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Full text of "Une fête de Noël sous Jacques Cartier"

A- 





ERNEST MYRAND 



UNE 



FETE DE NOËL 



sous 



^ICQUES CARTIER 



" Thèse are but shadows of 
the things that hâve been," said 
the Ghost. 

Dickens, A Christmas Carol. 



DEUXIÈME ÉDITION 




QUÉBEC 
IMPRIMERIE DE L.-J. DEMERS & FRÈRE 

30, RUE DE LA FABRIQUE, 30 
1890 



^^^_ 



ERNEST MYRAND 



UNE 



FÊTE DE NOËL 



sous 



JACQUES CARTIER 



*' Thèse are but shadovvs of 
the things that hâve been," said 
the Ghost. 

Dickens, A Christman Caro[. 



DEUXIÈME ÉDITION 



QUEBEC 
IMPRIMERIE DE L.-J. DEMERS & FRÈRE 

30, RUE DE LA FABRIQUE, 30 
1800 



Enregistré conformément à l'acte du Parlement cUi Canada, en l'année 
mil huit cent quatre- vin ^t-huit, par Ernest Myrand, au bureau du 
ministre de l'Agriculture, à Ottawa. 



PREFACE 



Il y a C[uel(|ues années, le l)ibliotliécaire de l'Institut 
Canadien de Québec, donnant son rapport à l'assemblée 
générale des membres de cette société, littéraire, faisait 
cette déclaration remarquable : 

<' Vous me permettrez, messieurs, d'exprimer un regret; lesdix- 
'' neuf vingtièmes au moins des 7,000 volumes qui ont circulé parmi 
'' nos membres durant l'aimée qui vient de finir (1879-80), sont des 
<• ouvrages de littérature légère. C'est un véritable événement lorsque 
" quelcpi'ua demande un livre sérieux. Nous comptons pourtant sur 
'•' nos rayons un beau choix d'ouvrages sur les sciences exactes, l'his- 
'• toire, la philosophie, la morale, mais presque personne ne vient 
'• secouer la poussière qui s'y accumule. La lecture des meilleurs 
'•' ouvrages de fantaisie ne sert qu'à délasser l'esprit, elle ne saurait ni 
'■' nourrir l'intelligence, ni former le cœur; c'est une simple récréation 
'' dont il ne faut pas abuser." 

Quatre ans plus tard, le bibliothécaire en exercice 
de la même institution confirmait le diagnostic du mal 
signalé par son prédécesseur. 

" Dan-: le cours.de la présente année, disait-il, (1883-1884), la cir- 
" culation de nos livres i-'est élevée à plus de 8,130 volumes. 

" Parmi ces nouveaux livres se trouvent un certain nombre d'ou- 
" vrages sur les sciences, et, si l'on en juge par la vogue qu'ils 
" ont obtenue, on ne saurait trop engager le bureau de direction 
" à augmenter la partie scientifique de notre bibliothèque qui 
" a été fort négligée jusqu'aujourd'hui. Malheureusement, la circu- 
•> lation de nos livres fait voir que le goût des romans n'est que 
'' trop prononcé et le meilleur moyen de combattre la propagation de 
" ces lectures, pour le moins frivoles, serait d'offrir à nos membres 
" des ouvrages scientifiques qai les instruisent et les intéressent. 
" N"( st-ce pas là la mission de notre Institut, mêler " l'utile à 
" l'agréable? " 



4 PRÉFACE 

De cet état de clioses, alarmant pciir certains esprits 
pessimistes plutôt que sérieux, un fait consolant se 
dégage. La statistique prouve, avec éclat, que la 
jeunesse de notre ville aime passionnément à lire, et 
que chez elle ce délassement intellectuel prime de très 
haut dans le choix restreint de ses amusements et de 
ses plaisirs. 

Seulement, comme les gourmands, et les gourmets, 
la jeunesse préfère le dessert aux entrées du repas, la 
friandise et le bonbon à la soupe et au bifteck. Je 
connais plusieurs vieux de cet avis-là. Le moyen de 
faire goûter à la soupe et manger le rôti ne serait pas, 
à mon sens, de retrancher absolument le dessert, mais 
plutôt de servir une soupe excellente, un rôti parfait. 

Ce procédé d'art culinaire a été merveilleusement 
appliqué aux tables de lecture par les vulgarisateurs 
modernes de la science dans des œuvres essentielle- 
ment littéraires. Ainsi, pour n'en nommer qu'un célèbre, 
Jules Verne s'est bien gardé de proscrire ou d'anathé- 
matiser le roman. Loin de là ; c'est à la faveur, au 
prestige, à l'influence bien exploitée de ce tout puis- 
sant qu'il doit la meilleure part de ses succès. C'a été 
la suprême habileté de ce bon courtisan de flatter de 
la sorte le maître souverain de notre littérature con- 
temporaine et, avec lui, l'innombrable légion de ses 
fidèles adorateurs. Car, de quelque nom que les passions 
contraires le signalent, qu'on l'idolâtre comme un féti- 
che, ou qu'on l'exècre et le fuie comme un épouvantail^ 
il n'y a que les maladroits qui osent rencontrer de 
front la popularité irrésistible de l'ennemi, popularité 
qui saisit, écrase, emporte et jette à l'abîme l'impru- 
dent contradicteur. On ne détrône pas impunément un 



PRÉFACE 5 

tel monarque, et mieux vaut entrer en éclaireur qu'en 
guérilla dans son royaume. 

Jules Verne n'aurait pas réussi à faire accepter ses 
ouvrages par une telle universalité de lecteurs si ses 
cours scientifiques, déguisés en romans, n'eussent revêtu 
l'éclatante livrée, parlé le langage charmeur, confessé 
le dogme infaillible de l'imagination, cette vérité éter- 
nelle de l'éternel roman. 

J'en appelle au plus froid critique, l'Histoire de 
trois Russes et de trois Anglais, Un hivernage dans 
les glaces, Cinq semaines en ballon eussent-ils jamais 
valu à leur auteur fortune et renommée si Verne les 
eût intitulés» simplement Leçons de géographie ? De 
même, son fameux roman-trilogie. Les Enfants du 
capitaine Grant, Vingt raille lieues sous les Mers, 
L'Lle mystérieuse, aurait-il jamais eu chez les liseurs 
cet inouï succès de vogue, si l'éditeur eût sévèrement 
publié une Histoire Naturelle en trois volumes ? Et 
le Voyage au centre de la Terre, est-il autre chose 
qu'un admirable et merveilleux Cours de Physique 
et de Géologie î 

Paganel, Cyrus Smith, Barbicane,Eobur, le capitaine 
Xemo sont de véritables professeurs de géographie, 
d'histoire naturelle, de physique, déguisés, grimés con- 
venablement en héros de romans. L'intrigue même du 
récit n'est, le plus souvent, qu'une thèse scientifique, 
exposée, développée, soutenue, établie au cours d'une 
aventure imaginaire autant qu'originale et racontée en 
im très beau style, qui fleurit, comme un jardin de 
rhétorique, les plaines arides du chiffre et les solitudes 
austères où les savants de toutes les langues parlent le 
mot exact du tfféorème et de l'équation. 



PREFACE 



Ce procédé, qui donne à l'histoire le coloris de la 
légende et l'intrigue du roman, n'est pas neuf : le Cinq 
Mars d'Alfred de Yigny en est un frappant exemple. 
Son autre célèbre ouvrage, Stello, n'est que la trilogie 
biographique des poètes Gilbert, Chatterton et André 
Chénier. Mais, dans cette littérature apparemment 
légère par le titre et le mécanisme des moyens, quel 
butin de connaissances et d ) souvenirs historiques ! 



* 



Ce que Jules Yerne a fait pour l'ensçignement 
populaire, la vulgarisation des sciences positives et des 
arts, je crois devoir aujourd'hui le tenter en faveur 
des archives de notre histoire du Canada. 

A part ce 'que nous avons appris de force au collège, 
que savons-nous de l'histoire du Canada? Combien 
d'entre nous ont eu la bravoure de compléter les 
notions rudimentaires des Abrégés suivis en classe par 
la lecture entière de Ferland ou de Garneau ? Quels 
rares étudiants, les érudits de l'avenir, sont allés véri- 
fier après coup, dans les archives nationales, les données 
mêmes de l'histoire ? 

Et cependant, ce ne sont pas les archives précieuses, 
uniques, originales, qui manquent à Québec. L'inesti- 
mable bibliothèque de l'université Laval vaut, elle 
seule, en trésors archéologiques, toutes les collections 
particulières ou publiques du pays. 

Le travail archéologique se réduit maintenant à la 
peine de lire. 



TRÊFACE T 

En effet, les clierclieurs bibliopliiles de notre liistoire 
dn Canadri, Faribault, Laverdière, Jacques Viger, 
Holmes, Papineau, Sir Lafontaine, parmi les morts, 
les abbés Tanguay, Bois, Verra ult, Sasse ville, Eaymond 
Casgrain, messieurs Joseph Charles Taché, Douglas- 
Brymner, Benjamin' Suite, parmi les vivants, ont 
taillé toute la besogne, parachevé la tache avant même 
c|ue nous, jeunes gens, fussions sortis du collège. 

Le vénérable doyen de notre littérature canadienne 
française, l'honorable M. Chauveau, a pudJié, dans son 
Intrôdaction aux Jugements et .Délihc rat loris du 
Conseil Souverain de la Noavelle-France, une nomen- 
clature aussi complète qu'intéressante des principales 
archives relevées au pays depuis quarante ans, et, eh. 
particulier, dans la province de (Québec. 

Hélas ! les archives de notre liistoire, nos l)elles et 
glorieuses archives, imprimées sur papier de luxe avec 
du caractère antique, continuent aujourd'hui, sur les 
rayons de nos bibliothèques pul)liques, le sommeil de 
mort qu'elles dormaient autrefois dans la poussière des 
greniers ou l'humidité des caves, alors qu'elles étaient 
seulement' de vieux manuscrits, des parchemins rac- 
cornis, des bouquins noirs et luisants, livrés à la merci 
des ménagères qui les utilisaient à allumer le feu. ^ 



1. Je me rappelle que ce fut dans le fond d'une boîte à bois qtre 
l'on découvrit un des volumes du Journal des Jésuites, le seul qui 
ait échappé au même usage. Quant aux autres ils avaient eu l'hon- 
neur de griller les poulets ou de mêler leurs cendres vénérables aux, 
tisons moins historiques d'une bûche d'érable ou d'un rondin de- 
merisier ! 

Pour atténuer, sinon excuser, notre criminelle incurie, il convient 
d'ajouter qu'en France aussi bien qu'au Canada, les archéologues se 
plaignent amèrement de ces désastreuses négligences. Ecoutez c& 
qu'en dit un aichiviste célèbre : 

" Que de précieux documents ont allumé la pipe d'un goujat! Que- 



s PRÉFACE 

Et cependant quel labeur colossal, quels argents, 
<quelles études n'ont-elles pas coûté aux biblioj)liiles, 
:aux chroniqueurs, aux arcliéologues, aux historiens qui 
ont eu l'héroïque courage, la patriotique vaillance de 
publier, en éditions d'honneur, les manuscrits originaux, 
les annales primitives de la colonie ! Par contre, com- 
iDien apparaissent mesquins, désespérants, ironiques, 
misérablement petits, les résultats obtenus comparés à 
l'effort gigantesque apporté au parachèvement d'une 
â,ussi monumentale entreprise ! 

Nos archives nationales ! Elles ont cependant porté 
l)onheur aux littérateurs de la génération précédente. 
Ellgs ont porté bonheur au regretté Louis P. Turcotte, 
le vaillant auteur du Canada sous l'Union (1841- 
1867), au romancier Joseph Marmette, qui leur doit 
François de Bienville, son meilleur ouvrage ; elles 
•ont porté bonheur à notre érudit compatriote çanadiei} 
anglais William Kirby, l'auteur du roman fameux 
Le Chien d'Or, merveilleuse légende canadienne fran- 
.^aise que les écrivains de la Province de Québec ont 

laissé échapper de leur réx)ertoire faute d'études 

:archéologiques. 

Quant à l'histoire du Canada, elle en a retiré un 
(étonnant profit de vulgarisation. Les compositions de 



-^' de nobles parchemins, au bas desquels était la signature d'un roi, 
^' ont couvert les pots de conserves de femmes de préfets, bonnes 
•" ménagères qui les faisaient prendre dans les greniers de la pré- 
■" fecture. ...Je n'en dis pas davantage et je ne nomme perbonne ; il 
•*' n'est pas besoin d'autres exemples que ceux auxquels je fais allusion, 
■<' et que je connais, pour montrer que les parchemins qui ont servi à 
<< faire des gargousses, et par cela même, à faire de l'histoire nouvelle, 
<<' n'ont pas eu la def^tinée la plus triste " 

Pierre Margry, Découvertes Françaises, pages 40 et 41. 



TRÊFACE 9 

Marmette, de DeGaspé, de Bourassa, de Kirby, de 
Leprulioi), de John Lespérance, lui ont valu un peu de 
cette popularité que l'on envie, à juste titrej aux 
œuvres de Jules Verne, Arthur Mangin et autres 
lettrés, partisans déguisés des sciences exactes auprès 
de la jeunesse frivole qui passe en badinant à travers 
un cours d'études. 

Pour combien d'intelligentes et spirituelles lectrices 
la grande et martiale figure de Louis de Buade, comte 
de Frontenac, fût demeurée aussi inconnue qu'étran- 
gère sans la lecture de Bienville î C'est un portrait 
colorié, si l'on veut, mais un portrait vivant, un por- 
trait histori(pie, saisissant de vérité photographique, 
lumineux de gloire comme l'époque à laquelle il appar- 
tient. 

C(mibien encore, sans le roman-feuilleton du même 
auteur — V hitendani Bigot, — combien, dis-je, des 14,- 
000 abonnés de feu U Opinion Publique n'auraient 
jamais lu le savant, exact et patriotique récit de la 
première bataille des plaines d'Abraliam ? 

Et cette autre description magistrale, merveilleuse- 
ment empoignante de la revanche du 13 septembre 
1759, la victoire du 28 avril 1760, gagnée dans les 
champs de la vieille paroisse de N"otre-Dame de Foye, 
sous le rempart même de Québec, avec son point 
stratégique légendaire, l'immortel moulin Dumont, où 
l'avons-nous lue, nous les jeunes ? — Chez Garneau, Fer- 
land, Laverdière ? — Non pas ; mais dans Les Anciens 
Canadiens de 1860. Notre premier cours d'histoire 
du Canada s'est donc fait dans un roman très canadien 



10 PRÉFACE 

français, et, disons-le à la gloire do son incontestable 
mérite, très historicpie, absolument liistorique. 



* 



Il était d'ailleurs rigoureusement logique, pour qui 
voulait populariser les archives canadiennes françaises, 
de commencer ce travail de vulgarisation suivant l'ordre 
des dates. Or, la Relation du Second Voyage de 
Jacques Cartier est sans contredit notre premier docu- 
ment historique puisque l'on y raconte la découverte du 
Canada. Il était difficile d'étudier un document authen- 
tique à la fois plus précieux et plus vénérable d'anti- 
quité. 

Mon ouvrage ne sera donc, à proprement parler, que 
la paraphrase 'ittraire du Second Voyage de Jacques 
Cartier. 

Œuvre d'imagination, dira-t-on, bagatelle ! Œuvre 
d'imagination si l'on veut, composition fantaisiste où 
cependant la folle du logis n'est qu'une esclave de la 
vérité historique. A ce point (pi'elle accepte les noms 
de personnes, les mots anciens de la géographie, et 
consent à suivre dans leur ordre les événements, les 
faits, les circonstances. Elle ne les combine pas, elle 
les regarde; elle se promène au milieu d'eux, les inter- 
roge, les critique, les admire, à la manière d'un voya- 
geur intelligent, d'un connaisseur artiste étudiant les 
curiosités d'urf musée ou les monuments d'une ville 
étrangère. Le travail à! Une Fête de Noël sous Jacques 
Cartier se compose d'une série de tableaux historiques 
peints sur nature, de vues exactes prises sur le terrain, 



PKKFACE 11 

pliotograpliiccs à la faveur de la lumière r^ue peuvent 
concentrer à cette distance, sept demi-siècles, les meil- 
knirs instruments des archivistes et des arcliéologues. 

Aussi le public instruit qui jugera Uépreiive sera-t-il 
d'autant plus sévère ];)Our l'ouvrier qu'il se trouvera 
toujours en mesure de comparer la copie à l'original. 
Car, la raison essentielle de ce travail étant de faire 
CONNAITRE ET LIRE NOS ARCHIVES, j'annote le vécit litté- 
raire du texte de la relation primitive, ^ non pas tant 
pour démontrer, par la vérité des événements, Li vrai- 
semblance de la fantaisie, que pour multiplier les 
occasions de lire ce hrlef récit et succincte narratloib 
(Je la navigation faite en 1535-3G par le capitauie 
Jacques Cartier aux îles de Canada, IlocJielaija, 
Saguenay et autres ^. Occasion rare et précieuse s'il 
en fut jamais, exceptionnelle Ijonne fortune de pou- 
voir déguster, comme un fruit d'exquise saveur, ce 
beau français du seizième siècle, un français vieux, ou 
plutôt jeune comme l'Age de llal^elais et de Montaigne, 
exhalant en parfum la fraîcheur éternelle de l'esprit. 

Forcément, l'attention des plus légers liseurs s'ar- 
rêtera sur ces passages empruntés à l'original unique, 
extraits bizarres, étranges comme un grimoire, où l'or- 
thographe primitive des mots, le suranné des expres- 
sions, le latinisme des tournures de phrases conspirent 



1. Je nifc suis servi pour mon travail de la " Réimpression figurée 
de l'édition originale rarissime de 1545 avec les variantes des manus- 
crits de la bibliothèque impériale." — Paris — Librairie Tross — 1863. 
— J'ai aussi consulté l'édition canadienne des Voyages de Jacq>ies 
Cartier publiée en 1843 sous les auspices de la Société Littéraire et 
Historique de Québec. 

2. D'Avezac, Introduction historique à la Relation du Second Voyage 
de Jacques Cartier , page xvj. 



12 PRÉFACE 

à piquer au vif la curiosité de l'intelligence et des 
yeux. 

Et de même que la lecture des romans de Jules 
Terne a développé le goût des études scientifiques, de 
même la paraphrase littéraire tVun document archéo- 
logique éveillera peut-être, chez plusieurs jeunes gens 
instruits, l'idée de consulter nos archives, de les lire, 
et de se prendre, eux aussi, à leur séduisante étude. 
Ce sera du même coup développer chez les lettrés le 
goût de l'histoire par excellence, celle de notre pays. 

Tout le travail archéologique proprement dit est 
terminé maintenant, les manuscrits déchiffrés, copiés, 
collationnés, imprimés se rangent aujourd'hui en beaux 
volumes sur les rayons de toutes nos bibliothèques. Il 
n'y a plus qu'à ouvrir le livre... et à lire ! Et on ne, 
lirait pas ? Je ne puis croire à cet excès d'indifférence 
ou de paresse ! 

* * 

Prendre par l'imagination ceux-là qui ne veu- 
lent PAS DE BON GRÉ SE LIVRER A L'ÉTUDE, tel CSt 

l'objet entier de ce livre. 

Encore, l'imagination de celui qui invente à condi- 
tions pareilles aux miennes se trouve-t-elle, avec un 
semblable canevas, terriblement réduite, affreusement 
bridée, dans le champ même de ses évolutions, le terrain 
par excellence de ses manœuvres, la description. Son 
action restreinte demeure étroitement liée à des cause- 
ries d'équipages que défraient un petit nombre de cir- 
constances inconnues mais vraisemblables, aussi rares 



PKËFACE 15 

et aussi vulgaires cependant que les événements quo- 
tidiens traversant la monotonie d'un long et triste 
hivernage. Qui plus est, ces causeries de matelots se 
rattachent à très peu de sujets ; sujets difficiles ([ue 
l'imagination ne trouve qu'en évoquant la vérité de 
sentiments intenses, vivaces, je le veux bien admettre, 
mais aussi, communs à tous les hommes : regrets 
amers, angoisses lancinantes, illusions éljlouies, croisées 
presque aussitôt de désespoirs extrêmes, tous senti- 
ments personnels à ces Français, acteurs d'une héroï- 
que aventure, encore plus rongés de nostalgie que de 
scorbut. 

Aussi, ai-je cru devoir introduire, dès le dé^^art de 
l'action, un interprète qui l'accompagne, à travers 
l'intrigue, jusqu'à la fin du récit. Cet interprète n'est 
î)as mis là uniquement pour traduire les pensées ou 
les sentiments des principaux rôles, la seule clarté du 
langage devant suffire à cela, mais pour compléter k 
connaissance historique de ces mêmes pefsonnages, do 
l'époque et du pays où ils ont vécu, de leurs travaux, 
de leurs œuvres. 

Pour créer le type de ce Mentor je n'ai eu (pi'à 
me souvenir. Car j'ai connu, intimement connu dans 
ma vie d'écolier au Séminaire de Québec, monsieur 
l'abbé Charles Honoré Laverdière, l'érudit archéologue^ 
l'éminent prêtre historien ; et nul autre que lui ne m'a 
semblé plus apte à remplir vaillamment ce premier 
rôle. 

J'ai dit interprète, j'aurais mieux fait d'écrire cory- 
phée ; car mon cicérone fantaisiste lui correspond et lui 
ressemble étonnamment. Avec cette difîerence toutefois 



14 rKÉFxiCE 

que îe coryphée des tragédies grecques donne la répli- 
que aux acteurs en scène, cause, discute, approuve, 
censure, pleure, se lamente, s'inquiète, se réjouit, se 
glorifie, s'exalte avec eux ; tandis que, dans le cas 
actuel, notre Mentor donne la réplique à l'auditoire, 
c'est-à-dire, aux lecteurs du livre. Il cause avec eux, 
discute, approuve, condamne les idées, les sentiments, 
les espérances, les désespoirs, les r.mbitions, les étonne- 
ments, les rêves des compagnons de Jacques Cartier. 
Il profite conséquemment de l'occasion continuelle- 
ment présente de donner à ses auditeurs un cours 
quasi complet d'histoire du Canada. Un nom d'homme 
ou de ville, une parole, une action, une place, un 
monument, cités aux dialogues ou mentionnés dans la 
partie descriptive de l'ouvrage, sont pour lui autant de 
raisons de prendre la parole. • • 

Ajoutez encore, comme prétextes de causerie, les 
analogies d'événements ou de circonstances, les coïnci- 
dences heureuses ou bizarres, les antithèses surpre- 
nantes d'une vie toute semée d'aventures singulières, 
les parallèles glorieux ou les fâcheux contrastes provi- 
dentiellement établis entre les hommes et leurs voca- 
tions, et vous aurez autant d'à-propos, autant d'excuses, 
pour ce coryphée historique, de reprendre la parole, de 
la garder plus longtemps même que les personnages en 
scène, sa qualité de cicérone officiel lui permettant 
d'être prolixe, voire même bavard, sans trop d'incon- 
vénient pour l'auteur du livre qui cause à sa place. 

Et de même que, dans les chœurs de la tragédie 
antique, le coryphée parlait quelquefois au nom de la 
foule, de même Laverdière parlera, de sa voix claire et 
'forte, au nom .de l'histoire du Canada. Cet homme 



rULFACE 15 

iiutorisé en sera riuterprcte accompli ; sa parole sera 
si vraie, si juste, que cliacun, eu l'écoutant, croira 
entendre un éclio de ses ])i'opres pensées. 

Et si le lecteur constate une divergence, ou plus, 
une contradiction entre Laverdière prononçant le 
jugement de la postérité et l'opinion publi(|ue actuel- 
lement reçue, (|uel(pies heures de sage réflexion ne 
tarderont })as à lui faire reconnaître et accepter la 
sentence du prêtre Iristorien. Car Laverdière ne tergi- 
verse jamais et jamais n'hésite entre l'opinion (jue l'on' 
a et celle que l'on devrait entretenir sur tel homme, 
telle époque ou tel événement historiipie. 



* * 



C'est donc au milieu d'un groupe de matelots que 
Laverdière se ])résente. Les liardis Malouins, les auda- 
cieux Ih'etons, compagnons de la fortune et de la gloire 
de Jac(|ues Cartier apparaissent ; au lieu d'une troupe 
de comédiens, c'est ré([uipage d'une marine française 
qui donne à bord de trois vaisseaux, je ne dirai pas le 
premier acte, nuiis la ])reniière scène de cet immortel 
drame historique joué au Canada par la France catho- 
lique royale pendant trois siècles consécutifs et sans 
chute de rideau. Laverdière n'est ([ue le coryphée du 
spectacle, consé(|uemment il lui appartient ; comme 
toutes les opinions que je lui prête, la critique qu'il en 
peut faire est réversible, et les lecteurs de ce livre ont 
le droit de ra})])laudir ou de le sittler. 

Un rôle (Veqvipacje pour canevas ! J'avoue la déses- 
pérante aridité de mon sujet ; mais la logique de mon 



16 PRÉFACE 

raisonnement autant que le but de mon travail m'em- 
pêchent de choisir. D'autre part, le mot Noël, pour 
qui le médite profondément, nous ouvre tout un horizon 
sur l'histoire- canadienne française. Ce vieux cri de 
joie gauloise portera-t-il bonheur à cet essai littéraire ? 
Mes espérances veulent répondre oui; mais je me 
souviens à temps que l'Avenir seul a la parole. D'ail- 
leurs, étant donné l'ingratitude et le fardeau d'une 
pareille étude, je n'en estimerai mon succès que meil- 
leur, si toutefois le succès arrive. 

A tout événement, l'on me tiendra peut-être compte 
de n'avoir pas apporté à l'appui de ma thèse un exemple 
facile ou de labeur ou d'imagination. 

Ernest Myrand. 

Québec, 31 janvier 1890. 



ARGUMENT ANALYTIQUE 



PR(3L0GUE 



i;.v CAUSBUR d'autuefois. 



Le 24 décembre 1885, à Québec, r.iuteur dV^W. Fête de Noël mus 
Jacqucs'Cartkr roncontre, sur la Grandr Allô', lu personnage de Laver- 
dière.— La conversation s'engage et l'archéologue en profite pour 
donner libre essor aux souvenirs historiques de sa puissante mémoire. 
—Ce que lui rappelaient en particulier le chiffre froù, le nombre 
treize et la journée du vendredi— Quelle ville regardait Laverdière.— 
Carillons de Noël.— Une cloche absente.— Pourquoi la foule accourait 
à Notre-Dftmc. 

CHAPITKE I 

LA XEF-GÉNÉRALE, GllAXDE HeRMINE. 

Laverdière propose à son compagnon de route d'entrer à réglisc. 
et le transporte, à 350 ans de distance, au minuit du 25 dé'cemb'rê 
1535.— La forêt de Donnacona.— Ancienne topographie historique.— 
Ce qu'on peut voir dans un profil de rivière— Les trois vaisseaux de 
Jacques Cartier.— Une chambre de batterie dans la Grande Hermine 
—Office divin : IJovi Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers 
de Jacques Cartier pontifie en présence du capitaine découvreur, des 
officiers de la flottille et de tout le personnel valide des trois équi- 
pages —Etude sur les noms inscrits au rôle d'équipage.— Le décor de 
la nef-générale— Les trois voilures des navires identifiées par Laver- 
dière— Notre-Dame de Roc-Amadour — ^c^6'6';;«, fidèles.— A quoi pen- 
saient les compagnons de Jacques Cartier.— Foi ardente du décou- 
vreur. 

CHAPITRE II 

LA CARAVELLE, PeTITE HeRMIXë. 

Un vaisseau-hôpital. —Les scorbutiques de la flottille. — i)^m 
Anthoine— Le récit d" Yvon LeGal.— Les prières de la Nativité —Ce 
que chante la liturgie catholique dans la Province de Québec- 
Hymnes d'église ; leurs paraphrases historiques.— Les sonneries de 

la Pefife Hermine. 

2 



18 ARGUMENT ANALYTIQUE 

CHAPITliE III 

LA GALIOTE, EmÉRILLOX. 

Les deux promeneurs quittent le vaisseau-hôpital, jettent un coup 
d'œil sur le Fort Jacqives-Cartier, et se rendent à l'einboucliure du 
ruisseau Saint-MIchel. — Ils découvrent VEviérillon enlizé dans la 
neige. — Le cadavre du premier scorbutique, Philippe Rougemont, a 
été déposé à bord de la galiote. Eustache Grossin, compagnon mari- 
nier, Guillaume Séquart et Jehan Duvert, charpentiers de navire, 
font auprès du cercueil de leur camarade la veillée des morts. — 
Causeries des matelots. — Que deviendra Stadaconé ? La bourgade 
sera-t-elle grande ville ? Et la montagne, comme le rocher de Saint- 
Malo, aura-t-elle une ceinture de remparts crénelés, des murailles, des 
tours, une citadelle pour diadème ? — La mémoire de Jacques Cartier 
«era-t-elle immortelle ? — Adieux à Rougemont. — Les dernières 
prières. 

CHAPITRE IV 

UN NOËL BRKTON. 

Réflexions de Laverdière sur les Noëls de la Nouvelle-France. — 
Ce que les gars de Saint-Malo pensaient des aurores boréales. — Qui 
les aurait bien expliquées. — La bûche de Noël — Feu de joie. — 
Invocations de Jacques Cartier. 

EPILOGUE. 

Comment s'en alla Laverdière. — Et ce qu'il advint des trois vais- 
seaux de Jacques Cartier. 



TJI^TE 



FÊTE DE NOËL 



SOUS 



JACQUES CARTIER 



PROLOGUE 



UN CAUSEUR D'AUTREFOIS 



Un de vos amis, me disait Laveixlière, quelque 
littérateur à imagination brillante, écrira sans doute 
merveilles sur " Québec, en Van 2,000." Que prouvera 
son succès ? Pour l'avoir traité avec un éclatant mérite, 
ce sujet en demeurera-t-il moins léger, capricieux, 
fantaisiste ? Il me rappelle, par sa facilité d'exécution, 
ces dentelles amusantes, ces broderies au crochet, que 
l'on peut, à loisir, commencer, continuer, abandonner, 
reprendre ou terminer sans compter les mailles ou les 
points, ni même regarder aux dessins du patron. 

— C'est le genre préféré des talents faciles et pares- 
seux. Pas d'études pour ceux-là, pas de recherches 
ardues, pas de contraintes liistoriques ou d'obstacles 
d'archéologie ; il leur suffit de s'abandonner à la dérive, 



20 UN CAUSEUR d'autrefois 

à la grâce du style et de l'imaginatiori, au fil de la 
plume... le fil de l'eau, l'aval de la rivière. Et le tour 
est fait. 

— Mais, pour les vaillants du travail intellectuel, 
archivistes, chroniqueurs, liistoriens, qui remontent 
les rapides à la perclie, refoulent les courants à coups 
d'aviron, font les portages longs et pénibles, reprennent 
enfin les explorations d'avant-garde hardiment risquées 
par les pionniers de la civilisation chrétienne sur une 
route encore lumineuse, après trois cents ans, du passage 
de la gloire catholique française, pour ceux-là, dis-je, 
ce n'est pas le Québec chimérique et fantaisiste du 
vingtième siècle qui importe ; mais cet autre Québec 
des âges héroïques, celui du 31 décembre 1775, ou 
celui du 13 septembre 1759 ; le Québec provoquant et 
fier du 16 octobre 1690, ou le Québec affolé des nuits 
d'octobre 1660; le Québec puritain du 20 juillet 1629, 
avec le drapeau anglais flottant aux tourelles du Châ- 
teau St- Louis, ou le Kéhec fondé du 3 juillet 1608, le 
Kéhecq de Samuel de Champlain, ou bien encore, ou 
bien enfin le Stadaconéde Donnacona, sauvage et pri- 
mitive capitale d'un royaume barbare, amas de cabanes 
indiennes blotties comme des poussins sous une aile 
d'oiseau i, le Canada ^ que Jacques Cartier, l'immortel 
découvreur de notre beau pays, aperçut, au matin du 
14 septembre 1535, à sept demi-siècles de notre époque. 

— Ces retours au passé historique du Canada ne 



1. " Suivant M. Riclier Laflèche, auciea missionnaire, (l'évoque 
" actuel du diocèse des T rois-Rivières) Stadaconé dans la langue des- 
" Sauteurs signifie aile. La pointe de Québec ressemble par sa forme 
" à une aile d'oiseau." 

Ferland, Histoire du Canada, tome 1er, page 90. 

2. " Ils (les ^auvages) appellent une ville : Canadz." — Voyage de 
Jacques Cartier- 1535-36, verso du feuillet 4S. 



UN CAUSEUR d'autrefois 21 

sont pa,s seulement un j)laisir de l'esijrit, un exercice 
de la mémoire, une satisfaction d'orgueil national, ils 
demeurent encore la préoccupation continue des âmes 
i^randes qui se font une religion sévère de leur sou- 
venir. 

C'était le maître-ès-arts, Charles Honoré Laverdière 
qui me parlait ainsi, à Québec, la nuit du vingt-quatre 
décembre, mil-liuit-cent-quatre-vingt-cin(p II pouvait 
être onze heures et demie du soir ; conséquemment, 
])our parler le langage moderne, le style rapide du 
chemin de fer, nous n'étions plus qu'à trente minutes 
de Noël ; — trente minutes, un temps égal à la distance 
;jui nous sé]iarait tous deux de la ville où nous allions 
renti'er. 

Aussi, fallait- il marcher très vite pour arriver à 
Notre-Dame au coup de la messe de minuit. Car nous 
étions encore loin, très loin même sur la route, la 
Grande Allée, la rue fashionable par excellence du 
quartier à la mode de notre actuelle cité, l'antique 
ch&nùii (la Caj) Rouge, trois fois centenaire comme la 
mémoire de Jac«pies Cartier. L'incomparable beauté 
de la nuit, le besoin d'être seul, de penser librement, 
longuement l'idée et la raison d'un livre m'avaient 
engagé à refaire une fois de plus, et certes sans regrets, 
la séduisante promenade du J>elvédère. 

Or, Laverdière était mort le 11 meirs 1873. Eien 
n'était plus facile à relever dans les registres de l'état 
civil (|ue la date précise de son décès et le quantième 
de son enterrement. Je dis bien aux registres de l'état 
:iviL car, dans la chapelle ^ du Séminaire des Missions 



1. La chapelle fut inieiKliée le matin du 1er Janvier 1888, un 
iimanche. Il s'y perdit l'une des plus belles galeries de peintures de 
î'Américiuc du Nord. 



22 UN CAUSEUR d'autrefois 

Etrangères ^ où le saint prêtre dormait enterre depuis 
douze ans, il n'y avait point de mausolée, de marbre 
fiméraire, pas même une épitaphe gravée à son nom 
qui rappelât à la mémoire distraite des vivants ce mort 
enseveli sous le parvis du sanctuaire. En cela, il 
n'était pas plus maltraité par l'ingratitude des hommes 
que son frère d'études et de sacerdoce, Jean-Baptiste- 
Antoine Ferland, couché, aussi lui, quelque part sous 
le chœur de Notre-Dame de Québec ; il était même 
moins oublié que messieurs de Frontenac, de Callières. 
de Vaudreuil, de la Jonquière ''^, quatre des plus fameux 
gouverneurs du Canada français, obscurément enfouis 
à la Basilique, sous je ne sais plus quelle chapelle 
latérale ^. 

En vérité j'aurais dû me rappeler que Laverdière 
était mort, et mort depuis douze ans, quand son 



1. Nous avons pris liabitudc d'appeler Séminaire de (Québec, lo 
Séminaire des Missions Etrangères à Québec. 

2 Ce fut en septembre 1796, que les cendres du comte de Fron- 
tenac, du chevidier de Callières, du marquis de Vaudreuil et du 
marquis de la Jonquière, furent transportées de l'église incendiée des 
Récollets à la cathédrale de Québec. 

<' On agita l'idée d'élever dans la cathédrale un modeste marbre 
" funéraire à chacun de ces grands noms et de ces grands chefs de 
'• notre race. La chose fut mise à l'étude, et ce, bel et si bien, que 
" quatre-vingt-trois ans après la translation de ces ossements tout 
"est encore à faire! Frontenac, Callières, Vaudreuil, la Jonquière 
" dorment dans la ville qui a été le siège de leur gouvernement sans 
" avoir même une épitaphe pour rappeler aux vivants où ils sont, et 
" ce qu'ils étaient ! Il est vrai que Champlain, le fondateur de notre 
" ville, n'a pas encore de monument et que le chevalier de Mésy, 
" autre gouverneur de la Nouvelle-France, git ignoré dans le cime- 
" tière des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Québec ! " 

Faucher de Saint-xMaurice, Relation des fouilles faites an Collège, 
des Jésuiùsy page II. 

3, 1j Histoire du Canada de Smith, publiée à Québec en 1815, nous a 
conservé les inscriptions gravées ^ur les cercueils de ces quatre gou- 
verneurs de la Nouvelle-France. Les voici : 

I. M DE Frontenac. — " Cy gyt le Haut et Puissant Seigneur 



UN CAUSEUR D'AUTliEFCIH 2-3^ 

fantôme m'adressa la parole, la nuit de Noël, 1885. 
Quels motifs occultes, quelles raisons majeures, quelles 
uro-ences surnaturelles amenaient donc sur ma route 
ce revenant d'outre-tombe ? Pourquoi, comment, et 
depuis quand Laverdière était-il là ? Encore aujour- 
d'hui ma mémoire ne donne à ces questions rétros- 
pectives que de flottantes et tardives réponses. Par 
contre, ce dont je me souviens parfaitement, est (jU'il 
m'apparut si brusqnement et me reconnut si vite, que, 
dans la joie première de notre mutuelle surprise, cette 
pensée de lui demander d'où il venait me manqua 
absolument. 

Ce mot joie en étonnera plusieurs. Et cependant, 
je le dis sans vantardise, l'idée même d'avoir peur -ne 
me vint pas, non par excès de courage, mais pour 
cette autre raison non moins singubère et rare que 



Louis de Buade, Comte d(; Frontenac, Gouverneur Général de la 
Nouvelle-France, mort à Québec, le 28 novemire 1698." 

II. M. DE Callièues. — Uy gyst Haut et Puissant Seigneur Hector 
de Callières. Chevalier de Saint-Louis, Gouverneur et Lieutenant 
Général de la Nouvelle-France, décédé le 26 mai 1Y03. " 

III. M. DE Vaudrelml. — '• Cy gist haut et puissant Seigneur Mes- 
sire Philippe Rigaud, Marquis de Vaudreuil, Grand Croix de l'ordre 
militaire de Saint Louis, Gouverneur et Lieutenant Général de toute 
la Nouvelle-France, décédé le dixième octobre 1725. " 

IV. M. DE LA JoxyuiÈRB. — " Cy repose le corps de Messire Jacques 
Pierre de TatfanelJ, Marquis de la Jonquière, Baron de Castelnau, 
Seigneur de Hardarsmagnas et autres lieux, Commandeur de l'ordre 
royal et militaire de Saint Louis, Chef dFscadre des armées navales, 
Gouverna ur et Lieutenant Général pour le Roy en toute la Nouvelle- 
France, terres et passes de la Louisiane. Décédé à Québec le 17 may 
1752, à six heures et demie du soir, âgé de 67 ans. " 

Sous la date du 11 septembre 1796 on lit ce qui suit au Livr& 
de Prônes de Mgr Plessis, alors curé de Québec : 

" Dans la masure des RR PP. Récollets, on a trouvé les ossements 
" réunis dun certain nombre d'anciens religieux et même quel(iiies 
" cendres des anciens gouverneurs du pays, qui y avaient été enterres. 
" On a mis tous ces précieux restes dans un cerceuil pour être trans- 
» portés et inhumés dans la cathédrale. Cette translation se fera 



24 UN CAUSEUR d'autrefois 

j'oubliai de me rappeler que Laverdière était mort ! 
Je n'ai pas encore eu de pire distraction. 

La présence quotidienne de sa photographie, la lec- 
ture de ses œuvres, l'habitude constante de les étudier, 
une discussion historique très récente, où l'on avait 
longtemps et bien parlé de lui, m'avaient sans doute, 
et à mon insu, préparé doucement à cette rencontre, 
terrifiante à tous égards, mais qui, dans l'état actuel de 
mon esprit, me parut alors aussi naturelle que fortuite. 
Comme les organes corporels, les facultés de l'âme ont 
leurs torpeurs ; torpeurs partielles et temporaires, si 
l'on veut, mais suffisantes cependant pour expliquer 
autant que pour produire ce bizarre phénomène céré- 
bral. 



'' immédiatement après la grand' messe de ce jour, et vous êtes priés 
" d'y assister." — (iTième dimanche après la Pentecôte, 1796). 

Le monastère des lîécollets avait été incendié le 6 septembre 1796 
et le 14 du même mois, les religieux furent sécularisés. — Registre E 
(ks Archives de VEvêché de Québec. 

A ce sujet, la tradition rapportait, d'après le frère Louis, récollet, 
qu'à la mort de M. de Frontenac, son cœur, enfermé dans une boite de 
plomb, fut envoyé à la comtesse sa femme qui refusa de l'accepter. 
Elle le renvoya en Canada disant qu'elle ne voulait point d'un cœur 
mort, qui. de son vivant, ne lui avait point appartenu ! ! 

Il paraît, d'après M. le major Lafleur et M. de Gaspé, l'auteur des 
Anciens Canadiens, lequel fut témoin oculaire de l'incendie de l'église 
des Récollets, que les cercueils de plomb, qui se trouvaient sous les 
voûtes de l'église placés sur des tablettes en fer, étaient en partie 
fondus. La petite boîte de plomb, contenant le cœur de M. de Fron- 
tenac, se trouvait sur son cercueil. 

M. Thompson, ami de M. de Gaspé, avait vu inhumer les osse- 
ments des anciens gouverneurs dans la chapelle de Notre-Dame de 
Pitié, près de la muraille, côté de l'Evangile. Du temps de Mgr 
Signay, curé de Québec, Raphaël Martin, bedeau de la cathédrale, 
eut ordre de faire lever tous les ossements qui se trouvaient dans 
cette chapelle ; ils furent placés dans une boîte, et transportés sous 
les voûtes de la chapelle Mainte-Anne, côté de l'Evangile, près de la 
muraille, dans le sanctuaire. 

Notes extraites du Dictionnaire Généalogique de M. l'abbé Tanguay, 
pages 243 et 244. 



UN CAUSEUR d'autrefois 1^5 

Kieii lie raiita.sti(|Tie d'ailleurs ne trahissait la j)ré- 
sence du revenant cliez le prêtre archéologue: ni le 
vêtement flottant sur la charpente du squelette, ni la 
démarche solennelle de silence glacial ou de sinistre 
gravité, ni l'accent sépulcral de la voix creuse, ni la 
pâleur- jaunâtre du visage. Le vent ne faisait pas 
osciller son fantôme et les lumières oranges du gaz ou 
les raytnis bleu-acier des lampes électriques n'en tra- 
versaient pas le spectre à la manière du jour })énétrant 
une vitre, mais projetaient, au contraire, sur la blan- 
cheur immaculée de la neige, l'ombre intense de son 
cor})S palpable. 

— Devinez d'où je viens ? me dit-il. 

Je lui avouai que je ne devinais pas du tout. 

Je suis allé à Sillery, voir le monument (|ue les 
citoyens de cette localité ont élQvé à la mémoire du 
fondateur de leur paroisse ^ et au premier mission- 
naire - d(î hi Nouvelle-France. -^ 

I^^s Laverdière me raconta le détail attachant de 
cette découverte historique dont il avait partagé 
l'honneur avec son frère d'études et de sacerdoce, 
l'abbé lîaymond Casgrain. 

De celle-ci il ])assa'à uue autre, puis à une autre, 
et de cette autre à une (j[uairième, toujours en remon- 
tant à travers les dates, — de Brùlart de Sillery, com- 



1. Noël Brûlait de Sillery, fondateur de la résidence de Suint 
Joseph. Il u donné son nom à la paroisse aetuclle de Sillery. 

2. Enuemond Massé, premier missionnaire jésuite au Canada. 

3. Ce fut à sou voyage de 1524, que Jean Veraz/.ano, florentin au 
service de François 1er, prit possession du Canada au nom du Roi et 
lui donna, le premiei-, le nom de Nouvelle France. — Relation abrégée 
de quelqui s missions des Fères de la Compagnie de Jésus dans la Noii^ 
veiïe France par Bressani — annotée parle Père Martin. — Appendice, 
pa^a^ 295. 



26 UN cause[:r d'autrefois 

mandeur de l'Ordre de ^lalte, au chevalier de 8t- 
Jean-de-Jérusalem CliaTles Huault de Moiitmagiiy ; — 
de Montmagny, à Brasdefer de Chasteaufort ^ ; — de 
Cliasteaiifort, à Samuel (ie Cluxmplain ; de Champlaiii,- 
à M. De Monts; — de M. De Monts, à M. De 
Chates ; — de M. De Chatcis, à Chauvin; — de Chauvin, 
au marquis de la lioclie ; — du marquis de la Jvoche, à 
Koberval ; — de Koberval, à Jacques Cartier; — de 
Jacques Cartier, au florentin Jean Verazzano. 

x4ux clartés rayonnantes de cette intelligence d'élite, 
ces grands personnages de l'histoire canadienne ])rinii- 
tive apparaissaient comuie des actcnirs rentrés tout ;i 
coup en scène et jouant, sur le théâtre même de leurs 
fameux exploits, les premiers rôles comme les premiers 
actes de ce drame héroïque. Seulement, ils avaient 
tous la voix, l'harmonieuse voix de Laverdière ; ce 
qui, selon moi, ne gâtait en rien rex])ression de leurs 
sentiments les plus nobles et (U leurs plus fières 
pensées. 

Contraste étonnant ! Plus l'événement était vieux, 
plus il s'en allait à la dérive, au recul de cet irré- 
sistible entraînement que nous appelons le passé — ■ 
l'irrévocable passé — mieux la vaillante mémoire de 
l'archéologue historien l'arrêtait dans sa fuite lointaine, 
le fixait éclatant de sa pro[)re lumière, le rajeunissait 
d'actualité, le sculptait enfin en reliefs iu(nd)liables sur 
l'épaisseur de ses propres ténèbres. 

Laverdière s'arrêtait longuement, avec une complai- 
sance d'artiste, à regarder aiiv^i passer devant lui les 
plus humbles figurants de notre bcdle patrie. Il les 



1. Marc Antoine Brasdefer de (Jlmsteautbrt, administrateur jn^iu^am 
11 juin 1G3G. 



1:N (3x\l'SKrK d'altkefois 2T 

faisait à })laisii' duiiler sous mon regard en une proces- 
sion interminable, 

— Ce ne sont que des figurants, me disait-il, mais 
mon cher, quels figurants ! Que serait devenue sans 
eux l'action même des preuiiers rôles ^ Qui l'aurait 
appuyée dans l'histoire, non pas cinc^ actes durant, 
comme au tPlé;Ure, mais ])endant toute une vie 
d'homme ? Qui l'aurait maintenue cent cinquante ans, 
solennelle et dramatique, au prix de silencieux et péni- 
bles travaux, d'oljéissances obscures, fidèles, passives ? 

— Yous méprisez les figurants 1 De toute évidence 
vous avez le ])réjugé des auditoires modernes et vous 
croyez (|ue les a])plaudissements frénéti(|ues, les 
ovations délirantes valeut mieux, pour le succès d'une 
pièce, que le travail caché des machiuistes ou la voix 
discrète du souffleur. lîappelez-vous, ami, qu'ici, au 
Canada, nous avons donné nue tragédie devant une 
salle vide, sans auditoire, c'est-à-dire sans témoins. 
Nous avons joué pour l'art, comme nous nous sommes 
battus pour la gloire, cl la française. Une bonne 
manière, croyez-m'en ! X'en cherchez pas de meilleure. 
Donc, pour l'Histoire qui n'assistait pas à cette repré- 
sentation draniati(pie, il faut nommer tous les person- 
nages en scène, figurants comme premiers rôles. 

Aussi, ne me parlait-il pas de Jacques Cartier, mais 
des compagnons de Jacques Cartier ; et, sans une seule 
hésitation des lèvres ou de la mémoire, il me récitait, 
avec la volubilité du petit écolier qui ap})rend par 
cœur seulement, les soixante-cpiatcn-ze noms de marins 
inscrits à Saint-Malo sur le rôle d'équipage du trente- 
unième jour de mars 1535. 

Il ne me disait rien de Samuel de Champlain, mais 
causait avec un attachant intérêt d'Etienne lîrùlé, de 



28 UN CAUSEUR d'autrefois 

Champigiiy, de Nicolas Marsolet de liouen, le petit 
roi de Tadoiissac, de Jean Nicollet, de François Mar- 
guerie, de Jean Grodefroy, de Normanville, de Jacques 
Hertel, de Fécamp, de Jean Amyot, de Guillanme 
Cousture, tous interprètes du fondateur de Québec, ^ 
et qui lui avaient rendu Tinestimable service d'appren- 
dre pour lui la lettre et l'esprit des langues sauvages. 
' — A quoi bon, disait-il, vous parler de Jacques Car- 
tier, de Samuel de Ohaniplain ? Vous en savez suffisam- 
ment pour garder à leur mémoire un culte d'éternelle 
reconnaissance. Mais leurs obscurs compagnons 
d'armes et de vaisseaux, leurs frères de courages 
surhumains et d'héroïques misères ne- méritent-ils pas, 
eux, l'aumône d'un souvenir? 

— Croiriez-vous, par exemple, que les missionnaires 
jésuites aient seuls en ce pays donné des martyrs au 
Christ? Ignorance coupable qui ne rend pas justice à 
tous les témoins du Divin Maître ! Ce n'est pas 
amoindrir la gloire immortelle de Brébeuf, de Lalemant, 
de Jogues, que d'en faire une part à Hébert, à Antoine 
de la Meslée, à Louys Guimont, à Pierre Kencontre, à 
Mathurin Franchetot, - cinq paysans, cinq confesseurs 
de la Foi, cinq apôtres qui lui donnèrent le témoignage 
du sang. Cette terre vaillante du Canada favorise 
ceux qui l'aiment, et partage, enlre les missionnaires 
qui l'évangélisent et les laboureurs qui l'ensemencent, 
l'honneur éternel du sacerdoce et le triomphe suprême 
du martyre ! 



1. Ferland, Histoire du Canada, tome 1er, page 275. — Benjamin 
Suite, Histoire des Canadiens français, tome 1er, page 149. 

2. Relations des Jésuites --nnnéa IGGl — pages 35 et 36. 



UN CAUSEUR d'autrefois 29 

— Dites-moi, ami, croiriez- vous échapper à une 
accusation d'ingratitude en vous rappelant seulement 
que DoUard des Ormeaux, le héros de Montréal, sauva 
la Nouvelle-France en 1660? 

— Dollard ne mourut pas seul : ils étaient dix-sept 
à la tâche glorieuse ; nous sommes aujcnird'hui un 
million de Canadiens français pour nous en souvenir. 
Dix-sei)t : un chiffre jeune, tous des noms de jeunes 
gens, faciles à retenir pour des mémoii'es jeunes aussi, 
vivaces et sympathiques. Avec un peu de cœur cela 
devient aisé comme un jeu d'esprit. Voyez plutôt : 

— Adam Dollard, sieur des Ormeaux, le chef de 
l'expédition, Jacques Brassier, l'armurier Jean Ta- 
vernier dit La Hochetière, le serrurier Nicolas Tille- 
mont, Laurent Hébert dit Laliivière, le chaufournier 
Alonié de Lestres, Nicolas Josselin, Robert Jurée, 
Jacques Boisseau dit Cognac, Louis Martin, Christophe 
Augier, Etienne Eobin, Jean Valets, liéné Doussin, 
Jean Décompte, Simon Grenet, François Crusson dit 
Pilote ^ Dites, m'avez-vous suivi ? Avez-vous compté ? 
J'ai bien mes dix-sept ? 

J'oubliai de lui répondre tant j'étais absorbé par la 
pensée accablante de ce qu'il avait fallu de temps, de 
travail ferme et de i)atient courage pour amener la 
mémoire, cette grande rebelle de l'intelligence, à un 
aussi merveilleux degré de souplesse et de docilité. Et 
devant ce miracle d'inflexible énergie, il me venait aux 
yeux, en regardant Laverdière, cette comparaison for- 
midable du belluaire (pii, s'enfermant avec le tigre 

1. Leurs noms, recueillis par M Souart, curé de Ville-Marie, furent 
insérés, avant la tin de l'année 1660, au registre mortuaire de la 
paroisse, le seul monument qui nous les ait conservés. 



30 UN CAUSEUR d'autrefois 

qu'il va dompter, barre la porte de la cage pour mieux 
-enlever toute issue aux défaillances de la chair, rendre 
humainement impossibles la fuite ou le secours exté- 
rieur, complète sciemment l'immense péril pour con- 
traindre son cœur h ramasser tout son courage, préoc- 
cupe l'âme à ce point que la pensée même de la peur 
ne lui vient pas au suprême élan du combat. 

Laverdière continua : — En justice pour tous les 
héros de cette expédition fameuse, il convient d'ajouter 
à l'immortel Falmare de notre histoire le nom de 
l'algonquin Metiwemeg et celui du huron Anahotaha. 
Car le courage est une vertu humaine universelle qui 
ne se reconnaît pas seulement à la couleur d'un sang 
ou à la nationalité d'un drapeau ! 

Laverdière dit encore : — Je devrais ajouter, pour 
être complet, les noms de Nicolas du Val, Mathurin 
Soulard et Biaise Juillet, trois autres frères d'armes de 
Dollard qui périrent au début de l'expédition. 

— L'étrange mémoire que la mienne ! remarqua le 
maître-ès-arts en se frappant le front. Ce n'est pas 
l'orthogi'aphe bizaiTe des mots ou leurs consonnances 
singulières (^ui la frappent, mais l'agencement, le 
nombre des chiffres. Ainsi, dans le cas présent, ce 
n'est point l'originalité de ce nom de famille Biaise 
Juillet qui l'émeut, l'impressionne, l'éveille, mais 
l'hiéroglyphe même, le profil serpenté du chiffre to^ois, 
3, un chiffre vivant pour moi, qui se tord et se dénoue, 
qui remue, ondoie, frisonne, quand on le regarde 
fixement, comme les anneaux d'un reptile. 

— Vous ne sauriez imaginer quel essaim de souve- 
nirs agréables cette pensée du chiffre trois fait lever 
<lans mon intelligence. D'où provient ce phénomène ? 



VN CAUSECK d'autrefois 31 

Je n'en sais rien. La raison, comme le secret, s'en 
rattache peut-être à nne très lointaine liabitnde de 
ma jeunesse, .l'avais extrême plaisir à chanter des 
vhansons de inarehe. A'ous savez les belles chansons 
de St. Joachim et vous vous rappelez sans doute 
avec quels élans de voix et de gaieté les disaient 
eux-mêmes, à l'âge d'or des vacances, Ernest Audette 
et I^atrice Doherty ^ 

— Quand c'était mon tour je chantais tout le temps, 
et au couplet et au refrain. Or, vous avez dû remar- 
(juer, et cela comme malgré vous, combien de fois le 
chiffre trois entre en scène (si je puis m'exprimer 
ainsi) dans l'action ou le décor de nos chansons de 
Marclte. Ainsi j)ar exemple : 

<• Mï'ii revenant de la Vendée, 
'' Dans mon chemin j'ai rencontré 
'• Trois cavaliers fort bien montés." 

— ^^)ilil pour le couplet. 

•'• .]'ai vu le loup, Urriiardj le lièvre^ 
'• .l'ai vu le loup, le renard passer." 

• — Voilà ])our le refrain. 
Trois personnages encore ! 

— Autre exemj)le : 



•' Mon père a fait Itâtir maison, 
" L'a fait bâtir à trois pignons, 
'•' Sont trois charpentiers qui la font. 



1. Prêtres du Séminaire de Québoc. Le dernier. Patrice Doherty, 
spirituel au superlatif, toujours gai et d'une amabilité inaltérable, 
«tait le bout-eu-train (le toutes les fêtes, l'âme de tous les plaisirs, la 
meilleure application an vers-devise : Eia cuje, 'lucnc salta, non 
(ta musa diu I 

L'abbé Dolierty a certes bien fait d'écouter V- poète, il est mort à 
34 ans ! 



32 UN CAUSEUR d'autrefois 

— C'est le premier couplet du fameux. " Va, va, va, 
jytit honnet-fe, grand honnet-te ! 

— Le cinquième couplet demande : 

" Que portcs-tu dans ton jupon ? 

— Et le sixième couplet, son premier serre-lîle, lui 
repond tout de suite : 

'' C'est un puté de trois pigeons! 

— Trois ! toujours trois, le chiffre fatidique ! 

— Et que me direz-vous des : Trois p'tits tamhours 
revenant de la guerre ? Une célèbre celle-là ! 

— Et l'immortelle : 

En roulant ma boule, roulant ? 

» 
Derrière chez nous est un étang 

En roulant ma boule, 

7'rois beaux canards s'en vont baignant ! 

Toutes leurs plumes s'en vont au vent ! 

Trois dames s'en vont les ramassant ! 

— Ailleurs, c'est la petite Jeanneton allant à la fon- 
taine pour remplir son cruchon : 

''Par ici-t-il y passe trois cavaliers barons ! 

— Ailleurs encore, à Saint Malo, beau port de mer : 

" Trois beaux navires sont arrivés 

'• Chargés d'avoine, chargés de blé. 

" Trois dames s'en vont les marchander. 

" Marchand, marchand, combien ton blé ? 

" Trois francs l'avoine, six francs le blé ! 

— Enfin, pour en finir avec le délicieux noël cana- 
dien français " L'où viens-tu bergère,'' je vous rappelle 
son dernier couplet : 

" Y a trois petits anges 
'« Descendus du ciel, 
•' Chantant les louanges 
'• Du Père éternel ! 



rx ca[jsî:ur d'autre u ois 3^ 

— Ces cliansons-là ont berce le sommeil de ma pre- 
mière enfance, ma bonne, mon heureuse et sainte 
enfance de petit paysan, réjoui la jeunesse de ma vie 
d'ccolier. Et l'on s'étonne après cela que la fio-ure 
arabe du chiffre trois me soit restée présente aux yeux 
du corps et de l'esprit comme un visage aimé de cama^ 
rade, que les dates historiques où sa combinaison se 
rencontre demeurent ineffaçablement gravées dans ma 
mémoire, ou que ce nombre m'aide à grouper les per- 
sonnages aussi bien que les événements d'une époque l 
—A preuve : ce fut le 3 août 149 j{ que Cliristophe 
Colomb partit de Palos, en Espagne, et s'en alla dé- 
couvrir le :N"ouveau Monde. Ce fut aussi le 3 juillet 
1534 que Jacques Cartier aperçut, pour la première 
fois, la terre du Canada, et que ses vaisseaux entrè- 
rent dans la baie de Gaspé. 1 Et de même que trois^ 
caravelles, la Santci-Maria, la Pinta, la Mna avaient 
découvert le N'ouveau Monde, de même trois navires, 
la Grande Hermine, le Coitdieu, VEmérlllon du hardi 
capitaine Jacques Cartier découvrirent le Canada. Et 
lorsque Jacques Cartier, eut reconnu cet immense con- 
tinent, notre pays lui-même était divisé en trois royau- 
mes sauvages, le Saguenay, le Canada, VHochelaga. 
Les premiers missionnaires du Canada étaient au 
nombre de trois, les prêtres récollets Jean Dolbeau, 
Denis Jamay, Joseph LeCaron qui mourut du chagrin 
de ne pouvoir reprendre ses travaux apostoliques au 
Canada redevenu français. (Je fut le trois juillet 
1G08 que Samuel de Champlain fonda Québec, et ce 



1. Gaspé, nom français du nom sauvage Hongacdo qui signifiait 
le bout de Ix terre. 



:34 UN CAUSEUR d'autrefois 

fut le 23 mars 1633 qu'il partit de Dieppe pour recou- 
A^rer la colonie rendue à la couronne de Louis XIII 
par le traité de Saint-Germain-en-Laye. ^ Ce furent 
encore trois vaisseaux, le Saint-Pierre, le Saint-Jean, 
le Don (le Dieu 2, qui ramenèrent Champlainet recon- 
quirent à la France Québec, aujourd'hui irrémissible- 
ment perdu pour elle! Et ce fut le 23 mai 1633 que 
la flottille mouilla devant la ville. 

Que voulez-vous, me dit en riant Laverdière, 

reprenant haleine, que voulez- vous, j'ai la passion du 
nombre trois ! et je parierais sur lui tout l'argent que 
l'on perd, soit aux tables de jeu soit à la roulette. 
D'autres ont le culte du chiffre sept. Leur religion 
vaut la mienne, et vous savez comme moi que les 
^^oûts les modes ou les ridicules ne se discutent pas ! 
■On les choisit seulement. J'ai les miens. Aussi, je 
-vous avouerai sans fausse honte que, de mon vivant, 
j'avais la superstition du nombre 13 excessivement 
développée dans l'imaginative. 

— Cela m'étonne ! 

En vérité ? Vous vous étonneriez davantage si je 

vous en donnais la raison historique ! 

— Historique? 

Ecoutez, j'en appelle à vos souvenir d'études. Ce 

fut le 26 (deux fois treize), ce fut le 26 juillet 1758 
«que Louisbourg capitula. Ce fut le 13 juillet 1759, 
vers les deux heures du matin, que commença le bom- 
):)ardement de Québec. Ce fut le 13 septembre 1759 
;q^ue se livra la première bataille des Plaines d'Abra- 



1. Le traité de Faint-Germain-en-Laye, qui rendit le Canada à la 
.'France, fut signé le 29 mars 1632 

.2. Ferlaad, Histoire du Canada, Tome 1er, page 2f)8. 



UN CAUSEUR D AUTREFOIS 35 

liam. Qui l'a perdue? Le 13 septembre 1759 fut mor- 
tellement blessé le vaillant marquis de Montcalm. 
Avec qui et pour qui tombait Montcalm ? Ce fut par 
le treizième article du Traité de Paris, signé le 10 
février 1763, que le roi Louis XV, de déshonorante 
mémoire, céda honteusement le Canada français et 
son immense territoire à Georges III d'Angleterre. 
Rappelez- vous que la Eévolution de 1837 fît montex 
treize Canadiens français à l'échafaud ^. 

— Je pourrais, continua Laverdière, multiplier les 
exemples : je ne vous donne que les plus cruels et les 
plus frappants, afin qu'ils restent mieux en mémoire. 
Eemarquez, s'il vous plaît, que cette fatalité du chiffre 
treize est universelle, qu'elle ne suit pas telle et telle 
race, ou ne s'attache pas à tel et tel peuple en parti- 
culier. Ainsi, comme nous au Canada, les Anglais ont 
eu leurs dates historiques néfastes, frappées au même 
chiffre. Ce fut le 13 juillet 1755 que l'héroïque vaincu 
de la Monongahéla, le brave général Braddock, mourut 
de ses blessures 2. Ce fut le 13 septembre 1759 que 
leur plus grand héros, James Wolfe, expira dans les 
bras de la Victoire. Ce fut le 13 juillet 1632 que 
Thomas Kertk remit VAhitation de Kéhecq et le 
Château St-Louis entre les mains d'Emery de Caën et 
du sieur DuPlessis Bochart, les lieutenants de Samuel 



1. Colborne fit juger les prisonniers rebelles par une cour martiale ; 
89 furent condamnés à moit, 47 ù la déportation, et tous leurs biens 
furent confisqués. T^^eize condamnés, le chevalier de Lorimier à leur 
tète, périrent sur l'échafaud. Ces mesures sévères furent fortement 
blâmées en Angleterre, même par des personnages puissants, entre 
autres par le duc de Wellington. 

Laverdière, Histoire du Canada, page 221. 

2. Braddock avait eu cinq chevaux tués sous lui pendant l'action. 



36 UN CAUSEUR d'autrefois 

de Champlain ; le même jour, la garnison anglaise repre- 
nait la mer et le chemin de la Grande Bretagne. Croyez- 
moi, le treize est une mauvaise carte ; nous autres, 
Canadiens français, l'avons eue à la dernière main, et 
voilà pourquoi nous avons perdu la partie, la terrible 
partie jouée sur le tapis vert du champ de bataille. 

Je lui dis en riant : — Vous avez la haine du chiffre 
13, j'en conclus logiquement que vous avez la peur du 
vendredi. Ces deux superstitions se complètent ; leurs 
croyances ne forment qu'un dogme, comme leurs mu- 
tuelles et mauvaises influences se confondent et se 
fortifient. Le cas historique de M. de Montcalm en 
offre un saisissant exemple : il est blessé à mort un 
treize, il expire un vendredi et on l'enterre un vendredi. 
Connaissez-vous rien de plus lamentable en matière de 

fatalité ? 

—Que me chantez- vous là, interrompit Laverdière ? 
Auriez-vous peur du vendredi par hasard ? Vous m't- 

tonnez ! 

Je lui renvoyai mot à mot sa réponse de tout à 
l'heure : En vérité ! A'^ous vous étonneriez davantage 
si je vous en donnais les raisons historiques. 

— Historiques ? Allons donc ! Je vous écoute tout 

de même. 

—Frontenac, le plus, illustre de nos gouverneurs, 
mourut un vendredi, le 28 novembre 1698. Mont- 
calm, le plus brave de nos généraux expira un 
vendredi, le 14 septembre 1759 ; le premier jour 
du bombardement de Québec était un vendredi, le 
13 juillet 1759, vous m'avez donné cette date-là 
vous-même, il n'y a qu'un instant; les Acadien-^ 
furent enlevés à Grand Pré le 5 septembre 1755, un 



UN CAUSEUR D AUTREFOIS 61 

vendredi ; toujours un vendredi, le 5 août 1689, eut 
lieu l'épouvantable massacre de Lachine, une héca- 
tombe humaine, une boucherie si horrible, que 
l'anéantissement successif des bourgades huronnes, 
et nos batailles perdues les plus sanglantes ne sont 
«|ue de pîxles échautfourées comparés à ce féroce 
coup de main de la barbarie indienne. L'histoire de 
la Nouvelle-France est encore rouge de ces tueries 
abominables de nos ancêtres par les sauvages ; 1646, 
1647, 1648, 1649, 1650, 1651, 1652, 1653, 1654, 
1656, 1660, 1 sont autant de millésimes ensanglantés 
qui se suivent comme les échos rapides, désespérés, 
de ces voix lamentables criant " au meurtre ! " par 
toute la Nouvelle-France, tombée sous le couteau des 
Iroquois. Et, cependant, 1689 seule demeure l'année 
terrible, l'année sinistre par excellence. L'année du 
massacre, c'est le nom qu'elle portera dans l'histoire. 
Et c'est un vendredi qui lui a valu tout cela ! Enfin, 
pour terminer à votre manière, par un épisode du règne 



1. 1646. Assassinats du Père J( gués et de Lalande. 

1647. Meurtres commis par les Iroquois cliez la tribu des Neutres. 

1648. Sept cents personnes massacrées à la Mission St Joseph. 

1649. Destruction des bourgades huronnes de St. Ignace et de St. 
Louis. — Martyres de Brébeuf et de Lalemant. 

1650. Première bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les 
Iroquois. 

1651. Seconde bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les 
Iroquois. 

1652. Assassinats du gouverneur DuPlessis Bochart et de 15 fra^n- 
çais. 

1653. Attaques iroquoises contre Québec, Trois-Pâvières et Mont- 
réal. 

1654. Destruction de la nation des Uriés ou Chats. 

1656. Massacre des Hurons par les Iroc^uois, à l'île d"Orléans. 
— Assassinat du Père Garrcau. 

1660. Mort héroïque de Dollard des Ormeaux et de ses 17 compa- 
gnons martyrs. 



38 UN CxVUSEUR D AUTREFOIS 

de la Terreur, ce fut un vendredi, le 15 février 1839, 
que François Marie Thomas, chevalier de Lorimier, 
monta sur l'échafaud ! Je crois donc fermement que 
ces raisons historiques justiûent, et amplement, mes 
préjugés à l'égard du vendredi. 

— Etes- vous sérieux, me répondit gravement Laver- 
dière, et croyez-vous réellement qu'il y ait des jours 
heureux ou néfastes, des chiffres talismans, des quan- 
tièmes fatals ou des vendredis porte-malheur ? Entre 
ces deux superstitions j'aimerais encore mieux choisir 
la fatalité du nombre 13 que la male-main du ven- 
dredi. Vous n'avez donc pas lu Daniel de Foë ; ou ht 
philosophie de son rire vous aurait-elle échappé ? Le 
spirituel railleur inspire à Rohinson Crusoé l'heureuse 
et neuve idée de nommer Vendredi le féroce cannibale 
qu'il vient de découvrir dans son île-prison de San 
Juan Eernandez. — Et pourquoi ? En souvenir du 
jour où Selkirk rencontra ce moricaud la première fois ? 
Apparemment, oui ; mais en réalité, nullement. Il 
poursuivait le persifflage de ces superstitieux incu- 
rables, de ces malades imaginaires qui veulent que 
rien de bon n'arrive un vendredi, et rapportent fatale- 
ment à l'influence hostile du vendredi toutes les 
mauvaises rencontres, tous les désastreux hasards et 
toutes les catastrophes lamentables de la vie. Ce 
sauvage Vendredi est gai comme un Mardi- Gras de 
carnaval italien, heureux comme Polycrate. Eh ! 
vraiment ! j'ignore pourquoi il ne le serait pas ! 
Eappelez-vous que Molière, le plus grand des comi- 
ques modernes (et futurs probablement), avait l'âme 
triste, que les fossoyeurs chantent toujours, et qu'il n'y 
a rien comme une farce de croque-mort pour faire rire I 



UN CAUSEUR d'autrefois 39' 

La peur du vendredi ! mais il n'y a que les mauvais 
historiens et les mauvais prêtres qui aient cette 
épouvante-là. 

— Quant à la mort du Christ, vous savez ce qu'il 
en faut penser : vous êtes catholique, moi je suis prêtre. 
Job blasphéma-t-il lorsqu'il regretta sur son fumier le 
jour de sa naissance ? Et l'esclave qui maudirait sa 
délivrance mériterait-il la liberté ? N'en disons pas. 
davantage sur ce propos. 

— Ce fut un vendredi, le 3 août 1492, que les. 
caravelles du Génois quittèrent l^alos et la terre- 
d'Espagne, et ce fut un vendredi, le 12 octobre 1492^ 
que le Nouveau-Monde apparut aux vigies de la 
Finta ! Cette découverte fut le plus grand événement 
de l'âge moderne. Les siècles à venir n'en produiront 
jamais un plus fameux ! 

Ce fut un vendredi, le 5 mars 1496, que le roi d'An- 
gleterre, Henri YIII, donna à JeanCabot sa commissioiî» 
de capitaine découvreur. En ma qualité d'archéologue 
je vous signale cette archive : c'est le premier docu- 
ment officiel anglais qui se rapporte à l'xVmérique i. 



1. Au retour, Christophe Colomb fit voile pour l'Espagne un ven- 
dredi^ le 4 janvier 1403, et arrivait Palos, un vendredi, le 15 mars; 
1493. Ce fut un vendredi, le 22 novembre 1493, que Colomb abordi«i 
h. Hispaniola, lors de son second voyage, et ce fut encore un vendredi^ 
13 juin 1494, qu'il toucha le continent, sans le savoir toutefois». 
Ce fut un vendredi, le 7 septembre 1565, que Melendez fondji Saint- 
Augustni, la plus ancienne ville des États-Unis de l'Amérique dia 
Nord. Ce fut un vendredi 10 novembre 1620, que le Mayji&'imv- 
entra dans le havre de Princetown, et le même jour, un vendredi,, le^ 
22 décembre 1620, les Filgrim Faihyrs abordèrent au rocher de^ 
Plymouth, etc., etc., etc. 

Consulter à ce propos une intéressante étude publiée dar»^. lt;> 
Century, l'un des plub remarquables Magazines à^^FAiii^-Vim^, sotfs le? 
titre de Astrology, divination, and coincidences, — livral-sou de février 
1888, page 639. 



40 UN CAUSEUR d'autrefois 

— Ce fut un vendredi, le 23 juillet 1606, que la 
charrue de Louis Hébert laboura pour la première 
fois le sol fécond de notre bien- aimée patrie ^. Après 
trois siècles de récoltes débordantes et d'exubérantes 
moissons, la prodigieuse terre du Canada n'est pas 
encore épuisée que je sache. Dites -moi la date où elle 
-deviendra stérile ? Prenez garde, jeune homme, que ce 
ne soit un vendredi ! 

— Ce fut un vendredi, le 24 avril 1615, que le 
iSaint-Etiewïie partit de Honlieur avec Denis Jamay, 
-Jean Dolbeau et Joseph Le Caron, les trois premiers 
missionnaires du Canada. 

