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Full text of "Une solution politique et sociale : confédération, décentralisation, émigration"

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u^ 



UNE 



SOLUTION 

POLITIQJE ET SOCIALE 



I.MPRIMEKIE DE L. TOI.NON ET C% A SAINT-GEBMAIN. 



UNE 



SOLUTION 



POLITIQUE ET SOCIALE 



CONFEDERATIOX— DECENTRALISATION — EMIGRATION 



CORNELIUS DE BOOM 



CONSUL HONORAIRE DE BELGTJUE 



PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS 

RUE VIVIENNE. 2 BIS, ET BOlILEVAni) DES ITALIENS, 15 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 
1 8 G 4 



h 51 






AVANT-PROPOS 



L'univers , pour qui saurait l'embrasser d'un coup 
d'fleil, serait un fait unique, une grande vérité. 

D'Alembert. — fre/ûce de l'Encyclopédie. 



En offrant ce livre au public, je n'ai pas la 
prétention de faire une œuvre littéraire ; je ne 
prétends pas davantage prendre place parmi les 
philosophes novateurs ou les inventeurs de sys- 
tèmes. Des idées que je vais essayer de dévelop- 
|)er, les unes paraîtront peu neuves, les autres 
ou originales, ou étranges ; je suis préparé et 
résigné à ces critiques. 



2 AVANT-PROPOS 

C'est un devoir de conscience que j'accomplis. 

Le temps où nous vivons est une époque de 
transition ; nous traversons une de ces crises où 
les destinées de l'humanité se renouvellent. 
Notre génération, ou celle qui lui succédera, 
assistera à la transformation de la société 
actuelle. Je ne suis pas de ceux qui croient que 
l'indifférence et l'inaction soient permises au 
milieu de ce grand travail. Je ne m'exagère point 
mes forces, je ne m'illusionne pas sur l'utilité 
que pourra avoir dans la reconstruction du nou- 
vel édifice, le grain de sable que ma bonne 
volonté y apporte ; je donne aujourd'hui ma 
parole comme demain je prêterais mon bras. 



Il 



Cette parole qui précède et prépare l'action, 
d'autres l'ont dite avant moi, d'autres la répé- 
teront après, mais elle est l'expression d'une 
idée commune qui s'élucide, qui s'agrandit, qui 



AVANT-PROPOS 3 

se complète en passant de bouche en bouche. Le 
problème est trop vaste et trop complexe pour 
qu'on puisse en attendre la solution d'une seule 
intelligence. Les plus humbles ont donc le devoir 
de concourir à une œuvre qui intéresse l'hu- 
manité tout entière. Celui-ci a fouillé toutes 
les bibliothèques de l'Europe et apporte le fruit 
de ses recherches. Cet autre a analysé tous les 
systèmes et nous en présente la critique; ceux- 
ci ont rêvé, ceux-là ont calculé, et nous devons à 
leur imagination ou à leurs veilles de précieuses 
et savantes statistiques ou de lumineuses uto- 
pies qui nous ouvrent des horizons nouveaux. 

Je n'ai fait, pour ma part, ni savants calculs, 
ni rêves brillants; je n'ai eu le loisir ni de feuil- 
leter les livres, ni d'étudier les systèmes. 

J'ai vu, j'ai réfléchi, j'ai comparé. 



AVANT-PROPOS 



III 



Le tribut que j'apporte, c'est le résumé d'obser- 
vations consciencieusement faites pendant trente 
années de voyage. A coté de ce que pensaient, 
de ce qu'écrivaient en Europe, dans le recueille- 
ment de leur retraite, les économistes et les phi- 
losophes, j'ai cru qu'il pourrait y avoir utilité et 
intérêt à faire connaître ce que les mêmes préoc- 
cupations inspiraient à un Européen dans les 
parties civilisées de l'Amérique, dans les forêts 
vierges du Brésil, dans les pampas de la Plata, 
sur les bords du Sacramento et jusque dans les 
solitudes de la Patagonie. 

Les problèmes dont ce siècle porte en lui l'en- 
fantement, se sont emparés si puissamment de 
notre génération que, quand l'esprit s'est une 
fois livré à ces méditations, il ne peut s'en dis- 
traire sous aucune latitude, dans aucun des acci- 
dents de la plus aventureuse existence. 



AVANT.PROPOS 



IV 



Je rapporte donc en Europe ces idées qui 
m'ont suivi partout, se confondant dans mon 
cœur avec tous les souvenirs de la patrie ; mon 
livre n'eût-il pas d'autre portée, qu'il servirait 
du moins à prouver quelle place a toujours eue, 
dans mes pensées et dans mes affections, cette 
vieille Europe, centre de la lumière et de l'intel- 
ligence, dont on s'éloigne si rarement dans notre 
temps, sans espoir d'y revenir. 

Voilà ce qui a donné naissance à mon livre ; 
voici maintenant le but qu'il se propose : cher- 
cher, indiquer des moyens qui puissent conjurer 
les menaces de l'avenir et améliorer le sort des 
populations européennes. 



UNE SOLUTION 

POLITIQUE ET SOCIALE 

PREMIÈRE PARTIE 



Une grande révolution démocratique s'accomplit 
parmi nous. Tous la voient, mais tous ne la jugent 
pas de la même manière. 

A. DE TOCQUEVILLE.— Z)e la Démocratie 
en Amérique. 

Pour bâtir sur des ruines, il faut d'abord démolir. 
Après avoir démoli, il faut bâtir. 

VlTRUVE. — Traité d'architecture. 



CHAPITRE PREMIER 

PROGRAMME 

Je ne veux pas ici faire, après tant d'autres, le 
tableau si souvent reproduit des inquiétudes, du 
malaise et des misères de notre société. Je m'en 
tiendrai aux faits les plus incontestables. Per- 
sonne, dans aucun pays, ne croit à la stabilité 
définitive de l'état de choses actuel. En haut 
comme en bas, il y a le pressentiment d'un 



8 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

inconnu que les uns redoutent, que les autres 
espèrent, sans que ni les uns ni les autres sachent 
bien ce qu'ils doivent craindre ou espérer. 

Les indices de ce malaise social, les aveux des 
vagues inquiétudes qui se sont emparées de tous 
les esprits, ce n'est ni dans les livres, ni dans les 
journaux seulement, ni dans les conversations 
intimes que nous les voyons se manifester; ils 
éclatent dans le langage des hommes les plus 
intéressés à la stabilité des affaires publiques et 
jusque dans les documents officiels. Dans la 
séance du sénat français, du 15 décembre 1863, 
M. de la Guéronnière, si bien placé pour consta- 
ter l'état de l'opinion en France et en Europe, 
ne formulait-il pas ainsi à son tour le phéno- 
mène social que nous signalons, et ne lui don- 
nait-il pas ce nom si caractéristique du mal de 
l'inconnu, dans une phrase que nous emprun- 
tons au compte-rendu de cette séance ? 

L'orateur vient de signaler les grandeurs de 
l'Empire et il ajoute : 

« Au sein de cette puissance, il est pourtant 



PROGRAMME 9 

» un indice d'un certain malaise ; il perce une 
» préoccupation nouvelle, il surgit une inquié- 
» tude étrangère aux premières années du règne. 
» On interroge l'avenir, on souffre d'un mal 
» nouveau, mais sérieux, que j'appellerai le mal 
» de l'inconnu. » 

On n'échappe à une crise que pour en entre- 
voir une autre plus menaçante. En politique, 
tout équilibre est rompu, et il y a une guerre au 
bout de toutes les solutions. En économie sociale, 
les besoins grandissent plus vite que ne s'aug- 
mente la richesse, et, malgré les efforts sincères 
des gouvernements, auxquels toute justice doit 
être rendue, le prolétariat est une plaie qui s'é- 
largit tous les jours. 

Faut-il donc désespérer de l'avenir, ou atten- 
dre, dans une stoïque résignation, qu'un cata- 
clysme violent transforme le monde ? 

Le règne du fatalisme est passé, et la devise 
des temps modernes doit être : Aide-toi, le ciel 
t'aidera. 

Il y a, dans l'organisation politique et dans 
l'organisation sociale, des vices qui sont la source 



10 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

du mal. Ces vices sont-ils irrémédiables? Quels 
sont-ils ? 

Tel doit être le point de départ de toutes les 
méditations, de toutes les recherches. Telle est la 
direction que j'ai suivie dans mon travail. 

La première partie de mon livre sera consacrée 
à la recherche et à l'analyse des causes qui ont 
amené les maux et les périls que je viens d'indi- 
quer brièvement, et sur la réalité desquels tout 
le monde est d'accord. 

Dans la seconde partie je tâcherai de démontrer 
qu'il existe des moyens, sinon de guérir, du moins 
d'améliorer cet état de choses, avant que le mal 
ne soit irrémédiable. 



CHAPITRE II 



DEUX FLÉAUX 



La civilisation a pour but essentiel d'augmenter 
le bien-être des populations. Les gouvernements 
peuvent se tromper parfois sur les voies à suivre, 
sur les moyens à appliquer; mais ce serait leur 
faire une injure gratuite que de ne pas les sup- 
poser, dans leurs actes, animés des meilleures in- 
tentions. N'ont-ils pas d'ailleurs un intérêt réel 
à donner aux besoins des administrés une satis- 
faction qui assure leur docilité et leur obéissance? 

Les privilèges de castes s'effacent de jour en 
jour : on peut dire, sans tenir compte de quelques 



12 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

insignifiantes exceptions, que depuis un demi- 
siècle surtout, l'Europe entière marche vers ce but 
de la civilisation que nous venons de définir. 

Mais la civilisation apporte avec elle certains 
inconvénients qui sont la conséquence de son 
développement. 

Elle agglomère les populations là où se fait 
le plus sentir l'influence de ses bienfaits, et de 
la production hâtive des richesses naissent des 
rivalités, des compétitions, qui, d'individu à indi- 
vidu ou de nation à nation, suscitent la concur- 
rence, la paix armée, et trop souvent la guerre. 

Je pose donc comme les deux principales causes 
des perturbations que j'ai signalées : la densité 
des populations en Europe et les précautions ad- 
ministratives gouvernementales que de vieilles 
traditions politiques imposent aux États. 

C'est à chacune de ces considérations que je 
m'attacherai d'abord. 



CHAPITRE m 



A.CCR01SSEMENT DE LA POPULATION 



Quelque prodigieux que soient les progrès de 
l'industrie, quelque précieuses, quelque variées 
(jue soient les merveilles enfantées par le génie, 
de l'homme, la base essentielle de sa véritable 
richesse, c'est le sol. Là est le nécessaire ; le reste 
est le superflu. Il faut à chaque homme, à chaque 
famille, un espace normal pour se mouvoir et se 
nourrir ; ai-je besoin d'ajouter qu'il ne s'agit nul- 
lement ici d'un partage agraire, mais d'un indis- 
pensable équilibre entre ce qui vit et ce qui fait 
vivre ? 



14' SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

Cet équilibre n'cst-il pas rompu dès aujour- 
d'hui? et surtout n'est-il pas permis de pressentir 
une époque prochaine oi^i les résultats entrevus 
maintenant éclateront avec une siuistrc évidence? 

Si en consultant les statistiques les plus au- 
torisées, nous cherchons quelle est la moyenne 
du chiffre de la population, relativement à l'éten- 
due du territoire de l'Europe centrale; entre le 
minimum fourni par la Suisse, de 61 habitants 
par kilomètre carré, et le maximun donné par 
la Belgique, 158, nous trouvons 110 pour l'an- 
née 1821. 

Mais depuis 1821 certaines questions ont été 
plus approfondies ; on a surtout cherché à se 
rendre compte de certains phénomènes écono- 
miques, tels que l'accroissement de la population : 
sans vouloir ici approfondir les diverses expli- 
cations données aux résultats que produisait la 
science, nous constatons que la moyenne de l'ac- 
croissement annuel pour les régions que nous 
avons déjà prises comme types étant entre 0,41 
minimum fourni par l'Autriche, et 1,57 maximum 
donné par la Prusse, soit 0,99, ou 1 pour 100, il 
faut ajouter aux résultats constatés en 1821 



43 
100? 



ACCROISSEMENT DE LA POPULATION 15 

pour avoir une évaluation exacte en 1864 des 
rapports de la population avec le territoire, soit : 
157 individus par kilomètre carré, et non plus 110, 
avec l'aggravation qu'ont pu apporter aux appré- 
ciations antérieures les lignes de chemin de fer 
et les terrains consacrés aux cultures industrielles. 
Voici le tableau que nous trouvons dans l'ou- 
vrage de M. Maurice Block, intitulé : Puissance 
comparée des divers États de l'Europe (p. 16) : 



Grèce 2,16 pour 100 \ 

Prusse 1,57 — ' 

Norwége 1,39 — 

Suède 1,17 — 

Pays-Bas 1,12 — 

Grande-Bretagne . . 1,09 — 

Russie 1,05 — 

Danemark . , . . 1,03 — 

Italie 1,00 — 

Allemagne .... 0,99 — 

Espagne 0,93 — 

Belgique 0,83 — 

Suisse 0,66 — 

France 0,53 — 

Autriche 0,41 — 

Portugal 0,12 - 



La moyenne 

résultant 

de ces chiffres 

est de 

ijOGa""". 



Ces calculs sont, comme on le voit, confirmatifs 
des miens. Je continue donc ma démonstration. 
Ainsi, en nous reportant à l'année 1821, pour 
110 individus qui avaient à se nourrir et à se mou- 



16 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

voir en Angleterre, en Allemagne, en Italie ou en 
France, il n'y avait que 1 kilomètre carré. De ce 
kilomètre, qui doit subvenir à tant de besoins di- 
vers, il faut déduire l'espace perdu en constructions 
et en routes, les rivières, lacs et canaux, les bois, 
les montagnes, les rochers et tous les terrains non 
susceptibles de culture. C'est donc beaucoup moins 
de 1 kilomètre qu'avaient déjà, en 1821, les 110 in- 
dividus auxquels cette part était faite. 

Il est aisé de voir par ce qui précède à quel 
point se rétrécit, d'année en année, le cercle où il 
est permis à certaines nations de se mouvoir. Pour 
donner aux conclusions, que nous tirerons plus 
tard, la puissance d'une démonstration impar- 
tiale, nous avons basé nos calculs sur des moyennes. 
Que serait-ce si nous avions pris pour objectif 
la Prusse avec son accroissement annuel de 1,57 
pour 100? Et cependant une seule preuve suffit 
pour des démonstrations moins rigoureuses que 
n'a besoin de l'être celle-ci. 

En 1864, il faut qu'un kilomètre carré suffise 
en Europe à tous les besoins, à toutes les évolu- 
tions et à tous les développements de 157 indi- 
vidus. 



ACCROISSEMENT DE LA POPULATION 17 

En conséquence du même calcul, la progres- 
sion restant la même, ces 157 seront 300 avant 
un siècle, et l'espace se sera en quelque sorte 
rétréci à mesure que la population aura aug- 
menté ; car les besoins de la communauté s'im- 
posent avant ceux de l'individu, et le luxe, dans 
la part qu'il fait au superflu, est souvent plus 
écouté que la nécessité dans ses plus légitimes 
revendications. Qu'il suffise de rappeler la place, 
de plus en plus grande, prise par les voies de 
communication, chemins de fer, parcs publics et 
jardins particuliers. 

Pour fixer avec plus de précision dans l'esprit 
de nos lecteurs cette démonstration, dont l'impor- 
tance ne saurait leur échapper, nous en ferons 
une application plus rigoureuse à un pays voisin, 
très-visité, très-connu, et dont la dimension ter- 
ritoriale peut être, en quelque sorte, embrassée 
facilement par l'imagination. Nous dirons donc : 
la Belgique, en 1864, compte environ 5 millions 
d'habitants ; l'accroissement annuel de sa popu- 
lation est porté par les statistiques à 0,83, 
car, en 1831, cette population n'est évaluée qu'à 
3,758,814, chiffre qui, en 1859, époque du der- 



IS SOLUTION POLITIQUK ET SOCIALE 

nier recensement, était de 4,671,187. Cet accrois- 
sement est donc de 83 centièmes, non pas en 
cent ans, car il tant tenir compte, dans ce calcul 
comme dans tons les antres, de l'intérêt composé, 
mais en soixante-dix ans environ. Ainsi, en 1934, 
la population sera de 5 millions +^ de 5 millions, 
soit 8,500, nombre rond; et dans un siècle et demi 
d'ici, époque dont il est bien permis de ne pas se 
désintéresser, puisque c'est celle où vivront les 
fds de nos petits-fils, la Belgique devra subvenir 
aux besoins de 18 ou 19 millions d'habitants! 
Quel est l'homme de bon sens qui peut compter 
sur un pareil miracle? Figurons-nous, en effet, la 
densité de la population par kilomètre carré. Elle 
est en ce moment de 165 individus, et déjà, dans 
certaines contrées, les villages se touchent, et, du 
clocher d'une ville, il est rare qu'on n'aperçoive 
pas les clochers de plusieurs villes voisines. Que 
restera-t-il donc pour la culture, quand, au lieu 
de 165 individus, c'est 594 qui devront habiter et 
se mouvoir sur chaque kilomètre ? 

Au reste, je ne saurais mieux faire, pour donner 
une idée de l'insuffisance actuelle des ressources 
de l'Europe en céréales, que de citer une partie 



ACCROISSRMKNT [)E LA POPULATION 19 

(Y une très-iiîtcrcssante et très-rare brochure pu- 
Ijliée en 1853 par M. le comte Abel Hugo, en forme 
de mémoire, adressé au gouvernement. 

C'est le résultat de longues et savantes obser- 
vations démontrant une périodicité presque régu- 
lière entre les phases d'abondance et de di- 
sette, mais se résumant par le chiffre énorme de 
1,338.798,999 fr., dont la France avait été tribu- 
taire dans l'espace de quarante et une années pour 
combler le déficit de ses récoltes*. 



* Voir aux notes les extraits de la brochure de M Abel Hugo, 
note A. 



CHAPITRE IV 



INSUFFISANCE DES RÉCOLTES 



A cette menace de l'avenir, on répond par deux 
arguments : l'industrie de la culture progresse 
comme toutes les autres industries ; la production 
augmente dans les champs comme dans les ateliers 
des villes. En outre, la facilité du transport a sup- 
primé les distances. La disette, sur un point, est 
compensée par Tarbondance sur un autre, de telle 
sorte que les désastres du temps passé ne sont 
plus à redouter pour l'avenir. ,Te ne partage pas 
cette confiance. J'admets que le présent, à cause 
des améliorations qui ont été réalisées , puisse 



INSUFFISANCE DES RÉCOLTES 21 

être avantageusement comparé au passé, soit ; 
mais les perspectives de l'avenir ne sont pas les 
mêmes. Il y a des bornes aux améliorations, des 
limites aux défrichements ; mais, à l'accroissement 
de la population, il n'y en a pas. 

Le sol a deux espèces de fertilités : celle C{ui lui 
est propre , celle qu'il puise dans l'accumulation 
séculaire de la terre végétale, et cjui est, pour 
ainsi dire, inépuisable. 

Telles sont, en général, les vallées qui bordent 
les chaînes de montagnes et les terrains formés 
par les détritus de très-antiques forêts. 

Beaucoup d'autres régions ne doivent leur fer- 
tilité qu'au renouvellement artificiel d'une quan- 
tité d'humus limitée. Ce cas est le plus ordinaire, 
l'autre n'est que l'exception. Or, cette fertilité, 
entretenue par la main de l'homme, elle s'épuise 
vite. Un exemple frappant nous en est fourni par 
une culture moderne, celle de la betterave si ha- 
bilement pratiquée dans les meilleures régions 
agricoles du nord de la France. 

Pendant un certain nombre d'années, le sol a 
suffi à une production normale ; mais le cultiva- 
teur, enrichi par ces premiers résultats, encou- 



22 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

ragé par des expériences ultérieures , a voulu 
compenser par les engrais l'appauvrissement de 
la terre. Il a réussi dans une certaine mesure : 
c'est-à-dire que la betterave a rendu en eau ce 
qu'on lui donnait en engrais ; mais le jus sucré, 
le vrai fruit de la terre, a diminué ou s'est main- 
tenu à son premier niveau, de telle sorte que les 
relations commerciales entre le cultivateur et le 
fabricant de sucre, étant basées sur le poids de la 
betterave livrée , sans qu'on ait pu s'entendre sur 
une évaluation de la tare pour les parties pure- 
ment aqueuses, cette industrie s'est déplacée et a 
tendance à s'installer dans des contrées oii la cul- 
ture artificielle est moins développée. Ne peut-on 
pas conclure de cet exemple que les moyens arti- 
ficiels, les perfectionnements de la culture ont des 
limites que la nature elle-même impose? Au reste, 
la betterave qui se développe et grossit dans le 
milieu même des engrais dont on a garni le sol , 
doit profiter de cet amendement bien plus que 
l'épi de blé au développement duquel l'air, le 
soleil et l'eau du ciel doivent concourir. 

Je suis loin de nier la difterence qui existe et 
que tout le monde peut constater entre un champ 



INSUFFISANCE DKS RÉCOLTES 23 

bien labouré, bien cultivé, bien fumé, et un champ 
aucjuel auront manqué ces précieuses prépara- 
tions ; mais je maintiens pour le blé, comme pour 
la betterave, la limite que la nature impose aux 
moyens artificiels, et, pour l'accroissement des 
produits en céréales, si je les accepte, je reven- 
dique la part de la paille qui est prise sur la 
nourriture de l'épi. Je ne veux prouver qu'une 
chose, c'est que le progrès en agriculture n'est pas 
illimité, puisqu'il a pour borne une cause produc- 
tive, l'humus, qui ne peut se renouveler indéfini- 
ment. 

Et cette vérité est tellement irréfutable, que, 
pendant que tous les produits de l'industrie 
humaine perdent de leur valeur par une fabrica- 
tion simplifiée et perfectionnée, le sol, qui reste 
l'étalon immuable de toutes les valeurs, aug- 
mente incessamment de prix, tant on a compri 
(jue ses produits étaient fatalement limités. 



s 



CHAPITRE V 



IMPUISSANCE DU COMMERCE 



J'arrive à rargument basé sur la liberté du 
commerce, l'emploi de la vapeur et la facilité des 
communications. Cet argument aurait , grâce à 
l'achèvement du réseau des chemins de fer euro- 
péens, une véritable valeur, si, en fait de blé, 
l'Europe centrale pouvait se suffire à elle-même, 
si les moissons de l'Italie et de l'Espagne pouvaient 
compenser l'insuffisance des moissons en Allema- 
gne, en Angleterre, et réciproquement; mais, 
depuis longtemps, l'Europe, pour le plus essen- 
tiel , le plus indispensable de ses aliments, est 
tributaire de l'étranger. Notre grenier, depuis 



IMPUISSANCE DU GUMMERCE 2o 

de longues années, est à Odessa. Or, voilà que ce 
grenier est à son tour devenu insuffisant. Quand 
nous entendons parler des importants arrivages 
de céréales américaines qui encombrent les quais 
du Havre, de Londres ou de Liverpool, il ne faut 
pas croire que ce soit une concurrence suscitée 
sans motifs aux négociants de Crimée par l'activité 
habile des Yankees. Quand les journaux de France 
signalent avec un certain orgueil les services que 
commence à rendre la colonie algérienne, en en- 
voyant à Marseille des blés durs qui soutiennent 
la comparaison avec les plus beaux produits de la 
Mer Noire, il ne faut pas s'imaginer que ce soit là 
une superfluité destinée seulement à réjouir l'or- 
gueil national des défenseurs de cette colonie. 
Non ; le commerce avec Odessa est toujours aussi 
actif, aussi important, et nous n'avons pas appris 
que le moindre découragement se soit manifesté 
chez les expéditeurs des ports russes, ni que leur 
marchandise soit, plus que par le passé, restée 
dans leurs magasins. Mais ce qu'on oublie de re- 
connaître, c'est que la population augmente d'an- 
née en année en vertu des lois que nous posions 
tout à l'heure, et que les exigences du bien-être 



26 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

font pour un grand nombre d'individus une né- 
cessité du pain blanc, qui était jadis pour eux un 
objet de luxe. Voilà pourquoi Odessa ne suffit 
plus ; voilà pourquoi nous absorbons tout ce que 
l'Algérie nous envoie; voilà pourquoi nous deman- 
derons bientôt à l'Amérique son blé, plus impé- 
rieusement que nous ne lui demandons aujour- 
d'hui son coton. 

Je ne suis pas de ceux qui doutent de l'avenir, 
ni qui désespèrent du génie humain ; je crois à 
de prodigieux progrès dans la navigation comme 
dans tous les autres arts, mais en cela comme dans 
tout le reste, je crois que tout ce qui est humain 
est borné, et voilà les calculs devant lesquels ma 
confiance s'arrête. 

Les 290 millions d'habitants qui peuplent l'Eu- 
rope, demandent à l'Amérique, depuis quelques 
années, une quantité de céréales que je néglige 
dans mon hypothèse. Je suppose qu'il y ait , à 
l'heure présente, équilibre parfait entre la con- 
sommation de ces 290 millions d'individus et les 
ressources productives de l'Europe jointes aux 
subsides supplémentaires de la Crimée, de l'Egypte 
et de l'Algérie. J'admets encore que les progrès de 



IMI'LlSSAXCh: DU COMMERCE 27 

la culture suffisent à satisfaire à l'accroissement 
des besoins d'une population dont le premier 
symptôme de bien-être est la substitution du pain 
blanc aux aliments plus grossiers qui lui suffisaient 
précédemment. Mais je me transporte , par la 
pensée, en l'an de grâce 1934, dans soixante-dix 
ans, époque à laquelle, selon la loi de l'expérience 
du passé, la population se sera doublée, et je me 
demande quelle est la quantité de blé que l'Eu- 
rope devra importer alors d'Amérique. 

En accordant à chaque individu, en moyenne, 
une consommation quotidienne de 400 grammes 
de pain * (et je prie de remarquer que si le pain 
n'est point encore, à cette époque, d'un usage uni- 
versel, il devra être remplacé par des productions 
dont l'absence a produit des disettes aussi terribles 
que celles du blé, la pomme de terre par exemple), 
j'arrive à trouver que chaque jour l'Amérique devra 
expédier à l'Europe affamée 116 millions de kilo- 
grammes de blé , c'est-à-dire le chargement de 
116 navires de mille tonneaux. 



* Maurice Block dans la Statistique de la France, comparée avec 
les autres États de l'Europe, pago 355, établit que la consom- 
mation en pain est de 412 grammes par individu. 



-'S SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

Poussons l'optimisme jusqu'à admettre que les 
développements de la navigation lui permettent 
de faire face à un pareil service; sommes-nous 
certains que la population américaine, de l'aug- 
mentation et des besoins de laquelle il faut aussi 
tenir compte, suffira, même avec l'aide de la 
vapeur, aux immenses travaux d'une pareille 
culture ? 

Ce qui peut faire illusion à ceux que rassurent 
les améliorations de notre époque , c'est qu'en 
comparant le temps présent aux siècles passés, 
ils ne sont plus affligés par le spectacle de ces 
famines, de ces épidémies qu'elles engendraient 
et qui décimaient des provinces, parfois même 
des nations tout entières. Je suis loin de vouloir 
contester cette différence, mais je ne puis m'em- 
pêcher d'étudier les circonstances tout à fait 
exceptionnelles au milieu desquelles elle s'est 
produite. Croiî-on que chaque siècle puisse en- 
fanter une aussi merveilleuse invention (juo la 
vapeur? Combien de milliers d'années le monde 
l'a-t-il attendue, et comljien de milliers d'années 
peut-être devra-t-il attendre une invention qui la 
remplace comme elle a remplacé ce qui était avant 



IMPUISSANCE DU COMMERCE fO 

elle? Nous bénéficions présentement et excep- 
tionnellement de ressources nouvelles qui suffi- 
sent cependant à peine à parer aux inconvénients 
que nous signalons. On dit que la vapeur a sup- 
primé les distances : dans ce mot que l'usage a 
consacré, il y a un aveu. Que peut faire de plus la 
vapeur ? Je ne veux pas exagérer la portée de cet 
argument; je crois que les distances seront fran- 
chies, dans l'avenir, plus rapidement et à moins 
de frais qu'elles ne le sont aujourd'hui, mais j'ai 
voulu seulement indiquer que, quand on parle du 
temps présent dans lé sujet qui nous occupe, on 
oppose un remède exceptionnel à un mal qui ne 
s'arrête pas. Enfin les progrès de la culture, quel- 
que prodigieux qu'on les suppose, n'empêchent 
pas l'épuisement de la terre végétale, et j'ai prouvé, 
je crois, que c'est là qu'on en arrivait fatalement 
par une production forcée. Ne soyons pas, d'ail- 
leurs , trop fiers de cette amélioration momen- 
tanée, et ne nous hâtons pas de nous écrier qu'on 
ne meurt plus de faim dans notre temps. 

Au moment même où nous écrivons ceci, nous 
lisons, à la date du 21 février 18C4, dans la 
Co7^respondance générale, recueil |)resque officiel, 



:J0 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

que la famine est assez terrible en Hongrie pour 
que cinq personnes soient mortes de faim en un 
seul jour, dans une petite ville dont ce journal 
cite le nom. Ne nous rappelons-nous pas les rava- 
ges que causait, il y a quelques années, en Irlande 
et en Belgique, la maladie des pommes de terre? 
La charité privée, l'assistance publique durent 
intervenir; mais l'expérience a toujours prouvé 
que ces secours sont impuissants pour peu que la 
disette prenne des proportions considérables et 
frappe un pays tout entier. 

C'est donc par centaines et par milliers que les 
statistiques comptaient les victimes. Devant ces 
calamités, toutes les divergences politiques s'ef- 
facent et les hommes clairvoyants de tous les 
partis s'unissent pour jeter le cri d'alarme. 

A la date du 26 janvier 1864, le journal catho- 
lique le il/oîîc?^ publie les extraits suivants d'une 
lettre qui lui est adressée de Londres : 

« Le paupérisme nous menace de nouveau de 
son invasion terrible. Le Lancashire, après avoir vu 
le nombre de sespaupers (comme on appelle ici les 
pauvres ayant droit aux secours alloués par la loi 



IMPUISSANCE DU COMMERCE 31 

des pauvres) s'élever, sur une population de 2 mil- 
lions d'àmes, à plus d'un huitième de cette popu- 
lation (272,000), en décembre 1862, — sept fois 
autant que dans les temps ordinaires, — l'avait 
vu descendre, à la fm de 1863, au quinzième 
(133,500). Aujourd'hui, chaque semaine, on con- 
state une augmentation d'environ o, 000 paupe^^s, 
et on en compte actuellement 150,620. 

» Les journaux de Londres nous racontent cette 
semaine les détails de quatre morts par suite 
d'inanition, constatées par les enquêtes du coro- 
ner. Une pauvre femme de soixante-quatorze ans, 
du nom de Mary Barrelt, est tombée morte sur le 
trottoir d'Old- Montagne street, White-Chapel, 
dans l'est de Londres, pendant qu'elle se rendait 
au workouse, accompagnée par deux voisines. Le 
rapport du médecin a déclaré qu'elle était morte 
d'une maladie du cœur, accélérée par le froid et 
la faim. Un semblable verdict a été prononcé sur 
le cadavre de Mary Clarke, âgée de soixante-cinq 
ans, morte d'inanition au n^ 22, Esscx street , 
Stepney, dans la môme partie de Londres, devant 
la boutique d'un boulanger du voisinage. La 
pauvre femme, ((ui était couturière, avait con- 



32 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

stamment refusé d'entrer dans un ivorkhouse. Un 
autre jury a déclaré qu'il fallait attribuer aux 
privations de tous genres la mort de William 
Schaw, jeune homme de vingt-huit ans, décédé 
au n^ i, Gherry-Tree square, Gripplegate, district 
est-central de Londres. Enfin, un autre verdict 
de mort accélérée par les privations, a été rendu 
dans le cas de Mary Overee, âgée de soixante- 
quatre ans, trouvée morte dans une espèce de 
cuisine souterraine, au n^ 9, Pollard's-row, 
Bethnalgreen-road , partie nord-est de Londres ; 
cette dernière avait vainement demandé à l'offi- 
cier des secours de la paroisse, M. Christey, d'être 
assistée hors du workhouse, où toutes ces pau- 
vres femmes redoutent tellement d'entrer. » 

M. de Girardin, dans son journal la Presse, 
reproduit cette désolante énumération, et il y 
ajoute la conclusion suivante : 

« Que faudrait-il donc qu'il arrivât pour que 
» les gouvernements s'occupassent moins de fusils 
» et de canons rayés, de vaisseaux blindés et cui- 
» rassés, et s'occupassent plus des malheureux 
» (|ue l'ignorance déprave et que la faim tue? 



IMPUISSANCK DU COMMERCE 33 

» Quand donc enfin la société, tirée de l'ornière 
» des lois positives, aura-t-elle trouvé ses vraies 
» lois ? Quand les cherchera-t-elle ? Quand recon- 
» naîtra-t-elle qu'elle devrait avoir un autre but 
» que de faire tuer des Américains du Nord par 
» des Américains du Sud, des Polonais par des 
» des Russes, des Danois par des Austro-Prus- 
» siens, etc., etc.? Quels sont les ennemis de la 
» société ? — Ce sont la mort prématurée, la 
» misère imméritée, l'ignorance invétérée. Ce 
» serait à ces trois ennemis qu'il faudrait faire 
» une guerre sans relâche et sans fin. Mais, en 
» Angleterre, où cependant règne la liberté de 
» réunion, qui est-ce qui songe à la faim des 
» autres? » 

Si nous remontons de quelques années encore 
dans nos souvenirs, nous rencontrons les sinistres 
années de 1846 et 1847. Qu'on ouvre le Diction- 
naire d'économie politique dont on ne saurait sus- 
pecter l'exagération, on y verra quelles consé- 
quences entraînèrent les privations de ces deux 
années : augmentation dans le chiffre des décès, 
diminution dans celui des mariages et des nais- 



34 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

sances, se résumant par un déficit de plus de 
60,000 individus dans raccroissement normal de 
la population, pour la France seulement. Que de 
mystérieuses souffrances cache ce chiffre des sta- 
tistiques. La mort lente par l'étiolement, par l'é- 
puisement, par l'insuffisance, n'est-elle pas la 
mort aussi bien que celle qui arrive après quel- 
ques jours d'inanition ? Le mal qui atteint la vie 
dans son germe n'est-il pas aussi terrible que 
celui qui la tranche dans son cours? 

M. Abel Hugo, dans le chapitre iv de sa bro- 
chure, intitulé : Influeiice des disettes sur la popu- 
lation, démontre ce résultat de la manière la plus 
évidente (Voir la note B). 

Je n'ai pas voulu encombrer ce chapitre des 
réflexions que doit cependant inspirer la pensée 
d'une simple augmentation dans le prix des 
céréales, comme celle dont l'Europe a souffert en 
1846 et de 1854 à 1857, en 1860 et 1861. Quelle 
perturbation dans le budget d'un pauvre ménage, 
quand le prix du pain monte, comme nous l'avons 
vu si souvent, de 25, 50 et même de 100 pour 100! 

Si, des faits généraux, je voulais descendre aux 
faits de détails, combien d'exemples ne trouve- 



IMPUISSANCE D[î COMMERCE 35 

rais-je pas dans ces cinquante dernières années; 
et que de volumes je pourrais remplir si je vou- 
lais fouiller l'histoire des temps passés! Mais 
comme c'est l'avenir seul qui me préoccupe, c'est 
dans l'étude de l'époque actuelle que je cherche 
mon enseignement, et j'y trouve, hélas ! assez évi- 
dentes, assez nombreuses, assez indiscutables, les 
preuves que déjà, en temps ordinaire, l'Europe 
ne peut plus suffire à l'alimentation de ses habi- 
tants, et que, malgré la multiplicité des échanges, 
la facilité des communications, la rapidité des 
transports, elle est impuissante pour parer à une 
crise qui la surprend , pour combler un déficit 
inattendu. 



CHAPITRE VI 



FORCES PERDUES. — CONSOMMATEURS IMPRODUCTIFS 



Il est une autre cause à laquelle j'ai attribué le 
mal : le trop grand nombre de consommateurs 
improductifs, la disproportion entre le nombre 
des administrateurs et des fonctionnaires de tout 
ordre, de toute espèce, et celui des administrés. 

J,-J. Rousseau avait été, lui aussi, frappé de 
cette anomalie qu'il Ibrmulc en ces termes dans 
son^ Contrat social : 

« Dans tous les gouvernements du monde, la 
)) personne publique consomme et ne pi'oduit 



FORCES PERDUES. —CONSOMMATEURS IMPRODUCTIFS 37 

» rien. D'où lui vient donc la substance con- 

» sommée? Du travail de ses membres. C'est le 

» superflu des particuliers qui produit le néces- 

» saire du public, d'où il suit que l'État civil ne 

» peut subsister qu'autant que le travail des 

» hommes rend au delà de leurs besoins. » 

Le remède à cette plaie est-il plus facile à 
trouver? Étudions et analysons le mal d'abord, 
tel qu'il s'étale sous nos yeux. 

L'Europe compte une population totale de 
290 millions d'habitants. Tous sont consomma- 
teurs dans une proportion plus ou moins forte; 
mais si nous voulons rechercher le nombre d'in- 
dividus capables de produire, il y a de nombreux 
retranchements à opérer sur ce premier chiffre. 
Il faut d'abord en déduire la femme, dont les tra- 
vaux extérieurs sont une exception et une ano- 
malie que les progrès de la civilisation feront tôt 
ou tard disparaître. C'est donc sur 145 millions et 
non sur 290 que nous devons établir notre calcul. 
Il en faut défalquer les vieillards et les enfants. 
Si nous prenons comme population valide et pro- 
ductive celle de 18 à 50 ans, écart qui nous 



38 SOLUTION POLITIQUE KT SOCIALE 

semble trop larçe, nous trouvons que cette frac- 
tion équivaut au chiffre rond de 45 pour 100 de 
la })opulation mâle *. 

