

- Cf. noire travaU De Manichaeismp apml Lalinos. 

3 II est vraisemblable que le prologue s'applique au.x deux gestes de 
Potentienne et d'Anastasie. Les manuscrits l'attribuent aussi indifféremment 
à plusieurs autres textes, (gestes des martyrs Cantiens, gestes de Galla); noter 
que tous deux présrntent cette particularité, assez rare, qu'ils prétendent 
reproduire une correspondance authentique. 

* « Per quos constant canones Scripturarura omnium divinarumn (Mombri- 
tius, 1, 198). 



DATE DES GESTES DE SÉBASTIEN ET D^ AGNÈS 313 

i< ceux qui ont, pour leur défense, souffert d'immenses tour- 
« ments en présence des incrédules. C'est donc sans rien 
« recevoir qui soit en dehors du canon des Saintes Ecritures 
« que nous rédigeons les gestes des martyrs catlioliques qui ont 
« gardé le dogme catholique * . » Je soupçonne que ce prologue 
— et les gestes qu'il annonce — est contemporain des édi- 
tions de Denys le Petit et du Décret damasien. 



XIII 



Dans onze gestes' romains, au moins, ceux de Gordien (éd, 
bollandiste)^ de Processus [Codex Angiensis^ 32, 1*. — Cod. 
Vindobonensis 357), de Pancrace {Cod. Vindohonensis 576, 59')^ 
de Paw/(PA*-LmM.v, éd. Lipsius, ip. iir,)ileSimplicitiset Viatrix 
[Cod. Axtgiensis 35,5'), de Sérapie et Sabine [Cod. Aiigiensis 
32, 7\ — Cod, Vindobo?iensis 3bl y ih%^),(ï Eugénie [Cod. San 
Gallensisjill), de Clément [Cod. Vindohonensis , 358, 54^ — 
Cod. Vindobononensis, 498, 12r), de Félix Romanus [Codex 
Vindobonensis 357 et Codex Monacensis^ 3810, S"*), de Sébas- 
tien [Cod. Vindobonensis ^bô2, \()V) et A* Agnès [Cod. Mona- 
censis, 3810, lO*"), les doxologios présentent une particularité 
curieuse : « qui vivit et régnât in nnitate Spiritiis Sancti (on 
in nnitate virtiitis) »... 

* Voici la suite de ce curieux prologue — qui rappelle le prologue des 
gestes de Nérée — : « Nous donnons un exemple à nos petits enfants, un ali- 
ment aux&mes pieuses. Ceux qui ne veulent pas lire les batailles, ceux-là ne 
veulent pas combattre à Toccasion. Que les inûdèles nous commandent le 
silence, s'attachent aux combats du diable, refusent de regarder les luttes des 
athlètes de Dieu ! Nous, nous parlons de ses merveilles, nous les écrivons, nous- 
les prêchons... qu*on nous attaque, nous et ceux qui prennent plaisir à nous 
lire, soit. Les blessures rerues au service du général font la gloire du soldat. 
Les triomphes du Christ, les travaux vainqueurs de son armée étaient cachés- 
dans Tombre ; nous les publions au dehors (Cf. Gestes d'Agnès et de Cécile.) 
Les combats qu'ils ont livrés dans ce monde visible, nous le savons, chaque 
jour nous attendent au fond de nos âmes, et ceux qui combattent mollement 
sont plus grièvement blessés. Donc, pour bien manier tes armes, regarde 
ceux qui s'en servent ! » 

* Auxquels on peut ajouter les gestes de Mennas, {Cod. Augiensis., 32. 
f' 30, vénéré à Rome) et les gestes de saint Jean (Meliton). En rapprocher 
l'elogium Pétri et Pauli, de la femme de Hoèce, Klpis. — Une homélie inédite 
sur saint Nicoméde {Cod. Bern., lli, f* 03) qui présente la même doxologie, 
invile à croire que l'auteur avait sous les yeux un texte des gestes de Nico- 
méde la présentant. 



314 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

Cette doxologie insiste sur la place qui revient au Christ 
dans V unité trinitaire. Pourquoi cette insistance ? 

Quelques-uns de ces textes, ceux de Gordien, par exemple, 
•et de Processus, sont datés avec assez de vraisemblance de 
répoque d'Hormisdas (514-523); il semble que les autres 
puissent/-ôtre rattachés à cette même époque : ne voit-on pas 
«'élever alors des controverses, dont notre doxologie serait un 
écho ? 

La grande révolte rie l'Orient contre Chalcédoine, qu'attestent 
TEncyclique de Hasiliskus, THénotique de Zenon, le schisme 
acacien, s'apaise à ce moment, ou paraît s'apaiser : plus heu- 
reux que Symmaque, Hormisdas réussit à éteindre le schisme, 
à faire rayer des dypliques le nom d'Acace, à imposer les 
canons de 452, touchant les deux natures du Christ, unies 
sans confusion, distinctes sans séparation (513-520). De ces 
événements, on peut trouver la trace, sinon peut-être dans les 
gestes de Calliste, crUrbain, de Cécile et des Martyrs Grecs 
qui s'occupent d'expliquer le dogme trinitaire, (hi moins, dans 
les gestes de Censurinus, où on lit le passage suivant : « Fides 
« chrisliana liorum triuni quos audisti Patins et Filii et Spi- 
« ritus Sancti ita divisionem in personis confitetur nt tamen 
« unitatem siihsiantiae non dividat (5 septembre 520, § 3). » 
Il n'y a pas lieu de s'étonner que ces questions aient été con- 
nues de nos rédacteurs : toute la correspondance d'Hormisdas 
atteste Timportance qu'avait prise, dans les préoccupations 
romaines, le sdiisme byzantin; or nos rédacteurs étaient des 
clercs. Qui sait s'ils n'ont pas été attachés à la grande ambas- 
sade pontificale des évoques Germain et Jean? 

Une controverse particulière s'était ranimée tout d'un coup 
au moment où se concluait l'accord entre l'Orient et Rome : 
<îlle avait failli le détruire. L'un des chefs de l'anti-chalcédonia- 
nisme monophysite, Pierre le Foulon, évoque d'Antioche, avait 
ajouté au Trisagion les mots b crrauptuOs'; iCr^yÂ^ et l'em- 
pereur Anastase en avait ordonné l'hisertion dans les prières 
liturgiques. La formule nouvelle continuait (Hgnement la lutte 
détournée, inaugurée contre Chalcédoine par Zenon et THéno- 
tique; si elle pouvait se justifier par la connnunication des 
idiomes, la tendance monophysite ïCqw était pas moins patente. 
C'était la réalité humaine pleine et entière du Christ Jésus que 
les Pères de Chalcédoine avaient de nouveau proclamée et con- 
firmée; et n'était-ce pas étrangement la méconnaître et insi- 



LA QUERELLE DE TRISAGION 31 5 

dieusement la nier que de rapporter le fait qui l'attestait avec 
évidence, je veux dire la crucifixion, non pas h la seconde 
personne de la Trinité, mais au Dieu trois fois saint, à la Tri- 
nité elle-même ? N'était-ce pas tomber (Fune façon singulière- 
ment grave dans une de ces confusions condamnées par le 
concile? 

Tel fut du moins, semble-t-il, l'avis du parti chalcédonien,à 
Constantinople, de Vitalianus, son chef, et des moines Scythes, 
(le Léon tins et de Maxentius, fougueux défenseiu^s de l'ortho- 
doxie. Ils demandèrent la rectification du Trisagion par l'inser- 
tion de cette fonnide unns de Trinitate cntcifixus carne : la 
crucifixion était ainsi rattachée au Christ, dont on affirmait, à 
la fois, la nature divine une [iinus de Trinitate) et la nature 
humaine [crucifixus came). 

Les monophysites étaient découverts ; leurs adversaires de- 
vaient donc se garer du reproche qu'ils essuyaient continuelle- 
ment; ils devaient se laver de l'accusation latente de nestoria-- 
nisme que semblait impliquer toute attitude an ti-monophysite. 
Ces problèmes sont si délicats, du reste, et si complexes, qu'il 
faut se garder, condamnant l'un, de paraître donner raison à 
l'autre. Aussi les Scythes ont-ils insisté toujours sur f unité 
de la seconde personne de la Trinité. Aussi Justinien écrit-il 
à Hormisdas : « Filius Dei Vivi, Dominus Noster Jésus 
« Christus ex Virgine Mciria natus, quem praedicat summus 
« apostolorum carne passum, recte dicitur unus in Trinitate 
« cum Pâtre Spirituque Sancto regnare. Sicut enim videtur 
« ambiguum dicere shnpliciter unum de Trinitate, sine prae- 
« misso nomine Domini Nostri Jesu Christi, sic eius personam 
« in Trinitate cum Patris Spiritusque Sancti personis non 
« dubitamus esse. Sine Christi namque persona nec credi 
« Trinitas religiose potest^ nec adorari fideliterK.. Peu de 
« jours après, presque dans les mêmes termes, il écrit encore 
« à Hormisdas : « (Jésus Christus) recte dicitur unus in Tri- 
« nitate cum Pâtre Spirituque Sancto regnare^ maiestatisquc 
M eius personam in Trinitate non infideliter credimus"^. » 
Enfin, dans la belle lettre qu'Hormisdas lui adresse en 
réponse pour clore la controverse, s'il condamne eff'ective- 
ment la formule qu'ont attaquée les moines Scytlies comme 

' XV K. oct., 320; P. L., 63, 307. 
2 Eq321; p. L., 63, 308. 



316 HISTOIRE GÉNÉ.HALE DES TRADITIONS ROMAINES 

attribuant spécifiquement la passion à Tessence de la Trinité, 
il a grand soin de définir, selon la doctrine de saint Lc^on, la 
divinité et la consubstantialité du Fils de Marie : comme le 
doute de Thomas atteste son humanité, la profession de Pierre, 
dit-il, en manifeste la <livinité^ Il sait sans doute, puisqu'il 



1 « Quantam venerationem rcligionis habeamus quamque sollitrlli seniper 
fuerimus propter uniendas sanctas ecclesias, icstis est quoque vestra beati- 
fudo... Nobis etenini videtur quoniam Filins Dei vivi Dominiis Noster Jésus 
Chi'islus ex Virgine Maria natus, queui praediat sumiiius apostolorum 
carne passum, l'acte dicitur uniis in Tnnitale cum Pâtre Spiriluque Sancto 
regnare, maiestalisque eius personam in Trinitaie non infidelifer credimu8...'k 
(Exemptuin Epistolae JusUniani cos. ad Hormisdaai. — P. L., 63, 508) (521). 

... Sequi dubia quam servare décréta. Naiu, si Trinitas Deiis, hoc est Pater 
et Filius et Spiritus sanctus, Deus autem unus specialiter..., qui aliter habet, 
necesse est aut divinitatem in multa dividens (at), ant specialiter passionem 
ipsi essentiae Tnnitalis impingat ; ei, quod absit a fideliuni mentibus, hoc 
est aut plures deos more profano gentilitatis inducere, aut senaibilem poenam 
ad eam naturam quae aliéna est ab omni passione frans ferre. Unum est 
Sancta Trinitas, non multiplicatur numéro, non crescit augmento ; nec potest 
aut inteUigentia comprehendi aut, hoc quod Deus est, discretione seiungi. 
Quis ergo illi secreto aeternae impenetrabilisque substantiae... profanam 
divisionem tentet ingerere et divini arcana mysterii revocare ad calculum 
moris humaDi?Adoremus Patrem etPiiium etSpiritumsanctum, ...inenarrabi> 
lem substantiam Trinitatis..., ita tamen ut serveums divinae propria naturae, 
servemus propria unicuique personae,necpersonis divini tatis singularitas dene- 
getur, nec adessentiam hocquod est proprium nominum transferatur».. Proprium 
est Patris ut generaret Fiiium, proprium Filii Dei ut ex Pâtre Palri nasceretur 
aequalis, proprium Spiritus Sancti ut de Pâtre et Filio procederet sub una 
substantia Deitatis. Proprium quoque Filii Dei ut... intra viscera sanctae 
Mariae Virginis genitricis Dei unitis utriusque sine aliqua confusione natu- 
ris... fieret filius hominis... Ipse Dei Filius Deus et homo, id est virtus et 
infirmitas, humilitas et maieslas... Idem Dominas noster Jésus Christus, ne 
inter corporis passiones Deus non esse crederetur, aut ne Deus (antum et 
non homo inter opéra mirabilium stupenda virtutum, proposito nos duorum 
apostolorum inforraavit exemplo, Deum esse Christum Dominum nostrum 
Pétri fide, hominem Thomae dubitationc declarans... Cum in manibus 
omnium sint et synodica constituta et beati papae Leonis dogmala, per- 
strinxisse potius pauca quam evuluere credidi convenientis universa. Nunc 
vero agnoscere satis est, et cavere proprietatem et essentiam cogitandam^ ut 
sciatur qitid personae, quid nos oporteat déferre substantiae : quae qui inde- 
center ignorant aut callida impietate dissimulant, dum omittunt quid sit 
proprium Filii, trinae tendunt insidias L'nitati... Data VU kal. aprilis, Valerio 
VC Cos. Jljrmisdas ad Juslinum. Ep. 19. - P. L., 63, 512-516). 

Telle est, selon nous, Thistoire, souvent défigurée depuis Baronius, de cette 
controverse. L'orthodoxie de la formule des moines Scythes ne fait pas de 
doute, la lettre d'ilormisdos, que nous citons, l'atteste clairement ; Justinien 
la fit adopter en 531, et le concile de 553 déclara dans sa huitième session 
e* Ti; o'j)r ipio).oyÊr tbv è(rravpb}{iévov aapxi Kvpiov i?;{Ji(i>v *l7\90\iy Xpiorbv ctvsL 
Osbv àXT)èivov xal Kûptov tf,; fioÇr,; xaî sva mr,; àyia; tpixco; ô toiovto; âvdcdepia 
ïmiù (Hefeie, Irad. fr , III, 514). 

S'ils furent éconduits par Ilormisdas, cela tient à deux raisons : 1* la 
crainte qu'avait Ilormisdas de voir le schisme se rouvrir; TOrient ne se 



LA QUERELLE DE TRISAGION 317 

vient (le recevoir leurs lettres, que les Orientaux qui acceptent, 
en frémissant, Chalcédoine, croient devoir déclarer, dans leurs 
professions de foi : « hominem colentes toto animo anathema- 
lizamus^ ». 

C'est, semble-t-il, à cette préoccupation de ne pas donner 
prise aux monophysites, au moment où on condamne effective- 
meni — sinon explicitement — leur formule du IVisagion, 
qu'il faut rapporter aussi la forme particulière des quelques 
doxologies que nous avons signalées. Comme Justinien écrit : 
<( Christi personam in Trinitate cum Patris et.Spiritus Sancti 
« personis non dubitamus esse», ainsi nos doxologics portent: 
« (Christus) cum Pâtre et Spiritu Sancto in unitate virtutis 
régnât... », « le Cluîst que nous adorons est bien de l'unité de 
la Trinité, dans la Trinité ». Justinien dit: « Unus in Trinitate 
cum Pâtre Spirituque Sancto régnât », et ces termes se retrouvent 
presque dans . nos doxologies : « cum Pâtre régnât in unitate 
Spiritus Sancti». Les Moines Scythes, éconduits par les légats 
qui comprenaient mal la question et voyaient clairement lo 
danger d'irriter les Orientaux étaient accourus à Rome, y 
avaient déployé une activité et une énergie peu communes : 
ils n'avaient pas hésité à remuer ciel et terre, au grand déplai- 



«oumettait qii*à demi, Constant inople exceptée ; les évêques catholiques, 
Thomas, Nicostrate et Jean de Nicopolis ne recouvraient pas leurs sièges : 
Tévèque Jean était massacré à Thessalontque par les antichalcédoniens ; à 
Ephèse, à Antioche, on insultait Chalcédoine, les moines Scythes assurent 
qu'un guet-apens est organisé contre eux, etc.. ; la correspondance d'Hor- 
misdas et de Justinien fournit maintes et maintes preuves de cette situation ; 
2* rinhabiieté des moines qui froissèrent le pape, très prudent de nature 
(consueta cautela; P. L., 63, 474) par leur humeur intransigeante, turbulente 
et brouillonne. 

On n'a pas assez remarqué l'importance du mot carne dans la formule des 
Scythes. Ceux qui proposaient, à Chalcédoine, unum de Trinitate passum, 
entendaient condamner le nestorianisme et montrer qu'ils ne voyaient pas, 
dans le Crucifié, une quatrième personne ; ceux qui la rejetaient entendaient 
condamner le monophysisme et montrer qu'ils distinguaient, dans le Crucifié, 
deux natures; en ajoutant came à la formule débattue, qu'ils acceptaient 
ainsi corrigée, les moines Scythes se rangeaient avec les anti-nestoriens — 
puisqu'ils disaient unum de Trinitate — et avec les anti-monophysites — 
puisqu'ils confessaient explicitement la nature cftarnelle^ humaine, par con- 
séquent, de leur Dieu. — Les deux études les plus exactes, à notre sens, sont 
celles du R. P. Aniellt: Spicilegium Casinense complectens Analecta Sacra 
et Profanai, I (M. Castn., 1893. Prolegom., II, p. xxxiv-lxx ; et jadis la disser- 
latio secunda in Hisforiam Ecclesiasticam saecuU VI : De Fide Monachorvm 
Scythiae^ de Noël Alexandre [Historia Ecclesiastica, tomus V, Parisiis, 1609, 
p. 494^. 

ï P. L., 63, 503. 



318 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

« 

sir (lu pape qui s en plaint amèrement; ils s étaient adressés 
aux évêques exilés en Sardaigne ; ils avaient même tenté d'in- 
téresser le peuple en leur faveur*. Nul doute que les clercs 
qui rédigeaient nos légendes n'aient été émus de ces discus- 
sions. Autour d'eux l'opinion publique ne s'y intéressait pas 
moins; la lettre de Trifolius à Faustus l'atteste, et aussi le 
De Unitate de Boèce. 

Les gestes où cette formule se rencontre sont donc, à ce 
qu'il semble, contemporains d'Hormisdas 2, 



XIV 



Tous ces faits particuliers viennent donc confirmer et pré- 
ciser la conclusion générale à laquelle nous avions abouti dans 
notre précédent chapitre : c'est à l'époque ostrogothique que 
lé mouvement romain atteint son plus haut degré de puissance 
et son plus large développement. 

On devine qu'il se prolonge faiblement à travers tout le 
vi" siècle et qu'il se ranime au temps de saint Grégoire et des 
Boniface (590-625). On a vu comment les gestes de Césaire 
paraissent être contemporains de l'époque byzantine ; on va 
voir comment certains autres textes semblent bien avoir été 
rédigés à l'époque suivante. 

Les gestes de saint Boniface illustrent, on s'en souvient^ 
une église fondée par l'apocrisaire Boniface, au temps de saint 
Grégoire le Grand (590-604) : c'est donc après cette époque 
qu'ils ont été rédigés. Ces mêmes gestes, d'autre part, pré- 
sentent de curieuses analogies avec les gestes de saint 
Alexandre de Druzipara. La conception des deux épisodes 
centraux est identique dans les uns et les autres, et la parenté 



' P. L., 63, 491. 

- H est même h. croire qu'une profession de foi, souvent attribuée à saint 
Martin (P. L., 18, 11-12) a été rédigée sous Tempire des préoccupations de 
cette heure. On y lit que unitas est ah eo qui est sanctus et spirituSj ce qui 
s'accorde singulièrement avec les fmales de nos gestes. Il faut se rappeler 
que, depuis saint Léon, dont Hormisdas et Trifolius répètent ici encore la 
doctrine, Téglise romaine enseigne que le Saint Esprit procède du Père et du 
Fils ; on conçoit qu'on puisse dire alors que le Saint Esprit résume, en 



DATE DES GESTES DE BONIFACE 31^ 

littéraire dont ils témoignent n'est pas moins curieuse. Dans, 
les uns et dans les autres, on retrouve les mêmes expressions, 
rares partout ailleurs: piteriy domina ?nea, athleta Christi; 
dans ceux-ci et dans ceux-là, le saint se tourne vers TOrient 
pour prier ; et c'est aussi pour prier qu'il demande, dans cha- 
cun d'eux, au moment de subir le dernier supplice, le délai 
d'une petite heure ; dans ceux-ci et dans ceux-là apparaît un 
ange, instrument divin d'un môme miracle : il refroidit la poix 
bouillante où doit être précipité Boniface en la touchant cFunr 
doigt ^ et il répand à terre l'huile bouillante, où doit être jeté 
Alexandre, en touchant du doigt la chaudière qui la contient. 
Or, ces gestes d'Alexandre, à les considérer en eux-mêmes^ 
paraissent être en rapports avec deux faits, datés do l'époque 
précisément de saint Grégoire et de Boniface IIII. La dédi- 
cace d'un sanctuaire à l'archange saint Michel, dans le château 
Saint-Ange, qui est le fait de Boniface III, IV ou V (608-625) 
est sans doute ce qui explique la mention très inattendue de 
cet archange qu'on trouve dans nos gestes ; et la destruction 
du sanctuaire de saint Alexandre à Druzipara dans la cam- 
pagne victorieuse du roi des Avares Chagan, en 600, expHque, 
sans doute, par l'intermédiaire d'une reconstruction d'église 
que l'attention des personnes pieuses se soit portée sur l'his- 
toire de ce martyr. Nos textes nous viennent d'un même 
groupe de rédacteurs ; peut-être même sont-ils lœuvre d'un 
même moine, appartenant aux monastères de Saint-Grégoire 
sur le Gelius, ou de Saint-Boniface sur l'Aventin ; ils ont 
été rédigés après la fondation de celui-ci, après le sac de 
Druzipara, après la dédicace de l'église Saint-Michel Inter 
ntibes. 

Entre ces deux gestes, ceux de Sérapie et ceux d'Eleu- 
thère, on relève des signes précis d'une parenté certaine. Et» 
ici encore, cette parenté « matérielle » si j*ose ainsi dire, est, 
en quelque sorte, soulignée par une parenté littéraire. Le 



quelque manière, l'unité du Père et du Fils et représente Tunité de la Trinité : 
« Christus qui cum Pâtre régnât Deus in unitate Spiritus Sancti ». — Hor- 
misdas tenait au courant (P. L., 63, 431, 439, 471) tes évéques de Gaule et 
d'Espagne : du reste la controverse dura longtemps et fit grand bruit (cf. 
saint Jean Damascëne). C'est peut-ôtre ce qui explique que la formule 
in unitate se retrouve dans un manuscrit des gestes de saint Vincent (Cod., 
Paris, lat. 5269}; cf. aussi les actes de sainte Geneviève (reocnsion Kohler, 
i 53} et les gestes Florini (Ca/. Pans., I. 127). 



320 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

terme obscur de Candida (jeux solennels ?) se retrouve dans 
Boniface, Sérapie, Eleuthère ; des termes d'origine grecque, 
stadium^ bionath'a^ themele^ se lisent dans Boniface, Séra- 
pie, Alexandre; un curieux dispositif de prière: Sanctiis...y 
Sanctus...,Sancttis,.,^ te invoco...^ le invoco..., te invoco...^ 
est commun à Sérapie et à Alexandre ; dans Alexandre comme 
dans Eleuthère, le saint se signe le corps tout entier; TAglaïs 
de Boniface pourrait bien n'être qu'une copie — aussi poé- 
tiquement dénommée, du reste, — de TAnthias d'Eleuthère ; 
lepoque assignée à Eleuthère peut avoir été indiquée an 
rédacteur par le pape Eleuthère, mais peut aussi lui avoir été 
suggérée par le texte de Sérapie : ce qui est beaucoup plus 
vraisemblable. 

Et comment s'en étonner, s'il est vrai que ces gestes aient 
été rédigés dans les mêmes milieux, à la même époque. Il 
faut noter que, dans ses Dialogues, saint Grégoire nous 
parle d'un Boniface et d'un Eleuthère ; quoi <le surprenant 
si ses enfants spirituels, comme les diaconites de TAventin ou <hi 
Celius, s'intéressent aux patrons des saints personnages dont 
les entretenait leur livre le plus aimé? N'en ont-ils pas em- 
prunté la langue? Dans les gestes, en effet, se retrouve la 
langue des Dialogues et celle du <lébut du vu* siècle, solidi^ 
sanctimonialis, reliquiae, jusqu'à ce terme phis rare iVapex 
(lettre) qui revient jusqu'à deux fois dans les trois lettres de 
Boniface IV conservées par les manuscrits; jusqu'à cette façon 
de dater pai' le quantième du mois qui se répand à cette époque. 
Noter, du reste, qu'on parlait beaucoup alors, en Italie, d'un 
personnage dont nous connaissons mal l'histoire, mais qui 
semble avoir joué un. rôle assez important: je veux parler du 
duc Eleuthère, qui se révolta vei-s l'an 620*. Ne semble-t-il 
pas que tous ces faits convergent vers une même époque 
comme tous ces documents coiicordent entre eux: les gestes 
<le Bonifa<*e, d'EIeuthère et d'Alexandre Humain ont été rédi- 
gés, sans doute, au début du vu' siècle, peut-être sous Boni- 
face V (6i9-62o), sur le modèle des gestes de Sabine par Tun 



1 « Qui pugnanlo Eleutherius patricius ingressus est Neapolict et inlerfecit 
tyrannum... » (L P., 1, 319, m Deusdedit, 615-618).— Eodem tempore (Boni- 
fatio V, 619-625), ante dies ordinationis eius, Eleutherius patricius et ennu- 
chus factus intarta adsumpsit regnum. Et veniente euiu ad civjtatem Roma- 
nam, in castrum qui dicitur Luciolis, ibidem a milites Raveonates interfeclus 
est » (L. P., I, 321). 



DATE DLS GLSTES b£ SÉRAPŒ ET SABLNE 321 

des moines du monastère de TAventin, situé tout près de rc'glise 
consacrée à cette sainte ^ 



1 Les gestes de Sérapie paraissent appartenir à l'époque ostro^r>lhiqiie: 
l'église existait alors; les gestes qui Tillustrent donnent la doxologie in uniiate; 
la prière sanctut...^ sancfus,..^ sanclus .., le invoco,..^ te invoco...^ te invoco...^ 
ne date-t-elle pas de la même époque, des controverses relatives au Trisngion: 
peut-on contester qu'elle en dérive ? Les gestes de Sérapie-Sabine sont parents 
des gestes de UuGne-Seconde : 

• si ab invito ablata uoSis fuerit uirgini- «• si ergo uiolata fueris, desinls c.^hc tcm- 
« tas, qiiid eritis facturae cum Chris^lo. • « pliim dei tui. » 

(10 juillol 30.) (29 aortl .M)0.) 



21 



CHAPITRE IV 

DÉFORMATIONS DES TRADITIONS CONTEMPORAINES 
DES RÉDACTIONS : LE NÉO-MANICHÉISME < 

[v*-vi' siècles] 



Au moment où Ton rédigeait les traditions romaines, 
d'autres faits, dont nous n'avons pas encore parlé, exerçaient 
sur elles une influence remarquable. 



I 



La tradition de l'église primitive touchant le martyre de 
saint Pierre et de saint Paul avait été remplacée par une 
légende qui s'était épanouie peu à peu jusque vers la fin du 
IV* siècle 2. Cette date marque une nouvelle période dans l'his- 
toire de cette légende, qui devient désormais un objet de con- 
troverse et une arme de combat. Le manichéisme occidental 
naissant cherche à insinuer ses théories allégorisantes dans 
une histoire prétendue des origines chrétiennes ; et, cette his- 
toire, ses fidèles tentent de l'écrire en rédigeant les gestes des 



I Nous n'étudions ici que le rapport de ce néo-manichéisme avec les tradi- 
tions martyrologiques romaines. Sur le néo-manichéisme, en général, cf notre 
étude : De Manichaeismo apud Lalinos quinto sexloque saeculo alque de laii- 
nis apoctyphis libris (Paris, Fontemoing, in-8% 1900). 

- Cf. aupra, la première partie de Thistoire de la légende, p. 101. — Dans 
rintérét de la clarté, nous avons sUppriraé toute discussion directe avec 
M. Lipsius. 



32^ HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

Apôtres ; n'assureiit-ils pas ainsi à leurs doctrines le double 
mérite d'une incontestable authenticité et d'une autorité quasi 
canonique? Ils rédigent et déforment la légende de saint Pierre 
et celle de saint Paul, comme ils rédigent et déforment les 
légendes des autres Apôtres : ils prennent plaisir à séparer 
l'histoire des deux saints dont laccord final a fondé le chris- 
tianisme : n'est-il pas de bonne guerre, après tout, pour ceux 
([ui veulent dissoudre celui-ci d opposer ceux-là l'un à l'autre? 
Si les gestes de saint Paul ont disparu, semble-t-il, les gestes 
de saint Pierre sont parvenus jusqu'à nous dans un précieux 
manuscrit conservé à Verceil et qu'a publié M. Lipsius : le conflit 
de l'Apôtre avec le Mage y est retracé tout au long, mais 
est coupé, par endroits, de longues digressions dogmatiques. Ce 
texte ne parait pas être romain d'origine : il a été rédigé vrai- 
semblablement dans l'Italie du nord : comme c'est à Verceil 
qu'il a été retrouvé de nos jours, c'est à Milan et à Brescia 
([ue nous le voyons connu et utilisé, à la fin du iv* siècle, par 
saint Aml)roise et par Philastrius ; et c'est à Milan aussi que 
nous le voyons pour la première fois réfuté. Qui croira que ces 
localisations, disparates et convergentes, soient unpurefi'et du 
seul hasard * ? 

C'est dans les plaines du Milanais que le Pseudo-Josèphe 
(peut-être saint Ambroise -) écrit son curieux ouvrage sur la 
ruine de Jérusalem •^ L'auteur inconnu, loin de suivre la voie 
ouverte chez les Latins par l'éditeur de ^"erceil, se conforme 
soigneusement aux tendances de la piété catholique, réunit 
rhistoire de saint Pierre à celle de saint Paul et associe expli 
citement « les docteurs des chrétiens » dans la lutte qui se 
termine par la défaite de Simon le Mage, son ascension raan- 
quée du haut du Capitole et sa mort à Aricie. La rédaction de 
ce premier éditeur catholique ne semble pas avoir beaucoup 
restreint, au moins dans ces régions, la diffusion du texte 
hérétique. Si Maximus de Turin affirme, avec les catholiques, 
que les deux Apôtres moururent le même jour, dans un même 
lieu, sur Tordre du même tyran'», s'il les place tous deux à la 

1 Lipsius, Acta Pétri... (Lipsiae, 1891, p. 45). — De Manichaeismo apud Lati' 
nos, p. 39 sq. — Ambroise, c. Auxentium, 13 (P. L., 16, 1007). 

' Rœnsch. Roman Forschungen^ I {Erlangen, 1883), 2o6. 

3 De Excido Hieros, III, 2 (P. L., 15, 2068). 

^ « Non sine causa factum putemus quod una die, une loco, unius tyranni 
'olerauere sententiam... (Hom., 73. P. L., 57, 405). 






POLÉMIQUES SDR SAINT PIERRE ET SAINT PAUL 325 

tête des Apôtres et leur reconnaît comme un droit particulier 
de prééminence*, il ne fait jouer aucun rôle à saint Paul dans 
Thistoire du conflit et de la mort du magicien : c'est saint 
Pierre seul qui lutte et qui vainc; et, comme dans une autre 
homélie il fait des mages lamnes et Mambres - les adversaires 
de Moïse, il est à peu près assuré qu'il puise ses renseignements 
dans la légende manichéenne. Et cette conclusion est confir- 
mée par ce fait (ju'il raconte un autre conflit de Simon le Mage 
avec saint Paul devant Sergius Paulinus*^, conflit qui nous est 
d'ailleurs inconnu, qui est une réplique manifeste de la discus- 
sion de saint Paul et de Bar lesu devant Sergius Paulus et qui 
devait donner un pendant à la lutte fameuse de saint Pierre 
contre le même magicien devant Néron ; cet épisode constituait 
sans doute le centre de la légende manichéenne de saint Paul. 
Après Maximus de Turin (mort après 46i), après saint Léon ^ 
qui l'ignore ou la condamne, puisque, dans ses sermons, il n'en 
dit jamais un mot, la légende des deux Apôtres romains quitte 
l'Italie du nord où elle s'est épanouie jusque-là; mais elle ne 
cesse pas d'être l'arme de combat qu'elle était en pays latin, 
au temps de Philastrius et d'Ambroise. En se localisant à 
Rome, il semble, au contraire, qu'elle devienne plus encore 
un sujet de querelle, sinon un instrument de polémique. Le 
décret damasien l'atteste : « A Pierre a aussi été donnée la 
« compagnie du bienheureux Paul, vase d'élection : au contraire 
« de ce que rapportent les bavardages hérétiques, ils ne sont 
« pas morts à deux époques distinctes, mais ils ont été cou- 
ce ronnés dans un même temps, un seul et même jour, par une 
(c mort glorieuse, en combattant, dans la ville de Rome, sous 
« Néron César ^. » Pareille insistance indique une polémique^: 

^ « Beat! Petrus et Paulus ominent inter uni versos apostolos et peculiari 
quadam praero><ativa pncceilunt » (Hom., 73. P. L., 57, 40 i). 

* « Primuin utique Jamnes et Mambres ini^i cum Moysi signis prodigiisque 
résistèrent... » (Hom., 101, P. L., :i7, 488). 

3 Hom. 101 y (P. L. 57, 488). « Cum apud Sergium Paulinura proconsulem 
Simon Magus Paulum apostolum oppugnaret, utique Ecclcsiae vas tentabat... » 
Noter encore ce qu'il dit {Sermo, 69. P. L, 57, 674) : « De Pauli vero cervice... 
dicitur fluxisse magis lactis unda quam sanguinis » : ce qui parait t^tre un 
trait manichéen. 

* Notamment Sermo 82 (P. L., 54, 324, 194. - 56, 23, 322). 

^ « Additaest etiam societas beatissimi Pauli apostoli, vasis electionis, qui 
non diverso sicut haeretici garriunt, sed uno tempore, uno eodemque die 
gioriosa morte cumPetro in urbe Houia agonizans,coranatus est. » {Cod. lur., 
P.L ,59, 168). 

* Noter que le Sacrementaire Léonien, livre romain s'il en fut, affirme que 
Pierre et Paul ne moururent pas le mOme jour. 



32C HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

il faut donc croire que des plaines du Pô la polémique mani- 
chéenne est descendue sur les rives du Tibre. 