— Ce fut un vendredi, le 26 juin 1615, que la pre- 
mière messe fut dite à Québec ; 2 un vendredi, le 6 
juin 1659, que François de Montmorency Laval, notre 



1. Le vendredi, lendemain de notre arrivée (27 juillet 1606), le 
^^ Sieur de Poutrincourt affectionné à cette entreprise (rétablissement 
^' de Port Boyal en Acadie) comme pour s i-méme, mit une partie de 
^•' ses gens en besogne, au labourage et culture de la terre, tandis que 
-'' les autres s'occupaient à nettoyer les chambres et chacun appareiller 
*'■ ce qui était de son métier. Ce coup de charrue est le vrai commen- 
-" cernent de la colonie française en Acadie." — Lescarbot. 

" Louis Hébert, apothicaire de Paris, avait accompagné Poutrin- 
" court dès 1604, et c'est probablement lui qui dirigea les travaux 
-" d'agriculture dont parle Lescarbot. . , . Nous retrouvons Hébert en 
" Acadie et plus tard à Québec, car il fut le premier laboureur de ces 
<' deux contrées, et les Acadiens comme les Canadiens voient en lui 
-" le colon fondateur de leurs races." 

Benjamin Suite, Histoire des Çan^diems français, tome 1er, cha- 
pitre il I, page- 63. 

Louis Hébert paraît être né à Paris où il avait épousé Marie Rollet. 
En l^SOG, il passa à l'Acadie et Lescarbot en parle dans les termes 
suivants : (liv. IV) '' Poutrincourt tit cultiver un parc de terre pour 
.y semer du blé à l'aide de notre apothicaire, Louis Hébert, homme 
qui, outre l'expérience qu'il a en sou art, prend grand plaisir au 
labourage de la terre." 

Ferland. A'^otes sur les Registres di^ Notre-Dame de Québec, page 9. 

2. Il faut excepter les messes dites, pendant l'hivernage des vais- 
■seaux de Jacques Cartier, en 1535-36, par les aumôniers de la flotte, 
Ekim Anthoinc et Dom Guillaume Le Breton. 



UN cArsEUR d'autrefois 41 

premier évC':[ue, arriva à Québsc ; un vendredi, le 20 
octobre lt)9(), que Frontenac cliassa des battures de la 
Canardière les miliciens de la Xouvelle-Angleterre, et 
les força de se rembar<|uer, dans le désordre d'une folle 
panic^ue, sur les vaisseaux de l'amiral Pliips ; un ven- 
dredi, le 1;> septembre 1697, que le héros de la Baie 
d'Hudson, Iberville, enleva le fort Nelson aux Anglais. 
— J'en })asse, et des meilleurs. Et pour cause. J'en- 
tasserais dat(\s sur dates, j'accumulerais éphémérides 
sur épliéméi'ides, je couvrirais trois fois d'événements 
heureux le nombre de vos jours néfastes et de vos 
quantièmes fatidiques, que je ne prouverais rien du 
tout, soit à rencontre de votre utopie, soit à l'appui 
de la mienne. Etudiez l'histoire du pays et vous 
trouverez ([ue les actions décisives, politiques ou 
militaires, les irrémédiables désastres, les catastrophes 
finales, écha])pent absolument à la prétendue funeste 
influence du jour qui nous occupe. La première 
bataille des l^laines d'Abraham i fut livrée un jeudi 
Que n'auriez-vous pas dit, superstitieux que vous 
êtes, si le combat avait eu. lieu le lendemain ? Québec 
capitula un m«r(?i, le LS septembre 1759; Montréal, 
un (Jhminche, le 7 se])tembre 17<)0 ; le Traité de Paris, 
qui livrait sans retour le Canada à l'Angleterre fut 
signé un, y>/f(?/, le 10 février 1703; ce fut encore un 
dimaRche que Montgomery fut tué en risquant l'auda- 



1. " Le nom biblique (\ni'. porte cet endroit à jamais célèbre n'a 
<' qu'un rapport très éloigné aA'cc le père des Hébreux ; il lui vient 
" d'un certain Abraliaai Rlartin qui possédait autrefois ime partie do 
''cette étendue de terre. — Abrabam Martin, dit VEcos^ais, pilote, 
'-'acquit par donation du 10 octobre 16-48 et du 1er février 1652, 
'' vingt arpents de terre d'Adrien Duehesne, et par concession de la 
" Compagnie de la Nouvelle-France, douze rutres arpents " 

LeMoine, A-lbxvi du Tourisfc. — '^ote E de l'Appendice. 



42 UN CAUSEUR d'autrefois 

d'eux assaut de Québec, le matin du 31 décembre 
1775. Et reliqua. 

— Croyez-moi, les jours heureux ressemblent aux 
pierres blanches qui les marquaient chez les anciens, 
alho notanda lapillo dies. Apparemment la Provi- 
dence laisse tomber les premiers d'une main avare et 
distraite sur tous les chemins de la vie, comme la 
Nature sème les autres avec prodigalité dans le sable 
de tous les rivages. On en trouve partout, et chacun 
peut en ramasser quelques-uns. ])icu les abandonne 
aux recherches avides et à l'espérance éternelle de 
l'homme. 

Laverdière eut tout à coup un accès de gaieté, un 
rire subit, qui sonna clair comme l'écho d'une joie 
enfantine. 

— Quels grands bébés nous sommes ! s'écria-t-il. 
A^oilà que nous discutons des quantièmes et des ven- 
dredis comme deux vieilles filles qui se disputent sur 
le plein de la lune ou le saint du calendrier ! Après 
tout, c'est encore une manière (je ne dirai }>as la meil- 
leure) d'étudier notre liistoire du Canada et de rafraî- 
chir notre mémoire à la glorieuse lumière de ses 
éphémérides ! 

— Nos éphémérides canadiennes françaises, savez- 
vous bien qu'il y avait là matière à très bel almanach ? 
C'est un travail que j'avais commencé. Ça, n'en parlez 
jamais, je vous le dis en confidence, l'aventure a raté, 
magistralement raté faute de temps. 

— Que voulez-vous, ajouta le maître-ès-arts, avec 
un regret dans la voix, je suis parti si vite, Ton est 
venu me chercher si brusquement i. 

1. M. l'abbé Laverdière mourut après 48 heures de maladie. 



UN CAUSEUR d'AUTRP]FOIS 43^ 

— Qui donc ? lui demandai -je, sans défiance ; et 
Laverdière me répondit : 

— La Mort! 

Il souriait doucement comme sa belle voix harmo- 
nieuse laissait tomber ce mot terrible, qe'il prononçait 
avec la tendresse d'un nom ami. 

La mort ! Etrange phénomène, ce mot formidable, 
qui eût arraché un léthargique à son sommeil ftital, ne 
réveilla pas ma mémoire. Et je continuai de marcher 
sans épouvante à la droite de ce fantôme, croyant 
toujours à la présence d'un homme vivant. 

Causant de la sorte, nous arrivâmes à la hauteur de 
la rue Grande Allée. Il existe, à cet endroit précis, un 
renflement considérable du sol qui ressemble, à s'y 
méprendre, au profil d'un flot de ressac énorme prêt à 
déferler, avec un bruit de tonnerre, sur les terrains 
vagues de la banlieue et à entraîner, dans son irrésis- 
tible élan, toutes les villas des environs. 

Une tour Martello ^ basse, grise, ronde comme un 
phare, monte la garde sur cette élévation de rocher. 
On dirait une sentinelle que le gouvernement impérial 
a oublié de relever, quand ii rappela ses troupes au 
lendemain de la confédération canadienne. Bien qu'elle 
appartienne à la stratégie, et soit une fortification 
essentiellement militaire, elle en a peu la physionomie 
menaçante, et conserve, en dépit de son métier et de sa 
vocation, une douce expression de bonhommie, l'air 
paisible et bourgeois de l'honnête artisan qu'elle abrite. 



1. Ce fut en 1808 que furent construites, sous la direction du 
général Brock, les quatre tours Martello, qui complètent les fortifica- 
tions sud de Québec. 



44 UN CAUSEUR d'autrefois 

Pas de soldtits sous sa toiture plate et circulaire comme 
un parasol chinois, point de canons allongeant le cou 
dans l'embrasure de ses meurtrières soigneusement 
fermées de volets comme la fenêtre d'une maison de 
campagne. On dirait un vétéran, un invalide, assis là, 
autant pour reposer sa fatigue que pour distraire sa 
nostalgie des anciennes batailles, un balafré des âges 
héroïques s'oubliant à regarder, là-bas dans la plaine, 
Wolfe, Montcalm, Lévis, Murray, Arnold ou Mont- 
gomery passer la revue de leurs historiques régiments. 
La vue que l'on obtient au sommet du plateau est 
superbe : soit que l'on regarde la ville neuve attifée de 
sa plus fraîche toilette et de l'élégante richesse de son 
plus fier quartier ^ , soit que l'on s'attache à contempler, 
à l'horizon de Sainte-Foye, le panorama fascinateur de 
la campagne, la falaise de St-Komuald, les hauteurs de 
St-David de l' Aube-Rivière ^ , le bois de Spencer Wood, 
la route de Sillery, les villas de Mont-Plaisant cachées, 
comme des nids, dans 'la feuillée des bosquets ou la 
verdure des champs, enfin, la délicieuse vallée de la 
rivière St-Charles. 

— Comme la ville est changée ! remarqua Laverdière. 

— Vous ne dites pas embellie ? Eh ! monsieur l'abbé, 
vous n'êtes pas flatteur ! 

L'historien esquissa un sourire. — Je ne vois pas, 
dit-il, la même ville que vous regardez. Ainsi, pour 
ne vous ëh donner qu'un exemple, j'aperçois la maison 
du chirurgien Arnoux dans la façade de votre Hôtel- 



1. Le quartier Montcalm. 

2. Ainsi nommé en mémoire du cinquième évoque de Québec, Mgr. 
rrançois-Louis de Pourroy de l'Aube-Rivière. 



UX CAUSEUR D AUTREFOIS 45 

de-Ville ; ^ la résidence de l'aide-major Jean lingues 
Péan 2 au lieu et place de la demeure actuelle du paie- 
maître Forest ; les quartiers-généraux du marquis Louis 
Joseph Montcalm de Saiut-Yéran dans le salon du 
barbier Williams ; ^ les jardins de l'abbé Alignai, aux 
Ursulines. * Je les vois tous, aussi distinctement que 
vous-même pouvez regarder encore aujourd'hui la bou- 
tique du tonnelier François Gobert, au numéro 72 de 
la rue St. Louis. ^ 

— Vous me trouvez bizarre et fantasque de retracer 
ainsi, dans les rangées parallèles de vos maisons 



1. '-A quelques mètres de la maison de Gobert (ou Gaubert) 
'• s'élève rJrJôtel-de-Vii.e de Québec, sur le site même où était eu 1759 
'' la résidence du chirurgien Arnoux. ' 

LeMoine, Album du Touriste^ P''g<-î " G. 

Depuis la publication de V Album du Touriste, M. LeMoine aurait, 
paraît-il, repiis son opinion à ce propos. Il croit maintenant que la 
résidence du clururgien Arnoux devait être la maison actuelle du 
charretier Cami)bcll, c'est-à-dire, les numéros 45 et 4 7 de la rue 
St. Louis. Laquelle est la meilleure des deux suppo-^itious? La parole 
est aux archéologues. 

2. Le mari de la fameuse maîtresse de l'Intendant Bigot. Le juge 
Emsly occupait en 1815 la maison que ce soldat de. . . . foitune habi- 
tait en 175"!* ; plus tard, le gouvernement l'acheta pour en fau-e une 
caserne d'officiers. 

LeMoine, Histoire des Fortificatiovs et de- Rues de, Québec, page 18. 

3 La maison du charretier Campbell, Nos 45 et 47, sur la rue 
St. Louis, celle des barbiers-coifleurs Williams, No. 3(j sur la même 
rue {Montcalnis llead Quarters), et la boulangerie Johnson, sur la 
rue St Jean (en dedans des murs), sont actuelleu.ent les trois plu;> 
vieilles maisons françaises (antérieures à la concpiete) encore debout. 
Elles offrent un triple exemple de ce genre bizarre de toitures poin- 
tues, très hautes, percées de lucarnes ouvrant au ras des gouttières, 
comme des yeux à fleur de tête, et dessinant sur le ciel un profil 
excessivement aigu. 

4. L'abbé Vignal, avant d'être sulpicien, logeait à l'encoignure des 
rues Fnrloir et ^tadaeona. H cultivait un terrain (ju'il avait défriché 
et en donnait le produit au soutien du monastère dus Ursulines. Pins 
tard, il quitta l'office de chapelain du cloître pour s'affilier au Sémi- 
naire de St Sulpice. Il fut tué, rôti et mangé par les sauvages à 
Laprairie de la Magdeleine, vis-à-vis de Montréal, le 27 octobre 1661. 

LeMoine, Histoire des Fortijications et des Mues ch Québec, page 18. 

5. On y déposa, le matin du 31 décembre 1775, le cadavre de 
l'audacieux général Richard Montgomery. 



46 UN CAUSEUR d'autrefois 

neuves, les bicoques disparues de la vieille capitale 
française. Les gens de mon espèce sont rares, je 
l'avoue ; mais confessez, à votre tour, qu'il s'en 
retrouve toujours quelques-uns à tous âges et en tous 
pays. Horace, le classique Horatius Flaccus, les con- 
naissait bien ceux-là, qu'il appelait, dans 1' " Art 
Poétique ", laiidatores temporis acti. Il en est un 
célèbre qui a passé par votre ville, il n'y a pas dix ans. 
Auriez- vous, par hasard, oublié lord Dufferin ? Et 
comprenez - vous pourquoi ce gouverneur fit recon- 
struire aux frais de l'Etat les portes militaires du 
vieux Québec, que la bêtise ignorante de son Conseil 
municipal avait rasées ? Ce remarquable diplomate 
était un véritable laudator temporis acti, dans toute 
la noble et large acception du mot. Je l'admire autant 
que je l'en félicite. Toutefois, n'ayant pas la richesse 
et la fortune du vice-roi des Indes, j'en suis réduit à 
rebâtir, de mémoire et d'imagination, les monuments 
classiques de votre capitale. Comprenez- vous mainte- 
nant aussi pourquoi je regarde, à travers la pierre de 
vos demeures modernes, les vieilles maisons françaises 
qu'elles ont remplacées ? Pourquoi les terrains vagues 
de la cité sont pour moi remplis de chapelles monasti- 
ques, de casernes ou de collèges ? Pourquoi, trempé de 
pluie ou poudré de neige, je reste là, à quelque coin 
de vos rues historiques, m'extasiant à voir passer les 
personnages fameux de notre épopée canadienne ? 
Comme les vieillards je m'amuse, ou plutôt je me con- 
sole avec mes souvenirs. La mémoire ! c'est le regard 
qui voit lorsque les yeux de la chair s'aveuglent ; la 
mémoire 1 c'est l'oreille (j^ui écoute lorsque la tête 
"devient sourde et pesante ; la mémoire ! c'est la voix 



UN CAUSEUR d'autrefois 47 

intérieure, l'incomparable amie, qni parle, qui cause, 
qui raconte, à mesure que les bruits de ce monde 
s'éteignent et meurent, et que le silence, avant-coureur 
du grand sommeil, envahit ITime comme une vague 
irrésistible. 

Tout en causant de la sorte, mon étrange interlocu- 
teur s'était mis à marcher et moi à le suivre machina- 
lement. Nous avions quitté la rue St-Louis, et nous 
allions droit devant nous, traversant alors la place du 
Vieux Marché de la haute ville. Ce terrain vague, 
servant aujourd'liui de poste aux cochers de place et 
aux camionneurs, est un vaste carré borné, au nord, 
par les maisons de la rue La Fabrique, à l'est, par la 
basilique mineure de Notre-Dame de Québec, au sud, 
par les maisons de la rue Buade ^, à l'ouest, par 
l'emplacement désert du Collège de Québec ^ servant 
alors de (piartier-général aux tailleurs de pierre du 
nouveau l^alais de Justice. C'est un endroit ouvert à 
tous les vents, sillonné par une multitude de petits 
chemins de traverse courant dans toutes les directions, 
d'un secours inestimable aux affairés de toutes les 
besognes. 

En ce moment, les c^uatre grandes églises parois- 
siales de la ville, Xotre-Dame, St. Jean-Baptiste, St- 
Eoch et Saint-Sauveur -^ carillonnèrent l'appel de la 



1. Ainsi nommée en mémoire de Louis de Buade, comte de Fron- 
ten.ic 

2. Le Collège de QiUhec, fondé par le marquis de Gamaclie, fut 
bâti en 1637.' 

3. Ainsi nommée en mémoire de M. le Sueur de Saint-Sauveur, 
ancien curé de Saint-Sauveur de Tliury (aujourd'hui Thury-Harcourt 
ou simplement Harcourt). en Normandie, prêtre séculier, qui demeu- 
rait à Québec, en 1(5:J5. 

Forland, Jfidoirc du Canada, tome 1er, page 2 77. 



48 UN CAUSEUR d'autrefois 

messe de minuit. Il pouvait être onze heures et trois 
quarts. Presque aussitôt le sonneur de la cathédrale 
anglicane se mit à monter et à redescendre sans relâche 
son éternelle gamme en do naturel, l'uis soudain, 
après cinq ou six accords plaqués de toutes ses cloches, 
et un silence de plusieurs secondes, il commença lente- 
ment à jouer Aidd Lang Syne, VOld .Long Since, le 
Vieil Autrefois de la vieille Ecosse, une mélodie 
immortalisée par rimnv)rtelle poésie de Burns. 

Puis, sans transition musicale, le clocher chanta la 
o-rande hymne des nations chrétieiuies, Adeste, fidèles, 
lœti, triunvpl tantes. Cette religieuse harmonie, sou- 
tenue par la base vibrante de tous les carillons de 
l'ancienne capitale mis en branle, pénétrait comme un 
subtil parfum la froide et silencieuse atmosphère de 
la nuit. Soit fantaisie de l'odorat, soit caprice de 
l'imagination, échos flottants de la ménioire, l'on y. 
croyait respirer la bonne odeur de l'encens brûlé dans^ 
les temples, ou bien encore, la senteur résineuse^ 
vivifiante et forte du sapin et du cèdre, composant de 
leurs branches entrelacées la verdure et la feuillée 
symbolicpies de nos crèches de Noël. L'âme se sentait 
envahir par le sentiment intense d'une paix profonde, 
suave, exquise, comparable, par spectacle, à la sérénité 
lumineuse d'un ciel étoile, et, par analogie de sensation,, 
au bien-être indicible que les sens éprouvent à la pre- 
mière influence du narcoti(|ue qui les endort. 

Et cependant, je le dois avouei', j'écoutais mal cette 
magistrale symphonie chantée, là-haut dans le ciel, par 
tous les clochers de l'a grande ville. Mon esj^rit troublé 
par l'étrange et bizarre rencontre de tout à l'heure, ne 



UN CAUSEUR d'autrefois 49 

suivait plus qu'à travers un bruit de pensées distraites 
l'extasiante mélodie des carillons ; ce qui gâtait affreu- 
sement l'effet charmeur des sonneries. Cela' ressem- 
blait, comme irritante impression, à de la musique de 
maître écoutée dans les tapageuses causeries d'un 
auditoire, de sots. 

— Il manque une cloche au carillon, remarqua Laver- 
dière. 

Et comme je lui demandais laquelle était absente, 
le maître-ès-arts leva la main sur le terrain vague où 
naguère s'élevait le vieux Collège de Québec. 

' — C'est grand dommage, dit-il, qu'ils l'aient démoli. 
Le Collège de Québec, voyez-vous, était la maison 
paternelle des missionnaires, le chez-nous délicieux de 
ces apôtres incomparables qui, pou7' Vamour du bon 
Dieu, avaient déserté leurs familles et laissé leurs 
places vacantes au foyer domestique. Le Collège de 
Québec ; c'était la seule étape, l'unique relai de ces con- 
quérants évangéliques, lesquels, à l'exemple des expé- 
ditions militaires de la stratégie moderne, s'avançaient 
à marches forcées au cœur des pays infidèles, préférant 
emporter d'assaut les citadelles du paganisme plutôt 
que les assiéger. Ces haltes étaient singulièrement 
courtes : le temps précis de panser les plaies, fermer 
les blessures, laisser pâlir les cicatrices, le stricte repos 
absolument commandé par le corps n'en pouvant plus 
de douleurs et de tortures. Encore ce délassement 
n'était-il que fictif et dérisoire, car le corps entrait de 
moitié dans les fatigues prolongées de l'étude et les 
veilles interminables de la prière. 

— Le Collège de Québec, comme on aurait dû l'aimer ! 



50 ux CAUSEUR d'autrefois 

Et vous en avez fait une caserne ! ^ Après tout, cette 
métamorphose n'était pas pour le séminaire un incom- 
parable outrage ; de plus beaux édifices et de plus 
sacrés ont éprouvé pires destins. L'histoire de la 
Eévolution française est là pour rappeler le souvenir de 
cathédrales profanées, transformées en écuries 1 Le 
Collège de Québec aurait pu devenir une grange ; et 
vous savez qu'il s'en est fallu de bien peu qu'il ne 
servît d'étable ! 

— Ya donc pour la caserne ! On y logea plus de 
soldats qu'autrefois de séminaristes. S'y trouva-t-il, 
pour cela, plus de discipline et plus de courage ? 
Dites-moi, quels hommes dépasseront jamais en bra- 
voure ces stoïques martyrs de la colonie, ces illustres 
violentés de la mort, Brébeuf et Jogues, Lalande et 
Gabriel Lalemant, Garreau, Buteux, Daniel, Chabanel, 
Charles Garnier ? Après quatre-vingts ans de caserne 
il n'est pas sorti de là un régiment anglais comparable 
à cette phalange de Macchabées. 

— Oui, c'est grand dommage qu'ils aient ainsi abattu 
le Collège de Québec. Pourquoi l'avoir livré aux 
démolisseurs ? C'était une œuvre de trahison et vous 
n'en trouverez pas l'excuse. De cette maison qui 
avait reçu du marquis de Gamache, son fondateur, 
16,000 écus d'or, comme obole du premier bienfait, il 
ne reste plus rien sur la terre ! La dynamite est allée 
chercher dans le rocher de ses assises ce que les pics 
et les pioches avaient été impuissants à atteindre. Les 



1. Le Père Jean Joseph Casot, né le 4 Octobre 1728, mourut la, 
iprjL'mière année de notre siècle, le 1 6 mars 18 C'était le dernier 
jésuite de la Nouvelle-France. Ce jour-là le gouvernement prit offi- 
ciellement possession des biens de la Société de Jésus. 



UN CAUSEUll d'aUITiEFOIS 51 

pierres bénites de fondation, la pierre angulaire du 
collège, ont été traitées comme un détritus dangereux, 
comme une vidange malsaine avec laquelle on a 
comblé les fossés de nos fortifications militaires, les 
quais de notre Commission du Havre, ou les terrasse- 
înents du fameux cliemin de fer de la rive nord. ^ On 
n'a pas même songé à sauver de la catastrophe finale 
son clocher réglementaire et à le replacer snr quelque 
chapelle de mission, bâtie là-bas, aux frontières avan- 
cées de la colonisation canadienne française, dans la 
vallée du Lac Saint- Jean par exemple, où les âmes 
réjouies du Père DeQuen, son découvreur, et du Père 
Labrosse, son apôtre, l'eussent encore entendu sonner ! 
C'est mon avis qu'il eût porté bonheur à la future 
paroisse. N'est-ce pas le vôtre ? 

Phénomène bizarre, à mesure que Laverdière parlait, 
l'allégresse des carillons, tout à l'heure étourdissante 
comme leurs volées, semblait maintenant s'éteindre, 
s'<^vanouir, se confondre par transitions rapides avec le 
glîis sévère de quelques grandes funérailles. Les cloches 
partageaient-elles la mélancolie du maître-ès-arts ? ou 
subissais-je moi-même, et à mon insu, sa magnétique 
influence ? Je ne sais trop. J'éprouvais une angoisse 
comparable en intensité à cette tristesse qui déchire 
l'âme quand, à votre place et à leur tour, des voix 
étrangères chantent les romances de vos vingt ans, alors 
que pour vous la jeunesse est morte, le rêve éteint, les 
illusions perdues, les espérances en cendres, toute la vie 



1. D'après M. Faucher de Saint-Maurice la cache d'armes du marclié 
Montcalm aurait été jetée tout d'une pièce dans le quai du chemin 
de fer du nord, au Palais. 

Relation des fouilles exécutées pir ordre du gouvernement dam les 
Fondations du Collège des Jésuites à Québec, page 9. 



52 UN CAUSEUR d'autrefois 

brisée comme un verre, tout l'avenir gâché sans retour 
par quelque irréparable catastrophe. 

Mais cet accès de spleen dura peu. L'humeur morose 
d'un hypocondriaque se fût évanouie comme un songe, 
fondue comme une buée dans une flamblée de soleil, à. 
cette èhaude et contagieuse allégresse dont la plus 
haute clameur n'était cependant qu'un écho affaibli de 
cette autre joie intérieure exubérante qui possédait les 
âmes chrétiennes en ce saint jour. C'était vraiment un 
gai spectacle que le défilé interminable des braves gens 
marchant à l'église par toutes les rues de la ville. Et 
rien ne rafraîchissait le sang comme ce beau et grand 
tapage de toute une population en liesse. 

Trois raisons motivaient ce concours exceptionnel de 
la foule. D'abord, la solennité même de Noël, la plus 
universellement célébrée de nos fêtes religieuses. 
Venait ensuite, immédiatement après, cette autre 
séduction puissante des québecquois, la musique ; car 
on avait préparé, à cette occasion, un programme exquis, 
une véritable agape artistique, un menu superfin qm 
promettaient aux invités du banquet des surprises 
ravissantes et des merveilles inouïes de vocalises. Il 
aurait suffit d'ailleurs, pour s'en convaincre, d'écouter 
sur la rue les dilettantes, y compris ceux qui préten- 
dent l'être, discuter fortissimo les mérites et démérites 
de tel virtuose ou de telle partition. Ces messieurs 
parlaient beaux-arts avec cette chaleur émoustillée qui 
rappelle assez naturellement l'habitude du Champagne . . . 
et ses conséquences. 

Aussi, spécialement séduite i)ar les promesses de ce 
Chrlstmas Festival et le spectacle éclatant de notre- 
faste liturgique, l'élite protestante de la cité accourait^ 



ITN CAUSEUR d'autrefois 53 

elle de par tous ses quartiers élégants et même de la 
banlieue. La banlieue de Québec n'est pas précisé- 
iiient aux confins de la terre, mais s'aperçoit à une 
iionuête distance, en deçà des lignes d'horizon. Aussi, 
les belles dames des équipages, toutes emmitouflées de 
fourrures au fond de leurs traîneaux, comme les mo- 
destes piétons marchant allègrement le chemin qu'elles 
suivaient en voiture, de Mont-Plaisant, de l'Avenue 
des Erables, de Sillery, de Bergerville, voire même de 
8te-Foye, auraient consenti V(jlontiers à ce que la ville 
se fût trouvée, en cette circonstance, une fois encore 
plus lointaine, pour mieux contempler la féerique 
beauté d'une nuit d'hiver canadien. C'était, en effet, 
goûter un délice de nageur que prolonger ce bain de 
lumière sidérale pénétrant à la fois le corps et l'âme, 
une lumière divinement pure, divinement rayonnante, 
vibrant aux yeux avec une telle puissance d'émission 
que le spectateur ébloui ne savait plus vraiment d'où 
elle partait : du disque argenté de la lune, ou de la 
neige immaculée. 

Les toitures, les mansardes, les têtes originales des 
cheminées estompaient leurs silhouettes bizarres sur 
la blancheur des rues avec une telle netteté de lignes 
et de profils, que je croyais regarder, dans la contem- 
jilation de ce paysage lunaire, une gravure de Gustave 
Doré agrandie au cadre de la nature. Les ombres du 
tableau en étaient si intensivement noires, si brusque- 
ment découpées, tranchées dans la neige, qu'elles me 
semblaient creuses comme des gaufrures aussi capri- 
<,'ieuses que gigantesques. 

Dans le firmament bleu — un azur de ciel d'été — 
les fumées molles des innombrables cheminées de la 



54 UN causî:ur d'autrefois 

ville montaient verticales. Parfois, de légers coups de 
vent, des brises égarées, cherchant leur chemin d'une 
aile inquiète, couchaient comme des flammes de bougies 
ces fumées paisibles, quasi immobiles pour l'œil qui les 
suivait dans l'atmosphère. Alors ces vapeurs chaude,'^ 
de bois ou de charbons fondus en braises, flottantes 
comme des buées sur l'air pur et lumineux de la nuit, 
devenaient panachées, élastiques comme de la vapeur 
échappée des soupapes d'une locomotive. Et les fume- 
rolles, comme autant de piliers qui se cassent et qui 
croulent, se brisaient en une infinité de petits nuages 
floconneux courant à la vitesse du vent, avec des 
allures d'oiseaux sauvages passant, l'automne, dans les 
hauteurs du ciel. 

L'atmosphère était à ce point diaphane (pi'un spec- 
tateur, placé, à cette heure de minuit, au premier 
kiosque de la terrasse Frontenac aurait embrassé 
comme en plein jour, le féerique panorama qu'elle 
commande, et saisi, jusqu'aux lignes les plus lointaines 
de l'horizon, le majestueux profil des Laurentides 
encore nettement accentuées à sept lieues de distance. 

Aussi toute la ville était dans la vue, suivant le 
mot d'une femme célèbre, y compris le tout-Quéhec 
obligé de tels et tels journalistes encore })lus grecs par 
le métier que par le style. Il aurait d'ailleurs sufli,. 
pour s'en convaincre, de regarder, sur la rue La Fabri- 
que, le spectacle de cette multitude accourue des fau- 
bourgs, foule compacte, serrée comme les arbres d'une 
forêt de sapins, solide, impénétrable comme un carré- 
d'infanterie anglaise, et (^ui marchait sur l'église avec 
l'allure provocante de régiments qui vont se battre. 



UN CAUSEUR d'autrefois 55 

- — Quelle foule ! remarqua Laverdière avec étomie- 
ment, quelle foule ! Et son regard, large ouvert, se 
promenait avec stupeur sur cette mer humaine enva- 
hissant le terrain vague du Vieux Marché, naguère 
encore désert, silencieux, endormi comme un cimetière. 

Et aussi moi je me demandais comment logerait, 
dans l'étroite enceinte de l'église, la prodigieuse mul- 
titude qui s'engouffrait maintenant sous le portique, 
avec l'impatiente colère d'une eau courante, longtemps 
retardée par un barrage, et qui rentre tout à coup dans 
le creux naturel de son lit. Des portes béantes s'échap- 
pait, en bouffées de blanche vapeur, la chaude atmos- 
phère intérieure de l'église. Et de la place du Vieux 
Marché ^ où nous étions jusque là demeurés, Laverdière 
et moi, on entendait parfaitement jouer l'orgue. Cet 
écho nous arrivait sans doute par l'entrebâillement 
continu des portes, ou peut-être aussi, de la seule 
vibration des grandes fenêtres du portail. L'orgue 
chantait avec joie, avec élan, avec l'enthousiasme con- 
tagieux d'un allégro militaire : 

Nouvelle agréable ! 

Un Sauveur Enfant nous est né! 

C'est dans une étable 

Qu'il nous est donné ! 

— Si nous entrions à l'église ? proposa le maître- ès- 
arts d'une voix insinuante. 

— A vos ordres, lui dis-je. 

Et avec lui (je le croyais du moins), j'entrai à Kotre- 
Dame. 



1. Consulter les gravures de Québec en 183:; 



CTfAriTEE PPvEMTEE 



LA GRANDE HERMINE 



Je renonce à ^'()lls peindre ou ;i comparer l'ctonne- 
ment (pii me saisit au fermer de la porte. Ce fut une 
surprise telle qu'elle me pénétra, comme la peur, d'un 
froid intense. J'eusse été, certes, excusable de m'épou- 
vanter devant l'inattendu d'un spectaclo étrange comme 
la fantaisie d'uii conte macabre. En face de moi, 
derrière moi, à ma droite, sur ma .Liauche, se tenait 
debout une immense forêt de grands chênes, superbes 
de taille et de ramure. 

Si flegmatique que soit le caractère, cela produit 
une bizarre et singulière impression de tomber de la 
sorte, sans transition a])])réciable de temps et de lieu, 
au franc liiilieu d'un bois inconnu, alors que vous 
croyez bonnement nuirclier, comme tout honnête 
citoyen payant ses taxes, sur le trottoir municipal de 
votre rue, ouverte au centre précis d'une ville bâtie 
de douze mille maisons habitées par soixante mille 
âjnes (corps inclus). Ce changement à vue, supérieur, 
et de beaucoup, aux meilleures inventions de la 



58 LA GRANDE HERMINE 

machinerie théâtrale moderne, vous reporte naturelle^ 
ment aux temps légendaires de ces voyageurs arabes- 
qui sautaient, à volonté, de Trébizonde à Bagdad, ou 

de La Mecque à l'Alhambra, sur un tajiis volant 

probablement volé. 

Eien ne troublait le silence farouche et réternelle 
immobilité de cette sauvage nature. Les troncs 
gigantesques de ces beaux arbres ^ serrés les uns- 
contre les autres comme les soldats d'un régiment 
marchant à l'assaut sous une pluie de mitraille, sem- 
blaient à l'avance rangés en bataille contre les armées 
à venir du défricheur et du bûcheron. 

Sentinelles attentives à signaler l'ennemi, ils nous 
cernaient de toutes parts, et si étroitement, que leurs 
cercles compacts semblaient se refermer, se rétrécir, à 
mesure que nous les regardions. 

Nous occupions alors, Laverdière et moi, le centre 
d'une petite clairière taillée dans l'épaisseur du bois 
par un feu de tonnerre ou les cendres mal éteintes d'un 
campement abandonné. Dans tous les cas, quelles 
que fussent les origines d'incendie, la pluie avait eu 
prompte raison de cet embrasement, car la superficie 
du plateau découvert ne mesurait guère plus d'un 
arpent. 



1. Auprès d'iceluy lieu (Vcmboitchure de la rivière Str-Charlcs) y 9^ 
img peuple dont est seigneur le dict Donnacona et y est sa demeu- 
rance qui se nomme Stadaconé qui est aushi bonne terre qu'il soit 
possible de veoir et bien fructiferente, pleine de fort beatilx arbres de 
la nature et sorte de France comme chesnes, ormes, frèsnes, noyers, 
yfs {ifs), cèdres, vignes, aubespines qui portent le fruit aussi gros que 
prunes de Damas et aultres arbres, soubs lesquelz croist de aussi 
beau cbanvre que celui de France qui vient sans semence ny labour. 

Relation dic Second voyage de Jacques Cartier, 1535-36, fl4, 
édition 1545. 



LA GRANDE HERMINE 5<> 

Sans la blancheur delà neige réverbérant la lumière 
raréfiée, l'obscurité de la forêt eût été complète. Et 
cependant, toute cette haute futaie, absolument nue 
de feuillage, se trouvait dans une excellente condition 
de lumière. Aussi, je m'étonnai fort que la lune, alors 
resplendissante de toute la largeur de son disque, ne 
vint pas à l'inonder de ses molles et pensives clartés. 

Instinctivement, je relevai la tête pour l'apercevoir ; 
concevez, si possible, ma stupéfaction ; la lune avait, 
comme par magie, disparu du firmament. Le soleil 
s'était-il éteint, notre satellite s'était-il éclipsé? eu 
bien encore un poète incompris l'avait-il escamoté au 
profit de sa muse ? Je ne sais. Seulement, je reconnus 
au-dessus de ma tête le ciel astronomique des mois de 
décembre, les constellations étincelantes de nos super- 
bes nuits d'hiver. Au zénith, le gamma d'Andromèd' ; 
à l'est, le Grand Chien, les Gémeaux, le Cocher; au 
sud, le géant Or Ion, le Taureau, sa Pléiade d'étoiles 
sur l'épaule (cette même constellation que les Iroquois 
du Canada appelaient autrefois les Danseuses ^), puis 



1. Les principaux groupes d'étoiles avaient été observés par les 
sauvages et avaient même reçu des noms. Chez les Iroquois les 
Pléi%des étaient les Danseurs et les Danseuses, la voie lactée portait 
le nom de chemin des âmes, la (grande Ourse était désignée par un mot 
sauvage qui avait la même signification. '' Ils nous raillent, dit le 
Père Lafitau, de ce que nous donnons une grande queue à la figure 
d'un animal qui n'en a presque pas, et ils disent que les trois étoiles 
qui composent la queue de la Grande Ourse sont trois chassem's qui 
la poursuivent. La seconde de ces étoiles en a une fort petite, laquelle 
est près d'elle, celle-là est la chaudière du second de ces chasseurs 
qui porte le bagage et la provision desaulrcs. L'étoile polaire était 
désignée comme ûétoile e/ui ne marche pas 

Ferland, Histoire du Canada, tome 1er, pages 139 et 140. 

Voici, suivant la légende iroquoise, l'origine des Pkïad s. 

Sept petits Indiens d'autrefois avaient coutume d apporter le soir 
le maïs qu'ils avaient récolté pour en former un monceau, autour 
duquel ils dansaient aux chansons d'un des leurs placé sur le sommet. 



60 LA GRANDE HERMINE 

le Bélier, VEridan, Pégase, le Daufliim , le Verseau ; 
à l'ouest, le C/ygne, la Lyre, V Aigle ; au nord, Céphée, 
Cassiopée, les deux Ourses, Hercule et le Dragon. Ce 
spectacle éternellement beau, éternellement jeune, 
éternellement grand de l'Infini rayonnant par les 
mondes stellaires, me frappa d'un tel ravissement, que 
j'en oubliai d'admiration et ma terreur et ma sp^prise. 
Un ciel étoile ! Ce merveilleux décor, après six mille 
ans de mise en scène, fascine encore jusqu'à l'extase 
l'œil humain insatiable de sa féerique splendeur ! 

Et devant cette muraille d'horizon, incrustée d'étoiles 
étincelantes comme le feu des pierres précieuses dans 
les ors d'un bijou, je me rappelai que Jean de Brébeuf, 
le martyr, avait autrefois contemplé la splendeur du 
même spectacle, telle nuit d'hiver de l'année 1640 où, 
dans le ciel, aux mêmes clartés rayonnantes, une croix 
miraculeuse lui était apparue, levée tout à coup sur le 
pays des Nations Iroquoises. ^ Elle était si grande, si 
grande, qu'il y avait assez de place pour y clouer non 



Un jour, ils résolurent de faire une meilleure bouillie que d^ordinairC; 
mais leurs parents refusèrent de leur donner tout ce qu'il fallait pour 
cela ; alors ils se mirent à danser sans avoir soupe. Un d'> ux chantait. 
Devenus de plus eu plus légers à mesure qu'ils bondissaient, ils corn- 
mencèrent à s'élever de terre ; les parents s'alarmèrent, mais il était 
trop tard. La ronde tournoyant de plus en plus haut autour du chan- 
teur, on ne vit bientôt plus que six étoiles brillantes, la septième, 
celle du chanteur, ayant perdu de l'éclat par suite du désir qu'il avait 
éprouvé de retourner vers la terre. 

1. " L'année 1640 qu'il (Jean de Bréhcuf) passa, tout l'hiver, en 
••' mission dans la Nation Neutre une grande croix luy apparut, qui 
'^ venoit du costé des Nations Iroquoises. Il le dit au Père qui 
" l'accompagnait ; lequel luy demandant quelques particularitez plus 
<' grandes de cette apparition, il ne luy répondit autre chose sinon 
" que cette croix étoit si grande, qu'il y en avoit assez (de place) pour 
" attacher non seulement une personne mais tous tant que nous 
<■' estions en ce pays." 

Relation des Jésuites, année 649, ch. V, page 17. 



T. A GRANDE HERMINE Gl 

seulement un liomme, mais encore l'entière popu- 
lation de la N(nivelle-France. Et d'imagination, ou 
plutôt de mémoire historique, je m'amusais à recon- 
struire ce propliëtic|ue laharum, cherchant à deviner 
quels groupes d'étoiles, constellations ou nébuleuses, 
ses bras immenses avaient traversés. 

Comment cette réminiscence, particulière à Jean 
de Brébeuf, me vint à l'esprit, je ne saurais trop en 
rendre compte. Elle ne fut, selon moi, que la suite 
naturelle de la pensée première des Iroquois, laquelle 
m'était venue au souvenir gracieux de cette fable 
astronomique expliquant, avec un rare bonheur de 
poésie, l'origine des Pléiades. Or, rien comme le nom 
du bourreau ne rappelle celui de la victime, alors 
surtout que le supplicié fut illustre. Cherchez partout, 
dans l'histoire universelle, au martyrologe de l'Eglise, 
et nommez m'en un. plus fameux que ce premier apôtre 
des Hurons, le plus stoïque confesseur de l'Evangile 
au Canada, comme le plus fier tdmoin du courage 
humain sur la terre. ^ 

Je m'arrêtai longtemps à contempler toutes ces 
étoiles éclatantes : Sirius, Eigel, Procyon, Bételgeuse, 
Aldebaran, Castor, Pollux, Bellatrix, Altaïr, le delta, 
Vépsilon et le dzêta d'Orion, ces Trois Rois Mages 
que le Christianisme a cru reconnaître dans cette page 
incomjDarable du firmament, la plus belle, sans conteste, 



1. "La constance des deux missionnaires (Jean de Brébeuf et 
" Gabriel Lalemant) surtout celle de Brébeuf, fut prodigieuse. II ne 
" donna pas le moindre signe de douleur, et ne fit pas entendre la 
" plus légère plainte ; aussi les Sauvages, aussitôt après sa mort, 
" ouvrirent son cadavre et burent le sang qui coula de son cœur. Ils 
" le partagèrent entre les jeunes gens, dans l'idée, qu'en le mangeant, 
" ils auraient une partie de ce grand courage." 

Bressani, Mort dit Père Jean de Brébeuf, cli. V. page 256. 



62 LA GRANDE HERMINE 

de l'iiranographie. Cette pensée de l'Epiphanie me 
ramena, par analogie de circonstance et de synchro- 
nisme, à ces nuits de Noël d'autrefois si radieuses, où 
je m'amusais, écolier, à reconnaître, par, ces mêmes 
astres, les constellations dont ils étaient les sentinelles 
respectives. 

Sans la forêt profonde qui m'enveloppait de toutes 
parts, je me serais cru revenu à mon ancien poste 
d'observation, au promontoire de Québec, sur le plateau 
même de la cité proprement dite, tant les étoiles me 
j)araissaient occuper une position identique. Bref, je 
me retrouvais, à moins d'être la victime d'une mystifi- 
cation inouïe, sur le terrain précis du Vieux Marché. 
Je n'avais donc pas même changé de place ; consé- 
quemment, il n'y avait que mon voisinage d'ensorcelé. 
Kéiiexion faite, je trouvai ma situation consolante. 

— Sommes- nous à Québec ? demandai-je à Laver- 
dière. 

— Vous l'avez dit. 

— Quelle heure est- il ? 

— Minuit sonne. 

— Quel jour ? 

— Le vingt-cinq décembre. 

— Cette année ? Allons donc ! Vous plaisantez ! 

— Non pas, c'est aujourd'hui la fête de Noël, l'an 
du Seigneur 1535. Nous sommes à 350 ans d'hier! 

1535! Il paraît que je criai cette date-là un peu 
haut, car mon interlocuteur eut un froncement de 
sourcils et dit en me frappant du coude : — " Plus bas, 
s'il vous plaît, nous sommes en pays hostile. " Il 
ajouta presque aussitôt : 

C'est la forêt primitive, la forêt païenne du Canada 



LA CiKANDE IIEKMINE 63 

çanvagt», le royaTime do Dounacoiia ! i Cassez une 
brandie, et cela suffira jxjur vous trahir et vous livrer 
du même coup à un ennemi aussi féroce qu'invisible. ^ 
Sentinelle, preïiez garde à vous! C'est un bon cri 
d'alarme, et je i)rie Dieu qu'il vous le conserve vibrant 
à l'oreille. Sachez, pour ne l'oublier jamais, que chacun 
lie ces arbres cache un anthropophage, ou peut lui- 
même devenir un poteau de torture. ^ Le sol indien 
l^rête étonnamment à ce genre de métamorphoses 
horribles. 

Je vous l'avouerai avec candeur, j'aurais mieux 
aimé (pie Laverdière m'eût signalé la présence d'un 
îigre aux environs. Cela m'eût paru moins terrible ; 
car je ne connais pas, dans toute l'histoire naturelle, 
un fauve plus redoutable que l'homme retourné à la 
barbarie. Mes yeux sortaient littéralement de leurs 
orbites, tant je scrutais avec effort les moindres sinuo- 



1. Le lendeniiiin (de la première exploration de lîle d'Orléans par 
Jaeques Cartier), le Seigneur de Canada, nommé Dommcoim en nom, 
et rappellent pour seigneur Agouhanna, vint avecques douze barques 
accompaigné de plusieurs gens devant nos navires. 

Vuijage de Jaajws CarfAer, 16"55-36, f. 13, édition 1545. 
^ 2. Aux amis qui lui représentaient les dangers d'un établissement 
a Montréal, avec un trop petit nombre de soldats, sur cette île occupée 
par une tribu considérable d'Indiens, M. de Maisonneuve répondait : 
I' Je ne suis pas venu pour dél.bérer, mais pour agir. Y eût-il, à 
•• Hochelaga, autajit d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau (le pro- 
•• montoire de Québec i, il est de mon devoir et de mon honneur dy 
•• établir une colonie." Ces fières paroles méritent d'être conservées 
vivaces dans la mémoire. Elles rajeunissent le sang et le courage. 

3. Les Algon(]uins de l'épocpie de Jacques Cartier nétaient pas 
précisément des agneaux et ne valaient pas mieux que les Iroquois 
du temps de Frontenac (ju'ils égalaient en barbarie et en férocité. A 
preuve cet épisode de la lldafAon de 1535 : '^ Nous fut par le dict Don- 
'- nacona monstre les peaulx de cinq testes d'hommes, estandues sur du 
'* WS) comme peaulx de parchemin. Lequel Donnacona nous dit que 
•• c étoient des Trudamans (probablement les ancêtres des Iroquois) 
" devers le Su qui leur menaient continuellement la guerre." f 29 
édition 1545. 



64 LA GRANDE HERMINE 

sites de la route, sondant du regaixl la noirceur dm. 
buissons, épiant les arbres, m'effrayant au bruit de 
mon propre marcher, éprouvant enfin un sentiment 
analogue aux émotions de ces voleurs novices qui gre^ 
lottent d'épouvante en regardant dormir les malheureu^^ 
qu'ils pillent. 

A ma droite, à ma gauche, devant et derrière moi, 
l'immense forêt muhipUait ses chênes. A qui m'eût 
demandé ce que je voyais dans ce bois infini, j'aurais 
pu répondre naïvement : des arbres, des arbres, des 
arbres, à la tragique manière de ce Danois célèbre qui 
lisait, lui, des mots, des mots, des mots. Seulement, 
ma réponse eût été de beaucoup plus inquiète que 

sarcastique. 

Marchons vite, me dit le maître -ès-arts, il est 

tard, la fête est peut-être commencée. 

Et sur ce, Laverdière partit au pas gymnastique, 
suivant à travers le bois un chemin demeuré pour moi 
invisible. La neige, durcie au froid, oftrait au pied 
une résistance élastique, ce qui me permettait de suivre 
aisément mon infatigable guide. 

Qù allons-nous ? demandai-je. 

—Au Fort Jacques-Cartier, répondit-il, sans tourner 

la tête. 

Puis il ajouta, après trois ou quatre enjambées 
gigantesques par-dessus des troncs morts :— entendre la 
messe à la Grande Hermine. 

Cette nouvelle me combla de joie. Et je marcliai 
en conséquence, c'est-à-dire, prestissimo. 

C'était merveilleux de remarquer comme le magiqiilf 
sentier s'identifiait, par ses méandres, avec les angles 
droits et les arcs de cercle du tracé cadastral actuel de. 



LA GlîAXDE IIEILAIIXE 65 

nos l'ues dans la cité. Sans la présence des arlires, r|iii 
nous enserraient de tontes parts, j'aurais parié que 
je descendais la rue La Fabrique ; puis, tournant à 
gauche, au premier coude du chemin, je crus m'eriga<^er 
dans la vieille rue St-Jean, car la route décrivait alors 
nne courbe très accentuée. La ligne se redressait ensuite 
pour se casser encore à angle di'oit, tournant, cette fois, 
à droite. Evidemment je quittais la rue St-Jean pour 
la rue des Pauvres, i (la rue du Palais, de son titre 
moderne). Il y avait, cà cet endroit du cliemin, un 
affaissement de terrain très ra])ide; ]tuis toujours des- 
cendant, le sentier décrivait, de droite à gauclie et de 
gauche à droite, un grand arc de cercle kM^uel, tracé 
sur la neige, eût donné la figure typographique d'un >S' 
majuscule parfait. 

A cet endroit La verdi ère s'arrêta court, prêta l'oreille, 
et frappant du pied avec impatience, il me dit: — "Xous 
n'arriverons jamais ;i temps, prenons la rivière. " Puis 
il marcha droit devant lui. 

Effectivement, nous arrivtlmes sur les bords d'une 
large rivière. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, 
l'avait gelée sur toute l'étendue de sa surface ; et sa 
glace vive, bleuâtre et transparente, d'où le vent colère 
du nord-est chassait la neige, étincelait dans les ténè- 
bres de la nuit comme un armure d'acier. 

Je denjandai au maître -ès-arts le nom de cette rivière. 

11 me regarda étonné. — Comment, s'écria-t-il, déjà 

égaré ? — Les Algonquins de Jacques Cartier nom- 



1. '• La rue qui conduisait de la rue Saint-Jean au palais de l'Inten- 
" dant, sur les rives du Saint-Charles, s'appela plus tard la rue des 
" Pauvres, parce qu'elle traversait le terrain ou domaine dont le 
" revenu était affecté aux pauvres de l'Hôtel- Dieu." LeMoine, Histoire 
des Fortifications et des Rues de Québec, page 28. 



66 'LA GRANDE IIEKMIXE 

maient cette rivière Cahlr-Coiihat, à cause de ses 
nombreux mjandres. Ce mot, dans leur langue, est 
l'adjectif qui rend cette idée. Le découvreur du Canada 
la baptisa Suinte-Croix, en mémoire de V Exaltation 
de la Sainte-Croix dont on célébrait la fête le jour 
qu'il entra dans ses eaux, le 14 septembre 1535. 
Quatre-vingt-quatre ans plus tard, i les Pères EécoUets 
l'appelèrent Saint- Charles, en souvenir de messire 
Charles des Boues, ecclésiastique d'une haute piété, 
grand- vicaire de Pontoise et fondateur de leurs mis- 
sions en la Nouvelle-France. Ce nom du bienfaiteur 
a prévalu dans l'histoire comme sur les cartes géogra- 
phiques du pays. Eare et précieux exemple de la 
reconnaissance humaine ! 

— Voici l'embouchure de la rivière, me dit encore 
Laverdière, allongeant le bras dans la direction de l'est, — 
au fond, cette grande tache d'encre que vous voyez là- 
bas, c'est le fleuve qui passe. 

Je fixai durant quelques secondes ce noir qui 
ressemblait au vide béant d'un gouffre gigantesque. 
La neige immaculée du rivage accentuait encore 
l'intensité de ces eaux ténébreuses, qui n'avaient pour 
correctif que les blancheurs livides de longs glaçons 
flottant à leur surface, comme des noyés revenus de 
l'abmie, et s'en allant à la dérive de toute la rapidité 
du courant quadruplée par l'impétueuse vitesse de la 
marée basse. 

Ce fut dans le silence de cette muette contempla- 
tion, qu'à l'intervalle régulier d'un glas qui tinte, l'écho 



1 En 1619. Les Récollets arrivèrent à Québec au mois de juin de 
cette année. 



LA GRANDE HERMINE 67 

a*^onisaiit d'une cloclie m'arriva, si faible, si dilué, si 
grêle, si flottant, qu'on eût dit le timbre d'une pendule 
sonnant dans le A'ide d'une machine j)neuraatique. De 
toute évidence, ce cloclier, cette église, devait être 
prodigieusement éloigné de nous. 

J.'étais surpris, tout de même, qu'il y eût au seizième 
siècle une chapelle catholique dans les profondeurs de 
cette forêt. Je m'étonnais davantage que les vieilles 
l'elailons des missionnaires jésuites l'eussent oubliée. 
J'allais m'en ouvrir à LaverdiÎTe quand deux hommes, 
surgis je ne sais d'où, passèrent entre lui et moi, silen- 
cieusement, comme des fantomos. 

C'étaient deux sauvages d'une haute stature. Ils 
étaient chaussés de mocassins et vêtus de grosses 
peaux d'ours noirs. Au sommet de leurs têtes, rasées 
comme un crrme de chartreux, il y avait un panache 
en plumes d'oiseaux, peintes aux couleurs voyantes du 
jaune, du vert et du rouge. Leurs bras nus ^ étaient 
piqués de tatouages étranges : profils d'idoles, corps 
d'animaux, dragons, couleuvres, tortues, feuilles d'ar- 
bres, pinces de canots, le tout confondu en un gâchis 
incroyable. 

La verdi ère répondit à ma surprise par un mot qui la 
centupla : 

— Les interprètes de Jacques Cartier : Taiguragny ! 
Domagaya 1 ! 

1. ^> Et sont (les saviwjes) tant hommofi, femmes qucufants plus 
<' durs que bêstes au froid. Car de la [)lus grande froidure que ayons 
- veu, laquelle estait merveilleuse et aspre, venaient par-dessus les 
" glaces et neiges tous les jours à nos navires, la pluspart d'eulx tous 
-' nuds, qui est chose fort (difficile) à croire qui ne l'a veu." 

Fovaqe de Jacques Cartier, 1535-36, f. 31 verso, édition de 1545. 



68 LA GRANDE IIEIÎMINE 

Bien que je fusse à leurs côtés, les deux Algonquins 
ne me jetèrent pas même un coup d'œil. On eût dit 
qu'ils ne voyaient personne. Ils traînaient après eux 
sar la neige une longue tabagane ^ chargée de la royale 
dépouille d'un caribou tué à coups de flèches. 

Ils marchaient très vite, dans une direction qui 
faisait angle droit avec le cours naturel de la 
rivière. 

— Où. vont-ils? demandai-je à mon guide. 

— A Stadaconé, cela est évident. 

Bien que cela parût évident à Laverdière, je me 
permis de lui dire : — Comment le savez -vous ? 

— Je l'ai appris à étudier, me répondit l'ar- 
chéologue, avec un sourire malin. — Suivez, dit-il. — 
Et ramassant sur la glace une écorce de bouleau que le 
vent taquinait outre mesure, il se mit à lire sur elle, 
ou plutôt à réciter, en la regardant : — Ferland, Histoire 
du Canada, tome 1er, page 27 : 

" Les sauvages qui avaient été rencontrés par Jacques 
Cartier au Cap Tourmente revinrent en assez grand nom- 
bre à Stadaconé, résidence ordinaire de Donnacona et 
de ses sujets. C'était un village composé de cabanes 
d'écorce de bouleau, et bâti sur une pointe de terre qui 
a la forme d'une aile d'oiseau ; elle s'étend entre le 
grand fleuve et la rivière Sainte- Croix ; à cette circons- 
tance est dû probablement le nom de Stadaconé qui 
signifie aile en langue algonquine. 

" Il est probable que Stadaconé était situé dans 

1. Traîneau plat bien connu dans le Canada sous le nom de traîne 
sauvage. 

Ferland, Histoire au Canada, tome 1er, p. 113. 



LA GRANDE IIEKMIXE 69 

l'espace compris entre la me La Fabrique et le Coteau 
Sainte-Geneviève, près de la côte d'Abraham. Il fallait 
le l'eau pour les besoins du village, et les sauvages 
n'aiment pas à aller la chercher loin ; ici ils en auraient 
eu en abondance, car un ruisseau passait au mi- 
lieu de la rue La Labrique ; il aUait tomber dans la 
rivière Saint-Cliarles, près d\ lieu où se trouve actu- 
ellement l'Hôtel-Dieu. A l'extrémité du terrain un 
autre ruisseau descendait le long du Coteau Sainte- 
Geneviève. 

— Eappelez-vous eucove le succinct et hrief récit an 
second voyage de Jacques Cnrtier et sa description du 
site de la bourgade Stadaconé, le futur emplacement 
de Québec. 

" Il y a, dit-il, une terre double, de bonne hauteur, 
'' toute labourée, aussi bonne terre que jamais homme 
" veist et là est la ville et danoiiniiice de Domiacona 
" et de nos deux hommes qui avaient été pris le pre- 
*' mier voyage (Taiguragny et Domagaya, les inter- 
" prêtes) laquelle demeurance se nomme Stada- 
coné." 1 

Le maître-ès-arts ajouta, par manière de réflexion 
soulignée de reproche : — -T'avoue qu'il importe peu 
de savoir le nom du locataire que l'on remplace dans 
une maison. M'est avis cependant, qu'il existe un 
intérêt de curiosité, ou même d'estime, à connaître 



1. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36. f. 32 verso, édition de 154j. 

" Le village sauvage de Stadacon.' .1-n lit être situé sur la partie 
du Coteau Sainte-Geneviève vi\ se trouve maintenant le faubourg 
St-,Jean-Bapti^te de Québec." 

Mémoires de la Sociéfé Littéraire et Historique cle Quebee. 



70 LA GRANDE HERMINE 

quelle était au Canada l'historique devancière du 
Québec historique. ^ 

Ce disant, Laverdière déchirait avec la lenteur 
gourmande d'un connaisseur qui grignotte un bonbon 
fin, la petite feuille d'écorce qui, la pauvrette, n'en 
pouvait mais de ses morsures. Et regardant ce débris, 
que le vent allait reprendre et perdre sans retour, je 
pensais avec deuil à ces annales essentielles, à ces 
documents primordiaux, à ces archives inestimables de 
notre pays, aujourd'hui plus égarés et disparus que ce 
bouleau fragile ; non pas réduits, comme lui, à des 
lambeaux re constructibles, mais tombés pour jamais, 
en allés pour toujours en une poussière fatalement 
morte, sur laquelle vainement prophétiserait l'Histoire,, 
car leurs cendres n'avaient pas, comme les nôtres, les 
promesses d'un réveil, ni la certitude d'une résurrection.. 

— Oh! j'oubliais, s'écria tout à coup Laverdière, en 
se frappant le front. — A propos de documents, j'ai 
quelque chose à vous montrer. Où donc ai-je mis cela? 

Puis il se mit à se fouiller avec frénésie. 

C'était, un spectacle comique que celui de monsieur 
Laverdière évoluant de droite à sauche et de bâbord à 



1. On ne sait rien de précis sur le .site de la capitale de Dcnuacona, 
si ce n'est qu'il était à une demi-lit-ue de la rivière Lairct et qu'il en 
était séparé par la rivière St-CIiarles. 

Ferland, Histoire du Canada, tome 1er, page 27. 

Au bout de l'Ile d'Orléans se trouvait un endroit convenable pour 
le mouillage des navires de Jacques Cartier: il s'y arrêta le 14 sep- 
tembre 1535, jour de l'exaltation de la Sainte Croix dont ce lieu prit 
le nom ; c'est la rivière St-Charles d'aujourd'hui. Tout auprès était 
Stadaconé, résidence royale du chef du Canada, remplacée maintenant 
par la ville de Québec, dont le faubourg Saint-Jean est assis précisé- 
ment à l'endroit (ù gisait l'ancienne capitale des sauvages. 

D'Avezac — Brève et succincte Introdv et. on Historique à la Eclatiot^ 
du second voyage de Jacques Cartier, xij. 



LA GRANDE IIEUMINP: 71 

tribord dans les poches pliénoinéiiales de sa soutane où 
ses petits bras disparaissaient jusqu'aux épaules. 

Finalement l'archéologue retrouva son papier , 

dans sa veste. 

Et tout aussitôt le Mentor me demanda avec une 
voix railleuse : 

— Savez-vous lire ? Aussi bien lire que regarder ? 
En vérité vous me répondriez non (pie je n'en aurais 
aucune surprise ; il y a de parle monde, et ce jourd'hui, 
tant de gens qui lisent sans comprendre, et tant d'autres 
qui regardent sans voir. Ainsi, par exemple, voici le 
portrait de Jaccpies Cartier. 

L'historien me présenta, devinez quoi? Une- 
gravure ? Nullement. C'était un petit plan qui 
n'était pas même quadrillé d'une longitude et d'une 
latitude, et sur lequel était tracé le cours entier 
d'un petit ruisseau, depuis les premières eaux de la 
source, figurées par un réseau de petites lignes micros- 
copiques, courant en pattes d'insectes sur la blancheur 
immaculée du papier, jusques' aux coups de crayon 
plus larges, plus noirs, jdus pesants, simulant et les 
petites vagues moirées de clairs et d'obscurs, et hi 
vitesse i)lus accentuée des courants vers l'embouchure, 
à laquelle le dessinateur avait prêté la largeur d'un 
brin d'herbe. 

— Ça, le portrait de Jacques Cartier ! m'écriai-je 
avec un éclat de rire incrédule. Allons donc, mais c'est 
le profil géographi(|ue de la rivière Lairet ! 

— Qui vous soutient le contraire ? Je vous dis seule- 
ment que le profil géographique de la rivière Lairet 
est l'exact profil de la figure historique de Jacques 
Cartier. Ça, vous y êtes ? 



72 LA GRANDE np:RMINE 

Et comme je n'y étais pas du tout : — Ocidos hahent 
et non vident, s'écria le bon prêtre; encore un qui 
regarde sans voir. Suivez-moi bien. 

Et, pointant, l'un après l'autre, les capricieux méan- 
dres de la sinueuse petite rivière Lairet : 

— Voici le béret, dit-il, et voici le front, voici le 
nez et voici la bouche, voici le menton et voici la 
barbe, tout le visage enfin ! 

Muet d'étonnement, pétrifié de surprise, je demeurais 
ébahi, cloué sur place, devant la stupéfiante vérité de 
cette découverte. 

— Elle frapperait davantage, remarqua Laverdière, si 
l'on dessinait un œil au-dessous de la tempe droite, 
avec une moustache sur la bouclie et quelques coups 
de crayon pour la barbe. Cet ensemble de sinuosités 
prête étonnamment bien à ce travail. Tenez, comme 
ceci. 

Et Laverdière se mit à brosser fiévreusement là un 
ci?il, là une moustache, et là un buisson pour la barbe. 
C'était bien la même petite carte géographique à 
travers laquelle courait le profil de la rivière Lairet, 
comme une veine bleue sous la finesse d'une peau 
transparente. 

Et cependant, malgré le plus énergique effort de 
ma mémoire, ce })rofil géographique de la rivière 
m'échappait absolument. Il venait de s'effacer, de se 
fondre, de se perdre tout entier dans un profil humain 
où la sincérité des contours, la rectitude, la vérité des 
lignes, l'expression saisissante de la vie, particuhère 
aux images photographiques, concouraient étonnam- 
ment à donner la netteté lumineuse et le relief hardi 
des camées. 



Profil de la Riv[ere Lairet 




£!/np/a(enient r/u / 

/-^ainte r/e terre, vîsr 
rnarée f}asse, o 
vaisseaux de t/m 
C^trtier/lirfrxt h 
r/psarmerrient p 
/'hiver c/e /Sâ.i 



Profil de Jacques Cartier 




«11, 



LA GUAXDE HEK>riNK 73 

■ — Eli bien ! eh bien ! disait Laverdière, avec un doux 
accent de voix ni()([ueuse, mon Cartier vous paraît-il 
suffisamment réussi ? C'est un portrait d'après Nature ! 
Un bon vieil auteur (|ue je vous garantis classi<iue ! 

Et mon s})irituel causeur soulignait d'un sourire cette 
boutade narquoise comme la gaieté et fine comme 
l'esprit de notre belle langue fraïu-aise. 

Il eût été souverainement mallionnéte de contredire 
l'archéologue. Jamais, en effet, caprice plus rare, 
plus gracieux, plus intelligent de la Nature ne m'avait 
encf»re été signalé. Cela me plaisait d'ailleurs d'ima- 
giner et de croire ([ue la Nature, plus aveugle, mais 
aussi plus artiste qu'Homère, avait eu, comme les 
pro];hètes et les })lus magnifi(pies génies, l'intuition 
éclatante, le miraculeux pressentiment de la vérité 
iiistorique ; et (pi 'ainsi, à mille ans d'avenir, à cette 
lointaine et séculaire distance de la con(iuete du Canada 
par l'P^urope, hi Nature avait fra])pé cette terre à 
l'effigie de son découvreur. Le merveilleux camée ! 
La colossale estom])e ! Pièce uni(pu', d'antiquité, ines- 
timable monnaie, chiffrée d'un millésime centenaire 
comme les Ages géologiques de noti'e ])lanète. La numis- 
matique retrouvera-t-elle jamais ])lus belle médaille 
commémorative ? ^ 




hy 
mana- 



and iindtr thc supervision of H. VV. Hoi)kins. civil engineei." 
Prrivjncial Siirvt ymg and Pnb. Co. — WaUor S. Mac<:;oimac, 



ger, 1879. 

Cette référence au docinnent original permettra aux incrédules de 
constater à la fois et la vérité de ce profil géographique et la fidélité 
•le sa copie. 



74 LA GRANDE HERMINE 

Cependant, nous marchions tout le temps qu'il 
causait ainsi. Tout à coup j'aperçus, à ma gauche, un 
grand espace libre, large d'au moins vingt toises. On 
eût dit une route, un chemin de colonisation ouvert 
par un groupe de liardis pionniers dans l'épaisseur de 
l'immense forêt. C'était un cours d'eau (pii venait se 
jeter dans la rivière Saint-Charles. 

Ce qui me frappa le plus particulièrement dans la 
physionomie de ce ruisseau fut l'élévation de sa rive 
gauche s'avançant sur la grève, et jusque dans la 
rivière, comme un gigantesque soc de charrue. Ses 
flancs rectangulaires étaient nus et vcu'ticaux comme 
des pans de muraille. Evidemment, la main de l'homme 
avait essarté le sol à cet endroit, abattu les sous-bois, 
brûlé les buissons d'épine et rasé les broussailles du 
rivaç^e. ^ Au sommet de l'éminence, sur le ]>lateau 
même de la berge, une large trouée avait été pratiquée 
dans les arbres de haute futaie. Le rayon d'abattis était 
à ce point régulier, qu'il dessinait à travers la forêt un 
demi-cercle parfait. Le com])as européen avait dû. 
prendre là des mesures. La coupe symétrique de ce 
déboisement attestait indéniablement la main d'œuvre^ 
car les ouragans et les cyclones, malgré leurs vieilles 
et terribles habitudes de travail, n'ont pas encore 
acquis une telle précision géométrique. Jiourgade 
indienne ou colonie de blancs, peu importait ce qu'elle 
fût, il y avait certainement à cet endroit une liabita- 
tion d'hommes, car là-haut, sur le fond clair obscur du 



1. On apercevait encore, en 1843, sur la rive gauche de la petite 
rivière X«iVc<, à l'endroit où elle tombe dans la rivière St-( Iharles, 
des traces visibles de larges fossés on espèces de retranchements. 

Consulter à ce sujet l'édition canadienne des Foyages de Jacques 
Cartier, 1843, page 109. 



LA GRANDE IIEUMINK 7 O- 

ciel étoile se dessinait une })alis3ade aiguë, faite de 
pieux taillés en dents de scie, un rempart véritable (jue 
les blancheurs de ces poutres équarries signalaient au 
loin, et qui couronnait l'enceinte de cette esplanade 
naturelle. 

Avec quelques pièces d'artillerie, cette petite ])lace 
forte eût facilement commandé les deux rivières, leurs 
alentours, et résisté victorieusement peut-être à toute 
la puissance du })ays. J'eus la pensée (pie je me trcni- 
vais alors en présence du Fort Jacipies -Cartier, et 
j'allais m'en ouvrir à Laverdière cpiand celui-ci m'im- 
posa silence d'un geste. Nous avions doublé la pointe 
de terre qui dérobait à nos regards l'entrée de la rivière 
Lairet. ^ Le maître-ès-arts s'arrêta brusquement devant 
elle, lui tendit les bras avec un élan d'amour passionné, 
puis d'une voix claire, vibrante de joie comme l'éclat 
d'une fanfare militaire, il s'écria : — " Zc8 fivis vais- 
seaux de Jacques Cartier ! " 



1. Plus proche du dict Québecq y a une petite rivière (la rivière 
St-Charlcs actuelle ) qn\ vient deduns les tenes d'un lac distant de 
notre habitation (celle de Québec) de six à sept îieues. Je tiens que 
dans cette rivière qui est au Nord et un quart de Xorouest de nostre 
habitation, ce fut le lieu où Jaques Quartier yvcrna, d'autant qu'il y 
a encore à une lieue dans la rivière des vestiges comme d'une che- 
minée dont on a trouvé le fondement et apparence d'y avoir eu des 
fossés autour de leur logement, qui estoit petit. Nous trouvâmes aussi 
de grandes pièces de bois escarrées (équarric!-) vermoulues et quel- 
ques trois ou quatre balles de canon. Toutes ces choses monstrent 
évidemment que ça été une habitation, laquelle a esté fondée par les 
Ch:estiens et que ce qui me fait dire et croire que c'est Jaques Quar- 
tier c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun aye yveiric ny basty en 
ces lieux que le dit Jaques Quartier au temps de ses descouveitures 
et falloit à mon jugement que ce lieu s'appelast Sainte-Croix comme 
il l'avait nommé, etc., etc. 

Œuvres d^ Samicel de Ohamplavn, irogGS 156 et 157^ chapitre IV, 
année 1608. 

AUTRES rÉFÉKENCES : — Fcrhind, Histoire du Canada, terne 1er, 
page 26. — Œuvres de Champlain, année 1632. livre 1er, ch. II. — Le 
Père Martin, Le Père Isaac Jogucs, ch. II, page 24. 



76 LA GRANDE HERMINE 

Alors je regardai tout autour de moi avec stupeur. 
Aussi loin que l'œil pouvait atteindre aux limites du 
cercle d'horizon, il n'y avait rien, absolument rien; 
sur le ciel étoile pas une silhouette de mâture, au 
rivage blanc pas même un débris de carène enlizée 
dans la neige, avec ses varangues fixées à la quille, 
comme la gigantesque épine dorsale d'un monstre 
marin. 

Je remarquai seulement sur la glace, à la gauche de 
la rivière, deux constructions de charpentier parallèles 
au rivage, attenantes l'une à l'autre comme deux vais- 
seaux voyageant de conserve. C'était, apparemment, 
deux hanejars, à toits aio'us, sans lucarnes. Sur la 
toiture de l'un d'eux, au centre, il y avait une cheminée. 
On apercevait aussi, à l'extrémité nord de cette même 
couverture, un clocheton de chantier, et dans ce clo- 
cheton une petite cloche, la même peut-être que nous 
avions entendue sonner. 

Ces hangars étaient bâtis sur la grève étroitement 
adossés à cette muraille naturelle, à cet escarpement si 
remarquable de la berge, dont Jacques Cartier avait 
utilisé toute la valeur stratégique en la fortifiant d'un 
triple rang de palissades et l'isolant de la plaine par 
des fossés larges et profonds. ^ Immédiatement placés 
sous le canon du fort, ils n'avaient pas à redouter les 



1. •' Voyant la malice d'oux (des sauvages) doutant qu'ils ne son- 
geassent aucune trahison, et venir avecque un amas de gens sur nous, 
le capitaine (Jacques Cartier) fist renforcer le Fort tout à l'entour de 
gros fossés, larges et parfonds, avecque porte à pont-lévis et renfort de 
rangs ou pans de bois au contraire des premiers. Et fut ordonné pour 
le guet de la nuit, pour le temps à venir, cinquante hommes à quatre 
quarts, et à chacun changement des dits quarts les trompettes son- 
nantes ; ce qui fut fiiit selon la dite Ordonnance." Voyages de Jacques 
Qarticr, édition canadienne, ch. XEI, page 52. 



LA GIîANDE IIEl;MI^^K // 

assauts ou les surprises que les Sauvages pouvaient 
tenter contre les Français par les rivières. Car l'hiver, 
sur la glace du St-Charles ou du Lairet, le chemin était 
grand ouvert à l'ennemi. 

Ces bâtiments, construits en planches grossièrement 
rabotées, avaient une i)hysionomie rude et misérable et 
suintaient trop le travail crucifiant, ingrat, acharné, 
pour ne pas abriter sous leur toit un secret de grande 
et profonde éi)reuve. Il en est de certaines masures 
perdues dans la solitude comme de telles et telles figu- 
res humaines qu'il vous advient de rencontrer égarées 
dans la foule : elles ont, quand vous les regardez bien 
en face, une expression si déchirante de douleur incon- 
solable ou de misère horrible, qu'il en vient à la bouche 
un goût de larmes avec un irrésistible besoin de pleui-er. 