Dans les pays suivants : France, Angleterre, 
Prusse, Italie, Belgique, Autriche, Saxe et Dane- 
mark, si nous restreignons, ce qui nous semble 
plus logique, aux hommes de 20 à 45 ans, la 
puissance du travail, nous n'avons plus qu'une 
proportion de 35 pour 100 environ, renvoyons, du 
reste, nos lecteurs au tableau ci-joint. Mais, 
dans un cas comme dans l'autre, il faudra faire 
encore la part des riches oisifs, des malades et 
des impotents. Est-ce exagérer que d'évaluer ces 



* Maurice 


Blocic, 


Tableau 


statistique des 


populat 


ions d'après 


âge : 


















Individus de 


moins de 13 < 


îns. 


33,199 






— 




de 


15 


à 18 


— 


5,558 






— 






18 


à 20 


— 


3,706 


] 




— 






20 


à 25 


— 


8,911 






— 






25 


à 30 


— 


8,264 1 






— 






30 


à 35 


— 


7,135 1 


^" 1000 / 


,K 594 


— 






35 


à 40 


— 


6,524 






— 






40 


à 45 


— 


5,296 ] 


1 




— 






45 


à 50 


— 


5,758 


/ 




— 






50 


à 55 


— 


4,476 






— 






55 


à 60 


— 


3,489 




. 


— 






60 et au-dessus 


7,684 







100,000 



FORCES PERDUES. - CONSOMMATEURS IMPRODUCTIFS 39 

catégories à 5 pour 100 ? Or, quand ces déductions 
sont opérées sur le chiffre de 145 millions, nous 
n'avons plus, pour la catégorie de 18 à 50 ans, que 
61,987,500, et, pour la catégorie de 20 à 45 ans, 
nos 145 millions se trouvent réduits à 48,212,500. 
Si maintenant, pour simplifier ce calcul sur lequel 
reposeront plusieurs de nos arguments, si, pour 
mieux fixer la pensée du lecteur, je prends la 
moyenne entre les chiffres des deux catégories 
pour n'en avoir qu'un seul, je trouve qu'en 
Europe le nombre des travailleurs valides et 
capables de produire, devant suffire à la consom- 
mation des 290 millions d'habitants, est de 
55 millions environ. Il n'y a donc, en réalité, 
qu'un individu apte à produire pour 5 ^ con- 
sommateurs. Tous les efforts ne devraient-ils pas 
tendre à établir un meilleur é(|uilibre; la civili- 
sation n'a-t-elle pas pour but de remédier au 
vice de cette proportion qui se traduit pour le 
producteur en excès de travail, et pour le con- 
sommateur en une production insuffisante. En 
est-il ainsi et la civilisation européenne n'ag- 
grave- t-elle pas le mal qu'elle devrait soulager? 



CHAPITRE VII 



ARMÉE 



Débarquez dans un port d'Europe, franchissez 
la frontière d'un de ses États, qui rencontrez- 
vous d'abord? à qui avez-vous d'abord affaire? 
Au douanier et au soldat. 

Nous discuterons plus tard l'utilité du rôle que 
remplissent ces fonctionnaires ; apprécions d'a- 
bord leur importance numérique. Voici, d'après 
le Journal de la statislique de Paris 1860 à 1863, 
un tableau des forces militaires des différents 
États de l'Europe à une époque de paix : 



ARMEE ii 

ARMÉE. BUDGET 

— pour ces armées 

PAYS. ^^ ., ' 

Etvectif par année, 

de 1860 à 18G3. de 1860àl863. 

France 513,349 h. 688,645,393 Ir. 

Autriche 467,211 336,554,200 

Belgique 40,115 32,252,630 

Espagne 200,400 125,661,871 

Élats-Romains 8,845 4,422,500 

Les États de l'Allemagne. . 178,575 82,698,687 

Grèce 10,921 5,434,826 

Hollande 59,431 46,907,920 

Italie 314,285 329,661,141 

Prusse 214,482 156,733,672 

Grande-Bretagne 300,823 677,429,375 

Russie 1,000,285 529,240,000 

Danemark 50,000 17,538,610 

Suède 67,867 17,086,604 

Norwège 18,157 8,447,706 

Turquie 429,000 150,000,000 

Roumanie 20,000 11,800,000 

Serbie 2,500 800,000 

Portugal 48,020 19.000,000 

Suisse {néant.) 



3,944,267 h. 3,240,400,000 fr. 

Il résulte de ce document que, dans l'état 
actuel des choses, sous un régime de paix, par 
simple mesure de précaution et de prudence, 
quatre millions d'hommes, dans la fleur et la 
force de l'âge, sont condamnés à une existence 
complètement improductive. Je ne parle ni de 
l'éloignement de la famille , ni des périls de 



ii SOLUTION l'OLlTlQUE ET SOCIALE 

roisivotc, ni dos oniiiiis i]c la i;aniisoii. je méloi- 
gnerais de mon sujet ; je passerai même sous 
silence cette captivité des marins, dont l'invention 
des bastilles de fer flottantes va encore aggraver 
la désolante monotonie ; je fais du raisonnement 
et non de la sensibilité, et c'est dans des chiffres 
vrais que je mets toute l'ambition de mon élo- 
quence. 

Le système des armées permanentes coûte donc 
annuellement, à cette autre armée des travail- 
leurs productifs, un premier déficit de 4 millions 
de soldats; mais ce n'est pas tout. 

Ces 4 millions d'hommes arrivent au régiment 
avec leur simple costume de la ville ou des 
champs, qu'ils vont échanger contre l'uniforme. 
L'État les prend tout nus. Ce sont 4 millions 
d'hommes qu'il se charge d'équiper, d'habiller, 
de loger et de nourrir. L'entretien de ces hommes 
improductifs exige donc une somme de travail, 
qui devient improductif lui-même par le fait de 
sa destination. Outre les casernes (|u il faut éle- 
ver ou entretenir, outre la nourriture qu'il faut 
produire pour les hommes et les chevaux, c'est 
le chanvre, la laine et même la soie qu'il faut 



AU.MÉE 43 

tisser, c'est le cuir qu'il faut tauiicr et vernir, 
c'est le fer qu'il faut forger ; je ne suis point au 
jjout de cette énumération, quoique je n'aie pas 
la prétention de la faire complète. L'entretien du 
soldat n'est qu'une partie du budget de la marine 
et de la guerre. S'il faut au soldat un fusil, il 
faut des cartouches pour ce fusil ; aussi avons- 
nous la direction des poudres et salpêtres dont 
le personnel doit être ajouté à l'armée. Si la 
caserne est la résidence de paix, il faut être pré- 
paré à la guerre ; les tentes du camp, les case- 
mates des forteresses doivent donc être toujours 
prêtes. Que de maçons, que de charpentiers, que 
de manœuvres, outre les soldats du génie, pour 
la construction et pour la réparation de ces mil- 
liers de kilomètres de fossés, de retranchements 
et (le murailles. Pour ces forteresses, il faut des 
des canons; quels travaux immenses et variés 
n'exigent pas les besoins <h^ l'artillerie seule- 
uient, depuis le métal de la pièce jusqu'au l)ois 
(hi fourgon ? Et les and)ulances! Et les hôpitaux! 
Entrez dans un arsenal si vous voulez avoir une 
idée de toutes ces nécessités de la gueri-e. Outre 
les équipages des navires et le contingent du 



44 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

bagne, celui de Toulon occupe 6 à 8,000 ouvriers 
civils. Nous retrouvons clans les ports la fabrica- 
tion de certains objets dont l'usage est commun 
à la marine et aux armées de terre ; mais entre 
cette immense fabrication intérieure , combien 
d'articles arrivent déjà fabriqués au dehors : les 
clous, les plaques, et toutes ces pièces de fer dont 
la consommation a pris de jour en jour de si 
colossales proportions depuis l'application de la 
vapeur; le charbon, enfin, dont l'extraction et le 
transport emploient plus de bras encore que le 
minerai. 

Ces travaux, dont nous venons de faire la longue 
énumération, se résument, pour l'ensemble des 
États de l'Europe , dans un budget, guerre et 
marine, de 3,240,400,545 fr.En tenant compte du 
prix moyen de la main-d'œuvre dans les divers 
États qui figurent sur le tableau officiel que nous 
avons reprodi.it, main-d'œuvre qui représente à 
peine 2 fr. par jour, nous trouvons qu'à nos 
4 millions de soldats, il faut ajouter au moins 
4 millions d'hommes valides employés aux tra- 
vaux qu'entraîne la préoccupation de la guerre. 



CHAPITRE VIII 



DOUANE 



Notre liste des valeurs humaines improductives 
n'est pas close. A côté du soldat , j'ai cité le 
douanier. 

La douane a pour but de maintenir un niveau 
factice entre les facultés productives des diffé- 
rentes nations, ou de prélever au profit de l'État 
un impôt sur l'activité des échanges. Je discu- 
terai plus tard cette thèse qui, dans ces derniers 
temps, a été trcs-élucidée, sinon résolue. Je veux 
seulement ici grouper le chiffre des foiiclioii- 
naires improductifs. 



46 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

Dans la pensée des hommes cVÉtat protec- 
tionistes, M. Thiers entre antres, le maintien 
des donanes se rattache beaucoup moins, en 
réalité, à l'idée de protéger telle ou telle in- 
dustrie, qu'au désir de sauvegarder l'indépen- 
dance de chaque nation, en l'enq^ôchant de de- 
venir tributaire obligée d'une autre, pour un objet 
de première nécessité, tel que fer , charbon ou 
autre, crainte qui n'aurait pas de raison d'être 
dans un système que je me réserve de développer 
plus tard. 

La France emploie et solde 25,000 douaniers 
de service actif, sans compter le personnel des 
administrations centrales*. Dans cette guerre de 
tarifs et de prohibitions, chaque peuple est obligé 
de proportionner ses précautions à celles des 
autres; étant donc donnée une même étendue de 
côtes ou de frontières, nous retrouverons partout 
en Europe une proportion égale de sentinelles 

* Maurice Bloch (page 391), Statistique de la France com- 
parée, etc., etc. 

Personnel administratif. 2,056 Traitement. 5,233,000 fr. 
Service actif 25,347 id. 21,216,347 

27.403 26,449,347 



DOUANES 47 

veillant sur l'iiiiroduction des dentelles, du tabac, 
de la soie, de la bijouterie ou de mille autres 
objets. 

A l'instar de l'État, chaque ville a aussi sa 
ligne de douane dans les barrières de son octroi. 
Pour la France, les frais de perception sont 
portés au budget général pour le chiffre de 
198,237,347 fr., sans parler des budgets muni- 
cipaux. On a trop parlé des complications de 
l'administration française , pour que je veuille 
appuyer mes calculs sur le chiffre de ses dé- 
penses de perception presque égales à ses dé- 
penses militaires, j'établirai donc une moyenne 
entre ce budget et celui des autres nations, c'est- 
à-dire en additionnant douaniers , percepteurs 
des contributions directes et indirectes des oc- 
trois , là oi^i ils existent, en ajoutant à ce per- 
sonnel le nombre d'hommes dont le travail ii 
pour but de les faire vivre, eux et leurs familles. 
Je reste évidemment au-dessous de la vérité en 
évaluant à 1,500,000 \c chiffre de ces indivi(his 
que j'espère pouvoir |)i'()uver être inutiles, aussi 
clairement ([u il est déiuoidré (piils sont iinpi-o- 
ductifs. 



CHAPITRE IX 



DIPLOMATIE ET POLICE 



Reste une dernière catégorie dont j'espère en- 
core démontrer plus tard la coûteuse inutilité, 
celle des agents diplomatiques et consulaires. 

J'y joindrai tous les employés subalternes et 
les hommes de police non avoués. En tenant 
compte de tout ce qui vit des sommes allouées à 
ces divers services, je porterai pour l'Europe le 
chiffre de cette classe à 500,000 individus. 

Soldats 4,000,000 

Pour les entretenir. . . . 4,000,000 

Douanes et octrois. . . . 1,500,000 

Diplomatie et police secrète. 500,000 

Yoilà donc 10 millions d'hommes dans la force 



DIPLOMATIE ET POLICE 49 

de l'âge qu'il faut retrancher des 53 millions de 
producteurs. 

Avant de pousser plus loin mon raisonnement 
et les conséquences que je prétends en tirer, j'ai 
besoin de faire observer à mes lecteurs que, dans 
cette liste de fonctionnaires inutiles, je n'ai fait 
entrer aucun de ceux que je considère comme 
indispensables, dans les rouages d'un bon gou- 
vernement, au maintien du bon ordre et de la 
morale publique, à la conservation de la pro- 
priété. 

J'entends donc non-seulement conserver dans 
leur emploi le gendarme qui assure la sécurité 
des routes, le garde -champêtre qui veille sur la 
propriété rurale, la police municipale qui pré- 
vient les délits et assure l'exécution de la loi, 
mais je voudrais encore relever le prestige moral 
de ces agents de l'autorité et accroître leur bien- 
être. Ainsi donc, après avoir essayé de démon- 
trer (|uo, par le fait de l'accroissement continu 
de la |)()pu]ati<)n , le sol cultivable devait iufailli- 
blement devenir insuffisant pour les besoins de 
cette population dans un espace de temps peu 
considérable, nous venons de prouver que, dans 



SO SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

l'état actuel de son organisation, l'Europe n'avait 
même pas la libre disposition des bras valides 
dont elle a si grand besoin pour résister aux en- 
vahissements de la misère et de la famine, et que 
ce n'était pas sur 55 millions de producteurs, 
mais sur 45 millions seulement, qu'elle pouvait 
compter aujourd'hui, c'est-à-dire qu'un seul tra- 
vailleur doit subvenir aux besoins, non pas de 
5,27, mais de 6,44. 



CHAPITRE X 



IMPOSSIBILITÉ DES RÉFORMES 



Il nous reste à rechercher si l'Europe, telle que 
nous la voyons aujourd'hui, n'est pas aussi im- 
puissante à augmenter le nombre de ses produc- 
teurs qu'elle le serait à élargir son sol. En res- 
pectant ses limites territoriales aussi bien que 
son prétendu équilibre politique, je crois pouvoir 
prouver qu'il lui serait aussi impossible de sup- 
primer un soldat ou un douanier que d'ajouter 
un acre de terre à sa superficie. 

Je ne suis pas dans les secrets des gouverne- 
ments, je n'écris pas pour les diplomates, et mon 



52 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

ambition est d'être compris par tous les hommes 
(le bon sens, en ne leur donnant à juger que des 
faits dont ils peuvent se rendre compte, comme 
moi, à première vue et sans le secours de con- 
naissances spéciales. 

Peut-on nier les sentiments de défiance dont 
les gouvernements sont animés les uns envers les 
autres? Prenons quelques exemples dont l'évi- 
dence puisse nous dispenser d'une énumération 
plus complète. Chaque année, quand le budget 
de l'Angleterre est discuté dans le Parlement , 
nous entendons des députés, économes des deniers 
publics, s'élever contre l'exagération des dépenses 
de la marine et de la guerre. Alors un ministre 
se lève à son tour et vient développer à quels 
dangers la patrie peut être exposée de la part de 
tel ou tel voisin ambitieux; il énumère les forces 
de cet allié d'aujourd'hui, qui peut être un en- 
nemi demain, et il conjure son adversaire, au 
nom des sentiments les plus patriotiques, de ne 
pas s'opposer à une mesure (ju'il laisse entrevoir 
plus indispensable encore qu'il ne veut le dire. 
Les demandes du ministre sont votées. Si, main- 
tenant, le voisin auquel on prête des intentions 



IMPOSSIBILITÉ DES RÉFORMES 53 

hostiles, avait, an contraire, le désir ou le besoin 
(le désarmer, il prend à son tour, comme une me- 
nace, ce qui n'était qu'un acte de prévoyance, et, 
pour se tenir au niveau des ressources qui peu- 
vent être dirigées contre lui, il augmente à son 
tour sa flotte et son armée. Il se passe en ce mo- 
ment des faits qui sont des arguments bien 
évidents pour ma thèse. 

La marine militaire est en voie de transfor- 
mation. De même que les navires à vapeur ont 
remplacé les bâtiments à voiles, de même que 
Ihélice a succédé à l'aube , les carcasses de bois 
font place aux cuirasses de fer. La métamorphose 
de l'artillerie est aussi complète. Mais quand on 
entre dans la voie de pareilles innovations, la 
découverte d'aujourd'hui rend inutile celle d'hier, 
et le progrès de demain infligera le même sort à 
nos œuvres d'aujourd'hui. Entre la force de per- 
cussion du boulet et la puissance de résistance 
du blindage, il y a une lutte dont il est impos- 
sible de prévoir le terme; nous en sommes aux 
pièces de 300, même de 500, dit-on, et aux 
plaques de fer de 6, même de 10 pouces; où cela 
s'arrêtera-t-il ? Le résultat le plus clair, jusqu'ici, 



Si SOLUTION POLITIOUE ET SOCIALE 

c'est qu'en cas de grande guerre, un vaisseau de 
ligne de 120 canons étant hors d'état de résister 
au moindre Monitor ou Merrimac, il faut absolu- 
ment que chaque peuple suive les extravagants 
progrès de celui qui a poussé plus loin les expé- 
riences. Quelques chiffres donneront une idée de 
l'augmentation qui en résulte dans les dépenses. 
Dans l'ancien système, les frais de construction 
d'un navire du plus haut bord, atteignaient bien 
rarement plus de 2 millions de francs. Les der- 
niers échantillons, sortant présentement des ports 
de Cherbourg ou de Toulon, coûteront de 12 à 
15 millions. 

Si, de la France et de l'Angleterre, nous pas- 
sons en Autriche ou en Prusse, nous trouvons 
cette dernière puissance, sentinelle toujours en 
éveil , les regards tournés vers ses provinces 
du Khin, risquer la popularité du roi, l'union 
des pouvoirs et la paix intérieure, plutôt que de 
consentir à une réduction dans l'effectif de son 
armée. 

Sans rechercher à qui doit en remonter la res- 
ponsabilité première, les armements de l'Autriche 
expliquent sutfisamment ceux de l'Italie, et le taux 



IMPOSSIBILITÉ DES KÉFORMES 55 

de la rente, à Turin, démontre assez quelle in- 
fluence cette paix armée exerce sur la prospérité 
des finances italiennes. 

L'Autriche a des alarmes plus vives encore et 
mieux justifiées. En face de l'Italie, s'épuisant 
pour organiser une armée hors de proportion 
avec ses ressources, elle se croit obligée à entre- 
tenir, sur le pied de guerre, 180 mille hommes 
dans la Vénétie. 

La Prusse et l'Autriche, au reste, n'auraient- 
elles pas ces préoccupations extérieures, que leur 
rivalité dans la Diète de Francfort entretiendrait 
entre elles une concurrence de soldats et de 
canons. 

Faut-il parler de la Turquie, dont les destinées, 
même depuis la chute de Sébastopol, sont remises 
en question au moindre bruit d'un changement 
dans les alliances européennes? Son sort, discuté 
chaque jour dans les feuilles des plus petits États, 
autorise du moins pour elle des dépenses qui, 
cependant, ne la sauveront pas. 

Ce qui se passe actuellement en Danemark 
prouve suffisamment combien était précaire, mal- 
gré tous les protocoles, la possession des du- 



36 SOLUTION l'OLlTlOUh; El' SOCIALE 

chés de Holstein et de Schleswig, et combien la 
force des armes était nécessaire au gouvernement 
de Copenhague pour maintenir sa domination 
contre les revendications continuelles de l'AlJe- 
magne. 

La Russie est l'exemple le plus frappant de la 
nécessité des grandes armées dans l'organisation 
de certains États. Elle a beau posséder d'im- 
menses territoires sous les latitudes du JNord, un 
impérieux instinct la pousse toujours au sud et 
à l'ouest, vers le soleil et la civilisation. C'est par 
une fatalité de position qu'elle menace Constan- 
tinople et qu'elle empiète incessamment sur 
l'Europe centrale. Elle obéit à ses destinées , 
quand elle cherche à s'incorporer la Pologne , 
quand elle envahit la Finlande. Pour jouer ce rôle 
sur tant de points à la fois, dans les montagnes 
tlu Caucase comme sur les bords du tleuve Amour, 
pour être à la fois Mongole et Américaine, en môme 
temps que puissance européenne, pour avoir sa 
voix dans les conseils des nations civilisées (|uoi- 
qu'on soit encore peuple à demi -barbare, il faut 
pouvoir se faire respecter, se faire craindi'e par 
une grande organisation militaire ; aussi pourrait- 



liMPOSSlBlLlTE L'ES RÉFORMES 57 

on dire de la Russie quelle est uu camp, et si nous 
avons porté à 1,000,285 leffectif de son armée, 
c'est que nous n'avons voulu prendre qu'un chiffre 
indiscutable, mais que nous savons être au-des- 
sous de la vérité, car la plupart des statistiques 
relèvent à 1,500,000. 

Cette plaie des armements exagérés qui , d'an- 
née en année, devient un mal plus incurable, 
inspirait déjà à Montesquieu les rétlexions sui- 
vantes, que je crois à propos de citer : 

« Une maladie nouvelle s'est répandue en Eu- 
rope ; elle a saisi nos princes et leur fait entre- 
tenir un nombre désordonné de troupes. Elle a 
ses redoublements , et elle devient nécessaire- 
ment contagieuse; car, sitôt qu'un État aug- 
mente ce qu'il appelle ses troupes, les autres, 
soudain, augmentent les leurs; de façon qu'on 
ne gagne rien par là que la ruine comnume. 
Chaque monarque tient sur pied toutes les ar- 
mées qu'il pourrait avoir, si ses peuples étaient 
en danger d'être exterminés; et ou nomme paix 
cet état d'efforts de tous contre tous. Aussi l'Eu- 
rope est-elle si ruinée, que les particuliers qui 



58 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

» seraient dans la situation oij sont les trois puis- 
» sances de cette partie du monde les plus opu- 
» lentes, n'auraient pas de quoi vivre. Nous som- 
» mes pauvres avec les richesses et le commerce 
» de tout l'univers. 

» La suite d'une telle situation est l'augmen- 
» tation perpétuelle des tributs ; et, ce qui pré- 
» vient tous les remèdes à venir, on ne compte 
» plus sur les revenus, mais on fait la guerre avec 
» son capital. 11 n'est pas inouï de voir des États 
» hypothéquer leurs fonds, pendant la paix même, 
» et employer, pour se ruiner, des moyens qu'ils 
» appellent extraordinaires, et qui le sont si fort 
» que le fils de famille le plus dérangé les'imagine 
» à peine. 

» II est vrai que c'est cet état d'efforts qui 
» maintient principalement l'équilibre, parce 
» qu'il éreinte les grandes puissances. » 



CHAPITRE XI 



IMPUISSANCE DE LA DIPLOMATIE 



Le mal u t'ait de tels progrès de nos jours, que 
ce ne sont plus seulement les écrivains et les 
philosophes qui sont frappés de la grandeur du 
péril , les souverains eux-mêmes jettent le cii 
d'alarme. Il y a quelques mois, le 16 août 1803, 
lempereur d'Autriche ne réunissait-il pas à Franc- 
fort les membres de la Confédération germa- 
nique, pour y concerter avec eux les moyens 
d'aplanir pacitiquemont. amicalement, les difli- 
cultés qui divisent rAllemagnc? 

Plus récemment encore, un autre prince, (pii 



60 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

ne saurait être suspect d'une aversion exception- 
nelle pour la guerre, car il porte le nom et il est 
l'héritier du plus grand capitaine des temps mo- 
dernes, il dispose de la plus redoutable des ar- 
mées, ^^apoléon III, cependant, le 4 novembre 1863, 
ne faisait-il pas à tous les souverains de l'Europe 
la proposition solennelle d'un congrès où seraient 
plaidées, par la justice et par la raison, les causes 
que décide trop souvent la force seule sur les 
champs de bataille ? 

Rappelons ce qu'objectait à cette proposition 
dans sa dépêche à l'ambassadeur accrédité en 
France, le ministre de la pacifique Angleterre : 

« Lord Russell à lord Coioley. 

« 2o novembre 1863. 

» Après une longue paix , aucune puissance 
» n'est disposée à céder un territoire auquel elle 
» a droit en vertu d'un traité, ou à l'égard du(}uel 
» elle peut invoquer la possession. » 

La morale politi(|uc de l'Europe est tout en- 
tière dans ces paroles, et elle se r('>suine en deux 
points : 1° 11 ne peut y avoir de congrès et de 



IMPUISSANCE DE LA DIPLOMATIE 61 

traité qu'après la guerre ; 2^ tout État à qui on 
demandera, à un titre quelconque, une cession 
de son territoire, refusera si sa possession repose 
sur le texte d'un traité ou sur le fait accompli : 
en d'autres termes, les traités ne peuvent être 
faits ou déchirés que par la guerre. (Il est bien 
entendu qu'il ne s'agit pas des traités de com- 
merce, des conventions postales ou autres ana- 
logues.) 

L'histoire donne malheureusement raison à 
cette doctrine. Or, si la force doit décider en toute 
circonstance, la question du désarmement est 
résolue; le désarmement est impossible. 



CHAPITRE XII 



INUTILITÉ DES TRAITÉS 



La démonstration de cette vérité, par les faits, 
n'est pas moins évidente. Nons savons dans quelles 
conditions les traités sont généralement rédigés : 
c'est après la guerre ; ils sont donc imposés au 
faible par le fort, au vaincu par le vainqueur. 

Je ferai grâce au lecteur d'une érudition facile ; 
je ne lui parlerai ni de la guerre de Trente ans, 
ni du traité de Westphalie, ni même de la paix 
d'Amiens. J'arrive sans préambule aux fameux 
traités de Vienne en 1815, dont les stipulations 
ont encore la prétention d'être la base du droit 
public en Europe. 



INUTILITÉ DES TRAITÉS 63 

Tout le monde sait en quelles circonstances ces 
fameux traités furent signés. La chute de Napo- 
léon faisait, en quelque sorte, table rase; quinze 
ans de guerre avaient tout mêlé, tout rapproché, 
effacé bien des vieux préjugés et merveilleuse- 
ment préparé l'Europe à une nouvelle organisa- 
tion. Les dépouilles étaient assez opulentes pour 
satisfaire à toutes les réparations légitimes, et, 
pour peu que chacun sût modérer ses prétentions, 
on devait être en mesure de pouvoir contenter à 
peu près tout le monde. 

Et, en effet, les intentions durent être excel- 
lentes, puisque la réunion des souverains contrac- 
tants prit le nom de Sainte-Alliance. 

Cependant, voyons, cinquante ans après, ce qui 
est advenu des conventions rédigées sous d'aussi 
respectables auspices. Voici, dans l'ordre chrono- 
logique, quels sont les changements que ces traités 
ont subis : 



64 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 



BELGIQUE 



La révolution belge, en modifiant l'organisation 
du royaume des Pays-Bas, a nécessité une pre- 
mière dérogation aux stipulations des actes du 
congrès de Vienne. 

L'article 95 de l'acte final avait réuni les an- 
ciennes provinces des Pays-Bas et les ci-devant 
provinces belgiques sous la souveraineté de la 
maison d'Orange-Nassau. Le traité de Londres du 
19 avril 1839*, conclu entre l'Autriche, la France, 
la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Prusse et la 
Russie, a prononcé la séparation définitive de la 
Belgique et de la Hollande, séparation qui exis- 
tait de fait depuis la révolution belge de sep- 

* Ce traiti'' annule un traité précédent du 13 novembre 1831. 



INUTILITÉ DES TRAITÉS 6!5 

tembre 1830. Le même jour, un traité était direc- 
tement signé à Londres entre les ambassadeurs du 
roi des Belges et du roi des Pays-Bas, consacrant 
les limites que recevraient désormais les terri- 
toires des deux royaumes. 



II 



GRAGOVIE 



L'incorporation de Cracovie à l'Autriche^ en 
1846, a amené l'annulation d'un autre article 
des traités de Vienne. 

Un traité additionnel entre la Russie, la Prusse 
et l'Autriche, signé à Vienne le 3 mai 1815, et 
annexé à l'acte général du congrès du 9 juin sui- 
vant, portait : 

« La ville de Cracovie, avec son territoire, est 
déclarée à perpétuité cité libre et indépendante, 
et strictement neutre, sous la protection des trois 
hautes puissances contractantes. » 



66 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

Aux termes de l'article 6 de ce traité, les trois 
cours s'engageaient à respecter et à faire res- 
pecter en tout temps la neutralité de la ville 
de Cracovie et de son territoire, où aucune force 
armée ne pourrait jamais être introduite sous 
quelle forme que ce fût. 

Une convention conclue à Vienne, le 6 novembre 
1846, entre l'Autriche, la Prusse et la Russie, 
c'est-à-dire entre les trois puissances protec- 
trices de la république de Cracovie, stipula, à la 
suite des événements dont le grand-duché de 
Posen, Cracovie et la Gallicie avaient été le 
théâtre, au commencement de la même année, 
que Cracovie et son territoire seraient rendus à 
l'Autriche et réunis à la monarchie autrichienne, 
pour redevenir, comme avant 1809, la propriété 
de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique. 



INUTILITÉ DES TRAITÉS 67 



IIÏ 



FRANCE, SECOND EMPIRE. 



Nous arrivons ici au changement le plus consi- 
dérable apporté aux actes du congrès de Vienne 
et aux traités de 1815; nous voulons parler de 
l'avènement du second Empire. 

Par l'article 2 du traité d'alliance entre les 
cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de la 
Prusse et de la Paissie, signé à Paris le 20 no- 
vembre 1815, les hautes parties contractantes 
jugeaient convenable de renouveler et de confir- 
mer comme mutuellement obligatoires les ar- 
rangements contractés l'année précédente, « et 
particulièrement ceux par lesquels Napoléon 
Bonaparte et sa famille, ensuite du traité du 
11 avril 1814 (dit de Fontainebleau) ont été 
exclus à perpétuité du pouvoir suprême en 
France, laquelle exclusion les puissances contrac- 



6S SOLUTION PACIFIQUE ET SOCIALE 

tantes s'engagent, par le présent acte, à main- 
tenir en vigueur, et, s'il était nécessaire, avec 
toutes leurs forces. » 

On sait ce qu'il advint, en décembre 1851, de 
cette disposition des traités de 1813, lorsque la 
France adopta, par près de 8 millions de voix, le 
plébiscite suivant, soumis à la nation par le séna- 
tus-consulte du 7 novembre 1852 : 

« Le peuple veut le rétablissement de la dignité 
impériale dans la personne de Louis-Napoléon 
Bonaparte, avec hérédité dans sa descendance 
directe, et lui donne le droit de régler Tordre de 
succession au trône dans la famille Bonaparte. » 

Au long préambule du traité du 20 novembre 
1815, signé par les puissances coalisées, et qui 
excluait du trône Napoléon et sa famille, un 
sénatus-consulle du î2 décembre 1852, a répondu 
par ces deux lignes : 

« Louis-Napoléon Bonaparte est empereur des 
Français sous le nom de Napoléon lîl. » 



INUTILITE DES TRAITES 



IV 



AFFAIRE DE NEUCHATEL. 



La séparation du canton de Neuchâtel d'avec la 
Prnsse marque la quatrième modification appor- 
tée aux décisions du congrès de Vienne. 

Parmi les pays que l'article 23 de l'acte final 
du 9 juin 1815 attribuait au roi de Prusse, à ses 
héritiers et successeurs, se trouvait la princi- 
pauté de Neuchâtel avec le comté de Valengin. 

Par un traité signé le 26 mai 1857 entre la 
France, l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Russie, 
la Prusse et la Confédération suisse, le roi de 
Prusse a consenti à renoncer à perpétuité, pour 
lui, ses héritiers et successeurs, aux droits sou- 
verains que l'article 23 du traité de Vienne lui 
attribuait sur l'État de Neuchâtel, qui, « relevant 
désormais de lui-même, continuera, dit le traité, 
à faire partie de la confédération suisse, au même 



70 SOLUTION PACIFIQUE ET SOCIALE 

titre que les autres cautous et conforniéuient à 
l'article 75 de l'acte final du congrès de Vienne. » 
Les événements qui se sont accomplis en Italie 
en 1859, ont amené à leur tour de graves modifi- 
cations dans la constitution du pacte de Vienne. 



RENONCIATION DE L AUTRICHE A LA LOMBARDIE. 



L'article 93 du traité de Vienne avait reconnu 
l'Empereur d'Autriche comme souverain légitime 
de la Lombardie, entre autres territoires dont Sa 
Majesté rentrait en possession, en vertu d'anciens 
traités et par suite de la dernière guerre. 

Par l'article 12 du traité de paix entre la 
France et l'Autriche, signé à Zurich le 10 no- 
vembre 1859, l'Empereur d'Autriche a renoncé 
pour lui et ses sucesseurs, en faveur de l'Empe- 
reur des Français, à ses droits et titres sur la 
Lombardie ; et, par un autre traité conclu le 



INUTILITÉ DES TRAITÉS 71 

même jour entre la France et la Sardaigiie, 
lEmpereur des Français transférait au roi Vic- 
tor-Emmanuel les titres et droits que le précé- 
dent traité lui donnait sur la Lombardie. 



VI 



an:n'exions en italie 



De leur côté, les décrets qui ont successive- 
ment annexé au royaume de Sardaigne les pro- 
vinces de l'Emilie (Bologne, Ferrare, Forli, Massa 
et Carrara, Moclène, Parme, Plaisance, Piavenne, 
Keggio) ; — la Toscane ; — les Marches ; — les 
provinces de l'Ombrie; — les provinces napoli- 
taines et la Sicile, ont à leur tour effacé diffé- 
rents articles du pacte de 1815, et notamment les 
articles 98, 100, 103 et 104. 



72 SOLUTIOiN POLITIQUE ET SOCIALE 



VII 



CESSION DE LA SAVOIE ET DE NICE. 



La cession faite par la Sardaigne à la France 
de la Savoie et du comté de Nice, a fait dispa- 
raître ce paragraphe de l'article l^'" de la seconde 
paix de Paris (20 novembre 1815) : » Des fron- 
tières du canton de Genève jusqu'à la Méditer- 
ranée, la ligne de démarcation sera celle qui, en 
1790, séparait la France de la Savoie et du comté 
de Nice. » 

La loi du 17 mars 1861, rendue par le parle- 
ment de Turin, qui change le titre de roi de 
Sardaigne en celui de roi d'Italie, a également 
annulé l'article 87 de l'acte final du congrès de 
Vienne. 



INUTILITÉ DES TRAITÉS 73 



VIII 



ILES IONIENNES. 



Enfin, une nouvollo modification anx actes dn 
congrès s'est récennnent (jpérée par la rénnion 
à la Grèce des îles Ioniennes, en vertu de la 
renonciation faite par l'Angleterre au protectorat 
immédiat et exclusif qu'elle exerçait sur les sept 
îles, aux termes d'un traité conclu à Paris le 
5 novembre 1815, entre les cours de Londres, 
de Berlin, de Vienne et de Saint-Pétersbourg, et 
auxquelles la France accédait en septembre 1816. 

Tels sont les changements et les modifications 
apportés aux traités de 1815. Quant à celles de 
leurs dispositions qui restent encore debout, ne 
sont-elles pas, pour un grand nombre, défec- 
tueuses, incomplètes, surannées, et surtout en 
désaccord avec l'esprit nouveau et les aspirations 
modernes des peuples? 



74 SOLUTION POLITIUUE ET SOCIALE 

Sur d'autres points, où les dispositions du 
traité de 1815 sont encore maintenues, les pro- 
testations n'ont pas été moins énergiques ni 
moins sanglantes; mais c'est la force qui a décidé 
de leur maintien. Entre la Pologne qui reste, 
malgré ses révoltes, sous la domination du czar, 
et Cracovie qui est annexée à l'empire d'Au- 
triche, y a-t-il une autre différence que celle du 
succès à la défaite? N'est-ce pas le droit du plus 
fort qui décide uniquement que les traités sont 
violés ici et là respectés? 

Dans les possessions européennes de la Tur- 
quie, en Grèce, dans les Principautés danu- 
biennes, combien de fois la nécessité n'a-t-elle 
pas imposé des modifications radicales aux an- 
ciennes stipulations? 



CHAPITRE XIII 



CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE 



De ce qui précède, il résulte que deux grandes 
causes rendent le désarmement impossible : l'an- 
tagonisme des États, leur rivalité, soit quelle 
réside dans des préjugés nationaux, soit qu'elle 
se personnifie dans des ambitions individuelles ; 
les conflits d'intérêts industriels et commerciaux, 
puis l'inexécution permanente, inévitable, des 
traités, effaçant le droit à peine inscrit, et sus- 
pendant sur toutes les relations internationales 
l'éternelle menace des solutions par la guerre. 

A ces causes qui se rattachent aux rapports 



76 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

des nations entre elles, ne faut-il pas en ajouter 
une troisième, la nécessité, pour certains gouver- 
nements, d'avoir une force de compression à 
opposer à l'esprit de révolte d'une partie de leurs 
sujets? Lors même qu'une paix générale, sur des 
bases inespérées, s'établirait entre les divers 
États de l'Europe, la Russie ne serait-elle pas 
obligée d'avoir une armée contre la Pologne et 
le Caucase. l'Autriche contre la Hongrie et la 
Vénétie, rAngleterre elle-même contre l'Irlande, 
et naguère encore le Danemark contre le Hols- 
tein ? 

Je pourrais même trouver des exemples de 
périls exceptionnels et temporaires, où l'ar- 
mée devient un auxiliaire à peu près indispen- 
sable de la police, pour le maintien de la tran- 
quillité pul)lique, et on ne contestera pas que, 
dans certains moments, en Prusse, l'armée n'ait 
été aussi indispensable à Berlin qu'elle peut l'être 
aujourd'hui sous les murs de Duppel ou sur les 
frontières du Rhin. Ainsi donc l'existence des 
10 millions de soldats, de douaniers, et d'autres 
fonctionnaires énumérés plus haut, est néces- 
saire : 



CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE 77 

1" Parce que les États vivent dans une rivalité 
et une défiance perpétuelles. 