C'est à cette époque, en effet, qu'il faut sans doute rappor- 
ter la rédaction catholique des gestes romains de Pien*o 
et de Paul, le plus souvent appelée texte de Marcellus. 
La plus ancienne édition que nous en connaissions nous est 
parvenue seulement dans une traduction grecque [Codex Vene- 
tus Marcianus^): le rédacteur catholique suppose saint Paul 
revenu d'Espagne, où l'a envoyé le rédacteur manichéen, et il 
raconte l'œuvre des deux Apôtres réunis, leur intimité cor- 
diale, leur lutte victorieuse contre Simon. Seulement, il ne 
parle pas des quatre pierres du Forum sur lesquelles se 
fracasse le magicien; il ne précise pas avec détail les circons- 
tances topographiques du martyre; il ne met pas enfin, dans la 
bouche de saint Pierre, ce mot si caractéristique: nosévêqties 
nous ont confirmé ce que raconte saint Paul, (fans tes lettres 
qu^ils nous ont écrites-, » 

La seconde édition catholique, <lont nous ne connaissons 
encore qu'une traduction grecrjue (Codex Regiensis^) roma- 
nise davantage la tradition : c'est là que saint Pierre parle 
comme pouvait le faire saint Léon après Chalcédoine; c'est 
là aussi que se précisent les détails topographiques touchant 
le martyre des Apôtres. L'édition nouvelle se distingue 
encore de la première par l'ampleur des renseignements (lu'elle 
donne sur saint Paul : le rédacteur raconte son voyage <lepuis 
Gautomeletè jusqu'à Rome, et il insiste avec soin sur les con- 
versions qu'il opère au moment de son martyre. Mais cotte 
a<ldition ne fit pas fortune, i)eut-être en raison de son origine 
manichéenne. — yne troisième édition * païuit bientôt qui conser- 
vait la belle phrase papale de saint PieiTC, qui écartait le» 
récits relatifs à saint Paul et qui, pour le reste, reproduisait 
assez fidèlement la première version catholi(iuo. Celle-(*i avait 
sur celle-là l'énorme avantage qu'elle s'adaj)tait on ne peut 
plus aisément aux Actes des Apôtres, qu'elle en paraissait être 
la suite normale et le naturel achèvement. Je serais assez 
porté à croire ({ue cette troisième édition — comme peut-être 
aussi la première — se présenta sous le patronage de saint Luc. 

' Lipsius, op. cit., p. 118. 
•* Lipsius, op. cil., p. 152. 
3 Lipsius, op. cit., p. ns. 
* Lipsius, op. cit., p. 111». 



ÉDITIONS ET REMAME3IE.NTS DES TEXTES 327 

Indépendamment des cas d'analogie que Ton pourrait citer, 
voici une raison particulière de le croire. Les Manichéens 
ripostèrent aux catholiques, et c'est sous le patronage de 
Linus* qu'ils firent paraître leur réplique. Fidèles à leur tac- 
tique, isolant les deux Apôtres, ils consacrèrent à chacun un 
texte particulier; ils prirent un malin plaisir à faire de saint 
Paul, — comme s'il se fût agi du Mage, — un ami de Néron; 
ils se risquèrent même à appeler le Christ « la Vertu de Dieu^ » ; 
mais, pour w faire passer » leurs hardiesses, ils copièrent ou 
démarquèrent certains épisodes et la langue môme des gestes 
des martyrs. 

Dans le texte consacré à saint Patil, ils reprennent l'épi- 
sode de Perpétue^ et des trois soldats convertis par TApôtre, 
à rhetire de son martyre; ils font de ceux-ci deux préfets 
et un centurion, les appellent Longin, Megiste et Aceste et 
transforment celle-là en Plautilla^ lanière (V une sainte illustre 
entre toutes^ de Flavie Domitille'^ elle-même. Ce n'est pas 
tout : ils insistent avec complaisance sur les trois personnes de 
Dieu et Tunité spirituelle qui les contient^, ils empruntent aux 
historiens des martyrs leurs jeux de mots familiei-s sur le 
service des saints aux ordres du Christ, comparé au service 
{militia) des soldats aux ordres du prince^»; Ton trouve 
même une fin de phrase qui semble provenir des gestes de 
Processus^. Ils avaient senti, sans doute, que leur édition pri- 
mitive des gestes de saint Paul, mal adaptée aux goûts des 
Romains, ne pouvait avoir beaucoup de succès parmi eux. 

C'est du moins ce qu'il est permis d'affirmer à propos des 
gestes de saint Pierre. Les Manichéens abandonnent l'édition 
de Verceil ou les dissertations théologiques étouffeut les récits 
historiques, au grand déplaisir des Romains. Ils en recueillent 
la fin seulement**, qui exprime, du reste, sous une forme dra- 
matique, leurs tendances ascétiques, et ils lui donnent la forme 
et l'allure des gestes des martyrs : les discours dogmatiques 

1 Lipsius, op. cit.f 1-22-ii. 

"^ Lipsius, op. cil., p. 28. 

3 Comparer dans Lipsius, p. 39 et p. 213. 

* Gesta Nereiel Achillei, 12 mai, cf supra, p. 251. 

* « Cui cum pâtre in unitate spirilus sancti... » (p. 43). Cr. supra, p. 313 sq. 

* Lipsius, p. 29. 

^ « Eos qui vincti erant cum itlis soluere atquequo vellcnt abirc » (p. 43). 
Cf. Gesia Processi. 
> Comparer dans Lipsius, p. 1-22 et p. 83-101 . 



?28 HISTOIRE GÉiNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

disparaissent presque tous et fout place à une passion de 
saint Pierre, rais à mort parce qu'il prêche la continence aux 
Romaines, — avec trop de succès au gré des maris. — Cette 
histoire toute simple, facile à saisir, devait plaire encore par 
son allure piquante : et le prestige du nom de Linus devait 
rimposer aux âmes pieuses. 

Ce n'est pas tout : pour en faciliter encore la diffusion dans 
les milieux populaires, ils y insérèrent a\o\\ plus un personnage 
d'un des gestes les plus connus, — comme Plautilla, — mais 
un fragment entier d'une légende de renommée discrète^ 
celle de Processus et de Martinianus^, et, par manière de 
compensation, afin de rendre plus éclatante la solidarité des 
gestes indigènes et de leur littérature exotique, ils introdui- 
sirent dans les gestes de Processus et de Martinianus un 
fragment de leur édition de Vérceil des gestes de saint Pierre"^. 
¥à c'est ainsi que Ton peut expliquer, semble-t-il, l'apparition 
de Paulinus, de Martinianus, de Processus, de la Sainte Trinité 
et des « magistriani » eux-mêmes dans Tédition « linienne » des 
gestes de TApôtre — - que l'on chercherait en vain dans le texte 
de Verceil — et fintroduction de Topisode du Seigneur rame- 
nant à Rome saint Pierre en fuite — que Ton chercherait vaine- 
ment aussi dans la première édition des gestes de Processus'*. 



• g V et VI, Lipsius, op. cit , p. 6, 8. 

"^ Le fragment relatir à la fuite de saint Pierre et à l'apparition de Jésus. 

3 Ce texte est inédit. Nous l'avons heureusetnent découvei^t dans le Codex 
Vallicellanus^ VU, f« 173 v. (du xiii' siècle). Le voici: 

Passio scor processi et martiniani. Lectio prima. Terapore quo symon 
Riagus crepuit intus impiissimus Nero tradidit beatissimos apostolos petrum 
et paulum paulino viro clarissimo magisterie potestatis. Paulinus mancipavit 
eos incustodia mamertini ad quos veniebant multi Xrianiinfîrmi etcurabantur 
ab iniirmitatibus suis atque alii a demoniis iiberabantur p. orationes aplor, 
Erant autem custodientes eosdem aplos mulU milites inter quos erant duo 
magistri principes processus et martinianus. 

Lectio II. — Hii cum vidèrent omnia mirabilia que faciebat p. aplos suos 
doniinus ihesus Xristus mirari ceperunt dicentes, viri venerabiles nostis quia 
imperator nero iam in oblivione recessit a psona vra. Ecce enim nouem 
menses sunt quod in custodia estis. Rogamus itaque vos ut arabuletis ubi 
uolueritis tamen in huius nos nomine in cuius uos novimus facere virtutes 
magnas baptizetis. 

Lectio 111. — Tune dixerunt eis apli vos crédite ex toto corde in nomine 
trinitatis et ipsi pot estis facere que nos facere cognovistis. Hoc audientes 
oms qui in custodia erant clamaverunt unanimiter dicentes : date nobis 
aquam quia siti peririilamur. Eadem hora beatissimus petrus dum esset in 
rpsa custodia mamertini dixit ad omnes : Crédite in Dominum patrem omnipo- 
tentemin dominum nrm Ihm Xrm filium eius unigenitum et in spiritum sanc- 



MANŒUVRES DES MANICHÉENS 329 

Et les Manichéens ne bornent pas là leurs manœuvres : 
comme ils ont interpolé les gestes de Procossus, ils inter- 
polent encore les gestes de Nérée * — agréable façon de se 
railler de la haine qu'ils inspirent à leur auteur. — Ils y 
racontent que saint Pierre sauve deux fois Simon do la colère 
du peuple et des atteintes des chiens; ils ajoutent que Simon, 
— comme saint Paul — devient, après un an d'absence, l'ami 
intime et le conseiller favori de Néron ; et, pour accréditer 
leur édition linienne, et peut-être aussi ramener Tattention 
sur celle de Verceil, ils renvoient le lecteur désireux de con- 
naître le conflit du Mage et des Apôtres à une lettre que Linus 
aurait écrite, en grec, et qu'il aurait adressée aux églises 
orientales. N'est-il pas vraisemblable qu'ils espéraient faire 
passer pour des traductions partielles de cette lettre mysté- 
rieuse leur édition « linienne » des gestes de saint Pierre 
et de saint Paul? 

Qui sait même s'ils n'ont pas été plus loin et s'ils n'ont pas 
cherché à ruiner le crédit de l'édition catholique en lançant 
dans la circulation un texte qui y contredisait? L'édition 
catholique, on l'a vu, explique le séjour des reliques aposto- 
liques ad Caihecumbas par une tentative manquée des Grecs 

tum et omnia ministrabuntur nobis. Cuinque orasset beatus petrus apis 
Uico facto signo crucis in monte Tarbeio in custodia mamertini emanaverunt 
aque de monte. 

Lectio Illl. — Tuncbaptizatisuntbeatipcessus et martinianus ma^istri prin- 
cipes a beato petro aplo Eodem tempore nuntiatum est paulino magistro 
officio quod processus et martinianus Xriani effecli fuissent. Misit ergo 
milites et tenuit eos, et cum adducti fuissent ante conspectum suum, 
dixit eis : Sic stulti facti estis ut deserentes deos quos invictissimi principes 
colunt sequentes vana sacramenta niilitiae vestraeammlttatis. Beati inartyres 
dixerunt Nos XrisUani facti sumus. 

Lee. mil. — Tune paulinus iussit ut cumlapidib; oraeorcontunderentur. Et 
cum iniovem ad sacriîicandunisibi oblatum tripodam expuisset praecepiteos in 
eculeo suspendi et a trabi neruis et fustibus cedi flammasque poni circa latera 
eor. Deinde iussit militibus ut scorpionibus eos appensos in eculeo casli- 
garent: eadem hora paulinus amisit oculuin sinistrum et post triduuni subito 
arreptus ademonio expiravit. — Lectio VI hoc audiensprefectus urbis caesarius 
intimavit neroni rem gestam. Imperator autem precepit ut celerius exiingue- 
rentur. Tune prefectus data in e^s sententia iussit eici de custodia et duci 
foras niuros in via que vocatur Aurélia ibiq ; capita eorum sunt amputata. 
Sanctissima vero femina lucina coilegit corpora eor et condidit aromatibus 
et sepelivit in predio suo in areuario suo iuxta locuni ubi decoUati sunt sub 
die sexto nonas iulii. — Ce texte est différent de celui d'Adon (P. L.,123, 195; 
et de celui de la Légende Dorée, ch. 89. (Ed. Graesse, 1889, p. 374). 

^ il me parait bien vraisemblable, en effet, que noire texte des gestes de 
Nérée a été retouché par un Manichéen, — à moins que ce ne soit le con- 
traire qui soit arrivé. 



330 UISTOIKE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

pour reprendre les corps de leurs Apôtres. Les Manichéens 
n'auraient-ils pas tenté d'expliquer ce séjour d'une toute autre 
manière — du reste, plus vraisemblable — ? Le Liber Pontifi' 
caiis nous parle d'une translation de ces reliques aux cata- 
combes, faite par les soins du pape Corneille; or, le Liber 
suit exactement notre édition des gestes de ce pape jtisquà 
r épisode (le la translation ^ quils ignorent et qu'il rapporte^. 
Comme il y a eu deux éditions des gestes de Processus, dont 
une seule était très répandue et très souvent copiée, n'y 
aurait-il pas eu deux éditions des gestes de Corneille, dont 
nous lisons encore l'une, et dont l'autre, aujourd'hui inconnue, 
et peut-être perdue à jamais, retouchée par les Manichéens^ 
aurait guidé le rédacteur des gestes pontificaux ? 

Le succès obtenu par la riposte des Manichéens est indiqué 
aujourd'hui par le nombre des manuscrits qui la reproduisent. 
Les Catholiques réplicpièrent : la brièveté des gestes manichéens 
n'était sans doute pas étrangère à leur succès. A côté des édi- 
tions «liniennesM, les gestes de Pierre et de Paul pouvaient 
paraître bien longs : de là, les abrégés qu'ils en firent. Celui 
<[ue nous avons conservé dans le Codex Monacensis 14418 ^, suit 
très fidèlement la troisième édition catholique {Codex San g al- 
iénais) des gestes apostoliques; les mômes expressions sont 
souvent reproduites; une seule, mais curieuse variante, a été 
introduite : si saint Pierre demande à être enterré la tète en 
bas, ce n'est pas par sentiment d'humilité, en souvenir de la 
passion du Seigneur, c/est «pour montrer qu'il va au ciel». 
L'abrégé découvert dans le Codex Florentimis^, paraît être 
une œuvre plus originale — r au moins par rapport aux 
textes que nous connaissons — : c'est la maison de Ponce 
Pilate que Pierre et Paul fréquentent à Rome ; et c'est un 
parent de Ponce Pilate qui convainc Simon de mensonge, 
quand il prétend être le Christ. Conformément au récit mila- 
nais du psèudo-Josephe, contrairement aux données romaines 
de l'édition catholique, c'est du haut du Capitole, et non pas au 
Champ de Mars, que Simon tente l'Ascension. 

C'est ainsi que, dans l'état actuel de nos connaissances, on 
peut, semble-t-il, grouper les textes qui nous sont parvenus 

• Cr. ce que dit M. l'abbé Duchesne, L. P. J., 151, note 7. — Notes de très 
curieuses analogies de style entre les gestes de Corneille et ceux de Processus. 
■-* Inédit. 
3 Lip5ius, op. cil.^ p. 223, 



LA FL'ITE DK SAINT-PIEHRE 331 

et esquisser l'évolution de la polémique. Quoi qu'il en soit, 
du reste, à cet égard, il semble bien que les hérétiques se 
soient inspirés de la vieille thèse anti-chrétienne : la lutte 
acharnée de Pierre contre Paul — , et que les catholiques 
aient défendu de leur coté leur antique tradition : laccord 
fondamental des deux apôtres. 



II 



Les rapports de saint Pierre et de saint Paul devenus objet 
de polémique, n'ont pas seuls exercé une influence sur les tra- 
ditions romaines, au moment de la rédaction des gestes : une 
autre controverse, également inconnue, y a laissé aussi des 
traces curieuses. 

L'édition manichéenne des gestes de saint Pierre retrouvée 
à Verceil raconte que l'Apôtre, menacé de mort par Albinus 
et par Néron, s'enfuit sous un déguisement. Il hésita une 
seconde avant de prendre ce parti: « Fuirai-je,mes frères? » 
Et ceux-ci répondirent : « Tu ne fuis pas ; tu fais en sorte de 
« pouvoir encore servir le Seigneur... et ayant été persuadé par 
« ses frères, il sortit seul*. » Les catholiques virent peut-être 
quelque ironie dans cette discussion si brève ; leur piété s'ac- 
commodait mal d'une attitude évidemment peu héroïque; d'au- 
tant que Pierre, à peine sorti de la ville, rencontrait le Seigneur 
([ui venait prendre sa place et se faire une seconde fois cruci- 
fier. Ce qui est assuré, c'est que, dans leur riposte, ils prirent 
soin de définir exactement la conduite de saint Pierre. « On 
« priait saint Pierre qu'il se rendit ailleurs. Saint Pi'frre résis- 
<« tait^ (lisant que jamais il ne paraîtrait cvdvr pav crainte de 
« la mort ; f/it^il est bon de souffrir pour le Christ qui s'est 
« offert à la mort pour noits tous; que cette mort-là^ ce n'est 
« pas la mort y mais rimmortalitê future ; que ce serait chose 
« indigne qu il esquivât répreuve ^dans sa chair, lui qui^ par 
a ses leçons, avait poussé beaucoup d'hommes à s'offrir au 
« Christ en victimes; que la parole de Dieu devait s'accom- 
« plir et lui-même, par sa passion, rendre au Christ gloire et 

' L'psiiiî», op. cit.. p. 86-88. 



332 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

« honneur. » Voilà, entr'autres choses, ce qu'objecta Pierre ; 
« mais le peuple, en lainies, demandait que TApôtre ne l'aban- 
« donnât pas sans pilote au milieu de l'orage : et Pierre, vaincu 
« parles larmes, céda; il promit de sortir de la ville* ». Ainsi 
présenté, l'épisode ne froissait en rien les susceptibilités 
catholiques : il fut inséré, tel quel, dans quelques versions de 
la troisième édition catholique. Dans cette édition du reste, 
comme dans les deux autres qui l'avaient précédée, on n'avait 
garde d'accepter la tradition manichéenne. L'incident n'était 
pas, sans doute, passé sous silence : Tapparition du Christ à 
Rome flattait trop l'amour propre des Romains pieux pour 
qu'ils sacrifiassent l'épisode; mais, ici encore, on le présentait 
de telle sorte qu'il tournât à la gloire de Pierre. On passait 
très rapidement sur la fuite elle-même, que l'on racontait, non 
pas à sa place chronologique dans Thistoire de l'Apôtre, mais 
longtemps après, lorsque saint Pierre était déjà sur la croix : 
c'est un simple souvenir qu'il rappelle, et il en fait le thème 
d'un développement directement contradictoire au récit tendan- 
cieux des hérétiques. Comme la multitude se réunit, pleine de 
fureur, prête à tuer Néron et à délivrer saint Pierre, celui*ci 
l'apaise : il lui dit la rencontre qu'il a faite du Sauveur en quit- 
tant [a fratrihus ahscedeham) Rome et que le Sauveur lui a 
donné confiance : « Ne crains rien, car je suis avec toi jusqu'à 
(c ce que je t'introduise dans la demeure de mon père. Et c'est 
« pourquoi, mes enfants, ajoute l'Apôtre, ne m'arrêtez pas en 
« chemin : déjà mes pieds foulent la route céleste ; ne m'attris- 
« tez pas, mais rejouissez-vous parce que, aujourd'hui, je 
« recueille le fruit de mes peines ''. » L'épisode de la fuite 
pouvait être aisément interprété, par les lecteurs des éditions 
manichéennes, connue un second reniement de r Apôtre ; il 
tournait à sa louange dans les textes catholiques ; à ceux qui 
voulaient le délivrer et le venger, il avait- répondu: « Ne 
(( m'arrêtez pas en chemin ; déjà mes pieds foulent la céleste 
« route » ; loin d'avoir cherché à fuir la mort, saint Pierre avait 
donc voulu son martvre. 

On pourrait croire que sa gloire est seule en jeu dans ces 
polémiques : on va voir qu'il n'en est rien. Les gestes de 
saint André qui furent rédigés à Rome, à propos de la cons- 

1 De Excidio Hievos, III, 2. (P. L., 13, 2069-2070). 
* Lipsius, 0/7. ct7., p. 171-473. 



LA SPONTANÉITÉ Dl* MAlîlYRE 333 

truction d'une basilique à lui consacrée, roulent tout entiers 
sur cette question : la spontanéité du sacrifice des martyrs. 
André montre au proconsul ^^gée que le Christ a souffert, 
non pas malgré lui, mais de son plein gré {non invitîfs, sed 
sponte stiscejjit) ; que, s'il a été livré, la spontanéité de son 
sacrifice n'en est pas diminuée, puisque, sachant d'avance qu'il 
serait trahi, il ne s'est pas sauvé ; et le saint montre encore 
au proconsul, par son attitude, que les martyrs, comme leur 
Maître, pouvant éviter la mort, préfèrent de beaucoup le sup- 
plice. Comme saint Pierre, lorsque la foule accourt pour le 
délivrer, il Tadjure et lui crie : « N'empêchez pas mon mar- 
tyre ^ » Le texte est parfaitement explicite ; il nous fait mieux 
comprendre la portée de Tépisode dont nous parlions tout à 
Theure, en même temps qu'il éclaire de curieux et obscurs pas- 
sages d'autres gestes romains. 

« Je viendrai vers toi, dans ta demeure, dit saint Thomas au 
« persécuteur pour t'apprendre que je souffre volontairement 
« pour le nom de mon Seigneur et pour te faire sentir toute la 
« puissance de ma foi. » — 11 arriva, dit le rédacteur des gestes 
f< de saint Silvestre, que tous, étant ainsi pourvus de sa science, 
« éprouvèrent pour le înnrtfjre plus d'amour que de crainte et 
« se hâtèrent avec Itti, joyeux. » — « Le préfet commença de 
« parler pour que saint Clément ne s'en allât pas spontanément 
« en exil, mais sacrifiât plutôt aux dieux... Mais le bienheu- 
« reux Clément... montrait qu'il désirait r exil plus qu'il ne le 
« craignait. » — Lorsque sainte Anastasie est conduite devant 
le préfet d'UljTie, Probus, elle lui dit qu'elle est venue de Rome 
à Sirmiumà la suite des saints qui se font tuer spontanément. 
— Le prologue des gestes de Chrysanthe comparant aux dou- 
leurs du feu éternel Tamour de cette vie parle des mart\Tes 
gratuits de ceux qui viennent « s'offrir d'eux-mêmes ». — Dans 
les gestes de Pierre et de Marcellin, on voit qu'Artemius, 
Paulina, Candida refusent de fuir. — Il en est de môme de 
Marcel et de ses amis dans les gestes qui portent son nom. — 
Il en est de même encore d'Hermès et des autres nouveaux 
baptisés dans les gestes d'Alexandre ^ — Les gestes de Pan- 

ï Bonnet, Passio Andreae (Lipsiac, 1898), p. 1-31. — Albert Dufourcq : De 
Manie haeismo apud Lalinos, p. 92-93. 

- Cf. surtout §13.-3 mai 373. — Notons ici une variante intéressante — 
ce n'est peut-ôtre pas seulement une variante paléographique — du Codex 
Vindobonemis 3.37, f. 98% dans les gestes de Cécile : hoc... antcpono et deprc- 



334 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

crace racontent que le saint, et Denj's, son oncle, baptisés 
par le pape Corneille, persévèrent dans la foi et la crainte 
de Dieu an point que saint Pancrace se livre spontanément 
aux persécuteurs ; et ils ajoutent plus loin, sous Tinspiration du 
même sentiment : « Pancrace était conduit comme un agneau 
à la mort^ joyeux et content, » On ne peut douter que les 
rédacteurs n'insistent ici, avec soin, sur la spontanéité des 
martyrs ; et telle est aussi manifestement Tintention des catho- 
liques qui écrivirent les gestes de saint André, ceux de saint 
Pierre et de saint Paul. 

Il faut donc que la spontanéité des martyrs ait été révoquée 
en doute par les Manichéens : ne voit-on pas, du reste, qu'ils 
l'ont effectivement fait, à propos de saint .Pierre, dans les 
gestes de saint Pierre? Le manichéisme qui tendait à allégo- 
riser le christianisme, et à le vider de son contenu historique 
et positif n'était guère conciliable, semble-t-il, avec les témoi- 
gnages positifs de ces témoins historiques que sont les martyrs ; 
s'il spiritualisait l'Evangile au point de l'abolir, s'il écartait le 
culte du Christ, que voulait-on qu'il fît du culte des martyrs? 
Pour le ruiner dans l'âme de la foule, il dei^ait donc déconsi- 
dérer les martyrs. 

Mais si l'on voit bien quelle devait nécessairement être, en 
général, l'attitude des Manichéens vis-k-vis des martyrs, il 
paraît malaisé de définir, avec une entière précision, quelle 
fut exactement l'origine de leurs controverses* à ce sujet 
contre les Catholiques. A l'époque ostrogothique, les persécu- 
tions n'étaient plus, à Rome, qu'un souvenir : ce n'est donc 
pas — comme au temps de Tertullien et d'Origène, de Cyprien 

« cor ut fratrem nieuiu tiburlium siciit me liberare dignetur dns et faciat nos 
« ambos in sui noni'mis confessione perseculos. » Le texte boUandiste donne 
perfeclos (14 avril, 205, g 4). 

1 « Verum Athanasius Ubrum de satisfactione fugae olim a se conscriptum 
tune eis praesentibus legit; cuius partes utiles, et quae prosint hic intexens 
lotum libnim multorum versuum quaererc et légère studiosos admoneo. 
(Impii) hactenus accusant quoniam manus eorum praeparatas necibus decli- 
nare potuimus. Siue (auteni) tiniorem improperent, contra semetipsos tanquam 
vesani loquuntur, siue contra voluntatem Del hoc dicant fleri, Scripturarum 
divinarum videntur penilus inexperti... Sic et beati martyres in perseculio- 
nibus temporalibus custodiebant semetipsos et dum quaererentur per latibula 
fugiebint ; cum vero invenirenlur, martyrio se subdebant. Haec de Athanasio 
retulisse sufficiat (Cassiodorus. Hist. trip., VI, 3*2, P. L , 69, 1042-1043). Je 
<!roi8 voir une trace des polémiques relatives à la fuite dans la complai- 
sance avec laquelle Cassiodore s'arrête sur le livre d'Athanase. — C'est à ces 
polémiques que se rattachent sans doute certains traits curieux des gestes : 
le soin que prennent les saints de se cacher. Cf. saint Sébastien et les viri 
occulti Chrisiiani^ Thrnson, etc. H me parait difficile de préciser davantage. 



« ASCÉTISATIONS » DE TRADITIONS 335 

et (l'Athanase, — dos conditions de vie faites à la. commu- 
nauté chrétienne que naquit la polémique ; à moins (ju'elle ne se 
rattache directement à la vie de Maues, elle eut donc, sans 
doute, une origine purement littéraire. Elle dut être provoquée, 
soit par la lecture des écrits de TertuUien, soit plutôt par un 
commentaire manichéen du fameux verset de saint Mathieu, 
touchant la fuite (X, 23), ou du passage de saint Jean sur 
Joseph d'Arimathie, disciple occulte du Sauveur, ou du passage 
prédisant la mort de saint Pierre, ou enfin du passage des 
Actes rapportant la fuite de St-Pierre^ 

Et il est vraisemblable aussi que, si tel fut le point de 
départ de la polémique, le développement n'en fut pas sans 
rapports avec les controverses suscitées par le culte des 
martyrs. Méritent-ils vraiment les honneurs qu'on leur rend, 
disaient peut-être certains alliés de Vigilantius ou de Jovi- 
nien ? Si leur sacrifice a été contraint, de quelle valeur peut-il 
bien être, et leur culte n'est-il pas une dérision? Et il est 
vraisemblable encore que le développement de cette polé- 
mique particulière ne fut pas sans se ressentir non plus 
du mouvement ascétique^ parallèle, on Ta vu, au mouve- 
ment martyrien. Les adversaires de celui-ci pouvaient-ils 
manquer de lui opposer celui-là? Le sacrifice des martyrs 
n'a rien de spontané, et leur culte est une duperie, mais 
quels honneurs ne doit-on pas rendre aux ascètes dont nul 
ne contestera que le sacrifice, incessamment renouvelé, soit 
■évidemment et nécessairement spontané? 

A Tappui de cette hypothèse, on peut citer deux faits précis. 
C'est d'abord la tendresse particulière des manichéens pour 
l'ascétisme, — tendresse peut-être platonique, — mais dont 
témoignent tous leurs écrits, et qui contraste vivement avec 
leur sévérité pour les martyrs. — C'est aussi, c'est surtout 
l'importance des épisodes à tendances ascétisantes qui émaillent 
les gestes romains. Le fait nous a frappé, tandis que nous en 
commencions l'étude : quatre d'entre eux encadrent symétri- 

» Peut-être pourtant la polémique a-t-eile un point de départ strictement 
«dogmatique et manichéen : les Manichéens insistaient sur la spontanéité de 
la vie de Tdme: « PriscilUanistae... maxime Gnosticorum et Manichaeorum 
•dogmata permixta sectantur. . Animas dicunt eusdem naturae atque substan* 
tiae cuius est Deus, ad ago lem queniiam sponianeum in terris exercendmn 
per septem caelos et per quosdam gradatim descendere principatus et in 
iiialignum principem incurrere, a quo istum mundum Tactum nolunt 
<S. Augustin, Ilaeres., LXX. — P. L., i2, U). 



336 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

quement, entre deux eunu(|iies, une vierge consacrée à Dieu, et 
beaucoup d'autres, particulièrement ceux d'Agnès, de Cécile, 
et de Darie, insistent avec une complaisance surprenante sur 
la sainteté de la chasteté. Comme il est évident qu'ils émanent 
<le catholiques, on en vient à soupçonner que les rédacteurs 
ont voulu donner à leurs saints, non seulement la couronne 
des martvrs, mais celle encore des ascètes : leur confiante 
piété n'a pu admettre que leurs saints patrons n'aient pas 
également remporté la palme dans « le combat de la 
chair » et dans « le combat du sang », pour parler avec Cas- 
siodore ; et ils ont, sans doute, d'autant moins hésité à 
embellir ainsi l'histoire des martyrs C{\xiU ne pouvaient laisser 
rascétiswe devenir le monopole de la piété manichéenne, sous 
peine de voir baisser leur prestige et d'exposer les âmes « aux 
morsures des loups rapaces ». Nous sommes, il ne faut pas 
l'oublier, au moment oîi les artisans, à Rome, arborent, 
comme enseigne, sur la façade de leurs boutiques, l'image 
('e Siméon Stylitc ; où le consul romain de 505, Tliéodore, 
vit avec sa femme comnje avec une sœur ; où Maurus, le fils 
<!u sénateur romain Equitius, s'enfuit avec saint Benoît et pré- 
|>are avec lui et ses disciples romains, dans les splendeurs 
solitaires de Subiaco, la vraie réponse de l'Occident aux 
ascètes orientaux. La présence des Manichéens à Rome, contri- 
buait certainement à y entretenir le mouvement ascétique: 
peut-on s'étonner d'en saisir Tinfluence chez nos rédacteurs 
— aussi bien que chez leurs contemporains? 



III 



Il est vraisemblable que des polémiques d'une autre nature» 
agitèrent encore les milieux où se rédigeaient les gestes 
romains. 

Les gestes de saint Pancrace, où nous avons aperçu déjà 
comme un reflet d'une autre controverse, contiennent un 
curieux passage relatif au libre abitre. « Si (les idoles) sont 
« des dieux, dit le saint à l'empereur, il est évident qu'elles 
« sont douées du libre arbitre... Si elles ont leur libre arbitre... 
« respectez leur pouvoir..., pour qu'elles se vengent elles- 
« mêmes de ceux qui ne leur rendent pas un culte. » Ce pas- 



r.. 



SIMON LE MAGE 337 

^^ lu'un seul manuscrit *, croyons-nous, nous a conservé, est 

^" I, dans toute la littérature des gestes romains, qui puisse 

nis directement en rapport avec les controverses péla- 
es et semi-pélagiennes. Mais nous savons que nos ano- 
s ne lisent guère les livres de théologie : les apocryphes, 
mtraire, sont leur fait ; et Ton se demande quels apo- 
hes ont pu populariser dans leurs cercles les discussions 
tives à la grâce. 

loses Bar Ceplia, évêque Syrien de Beth Raman et de 
hlen et curateur de Mozal (SeleuciedesParthes), qui mourut 
01 i, après avoir consacré un ouvrage à la multitude et à la 
érence des hérésies, écrivit en outre un Commentaire sur 
Paradis ^. La troisième partie de ce livre nous présente une 
â'utation des liérétiques qui s'occupèrent du Paradis, notam- 
3nt de Simon le Mage. « Simon... objecte : le Dieu qui créa 
Adam était sans puissance et sans force : il ne put faire 
qu'Adam resta tel qu'il le voulait. A quoi nous répondons : 
Adam demeura tel que Dieu son créateur et son auteur voulut 
qu'il fût et demeurât : ce que Dieu voulait en effet, c'est qu'il 
eût un arbitre, qu'il fût son maître, qu'il fût libre, et non pas 
qu'il eût une âme enchaînée et sujette comme les bêtes 
animées et les objets matériels. Mais Simon nous presse. 
Dieu voulait qu'Adam ne mangeât pas de cet arbre, et il en a 
mangé... ; il voulait qu'il restât dans le paradis et par son 
crime il en est déchu : Dieu auteur d'Adam n'était donc pas 
puissant, puisqu'il n'a pas eu le pouvoir, comme il en avait la 
volonté, de retenir Adam dans le paradis... Bien plus, Simon 
le Mage a un autre argument qui accuse de méchanceté et 
d'envie le^ Dieu créateur d'Adam... Si ce créateur d'Adam, 
dit-il, ne lui avait pas défendu de manger de cet arbre... 
(Adam ne serait pas déchu. Ce Dieu, continuait-il, est un Dieu 
inférieur, et il y en avait un autre plus puissant). D'autres 
croient que Tidée de Simon était celle-ci : le monde est issu 
d'une cause mauvaise... En outre, il niait aussi, perfidement, 
la résurrection des corps... » 

Le livre attribué à Simon leMage que résume et réfute 
ainsi Moses Bar Cepha, nous paraît être un apocryphe mani- 



ï Codex Parisinus, 3779 {Analecla B., X, .'13). 

- Que traduisit en latin André Masius, de BruxeUes (Anvers, Plantin, l'iOl), 
in-12y : De Varadiso Commentarius, 

22 



338 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

choen, d'origine vraisemblablement romaine et, sans doute 
aussi, de l'époque ostrogothiqne. Simon le Mage a joué un rôle 
dans la littérature chrétienne à deux époques distinctes : au 
if et au m" siècles, dans le monde oriental grec ; au v' et 
au VI' dans le monde occidental latin. De ces deux époques, 
c'est à la seconde qu'il faut faire remonter le livre que lisait 
Cephas : les controverses relatives au libre arbitre conviennent 
mieux au v" siècle latin qu'au ni" siècle grec. Un ouvrage où 
il est à, la fois question du libre arbitre et d'Adam, et aussi 
de Simon le Mage ne peut s'adapter qu'à une époque où se 
développaient parallèlement la controverse pélagienne et le 
mouvement manichéen. 