J'en étais là de mes réflexions quand La verdi ère 
m'éveilla de nouveau en criant avec enthousiasme : — 
Les trois vaisseaux de Jacques Cartier ! ! ! Ici, les 
caravelles, là-has, le galion ! 

Et comme j'hésitais à les reconnaître, Laverdièi'e 
repartit : — Je parie qu'il vous faut aux yeux le corps 
d'un vaisseau, une mâture complète avec appareil de 
cordages ? Vous ne savez donc pas l'histoire de votre 
pays ? 

— Très possible, monsieur le maître-ès-arts. 

— Je ne crois pas absolument ce que je dis h\, se 
hâta d'ajouter l'archéologue, comme pour donner un 
correctif à la vivacité du mot lâché. Seulement votre 

mémoire est ingrate ou mal cultivée, lîappelez-. 

vous que l'hiver de l'année 1535 fut, au Canada, l'un 
des plus rigoureux du pays, et ce, de mémoire d'homme. 
Le froid y fut terrible et la neige si abondante qu'elle 



78 LA GRANDE IIEllMINE 

dépassait de quatre pieds les gaillards des vaisseaux de 
Cartier. La glace de la rivière Sainte-Croix mesura 
deux brasses d'épaisseur, les boissons gelèrent dans les 
futailles, et le bordage des navires, sur toute sa hau- 
teur, était lamé d'une glace épaisse de quatre doigts. ^ 

— Eappelez-vous encore que Jacques Cartier, une 
fois l'hivernage résolu, fit enlever les agrès des trois 
navires pour mieux les protéger contre les intempéries 
de cette formidable saison de l'année. 

Cela fait qu'il est maintenant bien difficile d'aper- 
cevoir deux navires ensevelis dans la neige à quatre 
pieds au-dessous de son niveau ; — d'autant plus 
impossible à l'heure présente, que les charpentiers des 
équipages ont désarmé leurs vaisseaux, abattu jusqu'aux 
chouquets les huniers des mâts, abrité enfin sous ces 
hangars les gaillards, les ponts, les embelles, les du- 
nettes, et les châteaux de poupe, toutes les surfaces 
de leurs navires, pour les protéger, les conserver 
davantage intacts de la pluie, de la neige, de la glace, 
des influences désastreuses du froid sur la ferrure 
aussi friable à la gelée qu'une lame de verre au premier 
choc. 

Laverdière m'amena au hangar de droite. — " Voici 



1. " Depuis la my novembre jusques au quinzième d'avril avons 
" été continuellement enfermés dans les glaces, lesquelles avaient 
'• plus de aeux brasses d'épaisseur. Et dessus la terre la haulteur de 
'■'■ quatre pieds de neige et plus, tellement qu'elle estait plus haulte 
•' que les bortz de nos navires: lesquelles ont duré jusques au dict 
''-temps, en sorte que nos breuvages étaient tous geliez dedans les 
" futailles. Et par dedans nos dicts navires tant de bas que de hault 
'' estait la glace contre les bortz à quatre doigtz d'épaisseur. Et 
" estait tout le dit fleuve, par autant que J'eaue douce en contenait 
^- jusques au dessus du dict Hochelaga gellé." 

Voyages de Jacques Cartier^ 1535 36, feuillets 36 et 37, édition 1545. 



LA GRANDE IIEUMIXE { \) 

la iicf-ociK'rale, ^ inc dit-il en entrant, la Grande lier- 
mine. 

Oli 1 (ju'il était })etit le navire des déconvreurs de mon 
pays ! Mais, en revanche, comme il était grand lenr 
courage ! Je ne saclie pas avoir mieux compris, ailleurs 
que devant lui, la valeur absolue du mot hardiesse et 
tout ce que l'héroùpie témérité française peut contenir 
d'audaces, de br.iyoures et de gloires. 

Cent- vingt — soixaute — quarante - tonneaux addi- 
tionnés ensemble ne donneraient pas la jauge d'un 
l)rick de secomle classe. Aujourd'hui, l'on part pour 
l'Europe cigare et sourire aux lèvres, gants et badine à 
la main. Ce n'est pas que le courage ait décu})lé dans 
les amcs, mais, voyez- vous, le })aquebot occéani- 
• iue iauu'e maintenant six mille tonneaux. ^ N'em- 



1. Probablcineut uiusi nommée parce qu'elle portait à son bord le 
Capifaiuc-Gùaéral. '• Et depuis nous être entreperdus (depuis le 25 
•' Juin 1535) avons été avec la Nef (jemrallc par la mer de tous vents 
" contraires jusqu'au septième jour de Juillet que nous arrivasmes à 
••' la dite Terrc-Xeure et prismes terre à Islc ès-OlscauIx (Funk Islanff, 
k l'est de Terre-Neuve). " Second Voyage de Jacques Cartier^ édition 
canadienne, ch. 1er, page 27. 

2. La (ri-aiidc //cri/imr' jaugeait 120 tonneaux 
La Pct'fe Hermine " GO do 
L'Emérillon '•' 40 do 

En tout 220 do 

Dans une lettre de Monseigneur de Laval, adressée de Paris à 
Messieurs De Bernières, De Maizcrets et Glandelet, on lit le post 
scripturn suivant : 

" L'on nous écrit de LaRochelle que deux petits vaisseaux, l'un de 
" 35 ToxNKAUX et l'autre de GO ou 70 tonneaux partent dans ce mois 
'• ici. Ce sera par l'un des deux que vous recevrez celle-ci [la lettre). 
Elle est datée du 18 mars 1G87.— Archices inédites du Séminaire de 
Québec. 

3. Le steamer Parisian, de la ligne AUan, jauge 5 400 tonneaux. 
Actuellement la même compagnie transatlantique fait construire en 



80 LA GRANDE HERMINE 

pêclie qu'il se trouve sur les (pais, au matin de la 
partance, de naïfs flâneurs qui s'ébaliissent d'admiration 
pour cette morgue de commis voyageurs à qui le cœur 
va descendre au creux du ventre avec le premier ber- 
cement de tangaoe. 

Dites-moi, lecteur, la mer s'est-elle fait plus mau- 
vaise et plus d('serte qu'au temps de Cartier ? Ou 
l'Atlantique lui était-il demeuré moins inconnu ? De 
nos jours, les navires sont devenus si" grands, si forts,, 
si colossaux, si ]juissants de vapeur, de blindage et de 
voile, qu'ils semblent amoindrir d'autant les équipages 
qui les montent, et de taille, et de hardiesse et de 
courage. Il faut un effort de la raison pour se rappeler 
que la poitrine et le cœur du marin demeurent aussi 
larges sur le tillac d'un cuirassé moderne, qu'autrefois 
ceux des Canadiens français sur les chaloupes pontées 
d'Iberville ! Mais la fortune de César n'a-t-elle pas été 
de beaucoup agrandie par la petitesse de la barque, et 
la galiote à quarante tonneaux, le vieil et caduc 
EsmeviUon ^ n'a-t-elle pas un peu rendu le même 



Angleterre, un paquebot Le Xumide {Nnmidi(tn) qui jaugera G. 100 
tonneaux. 

Le cuirassé Bdhrophm^ en rade de Québec, pendant l'été de 1837, 
jaugeait 7,550 tonneaux. 

A la date du 20 décembre 1889, on lisait dans le Courrier du Soir 
de Paris : 

" De plus en plus fort : 

" Dans les thantiers de la Clyde on vient de iioser la quille au plus 
grand voilier du monde, un cinq-mâts qui s'appellera la '• France ". 

'' Ce navire monstre jaugera 9,680 tonneaux et portera G,ir>0 ton- 
neaux en lourd. Il aura une longueur de 114 mètres 60 centimètres, 
sur 15 mètres 60 centimètres de largeur. Il sera divisé en huit compar- 
timents et aura dans son milieu une cale éùmche de 1,200 tonnes '■ 

1. " Et oultre lui face, souffre et permette i)rendre le petit gallioa 
" appelé '■'■L Esmcrlllon ''' que de présent il (Jacques Cartier) a de 



I.A CKANDE IlElLMINl: 81 

,>ervice à la réputatiuii d'audace, de notre iiniiiortel 
découvreur ? 

Sans les lumières rondes des Jiublots, à couleur Aerte 
et glauque comme un (eil de monstre marin, j'aurais 
cru (|ue la ]ief-générale était abandonnée, tant il 
régnait à son b!)rd un silence absolu. C'était un 
silence mystérieux, terriliant, envaliisseur comme l'eau 
dans une trouée d'al)ordage, un silence si complet qu'il 
finissait par s'entendre. 

Moins j)our obtenir une satisfaisante réponse de 
Lavei'dière (pie pour me rassurer an ])ruit de ma 
]:)ropre voix, je dis à l'iiistorien : 

— Où sont donc les Français :* Xe trouvez-Aous pas 
imprudent (pi'ils laissent ainsi des lampes allumées 
dans leur navire sans personne pour faire' garde ? Si le 
feu prenait à la caravelle durant leur absence ? 



•• nous, lequel est cU^à v/t'^/'^'/ ladio: pour servir à ladoub de ceux 
•• des navires qu'en autant auront besoip;-n." 

Documents sur Jacques Cartier, page 15, faisant suite au Foyage de 
Jacques Cartier en 153 i. 

A sa fameuse et unicjue expédition de 1598, le marquis de la Roclic. 
vice-roi de '= Canada, Isle de Sable, Terres-Neuves cl Adjacentes '' 
montait un vaisseau si petit '^quc du jwnt, dit la chronique du temps, 
on pouvait se laver les mains dans la merJ' C'était un navire décou- 
vert, cest-ù-dire, ponté à l'avant et à l'arrière, mais ouvert au centre, 
comme une chaloupe. La préceinte supérieure, était si peu élevée' 
au-dessus de la ligne de flottaison que les matelots n'avaient qu'à se 
pencher sur les bastingages pour puiser l'eau dans l'Atlantique. Tra- 
verser l'océan avec un vaisseau ouvert ! Cela donne la mesure de 
cette belle audace ou, si l'on aime mieux, de cette folle témérité avec 
laquelle les gabiers de la marine française risquaient, le plus souvent, 
et le succès et la gloire de leurs expéditions nationales les plus impor- 
tantes. Et je ne sais laquelle admirer davantage! de l'intrépidité du 
courage breton ou de la merveilleuse sollicitude d'une adorable Pro- 
vidence fermant l'abîme, par douze cents lieues de chemin, sous un 
esquif si misérable et si fragile que le premier paquet de mer l'eût 
fait sombrer en un clin d'œil. 

Dans l'un de ses romans historiques (Jacpccs Cartier, page G4). 



82 LA GRANDE lIEimiNE 

Laverdière sourit : — Vous croyez le vaisseau abau- 
(loiiné ? dit-il. 

— Franchement, oui. 

— Eh bien! mon cher, il y a cinquante liommes à 
,son bord. 

— Cinquante hommes ? 

Tout aussitôt, comme si la Grande Hermine eût 
voulu donner raison à Laverdière et confirmer sa parole, 
il s'éleva un grand bruit de piétinements. Cela ressem- 
blait au tapage que fait à l'église un auditoire qui se 
-lève après être demeuré longtemps assis ou à genoux. 

Le tumulte s'apaisa tout à coup et je n'entendis plus 
(pi'une voix claire et forte qui lisait avec lenteur des 
mots insaisissables. 

— Venez vite, me dit Laverdière. 

(Jn arrivait de plein pied à bord de la caravelle, car 
sur le rivage, où les Français avaient halé la Grande 
Hermine pour l'atterrir solidement, la neige était 



lécrivaiii Emile Chcviilier a confondu le vaisseau du marquis de la 
Hoche avec celui du découvreur du Canada. Telle est, du moins, 
lopinion d'un arclicologue éminent, M. Joseph Charles Taché, que 
j'avais consulté ù ce propos et qui nii; fit l'honneur de la réponse 
suivante : 

. M. Emile Chevalier a fait erreur. Il applique aux voyages de 
Cartier et à celui-ci ce qui a été dit du mar([uis de la Koelie et de 
Tune de ses barques. J'ai fait mention de cette circonstance dans mes 
-'> Sablons " CHistoire de Tlle de Sable) page 56, de l'édition Cadieux 
■vt Derome. Je ne me remets plus oii j'ai lu cela; mais c'est dans un 
ou plusieurs des écrits du iTième siècle, qui font mention de l'expé- 
dition du marquis de la Roche. Bien sûr que vous ne trouverez dans 
aucun mémoire du temps qu'on ait dit cela de Jacques Cartier et de 
ses vaisseaux. M. Emile Chevalier a fut du défricheur à ce propos, 
comme sur bien d'autres, si, de fait, il attribue ce dire aux voyages 
<k' Cartier, ce que je n'ai pas vérifié. 

Si vous tenez encore à trouver l'origine de cette chronique vous 
aurez à consulter Lescarbot, Charlevoix, Champlain, Bergeron, 
Eeclercq, Thévet, Jean de Laét, Guérin, et d'autres peut-être ; mais 
toujours à propos du marquis de la Rachc et non pas de Cartier." 
«te, etc. 



L.V UUANDE HERMINE 83 

tonibce avec une telle abondance que sa hauteur dépas- 
sait le niveau des bastingages. 

— Ouvrez l'écoutille, commanda La verdi ère. En un 
clin d'( cil j'enlevai le panneau. 

Tout aussitôt, une bouflee d'air, chaude et parfumée 
comme une atmosphère d'église, me frappa au visage. 
Lubin, Pivert, Eimmel eussent vainement demandé 
aux savants alambics de leurs laboratoires le secret de 
cet arôme exquis que Dame Xature (une artiste qui se 
moque bien de la chimie distillant ses roses et ses 
liéliotropes) composait de hasard, à temps perdu, avec 
des senteurs de résine, de la fumée d'encens et une 
bonne odeur de cierges éteints ! Le bouquet en était à 
la fois si pénétrant, si suave, si subtil, que l'imagina- 
tion se refusant à le croire naturel, le déliait encore, 
l'idéalisait jusqu'au divin en le voulant émané des 
paroles évangélicjues qui nous arrivaient alors, nette- 
ment accentuées, 2^c^i' 1<3 carré de l'écoutille. 

" Et pastores erant lii vegiouG eddem v'Kjilautes et 
" custodientes viglUas noctis super (jregem suum. Et 
" ecce Angélus Domini stetit jiixtaillos et claritas Del 
" cli'cuinfulsit eus et thnuerunt timoré raagno. Et 
" dlxit illls Angélus : NoVde tlmere ; ecceenrnievan- 
" gelizo vohls gaudiwin magnum qitod erlt oiiin'i 
'' populo quia natus est vohls hodlè Salcator qui est 
" Chrlstiis Doïiûnus in clvltate David'' ^ 



1. '• Or il y avait dans ce pays des Lerg'ers qui veillaient pendant 
•' la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà (|u"uu Ange du Sei- 
•• gncur se tint près d'eux et la Lumière de Dieu les environna de ses 
'• rayons et ils furent saisis d'une grande crainte. Mais l'Ange leur 
•'• dit : Xe craignez pas, je vous apporte la bonne nouvelle qui sera le 
•■• sujet d'une grande joie pour vous et pour tout le peuple : c'est qu'au- 
'• jourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur qui est 
•'•' le Christ et le Seigneur. '" etc.. etc. 



^4 L-V GRANDE HERMINE 

C'était l'Evangile de la preiîiiève des messes de 

Noël. 

Celui (iiii lit, me dit Laverdière tout ])as a 

l'oreille, celui qui lit est Doin (Uiillaume LeLreton,lo 
premier des aumôniers de Jacques Cartier. 

Nous descendîmes à pas de loup l'escalier de l'écou- 
tille — un escalier roide comme une éclielle — et nous 
entrâmes dans la cliam])re des batteries. 

Le spectacle qui m'y attendait me frappa d'un 
t'blouissement merveilleux. Tout d'abord je ne vis 
rien, aveuglé que j'étais par un rayonnement de lumière 
vibrant avec une extrême intensité d'éclat. IMais cette 
commotion soudaine du nerf optique n'eut que la 
durée d'un choc. 

Tout aussitôt mon esprit et mes yeux s'arrêtèrent 
sur un tal)leau dont la beauté subjuguait à Li fois, 
comme une fascination d'extase, sens et facultés. 

— Regardez bien, regardez-bien, me répétait Laver- 
dière avec insistance. J'en sais, plusieurs qui me 
paieraient un trésor la faveur de ce spectacle. Ils sont 
rares, en eifet, ceux-là qui ont eu -comme vous, le 
privilège de voir les compagnons de Jacques Cartier. 
Puis'' le Mentor ajoutait : — Lescarbot, (^liarlevoix, 
Ducreux, (iarneau, Eerland ont eu cette grande vision 
Idstorique, mais au prix de quels labeurs, à la fatigue 
de quelles veilles, à la constance de quelles études ils 
l'ont achetée ! Je vous la procure pour rien ; c'est beau, 
n'est-ce pas, de la part d'un pauvre comme moi ! 

Je regardais avec des yeux démesurément ouvert,^ 
ces premiers Français, ces audacieux gars de St-Malo 
malstres compaignons mariniers, inlotes et char 
perd 1er 



ces f.v^A^^-w- -^-^ _- , t, 

de navires hardiment venus aux terre-^ 



LA GRANDE HERMINE «0 

neuves d'Amérique partager à la fois, l'héroïque 
aventure, l'audacieux courage, et la gloire immortelle 
du découvreur de mon pays. Il gonflait le cœur 
et mettait du sang plein les veines ce sentiment de 
joie intense, inexprimable, exubérant comme une sève, 
(jui s'empara de moi et me posséda tout entier à la 
î'avissante surprise de ce coup d'œil. Ces bonheurs 
trop complets sont dangereux, et je m'explique qu'ils 
tuent. 

Mon enthousiasme et mon étonnemeiit n'avaient 
(ju'un mot pour se traduire : Jacques Cartier 1 Jacques 
< 'ailier! Et dans l'hébétement premier de cette brus- 
4[ue stupeur, je me sentais partir irrésistiblement, à la 
uiiinière d'un ressort qui se détend, à répéter machina- 
lement: Jacques Cartier ! Jaccjues Cartier ! ! 

l''t Lui, le héros, le grand capitaine, le découvreur 
d<i mun ])ays, comme je fus jjrompt à le reconnaître ! 

— • N'est-ce pas qu'il se ressemble ? me dit le maître- 
<'S-ai'LS. 

Eu vérité, il répondait tellement au portrait que 
j'avais vu de lui autrefois, aux salles de l'Institut 
Canadien de Québec, ^ que je crus un instant que le 



1. Un c.uiii'nt peintre Canadien français, M. Théophile Hamel, de 
Qaihcc, a copié siu- rongirial conservé à Saint-Malo (France) le por- 
trait de Jac([ues Cartier. Les quelques privilégiés d'entre mes com- 
p;îtriotes qui ont eu le bonheur de taire la comparaison entre cette 
'•opie et le précieux original sont unanimes à déclarer que le travail 
du peintre canadien est excellent et reproduit avec une saisissante 
vérité la figure du découvreur. La gravure s'est depuis emparée de 
l'ccuvre de M. Hamel et Ta popularisée au moyen de vignettes sur 
billets de banque. 

Les œuvres artistiques de M. Théophile Hamel sont très répandues 
dans le pays. Nous possédons de lui — au salon de Madame veuve 
Théophile llamel — La Vierge et V Enfant, Saint-Laurent montrant 
h:s trésors Je V Eglise (les pauvres) au lyrêteur de sa ville natale, le 
/v:V/v'/;: — ù ^é^•lise do Notre Dame du Don Secours à Montréal — 



S6 LA GRANDE HER.MINE 

personnage représenté dans cette peinture célèbre 
avait quitté sa toile, était sorti furtivement de son 
cadre, pour venir commander, après sept demi-siècles 
d'absence, le bord de sa nef-générale, tenir une dernière 
fois parole aux équipages réunis de sa flottille historique. 

Je ne pouvais détacher mes regards fascinés de cette 
figure expressive et sympathique où l'intelligence de 
l'âme, l'énergie du caractère semblaient exclusivement 
partager tous les jeux et tous les mouvements de la 
physionomie. Une physionomie étonnamment mobile, 
lisible à première vue, reflet nécessaire, reflet exact 
d'un tempéramment essentiellement impressionnai )le 
et nerveux. 

L'œil, grand ouvert, était d'une couleur et d'une 
limpidité admirables ; on eût cru voir chatoyer un 



Le choléra à Montréal] à notre chapelle historique de Québec. Notre- 
Dame des Victoires, une Saint i Gmerièvc ; enfin, à Ottawa, la galerie 
des présidents des Chambres du Canada, les Orateurs du l^énat et des 
Communes. 

Ses copies d'œuvres class;(]ues sont très nombreuses. Nous possé- 
dons de lui : — au salon de Madame veuve Téophile Hamel. — Une 
Descente de croi.r de Rubens, dont l'original se trouve à Anvers, une 
Descente de croix de Daniel de Volterre, dont l'original se trouve à la 
Trinité du Mont, à Rome ; le Martyre de S. Pierre de Vérone du 
Titien, copie très précieuse, l'original ayant été brûlé depuis dans \n\ 
incendie, V Assomption de la Vieri/e, de Murillo, Les Filles de Jefhro au 
puits, L^éducation de la Vierge, I^a Vierge à l'oiseau, Marie-J^fadcleioie. 
une Corbeille de Fruits ; — à la chapelle des congréganistes de N.-D. 
de Québec — Le vieillard Siriiéon tenant r Enfant Jtsus dans ses bras : 
— à la Basilique — La Sainte Famille de Vanloo. 

Il y av^ait encore un Sa.mson poursuivant les Philistins que les con- 
naisseurs estimaient être la meilleure composition de M. Théophile 
Hamel. C'était en outre une étude superbe d'anatomie. Le fameux 
Charles de Salaberry, l'Hercule canadien, avait consenti à poser à 
l'atelier du célèbre peintre pour le modèU^ de Samson. Il eût été 
difficile de mieux (hoisir au point de vue de la beauté des formes 
et de la vérité du personnage historic^uo. Malheureusement ce 
tahleau a péri dans un incendie 

Plusieurs des œuvres de M. Théophile Hamel ont été vendues aux 
Etats-Unis à dos prix très H.itteurs pour le talent de l'artiste 



I.A (;UAXL)E HEU.MiNP: ."^ / 

diamant. Les pu})ille,s, larges dilatées, ])alî étaient à la 
lumière. r)ieii que les rétines demeurassent intensiv. - 
ment fixes, les paupières, fatiguées sans doute imv 
l'excès même de cette fixité, étaient j)rises de batte- 
ments nerveux, de papillottements l'apides, in(':)useieut-, 
involuntaires. 

Ces titillations ne reposaient pas }ilus l'ieil ([u'elli< 
ne l'obscurcissaient. 83ulemenL e3tt*3 immobilité d-i 
reo-ard dénotait bien la vieille lialvitude des marii-.^ 

o 

accoutumés aux longues vigies, aux eoiii:s dViil loiu- 
tains et soutenus aux barres d<,' l'horizon, eu jdi'iii.^ 
scintillation de la mer au soleil, dans réblouissement 
d'une lumière rutdaute qui fait cuii'e et pleurer h.< 
yeux comme la fumée acre d'un b'»is de ehauil'age. 

Comme des brises perdues, ridant au vol la siirrae.^ 
d'une eau endormie, les i)ensées tou.joui's ;icti\e.-, 
toujours impiiètes de cette intellig/uce d'élite un (iraient 
d'ombres et de lumières le front du découvreur — • \rA 
front admirable (|ui eût arrêté lt3 regard bbisé de-^ 
sculpteurs célèl)res et ravi les pbréuologistes par l'Iiai- 
monieuse Ijeauté de ses lignes. 

Nez long et droit, k narines dilalées, paniitaute- 
elles aussi comme les pauj)ières, luunaiil l'Acre parl'uir,, 
les senteurs violentes des fortes lu'ises, liairaut l'erag'.' 
comme là-bas, au désert, les fau^'es (l'Afrique aspirent 
à plein naseaux l'odeur chaude du sang. 

Avec cela, l'attitude d'une personne (pu écoute ; 1:- 
cou tendu, l'œil sec, le corps penclié en aN'ant, de toute 
la liauteur de la taille, à la façon quotidienne des vieux 
matelots cbercliant à deviner dans les j-remières cla- 
meurs du vent les colères aveuo'les de la uuu'. 



88 LA GRANDE HEUMINE 

A première vue, il semblait difficile de rattaclier à 
leurs motifs véritables rinquiétude de la pose et du 
regard. Pour cet intrépide audacieux, la découverte 
du Canada n'était-elle pas à la fois l'accomplissement 
absolu de sa mission glorieuse et l'idéalité atteinte, 
tangible, paljDaljle d'un incomparable rêve historique, 
le plus enivrant comme le plus ambitieux des soncres 
scientifiques, après celui de Christophe Colomb ? 

Et cependant, la découverte du Canada, si grand 
événement qu'elle dût apparaître aux siècles à venir, 
n'était qu'un incident heureux de l'expédition bretonne- 
française. Pour Cartier et les autres aventuriers 
conquérants de son époque, la route de la Chine 
demeurait l'idée fixe, le cauchemar permanent, le pro- 
blème éternel, insoluble et fatal comme les énigmes du 
Sphinx. 

C'était à ce magique cliemin des Indes Occidentales, 
à ce Ouest insaisissable, inaccessible, et sans cesse 
reculant comme les horizons de l'Atlantique devant 
la géographie triomphante, à ces îles fortunées de 
Catliay i et du Zipangu, le paradis de la girofle et de 
l'épice, que Jacques Cartier songeait ; se demandant 
avec angoisse si le Saint-Laurent arrivait, le plus vite 
et le premier, aux terres du Soleil Couchant, et si le 
royaume d'Hochelaga, comme celui du Saguenaj, 



1. Marco Polo, ou Paolo, est le premier européen qui soit entré en 
Chine, quil nomme Cathay. Le premier également il fîiit connaître 
les provinces maritimes de Tlnde. Il parle du Ben-ale, de Guzzurate 
et donne ce (fuil a entendu dire sur une île nommée Zipangu qui doit 
être le Japon. 

Pierre Margrv, Découvertes Franç.dses : Les deux Indes au XV0. 
s'èdc. page 81. 



T.A GUAXDK IfElîMINK 81) 

n'avait pas mi des hommes hkmcs vêtus de draps de 
lai lie ! 1 

A regarder cette boiiclie impérieuse, et pijut-êtic 
colère, à lèvres minces, étroitement fermées, tous les 
vieux termes de commandements navals militaires 
vous revenaient à la mémoire ; des mots secs, des 
mots brefs, durs et tranchants comme les frappés d'une 
hache d'abordage, des monosyllables si courts, des 
onomatopées si aiguës, que, jetés à pleine voix dans 
un fracas de tem])ête, ces ordres de manceuvres ressem- 
blent plus à des cris d'oiseaux de mer ou à des craque- 
ments de mâture qu'à des intonations de voix humain(; 
parlant un laugage humain, 

La fine moustache, que l'amiral portait avec un 
grand air chevaleresque, ajoutait encore à la spirituelle 
expression du visage. La l)arbe proprement dite, noire 
et luisante comme un bois d'ébène, soigneusement 
entretenue, couvrait, à demi longueur, le menton et le 
l>as des joues. Elle était scrupuleusement taillée à la 
royale mode du temps ; la coui)e en était si naturelle- 
ment exacte que Samson Lipault - rasant son capitaines 
et maître devait encore moins regarder au miroir qu'au 
portrait auguste du grand François I'''. 

1. Jacques Cartier îivait vaisiui <!c '.laindre et de soupçonner un 
devancier européen, •• t-àv W (JJ( vnonma ) now^ a certifié avoir été à 
la terre du ISaguenay en laquelle il y a inlini or, rubis et autres 
ricliesses. Et y sont des hommes hlanr.s comme en France et accoutrt'S 
de drap de layne." Voyarjc de Jacqius Cartier, 1535-30, f. 40 verso. 

Sur la foi de ce document authentique, Ferland ajoute : _" Don- 
'• nacona disait avoir visité le royaume du iSaguenay oîi il avait vu de 
•'• l'or, des rubis, et des lommes blancs caramc les yrançais, vêtus de 
drup de laine." —Histoire du Canuela, torac 1er, p. 36. 
. 2. " Samson Ripault, barbier." Consulter les Docmnents inédUs sur 
Jacques Cartier et le Canada, faisant suite à la Relation du Voya<je 
de Jacques Cartier en 1534, png-s 10, 11 et 12, édition <le 15''8. 



90 LA GEANDE IIERMINE 

Le cax)itaiiie-gënéral, et avec lui tous les gentils- 
hommes de Saint- Malo, avaient, pour la circonstance, 
revêtu le costume de gala dans la splendeur duquel ils 
étaient apparus aux regards émerveillés des sauvages- 
d'Hochelaga.i 

A la droite de Jacques Cartier, capitaine-général et 
pilote du roi, se tenait Marc Jalobert, son beau- frère, 
de St-Malo, capitaine et pilote du Courlieu; à sa 
gauclie Guillaume Le Breton Bastille, de St-Malo, 
capitaine et pilote de V Emérillo a. 

Venaient après, au second rang, les trois malstres de 
nef, Thomas Fourmont, de la Grande Hermine, Guil- 
laume Le Marié, de la ville de St-Malo, de la Petite 
Henni ne, et Jacques Maingard, de VEmérlUon, l'un 
des quatre fils du parrain - de Jacques Cartier, Charles 
Guillot, le secrétaire du capitaine-général, se trouvait 
à la gauche de ce dernier maître de nef. 

Venaient ensuite — et se tenant sur une seule et 
même ligne — les gentilshommes de St-Malo : Claude 
de Pontbriand, fils du seigneur de Montée velles, 
échanson du Dauphin, Jean Gouyon, Jean Poullet, 
Charles de la Pomineraye, Jean Garnier, sieur de 
Chambeaux et (Jarnier de Cliambeaux. 



J. Dans cette solennelle et pieiiiicre rencontre (le la race blanclie 
et de la race cuivrée en Araéritiue du Nord, les Français apparurent 
grands et beaux comme des dieux aux re.i^ards éblouis des indiens. 
Ils les considéraient évidemment comme des êtres supérieurs, car l'on 
apporta devant Jacques Cartier les borgnes, les boiteux, les impotents, 
C(mime pour lui demander qu'il leur rendit la santé. 

Consulter le Fvyage de Jacques (''art icr, 1 535-30, feuillets 22,23, 
25 et2G, édition 1545. 

2. Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillaume Maingard. 
Jacques Cartier na(iuit le 31 décembre 1494. Il était donc Agé de 40 
ans (]nand il découvrit le Canada. 



L.v (;r.vxi)E iieu.mixe 91 

Eiiiin les parents de Jacques Cartier : Etienne 
Xouel uu Xoël, Anthoine Des Ch-anclies, Michel, 
Pierre et Iiaoullet Maingard. Ils fermaient la liste 
des olficiers, gentilsliomnies et ])ersonnages de l'expé- 
dition. 

Ce groupe, y compris l'apothicaire François Gm- 
tault, et Pierre ^Iar(|uier le trompette, qui tous deux 
servaient la messe, constituait au grand complet le 
personnel valide des officiers aux carrés des troi^ 
vaisseaux. 

Derrière lui se tenaient debout les mahircs com- 
palgnons mariniers et les cJucrpentlers de navire^ 
lesquels constituaient les équipages proprement dits. 

— Les matelots que vous voyez là, me dit Laverdière, 
représentent seulement le personnel valide des trois 
équipages. 

En effet, je me rappelai que les archives nationales 
consultées à St-Malo estimaient à cent dix hommes la 
seconde expédition de Jacques Cartier. 

Les mariniers étaient rangés, cinq de front sur dix 
de profondeur, au centre précis du vaisseau ; ce qui 
donnait le chiffre exact de cinquante hommes présent?, 
le carré des officiers et le personnel des gentilshommes 
malouins inclus. Les marins formaient donc au milieu 
de la chambre des batteries un long rectangle, de sorte 
qu'il y a.vait sur les deux côtés, de tribord et de l)abord, 
un petit espace laissé libre, un étroit passage courant 
auras duvaigrage delà caravelle sur toute la longueur 
du navire. 

— Suivez-moi, me dit Laverdière, je vais vous les 
nommer à la iile. 



92 LA GRANDE HERMINE 

Ce qu'il fit. Et nous nous engageTimes, lui me pré- 
cédant, dans la courcive de gauche, au ras du vaigrage 
(le bal)ord. 

Ce rôle d'équipage, le voici : 

Pierre Emery dit Talbot, Michel Hervé, Lucas 
Eammys, Erançois Guillot, Eobin Le Tort. — Julien 
Colet, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume Guil- 
]j3it, Laurent Gaillot. — Jehan Anthoine, Geoffroy 
Ollivier, Eustache Grossin, Guillaume AUierte, Guil- 
laume Legentilhomme. — Erançois Duault, Hervé 
Henry, Antoine Alierte, Jelian Colas, Philippe 
Thomas, — Jacques Duboy, Jelian Legentilhomme, 
Jehan Aismery, Colas Barbe, Goulset Eiou. — Legen- 
dre Etienne Leblanc, Jehan Pierres, Pierre Jonchée, 
De Goyelle, Charles Gaillot. — Tous étaient compa- 
gnons mariniers. Puis, quatre des charpentiers de 
navire : Guillaume Séquart, Guillaume Esnault, Jehan 
Dabin, Jehan Duvert. — Enfin le barbier, Samson 
Eipauh. 

Parole d'honneur, sans les avoir vus jamais, je 
croyais les connaître, tant ils portaient des noms con- 
temporains, familiers à mon oreille. Et tout d'abord 
celui de Jacques Cartier, puis ces autres de Guillaume 
Le Marié, le maître de la Petite Hermine, de Guil- 
laume Le Breton Bastille, le capitaine et pilote de 
VEraérillon, de Charles Gaillot, le secrétaire du capi- 
taine-général, des gentilshommes Claude de Pont- 
hriand, fils du seigneur de Montcevelles, Jean Poidlet, 
Garnier et Jean de Chamheaux, de Thomas Fourmont, 
le maître de la Grande Hermine, de Marc Jalohert 
(Jalbert) capitaine et pilote du CoarUew, de Dom 
Guillaume L^ Bi\'toi/, le premier des aumôniers de 



LA GIIANDE IIiaiMINE 9:'» 

Cartier; eiiliu les noms populaires Jehan Jlamel, 
Jacques Diihoy (Dubois), (ioulset Riou (Pdoux), 
Legendre Etienne Lehlanc, Cleoffroy OlUviar, Guil- 
laume Fsiiault (Hénault), François BuauJf, Julien 
Golet (Goulet), Francoys Gulllof, Jehan Flenru, 
Etienne- Xouel (les Noël actuels), ^Michel Hervc, 
Pierre Esmery dit Talbof, Guillaume Go'dherf, 
(Gilbert), François Guitault, Philippe Thomas, Jelian 
Pierres, etc., etc. 

Ils se ressemblaient tous avec leurs barbes inculies, 
hérissées, poussées longues pour mieux protéger hi 
gorge et les poumons contre le froid excessif de ce 
terrible et rigoureux hiver. Ce ([ui réduisait aux 
seules expressions du regard tous les jeux de physic- 
nomie. Champ lamentablcinent restreint pour un 
observateur. 

Oui, en effet, je les confondais tous avec leurs yeux 
bleus, renfoncés dans les orbites, à regards vifs, étiii- 
celants d'intelligence et de lièvre ; nréme ])rdeur 
cadavéri(pie au front, accentuée davantiige par une 
abondante chevelure rousse, épaisse comme uiu^. foui- 
vure, serrée conmie une herljc de cimetière, poussée 
droit sur le crrme, comme un btùs de sa])in sur le pla- 
teau d'un rocher. 

La vareuse, à col large et flottant, ouverte avec 
ampleur, laissait voir une poitrine bombée, velue, 
osseuse, mais blanche comme une chair de phtisique, 
une poitrine d'où le hiUe était disparu et qui semblait 
avoir pris, à l'excès même du froid, cette pilleur glaciale 
de la neige. 

Chacun de ces hommes portait un cierge allumé, 
comme autrefois, aux fêtes de la Chandeleur, le clergé 



94 LA GRANDE HERMIXî] 

et le peuple dans les églises. Cela répandait par 
toute la chambre des batteries un flamboiement de 
chapelle ardente. Et cette vibration, ce rayonne- 
ment de lumière parfumée, bénie, produisaient un effet 
étonnant, immense, la meilleure impression religieuse 
et artistique de cet imposant spectacle. 

— N'est-ce pas que c'est b eau ? me dit LaA erdière. 
Combien la liturgie du catholicisme avait raison ! 
Vraiment! c'est dommage que cette vieille tradition 
monastique soit tombée en désuétude ! Que voulez 
vous, tout meurt, tout passe. Et le rituel de Bre- 
tagne datait du neuvième siècle ! Il n'empêche que les 
canonistes n'ont pas retrouvé depuis une cérémonie 
symbolique plus éclatante de cette Grande Jjumière 
surcfie pour éclairer tout homme venant en ce monde ! 
Evénement bizarre ! la nécessité, capricieuse comme 
une artiste, a voulu, cette nuit, que Jacques Cartier 
rétablît à son insu cette antique observance du céré- 
monial breton. 

— Quelle nécessité ? demandai-je au maître- ès-arts ; 
je ne vous comprends pas. 

— La nécessité de chauffer le navire, nécessité im- 
périeuse, urgente à l'extrême au Canada, le vingt-cinq 
décembre 1 La flamme de ces cinquante cierges suffit 
il ce besoin et supplée avec avantage au système aussi 
défectueux qu'insu])portal)le des récliauds et des chau- 
dières à feu. 1 



1. " Ces réchauds et chaudières ù feu étaient en grand usage dans 
•'• les églises de la Nouvelle-France. A preuve :— " Il y avait quatre 
'•' chandelles dans l'église dans des petits chandeliers de fer en façon 
'• de gonçole et cela suffit. Il y avait en outre deux grandes chaudières 
'• fournies du magasin, pleines de feu pour eschauffer lacliapelle (celle 
'•' des Jésuites), elles furent allumées auparavant sur le pont. On avait 



L.V CUANDK IIEIIMINK 95 

( 'aiLsaut de la sorte, Laverdière et moi étions demeurés 
ù rarrière de la caravelle, tout au pied de l'escalier 
montant aux chambres du château de poupe, réservées 
au logement particulier du capitaine, pilote du roi. 
Toste excellent, en vérité, pour embrasser d'un cou]) 
d'œil, comme des spectateurs au bas d'une église, l'en- 
tière physionomie de l'édifice. Avec cela que nous 
avions profité des moindres accidents de terrain, c'est- 
à-dire que nous avions escaladé, pour mieux voir, un 
gigantes(|ue amas de filins. Il y en avait de toutes 
sortes, chaînes d'ancres, balancines, drisses, cargues, 
]iaubans, amures, pour les gros cilbles ; bitords, écoutes, 
grelins, pour les toutes petites amarres, sans oublier le 
til de caret, entassés, accumulés, enchevêtrés dans un 
fuuilHs inextricable. Et ce fut de la hauteur de cette 
<3strade improvisée que j'aperçus enfin les décorations 
de la chambre des batteries ; toute mon attention avait 
été jusque là captivée par l'historique équipage de la 
G I '< tilde H G I •m i ne. 

L'ornementation, bien que modeste, était très élé- 
gante. Le peu de travail qu'elle avait dû coûter, 
prouvait que le maître de céans connaissait la précieuse 
valeur du temps et le savait appli([uer à des travaux 
plus sérieux qu'oeuvres de décor. J'oubliais d'ailleurs, 
qu'à cette heure même une terrible surcharge venait 
d'échoir aux matelots valides de ce vaillant équipage; 



'•' donné ordre de les ôter après la messe (de minuit). Mais cela ayant 
'■ été négligé, le feu prit la nuit au plancher (pii était au dessouLs de 
" Tune des chaudières dans laquelle il n'y avait pas au fond assez de 
■■ cendre, etc." Jounutl des Jésuites^ année IGlo, page 21. 

'•' Le temps fut si doux (25 décembre 1G4G) qu'on n'eut pas besoin 
•' de réchausur l'autel pendant toutes les messes (de Noël)." Journal 
<7c.s Jtsaifcs, année I64G, pnge 74. 



96 LA GRANDI] HEiniINE 

que déjà Yiiigt-ciii(| camarades, atteints du scorbut, 
nécessitaient de leurs frères d'entre-pont des soins 
actifs et continus ; que le personnel des hommes sains, 
divisé en deux sections égales, se relevait à tour de 
rôle pour les gardes du jour et les veilles de la nuit. 
Ce surcroît d'ouvrages et de peines, ajouté aux beso- 
gnes quotidiennes de la vie, en devait rendre le fardeau 
écrasant; intolérable. 

Des festons de verdure, croisés de brancliettes de 
sapin et de mousses courantes, étaient cloués aux baux 
de la caravelle avec des poignards piqués dans le bois 
des poutres. Ainsi relevés, à intervalles égaux, ces 
festons décrivaient au plafond de la batterie de gra- 
cieux arcs de cercle, flexibles et parfumés comme des 
lianes. 

Les embrasures des sabords encadrés de verdures 
plates (un feuillage de cèdre), renfermaient chacune 
une lettre gothique, écrite avec des grains de porce- 
laine du pays, enfilés les uns dans les autres comme 
les coquillages d'une rassade. Au vaigrage de tribord on 
lisait le mot FE ANGE, dont chaque lettre 'était espacée 
d'un faisceau d'armes blanches attaché sur le vaigrage 
dans chaque entre-deux de sabords. Sur le vaigrage de 
bâbord était écrit BKETAGNE. Cette porcelaine, 
bizarrement travaillée, appartenait évidemment aux 
indigènes du Canada. Ceux-ci, je m'en souvins, avaient 
l'habitude de fabriquer avec ce coquillage {Vesurgny 
des naturels d'Hochelaga), des cliaînettes, des bracelets, 
des colliers, des pendants d'oreille. Et les sauvages les 
avaient probablement troqués avec les Français, contre 
de menus articles de quincaillerie, de verroterie, d'or- 



LA (iuaxdp: iiek.mixe 97 

fèvrerie, couteaux, hachettes, pluDiets, miroirs, l)agues, 
et autres hochets de ce i>'enre. ^ 

En face de moi, tout auprès, sous le tillac du gail- 
lard d'arrière, était dressé l'autel. Il se trouA^ait placé 
au pied du mât d'artimon. Imaginez une tahle, à 
nappe de lin, s'appuyant à ses quatre angles sur des 
faisceaux d'avirons étroitement liés ensemble. 

La similitude du décor me rappelait cet autre taber- 
nacle historique, appuyé, aussi lui, sur des avirons, où, 
le matin du 30 septembre 1G70, Dollier de Casson 
célébra la messe en présence des corps expéditionnaires 
de La Salle et des Sulpiciens au lac Erié. ^' 

A l'arrière de cet autel portatif une panoplie gigan- 
tesque, composée de toutes les armes des équipages, 
se déployait en éventail. Dagues à rouelle ^ pleines 
d'éclairs bleus, poignards à manches de cuivre étin- 
celants comme ors, haches d'abordage aux reflets 
blancs, tranchantes et aiguisées comme des rasoirs, 



1. La plus précieuse chose qu'ils (les sauvages) ont au monde est 
es'imjnl — BclatAoïi du Second Voijage de Jacques Cartier, page 44, édi- 
tion canadienne, 1843. 

Les grains de porcelaine leur servaient, (aux sauvages) de monnaie, 
de parures et de gages dans les traités de paix. Ces grains étaient 
faits de la nacre de certains coquillages marins. Cartier appelle ces 
coquillages esunjny, les sauvages de la Nouvelle- Angleterre les nom- 
maient wampum. 

Ferland, Histoire du Canada, tome 1er, page 30. 

2. On the last day of Septeraber (1670) the priests made an altar,. 
supported by the paddles of the canoës laid on forked sticks. Dollier 
said mass ; La Salle and his foUowers received the sacrament, as di<l 
also thosc of his late colleagues ; and thus they parted, the Sulpitians 
and their party descending the Grand River towards Lake Erié, &c. 

Parkman, La Salle and the Discovcnj of the Créât West, ch. II, 
page 18. 

3. Bague à rouelle : " Long poignard espagnol garni d'une forte 
garde en forme de roue." Bouillet, Dictionnaire des Sciences, desLettrOr 
et des Arts, au mot dague. 



98 LA. GRANDE HERMINE 

ot bouclées sur le demi-cercle dans des étuis en cuir 
fauve, mousquets aux canons évasés, tromblons aux 
gueules épaisses de fer, aciers polis des longues arque- 
iDuses, crosses en fonte de pistolets gros comme les 
carabines modernes de nos régiments de cavalerie, il y 
en avait de toutes sortes, et Larerdière, ne me faisant 
grâce d'une seule pièce, me les nommait une à une, 
avec la sollicitude gourmande d'un viveur, détaillant 
à loisir le menu de sa carte. Tous ces engins étranges 
des dernières guerres de l'âge féodal projetaient en 
rayons de gloires et de soleils couchants la lumière 
chatoyante, onduleuse et mouvementée des cierges. Et 
c'était pour les yeux une véritable joie que de suivre 
sur cette panoplie caractéristique d'armes rutilantes 
les feux croisés de ces hâtons de guerre dont la vue 
seule frappait d'épouvante les sauvages Algonquins. ^ 

Au-dessus de l'autel se dressait un baldaquin ingé- 
nieusement fabriqué, et de toutes pièces, avec les agrès 
'de la flottille. La hauteur du pont était si petite 
<.^ependant, que l'artiste-décorateur avait été contraint 
•de remplacer le dôme du baldaquin par le ciel du dais, 
figuré, au-dessus de l'autel, par une petite voile rectan- 
gulaire, tendue raide comme une banne. Au centre 
précis de cette banne il y avait, comme une fleur 
d'architecture dans une voûte d'église, le mot Saint- 
Jfalo écrit en cordages, a^•ec une torsade d'amures 



1. "Et après se être entre saluez, se avança le dit Taigiiragny de 
|)arler et dit à nostre cappitaine que le dit seigneur Uonnacona estoit 
inarry {iiiécontent ) dont le dict cappitaine et ses gens portoient tant 
■de hâtons de guerre {(irquchuses) parce que de leur part n'en portoient 
nuls (aucuns). A quoi leur respondit le dict cappitaine que pour leur 
niarrisson (en déintde leur mécontentement) ne laisseraient à les porter 
•<,'t que c'estoit la coustume de France et qu'il le sçavait bien." 

Voyage de Jacques Cartier, 1535-?.0, feuillet 15 verso, édition 1545. 



LA GRANDE lîERMlXE 09 

alentour. Trois grandes voiles, rattachées ;i cette 
banne sous une bouffante garniture de bonnettes, fer- 
maient, comme des drai)eries, le fond et les deux côtés 
de ce baldaquin improvisé. Celles de droite et de 
gauche au lieu d'être relevées, en rideaux de fenêtres, 
par une -i)atère, retombaient iriches et flasques sur le 
parquet de la chambre, en voilures de navire séchant 
à la brise et pendues, comme le linge des buanderies, à 
toutes les vergues de la mâture. 

— Ils ont eu là une excellente idée, remarqua Laver- 
dière, de remplacer les lambrequins par des bonnettes. 
Elles donnent un bel effet, très naturel. Elles bouffent ! 
elles bouffent ! 1 comme si, dans la précipitation de la 
manœuvre et les joies déhrantes de la découverte, les 
matelots eussent mal cargué les voiles, emprisonné, 
par mégarde, dans leurs plis, un peu du vent soufflé 
là-bas, en plein Atlantique, parla dernière brise de mer. 

Laverdière ajouta : — Les bonnettes appartiennent à 
la Grande Ilennine ainsi que la grande voile qui fait 
draperie à la gauche du baldaquin. Celle de droite 
est la misaine de YEmérillon. La toile du fond, celle 
qui tombe à l'arrière de la panoplie et sur laquelle les 
armes se détachent en éventail, appartient au Courlieu. 

Je le regardais avec étonnement. — Eh 1 comment 
savez- vous cela, lui dis-je ? 

— Ptien de plus simple, s'écria le maître-ès-arts, les 
trois voilures sont marquées, tout comme un linge do 
bonne maison, aux armes, aux chiffres, aux lettres de 
la famille ou de la flotte. Seulement ici, c'est un 
symbole, une légende qui tiennent lieu de signature. 

Et comme je ne comprenais pas encore : — Yenez 
voir, dit-il, approchez. 



100 LA GRANDE IIEUMIXE 

Je marchai avec lui au pied de l'autel.— A^oyez-von s, 
dit alors Laverdière, sur la toile grise des bonnettes, ce 
petit quadrupède dépeint à l'encre et qui ressemble ;i 
une martre ? C'est une hermine. Ptegardez ici mainte- 
nant, on le retrouve encore près de ce ris de la voilure, 
juste au centre de la draperie gauche du baldaquin. 
Evidemment ces morceaux de voilure appartiennent à 
la nef-générale, la Grande Ilermine. L'hermine est 
d'ailleurs l'animal noble par excellence, l'animal héral- 
dique de la Bretagne. Voilà sept cents ans qu'elle en 
blasonne le manteau de ses ducs et les quartiers de son 
royal écu. 

Eeo-ardez maintenant, au fond du dais, cet oiseau 

dessiné sur la voile. 

Et comme je ne l'apercevais pas tout de suite, il me 
le pointa du doigt. 

Effectivement je vis, droit au-dessus de la panoplie, 
un oiseau peint, d'un noir si intense qu'il se détachait, 
comme un relief, de la blancheur de la voile. Il avait 
les ailes ouvertes, et dans l'envergure, démesurément 
déployée, l'artiste inconnu avait mis une telle expres- 
sion d'essor, une si naturelle et forte image de l'envolée, 
que j'aurais juré, parole d'honneur, que le geste brusque 
de Laverdière l'avait fait lever de la panoplie. 

On eût dit une allouette, mais une allouette gi- 
gantesque, énorme, regardée à travers la lentille 
d'un télescope. Le caractère distinctif de la livrée, la 
gentillesse des profils, sveltes et gracieux, les doigts 
triangulaires du pied me le firent de prime abord 
classer dans cette grande famille ornithologique. Mais 
je repris vite mon opinion aux remarques rectifiantes 
de l'archéologue. — " Ainsi, me disait -il, en manière de 



LA GRANDE IIERMLXE 101 

correctif, le bec de l'alloiiette, droit comme une épée, 
est démesurément long chez cet oiseau-ci et, de plus, 
se recourbe comme un sabre, à la pointe. Les grandes 
jambes de l'oiseau, à tarses effilés et grêles trahissent 
évidemment (évidemment pour Laverdière, car je n'ai 
pas l'honneur d'être ornithologiste), trahissent évidem- 
ment la patte caractéristique de l'échassier. C'est 
un courlis, un courlieu, pour parler le vieux français 
du seizième siècle. Aussi, cette voilure, marquée à 
l'effigie de cet oiseau, appartient-elle à la Petite Her- 
mine. Vous savez, n'est-ce pas, que le nom de 
Courlieu fut changé en celui de Petite Hermine pré- 
cisément à l'occasion du second voyage de Jacques 
Cartier ? N'empêche que la caravelle porte à toutes ses 
voiles et à la légende de son château de poupe la 
symbolique image de son premier nom, ^ 

— Cette singularité ne vous fait-elle pas songer à 
l'aventure heureuse d'une belle jeune fille, une prin- 
cesse du pays des fées, réalisant son rêve dans un 
mariage aussi brillant qu'imprévu, et qui emporterait 
dans la précipitation du départ, avec son royal trousseau 
de noces, sa garde-robe marquée aux seules initiales 
de son nom de daraoiselle ?- 

Laverdière attira une dernière fois mon attention 
.sur la misaine de VEmérillon, balafrée comme un 
visage de vétéran, comptant, celle-là, plus de coutures 
que celui-ci de cicatrices et de lézardes, une voile toute 
grise de vieillesse. Elle portait, au coin de l'écoute, le 

1. La Petite Hermine portait auparavant (avant 1635), le nom de 
Courlieu, changé pour ce voyage (celui de 1535). 
Ferland, Histoire du Canada, tome 1er, page 21. 



102 LA GRANDE HERMINE 

dessin d'un petit oiseau exécuté à l'encre comme ceux 
de l'hermine et du courlis. Seulement, l'image en était 
si pâlie, si effacée par l'usure de la toile, la pluie, le 
gros temps, le frottement des mains, qu'elle n'était 
lisible que pour des yeu^: très vifs et très exercés. 
L'oiseau, dépeint à sa grosseur naturelle, était de la 
taille d'un merle ou d'un geai bleu. Le dessinateur 
l'avait représenté au repos, perclié sur une brandie. 

— Ce petit oiseau, nie dit Laverdière, est le faucon- 
épervier des naturalistes. Il appartient à la famille 
des oiseaux de proie. Il se nomme émériUon, en langue 
vulgaire, et la galiote l'a pris et accepté pour symbole. 
Un juste, emblème du caractère français, ce petit fauve : 
gai, vif, hardi, étourdi presque autant. 

Ce fut à ce moment que j'aperçus, à la gauche de 
l'autel, une petite crédence attifée de linge blanc, de 
fleurs artificielles, et de lampions alignés, par alternance 
de couleurs verte et rouge, devant un vieux tableau 
représentant la Yierge tenant l'Enfant Jésus dans ses 
bras. C'était une peinture ancienne, une très ancienne 
peinture sur bois, que lesfissure&du chêne, les griffades 
du temps, les stries innombrables de la matière colo- 
rante avaient gâchée affreusement et de façon irrépa- 
rable. C'était évidemment un panneau de stalle, ou 
bien encore, une boiserie de pilastre conservée comme 
relique-souvenir de quelque église centenaire de Bre- 
tagne, encore plus ruinée de vieillesse que tombée sous 
les pioches des démolisseurs. 

— L'église existe encore, me dit Laverdière, lequel, 
suivant sa louable habitude, s'amusait à m'écouter 



LA (IKAXDE HERMINE 103 

penser, cette boiserie vient du sanctuaire de Notre- 
Dame de Eo que m ado. ^ 

— Roquemado ? 

— Oui, Eoquemado, en Bretagne, aujourd'hui Eoc- 
Amadour. ^ C'était, au temps de Jacques Cartier, comme 
encore maintenant, un lieu de pèlerinage célèbre. Il 
jouissait par toute la France d'une renommée extraor- 
dinaire, et les miracles qui s'y opéraient égalèrent ceux 
des meilleures thaumaturges. Xotrc-Dame de Roque- 
mado, Jacques Cartier lui fit vœu de pèlerin avec tout 
son équipage, promettant y aller si Dieu lui donnait 
grâce de retourner en France. 



1. " Notre cappitaine voyant la i)itié et maladie aiusi Oi^meue fist 
'' mettre le monde en prières et oraisons et feist porter ung ymage en 
" remembrance de la Vierge Marie contre un arbre distant de notre 
'•' fort d'un traict d'arc le travers des neiges et glaces. Et ordonna 
••' que le dimanche cnsuyvant l'on dirait au di(;t lieu la messe. Et 
'• que tous ceux qui pourroient cheminer tant sains que malades 
'' yroient à la procession chantant les sept psaumes de David avec 
" la litanie en priant la dite Vierge qu'il luy pleut prier son cher 
" Enfant qu'il eust pitié de nous. La messe dicte et célébrée devant 
•' le dict ymage, se feist le cappitaine pèlerin à Notre-Dame do 
" Roquemado prom3ttant y aller si Dieu luy donnait grâce de retour- 
" ner en France. " 

Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 35, édition 1545. 

Eoquemado ou Roquama 1(hi. » Ou pour mieux dire Roque Ama~ 
'• dou, c'est-à-dire, des Amans. C'est un bourg en Qucrci, où il y a 
" force pèleiins. " Lescarbot. 

2. N. D. de Roquemado pour Rocamadour (le roc à St-Amadour), 
bourg de France (Lot) sur l'Alzon, à 25 kil. N. E. de Gourdon, chef- 
lieu d'arrondissement à 32 kil. N. de Cahors. Rocamadour est adossé 
à des rochers à pic. 1,600 habitants. Ruines d'une abbaye, qui,_ selon 
la tradition, contient les reliques de S. Amadour et but de pèlerinage : 
antique église où l'on conserve, dit-on, la fameuse Durandal, épée du 
paladin Roland. 

Bouillet, Dictionnaire univers l d'Histoire et de Géo'jraplw:, 187-1, 
poges 1618-19, au mot Rocamadour. 

Rocamadour est encore un lieu de pèlerinage. 

A Mgr Bégin, évoque actuel de Chicoutinii, qui a visité attentive- 
ment la Bretagne, je dois beaucoup de reconnaissance pour ni'avoir 
donné l'énigme du mot ancien Roquemado. 



104 Lk GRANDE HERMINE 

Cette boiserie peinte appartenait à la première 
église de Piocamadour, bâtie sous Charlemagne. Le 
prieur de l'abbaye l'avait donnée au capitaine-général, 
à son premier départ de St-Malo, comme porte-bonheur 
-et sauvegarde. Avouez que le divin talisman n'a pas 
menti à son maître. 

Elle était bien la contemporaine de Charlemagne la 
vieille ymage en remerahrance de la Vierge Marie, 
avec sa figure écaillée, raccornie, envahie à toutes ses 
rides, comme un visage de centenaire, par une moisis- 
sure fine, blanche et déliée. Cela venait autant de 
l'humidité de la caravelle que du salin de la mer ; car 
la précieuse et sainte relique n'avait pas quitté le bord 
de la Grande Hermine depuis la course fameuse du 
hardi navigateur sur l'océan. Elle était bien de son 
époque et encore plus en ressemblance des hommes et 
•des artistes de ce temps. Le sens du coloris comme la 
^science du trait manquaient absolument à cette carica- 
ture badigeonnée de couleurs voyantes, heurtées, mal 
assorties, tracée en lignes roides et grossières, où 
l'expression du beau éternel divin était traduite par la 
-diabolique hideur de l'idole. 

Et cependant cette peinture claustrale, cette primi- 
tive ébauche de l'art chrétien, plus enténébrée que les 
fresques des catacombes, était demeurée pendant sept 
cents ans, et pour des milliers d'âmes, le modèle, l'idéal, 
le divin regardé en plein éclat de rayonnement. Cette 
naïve et rude image de la Vierge du Bel Amour et 
d'un enfant, le plus beau des enfants des hommes, 
avait ravi plus haut que la passion et jusqu'à l'extase 
les visionnaires, les ascètes, les contemplatifs religieux 
t[m la voyaient, onx, à la Imnièro de leurs ferveurs et 



LA (;nA^'I>]<: ]iEu:yriXE 105 

do leur foi ardente. Encore aujourd'hui n'est-il pas 
dans la foule, pour vous ou moi seuls, une figure, un 
visage, un profil, vulgaire, obscur, laid à tous autres, 
et qui apparaît, qui demeure toujours beau, pour vous 
ou moi qui les regardons dans l'auréolo permanente 
d'une action grande et noble ? 

J'en ëtais là de mes réllexions quand une voix nielle, 
un peu rude à l'oreille, comme à la maiii le toucher 
d'un cordage neuf, chanta avec une pénétrante expres- 
sion religieuse : 

Âdede, fdeles, Iwti, triumphdiitc's ; 
Venite, veuite in Bethléem, 
N<(tinn ridete li('(jein An(jelorin)t. 

C'était l'invitatoire de la fête de Xoël, la vieille 
hymne liturgique, le vieux noel par excellence, un 
iled centenaire comme le catholicisme, immortel 
comme lui, une poésie si belle, que là-haut, dans le 
ciel, pendant l'éternité, les homiacs de bonne volonfé 
la chanteront en souvenir de la terre. 

L'équipage répétait en chœur le refrain du divin 
cantique : 

Vtiiilc, ((d<,rçniu>i JJonuii ^nn. 

Et le solo de re})rendre : 

Jiii, (jy<'(je l'dicto, Iii'iitlles ad vniias 
Vocati padore^i approperaid ; 
Et nos ornidl (jfddH fc.stinemus. 

— Celui qui chante, me dit Laverdière, se nomme 
Hamel, Jehan Hamel, un diardi gabier, un gaillard 
redoutable, qui vous connaît sa matinx^ comme sa 



106 L\ GRANDE HERMINE 

gamme et les grimpe toutes deux lestement un 

peu plus haut que le bout. 

La jeunesse immortelle de l'hymne déguisait mal 
cependant, au chorus, la caducité des voix chantantes, 
rouillées par la mer comme le zinc de nos clochers, 
vieilles et rauques dans des poitrines de vingt ans, pour 
avoir trop crié sans doute, à travers les colères du vent, 
les commandements de la manœuvre. 

Toutefois, ces voix rudes de matelots disant à 
l'Enfant-Dieu la plus suave des berceuses, étaient 
exquises. A les entendre les yeux croyaient regarder 
de mémoire ces naïves peintures, signées par toutes 
les écoles de l'art moderne, où un invalide, un che- 
vronné de cent victoires, chante en sourdine, à travers 
sa fauve moustaciie, une dodelinette à bébé qui s'endort. 

Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous 
empoignait à l'audition de ce chant caractéristique, 
s'appuyant aux quantités de la prosodie, aux mesures 
de la mélodie, avec cette lourdeur accoutumée des 
marins pesant sur leurs rames et cadencant à leur 
bruit le rhythme du verset. 

A certains moments, ces voix Tqjres de nautonniers, 
entraînées par la chaleur du refrain, accentuaient ce 
mouvement de tangage avec une telle vérité que le 
navire, immobile cependant sur son chantier de glace, 
semblait^osciller au choc d'une longue et pesante lame. 
L'attitude même des marins me confirmait dans cette 
illusion presque invincible. Au moindre craquement 
de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un vaisseau 
qui travaille à la mer, au bruit d'une planche qui fen- 
dille, au crac d'un clou qui casse de froid, tous les 
regards se fixaient d'instinct aux sabords fermés du 



LA GRANDE IIERMIXE 107 

vaigrage, comme si, à travers des volets de cliene épais 
de cent lignes et bardés de fer comme une cuirasse, il 
eût encore été possible de voir déferler les vagues et 
blanchir l'Atlantique. 

Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le 
navire, à la façon des eaux muettes qui filtrent dans la 
cale et font sombrer peu à peu le colosse, ces mêmes 
regards s'arrêtaient aux lumières paisibles et douces 
des quatre cierges brûlant à l'autel avec une bonne 
odeur de cire d'abeille. Par attendrissement de pensées 
lieureuses, des larmes chaudes tombaient furtives sur 
ces barbes hérissées. Des sourires indéiînissables, des 
rictus étranges contractaient ces bouches nerveuses, 
dont les lèvres bégayantes tremblottaient comme de 
petits visages d'enfants prêts à pleurer. Ces vieux loups 
de mer, ces gabiers de Théroïque marine française, 
encore plus contemporains, au mépris et en dépit de la 
date, des pirates d'Eric le Eouge que des rameurs de 
Godefroi de Bouillon, croyaient retrouver les feux des 
navires rencontrés en mer, la première nuit de leur 
départ, et voguant (les heureux ! ) sur le chemin qui 
'rentrait en Erance, tandis qu'eux autres s'en allaient 
loin d'elle, à la recherche d'une terre aussi douteuse 
qu'inconnue. 

Dans ces petites lumières irradiantes, étoilées, des 
cierges, empruntant au froid terrible de l'hiver leui* 
blancheur de neige, les extatiques compagnons de 
Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques 
sœurs ancrées au fond d'une crique armoricaine ; et 
plus loin, à terre, tout au sommet de la falaise, les 
petites fenêtres de la chaumière bretonne, la maison 



108 L-\ CJKANDE HERMINE 

paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues, scin- 
tillantes comme des astres. 

Oui, ce que les matelots découvreurs apercevaient, 
en regardant l'autel du bord et les lumières votives 
de Xotre-Dame de Eoc Amadour, c'était la vision 
ravissante du " cJtez-nous " dans la patrie, un " at 
hovie " hélas ! loin de douze cents lieues. 

Comme l'œil, le cœiu' humain a ses perspectives. Il 
place l'objet aimé de ses rêves dans le cadre magique 
de leurs horizons de manière à ce qu'il lui apparaisse 
toujours agrandi dans cette lumière enivrante de 
l'extase. Mais, lorsque l'image évoquée représente la 
patrie absente, toutes les tendresses du cœur, stimulées 
par tous les enthousiasmes de l'esprit, se dilatent au 
C3ntuple, grandissent à mesure que les rivages s'effacent 
et que la distance, augmentant toujours, creuse de plus 
en plus l'espace interminable, jetant l'infinie profon- 
deur d'un abîme entre le sol natal et le proscrit ! 

Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces . 
larmes qui tombent silencieuses et chaudes sur «les 
livres d'heures grand ouverts, mais où l'œil noyé de 
pleurs ne lit plus ; ne pas expliquer autrement l'abatte- 
ment, le deuil de ces têtes inclinées, la pâleur de ces 
fronts qui rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant 
que pour eux le reprendre maintenant est plus impos- 
sible que retrouver sur l'Atlantique le sillage effacé de 
leurs trois vaisseaux. 

Chez des hommes pour qui les épreuves, les amer- 
tumes de l'existence ne sont que des ombres sur 
lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les vertus 
mâles du courage, ces regards atones, cette prostration 
de la taille, cet affaissGm3nt sans ressort des membres 



L.V (IRAXDE HERMINE 101) 

dans un corps robuste, cet énervement léthargique des 
facultés de ITime, tout ce spectacle eût broyé même uu 
cceur de bronze sous l'étreinte de son désespoir. 

Oui, par un jour de si grande allégresse, me disait 

encore Laverdière, c'est une scène pénible, très pénible, 
de voir ainsi des hommes pleurer ! Et cependant, ou 
sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans 
les chaumières de la Normandie. A St-Malo, à Xantes, 
à Fécamp, à Dieppe, il y a des femmes de marins, des 
filles de marins, des sœurs de marins, des iiancées de 
marins qui prient à ch.audes larmes, dans les églises ou 
aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aimés; 
qui demandent à Dieu, à Xotrc-Dame de Koc-Ama- 
dour, à Notre-Dame de la (larde, à la mer elle-même, 
cette implacable aveugle, éternellement sourde, éter- 
nellement inflexiljle, de leur rendre demain et l'équi- 
page et le navire. Et ce lendemain qu'elles attendent 
sur la grève appartiendra, peut-être, a.u premier jour 
de l'autre monde. 

Nous allions quitter Li nef-générale lorsciu'un grand 
bruit éclata, comme une rumeur, dans la chambre des 
l)atteries. C'était l'équipage agenouillé qui se levait 
debout, au dernier évangile do la première messe. 
L'aumônier Dom Guillaume Le Lreton lisait de, sa 
belle voix, grave et reposée : 

laiynneAino erat Verhirm et Verhunt erat apud 
Deum et Deus erat Verhura. Hoc erat in princqno 
apud Deiun. Oninia j^er ip mm fada siint ; et sine 
ipso factum est nihll qiwd factum. est. In ipso cita 
erat et vita erat lux horaimun et lax in tenehrislucet 
et tenehrœ eam non cornprehenderii nf 



110 LA GRANDE HERMINE 

" Dans le principe était le Verbe, et le Verbe était 
" en Dieu et le Verbe était Dieu. Il était dans le 
" principe en Dieu. Toutes choses ont été faites par 
" Lui ; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans 
" Lui. En Lui était la vie, et la vie était la lumière 
" des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres, et 
" les ténèbres ne Vont point comprise 

— Ça, dites-moi, vous qui aimez l'histoire du Ca- 
nada, ces paroles ne vous rappellent-elles pas quelque 
chose ? 

Et Laverdière, me parlant ainsi, avait un beau et 
grand sourire aux lèvres. 

A ma grande confusion il me fallut, hélas ! avouer 
^ue ce beau latin-là ne me rappelait rien. 
- Alors lui, avec l'emphase doctorale d'un professeur 
d'université dictant un cours à ses élèves : 

— Voyage de Jacques Cartier, s'écria-t-il, expédi- 
tion de 1535 — recto du feuillet vingt-sixième de la 
relation : 

V Nostre cappitaine voyant la pitié et la foy de ce 
" dict peuple (d'Hochelaga) dist l'Evangile Saint 
" Jehan, savoir: Vin principio, faisant le signe de la 
" croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il 
" donnast cognaissance de nostre saincte foy et grâce de 
" recouvrer chrestienté et baptême. Puis le dict 
" cax)pitaine i^rint (prit) une paire d'heures et tout 
" hauttement leut de mot à mot la Passion de Kostre- 
" Seigneur. Sy que (de telle sorte que) tous les 
" assistants le peurent ouyr ou tout ce pauvre peuple 
'' feirent un grand silence et feurent merveilleusement 
" bien entendibles (attentifs)." 



L-V riRANDE IIEKMINE 111 

Cet extrait du manuscrit origiiial de Jacques Cartier, 
Lavcrdière le récitait si Lien que je croyais le voir 
collationner et suivre à la imge de l'édition rarissime 
le précis de la dictée aussi bizarre que l'orthographe. 

Et coupant brusquement, en pleine phrase, la cita- 
tion commencée, Laverdière passa droit au commen- 
taire, sans transitions aucunes, de la voix du gram- 
mairien à la fougue de l'orateur mis en verve par 
(quelque apostrophe victorieusement ripostée des hau- 
teurs de la tribune. 

— Cortéreal, Yerrazzano, Cabot, l^izarre, Cortez, Ma- 
gellan, Alvarez de Cabrai, Yasco de Gama, Americus 
A%jspuce, n'ont pas eu la pensée grandiose de Jacques 
Cartier. A l'encontre de ses rivaux illustres en gloire 
humaine, découvreurs comme lui de continents, fonda- 
teurs de républiques ou d'em.pires, le navigateur français 
estima (pi'il valait mieux chercher tout cVahord le 
chemin du ciel avant cpie de trouver la route de la 
Chine. Et tandis que l'Espagne, le Portugal, l'Angle- 
terre se disputaient à prix d'or, à coups de canons et à 
courses de voiles les ]ji'inieures et la primauté des 
terres neuves d'Amérique, Jacques Cartier, prenant 
])OSsession du Canada au nom. de Jésus-Christ, lisait, 
en guise de proclamation royale, la Passion du Sauveur 
du monde, croyant, en son Time et conscience, ne pas 
traliir son maître temporel en reconnaissant à Dieu la 
domination première, absolue, l'empire éternel d'un 
pays plus grand que l'Europe. 

— Il ne venait pas, il est vrai, apprendre aux naturels 
farouches de ce sauvage pays l'art infernal des traiteurs, 
l'amour maudit de l'argent, mais il apportait, à l'en- 
contre de la rapacité portugaise, l'abnégation évan- 



112 LA GRANDE HERMINE 

gelique ; en retour du féroce esclavage esi:>agnol, 
l'incomparable liberté clirétienne ; il opposait au lucre 
ignoble du commerce européen de l'époque, l'apostolat, 
généreux dans tous les temps, des missionnaires catho- 
liques. Il apportait enfin la grande, l'inestimable 
nouvelle de l'Evangile, pour laquelle seule la Pro- 
vidence avait permis, avait voulu la découverte du 
Nouveau Monde. 

— Cette première entrevue de Jacques Cartier avec 
l'homme indigène de l'Amérique du Nord révèle éton- 
namment le souci, l'anxiété crucifiante du découvreur 
pour le salut des Times, intérêt dégagé de toute arrière 
pensée de gains ou de conquêtes. Ainsi, devant la 
population sauvage tout entière réunie de la bourgade 
d'Hochelaga, ^ Jacques Cartier ne parle-t-il que de Dieu 
seul. Il ne dit rien de lui-même, ni qui il est, ni d'où 
il vient, ni où il va, ni qui l'envoie. S'il lui arrive 
de parler de son maître, il dit invariablement Jésus- 
Christ. Et l'autorité de Erançois I^"^ n'en sera pas 
amoindrie plus tard. Nomme-t-il son pays, il ne dit 
pas la Erance, mais la Terre, parce que la terre, pour 
l'Evangile qu'il proclame, ne constitue qu'un seul et 
même pays. 

— Cette solennelle rencontre de la race blanche et de 
la race cuivrée aux bords du St-Laurent, fait naturelle- 
ment penser à l'aventure d'un sauveteur qui repêcherait 
en haute mer un naufragé sur une épave. iVvant que 
de le secourir il n'ira pas lui demander son nom, pas 
plus que le misérable lui demandera le sien pour 



1. Cette entrevue de Jacques Cartier avec les sauvages du royaume 
cCHùclbclaga eut lieu le 3 octobre 1535. 



LA GRANDE HERMINE 113 

embarquer à son bord. Quelque chose presse davantage : 
la vie. As- tu faim ? Meurs-tu de soif ? Depuis quand ? 
Et si l'abandonné n'est pas encore descendu à la dernière 
phase do l'agonie, s'il peut manger ou s'il peut boire, 
victoire ! il est sauvé ! ! 