S** Parce que les traités ne sont pas et n'ont 
jamais été respectés. 

3" Parce qu'il y a des nécessités d'ordre inté- 
rieur qui exigent ce recours permanent à la force. 

La suppression des armées dépend donc néces- 
sairement de la suppression de ces trois causes. 
Aucun espoir d'amélioration n'apparaît. La pro- 
position d'un congrès, faite par Napoléon, a été 
repousséc; l'impraticabilité de cette grande me- 
sure était avouée même par ceux qui, par défé- 
rence, y donnaient leur adhésion. Je suis donc 
autorisé à regarder comme démontrée la néces- 
sité des armées permanentes, tant que l'Europe 
conservera son organisation actuelle ; c'est ce qui 
me restait à prouver dans la première partie de 
cet ouvrage. 

J'ai dit en effet, en commençant, qu'à mes 
yeux le malaise général de l'Europe provenait 
de deux causes : i^ L'accroissement illimité de 
la population sur un sol dont la fertilité a des 
bornes et dont la surface ne peut s'étendre; 
2° la disproportion entre le nombre des gouver- 



78 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

nants et celui des gouvernés, et la déperdition 
énorme de forces productives qui en résultait. 
Des calculs reposant sur les statistiques les 
plus otficielles, nous ont donné le chiffre de 
10 millions de fonctionnaires improductifs. 

Après avoir fait ressortir les conditions d'âge 
et de force qui aggravent le préjudice de cette 
improductivité, nous avions à prouver, pour com- 
pléter notre démonstration, ({uW était chimé- 
rique d'espérer une réduction notable sur ce 
chiffre, et que le second fléau était aussi fatal, 
aussi irrémédiable que le premier, tant qu'on 
resterait dans les vieilles ornières du passé. Je 
vais essayer maintenant, tout humble que je suis, 
et venant après tant de profonds penseurs, tant 
d'écrivains illustres, non pas de changer les 
mœurs ni les conditions de la société actuelle, 
mais de mettre sous les yeux de mes lecteurs des 
expériences faites, et, quoique m'appuyant uni- 
quement dans mes théories sur des faits d'une 
vérification facile, j'aurai toujours présente à l'es- 
prit cette observation de J.-J. Rousseau dans son 
Contrat social : 

« Les peuples, ainsi que les hommes, ne sont 



CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE 79 

dociles que dans leur jeuuesso, ils deviennent 
incorrigibles en vieillissant; quand une fois les 
coutumes sont établies et les préjugés enracinés, 
c'est une entreprise dangereuse et vaine de vou- 
loir les réformer ; le peuple ne peut pas même 
souffrir qu'on touche à ses maux pour les dé- 
truire, semblable à ces malades stupides et sans 
courage qui frémissent à l'aspect du médecin. » 
Je me souviendrai que j'ai affaire à l'Europe 
qui est un vieux malade, et, en exposant ma re- 
cette, mon principal souci sera de démontrer 
combien l'application en serait facile, et combien 
elle peut se concilier avec l'essence môme du ré- 
gime qu'elle a pour but d'améliorer. 



DEUXIÈME PARTIE 



Il ne sulTll pas d'organiser un gouvernement parfait: 
il l'aui surtout un gouvernement pratltable, d'une ap- 
lilicalion facile et comninne à tniis les Elals: loin 
(le là, on nous présente aujourd'hui des constitutiims 
inexécutables et compliquées. 

Aristote. 



CHAPITRE PREMIER 

CONFÉDÉRATION 

Il est nii mot qui prend de jour en jour une 
place plus large dans le langage politique : cest 
le mot confédération. L'idée que ce mot exprime 
n'est point une révélation de date récente ; elle 
représente une sorte de gouvernement qui a été 
expérimentée dans la plus haute antiquité, et 
dont le principe a été appliqué de bien des façons 
diverses. 



8-2 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

C'est sans doute cette flexibilité même qui le 
fait revivre à des époques différentes, son appli- 
cation pouvant toujours être mise en harmonie 
avec la perfectibilité des institutions humaines. 

Nous avons exposé, dans un précédent cha- 
pitre, sur quelles bases reposait, depuis 1815, le 
droit européen. Nous avons inonlrt' coiidjien de 
fois les traités de Vienne avaient été déchirés 
depuis cinquante ans, et combien peu étaient 
solides les parties du vieil éditice qui restaient 
encore debout. 

Connnent les penseurs sérieux n'auraient-ils 
pas été frappés du double phénomène qu'ont 
offert rxVllemagne et la Suisse pendant ce demi- 
siècle si jdein dincertitudes, de troubles et de 
déchirements ? 



SUISSE 

Occu])ons-nous d'abord de la Suisse. 

On sait quelle a été l'origine do la première 
alliani';^ formée |)ar (juehpu^s cantons, dans le 
biil Liiiit{ue de s'affranchii' <rnne domination 



CONFÉDÉRATION ■ 83 

étrangère. Je ne veux ni refaire ce récit, ni ra- 
conter les adhésions successives qui ont constitué 
hr Suisse telle que nous la voyons aujourd'hui. 
Je rappellerai seulement que trois races diffé- 
rentes, hostiles partout ailleurs, ont accepté dans 
ce petit pays un pacte, grâce auquel elles ont 
toujours vécu dans la plus parfaite intelligence. 

Il y a en Suisse des cantons allemands, des 
cantons français et des cantons italiens, chacun y 
parlant sa langue, y conservant ses mœurs, et 
pratiquant sa religion. 

Combien de fois depuis que cette union existe, 
l'Allemagne, la France et l'Italie n'ont-elles pas 
été en guerre l'une contre l'autre? 

Toutes ces hostilités, toutes ces haines de 
races, toutes ces rivalités d'intérêts sont venues 
expirer aux frontières de la Suisse. 

Les dissentiments religieux ont pénétré dans 
son sein : les plus audacieux novateurs, les dé- 
fenseurs les plus obstinés du dogme traditionnel, 
y ont trouvé des partisans, y ont recruté des 
soldats. Depuis la fondation de l'Église réformée 
de Genève, jusqu'à la ligue du Sunderbund, il 
n'est pas de pax-s où le mouvement des idées reli- 



84 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

gieuses ait plus agité les esprits. Et cependant, 
au milieu de ces luttes si vives, non-seulement 
aucune atteinte n'a été portée au pacte fédéral, 
mais encore, jamais la pensée d'une séparation 
ne s'est produite, et même, à la veille d'en venir 
aux mains, les adversaires saisissaient toute 
occasion de protester de leur amour pour la pa- 
trie commune. 

Si nous examinons la Suisse au point de vue 
industriel, nous trouvons plus accusées encore 
les singularités heureuses qui caractérisent son 
régime politique. Les prodigieux développements 
qu'a pris l'industrie à notre époque, ont créé 
partout des antagonismes et des conflits, non- 
seulement d'État à État, mais dans le sein même 
des nations, entre des intérêts qui se croyaient 
lésés ou sacrifiés. Il me suffira de citer, pour la 
France, les débats retentissants que soulevèrent 
les réclamations des propriétaires vinicoles con- 
tre les exploitations de houilles, et contre l'in- 
dustrie métallurgique, ou l'incessante querelle 
des armateurs et des raflineurs contre bs fabri- 
cants de sucre indigène. 

La Suisse était plus exposée qu'aucun autre 



GOiNFÉDÉRATION 83 

pays h cetl'^ i^uorrc civile dos intérêts de eoiisoni- 
iiiation intérieure et d'exportation. Cependant, 
toutes les transformations modernes se sont opé- 
rées sans que personne ait fait entendre une 
plainte, sans que la constitution fédérale ait été 
jamais rendue responsable de ce qui pouvait 
sembler une faveur accordée aux uns ou un sacri- 
tice imposé aux autres. 

Je dois prévoir l'objection de ceux ({ni me rap- 
pelleraient certains conflits extérieurs auxquels 
la Suisse a été mêlée, tels que sa nationalité 
violée en 1814, ses démêlés avec la Prusse, au 
sujet de Neuchâtel, et ses réclamations lors de 
l'annexion de la Savoie à la France. Je reconnais 
très-volontiers que la Suisse, malgré sa position 
exceptionnelle, n'a point pu s'abstraire du milieu 
où elle est placée ; je ne veux pas examiner si 
elle a montré plus de sagesse que ses adversaires, 
dans la conduite des négociations, pas plus que 
je ne veux lui faire un mérite de ce qui peut être 
attribué à l'exiguité de son territoire, ou à sa 
situation géographique. Ce n'est pas sur ce ter- 
rain (pie j'ai posé la question ; j'ai voulu établir 
que, soit dans ses dissensions intérieures, soit 



86 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

dans les démêlés qu'elle a pu avoir avec létrau- 
ger, jamais, de la part d'aucun des cantons, la 
constitution fédérale n'a été en cause, ci ja- 
mais complications du dedans, ou du dehors, 
n'ont provoqué ni un péril ni une menace de 
révolution de la part des citoyens. 



ALLEMAGNE 



Entre la Suisse et l'Allemagne, je sais que l'as- 
similation ne saurait être complète; mais peut- 
être les différences qui existent entre les deux 
constitutions me serviront-elles, autant que leurs 
rapports, à dégager les vérités qui ressortiront 
de la comparaison. 

Pour la Suisse, le congrès de Vienne n'avait eu 
qu'à consacrer un état de choses préexistant; (ui 
avait ajouté seulement de nouvelles garanties à 
la stipulation de la neutralité. Pour l'Allemagne, 
le problème à résoudre était plus complexe : les 
principes de restauration conservatrice, sous l'in- 
spiration desquels agissaient les souverains, leur 



CONFÉDÉRATION 87 

iiiiposaieni, sous peine (l'inconséquence, l'obliga- 
tion (le replacer à la tète de leurs États ceux qui 
y avaient régné aux mômes titres qu'eux-m(''ines, 
en vertu du droit divin. L'Allemagne fut donc 
partagée en trente-quatre souverainetés grandes 
ou petites. Mais comment assurer la paix entre 
des voisins de force si inégale ? Comment surtout 
garantir leur indépendance vis-à-vis les uns des 
autres, et surtout entre l'envahissante Russie qui 
les menaçait d'un côté, et la France objet de 
perpétuelles défiances? On ne trouva pas de 
meilleur moyen que de constituer une grande 
Confédération germanique. 

L'Autriche et la Prusse y furent admises. C'é- 
tait donner à cette création une puissance mili- 
taire capable de la faire respecter, c'était assurer 
l'exécution des décrets de la diète de Francfort, 

Je n'ai pas besoin de signaler les inconvénients 
nombreux qui ne tardèrent pas à se révéler, les 
tiraillements continuels que provoquait la rivalité 
des deux grandes puissances. Je crois que l'éta- 
blissement de la confédération fut une heureuse 
combinaison, mais je suis loin de prétendre que 
cet état de choses fut parfait. Je veux seulement 



88 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

rechercher si les inconvénients qu'on est en droit 
de lui reprocher sont le fait du principe en lui- 
même, ou si on n'en trouverait pas plutôt l'expli- 
cation, à l'origine, dans les éléments qui étaient 
en contradiction avec le principe lui-même, et 
qu'on s'était cru dans la nécessité de lui amal- 
gamer. 

Toute idée d'association implique l'idée d'éga- 
lité; or, l'énorme disproportion de puissance exis- 
tant, par exemple, entre l'empire d'Autriche, et 
telle principauté comptant à peine quelques cen- 
taines de mille d'habitants, ne devait-elle pas. 
dans la pratique, fausser le principe de la confé- 
dération ? 

En mettant face à face l'Autriche et la Prusse, 
ces deux puissances rivales, à côté de trente petits 
souverains qui ne pouvaient avoir de volonté à 
opposer à la leur, on devait se résigner aux in- 
trigues et aux compétitions que devait susciter 
cette rivalité sans contrepoids. 

Ce qu'il était facile de prévoir arriva. 11 en est 
résulté sans doute des luttes intestines et une 
certaine impuissance à Textérieur: mais ce qu'il 
faut reconnaître surtout, et attribuer à l'organi- 



CONFÉDÉRATION 89 

satioii fédérale, malgré .soji iin})erf;H'tii)ij . c'est 
que l'indépendance de tous les membres de la 
Confédération, vis-à-vis de l'étranger, fut scru- 
puleusement maintenue: c'est que, dans son 
ensemble, la Confédération germanique sut se 
faire respecter de tous ; c'est qu'enfin les droits 
du prince le plus faible ne souffrirent pas plus 
d'atteinte que ceux du plus puissant des con- 
fédérés. 

Quelle est l'organisation qui aurait pu garantii- 
de pareils bienfaits, pendant cinquante ans. à 
l'Allemagne morcelée, avec ses constitutions di- 
verses, ses intérêts opposés et l'hostilité de ses 
religions ? 

Si le maintien du statu qiio politique est nno 
espèce de bien négatif, la constitution féd('>i'ale a 
procuré aux États alliés des avantages très-posi- 
tifs et très-considérables. Bien avant rétablis- 
sement des chemins de fer, les relations fédérales 
avaient puissamment contril)ué à l'organisai ion 
d'un service comnum des postes et messageries 
([ui desservaient plusieurs états. C'est encore 
l'intimité des rapports entre les membres de la 
Confédération, qui rendit plus cho(|uantes et plus 



90 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

intolérables les entraves qne maintenaient entre 
tons ces petits pays les formalités de donanes et 
la diversité des monnaies. 

Si la simplification ne fnt pas pins prompte et 
pins complète, ce n'est certes pas an principe 
fédératif qu'il faut l'attribner: il fnt toujours un 
agent d'unitication ; mais il avait incessamment à 
combattre l'élément de discorde et de dissolution 
que la rivalité des grandes puissances avait intro- 
duit dans la constitution même de la Confé- 
dération. 

C'est parce qne Innion des douanes fut surtout 
une œuvre prussienne , que l'Autriche refusa 
obstinément de s'y associer, et entretint, contre 
cette mesure, les jalousies et les défiances des 
États secondaires qui gravitaient dans son orbite. 

L'Allemagne doit donc beaucoup, politiquement, 
économiquement et commercialement au système 
fédératif (jui la régit depuis 1815, et, si les ré- 
sultats n'ont pas été plus satisfaisants encore, 
c'est, ainsi que nous l'avons vu, parce que l'or- 
ganisation du système était défectueuse dès son 
origine. 

Il est une autre contrée où nous pouvons rc- 



CONFÉDÉRATION 9i 

i;i'(Mler ({Lie l'expérience n'ait point été faite : c'est 
lltalie. 

L'unité incomplète (|ui a succédé au niorcel- 
lenient des États, antérieur à la dernière guerre, 
n'a pas produit des résultats tellement brillants, 
qu'il ne soit permis de mieux attendre dune autre 
combinaison. 

A la paix de Yillafranca, c'est une confédération 
que proposa Napoléon III. Les passions étaient 
encore trop ardentes, pour que le plan put être 
froidement et mûrement étudié ; l'ambition de 
Turin, les idées unitaires des Italiens, le repous- 
saient aussi énergiquement que les rancunes de 
l'Autriche ; mais l'idée ne fut pas moins mise en 
avant et développée; si elle n'a point prévalu, c'est 
son opportunité bien plus (jue sa valeur ([ui a été 
condamnée. Au reste, en rappelant ce fait, qui ne 
s'est point accompli, je n'ai eu d'autre intention 
que de montrer combien l'idée de la forme fédé- 
rative est acceptée, non plus seulement pai- les 
faiseurs de systèmes, mais par les esprits les pbis 
pratiques et par les hommes aux([uels le ma- 
niement des affaires donne, siii' un |)ai'eil sujcl, 
une si grande autorité. Et j'ajouterai seulement 



92 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

que c'est dans une fédération que le |)n)l)lèine 
insoluble jusqu'ici du pouvoir temporel de la 
papauté, coexistant avec une Italie indépendante, 
a trouvé sa solution la plus acceptable. 



ETATS-UNIS 



Je viens donc de mettre sous les yeux dn lec- 
teur les exemples que me fournit l'Europe, et qui 
ont contribué à faire naître, dans certains esprits, 
l'idée d'une confédération plus étendue. Mais il 
existe un spécimen plus complet de cette forme 
de gouvernement. Il y a au monde, depuis moins 
d'un siècle, une confédération qui démontre d'une 
façon bien plus éclatante ce que les nations peu- 
vent espérer d'une pareille association, cest la 
Confédération des États-Unis d'Amérique. 

Je sais que le moment peut paraître mal choisi 
pour parler de cet empire et de ses prospérités; 
mais je suis de ceux cpii croient ({ue la crise 
actuelle sera passagère et (jue le principe fédératif 
sortira plus inébranlable (pie jamais de l'épreuve 



COiNFÉDÉRATION 93 

fatale quil était condamné à traverser tôt ou tard, 
soit qu'à l'avenir il y ait une Confédération, soit 
qu'il y en ait deux. Il ressortira, d'ailleurs, de cet 
examen, comme de ce que j'ai dit sur l'Allemagne, 
que le principe fédératif ne saurait, à aucun titre, 
être responsable de maux dont les causes par- 
faitement connues lui sont si complètement étran- 
gères ; toutefois, comme dans les institutions que 
nous allons examiner, jespère trouver la solution 
d'un problème qui préoccupe également la géné- 
ration actuelle, la décentralisation; je m'étendrai 
davantage sur ce troisième exemple, où j'espère 
puiser des leçons plus décisives et un enseigne- 
ment plus complet. 

On a coutume de faire dater de 1776 et 4787, 
c'est-à-dire de la déclaration d'indépendance, et 
de l'adoption de la constitution, l'établissement 
de la Confédération des ÉtLts-Unis; cependant les 
bases de ce grand édifice avaient été posées bien 
des années auparavant. 

Les colons établis sur ce vaste continent y 
avaient rencontré d'autres enncMiiis avant d'avoir 
à cond^attre les soldats de la métropole. Anté- 
rieurement à la Intt" contre l'Angleterre, qui cou- 



H SOLUTIOx\ POLITIQUE ET SOCIALE 

stitua définitivement l'union, la nécessité de se 
défendre contre les Indiens indigènes, avait rap- 
proché, dans lin intérêt coinniiin, les puritains 
de la nouvelle Angleterre, les chevaliers de la 
Virginie et les quakers de la Pensylvanie. 

En 1643, une convention intervient entre le 
Massachussets, le Connecticut et le nouvel Hamps- 
lîire, stipulant sous le nom de colonies unies de 
la nouvelle Angleterre. Il est curieux de retrouver 
en germe, à cette date, les principes essentiels de 
la constitution de 1787. Les mots confédération, 
congrès sont déjà prononcés, et le principe de la 
députation provinciale est adopté. Cette ligue dura 
pendant quarante ans. Mais la pratique avait 
révélé son insuffisance et son imperfection. L'ac- 
tion du pouvoir central était nulle, il n'y avait ni 
exécutif ni justice générale. En 1754, un nouveau 
congrès se réunit. Outre les trois États qui 
figurent dans la ligue de 1643, nous voyons y 
participer Rhode-Island, New-York, Pensylvanie 
et Maryland. Cette fois, on décide à l'unanimité 
que l'union des États esf absolument nécessaire 
au salut de la colonie, et on propose le plan gé- 
néral d'un gouvernement fédéral. 



CONFÉDÉRATION 93 

C'est le comnienceineiit de la lutte qu'on pres- 
sent déjà. 

En mai 1775, un congrès réunit les treize États 
qui doivent être les fondateurs de l'union. 

L'année suivante, la déclaration de l'indépen- 
dance est proclamée. 

Pendant les années qui suivirent, jusqu'à la 
paix signée en 1783, les préoccupations de la 
guerre font diversion aux soucis de l'administra- 
tion intérieure; on obéit surtout aux nécessités 
de la situation; c'est principalement de 1783 
à 1786 que se mûrissent et s'élaborent les projets 
de constitution. Cette constitution est votée le 
17 septembre et soumise successivement à la 
sanction populaire des ditïerents États. L'adhé- 
sion de llhode-Island, qui arrive la dernière, 
est donnée le ^9 mai 1790. 

Je crois devoir mettre sous les yeux des lec- 
teurs le préambule et la déclaration de l'indépen- 
dance des États-Unis (4 juillet 1776), ainsi qu'un 
résumé de la théorie de ce gouvernement (jui , 
pendant plus de soixante-dix ans, a réglé les (h^s- 
tinées d'un grand peuple, aidant au développe- 
ment de ses prospérités iiKHiïes, assurant la paix 



96 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

au dedans , l'indépendance et la grandeur au 
dehors*. 

DÉCLARATION DE L'INDÉPENDANCE 

« Tous les hommes sont créés égaux; ils sont 
» doués par le Créateur de certains droits inalié- 
» nables; parmi ces droits se trouvent la vie, la 
» liberté et la recherche du bonheur. 

» Les gouvernements sont établis parmi les 
» hommes pour garantir ces droits, et leur juste 
» pouvoir émane du consentement des gouvernés. 

» Toutes les fois qu'une forme de gouvernement 
» devient destructive de ce but, le peuple a le 
» droit de la changer ou de l'abolir, et d'établir 
» un nouveau gouvernement, en le fondant sur les 
» principes, et en l'organisant en la forme qui lui 
)) paraîtront les plus propres à lui donner la 
)) sûreté et le bonheur. 

» La prudence enseigne, à la vérité, que les 

* Le lecteur trouvera, à la fin de l'ouvrage, le texte même de 
la constitution (17 septembre 1787). Elle est si peu connue en 
Europe et se rattache si directement aux idées développées dans 
ce livre, que personne ne contestera l'utilité de ce document. 
Voir la note C. 



CONFÉDÉRATION 97 

» gouvernements établis depuis longtemps ne 

» doivent pas ôtro changés pour des causes légères 

» et passagères; et l'expérience de tous les temps 

» a montré, en effet, que les hommes sont plus 

» disposés à supporter des maux supportables , 

» qu'à se faire justice à eux-mêmes, en abolissant 

» les formes auxquelles ils sont accoutumés; mais, 

» lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations, 

» tendant invariablement au même but, marque 

» le dessein de les soumettre au despotisme 

» absolu, il est de leur droit et de leur devoir de 

» rejeter un tel gouvernement, et de pourvoir, 

» par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité 

» future. » 

THÉORIE DU GOUVERNEMENT 

« Le gouvernement des États-Unis est une ré- 
» publique démocratique et fédérative, composée 
» d'États, et basée sur la constitution de 1787. 

» D'après la constitution, le pouvoir du gou- 
» vernement est investi de trois grandes attribu- 
» tions : le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif 
» et le pouvoir judiciaire. » 



98 SOLUTIOx\ POLITIQUE ET SOCIALE 



LE POUVOIR EXECUTIF 



« A la tête du pouvoir exécutif, est un pré- 

» siclent. 

» Il est le seul fonctionnaire exécutif reconnu 

» par la constitution. 

» Il est nommé par un collège électoral , élu lui- 
» même par le suffrage de tous les États. 

» Ce collège est composé d'un nombre d'élec- 
» teurs spéciaux, égal au nombre de sénateurs et 
» de députés de chaque État. 

» Le président est élu pour quatre ans et rééli- 
» gible indéfiniment. 

» Personne ne peut être élu président, s'il n'est 
» citoyen né dans le pays et âgé de trente-cinq 
» ans. 

» Le président a le commandement en chef de 
» l'armée de terre et de mer et de la milice de 
» l'union. Il peut opposer son veto à toutes les 
» lois votées par le congrès; mais, malgré ce veto, 
» toute loi devient executive si elle a été votée 



gonfp:dération 99 

» une seconde fois par les deux tiers des membres 
» des deux chambres. 

» Le traitement du président est de 25,000 
» piastres (125,000 fr.) par année. Il a pour rési- 
» dence la Maison-Blanche à Wasinghton pendant 
» la durée de ses fonctions. 

» Le vice-président est de droit président du 
» sénat. 

» En cas de mort ou de résignation des pou- 
» voirs du président, il devient président pour 
» le reste du temps que devait durer la prési- 
» dence. 

» Les élections pour la présidence et la vice- 
» présidence ont lieu , tous les quatre ans , le 
» premier mardi de novembre. Le nouveau pré- 
» sident élu entre en fonctions le 4 mars suivant. 

» L'administration des affaires publiques est 
» confiée à un certain nombre de fonctionnaires 
» qui prennent le titre de secrétaires. Ils sont 
» nommés par le président. Chacun d'eux est à la 
» tête d'un département sous l'autorité du pré- 
» sident. 

» Il y a sept départements, dont voici les titu- 
» laires : 



100 SOLUTION PACIFIQUE ET SOCIALE 

» Secrétaire d'État; 
» — de la trésorerie ; 
» — de la guerre ; 
» — de la marine ; 

» — de l'intérieur; 
» Directeur général des postes ; 
» Attorney général. ;) 

POUVOIR LÉGISLATIF 

« Tout le pouvoir législatif réside dans le con- 
» grès, qui se compose de deux chambres, un 
» sénat et une chambre des représentants. 

» Le sénat, ou chambre haute, est composé de 
)) deux membres élus par la législature de chaque 
» État. Les sénateurs sont nommés pour six ans. 
)) Ils doivent être âgés de trente ans au moins. 
» Ils n'ont pas besoin d'être originaires des États- 
» Unis, mais ils doivent être naturalisés depuis 
» neuf ans au moins, et avoir leur résidence dans 
» l'État qui les a choisis. 

» Chaque sénateur a une voix. 

» Outre ses attributions ordinaires, le sénat est 



CONFÉDÉRATION 101 

» investi de certaines fonctions judiciaires, et ses 
» membres constituent alors une haute cour de 
» forfaiture. 

» Les arrêts de cette cour se bornent à priver 
» l'accusé de son emploi et de son titre. 

» La chambre des représentants a seule le droit 
» de déférer les cas de forfaiture. 

» La chambre des représentants, ou chambre 
» basse, est composée de membres élus, tous les 
» deux ans, par le suffrage direct des citoyens de 
» tous les États. 

» Pour fixer le nombre des représentants à élire 
» par chaque État, un recensement a lieu tons les 
» dix ans. 

» Les dernières élections, en 1863, donnaient 
» un représentant pour 124,000 âmes. Toutefois, 
» chaque État admis dans l'union a le droit d'en- 
» voyer un représentant au congrès, lors même 
» que sa population n'aurait point atteint ce 
» chiffre. 

» Dans les États à esclaves, ceux-ci étaient 
» comptés pour les trois cinquièmes de leur 
» nombre dans le chiffre total des électeurs. 

» Chaque représentant doit être âgé de 25 ans 



10-2 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

» au moins, citoyen des États-Unis, depuis sept 
» ans, et avoir sa résidence dans l'État où il a 
» été nommé. 

» Outre ces représentants , chaque territoire 
» qui n'est pas encore admis comme État dans 
» l'union, a le droit d'envoyer un représentant au 
» congrès, où il peut prendre part aux débats, 
» quand il s'agit des intérêts de son territoire, 
» mais où il n'a pas le droit de vote. 



POUVOIR JUDICIAIRE 

« Le pouvoir judiciaire du gouvernement des 
» États-Unis réside dans une cour suprême, et 
» dans telle autre cour inférieure que le congrès 
» peut juger à propos de constituer. 

» Le pouvoir judiciaire consistait, en dernier 
» lieu, dans une cour suprême, neuf cours de 
» circuit et cinquante cours de district. 

» L'attorney général, comme chef de la magis- 
» trature, est membre du cabinet; il est le con- 
» seiller légal du gouvernement. 



C N F Ë D É K A T 1 N m 



RAPPORTS DU GOUVERNEMENT CENTRAL AVEC LE GOUVERNEMENT 
DES ÉTATS, ET ATTRIBUTIONS DE CHACUN DE CES DEUX POUVOIRS 

« Pour bien comprendre le système du gouver- 
» nenient des États-Unis, il est essentiel de savoir 
» qu'à côté du gouvernement central de Washing- 
» ton , qui s'occupe exclusivement des affaires 
» d'intérêt général et des relations extérieures, 
)) il y a pour chaque État un gouvernement séparé, 
» ayant son pouvoir exécutif, législatif et judi- 
» ciaire, et dont les attributions s'étendent au 
» règlement de l'administration de toutes les 
» affaires intérieures et d'intérêt local. 

» C'est ainsi que, par le paragraphe 8 de l'ar- 
)) ticle l^"" de la constitution, les États ont déféré 
» au gouvernement central les pouvoirs suivants : 
» Droit de déclarer la guerre, de faire la paix, de 
» conclure les traités, de battre monnaie, d'or- 
» ganiser le service de la poste et des douanes, 
» de réglementer le commerce avec l'étranger; 
» enfin, d'accomplir tous les actes caractéristiques 
» de la souveraineté nationale ; tandis que, par le 



104 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

» paragraphe 10 du même article, tous ces droits 
» sont interdits aux gouvernements des États. 

» Mais, par l'article 10 des amendements, tous 
» les pouvoirs qui ne sont pas compris dans les 
» délégations énoncées ci -dessus, sont réservés 
» au gouvernement des États et au peuple. D'où 
» il découle que, par la constitution, il est interdit 
» au président comme au congrès national, d'in- 
» tervenir, sous aucun prétexte, dans l'adminis- 
» tration des affaires intérieures des États. 

» Gomme aussi les gouvernements particuliers 
» ne peuvent exercer aucun contrôle sur les 
» affaires extérieures relevant de la souveraineté 
» nationale, dont ils ont fait délégation au 
» congrès. 

» Chaque État a sa constitution particulière. 
» Les principes et la forme en sont à peu près 
» semblables. 

» Le pouvoir exécutif est partout le même ; il 
» réside dans un gouverneur nommé par le 
» suffrage direct. Les attributions et pouvoirs du 
» gouverneur, dans les États, sont analogues à 
» ceux du président vis-à-vis de l'union. 

» Il nomme aux principaux emplois, conjointe- 



CONFÉDÉRATION 105 

» ment avec le sénat; comme le président, il 
» adresse des messages à la législature, et veille 
» à la bonne exécution des lois. 

» Comme le président, il peut être mis en 
» jugement et destitué pour trahison, concussion 
» ou autres méfaits. 

» Il a aussi ses ministres, secrétaires d'État, de 
» la trésorerie, etc.; mais il n'y a pas de dé- 
» partements de la guerre, de la marine, des 
» postes, etc., puisqu'ils dépendent du gouver- 
» nement central. 

» Le pouvoir législatif est partagé, comme le 
» pouvoir législatif du gouvernement central , 
» entre deux chambres, un sénat et une chambre 
» de représentants. 

» Sénateurs et représentants sont nommés par 
» le suffrage direct. 

» Les règlements des législatures des États sont 
» les -mêmes que ceux du congrès de Washing- 
» ton. 

» Le veto du gouverneur s'exerce dans les mêmes 
» conditions que celui du président. 

» Les restrictions apportées au droit de vote 
» sont à peu près nulles. On est électeur à 21 ans^ 



106 SOLUTION l'OLITIQUE ET SOCIALE 

» et lalfirmation de l'électeur qui se présente 
» suffit. Si son aptitude est contestée, c'est au 
» contradicteur à faire la preuve. 

» Les juges sont nommés, dans certains États, 
» par le gouverneur; dans d'autres, par la légis- 
» lature; dans d'autres, enfin, par le suffrage 
» direct du peuple. 11 y a généralement deux 
» degrés de juridiction : une cour de district et 
» une cour suprême ou cour d'appel, qui réside 
» au siège du gouvernement de l'État. » 



DECENTRALISATION 

Même en voyant ce luxe de garanties assurées 
à l'indépendance des États, nous sommes tellement 
habitués, en Europe, à vivre en face de gouverne- 
ments centralisateurs, qu'il n'est pas superflu 
d'insister sur les résultats obtenus par les ar- 
ticles de la constitution que nous venons de 
citer. 

Ce n'est point une vaine formule que ce prin- 
cipe, qui est la base du pacte fédéral : un État 
n'aliène de sa souveraineté que ce qu'il en con- 



CONFÉDÉRATION 107 

cède volontairement à l'autorité centrale. Dans la 
république américaine, tout repose sur ce prin- 
cipe qui consacre et maintient la plus large et la 
plus féconde décentralisation. 

La part du pouvoir central exécutif se borne à 
la direction des relations diplomatiques, à l'ad- 
ministration des douanes, des monnaies et du 
service postal. L'armée, réduite, en temps or- 
dinaire, à la garde des frontières, comptait à 
peine 17,000 hommes au commencement de 1861. 
La marine militaire, n'ayant d'autre but que de 
protéger le commerce maritime de la république, 
se composait de quelques frégates et bâtiments 
d'un rang inférieur. Les fonctions de la justice 
fédérale et de la cour suprême sont restreintes 
aux cas qui ne peuvent ni froisser ni même inté- 
resser les juridictions locales. Ce gouvernement, 
si simplitié, si limité, siège dans une petite ville 
dont la population et l'étendue contrastent avec 
1 accroissement qu'ont pris tant d'autres cités 
autour d'elle. C'est qu'en effet , Washington 
résume la politique des États, mais elle ne l'ab- 
sorbe pas. 

La vie politique est partout. 



108 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

Chaque État a son sénat, sa chambre des 
députés, sa justice à divers degrés, et sa capitale, 
cahïie et modeste comme Washington ; car cette 
capitale n'a pas phis que le siège du gouverne- 
ment central, la volonté ni le pouvoir d'empiéter 
sur les attributions municipales de la dernière 

bourgade. 
Le seul et vrai principe de souveraineté réside 

dans la commune. 

L'État est divisé en un certain nombre de dis- 
tricts ou comtés, mais les fonctionnaires de ces 
districts, comme le gouverneur lui-même de 
l'État, sont nommés par l'élection directe, ainsi 
que le maire de la plus humble commune. 

Partout, dans l'ordre administratif, judiciaire, 
tinancier, comme dans la part si faible laissée à 
l'exécutif, c'est le citoyen se gouvernant lui- 
même : h self gouvernement. 



CRISE ACTUELLE 



Je ne veux pas éluder l'objection qu'on peut 
tirer de la guerre actuelle. La Confédération amé- 



CONFÉDÉRATION d09 

ricaine présente un spécimen plus accompli que 
la Suisse ou l'Allemagne du gouvernement fédé- 
ratif; mais il n'y a rien de parfait en ce monde, et 
la Ilépublique américaine avait, elle aussi, un vice 
originel que je suis loin de vouloir dissimuler. 

Sur ce sol, qui devait produire de si merveil- 
leuses moissons, un germe de corruption avait 
été déposé par les premiers colons européens. Au 
premier recensement de l'Union, on constatait, à 
côté de 3 millions de citoyens blancs libres, 
600,000 esclaves noirs. 

La résolution manqua aux législateurs qui n'o- 
sèrent point arracher cette herbe fatale. Ils espé- 
raient sans doute que cet élément malsain dispa- 
raîtrait, grâce à la forte constitution de l'œuvre 
qu'ils avaient créée. On put, en effet, se laisser 
aller pendant quelque temps à une trompeuse 
contiance, mais bientôt les proportions du mal 
devinrent telles, que la crise put être prévue par 
tout esprit clairvoyant. L'esclavage avait grandi 
avec la république ; la mauvaise herbe ne pou- 
vait plus être extirpée sans un profond déchi- 
rement du sol américain. 

L'annexion de chaque État nouveau au sud du 



no SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

36' 30", et qui avait la liberté d'admettre, ou de 
ne pas admettre l'esclavage, devenait, entre les 
États libres et les États à esclaves, un combat 
parlementaire qui devait aboutir à de plus san- 
glantes, à de plus terribles batailles. L'admission 
du Kansas fut le prélude de la catastrophe que 
fit éclater l'élection du président Lincoln. 

Je ne veux pas prononcer une seule parole qui 
puisse changer le caractère inoffensif et spéculatif 
de cet ouvrage ; je cite les faits, quand ils sont 
évidents, quand il y aurait inconvénient à les 
passer sous silence; j'en tire l'enseignement qui 
sert ma thèse, mais je n'y mêle aucun commen- 
taire hostile. La guerre civile de l'Union, pour la 
civilisation du monde entier, est un fait déplo- 
rable que je constate, dont je note l'origine in- 
discutable ; ma seule prétention est de rappeler, 
que, d'une part, la cause de cette guerre est an- 
térieure à l'établissement de la confédération, et 
que, d'autre part, elle est tellement indépendante 
des principes essentiels de cette constitution, que 
malgré l'ardeur des haines, malgré les passions 
qui poussent les États du Sud à une séparation 
avec le Nord, — le culte pour la constitution n'a 



CONFÉDÉRATION lH 

souffert aucune atteinte. Les États séparatistes 
ont pris le nom d'États confédérés, et quand ils 
ont cru devoir modifier le pacte social, ils n'y 
ont introduit d'autres changements que ceux qui 
avaient trait au maintien de l'esclavage, point 
unique qui fût en litige entre eux et ceux dont ils 
se séparaient. Les vingt-trois points sur lesquels 
la constitution des confédérés diffère de la con- 
stitution primitive de l'Union, sont, en dehors 
de cela , d'une insignifiance telle , que je crois 
pouvoir me dispenser même de les noter. 