Il est possible, du reste, de préciser davantage : le dualisme, 
l'impuissance du Dieu secondaire auteur du monde*, la néga- 
tion de la résurrection des corps, théories qu'expose explici- 
tement l'hérétique réfuté par Cephas, sont des éléments 
constitutifs du manichéisme occidental ; et Taccusation de 
perfidie que l'évêque syrien du x" siècle dirige contre son 
adversaire, s'accorde à merveille avec les imputations de ce 
genre que saint Augustin et saint Léon dirigeaient contre les 
leurs. L'origine romaine et l'époque de cet apocryphe sont 
moins assurées : il semble toutefois que l'idée de composer un 
traité manichéen où Simon tient le premier rôle, n'a pu germer 
dans aucune cervelle latine aussi aisément que dans une cer- 
velle romaine ; n'est-ce pas des apôtres romains que Simon 
était l'adversaire? Nous savons, en outre, qu'en 493 Sénèque, 
évêque dans la Marche d'Ancône, enseigna expressément le 
pélagianisme, — ce qui touchait peu nos rédacteurs, — et 
permit aux moines de cohabiter avec les vierges — ce qui 
pouvait les intéresser beaucoup plus — : l'affaire fut connue à 
Rome, puisque, dans une lettre datée du l*' novembre de cette 
année, Gélase rappelle l'évêque à l'ordre'^. N'est-il pas vrai- 
semblable que ce fut à propos de cette histoire, ou, du moins ^ 
dans des circonstances analogues, que l'écho des contro- 
verses relatives au libre arbitre pénétra jusque chez nos 
rédacteurs, et que les Manichéens tentèrent d'exploiter les 
obscurités du problème dans un nouveau livre apocryphe"'? 



^ Cf. A. Dufourcq: de Manichaaeismo apud Latinos^ p. 44 et 45. 

2 P. L., 59, 33. — CeUlier, XV, 299. 

3 II semble bien qull y ait là toute une littérature que nous avons perdue. 
J'en trouve un autre indice dans le Codex Palatinus 846 et dans le Codex 



BASILIDE 339 

Si Torigine romaine et la date ostrogothique que ces deux faits 
semblent indiquer étaient admises, n'expliquerait-on pas enfin 
ce singulier passage des gestes de Pancrace, où, au nom du 
libre arbitre présumé des dieux païens, le martjT demande à 
l'empereur de leur laisser le soin de leurs affaires ? 

Simon le Mage n'était pas le seul personnage dont les Mani- 
chéens essayaient de grandir le prestige pour en abriter leurs 
théories. Suivant la même méthode d'apologie directe, ils trans- 
formaient l'un des martyrs les plus obscurs de Rome en un 
de leurs prophètes les plus audacieux. Le fameux hérétique 
Basilide avait enseigné le dualisme, frayant ainsi la voie à 
Manès*; depuis lors, les catholiques n'avaient cessé de l'exé- 
crer, comme les Manichéens, — ceux d'Espagne notamment, 

— de le porter aux nues. Les Manichéens de Rome suivirent 
l'exemple de Manichéens d'Espagne et travaillèrent à présenter 
Basilide comme un prophète chéri du Christ, élu de Dieu. Il 
y avait à Rome un martyr ignoré qui portait son nom : com- 
bien maigre, en ses élégances poétiques, était la tradition 
attachée à sa mémoire, nous l'avons montré plus haut. Les 
Manichéens, hardiment, la confisquèrent, la transformèrent, je 
dirais presque la divinisèrent : l'entreprise était si séduisante 
quelle fut tentée de deux côtés à la fois. Un premier rédac- 
teur, dont le Codex Udalrici nous a conservé la narration, 
prend plaisir à faire de Basilide l'ami et comme le confident 
de Jésus. Comme il servait auprès de Platon, le Christ lui 
apparut et lui dit : « Je veux t'enlever du service de Platon 
le préfet, et te mettre dans le mien... Va, vois les tiens et fais 
en sorte qu'ils viennent avec toi dans la sainte cité de Jérusa- 
lem... Vendez vos biens, corrigez l'adultère » ; et comme le 
Seigneur lui dit de passer la mer, Basilide lui demande : 

« 

.San Gallensis 3i8, du début du ix* siècle, qui coupent les gestes de Néréc, 
au moment où commence l'histoire de Pétronille par ces mots : « Finit de 

APOSTOLI PETRI VERITATE ET DE PERVERSITATE SUIOTfIS. » Incipit dC ObitU PetrO- 

nille et passione Felicule. — N*est>ce pas le titre d'écrits qu^ont utilisés les 
auteurs de notre texte actuel? 

* € Addidit Archelaus. : non ipse prijnus auctor scelerati huius dogmalis 
exstiterit Mânes... ; non e\ Mane originem mali huius manasse... Fuit prae- 
dicator apud Persas etiam Oasilides quidam antiquior non longe post nostro- 
rum apostolorum tempora. > {Actes 'd' Archelaus, 55.— P. G., 10, 1522-1523.) 

— Cf. Jérôme, adv. Jovinianum^ II, 16. c Basilides magister luxuride et 
tuspissimorum amplexuum... » — Ep. 75, ad Tbeodoram viduam; « (Lucinius) 
spurcissima per IJispanias Basilidis haeresi saeviente et instar pestis et 
morbi totas intra Pyrenaeum et Oceanum vastante provincias fidei Eccle- 
siasticae... » (P. L., 22, 687.) 



3iO HISTOIRE GÉNÉKALE DES TRADITIONS ROMAINES 

« Comment la passerons-nous? » — « Descendez, lui répond le 
« Seigneur, et vous me trouverez sur le rivage, et je vous 
« donnerai une petite barque; n'emportez pas deux tuniques, 
« ni un double vêtement, ne mettez pas de pain dans vos sacs; 
«je vous porterai tout moi-même : et, venant au bord de 
« la mer, ils trouvèrent une barque oii était Notre-Seigneur 
« Jésus-Clirist lui-même au gouvernail. Et, quand ils l'eurent 
« trouvé, ils se jetèrent à ses pieds et l'embrassèrent ; et 
« lui-même leur tendait les mains... « Assieds-toi à côté de 
« moi, (disait-il à Basilide...); et il dit à Tun de ses anges : 
« «Apporte du pain... » Et (quand ils se furent endormis) 
w (Jésus) dit (encore à ses anges) : « Emportez-les et posez- 
« les au huitième mille de la cité Aurélia ^ » Eît ils se réveil- 
lèrent et ils rendirent l'esprit. » Dans ce prophète élu entre 
tous par le Christ, les Romains ne pouvaient que difficilement 
reconnaître leur martyr obscur ; leur sympathie pour les doc- 
trines que Ton couvrait de son nom n'en était donc que fai- 
blement accrue. 

Un autre Manichéen, beaucoup plus habile, atténua l'exalta- 
tion du personnage, mais en en précisant le caractère, tandis 
qu'il eut grand soin de le romaniser davantage^. S'il néglige 
de faire descendre du ciel le Christ lui-même pour servir de 
pilote au martyr prophète, il met dans la bouche de celui-ci 
une très explicite et très énigmatique apologie de la fuite 
en temps de persécution. Comme on leur demandait « pourquoi 
H ils avaient fui » les saints martvrs dirent : « Nous ne fuvions 
♦< pas, mais nous exécutions les ordres du Seigneur, car il a été 
« écrit pour nous : Si vous êtes persécutés dans une cité, fuyez 
« dans une autre. » Aurelius dit : « qui est-ce qui a donné cet 
« ordre? » Les saints martyrs répondirent : « Le Christ qui est le 
w vrai Dieu. » — Mais, en même temps, il décalque habilement 
dans les gestes de Processus l'épisode de la conversion des geô- 
Hers de l'apôtre et en tire l'épisode parallèle de la conversion 
de Marcel, geôlier de Basilide ; pour faire plus aisément accepter 
des Romains son récit, il v introduit aux côtés de Basilide 
un autre martyr Cyrinus, vénéré ad Cathectimbas^ comme 
saint Sébastien : et c'est ad Cathecwnbas aussi qu'il place le 
tombeau de Basilide lui-même. Ce détail est étrange : le mar- 

» Codex s. Udabrici, 12 juin, 7, l 2 (3« édition des Acla), 
2 Codex S. Maximini, 12 juin, 9-11 (3' édition Ae% Acta), 



MANES 341 

tyr romain liomoiiyme do riiérétique était vénéré sur la voie 
Aurélia ; on peut se demander si le rédacteur manichéen — 
qui par la prétendue conversion du geôlier Marcel semblait 
égaler Basilide à Saint Pierre — n'a pas eu l'intention de sus- 
citer mie dévotion rivale de celle c\m s'attachait à l'apôtre : 
les <( catacombes » étaient sans doute un pèlerinage très vénéré, 
et Hasilide devait bénéficier de leur prestige. — Quoi qu'il en 
soit de ce dernier point, il est clair que les Manichéens ont 
profité de la présence d'un Basiles (?) romain, d'ailleurs presque 
complètement inconnu pour faii*e de Basilide un nom vénéré 
des Romains et cher k leur piété ; on est ainsi amené à croire 
que leur propagande, écrite ou orale, s'appuyait à Rome — 
comme en Espagne — sur l'autorité de Basilide. Comme Simon 
le Mage, Basilide devait occuper une place dans les apo- 
cryphes manichéens romains. 

D'autres textes nous invitent à croire que Manès leur tenait 
compagnie. L'histoire du pape Marcel est mêlée à l'histoire du 
diacre Cyriaque : on lit dans les gestes de celui-là que 
Cyriaque, d'abord jeté en prison, en fut tiré bientôt par Dio- 
clétien : sa fille Artemia était possédée du démon, et le démoR 
avait déclaré que le seul Cyriaque lui ferait lâcher sa proie. 
Cyriaque réussit, en effet, dans cette cure merveilleuse, et 
Dioclétien lui donna une maison et fit de lui son ami. « Or, 
« peu de temps après, vint une ambassade envoyée par le roi 
« des Perses k Dioclétien Auguste, demandant que le diacre 
« Cyriaque lui fût envoyé : car sa fille était possédée du démon, 
« Alors Dioclétien ayant égard aux instantes prières de Sapor, 
(( roi des Perses... ordonna à sa femme Severa de faire venir 
(( Cyriaque le diacre. Lorsque Cyriaque fut venu chez Severa, 
« elle lui dit l'ambassade de Sapor le roi des Perses. Et 
« CvTiaque dit...: Avec l'aide de Dieu j'irai, tranquille.., 
« Serena... lui donna des voitures avec tout ce qui était néces- 
« saire; et, avec Largus et Smaragdus, il s'achemina jusqu'ea 
« Perse. Et les soldats qui l'accompagnaient allaient en char- 
« riots. Pourtant le bienheureux Cyriaque, son bâton k la main, 
« arrivait toujours le premier k l'étape ; et il en fut ainsi 
« jusqu'k ce qu'ils fussent arrivés auprès de Sapor. Et lors- 
« qu'ils eurent été présentés au roi.., le roi leur dit... : Qui 
« de vous s'appelle Cyriaque le diacre ? Et dès qu'il connut 
« qui était le diacre, il l'adora et lui demanda de venir dans la 
« chambre, auprès de sa fille, qui s'appelait Jobia... Cyriaque 



342 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

« se jota sur le sol, priant et pleurant,... (et il dit) au démon : 
« « .. le Seigneur te le commande... : sors... Et voici qu'avec 
« un gémissement profond et avec fracas, écumant et criant, 
« le diable disait (en se sauvant) à travers les airs : « nom 
« terrible qui me force à sortir ! Et, à partir de ce moment, 
« Jobia fut guérie... Et le roi offrit beaucoup de présents à 
*< Cvriaque... : il n'accepta rien'. » 

Or, il se trouve (^u'on racontait de Manès une histoire ana- 
logue : Epipliane, Cyrille de Jérusalem et Socrate'^, qui prétend 
puiser dans le pseudo-Archelalis, rapportent que ie roi de Perse, 
voyant son fils malade, fit publier dans tous ses états un édit 
solennel : on y promettait une récompense magnifique à qui 
le guérirait. Manès voulant se faire passer pour un prophète, 
plein de confiance du reste dans les livres de Terbinthe, se 
présenta à la cour royale et promit de guérir le prince. Le roi 
l'accueillit, lui confia son enfant, écarta les médecins : il croyait 
que ses miracles étaient authentiques. Mais l'enfant royal 
mourut entre les mains de Mânes; celui-ci fut jeté en prison, 
et, comme le roi allait se venger de lui, il parvint à s'échapper 
et s'enfuit. 

L'histoire de Cyriaque n'est-elle pas un ingénieux décalque 
de l'histoire de Mânes, imaginée par un Catholique et mettant 
admirablement en lumière par ce rapprochement contrasté, la 
lâcheté, la fourberie et l'avidité du grand prophète hérétique : 
ce long et merveilleux voyage, depuis Rome jusqu'à la 
cour de Perse, que le narrateur prend tant de plaisir à 
décrire, n'est-il pas fait pour éveiller les soupçons ; et qui 
pourrait contester le paralléhsme singulier des deux histoires ? 
Appuyé sur la magie, l'homme du diable prétend guérir le ÛU 
<lu roi des Perses : et il le laisse mourir entre ses mains. 
Appuyé sur le Christ, l'homme de Dieu se reconnaît capable 
de guérir la fille du même roi des Perses : il lui suffit d'une 
prière, et l'enfant royale est guérie. Autour de ces deux 
épisodes centraux, on discerne d'autres détails qui semblent 
bien n'avoir pas été introduits là par hasard : c'est à un 
Marcel qu'est associée l'histoire de Cvriaque, et on retrouve 
un Marcel dans l'histoire de Manès. Manès a été attiré par 



i Gesla Sfarcelli, 16 janvier, ') sq. 

^ Cyrille : Cal.. VI (P. G., 33, :î82). — Epiphane {Adv, Haeres,, 11, 60 
P. G., i2-137). - Socrale, 1,22 (P. G., 67, 137). 



MANES ' 343 

rimportance des richesses que le roi de Perse a promises et 
Cyriaque refuse, simplement, celles que celui-ci lui offre en 
témoignage de reconnaissance. Après tout ce que nous con- 
naissons, il serait bien étrange que de telles rencontres fussent 
rœu\Te du hasard : il est plus vraisemblable d'admettre qu'une vie 
de Manh circulait dans les milieu manichéens de Rome^ ou 
Ion escamotait pour le mieux les mésaventures du prophète ; 
un Catholique aura trouvé Tingénieux moyen de satisfaire à la 
fois sa piété à l'égard des martyrs et sa haine à Tendroit des 
hérétiques; et, pour le plus grand déplaisir de ceux-ci, et à la 
plus grande gloire de ceux-là, il aura modelé sur les défaites 
et les défauts de Manès les victoires et les mérites de 
Cyriaque. Qui sait même si ce n'est pas dans cette vie romaine 
de Manès qu'il faut chercher l'origine précise des controverses 
de ce temps touchant la fuite? Manès s'était enfui de sa prison; 
« celui qui se disait la Paraclet et le champion de la vérité eut 
« recours à la fuite : ce n'était pas un disciple de Jésus qui était 
« monté sur la croix » : cette remarque de Cyrille*, un 
contemporain de saint Léon ou d'Horraidas ne pouvait-il pas 
la faire à son tour ? 

On voit quelles polémiques suscita le Manichéisme romain, 
et quelle influence il exerça sur les traditions martyrologiques-. 

» Cal.,\\ (P. G., 33, 58-2). 

' Je soupçonne que c*est du côté de la voie Aurélia que s'étaient groupés 
les Manichéens; c'est â la voie Aurélia que sont attachées les légendes de 
Basilide, de Pancrace, de Processus, de Sophia, qui toutes présentent de ces 
étrangetés dont nous avons relevé quelques-uoes. Leur groupement de ce 
côté date peut-être du temps de Valentin ; les grandes dimensions des loculi, 
dans la catacombe de Processus, semblent dénoter une haute antiquité. C'est 
sur la voie Aurélia que s'installe, au temps d'Arbogast, le prêtre tertuUian- 
niste dont nous entretient le Praedestinatus (86. — P. L., 53, 616], et c est 
sur la voie Aurélia qu'on a trouvé au moins deux inscriptions grecques, 
rapportant le terme Ttve'jpiaTtxd; (C. I. G., 9:)78 et 9792) (?). Ce sont des indices 
presque certains de la présence d'hérétiques en ces parages, et qu'est-ce 
que les Romains des v*. et vi" siècles appelaient Manichéens^ sinon les héré- 
tiques qu'ils côtoyaient chaque jour? — Il semble que la question mani- 
chéenne est Q,%sezéiro\iemeni apparentée à ce que j'appellerais la question mila- 
naise des gestes romains : les saints de TltalieduNord (Chrysogone, Anastapîc, 
Sébastien, Sophie), — où il paraît que les Manichéens étaient puissants — 
occupent une place tout à fait singulière parmi les martyrs romains. 

Il est vraisemblable que Montanus joua aussi son rôle dans l'évolution 
des traditions martyrologiques. Cf. supra, p. 2:j8, et surtout le texte de saint 
Grégoire, p. 260, note 3. 



CHAPITRE V 

DÉFORMATIONS DES TRADITIONS CONTEMPORAINES 
DES RÉDACTIONS : BTZANCB 

[v"-vir siècles] 



Le néo-manichéisme n'exerçait pas seul son action sur les 
traditions martyrologiques au moment où elles s'incarnaient 
dans les gestes : on y saisit aussi comme un reflet du prestige 
dont brillait Bjzance ^ 



I 



Les gestes romains utilisent des traditions locales ; ils 
puisent à des sources essentiellement romaines; aucun épi- 
sode, aucun personnage, peut-on dire, n'a trait à TAfrique, 
ni à la Gaule, ni à TEspagno, encore que des rapports intimes 
fussent noués entre les églises de ces divers pays et Téglise do 
Rome, métropole de TOccident. Il n'en est que plus remar- 
quable de voir quelle place tient l'Orient dans ces gestes. 
Tantôt ce sont des Orientaux qui sont mis en scène, tels 
Maris et Marthe, Audifax et Abacuc, Maromenius et Cusines, 
ou encore Abdon et Sennen, Olympiades et Maximus, Polo- 
chronius évêque de Babylone avec ses clercs, Parmenius, Eli- 
mas et Chrvsotelimus, Lucas et Mucus. Tantôt ce sont les 

i Cf. Charles Diehl : Etude sur V administration iyzantine dans Cexarchat 
de Ravenne, (Paris, Thorin. 1888, in-8), surtout livre III, chapitre II. — 
Augusto Gaudenzi : Sui rapporti ira Vltalia e l'Impero d'Orienté fra gli anni 
Alb e5o4 D. C. (Bologna. Tipografia mUitare, 188H, in-8). — Ferdinand Grego- 
rovius. Geschichte der Stadt Rom vom V bis ziim XVI Jahritundert [\ et II 
B. Stuttgart, 1889, in-8). 



346 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

Occidentaux qui entrent en rapports avec TOrient : Gallican 
est vainqueur des Perses qui envahissent la SjTÎe, puis se 
retire en Egypte ; comme le diacre Cyriaque, le prêtre Pig- 
menius voyage quatre ans en Perse, et c'est auprès du roi de 
Perse que Publius, le mari de sainte Anastasie, est envoyé en 
ambassade; saint Clément est exilé en Chersonèse; Aurelia- 
mis est appelé cognes tUritisqtte militiae de Seleucia hauriae 
et Theodulus est dit de Oriente presbyter ; Adrien revient 
d'Orient lorsqu'il juge Eleuthère, et c'est en Orient que guer- 
roie Basilide ; Chrysanthe qui, par son père Polemius, est ori- 
ginaire d'Alexandrie, est martyrisé au moment où Numérien 
fait la guerre en Orient ; ^milianus est rappelé d'Orient au 
temps de Philippe, après que Dèce a fait exécuter Babvlas 
d'Antioche, et c*est à deux eunuques arméniens, Calocere et 
Parthenius, qu'est confiée Anatolia Callista ; Martana et Vale- 
riana, parentes de Paulina et d'Hadrias arrivent de Grèce à 
Rome ; Pancrace est, par son père, originaire de Phrygie ; 
Faltonius Pinianus, mari de Lucine, est proconsul d'Asie ; Boni- 
face va chercher en Orient des reliques de martyrs pour apaiser 
les remords d'Aglaé, sa maîtresse ; Gordien est enterré à 
côté d'Epimaque d'Alexandrie; comme Gallican, Eugénie se 
retire en Egypte, dont Philippe son père était gouverneur; 
Sérapie, originaire d'Antioche, est livrée à deux jeunes Egyp- 
tiens; à plusieurs reprises, nos rédacteurs emploient le mot 
mages ^ dans un sens défavorable : c'est le terme que les 
païens et leurs pontifes emploient souvent pour désigner les 
martyrs. 

L'attention des Romains semble donc être assez éveillée sur 
tout ce qui concerne l'Orient. Sans doute, certains person- 
nages — ceux dont l'origine orientale est dénoncée par leurs 
noms — sont réellement venus de ces pays lointains ; sans 
doute, certains épisodes — comme les aventures de sainte 
Eugénie — ont été suggérés par le prestige des ascètes orien- 
taux; sans doute, enfin, des faits particuliers — comme le bruit 

I 11 est inlércssanl de rapprocher des passnrrps de nos gestes relatifs aux 
Mages, deux passages au moins de ('assiodore dans ['Histoire InpaHile : 
« Moffos enim appellant Persae eos qui elementa deiGcant Quorum fabulas 
in alia conscriplionemonstravimus. » (X, 30; P. L.,69, 1184 ) — C.f. Theodorel. 
V, 39. On ne voit pas que Cassiodore ait traduit l'ouvrage de Theodoret sur 
les Mages. — « Post cnius (luliani) mortem eius magiae compcrtae sunt... •» 
(VI, 47; P. L., 6;i, 1062.) — Ces textes semblent bien être contemporains 
de ceux où Âgués est traitée de maga et Alexandre de magus. 



PRESTIGE DE L ORIENT 3i7 

<les débauches égyptiennes ^ ou la large diffusion de l'histoire 
de Simon le Mage ou le retentissement de la mort de Julien — 
peuvent rendre compte de tel ou tel détail. Il semble pourtant 
<[X\e toutes ces causes particulières recouvrent ou renforcent 
l'action d'une autre cause générale, différente du prestige de 
Tascétisme. C'est à Rome qu'ont été rédigés les gestes latins 
des trois apôtres grecs qui reposent à Patras, à Ephèse, à 
Edesse ; c'est à Rome encore qu'ont été rédigés les gestes de 
ces autres apôtres qui ont porté l'Evangile dans cet autre Orient 
plus lointain oîi Rome n'accède que par Byzance. Et l'on sait 
par Grégoire de Tours quelles légendes courent en Occident 
sur le tombeau du roi des Perses taillé dans une seule amé- 
thyste ou sur les trésors de Teunuque Narses ^ ou sur les per- 
pétuelles métamorphoses de l'éternel phénix qui offre le reste 
<le ses dépouilles au temple du Soleil, en Egypte 3. Si Avitus, 
l'évêque de Vienne écrit, en 516, que le roi des Perses doit 
s'estimer heureux de la paix qu'il vient de conclure, on devine, 
aux termes qu'il emploie, quelle place tient dans sa lettre le 
désir de flatter l'empereur '*, et l'on se rappelle que saint 
Jérôme, sur la foi d'Eubule, loue la science, l'éloquence et 
l'ascétisme du premier ordre des Mages ^, tandis que saint 
Ambroise parle avec admiration des Perses qui exécutent 
sur eux-mêmes la sentence de mort portée contre eux^'. 
Du IV* jusqu'au vu* siècle, il semble ainsi qu'une sorte de 
légende enchantée transfigure l'Orient au regard des Occi- 
dentaux et fasse resplendir ce nom magique d'un incompa- 
rable éclat. La place que tient l'Orient dans les gestes romains 
n'offre ainsi qu'un aspect particulier d'un phénomène général. 
Si les Romains et les Latins d'Occident s'intéressent passion('»- 

» Jérôme, IV, 848 (éd. Migne). Cf. Iluan, P. L., 21, 413. — H faut aussi, peut- 
être, tenir compte des rapports particuliers qui ont de tout temps uni l'église 
de Saint Marc à ceUe de Saint Pierre. 

•-• H. F., V, 20. — L. P., I, 306, 307, note 11. — Cf. aussi Gl. .War/., 34. 

3 Ebert(tr. fr.), I, 109. 

* « Parthicas ductor, propter pacti commodum in Romanum imperium 
gaudeat transire. Indus ipse, post expérimenta mansueti oris, stridula voce 
compressa, leges quibus servire iubeatur graeco cognoscat interprète. » 
[Avitus Anastasio, apud Sirmond : OperaVaria (Paris, 1696), 11, 12.*j.] 

^ C'était Tascétisme des mages qui leur conciliait les lionnes grâces de 
saint Jérôme : « Eubulus quoque, qui historiam Mithrae multis voluuiinibus 
explicuit. narrât apud Persas tria gênera magorum, quorum primos qui sunt 
doctissimi et eloquentissimi, excepta farina et oiere nihU amplius sumere... » 
{Adv. JoviniauMm, II, éd. Migne, II-III, 303-30i.) 

• llexam., XXI (P. L., ii, 107). 



:U8 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

ment à ces lointains pays, n'est-ce pas ([ue leur imagination 
les entoure d'une auréole merveilleuse? 

Les Romains du temps de Théodoric ne peuvent être sus- 
pects de tiédeur à Tendroit de leurs martyrs : Tardeur avec 
laquelle ils se disputent Thonneur d'être ensevelis non loin 
d'eux [ad sancfos), le soin avec lequel ils ornent leurs tombeaux, 
et célèbrent leurs anniversaires, Tépanouisseinent môme de 
cette littérature que nous étudions l'atteste avec éloquence : 
et les graffites c^ue Ton déchiffre sur les parois des cata- 
combes confirment expressément tous ces faits. Voici pourtant 
(qu'une sainte, çui neat pas romaine^ est honorée par eux à 
régal de leurs plus glorieuses ; on la vénère dans une basilique 
titulaire ; un de ses compagnons, qui n'est pas davantage romain, 
s'installe dans un autre titulus; on inscrit son nom dans le canon 
de la messe ; au milieu de la nuit de Noël, on va célébrer une 
messe, dans son église, en son honneur; « on y fai(t) abstrac- 
tirm de la fête de Noël ; c'(est) comme une parenthèse au 
milieu des solennités commémoratives de la naissance du 
Christ* ; » en même temps que l'Enfant Jésus, les Romains 
fêtent sainte Anastasie : ils la vénèrent à l'égal de sainte 
Cécile, et saint Chrysogone à l'égal de saint Sébastien. 

A la même époc^ue environ, voici deux autres saints, qui ne 
sont pas romains davantage^ et qui reçoivent à Rome le même 
accueil. Le pape Symmaque (498-514) leur élève un oratoire 
auprès de Saiiile-Marie-Majeurc ; quelques années après, 
Félix IV (520-530) leur consacre une église, au cœur même 
do Rome, sur le Forum, sur la Voie Sacrée ; il aménage i\ cet 
effet les Archives de la Préfecture Urbaine et le petit temple 
rond bâti par Maxence à la mémoire de son fils Romulus et 
consacré, très peu de temps après, en l'honneur de l'empereur 
C )iistantin. Tandis (lue sainte Eugénie, et tant d'autres, n'ont 
(|ue des sanctuaires cémitériaux, les saints Côme et Damien 
sont vénérés dans le plus central des sanctuaires urbains. 

Sainte Anastasie, les saints Côme et Damien ont en commun 

' DuchesQe, Sainte Anaslasie [Mélanges^ Vil, 405). — M. Tabbé Duchesne 
semble rattacher l'épanouissement de ce culte à la domination Byzantine. 
Cela n'est, semble-t-il, nullement nécessaire : Tépanouissement du culte de 
Côme et Damien est certainement antérieur à la conquête ; et le prologue des 
gestes d' Anastasie — comme celui des gestes de Xérée — me parait être con- 
temporain du concile damasien, des éditions de Denys le Petit et de la grande 
crise manichéenne-romaine du temps de Symmaque. 



LI':S AMBASSADES POMirU.ALES A BVZA^CE 349 

ce privilège * qu'ils airivent de Byzance : si Anastasie est ori- 
ginaire de Sirmium, depuis la translation de ses reliques à 
Constantinople, au temps de Gennadius (458-471), les Byzan- 
tins l'ont adoptée ; c'est désormais une sainte grecque, ce 
qu'elle était sans doute à l'origine. Et voilà sans doute aussi 
pourquoi les Romains l'adoptent à leur tour, en même temps 
que les médecins anargyre^ : s'ils dépouillent ainsi leur orgueil 
religieux, s'ils surmontent leurs susceptibilités pieuses à l'en- 
droit même de leurs martyrs, n'est-ce pas que l'incomparable 
prestige de Byzance enchaîne leurs susceptibilités et désarme 
leur orgueil? 



H 



On a vu que l'église aventine de saint Boniface, selon toutes 
les vraisemblances, date du pontificat de saint Grégoire 
(590-604) et que c'est Tapocrisaire Boniface, plus tard pape 
de 608 à 615, qui a introduit à Rome le culte du saint Cap- 
padocien, son homonyme et son patron. Mais d où vient la 
légende? On a dit^ que la caravane de Boniface allant de 
Rome à Tarse par la voie de terre, avec des chevaux et des 
voitures, était un trait « des moins indigènes » qui décelait 
une main étrangère. Rien n'est moins sCir. Deux itinéraires 
joignaient Rome à l'Orient : l'un, sans doute, contournait la 
péninsule et était entièrement maritime ; mais il y en avait un 
second qui utilisait la Voie Latine jusqu'à Casilinum, la Voie 
Appia jusqu'à Bénévent, la Voie Trajana jusqu'à Egnatia^, 
qui franchissait l'Adriatique entre ce dernier port ou Bari et 
Apollonie ou Dyrrachium, qui traversait la Macédoine et la 
Thrace par la Voie Egnatia, Scampa, Héraclée, Thessalonique 
et Philippes. Saint Paul la connaissait bien; les légats d'Hor- 
misdas (514-523), Germaiius et Joannes, Andréas et Dioscorus 



1 Duchcsne, Le Forum chrétien, 33 sq — Qui sait si rappropriaiton au 
culte des Archives de la Prérecture n'est pas due aux intrigues du parti grec y 
Si ses saints étaient bien vus du peuple romain, n*avait-il pas quelque chance 
d'en être bien vu à son tour? 

* Duchesnc, Mélanges. X, 22o. 

5 ex. De Via MilitaH Romanorum Egnatia qua Hlyricum^ Macedonin et Thracia 
iungebantur. dissertalio geographica ; scripsit Theophilus Luc Fridericus Tafe 
[Tubingae, Laupp, 184*2, în-4 }. % 111, VI, surtout VII. « Impp. Anastasio {ii)l- 



350 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

la suivirent souvent ^; et les contemporains de saint Grégoire 
ne l'avaient pas oubliée : témoin ce Maximianus qui, assailli 
par la tempête dans l'Adriatique, fut jeté par elle à Cotrona 
en Calabre'-. Il semble bien, d'autre part, que Cyriaque ait été 
à pied de Rome jusqu'en Perse. La caravane de Boniface n'a 
donc rien qui doive surprendre, si Ton admet qu'elle a été 
imaginée par un personnage qui aurait suivi la môme route Egna- 
tia que le martyr ; si l'on admet, comme il est vraisemblable 
qu'elle a été décrite par un membre de l'ambassade conduite à 
Byzance par le diacre de saint Grégoire ou par quelque autre 
apocrisiaire. Le prétendu voyage du martyr de Rome jusqu'il 
Tarse n'est, en quelque sorte, qu'un double légendaire du 
voyage historique de ses dévots de Byzance jusqu'à Rome. 
Cette conclusion est d'autant plus probable qu'on peut faire 
valoir à l'appui un fait du même genre. Saint Alexandre ^ mar- 
tyr de Druzipara part de Rome et accomplit un long voyage 
dans l'Est avant de trouver la mort, aussi bien que saint 
Boniface de Césarée ; comme celui-ci, celui-là suit la voie 
de terre — dont nous avons gardé, du reste, une longue et 
curieuse description — et voyage « en caravane » avec des 
iumenta et des hasternae. Et, dans l'un et l'autre cas, le 
prétexte du voyage est invraisemblable et absurde : ce sont 
des reliques que l'amant d'Aglaé va quérir en Orient, comme 
si Rome manquait de martyrs, et c'est la mort qu'y va cher- 
cher à son tour le fils de Poemenia, comme si, à Rome, on 
hésitait à faire des martyrs : lorsqu'on découvre que Processus 
et Martinianus, soldats comme Alexandre, sont chrétiens comme 
lui, les envoie-t-on chercher leur bourreau tout au fond de la 
Thrace? La conception du voyage en Orient, épisode central 



518) et lustino (518-527) pontifices romani non rarum commercium cum aula 
byzantina habebant, maximopere ob Acacii haeresin. Legati, ab Auione 
venientes, e meridie Apolloniae sita, per Scampinam civitatem Lychnidum. 
hinc Thessalonicam, postremo ConstantinopoUm proficiscebantur. » 

1 « In civitate Aulonitana... pervenimus...; quod in Scanipina civitate facium 
est... Antequam nos ingrederemur in civitatem, venerabilis Troilus episcopus 
cum suo clero vel... plèbe in occursum nobis est... prope omnes cumcereis 
viri... nos susceperunt... Istam... epistolam ante XXX milliaria a Lignido 
Tecimus... Scampis nobis positis. » (Suggestio secunda Germani et Joannis 
ep., Felicis et Dioscori diaconorum et Blandi presbyterorum ad Hormisdam. 
— Conc.» X, 314) (ou P. L., 63, 441-443). Cf. aussi le concile d'Epire (P. L.. 
63, 389). 

2 Dial. III, 3d (P. L., 77, 304). 

3 13 mai, 192. 



SAINT ALEXANDRE DE DRUZIPARA 351 

des deux légendes, est donc de même nature exactement dans 
l'une et l'autre. 