— En vérité l'allégorie en est par trop saisissante. Oui 
le Peau-Eouge du Canada, l'anthropophage adorateur 
d'idoles avait grand'faim, avait grand'soif de connaître 
le vrai Dieu, Au commencement, dans le j^rincipe^ 
était le Verhc, et le Verbe était en Dieu et le Verbe 
('fait Dieu. En Lui était la vie et la vie était la lumière 
(les liommes. Quelle aurore ! quel soleil levé tout à 
coup sur ce pays où la nuit païenne avait été longue, 
si longue que pendant quinze siècles complets toutes 
ses générations d'hommes étaient demeurées assises à 
l'ombre de la mort ! 

— A la fois Jacques Cartier lui apprend l'origine de 
la A^érité, l'origine de la Lumière, l'origine du Temps, 
pour que plus tard le cathécumène puisse saisir davan- 
tage la formidable valeur du mot éternel. 

— Ah ! qui donc inspirait Jacques Cartier dans le 
choix excellent de cet évangile merveilleusement 
approprié à la personne, à l'époque et à la circonstance 
de cette rencontre mémorable ? Xul autre que Celui 
(|ui parlait autrefois à Moïse dans la voix du Buisson 
Ardent, Celui même qui était, bien avant sa mission 
dans la Judée, la sagesse de ses Patriarches et la 
science de ses Prophètes, Celui même qui demeure 
l'Esprit Saint des x\pôtres dans l'Eglise. Jacques 
Cartier, cet homme qui n'était après tout qu'un marin, 
apparaît soudainement transiîguré, revêtu de toute la 
majesté d'un sacerdoce. Si bien que les aumôniers de 

8 



114 LA GRANDE HERMINE 

l'équipage ne sont plus, dans la solennité de cet évé- 
nement capital, que les ombres pâlies, les figures 
éteintes, les personnages effacés d'un ministère suprême 
que Jacques Cartier seul exerce ! 

Coïncidense providentielle ! à soixante-treize ans 
de distance, il se trouvera un homme pour reprendre 
et poursuivre la grande et fière tradition du capitaine 
nialouin sur la préséance de l'autorité chrétienne. 
Samuel de Champlain, le fondateur de la première 
ville du Canada, l'historique cité de Québec, avait cou- 
tume de dire " que h salut (Vune âme valait mieux 
" que la conquête cViin empire et que les rois ne 
" doivent songer à étendre leur domination dans 
" les pays infidèles que j)ovr y faire régner Jésus- 
■- Christ. 1 " 

N'est-ce pas que le Père de la Nouvelle-France 
continuait à la fois le rôle et la mission de. son décou- 
vreur ? 

Ce fut sur cette réflexion consolante que je quittai 
^vec Laverdière le bord de la nef-générale Grande 
Hermine. 



1. Hubert Larne, Histoire populaire du Canada, page 50. 

Et le Père Marquette, l'immortel explorateur du Mississipi, no 
trouvait-il pas dans l'âme baptisée d'un petit enfant une récompense 
surabondante à ses travaux apostoliques ? C'est lui qui, revenant des 
sombres forêts oii il avait découvert le Père des Eaux y écrivait dans 
sa relation : 

" Quand tout le voyage n'aurait valu ([ue le salut d'une âme, j'esti- 
■^'' merais toutes mes peines récompensées, et c'est ce que j'ay sujet de 
*' présumer, car lorsque je retournai nous passâmes par les Illinois, 
■-' je fus trois jours à leur publier les mystères de notre foy dans toutes 
"leurs cabanes, après quoy, comme nous nous embarquions, on 
" m'apporta au bord de l'eau un enfant moribond que je baptisay un 
^' peu avant qu'il mourût par une providence admirable pour le salut 
-•' de cette âme innocente." 



CHAPITEE DEUXIÈME 



LA PETITE HERMINE 



.Xoiis traversianes l'espace qui séiDarait le Courlieu 
de la Grande Hermine, puis, après avoir soigneuse- 
ment refermé sur nous l'écoutille de la Petite Her- 
mine, nous entrâmes dans la chambre de ses batteries. 

Je me crus transporté dans une salle d'hôpital, tant 
le spectacle qui m'y attendait me parut être la pho- 
tographie saisissante des infirmeries plaintives et des 
dortoirs sans sommeil de l'Hôtel-Dieu. Trois lampes 
d'habitacle suspendues par des chaînettes aux baux de 
la caravelle éclairaient mal cette chambre de batterie 
où des grabats remplaçaient les canons. ^ Les volets 
blancs des sabords, soigneusement fermés et calfeutrés 
d'étoupe contre le froid du deliors et les courants 



1. Pendant l'absence de Jacques Cartier à Hoclielaga, un retranche- 
ment avait été élevé autour des navires et armé de pièces de canon^ 
de manière à être aisément défendu contre toutes les forces du pays. 
Cette précaution était dictée par une sage prévoyance, car, pendant 
riiiver, il s'éleva quelques nuages, passagers il est vrai, entre les 
habitants de Stadaconé et les Français alors réduits à un déplorable 
état de faiblesse. 

Ferland, Histoire du Canada, page 33. 



116 LA PETITE HERMINE 

d'air, simulaient à s'y méprendre, dans le vaigrage du 
vaisseau, les jDetites fenêtres percées dans une muraille 
d'hospice. Sur les deux côtés de la caravelle, la tête 
au flanc du navire, étaient rangés des lits, et sur ces 
lits, des malades couchés de file comme les morts 
d'un champ de bataille au fond de la tranchée profonde. 
Cette comparaison sinistre m'arrivait naturellement à 
l'esprit en regardant ces grabats misérables, ces ma- 
telas crevés à tous les angles, ces draps en toile à 
voile, gris de vieillesse et de service, des linceuls et 
des suaires jetés en guise de courte-pointes sur les 
épaules des moribonds. Le joli linge! la délicate atten- 
tion ! 

Quelque chose de particulièrement triste à regarder 
étaient les mouvements nerveux, impatients et colères 
de tous ces corps étendus dans des poses accablées, 
plus encore fatigués de leurs insomnies que de leur 
mal et, si rapprochés les uns des autres, que les som- 
nolents heurtant les endormis les éveillaient à leur 
tour. Et les malades, brusquement arrachés à leurs 
rêves auxquels je les entendais répondre avec des 
paroles épaisses de sommeil, s'allongeaient lentement, 
dans une convulsion comparable aux derniers spasmes 
du pendu qui étrangle au bout de sa corde, cherchant 
la terre du pied. D'autres, tournant leur oreiller d'une 
main inconsciente, se rendormaient fiévreux. Partout, 
et dans chacun de ces corps, ITime, déjà inquiète, 
s'agitait, se tournait et retournait avec eux, cherchant 
quelque part, dans sa propre demeure, un recoin où 
elle pût se retrancher avec avantage contre la terrible 
ennemie, et, finalement, ne point partir 1 

— Comme ils sont, entassés ! m'écriai-je. 



LA PETITE HERMINE 117 

— Il a fallu, me répondit Laverdière, transporter sur 
le Cowlieu les malades de la Grande Hermine, afin 
de préparer le bord de la nef-générale pour la fête de 
î^oël et la célébration des messes de minuit. Sans 
une raison aussi majeure cet encombrement serait 
intolérable. Devinez combien ils sont ? 

— Au moins vingt-quatre. 

— Bien touché, vous' avez fait mouche. Une belle 
démonstration, n'est-ce pas, du dicton populaire : tassés 
comme harengs en caque ? 

— Mais alors ces pauvres diables ne sont pas atteints 
de maladie épidémique ? 

— Nullement ; leur mal frappe au visage comme le 
soldat du César. Kegardez ces malheureux à la bouche. 

Et pour ne pas être entendu des marins que j'écou- 
tais geindre, il me dit, très bas, à l'oreille : — Le 
scorbut ! 

Je m'expliquai de suite l'odeur nauséabonde flottant 
sur cette atmosphère toute épaissie par les exhalaisons 
de l'huile rance et la fumée aveuglante de grandes 
chaudières allumées au-dessous de' nous, dans la cale, 
pour chauffer le navire. 

— C'est une hideuse maladie, chuchotait le maître-ès- 
arts. Les gencives enflent comme une chair corrompue, 
se couvrent de tumeurs et d'ulcères. Puis des végéta- 
tions charnues, molles, spongieuses, croissent en forme 
de champignons, se développent à la surface des plaies 
vives. La bouche devient un cloaque et l'air qu'elle 
aspire est si fétide qu'il empoisonne le malade. Les 
liémorrhagies passives, les ecchymoses pullulantes, les 
atroces douleurs cancéreuses de la tête précipitent la 
catastrophe finale. 



118 LA PETITE HERMINE 

A ce propos, Laverdière me racontait qu'il y avait 
des scorbutiques tellement exaspérés par l'intensité de 
leur mal qu'ils ne voulaient rien entendre aux co,nso- 
lations de l'aumônier et poussaient leur désespoir 
jusqu'au blasphème. 

Alors Dom Anthoine (c'était le second des aumôniers 
de Cartier), s'arrêtait au chevet de leur lit, se mettait 
à genoux, guettant avec anxiété la minute de prostra- 
tion nécessaire à ces crises d'extrême violence. 
L'instant venu, il élevait son crucifix dans une bonne 
lumière à la hauteur des yeux du malade, puis, avec 
cette chaleur entraînante du missionnaire trouvant 
dans sa ferveur d'apôtre l'art de bien dire des rhétori- 
ciens : 

— Eegardez donc Celui-ci, s'écriait-il avec une 
émotion irrésistible. Il est toujours cloué ! 

L'on ne connaissait pas encore de parade à ce coup 
'droit de l'éloquence naturelle ; aussi frappait-il inévi- 
tablement au cœur. L'âme blessée, harcelée sans 
relâche par les atroces douleurs du corps, lui-même 
irrité comme une plaie vive, se rassérénait tout à 
coup. Ses mauvaises raisons de colère lui échap- 
paient, comme la suite d'un rêve dans la mémoire 
d'un homme qui s'éveille, et sa haine, si corrosive 
qu'elle fût, se fondait en larmes attendries et repen- 
tantes. Toute la générosité de ces loyales et fières 
natures, un instant refroidie au contact d'une longue 
misère, se réchauffait à cette ardente parole de charité 
chrétienne. 

— Ce spectacle vous émeut, me dit Laverdière, voilà 
un mois qu'il dure et va se continuer encore bien 



L.V TETira HERMINE 119 

longtemps. Des cent dix hommes cjui sont ici, vingt- 
cinq 1 partiront par le sabord. 

Le maître-ès-arts se pencha sur un malade, le pre- 
mier voisin du sabord de chasse, à tribord. — Celui-ci, 
ajouta-t-il, se nomme Thomas Eoulain ; cet autre, son 
vis-à-vis à bâbord, est son frère, . Laurent Boulain ; — 
le suivant s'appelle Guillaume r)Ochier, de St-Malo ; 
les autres, les gars de tribord, Julien Plantirnet, Jehan 
Go, Lucas Clavier. Toute cette bande et les précédents, 
appartiennent à l'équipage de YEmérillon. 

A^Tous nous en allions de la sorte, en direction de la 
})oupe, lui nommant toujours, et moi toujours écoutant. 
Xous suivions l'étroite allée laissée libre au milieu du 
navire. J'avais dépassé le grand mat de la caravelle 
lorsqu'un bruit sec, celui d'une clé débarrant une ser- 
l'ure, me fit tressaillir. L'on eût si bien dit un trom- 
blon que l'on arme. Presque aussitôt une porte s'ouvrit, 
et j'aperçus par son embrasure, au fond d'un apparte- 
ment particulier, un gros cierge allumé sur un haut 
candélabre (un chandelier d'église probablement), et 
dont la lumière brillante allongea de suite sur le ])ar- 
(|uet de la chambre, les boiseries du cadre de la porte. 
Cette cabine était située, à l'arrière du mât d'artimon, 
au centre précis du cluUeau de poupée. Quel per- 
sonnage l'occupait ? Je ne fus pas longtemps à me le 
demander, car tout aussitôt je vis sortir un prêtre 
revêtu d'un sui'plis dont la blancheur semblait, à elle 
seule, éclairer le recoin ténébreux où gisaient les scor- 



1. " Durant lequel temps (du 15 novembre 1535 au 15 avril 153G) 
'•' nous décéda jusques au nombre de vingt-cinq personnes des bons 
'•' et principaux compaignons que nous eussions." 

Voyage ik Jacques Cartier, 1535-33, feuillet 37, édition 154 5. 



120 L-V- rETIÏE HERMINE 

butiques. Le fil d'or de son étole scintillait à la 
lumière et dessinait en rayons les arabesques de la 
broderie, un chef-d'œuvre de travail fin et de goût 
artistique. Ce miroitement de l'habit sacerdotal rap- 
pelait bien l'étincelle dorée des épaulettes militaires, et 
ce petit détail faisait penser que la chamarre de 
l'homme de guerre eût bien drapé ce soldat de la paix. 

— Dom Anthoine, me dit Laverdière, le second des 
aumôniers de Jacques Cartier; celui dont je vous ai 
parlé tout à l'heure à propos du crucifix. 

C'était un homme d'un grand air, de taille haute et 
droite comme la flèche d'un clocher. Sa figure douce 
et sympathique avait une telle expression de jeunesse 
que le regard s'étonnait de la blancheur précoce des 
cheveux comme des rides profondes du visage. 

Je le vis se pencher sur un grabat, prendre la main 
inerte d'un malade endormi, puis, avec une, voix cares- 
sante comme la câlinerie d'une mère qui éveille un 
enfant paresseux: — Etienne, Etienne, dit-il. 

Le scorbutique ouvrit des yeux hagards. 
. — Je viens vous annoncer une grande et bonne 
nouvelle. 

— • La(_[uelle donc ? 

— Je vous apprends la naissance du Christ, venu 
•cette nuit même sur la terre pour souffrir encore plus 
que vous ! 

— Pourquoi m'éveillar, soupira le malade, je me 
croyais en Bretagne ! 

Et le marin, retournant à son rêve, se rendormit en 
balbutiant : — Landerneau ! Ah ! mon village ! 

L'aumônier voulut lui parler encore, lui demander 
pardon de l'avoir éveillé de ]a sorte, mais le patient lui 



LA PETITE IIERMIXE 121 

tourna le dos, s'enfonça la figure dans l'oreiller et se 
prit à sangloter amèrement. 

— L'homme qui pleure sur son grabat, me dit Laver- 
dière, se nomme Etienne Princevel \ A soixante ans 
ce gabier a le cœur d'un mousse. Grâce à Dieu, les 
cordages et la manouvre ne lui ont durci que la main ! 
C^iels reproches se ferait Dom Anthoine à l'égard de 
ce malheureux, si la navrante pensée lui venait main- 
tenant que ce dormeur ne verra pas le premier jour de 
l'année prochaine. On n'éveille pas les condamnés à 
mort la nuit de leur exécution ; on attend au matin 
pour cela. 

Les paroles de mon interlocuteur donnèrent-elles à 
Dom Anthoine le pressentiment de la sinistre vérité? 
Je ne sais trop, mais je remarquai tout de suite que 
l'aumônier, demeuré debout, immobile, au clievet 
d'Etienne Princevel, reculait lentement de son lit, et 
s'éloignait sans n'oser plus regarder personne, honteux 
comme un coupable qui aurait manqué l'occasion de 
son crime. 

— Ceux qu'il ])asse sans arrêter, je les connais me 
(Ut encore Laverdière. Le i)remier voisin de Princevel, 
à gauche, est Jehan Jacipies Î^Iorbihen, le suivant 
Louis Douayrer, le troisième, l>ertrand Apvril, tout 
auprès Gilles Stuhin, - tous du bord de la Grande 
Hermine. Ils ne font que semblant de dormir ceux-là, 
car ils ont tcnis eusemble remué dans leurs lits quand 
le Breton a dit "mon village." Tiens, voyez plutôt, le 
gars de Morbihen qui tourne la tête ; comme il suit 
l'aumônier du regard'. Un œil d'espion ! 



1. Princevel ou Keumeve!; ou Pummcrcl 

2. StuCfiîi ou Staffin, ou Rul'tin. 



122 LA TETITE HERMINE 

J'aperçus en effet, au ras de la couverture, ramenée 
sur la bouclie comme un cache-nez, deux yeux noirs, 
ardents de fièvre et d'intelligence, et qui, par mégard 
sans doute, laissaient échapper de grosses larmes sur 
la courte-pointe en toile à voile. 

— Cette nuit, me faisait remarquer Laverdière, cette 
nuit tous les gars des équipages sont aux hameaux 
de la Bretagne, de la Normandie, du Dauphiné, de la 
Gascogne. Il n'y a ici que des corps inertes, des cada- 
vres d'où les fîmes et les cœurs sont partis. Ah ! dans 
un pareil silence, si quelque vigie grimpée là-haut dans 
les huniers criait tout à coup : Bretagne ! Bretagne ! 
toute l'infirmerie serait debout, et, comme le paraly- 
tique de l'Evangile, ramasserait son grabat. 

Je regardais toujours l'aumônier venir à nous. Il 
s'avançait, à pas éteints, levant timidement les yeux 
à la tête des lits, comme s'il eût redouté maintenant 
de rencontrer ceux des dormeurs. Il passait tout auprès 
de moi, quand, soudain, un matelot se mit sur son 
séant, par un mouvement si brusque que Dom Antoine 
se recula pour l'éviter, tant il crut qu'il se levait 
debout. 

Mais riiomme demeura immobile. — Celui-ci, me 
dit l'archéologue, est non seulement le compatriote, 
mais encore le concitoyen de l'aumônier. Ils sont tous 
deux de St-Brieuc. Leurs familles habitaient des mai- 
sons voisines sur la même rue, celle de la Mouette. 
Ce marin porte un nom étrange, Y von LeGal. i. 



1* Quelque singulier que soit ce nom, je l'ai retrouvé sur le rôle 
d'équipage du Henri IF, l'un des paquebots de la ligne Bossière, com- 
pagnie française transatlantique. Ce steamer étant venu en collision 
dans le port de Québec, le 3 juillet 18S7, avec la barque J^^/Zo. il s'en 



LA TETITE HERMINE 123 

— Quelle heure est-il, demanda le scorbutique. 

— Vingt minutes à l'Horloge Amirauté ^, lui répondit 
l'aumônier, avec un beau sourire. 

— Aujourd'hui la fête de Noël ! Le jour est fériav, 
— iA"a, uncm, nau ! — Da-oui ! C'est un bon cri 
de joie là-bas ! mais ici, comme il fait mal à la bouche ! 
Te souviens-tu d'un Noël d'il y a dix ans, d'un blanc 
Noël d'autrefois, celui de 1525 ? Tu chantais la messe 
à St-Brieuc cette nuit-Ki, et, comme ça promettait 
d'être plus solennel que d'habitude, le père avait sonné 
le départ pour la cathédrale trois gros quarts d'heure 
avant le temps ; ce qui nous fit perdre les carillons de 
tous les clochers de la ville. Mon petit frère Genhic, 
en toilette neuve d'enfant de chœur, soutanelle rouge 
et surplis à ailes, tout frangé de dentelures, servait 
d'acolyte avec Mérault, de la Grève. Je me tenais 
moi, dans le bon coin, entre le père et la mère. Devant 
moi mes sœurs bessonnes, assises sur les talons de 
leurs petits sabots ferrés, dormaient, tandis que tu 
prêchais trop longtemps à l'Evangile. A droite, vSi- 
monne, la fiancée de Bertrand' Sambost : à gauche 



suivit un procès célèbre devant la Cour d'Amirauté. Or, l'un des 
témoins entendus en laveur du Henri IF, se nommait Le Galle ; — 
Augustin Le Galle, de St-Brieuc, France, marin, âgé de 39 ans. 

Ce brave matelot aurait sans doute été fort étonné si on lui eût 
appris qu'un de ses ancêtres a découvert le Canada et qu'il dort peut- 
être son dernier sommeil sous l'estuaire de la petite rivière Lairct, 
avec vingt qurtre autres bons compagnons de vier, restés chez nous, à 
cause du scorbut. 

1. Orloge Virante, c'est-à-dire, viinnit. Le temps était mesu'é 
avec des sabliers. 

<' Et depuis le dit jour, 30 août 1535, jusques à V orloge virawe, 
" fismes courir environ quinze lieues jusques le travers d'un Cap d'Islcs 
" basses que nous nommâmes les Jsles Sainet Germain. " 

Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, page 28, ch. 1er, édition cana- 
dienne de 1843; et feuillet 7 verso, édition française de 1545. 



124 LA PETITE HERMINE 

Isabelle, la mienne. Terr-i-hen ! Je vois tout cela 
d'ici. 

Puis Le Gai regarda Sambost qui dormait à son 
côté, sur le grabat voisin : — Pauvre Bertrand, dit-il, 
comme il ronfle ! Il me prend une envie, une déman- 
geaison de l'éveiller, rien que pour lui demander s'il 
rêve à ça ! 

— Ecoute encore. Après la messe, à la sortie, une 
querelle terrible, une prise de bec épouvantable entre 
le père et Pierre Soubeyrol, à propos d'un bout de 
chandelle que le susdit Pierre lui avait, paraît-il, volé 
à l'église, en se prosternant sur le fanal du père, à 
Y Elévation. Oli ! la bonne farce ! 

— Toutes *les histoires des grand'pères, des grand'- 
grand'pères, et des arrière grand'grand'pères ressassées 
en plein vent, des mauvaises paroles, grosses comme 
la tête, des éclats de rire qui sonnaient fort comme des 
trompettes. Tous les gamins de la foule accourue 
faisaient un beau grand rond autour de nos deux que- 
relleurs. Ba-oiii ! l'on se serait cru à la foire devant 
les saltimbanques qui se désossent ou les bouviers de 
Iloc-Amadour qui se battent. 

• — Il fallut voler un cierge pour rallumer la lan- 
terne. Maître Genhic fit le coup. C'était un bon 
apôtre et l'on n'est pas acolyte pour rien. A tous les 
recoins de la rue une bourrasque endiablée soufflait le 
lumignon. Fallait rallumer, c'est-à-dire, battre le bri- 
quet. Et tandis que je courais m'accroupir le long d'un 
mur, sous un porche, avec le damné fanal, Hérault, le 
galant le plus éveillé de St-Brieuc, parlait à mon 
amoureuse avec un sourire et des yeux ! Terr-i- 
hen ! comme je le regardais. Je n'entendais pas un 



].A PETITE IIEIIMINE 125 

traître mut, ce (jui ne m'empêchait pas de tout com- 
prendre, et le sang de me siffler aux oreilles. Je Ijattais 

le briquet avec rage sur la tête du fanal. Le vieil 

Yvon criait : " Prends donc garde, c'a cent ans ! " Les 
polissons du quartier n'en visaient pas moins la reli- 
que, et l'attrapaient, da-oui ! Mon brave liomnie de 
père cachait alors le bijou sous son manteau : ce qui 
nous x^rocurait le double avantage de marcher à l'aveu- 
gle et de recevoir les boules de neige sur la tcte. 

Linalement, un maître coup ; les vitres qui cassent, 

le briquet qui s'égare au fond de mes poches, le père 
qui se trompe de porte, et tonte notre bande joyeuse 
qui entre chez vous, Anthoine, prendre le réveillon. 
la bonne farce ! Da-oiil ! En a-t-il falki manger de 
vieilles salaisons pour changer, comme cela, un aussi 
]>on sang en scorbut ! 

Et tandis que la gaieté de cette pensée gauloise 
s'effaçait dans l'esprit d'Yvon LeGal avec le sourire 
furtif de ses lèvres malades, le Breton regardait fixement 
la flamme de la bougie, comme si la vision présente de 
ces choses lointaines se fut jouée, avec un vol silen- 
cieux de phalène, dans le rayonnement de sa lumière. 
LeGal ajouta d'une voix grave : — Il y a de cela dix 
ans ! Que le temps passe vite ! Voilà neuf ans (lue tu 
es missionnaire et voilà sept ans que je suis maiin. 
Lesbessonnes ont quitté la maison : l'aînée en Picardie, 
la cadette en Lorraine, mariées toutes deux à des 
paysans qui n'ont pas sous les yeux, Dieu merci, en 
labourant leurs champs, le spectacle dangereux de la 
mer. Le petit Genhic, l'enfant de chœur de St-Brieuc, 
est soldat. Moi, je me suis amusé à courir les grèves 
de Bretagne, à voir partir les grands vaisseaux, à me 



126 LA PETITE HERMINE 

demander où ils allaient quand on les regardait à 
riiorizon disparaître. Tu sais où cela m'a mené ? Des 
quatre- enfants que nous étions à la maison paternelle, 
pas un cette nuit avec la vieille mère ! Il y a bien ma 
femme, l'amoureuse d'il y a dix ans, la même en dépit 
de Hérault, de Mérault qui n'a pas eu Simonne, et puis 
ta sainte mère à toi ; mais des femmes ensemble, c'est 
encore pis, ça s'encourage à pleurer. Elles doivent 
être à cette heure à la maison, ou bien peut-être à 
l'église, récitant leur chapelet, le visage à l'océan; car, 
sans injustice, elles doivent penser davantage à ceux 
d'entre nous qui sommes les plus perdus. Douze cents 
lieues des terres de France, dis donc Antlioine, c'est 
trop loin, même pour un exil ! Comme le bon Dieu a 
soufflé sur nous avec colère ! Il n'y a pas de feuilles 
mortes plus dispersées que les nôtres, et dans les arbres 
de cette sauvage forêt canadienne il n'y a pas de nids 
plus vides que le chez-nous de St-Brieuc 1 

— Pauvre père Yvon! Quand il passa dans son 
cercueil le seuil de notre porte, nous nous en allions 
dans la rue, la mère, les sœurs, Grcnliic et moi, titu- 
bant de douleur comme des gens ivres, criant de cha- 
grin, inconsolables, désespérés et nous disant les uns 
aux autres qu'il n'y aurait jamais à la maison de pire 
départ que celui-là. Et voilà qu'il advient que le père 
est aujourd'hui celui qui nous a le moins quittés ! Il 
n'est parti que pour se rendre au bout de la rue Du 
Guesclin, sa promenade ordinaire. Seulement il n'est 
pas encore revenu. Il n'en est pas moins à St-Brieuc 
X^our tout cela. Comme les bons vieillards, il s'attarde 
à l'église ; il est si bien, là, sous son banc, à dix pas du 
lutrin, en pleine nef de cathédrale. Il assiste en ce 



LA l'ETITE IIEinriNE 127 

moment avec les autres, à la messe de minuit, et lé 
bon Dieu lui permet sans doute de s'éveiller un peu 
pour entendre chanter, encore une petite fois, les vieux 
noëls de la Bretagne. 

— Pauvre père Yvon 1 lui si ponctuel, si exact, si 
régulier, comme il doit être lieureux de se voir mis là. 
Le voici bieu, cette fois, rendu le premier à l'église, et 
pour longtemps. Avec cela, plus de fanal à allumer, 
])lus de rafales à craindre de la part de cet exécrable 
nord-ouest qui souffle en tempête, plus de cliamaillis 
avec Pierre Soubeyrol ; le bout de chandelle brûlé 
jusqu'aux bobèches, la lanterne éteinte maintenant, et 
pour toujours. 

Yvon Le Gai eut le sourire forcé d'un homme qui 
plaisante à contre-cœur. 

— Tu sais, dit- il brusquement à Dom Anthoine, tu 
sais, je l'ai vu ! 

L'aumônier le regarda ébalii. — Tu l'as vu? mais 
qui donc ? 

— Lui! le père, le mien, Yvon Le Gai l'ancien. J'ai 
cru d'abord que c'était un infirmier avec sa veilleuse 
qui passait comme toi dans la chambre des batteries ; 
mais quand j'aperçus les petites vitres, les losanges 
du fanal, je me suis dit : c'est le vieux ! Il n'y avait 
que lui qui en eût un pareil dans tout St-I>rieuc. 

— Qu'il était bien lui-même avec son costume de 
pêche, son chapeau en toile goudronnée, sa vareuse 
Ijleue, flottant à grands plis dans le dos, comme une 
voile qui claque au vent, ses grandes bottes de cabo- 
tage, liantes jusqu'à la cuisse, en cuir rouge comme la 
vase dans les chemins de Vannes après la pluie. Il 
s'en allait paisible, faisant courir silencieusement la 



128 LA PETITE HERMINE 

lumière de la lanterne sur cliaque visage endormi. Il 
identifiait les gars de Bretagne un par un et les nom- 
mait à un interlocuteur invisible : — " Louis Douayrer, 
pays de Brest; Pierre Nyel, l'insulaire de Boëdic; 
Michel Eon, de Lorient ; Guillaume de Guernezé ; puis 
les quatre Jehan du bord de la Grande Hermine : 
Jehan Go, un pays de Quiberon ; le charpentier Jehan 
Aismery, de Vannes ; Jehan Maryen, de Nantes ; et 
Jehan Jacques Morbihen." — Da-oui ! il savait bien 
sa côte de Bretagne ! Bien d'étonnant, il l'avait encore 
plus courue qu'apprise. 

— Il reconnut ensuite le premier gars de St-Brieuc, 
Colas Barbe, de la rue du Gouët ; puis, à la suite, 
Bertrand Sambost, de la rue Du Guesclln. 

— Sambost est mon voisin de lit. C'était à moi le 
tour. Terr-i-hen ! Je crus que ça serait une chose 
terrible que de m'entendre nommer par un mort. 

— Il n'en fut rien toutefois. Le père me dit simple- 
ment, lentement, tendrement, avec une expression 
navrée de désespoir qui acheva de me fondre le cœur 
dans la poitrine : 

— Comme tu es loin, Yvon ! comme tu es loin ! 

— Il ajouta : — ïa mère, celle d'Anthoine, Isabelle 
ta femme, sont à la cathédrale, dans la nef. Elles, se 
souviennent, elles, prient ! 

— Le père dit encore : 

— Il ne faut pas que tu m'oublies ! Tu sais, là-bas, 
la mer était mauvaise, provocante, irascible. Elle 
crevait méchamment nos pauvres petits bateaux sur 
les récifs. Cela gâtait le cœur, il devenait haineux. 
Encore, si elle s'était contentée de prendre la barque ! 
Mais emporter le matelot et ne pas rendre le cadavre ! 



LA PETITE HERMINE 129 

Alors la plainte du rivage se changeait en blasphème 
et toutes les chaumières criaient avec lui : " Malé- 
diction ! " 

— Le spectre cessa tout à coup de parler, comme s'il 
eût eu peur d'être entendu. Puis se penchant sur moi, 
avec des yeux hagards, et la voix craintive d'un forçat 
qui complote, il me dit dans un rrde : — Là-bas ! Yvon, 
là-bas, mon enfant, toute colère ^'expie ! 

— Et le père levait la main dans une direction, sur 
un point qu'il n'osait pas même regarder. 

— Aussitôt je me rappelai les missionnaires prêchant 
les retraites à St-Malo, à Brest, à N"antes, à Eouen, et 
qui comparaient toujours l'éternité à un rivage, la vie 
humaine à un brouillard épais, la mort à un pilote 
guidant, à l'insu de l'équipage, la marche du navire, et 
l'amenant fatalement au but. Alors je me souvins 
qu'un soir, à St-Brieuc, dans la cathédrale noire de 
têtes, le frère-prêclieur disait qu'il y avait, en vue du 
ciel, (il appelait cela Ventrée du port , ipoiiv les cabo- 
teurs) qu'il y avait, en vue du ciel un lazaret sévère 
où tous les navires, grands et petits, devaient faire 
escale, quels que fussent les chiffres du tonnage, le nom 
de l'amiral ou l'orgueil du pavillon. 

— Au sortir de l'église personne ne demandait ce 
(|ue le missionnaire avait voulu faire entendre par ce 
vulgaire et terrible mot de lazaret, i Chacun s'en allait 



1. Ce fat Barnabo, seigneur de Milan, qui le premier enjoignit do 
purifier avec le plus grand soin tout ce qui proviendrait des pestiférés^ 
auxquels il interdit, sous peine de mort, l'entrée de la Lombardie. 
(1383). Les Vénitiens, pour concilier l'intérêt de leur commerce 
dans le Levant avec les précautions commandées par le soin de la 
santé publique, bâtirent dans l'île de St-Lazare des auberges de 
quarantaine que l'on appela lazarets, de 1423 à 14G8. 

Bescherelle, Dictionnaire, au mot quarantaine. 
9 



130 LA TETITE HERMINE 

tête basse, comptant les morts dans sa famille et se 
■disait, en regardant la lumière rougeâtre des cliaumières 
échelonnées là-haut sur les falaises de Bretagne : — les 
feux du Purgatoire ! 

— Ce que je te dis maintenant est long à écouter, 
cela prendrait, sans doute, beaucoup de pages dans un 
livre, n'empêche pas tout passa dans ma mémoire 
avec la rapidité de l'éclair. 

— Le vieux était toujours là, au chevet du lit, muet, 
impassible, attendant ma réponse, une réponse qu'il 
ne me demandait plus maintenant que par une épou- 
vantable fixité des yeux. 

— Aussi moi, je demeurais cloué sur mon grabat, 
•silencieux, stupide, m'assèchant la gorge à me rappeler 
quelques mots d'excuse banale, et ne trouvant que du 
-creux au fond de mon cerveau vide et de ma mémoire 
paralysée. 

— Alors le spectre s'éloigna, marchant à reculons 
jusqu'à l'échelle d'écoutille, qu'il remonta lentement, 
lentement, comme s'il eût voulu me donner encore le 
temps de le rappeler, do lui crier enfin : — Père, j'ai 
souvenir, je prie ! 

— Soudain le fantôme réapparut sur l'escalier, leva 
la lant^erne à la hauteur de son visage et demeura 
immobile, comme une statue. 

— Je jioussai un cri liorrible. Imagine que les chairs 
•de la face venaient de tomber en poussière et que, sous 
le chapeau de cuir luisant, une tête de mort, blanche, 
liideuse, un crâne grimaçant me regardait sans dévier ! 

— Je me suis éveillé à mon propre cri. L'as-tu 
<'ntendu Anthoine ? Il a dû être épouvantable. 

— î^on, répondit l'aumônier. 



LA PETITE HERMINE 131 

— C'est possible, repartit Yvon Le Gai, car, le plus 
souvent, les cris que l'on jette en songe ne sortent pas 
de la bouche et ne résonnent que dans la poitrine. 

— C'est un mauvais rêve, tout de même, remarqua 
le prêtre, 

— Je l'avoue, Antlioine, c'est un cauchemar effrayant; 
mais j'aimerais encore mieux être demeuré endormi. 

— Pourquoi ? demanda l'aumônier. 

— Le rêve, vois-tu, le rêve, nous n'avons plus que 
lui maintenant pour retourner en France. Un rêve ! 
mais je donnerais toutes les flottes du royaume pour 
les deux ailes d'un rêve ! 

l)om Anthoine sourit. — Yvon, dit-il, tu as la fièvre ; 
je vais appeler l'apothicaire. 

Le Gai haussa les épaules avec dédain. François 
Guitault ? l'homme à la tisane ! ricana-t-il. — C'était 
bien la peine assurément de traîner une pharmacie 
jusqu'à ce chien de Canada! Un gradué de l'université 
de Montpellier, un docteur ès-sciences qui s'en va chez 
des moricauds, des Algonquins, de sales sauvages plus 
barbouillés que des volets d'auberge, apprendre à infu- 
ser des écorces, à échauder des épinettes blanches ! ^ 



1. L'interprète Domagaya avait lui-même été atteint du scorbut 
au point de ne pouvoir marcher. Il se guérit en employant, comme 
remède, les feuilles et l'écorce d'un arbre qu'il désigna. Cet arbre, 
nommé anedcki par les sauvages, était vraisemblablement l'épinette 
blanche. Le traitement indiqué fut essayé avec succès ; et les guéri- 
sons furent si rapides et si complètes, que tous ceux qui voulurent 
s'en servir furent sur pied en huit jours. 

Ferland, Histoire du Canada, tome 1er, p. 35. 

La tisane de l'Algonquin fit merveille et sa vogue égala son 
succès. A preuve, ce passage de la Relation du Second Voyage de 
Jacques Cartier : 

...... le capitaine fit faire du breuvage pour faire boire ès-malades, 

d,c8quelz n'y avait nul d'eulx qui voulust essayer le dict breuvage, 
.synon un ou deux qui se migrent en advcntured'iccllui assaver. Tout 



132 LA PETITE HERMINE 

Da-oui! elles valent quelque chose les pilules, les 
fioles et les emplâtres du sieur Guitault. Faudra rem- 
porter ça, au retour ! 

— Au retour 1 Ali ! la sotte escapade ! la sinistre 
farce ! On part, un beau matin, tout d'un coup, en fou 
qu'on est, sans même savoir où l'on va. Puis arrivé 
(si l'on arrive ?) on sait encore moins le 'pourquoi de 
l'arrivée et le comment du retour. Cette bêtise-là, 

cette colossale équippée, ça s'appelle la gloire 

avant de partir. 

— Quand il m'aurive de songer à cette exécrable 
aventure, mon sang fermente, non pas de fièvre ou de 
délire comme tu penses, mais de colère, oui, d'une rage 
blanche, féroce, aveugle, qui voudrait avoir une mâchoire 
de tigre pour mordre sans lâcher dans quelqu'un ou 
dans quelque chose. Ah ! que sommes-nous donc 
venus faire en ce maudit pays, sur cette terre de Caïn ? ^ 
Le sais-tu, toi, Anthoine ? 



incontinent qu'ils en curent beu, ils curent Fadvantage qui se trouva 
être un vray et évident miracle. Car de toutes maladies de quoy ils 
étaient entachez, après en avoir beu deux ou trois foys, recouvrèrent 
santé et guarison. Après ce avoir veu et congneu y a eu telle presse 
la dicte médecine que on si voulait tuer à qui premier en aurait. De 
sorte que un arbre aussi gros et aussi grand que chesne qui soit en 
France a esté employé en six jours; lequel a faict telle opération, 
que si tous les médecins de Louvain et de Montpellier y eussent esté 
avec toutes les drogues de Alexandrie, ils n'en eussent pas tant faict 
en ung an, que le dict arbre a faict en six jours. Car il nous a telle- 
ment profité que tous ceux qui en on voullu user ont recouvert santé 
et guarison, la grâce à Dieu." Ch. XV, édition 1545. 

1. Voici ce qu'écrivait Jacques Cartier explorant la côte du Labra- 
dor : " Si la terre correspondoit à la bonté des ports ce seroit un grand 
bien, mais on ne doit pas l'appeler terre ; ains (niais) plutôt cailloux, 
et rochers sauvages, et lieux propres aux bétes farouches: d'autant 
qu'en toute la terre devers le Nord, je n'y vis pas tant de terre qu'il 
en pourroit tenir dans un benneau : et là toutefois je descendis en 
plusieurs lieux ; et en l'Isle de Blanc Sahlon n'y a autre chose que 
mousse et petites épines et buissons ça et là séchez et demi-morts. 
Et, en somme, je pense que cette terre est celle que Dieu donimà Caïn.^^ 

Premier Voyage de Jacques Cartier (1534), ch. 8, page 5 et 0, 



LA PETITE HERMINE 133 

Yvon LeGal fermait les poings en criant cela ; telle 
était son exaspération qu'il ne s'apercevait pas que sa 
bouche malade, fatiguée à cet excès de paroles, saignait 
par tous ses ulcères. 

Dom Anthoine le regarda avec un œil froid, tran-, 
chant, aiguisé comme une lame de scalpel. Puis il 
dit : i 

— Oui, LeGal, je le sais, moi ; car maintenant je 
me rappelle qu'en cette nuit même Jésus-Christ, Notre 
Seigneur, a voulu naître sur la terre pour y venir, 
ïu as raison, LeGal, ce n'était vraiment pas la peine 
de naviguer si longtemps pour annoncer à des sauvages 
une nouvelle qu'il aurait fallu apprendre, avant le 
départ de St-Malo, aux marins d'une flotte française 
à des catholiques de la Basse-Bretagne ! Cette pensée- 
là, vois-tu, excuse ceux qui partent sans savoir où ils 
vont, les console lorsqu'ils n'arrivent pas au terme, 
leur fait voir le retour différable et de peu d'importance 
le but une fois atteint. C'est la raison du missionnaire. 
Est-elle bonne celle-là ? 

— Tu es encore meilleur qu'elle, s'écria Yvon LeGal 
avec chaleur. 

C'était une âme grande et belle, un franc et noble 
cœur que cet Yvon LeGal, oubliant, devant la splen- 
deur de l'idée, la morsure sarcastique des mots et 
jusqu'à l'aigreur de la voix railleuse. 

— Que veux-tu, ajouta le marin, c'est la famille qui 
nous gâte ; ça nous rend égoïstes. Au fond, c'est tout 
ce que l'on aime, rien que cela; d'autre part, c'est 
tout ce qui peut nous aimer le mieux. Ah ! le chez- 
nous ! le chez-noiis ! ! il faut encore plus de courage 
pour le quitter que pour le défendre ! 



lS4k L.V PETITE HERMINE 

— Malo ! Malo ! ! ^ bien parlé, camarade, crièrent 
en même tetnps plusieurs voix, ça nous fait coniirie 
cela nous autres ! 

Cette exclamation me fit tressaillir. Et j'aperçus, 
à Ist droite, à la gauche, en face dTvon LeGail dix 
à douze frères de caravelle, couchés sur leurs grabiEtts, 
les coudes dans les oreillers, écoutant le causeur avec 
des bouches grandes ouvertes. Ce trait de physiono- 
mie en disait long sur l'intérêt vivace dU récit. Les 
yeux brillaient autant de curiosité qtie de peur, et 
c'était amusant de voir étinceler ces prunelles tout à 
l'heure éteintes, en apparence, sous des paupières 
lonrdes closes. L'incomparable somnifuge qu'urie 
histoire de revenant ! 

Yvon Le Cfal regarda ses auditeurs avec ravissement. 
— Tous des Bretons ! dit-il. 

C'en était parbleu ! et de bonne marque : Georget 
Mabille, de Plocrmel ; Juhen Plantirnet, de Lande r- 
neau; Lucas Clavier, de Lorient; Jehan Ravy, de 
Tréguier ; Michel Andiepvre, de Quiberon ; Pierre 
Coupeaulx, de Dol ; Jacques Poinsault, de Quimperlé ; 
Michel Phehpot, de Rennes ; Jehan Coumyn, de St- 
Pol-de-Léon ; Richard Le Bay, de St-Cast. 

Alors Yvon Le Gai se leva : 

— Debout, les gars ! commanda-t-il. C'est aujourd'hui 
la grande et joyeuse fête du Christ, le jour anniversaire 
de sa naissance. Au nom de la vieille Armorique, je 
propose trois Noëls en son honneur ! Ça, mes gabiers, 
crions si fort qu'on nous entende jusqu'en Bretagne ! 

1 Malo / Malo ! ! cri breton répondant à l'exclamation française 
Vive ! Vive ! ! 



T.A PETITE UERMIXE 135 

Cette explosion de joie éveilla tout le dortoir, jusqu'à 
Bertrand Sambost, ronfleur incomparable, qui s'étira 
paresseusement en baillant de tous ses membres. 

— " Dame ! qu'il dit, c'est comme cela, vous autres ; 
vous laissez dormir les amis quand on parle de là-bas ! 
Ce n'est pas généreux. Eh ! bonjour St-Pol, bonjour 
Tréguier, bonjour Landerneau ! Quelle bonne nouvelle ? '" 

Ceux que Bertrand Sambost saluait ainsi de leurs 
noms de village n'étaient autres que Jehan Coumyn, 
Jehan Kavy et Julien Plantirnct. — Tréguier, Lander- 
neau, St - Pol - de - Léon sont trois bons voisins de 
Iiameaux, assis depuis mille ans sur les grèves septen- 
trionales de la Bretagne, et qui ne se fatiguent pas 
encore du grand spectacle de la mer. 

Bertrand Saml)ost répéta : 

— Quelle nouvelle ? 

— Une grande et bonne nouvelle, répondit Dom 
Anthoine. Je vous apprends la naissance du Christ, 
venu cette nuit nicme sur la terre pour y souffrir encore 
plus que vous. 

Bertrand Sambost leva sur l'aumônier un regard 
froid, silencieux, puis il porta la main à sa bouche 
malade et dit avec un sourire triste : 

• — Cela n'est pas possible, messire aumônier, cela, 
n'est pas possible ! 

Tous les voisins de Bertrand Sambost penchèrent 
la tête en signe d'assentiment, et ces désespérés de la 
douleur répétèrent à l'unisson le mot amer du thnonier : 
— Messire aumônier, cela n'est pas possible ! 

Alors le missionnaire répondait : — Vous êtes couchés 
dans un cadre, et II dormait dans une crèche, sur la 
paille d'une étal)le. ^^ous vous plaignez ? A Bethléem 



136 LA PETITE HERMINE 

Il ne s'est pas même gardé une place dans l'hôtellerie 
et II vous a paternellement ménagé la vôtre, à douze 
cents lieues de la patrie, sur ce navire que sa Provi- 
'dence a sauvé de la mer et du feu. 

— Les délicats, continuait le prêtre avec un accent 
de raillerie douce, les délicats ! les douiUets ! ! ils se 
plaignent du bon Dieu qui a établi leur maison dans 
une caravelle vice-royale portant à la corne de son mât 
<i'artimon le plus beau des drapeaux de la terre ! 

Durant que l'aumônier parlait de la sorte, Bertrand 
Sambost, assis sur son séant, regardait avec inquiétude 
■Il tous les coins et recoins de la cliambre des batteries. 
Dom Antboine s'en aperçut le premier. 

— Que chercliez-vous, iui dit-il ? 

Sambost répondit — : Terr-i-hen ! Vous me faites 
peur ! 

— Qui ? moi ? 

— ISTon pas, messire aumônier, mais votre surplis, 
votre étole, la toilette de Philippe ! Quelqu'un de nous 
autres va-t-il encore s'en aller ? Ah ! le chemin, le 
chemin de Rougemont ! 

— Vous avez le cerveau hanté, mon excellent ami, 
dit le prêtre. Je n'apporte à persojine les derniers 
sacrements. J'attends seulement de la Grande Hermine 
le signal de Y élévation de la messe pour réciter avec 
vous tous les prières de la Nativité. 

Cette réponse ne m'expliquait pas cependant ce que 
Sambost avait voulu dire par la toilette de Philippe. 
Quel était ce pauvre Philippe dont il parlait si mélan- 
coliquement ? Et le chemin de Rougemont, où menait- 
il ? Un horrible soupçon me traversa l'esprit et j'eus, 
tout de suite, le pressentiment sinistre d'une plus, 



LA PETITE HERMINE 137 

sinistre vérité. Cette route inconnue devait courir 
droit au cimetière, et le i^auvre Philippe ne devait 
être autre chose que le cadavre d'un matelot jeté à la 
mer par un sabord, cette porte basse de réternité pour 
les marins surpris en route. J'allais interroger mon 
guide à ce propos, quand une détonation formidable 
ébranla l'atmosphère. 

— Le canon ! dit l'aumônier, V élévation de la messe ! 
A vos rangs matelots ! 

En effet l'artillerie du fort Jacques-Cartier tirait 
une salve d'honneur. ^ L'éclair des pièces et le fracas 
de la poudre ébranlaient à ce point le navire que l'on 
aurait parié que la batterie man(euvrait sur le pont de 
la Petite Hermine. 

Alors il se passa une scène incomparable de gran- 
deur. Tous les invalides du bord se levèrent de leurs 
cadres et vinrent se ranger en ordre de parade au 
milieu du vaisseau, formant, avec leur quatre lignes, 
un parallélogramme parfait. Dom Anthoine entra 
dans le carré, et, le visage dans la direction de la 
Grande Hermine, récita d'une voix grave et douce les 
belles prières de la :N"ativité. Puis il entonna, et avec 



1. Je n'ai fait suivre à l'équipage de Jacques Cartier qu'un vieil 
usage passé à l'état de traditionnelle coutume en la Nouvelle-France 
aux fêtes de Noël. Les extraits suivants du Journal des Jésuites le 
prouvent surabondamment : 

" M. le Gouverneur avait donné ordre de tirer à l'élévation (ck la 
'• messe cle minuit) plusieurs coups de canon lorsque notre F . sacris- 
'' tain en donnerait le signal, mais il s'en oublia et ainsy on ne tira 
'•' point." 
Joimml djs Jésuites, iy^ge2\. (25 décembre 1645.) 
'• On tira cinq coups de canon à l'élévation de la messe de minuit." 
Journal des Jésuitdfitage 1^. (25 décembre 1646.) 
" Le Fort tira cinq coups au Te Deum de la messe de minuit." 
Journal des Jésuites, page 97. (25 décembre 1647.) 



138 LA PETITE IIERAIINE 

lui toute riiifirmerie poursuivit, la prose célèbre de la 
fête de Noël : 

Votis Pater annuit, 
Justum pluunt sidéra : 
Salvatorem genuit, 
Intacta puerpera : 
Homo Deus nascitnr. 



T}(, lumen de lumine, 
Ante solem fnndeiis ; 
Tu, numcn de numine, 
Ah œterno gigueris, 
Patri par progeuies. 

Tant us es ! et stiperis, * 

Quœ te prœmit caritas ! 
t^edibus delaberis : 
Ut surgat infirm^itas, 
Injirmus humi jacei^. 

J'étais stupéfait du courage de toutes ces bouches 
malades chantant avec un irrésistible élan de ferveur 
cette vieille hymne de la foi catholique. 

— Les braves gens! m'écriai-je, comme ce qu'ils 
chantent est beau ! 

Laverdière eut un éclat de rire sarcastique, et me 
dit : — En vérité, monsieur, vous avez l'attention vive» 
Je vous en félicite ! Ce latin-là, voici trente ans qu'on 
vous le donne au lutrin de la cathédrale. Le paradoxe 
a raison, en toilette comme en musique, vien de neuf 
comme le vieux. Il ajouta presque aussitôt, avec 
un accent de doux reproche : — Ah ! mon ami, si vous 
écoutiez au lieu d'entendre ! Oui, si vous écoutiez 



LA PETITE HERMINE 139 

attentivement chanter la liturgie catholiqne dans les 
vieilles églises du Bas-Canada ! Quelles grandes épopées, 
quels héroïques poèmes racontent ses hymnes saintes, 
et comme leurs strophes alternantes récitent avec un 
art merveilleux les pages mieux écrites de l'histoire 
du pays !, 

— Ça, avouez-le moi, en bonne sincérité, vous est-il 
possible de n'être pas ému jusqu'aux larmes lorsque, 
dans une grave cérémonie religieuse, on chante à 
Québec, sous les voûtes centenaires de Notre-Dame, 
l'invocation solennelle et magistrale du Veni Creator 
Spiritus ? Elle me causait à moi, sur la terre, un atten- 
drissement indicible. Ce n'est plus l'oreille, mais le 
cœur qui écoute, qui vibre à l'unisson des voix et de 
l'orgue. 

— Veni Creator Spiritus ! c'est lui que chantaient 
les trois équipages de Jacques Cartier, dans l'église 
cathédrale de Saint-Malo, le 16 mai 1535, un jour de 
Pentecôte ! Comme l'Esprit Saint a répondu à l'appel, 
et que son souffle se reconnaît bien à la brise favo- 
rable qui s'éleva sur la mer, semblable au bruit du vent 
impétueux que les apôtres entendirent ! 

— Veni Creator Spiritus ! Samuel de Champlain, à 
Québec, ^ LaViolette, à Trois-Ptivières, ^ Paul de Cho- 
medey, sieur de Maisonneuve, à Montréal, ^ l'ont chanté 
tour à tour ; et après eux, le Collège de Québec, aux 
ordinations de ses prêtres et à ses concours de philo- 



1. 3 Juillet 1608. Fondation de Québec, 

2. 4 Juillet 1634. Fondation de Trois-Rivières. 

3. 18 Mai 1642. Fondation de Montréal. 



140 LA PETITE HERMINE 

Sophie ^ Venl Creator Spiritus ! c'est lui que chan- 
tait Laval au Séminaire des Missions Etrangères, et 
c'est encore lui que répètent, dans la chapelle séculaire 
de sa maison, les prêtres-professeurs de son. université. 
Veni Creator Spiritus ! c'est lui que chantaient, aux 
avant-postes de la civilisation chrétienne, ces pionniers 
incomparables de l'Evangile, les jésuites missionnaires 
au pays des Hurons, dans leurs bourgades célèbres de 
Ste-Marie, St-Joseph, St-Louis, St-Jean-Baptiste, St- 
Michel. Veni Creator Spiritus ! c'est lui que chan- 
taient ces hardis expéditionnaires du lac Gannentaha, 
la plus héroïque aventure de l'apostolat catholique au 
pays des Iroquois, la course la plus téméraire, la plus 
divinement insensée à cette mission flottante que la 
relation, et après elle l'histoire du Canada, nommè- 
rent avec tant de justesse la Mission des Martyrs. 

— Veni Creator Spiritus ! les trois pouvoirs civils 
de la Nouvelle-France, le militaire, la magistrature, le 
gouvernement administratif, le chantaient aux séances 
solennelles du Conseil Supérieur à Québec, et à l'arri- 
vée des nouveaux vice-rois. 



1. Le 2 Juillet 1666 furent soutenues, au Collège de Québec, les 
premières thèses publiques sur la philosophie en présence de messieurs 
De Tracy, de Courcelles et Talon. 

'' Le 2 juillet 16G6 les premières disputes de Philosophie se font 
" dans la Congrégation avec succez. Toutes les puissances s'y trou- 
" vent; M. l'Intendant entr'autres y a argumenté très bien. Mons. 
" Louis Jolliet et Pierre de Francheville y ont très bien répondu de 
" toute la Logique." 

" Le 15 juillet 1667, Amador Martin et Pierre de Francheville 
'•' soutiennent de toute la philosophie avec honneur et en bonne 
" compagnie.'- 

Le Journal des Jésuites, pages 345 et 355. 

Ferland, Histoire du Canada, tome II, page C3. 



LA l'ETITE HERMINE 141 

Fondations de villes, fondations de paroisses, 

fondations de collèges, fondations d'institutions poli« 
tiques, toutes ont prospéré, toutes sont demeurées 
debout, fortes, vivantes, progressives, exubérantes de 
sève et d'avenir. Le village est devenu cité, la mission 
s'est faite paroisse, le collège, université, la colonie, 
puissance, oui Puissance du Canada. Et le cliant 
immortel de la vieille hymne catholique se continue. 
Voix ferventes des choristes, poésie des strophes, 
beautés de l'harmonie, rien ne change, tout demeure, 
comme la vérité dont il est le premier éclio. Vent 
Creator Spiritiis ! 

Et, se grisant à l'enthousiusme de son ^iropre lan- 
craae, Laverdière élevait la voix,, comme s'il eût 
adressé la parole à quelque immense auditoire, gran- 
dissait sa petite taille, et déclamait avec une chaleur de 
o-estes égale au feu sacré qui le brûlait comme une 
Sybille. * 

Aussi, écouté à travers le bruit de cette voix domi- 
nante, le chant de la Petite Hermine me semblait-il 
un accompagnement d'orchestre soutenant un récitatif 
d'opéra. Les scorbutiques disaient alors : 

Cœlmn qui régla, 
Stahidum non respuis ; 
Qui donas imperia, 
Servi forniam induis : 
Sic teris superhiam. 

^Vous me trouvez prolixe, continuait Laverdière 
mis en verve par la musique, vous me jugez bavard, 
intarissable. Que voulez-vous? je suis comme les 
anciens, j'aime à parler, à*m'appuyer sur mes idées 



I'i2 LA PETITE JIEUMINE 

favorites, comme ceux-là, quand ils marclient, sur les 
épaules solides ou les bras vigoureux de leurs enfants. 
Mes souvenirs, voilà mes meilleurs bâtons de vieillesse ! 
— Je vous ai donne tout à l'heure le développement 
historique, l'amplification littéraire des idées religieuses 
et nationales que m'inspire la prière du Venl Creator 
chantée dans nos églises. A vous maintenant, cher 
ami, de répéter l'expérience, de la reprendre sur d'autres 
hymnes Hturgiques, avec le Te JDeum, par exemple, un 
beau sujet, facile et tout exubérant d'imagination. Je 
vous le donne ; allons, marchez ! 

Et, comme s'il se fût douté que je n'en ferais rien, il 
poursuivit avec cet accent d'enthousiasme qui lui était 
familier : — Eappelez-vous le Te Deum chanté à St- 
Malo, au retour de la célèbre expédition de l'année 
1535, par l'équipage de Jacques Cartier, pour remer- 
cier la Providence de la découverte du Canada ; le 
Te Deum clianté à Québec, par Samuel de Cham- 
plain, le 23 mai 1633, pour rendre grâce à Dieu de 
la recouvrance du pays ; le Te Deum, chanté, celui-là, 
dans toutes les églises de la colonie, en mémoire 
de riiéroïque triomphe de DoUard des Ormeaux sur 
les féroces Iroquois ; plus tard, le Te Deum chanté, à 
iSTotre-Dame de Québec, à la nouvelle de la découverte 
du Mississipi ; le Te Deum chanté, par Louis Hennepin, 
au lancement du Griffon sur la rivière Niagara; puis 
les Te Deum militaires, portant, comme des drapeaux 
de régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes : 
1690, 1711, 1758; celui de Frontenac, à Notre-Dame 
da Québec, avec le pavillon-amiral de Sir AVilliam 
Phips suspendu comme t|;ophée à la voûte sonore ; 
celui de Vaudreuil, à la chapelle de Notre-Dame des 



LA PETITE HERMINE 143 

Victoires, pour remercier Dieu d'avoir prévenu par 
une catastrophe effroyable la flotte de l'amiral Walker, 
et sauvé le Canada d'une conquête certaine ; celui de 
jVIontcalm enfin, chanté, comme à Bouvines, par les 
aumôniers de l'armée canadienne-française, en plein 
champ de bataille, sous le rempart de Carillon 1 

— Ce Te Deiim est sans conteste la plus brillante de 
toutes ces répétitions d'actions de grâces. Que son éclat 
cependant ne vous fasse pas oublier le Te Deiim que 
Marie de l'Incarnation récitait avec ses religieuses, 
à genoux sur la neige, dans la nuit du 30 décembre 
1650, pour remercier Dieu... de l'hicendie de leur 
couvent. N'est-ce pas que devant une pareille grandeur 
d'âme la Providence dut elle-même trouver son épreuve 
petite ? Rappelez-vous encore cet autre Te Deum que 
las Jésuites chantaient à la chapelle de leur séminaire 
cliaque fois que l'on apportait au collège la bonne 
nouvelle qu'un père missionnaire avait été assassiné 
au pays des Hurons, ou bien encore, martyrisé dans les 
terribles bourgades iroquoises. 

— Bonnes nouvelles ! comme il leur en est venues 
en dix ans ! Ce fut d'abord celle du Père Jogues ; 
presque aussitôt celle du Père Daniel. Un an plus 
tard il en vint deux à la fois, les deux meilleures : 
souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brébeuf 
et de Gabriel Lalemant. Puis, à leur tour, les meurtres 
de Charles Garnier, de Chabanel, de Buteux, de Léo- 
nard Carreau. Tant et tant, qu'à la fin, la population 
de la petite ville de Québec en était arrivée à pleurer 
moins au carillon des cloches sonnant un glas qu'à la 
voix des Jésuites chantant un Te Deur,i ! 



144 LA rETIÏE HERMI^'E 



Le maître-ès-arts me dit encore : — Ecoute ! — Mais 
Laverdière ne parla plus. L'infirmerie seule conti- 
nuait d'une voix plaintive et lente : 

Nobis ultro smiilem, 
Te prœhes in omnibus ; 
■ Debilibus debilem, 
Mortcdem rnortalibus ; 
liis trahis nos vinculis. 

Ciim œgrls confunderis, 
Morbi labem nesciens ; 
Pro peccatis pateriSy 
Peccatum non faciens : 
Hoc uno dissimilis. 

— Quelles paroles ! s'écria le prêtre. Ensavez-vous 
de plus intimes, de plus attachantes, de plus attendries ? 
En serait-il de mieux appropriées au divin carac- 
tère de cette fête et à la situation désespérée de ces 
infirmes qui chantent avec des bouches souffrantes 
l'allégresse anniversaire de la grande délivrance ? 

— Etudiez cette hymne de Noël en elle-même : la 
mélodie de son thème et l'adorable simplicité de son récit 
semblent faites, comme les joies d'Andromaque, de sou- 
rires et de larmes. Cette musique inspirée traduit tout 
à la fois et le bonheur extatique de l'Epouse du Christ, 
pleurant de joie devant la beauté éternelle de son Bien- 
Aimé, et l'amertume inconsolable de la Mère du Christ, 
sanglotant de tristesse devant la pauvreté volontaire, 
l'indigence absolue du Dieu fait homme. 

— Tel est mon sentiment artistique à son égard, et 
je vous le donne pour ce qu'il vaut. Mais le charme 
divin de cette mélopée grégorienne se centuple pour 
moi, s'idéalise, quand, au lieu de lui prêter l'oreille 



LA ri-riTE HEIÎMINE 145 

sévère du critique musical, il m'arrive (et cela trè.s 
souveut) de l'écouter avec ma seitle mémoii'c recon- 
naissante de ])rétre-liistorien. Comme ils chantent 
alors dans mon âme ravie, les Xoëls ca})tifs, les Xoël- 
d'exil, les iSToëls douloureux de la patrie absente, — 2." 
décembre 1621) — 25 décembre 1030 — 2;") décembre 
1 631. — xllors je me souviens de Guillaume Couillard, 
d'Abrabam ]\Iai'tin, de Guillaume lluboust ^ de Pierre 
Deaportes, de Nicolas Pivert '-^ réunis avec leurs 
familles dans la chapelle déserte de notre A'ienx Chri- 
teau St-Louis, et récitant à cliaudes larmes la jjricre 
du matin, "^ Connaissez-vous spectacle plus navrant 
(|ue cet autel sans préti'e et cette C(jmmiinion de 
iidèles sans hostie ? '^ Cela ne rappelle-t-il pas le dé- 
jeuner d'un Premier l'An où des orphelins re^i^'ardent îi 
travers leurs sanolots les chaises vacantes de la tabl- 



1. Guillaume Huboust épousa la veuve de notre premier paysiin 
T.ouis Hébert, mort le 2 7 janvier 1627, à la suite d'un accident, 

Tanguay, JJiciionnaire Généalogique . 

2. Les cinq paysans français^ seuls demeurés au Canada après la 
prise de Québec par les Kertk. 

3. '^ Le 13 juillet 1632, Québec fut remis entre les mains dEmery 
•' de Caën et du sieur DuPlessis Bocliart : et le même jour, le> 
••' Anglais firent voile sur deux navires chargés de pelleteries et do 
•' marchandises. Il }' avait déjà près de trois ans qu'ils s'étaienr 
•• emparés du Canada. Les Français restés dans le pays avaient 
•' trouvé ce temps bien long ; aussi furent-ils remplis de joie, lorsqu'à 
'■ la place du pavillon anglais ils virent flotter le drapeau blanc. 
'•■ Leur satisfaction fut complète quand ils purent assister au saint: 
" sacrifice de la messe qui fut célébrée dans la demeure de Loi]i>; 
'•' Hébert. Depuis le départ de Champlain (24 juillet 1029) ils 
^' avaient été privés de ce bonheur." 

Ferland, Histoire du Canada, tome I, page 252. 

4. Une sinistre prière du matin est celle que le chevalier de Lori- 
mier récita hd-même dans la chapelle de la prison de Montréal lo 
jour de son exécution. '•' Aussitôt que sa toilette fut terminée, 
'•• De Lorimier sortit du cachot, et s'adressant à tous les prisonniers 
■' leur demanda de dire en commun la prière du matin. Ce fut lui- 
'• môme qui la fit d'une voix haute, ferme et bien accentuée." 

L. O.David, Les PairioUs de 1837-38, page 245. 
10 



146 LA PETITE lIEinriXE 

familiale, attendaut en vain cette bénédiction mater- 
nelle qne seule donnera maintenant à leur foyer l'invi- 
sible main de la Pro\ddence ? 

— Mais la Providence, poursuivit le maître ès-arts 
avec un renouveau de chaleur élocpiente, mais la 
Providence ne se laissa pas vaincre en générosité. Sa 
récompense dépassa l'épreuve de si liant (ju'elle faillit 
tuer de joie ces stoupies paysans qui avaient eu l'im- 
mense courage de croire en elle jusqu'à la lin! 

— La récompense ! demande/ ce qu'elle fut à ces 
femmes et à ces enfants de laboureurs à genoux sur la 
petite grève de la Basse -A'^i lie ; demandez ce qu'elle 
fut à ce>i hahifants liéroïques, à ces robustes patriotes, 
<_[ui criaient, pleuraient, riaient tout à la fois, au spec- 
tacle de trois grands navires portant à leurs coi'ues 
il'artimon le drapeau blanc d'Henri I\^, le vieux 
pavillon des anciens marins de la Bretagne, de Pobei'val, 
le petit roi de Vhneiix\ de Pontgravé, le ^narcJuind 
^'.orsaire -, de Jacques (Jartier, leliardi capitaine décou- 
vreur ! 

— Les trois grands navires se nommaient le Saint- 
Pierre ! le Saint-Jerin ! ! le Don de Dieu ! ! ! Ils por- 
taient la fortune d'un homme plus heureux que César, 
-et (^ui rentrait en ])ossession de toute sa conquête, une 
■lionquête supérieure à celle des Gaules, un ])ays ]>lus 



1. François de la Roc<nie, sieur do Robcrval, que François Ter 
.-appelait le pefif roi de, P'^iincux\x cause du crédit illimité dont ce gen- 
tilhomme jouissait dans sa province. 

Fcriand, Hidnirr du Canada, tome 1er, page 33. 

2. '• Pontgravé. dit Emile Souvestre, était un de ces navigateurs 
■^' moitié marchands, moitié corsaires, qui, lorsqu'on les hôlait sur 
^' l'océan, arboraient le pavillon de leur mai.son de commerce, criaient 

~ Maloiiin et passaient sous la protection de leur courage, "' 



LA PKTJTK }[KR.:MrXK 147 

^astc ([110 sa. républiiiue, nue terre plus large (jue la 
front irve du vieil empire rumaiu. ^ 

— Le Saint-Flerrc ! ]e Saint-Jean ! ! le Don de 
Duta ! ! / Dites-moi, «piel pi'opliète eût mieux trouvé 
^es allégoriques légendes de ces trois A^aisseaux ? 
Pierre ! l'aj^oti-e de la Foi. (^)uel liomme plus <|ue 
Cliamplain avait eu cette foi absolue d'une absolue 
rrovidence, lui (|ui estimait le salut d'une Time préfé- 
rable à la conquête d'un empire ? Jeati ! l'apôtre de 
l'amour. Quel homme plus que Samuel Cliamplain avait 
aimé le (Janada français, cette colonie née de lui, de son 
•o'ur et de son Time, plus étroitement encore que sa 
iamille, les enfonts de son propre sang, lui ([ue l'his- 
Loire appellera jus(pi'à la fin du temps Père de la, 
Nouvelle-France! Le Bonde Bi eu ! Après le paradis, 
en connaissez-vous un plus magnifique sur la terre que 
celui de la i)atrie recouvrée ? - 

Ici le maître ès-arts cessa de parler, moius encoi'e 
pour me permettre de répondre à ses ipiestions rapides, 
que poin- reprendre haleine. Ce dont il me ])arut avoir 
e,rand et uri*-ent besoin. 



1. L'étendue du Canada est évaluée à a,6lO,257 milles carrés. 
C est la plus grande des possessions britanniques. 

L'Angleterre et l'Irlande réunies n'ont que 121,1 Lj milles carrés 
'rétendue, de sorte que le Canada est trente fois plus grand que le 
Royaume-Uni. 

L'étendue de l'Europe entière n'est que de 3,751,002 milles carrés, 
et, par consé<|ucnt, il ne s'en man([U(^ (pte de 145,745 milles carrés (pie 
le Canada à lui seul soit aussi grand que toute l'Europe. 

La surface du monde entier est évaluée par les géopraplies à 
52,511,004 milles carrés, et, par conséquent, le Canada, à lui seul, 
Torme un <iuatorzièmc de l'étendue d;i monde entier. 

2. Samuel de Champlain avait fait v<eu à la Très Sainte Vierge, 
■-'il rcvov/rm?;^ jamais le Canada ii la France, de lui bâtir une église. 
Ce fut en accomplissement de ce vœu autctnt qu'en mémoire de cette 
î'.iveur inestimable que le Père de la Nouvelle-Fraiice éleva, sur le 
site iictuel de notre Basilique, une église sous le vocable caractéris- 
ti<ine de X<>l ,r-l hi nie d' llrmarravce. 



148 L.V rETIÏE HERMINE 

L'infirmerie de la caravelle aclievait la prose de 
Noël, et disait amen h la belle et sainte aspiration dv 
dernier verset : 

Cujus igné cœlitus, 
Caritas accetiditur, 
Ades aime Spiritus : 
Qui pro nobis nascitvr, 
Da Je S) lin d 'digère. 

Je vous le confesse ù ma lionte, ajouta Laverdière 
en manière de péroraison, je vous le confesse à ma 
lionte, ces réminiscences historiques me liantent obsti- 
nément la mémoire, même à l'église. Je m'y arrête 
complaisamment, au lieu de bien prier. Que voulez- 
vous, ces hymnes magistrales du Veni Creator, du 
Te Deiim, du Vexilla Régis j)rodeunt ^, de V Ave Mari s 
Stella, du Fange lingua gloriosi m'entraînent irrésis- 



1. Le chant Vcxilla Ilcgis se rattache à deux événements histo- 
riques également fameux et de circonstance presque identique. Le 
premier — 14 juin 1671 — fut la prise de possession par Daumont de 
Saint-Lusson, au nom du roi de France Louis XIV, du lac Huron. 
du lac Supérieur, de la Grande Ile du Manitoulin et de toutes les 
terres découvertes et à découvrir entre les mers du Nord, de l'Ouest 
et du Sud. Le second— 9 avril 1682— fut la prise de possession de 
la Louisiane, par René Robert Cavelier, sieur de la Salle, au nom du 
môme roi de France, Louis XIV. 

Le chant du Vcxilla Rcgis 2>rodcunt rappelle encore les tortures 
du Père Poncet, captif chez' les Iroquois : " J'offris mon sang et mes 
" souffrances pour la paix, regardant ce petit sacrifice (la perte d'un 
•' doigt) d'un œil doux, d'un visage serein et d'un cœur ferme, chan- 
'•' tant le Vcxilla, et je me souviens que je réiteray deux ou trois fois 
" l6 couplet ou la strophe : Imjdeta sunt quœ concinit. Dxvid fidcli 
" carminé, dicendo nationlhus : regnavit a ligno Veiis." 

Relations des Jésuites, année 1653, ch. IV, page 12. 

Le chant du Fange lingua gloriosi rappelle une égaler tristesse, peut- 
être môme un plus long courage : 

<' Mon cher amy, 

«' Je n'ay plus presque de doigts, ainsi ne vous cstonue/. pas si j'écris 
" si mal. J'ay bien souffert depuis ma prise ; mais j'ai bien prié Dieu 
" aussi. Nous sommes trois François icy qui avons été tourmentés 
'' ensemble, et nous nous estions accordez, que pendant que l'on tou r- 



LA PETITE lIERMlNr: 149 

tibleiiient à la suite des glorieux cortèges qi^i marchent 
à. leui- rliytlimc. Le bon Dieu m'a pardonné ces fautes 
le recueillement, ces défaillances de l'esprit, ces dis- 
tractions mondaines, car toutes ces escapades de mon 
imagination fatiguée d'études, se fondaient en un sen- 
liîiient intense d'amour reconnaissant, de gratitude 
(■xaltée pour cet étendard du Monarque Eternel dé- 
ployé, pour ce mystère de la croix éclcdant aux yeux 
Je V univers, et ([ui valait à mon pays, à cette adorée 
terre du Canada catholique et français d'inestimables 
bienfaits, et un lionneur immortel ! 

'Coût il coup (hiillaume Le Marié, le maître du 
('oi'rllex, apparut sur l'escalier d'honneur de la cara- 
.'cUe. Il revenait de la Grande Hermine. Il entra 
.a'éci]titamment dans le carré formé par l'équipage et 
■lit : 

— A la glnire de Dieu ! à l'honneur de la Fetitr 
Iltraihic, en ma, qualité de maistre de la nef, je 
.lemande deux trompettes pour répondre aux sonneries 
lu vaisseau-amiral. 