On a cherché à donner à la guerre actuelle 
d'autres motifs que l'esclavage ; nous n'avons pas 
de meilleure réponse à faire, que de citer les 
paroles suivantes empruntées à un discours pro- 
noncé à Milledgeville, huit jours après l'élection 
du président Lincoln, par M. Alexandre Stephens, 
nommé depuis vice-président des États confé- 
dérés : 

« Je ne suis pas de ceux qui croient que 
» l'Union nous a été funeste. Où trouveriez-vous, 
» soit en Europe, soit en Asie, ou dans le reste 
)> de l'Amérique, un gouvernement qui ait, dans 



12 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

tous les temps, depuis qu'il existe, et dans 
toutes les circonstances, respecté et protégé 
plus efficacement les libertés du peuple? Je 
dirai même qu'à mon avis nous avons trop de 
liberté, nous avons une trop grande abondance 
de biens dont nous sommes indignes, 

» Mon ami M. Tombs fait valoir, 

comme l'un des motifs secondaires qui doivent 
déterminer le Sud à la séparation, la question 
du tarif. Quelques mots doivent suffire pour 
faire justice de ce grief. Lorsque je suis entré 
dans la vie politique, en 1832, la Caroline du 
Sud menaçait de se retirer de l'Union pour une 
question de tarif; mais la difficulté fut aplanie, 
et nous n'avons eu, depuis 1833, au sujet du 
tarif, aucun motif de plainte. Le tarif actuel 
(celui de 1857) a été voté par la Caroline du 
Sud aussi bien que par le Massachusetts. Il est 
donc inexact de dire que le Sud est obligé de 
payer des droits arbitraires imposés par le 
Nord, puisque les représentants du Massachu- 
setts, à l'unanimité, se sont prêtés à abaisser 
les droits autant que les hommes d'État du 
Sud l'ont désiré. 



CONFÉDÉRATION 113 

» Ne peut-on pas espérer, si les hommes d'État 
» du Massachusetts en sont venus, en 1857, 
» à penser, relativement au tarif, comme les 
» hommes d'État de la Caroline du Sud, qu'en 
» 1861, ils penseront comme ceux de la Caroline 
» du Sud et de la Géorgie, sur les autres ques- 
» lions qui agitent aujourd'hui le pays? J'ai foi, 
» pour mon compte, dans le triomphe final de 
» nos idées. » 

Ainsi, un des premiers magistrats de la confé- 
dération du Sud, en même temps qu'il témoigne 
des bienfaits de l'Union, reconnaît que, pour tout 
autre conflit d'intérêt que l'esclavage, pour la 
question des douanes, si complexe, si considé- 
rable, dans un pays d'un commerce si étendu, la 
constitution pouvait suffire à la conciliation de 
toutes les prétentions. Et quand on voit quelles 
dispositions la masse de la nation américaine 
montrait pour toute transaction équitable, peut- 
on affirmer que, même sur ce terrain brûlant de 
l'esclavage, un arrangement ne fût pas intervenu, 
si la querelle n'avait pas été envenimée par une 
secte d'ambitieux, qui, partout, provoque le dé- 

8 



114 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

sordre, pour en profiter, et qui, en Amérique, 
forme une classe si distincte qu'on lui a donné le 
nom très-peu considéré de politiqueurs. 

Ai-je besoin de dire que je ne confonds aucu- 
nement avec ces brouillons les hommes supé- 
rieurs d'une véritable valeur politique, tels que 
MM. Daniel Webster, Stéphen A. Douglas, Henry 
Glay, John G. Galhoun, J.-J. Grittenden, et tant 
d'autres? 

Qu'on me permette une hypothèse qui sera 
comme une contre-épreuve de ma démonstration. 
Supposons que, quand les colons du continent 
américain se furent affranchis du joug' de la mé- 
tropole, au lieu de se constituer en une fédéra- 
tion d'États libres, ils aient adopté les formes de 
gouvernement dont l'Europe leur fournissait les 
modèles ; supposons un empire de Virginie, une 
royauté de Massachusetts ou de Pensylvanie, un 
duché souverain pour les Garolines ou le Ken- 
tucky, un comté indépendant de Vermont; ima- 
ginons, pour chacun de ces États, une organisa- 
tion établie à l'instar de ce qui se pratique sur 
l'ancien continent, une cour avec ses hauts digni- 
taires, une diplomatie, une armée, des douanes, 



GONFÉDÉRATIOiN 115 

une législation, un système monétaire particuliers 
à chacun. Peut-on admettre soixante-dix ans de 
paix au milieu de tant d'éléments de rivalités et 
de querelles, et quand il aurait suffi de l'ambition 
d'un seul prince, pour semer la discorde et la guerre 
autour de lui? Se représente-t-on les difficultés 
qu'aurait rencontrées la réalisation de tous les 
travaux d'utilité générale, la création des routes, 
puis des chemins de fer, la navigabilité de ces 
immenses cours d'eau qui traversent quatre et 
cinq États différents, s'il avait fallu compter avec 
les prétentions rivales de populations divisées et 
de souverains hostiles? 

Que d'obstacles aux grands défrichements, aux 
développements de l'industrie et du commerce! 
que d'efforts entravés, découragés! que de temps, 
que de forces perdus! 

A ce chaos, opposons le splendide témoignage 
qu'a pu rendre, de la constitution de son pays, 
un citoyen américain dont les paroles ont un 
caractère en quelque sorte officiel. Voilà ce qu'a 
pu écrire M. Bigelow, consul à Paris, dans son 
livre Les Etats-Unis d'Amérique en 1863, livre 
qui attend encore un contradicteur. 



116 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

« Si Moïse ne voulut pas croire que -Dieu eût 
» conduit dans le désert les enfants d'Israël, pour 
» les y laisser mourir de faim, je ne puis, moi, 
» quand je considère les actes de notre grande 
» république , et la façon presque miraculeuse 
» dont elle s'est constituée et maintenue , je ne 
» puis supposer qu'elle soit destinée à s'éteindre. 

And leave the world no copy *. 

» Pendant les soixante -dix années qui se sont 

» écoulées depuis leur organisation , les treize 

» États primitifs en ont vu se grouper vingt et un 

» autres autour d'eux; la population générale du 

» pays a presque décuplé, et celle de la grande 

» métropole s'est multipliée trente fois. La marine 

» commerciale qui, en 1792, ne comprenait que 

» 564,437 tonnes, en représentait, en 1861, 

» 5,539,813; les importations, pendant la même 

» période, s'élevèrent de 157,500,000 francs à 

» 1,810,819, 705, francs; et les exportations, de 

» 103,765,490 francs à plus de 1.250 millions de 

» francs. En 1792, la terre était encore vierge, à 

* Sans laisser au monde sa copie. 



CONFÉDÉRATION il7 

» l'ouest des États riverains de l'Atlantique; 
» actuellement, l'agriculture nationale est repré- 
» sentée par plus de i million et demi de fermes 
» d'au moins 200 acres en moyenne, répandues 
» sur toute l'étendue du continent , et dont la 
» valeur, en y comprenant les instruments ara- 
» toires, est supérieure à 35 milliards de francs. 
» Les manufactures , au commencement de ce 
» siècle, n'avaient qu'un développement tout à 
» fait insignifiant ; maintenant, leur produit an- 
» nuel dépasse 9 milliards 500 millions de francs. 

» En 1792, le service postal des États-Unis ne 
» parcourait que 9,070 kilomètres; en 1861, il 
» s'étendait sur 225,000 kilom., dont 35,426 kilo- 
» mètres de chemins de fer. La première voie 
» ferrée destinée au public fut ouverte en 1825; 
» en 1860, il y avait, aux États-Unis, 49,222 kilo- 
» mètres en exploitation, ayant coûté 5 milliards 
)) 672,264545 fr. , 

» Le système de télégraphie électrique le plus 

» simple et le plus efficace, fut inventé par un 

» Américain, et le pays est maintenant couvert 

» d'un réseau de lignes télégraphiques formant 
» un ensemble d'environ 96,540 kilomètres. 



H8 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

«L'armée qui, en 4793, ne s'élevait qu'à 
» 5,120 hommes, comprend aujourd'hui pkis de 
» 800,000 soldats en activité. La marine, dont 
» l'existence, en 1793, était plus que probléma- 
» tique, avait, au l^*" janvier 1863, 60 bâtiments 
» de plus qu'aucune autre nation du globe. 

» Le peuple américain croit avoir définitivement 
» résolu le grand problème de la liberté religieuse ; 
» il élève des temples pour tous les fidèles, quelle 
» que soit leur confession, sans intervention de 
» la part du gouvernement. Il a mis à la portée de 
» toutes les classes les bienfaits de l'instruction 
» élémentaire, et, de plus, il a consacré, à la fon- 
» dation et à l'entretien d'écoles gratuites, plus de 
» 50 millions d'acres (20,000,000 d'hectares) de 
» terres domaniales. Il imprime et livre à la cir- 
» culation, des journaux en nombre plus consi- 
» dérable que toute autre nation, et l'on pourrait 
» presque dire que toutes les nations réunies. 

» Il a donné un asile et un domicile à plus de 
» 7 millions d'émigrants étrangers , y compris 
» leurs descendants; et, ce qui est sans exemple 
» dans l'histoire, mettant en pratique le principe 
» auguste de fraternité universelle, il a offert une 



CONFÉDÉRATION 119 

» concession * à prendre sur les meilleures terres 
» libres encore du domaine public, et sans dis- 
» tinction de nationalité ou d'opinion politique 
» et religieuse, à tous ceux qui consentiraient à 
» partager les destinées de la république. 

» Il a enseigné au monde la direction des cou- 
» rants de l'Océan et les voies de l'électricité dans 
» l'espace ; les produits de son génie inventif se 
» rencontrent dans toutes les parties du monde; 
» ses diplomates ont contribué, dans une grande 
» mesure, à l'application libérale des lois mari- 
» times et à l'affirmation des droits des neutres ; 
» ses institutions politiques et sociales, au moins 
» dans les États libres, ont ennobli le travail ; il 
» a placé l'égalité politique de tout Américain, 
» indigène ou naturalisé , sous l'égide des ga- 
» ranties constitutionnelles; il a rendu accessibles 
» à toutes les classes, sans distinction, les dignités 
» publiques et les emplois salariés par l'État, 

» Enfin, ce peuple vient d'accepter de propos 
» délibéré tous les risques d'une désastreuse 
» guerre civile, plutôt que de changer en symbole 

* 160 acres (64 hectares 65 ares 20 centiares). 



120 SOLUTION POLITIQUE KT SOCIALE 

» de propagande esclavagiste ce drapeau consacré 
» par tant de luttes en faveur de la liberté. 

» Voilà ce que la République américaine a su 
» faire pendant sa courte carrière. Quelle que soit 
» l'opinion de celui qui lira ces pages, quant au 
» résultat final de la révolution actuelle, il devra 
» au moins reconnaître qu'une nation qui a ac- 
» compli tant et de si grandes choses en un aussi 
» court espace de temps, a donné au monde des 
» leçons que l'on pourra tôt ou tard mettre à 
» profit. Tous ces merveilleux efforts ne peuvent 
» manquer de contribuer, c'est mon intime con- 
» viction , à étendre le domaine de la science 
» politique et à prouver à la foi vaccillante du 
» monde que l'homme est capable de se gouverner 
» lui-même. 

» L'avenir pourra constater peut-être que les 
» institutions des États-Unis sont plus ou moins 
» défectueuses, et que la souveraineté populaire 
» pourrait être assise sur des bases mieux rai- 
» sonnées et plus solides; mais de grands prin- 
» cipes sont, dès à présent, immuablement réso- 
» lus : c'est que les gouvernements doivent être 
» organisés uniquement en vue du bien-être des 



CONFÉDÉRATION 121 

» gouvernés; et que le meilleur des gouvenie- 
» ments est celui qui, au moyen d'un système 
» représentatif parfaitement équitable , assure à 
» l'universalité des citoyens, le droit de faire et 
» d'appliquer les lois sous le régime desquelles il 
» leur convient de vivre. 

» Je crois qu'il m'est permis d'affirmer (ju'une 
» honorable part, dans la démonstration pratique 
» de ces deux principes fondamentaux, appar- 
» tient à la grande nation qui combat actuelle- 
» ment pour son existence de l'autre côté de 
» l'Atlantique. » 

Il n'y a rien à ajouter à un aussi magnifique 
tableau. 

Avant d'essayer l'esquisse, bien incomplète du 
système des confédérations, j'avais montré la 
Suisse assurant la paix intérieure et extérieure, 
l'accord de tous les intérêts , le respect de toutes 
les croyances à ses populations. J'avais fait res- 
sortir tous les bienfaits que l'Allemagne doit au 
régime fédératif , tous les maux qu'elle a évités, 
grâce à cette forme de gouvernement; il me reste 
à répondre à une objection. 



m SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 



PUISSANCE DE L ACTION FEDERATIVE 

En Europe, où nous ne rêvons qu'antagonisme 
et conflits, on reproche à la forme fédérative de 
laisser le pouvoir central sans initiative, sans 
ressorts et sans ressources suffisantes dans le cas 
d'une agression extérieure ou d'un grave péril 
intérieur à conjurer. Ce qui se passe présentement 
en Amérique est une réponse bien significative 
à cette appréhension. 

Jamais aucun État ne fut exposé, dans aucun 
temps, à une crise comparable à celle que traverse 
aujourd'hui la république américaine. En effet, 
tout ce que soixante-dix ans de paix et de pros- 
périté lui avaient donné de puissance et de force, 
tourne on alimewts pour la guerre fratricide qui 
se déclare. Elle trouve les pouvoirs désarmés; 
17,000 soldats épars aux extrémités de l'immense 
territoire ; aucune habitude de l'art des batailles, 
de l'aversion pour ce métier homicide; dans le 
•nord, des arsenaux vides, pas de généraux ; un 
trésor qui, jusque-là, n'a eu qu'une crainte, 



CONFÉDÉRATION 123 

l'excédant des recettes sur les dépenses, et qui n'a 
eu qu'un souci, l'équilibre du budget; un peuple, 
par conséquent, aussi peu habitué aux impôts 
qu'aux emprunts. Voilà dans quelles conditions 
éclate cette guerre entre deux confédérations. 11 
n'y a point encore trois ans qu'elle dure, et, de 
la part du Nord seulement, il y a eu 12 milliards 
de francs dépensés, sans que le crédit public ait 
croulé, il y a eu deux millions d'hommes armés, 
sans que les bras manquent ni à l'agriculture ni 
à l'industrie. De la part du Sud, les efforts ont dû 
être plus prodigieux encore, puisqu'il n'est point 
vaincu, et qu'il soutient la lutte avec une popu- 
lation bien inférieure en nombre et avec des res- 
sources bien moins considérables. 

Jamais aucun gouvernement n'a donné l'exem- 
ple d'une force d'expansion comparable. Les 
efforts de la convention française, en 1792. contre 
la coalition européenne, la persévérance de l'An- 
gleterre dans son duel contre Napoléon, restent 
bien au-dessous de cet incroyable témoignage de 
vitalité et d'énergie. Ce déploiement de forces, si 
prodigieux des deux côtés, malgré les hésitations 
et les répugnances d'une partie de la population 



124 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

à assumer la responsabilité d'une rupture, queût- 
il été en face d'une agression de l'étranger, alors 
que, sans diversité de sentiments, sans hésitation 
du patriotisme, sans division de forces, tout eût 
été réuni et dirigé contre l'étranger! Ce qui se 
passe sous nos yeux ne peut nous donner qu'une 
faible idée des prodiges dont la grande république 
eût étonné le monde pour la défense de son terri- 
toire et le maintien de sa constitution. 

Au reste, c'est ce que pressentaient depuis 
longtemps les hommes supérieurs de notre vieille 
Europe, quand ils suivaient, dun œil inquiet, les 
gigantesques progrès de la civilisation russe et de 
la démocratie américaine. Le fils aîné de lord Derby, 
lord Stanley, dans un des premiers discours qui 
ont inauguré sa carrière politique, se plaint de 
voir l'Europe, distraite des seules préoccupations 
sérieuses qu'elle puisse avoir, user son énergie et 
ses forces dans de vaines querelles intestines, 
lorsque, dit-il, grandissent au Nord et de l'autre 
côté de l'Atlantique deux nations contre lesquelles 
l'Europe, avant un siècle, sera hors d'état de 
lutter. 

Napoléon P"" n'avait-il pas entrevu le même 



CONFÉDÉRATION 123 

péril, quand il s'écriait à Sainte-Hélène : avant cin- 
quante ans, l'Europe sera républicaine ou cosaque. 
Son neveu, Napoléon III, qui s'est pénétré de ses 
idées, en tenant compte des modifications que le 
temps y apportait, n'a-t-il pas écrit dans le livre, 
fruit de ses meilleures études et de ses plus sé- 
rieuses méditations : 

» Je le dis à regret, je ne vois aujourd'hui que 
» deux gouvernements qui remplissent bien leur 
» mission providentielle ; ce sont les deux colosses 
» qui sont au bout du monde, l'un à l'extrémité 
» du nouveau, l'autre à l'extrémité de l'ancien *. 
» Tandis que notre vieux centre européen est 
» comme un volcan qui se consume dans son cra- 
» tère, les deux nations, orientale et occidentale, 
» marchent sans hésiter vers le perfectionnement, 
» l'une par la volonté d'un seul, l'autre par la li- 
» berté. 

» La Providence a confié aux États-Unis d'Amé- 
» rique le soin de peupler et de gagner à la civili- 

* Je ne prétends pas dire par là que tous les autres gouverne- 
ments de l'Europe soient mauvais: je veux dire seulement que, 
dans le moment actuel, il n'en est aucun qui soit à la hauteur d'une 
aussi grande mission. (Note de l'auteur des idées napoléoniennes.) 



126 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

» satioii tout cet immense territoire qui s'étend 
» delAtlantiquc à la mer du Sud, et du pôle nord 
» à l'équateur. Le gouvernement, qui n'est qu'une 
» simple administration, n'a eu, jusqu'à présent, 
» qu'à mettre en pratique ce vieil adage : Laissez 
)) faire, laissez passer, pour favoriser cet instinct 
» irrésistible qui pousse vers l'Ouest les peuples 
» d'Amérique. » 

Enfin, un polémiste, auquel on ne saurait re- 
fuser une grande perspicacité, M. de Girardin, 
dans le numéro de la Presse du !2i février 1864, 
après avoir analysé tout ce qu'il y a de prodigieux 
et d'effrayant à la fois dans les proportions qu'a 
prises la guerre civile de l'union, résume ses 
craintes dans les paroles suivantes : 

« La politique ne saurait prévoir de trop loin. 
» En Amérique, selon toutes les probabilités, les 
» unionistes finiront par l'emporter sur les séces- 
» sionnistes ; alors l'Union américaine , purifiée 
» de l'esclavage et aguerrie par les combats, ne 
» tardera pas à acquérir une force redoutable 
» contre laquelle il se pourrait que l'Europe tout 
» entière ne fît tout juste que le contre-poids 



CONFÉDÉRATION 127 

» nécessaire. De la part de l'Europe, ce serait une 
» grave imprudence d'attendre qu'il fût trop tard 
» pour nouer une puissante confédération qui op- 
» pose à l'Union américaine l'Union européenne. 
» Qu'on ne dise pas que nous voyons dans l'avenir 
» un danger qui ne saurait exister dans la réalité ! 
» Il y a soixante-dix ans... moins que cela, il y a 
» cinquante ans... moins que cela encore, il y a 
» trente ans, de quelles railleries eût été couvert 
» le presbyte qui eût annoncé que la marine amé- 
» ricaine couvrirait toutes les mers et égalerait en 
» nombre et en force la marine britannique ! Qui 
» eût ajouté qu'une moitié des États-Unis lèverait 
» en trois années deux millions d'hommes, et ver- 
» serait dans ses caisses quatorze milliards de 
» francs, sans succomber, sans fléchir sous le 
» poids d'une telle guerre ni de tels emprunts! 

» Osons le dire à la France, osons le dire à 
» l'Europe : tous leurs débats sur ce qu'elles ap- 
» pellent l'équilibre européen sont des débats 
» puérils ; toutes leurs querelles, tantôt à propos 
» de l'Italie, tantôt à propos de la Pologne, tantôt 
» à propos du Danemark, sont des querelles mcs- 
» (juines, des querelles de ménage. Il y a une 



128 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

« autre politique à faire que cette politique ca- 
» duque et agonisante. 

» L'Europe attendra-t-elle que l'Amérique, 
» d'autant plus insolente qu'elle verra l'Europe 
» plus divisée, vienne l'y contraindre en toute 
» hâte? Notre voix accoutumée à crier dans le 
» désert s'y perdra-t-elle une fois de plus? Ce ne 
» serait pas une raison pour nous taire. Si le 
» camp ne se réveille pas lorsque la sentinelle 
» fait feu, ce n'est pas la faute de la sentinelle : 
» c'est la faute du camp, » 

Fidèle au programme que je me suis posé, je 
ne suis pas sorti du cercle des choses éprouvées 
par l'expérience, et dont chacun peut contrôler et 
constater l'authenticité. C'est à ce titre que j'ai 
analysé les exemples du gouvernement fédératif 
que m'offraient l'Europe et l'Amérique. J'ai pu 
m'appuyer sur des autorités qui ne sont pas sus- 
pectes. Je vais essayer maintenant de tirer, sans 
sortir du réel et du positif, des conséquences 
nouvelles des faits que je me contente de consi- 
gner, et d'opinions émises avant moi et par 
d'autres que moi. 



TROISIÈME PARTIE 
LES SOLUTIONS 



Tout annonce je ne sais quelle grande unité, vers 
laquelle nous marchons à grands pas. 

J. DE Maistre. — Soirées de Saint-Pétersbourg. 



BASES D UNK NOUVELLE CONFEDERATION 

Dans l'aperçu rapide des trois spécimens de 
gouvernement fédératif que nous offre la société 
moderne, j'ai cherché l'explication de la faveur 
qui s'attache aux mots de confédération et de 
décentralisation ; j'ai été amené à examiner plus 
à fond si cette faveur se justifiait, et pour m'en 
rendre un conqotc exact, je me suis demandé si 
la plus défectueuse des tntis ('(uif'édéi'atioiis (pu? 



130 SOLUTlUiN PULITIOUE ET SOCIALE 

j'étudiais ne deviendrait pas comparable à la 
meilleure si on appliquait à l'une les progrès 
réalisés dans l'autre. 

Entre la Confédération américaine et la Confé- 
dération germanique, les différences sont consi- 
dérables et nombreuses ; essayons de supprimer 
celles qui nous frappent le plus. 

J'ai signalé les inconvénients de l'inégalité des 
forces entre les membres de la Confédération ger- 
manique ; j'aurais pu même tirer de ce qui se 
passe dans les duchés du Schleswig et du Hols- 
tein un plus vif enseignement, si je n'avais à 
cœur de rester dans le domaine exclusif des théo- 
ries. Je puis toutefois, par la pensée, emprunter 
à l'Union américaine la proportionalité plus équi- 
table de ses États et leur indépendance vis-à-vis 
les uns des autres. Je suppose donc l'Autriche et 
la Prusse amoindries au profit des plus petits 
États, et ramenées au chiffre moyen de la Bavière 
ou du Wurtemberg. La Confédération se compose- 
rait, en admettant la fusion de quelques princi- 
pautés microscopiques, de douze, quinze ou vingt 
États d'une population de 3 à S millions d'habi- 
tants. Chaque État demeure, pour son adininis- 



BASES D'UNE NOUVELLE CONFÉDÉRATION 131 

tration intérieure, complètement indépendant; le 
système de la décentralisation américaine est ap- 
pli(|ué dans tous ses développements et dans toute 
sa sincérité. A Francfort, comme à Washington, 
se réunissent, dans une diète permanente ou tem- 
poraire, les députés qui ne s'occupent que des 
intérêts généraux ou des relations avec l'étran- 
ger. L'Allemagne n'a rien perdu de sa force ; elle 
est, plus et mieux que jamais, la nation qui peut 
opposer à .toute aggression une masse compacte, 
homogène, de 45 à 50 millions d'habitants. Elle 
est délivrée de toutes les intrigues ambitieuses et 
turbulentes-, de l'arrogance des forts, de la dé- 
fiance et de la susceptibilité des faibles. L'égalité 
resserre les liens du pacte social. Le patriotisme 
s'épure, s'élève et s'agrandit. 

Entrée dans cette voie, l'Allemagne achève, 
sans obstacles, les améliorations qu'elle doit déjà 
à sa constitution fédérale, tout imparfaite qu'elle 
soit. D'État à État, il n'y a désormais ni défiance 
à garder, ni précautions à prendre, puisqu'il y a 
un tribunal im|)artial et suprême pour toutes les 
querelles intestines (|ui |)ourraient surgir. 

Tout se traite, tout se vich^ à Francfort ; donc 



132 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

plus de douanes intérieures, et une diplomatie 
unique pour représenter la confédération au de- 
hors. Ces importants résultats obtenus, il reste en- 
core, je le sais, entre la Confédération américaine 
et la Confédération germanique, une dissemblance 
capitale. La première n'a pas de voisins qui puis- 
sent l'inquiéter; bornée par deux océans, la sé- 
curité de ses frontières vers le Canada ou vers le 
Mexique lui a permis de se développer à l'intérieur, 
sans souci de la guerre et presque sans armée. 
L'Allemagne resterait donc encore dans des 
conditions bien moins favorables. Mais elle aurait 
sur ses voisins d'Europe une telle supériorité rela- 
tive, ses progrès en toutes choses seraient si ra- 
pides, si éclatants, qu'après une expérience de 
quelques années, les nations voisines ne sauraient 
résister au besoin de l'imiter. 

Ici, je le comprends, je vais être obligé de 
demander à mes lecteurs un plus grand effort 
d'imagination, un détachement plus conq:»let des 
idées traditionnelles, des préjugés consacrés par 
le temps. 

Je n'ai pas été le premier à exposer la théorie 



BASES D'UNE iNOI VELLE GOiNFÉDKRATION i:J3 

des confédérations ; avant moi, on a complété 
l'idée, qui est mon point de départ, en groupant 
autour de la Confédération germanique une con- 
fédération latine, une confédération slave, et 
même une confédération Scandinave. Ce que je 
voudrais ajouter à mon tour, c'est une démon- 
stration des avantages qu'il y aurait à diriger les 
esprits, non pas vers cet autre fractionnement 
qui remplace les États par les nationalités, mais 
vers l'idée, bien plus réalisable qu'on ne le sup- 
pose, d'une grande unité européenne. 

Et qu'on me permette de citer, comme pou- 
vant marquer une étape , dans cette marche 
des esprits vraiment politiques, quelques pages 
des Idées napoléoniennes, écrites en 1840 par 
Napoléon III, et nous révélant les pensées intimes 
de Napoléon P"" dans les jours de sa puissance. 
Le lecteur voudra bien se rappeler quels progrès 
se sont accomplis depuis cette époque dans le 
monde physique comme dans le monde moral, 
et il ne pourra manquer de conclure que l'audace 
de ce grand penseur eût été beaucoup plus loin 
encore, s'il eut par1('' après l'application de la 
vapeur et la découverte de l'électricité. 



i3i SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

Ce qu'on va lire est le début du chapitre Y, 
intitulé : But oh tendait V Empereur. Le titre par- 
ticulier est : Association européenne . 

« Lorsque le sort des armes eut rendu Napo- 
» léon maître de la plus firande partie du conti- 
» nent, il voulut faire servir ses conquêtes à l'éta- 
» blissement d\ine confédération européenne *. 

» Prompt à saisir la tendance de la civilisation, 
» l'Empereur en accélérait la marche, en exécu- 
» tant sur-le-champ ce qui n'était renfermé que 
» dans les lointains décrets de la Providence. Son 
» génie lui faisait prévoir que la rivalité qui divise 
» les différentes nations de 1 Europe disparaîtrait 
» devant un intérêt général bien entendu. 

» Plus le monde se perfectionne, plus les bar- 
» rières qui divisent les hommes s'élargissent, 



* Il fit précéder l'acte additionnel par ces paroles remarqua- 
bles : « J'avais, dit-il en parlant du passé, pour but d'organiser 
» un grand système fèdératif européen, que j'avais adopté comme 
1 conforme à l'esprit du siècle et favorable aux progrès de la 
» civilisation. Pour parvenir à le compléter et à lui donner 
» toute rétendue et toute la stabilité dont il était susceptible, 
» j'avais ajourné l'établissement de plusieurs institutions inté- 
» rieures, plus spécialement destinées à protéger la liberté dos 
» cilovens. » 



UASES D'UNE NOUVELLE CONFEDERATION 135 

plus il y a de pays que les mêmes intérêts 
tendent à réunir. 

» Dans l'enfance des sociétés, l'état de nature 
existait d'homme à homme ; puis un intérêt 
commun réunit un petit nombre d'individus 
qui renoncèrent à quelques-uns de leurs droits 
naturels, afm que la société leur garantît l'en- 
tière jouissance de tous les autres. Alors se 
forma la tribu ou la peuplade, association 
d'hommes où l'état de nature disparut, et où la 
loi remplaça le droit du plus fort. Plus la civi- 
lisation a fait de progrès, plus cette transfor- 
mation s'est opérée sur une grande échelle. On 
se battait d'abord de porte à porte, de colline à 
colline ; puis l'esprit de conquête et l'esprit de 
défense ont formé des villes, des provinces, des 
États ; et un danger commun ayant réuni une 
grande partie de ces fractions territoriales, les 
nations se formèrent. Alors l'intérêt national, 
embrassant tous les intérêts locaux et provin- 
ciaux, on ne se battit plus que de peuple à 
peuple, et chaque peuple, à son tour, s'est pro- 
mené triomphant sur le territoire de son voi- 
sin, lorsqu'il a eu un grand homme à sa tête et 



13(3 SOLUTION POLITIQUE FÎT SOCIALE 

» une grande cause derrière lui. La commune, la 
» ville, la province, ont donc, l'une après l'autre, 
» agrandi leur sphère sociale, et reculé les limites 
» du cercle au-delà duquel existe l'état de nature. 
» Cette transformation s'est arrêtée à la frontière 
» de chaque pays, et c'est encore la force et non 
» le droit qui décide du sort des peuples. 

» Remplacer entre les nations de l'Europe l'état 
» de nature par létat social, telle était donc la 
» pensée de l'Empereur; toutes ses combinaisons 
» politiques tendaient à cet immense résultat; 
» mais pour y arriver, il fallait amener l'Angleterre 
» et la Russie à seconder franchement ses vues. 

» Tant qu'on se battra en Europe, a dit >'ap(;- 
)) léon, cela sera une guerre civile. » 

» La sainte alliance est une idée quon m'a 
» volée, » c'est-à-dire, la sainte alliance des 
» peuples par les rois et non celle des rois contre 
» les peuples. Là est l'immense différence entre son 
» idée et la manière dont on la réalisée. Napoléon 
» avait déplacé les souverains dans l'intérêt mo- 
» mentané des peuples; en 1815, on déplaça les 
» peuples dans lintérèt particulier des souverains. 
» Les hommes d'État de cette époque, ne consul- 



ASSl.MILATlUiX DES PliUPLKS l.J? 

» tant que des rancunes ou des passions, basèrent 
» un équilibre européen sur les rivalités des 
» grandes puissances, au lieu de l'asseoir sur des 
» intérêts généraux. Aussi leur système s'est-il 
» écroulé de toutes parts. » 

ASSIMILATION DES DIFFÉRENTS PEUPLES 



La découverte de l'imprimerie a changé les conditions 
sociales : la presse, machine qu'on ce peut briser, 
coiitinuera à détruire l'ancien monde, jusqu'à ce qu'el e 
en ait formé un nouveau. 

Chateaubriast. — Mémoires d'Outre-Tomhe. 



Les grandes découvertes qui illustrèrent le 
xix° siècle, la vapeur et l'él'i'ctricité, ont été si vite 
appliquées à nos besoins matériels, cjue l'effet 
moral produit par elles est un peu ou^^lié ; nous 
sommes frappés, surtout, et émerveillés de la rapi- 
dité avec laquelle nous nous transportons d'un 
point sur un autre, et des quelques minutes qui 
suffisent pour qu'on soit instruit à Londres et à Paris 
de ce qui se passe à Saint-Pétersbourg et à Cons- 
tantinople ; mais se rend-on suffisamment compte 
de cette révolution bien plus intéressante, qui, 
chaque jour, à notre insu, s'opère dans nos idées 



138 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

et dans nos habitudes? Qu'un fait se passe, sur 
quelque point que ce soit de l'Europe, et, le len- 
demain, à la même heure, pour ainsi dire, tout 
ce qui est intelligent, sur notre continent, lira 
le même récit, fera les mêmes commentaires, 
vivra enfin pendant un instant des mêmes idées. 

Qu'on prenne, dans n'importe quel pays, les 
journaux, dont la lecture est devenue un besoin 
si universel; qu'on en sépare ce qui, pour chaque 
localité, a un intérêt spécial, et on verra combien 
s'élargit chaque jour la place prise par les affaires 
d'un intérêt général. 

C'est cette préoccupation des mêmes choses 
s'imposant. pour ainsi dire, à tous dans le même 
moment et dans des conditions pareilles, qui de- 
vient le fond commun de l'esprit européen. Peut- 
on supposer qu'il n'en résulte pas une similitude 
dans le jugement, et, par suite, une conformité 
des habitudes de l'esprit. Les hommes qui sont 
appelés à la même heure à apprécier les mêmes 
événements, à flétrir le mal, à louer le bien, en 
vertu des mêmes principes, à analyser toute 
œuvre d'art qui, par les traductions rapides, n'est 
plus le patrimoine exclusif d'aucune nation, ces 



ASSIMILATION DKS l'EUPLES 139 

hommes peuvent-ils rester longtemps étrangers 
les uns aux autres? Le Russe, l'Allemand, l'Es- 
pagnol et l'Anglais sont-ils aujourd'hui, les uns 
pour les autres, ce qu'étaient leurs ancêtres? et 
si on réfléchit que cette révolution dans les com- 
munications date de quelques années seulement, 
est-il permis de douter des rapprochements bien 
plus intimes encore qu'opérera l'avenir? 

Oui , déjà en grande partie , la télégraphie , 
les chemins de fer et les grands développements 
qu'a pris la presse depuis cinquante ans, ont 
supprimé les frontières : un Parisien est main- 
tenant aussi près de chez lui quand il est à 
Francfort, qu'il y était autr^^fois, quand douze 
heures de diligence l'avaient conduit à Orléans. 
Ajoutons qu'il est déjà presque plus chez lui à 
l'étranger qu'il n'y était jadis quand il arrivait 
en province, car un commencement d'unité s'est 
accompli par la facilité et la fréquence des dépla- 
cements. Quand, d'un bout à l'autre de l'Europe, on 
retrouve, à chaque station des chemins de fer, les 
mêmes costumes; quand, au buffet, les mêmes ali- 
ments vous sont servis; quand, dans chaque viUe 
où vous vous arrêtez, vos yeux rencontrent des 



140 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

boutiques installées de la môme manière et gar- 
nies des mômes marchandises: quand vous retrou- 
vez le soir, au théâtre, l'opéra, le drame, souvent 
même le vaudeville qu'on jouait dans la ville que 
vous venez de quitter; quand l'usage d'une langue 
unique dans les transactions internationales tend 
si évidemment à se généraliser ; quand les tarifs 
en toutes choses s'égalisent; quand tant de bar- 
rières entre les peuples tombent ou s'abaissent, 
peut-on croire à l'immuabilité de celles qui 
restent debout? 

Tout concourt à une fusion des peuples, et ce 
travail de transformation est bien plus rapide en 
réalité quil ne le semble. C'est pour cela que ce 
qui pouvait paraître chimérique, il y a un siècle, 
peut être considéré comme réalisable dans un 
avenir prochain, si on a l'intelligence des progrès 
qui. chaque jour, s'accomplissent sous nos yeux. 

Qu'on ne voie pas une contradiction entre la 
constatation de ces progrès que je suis heureux 
de signaler, et les inquiétudes que m'inspire 
l'avenir de l'Europe, envisagé à un autre point de 
vue ; le remède est à côté du mal ; si j'avais pensé 
autrement, je n'aurais point écrit ce livre. Je 



ASSIMILATIO.N DES PEUPLES 141 

reste donc dans mon programme, quand, à côté 
des élémeuls de rivalités, de haines et de dis- 
cordes que renferme l'organisation politique de 
l'Europe, je fais voir les facilités de réforme et 
les chances de salut qui s'y trouvent mêlées. 

L idée de confédération européenne aurait ren- 
contré, il y a un siècle, des nations presque in- 
connues les unes aux autres, séparées par les 
préjugés et par l'ignorance hien plus encore que 
par la distance, sans rapports intellectuels ni 
commerciaux, sans que rien, dans les mœurs, pro- 
testât contre l'isolement où elles étaient tenues 
les unes vis-à-vis des autres, sans que rien, dans 
les masses, fit contrepoids aux hostilités tradi- 
tionnelles des gouvernements. 

Cette idée s'applique aujourd'hui à des popu- 
lations qui se connaissent, que mille intérêts 
divers rattachent les unes aux autres, et qui, 
divisées encore sur les moyens, ont cependant un 
but unique : l'union et la paix. 

Voilà pourquoi le mot de confédération euro- . 
péenne, prononcé d'abord par des rêveurs, peut 
maintenant être pris au sérieux, et pourquoi je vais 
encore, pour mon compte, en continuer l'étude. 



ri2 SOLUTION POLIÏIQUI': ET SOCIALE 



ÉQUILIBRE DES ETATS CONFEDERES 

L'exemple de l'Allemagne confédérée était si 
peu utopique, si peu alarmant ])onr les principes 
les plus conservateurs, que j'ai pu l'étendre par 
hypothèse au reste de l'Europe. J'ai insisté sur 
les conditions nouvelles faites à notre société, 
qui rendent mon hypothèse moins inacceptahle ; 
je vais donc examiner les résultats qu'aurait la 
réalisation de cette donnée. 