Qui sait s'il n'en faut pas chercher l'origine dans les voyages^ 
assez fréquents, des ambassades pontificales allant de Rome à 
Byzance ? Les moines, les clercs pieux qui les composaient, 
comme ils cherchaient naturellement à sanctifier chacune des 
actions de leur vie en y associant Dieu et les saints, aimaient, 
sans doute, avant d'entreprendre un long voyage, et périlleux, 
à invoquer, à imaginer au besoin un patron qui l'eût fait lui- 
même avant eux, qui eût parcouru leur route, qui les protégeât 
durant tout le temps du trajet et auxquels ils pussent, avec sécu- 
rité, se recommander chaque soir à l'étape. Qui sait si les rapports 
diplomatiques établis entre Rome et B\v.ance n'ont pas suscité 
des cultes itinérants^ si j'ose ainsi dire? Lorsque Tiberianus 
apprend à Alexandre qu'il l'emmènera à Byzance, Alexandre 
s'en félicite: « Tu veux sans doute, lui répond-il, que je 
devienne célèbre dans beaucoup de pays » : n'y a-t-il pas là une 
allusion à de petites chapelles établies le long du chemin ? Noter 
que la légende semble indiquer que la route est semée du sang 
du martyr, de ses os, de ses reliques. De ces « cultes itiné- 
rants », dont les gestes de Boniface nous donneraient un indice, 
les gestes de saint Alexandre seraient une expression achevée. 
L'épisode central qui les caractérise tous deux, le voyage 
d'Orient qu'ils retracent n'est vraisemblablement pas sans rap- 
port avec les missions diplomatiques dont étaient chargés, 
dans ce même Orient, des moines de ces mêmes monastères. 

Un dernier fait confirme notre hypothèse ; elle explique 
Tassez inexplicable flottement d'une même légende entre 
Rieti en Ombrie et ^cae en Apulie*. Adrien était empereur 
depuis vingt-cinq ans, raconte la légende ombrienne, lorsque, 
revenant d'Orient à Rome, il entendit parler du bienheureux 
enfant Eleuthère. Sa mère Anthias, qui avait vu l'apôtre Paul 
M in corpore » l'avait confié à l'évêque Dynamius, qui l'avait 
instruit et consacré évêque. Eleuthère convertit le comte 
Félix envoyé pour l'arrêter; conduit à Rome, il est interrogé 
par Adrien et torturé sur ses ordres ; il exalte Pierre et Paul 
qui ont vaincu Simon le mage ; il convertit le préfet Corribon 
et sort vainqueur de tous les tourments. Décapité avec sa mère, 
il est enseveli avec elle près de Rieti, dans une église oîi se 

1 18 avril 530. — Morobritius, 1, 230, et Cat... BruxeUes, I, 148. 



352 HISTOIRE GÉNÉRAUX DES TRADITIONS lt03IAlNES 

multiplient leurs bienfaits juxju'k ce jour. Li*s deux frères Eiilo- 
pius et The^nlrilus qu'il a i»rdonnês ont raconté cette histoire : 
ils font rue. 

La mère d'Eleuthère, Anthias, raconte la légende apulieniie, 
l'avait confié à un certain évê<|ue qui l'instruisit, le consacra 
évêque et l'envoya en Apulie in civi/atem Apuliam^. Adrien 
revenant d'Orient à Rome entendit j)arler de lui et Tenvoya 
quérir par le comte Félix qu'il convertit; conduit à Rome, il 
est intem^pé par Adrien et tortm^é : il exalte Pierre et Paul 
qui ont vaincu Simon le mage, il convertit le jjréfet Corribon 
et sort vainqueur de tous les tourments. Démembré par 
quatre chevaux fougueux, il est ressuscité par l'Ange du Sei- 
gneur : il vit avec les bêtes féroces sur une haute montagne 
et leur enseigne à louer Dieu. Pris par les chasseurs d'Adrien 
dans une battue ordonnée jKJur les jeux, il est décapité avec 
sa mère. Evêque d'.Kcae, ses reliques sont portées à Rome ; 
mais ses comi>atriotes les dérobent et remportent le corps. 

Que ces deux textes reprodidsent, avec quelques variantes, 
la même tradition, c'est ce que démontrent l'identité des deux 
personnages centraux, Tidentitédes deux épisodes secondaires. 
(Félix et Gorrilx)n), la même affectation d'apostolicité. Si Ton 
fait abstraction de l'épisode proprement apulien — qui semble 
annoncer certains couplets du cantique au frère Soleil — je 
veux dire réjûsode d'Eleuthère charmant les bêtes féroces et leur 
apprenant à dire, à leur manière, les louanges du Seigneur, — 
les deux traditions ne diffèrent que par leurs attaches tojK)- 
graphiques : ou plutôt c'est évidemment une seule et même 
tradition qui s'est localisée à Rieti d'abord, à ^tcae ensuite. 

Entre Rie ti et .Ecae, pourtant, aucune route n'est ouverte. La 
Sabine, la Valérie, le Samnium les séi)arent, ùpres massifs 
coupés de hautes vallées divergentes comme celle de TAvens, 
du Vulturne, du Sagrus et du Tifernè que ne traverse aucun 
chemin. Quel est donc celui que la tradition a suivie? 

Il faut noter d'abord que ces deux rédactions, si différentes 
par leur topographie, concordent en un point, même k cet 
égard : c'est à Rome qu'est censé mourir l'apôtre de Rieti, à 
Rome encore l'apôtre d'-^]cae. Ne serait-cç pas par Rome que 
la tradition aurait passé? Eleuthère et Anthias sont solidement 
attachés à Rome par le férial : 

XÎIÏ kl. mai. Rome Eleuleri epi. et Antkn matris eius, 



SAINT ELEUTHÈRE 353 

disent égalent les trois meilleurs manuscrits ; aucune attesta- 
tion aussi ancienne, aussi sérieuse ne nous autorise à admettre 
l'existence de deux saints portant les mêmes noms, si rares, à 
Rieti et à .Ecae ; il est beaucoup plus probable qu'en chacun 
de ces deux endroits, comme à Histonium, par exemple, chez 
lesFrentani, un Eleuthère était vénéré: cet Eleuthère aura été 
confondu avec TEleuthère de Rome et se sera doublé ainsi 
d'une Anthias. 

On s'explique sans peine la confusion du saint de Rieti et du 
saint de Rome. L'Ombrie, en général, et Rieti, en particulier, 
sont situées sur la dorsale italienne Rome-Ancône, toujours 
suivie par les grands courants militaires, commerciaux et reli- 
gieux : nous Tavons déjà constaté à propos de Sérapie et de 
Sabine ; nous le constatons ici pour la seconde fois. Et cette 
fois-ci notons que, au moment où nous sommes, c'est un évèque 
de Pérouse, Jean, qui consacre Pelage en 556; que c'est un 
ombrien, Valentin, qui, à l'époque de ce même pape 556-561, 
paraît être chargé de Tadministration du temporel de Téglise ; 
enfin, qu'il n'est pas de pays sur lequel saint Grégoire, dans ses 
Dialogues, nous donne plus de renseignements que sur TOm- 
brie*..A l'époque où nous sonnnes, nous avons donc une attes- 
tation formelle d'échanges de traditions entre l'Ombrie et 
Rome : r« ombrianisation » du groupe romain Eleuthère-Anthias 
est un cas analogue et contraire à celui de Sérapie- Sabine. 

Quant au transfert du même groupe en Apulie, il semble 
bien que ce soit les ambassades pontificales qui puissent 
l'expliquer. La ville d\flcae est située sur la route directe de 
Rome à Egnatia : entre Bénovent et le champ de bataille de 
Cannes — que relient la Voie Trajana, — plus précisément 
entre ^quum Tuticum et Herdoniae, c'est à ^Êcae qu'on 
s'arrête, à JEcae qu'on fait étape. Rien de plus aisé à conce- 
voir, qu'un échange de légendes entre ces deux points, étant 
données les circonstances géographiques et historiques que 
l'on connaît. N'est-il pas curieux de voir l'influence des ambas- 
sades pontificales se rendant de Rome à Byzance sur les tra- 
ditions martyrologiques romaines'^? 

Et c'est ici le lieu de rappeler que certaines formules 



1 P. L., 303. — Dial., III, 29 (P. L., 77, 28o, 289, SI.')). 
' C'est par là que s'explique saas doute rimportation à Rome des saints de 
Thessalonique, Luceia et Auceias (2.j juin, 10). 

23 



J 



354 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

reviennent dans nos textes dont on retrouve soit le modèle 
exact, soit un équivalent dans les lettres échangées entre les 
Papes et les Empereurs. Claritas Vestra se lit dans Calliste, 
Maimuetudo Vestra dans les Quatre Couronnés, Sanctitas tua 
dans Etienne, dans Suzanne, dans Félicité ;'Ca/'iV«.s Vestra dans 
Suzanne] Beatitudo Tua Ahns Pancrace; Clément ia Vestra 
dans Ahundius, Siihiimitas Vestra d^ns Eugénie, etc.. Or, il se 
trouve que ces mêmes termes, ou des termes analogues, appa- 
raissent à chaque page de la correspondance des papes et 
des empereurs, à la fin du v" siècle et au cours du vi*" siècle. 
Pie tas Vestra^ par exemple, se lit dans une lettre envoyée 
par Hormisdas à Anastase*, Beatitudo Tua dans une lettre 
<rAnastase à Hormisdas^, Sanctitas Tua'^^ Parvitas Tua dans 
une lettre de Trifolius à Faustus '*. Ces similitudes et ces 
analogies n'invitent-elles pas à penser que ce sont les mêmes 
hommes qui employaient les mêmes termes et que c'est parmi 
les clercs de la chancellerie pontificale qu'il faut chercher les 
rédacteurs de plusieurs gestes romains? L'habitude avait 
façonné leur esprit et leur style : pouvaient-ils concevoir qu'un 
pape du II" siècle fût appelé autrement qu'un pape du vi*? 
Dans l'un et l'autre cas, les mêmes formules de politesse et 
d'humilité, aussi affectées les unes que les autres, devaient se 
présenter d'elles-mêmes à leur esprit et venu* d'elles-mêmes 
se placer sous leur plume. 



» P. L., 63, 370. 

2 p. L., id. 

3 P. L. 50-0 1. 

* /(/., 63, 553-554, 374. 



RYZANCE 355 



III 



II se trouve donc que Byzance a exercé sur les traditions 
niartyrologiques romaines une influence déterminée, en raison 
des relations politiques qui l'unissent à Rome et du prestige 
moral dont elle parait investie. Et ces deux, faits ne sont pas 
aussi étrangers Tun à Tautre qu'il peut le sembler tout d'abord : 
jusqu'à la résurrection du Saint-Empire, au siècle de Justinien 
surtout, Byzance est vraiment le centre du monde, et les Ro- 
mains le sentent mieux que personne, en raison de leur passé. 

Depuis le moment où l'autorité impériale disparaît de Rome 
pour se concentrer à Byzance, tandis que Tautorité du Pape 
s'épanouit et s'exalte (440-476), jusqu'à l'époque oîi se consti- 
tue définitivement l'Etat pontifical tandis que la question icono- 
claste semble devoir faire éclater le schisme grec — deux 
siècles avant Michel Cerularius — , les rapports du Pape et de 
l'Empereur se resserrent et se multiplient, réglés par le jeu de 
quatre intérêts contradictoires : Rome veut être la maîtresse 
suprême dans l'Eglise, mais Byzance lui conteste cette place, 
et prétend fonder sur la primauté politique la primauté reli- 
gieuse ; Rome veut que les soldats de Byzance garantissent sa 
sécurité contre les barbares au dehors et contre les factieux 
au dedans, mais Byzance entend garder ses soldats pour arrê- 
ter les Perses ou les Musulmans, les Avares ou les Slaves. 

Durant une première période (476-519) Byzance se désinté- 
resse des destinées politiques de Rome ; elle l'abandonne aux 
Ostrogoths, elle méconnaît la primauté religieuse du Pape : 
c'est alors que, lançant l'Hénotique (482), l'Empereur annule 
les décisions romaines promulguées à Chalcédoine (451 ) ; alors 
que les bandes de Théodoric s'établissent en Italie et font de 
Rome leur capitale. Le Pape cependant négocie pour mainte- 
nir sa suprématie : en 519 il y parvient : le schisme acacien est 
clos. 

Une nouvelle période s'ouvre : Justinien décide son oncle 
à entreprendre la restauration de l'Empire ; barbare ébloui du 
prestige des splendeurs romaines, il veut réoccuper la Ville, 
reine du monde. Et, dans les sphères ecclésiastiques byzan- 
tines, il trouve un appui : Rome occupée par les troupes impé- 



356 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

riales, le Pape ne sera-t-il pas dans la main de TEmpereur; 
Byzance ne sera-t-elle pas maîtresse souveraine, dans l^Eglise 
comme dans l'Etat? Le parti byzantin relève la tête à Rome, 
aux derniers jours de Théodoric : le consulaire Albinus corres- 
pond avec l'Empereur; en 523, en 526, en 530, Dioscore, 
l'ennemi des Goths, est tout près d'être élu pape; les Goths 
se sentent à ce point menacés qu'ils contraignent Félix IV à 
se désigner lui-même son successeur. A cette lutte indirecte, 
succède bientôt la guerre déclarée : Amalasonthe, régente au 
nom d'Athalaric, mécontente les Goths par ses adroites faveurs 
aux Romains : Théodat se révolte au nom de ceux-là, Tarmée 
byzantine débar([ue pour le punir (535), Bélisaire prend Naples, 
Rome, Ravenne avec Vitiges; et, après les éphémères succès 
de Totila, Narses parfait son œuvre (552-554) et organise 
l'Exarchat. — Cependant l'œuvre religieuse s'est poursuivie pa- 
rallèlement à l'œuvre politique : la querelle des trois chapitres 
fait pendant à la guerre Gothique. Theodora espère confisquer 
la direction de l'Eglise en mettant à sa tête un homme à elle : 
ce n'est plus Dioscore, c'est Vigile- Et Vigile cède, en efi*et, 
mais jusqu'à un certain point seulement : le christianisme 
résiste à l'esprit grec, et le monophysisme va grossir la liste 
des hérésies. 

Mais voici que, après la mort de Justinien grand amateur 
de théologie (565), avec la mort de Narses (567) défenseur de 
l'Italie Byzantine, la situation se transforme de nouveau. Le 
Pape perd son protecteur au moment où les Lombards le 
menacent : les ambassades «mvoyées à Tibère (578-582), à 
Longin et à Maurice (582-602) sont impuissantes à obtenir 
l'envoi d'une armée. — Et Byzance commence de préparer contre 
Rome une rébellion nouvelle: le monothélisme dénonce le 
nouvel effort autonomiste byzantin. 

On voit quelles questions se débattaient durant tout le 
VI® siècle entre l'Empereur et le Pape ; on devine à quels inces- 
sants voyages, à (juels multiples rapports ces controverses et 
ces négociations donnaient lieu : on mesure toute la place que 
Byzance tenait à Rome. 

Et l'on discerne aussi, non seulement par quelle voie les 
nouvelles d'Orient parviennent en Occident, mais aussi la raison 
dernière du prestige qui transfigure l'Orient aux regards <les 
Latins et des Romains. 

C'est d'abord la patrie des civilisations primitives et tout 



LA PERSE 357 

ensemble de la religion du Christ : sur dix textes des écri- 
vains chrétiens oîi l'Orient se trouve mentionné, huit pour le 
moins rappellent soit l'histoire des deux Testaments, soit les 
aventures de ces conquérants et de ces législateurs fabuleux, 
dont saint Jérôme, Orose et Sulpice Sévère rappellent les 
noms dans leurs chroniques. 

C'est encore le siège du grand empire rival, l'empire 
Perse : les guerres sanglantes du iv* siècle engagées au 
sujet des provinces transtigritanes, les luttes incessantes du 
vi* siècle provoquées par la question des « états tampons » 
ont appris aux Romains à estimer et à craindre leurs puis- 
sants voisins; les relations commerciales, d'autant plus actives 
entre les deux états que les routes de la Colchide et de 
l'Himyar sont souvent interceptées, ont rapproché les deux 
ennemis; le retentissement de la poi*sécuti(m de Sapor, 
l'accueil favorable que fait Khosroes à tous les persécutés de 
Byzance, nestoriens d'Edesse ou philosophes d'Athènes, les 
entreprises communes des deux empires contre les Huns Blancs 
et les mutuels témoignages d'estime qu'ils se sont parfois don- 
nés consacrent et transfigurent, en quelque manière, leurs rap- 
ports mihtaires et commerciaux et établissent entre eux je ne 
sais quelle haute fraternité morale ^ 

L'Orient est enfin pour les habitants de Rome — comme 
pour le pape — le pays de Byzance, le siège de l'Empire 
romain, l'heureux rival de la terre latine délaissée; tandis que 
d obscurs roitelets barbares s'en disputent les lambeaux, la 
majesté de l'Empire et de Rome s'est retirée en Orient^ dans 
cette Rome nouvelle, assise sur les rivages de la Corne d'Or; 

1 Entre les deux empires, pour toutes ces raisons, les rapports étaient très 
étroits : « Inter Romanos et Persas, semper propter diversas causas mittnntur 
legationes» (Cassiodore, H. T., XI, 8.— P. L.,69, 1191. —Cf. Socrate, Vn,8). 
Cf. Bury : Histot^y of the later Roman Empire (London, Mac Millan, 1889), pas- 
sim. Deux satrapes persans firent le voyage de Rome et de Milan pour voir 
Probus et entendre Âmbroise (Paulinus : Vita Ambrosii, 2.'i ; — P. L., U, 35). 
— Arcadius confie à lezdegerd la tutelle de Théodose II (Tillemont, Emp,, VI, 
597) (Le tuteur effecUf Anthemius a été ambassadeur en Perse). — Le reten- 
tissement du désastre de Julien parait être le second fait qui explique la place 
que tient la Perse dans les I radiUons martyrologiques (cf. supra). — C'est par 
les incessants rapports de Rome avec Byzance et le monde grec doit s'expli- 
quer le fait des rédactions grecques des gestes romains écrites à Rome 
même. Il en est un second groupe, formé des textes anté-métaphrastiques, qui 
a vraisemblablement Byzance pour patrie et le vu* siècle pour date. Un troi- 
sième groupe serait enfin formé des textes rédigés à Grotta et en Calabre. 

* Marcellinus Comes : < Orientale tantum secutus imperium. » 



358 HISTOIRE GÉNÉRAIJS DES TRADITIONS ROMAINES 

ritalie, longtemps inconsolable, demande au Basileus qu'il lui 
envoie un empereur; Théodoric se déclare son esclave, Clovis 
reçoit avec joie les insignes de consul, et les Romains sous 
l'obsédante hantise du passé, comme les autres rêvant toujours 
de TEmpire, ne peuvent détacher leurs regards de Byzance. 



CHAPITRE V 

VALEUR HISTORIQUE DES RÉDACTIONS 

[v'-vii*' siècles] 



Après avoir vu quelles doubles déformations ont subies les 
traditions romaines à Topoque de leur naissance et à l'époque 
de leur rédaction, nous sommes en droit de conclure que leur 
valeur historique dépend de f époque à laquelle on les rap- 
porte : très faible pour qui recherche ce que fut la vie chré- 
tienne à Rome pendant les persécutions, elle apparaît comme 
considérable à celui qui étudie ce qu'elle devint lorsqu'elles 
eurent cessé. 



Nous pouvons répondre à la question que posait la première 
partie de cette étude : les gestes romains sont apocryphes : 
nous entendons par là, prenant le mot dans sa signification 
courante, qu'ils se donnent pour ce qu'ils ne sont pas. Ils ne 
sont pas un document authentique sur l'histoire des persécu- 
tions parce qu'ils ont été rédigés, non sur des documents 
autorisés, mais d'après des traditions orales incomplètes et 
déformées ^, par des clercs de faible culture intellectuelle et 
morale écrivant à l'époque ostrogothique. 

1 Ce qui ne veut pas dire que les auteurs des textes que nous lisons n'aient 
pas eu sous les yeux un texte. Nous croyons qu'a un moment donné les 
Romains se sont mis, un peu de tous les côtés à la fois, à écrira leurs légendes ; 
et ils ont pu utiliser les rédactions qui leur étaient tombées sous la main : mais 



360 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

On ne saurait douter que ces clercs n'aient appartenu à des 
milieux romains, sinon toujours par leur naissance, au moins 
par leur <'arrière, lorsqu'on se rappelle l'abondance, la préci- 
sion, nous ajouterons l'exactitude des renseignements topogra- 
phiques qu'il nous transmettent. Il n'est, peut-on dire, pas un 
détail de nos légenrles qui n'ait, en quelque manière, sa racine 
dans le sol; il n'est pas un épisode qu'elles racontent qui ne soit 
comme attaché à quelque monument; il semble que la vue de 
l'un ait été, pour nos rédacteurs, l'occasion de conter l'autre; 
et, de fait, c'est la Ville tout entière avec sa couronne de 
basiliques et de catacombes qu'ils font voir à leur lecteurs *. 

Romains, nos rédacteurs sont aussi des ecclésiastiques. La 
nature même de leur entreprise l'indique clairement : à moins 
de raisons positives, on est fondé à attribuer à des clercs plu- 
tôt qu'à des laïques l'idée de raconter la vie des saints. Au sur- 
plus, l'hypothèse est confirmée par l'examen des passages qui 
concernent le culte et la doctrine. Prenez les gestes de Proces- 
sus, ceux de Calliste, de Laurent, d'Etienne, des Martyrs 
Grecs, de Censurinus, de Maris, de Cornélius, de Marcellus, 
de Suzanne, de Pancrace, d'Anthime, de Jean et Paul, de 
Vibbiane. Toutes les fois que la grâce a touché indifférents 
ou persécuteurs, nous voyons toujours, et dans le même ordre, 
survenir les mêmes cérémonies et s'accomplir les mêmes rites : 
une profession de foi somitiaire faite rx toto corde, un jeûne 
d'un ou deux ou trois jours (vespertimtm ou triduamim jeju-- 
nittm), le baptême, la communion [jmrticipavit corpus et san- 
gninem), parfois la confirmation [consignavit eos). La constance 
et la régularité de ces mentions seraient assez surprenantes 
dans des esprits que n'aurait pas façonnés et comme moulés 
une éducation ecclésiastique: elles s'expliquent très naturel- 
lement dans le cas contraire. 

Il suffit, du reste, d'étudier la théologie des gestes pour se 
convaincre que, si enfantine qu'elle paraisse, elle atteste une 
culture religieuse particulière chez ceux qui nous la font con- 
naître. Ils réfutent le paganisme en lui objectant l'immoralité 



ces réductions venaient eUes-mèmes de voir le jour. Elles se sont supplantées 
peu à peu Tune Tautre, pour des raisons qui nous échappent. 

1 M. Ki'instle prétend que plusieurs gestes ont été rédigés en detiors de Home. 
Les expressions Via qtiae nuncupaiur prouvent seulement le désir qu'a le 
rédacteur de donner à son récit une allure impersonnelle de document 
orficiel. 



LES RÉDACTEURS DES LÉGENDES 361 

de ses dieux* ; ils enseignent que le Fils de Dieu s'est fait 
homme pour racheter le genre humain de la servitude du 
péché*; ils racontent même, dans ses grands traits, la vie et 
la mission du Sauveur : les gestes d'Alexandre, de Cécile et 
de Calocère contiennent chacune une petite «Vie de Jésus». 
L'exactitude de ces récits, la fréquence dos citations qui les 
émaillent ne se peuvent expliquer, chez des hommes de culture 
et d'intelligence médiocre, que par l'effet d'une éducation spé- 
ciale : la culture ecclésiastique dos rédacteurs des gestes 
romains atteste qu'ils étaient des clercs. 

C'est ce que prouvent encore les rares lectures qu'ils ont faites. 
Les rédacteurs des gestes de Corneille connaissaient un peu en 
gros, semble-t-il, les lettres de saint Cyprien-^ et peut-être faut-il 
en dire autant de celui qui introduit Aspasius Paternus dans les 
gestes d'Agnès. — Le livre de Victor de Vite * quelques traités 
de Tertullien^, de Jérôme et d'Augustin^ ont sans doute été 
parcourus par quelques autres : et nul ne contestera que la 
lecture de ces auteurs convient éminemment à des clercs. — De 
même les rédacteurs des gestes romains connaissent l'Ancien 
Testament : je n'en veux pour preuve que les allusions^ qu'ils y 
font ou les citations^ qu'ils en donnent. — Ils utilisent davan- 
tage les livres du Nouveau Testament ; le fait ressort avec 
évidence des tours de phrase^ et des formules*^ qu'ils lui 
empruntent, de la forme épistolaire ** qu'ils donnent parfois à 



^ Sébastien, 20 janvier 633. — Chrysanthe et Darie, 25 octobre 474. 
' Censurinus, 5 septembre 521, | 3 ; — Sébastien, 20 janvier 635 ; — Cécile, 
p. 508. 
3 L. P. I., XCIV. 

* Cf. supra, p. 294. 

* Cf. supra, p. 293. 

* Cf. supra, p. 294. 

^ Allusion %}xx trois Hébreux dans la fournaise ; cf. les fresques des cata- 
combes. 

^ Maris et Martha, 19 janvier 582. — Balbine, 34 mars 896. — Laurent 
(Surius. IV, 611) cite la Genèse 22 et IV Reg. 2. — Hermès et Balbine. 

• Infinitif construit directement avec le verbe. Actes XVI 10. — Scire quia. 
Jean XXI, 17, etc.. 

^0 Ipsi gloria et imperium in s.-s. Amen, 1. Petnis, V, 11. — In diebus illis. 
Actes Vi,l. — Amicus Caesaris. Jean XIX 12. — Comitatus. Luc 11, 44. — Facla 
est in illa die persecutio magna. Actes VIII, 1. — Ex toto corde. Actes Vlll, 37. 
Luc X, 27. — Custodia publica. Actes V, 18. — Voce magna exibant, Vlll, 7. — 
Magis augebatur turba credentium. Actes V, 14-15. — Rapprocher des idola 
manufacta. Actes XVIll, 24-29. 

" Per Silvanum fidelem I Petrus, V, 12. 



362 HISTOIRE GÉNÉRALF) DES TRADITIONS ROMAINES 

leurs récits, enfin des citations textuelles* ou des allusion» 
précises^ qu'on y relève. Il est même à noter, que, de toute 
la littérature évangélique, ce sont les Actes des Apôtres qui 
exercent sur nos rédacteurs Tinfluence la plus vive: les 
références réunies au bas de la page précédente le démon- 
trent de façon convaincante. Et qui pourrait s'en étonner? 
Si tant d'expressions se retrouvent dans les gestes qui se 
lisent dans les Actes, c est que ceux-ci étaient très vénérés 
lorqu'on rédigeait ceux-là, comme l'atteste la traduction en 
vers qu'en fit Arator et le succès qu'elle obtint (544) ; c'est 
aussi que cette histoire des origines chrétiennes devait être 
le livre de chevet de ceux-là surtout qui s'en croyaient les 
continuateurs; c'est qu'elle était le modèle qu'ils s'efi'orçaient 
d'imiter. 

On peut essayer de préciser davantage : c'est au moyen clergé 
qu'appartenaient le plus grand nombre de nos rédacteurs. Leurs 
erreurs historiques, les enfantillages de leur théologie, leur 
niveau intellectuel et moral l'attestent clairement. Mais un fait 
curieux ne l'indique pas avec moins d'évidence : dans nos 
gestes, les évéques, les prêtres même ont souvent un rôle 
eff'acé; les diacres, au contraire, paraissent au premier plan : 
saint Sixte est un petit personnage à côté de saint Laurent, 
et saint Marcel pâlit étrangement à côté de saint Cyriaque; 
les diacres et surtout dos sous-diacres ne devaient pas être 
en minorité parmi les rédacteurs des gestes romains. 

Ces clercs devaient se rattacher aux desservants des cata- 
combes, réparties en sept sections rattachées aux sept régions 
ecclésiastiques. La vraisemblance l'indique, et c'est aussi ce 
que semble déclarer la finale des gestes de sainte Vibbiane : 
« (Ici) finit la passion des saints martyrs flavien dafrose deme- 
« tria et bebiana primus prêtre et priscillianus clerc et de la 
« rehgieuse femme benedicta de faustus de jean prêtre et 
« pigmenius prêtre. Donalus sous-diacre régionnairedu Saint- 
« Siège apostolique l'a écrite, » Rien ne s'oppose à ce que ce 
Donatus soit le vrai rédacteur de ces gestes : c'est peut-être 

* Laurent, 0-1. — Censurinus. 1-5-8, 16. — Aurea, 1-3. — Maris. 8. — Su- 
sanna, 5. — Félix et Adauctus. — Restitutus, 3. — Eugénie. — Jean et Paul, 
p. 33-34. 

^ Martyrs Grecs, 203. — Aurea, 1. —Maris, 12. — Sébastien, 51. — Suzanne,2. 
Chrypanthe, 1. — Léopard, 1. — Eugénie Jean et Paul. — Primus et Feli- 
cianus. 



vâlecr historique des rédactions 363^ 

le seul nom d'auteur qui nous soit parvenu à travers les flot» 
de cette littérature anonyme ^ 



II 



Rédigés par des clercs romains, les gestes sont de peu de 
secours et d'un très délicat usage pour l'historien des persé- 
cutions. La critique extrinsèque et intrinsèque permet parfois, 
on Ta vu, d'apprécier la valeur de tel ou tel détail rapporté par 
les gestes. Mais cette double critique est souvent impossible: 
souvent aucun document n'existe que Ton puisse confronter 
avec eux : on Ta vu également. Quel parti prendre alors et 
quelle attitude tenir? Que valent pour l'historien ces faits que 
nous n'avons pu critiquer? 

Lorsqu'ils sont une donnée essentielle de la légende, ils sont 
acceptables, non comme certitudes historiques^ mais comme 
croyances logiques. Notre connaissance générale de l'époque 
des persécutions permet d'en concevoir \d^ possibilité ; la néces- 
sité de rendre raison de la naissance du culte par-delà la for- 
mation de la légende invite à en admettre la réalité. Acceptez 
le fait du martyre, tout se comprend sans peine : la célébration 
des anniversaires; le souvenir des événements, vivant d'abord, 
puis qui s'efface; l'oubli qui ensevelit tel détail dans le passé, 
qui donne à tel autre une valeur qu'il n'eut jamais ; l'histoire 
se déforme: sous l'influence de la crise dioclétienne, da 
culte des martyrs, du mouvement ascétique, et des condi- 
tions de la vie romaine à l'époque ostrogothique, la physiono- 
mie des faits s'altère; mille causes inconnues agissent, la 
langue change, l'empire s'écroule et le noyau de vérité se 
cache sous une enveloppe trompeuse et révélatrice tout ensemble. 
Nier le martyre, n'est-ce pas supprimer la raison de cette évo- 
lution légendaire; n'est-ce pas se priver des moyens de la 
comprendre? 

Lorsqu'ils sont des détails accessoires de la légende, ils sont 
acceptables dans la mesure de leur étrangcté. L'imagination 
des pèlerins et des rédacteurs tourne toujours dans le même 
cercle ot ramène toujours les mômes incidents, miracles des 

' Il faul peut-être y jcindre le nom de Porphyrion (IV Coronati;. 



364 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

saints et conversions des persécuteurs; la singularité du fait 
peut être est une garantie de son exactitude. 

L'historien des persécuteurs ne devra pas oublier, enfin, 
que nos textes ne donnent qu'une idée très incomplète et très 
insuffisante des traditions où ils puisent. Nous ne possédons 
qu'un maigre rameau des traditions relatives à saint Pancrace : 
et son tombeau avait vu naître pourtant de bien merveilleuses 
légendes. Les rédacteurs écrivaient ce qu'ils savaient; c'était 
souvent peu de chose. Il arrive même que leurs renseigne- 
ments se contrarient * . On aurait donc tort d'attacher trop 
d'importance à leur témoignage : chaque texte ne représente 
qu'un aspect de la tradition ; chaque tradition ne nous transmet 
qu'un fragment d'histoire ; et de combien de traditions n'avons- 
nous pas à déplorer la perte ^? 

Les gestes romains ont un grand prix pour l'historien du 
christianisme occidental tel qu'il se développa depuis Cons- 
tantin jusqu'aux Lombards. Ils nous laissent apercevoir la 
nature et les aspects de la vie religieuse à cette époque dans 
les milieux populaires. Et cette connaissance, à peine ébauchée 
aujourd'hui, est aussi essentielle à Tintelligence du christia- 
nisme que l'étude des systèmes théologiquos, puisque, à côté 
de l'élite intellectuelle, il y a les foules vivantes; puisque 
c'est à celles-ci surtout que s'est adressé le Christ, et ses 
disciples après lui; puisqu'il n'est pas démontre, enfin, que la 
vie de celles-ci soit de même nature que la vie de celles-là. Il 
est remarquable que, dans les gestes romains, à une ou deux 
exceptions près, on ne trouve pas une allusion aux controverses 
pélagiennes ou semi-pélagiennes 3. On y trouve, au contraire, 
à chaque page la preuve du prestige qui entoure les mar- 
tyrs; les gestes ne sont-ils pas eux-mêmes, par eux-mêmes, une 
manifestation éclatante du rayonnement de leur culte? Or, c'est 
un moment où on les rédige, au cours du vi" siècle, que dis- 
paraissent du sol romain les dernières inscriptions païennes'*; 

' Cf. les trois traditions relatives à saint Clément, svpra, p. 161. 

s Le Liber Pontificalis nous parle d'une Eleutheria qu'aucun autre texte ne 
mentionne. 

3 « Regnum dei quod nobis paratuni est a constitutione mundi (Gesta Mar- 
celli, 16 janvier, 6, Id 5). Cf. aussi supra, p. 336-337 sq. 

* Elter : das alte korn in der Vorslellung des Mittelalters (Berlin, Phil. 
Woohenschrift, 1898, n* 7, p. 221-222). — Gélase (i92-496) fustigeait les derniers 



LA CHRISTIANISATION DE R03IE 365 

c'est au début du vi" siècle, alors qu'on les rédige, que 
s'accomplissent les premières transformations de temples en 
églises ; c'est au vi" et au vu" siècle que fleurissent les pèle- 
rinages, attestation magnifique de la ténacité de la croyance 
au caractère local des dieux*. N'est-il pas à croire que les 
gestes romains, parce qu'ils témoignent de l'épanouissement 
du culte des martyrs, témoignent par là du ralliement des 
foules romaines païennes à Jésus-Christ? 

Les gestes nous découvrent que Rome fut le centre d'un 
mouvement littéraire très puissant à l'époque de Théodoric : 
mouvement qui, après s'être ralenti parmi les horreurs de la 
guerre gréco-gothique, se ranima à l'époque de saint Grégoire 
et des Boniface^. C'est dire que la rédaction des gestes des 
Martyrs a passé par les mêmes phases et subi les mêmes 
éclipses que la rédaction des gestes des Papes et des gestes 
des Apôtres : pour ceux-là le fait est, dès longtemps, connu; 
pour ceux-ci, il est très probable que saint Philippe et les deux 
Jacques, dont l'histoire et le culte étaient également peu 
connus à Rome jusque vers le milieu du vi" siècle, virent alors, 
en même temps, se rédiger leurs gestes et s'élever leur basi- 
lique : la rédaction des textes apparaît toujours comme très 
étroitement liée à l'érection des sanctuaires. 