On entendait en. ce moment, au dehors, deux clairons 
clianter la diane ^ 

- meiiteroit rtui des trois, le^ deux autres prieroient Dieu pour luy, 
*■■ ce que nous faisions toujours ; et nous nous estions accordez aussi 

•• que pendant que les deux prieroient Dieu, celuy qui seroit tour- 

- mente *.'hantevoit les Litanies de la Sainte Vierge, ou bien l^iv 
■• Maris Stdla, ou bien le Pangc linrjua ; ce qui se faisoit. H est vrai 
•• que nos Iro(iuois s'en nioquoient, et faisoient de grandes huées, 

- (juand ils nous entenrloient ainsi chanter ; mais cela ne nous empes- 
•• droit i>as de le faire."' ., 

Lettre (ViL,i Franrcci'i captif à un sien a>al des Trois-llivitres —Kelc- 
fiGii^'dcs Jésuites, année 1661, page 35. . 

1. A ceux qui m'accuseraient de faire de la haute fantaisie en 
lonnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier, je réponds 
:\>i la manière suivante : 

••' Ce fait (la distribution des cadeaux aux sauvages dllochelaga, 

- lioinmes. tommes et eufants) le dit cappitaine commanda sonner 



150 LA PETITE HERMINE 

Guillaume Le Marié n'avait pas achevé sa phrase que 
dix hommes sortirent des rano-s et coururent au vaif^raoc 
de tribord où deux bugles étaient suspendus à Ieuv> 
glands de soie verte. C'était une véritable cUriosité 
pour l'œil que le spectacle de tous ces bras tendus ver> 
les trompettes de cuivre. Un instant les deux clairon.^ 
disparurent dans ce fouillis de mains insatiables. 
Puis deux hommes se précipitèrent sur le pont par 
l'échelle d'écoutille. Les vainqueurs de cette lutte 
chevaleresque, les bravi de cet héroïque tournoi se 
nommaient Yvon LeCîal et Bertrand Sambost, les deux 
gars de St-Brieuc. 

— A vos rangs ! commanda le malstre dr. nef. 

L'équipage ou plutôt les invalides reformèrent le 
carré. 

Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le 
pont. C'était une musique étrange, triste comme le 
dernier aj^pel du cor de Koland, fantastique autant que 
VkaUali du Féroce Chasseur passant à la vitesse d'un 
galop infernal dans les ballades de P>urger. Mais toutes 
les nuances de cette sonnerie martiale se fondaient eu 
un seul caractère harmonique pour l'équipage de la 
Petite Hermine : l'orgueil de la caravelle ! Et ce senti- 
ment unique du fier honneur relevait spontanément la 
tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie. 

Les bugles avaient à ix^ina sonné les dernières 
mesures de la diane, que tout à coiq), un détonnant 



" Us trompettes et autres instruments de musique, desquels ledit i)eupî. 
" fust fort réjoui." Votjage de Jacques Cartier, 1535-3G, feuillet 20' 
verso, édition 1545. 

Aussi référer ii la note de la page 76, cliapitrc premier de ce livre. 



LA rETITE JIER.MLXE 15Î 

vivat partit du bord de la Grande, Hermine,, (''ctaieut 
les gaillards de la nef-générale (\\i\ acclamaient len?s 
frères d'armes et d'aventures, les inv^alides du Couvlie)'.^ 
Perjou! ^ il ne fallait ])a8 qu'une aussi grande et 
haute clameur allât s'éteindre sans réjionse dans les- 
ténébreuses profiuideurs de la solitude. Au inéprl^ 
de la discipline, malgré la voix terril)le du maître di^ 
la nef qui le rappelait à la consigne, l'équipage eî> 
délire brisa les rangs, courut àTécoutille et s'engouffra 
dans son carré avec la violenci; d'une foule prise dj» 
terreur panique et qui s'écrase aux portes. Imi un clitt 
d'œil, les matelots envahirent le })ont avec \\\\ l)ruit de 
})aquet de mer qui tombe d'aplomb, emportant, comm.r 
un fétu, les bois et les ferrures des liastingages. 

Et tandis (pie les matelots d(' la. flottille échais.- 
geaient là-haut, au-dessus de nos têtes, des Noels '* 
interminables,, je m'approchai avec Laverdière d'Y voit 
LeGal et de Bertrand Sambost, les héroïques trour- 
])ettes redescendus à la chambre des batteries. 

Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les 
plaies de la bouche s'étaient rouvertes ! 

Qu'importe! ils leur avaient faineuseuient j(»ué l;i 
(liane ! 

— Allons toi, dit tout à coup Vvon Ledal, où dout- 
as- tu pris ce courage ? 

L'autre, contidentiel, se rapprocha du canuirade. 
— Tu sais (il parlait tout bas), tu sais, la nuit est 
calme, l'atmosijhère sonore et le vent souffle de l'ouest \. 



1. Perjou, ab.éviation de P.r Jovem, (.•"est-à-dire, par Jupiter .' 

2. Noël ! le cri de joie du moyen âge. 



152 L.V PETITE ]IEUML\E 

Jo me suis dit: un sou que la Ijrise emporterait dans 

cette direction vers l'est arriverait 

Bertrand Sambost n'acheva pas. 
— Arrête, lui cria LeGal, pas avant moi. 
Alors ces deux liommes se rencontrèrent du regard 
— un regard aveuglé de larmes — puis ils marchèrent 
précipitamment l'un sur l'autre, se saisirent aux 
mains, comme des lutteurs qui s'éprouvent, dans une 
étreinte formidable qui leur broya les doigts et fit 
craquer toutes leurs phalanges. Un instant ils de- 
meurèrent immobiles, comme les personnages d'une 
iouvre statuaire, puis leurs voix soui'des d'émotion 
<lirent ensemble : — En France ; en France! Si, là-bas, 
<»u nous avait entendus ? 

Alors je m'expH(|uai leur courage ! 
(,)ue leur imi)ortait, après tout, à ces croyants de 
l'amour mitai, les principes ou les uto^nes de la physi- 
que ? L'illusion des Ames ferventes supplée à toute. 
science, et, mieux qu'elle, console et fortifie. 

— Coquin va ! bégayait Bertrand Sambost, en riant 
mal, tu lis dans les yeux ! 

— DiL-oul ! répondait Yvon LeCJal, par les yeux 
<lans le cccur. 

Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers 
s'embrassèrent ! 

• — Croyez-moi, disait Laverdière, m'entraînant loin 
<lu bord de lu Petite Henni ne, croyez-moi, compatriote, 
h mal du pays en tuera plus ici que le mal de terre i. 

\. Mal d-c krre, ancien nom du scorbut. — •' L'hivernage de Cartier 
il Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la maladie qui 
décima ses liommes. C'était une espèce de Kcorbut appelé plus tard 
^iial de terre, mais que Ion pourrait qualifier plus proprement de mal 
<lc mer, parce que, selon toute évidence, il provemit de vieilles salai- 



i.A pirriTK HKRMiM-: 15:] 

Et m'en allant, je songeais avec nu amer sentiment 
le tristesse et de sonrde colère à tous ces cauirs magna- 
nimes (jui battent dans la poitrine des humbles, des 
petits, des obscurs de ce monde, et dont l'histoire ne 
s'occupe i^as ; à ces manœuvres de toutes les besognes, 
])aysans, soldats, marins, héros anonymes que nulles 
fanfares ne saluent, que nulles acclamations n'accom- 
])agnent, ([iii renti'ent, au sortir de leurs homériques 
aventures, dans les ténèbres de la vie (juotidienne 
• '(»nime des figurants s'effacent dans les coulisses à la 
fin du. drame, eux, les acteurs principaux, eux, les 
1 premiers rôles ! 

Et je nie demandais, avec ang(jisse, si l'injustice 
resterait irrépai'able, si de pareils dévouements, de 
telles abnégations ne se trahiraient pas un jour, et ne 
vaudi'aient ])as à leurs antenrs l'éclat de cette A'aine 
gloire, passagère comme son nom, fausse comme scni 
lustre : la reconnaissance humaine ! 



>oiis que portaient les vaisseaux^ l'our n'avoir pas su se nourrir de 
viandes fraielies que pouvait produire la chasse, les marins perdirent 
-.ingt-cinq ou trente hommes des leurs, ceux-là même qui, probable- 
uent, manquent à, la liste que nous possédons, caries trois équipages 
s'élevaient à cent dix iioinmes. Les autres malades furent guéris par 
les sauvngcs <jui leur firent Loire à cet elYet une décoction d'épinette 
•ilanche.'' 

P.cnjamin Suite, Histoire des Canadiens français, tomo 1er, page 13. 

J/épidémie du scorbut fut encore plus violente en Acadie, dans 
rhivcr de l'année 1604 et 10-5 : 

" M. de Monts passa environ un mois à faire avec Cliaraplain l'explo- 

• ration des cotes de la presqu'île et de la baie Française (Fundy) et 

• vint enfin fixer sa colonie à l'entrée de la rjvièrc des Etchemins, 

■ (ou Sainte-Croix) sur une petite île qui fut aussi nommée île de 

■ Sainte-Croix. Cette île, n'ayant (|u'une demi-lieue de circuit, fut 

• bientôt défrichée, on eut même le temps de commencer des jardi- 
'•• nages h la terre ferme. Mais Fhiver venu, on se trouva sans eau et 
'• sans bois, et comme on fut bientôt réduit aux viandes salées, le 
"' scorbut se mit dans la nouvelle colonie et enleva trente-six personnes 
'' jusqu'au printemps.'' 

Jvaverdiéi'c, //istnirc du <'anada, page 21. 



(CHAPITRE TJÎOISIÈME 



L'ÉMÉRILLON 



Je me rappellerai longtemps la .sensation de bien- 
être indicible qui me pénétra tout entier à la sortie de 
la caravelle. Au lien de l'atmosphère liorrible de cette 
infirmerie improvisée, les émanations pestilentielles, 
les miasmes nauséabonds, l'haleine infecte de toutes 
ces bouches juitrides, mes poumons aspiraient maintf^- 
nant avec délices le plfein air vif et pur d'une nidt 
d'hiver splendide, au cœur de la foret immobile, debout 
comme une silencieuse sentinelle au pied du ])romi> 
toire où dormait, dans son aire, la royale bourgade de 
Stadaconé ; au cœur de cette foret ]U'imitive, sauvage, 
impénétrable, que des milliards d'étoiles, aperçues par 
les ajours d'un fouillis de branches colossales, setu- 
blaient poudrer d'un givre étincelant. Ce plein air 
froid et sec, une voluptueuse caresse pour les lèvres, 
vaporisait l'haleine et mettait à la bouche couime une 
fumée de cigarette. 

Le silence absolu de cette immense forêt faisait 
penser au recueillement des Auirs contiMni^lativos. T.es 



156 l'émérillon 

senteurs résineuses de conifères énormes, pins, sapins, 
mélèzes et cèdres, continuaient cette comparaison reli- 
gieuse en mon esprit ; car, au parfum de ces grands 
arbres ^, je croyais reconnaître cet encens cVagréahle 
odeur que l'Ecriture sainte voit monter au ciel, comme 
un nuage, avec la prière de ITime. Muet et sublime 
liommage d'une grandiose nature seule à connaître 
Dieu dans un pays peuplé d'hommes créés à son image 
et seule à l'annoncer par l'incomparable beauté de son 
spectacle. 

— La nuit est délicieuse, me dit Laverdière, et il n'est 
pas tard : à peine deux heures du matin. Si nous 
allions voir le fort Jacques- Cartier ? Cela prend une 
minute à s'y rendre et autant à le regarder, car il est 
tout petit. Allons, en route ! 

C'était un grossier rempart fait d'une suite de troncs 
d'arbres, chênes, pins, merisiers, droits comme des fûts 
de colonnes, aussi solidement enfoncés dans la terre 
qu'étroitement serrés les uns contre les autres, et reliés 
ensemble par de fortes attach(?^. Ces pieux, aiguisés de 
la tête, rappelaient aux yeux les clôtures de nos vergers 
toutes hérissées de longs clous et de fiches aiguës, pré- 
cautions menaçanj;es et narquoises s'il en fut jamais, 
désespoir du braconnage et de la maraude. 



1. >' Les arbres y estoyent très Leaux et de grande odeur." — 
Foijage de Jacques Cartier, 1534, page 41. 

" Nous nommasmes le dict lieu Sainte-Croix parce que le dict jour 
•' nous y arrivâmes (embouchure de la rivière St-Charles). Auprès 
'' dïceluy lieu y a un peuple dont est seigneur Donnacona et y est sa 
'' demeurance qui se nomme Stadaconé qui est aussi bonne terre qu'il 
" soit possible de voir et bien fructiferente, pleine de fort beaulx 
••' arbres de la nature et sorte de France, comme ctiesnes, ormes, 
" noyers, yfs, cèdres, vignes, aubcspiues (jui portent le fruit aussi gros 
'' que prunes de Damas et autres arbres" Voyagr de Jacques Cartier, 
ltC.o-36, feuillet 14 recfo. 



Des coiileiivriiios, des caroiiades, disposées à inter- 
valles égaux sur toute la circonférence de la palissade, 
allongeaient le cou au-dessus du parapet du rempart 
comme autant de cliiens de garde, de bouledogues en^ 
arrêt, flairant le vent et l'ennemi commun, le sauvage. 

— Vous savez, me disait Laverdière, (pi'en l'absence 
de Jacques Cartier, qui visitait alors le royaume 
d'Hoclielaga, les ruaistres compagnons 'mariniers et 
■'■harpentiers de navire demeurés au havre de Ste- 
Croix construisirent auprès des deux cara^'eHes une 
palissade fortifiée qu'ils garnirent d'artillerie. ^ 

Je Asie tour de cette étrange fortification. Sa physio- 
nomie indienne, profondément accentuée, répondait si 
parfaitement aux idées préconçues que je m'étais faites 
d'une bourgade palissadée, telle que décrite par les 
historiens du pays, qu'au mépris de tout ce que me 
racontait Laverdière, et contre ma propre expérience, je 
me surprenais à guetter entre les couleuvrines ou der- 
rière les ajours des pieux dentelés, la silhr)uette fantas- 
tique, la tête empluméede quelque farouclie algonquin. 

Mais une porte bardée de fer comme un bouclier du. 
moyen âge, une porte taillée dans l'épaisseur de la 
muraille en troncs d'arbres, me fit reconnaître tout do 
suite à son travail la main d'oeuvre européenne. Les 
gonds, les pentures, les têtes de clous forgés, les lames 
de fer de cette porte massive étaient énormes. Les 



1. Le lundy onziesme jour d'Octobre nous arrivasmes au dict Jiable 
Sainte-Croix ou estoient noz navires, et trouvasmes que les maistres 
et mariniers, qui étoient demeurez, avaient faict ung fort devant les 
dictes navires, tout cloz de grosses pièces de boys, jDlantez debout 
joignans les unes et autres, etc. 

Relation diL Second voyage de Jacqars Car'kr, feuillet 28 verso, édi- 
tion de 1545. 



158 . l'kmérillon 

ajours des pièces laissaient apercevoir deux verrous 
formidables qui soutenaient vaillamment, en apparence 
du moins, l'action de la serrure. 

Laverdière sonda la porte : elle était barrée. Je la 
secouai à mon tour, mais le meilleur de mes efforts ne 
réussit qu'à me faire constater le jeu de ses verrous 
dans leurs crampons. Il aurait fallu un vent de tempête 
pour la remuer, l'ébranler, tant elle était pesamment 
empalée' sur ses gonds. 

D'un coup d'œil à travers les interstices des pieux 
je saisis tout l'aménagement intérieur du fort Jacques- 
Cartier. ^ 

Alentour de la palissade il y avait une estrade solide- 
ment bâtie, appuyée à des poutres de gros diamètre, 
elles-mêmes soutenues par des piliers de large carrure. 
L'extrême force de la galerie s'expliquait par le fait 
qu'elle avait à supporter tout le poids des earonades et 
des couleuvrines, y com])ris la charge de leurs affûts 
et de leurs projectiles. 

En ce moment, et tel que prescrit par l'ordonnance, 
le guet de la nuit annonça, à voix de trompettes son- 
nantes, un changement de quart. 

Tout aussitôt des aboiements furieux éclatèrent 
dans la montagne. Les chiens sauvages de Stadaconé 
répondaient à leur manière au " Qui-vivel " des sen- 
tinelles françaises. 

Ces aboiements colères en provo(|uèrent d'autres qui 
]»artirent, cette fois, de notre côté, et se répétèrent 
en échos interminables dans la forêt boisant alors le 



i. *•' Et tout h lenteur (jj.afoii) garny d'artillerie et bien en ordre 
pour soy detïendre contre toute la puissance du pais.'' 

P^oi/O'j'j âe Jacques Cartkr, I535-3G, feuillet 28 verso. 



L'KMi^:Rir.T.ox . 153 

territoire des futures ];)ar()isses de Beauport, de Charles- 
]>()urg, de St-Pioch-ISrord, de La Canardière, des deux 
Lorette, C'étaient des jappements beaucouj) plus brefs 
! t beau(30up plus rauques (|ue ceux des cliieïis, pour 
'ette excellente raison que ce n'étaient 2)lus des chiens 
^nais des loups qui hurlaient. 

Kt Lavcrdière nie dit d'une voix grave : — Tout fait 
roune garde ici: la Forêt, hj Peau-Kouge et le Blanc. 

Je m'en allais songeur, le regard dans la neige, une 
tieige é})aisse et molle comme un velours, sourde 
comme un tapis turc, où le bruit des pas s'étouffait. 
Ktje pensais avec un charme délicieux à tous ces 
( ompagnons de Jacques Cartier (pie j'avais vus de mes 
yeux, écoutés de mes oreilles. Je les entendais causer 
îjncore, au fond de ma mémoire, avec cette loquacité 
aaturelle au caractère breton. 

Je me demandais seulement, avec une certaine 
inquiétude, comment il se pouvait que je fusse devenu 
tout à coup le contemporain du découvreur du Canada. 
.l'avais absolument, dans mon aventure, j^erdu la 
yriémoire du poiut de déj)art, et cette réflexion me eau- 
-iiit la fatigue oppressante d'uu homme pris de cau- 
-liemar et ([ui rêverait rêver. 

Mais le maître ès-arts me secoua brus(fuement. — 
A quoi pensez- vous ? me cria-t-il. 

('ette question m'éveilla net. 

— Au grand plaisir d'avoir connu les com])agnous 
d(î Jacques Cartier. 

l'en suis ravi. Et d'autant plus que, satisfaisant 

. otre légitime curiosité historique, j'établis du même 
COU]) la. vérité de l'une de mes thèses favorites, savoir: 
(jVJih'S pli'rS (JVJJoisSPS (le V'rilCPVf ''tilde ne SOllt 'p<lS 



IGO . l'êmékillox 

toujours aussi crucifiantes que certaines réalités hov- 
rihles. Le spectacle des scorbutiques de la Petite 
HerTnine en demeure pour vous une mémorable et 
saisissante démonstration. 

— Saisissante, oui ; mais concluante, jamais. Par- 
donnez-moi ce franc parler, il entre dans mes habi- 
tudes. 

— Très-bien, donnez m'en la raison s'il vous plaît. 
-, — Ne me la demandez pas, ce serait de la mauvaise 
foi, car sa clarté aveugle. La mère Dom Antlioine, la 
sœur d'Yvon Le G al, les enfants de Prince vel, tous 
les parents, tous les amis prochains ou éloignés de ces 
hardis matelots vous eussent payé, au poids de l'or, la 
faveur de cette vision, au coût du sang, la hideur de 
ce spectacle. Savoir malade celui que l'on croyait 
mort ! quel réveil pour l'espérance ! Comme elle 
accourt, comme elle s'installe, cette radieuse infir- 
mière ! Nommez-moi une garde-malade attentive, infa- 
tigable, courageuse, active comme cette incomparable 
vaillante 1 Elle croit à la guérison comme à un dogme, 
elle lui garde la foi jurée comme l'amour aune fiancée, 
elle espère jusqu'à la fin, comme une ame ! Elle va si 
loin qu'on la voit suivre la convalescence jusque dans 
l'agonie du bien-aimé ; elle ne meurt qu'avec lui. 

Le maître es- arts ne me répondit pas tout d'abord ; 
seulement il leva les épaules avec l'air ennuyé d'un 
liomme qui se résigne à écouter sans vouloir rien 
admettre. Puis, il me regarda avec un sourire froid 
qui me glaça comme un attouchement cadavérique. 

— Mais, dit-il, si le bien-aimé était mort, ne vau- 
drait-il pas mieux pour la mère, la sœur, le bon fils 
s'imaginer pareille catastroplie toute la vie, qu'en 



l'/-:méeillox 1(U 

acquérir la certitude pendant une seule minute devant 
son cercueil ? 

Si le hien-almé était mort ! Il me disait cela d'un 
ton railleur. Et le mauvais rire avec lequel il me 
fixait tout à l'heure lui revint auxJèvres, y demeura 
quelques secondes, puis, finalement, se perdit avec son 
regard dans la neige floconneuse du chemin, 

Xous nous en allions marchant l'un devant l'autre, 
suivant la rtvc du bols, comme chantent les dodell- 
iiettes et les complaintes canadiennes françaises qui 
ont bercé pour nous tous le sommeil de la prcmièri^ 
enfance. ÎSTous marchions par un petit sentier battu 
dans la neige, et dont les sinuosités multiples semblaient 
calquées sur les méandres de la rivière. Tout à coiij^ 
nous arrivâmes à une clairière, à une baie coupée en 
demi-lune, comme à la serpe, dans fallu vion de la 
berge droite, et qui ressemblait à l'embouchure de 
quelque cours d'eau dans le Ste-Croix. Je pensai tour, 
de suite au ruisseau St-Michel, car les vieilles chrci- 
niques fixaient aux alentours l'hivernage des ^•aisseaux 
de Jacques Cartier. Le vent de nord-est qui souttle 
avec violence toute l'année, et particulièrement à la 
saison d'hiver, avait balayé la neige à cet endroit sur 
un espace considérable, et la surface plane de la glace 
transparente étincelait comme le cristal d'un miroir. 
J'aperçus au fond de la crique, enlizé jus(|u'à sa ligne 
de flottaison dans un immense banc de neige, un jietii 
bâtiment de la mâture et de la taille de nos goélettes 
modernes qui font aujourd'hui le cabotage entre Qué- 
bec et les paroisses ripuaires du bas St-Laurent. 

11 



162 i/émAuill(»x 

Laverdière leva la inaiii dans la direction de la 
^aliote : 

— UEnoérillon ! s'écria-t-il. 

Puis, faisant écho à sa propre voix, l'arcliéologiie 
répéta dans un éclat de rire: — VEincr'dlon ! Cette 
fois il semblait se parler à hii-même. 

Etant donné que l'on connût au préalable la passion 
grande du maître ès-arts pour les sports nautiques, 
cette gaieté singulière s'expliquait par le souvenir 
liilariant d'une aventure héroï-comique. La chalouj^e 
de Laverdière ! mais elle avait plus couru d'aventures 
à <ûle seule que tous les yachts réunis de notre rade ! ^ 

Donc, l'émulation, l'amour de la gloire, les émotions 
<le la lutte, quelque diable enfin le poussant, Laver- 
<lière construisit un yacht superbe, à seule fin d'arra- 
*<:,lAer la victoire à L((. Mouette du docteur Wells, une 
triomphante, s'il en fut jamais. En bon historien 
national qu'il était, notre prêtre-matelot donna à ^son 
léger navire un beau nom de baptême, et l'appela 
Ejiiéi'UIon. Ce qui n'empêcha pas VEmériUon d'arri- 
ver bon dernier, en touage d'un remorqueur, le 

jmir (l'unique jour) qu'il disputa la ])alme à sa glorieuse 
rivale. Cela n'était pas très illustre pour VEniérillon, 
mais en revanche très historique. 

Il y avait d'ailleurs ujie grandeur d'àme incompa- 
rable, une abnégation absolument artistique à perdre 
Kiinsi, de gaieté de c<vur, trois mille piastres et quel- 
ques centins pour l'honneur de livrer une seconde 



1. Sportnian émérite, rabbé L ave ni i ère était encore un excellent 
musicien. Il y a quelques années une société orphéonique, formée 
2>armi les écoliers du Petit Séminaire de Québec, avait pris en son 
iionneur le nom de QuintrUe Lavcrdlcrc. 



L ii:MEllILLOX 163 

bat ail le d'Actiiim. Ce fut un véritable sinistre mari- 
îinie et financier. Le souvenir en flotta sur la mé- 
înoire de Laverdière encore plus légèrement qucî 
ï'Emérilloïi dans Tentre-quai de la Douane ; car la 
.'onscience du marin n'était pas engagée dans la res- 
])onsabilité de la catastrophe, le modèle, au dire des 
^•onnaisseurs, ayant été reconnu chef-d'œuvre d'archi- 
tecture navale, bien que VEmérlllon, assis dans l'eau, 

doiniat Li bande à tribord. La faute en était-elle à ? 

Neptune, et avec lui les copeaux discrets de la rivière 
St-Charles, en gardent encore le formidable secret. 

Toute la gaieté de cette anecdote me revenait au 
■ 'teur et aux lèvres en écoutant rire mon compagnon 
<le l'oute, qui me cria : " A l'abordage ! " avec un bel 
accent martial, en même temps qu'il enjambait leste- 
ment le bastingage du galion. 

Le panneau de l'écoutille enlevé, nous nous trou- 
Vianes sous le tillac, dans la cham])re du château de 
proue. T^ne lampe, suspendue par une chaînette de 
cuivre, éclairait mal cet appartement où le souffle con- 
tinu d'une violente rafale faisait sauter la flamme du 
lumignon. Ce courant d'air était provoqué par deux 
-abords — correspondant, en ])ositi()n, aux sabords de 
L'hasse dans les vaisseaux de guerre du temps — que 
,j'a])erçus grands ouverts. Ce (|ui m'étonna beaucoup. 
11 y avait par toute la cham])rette une bonne odeur 
•le l);)is neuf fraîchement travaillé, provenant sans 
doute d'une grande boite, en bois de sapin, dont les 
planches rudes, varlopées à la diable, étaient criblées 
de nœuds suintant une gonime ]iarfu.mée, crmletir 
d'ambre et qui revêtait dans la lumière tourmentée du 
lumignon les scintillements et les reflets de l'or. Cette 



164 l'émékillon 

boîte longue de sept pieds, liaute et large de deux, 
reposait sur des tréteaux et son couvercle s'appuyai:: 
au vaigrage de la galiote. 

Tout auprès, sur le planclier, il y avait un coffre 
d'outils, et dans le casier de ce coffre, un rabot, un<: 
scie, un marteau, une livre de grands clous forgés. 

Que renfermait cette boîte ? Quels ouvriers atten- 
daient ces outils ? Je ne fus pas longtemps à me le 
demander, car Laverdière, prévenant ma curiosité, mo 
dit aussitôt :— Venez voir. 

Il détacha la lampe du bau où elle était suspendue 
et fit tomber sa lumière au fond du mystérieux colis. 

Je reculai d'épouvante : cette boîte était un cercueil ; 
son contenu, le cadavre d'un homme î 

— Vous aurez mal refermé l'écoutille, me ditLaver- 
dière, Elle est entrée ! 

Je le regardai avec stupeur. Les lèvres nerveuses 
de l'archiviste, convulsivement contractées, dessinaient 
un sourire étrange, d'une expression indéfinissable. 

— Elle est entrée, répéta le prêtre. 

Qui, elle? — bégayai-je absolument ahuri, dérouté 
par le mysticisme de mon interlocuteur. 

Le maître ès-arts se pencha sur moi : — La mort ! 
dit-il, avec une voix creuse comme la tombe. 

Et pour achever de m'épouvanter sans doute, il 
accompagna cette sinistre farce d'un éclat de rire 

effrayant. . . , 

Eh ! regardez donc derrière vous, ricana-t-il mé- 
chamment, je parie que vous verrez quelqu'un. 
J'avoue que je n'osai pas tourner la tête ! 

— Oui, nous sommes quatre ici, continua l'impi- 
toyable railleur. Elle est entrée, pas la mort, mais 



i/km>:uillox 165 

Elle, l;i folle, la i%tuvve folle du logis ! Ah! jeune 
Jïoijime, jeune liomme, quels pièges vous tend l'imagi- 
;;.alio]i. Et comme on y tombe! 

Cette plaisante mystification eut le mérite de me 
ràcher rouge. Je la trouvai mauvaise, inconvenante, 
■ xécrable, précisément parce qu'elle était bonne, excel- 
lente même, et m'avait fait grelotter de peur. 

— Allons nous-en, lui dis-je, allons nous-en ! Et je 
LJignai précipitamment l'échelle de l'écoutille. 

— Toiirquoi ? me demanda l'autre ; le pauvre enfant 
« st si seul ! 

4 ce moment un courant d'air }>assa si vite qu'il 
•ouclia la ilamme du lumignon comme pour l'éteindre. 

Laverdière ajouta : — Vous ne me demandez pas 
son nom ? 

Je lui répondis avec humeur : — Evidemment vous 
tenez ;\ me l'apprendre ; moi je ne tiens pas aie savoir: 
voilà la différence. 

— Pai'dou, reprit-il, ce sera plus tard, pour votre 
hiénidire, une grande joie de s'en souvenir. C'est le 
]>remie]- des Tingt-cinq, le Benjamin de l'équipage, 
i*hi lippe Eougemont. ^ 

Toute ma mauvaise humeur tomba à cette parole. 
Je compris alors où menait le chemin de Rougemont, 
^t ce f]ue Bertrand Sambost entendait par Ici toilette 
de Pldl'qype. La toilette de Philippe, c'était l'agoni- 
f-ant porté dans la chambre du maître de la nef et 
unché sur un lit de camp; c'était l'aumônier, Dom 



]. '• Celuy joui' trespassa Philippe Ilougemont, natif d'Amboise, 
de lAge de environ vingt deux aiis.' 
Voyage de Jaapces Cartier^ 1535-36, feuillet 35 ver .0. 
C'est Je seul mort que Jacques Cartier nomme. 



166 l'ÉxmP:j{ILLon 

Anthoine, revêtant le surplis et l'étole ; c'était la petite 
table du Viatique avec sa garniture de linge couleur 
de neige, ses deux chandeliers d'argent, les flammes 
immobiles et silencieuses des cierges jaunes auprès du, 
crucifix ; c'étaient les matelots des trois équipages l. 
genoux dans la batterie de la caravelle, et récitant les 
dernières prières pour le camarade qui allait recevoir 
les derniers sacrements ; c'était le décor du cinquième 
acte, tous les acteurs en scène, comme au théâtre. 

Et, me rappelant les regards effrayés de Bertrand 
Sambost encore mal revenu des émotions profondes 
du drame, je me disais qu'il avait du se passer quelque 
chose de terrible à la fin, à la chute du rideau. Qui 
sait, mon Dieu ! le petit Philippe Eougemont, pour 
j)arler le langage coloré des gabiers, le petit Philippe 
Eougemont n'avait peut-être pas voulu s'en aller, 
avaler sa gaffe. Cela se voit à vingt ans ! En vérité le 
navrant spectacle que celui d'une ame qui part ains;. 
dans un cri de désespoir ! 

C'était le corps d'un marin apparemment très jeune, 
car sa figure accusait à peine l'adolescence. On l'avait 
enseveli dans son costume, il en était vêtu de pied ei' 
cap; rien ne manquait, pas même le cliapeau gou- 
dronné. Il n'avait point de linceul, mais il était couché 
dans sa bière sur un lit épais de branches de sapin. 
La tête reposait sur un oreiller on le duvet était rem- 
placé par des rameaux de cèdre, un bon édredon pour 
le dormeur d'un tel somme. C'était vraiment une 
aubaine, car il était, celui-là, plus heureux que bien 
d'autres qui n'emportent sous la terre que leur traver- 
sin de copeaux, ceux du cercueil ! 



[, KMKHILI.ON lOT 

Kt la pensée me vint (j^iie ce miillieui'eux a\ait uii*-^ 
:nère ; qu'elle était, à cette lieure iiiéme, clans (|uel([U',: 
obscure chapelle de hameau, au fond de la Ih'etagu •; 
ou de la Normandie, à genoux de\ant une de ce^ 
naïves étahles de Bctldcoii, toutes étoilées de Inmièro 
et peuplées en même temps de ])ergers et d'agneaux, 
d'anges et de mages. Sur la paille fraîclie de son ber- 
ceau l'Enfant Jésus souriait à cette pauvre femme, h!* 
tendait ses petits bras avec une ravissante mignardis'.% 
comme autrefois, cet antre, le premier-né de son sang. 
qu'elle regardait dormir au foyer de sa chaumière, 
épiant, avec une délicieuse ini] atience, la premier^ 
joie de son regard et s'ouljliaut (pudquefois jus([u',s 
l'éveiller par une délirante caresse. X'iugt ans avaient 
passé sur ce boidieur su])reme sans rien enlever -.k 
l'ivresse et à hi vivacité du souvenir. 

Kevenue de l'église, je revoyais cette femme mettro 
le couvert du cher absent à la tal)le familiale, rappro- 
cher la chaise vacante ; })uis, le traditionnel vcvellloi. 
terminé, se glisser, à la dérobée du père et des enfants, 
dans la chaml)re solitaire du jeune marin, déposer sui 
l'oreiller froid un baiser rapide et brCdant. 

Enfin, elle-même endormie, rêvait ([ue les trois \'ais- 
seaux de Cartier, voiles liantes et mats pavoises, 
entraient dans le port de 8t-Malo, au bruit des cloches 
et des salves, avec tous les équipages de la flottille ; et 
plus haut, dondnant les clameurs de la foule sur les 
quais et les vivats des éqTupages des navires en rade, 
il y avait pour elle, une voix grêle, uue ^oix enfantine 
criant : " ]\Ière ! mère, me voici, il n'y a plus d'exil 1" 
Et devant le spectacle de cette pauNre femme, tout 
entière livrée au ravisseur nit de son extase, je louais 



168 l'émérillon 

Dieu en moi-même, le remerciant de lui faire oublier 
sa prière, de peur qu'elle ne lui demandât le retour de 
son fils comme une grâce. Autrement sa Providence 
m'eût paru odieuse ! 

• — N'est-ce pas ? répondit tout liaut mon étrange 
interlocuteur, qui m'écoutait penser, suivant sa fantas- 
tique habitude. Voyez, par contre, comme la divine 
Providence prépare de loin, comme elle résigne ii 
l'avance cette tendre mère à la terrible épreuve. Elle 
retarde do six mois la fatale nouvelle, et met à douze 
cents lieues le cadavre du bien- aimé. Combien de jeunes 
gens, partis comme lui, rayonnants de santé et de force, 
ont été rapportés morts à leurs demeures, le soir même 
de leur départ 1 Pour le matelot il existe autant de 
fins tragiques que de fausses manœuvres. Pour toute 
préparation les mères, les femmes, les sœurs de ces 
misérables n'auront eu que le retard de la civière por- 
tée par deux camarades et cachant mal, sous son drap 
blanc, le corps mutilé, sanglant de la victime. La 
miséricorde du bon Dieu n'a pas crié : " Gare ! " à ces 
pauvresses, mais elle leur a broyé le cœur d'un seul 
coup, à la première étreinte. Et cependant, c'est cette 
main-là (pi 'il faut bénir. 

— Ici, l'espérance va s'éteindre avec lenteur, s'éva- 
nouir doucement dans le cieur maternel, comme la 
b2lle lumière d'un jour d'été. 

— La pensée de son fils demeure dan^ cette âme à la 
manière des parfums pénétrants qui embaument les 
cassolettes longtemps après que l'aromate a disparu. 

— Aux premiers jours de juillet, Jacques Cartier, 
l'immortel découvreur, va revenir en France. Un 



l'j':méimllox 169 

matin i toute la population de St-Malo envaliira, comme 
un flot irrésistible, les quais, les môles, les jetées, les 
phares, tous les postes avancés du rivage. Une cara- 
velle, toutes voiles dehors et pavoisée à ses trois mâts, 
(^ntre dans la rade. L'artillerie gronde à la citadelle 
de St-Malo et les sabords du grand navire sont pleins 
Téclairs et de fumée. L'équipage crie avec enthou- 
siasme le nom d'une terre inconnue : Co-Uada ! 
Canada!! Et la foule en délire de répondre : Cartier! 
Carllcr ! ! la Grande Hermine ! La mère de Rouge- 
mont sera là, venue d'Amboise, - à genoux, elle aussi, 
sur la grève, avec les femmes, les filles, les sœurs et les 
fiancées des marins, grâce à Dieu, revenus ! 

Ce sera itn grand et cruel crève-cœur lorsqu'on dira 
à. cette femme que son Pliilippe n'est pas à bord du 
vaisseau-amiral. Son beau rêve, blessé à l'aile, s'abat- 
tra un instant, mais pour s'envoler presque aussitôt, 
plus loin au large. L'envergure répondra, croyez m'en, 
à la distance. Ils étaient trois vaisseaux. Pour sûr, 
Philippe revient sur le Coiirlieu. La mer et le vent 
ont de ces caprices incorrigibles d'éparpiller à fantaisie 
les navires ; ils ont du temps et de l'espace pour cela. 

VEmérilloih arrive. C'est le plus vieux comme le 
7)1 us petit des trois vaisseaux. l*auvre mère ! T/enfant 

1 . •'' Et nous vinsm 3s tiu Cup de Kaze et eutrasrnes dedans un hablc 
■■' nommé Rougn -(zo oîi prinsmes eaues et boys pour traverser la mer 

• et là laissâmes lune de nos barques et appareillasmes du dict hable 
••' le lundi, lOième jour du diet mois {de juin). Et avec bon temps 

• avons navigJic par la mjr, tsllemont que le 6ième jour de juillet 
^ 153G sommo's arrivez au liablc de Sainct Malo, (par) la grâce du 

•'< Créateur. Lequel prions faisant tin à notre navigation, nous donner 
" f^a grâce et paradis à la fin. Jmcn." 

Voilage de Jacqws Cartier^ 1535-36, feuillet 4G rec'o et rer.^i>. 

2. " i'iiilippe Kougeraont, natif d'Amboise." 
Foija/j: d' Jacques Carlirr, 1535-35, feuillet 35 verso. 



170 l/fvMKKILLON 

attendu n'y est pas encore 1 Et puis, voyez-vuus, il y 
en a qui disent, par la ville, que vingt-cinq des prm- 
cipaux et bons 'niaistres compagnons rnarinievs sont 
restés là-bas, sous la terre, à cause du scorbut. Cette 
fois le cceur saigne beaucoup dans la poitrine de la 
crucifiée, l'espoir exubérant, vivace, le rêve, le divin 
rêve sont bien malades. Le pauvre oisillon volète 
encore, mais à fleur de sol, dans les x>ierres du chemin, 
comme un perdreau blessé qui se rase au creux d'un 
sillon. 

Ils étaient trois vaisseaux 1 La .Pditc JTerm,ine 
retarde encore. Oli ! lequel d'entre vous, eamaradch 
survivants de l^bilippe, aura le courage de lui dire que 
le Courlieu a été abandonné à Stadaconé..*. ...faute de 
bras pour la manœuvre ? ^ Cette fois l'illusion ne sera 
plus possible. 

Malgré cette grande épreuve de la foi, admirez hi 
tendresse de la Providence qui amène par degrés, au 
cœur de cette femme, la certitude de la catastroj)he, 
qui multiplie les étapes du chemin, atténue la roideur 
de l'ascension au calvaire. 

Puis, le sacrifice accompli, accepté, un soir de grande 
solitude et de silencieuse douleur pour la chaumière 
des Ptougemont, voici l'aumônier de Jacques Cartier, 
dom Anthoine, venu exprès de St-Malo, qui se présente 
à Amboise, et qui raconte à cette mère en deuil la 
mort sainte de Philippe ; non 2:>as une agonie d'aban- 
donné, de lépreux, au fond d'une cabane sauvage, mais 
une belle mort de catliolique et de français, Tine mort 



1. La Fetife lier r\nc avait été abandonnée à Québec au printemps 
de 1536. On en a retrouve la carcasse, en 1843, à l'embouchure du 
ruisseau Sl-Mit hcl. 



l'ém/okillox 171 

en présence des 'pays des trois équipages, à bord d'une 
caravelle où l'on avait parlé d'Aniboise et de St-Malo 
tout le temps ... avant l'ag-onie. Puis les dernières 
paroles, les derniers messages, le dernier adieu ra}.- 
portés avec une précision sacramentelle. Enfin, l'iieu] e 
du départ ... la mort venue à quatre heures du soir, li 
veille de Xoël. ^ 

Mort la veille de Xoël! quelle révélation! OL. ! 
comme je m'explique maintenant pourquoi cet attei?- 
drissement involontaire, subit, irrésistible, cpii l'avait 
l'ait pleurer, comme de force, à la vue de l'étable de 
Bethléem; — pourquoi les triangles de lumières sem- 
])laient avoir la pilleur des cierges sur les lierses d'un 
catafalque ; — pourquoi elle trouvait au Jésus de la 
crèche la figure souriante de son Philippe, petit entant ; 
— pourquoi elle le voyait assis à la table familiale, sur 
la chaise vacante ; — ])ourquoi elle lui avait servi sa 
part de gâteau, rempli son verre ; — pourquoi ce baiser 
de feu sur l'oreiller froid du lit vide ; — pourquoi ce 
rêve de galions voilés en course entrant dans le port de 
St-Malo. — Ah ! sa maison était alors visitée, bénie, 
sanctifiée p^ar l'âme présente de son enfant, âme bien- 
heureuse, âme confirmée en grâces et en joies éternelles, 
âme revenue, elle aussi ! Dites-moi, en toute sincérité, 
consolation ])lus suave pouvait - elle humainement 
s'échapper d'un plus funèbre souvenir ? Seule, la Pro- 
vidence a le don de pareilles antidotes, et ])arce qu'elle 
n'en vend pas le secret, ses négateurs l'appellent 



I. Cette mort est anti-datée. Philip[)c Roiigciiîont, d'après les meil- 
leurs archivistes chroniqueurs, mourut un diruanche de lévrier 1536. 
— Le lecteur saisira quels avantages d'imagination cet anachionieir.e 
procurait à l'auteur. 



172 l'émérillon 

hasard! Cela me fait penser au blasphème d'un mau- 
vais fils qui dit: " marâtre " à sa mère ! 

A ce moment un bruit de bottes ferrées retentit sur 
le pont de la galiote, droit au-dessus de nos têtes. 
Presque aussitôt les panneaux de l'écoutille s'ouvrirent 
bruyamment, et trois hommes descendirent dans la 
chambre. 

— Les croque-morts ! me souffla Laverdière à l'oreille. 
Les ouvriers de la dernière heure et de la dernière 

besogne ! Ce face à face imprévu, cette confrontation 
instantanée, me glaça d'effroi. J'avoue que la présence 
du cercueil de Eougemont aurait dû m'y préparer. Je 
n'en subis pas moins cependant cette poussée de recul 
({ue provoque l'apparition du bourreau sur la foule qui 
regarde line potence. 

Je les reconnus tous les trois : le plus grand se nom- 
mait Guillaume Séquart, le charpentier ; la moyenne 
taille, Jehan Du vert, aussi lui charpentier de navire ; 
le plus petit, Eustache Gressin, un maître compagnon 
marinier, i Laverdière me les avait tous signalés à 
bord de la Grande Hermine. 

Un moment les croque-morts regardèrent silencieu- 
sement le cadavre au visage. Puis Eustache Gressin 
lui toucha la joue, lui palpa les mains et le frappa au 
front, à petit coups rapides, à la manière d'un visiteur 
s'annonçant discrètement à une porte. La tête rendit 
un son mat comme le marbre d'une statue. 

— Il est parfaitement gelé dit Séquart, fermons la 
boîte. 



1 Ce nom de Grossiti se retrouvait sur le rôle d'équipage de l'aviso 
français Le Bouvet, ancré en rade de Québec pendant l'été de 1837, — 
On y lisait, parmi les officiers, Grossin, enseigne de vai.seaic 

Consulter Le Canidien du 2 septembre 1837. 



L'KMhinLLON 17o 

Alors je m'expliquai pourquoi les sabords de chasse 
avaient été laissés grands ouverts. 

■ — C'est une singulière idée, tout de même, dit 
Kustache Cîrossin, c'est une singulière idée de geler 
ainsi notre petit rhilij)pe avant de l'enterrer. M'est 
avis qu'il aurait eu assez froid dans sa fosse. Pauvre 
llougemont, lui qui nous faisait promettre de le rame- 
ner à Amboise ! Comme nous lui tenons bien parole ! 
Ça, dites moi donc la bonne raison que l'on a de geler 
ainsi le camarade ? 

— ^La forêt, répondit Jehan Duvert, i;i forêt est 
infestée de chiens sauvages, de renards et de h)ups. 
Au printemps, à la fonte des neiges, l'odeur du cadavre 
pourrait en trahir la présence. Ces animaux, dont 
l'audace et la férocité se décuplent par l'excès du froid 
et de la faim, ont un flair merveilleux, et seraient 
prompts à découvrir le corps du compagnon. Par ce 
moyen le capitaine-général espère qu'il n'y aura plus 
à craindre que les restes mortels d'un chrétien, les 
cendres baptisées d'un homme deviennent la patuYe 
des fauves, comme une charogne d'animal. 

— Très bien ! Où les Legentilhorame doivent-ils 
creuser la tombe ? 

— Tout près d'ici, à l'embouchure du ruisseau St- 
Michel, sur la glace même' de la rivière. On calcule 
qu'il faudra creuser à douze pieds pour l'atteindre, car 
la neige, à cet endroit, est amoncelée à telle épaisseur. 

— Mais c'est étrange, remarqua Duvert ; pourquoi 
ne pas l'enterrer au rivage ? lui donner une fosse bénite, 
avec une croix de bois à la tête, comme à la tombe 
d'un catholique ? 



174 L'KMfoîILLON 

— Dans un mois d'ici, répondit Séquart avec un 
long soupir, dans un mois d'ici, compterons-nous encore 
dix hommes valides? Et combien sur ce nombre 
seront en état de creuser le sol à six pieds de profon- 
deur ? Si le fléau cesse, il sera toujours facile aux 
survivants de relever sous neige les cadavres des cama- 
rades et de les ensevelir en terre. Mais si le scorbut 
doit nous dévorer l'un après l'autre ^ jusqu'au dernier, 
ne vaut-il pas mieux mille fois s'en aller à l'Atlantique 
par le St- Laurent, sur les glaces flottantes de la rivière, 
que de savoir nos ossements, nos pauvres corps jetés à 
k voirie, abandonnés à la grève en pâture aux chiens, 
aux renards et aux loups ? 

— Que le corps d'un homme s'en retourne en pous- 
sière au fond de la terre, ou qu'il pourrisse dans l'eau, 
cela revient toujours au même limon. Seulement, s'il 



1. Et tclleincnt Pe csi)iint (\s:: déclara) la dicte maladie (le scorbut). 
il nos trois navires que à la my-Février de ccnt-dir hommes que nous 
estions il n'y en avait pas dU sains, en sorte que l'un ne pouvait 
secourir l'autre qui estait chose piteuse à veoir, considéré le lieu oii 
nous estions. Car les gens du pays venaient tous les jours devant 
notre fort, qui peu de gens voyent, et ia (cUjà) y en avait huict de 
morts et plus de cinquante en qui on ne espérait plus de vie. 

Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 35. 

Et depuis jour en aultre s'est tellement continuée la dicte maladie, 
que telle heure a esté que que par tous les trois mivires n'y avait pas 
trois hommes sains, de sorte que en l'ung des dits navires n'y avait 
homme qui eut pu descendre sous U tillac pour tirer à boire tant pour 
lui que pour son compagnon, ^t \MnirVhcmc y en a\aitdéjîk plusieurs 
de vnorts. Lesquels ils nos convint de onettre par faibksse sous les neiges : 
car Une nous estoit lyossible de. pouvoir jwur lois ouvrir la terre qiii 
estmt gellée, tant estions faibles et a oyons peu de puissance . 

Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 36. 

Et pour l'heure y en avait plus de cinquante en qui on espérait plus 
de vie et le parsus (et par dessus le marché) tous malades que nul 
n'en estoit exempté excepté trois ou quatre. Mais Dieu, par sa saincte 
glace nous regarda en pitié et nous envoya la cognaissance et remède 
de notre guarison et santé. 

Voyage de Jacques Cartier, 1535-36. feuillet 37. 



l/KMftKlLLOX 175 

nous i'aiit partir pendant l'exercice, je préfère m'en 
aller j^ar le sabord, suivant la coutume du navire. 

— L'océan ! voilà le cimetière par excellence du 
iiiateîot, le véritable champ du sommeil, laliouré, celui- 
]ii, avec des ])roues do navires, mieux que tous les 
autres avec des socs de cliarrues. Là, mes gaillards, 
toutes les tombes creusées d'avance et dans le sens (|ue 
l'ouAcut: ee qui est uu a^'anta.ge pour eeux qui ont 
un côté ])our dormir. Pas de fossoyeurs à payer, choix 
absolu des places, et liberté complète de changer de 
v'oin si le voisin vous importune ou que le fond ne 
vous convienne pas. Bancs de sable, couclies de vases, 
lits de glaises ou de rochers, tapis de varechs ou de 
]n<jusses, il y en a pour tous le,^ goûts. Ainsi couchés, 
;'omme des flâneurs dans l'herbe, nous y pourrons 
attendre l'éternité, sans ennuis, sans impatiences, sans 
fatigues ; tromper le retard du dernier jugement à 
regarder passer d'en bas, à la surface lumineuse de Li 
mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront 
•;.'nc(U'e sur l'océan; compter, la nuit, les Mots dans 
les matures et les lueurs des feux de grève, tout comme 
.sutrefois à St-Malo sur les rem})arts de la ville ! 

Jehan Duvert ne parut pas goûter la l)onne humeur 
-t les plaisanteries du charpentier. 

— Tu ouldies l'Ame, dit-il. C'est elle qui regarde 
et non jHis les yeux. Un cadavre voit- il ])lus h)in 
qu'im s([uelette \ YX l'àme (|ui l'habitait, s'amusera- 1- 
^dle, avec son spectacle de l'éternité, à regretter l'océan ? 
Crois -moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et 
iermeut les yeux à sa manière, voient au delà de ce 
monde de plus belles choses que les tètes (k^ mort 
avalées ])ar les requins, ou les crânes roulés par la 
mer avec les u'alets du rivage. 



17G l'émérillon 

— Non, Séqiiart, l'océan ne vaut pas les cimetières 
bretons, et ton De Profundis n'est pas meilleur que 
celui qu'on récite, aux croix des chemins, dans nos 
villages. Tous les soirs, là-bas, la visite des anciens, 
des vieux ; tous les dimanches, la promenade du 
hameau entre les tombes. Puis, tout auprès, au pied 
de la falaise, tu sais, la plage de St-Malo, la mer éter- 
nelle qui chante. 

Le charpentier se mit à rire : — La 'nier éternelle qui 
chante, s'écria -t-il, on l'entendrait encore après la 
mort ? Eh ! ce n'est pas la peine, camarade, de me 
contredire 1 Pourquoi ne crois-tu pas aux crânes qui 
voient la lumière du ciel du profond de l'abîme, toi 
qui veux que les dormeurs de nos cimetières bretons 
écoutent, dans leurs cercueils, bruire le vent et l'Atlan- 
tique ? La lumière du ciel aperçue ! l'inestimable 
bienfait, l'incomparable correctif aux ténèbres de hi 
tombe. Car, ne vous ètes-vous demandé jamais quelles 
seront l'épaisseur étouffante et l'horreur palpable de la 
dernière nuit sous la fosse fermée ? J'y songe bien 
souvent, moi ; et maintes fois aussi la pensée du soleil, 
le souvenir de cette lumière du ciel se reposant toujours 
sur quelque endroit de la mer me fait ardemment 
souhaiter d'y mourir. 

D'ailleurs, poursuivit Séquart, il n'y a pas dans la 

marine de France un gahon, si petit qu'il fût, qui ne 
voulût sombrer en plein océan, en franche tempête, 
toutes voiles dehors et l'équipage sur le pont, plutôt 
que de s'en aller moisir de vieillesse sur la grève, 
brûler comme un fagot de broussailles à marée basse, 
et voir des brocanteurs se battre à qui possédera la 
ferrure de sa coque. Cela ressemble trop à une car- 



l'émêrillon 177 

casse de poisson dévorée par des chiens. J'ai les idées 
de mon navire. Hélas ! ne se noie pas qui vent, et ne 
menrt pas qui veut en mer ! 

— Tant mieux; et toi-même, Séquart, ne regrette 
pas l'abîme, répondit Jehan Duvert. C'est un bonheur 
pour les familles malgré ce que tu puisses en dire, 
camarade. Le bon Dieu n'a pas créé l'océan avant la 
Providence. Autrement, les veuves de matelots par- 
donneraient-elles, et leurs petits orphelins diraient-ils 
encore : — Notre Père ? 

— C'est possible, très possible, ami Jehan, j'ai tort 
probablement ; l'égoïsme a faussé mes idées. Je n'ai 
connu ni mon père, ni ma mère, je n'ai pas eu 
de frères ni de soeurs ; seul en ce monde, je me suis 
habitué à n'être aimé de personne. Le galion pour 
moi, c'est le toit paternel, la maison accoutumée. Je 
ne crois être chez nous qu'en route. Voilà pourquoi 
je suis venu au Canada. Aussi, quand on me raconte 
à bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre 
maritime, lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est 
perdu corps et biens sur la haute mer, qu'il a coulé k 
pic, comme une sonde, dans cent brasses d'eau, je 
trouve, moi, que c'est une belle manière de périr, uno 
glorieuse façon de s'en aller ainsi voiles hautes, dra- 
peau à la corne, tous les gabiers dans les haubans ou 
sur les vergues, comme à la parade. Cela me fait 
envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'âme 
la grande image d'un grand mot : mourir en homme I 

— Ainsi, conclua Eustache Grossin, tu ne voudrais 
pas du scorbut, toi ? 

12 



17-8 l'éméeillon 

Guillaume Séquart répondit : — Franchement, non ; 
même si Ton me donnait à clioisir entre lui et le 
requin. 

— Toutefois, dit Eustaclie Grossin, s'il faut rester 
ici avec Rougemont, trois ou quatre cents ans sous 
terre, je propose 

— Quatre cents ans ! interrompit Guillaume Séquart, 
cela représente un fameux somme ! Mais, dans quatre 
cents ans, il aura peut-être une grande ville, debout, 
là-bas, sur ce rocher. ^ Comment Fappelleront-ils dans 
riiistoire : Canada! Stadaconé? Donnacona? ^ Car- 



1. Samuel de Champlain avait nommé notre citadelle, le mont 
Diujas. On conjecture que ce fut en l'honneur de Pierre Du Guas, 
Sieur de Monts, lieutenant-général du roi en la Nouvelle-France, en 
1603. M. de Monts et Samuel de Champlain étaient amis intimes et 
firent ensemble, pendant les années 1600 et 1697 la découverte de 
presque toutes les côtes de l'Acadie. Consulter aussi le fac-similé 
d'une carte donnant l'ancienne topographie de Québec et de ses 
environs. Ce fac-similé se trouve dans l'édition des Voijagcs de 
flyimplain publiée à Paris en 1613. 

2 II est certain que le mot Québec ou mieux Kchhel; suivant sa 
primitive orthographe, était inconnu aux compagnons de Jacques 
Cartier, M. l'abbé Ferland, dans une des notes explicatives publiées 
au pied de la page 90, tome 1er, de son Histoire du Canada, 
parlant de la fondation de Québec et du voyage de Samuel de Cham- 
ploin, en 1608, dit que le fondateur, " après avoir reconnu l'Ile aux 
'' Lièvres, la Malbaic et l'Ile aux Coudres, arriva à un cap fort élevé 
'•' (ju'il nomma Cap Tourmente parce que les Ilots y sont toujours 
'' agités. Traversant ensuite vers le côté opposé il remonta le chenal 
" (|ui est entre l'Ile d'Orléans et la terre du sud ; il s'arrêta au pied 
*' d'un cap couronné de noyers et de vignes et situé entre une petite 
" rivière (la St-Charles) et le grand fleuve (St-Laurent). Les sauva- 
" ges nommaient ce lieu Kebbek, c'est.à-dire passage rétréci, parce 
' • qu'ici le St-Laurent est resserré entre deux côtes élevées. Le nom 
'• de Stadaconé avait disparu. " 

Il convient aussi de consulter, dans ce même ouvrage, la note 3 de 
cette même page 90. 

Ailleurs, à la page 45 {Histoire du Canada,, tome 1er), Ferland 
dit encore : " Que se passa-t-il sur les bords du St-Laurent après le 
^' départ des Français ? (c'est-à-dire, après le dernier voyage de 
'' Jacques Cartier au Canada en 1543). On ne saurait le dire, les 
•' traditions sauvages s'altérant et se perdant bien vite, Lescarbot et 
t- Champlain. qui les premiers ensuite cherchèrent ti les recueillir, n'y 



l'éméeillon 179 

flevbouvf) t St-Malo-Ville ? '^ Elle seni peut-être la 
capitale du pays que nous venons de découvrir ? Savez- 
vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en 
aurons jamais eu connaissance ? 

Séquart cessa tout à c»jup de parler pour sourire 
longuement à une pensée étrange. 

— Qui sait ? remarqua le songeur, qui sait ? Il y a 
dés gens et des choses qui disent la vérité quelquefois 
sans le savoir, comme par exemple, le diable et l'horos- 
cope. Si je demandais au promontoire de Stadaconé : 
" Combien as-tu d'arbres ? " et que la montagne répon- 
dît : " Douze mille ", cela vous ferait-il plaisir d'aj^ren- 
dre maintenant que ce nombre, dans quatre cents ans 
d'ici, sera exactement celui des maisons de la ville 
future ? - 

Eustache Grossin le regarda stupéfait. 

— Eh! Séquart, dit-il, comment cette idée singulière 
t'est-elle venue ? 

— Je l'ignore, répondit l'autre, cela m'est arrivé 
tout à l'heure à l'esprit, à l'improviste, comme je regar- 
dais la forêt dormir debout à la cime du Cap. J'en 
demeure moi-même éionné. 

— J'ai aussi pensé, poursuivit le rêveur, j'ai aussi 
]>ensé, en regardant la rivière, que la Sainte-Croix 



•■ purent réussir ù leur satisfactiou. Lorscjuc les Français revinrent 
•• pour fonder Québec, soixante cinq ans plus tard, ils ne trouvèrent plus 
'■ le peuple de langue huronne ou iroquoisc qui avait si bien accueilli 
'' Cartier à Hochelaga. Pressé par les nations algonquines qui habi- 
" taîent la rivière des Outaouais et la partie inférieure du St-Laurent 
'' il s'était peut-être retiré vers le midi ou l'ouest. " 

1. Ht-Malo-ViVe, vaste superficie de terrains situés dans le voisi,- 
nage immédiat de rHOpital du Sacré-Cœur, à Québec, et qu'on offre 
actuellement en vente comme lots à bâtir. 

2. C'est la statistique des maisons de la cité de Québec, en 1888, 
telle que me l'a transmise M. Clierrier, l'auteur de ï Ahnanacfi des 
Adresses. 



180 l'émérillon 

serait, dans trois ou quatre cents ans d'ici, comme la 
Seine à Paris, la Loire à Nantes, la Garonne à Bor- 
deaux, la grande route du cabotage ; que ses deux rives 
seraient bordées de quais réunis par des ponts suspen- 
dus ; que l'on y bâtirait des entrepôts, des magasins, 
des manufactures, des usines,, des chantiers pour la 
construction des navires. 

Un jour, ceux d'entre nous restés ici sous la terre 

à cause du scorbut, seront éveillés par un bruit de 
pioches et de pelles. Des ouvriers travaillant au creu- 
sement d'un aqueduc, au remblai d'un môle, ou bien 
encore à l'inclinaison d'un lit de vaisseau, découvriront 
nos cercueils rangés, comme à la parade, en ligne 
d'exercice. Et tandis que l'on discutera l'origine de nos 
squelettes, pendant que les antiquaires, les archéolo- 
gues, les chercheurs d'histoires, se battront à coup de 
livres sur l'authenticité de nos crânes, nous nous en 
irons tous ensemble, camarades, regarder sur le talus, 
à la hauteur de la berge, cette montagne à qui nous 
avions autrefois demandé : " Combien as-tu d'arbres ? " 

—Et nous aurons peut-être devant les yeux le spec- 
tacle d'une grande ville, faisanU flamboyer au soleil 
ses flèches, ses coqs et ses croix de clochers, le cristal 
des vitres et le métal des toits. Chacun de ces arbres 
sera devenu maison, le sentier de la forêt une rue 
pavée, comme chez nous, à St-Malo, à St-Brieuc, à 
Nantes, le roc du Cap sera converti en remparts, la 
cime du promontoire, en bastion de citadelle, hérissé 
de créneaux, de mâchicoulis et de tours. Il y aura 
peut-être aussi un Parlement comme à Kouen, notre 
bonne ville. 



l'émérillon 181 

— Alors les flottes de la marine marchande feront 
escale à Stadaconë, dans leur marche à long cours au 
pays de la Chine. ^ Le St-Laurent sera le gigantesque 
routier d'un négoce colossal. Quelle joie dans le spec- 
tacle de ce havre incomparable, de cette rade encom- 
brée de navires portant à leurs mâts d'artimon' les 
pavillons de toutes les nationalités du globe ! Et par 
la ville, aux gaies et claires matinées du dimanche, 
cent équipages descendus à terre, parlant à la fois 
dans les rues de Canada, de Stadaconé, de Cartierbourg, 
de St-Malo- Ville ^ — que sais-je moi, — toutes les lan- 
gues du monde ! Terr-i-hen ! il fera bon alors d'être 
matelot ! 

— Y aura-t-il des auberges ? demanda railleusement 
Grossin. 

— S'il y en aura, riposta le charpentier avec un 
sérieux comique, et un enthousiasme bien renchéri, s'il 
y en aura, des cabarets, des tavernes et des gargotes 
pour les bons compagnons mariniers ! Kom de nom ! 
Et tout cela plein de camarades qui rient fort, de bou- 



1, La route de la Chine est restée forcément, jusqu'à nos jours 
l'idée lixe d'un grand nombre de personnages éminents. Nous avons 
eu l'expédition (celle de Robert Cavelier de la Salle en 1669) qui alla 
échouer à son début dans File de Montréal, et que l'esprit caustique 
de nos pères commémora en nommant le lieu de la débandade : La 
Chine ! 

Suite, Histoire des Canadiens français, cli. 1er, page 22. _ 

2. On doit bâtir, et tout prochainement paraît-il, une église parois- 
siale au village Stadacona. Si le vocable de ce nouveau temple n'est 
pas encore choisi me serait-il permis de suggérer à l'autorité compé- 
tente cel ,.: de Saint-Malo ?■ Ce titre rappellerait, avec une heureuse 
précision géographique, le point de départ de notre histoire. Car, 
véritablement, elle commence au 16 mai 1535, le matin dccetfe Pen- 
tecôte mémorable où les trois équipages de Jacques Cartier réunis 
dans la cathédrale de Saint-Malo remirent à l'Esprit Saint tout le soin 
de leur périlleuse entreprise : le salut de leurs personnes, la direction 
de leurs vaisseaux, le succès de leur hardie expédition aux terres 
neuves d'Amérique. 



182 l'émérillon 

chons qui sautent en l'air, de verres qui tintent, et de 
refrains qui chantent ! 

— Ça, ne pas oublier, remarqua Jehan Duverfc, eu 
manière de philosophie, ne pas oublier que nous seron.'i 
morts en ce temps -là ! 

— Qu'est-ce à dire ? Eaison de plus pour avoir soif ! 
Les plus altérés ne sont pas toujours les vivants ! Car, 
paraît-il, il y aura, là-bas, dans l'autre monde, uno 
Baie des Chaleurs, tout comme ici. 

— Tu me consoles, toi ; en vérité, ça me fait aimer 
l'hiver. — A propos, ça se ferme, les dimanches. 

— Quoi ? demanda hypocritement Eustache Grossin, 
la Baie des Chaleurs 1- 

— Par ça, malin, les auberges ? — Faudra toujours 
s'amuser en attendant qu'elle rouvrent. Eh ! bien, 
nous nous en irons par la ville, sur les places publi- 
ques, regarder le monument de Jacques Cartier, con- 
stater par nous mêmes si le visage de la statue lui 
ressemble. ^ Eh ! pourquoi ris-tu, Séquart ? 

— Pourquoi je ris ? Ecoute. Je ne voudrais pas 
affirmer, encore moins jurer sur l'Evangile, que dans 
quatre siècles d'ici Jacques Cartier aura une statue au 
Canada. Les découvreurs de notre époque ne sont pa.'i 
heureux en gloire. 



1. Il existe à Québec, une statue de Jacques Cartier, celle qu'au 
architecte très estimable, M. François-Xavier Berlinguet, a élevée su- 
la toiture de sa maison. Cette pauvre statue est entourée de chemi- 
nées qui lui prodiguent, à l'envie, les fumées de la gloire. Faute de 
laurie» on l'a couronnée d'un paratonnerre, ce qui la met à l'abri des 
compagnies d'assurances et de leurs agents. 

Il convient d'ajouter que le Conseil municipal de notre bonne ville 
de Québec ne fait pas payer la taxe d'enseigne à la statue de Jacque.a 
Cartier. 



i//:méhill()X 1(S'> 

— Allons donc, repartit Dnvert, en doutez- vous ? Un 
homme qui va donner à la France un pays grand 
comme elle ! 

Séquart dit encore : 

— Il va quarante-trois ans, un italien, Christophe 
Colomb, décoitvrait le N"ouveau Monde. Huit ans plus 
tard, un pilote florentin, iVmeric Vespuce, lui enlevait 
l'honneur de baptiser cette terre (pie le génie de cet 
homme avait vue dans l'Ouest, à quinze cents lieues 
plus loin que l'horizon de la mer. C'était bien le moins 
cependant que l'enfant portât le nom de son père 1 

— ■ ïu as raison, Séquart, dirent enseml^lc Duvert et 
Cîrossin, c'est une criante injustice. ^ 

— ■ Voilà pour la gloire historique, conclut Séquart. 
Que promet d'être maintenant la gloire humaine ? 11 
y a trente ans aujourd'hui que Colomb est mort. Celui 
qui avait donné à l'Espagne les grandes Indes Occiden- 
tales et des îles si opulentes que tous les trésors réunis 
de l'Europe n'en paieraient pas encore la richesse, 
n'est-il pas mort à Séville de misère et de faim ? Voilà 
pour la gloriole mondaine ! 

■ — Il y a aujourd'hui trente ans de cela. Dites-moi, 
y a-t-il eu un retour de la faveur publique ? Où sont 
les statues de Christophe Colomb à Madrid, à Séville, 
à Gênes ? - Et vous croyez que notre capitaine-général, 



1. '• M. de Humbolt a lavé de toute culpabilité la mémoire d'Amc- 
" ricus Vespuce fAmerigho Vespucci) dans l'accusation éternellement 
" dirigée contre lui d'avoir tenté d'usurper la gloire de Colomb. ' 

Margry : Découvertes Françaises, page 258. 

2. La statue commémorative do Christophe Colomb, élevée sur uu 
piédestal orné de rostres, fut inaugurée à Gênes, le 12 octobre 1862, 
trois cent soixante-neuvième jour anniversaire de la découverte de 
l'iVmérique. Comparativement aux Génois nous ne sommes pas en 
retard de reconnaissance. 



184 l'émérillon 

notre Jacques Cartier, le liardi gars de Bretagne, aura 
sa statue à Stadaconé ? Il n'a découvert qu'un pays, 
qu'une route aux îles du Zipangu, aux terres de Cathay, 
contre l'autre un hémisphère entier. Jacques Cartier 
n'aura pas plus de monument ii Stadaconé que de 
statue à St-Malo. i II n'y aura pas plus" de souvenirs 
dans la ville natale que dans la ville fondée. La pre- 
mière oublie celui qui part, la seconde celui qui est 
venu. Il se fera autour de son nom un tel silence que 
les cœurs fermés des hommes sembleront l'avoir cons- 
piré d'un mutuel accord. 

— Seulement, dans trois ou quatre siècles d'ici, quand 
tous les envieux seront morts, et avec eux, tous les 
chargés de reconnaissance, il adviendra peut-être 
qu'un désœuvré, en quête de plaisir, imaginera pour 
se distraire le centenaire de notre découverte. Ce sera 
indubitablement l'occasion de fêtes splendides, le moyen 
de s'amuser encore une fois à nos dépens, cette pré- 
sente aventure ne comptant pas. 

Duvert et Grossin se mirent à rire. 

— Faudra venir voir ça de l'autre monde, et deman- 
der au Grand Amiral un permis pour descendre à terre. 
Je crois bien que l'on se ■ donnera de la peine pour 
l'allégorie des états-majors et que les personnages du 
capitaine-général, des maîtres de nefs et des pilotes 

1. Dug-uay-Trouin et ChatoauLiiand ont seuls, à Saint-Mulo, l'hon- 
neur d'une statue. 

Monseigneur Bégin qui a visité très attentivement la Bretagne, en 
1864, me racontait avoir vu, à Saint-Malo, à V Hôtel de France où il 
logeait, quatre statuettes représentant Duguay-Trouin, Jean Bart, 
Chateaubriand et Jacques Cartier. Ces statuettes ornaient le parterre 
de VHôtel de France. Ce décor fait le plus grand honneur à lïntelli- 
-gence du propriétaire de cette maison. Il convient d'ajouter que la 
municipalité de la ville n'était pour rien dans l'accomplissement de 
cette œuvre de reconnaissance patriotique. 



l'émérillon 185 

seront des mieux soignés. Mais, ajouta Séquart, pour 
les manœuvres, les équipages, timoniers, rameurs, 
parias du fond de la cale ou charpentiers de navire, je 
doute fort que l'on choisisse. Le premier cent de mate- 
lots ramassés sur les quais de la ville suffira probable- 
ment, et ils ne s'amuseront pas à trier. On leur paiera 
chacun vingt sols pour leur rôle de compagnons dans 
la procession historique et 

Eli! Eh ! vogue la galée, 
Donne-:-lui du vent ! 

— Quelle lionte, quel affront pour des gabiers de 
notre marque, vieux comme la mer, de nous savoir 
personnifiés dans ces vachers de la terre ferme, des 
]ebuts de cabotage, des épaves d'auberge, le déshonneur 
de la profession ! 

— Doucement, camarade, doucement ; j^er Jou ! 
xoilk de la haute fantaisie. 

— Par Dieu et ISTotre-Dame de Hoc-Amadour, il y 
aura encore, dans quatre ou cinq cents ans d'ici, de 
tiers, de braves et solides matelots français. Notre 
marine sera une gloire, ou l'océan sera tari. Je te le 
dis, Séquart, faudra descendre des huniers (et Grossin 
])arlant ainsi montrait le ciel), faudra descendre des 
huniers pour voir passer la procession historique. Ba- 
oui ! ça vaudra la peine de constater par nous-mêmes 
si les c^ars du viuojtième siècle auront un bon mouve- 
ment de tangage dans les jambes, un beau costume, de 
belles voix, des chansons gaies comme les nôtres. 
Dites donc, entendre parler français, après quatre 
cents ans de latin dans le paradis, quel dessert ! 



186 l'éméeillon 

Séquart et Duvert s'écrièrent ensemble : — Eh î l'oa 
parle latin là-liaut ? Qu'en sais-tu, mon pauvre Eus- 
tache ? 

— Da-oui ! C'est mon curé qui prétend ça. 

— Laisse- le dire ; tu vois bien que, dans le cas, cela 
serait fait exprès pour faire taire les matelots. Ce n'est 
pas juste; faudra tenir pour le bas-breton et le fran- 
çais. N'est-ce pas, vous autres ? 

— Terr-i-hen ! répondit Grossin, qui mourra \'erra ! 
Je ne suis pas même certain de comjDrendre le français 
de mes enfants dans quatre cents ans d'ici. 

— As jpas peiu\ répliqua Duvert. Il faudra que k 
langue ait bien vieilli pour que la terre, en français, 
ne s'appelle plus la terre ; la mer, la mer ; le ciel, lo 
ciel ; un navire, un navire ; pour que l'on ne nous 
comprenne pas quand nous demanderons du pain, de 
l'eau, du vin, une rame, un poignard, un cordage, une 
futaille ! 

— Changeront-ils aussi le mot patrie ? 

— Ils le conserveront, même malgré eux, car, vois-tu, 
ce mot là est impérissable. Il se garde immortel dans 
toutes les langues du monde. Seulement, ajouta Duvert, 
seulement j'ai bien peur qu'ils le traduisent ! 

— Traduire quoi ? demanda Séquart, je ne comprends 
pas. 

— Je dis que dans quatre cents ans d'ici les Cana- 
diens n'auront peut-être plus le mot France pour 
répondre au mot patrie. 

— Hein ? Qu'est-ce que tu dis-là ? 