J'ai constaté les hienfaits dont l'Allemagne 
était redevable à l'établissement d'une confédéra- 
tion. J'ai essayé de montrer aussi quels obstacles 
s'opposaient à une amélioration plus complète. 
Si le principe fédératif (pii fonctionne en Alle- 
magne était accepté par l'Europe entière, et mis 
en pratique dans des conditions pareilles, il est 
incontestable que les mêmes résultats seraient 
obtenus et dépassés par le fait seul de leur géné- 
ralisation ; ce serait, en eftét, un acheminement 
à la suppression des douanes intérieures et à une 



EQUILIBRE DKS ETATS CONFEDERES 113 

diminution notable des armées. Mais il ne faut 
demander à l'humanité que ce qu'elle peut don- 
ner : nous avons vu, dans la diète de Francfort, 
la prépondérance disputée constamment par les 
grandes puissances, et les petites obligées de se 
soumettre ; nous avons vu certaines formes admi- 
nistratives des gouvernements forts s'imposer à 
des gouvernements faibles, et la protection acceptée 
par ceux-ci, dégénérer en dépendance et en sou- 
mission. La confédération européenne risquerait 
donc de nous offrir, en grand, le spectacle que 
nous présente la diète de Francfort dans des pro- 
portions plus restreintes ; ce serait, en quelque 
sorte, l'absorption de tous les anciens traités 
dans un traité nouveau, unique, qui deviendrait 
le pacte social ; mais, par cela même que ce pacte 
tiendrait lieu des anciens traités et qu'il aurait 
à régler les mômes intérêts, il pourrait bien ne 
pas être plus inviolable (pie les anciens traités, 
s'il n'y avait pas toujours, au service du droit, la 
sanction de la force; car, nous l'avons dt>jà dit, 
c'est toujours la violence qui a déchiré les traités. 
Si donc, dans une confédération européenne, il 
y a encore des forts en face des faibles; si cette 



I'i4 SOLUTIOiN POLITIQUE ET SOCIALE 

inégalité des associés laisse une issue ouverte 
aux ambitions, une chance aux entreprises vio- 
lentes, le pacte social pourra être déchiré, comme 
l'étaient auparavant les traités. Rien n'empêchera 
la Russie, la France ou l'Angleterre, de faire ce 
que font en ce moment l'Autriche et la Prusse, à 
l'égard de leurs confédérés de Francfort, de vou- 
loir conquérir une prépondérance qui romprait 
l'équilibre. Quelle sagesse il faudrait aux puis- 
sants souverains d'Autriche ou de Russie pour 
respecter les droits de petits États comme la 
Suisse ou la Belgique ! 

Quels progrès nous avons à faire encore, pour 
ne pas voir, derrière le vote du délégué d'une 
puissance, le nombre des baïonnettes qu'elle pos- 
sède pour appuyer son avis au besoin! Le vice 
capital dans les combinaisons que nous venons 
d'analyser, c'est donc la grande inégalité des 
associés. L'établissement d'une confédération eu- 
ropéenne serait, je le répète, la réalisation d'un 
immense progrès, et il n'est point surprenant que 
cette idée se soit emparée de tant d'esprits éle- 
vés. Mais si, en l'étudiant sous toutes ses faces, 
on arrive commo moi à reconnaître le point es- 



ÉQUILIHRE DES ÉTATS COXFËDÉRI'S 145 

sentiel de son imperfection, tous les efforts ne 
devront-ils pas se diriger vers la recherche des 
moyens les plus propres à remédier au mal? C'est 
donc de ce côté qu'il faut se mettre à l'œuvre, et, 
pour prêcher d'exemple, je vais offrir ma solution 
sans prétendre toutefois à l'infaillibilité de la 
recette. 

La confédération amènera une énorme diminu- 
tion dans l'effectif des armées ; ce sera , nous 
l'avons suffisamment expliqué, un de ses plus 
grands bienfaits, mais ce bienfait serait plus con- 
sidérable encore, si le peu de forces militaires 
(sauf toujours celles nécessaires à la police et au 
maintien de l'ordre) qui serait conservé, était 
enlevé au gouvernement particulier des États 
confédérés et placé sous la direction exclusive du 
pouvoir central. Cette idée a déjà été émise, et 
je pense, comme ceux qui s'y sont ralliés, que 
si elle était adoptée, un bien grand pas serait fait. 

Mais, après la suppression de cette inégalité, 
tellement choquante entre certains États, qu'elle 
empêche toute sincérité d'association, il reste en- 
core un obstacle à briser, c'est la disproportion 
dans le chiffre des poj)ulati()ns. 

10 



!46 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

Il n'y a pas de fiction qui puisse faire admettre 
qu'au sein du congrès fédéral européen, la parole 
du délégué de la Russie représentant 60 millions 
d'associés, ne pèsera pas plus dans la balance des 
délibérations que celle de l'ambassadeur de tel 
petit duc allemand dont le domaine compte à 
peine 7,000 habitants. La suppression des armées 
ne remédierait donc que très-imparfaitement à 
l'inégalité des positions ; une nouvelle division 
administrative des territoires est donc indispen- 
sable, et si on est convaincu de la nécessité de 
cette mesure, n'y aurait-il pas avantage à la 
prendre de suite, logique, radicale, dans des con- 
ditions qui, non-seulement assureraient le pré- 
sent, mais qui garantiraient encore l'avenir? 

Nous avons vu quels changements s'étaient 
opérés dans les rapports de peuple à peuple, 
grâce aux merveilleuses découvertes qui assignent 
désormais un rôle si important à la vapeur et à 
l'électricité; j'ai dit que les transformations ma- 
térielles auxquelles nous sommes à peine accou- 
tumés, nous empêchent d'apprécier dans toute 
leur étendue les révolutions qui se sont accom- 
plies, dès maintenant, dans les esprits et dans les 



ÉQUILIBRE DES ÉTATS CONFÉDÉRÉS 147 

mœurs; ne pourrait-on pas aussi faire entrer en 
ligne de compte les progrès probables des sciences 
économiques appliquées depuis si peu de temps, 
et calculer les éventualités de l'avenir d'après les 
résultats obtenus dans les dernières années? 
Ne nous appuyons que sur des faits acquis et in- 
discutables. Le système du libre échange, préco- 
nisé par l'Angleterre, adopté par le gouvernement 
français, est appelé à prévaloir avant longtemps 
dans l'Europe entière : sa conséquence naturelle, 
c'est la suppression des douanes entre les États 
libre-échangistes, et un nouveau développement 
dans les rapports de peuple à peuple. 

Dès que cette barrière est supprimée, le mar- 
ché pour les populations des frontières ne de- 
vient-il pas la ville où l'écoulement des produits 
est le plus assuré, en tenant compte uniquement, 
de part et d'autre, des frais ou des difficultés 
provenant de la distance? Si, par exemple, pour 
les contrées pyrénéennes, Barcelone est le centre 
commercial important, n'est-ce pas là que se 
dirigeront les produits plutôt qu'à Perpignan, à 
Pau et à Bayonne ? N'ira-t-on pas faire ses 
échanges à Lille plutôt qu'à Mons ou à Courtrai, 



148 SOLUTIOiN POLITIQUE Eï SOCIALE 

si Lille est un marché plus actif, et si les forma- 
lités douanières sont supprimées? 

Je me demande combien de temps durera le 
souvenir des anciennes frontières, quand ce sou- 
venir s'effacera, se perdra dans des communica- 
tions de chaque jour, et quelle différence il y 
aura entre l'habitant du Hainaut et celui du dé- 
partement du Nord, quand ils auront vécu pen- 
dant quelques années de cette vie commune des 
intérêts et des plaisirs? Combien il resterait peu 
de ce qui constitue aujourd'hui le préjugé des 
nationalités qui, on le sait, conserve aujourd'hui 
sa vivacité, principalement sur les frontières! Je 
ne veux cependant lui porter aucune atteinte 
violente ; je veux qu'il meure de sa belle mort, 
par le seul effet de l'extension des rapports et de 
l'agrandissement des idées. 

Voilà donc les frontières effacées par un nou- 
veau courant de relations, et le sentiment des 
vieilles nationalités considérablement affaibli ; 
n'oublions pas que, par l'établissement de la con- 
fédération européenne, c'est au siège du congrès 
fédéral, à Francfort, à Genève ou à Bruxelles, que 
se traitent toutes les grandes affaires. Il en résulte 



ÉQUILIBHE DES ÉTATS GONFÉDÉUÉS 149 

nécessairement que le rôle des anciennes capitales 
est considérablement amoindri ; les rapports 
internationaux étant si notablement simplifiés , 
et les relations avec les pays en dehors de la 
confédération étant dirigées par le congrès cen- 
tral. Tout rouage qui est superflu n'est-il pas 
nuisible? ne serait-on pas autorisé à aviser au 
remplacement de ces capitales, ou du moins à 
proportionner leur importance à leur utilité? 
N'est-ce point déjà un pressentiment de cette 
nécessité de l'avenir, qui rend si vif, si impérieux, 
dès aujourd'hui, le besoin de décentralisation ; et 
les choses en étant venues au point que nous 
indiquons, l'occasion ne serait-elle pas excellente 
pour appliquer un système que ne combattent 
même plus en théorie ceux qui lui sont le plus 
hostiles dans la pratique? 

La centralisation actuelle, c'est toute la vie politi- 
que concentrée sur un seul point; c'est le sang du 
corps entier appelé au cerveau jusqu'à le conges- 
tionner. Les inconvénients d'un pareil état de cho- 
ses sont trop connus, trop frappants, pour que j'y 
insiste davantage ; je les mentionne pour y décou- 
vrir les caractères opposés de la décentralisation. 



ISO SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

La décentralisation, c'est la vie politique circu- 
lant sans entrave dans tout le corps social; c'est la 
sève, courant de la racine au sommet et vivifiant 
toutes les branches. 

Nous avons ce problème à résoudre, et d'autre 
part nous avons à trouver un système de réparti- 
tion équilibrée pour le chiffre des populations. 
Nous voulons une confédération où la force des 
États s'égalise, et nous voulons pour ces États l'ac- 
tivité indépendante de la décentralisation. Nous 
avons protesté de notre respect pour la vieille tra- 
dition des nationalités ; mais nous avons prouvé 
en même temps que ce préjugé ne tiendrait pas 
longtemps contre la pratique d'une nouvelle or- 
ganisation sociale. Toutefois, nous voulons at- 
tendre qu'il se transforme de lui-même, et nous 
laissons Anglais, Français, Allemands, rester ce 
qu'ils voudront être, autant de temps qu'il leur 
plaira. 

Je leur dirai seulement : au lieu de quatre, cinq, 
ou six grandes villes, au bénéfice desquelles se font 
toutes les améliorations, auxquelles vous payez de 
si lourds tributs, qui vous dictent vos lois, qui 
vous imposent vos modes, en dehors desquelles 



ÉQUILIBRE DES ÉTATS COiNFÉDÉRÉS 151 

tout est silence, immobilité, atonie, ne préfère- 
riez-vous pas. Prussiens de la Silésie, Autrichiens 
du Tyrol, Français du Languedoc ou de la Bre- 
tagne, avoir à votre portée un centre intellectuel 
administratif, judiciaire et commercial qui vous 
affranchirait de toutes les tyrannies d'une mé- 
tropole unique? 

Quel développement pour l'activité des esprits, 
si la France, par exemple, secouait le joug de sa 
capitale! Quatre, cinq ou six départements groupés 
selon les affinités d'intérêt ou les convenances to- 
pographiques , constitueraient un petit État. Au 
lieu des conseils généraux, qui n'ont présentement 
qu'une voix consultative, et dont toutes les déci- 
sions sont subordonnées aux arrêts d'un pouvoir 
central, éloigné, presque étranger, représenté par 
un préfet, fonctionnaire amovible, le plus souvent 
sans famille, sans racine dans le pays, chaque État 
aurait sa représentation élective, chambre des dé- 
putés et sénat. Toutes les affaires intérieures se- 
raient réglées par ce parlement local, qui ne relè- 
verait que du congrès central, et seulement pour 
les relations extérieures et les affaires d'intérêt gé- 
néral, telles que poste, monnaie, armée fédérale. 



1S2 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

Au lieu d'une France, qui serait toujours, pour 
les confédérés, un sujet de défiance et de terreur, 
portant toujours la guerre dans les plis de son dra- 
peau, on aurait huit, dix ou douze Frances sympa- 
thiques, inoffensives, se développant chacune dans 
sa liberté, sans porter ombrage à personne, et ne 
gardant de la nationalité que les instincts bons et 
féconds. 

Ce que je dis de la France pourrait s'appliquer 
aux autres grandes puissances, et il n'en est point 
une seule qui ne donnât ainsi satisfaction à quel- 
ques-uns des griefs articulés contre elle. L'Angle- 
terre, par exemple, serait délivrée des incessantes 
réclamations de l'Irlande ; il n'y aurait de brisé 
que les liens d'une domination détestée; tous les 
rapports utiles seraient maintenus, la suppression 
de toute contrainte rendrait à chacun la clair- 
voyance de ses intérêts, et l'indépendance ferait 
plus, pour une véritable union, que le triomphe 
de la force. 

Pour l'Autriche, ne serait-ce pas un moyen d'é- 
viter une catastrophe qui lui est prédite depuis si 
longtemps? Hongrie, Bohême, Croatie. Tyrol. Yé- 
nétie retrouveraient une existence indépendante, 



ÉQUILIBRE DES ÉTATS CONFÉDÉRÉS 153 

et l'Autriche échapperait au péril d'un démembre- 
ment violent. 

Pour l'Italie, ce serait la solution du problème 
posé par ses amis les plus clairvoyants, la fédéra- 
tion dans l'unité. Avons-nous besoin de rappeler 
tous les arguments qu'on a fait valoir en faveur de 
ce système, et n'est-il pas infiniment plus logique 
que l'accouplement de Naples et de Turin, de Pa- 
ïenne avec Florence? N'est-ce pas une solution 
plus complète encore que le projet de Yillafranca 
proposé par Napoléon III ? 

Enfin, malgré tout mon désir d'éviter les ques- 
tions brûlantes de la politique actuelle, n'y aurait- 
il pas, dans la constitution de ces États, une issue à 
cette éternelle et insoluble difficulté, le pouvoir 
temporel du Pape? 

Quant à l'Allemagne, c'est pour elle que la chose 
semblerait faite, puisqu'elle y gagnerait précisé- 
ment l'égalité des confédérés allemands qui lui 
manque, et on ne verrait plus surgir de querelles 
sanglantes comme celles dont les duchés de Schles- 
wig et de Holstein sont le théâtre, la cause étant 
jugée par le droit et non par la force. 

L'Europe se divise présentement en cinquante 



15i SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

États, trente-trois pour la Confédération germa- 
nique et dix-sept en dehors. Si ses deux cent qua- 
tre-vingt-dix millions d'habitants étaient partagés 
en États de cinq millions chacun environ, on aurait 
cinquante-huit États au lieu de cinquante; la dif- 
férence est petite à ce point de vue, mais quelle 
révolution dans l'homogénéité et dans l'équilibre! 

Les cinquante-huit États ont tous un congrès 
central, une représentation égale; c'est là que sont 
adressées et jugées toutes plaintes, toutes récla- 
mations. Dès que l'intérêt général n'est point 
atteint, pourquoi justice ne serait-elle pas rendue? 
et de quelle façon une violence pourrait-elle se 
produire, toute force militaire étant à la disposi- 
tion du congrès? Comment les prétentions privées 
pourraient-elles prévaloir contre le sentiment de 
la majorité? 

Dans l'établissement d'un pareil gouvernement 
qui garantirait tous les droits, préviendrait toute 
perturbation, découragerait toute ambition, quelle 
assurance de paix! quelle sécurité pour les intérêts 
privés et publics, pour le commerce, pour l'indus- 
trie, pour le travail, pour la propriété! Plus de ces 
bouleversements périodiques accompagnés de tant 



PART DU TEMPS 155 

de terreurs, précédés et suivis de si longues in- 
quiétudes. 

Stabilité pour l'État, sécurité pour les citoyens, 
voilà le double résultat qu'on serait certain d'obte- 
nir ; voilà le prix d'un peu de clairvoyance et de 
résolution. 

Voilà, en un mot, notre idéal. 



PART DU TEMPS 

Je crois que la confédération européenne ainsi 
décentralisée offrirait, plus qu'aucune autre com- 
binaison, des gages de concorde et de paix dura- 
bles; c'est à nos yeux la réalisation de tout le bien 
que comporte en soi la force fédérative; toutefois, 
je ne me dissimule ni les difficultés matérielles 
qu'il y a à vaincre, ni les préjugés qu'il faudra 
déraciner. Si j'ai poursuivi mon système jusque 
dans ses dernières conséquences, c'est parce que je 
crois que le temps mûrit toutes les idées justes, 
quand on ne veut pas leur donner par la violence 
une éclosion précoce. C'est donc du temps seul, du 
progrès qui s'opère chaque jour dans les esprits. 



136 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

que j'attends racceptation d'une idée qui peut au- 
jourd'hui paraître étrange. J'en donne ici l'expres- 
sion dernière devant laquelle certaines timidités 
peuvent reculer, mais l'idée s'imposera peu à 
peu dans les diverses transformations successives 
qu'elle subira. C'est ainsi que la constitution d'un 
congrès européen, fait qui est si près d'être ac- 
cepté, en principe du moins, conduit à la néces- 
sité d'un congrès permanent. Aussi, suis-je tout 
disposé à accepter comme la réalisation d'un pro- 
grès très-notable et très-heureux pour l'humanité 
chaque pas qui se fera dans cette voie. Je crois 
avoir entrevu le but, mais je n'ai jamais eu la pen- 
sée folle de vouloir supprimer les étapes. 

Même en exposant ce système d'une confédéra- 
tion fractionnée, décentralisée, tout fabuleux, tout 
impossible que cela paraisse, j'ai le droit de dire 
qu'en presque tous les points, je m'appuie encore 
en cela sur l'expérience, puisque cette organisa- 
tion, ([ui peut paraître chimérique à quelques-uns, 
n'est autre quun système éprouvé depuis près 
diiu siècle et signalé par des prospérités dont 
l'histoire de l'humanité ne nous offre point un 
second exemple. 



liNFLUENGE DES INSTITUTIONS lo7 

INFLUENCE DES INSTITUTIONS SUR LE CARACTÈRE 
DES PEUPLES 

C'est encore la constitution des États-Unis que 
je vais invoquer, en faisant remarquer une fois de 
plus que la crise actuelle n'a aucun rapport avec 
cette constitution, qu'elle est la conséquence fa- 
tale d'une plaie locale, l'esclavage, que l'Europe 
n'a point à redouter, puisque ce fléau n'y existe 
plus. La constitution a fait tout le bien, et n'est 
pour rien dans le mal qu'il lui était même impos- 
sible d'empêcher, puisque ce mal est plus ancien 
qu'elle et lui avait été légué à sa naissance comme 
un virus dans du sang pur. 

Nous pouvons donc, en toute confiance, ap- 
puyer nos raisonnements sur l'exemple d'une 
constitution qui a si incomparablement fait ses 
preuves, qui fonctionne depuis quatre-vingts ans, 
sans que jamais une perturbation sérieuse ait per- 
mis de mettre en doute son eflicacité et sa sagesse. 

Les États qui constituent la confédération amé- 
ricaine ont des chiffres de population assez iné- 
gaux ; cela tient au développement hàtif, préci- 



158 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

pité, de cette puissance qui est encore clans son 
premier âge ; mais cette inégalité dans le nombre 
des habitants n'est que temporaire; elle corres- 
pond très-exactement avec la marche et les pro- 
grès de l'émigration européenne. Les colons sont 
restés aussi près qu'ils ont pu du littoral, tant 
que le sol n'y était pas occupé ; à mesure que 
ces espaces se garnissaient d'habitations, ils 
ont cherché plus loin, dans l'intérieur, ce que 
leurs devanciers avaient trouvé plus près du 
rivage ; à ceux-là, d'autres ont succédé, qui ont 
porté plus loin le travail, qui les rendait à leur 
tour propriétaires. C'est ainsi que, successive- 
ment, les États se sont peuplés, la densité de 
population répondant partout à la proximité du 
lieu de débarquement et aux facilités de l'exploi- 
tation. Il suffit de jeter les yeux sur une carte 
pour se rendre compte des causes qui ont amené 
et qui entretiennent temporairement cette iné- 
galité ; on pourrait presque prédire avec une 
exactitude mathématique, combien de temps 
mettra tel ou tel État à atteindre un chiffre 
donné d'habitants, si les proportions de l'émi- 
gration européenne ne changent pas. Encore fau- 



INFLUENCE DES INSTITUTIONS 159 

drait-il tenir compte de la facilité, chaque jour 
croissante, des communications, et d'un fait ca- 
pital, les développements prodigieux de la Cali- 
fornie et de rOrégon, qui donnent à la grande 
république d'autres points d'expansion par le 
Pacifique. 

Les communications avec le Pacifique et par le 
Pacifique prenant chaque jour plus d'importance, 
les États, les derniers admis ou les moins bien 
partagés jusqu'ici sous le rapport de la population, 
participeront de plus en plus à l'accroissement 
général qui, d'année en année, ira en s'égalisant. 

C'est ce que la constitution a prévu, quand elle 
a décidé que chaque État, quel que fût le chiffre 
de sa population, enverrait deux sénateurs au 
congrès, tandis que le nombre des députés serait 
proportionnel au recensement de la population 
de chaque État. 

Cette sage combinaison pourrait être adoptée 
pour les cinquante-huit États de l'Europe confé- 
dérée : et comme la division administrative et 
territoriale de ces États se serait opérée sur 
des pays en plein développement et sur des 
populations stables, on ne serait point exposé à 



160 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

une grande inégalité dans le nombre des députés 
de chaque État. 

Quant à leurs attributions, je n'ai pas la pré- 
tention de me faire ici législateur ; je crois qu'il 
y aurait à s'inspirer à la fois des traditions et 
des circonstances nouvelles, mais je suis bien 
convaincu qu'une fois l'idée principale adoptée 
et mise en pratique, la réalisation des mesures 
secondaires serait de la plus grande facilité. 

On m'opposera, je le sais, une objection dont 
on a usé bien souvent, mais qui ne trouve point 
ici son emploi. L'Amérique, me dira-t-on, lors 
même que sa population ne serait pas d'une 
intelligence et d'une moralité supérieure à la 
population européenne, n'en a pas moins sur 
nous l'avantage de pouvoir offrir à ses habitants 
des ressources bien plus complètes pour la satis- 
faction de leurs besoins. Le travail moralise, le 
bien-être est l'ennemi des révolutions ; il est donc 
facile d'avoir une population morale et tranquille 
quand son travail et son aisance sont assurés. 

Me répéter cela à moi comme aux autres, ce 
n'est pas me faire une objection, c'est me four- 
nir mon principal argument puisque, précisé- 



INFLUExNGE DES LNSTITUTIONS 161 

ment, reconnaissant ce qui manque à l'Europe, 
mon but serait de lui faire partager les avan- 
tages dont jouit l'Amérique. 

Est-il logique de croire à une supériorité native 
des Américains quand on se reporte à l'origine 
de cette nation? Il y a un siècle, la population 
des États-Unis était de 3 ou 4 millions d'habitants 
dont la moitié était née en Europe, dont un quart 
était né de parents européens, et dont le dernier 
quart descendait d'aïeux issus d'Europe. 

Il ne faut pas avoir vécu en Amérique pour ne 
[)as reconnaître que, chez l'Américain, certaines 
aptitudes ont reçu un développement supérieur, 
et que l'individu surtout y est devenu plus com- 
plet, plus jaloux de sa dignité, plus conscient de 
sa force ; mais puisque l'origine est la même, 
cette supériorité ne saurait donc être attribuée 
([u'au régime différent sous lequel vivent les deux 
peuples depuis qu'ils se sont séparés. 

En adoptant un gouvernement semblable, et 

par la pratique des mômes institutions, il n'y 

aurait donc pas de raisons pour que l'Europe 

n'entrât point en possession des avantages que 

l'Amérique a dû à sa constitution fédérative. 

11 



162 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

Nous avons vu que la suppression des armées 
permanentes devenait une chose facile *. Le nombre 
de tous les autres fonctionnaires publics pouvait 
également être diminué considérablement sans 
inconvénient; les douanes, par exemple, n'existent 
pas d'État à État, et nous verrons plus tard com- 
bien leur rôle pourrait être réduit, l'Europe con- 
fédérée n'ayant plus à compter qu'avec les autres 
parties du monde. Un des deux fléaux que nous 
signalions au début est donc à peu près vaincu, 
un des deux problèmes est résolu ; examinons si 
la solution de l'autre, au point oîi nos supposi- 
tions nous ont amenés, est aussi impossible qu'elle 
nous le paraissait en commençant, quand nous 
cherchions un remède qui pût se concilier avec 
le maintien de l'organisation actuelle de l'Europe. 

* L'exagération ruineuse des dépenses militaires, vient tout 
récemment d'inspirer une chaleureuse protestation à M. Patrice 
Laroque. J'emprunterai encore, dans une note qu'on trouvera à 
la fm de mon livre, de très-intéressants documents à l'ouvrage 
qu'il vient de publier, sous le titre : De la Guerre et des Armées 
permanentes, ouvrage couronné par le Congrès des amis de la 
paix, de Londres. En multipliant, comme on doit le voir, les 
emprunts et les citations, j'ai à cœur de prouver combien je fais 
bon marché de toute prétention personnelle, et combien je pré- 
fère à toute satisfaction de vanité, l'autorité qu'ajoutent à mes 
paroles tant de témoignages divers. (Voir la note E à la fm de 
l'ouvrage.) 



ÉMIGRATION ORGANISÉE i63 



EMIGRATION ORGANISEE 

Toute l'humanité ne sera qu'une seule famille. 
• Saint Jean. 

Toutes les familles ne seront qu'une famille, et 
toutes les nations qu'une nation. 

Lamennais. 

Le seul remède est, à mon avis, l'émigration. 
Cette pensée a été formulée dans une question 
soumise au congrès international de bienfaisance, 
à Bruxelles, en 1856. Voici le texte du pro- 
gramme : « Aviser aux moyens de prévenir l'ac- 
» croissement désordonné de la population, et 
» notamment à l'organisation permanente et ré- 
» gulière de l'émigration. » Le lecteur trouvera 
à la fin de cet ouvrage les conclusions de la sec- 
tion, développées dans un remarquable rapport 
fait par M. Jules Duval. Je suis trop heureux de 
me trouver, sur beaucoup de points, en conformité 
d'idées avec cet honorable écrivain, pour ne pas 
lui emprunter quelques pages du livre qu'il a 
publié, en 48G2, sous le titre d'Histoire de l'Émi- 
gration, ouvrage couronné, en 1861, par l'Aca- 
démie des sciences morales et politiques. Je les 



164 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

extrais du chapitre : Déductions scientifiques et 
pratiques, qui porte pour épigraphe cette maxime 
si juste et si élevée de Gasparin : « Le monde est 
» un tout dont chaque partie est Hée à toutes les 
» autres par des liens nécessaires et malheureuse- 
» ment méconnus. » 

« Aucun doute ne s'élève sur les avantages que 
» retire de l'émigration le pays où elle apporte son 
» activité entreprenante; il s'enrichit par le travail 
» plus encore que par le capital; l'exemple secoue 
» la torpeur des indigènes et guide leur igno- 
» rance ; d'une entente commune, on explore, on 
» exploite des trésors enfouis au sein de la terre. 

» Les pays qu'abandonnent les émigrants sont 
» les seuls à élever quelquefois des réclamations, 
» rarement fondées sur une exacte observation des 
» phénomènes économiques. 

» L'expatriation éclaircit-elle les rangs popu- 
» laires, l'offre de travail sera moins abondante et 
» moindre la concurrence des travailleurs; le sa- 
» laire haussera, ou bien il deviendra plus régu- 
» lier. Le marché du travail, qui ne pouvait occuper 
» tous les jours de l'année toute une population, 
» l'occupera si elle est réduite dans une proportion 



ÉiMIGRATION ORGANISÉE 165 

» sensible et à un prix moins avili. A la hausse 
» des salaires correspondra la baisse des denrées 
» de consommation, dont la demande se mesure 
» au nombre des consommateurs. 

» Cette double oscillation en sens opposé sert 
» l'intérêt de toute la classe ouvrière. Les patrons, 
» qui peuvent regretter d'abord d'avoir à payer la 
» main-d'œuvre un peu plus cher, sont entourés 
)) d'une population purifiée de toutes les mauvaises 
» suggestions de la misère. Le salaire monte-t-il 
» trop pour le cours des débouchés, le génie de la 
» mécanique vient en aide au capital, les préten- 
» tions oppressives reçoivent un juste échec, et 
» l'émigration elle-même se'ralentit sous l'attrait 
» de plus hauts salaires. Quant aux producteurs 
» des denrées de consommation, s'ils les vendent 
» un peu moins cher, la vente en est plus régu- 
» licre et plus profitable avec une clientèle ayant 
» quelque épargne qu'avec une clientèle indigente. 

» Quand les émigrants appartiennent à la classe 
» bourgeoise, et qu'ils emportent, avec leur intelli- 
» gence, un capital de quelque importance, ledom- 
» mage est encore plus apparent que réel. Les pro- 
» fits deviennent plus élevés pour ceux qui restent, 



166 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

» par la répartition d'une même quantité d'af- 
» faires et de bénéfices en un moindre nombre de 
» mains. On dit alors que les fabricants, les mar- 
» chauds, les propriétaires, se font moins de con- 
» currence ; et sans avoir besoin de renchérir leurs 
» marchandises, il leur suffit, pour gagner davan- 
» tage, de tirer meilleur parti de leurs frais géné- 
» raux. Alors le nombre des intermédiaires, trop 
» souvent parasites , diminue ; les ateliers , les 
» usines, les fabriques, s'agrandissent: les do- 
» maines s'arrondissent; la production, dégagée 
» d'un état-major inutile, produit plus, à moins 
» de frais. Le capital emporté par les émi- 
» grants, se trouve bien vite remplacé par celui 
» que crée une épargne devenue plus facile; et 
» souvent, d'ailleurs, il rentre multiplié au pays 
» natal. 

» La population elle-même, qui semble directe- 
» ment entamée, ne l'est pas à moins de circon- 
» stances exceptionnelles, comme celles où s'est 
» trouvée l'Irlande, auquel cas l'émigration prend 
» le caractère d'une véritable amputation, mais 
» une amputation pareille à celle des boutures vi- 
» vantes de l'arbre qui, détachées du tronc et re- 



ÉMIGRATION ORGANISÉE 167 

» plantées, reverdissent en un vigoureux rejeton. 
Livrée à son cours naturel, l'émigration ne fait 
pas de ces saignées qui attendrissent les cœurs 
les plus fermes, quelque nécessaires qu'elles 
soient. Les mêmes causes qui avaient produit un 
certain nombre d'êtres humains, survivent à l'é- 
migration et remplacent bientôt les départs par 
les naissances. Les populations qui émigrent le 
plus, croissent le plus vite, tandis que celles qui 
émigrent le moins, multiplient le moins. Pour les 
hommes comme pour les choses, la production se 
règle sur le débouché. L'émigration entre-t-elle 
dans les prévisions des parents, ils ne redoutent 
pas une famille nombreuse ; est-elle étrangère 
à leurs plans, ils ont souci de la fécondité du 
sein maternel et agissent en conséquence. 
» Dans l'ordre économique, l'émigration est une 
exportation de travail, de capital et d'intelligence 
qui développe, aux lieux qu'elle quitte comme en 
ceux où elle va, une force nouvelle de production 
et de consommation ; elle ouvre de nouveaux 
marchés d'achat et de vente, même aux peuples 
qui n'ont point de colonies. Par elle, les zones et 
les climats, les terres et les mers échangent 



163 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

» leurs produits, pour l'accroissement de la ri- 
» chesse des nations. 

» Dans l'ordre politique , l'émigration est une 
» diffusion pacifique du sang, de la langue, des 
» sentiments, des mœurs, des idées, des insti- 
» tutions, qui accroît dans le monde extérieur le 
» prestige et la puissance des métropoles. Elle les 
» dégage d'éléments qui l'affaiblissent et peuvent 
» la troubler, si on ne leur ouvre des issues 
» régulières : les prolétaires sans travail, les 
» ambitieux sans emploi, les déchus, les déclassés, 
» les mécontents, les esprits généreux emportés 
» vers les grandes entreprises. 

» Dans l'ordre ethnographique, l'émigration et 
» la génération des peuples : un acte de virilité 
» qui, accompli avec mesure dans ses conditions 
» normales, ne porte aucune atteinte à la santé, 
» quoiqu'il enlève l'essence de la sève vitale , 
» c'est-à-dire l'élite même des travailleurs. Une 
» mystérieuse élaboration renouvelle rapidement 
» le sang un instant appauvri, et la nature retrouve 
» ses forces intactes jusqu'à ce que l'âge ou la 
» maladie l'en privent. Pareil est le destin des 
» peuples et des races. Incapacité d'émigration et 



ÉMIGRATION ORGANISÉE 169 

de génération, signe de maladie, d'impuissance, 
menace de prompt déclin. 

» Dans l'ordre humanitaire , l'émigration est 
l'exploitation du globe, progressivement débar- 
rassé de ses fléaux du règne animal et du règne 
végétal. Quand, sous la main d'intrépides pion- 
niers, les marais se dessèchent, que les fleuves 
rentrent dans leur lit et que les déserts se cou- 
vrent de récoltes , la climature et la santé 
générale s'améliorent. En s'adonnant à ces tra- 
vaux héroïques, que la légende mythologique 
immortalise sous les traits d'Hercule et de 
Thésée, les races se rapprochent et fondent leurs 
nuances et leurs antipath-'os dans des alliances 
de sang et d'intérêt. 

» Enfin, dans l'ordre cosmogonique, l'émigration 
est une expansion de la force aimante et intelli- 
gente qui est l'homme, et qui, comme toutes les 
forces, tend à l'équilibre. Circulation de sang, 
dilatation des fluides, marées de l'Océan et de 
l'atmosphère, vibrations de l'éther, cours des 
astres , sont des applications variées de cette loi 
de la nature qui établit le Cosmos sur l'har- 
monie des mouvements, se réglant et se ponde- 



170 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

» rant par de réciproques attractions. Les agglo- 
» mérations excessives sont des condensations 
» anormales de force humaine qui troublent et 
» corrompent la société, ou y éclatent en coups de 
» foudre, quand cette force cesse de s'écouler 
» silencieusement dans le milieu ambiant. 

» Ce milieu qui est la terre, est-il saturé de 
» fluide humain? En d'autres, termes le globe 
» est-il peuplé au complet ou seulement appro- 
» che-t-il de ce terme? Un chiffre le dira. 

» La surface des terres, moins les zones glacia- 
» les, est évaluée à 12 milliards d'hectares, ce 
» qui indique sur le pied de 1 habitant pour 2 hec- 
» tares (50 par kilomètre carré), la possibilité d'y 
» faire vivre aisément 5 à 6 milliards d'habitants, 
» au lieu d'un milliard qui s'y trouve aujourd'hui! 

» Un jour viendra-t-il où la .terre elle-même 
» sera trop petite pour ses habitants? Nous pour- 
» rions refuser de prévoir ce malheur de si loin ; 
» mais, en voyant tous les êtres croître pendant 
» une première période de leur vie, et puis s'arre- 
» ter, nous inclinons à appliquer à l'humanité la 
» même loi. Elle cessera de s'accroître dès que 
f) sa croissance ne sera plus nécessaire à sa fonc- 



ÉMIGRATION ORGANISÉE 171 

» tien, qui estrexploitation intégrale du globe par 
» rémulation amicale de tous les peuples. » 

Le lecteur s'est aperçu déjà de la différence de 
point de vue où nous sommes placés ; M. Jules 
Duval envisage l'émigration dans les conditions 
pratiques que lui fait l'organisation actuelle de 
l'Europe; ses considérations sont pleines de jus- 
tesse, ses conseils sont fort sages, mais je crois à 
l'insuffisance du remède, limité aux ressources du 
présent ; j'ai donc appelé à mon aide l'hypothèse 
d'une modification politique, et c'est sur ce terain 
que je prie le lecteur de vouloir bien encore me 
suivre. 

Le changement de constitution, je me hâte de 
le reconnaître, ne saurait exercer dinfluence sur 
le chiffre de la population ni en arrêter l'accrois- 
sement ; or, nous l'avons dit avec des détails suf- 
fisants, cette agglomération exagérée, non-seule- 
ment doit amener la misère et la famine, mais, 
selon bien des gens, elle empêche qu'on puisse 
établir une comparaison vraie entre l'Européen 
dont les besoins ne peuvent être satisfaits et qui, 
à cause de cela, est envieux, turbulent, difficile 
à gouverner, et l'Américain des États-Unis dont 



172 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

le travail assuré, dont le bien-être obtenu sans 
froissement ni dommage pour personne assurent 
la tranquillité et la sagesse ; il faut donc mettre 
l'Européen dans des conditions analogues à celles 
où se trouve le citoyen des États-Unis, non seule- 
ment au point de vue moral, mais encore au point 
de vue matériel; il faut qu'il puisse se mouvoir, 
se développer dans un espace suffisant. 

Qu'a fait l'Américain pour assurer ce bien-être 
et cette sécurité que nous lui envions? Quand le 
territoire occupé par lui et les siens s'est trouvé 
trop étroit pour son besoin d'expansion, il a cher- 
clié au debors l'espace qui lui manquait, et qui, 
dispensé avec tant de largesse par le créateur, 
n'attendait que les bras de l'homme pour le nour- 
rir et l'enrichir. 

Que l'Européen fasse de même ; il n'a plus qu'à 
le vouloir. 

L'Europe constituée en fédération ne forme plus 
qu'une seule famille ; les besoins de chacun sont 
ressentis par tous ; les statistiques apportées au 
congrès prouvent que les ressources du sol ne vont 
plus suffire à une population qui s'accroît d'année 
en année, et la nécessité s'impose d'assurer la vie 



ÉMIGRATION ORGANISÉE 173 

aux générations futures. Il n'y a plus à craindre 
l'opposition d'un monarque condamnant ses su- 
jets à la misère et leur défendant de s'expatrier, 
dans la crainte de voir diminuer l'importance de 
sa couronne avec le nombre de ses tributaires. 
NottS^sommes plus loin encore des temps de vio- 
lence et d'extermination , oii les Attila et les 
Gengis-Khan poussaient, comme des avalanches, 
leurs multitudes affamées sur les contrées dont la 
fertilité leur faisait envie. L'Europe confédérée a 
même renoncé à ces traditions de domination et 
de conquête qui, sous le prétexte de coloniser, 
asservissaient pour l'exploitation les contrées dont 
elle s'emparait. 