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de la composition de ce 
Liber Martyrum dont saint Grégoire nous atteste l'existence et 
dont nous avons retrouvé la deuxième édition. Tandis qu'on 
rédigeait les traditions qui ne l'avaient pas été encore, on réu- 
nissait dans un même manuscrit celles qui l'avaient été déjà : 
le compilateur laissait sans doute de côté les gestes qui, par 
leur étendue, formaient un volume et qui, pour cette raison. 



païens honteux qui célébraient les Lupercales {Advevsus Andromachum, — 
Thiel. I, 598-607). 

• Cf. l'inscription où Achille de Spolète (402-418) démontre que saint Pierre 
protège Spolète^ bien que Spolète ne possède pas le corps de saint Pierre (de 
Rossi, Ins. Chr.^ II, 114) ; en rapprocher le curieux passage de saint Grégoire 
que nous avons cité plus bas, p. 383, en note. — Sur toute cette question, 
cf. notre article : Comment^ dans VEmpire romain^ les foules ont elles passé des 
religions locales à la religion universelle^ le christianisme ? (« Revue d'histoire 
et littérature religieuses », 1899, tome IV, p. 239 sq.) 

2 Noter qu'au temps de Boniface, comme au temps de Symmaque, Fauto- 
rité ecclésiastique s'est particulièrement occupée du culte des martyrs : Sym- 
maque décide que le Gloria in excelsis sera chanté à tous les nalalicia comme 
aussi tous les dimanches, et non plus seulement à Noël (L. P. I., 263-268, 41), 
et Boniface réglemente la distribution des reliquiae. 



366 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

étaient môme parfois divisés en livres * : tels les gestes de 
saint Sébastien, de saint Laurent, de sainte Cécile peut-être et 
«ans doute aussi, des saints Nérée et Achillée. 

Les gestes nous expliquent enfin certains faits peu connus 
ou mal compris dqnt on voit clairement qu'ils ont été la cause. 

1 On peut se demander si la formule, verum quia longum est omnia per 
ordinem^ etc., ne marque pas la fin du premier livre et le début du second. 
Elle coïncide souvent avec le début dp la passio proprement dite : le premier 
livre contenait les miracles {virlutes) ou des dicours et des récits (gesta). Cf. les 
gestes de sainte Cécile. On ne voit pas que la passio ait été rédigée indépen- 
damment des gesta et antérieurement à eux. 



CHAPITRE VIII 



DE L'INFLUENCE DES RÉDACTIONS SUR LES TRADITIONS 



fv"-vii* siècles] 



I 



Il peut sembler téméraire de prétendre rechercher Tinduence 
des textes sur les légendes d'où ils sont issus : en dehors 
des textes eux-mêmes, combien rares sont nos documents sur 
les traditions romaines ! Il est pourtant permis de le tenter : il 
tjemble que Ton puisse discerner trois époques dans l'histoire 
des rapports réciproques des traditions et des rédactions. 

Au moment où les clercs de la chancellerie pontificale 
^t les desservants des catacombes rédigent les gestes des 
martyrs, chacun de leurs écrits n'obtient, semble-t-il, que la 
plus faible diffusion ^ Mais toutes leurs rédactions attirent 
l'attention générale sur les martyrs dont elles détaillent l'his- 
toire; souvent elles exaltent la gloire de ces martyrs et 
développent leur culte. Un exemple frappant de cette action du 
texte sur la tradition a été très précisément indiqué naguère 
à propos de sainte Cécile ^i avant la rédaction des gestes, 
-c'est une sainte peu connue, peu fêtée : le Chronographe de 354, 
Damase, Prudence l'ignorent également; les verres dorés ne 
rapportent jamais son nom. A peine les gestes sont-ils écrits. 



> Cf. supra, p. 161, les trois traditioas coexistantes sur saint Clément. 
2 Cf. Erbes, op. cil., 11 sq. et supra. 



:)d8 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

la situation change ; sainte Cécile expulse Gaecilius de l'église 
trasteverine ; le pape officie en personne le jour de sa fête, 
et révèque de Ravenne Vitalis, en 565, cherche à obtenir 
quelque relique de son tombeau. 

Seulement, lorsqu'écrivent les rédacteurs, la tradition est 
trop vivace encore pour se figer sous leur plume; elle continue 
de vivre dans la bouche des pèlerins et des clercs ; depuis les 
origines jusqu'à ce jour, il y a continuité dans la vie légen- 
daire ; les récits se sont transmis sans interruption de généra- 
tion en génération ; les cimetières ont traversé les âges, gardant 
à peu près intacts les monuments des origines, les réparant 
après les crises passagères. Les révolutions politiques qui 
tiennent tant de place dans les livres n'en occupent guère 
dans Tesprit des Romains : la trame des souvenirs se modifie 
sans cesse au fond de l'âme populaire sans se déchirer jamais. 

Mais voici qu'en 511 le consulat disparaît; vers 540, chose plus 
grave, le Sénat romain meurt, après douze cents ans de vie ; 
en 547, Rome entière, — chose unique dans son histoire, — 
Rome est abandonnée de ses habitants et reste déserte pen- 
dant plusieurs mois. Voilà les trois faits qui marquent, dans 
Thistoire de la Ville la fin d une époque et le début d'une 
autre; ajoutez à cela les conquêtes et les dévastations, l'écrou- 
lement subit du régime ostrogothique, les ravages de la guerre 
byzantine, l'invasion lombarde enfin, qui laissa une trace si 
profonde dans les souvenirs des Italiens — et des Italiennes. — 
A ces grands faits généraux, ajoutez ce fait particulier, la 
dévastation des cimetières par les Goths ariens — dévastation 
dont Vigile secondé par le prêtre Andréas, s'efi'orce de réparer 
les désastreux efi*ets : — vous comprendrez qu'il y a quelquechose 
de changé dans les conditions de la vie romaine en général, 
dans les conditions de la vie légendaire, en particulier. 

C'est vraiment le moyen âge qui commence ici pour Rome. 
Aux divers organes dont le jeu à constitué jusque-là sa vie 
interne, que de lentes évolutions ont usés, que les récents 
bouleversements ont ruinés tout à coup, d'autres se substi- 
tuent grâce auxquelles sa vie va renaître : autour du Palatin 
apparaît déjà VExercitus Romanus, comme autour du Latran 
se groupe tout le Venerabilis Clerus : jusqu'en 1147, l'his- 
toire de Rome n'est qu'un long et attristant dialogue entre ces 
frères ennemis. 



INFLUENCE DES RÉDACTIONS SUR LES TRADITIONS 369 

Il est naturel de penser que la fin de Tépoque antique ne fut 
pas sans influence sur les traditions des martyrs : ne tenaient- 
elles pas à cette époque par toutes leurs racines? L'impression 
que la conscience chrétienne a reçue de Téchec complet des 
persécutions malgré les formidables efforts des persécuteurs 
s'affaiblit à la longue; les traditions s*amaigrissent; le temps 
accomplit son œuvre ; on oublie les origines — si cruelles — 
et le triomphe — miraculeux — . On ne ressent plus le besoin 
de raconter les Gesta Dei perSanclos, et comment les martyrs 
ont eu raison des multiples embûches de Satan ; les embellis- 
sements ne sont plus à craindre ; l'imagination de la foule ne 
travaille plus à son aise sur une matière indécise et flottante, mais 
naturellement riche. C'est alors que se manifeste sur la légende 
l'influence du texte qui tend à la maîtriser désormais. Comme 
le germe a produit le fruit, la légende a produit le texte ; en 
dehors de celui-ci, elle s'affaiblit et s'étiole; sans lui, elle 
mourrait. tout à fait. 

Dans cette troisième période, le texte sauve la légende. De 
cette multitude presque infinie de traditions vivantes qui 
avaient pris naissance, peut-on dire, à chaque crypte des 
cimetières, la masse était allée, on l'a dit, s'amincissant, 
s'amoindrissant chaque jour ; et, à mesure que l'appauvrissement 
légendaire se manifestait plus clairement, l'importance des 
gestes se développait davantage. Au temps de Grégoire I'% au 
VII* siècle surtout et dans les siècles suivants, s'achève la double 
évolution parallèle et contraire des uns et des autres : dès cette 
époque, la légende n'existe plus en dehors du texte qui l'incarne ; 
on peut rechercher l'influence de celle-là sans craindre de quit- 
ter l'étude de celui-ci*. 



1 1^ mosaïque de Saint-Laurent hors les murs représente Hippolyte non 
pas dans le costume d'un vicariua; mais dans celui d*un clerc : de Rossi 
explique le fait {BuU.^ 1882, S.'i) en disant que c'est au viii* siècle qu*H. est 
métamorphosé en vicaire. L'explication est inanifestement inexacte, puisque 
H. est qualifié de vicarius par les gestes de Laurent, qui sont du vi*. Le 
mosaïste de Pelage aura, sans doute, travaillé sous la surveillance de quelque 
clerc instruit qui avait lu saint Jérôme. 



24 



370 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 



II 



Mais là ne se borne pas, semble-t-il, Tinfluence des gestes 
sur les légendes romaines. En même temps qu'ils sauvent celles 
dont la tradition est morte, ils en suscitent de nouvelles que 
la tradition n'aurait pas reconnues. 

Les gestes qui illustraient l'origine du titulus de sainte Sabine, 
sur l'Aventin, avaient excité Tamour-propre, sinon la jalousie, 
des clercs attachés à l'église voisine de Saint Boniface: le 
monument leur avait suggéré la tradition ^ Pareille chose 
advint sans doute pour l'église de sainte Lucie. Le pape Hono- 
rius, qui régna de 625 à 638, consacra une église à cette sainte,, 
dans les quartiers centraux, « iuxta sanctum Silvestruni '^ ». 
Je crois que les clercs qui y étaient attachés n'attendirent pas. 
longtemps pour suivre l'exemple des desservants de saint Boni- 
face : le iiiulîfs vénérable de saint Marcel n'était pas loin ; 
et leur piété ne pouvait souffrir que leur sainte ne fût pas aussi 
célèbre à Rome que le martyr voisin. Ils s'arrangèrent donc 
pour conter une histoire qui rappelât aux Romains leurs légendes; 
et qui respectât en même temps les attaches siciliennes de la 
célèbre martyre de Catane. 

« Dioclétien et Maximien régnaient depuis treize ans, 
lorsqu'une vieille chrétienne, nommée Lucie, fut dénoncée 
par son fils Euprepius et conduite devant l'assessor Gebal; 
elle refusa de sacrifier; torturée, elle fut vengée de ses 
tourments par une inondation du Tibre ^ qui renversa le palais 
de Dioclétien. Conduite au supplice, elle convertit le païen 
Géminien, en passant près du Latran, non loin du tombeau 
des saints Jean et Paul qui l'avaient instruite. Le bourreau 
Pyrrhopogon est écrasé ; finalement Lucie et Géminien sont 
transportés par des anges, en Sicile, sur la montagne de Taor- 
mine, et, après d'autres merveilleuses aventures, Lucie meurt 

1 Malgré la date récente de leur rédaction, nous avons étudié les gestes de 
Boniface dans le même chapitre que les gestes ostrogothiques : leur parenté 
avec les gestes de Sabine est manifeste, et ces gestes sont vraisemblablement 
de Tépoque gothique. 

« L. P., I, 324. 

3 Suggérée sans doute par la grande inondation survenue au temps de saint 
Grégoire. 



LÉGENDES NOUVELLES SUSCITÉES PAR LES GESTES ANCIENS 371 

de sa mort naturelle, tandis que Géminien est massacré au 
sortir d'une caverne*». — Je soupçonne aussi que les gestes 
de sainte Martine furent alors rédigés par les desservants de 
l'église consacrée à cette sainte. Sans doute, elle est attestée 
pour la première fois au temps d'Adrien (772-795) : il est pro- 
bable pourtant qu'elle est d'un siècle antérieure. La sainte 
est vénérée à Rome dès cette époque : l'édition du calendrier 
romain faite au vu" siècle 2 l'atteste ; la Secrétairerie du Sénat, 
où nous la voyons établie ou vin* siècle est contiguë à la salle 
des Séances (Curia Hostilia), où le même Honorius (625-638) 
qui fonda Sainte Lucie, aménagea encore l'église de Saint 
Adrien^. N'est-il pas vraisemblable que notre sainte profita 
de ce mouvement d'expropriations pieuses, dont on surprend 
la trace dans les textes * ? 

Ce qui m'invite aie croire, ce n'est pas seulement les analo- 
gies verbales et morales qui rapprochent ces gestes de ceux de 
Lucie, c'est encore le rapport qu ils semblent tous deux soutenir 
avec un autre groupe de textes. Les gestes de'Concordius» 
paraissent être contemporains des gestes de Martine : ils se 
rencontrent souvent ensemble en tête des passionnaires ; ces 
saints sont tous deux vénérés le même jour, 1" janvier, 
d'après le calendrier du vu* siècle^; nous avons vu enfin qu'un 
Concordius semble avoir été associé à Martine, et que, du 
moins, leurs corps semblent avoir été trouvés en même temps ; 
n'est-il pas probable que leurs gestes ont été rédigés ensemble, 
à cette occasion? — Les gestes de Concordius, d'autre part, 
comme les gestes de Lucie témoignent de la vie persistante des 
légendes attachées au souvenir de Julien l'Apostat : sainte Lucie 
nous est présentée comme l'élève des saints Jean et Paul, et 
de saint Concordius on fait le fils de Gordien , martyr sous Julien ", 
prêtre du même titulus Pastoris que le précepteur de celui-ci,. 
Pigmenius; dans les gestes de Vibbiane, du reste, un Concor- 

> 16 septembre 286. — Ces gestes se rencontrent assez fréquemment encore 
dans les manuscrits. 11 est possible que les gesta minus emendala s. Felici". 
ialis soient de cette époque environ : dans tous les cas, ils semblent bien 
antérieurs au ix* siècle. 

« Cf. P. L„ 123, 145-146 et cf. supra, p. 250. 

3 Lanciani: Atti délia l'eau accad. dei Lincei, 3* série [XI (1883), p. 1]. 

* 11 est possible aussi que l'édition boUandiste des gestes de Prisca soit 
de cette époque. 

* !•' janvier 9. 

« P. L., 123, 145-146. 
7 Cf. supra, page 194. 



372 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

dius ensevelit le prêtre Jean, sur la voie Salara. — Aux 
gestes de Concordius, se rattachent peut-être ceux d'Appollo- 
niaS OU reparaissent Julien et Gordien et ceux de Marcellus 
et Apuleius^. Tous ces gestes sont purement fictifs, au même 
titre que ceux de Boniface, de Lucie et de Martine ; mais, 
à la différence de ceux-ci, ils n'ont pçis d'attache topogra- 
phique, ils ne sont pas nés du désir d'illustrer lorigine d'une 
église déterminée. 

Ce caractère les rapproche d'autres gestes, tels que ceux 
de LucîUa et Flora 3, de Bonosa*, d'Anatolie et Victoire^. 
Ceux-ci, connus d'Aldhelme, semblent n'être qu'une réplique 
assez peu différente des gestes de Nérée; ceux-là, nous 
l'avons vu, démarquent plus fidèlement encore, presque 
littéralement, la légende que l'on imagina en l'honneur des 
martyrs de Thessalonique Lucqia et Auceias ; quant aux gestes 
de Bonose, ils semblent bien être contemporains du temps où 
des rapports très étroits reliaient Rome à l'Angleterre. — On 
peut admettre, jusqu'à preuve du contraire, que ce groupe de 
textes, comme le premier, a été en quelque manière suscité au 
VII* siècle par les gestes romains. 



III 



Ce qui est plus certain, ce qui est plus important du reste, ce 
qui atteste d'une façon plus saisissante encore l'influence des 
gestes sur les légendes romaines, c'est qu'ils suscitent, en 
quelque manière, un calendrier où les saints de celles-ci 
trouvent place. On a vu que le férial hiéronymien les igno- 
rait souvent ; on va voir que leur présence dans le texte appelé 



1 3 février 280. Noter qu'oa trouve une ApoUonie dans le groupe qui parait 
associé à Luceia et Auceias. 

• 7 octobre 828. « Temporibus luliani Augusti, centurio quidam. » 

3 Cf. êupra, page 250. 

^ Cf. supra, p. 243-244. L'Église romaine de Bonosa, au Trastevere, a sa 
plus ancienne attestation dans un document daté de 1256, conservé dans un 
manuscrit de TÉcole de médecine, à Montpellier (Armellini : Chiese^ 684). 

'" 9 juillet 671. — P. L.. 123, 177-178. Ces gestes n'auraient-ils pas été 
rédigés vers 654-657, pour illustrer la famille du pape Eugène qui règne alors? 
Us parlent longuement et honorablement d'un roi barbares Kugène. — 
Cf. infra, un cas peut-être analogue dans les Gesla Mai'ini, 



CALENDRIER POPULAIRE SUSCITÉ PAR LES GESTES 373 

Petit Martyrologe Romain fournit la caractéristique la plus 
exacte de celui-ci. 

Adon raconte qu'il s'est aidé dans son travail d'un « véné- 
« rable et très antique martyrologe envoyé de Rome à un 
« saint évêque d'Aquilée par le pontife romain* »; l'origine 
romaine du texte est indiquée par là ; elle est confirmée par 
le grand nombre des fêtes romaines qui s'y trouvent, — on va 
le voir, — et par deux d'entre elles notamment : celles du mar- 
tyre de saint Jean à la porte Latine, et celle de la première 
entrée de l'Apôtre Paul dans la ville de Rome*. 

Les fêtes mentionnées dans le calendrier sont toutes anté- 
rieures à Tan 700, et le plus grand nombre se rapportent à des 
martyrs qui souffrirent pendant la persécution. Deux groupes 
sont postérieurs à celle-ci : les anniversaires des martyrs de la 
persécution vandale, tombés dans la seconde moitié du v* siècle 3, 
et les anniversaires d'un certain nombre de fêtes romaines, 
instituées dans le cours du vu* siècle*. — Ces deux groupes 
de fêtes ont-ils été rajoutés après coup; faisaient-ils partie 
do l'édition première? 

Si les fêtes des martyrs vandales ont été rajoutées après 
coup, c'est donc que le texte est antérieur à Hunéric, partant 
contemporain de saint Léon, et du férial hiéronymien lui-même. 
Or il contredit ce dernier à propos de deux fêtes romaines^ ; 
comme il n'a pas, il s'en faut de beaucoup, la même autorité, 
il est vraisemblable que ce sont ses données qui sont inexactes ; 
elles n'auront pu avoir cours, puisqu'il est aussi né à Rome, 

^ Ado peccator lectori Salutetn (P. L., 123, li4). 

« 6 mai et 6 juillet (P. L., 123, 137-158 et 163-164). 

' 29 mars. Apud Africam, confessorum Àrmogastis, Archinimi et Satyri, 
tempore Vondalicae persecutionis (P. L., 123, 153-134). Cf. 13 juillet, 6 sep- 
tembre, 13 et 28 novembre, 6 et 15 décembre. 

* 13 mai. « S. Mariae ad Martyres dedicationis dies agitur, a Bonifatio 
papa statutus. » (P. L., 123, 151-158 — Cf. L. P., I, 317.) — 1 nov. : Festivitas 
Sanctorum quae celebris et generalis agitur Romae (P. L., 123. 173-174) 
(Fêtes introduites vers 608-615). — 3 juin. Bonifatii martyris... et 16 sep- 
tembre: Luciae et Geminiani... (Cf. supruy fêtes introduites sans doute entre 
619-638). — 22 janvier, Anastasii (fête introduite vers 642, de Rossi, R. S., I, 
143). — 9 juin: Romae in Caelio Monte (Priuii et Feliciani martyrum (fête 
introduite vers 612-649. — L. P., I, 332). — 10 novembre : Chersona Lyciae, 
Martini papae. qui ob catholicem fidem ibi relegatus vitam finivit (fête 
introduite après 653.) — 14 septembre: Exaltatio Crucis... quando lignum... 
aSergiopapa inventum... (fête introduite vers 687-701. — L. P., I, 374). 

* Pontien est vénéré le 20 novembre dans le calendrier du vu* (P. L., 123, 
175-176) le 13 août dans le férial (Ept. Rossi-Duchesne, p. 15) ; Félix est vénéré 
le 30 mal au vir(P. L., 123, 159-160). 



374 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

qu'à une époque où le férial ecclésiastique, d'une antiquité si 
vénérable, était, sans doute, un peu oublié. Notre texte est 
donc très vraisemblablement postérieur à la persécution d*Hu- 
néric : les fêtes des martyrs vandales devaient être mentionnées 
dans la première édition. 

Je ne crois pas qu'on en puisse dire autant du second groupe 
que nous avons distingué; il me paraît plus probable que les 
fêtes qui le composent ont été introduites peu à peu dans l'édi- 
tion première. I/enthousiasme des Romains pour leurs martjTS 
était encore très vif au temps de saint Grégoire, des Boniface 
et d'Honorius (590-638) ; il était infiniment plus tiède au temps 
du pape Serge (687-701). Comme notre texte traduit d'une 
façon très expressive la popularité des gestes des martyrs, il 
paraît plus naturel de le rattacher à cette époque-là qu a 
celle-ci. Je remarque enfin que dans la mention : S. Marine 
ad martyres dedicationis dies agitur a Bonifacio papa sta^ 
talus, on n'indique pas le numéro de ce pape Boniface : n'est- 
ce pas qu'il était vivant encore, alors que Ton rédigeait ce 
calendrier populaire (608-615)? 

Voici, en eff'et, ce qui date et ce qui caractérise à la fois le 
martyrologe « très antique » qu*a copié Adon : il recueille avec tin 
soin pieux le plus grand nombre des martyrs qui apparaissent 
dans les gestes et qu'ignorait le calendrier officieL Au l*" jan- 
vier, je trouve Concordius et Martina ; le 4 janvier, les saints des 
gestes de Vibbiane, Priscus, Priscillianus, Benedicta et Dafrosa; 
le 18, Prisca ; le 29, Papias et Maurus ; — le 2 février, Benedicta et 
Apronianus; le 18, Claudius, Praepedignus, Alexander, Cutiaet 
Maxime ; le 19, Gabinius ; le 23, Polycarpe, prêtre ; — le 2 mars, 
Jovinius et Basileus; le 14, les quarante-huit martyrs baptisés 
par saint Pierre; le 16, Cyriaque, Largus, Smaragdus, Cres- 
centianus et vingt autres ; le 24, Pigmenius ; le 25, CjTinus ; 
le 30, Quirinus, tribun ; le 31, Balbina ; — le 1" avril, Theo- 
dora, sœur d'Hermès; le 10, plusieurs martyrs baptisés par 
Alexandre; le 15, Maron, Eutyches et Victorin; le 20, Sulpi- 
tius et Senihanus; le 22, Parmenius, Helim(en)as, Chrysote- 
lius, Lucus, Mucus ; — le 3 mai, Alexandre, Eventius et Theodii- 
lus ; le 6, saint Jean, Voie Latine ; le 7, Flavie Domitille; le 10, 
Gordien et Epimaque et Calepode; le 11, Anthime; le 12, 
Pancrace et Denys ; le 19, Potentienne et Pudens ; — le 5 juin, 
Boniface; le 6, Artemius, Paulina, Candida; le 20, Novatus, 
frère de Timothée ; le 21 , Demetria ; le 23, Jean le prêtre ; le 



Lt: CALENDRIER POPULAIRE DU VII*^ SIÈCLE 375 

30, Lucine; — le 2 juillet, les trois soldats baptisés par saint 
Paul ; le 5, Zoé, femme de Nicostrate ; le 6, Tranquillinus ; le 7, 
Nicostrate, Claudius, Castorius, Victorinus, Symphronianus ; 
le 24, Vincent ; le 26, Hyacinthe ; — le 4 août, Tertullinus ; le 7, 
Pierre, Julienne et 17 autres; le 13, Hippolyte martyr avec sa 
famille, et Concordia, sa nourrice; le 15, Tharsitius; le 16, 
Serena, femme de Dioclétien; le 18, Jean et Crispus; le 26, 
Irénée et Abundius ;le 29, Sabine; — le 3 septembre, Séraphie ; 
le 5, Victorin ; le 15, Xicomède ; le 16, Lucie et Geminen ; 
le 17, Justin, Narcisse, Crescentianus ; — le 7 octobre, Mar- 
cellus et Apuleius; le 18, Triphonia, femme de Dèce; le 28, 
Cyrilla sa fille; le 31, Nemesius et Lucilla; — le 1" novembre, 
Césaire et Julien; le 19, Maxime, Faustus, Eusebius ; le 29, 
Saturninus, Sennes etSisinnius; — le 1*"* décembre, Chrysanthe, 
Darie, Diodore, Marinianus ; le 2, Vibbiane, Faustus et Dafrosa; 
le 3, Claudius, Hilaria, Jason, Maurus; le 4, Symphronius, 
Olympius, Exsuperia, Theodulus ; le 23, Victoire ; Servulus. 

Tous ces martyrs sont inconnus au férial hiéronymien, tous 
se retrouvent dans nos gestes ; comme le férial hiéronymien 
représente le calendrier officiel de Téglise romaine, c'est le 
calendrier populaire des Romains que nous lisons dans le texte 
que nous a conservé Adon. Il résume, il consacre le mouve- 
ment religieux qu'ont provoqué les martyrs ; il est la première 
et la plus naturelle conséquence de Faction de ces gestes où 
les traditions ont pris corps. Le fait de la rédaction écrite a 
donné à celles-ci quelque chose de Tautorité qui leur manquait, 
■comme à toutes les légendes purement orales. Elles ne pou- 
vaient jadis, au temps de saint Léon, faire irruption dans le 
calendrier officiel; grâce aux gestes, elles peuvent aujourd'hui, 
au temps des Boniface et d'Honorius, prendre leur revanche, 
et remplacer dans le pratique le vénérable pseudo-Jérôme, — 
qui est un peu démodé * . 

• 

> n est possible aussi que le texte ait été rédigé au temps dllonorius (()2.'î- 
•638) par le même groupe de clercs qui faisaient leurs délices des gestes ostro- 
gothiques, qui écrivaient les gestes de Boniface, de Lucie et de Martine sans 
parler des autres, plus douteux, du même groupe. C'est le moment aussi où 
ils rédigent de nouveaux guides à travers les catacombes, le moment où 
rhistoriographie papale se ranime, où Ton rédige peut ôtre Toriginal romain 
du sacramentaire Gélasien. l\ semble que la première moitié du vii" siècle 
ait vu un mouvement littéraire romain analogue au mouvement de Tépoque 
ostrogothique, mais moins puissant. 



CHAPITRE VIII 

DE L'INFLUENCE DES GESTES ROMAINS SUR LES IDÉES 

[vr-vii* siècles] 



Le calendrier légendaire n'est pas le seul texte qui nous 
atteste Tautorité croissante des gestes romains ; si faible qu'en 
soit la valeur morale, on devine pourtant qu a ce moment 
même ils ont exercé une influence sur les idées. 



I 

L'église catholique romaine n'a jamais rien défini au sujet des 
gestes des martyrs: elle n'avait pas aie faire. Elle enseigne 
une doctrine sur les faits qu'ils recouvrent, sur le miracle en 
général, sur la sainteté en général ; elle ne formule aucune 
proposition sur leur manifestation dans tel ou tel événement 
particulier. Il n'y a pas à étudier quelle doctrine elle propose, 
mais quelle attitude elle obsene à l'égard des traditions. 
366-384. Au temps de Damase, je le rappelle, la culture est encore 
assez forte dans ses rangs, les souvenirs assez précis pour que 
l'on ait également conscience et des ignorances réelles et des 
légendes prétendues : en les négligeant, Damase montre le 
peu de cas qu'il en fait * ; en les condamnant formellement, 

1 Cî.mpra, p. 26, sq. 1hm(37, p. 42). Je crois retrouver la façon de sentir de 
Damase dans le canon 14 du 5* concile de Cartbage en 416 : « Omnino nulla 
memoria martynini probabiliter acceptetur nisi... aut... vel .. Nam quae per 
Bomnio et per mânes quasi revelationes quorumlibet hominum ubicumque 
constituuntur altaria, omni modo reprobentur. » 



378 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

le concile pseiulo-damasien atteste qu'au début du vi* siècle 
on juge cette littérature comme à la fin du iv". 

172-795 Au temps d'Hadrien, nous voyons un pape admettre les pas- 
sions des martyrs aux honneurs de la lecture publique : peut- 
être dans ces « passions » comprend-il aussi les gestes romains. 
Dans tous les cas, la culture s'est affaissée au sein de la haute 
église, et la sévérité dont elle témoignait à Tégard de notre 
littérature s'est vraisemblablement adoucie. 

.•i90-G04 Entre Damase et Hadrien, une évolution s'est donc produite: 
de cette évolution Grégoire P"" occupe le point moyen. 



II 



« Ce grand pape occupe, vers la fin du siècle, une place 
tout aussi élevée que Ta été celle de Cassiodore au milieu de 
ce même siècle; toutefois, malgré la parenté multiple de leurs 
productions littéraires, elle est essentiellement différente. On 
retrouve encore dans les pages de celui-ci le reflet d'une cul- 
ture plus élevée qui va disparaître ; parfois môme y a-t-il une 
lumière éclatante; mais, par contre, vous voyez déjà les 
ombres de la nuit tombante s'étendre sur les écrits de celui- 
là* . » Il suffit d'en lire quelques pages pour s'apercevoir com- 
bien s'est profondément abaissé, non pas seulement le niveau 
des connaissances, mais le niveau des intelligences. Je n'in- 
siste pas sur ce fait que Grégoire ne sait pas le grec, (juoiqu'il 
ait passé plusieurs années à Constanthiople en qualité d'apocri- 
siaire. Mais voici qui est significatif : l'atmosphère intellectuelle 
où il vit est assez humble; avec un incontestable talent d'or- 
ganisateur et de poHtique, il fait preuve d'une surprenante 
crédulité, parfois d'une inconcevable naïveté qui n'est pas tou- 
jours exempte de niaiserie. Car il aime à interroger la foide 
ignorante et pieuse, oi il accepte docilement toutes ces fables 
(pie Damase voulait ignorer ; il invoque le témoignage de Marc 
el de Luc pour s'autoriser de leur exemple et se fier bonnement 

» Ebcrt,L«7/. au M. A., tr. fr. I, 578. 



INFLUENCE DES GESTES ROMAINS SUR GRÉGOIRE LE GRAND 379 

au témoignage d^autrui. Et quelle ne devait pas être la valeur 
•de ce témoignage : saint Grégoire n'ose même pas rapporter 
les paroles de ceux avec lesquels il s'est entretenu, à cause de 
leur rusticité, dit-il : quia si de personis omnibus ipsa specia- 
liter verba tenere uoluissem^ haec rusticano usu prolatastylus 
scribentis non apte susciperel ; ce n'est pourtant pas la langue 
de Cicéron ni de César que parle — ni qu'écrit — notre pape. 
Que si, maintenant, nous parcourons les quatre livres des Dia- 
logues, notre impression se précise et nos soupçons se con- 
firment: l'écrivain qui prit plaisir à écrire tant d'histoires tri- 
viales ou futiles, qui les enregistre sans mot dire, bien plus, qui 
les présente comme dignes de foi et d'éloge, celui-là est de I 
plain-pied avec les rédacteurs des gestes romains. Comment ' 
«'étonner qu'il subisse leur influence? 

Une raison particulière devait efi faciliter l'action : les ten- 
<lances ascétiques de saint Grégoire ne sont pas un trait moins 
marquant de sa physionomie que sa faible culture intellectuelle. 
Elevé par une femme très pieuse qui, à la mort de son mari, 
était entrée au couvent, il avait sans doute reçu d'elle l'amour 
de la vie cloîtrée. Toujours est-il qu'après avoir passé par les 
affaires publiques, et s'être acquitté avec honneur des charges 
qui lui étaient confiées — la préture par exemple, — il vendit 
tous les biens de son immense héritage, et, comme les per- 
sonnages de nos légendes que la grâce a touchés, affecta le 
produit de cette vente au soulagement des pauvres et à la fon- 
dation de sept couvents ; il se retira dans l'un d'eux, à Rome. 
En 585, au retour de Constantinople, il rentre dans un de ses 
monastères, il en devient l'abbé; et, cinq ans plus tard, il 
refuse longtemps d'accepter la succession de Pelage qui le for- 
çait de renoncer à la vie monastique KDe\enu pape, il ne cesse 
de soupirer après cette vie ascétique qu'il n'a guère fait qu'en- 
trevoir. On se rappelle l'introduction des Dialogues : accablé do 
«oucis, Grégoire se retire un jour dans la solitude, et la tris- 
tesse remplit son cœur: les affaires temporelles ne lui laissent 
pas le loisir de cultiver son âme*. Son ami de jeunesse, le 
diacre Pierre, vient le trouver, et Grégoire s'ouvre à lui : 



1 C'est Ebert qui parle, I, 579. 

2 En rapprocher un passage intéressant par la précision relative de la 
pensée. Dialog., II, 3. De vase vitreo cruels signo rupto (Migne, P. L , 60, 
136 et 138). 



380 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRÂDITIOf(S ROMAINES 

quelle perte irréparable n*a-t-il pas faite, le jour oîi il a renoncé 
pour jamais à la vie contemplative ! 

On se rappelle les tendances ascétiques des Gesta Marty- 
mm, les louanges qu'ils donnent à la virginité, le renoncement 
qu'ils prêchent à la vie du monde ; on ne s'étonnera pas qu'il 
se soit plu à les entendre conter, cet enfant d'une mère qui, 
devenue veuve, se réfugie au couvent; cet homme qui, mêlé 
à deux reprises aux grandes affaires, comme préteur puis 
comme apocrisiaire, y renonce volontairement et refuse d'y 
rentrer; ce pape qui, maitre de Rome et patriarche d'Occident, 
ne cesse de soupirer après le cloître*? 



III 



Ce qui confirme cette idée, c'est le caractère utilitaire que 
revêt l'exhortation morale dans les écrits de saint Grégoire : 
et Ion a pu voir combien ce caractère était fortement imprimé 
dans \e^Gesta Martyrum tovlwAw^, S'il est une idée qui reparait 
dans ces textes, comme un perpétuel refrain, c'est bien ce conseil 
significatif : « Les voluptés de ce monde sont passagères, les 
« peines de l'au-delà sont éternelles : soyez vertueux. » Ouvrez 
les œuvres de saint Grégoire, ses homélies notamment : la 
même idée revient, souvent exprimée dans les mêmes termes : 
Pensate ergo quia nulla sunt quae temporaliter occurrunton 
encore giti se adhuc pro rébus transitortis extollit, nescit in 
prnrimo venerari quod maneat, ou enfin : ecce mumlus qui 
(/iligitur, fugi/'^. 