— Ce pays que nous avons l'intention de nommer 
Nouvelle- France sur nos cartes géographiques et dans 
l'histoire du globe, ce pays s'appellera peut-être alors 



l/ÉMÉllILLON 187 

Nouvelle-Espagne ou Nouvelle- Angleterre. A tous les 
âges du monde, mes amis, les conquérants ont eu cette 
manière de traduire. 

Eustache Grossin se leva debout : — Il faudrait pour 
cela, dit-il, il faudrait que l'empire de la mer appartint 
à l'Angleterre ou à l'Espagne. Ce qui n'est pas, ce qui 
ne sera pas, par St-Malo ! aussi longtemps que l'on 
verra dans l'Atlantique les galions, les nefs, les cliebecs 
et les caravelles de la Bretagne, liappelle-toi, Duvert, 
que les Normands ont conquis l'Angleterre, et n'oublie 
pas que tu es Français ! 

Duvert regarda le compagnon marinier avec orgueil 
et lui répondit simplement : — J'aimerais mieux, Gros- 
sin, me rappeler que je suis Breton ! Avant que la 
France s'appelât Gaule, la Bretagne se nommait Armo- 
rique ! Nous ne sommes Français que d'hier, ^ cama- 
rade, et le courage date de plus loin. Le courage, ami, 
n'est pas exclusivement une qualité française, c'est 
plus qu'un caractère national, c'est une vertu humaine. 
Seulement, à la gloire de notre nouveau drapeau, nous 
sommes de tous les peuples actuels de l'Europe, son 
meilleur terme de comparaison. 

— Et voilà pourquoi tu désespères de la colonie, 
pourquoi tu oses croire à sa ruine, le jour même de sa 
découverte ? dit Grossin avec colère. 

— Ce n'est pas souhaiter un événement que d'y 
penser. Même avec ce pressentiment au fond du 
cœur, je me ferais tuer pour notre con(|uète. 

— Très- bien, cela. 

1. La Bretagne ne fut définitiveinent uttaclié-e an loyanmc de 
France qu'en 1532. 



188 l'kméeillon 

— Ce qui ne m'empêche pas de croire et de dire 
que les futurs habitants de la grande ville que nous 
croyons voir cette nuit, à travers les" ténèbres de quatre 
siècles d'avenir, ne nous ressembleront peut-être en 
aucune sorte, ni par le visage, ni par l'habit, ni par la 
langue. 

■ — Alors, dit Grossin, il faudra écouter attentive- 
ment carillonner les églises pour ne pas s'y trouver 
tout à fait étrangers. 

— Comment ? dit Séquart. 

— Toutes les cloches seront venues de France, et les 
cloches, voyez- vous, sont les dernières à perdre l'accent 
du pays ! 

— A moins, ajouta Séquart, qui aussi lui paraissait 
tourmenté par l'horreur d'un pressentiment invincible, 
il moins qu'on ne les ait fondues pour couler des 
boulets. Pendant un long siège les canons, comme les 
hommes, finissent par avoir faim. 

— Dieu aimera trop la colonie pour la réduire à ce 
désespoir. Non, impossible ; avant que d'en venir là, 
tous les Français de là-bas seront morts. On enfume 
un renard, on accule un sanglier, on relance un dix- 
cors, mais on n'affame pas un Français. Quand on 
l'assiège trop longtemps, il fait comme le lion, il sort 
de la citadelle comme l'autre de sa caverne, la garnison 
quitte la muraille et se fait tuer, à découvert, debout, 
en pleine lumière. Puis, quand l'ennemi enterre les 
corps mutilés au fond de la tranchée béante, il voit 
avec terreur les têtes de cadavres garder leurs yeux 
ouverts, comme si la revanche était encore possible et 
que la mémoire de chacun de ces morts eût un nom, 
un visage à retenir, pour les colères de l'autre monde. 



]/kméeillox 189 

— Cette opinion confirme mes craintes, conclut 
Jehan Duvert. Une fois la garnison tuëe jusqu'à sou 
dernier homme, qui empêchera la ville d'être emportée 
d'assaut ? Les Espagnols ou les Anglais auront alors 
la victoire facile ; avec les pièces d'a;tillerie trouvées 
sur les remparts, sans affûts, sans boulets, sans canon- 
niers, ils couleront des cloches d'église. Et ce seront 
elles qui chanteront, avec des carillons éclatants, les 
Te Deum anniversaires de leur triomphe ! 

Eustache Gressin se recueillit un moment, puis il 
répondit avec une voix grave : — Il vaudra mieux 
alors, camarades, ne pas s'éveiller, garder pour nous 
seuls le secret de nos tombes, demander au bon Dieu 
qu'il nous efface de la mémoire des vivants et que sa 
paix nous endorme jusqu'à la fin ! Ecouter de pareilles 
cloches ! moi je pleurerais trop si je les entendais son- 
ner. Et toi aussi Guillaume, et toi aussi Jehan, et tous 
aussi les autres, mes vieux compagnons mariniers. 

Ainsi causaient ces trois hommes quand soudain un 
bruit de pas retentit là-haut sur le pont de la galiote. 
Presque aussitôt l'écoutille s'ouvrit brusquement et je 
vis, par son échelle, neuf personnages descendre au 
milieu de la chambre mortuaire. Je reconnus Jehan 
PouUet et De G oy elle, de la Grande Hermine, puis 
Marc Jalobert, capitaine et pilote du Courlieu, Guil- 
laume LeMarié, maître de la Petîte Hermine, Guil- 
laume LeBreton Bastille, capitaine et pilote de YEmé- 
rUlon avec le maître de la galiote, Jacques ]\Iaingard, 
puis enfin Garnier de Chambeaux, Jean Garnier, sieur 
de Chambeaux, Charles de la Pommeraye, tous trois 
gentilshommes de St-Malo. 



190 l'éméeillon 

— La messe vient de finir à bord de la Grande 
Hermine, dit Marc Jalobert à Séquart. Nous venons 
réciter la dernière prière. Tous les gars de St-Malo 
sont-ils présents ? 

— Présents, répondirent ensemble les douze hommes. 
Jalobert ajouta : — Il faut se liâter, la bénédiction 

du feu a lieu dans un quart d'heure et le capitaine- 
général nous y attend. — Etes- vous prêt, Grossin ? 

Le matelot baissa silencieusement la tête et s'en alla 
chercher le couvercle du cercueil. 

Séquart, de son côté, ramassa le marteau et Duvert 
se mit à choisir les clous au fond du coffre d'outils. 

Ces derniers préparatifs, si petits qu'ils fussent, me 
parurent épouvantables. 

Guillaume LeBreton Bastille demanda : — Va-t-on 
le fermer maintenant ? 

— Non, dit Jacques Maingard, le maître de YEoné- 
rlllon, seulement après la prière ; ça nous conservera 
quelques minutes de plus dans l'illusion de croire que 
Pliilippe Itougement nous entend mieux et qu'il est 
moins parti ! 

Les douze Malouins s'agenouillèrent alors auprès du 
cercueil. Jalobert alluma un cierge qu'il avait apporté 
de la nef-amirale et le plaça entre les mains du mort. 
Puis il dit : ^ 

— Guillaume Le Breton Bastille, en votre qualité 
de capitaine et pilote de VEmérillon, la parole vous 
appartient, récitez le De Profandis. 

— Cet honneur vous revient, Jalobert, répondit 
l'officier en se récusant, vous êtes à mon bord sans 
doute, mais vous représentez le capitaine-général, le 
pilote du roi. Moi, je dirai le JVotre Père. 



l/ÉMÊRILLON 191 

Alors commencèrent les alternances lugubres du 
De 'pvofundls ; et quand l'auditoire eut répondu araen 
■d Marc Jalobert qui récitait l'oraison, Guillaume le 
Breton Bastille, les yeux fixés sur le pâle visage du 
jeune marin, commença le Notre P^^re lentement, lente- 
ment, comme pour donner à cet incomparable graveur 
(jue nous appelons la mémoire le temps de fixer dans 
son cœur et dans son Ame une image éternelle de 
l'éternel absent. 

Enfin, les dernières invocations, dites, celles-là, par 
le maître de la galiote : 

Saint Philippe ! — le patron du mort. — Et l'assis- 
tance, qui répondait : — Priez pour lui ! 

Saint Malo ! — le patron de la ville. — Et l'assistance 
jui répondait : — Priez pour lui ! 

Saint Louis ! — le patron du royaume. — Et l'assis- 
tance qui répondait : — Priez pour lui ! 

Alors, suivant ordre de grades, la petite colonie 
Laalouine défila devant le cercueil. 

Marc Jalobert passa le premier. 1 1 éteignit le cierge 
de Philippe Ilougemont, et, le donnant à Guillaume Le 
Breton Bastille, il dit : — " Tu le rapporteras à Amboise ; 
tu sais, c'est pour la mère. " Et il déposa sur le front 
glacé du camarade le baiser de l'adieu suprême. Puis 
vint Guillaume Le Breton Bastille ; ce fut ensuite le 
tour de Guillaume Le Marié et celui de Jacques 
Maingard, de Jean Garnier, sieur de Chambeaux, de 
Garnier de Chambeaux, de Charles de la Pommeraye. 
Jehan Poullet et De Goyelle s'approchèrent les der- 
niers. Et, comme personne n'attendait après eux, ils 
embrassèrent Pougemont longuement, à leur aise. 



192 l'émérillon 

Encore une fois Eustache Grossin, Jehan Duvert et 
Guillaume Sëquart se trouvèrent seuls dans la chambre 
de proue. J'eus le soupçon de la dernière manœuvre, 
et, pour ne pas écouter le sinistre marteau frapper les 
clous, je m'enfuis dehors par l'échelle d'écoutille. 

Trop tard cependant pour ne pas voir et ne pas 
entendre, par l'entrebâillement des panneaux, Duvert 
et Grossin assujettir le couvercle du cercueil et Guil- 
laume Séquart crier à Eougemont avec une voix sourde 
de larmes : — Pardonne, Philippe, pardonne ! 



CHAPITIŒ QUATRIÈME 



UN NOËL BRETON 



— Quel beau Noël ! Quel vrai Noël ! Drame, acteurs, 
décors, superbes, superbes, superbes ! Comme ce spec- 
tacle rafraîchit le sang ! Une féerie quoi ! 

C'était mon cicérone qui déclamait ainsi ces paroles 
incroyables. Il s'oubliait, dans son enthousiasme, jus- 
qu'à battre des mains, comme si la représentation eût 
encore marché devant lui et que les personnages fus- 
sent demeurés en scène. 

Cette joie, stupide à mon sens, m'irrita. — Eh ! mon- 
sieur, lui criai-je. 

Mais la gaieté tapageuse de mon compagnon de 
route m'avait tellement aigri le caractère et agacé les 
nerfs que je demeurai là, bouche bée, à le regarder de 
la plus idiote façon, et ne trouvant rien à lui dire. Il 
continuait de marcher avec cette allure vive et pétu- 
lante, ce pas allègre et joyeux que nous avons tous 
quand le cœur, l'âme et la conscience chantent en 
nous-mêmes à voix éo-ales. 



194 UX XOEL BRETON 

Tout à coup Laverdière fit volte-face, et, marchant 
sur moi : — Ça donc, dit-il, il ne vous amuse pas inon 

— Je m'en veux, monsieur l'abbé, je m'en veux ! Il 
est si gai votre Noël ! Parole, je voudrais être croque- 
mort, revenant, fossoyeur, pour en raffoler à mon aise 
et vous rendre justice. 

— Gai ! gai ! s'écria l'historien avec amertume, ils 
en veulent tous des îToëls gais, lui comme les autres ! 
C'est encore moins de l'imagination que de l'enfan- 
tillage ! Eire, chanter, manger et boire ! Eh ! pour- 
raient-ils jamais célébrer autrement la solennité des 
fêtes chrétiennes ? C'est leur seule façon de traduire 
les joies de l'esprit en plaisirs de chair. Jeune 
homme, jeune homme, vous ne connaissez -pas la vie 
si vous croyez que Noël soit un jour nécessairement 
heureux, un jour férié où personne n'ait faim, personne 
n'ait soif, personne ne souffre, personne ne meure. 

— Ivappelez-vous donc le crucifix de Dom Anthoine. 
Voilà, pour l'homme, une saisissante image de la vie. 
La croix ! Le crucifié en descend-il, au jour de Noël, 
pour se reposer dans sa crèche ? S'en détache-t-il, à 
l'Ascension, pour remonter au ciel ? A Pâques enfin, 
n'est-ce pas la croix du Vendredi-Saint avec son cru- 
cifié qui rayonne aux splendeurs de la résurrection ? — 
Il est toujours cloué ! Voilà le dernier mot de la vie ! 
et la dernière raison de l'aumônier ! 

— Ah ! ne m'accusez pas de vouloir exagérer, par 
tristesse de caractère, la mélancolie de ce Xoël histo- 
ri(pie, hélas ! déjà trop lugubre. Vous me reprochez 
aujourd'hui de charger les couleurs ; la Providence 
assombrira davantage la Xoël de 1C35. Oui, frère, 



rX NOËL BRETOX 195 

dans cent ans d'ici, à la même liem'e, à pareil jour, 
tout comme elle emporte aujourd'hui le petit matelot 
découvreur sur les caravelles de Jacques Cartier, la 
mort viendra clierclier, au cliâteau des gouverneurs 
français, Samuel de Cliamplaiu, le père de la J^ouvelle- 
Frauce. ^ Oseriez- vous comparer la douleur de l'c'qui- 
])age au deuil de la colonie ? - 

— Serez - vous encore étonné, et trouverez - vous 
étrange l'Eglise catholique qui chante le De prof midis 
aux grandes vêpres de la Nativité? Be profundis, 
Be 'profundis ! eh ! eh ! ce n'est pas, comme vous le 
dites, absolument gai ; il n'en demeure pas moins 
cependant un psaume historique, et de caractère abso- 
lument humain. Be profundis ! voilà bien le propre 
des joies de ce monde : de la tristesse mise en musique ! 



1. Samuel de Cliamplaiu mourut à Québec le 25 décembre 1635. 

2. Parlerai-je des Noëls passés à l'Ile de Sable (25 décembre 1598, 
1599, 1600, 1601 et 1602), de ces Nods du Désespoir que les bandits 
du marquis de la Koclie, les abandonnés de Chédotel, célébraient, h 
leur abominable façon, par le meurtre et le blasphème ? L'intérêt do 
oe fait historique est petit, et lestime qu'on en peut avoir encore 
moindre. Il se réduit à une curiosité de la mémoire pour qui étudie 
Thistoire du Canada. Lescavbot raconte qu'en 1598 le marquis de la 
Roche -s'embarqua avec environ 60 hommes, et n'ayant pas encore 
reconnu le pays, fit descente à l'Ile de Sable. Il les quitta dans le 
dessein de les rejoindre aussitôt (|u'il aurait trouvé en Acadic un lieu 
propice ii l'établissement d'une colonie. Mais les tempêtes rompirent 
toutes ses mesures, et il se vit obligé do repasser la mer abandonnant 
ses gens au hasard. Ils demeurèrent cm(\ ans retenus dans la dite 
île, se mutinèrent et se coupèrent la gorge, en bandits qu'ils étaient. 
Henri IV, étant à Rouen, commanda à Chedotel, ou Clief-cVhosfxl, 
d'aller recueillir ces pauvre diables. Ce qu'il fit. De cinquante 
liommes qu'ils étaient, l'ancien pilote do l'expédition de 1598 n'en 
ramena i^ue onze. Le roi se les fit présenter dans leurs habits do 
peaux de loups-marins, leur fit grâce de toutes les condamnations qui 
pesaient sur eux et fit remettre à chacun d'eux cin<juante écus. Les 
registres d'audience du parlement do Rouen, année 1603, nous ont 
conservé leurs noms : Jacques Simon dit la Rivière, Olivier Delin, 
Michel Heuliu, Robert Piquet, Mathurin Saint Gilles, Gilles de Bultel, 
Jac(jue8 Simoneau, François Provostel, Loys Desohamps, Geoffroy 
N'iret et Fram'ois I)('lestro. 



196 UN NOËL BRETON 

A ce moment nous rejoignîmes nos compagnons de 
marche qui jusque là nous avaient précédés d'assez 
loin sur la rivière. ISTon point que la conversation 
animée de mon interlocuteur nous eût fait hâter le pas 
à notre insu : tout simplement les gars de St-Malo 
s'étaient arrêtés. Je m'expliquais peu cette halte; 
comme nous étions toujours demeurés invisibles à 
leurs yeux, elle n'était point faite évidemment pour 
nous attendre. L'attitude de leur groupe me frappa.. 
Ils regardaient tous dans le ciel, au nord de l'horizon, 
et se montraient alternativement quelque chose avec 
de grands gestes de mains et de bras. 

— Ça, le point du jour ? s'écriait Le Breton Bastille, 
mais l'aurore ne se lève pas au pôle ! 

Et cependant il revêtait bien une lueur d'aube ce 
brouillard de lumière vague, incertaine, aux blancheurs 
lactées comme la tache agrandie d'une nébuleuse 
énorme, poudrée comme elle d'étoiles microscopiques 
et dont les scintillations pleureuses rappelaient un 
essaim de vers luisants, dansant la farandole à tra- 
vers la buée d'un marais. Ce nuage phosphorescent, 
diaphane, montait lentement sur l'horizon à une hau- 
teur atteignant dix degrés, et son contour, rigoureuse- 
ment incHné en arc de cercle, faisait croire à l'ombre 
prochaine de quelque astre inconnu, immédiatement 
voisin de la ten-e, et qui marchait sur elle avec une 
vitesse effroyable. 

Soudain, la nue se frangea d'une lumière éclatante : 
(m eût dit un gigantesque éventail s'ouvrant tout à 
coup aux doigts magiques d'une sultane exilée par la 
beauté jalouse de quelque aimée rivale et déployant, 
pour se mieux rappeler l'Orient et le Pays du Soleil, 



UN NOËL BllEÏOX 197 

cet éventail merveilleux, incrusté, comme un diadème, 
non plus de rubis et de saphirs, mais de milliards 
d'étoiles, pailleté de constellations et ruisselant la 
lumière électrique par toutes ses lames. 

Un cri d'admiration, une clameur magnifique de 
surprise et d'ensemble s'échappa de toutes les poitrines : 
— L'aurore boréale ! 

Et véritablement le spectacle en était merveilleux. 
La peinture, la photographie même, eussent été impuis- 
i^antes à fixer la magique splendeur de ce phénomène, 
l'un des plus beaux, l'un des plus stupéfiants que la 
)iature sache offrir aux regards éblouis de l'homme. 

Plus l'émission de la lumière polaire se faisait intense, 
et plus vifs se coloraient les rayons électro-magnétiques 
lancés, comme des flèches, à de prodigieuses hauteurs 
sidérales et qui frappaient le zénith comme une cible. 
Des ligures bizarres, apparues tout à coup dans le 
firmament, disparaissaient de même, pour se reformer 
encore, capricieuses, fantastiques, imprévues, avec la 
vitesse instantanée de la foudre, et consterner par leur 
féerie les rêves les plus extravagants de l'imagination. 
<.eHielquefois le grand arc étincelant paraissait agité 
par une sorte d'effervescence comparable au dégage- 
ment des bulles d'air à la surface d'un liquide qui 
entre en ébullition ; autres fois les lueurs palpitantes 
de l'aurore boréale imageaient bien pour l'œil ces batte- 
ments précipités du cœur dans la poitrine, à la suite 
(les violentes émotions de la colère ou de la peur ; 
quelquefois encore le grand arc lumineux, variant à 
l'infini d'éclat, de nuances et de formes, semblait gre- 
lotter de froid. Ses frissonnantes vibrations de lumière, 
longtemps et fixement regardées, finissaient par appor- 



I 
198 UN NOËL BRÎ]TOX 

ter à l'oreille d'étranges et lointaines harmonies ; autres 
fois enfin, d'innombrables rayons, réunis en faisceaux, 
s'élevaient simultanément à divers points de l'horizon. 
Ils y demeuraient fixes comme des panoplies gigan- 
tesques, formées de colossales armures, suspendues aux 
murailles inaccessibles du firmament. Ainsi le plus 
grand des dieux Scandinaves, le formidable roi du 
nord, Odin, le ]3ère du monde, devait-il attacher aux 
, colonnes de son palais ses trophées de dépouilles opimes, 
quand il recevait au Valhalla les âmes des braves 
morts dans les batailles. C'était véritablement en pré- 
sence d'une telle vision qu'Ossian, le prince des bardes 
d'Ecosse, avait chanté ses poésies ; car maintenant 
j'appréciais, à la mesure de mon admiration, la noblesse, 
la grandeur, l'enthousiasme de sa lyre. 

î^ous demeurâmes longtemps immobiles, silencieux, 
à contempler avec un ravissement d'extase l'intradui- 
sible beauté de ce spectacle. 

— J'ai beaucoup voyagé, dit Le Breton Bastille, et 
j'ai vu bien des aurores polaires, en Suède, en Norvège, 
en Islande ; mais, parole de marin, elles ne valaient 
pas celle-ci. 

— On dit, remarqua naïvement Eustache Grossin, 
que les aurores boréales sont des esprits qui se dis- 
putent et se combattent dans le ciel. Est-ce vrai ? 

Le visage du pilote de VEmérillon prit une belle 
expression de puritain scandalisé. 

— Prenez garde ! s'écria-t-il avec un sérieux de 
prophète, c'est un péché grave de croire aux légendes 
païennes. Celle-ci nous vient des gens de la Sibérie. 
C'était, en effet, une superstition commune à plusieurs 
autres peuples du nord de l'Europe, mais autrefois. 



avant l'Evangile. A propos, savez-vous ce que pensent 
les pêcheurs du Groenland des aurores boréales ? 

— Ça p^ut-il se savoir sans péché ? demanda le mali- 
cieux Eustache, reprenant l'offensive. 

— D'après les Groënlandais, continua liastilk', sans 
jtaraître ému de la plaisanterie, les aurores horéales 
seraient produites par les âmes des morts qui viennent 
à la surface du ciel revoir sur la terre les patries 
qu'elles ont aimées. Légende pour légende, je choisi- 
rais celle des Groënlandais, s'il m'en fallait accepter 
une. Je la crois juste ; elle est trop belle d'ailleurs 
pour n'être pas chrétienne. Elle nous suggère à tous 
une consolante et salutaire pensée. 

— Je ne vois pas bien la raison de cette préférence, 
insinua narquoisement Grossin, lequel évidemment 
poussait à la querelle. A'otre superstitioii nous vient 
des Esquimaux, des païens, des idolâtres tout comme 
vos gens de Sibérie. Prenez garde au péché grave. 

— Les Esquimaux, riposta Le r)reton iiastille, ks 
Esquimaux sont trop abêtis pour imaginer une aus,>i 
gracieuse légende. C'est une tradition venue d'hommes 
Itaptisés que leur ont transmise les péclieurs danois, 
suédois, norvégiens, ou bien encore les aventui'iers 
d'Islande. Il n'y a pas trente ans d'ailleurs que les 
missionnaires catholiques se sont éloignés de cette 
terre de désolation, condamnée, livrée sans retour aux 
neiges éternelles. ^ 



1. •• Encore aTijourd'hui une peuplade de Sibérie, les ïongout,'^, 
'■ prétendent ({ue les aurores boréales sont des esprits qui se quere!- 
" lent et se combattent dans l'air. " 

Bescherelle, Dictionnaire, au mot aurore, page 291. 

Le Groenland {(jrccn land, terre verte) ainsi nommé à cause de sou 
aspect verdoyant, fut découvert par l'islandais Eric Randa en 982. 
La colonie qu'il y fonda disparut en 1406. 



-00 UX NOËL BRETON 

— Quel dommage ! soupira De Goyelle ; si Jean 
Alfonse était avec nous, comme il expliquerait bien 
ces grandes lumières ! 

Je demandai à La verdi ère quel était ce Jean 
Alphonse, et le maître ès-arts me répondit qu'il n'était 
autre que le fameux Jean Alphonse, de Xantoigne, ou 
bien encore Jean Alfonse le Saintongeois, celui-là 
même qui devait commander, sept ans plus tard, en 
qualité de premier pilote, l'expédition du sieur de 
Eoberval, l'auteur du Eoutier célèbre de 1542 où est 
représenté le cours du fleuve Bt-Laurent, depuis le 
détroit de Belle- Me jusques au fort de France- Roy, au 
Canada. 

— Tu as raison, camarade, répartit CJuillaume Le 
Breton Bastille, c'est un grand voyageur. Il est allé si 
loin vers la terre du nord, que le jour lui a duré trois 
mois comptés par la réverbération du soleil ! ^ 

Les compagnons de mer, tous gens avides de mer- 
veilleux, poussèrent un grand cri d'admiration et firent 
cercle autour du maître de la galiote, pour mieux 
entendre raconter les fabuleuses aventures de l'homme 
de Cognac. - 

— En vérité, continua Le Breton Bastille, en vérité, 
c'est un vieux loup, un gaillard d'avant, un hardi de 



1. " Tontesfois j'ay esté en nng lieu là où le jour m'a duré trois 
'• moys comptez par Ja réverbération du soleil, et n'ay pas voulu 
" attendre davantage de craincte que la nuict me surprînt. " Cosmo- 
graphie de Jean Aîfo7i<>e. — L'Hydrographie d'un Découvreur du 
Canada et les Filotcs de Pantagruel, page 317. — Voir Les Découvertes 
Françaises et la Révolution Maritime du liième au IGième siècle par 
Pierre Margry. 

2. Jean Alfonse naquit au pays de Saintonge, près de la ville de 
Cognac. — Pays ici est l'équivalent de bourg, d'après le mot latin 
pagus. Saintonge est du canton de Segonzac. 

Pierre Margry, Découvertes Françaises, page 226. 



UN NOËL BRETON 201 

la miiture. A^oilà quarante ans qu'il navigue sur trois 
océans. A lui seul, dans sa galiasse, il a plus couru 
l'Atlantique que toutes les caravelles de la Bretagne 
ensemble ! Per jou ! mes gars, il fait honneur à la 
marine de France ! Or, parlons-en. 

— Autres fois Jean Alfonse passa en Angleterre. Il 
y vit des arbres étranges, verdoyant au printemps 
comme les nôtres, mais qui, l'automne venu, opéraient 
miracles. Car leurs feuilles se changeaient tout à coup 
en poissons et tout à coup en oiseaux, suivant qu'elles 
tombaient à la surface de l'eau, dans les rivières, ou 
bien à la surface du sol, dans les terres labourées, au 
gré du vent. ^ 

— Autres fois Jean Alfonse naviguant sur les mers 

d'Asie, retrouva à Babylone devinez quoi, chers 

amis? Les pommes du Paradis terrestre, marquées 
chacune, au dedans de leur chair, à la figure d'un 
(crucifix ! ^ 

A ce mot grave de crucifix les compagnons mari- 
niers se signèrent dévotement, comme à l'église, quand 
le prédicateur nommait N'otre Seigneur au sermon. 

— Autres fois Jean Alfonse a vu, bien loin, là-bas, 
au delà de l'équinoxial, ^ des hommes à visages de 

1. <' En ceste terre (Angleterre) y aune manière d'arbres que quand 
:a feuille d'iceulx tombe en l'eaue se convertist en poisson, et si elle 
tombe sur la terre se convertist en oyseau. " 

Pierre Makgry, Découvertes Françaises, CoshWjrc/phie de Jean 
Al2)honse, page 235. 

2. Pommes de paradis en Bahiilonc, " dans lesquelles (luand on les 
•• sépare en cliacuue partie apparaît la figure d'un crucifix. ' 

Pierre Margrv, Découvertes Françaises, Cosvwgraphie de Jean 
Alphonse, page 23G. > ■ i 

3. " Hommes rjid sont aie delà de reqîdnoxial (l'équateur), a qui la 
'•' teste et le corps c'est tout ung, sans cou ni fasson de teste, d autres 
'• qui ont le visaige d'un chien et la teste d'un homme, et aultres qui 



202 UN XOEL lUlETON 

chiens, et d'autres à pieds de chèvres; d'autres l)oroiies 
en cyclopes, n'ayant qu'un œil au miHeu du front, et 
d'autres muets comme des figures de navires, qui cou- 
raient plus vite que des lévriers et ne mangeaient que 
des couleuvres et des lézards. 

Les petits enfants qui écoutent raconter Chat Botté, 
Barbe Bleue, Cendrillon, Peau cVAne, n'ouvrent pas 
mieux la bouche que les auditeurs ébahis de l'incom- 
parable Guillaume LeBreton Bastille. Je ne dis rien 
des yeux, démesurément écarquillés, un peu plus 
même que ceux du loup quand il avala la mère-grand 
de Chaperon Rouge ! 

Mais le beau de l'iiistoire était que le maître du 
galion, se grisant à son propre verbiage, croyait, plus 
que tous les autres ensemble, aux blagues énormes 
qu'il débitait. 

Un autre sujet comique d'observation était la com- 
plaisance manifeste du glorieux Bastille s'écoutant 
parler devant la béate assistance, et ramenant à lui la 
meilleure part dans l'admiration naïve de ses auditeurs 
pour les aventures du Saintongeois. 

— Quel homme ! mes enfants, quel homuu'. 1 s'excla- 
mait Le Breton, avec un renouveau d'éloquence pater- 
nelle. Il explique la pluie, il a vu des j)hénix, la fon- 
taine de Jouvence, la source de llascose, il a trouvé des 
agates et des pierres d'iiyène ; puis, en Ecosse, on lui a 
montré, oui, mes très cliers enfants, on lui a montré 



'' ont pieds de chèvres et aultres qui n'ont qu'un udl au front, et 
" d'aultres qui ne parlent point et courent aultant que lévriers, et 
" ceulx-ci ne rcangent que couloeuvres et leizars. " 

Pierre Margry, Découvertes Françaises, Cosmographie de Jean 
AîjyJwnse, pages 236 et 237. 



rX NOËL BRETOX 203 

en Ecosse le véritable trou de Saiut-ratrice ^ que l'on 
dit être un purgatoire ! 

— Ali ! ^ 

Laverdière riait aux larmes et aussi moi. Mais si 
vous croyez que les compagnons de mer n'étaient pas 
sérieux et que l'illustre et incomparable Guillaun;e 
Le Breton Bastille n'était pas grave, mes lecteurs, 
vous vous trompez moult. 

Incontestablement, un homme qui avait vu le pur- 
gatoire en Ecosse, avec le trou de Saint-I^atrice par- 
dessus le marché, était plus qu'en mesure de s'expli- 
quer, comme d'expliquer aux autres, une foule de 
choses, y compris les aurores boréales. 

Aussi, mieux peut-être encore que les gentils- 
hommes, compagnons mariniers, et charpentiers de 
navire, j'appréciai tout ce que nous faisait perdre, on 
cette circonstance, l'absence du fameux Jean Alfonse. 

Bastille essaya d'y suppléer par une interprétation 
personnelle, beaucoup plus religieuse que scientifique, 
ce qui était le caractère propre de l'instruction au 
moyen âge. J'avoue qu'elle me parut ingénieuse, 
bien trouvée, aussi belle que touchante chez cet homme 



1. '' Nous trouverons en Ecosse ce même homme {Jeait J/funse) en 
" face d'une autre merveille que des écrivains placent en Irlande, 
" dans une des îles du lac de Derg, le trou do Saiiit Fatris '' que l'on 
" dit estre un purgatoire." Quoiqu'on en ait beaucoup parlé et qu'il 
" y ait même des poèmes à ce sujet, Jean Alfonse ne sait comment 
'•' on descend dans ce trou, car, ainsi que. dicnt aulcims, c'est secret de 
'•' Dieu dont il ne se fault trop enquérir " 

M'est avis que Jean Alfonse s'inquiète à contre sens ù propos de ce 
purgatoire ; la difficulté n'est pas d'y entrer mais d'en sortir. 

Pour le détail et l'explication de ces merveilles imaginaires, lire 
la Cos^noejraphie de Jean Alfonse telle que reproduite par_ Pierre 
Margry dans son bel ouvrage des Dé<)ouvcrtes Françaises^ — librairie 
Tross, édition de 1867. pages 235, 2 3 G, 237 et 238. 



204 UN NOËL BRETON 

qui n'avait eu qu'un petit catéchisme pour seul livre 
d'études. 

— Avez-vous remarqué, poursuivit le pilote de VEmé- 
rillon, avez-vous remarqué combien cette lumière est 
douce et paisible ? Je ne crois pas qu'elle appartienne 
au soleil. — Une idée me vient ; nous sommes aux 
premières heures du jour de Noël, cette clarté ne serait- 
elle pas un reflet de l'autre grande lumière que les 
bergers de Bethléem aperçurent à la naissance du 
Sauveur ? 

Les physionomies expressives des matelots bretons 
s'éclairèrent d'un beau sourire, et je compris, à leurs 
regards d'admiration fervente, combien la pensée du 
maître de nef traduisait avec bonheur leurs propres 
sentiments. 

— Eh bien ! me dit Laverdière, à qui revient, selon 
vous, la meilleure part de poésie dans la contempla- 
tion de ce spectacle : à la candide simplicité de ces 
âmes croyantes ou à la suffisance orgueilleuse d'un bel 
esprit cultivé ? Et vous même, mon excellent ami, ne 
donneriez-vous pas toute la creuse satisfaction de vanité 
que vous pourrait obtenir la démonstration savante de 
ce phénomène d'électricité atmosphérique, contre le 
sentiment délicieusement chrétien de ces matelots naïfs 
cherchant dans des allégories religieuses la raison de 
tous les prodiges, se prouvant à eux-mêmes leurs 
causes les plus mystérieuses et leur vérité par l'émotion 
de leur foi vive ? Je m'étonne même que ces extatiques 
ne s'imaginent pas entendre chanter les anges : — Gloire 
à Dieu au-dessus des plus hautes étoiles ! Cela verse- 
rait bien dans leur rêve ! 



UN XOEL BRETON 205 

— Eappelez-voiis les paroles de l'Evangile de ce 
grand jour : et claritas Dei circwnifulsit illos. Savez- 
vous que ce serait une idée capitale que d'illustrer, dt- 
paraphraser avec une gravure d'aurore boréale, le sens 
divin de ces cinq petits mots latins-là. Le superle 
canevas pour un artiste ! Je ne sache pas de glossa- 
teur qui sût apporter au texte un plus éblouissant 
commentaire. Je m'étonne que les imagiers célèbres 
de notre époque n'en aient pas encore fait leur profit. 
Et dire que cette idée de peintre s'en est allée nicher 
dans une tête de matelot ! J'avoue que de prime abord 
cette singularité frappe l'imagination ; mais elle cesse 
de nous paraître étrange devant un peu de réflexion. 
Les pensées heureuses, voyez-vous, font comme les 
oiseaux, elles ne choisissent pas leur arbre pour chan- 
ter ; elles ne demandent que du silence et du soleil. 
La Providence inspire souvent l'ame naïve d'un 
berger plutôt que l'intelligence hautaine d'un pen- 
seur. 

— Quels hommes de foi ! s'écriait Laverdière avec 
admiration. Tous les mêmes, ces découvreurs ; depuis 
Colomb jusqu'à Champlain, l'idée du ciel les hante. 
Ils voient le paradis partout et le premier toujours, au 
bout du monde comme à la fin de la vie. Ils en cher- 
chent le chemin dans toutes leurs hardies découvertes ; 
la route même de la Chine n'est qu'un prétexte pour 
retrouver celui-là. 

— Le paradis ! voilà pour ces croyants la Terre 
promise par excellence, une terre que les vigies de 
leurs caravelles signalent avant les îles merveilleuses 
et les continents richissimes du nouvel hémisphère. 



206 UX NOËL BRETON 

Aux yeux de ces visionnaires, la mort est un horizon, 
l'éternité, un rivage. ^ 

Et cependant, comme ils commandent à d'ignares et 
superstitieux équipages ! Quelles tortures morales, 
quels supplices physiques n'ont-ils pas infligés à Chris- 
tophe Colomb, à Jacques Cartier, à Jean Alphonse ? 
Pour n'Ai rappeler qu'un exemple, souvenez-vous que 
les mariniers d'Ameriglio Vespucci croyaient inspirés 
par le démon l^s géographes qui déterminaient les 
longitudes. Ailleurs qu'au bord de leurs propres navires, 
ces illustres capitaines n'auraient pas dit avec un 
meilleur à propos : et post tenehras spero lucem ^ ^ 

Soudain une grande lueur sanglante apparut à la 
rive du bois et nous fûmes enveloppés d'un reflet 
rouge comme les personnages d'une féerie aperçus dans 
la lumière d'un feu de Bengale. 

A distance, les tambours battaient aux champs et 
les trompettes sonnaient une éclatante fanfare. 

A rencontre des prévisions de Laverdière, cette 
musique, bien loin de compléter le rêve des gars de 



1. Lors de son troisième voyage (149S-1500) Cliristoplie Colomb 
poussant plus loin son erreur, (celle do prendre l'Amérique pour 
l'Asie) erreur qui se compli(iuc alors d'autres rêveries du moyen 
ixgQ, pense en son allie et conscience: quHl était jjrès dic paradis. Les 
cosmographes du moyen âge, saint Isidore, Béda, le maître de l'histoire 
scolastique, saint Ambroise, Scott, et les autres savants théologiens 
plaçaient tous le paradis ù la iin de l'Orient et en faisaient dériver les 
(juatre grands fleuves de la terre. L'abondance des eaux et tout ce 
<|u'il voyait lui paraissait des indices de ce lieu où il ne croyait pas 
toutefois qu'on put arriver autrement que par la permission expresse 
de Dieu. 

Pierre Margr)-, Déconcertes Françaises, page 172. 

2. Beaucoup de marins, au commencement du XVlc siècle, croy- 
aient encore inspirés par un démon ceux ({ui déterminaient les longi- 
tudes, comme l'avait fait en 1501 Amerigho Vespucci, cet homme 
que sa science fit choisir plus tard, en Espa_gne, pour grand pilote de 
la flotte royale. 

Pierre Margry, Découvertes França' ses, page 258. 



UX XOEL BRETOX 20? 

St-Malo fut pour eux un réveil instantané, un réveil 
do catastrophe, Ijrusque, violent, brutal, un de ces 
r«-veils qui glacent le corps d'un tel froid que l'anie en 
est elle-même transie jusqu'à la peur. 

Les Français laissèrent échapper un grand cri, vous 
savez le cri des cataleptiques et des somnambules que 
Ton a nommés tout liant par mégarde, et qui s'éveillent 
tout à coup avec un formidable sursaut. Puis, comme 
une bande de clievrcuils affolés par un feu de carabine, 
les Malouins s'élancèrent dans la direction du fort 
Jacques-Cartier. 

Il nous fallut bien emboîter ce pas forcené, sous 
]>eine de manquer leur trace et les perdre sans retour. 
Ils marchaient droit devant eux, sur la glace de la 
rivière, en dehors de tout sentier connu, entrant 
jusqu'aux hanches dans les bancs de neige, plutôt que 
le les tourner. Nous filions de l'avant avec une 
vitesse de yacht voilé en course qu'un vent de tempête 
emporterait. 

Etrange, en A-érité, fut le spectacle qui frappa mes 
regards. .V la distance de plus d'un demi-mille, en 
aval du fort Jacques-Cartier, non pas à la grève, mais 
sur la glace de la rivière, au centre précis de sa largeur, 
j'aperçus un immense bûcher flamboyant de la base à 
la pointe, et tout autour de lui, se tenant par la main 
connue dans une ronde, cinquante hommes environ 
dansant une sarabande effrénée. 

— Les Français ! me dit Laverdière. 

Et coiume j'hésitais à les reconnaître : — Venez, 
ajouta-t-il, nous allons les identifier. 

Je crus un instant, et pour de bon, que la barbarie 
avait repris ces hommes civilisés, tant la joie qui les 



208 TN NOËL BRETON 

possédait manifestait Tin caractère sauvage. C'était 
une sauterie liideuse, à cabrioles grotesques, entremê- 
lées de cris féroces et de gambades ressemblant aux 
rondes infernales des Iroquois autour de leurs prison- 
niers de guerre liés au poteau de la torture. ^ 

Chacun de ces hommes portait un flambeau à la 
main, celle-ci tenue à hauteur de la tête. C'était une 
espèce de torche, grossièrement fabriquée d'écorces de 
bouleau gommées de résine, comme le prouvaient d'ail- 
leurs surabondamment l'odeur acre de leur rouge 
fumée et le pétillement de la flamme. Les marins 
vêtus de peaux de bêtes 2 étaient en outre coiffés de 
fourrures, ce qui leur prêtait, à distance, l'apparence 
de véritables indiens. Les uns étaient habillés de 
peaux d'ours cousues ensemble avec du fil de 
caret, d'autres s'étaient emmitouflés de robes de 
castors, d'élans, de caribous, d'orignaux, de lynx ou de 



1. Ces retours de la civilisation à la barbarie sont très rares. Ils 
existent cependant, même dans notre histoire. L'un des plus célèbres 
est celui rapporté par l'immortel découvreur de là Louisiane. Au 
mois d'août de l'année 1680, Cavelier De La Salle, dans son voyage 
à la recherche de Tonti au pays des Illinois, raconte que les hommes 
qu'il avait chargés de reconstruire le Griffon et de garder le fort Crève- 
Cœur avaient déserté et, s'alliant aux sauvages, étaient devenus aussi 
sauvages qu'eux-mêmes. L'historien Parkman dans son magnifique 
ouvrage, The Discovery of the Great West, page 196, raconte ainsi ce 
terrible épisode de la vie tourmentée du découvreur : " La Salle and 
his men pushed rapidly onward, passed Peoria Lake, and soon reached 
Fort Crève-Cœur which they found, as they expected, demolished by 
the deserters. The vessel on the stocks {le nouveau Griffon) was 
still left entire, though the Iroquois had found means to draw eut 
the iron nails and spikes. On one of the planks were written the 
words : " Nous sommes tous sauvages : ce 19 — 1680 ; " the work, no 
doubt, of the knaves who had pillaged and destroyed the fort. " 

2. ils (les sauvages) prennent, durant les dites glaces et neiges, 
grande quantité de bêtes sauvages, comme daims, cerfe, hours (ours), 
lièvres, martres, regnards et autres. 

Voyage de Jacques Cartier 1535-36, feuillet 31 verso, édition de 
1545. 



UN NOËL BEETOX 209 



♦ 



loups. Les coiffures variaient à l'infini : bonnets do 
visons, d'écureuils, de blaireaux ou de rats musqués, 
casques de loutre, de martre, de renard, de lapin, manu- 
facturés à fantaisie à toutes modes possibles ou impos- 
sibles. Parole d'honneur! l'on se fût aisément cru 
transporté en plein musée d'histoire naturelle, à la 
section des animaux à fourrure. ^ 

C'était une réclame vivante, énorme, incomparable, 
un prodigieux Jmmhug, un puff homérique que se fus- 
sent disputés à prix d'or les agents de la Compagnie 
de la Baie d'Hudson ou les commis voyageurs de la 
République voisine si, en ce temps-là, la Baie d'Hudsoa 
eût été découverte et les Yankees mis au monde. 

Seulement, à la vue de ces visages pelles, émaciés 
par l'angoisse, la maladie, la misère, en présence de 
ces corps frissonnants de froid et de fièvre par tous 
leurs membres, un sentiment intense de commiséra- 
tion envahissait l'âme entière, faisait oublier aussitôt 
et le ridicule de l'accoutrement et le grotesque de 
l'allure pour ne rappeler plus que cet état de détresse 
effroyable où se trouvaient réduits les hardis décou- 
vreurs du Canada. 

Et cependant les charpentiers de navire et les com- 
pagnons mariniers criaient avec un éclat de voix et 
d'allégresse extraordinaires : 

'' Le jour est fériaic. 
-iVa, unau, nau ! " 

1. Il y a un grand nombre de cerfs, daims, ours et autres bêtes 
11 y a force lièvres, connins (lapins), martres, renards, loutres, lyevres 
(hevres), écureuils, rats, lesquels sont gros à merveille, et autres 
sauvagiens. ' 

Voyage ck Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 33 verso, édition 1545. 
14 



210 ttX XOEL BKETOX 

. Les matelots se grisaient eux-mêmes, et très vite, à 
"cette clameur enthousiaste. Ils trépignaient de joie, 
s'embrassaient, lançaient en l'air leurs bonnets de 
fourrure, exécutaient des moulinets fantastiques avec 
leurs torches, les secouaient au-dessus de leurs têtes, 
les brandissaient avec de telles saccades que les flam- 
beaux, dans leurs évolutions rapides, pleuvaient des 
étincelles comme les grosses pièces d'un feu d'artifice 
à la féerique apogée de son spectacle. 

Je demandai au maître ès-arts ce que les Bretons 
voulaient dire avec cet éternel refrain, cette suppli- 
ciante ritournelle de " JSht, imaa, nau ! " un véritable 
aboiement de loup en famine. 

Et Laverdière me répondit : — C'est un vieux mot 
druidique, un vieux cri païen, qui veut dire, en bon 
français et en bon chrétien : Koël ! Noël ! ! Noël ! ! ! 

— Ça, n'en soyez pas scandalisé. L'idolâtrie s'utilise 
comme toute autre chose. lîappelez-vous qu'autrefois, 
aux bons vieux temps du catholicisme, les saints fai- 
, saient charrier la pierre des églises par le démon, sans 
contrat. Cela sauvait du temps, de la main d'œuvre et 
du numéraire. Ce fut aussi le diable qui donna le plan 
de la cathédrale de Cologne ; cette fois encore Satan 
ne fut j)as payé : on plaida contre lui sa qualité d'héré- 
tique. Mais Belzébuth se rattrapa largement et prit 
sur l'évêque de Cologne, Engelbert, une revanclie écla- 
tante. Il joua contre lui les Times de tous ses ouvriers 
maçons, et n'en perdit que trois ! Que voulez-vous, 
Engelbert était d'une faiblesse lamentable au brelan. Il 
s'excusa du mieux qu'il put auprès du bon Dieu, disant 
que les cartes étaient neuves et que son terrible adver- 
saire trichait à son tour de battre. Mais il ne brûla 



UX NOËL BRETON 211 

pas le jeu. Et depuis lors, dans les couveuts, les moines 
et les esprits malins continuèrent à perdre ou gagner 
les âmes.... des autres! Tout ceci est encore moins 
édifiant qu'authentique ! 

Et Laverdière riait! De si bon cceur, que je pensais, 
on l'écoutant, à la gaieté de Colin de Plancy, un rail- 
leur aimable, se gaudissant, aussi lui, dans ses Légen- 
des, aux frais et dépens du moyen âge. 

L'archéologue ajouta : — Soyez attentif maintenant ; 
nous allons être témoins de l'un des plus beaux noëls 
pittoresques et caractéristiques de la vieille Erance. 

C'était, en effet, un spectacle étrange, que la célé- 
bration de cette fête historique religieuse, croisée, 
comme un tissu, de superstitions païennes et de catho- 
liques légendes : solennité merveilleuse par excellence 
où les mystères de la liturgie druidique alternent, au 
cérémonial, avec la pompe du rite chrétien, ajoutant 
lui-même à son incomparable richesse de symboles la 
poésie des usages normands, des coutumes provençales 
et des séculaires traditions bretonnes. 

Je vis alors le premier des aumôniers de Jacques 
Cartier, Don Guillaume LeBreton, s'avancer tout 
auprès du grand feu et lire sur lui — comme autrefois 
les exorcistes sur la tête des possédés — l'évangile de 
la messe de ISToël. 

Cela m' étonna fort et j'en demandai la raison à 
Laverdière. 

— C'est un feu nouveau, me répondit le maître 
ès-arts, et l'usage veut qu'il soit béni. 

Et il me racontait qu'il existait en Erance, au seizième 
siècle, dans chacune des chaumières de hameaux une 
tradition immémoriale prescrivant d'allumer à la lampe 



212 UN NOËL BRETON 

du sanctuaire de l'église voisine le feu qui devait con- 
sumer la bûche de Noël. 

— Les Français, me dit-il, ont suppléé d'autant à 
l'impossible en imaginant de brûler la tronche de Na%b 
dans un feu de rameaux bénits, là-bas à St-Malo, le 
jour de Pâques fleuries. 

— Jacques Cartier, Marc Jalobert, Guillaume Le 
Breton Bastille les ont tous trois apportés de la muraille 
de leurs demeures aux murailles de leurs navires, 
comme autant de garde-bonheur, de talismans chré- 
tiens contre les dangers de la mer et les périlleux 
hasards de leur entreprise. 

— C'est une pensée heureuse, n'est-ce pas, et le 
rapprochement en est poétiquement trouvé. Je ne lui 
sais de supérieur, dans l'histoire de notre pays, que cet 
autre ingénieux stratagème des missionnaires jésuites 
qui plaçaient des vers luisants dans la lampe du sanc- 
tuaire trop pauvre hélas ! pour brûler toute une nuit 
devant l'autel du Saint-Sacrement. 



C'était un bûcher colossal, mesurant, au bas calcul, 
vingt pieds de hauteur; une superbe pyramide, ou 
mieux un cône plein, où entrait évidemment tout le 
bois d'un chêne. D'habiles espaces avaient été ména- 
gés aux courants d'air, et les interstices multipliés 
entre les pièces rugueuses étaient profondément calfeu- 
trés d'écorces de bouleau, de brindilles de pin, de 
branchages rouges de sapins morts, de feuilles sèches, 
de vieilles étoupes pleines d'huile, de gros paquets de 
mousses trempées, comme des éponges, de térébenthine 



UN NOËL BRETON 213 

et de goudron. Tout ce cumul de matières inflam- 
mables produisait un feu intense. Aux ronflements 
formidables de la flamme, activée par le vent furieux 
d'une tempête qui commençait à souffler, les bois de 
chêne, les branches sèches, les écorces torsives, les 
résines et les nœuds francs répondaient par des explo- 
sions de colère et des crépitements d'armes, sonores, 
serrés, soutenus, comme autant de volées de mous- 
queterie. 

" En ce temps-là, disait la belle voix reposée de 
" Dom Guillaume Le Breton, en ce temps-là, César- 
*' Auguste rendit un édit pour le dénombrement de 
" ses sujets par toute la terre. Ce premier dénom- 
'' brement se fit par les soins de Cyrinus, préfet de 
" Syrie. Tous allèrent donc se faire inscrire, chacun 
" dans la ville d'où il était. Et comme Joseph était de 
" la famille et de la maison de David, il sortit de 
" Nazareth, ville de Galilée, et vint en Judée dans une 
" ville de David appelée Bethléem afin de s'y faire 
" enregistrer avec Marie, son épouse, qui était enceinte. 
" Et comme ils y étaient, le terme arriva où elle devait 
" enfanter, et elle enfanta son fils premier-né ; elle 
" l'enveloppa de langes, et le coucha dans une crèche, 
" parce qu'il n'y avait point de place pour eux dans 
" l'hôtellerie. Or, il y avait dans ce pays des bergers 
" qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur 
" troupeau. Et voilà qu'un ange du Seigneur se tint 
" près d'eux, et la lumière de Dieu les environna de 
'' ses rayons " 

A ce moment précis où l'aumônier prononçait cette 
parole de l'Evangile : et clarltas Dei circumfidsit eos, 
il se produisit un phénomène étonnant de coïncidence. 



214 UN NOËL BRETON 

Le bûcher, comme s'i! eût été dévoré par un feu intel- 
ligent, s'affaissa tout à coup avec une telle recrudes- 
cence de chaleur et de lumière que les marins reculèrent 
et rompirent brusquement leur cercle pour ne pas 
eux-mêmes être rôtis vifs par le brasier qui déferlait 
sur la glace comme une mer de feu ! 

Cet événement, conséquence ordinaire d'une cause 
très naturelle, fut cependant accepté comme un prodige 
par ces témoins à imaginations vives, ardentes comme 
leur foi. Aussi, la plupart des matelots, spectateurs de 
cette merveille, crièrent- ils à pierre fendre : — Miracle! 
miracle ! ! 

L'aumônier, et avec lui le capitaine -général, les 
officiers de marine et les gentilshommes firent trois 
fois le tour du feu. Alors il fut solennellement béni 
par Dom Guillaume Le Breton. ^ 



1. " Mais avant de s'asseoir à table on procède à la bénédiction du 
" feu. " 

La Rousse, Grand Dictionnaire, au mot Noël, page 104G. 

" Le curé avec son vicaire, ses chantres, ses choristes, sa croix et 
" sa bannière {celle de la paroisse) fait trois fois le tour du feu. " 

Vicomte Walsh, Tableau Poétique des Fêtes Chrétiennes, page 3^. 
édition de 1850. 

" Le 23 (juin 1646) se fit le feu de la St-Jean, sur les 8 heures et 
demie du soir : M le Gouverneur {Montmagny) envoya M. Tronquet 
pour sçavoir si nous (les jésuites) irions ; nous allâmes le trouver, le 
père Vimont et moi {Jérôme Lalemant) dans le fort. Nous allâmes 
ensemble au feu. M. le Gouverneur l'y mit et lorsqu'il l'y mettait je 
chanté {sic) VUt queant Iaxis, et puis l'oraison. 

" Le 23 (juin 1666) la solennité du feu de la St-Jean se fit avec 
" toutes les magnificences possibles. Monseigneur l'éveeque (Laval) 
" revestu pontificalement avec tout le clergé, nos pères (les jésuites) 
" en surplis, etc., etc. Il {Laval) présente le flambeau de cire blanche 
" à Monsieur de Tracy (le gouverneur) qui le lui rend et l'oblige à 
'•' mettre le feu le premier, etc. " 

Journal des jésuites, page 53, année 1646 ; — page 89, année 1647 ; — 
page 111, année 1648 ;_page 127, année 1649 ; — page 141, année 
1650 ; — page 345, année 1666. 

Comme on le voit, ce récit imaginaire observe, avec une rigou^ 
reuse exactitude, le précis de la tradition. 



i;X NOËL BRETON 215 

Tout aussitôt Jacques Cartier demanda: — Ouest 
Benjamin ? 

Or, il n'y avait pas un seul homme qui s'appeLU 
Benjamin dans les trois équipages, et j'en fis de suite 
la remarque à Laverdière qui me répondit: — Le capi- 
taine découvreur demande quel est le plus jeune 
matelot de la flottille, car une vieille coutume, parti- 
culière à la Bretagne, et universellement respectée en 
France, veut que le plus jeune enfant de la famille 
préside à la l)énédiction du feu. ^ 

Jacques Cartier dit pour la seconde fois : — Où 
est Benjamin ? Et presque aussitôt : — Oii donc est 
Philippe ? 

Ce Philippe qu'il voulait n'était autre que lîouge- 
mont. 

Jacques Maingard, le maître de la galiote, sortit alors 
des rangs de l'état-major, s'approcha du pilote du roi, 
et, portant la main à son bonnet de fourrure, répondit 
simplement : 

— Devant le bon Dieu, capitaine ! 

Jacques Cartier eut un tressant douloureux : le 
mouvement de surprise instinctif, naturel aux gens 
bien nés qui blessent par mégarde un sentiment ou un 
souvenir. 

— • Le précédent, commanda-t-il, avec une voix basse 
de tristesse. 

Bien de précis comme le cérémonial d'un rite sui^ers- 
titieux, car, voyez-vous, la ])lus légère méprise eût 

1. Cf. Courrier de Paris de LlJiiivcrs Illustré, année 1835. 



216 UX NOËL BRETON 

compromis, pour ces crédules Bretons, les chances de 
l'avenir, provoqué fatalement d'inénarrables catas- 
trophes. Aussi les charpentiers de navire et les com- 
pagnons mariniers se consultèrent-ils longtemps avant 
d'admettre que Eobin LeTort était bien le i^lus jeune 
marin de la flottille, après Philippe Rougemont. 

On lui remit sur le champ une gourde pleine de 
vin cuit. Et tout aussitôt le Benjamin de l'équipage 
s'agenouilla devant le feu. 

— O feu ! s'écria-t-il, réchauffe pendant l'hiver les 
pieds frileux des petits orphelins et des vieillards 
infirmes ; 

— feu ! répands ta clarté et ta chaleur chez les 
pauvres ; 

— feu 1 ne dévore jamais l'étaule ^ du laboureur 
ni la barque du marin I 

Ainsi prononçant ces paroles séculaires, Eobin Lé- 
Tort versa la gourde de vin cuit dans les flammes 
crépitantes du brasier. 



Tout à coup cinq hommes, tirant après eux une 
tabagane pesamment chargée, entrèrent dans le cercle 



1. C'est ] Il (devant le foyer, l'âtre) que s'accomplit avant toutes 
choses, la bénédiction du feu. Le plus jeune enfant de la famille 
s'agenouille devant le feu et prononce ces mots que son père lui a 
appris: " feu ! réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des orphe- 
« lins et des vieillards infirmes, répands ta clarté et ta chaleur sur 
<' les pauvres et ne dévore jamais l'étaule (Vétahlc) du laboureur, ni 
<' le bateau du marin. " En prononçant ces paroles antiques, l'enfant 
verse dans le foyer une goutte de vin cuit. 

Courrier de Paris de L Univers Illustré, année 1885. 



L:X NOËL BRETOX 217 

des matelots chantant à pleine voix avec un bel en- 
train : 

Le jour est fér'iav, 

Na, niian, nav ! 1 

C'étaient les deux fossoyeurs Jean et Guillaume 
Legentilhomme, avec les trois veilleurs de Eougemont, 
Jelian Duvert, Guillaume Séquart, Eustache Grossin. 

Leur traîneau était évidemment de fabrique in- 
dienne, car, sur l'avant recourbé comme la pince d'un 
canot d'écorce, il y avait une hideuse tête d'idole 
grossièrement peinte à l'ocre rouge. ^ 

Mais ce qui m'étonna davantage fut l'énorme tronche 
d'arbre qui chargeait la voiture ; à ce point qu'elle en 
paraissait écrasée, encavée dans la glace par la pression 
accablante du fardeau. 

Je vis alors Jacques Cartier, suivi de son état-major, 
faire gaiement le tour du cercle des compagnons mari- 
niers et charpentiers de navire. 

Puis il s'écria d'une voix joyeuse : — Eh ! bien 
posons- nous la bûche, enfants ? 

Et tous de répondre avec enthousiasme : — Oui, père 
grand, promptement, promptement, posons la bûche. 



1. Une cliuse curieuse, c'est qu'en France ces couplets en l'honneur 
du Christ (les noëls, monuments de la poésie populaire et religieuse) 
se confondirent avec ceux que l'on chantaient à la guillannée (aïo 
gui Van neuf) et qu'il s'opéra ainsi une singulière fusion entre le 
culte des druides et la religion chrétienne. Le refrain d'un des plus 
vieux nocis cité par Rabelais, Le jov.r est fériau, Na, unau, nau.repro- 
duit précisément la consonnance que, de corruption en corruption, le 
patois des provinces était arrivé à donner au cri druidique, neu, nau 
'ii neau, en Yoitou, noci ci noë en liourgogne. 

La Rousse, Grccnd dictionnaire page 1047, au mot A'^ikL 

2. " Ils (les sauvages) appellent leur dieu Cudragny." 
l^oyage de Jacques Cartier, 1534-, page 12. 

Fnjingc de Jcwjues Cartier, 1535,36, feuillet 47 verso. 



218 UN NOËL BRETON 

— Comme ils parlent ! me dit Laverdière. Cela 
rafraîchit le sang rien qu'aies entendre. Le beau langage 
de la famille avec son incomparable cordialité: le 
matelot qui dit au capitaine ''père grancl^', parce qu'à 
ses yeux l'amiral représente le chef de la maison, 
l'aïeul, l'ancêtre ; et le' capitaine-général, le pilote du 
roi, qui dit ; " enfants " à ses marins ! 

— Ecoutez encore le feu ; comme il parle ce feu de 
joie avec les mille voix de ses flammes claires et 
chaudes, claires comme le rire d'une franche et jeune 
gaieté, chaudes comme l'étreinte d'une vieille et forte 
sympathie, le feu de joie qui dit h cliacun d'eux : — 
Je suis le foyer domestique. 

— Ecoutez encore le galion, le galion qui prend la 
parole à son tour, et qui dit: "Je suis la moÂson 
" paternelle ! Je vous ai suivis dans l'exil, je me suis 
" avec vous arraché du sol natal, je vous ai traversés 
" la mer et sauvés de la mort. Aimez-moi... en souvenir 
" de l'autre demeure. C'est moi qui vous ramènerai 
" en Bretagne ! " 

— Il n'est pas jusqu'à cette terre sauvage, étrangère, 
ennemie, qui n'arbore les couleurs de France aux yeux 
de ces bannis, comme pour se faire pardonner les aus- 
tères rigueurs de son climat et de sa sohtude ; qui ne 
rappelle, aux déjà venus d'entre ces aventuriers héroï- 
ques, que l'exil et la neige n'y sont pas éternels, que 
le sol glacé de son immense domaine s'échauffe, tres- 
saille, palpite au retour du soleil, comme un cœur 
d'homme, qu'il germe le blé et la. vigne comme la terre 
de France, qu'il est fécond, généreux, reconnaissant 
pour qui le cultive, l'habite et l'appelle vaillamment 
patrie ! 



UN NOËL BRETON 219 

Laverdière me disait ces choses avec une éloquence 
passionnée, un élan où vibraient à l'unisson l'amour et 
l'orgueil, ces deux plus grands sentiments du cœur de 
l'homme : l'orgueil d'un paysan faisant à un étranger — 
et devant elle — l'éloge de sa terre ; l'amour d'un bon 
fils pour sa mère ; la remerciant devant tout le mondo 
de la vie belle, heureuse, honorable qu'elle lui a 
donnée. 

Alors Eobin LeTort sortit des rangs, s'approcha de 
l'état-major, salua profondément le capitaine et lui 
présenta sur un plateau d'argent un carafon rempli de 
vin cuit. 

Jacques Cartier reçut le carafon, s'approcha de la 
cosse de Kaii et versa trois fois le vin cuit sur la 
tronche, disant d'une voix haute et vibrante : ^ 

— Allégresse ! allégresse ! que Notre Seigneur nous 
rem'plisse cV allégresse ! 

Et les marins crièrent en chœur : 

— Allégresse ! allégresse ! que Xotre Seigneur nous 
remplisse d'allégresse ! - 

Jacques Cartier poursuivit : — Et si une autre année 
nous ne sommes pas plus, mon Dieu, mon Dieu, ne 
soyons pas moins ! 



1. Puis il^ bénit le feu, c'est-à-dire quil l'an'ose (riinc libation do 
vin cuit à laquelle le cariguié répond par des crépitations joyeuses. 

Dans les familles on bénissait aussi la bâche de nocl et en versait 
du vin dessus en disant : " Au nom du Père ! " 

Larousse, Grand dictionnaire, page 1047, au mot Nocl. 

2. <•' Allégresse, le vieillard s'écrie, allégresse que Notre Seigneur 
" nous emplisse tous d'allégresse, et si une autre année nous ne som- 
" mes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins. " Et remplissant le 
verre de clarette devant la troupe souriante il en verse trois fois sur 
l'arbre. " 



220 UN NOËL BRETON 

Une dernière fois l'équipage s'écria avec un élan 
de joie suprême : 

— Allégresse! allégresse! que Kotre Seigneur nous 
remplisse tous d'allégresse ! 

Allégresse ! Ali ! que le cœur saignait dans la poi- 
trine à regarder ces hommes crier allégresse ! Comme 
la bouche mentait au visage, et comme ces lèvres, 
douloureusement nerveuses, se contractaient avec effort 
pour ne pas boire dans leur faux rire les pleurs brûlants 
tombés des yeux. 

Alors Eobin LeTort et François Duault (le plus 
jeune et l'aîné de l'équipage valide) vinrent se placer 
à chacune des extrémités de la tronche. ^ 

Mais comme cette pièce d'arbre était d'un poids 
énorme, immobile pour deux hommes seuls, Lucas 
Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan 
Hamel, Goulset Eiou et Jacques Duboy, les six plus 
fort mariniers du cortège, vinrent à la rescousse, enle- 
vèrent la bûche de Noël, la chargèrent sur leurs épaules 
et firent trois fois le tour du feu. 

Je demandai à Laverdière quel était le symbolisme 
des trois cercles ^. 



1. Le plus jeune prend l'arbre d'un côté, le vieillard de l'autre, et 
frères et sœurs, entre les deux, ils lui font faire ensuite trou fois le tour 
des lumières et le tour de la maison. 

Cf. Mireille, poëme de Mistral. Le Monde Illustré de Paris, 1884. 

2. Ce mot de cercle me rappelle une jolie expression de la Relation 
primitive du Second Voyage de, Jacques Cartier : " Et après qu'ils (les 
" sauvages) eurent ce faict (chanté et dansé) fit le dict Donnacona 
" mettre tous ses gens d'ung côté et^^ un cerne sur le sable et y fit 
" mettre notre capitaine (Jacques Cartier) et ses gens. " feuillet 
16 verso. — Faire un cerne sur le sable, n'est-ce pas gentil ? 

Parlant du lac St-Pierre, qu'il traversa lors de son voyage à Hoche- 
laga, Jacques Cartier écrit encore : une 2>laine d'eau. — feuillet 20 verso. 

Ne pas oublier davantage l'expression originale de l'interprète 
Taiguragny qui, dans son langage pittoresque, disait que les arque- 
buses des Français étaient des bâtons de guerre ! 



UX NOËL BUETOX 221 

— C'est, me répondit le cicérone, un touchant usage 
(|ui ne relève ni de la superstition, ni de la magie. En 
Bretagne, la nuit de Noël, on fait trois fois le tour de 
la maison paternelle processionnant ainsi la tronclie 
consacrée. ^ Cette cérémonie conserve aux demeures 
du paysan et du marin la bénédiction du ciel. Les 
gars de St-Malo, répètent cette tradition familiale. 

Tandis que Laverdière et moi causions de la sorte, 
les huit porteurs de la tronclie de Noël s'étaient éloi- 
gnés du feu de joie à la distance d'environ cinquante 
pas. 

Je demandai à mon guide-interprète où ces braves 
gens prétendaient aller avec une pareille cliarge aux 
épaules. 

Mais avant qu'il eût ouvert la bouche pour me 
répondre, un cri sec, bref, sans écho, rapide comme un 
coupé de fleuret, éclata en plein silence. 

Et tout aussitôt Lucas Fammys, Guillaume Esnault, 
Julien Golet, Jehan Hamel, Goulset Eiou, Jacques 
Duboy, Eobin LeFort, François Duault partirent au 
pas gymnastique courant vaillamment sur le feu. 

— Allégresse ! allégresse, s'écrièrent ensemble tous 
les matelots, allégresse, allégresse, que Notre Seigneur 
nous rem'plisse d'allégresse ! 

Elle était vraiment originale, caractéristique, entraî- 
nante, cette course au bûcher, avec ses balancements 
de tangage, ses poussées irrésistibles, comme le travail 
d'un navire trop chargé de l'avant, et les chocs en 
recul, les arcs-boutés des matelots se cabrant, mordant 



1. '< Ils lui font foire (à la hiichc de Noli) trois fois le tour des 
" lumières et le tour de la maison. " 
Cf. Mireille, poëme de Mistral. 



222 UN NOËL BKETON 

la glace de tous les clous de leurs talons pour mieux 
résister au terrible entraînement de cette masse inerte 
décuplant avec sa pesanteur la force acquise de l'élan, 
et parer une culbute aussi ridicule que redoutable. 

Les coureurs n'étaient plus qu'à dix pieds du feu de 
joie. 

Soudain retentit ce cri sec et bref, sans écho, rapide 
comme un coupé de fleuret, le même qu'on avait 
entendu tout à l'heure. 

Instantanément, et tous ensemble, les huit com- 
pagnons mariniers, par un puissant effort, levèrent 
à hauteur de bras la colossale pièce de chêne. La 
bûche de Noël, suivant l'impulsion de sa vitesse 
acquise, vint tomber au franc milieu du brasier, sou- 
levant dans sa chute une poussière éblouissante d'étin- 
celles. 

Et tous les matelots se mirent à danser alentour du 
feu de joie, brandissant leurs torches empanachées 
de fumées et de flammes, criant avec enthousiasme, 
avec délire : — Malo ! Malo ! ! Noël ! Noël ! ! 

Alors Jacques Cartier, s'approchant des charbons 
rutilants du brasier, s'écria : — Bûche bénie ! rallume 
le feu ; 

Et le capitaine -général ajouta les paroles tradition- 
nelles : 

— feu sacré ! que la santé revienne à tous ; 

— Que nos trois vaisseaux reprennent la mer ; 

— Que le vent soit favorable jusqu'aux rivages de 
la Bretagne ; 

— Que nos parents, nos amis, nos bienfaiteurs, nos 
frères de France, vivent jusqu'à notre retour ; 

— Mon Dieu, souvenez- vous du roi François 1er, 
notre maître, votre serviteur ; 



UX XOEL BKKTOX 223 

— Etoile de la mer, Xotre Dame de lioc-Amadour, 
soyez notre boussole ; 

Marchez devant nous, ô Providence, sur les eaux 
ténébreuses de l'Atlantique ; 

— feu sacré ! que la clarté de ta lointaine lumière 
ait un reflet à nos foyers ; que la joie de tes étincelles, 
le rire clair de tes flammes, soit pour les âmes oublieuses 
et les mémoires distraites un éclio des gaietés anciennes, 
une gracieuse image des bonheurs chantants de la jeu- 
nesse ; 

— feu sacré ! que ta puissante chaleur rayonne 
sur les amitiés glacées par l'absence, l'exil, la mort ; 

— feu sacré ! brille avec joie, avec éclat, avec 
ardeur pour ceux-là d'entre nous qui ne reverront plus 
le ciel de la Bretagne et les terres heureuses du royaume 
de France ; que la vision de leurs foyers se lève devant 
eux et passe lentement dans tes flammes ; qu'ils recon- 
naissent à ta lumière confidente les ombres tardives 
des ancêtres portant dans leurs bras leurs petits enfants ; 
qu'ils soient longtemps à regarder leur cortège ; et que 
le cortège lui-même se repose et s'arrête à leur sourire ; 

— Sol étranger, terre païenne ! garde aux trépassés 
de notre équipage le rafraîchissement, le repos, la 
lumière, la paix des cimetières bénis de la Bretagne. 
Que jamais il n'advienne à nos chers morts d'être 
encore plus ensevelis dans notre mémoire que sous tes 
neiges éternelles ! 



ÉPILOGUE 



Jacques Cartier parla-t-il encore longtemps de la 
sorte ? 

Je vous avTjue, aujourd'hui, n'en savoir plus trop 
rien. Pas aussi longtemps, je crois, que je demeuiTa 
là, sur la neige, immobile et songeur, m'amusanfc à 
suivre, dans le spectacle grandiose du feu de joie, de 
merveilleux effets de coruscation. 

Le seul souvenir précis qui revienne maintenant à 
la surface de ma mémoire, à travers le vague de ses 
idées confuses, est celui des trois veilleurs, Eustaclie 
Gressin, Jelian Du vert, Guillaume Séquart, roulant sur 
la glace, pour les éteindre, les tronçons calcinés de la 
bûche de Xoël. 

Je me rappelle aussi avoir demandé à mon fidèle 
interprète la raison d'un aussi singulier travail. 

■ — Encore une tradition sacramentelle, répondit-il, 
un vieil usage breton. C'est la coutume de conserver, 
d'une année à l'autre, les débris de la cosse de N'ait. 
On les place d'ordinaire sous le lit du maître de la 
maison. Quand le tonnerre se fait entendre, on en 
jette un morceau dans le foyer, afin de protéger la 
famille contre le feu du temps. ^ 



1. Le feu du ta aps ^o\x^ le ton lierre, arcliaïsma très gracieux, Lr 
langue française, à l'époque ce Jacques Cartier, abondait en locutions 
de ce genre ; plusieurs d'elles sont très jolies, à preuve : muer le sang, 
pouv se mettre en colère ; — oindre le musel, pour souffleter; — Vauhe 
crevée, pour le point du jour ; — rire clair, pour rire arjréoijblement ; — 
peler kl figue, "çonv tromper ; — px7'er une châteigne, pour tra7)ier un 
15 



226 ÉPILOGUE 

— C'est ce qu'ils vont maintenant observer. Gressin, 
I) Il vert et Séqiiart ont partagé en trois parts égales les 
Jébris de la tronche de chêne. Elles seront, chacune, 
placées à fond de cale des navires. De la sorte, les 
trois équipages et leurs vaisseaux se croiront à l'abri 
de la foudre pendant l'orage. 

Laverdière ajouta presque aussitôt d'une voix brève 
et sèche comme un commandement de manœuvre : 

— Eegarde vite, le jour vient. 

Ces paroles que je ne compris pas, dès l'abord, me 
laissèrent stupéfait. 

Effectivement je regardai autour de moi, ou mieux, 
-autour du feu ; Jacipies Cartier, les aumôniers, les 
.f)lticiers de son état-major, les compagnons mariniers 
et les charpentiers de navire avaient disparu, par magie, 
escamotés comme des monnaies dans les manchettes 
d'un prestidigitateur. 