L'Europe, dont toutes les forces sont réunies en 
un seul faisceau, a une puissance telle que jamais 
puissance pareille n'a existé ; mais cette puis- 
sance est désormais un instrument de justice et 
de progrès. Les droits que lui donne sa civilisa- 
tion, elle ne veut en user que pour un échange de 
bienfaits. En face de l'Europe confédérée, il n'y a 
plus comme puissance au monde que l'Amérique 
confédérée, et les deux continents sont régis par 
des institutions semblables, ont les mêmes aspira- 



474 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

tions, obéissent aux mêmes principes. Les deux 
grands peuples veulent compléter la conquête de 
la nature par l'homme, et assurer à l'humanité le 
bonheur qui lui est permis sur la terre. 

L'un d'eux possède des territoires immenses où 
il appelle l'émigration par l'offre de concessions 
immédiates; l'autre possède tout, sciences, beaux- 
arts, industrie, commerce, tout, excepté le sol 
nécessaire à son existence. Le contraste ne suffit-il 
pas pour indiquer la solution? 



IMMENSITE DES TERRITOIRES OFFERTS A L EMIGRATION 

Le gouvernement des États-Unis, après avoir 
laissé la plus grande latitude aux circonscriptions 
des États, après avoir fait à l'instruction publique 
une dotation de plus de 2 millions d'hectares, 
conserve encore comme domaine public dispo- 
nible des territoires qui suffiraient à 600 millions 
d'habitants, en prenant pour base la densité de la 
population en Angleterre. 

Dans un article publié par le Continental Mon- 
thly Magazine, en novembre 1862, l'honorable 



IMMEiNSITÉ DES TERRITOIRES 175 

Robert J. Walker, ancien ministre des finances 
sous l'admistration du président Pierce, décrit de 
la manière suivante les avantages que l'acte du 
congrès offre aux émigrants de tous pays : 

» Ces concessions sont situées de telle sorte, 
que rémigrant peut choisir la température qui lui 
convient le mieux, depuis celle de Saint-Péters- 
bourg jusqu'à celle de Canton. Il aura, à son gré, 
un climat froid, chaud ou tempéré, un terrain 
propice aux travaux de la ferme, à ceux du jar- 
dinage, à la culture en prairies, ou à celle de la 
vigne, et il pourra, en outre, s'y livrer à la chasse 
ou à la pèche. 

« Il pourra produire indifféremment du froment, 
du seigle, du maïs, de l'avoine, du riz, de l'indigo, 
du coton, du tabac, du sucre de canne, d'érable ou 
de sorgho et des mélasses, de la laine, des pois, 
des fèves, des pommes de terre irlandaises ou 
douces, de l'orge, du sarrasin, du vin, du beurre, 
du fromage, du foin, du trèfle, toutes espèces 
d'herbes, du lin, du chanvre, de la graine de lin, 
du houblon, de la soie, de la cire, du miel, des vo- 
lailles et de tout cela en quantités incommensu- 
rables. S'il préfère l'élève du bétail, il aura des 



176 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

chevaux, des ânes, des mules, des chameaux, des 
vaches laitières, des bœufs de labour, des chèvres, 
des moutons et des porcs. Dans beaucoup de loca- 
lités ces animaux n'exigent, pendant toute l'année, 
ni abri ni alimentation. Il aura des vergers où 
prospéreront non-seulement les fruits d'Europe, 
mais tous ceux des tropiques. Il choisira pour voi- 
sins des Hollandais ou des Allemands, desÉcossais, 
des Anglais ou des Gallois, des Français, des 
Suisses, des Norvégiens ou des Américains. Il 
choisira également entre les côtes maritimes et 
les rives des lacs ou des rivières, entre les terres 
déclives de l'Océan, les vallées et les montagnes. 
Il jouira d'une liberté de conscience absolue, se 
logera près de l'église de sa confession, et ne payera 
de dîmes et de taxes ecclésiastiques qu'autant qu'il 
y consentira volontairement. Ses fils et ses fdles, dès 
qu'ils auront atteint vingt et un ans, et plus tôt, 
s'ils sont chefs de famille, ou s'ils ont servi dans 
l'armée, auront droit chacun à une concession 
de 160 acres (64 hectares 65 ares 20 centiares); 
et s'il meurt, sa propriété est assurée à sa veuve, 
à ses enfants ou à ses héritiers. Il deviendra notre 
frère, et jouira, ainsi que ses enfants, de cet hé- 



IMMENSITÉ DES TERRITOIRES 177 

ritage d'aptitude et de liberté qui est notre partage. 
[1 viendra dans un pays où le travail est roi, où il 
est respecté et rémunéré. Si, avant, ou au lieu de 
recevoir sa concession, il préfère continuer l'exer- 
cice de sa profession ou de son état, travailler à 
son compte ou à la journée, il trouvera chez nous un 
salaire double de celui qu'il reçoit en Europe et une 
existence matérielle bien moins dispendieuse. » 

En regard de cette citation, il est intéressant de 
placer le tableau de la superficie occupée par tous 
les états de l'Europe. 

NOMS DES ÉTATS d'eUROPE. SUPERFICIE. 

kilomètres carrés. 

Russie 5,4o0,194 

Turquie 2,085,596 

Suède et Norwége 737,832 

Autriciie (y compris la Lombardie). . . 665,435 

France 530,279 

Espagne 488,715 

Grande-Bretagne 313,128 

Prusse 280,194 

Portugal 112,424 

Deux-Siciles 104,550 

Bavière •. . . . 70,174 

Étals Sardes 75,457 

Danemarli 56,843 

Grèce 49,157 

États Romains 41,295 



A reporter. . . . 11,087,123 
12 



178 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

NOMS DES ÉTATS d'eUROPE. SUPERFICIE. 

kilomètres carrés. 

Report. . . . 11,087,123 

Suisse 41,170 

Hanovre 38,456 

Pays-Bas 32,589 

Belgique 29,456 

Toscane 22,345 

Wurtemberg 19,450 

Bade 15,284 

Saxe (royaume de) 14,908 

Mecklembourg-Schwerin 13.123 

Hesse- Électorale 9,540 

Hesse (grand-duché de) 8,392 

Oldenbourg 6,309 

Modène • . . 6,036 

Parme 5,872 

Nassau 4,752 

Brunswick 3,718 

Saxe-Weimar 3,630 

Mecklembourg-Strelitz 2,717 

Iles Ioniennes 2,696 

Saxe-Meynengen 2,542 

Saxe-Cobourg-Gotha 2,003 

11,372,271 

Russie 5,450,194 

5,922,077 

On voit que si on déduit les vastes territoires 
dépendant de la Russie, qui sont de 5,450,194 kilo- 
mètres carrés, il reste pour tous les autres États 
5,922,077 kilomètres carrés, quantité à peu près 
égale à la superficie du domaine public des États- 
Unis, qui est de 5,176,000 kilomètres carrés. 



IMMENSITÉ DES TERHITOIRES 179 

Mais le sol des États-Unis n'est pas le seul qui 
soit offert à l'excédant de la population euro- 
péenne. Si l'activité, si le génie de la race anglo- 
saxonne laisse encore une place si vaste à ceux qui 
voudront prendre leur part dans l'œuvre de colo- 
nisation et de civilisation qu'elle a entreprise sur 
une partie du continent américain, il reste bien 
plus à faire ; des territoires non moins vastes et 

tout aussi fertiles sont à peupler et à féconder 

' . . . . 

dans cette vaste partie du contment américam 

dont les Espagnols et les Portugais ont été les 
premiers conquérants et les premiers colons. Le 
seul bassin des Amazones pourrait nourrir une 
population bien supérieure à celle de l'Europe, et 
bien d'autres contrées en dehors des États-Unis 
sont mieux appropriées encore au tempérament, 
aux mœurs et aux besoins des Européens. 

Est-il besoin de citer le Mexique, dont le cli- 
mat, dès qu'on atteint les premières pentes des 
plateaux, est celui d'un printemps éternel, dont 
le sol peut réunir les cultures de toutes les lati- 
tudes? Sur les rives de La Plata et sur ses af- 
fluents, dans tous les États riverains du Pacifique, 
dans la Bolivie, dans la Confédération Argentine, 



iSO SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

dans cet immense Brésil enfin, et jusqu'aux li- 
mites de Fa Patagonie, la population n'est-elle pas 
imperceptible, pour ainsi dire, et hors de toute pro- 
portion avec l'étendue des territoires ; n'y retrou- 
vons-nous pas cependant toutes les latitudes des 
différents États de l'Europe? N'y retrouvons-nous 
même pas dès aujourd'hui des pionniers de tous 
les pays de notre continent? Mais ces aventuriers, 
poussés parles mobiles les plus divers, se sont ra- 
rement groupés; l'existence qu'ils se sont créée 
est précaire, provisoire; presque tous ne voient 
dans l'industrie qu'ils exercent, dans le travail 
qu'ils accomplissent, qu'une exploitation destinée 
à rendre plus prompt le retour dans la patrie, qui 
est leur unique préoccupation. Leur exemple ne 
peut donc servir qu'à prouver la facilité que les 
Européens trouvent à y vivre. Pour s'y faire une 
existence agréable, permanente, pour s'y créer 
une nouvelle patrie, nous espérons pouvoir indi- 
quer ce qu'il y aurait à faire sans sortir des limites 
du possible et même du facile. Mais avant d'a- 
border les moyens d'exécution, il est une question 
de moralité et de droit que je désire vider. 



L'OCCUPATION EST LEGITIME i81 



L OCCUPATION DES TERRITOIRES INCULTES 
EST LÉGITIME 



L'Europe, aussi bien intentionnée qu'elle soit, 
peut-elle, sans injustice, et sans faire abus de sa 
force, aller occuper des territoires qui, nomina- 
lement, sont la propriété d'autres peuples ? Je crois 
que cette objection n'a rien de sérieux, quand on 
veut l'examiner de près. Si le droit de propriété 
est autre chose en Amérique que l'appropriation du 
sol par le travail , jusqu'où faudrait-il remonter 
pour trouver les vrais propriétaires de cet im- 
mense continent? Les Américains, les Anglais, les 
Espagnols, les Portugais et les autres détenteurs 
du sol ont-ils pu faire valoir un autre titre que 
leur aptitude à féconder des terrains stériles? 
Admettrait-on, même en Europe, le caprice ho- 
micide de puissants propriétaires, qui condamne- 
raient à la stérilité une partie notable des terres 
indispensables à la nourriture de ceux qui ne pos- 
sèdent pas ? La loi ne réside-t-clle pas tout entière 



18i SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

dans l'empêchement de causer un préjudice à 
autrui? Or, quel préjudice peut causer une émi- 
gration pacifique, respectant tout territoire ex- 
ploité, et venant donner, au contraire, une valeur 
inespérée aux exploitations déjà existantes autour 
desquelles elle vient s'installer. 

N'est-ce point à l'émigration que les États-Unis 
doivent leur prospérité et leur puissance? Ne sont- 
ils pas les premiers à le reconnaître, quand ils pro- 
diguent, comme nous l'avons démontré, les en- 
couragements à l'émigration? Il est vrai que les 
proportions de l'émigration, dans notre système, 
vont changer et être considérablement agrandies, 
comme nous l'exposerons bientôt, mais elle n'en 
portera pas plus atteinte pour cela aux droits légi- 
times; nulle part elle ne sera violente, spoliatrice; 
elle fera sur une plus grande échelle et avec des 
moyens d'action puissants, ce qui s'opère lente- 
ment, isolément, depuis près d'un siècle, et tout 
en sauvant l'Europe, elle assurera, au reste de 
l'Amérique, les bienfaits concentrés jusqu'ici sur 
un espace restreint du territoire des États-Unis. 



CONCLUSION 



Confédération, émigration, voilà donc les deux 
remèdes à opposer aux deux fléaux qui menacent 
l'Europe : la déperdition des forces productrices 
par l'exagération du fonctionarisme, et l'insuf- 
fisance du sol, devant l'accroissement de la popu- 
lation. 

Nous avons vu sur quelles nombreuses et quelles 
puissantes autorités s'appuyait l'idée d'une confé- 
dération européenne, j'ai cherché à lui associer 
l'idée de décentralisation, qui s'impose de plus en 
plus aux esprits pratiques. 

J'ai pu, jusque-là, invoquer l'exemple défaits 
donnant à mes raisonnements l'autorité de l'expé- 



184 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

rience, ce secours va me manquer quand j'expo- 
serai mes vues sur l'émigration telle que je voudrais 
la voir pratiquer. Cependant je resterai si invaria- 
blement dans les limites du possible, et le con- 
trôle des moyens dont je rêve l'emploi est si facile 
pour tous les esprits, que j'espère, là comme ail- 
leurs , échapper à l'accusation d'être un rêveur et 
un utopiste. 



EMPLOI UTILE DES MARINES EUROPEENNES. 

L'Europe a adopté, dans ma supposition, une 
constitution fédérative qui fonctionne depuis plus 
ou moins longtemps. La suppression des armées, 
des douanes et de tant d'autres fonctions impro- 
ductives, a rendu à l'agriculture et à l'industrie 
des millions de bras qui lui manquaient. Le pre- 
mier effet de ce redoublement d'activité est un 
perfectionnement de toutes choses, le défriche- 
ment de ce qui était resté inculte ; mais en même 
temps les travailleurs resserrés sur un espace trop 
étroit, ont le sentiment de plus en plus vif de 



DES MARLXES EUROPÉENNES 185 

l'insuffisaiice du sol et de la concurrence ruineuse 
qu'ils sont condamnés à se faire. Le mal était 
prévu, la confédération va y remédier. 

Elle a trouvé dans tous les arsenaux et ports 
militaires ces puissants navires, instruments de 
violence et de destruction, qui sont devenus inu- 
tiles. Qu'on calcule ce que pouvaient transporter 
de soldats, de chevaux et de munitions de guerre 
les marines réunies d'Europe. Il ne s'agit plus 
maintenant ni de canons, ni de poudre, ni de 
haches d'abordage ; tout sera approprié à une pa- 
cifique mission. Chaque port aura sa flotille 
d'émigration. Au lieu de perfectionner la solidité 
des plaques et la puissance des boulets, on ne 
songera qu'à améliorer les aménagements pour 
les passagers. 

Nous avons vu que l'accroissement de la popu- 
lation en Europe est en moyenne de un pour cent. 
C'est donc environ trois millions d'émigrants qu'il 
faudra transporter annuellement pour maintenir 
le chiffre actuel. Il n'y a que l'Europe confédérée 
qui puisse suffire à une pareille tâche, et nous 
avons montré à quel point la nécessité était ur- 
gente, puisque, dès aujourd'hui, l'Europe ne peut 



186 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

suffire à sa subsistance. Mais en même temps que 
nous garantissons l'avenir, en équilibrant l'ac- 
croissement par l'émigration, nous améliorons le 
présent, puisque la production a conquis les dix 
millions de travailleurs valides, dont les forces se 
perdaient dans des fonctions stériles. Ceux qui 
partent peuvent donc être sans inquiétude sur le 
sort de ceux qu'ils laissent derrière eux. Aujour- 
d'hui l'émigration est presque toujours un acte de 
profond découragement ou de désespoir ; il s'ac- 
complit avec regret, les larmes aux yeux et dans 
les angoisses d'une terrible incertitude de l'ave- 
nir. Deux peuples s'y résignent plus facilement, 
l'Irlandais et l'Allemand; c'est que tous deux doi- 
vent retrouver sur la terre étrangère des compa- 
triotes établis et la langue maternelle. Pour tous 
les autres, il y a la perspective de l'isolement, l'ef- 
froi de l'inconnu, aussi ceux-là sont-ils bien moins 
nombreux. 

Les conditions de l'émigration vont totalement 
changer. Elle devient la plus importante des opé- 
rations nationales. Ce ,ne sont plus les parias de 
l'Europe s'arrachant avec douleur à un sol qui 
ne peut plus les nourrir. C'est l'enfant bien-aimé 



DES MARINES EUROPÉENNES 187 

que la famille accompagne, suit des yeux, et ne 
cessera de protéger dans l'œuvre de sacrifice qu'il 
accomplit pour le bonheur de tous. Assez long- 
temps les milliards des budgets européens ont été 
gaspillés dans des dépenses stériles ou nuisibles; 
après toutes les économies qu'elle aura réalisées, 
il restera largement à la grande confédération de 
quoi préparer l'établissement de ceux qui se déta- 
cheront de son sein. Ils partent par groupes qui 
se sont eux-mêmes choisis, de manière à retrou- 
ver partout leur voisinage, leurs habitudes, leur 
langue, ce qui est une si grande part de la patrie. 
— L'ennemi n'est point sur le rivage où on va 
aborder, c'est un peuple qui nous attend, qui 
nous appelle, un peuple frère par la similitude 
des institutions, par la conformité des principes et 
par la communauté du but. Au lieu de canons, le 
navire européen qui aborde en Amérique est 
chargé d'instruments de travail et de paix; au lieu 
de la poudre qui tue, il a les semences qui nour- 
rissent, et ce sont de pacifiques travailleurs qui 
remplacent les soldats comme passagers. 



188 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 



LA TERRE ETRANGERE DEVIENT UNE NOUVELLE l'ATRIE 



Chaque convoi d'émigrants a été précédé par 
des délégués de la confédération qui renseignent 
les nouveaux venus, qui les guident vers les con- 
trées rappelant le mieux le pays qu'ils viennent 
de quitter. Leurs premiers besoins sont assurés, 
et cette assistance s'arrête là où commencent les 
droits imprescriptibles de leur liberté. 

Ils peuvent choisir le climat qu'ils préfèrent, 
et ce sont eux qui feront eux-mêmes leur gouver- 
nement comme ils le faisaient en Europe, comme 
ils le voient faire autour d'eux dans leur nouvelle 
patrie. 

C'est ici le lieu de revenir sur ce que j'ai déjà dit 
des transformations qu'opèrent sur les individus 
le bien-être et la pratique d'institutions appro- 
priées au développement des bons instincts que la 
nature a mis en nous. Tout le monde sait dans 
quelle infériorité relative vivent les Irlandais sur 
le sol de la Grande-Bretagne. Ce n'est pas seule- 



UNE NOUVELLE PATRIE 189 

ment dans les bouges de Londres que je veux vous 
les montrer ; on a fait assez souvent le tableau do 
leur ignorance, de leur paresse, de leur malpro- 
preté et de leur misère. Certes, si jamais race 
porta dans son extérieur l'aspect de la dégrada- 
tion, c'est bien celle-là. Voyez ces groupes dégue- 
nillés, entassés dans l'entrepont des bâtiments de 
Liverpool ; s'ils ont échappé aux vices hideux qui 
qui atteignent si souvent leurs compatriotes de 
Londres, ils apportent de leur verte Érin toute 
l'abjection d'un peuple avili par la servitude, la 
superstition et la famine. Ils débarquent sur les 
quais de New-York, après une traversée pendant 
laquelle l'espace et l'air leur ont été parcimonieu- 
sement partagés ; ils y rencontrent, comme com- 
pagnons de leurs infortunes passées, ces trou- 
peaux d'Allemands qui, jadis, venaient du fond 
de leurs provinces jusqu'au port de débarque- 
ment, à pied ou dans de misérables charrettes, 
campant la nuit sous l'arche d'un pont, exposés 
le jour à toute l'intempérie des saisons. Ils ont 
pris à peine quelques jours de repos à leur arri- 
vée, les voilà installés dans les diverses carrières 
qui se sont offertes à eux ; la plupart ont accepté 



190 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

les lots de terrain auxquels l'hospitalité améri- 
caine leur donne droit. Quelques années se sont 
à peine écoulées, et le bien-être a transformé en 
citoyens ces ilotes du vieux continent, ces serfs 
de la misère. Au bout de dix ans, on aurait de la 
peine à les distinguer des natifs, tant ils ont pris 
les mœurs de leur nouvelle patrie, tant ils se 
mêlent à toutes les affaires publiques ; quant à 
leurs enfants, c'est déjà une population améri- 
caine. 



SOLIDARITE DE L EUROPE ET DE L AMERIQUE 

L'Europe n'est cependant pas oubliée ; ce sou- 
venir s'entretient par la conservation de certains 
usages, par la prédilection pour les mets ou pour 
la boisson nationale. 

L'Allemand ne renonce pas d'abord à sa pipe, 
à sa choucroute ou à sa bière. L'Irlandais ne se 
déshabitue pas du gin, du jour au lendemain, et il 
garde sa dévotion catholique plus fervente qu'é- 
clairée. Mais c'est une moralisation incontestable 
qui résulte de ce mélange d'une vie nouvelle avec 



SOLIDARITÉ DE L'EUROPE ET DE L'AMÉRIQUE it)l 

la fidélité à certains souvenirs. N'en trouvons-nous 
pas une preuve aussi honorable que touchante 
dans le chiffre officiel des envois d'argent faits 
par les émigrants à leurs parents restés en Eu- 
rope. Pendant une période de 12 années, de 1848 
à 1859, les commissaires de l'émigration ont tenu 
note des sommes expédiées par l'entremise des 
banquiers américains. Elles s'élèvent à un total 
de 274 millions de francs, dans lequel ne sont 
compris ni les envois en marchandises, ni les 
sommes confiées aux compatriotes qui faisaient 
le voyage d'Europe. 

Ces Irlandais, ces paresseux et ces ivrognes, à 
la moralité desquels la misère est si fatale en 
Angleterre, figurent pour la plus grosse part dans 
cette splendide offrande de populations affran- 
chies et transformées. A côté de cette statistique, 
il en est une autre qui n'est pas moins significa- 
tive, c'est le petit nombre des émigrants qui, 
même après avoir fait fortune, consentent à quit- 
ter leur nouvelle patrie. 

Quand, en mettant dans l'émigration le salut 
de l'Europe, je puis apporter de pareils faits 
et ces chiffres officiels à l'appui des théories 



19-^ SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

que j'expose, n'ai-je pas le droit de protester 
contre tout reproche d'exagération sur les points 
mêmes où mes espérances pourraient sembler le 
plus chimériques. Si de tels résultats ont été ob- 
tenus dans les conditions d'isolement et avec les 
ressources restreintes que je viens de rappeler, 
que n'est-on pas en droit d'attendre de l'émigration 
organisée, devenant en quelque sorte une institu- 
tion fédérale pour tout le continent européen? 

Faut-il se préoccuper des dépenses que né- 
cessiterait l'application de mon idée? En est-il 
qui puissent être plus productives que celles con- 
sacrées à l'installation des émigrants? 

Ce n'est point, en effet, les envois d'argent faits 
par les enrichis du Nouveau Monde à leurs pa- 
rents du vieux continent, qu'il faut envisager 
comme la rémunération des avances faites ; c'est 
le petit côté de la question ; ce quil faut voir, 
c'est l'extension des rapports commerciaux propor- 
tionnés à l'activité industrielle et à l'intimité des 
rapports des peuples entre eux. Quelle influence 
exercent, dès aujourd'hui, sur l'état économique 
de Europe, ses relations avec les États-Unis ; le 
chiffre des échanges dépasse déjà 3 milliards de 



SOLIDARITÉ DE L'EUROPE ET DE L'AMÉRIQUE 193 

francs *, combien serait longue l'énumération 
des villes qui, comme Liverpool, Manchester, 
Birmingham, Shiffîelds, Paris, Lyon. Bordeaux, 
Saint-Étienne, Mulhouse, Anvers, Gand, Liège, 
Verviers, Brème, Hambourg, Elberfeld, Zurich, 
Berne, Saint-Gall, doivent à l'exportation amé- 
ricaine une si grande part de leur prospérité! 
L'accroissement de la population, l'identité 
des mœurs, la similitude du goût, ne pour- 
raient manquer d'accroître, dans des proportions 
énormes, l'importance des échanges. Ainsi l'Eu- 
rope, tout en soulageant son sol d'un excès de 
population, tout en rendant à la production des 
forces perdues, ajouterait à ses ressources un 
nouvel élément de travail et de richesses. 

* Bigelow, page 406, pour l'année 1860 : 

Exportations des États-Unis. . . 2,002,111,480 fr. 
Importations 1,810,819,703 



3,812,931,183 



13 



194 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 



DEVOIR d'initiative IMPOSÉ A LA RACE BLANCHE 



Il viendra un temps fatal et prédestiné qu'Alirin.ane 
sera destruit, et lors la terre sera toute plate, unie et 
esgale, et il n'y aura plus qu'une vie et une sorte de 
gouvernement parmi les hommes qui n'auront plus 
qu'une langue el vivront heureusement. 

Plutarque. 



Mais lors même que l'émigration ne serait pas 
pour l'ancien continent la condition du salut, et 
pour le nouveau la condition du progrès, elle 
serait encore un devoir impérieux pour la race 
blanche cjui a entre ses mains la responsabilité 
des destinées de l'humanité ; Burke n'a-t-il pas 
dit : « Il est aussi naturel pour l'homme d'affluer 
vers les contrées où régnent l'abondance et la 
richesse, lorsque pour une cause quelconque la 
population y est insuffisante, qu'il est naturel 
de voir l'air comprimé se précipiter dans les 
couches d'air raréfié, » 

Ne trouvons-nous pas cette phrase plus signi- 
ficative, plus impérieuse encore dans la déclara- 



i 



DEVOIR D'INITIATiVE 193 

tion des pèlerins, premiers émigrants débarqués 
en Amérique? 

« La terre entière n'est-elle pas le jardin du 
Seigneur ? Dieu ne l'a-t-il pas donnée aux hommes 
pour qu'ils la cultivent et l'embellissent? Pour- 
quoi nous laisserions-nous mourir faute de place, 
tandis que de vastes contrées, également propres 
à l'usage de l'homme restent inhabitées et in- 
cultes ? » 

Cette nécessité de la loi centrifuge qui nous 
pousse vers des espaces libres, pour y déverser le 
trop plein de nos populations, elle ne pèse pas 
seulement sur l'Europe. L'Asie aussi déborde, 
et là, plus encore que chez nous, l'inégale réparti- 
tion des populations est un fléau. Si l'Europe ne se 
hâte pas, elle sera devancée par la Chine. C'est en 
vain que la suppression et le meurtre des nou- 
veaux-nés sont acceptés comme une loi néces- 
saire, c'est en vain que, sur les fleuves, des villes 
flottantes oflrent un abri à ceux qui n'ont pas de 
gîte sur la terre ferme, c'est en vain que la famine 
décime périodiquement ces parias auxquels suffi- 
sent cependant quelques grains de riz, l'accrois- 
sement fatal d'une population do 350 millions 



196 SOLUTION POLITIQUE ET SuClALE 

d'habitants brave les lois les plus sévères, les 
périls les plus certains, les humiliations les plus 
dégradantes, et chaque année, dès qu'un point 
s'ouvre à l'émigration chinoise, on voit arriver par 
milliers ces travailleurs affamés que rien ne 
décourage et que rien ne rebute. 

Il y a là, je le sais, plus de misère encore que 
de cupidité, et c'est moins de l'or que du pain que 
le Chinois vient chercher en Californie et en Aus- 
tralie. Je prie le lecteur de croire que mon cœur 
n'est pas plus fermé que mes yeux au spectacle 
de ces infortunes, et je repousse autant que per- 
sonne le préjugé des races dans ce qu'il a de 
cruellement exclusif et d'inexorable; mais c'est 
en vertu même de la maxime philantropique et 
humanitaire de M. Gasparin, c'est parce que je 
pense comme lui, que le monde est un tout dont 
chaque partie est liée à toutes les autres, que je 
veux laisser, pour l'accomplissement de la grande 
œuvre, à chacun la mission que la Providence 
lui a dévolue. L'envahissement par le Chinois des 
régions faites pour la race européenne serait le 
plus fatal événement dont l'humanité pût être 
frappée. On a souvent exprimé en France la crainte 



DEVOIR DIMTIATIVE 197 

d'une invasion nouvelle des barbares du Nord. Ce 
danger serait bien moindre que l'envahissement 
du continent américain par les races asiatiques. 
L'homme du Nord, ce demi-sauvage, a toutes les 
rudesses, toutes les violences de l'être qui a vécu 
à l'état de nature. C'est la matière brute qui ne 
demande qu'à être façonnée. Ce barbare du Nord 
peut être le plus fort dans les batailles, il finira 
toujours par être conquis par la civilisation. C'est 
une évolution qu'il doit subir. 

Mais l'Asiatique a épuisé les civilisations les plus 
raffinées; quelle morale pourra régénérer celui qui 
a défiguré si complètement la morale de Confucius ? 
J'en appelle à tous ceux qui ont pu voira San-Fran- 
cisco ou à Melbourne ces nuées de sauterelles hi- 
deuses, apportant avec elles des vices qui n'ont 
pas de nom dans une langue honnête, pénétrantes 
comme la vermine, envahissantes comme la lèpre. 
Les bras manquaient dans ces régions nouvel- 
lement occupées par les pionniers, les appels les 
plus pressants étaient faits à tous les courages, à 
tous les bras de bonne volonté; comment se fait- 
il que, par instinct commun, les Américains et les 
Anglais fassent des efforts si énergiques pour re- 



198 SOLUTION POLITIQUE KT SOCIALE 

pousser, venant clAsie, un concours qu'ils sollici- 
tent si instamment de l'Europe? C'est qu'ils com- 
prennent qu'il n'y a plus de sève dans cette 
végétation décrépite, qu'il n'y a pas de rejetons 
puissants à greffer sur ces troncs usés, et que de 
ces eaux croupissantes ce n'est pas la fertilité 
qu'il faut attendre, mais des émanations pestilen- 
tielles qu'il faut craindre. Cette répugnance guide 
la conduite des Anglo-Saxo n s aussi bien qu'elle 
inspire leurs gouvernements. Rien n'est plus rare 
que de les voir s'allier avec les races qu'ils consi- 
dèrent comme inférieures. Je ne veux pas discuter 
ici, au point de vue philosophique et humanitaire, 
la valeur de ce préjugé ou de cette opinion. Il y a, 
dans ce que notre génération traverse, bien des 
compromis avec la justice absolue ; je laisse donc 
chacun libre de faire ses réserves sur le hautain 
isolement dans lequel se tiennent les Anglo-Saxons ; 
j'en constate seulement les résultats. J'y vois 
d'abord l'explication de leurs sympathies pour 
l'émigration européenne, et ensuite je suis très-dis- 
posé à attribuer à cette pureté du sang une part 
des prodiges accomplis par ces puissants colonisa- 
teurs, quand je compare ce qu'ils ont fait et ce qu'ils 



DEVOIR D'INITIATIVE 199 

sont devenus avec l'état des anciennes possessions 
espagnoles et portugaises, oii la colonisation a 
pour base le mélange des populations. 

Les produits de cette fusion sont tristes à exa- 
miner; l'indigène est loin de gagner ce que perd 
l'Européen, et entre les mains de ces métis, d'iin 
orgueil ridicule, d'une paresse incurable, les terres 
les plus fertiles de notre globe, les contrées douées 
du plus magnifique climat restent sans culture et 
trop souvent sans habitants. 

Oui, c'est l'Europe qui a mission de coloniser, 
de civiliser le monde, sous toutes les latitudes oii 
l'Européen retrouve le climat qui lui est propre. 
La fusion des races humaines dans une seule 
famille viendra plus tard, si c'est dans les décrets 
de l'avenir. Dieu me garde d'enlever cette espé- 
rance aux philosophes qui voient de si haut et de 
si loin. Pour le temps actuel, que chacun s'adonne 
à la tâche qui semble lui avoir été assignée ; que 
chacun défriche et travaille là où il peut le faire 
dans les conditions normales de son organisation. 
Aux Chinois, aux Indous les steppes immenses de 
la Tartarie; aux noirs la mystérieuse Afrique, leur 
patrie, et les zones équatoriales interdites à notre 



200 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

activité, mais à l'Européen tout ce qui correspond 
aux climats de l'Europe. C'est du sol occupé par 
lui, fécondé par lui, que rayonnera pacifiquement 
sur le reste du monde cette civilisation dont il est 
aujourd'hui le gardien et le propagateur. Tout le 
convie à l'accomplissement de cette œuvre que 
toutes les inventions modernes lui rendent chaque 
jour plus facile et plus attrayante. L'Américain 
l'appelle comme un frère dont il a été trop long- 
temps séparé , et la Providence elle-même semble 
parfois ajouter des séductions imprévues et par- 
ticulières, quand les sollicitations d'un ordre géné- 
ral risquent de ne point être entendues. N'est-ce 
pas tout au moins un hasard bien heureux que 
celui qui a fait briller les premières pépites d'or 
aux yeux d'un voyageur égaré sur les rivages in- 
connus, oubliés, de l'Australie et de la Californie? 
L'or n'a-t-il pas été placé là comme un appât? 
et dès aujourd'hui, la laine et le blé n'enrichissent- 
ils pas bon nombre de ceux qui n'avaient été 
attirés que par le désir d'exploiter les mines, ou de 
laver les sables? 



RESUME 



Me voilà arrivé à la fin de ma tâche. En face 
d'une Europe tourmentée, de l'avis de tous, d'un 
mal inconnu qui paralyse son e^^sor, menacée aux 
yeux des plus clairvoyants, par l'accroissement 
fatal de sa population, de crises incessantes qui 
ne peuvent qu'aboutir à d'effroyables catastrophes, 
j'ai évoqué une Europe rassurée, pacifique, mar- 
chant sans secousse et sans obstacle dans la voie 
de progrès que ses destinées lui ont tracée. Avant 
de me séparer du lecteur, qu'il me permette une 
dernière fois de bien caractériser le but que je me 
suis proposé. 

A des regards attristés, découragés, j'ai cru pou- 



202 SOLUTION POLIÏlQUh: KT SOCIALE 

voir ouvrir une perspective tranquillisante. J'ai 
du, pour être logique, montrer où menait finale- 
ment le chemin que j'essayais d'ouvrir. Ce pays 
est-il le pays des chimères? Que ceux qui ne peu- 
vent me suivre jusque là. me laissent en route; je 
leur avoue bien sincèrement, que je n'ai jamais 
cru qu'il fut donné à la génération présente de 
pénétrer dans cette terre promise ; mais ne marche- 
t-on pas plus résolument quand on sait d'avance 
où on doit arriver? Je m'adresse donc surtout à 
ceux qu'épouvante le poids toujours croissant des 
dépenses de la guerre, à ceux qui croient à la 
possibilité de congrès , de plus en plus rappro- 
chés, aboutissant à un congrès permanent; à 
ceux qui ne désespèrent pas d'un désarmement 
graduel, à ceux qui, dans les essais de confédé- 
ration déjà appliqués, voient une forme gouver- 
nementale qui peut se perfectionner et s'étendre; 
je m'adresse surtout à ceux que le problème de 
l'émigration préoccupe, et qui y voient le seul 
remède à un mal qui approche, le seul refuge 
contre l'inflexible marée qui monte, et à tous 
je dis : Moi aussi j'ai voulu apporter un témoi- 
gnage de ma bonne volonté et le tribut de ma 



R K s U M É 203 

faible expérience; continuez vos recherches, redou- 
blez d'efforts, rien ne sera perdu de ce que vous 
aurez tenté, de ce que vous aurez accompli, vous 
ne naviguez pas à l'aventure, vous avez la foi de 
Christophe Colomb, vous savez que, par delà ces 
tempêtes, il y a un rivage. 



FI.V 



NOTES 



NOTE A 



(Extraite du la broclmre de M. le comte Abel Hugo) 



Le songe expliqué par Joseph renferme une 
vérité éternelle; toujours les vaches grasses sont 
dévorées par les vaches maigres; aux années d'a- 
bondance succèdent toujours les années de 
disette. 

L'observation avait-elle déjà fait reconnaître 
aux patriarches hébreux ou aux prêtres égyptiens, 
dont Joseph, pendant sa captivité, a pu recevoir 
les leçons, cette grande loi de la nature? Leur 
avait-elle indiqué la règle perniaiicutc (pii lixe le 



208 SOLUTIOxN POLITIQUE ET SOCIALE 

retour et la succession de ces époques alternati- 
vement heureuses et malheureuses pour les peu- 
ples? Nous l'ignorons ; mais il est certain que 
l'étude des faits statistiques relatifs aux céréales, 
qui se sont produits en France depuis quarante 
ans, peut suffire à constater et à déterminer en 
quelque sorte la durée, et, par conséquent, la 
réapparition des périodes composées uniquement 
de bonnes années, ainsi que celles des périodes oi^i 
les mauvaises années se suivent sans interruption. 

Si cette durée était septennale en Egypte, elle 
paraît être quinquennale, ou tout au plus de six 
ans, en France. 

11 est donc possible de prévoir les époques 
d'abondance et les époques de disette. 

En effet, l'examen comparatif de la production 
et consommation, des importations et des expor- 
tations de froment, en France, depuis 1816, par le 
commerce spécial, prouve que les années de disette 
succèdent régulièrement aux années d'abondance 
par périodes de plusieurs années. 

On ne voit pas les bonnes années alterner une 
aune avec les mauvaises, ou, en d'autres termes, 
une année d'abondance suivre une année de 



NOTES 209 

disette à laquelle succède une année d'abondance 
suivie à son tour d'une année de disette. 

L'abondance et la disette n'alternent entre elles 
que par périodes de cinq ou six années au plus. 

Afin de mieux démontrer cette régularité et 
cette exactitude dans la succession des périodes 
composées de bonnes années et des périodes com- 
posées de mauvaises, il convient d'examiner sépa- 
rément chacune de ces périodes qu'on peut en 
quelque sorte appeler naturelles. 

Il y en a huit depuis 1816. Toutes, à l'exception 
d'une seule, présentent la continuité des mêmes 
résultats. 

Ire Période. — Disette. (6 années : 1816 à 1821 inclus). 

Excédant des importations sur les exportations. 6,247,178 hect. 
Ayant coûté a la France 164,029,849 Ir. 

L'excédant des importations a été de. . . . 3,659,815 hect. 
Dans les seules années 1816 et 1817. 

2e Période. — Abondance. (6 années : 1822 à 1827). 