D'une façon plus précise, il faut remarquer comme il parle, 
non plus de la vertu en général, mais de cette vertu particu- 
lière, si chère aux rédacteurs de nos légendes : la chasteté. 
« Galla, dum, fervente mundi cojpia, ad iterandum thalamum 
« et opes et aetas vocarent, elegit magis spiritalibus nuptiis 

1 Je crois que Grégoire subit aussi Tinfluence des gestes romains par les 
conversations qu'il aimait avoir avec les rustici. — Cf. avec quel respect, un 
peu superstitieux, il parle des martyrs : « Quotidianis diebus in eonim vene- 
ratione missarum solemnia agimus. » Lettre à Euloge, 598 (Jaffé, 517j. « Mena- 
chi... qui corpus eiusdem martyris (Laurentii) viderunt, quod quidem minime 
tangere praesumpserunt, omnes intra decem dies defuncti sunt » (Epist., 
Vlll, 30). 

2 Homélies, II, 28 (Migne. P. L., 16, col. 1213). 



INFLUENCE DOCTRINALE DES GESTES ROMAINS 381 

« copulari Deo, in quibus a luctu incipitur, sed ad gaudia aeterna 
« pervenitur, quam carnalibus nuptiis subjici, quae a laeiïtia 
« semper incipiimt et ad finem cum luctu tendunt * ». Le même 
esprit n'animaît-il pas Gaius et Gabinius lorsqu'ils détournaient 
Suzanne du mariage, ou même Nérée et Achill^e lorsqu'ils 
engageaient Domitille à repousser les avances d'Aurelianus en 
lui peignant les joies du paradis et en lui représentant la 
jalousie des maris, la rivalité des servantes, les douleurs de la 
maternité? G*est toujours la même morale fondée sur Imtérôt 
bien entendu : c'était peut-être la seule que pussent entendre 
les Romains du vu* siècle ; mais, certainement, c'est à travers 
les Gesta Martynim que saint Grégoire a pu la lire dans 
l'Evangile. 



IV 



On peut même se demander si, indépendamment de cette 
action morale, les gestes romains n'ont pas exercé sur 
saint Grégoire une certaine action doctrinale. 

Deux traits distinguent éminemment sa théologie. Il tend à 
faire du miracle le seul signe caractéristique du fait religieux; 
nullum habet meritiim cui humana ratio praehet experimen- 
tum 2 ; la religion semble être transportée toute dans le monde 
surnaturel et se mouvoir dans le domaine des démons et des 
anges. — Le diable prend une grande place dans la pensée 
religieuse d'alors. Grégoire croit que, comme le Verbe s'est 
incarné, ainsi doit s'incarner le diable à la fin des temps 3; 
avant la venue du Christ, le diable a\ait droit sur toutes 
les âmes humaines ; il a droit encore sur les âmes incroyantes. 

Or il est indéniable que les gestes des martyrs font du 
miracle, non pas un des signes de la valeur du christianisme, 
mais la preuve unique de sa vérité objective ; ils défigurent 
inconsciemment la notion exacte du miracle moral, abolissant, 
sans s'en rendre compte, la révolution intérieure, conséquence 
de la grâce divine ; d'après la doctrine qui s'en dégage, ce 

» Dialogues. \\\ 13 (P. L., T7, 392, 340). 
> Evang., 11. hom , 26, ^1. 
3 Moralia, 31, 24;- 13, 10. 



382 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

n'est pas la transformation de l'action humaine qu'elle opère ; 
c'est son annihilement qu'elle produit. — De même, il est indé- 
niable que le diable tient une large place dans nos gestes : que 
sont-ils autre chose, après tout, que le récit d'une longue lutte 
entre Dieu et Satan, où les hommes ne figurent que comme 
d'inertes mannequins ; tout homme est une proie que le diable 
guette et que lui dérobe seule une volonté particulière de Dieu- 

Ainsi, dans les gestes comme dans Grégoire, la notion du 
miracle s'oblitère et s'exagère, comme le rôle de Satan s'agran- 
dit : n'est-ce pas un indice de l'influence de ceux-là sur celui- 
ci ? On a remarqué qu'à côté d'un augustianisme souvent' 
superficiel, on discernait encore dans sa pensée d'autres élé- 
ments d'une origine inconnue : n'est-ce pas des gestes romains 
qu'ils semblent provenir? 

Cette influence des gestes sur saint Grégoire n'a rien qui 
doive surprendre. Le réveil du mouvement littéraire à son 
époque, la re vision du Liber Martynim^ ces deux faits n'at- 
testent-ils pas le renouveau de faveur qui s'attachait à l'histoire 
glorieuse des martyrs ; et l'âme pieuse de Grégoire, formée 
comme nous l'avons dit, pouvait-elle n'être pas sensible aux 
mêmes merveilles qui enchantaient ses contemporains? A trois 
reprises, du reste il témoigne lui-même qu'il lisait les gestes 
romains : il connaît le Liber Martyrum qu'il cite dans sa lettre 
à Eulogius; il dit que sainte Félicité craignait de laisser ses 
fils \ivants après elle, « nelon ce qu'on lit dans le meilleur texte 
des gestes * ; il raconte, enfin, dans une lettre à l'impéra- 
trice Constantina, que les chrétiens d'Orient voulurent empor- 
ter les corps de saint Pierre et de saint Paul, leurs concitoyens ; 
qu'ils réussirent à les transporter jusqu'aux Catacombes ; mais 
qu'un orage affreux les dispersa comme ils voulaient continuer 
leur route, que les Romains accoururent et replacèrent les 
reliques aux lieux où elles reposent encore^. Il est très mani- 

^ « Sicut in gestis eius émendatioribus legitur. » {Opéra omnia^ 1, 444, 
édit. Maiir. Paris, 1705.) 

> « Eo tempore quo passi sunt, ex Oriente fidèles venerunt qui eorum 
corpora sicut civium suorum répétèrent. Quae ductausqueadsecundum Urbis 
miUiarium in loco qui dicitur ad Catacombas collocata sunt. Sed dum ea 
exinde levare omnis eorum multitudo conveniens niterelur, ita eos vis 
tonitrui atque fulguris nimio metu terruit atque dispersit, ut talia denuo 
nuUatenus attentare praesumerent. Tune autem exeuntes romani, eorum 
corpora, qui hoc ex Domini pietate meruerunt, levaverunt et in locis quibus 

nunc sunt condita posuerunt. » (Ep., IV, 30. — Jaffé, 1302.) 

i 
I 



GRÉGOIRE LE GRAND LIT LES GESTES 383 

feste qu'il connaissait et les gestes de saint Pierre et de 
saint Paul et les gestes de sainte Félicité : ce qu'il y avait pour 
nous d'obscur dans sa conception du christianisme s'éclaire 
d une lumière nouvelle. Le temps est passé où l'Eglise romaine 
montrait une si singulière et si prudente méfiance à l'endroit 
des gestes romains ^ 

1 On objectera peut-être sa lettre à Eulog:ius. JUmagine que Tàme si 
pieuse, si mystique de saint Grégoire se contraignait à quelque prudence 
lorsqu'on interrogeait en elle, le Pape, successeur de Pierre; ce n'est pas 
tout à fait le même homme qui songe, en lui, aux intérêts de son âme et aux 
intérêts de TÉglise; Tévêque rappelle ses prédécesseurs et ses ancêtres 
romains, le chrétien annonce les chrétiens du moyen âge. Noter, peut-être, 
du reste, une nuance de regret dans ce mot : « pauca quaedam unius volu- 
minis codice... » — Les homélies prononcées par saint Grégoire aux Cata- 
combes attestent la vénération qu'il a pour les martyrs. Noter aussi le 
curieux passage suivant : 

« Ubi in suis corporibus sancti martyres jacent, dubium, Petre, non est, 
quod multa valeant signa demonstrare sicut et faciunt et pura mente quae- 
rentibus innumera miracula ostendunt. Sed quia ab infirmis potest mentibus 
dubitari, utrum ne ad exaudiendum ibi praesentes sint ubi constat quia in 
suis corporibus non sint, ibi necesse est eos majora signa ostendere, ubi de 
eorum praesentia potest mens infirma dubitare. » (Dialogi,^ II, 38, P. L., 
66, 204.) 



5<i^^ 



CHAPITRE IX 

DE L'INFLDEIÎGB DES GESTES ROMAINS SUR LE CULTE 

[vii*-viii' siècles] 



Si les gestes exercent déjà une telle action sur la pensée 
du pape, il ne faudra pas nous étonner que leur histoire, aux 
vir et viii° siècles, atteste que leur influence s'affermit et 
s'étend. Lus par les moines dans leurs cellules, ils finissent 
par être lus aux offices devant les fidèles. 

Il est naturel, étant donnée la physionomie qu'ils présentent, 
que leurs premiers lecteurs aient été les moines, à la chapelle 
et dans les cellules. Il y avait près d'un siècle que saint Benoit 
se retirant dans les solitudes de Subiaco, avait essayé d'y 
renouveler les ascétiques exploits des moines de l'Orient : 
preuve frappante que le prestige dont jouissait le monachisme 
oriental au moment oii s'élaboraient les légendes était loin 
de s'être affaibli à l'époque où on les rédigeait. Sans 
doute, le saint de Nursie ne les met pas entre les mains 
de ses frères, attestant ainsi l'autorité de fait du concile 
damasien. Mais Cassiodore, dans son traité De Institutiotu* 
ilivinarum litterarum^ n'a déjà plus, sans doute, les mêmes 
pruderies : il invite les abbés Chalcedonius et Gerontius à 
étudier les saintes Ecritures, à pénétrer les mystères de Dieu, 
afin de pouvoir montrer le chemin à leurs successeurs. «Etidoo 
« futurae beatitudinis memores, Vitas Patrum, confessiones 
« fidelium, passiones martf/rnm legite conslanter... qui per 
« totum orbem floruere * » : les gestes romains durent bénéficier 

' Ctiap., 32 (Mi«(ne, P. L., 70, H H). — Cassiodore ne vise pas seulement ici 
{inte^* alia) le martyrologe eusébien. 



386 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

de cette autorisation générale. N'était-ce pas alors, un peu par- 
tout, l'usage de lire les actes, comme l'attestent la règle de saint 
Gésaire*, celle de saint Aurélien^ et celle de saint FerreoP, 
comme l'attestent encore les gestes de Mélanie la Jeune: 
• chaque veille de fête, elle avait coutume de réciter cinq 
leçons. La lecture des gestes par les religieux remonte sans 
doute au vi* siècle par ses origines premières. 

Ce ne fut pas avant le vu* siècle, au contraire, que les gestes 
furent reçus aux offices. Sans doute, c'avait été une vieille 
coutume de l'église de lire en public les actes authentiques : 
nul doute, par exemple, qu'au m" siècle, les actes de Jacques 
et Marien n'aient été lus dans l'assemblée des fidèles; et 
le troisième concile de Carthage^ atteste que l'usage s'était 
conservé de son temps. Mais la différence est trop grande 
des actes et des gestes pour que ceux-ci aient pu bénéficier 
de l'honneur réservé à ceux-là avant l'affaiblissement de la 
culture qui signale le haut moyen âge. Dans un Ordo Cano- 
nis decantandi in ecclesia sancti Petri^ conservé par le 
Codex Parisimis'^ 5J836, on voit que les gestes des martjTs 
sont mis sur le même rang que les Vies des Pères catholiques^ 
et lus dans les assemblées des fidèles au même titre qu'elles. 
Une lettre de Théodemar à Charlemagne^ atteste l'existence 
du même usage. Voici enfin un texte plus important encore : 
c'est d'un pape qu'il émane, et c'est l'autorisation officielle de 
lire les passions à tous les anniversaires de martyrs. Hadrien 
écrit à Charlemagne en 794 : Passiones sanctorum mariyrum 
sancti canones censnerunt ut liceat eos etiam in ecclesia legi 
cum anniversarii dies eorum celebrantur'^ , 



1 Régula ad Virgines. — 12 Janvier, Césaire, n. 69. 

s Régula S, Aureliani. Inordine psallendi, P. L., 66,273, col. 432. 

8 Régula S. Fen^eoli, ch. 18. 

*• « Legi passiones martyrum, cum anniversarii dies eorum celebrantur. » 
c. 47. — Hardouin, L 386, — ou Mansi, III. 92i. 

* Cf. L. P., 1, Cl. 

^ Jafife. Monum. CaroUn , p. 360. 

7 Jaffe, 2485. — En rapprocher ce passage, antérieur d'un siècle : « Xec prae- 
tereunda censeo sanctarum virginum Anatoliae et Victoriae praeconia quarum 
rumores et prodigiorum privilégia... crebrescunt, dum scedarum apicibus^ 
quando... natalitia earumdeni catholici célébrant in pulpito ecclesiae i^cilan- 
tur, » (Aldhelme, De laudibus Virg., 52; — P. L., 89, 151.) 



LES GESTES PROTÈGENT LES CATACOMBES 387 



II 



Cette double action des Gesta devait entraîner une double 
conséquence. Comme chaque chrétien, moine ou fidèle, dési- 
rait lire, la veille de chaque fête, l'histoire du martyr qu'il 
devait vénérer le lendemain, l'idée naquit peu à peu de décou- 
per dans chaque geste les passages qui se rapportaient à ce 
saint, de les transcrire seuls et de les transcrire aussi à la date 
de ce martyre. Papias et Maurus, par exemple, sont associés 
aux aventures de Cyriaque et de Marcel, mais ils ont leur 
anniversaire distinct ; on démembra donc les Gesta MarcelU et 
Ton constitua, de ces fragments réunis, les Gesta Papiae et 
Mauri, tels que Bosio les lisait dans un antique manuscrit de 
la Vallicellane ^ . Le môme phénomène qui se produit à Rome 
se produit aussi ailleurs : les passionnaires locaux-so déforment, 
tandis que le Martyrologe s'accroît notablement; à l'édition 
eusébienne, Bède en substitue une autre plus complète. 

Mais la plus importante conséquence de l'action des gestes 
romains, désormais reconnus par Téglise, fut sinon de répandre 
à Rome, au moins d'y entretenir la popularité des saints. Com- 
bien leur culte était vivant encore au début du vir siècle, on 
l'a vu plus haut : c'est ce qu'attestent aussi la mission de l'abbé 
Jean et le papyrus de Monza, donnant la liste des huiles qui brû- 
laient devant les tombeaux des martyrs^. Il suffit d'ouvrir le 
Liber pontificalis pour s'apercevoir que leur influence persiste : 
en 568, Jean IIP restaure les cimetières; Roniface^, en 619, 
pour rehausser le prix des Memoriae (?), décide qu'elles seront 
distribuées non plus par les acolytes, mais par les prêtres 
eux-mêmes. Honorius (625-638) se distingue par les nom- 
breux travaux qu'il exécute en Thonneurdes saints, restaurant 
les anciennes églises et les embellissant, ou en construisant 
de nouvelles"'. Serge P"" (687-701) se fait remarquer par la 
vénération particulière dont il entoure les tombes saintes : 

» Bosio., R, s., p. il4. C. — ni, 43. 
« De Kossi, fl. S., I, 132-I3i. 
3 L. P., 1, 305. 

* L. P , I, 321, noie, d'après M. Tabbé Duchesne. 

* L P., I, 323, 32i. 



388 UISTOinE GËNËRAI.E DES TRADITIONS ROMAINES 

prêtre ÎI était connu par son assiduité à célébrer la messe dans 
les différentes catacombes '. Soixante ans plus tard, en 735, 
Grégoire III » institua un corps de prêtres ayant pour mission 
« de dire des messes chaque semaine » et décida que, dans les 
cimetières situés autour de Rome, les lumières nécessaires 
pour c^'lébrer les vigiles et les offrandes faites pour le sacrifice de 
la messe seraient apportées du palais par \' obhlionarins qui 
désignerait en même temps le prêtre chargé par le pontife 
d'officier solennellement. 

Un texte atteste d'une façon saisissante la vénération persis- 
tante qui s'attache aux martyrs: je veux dire la translation 
d'Etienne profoinartyr de Oonstantinople à Romo^ Eudoxic, 
fille de Tliéodose, est possédée du diable ; et celui-ci annonce 
qu'il ne lâchera sa proie que devant les seules reliques d'Etienne 
protomartyr. Pelage va donc demander les reliques â Constan- 
tinople ; mais les Grecs ne veulent se dessaisir qu'à bon 
escient de ces gages sacrés : on leur donnera en échange 
des reliques de saint Laurent, Le troc est conclu ; les Grecs 
apportent k Home leurs reliques; et ils demandent qu'on 
leur cède, ainsi qu'il est convenu, le premier diacre de Sixte. 
Mais voici bien une autre affaire : tous ceux qui touchent aux 
reliques romaines meurent. Les petits fils d'Ulysse n'avaient pas 
prévu la mauvaise humeur dn saint : ils revinrent les mains 
vides, et Pelage, à propos de cet accident heureux, composa 
cet ehgunii : 

Hic duo sanclorum reiguiescunt membra virorum ; 

Stephaiius est aller; sibi par Laurenlius nique 

Isiorum merilis scindamus gaudia Clirisli ; 

Et caeli ciues sempcr vivamus in ipso 

Oui cum P.itre deus régnât per saecula cuncta. 

I] est même à croire que, stiutonnes parles gestes, certaines 

légendes continuaient de se développer. On en voit, du moins, 

qui précisent alors leur attaches topographiques. A la place où 

s'était fracassé Simon le Mage, sur le Forum, <> on oublia les 

atre pavés réunis et l'on distingua dans le voisinage, deux 

ms où saint Pierre et saint Paul furent censés avoir laissé 

p.. I , 311. 

. no. -p. L.. *l. 817). LalégcnJc 



LES GESTES SUSCITENT DES ÉGLISES 389 

« la trace de leurs genoux et de leurs prières. Vers la fin du 
« vi' siècle, Grégoire de Tours, sans indiquer précisément la 
« Voie Sacrée, sait qu'il y a à Rome deux petites cavités dans 
« une pierre, sur laquelle les bienheureux Apôtres, fléchissant 
a le genou, prièrent le Seigneur contre Simon le Magicien. » 
Le biographe du pape Paul (756-767) rapporte que ce pape 
fonda une église sur la Voie Sacrée, près du temple de Rome, 
en Thonneur des saints apôtres Pierre et Paul, là où peu avant 
leur martyre, ils avaient fléchi les genoux. 11 ajoute qu'en ce 
lieu on voyait encore Tempreinte de leurs genoux dans une 
grande pierre, in qiiodam fortissimo silice. Nul doute que 
les expressions de Grégoire de Tours et du Liber Pontificalis 
ne se rapportent au même endroit de Rome et au même point 
de la Via Sacra * . — Les saints Abdon et Sennen avaient été 
massacrés dans le Colisée par des gladiateurs et leurs corps, 
traînés en dehors de Tarn phi théâtre, avaient été abandon- 
nés. Or il est fait mention dans le catalogue dressé sous 
Pie V d'une église SS, Abdon et Sennen ab Coliseo'*'^ dont 
l'emplacement nous est tout à fait inconnu; il est môme à 
noter que le catalogue de Turin parle simplement d'une eccle- 
sia SS. Abdon ei Sennen, Cette église est évidemment une 
église urbaine ; il semble bien qu'il faille en chercher l'origine 
première — comme celle de Téglise construite par Paul I" — 
dans l'influence de la tradition préservée par les gestes; et 
dans quel endroit de Rome était-il aussi naturel de la cons- 
truire qu'au lieu oii avaient été abandonnés les martyrs, près 
de ce Colisée où ils avaient souffert'^? 



' Duchesne : Le Forum chrétien^ P. 15-17. — Gregor. Tur., Gl. Mnrt,^ 27. — 
Les pavés sacrés ont été transportés à Santa Maria Nova, avant 1375 (Du- 
chesne., op. cit., 19). Il est clair aussi que, jusqu'au temps du pape Paul, ce 
souvenir, si populaire qu'il fôt, n'avait pas encore été consacré par la cons- 
truction d'un édifice religieux. Encore celui du pape Paul ne pouvait-il s'éle- 
ver sur la Voie Sacrée elle-mAme, qui, pendant tout le moyen âge, demeura 
ouverte à la circulation. C'est tout près des pavés miraculeux, mais non 
précisément au-dessus, que s'élev^ la nouvelle église, rendue en quelque 
sorte nécessaire par le développement de la légende. 

« Annlecla, 1897, p. 240. 

8 Le pape Zacharie (741-752), était fils d'un certain Polychronius (L. P., I, 
426), « natione Graecus ». Cette origine grecque est-elle bien certaine ; et 
l'introduction à Rome du nom de Polychronius ne serait-elle pas due à l'influence 
des gestes de Laurent ? 



390 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 



III 



Cependant Taction des gestes devenait chaque jour moins 
efficace pour conserver aux cimetières leur antique prestige 
et contrebalancer l'indifférence des Romains* et Tinsëcu- 
rité des routes: la désolation toujours croissante de la cam- 
pagne écartait les fidèles des tombes des mart\TS. Aussi com- 
mençait-on à parler, dans le haut clergé romain, d'un transport 
général des reliques à l'intérieur de la ville. Longtemps Jean 
et Paul avaient été seuls vénérés en deçà de l'enceinte. Au 
vu* siècle, pour la première fois, au temps du pape Théodore 
(042-648) on avait solennellement procédé à une translation 
de reliques : Primus et Felicianus avaient été tranportés de 
Nomentum à San Stefano^ de Rome, oii les suivaient en 682 
Simplicius et Viatrix^. Plus d'un siècle après, devant l'indiffé- 
rence croissante, les dévastations et les sacrilèges qu'avait 
amenés l'invasion lombarde, Paul P*", élu pape en 757, se 
décidait à ouvrir les plus illustres tombeaux et à transporter à 
Romeles plus saintes reliques. « Depuis l'invasion, écrivait-il, 
« dans la (Constitution du 2 juin 761, les fidèles ont cessé par 
« indolence et par négligence de rendre aux cimetières le culte 
« qui leur est dû ; on a laissé les animaux y pénétrer ; on les a 
« transformés en otables et en bergeries, et on a permis qu'ils 
« fussent souillés par toute sorte de corruption. Etant donc 
« témoin de cette indifférence pour des lieux si saints et la 
« déplorant profondément, j'ai cru bon, avec l'aide de Dieu, 
« d'en retirer les corps dos martyrs, des confesseurs et des 
« vierges du Christ, et, «lu milieu des hymnes et des cantiques 
« spirituels, je les ai transportés dans celte cité de Rome et 
« je les ai déposes dans l'église que j'ai récemment construite 
« en Thoimeur de saint Etienne et de saint Sylvestre, sur 
« l'emplacement de la maison dans laquelle je suis né, où j'ai 
« été élevé et que mon père m'a laissée en héritage'». » 



> Noter que l'église ronstruile par Paul sur la Voie Sacrée ne parait pas 
avoir duré longicmps (Duchtbnef Forum chrétien^ 17). 
« L. P., I, 332. 

• L. P., I, 360. 

* Mai. Saipt. !>/., V, 51. - Allard, H. .S., 145. 



DÉCLIN DE L INFLUENCE DES GESTES SUR LE CULTE 391 

Si rimpuissance des gestes romains à tenir lieu de la tradi- 
tion vivante et à entretenir la vénération des fidèles pour les 
martjTs n'était suffisamment attestée par ce texte, elle ressor- 
tirait, sans doute, avec tout Téclat de Tévidence, de l'insuccès 
<le la réaction inaugurée par Etienne III. Adrien I" (772-795), 
-déploie une énergie peu commune pour ranimer la dévotion 
populaire : c'est le moment où il écrit à Charlemagne pour lui 
apprendre que les saints canons autorisent la lecture des gesta; 
c'est le moment où il entreprend d'immenses travaux pour 
rendre tant d'antiques basiliques à leur ancienne splendeur, et 
ranimer ce culte qui s'éteint et meurt de mort naturelle : la 
liste des constructions entreprises par lui, telle que le Liber 
Pontificalis nous Ta transmise, est à ce point considérable 
qu'elle nous donne comme un quatrième itinéraire du pèlerin 
chrétien à Rome. Et Léon III continue son œuvre avec ardeur, 
restaure les basiliques de Saint Valentin, de Saint Agapit et 
de Saint Etienne, les cimetières de Saint Calliste et des saints 
Félix et Adauctus. 

Pascal P"" revient pourtant au projet de Paul, tant les cryptes 
tombent en ruines. Le 20 janvier 817, deux mille trois- 
cents corps sont transportés des hypogées dans l'intérieur 
de la ville et répartis entre les diverses églises * ; quelques 
années après, Serge III et Léon IV achèvent son œuvre et 
ensevelissent à Saint Silvestre, à Saint Martin et à l'église des 
Quattro Santi, les restes de ceux qu'on avait laissés par 
mégarde. — Les gestes ont été impuissants à tenir lieu plus 
longtemps de la tradition vivante et à prolonger au-delà du 
vm* siècle le culte des martyrs à Rome 2. 

> Inscription de sainte Praxëde. 

' Noter que, de nos jours, ce sont les découvertes archéologiques seules 
qui ont ranimé ce culte vénérable. La piété Ta suscité au iv* siècle, la 
science Ta ressuscité au xix* ; les gestes Tont seulement entretenu au vii* et 
au VIII*. 



CHAPITRE X 

DE {.'INFLUENCE DES GESTES ROMAINS SDR LA UlTÉRATOBE 

[viii*-x\" siècles] 



Avec le viii' siècle, a pris fin rinfluence des pestes k Rome 
même ; avec le ix° siècle qui s'ouvre, elle se répand dans le 
monde : de caite date au xni% on peut dire qu'elle s'exerce 
principalement dans le domaine de la littérature. Dès le 
vi' siècle, sans doute, leur popularité en dehors de Rome est 
attestée par Fortunat, qui compare Radégonde à Agnès et par 
Grégoire de Tours, qui cite quelques-uns de nos héros ^ ; mais 
il se plaint formellement de ne pas avoir plus de renseigne- 
ments qu'il n'en a sur les martyrs de Rome 2, Sans doute 
encore, la piété avec laquelle il accueille les reliques que lui 
apporte Agiulfe ^, son diacre, indique que le souvenir des 
martyrs dut jouer un grand rôle dans sa vie morale; et 
l'histoire du prêtre Aridius '* qu'il nous raconte — ler^uel 
recourait aux reliques de saint Clément pour faire couler de 
nouveau une source tarie — atteste aussi, dès le vi* siècle, le 
rôle de nos légendes dans la vie populaire. Ce ne sont là, 
pourtant, que des faits isolés et qui ne témoignent pas d'un 
rayonnement littéraire aussi large que celui (jue Ton constate 

ï De Gl. Mari., 82 [Mon. Germ., p. 544). — Krusch, II, 461. — Monod : Etudes 
critiques... U. Fortunat : Mise. VIII, 12 (P. L., i8, 287j. 

^ De Gl. Mart., 39 : € Multi quidem sunt martyres spud urbem Romam 
quorum historiae passionum nohis integrae non sunt delatae » {Mon. (ierm.^ 
p. 513). 

3 II. F., X, 1. 

* Gl. Af(zr/., 36 {Mon. Germ.^ 511). - .Noter que, vers 516, Ilarignr donne 
ses biens à Tévéque du .Mans, pour construire un couvent « in honorem sanc- 
lae Mariae et sanclorum Gervasii et Protasii » {Mansi, VIII, 5i6). 



394 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

<*n plein moyen-âge : on va voir quels modèles on leur demande 
alors, quels emprunts on leur fait, quelles inspirations de toute 
sorte on y cherche. 



I 



Le prologue d'une légende * nous montre un moine pieuse- 
ment occupé à raconter la vie d'un martyr, comme le lui a 
■demandé son abbé ; et, malgré son indignité et son inhabileté, 
qu'il confesse d'une façon touchante, il se met en devoir de 
lui obéir. Et c'est ainsi qu'il raconte la vie de saint Anthime ; 
et c'est ainsi, sans doute, que d'autres moines, ses frères, 
nous contèrent la passion de saint Justin, celle de sainte 
Cyriaque*, de Léopard, de Crescentius, de Digna et Mérita. 

A côté d'eux, Aldhelme, Eginhard et Rhaban Maur s'ins- 
pirent des mêmes gestes, mais pour en tirer un parti tout 
autre. L'évêque anglais Aldhelme, qui a séjourné à Rome 
sous le pape Serge (687-701), fait de nombreux emprimts à 
toute cette littérature : et comment s'en étonner, du reste ? 
Ce sont les louanges de la virginité qu'il dit — et qu'il chante 
en vers élégants, parfois gracieux — ; et l'on sait combien 
cette vertu est prisée de nos rédacteurs. De fait Aldhelme 
raconte longuement l'histoire de Chrysanthe et Darie, d'Eu- 
génie, sinon de Cécile, d'Agnès, de Constantina, de Chionia, 
Irène et Agape, de Rufine et Seconde, d'Anatolie et Victoire^. 

Eginhard ^ (771-844) retrace en un long poème les péripéties 
<le la translation de Pierre et Marcellin à Selingenstadt, les 
trompeuses avances du diacre Deusdona, les difficultés aux- 
quelles il se heurte à Rome, finalement le vol des rehques 
saintes ; à côté de lui, un moine do sa ville épiscopale, raconte 

> BihL Casin., 111, fl. 134-135. — Codex Parisinus, 12, 'i 11. 

^ Légende de fondation de Sancta Maria in Dominica (Armellini. Chiese, 838), 
•anléricure à Serge, H, 844-847, car elle ignore la translation faite à celte 
époque; contemporaine peut-ôtre de Pascal, 1, 817-824, qui répare léglise. 

« Cf. le De laitdibus Virginilatis (P. L., 89, 63 64) el le De laudibus Virginum 
(P. L., 89, 237), notamment colonnes 133, 141, 143, 145, 147, 149, 130, 151; 258, 
268, 271 ... 11 parle de saint Clément (i22-247i, mais parait ignorer ses 
gestes. 

* Œuvres complètes, Teulet, Paris, I8i0-1843, 2 vol. — Cf. Seues Arcfiiv., 
VII, 319. Cf. Friedrich Kurze: Einhard (Berlin, Garlner, 1899, in-8-). 



ALDUELME, ÉGINllARD, RIIABAN MAUR, FLODOARD 395 

Li passion des martyrs : il délaye leurs gestes en un long poème 
«de 353 tétramètres trochaïques. 

RhabanMaur^, contemporain d'Eginhard — né en 786, il 
meurt en 856 — suit son exemple. Professeur à Fulda, puis 
-évèque de Mayence en 847, il sait se souvenir, à ses moments 
perdus, qu'il a étudié la métrique auprès d'Alcuin et rime de 
petites épigrammes en Thonneur des saints de Rome, tels que 
Justin, Irénée, Abundius^, Félicité, Concordia, Hippolyte^. 

Flodoard enfin (894-966) s'inspirant de leur exemple, mais 
animé d'un autre esprit, ne vise à rien moins qu'à tirer de 
toute cette littérature les trésors de poésie qu elle cache et dé- 
figure. Dans le long poème de dix-neuf chants qu'il consacre 
AU récit des triomphes que le Christ a remportés par ses 
saints, il en est quatre qui célèbrent uniquement les saints 
il'Italie ; Rome forme le centre de la troisième partie du 
poème ; en un long « proemhtm », il en raconte la gloire ; 
puis, suivant Tordre chronologique, il retrace la passion de 
chaque martyr, après l'histoire de chaque pape*. S'il a puisé 
aux gestes romains plus largement que ses prédécesseurs, si 
même il a eu quelque sentiment des richesses littéraires qu'ils 
pouvaient cacher, le chanoine de Reims n'a pas su en tirer 
quelque œuvre originale : il a borné son ambition à les mettre 
en vers**. 



1 Roehler, Hrabanus Maurus... Leipzig, 1870. 

2 Migne, P. L., 122, 1640 et 1225. 

3 cr. aussi Dûmmler, II, 211, 229, 230. 

*■ Détails curieux sur saint Clément : chant II, ch. i et xiv. — GalUcan, 
Jean et Paul, chant IX, ch. x et xi. 

^ La popularité des gestes romains est attestée plus tard, non plus par 
les remaniements qu'ils subissent, mais par les emprunts qu'on leur fait: 
on les considère comme des textes authentiques (cf. supra, p. rî). Orderic 
Vitalis y puise lorsqu'il raconte l'histoire de saint Pierre, Marcellus, Nérée et 
Achillée (II, 7. — P. L., 188. 129), ou celle de Clément (11. 24, — te/., 197), ou 
celle de Philippe dont il attribue la conversion à Pontien (I, 19, — id., 70). Il 
ignore les gestes d'Alexandre (P. L , 188, 199). 



396 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 



II 



Bien plus curieuse est la tentative de la religieuse de Gan- 
dersheim, Hrotswitha '. Je ne parle pas ici de la passion de 
sainte Agnès *2, qui n'est que la mise en vers du texte du 
pseudo-Ambroise : je pense à la première et à la dernière de 
ses six comédies, à Sapié'niia et à Gallicanns : c'est la pre- 
mière fois qu'on a l'idée d'emprunter aux gestes romains la 
matière d'une œuvre nouvelle. 

Sapienfia est la mise en drame des aventures de Fides, 
Spes et Caritas, ainsi que de leur mère. Au début, Antiochus 
préfet annonce à l'empereur Adrien l'arrivée de ces chrétiennes 
ferventes ; Adrien les cite devant lui, une à une; et, dans trois 
scènes différentes oîi se répète, à vrai dire, à peu près la même 
action, les trois sœurs refusent d'apostasier. Sapientia les 
assiste, les ensevelit après leur mort et les rejoint bientôt au 
ciel. La pièce est simple, on le voit; trop simple, peut-être; 
nullement, comme on pouvait s'y attendre et comme on l'a 
prétendu 3, moralisante et allégorique. C'est tout au plus si 
l'on peut relever un passage où Sapientia se fait connaître 
comme étant la sagesse : celui oii elle apprend à l'empereur» 
dans la troisième scène, quel est Tàge de sa fille en lui propo- 
sant une énigme et en l'expliquant ensuite, à sa demande. Que 
la pièce tienne plus de l'épopée que du drame, et d'annales en 
vers, même, que de l'épopée, c'est ce que Ion peut soutenir; 
mais il serait inexact d'y chercher comme une première ébauche 
des moralités du xiv*' siècle. 