-cohiplul. ; — avoir mcLucalse roh', pour ne p^s Hmslr ; — daincr ses 
-'poulpes, pom* accwer ses péchés ; — ^jarZcr en jjardon, ponv parler innti- 
Irmmt ; — avoir le cri, pour être accusé ; — perdre son u(/e, _ pour mmc- 
rlr ; _ cueillir en haine, pour prendre en aversion ; — voir son pied, 
{)0\iv iorfir de prison; etc., etc. 

Dictionnaire de la Langue Fraveuise, par C. Hippcuu. — 1873. 

Je viens de signaler quelques archaïsmes de la langue française au 
aMnps de Jacques Cartier; le lecteur aimera peut-être ù connaître 
aussi certains mots de la langue sauvage parlée, ;i cette même époque, 
•p;u- les Algonquins du Canada. En voici quelques-uns, choisis parmi 
Jes plus euphoniques: 

" Ils appellent seigneur, agouhanna ; la neige, eanisa ; le vent cahoha ; 
le feu, azista; l'eau, âme; la terre, damga; le blé, osizu ; le pain, 
rjirracomni] la fumée, (/?iea ; la mer, agosasy ] lus vagues de la mer, 
coela; le bois (la foret), cond,a; les feuilles, hoga ; le chemin, addc; 
un chien, agayo; hoxï^owv, aigna-] un petit enfant, c.riasta: le nom- 
Ire l,sc(iada] le nombre 9, mcdelon] etc., etc., etc. Ils appellent 
une ville: Canada" — Vouage de Jacques Cartier 1535-36 feuillet 13, 
ieuille-t 46 verso, et feuillets 4 7 et 48. 

La traduction sauvage du mot ehien, est particulièrement heureuse : 
p.gaifo, on croirait entendre japer. Celle du blé l'est presque autant : 
^Asr.//, il nous semble écouter bruire la hrise dans les épis. 



KPILOGUE 227 

(Jet j,-^()leinent subit me glaça d'effroi, et je reportai 
vivement les yeux sur les trois croque-morts de 
'i EmértUo II qui chargeaient maintenant le bois carbo- 
nisé sur la tabagane. Et j'entendis (îuillaume Séquart 
'[ui disait à ses camarades : 

— Pauvre petit Ptougemont : ça lui aurait fait grand 
iieur tout de même de voir la fête ! 

— Il regarde mieux que cela, répondit Duvert, 
accompagnant cette réflexion d'un geste énergique de 
la tête qui montrait bien le ciel à ses auditeurs. 

— N'empêche, ajouta Eustache Grossin, en manière 
de réflexion mentale, n'empêclie qu'on ne s'habitue 
])as à voir mourir la jeunesse, et que ça })eine d'y 
songer 1 , 

Pour la seconde fois Laverdière me dit d'un ton 
impératif : 

— Pegarde vite, vite le jour arrive ! 

Phénomène étrange ! (le propre du rêve et sa carac- 
téristique dominante) plus j'ouvrais les yeux et moins 
les objets m'apparaissaient visibles, l'ar contre, il me 
suffisait de fermer énergiquement les paupières pour 
ramener fixe, distincte, précise et de netteté photogra- 
])]ii(|ue absolue, la vision des choses naguère troublées 
et flottantes. Je ne savais trop comment expliquer 
cet événement bizarre, sinon que les lueurs expirantes 
du brasier fiiisaient vaciller, sauter à leur lumière, 
tous les profils du paysage. Le feu, comme la vie 
liumaine, a quelquefois une agonie tourmentée. Je 
regardai derrière moi ])our m'en convaincre, X ma 
grande stupéfaction, je m'aperçus que le feu de joie 
était mort, bien mort sous ses braises éteintes et ses 
cliarbons noirs. De ses cendres épaisses, encore tièdes. 



228 ÉPILOGUE 

s'élevait une lente spirale de pesante fumée, fumée 
blafarde, fumée grise comme le matin d'un jour de 
pluie. 

Quand je retournai la tête, Gîrossin, Séquart et 
Duvert avaient disparu, à la magique façon des autres, 
les maîtres compagnons mariniers et charpentiers de 
navire. Si loin que je pouvais regarder à la ligne de 
l'horizon, et sur tous les points de sa circonférence, 
il m'était impossible d'apercevoir aucune silhouette 
humaine. 

Le maître-ès-arts, seulement, demeurait auprès de 
moi. 

A ce moment précis le vent m'apporta de grandes 
bouffées d'orgue et de voix chantantes, comme de la 
musique échappée par l'entrebâillement d'une porte 
ouverte et close presque aussitôt. 

Je voulus demander à mon guide d'où venait cette 
étrange mélodie, cette musique d'église, orchestrée, 
savante commue le chant moderne de nos maîtrises. 
Mais la métamorphose que lui-même, Laverdière, 
subissait, me rendit muet d'épouvante. Je n'avais plus 
de lumière suffisante pour l'apercevoir, et sa silhouette 
indécise semblait appartenir maintenant aux ténèbres 
extérieures, s'y fondre par degrés. Cet effacement fan- 
tasmagorique rappelait, par l'identité des effets, ces 
accidents de lanterne magique où, la lumière venant 
tout à coup à manquer, la flamme du lampadaire à 
s'affaisser dans son brûleur de cuivre, la lame de verre 
colorié ne projette plus sur la muraille blanche qu'une 
image vacillante, indéterminée. Ainsi m'apparaissait 
Charles-Honoré Laverdière. Son ombre n'était plus 
maintenant qu'un fantôme affreusement pâli aux lueurs 



ÊriLOGUE 229 

i;Tandissante.s de l'aube, un spectre si lé^er, si ondulant, 
si subtil, que la brise l'entraînait déjà dans sa course 
inconsciente, que je le voyais enfin s'évanouir, et pour 
jamais, comme une buée de marécage dans l'atmosphère 
diapliane de l'aurore. 

Je courus à lui avec l'énergique impétuosité du 
désespoir, craignant, à tout instant, de le voir me laisser 
^eul. Ce qui me causait une peur horrible. Mais égale 
^e maintenait la fotale et infranchissable distance. 

Cette course affolée dura longtemps. Soudain, je 
îrichai un cri terrible, tendis les bras en avant, et 
demeurai stupéfait... Un rayon de soleil venait de fon- 
dre dans sa lumière le spectre du prêtre -arcliéologue. 

Seulement, une voix grêle, diluée, flottante, et dont 
le timbre me restera pour jamais au fond de l'oreille et 
ile la mémoire, vint expirer, en lointain écho, ces paro- 
les ailées, faibles comme un souffle, timides comme un 
aveu : — Jour venu ! adieu ! ! souviens-toi ! ! ! 



En je n'entendis j)lus rien rien rien 

qu'un puissant accord longuement soutenu sur un 
clavier d'orgue, des voix de jeunes filles, des voix de 
sopranes merveilleusement belles, des notes expressi- 
ves" de violons, une grande rumeur d'orchestre roulant 
un flot d'Iiarmonie, comme un ressac sur une grève 
fsonore, des cuivres soutenant les notes basses et lentes 
d'une musique écrite par quelque auteur célèbre. 

J'ouvris de grands yeux cette fois, des yeux bien 
«"-veillés, que les lumières éblouissantes des gazeliers 

aveuglèrent ^t je me retrouvai scandaleusement 

assis, au fond d'un banc, à Notre-Dame de Québec, 



230 f-lPILOGUE 

tandis que mes ^oisiiis, tandis que mes voisines, pieu- 
sement agenouillés, priaient avec ferveur. 

On cliantait au cliœur de l'orgue une phrase de 
VAgnus Dei, et l'orcliestre, en guise d'accompagne- 
ment, jouait sur ses premiers violons un délicieux 
motif de berceuse, charmeur, endormant, d'un effet 
•irrésistible sur des auditeurs bien disposés et bien, 
assis. 

Cette œuvre magistrale avait ceci de particulier que 
l'accompagnement d'orcliestre faisait entendre une mé- 
lodie identique au Kyrie et au Doua nohis iiacem.^ 
La berceuse qui m'avait endormi avec les premières 
stances musicales du Kyrie, m'éveillait maintenant au 
rhythme somnolent de ces mêmes mesures. Cette 
singularité confirmait d'ailleurs l'exactitude d'une 
vieille expérience physiologique sur les phénomènes 
naturels du sommeil, savoir : que le son de paroles 
habituelles, l'accent connu, le timbre d'une voix fami- 
lière, le nom du dormeur prononcé, même k voix 
basse, l'éveillent x)lus vite que l'éclat d'un grand bruit. 

Vous savez maintenant, lecteurs, quel rêve histo- 
rique a traversé cette nuit-là mon sommeil ; pourquoi 
et comment Une Fête de Noël sous Jacques Cartier 
est devenue le sujet et le titre de mon premier essai 
littéraire. 



PEOSE DE NOËL 



Votis Pater annuit, 
Justuni pluunt sidéra : 
Sah'atorcm gcnuit, 
Intacta puerpera : 
Homo Deiis na^Jcitur. 



Dieu le Père se rend à nos vœux,, 
les nuées font pleuvoir le Juste ; une 
vierge-mère a enfanté le Sauveur: 
Dieu nait homme. 



Supcrum concentibus, 
I^anditur mysterium : 
Nos mixti pastoribus, 
C/ingamus praecipium, 
In quo Christus stcrnitur. 



Les anges dans leurs concerts nou> 
dévoilent le profond mystère : mè 
lons-nous aux bergers, et cntouron> 
la crèche où le Christ s'anéantit. 



Tu, lumen de lumine, 
Ante solem f underis ; 
Tu mimen de numine, 
Ab ffiterno gigneris, 
l'atri par progenies. 



Toi, lumière de lumière, Tu brille> 
avant le soleil ; Toi, Dieu de Dieu, 
de toute éternité Tu es eugendr^'-. 
Fils égal au Père. 



Tantus es ! et supcris, 
Quse te promit caritas ! 
Sedibus delaberis : 
Ut surgat intirmitas, 
Infirmus humi jaccs. 



Que Tu es grand ! et Tu daigne>,. 
tant est vive la charité qui Te presse, 
descendre des célestes demeure > ; 
pour élever jusqu'à Toi notre fai- 
blesse. Tu t'abaisses au néant de nos- 
misères. 



Quaî nocens debueram, 
Innocens exequeris : 
Tu legi quamspreveram, 
Degifer subjiceris ; 
Sic doces justitiam. 



Ce que moi coupable aurais du 
expier, Tu le souffres innocent ; à la 
l^oi que j'avais méprisée Tu te sou- 
mets, Toi le Législateur ; ainsi Tu 
enseignes la justice. 



Cœlum cui rcgia, 
Stabulum non respuit- 
Qui donas imperia. 
Servi forjuam induis 
Sic teris supcrbiam. 



Toi qui as le ciel pour royaume Tu 
ne dédaignes pas imc établc ; Toi 
qui donnes les empires Tu revêts la 
forme de l'esclave : ainsi Tu écrases^ 

Forgueil. 



232 



PR08E DE NOËL 



Nobis ultro similcm, 
Te prœbes in omnibus : 
Dobilibus debilem, 
]Mortalem mortalibus ; 
His traliis nos A'inculis 



Tu veux bien en toutes choses Te 
montrer semblable à nous; faible 
avec les faibles, mortel avec les mor' 
tels ; par ces liens Tu nous attires à 
toi. 



Cum œgris conf iincleris, 
Morbi labem nesciens ; 
Pro peccato pateris, 
Pcccatum non faciens : 
Hoç uno dissimilis. 



Tu as pris sur toi nos maladies sans 
en contracter la souillure ; Tu souf. 
fres pour nos péchés, et Tu n'as pas 
commis le péché : eu cela seul Tu 
noiis es dissemblable. 



Summe Pater, Filium 
Qui mittis ad liominem 
Gratise principium, 
Salutis originem, 
Da Jcsum cognosecrc. 



Père souverain. Toi qui envoies ton 
Fils vers l'homme, principe de la 
grâce, auteur du salut, donne nous 
de connaître Jésus. 



Cujus igné cœlitus, 
Caritas accenditur ; 
Ades aime Spiritus : 
Qui pro nobis nascitur, 
l)a Jcsum diligcrc. 



Toi qui du haut du ciel allumes le 
feu de la charité. Esprit Saint, assiste 
nous, donne noiis d'aimer Jésus qui 
naît pour no^is. 



Amen. 



Ainsi soit-i 



L^E FÊTE DE JSTOËI 



J^^CQUES C^I^TIER 



€]UTiQUE8 DE LA PREMIÈRE ÉDITION, BIBLIOGRArilIES, 
ARTICLES DE JOURNAUX, ETC., ETC. 



ENCOES JACQUES CARTIER ^ 
I 

Voilà un nom que l'on n'écrit pas sans émotion en 
lAte d'un article, et qu'on ne se lasse pas de prononcer. 

Il y a des savants qui prétendent que ce n'est pas 
le navigateur de Saint-Malo qui a découvert le Canada. 

Eh bien, ces savants-là, selon moi, sont trop 

savants ! 

Sébastien Cabot, Cortereal, Yerrazani, les Espagnols, 
les Basques, les Irlandais, les Islandais — et pourquoi 
pas les Esquimaux ? — ont pu découvrir, explorer, 
e.xploiter, tout ce que l'on prétend qu'ils ont découvert, 
exploré, exploité; ce n'en est pas moins Jacques 

1. Une f)'f<> <le NoH .s(**/.s Jar-qne^ Cartier, par M. Ernest 
MyraïKl, Québec, 1888. --256 p. iii-8 — Deniers et Frère. 



234 Okiïiques 

Cartier qui a pénétre le premier jusqu'à Stadaconé, 
jusqu'à Hoclielaga, qui a fait connaître au monde le 
grand fleuve Saint-Laurent, qui a nommé notre pajs, 
qui a indiqué sa division naturelle en trois grands 
royaumes, qui l'a donné à la Erance et à l'Europe ! 

On pourrait également soutenir — et, de fait, l'on a 
soutenu — que ce n'est point Cliristoplie Coloml) (|ui a 
découvert l'xlmérique ! 

Mais il y a quelque chose qui est plus fort que tous 
les mémoires scientifiques, que toutes les recherches, 
que toutes les dissertations et les hypothèses : c'est le 
bon sens du peuple. 

Or le nôtre tient Jacques Cartier ])our son j^remier 
héros, il fait dater de lui toute notre histoire ; pour lui, 
nulle figure, pas même celle de Champlain, qui a été 
le fondateur, le colonisateur du Canada, ne s'élève phîs 
haut devant la postérité. 

Et lorsqu'on vient, comme l'a fait dernièrement wn 
écrivain de talent 2, préconiser les travaux de l'illustre 
saintongeois aux dépens de ceux du navigateur breton, 
vanter la supériorité de son éducation, de son carac- 
tère, de sa diplomatie et bien d'autres choses, que 
Cartier n'a pu faire valoir dans ses troj) courts voyage,':^, 
on oublie tout simplement que Champlain a profité de 
l'idée d'un autre, qu'il a repris l'œuvre interrompue de 
son prédécesseur, de même que Henri IV a tenu à 
honneur de réaliser le mot si juste et si fin de Erancoi.-j 
premier, au sujet du testament d'Adam. 

Mais passons : les ombres de ces grands hommes ne 
sont pas jalouses l'une de l'autre ; elles sourient proba- 
blement de nos préférences et de nos partialités. 

C'est précisément au sentiment populaire dont je 
parlais il y a un instant que s'adresse le livre charmant 
que je désire faire connaître aux lecteui's du Caxaua- 
Fraxcais. 



2. William Kinojfîford. — A Illit'jr'j <>f Ca,i'i'J>.i, 1er volui 
-Toronto et Londres, 1887. 



("RIÏIQUES 235 

L'auteur, M. Ernest Myrand, a fait ce (i[ue l'on a])- 
pelle aujourd'liui une ccnvre de vulgarisât Ion, et dans 
sa préface il avoue avoir pris Jules Verne pour modèle. 
Ce que celui-ci a fait pour la science, notre auteur veut 
le faire pour l'iiistoire du Canada, pour l'archéologie 
canadienne. " Prendre par l'imagination ceux qui ne 
veulent pas de bon gré se livrer à l'étude ", telle est .sa 
devise. M. Myrand ne se contente pas d'allier la fan- 
taisie à l'histoire, il se lance dans le genre des Contes 
d'Hoffman et de Charles Xodier, où un certain réalisme 
bourgeois se trouve uni au merveilleux, et le rend 
presque vraisemblable : il fait revivre Jacques Cartier 
et ses compagnons, et nous fait passer avec eux la 
nuit de Xol'1. ] )e là le titre : Une i^kte de Xoel sous 
Jacques CAirnEK. 

Or il paraîtrait — pour entrer tout à fait dans l'esprit 
du livre — qu'en l'an de grâce 1885, le 24 décembre, 
une demi-heure avant minuit, marchant sur la Grande 
Allée, — précisément le point de départ de la " Prome- 
nade des trois morts " de ce pauvre Crémazie ^ — 
M. Myrand aurait rencontré son vieil ami l'abbé Lave r- 
dière, qui n'avait que le tort d'être mort depuis douze 
ans. 

Du reste, c'était une apparition très modeste et con- 
venable, pas du tout un fantôme ni un s(|uelette, rien 
de la peinture horrible dans laquelle s'est complu l'au- 
teur du Drapeau, de Carillon. 

" Lien de fantastique, dit j\I. Myrand, ne trahissait 
la présence du revenant chez le prêtre archéologue : ni 
le vêtement flottant sur la charpente du scjnelette, ni 
la dém.arche solennelle de silence o-lacial ou de sinistre 



La lune haute et pâle 

lUuminaut le ciel de ses rayons d'opale 
Eclairant les trois morts de ses douces clartés ; 
Le chemin Saiiit-Louis était désert et morne : 
Vn lugubre corbeau posé sur une borne 
Salua les passants de ses cris attristés. 

CULMAZIË. 



23G CRITIQUES 

gravité, ni l'accent sdpulcral de la voix creuse, ni la 
pâleur jaunâtre du visage. Le vent ne faisait pas 
osciller son fantôme, et les lumières oranges du gaz, ou 
les rayons bleu-acier des lampes électriques n'en tra- 
versaient pas le spectre à la manière du jour pénétrant 
nne vitre, mais projetaient au contraire, sur la blan- 
cheur immaculée de la neige, l'ombre intense de son 
corps palpable." 

En revenant bien élevé, l'abbé Laverdière ne va 
point frapper aux portes de la rue St-Louis intra 
viuros, comme les personnages de Crémazie, pour 
constater les trahisons des vivants à l'endroit de la 
mémoire des trépassés. Hélas ! qui peut donc s'en 
croire exempt ? C'est aujourd'hui plus que jamais que 
les morts vont vite vite dans l'oubli. ^ 

Donc ayant franchi la porte des remparts, que le 
conseil municipal avait eu le mauvais goût d'abattre, 
et que lord Dufferin a fait reconstruire, mais dans un 
style plus ancien de beaucoup que celui de l'époque, 
le 'prêtre archéologue, comme l'auteur^se plaît à l'appe- 
ler, se contente d'indiquer à son ami les souvenirs 
les plus frappants du vieux Québec, par exemple : 
" la maison du chirurgien Arnoux dans la façade de 
l'Hôtel-de-Ville, la résidence de l'aide-major Jean 
Hugues Péan au lieu et place de la demeure actuelle 
du paie-maître Forest, les quartiers-généraux du mar- 
quis de Montcalm dans le salon du barbier Williams, 
les jardins de l'abbé Alignai aux Ursulines. " ^ 



1. Voyez, la neuvième heure a déjà retenti : 

Allons, allons frapper au seuil de ces demeures 
Où coulèrent, hélas ! nos plus cliarmantea heures, 
Et nous saurons bientôt si le ver a menti. 

Crémazie. 

2. De sou vivant, l'abbé Laverdière trouvait que ma maison, 
au coin des rues Sainte-Anne et du Trésor, était, sinon la plus 
ancienne, du moins une des plus anciennes de la ville, et cela 
après en avoir visité la cave avec moi, et admiré la belle voûte à 
l'épreuve des bombes, et les énormes assises des cheminées. 



CRITIQUES 237 

Mais nue demi-heure est bientôt passée, et quoique 
la conversation des deux amis occupe plusieurs pages, 
voilà que de tous les clocliers de la ville s'élancent de 
joyeuses sonneries, notamment de ceux de la basilique 
et de la cathédrale anglicane, ce dernier carillonnant 
alternativement Aidd laiicj ^yne et Adeste, fidèles.^ 

C'est alors que l'on arrive, en même temps qu'une 
foule de fidèles venus de toutes les parties de la vieille 
cité, sur l'ancienne place du marché, près du terrahi 
où s'élevait le Collège des Jésuites, démoli il y a déjà 
plusieurs années. Après avoir donné à cet endroit un 
bon souvenir archéoh:)giqne, l'on entre à l'é.^lise. 



II 



L'orgue jouait l'air de notre vieux cantique " Xou- 
velle agréal)le, " et vous croyez tout naturellement 
que les deux amis vont s'agenouiller pour entendre la 
messe de la cathédrale. Détrompez-vous ; on ne revient 
point de l'autre monde pour si peu. Par un coup de 
baguette magique le prêtre archéologue hiit disparaître 
le temple, auquel se substitue la forêt primitive ; et, 
tandis que rayonnent sur un ciel d'un bleu foncé toutes 
les constellations de notre hémisphère boréal, tandis 
(jue s'élève comme un encens le parfum résineux ^ des 
grands pins, dans le silence d'une belle nuit d'hiver, 
Laverdière part au pas gymnastique par un sentier que 
son compagnon n'avait pas remarqué. 

" Où allons-nous, demandai-je ? — Au fort Jacques- 
Cartier, répondit -il sans tourner la tête, entendre la 
messe à bord delà Gt 'a iide Hermii le 

"Arrivé à un affaissement de terrain très rapide... 
il s'arrêta tout court, prêta l'oreille, et frappant du pied 
avec impatience, il me dit : — " Xous n'arriverons jamais 
à temps, prenons la rivière." Puis il marcha droit 
devant lui. 



238 CKIÏIQUES 

" Effectivement nous arrivâmes sur les bords d'une 
large rivière. L'hiver, notre terrible liiver du Canada, 
l'avait gelée sur toute l'étendue de sa surface ; et sa 
glace vive, bleuâtre et transparente, d'où le vent colère 
du nord-est cliassait la neige, étincelait dans les ténè- 
bres de la nuit comme une armure d'acier." 

Puis on marcha encore, puis on arriva au confluent 
de la petite rivière Lairet avec le Saint-Charles, le 
Cahir-Couhat des sauvages; mais JM. Myrand n'aurait 
pas reconnu les vaisseaux de Jacques Cartier sans les 
exclamations joyeuses et triomphales de son guide. Ils 
avaient été dépouillés de leurs mâts et de leurs agrès, 
et recouverts de toits qui leur donnaient tout l'air 
d'assez vulgaires hangars. 

" Sans les lumières rondes des hublots, à couleur 
verte et glauque comme un ceil de monstre marin, 
j'aurais cru que la nef-générale était abandonnée, tant 
il régnait à son bord un silence absolu 

" — Où sont donc les Français ? 

" Laverdière sourit : — " Vous croyez le vaisseau 
abandonné ?" dit-il. 

" — branchement oui. 

" — Eh bieni mon cher, il y a cinquante hommes à 
son bord. 

" — Cinquante hommes ? 

" Tout aussitôt, comme si la Grande Hermine eût 
voulu donner raison à Laverdière et confirmer sa 
parole, il s'éleva un grand bruit de piétinements. Cela 
ressemblait au tapage que fait à l'église un auditoire 
qui se lève après être demeuré longtemps assis ou à 
genoux. 

" Le tumulte s'apaisa tout à coup et je n'entendis 
plus qu'une voix claire et forte qui lisait avec lenteur 
des mots insaisissables. 

" — Venez vite, me dit Laverdière. 

" L'on arrivait de plein pied à bord de la caravelle, 
car sur le rivage, où les Français avaient lullé la 
Grande Hermine pour l'atterrir solidement, la neige 



CillTKiUES 239 

i'tait tombée avec une telle abondance que sa hauteur 
<lé])assait le niveau des bastingages. 

'' ■ — Ouvrez l'écoutille, commanda Laverdière. En un 
i-hn d\eil j'enlevai le panneau. 

"' Tout aussitôt une bouffée d'air, chaude et parfu- 
j/H'e comme une atmosplière d'église, me frappa au. 
visage. 

Et en même temps l'on entendit distinctement les 
par»)les de l'Evangile: Et pastures ercciif in, reglotia 
eadem v'kj liante^.. . 

Comme Virgile expliquait à Dante tous les détails 
de sa sublime vision, le savant ami de M. Myrand lui 
indique d'abord Dom Guillaume Le ]]reton, le premier 
aumônier, celui qui lisait, puis les compagnons de 
Jacques Cartier, puis le grand navigateur lui-même. 

" Mon enthousiasme et mon étonnement n'avaient 
qu'un mot pour se traduire : Jacques Cartier ! Jacques 
< 'artier ! Et dans l'hébétement premier de cette brus- 
que surprise, je me sentais partir irrésistiblement, à la 
3iianière d'un ressort qui se détend, à répéter macliina- 
lement : Jacques Cartier ! Jacques Cartier ! ! " 

A la droite de Jacques Cartier, on voyait Marc ou 
Macé Jalobert, son beau-frère, capitaine de la Petite 
Ifenidue ; à sa gauche, Guillaume Le Breton Bastille, 
^lapitaine de YEmévillon ; puis les trois Quaisfres de 
iief, Thomas Eourmont, Guillaume Le IMarié et Jacques 
Maingard; puis les gentilshommes de Saint - Malo, 
Claude de Pontbriand et les autres; puis les parents 
du capitaine-général, les Xoël, les Des (îranches, les 
Maingard. 

Enfin tout le rôle d'équipage : c'est un dénombre- 
iîient (|ue l'auteur a rendu poétique, et qui rappelle 
vaguement ceux du premier livre de l'Iliade. 

" Chacun de ces hommes portait un cierge allumé, 
<'om]ue a.utrefois, aux fêtes de la Chandeleur, le clergé 
vt le peuple dans les églises. Cela répandait par toute 
la chambre des batteries un flamboiement de chapelle 
ardente. Et cette vibration, ce ravonnement de lumière 



240 CRITIQUES 

parfumée, bénie, produisait un effet étoniiant, immense, 
la meilleure impression religieuse et artistique de cet 
imposant spectacle." 

A peine cependant le dernier évangile est-il fini, que 
Laverdière entraîne son ami à bord de la Petite Her- 
mine, où le spectacle est loin d'être aussi ravissant. 

Là, x)lus de branchettes de sapin et de mousse, plus 
d'armes étincelantes clouées à travers la verdure, plus 
de bonnettes et de voiles bouffantes, plus d'encens, 
plus de chants joyeux, plus de parfums de la forêt et 
de l'église ; mais une atmosphère fétid(^, un spectacle 
lugubre et révoltant, celui de vingt-quatre scorbutiques 
étendus sur leurs hts de douleurs. La Petite Hermine 
était l'hôpital de l'expédition, et peu s'en fallut que 
tous les marins y passassent, et que les trois vaillantes 
petites nefs, qui avaient bravé les vagues de l'Atlan- 
tique, privées entièrement de leurs équipages, ne 
restassent à pourrir sur la grève du Cahir-Couhat 
Ce fut, on le sait, le sort d'un seul de ces vaisseaux, 
probablement la Petite Hermine, dit M. Terland. 
Sans l'infusion d'aneda, l'épinette blanche, dont les 
sauvages vinrent enseigner la vertu aux Français, le 
scorbut aurait enlevé ceux-ci jusqu'au dernier ! 

La scène décrite par notre auteur est non seulement 
fantastique, mais encore attendrissante au delà de toute 
expression. Les douleurs morales de ces pauvres para- 
de Bretagne, condamnés à mourir d'un mal hideux 
et crucifiant, loin de leur cher pays, sur une terre 
inconnue ; leurs rêves de la patrie absente, où figurent 
leurs mères, leurs vieux pères, leurs épouses, leurs 
fiancées ; tout cela est dit avec un accent de vérité 
qui dissimule certaines invraisemblances que la lon- 
gueur de quelques tirades patriotiques, que le terre à 
terre des renseignements historiques trop nombreux et 
trop détaillés, avaient mises en évidence. 

Le dialogue entre le second aumônier de l'expédi- 
tion, qui parcourt les rangs des malades, et ceux-ci ; 
le rêve de LeGal, qui voit le fantôme de son vieux 



CRITIQUES 241 

père ; la recitation de l'hymne Votis Fater annuit au 
moment où le canon de la Grande Hermine annonçait 
l'élévation de la seconde messe, ne le cèdent qu'à la 
scène très dramatique du message de Guillaume Le 
Marié, le maître de nef, qui, de retour à la Petite 
Hermine, vient provoquer les pauvres malades k 
répondre par une autre fanfare à celle qui se faisait 
entendre sur le pont de la nef-générale. Ces braves 
gens, malgré leur état de faiblesse, se précipitent à 
l'envie sur les trompettes restées dans l'entrepont : Le 
Gai et son A^oisin de lit, Sambost, sont les vainqueurs 
dans cette lutte. 

" Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le 
pont. C'était une musique étrange, triste comme le 
dernier appel du cor de Eolland, fantastique autant 
que VJtaUali du Féroce Chasseur passant à la vitesse 
d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais 
toutes les nuances de cette sonnerie martiale se fon- 
daient en un seul caractère harmonique pour l'équipage 
de la Fetite Hermine : l'orgueil de la caravelle ! Et ce 
sentiment unique du fier honneur relevait spontané- 
ment la tête à ces hardis marins de Bretagne et de 
Normandie." 

Après la Fetite Hermine, ce fut le tour du fort 
Jacques-Cartier, puis celui de YEmérillon. 

Au fort Jacques-Cartier, Laverdière ne voulant pas 
abuser de ses privilèges de fantôme, ne put entrer à 
cause d'une " porte bardée de fer comme un bouclier 
du moyen âge." M. Myrand et lui se contentèrent d'un 
coup d'œil à travers les interstices des pieux. 

"Alentour de la palissade il y avait une estrade 
solidement bâtie, appuyée à des poutres de gros dia- 
mètre, elles-mêmes soutenues par des piliers de large 
carrure. L'extrême force de la galerie s'expliquait par 
le fait qu'elle avait à supporter tout le poids des caro- 
nades et des couleuvrines... 

" En ce moment,... le guet de la nuit annonça, à 
voix de trompettes sonnantes, un changement de quart. 

IG 



:242 'CRITIQUES 

^' Tout aussitôt des aboiements furieux éclatèrent 

>clans la montagne. Les chiens sauvages de Stadaconé 
répondaient à leur manière au " Qui vive ! " des sen- 
tinelles françaises. 

^' Ces aboiements colères en provoquèrent d'autres 
qui partirent, cette fois, de notre côté, et se répétèrent 

. en échos interminables dans la forêt boisant alors le 
territoire des futures paroisses de Beauport, de Char- 
lesbourg, de Saint-Koch-Xord, de la Canardière, des 

'deux Lorette. C'étaient des jappements beaucoup plus 
brefs et beaucoup plus rauques que ceux des chiens, 
pour cette excellente raison que ce n'étaient plus des 
chiens mais des loups qui hurlaient. 

" Et Laverdière me dit d'une voix grave : — Tout 
fait bonne garde ici ; la Foret, le Peau-Ilouge et le 
Blanc." 

Du fort Jacques-Cartier l'on passa à VEmérillon, 
et certes ce que les deux amis trouvèrent dans ce plus 
petit des trois vaisseaux était encore plus triste que ce 

i^^u'ils avaient vu dans la Petite Hermine. 

On peut dire que ces trois vaisseaux étaient : la 

:<}mnde Hermine, l'éghse de Cartier et de ses Bretons, 

;ia Petite Hermine l'hôpital, et VEmérillon la chapelle 

mortuaire. 

Après avoir assisté aux funérailles de Philippe Bou- 
gemont, le premier européen qui avait succombé au 

.scorbut et le plus jeune de tous les marins, le savant 
-abbé et son campagnon s'en retournaient, lorsqu'ils 

.■aperçurent sur la glace, au milieu de la rivière Saint- 
Charles, une immense lueur rougeâtre : c'était le feu 
de joie de Noël. Ils accourent du mieux qu'ils peuvent, 
c'est-à-dire du mieux que peut l'auteur, car pour son 
ouide il n'y avait guère de mérite à franchir les dis- 
tances, et ils sont témoins de la cérémonie traditionnelle 
en Bretagne, y compris la bûche jetée dans le brasier 

-irdent après avoir été arrosée de vin cuit, y compris 

.:j,ussi la bénédiction solennelle donnée par l)om Guil- 



CllITIQUES 243 

lauDie, et enfin les discours de Jacques Cartier et de 
(jueLiues marins, qui prédisent à.Stadaconé les grandes 
îlestinées que Québec a réalisées depuis. Là se trouve 
aussi une magnifique description d'une aurore boréale ; 
c'est bien une des plus belles pages du livre. 

Et comme la véritable aurore allait poindre, et qu'il 
est convenu que les fantômes disparaissent à ce mo- 
i lient précis, le capitaine-général et tous ses équipages, 
et peu après le bon abbé, se fondirent dans l'air comme 
un nuage léger que les premières lueurs du matin dis- 
-sipent, laissant notre auteur très désappointé comme 
bien l'on peut croire. 



m 



M. Myrand aurait dû s'en tenir là et ne pas avouer 
qu'il s'était réveillé dans un banc de la basilique, ce 
dont je me déclare pour ma part bien scandalisé. 

Je proteste contre cette manière de terminer une 
aventure aussi longue, aussi savante, aussi poétique, 
et qui, en quelques endroits, s'élève jusqu'au pathé- 
tique et au sublime. 

J'ai bien vu tout ce que M. Myrand a vu, j'ai bien 
entendu tout ce qu'il a entendu, j'ai bien éprouvé tout 
ce qu'il a éprouvé : et je ne veux pas en démordre. On 
ne joue pas ainsi avec le merveilleux dans un sujet 
i^rave, on n'impressionne pas aussi vivement son 
lecteur pour lui dire à la fin qu'on s'est moqué de lui : 
il faut qu'une porte — même la porte d'une basilique — 
soit ouverte ou fermée ! 

Donc pour moi il est avéré que l'auteur a rencontré 
sur la Grande Allée son défunt ami Laverdière, qu'ils 
sont allés ensemljle à bord des vaisseaux de Cartier, 
qu'il s'y est fait et dit toutes les choses que l'on vient 
de lire, et lùeu d'autres que je n'ai pas eu le temps de 



244 CRITIQUES 

reproduire ou de mentionner. Et pourquoi en serait-il 
autrement ? 

C'est le poète anglais qui nous le certifie : 

Plus de prodiges sont sur terre et dans les cieux 

Que n'en rêva jamais notre philosophie. 1 

Je sais que le merveilleux se traite de diverses 
manières, selon qu'il s'agit du poème épique, de la tra- 
gédie ou du simple conte fantastique, et bien qu'au 
début de cette étude j'ai signalé une certaine ressem- 
blance entre le genre de " Une fête de Noël " et celui 
des œuvres d'Hoffmann, de Charles Nodier et d'Edgar 
Poe, les développements que l'auteur a donnés à son 
travail, les belles pages dans lesquelles il entre dans 
l'histoire de notre pays et prédit la future grandeur de 
Stadaconé, le rapprochent plus de la vision directe qui 
se trouve dans les poèmes épiques et qui s'élève bien 
au-dessus du rêve et même au-dessus du songe, ce 
dernier ayant la noblesse du sentiment religieux ou 
mystique, ^ 

1. There are more things in heaven and earth 
Than are dreamt of in tliy philosophy. 

Ilamlct, acte 1er. 

2. Les vers qui terminent le récit de la descente d'Enée aux 
enfers, à la fin du 6e livre de l'Enéide, ont fait croire à quelques 
commentateurs que Virgile voulait donner à entendi-e qu'il 
s'agissait d'un songe. 

Sunt géminée somni porta?, quarum altéra fertur 
Cornea, qua veris facilis datur exitus umbris ; 
Altéra, candenti perfecta nitens elephanto, . . 

ce que M. de Villenave traduit ainsi : 

" Il est deux portes du Sommeil : l'une est faite de corne et 
donne un passage facile aux songes vrais, l'autre, d'un ivoire 
éclatant de blancheur, s'ouvre aux songes décevants que les 
dieux mânes envoient sur la terre. En disant ces paroles, 
Anchise accompagne son fils et la Sibyle et les fait sortir par la 
porte d'ivoire." 

D'autres critiques rejettent cette interprétation comme indi- 
gne du grand poète. Cependant il est difiicile de ne pas voir 



CRITIQUES 245 

J'ai entendu aussi reprocher à l'auteur quelques lon- 
gueurs et quelques superfétations. Pour se défendre il 
pourrait citer la Fée aux miettes de Charles Nodier, 
qui est bien plus susceptil)le d'une semblable critique, 
et qui cependant a eu un grand succès. Je serais plutôt 
])orté à me plaindre du luxe d'épithètes que l'on trouve 
dans quelques phrases, et de la recherche de certaines 
expressions romantiques qui, hélas ! sont déjà passées 
de mode. 

Quoiqu'il en soit, on no saurait trop applaudir aux 
nobles sentiments qui ont inspiré ]\I. Myrand, à l'élé- 
gance et à la vigueur de son style, à la richesse de son 
imagination, au talent de mise en scène dont il a fait 
preuve ; on ne saurait non plus trop louer ses patientes 
recherches, ses études consciencieuses, et le souffle 
patriotique qui traverse tout son récit. 

Il mérite bien les éloges dont l'a comblé le nouveau 
résident de Spencer Wood, lequel, fils d'un des pionniers 
de notre littérature, a tenu à honneur, dans une séance 
solennelle de l'Institut Canadien de Québec, de signaler 
à notre public lettré ce brillant début. ^ 

dans ces vers une concession au scepticisme de l'époque, et il 
est bien probable que, comme Cicéron, Virgile n'avait pas dans 
les mystères du paganisme une foi aussi complète que l'était celle 
de Dante dans les dogmes du Christianisme. 

1. "Le goût des lettres nous pénètre dans cette salle avec 
l'atmosphère qu'on y respire, et nous en voyons les brillants 
résultats au dehors. Au pdntemps dernier, un phare allumé 
aux terres d'Evangéline a percé les brumes qui enveloppaient 
l'histoire du Bassin des Mines. Une revue nouvelle, Le Canada- 
Fran^ais, rajeunira de jets de lumière bien des feuilles déta- 
chées et oubliées de nos annales ; la religion, les sciences et les 
lettres entreront aussi dans le cadre de cette publication. Au 
nombre des ouvriers de la pensée qui lui ont promis leur con- 
cours, je trouve plusieurs des membres de votre institut ; un 
autre a clos Tannée 1887 par la " Légende d'un Peuple" que 
Jules Claretie a tenu sur les fonts et que le secrétaire perpétuel 
de l'Académie française a saluée d'un carillon joyeux. 1888 va 
■ 'ommencer par la venue prochaine (Vvn antre livre, fils du tcdent 
(ru)ide^ vôtres. lient de iioUc Uqir'e; sa source remmde à nos 
,/((> ;■■,"-■ >}>r-\':n'H<. I' c n->'ii : - Nocl l^Sr, sons Ja^f>ne^ 



246 ' CRITIQUES 

IV 

Le livre de M. Myrand vient du reste très à propos. 

Cet hommage poétique rendu à l'illustre marin 
coïncide avec les efforts qui se font pour lui élevet un 
monument. On sait que les citoyens de Québec se 
proposent d'ériger une croix colossale à l'endroit même 
où fut le premier fort construit au Canada. La sous- 
cription nationale progresse favorablement et renferme 
quelques-uns des noms les plus illustres de l'Europe 
et de l'Amérique. 

En même temps le comité d'organisation a ouvert 
un concours pour le meilleur mémoire sur le célèbre 
marin, mémoire qui pourra être rédigé en anglais ou 
en français. 

Et par une autre coïncidence également agréable, on 
vient de publier à Rennes de nouveaux documents 
inédits sur Jacques Cartier ^ M. des Longrais, dans 
un beau volume, ajoute à tous les renseignements con- 
tenus dans l'édition des Voyages de Cartiei' donnée en 
1843 par la Société littéraire et historique de Québec, 
aux belles éditions de la maison Tross, et aux docu- 
ments nombreux de MM. d'Avezac et Eamé, beaucoup 
de pièces inédites dont quelques-unes sont de la plus^ 
grande importance. 



Cartier, Nouvelle- France." Vonti le reconnaîtrez, f espère, à son 
état, il est roman-histoire ; roman par la grâce dit style, la mise 
en scène et l'intérêt, histoire par V exactitude des faits, des lieux et 
des dates. Il a les yeux azurés, et le timbre de sa voix est patrio- 
tique. Voilà, entre plusieurs, des fruits que le goût littéraire 
que vous avez inspiré a fait croître. " 

Réponse de Son Excellence l'honorable Auguste Real Angers 
à une adresse de félicitations présentée par l'Institut Canadien- 
français de Québec, le 17 janvier 1888, à l'occasion de son 
élévation à la charge de lieutenant-gouverneur de la province 
de Québec. 

1. Jacques Cartier. — Documents nouveaux recueillis par F. 
Joiion des Longrais, ancien élève de l'Ecole des Chartes. 
Rennes, 1888. 219 pp. petit in-8. 



CRITIQUES 24f 

C'est ainsi qu'il fixe l'époque de Li naissance de notre- 
liéros et la date précise de sa mort, clioses ignorées ou 
discutées jusqu'ici. La naissance a dû avoir lieu entre 
le 7 juin et le 23 décembre 1491. Quant à sa mort, 
une note juxtaposée à une procédure insignifiante dans 
un registre en date du 1er septembre 1557, la constate 
comme suit: "Ce dit mercredi au matin environ cin([ 
heures décéda Jacques Cartier." 

" De telles annotations, dit M. des Longrais, sont 
rares aux registres du greffe. ^V peine rencontre -t-on, 
à propos de quelques procureurs, des notes telles que- 
celle-ci : " Magister Joannes Lelîoy obiit dominica lv> 
" septembris 1580. Deus misereatur sui. Amen"; 
" ou encore : " Le roy Henry notre bon seigiieur roy 
*• de France décéda à Taris le X*^ juillet 1559 aux X 
" heures du matin." Aussi hi mention de Cartier s'ap- 
plique-t-elle plus peut-être au bon plaideur qu'au bor^ 
navigateur." 

En effet, des documents nonil)renx constatent a 
diverses époques la présence de Cartier devant les 
tribunaux, soit comme partie, soit comme témoin, soit 
comme expert ; il était de toutes les audiences, de 
même que de tous les compérages. Du reste on menait 
joyeuse vie, paraît-il, à Saint-Malo, car un de ces actes 
de naissance se termine par cette curieuse mention i 
" Faict en présence dé Jacques Cartier et autres lions 
" biberons les dits jour et an." 

" Il convient, dit le savant archéologue, de remar- 
(|uer qu'il y a là un trait de mœurs qui n'est pas 
inhérent au caractère individuel de Cartier. Un cou- 
rant rabelaisien semble avoir passé sur le rocher de 
Saint-Malo avec une certaine intensité pendant le 
milieu du 16e siècle." 

Les réflexions suivantes de M. des Longrais frappe- 
ront nos lecteurs. Jacques Cartier avait la simplicité 
antique : c'était un véritable Cincinnatus, plus incon- 
scient de son rôle que Washington et Franklin, que 
l'on peut classer parmi les héros faux-bonshommes. 



248 CRITIQUES 

" En voyant Jacques Cartier au milieu de ces détails 
de pesées et de cuisine, vraiment on ne se lasse pas 
d'admirer combien la découverte d'un continent dérange 
]ieu, au 16e siècle, les conditions normales de la vie. 
Le plus singulier, ce n'est pas de voir les compatriotes 
utiliser les connaissances spéciales de leur grand 
homme dans les usages les plus vulgaires ; c'est la 
simplicité de Jacques Cartier, qui a tout le cachet d'un 
iiutiQ âge. Son grand rôle de Découvreur ne lui avait 
ni acquis l'importance qui soustrait aux occupations 
banales, ni donné l'idée de s'y refuser." 

Entre autres points importants mis en lumière par 
les recherches de M. des Longrais, se trouve le fait 
d'un voyage au Brésil antérieur au grand voyage de 
découverte, ce qu'un de nos érudits, M. l'abbé Verreau, 
soupçonnait depuis quelque temps d'après les compa- 
raisons que Jacques Cartier établit dans son livre entre 
certains produits du Brésil et ceux du Canada. Les 
deux documents qui viennent à l'appui de cette sup- 
])osition sont : le baptême de Catherine du Brésil, dont 
l'épouse de Cartier fut marraine vers 1527, et le fait 
que Cartier servit d'interprète pour la langue portu- 
gaise dans une affaire où des gens de cette nationalité 
gîtaient concernés. 

Mais indépendamment de l'intérêt historique qu'offre 
ce travail, il présente un des heureux symptômes du 
mouvement qui se prépare en France et au Canada 
pour rendre hommage à la mémoire des grands hom- 
mes des premiers temps de la colonie. 

Espérons que nous verrons bientôt sui'gir dans les 
deux pays des statues de Jacques Cartier et de Cham- 
plain ; la France est tellement prodigue de monuments 
que l'oubli dans lequel elle laisse ces deux pères de sa 
colonisation en Amérique est vraiment inexcusable. 

Espérons qu'un jour, près de la terrasse que nous 
devons à lord Durham et à lord Dufferin, et qui devrait 
<"'trc la Cliiaïa d'r,ne ville que l'on compare si souvent 
;: X;n h ;ï, s'él^vuM t(;iil:j v\\ ^ ilJïade (\o. 1:L•u•v.^ ln:^t()- 



en mou ES 249 



riqiK'S : Cartier, Cliamplaiii, Laval, Frontenac et 
d'autres, • — mais Cartier d'abord. 

Le navigateur de 8aint-Malo a été le premier à la 
peine ; il n'est (fue juste qu'il soit le premier à l'iion- 



îeur 



riElM;E-J.-(). ClLVUVEAU. 



Unp, Fête (le Xoël sons Jacques Cartier, par Ernest 

:\rYi;Axn. ] vol. gr. in-octavo, 234-22 pages: 

(,hiél)cc, L.-J. Demeks & Lrèke. 



A'oici un livre ([iii sort beaucoup de l'ordinaire. Ce 
n'est pas précisément un genre nouveau, et l'auteur 
explique dans sa préface qu'il a voulu faire pour l'his- 
toire du Canada ce que Camille Flammarion et Jules 
Verne ont fait ])our la science ; mais dans la littéra- 
ture de notre pays, c'est véritablement du neuf, c'est 
toute une mine (|ui ne demande qu'à être exploitée. 

Le sujet n'est ])as complexe, il est même très restreint. 
\^:)ici trois petits l)atiments (de 40, GO et 120 tonneaux) 
à moitié enfouis sous la neige et la glace, sur les bords 
le la rivière Saint-(31iarlcs. Les matelots pour la 
].lup;irt sont en i)roie à cette terrible maladie : le scorbut. 
Il y a des agonisants, dos morts et surtout des déses- 
pérés dans cette solitude glacée du Nouveau Monde et 
dans ce voisinage des terribles Peaux-Eouges. Voilà 
le su jet. bien facile à traiter en quelques lignes : mais 
eoniment en faire un livre ? Je ne sais pas. Mais le 
livre est fiit,intéressant,attaclmnt et qui nous empoigne. 



1. Critique ])ub]iée dans Lr' Canada- Français, revue publiée 
il <.,>aL'bec sous la direction d'un connté de professeurs de l'uni- 
vovî^ir»' Ti'iv;»!. — \\)\. 1er, 2iè:ue îivra:;v>;i, avril 18SS. 



250 CRITIQUKS 

Et par quel prodige l'auteur a-t-il roussi à vous sur- 
prendre ainsi ? Ah ! Yoyez-vous, nous sommes à la nuit 
du vingt- quatre décembre, à la nuit de Noël. C'est 
cette cérémonie si touchante de la messe de minuit qui 
rappelle tous les chers souvenirs de la patrie absente. 
C'est en 1535. Nous sommes dans l'onlrepont de la 
Grande Hermine. Cartier est là, le grand Jacques 
Cartier, avec ses équipages sous les armes, saluant, 
dans toute la sincérité de leurs ctcurs de Bretons, la 
venue du Sauveur-Messie. Et la lueur de ces lumières 
qui constellent les flancs du navire, la vue de cet 
encens qui monte de l'autel, le son de ces voix qui- 
chantent les vieux noëh leur rappellent cette autre 
messe qui se célèbre en ce moment dans les vieilles 
églises de Bretagne. Ils voient en souvenir, et comme 
en un rêve d'extase, les parents, les amis, les, compa- 
gnons qui, là-bas, prient les yeux fixés sur la crèche 
mystérieuse, implorant l'Enfant-Dieu pour ces hardis 
marins qui souffrent pendant le rude hiver du Canada. 

Le livre a im début simple, naturel, mais neuf. 
L'auteur revient, pendant la nuit de Noël, de faire une 
promenade sur la Grande-Allée, ou chemin St-Louis. 
A la hauteur des Buttes-à-Nepveu, il est rejoint par 
l'abbé Laverdière. C'est en 1885. Lti verdi ère est mort 
depuis douze ans; mais l'auteur — pour une raison 
qu'il explique d'une façon très originale, — ne songe pas 
à s'étonner de ce fait siugulier. La conversation s'en- 
gage entre les deux, fort intéressante, remplie de ren- 
seignements précieux, comme elle devait l'être, du 
reste, avec ces deux passionnés de l'histoire du pays. 
Il y a des tirades sur le vendredi , sur le nombre 13, 
qui paraîtront peut être un peu longues. INIais le moyen 
de s'en plaindre ? cela est si instructif et si bien dit 
que l'on arrive au bout sans s'en apercevoir. 

Tout en causant, les deux interlocuteurs débouchent 
sur la place du vieux marché, en face dt la I^asilique. 
Il y a là des pages qu'il faudrait citer tout entières 
]-)Our leur rendre justice. Quel([ue chose de bien origi- 
nal et de bien touchant comnu^ les lignes siu^antos : 



CKITJQUES 2Ô1 

" La mémoire ! c'est le regard (|ui voit lorsque les 
yeux de la chair s'aveuglent ; la mémoire ! c'est l'oreille 
(|ui écoute lorsque la tête devient lourde et pesante ; la 
mémoire ! c'est la voix intérieure, l'incomparable amie 
qui parle, qui cause, qui raconte à mesure que les 
bruits de ce monde s'éteignent et ineurent, et que le 
silence, avant-coureur du grand sommeil, envahit ITime 
comme une vague irrésistible. " Puis, un peu plus 
loin : " J'éprouvais une angoisse comparable en inten- 
sité à cette tristesse qui déchire ITime quand, à votre 
place et à leur tour, des voix étrangères chantent les 
romances de vos vingt ans, alors (pie })Our vous la 
jeunesse est morte, le rêve éteint, les illusions ])erdues, 
les espérances en cendres, toute la vie brisée comme un 
verre, tout l'avenir gaclié sans retour par quelque 
irréparable catastrophe. " 

N'est-ce pas que vous croiriez entendre une de ces 
réflexions si fraîches et si profondes en même temps 
que Pierre Loti sème dans ses œuvres ? 

Puis, aux pages suivantes, la descriptiou de la place 
de la Basilique sous la clarté de la lune. Il y a là un 
tableau d'une vérité et d'une couleur l)ien saisissante 
(pi'il serait difficile de surpasser. 

La porte de la Basilique s'ouvre et les deux amis 
pénètrent sous le jubé. Mais au moment où la buée 
produite par l'entrée de l'air extérieur les enveloppe, il 
se produit un étrange phénomène. Tout disparaît, et, 
à la place de la réalité, voici la forêt sauvage primi- 
tive ; voici le promontoire de Stadacona tel qu'il était 
en 1535. L'auteur cherche naturellement à éclaircir ce 
mystère. — " Plus bas, s'il vous plaît, dit Laverdière, 

nous sommes en pays hostile ; cassez une branche 

et cela suffira pour vous trahir ; sachez que chacun 

de ces arbres cache un anthropophage, ou })eut lui- 
même devenir un poteau de torture." 

l*uis ils descendent le flanc nord du promontoire ot 
se dirigent vers les trois navires en liiveruage sur les 
bords de la rivière St-Charlos. Le toinjis n'est pas 



9n-) 



CrJTIQUES 



perdu en chemin et les faits historiques les plus inté- 
resf=^ants surgissent à chaque pas. Eelevons en passant, 
et comme détail curieux, le plan de la rivière Lairet 
qui donne un profil très ressemblant de Jacques Cartier. 
Le portrait lui-même, du reste, est tracé de main de 
maître à la page 90. 

Mais voici nos deux promeneurs qui pénètrent dans 
l'entrepont de la Grande Hermine. Sur un autel 
soutenu par des avirons croisés, le chapelain célèbre la 
messe de minuit. La nef du vaisseau est tendue de 
drapeaux et ornée de guirlandes de mousse, avec des 
faisceaux d'armes piqués dans les flancs. Les noëls 
sont chantés par Jehan Hamel, " un hardi gabier qui 
vous connaît sa mâture comme sa gamme et les grimpe 

toutes deux lestement un peu plus haut que le 

bout." Les autres matelots répondent en chœur, pendant 
que sur toutes ces mâles figures " coule une larme 
silencieuse et chaude " sillonnant " la pâleur de ces fronts 
qui rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant que, 
pour eux, le reprendre maintenant est, plus impossible 
que retrouver sur l'Atlantique le sillage effacé de 

leurs trois vaisseaux; pendant que là-bas, en 

Bretagne, il y a des femmas, des mères, des sœurs de 
marins qui \lemandent à Dieu, à Notre-Dame-de- 
Eoc-Amadour, à Notre-I)ame-de-la-Garde, à la mer 
elle-même, cette implacable aveugle, éternellement 
sourde, éternellement inflexible, de leur rendre demain 
et l'équipage et le navire. Et ce lendemain qu'elles 
attendent sur la grève appartiendra peut-être au pre- 
mier jour de l'autre monde." 

La messe finie, les deux amis se dirigent vers la Petite 
Hermine où se trouvent entassés tous les scorbutiques 
des trois navires. Il y a dans tout ce chapitre des scènes 
navrantes, empoignantes, dont on ne peut se faire ime 
idée qu'en les lisant tout entières. Ces malades, ces 
mourants qui, quand un court sommeil les prend, 
rêvent à la patrie absente, et qui, quand la douleur ou 
un bruit les éveillant, retombint durement dans la 



ClUTIQUES '2dÔ 

dure rdalité, ■ — tout cela est peint avec une vcrité et 
une couleur qui se rencontrent 1)ien rarement chez un 
aussi jeune écrivain. " Douze cents lieues des terres 
de France, s'écrie l'un d'eux, c'est trop loin, même 
pour un exil ! Comme le bon Dieu a soufflé sur nous 
avec colère ! Il n'y a pas de feuilles mortes plus 
dispersées que les nôtres, et, dans les arbres de cette 
sauvage forêt canadienne, il n'y a pas de nids plus 
vides c|ue le chez-nous de saint Brieuc. "... " Le révc, 
vois-tu, le rêve, nous n'avons plus que lui maintenant 
pour retourner en France. Un rêve ! Mais je donnerais 
toutes les flottes du royaume pour les deux ailes d'un 
rêve. " Et, un peu plus loin : " Et, m'en allant, je 
songeais avec un amer sentiment de tristesse et de 
sourde colère à tous ces cœurs magnanimes (|ui battent 
dans la poitrine des humbles, des petits, des obscurs de 
ce monde et dont l'histoire ne s'occupe pas ; à ces 
manœuvres de toutes les besognes, paysans, soldats, 
marins, héros anonymes que nulles fanfares ne saluent, 
que nulles acclamations n'accompagnent, cpii rentrent, 
au sortir de leurs homériques aventures, dans les ténè- 
bres de la vie quotidienne, comme des figurants s'elia- 
cent dans les coulisses à la fin du drame, eux, les 
acteurs principaux, eux, les premiers rc)les. " 

On pourrait citer eu entier ce chapitre. 

Les deux amis s'arrachent enfin au pénible spectacle 
de cette salle d'hôpital et se dirigent vers VEmérllloiL 
Dans la petite chambre du vaisseau, une autre scèn»' 
les attend. L'un des plus jeunes marins, le ]>enjamin 
de la flottille, Philippe Eougemont, est là, immobilise 
par la mort, dans une grande boîte de bois brut qui 
doit lui servir de cercueil : il n'a que vingt-deux ans. 
Et l'auteur pense à la mère de ce marin, attendant en 
Bretagne le retour de l'enfant bien-aimé. Il y a l;i 
des pages qu'il est difficile de lire sans se sentir mouil- 
ler les yeux. 

Puis arrivent "les ouvriers de la dernière heure et 
de la dernière besogne ", les croque-morts. Ils font de 



254 CRITIQUES 

tristes réflexions sur le sort de celui qui est déjà parti 
pour là-haut et sur le sort qui les attend probablement 
eux-mêmes. Pourtant l'un d'eux, un vrai marin, Séquart, 
prend les événements assez philosophiquement; la 
seule chose qui le décourage, c'est de ne pas avoir pour 
tombeau l'océan auquel il a voué sa vie : " . . L'Océan ! 

voilà le cimetière par excellence du matelot pas 

de fossoyeur à payer, choix absolu des places et liberté 
complète de changer de coin si le voisin vous importune 
ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs de 
sable, couches de vases, lits de glaises ou de rochers, 
tapis de varechs ou de mousses, il y en a pour tous 
les goûts. Ainsi couchés comme des flâneurs dans 
l'herbe, nous y pourrons attendre l'éternité, sans ennuis, 
sans impatiences, sans fatigues ; tromper le retard du 
dernier jugement à regarder passer d'en bas à la sur- 
face lumineuse de la mer, les grandes ombres des 
vaisseaux qui navigueront encore sur l'océan, compter 
la nuit les falots dans les matures et les lueurs des feux 
de grève tout comme autrefois à Saint-Malo sur les 
remparts de la ville ! " 

Et la conversation se poursuit grave, mais intéres- 
sante, jusqu'au moment où les compagnons du mort 
arrivent pour réciter les dernières prières. Quand elles 
sont terminées, Laverdière et son ami s'éloignent, 
entendant les coups de marteau qui clouent pour 
jamais le cercueil. 

Sur la route une clarté soudaine attire leurs regards. 
Est-ce le point du jour, déjà? Non, car le soleil ne se 
lève pas au pôle. C'est l'aurore boréale, ce décor splen- 
dide des climats du nord. Il y a là deux ou trois pages 
que je voudrais citer. C'est un des tableaux les plus 
larges que j'aie encore vus ; et quand l'auteur ajoute : 
" Nous demeurâmes longtemps immobiles, silencieux, 
à contempler avec un ravissement d'extase l'intradui- 
sible beauté de ce spectacle," nous croyons sans peine 
à son ravissement ; seulement la beauté du spectacle 
est traduite, et peu d'écrivains pourraient la mieux 
traduire. 



ciUTiQUES 255 

Un peu plus loin, les deux promeneurs assistent ùla 
^' ronde de la bùclie de Noël," ce qui fournit à l'auteur 
l'occasion de donner des détails très intéressants sur le 
" Noël breton, " et une foule de renseignements qui se 
rattachent naturellement au sujet, sans cependant le 
surcharg^er. 

Enlin, au moment ou la fête s'acliève, l'auteur ressent 
3a contre-partie de l'espèce d'hypnotisme qui l'a saisi 
:iu début du livre : le réveil s'opère. Il faut lire cette 
lescri])tion dans les quatre dernières pages du livre. 
C'est de l'art le plus achevé. 

Que pourrais-je ajouter ? J'ai dit ce que je pense du 
livre. Et, du reste, les quelques citations que j'ai faites, 
au hasard, en sont le meilleur éloge. Cependant n'y 
a-t-il pas quelques taches ? Sans aucun doute ; quelle 
<euvre n'en a pas ? Mais ce sont des taches qu'un 
souffle peut faire disparaître, tant elles sont à la surface 
seulement. Une seconde édition, — pourvu que les 
imprimeurs ne soient point en grève, — en aura promp- 
tement raison. Tel qu'il est cependant, ce livre a sa 
place marquée dans toutes nos bibliothèques. C'est une 
( ouvre saine, bien équilibrée et écrite dans un style 
auquel peu de nos écrivains peuvent atteindre. ^ 

Napoléon Legendhe. 

1. Cette critique fut publiée daiis VMede)iri\n lo février 1888. 



256 CRITIQUES 

BIBLIOGEAPHIE 

HOTEL DU GOUVERNEMENT 

Québec, ce IC février 1888. 

A Monsieur Albert Bourdas, rédacteur du Journal 
Le Vieux Corsaire, Saint-Malo. 

Monsieur, 

Vous avez publié dans votre journa-1, le Vieux 
Corsaire, Nos. des 2 et 3 février courant, l'annonce du 
concours littéraire ouvert x>ar le Cercle Catholique de 
Québec sur Jacques Cartier, sa yie et ses œuvres. 

Son Excellence le lieutenant-gouverneur de cette 
province, l'honorable monsieur Angers, à titre de recon- 
naissance de ce bon procédé, me charge de vous expé- 
dier ce jour, un exemplaire d'un ouvrage qu'un de nos 
jeunes littérateurs, M. Ernest Myrand, vient de hvrer 
à la publicité et qui ne saurait être sans intérêt pour 
un bon Malouin, puisque Jacques Cartier y est la 
figure dominante. Son Excellence joint à cet envoi un 
numéro de Y Electeur qui contient une appréciation de 
cet ouvrage, et vous prie d'agréer. Monsieur, l'expres- 
sion de ses sentiments distingués et dévoués. 

J'ai l'honneur de me souscrire, 

Monsieur, 

Votre bien respectueux serviteur, 

J. DE L. ÏACIIÉ, 

Secrétaire particuUer. 



Très intéressant, en effet, le livre de M. Myrand, 
intitulé : Une Eête de Noël sous Jacques Cartier. 

Kous l'avons parcouru avec infiniment de plaisir, et 
parce qu'il parle en termes choisis du glorieux :Malouin, 



CRITIQUES 257 

et parc3 qu'il emporte Gomme une senteur de genêts 
de Bretagne, à peine tamisée par les grandes brises de 
l'océan atlantique. 

'• OIi! qu'il était petit le navire des découvreurs de 
mon pays ! Mais, en revanche, comme il était grand 
leur courage ! Je ne sache pas avoir mieux compris, 
ailleurs que devant lui, la valeur absolue du mot har- 
diesse et tout ce (|ue l'héroïque témérité française peut 
contenir d'audaces, de bravoures et de gloires." 

Cette exclamation échappe à l'auteur à la. vue des 
trois navires de Cartier, de 120, 60 et 40 tonneaux, 
" qui, additionnés ensemble, ne donneraient pas la 
jauge d'un brick de seconde classe de notre époque." 

Il y a des chapitres qu'il faudrait citer en entier, la 
description, par exemple, de l'aurore boréale, le décor 
splendide des climats du Nord. Je préfère en donner 
un extrait, absolument humoristique, les idées du 
charpentier Séquart qui, peu partisan de se voir glisser 
dans six pieds de terre, s'écrie : 

" L'Océan ! voilà le cimetière par excellence du mate- 
lot, le véritable champ du sommeil, labouré, celui-lù, 
avec des proues de navires, mieux que tous les autres 
avec des socs de charrues. Là, mes gaillards, toutes les 
tombes creusées d'avance et dans le sens que l'on veut : 
ce qui est un avantage pour ceux qui ont un côté pour 
dormir. l*as de fossoyeurs à payer, choix absolu des 
])laces et liberté complète de changer de coin si le voisin 
vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. 
Bancs de sable, couches de vases, lits de glaises ou de 
rochers, ta])is de varechs ou de mousses, il y en a pour 
tous les goûts. Ainsi couchés, comme des flâneurs dans 
l'herbe, nous y pourrons attendre l'éternité, sans ennuis, 
sans impatiences, sans fatigues, tromper le retard du 
dernier jugement à regarder passer d'en bas, à la sur- 
face lumineuse de la mer, les grandes ombres des 
vaisseaux qui navigueront encore sur l'océan, compter 
la nuit les falots dans les matures et les lueurs des 



258 CRITIQUES 

feux de grève, tout comme autrefois à Saint-Malo, sur 
les remparts de la \ ille 1 " 

Il est vrai qu'un fin matelot, Jelian I)uvert, lui 
répond : 

" Non, Séquart, l'océan ne vaut pas les cimetières 
bretons et ton De proftuuUs n'est pas meilleur que 
celui qu'on récite, aux croix des cliemins, dans nos vil- 
lages. Tous les soirs, là-bas, la visite des anciens, des 
vieux ; tous les dimanclies, la promenade du hameau 
entre les tombes. Puis, tout auprès, au pied de la 
Maise, tu sais, la plage de St-lMalo, la mer éternelle 
qui chante." 

Nous voyons bien des noms de notre pays parmi les 
hardis compagnons de Cartier: Marc Jalohert (mon 
ancêtre maternel), son beau-frère, capitaine et pilote 
du CouiiLiEU, Guillaume Le Breton Bastille, Thomas 
Foiirmont, Guillaume Le Marié, Jacques Mahigard, 
Claude de Poiithriand, Jean (roinjcni, Jean L\>v.llet, 
etc., etc. 

Il n'est certes ])oint exagéré l'éloge que ]\r. Ka.polcon 
Ljegendve fait de l'ouvrage, dans I'Electeur de Québec, 
et les Malouins doivent être reconnaissants à M. 
Myrand d'avoir si bien parlé de leurs aventureux 
ancêtres. 

Du reste, à Saint-Malo, Canadien' est toujours syno- 
nyme de loyauté et de bravoure, et nous regardons 
toujours comme des frères les descendants de Cartier 
et de ses campagnons. Qui sait ce que l'avenir nous 
réserve, et si un jour les peuples du vieux continent 
et ceu:^ du nouveau ne formeront plus qu'une immense 
et heureuse famille !... ^ 

AlE-EKT lîOUPvDAS. 



1. Monsieur Albert BourJas est le rédacteur du journal 
Le Vieux Comtlre <le Sainf-Malo, France.— Cet article fut publie 
le 15 mars 1888. 



CRITIQUES 259 

C L L En K s T E- ]\I AE I K, 

Montréal, 29 septembre 1889, 
^fonsieur E. Myrand. 

Mon cher Monsieur, 

Je V(ju,s demande mille fois pardon de V(nis avoir 
fait attendre si longtem];)s. J'étais à l'hôpital lorsque 
l'on m'a communique votre désir d'avoir mon opinion 
sur votre livre, et comme je voyais que pour plusieurs 
semaines encore je serais incapable d'écrire, je compris, 
])ar suite d'un malentendu, qu'un autre Père vous ferait 
tenir cette appréciation. C'est aujourd'hui seulement 
que j'apprends que rien n'a été fait et je m'empresse de 
réj)arer ce tort bien involontaire. 

J'ai fait de votre ouvrage une lecture très attentive, 
et je me sens d'autant plus à l'aise pour vous féliciter 
de votre succès que je n'ai aucune réserve à faire. Le 
patriotique et noble but que vous vous êtes proposé, le 
clioix du sujet, la conduite si pittoresque du récit, 
l'ampleur d'une diction toujours pleine de verve et 
d'intérêt donnent à voti'e livre une place à part dans 
notre littérature nationale et le recommandent à tous 
ceux qui cherchent dans la lecture un utile délasse- 
ment. Pour peu que nous aimions notre patrie, nous 
ne pouvons être indifférents à ces détails d'intérieur, à 
ces scènes de vie de famille par où vous nous initiez 
aux joies, aux souffrances, aux espérances et aux 
regrets des compagnons de Cartier, C'est le point de 
départ de notre histoire ; notre pensée se plaît à relever 
toutes les traces de ce premier séjour des français en 
Canada et nous y sommes puissamment aidés par cet 
enthousiasme qui vous anime dans toutes vos recher- 
ches et que vous avez le don précieux de coiumuni- 
(|uer il vos lecteurs. A^otre livre sera lu ; nous le 



260 CRITIQUES 

verrons bientôt, je l'espère, entre les mains de toute la 
jeunesse canadienne. Un bon signe d'ailleurs qu'elle 
n'a pas été sourde à votre appel, c'est que vous êtes 
déjà dans l'heureuse nécessité de préparer une seconde 
édition de votre ouvrage. * 

Je suis, Monsieur, 

Votre tout dévoué serviteur, 

H. E. DUGUAY, S. J. 



Le jucçemcnt contradictoire prononcé par Tlionorable P. J. O. 
Chauveau, et M. Napoléon Legendre sur l'épilogue d'Une Fête 
de Noël sons Jacques Cartier avait rendu perplexe l'auteur de ce 
livre. Celui-ci, ne voulant pas choisir entre ces deux opinions 
également autorisées, crut devoir les soumettre à l'appréciation 
d'un tiers qui prononcerait sur elles en dernier ressort. De 
l'avis de plusieurs lettrés, il s'adressa au Rév. Père H. E. 
Duguay, S. J., professeur de rhétorique au Collège Ste-Marie 
de Montréal, homme distingué qui s'était fait une réputation 
enviable d'habile et savant critique. A'oici la réponse motivée 
du professeur. 



Collège Ste-Mahik. 

Montréal, 15 décembre 1889. 

M. E. Myeand, Québec. 

]\Ion cher Monsieur, 

Décidément je me range à l'opinion de M. Legendre 
sur l'épilogue de votre livre, si tant est ce que ce mon- 
sieur ait voulu parler de la convenance du fond aussi 
bien que de l'élégance vraiment admirable de la forme. 

Sans doute, ainsi que le dit l'honorable M. Chauveau, 
le rêve est fini dès que vous vous éveillez, mais il ne 



CIUÏIQUES 261 

s'en suit pas que le livre se doive clore là où la vision 
disparaît. L'évocation historique a cessé, mais il nous 
reste à savoir si nous avons été le jouet d'une fiction 
compassée, réfléchie à tête reposée, ou d'un rêve sérieux 
et savant, comme il s'en trouve. 

Dans ce dernier cas, à la bonne heure ; nous savons 
que le rêve occupe dans la ligne des êtres une réalité 
bien autrement imposante que toutes les fictions, qu'il 
peut se permettre bien des libertés d'allure que nous 
ne tolérerions pas sans peine s'il s'agissait d'une simple 
fiction. Par exemple, en dehors du rêve, je trouverais 
que le bon abbé Laverdière joue un rôle de pantin 
que le premier venu pouvait tout aussi bien remplir, 
et qu'il ne fallait pas, par conséquent, aller chercher si 
loin; Guillaume Le Breton eût fait mieux votre affaire. 

En songe, c'est tout différent. Laverdière est bien 
l'homme qu'il vous faut et il reprend de lui-même sa 
propre personnalité, sans qu'il soit besoin de lui en 
mesurer la largeur ou la profondeur suivant l'occasion. 
Puis, à tout prendre, je crois qu'il est plus digne de 
l'écrivain et plus respectueux pour le lecteur que vous 
lui disiez nettement à quoi s'en tenir ; c'est le moyen 
d'empêcher que la porte ne soit ni ouverte ni fermée. 

L'honorable M. Chauveau veut à tout prix avoir son 
revenant, mais il me semble oublier que la fin naturelle 
d'un rêve, c'est le réveil et le retour à la conscience ; 
telle doit donc être, à mon avis, la fin de votre hvre. — 
Le tout humblement soumis. ^ 

Je demeure, 

j\Ion cher Monsieur, 

Votre tout dévoué serviteur, 

H. E. DuGUAY, s. J. 



1. Cette lettre détermina l'auteiu- à maintenir intégralement l'épilc- 
^ue, tel que paru dans la première édition. 



262 LIMOILOU ET SÂINT-MALO 

SOUVENIR DE JACQUES CAETIER 



Un de nos amis, fin lettré, et vivement épris de nos 
souvenirs liistoriques, nous passa, l'autre jour, uii 
iiuméYO de V Union malouine et dinannaise, }omlr[S^. 
publié à Saint-Malo, beau "port de nier. 

— Lisez ceci, nous dit-il, d'un ton presque ému, en 
nous désignant une colonne d'annonces. 

Un peu surpris, nous jetâmes les yeux sur l'endroit 
indiqué, et nos regards s'arrêtèrent sur l'annonce 
suivante : 

Étude de Me Paul LEMÊE 
Kotaive à Saint-Malo 

r A II ADJUDICATION 

ixtr suite du décès de Mlle Cavoline 
Grandin, 
EN L'ï:TUDE de Me LEMÉE, 

Le Vendredi 21 Octobre 1887, 
à 2 heures. 