Excédant des exportations sur les importations. 1,248,601 hect. 
Dont le produit a été de 19,525,528 Ir. 

3e Période. — Disette. (5 années : 1828 à 1832). 

Excédant des importations sur les exportations. 9,527,466 hect. 

Ayant coûté à la France 211,593,670 fr. 

14 



210 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

4« Période. — Abondance. (5 années : 1833 à 1837). 
Excédantdes exportations sur les importations. 914,130 iiect 

Dont le produit a été de 14,974,187 fr. 

2 de disette, 1839-1840. 



oo Pénode. — Mixte. 5 années . ^ „ ,, , ^ looo .o,. .ora 

3 d abondance, 1838-1841-1842. 

Néanmoins les importations ont dépassé les 
exportations de 1,126,473 liect. 

Ayant coûté à la France 28,874,000 fr. 

6« Période. — Disette, (o années ; 1843 à 1847). 

Excédant des importations sur les exportations. 18,097,132 hect. 
Ayant coûté à la France 515,561,232 tr. 

7« Période. — Abondance. (5 années : 1848-1852). 

Eîxcédant des exportations sur les importations. 14,344,824 hect. 
Dont le produit a été de 218,823,922 fr. 

8e Période. — Disetïe. (5 années : 1853 à 1857). 

Excédant des importations sur les exportations. 24,752,019 hect. 
Ayant coûté à la France 692,063,885 fr. 

En résumé, les 41 années que comprennent les huit périodes 
ont produit un déficit de 1,358,798,999 fr. 



NOTES 211 

Résumé de la note A. 

EXCÉDANT DES IMPORTATIONS. EXCÉDANT DES EXPORTATIONS. 

1816 à 1821. 164,029,849 fr. 



1828 à -1832. 211,593,670 

1838 à 1842. 28,874,000 

1843 à 1847. 315,561,232 

1853 à 1857. 692,063,885 



1822 à 1827. 19,525,528 fr. 
1833 à 1837. 14,974,187 

1848 à 1852, 218,823,922 



1,612,122,636 253,323,637 

253,323.637 



1,338,798,999 



Le travail de M. Abel Hugo s'arrêtant en 1852, 
j'ai pu le compléter jusqu'en 1857 par des docu- 
ments officiels, qui confirment toutes les prévisions 
du consciencieux économiste, mais j'ai dû m'ar- 
rêter à cette époque, aucun renseignement n'ayant 
été publié depuis lors. 



212 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 



NOTE B 

(Extraite de la brochure de M. Abel Hugo) 

Que les disettes aient une funeste influence sur 
le bien-être de la population, c'est ce qui n'a pas 
besoin d'être démontré ; nous allons faire voir 
qu'elles n'intéressent pas moins son existence et 
son accroissement. 

On sait qu'une population abondamment four- 
nie de subsistances s'accroît rapidement et en 
proportion directe de l'abondance dont elle jouit. 

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si elle dé- 
croît quand elle manque des subsistances' dont 
elle a besoin. Alors les décès augmentent et les 
naissances diminuent. 

Néanmoins, dans les États européens modernes, 
la diminution est rarement telle, que s'il n'existe 



NOTES 213 

pas de cause autre que la disette, raccroissement 
de la population en soit complètement arrêté, 
c'est-à-dire que le nombre des décès surpasse ce- 
lui des naissances. 

On n'a vu de calamités pareilles qu'en Orient, 
dans l'Inde anglaise, par exemple, où la famine 
a dépeuplé des districts tout entiers. 

Cela n'est même pas arrivé en France, dans les 
deux plus mauvaises années du xix^ siècle, celles 
où le choléra a fait sa double apparition, en 1832, 
qui fut aussi une année de disette, et en 1849, 
année où l'abondance apporta quelque soulage- 
ment aux populations attaquées par l'épidémie. 

L'accroissement moyen annuel de la population 
en France depuis cinquante ans est de 1/210 *. 

Il fut en 1832 de 1,7312 et en 1849 de 1,2643, 
accroissement bien faible sans doute. 

L'accroissement fort ou faible est donc continu; 
mais il subit, en diminuant, l'influence des di- 
settes. 



* Cette statistique diffère peu de celle de M Block que nous 
avons citée plus haut, elle équivaut au chiffre de 0,49, l'autre 
au chiffre de 0,53, la différence peut s'exphquer par les années 
plus au moins récentes sur lesquelles on a opéré. 



2Ii SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

A quel chiffre s'élève cette diminution? 

Pour les années que ^lous allons citer, elle a été 
tantôt de 5 vingtièmes, tantôt de 5 et demi, de 7, 
de 8 et de 11 vingtièmes, variant ainsi du quart 
à plus de moitié sur les années précédentes. 

Dans deux années, l'une d'abondance (1810), 
l'autre de disette (1811), succédant à une année 
d'abondance et en éprouvant encore les effets, 
quant aux naissances, l'accroissement a été : 

En 1810, de 6/80 pour 1000, 
En 1811, de 5/38 pour 1000. 
Moyenne des deux années, 6,09 pour 1000. 

Dans les deux années suivantes, 1812, année 
de grande disette, et 1813, où les récoltes insuffi- 
santes ont eu sur les naissances une influence 
augmentée par la disette précédente, l'accroisse- 
ment a été seulement : 

En 1812, de 3,81 pour 1000, 
En 1813, de 4,01 pour 1000. 

Moyenne des deux années, 3.91 pour 1000. 

Diminution : plus de sept vingtièmes. 

En 1816, année de récoltes insuffisantes, mais ' 



.NOTES 213 

compensée et au delà par l'abondance des récoltes 
de l'année précédente, l'accroissement de popu- 
lation avait été de : 

8,36 pour 1000. 

bans les deux années suivantes, années de di- 
sette, il fut seulement : 

En 1817, de 6,64 pour 1000, 
En 1818, de 5,45 pour 1000. 

Moyenne des deux années : 6,04 pour 1000. 
Diminution : plus de cinq viyigtièmes et demi. 

De 1822 à 1827, période de six années d'abon- 
dance, l'accroissement moyen annuel de la popu- 
lation est de : 

6,26 pour 1000. 

Il s'abaisse de 1828 à 1832, période de cinq 
années de disette, à 

3,66 pour 1000 
Diminution dep/its de huit vingtièmes. 

L'influence des années de disette sur la diminu- 



216 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

tiondelaccroisseaieot de population se fait même 
sentir dans la période mixte. 

En 1839, première année de disette, succédant 
à plusieurs années d'abondance, l'accroissement 
de la population a été de': 

5,25 pour 1000 

Il n'a plus été, en 1840, seconde année de disette, 
que de : 

4,01 pour 1000. 

Diminution : cinq vingtièmes. 

Dans la dernière période de disette qui a duré 
cinq ans, et a exigé une importation (exportations 
déduites) de 18,697,132 hectolitres de froment. 
Tannée 1845 qui, par exception, n'a importé sur 
cette masse considérable que la quantité insigni- 
liaiite de 331,787 hectolitres, a eu un accroisse- 
ment de population de : 

6,83 pour 1000. 

Tandis que dans les trois années suivantes, 
1846 et 1847, années de disette, et 1848, première 
année de la période d'abondance, oi^i la France est 
encore, mais qui a subi, sous le rapport des nais- 



NOTES 217 

sance, l'influence de l'année précédente, l'accrois- 
sement ne s'est élevé : 

En 1846 qu'à 4,34 pour 1000 \ 

En 1847 qu'à 1,77 pour 1000 moyenne 3,02. 

En 1848 qu'à 2,95 pour 1000 ) 

Diminution : plus de onze vingtièmes. 

Ce qui précède prouve suffisamment l'influence 
des disettes sur la diminution de l'accroissement 
régulier de la population, et indique le chiff're 
proportionnel de la diminution. 

Nous avons voulu nous rendre compte de la 
manière dont cette influence s'exerce et dont cette 
diminution s'opère; nous avons reconnu que c'est 
par deux actions simultanées, opposées dans les 
moyens, mais concourant au même but par la 
diminution des naissances et par l'augmentation 
des décès; nous pourrions, au besoin, indiquer la 
valeur proportionnelle de ces deux modes d'in- 
fluence, mais nous ne donnerions qu'une preuve 
de plus aux résultats qui viennent d'être énoncés, 
et nous pensons que les preuves déjà données 
suffisent. 



218 SOLUTION POLITIQ! E ET SOCIALE 



NOTE C 

CONSTITUTION FÉDÉRALE DES ÉTATS-UNIS 
PRÉAMBULE 

Nous, le peuple des États-Unis, afin de former 
une union plus parfaite, d'établir la justice, d'as- 
surer la tranquillité intérieure, de pourvoir à la 
défense commune, d'accroître le bien-ôtre géné- 
ral, et de rendre durables pour nous comme pour 
notre postérité les bienfaits de la liberté, nous 
faisons, nous décrétons et nous établissons cette 
Constitution pour les États d'Amérique. 

ARTICLE PREMIER 

CONGRÈS 

Section I. — Le Congrès des Etats-Unis, com- 
posé d'un Sénat et d'une Chambre de représen- 
tants, sera investi de tous les pouvoirs législatifs 
conférés par le présent acte. 



iXOTES 219 

Section II. — 1° La Chambre des représentants 
sera composée de membres élus tous les deux ans 
par le peuple des divers États, et les électeurs de 
chaque État devront avoir les qualités requises 
des électeurs de la branche la plus nombreuse de 
la législature de l'État. 

2° Personne ne pourra être représentant des 
États-Unis, à moins d'avoir atteint l'âge de vingt- 
cinq ans, d'avoir été, pendant sept ans, citoyen des 
États-Unis, et d'être, au moment de son élection, 
habitant de l'État qui l'aura élu. 

3** Les représentants et les impôts directs seront 
répartis entre les divers États qui feront partie 
de l'Union, d'après le nombre respectif de leurs 
habitants. Ce nombre sera déterminé en ajou- 
tant au nombre total des personnes libres, y 
compris ceux qui servent pour un terme limité, 
et non compris les Indiens non imposés (taxés), 
trois cinquièmes de toutes les autres personnes. 

Le recensement, pour l'époque actuelle, sera fait 
trois ans après la première réunion du congrès 
des États-Unis, et ensuite de dix ans en dix ans, 
d'après le mode qui sera réglé par une loi. Le 
nombre des représentants n'excédera pas celui de 



220 SOLUTION POLITIQUK ET SOCIALE 

un par trente mille habitants, mais chaque État 
aura au moins un représentant. 

Jusqu'à ce que le recensement ait été fait, l'État 
de New-Hampshire en enverra 3 ; Massachusetts, 8 ; 
Rhode-Island et les plantations de Providence, 1 ; 
Connecticut, 5; New-York, 6; New-Jersey, 4; la 
Pensylvanie, 8 ; le Delaware, 1 ; le Maryland, 5 ; 
la Virginie, 10; la Caroline, septentrionale, 5; la 
Caroline méridionale, 5, et la Géorgie, 3. 

4° Quand des places viendront à vaquer, dans 
la représentation d'un État au Congrès, l'autorité 
executive de cet État convoquera le corps élec- 
toral pour les remplir. 

5^ La chambre des représentants élira ses ora- 
teurs (président et vice-président) et autres digni- 
taires ; elle exercera seule le pouvoir de mise en 
accusation pour forfaiture. 

SÉNAT 

Section 111. — l'^ Le Sénat des États-Unis sera 
composé de deux sénateurs de chaque État, élus 
par la législature de cet état et chaque sénateur 
aura un vote. 



NOTES 22l 

2° Immédiatement après leur réunion, en con- 
séquence de leur première élection, ils seront 
divisés par nombre aussi égal que possible, en 
trois classes. Les sièges des sénateurs de la 
première classe seront vacants au bout de la 
seconde année ; ceux de la seconde classe au bout 
de quatre ans ; et ceux de la troisième classe à la 
fin de la sixième année, de manière que tous les 
deux ans un tiers du Sénat sera renouvelé par les 
élections. Si des places deviennent vacantes par 
démission ou pour tout autre cause, pendant l'in- 
tervalle des sessions de la législature de chaque 
État, le pouvoir exécutif de cet État nommera 
provisoirement un sénateur jusqu'à ce que la 
législature puisse remplir le siège vacant. 

3° Personne ne pourra être sénateur à moins 
d'avoir atteint l'âge de trente ans, d'avoir été 
pendant neuf ans citoyen des États-Unis, et 
d'être, au moment de son élection, habitant de 
l'État qui l'aura choisi. 

4o Le vice-président des États-Unis sera prési- 
dent du Sénat, mais il n'aura point le droit de 
voter, à moins que les votes ne soient partagés 
également. 



222 SL)LUT10N politique ET SOCIALE 

5° Le Sénat nommera les autres employés e 
dignitaires du Sénat, entre autres un présiden 
qui présidera dans l'absence du vice-présiden 
des États-Unis, ou quand celui-ci exercera le 
fonctions du président de l'Union, 

6" Le Sénat aura seul, le pouvoir de juger le 
accusations intentées par la Chambre des repré- 
sentants (impeacliment, conformément à la sec- 
tion II, n*^ o, de l'article 1 sur le Congrès). Quan( 
il agira à cat effet, les sénateurs prêteront un ser 
ment spécial. Si c'est le président des États-Uni 
qui est mis en jugement, le chef de la justici 
présidera. Aucun accusé ne peut être déclar( 
coupable ({u'à la majorité des deux tiers dei 
membres présents. 

7" Les jugements rendus, en cas de mise er 
accusation, n'auront d'autre effet que de privei 
l'accusé de la place qu'il occupe, de le déclare] 
incapable' de posséder tout emploi honorique oi 
rétribué, et tout poste de confiance, dans les 
États-Unis ; mais la partie condamnée pourn 
nonobstant être mise en accusation, jugée e1 
punie, selon les lois, par les tribunaux ordi- 
naires. 



xNOTES 223 

Section IV. — 1° Le temps, le lieu et le mode 
de procéder aux élections des sénateurs et des 
représentants seront réglés dans chaque État par 
la législature; mais le Congrès peut, par une loi, 
changer ces règlements ou en faire de nouveaux, 
excepté pourtant en ce qui concerne le lieu où les 
sénateurs doivent être élus. 

2*^ Le Congrès s'assemblera au moins une fois 
l'année, et cette réunion sera fixée pour le premier 
lundi de décembre, à moins qu'une loi ne la fixe 
à un antre jour. 



PRIVILEGES, POUVOIR ET DEVOIRS DU CONGRES 

Section V. — 1° Chaque Chambre sera juge des 
élections, des droits et des titres de ses membres ; 
dans chaque Chambre la majorité suffira pour 
traiter les affaires ; toutefois un nombre moindre 
que la majorité peut s'ajourner de jour en jour et 
est autorisé à forcer les membres absents à se 
rendre aux séances par telle pénalité que chaque 
Chambre pourra établir. 

2° Chaque Chambre fera son règlement, punira 



224 SOLUTION POLITIQrE KT SOCIALE 

ses membres pour conduite inconvenante, et 
pourra, à la majorité des deux tiers, exclure un 
membre. 

3° Chaque Chambre tiendra un journal de ses 
délibérations et le publiera d'époque en époque 
(à l'exception de ce qui lui paraîtra devoir rester 
secret), et les votes négatifs ou approbatifs des 
membres de chaque Chambre sur une question 
quelconque seront, sur la demande dun cinquième 
des membres présents, consignés sur le journal. 

4^ Aucune des deux Chambres ne pourra, pen- 
dant la session du Congrès, et sans le consente- 
ment de l'autre Chambre, s'ajourner à plus de 
trois jours, ni transférer ses séances dans un 
autre lieu que celui où siègent les deux chambres. 

Section YI — 1° Les sénateurs et les représen- 
tants recevront pour leurs services une indemnité 
qui sera fixée par une loi et payée par le trésor des 
États-Unis. 

Dans tous les cas, excepté ceux de trahison, de 
félonie ou de d'atteinte à la paix publique, ils ne 
pourront être arrêtés, soit pendant leur présence 
à la session, soit en s'y rendant on en retournant 



NOTES 225 

dans leurs foyers; dans aucun autre lieu ils ne 
pourront être inquiétés ni interrogés en raison de 
discours ou opinions prononcés dans leurs cham- 
bres respectives. 

2° Aucun sénateur ou représentant ne pourra, 
pendant le temps pour lequel il a été élu, être 
nommé à une place, dans l'ordre civil, sous l'auto- 
rité des États-Unis, lorsque cette place aura 
été crée ou que les émoluments en auront été 
augmentés pendant cette période. Aucun individu, 
occupant une place sous l'autorité des États-Unis, 
ne pourra être membre d'une des deux Chambres 
tant qu'il conservera cette place. 

Section VII — 1° Tous les bills (lois), établis- 
sant des impôts, doivent prendre naissance dans la 
Chambre des représentants, mais le Sénat peut y 
concourir par des amendements comme aux 
autres bills (lois). 

2° Tout bill qui aura reçu l'approbation du Sénat 
et de la Chambre des représentants sera, avant 
de devenir loi, présenté au président des États- 
Unis; s'il l'approuve, il y apposera sa signa- 
ture, sinon, il le renverra avec ses objec- 

15 



226 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

tiens à la Chambre dans laquelle il aura 
été proposé ; elle consignera les objections inté- 
gralement dans son journal et discutera de nou- 
veau le bill. Si. après cette seconde discussion, 
deux tiers de la Chambre se prononcent en faveur 
du bill, il sera envoyé, avec les objections du pré- 
sident, à l'autre Chambre qui le discutera éga- 
lement et, si la même majorité l'approuve, il 
deviendra loi; mais, en pareil cas, les votes des 
Chambres doivent être donnés par oui et par non 
et les noms des personnes, votant pour ou contre, 
seront inscrits sur le journal de leurs Chambres 
respectives. Si dans les dix jours (les dimanches 
non compris) le président ne renvoie point un bill 
qui lui aura été présenté, ce bill aura force de loi 
comme s'il l'avait signé, à moins, cependant, que 
le Congrès en s'ajournant ne prévienne le renvoi : 
alors le bill ne fera point loi. 

3^ Tout ordre, toute résolution ou vote pour les- 
quels le concours des deux Chambres est nécessaire 
(excepté pourtant pour la question d'ajournement), 
doivent être présentés au président des États- 
Unis, et approuvés par lui avant de recevoir leur 
exécution, s'il les rejette, ils doivent être de non- 



NOTES 227 

veau adoptés par les deux tiers des deux Cham- 
bres suivant les règles prescrites pour les bills. 

Section YIII. — Le Congrès aura le pouvoir : 
i° D'établir et de faire percevoir des taxes, droits, 
impôts et excises; de payer les dettes publiques 
et de pourvoir à la défense commune et au bien 
général des États-Unis; mais les droits, impôts et 
excises devront être les mêmes dans tous les 
États de l'Union, 

2° D'emprunter de l'argent sur le crédit des 
États-Unis. 

3° De régler le commerce avec les nations étran- 
gères, entre les divers États et les tribus in- 
diennes ; 

¥ D'établir une règle générale pour les naturali- 
sations, et des lois générales sur les banqueroutes 
dans les États-Unis ; 

5*^ De battre la monnaie, d'en régler la valeur, 
ainsi que celle des monnaies étrangères, et de 
iixer la base des poids et mesures; 

6'^ D'assurer la punition de la contrefaçon de la 
monnaie courante et du papiei- public des États- 
Unis; 



228 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

7» D'établir des bureaux de poste et des routes 
de poste; 

8° D'encourager les progrès des sciences et des 
arts utiles, en assurant pour des périodes limitées, 
aux auteurs et inventeurs le droit exclusif de leurs 
écrits et de leurs découvertes ; 

9*^ De constituer des tribunaux subordonnés à 
la cour suprême. 

lOo De définir et de punir les pirateries et 
félonies commises en haute mer et les offenses 
contre le droit des gens; 

ll'^De déclarer la guerre, d'accorder les lettres 
de marque et de représailles, et de faire des règle- 
ments concernant les captures sur terre et sur 
mer; 

12° De lever et d'entretenir des armées; mais 
aucun argent pour cet objet ne pourra être voté 
pour plus de deux années. 

43" De créer et d'entretenir une force maritime; 

14'' D'établir des règles pour l'administration et 
l'organisation, des forces de terre et de mer; 

15" De pourvoir à ce que la milice soit convo- 
quée pour exécuter les lois de l'Union, pour répri- 
mer les insurrections et repousser les invasions; 



NOTES 229 

16° De pourvoir à ce que la milice soit orga- 
nisée, armée et disciplinée, et de disposer de la 
partie de cette milice qui peut se trouver employée 
au service des États-Unis, en laissant aux États 
respectifs la nomination des officiers et le soin 
d'établir dans la milice la discipline prescrite par 
le Congrès. 

17" D'exercer la législation exclusive, dans 
tous les cas quelconques, sur tel district (ne dépas- 
sant pas dix milles carrés) qui pourra, par la ces- 
sion des États particuliers et par l'acceptation du 
Congrès, devenir le siège du gouvernement des 
États-Unis, et d'exercer une pareille autorité sur 
tous les lieux acquis par achat, d'après le consen- 
tement de la législature de l'État où ils seront 
situés et qui serviront à l'établissement de forte- 
resses, de magasins, d'arsenaux, de chantiers et 
autres établissements d'utilité publique; 

18*^ Enfin, le Congrès aura le pouvoir de faire 
toutes les lois nécessaires ou convenables pour 
mettre à exécution les pouvoirs qui lui ont été 
accordés, et tous les autres pouvoirs dont cette 
constitution a investi le gouvernement des États- 
Unis ou une de ses branches. 



230 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

Sectio7i [\. — 1*^ i^a migration ou l'importation 
de telles personnes, dont l'admission peut pa- 
raître convenable aux États actuellement exis- 
tants, ne sera point prohibée par le Congrès avant 
l'année 1808, mais une taxe, ou droit n'excédant 
point dix dollars par personne, peut-être imposé 
sur cette importation ; 

2*^ Le privilège de Vhabeas corpus ne sera sus- 
pendu qu'en cas de rébellion ou d'invasion, et 
lorsque la sûreté publique l'exigera; 

3*^ Aucun bill « d'attainder, » ni loi rétroactive 
« ex posi facto, » ne pourront être décrétés; 

4° Aucune capitation ou autre taxe directe ne 
sera établie, si ce n'est en proportion du dénom- 
brement prescrit dans une section précédente ; 

5° Aucune taxe ou droit ne sera établi sur 
des articles exportés d'un État quelconque , 
aucune préférence ne sera donnée par des règle- 
ments commerciaux ou fiscaux, aux ports d'un 
État sur ceux d'un autre ; les navires destinés 
pour un État ou sortant de ses ports, ne pourront 
être forcés de faire des déclarations d'entrée ou 
de sortie dans ceux d'un autre, ou d'y payer des 
droits ; 



NOTES 231 

6*^ Aucun argent ne sera tiré de la trésorerie 
(|u'en conséquence de dispositions prises par une 
loi, et de temps en temps on publiera un tableau 
régulier des recettes et des dépenses publiques; 

1^ Aucun titre de noblesse ne sera accordé par 
les États-Unis, et aucune personne, tenant une 
place rétribuée ou un poste de confiance sous leur 
autorité, ne pourra, sans le consentement du 
Congrès, accepter quelque présent, émolument, 
place ou titre quelconque d'un roi, prince ou 
État étranger. 

Section X. — 1*^ Aucun État ne pourra con- 
tracter ni traité, ni alliance, ni confédération, ni 
battre monnaie, ni accorder des lettres de marque 
ou de représailles, ni émettre des billets de crédit, 
ni déclarer qu'autre chose que la monnaie d'or 
et d'argent doive être acceptée en payement de 
dettes, ni passer quelque bill « d'attainder, » ou 
loi rétroactive « ex post facto, » ou affaiblissement 
des obligations des contrats, ni accorder aucun 
titre de noblesse ; 

2<^ Aucun État ne pourra, sans le consentement 
du Congrès, établir quelque impôt ou droit sur les 



232 SOLUTION POLITIOUK ET SOCIALE 

importations ou exportations, à l'exception de ce 
qui lui sera absolument nécessaire pour l'exécu- 
tion de ses lois d'inspection, et le produit net do 
tous droits et impôts, établis par quelque État sur 
les importations et exportations, sera à la dispo- 
sition de la trésorerie des États-Unis, et toute loi 
pareille sera sujette à la révision etau contrôle du 
Congrès. Aucun État ne pourra, sans le consen- 
tement du Congrès, établir aucun droit sur le 
tonnage, entretenir des troupes ou des vaisseaux 
de guerre en temps de paix, contracter quelque 
traité ou union avec un autre État, ou avec une 
puissance étrangère, ou s'engager dans une guerre, 
si ce n'est dans des cas d'invasion, ou d'un 
danger assez imminent pour n'admettre aucun 
délai. 

ARTICLE II 

POUVOIR EXÉCUTIF 

Section I. — 1° Le président des États-Unis sera 
investi du pouvoir exécutif, il occupera sa place 
pendant le terme de quatre ans ; son élection et 
celle du vice-président, nommé pour le même 
terme, auront lieu ainsi qu'il suit : 



XOTES 233 

!2'' Chaque État iioiiiniera, de la manière qui 
sera prescrite par la législature, un nombre 
d'électeurs égal au nombre total de sénateurs et 
de représentants que l'État envoie au Congrès ; 
mais aucun sénateur ou représentant, ni aucune 
personne, possédant une place rétribuée ou poste 
de confiance sous l'autorité des États-Unis, ne 
peuvent être électeurs *. 

Les électeurs s'assembleront dans leurs États 
respectifs et ils voteront au scrutin pour deux 
individus, dont un au moins ne sera point habitant 
du même État qu'eux. Ils feront une liste de 
toutes les personnes qui ont obtenu des suffrages 
et du nombre de suffrages que chacune d'elles 
aura obtenu. Ils signeront et certifieront cette liste 
et la transmettront, scellée, au siège du gouverne- 
ment des États-Unis, sous l'adresse du président 
du Sénat qui, en présence du Sénat et de la 
Chambre des représentants, ouvrira tous les cer- 
titicats et comptera les votes. Celui qui aura obtenu 
le plus grand nombre de votes sera président. Si 
ce nombre forme la majorité des électeurs, si plu- 

* Cette clause a été annulée et remplacée par le douzième amen- 
dement. ( Voir la fin.) 



234 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

sieurs ont obtenu cette majorité et que deux ou un 
plus grand nombre réunissent la même quantité 
de suffrages, alors la Chambre des représentants 
choisira l'un d'entre eux pour président par la voie 
du scrutin. Si aucun n'a réuni cette majorité, la 
Chambre prendra les cinq personnes qui en ont 
approché davantage et choisira parmi elles le pré- 
sident de la même manière. Mais en choisissant 
ainsi le président, les votes seront pris par 
État, la représentation de chaque État ayant un 
vote. 

Un ou plusieurs membres des deux tiers des 
États devront être présents et la majorité de tous 
ces États sera indispensable pour que le choix soit 
valide. Dans tous les cas, après le choix du pré- 
sident celui qui réunira le plus de voix sera vice- 
président. 

Si de'jx ou plusieurs candidats ont obtenu un 
nombre égal de voix, le Sénat choisira parmi ces 
candidats le vice-président par voie du scrutin. 

3° Le congrès peut déterminer l'époque de la 
réunion des électeurs et le jour auquel ils donne- 
ront leurs suffrages, lequel jour sera le même 
pour tous les Etats de l'Union. 



NOTES 235 

\o Aucun inilividu autre qu un citoyen né dans 
les Etats-Unis, ou étant citoyen lors de l'adoption de 
cette Constitution ne peut être éligible à la dignité 
de président, aucune personne ne sera éligible à 
cette fonction à moins d'avoir atteint l'âge de 
trente-cinq ans et d'avoir résidé quatorze ans aux 
Etats-Unis. 

5° En cas que le président soit privé de son em- 
ploi ou en cas de mort, de démission ou d'inhabi- 
leté à remplir les fonctions et les devoirs de cette 
dignité, elle sera confiée au vice-président, et le 
Congrès peut, par une loi, pourvoir au cas du ren- 
voi, de la mort, de la démission ou de l'inhabileté 
tant du président que du vice-président, et indi- 
quer quel fonctionnaire public remplira en pareil 
cas la présidence, jusqu'à ce que la cause de l'in- 
habileté n'existe plus, ou qu'un nouveau prési- 
dent ait été élu. 

6° Le président recevra pour ses services, à des 
époques fixées, une indemnité (jui ne pourra être 
augmentée ni diminuée pendant la période pour 
laquelle il aura été élu, et pendant le même 
temps il ne pourra recevoir aucun autre émolu- 
ment des Etats-Unis ou de l'un des États. 



236 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

7o Avant son entrée en fonction, il prêtera le 
serment on affirmation qni suit : 

« Je jure (ou j'affirme) solennellement que je 
» remplirai fidèlement la fonction de président 
» des États-Unis, et que j'emploierai tous mes 
» soins à conserver, protéger et défendre la 
)) Constitution des États-Unis. » 

Section II. — 1° Le président sera commandant 
en chef de l'armée et des flottes des États-Unis et 
de la milice des divers États, quand elle sera 
appelée au service actif des États-Unis. Il peut 
requérir l'opinion écrite du principal fonction- 
naire dans chacun des départements exécutifs, 
sur tout objet relatif aux devoirs de leurs offices 
respectifs, et il aura le pouvoir d'accorder dimi- 
nution de peine et pardon pour délits envers les 
États-Unis, excepté en cas de mise en accusation 
par la Chambre des représentants. 

2° Il aura le pouvoir de faire des traités de l'avis 
et du consentement du Sénat, pourvu que les 
deux tiers des sénateurs présents y donnent leur 
approbation ; il nommera de l'avis et du consente- 
ment du Sénat, et désignera les ambassadeurs, 



NOTES 237 

les autres ministres publics et les consuls, les 
juges des cours suprêmes et tous autres fonction- 
naires des États-Unis, aux nominations desquels 
il n'aura point été pourvu d'une autre ma- 
nière dans cette Constitution , et qui seront 
institués par une loi. Mais le Congrès peut, par 
une loi, attribuer les nominations de ces employés 
subalternes au président seul, aux cours de justice 
ou aux chefs des départements (ministres). 

3° Le président aura le pouvoir de nommer à 
toutes les places vacantes pendant l'intervalle des 
sessions du Sénat, en accordant des commissions 
qui expireront à la tin de la session prochaine. 

Section III. — De temps à autre le président 
donnera au Congrès des informations sur l'état 
de l'Union, et il recommandera, à son examen 
les mesures qu'il jugera nécessaires et convena- 
bles ; il peut, dans des occasions extraordi- 
naires, convoquer les deux Chambres, ou l'une 
d'elles, et en cas de dissentiments entre elles sur 
le temps de leur ajournement, il peut les ajourner 
à telle époque qui lui paraîtra convenable. Il rece- 
vra les ambassadeurs et les autres ministres 



238 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

publics; il veillera à ce que les lois soient fidèle- 
ment exécutées et il commissionnera tous les fonc- 
naires des États-Unis. 

Section lY. — Le président, le vice-président 
et tous les fonctionnaires civils pourront être ren- 
voyés de leur place si, à la suite d'une accusation, 
ils sont convaincus de trahison, de dilapidation 
du trésor public ou d'autres grands crimes et 
d'inconduite {misdememiors) . 



ARTICLE III 
POUVOIR JUDICIAIRE 

Section I. — Le pouvoir judiciaire des États- 
Unis sera confié à une cour suprême et aux autres 
cours inférieures que le Congrès peut de temps à 
autre former et établir. Les juges, tant des cours 
suprêmes que des cours inférieures, conserveront 
leur place tant que leur conduite sera bonne, et 
ils recevront pour leurs services, à des époques 
fixées, une indemnité qui ne pourra être dimi- 
nuée tant qu'ils occuperont leur place. 



NOTES 2.Î9 

Section II. — 1*^ Le pouvoir judiciaire s'étendra 
à toutes les causes, en matière de lois et d'équité, 
qui se produiront sous l'empire de cette Constitu- 
tion, des lois des États-Unis et des traités faits ou 
qui seront faits sous leur autorité; à toutes les 
causes concernant des ambassadeurs , d'autres 
ministres publics ou des consuls; à toutes les 
causes de l'amirauté ou de la juridiction mari- 
time ; aux contestations dans lesquelles les États- 
Unis seront partie; aux contestations entre deux 
ou plusieurs États, entre un État et des citoyens 
d'un autre État, entre des citoyens d'États diffé- 
rents, entre des citoyens du même État réclamant 
des terres en vertu de concessions émanées de 
différents États, et entre un État ou les citoyens 
de cet État et des États, citoyens ou sujets étran- 
gers. 

Dans tous les cas concernant les ambassadeurs, 
d'autres ministres publics ou des consuls, et dans 
les causes dans lesquelles un État sera partie, la 
cour suprême exercera la juridiction originelle. 
Dans tous les autres cas sus-mentionnés, la cour 
suprême aura la juridiction d'appel, tant sous le 
rapport de la loi (pie du fait, avec telles excep- 



2iO SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

tions et tels règlements que le Congrès pourra 
faire. Le jugement de tout crime, excepté en cas 
(le mise en accusation par la Chambre des repré- 
sentants, sera rendu par jury; ce jugement aura 
lieu dans l'État où le crime aura été commis; 
mais si le crime n'a pas été commis dans un des 
États, le jugement sera rendu dans tel lieu que le 
Congrès aura désigné à cet effet par une loi. 

Section III. — 1*^ La trahison contre les États- 
Unis consistera uniquement à prendre les armes 
contre eux ou à se réunir à leurs ennemis en leur 
donnant aide et secours. Aucune personne ne sera 
convaincue de trahison, si ce n'est sur le témoi- 
gnage de deux témoins déposant sur le même acte 
patent, ou lorsqu'elle sera reconnue coupable de- 
vant la cour. 

Le Congrès aura le pouvoir de fixer la peine de 
trahison, mais ce crime ne pourra entraîner que 
l'infamie personnelle et non la confiscation, si ce 
n'est pendant la vie de la personne convaincue 
(condamnée). 



NOTES 2il 



ARTICLE IV 

POUVOIR ET DROITS DES ÉTATS 

Section 1. — Pleine confiance et crédit seront 
donnés, en chaque, État, aux actes publics et aux 
procédures judiciaires de tout autre État, et le 
Congrès peut, par des lois générales, déterminer 
quelle sera la forme probante de ces actes et pro- 
cédures et les effets qui y seront attachés. 

Section 11. — 1^ Les citoyens de chaque État au- 
ront droit à tous les privilèges et immunités atta- 
chés au titre de citoyen dans les autres États. 

2^ Un individu, accusé, dans un État, de trahison, 

de félonie ou de tout autre crime, qui se soustraira 

à la justice et qui sera trouvé dans un autre État, 

sera, sur la demande de l'autorité executive de 

l'État dont il s'est enfui, livré et conduit vers 

l'État ayant juridiction sur ce crime. 

Z^ Aucune personne tenue au service ou au tra- 
ie 



242 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

vail dans un État, sous les lois de cet État, et qui 
se sauverait dans un autre, ne pourra, en consé- 
quence d'une loi ou d'un règlement de l'État où 
elle s'est réfugiée, être dispensée de ce service ou 
travail, mais sera livrée sur la réclamation de la 
partie à laquelle ce service et ce travail sont dus. 

Section III. — l'' Le Congrès pourra admettre 
de nouveaux États dans cette Union, mais aucun 
nouvel État ne sera érigé ou formé dans la juri- 
diction d'un autre État ; aucun État ne sera formé 
non plus de la réunion de deux ou de plusieurs 
États ni de quelque partie d'État, sans le consen- 
tement de la législature des États intéressés, et 
sans celui du Congrès. 

Le Congrès aura le pouvoir de disposer du ter- 
ritoire et des autres propriétés appartenant aux 
États-Unis, et d'adopter à ce sujet tous les règle- 
ments et mesures convenables; et rien dans cette 
constitution ne sera interprété dans un sens pré- 
judiciable aux droits que peuvent faire valoir les 
États-Unis ou quelques États particuliers. 

Section IV. — Les États-Unis garantissent à 



NOTKS 243 

tous les États de l'Union une forme de gouverne- 
ment républicain, et protégeront chacun d'eux 
contre toute invasion, et aussi contre toute vio- 
lence intérieure, sur la demande de la législature 
ou du pouvoir exécutif, si la législature ne peut 
être convoquée. 

ARTICLE V 
AMENDEMENTS A LA CONSTITUTION. 

Le Congrès, toutes les fois que les deux tiers 
des deux Chambres le jugeront nécessaire, propo- 
sera des amendements à cette constitution, ou sur 
la demande des deux tiers des législateurs des 
divers États, il convoquera une convention pour 
proposer des amendements, lesquels dans les deux 
cas, seront valables à toute fin, comme partie de 
cette constitution, quand ils auront été ratifiés par 
les législatures des trois quarts des divers États , 
ou par les trois quarts des conventions formées 
dans le sein de chacun d'eux, selon que l'un ou 
l'autre mode de ratification aura été prescrit par 
le Congrès, pourvu qu'aucun amendement faitavant 



244 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

l'année 1808 n'affecte d'une manière quelconque 
la première et la quatrième clause de la neuvième 
section du premier article, et qu'aucun État ne soit 
privé, sans son consentement, de son suffrage dans 
le Sénat. 

ARTICLE VI 

DISPOSITIONS DIVERSES. 

1° Toutes les dettes contractées et les engage- 
ments pris avant la présente constitution seront 
aussi valides à l'égard des États-Unis sous la pré- 
sente constitution que sous la confédération. 

2*^ Cette constitution et les lois des États-Unis 
qui seront faites en conséquence, et tous les trai- 
tés faits ou qui seront faits sous l'autorité des- 
dits États-Unis, composeront la loi suprême du 
pays; les juges de chaque État seront tenus de 
s'y conformer, nonobstant toute disposition qui, 
dans les lois ou la constitution d'un État quelcon- 
que, serait en opposition avec cette loi suprême. 