Gallicantis est supérieur k Sapientia par la richesse relative 
de l'action et la vivacité naissante du Dialogue. La pièce dé- 
bute par un entretien entre Constantin et Gallican, l'empereur 
exhortant son général à partir en campagne contre les Scythes ; 
Gallican proteste de son obéissance, mais demande en récom- 
pense la main de Constantina ; et l'empereur, embarrassé, de- 
mande à consulter sa fille. La seconde scène s'ouvre alors. 

• Kôpke (Jlrotsuil von Gandershehn), place sa naissance vers 933. — Cf. op, 
cH., p. 33. 

'^ Le texte dont elle s*est servi ne contenait rien sur Emérentienne ni Cons- 
tantina. 

8 Magnin : De la comédie au X' siècle, p. 458 {Rev. des Deux Mondes, 
4" série, t. XX). Cf. \V. Creizcnach : Gesch. des neueren Dramas, I, 17, 



HROTSWITIIA 307 

Constantîna assure qu'elle préfère la mort au mariage ; mais, 
pleine de confiance en la volonté de Dieu, elle promet sou 
consentement si Gallican est vainqueur. C'est alors que celui- 
ci reparaît, anxieux de son sort ; Constantin arrive enfin, qui 
fixe ses irrésolutions et lui annonce la décision de sa fille. — Ces 
quatre scènes, on le voit, contiennent plus d'événements, sinon 
d'incidents, que toute la pièce précédente ; le rôle de chaque 
personnage résulte assez logiquement de son caractère, l'action 
n'est pas ralentie par d'inutiles longueurs ; le dialogue enfin 
est déjà engagé avec ime aisance et mie vivacité curieuse. 
Mais toutes ces pièces — on ne saurait trop le redire — n'ont 
de dramatique que le nom et la forme extérieure ; Hrotswitha 
n'a pas pétri de nouveau la matière que lui livraient les gestes 
et n'a pas essayé de leur imprimer une forme oii se marquât 
son originalité propre. Malgré les apparences, elle n'a fait que 
recommencer, pour quelques légendes, Tœuvre de Flodoard : 
elle n'est en avance sur lui que d'une bonne intention. 



III 



Ses héritiers littéraires ne surent même pas la recueillir. 
Pour Hildebert du Mans ou Philippus ab Eleomosyna — selon 
que l'on attribue a l'un ou Tautre le poème de Martyrio et 
laudibtes S. Agnetis *, — les gestes romains ne sont pas autre 
chose qu'une matière à vers latins. Pour Pierre de Parthé- 
nope^, moine du Mont-Cassin, qui vit au xi* siècle, ils ne 
sont non plus qu'un modèle de développement ; de même pour 
Marbode^ évoque de Rennes, qui met en vers les gestes de 
Félix et Adauctus ; de même pour Guaiferius^ qui rédige à cette 

ï 21 janvier, 714. — Cf. dans Pitra, Etude sur les Acla SS., Jnfr. p. lxxvh. 
et sq. de curieux détails sur la littérature hagiographique au moyen âge. 

2 MeLi^Spicileg.Rom., IV, 268. 

3 30 août, 547. 

* 4 mars, 25)8. — C'est peut-être de celte même époque que datent les gestes, 
ile Hestilula (27 mai 635). 

Nous n'avons pas la prétention d'épuiser tous les remaniements de textes 
romains qui datent du moyen Âge : la plupart, du reste, sont encore inédits. 
Voici quelques indications à cet égard. — De la vie de Lucius, on peut rap- 
procher la Vita Fabiani (20 janvier 616), et les remaniements parallèles des 
deux gestes d'Alexandre et de Corneille, le premier qui est imprimé dans le 
Catalogue des manuscnls hagiographiques de .. Bruxelles (I, 218, U, 218. — 
Cf. Analecla^ 1« 506, et Cat... Paris. ^ II, 50), le second que l'on peut lire dans 
le même catalogue (!, 80-83. — Cf. aussi il, 65-67, et 14 septembre 145, et BiM. 



398 HISTOIRE GÉiNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

même époque une vie de Lucius P' ; de même pour Jean, TErmite- 
de Celles, qui écrit vers 1370 une vie de Flavie Doraitille ; de 
même enfin, de même surtout, pour les deux hommes qui les- 



Casinerutis, III, flor. 377). — Les gestes fabuleux de Marinus martyrisé sous 
un empereur Marcianus doivent avoir été rédigés pour iUustrer les ancêtres 
d*un pape Marinus : ils seraient ainsi soit du ix*, soït du x" siècle : il y eut 
deux papes Marin, en 882-88i et en 942-946. — Les gestes d'Aurelianus (22 mai 
129), qui guérit la (lUe de Déce, comme Cyriaque celle de Dioclétien, sont peut- 
être du ix*-x* siècles, peut-être antérieurs: il semble assuré qu*ils ont été compo- 
sés par un lecteur eissidu des gestes romains au monastère de Senator. — Les 
gestes d'Eustache {Analecla, III, 65, 172. — 20 septembre 123. — BibL Casi- 
nensisy 111, Qor. 331) ont vraisemblablement été traduits du grec peu avant 
cette époque : Usuard est le premier Latin qui les signale ; saint Jean Damas- 
cène les connaissait. 

On peut former un second groupe des remaniements et des écrits de toute 
nature qui sont propres aux saints les plus célèbres, tels Jean et Paul, Sébas- 
tien, Agnès et surtout Laurent. Ebert signale (I, 391^ une hymne que Florus 
leur consacra, et il assure que ces martyrs jouent un rôle dans les mystères- 
du moyen âge. Les Bollandistes ont indiqué des textes relatifs à saint Sét>as- 
tien, rédigés dans les monastères placés sous sa protection {Cat. Paris., IIÎ^ 
178-179,— Cal. Bruxelles., Il, iSS.— Cf. aussi I, 381). — Philippe de Harvenet 
rédigea une Vie de sainte Agnès (P. L., 203, 1387). — Dans les Analecla (XU 
313-318), on trouvera une hymne adressée à saint Laurent par maître Guil- 
laume deMassenage; depuis longtemps déjà, on connaît deux poèmes où les 
gestes de Laurent sont mis en vers : Tun est édicté au 10 août, page 510^ 
g 120, Tautre dans la patrologie latine de Migne (tome 171, 1607-1614): ce 
dernier est rœuvre de Marbode de Rennes, qui versifia aussi les gestes de 
Félix et d*Adauctus. Dans le Codex Bruxellensis 3332-46 {Cal., Il, 3^4), oa 
trouve un remaniement diffus des légendes relatives au même saint, précédé 
d'un texte métrique, également consacré à Laurent, qui est peut-être Tœuvre 
de Jean d'Etaple?. Le Codex Parisinus 16253, signalé dans le catalogue bolian- 
diste (H, 336) donne une Vie de saint Laurent entièrement fabuleuse. 

Après les remaniements relatifs aux papes et aux grands martyrs, nous 
rangerons dans un troisième groupe toute une série de textes, vraisemblable- 
ment de la même époque, et qui présentent un tout autre caractère : dans 
leur première partie seulement ils s'intéressent aux saints romains. C'est que, 
pour les moines qui fabriquent les légendes de fondation de leurs églises, les 
gestes romains du i*' siècle surtout deviennent comme un arsenal d'authen- 
tification : ils mettent leurs personnages en rapport avec les saints romains de 
ces gestes : le moyen de douter après cela qu'ils aient vécu au i" siècle ? Ainsi 
saint Auspice, évèque d'Apt, devient disciple de Nérée (Codex Aplensis di» 
xvii* siècle : texte attribué à Polycarpe de la Rivière en 1638. C'est À Tamitié de 
M. Georges de Manteyer que je dois d'avoir eu connaissance de ce texte.) — 
Ainsi, Primus et Felicianus sont associés aux saints agenais Câpres et Fides 
(II. Fr., VI, 12. — 20 octobre 815) (ils étaient vénérés le même jour, 9 juin). — 
Voici le début de la vie de saint Marcel d'Argentonianum (27 juin 477. — Cat. 
Pains., II, 30-31) : à Rome, un très pieux, très pur, et très docte enfant appelé 
Marcel a reçu les leçons du pape saint Sixte. Comme Sixte veut convertir Dèce, 
il est martyrisé, Marcel court annoncer la nouvelle À Laurent et Laurent dit 
à Marcel : « Marcelle, genitor tuus Egeas noluit Christum credere. Nam 
mater tua Marcellina et fratres tui Saturninius et Dionysius iubente sancto 
Clémente papa urbis Romae, partibus Galliarum, ut ad fidem Cbristianam 
gentes instruant, directi sunt. Vade ad eos ut non pereas in manibus inimic^ 



LES GESTES DANS LA LITTÉRATURE DU MOYEiN AGE 399- 

résument et les condensent au xiii" et au xiv*, Jacques de^ 
Voragiiie et Pierre de Natali^ 

Quelques hommes s'en inspirent moins servilement et 
s'efforcent de saisir la légende à travers le texte et la poésie 
morale de ces histoires sous les platitudes prosaïques des 
rédacteurs. Pierre Damien ^ tire des gestes d'Anthime'le sujet 
d'un de ses sermons ; les gestes d'Agnès inspirent l'auteur du 

atque diaboli. » Alors Marcel quitte Rome avec Anastase et arrive à 
Lyon, etc.. »' — Je lis de même dans les gestes d'Evurce, que le saint, sous- 
diacre de Téglise romaine, envoyé en Gaule à la recherche de son frère et de 
sa sœur, Eumorphius et Carsia, emmenés par les barbares, arrive dans In 
ville d'Aurelianum au moment où... {Caf, Paria. ^ 11, 30-31). — De même- 
encore, je lis dans les gestes de Peregrinus (16 mai 5f>3) : « Cum haec discrimi- 
nosa in Gallias irrupisset vesania statimque latenter a fidelissimis Christianis- 
ad aures Sixti Papae urbis Bomae nuntiaretur, poscentes ut talera viruui diri- 
geret qui iam fidei extinctam lucernam suis deberet illuminare eloquiis et 
barbarorum infidelitatem opitulante divino auxilio compesceret. Tune memo- 
ratus vir Sixlus Papa... magnum et praeclarum Dei Servum Peregrinuni. 
ciuem quippe Romanum, ordinavit episcopum ». — Cf. Vila Quirini (Krusch r 
Vitae Passiones... III}. — C^est évidemment à Tinfluence des gestes qu'il 
faut rapporter Torigine de ces épisodes. 

Des fragments de légendes romaines ainsi transplantés ont quelquefois pris, 
racine dans le pays. Voici deux faits : « Les anciens de Karnak pourraient ... 
raconter que saint Cornélius, pape de Rome et patron de la paroisse, 
a été poursuivi sur la lande de Ramak par les soldats d'un roi impie et que» 
se voyant près d'être atteint, il fit une prière par laquelle les malheureux 
soldats, au nombre d'environ 10.000, furent subitement arrêtés dans leur course 
et changés en pierre. Au besoin, on lui montrerait dans l'église une série 
de peintures assez anciennes où toute cette légende est minutieusement 
retracée. (Duchesne : Deux éludes sur les légendes des ynarlyrs). 

Et voici le préambule d'une prière bavaroise adressée à Cyriaque Sckrecken 
und Furchl der hôllischen Geister : « Der heilige Cyriacus ist ein besonderer 
Patron und Fûrsprecher bey Gott in allen unseren Xôthen und Betrûbnussen,. 
besonders in den Versuchungen des hôllischen Peinds. » Je l'emprunte à la 
page 366 du livre suivant : Kurzer Begriff \ Wahrer \ Andachls-Uebengen \ 
nebsl beygefUgten Lebens beschreihun \ gen und verschiedenen Wunderlha- 
ten^ I welche... | durch die Heilige viei'zehn | Nolhhelfer | seil vielen lahren 
her I in der,, \ xndem Hochslifl Bamberg gelegenen \ unddem Kloster Langheim 
einvei*leiblen \ Walfahrls-Kirchen, Frankenlhal, \ zu wiirken geimhet hnl ; \ 
in drei Theilen vorgeslelll^ \ und auf gn&digen Befehl \ des pi. lit. Herrn lïerrn 
Malachiae, des tleil. \ und befreyten Cislerzienserordens bn erwàhnlen Kloster 
I Abbten und Prûlaten, der Rôm. Kaiserl. Majeslûl \ geimen Caplan^ z z \ von 
F. Adam Bayer, einem Priesler daselbst verfesligel, \ und auf Koslen des 
Klosters zum offenlliehen Druck befôrderl \ im Jahr Christ. 1772. | Cum pri- 
vilegio Caesar. et Superiorum permissu | Bamberg, gedruckl Hen* Joh. Georg 
Knelschy Vniv. Buchdrucker. 

^ Cf. supra, p. 3. — C'est de leurs compilations que les gestes romains, 
traduits, passent dans les légendiers français. Paul Meyer: Solice sur un 
légendier français du xiii* siècle. — Notice sur trois légendiers français attri- 
bués à Jean Belet. Paris, 1898-1899. — Tiré des notices et extraits des manus- 
crits de la Bibliothèque Nationale..., t. XXXVl. 

s Sennon 30(11 mai, 642, 1). 



400 HISTOIRE GÉiNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

mystère provençal qui porte ce nom*; mais de pareils fait^ 
sont rares, même au moyen âge. 

Il faut pourtant faire une exception pour l'Italie; plusieurs 
gestes de martyrs romains ont inspiré des rappresentaiioni -. 
tels les gestes de Nérée et Achillée, de Chrysanthe et Darie. 
d'Agnès: ce sont ces gestes, en effet, qui font la substance de la 
Rappresentatione di Santa Domili/la^ de la Rappreseniai ioae 
di San Grisante e Daria, de la Rappresentatione di Srin/fi 
Agncse Vergine e -Afartire di Giesii C/iristo^; mystères dont iJ 
faut rapprocher, peut-ôtre, le Martirio di S. Anatolia^ « trag-é- 
die, sans nom d'auteur », conservée dans un manuscrit (XL IV, 
Cod. cart., in-4", XVII, N. A.) de la bibliothèque Barberini, à 
Rome. Avec moins de liberté, en effet, que Tauteur du mystère 
provençal — où l'on voit se convertir les courtisanes du 
lupanar d'Agnès — les poètes inconnus qui écrivaient ces 
pièces, sans doute vers la fin du xv* siècle, versifient les 
légendes romaines. C'est ime pensée d'édification qui les 
anime : voici comment parle l'Ange qui « annonce » la repré- 
sentation de Flapie Domi tille. 

« buon Giesù per la tua gran potontia 
Concedi gratia al mio basso intelletto 
Si ch'io possa moslrar per tua clemenza 
L'historia si divota e'I gran concelto 
Di Domitilla piena di sapienza. 

Et voici comment s'exprime celui qui donne congé aux spec- 
tateurs » : 

tutti voi che contemplato havele 
Di Domitilla la dcvota hisloria 
Air elerna bouta gratie tendete... 

> Sardou, le Mystère de sainte A unes (Paris, 1877, in-8). — Cf. Clédat, le 
Mystère provençal de sainte Agnès (Paris, 1877). — M Gust^v Ouedenfeldt a 
étudié deux mystères de saint Séi)astien : IHe Myslerien des S. Sébastian 
(Berlin, Vogt, Î895). 

- Sur les liappresentationi, cf. Geschichte des neueren Dramas, von Wilhcim 
Creizenach (Halle, Niemeyer, 18î)3. in-8"). I" Band, p. 318. Les coUections 
d'Assise et de Pérouse se font aussi remarquer par leur caractère édifiant. La 
plus ancienne rappresentatione datée est celle iV Abraham et d'Isaae, 1448 ; le 
plus ancien auteur connu de ces sortes de pièces est Feo Boccari I410-148i: 
c'est surtout à Florence que le f;enrc s'est épanoui. — Noter pourtant que, 
en 1417, la Compaynia del Gonf atone donna à Home, au Cotisée, il Martirio 
di V. Pietro e di S. Paolo : je n'ai pu, malheureusement, me procurer ce texte. 

3 Nous nous sommes servi d'éditions imprimées à Sienne, sans date ; noter 
[pourtant que le texte de la Rapp. di S. Agnese a été édité à Florence, 
en 1588, chez Giovanni Baleni. 



LES GESTES ROMAINS ET LES « RAPPRESENTATIOM » 401 

Mais nos poètes en sont quittes avec leur conscience, — 
comme avec les exigences de leurs spectateurs, — lorsqu'ils 
ont travaillé ainsi à réconforter leur bonne volonté et à 
réchauffer leur foi. Aucune invention littéraire chez eux; c'est 
tout au plus s'ils osent mettre en action les incidents racontés 
dans la légende. Des traits de mœurs, dénonçant Tépoque à 
laquelle ils écrivent, donnent seuls quelque pittoresque imprévu 
à leurs monotones tirades. Lorsque le préfet de Rome apprend 
que son fils est malade, il fait venir les médecins ; on interroge 
la M cameriera » ; on apprend que le jeune homme n'a pas 
fermé l'œil de la nuit. Et les médecins consultent entre eux ; 
ils parlent latin ; et voici la sentence qu'ils rendent : « Filius 
vester muUum patitur corpo morbiim ut ex urina et pulsu 
preximus [sic], sert duntaxat amore ardentissimo captusest,,, 
qui omnia vincit ». Sur ce souvenir classique, le père conclut : 

D'hauere Agnese tu sei sbigotlito. 
On a vu des oracles plus mal informés. 



IV 



Il est possible que ces pièces aient obtenu quelque vogue ; ce 
qui semble assuré, c'est que Laurent le Magnifique ne dédai- 
gna pas de les imiter. 

En des vers charmants, d'une aisance exquise, le plus glo- 
rieux des Medicis nous retrace Thistoire des saints Jean et 
Paul, la Rappresentatione di santo Giovanni e Paolo e di 
santa Costanza^ 1489 ^ Le prologue, inspiré des prologues de 
Térence, invite au silence les spectateurs, leur conte la pièce 
en deux mots et leur demande leur indulgence pour la « compa- 
gnie de... saint Jean » qui joue la pièce, 

Silentio a voi che ragunati siete, 
Voi vedrete una storia nuova, e santa, 
Diverse cose e dévote vedrete 
Exempli di fortuna varia tanta. 

> W. Creizenacb, op. ci/,, 1, 32!. 

26 



402 IIISTOIHË GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

Senza tumuUo stien le voci chiete 
Massimamente poi quando si canla; 
A noi fatica, a voi el piacer resta : 
Pero non ci guastate questa festa. 

Lorsque la pièce commence, les parents d'Agnès veillent 
au tombeau de leur fille. Sur^4ent Constance, qui pleure sur la 
lèpre horrible qui la ronge et qui Toblige à renoncer au mariage ; 
comme on l'engage k invoquer la sainte, voici qu'elle s'endort, 
et Agnès lui apparaît et la guérit. Elle se réveille, émerveillée, 
et chante sa joie^ au moment même oii arrivent Constantin, 
puis Gallican vainqueur. L'empereur est heureux de voir sa 
fille guérie, mais Gallican lui demande sa main; le père 
hésite à se séparer de sa fille: il Taime, et puis. Gallican n'est 
pas prince. C'est Constance qui le tire d'embarras : elle décide 
son père à promettre au général et à l'envoyer dans la Dacie 
que l'ennemi conquiert. — L'acte suivant (s'il est permis 
d'employer ici un mot moderne) nous transporte en Dacie : 
mais l'action est désormais moins dense, moins haletante. Nous 
assistons k la bataille livrée par l'armée romaine; Gallican, 
abandonné de toutes ses troupes, invoque le Dieu de Jean et 
Paul qui l'ont accompagné; et l'ennemi est mis en déroute, le 
fils du roi est pris. — Un courrier porte la nouvelle k Rome; 
Gallican arrive bientôt lui-même, raconte sa victoire, mais 
rend k l'empereur sa parole. Il consacre sa vie k Dieu et se 
retire k Ostie; Constantin suit son exemple et laisse l'empire 
k ses trois fils. — Loin de se quereller, ceux-ci abandonnent 
le pouvoir à l'aîné; comme il meurt en blasphémant le Christ, 
k la nouvelle d'une révolte, ils s'entendent encore pour appeler 
Julien k l'empire : et Julien occupe le trône et prépare une 
persécution générale contre les chrétiens. Jean et Paul lui 
ont été dénoncés ; ils comparaissent devant lui, refusant d'en- 
censer Jupiter ; et dix jours après, ils sont décapités par Teren- 
tianus. — Mais la vengeance ne se fait pas attendre : la 
Vierge apparaît k saint Basile et envoie saint Mercure sur la 
route que Juhen doit suivre pour aller combattre les Perses : 
quand Julien passe, en effet, saint Mercure le tue. 

C'est un autour bien inexpérimenté que Laurent le Magni- 
fique. Tantôt l'action traîne et s'allonge en tirades intermi- 
nables, tantôt elle se précipite au contraire k faire perdre 
haleine. Mais ce n'est pas ce qui nous intéresse; ce n'est même 



LES GESTES ROMAINS ET LAURENT LE MAGNIFIQUE 403 

pas ce qui caractérise son œuvre. Il est plus curieux de 
noter avec quelle liberté nouvelle il adapte la vieille 
légende. 

Comme on Ta vu par l'analyse, il ne craint pas d'en 
enrichir les données : il ne consulte pas seulement les Gesta 
lohannis et Panli ; il puise encore dans les Gesta Agnetis et 
dans les récits qui courent le monde sur la mort de Julien ; il 
«se en même temps des mêmes droits que ses devanciers et « met 
en action » la campagne contre les Scythes et Imvocation de 
Gallican à Jésus-Christ. On devine qu'emporté par la sponta- 
néité de sa pensée il remanie la légende, il la «re-pense », si 
j'ose ainsi dire. 

Et ceci se marque encore précisément dans l'évolution des 
caractères des personnages mis en scène. Sans doute, Laurent 
parle encore, comme nos gestes, du vœu qu'a fait Constance 
de consacrer sa virginité à Dieu : pourtant, ce n'est pas là, 
semble-t-il, la raison de l'ennui qui saisit Constantin, à la 
demande de Gallican : il regrette de se séparer de sa fille, si 
belle et qui lui est si chère ; il regrette de la donner à un 
« sujet », dont il craint fort, d'autre part, le mécontentement; 
à de certains moments, il rappelle les personnages de la tra- 
gédie classique, notamment le Félix de Polyencte, 

ignorante capo, o ingegiio vano 

superbia inaudila, o arroganza, 

cosi hauer vinto m'è moleslo, 

Se la viltoria arreca seco questo. 

Che far6, daro io à un suggetto 

La bella figlia mia, che m'è si cara 1 

Se io non la dû, in gran pericol metto 

lo slato e chi è quel che ci ripara! 

Misero a me, non c' è boccon del netto 

tanto fortuna è de suoi bieni avara 

spesso chi chiama Constantin felice 

sta meglio o assai di me, e '1 ver non dice. 

Et la transformation du personnage de Constance n'est pas moins 
curieuse à suivre. Elle dit à son père de promettre à Gallican 
sa main, lorsqu'il reviendra vainqueur; mais ce n'est pas un 
miracle qu'elle attend, c'est du hasard, des circonstances nou- 
velles, du « temps » qu'elle espère un incident quelconque qui 
lui permettra de rester auprès de son père. Ce n'est pas une 



404 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

chrétienne qui parle, c'est une politique italienne disciple de 
Machiavel : 

lo veggo onde ti vien tal pena al cuore : 

se dai a (iallican quel clie ha presunto 

oiTendi te e me, e s'io nol piglio 

per mio marito, ei regno è in gran periglio. 

Quando el partito (Tagni parie pugna 

ne sia la cosa ben sieur a e net ta, 

to ho sentito direche 7 savio a lunga 

e do, buone parole e tempo aspetta; 

benche Tmio ingegno molto fu non giunga 

padrCj io direi che tu migli prometta 

d'assicurark) bene ogni proua, 

e poi lo manda in questa impressa"^ nuova. 

Ici, du reste, comme dans les autres « rappresentationi », les 
anachronismes pittoresques ne sont pas rares : Gallican promet 
mille ducats à qui sautera le premier sur les murs de Tennemi : 

Cbi sarà primo allé mura mon tare 
mille ducati per premio gli mando, 
cinque cento e poi cento airaltra coppia 
e la condolla tutti si radoppia 

Et le trompette répète : 

Da parte deir invilto capitano 

si fa intendere a que che intorno stanno, etc.. 

Mais ce qui fait le charme de cette pièce curieuse, ce qui lui 
donne une saveur souvent délicieuse, c'est l'élégance et la 
délicatesse du tour. Lorsque Constance voit venir à elle son 
père tout soucieux, avec quelle grâce simple et charmante elle 
le prie de lui dire sa peine : 

padre, i veggo in mezzo aile tue ciglia 
un segno che mi dice c' hai dolore, 
che mi da dispiacere e maravaglio. 
o padre dolce, se mi porti amore 
dimini ch' è la cagion di questo tedio 
e s' io ci possa posso fare alcun rimedio. 

Laurent de Médicis rappelle parfois le Canzoniere. 
Au moment où il écrit, Mombritius imprime son Sanctuarium 
prolongeant ainsi jusqu'à laurore des temps modernes la popu- 



INFLUENCE DES GESTES ROMA[NS SUR LA LITTÉRATURE 405 

larité dont ont joui les gestes romains pendant tout le moyen 
âge. A cette époque, en effet, comme les prédicateurs s'en 
inspirent sans cesse, les copistes ne se lassent pas de les 
transcrire, avec le même zèle, par toute la chrétienté; les 
manuscrits qui les conservent sont innombrables ; ils forment 
le fonds commun de tous les passionnaires, ils sont le noyau 
autour duquel sont groupés les textes originaires du pays oîi 
écrit chaque moine. 

A l'époque moderne, au contraire, ils tombent bientôt dans 
un oubli profond. Si Ton met à part Lope de Vega, Desfon- 
taines et Rotrou qui empruntent à nos gestes le sujet de 
leurs saint Gènes, le P. de la Rue* et Massillon* qui s'en ins- 
pirent tous deux dans leurs panégyriques de sainte Agnès, 
il faut dire que les gestes romains, aussi bien que les autres, 
sont universellement dédaignés. Il n'y a que les « dilettanti » 
qui songent à s'en amuser parfois ; de nos jours, l'auteur curieux 
de Thaïs emprunte à la légende d'Eugénie-Euphrosyne la matière 
d'un de ses contes et retrouve, tant son âme raffinée a de souples 
détours, l'accent de simplicité pieuse des scribes attendris du 
saint pape Hormisdas*. Les élégances prétentieuses du Car- 
dinal Wiseman dans sa célèbre Fabiola^ rappellent assez bien 
celles du pseudo-Ambroise qui écrivit les Gestes de saint Sébas- 
tien: je n'oserais pourtant y reconnaître l'influence de cette 
légende. Il semble plus douteux encore que l'auteur du Qno 
Vadis^ Henryk Sienkiewicz '*, qui a ressuscité, semble-t-il, avant 
tant de succès le roman chrétien, doive rien à nos gestes. — 
Leur influence littéraire est morte avec le moyen âge : à 
cette époque, même elle n'a jamais été ni profonde, ni salutaire. 

* Trévenret, du Panégyrique des Saints au xvii* siècle^ Paris, 1868, p. 189. 
« Anatole France, VÈlui de nacre. Paris, Lévy, 1892, p. 59. —En 1892, un 

opéra de M Weingartner a été joué à Berlin, qui a pour sujet l'histoire de 
Gènes (B. \. der Lage, op. cit., II, 19). 
3 Popular édition, London, Burns, 1898. 

* Cf. R. D. M., !«' février 1899, p. 641, et la traduction que vient de 
publier M. Federigo Verdinois : Hemyk Sienkiet^wiez^ quo Vadis Racconto 
storico dei tempi di Nerone (Ronia, Lœscher, 1900, in-12, 479 pages). — La 
Martyre de M. Richepin atteste, avec une précision curieuse, combien le 
christianisme lui est étranger. — Nous n'avons pu nous procurer le récent 
roman de M. F. de Noce, Cecilia ou les premiers temps du chrisUanisme 
(Tours, Marne, 1899). — Les gestes de sainte Cécile inspirent encore, assez 
heureusement parfois, les prédicateurs. Cf. le panégyrique de la sainte, pro- 
noncé le 22 novembre 1892, dans la cathédrale de Valleyfield, au Canada- 
par M. Tabbé G. Bourassa {Conférences et Discours, p. 85. — Montréal, Beau- 
chemin, 1899, in-8*, 319 pages). 



CHAPITRE XI 

DE L'INFLUENCE DES GESTES ROHAINS SUR LES ARTS 

[xv'-xvii* siècles] 



Peut-être conviendrait-il d'arrêter à la fin du moyen âge 
cette esquisse de Thistoiro dos gestes romains : après cette 
époque, les points de vue changent si complètement, nos 
légendes absorbées dans les grandes compilations de Voragine 
et de Natali ont si complètement perdu toute vie propre pour 
se perdre dans les profondeurs indécises de la vie légendaire 
totale qu'on aurait le droit d'en abandonner Tétude comme on 
abandonne quelque chose qui n'existe vraiment plus. Mais, s'il 
est possible de les distinguer encore dans la masse confuse où 
elles paraissent englouties, peut-être trouvera-t-on quelque 
intérêt à assister à cette nouvelle métamorphose de leur vie, 
à étudier cette forme nouvelle de leur influence : comme au 
VI* siècle, comme au temps de saint Grégoire, comme au vn' 
et vni", comme au moyen-âge, les Gesta Martyrum^ en effet, 
du milieu des encyclopédies hagiographiques oii ils ont été ran- 
gés, exercent encore une certaine action : non plus légendaire, 
cette fois, ou morale, ou religieuse, ou littéraire, mais artis- 
tique. 



I 



Bien avant la Renaissance, il est vrai, les légendes romaines 
ont inspiré peintres et sculpteurs. Dès le iv® siècle, on observe 
que la répugnance des chrétiens à traiter les scènes sanglantes 
s'affaiblit pou à peu, et Ton prévoit qu'elle cessera bientôt. Le 



408 UISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

Liber Pontifica/is nous apprend que, au temps de Constantin, 
le martyre de saint Laurent fut représenté sur un bas-relief en 
argent, et reproduit ensuite, d'après ce modèle, sans doute, sur 
la célèbre médaille de Successa^ Les découvertes nous ont 
fait connaître deux autres bas-reliefs: — Tun représentant 
Nérée et Achillée-, Tautre Agnès 3; — elles nous ont surtout 
révélé un certain nombre de fresques. 

Nous noterons ici celles qui représentent le mart>Te 
d'Hippolyte'* et celui des saints du Celius^, auxiv'-v* siècles; 
— celles de sainte Eugénie et de sainte Agnès k Naples (cata- 
combes : Stanza circolare); — et à Rome celles de saint Lau- 
rent^, de sainte Félicité", de Parthenius et Calocerus^, de 
Suzanne^, de Maris, Marthe et Audifax*^ au v*; — de Primus 
et Felicianus*^, de sainte Félicité^**, d'Abdon et Senneu*^, de 
Sébastien^'», au vu*. 

A ce moment, la fresque romaine recule devant la mosaïque 
byzantine ; c'est alors que Ion exécute celles qui décorent les 
vieilles basiliques de Sainte Cécile et de Sainte Praxède, alors 
surtout que Ton travaille à couvrir les murs des basiliques de 
portraits de saints et de martyrs : les saints romains sont 
représentés comme les autres dans les splendeurs dorées de 
Monréale, de Ravenne et de Venise *^. 

» L. P., I, 181. — Bull., 1869, 49; 1875, 10. 
« Bull., 1875, p. 8, pi. IV. 
3 Bu//., 1884, p. 128. 
* Prudence, Peristeph., XI, 132. 
'• Cr. supra, p. 150. 
« A Albano, Bull., 1869, p. 75. 
' Oratoire de l'Esquilin. Bull., 1884, p. 152. 
» De Rossi, R. S., II, pi. XX et XXI. — .\Uard, II, 292-294. 
9 Bm//., 1886, p. 11. 

*o Marucchi, // cimilero dl S. Valentino, p. 66, note 3. 
»• L. P., I (Théodore), 332, à S. Stefano. 
ï« Via Salara, Bull., 1884, p. 152. 

13 Cimet. de Pontien. Bull., 1882, p. 159. — Dès saint Basile, les chrétiens 
ont représenté des scènes de martyre. (Prudence, Perisleph., IX, 9. — Bai^ile, 
Homélie, 19. — Greg. Nyssen, Oral, de Mari. Theodoro. — Combéfis, Pair. 
Bibl. Nov, Aucluar., 211). 

■^ A Saint-Pierre-aux-Liens, on conserve une image votive de saint Sébas- 
tien, peut-être du iv*-v siècle., cf. infra. 

1^ Les verres dorés représentent des saints, jamais des scènes de martyre. 
Kraus., B. £ , I, 28. — Au cœur du moyen âge, la fresque romaine renaît 
(au XI* siècle\ mais se borne à combiner des procédés anciens, comme l'at- 
testent les peintures de Bonizzio à S. Urbano (Via Appia) de 1019 et celles 
de sainte Cécile (xii* siècle) (Burckhardt, Cicérone, 492). 
Sur les mosaïques de la chapelle du palais archiépiscopal de Ravenne 



LES GESTES ROMAINS ET L ART DU MOYEN AGE 409 

Plus tard, quelques tapisseries, d'une admirable finesse, 
représentent des scènes de martyre : c'est ainsi qu'une cha- 
suble de 1288, travaillée en France, reproduit, parmi d'autres 
sujets, la mort de Clément, Corneille et Fabien, celle de Pierre, 
Marcel et Alexandre : les deux groupes sont séparés par l'image 
du Christ'. 

Il est donc possible de saisir, dans les œuvres d'art anté- 
rieures à la Renaissance, des sujets empruntés à l'histoire des 
martys romains. Mais il faut noter que la plupart ont été ins- 
pirés directement par la tradition vivante, à une époque où 
les gestes n'étaient pas encore rédigés ; il faut se rappeler sur- 



(547}, on voit les figures d'un Sébastien imberbe et d'un Chrysanihe âgé 
(arc de gauche), celles à* Eugénie, de Cécile et de Darie (arc de droite} 
(je ne mentionne, bien entendu, que les martyrs romains). A S. Apollinare 
Nuovo, y ai remarqué, à droite laquinius, Protus, Pancralius, Félix, Cornélius, 
Hippolylus, Laurentius, Sixtus, Clemens, et, & gauche, en commençant par 
la porte Eugenia, Sanina..., Anatolia, Victoria..., Emerenfiana, Daria, Anas- 
tasia.... Félicitas..., Caecilia..., Agnes (avec un agneau). Le style en est 
beaucoup moins libre que celui des mosaïques de la galerie supérieure: 
exécutées au vi* siècle, elles ont été retouchées au ix*. 