LA PETITE EEIt]\IE 

DE LIMOILOU 

située au lieu de ce nom, en la commune de Paramé, consistant 
en maison d'habitation, cour, jardin clos de murs, planté 
d'arbres fruitiers, et trois pièces de terre nommées : la Prée, le 
Bêle et l;e Clos des Multons, le tout contenant 1 hectare 40 ares. 

Revenu : 280 francs. 

Mise à nrix 5,000 fr. 

S'adresser au dit Me LEMEE. 



[.IMOiLOU ET SAINT- MALO 2G3 

Comme nous parcourions ces lignes, tout un monde 
d'évocations liistori([ues surgit dans notre imagination. 

Li.MoiTor : ! 

ITn homme au cceur vaillant et au génie intréj)ide 
})orta ce nom domanial prosaïquement affiché aujour- 
d'hui à la quatrième page d'un journal. Le " grand 
navigateur, l'observateur puissant, le maître accompli 
dans" l'art de se préparer les voies au milieu de i)opu- 
lations inconnues," ^ Jacciues Cartier, " capitaine-géné-- 
rai de tous les navires et autres vaisseaux de mer '' 
destinés au pays de la Xonvelle-Yrance, s'est appelé 
slcur de Limoilou. 

'•• Il fut anobli très présumaldement, dit ]\r. (hiérin, 
dans son ouvrage. Les navhjaieurs fvançah, car on lo 
voit qualifié de sieur de Limoilou dans un acte du 
Chapitre de Saint-Malo, en date du 21) septembre 1[)49, 
et figurer dans un autre acte, en date du 5 février ir.5(), 
avec le titre de noble homme." 

Nous avons en ce moment sous les yeux une belle 
gravure exécutée à lîennes en 1860, d'après les instruc- 
tions de ]\L Faribault, représentant la maison^seigneu- 
riale et le domaine du grand découvreur. C'est, sans 
aucun doute, ce Limoilou qui a été vulgairement vendu 
au plus haut enchérisseur, dans une étude de notaire, 
le 21 octobre dernier. 

Là Jac(pies Cartier a vécu; il a franchi maintes 
fois cette porte d'entrée inonumentale ; (pielques-uns 
de ces vieux ar])res ont pu lui prêter leur ombrage, et 
cet écu que je vois se dessiner sur ce mur, c'est le 
blason du nialouin illustre qui planta le premier la 
croix mystérieuse dans le sol vierge et fécond de la 
patrie canadienne. 

Jacques Cartier, sieur de Linumlou ! Tant de gloire 
et tant d'ouldi '. La froide annonce ne mentionne même 



1. !.. (Juérin, X .s nan'<j"f:ni:-i fraurais. p. 37'. 



264 LIMOILOU ET SAINT-MALO 

pas le nom du capitaine célèbre, dont le souvenir aurait 
j)U donner pourtant une plus-A^alue appréciable à ce 
domaine liistorique. Non ; tel jour, à telle heure, à tel 
endroit, on vendra Limoilou, et tout est dit ! ^ 

Etrange chose que la gloire liumaine ! Singulières 
vicissitudes que celles des grandes mémoires natio- 
nales ! Les deux hommes* illustres à qui le Canada 
doit sa naissance, le découvreur et le fondateur, ont vu 
les mêmes ténèbres envelopper leur tombe. Où Jacques 
Cartier dort-il son dernier sommeil ? En quel endroit 
}*récis repose la poussière liistorique de Champlain ? 

" Marié en 1519 avec Catherine des Grandies, fille 
de Jacques des Grandies, connétable de la ville et 
cité de Saint-Malo, il n'en eut point de postérité," dit 
M. d'Avezac", dans son introduction à la seconde rela- 
tion de Cartier, éditée par Tross en 1863. Et Harrisse 
ajoute, dans ses Notes pour servir à Vhistoire, etc., de la. 



1 — M. Jo'ion des L)ngrais,dan:-; son bel ouvrage sur Jacques (Jartier 
a retracé la maison du découvreur à St-AIalo. <• Elle était située, 
dit-il, rue de Buhen, entre le vieux manoir de ce nom et l'hôpital 
Saint-Thomas ; le jardin bordait l'antique muraille de ville dont on 
voit encore les vestiges en arrière de la Cour La Houssaie et qui 
allait de là au flanc de la tour Qui qu'en grogne. On y voyait de 
modestes dépendances primitivement adossées au mur d'enclos de 
Ihùpital. Dès le temps de Cartier, il s'était élevé, à la suite d'afféa- 
gements successifs consentis par le Chapitre, plusieurs maisons du 
coté de Saint-Thomas. Jiicques Cartier ne possédait point cette mai- 
son du chef de sa femme, bien que les l)es Granges eussent alors 
plusieurs propriétés dans la même rue. Il l'avait acquise des héri- 
tiers d'écu>er Alain de La Motte, seigneur de Fontaines, avant 15 U. 
Elle fut reconstruite au XVII siècle, le jardin qui y attenait fat 
également remplacé par des constructions et des cours," — JoUon des 
Tjongr.iis, Jacques Curilcr, pige 115. 

La tour Qulquengrogm doit son étrange nom d ; baptême à la que- 
relle de la reine Anne de Bretagne avec je Chai)itre de St-Malo, Par 
suite de l'opposition quelle avait rencontrée de la partdu Chapitre qui 
réclamait une in cmnité pour le terrain sur lequel elle avait fait 
bâtir l'une des tours du château de St-Malo, la reine irritée lit placer 
sur la tour l'inscription suivante : Qui qtt'en grogne, ainsi sera: cest 
mo7i 2)Ja sir. Cette partie des f>rtilications a retenu le nom singu- 
lier de Quiquciigrogiie. 



i.lMOrLOL' ET SAINT-MALO 265 

Nowvelle-Frarice: •• On ne sait quand, comment, ni 
où il mourut ^." 

Quant à Champlain, son tombeau a servi de thème 
aux discussions des archéologues, et, malgré la quasi- 
certitude à laquelle on en est arrivé aujourd'hui, personne 
ne peut dire avec l'évidence absolue de l'authenticité : 
c'est là ! 

Pendant que tous ces souvenirs nous revenaient à 
l'esprit, détournant nos regards de l'annonce qui les 
avait fait naître, nous parcourions les autres pages du 
journal malouin, et une impression de tristesse venait 
nous serrer le cœur. 

En effet, nous lisions ce qui suit : 

" Brevet de radicalisme délivré à Al. Louis Martin, 
maire de St-Malo. I.e Petit Renna^, parlant de la 
laïcisation (lisez déchristianisation) de l'école pri- 
maire de St-Malo, fait remarquer que M. le maire 
Louis Martin en était certainement partisan, et lui 
délivre en ces termes un brevet de radicalisme dont 
il est juste de prendre acte : '' Allons, que vont dire les 
journaux opportunistes (]ui osaient prétendre, hier 
encore, que notre ami Louis Martin était hostile à la 
laïcisation des écoles de St-Malo ? Que les cléricaux 
cxcoraraunleiit M. Louis Martin, iKirtlsan de V ins- 
truction laïque, ils sont dans leur rôle et nous leur 
donnons bien volontiers l'absolution." 

Ce sont les Frères des Ecoles Chrétiennes (|ue l'on a 
chassés de l'étabhssement d'enseignement primaire 
pour y introduire des professeurs sans Dieu. Hélas ! 
quel contraste avec le St-Malo de Jacques Cartier ! 

Il y a plus de trois siècles, le IG mai 1535, jour de la 
Pentecôte, la cathédrale de la cité bretonne contenait à 
grande peine les Hots pressés d'un peuple à la fois 



1 — Grâoe aux savantes recheivli3.s do M. Joiion des Lou2:rais, nous 
sivons aujourd'hui que Jacques Cartier mourut à Saint-Malo, le 1er 
septembre 15r.7, probablement emporté par la peste qui régnait, cette 
année-là, depuis le commenceni'^nt de iété.— Jouon des Longrais; 

Jacques Cartier pagj lu7 et 108. 



266 LLMOILOIJ ET 8AINT-MAL0 

curieux et recueilli. Ce peuple venait assister à un 
émouvant spectacle. Trois équipages de marins intré- 
pides ayant à leur tête im des plus nobles fils de St- 
Malo, s'agenouillaient à la table sainte pour recevoir le 
pain des forts. Mais laissons parler le liardi décou- 
vreur, en son naïf langage : 

" Le dimanclie, dit-il, jour et fête de la Pentecôte, 
seizième jour de mai, au dit an, 1535, du commande- 
ment du capitaine et du bon vouloir de tous, chacun 
se confessa, et reçûmes tous ensemble notre Créateur 
en l'église cathédrale du dit Saint-a\Ialo ; après lequel 
avoir reçu nous fûmes nous présenter au chœur de la 
dite église devant révérend père en ])ieu monsieur de 
Saint- Malo, lequel en son état épiscopal nous donna sa 
bénédiction." 4 

L'imagination refait aisément cette scène grandiose, 
si pleine d'enseignements et de promesses : ce peuple 
catholique, descendant des vieux Armoricains, qui se 
presse dans les nefs de l'antique cathédrale bretonne, 
drapée de sa plus belle parure ; ces marins intrépides 
au front lullé par les vents et les Ilots ; ce capitaine au 
regard d'aigle, agenouillés devant un vieillard ; ce 
saint et A'énérable prélat, Mgr ]3ohier, revêtu de ses 
habits pontificaux, dont la main bénissante appelle la 
protection du Très-Haut sur ces fils vaillants de la 
France chrétienne qui vont sillonner les mers lointaines 
" pour l'augmentation de notre sainte Foi... et pour 
l'accroissement de notre sainte mère l'Eghse catholi- 
que : " (jucl tableau ! quel immortel et glorieux sou- 
venir ! 

Trois siècles ont passé... Et aujourd'hui on met les 
Lrères de la Doctrine Chrétienne à la porte de l'école 
primaire de Saint -Malo. 

Mais non, le Saint- Malo de Jacques Cartier n'est 
pas mort tout entier. A^oici la procession du Saint- 
Kosaire qui déroule son jneux cortège à travers les 
rues de la cité. La bannière de la Aaerge, portée par 
les congréganistes, est suivie par les Enfants de Marie, 



LIMOILOU ET SAINT- MALO 267 

les Daines de Charité, les Sœurs de la Providence, les 
orphelins des Sœurs, les élèves des Frères. Des marins 
de dix ans portent le navire symbohque sur lequel est 
inscrit le doux nom Stella Maris. 

Les chants sacrés montent vers le ciel. Des rangs 
pressés de la foule s'élève l'affirmation solennelle des 
Malouins : " Catholique et l^reton, toujours." Oui, 
dirons-nous, avec notre confrère breton, oui, Saint-Malo, 
le vrai Saint-Malo, le Saint-Malo catlioli(iue, est digne 
de sa vieille devise : Bempev fidelis. 

Quant au domaine de Limoilou, qu'importe, après 
tout, qu'il soit passé, pour la vingtième fois peut-être, 
en des mains étrangères. Le souvenir impérissable qui 
s'attache à ses vieux murs sera toujours sacré par les 
pèlerins canadiens. Et si, de mutations en mutations, 
le nom de Limoilou porté par Jacques Cartier venait 
à disparaître aux portes de Saint-Malo, on le retrou- 
verait dans la Xouvelle-France, aux portes de Ville- 
^larie. On l'y verrait inscrit sur le seuil d'une autre 
demeure historique, ^ où un autre Cartier vint souvent 
chercher une trêve aux labeurs écrasants de sa carrière 
tout entière consacrée à la grandeur de sa patrie. 

TlIo^IAS Chapais. 
Le Courrier du. Canada, 

Québec, 8 novembre 1887. 



1. Maison de campagne située à la Longue-Pointe, pics Montréal, 
dont Sir Georges-Etienne Cartier était propriétaire, et ({u'il avait 
appelée Limoilou, en souvenir du grand malouin. 



L'auteur (ÏUn^ Fêle ch Noël sous Jacques Cartier est heureux de 
pouvoir rendre à la fois un hommage au talent et un témoignage à 
l'amitié en reproduisant, du journal Le Courrier du Canada, le bel 
article de M. Thomas Chapais ; écrit remarquable à tous les points 
de vue et qui entre avec autant d'honneur que d'à propos dans 
l'esprit et Tactualité de ce livre. 



AITENDICE. 



P R E F.A C E 

(Voir page T.) 

La plupart des archives importantes de notre histoire ont 
été relevées en moins de 40 ans. 

Tout d'abord, dès 1843, la Société littéraire et histori- 
que de Québec édita la Relation des Voyages de Jacques 
Cartier. Onze ans plus tard (1854) le gouvernement du 
Canada (ministère McNab-Morin) publiait une nouvelle 
édition des Edits et Ordonnances du Conseil Supérieur de la 
Nouvelle- France. ^ Subséquemment (1858), le gouverne- 
ment du Canada (administration IVIcNab-Taché) édita les 
fameuses archives nationales, Relations des Jésuites. Deux 
archéologues éminents, Mx\I. les abbés Bois et Laverdière, 
dirigèrent l'impression de ce travail gigantesque, laquelle 
fut exécutée par rétablissement typographicjue A. Côté 
& Cie. 

En 1868, la maison Desbarats publait à Ottawa les 
Œuvres de Champlain^ monument mipérissable élevé à la 
mémoire du fondateur de notre ville par le soin filial des 
bibliophiles Laverdière et Casgrain. Ce qui n'excuse pas 
Québec d'oubher qu'elle doit une statue à cet illustre Pcn 
de la Nouvelle- France. 

La première impression typographique de cet ouvrage 
célèbre a été exécutée sous la surveillance de M. l'abbé 
Laverdière, dans l'ancien secrétariat de l'évêque de Québec, 
au séminaire de Québec. 



1 «. Cetto édition était de beaucoup plus ccmplète que la première, 
publiée en 1803. 



270 APPENDICE 

En 187 1, aux ateliers de M. Léger Brousseau, e'diteur- 
propriétaire du Courrier du Canada^ Laverdière et Casgrain 
publièrent encore Le Journal des Jésuites. 

En 1883, la Législature de Québec prit sous ses auspices 
la publication d'une collection de manuscrits relatifs à 
Vllistoi^e de la Nouvelle Fra?? ce. Ce travail représentant 
quatre volumes in-octavo et plus de 2,000 pages, a été 
terminé en 1885. 1 

En 18S6, et sous le patronage de cette môme Assem- 
blée législative, le gouvernement de Québec édita les Juge- 
ments et Dtlib'eratiojis du Conseil Superieui- de la IVouvelle- 
France. En même temps, la S ciété historique de Montréal 
publiait le Livre d'Ordres du chevalier de LJvis, ouvrage 
précieux s'il en fut jamais, et qui corrobore une Relatio7i de 
la Gue?'re de Sept ans en Amérique écrite par ce même che- 
valier de Lévis, l'immortel vainqueur de Ste-Foye. Cette 
perle archéologique, actuellement en la possession de M. 
l'abbé Verreau, appartenait à la collection Viger de fameuse 
et savante mémoire. - 

Telles sont, réunies à un petit nombre de titres éclatants, 
les quelques archives nécessaires aux chercheurs, archéolo- 
gue?, bibliophiles ou écrivains. 



1. Collection de raamiscrits contenant lettres, mémoires et autres 
documents liistoriques relatifs à la Nouvelle-France, recueillis aux 
archives de la province de Québec ou copiés ù l'étranger.— Québec — 
Imprimerie A. Côté et Cie. 

2. La Société historique de Montréal a publié plusieurs autres 
documents de grande valeur, entre autres : Les Véritables 7notifs des 
Messieurs et Dames (le Notre-Dame de Montréal, 2'>our la, conversion dis 
^Sauvages ck la Nouvclle-Francr , une traduction du Voyage cU Kalm 
au Canada, etc., etc., etc. 

M. Verreau, en 1873 et en 1874, et plus tard M. Brymner, ont fait 
à Londres, ù Paris et à Rome des recherches importantes qui ont 
permis d'augmenter considérablement la collection des archives 
historiques. Le rapport qui vient d'être publié par M. Brymner 
(Rapport sur les Archives Canadiennes, par JJouglas Brymner, archi- 
viste, 1885 J contient l'analyse de l'immense collection Haldimand. 
copiée au British Muséum de Londres, et dont une partie avait déjà 
été obtenue par les soins de M. l'abbé Verreau et appartient main- 
tenant à la Société historique de Montréal. 

M. G. B. Faribault avocat de Québec, bibliophile éminent, publiait, 
en 1837, un catalogue des ouvrages sur l'histoire de l'Amérique et en 
particulier sur celle du Canada, de la Louisiane et de l'Acadie. Le 
nombre des ouvrages ainsi cataloaués sélevait à 060. Cette statis- 



APPENDICE 271 

r R O I. O G U E . 

(Voir page 29.) 

Adam Dollard (sieur des Ormeaux), commandant, âgé de 
2^ ans. 

Jacques Brassier, âgé de 25 ans (parti de l'"rance avec M. 
de Maisonneuve, en 1653). 

Jean l'avernier dit la Hochetière, arm.urier, âgé de 28 
ans (venu au.^si de France, en 1653, avec ^L de Maison- 
neuve). 

Nicolas TiUemont, serrurier âgé de 25 ans. 

Laurent Hébert, dit la Rivière, âgé de 27 ans. 

Alonié de Lestres, chaufournier, âgé de 31 ans. 

Nicolas Joïselin, âgé de 25 ans. (Il était de Solesmes, 
arrondissement de la Flèche, et avait suivi M. de Maison- 
neuve, en 1653). 

Robert Jurée, âgé de 24. ans. 

Jacques Boisseau dit Cognac, âgé de 23 ans. 

Louis Martin, âgé de 21 ans. 

Christophe Augier dit Desjardins, âgé de 26 ans. 

i<2tienne Robin dit Desforges, âgé de 27 ans (parti de 
France, en 1653, avec M. de Maisonneuve). 

Jean Valets, âgé de 27 ans (de la paroisse de Teille, 
arrondissement du Mans (Sarthe), venu avec AL de Maison- 
neuve, en 1653). 

René Doussin (sieur de Sainte-Cécile), soldat de la gar- 
nison, âgé de 20 ans ([)arti de France, en 1653, avec M de 
Maisonneuve). 

Jean Recompte, âgé de 26 ans (de la paroisse de Che- 



ti(iiic nous donne une idée approximative des richesses arcliéologiques 
du Canada à cette époque. Les inestimables travaux de l'illustre; 
érudit furent irréparablement anéantis por l'incendie du parlement à 
Montréal, la nuit du 25 avril 184'J, par les émeutiers protestants 
orangistes. " En un instant ce bel édifice devint la proie des flam- 
mes avec les archives de la province, les deux bibliothèques qui ren- 
fermaient vingt-deux mille volumes. Le Canada perdit dans cette 
tonliagration des livres rares et précieux et la belle collection d'ou- 
vrages sur l'Amérique (seize cents volumes) formée par M. Faribault 
après les plus pénibles efforts. Les pertes furent estimées à plus de 
$400.000.0}." 

I;0uis-P. Turcotte. Le Canada sous V Union, page 112, tome 1er. 



272 ArPENDICE 

miré, arrondissement du Mans (Sarthe), venu avec M. de 
Maisonneuve, en 1653). 

Simon Grenet, âgé de 25 ans. 

François Crusson dit Pilote, âgé de 24 ans (parti de 
France,^en 1653, avec M. de Maisonneuve). 1 

A ces dix-sept héros chrétiens, on doit joindre le brave 
Anahotaha, chef des Hurons, comme aussi Metiwemeg, 
capitaine algonquin, avec les trois autres braves de sa 
nation, qui demeurèrent tous fidèles et moururent au champ 
d'honneur ; enfm les trois français qui périrent dès le 
début de l'expédition, Nicolas du Val, Mathurin Soulard 
Biaise Juillet. 



et 



(Voir page GO.) 

J'ai dit, dans une note au pied de cette page, que " le Père 
Jean-Joseph Casot mourut la première année de notre 
siècle', le 16 mais 1800. Ce jour-là le gouvernennent impé- 
rial prit officiellement possession des biens de la Compagnie 
de Jésus." 

Ces biens viennent d'être restitués à la Compagnie de 
Jésus par une mesure présentée par le ministère Mercier et 
"votée par les deux Chambres de la province de Québec. 

" Le cinq novembre dernier, dit le discours du trône de 
la quatrième session du sixième parlement provincial, pro- 
noncé à l'Assemblée législative le 7 janvier 1890, le cinq 
novembre dernier, à l'époque convenue, la province de 
Québec a payé à qui de droit (au Rév. Père Turgeon, rec- 
teur du Collège Ste-Marie -, Montréal), les quatre cent mille 
piastres accordées par l'Acte de 1888, comme part afférente 
aux catholiques, dans le règlement de la question des biens 
des Jésuites, et une quittance a été signée, stipulant les 
cessions et subrogations autorisées par la loi. ^ 

" Les soixante mille piastres, étant la part indiquée dans 
la loi, comme revenant aux protestants, au sujet du même 
règlement, n'ont pas été mises à la disposition du comité de 
la minorité du Conseil de l'Instruction Publique, parce que 



1. Registre de la paroisse de Ville-Marie: Sépultures, 3 juin 1660. 

2. Maison principale des Jésuites au Canada. 



APPENDICE 2ï;> 

les membres de ce comité ont soulevé certaines objections 
qui paraissent, raisonnables. Un projet de loi, destiné à 
résoudre définitivement ces objections, vous sera soumis. 

" Nous devons tous nous réjouir du règlement final et 
satisfaisant de cette importante question, etc., etc. " 

Ces quatre cent soixante mille piastres se répartissent 
comme suit : 

A la Compngnie de Jésus , 5^100,000 Oo 

A l'université Laval (Québec) 1 00,000 00 

A la succursale de l'université Laval à Montréal 40,000 00 

Archidiocèse de Québec 10,000 00 

do Montréal 10,000 00 

Diocèse de Chicoutimi 10,000 00 

do Rimousld 10,000 00 

do Trois-Rivières 10,000 00 

do Nicolet 10,000 00 

do St. Hyacinthe 10,000 00 

do Sherbrooke 10,000 00 

Préfecture apostolique du golfe St-Laurent 20,000 00 

Au comité protestant du département de l'Instruction 

Publique G0,000 00 

§460,000 OC 



CHAPITRE PREMIER 

(Voir page 74). 

On est aujourd'hui absolument certain de l'endroit ou 
hivernèrent les navires de Jacques Cartier en 1535- 15 36, 
Ce site est l'embouchure de la rivière Lairet. 

La seule difficulté, et c'en est une considérable, est de 
savoir si le fort Jacques-Cartier fut bâti sur la rive droite ou. 
la rive gauche de la rivière Lairet. 

Tout milite cependant en faveur de l'opinion allant à dire 
que la rive gauche du Lairet fut l'exact emplacement du. 
fort Jacques-Cartier. 

Consulter à ce propos ce que les anciens historiens ont 
écrit relativement à la Rivière Ste-Croix oîijaajues Cartier 
se fortifia et mit ses navires eji hivernement en 1535-36.. 
Pages 109, iio, III, 112, 113, 114, 115, 116, 117, 118 et 
119 de l'Appendice qui accompagne la Relation des trois 

18 



274 APPENDICE 

voyages (1534-1535-1541) de Jacques Cartier, — édition 
canadienne de 1843. 

" La maison principale des missionnaires Jésuites était à 
" Notre-Dame des Anges, à deux kilomètres (demi-lieue) du 
" fort que Champlain avait bâti (Québec). Notre-Dame 
" des Anges, sur les bord de la rivière Lairet, près de Québec, 
" rappelle un souvenir bien plus ancien que la résidence des 
" Pères Jésuites. C'est là qu'en 1535 le grand explorateur 
" du Canada, Jacques Cartier, éleva un petit fort pour passer 
" l'hiver avec ses hardis marins. Avant de quitter ces rives, 
" où une partie de sa troupe fut décimée par le scorbut, et 
-'■ où il se vit forcé d'abandonner un de ses vaisseaux, il 
" planta une grande croix avec un écusson aux armes de 
" France, et l'inscription : JF^a?îciscus Frtmus, Dei gratta 
Francorum rex, régnât, " François 1er, par la grâce de 
" Dieu roi de France, lègne." 

Le Père Isaac Jogiies, premier apôtre des Iroquoi?, par le 
ïleV P. F. Martin, chapitre II, page 24. 

" En 1626, les Jésuites avaient forme là (à Notre-Dame 
des Anges) leur première résidence, à 2 milles de Québec, 
.sur la rive df^oite de la petite rivière Lairet, à l'endroit où 
elle tombe dans la rivière St-Charles. C'était l'extrémité 
du terrain que leur avait donné le duc de Ventadour, sous 
le nom de seigneurie Notre-Dame des Anges. Ce bien 
portait encore le nom de Fort Jacques-Quartier parce qu'en 
1535, il avait été obligé d'y hiverner. On y voit encore 
aujourd'hui quelques ruines de l'ancienne maison des 
Jésuites." 

Biographie du Fere François-Joseph Bressa^ii, par le Rév. 
Père F. Martin de la Compagnie de Jésus. Première note 
au pied de la page 15, édition de 1S52. 

Le commentateur de l'édition canadienne des Voyages 
de Jacques Cartier, publiée sous la direction de la Société 
littéraire et historique de Québec, dit à la note 22 de la 
page 114 de l'Appendice : 

" Les Récollets arrivèrent dans la Nouvelle-France en 
*•* 161 5. Les Jésuites ne vinrent qu'en 1625, et en 1627 ces 
" Pères commencèrent un établissement sur la rive droite d^ç^ 
" la petite rivière Lairet à l'endroit où elle tombe dans la 
** rivière Saint-Charles. " 



ArPENDICE 275 

Ce mêaie commentateur dit encore à la note 2 de la page 
109 de l'Appendice, en parlant du fort Jacques-Cartier : 

" On aperçoit encore aujourd'hui, (cela était écrit en 
'' 1843), sur la rive gauc/ie de la petite rivière Lairet, à l'en- 
" droit où elle tombe dans la rivière Saint-Charles, des 
" traces visibles de larges fossés, ou espèce de retranche- 
'' ments. " 

L'opinion évidente du commentateur est que le fort 
Jacques-Cartier occupait la rive gauche du Lairet, et la 
résidence des Jésuites, la rive droite. 

Au mois d'octobre 1887, monsieur Hammond Gowen, 
avocat, vendit à M. Cléophas Rochette, manufacturier, 
pour y établir une briqueterie, une partie de la ferme connue 
sous le nom de Notre-Datne des Anges. Cette partie ven- 
due représentait la superficie des lots numéros 5 & 6 du 
cadastre pour le village Stadacona. En nivelant le terrain 
acheté, les ouvriers maçons découvrirent d'anciennes fonda- 
tions en pierre superbement conservées et dont la vaste 
étendue fit croire de suite à la découverte de la première 
résidence des missionnaires Jésuites au Canada. Ces fonda- 
tions ont été retracées sur une longueur de plus de deux 
cents pieds, et elles n'ont pas encore été toutes relevées ! 
Ce travail aura lieu cet été (1890), car l'accroissement de la 
briqueterie de M. Cléophas Rochette nécessitant la cons- 
truction de nouveaux co|(ps de logis, les travaux de nivel- 
lement du terrain seront continués et le déblaiement des 
ruines parachevé. On aura alors la certitude du fait, si, 
comme on l'espère, la pierre angulaire peut être retrouvée. 
Il existe aussi, à six cents pieds de distance l'un de l'autre, 
deux puits magnifiques qu'il a fallu combler par prudence 
pour éviter les accidents et prévenir les étourderies des 
gamins des environs qui avaient déjà exécuté plusieurs cul- 
butes dangereuses au fond des puits. Il eut peut-être mieux 
valu les couvrir que les combler ; enfin le mal est fait, mais 
avec bonne intention, ce qui le rend à demi pardonnable. 

Dans tous les cas, nous aurons l'été prochain (1890) la 
solution de cet intéressant problème d'archéologie. 



276 APPENDICE 

(Voir page 75). 

" L'automne de 1535 vit donc arriver les premiers blancs 
qui soient venus à Québec, (14 septembre 1535). Il se 
firent un retranchement sur la rive gauche de la petite 
rivière I>airet, près de l'endroit où celle-ci se jette dans la 
rivière St Charles, vis-à-vis la Pointe-aux- Lièvres. Ils hiver- 
nèrent dans cet endroit, à l'abri de deux de leurs vaisseaux, 
la Grande Hermine et la Petite Hermine, et de leur retran- 
chement. 

" Le 3 mai 1536, Jacques Cartier fit planter, à ce même 
endroit, une grande croix d'environ trente-cinq pieds de 
hauteur, au croisillon de laquelle il fit attacher un écusson 
aux armes de France avec l'inscription suivante : Francisais 
primus^ Dei gratia Fi-ancorum rex, régnât. 

" Quatre-vingt-dix ans plus tard, l'emplacement du pre- 
mier hivernement des Français sur la terre canadienne 
devint celui du premier monastère des missionnaires Jésui- 
tes. Ceux-ci en prirent possession dans une cérémonie solen- 
nelle qui eut lieu le 23 septembre 1625. " Ce lieu, dit le P. 
Martin, portait le nom de fort Jacques-Cartier, en mémoire 
de ce navigateur célèbre qui l'avait illustré quatre-vingt-dix 
ans auparavant par son courage et sa piété .... Il était situé 
tout près du couvent (des Récolîets), mais de l'autre côté 
de la rivière St-Charles, au point où le Lairet lui verse le 
tribut de ses eaux." 

" Ainsi, un triple souvenir s'attache à la pointe de terre 
située au confluent de la rivière St-Charles et de la rivière 
Lairet : 

" C'est l'emplacement du premier hivernement des blancs 
sur la terre du Canada ; 

" C'est le lieu où Cartier fit arborer le signe de la Rédemp- 
tion, en face de l'antique Stadaconé ; ^ 

" C'est le coin du sol canadien d'où partirent les premiers 



1. Lors de son premier voyage, Cartier avait planté une croix ;\ 
l'entrée du Bassin de Gaspé. (le 24 juillet 1534). L'année suivante, 
en revenant d'Hochelaga, il fit planter une deuxième croix sur une 
des îles de l'embouchure de la rivière St-Maurice, (le 7 octobre 1535). 
Ce ne fut que le 3 mai 1536, fête de l'Invention de la Ste-Croix, trois 
jours avant son départ pour la France, que fut érigée la grande croix 
historique de Stadaconé, au confluent des rivières St-Charles et 
Lairet. 



• APPENDICE 277 

héros de cette grand épopée qui s'appelle les Missions des 
Jésuites dans la Nouvelle-France. " i 

C'est à cet endroit même que le comité littéraire et histo- 
rique du Cercle Catholique de Québec fit élever, en 1889, 
avec l'aide d'une souscription nationale, un monument à la 
France colonisatrice et chrétienne, au découvreur du Canada 
et à ses missionnaires mart3TS. Le dessin de ce monument 
est de M. Eugène Taché, l'artiste instruit et inspiré qui a déjà 
doté Québec de si beaux monuments architectoniques. 

DESCRIPTION DU MONUMENT JACQUES-CARTTER. 

Les lignes d'ensemble de ce monument sont à peu près 
celles d'un cippe antique. Sa hauteur est d'environ 25 pieds 
du niveau du sol, y compris le tumulus sur lequel il s'élève. 

Le socle, de gneiss des Laurentides, de neuf pieds carrés, 
est composé de trois assises en retrait, avec ressaut sur cha- 
que face de huit pouces de saillie. 

La base, de calcaire de Deschambault, est ornée, sur 
chacun de ces côtés, d'un cartouche sculpté en haut relief. 
Ces cartouches renferment les armoiries de lord Stanley, 
gouverneur-général du Canada, de l'honorable A.-R. Angers, 
lieutenant-gouverneur de la province de Québec, de Son 
Eminencô le Cardinal Paschereau, archevêque de Québec, 
et du chiffre de la Compagnie de Jésus. 

Le dé reposant sur cette base, d'un seul bloc de gneiss 
des Laurentides, d'un magnifique poli aux reflets lapis-lazuli, 
porte, gravées en creux et dorées, les inscriptions et l'orne- 
mentation suivantes : 

Vers l'entrée : 

Jacques Cartier 

Et ses hardis compagnons 

les marins 

DE LA Grande Hermine 

DE LA Petite Hermine 

ET DE l'EmÉRILLON 

PASSÈRENT ICI l'hIVER 

DE 153S-36. 



1. Extrait d'une Chroniqice publiée par M. Ernest Gagnon, dans 
L.s nouvelles Soirées Canadiemies, livraison du mois d'août 1882. 



278 APPENDICE 

Vers la ville : 

Le 3 Mai 1536 
Jacques Cartier 

FIT PLANTER A l'eNDROIT OU IL VENAIT DE 

PASSER l'hiver UNE CROIX DE 35 PIEDS 

DE HAUTEUR PORTANT l'ÉCUSSON 

FLEURDELISÉ ET l'iNSCRIPTION 

" Franciscus primus, Dei gratia francorum rex, 

REGNAT." 

Du côté de l'est : 

Le 23 Septembre 1625 
les pères 
Jean de Brébeuf, Ennemond 
Massé et Charles Lallemant 
prirent solennellement possession 
DU terrain appelé : Fort Jacques- 
Cartier, situé au confluent # 

DES RIVIÈRES St-ChARLES ET 

Lairet pour y ériger la 

première résidence 

des missionnaires jésuites 

A Québec. 

Sur la rivière Lairet, au-dessus du chiffre de la Compagnie 
de Jésus, au milieu d'une grande palme, figurent les noms 
des principaux martyrs de la société au Canada : Brébeuf, 
Lallemant, Jogues, Garnier, Buteux, Massé, Daniel et 
Dénoue. 

Les premières moulures de la corniche et la frise aux 
rosaces sculptées renferment, en regard de l'entrée, les 
armoiries de la ville de St-Malo, à l'opposite, celles du 
Cercle Catholique de Québec. 

Les deux derniers membres de la corniche, avec le reccu- 
vrement, sont d'un seul bloc de gneiss poli. 



APPENDICE 27S 

Le tout est surmonté d'une couronne navale appuyée sur 
une petite base cylindrique. Cette couronne, sculptée dans 
le calcaire de Deschambault, comporte les mâts, les voiles, 
les poupes de vaisseau et les hunes crénelées d'usage. 



L'inauguration du monument eut lieu le 24 juin 1889, 
jour de la fête nationale, au milieu d'un concours immense 
de peuple. Cent mille Canadiens français assistèrent à 
cette grandiose démonstration ^. 



(Voir pages 79 et 80). 

M. de Voutron, en 17 16, commandant le Saint-Frauçoii., 
écrivait de La Rochelle même, où avait habité Jean Alfonse, 
le célèbre pilote saintongeoi--, contemporain de Jacques 
Cartier : 

" J'ay esté sept fois en Canada, et quoyque je m'en sois 
'' bien tiré, j'ose assurer que le plus favorable de ces voyages 
" m'a donné plus de cheveux blancs que tous ceux que j'ai 
" faits ailleurs. 

" Dans tous les endroits où l'on navigue ordinairement 
" on ne souffre point et l'on ne risque pas comme en Canada 
" C'est un tourment continuel de corps et d'esprit. 

" J'y ay profité de l'avantage de connoistre que le plus 
" habile ne doit pas compter sur la science. " 

Si les difficultés de la navigation au Canada étaient telles 
encore après un siècle de fréquentation continue, quelles ne 
devaient-elles pas être au début, lorsque Jean Alphonse en 
écrivait le routier dans le plus grand détail ? 

Nous ne pouvons donc trop faire attention à ces paroles 
d'un capitaine de vaisseau, dites près de deux siècles après 
l'ouverture de la navigation du Saint-Laurent par Jean 
Alphonse et Jacques Cartier. 

Pierre Margry, Les Navigations Françaises et la Révo- 
lution maritime du i4ième au i6ième siècle, Le chemin 
de la Chine et les pilotes de Pantagruel, pages 324 et 325, 

1. Consulter à ce eujet les journaux de Québec. 



280 APPENDICE 

" On ne peut se défendre de faire remarquer avec quelle 
"prudence, quel tact, quel jugement admirable, et en 
*•• même temps avec quel courage, Jacques Cartier pénétra 
" dans des pays ignorés, sans accident, quoique avec de 
" très faibles moyens. En examinant sa conduite, on ne le 
" trouv-e pas seulement un grand navigateur, mais un habile 
" politique, un observateur puissant, un maître accompli 
" dans l'art de se préparer les voies au milieu de popula- 
"- tions inconnues. Que Ton compare de prés cette conduite 
" avec celles des Cortez et des Pizarre, et l'on verra que, la 
" question d'humanité laissée de côté, quoiqu'elle vaille 
" assurément la peine d'être prise en considération, ce n'est 
^' pas à ceux-ci qu'est l'avantage. " 

Léon Guérin, Les Navigateurs Français, page 80. 



(Voir page 84). 

" L'expédition— (celle de 1535) — était accompagnée de 
** deux chapelains, Doin Guillaume Le Breton et Dom 
" Anthoine." 

Ferland, Histoire du Canada, ch. ler, page 22. 

Ce titre de Dom fait présumer que ces deux prêtres 
étaient des religieux bénédictins. 

" Le 26 juin 161 5 le Père Récollet Jean Dolbeau célé- 
" brait à Québec, au son de la petite artillerie de Vhabita- 
''• iion la première messe qui ait été dite depuis Vépoque de 
'^Jacques Cartier r 

Laverdière, Histoire du Canada, ch. II, page 37. 

L'abbé Faillon, dans une longue et savante dissertation, 
répond dans l'affirmative à ceux qui lui demandent si 
Jacques Cartier avait des aumôniers lors de son second 
voyage au Canada. Leurs noms, d'ailleurs, sont inscrits sur 
ie rôle d'équipage que Jehan Poullet présenta à la Com- 
munauté de Ville de St-Malo, à sa réunion du 31 mars 
1535. 

Les extraits suivants de I.1 relation du Second Voyage de 
facques Cartier, confirment absolument cette opinion. 

" Le septième jour du dict mois, jour de Notre-Dame — 
^' (7 août 1535, samedi) — après avoir oui la messe, nous 



APrENDlCE 281 

" partinus de la dite Isle— (Ile aux Coudrts)— pour aller 
•' amont le dit'Beuve." 

Page 33 de l'édition de 1843 ; verso du feuillet 12 de 

l'édition de 1545- 

<« Ils_(/^j ////^r//v/t'^)— répondirent que leur dieu nomme 
-' Cudragny avait parlé à Hochelaga et que les trois hommes 
" devant éiiz— {ci haut mentio?més)—QS^2i\Qr\t venus de par 
" luy leur annoncer les nouvelles qu'il y avait tant de 
" o-laces et de neiges qu'ilz mourraient tous. Desquelles 
*' paroles nous prismes tous à rire, et leur dire que leur dieu 
'• Cudragny n'était que ung sot et qu'il ne scavait ce qu'il 
'' disait et qu'ils le disent à ses messagiers et que Jésus les 
" garderait bien de froid s'ilz luy voulaient croire. Lors le 
" dit Taiçnoagny et son compagnon demandèrent au dict 
" Capitaine s'il avait parlé à Jésus, et il respondist que ses 
''prêtres y avaient parlé et qu'il ferait beau temps."~(pour 
aller à Hochelaga). 

Page 39 de l'édition de 1843 et feuillet 19 de l'édition 

de 1545. 

" Notre cappitaine voyant la piiié et maladie ainsi esmeue, 
" feist mettre le monde en prières et oraisons et feist porter 
" ung ymage en remembrance de la Vierge Marie contre 
" ung arbre distant de nostre fort d'ung traict d'arc les 
" travers— (^? travers)~-\ts neiges et glaces. Et ordonna que 
" que le dimenche en suyvant ron dirait au dict lieu la 
" messe. Et que tous ceulx qui pourraient cheminer, tant 
" sains que malades, yraient à la procession chantant les 
'' sept psaulmes de David avec la letanie, en priant la dicte 
" vierge qu'il luy pleust prier son cher enfant qu'il eust pitié 
'' de nous. La messe dicte et célébrée devant la dicte ymage, se 
" feist le capitaine pèlerin à Notre-Dame de Roquemado— 
" {Roc-Amadour) promettant y aller si Dieu luy donnait 
" grâce de retourner en France." Cette messe fut célébrée 
en février 1536. 

Page 57 de l'édition de 1843 et feuillet 35, recto et verso, 
de l'édition de 1545. 



. (Voir page 88.) 

La route de l'Ouest ! la route de l'Ouest î telle était la 
préoccupation dominante, l'idée i:\\c, unique, obstinée, de 



282 Al^PENDICE 

tous les découvreurs. La crainte d'une concurrence inat- 
tendue dans la recherche des richesses dont on se promet- 
tait la possession exclusive, l'espoir d'arriver premier aux 
contrées du Japon, de la Chine et aux Indes d'Asie avaient 
à ce point détraqué les cerveaux que Christophe Colomb 
lui-même s'ingéniait à retrouver dans l'archipel des Antilles, 
le Zipangu et les domaines du grand quâân du Katay signalés 
dans une carte de Toscanelli. Le grand titre des ouvrages de 
Jacques Cartier donne une preuve éclatante de cette illusion 
géographique : Brief récit et succincte narration de la naviga- 
tionfaicteks-YSi.^s de Canada^ Hochelaga et Sagiienay et autres, 
avec particulières meurs, langaige et cérémonie des Jiabitans 
d'icelles ; fort délectable à voir. L'espoir du lucre, l'éternel 
aiiri sacra famés, avait provoqué ces expéditions héroïques, 
légendaires des trois premiers siècles de Vâge moderiie, expé- 
ditions dont les périls n'avaient d'égal que l'audace des 
équipages. 

Voici les noms des prédécesseurs de Jacques Cartier dans 
les explorations tentées au nord de l'Amérique pour la recher- 
che d'un passage vers l'ouest : 

Jean Cabot, de Venise, 1494 ; Sebastien Cabot, fils du 
précédent, 1498; Gaspard Cortéreal, 1500; Michel Corté- 
real, 1502 ; Jean Gonçalves, Jean et François Fernandès, 
1501, 1503, 1504 et 1505 ; Jean Denys de Honfleur et 
Camart de Rouen, 1506 ; Thomas Aubert, 1508 ; Le baron 
De Lery et De Saint Just, 15 18 ; le florentin Jean Verraz- 
zano, 1523; Gomez de Porto, 1525; Jean Kut, 1527; 
Pierres Crignon, 1529 ; Jacques Cartier, 1534, 1535, 1541, 

1543- 

J'ai préparé cette liste sur Vlntroduction historique aux 
ouvrages de Jacques Cartier ])ar M. D'Avezac. 



(Voir page 90). 

" Sur le récit que fit Cartier de son voyage (celui de 1 534), 
' le roi (François ler) ordonna d'armer et d'équiper pour 
' quinze mois trois navires dont il lui conféra le comman- 
' dément par une commission datée du 15 octobre 1534- 
' Cette fois (expédition de 1535) il (Jacques Cartier) joignit 
' au titre de capitaine celui de pilote du roi. 



APPENDICE 283 

I^ouvelle Biographie Générale par Firmin Didot Frères, 
éditioti de iSss, tome S, page çoô, au nom de Cartier 
(Jacques)., 

U Histoire des Canadiens français de M. Benjamin Suite 
donne le mot Macé au lieu de Marc, ce qui est conforme 
au texte de l'édition rarissime (1545) du Voyage de Jacques 
Cartier, 1535-36. — Voir feuillet 32. 

Marc ou Mace' Jalobert avait épousé AUizon DesGran- 
ches, sœur de la femme de Jacques Cartier. 

Suite, Histoire des Canadiens français^ première livraison, 
page 12. 

Jacques Cartier avait épousé Catherine DesGranches, fille 
de Jacques DesGranches, connétable de la ville et cité de 
St-Malo. 

Brève et succinte narration historique par M. D'Avezac, 
verso du feuillet xiv, précédant la narration du Voyage de 
Jacques Cartier, 1535-36, 

Ni Ferland, ni Garneau, ni Benjamin Suite ne mention- 
nent le nom Aq Jehan Foullet. On le trouve seulement dans 
la Relation du Second Voyage de Jacques Cartier, 1535-36- 
7'ecto du feuillet 22, édition de 1545. 

Jacques Maingard, Michel Maingard, Raoullet Maingard 
et Pierre Maingard, dont les noms apparaissent au rôle 
d'équipage, sont les quatre fils de Guillaume Maingard, le 
parrain de Jacques Cartier. 



(Voir page 92). 

Rôle d' Equipage de l'expédition de 1535, présenté par 
Jehan Poullet à la réunion de la Communauté de Ville de 
Saint-Malo, à la Baie Sainct Jehan, mercredi, le trente- 
unième jour de mars 1535. 

L'incertion des dicts maistres compaignons mariniers et 
pillotes sensyvent : 

Jacques Cartier, cappitaine ; Thomas Fourmont, maistre 
de la nef; Guillaume Le Breton Bastille, cappitaine et pilote 
du galion ; Jacques Maingard, maistre du galion ; Marc 
Jalobert, cappitaine et pillote du Correlieu ; Guillaume Le 
Marié, maistre du Courlieu ; Laurens Boulain, Estienne 
Nouel, Pierres Esmery, dict TalLot, Michel Hervé, Estienne 



284 APPENDICE 

Princevel, Michel Audiepvre, Bertrand Sambost, Richard 
LeBay, Lucas Fammys, Françoys Guitault, apoticaire ; 
Georget Mabille, Guillaume Séquart, cherpentier ; Robin 
le Tort, Samson Ripault, barbier ; Françoys Guillot, Guil- 
laume Esnault, cherpentier ; Jehan Dabin, cherpentier ; 
Jehan Duvert, cherpentier ; JulHen Golet, Thomas Boulain, 
Michel Phelipot, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume 
Guilbert, Colas Barbe, Laurens Gaillot, Guillaume Bochier, 
Michel Eon, Jehan Anthoine, Michel Maingard, Jehan 
Maryen, Bertrand Apvril, Gilles Stuffin, Geoffroy OUivier, 
Guillaume de Guernezé, Eustache Grossin, Guillaume 
Allierte, Jehan Ravy, Pierres Marquier, trompecte ; Guil- 
laume Legentilhomme, Raoullet Maingard, Françoys Duault, 
Hervé Henry, Yvon Légal, Anthoine Alierte, Jehan Colas, 
Jacques Poinsault, Dom Guillaume Le Breton, Dom 
Anthoine, Philipes Thomas, cherpentier ; Jacques Duboy, 
Jullien Plantirnet, Jehan Go, Jehan Legentilhomme, Michel 
Douquais, cherpentier ; Jehan Aismery, cherpentier ; Pierre 
Maingart, Lucas Clavier, Goulset Riou, Jehan Jacques 
Morbihen, Pierres Nyel, Legendre Estienne Leblanc, Jehan 
Pierre>, Jehan Cournyn, Anthoine Desgranches, Louys 
Douayrer, Pierres Coupeaulx, Pierres Jonchée. 

Ce rôle d'équipage est textuellement copié des Djcuments 
inédits sur Jacques Cartier et le Canada, communiqués par 
M. Alfred Ramé, de Rennes, et faisant suite à la relation 
du Premier Voyage de Jacques Cartier en 1534 d'après 
l'édition de 1598, pages 10, 11 et 12. 

Paris. — - Librairie Tross, 5, rue Neuve-des Petits-Champs, 
1865. 

Les noms de Charles Gaillot et De Goyelle n'apparaissent 
pas sur le rôle d'équipage signé le 31 mars 1535. On les 
trouve sur la liste publiée par M. Benjamin Suite dans son 
Histoire des Canadiens français , 1ère liv., page 12. Si l'on en 
croit l'ouvrage de M. James Lemoine, Picturesque Québec^ ^ 
ces deux noms, et cinq autres, auraient été ajoutés aux 74 
noms inscrits sur la Liste de l'Equipage de Jacques Cartier, 



1. " The subséquent seven signatures were added in tlie answer to 
" the Québec Prize Historical Questions submitted in 1879: Jean 
" Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians, Charles delà Pom- 
'■'■ meraye, Jehan PouUet, Philippe Rougemont, De Goyelle." Pidii- 
resqve Quchec, appendix, page 483. 



APPENDICE 285 

conservée dans les archives de St-Maîo, et revue avec soin 
sur \q fac-similé par M. l'abbé C.-H. Laverdiére. Voici quels 
sont ces sept noms : 

Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians, 
Charles de la Pommeraye, Jehan Poullet, Philippe Rouge- 
mont, De Goyelle. 

Les équipages réunis des trois vaisseaux de Jacques Car- 
tier, y compris leurs officiers et les gentilshommes de St-Malo, 
volontaires de l'expédition, donnaient un effectif de cent dix 
hommes. Or, le rôle d'équipage ne compte que soixante- 
quatorze signatures de marins. Si l'on y ajoute les noms des 
gentilshommes, Claude de Pontbriand, fiîs du seigneur de 
Montcevelles et échanson de Monseigneur le Dauphm, 
Charles de la Pommeraye, Jean Garnier de Chambeaulx, 
Garnier de Chambeaulx, Jehan Poullet et Jean Ciouyon, l'on 
atteint le chiffre de quatre-vingts personne>. Si l'on y ajoute 
encore le nom de Philippe Rougemont, la seule des vingt-cinq 
à trente victimes du scorbut nommée par la relation de 
Jacques Cartier, celui de De Goyelle, enfin celui de Charles 
Gaillot que M. Benjamin Suite, àans son Histoire des Cana- 
diens français, nous dit être le secrétaire de Jacques Cartier, 
il se fait que le grand total des expéditionnaires connus 
s'arrête à 83. Il nous manque donc 27 autres noms pour 
atteindre le chiffre 1 10. 

Comment expliquer cette lacune ? On a cherché à s'en 
rendre compte en disant que ce rôle d'équipage n'est qu'une 
liste de matelots rédigée au retour de l'expédition de 1535. 
Dans son Histoire des Cajiadiens français, i\I. Benjamin 
Suite dit, à la page 13 de la 1ère livraison : 

"L'hivernage de Cartier à Sainte-Croix (1535-1536) est 
surtout remarquable par la maladie qui décima ses hommes. 
C'était une espèce de scorbut appelé plus tard mal de terre 
mais qu'on pourrait qualifier plus proprement de mal de mer, 
parce que, selon toute évidence, il provenait des vieilles salai- 
sons que portaient les vaisseaux. Pour n'avoir pas su se 
nourrir de viandes fraîches que pouvait produire la chasse, les 
marins perdirent vingt^cinq ou trente hommes des leurs, ceux- 
là même qui probablement manquent à la liste que nous possé- 
do7is, car les trois équipages s'élevaient à cent dix hommes. Les 
autres malades furent guéris par les sauvages qui leur firent 
boire à cet effet une décoction d'épinette blanche." 



286 APPENDICE 

Malheureusement, cette explication est en contradiction 
flagrante avec les Document inédits que nous possédons sur 
Jacques Cartier. Ce rôle d'équipage fut pre'senté par Jehan 
Poullet, à la Communauté de Ville de St-Malo, à sa réunion 
du 31 mars 1535. Les archives publiées en 1865 par M. 
Alfred Ramé, de Rennes, le disent en toutes lettres. — (Voir 
pages 8 et 9 des Docu7ne7îts inédits publiés à la suite de la 
relation du Voyage de Jacques Cartier en 1534). — Plus 
et mieux que cela, nous savons qu'à cette séance mémorable 
de la Communauté de Ville de St-Malo, Jehan Poullet en 
produisant le rôle d'équipage^ lequel portait alors soixante et 
quatorze signatures, se réserva le droit de récuser jusqu'à 
trente des mariniers inscrits et de les remplacer par d'autres 
de son choix. 

" Et icelly Poulet a aparu le rôle et nombre des compai- 
" gnons que le dict Cartier a prins pour la dicte navigation, 
" et a esté (mis entre nos mains ?) pour incérer cy dessous, 
*'eta icelly Poulet protesté de en dynyer du nombre de 
" XXV à trante et de prendre d'à Jtres à son chouaix." 

Documents inédits sur Jacques Cartier^ page 9, faisant suite 
à la relation du Voyage de Jacques Cartier en IS34-, édition 
de 1598 et collection de Ramusio. 

On remarquera que ce rôle d'équipage porte la date du 
31 mars 1535, et qu'il s'écoula plus de six semâmes entre le 
jour de sa présentation à la Communauté de Ville et le 
départ de la flottille qui mit à la voile et quitta St-Malo le 
19 mai 1535. N'est-il pas à présumer que, durant cet inter- 
valle de temps, le rôle d'équipage fut modifié en quelque 
façon, et, tour à tour, amplifié ou amomdri ? Il est encore 
probable que Jehan Poullet n'abusa pas de son privilège et 
qu'il ne l'appliqua qu'à moitié, c'est-à dire que, loin de 
récuser aucun des matelots inscrits sur le rôle d'équipage il 
se contenta d'ajouter de vingt-cinq à trente mariniers de 
son choix aux 74 bons compagnons déjà acceptés. Cette 
supposition, qui est mienne, expliquerait suffisamment ce 
nombre de cent dix hommes composant l'expédition. 

Le rôle d'équipage présenté par Jehan Poullet le 31 mars 
1535, à la réunion de la Communauté de Ville est demeuré 
de record dans les archives de St-Malo. Les nouvelles 
recrues de Jehan Poullet (s'il 'en engagea aucune) ne le 
signèrent pas. Et pour cause ; car il n'est pas permis d'altérer 
en aucune manière un document officiel qui demeure de 



ArPENDlCE 287 

record. N'empêche qu elles durent signer un double de ce 
rôle d'équipage que l'on tint ouvert jusqu'au départ, proba- 
blement au bord de la Grande Hermine. Ce document, 
comme bien d'autres, ne nous serait pas parvenu. 

Un dernier point à noter au sujet des compagnons de 
Jacques Cartier est l'orthographe de leurs noms et prénoms. 
Elle diffère étrangement et rien ne peut expliquer ces con- 
tradictions flagrantes que la mauvaise écriture des docu- 
ments originaux devenue presque illisible. Nous possédons 
cinq copies du Rôle d'Equiùage àù l'expédition de 1535 ; la 
première est de M. Alfred Ramé, publiée par Tross ; la 
seconde est de M. de la Borderie, publiée dans le Collection- 
neur Breton ; la troisième de M. l'abbé Laverdière, conser- 
vée à la bibliothèque de l'université Laval ; la quatrième de 
M. Benjamin Suite, publiée dans son Histoire des Canadiens 
français ; la cinquième enfin est de M. Joiion des Longrais, 
publiée dans son Jacques Cartier. 

Pour donner au lecteur une idée des différences orthogra- 
phiques, voici, placés en regard, quelques noms empruntés 
aux listes de MM. Alfred Ramé et Joûon des Longrais. 

D'après M. Alfred Rame : \ D'après M. Joiani des Longrais : 

Richard Le Bay. i Kichard Cobaz. 

EstiennePrincevel. j Estiennc Pommercl. 

Lucas Fammys. ! Lucas Saumur. 

Colas Barbe. j Colas Barbé. 

Gilles Stuffin, 1 Gilles Ruffiu. 
Guillaume Allievte. Guillaume Alliectc. 

Jacques Poinsault. j Jacques Prinsault. 

JuUien Plantirnet. | Jullien Plancouet. 

Michel Douquais. 1 Michel Donquan 1, 

Goulset Riou. | Goulhet Riou. 



Louys Douayrer. 
Bertrand Sambost. 
Jehan Ravy. 
Jehan Du vert. 
Marc Jalobert. 



Louys Douayren. 

Briend Sauboscq allas Saubault. 

Jehan Davy. 

Jehan du Nort. 

Ma ce Jalobert. 



Jehan Jacques Morhiben. \ Jehan Jac, de Morbiheu. 

Je laisse aux experts en écritures le soin de prononcer 
entre MM. Alfred Ramé et Joiion de Longrais sur l'exacti- 
tude orthographique de leurs listes respectives. 

1. Ce Michel Douquais ou Bowpimn était, paraît-il, un Irlandais, et 
s'appelait de son véritable nom Michael Duncan ; lequel nom, prononcé 
H la française, donnerait bien cette orthographe de Donquan'. 



288 APPENDICE 

Sans doute Plancouet me paraît être meilleur breton que 
Planthmet, Saumur que Fcwimys, Pommerel que Reumeyel, 
mais, d'autre part, Bertrand Sambost ne vaut-il pas Briend 
Sauboscq} Et qui voudrait se prononcer entre Barbe et 
Barbé, Allierte et Alliecte,~Poinsault et Prinsatdt, Stuffin et 
Rujgîn, Douayrer et Douayren, Raiy et Davyl II s'agit 
d'une lettre mal formée ou. . . mal lue. Quant à dire que 
Le Bay doit s'écrire Cobaz ; Fainmys, Saunmr ; Plantirnety 
Plancouet \ Duvcrt, Du Nort, j'avoue mon absolue incom- 
pétence en la matière. Nous avons au greffe du protono- 
taire, à Québec, des écritures de cinquante ans qui sont déjà 
presque illisibles, que doit-il donc en être de manuscrits 
vieux de trois siècles et demi ? 

M'étant servi pour mon travail de la " Réimpression 
figurée de l'édition originale rarissime de 1545 avec les 
variantes des manuscrits de la bibliothèque impériale, "— 
Paris, librairie Tross— 1865, j'ai cru devoir suivre pour 
l'orthographe du rôle d'équipage la liste publiée par M. 
Alfred Ramé dans les Documents inédits sur [acques Cartier 
et le Canada, faisant suite à la relation du Premier voyage de 
Jacques Cartier tn 1534, d'après l'édition de 1598, pages 
10, II et 12. 



(Voir pages 92 et 93.) 

Enlisant les noms des personnes présentes à la ''Réunion 
de la Communauté de la Ville de St-Malo, le lundi huictième 
de feubvrier, l'an mil cinq cents xxxiiii "je trouve ceux-ci, 
que, vraiment, on dirait empruntés à \Almanac des adresses 
Cherrier, tant ils ont une orthographe contemporaine : 
GuiHaume Deschamps, Etienne Picot, Pierres Gosselin, 
Francoys Martin, Robin Gauthier le Jeune, Estienne Gilbert, 
Jacques Martinet, Martin Patrix, Alain Patrix, Yvon Morel, 
Guillaume Martin Lalonde, Hamon Gauthier, Bertrand 
Picot, " et plusieurs aultres des bourgeois congrégés {réunis) 
et assemblés comme dict est." 

Le gouverneur et lieutenant-général pour le Roy en 
Bourgogne et pour Mgr le Dauphin de Normandie se nom- 
mait Philippes Chabot. 

Je lis encore, au procès-verbal de la Réunion de la Corn- 
inunauté de Ville de St-Malo, tenue le 31 mars 1535,— 
séance à laquelle fut présenté le rôle d'équipage de l'expédi- 
tion de Jacques Cartier— les noms suivants des bourgeois àM 



APPENDICE 239 

temps. Comme il est facile de s'en convaincre, ils ont une 
orthographe moderne : 

Jacques Martinet, Pierres Hamelin, (kiillaume Pépin, 
(iinllaume Saint-Maurs, Pierres Colin, Pierres May, etc. 

Extraits de P Appendice au voyage de Jacques Cartieri^j^. 
Documents inédits, Vol. 1er, Alfred Ramé, pages 5, 6, 7, 8 et 9. 



(Voir page 184). 
Souvenir du 300ièvie anniversaire de la découverte du Canada. 

Le lundi, 14 septembre 1835, trois centième anniversaire 
de l'arrivée de Jacques Cartier à Stadaconé, plusieurs 
citoyens de la ville de Québec se réunirent, et assistèrent à 
l'érection d'une croix commémorative en face de la porte 
centrale de l'Hôpital de la Marine. 

Cette croix portait l'inscription suivante : 

^ Erigée le i4i:ME jour de septembre 1835 ; 

EN mémoire du débarquement du célèbre navigateur 

Jacques Quartier, natif de Saint-malo, le 

jour de l'Exaltation de la Ste-Croix, 

le XIV septembre a. D. 1535. 

Aussitôt après la cérémonie, les citoyens présents se réuni- 
rent dans une des salles de l'Hôpital de la Marine et votè- 
rent, à l'unanimité, les résolutions suivantes : 

Hôpital de la Marine. 

— Lundi, 14 Septembre 1835. 
Aujourd'hui étant le 300^ anniversaire du débarquement 
du célèbre navigateur Jacques Quartier, natif de St- 
Malo, dans les environs de la petite rivière St-Charles, 
près de laquelle est situé l'hôpital de Marine, plusieurs 
citoyens se sont réunis au devant de cet édifice, et en 
mémoire de cet anniversaire il a été alors planté, au devant 
de la principale porte d'entrée de l'hôpital, une croix en 
bois, sur laquelle était attachée l'inscription suivante : 

'' Erigée le 14e Septembre 183^ ; en mémoire du déhar- 

" quement du célèbre navigateur Jacques Quart ie?', 

" natif de Saint-Malo, le jour de V Exaltation de 

" la S te. Croix, le XI F Septembre A. D. 1533^ 

19 



290 APPENDICE 

Les messieurs présents à cette cérémonie se sont ensuite 
réunis dans un des appartements de l'hôpital. Il a été alors 
considéré, que la mémoire d'un événement aussi intéressant 
devrait être l'objet d'un monument plus durable, et qui 
servirait à en transmettre le souvenir à la postérité. A cette 
fin, MM. R. E. Caron, J. C. Fisher et G. B. Faribault ont 
été priés de prendre les démarches nécessaires pour convo- 
quer une assemblée publique des citoyens de Québec pour 
les fins ci-dessus. 

HÔPITAL DE Marine — Samedi^ 26 sept. 1835. 

Conformément aux annonces publiées dans les journaux, 
il a été tenue une assemblée publique à l'Hôpital de 
Marine, à trois heures et demie P. M. 

M. le maire de Québec a été appelé au fauteuil. 

M. G. B. Faribault a fait les fonctions de secrétaire. 

M. le maire a expliqué le sujet de la réunion. 

Après quoi les résolutions suivantes ont été adoptées à 
l'unanimité. 

Sur motion de M. Faribault, secondé par M. R. 
McDonald : 

Résolu, Que dans la vue de perpétuer un événement d'un 
aussi grand intérêt dans les fastes du Canada, et afin de mar- 
quer l'endroit où Jacques Quartier, le célèbre navigateur 
qui a découvert Québec (j-/^//) a passé l'hiver de 1535-36, il 
est expédient, dans l'opinion de cette assemblée, d'énger un 
monument durable en son honneur, sur une des rives de la 
Rivière St-Charles, dans laquelle rivière il est entré avec 
ses vaisseaux le 14'^e Septembre A. D. 1535. 

Sur motion de M. le Dr. Fisher, secondé par M. Clouet : 

Résolu, Qu'il soit maintenant nommé un comité de 
quinze personnes, afin de prendre les mesures nécessaires 
pour mettre à effet, aussitôt que possible, la résolution 
précédente et que le comité ait la liberté d'ajouter à ce 
nombre telles autres personnes qu'il croira utiles dans cette 
entreprise. 

Il a alors été procédé par ballot aux choix du comité, 
lequel est composé des messieurs suivants : 

M. le maire de Québec, Messire Jérôme Demers, MM. 
le col. Bouchette, Clouet, Faribault, Fisher, Glakemayer, 



ArPEXDICE 201 

H.-S. Pluot, Joseph Légaré, fils, W. B. Lindsay, Massue, 
Dr. Morin, Dr. Parant, P. Pelletier et M, le shérif Sewell. 

Sur motion de M. le Dr. Morrin, secondé par M. le col. 
Bouchette : 

Qu'une souscription soit maintenant ouverte pour subvenir 
aux dépenses qui seront encourues pour l'objet susdit ; et 
que W. B. Lindsay, écuyer, soit nommé trésorier. 

Sur motion de M. Glackmeyer, secondé par M. Clouet : 

Résolu, Que les remercîmens de cette assemblée sont 
dus à MM. Faribault et Fisher, pour avoir suggéré l'idée de 
l'établissement d'un monument pour perpétuer la mémoire 
du célèbre Jacques Quartier, qui fait l'objet de la présente 
réunion. 

Sur motion de M. AV. B. Lindsay, secondé par M. 
Massue : 

Résolu, Que les remercimens de cette assemblée sont 
dus aux Commissaires de l'Hôpital de Marine, qui ont 
permis si obligeamment à cette assemblée de se réunir dans 
cet édifice. 

M. le maire ayant quitté le fauteuil, M. le colonel Bou- 
chette y a été appelé. 

Sur motion de M. le Dr. Ficher, secondé ])ar ]\L Déguise : 

Résolu, Que les remercîmens de cette assemblée soient 
donnés à Son Honneur le Maire de Québec, pour l'intérêt 
qu'il a montré relativement à l'objet de cette assemblée, 
pour son empressement à prendre le fauteuil, et pour la 
manière habile et affable avec laquelle il a présidé dans 
cette circonstance. 

G. B. Fariiîault, 

Secrétaire. 

Québec, 29 septembre 1835. 

Malheureusement, on s'en tint aux rc:ïOlutions pompeuses 
de la séance du 26 septembre 1835, et l'on ne donna pas de 
suite à ce projet que, cinquante ans plus tard, le Cercle 
Catholique de Québec a repris avec une patriotique ardeur 
et su mener à bonne fin. 



292 APPENDICE 

CHAPITRE TROISIÈME. 
(Voir page 184). 

Commentaire sur cette parole du charpentier Se'quart : 

Et vous croyez que îwtre capiiaine-ghihal, notre Jacques 
Cartier, le hardi gats de Bretagne^ aura sa statue à Stada- 

co7ié ? Jacques Cartier n'aura pas plus de 7uonume7it à 

Stadaconé que de statue à St-Malo, etc. 

Qu'ont-ils fait, là-bas, les Français d'Europe ? oui, qu'ont- 
ils fait sur la terre de Bretagne pour garder immortelle la 
me'moire de Jacques Cartier ? Où est le monument de leur 
découvreur par excellence ? Et sur laquelle de leurs places 
publiques, la grande et forte race de leurs paysans, de leurs 
marins, de leurs soldats va-t-elle, aux anniversaires histori- 
ques, saluer sa statue, acclamer son nom écrit en bronze sur 
un flamboyant piédestal? La parole est à la ville de St- 
Malo, à la Bretagne, à la France elle-même. 

Il y a vingt ans, le 19 février 1868, le romancier Emile 
Chevalier, publiait un livre qu'il signait d'un beau titre : 
Jacques Cartier. 

" Saluez avec moi, s'écriait-il, dans la dédicace de son 
roman historique, saluez avec moi. ... le premier décou- 
vreur français, un Breton, homme de forte souche, de 
cceur haut et droit, le premier qui ait baisé cette terre d'Amé- 
rique ! 

" Jacques Cartier ! l'une de nos illustrations. Ah ! le mot 
" est chétif : un de nos génies, devrais-je dire. Et pas une 
" statue ne lui a été érigée chez nous ! A lui pas un monu- 
" ment, pas une inscription, pas un symbole de la recon- 
" naissance générale ! O Athéniens ! Athéniens ! En France, 
" il ne se trouve peut-être pas cent mille personnes sachant 
" qu'il a existé un Jacques Cartier. 

" Eh ! bien, ce que je demande pour Jacques Cartier, 
" notre Christophe Colomb à nous Français, l'un de ceux 
" qui devraient faire marque dans nos annales historiques, 
" l'un des plus ignorés pourtant, ce que je demande, c'est 
" un monument élevé soit à Saint-Malo, soit à Rennes, soit 
" même à Paris, — pourquoi non ? — qui transmette désor- 
" mais à la postérité le souvenir de ce grand homme. Ce 
" que je demande, pour l'honneur de mes compatriotes, et 



APPENDICE 



au nom 



d'un Diillion de Français reconnaissants qîd, de 
'• Vautre côté de V Atlantique, béniront 7iotre œuvre, c'est que 
" Ton se mette à la tête d'un mouvement ayant pour but de 
" rendre à l'un de nos plus illustres, de nos plus vertueux 
" citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage que la légèreté, 
" plus encore que l'ingratitude, a négligé de lui rendre jus- 
" qu'à ce jour. 

" Une statue à Jacques Cartier, au découvreur du 
" Canada ! " 

Hélas ! trois fois hélas ! comme pleure la tragédie grecque, 
le roman patriotique du patriote Emile Chevalier n\i pas eu 
l'honneur de la centième édition. Cette gloire appartient 
exclusivement aujourd'hui aux ouvrages scandaleux et obscè- 
nes. Vingt années ont passé sur le livre du courageux écrivain 
qui a réédité Sagard et son Histoire du Canada, vingt ans 
d'oubli, d'indifférence, et de silence fatal. Le livre est 
perdu, l'enthousiasme éteint, le rêve évanoui. Nulle part il 
n'y a de monument ! Pas de statue à Saint-Malo, pas de 
statue à Rennes, pas de statue à Paris ! 

Cartier subira-t-il donc, et tout entier, le sort effroyable 
des marins pleures par le poète : 

Le corps se perd dans Peau, le nom dans la vie ni o ire ? 

Il n'aurait point sa part de souvenirs dans l'immortalité 
l)romise par l'Histoire à la mémoire de ses héros ? 

Cela ne sera pas ! ici du moins, au Canada. 

En effet, le nom de Jacques Cartier n'a pas été oublié 
dans la province de Québec. 

Ainsi, nous avons un collège électoral qui poite le nom de 
Jacques Cartier. Il y a, Montréal, une place Jacques- Ca7- 
tier. Il existe encore, dans notre métropole commerciale, un 
c:\.rxé Jacques- Cartier, une banque facqucs- Cartier, une rue 
Jacques-Cartier, i 



1. Montréal aurait eu tort d'oubhcr Jacques Cartier car elle lui 
doit son nom. 

'•' Aprèsque nous feusmesyssus (sortis) de la dicte ville, ( Ilochclaga ) 
•' plusieurs hommes et femmes nous vinrent conduyre sur la mon- 
" tagne cy-devant dicte, qui est par nous nommée, Mont rcyal, dis- 
•' tant du dict lieu d'ung long quart de lieue. Et' nous estant sur 
" icelle montaigne eusmes veue et congnaissancc de plus de trente 
" lieues à l'environ (à Vcntour) d'icelle. 

Relation du Second Voyage de Jacqv.rs Cartier, verso du feuillpt 26 
et rcrfo du feuillet 27. 



294 APPEI^DICE 

A Québec, nous avons une division municipale qui porte 
le nom de quartier Jacgues-Cattier^ un marché Jacques- 
Cartier^ une XM^ Jacques-Cartier^ très bien nommée celle-là, 
parce qu'elle traverse dans toute sa longueur la presqu'île de 
la Pointe-aux-Lievres et nous mené, par le pont Bickell, droit 
au site de l'hivernage des vaisseaux du découvreur en 

1535-36. 

Nous avons encore dans le collège électoral de Québec 
une paroisse qui porte le nom de St. Gabriel de Val- C^ ;-//<?;-. 
Puis encore, dans le même comté, le grand lac et le petit 
\àc Jacques- Ca?iier. Enfin la belle et pittoresque rivière 
Jacques- Cartier qui donne son nom à la vallée qu'elle arrose : 
elle coule dans trois comtés. Montmorency, Québec, Port- 
neuf, avant de se jeter dans le St-Laurer^t qu'elle atteint 
près de la paroisse du Cap Santé. 

Mais toute cette nomenclature géographique et cadas- 
trale ne suffit pas à la renommée historique du célèbre marin. 

Aussi, sur la façade du Palais Législatif, dans une des 
ouvertures du campanile dédié à Jacques Cartier, le gou- 
vernement de la province de Québec va-t-il placer la statue, 
grandeur héroïque, de l'illustre découvreur. Certes, le 
piédestal sera digne de l'œuvre de notre éminent artiste 
sculpteur Hébert, car elle dominera à cette hauteur, près 
de quatre cents pieds, l'estuaire de la rivière St-Charles, de 
cette historique rivière Cabir-Coubat qui vit entrer dans ses 
eaux, le matin du 14 septembre 1535, trois petits navires 
pavoises aux couleurs de France, qui portaient l'Evangile et 
l'avenir du Canada ! 

A Québec donc, et très probablement avar t l'an de grâce 
1892, nous aurons cette statue que le patriotique écrivain 
Emile Chevalier cherchait vainement sur les boulevards de 
Saint-Malo, de Rennes et de Paris. 



TABLE DES MATIERES 

Pages. 

Préface 3 

Argument analytique 17 

PROLOGUE 

Un causeur d'autrefois 19 

CHAPITRE PREMIER 

La Grande Hermine 57 

CHAPITRE DEUXIÈME 
La rciite Ilermine 115 

CHAPITRE TROISIÈME 
L Emérillon 155 

CHAPITRE QUATRIÈME 

UnNoël breton 193 

Épilogue 225 

Prose de Noël 231 

Critiques 233 

Appendice 2C9 



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