S'' Les sénateurs et les représentants sus-men- 
tionués ot les membres des législatures des États 



NOTES 24o 

et tous les officiers du pouvoir exécutif et judi- 
ciaire, tant des États-Unis que des divers États, 
seront tenus, par serment ou par affirmation, de 
maintenir cette constitution, mais aucun serment 
religieux ne sera jamais requis comme condition 
pour remplir une fonction ou charge publique sous 
l'autorité des États-Unis. 



ARTICLE VII 

1" La ratification donnée par les conventions de 
neuf États sera suffisante pour l'établissement de 
cette constitution entre les États qui l'auront ainsi 
ratifiée. 

2"^ Fait en convention, par le consentement 
unanime des États présents , le dix-septième 
jour de septembre de l'an du Seigneur 1787 et le 
douzième de l'indépendance des États-Unis; en 
témoignage de quoi nous avons signé. 

Signé : Georges Washington 

ET QUARANTE AUTRES. 



246 solution politique et sociale 

Amendements et additions a la constitution fédé- 
rale, PROPOSÉS PAR LE CONGRÈS ET RATIFIÉS PAR 
LA LÉGISLATURE DES DIFFÉRENTS ÉTATS , EN VERTU 

DE l'article 5. 

LOI POUR l'Établissement ou la prohibition d'une religion 

Art. l^^ Le congrès ne pourra faire aucune loi 
relative à l'établissement d'une religion , ou pour 
en prohiber une ; il ne pourra point non plus 
restreindre la liberté de la parole ou de la presse, 
ni attaquer le droit qu'a le peuple de s'assembler 
paisiblement et d'adresser des pétitions au gou- 
vernement pour obtenir le redressement de ses 
griefs. 

droit du peuple de garder ses armes 

Art. 2. Une milice bien réglée étant nécessaire 
à la sécurité d'un État libre , on ne pourra res- 
treindre le droit qu'a le peuple de garder et de 
porter des armes. 



NOTES 247 

Art. 3. Aucun soldat ne sera, en temps de 
paix, logé dans une maison sans le consentement 
du propriétaire, ni en temps de guerre, si ce n'est 
de la manière qui sera prescrite par une loi. 

DES RECHERCHES ET SAISIES DÉRAISONNABLES 

^rf. 4. Le droit qu'ont les citoyens de jouir 
de la sûreté de leurs personnes, de leur domicile, 
de leurs papiers et effets , à l'abri des recherches 
et saisies déraisonnables, ne pourra être violé; 
aucun mandat ne sera émis , si ce n'est sur des 
présomptions fondées, corroborées par le serment 
ou l'affirmation ; et ces mandats devront contenir 
la désignation spéciale du lieu où les perquisitions 
devront être faites et des personnes ou objets à 
saisir. 

PRIVILÈGES INDIVIDUELS 

Art. 5. Aucune personne ne sera tenue de 
répondre à une accusation capitale ou infamante, 
à moins d'une mise en accusation émanant d'un 
grand jury, à l'exception des délits commis par 



â48 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

des individus appartejiaiit aux troupes de terre 
ou de mer, ou à la milice , quand elle est en 
service actif, en temps de guerre ou de danger 
public ; la même personne ne pourra être soumise 
deux fois pour le même délit à une procédure qui 
compromettrait sa vie ou un de ses membres. 
Dans aucune cause criminelle, l'accusé ne pourra 
être forcé à rendre témoignage contre lui-même ; 
il ne pourra être privé de la vie, de la liberté ou 
de sa propriété que par suite d'une procédure 
légale. Aucune propriété privée ne pourra être 
appliquée à un usage public sans juste compen- 
sation. 

Art. 6. Dans toute procédure criminelle, 
l'accusé jouira du droit d'être jugé promptement 
et publiquement par un jury impartial de l'État 
et du district dans lequel le crime aura été 
commis, district dont les limites auront été 
tracées par une loi préalable; il sera informé de 
la nature et du motif de l'accusation; il sera con- 
fronté avec les témoins à charge ; il aura la faculté 
de faire comparaître des témoins en sa faveur, 
et il aura l'assistance d'un conseil pour sa dé- 
fense. 



NOTES -249 

Art. 7. Dans les causes qui devront être déci- 
dées selon la loi commune (in suifs atcommon lavS) 
le jugement par jury sera conservé dès que la 

valeur des objets en litige excédera vingt dollars ; 
et aucun fait jugé par le jury ne pourra être 
soumis à l'examen d'une autre cour dans les 
États-Unis, que conformément à la loi commune. 
Art. 8. On ne pourra exiger de cautionnements 
exagérés, ni imposer des amendes excessives, 
ni infliger des punitions cruelles et inaccou- 
tumées. 



INTERPRETATION LE LA CONSTITUTION 

Aî't. 9. L'énumération faite, dans cette consti- 
tution , de certains droits, ne pourra être inter- 
prétée de manière à exclure ou affaiblir d'autres 
droits conservés par le peuple. 

POUVOIRS NON DÉLÉGUÉS 

Art. 10. Les pouvoirs non délégués aux États- 
Unis par la constitution , ou ceux qu'elle ne 



230 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

défend pas aux États d'exercer, sont réservés aux 
États respectifs ou au peuple. 

LIMITATION DU POUVOIR JUDICIAIRE 

Art. 11. Le pouvoir judiciaire des États-Unis 
ne sera point organisé de manière à pouvoir s'é- 
tendre par interprétation à une procédure quel- 
conque, commencée contre un des États par les 
citoyens d'un autre État, ou par les citoyens ou 
sujets d'un État étranger. 

ÉLECTION DU PRÉSIDENT 

Ai^t. 12. — 1. Les électeurs se rassembleront 
dans leurs États respectifs, et ils voteront au 
scrutin pour la nomination du Président et du 
Vice-Président, dont un au moins ne sera point 
habitant du même État qu'eux; dans leurs bulle- 
tins, ils nommeront la personne pour laquelle ils 
votent comme Président , et dans des bulletins 
distincts, celle qu'ils portent à la vice-présidence; 
ils feront des listes distinctes de toutes les per- 



NOTES 251 

sonnes portées à la présidence et de toutes celles 
désignées pour la vice- présidence, et du nombre 
des votes pour chacune d'elles; ces listes seront 
par eux signées , certifiées et transmises scellées 
au siège du gouvernement des États-Unis , à 
l'adresse du président du Sénat. Le président du 
Sénat, en présence des deux chambres, ouvrira 
tous les procès-verbaux , et les votes seront 
comptés. La personne réunissant le plus grand 
nombre de suffrages pour la présidence sera 
président, si ce nombre forme la majorité de tous 
les électeurs réunis; et si aucune personne n'avait 
cette majorité , alors, parmi les trois candidats 
ayant réuni le plus de voix pour la présidence, la 
Chambre des représentants choisira immédiate- 
ment le Président par la voie du scrutin. Mais 
dans ce choix du Président, les votes seront 
comptés par État, la représentation de chaque 
État n'ayant qu'un vote : un membre ou des 
membres de deux tiers des États, seront nécessaires 
pour le choix. Et si la Chambre des représentants 
ne choisit point le Président, quand ce choix lui 
sera dévolu, avant le quatrième jour du mois de 
mars suivant, le Vice-Président sera Président, 



2o2 SOLUTIOJ^ POLITIQUE ET SOCIALE 

comme dans le cas de mort ou d'autre inhabileté 
constitutionnelle du Président. 

2. La personne réunissant le plus de suffrages 
pour la vice-présidence sera Vice-Président, si ce 
nombre forme la majorité du nombre total des 
électeurs réunis, et si personne n'a obtenu cette 
majorité, alors le Sénat choisira le Vice-Président 
parmi les deux candidats ayant le plus de voix ; 
la présence des deux tiers des sénateurs et la ma- 
jorité du nombre total sont nécessaires pour ce 
choix. 

2. Aucune personne constitutionnellement iné- 
ligible à la place de Président, ne sera éligible à 
celle de Vice-Président des États-Unis. 



NOTES 233 



NOTE D. 
RAPPORT FAIT PAR M. JULES DUVAL 

AU CONGRÈS INTERNATIONAL DE BIENFAISANCE DE BRUXELLES 
Dans la séance du 17 septembre 1856 

EN PRÉSENCE DE S. M. L F. ROI DES BELGES 

Messieurs, 

Je prends la parole au nom de la deuxième sec- 
tion du Congrès au sein duquel la commission spé- 
ciale de la population et de l'émigration m'a fait 
l'honneur de me confier l'expression de ses vœux. 
En toute occasion, le rapporteur eût sollicité la 
bienveillante indulgence du Congrès pour un tra- 
vail improvisé à la hâte, qui aurait demandé plus 
d'autorité personnelle et une longue préparation. 
Cette obligation lui est plus vivement imposée, il 



2.ji SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

le sent, par la solennité inaccoutumée de la séance 
d'aujourd'hui. Puisse du moins la grandeur du 
sujet faire oublier l'imperfection de la forme. 

La question soumise à vos délibérations est 
complexe. Dans le programme du Congrès, elle 
est ainsi formulée : 

« Aviser aux moyens de prévenir l'accroisse- 
ment désordonné de la population, et notamment 
à l'organisation permanente et régulière de l'émi- 
gration. » 

Voici d'abord les conclusions de la section : 

1° L'accroissement de la population ne peut et 
ne doit être combattu par aucun règlement légal. 

i2*' Les maux du paupérisme, dus à l'extension 
de la population, sont atténués d'une manière 
efficace, quoiqu'indirecte, par l'émigration. 

3^ En conséquence, toute liberté et toute pro- 
tection doivent être accordées à l'émigration. 

¥ Les gouvernements, les associations et les 
individus, doivent combiner leurs efforts, chacun 
dans sa sphère propre, pour obtenir de l'émigra- 
tion tous les bienfaits qu'elle peut donner. 

S'* L'institution projetée d'une correspondance 
internationale doit embrasser particulièrement 



NOTES 25S 

réoiigratioiî dans le cadre de ses renseigne- 
ments. 

Population, émigration, telles sont les deux 
faces du problème. La division de ce travail se 
trouve ainsi toute tracée. 



1. — POPULATION 

Sur cette première branche du problème, il a 
été reconnu que la brièveté du temps que la sec- 
tion pouvait y consacrer n'en permettait pas une 
étude régulière et tant soit peu approfondie. La 
question de la population est une des plus impor- 
tantes et des plus ardues à la fois de l'économie 
sociale ; nous ne pouvions l'aborder sans vouloir 
la scruter, et à la scruter, de longues et nombreu- 
ses séances n'auraient pas suffi. 

Au risque de ne pas répondre pleinement à 
l'attente du Congrès, la commission a préféré 
s'abstenir, sauf sur un seul point capital. 

Le programme parle à diverses reprises d'ac- 
croissement désordonné de la population et des 
moyens de le prévenir. 



23;) SÛLUTIOxN POLITIQUE ET SOCIALE 

A-t-on voulu seulement faire allusion a la situa- 
tion exceptionnelle de certains pays et de certains 
temps, 011 la surabondance de population constitue 
un embarras incontestable pour les gouvernements 
et les communes? Dans ce cercle local et restreint, 
la commission ne méconnaît pas la réalité du mal, 
et rend hommage à la sollicitude du programme. 
Mais elle pense que le remède pour le prévenir ne 
saurait être demandé à des règlements officiels. 
Toute tentative arbitraire, pour diminuer la popu- 
lation, aboutit à des désordres plus graves. C'est à 
l'esprit de prévoyance, c'est à la conscience indi- 
viduelle des chefs de famille à mesurer les res- 
sources dont ils disposeront pour l'éducation et 
l'entretien des enfants. C'est un domaine intime 
où la loi ne doit pas intervenir. 

Mais le programme a-t-il voulu, se faisant l'écho 
de certaines doctrines, proclamer, comme désor- 
donné en soi, l'accroissement de la population, dû 
à des causes naturelles, telles que la facilité et la 
fécondité des mariages, l'excédant des naissances 
sur les morts, la prolongation de la vie moyenne, 
et dans ces accroissements voir une calamité so- 
ciale qu'il fallait prévenir? 



^ NOTES 257 

A runanimité, la commission refuserait de s'as- 
socier à ces tendances. 

Sans entrer dans des débats théoriques, il lui 
suifit de jeter un coup d'œil sur le globe, pour re- 
connaître que la population humaine, bien loin de 
surabonder généralement, fait presque partout 
défaut, et longtemps encore ne répondra pas à 
l'étendue des terres vacantes. 

Pénétrée de ce sentiment, votre commission a 
pensé que le programme du Congrès n'a entendu 
parler que d'un encombrement local et accidentel, 
fruit de circonstances spéciales. Le paupérisme 
qui en résulte trouvera un puissant contre-poids 
dans l'émigration. L'esprit divin n'a pas dit seu- 
lement à l'humanité : Croissez et multipliez ; il a 
ajouté : et remplissez la terre. Le précepte de la 
multiplication porte en lui-même son tempéra- 
ment. Dans cette parole vous entendez le principe 
même de l'émigration posé dès les premiers âges 
du monde comme remède à l'exubérance locale. Le 
programme des hommes n'a sur ce point, comme 
sur tous, qu'à suivre le programme divin. 



17 



258 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 



II. — EMIGRATION 

Nous sommes ainsi conduits à la seconde partie 
du problème. 

Concentrant ses débats , votre commission a 
posé une question de principe et une question de 
moyens. 

En principe, l'émigration est-elle un remède 
efficace au paupérisme? 

Dans l'application, quels sont les moyens de la 
rendre salutaire et de l'organiser d'une manière, 
soit transitoire, soit permanente? 

I. Sur le principe, l'émigration nous est appa- 
rue comme un remède indirect et cependant effi- 
cace aux misères qu'engendre le paupérisme. 

Nous disons indirect, parce que la majeure 
partie des individus qui vivent de l'assistance 
publique sont les vieillards, les enfants, les 
femmes, les inlirmes , les victimes incurables 
des maladies d'esprit ou de corps, en un mot, ceux 
dunl la rigueur du sort a le plus diminuée l'apti- 



NOTES 239 

tude au travail. Au point de vue de l'émigration, 
ce sont des non-valeurs qu'elle refuse de recruter, 
car il lui faut des bras vigoureux et des esprits 
actifs et intelligents. Cette catégorie de la popu- 
lation misérable, et c'est toujours la plus nom- 
breuse, ne profite pas directement de l'émigration. 
Et toutefois n'exagérons pas , même dans le 
sens de la vérité , l'impuissance de l'émigration. 
Si les êtres à la fois débiles et isolés ne sauraient 
être transplantés, il n'en est pas de même des 
parents ou des enfants qui font partie intégrante 
de la famille. Avec quelques soins, l'émigration 
n'accroît pas sensiblement contre eux la chance 
de mortalité; elle diminue la chance des priva- 
tions en les associant, dans la patrie nouvelle, au 
bien-^tre d'une situation meilleure; la présence 
des uns et des autres est un puissant aiguillon 
pour les membres actifs de la famille; la réunion 
de toutes les affections préserve de la nostalgie 
et des déchirements du cœur; elle diminue les 
soucis et les regrets, et quand l'heure dernière 
sonne pour quelques-uns d'entre eux, la terre qui 
reçoit en dépôt leur poussière, devient une terre 
sainte, la véritable patrie à laquelle les enfants 



260 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

tiennent désormais comme par un lien de cœur, 
car elle a reçu la sainte consécration des suprêmes 
adieux et des ossements paternels pieusement 
ensevelis. 

Le sentiment devient ainsi une force. 

Mais pour n'être pas accusés d'exagérer le rôle 
du sentiment dans des entreprises qui semblent à 
quelques-uns en méconnaître les inspirations, 
n'insistons pas et constatons plutôt comment l'é- 
migration atténue indirectement le paupérisme. 

Le paupérisme, quelles que soient ses causes 
génératrices, se manifeste par un signe caractéris- 
tique qui en est en quoique sorte l'essence : dis- 
proportion du salaire aux besoins , soit par la 
hausse des denrées, soit par la baisse des salaires, 
soit par le concours des deux causes. Une densité 
excessive de population fomente ce double mal. 
La concurrence des travailleurs offrant, pour vivre, 
leur bras au rabais, voilà pour la baisse des sa- 
laires. La concurrence de ces mêmes travailleurs 
se disputant les denrées, voilà pour la hausse des 
subsistances. Diminuez la population, vous agissez 
à la fois et en sens opposé sur le prix du travail 
et sur le prix des subsistances. Moins offert, le 



NOTES 261 

travail voit hausser son prix; moins demandées, 
les subsistances voient baisser le leur. Pour rap- 
peler, en la modifiant un peu , une expression 
pittoresque de Gobden, devenue populaire : avec 
l'encombrement de population, l'ouvrier courait 
après le maître ; avec une population éclaircie, si 
le maître ne court pas encore vers l'ouvrier, du 
moins ils vont d'un pas plus égal l'un vers l'autre. 
Et de même font le marchand et l'acheteur. 

Dès que le taux des salaires et celui des sub- 
sistances sont en équilibre ou seulement rappro- 
chés de ce beau idéal de l'économie sociale, le 
paupérisme est atteint dans sa source principale. 
En procurant cette grande réforme, l'émigration 
a justifié de son efficacité. 

Mais, dans ces déductions, ne caressons-nous 
pas une chimère? La réalité s'est-elle produite 
ainsi quelque part! 

Oui , Messieurs , une grande expérience a été 
faite de notre temps, sous nos yeux : elle a révélé 
avec éclat ces propriétés jusque là peu connues de 
l'émigration. Cette grande expérience s'appelle 
l'Irlande. 

Vous savez tous en quel abîme de misère ce 



2P2 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

beau pays était tombé. Les mauvaises lois , la 
mauvaise constitution de la propriété en étaient 
sans doute les premières causes ; mais avec une 
population qui croissait plus vite que les moyens 
de subsistance, les vices de l'institution politique 
et territoriale étaient envenimés au point de de- 
venir la plus effrayante des plaies sociales. Une 
convulsion finale semblait imminente. 

L'idée d'émigration fut présentée aux esprits; 
avidement saisie, elle passa vite au fait. Le cou- 
rant d'abord insensible s'élargit , s'étendit , se 
recruta dans toutes les provinces. On vit se renou- 
veler l'antique exode d'un peuple. En dix ans, 
près de deux millions d'âmes sur huit abandon- 
nent une terre inhospitalière. Et admirez le mer- 
veilleux résultat bien digne d'être médité par la 
sagesse humaine! Pendant que la population n'a 
diminué que d'un quart, le nombre des pauvres 
inscrits au livre des charités communales a dimi- 
nué des cinq sixièmes; de 600,000 et au delà 
en 1850, il est tombé en 1855 à 106,802. 

La transformation opérée est facile à analyser. 
La concurrence pour la location des terres qui, 
sous l'aiguillon de la faim , atteignait des prix 



NOTES 263 

exorbitants, s'est trouvée ramenée à des prix plus 
modérés ; le travail industriel était offert au 
rabais, il a maintenu ses droits. Les six millions 
d'hommes restants ont eu en plus large part le 
sol à meilleur marché, et plus de bestiaux, de 
travail, de denrées; ne se dévorant plus mutuel- 
lement, ils ont vécu et prospéré oi^i précédem- 
ment ils se ruinaient et périssaient. 

Nous n'avons garde de méconnaître le précieux 
concours des réformes législatives et politiques 
dues à l'initiative aussi ferme que hardie d'un 
ministre qui leur devra l'immortalité de son nom; 
elles ont puissamment contribué à l'amélioration 
générale; mais pour devenir fécondes, il a fallu 
que l'émigration dégageât du principal obstacle, 
du trop plein, le champ de l'application. Et l'An- 
gleterre l'a bien senti, puisqu'elle a déployé son 
admirable énergie à organiser, à développer l'é- 
migration, comprenant bien que cet affaiblisse- 
ment de population, qui eût semblé à d'autres un 
affaiblissement de puissance, était le salut même 
de l'Angleterre comme de l'Irlande. 

Nous sommes donc autorisés à dire que l'émi- 
gration à fait ses preuves sur la plus grande 



264 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

échelle, à la face du monde, pour le soulagement 
du paupérisme dans les États qui en sont affli- 
gés. Considérons maintenant ses effets sur la 
partie de la population qui émigré. Ici ses bien- 
faits sont plus directs. 

Pour peu qu'elle ait été bien conduite, l'émi- 
gration ne se perd pas en des aventures vagabon- 
des; elle va droit à son but : le travail et la colo- 
nisation. 

A peine a-t-elle touché le sol étranger, qu'une 
sève nouvelle semble vivifier son corps et son 
âme. L'émigrant se classe-t-il d'abord parmi les 
salariés, ou par goût ou par défaut de ressources? 
Dans tous les pays nouveaux il trouve un salaire, 
non plus inférieur aux besoins de la vie , mais 
deux et trois fois supérieur ; gagnant au delà de 
ses besoins, il épargne, et peu d'années se pas- 
sent sans que le salarié devienne propriétaire. 

L'émigrant a-t-il eu les ressources premières 
pour acquérir et exploiter une propriété ? 11 jouit 
de tous les avantages d'un pays neuf où la terre, 
les bestiaux, les forces vives de la nature sont 
gratuites ou à très-bas prix; les fécondant par 
son propre travail, il y puise une rapide aisance. 



NOTES 265 

Le paupérisme est plus que soulagé, il est 
anéanti : de ses cendres naît la fortune. 

Racontons-nous une légende ou une histoire? 
demandez à l'administration des postes ce que ces 
prolétaires de la veille, en Irlande, en Allemagne, 
en France, en Suisse, transportés sous d'autres 
cieux, expédient d'argent à leurs parents et amis 
restés en Europe? C'est par millions de francs 
qu'on le compte. 

Grâce à ces secours pécuniaires, ceux-ci ac- 
complissent à leur tour le lointain et coûteux 
voyage. Ainsi s'est accompli lexode irlandais qui 
eût englouti les subventions de la bienfaisance 
publique ou privée. Voilà donc ces mêmes familles, 
qui auraient végété toute leur vie dans la misère, 
devenues en peu d'années propriétaires et capi- 
talistes! Gomment s'est accomplie cette transfor- 
mation ? 

Par l'émigration, ou plutôt par le travail libre, 
ardent et fructueux qui en découle. 

Les États eux-mêmes qui voient s'éloigner une 
partie de la population n'ont pas à le déplorer. 
Les uns, ceux qui possèdent des colonies, en pro- 
fitent directement par le courant nouveau d'é- 



266 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

changes qui s'établit entre la métropole et la 
colonie, et dans les colonies qui prospèrent, les 
échanges atteignent vite de grandes proportions : 
demandez à l'Angleterre pour l'Australie, à la 
France pour l'Algérie ! Mais les États sans colonies 
peuvent se créer aussi des relations nouvelles de 
commerce que l'avenir développera. Ce sont des 
alliances de familles nouées sur les divers points 
du globe : elles ménagent des alliances d'intérêt. 

Mais n'est-ce pas déjà un grand profit que de 
s'être débarrassé, sans frapper aucun coup, d'un 
encombrement de population qui créait un péril 
social, d'avoir ainsi ménagé un meilleur sort à 
ceux qui restent, en accroissant la somme dispo- 
nible, soit de travail, soit de secours? 

Aussi la commission ne pense-t-elle pas que 
l'émigration doive se restreindre aux familles né- 
cessit'^uses. Pour être féconde, celle-ci doit unir 
les trois éléments inséparables de toute produc- 
tion normale : le capital, (pii fournit les avances 
et les instruments de travail ; l'intelligence, qui 
en dirige l'application; le travail, qui les met en 
œuvre. L'élément du paupérisme seul risque trop 
de remplacer une misère par une autre. Les États 



NOTES 267 

ne s'appauvrissent pas, même par ce déplace- 
ment; la bourgeoisie industrielle et commerciale 
qui reste voit s'accroître, par la réduction de la 
concurrence, toutes ses chances de prospérité; 
les capitaux deviennent plus féconds. 

N'hésitons donc pas à proclamer qu'à tous les 
points de vue, l'émigration est un utile dérivatif 
aux misères populaires. 

Aussi bien, fût-elle accueillie avec peu de sym- 
pathie, elle s'impose comme un fait général qui 
est devenu un élément essentiel do la situation 
économique des nations européennes. En vain les 
gouvernements ont quelquefois entrepris de l'en- 
traver, elle se joue de toutes les prohibitions! 

C'est que sous la surface de ce fait se révèle une 
loi de haute sagesse providentielle. Le globe doit 
être peuplé et cultivé, car les régions les plus 
avancées en civilisation subissent le contre-coup 
de l'inculture qui règne ailleurs. Les bords du 
Gange nous envoient le choléra, le simoun des dé- 
serts d'Afrique dessèche les récoltes de l'Europe 
méridionale. Pour l'accomplissement de sa mis- 
sion, l'humanité, comme toutes les forces de la 
nature, aspire à l'expansion et à l'équilibre. Quand 



268 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

cet équilibre est rompu par raccomulaiion du 
fluide humain, si je puis dire, sur un point, il y 
a malaise et danger d'explosion foudroyante. Avec 
la libre circulation, chaque atome de l'humanité 
se répand où son attrait, et en quelque sorte sa 
pesanteur spécifique, l'appelle. L'harmonie ré- 
sulte de l'équilibre. 

Il fut un temps où cette libre expansion de l'hu- 
manité sur le globe était rendue impossible par 
la difficulté des communications. Aujourd'hui, 
grâce à la vapeur surtout, une immense réforme 
est en voie de s'accomplir dans la destinée hu- 
maine. Bientôt chacun pourra librement choisir le 
pays et même le gouvernement qui conviendront 
à ses besoins, à ses goûts, à ses croyances poli- 
tiques et religieuses. 

Les chemins de fer seront les fils conducteurs 
qui distribueront aux divers points du globe les 
courants de l'humanité vivante 

Après une discussion approfondie, les conclu- 
sions du rapport ont été adoptées dans les termes 
suivants : 

1° L'accroissement de la population ne peut et 



NOTES 269 

ne doit être combattu par aucun règlement légal. 

2*^ Les maux du paupérisme, dus à l'extension 
de la \)opu\^tion , peuve7it être atténués d'une ma- 
nière efficace quoique indirecte par l'émigration. 

3° En conséquence, toute liberté et toute pro- 
tection doivent être accordées aux émigrants. 

4^ Les gouvernements, les associations et les 
individus doivent combiner leurs efforts, chacun 
dans sa sphère, pour obtenir de l'émigration tous 
les bienfaits qu'elle peut donner. 

5° L'institution projetée d'une correspondance 
internationale doit embrasser particulièrement 
l'émigration dans le cadre de ses renseignements. 



NOTE 

(Extraite de l'ouvrage 
TABLEAU DES VALEURS ABSORBÉES PAR LES BUDGETS 



France 

Ângletorre 

Autriche 

Prusse 

Russie 

Turquie. 

Suède... 

Danemark 

Pays-Bas. 

Belgique 

31 Étals (le la 
Coiit'cdèralion 
Germanique. . 

Espagne 

Portugal 

Italie 

Suisse 



TOTAL'X 



de terre 
et de mer. 



liomnics 

500.01.(1 

229.871 

400.00(1 

351.734 

737.550 

31 4.0(10 

77.565 

46.000 

70.394 

74.718 

1G5 810 

256.383 

21.915 

323.675 



3. 559. 615 



SOMMES 

correspondaDtes 

à lu perle 

de travail 

des soldats 
et marins 



(50.0U0.000 
114.935.500 
120.(00.000 
105.520.2(10 
147 510,000 
62.800.(00 
15.513.0C0 
9.200.000 
21.118.200 
22 4(5 i'O 

49.743.000 

51.276.000 

4.383.000 

64.735.000 



939.149.900 



VALEURS 
des propriétés 

mobilières 

et imriiobilièies 

affectées 

au service 

de la guerre 



fr. 

4.400 000. OOO 
3.000.000 OOO 

a.foo 0.0. 

î. 000. 000. 000 
2.0,0 000.000 
1.000. 000. 00(. 
400.000.0t0 
20O.(jOU.C0O 
4CO.0CO.tCC 
300.000.000 

800.000.000 

800.000.000 

300.000.000 

1.200.000.0(0 

25.CO0.OCO 



18.825.000.rOO 



INTERETS 
des valeurs 
des propriétés 
mobiliêi'es 
t immobilières 
affectées 
au service 
de la guerre 



176.000.00' 
120 OOO.OO' 

80.000. roc 

80.000.t(IO 
80.000.000 
40.000.000 
16.0CO.000 
8. 000. 000 
I6.0o0.00t 
12.000.00. 

32.000.000 
32.000.000 
12.000 000 
48.000.000 
l.OOO.OtO 



75.'?.C00.00O 



DETTES 

publiques 

causées 

par la guerre 



9. 529. 63 i. 994 
20.223.217.337 
6.214.615.825 
1.042.(^49.(06 
6.48l.000;000 

461.714.352 
» 

288.845.200 
2.237.207.995 

738.607.704 

L.'iOO.OOO.OOO 

3.360.000.000 

885.540.237 

2.265 663 249 



55.231.696.359 



E 



de M. Patrice Larroque) 

DE LA GUERRE DES PUISSANCES EUROPÉEx\x\ES 



INTÉRÊTS 

des 

dettes publiques 

causées 


D É P f; N S E S 

militaires 

annuelles 

portées 

dans les budgets 


par la gueire 


officiels 


fr. 

503.S(6'.292 


fr. 

539 082 SK^i 


659.997 800 


712.938 80( 


24S 58i.633 


350.016.368 


52.132.470 


137.435 223 


235.000.000 


492.802.440 


41.303.025 


142.064.150 


» 


30.000.000 


U. 442. 260 


20.000.000 


64.027.2f0 


46. 703.0-, S 


40.616.724 


32.235.010 


75 COO.OOO 


60.000.001 


168 000 000 


125.635.964 


28.842 173 


27.943 581 


107.730. 331 


30O.oC0.00u 


» 


3.0O0.OO0 


2.239.636.918 


3.019.8.">f..9'j9 



TAUX REELS 

des déptnses 

militaires 

annuelles 



fr. 
.360.0.2.677 

« 

.607.872.101 
7£8.f01.00l 
375.087.893 
955.312.440 
286.167.175 
61.513.000 
51 642.260 
147.848.488 
107. 267.131 

216.743.000 

376.612. 564 

73 168.754 

520.405.331 

4.000 OjO 



6.951.643.817 



BUDGETS 

des 

recettes 



2. 003. 952. 109 

1.8M.H4.130 

1 252 292.610 

501. 21 s. 829 

1.221. 229. 5.- 2 

286.100.615 

80.000.000 

120.213. 8:4 

195.30O.69J 

148.629.190 

380.000.000 
504.056.800 

94.041.692 
500.OCO.000 

21.68.5.500 



9.110.135.600 



RAPPORTS 

des 

dépenses militair 

annuelles 

aux recettes. 



Plus des deux fiers. 
Près des 8 neuvièmes. 
Vlus des 3 cinquièmes. 
Près des trois qu'trfs. 
Plus des trois quarts. 
Supérieure. 
Plus des trois quarts. 
Plus des 5 dotiziè.iies. 
Plus des trois quails. 
Près des trois quarts. 

Près des 3 cinquièmes. 
Près des trois quarts. 
Plus des trois quarts. 
Supérieui e. 
Moins d'un ciiKiuienie. 



Près des 7 neuvièmes. 



272 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

Quelques-uns de ces chiffres différent de ceux 
que nous avons donnés ailleurs, mais ces légères 
différences s'expliquent par la diversité des dates 
et des sources où puise chaque auteur, elles dispa- 
raissent d'ailleurs devant la similitude des con- 
clusions, comme on en pourra juger par celles 
que tire M. Larroque de ses recherches : 

« L'effectif des armées de terre et de mer de 
» l'Europe, sans y comprendre les gardes natio- 
» nales, milices, réserves et landwehrs, est de 
» 3,569,615 hommes et les sommes correspon- 
» dantes à la perte de leur travail s'élèvent à 
» 939, 149,900 fr. 

» La valeur improductive des propriétés mohi- 
» lières et immobilières, affectées au service de 
» la guerre, est de 18,825, 000,000 fr. et les 
» intérêts de la valeur des propriétés s'élèvent 
» à 753,000,000 fr. 

» Les dettes publiques causées par la guerre 
» forment un total de 55,231,696,359 fr. ; et les 
» intérêts de ces dettes sont de 2,239,636,918 fr. 

» La dépense, militaire annuelle, qui,, dans 
» les budgets officiels, est portée à un total de 
» 3,019,856,999 fr. s'élève en réalité à un total 



NOTES 273 

» de 6,951,643,817 fr. c'est-à-dire qu'elle appro- 
» che des sept neuvièmes du chiffre de la recette 
» totale, qui est de 9,1 10,l3o,600 fr. Pour plu- 
» sieurs États, elle dépasse le chiffre des recettes 
» du budget public. 

)) Yoilà un résultat véritablement stupéfiant et 
» bien éloigné de celui auquel l'attention publique 
» s'arrête ordinairement. Il s'appuie en grande 
)) partie sur des chiffres officiels. Le point princi- 
» pal sur lequel on pourrait disputer serait celui 
)) de l'estimation de la valeur des propriétés 
» mobilières affectées au service de la guerre dans 
» les diverses nations de l'Europe, estimation qui, 
» en l'absence de publications officielles sur cette 
» valeur chez la plupart de ces nations, est néces- 
» sairement un peu indécise. Ici, en effet, je ne puis 
» affirmer avoir une certitude véritable, quant à 
» un chiffre précis, et l'un peut objecter qu'étant 
» privé sur ce point de documents authentiques 
» et complets, j'ai été livré au vague de mes éva- 
» luations personnelles. La même raison s'oppose à 
» ce que ceux qui feraient cette objection précisent 
» un chiffre inférieur au mien. Si je me trompe, et 
» s'ils peuvent m'en fournir un autre en l'étayant 



274 SOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE 

de preuves rigoureuses, je suis tout prêt à l'ac- 
cepter. En attendant, je vais leur faire des con- 
cessions tellement larges qu'ils n'oseraient pas 
eux-mêmes mêles demander.Quand je crois être 
demeuré au dessous de la réalité dans mon 
estimation de la valeur des propriétés mobi- 
lières et immobilières affectées au service de la 
guerre, supposons qu'on la réduise de moitié. 
Au lieu du chiffre de 753,000,000 fr. auquel j'ai 
porté l'intérêt à 4 p. 100 de la valeur de ces pro- 
priétés pour toute l'Europe , nous n'aurions 
plus que 376,500,000 fr., et alors le chiffre 
de 6,951,643,817 fr. auquel j'ai porté le total 
de la dépense militaire annuelle, ne serait plus 
que de 6,575,143,817 fr. Or, ce dernier chiffre 
approche encore des trois quarts du chiffre de la 
recette totale. Allons plus loin. Supposons même 
qu'on ne tienne aucun compte de l'intérêt de la 
valeur des propriétés mobilières et immobilières 
affectées au service de la guerre en Europe, le 
total de la dépense militaire annuelle serait 
encore de 6,198,643,817 fr., c'est-à-dire d'une 
somme qui dépasse encore les deux tiers du 
chiffre de la recette totale. On voit que j'ai tenu 



NOTES 275 

» surabondamment la promesse que j'ai faite en 
» commençant cette seconde partie, de montrer 
» que la guerre, ou, à son défaut, la paix armée, 
)) dévore une somme bien supérieure à la moitié du 
» revenu public de l'Europe. » 



FIN DES NOTES 



TABLE 



Avant-propos. 



PREMIÈRE PARTIE. 



Programme 7 

Deux fléaux ■! ^ 

Accroissement de la population \'i 

Insuffisance des récoltes 20 

Impuissance du commerce 24 

Forces perdues. — Consommateurs im[)roduclir> 36 

Armée ^0 

Douane : 45 

Diplomatie et police 48 

Impossibilité des réformes 51 

Impuissance de la diplomatie 59 

Inutilité des traités fi2 

I . — Belgique 64 

II. — Cracovie : 65 

m.— France. — Second enifjire 67 



278 TABLE 

IV. — Affaire de Neuchâlol 69 

V.— Renoncialion de l'Autriche à la [.ombardie 70 

VI. — Annexions en Italie 71 

VII. — Cession de la S.ivoie et de Nice 72 

Vill. — lies Ioniennes 73 

Conclusion de la première partie 7^ 



DEUXIÈME PARTIE. 



Confédération 81 

Suisse 82 

Allemagne 86 

États-Unis 92 

Déclaration de l'indépendance 96 

Théorie du gouvernement 97 

Le pouvoir exécutif 98 

Pouvoir législatif 100 

Décentralisation 106 

Crise actuelle i 08 

Puissance de l'action fédérative 122 



TROISIÈME PARTIE. 



Bases d'une nouvelle confédération 1 29 

Assimilation des différents peuples 137 

Equilibre des Elats confédérés 142 

Part du temps 155 

Influence des institutions sur le caractère des peuples 157 

Emigration organisée 163 

Immensité des terriloires offerts à l'émigration 174 

L'occupation des territoires incultes est légitime 181 

Conclusion 1 83 

Emploi utile des marines européennes 184 

La terre étrangère devient une nouvelle patrie 188 



T Ali LE 279 

Solidarité de l'Europe et de l'Amérique 190 

Devoir d'initiative imposé à la race blanche 194 

Résumé 201 



NOTES. 



Noie A (extraite de la brochure de M. le comte Abel Hugo). . 207 
Noie B (extraite de la brochure de M. le comte Abel Hugo). . . 212 

Noie C— Con>tilulion fédérale des Élals-Unis 218 

Note D. — R::pport fait par M. Jules Duval au congrès inter- 
national de bienfaisance de Bruxelle, dans la séance du 

17 septembre 1 856 246 

Note E.— Tab'eau des valeurs absorbées par les budgets de la 
guerre des puissances européennes (extra t de I ouvrage de 
M. Patrice Larroijuc). 270 



Iinpiiiiuiic L TulNON el Cic, ii Saihi-(.. un m. 



^ 



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iBINDING SECT. JUN 1 6 1975 



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