A Spoléte, dans Téglise de S. Giovanni e Paolo, consacrée en 1187, subsiste 
encore une fresque de cette époque environ : au mUieu se tiennent les deux 
saints, richement vêtus, tenant chacun une porte (du paradis) ; à droite, ils 
sont représentés encore, Tun déjà décapité, Tautre sur le point de Têtre ; 
à gauche, le jugement rendu par Tempereur (?). On lit sur la fresque IN 
NOIE DNI... AD MCLXXIIII, die XIII FVLGENTIVS EPISC... 

Voici quelques autres indications du même genre que je trouve dans mes 
notes. Au Mans, dans la rue de Saint-Pavin-la-Cité (par le passage de la 
cour d'Assé et la rue Saint-Honoré), à la maison n* 1, un bas-relief 
représentant le martyre de saint Sébastien ; — à Ghenonceau (appartements 
du rez-de-chaussée), bas-relief en bois représentant le martyre de saint 
Laurent (1",70 sur 0",60 environ) ; — au mQnster de Bàle, dans la nef de 
gauche, un panneau partagé en quatre compartiments rectangulaires : ceux 
du haut, partagés en deux parties inégales par un pilier, représentent le 
martyre de saint Laurent. Le juge est assis sur une chaise cunile, il tient 
le sceptre ; près de lui, une colonne surmontée par une idole (?) accroupie ; 
au-dessus de Tarche, une basilique. Derrière le juge, un assesseur, devant 
lui, un groupe de cinq personnes : à côté de saint Laurent, conduit par le 
gardien de la prison, on voit saint Sixte tenant de la main droite la crosse 
et faisant, de la main gauche, un signe de protestation. Saint Laurent est 
attaché éi une colonne, deux hommes lui brûlent les flancs avec des torches, 
le juge est là, appuyé sur un b&ton {\" compartiment). — Une tour, dans 
laquelle saint Laurent est poussé par un gardien ; un ange y pénètre par une 
fenêtre pour le réconforter. Devant le juge, assis sous une sorte de balda- 
quin et auquel le diable parle à Toreille, saint Laurent est étendu sur le 
gril ; deux hommes le tourmentent avec des bâtons, un troisième attise le 
feu avec un soufQet. Un ange lui apporte la couronne du martyre (2* compar- 
timent). — On sait que le palais de TEscunal a la forme d'un gril. 

^ Berteaux, Mélanges... Ecole de Rome, 1897. p. 79. 



410 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

tout que, durant cette longue période, Tinfluence des gesta 
s'exerce d'autre manière et sous d'autres formes. 



II 



A partir de la Renaissance, au contraire, les arts seuls, peut- 
on dire, s'inspirent parfois des traditions romaines. Tandis que la 
légende, la morale, le culte, la littérature leur échappent 
complètement, la sculpture et la peinture subissent encore, 
en quelque manière, leur influence. Sainte Agnès inspire au 
Tintoret un joli tableau, d'un sentiment presque tendre* et une 
toile intéressante au Dominiquin ^ : la scène du meurtre et les 
additions à cette scène s'harmonisent avec les violons, les 
flûtes et les harpes du groupe d'anges qu'on voit planer dans 
l'air. — Plus souvent que celle d'Agnès, l'histoire de Lau- 
rent est mise à profit, par Daddi par exemple 3, par Masolino'% 
Marescalco\ Bronzino^ et Guerchin^ ; elle inspire au Titien* 
un tableau d'une exécution magnifique : la tête du patient est 
une des plus expressives qu'il ait peintes et le concours des 
différentes lumières sur le groupe saisi en plein mouvement est 
d'un magique effet. Van Dyck ne sera pas aussi heureux lors- 
([u'il traitera le même sujet dans le goût du Tintoret®. 

> Au chœur de Santa Maria deirOrto, à Venise. 

' A la Pinacothèque de Bologne. 

s Burckhardt. Cicérone^ 11. olO, note. 

* Id. 543. A. 

•» Id. 622. G. 

« /«/. 772. B. 

7 ht, 805. I. 

** A Téglise des Jésuites à Vérone. 

3 A Santa Maria deirOrto. — Consulter ainsi, les très intéressantes fresque» 
découvertes en 186 i à Sancta Maria délia Regina. Cinq d'entre elles concernant 
Sainte Agnès (1, 2, 4, 6, 8) : les panneaux préparés 3, 5, 7 n*ont pas reçu leur 
peinture. La fresque 1, nous montre Agnès à TEcole; 2, la rencontre d*Agnès 
et du fils du proconsul ; 4 Agnès conduite au lupanar ; ^\e martyre d'Agnès ; 
8 la guérison de Constantina. Est-il trop hardi de croire que le panneau 3 
devait représenter l'exposition d'Agnès nue ; le panneau 5 Agnès sur le bûcher : 
le panneau 7 le martyre d'Emérentienne? — Ces fresques sont certainement 
antérieures à 1330, sans doute antérieures & Giotto, peut-être d'un Siennois 
(S. Maria di Donna Begina e Carte senese a Sapoli da Emile Bertaux. Napoli. 
Giannini, in-8*, 1899).' 

Voici quelques autres indications du même genre : à Spello (église de Sant- 
Andrea), un saint Laurent de Pinturrichio ; à Florence (église de Saint-Lau- 



LES « SÂIKT SÉBASTIEN » A LA RENALSSANCE 411 

On soupçonne, en regardant ces toiles, que l'artiste qui les 
a peintes se. souciait fort peu des détails de Thistoire, — tout 
comme les orateurs sacrés dans les panégyriques des saints; 
on s'en convainc en étudiant les représentations figurées du 
martyre de saint Sébastien. Il n'est pas un saint romain qui 
ait eu plus de peintres : la raison n'en est pas dans la vénéra- 
tion spéciale dont il aurait été entouré : elle n'est autre qu'une 
habitude prise par le premier d'entre eux : celle de représen- 
ter le martyr à peu près nu. Comme, à cette époque, pour 
faire reconnaître son talent, chacun doit montrer, — c'est 
l'usage, — qu'il est capable de faire « une académie », chacun 
demande le plus souvent à la légende de saint Sébastien le 
moyen de faire ses preuves et l'occasion de déployer sa vir- 
tuosité. Et voilà pourquoi nous pouvons admirer les toiles de 
Santi^ de Costa 2, de Grandi^, de Timoteo délia Vite'*, d'Anlo- 
nello^, de Marescalio^, de Libérale", de Foppa**, de Dossio^, 

de Girolamo d'Udine 'o, de Pordeuone**, de PoUajuolo*^, de 

* 

rent), même sujet, par Au<;. Bronzino, et (à Sainte-Croix : quatrième chapeUe 
à gauche du chœur) par Bem. Daddi; à Emma, même sujet (à la Certosa: 
capelladel Capitolo) ; à Munich, même sujet, par Ghirlandajo {Vieille Pina- 
cothèque, vin, 1012 (1899), et Rubens {id , VI. 726). — A Bibbiena (église de 
Saint- Lorenzo), j'ai trouvé un curieux tableau, de 30 centimètres sur 20, repré- 
sentant le martyre de saint Hippolyte: le martyr est entraîné par des chevaux ; 
au fond, les murailles crénelées d'une ville : l'empereur, couronné, assiste à 
Texécution ; au-dessus de ce petit tableau, qui borde un plus grand, le saint 
est représenté en pied, revêtu du costume militaire, avec cuirasse et jambières. 
(Non loin, saint Sébastien est représenté à son tour.) — A Bresciu, un beau 
tableau de saint Clément, entre deux saints et deux saintes, debout, mitre en 
tête, les yeux au ciel, d'où la Vierge le regarde, tenant Jésus dans ses bras : 
le mouvement est gracieux plutôt que naturel. — A Florence, au Bargello 
(VI* salle), un reliquaire en bronze noirci, par L. Ghiberti, coulé pour recevoir 
les restes de Protus Hyacinthus et yemesius. — A Pérouse (Pinacothèque, 
salle des Stacchi), le n* 10 représente une très curieuse S. Dignamerxta {sic). 
— A Florence, (Académie., VI, 288), une Storia de S. Agnese de Granocci. — 
Mentionnons aussi les fresques odieuses dont Tempesta TAncicn et RoncaiU 
délie Pomerance ont couvert les murs de San-Stefano Rotondo. 

' Burckhnrdt. Cicérone, 11, 517, A. 

î irf. 597, B. 

•» /(/. 600. B. 

* Id. 60.3, E. 

- Id, 610, \. 

« Id. 622, C. 

7 Id. 623. S. 

>♦ Id. 625. K. 

» Id. 710. F. 

jo Id. 744, I. 

n Id. 7n, I. 

Ȕ Id. m, U. 



412 IJISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

San Spagnoletto * , de Schidone^, du Dominiquin^, du Guer- 
chin^; et c*est à cette raison que nous devons les chefs-d œuvre 
de Pinturrichio aux appartements Borgia, de Sodoma, puis de 
Rubens. Au palais Corsini, on garde de celui-ci un saint 
Sébastien remarquable par la même liberté de peinture qu'on 
admire dans le tableau du palais Rospigliosi, le Christ et les 
douze apôtres ; plus beau peut-être par la clarté et Téclat du 
coloris, plus curieux encore par Tinfluence du Corrège qu'il 
laisse deviner. A San Spirito, à Sienne, Sodoma peignit, on 
1530, à côté d'un saint Antoine abbé, un saint Sébastien, 
l'une de ses plus belles créations ; mais il se surpassa lui-même 
dans le saint Sébastien qu'il peignit plus tard, merveilleux par 
la simplicité de son attitude, la noblesse de l'expression dou- 
loureuse, la pure beauté des modelés (aux Uffizi, ii" 1279^). 



III 



Les gestes de sainte Cécile, à la différence des gestes de 
saint Sébastien en particulier, et des gestes romains en géné- 
ral, ont, au contraire, directement inspiré les peintres : un 
détail du texte est même devenu le point de départ d'une 
légende nouvelle et d'un culte nouveau, très vivant aujour- 

* Burckhardt, Cicérone. Il, 790» I. 
2 Id, 800, I. 

* Id. 80*>, D. — On en connaît la reproduction en 

mosaïque à saint Pierre. 

* Id. 808, M. — Nous avons des statues de lui par 
Rossellino (382, B), Maini (403, A), Campagna (444, H), Giorgini (419, B). Cf. 
aussi les toiles de Holbein le Vieux à Munich {Vieille Pinac, 111,219) etcelui de 
Van Dyck {id., III, 824). Plus intéressant encore que ce dernier est le tableau 
conservé à Vienne, à l'Académie des Beaux Arts (salle 1, n* 1128. Ecole de 
Padoue, x\*) : un fond de rocher domine une place, au milieu de laquelle, 
saint Sébastien est attaché à un poteau : tout autour, des archers s'exercent. 
— Je trouve une preuve non moins convaincante que les représentations de 
saint Sébastien, du discrédit où les gestes sont tombés, dans les six grands 
tableaux où Rubens a reproduit Thistoire de Déce (à Vienne: galerie Liech- 
tenstein, salle IV) : aucun détail n'y rappeUe les martyrs. 

^ Je n*ai pas pu déterminer à quelle époque prédomine le t3'pe du 
saint Sébastien nu et jeune. Le Dominiquin le représente comme un homme 
d'âge moyen, barbu. Noter que le saint S,ébastien de l'image votive qui se 
trouve à Saint Pierre au x Liens et qui date au plus tard de la peste de 680 est 
un vieillard drapé, cheveux blancs, barbe blanche, tenant d'une main une 
couronne : mais celui de la chapelle du palais archiépiscopal de Ravenne 
est imberbe. On peut signaler encore les Sébastien de Genga Girolamo da 
Urbino (Galerie reliant les Urfizi au Pitti, 2205) à Florence, ceux de Montefalco 
(à rilluminata, à saint Leonardo, surtout à saint Fortunnto). 



i LA LÉGENDE DE SAINTE CÉCILE 413 

I 

■ 

d'hui : Cécile reine et patronne des musiciens. Le rédacteur 
• qui écrivait au temps de Théodoric nous montrait la sainte, 

écoutant la voix de Dieu dans son âme : « le* jour où Ton mit 
« en place le lit nuptial, tandis que les instruments jouaient, 
« c'est au Seigneur sçul qu'elle chantait dans son cœur, venu 
« dies in qiio thalamus collocatiis est ; cantantibus organis^ 
« illa in corde suo soli domino decantabat^ ». Le détail est 
joli : il est à croire qu'il ne passa pas inaperçu. 

Dans un vieux texte allemand du xii" siècle, conservé dans 
la bibliothèque Fiirstenberg, aujourd'hui à Donaueschingen^, 
je crois saisir un premier et décisif développement du détail 
donné par les gestes ostrogothiques : 

ir vasten und ir weinon 

vor gotte so grosse kraft batte 

daz si die engel steteklicb zu ir latte 

ir gebet in gottes oren drang 

aise ein sûzes orgenen sanch. 

Le rédacteur latin, quand il parle de Cécile, oppose le chant 
de son âme au chant des instruments ; le poète allemand com- 
pare à la douceur de la musique la douceur de ses prières : 
loin de se perdre, le détail s'est précisé : Fidée d'harmonie 
est désormais associée à ridée de sainte Cécile, La légende 
se développe peu à peu : elle apparaît pour la première fois, 
ce semble, dans les peintures un peu rapidement exécutées, 
dans le style des Bicci, qui décorent les murs du Carminé 

^ « lluius vocem audiens CaeciUa... venit dies in quo thalamus est coUocatus 
est, et, cantantibus organis^ iUa corde suo soli doDiino decantabai^ dicens... 
(Mombritius, I, 188). 

^ Je me suis servi d'une copie exécutée par C. Greith et conservée à la 
bibliothèque de Vienne (Codex latinus, 15 386, xix*s., cbartac, 79 feuillets) : le 
manuscrit appartenait jadis à L. B., von Lassberg. La légende de sainte Cécile 
est-elle d'origine allemande? Un tableau conservé à Florence (Ufûzi, 1*' cor- 
ridor, 20. — Fin du xiii*) représente la sainte sans aucun attribut musical; de 
la main droite elle tient une palme, de la main gauche un livre. Les huit petits 
compartiments qui Tentourent, reproduisent le mariage; Cécile et Vaiérien; 
Valérien couronné par les anges ; Cécile, Vaiérien et Tiburce ; le baptême de 
Tiburce; Cécile convertissant les soldats; Cécile devant Almachiusile mar- 
tyre. — Aldhelme avait paraphrasé le détail de notre texte autrement que ne 
fit la légende postérieure. « Quae licet organica bis quinquagenis et ter qninis 
sonorum vocibus concreparet harmonia, ac si lethiferos sirenarum concentus 
cum inexpertos quosque ad vitaepericulapellexerint, sub praetextu integritatis 
surdis auribus auscultabat. » (Aldhelme, De laud. virginitatis, 40; — P.L., 
89, 141.) 



414 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES 

(sacristie), à Florence^ ; elle s'épanouit dans le célèbre tableau 
peint par Raphaël vers 1515, conservé à la Pinacothèque de 
Bologne : qu'esf-il autre chose, en effet, que la glorification de 
la musique qui s'essaye à traduire la musique intérieure de 
Tàme? A terre on voit des lyres à moitié brisées, tandis que, 
descendant du ciel, un chœur d'anges entonne les hymnes 
divins : et tout cède à la puissance de charme que recèlent 
leurs voix. Si Madeleine ne paraît pas s'y abandonner entiè- 
rement, saint Paul est profondément ému des accords har- 
monieux qui parviennent à son oreille, et il s'appuie, pour les 
mieux écouter, sur une épée désormais inutile ; saint Jean 
6t saint Augustin, écoutent aussi, et leurs physionomies reflètent 
le divin plaisir qu'ils ressentent; enfin, occupant le milieu de 
la toile, les yeux au ciel, les mains oublieuses de retenir la 
lyre qui tombe, sainte Cécile s'abandonne au bonheur d'entendre 



1 Sur ces fresques, découvertes en 1858, Cécile est représentée jouant de 
l'orgue. La léf/ende de Cécile musicienne serait ainsi passée d* Allemagne en 
Italie Van 1300. — A Bologne, dans Téglise de sainte Cécile, dix fresques, 
sans intérêt, reproduisent les Gançailles; la conversion de Valérien, son baptême, 
range qui le couronne, son martyre avec Valérien, la comparution de Cécile ; 
Cécile plongée dans V huile bouillante; Cécile faisant Taumône, son enseve- 
lissement. 

Au cloître de S. Michèle in Bosco, à Bologne, les élèves de Louis Car- 
rache ont peint toute Thistoire de la sainte sur seize fresques: 1. Cecilia 
genuflessa intenta alla melodia che fanno alcuni angioletti (par P. Brizio) 

— 2. Valeriano, che porgendo ladestra alla sua sposa Cecilia .. s'incamina 
verso la propria casa (iV/.), — 3. Cecilia in caméra che discorre con Valeriano 
(par A. BonnelU^. — 4. V'aleriano, che da alcuni poverelii, si fa insegnare la 
via per ire a piedi dell.., pontefîce (B. Galanino). — 5. il pontefice lo riceve 
(L. Garbieri). — 6. L'Angelo che offre a Cecilia ed a Valeriano due ghirlande 
di fiori (k/.). — 7. Yari martiri che per opéra di S. C. sono portati alla sepul- 
tura (G. Cavedone). — 8. Valeriano e Tibnrzio mart3Tizati («à.). — 9. Valeriano 
€ Tiburzio décapitât! (A. Albini). — 10. Cecilia gitta a terra Tinutile suo orga- 
netto {id.). — 11. S. C. dispensa a poverelii le sue richezze (J. Campana). 

— 12. Avanti ad Almachio, S. C. ricusa di sacrificare (id,). — 13. S. C. esposta 
alla atrocità délie flamme (L. Spada). — 14. S. Cecilia decapitata fL. Garbieri). 

— lo L. C. moribonda in braccia a pietosi cristiani [id.). — 16. S. Cecilia por- 
tata alla scpultura. — Ces fresques ont presque complètement disparu. Elles 
sont reproduites dans // Claustro di S. Michèle a Bosco di Bologna^ dé 
Monaci Olivetani, dipinto dal famoso Lodovico Carracci e da ait ri.., des- 
critlo ed illustrato da Giampielvo Cavazzoni Zanotti (.Bologna 1776). A la 
treizième fresque, je note la remarque suivante — qui atteste qu'on suivait, 
en général, les gestes de Cécile avec soin: — « Eperù ne! modo di abbrucciare 
la santa Giovinetta si e dilungato alquanto Lionello da ciù che ne racconta la 
storia (p. 93) ; përo si è assentato del vero il nostro Spada nel dimostrare 
S. Cecilia esposta ad ardere in tal manière; né si è abusato affatto délia 
potestà piltoresca e poco solamente lo ha fatto per servire allabellezza ed al 
garbo délia rappresentazione. » • 



LA «SAINTE CÉCILE» DE RAPHAËL 415 

la musique intérieure qui chante dans son âme et qu'elle 
essayait d'exprimer : cette mélodie intérieure est figurée par 
un chœur d'anges sur fonds or, dans le ciel bleu ; et l'expression 
de sa figure, les formes fortes et riches de son corps expriment 
à merveille la sérénité calme dans le ravissement. 

Il faut finir sur ce chef-d'œuvre : c'est le seul où nos gestes 
aient quelque part^ 



' L'Académie de musique fondée à Rome, en L'iSi, fut placée sous le patro- 
nage de sainte Cécile; et c'est en sa qualité de patronne des musiciens que 
M. Camille Bellaigue Tinvoquait naguère, dans le Temps (12 août 1896): «c Je 
TOUS salue aujourd'hui, jeune patricienne de la vieille Rome... Vous êtes et 
vous resterez la sainte musicienne et la sainte des musiciens. » 



CONCLUSION 



•27 



CONCLUSION 



Nous voici donc arrivé au terme de cet étude; et ce n'est 
pas sans quelque mélancolie que nous voyons venir le moment 
de conclure. En parcourant nos dernières pages, le lecteur a 
pu se convaincre comme Tinfluence des Gesta Martyrum a été 
faible, et même, dans la mesure où elle put s'exercer sur les 
idées morales, combien peu elle fut heureuse. S'il veut expliquer 
pourquoi, qu'il n'en cherche pas la raison autre part que dans 
l'essence môme du mouvement légendaire d'où nos textes sont 
issus : mouvement populaire par ses origines premières et par 
tout son développement postérieur. En étudiant ces « laisses » 
informes, qu'il faut pourchasser à travers les manuscrits, on se 
prend à songer aux paroles d'Horace : disiecti membrapoetae. 
Mais si les membres de l'œuvre sont épars, ce n'est pas qu'ils 
aient été dispersés un jour : ils n'ont jamais été réunis. Un poète 
n'est pas venu, un « rhapsode » ne s'est pas rencontré c^ui 
coordonnât tous ces éléments et fondît tous ces morceaux 
divers en un chef-d'œuvre unique. La tradition a quitté le 
domaine de l'histoire, dont elle n'a plus l'exactitude; elle n'est 
pas entrée tout à fait dans le domaine de la légende, dont elle 
n'a pas la poésie. Et ce n'est pas seulement le temps qui a 
manqué ; ce n'est pas le temps seul qui a empêché l'évolution 
de s'accomplir : il a manqué un poète de génie et une langue 
formée, et peut-être aussi la nature du sujet a-t-elle contribué 
à l'échec final. Sans doute, « un poète ayant l'esprit capable de 
« s'intéresser à autre chose qu'aux platitudes miraculeuses, de 
« s'ouvrir plutôt à de larges et grands sentiments humains en 
« pouvait tirer bon parti* » ; il n'en reste pas moins vrai, comme 

» Puech, Prudence, p. 107-108. Cf., p. 108-100, le développement de cette 
idée. 



420 LES GESTA MARTYRUM ROMAINS 

le pensait notre vieux Boileau, que les légendes chrétiennes 
sont difficiles à aborder : Tiniaginationn'apas toute son aisance 
lorsqu'elle frôle, à tout instant, des matières souvent définies 
par le dogme, toujours contrôlées par TEglise. De plus, le latin 
du VI* siècle, ou du v' ou du vu* n'est plus qu'une langue en 
décomposition qui a perdu toutes les qualités qui faisaient jadis, 
sa beauté et sa force et qui n'a pas acquis encore celles des^ 
idiomes qui en sortiront un jour. Enfin — et comment ne pas 
en venir là ? — plus que la nature du sujet, plus que la barbarie 
du langage, ce qui a empêché les Gesta Martyrum romains de 
s'épanouir en quelque chef-d'œuvre, c'est qu'une âme de génie 
ne s'est pas rencontrée, devinant les âmes des Martyrs à tra- 
vers les traditions confuses qui les avaient si étrangement 
rabaissées et si indignement méconnues : Dante n'a pas eu do 
précurseur. A la place de cette merveille que Dieu a enviée 
aux hommes, mais qu'ils avaient le droit d'espérer, nous 
n'avons donc que des récits banals et ternes, dus à de braves 
gens de sous-diacres, d'intelligence bornée et de cœur mes- 
quin ; au lieu de l'Epopée des Martyrs de Rome, qui aurait pu 
rayonner dans le monde pour la plus grande gloire du Christ et 
de l'Eglise, nous avons une cinquantaine de gestes assez insi- 
pides. 

L'historien se montrera plus indulgent que le lettré. Indé- 
pendamment des expressions de tendre et admirative piété 
qu'on y relève, les gestes romains expriment par eux-mêmes 
la vénération profonde qu'inspiraient les martyrs : les rédac- 
teurs ne pouvaient pas admettre que leur histoire fût aban- 
donnée à l'oubli. Les tentatives des Manichéens pour introduire 
leurs théories parmi ces traditions pieuses et pour faire béné- 
ficier celles-là du prestige de celles-ci soulignent ce fait d'une 
éclatante manière : ces tentatives rappellent celles qu'ils faisaient 
encore, à la même époque, pour exploiter le prestige de ces 
autres puissants patrons qu'étaient les Apôtres. Les deux faits se 
répondent, se complètent et s'éclairent: ils nous confirment dans 
l'idée que c'est par les cultes intercesseurs que le Christianisme 
a conquis les foules et que c'est grâce à ces cultes que celles-ci 
ont pu passer des religions polythéistes locales à la religion 
chrétienne catholique. Les Martyrs ont fait connaître la puis- 
sance, ils ont fait aimer la douceur de la religion du Christ aux 
foules innombrables des humbles ; ils ont accompli cette œuvre 
d'évangélisation populaire pour laquelle tous les traités dlOri- 



CONCLUSION 421 

gène et de saint Augustin étaient sans force et sans vertu ^ Et 
plus tard, lorsque leurs gestes ont seuls gardé le souvenir de 
leur héroïsme, comme leurs basiliques gardaient la mémoire 
de leurs noms, ils ont contribué par là, eux aussi, à Tachève- 
ment de la grande œuvre si tenacement poursuivie : la substi- 
tution de l'idée chrétienne d'un Dieu qui tire ses titres et ses 
supériorités de sa perfection spirituelle à la notion d'un idéal' 
divin uniquement composé de force redoutable, de perfection 
corporelle et capricieuse. Au lieu d'une grande épopée chré-* 
tienne, sœur aînée de la Divine Comédie, si les gestes romains 
nous ont donné seulement un pendant à la littérature équivoque 
des gestes des Apôtres et surtout du Livre Pontifical, il faut 
dire aussi qu'ils nous font comprendre comment s'est opéré le 
ralliement des foules romaines païennes à Jésus -Christ. 

C'est parce qu'ils sont tous apocryphes et qu'ils expriment 
tous ce mouvement religieux populaire — il convient de reve- 
nir sur ce fait en terminant — qu'ils présentent, entre eux, de 
si profondes analogies et qu'ils ont été réunis naturellement 
dans le Liber Martj/nnn : fondés sur des traditions analogues, 
rédigés dans les mêmes milieux, ils sont vraiment parents les 
uns des autres. Comme sur le fond d'or des mosaïques, à Mon- 
reale, à Ravenne ou à Saint-Marc, les saints raidis et gauches, 
la tête cerclée dans le nimbe, les yeux fixes et le geste figé, 
offrent tous je ne sais quel air de parenté plus saisissant que 
les difi*érences individuelles qui les séparent, ainsi les légendes 
romaines se détachent à nos yeux sur un même fond de loin- 
tains souvenirs avec cette ressemblance générale et cet air de 
famille que donnent nécessairement à des textes, les mêmes 
•caractères, les mêmes origines, les mêmes destinées. 

^ Cr. notre article : < Comment, dans TEmpire romain, les foules ont-elles 
passé des religions locales à la religion universelle, le christianisme ? {Revue 
•d'histoire et de littérature religieuses, 1899, t. IV p. 2'i9-269). 



APPENDICES 



APPENDICE I 
LA PRISON DE SAINT PIERRE 

D APRES LES GESTES DE PROCESSUS ET L* « ITINÉRAIRE d'bINSIBDELN » 



Les gestes de Processus racontent que c'est à la prison 
Mamertine, où jaillit actuellement une source, que saint Pierre 
a été emprisonné*. 

Un texte contredit ici les données des Gesta^, V Itinéraire 
dEinsiedeln mentionne sur le trajet de la porte Aurélia à la porte 
Prénestine, une fontaine de saint Pierre oîi se trouve sa pri- 
son ^i il la place sur la rive droite du Tibre, entre la porte 
Aurélia et une église des saints Jean et Paul, en face des 
Molinae^ de la Mica Atirea^ et de Sancta Maria^ c'est-à-dire 
sur les dernières pentes du Janicule. Le texte de V Itinéraire : 
« Fontaine de saint Pierre où se trouve sa prison » fait, évidem- 
ment, allusion à la môme légende que les gestes de Processus 
et veut rappeler les mêmes souvenirs. Entre les deux docu- 
ments la contradiction est flagrante. 

1 « In ipsa custodia mamurtini dum esset...; at vero beatissimi apostoli 
oraverunt in eadem custodia. » 

' Cf. Grisar. La prison Mamertine et les traditions romaines de la déten- 
tion et des chaînes de saint Pierre (Z. S. fur Kalh. Théologie^ 1896, passhn^ 
surtout p. 104 et seq.}. — On tâche de répondre ici aux objections soulevées 
par le savant jésuite. 

3 Lancianif Lincei, I, 441. 

A PORTA AVRELIA VSQ. AD POR TAM PRENESTINAM 

Fons sci pétri ubi est carcer eius molinae, mica aurea, sca maria 

Sci iohannift et pauli. sci chrysogoni et scae Gaeciliae. 

Cf. Jordan,, II, 320, 646. — De Rossi, Ins. Chr., II, 9. — B. S., I, 154 et 146. 

* La Mica aurea a été retrouvée (Gatti : Atti del sesto Congresso SlotHcOf 
p. 248}. 



426 APPENDICES 

Tous deux n'ont pas même valeur : Tautorité de la légende 
est ici plus forte que celle de V Itinéraire. Le texte dans lequel 
elle est parvenue jusqu'à nous est de Tépoque des Gotlis; 
V Itinéraire est postérieur à 750; a priori^ et à moins de 
raisons particulières, on doit préférer une tradition plus 
ancienne à une tradition qui Test moins. 

Il n'y a pas de raisons particulières de se méfier des indica- 
tions des Gesta Processi. S'ils sont apocrj-phes, nous avons vu 
que les données topographiques des gestes sont presque tou- 
jours exactes; et, dans l'espèce, la cohérence* très remar- 
quaWe de celles qui nous sont fournies est une sûre garantie 
de leur valeur : il est évident que le narrateur du récit de la 
fuite de saint Pierre connaît Rome. — Si les autres légendes 
qui mentionnent la prison Mamertine- ne font, à ce propos, 
aucune allusion à Processus et à Martinianus, pourquoi s'en 
étonner et comment l'auraient-ils faite? La légende de saint 
Calliste parle-t-elle des autres gestes qui mentionnent leCapitole? 
— On allègue l'invraisemblance de certains faits : il est matériel- 
lement impossible, dit-on, que cinquante et une personnes aient 
pu tenir ensemble dans la Mamertine. Mais oublie-t-on le Tid- 
lianiim et que Processus ne devait reculer devant aucune 
difficulté pour faciliter le baptême de ses frères? Ou croit-on 
que les Romains se souciassent si fort du confort de leurs 
prisonniers? Ou attache-t-on tant d'importance à Texactitude 
du chiffre donné par la légende? — On demande pourquoi 
X Lucine pouvait pénétrer jusqu'aux Apôtres et à leurs compa- 
gnons? Mais l'aide de Processus pouvait-elle lui faire défaut, 
et les chrétiens n'avaient-ils pas la liberté de visiter là 
leurs frères enchaînés? — On s'étonne de ne pas trouver la trace 
la plus légère de Texistence d*nn culte à la prison Mamertine 
au cours du iv'' siècle. Oubhe-t-on qu'à cette date la Mamer- 
tine servait encore de prison publique '^ et ne pouvait être 
désaffectée: il ny en avait pas d'autre à Rome. Oublie-t-on 
qu'elle se trouvait au cœur de la ville, dans un quartier entière- 



> Pour aUer de la Mamerline à la Porte Appienne, on passe naturellement 
par le Sepiizonium ^ la Via Sova^ le Titulus Fasciolae. 

2 Calliste, 14 octobre 440. — Martyrs Grecs, R. S., III, 206. — Stephanus, 
2 août 142. — Sixtus, 6 août 140. — Marcel., 16 janvier 370. — Abundius, 
16 septembre 301. — Chrysanthe, 25 octobre 482. 

3 Ammien Marcellin, XXVIIt, l (éd. ISisard, p. 292, 404). 



LA PRJSON DE SAINT PIERRE 427 

ment païen, sur une colline syuihole du paganisme autant que 
forteresse de Rome? On comprend que les empereurs aient 
hésité à y établir un sanctuaire, et Ton sait, d'ailleurs, combien 
les chrétiens ont dû mettre de temps et montrer de prudence 
pour s'installer au cœur de la ville. — Toutes les raisons 
alléguées pour affaiblir sur ce point l'autorité des gestes ne 
sont que des hypothèses auxquelles il est facile d'en opposer 
d'autres de même valeur. 

Au contraire, il n'est pas malaisé de trouver des raisons déci- 
sives qui obligent le critique à se montrer très réservé lorsqu'il 
juge ï Itinéraire et très prudent lorsqu'il l'emploie. Le plissage 
où nous lisons : Fons sci Pétri ubi est carcer eius^ est très sus- 
pect. Les mots qui suivent, à la Ugne inférieure, désignent un 
édifice qu'on ne peut identifier avec certitude : « Sci lohannis 
et Pauli, » Est-ce le cloître fameux qui se trouvait au Vatican 
près de Saint-Pierre*, est-ce une église indépendante de celle- 
ci et distincte de celle du Cehus ? On n'en trouve pas trace 
dans les documents'-; on n'en trouve pas trace sur le sol. — 
Il en est de même de. la prétendue prison de Saint Pierre. Pas 
un mot dans les textes ; pas une pierre sur le Janicule. C!om- 
ment expliquer cette absence de ruines et ce silence des écri- 
vains ? Ne serait-il pas étrange — c'est ici qu'il faut le dire 
— que les chrétiens de Rome, au iv*" siècle, n'eussent pas élevé 
un oratoire à leur apôtre au lieu même de sa captivité ? Y 
avait-il là une prison publique ? Le Janicule n'est-il pas en 
dehors de la ville et loin des quartiers païens ? Les chrétiens 
avaient les mains libres ; dans l'hypothèse que nous combat- 
tons, leur abstention est plus que surprenante ; on en vient 
à soupçonner une erreur dans le texte de V Itinéraire, 

Ce soupçon se confirme par un examen général de sa valeur. 
Deux erreurs inexplicables, nombre d'obscurités inexpliquées 
en affaiblissent le témoignage. Le Circus Flamineiis ne se 
trouve pas Place Navone, mais sur l'emplacement actuel du 
Palais Mattei et de Sonda Catarina dei Funari, entre la 
via Aracoeli, la via degle Botteghe Oscnre^ la Via Delfini^ : 
il est confondu ici avec le Circus Agonalis. — Les Thennae 

» Duchesne, L. P., I, 239, 484-8; n, 23. 

* Cf. l'inscription publiée par de Ilossi {Ins. Chr., II, 28, 51). 

3 Lanciani, Lincei, 1, 440. — Jerdan, II, 329. — Varron, V, 154. — Cicéron, 
ad. AU., 1, 14. — Pro Seslio, 33. — Val. Max., 7, 4. — Martial, XJI, 74, 2. — 
Dion Cassius, 55, 10. 



428 APP